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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La duchesse bleue - -Author: Paul Bourget - -Release Date: January 18, 2017 [EBook #54002] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE BLEUE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et -n'a pas été harmonisée. - - - - -La Duchesse Bleue - - - - -OEUVRES COMPLÈTES - -DE - -Paul Bourget - - -PETITE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE - - Poésies (1872-1876). _Au bord de la Mer._--_La - Vie inquiète._--_Petits Poèmes._ 1 vol. avec portrait. 6.00 fr. - - Poésies (1876-1882). _Edel._--_Les Aveux._ 1 vol. 6.00 - - L'Irréparable.--_Deuxième Amour._--_Profils - perdus._ 1 vol. 6.00 - - Cruelle Énigme. 1 vol. 6.00 - - Un Crime d'amour, 1 vol. 6.00 - - -ÉDITION IN-18 JÉSUS - - L'Irréparable.--_Deuxième Amour._--_Profils perdus._ - 1 vol. 3.50 - - Pastels (_Dix portraits de femmes_). 1 vol. 3.50 - - Nouveaux Pastels (_Dix portraits d'hommes_). 1 vol. 3.50 - - Recommencements. 1 vol. 3.50 - - Voyageuses. 1 vol. 3.50 - - Complications Sentimentales. 1 vol. 3.50 - - Cruelle Énigme. 1 vol. 3.50 - - Un Crime d'amour. 1 vol. 3.50 - - André Cornélis. 1 vol. 3.50 - - Mensonges. 1 vol. 3.50 - - Le Disciple. 1 vol. 3.50 - - Un CÅ“ur de Femme. 1 vol. 3.50 - - Physiologie de l'Amour moderne. 1 vol. 3.50 - - La Terre promise. 1 vol. 3.50 - - Cosmopolis. 1 vol. 3.50 - - Une Idylle Tragique. 1 vol. 3.50 - - Essais de Psychologie contemporaine. - (_Baudelaire._--_Renan._--_Flaubert._--_Taine._--_Stendhal._) - 1 vol. 3.50 - - Nouveaux Essais de Psychologie contemporaine. (_Dumas - fils._--_Leconte de Lisle._--_Les - Goncourt._--_Tourguéniev._--_Amiel._) 1 vol. 3.50 - - Études et Portraits. (_I. Portraits - d'écrivains._--_II. Notes d'esthétique._--_III. - Études Anglaises._--_IV. Fantaisies._) 2 vol. 7.00 - - Sensations d'Italie. (_Toscane. Ombrie. Grande-Grèce._) - 1 vol. 3.50 - - Outre-Mer (_Notes sur l'Amérique_) 2 vol. 7.00 - - -COLLECTION ILLUSTRÉE - - Cruelle Énigme (_Collection Guillaume-Lemerre_). - 1 vol. petit in-8º illustré par Marold. 4.00 - - Mensonges (_Collection de romans illustrés_). 1 vol. - petit in-8º illustré par Myrbach. 4.00 - - Un Scrupule. 1 vol. in-32 illustré par Myrbach. 2.00 - - Un Saint. 1 vol. in-32 illustré par Paul Chabas. 2.00 - - Steeple-Chase. 1 vol. in-32 illustré par André Brouillet. 2.00 - - Deuxième Amour. 1 vol. in-32 illustré par Myrbach. 2.00 - - - Discours de Réception à l'Académie Française. 1 vol. in-8º. 1.00 - - - _Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les - pays, y compris la Suède et la Norvège._ - - - - - PAUL BOURGET - - La - - Duchesse Bleue - - [Illustration: logo] - - _PARIS_ - - ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR - - 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 - - M DCCC XCVIII - - - [Illustration: ornement] - - - - -_A MADAME MATHILDE SERAO_ - - _Madame et amie_, - -J'aurais _voulu écrire votre nom en tête d'une Å“uvre plus digne d'être -offerte au romancier génial à qui nous devons_ le Pays de Cocagne. _Quand -on sort de lire des livres tels que celui-là , où l'âme d'un peuple a -passé tout entière, des études de sensibilité individuelle du genre de_ -la Duchesse Bleue _paraissent bien minces, bien grêles. C'est un tableau -de genre, placé en regard d'une de ces colossales fresques où excellèrent -les maîtres italiens du quinzième siècle. Vous tenez d'eux, madame, -cette largeur de touche, cette spontanéité créatrice qui met sur pied les -personnages par centaines avec une aisance que n'ont surpassé de nos -jours ni l'auteur de_ l'Assommoir, _ni celui de_ Bel-Ami, _ces deux -autres admirables peintres de foules. En vous étudiant, vous et eux, je -ne dirai pas que j'aie jamais douté de la forme littéraire à laquelle -j'ai voué mon constant effort: le roman d'analyse; mais j'ai toujours -senti la limitation d'un genre auquel manque presque fatalement ce -prestige qui est le vôtre et le leur, après avoir été celui de Scott et -de Balzac, de Tolstoï et de tous les conteurs qui procèdent par vastes -ensembles: le coloris de la vie en mouvement._ - -_Si pourtant j'avais exécuté ce livre-ci tel que je l'ai conçu, il aurait -eu, à défaut de cette large humanité propre au roman de mÅ“urs, ce mérite -de poser un très intéressant problème de psychologie. Quand j'ai commencé -de l'écrire, voici quelques années déjà , j'avais l'idée de reprendre, à -ma manière, la question traitée par Diderot dans son célèbre_ Paradoxe -sur le Comédien. _Cette ambition s'est même traduite par le titre sous -lequel ce roman a paru dans un des grands périodiques Parisiens_, le -Journal, _à la place réservée_ au feuilleton_: Trois Ames d'Artistes. -_Ce problème n'est rien moins que celui des rapports de l'expression et -de l'impression. L'artiste, à prendre ce mot dans le sens le plus large, -c'est-à -dire l'être capable de traduire les sentiments humains, sculpteur -et peintre par des formes, acteur par la voix et la mimique, musicien par -des accords, écrivain par des mots,--doit-il éprouver réellement ces -émotions dont il est l'interprète, ou bien s'accomplit-il en lui un de -ces dédoublements de personnalité, admis aujourd'hui comme quotidiens par -la science de l'esprit, et le_ moi _du talent peut-il être absolument -distinct du_ moi _de la vie? En d'autres termes, un grand artiste doit-il -être de toute nécessité l'homme de son Å“uvre? Il n'est pas besoin -d'aller chercher parmi les anecdotes plus ou moins controuvées de -l'histoire littéraire des preuves pour ou contre cette théorie. Il suffit -de rappeler que Shakespeare et Molière ont pu reproduire l'un les -sentiments d'un Yago, l'autre ceux d'un Tartufe, sans les avoir jamais -éprouvés. Le fait inverse ne saurait-il pas se rencontrer, et la peinture -des sentiments les plus délicats ou les plus sublimes n'a-t-elle pas dû -souvent être exécutée par des écrivains qui les concevaient dans leur -seule imagination? Balzac le croyait. C'est l'idée maîtresse qui circule -d'un bout à l'autre des_ Illusions perdues _et de_ Modeste Mignon. -_Rubempré et Canalis sont deux exemplaires, anatomisés avec une -merveilleuse lucidité, du poète chez lequel cette imagination des -sentiments élevés fonctionne à part, comme un organe indépendant, si bien -qu'il y a chez eux non seulement un divorce total, mais une contradiction -absolue, entre l'homme qui écrit et l'homme qui agit, entre le cerveau -qui compose et le cÅ“ur qui sent._ - -_Poussé à ce degré, ce phénomène de dédoublement devient une déformation -morale presque monstrueuse, à laquelle il faut maintenir, et Balzac n'y a -point manqué, son caractère d'exception. Il y a certes un point normal, -qui est pour l'artiste l'état de santé, où le pouvoir d'expression et -celui d'impression s'équilibrent, où le talent se développe sans -contredire la vie, bien plus en la complétant et la couronnant. Ce fut -toute l'éthique de GÅ“the de rechercher ce point de santé et de s'y -tenir. On peut affirmer, à l'honneur de la nature artiste, que, presque -toujours, elle s'y place d'instinct. Mais ce n'est qu'un point et il est -aisé en étudiant la suite des Å“uvres des hommes les plus sincères de -distinguer celles où cet équilibre entre l'expression et l'impression a -été faussé, presque rompu; celles aussi où il s'est brisé tout à fait. -Pour ne citer qu'un nom, et lointain, que j'emprunterai aux gloires de -votre pays, Perugin vieillissant aura donné un des plus significatifs -exemples d'une rupture de cet ordre, lui qui continuait à peindre ses -mystiques madones, avec les mêmes têtes lourdes d'extase, les mêmes yeux -levés au ciel, les mêmes gaucheries de ferveur naïve, alors qu'il avait -cessé de croire en Dieu... Quel chemin ce grand homme avait-il suivi pour -en descendre là ? Quel chemin suivent tous ceux qui, moins illustres que -lui, subissent une déchéance analogue, et arrivent à ne plus raccorder -leur art à leur cÅ“ur? J'ai toujours pensé qu'il y avait matière à une -étude singulièrement pathétique dans cette histoire d'un beau génie -devenant, sous des influences dépravantes, incapable de sentir ce qu'il -reste capable d'exprimer. C'est cette étude que j'avais eu l'intention -d'essayer dans_ Trois Ames d'Artistes. _Je voulais montrer trois types -d'artistes à côté l'un de l'autre: l'un d'abord, dégradé par ce divorce -définitif de l'art et de la vie, et systématisant cette dualité avec -le plus brutal utilitarisme,--un second, au contraire, portant dans son -cÅ“ur toutes les émotions dont le premier a _toutes les éloquences, mais -incapable de s'exprimer tout entier et paralysant sa sensibilité -imaginative par l'excès de sa sensibilité réelle,--un troisième enfin, -placé à ce point d'équilibre dont je parlais tout à l'heure et à la -veille d'en sortir. Pour que les diverses formes d'art fussent -représentées dans cette étude, j'avais fait du premier de ces types -d'artistes un écrivain à la mode, mi-romancier, mi-auteur dramatique, du -second un peintre, du troisième une comédienne, et j'avais rêvé de faire -sortir tout un drame des contrastes entre ces trois âmes, affrontées dans -une crise de passion tragique._ - -_Vous retrouverez, madame et amie, les débris de ce premier roman dans_ -la Duchesse Bleue, _et vous vous rendrez compte, vous qui connaissez par -expérience les involontaires détours de la composition littéraire, des -raisons pour lesquelles ce premier sujet a dérivé dans un autre. J'avais -projeté une étude de vie intellectuelle, puis, en route, l'anecdote -sentimentale m'a pris tout entier, et ce qui devait n'être que -l'accessoire a peu à peu passé pour moi au premier plan. Je n'ai plus -vu, dans mon sujet, qu'une aventure d'amour à conter, et ce livre est -devenu le simple récit de la passion malheureuse d'une comédienne à ses -débuts et naïve encore pour un auteur célèbre et corrompu par la -dangereuse épreuve du succès. Il m'a paru que le titre ambitieux qui -convenait au premier projet ne convenait guère à ce que j'en avais -réalisé, et j'ai cru devoir le changer. Je souhaite qu'un romancier plus -puissant reprenne quelque jour ce problème de psychologie artistique, que -je m'obstine à croire bien riche et bien significatif comme tout ce qui -touche au domaine presque inexploré de la sensibilité intellectuelle. Je -ne connais, parmi nos contemporains, que M. Henry James qui ait donné -quelques analyses de cet ordre, dans son remarquable recueil de -nouvelles_: Terminations. _Pensant à lui, dans cette minute où je vous -écris cette dédicace, je ne peux m'empêcher de songer avec une joie -profonde, combien, dans notre âge trop durement traité par les -théoriciens de la dégénérescence, cet art du roman, si vaste, si souple, -si complètement adapté à l'âme moderne, compte à cette heure, dans tous -les pays de vigoureux représentants. Cet admirable genre n'a pas été -épuisé par l'étonnante suite de génies qui depuis Scott jusqu'à -Maupassant et Daudet, pour ne parler que des morts, y ont dépensé le -meilleur d'eux-mêmes. Parmi ceux qui restent, il n'en est point dont nous -attendions davantage que de Mathilde Serao, de l'auteur de_ CÅ“ur Malade -_et de_ la Conquête de Rome, _à qui je suis heureux d'envoyer ici ce -faible témoignage de ma sincère admiration_. - - PAUL BOURGET. - - 6 juillet 1898. - - -[Illustration: ornement] - - - - -La Duchesse Bleue - -(RÉCIT D'UN PEINTRE) - - -J'ai assisté, ces jours derniers, à l'inattendu dénouement d'une aventure -qui s'est achevée d'une façon presque bouffonne, après avoir failli -tourner au tragique. Bien que j'y fusse engagé pour une très faible part, -et comme simple témoin, j'y avais mêlé trop de mon cÅ“ur pour que je -n'éprouve pas aujourd'hui, devant une pareille issue, cette âcre -sensation de l'ironie des choses,--cruelle ou bienfaisante, qui le dira? -C'est le froid du fer qui vous charcute, mais vous guérit. L'idée m'est -venue d'essayer un récit de toute cette histoire. Évidemment, il serait -plus raisonnable de continuer un de mes tableaux commencés, par exemple -cette _Psyché pardonnée_, que j'ai là , sur un chevalet, depuis des -années, ou bien une de ces natures mortes: meubles usés, vieilles -argenteries, livres souvent maniés, qui feront la série des _Humbles -Amis_. «Un peintre,» répétait toujours mon maître Miraut, «ne doit penser -que le pinceau à la main...» Je crois même, d'après d'illustres exemples, -et Miraut lui-même, qu'il doit ne pas penser du tout. Mais, et je le sais -trop, je ne suis qu'un demi-peintre, un artiste d'intention plus que de -tempérament, l'ébauche d'un Fromentin de deuxième ordre. La singulière -tristesse encore que celle-là : sentir que l'on représente le double d'un -autre, et inférieur,--une épreuve, dégradée et diminuée, d'une planche -déjà tirée,--un échantillon d'humanité à la ressemblance d'un modèle qui -a déjà vécu, et dans la destinée de ce modèle on peut lire à l'avance -toute sa propre destinée! Toute? Non. Car je me rends trop compte que je -dois subir toutes les insuffisances de Fromentin, sans en posséder jamais -toutes ses excellences. A lui non plus, à ce maître complexe et -tourmenté, son pinceau ne suffisait pas. Il voulait, de cette nerveuse -main qui venait de jeter des couleurs sur la toile, jeter de l'encre sur -du papier,--et quel résultat? Nous autres peintres, nous lui reprochons -sa peinture trop littéraire, et les littérateurs, eux, sa littérature -trop technique, trop picturale, trop peu intellectuelle... Moi-même, à -chaque exposition, depuis des années, toutes les réserves de mes -confrères, leurs louanges surtout, ne signifient-elles pas qu'il me -manque une vraie nature d'artiste, originale et visionnaire? Hé! Qu'ai-je -besoin de mes confrères pour me juger? Que me dit ma conscience? Si je -m'exprimais réellement tout entier avec mon pinceau, aurais-je rapporté -d'Espagne, du Maroc, d'Italie, d'Égypte, autant de pages de notes que de -croquis? Amateur, dilettante, critique,--me suis-je assez répété, ces -mots, les synonymes élégants de l'affreuse et brutale formule: _un raté_? -Tout au plus ai-je le droit de corriger ces mots en ajoutant: un raté -supérieur, et je me démontre quelles raisons firent de moi un être trop -cultivé pour sa puissance, trop affiné pour sa force créatrice. Oui. -J'aurai flotté, quinze ans durant, entre des formes d'art et d'esprit -innombrables et contradictoires. Mais quoi? Il ne fallait pas commencer -au lycée Bonaparte ces études, trop prolongées, trop complètes, trop -poussées dans le sens des livres et de la réflexion. Il ne fallait pas -ensuite, parce que j'avais, au rebours de cet autre, un joli brin de -crayon à ma plume, entrer à l'École des Beaux-Arts, étudier sous Miraut, -partir pour Rome et m'acharner à cette incomplète vocation. Mais quoi -encore? Il ne fallait pas non plus avoir quarante mille francs de rente -à ma majorité, du loisir, des nerfs de femme, pas ou peu de tempérament, -pas ou peu de santé, le goût de la flânerie amusée à l'idée et à l'objet, -la passion de la volupté cérébrale, l'amour, presque la manie de la -sensation délicate et subtile. C'est le fond du fond, cela: quelques -globules de plus dans mon sang, des muscles plus robustes sous ma peau, -un estomac plus solide, et j'eusse été un viveur vulgaire et heureux! Au -lieu de cela, j'aurai vagabondé, de pays en pays à la recherche du soleil -et de la santé, de musée en musée à la recherche de la révélation -esthétique, et, plus tard, de cénacle en cénacle, à la recherche d'un -_credo_ d'art,--et de rêve en rêve, à la recherche d'un amour. J'aurai -été l'homme de tous les commencements et de tous les avortements dans la -vie du cÅ“ur, comme dans celle de l'esprit, pour la même cause, physique -peut-être: cette irrémédiable incapacité à me fixer, à m'affirmer, où je -reconnais aujourd'hui l'étrange originalité de mon caractère. Quand on -aperçoit avec cette implacable netteté les infrangibles conditions où -vous emprisonna la nature, le mieux n'est-il pas de s'accepter? Songeant -à cette grande loi des maturités raisonnables, j'ai pris mon parti, du -moins, sur un point essentiel: celui de mon travail. C'est déjà quelque -chose. Je me suis donné ma parole de ne plus me ronger d'ambitions -vaines. Je serai un peintre médiocre; voilà tout. S'il en est ainsi, -pourquoi me refuserais-je le plaisir d'écrire, que je m'interdisais, -autrefois, par discipline? Puisqu'il m'est bien évident que le nom de M. -Vincent La Croix ne brillera jamais au ciel de la gloire entre ceux de -Gustave Moreau, de Puvis de Chavannes et de Burne Jones, pour quel motif -M. Vincent La Croix se priverait-il de cette compensation: perdre son -temps à sa guise, comme un amateur riche, qu'il est, comme un dilettante -qu'il restera, comme un critique,--comme un «raté»?... C'est la raison -pourquoi, venant de revivre en pensée les épisodes d'un véritable petit -roman auquel m'a initié le hasard, j'ai préparé du papier, une plume, de -l'encre. Et, nouvelle preuve que la génialité spontanée et jaillissante -me manquera toujours, je m'exténue à m'expliquer mes motifs de commencer -ce récit, au lieu de le commencer bravement, simplement. J'en vois si -bien les moindres détails devant moi, et quel besoin ai-je d'excuser à -mes propres yeux un travail qui me tente? J'en serai quitte pour le -détruire, une fois terminé, si j'en suis trop honteux. J'ai tant gratté -de toiles que je jugeais mauvaises! Cette fois-ci, deux bûches dans la -cheminée et une allumette suffiront. C'est une des indiscutables -supériorités de la littérature sur la peinture. - - - - -I - - -J'ai un point de repère particulier pour me rappeler avec netteté la date -précise où commença l'aventure que je veux conter. C'était exactement le -jour où j'ai eu mes trente-six ans. Il y a déjà vingt-neuf mois. J'avais -passé cet anniversaire sous un poids de mélancolie plus opprimant que -d'habitude. La raison? La même toujours: ce sentiment de mes facultés à -la fois inemployées et limitées; cette borne de mon talent touchée et -retouchée sans cesse. Le prétexte? Je souris du prétexte. Pourtant quel -homme d'imagination n'a pas eu, dans sa jeunesse, d'enfantins et -héroïques partis pris avec soi-même? Quel artiste ne s'est fixé des -étapes par avance dans la carrière de la gloire, en se comparant -mentalement à quelque personnage illustre? César, qui en valait bien un -autre, disait en frémissant: «A mon âge, Alexandre avait déjà conquis le -monde.» Cri héroïque, lorsque l'orgueil d'une puissance encore inconnue y -palpite, navrant lorsque la conviction d'une impuissance définitive -exhale cet inutile soupir vers le triomphe. Je ne suis pas César, mais -tous mes journaux intimes--et en ai-je tenu, mon Dieu! en ai-je -tenu!--abondent en dates qui furent pour moi des rendez-vous donnés à la -Renommée, auxquels la perfide n'est pas venue. Je les avais feuilletés, -ces pauvres cahiers, témoins de mes naïvetés, comme cela m'arrive -invinciblement à de certains tournants du temps: au premier janvier, au -jour anniversaire de ma naissance. J'étais tombé sur de vieux vers écrits -presque à la sortie du collège, alors que je rimais autant que je -peignais. Là , du moins, je me suis jugé tôt, et bien jugé, témoin ces -deux stances: - - _En ouvrant mon Byron, j'y lus ces vers sublimes, - Les derniers que la main du poète ait écrits: - «Il est temps que ce cÅ“ur s'arrête...» Quels grands cris - Cet aigle aura jetés, en mourant, sur les cimes!_ - - _En tête, il ajouta cette phrase: «Aujourd'hui - J'ai mes trente-six ans...» Comme il a vécu vite! - Mais donne-moi, Destin, et je te tiendrai quitte, - De mourir aussi tôt pour vivre comme lui..._ - -A la suite j'avais tracé deux chiffres: celui de l'année où je composais -ces vers, et celui de l'année où j'aurais cet âge dont gémissait le plus -théâtral des grands poètes: 1874-1890. Cette dernière année, je l'avais -atteinte. Ces trente-six ans, c'était mon âge; et j'étais aussi inconnu -que dans ma première jeunesse, aussi pauvre d'Å“uvres glorieuses, de -grandes actions, de passions magnifiques,--avec l'espérance en moins. De -retrouver, toute vive, la trace de mes lointaines ambitions, si peu -justifiées, m'avait soudain percé le cÅ“ur. D'autant plus que le matin -même une agence, à laquelle j'ai la sottise d'être abonné, m'avait -expédié deux méchants articles de journaux qui mentionnaient mon nom à -propos d'une récente exposition du Cercle, avec un commentaire peu -aimable. Un accès nouveau m'avait saisi de ce découragement, chronique -chez moi, qui paralyse les énergies créatrices de l'âme et jusqu'au -courage de constater lucidement sa propre déchéance, dernier et amer -réconfort. Le tête-à -tête avec ma pensée, par cette morne fin de -l'après-midi d'automne, sous la tombée du jour, m'avait fait peur, et je -m'étais avisé d'un moyen de distraction banal, mais il me réussit -d'ordinaire: il consiste à pousser jusqu'à la salle d'armes du Cercle de -la rue Boissy-d'Anglas. Là je me brise les nerfs par une série d'assauts, -soutenus avec toute la vigueur dont je suis capable. Une douche froide et -une friction par là -dessus, et pour peu que je trouve à la table du dîner -des compagnons avec qui causer et jouer ensuite un rubicon ou un poker -dans mes prix, la soirée passe. Vers les onze heures, je rentre sans trop -risquer l'insomnie. J'avais assez exactement rempli la partie sportive de -ce programme, ce soir-là ,--ce premier soir de ma trente-septième année! -Le reste eût suivi, si je ne me fusse heurté, au moment d'entrer dans la -salle à manger, au plus ancien, peut-être, de mes camarades -parisiens,--nous étions déjà ensemble au lycée Henri IV,--le célèbre -romancier et auteur dramatique Jacques Molan: - ---«Tu viens dîner?...» me dit-il. «Alors je te prends avec moi, j'ai une -table.» - - -Dans toute autre circonstance, et malgré nos souvenirs communs du collège -et du Quartier Latin, j'eusse imaginé un _alibi_ immédiat. Peu de -personnalités me lassent autant et aussi vite que celle de Jacques. Je -constate trop en lui, unie à des défauts que je déteste, la qualité qui -me manque le plus: cette puissance de s'imposer, cette audace d'esprit, -cet animalisme de verve, cette virilité productrice, cette confiance en -soi sans laquelle il n'est pas de grand artiste. Ces belles vertus de -génialité entraînent-elles donc nécessairement avec elles un abus du -«moi», pareil à celui dont cet écrivain offre un exemplaire étonnant? -Dieu sait, pourtant, si Julien Dorsenne et Claude Larcher, les deux -autres hommes de lettres que j'ai le mieux connus, étaient infestés -d'égotisme. C'étaient des violettes de modestie, de saintes et timides -violettes, toutes petites, toutes chétives dans l'humble gazon, à côté de -Jacques. _Ses_ livres, _ses_ pièces, _ses_ ennemis, _ses_ projets, _ses_ -gains, _ses_ maîtresses, _sa_ santé, lui seul existe pour lui, et il ne -parle que de lui. C'est ce qui faisait dire à mon pauvre Claude, -précisément: «Comment voulez-vous que Molan soit jamais triste? Chaque -matin il se regarde dans la glace et il songe: Suis-je heureux d'habiller -le premier écrivain de l'époque!...» Mais Claude était un peu envieux de -Jacques, et voilà une des supériorités de ce dernier: à force de fatuité -il ne connaît pas l'envie. Il ne se préfère pas aux autres, il les -ignore. Expliquez ce mystère maintenant: avec cette vanité presque -maladive et qui n'a d'égale que son insensibilité, ce garçon n'a qu'à -s'asseoir devant son papier, et, sous sa plume, vont et viennent, parlent -et agissent, jouissent et souffrent des êtres de passion et d'éloquence, -des créatures de chair et de sang, d'amour et de haine, de vrais hommes -en un mot et de vraies femmes. Tout un monde s'évoque, si réel, si -intense, si amusant tour à tour ou si attendrissant, que l'admiration -m'empoigne moi-même chaque fois que je le lis. Je sais pourtant que ce -n'est là qu'un prestige, qu'une magie, qu'un jeu de passe-passe, et que -le père spirituel de ces héros et de ces héroïnes est un parfait monstre -littéraire, avec une bouteille d'encre à la place du cÅ“ur. Je me trompe. -Il y porte encore l'amour passionné du succès. Et quel tact merveilleux, -quel doigté dans le maniement de cet orgue à mille surprises, le goût -public! Jacques est le type accompli de ce que nous appelions, en argot -d'atelier, un _profiteur_, l'artiste qui excelle à s'approprier l'effort -d'un autre, mais en le mettant au point. Exemples. A l'époque de ses -débuts, le naturalisme triomphait. C'était le temps où l'admirable -_Assommoir_ de Zola venait de paraître et presque aussitôt les étonnantes -études de paysans et de filles, qui révélèrent au monde des lettrés le -nom du malheureux et génial Maupassant. Jacques comprit qu'en dehors de -cette formule, aucun grand succès n'était possible, et en même temps il -devina qu'après ces deux maîtres il ne fallait plus toucher aux milieux -triviaux et populaires. Le lecteur en était comme sursaturé. Molan eut -alors cette idée de génie d'appliquer à la haute vie les procédés -d'observation dure et de réalisme brutal, chers à l'école. Ses quatre -premiers volumes de romans et de nouvelles furent ainsi, comme on le -disait méchamment lors de leur apparition, du Zola pommadé, du Maupassant -parfumé. Les épigrammes sont des épigrammes et le succès est le succès. -Celui de Molan fut très vif, on se le rappelle. Aussitôt des signes -indiscutables lui firent comprendre que le goût du lecteur changeait de -nouveau, qu'il virait du côté de l'analyse et de l'étude psychologique. -C'est alors qu'il changea brusquement sa manière, lui aussi, et nous -eûmes les trois livres qui ont le plus fait pour sa fortune: _Martyre -intime_, _CÅ“ur brisé_, et _Anciennes amours_. Là encore, il sut se -préserver des défauts habituels aux initiateurs du genre: le -tarabiscotage sentimental, les longues dissertations, l'appareil -philosophique à propos de petites aventures d'alcôve et surtout l'abus du -décor mondain. Il avait fait du naturalisme de haute vie. Il fit de -l'analyse humble, bourgeoise, de milieu moyen. Ensuite, la vertu ayant -paru soudain à l'ordre du jour, nous eûmes de lui le seul roman de cette -époque qui ait rivalisé en succès honnête avec l'_Abbé Constantin: -Blanche comme un lys_. Sur quoi les préoccupations sociales étant -devenues le poncif de la haute et basse critique, Molan a encore changé -son fusil d'épaule, et il a écrit ce roman sur une famille -d'ouvriers,--_Une Épopée de ce temps_,--un ouvrage d'imagination en deux -volumes, qui s'est vendu, c'est une date en librairie, à soixante-quinze -mille exemplaires! Et voyez la vanité des théories esthétiques. Tous ces -livres sont conçus dans un principe d'art différent. On pourrait suivre à -travers eux l'histoire des variations de la mode. Aucun n'est sincère, au -sens profond du mot, et tous ont à un égal degré cette couleur de la -vérité humaine, qui semble, chez cet écrivain si volontaire, un don -inconscient. Ce même don, il l'a déployé, quand appréhendant de lasser -ses lecteurs par un abus du roman, il s'est mis à faire du théâtre. Il a -donné _Adèle_, aux Français, qui fut un triomphe, _La Vaincue_, à -l'Odéon, qui en fut un autre, et les journaux m'avaient appris sa -nouvelle victoire au Vaudeville, avec une comédie au titre énigmatique: -_La Duchesse Bleue_. Or nous étions en rhétorique ensemble, ce qui prouve -que cette énorme production, quelque dix volumes de roman, deux de -nouvelles, un recueil de vers, trois Å“uvres de théâtre, a été fournie en -moins de seize années! Et Jacques a trouvé le moyen de vivre en même -temps qu'il travaillait de la sorte. Il a eu des maîtresses, fait les -voyages indispensables qui lui permettent d'écrire sans mensonge dans ses -préfaces de ces phrases à chateaubrianesques attitudes: «Quand je -cueillais des anémones dans les gazons de la villa Pamphili?...» Ou bien: -«Moi aussi j'ai prononcé ma prière sur l'Acropole...» Ou encore: «Comme -ce taureau que j'ai vu plier les genoux pour mourir dans le cirque de -Séville...»--Je cite de mémoire.--Et l'animal a nourri ses relations, -arrangé sa fortune! Et il est resté gai, il a conservé son appétit, celui -de la pension où nous avons grandi ensemble. J'en eus la preuve, ce -soir-là encore, où j'acceptai de dîner à sa table, malgré ma secrète -antipathie, machinalement, dominé par cette suggestion de vitalité qui -émane de chacun de ses gestes. Nous ne fûmes pas plutôt assis qu'il me -demanda: - ---«Quel vin préfères-tu, du champagne ou du bourgogne?... Ils sont bons -ici, l'un et l'autre...» - ---«Je crois que l'eau de Vals me suffira,» répliquai-je. - ---«Tu n'as donc pas bel estomac?» interrompit-il en riant; «moi, je ne -sais pas où est le mien... Alors du champagne pour moi, de l'_extra-dry_, -et de l'eau de Vals pour monsieur...» continua-t-il en s'adressant au -maître d'hôtel. Son égoïsme a cela de commode qu'il ne discute jamais les -caprices des autres, pas plus qu'il n'admet qu'on discute les siens. -Puis, examinant le menu: «Tout me va,» dit-il, «et à toi?» Et, sans -attendre ma réponse: «As-tu vu ma pièce du Vaudeville? Qu'en penses-tu? -N'est-ce pas que je n'ai rien écrit de mieux?...» - ---«Tu sais,» fis-je un peu embarrassé, «je ne vais guère au théâtre.» - ---«Quelle chance!» reprit-il avec son geste de bonne humeur! «Je t'emmène -ce soir. J'aurai ta première impression. Tu seras franc?... Tu verras, ça -n'a pas l'amertume d'_Adèle_, ni les deux ou trois couplets de haute -éloquence de _la Vaincue_... Mais c'est un principe quand on veut -réussir: toujours dérouter l'attente. Ne jamais, jamais se répéter... -Ceux qui me reprochaient de n'avoir pas d'esprit et d'ignorer mon métier, -hé! hé! il leur a fallu mettre les pouces... Tu me connais. Je dis tout -haut ce que je pense. Quand j'ai publié _Tendres Nuances_, l'année -dernière, tu te rappelles, je t'ai rencontré; je t'ai dit: «Ça ne vaut -pas la peine de lire ce volume...» _La Duchesse Bleue_, c'est autre -chose... D'ailleurs, le public est de mon avis: cinq mille deux hier, et -nous sommes à la soixante-septième...» - ---«Mais où vas-tu chercher tes titres?» demandai-je. - ---«Comment!» s'écria-t-il, «c'est toi, un peintre, qui me poses cette -question? Tu ne connais donc pas le _Blue Boy_, _l'Enfant bleu_, de -Gainsborough, qui est à Londres, dans la galerie de Westminster-House? Ma -pièce a tout simplement pour héroïne une femme qu'un de tes confrères, -plus instruit que toi des choses anglaises, a peinte dans une harmonie de -tons bleus, comme le jeune garçon de Gainsborough. Cette femme étant une -duchesse, le surnom lui est resté dans son monde de petite Duchesse -Bleue,--à cause du portrait. Voilà ... N'est-ce pas que ça vous a un air -Watteau, Pompadour et fête galante? _La Duchesse Bleue!..._» - ---«Il y a des gens qui se blanchissent à Londres. Tu vas y prendre tes -mots, maintenant?» l'interrompis-je. - ---«Tu parles comme une chronique de confrère,» reprit-il en riant. Encore -un trait de sa vanité, cette joie devant l'épigramme, lorsqu'il en est -l'objet, et que l'épigramme n'est pas très cruelle... «Et ce que j'en ai -eu des chroniques rosses!... On avait bien envie de me faire payer -_Adèle_ et _La Vaincue_. J'étais tranquille. Avec mon dialogue et la -petite Favier!...» - ---«Qui est la petite Favier?» demandai-je. - ---«Comment?» s'écria-t-il, «tu ne connais pas la petite Favier?... Et ça -prétend vivre à Paris!... Ce n'est pas que je te blâme de ne pas -fréquenter les théâtres. Pour ce que l'on y donne... Il était grand temps -que nous nous y missions un peu, nous autres jeunes...» - ---«Cela ne m'apprend pas qui est la petite Favier?» insistai-je. - ---«Hé bien! la petite Favier, Camille Favier, c'est la Duchesse Bleue... -Et elle joue avec un talent, une fantaisie, une grâce!... C'est moi qui -l'ai découverte. Elle était encore au Conservatoire, il y a un an. Je -l'avais vue à son concours et jugée. Quand j'ai porté ma pièce aux gens -du Vaudeville, je leur ai dit: «Je veux cette petite.» Ils me l'ont -engagée, et elle est célèbre... J'ai la chance contagieuse. Tiens, il -faudra que tu me fasses son portrait, le portrait dont il est question -dans la pièce, la symphonie en bleu majeur! Ça te sera une jolie réclame, -d'abord, au prochain Salon. Je porte la veine, je te répète. Et puis, -c'est une tête pour toi: vingt-deux ans, un teint de rose-thé, une bouche -triste au repos et tendre au sourire, des yeux bleus, pour finir la -symphonie, d'un bleu pâle, pâle, pâle, avec un point noir au milieu, qui -grandit quelquefois jusqu'à envahir toute la prunelle, des cheveux -couleur de tabac d'Orient, et mince et souple, et jeune, jeune... Ça vit -avec la maman à un troisième étage de la rue de la Barouillère, dans ton -quartier. Hein! Est-ce bon, comme document humain, ce détail? On parle de -la corruption du théâtre: neuf cents francs de loyer, une bonne à tout -faire et la vue d'un jardin de couvent... Et ça croit à son art, et ça -croit aux auteurs... Elle y croit trop!...» - - -Il avait laissé tomber ces derniers mots avec un sourire sur lequel je ne -me mépris guère. Tout son discours, d'ailleurs, avait été accompagné d'un -regard insolent et sensuel, luisant et satisfait. C'est comme le _ça_, -dont il ponctuait ses phrases, je lui ai toujours connu ce petit tic de -langage, et toujours connu aussi, ce regard, quand il se vantait -autrefois de ses bonnes fortunes. C'en était assez pour que je ne pusse -pas douter des sentiments qu'il inspirait à la jolie actrice.--Qu'il -inspirait!... Quant à ceux qu'il éprouvait lui-même en retour, ses coups -de fourchette, en parlant, et les rasades de champagne qu'il se versait à -même un grand verre rempli de morceaux de glace, me renseignaient -suffisamment. Il racontait ses affaires intimes à très haute voix, avec -cet apparent abandon des faux indiscrets qui fait croire à de -l'étourderie, et masque si bien le calcul. Leur bavardage a toujours sa -limite de prudence. D'ailleurs les convives qui mangeaient à la table -voisine étaient trois généraux retraités en train de causer de -l'Annuaire. Il eût fallu un coup de canon pour les faire se retourner. Le -brouhaha du service--nous devions bien être trente ou quarante à dîner -dans les deux salles à manger--achevait de couvrir les éclats trop vifs -des phrases de Jacques. Aussi y avait-il quelque ridicule à parler bas, -comme je faisais, pour questionner mon compagnon. Quel symbole pourtant -de nos deux destinées! J'avais d'instinct, avant même de connaître Mlle -Favier, toutes les pudeurs timides du sentiment dont Jacques avait toutes -les joies: - ---«Tu lui fais la cour, voilà ce que signifie cet: elle y croit trop?» -lui demandai-je. - ---«C'est elle qui me la fait,» dit-il en riant, «ou plutôt qui me l'a -faite... Mais,» continua-t-il, «pourquoi ne te mettrais-je pas au -courant, d'autant plus que la petite te racontera tout dans les cinq -minutes, si je te présente?... Enfin, elle est ma maîtresse... Je crois -bien que j'ai commis là une nouvelle gaffe. Avec ma réputation, l'argent -que j'ai placé, celui de mes livres, mes relations, ma tournure, -j'épouserais qui je voudrais, et il est temps. La poire est mûre... Mais -si nous étions toujours raisonnables, nous ne serions que des bourgeois, -pas vrai?... Et puis, elle a commencé... Si tu l'avais vue, pendant les -répétitions, comme elle me dévorait des yeux, à la dérobée? Et j'avais -mon grand air de n'y prendre pas garde. A coquette coquette et demie. Un -auteur qui a une maîtresse au théâtre, quand il n'en a pas besoin pour se -faire jouer, ça représente une grosse faute d'orthographe. Tu connais le -proverbe: l'architecte ne trinque pas avec le maçon. Pourtant, après la -première, et une fois la bataille gagnée, je me suis laissé aller... Et -voilà encore un document humain: la petite Favier avait traversé le -Conservatoire et les coulisses, et elle était sage, mon cher, -_parfaitement sage_... Tu m'entends?...» - ---«Pauvre fille!» m'écriai-je involontairement. - ---«Mais non! mais non!...» répliqua Jacques en haussant les épaules. «Il -faut toujours bien qu'il y ait un premier amant, et un Jacques Molan vaut -bien un apprenti cabot du Conservatoire ou l'un des professeurs, comme -c'est l'habitude, que diable?... Mais je suis sa poésie, à cette petite, -son roman vécu, de quoi dire à ses amies, plus tard, qui trouveront sur -la table de son cabinet de toilette un de mes livres, avec dédicace, -comme par hasard: «Jacques Molan? Ce qu'il en a pincé pour moi!...» C'est -le style de leurs souvenirs, à ces jeunes grues... Aussi j'ai été gentil, -gentil. Elle a voulu que nous nous cachions de la mère, nous nous cachons -de la mère. Elle a voulu des rendez-vous dans des cimetières, sur des -tombeaux de grands hommes, et j'y suis allé... Non, là , me vois-tu, à -mon âge, un bouquet de violettes à la main, attendant ma bonne amie, le -coude sentimentalement appuyé à la grille et devant le saule d'Alfred de -Musset, moi qui ne peux pas souffrir ce mauvais poète?... Enfin, une -véritable idylle d'étudiants. Je te répète, c'est une bêtise. Seulement -j'ai trouvé ça si aimable, si frais, les premiers temps. Ça me reposait -de ce Paris où tout n'est que vanité.» - ---«Et maintenant?» interrogeai-je en pensant à part moi: «Comme ils se -connaissent tout de même, ces observateurs attitrés du cÅ“ur humain! -Celui-ci ose prononcer le mot de vanité!...» - ---«Maintenant?...» répéta-t-il, et il eut de nouveau dans ses yeux -l'insolente et sensuelle expression de la fatuité gouailleuse. «Tu veux -me confesser, scélérat? Maintenant, il y a deux mois que cela dure, et -une idylle de deux mois, c'est un peu moins frais, un peu moins aimable, -un peu moins reposant. Mais l'amour est comme la cuisine, il faut y -pratiquer l'art d'accommoder les restes...» Un temps,--puis, sans -transition, avec un autre registre dans la voix, devenue soudain moins -impertinente et abaissée au diapason d'une confidence discrète: -«Connais-tu la jolie Mme Pierre de Bonnivet?» - ---«Tu oublies toujours que je ne suis pas un peintre à la mode,» -répliquai-je, «que je n'ai pas de petit hôtel dans la plaine Monceau, -que je ne vais pas au Bois à cheval, le matin, et que je ne fréquente pas -dans le noble faubourg, quoique j'y habite...» - ---«Ne confondons pas autour avec alentour,» répondit-il avec son -assurance ordinaire. «La plaine, monsieur, le Bois, ça n'a rien de commun -avec le Faubourg et la noblesse, d'abord, et la charmante personne dont -il s'agit n'a rien de commun non plus, si ce n'est le nom, avec les vrais -Bonnivet, ceux qui descendent du connétable, ami de François Ier...» - ---«Ça lui fait un imbécile de moins parmi ses ancêtres,» interrompis-je. -«C'est un des avantages que la fausse noblesse a quelquefois sur la -vraie.» - ---«Bon,» fit Jacques en haussant les épaules à cette boutade où j'avais -assez sottement soulagé ma mauvaise humeur contre ses prétentions. «Tu -donnes dans le _godant_ radical, révolutionnaire et café de province, _tu -quoque, mî filî_? Ça ne te ressemble pas. D'ailleurs, ce n'est pas moi -qui défendrai contre toi ce que tu appelles le noble faubourg. J'en ai vu -assez pour n'y mettre plus jamais les pieds. On y a trop bon ton pour mon -goût. Les salons à principes et à grande tenue, ce n'est pas mon genre. -Je ne travaille pas dans les grandes dames, mais dans ce que j'appelle -les demi-castors du monde, et, dans l'espèce, j'ai l'originalité de -préférer la variété qui passe pour la plus ennuyeuse: le demi-castor pour -hommes célèbres... Il y a une vingtaine de femmes à Paris qui tiennent le -rôle, les unes titrées, les autres non, les unes jeunes, les autres -moins, et toutes ayant la prétention d'être les unes des littéraires, les -autres des politiques, les autres des esthètes, mais toutes des -cérébrales, des intellectuelles, et de ne pas _marcher_. Hé bien! mon -plaisir à moi c'est de les faire _marcher_, quand elles en valent la -peine. Et si jamais je te montre Bonnivette, tu conviendras qu'elle en -vaut la peine. D'abord sa maison a la conversation gaie et l'on mange -bien. Ne prends pas cet air dégoûté. Après dix ans de Paris, même avec -mon estomac, le dîner en ville devient la corvée des corvées, à cause de -ce qui s'entend là et de ce qui s'y sert. Chez celle-ci la corvée est une -fête, la table exquise, la cave merveilleuse. Le père Bonnivet, sans -aucun _de_, a gagné des millions dans les farines, on m'a dit le chiffre, -dix ou douze... Oublions-le, pour croire qu'il avait caché son blason -pendant ce temps-là , comme les cadets du _peerage_ Anglais qui font du -commerce. Toujours est-il que cette bru d'un farinier a autant -d'aristocratie dans son petit doigt qu'une authentique duchesse dans -toute sa personne, et elle est jolie, et spirituelle, et rouée, et -coquette! Il ne lui suffit pas, à celle-là , que les hommes célèbres dont -elle a la curiosité honorent son salon de leur présence, ou s'honorent -de son salon, comme tu voudras. Il faut qu'ils soient amoureux d'elle, et -ils l'ont tous été, je crois bien,--jusqu'ici...» - ---«Allons,» lui dis-je comme il s'arrêtait, «un bon mouvement, et -raconte-moi cette autre aventure...» - -J'avais bien deviné que ce «jusqu'ici» et cette conférence passablement -cynique sur un cas de vanité nobiliaire et mondaine aussi banal, cachait -un nouveau mystère, et,--toujours la même incroyable suggestion de cette -vibrante vitalité,--ce cynisme me froissait, la faconde de Jacques -m'exaspérait, j'avais horreur de sa façon de sentir, si brutalement -plébéienne sous des allures de dilettante, mais j'étais très intéressé -par sa confidence, qu'il continua sans plus se faire prier. Il s'ouvre à -moi, comme je l'écoute, avec délices, bien qu'il ne m'aime au fond pas -beaucoup plus que je ne l'aime. Il sent d'instinct sa fascination sur moi -et il s'y complaît. Nous en étions dès le collège, et cet étrange lien -nous unira, jusqu'à la mort, à travers et malgré tout. Il reprenait donc: - ---«Il n'y a rien à te raconter, sinon que depuis je ne sais combien de -temps la reine Anne--comme l'appellent ses intimes en jouant sur son -prénom--refusait absolument de me connaître. Entre parenthèses, est-il -choisi ce prénom d'Anne, et coquettement héraldique?... Je dîne -quelquefois chez Mme Ethorel, sa cousine, qu'elle déteste. Je l'y -rencontrais, et affectais, moi aussi, de ne jamais me faire présenter. -Elle racontait à qui voulait l'entendre que je n'avais aucun talent, que -mes livres l'ennuyaient tour à tour ou lui répugnaient, enfin le jeu -classique d'une femme à la mode qui veut piquer un homme connu, en ayant -l'air de ne pas se joindre au cortège de ses admiratrices. On a toujours -des amis ou des amies pour vous rapporter ces amabilités-là ... La -_Duchesse Bleue_ est jouée, avec quel succès, je viens de te le dire, et, -là -dessus, pourquoi? comment? changement à vue sur toute la ligne. Un de -ses rabatteurs,--elle en a comme à la chasse, qu'elle recrute parmi ses -soupirants plus ou moins domptés,--Senneterre, tu le connais bien? le -grand blond qui tient quelquefois la banque, ici, me court après dans les -salons du Cercle. D'habitude, nous nous disons: bonjour, bonsoir, et -c'est tout. Au lieu de cela, des compliments à n'en plus finir, et une -invitation à dîner au petit Club, dans le salon réservé aux femmes du -monde. Il y a juste cinq semaines de cela... «A qui va-t-on me servir?» -pensais-je en montant l'escalier. Et quelle est la première personne que -je rencontre dans l'antichambre qui précède la salle à manger,--un des -coins les plus jolis de Paris et les plus élégants, je te donne ce -_tuyau_ en passant, pour une aquarelle mondaine,--Mme Pierre de -Bonnivet...» - ---«Et ce fut comme avec la petite Favier,» interrompis-je. «A coquette, -coquette et demie. Depuis que je te connais, tes histoires sont toujours -les mêmes: elles consistent à jouer avec les femmes à qui aura le moins -de cÅ“ur, et tu gagnes dix fois sur dix...» - ---«Ce n'est pas précisément aussi simple,» reprit-il sans se fâcher; «je -me suis amusé, en effet, à lier partie avec la reine Anne, mais pas comme -tu penses. Le rabatteur nous avait mis l'un à côté de l'autre à table. Ma -parole d'honneur, j'aurais voulu que tu fusses là , caché, pour nous -entendre. Ç'a été une causerie d'une douceur, d'une simplicité, d'une -bonhomie, d'un fondant... la rencontre de deux belles âmes. Elle m'a dit -du bien de toutes les femmes que nous connaissons, elle et moi, et je lui -ai dit du bien de tous mes confrères. Nous avons déclaré d'un commun -accord que cette grande bringue de Mme de Sauve n'a jamais eu d'amant, et -que les romans du sieur Dorsenne sont des chefs-d'Å“uvre, que ce démon de -Mme Moraines est un ange de désintéressement, et ce benêt de René Vincy -un grand poète. Juge du degré de nos sincérités... C'était à croire que -jamais ni elle ni moi n'avions soupçonné qu'un écrivain pût médire d'un -autre, ni une femme du monde se faire courtiser hors du mariage... Nous -avons pris notre revanche depuis, et nous en sommes, en ce moment-ci, à -cet état de guerre aiguë que l'on déguise sous le joli nom de flirt. Je -t'épargne le détail des étapes. Tant il y a qu'elle sait que la petite -Favier est ma maîtresse, qu'elle m'en croit amoureux fou et qu'elle n'a -qu'une idée: me voler à elle. Rompue comme elle est à bien des ruses -masculines, elle s'est laissé prendre au piège qui a toujours réussi -depuis que la terre tourne autour du soleil: chiper un amant à une autre -femme, il n'y a pas de vertu qui tienne à cette sensation... Et le plus -curieux, c'est que la reine Anne pourrait bien être une vertu. Oh! très -faisandée. Mais enfin je ne serais pas étonné qu'elle n'eût jamais eu -d'amant, tu m'entends encore, ce qui s'appelle un amant... D'ailleurs, -elle en aurait eu vingt-cinq, le procédé aurait réussi encore. Je -gagerais que dans le paradis terrestre, le serpent a tout uniment raconté -à notre mère Ève qu'il se préparait à cueillir la pomme pour le compte de -sa propre femelle...» - ---«Et Camille Favier?...» interrogeai-je. - ---«Naturellement, elle a tout deviné, ou je lui ai tout dit,--je ne sais -pas mentir, moi,--en sorte qu'elle n'est pas moins jalouse de Bonnivette -que Bonnivette n'est jalouse d'elle... Je ne me suis pas ennuyé depuis -ces quelques semaines, je te jure. Car ç'a été vite, vite. L'époque est -aux rapides, en galanterie comme dans le reste...» - - -Nous en étions au dessert, et il pelait délicatement un quartier de -poire au bout de sa fourchette de dessert, en donnant à sa confidence -cette conclusion dont la brutalité cruelle me fit lui dire: - ---«Te voilà de nouveau entre deux femmes? C'est un jeu dangereux que tu -joues là ...» - ---«Dangereux?» interrompit-il avec sa jovialité confiante. «Et pour -qui?... Pour moi? Heureusement ou malheureusement, je suis assuré contre -ces incendies. Pour Mme de Bonnivet? Si elle ne m'aime pas, que -risque-t-elle? Et si elle m'aime, hé bien! elle me devra de la -reconnaissance. Souffrir, c'est sentir, et, pour les femmes de cette -espèce, tout est là . Pense donc: _sentir!_... Mais je la crois aussi -assurée que moi... Pour Camille? Hé bien! Camille, ça lui fera du -talent...» - ---«Si une des admiratrices d'un de tes romans seconde manière, _Anciennes -Amours_, ou _Martyre intime_, t'entendait pourtant?» lui dis-je encore, -comme on nous apportait les bols. «Car, enfin, c'est à peu près le -contraire de tout ce que tu as mis dans ces deux livres, ce que tu viens -de me raconter là ...» - ---«Hé!» fit-il. «Si l'on vivait ses livres, ce ne serait pas la peine de -les écrire... Allons. Descendons vite pour prendre le café... Je tiens à -ce que tu voies le commencement du premier acte. Je n'ai qu'une qualité, -mais je l'ai ferme. Je compose. Une pièce ou un roman de moi, ça se -tient, c'est serré, rien d'inutile. Et puis, le premier acte et le -troisième, c'est ce qu'il y a de mieux dans la pièce. Mme de Bonnivet -préfère le second et Camille le quatrième. Il y en a pour tous les -goûts... Valet de pied, vite deux tasses de café et des cigares... Le -temps de jeter un coup d'Å“il sur la Bourse d'aujourd'hui, et je suis à -toi... Bon, l'Égypte unifiée est en hausse... Je gagne environ deux mille -francs, sans copie. Entends-tu, sans copie? Et toi, comment places-tu ton -argent?» - ---«Je ne le place pas,» dis-je avec mélancolie, «il reste où il est, en -actions de père de famille,--je les tiens du mien,--qui rapportent le -trois et le deux et demi.» - ---«Mais c'est absurde!» reprit Jacques, en allumant son cigare. «Je te -conseillerai. J'ai de bons amis, un des Mosé entre autres, qui me -renseignent. J'en sais aujourd'hui autant qu'eux... Si je n'étais homme -de lettres, je voudrais être financier... C'est comme à la chasse, et un -peu en tout, j'ai le coup d'Å“il... Dépêchons... La reine Anne est -capable d'être revenue voir la pièce ce soir. Elle l'a déjà vue quatre -fois... Si elle est là , ça te fera deux comédies au lieu d'une... C'est -égal, je suis content de t'avoir retrouvé. En avons-nous dit, des -bêtises, ce soir?... Les camarades sont comme le vin, il leur faut -beaucoup d'années de bouteille, et puis, des marques comme toi, on n'en -fait plus...» - - - - -II - - -Ce singulier éloge en était un dans sa bouche, car cet écrivain qui fut, -à son heure et quand il l'a voulu, le peintre de toutes les subtilités, -n'aurait aucun titre à présider une société de tempérance. Ce soir -encore, tandis qu'au sortir de ce dîner nous gagnions en voiture le -coquet théâtre où triomphait _la Duchesse Bleue_, il était un peu plus -gai que ne le soupçonnaient les belles dames qui roulaient dans leurs -coupés vers la même salle de spectacle, des divers coins du Paris -fashionable. Quant à moi, je continuais d'éprouver, de subir plutôt, -l'inexplicable attrait, si mélangé d'antipathie et d'admiration, dont -j'ai déjà parlé. J'écoutais Jacques maintenant me raconter ses projets de -nouveaux ouvrages, et j'oubliais ses horribles défauts de cÅ“ur et de -caractère, pour admirer la richesse de cette imagination dont je voyais -jaillir les idées, comme du sommet du Vésuve, penché sur le bord du -cratère, j'ai vu bouillonner la masse sombre de la lave, tandis que des -pierres de feu, de la grosseur d'un homme, sautaient en l'air avec un -bruit de canon. C'est une atmosphère de puanteur et de suffocation. Le -soufre fume sous vos pieds et les brûle. Vos yeux pleurent. L'haleine -vous manque. C'est insupportable... Et ce déchaînement brutal d'une force -de la nature vous tient là , malgré vous, hypnotisé. Jacques aussi est à -sa manière une force de la nature, et sa vitalité d'artiste m'accablera -toujours et m'accablait, ce soir-là , d'un hypnotisme pareil.--Toutes -proportions gardées.--Car entre le formidable monstre exterminateur qui -tord son panache de fumée au-dessus de Pompéi dévasté, et l'inoffensif -volcan cérébral dont les fumeuses éruptions s'épanchent en des volumes -jaunes à deux francs soixante et quinze centimes, ou bien se -cristallisent en des trois, des quatre, des cinq actes de pièce, la -différence est vraiment trop forte. Sans atténuation d'ironie, une telle -comparaison serait un peu comique. Justifiée ou non, je m'abandonnais à -cette sensation sans la discuter, et nous continuions, nous aussi de -rouler vers le théâtre. C'était vrai, comme il l'avait dit dans son -jargon de pseudo-clubman, qu'il portait la veine: fatigué jusqu'à la -courbature par ma journée de lassitude morale, n'était-ce pas un bonheur -inattendu, que cet emploi de ma soirée? La comédie avait la chance de -m'intéresser. Il a tant de talent, ce fat égoïste. La comédienne avait la -chance d'être jolie, quoique cette fatuité de Jacques eût sans doute -transformé pour mon étonnement une simple grue du Conservatoire en un -oiseau de paradis. J'ai trop souvent accompagné Claude Larcher dans la -loge de Colette Rigaud pour n'être pas renseigné sur ces amoureuses de la -rampe et leur fond de vulgarité. Il y a des exceptions partout, et Mme -Pierre de Bonnivet, elle aussi, pouvait être une exception dans son -espèce, quoiqu'une femme riche qui se pare d'un titre équivoque et -collectionne des célébrités ne soit guère faite pour me plaire. En tout -cas, il valait la peine d'accompagner Molan jusqu'au Vaudeville, rien que -pour le plaisir de le voir entrer dans le théâtre. - ---«Nous allons passer par la porte des artistes,» m'avait-il dit, «rue de -la Chaussée d'Antin. Il y a quelque chose de charmant ici, les deux -petites baignoires d'avant-scène, et sur la scène même, au delà du -rideau. On y accède par la coulisse. Pourvu qu'une des deux soit -libre...» - - -Il était descendu de voiture le premier, en m'annonçant ce détour; il -avait salué le concierge, et il s'était engagé d'abord sous une voûte, -puis dans un escalier de service, avec cette démarche, unique au monde, -celle de l'auteur en vogue qui entre dans son journal, chez son éditeur, -dans son théâtre. «C'est moi la maison...» semble-t-il dire avec tous -ses gestes, et le pied se fait plus léger, la canne tressaille dans la -main, les épaules roulent involontairement. Ce sont des riens: une -manière de dire bonjour aux employés, un pli de bouche protecteur, une -pose crâne du chapeau, un clignement d'yeux indulgent. Nous autres -peintres et qui avons étudié l'art du portrait, c'est notre métier de -saisir ces riens... Et ces employés, depuis le plus humble jusqu'au plus -haut, depuis l'habilleuse jusqu'au régisseur, toute leur personne traduit -un inexprimable et inconscient respect à voir passer «leur auteur», -quelque chose comme l'émotion d'un rentier qui verrait marcher un de ses -coupons. Chez quel marchand de tableaux connaîtrai-je jamais la joie -d'inspirer un respect de cette sorte? Quand aurai-je, pour introduire un -ami dans une exposition de mes toiles, l'orgueil, paisible et innocemment -puéril, que Jacques déploya pour me faire ouvrir la porte de la petite -loge, heureusement inoccupée, où nous nous assîmes, tandis qu'il me -disait à voix basse: - ---«Le premier acte a commencé depuis cinq minutes. Tu comprendras tout de -suite... C'est une ancienne maîtresse du duc qui essaie de rendre jalouse -la duchesse... T'avais-je menti en te disant que la petite Favier est -jolie, jolie?... Tiens, elle m'a vu... Par bonheur, c'est à un moment où -l'autre lui débite un petit discours un peu long. Je lui aurais fait -manquer sa réplique... Elle te regarde. Tu l'intrigues. Elle connaît les -trois ou quatre camarades avec lesquels j'ai l'habitude de venir. -Maintenant, écoute-la parler. Rien que le timbre, que la musique de sa -voix, n'est-ce pas exquis? Écoute... Écoute aussi un peu ce qu'elle dit. -C'est du Jacques Molan de derrière les fagots...» - - -J'ai entendu, bien des fois depuis, _la Duchesse Bleue_, jusqu'à en -savoir par cÅ“ur chaque phrase. J'en marquerais chaque temps,--ces temps -que prennent les acteurs pour mieux souligner leurs effets. C'est une -pièce très délicate et très fine, malgré la préciosité du titre. Elle -enferme l'étude, infiniment ténue et trop juste, d'une jalousie rare, -mais pourtant très humaine. C'est l'histoire d'un ami amoureux de la -femme de son ami et qui reste fidèle à cette amitié dans cet amour. -Jamais il n'a dit son sentiment à cette femme. Il ne se l'est jamais -avoué à lui-même, et il ne peut pas supporter qu'un autre fasse la cour à -cette jeune femme. Il finit par la sauver d'une chute irréparable, sans -qu'elle sache que c'est lui, ni pourquoi. Et cette première scène où -l'enfantine duchesse se confie à l'ancienne maîtresse de son mari, sans -soupçonner quels souvenirs elle atteint dans ce cÅ“ur par l'évocation de -ses propres joies, quelle merveille d'analyse émue, vibrante, tendrement -cruelle, si l'on peut dire! Enfin, cette pièce est un petit -chef-d'Å“uvre, du Marivaux à la date d'aujourd'hui,--un Marivaux à qui -son esprit ferait mal et dont la gaieté légère serait de la dentelle sur -une blessure. Mais la haute valeur de cette comédie, je ne l'aperçus pas -dès ce premier soir, quoique Molan fût là pour m'en commenter les -moindres détails. Le peintre en moi fut trop vivement saisi par -l'extraordinaire apparition de cette Camille Favier dont mon ami m'avait -dit avec tant de légèreté qu'elle était sa maîtresse. La baignoire, -située presque à même la scène, me permettait de suivre les moindres -mouvements de sa physionomie, ses plus furtifs clignements d'yeux, ses -plus rapides froncements de sourcils. Je distinguais jusqu'aux couches de -crème et de fard inégalement posées sur ses joues, jusqu'aux traînées de -kohl sous ses paupières, jusqu'au prolongement de ses sourcils par le -crayon noir, et de ses lèvres par le crayon rouge. Et, maquillée ainsi, -jouant la comédie à deux pas, avec des acteurs dont les faces grimées -ricanaient auprès de la sienne, elle réalisait d'une manière saisissante -le type idéal retrouvé par les plus raffinés des artistes Anglais: -Rossetti, Burne Jones, Morris, à travers les panneaux ronds des -Florentins d'avant Raphaël. Ses traits fins étaient presque trop menus -pour l'optique de la scène. Son front large, un peu bombé, semblait -chargé de rêves. L'ovale allongé de son visage faisait flotter son -sourire dans ses joues. Son nez droit, coupé un peu court, ennoblissait -son profil. Ses lèvres renflées, abaissées aux coins, étaient tristes à -la fois et sensuelles, voluptueuses et amères. Même ce maquillage donnait -à cette beauté un charme particulier, et pour moi étrangement -attendrissant, par le mélange du naturel et du factice. On devinait le -rose de la joue sous le rose du fard, la frange des longs cils épais sous -le crayon, la pourpre fraîche des lèvres sous le carmin, comme dans sa -manière de jouer le personnage qu'elle représentait, une femme vraie, -sincère et tendre transparaissait,--ou semblait transparaître. Enfin, mon -impression fut si vive que Jacques s'en aperçut, et se mettant à rire: - ---«C'est le coup de foudre,» dit-il, «tu viens de recevoir le coup de -foudre! Vous pouvez vous entendre, d'ailleurs,» continua-t-il, «elle a -aussi peu de jugeotte que toi... Vos sublimes s'amalgameront, comme -disait Saint-Simon de je ne sais plus qui, de Fénélon, je crois, et de -Mme Guyon. Et maintenant, retourne-toi, et regarde,--sans regarder,--avec -ta lorgnette, dans la quatrième loge du premier rang, à gauche... Tu vois -une femme tout en blanc qui s'évente avec un éventail garni de volants de -mousseline de soie, blanche aussi, une invention à elle?... C'est Mme -Pierre de Bonnivet. Comment la trouves-tu? C'est amusant, n'est-ce pas, -de jouer au jeu de l'amour et du hasard avec ces deux jolies créatures -pour partenaires?...» - - -Je regardai du côté que m'indiquait Jacques avec les précautions -requises, et j'eus bientôt dans le champ de ma jumelle cette rivale -mondaine de la bohémienne Camille Favier. L'insolence de fatuité où se -carrait mon camarade me parut alors justifiée, et au delà , par la beauté -de cette élégante femme qui coquetait avec lui, comme il me l'avait -raconté, davantage sans doute. Je le connaissais trop hardi compagnon -pour qu'il ne fût pas allé très vite de privauté en privauté. Si Camille -rappelait, même sous son rouge et ses mouches, les Psychés et les -Galatées des plus suaves d'entre les P. R. B.--_Preraphaelite -Brothers_,--Mme Pierre de Bonnivet, elle, avec son nez un peu busqué, son -menton volontaire, la ligne mince de sa joue, la finesse de sa bouche -hautaine, avait une beauté à justifier des prétentions plus -aristocratiques encore que l'hérédité du célèbre connétable. Comment, -issue d'une famille bourgeoise,--j'ai su depuis qu'elle était, de son -chef, une Taraval,--évoquait-elle inévitablement le souvenir d'une des -princesses chères à Van Dyck, ce maître incomplet, qu'aucun autre n'a -pourtant égalé, dans l'art de noter la race, les atavismes d'indomptable -orgueil et d'héroïque énergie cachés sous les fragilités de la grâce -féminine? L'habitude de la richesse pendant deux ou trois générations -produit de ces mirages. Il est certain que le peintre de la divine -marquise Paola Brignole du palais Rouge, à Gênes, n'a jamais trouvé de -modèle plus conforme à son génie. Seul, son pinceau aurait bien reproduit -l'éclat particulier de ce teint dont la blancheur mate n'était pas de -l'anémie,--les lèvres rouges le disaient assez,--avec la nuance des -cheveux, très blonds, qui pâlissaient aux lumières. Rien qu'à voir -saillir les épais rouleaux de ces cheveux d'or cendré au-dessus de sa -nuque, quand elle se tournait de profil, on reconnaissait la vitalité -physiologique d'une de ces fausses maigres qui cachent sous des -sveltesses de sirène des estomacs de capitaine de dragons. Les brides du -chapeau mauve qui la coiffait n'empêchaient pas de deviner le cou mince, -un peu long, mais bien musclé, de même que les gants révélaient une main -nerveuse, aux doigts un peu longs aussi; et le buste se dessinait à -chaque mouvement, dans les blancheurs souples du corsage en crêpe de -Chine, si jeune, si élégant, si plein. Mais ce que cette créature de luxe -eut aussitôt pour moi de significatif jusqu'à l'obsession, ce furent ses -yeux, des yeux bleus comme ceux de l'autre, avec cette différence que le -bleu des prunelles chez Camille Favier rappelait invinciblement le bleu -des pétales d'une fleur, de quelque délicate et vivante pervenche, au -lieu que les prunelles de Mme de Bonnivet avaient dans leur azur l'éclat -du métal ou de la pierre précieuse. Ils donnaient dès leur premier regard -l'idée de quelque chose d'implacable malgré le charme, de dur et de -froidement dangereux dans le magnétisme. C'étaient des yeux comme on en -imagine aux nixes et aux ondines, en lisant les légendes du Nord, des -yeux à ne pas croire possible que de vraies, de douloureuses et chaudes -larmes les eussent jamais mouillés. Et pour achever cette sensation -singulière de cruauté dans la grâce, quand la jeune femme riait, ses -lèvres se relevaient un peu trop dans les coins, découvrant des dents -aiguës, serrées, très blanches, presque trop petites, comme celles d'une -bête de chasse et de morsure. - - -En essayant aujourd'hui de retrouver exactement les impressions qui me -saisirent devant les deux complices de Jacques Molan dans son jeu favori -de l'amour sans cÅ“ur, je me rends compte que ma connaissance actuelle de -leurs caractères influe sur mon souvenir de cette première rencontre. Je -ne crois cependant pas donner à ce souvenir une retouche trop forte. Je -m'entends encore, tandis que des applaudissements montaient de -l'orchestre, sombre d'habits noirs, et descendaient des loges rayonnantes -de toilettes, vers la petite Favier, oui, je m'entends disant à Jacques: - ---«Tu choisis bien, quand tu t'y mets.» - ---«On fait ce qu'on peut,» dit-il en hochant la tête. - ---«Je me demande,» continuai-je, «avec des maîtresses de cette -beauté-là ...» - ---«Une maîtresse,» rectifia-t-il. «Mme de Bonnivet n'est pas ma -maîtresse.» - ---«Pour ce que je veux dire,» repris-je, «cela revient au même. Je me -demande donc comment tu t'arranges pour échapper à la chronique, au roman -à clef, enfin à tous les jolis procédés de polémique habituels à tes -confrères?...» - ---«Je suis comme Proudhon,» répondit-il en riant, «de qui Hugo prétendait -qu'il avait de la peau de crapaud dans sa poche. Il paraît que ce -talisman sauve de tous les dangers...» - ---«Et tu crois que cette chance-là durera toujours?... Et puis, il n'y a -pas que les confrères, il y a ces femmes elles-mêmes...» - ---«Elles?» fit-il; «axiome, comme eût dit ce badaud de Larcher: une femme -est le meilleur antidote contre une autre femme. C'est pour cela...» - -Et le pommeau d'or de sa canne de jonc me montra la salle d'abord, puis -la scène. - ---«Et les vengeances de dépit? Et le vitriol et le revolver? Et le -reste?... A ta place, il y a une de ces deux créatures à laquelle je ne -me fierais pas.» - -J'avais moi-même imperceptiblement tourné la pomme de ma canne du côté de -la salle en disant ces mots, pour lui expliquer que je voulais parler de -Mme de Bonnivet. - ---«Vraiment! la belle reine Anne te donne l'impression, à toi aussi, d'un -coquet oiseau de proie, d'un petit faucon rageur avec lequel il ne -faudrait pas trop badiner... Hé bien! si tu veux,» continua-t-il en se -levant, «l'acte est fini, je vais te présenter à l'une et à l'autre. -C'est très drôle. Croirais-tu que, dans mes histoires, j'ai toujours plus -ou moins besoin d'un _regardeur_. Quand on pense qu'il y a eu des sots -pour blâmer, dans les tragédies classiques, l'emploi des confidents. A -mon avis, il n'est pas de personnage plus naturel...» - -Il me prit le bras, en prononçant cette phrase d'une si naïve -outrecuidance par laquelle il m'assignait ce rôle de témoin, de satellite -emporté dans l'orbite de son soleil. Chose étrange, je suis si réellement -créé pour ces rôles de second, d'un Pylade auprès d'un Oreste, d'un -Horatio auprès d'un Hamlet, que ce sans-gêne ne me blessa point. Hélas! -Il était écrit que je serais un raté, toujours et partout, même comme -Horatio. Quelle ironie que d'avoir pour Hamlet l'implacable égotiste qui -me guidait vers la loge de la petite Favier; et je le suivais -docilement, d'abord à travers les décors que les rudes mains des -machinistes déplaçaient en hâte, puis par un escalier rempli d'un peuple -d'habilleuses et de figurants, enfin par des couloirs percés de portes -derrière lesquelles s'entendaient des rires, des chansons, des -discussions, des bruits d'eaux vidées précipitamment, et jusqu'à des -termes de parties de cartes. De ces coulisses, dont le nom fait rêver les -bourgeois jeunes et vieux, je n'avais jusqu'ici connu que celles de la -_Comédie Française_, où j'ai si souvent accompagné ce malheureux Claude. -Elles ont cette correcte mais un peu conventionnelle respectabilité qui -gâte trop souvent le jeu des sociétaires et des pensionnaires de la -célèbre maison. Mon horreur de la prétention me les a toujours fait peu -aimer, ces couloirs de la Comédie, si élégants d'aspect avec leurs -portraits séculaires, leurs bustes vénérables, la tenue de leur -foyer-salon. J'y ai subi plus qu'ailleurs le désenchantement du contraste -entre le spectacle et son revers, entre le prestige théâtral et sa -cuisine. Au contraire, dans les coulisses des théâtres plus simples, où -des amis m'ont entraîné, aux _Variétés_, au _Gymnase_, au _Vaudeville_ ce -soir-là , j'ai senti ce que comporte de pittoresques antithèses, de souple -improvisation, d'énergie animale, le bizarre métier de comédien. Le -hasard voulait que cette fois je prisse, en compagnie de Jacques Molan, -après m'être rongé d'impuissance la journée entière, une cure complète de -vitalité. N'entendîmes-nous pas, au moment où nous frappions à la porte -sur laquelle se voyait écrit le nom de Mlle Favier, le dialogue suivant, -échangé entre deux messieurs en redingote et en chapeau de ville, mais -leur face rasée et leurs joues bleuâtres révélaient deux acteurs, de -cette troupe ou d'une autre: - ---«Je n'ai pas été bon, l'autre soir, dans mon nouveau rôle?...» -interrogeait l'un; «dis-moi la vérité...» - ---«Mais si. Mais si, tu as été bon,» répondait l'autre, «il n'y a qu'une -chose qui te manque...» - ---«Laquelle?» - ---«C'est de te camper là , planté sur tes deux pieds, et de regarder le -public, bien dans l'Å“il, en lui disant: _Vous savez, tas de mufles que -vous êtes, je me f... de vous..._» - ---«Sais-tu que cet animal vient de formuler d'un mot peu académique tout -le secret du succès dans tous les arts?» me dit Jacques Molan qui se mit -à rire: «Entre nous, et puisque nous sommes en amitié ce soir, cet -aplomb-là te manque un peu, à toi aussi. Si je te voyais plus souvent, je -te le donnerais...» - -Il ne se doutait pas, en disant ces phrases, à quelle place malade de ma -conscience d'artiste il touchait, si gaiement, si durement aussi, et je -ne lui répondis pas ce que j'avais sur les lèvres: «Cela prouve la -bassesse et la brutalité du succès, voilà tout, et que l'artiste qui -réussit cache trop souvent un charlatan...» Il venait de heurter à la -porte de la loge. Une voix avait répondu: «Qui est là ?» Puis, sans qu'on -attendît la réponse, la porte s'était ouverte d'elle-même, et Camille -Favier était apparue avec un sourire de bonheur sur son joli visage, qui -se changea en une expression contrainte, lorsqu'elle vit que son amant -n'était pas seul. - ---«Ah!» dit-elle, presque confuse, «je ne croyais pas que vous amèneriez -quelqu'un, et ma loge est en désordre.» - ---«Cela ne fait rien,» dit Jacques, en la repoussant doucement d'une main -vers le fond de cette loge et m'introduisant de l'autre. «Monsieur n'est -pas quelqu'un, comme vous semblez le croire, petite Duchesse bleue... -Monsieur est un ami, un très vieil ami, et c'est aussi un peintre, un -très grand peintre, entendez-vous. Tous nos amis sont de grands hommes. -Saluez... Il est habitué au désordre de son propre atelier. Soyez donc -tranquille... Il m'a demandé la permission de vous être présenté, parce -qu'il a depuis très longtemps l'idée de faire votre portrait...» Il me -poussa du coude, pour que je ne démentisse pas ce coup de pouce donné à -la vérité. «J'allais oublier de vous le nommer: Monsieur Vincent La -Croix... Ne lui dites pas que vous avez vu de ses Å“uvres. Il ne vous -croirait pas. Il n'expose guère. Il est de l'école des timides. Vous êtes -avertie... Et maintenant que la glace est rompue, nous pouvons nous -asseoir...» - ---«Vous pouvez vous asseoir,» dit la jeune femme en riant. Le boniment -blagueur de mon compagnon, peu obligeant pour moi dans sa familiarité -gouailleuse,--mais comment s'en fâcher?--l'avait déjà transformée. «Vous -me permettrez bien, pourtant, de faire un peu le ménage?...» -continua-t-elle, et, avec une adresse presque incroyable de rapidité, -elle étend une serviette propre sur une cuvette pleine d'eau savonneuse -où elle venait de se laver les mains. Elle roule et jette sous la table à -toilette d'autres serviettes tachées de rouge ou de blanc. Elle rebouche -trois ou quatre boîtes de pommade, drape un peignoir rose sur une chaise -où j'avais pu voir un corset de coutil passablement fatigué, celui -qu'elle mettait à la ville, par économie. Elle avait pour vaquer à ces -petits soins un de ces sourires d'enfant qui donneraient de la grâce à un -épluchage de légumes dans une cuisine empestée par l'oignon, et comme -elle nous disait: «Voilà ...» elle poussa un petit cri. Elle venait -d'apercevoir une paire de bas d'un vert pâle à baguettes d'argent, ceux -qu'elle portait à l'acte, en train de s'étaler sur le bord de la fenêtre -fermée. Elle les saisit, avec une brusquerie effarouchée où je me plus à -discerner un petit frisson de pudeur. C'était un peu de sa nudité, ces -bas de soie où se dessinait encore la forme de sa fine jambe et de son -pied menu. Elle les cache dans le premier objet qu'elle trouve sous sa -main et qui était un carton à chapeau. «Cette fois, ça y est,» -conclut-elle, et se tournant vers Jacques: «Pensez que je prévoyais votre -visite et que j'ai changé de costume en dix minutes, montre en main. Vous -n'aurez pas à subir l'habilleuse, puisque cette pauvre femme vous -déplaît...» Et, caressante à la fois et intimidée: «Vous avez été -contente de moi, ce soir? J'ai bien joué ma grande scène?...» - - -Si elle m'avait séduit, dès le moment où je l'avais vue apparaître sur -les planches, par un charme de finesse native et de grâce ingénue, -combien ce charme opérait avec une plus puissante magie dans ce cadre -grossier et plus indigne d'elle encore! Cette si simple loge, si -désordonnée, si dépourvue d'étoffes et de bibelots, où tout sentait -l'improvisation, l'à peu près et l'économie, me rappelait, par le -contraste, les somptuosités et les raffinements de la loge où trônait aux -Français cette coquine de Colette Rigaud.--Ah! si Colette avait eu pour -Claude, quand j'accompagnais chez elle ce malheureux garçon, l'évident -amour que la Duchesse bleue montrait à Jacques Molan par l'accent de ses -moindres mots, l'ardeur de ses moindres regards, la fièvre de ses -moindres gestes! Enfant délicieuse, et comme elle aimait, comme elle se -donnait, par tout son être, avec quel naturel et quelle spontanéité! -Divine tendresse dont mon camarade de ce soir ne jouissait que par -vanité! Je sentais si bien qu'il se complaisait, en causant avec cette -adorable maîtresse, à diriger devant moi une simple _performance_. Ses -yeux s'étaient faits plus brillants au lieu de se faire tendres. Je le -voyais qui m'étudiait dans une glace suspendue en face de nous, au lieu -de regarder la pauvre amoureuse à laquelle il répondait cependant: - ---«Vous avez été exquise, comme toujours. Demandez à Vincent si je ne le -lui ai pas dit?...» - ---«Vrai, monsieur?» demanda-t-elle. - ---«Très vrai,» répondis-je. - ---«Et il y a eu de l'écho chez lui, je vous assure,» continua Jacques. - ---«Alors, j'ai réellement bien joué ma scène,» fit-elle avec un naïf -éclair de contentement dans ses prunelles, puis ses sourcils se -froncèrent, et, hochant sa jolie tête: «hé bien! cela m'étonne...» - ---«Pourquoi?» interrogeai-je à mon tour. - ---«Voilà ce qu'il ne fallait pas lui demander,» fit Jacques en riant. «Je -sais d'avance ce qu'elle va te répondre.» - ---«Non!» dit-elle vivement, et sa bouche frémissante retomba tout à coup -au pli amer qu'elle avait si naturellement au repos. «Ne l'écoutez pas, -monsieur. Il va me plaisanter, et c'est mal à lui, c'est très mal, sur -une de ces impressions nerveuses comme nous en avons tous, et lui aussi, -et vous, monsieur, j'en suis sûre... N'est-ce pas, que vous connaissez ce -frisson d'antipathie devant certaines personnes dont la seule présence -vous glace à vous enlever du coup vos moyens, votre mémoire, tout votre -esprit?... Enfin, c'est comme si on ne pouvait pas respirer le même air -qu'elles, sans étouffer...» - ---«Si je les connais, ces antipathies!...» m'écriai-je. «Mais je les ai -pour des gens que je rencontre par hasard, que je n'ai jamais vus, qui ne -me sont de rien, et leur simple approche m'est intolérable, comme si -c'étaient mes ennemis déclarés... Autrefois je résistais à ces -instinctives répulsions. J'ai trouvé à l'expérience que j'avais toujours -eu tort de n'y pas céder, et, j'en suis sûr aujourd'hui, une antipathie -de cette espèce, ou forte, ou légère, est une seconde vue de la nature, -un avertissement infaillible qu'un danger nous menace et qu'il nous -viendra par l'être dont l'existence nous gêne ainsi...» - ---«Vous voyez,» dit Camille en se tournant vers Molan, «que je ne suis -pas si ridicule...» - -J'avais deviné aussitôt le nom de la personne dont la présence dans la -salle déconcertait de la sorte la frêle nymphe de Burne Jones, -transformée, de par la mauvaise fée qui présidait à son destin, en une -pauvre diablesse d'actrice, amoureuse de l'écrivain de Paris le moins -capable d'aimer. Je n'eusse pas deviné ce nom, d'ailleurs, que Jacques ne -m'eût pas laissé longtemps dans cette ignorance. Il n'est cependant pas -plus mauvais qu'un autre. Je lui ai même connu de bons mouvements, voire -de la générosité. A ma connaissance, il a obligé de sa bourse des -confrères qui l'avaient plus ou moins diffamé. Comment concilier cela -avec des duretés, doublées d'indélicatesse, celle par exemple qui lui fit -me nommer la rivale de sa maîtresse, à la minute même où il voyait la -gentille enfant si troublée?--C'est tout simple. Il n'y a pour lui ni -bien ni mal, ni dureté ni générosité. _Il y a la galerie_, et un seul -témoin suffit pour la lui composer, cette galerie qui suscite à son -amour-propre maladif les meilleures actions tour à tour et les pires, des -magnanimités et des vilenies. En faisant le «regardeur» auprès de lui, -comme il disait, j'ai vraiment compris combien ont raison les casuistes -qui prétendent que nos actions ne sont rien et nos mobiles tout. Ses -mobiles, à lui, je pouvais les voir aussi distinctement que des rouages -de montre à travers une boîte de cristal. - ---«Elle te parle par énigmes,» dit-il en s'adressant à moi, avec un -éclair dans ses prunelles qui signifiait: «Tu vas voir si j'ai -diagnostiqué juste et si elle m'aime.» Deux vanités à satisfaire à la -fois: celle de l'observateur et celle du séducteur, comment ce Trissotin -Don Juan y eût-il résisté? et il continuait: «Je vais t'amuser en te -révélant le nom de la spectatrice qui la trouble ainsi ce soir... Elle -n'est pas si compliquée que toi, et c'est une femme tout simplement qui -lui donne cette impression de _jettatura_...» - ---«Jacques!...» s'écria l'actrice d'une voix suppliante, sans prendre -garde que l'emploi de ce prénom trahissait leur secret plus encore que -l'odieuse taquinerie de son amant. - ---«Je vous avertis que Vincent est un de _ses_ admirateurs,» insista -celui-ci, malgré cet appel. - ---«Ah!» fit Camille, en me regardant avec une soudaine défiance, «il la -connaît?...» - ---«Il veut vous taquiner, mademoiselle,» répondis-je, «car je n'ai vu -dans la salle absolument aucun visage sur qui je pusse mettre un nom...» - ---«Alors, c'est moi qui suis un menteur,» reprit Molan, «et tu ne m'as -pas dit tout à l'heure que Mme Pierre de Bonnivet était un Van Dyck -descendu de la cimaise, comme la Duchesse bleue est, toujours d'après -toi, un Burne Jones qui marche... Il ne faut pas vous étonner, Camille. -C'est leur manie, à ces peintres, ces comparaisons avec des tableaux. -Pour eux une femme ou un paysage c'est un morceau de toile auquel il ne -manque plus qu'un cadre. Cette petite infirmité est à leur esprit ce que -la tache d'encre est à nous autres,» et il montra qu'en effet, malgré son -élégance trop piochée d'homme de lettres qui fait l'homme du monde, une -toute légère trace noire maculait le doigt du milieu de sa main droite, -celui qui tient la plume. «C'est comme le fard à vos joues, à vous -comédiennes, la petite marque professionnelle... Oui ou non, m'as-tu dit -cela de Mme de Bonnivet?...» - ---«C'est vrai, je t'ai dit cela,» répondis-je vivement, «mais ajoute que -c'est toi qui m'as montré cette femme et que je ne lui ai jamais été -présenté. Et je t'ai dit encore que je lui trouvais des yeux d'une dureté -affreuse et l'air mauvais. Malgré toute sa beauté, toute son élégance, -toute sa finesse, pour moi elle est presque laide, plus que laide, -repoussante... Et je comprends absolument l'impression de Mlle Favier...» - -Le regard de reconnaissance que me jeta l'actrice équivalait à un nouvel -aveu de sa liaison avec mon ami. D'ailleurs, elle ne pensait pas plus à -se cacher de cette aventure que lui-même. Avec une différence toutefois. -Elle ne pouvait se retenir de sentir tout haut parce qu'elle était trop -émue, et lui, il n'étalait leur intrigue que parce qu'il n'était pas ému -du tout. Il le surprit, ce regard, et, reprenant son ton de plaisanterie: - ---«Et leurs sublimes s'amalgamèrent aussitôt. _Amen_,» dit-il en -bouffonnant. «Hé bien! Camille, vous voyez si je suis gentil. Je vous ai -amené quelqu'un avec qui vous pourrez parler. Il vous comprend déjà . -Jugez quand il aura fait votre portrait!... Car il le fera, et pour moi -encore, j'y tiens... Est-ce convenu?...» - ---«Vous ne savez pas si monsieur votre ami a le temps en ce moment?...» -fit-elle. «Vous allez... Vous allez...» - ---«Puisque je vous dis que nous ne sommes venus que pour cela,» -répondit-il en répétant son mensonge que je continuai à ne pas relever. -J'eusse plutôt tremblé que ce projet de portrait si gratuitement -improvisé ne se réalisât point. «Mais le temps passe, il faut que vous -soyez en scène au commencement de l'acte. A tout à l'heure...» Et comme -je disais: «Adieu, mademoiselle.»--«Mais non,» continua-t-il, «pour toi -aussi, c'est à tout à l'heure. N'est-ce pas, Camille?...» - ---«Certainement,» fit-elle en riant. Je voyais à ses yeux qu'elle -subissait le passage d'une petite émotion: «Vous me permettez de dire un -mot à votre ami?» ajouta-t-elle en s'adressant à moi. - ---«Bon!» pensai-je. «Elle va lui faire quelque reproche, et elle aura -raison.--L'adorable créature, et qu'il la mérite peu!...» Et je tombai -dans une mélancolique rêverie qui contrastait avec l'endroit où je me -trouvais au moins autant que la délicate sensibilité révélée par chaque -geste, par chaque parole de la jeune actrice. Nous n'étions pas restés un -quart d'heure avec elle, et ces quinze minutes avaient suffi pour que -l'aspect du corridor changeât. Une fébrile hâte annonçait maintenant le -tout prochain lever du rideau et la peur d'arriver trop tard. -L'avertisseur allait, frappant aux portes ici et là . De petits cris lui -répondaient. Les visiteurs prenaient congé rapidement. La partie de -bésigue continuait dans une loge voisine, celle d'une comédienne qui ne -jouait qu'au dernier acte, et le prononcé monotone des formules -consacrées, rendait cette hâte plus sensible encore par la lenteur de la -numération: «Quarante... Deux cent cinquante... Quatre-vingts de -monarques... Deux cent cinquante...» - ---«Me voici,» dit Jacques, qui interrompit ma méditation en me touchant -l'épaule, «regagnons vite notre baignoire... Si Camille ne m'y voit pas -dès sa rentrée en scène, elle me cherchera dans la loge de Mme de -Bonnivet, et elle n'aura pas tous ses moyens...» - ---«Pourquoi, aussi, t'amuses-tu à exciter sa jalousie?» répondis-je. -«Comme tu peux être dur!... Tu lui as fait de la peine, tout à l'heure. -Elle était fâchée...» - ---«Fâchée?» s'écria-t-il, et il répéta: «Fâchée?... Et la preuve: elle -vient de me demander de la reconduire jusque chez elle, ce soir. Sa mère -ne vient pas la prendre... Fâchée? Mais les femmes adorent ces -taquineries. Ça les occupe d'abord, et puis elles sont comme toutes les -méchantes bêtes,--ne tique pas,--on ne les dompte qu'en leur faisant -mal... Je tiens à ce que tu connaisses vraiment la rivale, maintenant. -Vers le milieu de l'acte, Favier sort du théâtre, je monte dans la loge -de Mme de Bonnivet, je lui demande la permission de te présenter... C'est -une autre femme, tu verras...» - - - - -III - - -Aujourd'hui que je repasse le détail de tous ces souvenirs,--à l'encre, -comme on fait pour un crayon à demi effacé sur un album de route,--je -comprends nettement une vérité qui m'échappa sur la minute même. Molan -avait eu trop raison quand il m'avait plaisanté sur le coup de foudre. -J'étais devenu amoureux de Camille Favier, dès le moment où je l'avais -vue apparaître sur la scène, avec ce visage d'une beauté si fine, si -souffrante, si pareille au type d'art d'un Maître que j'ai beaucoup -étudié. Amoureux?... Coup de foudre?... Ces mots bien graves, bien -tragiques, conviennent mal à une émotion qui en est restée presque au -rêve. Pourtant cette petite actrice, dont je ne savais rien, sinon -qu'elle disait très juste et qu'elle était la maîtresse d'un auteur à la -mode, avait touché aussitôt une des fibres les plus vivantes de mon -cÅ“ur. Malgré les vantardises de Molan, malgré la grâce enfantine de son -accueil, ce pouvait être une rouée ou une intrigante. A coup sûr, c'était -une ingénue très déniaisée, puisque, de l'aveu de mon camarade, le siège -de sa vertu n'avait rien eu de commun, ni comme longueur, ni comme -difficulté, avec le siège de Troie ou seulement celui de Paris. On ne -pense pas à tant réfléchir quand le cÅ“ur est pris, et le mien l'était. -Oui, cette enfant occupait déjà une place si à part dans ma sensibilité -que l'idée de son départ du théâtre avec Molan, le soir même, m'infligea -une étrange tristesse. Encore une fois, c'est à distance que je -m'explique ces impressions; alors, je me contentais de les subir. Assis -dans la baignoire et ma lorgnette de nouveau en main, je crus de bonne -foi que cette tristesse provenait de constater après tant d'autres cette -banale et toujours décourageante évidence: les hommes les plus aimés sont -ceux qui aiment le moins. Et puis, l'habitude ne m'a pas blasé, ni -l'âge, sur la déloyauté en amour. Je n'ai jamais pu mentir à une -maîtresse, même à celles que l'on prend, comme une cuisinière d'extra, -pour huit jours. A vrai dire, je n'ai pas beaucoup connu cette espèce. -Mes caprices à moi ont duré des huit années, et j'y ai connu des -déceptions qui devraient me rendre indulgent pour les ruses des hommes à -l'égard des femmes. Les roués à la Jacques Molan, c'est notre revanche, à -nous autres cocquebins qui n'avons jamais su nous faire aimer, simplement -parce que nous aimions. Peut-être aurais-je éprouvé, dans cette baignoire -du _Vaudeville_, et par cette étrange soirée, ce sentiment peu délicat -mais trop naturel: la joie de la corporation vengée, si la victime de -cette vengeance n'avait pas été cette pauvre petite Duchesse Bleue. Quand -elle revint en scène, la pitié me prit, à observer l'éclat plus heureux -de ses prunelles, la verve plus joyeuse de son jeu, le visible -frémissement, dans sa souple et nerveuse personne, d'une amante qui se -croit aimée. Lorsqu'elle eut disparu dans les coulisses, cette pitié -grandit jusqu'à se transformer en indignation: mon ami se levait avec une -malicieuse physionomie de gamin qui joue un bon tour à une surveillance -gênante. En le regardant de loin, entrer dans la loge de Mme de Bonnivet, -je monologuais avec moi-même, non sans amertume: - ---«Pourquoi faut-il,» me disais-je, «que l'on ne plaise aux femmes qu'en -étant aussi femme qu'elles, au pire sens du mot?... Cette charmante -Camille est heureuse en ce moment. Elle se déshabille et se rhabille avec -la gaieté d'une brave créature qui vient d'aller au feu et de gagner une -bataille pour celui qu'elle aime. Elle lui a si joliment joué tout cet -acte... Elle n'a pas les épaules tournées qu'il la trahit... Et cette -trahison double le plaisir qu'il goûte à manÅ“uvrer auprès de l'autre. La -coquine la plus coquine a-t-elle jamais eu les yeux allumés par le désir -de plaire comme cet écrivain notoire les a en ce moment?... Et il donne -la main aux deux hommes qui sont auprès de la dame, avec une -cordialité!... Il y en a bien un qui est le mari, et l'autre sera sans -doute un rival... Bon! le voici qui parle de moi, car les mauvais yeux -bleus me lorgnent. Suivons la pièce. Ce sera plus digne et aussi plus -agréable. Il y a belle lurette que je le sais: les poètes, les romanciers -et les auteurs dramatiques n'ont de cÅ“ur qu'en littérature. Ce serait si -doux cependant d'estimer la sensibilité de quelqu'un dont on admire le -talent... Au lieu de cela, neuf fois sur dix, plus un artiste est tendre -dans son Å“uvre, moins il est tendre dans sa vie... Quelle misère!...» - - -Me parlais-je à moi-même en toute franchise? Non, hélas! Je le sentais -dès lors vaguement. La perfidie de Molan, par elle seule, ne m'aurait pas -révolté ainsi. Appliquée à une autre personne qu'au petit Burne Jones du -_Vaudeville_, je l'eusse plutôt trouvée assez «farce,» comme nous disions -à l'atelier. Surtout je me fusse diverti de sa mine un peu penaude, quand -il revint dans notre commune baignoire: - ---«Tu n'as pas tout à fait l'air triomphant que conseillait le truculent -personnage de tout à l'heure: _en face du public, là , bien dans l'Å“il, -vous savez, tas de mufles_... et le reste...» lui dis-je. «Tes affaires -semblaient cependant bien marcher, à distance?...» - ---«Trop bien,» fit-il en haussant les épaules, «Mme de Bonnivet m'a -invité à souper chez elle, après le spectacle...» - ---«Et la petite Favier?» demandai-je. - ---«Tu as mis le doigt sur la plaie,» répondit-il. «Je lui ai promis de la -reconduire. Je ne peux pourtant pas la lâcher au dernier moment, je -mériterais trop moi-même d'être mis dans le tas dont parlait cet -inimitable professeur d'énergie... Et si je me dégage à présent, va te -promener, elle me savate la fin de ma pièce.» - ---«Tu penses à tout,» lui dis-je, avec une ironie à laquelle il ne prit -pas garde. «Hé bien! lâche Mme de Bonnivet. Celle-là ne te joue pas de -pièce, et c'est assez dans la ligne de conduite que tu m'as confessée -tout à l'heure: à coquette coquette et demie... Elle t'invitera une autre -fois...» - ---«En attendant, j'ai accepté,» interrompit-il, «et la coquetterie, cette -fois, c'était d'accepter... Ce serait trop simple de jouer au plus fin -avec les femmes, si ce jeu consistait à toujours feindre la froideur. Il -y a des moments où il faut leur tenir la timbale haute, et elles grimpent -à la perche avec d'autant plus d'ardeur. Il y en a d'autres où il faut -être à la merci de leur plus léger caprice... Enfin, je te répète que -j'ai accepté... Il s'agit de trouver le moyen de me dégager de -Camille...--Bon,» dit-il, après un moment de silence, «je crois que j'y -suis... L'amalgame de vos deux sublimes m'y aidera. Mais il faut que tu -veuilles bien. Tu veux bien?... Alors je vais te présenter à Mme de -Bonnivet. Elle t'invitera à souper aussi. C'est une femme comme ça... Tu -refuseras...» - ---«J'aurais toujours refusé,» fis-je, «sans te demander ton avis. Mais je -ne comprends pas le rapport...» - ---«Tu comprendras plus tard,» dit-il, et ses prunelles exprimaient de -nouveau la joie de la _performance_ exécutée devant un témoin -complaisant: «laisse-moi le plaisir de t'intriguer, et promets-moi aussi -de te prêter à une autre chose que je te demanderai. Hé! Rien de mal, -belle âme. Voici l'entr'acte. Avant de monter chez la reine Anne, allons -de nouveau saluer Camille. C'est dans le plan... Hein! quelle bonne salle -ce soir, comme tout porte!...» - -La toile était tombée en effet, parmi des applaudissements de plus en -plus nourris et des rappels enthousiastes, tandis que Jacques m'associait -de la sorte, en me consultant à peine, à son énigmatique projet de -rouerie. Je pensai bien, une minute, à refuser cette complicité. Elle ne -s'accordait guère avec mon indignation de tout à l'heure. Ce scrupule ne -tint pas contre la curiosité de savoir par quel détour ce Monsieur -Célimène de la littérature s'échapperait du piège où il s'était pris -lui-même. Du moins je me donnai ce prétexte, sur le moment. Aujourd'hui -je crois bien que je cédai surtout, et simplement, à l'attrait qui me -portait vers la jolie actrice. L'on ne devrait jamais être trop sévère -pour les trahisons d'un autre. Les plus scrupuleux sont prêts à les -accepter, à les aider, quand elles s'accordent avec leur secret désir. La -vérité cynique, la vraie, c'est que je n'avais plus la moindre idée de -blâmer Molan lorsque nous nous engageâmes de nouveau dans les coulisses -pour gagner le réduit où le pseudo Burne Jones nous attendait--comme les -actrices attendent.--Celle-ci avait beau aimer son amant du plus sincère -amour, elle n'en restait pas moins la comédienne en vogue qui doit -ménager ses admirateurs, et elle ne pouvait même pas garder intact -l'asile de sa modeste loge. Des voix s'en échappaient, quand nous en -approchâmes. Jacques les écouta un instant, avec une nervosité de sa -physionomie qui me fit lui pardonner bien des choses. S'il était -contrarié, c'est qu'il était jaloux. Par conséquent sa moquerie -indifférente était feinte. Je devais apprendre par son exemple, une fois -de plus, qu'il n'y a aucun lien nécessaire entre la jalousie et l'amour. - ---«Camille n'est pas seule...» fit-il. - ---«Alors nous reviendrons,» répondis-je. «Elle préférera causer avec toi -plus en tête-à -tête, et c'est mieux aussi, étant donné ce que tu as à lui -dire...» - ---«Au contraire,» répliqua-t-il avec une gaieté soudaine dans son -sourire, et d'un accent très bas, «je viens de distinguer les deux voix, -c'est le gros Tournade et c'est Figon. Tu ne les connais pas? Figon est -étonnant, tu verras. C'est le snob de la grande espèce, un ilote de -vanité à dégoûter des titres M. Jourdain lui-même... Quant à Tournade, -c'est le fils du gros marchand de bougies,--les bougies Tournade, tu ne -brûles que cela.--Des millions, naturellement... Et je le soupçonne -d'être très disposé à en mettre un morceau aux pieds de Camille... Ah!» -continua-t-il avec plus de malice encore, «tu vas perdre la fleur de ta -première impression... La petite a du cÅ“ur et plus de délicatesse que -n'en comporte son métier, mais on n'est pas au théâtre pour rien, et elle -n'a pas toujours le ton qu'elle a eu tout à l'heure avec nous... Allons, -du courage!...» - - -Et il frappa contre la porte avec sa canne d'une façon qui démentait un -peu ses paroles. Il y avait une autorité et de nouveau une nervosité dans -ce petit coup sec. «Décidément il y tient plus qu'il ne veut l'avouer et -se l'avouer,» me répétai-je, tandis que cette porte s'ouvrait. Deux -lampes et plusieurs bougies allumées maintenant rendaient étouffante -l'atmosphère de l'étroit local où se tenaient, outre l'actrice et son -habilleuse, les personnages dont Jacques m'avait annoncé la présence. Je -reconnus aussitôt les deux types du bas viveur actuel, si -merveilleusement dessinés par Forain. L'un, que je devinai à son encolure -être le Tournade, montrait une grosse face, plaquée de rouge, d'un cocher -trop bien nourri, avec une de ces lourdes et ignobles bouches qui -appellent le noir cigare congestionnant, des yeux à la fois finauds, -brutaux et assouvis, une calvitie menaçante, de courts favoris roux, la -carrure d'un boxeur... Et quelle main, aux larges doigts gras, boudinant -autour de larges bagues à larges pierres! Quelque âpre paysan, acheteur -de biens nationaux, revit dans les gens de cette espèce, et ils apportent -à la crapule élégante une âme ignoblement positive de fils d'usurier, -nourrie par un tempérament de portefaix. L'autre, le Figon, maigre et -veule, avait un nez infini sur une bouche dont chaque dent était un pari -d'aurification. Ses yeux verts et bordés de jambon,--abominable mais -irremplaçable métaphore de l'argot du peuple,--clignotaient dans un teint -pourri de remèdes secrets, un de ces teints où roule une lymphe gâtée qui -corrompt la chair qu'elle devrait nourrir. Le poil rare, les épaules -étroites, l'épine déjà cassée, quel exemplaire de cet épuisement sans -race qui justifierait les colères des ouvriers contre la bourgeoisie, si -eux-mêmes, basse canaille nourrie et rongée des mêmes vices, ne valaient -pas moins encore! Et tous les deux, l'obèse Tournade et l'évidé Figon, -avaient cette façon de porter l'habit de soirée, ces larges boutons d'or -au plastron, ce bouquet à la boutonnière, ce chapeau en arrière sur la -tête, uniforme de sottise ou d'infamie, depuis que le caricaturiste -génial de _Doux Pays_--ce Goya du macabre et gouailleur sabbat -Parisien--a illustré de ses légendes cette tenue du «fêtard» où la -correction fait mieux saillir l'abjection. Éclairés par le jour cru de la -petite loge, ces deux visiteurs, debout, appuyés contre le mur, tétaient -leurs cannes avec un air d'abrutissement, et ils regardaient la petite -actrice assise à sa toilette, un peignoir sur ses épaules. Elle faisait -sa figure pour le prochain acte, où elle devait paraître soi-disant -déguisée--avec le costume même du portrait qui lui valait son surnom dans -la pièce, toute en bleu, du satin de ses souliers au ruban de sa -chevelure. L'unique chaise longue et l'unique fauteuil, montraient une -robe étalée et un manteau. Évidemment les personnages s'imposaient à elle -sans qu'elle leur eût même dit de s'asseoir, et elle allait les -congédier. Ce signe de son indépendance me causa un vif plaisir. J'avais -conçu pour ces jeunes gens, à première vue, une antipathie -violente,--après cela comment douter des pressentiments?--surtout pour -l'héritier de la bougie Tournade qui avait échangé avec Jacques un -bonjour assez sec. Le sire de Figon, lui, servait à l'auteur en vogue -tous les «cher maître» de rigueur et des éloges sur la pièce, imbéciles -de platitude. Jacques les accueillait la bouche en cÅ“ur. L'encens est -toujours bon, si grossier soit-il, et quand la cassolette serait la plus -vulgaire des blagues à tabac. Il dodelinait de la tête, indulgemment, -jusqu'à ce que le sire de Figon conclut: - ---«Enfin, vous êtes mes deux auteurs préférés, vous et...» - -Je ne répéterai pas ici le nom du littérateur outrageusement médiocre -auquel le nigaud associait ainsi le pauvre Jacques. Celui-ci eut un -demi-haut-le-corps qui faillit me donner le fou rire, tandis que -l'actrice interrompait brutalement: - ---«Allez-vous fermer la boîte à gaffes?...» fit-elle. «Je vous ai déjà -dit que je voulais bien vous supporter, à condition que vous ne parleriez -jamais ni de livres ni de théâtre.» Elle avait eu pour apostropher le -jeune homme, qui la regarda en ricanant avec stupidité, un coup de gueule -dans sa voix d'ordinaire si fine, et elle continua: «Si Molan vous rate -dans sa prochaine pièce, il aura de la bonté. Je lui donnerai mes tuyaux -sur vous. Savez-vous ce qu'il vient de me conter, Jacques? Gladys, son -ancienne, vous la connaissez, celle que vous appeliez la Gothon du Gotha -à cause de ses amours avec les gens _chic_?... Elle l'avait lâché pour un -calicot. Elle vient de lâcher le calicot pour se remettre avec un -lord...--On peut de nouveau la saluer, enfin!... nous a dit M. de -Figon... Est-ce coquet?...» - ---«Allons,» interjeta Tournade de l'air d'autorité d'un homme de cercle -qui ne veut pas laisser manquer de respect à un autre homme de cercle -devant de simples gens de lettres ou d'atelier: «vous savez bien que -Louis plaisantait, et ce n'est pas gentil à vous de le blaguer... Vous -seriez la première à vous désoler, si vous voyiez son nom et son mot dans -quelque écho de journal...» - ---«A l'autre,» répondit-elle en se tournant vers lui. «D'abord ces -messieurs ne sont pas des journalistes, apprenez à qui vous parlez -vous-même, mon petit. Pour un jour que vous n'avez pas bu, vous manquez -une riche occasion de vous taire... Et puis si vous n'êtes pas content, -vous savez, je suis chez moi ici.» - -Elle avait dans les yeux un si mauvais regard en prononçant, avec un -accent de plus en plus aigre, ces divers discours d'insolence sans -esprit, elle y mettait une si outrageante intention de faire vider la -place aux deux jeunes gens que j'en eus un sentiment de honte pour eux et -presque de pitié, pour Tournade surtout qui avait un aspect d'homme -brutal et grossier, mais d'un homme quand même, avec du sang et de -l'orgueil. Il se contenta de hausser les épaules, et de rire, d'un rire -aussi gros que lui, sans répondre, tandis que Jacques disait: - ---«Nous étions venus vous faire notre compliment, petite Duchesse, mais -il paraît que ce n'est pas la soirée aux douceurs...» - ---«Pour vous et pour votre ami toujours,» répondit-elle, en tournant vers -nous son visage redevenu tendre, et ses jolis yeux brillants disaient, -proclamaient, criaient cette autre phrase: «Voilà l'amant que j'aime, et -j'en suis fière, et je veux que vous le sachiez, que vous le répétiez, -que le monde entier le sache...» - ---«Merci,» dit Jacques. Sans doute sa fatuité avait eu sa pâture -suffisante. Et il lui déplaisait de triompher trop ouvertement d'un -Tournade ou d'un Figon, car il continua: «Vous me permettez, pourtant, -une petite critique?...» Camille coula vers lui un nouveau regard -maintenant, un peu inquiet, en continuant à mettre du rouge à ses joues -avec la patte de lièvre, et il commença de lui formuler deux remarques -insignifiantes que je lui avais faites sur le soulignement excessif de -deux répliques du rôle... L'une portait sur une façon que l'actrice avait -eue de dire à une amie un «je ne lui en veux pas...» en parlant du mari -qu'elle aimait; l'autre, sur un geste devant une écriture reconnue dans -l'adresse d'une lettre... Je ne pus m'empêcher d'admirer leur changement -de regard et de voix, à tous les deux, au cours de cette petite -discussion. Le sérieux soudain de leurs visages montrait combien, malgré -sa vanité à lui, malgré sa passion à elle, le réel de leur personne était -là , dans la technique de leur art. Ils avaient aboli notre existence à -nous trois, Tournade, Figon et moi-même. De leur côté les deux viveurs -affectèrent de parler de choses qui les intéressaient, et que nous ne -pouvions comprendre. J'entendais des noms de chevaux sans doute célèbres -à cette époque: Farfadet, Shannon, Little Duck, Fichue-Rosse, alterner -avec les phrases professionnelles de l'écrivain et de l'actrice. Ah! -comme cet avisé de Molan s'était vite approprié les deux pauvres idées -que je lui avais données, sans raconter de qui il les tenait! Son seul -ménagement pour mon amour-propre fut de m'appeler à l'appui de sa thèse: - ---«Demandez plutôt à Vincent, lui qui a étudié les physionomies...» - - ---«Hé bien!» me disait-il en sortant quelques minutes plus tard et sans -que les Tournade et les Figon eussent vidé la place, «nous la laissons en -proie aux bêtes, comme une martyre chrétienne, quoiqu'elle ne soit ni -chrétienne, ni martyre, ni le reste... Tu as vu qu'elle cache un petit -voyou, elle aussi, sous son profil Préraphaëlite, comme un certain nombre -de ses collègues... Maintenant que nous n'y sommes plus, ces deux -grotesques vont la gober de nouveau... Passe-moi le mot, il est dans le -style de leur conversation à tous trois, sois-en sûr. Quelle singulière -machine qu'une femme, pourtant! On dirait qu'une cloison-étanche sépare -l'amoureuse et l'autre...» - ---«Elle a souvent ce mauvais ton?» lui demandai-je, «et eux, pourquoi -supportent-ils d'être traités ainsi?...» - ---«Bah!...» répondit-il avec sa modestie habituelle, «elle leur en aurait -dit bien d'autres pour me prouver qu'elle n'aime que moi. Car, entre -nous, je sais que ce Tournade lui fait la cour. Quant à eux, comptes-tu -pour rien le plaisir de dire à leur _bar_, sur le coup de minuit, tout en -suçant la paille d'un _drink_: Nous étions chez la petite Favier tout à -l'heure, ce qu'elle a été drôle!...» Puis, comme nous nous trouvions -devant la porte de notre baignoire et que je faisais le geste d'entrer: -«Mais non! Mais non! Tu oublies que nous devons d'abord rendre visite à -Mme de Bonnivet...» - ---«Où je refuserai l'invitation. C'est entendu.» - ---«Où tu refuseras l'invitation...» Il m'avait pris le bras. Un employé -nous avait ouvert, avec force salamalecs, la porte de communication entre -la scène et la salle, et mon ami continuait, tandis que nous montions ce -nouvel escalier: «Pour te récompenser, je vais t'initier au détail du -plan qui me dégagera ce soir vis-à -vis de Camille... Tu verras que c'est -joliment manÅ“uvré. Avec les femmes, surtout de théâtre, je suis pour les -mensonges énormes et simplistes. Retiens la recette. Ce sont les seuls -qui réussissent, parce qu'elles ne croient pas qu'on aurait l'audace de -les inventer... Tout à l'heure, au dernier acte, juste au moment où -Camille est en scène, on m'apporte une lettre que je fais semblant de -lire... Tu y es? Je montre un étonnement, et, vite, je griffonne quelque -chose sur ma carte, que je te laisse. Puis je sors... Camille aura tout -vu, elle sera inquiète. Elle me jouera sa grande scène avec nervosité. -C'est ce qu'il faut, en passant. Tu iras ensuite lui porter mon carton, -où je lui expliquerai que Fomberteau, tu le connais bien? Non. C'est un -des rares critiques qui ne m'ont pas chipoté sur la _Duchesse_, et à -cause de cela, Camille l'aime. Bref, que Fomberteau a eu une altercation -ce soir avec un confrère et qu'il veut absolument me parler pour que je -sois son témoin. Je n'aurai pas pu refuser. Tu lui confirmes cette -histoire. Elle te croit, toujours à cause de l'amalgame... Et le tour est -joué... Mais Mme de Bonnivet, c'est la loge 32... Nous l'avons -dépassée... Bon, la voici.» - - -Il avait frappé, en disant ces mots, avec la même petite pomme d'or qui -lui avait servi tout à l'heure à se faire ouvrir une autre loge, et il -avait mis à ce geste autant de discrète déférence cette fois que -d'autorité l'autre. Le respect de la fortune avec ou sans titre, n'est -pas la faiblesse des seuls Figon. Un homme en habit noir nous avait -ouvert avec un sourire, un léger salut et tout de suite un effacement. -C'était Bonnivet, à qui Jacques me présenta, puis à Mme de Bonnivet, puis -au vicomte de Senneterre, le rabatteur, et déjà j'étais assis sur la -chaise du devant laissée libre par un de ces messieurs. La jeune femme -prenait des grains de raisin glacé, dans une boîte, à l'aide d'une -petite pince dorée. Elle les mangeait en montrant ses dents si blanches -et si minces, avec une espèce de sensualité cruelle. J'entendais le grain -candi craquer entre ses lèvres, tandis qu'elle me demandait: - ---«Vous allez faire le portrait de la petite Favier, monsieur La Croix? -m'a dit Molan. C'est une jolie fille... J'espère que vous lui donnerez -une autre expression, par exemple... Si le cher Maître n'était pas là , je -dirais que, lorsqu'elle ne parle pas, c'est vraiment la vache classique -qui regarde passer un train...» - -Elle avait regardé elle-même, tout en causant, l'homme de lettres à qui -elle donnait du «cher maître», comme Figon, mais avec quelle souveraine -impertinence. Le sachant l'amant de celle à qui elle appliquait cette -vulgaire épigramme, quelle impertinence encore et soulignée par un rire -si dur! Avait-elle assez le rire, la voix de ses yeux, une jolie voix de -métal, clairement timbrée, mais implacable, un rire gai, mais pour moi -affreusement brutal!... Si l'on ne pouvait--je me répète, car ce fut pour -moi la frappante impression de cette première rencontre,--imaginer que de -vraies et chaudes larmes germassent dans ces prunelles d'un bleu de -pierreries, on ne pouvait pas davantage imaginer l'étouffement d'un -soupir ou la musique d'une tendresse dans cette voix-là , ni une -indulgence dans cette gaieté. Pourtant ce qui, à la minute même, acheva -de me la rendre antipathique à en souffrir, ce ne fut pas ce qu'elle -disait,--une mesquinerie de femme jalouse justifiait sa méchanceté,--ce -fut un trait saisissant de toute sa personnalité. Comment trouver des -mots pour rendre quelques indéfinissables nuances de physionomie que -trois lignes tracées au crayon et deux touches de couleur reproduiraient -avec une autre netteté? Comment dire ce quelque chose d'insensible à la -fois et d'énervé, de glacial et de détraqué, si reconnaissable au -contraste entre ses paroles persifleuses et son profil mince, presque -idéal d'aristocratie native, entre son rire gouailleur et sa bouche fine, -entre son port de tête dédaigneux et ses manières volontairement -familières? Cette jolie et délicate tête, d'une grâce hautaine et -fragile, qui m'avait, aussitôt, évoqué l'image d'une reine des Elfes, -avec le blond cendré de ses cheveux et son teint de fleur, était, je l'ai -compris depuis, la victime de l'ennui le plus terrible qui soit au monde, -celui que nous inflige l'insensibilité absolue au milieu de tous les -biens du monde, l'incapacité radicale de jouir de quoi que ce soit quand -on possède tout ce qui fait envie. Depuis, j'ai pensé que le «cher -maître» s'était fort sottement trompé sur son compte, et que cet ennui, -si analogue à celui d'un viveur vieillissant, venait peut-être de bien -des abus, et qu'il y avait une blasée derrière cette ennuyée. J'ai deviné -qu'elle avait osé bien des expériences, avec une audace singulière. Mais -il n'était pas besoin de ces hypothèses sur les secrets de sa vie pour -que le malaise me gagnât. Rien que la directe manière qu'elle eut -aussitôt de m'interroger aurait suffi à me donner, à moi qui ne peux pas -supporter les questions, un frisson d'insécurité. - ---«Il y a longtemps que vous connaissez Molan?» me demanda-t-elle sans -transition. - ---«Mais quelque quinze ans,» répondis-je. - ---«Est-ce que vous l'aviez jamais vu amoureux autrement que dans ses -livres?...» - ---«Vous allez tout de suite l'intimider, madame,» répondit pour moi mon -camarade. «Il n'est pas habitué au connétablisme...» Il avait imaginé ce -petit mot pour définir le tour d'esprit volontiers blagueur de la jeune -femme. Chez toute autre un ton pareil eût été de la mauvaise éducation, -simplement. Chez elle, c'était le privilège de la femme supérieure qui -porte un nom historique,--sans y avoir droit, d'ailleurs. Cette -prétention à la grande noblesse était sans doute le point faible de cette -jolie plébéienne promue à l'aristocratie de par les millions du farinier, -son beau-père, et de son père Taraval, le boursier. Car elle sourit à -cette flatterie que je jugeai à part moi une platitude. Elle continua en -s'adressant toujours à moi, de la bouche, tandis que ses yeux ne -quittaient pas Molan. - ---«D'ailleurs, je n'ai pas besoin de votre réponse pour savoir que, cette -fois, ça y est, et dans les grands prix... Est-ce qu'elle a de l'esprit, -cette petite Favier?...» insista-t-elle. - ---«Beaucoup,» ripostai-je vivement. J'étais de bonne foi. Je ne l'eusse -pas été que j'aurais répondu de même pour déplaire à cette créature dont -le seul accent m'irritait à une étrange profondeur. Je commençai donc un -éloge enthousiaste de la pauvre fille que je connaissais à peine et qui -venait elle-même de tant me décevoir par ses soudaines vulgarités. -Jacques m'écoutait célébrer les louanges de sa maîtresse sur le mode -dithyrambique, avec une stupeur que Mme de Bonnivet interpréta dans un -sens d'ombrage. Elle n'était pas femme à manquer cette occasion de semer -la zizanie entre deux amis. C'est ma pierre de touche pour toutes les -natures féminines ou masculines: cet instinctif frémissement de sympathie -ou d'antipathie devant les sentiments des autres. Il suffisait que Mme de -Bonnivet nous crût unis par une sincère camaraderie, Jacques et moi, pour -que cet accord lui donnât la tentation de le fausser: - ---«Tiens!» dit-elle, «le portraitiste serait-il aussi amoureux de son -modèle?... Et aujourd'hui nous ne peignîmes pas plus avant!...» Elle rit -de son mauvais rire. Puis, tout d'un coup, ayant tourné la tête pendant -qu'elle prononçait cette parodie du beau vers de Dante, elle dit à son -mari: «Décidément, Henri, vous ne faites plus assez d'exercice, vous -engraissez... Ça vous donne dix ans de plus que votre âge. Vous devriez -prendre exemple sur Senneterre.» Il convient d'ajouter que le rabatteur -était, ce soir-là , ciré et raccordé comme un vieux meuble, en sorte que -cet éloge de son apparente jeunesse devenait une affreuse ironie. -«Allons,» conclut-elle, «ne vous fâchez pas, et en attendant, prenez tous -du raisin, il est exquis...» - ---«L'aimable enfant!» me disais-je, tandis qu'elle nous tendait la boîte -de fruits avec une mutinerie plus minaudière que gracieuse, «à quelle -heure la couche-t-on?» J'observai qu'au moment où elle avait lancé cette -épigramme à son mari, elle m'avait regardé. Ce caractère sans vérité -intérieure était dominé sans cesse par un double besoin où se -manifestaient ses deux misères morales: l'appétit maladif de l'effet à -produire développé en elle par l'abus du succès mondain, l'appétit plus -maladif encore de l'émotion à tout prix, résultat des secrets désordres -où elle s'était blasée et de son manque de cÅ“ur. Ai-je dit qu'elle était -mère et qu'elle n'aimait pas son enfant, interné chez les Pères, pour de -longues années? Elle ne pouvait se passer d'étonner, et, elle avait ce -goût étrange de la peur, ce singulier plaisir à provoquer la colère de -l'homme, cette joie à se sentir frôlée par une menace de brutalité qui -est le grand signe de la nature Fille. C'est tout l'amour des créatures -pour les souteneurs. A défaut de sérieuses occasions, les plus petits -enfantillages lui étaient bons pour se procurer ces deux émotions: comme -d'esbrouffer un pauvre diable de peintre par des façons si contraires à -ses prétentions sociales, et comme d'allumer dans les yeux de son mari, à -propos d'un rien, l'éclair de mécontentement que j'y vis passer. -Senneterre et Bonnivet se mirent pourtant à rire du même rire que -Tournade et Figon dans la loge de la petite tout à l'heure. La -comparaison s'était imposée à moi aussitôt, comme dans toutes les -circonstances où j'ai côtoyé ce que l'argot actuel appelle la Haute. -L'actrice et la femme du monde avaient exactement le même mauvais ton. -Seulement, ce mauvais ton du délicat Burne Jones trahissait un fond d'âme -passionnée, une extraordinaire facilité d'entraînement, au lieu que chez -Mme de Bonnivet c'était bien l'intolérable et fantasque caprice de -l'enfant gâtée,--mais très fine, car aucune nuance ne lui échappait, pas -même l'antipathie d'un indifférent comme moi, ni la mauvaise humeur de -son mari déguisée sous ce rire à la Tournade: - ---«Mon cher Senneterre,» avait dit simplement Bonnivet, «nous sommes -servis. Mais un vieux mari et un vieil ami sont des parapluies sur -lesquels il a tant plu!...» - -Il y avait, dans ces quelques mots, un singulier mélange d'ironie à -l'égard des deux artistes, très nouveaux venus dans leur monde, avec qui -causait la jeune femme, et une sourde irritation qui lui procura sans -doute à elle ce petit frisson de crainte qu'elle aimait à ressentir. Elle -eut pour l'époux, si gaminement bravé, une Å“illade de coquetterie -presque tendre, et une Å“illade aussi pour moi indigne, plus excitante -que provocante. J'avais l'heur d'irriter sa curiosité parce qu'elle me -sentait réfractaire à sa séduction. Et voici que, changeant de propos et -presque d'accent, avec une soudaineté prodigieuse, elle me posa le plus -simplement du monde une question sur l'école de peinture à laquelle -j'appartenais. Ce lui fut un point de départ pour m'entretenir de mon -art, sans grande instruction, mais, chose étrange, avec autant -d'intelligence et de bon sens qu'elle avait montré de gouaillerie -blagueuse. Elle parla du danger qu'il y a pour nous autres à beaucoup -aller dans le monde, et elle en parla comme je pense, avec une vision -parfaitement juste des défauts de vanité et de charlatanisme qu'entraîne -la fréquentation des oisifs. C'était à croire qu'une autre personne avait -remplacé la première, mais les deux se ressemblaient sur un point: -c'était encore un effet à produire au nouveau venu. Seulement elle avait -deviné cette fois les paroles précises qu'il fallait prononcer. Les -coquettes froides ont de ces intuitions qui simulent l'intelligence au -regard de leurs adorateurs. J'étais trop prévenu déjà pour être la dupe -de cette manÅ“uvre et ne pas en discerner l'artifice. Comment ne pas en -admirer la souplesse? - ---«N'est-ce pas qu'elle a de la saveur, ma petite Bonnivette?» fit -Jacques Molan lorsque nous eûmes pris congé, «elle est fine et elle -comprend tout avant qu'on ait parlé... Mais pourquoi ne t'a-t-elle pas -invité à souper? Car elle s'est mise en frais pour toi... Tu aurais pu -voir ça à la mauvaise humeur de Senneterre. A peine s'il t'a rendu ton -salut. Le gibier qu'il n'a pas rapporté ne lui convient pas,--ni celui -qu'il a rapporté, d'ailleurs.... Oui,» continua-t-il avec le ton d'un -homme qui soutient une partie très serrée et qui surveille les moindres -détails du jeu de son adversaire, «pourquoi ne t'a-t-elle pas invité à -souper?» - ---«Et pourquoi m'aurait-elle invité?» répondis-je. - ---«Pour te faire causer sur Camille et moi, donc,» fit-il. «C'était -indiqué.» - ---«Après l'éloge que je lui ai servi de la petite Favier,» répliquai-je, -«elle n'avait pas grand'chose à me demander. Cet éloge ne lui a pas plu. -C'est un excellent signe pour toi, et une raison suffisante de n'avoir -pas tenu à le réentendre...» - ---«Possible,» dit-il. «Et le mari, comment le trouves-tu?» - ---«Faible de s'être laissé parler comme cela, ce qui m'a étonné, -d'ailleurs, avec sa carrure. Il a bien répondu un essai de mot, avec un -mauvais regard... Mais faible, je te répète, très faible...» - ---«Ah!» reprit Jacques, «ce sont d'étranges rapports, plus étranges que -tu ne les imaginerais jamais... Bonnivet, vois-tu, c'est un mari -Parisien, comme il y en a beaucoup, qui, par lui-même, ne serait d'aucun -grand _club_, d'aucun salon, et qui doit toute sa situation de monde aux -coquetteries de sa femme. Les maris de cette espèce n'ont pas toujours -prémédité cet _alphonsisme_ d'un nouveau genre. Mais ils en profitent, et -ils se divisent en trois groupes: les nigauds, qui sont persuadés que ces -coquetteries demeurent innocentes contre l'évidence, les philosophes qui -sont bien décidés à ne jamais vérifier jusqu'où vont ces coquetteries, et -les jaloux qui veulent bien profiter de ces coquetteries pour avoir un -salon rempli, des dîners élégants. Avec cela ils ont la sueur froide à la -seule idée que leur femme prendrait un amant. C'est le cas de Bonnivet... -Tous les flirts de la reine Anne, il les accepte. Il leur fait même bonne -mine. Tu as vu comme il m'a serré la main? Il assiste, silencieux comme -le plus complaisant des hommes, aux petits manèges de sa moitié... Hé -bien! j'ai la conviction que s'il soupçonnait cette femme de la moindre -familiarité physique par delà cette familiarité morale, il la tuerait, -là , sur place, comme un simple lapin... Elle le sait, et elle en a peur, -et c'est pour cela qu'elle le préfère au fond à nous tous et qu'à mon -humble avis elle ne l'a sans doute pas trompé encore. Tout arrive, même -le bien! Pourtant elle aime à le braver dans ses moments de nerfs. Elle -en avait un tout à l'heure. Camille avait été trop jolie. Entre nous, -c'est la vraie raison du souper: elle n'a pas voulu que la petite -duchesse bleue fût à ton serviteur ce soir. Et j'y pense: voilà aussi -pourquoi elle ne t'a pas invité. Elle a espéré que tu profiterais de mon -absence. C'est de la bonne comédie. Molière, où sont tes pinceaux?...» - ---«Mais,» lui dis-je, en rêvant à celui des deux personnages à demi muets -dont il venait de me tracer ce portrait plutôt tragique, «si telle est -ton opinion sur M. de Bonnivet, tu ne dois pas être très rassuré pour le -jour où tu serais l'amant de sa femme.» - ---«Moi?» répondit-il en haussant les épaules, «mon cher, j'ai fait le -calcul... Prendre pour maîtresse une femme quelconque, tu entends, -quelconque, c'est toujours courir le même nombre de chances de se -rencontrer face à face avec quelqu'un qui tue... Hé! Oui. Réfléchis. Si -cette femme est galante, elle a eu des amants qu'elle te sacrifie. -Donc... Si elle ne l'est pas, c'est celui qu'elle aura éconduit qui -voudra se venger. Donc... C'est à peu près comme de monter en voiture et -en chemin de fer, ou comme de boire un de ces verres d'eau fraîche que -les chimistes déclarent des bouillons de microbes. Je brave les chevaux -emballés, les déraillements, les fièvres typhoïdes et les jaloux, parce -que j'aime à aller vite, à me rafraîchir et à m'amuser... Et puis, -Mme de Bonnivet connaît son tyran, son Henri,--il s'appelle -Henri-Amédée-Placide, des noms bien idylliques cependant!--Elle sait ce -dont il est capable. Elle s'amuse à l'exciter, savamment, juste de quoi -se procurer ce petit frisson de demi-danger. Quand elle voudra sauter le -pas, elle s'y prendra comme une toquée raisonnable,--qu'elle est. Les -maris ombrageux ressemblent aux bêtes vicieuses. Ce sont celles que l'on -monte le plus sûrement quand on les a bien étudiées et que l'on connaît -leur tic... Et maintenant as-tu un crayon?--Bon.--Je griffonnerai sur une -carte dans la loge. En attendant, laisse-moi arranger avec l'ouvreuse -l'affaire du billet à me remettre...» - - -Nous étions à la porte de notre baignoire. Il s'arrêta, ainsi qu'il -venait de le dire, pour échanger quelques mots avec la femme préposée à -la porte. Je le vis du coin de l'Å“il, qui remettait à cette -complaisante personne, une lettre quelconque qu'il tira de son -portefeuille. Il était rendu en ce moment à sa vraie physionomie de bête -de proie, féline et souple, et sa réelle élégance de joli garçon en -devenait presque répugnante. - ---«Ça y est,» dit-il, «et nous allons applaudir notre amie comme si nous -n'étions pas, moi l'auteur et toi le camarade de l'auteur. Nous lui -devons bien cela... Pauvre petite! Elle va être si désappointée. Tu -m'écriras un mot demain, ou tu viendras me voir, pour me renseigner sur -sa façon de prendre notre mensonge. Je n'ai pas d'inquiétude sur le -résultat. Une femme qui aime ne doute jamais de la vérité. Elle avale -l'invraisemblable comme une carpe avale l'hameçon, jusqu'au bout et un -mètre de ficelle avec...» - ---«Et si elle devine que je lui mens?...» interrompis-je... J'avais sur -le cÅ“ur le _notre mensonge_ qui faisait de moi son complice, et j'étais -sur le point de lui refuser mon aide. Mais le lui refuser c'était ne pas -revoir Camille le soir même. - ---«Elle ne devinera pas...» répondit-il. - ---«Enfin, si elle insiste, si elle me demande ma parole d'honneur?...» - ---«Tu la lui donneras. Avec les femmes, les faux serments sont permis. Et -puis elle ne te la demandera pas... Chut... La voici. N'ayons pas l'air -de deux conspirateurs. Dieu! qu'elle est jolie!... Et dire que j'aurais -pu!... Si je faisais la farce à l'autre de lui fausser compagnie?... Mais -non, il y a une vieille chanson française là -dessus, et délicieuse: - - _C'est que la femme qu'on adore - N'est pas celle qu'on a déjà , - Mais celle qu'on n'a pas encore - Et qu'on n'aime plus quand on l'a..._ - -«Avoue que ces quatre vers renferment plus de vérité que tous les romans -d'analyse des coupeurs de cheveux en quatre, tes amis, Claude Larcher et -Julien Dorsenne?...» - -Il me récitait cette stance légère d'une voix chantante, avec des larmes -presque au bord des yeux, comme s'il eût senti l'infinie mélancolie qu'il -y a dans l'inconstance inévitable du cÅ“ur, dans la fuite irrésistible -des choses. Oh! ces attendrissements de littérature, qui saura jamais -s'ils ne sont pas la plus vraie sincérité des littérateurs! Camille -Favier cependant était rentrée en scène. Elle avait recommencé de jouer -avec une grâce heureuse qui se transforma en nervosité, lorsque -l'ouvreuse fut venue, selon le programme du complot, apporter dans notre -baignoire le faux billet de Fomberteau. L'actrice faillit n'être pas à sa -réplique, lorsqu'elle vit Jacques tirer un crayon de sa poche, griffonner -sur sa carte un mot qu'il me remit, puis sortir de la loge. Mais le -fourbe avait eu raison. Le trouble profond de la femme ne fit que -profiter au jeu de la comédienne. Elle cessa soudain de regarder du côté -de la baignoire où son amant n'était plus. Les forces entières de son -être parurent concentrées sur son rôle, et, dans la grande scène finale, -fort ingénieusement démarquée, de _la Princesse Georges_, elle déploya -une puissance de pathétique qui enleva le public dans un délire -d'enthousiasme. Alors seulement et comme, rappelée par une salle -transportée, elle revenait saluer au bord de la scène, ses yeux se -tournèrent vers la loge où j'étais seul. Il y avait, dans ce regard, le -joli regret de ne pouvoir offrir ce triomphe à son maître et seigneur. Il -y avait un orgueil d'artiste à artiste vis-à -vis de moi. Il y avait -surtout une supplication que je ne m'en allasse pas sans avoir causé avec -elle,--et, le rideau tombé définitivement, elle s'avança sans souci -d'être observée par ses camarades: - ---«Que se passe-t-il?» me demanda-t-elle. «Où est allé Jacques?» - ---«Il m'a laissé cette carte pour vous,» lui répondis-je évasivement. - ---«Montez dans ma loge,» dit-elle, après avoir regardé les quelques mots -écrits au crayon, «je veux vous parler.» Son impatience était si vive que -je la trouvai sur la première marche de l'escalier. Elle me saisit le -bras aussitôt avec sa main. - ---«C'est vrai?» me demanda-t-elle à brûle-pourpoint, «Fomberteau se bat? -Et avec qui? Et pourquoi?» - ---«On ne m'a rien dit de plus qu'à vous,» répliquai-je, toujours avec le -même vague. - ---«Il savait donc que Jacques était au théâtre ce soir? Ils avaient donc -rendez-vous ensemble? Pourquoi ne m'en a-t-il pas parlé? Il n'ignore pas -comme je m'intéresse à ses amis et à celui-là entre tous les autres... -C'est un si loyal camarade et qui a si bravement défendu _Adèle_ et _la -Duchesse_. Vous ne voulez pas que je trouve cela étrange?...» - ---«Mais Jacques a paru aussi surpris que vous,» balbutiai-je. - ---«Ah!» me dit-elle, en me serrant le bras plus fort, «vous êtes encore -un honnête homme, vous. Vous ne savez pas bien mentir...» Puis, avec un -accent profond: «Mais vous ne me vendriez pas non plus votre ami, je le -sais aussi,» et, après un silence: «Vous habitez le même quartier que -moi, m'a dit Jacques,--attendez-moi, vous me reconduirez...» - - -Elle avait disparu derrière la porte fermée de sa loge, et je n'avais pas -trouvé de mots pour lui répondre,--pas plus à elle que tout à l'heure à -Molan. Mon Dieu! Étais-je assez mécontent de moi-même? Éprouvais-je des -sentiments assez contradictoires dans ce couloir de théâtre, rempli -maintenant de cette déroute qui achève les représentations? C'est auquel, -parmi les artistes, s'empaquettera le plus vite pour aller gagner qui un -souper, qui sa famille, qui son amant ou sa maîtresse, qui le sommeil. Ce -dernier cas est le plus général. Il faut avoir vingt-trois ans et l'âme -romanesquement tourmentée que disaient les yeux de Camille, pour ajouter -aux émotions si épuisantes de la scène celles de l'entretien qu'elle se -préparait à avoir avec moi... Que je la redoutais cette causerie! Que je -regrettais de ne pas l'avoir esquivée par un prétexte quelconque! Comme -j'étais sûr que malgré son mot sur mes devoirs d'amitié, cette enfant -passionnée essaierait de me faire dire ce que je voulais pas, ce que je -ne devais pas dire!... Il eût mieux valu peut-être que cette crainte se -trouvât vérifiée et que la rouée apparût tout de suite en elle -par-dessous l'amoureuse. Pourtant, les regretté-je sincèrement, les -minutes singulières de cette nuit-là ? Regretté-je cette promenade à deux, -par ce ciel étoilé et froid de janvier,--si inattendue, puisque je ne -connaissais pas cette jeune femme, même de nom, à sept heures du -soir;--si innocente, presque si niaise, puisque j'étais la diversion -improvisée de sa tendresse pour un autre;--si courte, puisque le trajet -du Vaudeville à la rue de la Barouillère n'est pas de plus de trois -quarts d'heure.--Et ces trois quarts d'heure comptent pour moi parmi les -rares qui fassent lumière sur le fond noir et morne de ma vie. Rien que -d'en évoquer le charme disparu vaudrait la peine d'avoir commencé le -récit de cette longue et monotone souffrance... - - -Quoique je fusse bien assuré que Camille ne m'avait pas fait rester pour -jouer avec moi la scène de la Camargo avec l'abbé dans _les Marrons du -feu_, de ce Musset qualifié si lestement de mauvais poète par Molan, mon -cÅ“ur battait d'un battement plus vif que d'habitude, lorsque la porte de -la loge s'ouvrit. Je la vis reparaître, enveloppée tout entière d'une -grande mante noire achevée en larges collets souples qui lui -élargissaient les épaules. Une grosse fraise de soie noire s'épaississait -autour de son cou, et sa tête, coiffée d'une capote d'un bleu sombre, -émergeait, presque trop petite. Elle me parut plus grande, plus jeune -aussi. Tout de suite, je vis à ses paupières qu'elle avait pleuré, de -même que je sentis combien elle était nerveuse, rien qu'à la manière dont -elle dit adieu à l'habilleuse. Puis, comme elle s'appuyait sur mon bras -pour descendre l'escalier, je lui demandai, croyant l'égayer par cette -bénigne plaisanterie: - ---«Vous n'avez pas peur de faire causer, en vous en allant ainsi avec un -monsieur?...» - ---«Faire causer?» dit-elle en haussant ses fines épaules. «Voilà qui -m'est égal. Tout le monde au théâtre sait que je suis la maîtresse de -Jacques... Je ne m'en cache pas, vous voyez, et, d'ailleurs, lui non -plus... Il ne vous l'a pas dit?... Avouez...» - ---«Il m'a dit qu'il vous aimait,» répondis-je. - ---«Non,» fit-elle avec son joli sourire triste, qui relevait sa fine -bouche un peu à droite et creusait une fossette dans sa joue pâle, «je le -connais trop pour croire cela. Il vous a dit que je l'aimais, et il a eu -raison. Tout de même c'est gentil à vous de vouloir que je pense qu'il -parle de moi tendrement. Je vous répète d'être bien tranquille. Je -n'essaierai pas de vous faire causer... Après tout, cette histoire de -Fomberteau n'est pas impossible... C'eût été si simple pourtant de ne pas -s'en aller sans m'avoir dit adieu. Je m'étais promis une telle joie de -cette reconduite, ce soir...» - - -Nous étions sur le trottoir de la rue de la Chaussée-d'Antin, comme elle -prononçait cette phrase, suivie d'un long silence. Les femmes qui aiment -ont de ces cruautés inconscientes. Mais comment en vouloir à celle-ci de -regretter son amant auprès de moi et de me le dire, quand tout son charme -était dans cette spontanéité, cette ingénuité si intactes de sa nature? -Et puis, je commençais d'être amoureux d'elle, et ce tête-à -tête, même -pour me parler d'un autre, m'enlaçait, m'enivrait de cet enchantement de -la présence aimée, qui est à elle seule une volupté. La chaleur de son -bras faisait affluer mon sang à mon cÅ“ur. De quelle pose discrète ce -joli bras s'appuyait sur le mien, pourtant, avec cette réserve si -différente de l'abandon de l'amour! Mais son pas s'était mis -instinctivement en harmonie avec mon pas. Nous marchions d'accord, et -cette fusion de nos mouvements, en me faisant sentir le rythme léger de -son corps, me révélait aussi qu'elle était, quoique me connaissant bien -peu, en pleine confiance. J'éprouvais une extrême douceur à cette -intimité si subite, si complète, si dépourvue de coquetterie. Mon -amour-propre n'avait pas plus l'idée de s'en humilier que le sien n'avait -eu l'idée de feindre avec moi sur ses relations avec mon camarade. Par la -magie mystérieuse de quelle double vue avait-elle deviné, au premier coup -d'Å“il, que je lui serais, auprès de Molan, précisément l'avocat dont -elle avait besoin, et aussi qu'elle pouvait sentir, devant moi, en libre -sincérité? Toujours est-il que, dès cette première promenade faite -ensemble, d'abord à travers la foule dont s'encombrait le boulevard, puis -dans les rues de plus en plus paisibles, jusqu'aux avenues désertes des -Invalides et de Montparnasse, notre conversation fut celle de deux êtres -profondément, définitivement, absolument sûrs l'un de l'autre. Je -n'essaierai pas d'expliquer cette première étrangeté,--prélude et présage -de relations où tout devait être anomalie. Moi qui répugne à recevoir des -confidences autant qu'à en faire, j'écoutais cette femme de théâtre avec -une passionnée, une insatiable avidité de connaître tout de sa vie. Si -singuliers que fussent ses aveux, adressés à un étranger, presque à un -inconnu, je ne pensais ni à les mettre en doute ni à les taxer -d'impudence ou de cabotinage... Et voici que le temps recule, et les mois -qui nous séparent de cette heure s'abolissent. Le ciel de la nuit d'hiver -palpite à nouveau de fourmillantes étoiles. Nos pas associés, presque -conjugués, sonnent sur les trottoirs vides. Sa voix s'élève et s'étouffe -tour à tour, avec son timbre si doux. C'est comme une musique que rend -son âme en épanchant les paroles où elle s'abandonne. Cette musique, je -l'entends encore. Je retrouve ce trouble, à la fois délicieux et -douloureux, dont me remplissait chacun de ses mots: ils me paraissaient -si touchants, alors que la chère voix les prononçait, ils me paraissent -aujourd'hui si cruellement ironiques. En me les rappelant, je songe à ces -jardins de Provence trop tôt fleuris, trop tôt parés de la frêle grâce -des corolles--et puis une nuit de gelée brûle les roses, les anthémis et -les mimosas, et les massifs qui déployaient au soleil de janvier la fête -de leurs couleurs et de leurs parfums ne montrent plus que des tiges -flétries, des bâtons morts à l'extrémité desquels jaunissent et se -recroquevillent des pétales brûlés et des feuilles sèches. Dieu! Que la -vie, la cruelle vie a tôt glacé de même les fraîches et douces fleurs de -sentiment qui s'ouvraient dans ce cÅ“ur jeune, et comme mon cÅ“ur à moi -défaille, lorsque je me rappelle et ses yeux, et ses gestes, et son -sourire, et le joli hochement de tête qu'elle avait pour me dire: - ---«Oui, quand je peux rentrer avec lui de cette façon, le soir, il sait -que je suis si heureuse... Et il sait aussi ce que cela me coûte de me -procurer cette liberté... D'habitude, maman vient me prendre... Pauvre -maman! Si elle soupçonnait tout!... Jacques n'ignore pas comme il m'est -pénible de mentir pour les petites choses, plus peut-être que de mentir -pour les grandes. La mesquinerie de certaines ruses vous fait mieux -sentir combien c'est vilain et misérable de tromper. Il faut que je -raconte que ma cousine vient me chercher et que j'avertisse cette cousine -aussi... Non. Je n'étais pas née pour ces roueries... J'aime à dire ce -que je pense, moi, et ce que je sens. Et d'abord je ne rougis pas de ma -vie. Sans Jacques, j'aurais déjà tout raconté à ma mère.» - ---«Et elle ne soupçonne vraiment rien?» lui demandai-je. - ---«Non,» dit-elle avec une amertume profonde, «elle croit en moi. Je suis -la revanche de sa vie, voyez-vous. Nous n'avons pas été toujours comme -nous sommes. J'ai le souvenir d'un temps où, petite fille, nous avions un -hôtel, des voitures, des chevaux. Mon père était dans les affaires, un -des grands coulissiers de Paris. Vous savez mieux que moi ce que c'est: -un coup de Bourse malheureux, et ces fortunes-là s'effondrent... Ce n'est -pas son nom que je porte, c'est celui de ma mère, quand elle était jeune -fille...» - ---«Mais Jacques ne m'a rien raconté de tout cela,» dis-je avec un -étonnement qui la fit hausser de nouveau ses minces épaules. Quelle -désillusion déjà dans ce gentil et triste geste qui disait qu'elle -jugeait clairement celui qu'elle continuait de tant aimer! - ---«Cette histoire ne l'a sans doute pas assez intéressé pour qu'il s'en -souvienne. Elle est si banale, y compris la mort de ce malheureux homme -qui s'est tué de désespoir. Ce qui l'est tout de même un peu moins, c'est -que maman a sacrifié sa fortune pour que l'honneur de mon père fût sauf. -Il est vrai que c'était une fortune qu'il lui avait reconnue par contrat -et qui venait de lui. C'est égal. Il n'y a pas beaucoup de femmes, dans -ce monde riche que Jacques aime tant, qui feraient cela, pas vrai? Tout -a été payé, et nous sommes restées avec sept mille francs de rente dont -nous vivions encore l'an dernier, avant que je n'entrasse au -Vaudeville...» - ---«Et comment vous est venue l'idée du théâtre dans un pareil milieu?» -lui demandai-je. - ---«C'est une confession que vous voulez,» dit-elle, «vous l'aurez. -Sait-on jamais pourquoi l'existence tourne comme ceci ou comme cela? On -ne sortirait pas dans la rue si l'on pensait à tous les événements que -peut produire une rencontre...» Et elle souriait en disant cette phrase -qui éveillait en moi un trop vivant écho. N'était-ce pas une de ces -rencontres de hasard qui venait de me la faire connaître, pour le -bouleversement de ma paix intérieure, je le pressentais trop? Et elle -continuait: - ---«Si je crois à quelque chose, voyez-vous, c'est à la destinée.--Parmi -les quelques personnes que nous continuions à voir se trouvait un ancien -ami de mon père, grand amateur de théâtre. Il est mort depuis. Il -m'entendit, un jour que je ne le savais pas là , réciter un morceau de -poésie que j'avais appris par cÅ“ur, pour moi seule. C'étaient les vers -de _l'Expiation_: - - «_Waterloo! Waterloo! Waterloo! Morne plaine_... - -«Tenez, la voilà bien, la destinée. Notre vieil ami m'avait parlé de sa -mémoire qui baissait. Il m'avait conseillé de travailler la mienne. Ce -petit hasard aura aiguillé toute ma vie... Il trouva que j'avais déclamé -avec justesse ces quelques vers. Comme par jeu, il me donna un autre -morceau à apprendre. J'avais quinze ans, et il me traitait comme il eût -traité une grande gamine de nièce, sans plus de façons... S'il vivait -encore, serait-il heureux ou malheureux de ses conseils? Que je me suis -demandé cela souvent!... Enfin!... A la suite de cette seconde -expérience, il eut une longue conversation avec maman... Nous étions -pauvres. Nous pouvions le devenir davantage. Nous n'avions rien à espérer -de notre famille, qui a été si dure pour mon pauvre père... Un talent, -c'est un gagne-pain, et, aujourd'hui, le théâtre, c'est une carrière -comme la peinture, comme la littérature... Les temps des préjugés sont -passés...--Vous entendez d'ici ces raisonnements de vieux garçon -parisien? Vous entendez les objections de maman? Elles ne tinrent pas -contre l'autorité que notre ami avait prise chez nous en nous demeurant -fidèle. On nous a tant abandonnées,--peut-être un peu par notre faute? -Maman a été si fière. Ce qui acheva de la décider, ce fut la joie que je -montrai quand on me consulta. Voilà comment je suis entrée d'abord chez -un professeur, puis au Conservatoire, d'où je sortais, il y a trois ans -tantôt, avec les deux premiers prix... Un stage à l'Odéon, puis le -Vaudeville tout de suite... Et vous en savez autant que moi sur Camille -Favier...» - ---«Sur Mlle Favier,» rectifiai-je, «mais pas sur Camille.» - ---«Ah! Camille!» répondit-elle en quittant mon bras, comme si au moment -de m'en dire plus long, trop long, sur son être intime, un irrésistible -instinct de reprise la faisait se reculer. «Camille est une personne qui -n'a jamais eu beaucoup de bon sens, et elle en a moins encore aujourd'hui -qu'autrefois,» ajouta-t-elle avec ce hochement de tête, mutin et -mélancolique à la fois, que je lui ai toujours vu, dans les heures émues. -«C'est sans doute que je ressemble à mon cher papa, qui, lui, n'avait pas -de bon sens du tout, m'a-t-on raconté, car il avait épousé ma mère par -amour, et c'est bien ce que ses frères et sÅ“urs, cousins et cousines ne -nous ont jamais pardonné... Pauvre père et pauvre Camille!... Mais vous -le voyez bien,» et cette fois elle sourit, «que je n'en ai pas du tout de -bon sens, puisque je vous raconte de pareilles choses après deux heures -de connaissance... Et pourtant, j'ai une théorie, voyez-vous. L'amitié, -c'est comme l'amour: ça y est ou ça n'y est pas, et du premier coup...» - ---«Et, de ma part, vous avez deviné que ça y est?...» lui dis-je. - ---«Oui,» fit-elle avec une simplicité presque grave, en me reprenant le -bras, qu'elle serra contre le sien, et elle continua: «Vous voudriez -m'interroger sur mon sentiment pour Jacques? Je l'ai bien deviné, allez, -et vous n'osez pas. Et moi, de mon côté, je voudrais vous l'expliquer et -je ne saurais pas. Puisque j'ai commencé à tout vous dire, j'essaierai. -Il me semble que vous me jugerez moins mal après, et j'ai besoin que vous -ne me jugiez pas mal... Il faut reprendre les choses par le -commencement... Je vous ai dit pourquoi et comment j'étais entrée au -Conservatoire... C'est un curieux endroit, allez, et pas bien connu, où -il y a de tout, du très bon et du très mauvais, de la corruption et de la -naïveté, de l'intrigue et de la jeunesse, de la vanité exaspérée et de la -folie d'art... Durant les années que j'y ai passées, ce fut mon roman à -moi, cette folie d'art. Oui, j'ai eu la frénésie, la fièvre d'être un -jour une grande artiste... Et j'ai travaillé!... Ce que j'ai -travaillé!... Et puis, comme on n'a pas dix-huit ans impunément pour -rêvasser, ni des oreilles pour entendre, ni des yeux pour regarder, le -jour où je suis sortie de là , vous comprenez que si j'étais sage, ce -n'était pas de la sagesse d'une ignorante... J'avais vu, je crois, autant -de vilaines histoires que j'en verrai dans ma vie. On ne me fera pas la -cour plus brutalement que n'avaient essayé certains camarades, ni plus -hypocritement que certains professeurs. Je ne recevrai pas de conseils -plus dépravés que ne m'en ont donné certaines de mes amies d'alors, ni -des confidences plus désenchantantes... Mais le milieu, sur moi, n'a -jamais eu beaucoup d'influence. Ce que l'on me dit entre par une oreille -et sort par l'autre. Ce que j'écoute, c'est ce que me chuchote la petite -voix intérieure, celle qui me parle quand je suis seule. C'est la petite -voix intérieure qui m'avait murmuré:--comme c'est beau!--quand je lisais -à quinze ans les fameux vers:--_Waterloo! Waterloo!_...--alors que ma -pauvre maman s'extasiait, elle, sur de mauvais bouquins du cabinet de -lecture de la place Saint-Sulpice. C'est la petite voix qui m'avait -soufflé de répondre: oui, tout de suite, quand notre vieil ami m'avait -parlé de théâtre. C'est la petite voix qui me défendit de succomber aux -tentations dont j'étais entourée alors... Ne vous imaginez pas que ce -fussent des conseils bien raisonnables, ces conseils de la petite voix. -Pensez, quel métier pour une fille de l'âge que j'avais alors: répéter -sans cesse des paroles d'amour, donner à sa voix des accents d'amour, à -son visage, à ses gestes des expressions d'amour! On finit, à ce jeu, par -gagner la fièvre des rôles que l'on s'assimile. On veut les avoir -éprouvés pour son propre compte, ces sentiments dont a tant essayé la -copie... Enfin, je ne peux pas bien vous expliquer cela, c'est sans doute -parce que j'étais née pour le théâtre, mais je ne peux pas jouer un -personnage, sans le devenir ou presque, et, quand on sort de dire pour le -compte d'une autre: - - «_Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime!_... - -«si vous saviez comme on a quelquefois envie de dire la même douce phrase -caressante pour son propre compte?» - ---«Hélas!» lui répondis-je, comme elle se taisait de nouveau, «c'est -notre histoire à tous que vous me racontez là ... On a lu dans les livres -que cela fait si mal de sentir, et l'on n'a de cesse que l'on ne se soit -donné à soi-même ce mal que ces livres dépeignaient comme si -douloureux... Il y a une contagion dans les douleurs des poètes. On les -imite malgré soi, et l'on est sincère dans cette imitation. Ce qui prouve -une fois de plus que le cÅ“ur est une machine bien compliquée...» - ---«Plus compliquée encore que vous ne le croyez,» fit-elle avec un -demi-sourire d'intelligence, «quand il s'agit d'une fille qui vit comme -je vivais... Je vous ai dit que j'avais la folie de mon art. Pourquoi -avais-je décidé, à part ma pauvre tête, que cet art n'était pas -compatible avec la tranquillité bourgeoise d'une existence régulière, et -que la prosaïque et monotone vertu est l'ennemie du talent? Je ne saurais -pas vous l'expliquer. Mais c'est ainsi... J'étais convaincue que sans la -passion il n'y a pas de grande artiste. Encore maintenant, je ne crois -pas que j'aie eu tort... Tenez, ce soir, j'ai joué ma dernière scène -comme jamais je ne l'avais jouée. J'avais mal aux nerfs dans tous mes -gestes, dans tous mes mots. Et je me donnais par mon rôle. Je me donnais, -ah! follement!... Pourquoi? Parce que j'avais vu Jacques s'en aller de -votre baignoire et que je ne comprenais pas. Si vous saviez ce que j'ai -souffert d'angoisse en regardant à ce moment-là la loge de cette affreuse -Mme de Bonnivet! Dieu! que je la hais, cette femme! C'est mon mauvais -génie et le mauvais génie de Jacques. Vous verrez... Si elle était sortie -avant la fin, avec son imbécile de mari, j'aurais pensé qu'elle et -Jacques s'en allaient ensemble. Je serais tombée, là , sur la scène... -Pardonnez-moi. Je reviens à mon histoire, puisqu'elle ne vous ennuie pas -trop... Tous ces sentiments romanesques, indécis, confus, qui remuaient -en moi tandis que je piochais ferme mes concours de sortie au -Conservatoire, se résumèrent dans un rêve dont je vous supplie de ne pas -trop rire... Oui, toutes ces douleurs et toutes ces joies d'amour, toutes -ces émotions qui devaient exalter l'artiste et faire de moi la rivale des -Rachel, des Desclée, des Sarah Bernhardt, des Julia Bartet, je souhaitais -de les éprouver pour quelqu'un qu'elles exalteraient en m'exaltant, pour -un homme de génie que j'inspirerais en m'inspirant, et qui écrirait des -pièces sublimes que je jouerais ensuite avec un génie égal au sien... -Seigneur! Que c'est difficile de dire ce que l'on sent pourtant avec tant -de netteté!... Je cherche un nom dans l'histoire du théâtre qui vous -expliquerait ces chimères mieux que mon pauvre bavardage...» - ---«Vous auriez voulu être la Champmeslé, rencontrer Racine, et lui créer -_Phèdre_ après la lui avoir posée,» l'interrompis-je. - ---«C'est cela,» fit-elle vivement, «C'est cela... Oui, la Champmeslé et -Racine; ou bien Rachel avec Alfred de Musset, la Rachel du souper, si -elle l'avait aimé.... Rencontrer un écrivain, un poète, qui eût besoin de -sentir pour écrire, le faire sentir, sentir avec lui, incarner les -créations de son talent sur la scène, et traverser ainsi le monde à deux, -pour aller ensemble à la gloire dans une légende d'amour!... Croyez-vous -qu'il en peut tenir du bleu--de quoi faire tous les fonds de ciel de tous -vos tableaux--dans la cervelle d'un petit trottin d'apprentie actrice, -qui répète son morceau d'examen, au fond d'une vieille rue du faubourg -Saint-Germain, à côté de sa vieille mère, en imaginant, pour ses robes, -des combinaisons et des rarrangements?... C'est une absurdité, un rêve, -une folie, qu'un pareil désir. Pourtant ce rêve, j'ai tant cru -l'étreindre, cette folie, j'ai tant cru la réaliser, quand le hasard m'a -mise sur le chemin de Jacques. Je la réaliserais,--s'il m'aimait -seulement,» et, avec un accent profond, elle répéta, elle soupira: «s'il -m'aimait?» - ---«Mais il vous aime,» lui répondis-je. «Si vous l'aviez entendu me -parler de vous, ce soir...» - ---«N'espérez pas m'abuser,» fit-elle sérieusement et tristement, «je sais -à quoi m'en tenir, allez... Il ne m'aime pas. Il aime l'amour que j'ai -pour lui... Et pour combien de temps?...» - - - - -IV - - -Comme les moindres mots de cette conversation sont demeurés présents et -distincts dans ma mémoire, avec leur intonation tour à tour gaie ou -triste, sentimentale ou persifleuse, désabusée ou attendrie! Je pourrais -continuer d'en noter le détail pendant des pages et des pages, sans me -lasser. Il me semble, en les transcrivant ici, sur ce froid et muet -papier, que le temps recule, et je me retrouve à la minute où cette -causerie prit fin--trop tôt pour mon désir--par notre arrivée devant la -maison de la rue de la Barouillère. Je me revois, prenant congé de -Camille devant la porte massive, que le cordon d'un concierge endormi -avait tardé à faire tourner sur ses gonds, malgré un carillonnage répété. -Je crois entendre ce tintement, de la sonnette, comme je crois sentir la -chaleur de sa petite main fiévreuse dans les miennes, tandis que je lui -disais adieu, et elle m'apparaît, à la lueur du clair de la lune, comme -un adorable fantôme à jamais évanoui: elle cligne ses yeux fins que le -sommeil va fermer, elle incline sa tête avec un sourire, elle met son -doigt sur sa bouche avec un geste de malice, pour me recommander la -discrétion sur les confidences qu'elle m'a faites. La petite tête, les -hauts collets et la longue mante s'engouffrent dans l'ombre de l'allée. -Le battant de la porte retombe avec un bruit sec. Malgré moi, j'écoute un -instant encore. J'entends une main tâtonner, la sienne, et prendre un -objet de métal,--le bougeoir qui doit l'attendre chaque soir.--Une -allumette craque; un pas se hâte, son pas; une autre porte se referme, -celle de l'escalier intérieur... Puis rien, et je reprends moi-même le -chemin de ma maison, sous le même radieux et pâle clair de lune, par les -trottoirs déserts de ce coin du faubourg Saint-Germain, rempli, à cette -heure, d'un peuple de chats furtifs et de chiens errants. Des sergents de -ville en train de faire leur ronde, un fiacre attardé qui rejoint -Grenelle, un groupe de rapins qui reviennent de quelque brasserie du -boulevard Saint-Michel,--voilà tout ce qui atteste la persistance de la -vie parmi les grands hôtels endormis et les couvents éteints, les petites -maisons bourgeoises éclairées d'un dernier bec de gaz et les hôpitaux -sinistrement noirs. C'est vraiment une des provinces de Paris que ce -quartier, si voisin pourtant des populeux boulevards,--comme l'existence -paisible de Camille auprès de sa mère était voisine de l'existence -passionnée de la petite Favier du Vaudeville. Nous n'avions mis que trois -quarts d'heure à revenir du théâtre, de ce pas inégal dont le rythme -s'accommode aux lenteurs tour à tour et aux hâtes des confidences. Je ne -mis pas moins de temps, l'horloge de l'église Saint-François-Xavier me le -révéla par sa sonnerie, à gagner le petit hôtel du boulevard des -Invalides où j'habite, quoique par la rue Rousselet et la rue de -Monsieur, il soit lui-même autrement proche. Il est vrai que j'avais erré -tout seul indéfiniment dans ce quartier désert, envahi par un trouble sur -lequel je ne pouvais guère m'abuser. Cette brûlure soudaine de l'être -intime, cette prise et cette reprise interminable des phrases que l'on -vient d'entendre, cette obsession à la fois ravie et épouvantée de la -pensée occupée comme de force par une créature à laquelle l'on était, la -veille encore, le jour même, parfaitement étranger,--qui a commencé -d'aimer sans connaître ces prodromes de la grande folie? C'est le frisson -qui annonce la funeste fièvre, cette _malaria_ de l'âme, plus longue à -guérir que l'autre et plus dangereuse. Les médecins cherchent la quinine -qui en coupera les accès! Et puis on ne croit pas que la maladie sera si -grave. On se persuade que l'on sera plus fort qu'elle, et l'on se tient -des raisonnements comme celui que je me tenais en me réintégrant au gîte, -vers les deux heures du matin: - ---«Une nuit de bon sommeil, et demain, ces folles idées seront passées... -D'ailleurs, cette enfant est la maîtresse d'un camarade. Je me connais, -la seule pensée de leurs caresses m'empêcherait d'en devenir amoureux, si -j'en avais l'envie. Et, cette envie, je ne l'aurai pas. Elle m'a ému, ce -soir, dans sa vie réelle, comme elle m'avait ému au théâtre, comme elle -m'aurait ému dans un roman!... Pure imagination. Demain, je n'y penserai -plus, et si j'y pense encore, je ne la reverrai pas, ni elle, ni Molan. -Voilà tout.» - - -Pure imagination? C'est bientôt dit. Mais n'y a-t-il pas un point profond -et trop sensible, par quoi cette imagination touche à notre cÅ“ur, est -notre cÅ“ur même? Et quand la grâce d'une femme a blessé ce petit -point-là , nous trouvons toujours des motifs pour ne pas rester fidèles au -prudent programme du non-revoir. Le fait est que je commençai par n'avoir -pas cette nuit de bon sommeil que je m'étais promise, et quand je me -réveillai de l'inquiet assoupissement venu avec le matin, je pensais à -Camille Favier avec autant d'intérêt troublé que la veille. «Si j'y pense -encore, je ne la reverrai pas, ni elle, ni Molan...» Oh! la sage -résolution, et, tout de suite, je trouvai un prétexte pour y manquer. -N'avais-je pas promis à Jacques de le renseigner sur la réussite ou -l'insuccès de son mensonge? Ce ne fut pas, toutefois, sans remords que je -me mis en route, dès les dix heures, pour accomplir cette étrange -mission. J'avais oublié, durant ma soirée de la veille, qu'à dix heures, -précisément, j'avais modèle. Une fille, nommée Malvina, venait me poser -mon infinissable _Psyché pardonnée_. Quand je la renvoyai, j'entendis la -petite voix intérieure dont, la veille, Camille avait joliment parlé, me -chuchoter: «Lâche! Lâche!» Et, même sans la petite voix, la seule -présence de cette créature ne me démontrait-elle l'absurdité de mon -sentiment commençant? Malvina avait, elle aussi, comme Camille, une tête -idéale de madone primitive, et c'était la noce faite fille! Sa bouche au -sourire si fin dans le silence ne s'ouvrait que pour débiter de -crapuleuses gueulées. Quel conseil de ne jamais croire au charme -ensorceleur d'un visage! Le sort a de ces avertissements que nous -repoussons avec la sensation obscure de l'irréparable. Malvina partie, je -regardai mon atelier, la toile commencée, ma boîte à couleur, ma palette -de travail,--et je sortis, poursuivi par le muet reproche de ces choses. -Que ne l'ai-je écouté alors! - -J'avais heureusement à traverser, pour gagner la rue Delaborde, où -Jacques Molan habite,--derrière Saint-Augustin et la caserne de la -Pépinière,--un joli quartier de Paris et qui eut tôt fait de me -distraire. Je le connais si bien pour en avoir essayé de nombreuses -études, quand j'étais préoccupé, comme disent les critiques d'art qui -cherchent dans nos toiles une occasion de théories, d'être «moderne». -Cette sottise-là est finie pour moi, grâce à Dieu. Elle m'a profité tout -de même, car si je ne crois plus que la peinture doive reproduire des -jeux de lumière sans signification, ni des cadres de vie humaine sans -valeur essentielle, j'ai gardé de ces études un goût plus vif, un sens -plus affiné de certains paysages, ceux de la Seine, par exemple, des -Tuileries et de la place de la Concorde. J'en aime surtout la couleur -d'avant midi, qui leur donne une fraîcheur tendre, des transparences -claires d'aquarelle dans un joli frisson d'éveil actif. Ce matin-là , et -les nerfs fouettés par la griserie de la passion naissante, l'eau du -fleuve me parut plus fraîche encore; le ton gris-bleu du ciel plus -délicat sur les massifs dépouillés; l'eau des fontaines plus -jaillissante, sous la blanche et sonore écume. Mon être surexcité -percevait mieux le charme de papillotement et d'intimité que dégage cet -horizon d'arbres grêles, de coquettes maisons et d'eaux vivantes. -Involontairement, j'oubliais mon ferme propos de sagesse, et mes remords -du travail quitté, pour me figurer le renouveau d'âme que m'eût insufflé -une liaison comme celle dont cet assouvi de Jacques Molan faisait si peu -de cas. Puis le démon de l'ironie s'emparait de moi, irrésistible: - ---«Oui,» me disais-je, ou à peu près, «être aimé d'une femme comme -Camille, quel rêve!... Juste assez libre pour donner à son amant de -longues heures, celles-ci, par exemple, et pas assez pour absorber tout -son temps; assez artiste pour comprendre les plus délicates nuances -d'impression et les plus subtiles; assez naturelle pour s'amuser à ces -caprices d'un rien de bohème, si savoureux, quand ils ne sont pas doublés -de misère; assez enthousiaste pour qu'il émane d'elle un constant -encouragement au travail, et trop spontanée, trop sincère pour vous -pousser jamais à cet esclavage du succès, la fatale influence de tant de -maîtresses et d'épouses... Et puis quelle adorable amoureuse! Était-il -d'une rare nuance d'âme le roman qu'elle m'a raconté hier, et différent -de celui qui hante la cervelle de ses petites camarades? Un riche -entreteneur et une forte réclame, voilà l'Idéal ordinaire de ces -demoiselles... Et il faut que la seule comédienne qui pense autrement -tombe du coup sur ce Molan, sur cette froide machine à fructueuse -«copie»... Et moi, que me sert-il de la deviner, de l'apprécier ainsi, -quand je vais de ce pas faire une démarche qui ne peut que contribuer à -les rapprocher l'un de l'autre?... Quel absurde hasard m'a fait dîner au -Cercle, hier soir, et rencontrer Jacques? Cela devait m'arriver: c'est le -symbole de toute notre vie, à lui et à moi... C'est moi qui suis -l'amoureux, ou tout près de l'être; il est l'amant. C'est moi qui ai la -sensibilité d'un véritable artiste; il en fait les Å“uvres et il en a la -gloire... En attendant, voici une matinée bien claire que je perdrai, et -mon tableau qui n'avance plus... Bah! Je rentrerai tôt, j'enverrai -chercher Malvina. Je travaillerai toute l'après-midi. Je réparerai ce -temps perdu. Ma commission à peine faite, je me sauve... Je suis assez -curieux, d'ailleurs, de voir comment l'animal est installé... Il doit -rouler en ce moment-ci sur quatre-vingt à cent mille francs par an... Ça -le change d'autrefois, de l'époque où il mangeait chez Polydore à quinze -sous la portion.» - -Il y avait des jours et des jours, en effet, que je n'étais allé chez mon -ancien camarade. Tandis que l'ascenseur me hissait jusqu'au second étage, -où il habite, d'une grande maison neuve à _bow-windows_ garnis de verres -de couleurs, je me remémorais les divers gîtes où j'ai connu cet -écrivain, aussi habile administrateur de sa représentation officielle que -de sa fortune et de son talent, et je refaisais en pensée ses rapides -étapes sur le grand chemin de la gloire parisienne.--Ce fut d'abord, au -sortir du collège, la petite chambre d'un hôtel meublé, rue -Monsieur-le-Prince. Un portrait de Baudelaire, par Félicien Rops, et -quelques mauvais médaillons de David, en plâtre, patinés à l'huile, -constituaient tout l'ameublement personnel de ce réduit. L'ordre -méticuleux des livres, des papiers et des plumes sur la table attestait -déjà la volonté ferme du travailleur. Jacques n'avait alors comme -ressources qu'une maigre pension de cent cinquante francs par mois, -servie par sa seule parente, une vieille grand'mère, qui vivait en -province et pour laquelle il se conduisit du moins en petit-fils -reconnaissant. Je l'ai vu pleurer de vraies larmes quand elle est -morte,--et puis il l'a mise en livre. Chose étrange, c'est le seul de ses -ouvrages qui soit franchement mauvais. Serait-ce que le talent d'écrire -se nourrit seulement de la sensibilité imaginative, laquelle, pour se -réaliser, a besoin de l'expression au lieu que la sensibilité réelle -s'épuise et s'achève par sa réalité même? Heureusement pour lui, dans ces -années de début, il ne peignait que les sentiments qu'il n'avait pas! Son -premier volume d'une facture si élégante et si brutale à la fois, fut, -chose invraisemblable, griffonné dans ce logis du quartier Latin. Ce fut -ensuite l'entrée dans un journal du boulevard, et aussitôt un changement -de domicile montra que l'écrivain entendait bien ne pas végéter dans le -même cercle d'étroites habitudes. Il prit un appartement dans un entresol -de la rue de Bellechasse, encore sur la rive gauche, mais tout près déjà -de la rive droite. Le portrait de Baudelaire y était toujours, pour -proclamer la fidélité aux convictions d'art du début, mais encadré de -velours et détaché sur des tentures d'andrinople rouge, lesquelles -donnaient à ce réduit un air d'asile capitonné. Elles sauvaient le manque -de caractère artiste des meubles achetés à tant par mois chez un -tapissier complaisant, et tous solides, tous bourgeois, sans aucune autre -prétention que la qualité de leur vieux chêne. Le notable commerçant en -denrées littéraires que devait être Molan, s'annonçait par cette -recherche du fauteuil durable, du bureau bien conditionné que l'on ne -devra jamais réparer.--Ce fut aussi l'époque d'un vaste divan à -coussin,--propice aux crises d'analyse,--du cabinet de toilette plus -raffiné et de la tenue plus élégante qui décèle «l'homme aimé».--Les -visiteuses voilées que l'on rencontrait parfois dans l'escalier -expliquaient la raison de cette métamorphose. Le succès augmentant -encore, arriva l'époque du petit hôtel de Passy, jugé tout de suite -inconfortable. Jacques n'y était pas demeuré un an et demi, que déjà -l'opulente et définitive demeure de «l'homme établi» avait succédé. Je -pus m'en convaincre dès l'antichambre où je fus reçu par un petit groom -en demi-livrée. Un commissionnaire attendait, que je crus reconnaître -pour l'avoir vu stationner dans mon quartier. Le groom m'introduisit dans -un vaste fumoir attenant au très petit cabinet de travail, et qui -montrait une vitrine remplie de bibelots, tous authentiques: vieilles -laques chinoises, bronzes admirablement patinés du seizième siècle, -boîtes en vernis Martin, figurines de Saxe, bonbonnières anciennes. Le -disparate des objets traduisait bien l'éternel utilitarisme de Molan. Il -pioche sa vente possible, en cas de malheur. Quelques tableaux décoraient -les murs, tous modernes, de la modernité la plus outrancière et la plus -exaspérée. Encore un placement à deux cents pour cent, la peinture d'un -contemporain obscur, et demain il sera peut-être Millet ou Corot. C'est -un billet à la loterie, ces tableaux, et à si bon marché! Molan les avait -achetés pour quelques louis à de jeunes peintres en détresse, ou reçus en -récompense d'un peu de réclame. Et puis, il a toujours eu le secret de se -mettre avec l'extrême-gauche littéraire et artistique pour se faire -pardonner ses succès. Mais il fallait le connaître comme je le -connaissais pour déchiffrer la face de ce fumoir-bibliothèque, destiné à -la montre, aux _interviews_, aux après-déjeuners et après-dîners de -l'écrivain à la mode. Le trait significatif, c'était l'ordre, toujours -implacable, surveillé, méticuleux. Tout le révélait, cet ordre, et -d'abord le rangement des livres cartonnés sur les rayons,--et quels -livres! Rien que des Å“uvres de jeunes confrères, de quoi donner à tous -ceux d'entre eux qui venaient voir «l'arrivé» la flatteuse sensation -d'avoir été reliés, chacun dans une couleur appropriée à son talent,--les -coloristes en vieux rouge, les élégiaques en mauve, les raffinés en -papier japonais! L'éclat battant neuf des menus objets d'argent, destinés -à fumer et à prendre du soda et du brandy, à l'anglaise, et admirablement -tenus,--la fraîcheur du tapis havane, évidemment enlevé chaque été,--la -propreté flamande des vitraux mobiles, des merveilles du plus pur -quatorzième, avec de grandes figures sur un fond bleu, réticulé et -fleurdelisé,--tout attestait l'Å“il d'un maître difficile et dont la -volonté va du grand au petit détail, sans jamais désarmer. Les propos que -l'écrivain m'avait tenus la veille sur son talent de boursier me -revinrent à la mémoire, et je pensai qu'étant donné le positivisme de sa -nature, il m'avait dit la vérité. D'ailleurs, il entrait lui-même, -manicuré, tubé, rasé, coiffé, sentant bon par tout son corps, l'Å“il -éveillé, la joue fraîche, la lèvre épanouie, vêtu du plus délicieux -veston du matin que jamais chemisier de génie ait coupé et soutaché pour -un viveur professionnel. Seulement, ce viveur-ci était d'une espèce très -particulière, car il tenait à la main une plume d'oie trempée d'encre -qu'il me montra en la jetant dans le feu, allumé à tout hasard, et -gaiement: - ---«Je t'ai fait attendre?...» demanda-t-il. «J'avais ma troisième page à -finir... Encore une, d'ici à midi et demi, et j'aurai gagné ma journée. -Tous les jours ces quatre pages, qu'il s'agisse d'un roman ou d'une -pièce--voilà ma méthode,» et m'indiquant sur un rayon, dans la petite -bibliothèque basse, une large rangée de dos de livres moins coquettement -reliés que les autres: «Et voici le résultat...» - ---«Et tu peux quitter et reprendre ta besogne comme tu veux?» lui -demandai-je. - ---«Comme je veux. Affaire de régime, vois-tu. J'ai réglé mon cerveau -comme on règle un compteur à gaz. La comparaison te scandalise? Tu n'as -pas médité comme moi cette profonde parole d'un maître:--_La patience est -ce qui, chez l'homme, ressemble le plus aux procédés que la nature -emploie dans ses créations..._ Jamais d'à -coup et une régularité presque -automatique, c'est tout le secret du talent... Mais parlons de ton -ambassade auprès de Camille, hier au soir... Il y a eu des pleurs et des -grincements de dents, n'est-ce pas?...» - ---«En aucune façon,» lui répondis-je, non sans éprouver un plaisir à -déconcerter sa fatuité, «elle n'a pas même voulu m'interroger, pour ne -pas me faire mentir...» - ---«Oui,» dit-il en haussant les épaules, «c'est bien son genre. Toutes -les délicatesses, toujours... Nous vivons dans une amusante époque. Tu -rencontres chez une femme des sentiments exquis, de la nuance, un cÅ“ur -délicieusement fin, de la grâce d'esprit? C'est une petite actrice de -quatre sous... Une autre a deux cent mille francs de rente, une famille, -un nom, de la beauté, une situation de monde, va te promener, c'est une -infâme cabotine... Mais si la petite est une romanesque, c'est une -romanesque futée. Elle a eu le scrupule de ne pas te faire causer, toi, -pour ne pas te demander de trahir un ami. Puis elle s'est adressée au bon -endroit pour savoir la vérité. Elle a dépêché à Fomberteau un exprès dès -ce matin...» - ---«Tu ne l'avais donc pas prévenu?...» - ---«Je comptais passer chez lui en sortant d'ici... Elle a pris les -devant, et Fomberteau qui ne savait rien lui a répondu le billet que -voici,» et il tira de sa poche un papier. «Figure-toi la Camille que tu -connais en train de lire ce poulet: _Chère amie, la peste soit des -mystifications et des mystificateurs, pour employer une tournure chère à -votre Molière, puisqu'ils ont donné à la duchesse, et à mon sujet, des -diables bleus comme son blason. Je n'ai jamais dû me battre en duel. -Votre Jacques n'a jamais dû me servir de témoin. Sauf cela, tout le -reste est vrai. Rassurez-vous donc sur lui et sur moi, et comme c'est -jour de chronique, pardonnez-moi de ne pas aller vous remercier moi-même -de votre gentille inquiétude..._ A quoi Camille a, de sa main, ajouté ce -_post-scriptum_:--_Puisque vous m'avez donné hier une explication qui -n'était pas la vraie, j'ai droit à une autre, la vraie, et je -l'attends..._» - - ---«Et à quelle heure as-tu reçu cette lettre?» lui demandai-je. - ---«Il y a quelque vingt-cinq minutes... Le commissionnaire est dans -l'antichambre... J'ai voulu t'avoir vu et savoir ce qu'elle t'avait dit. -J'aurais dû penser que c'était bien inutile et qu'elle serait avec toi -aussi «belle âme» que toi-même... Toujours les sublimes et toujours -l'amalgame! Elle n'aura rien perdu pour attendre. Je vais lui répondre et -de ma meilleure encre...» - ---«Je serais curieux,» interrogeai-je, «d'apprendre par quel mensonge -nouveau tu te tireras d'affaire...» - ---«Moi?» répliqua-t-il en s'asseyant à une petite table, et sa plume -commençait de courir sur le papier, «par aucun... Je lui dis que je n'ai -pas la moindre explication à lui donner et que je ne veux pas qu'elle se -permette, une autre fois, des tours comme celui qu'elle m'a joué en -s'adressant à Fomberteau.» - ---«Tu ne feras pas cela!...» l'interrompis-je vivement. «Cette pauvre -fille t'aime de tout son cÅ“ur. Elle n'a pu supporter le doute. Elle a -pensé que tu lui mentais, et elle a voulu savoir la vérité. Voyons, -n'est-ce pas naturel?... N'en avait-elle pas le droit, sois juste?... -C'est si simple de trouver un autre prétexte... Mais dis-la-lui plutôt, -cette vérité, puisqu'elle te la demande, cela lui ferait moins de -peine...» - ---«Il n'y a qu'une petite objection,» répondit Jacques, et, fermant le -billet qu'il venait d'écrire, il pressa le bouton de la sonnette -électrique pour appeler le gamin en veste bleue à boutons dorés, auquel -il remit la lettre, «c'est que je serais parfaitement heureux si Camille -se brouillait avec moi sur ce petit mot... C'est un autre principe, cela, -aussi absolu que celui de la régularité du travail. Quand on doit rompre -avec une maîtresse, plus le motif de rupture est insignifiant, plus il -est sage... Et mes affaires vont si bien de l'autre côté que je n'ai -vraiment plus besoin d'elle pour faire marcher sa rivale... Puisque tu es -mon _regardeur_, et que je te sais muet comme un tombeau, j'ai bien envie -de te raconter tout, malgré les grandes phrases sur la discrétion, -d'autant plus que cette confidence ne compromet que moi,--jusqu'ici... Il -y a précisément du tombeau dans cette affaire et du tombeau de grand -homme--encore!... Enfin, j'ai arraché à Mme de Bonnivet, hier soir, une -promesse de rendez-vous... Et dans quel endroit?... Je te le donne en -mille. Au Père-Lachaise, devant la tombe de Musset,--comme avec -l'autre!... Tu ne trouves pas ça de premier ordre?... Du cimetière au -fiacre, c'est comme du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas, et du -fiacre à certaine garçonnière de ma connaissance, comme avec l'autre, -puisque c'est le programme, un second pas... Car tu sais, jamais de -femmes à domicile. Troisième principe... Dans ces conditions, que Camille -se brouille avec moi aujourd'hui, mais tant mieux, tant mieux!... Enfin, -ne me fais pas une figure qui me dise: Mon cher Molan, vous êtes un -monstre, et laisse-moi te mettre à la porte--à cause de la quatrième -page...» - - -Si j'avais douté encore du sentiment trop vif que m'inspirait déjà cette -charmante Camille, ce doute aurait cessé là , sur place, tant mon émotion -fut cruelle devant ce cynique discours. J'aperçus avec trop d'évidence la -vérité du drame où je me trouvais soudain engagé comme spectateur,--mais, -dans certains duels, de voir menacée une vie très chère rend le témoin -plus pâle que le duelliste lui-même. L'amour passionné de la petite -Favier servait à Jacques de moyen d'action sur l'amour-propre de la -mondaine blasée, coquette et froidement perverse, sans doute, mais -élégante, enviée et riche, vers laquelle l'attiraient sa vanité et sa -curiosité. Ce cÅ“ur de la pauvre comédienne, resté naïf et romanesque -malgré la plus désenchantante des existences, ce cÅ“ur si vrai,--que -j'avais senti si vrai, qui s'était ouvert à moi, avec une telle -spontanéité, dans une heure de souffrance intime,--allait être brisé, -déchiqueté, broyé, entre deux orgueils en train de se battre l'un contre -l'autre--et quels orgueils! Les plus féroces, les plus implacables de -tous, celui d'une demi-grande dame et d'un demi-grand écrivain, tous deux -gangrenés d'égoïsme par la parade habituelle, desséchés par la constante -et détestable étude de l'effet à produire, sans laquelle on ne garde pas -le prestige incertain de la mode. Par une intuition d'une certitude -affreuse, je mesurai du coup la profondeur de l'abîme où roulait, à son -insu, mon amie improvisée de la veille. L'extrême acuité de cette vision -m'empêcha de répondre à Jacques comme il s'y attendait sans doute, pour -se divertir de ma naïveté en m'indignant. Il m'eut raillé, et sa -raillerie m'eût fait mal. Il m'eût dit tout haut le conseil que son -énigmatique sourire me donnait tout bas: «Si elle te plaît tant, il y a -une place de consolateur à occuper et tout de suite...» Je peux me rendre -cette justice: je ne me la dis pas à moi-même, cette vilaine parole. Je -n'y eus pas de mérite, d'ailleurs. A-t-on du mérite à ne pas profaner en -soi une image qui ne vous plaît qu'attendrissante et pure? Et si étrange -que puisse paraître ce mot appliqué à une fille dont je savais qu'elle -était la maîtresse d'un de mes camarades, je respectais dans Camille -cette folie d'illusion par laquelle ses vingt-deux ans jouaient sur une -seule carte leur précieux trésor de rêves délicats, de tendresses naïves, -de nobles chimères. Je respectais en elle aussi le songe qu'elle m'avait -déjà fait songer. Durant cet entretien de la veille au soir, le fond le -plus intime de mes mélancolies avait tressailli, à me dire que j'eusse pu -la rencontrer un peu plus tôt, au temps où elle ne s'était pas donnée à -Jacques Molan, la deviner, lui plaire, et peut-être la déraisonnable et -touchante enfant aurait-elle tourné vers moi ce besoin de tenir, -vis-à -vis d'un autre artiste, ce rôle si moqué, si vieux jeu, de muse et -d'inspiratrice. Quel ouvrier de Beauté pourtant n'a pas soupiré vers la -présence auprès de lui d'un charmant esprit de femme, d'un cher et dévoué -visage où boire du courage aux heures de lassitude, de deux faibles -mains, mais sûres, à serrer dans ses mains fatiguées, d'une épaule fidèle -où reposer son front tourmenté?... C'était assez d'avoir associé ce -soupir quelques minutes au nom de la maîtresse de Jacques pour que -l'espoir d'une banale aventure de dépit avec cette pauvre fille n'eût -même pas besoin d'être écartée. Cette idée ne pouvait pas me venir. Mais -de ne pas nourrir un malpropre projet de galanterie n'empêchait pas que -ma sympathie à son endroit, déjà un peu maladive, n'eût grandi encore -dans cet entretien avec mon camarade. Voilà pourquoi, au lieu d'écrire à -Malvina, le modèle, d'après le sage propos formé quelques heures -auparavant, je continuai ma visite illogique de la matinée par une visite -plus illogique de l'après-midi, et cette imprudente journée s'acheva par -une troisième visite, aussi folle. Une crise de déraison commençait. Elle -n'est pas finie, puisque ma plume tremblait dans ma main tout à l'heure à -rapporter les phrases brutales de Jacques Molan. Et sur le point de fixer -le détail de ces deux autres petits épisodes qui achevèrent le prologue -de cette tragédie intime, j'ai dû la poser, cette plume, tant j'avais mal -à mes souvenirs, comme on a mal à des blessures mal fermées. Pourtant, -par une contradiction que je subis sans l'expliquer,--un attrait s'exhale -de ces souvenirs douloureux, une magie, un charme. Toute mon âme a chaud -rien que d'y penser. - - -Cette seconde visite, on le devine, fut pour la pauvre Duchesse Bleue -elle-même, comme je commençais d'appeler Camille dans les monologues, de -mon cÅ“ur, et j'oubliais la pédante réminiscence qui avait inspiré à -Jacques Molan ce sobriquet, pour y faire tenir la grâce tendre, la -fantaisiste mélancolie d'un rêve à la Watteau, chimérique et caressant, -idéal et voluptueux dans sa pitié. Il n'y avait certes pas plus de -différence entre le sentimentalisme que cette jolie enfant m'avait -ingénument confessé la veille et le matérialisme pratique de son amant, -qu'entre la somptueuse maison neuve de la place Delaborde, et le très -modeste troisième étage de la très modeste rue de la Barouillère où je -sonnai vers les deux heures. Les teintes délavées de la façade mal -recrépie s'harmonisaient avec la sordidité de la loge, avec la glaciale -froideur de l'escalier de bois sans tapis, dont les marches, cirées de -plusieurs jours, s'affaissaient vers le mur. Un air de médiocrité minable -était comme épandu sur cette vieille bâtisse, et les cartes de visite -bourgeoisement clouées aux portes, que j'eus la curiosité de regarder, -révélaient trop quelle sorte de locataires abritaient là leur pauvre -existence. Elles abondent, dans ces antiques rues du faubourg -Saint-Germain, ces maisons où le loyer le plus haut est de deux mille -francs, dernier havre ouvert à toutes les épaves de l'humble vertu -bourgeoise. Là , vous croisez sur un palier un vieux général en redingote -râpée, dont la rosette résume quarante ans d'abdication quotidienne et de -discipline à la Catinat. Ou bien c'est un professeur qui se dirige vers -son cours, la serviette gonflée de livres, et qui se tue de répétitions -pour doter des filles et soutenir une mère infirme. C'est quelque prêtre -âgé, quelque ancien magistrat, qui portent sur leur visage les traces -d'une vie tout entière consacrée à des pensées graves. Il était trop -naturel que la veuve du coulissier suicidé et ruiné cachât sa déchéance -dans un de ces asiles de gêne décente que je ne visite jamais, sans avoir -le cÅ“ur serré. Ne sont-ils pas un peu mes frères, les hôtes habituels de -ces maisons démodées? Comment ne les saluerais-je pas, d'un regard de -sympathie, ces pauvres dupes sociales,--dupes d'une naïveté inguérissable -qui leur a fait prendre au sérieux les phrases officielles de cet infâme -monde, lequel n'a jamais respecté que l'argent, bien ou mal -acquis,--dupes d'une sensibilité timide qui les a empêchés de violenter, -de brutaliser la fortune? N'ai-je pas vécu, ne mourrai-je pas dupe -moi-même de cet excès de conscience, de ce tremblement craintif qui m'a -toujours saisi devant l'action? Moi aussi, j'ai trop naïvement cru aux -menteuses formules des charlatans de l'art. J'ai hésité devant l'Å“uvre, -par scrupule de diminuer, de profaner ma vision intérieure, par désespoir -de l'égaler. Amant passionné de la gloire, j'ai reculé devant les -impudeurs de la réclame, et j'aurai traversé la vie en vaincu et en -inconnu,--vaincu par mes meilleures qualités, inconnu à cause de mes plus -nobles délicatesses. Et Camille, elle aussi, n'était-elle pas ma sÅ“ur en -sensibilité souffrante? Chère Camille! Tandis que j'écoutais la sonnette -retentir et s'approcher des pas, toutes mes impressions se résumaient -dans cette évidence d'une analogie sentimentale qui m'attendrissait -davantage encore. Je voulais voir, dans ce fait que l'actrice déjà connue -continuât d'habiter ici, la preuve qu'elle ne m'avait pas menti en me -parlant, la veille, de leur vie paisible, à elle et à sa mère, le signe -évident d'une absence totale de vanité, un indiscutable témoignage de sa -fierté? Si elle avait cessé d'être sage, du moins elle ne s'était pas -vendue à du luxe. Elle s'était donnée à un amour et à une admiration. -Hélas! J'allais bien vite apprendre que cette tentation des grandes -élégances parisiennes, trop naturelle à une créature fine et jeune, quand -elle les a connues et perdues, faisait encore un des éléments du drame -moral qui se jouait en elle! - -A travers ces pensées, le pêne avait glissé dans la porte, qui s'était -ouverte. Une servante âgée et très simplement vêtue, visiblement une -bonne à tout faire, me dévisageait. Après avoir hésité, elle finit par me -dire qu'elle allait voir si «ces dames» étaient là , et elle m'introduisit -dans un petit salon. Des meubles l'encombraient, trop nombreux pour la -pièce. Si j'avais soulevé leurs housses, j'aurais vu que le damas de -l'étoffe et la dorure des bois dénonçaient l'opulence ancienne. Une -tapisserie assez belle couvrait un des murs. On avait dû en replier les -personnages par le bas, pour les adapter à l'exiguïté de cette pièce, -dont je touchais le plafond avec la pointe de ma canne. Le piano à queue, -la grande pendule de bronze, les candélabres trop hauts avaient, eux -aussi, figuré dans l'hôtel du financier. Ces muets témoins de splendeurs -évanouies racontaient par leur seule présence la mélancolie de la ruine -avec plus d'éloquence que n'auraient fait toutes les phrases. D'ailleurs, -je n'eus guère le loisir de méditer sur ce que mon pauvre Claude, dans -ses mauvais jours de pédantisme, eût appelé la psychologie de cet -ameublement. Une femme d'environ quarante-cinq ans entrait dans ce salon. -Je reconnus, au premier coup d'Å“il, la mère de Camille. Mme Favier -ressemblait à son enfant, à la distance d'un quart de siècle, avec une -identité des traits dans le vieillissement et la déformation, presque -douloureuse. Il y a quelque chose de si triste à se trouver face à face -avec le spectre anticipé d'une jeune et fine beauté que l'on admire, que -l'on commence à aimer! Toutefois, le regard de la mère et celui de la -fille avaient une expression si différente qu'elle corrigeait aussitôt -cette ressemblance. Autant les yeux bleus de Camille, avec leur prunelle -tour à tour trop claire et trop sombre, trop vive et trop languissante, -révélaient une inégalité passionnée d'âme, des troubles profonds, un -déséquilibre intime,--autant le paisible et lent azur des yeux de Mme -Favier disait la sérénité passive, l'acceptation résignée, et, malgré -tout, heureuse. Oui, c'était l'image de la paix intérieure, que cette -veuve d'un boursier tragique. A la voir, comme je la voyais, un peu -grasse avec de bonnes couleurs de santé à ses joues pleines, et, sinon -élégante, du moins très correcte dans une robe à peu près à la mode, il -était impossible de s'imaginer, d'abord que cette femme eût traversé les -épreuves d'un drame de ruine et de suicide, puis que cette irréprochable -et tranquille douairière fût une simple mère d'actrice. Nous avons changé -tout cela, comme dit l'autre. Avais-je moi-même la tenue d'un peintre de -l'ancienne tradition? Et mes camarades l'ont-ils? Le pseudo-clubman, -habillé comme une gravure de tailleur, qu'est Jacques Molan, -ressemble-t-il davantage aux bousingots de 1810 ou aux bohémiens d'Henry -Murger? Mais ne vivons-nous pas dans un temps où une pièce de théâtre qui -réussit rapporte, des années durant, le capital et les revenus d'une -ferme en Beauce, où un portrait d'Américain se paie des quinze, des -vingt, des trente mille francs, où un sociétaire de la Comédie-Française -touche des traitements d'ambassadeur, avant de se retirer la boutonnière -fleurie du ruban rouge, tandis que les actrices en tournée sont -accueillies en terre étrangère par des réceptions de souveraines. La -barrière de préjugés ou de principes, qui séparait la vie artistique du -monde social est à jamais abattue. Là -dessus, les progressistes et les -démocrates applaudissent. L'exemple de Jacques précisément et mes -lectures avaient fini par me convaincre que c'est là au contraire une des -pires erreurs de l'époque. L'artiste a toujours gagné à être traité comme -un demi-paria. Son goût naturel pour ce qui brille, inévitable rançon de -ses pouvoirs d'imagination, a sitôt fait de se tourner en vanité, quand -il est la dupe du décor, du luxe, des éloges, de la femme élégante -surtout, cette flatterie irrésistible à son amour-propre et à ses sens! -Et lorsqu'il ne succombe pas à la tentation, il donne dans l'autre excès, -non moins naturel à cette race irritable, et non moins dangereux, celui -de l'orgueil révolté et misanthropique... Mais je verse moi-même dans mon -défaut à moi, celui de la rêverie indéterminée et indéfinie. Revenons à -ce qui reste le vrai correctif de tous les vices, intellectuels et -autres: _la Réalité_. J'étais donc assis en face de la respectable Mme -Favier, dans le salon aux meubles houssés, la mine penaude de me trouver -en tête à tête avec la mère, quand j'étais venu rendre visite à la fille. -La veuve me rassura bientôt, en me tenant une suite de bourgeois et -pratiques discours qui convenaient à sa physionomie et à son -origine.--J'ai su depuis qu'elle était la fille d'un petit commerçant du -Nord, épousée pour sa beauté par le romanesque père de la romanesque -Camille, à la suite d'une rencontre en voyage. Il y avait chez elle de la -Flamande et aussi de la boutiquière. Elle avait assisté à sa vie comme -une femme assise au comptoir dans un magasin assiste à la vente. Je rends -mal une chose humaine que je vois si bien, et qui est si fréquente chez -les créatures voisines du peuple: leur sort leur demeure extérieur et -impersonnel. Aux jours médiocres de sa jeunesse, Mme Favier avait dû -regarder, parler, sentir avec le même calme,--avec le même calme -traverser sa période de luxe,--et avec le même calme, elle traversait -cette nouvelle et non moins invraisemblable aventure de sa maternité -entraînée dans l'orbe de révolution d'une étoile Parisienne. - ---«Camille va venir,» me disait-elle. «La couturière est là qui lui -essaye un corsage... La pauvre enfant ne se sent pas très bien, -aujourd'hui. C'est un métier fatigant que le sien, monsieur, et elle a -déjà besoin de repos. Nous avons eu tort de pas aller aux bains de mer, -cette année. Connaissez-vous Yport, monsieur? C'est très joli, très -tranquille, nous y avons nos habitudes depuis six étés. J'aime, quand je -vais à la campagne, revenir dans les mêmes endroits. Les gens vous -accueillent bien. On se sent chez soi... Quand mon cher mari vivait, nous -passions tous les ans nos deux mois en Suisse. C'était réglé. Nous -partions le 15 juillet. Nous revenions le 15 septembre... Je n'y suis -plus retournée depuis. Ce serait pour moi un trop triste souvenir... Vous -venez pour causer avec Camille de son portrait...?» - ---«Elle vous en a parlé? Elle ne l'a donc pas oublié?» fis-je. - ---«Non, certainement,» répondit la mère, «et j'ai été très étonnée quand -elle m'a dit cela,--elle qui est si rebelle à poser,--très étonnée et -très contente. Elle m'a dit aussi que vous êtes du Cercle des -Champs-Élysées, dont était mon mari. Il a fusionné avec celui de la place -Vendôme, je sais? J'ai vu dans le journal que l'on y fait maintenant une -exposition chaque année. Est-ce que vous avez l'intention d'y mettre le -portrait de Camille? Je crois que ce serait excellent pour vous et ce ne -serait pas mauvais pour elle... Nous y avions des amis que nous verrons -un peu, quand nous serons dans notre ancien quartier... Nous attendons -que Camille ait signé un engagement définitif. On le lui a proposé au -Théâtre-Français. Mais comme ces messieurs l'ont laissé aller quand elle -venait d'avoir ses deux prix, on lui conseille de leur tenir la dragée un -peu haute, maintenant qu'elle est célèbre. Moi, je veux bien. Je ne m'y -entends pas. Mais je lui dis toujours: souviens-toi que la maison de -Molière est aux autres théâtres ce qu'un grand magasin comme le Louvre et -le Bon Marché est à une boutique de détaillants...» - -Je ne suis pas sûr de reproduire exactement l'ordre de ces phrases. En -revanche, je suis très sûr de leur teneur, et plus encore de l'esprit qui -les inspirait, ainsi que les phrases qui suivirent.--Elle était simple -jusqu'à en être parfois commune, et confiante jusqu'à en être bavarde, la -pauvre Mme Favier! Je l'ai trop éprouvé depuis: c'était le plus sage et -le plus solide esprit de carrière, celui d'une femme qui garde du bon -sens à travers sa ruine. Ce phénomène est plus rare encore qu'un -sentimentalisme de comédienne. D'habitude, ces chutes subites hors de -l'Olympe de l'opulence, ont pour résultat un effarement moral qui dure le -reste de la vie. Les gens ruinés semblent perdre, avec leur argent, toute -faculté d'adaptation au cercle étroit d'activité où leur déchéance -sociale les emprisonne. Chose étrange! C'est surtout quand leur richesse -n'a été qu'un épisode entre deux pauvretés que ce désarroi se produit. -Cette alternance de situation est comme une fantasmagorie où le jugement -se fausse. Pour avoir résisté à une telle secousse, il fallait que Mme -Favier fût profondément, absolument, ce que disaient son sourire jeune, -ses joues reposées, les lignes harmonieuses de son visage, une créature -simple et d'un positivisme tranquille, tout le contraire de cette fille -dont elle entrevoyait l'avenir comme elle eût entrevu l'avenir d'un fils -entré dans l'armée:--sous-lieutenant, puis lieutenant, puis capitaine, -puis colonel, enfin général. Conservatoire, Odéon, Vaudeville, -Comédie-Française, Pensionnat, Sociétariat,--ces étapes étaient -distribuées dans cet esprit de brave bourgeoise, avec une régularité -d'autant plus étonnante que son éducation avait dû la façonner à -concevoir sur un tout autre type une destinée de femme. Comment une -pareille révolution s'était-elle accomplie dans cette intelligence? Mais -y a-t-il besoin d'explication pour certaines natures dont l'instinct -primordial est de se modeler sur les circonstances comme d'autres ont -pour instinct de se débattre là contre et de se rebeller? Le dernier cas -était celui de la pauvre Duchesse Bleue. Cette différence essentielle -entre leurs caractères avait supprimé de tout temps l'intimité réelle -entre les deux femmes. Elles n'avaient pas entre elles, elles ne -pouvaient pas avoir de rapports vrais. Je m'en rendis trop compte en -voyant, après dix minutes de conversation avec la mère, Camille entrer, -et son teint si pâle, ses yeux brouillés d'avoir pleuré, le trouble si -visible de tout son être que cette mère ne soupçonnait même pas! - ---«C'est ton tour maintenant, d'essayer,» dit-elle. «Va, maman... Nous -t'attendrons. M. La Croix a bien quelques minutes à nous donner...» -Puis, quand la bonne dame eut fermé la porte: «Est-ce que vous avez vu -Jacques?» me demanda-t-elle brusquement. - ---«Je suis allé chez lui ce matin», répondis-je. - ---«Alors, vous savez que je sais tout?» - ---«Je sais que vous avez écrit à Fomberteau», répliquai-je évasivement. - ---«Vous savez sans doute aussi ce que votre ami m'a répondu, quand je lui -ai demandé l'explication de son mensonge?... Il vous aura envoyé pour que -vous lui rapportiez l'impression que son infâme billet m'aura -produite?... Allons, avouez, ce sera plus franc...» - ---«Pourquoi me jugez-vous ainsi, mademoiselle?» fis-je avec une douleur -qu'elle sentit sincère, car elle me regarda avec étonnement, tandis que -je continuais, surpris moi-même des paroles que je m'entendais prononcer: -«Vous aviez été plus juste pour moi... Vous aviez compris que certains -silences ne sont ni une approbation ni une complicité. C'est vrai que -Jacques ne m'a caché ni sa triste ruse d'hier, ni son billet -d'aujourd'hui. Je ne lui ai pas caché, moi non plus, ce que je pensais de -sa dureté, et, si je viens ici, c'est de moi-même, sous l'impulsion d'une -sympathie, que je n'ai pas le droit d'avoir, j'en conviens... Nous ne -sommes même pas des amis de vingt-quatre heures. Je l'ai cependant, cette -sympathie... Vous m'avez parlé avec une trop noble ouverture de cÅ“ur, -avec une trop touchante confiance pour que vous me soyez désormais une -étrangère... J'ai pensé... Ah! Je ne sais pas ce que j'ai pensé. Je vous -ai sentie malheureuse, et je suis allé vers vous, tout naturellement, -tout simplement. Si c'était une indiscrétion, vous venez de m'en bien -punir...» - ---«Pardonnez-moi», me dit-elle avec une autre voix et un autre regard, en -me tendant sa petite main brûlante. «Je souffre, et cela rend injuste... -Moi aussi, quoique je vous connaisse à peine, je vous porte une sympathie -trop vive pour douter de la vôtre... Mais ce billet de Jacques m'a trop -blessée. Et trop, c'est quelquefois vraiment trop... Je l'aime, il le -sait, et il croit qu'il peut tout se permettre avec moi. Il a tort. Il ne -sait pas où il me jette en jouant comme il fait avec mon cÅ“ur!...» - ---«Ne lui en voulez pas tant de ce qui n'est qu'un accès de colère,» -dis-je, épouvanté d'une appréhension où j'ai reconnu depuis une seconde -vue: «Vous vous étiez adressée à Fomberteau. Sur le moment Jacques a été -froissé. Il vous a mal écrit. Je suis sûr qu'il le regrette déjà .» - ---«Lui?» s'écria-t-elle avec un mauvais rire. «Si vous dites ce que vous -pensez, vous ne le connaissez guère... Ce qui me cause le plus de peine, -comprenez-moi, ce n'est pas ce qu'il me fait, quoique j'en souffre -cruellement. C'est ce qu'il se fait à lui-même dans l'idée que j'avais de -lui... Je le mettais si haut, si haut!... Je voyais en lui un être à part -des autres, quelqu'un de rare, d'aussi rare que son talent! Et il faut -que je le voie pareil aux amants de toutes mes camarades de théâtre, aux -pires de ces amants, à ceux qui n'ont même pas le courage de leurs -infidélités et qui les cachent avec des mensonges de filles, à ceux pour -qui l'amour qu'on leur porte n'est qu'une vanité, de quoi se mettre à la -boutonnière un sentiment de femme, comme une fleur... Allez, ma passion -ne m'aveugle plus, maintenant. Et cela me déchire et il ne soupçonne même -pas, lui, si intelligent, la nature de ma souffrance. Est-ce que vous -croyez que je ne devine pas que cette coquine de Mme de Bonnivet l'a -invité à souper hier au soir ou à la reconduire, ou pire encore?... Les -femmes du monde, nous savons ce qu'elles valent, quand elles s'y mettent! -Nous avons autour de nous les mêmes hommes qu'elles et ils nous racontent -leurs histoires... Ce sont de fières gueuses, quelquefois, allez!... Et -Jacques a dit: oui, parce qu'elle a un hôtel, des chevaux, des voitures, -des robes de chez Worth, des rivières de cinquante mille francs, des -fourrures de trente mille et un _de_ devant son nom qui n'est seulement -pas à elle!... Vrai! On est trop, trop bête d'avoir du cÅ“ur... Mais moi -aussi, le jour où je voudrais, j'en aurais, du luxe, puisque c'est ça -qui lui plaît à cet écrivain qui a une âme de parvenu. Je n'ai qu'à -prendre Tournade, le gros garçon à figure de cocher que vous avez vu dans -ma loge, et je l'aurai, l'hôtel, et aussi beau que la baraque à la -Bonnivet, et les diamants, et les robes de chez Worth, et le coupé, et -les chevaux!... Je les aurai, je les aurai... Et il le saura, et ce sera -lui qui aura fait de moi une femme entretenue, une fille, et je le lui -dirai, et je le lui crierai... Vous croyez que je n'oserai pas?...» - ---«Non, vous n'oserez pas,» répondis-je, «rien que de le dire vous -soulève de dégoût...» - ---«Non,» répliqua-t-elle d'une voix sourde, «il ne faut pas me voir -meilleure que je ne suis. Il y a des jours où cette vie brillante me -tente. J'ai été riche, voyez-vous. Jusqu'à douze ou treize ans, j'ai eu -autour de moi toutes les gâteries que peut donner, à une fille unique, un -père qui gagne des cent mille francs par an à la Bourse. Hé bien! A de -certains moments ce luxe que j'ai connu me manque. La médiocrité de cette -existence si grise, si veule, si vulgaire, m'écÅ“ure et m'opprime. Quand -on est dans un bureau de tramway à attendre son tour, avec un waterproof -sur les épaules et des caoutchoucs aux pieds, pour s'économiser les -trente-cinq sous d'un fiacre, on s'impatiente quelquefois, et l'on se dit -les mots tentateurs: «Si tu voulais?...» Ah! quand j'ai du bonheur plein -mon âme, quand je peux penser que j'aime et que je suis aimée, que je -réalise, que j'étreins mon roman de jeunesse, que Jacques tient à moi -comme je tiens à lui, que je resterai mêlée à sa vie et à son Å“uvre, -alors c'est une ivresse de me répondre à moi-même: «Si je voulais?... Hé -bien! je ne veux pas...» Et je souris à ma chère pauvreté, parce qu'elle -est aussi ma chère chimère. Mais quand j'ai l'affreuse évidence, comme -aujourd'hui, que je suis la dupe d'un mirage, que cet homme n'a pas plus -de cÅ“ur que le bois de ce meuble,» et elle frappa de son poing fermé sur -la petite table où elle s'était accoudée pour me parler, «alors... oh! -alors c'est une autre réponse que je fais à la tentation, «Si je -voulais?...» me répété-je, et je réponds: «C'est vrai, et je suis trop -sotte, de ne pas vouloir!... Je ne le serai pas toujours...» - ---«Vous le serez toujours», dis-je en lui reprenant la main, «parce que -cette sottise-là consiste tout simplement à avoir ce que vous croyez que -Jacques n'a pas, c'est-à -dire du cÅ“ur. Et puis, il en a à sa façon», -ajoutai-je, «vous serez de cet avis, ce soir ou demain matin...» - ---«Vous ne me connaissez pas...», répliqua-t-elle, avec un froncement de -son joli front et un tremblement de rancune autour de sa fine bouche -redevenue amère. «Il faudra qu'il s'humilie, lui aussi, et qu'il mette -des jours et des jours à obtenir son pardon... Vous n'avez vu de moi, -hier, que la femme faible et amoureuse. Il y a l'autre, la mauvaise. Vous -venez de la connaître. Et il y a l'autre encore, la fière... N'en soyez -pas moins mon ami,» continua-t-elle avec un subit passage de mélancolie -dans sa colère. La grâce de cette soudaine volte-face fit flotter l'ombre -d'un triste sourire sur ses joues. Elle essuya de son mouchoir deux -grosses larmes, et elle ajouta en haussant ses épaules, avec un ton -d'enfantillage qui contrastait si gracieusement aussi avec son tragique -discours de tout à l'heure: «J'entends maman qui revient... Il ne faut -pas qu'elle voie que j'ai pleuré... Puisque j'ai la honte de lui mentir, -mentons-lui bien...» - - -Quelle conversation à écouter pour un homme soudain envahi, comme je -l'étais depuis la veille, par le plus passionné des intérêts, par un -attendrissement si vif, que c'était bien,--pourquoi le nier -aujourd'hui,--du véritable amour! Oui, de l'amour! Durant les heures de -cette après-midi qui suivirent cette nouvelle confidence, si différente -de celle de la veille, je ne pus rien faire que d'en reprendre chaque -terme en me demandant: «Était-elle sincère?... Serait-il possible que le -désespoir la jetât à cet horrible parti?...» Je revoyais ce gros -Tournade, et le luisant des yeux vairons de cet horrible être, comme -détachés en clair sur sa face rouge. J'y discernais maintenant, à la -réflexion, une volonté que je n'avais pas su lire la veille, celle du -débauché riche et patient qui se pique au jeu et qui s'acharne à une -certaine femme. En même temps, je revoyais Jacques Molan, tel que je -l'avais laissé ce matin,--et son regard à lui, quand il avait parlé de -son projet de rupture. Il était impossible cependant qu'il se doutât du -degré de responsabilité qu'il encourait. J'essayai de me démontrer qu'il -y avait plus d'affectation que de perversité réelle dans sa nature, au -demeurant inoffensive, de cabotin littéraire. Il y a toujours de -l'enfantillage dans tout homme qui se montre, qui s'étale à ce degré, -fût-ce, comme celui-là , par calcul et diplomatie? Ne valait-il pas mieux -que ses attitudes, mieux que ses paradoxes? Qui sait? En lui disant -simplement, franchement, mon impression sur le mal qu'il pouvait faire à -cette pauvre fille, ne remuerais-je pas en lui une corde de remords? Il y -a pourtant un honneur sentimental, une propreté, pour tout exprimer d'un -mot trivial mais strictement vrai, dans les choses du cÅ“ur, comme il y a -un honneur professionnel et une propreté dans les choses d'argent. Que -d'anarchistes en théorie reconnaissent en pratique cette propreté -pécuniaire! Ils prêchent la suppression de l'héritage, et ils ne vous -feraient pas tort d'un centime quand ils vous rendent votre monnaie. -Pourquoi Jacques n'aurait-il pas, lui aussi, un fond de scrupule et de -probité en présence d'une évidente mauvaise action à commettre ou à ne -pas commettre? Ces raisonnements eurent pour résultat qu'après avoir pesé -le pour et le contre, avoir résolu de lui parler, puis m'être démontré -que cela était ridicule, je passai de nouveau, vers les six heures, le -seuil de la place Delaborde.--Molan n'était pas là . J'allai jusqu'au -cercle, espérant qu'il y dînerait comme la veille.--Il n'y dînait pas. -Devant cette impossibilité de le rencontrer, je voulus du moins causer de -nouveau avec celle qui avait été le principe de mes infructueuses -démarches, avec cette séduisante Camille Favier dont la frêle silhouette, -les yeux bleus, le sourire ému me poursuivaient d'une obsession d'autant -plus irrésistible que je la justifiais par ma pitié. Ce fut le prétexte -que je me donnai pour m'acheminer vers le Vaudeville. Et j'arrivai devant -le théâtre avant même que le premier acte ne fût fini. Ma faiblesse me -donna un sursaut de honte qui me fit hésiter à entrer. Je me vois encore, -contournant la façade en rotonde du théâtre, et tour à tour regardant -l'escalier sur le boulevard qui mène à la salle et la porte dans la rue -de la Chaussée-d'Antin qui sert d'entrée aux artistes. Enfin, je me -décide à franchir le seuil de cette dernière porte, en voyant le public -sortir en foule, pour l'entr'acte. - ---O lâcheté de ces concessions secrètes!--Et je me heurte, à qui? à -Jacques lui-même. - ---«Tu montes chez Camille?» me demanda-t-il avec une bonhomie où je -discernai de la malice, et je crois bien que je rougis pour lui répondre: - ---«Non, c'est après toi que je cours depuis la place Delaborde, avec un -ricochet du côté du cercle.» - ---«Tu venais me plaider sa cause, j'en suis sûr,» dit-il en me prenant le -bras. «Je sais que vous avez causé ensemble cet après-midi, et que même -tu m'as défendu. Je t'en remercie... Il eût été si légitime que tu -essayasses de profiter de la situation. Mais oui, mais oui! Seulement, tu -es un honnête homme, toi... Hé bien! Elle est toute gagnée, cette cause, -et nous sommes si réconciliés, ton amie et moi, que demain c'est elle qui -viendra dans ma garçonnière, dans mon _aimoir_, comme disait ton ami -Larcher... C'est le seul joli mot de ce pauvre diable...» - ---«Et Mme de Bonnivet?» lui demandai-je, ahuri de cette volte-face -inattendue. - ---«Mme de Bonnivet!» répondit-il brutalement, «c'est une grue, une simple -grue,--_grus officinalis_,--la femme du monde dans toute son horreur. -Voilà ce que c'est que Mme de Bonnivet... C'est vrai, je t'avais annoncé -notre rendez-vous au Père-Lachaise... Hé bien! Elle y est venue, avec -l'idée de me faire grimper au plus haut des ifs entre lesquels nous nous -promenions ensemble... Enfin, elle a joué à la coquette, plus froidement -dans ce tête-à -tête que si nous avions été à marivauder dans son salon... -Comme je n'aime pas beaucoup qu'on se moque de moi, nous nous sommes -quittés brouillés, ou presque...» - ---«Et alors, Camille bénéficie du désir dont l'autre n'a pas voulu?» -interrompis-je. «On appelle cela un virement, je crois, en termes de -finance.» - ---«Tu n'y es pas,» fit-il en secouant la tête. «C'est plus compliqué que -cela, un cÅ“ur d'homme. Après avoir mis Mme de Bonnivet dans sa voiture, -car elle avait eu l'audace,--ou la précaution, comme tu voudras,--de -venir à ce rendez-vous avec son coupé officiel, je lui ai dit en anglais -le mot étonnant de lord Herbert Bohun à Mme Ethorel, quand il eut -l'audace de lui faire une déclaration, à la seconde visite:--tu ne le -connais pas? oh! c'est de premier ordre, comme insolence et fatuité: _You -know, I shan't give you another chance!_ Vous savez, je ne vous donnerai -pas une autre chance.--Et je lui tirai mon chapeau avec trop de -tranquillité pour que la sotte pût me croire sincère... Je l'étais bien -pourtant. J'allumai un cigare, en regagnant le boulevard à pied, avec une -allégresse qui me confondait moi-même. Je venais de découvrir que non -seulement je n'aimais pas cette femme, mais qu'elle me déplaisait -souverainement. Avec elle, la visite au petit entresol, théâtre habituel -de mes plaisirs, aurait été un sport flatteur pour mon amour-propre, sans -doute, mais au demeurant une vraie corvée. C'est maigre. C'est sec. C'est -prétentieux. Os et chipisme,--mauvaise musique!... En regard, l'image de -l'autre se présenta, et cette demi-infidélité que je venais de lui faire -me la rendit adorable par comparaison, si adorable que je suis entré dans -un café pour écrire à ma jolie Camille, et tout de suite, un billet de -réconciliation. J'aurais donné tous mes droits d'auteur de la soirée pour -que la reine Anne me vît, elle qui me croyait sans doute en train de -pleurer dans quelque coin toutes les larmes de l'amour blessé et de la -vanité humiliée? C'est ça qui me ressemblerait!...» - ---«Et Mlle Favier a répondu à ton billet?» interrogeai-je. - ---«Six pages qui sont un chef-d'Å“uvre, comme tout ce qu'elle m'écrit, du -reste...» fit-il avec un attendrissement à peine moqueur, «oui, six pages -dont cinq et demie pour me dire qu'elle ne me pardonnerait jamais, et la -dernière moitié pour me pardonner à cÅ“ur que veux-tu... C'est classique. -Mais où vas-tu? Je croyais que tu montais chez elle...» - ---«C'est toi que je cherchais, je te répète,» lui répondis-je. «Je t'ai -trouvé. Ce que j'avais à te dire, tu te l'es dit à toi-même. Tu lui rends -justice, et tu rends justice à l'autre. Votre dispute est finie. Vous -êtes réconciliés et heureux. Il ne me reste qu'à vous bénir...» - - - - -V - - -Je quittai Jacques sur cette plaisanterie lancée avec une gaieté assez -bien jouée pour que la peine étrange, dont j'étouffais soudain, échappât -du moins à son ironie. O lâcheté encore! O inconséquence douloureuse du -cÅ“ur, toujours la même, malgré l'expérience, malgré le parti-pris, -malgré l'âge! J'avais couru après mon camarade, toute l'après-midi, pour -le supplier de ne pas trop méconnaître sa pauvre amie en l'abandonnant si -brutalement. J'étais venu au théâtre pour exhorter Camille, de son côté, -à ne pas juger son amant comme elle le jugeait, tant sa vengeance -possible m'avait ému d'anxiété jusqu'au plus intime de mon être. Je -devais donc me réjouir de leur réconciliation. Tant mieux si la -coquetterie de Mme de Bonnivet avait produit naturellement un résultat -que n'auraient sans doute pas obtenu mes conseils... Hé bien! non! Que -l'actrice eût pardonné à Jacques avec cette facilité de vraie amoureuse, -me faisait mal à une place encore insoupçonnée, et plus mal encore l'idée -de leur rendez-vous du lendemain. Je les voyais dans les bras l'un de -l'autre, avec cette imagination affreusement précise que le métier de -peintre développe à l'excès chez nous. Cette vision insupportable me -contraignait à m'avouer la triste vérité: j'étais jaloux, jaloux sans -espérance et sans droits, d'une jalousie enfantine, grotesque, -inacceptable. J'allais entrer, j'étais entré dans cet enfer des -sentiments faux où l'on éprouve les pires douleurs de la passion sans -goûter aucune de ses joies. Que je la connaissais bien, la route maudite! -Au cours de mon existence de cÅ“ur, aussi incomplète et incohérente que -l'autre, j'avais déjà traversé cette situation dangereuse: j'avais été -plus d'une fois l'ami trop tendre d'une femme éprise d'un autre, jamais -avec cette soudaineté d'émotion, avec cette ardeur trouble dans la -sympathie que m'inspirait Camille Favier. Il m'était trop aisé de -conclure que cette amitié-ci serait aux autres ce que l'empoisonnement -d'un alcool chargé d'ivresse est à la griserie d'un joli vin léger qui -n'entête pas. Cette évidence me fit si peur que je conclus avec moi-même -un pacte solennel. Je me souviens. Je venais de me coucher et je ne -pouvais dormir. Je me mis sur mon séant, et là , dans l'ombre, me prenant -la main, je me dis tout haut: «Je me donne ma parole d'honneur de -condamner ma porte toute la semaine et de n'aller ni chez Jacques, ni au -théâtre, ni rue de la Barouillère.--Je travaillerai et je me guérirai...» - -Chacun a dans son caractère des parties fortes qui correspondent -exactement à des parties faibles. Celles-ci sont la rançon de celles-là . -Mon manque d'énergie dans l'action positive se compense par une rare -puissance d'énergie passive, si je peux dire. Incapable d'aller de -l'avant avec une certaine vigueur, même lorsque mon plus vif désir m'y -pousse, je suis capable d'une endurance singulière dans l'abstention, -dans le renoncement, dans l'absence. Dire à une femme que je l'aime, -alors que je l'aime, m'étouffe de timidité à croire que j'en mourrai. -J'ai pu fuir avec une sauvage énergie des maîtresses passionnément -idolâtrées et demeurer sans même répondre à leurs lettres, alors que -j'agonisais de douleur, parce que je m'étais juré de ne pas les revoir. -Tenir mon serment à propos de Camille était plus aisé. De fait, ces huit -jours que j'avais jugé suffisants pour ma guérison s'écoulèrent sans que -je lui donnasse, non plus qu'à Jacques, aucun signe d'existence. Les deux -amants ne m'en donnèrent aucun non plus. Cette partie du programme fut du -moins remplie, mais non la seconde, et la guérison ne vint pas. Il faut -dire que cette sagesse dans les actes ne s'accompagna point d'une sagesse -égale dans la pensée. Je travaillai bien, mais à quel travail! J'essayai -d'abord, pendant quarante-huit heures, de reprendre ma _Psyché -pardonnée_. Je n'arrivai pas à m'y absorber. Le sourire et les yeux de la -maîtresse de mon camarade s'interposaient sans cesse entre mon tableau et -moi. Je posais mon pinceau. Je disais à Malvina Ducros, mon stupide -modèle à la voix si canaille, aux prunelles si tristes, de prendre un peu -de repos, et tandis que cette fille fumait des cigarettes en feuilletant -un mauvais roman, mon esprit s'en allait loin, bien loin de l'atelier, et -je revoyais Camille. Et puis, ce n'est pas un mythe qu'il faille caresser -en imagination, quand on s'efforce de lutter contre un envahissement -d'amour, que celui de Psyché. J'avais trop lu de livres, suivant mon -habitude, autour de cette fable, pour qu'elle ne remuât pas en moi un -incurable fonds de peu vaillantes rêveries. L'idée représentée par cette -histoire, cette cruelle affirmation que l'âme ne peut aimer que dans -l'inconscience, m'a toujours paru un thème d'inexprimable mélancolie. -Hélas! Ce n'est pas pour les choses de l'amour seulement que la Psyché, -emprisonnée et palpitante en chacun de nous, subit cette loi de -l'instinct ignorant et obscur. Cette dure loi domine les choses de la -religion. Elle gouverne aussi celles de l'art. Croire, c'est renoncer à -comprendre. Créer, c'est renoncer à réfléchir. Lorsqu'un artiste, comme -moi, souffre d'une hypertrophie de la compréhension, quand il se sent -intoxiqué de critique, paralysé de théories, ce symbole de la Nymphe -maudite et vagabonde qui expie dans la détresse le crime d'avoir voulu -savoir, devient trop vrai, trop vivant. Il ébranle trop puissamment des -cordes trop profondes. Je me suis toujours senti attiré par ce sujet, à -cause de cela sans doute, et je n'ai jamais pu mener à bien la série des -toiles où j'ai commencé de le traiter! Camille Favier est loin, et la -_Psyché pardonnée_ n'est toujours pas finie! Je voudrais envelopper dans -ce tableau trop de nuances. Et alors le moindre prétexte m'a toujours -été, me sera toujours bon pour me distraire. La vive impression que je -gardais de Camille fut, de tous ces prétextes, le plus doux, celui qui -s'éloigna le moins de mon métier de peintre, grâce à l'étrange compromis -de conscience dont je m'avisai et que je vais raconter: - ---«Puisque je ne puis me retenir de penser à elle tout le long du jour,» -me dis-je enfin, «si j'essayais de faire son portrait de mémoire? GÅ“the -prétendait que, pour se délivrer d'un chagrin, il lui suffisait d'en -composer un poème. Pourquoi un poème peint n'aurait-il pas la même vertu -qu'un poème écrit...?» N'était-ce pas Å“uvre de poète, en effet, que -cette paradoxale et folle entreprise: le portrait, sans modèle, d'une -femme aperçue deux fois? Paradoxale? Oui. Mais folle? Non. J'avais, pour -fixer sur la toile cette frêle silhouette dont ma rêverie était hantée, -mon souvenir d'abord, si précis qu'en fermant les yeux je la voyais -devant moi telle qu'elle m'était apparue,--sur la scène, finement, -féeriquement touchante de jeunesse et de génie sous son fard, ses -mouches, son kohl et sa poudre, avec la toilette bleue de son joli -sobriquet;--puis dans sa loge, tendre et gouailleuse tour à tour, avec le -pittoresque autour d'elle du vivant désordre où se devinaient les mille -petites misères de la besogne;--puis le long du mur des Invalides et sous -les étoiles de la nuit de décembre, appuyée à mon bras, pâlie, grandie, -comme transfigurée par la tristesse de ses confidences,--chez elle enfin, -et tragique de déception frémissante!... Toutes ces Camilles se fondaient -devant le regard intérieur en une image, à peine moins nette que la -présence même. Je congédiai Malvina. Je reléguai la _Psyché_ dans un coin -de l'atelier, et j'esquissai de l'obsédant fantôme un grand crayon à la -sanguine. La ressemblance de ce portrait, ainsi ébauché dans la fièvre -d'une pitié passionnée, était saisissante. Camille me souriait sur ce -fond de papier bleuâtre. Ce n'était qu'une esquisse, à ce point vivante -que j'en restai moi-même étonné. Comme toujours, je doutai de mon propre -talent, et pour vérifier si ce portrait d'après un souvenir était -vraiment réussi à ce degré, j'allai jusqu'à une boutique de la rue de -Rivoli où se vendent des photographies de personnages célèbres. Je -demandai celles de l'actrice à la mode. Il y en avait six dans la -collection. Je les achetai, avec la pourpre à mes joues--je le -sentais--d'une timidité ridicule, étant donnés mon âge, mon métier et -l'innocence de cette emplette. J'attendis pour les regarder plus en -détail que je fusse seul sous les marronniers dépouillés des Tuileries, -par une après-midi voilée de fin d'automne qui s'accordait singulièrement -à la nostalgie dont je fus accablé devant ces portraits. Le plus charmant -d'entre eux représentait Camille en toilette de ville. Il devait dater de -deux ans au moins, d'une époque à coup sûr où elle n'était pas encore la -maîtresse de Jacques. Il avait dans les yeux et autour des lèvres, ce -portrait de toute jeune fille, une expression virginale et un peu -farouche, la réserve pudique et nerveuse d'une âme qui ne s'est pas -donnée,--âme d'enfant qui pressent son destin, qui en redoute, qui en -désire tout ensemble le mystérieux inconnu. Deux autres de ces portraits -représentaient la débutante dans deux rôles tenus à l'Odéon. C'était la -même enfant, toujours innocente, mais la volonté de parvenir creusait un -pli entre ses sourcils, allumait dans ses prunelles une lueur de -bataille; et le pli fermé, presque tendu de la bouche, révélait l'anxiété -d'une ambition qui doute d'elle-même. Les trois derniers portraits -montraient dans les costumes de la _Duchesse Bleue_ la femme enfin née de -l'enfant. La révélation de l'amour se devinait aux narines qui -respiraient la vie, aux yeux où la flamme du plaisir flottait, légère et -brûlante; et la bouche avait comme la trace, sur ses lèvres plus -épanouies, des baisers donnés et reçus. Viendrait-il un jour où d'autres -portraits raconteraient, non plus le roman de l'artiste et de -l'amoureuse, mais celui de la fille vénale et galante, entretenue par un -Tournade, par plusieurs Tournades, flétrie à jamais par l'immonde et -vénale luxure?... Et toujours je revenais à la plus ancienne de ces -images, à celle dont j'aurais voulu, dont j'aurais pu rencontrer le -modèle vivant dans ce même jardin des Tuileries. Toute jeune, pour aller -au Conservatoire, qu'elle avait dû, venant de notre commun quartier, le -traverser de fois! Et je ne pouvais plus maintenant que l'imaginer telle -qu'elle avait été avant la première souillure, telle qu'elle ne serait -plus jamais! - - -«Poésie, c'est délivrance!» Oui, pour un GÅ“the, peut-être, ou pour un -Léonard, pour un de ces créateurs souverains qui projettent, qui -incarnent tout leur être intime dans une Å“uvre écrite ou peinte. Il est -une autre race d'artistes, faibles et tourmentés, pour qui l'Å“uvre n'est -qu'une exaltation d'un certain état intérieur. Ils ne se débarrassent pas -d'une souffrance en l'exprimant, ils la développent, ils l'enveniment, -peut-être, parce qu'en effet, ils ne savent pas l'exprimer, la sortir -d'eux tout entière. Ce fut mon cas cette fois encore. Devant ces -photographies, mon projet de portrait s'était précisé. Je n'en retins -qu'une, la première. C'était la Camille de la dix-huitième année que je -voulais évoquer et peindre. C'était son fantôme, le fantôme de celle que -j'aurais pu connaître pure et vierge, aimer, épouser peut-être. Portrait -de fantôme! Portrait de morte! Et il se dégagea pour moi, en effet, de ce -travail, pendant cette semaine de réclusion et de labeur ininterrompu, -cette vague et apaisante douceur qui flotte autour d'une forme de femme à -jamais disparue! En analysant, comme à la loupe, les petits détails de ce -visage sur cette mauvaise épreuve déjà presque passée, je goûtai des -heures d'une volupté d'âme indiciblement attendrissante. Il n'était pas -un trait de cette tête ingénue où je ne découvrisse la preuve, évidente -pour moi et comme physiologique, d'une exquise délicatesse de nature chez -la personne intime dont ç'avait été là une seconde la fugitive apparence. -La petitesse de l'oreille, joliment lobée et ourlée, disait la race. La -soie des cheveux et leur couleur pâle se devinaient à des nuances dans -les boucles, comme effacées, comme évaporées, comme fanées. La -construction du bas de ce visage se dessinait sous la minceur des joues, -fine tout ensemble et robuste. Un rien de sensualité se reconnaissait -dans la lèvre d'en bas, légèrement aplatie, et fendue de ce pli qui -annonce la grande bonté. Il y avait de l'esprit et de la gaieté dans le -nez, très droit, et coupé un peu court par rapport au menton.--Et les -yeux! Ah! les grands yeux profonds et clairs, innocents et tendres, -curieux et songeurs! A force de les regarder, ils s'animaient pour mon -imagination à demi hallucinée. La petite tête tournait sur son cou dont -l'attache gracile révélait une sveltesse de statuette dans le reste du -corps. Je n'ai jamais mieux compris que dans cette période d'exaltation -contemplative, combien a raison cette jalousie des Orientaux qui défend -les femmes contre cette caresse du regard, aussi passionnée, aussi -enveloppante, presque aussi déflorante que les autres. Oui. Contempler, -c'est posséder. Que je l'ai senti durant ces longues séances passées à -fixer sur la toile un si réel, un si trompeur mirage,--le sourire et les -prunelles de Camille, son sourire de jadis, ses prunelles aujourd'hui -éclairées d'autres feux! Et que j'ai senti aussi combien le talent chez -moi n'est pas à la hauteur de l'âme, puisque l'ivresse de cette -possession spirituelle ne s'est pas achevée en une création définitive! -Je n'ai tiré de ces journées qu'une ébauche, quand j'ai vécu les -sensations d'un chef-d'Å“uvre. Du moins j'ai respecté en moi cet accès de -la fièvre sacrée, et je n'ai plus retouché, pour le finir, le portrait -ébauché pendant cette semaine. Pourquoi ne s'est-elle pas prolongée?... - - -Pourquoi? La faute n'en est pas seulement à ma faiblesse. Un incident -très simple se produisit, qui ne dépendait pas de ma volonté. Il suffit -pour me rejeter au plus fort du petit drame de coquetterie compliquée et -d'amour sincère que je voulais fuir, afin de ne pas y être le confident -des tragédies antiques, vanté par Jacques,--un confident blessé pour son -propre compte et saignant! A travers les troubles de la journée qui -suivit ma présentation aux Bonnivet, j'avais négligé de déposer ma carte -chez eux et négligé de l'y porter durant ma crise de travail solitaire. -Je pouvais donc me croire à l'abri, quant à la reine Anne. C'est -précisément de son côté que m'arriva le prétexte à rompre cette solitude -et ce travail, sous la forme vulgaire d'un billet très parfumé, blasonné -et griffonné de la plus coquette et de la plus impersonnelle des -écritures anglaises, par Mme de Bonnivet elle-même. C'était une -invitation à dîner en petit comité, avec quelques amis communs. Que ce -billet me fût adressé après l'incorrection de mon attitude, cela -prouvait assez que la brouille avec Jacques n'avait pas duré. La brièveté -du délai--le dîner était pour le surlendemain--dénonçait, d'autre part, -une invitation improvisée. Un troisième fait ajoutait un caractère -d'énigme à cet envoi d'un petit mot, par lui-même aussi banal que -l'écriture: comment ne m'était-il pas arrivé ou par Jacques, ou avec -quelques lignes de Jacques? Mon premier instinct fut de refuser. Dîner en -ville m'apparaît, depuis des années, comme une corvée aussi insupportable -qu'inutile. Les trop nombreux repas de famille auxquels je demeure -astreint,--pourquoi?--les agapes mensuelles des confrères que j'ai la -faiblesse de fréquenter,--pourquoi encore?--deux ou trois amis à la table -de qui m'asseoir de temps à autre,--parce que je les aime,--la salle à -manger du cercle pour les soirs de trop intense ennui, c'est de quoi -suffire, dans une large mesure, au sens social qui s'atrophie en moi avec -l'âge. Je finirai, je crois bien, par ne plus me faire faire d'habit -qu'une fois tous les deux ou trois ans. Dans l'espèce, le dîner auquel me -priait la belle et dangereuse Reine Anne valait d'autant plus d'être -évité qu'il me replongeait dans le courant d'émotions remonté si -résolument, mais si péniblement. Je m'assis donc à ma table pour écrire -un billet de refus, que je cachetai, sur l'enveloppe duquel je posai un -timbre. Puis, au lieu d'envoyer cette lettre à la poste, je la mis dans -ma poche pour la porter moi-même. Une voiture passait que je hélai, et je -jetai au cocher, non pas l'adresse du prochain bureau, mais l'adresse de -la maison de Molan, place Delaborde,--cette maison dont je m'étais juré -de ne plus passer le seuil. Ne serait-il pas toujours temps d'expédier -mon mot de refus après avoir su de Jacques quelle raison avait déterminé -cette amabilité de Mme de Bonnivet, dont j'aurais pu dire comme Ségur des -promotions d'officiers après la bataille de la Moskowa: «Ces faveurs -menaçaient?» - -Ce fut dans le cabinet de travail du «jeune et déjà illustre Maître» que -le groom à veste galonnée m'introduisit, cette fois. Molan était assis à -sa table, un grand bureau de chêne massif, avec de nombreux tiroirs. Une -bibliothèque courait tout autour de cette petite pièce, et le seul aspect -des volumes révélait des outils de travail souvent maniés, mais toujours -bien remis en place. Pas de poussière. Pas une trace de ce désordre où se -retrouve l'écrivain né, que la poursuite de sa fantaisie interrompt sans -cesse dans sa besogne. Un pupitre d'architecte dressé sur deux grands -pieds invitait aux hygiéniques séances de composition debout. Une autre -bibliothèque, très haute et tournante celle-là , chargée de dictionnaires, -d'atlas, de livres de références, de cartons verts à documents, était -posée à l'angle du bureau; et l'ordre de ce dernier meuble, avec ses -feuillets de papier coupés également, sa garniture d'objets commodes, un -classeur pour les lettres répondues et un autre pour les lettres à -répondre, finissait de dénoncer les habitudes méthodiques d'une besogne -quotidiennement mesurée et exécutée. Ces détails de pratique installation -étaient trop dans le caractère du bonhomme pour qu'un seul m'échappât, -même à ce moment. Aucune Å“uvre d'art, pas même, sur la cheminée, la -pendule-bibelot de rigueur. Celle qui marquait l'heure aux séances de -copie, était un bon instrument de précision, métallique et net, avec sa -boîte de cristal cerclée de cuivre. Quel autre portrait à faire, dans son -cadre vivant, dans ce décor sécrété par lui, que celui de cet écrivain, -absolument étranger à tout ce qui n'est pas «son affaire», méthodique -comme s'il n'était point un homme à la mode, régulier comme s'il n'était -point, et de par son art même, le peintre de tous les troubles, de tous -les désordres de l'âme humaine,--assis à cette table de géomètre, avec -son masque froid et réfléchi, et sa façon de tenir sa plume, d'un geste -volontaire, régulier, mesuré. Afin que ce portrait fût tout à fait -typique, il faudrait peindre Molan comme je le surpris, ce matin-là , en -train de relire les quatre pages composées, rabotées plutôt, depuis son -réveil, par ce charpentier de copie,--quatre petites feuilles couvertes -de lignes bien égales et d'une écriture dont toutes les lettres sont -formées, tous les T barrés, tous les points posés sur tous les I. -Étais-je un envieux, moi l'homme de tous les à peu près, en notant, -presque malgré moi, ces détails avec une irritation en apparence peu -justifiée? C'est son droit, après tout, à ce garçon, de ménager sa -fortune littéraire, comme il administrerait une maison de rapport. -Pourtant n'y a-t-il pas quelque chose, presque un sens qui se froisse en -nous à constater cet indéfinissable mensonge: cette mise en Å“uvre d'un -beau talent, avec un tel égoïsme, tant de calcul, à la base, si peu -d'unité morale entre la pensée écrite et la pensée vécue? Une autre façon -d'être de Jacques me crispait les nerfs. Il me tendait la main avec cette -cordialité indifférente qui est la sienne. Il était resté des mois sans -me voir avant notre rencontre au cercle, et il m'avait parlé aussi -amicalement que si nous nous fussions quittés la veille. Il m'avait -raconté les deux aventures qu'il menait d'affilée en ce moment-là , comme -à son meilleur, à son plus sûr ami. Et sitôt les talons tournés, ni vu ni -connu. Je n'avais plus existé pour lui. Je revenais. Sa poignée de main -était la même. Combien je préfère à ces souriants et à ces faciles, les -ombrageux, les susceptibles, les irritables, avec qui l'on se brouille, -qui vous en veulent et à qui l'on en veut, qui se fâchent contre vous, à -tort souvent, de la plus involontaire négligence, mais pour qui l'on -existe, pour qui l'on se sent réel, d'une réalité humaine et vivante. -Pour les vrais égoïstes, au contraire, on est un objet, une chose, -l'égal, à leurs yeux, du fauteuil qu'ils vous offrent d'ailleurs avec le -plus bienveillant et le plus vide sourire. On n'a pour eux de réalité que -la présence, que l'agrément ou le désagrément qu'ils en éprouvent. Soyons -entièrement franc, peut-être n'en aurais-je pas voulu à l'amant de -Camille de m'accueillir comme il a toujours fait, avec sa gracieuseté -impersonnelle, si je ne l'avais pas trouvé un peu pâle, les yeux un peu -battus, et il me fallait bien attribuer cette légère fatigue à ses amours -avec la charmante fille dont je venais, durant une semaine, d'évoquer la -grâce virginale d'antan, soutenu par le plus passionné des hypnotismes -rétrospectifs. Cette impression fut aussi pénible que si j'avais eu sur -Camille d'autres droits que ceux du rêve et de la sympathie. J'étais venu -pour parler d'elle, au fond, et j'aurais voulu m'en aller sans que même -son nom fût prononcé. Ce silence était d'autant plus impossible que, -déjà , et les premiers mots de politesse échangés entre nous, j'avais -tendu à Jacques l'invitation de Mme de Bonnivet: - ---«C'est toi qui m'as fait envoyer ce carton?...» lui demandai-je. «Mais -qui y aura-t-il à ce dîner? Que faut-il répondre?...» - ---«Moi?», fit-il après avoir lu la petite lettre et sans me cacher son -étonnement. «Non. Je n'y suis pour rien... Il faut accepter pour deux -raisons: d'abord, cela t'amusera, et puis tu me rendras un vrai -service...» - ---«A toi?...» - ---«Oui. C'est bien simple», répliqua-t-il avec un peu d'impatience devant -ma lenteur d'intellect «tu ne devines donc pas que Mme de Bonnivet te -prie de venir parce qu'elle espère par toi savoir au juste mes relations -actuelles avec Favier?... J'ai envie de t'appeler _Daisy_, ma pâquerette, -comme le jeune homme naïf du _Neveu de ma Tante_. Voyons. Un peu de -jugeotte, que diable!... C'est vrai, tu m'as lâché de nouveau ces huit -derniers jours, et tu n'es plus au courant. Tu me connais assez pour -croire que je n'ai pas laissé passer cette semaine sans manÅ“uvrer -savamment, dans la petite guerre que nous nous faisons, la Reine Anne et -moi?... Quand je dis savamment?... C'est une manÅ“uvre qui ne varie guère -dans son fond. La mienne a continué telle que je te l'ai dite: persuader -de plus en plus à la dame que j'ai pour cette pauvre Camille une profonde -passion... Je te passe le récit de mes divers stratagèmes dont le plus -simple a été de me conduire, en effet, avec la petite, comme si je -l'aimais... Mais la Reine Anne a oublié d'être une bête, et elle est -fine, fine, fine... Elle étudie mon jeu... Une faute, une seule, et mon -moyen ne prendra plus. Je ne la ferai grimper à l'arbre que si cet arbre -n'a pas trop l'air un arbre de comédie.» - ---«Allons. Je continue à ne pas comprendre. Tu fais la cour à Mme de -Bonnivet, voilà un fait. Tu lui parles de ta passion pour la petite -Favier, voilà un second fait. Comment arranges-tu cela? Car faire la cour -à l'une, c'est n'avoir pas de passion pour l'autre.» - ---«Et le remords, _my dear Daisy_,» interrompit-il, «que tu oublies? Et -la tentation? D'abord, rétablissons les _tours_, comme on dit quelquefois -dans les journaux. Je ne fais pas la cour à la Reine Anne, je m'arrange -pour me la faire faire... As-tu jamais eu un caniche dans ta vie? Oui. -Alors, tu l'auras vu, à table, quand tu chipotais une côtelette, te -regarder et regarder l'os avec des yeux où l'honnête sentiment du devoir -et le glouton appétit du carnassier se disputaient à qui mieux mieux? Hé -bien! j'ai ces yeux-là pour la Reine Anne, à chaque nouvelle ruse qu'elle -emploie pour me frôler du désir de sa beauté. Puis, l'homme étant -supérieur au chien par la vertu, monsieur!--par l'effort sur soi-même, -monsieur!--le devoir l'emporte. Je la quitte brusquement, comme quelqu'un -qui ne veut pas succomber... Tiens, veux-tu que je te donne un -échantillon? Imagine-toi, pas plus tard qu'hier, un coupé qui roule, par -le brouillard qu'il faisait, ce que j'appelle un joli petit brouillard -d'adultère... Nous nous sommes rencontrés, Mme de Bonnivet et moi, dans -un magasin de bric-à -brac où elle allait voir des tapisseries... moi -aussi... quel hasard!... les mêmes... quel autre hasard!... Et elle m'a -offert de me reconduire...» - ---«Dans sa voiture?...» fis-je interloqué. - ---«Tu aurais mieux aimé que ce fût en fiacre?» interrogea-t-il. «Moi -pas... Apprenez, _Daisy_, que ces promenades en voiture sont très à la -mode chez le demi-castor du monde que j'essayais de vous définir l'autre -jour. Il y en a d'innocentes. Il y en a de coupables. Que le public aille -donc se reconnaître dans le tas... Tu n'es plus indigné? Je reprends... -Nous vois-tu donc dans cet étroit coupé tout rempli d'un parfum de femme, -d'un de ces vagues et pénétrants aromes où se mélangent vingt senteurs: -celle des sachets qui ont embaumé dans ses armoires la batiste et la soie -molle de sa toilette intime, celle de la poudre dont elle s'est -enveloppée comme d'un fin nuage au sortir de son bain...» - ---«Si jamais je fonde une boutique de parfumerie», l'interrompis-je, «et -si je confie à un autre la rédaction de la réclame...» - -Il m'agaçait par ses ironies, et ses indiscrétions me semblaient d'un -goût si détestable que je voulais y couper court. Sous cette mauvaise -épigramme, il me regarda une seconde avec un éclair de fâcherie. Sa bonne -humeur fut la plus forte. Il haussa les épaules et il continua sans -relever ma remarque, mais en m'épargnant les dix-huit autres «bouquets». - ---«Nous voilà donc dans cette douce et tiède atmosphère, la Reine Anne et -moi... Le brouillard embue les carreaux. Je lui prends la main. Elle ne -la retire pas. Je serre cette petite main qui me rend ma pression. Je -passe mon bras autour de sa taille. Ses reins se cambrent comme pour me -fuir, en réalité pour me faire sentir leur souplesse. Elle se tourne vers -moi, pour s'indigner, en réalité pour m'envelopper de ses yeux fixes et -m'affoler. Je l'attire à moi. Mes lèvres cherchent ses lèvres... Elle se -débat, et tout d'un coup, au lieu d'insister, c'est moi qui la repousse, -moi qui lui dis les: «Non, non, non...», les: «Ce serait trop infâme...», -les: «je ne peux pas _lui_ faire cela...», coutumiers à son sexe, moi qui -fais arrêter la voiture, moi qui me sauve!... Avec une maîtresse, dans un -autre coin de Paris, qui vous aime, qui vous plaît, à qui apporter le -désir éveillé par sa rivale, ce jeu-là est vraiment le plus délicieux des -sports... Et que la Reine Anne s'y soit laissée prendre, c'est très -naturel. Se sentir désirée passionnément et fuie de même, c'est de quoi -provoquer les pires folies chez une femme un peu corrompue et un peu -froide, un peu vaniteuse et un peu curieuse...» - ---«Alors, si je t'ai bien compris, mon rôle, dans le dîner de demain, -consisterait à mentir dans le même sens que toi, quand Mme de Bonnivet me -parlera de Camille? Dans ce cas, il est inutile que j'accepte cette -invitation. Je ne commettrai pas cette vilenie.» - ---«Vilenie est dur. Et pourquoi, miss Pâquerette?» demanda Jacques en -riant. - ---«Parce que je me ferais un remords de contribuer au succès de cette -malpropre intrigue,» répondis-je en me fâchant tout de bon, tant ce -nouveau rire m'énervait. «Que Mme de Bonnivet trompe ou ne trompe pas son -mari, cela m'est profondément égal, et profondément égal aussi qu'elle ou -toi vous vous piquiez aux scélératesses du jeu que vous jouez. Mais quand -je rencontre un sentiment vrai, je lui tire mon chapeau, et je ne lui -marche pas dessus. Ce sentiment vrai, Camille Favier l'a pour toi. Je -l'ai entendue me parler de son amour, quand je l'ai reconduite le soir où -tu es allé souper avec ta coquine. Je l'ai vue, le lendemain, quand elle -eut reçu ta cruelle réponse. Elle est sincère comme de l'or, cette fille. -Elle t'aime avec tout son cÅ“ur. Non, non, et non, je ne t'aiderai pas à -la trahir, d'autant plus que la crise est plus grave que tu ne -l'imagines...» - -J'étais lancé. Je continuai, racontant, avec tout ce que je pouvais -trouver en moi d'éloquence, ce que je lui avais tu huit jours auparavant: -les troubles devinés chez la jolie actrice, ce qu'il avait été, ce qu'il -était pour elle, l'Idéal de passion et d'art qu'elle avait cru réaliser -dans leur liaison, les tentations de luxe qui l'entouraient, le crime que -c'est de provoquer la première grande déception d'un être humain. Enfin -je dépensai à défendre la Petite Duchesse dans le cÅ“ur de son amant -toute la chaleur de l'amour malheureux que je sentais moi-même pour elle. -Et j'en étais si jaloux!--Douloureuse anomalie sentimentale que Jacques -ne discerna point, malgré sa finesse. Il ne vit dans ma protestation que -la déplorable naïveté dont il me croyait à jamais contaminé, et il me -répondit avec un sourire, plus indulgent encore qu'ironique: - ---«L'avais-je prédit que vos sublimes s'amalgameraient? T'en a-t-elle -conté, dans les deux heures peut-être ou trois, que vous vous êtes vus? -Ce n'est pas un bateau qu'elle t'a monté, c'est une escadre, une flotte, -une armada!... Hé! mon ami, crois-tu que je ne l'ai pas regardée sentir, -moi aussi, notre petite Duchesse Bleue? C'est parfaitement vrai qu'elle -était sage avant de me rencontrer. Mais, comme elle s'est jetée à ma tête -la première et qu'elle savait parfaitement où elle allait, toute sage -qu'elle fût, tu me permettras de n'avoir pas de remords, d'autant plus -que je ne lui ai jamais caché que je ne lui offrais qu'une fantaisie et -que je ne l'aimais pas d'amour. J'ai ma loyauté, moi aussi, avec les -femmes, quoi que tu en penses. Seulement je la place à ne pas les tromper -sur la qualité de la petite combinaison à laquelle je les convie en les -courtisant. C'est à elles de l'accepter avec ses conséquences. Et d'un... -Aujourd'hui, si Camille éprouve la tentation du luxe, cette -tentation,--que je trouve toute naturelle, entre parenthèses,--n'a rien à -faire avec son Idéal déçu. Elle se donne à elle-même ce joli prétexte, et -je trouve cela très naturel encore... Elle est à peu près aussi sincère -que les jeunes filles qui font un solide mariage d'argent en s'excusant -sur un premier amour trahi. Et de deux... Hé! qu'elle le prenne, son -amant riche, tu peux lui en donner la permission de ma part, et qu'il lui -paie les robes de chez Worth, les chevaux et les voitures, le petit hôtel -et les bijoux! Qu'elle le prenne, cette après-midi, demain, et je te le -jure, je n'aurai pas plus de remords que d'allumer cette cigarette. Ça -m'amusera même, quand elle se sera _entournadée_ ou _enfigonnée_, d'avoir -un renouveau d'histoire avec elle. Et de trois... En attendant, accepte -l'invitation de Mme de Bonnivet. Tu dîneras bien, ce qui n'est jamais à -dédaigner, et puis tu contrecarreras ma malpropre intrigue, comme tu -dis, tant que tu voudras. En amour, c'est comme aux échecs. Rien ne -m'amuse comme de jouer la difficulté... D'ailleurs, je suis un sot de -supposer, même un instant, que tu puisses ne pas aller chez la Reine -Anne. Tu iras, entends-tu, tu iras. Je le vois dans tes yeux...» - ---«Et à quoi?» lui demandai-je un peu confus de sa perspicacité. C'était -vrai que je sentais ma résolution de refus déjà détruite par sa seule -présence. - ---«A quoi? Mais à ton regard pendant que tu m'écoutes... Est-ce que tu -aurais cette attention si cette histoire ne t'intéressait déjà -passionnément? C'est à dire que tu nous inventerais plutôt tous les -trois, Camille, Bonnivette et moi, que de te passer de nous connaître... -Je te l'ai dit l'autre jour, moi, tu es né regardeur et confident. Tu as -été le mien. Tu es devenu, du coup, celui de Camille. Il faut que tu -deviennes celui de Bonnivette. C'est écrit. Tu les recevras, les -confidences de la femme du monde. Tu les re-ce-vras, et tu y -croi-ras!...» insista-t-il en détachant les syllabes, et il conclut: «Ce -qui sera la punition de tes blasphèmes. Mais, j'y pense. Le portrait de -la Duchesse bleue, quand le commençons-nous?...» - - -Il faut croire que ce diable d'homme n'avait pas tort dans cette nouvelle -fatuité de «regardé» et qu'en effet son aventure m'hypnotisait d'un -irrésistible magnétisme. Car je sortis de chez lui ayant écrit, à son -bureau, avec sa plume et sur son papier, une lettre d'acceptation, pour -Mme de Bonnivet. Et d'un, comme il disait en agitant son index dressé, où -brillait une grosse émeraude, avec un certain geste si à lui. J'avais -fait pire. Malgré le spasme d'irraisonnée et morbide jalousie qui me -serrait le cÅ“ur, chaque fois que je pensais aux rapports de Jacques et -de sa maîtresse, je venais de prendre rendez-vous pour commencer ce -portrait promis, non plus celui de la Camille idéale et rêvée, mais de la -vraie, de celle qui appartenait à cet homme, qui lui donnait sa bouche, -sa gorge, qui se donnait à lui tout entière, et ce rendez-vous de pose, -nous l'avions fixé dans mon atelier pour le lendemain même du jour où -j'aurais dîné chez les Bonnivet! - -Ces deux faiblesses, je m'en repentais déjà dans l'escalier de la maison -de la place Delaborde, pas assez, hélas! pour remonter chez Jacques et -lui reprendre mon billet qu'il s'était chargé de faire tenir à la Reine -Anne. Mon remords augmenta lorsqu'aussitôt franchie la porte de mon -atelier, j'aperçus la tête de Camille ébauchée sur mon chevalet. -Délicieuse de vie fantomatique et inachevée, elle me souriait du fond de -la toile sans cadre. «Non, tu ne m'achèveras jamais!...» me disait-elle -avec ces yeux tristes, cet ovale amaigri, cette bouche plissée d'un -sourire de mélancolie. Et c'est positif que ni ce soir-là , ni durant les -heures qui suivirent, je n'eus le courage d'y toucher, à cette pauvre -tête,--ni depuis. L'enchantement était brisé. Je les passai d'ailleurs -dans une agitation singulière, ces heures qui suivirent. J'étais repris -par la fièvre de la passion naissante, et, cette fois, je n'avais plus ni -l'espoir ni la volonté de lutter. Je sentais que cette semaine de -renoncement et de réclusion en tête-à -tête avec la Camille idéale m'avait -donné les seules joies que cette passion, si fausse, si condamnée -d'avance, dût jamais me donner. Ces joies auxquelles je renonçais -m'étaient symbolisées par ce portrait chimérique. Je me rappelle, je -passai à le contempler toute la journée qui précéda le dîner chez Mme de -Bonnivet. Puis, lorsque l'instant de partir fut arrivé, je voulus dire un -adieu à ce tableau, un pardon plutôt. J'éprouvais devant ce cher portrait -de rêve avec qui j'avais passé une douce et romanesque semaine, le même -intime remords que s'il eût été l'image, non pas d'une chimère, mais -d'une fiancée réellement trahie. Je me vois encore tel que je m'apparus à -moi-même dans la grande glace de l'atelier, l'habit ouvert sous la -fourrure, et marchant comme un coupable vers cette toile que j'allai -cacher, après l'avoir contemplée une dernière fois, dans une soupente -attenante et en la tournant contre le mur. Cette Camille Favier de ma -fantaisie ne disparaissait-elle pas pour céder la place à une autre, -aussi jolie, aussi touchante peut-être, mais qui n'était plus _ma_ -Camille? Allons, encore un soupir, mon doux fantôme, encore un regard, et -rentrons dans la réalité!... La réalité, c'était un fiacre qui -m'attendait à la porte, pour me conduire, par une pluie battante, vers la -rue des Écuries-d'Artois où habitait la rivale mondaine de la jolie -actrice. Que dirait celle-ci quand Jacques lui apprendrait que j'avais -dîné là ? Car il le lui apprendrait, ne fût-ce que pour s'amuser de mon -embarras. Et puis, qu'allait en dire Mme de Bonnivet elle-même? Pourquoi -m'avait-elle invité? Qu'en savais-je au fond? Que savais-je d'elle, sinon -que sa vue m'avait donné un vif mouvement d'antipathie et que Jacques -m'avait raconté à son propos d'assez vilaines choses? Mais mon antipathie -pouvait se tromper, et quant à Jacques, se méprenant, comme il faisait, -sur Camille Favier, peut-être se méprenait-il également sur l'autre. «Si -pourtant,» me disais-je, «cette coquette s'était laissée prendre au -piège? Ces aventures arrivent. Si elle avait pour lui un véritable -sentiment? C'est bien peu probable,» me répondais-je, «étant donné le -bleu si dur de ses yeux, la minceur de ses lèvres, l'acuité de son -profil, la sécheresse orgueilleuse de sa physionomie... Et cependant!...» - - -C'était moins probable encore, étant donnée l'existence de frivolité -vaine et affairée que supposait la maison devant laquelle mon modeste -fiacre m'arrêta sans entrer, au cours de ce petit monologue. Je ne me -crois pas plus sottement plébéien qu'un autre, mais cette sensation -d'arriver dans un hôtel de six cent mille francs pour prendre part à un -dîner de cinquante louis, avec un véhicule à trente-cinq sous la course, -suffira toujours pour me dégoûter du monde élégant, n'y eût-il pas le -reste. Mais le reste, mais ces constructions, comme était cet hôtel -Bonnivet, d'une architecture de parodie, où l'on a trouvé le moyen de -mélanger vingt-cinq styles, et de placer un escalier de bois, à -l'anglaise, dans une cage de la Renaissance,--mais les figures -patibulaires des valets de pied en livrée, qui font au visiteur une -galerie de muette insolence,--comment supporter ce décor de choses et de -gens, sans en percevoir l'odieuse facticité? Comment ne pas détester -l'impression de ces ameublements qui sentent le pillage et le brocantage, -car rien n'y est à sa place: les tapisseries du dix-huitième siècle y -alternent avec des tableaux du seizième, des meubles du temps de Louis XV -avec des cathèdres d'église, des rideaux coulissés au goût du jour avec -des morceaux d'anciennes étoles qui finissent chaise longue, dos de -fauteuil, coussin de divan!... Bref, lorsque je fus introduit dans le -salon-boudoir où Mme de Bonnivet tenait ses assises, j'étais plus -_Camilliste_ que jamais, plus partisan de la brave petite actrice, telle -qu'elle m'était apparue dans le modeste appartement de la rue de la -Barouillère. La rivale millionnaire de la pauvre fille était couchée -plutôt qu'assise sur une espèce de lit de repos du plus pur style Empire, -dans le goût de celui où David a immobilisé la grâce cruelle de Mme -Récamier, l'illustre patronne de toutes les coquettes du genre sirène. -Elle portait une de ces robes d'apparence très simple, qui marquent, en -réalité, la limite entre l'élégance supérieure et l'autre. Les plus -grands faiseurs seuls peuvent les réussir. C'était un fourreau d'une -grosse soie noire très mate, qui absorbait la lumière au lieu de la -renvoyer. Une cuirasse, une cotte de mailles de jais, appliquée sur cette -étoffe, moulait étroitement le buste en laissant transparaître la -blancheur de la chair, à la place nue des épaules et des bras. Une -ceinture de jais encore, sur le modèle de celles que l'on voit aux reines -du moyen âge dans les vieilles statues des tombeaux, suivait la ligne -sinueuse des hanches et s'achevait en deux pendants croisés très bas. -D'énormes turquoises entourées de diamants brillaient aux oreilles de la -jolie femme. Ces turquoises et un serpent d'or à chacun de ses -bras,--deux merveilleuses copies des serpents d'or du musée de -Naples,--étaient les seuls bijoux dont s'éclairât cette toilette, ce -costume plutôt qui lui allongeait, qui lui amincissait encore sa taille -longue, souple et mince. Sa pâleur de blonde rehaussée par le contraste -de cette sombre harmonie en noir et en or, prenait des délicatesses -d'ivoire vivant. Pas une pierre ne luisait dans ses cheveux d'un or si -clair, et l'on eût dit qu'elle avait assorti le bleu de ses turquoises au -bleu de ses prunelles, tant la nuance en était pareille,--sauf que le -bleu de ces pierres dont on prétend qu'elles pâlissent quand celui qui -les porte est en danger, revêtait des nuances tendres, presque aimantes, -à côté de l'azur implacable et métallique des yeux. Elle s'éventait avec -un large éventail de plumes, noires comme sa toilette, où apparaissait -une couronne de comtesse, incrustée en roses. C'était, sans doute, un -petit recommencement d'effort vers une parenté définitive avec les vrais -Bonnivet. J'ai su depuis qu'on avait essayé mieux. Mais le duc de -Bonnivet actuel, à l'occasion d'une fête de charité où la Reine Anne -s'était hasardée à se titrer, avait arrêté net ce pseudo-blasonnage par -une lettre d'une raideur toute seigneuriale, et il ne restait, de cette -prétention avortée, que cette couronne, brodée un peu partout, sans -écusson. Auprès de cette svelte et dangereuse créature, si blonde et si -blanche dans la gaine noire de son corsage pailleté et de sa jupe mate, -se tenait, assis sur une chaise très basse, presque un tabouret, -Senneterre,--le rabatteur,--tandis que Pierre de Bonnivet chauffait au -feu alternativement les semelles de ses escarpins en causant avec mon -maître Miraut. Ce dernier parut un peu étonné de me voir là , et un peu -mécontent. Pauvre cher et vieux maître, s'il savait comme il a tort de -craindre en moi un rival dans la course au portrait de vingt mille -francs! Mais ce négociant en pastels est de la race des bons géants. Avec -sa taille de six pieds, restée souple à force d'exercice, avec ses -épaules de portefaix élargies encore par la séance de boxe quotidienne, -avec son profil à la François Ier, gourmand, sensuel et fin, il a gardé, -par-dessous ses roueries de métier, une grosse générosité de tempérament. -Aussi m'accueillit-il d'un mot réchauffant, quoique un peu trop -protecteur: - ---«Ah! vous connaissez mon élève?» dit-il à Mme de Bonnivet, «vous savez -qu'il a beaucoup, mais beaucoup de disposition... Seulement, pas assez de -confiance en lui, manque d'aplomb...» - ---«Il y en a tant qui en ont trop,» interrompit la jeune femme, en -lançant un mauvais regard au pastelliste qui en demeura interloqué, «cela -compense.» - ---«Bon!» pensai-je à part moi, «elle n'est pas de bonne humeur, ni même -polie... Miraut est un peu trop content de lui, c'est vrai. Mais c'est un -homme d'un rare talent, et qui lui fait beaucoup d'honneur en venant -chez elle... A-t-elle l'air méchant, ce soir? Et Bonnivet est-il -préoccupé, malgré le masque de sa gaieté?... J'en tiens pour ce que j'ai -dit à Jacques, l'autre jour... Je ne me fierais ni à la femme ni au -mari... Ces blondes au regard froid sont capables de tout, et de tout -aussi ces sanguins musclés, comme est celui-ci... Enfin, nous allons voir -manÅ“uvrer Jacques... Et dire qu'il pourrait être si heureux avec sa -petite amie, tout simplement!... La vie est vraiment bien mal -arrangée...» - - -Ce nouveau monologue intérieur se prononçait en moi presque aussi -distinctement que je viens de le transcrire. Ce dédoublement prouvait -l'extrême surexcitation de mes facultés. Car cette pensée si nette, si -réfléchie ne m'empêchait pas d'être des yeux et des oreilles à la -conversation que renforcèrent de leur présence le comte et la comtesse -Abel Mosé, d'abord. Il est, lui, un type accompli du grand financier -moderne, chez qui l'homme de Bourse gagne toute l'après-midi le luxe de -l'homme du monde le soir. Chose étrange! cette figure qui se rencontre -surtout parmi les israélites, comme Mosé, ne m'est pas déplaisante. J'y -trouve la mise en Å“uvre d'une passion vraie.--Pour les gens de cette -espèce, la vanité des occupations de cercle et de salon a du moins son -réalisme. En jouant au grand seigneur, ils se prouvent qu'ils ont monté -d'un degré sur l'échelle sociale. La vie élégante est pour eux un second -métier qui se juxtapose à l'autre et qui le continue. C'est un grade -acquis, et quelle physiologie, pour suffire à l'usure accumulée de ces -deux existences, aux poignants soucis alternant avec les épuisants -plaisirs, aux séances à la Bourse suivies de dîners en ville,--pendant -des années! Et puis, comme Mme Mosé est belle, de la grande beauté -orientale, celle qui n'a rien du poncif, du chiffonné! C'est la Judith -biblique, la créature aux yeux brûlants comme les sables du désert, que -voyaient passer les soldats d'Holopherne... «Qui pourrait haïr le peuple -des Hébreux quand ils ont de telles femmes?...» dirais-je volontiers avec -eux. Les Mosé n'étaient pas là depuis cinq minutes que la jolie Mme -Éthorel entrait, et son mari, puis--«naturellement», comme dit Miraut -entre ses dents, pour bien me faire entendre qu'il connaissait les vrais -dessous de cette société,--Crucé le collectionneur; puis Machault, un -athlète professionnel, que j'ai vu tirer à la salle d'armes; puis un -certain baron Desforges, un homme de soixante ans, dont l'Å“il me frappa -aussitôt par sa finesse presque trop aiguë dans un teint trop rouge de -viveur vieilli. Et les propos commençaient de bourdonner, mélangeant les -questions obligatoires sur le temps et la santé à quelques médisances -préalables et à des rappels d'emplois de journée,--le plus souvent -mortels d'ennui, rien qu'à les ouïr. J'entends encore quelques-unes de -ces phrases: - ---«Vous ne marchez pas assez», disait Desforges à Mosé, qui avait déclaré -se sentir un peu pesant après ses repas, «on digère avec ses jambes, -voilà ce que le docteur Noirot me répète sans cesse...» - ---«Et le temps?» répondait le financier. - ---«Faites vous masser alors», reprenait Desforges. «Je vous enverrai -Noirot. Le massage, c'est la pilule d'exercice.» - ---«Et vous n'avez pas acheté ces deux candélabres», disait Crucé à -Éthorel, «pour trois mille francs, mon cher, mais c'était donné...» - ---«Le jeu de San Giobbe», disait Machault à Bonnivet, «j'entre là -dedans -comme dans du beurre.» - ---«Vous n'étiez pas au patinage, ce matin, ma chère Anne», disait Mme -Mosé à Mme de Bonnivet, «c'est pourtant l'occasion de profiter de cette -étonnante entrée d'hiver... avant le premier janvier! Pensez donc!... Ça -ne se retrouve pas deux fois en un siècle... Je vous ai cherchée!...» - ---«Et moi aussi», disait Mme Éthorel, «tu te serais amusée à voir cette -vieille folle de Mme Hurtrel courir sur la glace après le petit Liauran. -Et elle était rouge, et elle suait, et elle déteignait, et elle coulait, -tandis que l'autre filait avec Mabel Adrahan...» - ---«Cela vous fait rire, Madame. Et si je vous disais que moi, je la -plains», fit Senneterre. - ---«Respect à l'amour, nous la connaissons, cette guitare», interrompit -Mme de Bonnivet, qui accompagna ce persiflage de ce rire aigu que j'avais -déjà remarqué au théâtre. Elle était visiblement dans un état de -nervosité que je m'expliquai, lorsque la porte de la salle à manger -s'ouvrit sans que Jacques fût arrivé. Je devais bientôt apprendre et le -faux prétexte et la vraie raison de cette absence. Dès le premier service -et à propos des fleurs et de l'argenterie qui décoraient la table, on -parlait du goût d'aujourd'hui, puis du goût au théâtre et de la mise en -scène. Tous les convives se mirent d'accord pour célébrer l'habileté de -feu M. Perrin à installer le décor mondain des comédies modernes. Le -discours ricocha sur les pièces actuelles, et une allusion ayant été -faite à la _Duchesse Bleue_, un des convives, Machault, je crois, se prit -à dire: - ---«Est-ce qu'elle a fini déjà ? J'ai vu en passant sur le boulevard qu'il -y a changement d'affiche, ce soir, au Vaudeville? Savez-vous pourquoi?» - ---«Parce que Bressoré a un gros rhume et qu'il s'est trouvé trop malade -pour jouer. J'ai entendu raconter cela par hasard au cercle de la rue -Royale», dit Mosé, qui ne négligeait jamais une occasion de rappeler son -accointance avec ce club élégant, «et comme la pièce porte tout entière -sur lui... Il y a du talent, et il est le seul...» continua-t-il, ce qui -prouvait que l'antipathie de Mme de Bonnivet pour Camille Favier n'avait -pas échappé aux yeux observateurs de l'homme d'affaires, ces yeux si -noirs sur son teint presque exsangue... - ---«C'est contagieux, paraît-il, dans la maison» dit Bonnivet... «Molan -devait venir. Il s'est excusé au dernier moment. Il est lui-même un peu -souffrant...» - -En prononçant ces mots, il avait regardé sa femme, qui ne daigna même pas -avoir écouté. Elle causait avec un de ses deux voisins qui était Miraut. -Ni sa voix métallique, ni ses prunelles dures et claires ne trahirent le -plus léger signe de trouble, mais le cruel retroussis qu'elle avait par -instants au coin de sa bouche se fit plus cruel, et un petit battement de -ses narines, imperceptible, sinon pour un homme de mon métier,--ou pour -un jaloux,--me révéla que cette absence de Jacques était la vraie cause -de sa nervosité. Presque en même temps, je sentis que Bonnivet scrutait -ma physionomie du même regard dont il venait d'envelopper sa femme, et -trois choses me devinrent évidentes simultanément, à savoir:--l'une, et -la plus redoutable, que le mari n'était en aucune façon la dupe des -coquetteries de la Reine Anne avec mon camarade;--la seconde, que ce -camarade avait lui-même saisi cette occasion du changement d'affiche, -pour provoquer chez la coquette une crise de jalousie dépitée en passant -ou feignant de passer cette soirée libre avec Camille Favier;--la -troisième, que cette ruse si simple piquait en effet au vif de son -amour-propre féminin la rivale de la jolie actrice. Ces trois remarques, -faites d'instinct et dont deux au moins emportaient de si grave -conséquence, suffirent à me rendre ce banal dîner passionnément -intéressant. Je ne pouvais me retenir d'appliquer à Pierre de Bonnivet et -à sa femme toute ma force d'attention. D'autre part, j'appréhendais -qu'aussitôt sortis de table, ils n'essayassent l'un et l'autre de me -faire causer, et je ne voulais trahir Molan ni auprès d'elle ni auprès de -lui.--Auprès de lui surtout. La veine si facilement enflée de son front -sanguin, ses yeux verdâtres que l'on devinait si prompts à s'injecter de -colère, le poil roux et rude qui de son bras descendait jusqu'aux -phalanges de ses doigts, tous ces signes de brutalité continuaient à me -donner l'impression d'un redoutable personnage. L'action tragique devait -lui être aussi naturelle qu'à moi les timidités douloureuses ou que la -fatuité insolente à Jacques. La soirée ne devait pas finir sans me -fournir la preuve que mes diverses intuitions ne me trompaient pas. Nous -avions à peine quitté la table pour le fumoir que Machault me disait en -me prenant le bras: - ---«Vous fréquentez beaucoup Jacques Molan, n'est-ce pas, vous, La -Croix?...» - ---«Nous sommes camarades de collège et je le vois quelquefois», -répondis-je évasivement. - ---«Hé bien! Si vous le voyez ces jours-ci, prévenez-le donc que -Senneterre l'a rencontré en venant ici... Par conséquent, _on_ saura que -sa migraine ou son rhume n'était qu'un prétexte. Ça n'a pas d'autre -importance, mais avec Anne il vaut toujours mieux être renseigné...» - -Je n'eus pas le temps d'interroger davantage le brave escrimeur, qui -avait eu, pour prononcer cet _on_ énigmatique et sa plus énigmatique -dernière phrase, un indéfinissable sourire. Pierre de Bonnivet venait à -nous, tenant d'une main une boîte de cigares et de l'autre une boîte de -cigarettes. Je pris un simple papyros russe, une pincée de tabac jaune et -roulée dans du papier paille, tandis que le robuste gladiateur -s'introduisait dans la bouche un véritable tronc d'arbre rugueux et noir. -Puis, avant le café, avisant sur la table à liqueurs une bouteille de -fine champagne parmi d'autres, il remplit un petit verre, qu'il alla -déguster sur un fauteuil, en nous disant: - ---«Ça, c'est un excellent premier apéritif de la soirée...» - ---«Et vous, monsieur La Croix, une tasse de café? Non. Un peu de Kummel, -ou de chartreuse?» me demanda Bonnivet, «pas même un doigt de -cherry-brandy?» - ---«Jamais de liqueur ni de café le soir...» lui dis-je, et j'ajoutai en -souriant: «Je n'ai pas un estomac et des nerfs d'hercule...» - ---«Il n'y a pas besoin d'être de la force de Machault pour aimer -l'alcool. Voyez notre ami Molan», fit le mari, qui me regarda l'écouter -prononcer ce nom. Puis, après un silence: «Est-ce que vous savez au juste -ce qu'il a?...» - ---«Je ne sais pas», répondis-je. «Il se surmène. Il travaille encore plus -qu'il ne boit...» - ---«Et il aime encore plus la petite Favier?» insista mon interlocuteur en -me regardant à nouveau de son regard aigu. - ---«Et il aime encore plus la petite Favier», répliquai-je sur le même ton -d'indifférence. - ---«Ça dure depuis longtemps, cette histoire?» demanda le mari après une -seconde d'hésitation. - ---«Depuis la _Duchesse Bleue_. Enfin, c'est une lune de miel au premier -quartier...» - ---«Et alors, sa maladie de ce soir, où justement elle ne joue pas?...» -interrogea-t-il sans formuler toute sa question, que je complétai dans ma -réponse, en lui donnant une forme cynique où se soulageait mon malaise: - ---«Serait un prétexte pour passer toute une soirée avec elle et la nuit -ensuite?... Ma foi, je n'en sais rien; mais c'est bien probable...» - -Je pus voir, à ces paroles,--que Camille Favier, si elle lit jamais ces -pages, me les pardonne!--le front du jaloux s'éclaircir. Évidemment le -billet d'excuse envoyé par Molan à la dernière minute ne lui avait point -semblé sincère. Il avait constaté que Mme de Bonnivet s'en énervait, et -il s'était demandé pourquoi? Avait-il cru à la survenue entre sa femme et -Jacques d'une de ces brouilles momentanées qui dénoncent, plus que des -assiduités trop continues, une intrigue d'amour? Il m'avait soupçonné -d'être le confident de mon camarade. Il avait pensé que je savais, moi, -le vrai motif de cette absence, et sa défiance s'exerçait à trouver dans -mon accent une sincérité. Et, comme les jaloux, étant tout imagination, -se défient et se rassurent de même, celui-ci avait repris son humeur la -plus charmante pour dire au baron Desforges, qui entrait, ayant tardé un -peu à nous rejoindre: - ---«Hé bien! Frédéric, avez-vous été content du dîner?» - ---«Je viens de me permettre d'appeler Aimé pour le féliciter des petites -timbales, et pour lui faire une observation sur le foie gras...» répliqua -le baron, «Je ne vous dis pas laquelle, vous jugerez à l'épreuve... C'est -un chef, je vous l'ai toujours dit, ce que j'appelle un chef. Mais c'est -encore jeune...» - ---«Il se formera», dit Bonnivet, en me jetant un regard d'intelligence, -cette fois, «avec un maître comme vous...» - ---«C'est le septième qui me passe par les mains», fit Desforges en -haussant les épaules et du plus grand sérieux, «pas un de plus, depuis -que je sais ce que c'est que manger... Le septième, entendez-vous!... Et -puis je vous les donne, et vous me les gâtez par vos éloges à côté... Les -cuisiniers ressemblent aux autres artistes. Ils ne résistent pas aux -compliments des demi-connaisseurs.» - - -Je m'éclipsai du fumoir sur ce philosophique axiome de cet épicurien qui -a la sagesse de placer des docteurs ès sciences culinaires dans les -maisons où il dîne, afin d'assurer les menus de son hiver. Je comptais -prendre mon chapeau dans le salon, y faire une courte séance de -conversation polie et générale, puis partir à l'anglaise en profitant du -retour des fumeurs ou de l'arrivée d'invités nouveaux. Il n'y avait dans -ledit salon quand j'y rentrai que les deux femmes qui avaient dîné et -Senneterre. De si petits comités étant peu favorables au tête-à -tête, -j'avais lieu d'espérer que Mme de Bonnivet n'aurait pas l'occasion de me -chambrer et de me confesser. Je connaissais mal cette capricieuse et -cette autoritaire, qui, elle, connaissait très bien son mari. Elle avait -deviné qu'il ne fallait pas me parler devant Bonnivet. A peine avais-je -reparu, qu'elle se leva du divan où elle se tenait à côté de Mme Éthorel -et en face de Mme Mosé, avec Senneterre à ses pieds sur une chaise basse, -qui lui gardait son éventail. Elle vint à moi, et m'entraînant dans un -second salon, attenant au premier, elle me força de me mettre sur un -canapé auprès d'elle: - ---«Nous serons plus tranquilles pour causer», commença-t-elle. Puis, avec -brusquerie: «Est-ce que vous avez beaucoup avancé votre portrait de Mlle -Favier?» Elle avait cette manière d'interroger où se trahit le despotisme -de la femme jolie et riche pour qui son interlocuteur n'est qu'un -domestique d'amusement ou de renseignement. Chaque fois que je rencontre -chez une poupée de la mode cette inconsciente insolence, une irrésistible -envie me saisit de répondre à coups de mots désagréables. Jacques avait -sans doute spéculé sur ce trait de mon caractère pour me faire jouer ce -rôle d'excitateur, refusé pourtant avec une si loyale énergie. - ---«Le portrait de Mlle Favier? Mais je ne l'ai même pas commencé», -répliquai-je. - ---«Ah!» dit-elle avec un sourire, «Molan a déjà changé d'idée. Il le lui -aura défendu... Vous êtes amoureux de cette jolie petite femme-là , -monsieur La Croix, avouez-le?» - ---«Moi,» répondis-je, «amoureux d'elle?... Pas le moins du monde.» - ---«Ça en avait bien l'air, pourtant, l'autre jour,» dit-elle, «et Jacques -Molan me faisait l'effet d'être un peu jaloux de vous?...» - ---«Tous les amants sont plus ou moins jaloux,» répartis-je, et, cédant au -besoin grandissant de lui être pénible, j'ajoutai: «Il aurait bien tort. -Camille Favier l'aime de tout son cÅ“ur, et elle en a beaucoup...» - ---«C'est un grand malheur pour son talent,» dit Mme de Bonnivet en -fronçant ses sourcils blonds, juste assez pour me faire comprendre que -j'avais touché juste. - ---«Je ne peux pas être de votre avis, Madame...» répliquai-je, avec -conviction cette fois. «La petite Favier n'a pas seulement une adorable -beauté, c'est une espèce de génie, et un charmant cÅ“ur et un charmant -esprit...» - ---«On ne s'en douterait pas à la voir jouer,» répondit-elle, «à mon avis, -du moins. Mais si c'est vrai, c'est pire encore... Jamais le bonheur n'a -inspiré aucun écrivain. Je suis tranquille, d'ailleurs... Ça ne traînera -pas, cette histoire. Molan apprendra qu'elle l'a trompé derrière un -portant du théâtre avec un des cabots de la troupe, et alors...» - ---«On vous a mal renseigné sur cette pauvre fille, Madame,» repris-je -plus vivement que la politesse ne l'autorisait. «Elle est toute noblesse, -toute fierté, et parfaitement incapable d'une vilenie...» - ---«Ce qui ne l'empêche pas d'être entretenue par Molan,» -interrompit-elle, «si on m'a bien renseignée, et de lui manger ses droits -d'auteur jusqu'au dernier sou...» - ---«Entretenue?...» m'écriai-je. «Non, madame, on ne vous a pas bien -renseignée. Si elle voulait du luxe, elle en aurait. Elle a refusé hôtel, -chevaux, toilette, bijoux, tout ce qui tente ses pareilles, pour se -donner tout simplement, selon son cÅ“ur. Elle aime Jacques du plus beau, -du plus sincère attachement...» - ---«Je la plains, si vous avez raison,» dit-elle en ricanant; «car il ne -vaut pas cher, votre ami.» - ---«C'est mon ami,» répondis-je avec une sécheresse agressive, «et j'ai -cette originalité de défendre mes amis...» - ---«Ça les fait toujours attaquer un peu davantage.» Le fin visage de -cette jolie femme exprimait, en jetant cette parole d'une observation -banale, une méchanceté si détestable, tout cet entretien trahissait de sa -part une si odieuse mesquinerie de rancune, que mon antipathie pour elle -s'exalta jusqu'à la haine, et que je relevai son insolence par une autre: - - ---«Dans le monde où vous vivez, peut-être, Madame, mais pas chez nous -autres, qui sommes de braves gens...» - -Elle me regarda, comme je lui lançais bien en face cette impertinence peu -spirituelle. Je lus dans ses prunelles bleues moins de colère que de -surprise. Un des traits particuliers à ces caractères de coquettes -rosses,--risquons le mot,--est d'estimer ceux qui leur tiennent tête, à -quelque degré et en quelque manière que ce soit. Elle sourit d'un sourire -presque aimable: - ---«Molan m'avait bien dit que vous étiez un original,» reprit-elle. «Mais -vous savez, je suis un peu originale aussi, et j'ai l'idée que ça -marcherait entre nous...» - -Et voici qu'une volte-face s'accomplit soudain dans ses discours, et -j'assistai de nouveau à ce miracle de flair féminin qui lui avait, une -fois déjà , dans la loge, fait trouver juste les mots qu'il fallait pour -me plaire. Elle m'interrogeait sur mes voyages, maintenant. Elle-même -avait visité l'Italie. Sans doute elle avait rencontré là quelque artiste -distingué qui lui avait servi de guide, car elle m'énonça des idées qui -contrastaient étrangement avec la médiocrité de ses propos de tout à -l'heure. Assurément, ces idées n'étaient pas d'elle, mais elle avait su -les retenir, et elle se rendait compte que c'était le cas de les placer. -Elle me servit ainsi deux ou trois remarques ingénieuses sur le Pérugin -et sur Raphaël, notamment sur l'illogisme de ce dernier qui a éliminé de -ses madones tout sentiment chrétien pour leur avoir donné trop de beauté, -un paganisme de santé inconciliable avec l'au-delà mystique et son rêve. -Et elle avait un tel air de comprendre ce qu'elle disait que je ne -trouvai pas trop ridicule l'admiration avec laquelle ce dadais de -Senneterre, qui était venu nous rejoindre, l'écoutait parler. Cet autre -jaloux n'avait pu se retenir d'interrompre notre aparté, et comme Mme de -Bonnivet, par extraordinaire, ne le rudoya point, le patito professionnel -se prit à me montrer presque de la bienveillance. Il avait, d'ailleurs, -son projet, dont le machiavélisme naïf termina par une scène de -vaudeville cette soirée où j'avais senti à un moment passer sur nos têtes -un petit frisson de drame. Il s'obstina, en effet, lorsque je pris congé, -avant les onze heures, à me reconduire, et il commença de me chanter les -louanges de la Reine-Anne sur le trottoir des Champs-Élysées. Puis comme -nous passions avenue d'Antin, devant chez Gastinne, il me demanda -négligemment: - ---«Vous tirez quelquefois le pistolet?» - ---«Jamais», lui répondis-je. - ---«Bonnivet est de première force,» reprit-il, «oui, de première force... -Entrez donc un jour voir de ses cartons, c'est une curiosité... Il a mis -dix balles au commandement dans un espace grand comme une pièce de vingt -francs... Je vous affirme, c'est une curiosité...» - -Et il me quitta sur ce sinistre avertissement pour s'engager dans la rue -François Ier, où il habite. - - - - -VI - - ---«Ah! il t'a servi aussi le coup de l'infaillible pistolet,» me dit -Jacques, en éclatant de son rire le plus gai, lorsque nous nous revîmes -le lendemain. «C'est excellent... Et il t'a regardé dans les yeux pour te -faire bien entendre que, si tu te permets de courtiser Mme de Bonnivet, -tu risques de recevoir dans la tête une des balles dont le mari gratifie -par douzaines, chaque jour, le Monsieur en tôle du tir. Il a fait mieux -avec moi. Il m'a mené voir les cartons.--Tu lis cette inscription: Dix -balles au commandement par M. Pierre de Bonnivet.--Neuf balles au visé -par le même.--Et puis, tu aperçois sous le verre un carton déchiqueté qui -ressemble à une gravure de ces livres de médecine consacrés aux maladies -secrètes... Elle est délicieuse, d'ailleurs, à examiner, la suite de ces -cartons de chez Gastinne. Sur dix, il y en a bien sept derrière lesquels -un Parisien peut mettre l'histoire d'une jalousie conjugale, comme pour -Bonnivet,--d'une coquette série d'adultères, comme pour Casal... Ou bien -c'est des gaillards suspectés, comme Crucé, de vivre aux dépens d'une Mme -Éthorel à laquelle ils font acheter tous les rossignols de la brocante... -C'est des maris dont la femme dépense cent mille francs par an, avec -trente mille de revenu, des députés sur qui pèse le soupçon de vendre -couramment leur vote. Et puis, quand ces héros du: un, deux, trois, -feu... ont une affaire, régulièrement, ils manquent leur homme...» - - -Il me tenait ce discours où il continuait de jouer vis-à -vis de moi son -rôle de docteur en haute vie parisienne, tandis que nous achevions de -déjeuner en tête à tête. Il était venu chez moi, lui qui n'y vient -jamais, sitôt les quatre pages finies, pour me demander l'Å“uf et la -côtelette classiques. Cet empressement de curiosité avait achevé de me -prouver combien il s'intéressait au succès de sa manÅ“uvre de diplomatie -galante. Je l'avais assez mal reçu. «On n'attire pas les gens dans de -pareils guet-apens,» lui avais-je dit, «tu me forces d'accepter une -invitation à dîner qui m'est odieuse, pour nous trouver ensemble, et tu y -manques.» - ---«Avoue pourtant que c'est gai!» m'avait-il dit avec tant de gaminerie -que je n'avais plus le cÅ“ur de me fâcher. Après quoi, il m'avait très -minutieusement interrogé sur les diverses attitudes des divers -personnages, pour conclure par cette boutade à propos du ridicule -avertissement du jaloux Senneterre. Puis, sérieux: - ---«Et tu n'as rien remarqué de particulier, toi qui sais voir? Oui. Vous -autres, peintres, vous ne comprenez pas, mais vous savez voir... Dans les -rapports de Machault et de la Reine Anne, par exemple?» - ---«Attends,» répondis-je, «c'est vrai qu'en me prévenant que Senneterre -t'avait rencontré, Machault a eu un singulier regard... Pourquoi me -demandes-tu cela? Est-ce qu'il lui ferait aussi la cour?...» - ---«Plus maintenant! Mais je crois bien que si elle a déjà hasardé le -_falso passo_, comme disent tes amis les Italiens, c'est avec Machault.» - ---«Avec Machault?» m'écriai-je. Et je répétais: «Machault, ce colosse -toujours ivre, ce gladiateur en habit noir, cette machine à dégagés et à -contres de quarte, et elle, cette femme si fine, un peu pointue, à mon -goût, mais si aristocratique quand même?... Ce n'est pas possible... Et -toi-même, l'autre jour, tu me déclarais que tu la croyais sage...» - ---«Ah! Daisy, Daisy!» fit-il en hochant la tête, «vous ignorez que, -lorsqu'on veut chercher de qui une femme idéale, une Sirène, une Madone, -un Ange,--avec un tas de majuscules,--est la maîtresse, il faut en -général penser d'abord à la personne la plus grossière de l'honorable -société... Tant il y a qu'on l'a beaucoup dit, et elle sait que je sais -qu'on l'a dit. Je ne le lui ai pas caché... Par conséquent, la présence -de Machault, hier au soir, était destinée à produire sur moi exactement -le même effet que je lui ai produit par mon absence. J'ai pris les -devants et j'ai bien fait... D'ailleurs,» ajouta-t-il avec une âcreté -presque haineuse dans sa voix, «de deux choses l'une, ou bien elle a déjà -eu des amants, et c'est une coquine. Alors je serais le dernier des -imbéciles si je ne l'avais pas à mon tour. Ou bien elle n'en a pas eu, et -c'est une coquette qui ne me fera pas passer par le même défilé que les -autres.» - ---«Si tu ne perds pas ton temps,» lui répondis-je, «j'en serais fort -étonné... Je l'ai étudiée hier, et, puisque tu me reconnais le coup -d'Å“il de la profession, laisse-moi te le dire, j'ai diagnostiqué chez -elle tous les signes de la plus complète absence de tempérament: la gorge -petite, peu de hanches, la peau sans duvet, des lèvres minces, celle d'en -bas un peu plus rentrée, des narines sèches et dures, la voix métallique. -Je parierais qu'elle n'a pas de goût, et qu'elle ne sait ni ce qu'elle -mange, ni ce qu'elle boit. C'est un être tout cerveau, sans une ombre -d'ombre de sensualité...» - ---«Avec ça que les femmes froides n'ont pas autant d'histoires que les -autres!...» interrompit-il. «Tu ne connais donc pas l'espèce? Celles-là -se donnent, non pas pour se donner, mais pour prendre. Quand il s'agit -pour elles d'attacher fortement un amoureux à qui elles tiennent, elles y -vont de leur personne, et avec d'autant plus de facilité que la douce -affaire leur est complètement indifférente. Elles savent que la -possession détache certains hommes et en attache d'autres. Toute la -question avec elles est de leur persuader qu'on est de ceux qui -s'attachent ainsi,--et de ne pas en être. Et puis, il y a des femmes -froides qui sont des chercheuses, et alors!... Tantôt je range Mme de -Bonnivet dans le premier groupe, tantôt dans le second. Je ne prétends -pas avoir le mot de ce sphinx, ou de cette _sphynge_, comme disent ceux -de nos camarades qui veulent bien prouver qu'ils ne savent pas le grec. -Mais, à défaut du mot, j'aurai la sphynge en personne ou je ne serai plus -Jacques Molan. Et puis, comme tu m'y auras aidé et que je suis juste, tu -recevras une récompense. Et tu ne me reprocheras plus ce dîner rue des -Écuries-d'Artois. Donnant, donnant. Tu vas être payé de ta corvée. Quelle -heure est-il?... Une heure et demie... Prépare-toi à voir entrer ici, -dans une dizaine de minutes, Mlle Camille Favier elle-même, qui viendra, -avec sa respectable mère, s'entendre avec toi pour le portrait... Suis-je -gentil? Et je ne lui ai même pas dit où tu as dîné hier. C'est encore -plus gentil, cela!...» - -Il venait à peine de m'annoncer en plaisantant cette visite, pour moi -bouleversante, et déjà le domestique annonçait que deux dames attendaient -dans l'atelier. Dieu! Que le cÅ“ur me battait au moment où j'allai -rejoindre celle que je m'étais juré d'éviter! Que le cÅ“ur me bat, même -aujourd'hui, au souvenir si précis, si lointain, de cette nouvelle -rencontre! Je crois les revoir, la mère et la fille, sous la lumière crue -du jour clair de janvier, dans cet atelier dont la grande baie vitrée -s'emplissait d'un froid et pâle azur.--Mme Favier, plus placide et plus -souriante que jamais, promène de toile en toile ses grands yeux toujours -souriants. Elle me demandera tout à l'heure à combien me revient un -tableau, et combien je le vends, avec autant de simplicité que s'il -s'agissait d'une robe ou d'un bibelot. Camille est assise en face d'une -copie de l'_Allégorie du Printemps_, que j'ai faite à Florence autrefois -si amoureusement. Dans les longues et fragiles danseuses du divin Sandro, -qui hochent avec une grâce tendre leur blond visage au regard songeur, à -la bouche amère, la petite Duchesse bleue pourrait reconnaître des -sÅ“urs. Elle ne les voit pas, absorbée dans un souvenir dont je devine -trop la nature, étant donné qu'elle n'a pas joué la veille et qu'elle a -trouvé le moyen de passer cette soirée libre avec Jacques, grâce à la -cousine complaisante. Cela me fait mal de surprendre autour de ses -paupières attendries, presque meurtries, un halo nacré de lassitude et -sur sa bouche des frémissements qui disent le bonheur. Et cela me fait -plus mal que, sitôt entré, Jacques ait avisé les photographies d'elle -dont je me suis servi pour faire le portrait rêvé,--ce chimérique -portrait de ma semaine de folie qu'heureusement j'ai mis de côté et bien -caché,--et, à la minute même où Camille me dit bonjour avec un sourire un -peu gêné, le voici qui apporte ces cartons révélateurs, et, -malicieusement: - ---«Vous voyez, mademoiselle, que si Vincent n'est plus revenu vous voir -jouer comme il vous l'avait promis, il ne vous a pas oubliée...» - ---«C'était pour mieux préparer les études du tableau futur...» -balbutiai-je. «Le grand Lenbach fait ainsi...» - ---«Et qui te dit le contraire?» reprit Molan, avec plus de malice encore. - ---«Ah! vous ne les avez pas bien choisies,» interrompit la mère, et, -montrant à sa fille la photographie que j'avais le plus aimée. «Tu vois,» -dit-elle, «que les marchands continuent, malgré notre défense, à vendre -ce portrait qui est si peu toi... Voyons, est-ce qu'il lui ressemble?... -Je vous en prie, jugez, monsieur La Croix.» - ---«J'avais trois ans de moins,» dit Camille, «et il ne m'a pas connue -alors.» Et prenant la photographie à son tour, elle la regarda. Puis la -mettant à côté de son visage, de manière à ce que je pusse voir à la fois -le modèle et le portrait, elle m'interrogea: «Est-ce que j'ai beaucoup -changé?...» - - -Pauvre petite Duchesse bleue, sincère amoureuse du moins aimant de mes -amis, romanesque enfant échouée par un ironique caprice du sort dans le -métier le plus funeste au mystère, au silence, à la solitude, quand il -aurait fallu une tiède atmosphère d'intimité protectrice aux jolies et -délicates fleurs de votre âme de femme, dites, soupçonniez-vous mon -émotion à regarder votre visage pâli par votre jalousie de la veille me -sourire ainsi, tout à côté d'un autre visage, le visage de l'enfant -innocente, que vous aviez été, que j'aurais pu aimer comme on aime une -fiancée?... Non, certes. Car vous étiez bonne, et si vous aviez deviné ce -que je souffrais, vous ne m'eussiez pas imposé cette inutile épreuve. -Vous n'auriez pas, dès cette visite, arrêté avec moi le plan de cette -série de séances de pose qui commencèrent dès le lendemain et qui me -furent un étrange, un douloureux calvaire!... Oui, pourtant, car il y -avait dans votre sourire un rien de tristesse et de pitié,--de tristesse -pour vous-même, de pitié pour moi. Vous sentiez si bien que, dès ce -moment, je vous portais une affection trop vite éveillée pour qu'elle fût -la raisonnable et simple amitié d'un camarade! Vous le sentiez, mais sans -vouloir vous l'avouer, parce que l'amour est égoïste. Le vôtre avait -besoin de se raconter, pour être encouragé dans ses espérances, -réconforté dans ses doutes, plaint dans ses douleurs. Et ce service de se -prêter comme un écho complaisant à votre passion, qui vous l'eût rendu -comme moi? Si cela m'a coûté mon repos, pendant des semaines et des -semaines,--si, vous partie de l'atelier, je suis resté, après chacune des -séances, comme après cette première visite, des heures à me débattre -contre des amertumes dont mon cÅ“ur n'est pas vidé, vous n'avez pas voulu -le savoir, et moi je ne trouve pas la force de vous en condamner. Après -tout, _vous m'avez fait sentir_, et il viendra une époque, peut-être, où, -passant la revue de mes souvenirs, je vous bénirai des larmes que j'ai -versées quelquefois, comme si j'avais eu dix-huit ans, à cause de vous -qui ne voyiez pas ces vaines larmes! Vous les auriez vues que vous vous -seriez refusée à y croire pour garder le droit de m'initier à la tragédie -intérieure que vous viviez alors et dont pas un contre-coup, hélas! ne -me fut épargné... - - -Si je me laisse aller à ces impressions, j'en ai pour des pages à gémir -de la sorte, et jamais je n'arriverai à raconter cette tragédie -elle-même,--cette tragi-comédie plutôt, où je jouais ce rôle du chÅ“ur -antique, inefficace témoin des catastrophes et qui les déplore sans les -empêcher. Employons le seul remède à l'inutile élégie. Notons des petits -faits, sèchement... Je l'ai dit: cette visite de la mère et de la fille -avait pour objet d'organiser la série des séances de pose. Je l'ai dit -encore: la première de ces séances fut fixée pour le lendemain. Dès ce -lendemain, Camille m'arriva, non plus accompagnée de sa mère, mais seule. -Ce fut ainsi presque toujours durant les quatre semaines que dura ce -travail, auquel l'artiste en moi ne réussit pas à s'intéresser,--tant mon -attention fut prise aussitôt par les confidences de l'adorable enfant, -confidences sans cesse interrompues, sans cesse répétées, et prolongées -avec ces prises et ces reprises, où les détails se multiplient et se -compliquent à l'infini. Des petits faits? Il m'en revient trop, et de -trop pareils, en essayant d'évoquer ces tête-à -tête qui m'étaient -toujours un peu amers. Cette liberté me prouvait trop combien son -intrigue avec Jacques avait eu d'occasions propices. Trop de menues -scènes se représentent, trop d'impressions multipliées et superposées, -que ma mémoire est tout près de confondre. C'est comme un écheveau -d'indémêlables fils que j'essaierais en vain de dévider. Voyons si je n'y -mettrai pas un peu d'ordre en les classant. Ces souvenirs, si nombreux et -si pareils qu'ils se confondent les uns avec les autres, se distribuent, -lorsque j'y réfléchis, en trois groupes très nets; et ces groupes -marquent les étapes que mit le drame purement moral, où se trouvaient -engagés Camille, Jacques et Mme de Bonnivet, à s'acheminer vers un drame -réel et terrible... Et quand je réfléchis encore, c'est la différence -entre ces trois groupes d'émotion qui me justifie de n'avoir pas mené à -bien ce portrait. J'aurais été un artiste d'une imperturbable maîtrise -d'exécution, au lieu d'être ce que je suis, un demi-amateur, toujours -incertain, une espèce d'Hamlet du pinceau, tout en intentions et en -retouches, tout en grattages et en surcharges, je n'aurais pas pu -exécuter une toile unique dans des conditions pareilles. Ce n'est pas une -femme que j'ai eue devant moi, au cours de ces trop longues et trop -courtes séances, c'est trois femmes.--L'une après l'autre, ces trois -femmes, je les ressuscite, je les fais poser devant mon regard, au gré de -ma mémoire, comme si l'irréparable n'était pas entre nous, et quel -irréparable! L'une après l'autre, elles reviennent s'asseoir dans cet -atelier, le même où j'écris ces lignes. L'une après l'autre, je les -écoute me raconter, la première sa joie, l'autre sa tristesse, la -troisième la fureur de sa jalousie et sa fièvre d'indignation,--et encore -aujourd'hui je ne sais pas devant laquelle de ces trois femmes et durant -laquelle de ces trois périodes j'ai souffert davantage, d'autant plus que -j'étais obligé de me taire, et derrière chacune des confidences que me -faisait la petite Favier, heureuse, mélancolique, irritée, j'apercevais -la dure silhouette de la rivale élégante, aux caprices de laquelle cette -joie, cette douleur, cette colère étaient subordonnées... Dieu! le -supplice des sentiments faux, de ces sentiments qui n'ont pas le courage -d'aller jusqu'au bout dans la logique du sacrifice ou de -l'assouvissement, l'ai-je assez connu durant ces séances! Et, pourtant, -que je voudrais les recommencer! Encore des élégies!--quelle misère!... -Aux faits! Aux faits! Aux faits!... - - -La première période, celle de la joie, ne fut pas d'une longue durée. La -scène qui en marqua le point culminant, date exactement de la quatrième -de ces séances. La scène?... Ce grand mot convient-il à une conversation -sans autre incident que l'entrée de Camille dans l'atelier, une gerbe de -roses entre les mains, de grosses et lourdes roses de toutes les -nuances,--les unes pâles de la pâleur rosée de son visage, d'autres -blondes et presque du même or parfumé que ses beaux cheveux, les autres -rouges comme sa jolie bouche, à la lèvre inférieure si finement roulée, -d'autres noires, et qui, par le contraste, paraissaient éclairer son -teint trop vide de sang ce matin-là ... Il s'agissait de savoir laquelle -de ces fleurs je choisirais pour la lui mettre à la main. Je voulais la -peindre dans une unité absolue de gamme, comme l'enfant bleue de -Gainsborough. Elle devait être debout, dans une robe de gaze bleue, celle -de son rôle, avec des mitaines de soie bleue, un velours bleu au cou, des -rubans bleus aux manches, ses pieds dans des souliers de satin bleu, sans -autres bijoux que des saphirs et des turquoises, sur un fond d'une étoffe -de velvétine bleue, toute frappée de paons, et elle devait être coiffée -seulement du nuage blond de ses fins cheveux, le revers d'une de ses -mains posé sur sa hanche souple, de l'autre offrant une rose: - ---«C'est ma jeunesse que j'offrirai à Jacques,» me dit-elle, ce matin-là , -tandis que nous cherchions cette pose ensemble, «mes vingt-deux ans et -mon bonheur... Je suis si heureuse en ce moment!...» - ---«Vous n'avez plus vos mauvaises tentations, alors?» lui demandai-je. - ---«Vous vous souvenez?» répondit-elle en riant et rougissant à la fois. -«Non, je ne les ai plus... J'ai mis Tournade à la porte de ma loge, et un -peu lestement, je vous jure... Et savez-vous ce qui me rend le plus -contente? Je ne vois plus jamais cette vilaine femme, vous vous rappelez -bien, cette Mme de Bonnivet. Elle ne vient plus au théâtre, et je sais -que, l'autre jour, Jacques devait dîner chez elle. Il n'y est pas allé... -De cela, je suis bien sûre. Il a écrit la lettre pour se dégager, devant -moi... Bressoré ne pouvait pas jouer. On a dû faire relâche. Ma soirée -était libre. J'avais tant envie de lui demander de la passer ensemble. Je -n'osais pas. Il me l'a offert le premier... Et depuis, c'est tous les -jours une nouvelle preuve de sa tendresse. Il va venir me prendre tout à -l'heure, pour que nous allions déjeuner... Ah! que je l'aime! que je -l'aime! Et que je suis fière de l'aimer!...» - -Que répondre à des phrases pareilles, et que faire, sinon la laisser -s'enivrer de cette illusion comme elle s'enivrait de l'arome des roses -qu'elle respirait en clignant ses yeux d'un azur si clair--une autre note -de bleu dans l'harmonie que je cherchais? Que faire, sinon souffrir en -silence à l'idée que cette recrudescence de tendresse chez le sensuel et -compliqué Molan était sans doute un simple effet en retour. Quelques -duretés de l'autre en étaient la cause certaine. Camille prenait pour des -marques de fougue passionnée la fièvre de l'excitation où Mme de -Bonnivet avait jeté Jacques sans l'assouvir. Quand une femme a, comme la -jolie actrice le disait si gentiment, ses vingt-deux ans à offrir, et sa -jeunesse, elle ne devine pas, elle ne peut pas deviner qu'entre ses bras -son amant pense à une autre femme et s'exalte les sens à cette image!... -Et je me tus de tout ce que je savais, ce matin-là . Et pour la faire -rire, et ne pas pleurer, je lui racontai l'histoire d'une vraie duchesse, -du XVIIIe siècle celle-là , qui voulait donner sa miniature à son amant -avant son départ pour l'armée. Elle arrivait chez le peintre les yeux si -battus par la tendre folie des adieux, que celui-ci finit par lui -déclarer qu'il ne continuerait pas le portrait si elle ne devenait pas -plus sage, tant sa beauté était altérée. - ---«Ah!» dit la duchesse en sautant au cou de son amant devant le peintre, -«s'il en est ainsi, la vie est trop courte pour se faire peindre.» - ---«Ah! que c'est vrai, mon Jacques, ce qu'il vient de me dire,» s'écria -Camille en s'élançant vers Jacques, qui entrait à ce moment même... Je la -vois toujours, appuyant sa tête amoureuse sur l'épaule du fourbe, et -celui-ci condescendant, indulgent, presqu'attendri, parce que j'étais là -pour assister à cette folle explosion de tendresse. C'est l'image où se -résume la première période qui pourrait s'intituler: Camille heureuse!... - - -Camille triste!... C'est la devise de la seconde période, qui commença -presque aussitôt, et qui dura plus longtemps. La scène où elle se résume, -pour ma mémoire, ne ressemblait guère à celle des roses respirées avec -une si confiante extase, ni du baiser à Jacques donné avec une si -charmante impudeur. C'était, cette fois, vers la onzième ou la douzième -séance. J'avais observé que depuis quelques jours l'expression de mon -modèle changeait. Je n'avais pas osé la questionner, tremblant également -d'apprendre que Jacques la traitait bien et qu'il la traitait mal. Ce -matin-là , elle devait venir à dix heures et demie,--et il n'en était pas -dix. J'étais occupé à feuilleter un carton de crayons d'après les vieux -maîtres florentins, rapporté d'Italie, sans parvenir, d'ailleurs, à -m'absorber dans cette étude. C'est pourtant mon grand opium dans mes -mauvais instants. D'ordinaire, rien qu'à regarder ces croquis et à me -rappeler les fresques du Ghirlandajo, de Benozzo, de Fra Filippo Lippi, -de Signorelli, de tant d'autres, je retrouve intacte en moi cette ferveur -d'Idéal qui me rendit comme fou durant ma première jeunesse, lorsque -j'allais de petite ville en petite ville, d'église en église, de cloître -en cloître... En ces temps-là , une silhouette de Madone à demi-effacée, à -peine visible, sur un pan de mur mangé de soleil, suffisait à me rendre -heureux pour une après-midi. Les profils des vierges rêvés par les vieux -Toscans, les torses cambrés de leurs jeunes seigneurs dans leurs -pourpoints à crevés, les minutieux horizons de leurs vastes paysages, -avec des créneaux et des campaniles sur les hauteurs, des routes bordées -de cyprès et des vallées éclairées d'eau courante, tout ce sortilége de -l'art primitif était bien là , emprisonné dans ce carton d'esquisses et -prêt à en sortir pour charmer ma fantaisie. Mais mon imagination était -ailleurs, occupée autour de ce problème bien étranger à l'esthétique, aux -fresques du _quattrocento_ et aux couvents de Pise ou de Sienne: «Camille -était de nouveau si triste, hier. Cet absurde Jacques aurait-il renoué -ouvertement avec cette absurde Mme de Bonnivet?...» Voilà ce que je me -demandais, au lieu de revoir l'Italie par delà mes dessins, la divine et -chère Italie, la terre de Beauté, que je n'ai jamais laissée sans me -répéter l'adorable vers du poète Cino: - - J'ai passé l'Alpe avec un appel de douleur!... - _L'Alpe passai con voce di dolore!..._ - -La réponse à cette question sur les causes de la tristesse de Camille -allait m'être donnée par Molan lui-même. Je ne l'avais pas vu une seule -fois en tête-à -tête depuis notre déjeuner improvisé, la veille de la -première des séances de pose. Pas plus ce matin-là que l'autre, je ne -m'attendais à le voir entrer dans l'atelier,--sachant trop le principe -des quatre pages à écrire avant midi, et avec quelle rigueur ce -méthodique entrepreneur de littérature s'y conforme. Aussi, eus-je une -minute d'une véritable appréhension, lorsque sa voix m'interpella tout -d'un coup. Le domestique lui avait ouvert la porte sans que je -l'entendisse, couché que j'étais sur le divan où je feuilletais ce carton -d'études, comme anesthésié par l'excès du souci. Les hypothèses n'eurent -pas le temps de naître dans mon esprit. Mon visiteur inattendu avait -deviné mon étonnement à ma physionomie, et déjà il devançait toute -demande en me disant: - ---«Mais oui, c'est moi! Tu ne m'attendais pas, n'est-il pas vrai? -Tranquillise-toi, je ne viens pas t'annoncer que Camille s'est asphyxiée -avec un poêle Choubersky dernier modèle, ni qu'elle s'est jetée dans la -Seine à cause de mes mauvais procédés... A propos, tu sais qu'il ne vient -pas mal du tout, le portrait. Tu as fait des progrès, beaucoup de -progrès... Il ne s'agit pas de cela, d'ailleurs... Il s'agit que tu vas -avoir Camille ici tout à l'heure, et tu lui raconteras que j'ai dîné avec -toi, hier soir, chez toi, et que nous nous sommes quittés seulement à une -heure du matin...» - ---«Tu as encore eu la belle idée de me mêler à tes mensonges,» lui -répondis-je avec irritation, «je croyais t'avoir dit que ce rôle ne me -convient pas...» - ---«Je le sais», fit-il avec un ton de demi-excuse destiné visiblement à -m'amadouer, «et je comprends si bien tes scrupules que je t'ai laissé -tranquille tous ces temps-ci... _E pur si muove!_ Et pourtant ça marche, -ça roule, ça ronfle, et ferme, de l'autre côté, et si tu avais pu -m'aider, Bonnivet ne passerait plus sous l'Arc-de-Triomphe. Excuse cette -plaisanterie digne de feu Paul de Kock. J'en conviens et je donne un -gage... Mais, cette fois-ci, il ne s'agit pas de moi, il s'agit de -Camille à laquelle il faut épargner un chagrin inutile. Tu as remarqué -qu'elle était triste ces jours-ci?...» - ---«Et j'ai pensé que c'était une tristesse de ta façon...» - ---«Tu tournes au psychologue,» répliqua-t-il, non sans ironie. «C'est -très démodé, je t'en avertis... Mais n'échangeons pas d'épigrammes,» -continua-t-il sérieusement, «La petite vient poser à dix heures, et, si -je la rencontrais, tout serait perdu. Je vais donc te mettre au courant -en cinq minutes. Il faut que je dise d'abord qu'elle est de nouveau sur -la piste de mon flirt avec la Reine Anne,--à qui tu n'as pas mis de -cartes, entre parenthèses. Tiens, donne-les-moi, je les poserai, à ma -prochaine visite.--Et comme ce flirt est en ce moment très, très -accentué, Camille est très, très jalouse et très défiante... Bref, hier, -ç'a été l'inverse de la comédie de l'autre jour. Tu te rappelles, le -coup du dîner... Je reçois, vers les quatre heures, deux mots à la fois, -l'un de Mme de B... signifiant que... Mais ce que ce billet signifiait -sous des formules convenues te ferait bondir, si je te le racontais. Au -fond, tu es un grand naïf, et tu crois encore à la pudeur des femmes... -Borne-toi à savoir qu'en l'absence de son époux, appelé en province -auprès d'un parent malade, la Reine Anne s'était arrangée pour dîner et -passer la soirée avec moi. L'autre billet était de Camille, qui me -disait, elle, tout simplement, qu'en l'absence de sa mère, appelée elle -aussi en province auprès d'un parent malade, et sachant que je ne faisais -rien, ce soir, elle s'était arrangée pour dîner et rentrer ensemble après -la _Duchesse_... Tableau!» - ---«Et tu as préféré Mme de B..., naturellement, et raconté à Camille que -tu dînais chez moi?...» - ---«Je n'ai rien raconté du tout,» fit-il. «J'ai pensé qu'il valait mieux -avoir reçu le billet trop tard. Car enfin, je pouvais être sorti, à -quatre heures, et ne pas être rentré pour dîner? Elle va venir. Tu te -gardes bien de lui parler de ma visite de ce matin. Mais tu lui dis -incidemment, sans avoir l'air d'y toucher, que tu as eu, hier, des amis, -dont moi... Elle te croit. Elle rentre chez elle. Là elle trouve une -petite dépêche bleue signée de ton ami, qui lui confirme ton histoire et -le tour est joué. A moins que cet animal de Senneterre... Je lui réserve -un chien de ma chienne, à celui-là , et une meute à l'occasion...» - ---«Qu'est-ce que Senneterre peut bien avoir à faire dans tout cela?...» -demandai-je. - ---«Lui? Je t'ai raconté qu'il était l'amoureux platonique de la Reine -Anne,--et tu l'as bien vu toi-même,--platonique et jaloux comme s'il -avait des droits. A ce titre, il me déteste. Il fait mieux. Il -m'espionne... Il a donc imaginé de se lier avec Camille. Il a eu l'audace -de me demander de le présenter, comme si de rien n'était, et voilà quatre -ou cinq fois de suite que je le trouve dans sa loge. Elle ne t'en a pas -parlé? Non... Hé bien! Il est parfaitement capable de lui avoir dit, -avant-hier soir, comme par hasard, que Bonnivet devait quitter Paris, à -seule fin de la lâcher sur moi et de mettre des bâtons dans les roues du -fiacre où la Reine Anne a enfin consenti à monter... Nous n'en sommes -encore qu'au fiacre, ne te scandalise pas trop. Et il ne s'agit pas entre -nous de ce que la Gladys du sire de Figon appelait si drôlement _le petit -crime_... Dix heures un quart!... Je me sauve. Tu m'écriras un mot, cet -après-midi...» - ---«Et les quatre pages du matin?» lui demandai-je en le reconduisant. - ---«Je me suis donné congé,» me répondit-il, «ma comédie en un acte est -finie, et, dans ce cas-là , je m'accorde dix jours pleins... Que dis-tu -de ma chance? Que cette aventure avec la Reine Anne tombe juste, ce -mois-ci, entre deux époques de travail?...» - - -C'était vrai pourtant que l'audacieux personnage avait raison de parler -de sa chance! Un instant de plus, et il se croisait dans mon escalier -avec sa pauvre maîtresse. Camille, qui arrivait d'habitude à dix heures -et demie plutôt passées, était ce matin-là en avance. La vieille horloge -bretonne dont j'avais tant écouté la monotone voix remplir le silence de -l'atelier,--comme un conseil constant et jamais suivi de ne pas perdre en -rêveries le temps de l'Å“uvre,--marquait dix heures et vingt-deux -minutes. Quand la charmante fille parut sur le seuil, je reconnus, au -premier regard, que, cette fois, elle traversait de nouveau une crise -aiguë de douleur. L'insomnie avait cerné ses yeux d'un cercle bleuâtre. -La fièvre avait comme gercé, comme séché ses lèvres, d'ordinaire si -fraîches, si jeunes, si pleines. Un feu sombre brûlait dans le fond de -ses prunelles. L'insomnie avait plombé ses joues, et ses doigts roulaient -machinalement un petit mouchoir de batiste imprimé de fleurs roses, dont -ses dents avaient déchiqueté tout le dessin. J'avais devant moi la -vivante image de la jalousie au désespoir. Quel contraste avec le sourire -vainqueur que je venais de voir flotter sur la bouche et dans les yeux -de celui qui causait cette peine et s'en souciait à peu près comme de son -premier article! J'ai compris ce matin-là , une fois de plus, combien -aisément la pitié mène au mensonge. La malheureuse créature avait à peine -enlevé son chapeau et son manteau que je commençais de la gronder, sur -notre ton habituel d'amicale plaisanterie: - ---«Je crois que nous ne travaillerons pas aujourd'hui,» lui dis-je, -«petite Duchesse bleue, et j'ai bien peur que ce ne soit pas pour le -motif qui faisait dire à l'autre Duchesse, celle d'il y a cent ans, que -la vie est trop courte pour se faire peindre, et moi je dirais qu'elle -est trop courte pour se faire les chagrins que vous vous êtes faits. Vous -avez pleuré, avouez-le?» - ---«Non,» répondit-elle évasivement. «Mais je n'ai pas fermé l'Å“il de la -nuit... Je ne me suis pas même couchée...» - ---«Voilà qui va vous faire gronder par Jacques, quand je lui rapporterai -cette jolie conduite, et je vous avertis que je la lui rapporterai...» - ---«Jacques,» fit-elle en fronçant la barre blonde de ses jolis sourcils. -«Il s'occupe bien de moi, Jacques!...» Et elle haussa ses épaules en -répétant: «Il s'occupe bien de moi!...» - ---«Vous êtes de nouveau injuste,» dis-je, et le cÅ“ur percé moi-même par -le remords de ma tendre hypocrisie, «si vous l'aviez entendu parler de -vous, après dîner, hier au soir!...» - ---«Hier au soir?» répondit-elle, en relevant sa tête et ses épaules -affaissées d'un mouvement qui me fit honte. Il trahissait une -reconnaissance si passionnée! «Vous avez vu Jacques, hier au soir?...» - ---«Il est resté à dîner,» dis-je, «et nous nous sommes quittés à une -heure impossible, bien après minuit.» - ---«C'est vrai?» demanda-t-elle d'une voix presque rauque, tant son -impression avait été forte, et, joignant ses mains: «Répétez-moi que -c'est vrai, et je vous croirai. Mais ne me mentez pas. De vous ce serait -trop horrible...» Et comme je la regardais avec un trouble qu'elle prit -pour de l'étonnement, elle saisit ma main dans les siennes, et elle dit: -«Ne vous offensez pas... Je sais que vous ne vous prêteriez pas à me -tromper et que vous êtes mon ami. Je vous expliquerai cela tout à -l'heure, et comment l'on m'a dit, que Bonnivet, vous savez, le mari de -cette horrible femme, était absent. Alors... Alors... je me suis mis dans -la tête qu'ils allaient profiter de cette absence, Jacques et elle, pour -passer la soirée ensemble, je me suis rendue libre en mentant à ma mère, -et pour la première fois, je lui ai menti, à lui aussi, je lui ai écrit -pour dîner avec lui.--J'ai été bien punie de mes deux mensonges. Il ne -m'a pas répondu. Répétez-moi que j'ai été folle, qu'il était chez vous, -hier soir, qu'il n'était pas avec elle... Mon Dieu! laissez-moi -pleurer... Cela me fait tant de bien!... Ah! mon Dieu! Merci! il n'était -pas avec elle... pas avec elle!» - -En me tenant ces discours dont chaque mot m'entrait dans la conscience -comme le plus cruel des reproches, elle éclata en sanglots. Les larmes -coulaient sur ses joues amaigries, de longues et abondantes larmes -qu'elle essuyait de son pauvre petit mouchoir où la pointe de ses dents -avait laissé cette trace de sa nervosité et de son angoisse. J'éprouvais, -en regardant tomber ces larmes sincères, un poignant remords de ma -fausseté... Il ne m'était plus possible de revenir sur ce que j'avais -dit, et quatre-vingt-dix-neuf hommes sur cent auraient cru bien faire en -agissant comme j'avais agi. Je sentais, moi, avec une trop complète -évidence, que ce passage de la pitié au mensonge qui m'avait été si -naturel, constitue un véritable crime en présence d'une passion profonde. -Il y a un droit du cÅ“ur qui aime et qui souffre à savoir la vérité -entière, quelle qu'elle soit. Les sourires de remerciement que Camille me -jetait à travers ses pleurs m'étaient presque physiquement intolérables. -D'ailleurs, on ne trompe jamais longtemps la lucidité d'une jalousie -justifiée? La trompe-t-on même une minute? On l'endort en l'abusant sur -les faits. Mais que sont les faits? Quand on se croit aimé, les plus -probants ne prouvent rien. Quand on sent, comme Camille la sentait, la -trahison éparse autour de soi dans l'air, l'illusion ne s'est pas plutôt -produite sur un point que la lucidité s'éveille sur un autre. Et l'on va, -cherchant comme à tâtons une preuve que l'on trouve toujours, le plus -souvent par un hasard d'autant plus douloureux qu'il ne s'accompagne plus -de ménagements. Non. Si c'était à recommencer, et au risque de jouer à -mes propres yeux le rôle apparent de bourreau, je ne me prêterais plus à -cette lâche charité de mensonge à laquelle je me suis prêté, ce matin-là . -A quoi a-t-elle abouti? Sinon à rendre plus cruelle la scène au récit de -laquelle j'arrive maintenant et qui marque l'entrée définitive dans la -troisième période, celle de la certitude furieuse et du désespoir -exaspéré? - - - - -VII - - -Trois nouvelles semaines s'étaient écoulées, et l'infinissable portrait -avait subi tant de retouches, qu'il était un peu moins avancé. C'est le -signe assuré qu'une création d'art ne doit pas aboutir, si le travail la -détruit au lieu de l'améliorer, et c'est la preuve aussi que nous ne -faisons pas les Å“uvres dignes de ce nom, _elles se font en nous_, sans -effort, sans volonté, presque à notre insu. Les séances de pose, -d'ailleurs, devenaient de plus en plus irrégulières. Camille commençait -de répéter la pièce qui devait succéder à la _Duchesse Bleue_, et, tantôt -sous un prétexte, tantôt sous un autre, aujourd'hui parce qu'elle se -sentait fatiguée, demain parce qu'elle étudiait son rôle, elle trouvait -le moyen de remettre une sur deux de ses visites à l'atelier. Quand elle -posait, c'était dans des conditions très différentes de celles du début. -Le tête-à -tête avec moi lui avait été un besoin à l'époque de ses douces -confidences et même à l'époque de ses plaintes tendrement inquiètes. Il -lui devenait une épouvante, maintenant que sa jalousie envers sa rivale -revêtait un caractère aigu d'enquête soupçonneuse. Pas une fois, durant -les trois semaines dont je résume ici l'anxieuse attente, elle ne vint -seule à l'atelier. Tantôt sa mère, tantôt sa cousine, tantôt une camarade -l'accompagnait. Je n'aurais plus rien su d'elle, si je n'avais deviné son -trouble intime à l'altération plus prononcée de sa physionomie et à sa -nervosité grandissante d'une part, et si, d'autre part, je n'avais eu -avec Jacques trois conversations très brèves mais bien faites pour -m'édifier sur les causes de ce farouche chagrin de la pauvre Duchesse. - - ---«Ne me parle pas d'elle,» m'avait-il dit une première fois, avec une -sécheresse irritée, «je serais injuste, car elle m'aime après tout. Mais -quel caractère!... quel caractère!...» - - ---«Ah! Elle continue à te jouer sa comédie de la belle âme méconnue,» -m'avait-il ricané une seconde fois. «Allons, amalgamez vos sublimes et -qu'on n'en parle plus...» - - -Et en dernier lieu, violemment: - ---«Puisque tu t'intéresses tant à elle, je vais te charger d'une -commission... Si elle veut arriver à ce que je ne la salue même plus, -quand je la rencontrerai, tu peux l'avertir qu'elle en prend le chemin... -Ah! si je n'avais pas besoin d'elle pour ma prochaine comédie, ce que je -l'aurais déjà balancée!...» - - -Ni l'une ni l'autre de ces trois fois je n'avais insisté pour en savoir -davantage. Sécheresse, ironie, violence, je n'avais rien relevé, en proie -à une crainte bien étrange. J'appréhendais avec une véritable angoisse le -moment où il me dirait en propres termes: «C'est fait. Mme de Bonnivet -est ma maîtresse...» En toute circonstance, de pareilles confidences -sont attristantes à recevoir. Du moins j'ai toujours senti de la sorte. -C'est chez moi une répugnance qui va jusqu'à la douleur. Est-ce un effet -de la pruderie que me reprochait Jacques? Est-ce un préjugé persistant, -le reste d'une conventionnelle duperie devant les pudeurs de la femme, -comme il prétendait encore? Non. Je ne me crois ni prude ni dupe. Je vois -plutôt dans cette aversion pour certains aveux qui ne permettent plus le -doute sur certaines fautes, un sursaut de délicatesse d'abord,--pourquoi -pas?--et puis ce rejet en arrière devant la réalité brutale, qui tient -chez moi de la maladie. Enfin, c'est sans doute un reste d'une -adolescence bourgeoise et pieuse, l'évidence qu'une femme qui a été bien -élevée, qui est mariée, qui est mère, qui tient un rang, s'est dégradée -aux malpropretés physiques d'une aventure de galanterie, m'est -intolérable. Dans l'espèce, cette appréhension était d'autant plus -illogique et plus sotte que les indiscrétions de mon camarade m'avaient -édifié sur les coquetteries et les légèretés dont Mme de Bonnivet,--ce -demi-castor du monde, pour prendre son mot,--était capable. Mais entre la -coquetterie, même follement légère, et la précision du dernier détail, il -y a un abîme. Et pour conclure, si jamais Jacques en arrivait à m'avoir -prononcé la phrase irréparable, ce cruel: «C'est fait... Mme de Bonnivet -est ma maîtresse...» il me faudrait revoir Camille avec cette phrase -dans le souvenir, et alors la réponse à ses questions me deviendrait un -supplice. Ne rien savoir, au contraire, c'était garder le droit de -répondre à la pauvre actrice sans lui mentir. Cette ignorance volontaire -ne m'empêchait pas de comprendre que tout le drame de sentiment de -Camille se jouait sur ce seul point: du degré de l'intimité établie entre -Molan et la Reine Anne dépendait le triste reste de bonheur, la dernière -aumône d'amour dont jouissait encore la malheureuse enfant. Aussi quoique -je m'entêtasse à ne rien apprendre de positif sur l'issue de l'intrigue -engagée entre Jacques et Mme de Bonnivet, je ne faisais qu'y penser, que -multiplier les hypothèses pour ou contre la chute définitive de la dame. -Hélas! elles étaient presque toutes pour. Comment m'attendre pourtant à -la révélation qui mit fin à cette incertitude d'une manière impossible à -même imaginer et foudroyante... - - -C'était vers la fin d'une après-midi de février. Camille avait manqué -trois rendez-vous d'affilée sans m'envoyer un mot d'excuse. J'avais passé -plusieurs heures, non point dans mon atelier, mais dans une petite pièce -attenante et décorée du titre de bibliothèque. J'y garde quantité de -livres qu'un peintre, uniquement soucieux de son art, ne devrait pas -avoir. Qu'est-ce qu'un poète et qu'est-ce qu'un romancier même les plus -plastiques peuvent bien enseigner à un artiste qui doit vivre par les -yeux et reproduire des formes? Il est vrai que j'étais occupé non pas à -lire, mais à rêver, les pincettes en main, devant les tisons à moitié -écroulés. La lampe, apportée par le domestique, éclairait une moitié de -la chambre. Je m'abandonnais à cette langueur nerveuse qui se résout, à -une pareille heure, à une pareille saison, dans une pareille lumière, en -un demi-enivrement presque dépourvu de conscience. Ce qu'il y a -d'accidentel en nous s'abolit dans ces instants-là . Il semble que nous -touchions le fond du fond de notre sensibilité, le nerf même de l'organe -intérieur par où nous souffrons et jouissons, la pulpe de ce qui fait -notre être. Je me sentais, dans ce crépuscule, aimer Camille comme -j'imagine que l'on doit aimer après la mort, si quelque chose survit de -notre pauvre cÅ“ur dans les grandes et muettes ténèbres. Je me disais que -j'aurais dû aller la voir, qu'il y avait dans l'excès de ma discrétion -une apparente indifférence. Et je l'évoquais, et je lui parlais, je lui -disais tout ce que je ne lui ai jamais dit, ce que je n'oserai jamais lui -dire... Et voilà qu'au moment même où cet opium de passion rêvée -m'engourdissait le plus profondément, je fus, comme en sursaut, arraché à -ce songe par la soudaine arrivée de qui? De celle même qui en était le -principe!... Mon domestique, à qui j'avais donné l'ordre de défendre -strictement ma porte, entrait dans la pièce pour me dire, d'un air -embarrassé, que Mlle Favier me demandait, qu'il lui avait répondu d'après -mes ordres et qu'elle s'était assise dans l'antichambre, en déclarant -qu'elle ne s'en irait pas sans m'avoir vu. - ---«Elle est seule?» interrogeai-je. - ---«Seule,» me répondit-il, et, avec la familiarité d'un valet de -célibataire attaché au même service depuis tantôt vingt ans,--il a vu -mourir mon père et je le tutoie.--«Il faut que je dise à monsieur Vincent -qu'elle a l'air d'avoir bien du chagrin. Elle est blanche comme du linge, -et sa voix est changée, cassée, étouffée... Enfin, on croirait qu'elle ne -peut pas parler. Si ce n'est pas une pitié, jeune et jolie comme elle -est!...» - ---«Eh! bien, fais-la entrer,» dis-je, «mais personne d'autre, -entends-tu...» - ---«Même si M. Molan vient aussi voir Monsieur?» interrompit-il. - ---«Même si M. Molan vient me demander,» répliquai-je. - -Le brave garçon sourit, d'un sourire de complice, et qu'en toute autre -occasion j'aurais interprété comme une preuve qu'il avait deviné le -secret, si bien caché, de mes sentiments. Je ne pris pas le temps de -réfléchir sur le plus ou moins de pénétration du pauvre homme. Camille -était déjà dans l'atelier, et j'avais devant moi l'image du -désespoir,--un désespoir voisin de la folie. Je lui avais dit, en la -forçant à s'asseoir: «Mais, qu'avez-vous?...» et moi-même je m'assis avec -affolement. Elle me fit signe de ne rien lui demander, qu'il lui était -impossible de répondre. Elle mit la main sur sa poitrine et ferma ses -yeux, comme si un déchirement intérieur, là , dans son sein, lui -infligeait une douleur au-dessus de ses forces. Je crus une seconde -qu'elle allait passer ainsi, tant la pâleur convulsive de son visage -était effrayante. Quand ses paupières se relevèrent, je vis que pas une -larme ne mouillait ses prunelles bleues, en ce moment toutes sombres. La -flamme de la passion la plus sauvage y brûlait. Puis, d'une voix rauque, -presque basse, comme si une main eut serré sa gorge, elle me dit, en -pressant ses doigts sur son front avec égarement: - ---«Il y a un Dieu, puisque je vous ai trouvé. Si vous n'aviez pas été -chez vous, je crois que j'aurais perdu ma raison... Donnez-moi votre -main, j'ai besoin de la serrer, de sentir que je ne rêve pas, que vous -êtes là , vous, un ami, vous... Je souffre trop...» - ---«Oui, un ami,» répondis-je, en essayant de la calmer, «un véritable -ami, tout prêt à vous aider, à vous écouter, à vous conseiller, à vous -empêcher aussi de vous laisser aller à vos chimères...» - ---«Ne me parlez pas ainsi,» interrompit-elle en dégageant sa main, et -elle reculait avec une aversion presque haineuse, «ou bien je croirai que -vous êtes d'accord avec eux pour me mentir... Mais non! Cet homme vous -trompe comme il m'a trompée. Vous croyez en lui comme j'y ai cru. Il -aurait honte de se montrer tel qu'il est, devant l'honnête homme que vous -êtes... Écoutez,» elle m'avait saisi le bras de nouveau et elle se -rapprochait jusqu'à me faire sentir la chaleur fiévreuse de son souffle -court, «savez-vous d'où je viens, moi, Camille Favier, moi, la maîtresse -attitrée de Jacques?... Je viens d'une chambre où cette gueuse de Mme de -Bonnivet s'est donnée à lui, où le lit est encore défait et chaud de -leurs deux corps... Ah! la hideuse, la hideuse chose!...» - ---«C'est impossible!» balbutiai-je, bouleversé jusqu'à l'épouvante, par -les mots que je venais d'écouter et par l'accent avec lequel ils avaient -été prononcés: «Vous avez été la dupe de quelque lettre anonyme, de -quelque ressemblance...» - ---«Écoutez encore,» reprit-elle presque tragiquement, et ses ongles -s'enfonçaient dans ma chair, tant l'étreinte de ses doigts se faisait -furieuse, «il y a huit jours que je n'ai plus de doute sur les rapports -de Jacques avec cette femme... Il était redevenu tendre pour moi, tout -d'un coup, d'une de ces tendresses auxquelles une maîtresse ne se -méprend pas, allez. Il me ménageait. Il avait dans les yeux, pour me -regarder, une certaine expression... J'aurais voulu le lui arracher, ce -regard, pour lire par derrière... Et puis, je retrouvais autour de ses -paupières ce creux de volupté que je lui connais trop. Je reconnaissais -dans tout son être cette langueur brisée qu'il avait autrefois, quand -nous nous aimions passionnément, et il fuyait nos rendez-vous, cependant. -Il invoquait toujours un prétexte pour les reculer et les déplacer... -Vous voyez, je vous parle comme je sens. C'est brutal, mais c'est vrai, -ce que je vous dis, vrai comme je l'ai toujours été avec lui et avec -vous. C'était moi, vous entendez, moi qui les lui demandais ces -rendez-vous, moi qui faisais la bête qui chasse, lui qui me refusait, qui -me fuyait. Y a-t-il besoin d'une autre preuve pour être sûre qu'un amant -vous trompe?... Et pourtant, cette semaine, j'avais recommencé de douter. -J'avais reçu la visite du mari de cette femme. Elle avait eu cette audace -de me l'envoyer!... Il était venu, avec Senneterre, me prier de jouer -chez eux à une grande soirée qu'ils donnent lundi prochain...» - ---«J'y suis même invité,» interrompis-je en me rappelant tout d'un coup -que j'avais, en effet, reçu le carton auquel je n'avais pas pris -seulement garde. «J'aurais dû m'en étonner... Je comprends. C'était à -cause de vous...» - ---«Hé bien! vous ne m'y verrez, pas» répondit-elle, avec un ton qui me -glaça le cÅ“ur, tant il était féroce, «et j'ai quelque idée qu'elle ne -sera pas donnée, cette soirée...» Puis, avec une colère montante: «Et -voyez comme je suis innocente encore!... Quand cet imbécile de mari m'eut -demandé cela, et quand, ayant répondu oui, je vis Jacques ne pas s'en -émouvoir, il me fut impossible de croire que cette femme était vraiment -sa maîtresse. Je ne le crus pas d'elle, et je ne crus pas de lui, qu'il -fût son amant. Je la savais une fameuse coquine, et lui, je l'avais jugé, -vous vous en souvenez?... Mais il y avait là , de sa part à elle, une si -insolente audace, de sa part à lui une si honteuse lâcheté!... Non. Vous -seriez venu me dire cela, vous, ce matin encore, qu'elle était sa -maîtresse, je n'y aurais pas cru...» - -Elle était si angoissée de ce qu'elle se préparait à raconter qu'il lui -fallut s'arrêter encore. Ses mains qui m'avaient lâché encore une fois, -tremblaient, et ses yeux se fermaient par l'excès de la souffrance. - ---«Et maintenant?» lui dis-je. - ---«Maintenant?» Et elle éclata d'un rire nerveux: «Maintenant, je sais ce -dont ils sont capables tous les deux, lui surtout. Car elle, c'est une -femme du monde qui a des amants. On compte les autres. Mais lui! lui! -m'avoir fait ce qu'il m'a fait! Ah! le malheureux! Ah! l'infâme!... Ah! -je deviens folle à vous parler. Mais écoutez, écoutez donc...» -répéta-t-elle avec frénésie, et comme si elle craignait que je -n'interrompisse son récit... «aujourd'hui, à deux heures, il devait y -avoir, au théâtre, répétition de la nouvelle pièce, la comédie de -Dorsenne. Il en remanie un acte, et nous avons eu contre-ordre. Je ne -l'ai appris qu'au théâtre. Je me trouvais donc, vers les deux heures, rue -de la Chaussée-d'Antin, avec mon après-midi devant moi. J'avais quelques -courses à faire dans le quartier. Je me mets en chemin, et voici qu'un -maladroit marche sur ma jupe, dont le volant se déchire presque tout -entier. Tenez...» Elle me montra, en effet, qu'un grand morceau du bas de -sa robe était déchiré, «C'était dans la hauteur de la rue de Clichy, et -tout près de la rue Nouvelle...» - -Elle m'avait regardé, en prononçant ces derniers mots d'une voix -soulignée, comme s'ils devaient éveiller en moi une association d'idées. -Elle vit que je ne bronchais pas. Un étonnement passa sur sa physionomie -tendue et elle continua: - ---«Ce nom ne vous dit rien? Je croyais que Jacques, qui vous raconte -tout, vous aurait raconté cela aussi... Enfin...» et sa voix se fit plus -basse encore, «c'est là que nous avons notre appartement de -rendez-vous... Quand il est devenu mon amant, j'aurais tant voulu lui -appartenir chez lui, parmi les objets au milieu desquels il vit, pour -qu'à chaque minute, à chaque seconde, ces muets témoins de notre bonheur -lui rappelassent mon souvenir!... Il n'a pas voulu. Je comprends pourquoi -aujourd'hui, et que déjà il pensait à la rupture. A ce moment-là , je -croyais tout ce qu'il me disait, comme je faisais tout ce qu'il me -demandait. Il m'assura que le petit entresol de la rue Nouvelle où il me -conduisit avait été arrangé par lui pour moi seule, qu'il y avait mis les -anciens meubles de l'appartement où il avait écrit ses premiers livres: -celui qu'il habitait avant de s'installer place Delaborde. Ai-je été -bête! Ai-je été bête! Mais que c'est abominable de mentir à une pauvre -fille qui n'a que son cÅ“ur, qui vous le donne tout entier, qui vous -donne toute sa personne, qui se mépriserait, comme d'un crime, de se -défier! Ah! c'est trop facile de tromper quelqu'un qui se livre tant...» - ---«Mais, êtes-vous sûre qu'il vous trompait?» interrogeai-je. - ---«Si j'en suis sûre?... Et vous aussi...» répondit-elle avec un accent -d'ironie passionnée. «D'ailleurs, je vous défie bien de le défendre -encore quand vous saurez tout... Je me trouvais donc, comme je viens de -vous le dire, près de cette rue Nouvelle, avec ma robe déchirée... Il -faut ajouter que, toujours dans ma bêtise, j'avais mis là toutes sortes -de petites choses à moi. J'y avais même de la soie et des aiguilles... -Ç'avait été un de mes rêves encore que cet endroit devînt un cher asile à -nous deux, où Jacques travaillerait à quelque beau drame d'amour, écrit -auprès de moi et pour moi, tandis que je serais là à m'occuper,--comme sa -femme!... L'idée me vint d'aller recoudre moi-même ce volant déchiré dans -le petit appartement... J'ai besoin que vous me croyiez, si je vous jure -qu'il ne se mélangeait à cette idée aucun projet d'un espionnage -quelconque...» - ---«Je le sais,» lui répondis-je, et, pour lui épargner le détail d'une -confidence dont je la voyais physiquement souffrir, je lui demandai: «Et -vous avez trouvé l'appartement défait comme vous me l'avez dit?...» - ---«C'est plus affreux,» fit-elle, et elle dut se taire une seconde pour -reprendre la force de continuer: «Rien que la manière dont cet entresol a -été choisi aurait depuis longtemps dû m'apprendre que Jacques s'en -servait pour d'autres. C'est une grande maison double, et l'appartement -se trouve dans le corps de construction sur la rue, avec une loge de -concierge placée assez loin de l'escalier pour que l'on puisse monter -sans être dévisagé par un témoin. A quoi bon de telles précautions s'il -ne s'était agi que de moi? Ne suis-je pas libre? Ai-je à craindre que -quelqu'un me voie entrer, pourvu que ce quelqu'un ne soit pas ma mère? Et -puis, les coups d'Å“il de ce concierge, son indéfinissable expression de -politesse et d'ironie, sa servilité vis-à -vis de Jacques, tout aurait -démontré à n'importe quelle autre que c'était là un appartement installé -depuis des années. Je le conçois si nettement, à mesure que je vous -parle! Et je ne me rends plus même compte que j'aie pu m'y tromper... -Mais je me perds, mes idées vont, elles vont... J'en étais à mon arrivée -rue Nouvelle, avec ma robe déchirée... Je n'avais pas la clef. Jacques -n'avait jamais voulu me la donner, malgré mes demandes. Quel signe -encore! Mais je savais qu'il en restait une dans la loge du concierge, -pour que cet homme et sa femme fissent le ménage. Un verrou intérieur -permettait, une fois dans l'appartement, de se clore contre toute venue -du dehors, en sorte que, le plus souvent, Jacques ne se donnait pas la -peine de prendre cette seconde clef, qui se trouvait d'habitude dans un -des casiers, et moi, vous devez penser que j'y allais, dans cette loge, -le moins possible. Je préférais, quand j'arrivais après Jacques, monter -tout droit et sonner... Sans ces détails, ce qui m'est arrivé vous serait -inintelligible, et c'est si simple... Cette fois, je vais pour prendre -cette clef dans la loge. Il n'y avait personne. Le mari et la femme -étaient occupés, sans doute, l'un à quelque course, l'autre à quelque -commission dans la maison, et le dernier sorti avait négligé de fermer la -porte. J'avise notre clef à sa place habituelle et je la décroche sans le -moindre scrupule, avec un petit mouvement de joie d'avoir pu échapper à -une rencontre avec le concierge. J'ai besoin de vous le répéter, de vous -le jurer: j'ignorais absolument vers quelle scène je marchais, -absolument, vous entendez!... J'entre dans l'appartement, avec quelle -mélancolie, vous le devinez! Depuis quinze jours déjà nous ne nous y -étions plus retrouvés, Jacques et moi. Les fenêtres en étaient closes. Le -petit salon, avec ses meubles de tapisserie bien rangés, était toujours -le même; toujours la même, la chambre à coucher tendue d'une andrinople -rouge. Je constatai, en cherchant dans un tiroir de la commode où je -plaçais mon panier à ouvrage avec mes petits objets, qu'ils n'étaient -plus là , ce qui m'étonna un peu. Mais il y avait encore un cabinet de -toilette et une autre chambre en arrière, très petite, qui nous servait -quelquefois de salle à manger. Je pensai que le concierge avait, en -nettoyant les meubles à fond, transporté les objets dans cette dernière -pièce, puis oublié de les rapporter. J'y allai et je vis, en effet, le -panier à ouvrage sur un des rayons d'un buffet d'acajou garni d'une -vaisselle très sommaire, la vaisselle de nos dînettes à deux. Je -m'installai donc dans ce réduit et je commençai de recoudre ma jupe. Je -l'avais ôtée pour aller plus vite. Tout d'un coup il me sembla entendre -ouvrir des portes. J'avais bien retiré la clef, mais sans pousser le -verrou. Ma première idée fut que ce visiteur inattendu était Jacques. Ne -m'avait-il pas dit autrefois, et je l'avais cru comme toujours, qu'il -venait quelquefois travailler dans notre appartement, par souvenir de moi -et pour assurer à sa réflexion plus de solitude? Je n'eus pas le temps de -me livrer à la douceur d'émotion que cette pensée éveilla dans mon cÅ“ur. -Je venais de reconnaître deux voix, la sienne... et l'autre...» - ---«La voix de Mme de Bonnivet?» lui demandai-je, comme elle se taisait -après ce dernier mot à peine prononcé. J'étais aussi remué par ce récit, -qu'elle l'était elle-même. Elle inclina la tête pour me répondre oui, et -elle continua de se taire sans que j'osasse insister. Le tragique de la -situation dont elle venait de me poser si simplement les données me -terrassait. Elle reprit: - ---«Je ne peux pas vous décrire ce qui s'est passé en moi, quand j'ai -entendu cette femme qui, se croyant seule avec son amant, riait très haut -et lui disait: tu... Ce fut une douleur aiguë, aiguë, comme si une pointe -de couteau m'avait blessée à la place la plus profonde de mon être, et je -me mis à trembler de tout mon corps sur la chaise où j'étais assise. -Maintenant encore, en y pensant, voyez mes mains... Je voulus me lever, -aller à eux, les chasser, elle comme une drôlesse, l'insulter, lui, comme -un drôle... Je ne pus pas. Je ne pus même pas crier. Il me semblait que -toute ma vie était arrêtée en moi... Et j'entendais et j'écoutais. -C'était une douleur plus forte que la mort, et je crus que j'allais -mourir en effet, là sur place!... Me voici pourtant. Savez-vous pourquoi? -Dans cette étroite chambre où je restais ainsi, sans bouger, et le -premier moment d'épouvantable douleur passé, je me sentis envahie par un -dégoût, par une répugnance inexprimables, une horreur qui allait jusqu'à -la nausée. Sans doute si les paroles de cet homme et de cette femme -m'étaient arrivées toutes, distinctement, le besoin de la vengeance -immédiate eût été le plus fort, mais ce murmure assourdi et confus, -mélangé de mots que je n'entendais pas, et de mots que j'entendais, joint -à l'image de ce que je devinais derrière cette muraille, me causait, -par-dessus cette indicible souffrance, une impression de quelque chose de -trop malpropre, de trop ignoble, de trop dégoûtant, de trop abject! Il y -eut surtout une phrase... Ah! quelle phrase!... Je sentis que je -méprisais Jacques plus encore que je ne l'aimais, et, en même -temps,--comme le cÅ“ur est étrange!--je ne pouvais accepter l'idée que si -j'entrais dans la chambre, il croirait que j'étais venue l'espionner. -Cette fierté de mon sentiment pour lui finit par dominer tout le reste... -Et je suis restée immobile, je vous le répète, dans cette chambre, une -heure peut-être!... Et ils sont partis, et je suis rentrée dans la -chambre, vide à présent... Et j'ai vu le lit défait, et les oreillers, -les mêmes oreillers, et les draps, les mêmes draps... Ah!» gémit-elle, en -jetant un cri qui me déchira le cÅ“ur, et pressant ses yeux de ses doigts -comme pour en écraser les globes et avec eux une vision horrible d'autres -infâmes détails qu'elle ne voulait pas, qu'elle ne pouvait pas dire, elle -criait: «sauvez-moi de moi-même, Vincent... Mon ami, mon seul ami, ne me -quittez pas, je crois que ma tête va éclater et que je deviens folle!... -Oh! ce lit! ce lit! notre lit!...» - -Elle s'était levée en prononçant ces mots, et elle s'était jetée contre -moi, la tête blottie contre mon épaule, les mains accrochées à moi dans -une crise de douleur suprême. Son visage tout entier se contracta dans un -spasme d'agonie, et je n'eus que le temps de la soutenir. Elle tomba dans -mes bras, évanouie. - - -Cet évanouissement, sans doute, la sauva, et aussi la crise de larmes où -s'épancha sa misère, lorsqu'elle revint à elle-même. Je la vis se -réveiller à la vie et réapprendre cette misère! Sa confidence et la -perte de connaissance qui l'avait suivie, venaient de me secouer trop -profondément pour que je trouvasse rien à lui dire: sinon les paroles -banales dont on réconforte un être que l'on voit souffrir, et on a tant -de peine à les trouver, quand on se rend un compte trop exact des -légitimes raisons que cet être a de souffrir. Camille ne me laissa pas -m'épuiser longtemps à ces inutiles consolations: - ---«Je sais que vous m'aimez bien», dit-elle, avec un essai de sourire -navré qui me fait mal après tant de jours, «et je sais aussi que vous me -plaignez sincèrement... Mais il faut me laisser pleurer, voyez-vous. Avec -ces larmes, il me semble, ma folie s'en va... Je voudrais seulement de -vous une promesse, une vraie promesse d'homme, votre parole d'honneur que -vous répondrez oui à la demande que je vais vous faire...» - ---«Vous croyez à mon amitié», lui dis-je, vous savez bien que j'obéirai à -toutes vos intentions, quelles qu'elles soient...» - ---«Cela ne me suffit pas», fit-elle devant cette réplique évasive -derrière laquelle j'avais, la voyant si exaltée, abrité un dernier reste -de prudence,--qu'allait-elle me demander?--Et elle insista: «C'est votre -parole d'honneur que je veux...» - ---«Vous l'avez», lui dis-je, vaincu par la supplication douloureuse de -ses chers yeux bleus où roulaient toujours des larmes. - ---«Merci», fit-elle en me pressant la main, et elle ajouta: «Je veux être -sûre que vous ne direz rien à Jacques de ce que je vous ai raconté...» - ---«Je vous en donne ma parole», répondis-je, «mais c'est vous-même qui ne -pourrez pas ne pas le lui dire...» - ---«Moi», répliqua-t-elle en secouant la tête avec une farouche fierté: -«Je ne lui dirai rien... Je ne veux pas qu'il me soupçonne de l'avoir -espionné. Je me brouillerai avec lui sans lui donner de raisons. J'aurai -du courage contre mon amour, maintenant, à force de dégoût. Je n'aurai -qu'à me rappeler ce que j'ai entendu et vu...» Et un dernier frémissement -secoua tout son corps, tandis qu'elle jetait, avec un accent que Desclée -même n'a jamais trouvé, le mot où Dumas a résumé toute la révolte de la -femelle devant la turpitude du mâle, dans sa célèbre comédie: «Pouah! -Pouah!...» - - -Ce n'est qu'aujourd'hui et en songeant à l'issue bien singulière de cette -aventure, que l'idée me vient de cette comparaison entre le jeu de la -grande artiste du Gymnase et le cri de nature arraché à Camille par la -plus sincère passion. Sur le moment, je n'eus pour elle qu'une pitié -navrée, qui se changea, elle partie, en une inquiétude sans cesse -grandissante, et le résultat fut une crise de scrupule, horriblement -douloureuse. Allais-je tenir la parole que la pauvre fille m'avait -extorquée de ne pas avertir Molan? Je savais trop ce que valent les -serments des amoureux et des amoureuses pour croire qu'après avoir -assisté cachée à ce rendez-vous de son amant et de sa rivale, elle s'en -tiendrait à cette résolution, qu'elle m'avait dite, d'une rupture -silencieuse et sans vengeance. Une femme a beau porter dans son cÅ“ur -l'orgueil de ses sentiments dont elle avait fait preuve d'une façon -presque invraisemblable en ne sortant pas de sa cachette, elle est femme, -et, tôt ou tard, la poussée de l'instinct doit l'emporter en elle sur le -raisonnement et la dignité. Qu'une nouvelle crise de douleur aiguë -s'emparât de l'amante outragée, et qu'en proie au délire de la jalousie, -elle s'avisât d'écrire la vérité au mari de sa rivale? La mémoire me -revint du regard dont Bonnivet avait enveloppé, à sa table, celle qui -portait son nom et qui était maintenant la maîtresse de Jacques. Comment -cette femme si évidemment sèche, si profondément ironique, si peu -impulsive, s'était-elle donnée de la sorte, et pourquoi? La curiosité -d'apprendre le détail de cette coupable aventure n'entrait-elle pas pour -une part dans la tentation qui me saisit, à peine Camille partie, de -courir chez mon camarade? Du moins, je lui crierais casse-cou, et je le -préviendrais contre une surprise qui pouvait être tout à fait tragique. -Je résistai pourtant à ce désir, presque à ce besoin de le prévenir, par -un point d'honneur auquel je n'ai jamais manqué depuis que je me connais. -Ce que c'est que d'être le fils d'un puritain. Un mot de mon père me -revient toujours dans des moments comme celui-là : «On n'interprète pas -une promesse: on la tient...» J'ai ce principe dans le sang, dans les -moelles. Hé bien! je ne me rappelle pas une circonstance où d'observer un -engagement m'ait coûté un tel effort. - -Pour rester fidèle à mon serment, je m'étais interdit d'aller chez -Jacques. Ce fut lui qui vint chez moi, le surlendemain même du jour où -j'avais reçu de sa maîtresse cette confidence si difficile à garder sans -en étouffer. Il avait, la veille, passé au théâtre pour saluer Camille. -Il n'avait pas pu lui parler à cause de la présence de la mère. Mais -cette présence même, visiblement voulue par la fille, l'avait un peu -étonné; puis, il lui avait semblé remarquer dans les yeux et aussi dans -le jeu de celle-ci quelque chose d'étrange, une excitation maladive. -Comme il arrive lorsqu'on n'a pas très bonne conscience, ce quelque chose -avait suffi pour l'inquiéter. Il avait donc poussé jusqu'à l'atelier, -avec la vague espérance de rencontrer peut-être Camille et le projet -très certain de me faire causer. Ses épigrammes sur mon rôle de confident -éternel se trouvaient-elles assez justifiées? Il est vrai qu'un prétexte -très simple lui permettait d'expliquer cette visite. - ---«Je t'ai fait envoyer une invitation pour la soirée de Mme de -Bonnivet,» me demanda-t-il après les premiers mots, «tu viendras, -n'est-ce pas? Veux-tu que nous dînions ensemble au cabaret, ce jour-là ? -Puis nous ferons la corvée de compagnie. Camille t'a raconté qu'elle y -disait quelque chose?...» - ---«Oui,» répondis-je, «et j'ai même trouvé cette idée d'un goût -douteux...» - ---«Elle n'est pas de moi,» fit-il en riant, «j'ai beau ne pas avoir peur -des complications, j'évite les inutiles, le plus que je peux. C'est déjà -trop des indispensables... Non. C'est Senneterre et c'est Bonnivet qui -ont organisé cette soirée, l'un conseillant l'autre. Ils auront voulu -savoir à quoi s'en tenir sur la nuance de ma cour à la Reine Anne. Étant -donné que Camille est ma maîtresse, ils ont pensé que si Mme de Bonnivet -est vraiment sa rivale, les deux femmes se détestent. Tu suis leur -raisonnement: Mme de Bonnivet dirait non pour ne pas avoir Camille chez -elle. Camille dirait non pour ne pas aller chez Mme de Bonnivet. Je -dirais non pour éviter toute rencontre entre les deux femmes. Et j'ai dit -oui. Camille a dit oui. Mme de Bonnivet a dit oui... J'aurais voulu que -tu visses la stupeur, puis la joie de Senneterre d'abord, de Bonnivet -ensuite. Ah! ce sont des observateurs, des analystes, des psychologues, -comme Larcher ou Dorsenne...» Et après cette ironie de l'éternel -Trissotin à l'égard de l'éternel Vadius, il ajouta négligemment: «A -propos de Camille, il y a quelques jours que je ne l'ai pas vue. Le -portrait avance?...» - ---«Tu peux en juger toi-même», m'empressai-je de dire, trop heureux de -saisir ce prétexte pour tromper son interrogatoire, et je retournai, pour -la lui montrer, la haute toile sur laquelle se dessinait la svelte -silhouette de la _Duchesse bleue_ offrant la fleur,--lui offrant sa -fleur, à lui, qui la regarda à peine. A-t-il jamais donné cinq minutes -d'attention à l'effort d'art d'un camarade? Ce jour-là , du moins, il -avait pour excuse cette petite enquête à poursuivre, que rendait urgente -sa situation critique entre ses deux maîtresses. Je ne m'offensai pas -qu'il continuât, sans que le moindre éclair d'intérêt eût animé son -regard, plutôt errant que posé sur la peinture: - ---«Vos sublimes continuent à s'amalgamer?... Oui?... Allons... Tant -mieux... Et, dis-moi. Elle est toujours jalouse de Mme de Bonnivet?» - ---«Nous en avons peu parlé,» répondis-je, le feu à la joue, de cet -impudent mensonge. - ---«Allons. Tant mieux encore...» reprit-il. Puis, sans insister: «Elle -choisirait bien mal son moment. Je dois te dire qu'en fin de compte, nous -avons reconnu, la Reine Anne et moi, qu'il y avait maldonne, et nous -avons renoncé à continuer la partie. Oui... Nous en sommes à une paix -armée... Nous avons mesuré nos griffes, et nous trouvant de force, conclu -l'armistice. Il était écrit que je ne la séduirais pas et qu'elle ne me -séduirait pas. Nous en sommes à la bonne camaraderie, maintenant, et je -crois que nous y resterons. J'aime mieux cela. C'est plus confortable...» - -Il m'avait regardé en me débitant ce discours, un peu hésitant, avec une -perspicacité aiguë devant laquelle je ne bronchai pas trop. Si mon visage -exprimait de l'étonnement, c'était de constater son aplomb dans la -comédie. Il l'attribua sans doute à ma surprise devant ses nouveaux -rapports avec celle qu'il continuait d'appeler la Reine Anne, et dont je -savais moi qu'elle méritait d'être brutalement appelée la Fille Anne. Je -comprends aujourd'hui qu'en observant cette étrange discrétion sur son -triomphe, il ne cédait pas seulement à un simple calcul de prudence. Il y -avait de cela, sans doute. Je le croirais sincère, il y comptait bien, et -que je mettrais plus d'énergie à détruire les soupçons sans cesse -renaissants de mon modèle. Il y avait aussi, dans cette discrétion -succédant au cynisme de ses premières confidences, je m'en rends mieux -compte à distance, un singulier détour d'amour-propre. J'ai noté souvent, -chez le personnage que les femmes appellent, dans l'argot de leur -franc-maçonnerie, «l'homme qui parle», cette anomalie. Elle n'est -qu'apparente. Il vous raconte, un par un, en les enjolivant au besoin, -les moindres préliminaires d'une aventure avec une femme, dont même les -plus légères imprudences devraient lui être sacrées. Puis, quand il vous -voit très convaincu qu'il va être l'amant de cette femme, il se défend, -sur ce dernier point, d'une défense qui d'ailleurs la compromet comme un -aveu positif. Ce suprême silence l'empêche, lui, de se juger trop -sévèrement. La même vanité qui l'avait rendu bavard auparavant le rend -silencieux après. Vanité ou remords, calcul ou dernier reste -d'honneur,--quelle que fût la cause de cette subite interruption dans les -confidences de Jacques,--il est certain qu'il ne se départit pas, ce -jour-là , de cette discrétion enfin correcte. J'y gagnai d'avoir moins de -mérite à être discret moi-même. Et, tout de suite, les événements se -précipitèrent avec cette effrayante rapidité des catastrophes où les -discussions, les sous-entendus, les demi-confidences n'ont plus de place. -Je voudrais les raconter, ces suprêmes péripéties, non pas telles que je -les ai vues, mais telles qu'elles me furent dites. Dieu! Si je -retrouvais, pour ce récit, la naturelle et violente éloquence que la -petite Favier eut pour me retracer ces scènes tragiques, comme ce -maladroit récit s'animerait, se teinterait d'une chaude couleur de -passion! Et pourquoi n'ai-je pas jeté aussitôt sur le papier, sous forme -de notes, ces brûlants aveux qui m'ont poursuivi si longtemps? - - - - -VIII - - -Il y a toujours un coin de silence dans les plus sincères confessions des -femmes. Il y en avait un dans celle de Camille. En m'initiant, avec les -halètements d'une jalousie affolée par la certitude, à la dramatique -découverte de l'appartement de la rue Nouvelle, elle ne m'avait pas -révélé la vérité tout entière. Elle était déjà résolue à un projet d'une -audace vengeresse, dans la minute même où elle affirmait qu'elle ne se -vengerait pas. Elle me l'a avoué plus tard et qu'elle avait appréhendé -mes conseils et mes reproches. Parmi les phrases entendues à travers la -mince cloison qui la séparait du lit où sa rivale se donnait à leur -commun amant, elle avait saisi quelques mots plus importants pour elle -que les autres. Ce n'était rien moins que le jour et que l'heure du -prochain rendez-vous. Cette petite Mme de Bonnivet, chez laquelle j'avais -diagnostiqué les signes de la froideur la plus inéveillable,--détail -qu'entre parenthèses Molan devait plus tard me confirmer -brutalement--était, comme la plupart des femmes de ce genre, une coureuse -de sensations. A chaque nouvelle intrigue, ces dépravées sans tempérament -s'acharnent à l'espérance qu'elles naîtront, cette fois, à cette extase -de l'amour toujours désirée, toujours fuyante. J'ai su depuis que c'était -elle qui, malgré le danger,--ou plutôt à cause du danger--avait multiplié -ces rendez-vous dont chacun risquait de se terminer tragiquement. Camille -avait surpris le secret des vraies relations entre les deux amants un -mardi, et, le vendredi, trois jours après, ils devaient se retrouver dans -le petit appartement. Ainsi renseignée sur le moment exact de ce -rendez-vous, une résolution folle avait envahi l'esprit malade de la -pauvre Duchesse Bleue: attendre sa rivale devant la porte de la maison, -l'aborder à la minute même où elle descendrait de fiacre et lui cracher -au visage, là , dans la rue, sur le trottoir, toute sa haine et tout son -mépris. A la pensée que l'arrogante Mme de Bonnivet tremblerait devant -elle, comme une voleuse prise la main sur un couvert d'argent, l'actrice -outragée éprouvait un frémissement de rancune assouvie. Sa vengeance -serait plus complète encore. L'infâme piège où Jacques et Mme de Bonnivet -l'avaient attirée, cette abominable invitation à figurer dans une soirée -chez sa rivale, pour rassurer le mari, allait lui servir. Par prudence et -pour ne pas se compromettre vis-à -vis de ce mari, Mme de Bonnivet devrait -la donner, cette soirée, malgré tout. Et elle, Camille, y paraîtrait! -Elle verrait celle qui lui avait volé son amant trembler devant ses -regards, cet amant lui-même pâlir de la terreur qu'elle ne fit quelque -éclat, et cette épouvante des deux coupables lui était à l'avance une de -ces voluptés atroces comme s'en forge en pensée la haine! Les trois jours -qui la séparaient de ce vendredi s'écoulèrent pour elle dans une attente -grandissante. Je ne la vis pas dans cette crise, car elle mit un soin -jaloux à m'éviter, de peur que je ne dérangeasse son projet. Mais elle -m'a raconté ensuite que, jamais, depuis le commencement de sa liaison -avec Jacques, elle n'avait éprouvé une telle fièvre d'impatience. Elle -passa la nuit du jeudi au vendredi littéralement comme folle, et, quand -elle partit de la rue de la Barouillère pour gagner la rue Nouvelle, il y -avait trente-six heures qu'elle ne dormait ni ne mangeait. Elle avait -entendu Mme de Bonnivet et Jacques fixer le rendez-vous pour quatre -heures. A trois heures et demie, elle était sur le trottoir, en face des -fenêtres du petit appartement, occupée à faire les cent pas, enveloppée -de sa mante, méconnaissable sous le double voile roulé autour de sa -figure, et ne perdant pas de vue la porte par où sa rivale devait passer. -Il y avait alors, à l'angle de la rue Nouvelle et de la rue de Clichy, -une station de fiacres qui devint aussitôt le terme de sa promenade. Car -à chaque fois que sa marche la ramenait du côté de l'horloge de cette -station, elle pouvait voir que l'aiguille marchait, comme elle-même, et -rapprochait l'instant où elle allait enfin étreindre sa vengeance. Trois -heures quarante... Plus que vingt minutes à attendre, moins peut-être. -Trois heures cinquante, encore dix minutes. Quatre heures... Ils sont en -retard... Quatre heures dix... Personne... L'aiguille est maintenant sur -le chiffre vingt et ni Jacques ni Mme de Bonnivet n'ont paru!... Que se -passe-t-il?... Devant ce retard d'autant plus inexplicable que, pour une -femme du rang de celle que sa rancune guettait ainsi, les minutes de -liberté sont comptées, une évidence saisit le cerveau de Camille, et -acheva de l'affoler: les deux amants avaient changé le jour ou l'heure de -ce rendez-vous. Ils avaient eu si souvent le loisir de se revoir depuis -qu'elle les avait écoutés se prodiguer le tutoiement et les mots de -libertinage, à deux pas d'elle! Qui sait? Le concierge l'avait sans doute -remarquée, quand elle était partie, l'autre jour, quoiqu'elle eût -profité, pour remettre la clef, d'un moment où cet homme était de nouveau -hors de sa loge, occupé à causer dans la cour. Sans doute il avait -prévenu Jacques de cette visite?--Quatre heures et demie... Toujours -personne. Camille finit par se convaincre que de rester plus longtemps -sur ce coin de trottoir était inutile, d'autant plus que, par cette fin -d'un jour froid de février, un brouillard tombait, âcre et mêlé de -grésil, qui la faisait grelotter. Elle lança donc un regard désespéré -vers les fenêtres de l'appartement, toujours impénétrables, avec leurs -volets fermés et qu'aucun filet de lumière n'éclairait encore, et elle se -préparait à s'en aller, lorsqu'en fouillant de ses yeux une dernière fois -cette courte rue, elle aperçut, arrêté de l'autre côté, en face de la -station, un fiacre qu'elle n'avait pas encore remarqué, et, penchée hors -de la portière, une figure qui lui donna un de ces accès de terreur où se -dissolvent toutes les forces du corps et de l'âme: elle venait de -reconnaître, sous le rideau à demi baissé du coupé immobile, Pierre de -Bonnivet en personne! - -Oui, c'était bien le mari de la maîtresse de Molan, non plus dans sa -fonction risible d'époux, ombrageux et intimidé, d'une femme à la mode et -qui souffre des coquetteries de celle qui porte son nom, en les subissant -pour en profiter. C'était l'assassin à l'affût chez qui la jalousie a -soudain éveillé le mâle primitif, la brute meurtrière, et dont les yeux, -les narines, la bouche annoncent la volonté de tuer, _quoi qu'il doive -arriver_. Il était là , fouillant la rue, lui aussi, de ce fauve regard. -Le collet de loutre de son pardessus à demi relevé donnait à son poil -roux et à son teint sanguin un reflet plus sinistre, et sa main qui -levait le rideau pour lui permettre de mieux voir, dégantée et nue, -semblait prête à saisir l'arme qui allait venger son honneur, là sur ce -coin de trottoir,--sans plus de souci du monde et du scandale que si -Paris était encore la forêt d'il y a trois mille ans où des demi-gorilles -se disputaient à coups de haches de pierre une femelle vêtue de peaux de -bêtes. Par quel moyen le mari jaloux avait-il découvert la retraite où la -Reine Anne et Jacques abritaient leur si récente intrigue? Ni Camille ni -moi, ni Jacques lui-même ne l'avons jamais su. Une lettre anonyme -l'avait-elle averti, mais écrite par qui? Molan traînait derrière ses -talons une meute d'envieux, Mme de Bonnivet une meute d'envieuses, sans -compter les soupirants plus ou moins éconduits. Peut-être Bonnivet -avait-il eu simplement recours au vulgaire, mais sûr moyen du filage? Il -est certain que le concierge avait été questionné, et si cet homme ne -s'était trouvé, par fortune, un brave garçon à jamais acquis par les -billets de théâtre que lui donnait son locataire et par le prestige du -nom de l'écrivain, l'appartement qui avait vu la pauvre Duchesse bleue -si heureuse tour à tour et si malheureuse, aurait sans doute servi de -théâtre à quelque sanglant dénouement. Et c'était bien la volonté d'une -tragique vengeance que Camille Favier distingua sur le front et dans les -narines, autour de la bouche et dans le battement des paupières de ce -visage d'homme aperçu à cette portière de voiture, sous la clarté mêlée -d'un bec de gaz et du crépuscule, guettant une preuve de son déshonneur -et décidé à une justice immédiate. Il est bien probable qu'il avait -remarqué, lui aussi, la jeune femme. Il ne l'avait point reconnue, -l'événement l'a prouvé depuis. C'était trop naturel. Il ne l'avait -rencontrée qu'une fois hors de la scène, et les hauts collets d'une mante -sans taille, un boa de fourrure, enroulé plusieurs fois autour du menton, -un chapeau avancé et un double voile, faisaient de Camille une forme -indécise, une vague et indistincte silhouette. Bonnivet vit sans doute en -elle, si l'idée fixe lui permit un raisonnement quelconque, une errante -de la prostitution, en train d'exercer son misérable métier de -raccrocheuse dès la tombée du jour. Puis il n'y prit même plus garde. -Quant à elle,--ah! la charmante et noble enfant, et quelle pitié que -cette créature, si naturellement magnanime, ait été soumise à de trop -dépravantes, à de trop dégradantes épreuves!--elle n'eut pas plus tôt -reconnu Bonnivet que ses justes rancunes, ses jalousies furieuses, la -légitime douleur de sa passion meurtrie, son appétit de représailles se -fondirent en un seul sentiment. Ce fut un bouleversement de tout son être -aussi foudroyant qu'un miracle. Elle n'aperçut plus devant elle que le -danger de Jacques et que la nécessité de lui crier: «gare,» non pas -demain, non pas ce soir même, mais tout de suite. Quelques instants -auparavant, elle s'était dit que les deux amants avaient remis leur -rendez-vous à un autre jour. Une idée lui traversa soudain le cÅ“ur comme -un fer rouge: s'ils avaient seulement reculé ce rendez-vous jusqu'à cinq -heures? S'ils se préparaient à cet instant même à s'acheminer vers cette -rue, à l'entrée de laquelle attendait le sinistre guetteur?... La pensée -que cela était, après tout, possible, se transforma aussitôt, comme il -arrive quand l'imagination travaille autour du danger d'un être aimé, en -une certitude. Elle vit distinctement Jacques marcher vers le guet-apens. -La résolution de l'arrêter tout de suite, sans tarder une seconde, -s'empara d'elle en même temps avec une force irrésistible. Que faire, -sinon courir là où elle avait une dernière chance de rencontrer Molan, -c'est-à -dire place Delaborde? Elle eut peur de se faire remarquer par -Bonnivet en prenant un des fiacres de la station et qu'il n'entendît sa -voix, et elle se mit à descendre la rue de Clichy comme une insensée, -hélant les voitures après les voitures, pour subir, à l'instant où elle -s'assit dans un coupé enfin vide, l'horrible assaut d'une nouvelle -hypothèse qui faillit la faire s'évanouir. Si les deux amants avaient, au -contraire, devancé l'heure du rendez-vous, et s'ils étaient là , dans -l'appartement, tandis que le mari, prévenu par un espion gratuit ou payé, -les attendait? Camille les vit de nouveau en imagination, avec une même -incapacité de distinguer le possible du réel. Oui, elle les vit, se -croyant bien sûrs de leur isolement, profitant de l'heure du crépuscule -pour sortir au bras l'un de l'autre, Bonnivet s'élançant et puis... Et -puis c'était l'inconnu qui allait du meurtre immédiat au plus redoutable -duel!... La malheureuse créature eut à peine conçu cette seconde -hypothèse qu'un frisson la secoua jusque dans les moelles. Son fiacre -était déjà parti, au grand trot du cheval, dans la direction de la place -Delaborde. Que faire encore? Dans ces instants où l'on peut dire que non -pas même les secondes, mais les moitiés, les quarts de seconde sont -comptés, les sentiments vrais possèdent-ils une mystérieuse double vue -qui les détermine avec plus de sûreté que ne ferait le plus calculé des -raisonnements? Ou bien y a-t-il, comme Jacques Molan aimait à le dire, -des destinées protégées par une singulière faveur des circonstances et -qui ont le hasard constamment heureux comme d'autres l'ont constamment -malheureux? Toujours est-il que Camille, entre les deux possibilités, -choisit d'instinct celle qui se trouvait être la vraie. Au moment précis -où le cocher tournait la place de la Trinité, elle lui donna l'ordre de -remonter du côté de la rue Nouvelle. Pourquoi? Elle n'aurait su le dire. -Elle l'arrêta et le paya avant l'entrée de cette rue. Son plan était -fait, qu'elle exécuta avec cette décision courageuse qu'inspire le danger -aux âmes comme la sienne, sans résistance parfois pour elles-mêmes, et, -pour leur amour, toute flamme et toute énergie. Elle avait pu voir que le -coupé de Bonnivet attendait toujours à la même place. Son parapluie -déployé contre cette bruine propice, et sûre de cacher ainsi son visage, -elle traversa la rue bravement devant cette voiture et elle arriva -jusqu'à la maison dont le mari jaloux surveillait la sortie. Plus de -doute... Un filet de lumière apparu par l'interstice des volets, -dénonçait la présence de quelqu'un dans l'appartement!... Elle entra sans -hésiter et elle marcha droit au concierge, qui la salua d'un air -embarrassé. - ---«Mais je vous affirme, mademoiselle, que M. Molan n'est pas venu,» -répondit cet homme, quand elle eut insisté, malgré une première -dénégation. - ---«Et moi, je vous dis qu'il est là avec une dame,» répliqua-t-elle. -«J'ai vu la lumière aux fenêtres.» Puis, brusquement, avec -l'inexprimable autorité qui émane d'un être réellement au désespoir: -«Malheureux, vous vous repentirez toute votre vie de ne pas m'avoir -répondu franchement à cette minute... Tenez,» ajouta-t-elle en prenant le -bras de l'individu stupéfait et le tirant du côté de la porte cochère. -«Regardez dans la voiture qui est à l'angle de la rue, à droite, en -prenant bien garde de ne pas vous montrer. Vous y verrez quelqu'un qui -surveille la maison. Eh bien! c'est le mari de cette femme... Si vous -voulez qu'il y ait du sang ici, tout à l'heure, quand elle sortira, vous -n'avez qu'à m'empêcher de monter pour les prévenir... Mon Dieu! Mon Dieu! -de quoi avez-vous peur? Fouillez-moi si vous voulez être sûr que je n'ai -pas d'armes, que ce n'est pas moi qui leur ferai du mal... Mon amant me -trompe, c'est vrai, je le sais... Mais je l'aime, entendez-vous, je -l'aime et je veux le sauver... Est-ce que vous ne sentez pas que je ne -vous mens point?...» - -Dominé, quoi qu'il en eût, par ce magnétisme d'une volonté tendue tout -entière à son but, l'homme s'était laissé entraîner jusqu'au seuil. Le -hasard,--cet aveugle et inexplicable hasard, qui nous perd et qui nous -sauve dans de pareilles crises, par la plus insignifiante parfois des -coïncidences, ce hasard toujours propice à cet audacieux Jacques,--voulut -qu'au moment où le concierge regardait du côté de la voiture, Bonnivet -se penchât, lui aussi, un peu en dehors. L'homme se retourna vers Camille -Favier, le visage décomposé: - ---«Je le reconnais», s'écria-t-il, «c'est le Monsieur qui est venu me -questionner, avant-hier, sur les locataires de la maison. Il m'a demandé -si je n'avais pas chez moi M. Molan, et comme je lui ai répondu non, -d'après la consigne, il a tiré de sa poche un portefeuille. Pour qui -prenez-vous le père Cohendy? lui ai-je dit... Ah! ça n'a pas traîné. Je -l'aurais assommé, cette canaille-là !... Attendez un peu que j'aille lui -demander s'il a sa carte de la préfecture pour faire le mouchard devant -les maisons...» - ---«Et il vous répondra que la rue est à tout le monde, ce qui est vrai,» -dit Camille, à qui le danger avait rendu son sang-froid. Fut-ce -l'inspiration de l'amour? Fut-ce un vague ressouvenir des procédés -habituels au théâtre? Car le métier agit en nous à la manière d'un -mécanisme automatique sous le branle de la nécessité. Un projet se -dessinait devant son imagination auquel l'honnête Cohendy allait se -prêter, elle le comprit, et que Molan avait su s'en faire aimer, «Vous -n'empêcherez pas cet homme de rester là ,» continua-t-elle; «seulement, -vous lui aurez bien fait comprendre qu'on veut lui cacher quelque chose. -Et ce quelque chose, il ne s'y trompera pas... S'il est venu ici, c'est -qu'il a été averti d'une façon positive, allez. Vous voulez m'aider à -sauver votre maître, n'est-ce pas? Hé! bien, obéissez-moi.» - ---«Mademoiselle a raison,» répondit le concierge, en changeant de ton, -«si on va lui faire une scène, il devinera tout, et si c'est sa femme, -c'est son droit tout de même de ne pas vouloir être ce qu'il est!... J'ai -bien pensé à prévenir M. Jacques quand il est monté que l'on était venu -questionner, en bas... Mais il est arrivé avec cette dame...» - ---«C'est moi qui le préviendrai,» dit Camille, «je m'en charge. Allez -seulement chercher un fiacre que vous ne ferez pas entrer sous la voûte, -et laissez-moi agir. Je vous jure que je le sauverai...» - -Elle s'élança dans l'escalier, tandis que le concierge appelait une -voiture, comme elle le lui avait ordonné. La seule perspective, s'il -devait y avoir un drame, de tout faire pour que du moins ce drame -n'éclatât pas dans son immeuble, l'avait rendu docile comme si Camille -eût été le propriétaire lui-même,--cette incarnation de l'omnipotence -pour le portier Parisien. Quand la courageuse fille arriva sur le palier -de l'entresol, devant cette porte, ouverte tant de fois avec une émotion -si douce, elle eut, malgré l'imminence du danger, un instant de -défaillance. La femme en elle se révolta, l'éclair d'un instant, contre -le dévouement que l'amour lui avait suggéré d'une manière si rapide, -presque animale, comme de se jeter à l'eau pour sauver Jacques, si elle -l'avait vu se noyer. Hélas! Elle n'allait pas sauver que lui! L'image de -sa rivale s'offrit à elle, dans cette netteté de vision presque -insupportable, dont s'accompagnent les crises aiguës de la jalousie qui -n'a plus de doutes. La vengeance était là , cependant, si assurée, si -complète, si immédiate, si impersonnelle! Il suffisait de laisser les -événements rouler le long de la pente sur laquelle ils étaient lancés. -Quand la malheureuse enfant me raconta, plus tard, le détail de ce jour -terrible, elle ne se fit pas meilleure qu'elle n'avait été. Elle me -l'avoua: la tentation fut si forte, qu'il lui fallût agir, et avec -vertige, avec fureur, pour mettre quelque chose d'irréparable entre elle -et ce moment, et elle commença de sonner à la porte close, une fois -d'abord, puis deux, puis trois, puis dix, de cette sonnerie prolongée qui -donne au timbre l'accent d'une insistance affolée. Elle voyait en esprit, -comme si elle eût été dans la chambre, les deux amants saisis par ce -carillon, leur rire d'abord à l'idée que c'était une méprise d'un -visiteur, leur silence subit, et leur regard, Mme de Bonnivet épouvantée, -Jacques la rassurant, puis se levant. Ah! comme elle aurait voulu lui -crier «vite, vite!...» Et elle se mit à frapper contre le battant, de -son poing fermé, à coups répétés. Ensuite, elle écouta. Il lui sembla, -car la surexcitation de son angoisse doublait la force de ses sens, -qu'elle distinguait un bruit, un craquement du parquet, sous une démarche -prudemment hasardée derrière la porte, toujours muette et fermée, et -appliquant sa bouche à la fente des deux battants pour être plus sûre -d'être entendue. - ---«C'est moi, Jacques,» dit-elle, «c'est moi, Camille... Ouvre-moi. Je -t'en supplie, il y va de ta vie. Ouvre-moi... Pierre de Bonnivet est dans -la rue...» - -Aucune réponse. Elle se tut, et elle écouta de nouveau, se demandant si -elle s'était trompée en croyant reconnaître un bruit de pas. Puis affolée -davantage, elle recommença de sonner au risque d'éveiller l'attention de -quelque voisin et elle frappait, et elle appelait: «Jacques, Jacques, -ouvre-moi!...» et elle répétait: «Pierre de Bonnivet est en bas!...» -Toujours pas de réponse. Elle eut alors, dans ce paroxysme d'épouvante, -une nouvelle idée. Elle descendit chez le concierge qui venait de revenir -avec le fiacre, et qui, éperdu maintenant, lui aussi, gémissait avec un -naïf égoïsme: - ---«Voilà ce que c'est d'être trop bons... S'il arrive quelque chose, on -nous met à la porte... Et où nous placerons-nous ensuite? Où nous -placerons-nous?...» - ---«Donnez-moi du papier et un crayon,» dit-elle, «et regardez si l'espion -est là ...» - ---«Il est toujours là ,» répondit le concierge, et, voyant Camille plier -le papier, sur lequel elle avait, d'une main fiévreuse, griffonné -quelques lignes: «Je comprends,» dit-il, «vous allez glisser le billet -sous la porte... Ça ne fera toujours pas sortir la dame... Si j'allais -m'empoigner avec le particulier, on nous conduirait tous deux au poste, -et, pendant le temps qu'on s'expliquerait, elle s'échapperait et il n'y -aurait pas de scandale dans la maison...» - ---«Ce serait un moyen,» répondit Camille, qui ne put, malgré la gravité -du péril, s'empêcher de sourire à l'idée de ce colletage entre l'homme du -peuple et l'élégant sportsman qu'était Pierre de Bonnivet; «mais je crois -que le mien vaut mieux...» - -Déjà elle s'élançait de nouveau dans l'escalier, puis après avoir -carillonné avec la même force que tout à l'heure, elle glissait sous la -porte, comme avait deviné le concierge, le morceau de papier sur lequel -elle avait écrit: «_Mon Jacques, je veux te sauver. Crois, du moins, à -cet amour que tu as trahi. Je veux te sauver. Que te dire de plus? -Ouvre-moi. Je te le jure, B*** est au coin de la rue qui vous guette. Tu -n'as qu'à regarder à droite, tu verras sa voiture. Je te jure aussi que -je vous sauverai..._» Ah! quel billet et que je garde, l'ayant depuis -obtenu de Jacques lui-même, comme un monument d'une si navrante -tendresse! Il m'est impossible de le transcrire sans des larmes! La -sublime amoureuse avait calculé qu'il faudrait bien que Jacques vînt à la -porte pour sortir, ou maintenant ou plus tard. Elle s'était dit qu'elle -attendrait debout contre le mur de l'escalier jusqu'au moment où, ayant -lu cette supplication, il lui ouvrirait. Avec quel battement de cÅ“ur -elle vit presque aussitôt la feuille blanche disparaître! Une main venait -de la tirer. Elle entendit le froissement du papier que cette même main -dépliait, et le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait. Jacques regardait dans -la rue, comme elle lui avait dit, pour vérifier par lui-même, malgré -l'ombre grandissante, l'exactitude du renseignement contenu dans cette -étrange missive. Pour la pauvre Duchesse, et quoiqu'elle eût indiqué -elle-même ce moyen de contrôle, cette preuve de défiance, à cette minute -fut vraiment ce qu'est une piqûre dans une blessure--une pointe de -douleur plus aiguë dans une grande plaie si douloureuse! Elle n'eut pas -le loisir de s'attarder à cette nouvelle humiliation. La porte s'était -enfin ouverte, et les deux amants étaient dans l'antichambre, en face -l'un de l'autre: Camille, en proie à cette exaltation de sacrifice et de -martyre si étrangement mêlée de mépris, presque de haine, lui, pâle, les -yeux hagards, dans le désordre d'un rhabillement hâtif, et tout de -suite: - ---«Voyons», commença-t-il à voix basse, «que se passe-t-il? Tu sais, si -tu m'as menti et si tu viens ici pour me faire une scène...» - ---«Tais-toi! malheureux», répondit-elle sans daigner, elle, assourdir la -voix, «si j'étais une femme à te faire des scènes, est-ce que je vous -aurais manqués, elle et toi, l'autre jour, mardi, à trois heures, quand -vous êtes venus ici?... Oui, j'étais dans l'appartement, là , dans le -cabinet derrière votre alcôve, et j'ai tout entendu, _tout_, m'as-tu -comprise? et je ne suis pas sortie, et je vous ai laissés partir... Il ne -s'agit pas de cela, il s'agit que le mari de cette femme est au coin de -la rue, qu'il vous guette... Tu as regardé par la fenêtre, tu as vu le -fiacre... Ah! je ne veux pas qu'il te tue, malgré ce que tu m'as fait. Je -t'aime trop... Voilà pourquoi je suis ici...» - -Molan avait dévisagé l'étrange fille, tandis qu'elle parlait. Tout -soupçonneux qu'il fût,--c'est le châtiment des hommes qui ont trop menti -aux femmes,--il sentit que Camille lui disait la vérité. Il eut alors un -mouvement généreux, le premier. S'il est égoïste, comédien et fourbe, il -ne manque pas de courage. Il s'est battu, à plusieurs reprises, pour des -articles injurieux, très gratuitement et très bravement. Peut-être aussi, -car l'idée de la galerie n'est jamais absente de certaines âmes, même -dans des minutes aussi solennelles, peut-être pensa-t-il au compte rendu -du drame, si drame il y avait, dont retentiraient les journaux. Un mot -qu'il me dit plus tard m'autoriserait à le supposer: «Avoue que j'ai -manqué là une magnifique réclame!...» Mais qui peut savoir sa pensée de -derrière la tête, et si ce n'est pas là une de ces paroles d'après coup -qui servent aux gens de son espèce à dissimuler leurs rares élans de -nature? Toujours est-il que, rajustant sa jaquette et avisant son chapeau -pendu à une patère de l'antichambre, il répondit à voix haute, lui aussi: - ---«Je vous crois et je vous remercie. Il suffit. Je sais maintenant ce -que j'ai à faire...» - ---«Tu veux descendre?» fit-elle, continuant à le tutoyer, quoiqu'en lui -disant vous, il lui eût indiqué que Mme de Bonnivet les entendait, «tu -veux courir au-devant du danger? Est-ce que cela vous sauvera, réponds, -quand tu seras allé demander à cet homme... quoi?... Ce qu'il fait là ?... -Mais ce serait perdre cette femme, et tu n'en as pas le droit. Si -Bonnivet vous a suivis lui-même, il a vu une femme entrer. S'il vous a -fait suivre par quelque agent, il sait encore qu'une femme est ici. Il -faut qu'il voie une femme en sortir avec toi, en fiacre, et se cachant... -Il faut qu'il suive le fiacre et qu'il laisse cette rue libre, pour que -celle-ci s'échappe pendant ce temps... Hé bien! tu vas sortir avec moi. -Il y a une voiture en bas. Je l'ai fait chercher. Nous allons y monter... -Ne me dis pas non. Ne discute pas... Bonnivet nous verra y monter. Son -fiacre nous suivra. Il croira te surprendre avec celle-ci, il te -surprendra avec moi, et tu seras sauvé... Tu seras sauvé!...» Et elle le -prit, malgré elle, dans ses bras, puis, le repoussant avec violence, et -tous bas maintenant: «Nous sommes de la même taille à peu près, elle et -moi, va lui demander son manteau. Elle prendra le mien et elle partira -cinq minutes après nous, quand elle aura vu s'en aller le coupé de son -mari... Dis-lui adieu, et surtout qu'elle ne vienne pas me remercier... -Si je la voyais, je ne serais pas sûre d'avoir la force...» - -Elle avait ôté sa longue cape noire qu'elle tendit à Jacques. Ce dernier -prit cette mante sans répondre. Certains sacrifices de femme ont comme -une magnificence de simplicité qui anéantit l'homme qui les reçoit. Il ne -peut plus qu'accepter et avoir honte. D'ailleurs, l'hésitation n'était -pas permise. La nécessité était là , implacable et inévitable. Jacques -entra dans le salon sur lequel donnait l'antichambre, tandis que Camille -demeurait debout dans cette première pièce, appuyée au mur... «J'avais -dans le cÅ“ur un couteau», m'a-t-elle dit plus tard, «et cependant comme -une joie sauvage à l'idée que je l'écrasais, elle, par ce que je -faisais--une joie de douleur. Et je l'aimais de nouveau, lui, je -l'aimais!... Je ne l'ai jamais aimé comme à ce moment-là ... Ah! j'ai -compris comme c'est doux de mourir pour quelqu'un!... Et en même temps, -j'étais obligée de me dominer pour ne pas entrer insulter cette gueuse, -lui déchirer sa chemise, la battre de mes mains... Dieu! quelles -minutes!...» - -Tandis que ce miracle d'amour s'accomplissait ainsi dans le banal décor -de cet appartement de débauche, la nuit avait fini de tomber. La rumeur -de la rue arrivait jusqu'à cette antichambre, avec une espèce de lointain -sinistre, et la pauvre actrice pouvait entendre un chuchotement à -quelques pas d'elle--celui de la discussion engagée dans l'autre pièce -entre le traître pour qui elle se dévouait et le complice de cette -trahison. Enfin, la porte se rouvrit et Jacques reparut. Il avait son -chapeau sur la tête, son collet de fourrure relevé lui cachait à moitié -le visage. Il tenait à la main une jaquette d'astrakan, celle de Mme -Bonnivet, que Camille passa avec un frisson d'horreur. Ce vêtement se -trouvait un peu trop large pour elle à la place de la poitrine. «J'ai -compris qu'elle devait être plus belle que moi, malgré ses apparences si -maigres», me disait-elle en me racontant cette impression toute féminine, -et ce fut de nouveau la piqûre dans la blessure! - ---«Allons», reprit Jacques après un nouveau silence. Il l'avait regardée -passer la jaquette avec une expression où brillait une dernière lueur de -cette défiance dont le premier signe avait été l'ouverture de la fenêtre -après le billet pour vérifier si Bonnivet était vraiment là . Ils -descendirent l'escalier sans échanger un mot. Devant la loge, et tandis -que Jacques recommandait au concierge d'aller chercher une autre voiture, -sitôt la première partie, Camille renoua son double voile sur son visage, -et elle se glissa dans le fiacre en cachant son visage avec un manchon -qu'elle montra à Jacques, une fois la portière fermée. - ---«C'est de la pauvre peluche» dit-elle en plaisantant, afin de lui -rendre du courage par cette preuve de sang-froid. «Ça ne va guère avec -cette jaquette de millionnaire. Mais, à cette distance et à cette heure, -il n'y verra rien... Regarde maintenant par la petite glace de derrière -la voiture si le coupé qui attendait au coin de la rue ne nous suit -pas...» - ---«Il nous suit», dit Jacques. - ---«Alors tu es sauvé», répondit-elle. Elle lui serra la main d'une -pression passionnée où se soulageait toute l'anxiété des cruelles minutes -qu'elle venait de traverser, et elle éclata en sanglots. Il continuait à -ne pas trouver de mots pour la remercier, et, afin de se tirer -d'embarras, il voulut, comme il avait fait si souvent lorsqu'ils étaient -en voiture ensemble et qu'ils avaient une discussion, passer son bras -derrière la taille de la jeune femme et l'attirer à lui pour lui prendre -un baiser. Ce geste lui rendit soudain toute sa fureur de rancune et de -jalousie, et, le repoussant avec haine: - ---«Non,» dit-elle, «jamais jamais plus...» - ---«Ma pauvre Mi-Ca...» fit-il en lui donnant un petit nom à eux deux -qu'il lui disait dans des heures tendres. - ---«Ne m'appelez pas ainsi», interrompit-elle, «la femme dont vous parlez -est morte, vous l'avez tuée...» - ---«Tu m'aimes pourtant...», insista-t-il, «Ah! Comme tu m'aimes pour -avoir fait ce que tu as fait tout à l'heure!...» - -Ce fut à son tour, à elle, de ne pas répondre. Le fiacre avait, sur les -indications de Jacques, traversé le boulevard pour se diriger du côté du -faubourg Saint-Germain, vers l'angle de la rue Oudinot et du boulevard -des Invalides. Il arriva ainsi jusqu'à la hauteur de la rue de Babylone -sans que les deux amants échangeassent maintenant d'autres mots que cette -question, posée de temps à autre par Camille: «On nous suit toujours?» et -cette réponse de Jacques: «Toujours.» - -Il y avait dans cette acharnée poursuite du mari jaloux une si évidente -résolution de vengeance que l'actrice et son compagnon se sentaient de -nouveau angoissés comme ils l'avaient été, elle lorsqu'elle avait -reconnu le visage du guetteur sous le rideau mi-baissé du coupé immobile, -lui quand la sonnerie à la porte de son appartement était venue le -surprendre dans les bras de sa maîtresse, Bonnivet allait-il être la dupe -de la ruse imaginée par Camille? Le fait qu'il attendait pour aborder les -deux fugitifs que leur fiacre s'arrêtât témoignait-il chez lui d'une -incertitude encore, ou bien sûr de ne plus perdre le fiacre de vue, -préférait-il avoir une explication avec celui qu'il croyait l'amant de sa -femme dans l'endroit plus écarté où celui-ci descendrait? Enfin, Camille -reconnut l'église Saint-François-Xavier qui dressait dans la brume -maintenant ses deux grêles tours. - ---«Voilà une bonne place pour nous arrêter», dit-elle en tapant du poing -contre la vitre. «Vous allez voir l'autre voiture s'arrêter aussi et -Bonnivet en descendre... Il va courir sur nous... C'est maintenant qu'il -faut du sang-froid... Laissez-moi passer la première, et, s'il vous -demande pourquoi nous nous cachons ainsi, parlez de maman.» - - -Ce fut une de ces scènes rapides dont les acteurs eux-mêmes croient rêver -quand ils se les rappellent plus tard,--et ils ne sauraient dire s'ils en -ont éprouvé une sensation de tragédie ou de comédie. La vie est ainsi, -oscillant de l'un à l'autre de ces deux pôles avec une instantanéité qui -n'a jamais été bien rendue, je crois, par les écrivains et qui ne peut -pas l'être. Le passage est trop subit. Au moment où Camille s'élançait -sur le trottoir au pied du perron de l'église, elle vit surgir devant -elle Pierre de Bonnivet qui lui prit le bras et soudain la reconnut. - ---«Mademoiselle Favier!...» s'écria-t-il. Puis il s'arrêta de son -mouvement tout décontenancé, tandis que Camille, comme épouvantée, se -tapissait contre Molan, sorti à son tour de la voiture, et celui-ci, -comme stupéfié de reconnaître l'homme qui venait de se précipiter -au-devant de sa maîtresse, s'écriait d'une voix où passait pourtant un -tremblement: - ---«Mais c'est M. de Bonnivet!...» - ---«Mon Dieu! Mademoiselle», balbutia le mari de la Reine Anne après une -minute d'un de ces silences qui semblent imbrisables, «j'ai dû vous -paraître bien étrange tout à l'heure... J'avais cru reconnaître en vous -une autre femme», et dans son hésitation frémissait une joie subite, -inespérée, immense. Le jaloux tenait une preuve que ses soupçons étaient -faux: «Oui, j'ai cru reconnaître l'amie d'un de mes amis... et cet ami -lui-même dans Molan... Vous m'excuserez. Ce qui n'aurait été avec elle -qu'une plaisanterie, devient, avec une personne comme vous, que j'admire -tant et que je connais si peu, une familiarité impardonnable...» - ---«Et toute pardonnée», dit en riant Camille, qui ajouta, avec autant de -présence d'esprit que si elle eût prononcé cette phrase sur les planches -du Vaudeville et au cours d'une crise imaginaire, au lieu de se trouver -en face d'un vrai danger. «J'habite tout près d'ici. J'avais demandé au -grand auteur de me reconduire après la répétition, et je me faisais un -scrupule de le laisser retourner seul et à pied dans les pays -civilisés... Je reprends mon fiacre, et je vous laisse mon cavalier -servant, pour que vous le rameniez, pendant que je fais une visite qui -vous étonnera, Monsieur de Bonnivet?... Mais Molan vous expliquera qu'on -peut être comédienne et une simple bourgeoise à la fois, très simple et -très bourgeoise, et qui rend le pain bénit à sa paroisse... Adieu, Molan, -et adieu, monsieur...» - -Elle inclina coquettement sa jolie tête en enveloppant les deux hommes -d'un même sourire fin, et elle se dirigea vers le côté gauche de -l'église, où se trouve l'entrée de la sacristie, tandis que Jacques -disait à Bonnivet en mettant le doigt sur sa bouche. - ---«A cause de sa mère, vous savez...» - ---«Compris, compris, affreux mauvais sujet», répondit l'autre, avec un -gros rire. Il continuait d'éprouver cette gaieté de délivrance, si douce, -et presque enivrante, au sortir d'une torturante crise comme celle qu'il -avait subie. Il eût embrassé sur la place cet amant de sa femme qu'il -avait toute la journée projeté de tuer, et il le poussa dans son coupé, -crotté jusqu'à la caisse par la boue de cette acharnée poursuite à -travers Paris, en lui disant: «Où voulez-vous que je vous jette?... Vous -savez qu'elle est charmante, votre Mlle Favier, tout à fait charmante et -d'une distinction de manières! En a-t-elle eu une façon de justifier sa -promenade avec vous? Je ne vous demande rien, remarquez... Je lui referai -mes excuses, quand elle viendra jouer chez nous... Répétez-les-lui, -n'est-ce pas?... Une ressemblance, vous savez, à cette heure-ci, ça -trompe si vite!...» - - - - -IX - - -Les émotions éprouvées par Camille durant cette aventure dramatique, -soudain résolue, grâce à sa présence d'esprit, en une péripétie de -vaudeville, avaient été si fortes qu'aussitôt hors de la vue des deux -hommes, elle se sentit défaillir. Elle ne put que remonter dans le fiacre -et se faire conduire rue de la Barouillère. Là , un véritable accès de -fièvre nerveuse la terrassa, qui la contraignit de prendre le lit. Aussi -ne fut-ce point par elle que je connus cet épisode, où elle avait joué -un rôle si naturellement, si spontanément magnanime et généreux.--Noble -rôle et qui convenait au noble cÅ“ur révélé par ses beaux yeux bleus, par -sa bouche fière, par toute la race de sa fine et charmante personne! -D'ailleurs, elle aurait été assez bien portante pour aller et venir, dès -le lendemain de ce terrible jour, serait-elle accourue auprès de moi pour -compléter sa douloureuse confidence de la première surprise par cette -seconde confidence de son héroïque sacrifice au plus indigne des amants? -Les êtres capables d'agir comme elle avait agi ne s'en vantent pas. Ce -fut Molan lui-même qui me raconta le premier les détails de ces scènes -presque invraisemblables,--du moins ceux qu'il se trouvait savoir et que -j'ai complétés depuis par Camille elle-même. Le subtil et félin -personnage avait deux raisons pour m'initier à cette aventure où il -jouait, lui, le rôle toujours flatteur--étant donné la morale -courante,--d'un homme aimé jusqu'à la faute par une des femmes les plus -élégantes, les plus courtisées de Paris, et jusqu'au martyre par une des -plus jolies actrices, non seulement de ce Paris, mais de l'Europe! La -première de ces deux raisons était sa fatuité naturelle, la seconde son -intérêt. Il avait peur qu'après une pareille épreuve, le dévouement de la -Duchesse Bleue ne reculât devant cet autre: aller jouer la comédie chez -la rivale qu'elle avait sauvée. Or, il considérait, non sans bon sens, -cette présence de Camille à la soirée de Mme de Bonnivet comme le -complément indispensable de la scène de la place Saint-François-Xavier. -Les soupçons du mari avaient dû être éveillés très fortement pour qu'il -en arrivât à cette extrémité d'espionnage, et il n'y avait pas moyen de -répondre à cette phrase, par laquelle Molan acheva sa confidence: - ---«Tant que Bonnivet n'aura pas vu ces deux femmes en face l'une de -l'autre, ce soupçon pourra renaître, et le soupçon, c'est comme -l'apoplexie: on guérit d'une première attaque, à la seconde, plus de -remèdes...» - -Il avait raison dans sa théorie. Mais, tandis qu'il me la débitait par -forme de conclusion, je n'avais, moi, de pensée que pour le drame réel -qu'il venait de m'apprendre. Je m'entends encore m'écriant: «Ah! les -malheureuses!...» quand il me décrivait Camille dans l'antichambre de -l'appartement, tandis que Mme de Bonnivet entendait les coups de -sonnettes répétés et pâlissait de terreur. Je me rends bien compte -aujourd'hui que ce récit de Jacques était de sa part une terrible -indélicatesse, car il lui avait fallu le commencer par cette phrase: «Et -d'abord, je vais te dire toute la vérité: je suis l'amant de Mme de -Bonnivet...» Mais je n'en étais plus à m'étonner du cynisme de mon -camarade. Quand il eut fini, la misère de cette aventure m'accabla de -tristesse, et j'avais des larmes dans la voix pour lui demander: - ---«Et tu voudrais, qu'après cela, Camille aille jouer chez cette -femme?...» - ---«Il le faut», me répliqua-t-il, «et je compte sur toi pour aller le lui -demander...» - ---«Sur moi», m'écriai-je, «mais tu es fou...» - ----«Pas le moins du monde», reprit-il. «C'est pourtant bien simple. En -t'écoutant, elle ne pensera qu'au danger que j'ai couru, elle te -répondra: oui. Si j'y allais moi-même, en me voyant, elle penserait à mon -infidélité, et elle me répondrait non... C'est l'_a b c_ de la jalousie, -cela...» - ---«Mais si elle me répond non?... Tu sembles croire qu'elle ne te garde -pas rancune...» - ---«Pas la moindre», fit-il en souriant cette fois de son affreux sourire, -«ou bien je ne connais rien au cÅ“ur humain,--et c'est ma partie, -pourtant,---ou bien elle ne m'a jamais tant aimé, puisque je ne lui ai -jamais fait si mal...» - ---«Et si elle ne me raconte pas toute l'histoire que tu viens de me dire, -comment engagerai-je la conversation?» - ---«Elle te la racontera. Et puis commence le premier. Avoue-lui que je te -l'ai, moi, racontée dans l'affolement de l'émotion et du remords... Ce -ne sera pas mentir, car c'est vrai que dans le fiacre, hier, tandis que -je regardais Camille dans son coin, les yeux fixes, la figure exaltée, -j'aurais tout donné pour l'aimer à cette minute comme elle m'aimait. Et -explique cela, je ne pensais qu'à l'autre. J'y suis allé aujourd'hui, -chez celle-là . Quelle femme, mon cher ami, et comme le coup de fouet du -danger la fait vibrer!... Je l'ai trouvée avec son mari, après le -déjeuner, et il nous a laissés seuls, après un quart d'heure de causerie -très affectueuse, ce qui prouve que sa méfiance est tout de même un peu -endormie. Il ne sait pas dissimuler, cet homme. Ces derniers jours, à -peine s'il me donnait la main. Nous n'avons pas abusé de sa complaisance, -d'ailleurs, et nous avons eu raison, car je l'ai rencontré qui rentrait, -comme je m'en allais, vingt minutes plus tard, pour constater combien de -temps avait duré ma visite.--Le temps, mon Dieu, pour Anne de me donner -les deux ou trois petits renseignements, les plus indispensables.--Tu -admires le courage de Camille? Que vas-tu dire de la présence d'esprit de -cette grande dame, qui risquait bien quelque chose: sa vie peut-être, son -honneur sans doute, sa position à tout le moins, ce qui constitue toutes -ses raisons d'exister... Sais-tu où elle s'est fait conduire, quand elle -a pu s'échapper? Chez un fourreur, tout simplement, où elle a acheté une -jaquette d'astrakan aussi pareille à l'autre que possible. Elle n'avait -pas de quoi la payer, et elle ne voulait pas donner son nom. Elle a eu -l'idée alors d'aller chez son bijoutier. Là , elle a emprunté de l'argent, -comme si elle avait oublié sa bourse, ce qui lui a permis de retourner -chez le fourreur, de payer sa jaquette comptant, de regagner la voiture -officielle, qu'elle avait quittée chez une amie et commandée à l'entrée -des Magasins du Louvre--classiquement--et de reparaître chez elle, vêtue -comme elle en était partie. Voilà des détails vrais, de ceux qui puent la -réalité à plein nez... Le croirais-tu? Cette course chez le fourreur et -chez le bijoutier, ça m'a remué jusqu'au fond. Ce qu'elle a dû avoir -peur, en les osant. Maintenant, ce n'est plus qu'un mensonge à faire à sa -femme de chambre pour expliquer la différence des deux jaquettes. Une -erreur dans une visite ou un essayage... Ça n'a pas d'autre importance... -Mais à chaque nouveau petit mensonge, nouveau jalon, si le mari pousse -son enquête... Cet homme recule devant les questions aux domestiques. -C'est ce qui nous a sauvés cette première fois. Il m'aura fait filer et -pas sa femme, que j'avais eu pourtant l'imprudence d'accompagner à -l'appartement... Ma chance me fait peur...» ajouta-t-il sérieusement; -après un silence: «La découverte d'hier n'a tout de même pas encore -détruit la jalousie de Bonnivet, je te répète, puisqu'il est revenu, -pendant ma visite, et si Camille manque à sa promesse, cette jalousie -est capable de se réveiller...» - ---«Mais avec cette défiance et la connaissance qu'il a de l'adresse -exacte de ton faux appartement,» lui demandai-je, «vos rendez-vous ne -vont pas être bien faciles.» - ---«C'est bien pour cela que Mme de Bonnivet n'en manquera pas un -maintenant. C'est une curieuse et une ennuyée, et sa banale histoire avec -moi lui a enfin donné le frisson,» ajouta-t-il en riant. «Hé! Hé! Elle -est un peu de l'école du divin marquis. Mais tu n'entends rien à ces -choses-là , _Daisy_, c'est comme si je te parlais algonquin. Passons... -Quant à l'adresse de l'appartement, Bonnivet la sait. Ce sera comme s'il -ne savait rien. M'ayant vu sortir avec Camille, jamais il ne me croira -capable de mener l'autre rue Nouvelle...» - ---«Tu continues alors à ne pas avoir peur?...» - ---«Si. J'ai eu peur, hier, quand j'ai entendu sonner et frapper à la -porte... Et, je te répète, j'ai peur de ma chance, quelquefois... C'est -bête comme de croire au mauvais Å“il, et c'est plus fort que moi...» - ---«Il n'est pas douteux,» répondis-je, «que tu as rencontré dans Camille -la seule femme, à Paris, capable d'une pareille action. Si tu avais un -peu de cÅ“ur, tu passerais ta vie à te faire pardonner ton infamie.» - ---«_Daisy, Daisy_,» interrompit-il, «vous ne comprendrez donc jamais -qu'elle ne m'aime comme cela que parce qu'elle sent que je ne l'aime -pas... Et puis,» ajouta-t-il en haussant les épaules, «c'est une question -de peau, sans doute, j'ai envie de l'autre et je n'ai pas envie de -Camille. Elle n'est pas brillante cette explication de l'amour, et si les -abstracteurs de quintessence qui subtilisent sur le sentiment, comme ton -ami Dorsenne, la donnaient dans un de leurs livres, ils perdraient toute -leur clientèle féminine, leurs vingt-cinq mille de jupons, comme je dis. -Moi, je ne suis ni un analyste, ni un psychologue, et je dis que cette -explication est la vraie.» - - ---«Ah! il vous a tout raconté!» dit ironiquement Camille, lorsque je la -revis, au lendemain de cette conversation. Je lui avais écrit pour être -plus sûr de ne pas la manquer. Je la trouvai pâlie encore, avec des yeux -brûlés d'insomnie. Elle se tenait dans ce petit salon de la rue de la -Barouillère, toujours si médiocre, si pauvre, si gris, auquel -l'encombrement de ses meubles houssés de toile bise donnait un aspect de -pièce toute préparée pour le déménageur, «Est-ce qu'il s'est vanté aussi -de la délicatesse avec laquelle sa coquine de maîtresse m'a remerciée?... -Tenez,»--et elle me tendit un écrin de cuir, à son chiffre, C. F., que -je la voyais rouler nerveusement, entre ses doigts, depuis ces cinq -minutes. J'ouvris cette boîte qui contenait, brillant sur le velours -sombre, un bracelet d'or massif, incrusté de diamants. C'était un de ces -bijoux où le travail de l'orfèvre est réduit au minimum et d'une -brutalité de richesse qui fait d'un cadeau pareil l'équivalent d'un -chèque ou d'un rouleau de louis. Je regardai le bracelet, puis je -regardai Camille, d'un regard où elle put lire une stupeur du procédé -employé par Mme de Bonnivet pour lui payer son dévouement,--donnant -donnant. - ---«Oui,» reprit l'actrice, et avec un accent de dégoût, qui me fit mal, -elle répéta: «Oui, oui... Voilà l'objet qui m'est arrivé, le soir même, -avec ma mante. C'est mon cachet d'héroïsme,» ricana-t-elle, «Ah! ma -première sortie sera pour lui donner une leçon de délicatesse, à cette -gueuse?...» - ---«Contentez-vous de lui faire rendre le bijou par Jacques,» insinuai-je. -«Une scène serait par trop indigne de vous. Quand on a le beau rôle, et -certes vous l'avez, il faut le garder jusqu'à la fin.» - ---«Non,» dit-elle fièrement, «il n'y aura pas de scène entre nous... -C'est moi qui n'en voudrais pas... J'irai chez un joaillier quelconque -vendre le bracelet, puis je passerai à l'église en verser le prix à -quelque Å“uvre de charité, et Mme de Bonnivet recevra en même temps que -sa fourrure, ces deux petits papiers: la quittance du marchand, et un -billet du prêtre ainsi libellé:--_Reçu tant pour les pauvres, de la part -de Mme de Bonnivet..._ Cette infâme histoire aura du moins servi à mettre -une bûche dans un foyer éteint, et une miche de pain sur une table -vide...» - ---«Et si le mari est là quand le commissionnaire arrivera?» demandai-je. - ---«Elle se débrouillera comme elle pourra,» fit Camille, et un éclair de -cruauté passa dans ses yeux bleus qui se foncèrent jusqu'au noir, -«Croyez-vous que j'aurais remué le petit doigt pour la tirer d'affaire, -avant-hier, s'il n'avait pas fallu la sauver pour sauver Jacques?... Ah! -ce Jacques! Il n'est seulement pas venu demander comment j'allais, ce -matin... Il a su pourtant que je n'avais pas pu jouer deux soirs de -suite... Il me connaît, et qu'une émotion me rend malade... Vincent!» -ajouta-t-elle en me prenant la main dans sa main fiévreuse, «n'aimez -jamais... C'est trop fou d'avoir du cÅ“ur dans ce monde si cruel... Pas -même un billet, pas même deux mots sur sa carte, le petit signe de -politesse qu'on donne à une femme souffrante...» - ---«Vous n'êtes pas juste,» lui dis-je, «il appréhende de se retrouver en -face de vous. C'est très naturel. Il a trop conscience de ses torts et -vous voyez bien qu'il m'a envoyé savoir comment vous allez...» - ---«Non,» fit-elle en secouant sa tête douloureusement, «il est allé vous -voir, parce qu'il avait besoin de vous pour quelque chose... Avouez-moi -quoi?... Dès le premier jour, je vous l'ai dit: vous ne savez pas mentir, -ni ruser. Dieu! qu'il ferait bon aimer quelqu'un comme vous, pas -d'amitié, comme je vous aime, mais autrement!... Allons, avouez que vous -avez une commission de Jacques pour moi...» - ---«Hé bien! oui,» répondis-je après une seconde d'hésitation. Il y avait -tant de droiture dans cette étrange enfant, une si rare noblesse de -sentiment émanait de tout son être! Finasser avec elle me parut une -véritable honte. Je lui rapportai donc simplement, tristement aussi, le -message que Jacques m'avait imposé: simplement, car j'estimais, et avec -raison, que le plus sûr moyen d'agir sur elle était l'exposé des faits, -sans phrase aucune;--tristement, car je sentais la dureté de cette -nouvelle exigence de Molan, mais j'en sentais aussi la nécessité. Quand -j'eus fini, des larmes roulaient dans ses prunelles bleues. - ---«Ainsi», dit-elle avec une expression plus amère et un sourire -désenchanté où il y avait encore tant d'amour, mais à jamais empoisonné -de mépris: «c'est à cela qu'il a pensé, à sauver de nouveau cette femme! -Il trouve que je ne me suis pas assez sacrifiée. C'est logique, -d'ailleurs. Quand on a commencé comme j'ai commencé, on doit aller -jusqu'au bout... J'irai...» Et le front barré d'un pli de résolution, les -yeux durs, la bouche mauvaise, elle continua: «C'est bien, Vincent... -Vous m'avez répété ses paroles et je vous en remercie. Cela a dû tant -vous coûter! Mais vous me deviez cette franchise. Vous me promettez de -lui répéter exactement les miennes, n'est-ce pas?...--Dites donc à M. -Molan que je jouerai chez Mme de Bonnivet comme il avait été -convenu,--oui; j'y jouerai, et personne, vous m'entendez, personne ne -pourra soupçonner avec quels sentiments... Mais c'est à une condition, -dites-la lui bien aussi, et que, s'il y manque, je casse tout; je lui -défends, entendez-vous, je lui défends de m'écrire ou de me parler d'ici -là , ni ensuite. Il me saluera chez cette femme juste assez pour ne pas -nous faire remarquer. Et ce sera tout. Je ne le connais plus, vous -entendez... Après ce dernier trait, il est mort pour moi... J'en mourrai -peut-être vraiment moi-même», ajouta-t-elle d'une voix étouffée, «mais -c'est coupé...» - -Elle fit avec ses mains le signe de déchirer un invisible contrat. Ses -yeux se fermèrent une minute. Ses traits se contractèrent dans un spasme -de douleur, puis cette créature, si féminine par la grâce et la mobilité, -eut un regard de tendresse et un sourire de douceur pour se lever en me -disant: - ---«Laissez-moi maintenant, mon ami. Vous non plus, ne revenez pas me voir -avant que je vous fasse signe... Nous finirons le portrait plus tard... -Je vous aime beaucoup... Je vous estime beaucoup... J'ai pour vous une -vraie, vraie amitié... Mais,» et sa voix s'étouffa de nouveau pour cette -conclusion: «mais il faut que j'oublie pour essayer de vivre tout de -même...» Puis, avec un joli mouvement fier de sa tête blonde et un -haussement courageux de ses minces épaules: «Je ne suis pas si à -plaindre. Mon art me reste...» - - -Je savais Camille incapable de manquer à une promesse faite avec ce -sérieux, presque cette solennité. Elle avait ce trait commun à tous les -êtres, hommes ou femmes, qui attachent une grande importance à leurs -sentiments, un scrupule méticuleux à tenir ces contrats non écrits, les -engagements réciproques. Aussi insistai-je auprès de Jacques avec la -dernière énergie pour qu'il se conformât strictement à la condition -qu'avait posée l'actrice, et moi-même, quoiqu'il m'en coûtât, j'eus le -courage d'observer jusqu'à la dernière rigueur ce programme d'absence et -de silence dont je comprenais la sagesse. Autour de certaines fièvres -morales, comme autour de certaines fièvres physiques, il faut la nuit, -la suppression du mouvement, de l'événement, une totale suspension de la -vie. Malgré ma foi absolue dans la parole de Camille, je n'étais pourtant -pas sans inquiétude en me rendant, quelques jours plus tard, à la soirée -de Mme de Bonnivet. Je savais que la pauvre Duchesse bleue était, sinon -remise tout à fait, au moins assez rétablie pour avoir pu reparaître au -théâtre. Quand je dis que j'avais observé le programme imposé par elle -avec la dernière rigueur, je dois pourtant ajouter que je m'étais permis -d'aller une fois la voir jouer, sans croire manquer à nos conventions, -puisqu'elle ne me voyait pas, caché dans une baignoire grillée, et -j'avais eu une sensation de soulagement à le constater: il n'y avait pas -de différence entre son jeu d'après la crise et celui d'avant. J'en avais -conclu qu'elle s'était reprise à son art, comme elle me l'avait dit, à ce -culte du théâtre, noble enthousiasme de sa rêveuse jeunesse, et -j'espérais que cet amour là , qui ne trompe pas, guérirait la blessure de -l'autre. Mais, dans la voiture qui nous emportait, Jacques et moi, du -Cercle, où nous avions de nouveau dîné en tête-à -tête, vers la rue des -Écuries d'Artois, cette confiance cédait la place à l'appréhension, -malgré l'optimisme de mon camarade, redevenu ce personnage d'un -imperturbable aplomb qui semble né pour manÅ“uvrer dans les situations -fausses: - ---«Je suis curieux,» me disait-il, «de savoir ce qu'elle aura préparé -pour son public de gommeux et de gommeuses. Elle a promis la grande scène -de la _Duchesse bleue_ avec Bressoré, puis quelques monologues et des -imitations... Tu ne la connais pas sous ce jour-là ?... Il y a en elle, -comme chez tous les acteurs, un côté singe...» - ---«Des imitations!...» répétai-je. «Les gens du monde sont admirables. -Ils n'ont pas plutôt entre les mains un ou une artiste de talent, les -voilà possédés d'une seule idée: dégrader ce talent en forçant celui ou -celle qui le possède à en faire joujou devant eux... Si c'est un peintre -comme Miraut, ils lui commandent des portraits d'une écÅ“urante fadeur, à -mettre sur des boîtes de bonbons!... Si c'est un homme de lettres comme -toi, vite des pièces à la guimauve, de la prose détrempée comme un -bouillon de veau, de la poésie au bain-marie!... Si c'est un musicien, -vite quelque romance pour le piano!... Et si c'est une actrice qui a de -la flamme, du tempérament, de la passion, comme Camille, allons-y de la -grimace et de la parade!... Quelle sottise! bon Dieu! Quelle sottise! Et -qu'allons-nous faire chez ces gaillards-là ?...» - ---«Aimerais-tu mieux,» ricana l'auteur dramatique, «entendre les plaintes -d'Iphigénie ou d'Esther débitées à dix pas d'un buffet chargé de foie -gras et de sandwiches, de punch et d'orangeade, de chocolat et de -champagne frappé? C'est toi qui me parais admirable, ma parole -d'honneur!... Mais si tu avais la plus légère teinte de l'ironie -transcendantale sans laquelle la vie n'offre pas la moindre saveur, tu -trouverais cela exquis, que ma jolie Duchesse bleue ait sauvé l'honneur -et peut-être la vie à mon adorable Reine Anne, et qu'elles se retrouvent -ainsi toutes les deux, en face l'une de l'autre,--l'une tenant son rôle -de Parisienne à la mode, adulée et respectée, l'autre débitant des -pitreries devant un parterre d'oisifs et d'oisives,--et moi en tiers! Je -n'ai qu'un regret, pour la beauté de la situation, c'est de ne pas avoir -eu un rendez-vous avec toutes deux dans la journée. Le croirais-tu? -Depuis toutes ces histoires, je désire Camille de nouveau, et je la -reprendrais si je ne craignais pas de gâter son chef-d'Å“uvre... Mais -oui, le chef-d'Å“uvre de la rupture!... Car elle l'a trouvé, il n'y a pas -à dire mon bel ami. Et si André Mareuil n'avait pas posé sa plume -d'humoriste pour revêtir l'habit de préfet, s'il écrivait encore son _Art -de rompre_ au lieu de libeller des arrêts de voirie, je lui soumettrais -le cas. As-tu jamais imaginé un plus divin procédé de maîtresse pour vous -débarrasser d'elle en vous laissant un exquis souvenir?... C'est l'idéal -des fins d'amour, cela...» - ---«Tâche d'avoir au moins la pudeur de ton égoïsme,» interrompis-je. Il -s'amusait à faire poser ma naïveté, je le comprenais bien, et qu'il -plaisantait. Mais justement, qu'il pût plaisanter à cette occasion -m'indignait, et je continuai en lui touchant la poitrine: «Tu n'as donc -rien là , absolument rien, qu'une rame de papier et qu'une bouteille -d'encre, pour que la seule idée de cet amour, de ce dévouement, de cette -douleur, ne t'inspire qu'un paradoxe de plus au lieu de te tirer des -larmes?...» - ---«Il ne faut jamais juger ce que sent un autre,» me répondit-il avec un -sérieux soudain qui contrastait étrangement avec son persiflage de tout à -l'heure. Cachait-il, dans un repli de son cÅ“ur, empoisonné de vanités -sociales, de calculs commerciaux et d'ambitions littéraires, un coin de -tendresse trop étroit pour jamais s'exalter jusqu'à la passion complète, -assez vivant pour saigner quelquefois, et venais-je de toucher à la -secrète blessure? Ou bien était-il un de ces compliqués qui gardent juste -assez de sensibilité pour souffrir de ne pas sentir davantage? Ces deux -dernières hypothèses ne sont pas inconciliables dans une nature aussi -composite. Elles expliqueraient du moins cette anomalie qu'un talent de -cette justesse de notation humaine soit associé à de si implacables -duretés d'âme, à une dépravation d'esprit si systématique et si -utilitaire. Il faut pourtant bien que ses pages d'émotion soient faites -d'après un modèle, et, «pour des écrivains», me disait autrefois le -pauvre Claude, mon cher ami qui a si mal dirigé sa fortune et sa vie, «le -modèle, c'est toujours leur cÅ“ur!...» Jamais cet insoluble problème -moral, l'étonnant contraste entre la personne de Jacques et son Å“uvre ne -m'avait saisi comme dans cette voiture rapide et durant les minutes de -silence qui suivirent cette phrase, très différente des autres. Il le -rompit le premier, ce silence, en me disant,--il répondait à une pensée -que mes reproches lui avaient sans doute suggérée: - ---«D'ailleurs, si c'était à recommencer, j'aurais empêché cette soirée... -Elle est inutile... Je ne sais pas quels nouveaux renseignements ont été -fournis à Bonnivet. Mais il est charmant pour moi et pour sa femme. Je -les ai trouvés tous deux, l'autre jour, après déjeuner, qui examinaient -deux parures que leur joaillier venait d'apporter... Que dis-tu de cette -scène conjugale, entre parenthèses? Elle, se mettant au cou un collier de -perles et se regardant devant la glace, tandis que le mari me disait,--à -moi!--en m'en montrant un autre:--«Quel est celui que vous préférez?...» -Et elle goûtait un plaisir aigu et pimenté à cette scène de haute -comédie. Je le voyais à ses yeux, qui brillaient comme les pierres du -fermoir de ce collier... A quel prix avait-elle acheté ce renouveau de -confiance?...» et ricanant de nouveau cette fois avec une âpreté -singulière dans la voix, il conclut: - - «_...Je ne sais si Mardoche - En cette occasion crut son bien sans reproche._» - ---«_Mais il en profita..._» fis-je en continuant la citation. «Puisque -nous sommes en veine de franchise, comment une scène de ce genre et la -conclusion que tu en tires ne te font-elles pas prendre ta canne et ton -chapeau pour ne plus revenir?...» - ---«Vous n'êtes et ne serez jamais un intellectuel, aimable Daisy...» me -répondit-il... «Sachez donc qu'il y a une espèce de joie, âcre et féroce, -à mépriser ce que l'on désire, comme à jouir de ce que l'on hait... C'est -par ce sadisme moral que la Reine Anne me tient, peut-être pour -longtemps, comme je la tiens, moi, par l'attrait du danger... Nous nous -sommes déjà revus, depuis cette alerte, dans le petit appartement de la -rue Nouvelle, le croirais-tu? Décidément, il n'y a pas de teinture de -cantharides qui vaille la peur...» - ---«C'est de la folie,» m'écriai-je, «c'est tenter le sort!...» - ---«Je crois bien que oui,» dit-il en haussant les épaules, «mais il faut -vivre pour écrire... Il y a une pièce dans cette histoire et je ne la -raterai pas...» - - -Nous arrivions à l'hôtel de Mme de Bonnivet sur ce mot où le -professionnel et le trissotin réapparaissaient par-dessous le roué et le -clubman un peu trop pioché, avec des boutons de perles un peu trop gros, -un plastron de chemise trop plissé, trop brodé, un satin trop brillant -aux revers de son frac de gala. Une longue file de voitures stationnait -déjà dans la rue. J'allais trouver quelque différence entre la réception -presque intime de l'autre soir et celle de maintenant. On eût dit que -Jacques eût tenu à me donner dans ces quelques minutes une représentation -complète des diverses faces de son caractère,--ce véritable phare à feux -tournants. Tandis que nous montions les marches de l'escalier de bois -sculpté, avec sa prodigalité de tableaux et de bustes, de tapisseries et -d'étoffes anciennes, il me chuchota cette dernière phrase où il n'y avait -ni trissotinisme, ni rouerie, ni dandysme, mais simplement la plus -enfantine vanité de bourgeois-gentilhomme en galante aventure: - ---«Avoue que ma bonne amie n'est pas trop mal logée?...» - -Et c'est positif qu'à cette minute la haute laine des tapis sur lesquels -posait son escarpin lui faisait chaud à une place secrète de son cÅ“ur. -C'est positif que le lustre pendu dans cette cage d'escalier illuminait -les fonds ténébreux de son amour-propre de parvenu. C'est positif qu'un -orgueil de conquête lui enflait la poitrine à se dire: «C'est moi -l'amant!...» dans ce décor de haute vie. Il m'était devenu, dans ces -dernières semaines, trop transparent pour que cette nuance de sa -sensibilité m'échappât. Chacune de ses paroles était comme la sonnerie -d'une des pendules dont le mécanisme joue dans une boîte en cristal. En -même temps que le son frappe l'oreille, on voit les petites roues mordre -les grandes, le marteau se lever, puis s'abaisser,--l'intime et compliqué -détail de l'appareil. Devant un engrenage ajusté avec une précision si -ténue, comment ne pas comprendre la connexité nécessaire de toutes les -pièces les unes avec les autres? Cette fatuité puérile tenait -étroitement, chez mon camarade, je le voyais distinctement, à cette -puissance d'affirmation de soi, à cette force de poussée en avant qui -fait de lui, par certains côtés, un grand artiste, toujours en mal -d'Å“uvre, et, par d'autres, un plébéien en transfert de classe? Ah! si je -n'avais eu contre sa nature que le grief de cette vanité un peu sotte et -désarmante!... D'ailleurs je n'eus même pas le loisir de lui répondre. -Les portes du hall s'étaient ouvertes et, Jacques et moi, nous étions -déjà séparés. Le coup d'Å“il que présentait cette pièce voûtée en -chapelle, que je ne connaissais pas, et les deux salons attenants -empoigna aussitôt en moi le peintre, l'homme habitué à vibrer beaucoup -par le regard. Dans un coin de ce hall, une petite estrade était dressée, -vide à ce moment, et, dans le reste c'était sous la lumière électrique, -atténuée par des verres d'une teinte irisée, un chatoiement et un -étincellement. Cinquante femmes peut-être se trouvaient là , assises sur -les chaises et mêlées à un nombre égal d'hommes, toutes décolletées, avec -l'étincellement de leurs bijoux dans leurs cheveux blonds ou noirs et sur -leurs épaules nues. La gamme entière des couleurs chantait dans les -étoffes de ces toilettes, avivées par le contraste des habits noirs, et -les détails qui m'avaient, lors de ma première visite dans ce même hôtel, -si étrangement déplu, les caractères trop composites de ce décor truqué, -bibeloté, se fondaient, s'harmonisaient dans cette lumière et avec le -grouillement de cette foule. Les éventails battaient, les yeux -brillaient, les physionomies s'animaient pour des demandes et des -réponses, et la Reine Anne, vers laquelle je marchais pour la saluer, -avait vraiment, dans sa toilette de ce soir, toute blanche, un air -majestueux de princesse fêtée par sa cour. En m'approchant d'elle, je -pensais au mortel péril qu'elle avait couru, l'autre semaine. Il n'avait -pas laissé plus de trace dans l'azur pâli de ses prunelles que la -jalousie ne semblait en avoir laissé sur le visage épanoui de Bonnivet. -Pour la première et sans doute la dernière fois de ma vie, j'arrivais -dans un salon avec une donnée positive, indiscutable, sur une intrigue du -monde. D'ordinaire, on ne sait les histoires de ces beaux messieurs et de -ces belles dames que par de vagues «on-dit». Telle femme est soupçonnée -d'avoir tel amant, tel homme d'avoir telle maîtresse. Ce soupçon, qui -équivaut, pour les gens de leur société, à une certitude, ne se concrète -pas en images exactes. On ne connaît pas la rue et le numéro de la maison -où ils se retrouvent. On ne sait pas dans quelles circonstances ils -s'acheminent vers ces rendez-vous. Une porte demeure ouverte au doute, -et, sinon ouverte, entrebâillée. Moi, en m'inclinant devant Mme de -Bonnivet, et tandis qu'elle m'accueillait avec une phrase banale -d'amabilité, je voyais _avec certitude_ cette tête orgueilleuse, couchée -sur l'oreiller de la chambre adultère et la terreur de ses traits -décomposés, quand les tintements répétés de la sonnette, puis les coups -frappés dans la porte, lui avaient annoncé le danger. Le contraste était -si poignant que, pour la première fois aussi, je compris le malsain -attrait qu'exerce sur certaines imaginations cette existence en partie -double, et pourquoi les femmes ou les hommes, qui ont goûté à ces -sensations-là ne trouvent plus de saveur aux autres. De semblables -mensonges, si profonds et si périlleux, procurent comme une ivresse -scélérate, la volupté d'une hypocrisie vraiment supérieure et presque -démoniaque, à celui et à celle qui mentent de la sorte. A coup sûr c'est -bien à cette espèce des mensonges infernaux qu'appartenait la petite -phrase que prononça Mme de Bonnivet pour clore notre rapide et peu -intéressant entretien: - ---«Il y a quelqu'un qui ne me pardonnerait pas de vous retenir -davantage,» dit-elle, et la pointe de son éventail m'indiqua une -direction que mon regard suivit. J'aperçus Camille Favier dont Jacques -s'approchait en ce moment même. «Allez la saluer,» continua-t-elle, «et -dites à votre ami Molan que j'ai une petite commission à lui faire, -pendant que j'y pense...» - - -J'étais préparé, en arrivant dans cette soirée, à rencontrer bien de -l'aplomb chez cette femme, dépravée par froideur, coquette par égoïsme, -curieuse jusqu'au vice par désÅ“uvrement.--Je n'avais pas même conçu -comme possible l'audace d'une pareille phrase dite par elle, à moi, qui -savais tout. Malgré ma ferme volonté de ne pas laisser transparaître mes -impressions intimes, elle devina mon étonnement à ma physionomie. Ses -paupières fermées à demi me dardèrent le regard le plus incisif qui ait -jamais sondé l'âme d'un homme dans son fonds et son tréfonds. Elle pensa -sans doute que je n'avais sur sa liaison avec Molan qu'une de ces -hypothèses invérifiables, comme il en foisonne autour de ces soi-disant -mystères qui sont les amours parisiennes, et que je ne savais pas très -bien cacher mes divinations. Car l'acuité de ses prunelles s'émoussa en -une indulgente ironie, et je la quittai, pour me conformer à l'ordre -qu'elle m'avait donné, mais en partie seulement. Elle avait évidemment -calculé, avec son habitude de tabler sur les mauvais sentiments de ses -interlocuteurs, que je serais trop heureux de transmettre son message à -Jacques devant Camille pour les brouiller davantage, et mettre mon ami -dans une situation un peu fausse. Elle allait en être quitte pour -constater qu'un brave homme de peintre ne se prête pas à ces -plaisanteries-là . J'abordai donc les deux amants comme si la belle -ennemie de la jolie comédienne ne m'avait chargé d'aucune commission. Ils -n'échangeaient, suivant le pacte conclu, que des paroles de la plus -indispensable politesse, et à très haute voix: - ---«Tu viens te mêler au coin de la bohème?» dit Molan à qui ma présence -avait rendu son aisance habituelle, «c'est tout naturel...» - ---«Ne te vante pas,» lui répondis-je sur ce même ton de persiflage à base -de vérité qu'il affectionne, «il y a beau temps que tu es passé homme du -monde.» - ---«Des gros mots!» fit-il toujours aussi gaiement. «Je me sauve. Ne dites -pas trop de mal de votre ami Jacques, et ne l'accapare pas trop,» -ajouta-t-il en se tournant vers moi, «il faut qu'elle soit un peu -coquette pour avoir son succès du côté des hommes. Car, du côté des -femmes, c'est réglé comme des petits pâtés, étant donné qu'elle ne peut -changer ni ces yeux-là , ni cette bouche, et n'être plus le Burne Jones -vivant qu'elle est... Ce serait trop dommage...» - -Il s'éloigna à travers les groupes, après avoir débité cette petite -phrase qui n'était pas un madrigal. Le renouveau de désir dont il m'avait -parlé, luisait dans ses yeux, et il avait saisi cette occasion de manquer -aux conditions imposées par Camille sans que celle-ci pût se fâcher. Elle -avait incliné sa blonde tête sans répondre, dans un sourire où je -devinai, moi qui la connaissais si bien, tant de souffrance et tant de -dégoût. Elle s'éventa nerveusement tandis que je la regardais avec une -émotion que je ne dissimulais pas. Nous nous tenions en effet, dans notre -angle isolé, comme deux parias,--douloureux tête-à -tête et qui fut bien -court! Car déjà Senneterre se dirigeait vers nous de l'autre extrémité du -hall avec un jeune homme qui lui avait demandé d'être présenté à Camille. -Ces deux minutes nous suffirent pour échanger quelques phrases qui -redoublèrent jusqu'à l'angoisse mon impression de danger. Elle ne -faisait qu'augmenter depuis le moment où j'étais entré dans la maison. - ---«Ah! vous êtes venu,» dit l'actrice, «merci,» et d'un accent suppliant: -«Ne me quittez pas de ce soir, si vous m'aimez un peu...» - ---«Vous ne vous sentez pas bien?» lui demandai-je. - ---«J'ai trop présumé de mes forces», répondit-elle. «J'ai été bien -jusqu'à la minute où j'ai été présentée à cette femme, et où j'ai entendu -sa voix. Ah! Cette voix!... Et puis, Jacques est entré. Et maintenant -j'ai trop mal... Regardez!... Il va vers elle... Ils causent ensemble!... -On les laisse seuls!... Allez lui dire qu'il ne faut pas qu'il me marche -trop sur le cÅ“ur... Je suis à bout, et je n'en peux plus...» - -Elle avait prononcé ces derniers mots, en haletant et se forçant tout -ensemble à sourire, d'un sourire convulsif comme un tremblement nerveux. -Je ne crois pas que je l'aie jamais vue aussi belle. L'absence de bijoux, -au milieu de ces femmes si parées, et la simplicité de sa toilette dans -ce décor de luxe lui donnaient je ne sais quel caractère tragique. Je -n'eus pas le temps de lui répondre, car le rabatteur professionnel était -déjà là , qui lui tenait le discours de rigueur: - ---«Mademoiselle, me permettez-vous de vous présenter mon jeune ami Roland -de Brèves, un de vos admirateurs passionnés...» - ---«Et dans quels morceaux allez-vous nous charmer ce soir, mademoiselle?» -demanda, de son côté, le jeune nigaud à Camille encore vibrante -d'émotion. «C'est une rare bonne fortune que de vous entendre dans le -monde. Mme de Bonnivet fera bien des jalouses.» - ---«Il n'y a pas de quoi, vraiment, monsieur,» répondit Camille, et, pour -corriger son impertinence, elle ajouta: «je dirai une scène de la -_Duchesse Bleue_ avec Bressoré, et puis trois ou quatre petits fragments. -D'ailleurs, votre curiosité ne va pas tarder à être satisfaite, car -j'aperçois Bressoré qui entre. Il jouait ce soir dans la pièce nouvelle. -Il s'est échappé plus tôt. Quel bonheur!...» - ---«Quel bonheur pour nous», fit son interlocuteur, «qui vous entendrons -plus tôt...» - ---«Non», fit-elle brutalement, «pour moi qui m'en irai me coucher plus -vite...» - -Et elle tourna le dos au jeune homme décontenancé par la dureté de cette -étrange réponse, pour avoir quelque dialogue de la même amabilité avec le -sire de Figon qui la saluait à son tour. L'insolence des phrases qui lui -échappaient, à elle, si avenante d'habitude et d'un si gracieux accueil, -prouvait trop qu'elle se possédait à peine. De quel éclat ne serait-elle -pas capable si Mme de Bonnivet, comme son attitude avec Jacques à cette -même minute me le faisait craindre, se livrait à un trop hardi manège de -coquetterie Mon anxiété fut soudain portée à son comble. Je compris -qu'en s'obstinant à faire figurer Camille à cette soirée, la cruelle -femme ne s'était pas proposé seulement d'endormir à jamais les soupçons -de son mari. Elle comptait, pour cela, sur d'autres armes. Non. Le trait -dominant de son implacable nature était la vanité, et cette vanité -voulait avoir l'actrice à sa merci, afin de venger sur elle les deux -inoubliables humiliations:--l'insultant héroïsme de l'appartement et le -renvoi de la facture du bracelet, avec le reçu du prêtre de -Saint-François-Xavier! Blessée dans ses plus intimes susceptibilités -féminines, elle s'était promis de tenir sa rivale deux ou trois heures -durant, chez elle, payée par elle, pour la brûler et la rebrûler au feu -de la plus cuisante et de la plus impuissante jalousie, quitte à lui -pardonner après le supplice,--à lui pardonner, à l'oublier, et avec elle, -l'homme de lettres, qu'elle avait pris à la comédienne. Il ne -l'intéressait déjà plus, maintenant qu'il ne lui représentait plus -d'autre femme à qui prendre son bonheur. Elle devait en donner bientôt la -preuve, et que le fat se vantait en croyant l'avoir éveillée à la volupté -d'aimer. Malgré tant d'émotions et de si âcrement troublantes, elle était -sortie de ses bras, aussi insensible, aussi étrangère à ce ravissement -total de l'être qui métamorphose une coquette en esclave, et l'asservit à -l'homme qui l'a initiée à la complète ivresse. Elle agit pourtant au -cours de cette soirée comme si elle avait aimé Jacques. Le désir de -torturer celle par qui elle avait été si étrangement sauvée et blessée -était assez fort dans ce cÅ“ur, blasé avant d'avoir senti, pour -équivaloir à une volupté physique. Ces évidences, je les eus sur place, -rien qu'à la voir causer de loin, et tandis que je me faufilais du côté -où elle se tenait rieuse avec Jacques,--arrêté ici par Machault, plus -loin par Miraut, plus loin par Bonnivet. - ---«On ne vous voit plus à la salle d'armes du cercle, vous avez manqué -San Giobbe, le tireur italien. Il est étonnant, vous savez...» me dit le -premier. - ---«Vous ne m'aviez pas raconté l'autre jour que vous faisiez le portrait -de Camille Favier,» dit le second, «espèce de sournois?... Est-ce qu'on -joue au cachottier, comme cela, avec son vieux maître?» - ---«Hé! bien, monsieur La Croix,» demanda le troisième, «allez-vous nous -donner quelque chose prochainement à l'Exposition du Cercle?» - -J'avais envie de répondre à l'incorrigible escrimeur: «Il ne s'agit pas -d'assauts, de parade et de combats pour rire, ne voyez-vous pas qu'il y -va d'un vrai duel possible, de vrais coups d'épée, de la vie de quelqu'un -peut-être?...» Et à mon cher maître: «Je ne vous ferai pas vendre un -tableau de plus, n'est-ce pas? Pourquoi jouez-vous avec moi au -protecteur qui s'intéresse au travail d'un de ses élèves aimés? -Épargnez-moi cette comédie et laissez-moi essayer d'empêcher une -catastrophe...» Et au mari: «Si vous aviez mieux surveillé votre femme -dès le commencement, elle ne serait pas ce qu'elle est, et il ne se -passerait pas, dans votre salon, le drame que voici...» Au lieu de cela, -ce furent, chaque fois, de vaines et menteuses paroles que je débitai, -assourdi par le brouhaha des causeries, énervé, étouffé par l'atmosphère, -ébloui par la lumière, enfiévré par le désir d'arriver auprès de Jacques -assez tôt pour empêcher du moins qu'il ne se trouvât dans le voisinage de -Mme de Bonnivet pendant la petite représentation. J'allais peut-être y -réussir, car je n'étais plus qu'à deux pas de lui, quand la Reine Anne, -comme si elle eût deviné que j'étais, cette fois, chargé d'un message de -sa rivale, et que, celui-là , je l'accomplirais, s'avisa de m'interpeller, -et sur un ton d'imperceptible raillerie: - ---«Laissez-moi vous présenter, mon cher monsieur, à la femme de Paris qui -connaît le mieux ces primitifs Italiens dont vous m'avez si bien parlé -l'autre soir...» - ---«Vraiment, monsieur,» disait déjà la personne à qui je venais d'être -enchaîné ainsi, insupportable bas-bleu qui s'appelait, si j'ai bonne -mémoire, Mme de Sermoise, «vous admirez ces maîtres idéalistes, si peu -appréciés dans notre époque de réalisme grossier? Mais on y revient, et -avec eux à un art noble et élevé... Vous êtes allé à Pise, sans doute, à -Sienne, à San-Gemignano, à Pérouse?...» - -O douces petites villes rousses et dorées de la douce et verte Toscane, -qui crénelez de vos tours les hauteurs des coteaux plantés de vignes et -d'oliviers! O généreux artistes avec qui j'ai tant vécu et dont les -visions me sont encore le pain quotidien de l'âme que demande la sainte -prière! Pardonnez-moi si j'ai blasphémé votre souvenir et le culte que je -vous garde, en répondant comme je le fis à l'odieuse pédante, plus -réparée qu'une des fresques du Campo-Santo! Et je lui déclarai que notre -hôtesse s'était moquée d'elle. Je lui servis la profession de foi la plus -grotesquement moderniste. Je lui répétai, en la prenant à mon compte, -l'imbécile histoire de ce sot de génie qui fut Courbet, et qui disait à -l'auteur d'un _Ecce Homo_: «Tu l'as connu, toi, Jésus-Christ?...» et à un -autre: «Alors, ce sont des anges, ces messieurs tout nus qui se promènent -avec des plumes dans le dos?...» C'est que je ne me contenais plus -d'indignation, maintenant. Mme de Bonnivet venait d'aller demander à -Camille Favier et à Bressoré de commencer. Elle donnait le signal de -s'asseoir devant l'espace réservé aux deux acteurs qui devaient jouer -avec elle; et elle venait de faire asseoir Jacques Molan à côté d'elle, -en disant assez haut pour que je l'entendisse: - ---«A tout auteur, tout honneur!...» - - -Ce qui suivit, les quelques minutes d'universel dérangement des fauteuils -et des chaises, l'installation des femmes assises, et celle des hommes -presque tous debout, l'établissement graduel du silence,--puis, au milieu -d'un dernier reste de chuchotement, l'éclat soudain de la voix des deux -acteurs, l'allée et venue des répliques du dialogue, les applaudissements -discrets de ce public d'oisifs, tout cela, cette mise en train habituelle -d'une saynète de salon, à peine si j'en ressaisis le détail, tant le -cÅ“ur me bat, encore aujourd'hui, à revivre par le souvenir cette heure -déjà lointaine. Moi qui connaissais les moindres expressions du mobile -visage de Camille, les plus légères nuances de ses gestes, les inflexions -les plus ténues de sa voix, j'avais discerné, dès les premiers mots de la -scène, qu'elle ne se possédait plus. Mme de Bonnivet l'avait discerné -aussi. Elle affectait, en inclinant sa tête aux bons endroits et en -applaudissant la première, de se pencher un peu trop du côté de Jacques, -de lui parler à mi-voix, de lui rendre enfin un hommage public, simple -politesse d'admiratrice à l'égard d'un auteur en vogue! Mais pour -Camille, pour l'amoureuse égorgée et désespérée, l'insolence de cette -attitude était trop atroce et il était impossible que la comédienne la -supportât sans se venger. Je crus d'abord qu'elle essaierait d'humilier -sa détestable rivale à force de succès, tant elle déploya de passion et -d'éloquence dans la courte scène qu'elle avait à jouer. Puis, quand, -cette scène finie, on la pria de dire quelques morceaux pour son propre -compte, je pensai qu'elle bornerait sa vengeance à faire rejaillir un peu -de ce succès sur deux confrères de Jacques dont ce dernier est volontiers -jaloux, à moins qu'elle n'eût choisi ces deux poèmes parce qu'elle -soulageait, en les récitant, son pauvre cÅ“ur d'abandonnée. Elle dit -ainsi, avec une grâce divine, un lied inédit de René Vincy: - - _Un papillon couleur de flamme, - Ailes ouvertes, s'est posé - Sur le frais calice rosé - D'une fleur dont il suce l'âme._ - - _Puis l'oublieux reprend son vol... - Et la pauvre fleur délaissée, - Se penche et va mourir, bercée - Par la chanson du rossignol..._ - -et ensuite, de Claude Larcher, un sonnet inédit aussi et que je lui avais -copié. Cher Claude! Eût-il jamais soupçonné que ce soupir exhalé de son -âme malade servirait un jour à traduire un désespoir causé par un des -confrères qui l'ont décidément fait oublier? Et que Camille était belle, -tandis qu'elle récitait cette élégie où tenaient pour moi tant -d'émouvants souvenirs de la douleur de mon ami mort,--cette douleur -mystérieuse dont j'aurai été le seul et vrai confident: - - _Que de vers je t'ai faits, que tu n'as jamais lus! - Que de fleurs j'ai pour toi tendrement moissonnées, - Fraîches fleurs qui se sont entre mes doigts fanées - Sans que je t'aie offert ces beaux bouquets perdus!_ - - _Que d'intimes chagrins tu ne vis pas non plus! - Pensant à toi, combien j'ai pleuré de journées! - Ces larmes, les as-tu seulement soupçonnées?... - Vers brûlés! Parfums morts! Sanglots inentendus!_ - - _Sans doute j'aurais dû te révéler le drame - Que ce mortel amour déchaînait dans mon âme. - Je le voulais. Et puis je me disais: «Pourquoi?_ - - _Pour flatter son orgueil en lui montrant ma plaie?...» - Tu le vois. C'est toujours ce doute affreux sur toi. - Je n'ai même pas cru que ta pitié fut vraie._ - -Elle dit encore quelques autres morceaux. Puis, brusquement, avec une -gaminerie qui pour une seconde me rassura, elle commença de faire ces -_imitations_ toujours ignobles comme la vulgarité. La divine Julia -Bartet, ce Tanagra souffrant et si finement vibrant d'_Antigone_, la -souple et poignante Réjane de _Germinie Lacerteux_, la pathétique Jane -Hading de _Sapho_, la mutine Jeanne Granier et la tragique Marthe Brandès -furent tour à tour, pour elle, le prétexte d'une mimique qui attestait -une étude du jeu de ces rares artistes, profonde jusqu'à la science, et -cette espièglerie de singe dont m'avait parlé Molan, jusqu'à ce qu'ayant -annoncé Sarah Bernhardt dans _Phèdre_, un frisson me courut par tout le -corps. Elle commençait: - - «_... Juste ciel, qu'ai-je fait aujourd'hui? - Mon époux va paraître et mon fils avec lui..._» - -Tout d'un coup, je me rappelai _Adrienne Lecouvreur_, et cette scène où -la comédienne voyant Maurice de Saxe, qu'elle aime, coqueter avec la -duchesse de Bouillon, durant une représentation de salon, récite les -mêmes vers de Racine, et finit par insulter sa rivale en lui appliquant -tout haut l'imprécation de la reine incestueuse du poète... Camille, -comédienne comme Adrienne, amoureuse comme elle, trahie comme elle et -dans des conditions dont je discernai soudain l'étrange similitude, -avait-elle de sang-froid prémédité la même vengeance? Ou bien l'excès de -son chagrin lui inspirait-il, sur place, ce moyen d'outrager son indigne -amant et sa maîtresse, emprunté aux réminiscences de son métier? Je -lisais distinctement sur son visage maintenant une terrible intention, -et je l'écoutais pousser en regardant Jacques le cri admirable: - - «_Le cÅ“ur gros de soupirs qu'il n'a point écoutés, - L'Å“il humide de pleurs par l'ingrat rebutés..._» - -Et déjà son émotion trop forte l'empêchait d'imiter l'accent chanté de -l'admirable Sarah. Elle les prononçait à sa manière et pour son propre -compte, les vers du poète, et elle s'avançait au bord de la petite scène, -avec le geste dénonciateur qui est dans _Adrienne_. Son bras se dirigeait -vers Mme de Bonnivet. Elle dardait sur son ennemie un regard d'où -jaillissait l'éclair d'une jalousie affolée et elle jetait les mots -irréparables: - - «_... Je sais mes perfidies, - Å’none, et ne suis pas de ces femmes hardies - Qui goûtant dans le crime une honteuse paix, - Ont su se faire un front qui ne rougit jamais..._» - - - - -X - - -J'ai bien souvent vu représenter _Adrienne Lecouvreur_ depuis cette -soirée dont je viens d'évoquer les péripéties, avec un tremblement de -tout mon cÅ“ur au seul ressouvenir de l'angoisse qui m'étreignait pendant -que Camille accomplissait cette action de folie. J'ai toujours constaté -que le public était saisi aux entrailles par cette scène. Moi-même, avant -comme après l'esclandre de Camille sur les tréteaux improvisés du hall de -l'hôtel Bonnivet, elle m'a toujours ému assez pour que j'aie trouvé -naturel le mouvement indiqué par le livret,--je viens d'avoir la -curiosité de le consulter--:«_Adrienne a continué de s'avancer vers la -princesse qu'elle désigne du doigt et reste quelque temps dans cette -attitude, pendant que les dames et seigneurs, qui ont suivi tous ces -mouvements, se lèvent comme effrayés..._» C'était, sans aucun doute, ce -même effet, sur l'assistance, d'une terreur à jamais déshonorante pour sa -rivale que l'amante dédaignée avait, dans un éclair d'aveugle affolement, -résolu de produire, au risque des pires conséquences. Moi aussi, je -l'attendais, ce formidable effet, avec une aussi affreuse certitude que -si j'eusse vu aux mains de Camille une arme chargée et qu'elle en eût -dirigé le canon contre Mme de Bonnivet. Aujourd'hui que je me reporte à -ces minutes où mon cÅ“ur sautait d'appréhension dans ma poitrine, je ne -puis m'empêcher de sourire. Toutes les personnes qui étaient dans le -salon connaissaient sans doute _Adrienne Lecouvreur_, sinon comme moi, au -moins suffisamment pour se rappeler la situation, d'un dramatique -d'ailleurs très facilement intelligible. Toutes avaient tremblé au -Théâtre-Français en voyant Sarah Bernhardt ou Bartet s'avancer vers la -princesse de Bouillon, comme Camille venait de s'avancer vers Mme de -Bonnivet. Hé bien! Excepté celles qui se trouvaient directement -intéressées dans cette scène, pas une d'entre ces personnes ne parut -comprendre la sinistre intention de la jeune actrice. Pas une, j'en ai la -certitude, n'établit entre la scène qui se jouait devant elle à ce moment -et celle qu'elle avait vu jouer dix fois, vingt fois, au théâtre, une -comparaison qui eût été une révélation. Elle-même, la comédienne, comme -stupéfiée et de ce qu'elle avait osé et du résultat, elle continuait -mécaniquement la tirade que sa voix balbutiait comme dans un rêve: - - «_Mourons. De tant d'horreurs ce trépas me délivre! - Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre?..._» - -Et, mécaniquement aussi, les intonations de Sarah lui revenaient pour -achever: - - «_Je tremble qu'opprimé de ce poids, odieux - L'un ni l'autre jamais n'ose lever les yeux..._» - -Elle avait fini, et c'était de toutes parts le plus flatteur murmure, de -discrets bravos d'amateurs mondains devant la perfection d'un tour de -force remarquablement exécuté, des: «C'est étonnant de vérité!... En -fermant les yeux, on croirait entendre Sarah!... Comme cette petite est -douée!... Ce n'est pas permis d'avoir du talent comme cela!...» Mme de -Bonnivet qui avait été la première à battre des mains, s'était levée, et -elle s'avançait vers Camille à qui elle disait avec un sourire dont -l'amabilité faisait la souveraine insolence: - ---«Exquis, Mademoiselle, c'est exquis... Et je vous suis bien, bien -reconnaissante... N'est-ce pas, Molan, que c'est exquis? Voulez-vous -donner le bras à Mlle Favier pour la conduire au buffet?...» - - -Certes, je ne suis pas suspect de sympathie pour l'audacieuse femme dont -l'abominable coquetterie avait exaspéré la pauvre actrice jusqu'à cette -étonnante algarade. Mais je dois lui rendre la justice qu'elle eut -vraiment grand air pour réduire ainsi à néant la vengeance de Camille. Je -l'entendis distinctement prononcer cette phrase, malgré le brouhaha des -conversations reprises de toutes parts et à travers le bruit des chaises -et des fauteuils subitement déplacés, et je vis Camille la regarder d'un -regard de somnambule et donner, en effet, son bras à Jacques avec une -passivité domptée. Son étonnement d'avoir osé ce qu'elle avait osé et de -se retrouver ainsi, _sans qu'il se fût rien passé_, la laissait -incapable de répondre, de sentir, de penser. Elle était comme un -meurtrier qui, ayant tiré à bout portant un coup de pistolet sur son -ennemi, aurait vu la balle s'aplatir contre ce front détesté et retomber -sans même y laisser une trace de rougeur. Elle n'avait pas, je n'avais -pas non plus, l'esprit assez libre pour apercevoir, dans ce qui se -passait, une preuve entre mille qu'une irréductible différence sépare la -vie représentée sur les planches de la vie réellement vécue. Elle était -en proie à une crise nerveuse qui se manifesta d'abord par cet -étonnement, par cet ahurissement plutôt, et, presque tout de suite, par -des accès d'un rire à demi convulsif qui me firent trop de mal. Je -m'éloignai volontairement de l'endroit où elle se trouvait avec Jacques, -entourée des hommes qui la connaissaient et qui lui faisaient des -compliments. Ce fut pour tôper droit sur Bonnivet. Le front de celui-ci, -rouge, avec sa veine gonflée, ses yeux flamboyants et clairs à la fois, -le frémissement de tout son être, me rendirent du coup la peur que -j'avais eue quelques minutes plus tôt. Si, pour le reste des spectateurs, -l'insulte jetée en face à la femme du monde par la comédienne avait passé -inaperçue,--faute des quelques données sur le rôle de Jacques entre ses -deux maîtresses qui la rendaient intelligible--le mari, lui, l'avait -sentie, l'insulte, et il lui fallait toute sa force de domination pour -dévorer cet affront comme il faisait. Il écoutait ou feignait d'écouter -Senneterre, dont la volubilité démontrait que, lui aussi, avait deviné la -signification vraie de la scène jouée par Camille et qu'il suait -d'épouvante à la pensée que Bonnivet l'avait devinée aussi. Ce dernier -caressait sa moustache de sa main droite avec un geste automatique, -tandis qu'avec sa gauche, passée dans son gilet, il s'enfonçait, j'en eus -l'impression, les ongles jusqu'au sang dans la poitrine. Je ne fus pas le -seul à sentir que cet homme était en fureur, ni à remarquer son front, -ses yeux, son geste, ces signes trop évidents pour un portraitiste d'une -formidable tempête morale. Je vis le groupe d'habits noirs auprès duquel -je me trouvais, s'écarter pour laisser la place à Mme de Bonnivet, qui -s'approcha de son mari. De même qu'elle avait trouvé un sourire de -suprême mépris, tout à l'heure, pour féliciter la petite Favier et -répondre à l'insulte d'une atroce allusion par l'insulte d'une implacable -indifférence, elle trouvait un sourire à ce moment-là , de tendresse et -d'intimité, pour répondre aux soupçons qu'elle devinait chez son mari. -Elle lui apportait, dans cet affectueux et gracieux sourire, une preuve -indiscutable de sa bonne conscience. Il fallait à cet homme, et à cette -seconde même, la sensation de sa présence, elle l'avait compris, et que -la réalité physique de sa voix, de son regard, de son souffle, -l'évidence aussi de sa tranquillité, imposerait au jaloux une suggestion -de calme. Et radieuse de sérénité dans sa somptueuse toilette blanche, -les yeux clairs, d'une clarté gaie, un demi-sourire sur sa jolie bouche, -éventant son visage fin d'un petit mouvement doux avec un éventail qui -soulevait à peine l'or de ses cheveux sur son front insoucieux, elle -marchait vers lui, en l'hypnotisant du regard. Je pus voir à cette -approche la physionomie du malheureux se détendre, tandis que Bressoré -qui me connaît depuis Claude, me prenait le bras pour me souffler à -l'oreille: - ---«Est-elle chic, hein? Est-elle chic?... Dites donc, La Croix, vous qui -êtes l'ami de Favier, j'espère que vous lui ferez comprendre que c'est -une vraie crasse pour moi et pour nous tous, que sa façon de se conduire -ce soir?... Comment! voilà une maison où l'on nous reçoit comme des gens -du monde, et, parce qu'elle est jalouse de la patronne à cause de Molan, -elle va se comporter comme la dernière des grues et lui servir le coup -d'Adrienne Lecouvreur!... Mais oui, mais oui! Je l'ai vue venir, allez, -et j'en ai eu la chemise mouillée... Ça n'a pas porté, c'est vrai, mais -ça aurait pu porter. Et alors, quelle tête est-ce que j'aurais eue, moi, -je vous en fais juge?... Et puis, si le public n'y a vu que du feu, le -mari et la femme ont très bien compris... Je vous le répète, voilà une -maison fermée pour nous. Ils en ont soupé, maintenant, des petites -représentations à domicile. Franchement, mettez-vous à leur place.... -Non. Ça ne se fait pas, mais pas du tout... Je ne suis pas plus bourgeois -qu'un autre et j'ai eu mes toquades, moi aussi, mais pas en cabot, en -_gentleman_...» - -La plainte comique du vieux comédien en train de trembler pour son -invitation mondaine mettait une note bouffonne dans cette aventure. J'en -ris encore après tant de jours. Je rassurai de mon mieux l'excellent -homme en lui affirmant qu'il se trompait, sans espérer, d'ailleurs, -convaincre un personnage de cette finesse.--Serait-il beau à peindre, -avec son Å“il bleu, mobile et perçant dans son masque glabre, sur lequel -semble coller et flotter à la fois une inarrachable grimace! Il a eu tant -de bonnes fortunes et de si étonnantes, que son coup d'Å“il, sur les -dessous vrais de la vie, égale celui d'un grand diplomate. Ses -innombrables maîtresses l'ont si bien renseigné sur les tenants et les -aboutissants de tout le haut et demi-monde parisien qu'il n'est plus -jamais la dupe de rien ni de personne. Il hocha sa tête incrédule à mes -protestations, et il me répondit avec la familiarité inhérente à sa -profession, malgré les principes de tenue qu'il venait de professer avec -une espèce de solennité: - ---«Vous savez, mon petit La Croix, je suis très bon garçon, et je veux -bien avoir l'air de croire tout ce que l'on me dit pour faire plaisir, -mais quant à gober celle-là ?... Vous vous payeriez ma fiole et vous -auriez fortement raison!...» - - -Ce petit aparté nous avait entraînés, l'acteur et moi, dans un coin du -salon, près de la porte du hall, en ce moment ouverte. Je jugeai que -cette pauvre Camille ne tarderait pas à sortir, et que le mieux était de -l'attendre au dehors, afin de lui parler sans que le regard de Bonnivet -tombât sur nous durant cet entretien. Si aucun événement ne surgissait à -la traverse, j'étais bien sûr que la Reine Anne s'arrangerait pour se -tirer définitivement d'affaire. Cet événement, j'étais bien sûr qu'il ne -viendrait pas de Jacques. Je connaissais son empire sur lui-même. Il ne -se trahirait point. Je savais que les éclats comme celui qu'avait osé -Camille sont immédiatement suivis d'une crise de prostration, et je ne -doutais pas qu'elle ne se fût laissée conduire au buffet maintenant, -comme une bête assommée. Senneterre et Bressoré, les deux autres témoins -qui avaient compris tous les dessous de cette scène, n'étaient pas non -plus hommes à laisser deviner leur perspicacité. L'un, à travers ses -ridicules, aimait trop sincèrement Mme de Bonnivet, l'autre était trop -préoccupé de tenir son rôle d'artiste correct. Moi seul, mon énervement -pouvait trahir que j'en savais trop long. Je me glissais donc du côté de -l'escalier entre deux groupes, lorsque je me sentis saisi par la main. -C'était Molan qui me dit d'une voix saccadée: - ---«Nous allons partir ensemble. J'ai à te parler...» - ---«Je m'en vais tout de suite,» répondis-je. - ---«Moi aussi, tiens, voilà un coin libre, filons...» - -Nous avions descendu l'escalier sans échanger une parole. Nous passâmes -nos manteaux sans en échanger davantage, sous le regard impersonnel des -valets de pied. Ce fut seulement sur le trottoir que Jacques me dit, en -me serrant le bras avec une force qui me prouvait sa colère. - ---«Tu as assisté à cette scène?... Tu as vu ce qu'a osé me faire cette -infâme cabotine?...» - ---«J'ai vu qu'elle s'était vengée,» lui dis-je. «Franchement, vous -l'aviez bien mérité, Mme de Bonnivet et toi. Mais puisque ça n'a pas eu -de conséquences et que personne ne s'est aperçu de ses intentions!...» - ---«Personne? Et Mme de Bonnivet, tu la prends pour une dinde? Et son -mari? Tu crois qu'il n'a pas tout compris?... Et après ce que Camille -savait des jalousies de cet homme, après le danger qu'elle m'avait vu -courir, c'est une infamie, te dis-je, une abomination. Mais je lui -apprendrai que l'on ne se moque pas de moi ainsi...» continua-t-il avec -une violence croissante. En proférant cette menace, je vis qu'il se -tournait du côté de l'hôtel d'où nous sortions et je le retins par le -bras à mon tour en lui demandant: - ---«Tu ne vas pas rentrer là -dedans pour lui faire une scène?...» - ---«Non,» fit-il, «mais je connais son cocher, celui qu'elle prend pour -ces sorties du soir... C'est moi qui ai fait les prix avec lui une fois -pour toutes. J'ai toujours été si bon pour elle!... J'arrêterai sa -voiture... Je veux qu'elle ait son paquet, là , tout de suite.» - ---«Tu ne feras pas cela,» l'interrompis-je en me mettant devant lui, et -lui parlant bas cependant. J'appréhendais maintenant la curiosité de tous -ces grands diables de cochers, assis sur leurs sièges, dans la longue -file des véhicules. - ---«Je le ferai,» me répondit-il, hors de lui, et, juste à ce moment, le -concierge de l'hôtel jetait dans la rue un nom qui arracha un éclat de -rire à Molan, celui de Camille elle-même. - ---«Je t'en supplie,» dis-je au forcené, «si tu n'as pas le moindre égard -pour Camille, pense à Mme de Bonnivet!...» - ---«Tu as raison», répondit-il, après un silence, «je me dominerai. Mais -il faut que je lui parle, il le faut... Je monterai dans la voiture avec -elle, voilà tout...» - ---«Et si elle ne veut pas?...» - ---«Elle!» fit-il en haussant les épaules: «Tu vas voir...» - -Un coupé s'était détaché de la file pendant que nous parlions,--mesquine -roulotte de remise prise au rabais chez un loueur de quartier. Sa -médiocrité contrastait singulièrement avec les autres équipages, dont les -chevaux piaffaient dans la longue rue. Le temps que cette voiture mit à -entrer sous la voûte et à en sortir me parut interminable. Si mon -camarade se permettait de manquer à Camille, maintenant, j'étais décidé à -tout... Enfin, je vois la voiture qui reparaît, et, derrière la vitre, -une forme de femme, enveloppée d'une mante à haut collet, que je -reconnais trop bien. C'était Camille. Jacques héla le cocher, qui le -reconnût, lui aussi. Il arrêtait déjà son cheval quand la vitre -s'abaissa, et nous pûmes entendre l'actrice qui criait, le buste penché -hors de la portière: «Rue Lincoln, 23, vous m'entendez? Est-ce à monsieur -que vous obéissez?» et s'adressant à moi: «Vincent,» dit-elle, «si vous -n'empêchez pas ce monsieur,» et elle montrait Jacques, «d'essayer de -monter dans ma voiture, j'appelle les agents...» Les silhouettes de deux -sergents de ville se dessinaient toutes noires sous une des lanternes de -la porte, et quoique ce petit dialogue eut été bien court, déjà l'éclat -des voix faisait se pencher quelques-uns des hommes assis sur les sièges -des autres coupés. Devant cette menace, Jacques n'osa pas tourner la -poignée de la portière sur laquelle il avait déjà mis la main. Il recula -d'un pas, et le coupé partit, tandis que la voix de Camille -répétait--oublierai-je jamais de quel accent?... - ---«Rue Lincoln, 23, et vite.» - ---«Hé bien?» dis-je à Jacques après un silence, et comme il demeurait -immobile sur le trottoir. - ---«Hé bien! Elle a deviné ce qui l'attendait», répondit-il brusquement, -«et elle s'est sauvée... Sois tranquille. Ce qui est différé n'est pas -perdu. Rue Lincoln? Où peut-elle bien être allée, rue Lincoln? 23? -23?...» - ---«C'est une adresse qu'elle aura donnée au hasard», lui dis-je, «pour te -rendre jaloux et te faire croire qu'elle courait à quelque rendez-vous... -Elle aura crié un autre ordre au cocher, sitôt arrivée au coin de la -rue...» - ---«Nous pourrons toujours y aller et voir par nous-mêmes», répondit-il; -«si elle a déjà pris un amant et qu'elle se soit permis de me jouer le -tour qu'elle vient de me jouer, tu conviendras que c'est une grande -coquine...» - ---«Non», répliquai-je, «mais une malheureuse enfant que tu as trop -maltraitée et rendue folle... Quand elle aurait pris un amant, qu'est-ce -que cela prouverait, sinon un de ces désespoirs comme les femmes en ont, -où tout sombre?... C'est un suicide quelquefois qu'une action pareille, -mais elle ne l'a pas faite, j'en réponds... C'est une fille trop -fière...» - -Nous étions montés, en échangeant ces quelques phrases, nous aussi, dans -un fiacre qui passait, et nous roulions à notre tour dans la direction de -la rue Lincoln. Je n'avais plus maintenant qu'une préoccupation, celle de -savoir si vraiment les duretés dont Camille avait été la victime, ne -l'avaient pas précipitée à quelque horrible parti. Les phrases qu'elle -m'avait dites, lors de ma première visite au modeste logis de la rue de -la Barouillère sur ses tentations de luxe, me revenaient à la mémoire, et -j'écoutais, comme dans un songe, Jacques philosopher à son habitude, soit -que l'incompressible Trissotin fût réellement le plus fort en lui, soit -qu'il ne voulût pas me montrer sa propre inquiétude. Les libertins de son -espèce n'acceptent jamais, sans la plus sincère indignation, d'être -remplacés auprès de la maîtresse qu'ils ont le plus froidement trahie. -Ils admettent encore moins que l'on devine en eux cette rancune humiliée. -Celui-ci avait donc cessé de se plaindre, pour causer idées, et il le -faisait avec sa lucidité usuelle. C'est le don de ces intelligences -dressées à spéculer, qu'elles fonctionnent d'une façon quasi-mécanique à -travers toutes les secousses. Molan, je crois, dictera de la copie, et -de la bonne, dans son agonie!... - ---«Nous lui devons tout de même un curieux document, à cette drôlesse de -Camille... Tu te moques, toi aussi, de la prétention des écrivains au -dédoublement? Sais-tu à quoi je pensais dans la minute même où elle -s'avançait sur nous avec le fameux vers: - - «_Osent se faire un front?..._ - -«Je me rendais compte que cela ne portait pas, comme elle dirait dans son -jargon. L'effet ratait, là , sur place. Au théâtre, il réussit toujours... -Pourquoi? J'en ai trouvé la raison tout à l'heure même, dans la grande -loi du raccourci qui domine les planches. Tu me suis bien?... Pour que -dans la vie une allusion de cette sorte produisît son plein résultat, il -faudrait que tous les assistants fussent initiés à tous les dessous du -drame dont c'est là un épisode. Au théâtre, nous admettons qu'ils le -sont,--voilà ce que j'appelle un raccourci.--Le spectateur suppose -toujours que les personnages en scène savent de la situation tout ce -qu'il en sait lui-même... Tu me suis toujours?... Voilà le point exact -qui marque la limite entre la réalité brute et la réalité transposée. Et -heureusement», ajouta-t-il, en riant gai. Il était content de sa théorie. -«Heureusement que cette sotte de Duchesse Bleue n'a pas suivi de cours -d'esthétique. Elle s'est comportée comme les gens de la Commune quand ils -ont voulu faire sauter le Panthéon. J'étais dans le quartier. Je me -rappelle si bien notre peur. Il y avait de la poudre plein les caveaux. -Les scélérats ont fait partir l'étincelle électrique. Ils avaient oublié -d'isoler le fil!... Toute cette électricité a fait comme nous ferons -tous, elle est retournée dans la terre,--_et in pulverem reverteris_... -Mais que ce soit le plus tard possible et pas de la main de Pierre de -Bonnivet!...» - -Ce mélange de subtilité métaphysique et d'humour forcé disparut lorsque -notre fiacre eut quitté l'avenue des Champs-Élysées et enfilé la rue -Lincoln. Jacques se pencha hors de la portière avec une nervosité plus -passionnée qu'il ne convenait à son dandysme, pour vérifier si aucune -voiture ne stationnait dans cette rue très courte. Il aperçut deux -lanternes allumées. Notre fiacre approcha encore, et nous vîmes le coupé -de Camille arrêté devant un petit hôtel étiqueté de ce fatal numéro 23. -Le coupé était vide, et le cocher, descendu du siège, allumait sa pipe à -une de ses lanternes: - ---«Madame m'a dit de rentrer sans l'attendre», répondit-il à la question -que lui posa Jacques en lui mettant un louis dans la main,--ni plus ni -moins qu'un héros des romans de l'ancienne école. La fébrilité de mon -camarade à cette réponse était bien grande, moins cependant que la -mienne. Nous restâmes une minute à nous regarder. - ---«Nous allons savoir», dit-il le premier, et il cria à notre cocher, à -nous, qu'il nous arrêtât au prochain café «nous consulterons le _Bottin_ -tout simplement, et, s'il nous manque, nous irons au cercle regarder le -_Tout-Paris_. Nous saurons alors à qui Mlle Favier demande des -consolations, que tu m'avoueras rapides, et que je soupçonne antérieures -à ses infortunes... Mais oui, mais oui... Ce n'est pas flatteur pour -l'amour-propre masculin, mais chaque fois qu'on a des remords d'avoir -trompé une femme, on peut s'affirmer qu'on est une dupe, et qu'elle avait -déjà commencé...» - -Il avait sauté, en prononçant ces mots, sur le trottoir de la rue -François-Ier, où nous nous trouvions engagés, et, avant même que la -voiture ne fût tout à fait arrêtée, il entrait dans un estaminet -parfaitement vide, que gardait un seul garçon endormi sur une banquette -de moleskine rouge. Sans le réveiller, Molan avisa le _Bottin_ sur le -comptoir d'où la caissière s'était absentée, et il le feuilleta d'une -main qui tremblait un peu, pour me montrer, quand il les eût trouvées, -les deux lignes suivantes: _Lincoln (rue de)_ et les désignations de -rigueur, puis dans la colonne: «_23.--Tournade (Louis-Ernest), rentier._» - - ---«Avais-je raison?» fit-il en ricanant. Il referma le _Bottin_, qu'il -repoussa sur le comptoir, du bout de sa canne, en ajoutant: «Avoue que je -méritais mieux...» - ---«Je n'avouerai rien avant d'être sûr», répondis-je, si profondément -troublé par ce nouvel événement que je tremblais tout entier. - ---«Sûr?» s'écria Molan, avec une espèce d'insolente âcreté. «Sûr? Et que -te faut-il donc? Tu voudrais les voir couchés dans le même lit, -peut-être? Et tu douterais encore!... Mais moi, qui ne suis pas de la -corporation des belles âmes, je crois que Mlle Favier est la maîtresse de -M. Tournade, et je te répète que, dans ce cas, la scène qu'elle s'est -permis de faire, ce soir, devient une des plus misérables actions dont -j'aie jamais ouïe parler... Et je m'en vengerai. Allons, adieu...» - -Il me quitta sur ces mots de haine sans que j'essayasse ni de le retenir, -ni de le calmer. Je me sentais accablé d'un poids énorme de tristesse. Je -n'ai jamais, dans ma vie sentimentale, connu la jalousie telle que la -plupart des livres la décrivent, cette angoissante et fiévreuse -inquiétude autour d'une perfidie que l'on soupçonne sans en être certain. -Je n'ai jamais aimé sans confiance. Il semble que les femmes devraient se -faire un scrupule de trahir les hommes qui les chérissent de la sorte. -J'ai éprouvé qu'il n'en était pas ainsi. Je recommencerais cependant -d'aimer que je me comporterais de même, pour la simple raison qui fait -que l'on n'y voit pas quand on a les yeux pleins de larmes. En revanche, -si je n'ai jamais été jaloux de cette inquiète et ombrageuse façon, j'ai -connu cette autre douleur qui consiste à porter dans son cÅ“ur, comme une -plaie ouverte et qui saigne toujours, l'évidence d'avoir été trompé. J'ai -su ce que c'était que de souffrir, des nuits entières, à l'idée d'un -corps de femme livré en proie à la luxure d'un autre homme. Cette -horrible oppression, cet arrêt de notre être intime, ce frisson de mort -devant la _certitude_, c'est, je crois, la pire forme du malheur -sentimental, et cette souffrance je venais de la subir à nouveau, avec -quelle intensité, en lisant les syllabes du nom de Tournade sur le gros -livre d'adresses! Dieu! Ai-je été misérable dès ce premier moment, tandis -que je regagnais à pied, pour briser mes nerfs par la marche, ma maison -du boulevard des Invalides! J'avais eu beau dire à Molan que je n'étais -pas sûr que Camille fût la maîtresse du goujat dont la face immonde -m'avait répugné si vivement dans la loge du Vaudeville, il n'y avait -place, en moi, pour aucun doute. C'était si simple. La malheureuse enfant -avait perdu la tête. L'excès de dépit et de la douleur l'avait égarée, et -elle avait exécuté, dans un moment de délire, ce projet de vengeance qui -devait la dégrader à jamais. Que dis-je? Elle avait exécuté ce projet? -Elle l'exécutait en ce moment même, par cette nuit dont je voyais les -étoiles briller au-dessus de ma tête entre les murs des maisons. Cette -heure, ces minutes, ces secondes, dont je sentais la durée, dont je -mesurais la fuite, elle les vivait, elle aussi, elle les employait aussi! -Comment? Les sensations dont cette idée me brûlait doivent être, -j'imagine, celles des condamnés à mort et de ceux qui les aiment, dans -l'espace de temps qui sépare le réveil et l'exécution. On voudrait -arrêter l'heure qui va, bouleverser le monde, que la terre s'ouvrît, que -les maisons croulassent, qu'un miracle s'accomplît! Avec quelle anxiété -on sent alors que la vie fonctionne en nous et autour de nous, dans une -implacable rigueur de machine! Toutes nos agonies morales et physiques, -nos révoltes et nos soumissions ne comptent pas plus pour la nature que -les palpitations d'un insecte pris dans un foyer de locomotive. - ---«C'est fini, fini! Elle est la maîtresse de Tournade!...» - -Ces mots affreux, et _que je savais réels_, je me les prononçais avec -désespoir tandis que je descendais, d'abord la rue François Ier, puis le -pont des Invalides, puis l'avenue de la Tour-Maubourg, puis l'autre -avenue. Ils me font encore du mal à les transcrire aujourd'hui, après -tant de jours, mais c'est un mal sourd, une mélancolie presque douce, -tant elle est tendre. Il s'y mélange une pitié songeuse, semblable à -celle que j'éprouverais devant la pierre sous laquelle Camille -reposerait, au lieu que dans cette première invasion de la certitude, une -âcre nausée de colère et d'amertume me secouait tout entier. Fallait-il -que je l'eusse aimée sans le savoir,--sans savoir du moins combien,--pour -que, de penser à elle comme j'y pensais, me fût un tel supplice! - - -Une fois rentré, et avant de me coucher, je voulus revoir ces deux -portraits que j'avais esquissés d'elle: le premier, celui d'avant Jacques -et que je cachais si soigneusement; le second, celui du mois dernier, -avec son sourire inachevé. Ces deux images me la rendirent si présente, -et si présente aussi la souillure qui la salissait à ce même moment, que -je me rappelle avoir, dans la solitude de cet atelier, poussé de -véritables gémissements de bête qui râle. Ma douleur se soulageait en de -tels éclats, que mon domestique en fut réveillé. Je vis avec stupeur ce -brave garçon entrer dans la pièce pour me demander si j'étais malade et -si j'avais besoin de ses services.--Grotesque incident qui eut du moins -un avantage: il mit fin à ce passage de demi-folie. Je sourirais de cet -accès d'enfantillage après tant de mois, si je n'y trouvais, hélas! une -preuve de plus de la fatalité personnelle, un signe de ce destin qui m'a -toujours refusé le pouvoir de façonner les événements d'après mon âme. -Idolâtrant Camille de cette tendresse, n'aurais-je pas dû le lui dire -déjà ? N'aurais-je pas dû tout disposer pour que son premier mouvement, si -elle voulait mettre quelque chose d'ineffaçable entre Jacques et elle, -fût de m'y mettre, moi? Qui sait? J'eusse réalisé, alors, avec elle, ce -roman qu'elle avait rêvé et manqué avec Molan! J'eusse mis, à panser sa -blessure, tant de finesse, un tact si passionné, tant d'adoration -caressante, qu'elle m'eût aimé peut-être un jour! Ah! tristesse de ce qui -aurait pu être! - - _... Look in my face, my name is:--Might have been! - I am also called:--No more, Too late, Fare thee well!..._ - ---«Regarde-moi, je suis _Ce qui aurait pu être!..._ On m'appelle aussi -_Jamais plus, Trop tard, Adieu._» Qu'ils seraient vrais à mettre sur ma -tombe ces deux vers du peintre poète Rossetti!--Ce qui pouvait être! -Jamais plus! Trop tard! Adieu!... - - -Je passai cette nuit presque sans dormir, sinon, au matin, d'un sommeil -fiévreux où j'eus un étrange rêve. Il me sembla que j'étais assis à la -table d'un grand dîner. J'avais en face de moi Camille vêtue de rouge -avec l'or de ses cheveux épars sur ses épaules nues. Il y avait auprès -d'elle mon malheureux ami, Claude Larcher, dont je sais cependant qu'il -est mort, et je savais qu'il était mort, à cette minute même où je le -voyais vivant. Quoique nous fussions à table, Claude était occupé à -écrire. C'était une angoisse infinie, pour moi, de le voir qui traçait -ses lignes, en crispant sa main sur son porte-plume, par un geste que je -lui ai trop connu. Je me rendais compte que, si malade, un tel effort lui -était irréparablement funeste. Je voulais lui crier de s'arrêter, je ne -le pouvais pas, menacé du doigt par Camille dans les yeux de laquelle je -discernais un ordre absolu de ne pas dire un mot. Je comprenais en même -temps que la lettre ainsi écrite par Claude m'était destinée. Elle -contenait un conseil relatif à Camille, et je savais ce conseil d'un -intérêt si pressant que d'attendre m'était un supplice qui s'augmenta -encore quand tout le monde se leva de table, et que je vis Larcher s'en -aller avec le papier sans me le donner. Je me mis à le poursuivre à -travers un dédale infini d'escaliers tournants. Pour les descendre plus -vite, je m'élançais, posant mon pied à vide et rebondissant comme si des -ailes m'eussent soulevé, jusqu'à ce que je me trouvai dans un jardin que -je reconnus pour être celui de Nohant, quoique je n'y sois jamais allé. -J'observai avec étonnement la belle ordonnance des parterres, où des -semis de fleurs éclatantes traçaient des caractères sur le gazon, et j'y -lus, avec stupeur, la phrase que Jacques m'avait prononcée: «_Elle avait -déjà commencé..._» Au même moment, un éclat de rire me fit me retourner. -J'aperçus Camille, les cheveux toujours défaits sur ses fines épaules, -toute pâle dans sa robe rouge. Elle apportait à Tournade un billet que je -savais être celui de Claude. Le gros homme était couché, la face encore -plus rougeaude que d'habitude, et il faisait claquer ses lèvres l'une -contre l'autre avec la sensualité d'un goinfre d'auberge en présence d'un -bon plat. C'est alors, au moment où Camille commençait de défaire sa robe -pour se glisser dans le lit, que la douleur devint aiguë à ne pas la -supporter. Je comprenais qu'elle allait se donner à lui pour la première -fois. Je voulus courir vers elle, et, de nouveau, cette même immobilité -invincible me paralysa tout entier, et je me réveillai, baigné de -sueur... - - -En y réfléchissant aujourd'hui, je démêle avec une parfaite lucidité les -divers éléments combinés dans ce cauchemar. Il n'est pas jusqu'à cette -vision singulière de Nohant qui ne s'explique par ce fait que le héros -d'_Adrienne Lecouvreur_, la pièce utilisée par Camille en vue de sa -vengeance, est Maurice de Saxe, le propre grand-père de George Sand. Mais -quand on traverse des périodes d'un trouble moral très intense, on -oublie qu'endormi ou éveillé, des lois aussi exactes que celles de la -chimie gouvernent ces précipités intérieurs, nos pensées. Le fond -superstitieux qui dort en chacun de nous s'agite obscurément, et l'on -veut apercevoir dans le désordre des visions nocturnes des -pressentiments, des conseils, une révélation. Je ne fus pas plus tôt -sorti de ce pénible sommeil qu'une idée s'empara de moi: si, cependant, -cette visite chez Tournade, la veille, n'avait pas été suivie d'une chute -irréparable? N'arrive-t-il pas tous les jours qu'une femme accepte un -rendez-vous, qu'elle s'y rend, et puis, au dernier moment, elle se -révolte, elle défend sa personne physique avec acharnement, et elle s'en -va, s'étant refusée avec une énergie aussi folle que son inconséquente -démarche. Pourquoi n'avais-je pas admis cette hypothèse la veille et -pourquoi l'admettais-je maintenant? Je n'en avais pas d'autre raison que -ce songe. C'en fut assez pour que je me levasse hâtivement,--il était -huit heures,--et je courus jusqu'à la maison de la rue de la Barouillère. -Par bonheur ou par malheur, car un peu d'incertitude dans certains -moments, c'est encore un peu d'espérance,--au moment même où je frappais -au carreau de la loge pour demander, malgré l'heure matinale, si Mlle -Favier était chez elle, je reconnus, dans cette loge, une servante qui -avait accompagné Camille chez moi à plusieurs reprises. Cette vieille -fille était la même qui m'avait ouvert la porte, lors de ma première -visite. Elle avait vu naître la petite, je le savais, et la tutoyait. A -ma vue, elle se précipita hors de la loge avec une hâte qui redoubla mes -tristes pressentiments. - ---«Ah! monsieur La Croix,» me dit-elle, après m'avoir entraîné dans la -cage de l'escalier de peur que l'on n'entendît notre conversation; «vous -venez voir Mademoiselle?...» - ---«Elle est rentrée?» m'écriai-je. Et tout de suite, je compris, à -regarder le visage anxieux de la servante, que sa demande avait été un -pieux mensonge. Camille n'était pas rentrée. Mon exclamation révélait -trop à mon interlocutrice que je savais quelque chose, et, tout de suite, -elle m'interrogea. Me questionner, c'était tout m'apprendre. - ---«Écoutez, monsieur La Croix,» me dit-elle fébrilement, et elle joignait -ses mains déformées et crevassées de bonne à tout faire, qui tremblaient -un peu. «Si vous savez où elle est, je vous le demande, au nom de votre -mère à vous, allez la quérir... Depuis que le cocher, hier soir, a -apporté un mot d'elle, disant qu'elle ne rentrerait pas, Madame est comme -folle de douleur... Je ne l'ai pas vue ainsi même quand nous avons trouvé -Monsieur, avec sa balle dans le front... Elle ne fait que pleurer en me -disant: «Je ne veux plus la voir jamais, jamais. Je la chasserai, si elle -revient...» Elle dit cela, mais si Camille rentre, je suis sûre qu'elle -lui pardonnera quand même. Comprenez-vous cela, monsieur La Croix? Une -enfant comme elle, et sage, et douce, qui jamais ne se laissait approcher -de personne? Et nous nous disions, Madame et moi, qu'elle se marierait si -bien, comme cette chanteuse qui est devenue une marquise!... Non! Je ne -peux pas croire qu'elle a fauté!... Monsieur La Croix, vous qui êtes si -bon, dites-moi tout ce que vous savez. Je ne suis pas comme une autre... -Je l'ai élevée toute petite... C'est à cause d'elle que je n'ai pas -quitté Madame, quand tout a croulé... Mais, que cette concierge ne me -voie pas causer avec vous si longtemps. J'ai déjà eu tant de peine à -expliquer comment la petite a découché... Si elle revient, ça ira de -soi...» - ---«Hélas!» lui répondis-je sans obéir à son injonction de monter jusqu'à -l'appartement, tant je redoutais la douleur de la mère, «je ne sais rien -de plus que vous, et la preuve, c'est que je venais demander des -nouvelles de Mlle Favier, qui m'avait paru souffrante hier soir...» - ---«Ce n'est pas chez vous qu'elle est?» demanda la vieille fille, que mon -embarras avait trop frappée. Elle l'expliquait à sa manière et ce soupçon -révélait trop quelle affection passionnée elle portait à «la -petite»,--comme elle appelait tendrement Camille. Ce désespoir de la -mère, cet affolement de la servante achevèrent de me navrer le cÅ“ur. Une -fois de plus je sentais dans quelle atmosphère de tendresse naïve et -simple la pauvre Duchesse Bleue avait grandi. Elle avait été, elle aussi, -une de ces petites filles dont la venue au monde est saluée comme une -fête, dont toutes les étapes vers leur existence de femme sont des fêtes -encore: baptême, anniversaires de naissance, première communion, première -robe longue,--et tout cela pour que l'objet de tant de sollicitude émue, -finisse dans les souillures de la galanterie! Et la fidèle servante -continuait, naïf écho de mon amère pensée: «Non, ce n'est pas possible -que ce soit chez vous, ni chez M. Molan, ni chez M. Fomberteau, vous êtes -de trop honnêtes garçons pour faire, d'une demoiselle comme elle, une -femme entretenue... Elle va être cela maintenant... Elle, Camille, -Camille, Camille!...» - -Et oubliant ses propres recommandations sur la nécessité d'échapper aux -racontars de la loge, la brave créature éclata en sanglots. Je la calmai -du mieux qu'il me fut possible, en lui jurant que je ferai tout au monde -pour voir Camille dans la journée et pour lui dire l'état où son départ -du logis jetait sa mère. - ---«Qu'elle revienne!» fut la seule réponse que j'obtins à travers des -larmes, et aussi ce mot, sublime d'impudeur dans le dévouement: «Si elle -veut avoir des histoires, je l'y aiderai tant qu'elle voudra!... Dites-le -lui, mais qu'elle reste à vivre avec nous!...» - - -C'en était donc fait. Le drame de passion et de perfidie auquel -j'assistais depuis ces dernières semaines se résolvait par son dénouement -logique. Mon songe de cette nuit avait menti. Il était trop tard pour -empêcher que cette adorable enfant, née avec les délicatesses du -romanesque le plus rare dans la tête et dans le cÅ“ur, ne devînt une -fille,--tout court. Sa fierté même,--cette jolie et vibrante fierté pour -laquelle je l'avais tant chérie, hâterait sa dégradation.--Au sortir de -la crise de fureur qui l'avait jetée au lit d'un Tournade, le mépris où -elle se tiendrait elle-même, l'avilirait trop à ses propres yeux, et -cette nausée intime n'aboutirait qu'à deux résultats également affreux à -imaginer. Ou bien, elle ne se supporterait pas un jour de plus, et elle -se tuerait, ou bien elle trouverait une sorte de douloureux orgueil à -incarner en elle ce type de luxe outrageant et d'impudence triomphante -que devient une grande actrice doublée d'une grande courtisane. Laquelle -de ces deux solutions devait préférer un homme qui l'aimait comme je -l'aimais, de ce sentiment d'abord si obscur, aujourd'hui si misérable et -si saignant? L'une et l'autre perspective me furent si horribles qu'en -dépit de la promesse faite à la vieille servante, je pris la ferme -résolution de ne pas revoir la malheureuse enfant, et celle plus sage -encore d'exécuter un projet vaguement caressé, depuis que je commençais -de trop bien comprendre mon pauvre cÅ“ur: partir, retourner soit en -Espagne, soit en Italie, dans un de ces pays de soleil où une âme, -blessée jusque dans son fond, enveloppe du moins sa plaie intime de -solitude, de lumière et de beauté. J'ordonnai à mon domestique stupéfié -de préparer immédiatement mes malles pour une longue absence, et je me -mis à classer des études, puis à feuilleter des guides en me contraignant -à m'absorber dans la bousculade de ce départ précipité. Le fait nouveau -et monstrueux: cette chute de Camille aux bras de Tournade avait aboli en -moi toute autre préoccupation. J'avais oublié et Mme de Bonnivet, et la -scène de la veille, et Molan lui-même. Aussi fut-ce comme un déplacement -subit d'atmosphère, un rappel à une réalité abolie, lorsque je vis -celui-ci, vers deux heures et demie, entrer dans l'atelier. C'était lui, -pourtant, la cause du sinistre naufrage moral à propos duquel je -souffrais. C'était lui que j'aurais dû maudire et haïr. Je le sentis, -rien qu'à reconnaître son visage, à entendre sa voix, à toucher sa main. -Il avait sa mauvaise figure, celle de ses heures de féroce dureté, et -son extrême excitation se traduisait, pour moi qui l'ai tant pratiqué, -par une façon qu'il a de mordre sa lèvre inférieure avec ses dents, qui -allonge encore imperceptiblement son profil, déjà un peu aigu, et la bête -cachée en chacun de nous, qui chez lui est le renard, transparaît alors -si cruellement que l'ami le plus hypnotisé d'affection discernerait son -vrai caractère dans ces minutes-là . Pour ma part, j'éprouvai à retrouver -ainsi sur sa physionomie les traces des pires traits de sa véritable -nature, un sursaut d'antipathie qui m'inonda de fiel. Toutes mes -souffrances des dernières heures s'y déchargeaient et je l'accueillis -avec une véritable explosion d'outrages: - ---«Tu viens te renseigner, n'est-ce pas? Tu t'es si malproprement -conduit, que voilà cette pauvre Camille bien perdue maintenant! Je suis -allé chez elle, ce matin, et j'ai su qu'elle avait passé la nuit dehors. -Nous savons où. Voilà l'Å“uvre de ton égoïsme. Mais cette infamie te sera -comptée, s'il y a quelque part une justice. C'est un crime, entends-tu, -un crime de jouer avec un cÅ“ur sincère, et de le conduire où tu as -conduit celui-là ...» - ---«Laisse-moi donc tranquille,» interrompit-il vivement en haussant les -épaules. «Quand une jeune fille prend un amant, c'est qu'elle en prendra -et deux, et trois, et quatre, et le reste... Si Camille avait été une -honnête créature, elle m'aurait dit, quand je lui ai fait la cour: -«Voulez-vous m'épouser? Non? Alors, bonsoir...» Elle ne me l'a pas dit. -Tant pis pour elle!... Et, d'ailleurs, si je lui ai fait du mal, il me -semble que nous sommes quittes, et, vilenie pour vilenie, son histoire -d'hier au soir vaut toutes les miennes...» - ---«Ah! la scène d'_Adrienne_!» m'écriai-je. «C'est à cela que tu penses -pour essayer d'endormir tes remords, au lieu de pleurer toutes les larmes -de ton corps sur l'assassinat moral que tu as commis... Parlons-en de -cette soirée! Quelles conséquences pénibles a-t-elle donc eues, que tu -puisses la mettre en balance avec tout un avenir brisé, avec une pauvre -âme souillée à jamais?... Bonnivet a-t-il mis sa femme à la porte? -T'a-t-il envoyé ses témoins? Non, te dirai-je moi aussi, et je te -dispense de comparer cinq mauvaises minutes que tu as passées, et -méritées, à ce vertige qui vient de prendre et de perdre cette pauvre -fille pour toute sa vie, je te le répète, et tu l'entendras, pour toute -sa vie...» - ---«Quelle chaleur!» répliqua-t-il avec un sourire ironique. «Quelle -éloquence! Nous sommes en train de nous dire nos vérités. Allons-y... Tu -m'en veux de ce que tu n'as pas eu le courage de te proposer au lieu et -place de Tournade, c'est ça, le vrai... Pas de dénégations. Je sais à -quoi m'en tenir, mon pauvre La Croix, moi aussi... Les mots amers sont -inutiles entre nous, tu sais, et, changeons de propos, veux-tu?» Puis, -après un silence: «Je ne t'en veux pas d'ailleurs, et je vais te le -prouver en te demandant un service... Devine d'où je viens, de ce -pas?...» - ---«De chez cette coquine de Mme de Bonnivet, naturellement...» -répondis-je. J'étais bien déterminé à clore cet entretien sur une -brouille, et j'avais cherché la phrase que je pensais devoir le plus -vivement l'atteindre. Ma colère se changea en stupeur, à l'entendre me -répondre en ricanant: - ---«De chez cette coquine de Mme de Bonnivet, en effet. Tu la détestes -ferme, n'est-ce pas? Tu trouves que j'ai été bien infâme de lui sacrifier -Camille?... Hé bien!» continua-t-il avec un accent singulièrement âpre, -qui acheva de me faire comprendre que, de ce côté-là encore, il se -passait quelque chose de très nouveau et de très inattendu, «je suis venu -te demander de m'aider à m'en venger... Cela t'étonne?...» - ---«Avoue qu'il y a de quoi,» lui répondis-je. «Je te quitte à onze heures -du soir, ne pensant qu'à elle, indigné contre Camille à cause d'elle. -Tout à l'heure tu traitais de vilenie la folle incartade de cette pauvre -enfant, parce qu'elle...» - ---«Et je maintiens le mot,» interrompit-il plus vivement encore. Il y eut -un nouveau silence. Je pus voir qu'un combat entre des sentiments très -contradictoires se livrait en lui. Ce qu'il avait à me dire faisait trop -saigner sa vanité. D'autre part, cette même vanité avait besoin -d'exercer sur Mme de Bonnivet cette vengeance immédiate dont il m'avait -parlé, et j'étais seul à pouvoir l'y aider efficacement. Mais, cet homme, -d'habitude si maître de lui, venait d'être trop complètement bouleversé -par un affront, d'autant plus dur à recevoir, qu'il y était moins -préparé. La rancune fut la plus forte, et il reprit d'une voix sifflante -où vibrait une absolue sincérité: «Oui, une vilenie, je maintiens le mot, -et je suis presque heureux d'avoir à le maintenir; car cela me constitue -un droit auprès d'elle... Écoute,» continua-t-il en posant sa main sur -mon bras et me le serrant à mesure qu'il parlait: «... Je suis donc allé -chez Mme de Bonnivet aujourd'hui et aussitôt après le déjeuner. J'étais -inquiet. On a beau savoir, des femmes, qu'elles sont comme les chattes, -qui retombent toujours sur leurs pattes, et qu'elles gardent à leur -disposition de quoi rouler un mari qui les aime, tant qu'elles veulent et -comme elles veulent,--tu m'entends?--on a de ces grotesques -sollicitudes!... Je tremblais que Bonnivet n'eût fait une scène à sa -femme à la suite de l'histoire de Camille, hier au soir... Tu vas admirer -ma bêtise, cette fois, et tu ne me reprocheras plus mon manque de cÅ“ur. -Pour une fois que je lui obéis, à ce pauvre cÅ“ur, ça me réussit!... -J'arrive donc et je suis reçu dans le petit salon que tu connais par une -femme couchée sur une chaise longue, en robe de chambre vaporeuse. Tu -vois cela d'ici: une dentelle autour de ses cheveux, juste ce qu'il faut -de lumière pour lui donner un charme d'ombre, de fantôme, de tout ce que -tu voudras d'idéal et de capable d'ensorceler un amant que l'on va -congédier... Écoute encore:--«Vous avez la migraine?» lui -demandai-je.--«On l'aurait à moins,» me répondit-elle, et, me regardant -avec des yeux que je ne peux pas te rendre, des yeux où il y avait de la -haine et de la fureur, mais froides, mais venimeuses:--«Vous en avez de -l'audace,» continua-t-elle, «de revenir ici après ce qui s'est passé -hier...» Je fus si interloqué de cet accueil, que je ne trouvai pas de -réponse. C'était moi qu'elle rendait responsable de l'insulte que lui -avait faite Camille!...» - ---«C'est un peu fort de café, comme nous disions à l'atelier,» fis-je en -riant malgré moi de cette prodigieuse volte-face, et de la mine penaude -du pseudo don Juan devant cet étonnant détour de méchanceté féminine. -«Entre nous, tu ne l'avais pas volé...» - ---«Mais écoute donc,» reprit-il avec plus de violence, «tu me blagueras -plus tard et tu auras raison... J'ai cru que j'avais touché cette âme -glacée à une place un peu sensible... Je m'étais mis dedans, voilà -tout... Ce qu'elle a pu me dire, dans ce quart d'heure, d'infernalement -dur et cruel, tu ne te l'imagines pas, et que j'avais très bien su à quoi -je l'exposais en permettant à Camille de venir jouer chez elle, et que -cela m'avait flatté, naturellement, de mettre mes deux maîtresses en face -l'une de l'autre, et qu'elle nous avait reçus, Camille comme une dame, -moi comme un homme du monde et que nous nous étions conduits, elle en -cabotine, moi en homme de lettres,--elle a osé se servir de ces mots!--et -que c'était un coup combiné entre nous, que nous lui paierions, moi ma -vanité, elle son insolence; que, d'abord, c'était la dernière fois que sa -porte m'était ouverte, qu'elle avait parlé avec son mari,--elle a osé me -dire cela encore,--oui, qu'elle lui avait parlé, qu'elle lui avait -expliqué l'ignoble procédé de cette fille par des vantardises de ma part, -tout aussi infâmes!... Et si tu l'avais entendue, et de quelle voix elle -insistait:--«Et ce sera ma première vengeance, puisqu'il paraît qu'elle -vous aime, je vais vous renvoyer à elle, et elle vous verra malheureux, -et malheureux par moi; car vous le serez, vous le serez!...» Et elle -riait du rire aigu que tu sais, et je l'écoutais, moi, le Jacques Molan -que tu connais, si épouvanté devant la noirceur d'âme dont ces phrases -faisaient preuve, que je ne l'arrêtais pas... Je pourrais te dire, si je -posais devant toi, que je m'amusais à l'étudier... Hé! bien! non! En ce -moment-là , j'étais paralysé, je ne comprends pas bien par quoi, par -exemple. Mais je l'étais... Et, vois-tu Pierre de Bonnivet entrant au -milieu de cette scène, et entends-tu le silence du petit salon, entre -nous trois? Je te le jure, j'ai eu l'idée de crier à cet imbécile de -mari, en ce moment-là :--Vous savez, j'ai été l'amant de votre femme... Je -crois que cela m'aurait soulagé! Il en aurait suivi, quoi? Un duel. On en -réchappe, et j'eusse été vengé par le déshonneur de cette drôlesse... Et -puis le préjugé qui veut qu'on supporte tout plutôt que de vendre une -femme qui s'est donnée à vous, même quand elle le mérite, m'en a -empêché... Et me voici...» - ---«Mais enfin, à quel mobile a-t-elle bien pu obéir?...» m'écriai-je, -tellement abasourdi par ce récit que je ne pensais plus à me moquer du -contraste entre l'attitude triomphante du Jacques de la veille et la -piteuse confession qu'il venait de me faire, haletant, furieux, si -bouleversé qu'il avait tout dit pêle-mêle, sans calcul, cette fois, et -sans attitudes. C'était l'animal blessé qui crie. «Oui,» répétai-je, «à -quel mobile? Elle a été ta maîtresse. Par conséquent elle tenait un peu à -toi, que diable!...» - ---«Elle tenait à me prendre à Camille,» interrompit-il. «Cela, je l'ai -toujours su... Maintenant qu'elle a réussi, je ne l'intéresse plus, c'est -encore très naturel... La rancune de l'amour-propre outragé a fait le -reste... Je lui ai représenté Camille un instant et elle m'a détesté de -la haine qu'elle lui porte. C'est encore très naturel... Elle a trouvé le -moyen de tout concilier à la fois: le ménagement envers la défiance de -son mari, trop averti maintenant, cette féroce rancune, et, sans doute, -son fonds naturel de rosserie, par cette invraisemblable rupture... Mais -on ne me met pas à la porte comme cela. J'ai une revanche à prendre et je -la prendrai... Tu vas m'y aider, et tout de suite...» - ---«Moi?» répondis-je, «comment?» - ---«En allant de ce pas chez Camille,» me dit-il, et, comme je faisais un -geste, il insista: «Oui, chez Camille... Il y a ce soir une première au -Théâtre-Français, et j'ai une baignoire... Je veux assister à cette -représentation avec elle, en tête-à -tête, as-tu compris? Mme de Bonnivet -doit y être. Je veux que la gueuse me voie avec la petite Favier, qu'elle -constate que nous sommes remis ensemble et heureux, et cela lui fera mal -dans son amour-propre. C'est le seul point où je peux l'atteindre! Ah! -elle est convaincue que je suis parti de chez elle en pleurant, que j'ai -le cÅ“ur déchiré, que je suis misérable!... Elle aura, devant ses yeux de -pintade riche, la preuve qu'elle n'aura pas plus compté dans notre vie, à -Camille et à moi, que ceci,» et il jeta par terre une allumette avec -laquelle il venait d'allumer sa cigarette «et il faudra bien qu'elle se -dise: «Cet homme m'a eue, tout de même». Car je l'ai eue, elle ne peut -pas empêcher cela, qu'elle n'ait été à moi, la coquine, que je l'aie -tenue là , dans un lit... Comme cela venge de penser qu'une femme ne peut -tout de même jamais, jamais effacer cela!...» - -Cette atroce explosion de mauvais sentiments avait rendu sinistre le -visage de ce garçon qui passe, non sans raison, pour un joli homme, et -qui peut se faire si félin, si doux, si caressant. Il était hideux à -cette minute, où il justifiait d'une manière saisissante les théories -habituelles à mon pauvre Claude, sur la haine sauvage qui fait le fond -des rapports simplement sexuels. Ce soi-disant amour à base de cruauté -m'a toujours répugné si profondément, qu'il me fut impossible de plaindre -Jacques, quoique je le sentisse aussi malheureux qu'il est capable de -l'être. D'ailleurs, je voyais nettement l'inutilité absolue de la -démarche que me demandait l'amant congédié. Le caractère de Mme de -Bonnivet s'éclairait pour moi tout entier. Je comprenais qu'avec ses -subtiles prétentions à la rouerie, mon camarade avait été, vis-à -vis de -cette femme, ce que sera toujours le plus corrompu des écrivains devant -une créature vraiment scélérate et qui ne fait pas de dilettantisme avec -la dépravation: un enfant, un pauvre diablotin de fanfaron de vice, -aussitôt démasqué et ligoté. L'implacable coquette s'était amusée à -saccager le bonheur de la petite Favier avec la joie que ces êtres qui ne -peuvent pas sentir, éprouvent à martyriser les sentiments des autres. -Elle avait vu clair dans le cÅ“ur de Molan. Elle avait manÅ“uvré de -manière à y enfoncer le couteau juste au point vulnérable, et, au moment -voulu, elle le mettait à la porte, cette besogne faite, avec la seule -volupté qu'elle pût éprouver, celle de faire souffrir. Et lui, le -théoricien de toutes les dépravations parisiennes, s'était laissé acculer -à cette petite exécution sans rien deviner. Maintenant, il écumait de -rage impuissante contre cette maîtresse qui avait joué avec lui tant que -ce jeu avait convenu à son despotisme et à son ennui, à son sadisme moral -aussi,--car son mot était juste, et il y a de cette perversité dans -toutes les femmes froides qui ont des amants. Et elle ne lui laissait pas -en mains une ligne de son écriture, pas un portrait, rien qui pût prouver -leur liaison. Non. Molan n'était pas de force, et n'eussé-je pas eu -d'autres motifs, je lui aurais refusé la démarche qu'il me demandait. Le -seul service à lui rendre était de l'arracher à tout rapport avec cette -redoutable femme. D'ailleurs, faire servir de nouveau la malheureuse -actrice à cette besogne m'eût paru la misère des misères, et je le lui -dis, en prenant texte de son outrageant rappel de possession physique: - ---«Contente-toi de cette satisfaction d'amour-propre, car, pour l'autre, -tu oublies où en sont tes rapports avec Camille...» - ---«Comment?» dit-il, et il eut ce mot, le plus étonnant que son égoïsme -eût jamais proféré en ma présence «mais puisque je lui pardonne le -Tournade de cette nuit!...» - ---«Mais elle?» lui répondis-je, «elle ne te le pardonne peut-être pas...» - ---«Allons donc!» répliqua-t-il, «tu n'as qu'à y aller et à lui demander -pour moi dix minutes d'entretien ici. Tu verras si elle te les -refuse.--Allons, fais cela pour moi... et pour elle!...» - ---«Non, et non,» finis-je par lui répondre avec la brutalité d'une -véritable indignation qui lui fit hausser de nouveau les épaules et -prendre son chapeau en me disant: - ---«Hé bien, j'irai moi-même la chercher...» - ---«Mais où cela?» lui demandai-je. - ---«Où elle est,» me répondit-il. - ---«Chez Tournade?...» - ---«Chez Tournade... Après tout, une affaire avec ce drôle, ça me -détendrait les nerfs. Et puis la Bonnivet le saurait et ce serait une -preuve de plus que j'aime toujours Camille... Je suis tranquille, -d'ailleurs. Je vais trouver une lettre d'elle chez moi, me suppliant de -la revoir... C'est déjà étonnant qu'elle n'ait pas reparu ce matin...» - -Il était redevenu le Jacques Molan des grands jours, le personnage de -tant d'aplomb, d'une si imperturbable affirmation personnelle, et dont il -émane une étrange autorité. J'y étais désormais réfractaire, pour mon -compte. En était-il de même pour Camille? N'allait-il pas réussir et -reprendre son empire sur la pauvre amante qu'il avait martyrisée jusqu'à -l'avilir? Et alors quelle dégradation pire encore! Cette question que je -me posai quand Jacques m'eut enfin quitté, acheva de me noyer d'une telle -amertume que ma volonté devint irrésistible de m'en aller, de ne plus les -revoir, ni elle, ni lui, de n'en plus rien savoir jamais. Je décidai de -partir tout droit pour Marseille et le soir même. Là je prendrais un -parti définitif. J'employai ce qui restait de jour à quelques courses -indispensables chez le banquier, chez le marchand de couleurs, au bureau -des wagons-lits, chez les deux ou trois parents éloignés avec qui j'ai -conservé des relations. De temps à autre, je regardais ma montre, et, à -la pensée que le temps avançait, une main me serrait physiquement le -cÅ“ur. J'avais froid d'avance de la solitude où j'allais entrer en -quittant la ville où vivait, où respirait mon unique amour. Quel fut mon -trouble lorsqu'à six heures et au moment où je me mettais à ma table pour -faire honneur à un demi-dîner, dans la salle à manger située au -rez-de-chaussée du petit hôtel, j'entendis une voiture s'arrêter à la -porte. Le timbre de l'entrée retentit, puis une voix, celle de la -personne que j'avais à la fois le plus d'envie et de peur de revoir en ce -moment, la voix de Camille Favier! - ---«Vous partez?» me demanda-t-elle, quand je vins la rejoindre dans -l'atelier où j'avais dit au domestique de l'introduire, «j'ai vu vos -malles prêtes dans l'antichambre...» - ---«Oui,» lui dis-je, «je vais faire un tour en Italie...» Elle n'avait -pas levé son voile, comme si elle avait voulu que je ne pusse pas voir -son visage. Ce signe de la honte qu'elle éprouvait au fond d'elle me fut -pourtant une douceur. C'était une preuve, après tant d'autres, de cette -délicatesse native qui me rendait plus navrante sa chute dans la -prostitution, qui me la rendait, elle, plus douloureusement, plus -follement chère. - ---«Et quand?» me demanda-t-elle de nouveau. - ---«Dans une heure vingt-cinq, si le train n'a pas de retard,» dis-je sur -un ton de plaisanterie en regardant la pendule qui remplissait de son -battement la vaste pièce vide. Nous restâmes tous deux silencieux à -écouter ce bruit du temps, ce pas invincible de la vie qui nous avait -conduits à cette minute, qui allait nous conduire vers quelles autres -minutes, que nous prévoyions si déshonorantes pour elle, si -mélancoliques pour moi? Quoique nous n'eussions échangé que ces paroles -presque insignifiantes, elle savait que je savais tout. Elle s'était -assise, le front dans sa main, et elle reprit: - ---«Tant pis. Je voulais vous charger d'une commission pour Jacques...» - ---«Laquelle?» fis-je tout tremblant; je prévoyais trop l'horrible -confidence. J'ajoutai pourtant: «Si je peux vous être utile en reculant -mon départ...» - ---«Non», dit-elle avec une énergie singulière. «Ce n'est pas la peine. Il -vaut mieux que je ne vous revoie pas, vous non plus. C'était pour lui -retourner cette lettre qu'il m'a adressée aujourd'hui, voyez à quelle -adresse», et elle me tendit l'enveloppe sur laquelle je pus lire le nom -de la rue Lincoln et celui de Tournade, et elle ajouta, d'une voix déjà -moins ferme: «Je voulais le prier de ne plus m'écrire, de ne plus me -chercher ni là ni ailleurs, puisque je ne suis plus libre...» - -Il y eut un nouveau silence entre nous. Elle s'était levée et me tendit -la main en me disant: - ---«Je lui enverrai la lettre moi-même et par la poste. Ce sera mieux... -Allons, Vincent, adieu, et bon voyage. Vous vous souviendrez de moi, -n'est-ce pas? Et vous ne me jugerez pas mal... Allons, embrassons-nous, -puisque nous nous reverrons Dieu sait quand!...» - -Et comme j'appuyais mes lèvres sur sa joue, je sentis, à travers son -voile, que cette joue était mouillée de larmes. Il ne se prononça pas une -parole de plus entre nous. Je ne trouvai pas une question à lui poser. -Elle ne trouva pas une plainte à gémir. Même à des lits de mort bien -chers, je n'ai jamais dit un adieu qui m'ait fait plus de mal. - - - - -IX - - -...Oui! le déchirant, le triste adieu! Et faut-il que j'en aie été -pénétré de mélancolie jusque dans l'arrière-fonds le plus intime de mon -cÅ“ur pour qu'en en traçant le récit, j'aie trempé mon papier de mes -larmes, et voici que je me sens à peine la force de reprendre ma plume -pour ajouter à ce roman réel le sinistre épilogue dont l'ironie -suggestive--comme on dit dans le style d'aujourd'hui,--m'a seule décidé à -écrire ces pages! Vingt-cinq mois et une si longue absence n'ont pas -guéri la secrète blessure. Elle se rouvre, elle saigne encore, à ce seul -souvenir de la joue de Camille tout humide de ces vaines larmes sous mon -baiser d'ami, le premier et le dernier que j'aie posé sur ce charmant -visage à jamais profané. Et, cependant, si l'absence et le silence sont -les deux grands remèdes à ces passions sans espoir et sans désir, comme -était mon étrange sentiment pour cette pauvre fille, je peux me rendre la -justice que je les ai bien sincèrement pratiqués. Et ces vingt-cinq mois -m'apparaissent si courts, si courts, en regard de ces quelques semaines -passées à suivre, heure par heure, la marche fatale de l'amoureuse déçue -vers le désespoir et le reste,--sans essayer de l'empêcher. -Récapitulons-les, pourtant, ces deux années, pour mémoire, et aussi pour -me prouver que je n'ai pas trop à trop en regretter l'emploi. Ce fut -d'abord, et le soir même, la fuite précipitée vers Marseille, puis, dès -le lendemain, le départ pour l'Italie, par mer, sur un des bateaux qui -touchent à Bastia en dix-huit heures, et de là vont à Livourne. J'ai -toujours préféré cette façon d'entrer dans la chère Italie, sans étapes -et d'un trait, outre que, dans la circonstance, ce voyage coupait court à -une possibilité quelconque de télégrammes ou de lettres, au moins pendant -une demi-semaine,--du dimanche au jeudi. Camille Favier allait-elle -quitter Tournade et reprendre son joug de maîtresse de Jacques, ou bien -non? Ce dernier allait-il donner suite à cet absurde projet d'un duel -avec son nouveau rival? Ne pousserait-il pas la folie de l'amour-propre -humilié jusqu'à s'arranger pour avoir, au contraire, une affaire avec -Pierre de Bonnivet? Autant de problèmes que je voulais ne plus me poser, -tant j'étais las. Dieu! que j'étais las! Entre parenthèses, j'eusse eu -grand tort de me les poser, car pour parler comme mon ami Claude qui -citait avec tant de délice une phrase de Beyle sur l'exécution capitale -d'un de ses héros «_tout se passa simplement, convenablement..._» J'ai su -ce détail depuis, mais beaucoup plus tard. Sur le moment, je demeurai -dans une incertitude que j'eus la sagesse de prolonger. Seulement quatre -mois après, ouvrant par hasard un journal français, dans un hôtel de -Pérouse, j'y lus que Mlle Camille Favier allait être doublée par Mlle -Berthe Vigneau dans le principal rôle de la comédie de Dorsenne, et d'un, -comme disait encore Molan,--que le dit Molan lui-même publiait un recueil -de ses pièces de théâtre avec une préface inédite, et de deux,--qu'un -cheval de M. Tournade, Butterfly, avait gagné je ne sais quel prix de -course, et de trois,--enfin, que l'on remarquait, à un _five o'clock_ -très réussi chez M. de Senneterre, Mmes X..., Y..., Z... et de Bonnivet, -et de quatre,--toutes nouvelles piquées dans cet unique numéro du journal -comme des grains de raisin dans un pudding. Elles suffisaient pour me -prouver que ce coin de monde, comme tous les coins de monde, était -toujours pareil à lui-même, et la rassurante lacune de gros événements. -Mais, de mon côté, ne venais-je pas de m'imiter moi-même en copiant -d'abord à Pise un morceau de la fresque de Spinello Aretino sur -Saint-Éphèse, puis à Prato la Salomé de Fra Filippo Lippi, pour continuer -par une étude d'après le Piero della Francesca d'Arrezzo, cette -extraordinaire _Invention de la Sainte-Croix_? Et maintenant je me -préparais à gagner Ancône par Foligno, puis Brindisi, pour m'en aller à -Athènes et à Olympie repaître de nouvelles visions le plus insatiable et -le plus stérile des dilettantismes. Quand je songe à cet acharné travail -de vaine culture, je me redis toujours une autre phrase que Dorsenne -citait toujours, celle-là , cette exclamation de Bolivar mourant, si -poignante de lassitude: «Ceux qui ont servi la Révolution ont labouré la -mer!» Et ceux qui ont servi l'art, comme je l'ai servi, ont-ils accompli -une besogne plus utile? Alors, quoi?... - - -Alors quoi? J'imagine que Bonaparte, Talleyrand, Bernadotte, et tant -d'autres, auraient eu un sourire d'un profond mépris pour le -révolutionnaire agonisant qui n'avait su pêcher aucun trésor dans la -grande eau trouble de la politique, et moi je n'ai qu'à penser aux deux -petites scènes qui ont déterminé cette crise aiguë de ma mémoire, pour -que je me jette à moi-même un sourire non moins méprisant. Pourtant, -ai-je été dupe de m'enivrer de beauté antique, comme j'ai fait en Grèce, -et de lumière? Ai-je été dupe, une fois revenu, de tout préparer pour un -séjour plus long en Orient et de reprendre le chemin de l'Égypte et de -l'Asie-Mineure au mois d'octobre, afin d'y commencer cette suite de -tableaux sur Notre-Seigneur évoqué dans son vrai milieu de nature, qui -serait l'Å“uvre définitive de ma maturité, si un autre ne m'eût devancé? -Le hasard avait empêché qu'entre ces deux voyages je rencontrasse Jacques -et Camille. J'avais su seulement que cette dernière était de plus en plus -célèbre, et quant à lui, il s'était marié. Il s'était décidé à cueillir -enfin la poire mûre, comme il m'avait dit au cercle, dans notre lointain -dîner, et il l'avait cueillie dans de très sages conditions. Il avait -épousé une veuve d'à peu près son âge, extrêmement riche et sans enfants, -de quoi faire à sa maturité un intérieur de luxe cossu et «sans copie». -De quel accent il disait ces mots autrefois! Mais comme il n'avait pas -daigné ajouter un mot d'amitié à la lettre de faire-part qui m'annonçait -son mariage, moi non plus je ne lui avais pas écrit. Cette suppression -absolue de rapports entre nous ne me permettait guère de m'attendre à le -voir entrer, comme il fit l'autre jour, dans mon atelier, un peu marqué, -mais à peine, l'Å“il aussi fin, la bouche aussi railleuse, toujours -charmant de tournure et de façon. Il m'eût quitté la veille qu'il ne -m'eût pas tendu la main avec plus de cordialité gaie, et, tout de suite, -sans attendre de mes nouvelles: - ---«Tu ne te doutes pas du plaisir que j'ai à te revoir... Quand -viendras-tu dîner à la maison, que je te présente à Mme Molan? Tu verras. -J'ai encore eu de la chance à cette loterie du mariage... Je suis sûr -qu'elle te plaira beaucoup. Et quant à toi, elle sait combien je t'aime. -Mais oui. Mais oui. On ne se rencontre plus. Ce n'est pas une raison pour -s'oublier... Et qu'es-tu devenu depuis que nous n'avons bavardé ensemble? -Deux ans! Il y a deux ans! Comme ça vous pousse! J'ai su que tu étais -allé en Orient. J'ai eu de tes nouvelles par Laurens, le consul du Caire. -Tu vois, je t'ai suivi de loin... Et, dis-moi,» reprit-il après que je -lui eus répondu avec quelque embarras. Ces subites cordialités, après de -telles traces d'indifférence, me déconcertent toujours un peu. «Oui, -dis-moi. Est-ce que tu as revu Camille Favier?...» - ---«Moi?» m'écriai-je, et je me sentis rougir sous son regard indulgemment -ironique, «jamais. Pourquoi me demandes-tu cela?...» - ---«Ah! _Daisy_» me dit-il, en riant cette fois d'un rire gai qui -découvrit les blanches palettes de ses dents demeurées intactes et sans -un point d'or malgré la quarantaine approchante, «décidément, pâquerette -vous êtes née et pâquerette vous mourrez...» - ---«Je te comprends de moins en moins,» lui dis-je impatienté. - ---«Comment? Elle te plaisait. Tu lui plaisais. Elle a pris amant sur -amant, depuis Tournade: Philippe de Vardes, Machault, Roland de Brèves, -tout le monde, pour finir par le petit duc de Lautrec qui dépense, pour -elle, deux cent mille francs par an, et tu n'y es pas retourné!... Il est -dit,» continua-t-il avec plus de malice encore dans le fond de ses yeux, -«que vous ne vous reverrez jamais que sous mes auspices!... Te -rappelles-tu notre dernière conversation et que je t'ai demandé d'aller -chez elle en ambassade et que tu as refusé? Hé bien! c'est d'une autre -ambassade auprès d'elle que je voudrais te charger. Refuses-tu encore -cette fois?» - ---«Cela dépend de l'ambassade,» répondis-je sur le même ton de -plaisanterie. - ---«Hé! c'est tout littéraire,» reprit-il toujours gaiement. «Ce n'est pas -que j'ai à craindre la jalousie de ma femme. Nous ne sommes pas des -amoureux, elle et moi. Nous sommes des associés de la vie, et elle est -assez intelligente pour comprendre que les infidélités d'un homme tel que -moi sont sans conséquences... Mais j'ai horreur en toutes choses des -_revenez-y_... et en amour surtout! Bref, voici ce dont il s'agit. Tu te -souviens de Mme de Bonnivet et des jalousies de Camille?...» - ---«La reine Anne?» interrompis-je, «est-ce que tu voudrais aussi -m'envoyer chez elle? Ce serait complet...» - ---«Non», fit-il, «celle-là , c'est coupé et bien coupé. Sais-tu qu'elle -est devenue veuve et qu'elle se remarie dans quinze jours avec un des -Candale, un vrai. Elle n'aura plus à craindre les rectifications des -vrais Bonnivet maintenant, et la voilà dans la crème de la crème... -Toujours ma chance: elle va de plus en plus être d'un monde dont je ne -suis pas, et je ne la rencontrerai jamais... Ah! la coquine! M'avait-elle -mordu? Ai-je assez eu pour elle ce que les filles appellent si joliment -un _grattin_?... Je l'ai tellement eu, et toute cette histoire -s'arrangeait si bien, ces jalousies de Camille, la scène de -l'appartement, celle du salon, ma foi, la pièce était toute composée et -je l'ai écrite... Une espèce d'_Adrienne Lecouvreur_, mais moderne. Je -l'ai lue à Fomberteau. Il est de mon avis, c'est ce que j'aurai fait de -mieux... Ah! On verra si ses cent mille francs de rente ont aveuli -Jacques Molan... C'est pourtant vrai qu'en me rangeant des voitures je me -suis juré de ne plus jamais écrire, et c'est bien la seule exception que -je ferai à cette règle. Passé quarante ans, on se répète, quelque génie -qu'on ait, et, se répéter, c'est se survivre. Quand on ne doit pas se -surpasser, il vaut mieux se taire... Je rêve, moi, la fin de Shakespeare -et de Rossini. Oh! d'un très petit Rossini et d'un plus petit -Shakespeare. Mais on fait ce qu'on peut, et je veux en rester sur mes -vingt volumes... Et puis, ça été plus fort que moi. Ce sujet m'a pris, et -la pièce est faite. Je te le répète, c'est la dernière!...» - ---«Tu as fait une pièce sur cette histoire?...» interrompis-je. -«Malheureux, que va dire Mme de Bonnivet?» - ---«Que je n'ai aucun talent,» dit-il. «Avec les femmes du monde, c'est -très simple. Vous figurez dans leurs salons, vous êtes un grand homme. -Vous n'y paraissez plus. Vous ne valez pas les trois louis d'une première -loge... C'est te dire le cas que je fais des éloges ou des critiques de -Bonnivette. D'ailleurs, il faut croire que l'espèce pullule aujourd'hui. -Ma femme a déjà reconnu dans le personnage trois de nos amies... -Ainsi...» - ---«Et Camille? Camille dont cette aventure a été le roman, le triste et -vrai roman, est-ce que tu n'as pas pensé à ce que tu lui faisais, en -transportant son aventure toute chaude de la vie sur la scène?...» - ---«Voilà précisément le _hic_,» répondit-il en hochant la tête, «c'est -tellement sa vie et sa personne... Il n'y a qu'elle qui puisse me jouer -ce rôle-là ... Et je ne sais pas comment rentrer en rapports avec elle. -C'est une étrange créature. Rien ne s'efface dans cette fille. -Croirais-tu qu'il y a quelques semaines, elle a parlé de moi à un de nos -amis communs, avec une amertume!... Si je lui écris, elle est capable de -ne pas ouvrir ma lettre. Il faudrait que quelqu'un allât lui proposer le -rôle, devant qui elle n'eût pas d'amour-propre. J'ai bien pensé à -Fomberteau. Mais nous ne sommes plus très bien ensemble depuis mon -mariage. Il m'a reproché de m'être vendu. Quelle bêtise!... Camille et -lui sont d'ailleurs brouillés depuis je ne sais quel feuilleton. Oh! elle -est devenue très _grande artiste_, maintenant... Alors, je suis venu chez -toi tout de go, pour te demander ce service!...» - ---«Moi?» m'écriai-je. «Moi?--Tu veux que j'aille, avec ton manuscrit, -demander à cette pauvre fille, non seulement de te pardonner d'avoir -écrit cette pièce, mais encore que je la prie, de ta part, d'y jouer -elle-même?... Voyons, que je te regarde bien en face?... Tu n'es pas un -fou, cependant. Tu es un homme comme un autre. Et tu ne sens pas que tu -me proposes là une monstruosité?...» - ---«Hé bien!» répondit-il avec son sourire de jadis, celui qu'il avait -déjà tout petit pour se moquer de mes naïvetés, «veux-tu te charger -simplement de lui rapporter notre conversation, jusques et y compris ta -sortie indignée de tout à l'heure? Je t'y autorise. Ça ne te rend le -complice d'aucune infamie, cela. Tu vas chez une ancienne amie que tu as -un peu négligée. Rien de plus naturel, pas vrai? Vous parlez de la pluie -et du beau temps. Mon nom est prononcé, et tu lui tiens exactement le -discours que tu viens de me tenir:--Imaginez-vous ce que Jacques a osé me -demander? Et le reste... Tu verras ce qu'elle te répondra...» - - -Était-ce la continuation de l'habituel empire que sa vitalité exerçait -dès le collège sur mes incertitudes? Y avait-il, caché, tout au fond de -moi, un désir secret de revoir Camille, une curiosité de savoir ce -qu'était devenue la Duchesse bleue d'il y a deux ans? Une curiosité aussi -de connaître sa réponse à l'inouïe proposition de Jacques? Je l'ai -acceptée, cette ambassade, que j'avais trouvée, que je continue de -trouver monstrueuse. J'y suis allé chez Camille, cette Camille «d'après -tout le monde», pour prendre un des mots horribles de son ancien amant! -Je l'ai revue, cette tête que j'ai tant aimée, encadrée cette fois dans -ce luxe ignoble qui contrastait si cruellement pour moi avec l'humble et -fière simplicité de la rue de la Barouillère! Il n'y avait pas un des -meubles de ce vieux logis de cette vieille rue qui ne racontât une -noblesse, ou d'elle, qui n'avait pas voulu vendre sa beauté, ou de sa -mère, qui avait sauvé l'honneur de leur nom par un héroïque sacrifice de -sa fortune!... Il n'y a pas une pièce de l'hôtel somptueux, de l'infâme -gynécée qu'elle habite maintenant avenue de Villiers, comme mes confrères -en vogue, qui ne raconte une de ses prostitutions. Et elle-même, était-ce -bien la femme que j'avais vue pour la dernière fois, n'ôtant pas son -voile, comme si j'eusse pu discerner sur ses joues si pâles la trace des -baisers de Tournade, oui, était-ce cette même femme qui me recevait, -rieuse, insolente de bravade, sans un embarras, toujours belle, -adorablement belle, de cette fine et délicate beauté, qu'elle aurait, je -crois bien, jusque dans le salon d'un mauvais lieu, mais si provocante, -si impudique, maintenant! Et pas un mot, pas une rougeur, pas un embarras -ne m'attestèrent qu'elle éprouvât une émotion à revoir en moi le témoin -de ce qui devait pourtant lui rester un inoubliable souvenir. Elle avait -allumé, pour m'écouter, une cigarette de tabac égyptien, un tabac de la -couleur de ses cheveux, qu'elle fumait en renvoyant la vapeur bleuâtre -par ses délicates narines, les yeux grands ouverts entre ses cils un peu -mangés déjà par le crayon, la bouche trop rouge du fard de la veille, les -joues plus pleines, la gorge plus forte; et les hanches plus opulentes se -dessinaient dans une robe de chambre qui était un costume d'une étoffe -bleue toute lamée et brodée d'argent. J'avais commencé, sur une question -de politesse, par lui dire sommairement mes voyages, mes travaux, mon -retour, puis j'avais abordé le sujet véritable de ma visite, et je lui -avais transmis là , brutalement, sans détour, la proposition de Molan. - ---«Est-il assez canaille!» fit-elle en haussant ses souples épaules. -«L'est-il assez!» Et, pendant un moment, je pus espérer qu'une nausée de -dégoût me prouverait que l'ancienne Camille n'était pas morte. Mais non, -elle reprit après ce silence: «S'il y a vraiment un beau rôle pour moi, -dites-lui donc de m'envoyer cette pièce ou de me l'apporter... Il a tant -de talent, quand il en a!... L'avez-vous lue la pièce? En est-il content? -Vous savez, j'en ai vraiment besoin de ce beau rôle. Lui aussi, -d'ailleurs. Il se laisse oublier depuis qu'il est riche... A nous deux, -je réponds du succès: sa prose est si tendre et je la sens si bien!...» - - -...Et pas un vestige d'indignation,--de cette indignation que j'avais -ressentie à savoir profané ce douloureux roman de son irréparable chute! -A peine un vestige de rancune contre Jacques, de cette rancune à laquelle -il s'attendait lui-même!... De ses yeux clairs et qui gardaient la -couleur, la pureté transparente des temps de son innocence, je la voyais -maintenant sourire au beau rôle, comme j'avais vu les yeux rusés de -Jacques sourire à ce beau sujet de pièce.--Et c'est alors que j'ai -vraiment compris pourquoi je ne serai jamais un grand artiste. Pour eux, -pour les êtres comme je l'ai toujours connu, lui, comme elle est devenue, -elle, après la première épreuve, la vie tout entière, leur cÅ“ur y -compris, n'est qu'une occasion de produire cet acte spécial qu'ils ont à -produire, cette précieuse sécrétion qu'ils élaborent comme l'abeille fait -son miel, comme l'araignée fait sa toile, par un instinct, aveugle et -féroce à la manière de tous les instincts.--Un amour, une haine, une -joie, une douleur, c'est du terreau à faire pousser la fleur de leur -talent, fleur de délicatesse et de passion, pour laquelle ils n'hésitent -pas une minute à tuer en eux toute délicatesse vraie et toute passion -vivante. Pour un mot à dire sur la scène, pour une phrase à écrire dans -un livre, cette femme et cet homme vendraient leur père, leur -mère,--Camille ne m'a même pas parlé de la sienne!--ils vendraient leur -ami, leur enfant, leur plus doux souvenir! Et moi qui aurai passé ma vie -à sentir ce qu'ils expriment si bien, lui avec du noir sur du blanc, elle -avec des gestes et des accents émus, n'arriverai-je jamais qu'à me -paralyser avec ce qui les exalte, ces natures d'expression, à m'épuiser -par ce qui les nourrit, ces âmes de proie? Et la destinée veut-elle que -les artistes, petits ou grands, se distribuent nécessairement entre ces -deux races: celle qui traduit merveilleusement, sans les sentir, les -passions que l'autre race éprouve sans pouvoir les traduire? Jacques -avait-il raison en disant que ses cruautés envers Camille, en lui faisant -des souvenirs, lui feraient aussi du talent?... Un beau rôle! Une belle -pièce!... Décidément, ne nous plaignons pas de demeurer obscur et -médiocre, si cette obscurité et cette médiocrité sont la condition pour -sentir...--Et d'ailleurs, on n'a pas le choix. - - _Cannes, Décembre 1893.--Paris, Juin 1898._ - -[Illustration: ornement] - - - - - _Achevé d'imprimer_ - - le dix-huit juillet mil huit cent quatre-vingt-dix-huit - - PAR - - ALPHONSE LEMERRE - - 6, RUE DES BERGERS, 6 - - _A PARIS_ - - - - -LIBRAIRIE ALPHONSE LEMERRE - -Å’UVRES - -DE - -DANIEL LESUEUR - - -ÉDITION ELZÉVIRIENNE - - POÉSIES.--_Visions divines._--_Les Vrais Dieux._--_Visions - antiques._--_Sonnets philosophiques._--_Sursum - Corda!_--_Souvenirs._--_Paroles d'Amour._ 1 vol. avec portrait. - 6.00 fr. - - LORD BYRON. (Traduction). Tome Ier: _Heures - d'Oisiveté._--_Childe Harold._ 1 vol. avec portrait. 6.00 fr. - - Tome II: _Le Giaour._--_La Fiancée d'Abydos._--_Le - Corsaire._--_Lara_, etc. 1 vol. 6.00 fr. - - -ÉDITION IN-18 JÉSUS - -ROMANS - - MARCELLE. 1 vol. 3.50 - AMOUR D'AUJOURD'HUI. 1 vol. 3.50 - NÉVROSÉE. 1 vol. 3.50 - UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3.50 - PASSION SLAVE. 1 vol. 3.50 - JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3.50 - HAINE D'AMOUR. 1 vol. 3.50 - A FORCE D'AIMER. 1 vol. 3.50 - INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3.50 - LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3.50 - COMÉDIENNE. 1 vol. 3.50 - - -ÉDITIONS DIVERSES - - UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol. 3.50 fr. - L'AUBERGE DES SAULES. 1 vol. in-8º, illustré. 9.00 fr - - -Paris.--Imp. A. LEMERRE, 6, rue des Bergers.--3.-3049. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La duchesse bleue, by Paul Bourget - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE BLEUE *** - -***** This file should be named 54002-0.txt or 54002-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/0/0/54002/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La duchesse bleue - -Author: Paul Bourget - -Release Date: January 18, 2017 [EBook #54002] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE BLEUE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - -</pre> - - -<div class="tnote"> -<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. -Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p> -</div> - - -<h1>La Duchesse Bleue</h1> - -<p class="ad"><span class="large">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br /> -<span class="xs">DE</span><br /> -<span class="xlarge">Paul Bourget</span></p> - -<table id="ads" summary="contents"> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">PETITE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"> </td> -<td class="tdr">fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Poésies (1872-1876). <i>Au bord de la -Mer.</i>—<i>La Vie inquiète.</i>—<i>Petits -Poèmes.</i> 1 vol. avec portrait.</td> -<td class="tdr">6.00</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Poésies (1876-1882). <i>Edel.</i>—<i>Les -Aveux.</i> 1 vol.</td> -<td class="tdr">6.00</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">L'Irréparable.—<i>Deuxième Amour.</i>—<i>Profils -perdus.</i> 1 vol.</td> -<td class="tdr">6.00</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Cruelle Énigme. 1 vol.</td> -<td class="tdr">6.00</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Un Crime d'amour, 1 vol.</td> -<td class="tdr">6.00</td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">ÉDITION IN-18 JÉSUS</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">L'Irréparable.—<i>Deuxième Amour.</i>—<i>Profils -perdus.</i> 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Pastels (<i>Dix portraits de femmes</i>). -1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Nouveaux Pastels (<i>Dix portraits -d'hommes</i>). 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Recommencements. 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Voyageuses. 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Complications Sentimentales. 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Cruelle Énigme. 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Un Crime d'amour. 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">André Cornélis. 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Mensonges. 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Le Disciple. 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Un Cœur de Femme. 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Physiologie de l'Amour moderne. 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">La Terre promise. 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Cosmopolis. 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Une Idylle Tragique. 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Essais de Psychologie contemporaine. -(<i>Baudelaire.</i>—<i>Renan.</i>—<i>Flaubert.</i>—<i>Taine.</i>—<i>Stendhal.</i>) 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Nouveaux Essais de Psychologie -contemporaine. (<i>Dumas fils.</i>—<i>Leconte -de Lisle.</i>—<i>Les Goncourt.</i>—<i>Tourguéniev.</i>—<i>Amiel.</i>) 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Études et Portraits. (<i>I. Portraits -d'écrivains.</i>—<i>II. Notes d'esthétique.</i>—<i>III. -Études Anglaises.</i>—<i>IV. -Fantaisies.</i>) 2 vol.</td> -<td class="tdr">7.00</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Sensations d'Italie. (<i>Toscane.</i> <i>Ombrie.</i> -<i>Grande-Grèce.</i>) 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Outre-Mer (<i>Notes sur l'Amérique</i>). -2 vol.</td> -<td class="tdr">7.00</td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">COLLECTION ILLUSTRÉE</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Cruelle Énigme (<i>Collection Guillaume-Lemerre</i>). -1 vol. petit in-8<sup>o</sup> -illustré par Marold.</td> -<td class="tdr">4.00</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Mensonges (<i>Collection de romans illustrés</i>). 1 vol. petit in-8<sup>o</sup> illustré -par Myrbach.</td> -<td class="tdr">4.00</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Un Scrupule. 1 vol. in-32 illustré par Myrbach.</td> -<td class="tdr">2.00</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Un Saint. 1 vol. in-32 illustré par -Paul Chabas.</td> -<td class="tdr">2.00</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Steeple-Chase. 1 vol. in-32 illustré -par André Brouillet.</td> -<td class="tdr">2.00</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Deuxième Amour. 1 vol. in-32 illustré -par Myrbach.</td> -<td class="tdr">2.00</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Discours de Réception à l'Académie Française. 1 vol. in-8<sup>o</sup>.</td> -<td class="tdr">1.00</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><i>Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, -y compris la Suède et la Norvège.</i></td> -</tr> -</table> - - -<div class="topspace titlepage"> -<p><span class="medium">PAUL BOURGET</span><br /> -<span class="large">La</span><br /> -<span class="xlarge">Duchesse Bleue</span></p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_003.jpg" width="75" height="112" alt="" /> -</div> - - -<p><span class="small"><i>PARIS</i></span><br /> -<span class="medium">ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</span><br /> -<span class="xs">23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31</span></p> -<hr class="deco" /> - -<p class="xs">M DCCC XCVIII</p> -</div> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_005.jpg" width="300" height="38" alt="" /> -</div> - - -<h2 class="normal"><i>A</i><br /> -<span class="medium"><i>MADAME MATHILDE SERAO</i></span></h2> - -<p class="titel"><i>Madame et amie</i>,</p> - -<div> -<img class="drop-cap" src="images/dropcap_j.jpg" width="100" height="97" alt="" /> -</div> - -<p class="drop-cap"><span class="upper-case">JAURAIS <i>voulu écrire votre nom en tête -d'une œuvre plus digne d'être offerte au -romancier génial à qui nous devons</i> le -Pays de Cocagne. <i>Quand on sort de lire des livres -tels que celui-là, où l'âme d'un peuple a passé tout -entière, des études de sensibilité individuelle du -genre de</i> la Duchesse Bleue <i>paraissent bien minces, -bien grêles. C'est un tableau de genre, placé en regard -d'une de ces colossales fresques où excellèrent les -maîtres italiens du quinzième siècle. Vous tenez</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_II"> II</a></span> -<i>d'eux, madame, cette largeur de touche, cette spontanéité -créatrice qui met sur pied les personnages par -centaines avec une aisance que n'ont surpassé de nos -jours ni l'auteur de</i> l'Assommoir, <i>ni celui de</i> Bel-Ami, -<i>ces deux autres admirables peintres de foules. -En vous étudiant, vous et eux, je ne dirai pas que -j'aie jamais douté de la forme littéraire à laquelle j'ai -voué mon constant effort: le roman d'analyse; mais j'ai -toujours senti la limitation d'un genre auquel manque -presque fatalement ce prestige qui est le vôtre et le leur -après avoir été celui de Scott et de Balzac, de Tolstoï -et de tous les conteurs qui procèdent par vastes ensembles: -le coloris de la vie en mouvement.</i></span></p> - -<p><i>Si pourtant j'avais exécuté ce livre-ci tel que je l'ai -conçu, il aurait eu, à défaut de cette large humanité -propre au roman de mœurs, ce mérite de poser un très -intéressant problème de psychologie. Quand j'ai commencé -de l'écrire, voici quelques années déjà, j'avais -l'idée de reprendre, à ma manière, la question traitée -par Diderot dans son célèbre</i> Paradoxe sur le Comédien. -<i>Cette ambition s'est même traduite par le -titre sous lequel ce roman a paru dans un des grands -périodiques Parisiens</i>, le Journal, <i>à la place réservée</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_III"> III</a></span> -<i>au feuilleton</i>: Trois Ames d'Artistes. <i>Ce problème -n'est rien moins que celui des rapports de l'expression -et de l'impression. L'artiste, à prendre ce -mot dans le sens le plus large, c'est-à-dire l'être capable -de traduire les sentiments humains, sculpteur et -peintre par des formes, acteur par la voix et la mimique, -musicien par des accords, écrivain par des -mots,—doit-il éprouver réellement ces émotions dont -il est l'interprète, ou bien s'accomplit-il en lui un de -ces dédoublements de personnalité, admis aujourd'hui -comme quotidiens par la science de l'esprit, et le</i> moi -<i>du talent peut-il être absolument distinct du</i> moi <i>de -la vie? En d'autres termes, un grand artiste doit-il être -de toute nécessité l'homme de son œuvre? Il n'est pas -besoin d'aller chercher parmi les anecdotes plus ou -moins controuvées de l'histoire littéraire des preuves -pour ou contre cette théorie. Il suffit de rappeler que -Shakespeare et Molière ont pu reproduire l'un les -sentiments d'un Yago, l'autre ceux d'un Tartufe, sans -les avoir jamais éprouvés. Le fait inverse ne saurait-il -pas se rencontrer, et la peinture des sentiments les -plus délicats ou les plus sublimes n'a-t-elle pas dû -souvent être exécutée par des écrivains qui les concevaient -<span class="pagenum"><a id="Page_IV"> IV</a></span> -dans leur seule imagination? Balzac le croyait. -C'est l'idée maîtresse qui circule d'un bout à l'autre -des</i> Illusions perdues <i>et de</i> Modeste Mignon. <i>Rubempré -et Canalis sont deux exemplaires, anatomisés -avec une merveilleuse lucidité, du poète chez lequel -cette imagination des sentiments élevés fonctionne à -part, comme un organe indépendant, si bien qu'il y -a chez eux non seulement un divorce total, mais une -contradiction absolue, entre l'homme qui écrit et -l'homme qui agit, entre le cerveau qui compose et le -cœur qui sent.</i></p> - -<p><i>Poussé à ce degré, ce phénomène de dédoublement -devient une déformation morale presque monstrueuse, -à laquelle il faut maintenir, et Balzac n'y a point -manqué, son caractère d'exception. Il y a certes un -point normal, qui est pour l'artiste l'état de santé, où -le pouvoir d'expression et celui d'impression s'équilibrent, -où le talent se développe sans contredire la -vie, bien plus en la complétant et la couronnant. Ce -fut toute l'éthique de Gœthe de rechercher ce point -de santé et de s'y tenir. On peut affirmer, à l'honneur -de la nature artiste, que, presque toujours, elle s'y place -d'instinct. Mais ce n'est qu'un point et il est aisé en</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_V"> V</a></span> -<i>étudiant la suite des œuvres des hommes les plus sincères -de distinguer celles où cet équilibre entre l'expression -et l'impression a été faussé, presque rompu; -celles aussi où il s'est brisé tout à fait. Pour ne -citer qu'un nom, et lointain, que j'emprunterai aux -gloires de votre pays, Perugin vieillissant aura donné -un des plus significatifs exemples d'une rupture de -cet ordre, lui qui continuait à peindre ses mystiques -madones, avec les mêmes têtes lourdes d'extase, les -mêmes yeux levés au ciel, les mêmes gaucheries de -ferveur naïve, alors qu'il avait cessé de croire en -Dieu... Quel chemin ce grand homme avait-il suivi -pour en descendre là? Quel chemin suivent tous ceux -qui, moins illustres que lui, subissent une déchéance -analogue, et arrivent à ne plus raccorder leur art à -leur cœur? J'ai toujours pensé qu'il y avait matière à -une étude singulièrement pathétique dans cette histoire -d'un beau génie devenant, sous des influences dépravantes, -incapable de sentir ce qu'il reste capable d'exprimer. -C'est cette étude que j'avais eu l'intention -d'essayer dans</i> Trois Ames d'Artistes. <i>Je voulais -montrer trois types d'artistes à côté l'un de l'autre: -l'un d'abord, dégradé par ce divorce définitif de l'art -<span class="pagenum"><a id="Page_VI"> VI</a></span> -et de la vie, et systématisant cette dualité avec le plus -brutal utilitarisme,—un second, au contraire, portant -dans son cœur toutes les émotions dont le premier a -toutes les éloquences, mais incapable de s'exprimer tout -entier et paralysant sa sensibilité imaginative par -l'excès de sa sensibilité réelle,—un troisième enfin, -placé à ce point d'équilibre dont je parlais tout à l'heure -et à la veille d'en sortir. Pour que les diverses formes -d'art fussent représentées dans cette étude, j'avais fait -du premier de ces types d'artistes un écrivain à la -mode, mi-romancier, mi-auteur dramatique, du second -un peintre, du troisième une comédienne, et j'avais -rêvé de faire sortir tout un drame des contrastes -entre ces trois âmes, affrontées dans une crise de passion -tragique.</i> - -<i>Vous retrouverez, madame et amie, les débris de -ce premier roman dans</i> la Duchesse Bleue, <i>et vous -vous rendrez compte, vous qui connaissez par expérience -les involontaires détours de la composition littéraire, -des raisons pour lesquelles ce premier sujet -a dérivé dans un autre. J'avais projeté une étude de -vie intellectuelle, puis, en route, l'anecdote sentimentale -m'a pris tout entier, et ce qui devait n'être que</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_VII"> VII</a></span> -<i>l'accessoire a peu à peu passé pour moi au premier -plan. Je n'ai plus vu, dans mon sujet, qu'une aventure -d'amour à conter, et ce livre est devenu le simple récit -de la passion malheureuse d'une comédienne à ses débuts -et naïve encore pour un auteur célèbre et corrompu -par la dangereuse épreuve du succès. Il m'a -paru que le titre ambitieux qui convenait au premier -projet ne convenait guère à ce que j'en avais réalisé, -et j'ai cru devoir le changer. Je souhaite qu'un romancier -plus puissant reprenne quelque jour ce problème -de psychologie artistique, que je m'obstine à -croire bien riche et bien significatif comme tout ce -qui touche au domaine presque inexploré de la sensibilité -intellectuelle. Je ne connais, parmi nos contemporains, -que M. Henry James qui ait donné -quelques analyses de cet ordre, dans son remarquable -recueil de nouvelles</i>: Terminations. <i>Pensant à lui, -dans cette minute où je vous écris cette dédicace, je -ne peux m'empêcher de songer avec une joie profonde, -combien, dans notre âge trop durement traité -par les théoriciens de la dégénérescence, cet art du -roman, si vaste, si souple, si complètement adapté à -l'âme moderne, compte à cette heure, dans tous les</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_VIII"> VIII</a></span> -<i>pays de vigoureux représentants. Cet admirable genre -n'a pas été épuisé par l'étonnante suite de génies -qui depuis Scott jusqu'à Maupassant et Daudet, -pour ne parler que des morts, y ont dépensé le meilleur -d'eux-mêmes. Parmi ceux qui restent, il n'en est -point dont nous attendions davantage que de Mathilde -Serao, de l'auteur de</i> Cœur Malade <i>et de</i> la Conquête -de Rome, <i>à qui je suis heureux d'envoyer ici -ce faible témoignage de ma sincère admiration</i>.</p> - -<p class="signature">PAUL BOURGET.</p> - -<p class="date">6 juillet 1898.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_012.jpg" width="100" height="87" alt="" /> -</div> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_013.jpg" width="200" height="64" alt="" /> -</div> -<h2 class="normal">La Duchesse Bleue<br /> -<span class="medium">(RÉCIT D'UN PEINTRE)</span></h2> -</div> - - -<div> -<img class="drop-cap" src="images/dropcap_j.jpg" width="100" height="97" alt="" /> -</div> - -<p class="drop-cap"><span class="uppercase">JAI assisté, ces jours derniers, à l'inattendu -dénouement d'une aventure qui -s'est achevée d'une façon presque bouffonne, -après avoir failli tourner au tragique. Bien -que j'y fusse engagé pour une très faible part, et -comme simple témoin, j'y avais mêlé trop de mon -cœur pour que je n'éprouve pas aujourd'hui, devant -une pareille issue, cette âcre sensation de l'ironie -des choses,—cruelle ou bienfaisante, qui le -dira? C'est le froid du fer qui vous charcute, mais -vous guérit. L'idée m'est venue d'essayer un récit -de toute cette histoire. Évidemment, il serait plus -<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span> -raisonnable de continuer un de mes tableaux -commencés, par exemple cette <i>Psyché pardonnée</i>, -que j'ai là, sur un chevalet, depuis des années, -ou bien une de ces natures mortes: meubles usés, -vieilles argenteries, livres souvent maniés, qui feront -la série des <i>Humbles Amis</i>. «Un peintre,» -répétait toujours mon maître Miraut, «ne doit -penser que le pinceau à la main...» Je crois même, -d'après d'illustres exemples, et Miraut lui-même, -qu'il doit ne pas penser du tout. Mais, et je le sais -trop, je ne suis qu'un demi-peintre, un artiste d'intention -plus que de tempérament, l'ébauche d'un -Fromentin de deuxième ordre. La singulière tristesse -encore que celle-là: sentir que l'on représente -le double d'un autre, et inférieur,—une -épreuve, dégradée et diminuée, d'une planche déjà -tirée,—un échantillon d'humanité à la ressemblance -d'un modèle qui a déjà vécu, et dans la -destinée de ce modèle on peut lire à l'avance -toute sa propre destinée! Toute? Non. Car je -me rends trop compte que je dois subir toutes -les insuffisances de Fromentin, sans en posséder -jamais toutes ses excellences. A lui non plus, à ce -maître complexe et tourmenté, son pinceau ne -suffisait pas. Il voulait, de cette nerveuse main -qui venait de jeter des couleurs sur la toile, jeter -de l'encre sur du papier,—et quel résultat? Nous -autres peintres, nous lui reprochons sa peinture -trop littéraire, et les littérateurs, eux, sa littérature -<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span> -trop technique, trop picturale, trop peu -intellectuelle... Moi-même, à chaque exposition, -depuis des années, toutes les réserves de mes -confrères, leurs louanges surtout, ne signifient-elles -pas qu'il me manque une vraie nature d'artiste, -originale et visionnaire? Hé! Qu'ai-je besoin -de mes confrères pour me juger? Que me dit -ma conscience? Si je m'exprimais réellement tout -entier avec mon pinceau, aurais-je rapporté d'Espagne, -du Maroc, d'Italie, d'Égypte, autant de -pages de notes que de croquis? Amateur, dilettante, -critique,—me suis-je assez répété, ces -mots, les synonymes élégants de l'affreuse et brutale -formule: <i>un raté</i>? Tout au plus ai-je le droit -de corriger ces mots en ajoutant: un raté supérieur, -et je me démontre quelles raisons firent de -moi un être trop cultivé pour sa puissance, trop -affiné pour sa force créatrice. Oui. J'aurai flotté, -quinze ans durant, entre des formes d'art et d'esprit -innombrables et contradictoires. Mais quoi? -Il ne fallait pas commencer au lycée Bonaparte -ces études, trop prolongées, trop complètes, trop -poussées dans le sens des livres et de la réflexion. -Il ne fallait pas ensuite, parce que j'avais, au rebours -de cet autre, un joli brin de crayon à ma -plume, entrer à l'École des Beaux-Arts, étudier -sous Miraut, partir pour Rome et m'acharner à -cette incomplète vocation. Mais quoi encore? Il -ne fallait pas non plus avoir quarante mille francs -<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span> -de rente à ma majorité, du loisir, des nerfs de -femme, pas ou peu de tempérament, pas ou peu -de santé, le goût de la flânerie amusée à l'idée et -à l'objet, la passion de la volupté cérébrale, l'amour, -presque la manie de la sensation délicate -et subtile. C'est le fond du fond, cela: quelques -globules de plus dans mon sang, des muscles plus -robustes sous ma peau, un estomac plus solide, -et j'eusse été un viveur vulgaire et heureux! Au -lieu de cela, j'aurai vagabondé, de pays en pays -à la recherche du soleil et de la santé, de musée -en musée à la recherche de la révélation esthétique, -et, plus tard, de cénacle en cénacle, à la -recherche d'un <i>credo</i> d'art,—et de rêve en rêve, -à la recherche d'un amour. J'aurai été l'homme -de tous les commencements et de tous les avortements -dans la vie du cœur, comme dans celle de -l'esprit, pour la même cause, physique peut-être: -cette irrémédiable incapacité à me fixer, à m'affirmer, -où je reconnais aujourd'hui l'étrange originalité -de mon caractère. Quand on aperçoit -avec cette implacable netteté les infrangibles conditions -où vous emprisonna la nature, le mieux -n'est-il pas de s'accepter? Songeant à cette grande -loi des maturités raisonnables, j'ai pris mon parti, -du moins, sur un point essentiel: celui de mon -travail. C'est déjà quelque chose. Je me suis -donné ma parole de ne plus me ronger d'ambitions -vaines. Je serai un peintre médiocre; voilà -<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span> -tout. S'il en est ainsi, pourquoi me refuserais-je -le plaisir d'écrire, que je m'interdisais, autrefois, -par discipline? Puisqu'il m'est bien évident que le -nom de M. Vincent La Croix ne brillera jamais au -ciel de la gloire entre ceux de Gustave Moreau, -de Puvis de Chavannes et de Burne Jones, pour -quel motif M. Vincent La Croix se priverait-il de -cette compensation: perdre son temps à sa guise, -comme un amateur riche, qu'il est, comme un -dilettante qu'il restera, comme un critique,—comme -un «raté»?... C'est la raison pourquoi, -venant de revivre en pensée les épisodes d'un véritable -petit roman auquel m'a initié le hasard, -j'ai préparé du papier, une plume, de l'encre. Et, -nouvelle preuve que la génialité spontanée et jaillissante -me manquera toujours, je m'exténue à -m'expliquer mes motifs de commencer ce récit, au -lieu de le commencer bravement, simplement. -J'en vois si bien les moindres détails devant moi, -et quel besoin ai-je d'excuser à mes propres yeux -un travail qui me tente? J'en serai quitte pour le -détruire, une fois terminé, si j'en suis trop honteux. -J'ai tant gratté de toiles que je jugeais -mauvaises! Cette fois-ci, deux bûches dans la -cheminée et une allumette suffiront. C'est une -des indiscutables supériorités de la littérature sur -la peinture.</span></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span></p> -<h3>I</h3> -</div> - -<p>J'ai un point de repère particulier pour me rappeler -avec netteté la date précise où commença -l'aventure que je veux conter. C'était exactement -le jour où j'ai eu mes trente-six ans. Il y a -déjà vingt-neuf mois. J'avais passé cet anniversaire -sous un poids de mélancolie plus opprimant -que d'habitude. La raison? La même toujours: ce -sentiment de mes facultés à la fois inemployées -et limitées; cette borne de mon talent touchée et -retouchée sans cesse. Le prétexte? Je souris du -prétexte. Pourtant quel homme d'imagination n'a -pas eu, dans sa jeunesse, d'enfantins et héroïques -partis pris avec soi-même? Quel artiste ne s'est fixé -des étapes par avance dans la carrière de la gloire, -en se comparant mentalement à quelque personnage -illustre? César, qui en valait bien un autre, -disait en frémissant: «A mon âge, Alexandre -avait déjà conquis le monde.» Cri héroïque, -lorsque l'orgueil d'une puissance encore inconnue -y palpite, navrant lorsque la conviction d'une impuissance -définitive exhale cet inutile soupir vers -le triomphe. Je ne suis pas César, mais tous mes -<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> -journaux intimes—et en ai-je tenu, mon Dieu! en -ai-je tenu!—abondent en dates qui furent pour -moi des rendez-vous donnés à la Renommée, -auxquels la perfide n'est pas venue. Je les avais -feuilletés, ces pauvres cahiers, témoins de mes -naïvetés, comme cela m'arrive invinciblement à -de certains tournants du temps: au premier janvier, -au jour anniversaire de ma naissance. J'étais -tombé sur de vieux vers écrits presque à la sortie -du collège, alors que je rimais autant que je peignais. -Là, du moins, je me suis jugé tôt, et bien -jugé, témoin ces deux stances:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p><i>En ouvrant mon Byron, j'y lus ces vers sublimes,</i></p> -<p><i>Les derniers que la main du poète ait écrits:</i></p> -<p><i>«Il est temps que ce cœur s'arrête...» Quels grands cris</i></p> -<p><i>Cet aigle aura jetés, en mourant, sur les cimes!</i></p> -</div> -<div class="stanza"> -<p><i>En tête, il ajouta cette phrase: «Aujourd'hui</i></p> -<p><i>J'ai mes trente-six ans...» Comme il a vécu vite!</i></p> -<p><i>Mais donne-moi, Destin, et je te tiendrai quitte,</i></p> -<p><i>De mourir aussi tôt pour vivre comme lui...</i></p> -</div></div> - -<p>A la suite j'avais tracé deux chiffres: celui de -l'année où je composais ces vers, et celui de l'année -où j'aurais cet âge dont gémissait le plus -théâtral des grands poètes: 1874-1890. Cette -dernière année, je l'avais atteinte. Ces trente-six -ans, c'était mon âge; et j'étais aussi inconnu que -dans ma première jeunesse, aussi pauvre d'œuvres -glorieuses, de grandes actions, de passions magnifiques,—avec -l'espérance en moins. De retrouver, -<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> -toute vive, la trace de mes lointaines ambitions, -si peu justifiées, m'avait soudain percé -le cœur. D'autant plus que le matin même une -agence, à laquelle j'ai la sottise d'être abonné, -m'avait expédié deux méchants articles de journaux -qui mentionnaient mon nom à propos d'une -récente exposition du Cercle, avec un commentaire -peu aimable. Un accès nouveau m'avait -saisi de ce découragement, chronique chez moi, -qui paralyse les énergies créatrices de l'âme et jusqu'au -courage de constater lucidement sa propre -déchéance, dernier et amer réconfort. Le tête-à-tête -avec ma pensée, par cette morne fin de -l'après-midi d'automne, sous la tombée du jour, -m'avait fait peur, et je m'étais avisé d'un moyen de -distraction banal, mais il me réussit d'ordinaire: -il consiste à pousser jusqu'à la salle d'armes du -Cercle de la rue Boissy-d'Anglas. Là je me brise -les nerfs par une série d'assauts, soutenus avec -toute la vigueur dont je suis capable. Une douche -froide et une friction par là-dessus, et pour peu -que je trouve à la table du dîner des compagnons -avec qui causer et jouer ensuite un rubicon ou -un poker dans mes prix, la soirée passe. Vers les -onze heures, je rentre sans trop risquer l'insomnie. -J'avais assez exactement rempli la partie -sportive de ce programme, ce soir-là,—ce premier -soir de ma trente-septième année! Le reste -eût suivi, si je ne me fusse heurté, au moment -<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span> -d'entrer dans la salle à manger, au plus ancien, -peut-être, de mes camarades parisiens,—nous -étions déjà ensemble au lycée Henri IV,—le -célèbre romancier et auteur dramatique Jacques -Molan:</p> - -<p>—«Tu viens dîner?...» me dit-il. «Alors je -te prends avec moi, j'ai une table.»</p> - -<p class="space">Dans toute autre circonstance, et malgré nos -souvenirs communs du collège et du Quartier -Latin, j'eusse imaginé un <i>alibi</i> immédiat. Peu de -personnalités me lassent autant et aussi vite que -celle de Jacques. Je constate trop en lui, unie -à des défauts que je déteste, la qualité qui me -manque le plus: cette puissance de s'imposer, -cette audace d'esprit, cet animalisme de verve, -cette virilité productrice, cette confiance en soi -sans laquelle il n'est pas de grand artiste. Ces -belles vertus de génialité entraînent-elles donc -nécessairement avec elles un abus du «moi», -pareil à celui dont cet écrivain offre un exemplaire -étonnant? Dieu sait, pourtant, si Julien Dorsenne -et Claude Larcher, les deux autres hommes de -lettres que j'ai le mieux connus, étaient infestés -d'égotisme. C'étaient des violettes de modestie, -de saintes et timides violettes, toutes petites, -toutes chétives dans l'humble gazon, à côté de -Jacques. <i>Ses</i> livres, <i>ses</i> pièces, <i>ses</i> ennemis, <i>ses</i> -projets, <i>ses</i> gains, <i>ses</i> maîtresses, <i>sa</i> santé, lui seul -<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> -existe pour lui, et il ne parle que de lui. C'est ce -qui faisait dire à mon pauvre Claude, précisément: -«Comment voulez-vous que Molan soit jamais -triste? Chaque matin il se regarde dans la glace -et il songe: Suis-je heureux d'habiller le premier -écrivain de l'époque!...» Mais Claude était un -peu envieux de Jacques, et voilà une des supériorités -de ce dernier: à force de fatuité il ne connaît -pas l'envie. Il ne se préfère pas aux autres, il les -ignore. Expliquez ce mystère maintenant: avec -cette vanité presque maladive et qui n'a d'égale -que son insensibilité, ce garçon n'a qu'à s'asseoir -devant son papier, et, sous sa plume, vont et viennent, -parlent et agissent, jouissent et souffrent -des êtres de passion et d'éloquence, des créatures -de chair et de sang, d'amour et de haine, de vrais -hommes en un mot et de vraies femmes. Tout un -monde s'évoque, si réel, si intense, si amusant -tour à tour ou si attendrissant, que l'admiration -m'empoigne moi-même chaque fois que je le -lis. Je sais pourtant que ce n'est là qu'un prestige, -qu'une magie, qu'un jeu de passe-passe, et -que le père spirituel de ces héros et de ces héroïnes -est un parfait monstre littéraire, avec une -bouteille d'encre à la place du cœur. Je me -trompe. Il y porte encore l'amour passionné du -succès. Et quel tact merveilleux, quel doigté dans -le maniement de cet orgue à mille surprises, le -goût public! Jacques est le type accompli de ce -<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> -que nous appelions, en argot d'atelier, un <i>profiteur</i>, -l'artiste qui excelle à s'approprier l'effort d'un -autre, mais en le mettant au point. Exemples. A -l'époque de ses débuts, le naturalisme triomphait. -C'était le temps où l'admirable <i>Assommoir</i> de -Zola venait de paraître et presque aussitôt les -étonnantes études de paysans et de filles, qui révélèrent -au monde des lettrés le nom du malheureux -et génial Maupassant. Jacques comprit qu'en dehors -de cette formule, aucun grand succès n'était -possible, et en même temps il devina qu'après ces -deux maîtres il ne fallait plus toucher aux milieux -triviaux et populaires. Le lecteur en était comme -sursaturé. Molan eut alors cette idée de génie d'appliquer -à la haute vie les procédés d'observation -dure et de réalisme brutal, chers à l'école. Ses -quatre premiers volumes de romans et de nouvelles -furent ainsi, comme on le disait méchamment -lors de leur apparition, du Zola pommadé, -du Maupassant parfumé. Les épigrammes sont -des épigrammes et le succès est le succès. Celui -de Molan fut très vif, on se le rappelle. Aussitôt -des signes indiscutables lui firent comprendre que -le goût du lecteur changeait de nouveau, qu'il -virait du côté de l'analyse et de l'étude psychologique. -C'est alors qu'il changea brusquement -sa manière, lui aussi, et nous eûmes les trois -livres qui ont le plus fait pour sa fortune: <i>Martyre -intime</i>, <i>Cœur brisé</i>, et <i>Anciennes amours</i>. Là -<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> -encore, il sut se préserver des défauts habituels -aux initiateurs du genre: le tarabiscotage sentimental, -les longues dissertations, l'appareil philosophique -à propos de petites aventures d'alcôve -et surtout l'abus du décor mondain. Il avait fait -du naturalisme de haute vie. Il fit de l'analyse -humble, bourgeoise, de milieu moyen. Ensuite, la -vertu ayant paru soudain à l'ordre du jour, nous -eûmes de lui le seul roman de cette époque qui ait -rivalisé en succès honnête avec l'<i>Abbé Constantin: -Blanche comme un lys</i>. Sur quoi les préoccupations -sociales étant devenues le poncif de la haute et -basse critique, Molan a encore changé son fusil -d'épaule, et il a écrit ce roman sur une famille -d'ouvriers,—<i>Une Épopée de ce temps</i>,—un ouvrage -d'imagination en deux volumes, qui s'est -vendu, c'est une date en librairie, à soixante-quinze -mille exemplaires! Et voyez la vanité des -théories esthétiques. Tous ces livres sont conçus -dans un principe d'art différent. On pourrait -suivre à travers eux l'histoire des variations de la -mode. Aucun n'est sincère, au sens profond du -mot, et tous ont à un égal degré cette couleur -de la vérité humaine, qui semble, chez cet écrivain -si volontaire, un don inconscient. Ce même -don, il l'a déployé, quand appréhendant de -lasser ses lecteurs par un abus du roman, il s'est -mis à faire du théâtre. Il a donné <i>Adèle</i>, aux -Français, qui fut un triomphe, <i>La Vaincue</i>, à -<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> -l'Odéon, qui en fut un autre, et les journaux -m'avaient appris sa nouvelle victoire au Vaudeville, -avec une comédie au titre énigmatique: <i>La -Duchesse Bleue</i>. Or nous étions en rhétorique ensemble, -ce qui prouve que cette énorme production, -quelque dix volumes de roman, deux de nouvelles, -un recueil de vers, trois œuvres de théâtre, -a été fournie en moins de seize années! Et Jacques -a trouvé le moyen de vivre en même temps qu'il -travaillait de la sorte. Il a eu des maîtresses, fait -les voyages indispensables qui lui permettent -d'écrire sans mensonge dans ses préfaces de ces -phrases à chateaubrianesques attitudes: «Quand -je cueillais des anémones dans les gazons de la -villa Pamphili?...» Ou bien: «Moi aussi j'ai prononcé -ma prière sur l'Acropole...» Ou encore: -«Comme ce taureau que j'ai vu plier les genoux -pour mourir dans le cirque de Séville...»—Je -cite de mémoire.—Et l'animal a nourri ses -relations, arrangé sa fortune! Et il est resté gai, -il a conservé son appétit, celui de la pension où -nous avons grandi ensemble. J'en eus la preuve, -ce soir-là encore, où j'acceptai de dîner à sa -table, malgré ma secrète antipathie, machinalement, -dominé par cette suggestion de vitalité -qui émane de chacun de ses gestes. Nous ne -fûmes pas plutôt assis qu'il me demanda:</p> - -<p>—«Quel vin préfères-tu, du champagne ou du -bourgogne?... Ils sont bons ici, l'un et l'autre...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> -—«Je crois que l'eau de Vals me suffira,» répliquai-je.</p> - -<p>—«Tu n'as donc pas bel estomac?» interrompit-il -en riant; «moi, je ne sais pas où est le -mien... Alors du champagne pour moi, de l'<i>extra-dry</i>, -et de l'eau de Vals pour monsieur...» continua-t-il -en s'adressant au maître d'hôtel. Son -égoïsme a cela de commode qu'il ne discute jamais -les caprices des autres, pas plus qu'il n'admet -qu'on discute les siens. Puis, examinant le menu: -«Tout me va,» dit-il, «et à toi?» Et, sans -attendre ma réponse: «As-tu vu ma pièce du -Vaudeville? Qu'en penses-tu? N'est-ce pas que -je n'ai rien écrit de mieux?...»</p> - -<p>—«Tu sais,» fis-je un peu embarrassé, «je -ne vais guère au théâtre.»</p> - -<p>—«Quelle chance!» reprit-il avec son geste -de bonne humeur! «Je t'emmène ce soir. J'aurai -ta première impression. Tu seras franc?... Tu -verras, ça n'a pas l'amertume d'<i>Adèle</i>, ni les -deux ou trois couplets de haute éloquence de <i>la -Vaincue</i>... Mais c'est un principe quand on veut -réussir: toujours dérouter l'attente. Ne jamais, -jamais se répéter... Ceux qui me reprochaient -de n'avoir pas d'esprit et d'ignorer mon métier, -hé! hé! il leur a fallu mettre les pouces... -Tu me connais. Je dis tout haut ce que je pense. -Quand j'ai publié <i>Tendres Nuances</i>, l'année dernière, -tu te rappelles, je t'ai rencontré; je t'ai dit: -<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span> -«Ça ne vaut pas la peine de lire ce volume...» -<i>La Duchesse Bleue</i>, c'est autre chose... D'ailleurs, -le public est de mon avis: cinq mille deux hier, -et nous sommes à la soixante-septième...»</p> - -<p>—«Mais où vas-tu chercher tes titres?» demandai-je.</p> - -<p>—«Comment!» s'écria-t-il, «c'est toi, un -peintre, qui me poses cette question? Tu ne connais -donc pas le <i>Blue Boy</i>, <i>l'Enfant bleu</i>, de Gainsborough, -qui est à Londres, dans la galerie de -Westminster-House? Ma pièce a tout simplement -pour héroïne une femme qu'un de tes confrères, -plus instruit que toi des choses anglaises, -a peinte dans une harmonie de tons bleus, comme -le jeune garçon de Gainsborough. Cette femme -étant une duchesse, le surnom lui est resté dans -son monde de petite Duchesse Bleue,—à cause du -portrait. Voilà... N'est-ce pas que ça vous a un -air Watteau, Pompadour et fête galante? <i>La Duchesse -Bleue!...</i>»</p> - -<p>—«Il y a des gens qui se blanchissent à Londres. -Tu vas y prendre tes mots, maintenant?» -l'interrompis-je.</p> - -<p>—«Tu parles comme une chronique de confrère,» -reprit-il en riant. Encore un trait de sa -vanité, cette joie devant l'épigramme, lorsqu'il -en est l'objet, et que l'épigramme n'est pas très -cruelle... «Et ce que j'en ai eu des chroniques -rosses!... On avait bien envie de me faire payer -<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> -<i>Adèle</i> et <i>La Vaincue</i>. J'étais tranquille. Avec mon -dialogue et la petite Favier!...»</p> - -<p>—«Qui est la petite Favier?» demandai-je.</p> - -<p>—«Comment?» s'écria-t-il, «tu ne connais -pas la petite Favier?... Et ça prétend vivre à Paris!... -Ce n'est pas que je te blâme de ne pas fréquenter -les théâtres. Pour ce que l'on y donne... Il -était grand temps que nous nous y missions un -peu, nous autres jeunes...»</p> - -<p>—«Cela ne m'apprend pas qui est la petite -Favier?» insistai-je.</p> - -<p>—«Hé bien! la petite Favier, Camille Favier, -c'est la Duchesse Bleue... Et elle joue avec un talent, -une fantaisie, une grâce!... C'est moi qui l'ai -découverte. Elle était encore au Conservatoire, il -y a un an. Je l'avais vue à son concours et jugée. -Quand j'ai porté ma pièce aux gens du Vaudeville, -je leur ai dit: «Je veux cette petite.» Ils me -l'ont engagée, et elle est célèbre... J'ai la chance -contagieuse. Tiens, il faudra que tu me fasses son -portrait, le portrait dont il est question dans la -pièce, la symphonie en bleu majeur! Ça te sera -une jolie réclame, d'abord, au prochain Salon. Je -porte la veine, je te répète. Et puis, c'est une -tête pour toi: vingt-deux ans, un teint de rose-thé, -une bouche triste au repos et tendre au sourire, -des yeux bleus, pour finir la symphonie, d'un bleu -pâle, pâle, pâle, avec un point noir au milieu, qui -grandit quelquefois jusqu'à envahir toute la prunelle, -<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> -des cheveux couleur de tabac d'Orient, et -mince et souple, et jeune, jeune... Ça vit avec la -maman à un troisième étage de la rue de la Barouillère, -dans ton quartier. Hein! Est-ce bon, -comme document humain, ce détail? On parle de -la corruption du théâtre: neuf cents francs de -loyer, une bonne à tout faire et la vue d'un jardin -de couvent... Et ça croit à son art, et ça croit aux -auteurs... Elle y croit trop!...»</p> - -<p class="space">Il avait laissé tomber ces derniers mots avec -un sourire sur lequel je ne me mépris guère. Tout -son discours, d'ailleurs, avait été accompagné -d'un regard insolent et sensuel, luisant et satisfait. -C'est comme le <i>ça</i>, dont il ponctuait ses phrases, -je lui ai toujours connu ce petit tic de langage, -et toujours connu aussi, ce regard, quand il se vantait -autrefois de ses bonnes fortunes. C'en était -assez pour que je ne pusse pas douter des sentiments -qu'il inspirait à la jolie actrice.—Qu'il -inspirait!... Quant à ceux qu'il éprouvait lui-même -en retour, ses coups de fourchette, en parlant, -et les rasades de champagne qu'il se versait à -même un grand verre rempli de morceaux de -glace, me renseignaient suffisamment. Il racontait -ses affaires intimes à très haute voix, avec cet -apparent abandon des faux indiscrets qui fait -croire à de l'étourderie, et masque si bien le -calcul. Leur bavardage a toujours sa limite de -<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> -prudence. D'ailleurs les convives qui mangeaient -à la table voisine étaient trois généraux retraités -en train de causer de l'Annuaire. Il eût fallu un -coup de canon pour les faire se retourner. Le -brouhaha du service—nous devions bien être -trente ou quarante à dîner dans les deux salles à -manger—achevait de couvrir les éclats trop vifs -des phrases de Jacques. Aussi y avait-il quelque -ridicule à parler bas, comme je faisais, pour questionner -mon compagnon. Quel symbole pourtant -de nos deux destinées! J'avais d'instinct, -avant même de connaître M<sup>lle</sup> Favier, toutes les -pudeurs timides du sentiment dont Jacques avait -toutes les joies:</p> - -<p>—«Tu lui fais la cour, voilà ce que signifie -cet: elle y croit trop?» lui demandai-je.</p> - -<p>—«C'est elle qui me la fait,» dit-il en riant, -«ou plutôt qui me l'a faite... Mais,» continua-t-il, -«pourquoi ne te mettrais-je pas au courant, -d'autant plus que la petite te racontera tout dans -les cinq minutes, si je te présente?... Enfin, elle -est ma maîtresse... Je crois bien que j'ai commis -là une nouvelle gaffe. Avec ma réputation, l'argent -que j'ai placé, celui de mes livres, mes relations, -ma tournure, j'épouserais qui je voudrais, et il est -temps. La poire est mûre... Mais si nous étions -toujours raisonnables, nous ne serions que des -bourgeois, pas vrai?... Et puis, elle a commencé... -Si tu l'avais vue, pendant les répétitions, comme -<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span> -elle me dévorait des yeux, à la dérobée? Et j'avais -mon grand air de n'y prendre pas garde. A coquette -coquette et demie. Un auteur qui a une -maîtresse au théâtre, quand il n'en a pas besoin -pour se faire jouer, ça représente une grosse faute -d'orthographe. Tu connais le proverbe: l'architecte -ne trinque pas avec le maçon. Pourtant, -après la première, et une fois la bataille gagnée, -je me suis laissé aller... Et voilà encore un document -humain: la petite Favier avait traversé le -Conservatoire et les coulisses, et elle était sage, -mon cher, <i>parfaitement sage</i>... Tu m'entends?...»</p> - -<p>—«Pauvre fille!» m'écriai-je involontairement.</p> - -<p>—«Mais non! mais non!...» répliqua Jacques -en haussant les épaules. «Il faut toujours bien -qu'il y ait un premier amant, et un Jacques -Molan vaut bien un apprenti cabot du Conservatoire -ou l'un des professeurs, comme c'est l'habitude, -que diable?... Mais je suis sa poésie, à -cette petite, son roman vécu, de quoi dire à ses -amies, plus tard, qui trouveront sur la table de son -cabinet de toilette un de mes livres, avec dédicace, -comme par hasard: «Jacques Molan? Ce qu'il en -a pincé pour moi!...» C'est le style de leurs souvenirs, -à ces jeunes grues... Aussi j'ai été gentil, -gentil. Elle a voulu que nous nous cachions de la -mère, nous nous cachons de la mère. Elle a voulu -des rendez-vous dans des cimetières, sur des tombeaux -<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> -de grands hommes, et j'y suis allé... Non, -là, me vois-tu, à mon âge, un bouquet de violettes -à la main, attendant ma bonne amie, le -coude sentimentalement appuyé à la grille et devant -le saule d'Alfred de Musset, moi qui ne peux -pas souffrir ce mauvais poète?... Enfin, une véritable -idylle d'étudiants. Je te répète, c'est une bêtise. -Seulement j'ai trouvé ça si aimable, si frais, -les premiers temps. Ça me reposait de ce Paris -où tout n'est que vanité.»</p> - -<p>—«Et maintenant?» interrogeai-je en pensant -à part moi: «Comme ils se connaissent tout de -même, ces observateurs attitrés du cœur humain! -Celui-ci ose prononcer le mot de vanité!...»</p> - -<p>—«Maintenant?...» répéta-t-il, et il eut de -nouveau dans ses yeux l'insolente et sensuelle -expression de la fatuité gouailleuse. «Tu veux -me confesser, scélérat? Maintenant, il y a deux -mois que cela dure, et une idylle de deux mois, -c'est un peu moins frais, un peu moins aimable, -un peu moins reposant. Mais l'amour est comme -la cuisine, il faut y pratiquer l'art d'accommoder -les restes...» Un temps,—puis, sans transition, -avec un autre registre dans la voix, devenue soudain -moins impertinente et abaissée au diapason -d'une confidence discrète: «Connais-tu la jolie -M<sup>me</sup> Pierre de Bonnivet?»</p> - -<p>—«Tu oublies toujours que je ne suis pas un -peintre à la mode,» répliquai-je, «que je n'ai -<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span> -pas de petit hôtel dans la plaine Monceau, que je -ne vais pas au Bois à cheval, le matin, et que je -ne fréquente pas dans le noble faubourg, quoique -j'y habite...»</p> - -<p>—«Ne confondons pas autour avec alentour,» -répondit-il avec son assurance ordinaire. «La -plaine, monsieur, le Bois, ça n'a rien de commun -avec le Faubourg et la noblesse, d'abord, et la -charmante personne dont il s'agit n'a rien de -commun non plus, si ce n'est le nom, avec les -vrais Bonnivet, ceux qui descendent du connétable, -ami de François I<sup>er</sup>...»</p> - -<p>—«Ça lui fait un imbécile de moins parmi -ses ancêtres,» interrompis-je. «C'est un des avantages -que la fausse noblesse a quelquefois sur la -vraie.»</p> - -<p>—«Bon,» fit Jacques en haussant les épaules -à cette boutade où j'avais assez sottement soulagé -ma mauvaise humeur contre ses prétentions. «Tu -donnes dans le <i>godant</i> radical, révolutionnaire et -café de province, <i>tu quoque, mî filî</i>? Ça ne te ressemble -pas. D'ailleurs, ce n'est pas moi qui défendrai -contre toi ce que tu appelles le noble faubourg. -J'en ai vu assez pour n'y mettre plus -jamais les pieds. On y a trop bon ton pour mon -goût. Les salons à principes et à grande tenue, -ce n'est pas mon genre. Je ne travaille pas dans -les grandes dames, mais dans ce que j'appelle les -demi-castors du monde, et, dans l'espèce, j'ai -<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> -l'originalité de préférer la variété qui passe pour -la plus ennuyeuse: le demi-castor pour hommes -célèbres... Il y a une vingtaine de femmes à Paris -qui tiennent le rôle, les unes titrées, les autres -non, les unes jeunes, les autres moins, et toutes -ayant la prétention d'être les unes des littéraires, -les autres des politiques, les autres des esthètes, -mais toutes des cérébrales, des intellectuelles, et -de ne pas <i>marcher</i>. Hé bien! mon plaisir à moi -c'est de les faire <i>marcher</i>, quand elles en valent la -peine. Et si jamais je te montre Bonnivette, tu -conviendras qu'elle en vaut la peine. D'abord sa -maison a la conversation gaie et l'on mange bien. -Ne prends pas cet air dégoûté. Après dix ans de -Paris, même avec mon estomac, le dîner en ville -devient la corvée des corvées, à cause de ce qui -s'entend là et de ce qui s'y sert. Chez celle-ci la -corvée est une fête, la table exquise, la cave merveilleuse. -Le père Bonnivet, sans aucun <i>de</i>, a gagné -des millions dans les farines, on m'a dit le chiffre, -dix ou douze... Oublions-le, pour croire qu'il avait -caché son blason pendant ce temps-là, comme les -cadets du <i>peerage</i> Anglais qui font du commerce. -Toujours est-il que cette bru d'un farinier a autant -d'aristocratie dans son petit doigt qu'une authentique -duchesse dans toute sa personne, et elle est -jolie, et spirituelle, et rouée, et coquette! Il ne lui -suffit pas, à celle-là, que les hommes célèbres dont -elle a la curiosité honorent son salon de leur présence, -<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> -ou s'honorent de son salon, comme tu voudras. -Il faut qu'ils soient amoureux d'elle, et ils -l'ont tous été, je crois bien,—jusqu'ici...»</p> -<p> -—«Allons,» lui dis-je comme il s'arrêtait, -«un bon mouvement, et raconte-moi cette autre -aventure...»</p> - -<p>J'avais bien deviné que ce «jusqu'ici» et cette -conférence passablement cynique sur un cas de -vanité nobiliaire et mondaine aussi banal, cachait -un nouveau mystère, et,—toujours la même -incroyable suggestion de cette vibrante vitalité,—ce -cynisme me froissait, la faconde de Jacques -m'exaspérait, j'avais horreur de sa façon de sentir, -si brutalement plébéienne sous des allures de -dilettante, mais j'étais très intéressé par sa confidence, -qu'il continua sans plus se faire prier. Il -s'ouvre à moi, comme je l'écoute, avec délices, -bien qu'il ne m'aime au fond pas beaucoup plus -que je ne l'aime. Il sent d'instinct sa fascination -sur moi et il s'y complaît. Nous en étions dès le -collège, et cet étrange lien nous unira, jusqu'à la -mort, à travers et malgré tout. Il reprenait donc:</p> - -<p>—«Il n'y a rien à te raconter, sinon que depuis -je ne sais combien de temps la reine Anne—comme -l'appellent ses intimes en jouant sur -son prénom—refusait absolument de me connaître. -Entre parenthèses, est-il choisi ce prénom -d'Anne, et coquettement héraldique?... Je dîne -quelquefois chez M<sup>me</sup> Ethorel, sa cousine, qu'elle -<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> -déteste. Je l'y rencontrais, et affectais, moi aussi, -de ne jamais me faire présenter. Elle racontait à -qui voulait l'entendre que je n'avais aucun talent, -que mes livres l'ennuyaient tour à tour ou lui -répugnaient, enfin le jeu classique d'une femme -à la mode qui veut piquer un homme connu, en -ayant l'air de ne pas se joindre au cortège de ses -admiratrices. On a toujours des amis ou des -amies pour vous rapporter ces amabilités-là... La -<i>Duchesse Bleue</i> est jouée, avec quel succès, je -viens de te le dire, et, là-dessus, pourquoi? -comment? changement à vue sur toute la ligne. -Un de ses rabatteurs,—elle en a comme à la -chasse, qu'elle recrute parmi ses soupirants plus -ou moins domptés,—Senneterre, tu le connais -bien? le grand blond qui tient quelquefois la -banque, ici, me court après dans les salons du -Cercle. D'habitude, nous nous disons: bonjour, -bonsoir, et c'est tout. Au lieu de cela, des compliments -à n'en plus finir, et une invitation à -dîner au petit Club, dans le salon réservé aux -femmes du monde. Il y a juste cinq semaines de -cela... «A qui va-t-on me servir?» pensais-je en -montant l'escalier. Et quelle est la première personne -que je rencontre dans l'antichambre qui -précède la salle à manger,—un des coins les -plus jolis de Paris et les plus élégants, je te donne -ce <i>tuyau</i> en passant, pour une aquarelle mondaine,—M<sup>me</sup> -Pierre de Bonnivet...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> -—«Et ce fut comme avec la petite Favier,» -interrompis-je. «A coquette, coquette et demie. -Depuis que je te connais, tes histoires sont toujours -les mêmes: elles consistent à jouer avec les -femmes à qui aura le moins de cœur, et tu gagnes -dix fois sur dix...»</p> - -<p>—«Ce n'est pas précisément aussi simple,» -reprit-il sans se fâcher; «je me suis amusé, en effet, -à lier partie avec la reine Anne, mais pas comme -tu penses. Le rabatteur nous avait mis l'un à côté -de l'autre à table. Ma parole d'honneur, j'aurais -voulu que tu fusses là, caché, pour nous entendre. -Ç'a été une causerie d'une douceur, d'une simplicité, -d'une bonhomie, d'un fondant... la rencontre -de deux belles âmes. Elle m'a dit du bien de toutes -les femmes que nous connaissons, elle et moi, et -je lui ai dit du bien de tous mes confrères. Nous -avons déclaré d'un commun accord que cette -grande bringue de M<sup>me</sup> de Sauve n'a jamais eu -d'amant, et que les romans du sieur Dorsenne sont -des chefs-d'œuvre, que ce démon de M<sup>me</sup> Moraines -est un ange de désintéressement, et ce benêt -de René Vincy un grand poète. Juge du degré -de nos sincérités... C'était à croire que jamais -ni elle ni moi n'avions soupçonné qu'un écrivain -pût médire d'un autre, ni une femme du -monde se faire courtiser hors du mariage... Nous -avons pris notre revanche depuis, et nous en -sommes, en ce moment-ci, à cet état de guerre -<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> -aiguë que l'on déguise sous le joli nom de flirt. Je -t'épargne le détail des étapes. Tant il y a qu'elle -sait que la petite Favier est ma maîtresse, qu'elle -m'en croit amoureux fou et qu'elle n'a qu'une -idée: me voler à elle. Rompue comme elle est à -bien des ruses masculines, elle s'est laissé prendre -au piège qui a toujours réussi depuis que la terre -tourne autour du soleil: chiper un amant à une -autre femme, il n'y a pas de vertu qui tienne à -cette sensation... Et le plus curieux, c'est que la -reine Anne pourrait bien être une vertu. Oh! très -faisandée. Mais enfin je ne serais pas étonné -qu'elle n'eût jamais eu d'amant, tu m'entends encore, -ce qui s'appelle un amant... D'ailleurs, elle -en aurait eu vingt-cinq, le procédé aurait réussi -encore. Je gagerais que dans le paradis terrestre, -le serpent a tout uniment raconté à notre mère -Ève qu'il se préparait à cueillir la pomme pour le -compte de sa propre femelle...»</p> - -<p>—«Et Camille Favier?...» interrogeai-je.</p> - -<p>—«Naturellement, elle a tout deviné, ou je -lui ai tout dit,—je ne sais pas mentir, moi,—en -sorte qu'elle n'est pas moins jalouse de Bonnivette -que Bonnivette n'est jalouse d'elle... Je ne me -suis pas ennuyé depuis ces quelques semaines, -je te jure. Car ç'a été vite, vite. L'époque est aux -rapides, en galanterie comme dans le reste...»</p> - -<p class="space">Nous en étions au dessert, et il pelait délicatement -<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> -un quartier de poire au bout de sa fourchette -de dessert, en donnant à sa confidence -cette conclusion dont la brutalité cruelle me fit -lui dire:</p> - -<p>—«Te voilà de nouveau entre deux femmes? -C'est un jeu dangereux que tu joues là...»</p> - -<p>—«Dangereux?» interrompit-il avec sa jovialité -confiante. «Et pour qui?... Pour moi? -Heureusement ou malheureusement, je suis assuré -contre ces incendies. Pour M<sup>me</sup> de Bonnivet? -Si elle ne m'aime pas, que risque-t-elle? Et si elle -m'aime, hé bien! elle me devra de la reconnaissance. -Souffrir, c'est sentir, et, pour les femmes -de cette espèce, tout est là. Pense donc: <i>sentir!</i>... -Mais je la crois aussi assurée que moi... Pour -Camille? Hé bien! Camille, ça lui fera du talent...»</p> - -<p>—«Si une des admiratrices d'un de tes romans -seconde manière, <i>Anciennes Amours</i>, ou -<i>Martyre intime</i>, t'entendait pourtant?» lui dis-je -encore, comme on nous apportait les bols. «Car, -enfin, c'est à peu près le contraire de tout ce que -tu as mis dans ces deux livres, ce que tu viens de -me raconter là...»</p> - -<p>—«Hé!» fit-il. «Si l'on vivait ses livres, ce ne -serait pas la peine de les écrire... Allons. Descendons -vite pour prendre le café... Je tiens à ce que -tu voies le commencement du premier acte. Je -n'ai qu'une qualité, mais je l'ai ferme. Je compose. -<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> -Une pièce ou un roman de moi, ça se tient, c'est -serré, rien d'inutile. Et puis, le premier acte et -le troisième, c'est ce qu'il y a de mieux dans la -pièce. M<sup>me</sup> de Bonnivet préfère le second et -Camille le quatrième. Il y en a pour tous les -goûts... Valet de pied, vite deux tasses de café -et des cigares... Le temps de jeter un coup d'œil -sur la Bourse d'aujourd'hui, et je suis à toi... -Bon, l'Égypte unifiée est en hausse... Je gagne -environ deux mille francs, sans copie. Entends-tu, -sans copie? Et toi, comment places-tu ton argent?»</p> - -<p>—«Je ne le place pas,» dis-je avec mélancolie, -«il reste où il est, en actions de père de -famille,—je les tiens du mien,—qui rapportent -le trois et le deux et demi.»</p> - -<p>—«Mais c'est absurde!» reprit Jacques, en -allumant son cigare. «Je te conseillerai. J'ai de -bons amis, un des Mosé entre autres, qui me renseignent. -J'en sais aujourd'hui autant qu'eux... Si -je n'étais homme de lettres, je voudrais être financier... -C'est comme à la chasse, et un peu en tout, -j'ai le coup d'œil... Dépêchons... La reine Anne -est capable d'être revenue voir la pièce ce soir. -Elle l'a déjà vue quatre fois... Si elle est là, ça te -fera deux comédies au lieu d'une... C'est égal, je -suis content de t'avoir retrouvé. En avons-nous -dit, des bêtises, ce soir?... Les camarades sont -comme le vin, il leur faut beaucoup d'années de -<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> -bouteille, et puis, des marques comme toi, on -n'en fait plus...»</p> - -<div class="chapter"> -<h3>II</h3> -</div> - -<p>Ce singulier éloge en était un dans sa bouche, -car cet écrivain qui fut, à son heure et quand il l'a -voulu, le peintre de toutes les subtilités, n'aurait -aucun titre à présider une société de tempérance. -Ce soir encore, tandis qu'au sortir de ce dîner -nous gagnions en voiture le coquet théâtre où -triomphait <i>la Duchesse Bleue</i>, il était un peu plus -gai que ne le soupçonnaient les belles dames qui -roulaient dans leurs coupés vers la même salle de -spectacle, des divers coins du Paris fashionable. -Quant à moi, je continuais d'éprouver, de subir -plutôt, l'inexplicable attrait, si mélangé d'antipathie -et d'admiration, dont j'ai déjà parlé. -J'écoutais Jacques maintenant me raconter ses -projets de nouveaux ouvrages, et j'oubliais ses -horribles défauts de cœur et de caractère, pour -admirer la richesse de cette imagination dont je -voyais jaillir les idées, comme du sommet du -Vésuve, penché sur le bord du cratère, j'ai vu -bouillonner la masse sombre de la lave, tandis -<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span> -que des pierres de feu, de la grosseur d'un homme, -sautaient en l'air avec un bruit de canon. C'est -une atmosphère de puanteur et de suffocation. -Le soufre fume sous vos pieds et les brûle. Vos -yeux pleurent. L'haleine vous manque. C'est -insupportable... Et ce déchaînement brutal d'une -force de la nature vous tient là, malgré vous, -hypnotisé. Jacques aussi est à sa manière une force -de la nature, et sa vitalité d'artiste m'accablera -toujours et m'accablait, ce soir-là, d'un hypnotisme -pareil.—Toutes proportions gardées.—Car -entre le formidable monstre exterminateur -qui tord son panache de fumée au-dessus de Pompéi -dévasté, et l'inoffensif volcan cérébral dont les -fumeuses éruptions s'épanchent en des volumes -jaunes à deux francs soixante et quinze centimes, -ou bien se cristallisent en des trois, des quatre, des -cinq actes de pièce, la différence est vraiment trop -forte. Sans atténuation d'ironie, une telle comparaison -serait un peu comique. Justifiée ou non, je -m'abandonnais à cette sensation sans la discuter, -et nous continuions, nous aussi de rouler vers le -théâtre. C'était vrai, comme il l'avait dit dans son -jargon de pseudo-clubman, qu'il portait la veine: -fatigué jusqu'à la courbature par ma journée de -lassitude morale, n'était-ce pas un bonheur inattendu, -que cet emploi de ma soirée? La comédie -avait la chance de m'intéresser. Il a tant de talent, -ce fat égoïste. La comédienne avait la chance -<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> -d'être jolie, quoique cette fatuité de Jacques -eût sans doute transformé pour mon étonnement -une simple grue du Conservatoire en un oiseau -de paradis. J'ai trop souvent accompagné Claude -Larcher dans la loge de Colette Rigaud pour -n'être pas renseigné sur ces amoureuses de la -rampe et leur fond de vulgarité. Il y a des exceptions -partout, et M<sup>me</sup> Pierre de Bonnivet, elle -aussi, pouvait être une exception dans son -espèce, quoiqu'une femme riche qui se pare d'un -titre équivoque et collectionne des célébrités -ne soit guère faite pour me plaire. En tout cas, il -valait la peine d'accompagner Molan jusqu'au -Vaudeville, rien que pour le plaisir de le voir -entrer dans le théâtre.</p> - -<p>—«Nous allons passer par la porte des artistes,» -m'avait-il dit, «rue de la Chaussée d'Antin. -Il y a quelque chose de charmant ici, les -deux petites baignoires d'avant-scène, et sur la -scène même, au delà du rideau. On y accède par -la coulisse. Pourvu qu'une des deux soit libre...»</p> - -<p class="space">Il était descendu de voiture le premier, en m'annonçant -ce détour; il avait salué le concierge, et -il s'était engagé d'abord sous une voûte, puis -dans un escalier de service, avec cette démarche, -unique au monde, celle de l'auteur en vogue qui -entre dans son journal, chez son éditeur, dans son -théâtre. «C'est moi la maison...» semble-t-il dire -<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> -avec tous ses gestes, et le pied se fait plus léger, -la canne tressaille dans la main, les épaules roulent -involontairement. Ce sont des riens: une -manière de dire bonjour aux employés, un pli -de bouche protecteur, une pose crâne du chapeau, -un clignement d'yeux indulgent. Nous -autres peintres et qui avons étudié l'art du portrait, -c'est notre métier de saisir ces riens... Et ces -employés, depuis le plus humble jusqu'au plus -haut, depuis l'habilleuse jusqu'au régisseur, toute -leur personne traduit un inexprimable et inconscient -respect à voir passer «leur auteur», quelque -chose comme l'émotion d'un rentier qui verrait -marcher un de ses coupons. Chez quel marchand -de tableaux connaîtrai-je jamais la joie d'inspirer -un respect de cette sorte? Quand aurai-je, pour -introduire un ami dans une exposition de mes -toiles, l'orgueil, paisible et innocemment puéril, -que Jacques déploya pour me faire ouvrir la porte -de la petite loge, heureusement inoccupée, où nous -nous assîmes, tandis qu'il me disait à voix basse:</p> - -<p>—«Le premier acte a commencé depuis cinq -minutes. Tu comprendras tout de suite... C'est -une ancienne maîtresse du duc qui essaie de -rendre jalouse la duchesse... T'avais-je menti -en te disant que la petite Favier est jolie, jolie?... -Tiens, elle m'a vu... Par bonheur, c'est à un moment -où l'autre lui débite un petit discours un -peu long. Je lui aurais fait manquer sa réplique... -<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> -Elle te regarde. Tu l'intrigues. Elle connaît les trois -ou quatre camarades avec lesquels j'ai l'habitude -de venir. Maintenant, écoute-la parler. Rien que -le timbre, que la musique de sa voix, n'est-ce -pas exquis? Écoute... Écoute aussi un peu ce qu'elle -dit. C'est du Jacques Molan de derrière les fagots...»</p> - -<p class="space">J'ai entendu, bien des fois depuis, <i>la Duchesse -Bleue</i>, jusqu'à en savoir par cœur chaque phrase. -J'en marquerais chaque temps,—ces temps que -prennent les acteurs pour mieux souligner leurs -effets. C'est une pièce très délicate et très fine, -malgré la préciosité du titre. Elle enferme l'étude, -infiniment ténue et trop juste, d'une jalousie -rare, mais pourtant très humaine. C'est l'histoire -d'un ami amoureux de la femme de son -ami et qui reste fidèle à cette amitié dans cet -amour. Jamais il n'a dit son sentiment à cette -femme. Il ne se l'est jamais avoué à lui-même, -et il ne peut pas supporter qu'un autre fasse la -cour à cette jeune femme. Il finit par la sauver -d'une chute irréparable, sans qu'elle sache que -c'est lui, ni pourquoi. Et cette première scène -où l'enfantine duchesse se confie à l'ancienne -maîtresse de son mari, sans soupçonner quels -souvenirs elle atteint dans ce cœur par l'évocation -de ses propres joies, quelle merveille d'analyse -émue, vibrante, tendrement cruelle, si -<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> -l'on peut dire! Enfin, cette pièce est un petit -chef-d'œuvre, du Marivaux à la date d'aujourd'hui,—un -Marivaux à qui son esprit ferait mal -et dont la gaieté légère serait de la dentelle sur -une blessure. Mais la haute valeur de cette comédie, -je ne l'aperçus pas dès ce premier soir, -quoique Molan fût là pour m'en commenter les -moindres détails. Le peintre en moi fut trop vivement -saisi par l'extraordinaire apparition de -cette Camille Favier dont mon ami m'avait dit -avec tant de légèreté qu'elle était sa maîtresse. -La baignoire, située presque à même la scène, -me permettait de suivre les moindres mouvements -de sa physionomie, ses plus furtifs clignements -d'yeux, ses plus rapides froncements -de sourcils. Je distinguais jusqu'aux couches de -crème et de fard inégalement posées sur ses joues, -jusqu'aux traînées de kohl sous ses paupières, jusqu'au -prolongement de ses sourcils par le crayon -noir, et de ses lèvres par le crayon rouge. Et, maquillée -ainsi, jouant la comédie à deux pas, avec -des acteurs dont les faces grimées ricanaient auprès -de la sienne, elle réalisait d'une manière -saisissante le type idéal retrouvé par les plus raffinés -des artistes Anglais: Rossetti, Burne Jones, -Morris, à travers les panneaux ronds des Florentins -d'avant Raphaël. Ses traits fins étaient presque -trop menus pour l'optique de la scène. Son -front large, un peu bombé, semblait chargé de -<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> -rêves. L'ovale allongé de son visage faisait flotter -son sourire dans ses joues. Son nez droit, coupé -un peu court, ennoblissait son profil. Ses lèvres -renflées, abaissées aux coins, étaient tristes à la -fois et sensuelles, voluptueuses et amères. Même -ce maquillage donnait à cette beauté un charme -particulier, et pour moi étrangement attendrissant, -par le mélange du naturel et du factice. On -devinait le rose de la joue sous le rose du fard, la -frange des longs cils épais sous le crayon, la -pourpre fraîche des lèvres sous le carmin, comme -dans sa manière de jouer le personnage qu'elle -représentait, une femme vraie, sincère et tendre -transparaissait,—ou semblait transparaître. Enfin, -mon impression fut si vive que Jacques s'en -aperçut, et se mettant à rire:</p> - -<p>—«C'est le coup de foudre,» dit-il, «tu -viens de recevoir le coup de foudre! Vous pouvez -vous entendre, d'ailleurs,» continua-t-il, «elle -a aussi peu de jugeotte que toi... Vos sublimes -s'amalgameront, comme disait Saint-Simon de -je ne sais plus qui, de Fénélon, je crois, et de -M<sup>me</sup> Guyon. Et maintenant, retourne-toi, et regarde,—sans -regarder,—avec ta lorgnette, -dans la quatrième loge du premier rang, à gauche... -Tu vois une femme tout en blanc qui s'évente -avec un éventail garni de volants de mousseline -de soie, blanche aussi, une invention à -elle?... C'est M<sup>me</sup> Pierre de Bonnivet. Comment -<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> -la trouves-tu? C'est amusant, n'est-ce pas, de -jouer au jeu de l'amour et du hasard avec ces -deux jolies créatures pour partenaires?...»</p> - -<p class="space">Je regardai du côté que m'indiquait Jacques -avec les précautions requises, et j'eus bientôt dans -le champ de ma jumelle cette rivale mondaine de -la bohémienne Camille Favier. L'insolence de fatuité -où se carrait mon camarade me parut alors -justifiée, et au delà, par la beauté de cette élégante -femme qui coquetait avec lui, comme il me l'avait -raconté, davantage sans doute. Je le connaissais -trop hardi compagnon pour qu'il ne fût pas -allé très vite de privauté en privauté. Si Camille -rappelait, même sous son rouge et ses mouches, -les Psychés et les Galatées des plus suaves -d'entre les P. R. B.—<i>Preraphaelite Brothers</i>,—M<sup>me</sup> -Pierre de Bonnivet, elle, avec son nez un peu -busqué, son menton volontaire, la ligne mince de -sa joue, la finesse de sa bouche hautaine, avait -une beauté à justifier des prétentions plus aristocratiques -encore que l'hérédité du célèbre connétable. -Comment, issue d'une famille bourgeoise,—j'ai -su depuis qu'elle était, de son chef, une Taraval,—évoquait-elle -inévitablement le souvenir -d'une des princesses chères à Van Dyck, ce -maître incomplet, qu'aucun autre n'a pourtant -égalé, dans l'art de noter la race, les atavismes -d'indomptable orgueil et d'héroïque énergie cachés -<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> -sous les fragilités de la grâce féminine? L'habitude -de la richesse pendant deux ou trois générations -produit de ces mirages. Il est certain que -le peintre de la divine marquise Paola Brignole -du palais Rouge, à Gênes, n'a jamais trouvé de -modèle plus conforme à son génie. Seul, son pinceau -aurait bien reproduit l'éclat particulier de ce -teint dont la blancheur mate n'était pas de l'anémie,—les -lèvres rouges le disaient assez,—avec -la nuance des cheveux, très blonds, qui pâlissaient -aux lumières. Rien qu'à voir saillir les épais rouleaux -de ces cheveux d'or cendré au-dessus de sa -nuque, quand elle se tournait de profil, on reconnaissait -la vitalité physiologique d'une de ces -fausses maigres qui cachent sous des sveltesses -de sirène des estomacs de capitaine de dragons. -Les brides du chapeau mauve qui la coiffait n'empêchaient -pas de deviner le cou mince, un peu -long, mais bien musclé, de même que les gants -révélaient une main nerveuse, aux doigts un peu -longs aussi; et le buste se dessinait à chaque -mouvement, dans les blancheurs souples du corsage -en crêpe de Chine, si jeune, si élégant, -si plein. Mais ce que cette créature de luxe eut -aussitôt pour moi de significatif jusqu'à l'obsession, -ce furent ses yeux, des yeux bleus comme -ceux de l'autre, avec cette différence que le bleu -des prunelles chez Camille Favier rappelait invinciblement -le bleu des pétales d'une fleur, de quelque -<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> -délicate et vivante pervenche, au lieu que les -prunelles de M<sup>me</sup> de Bonnivet avaient dans leur -azur l'éclat du métal ou de la pierre précieuse. Ils -donnaient dès leur premier regard l'idée de quelque -chose d'implacable malgré le charme, de dur et -de froidement dangereux dans le magnétisme. C'étaient -des yeux comme on en imagine aux nixes -et aux ondines, en lisant les légendes du Nord, -des yeux à ne pas croire possible que de vraies, -de douloureuses et chaudes larmes les eussent -jamais mouillés. Et pour achever cette sensation -singulière de cruauté dans la grâce, quand la -jeune femme riait, ses lèvres se relevaient un -peu trop dans les coins, découvrant des dents -aiguës, serrées, très blanches, presque trop petites, -comme celles d'une bête de chasse et de -morsure.</p> - -<p class="space">En essayant aujourd'hui de retrouver exactement -les impressions qui me saisirent devant les -deux complices de Jacques Molan dans son jeu -favori de l'amour sans cœur, je me rends compte -que ma connaissance actuelle de leurs caractères -influe sur mon souvenir de cette première rencontre. -Je ne crois cependant pas donner à ce -souvenir une retouche trop forte. Je m'entends -encore, tandis que des applaudissements montaient -de l'orchestre, sombre d'habits noirs, et descendaient -des loges rayonnantes de toilettes, vers -<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> -la petite Favier, oui, je m'entends disant à Jacques:</p> - -<p>—«Tu choisis bien, quand tu t'y mets.»</p> - -<p>—«On fait ce qu'on peut,» dit-il en hochant -la tête.</p> - -<p>—«Je me demande,» continuai-je, «avec -des maîtresses de cette beauté-là...»</p> - -<p>—«Une maîtresse,» rectifia-t-il. «M<sup>me</sup> de -Bonnivet n'est pas ma maîtresse.»</p> - -<p>—«Pour ce que je veux dire,» repris-je, «cela -revient au même. Je me demande donc comment -tu t'arranges pour échapper à la chronique, au -roman à clef, enfin à tous les jolis procédés de -polémique habituels à tes confrères?...»</p> - -<p>—«Je suis comme Proudhon,» répondit-il -en riant, «de qui Hugo prétendait qu'il avait de -la peau de crapaud dans sa poche. Il paraît que -ce talisman sauve de tous les dangers...»</p> - -<p>—«Et tu crois que cette chance-là durera toujours?... -Et puis, il n'y a pas que les confrères, il -y a ces femmes elles-mêmes...»</p> - -<p>—«Elles?» fit-il; «axiome, comme eût dit ce -badaud de Larcher: une femme est le meilleur -antidote contre une autre femme. C'est pour -cela...»</p> - -<p>Et le pommeau d'or de sa canne de jonc me -montra la salle d'abord, puis la scène.</p> - -<p>—«Et les vengeances de dépit? Et le vitriol -et le revolver? Et le reste?... A ta place, il y a une -<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> -de ces deux créatures à laquelle je ne me fierais -pas.»</p> - -<p>J'avais moi-même imperceptiblement tourné -la pomme de ma canne du côté de la salle en disant -ces mots, pour lui expliquer que je voulais -parler de M<sup>me</sup> de Bonnivet.</p> - -<p>—«Vraiment! la belle reine Anne te donne -l'impression, à toi aussi, d'un coquet oiseau de -proie, d'un petit faucon rageur avec lequel il ne -faudrait pas trop badiner... Hé bien! si tu veux,» -continua-t-il en se levant, «l'acte est fini, je vais -te présenter à l'une et à l'autre. C'est très drôle. -Croirais-tu que, dans mes histoires, j'ai toujours -plus ou moins besoin d'un <i>regardeur</i>. Quand on -pense qu'il y a eu des sots pour blâmer, dans les -tragédies classiques, l'emploi des confidents. A -mon avis, il n'est pas de personnage plus naturel...»</p> - -<p>Il me prit le bras, en prononçant cette phrase -d'une si naïve outrecuidance par laquelle il m'assignait -ce rôle de témoin, de satellite emporté -dans l'orbite de son soleil. Chose étrange, je -suis si réellement créé pour ces rôles de second, -d'un Pylade auprès d'un Oreste, d'un Horatio -auprès d'un Hamlet, que ce sans-gêne ne me -blessa point. Hélas! Il était écrit que je serais un -raté, toujours et partout, même comme Horatio. -Quelle ironie que d'avoir pour Hamlet l'implacable -égotiste qui me guidait vers la loge de la -<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> -petite Favier; et je le suivais docilement, d'abord -à travers les décors que les rudes mains des machinistes -déplaçaient en hâte, puis par un escalier -rempli d'un peuple d'habilleuses et de figurants, -enfin par des couloirs percés de portes -derrière lesquelles s'entendaient des rires, des -chansons, des discussions, des bruits d'eaux vidées -précipitamment, et jusqu'à des termes de parties -de cartes. De ces coulisses, dont le nom fait -rêver les bourgeois jeunes et vieux, je n'avais -jusqu'ici connu que celles de la <i>Comédie Française</i>, -où j'ai si souvent accompagné ce malheureux -Claude. Elles ont cette correcte mais un peu conventionnelle -respectabilité qui gâte trop souvent -le jeu des sociétaires et des pensionnaires de la -célèbre maison. Mon horreur de la prétention -me les a toujours fait peu aimer, ces couloirs de la -Comédie, si élégants d'aspect avec leurs portraits -séculaires, leurs bustes vénérables, la tenue de -leur foyer-salon. J'y ai subi plus qu'ailleurs le -désenchantement du contraste entre le spectacle -et son revers, entre le prestige théâtral et sa cuisine. -Au contraire, dans les coulisses des théâtres -plus simples, où des amis m'ont entraîné, aux -<i>Variétés</i>, au <i>Gymnase</i>, au <i>Vaudeville</i> ce soir-là, -j'ai senti ce que comporte de pittoresques antithèses, -de souple improvisation, d'énergie animale, -le bizarre métier de comédien. Le hasard -voulait que cette fois je prisse, en compagnie de -<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> -Jacques Molan, après m'être rongé d'impuissance -la journée entière, une cure complète de vitalité. -N'entendîmes-nous pas, au moment où nous frappions -à la porte sur laquelle se voyait écrit le nom -de M<sup>lle</sup> Favier, le dialogue suivant, échangé entre -deux messieurs en redingote et en chapeau de -ville, mais leur face rasée et leurs joues bleuâtres -révélaient deux acteurs, de cette troupe ou d'une -autre:</p> - -<p>—«Je n'ai pas été bon, l'autre soir, dans mon -nouveau rôle?...» interrogeait l'un; «dis-moi la -vérité...»</p> - -<p>—«Mais si. Mais si, tu as été bon,» répondait -l'autre, «il n'y a qu'une chose qui te manque...»</p> - -<p>—«Laquelle?»</p> - -<p>—«C'est de te camper là, planté sur tes deux -pieds, et de regarder le public, bien dans l'œil, -en lui disant: <i>Vous savez, tas de mufles que vous -êtes, je me f... de vous...</i>»</p> - -<p>—«Sais-tu que cet animal vient de formuler -d'un mot peu académique tout le secret du succès -dans tous les arts?» me dit Jacques Molan -qui se mit à rire: «Entre nous, et puisque nous -sommes en amitié ce soir, cet aplomb-là te manque -un peu, à toi aussi. Si je te voyais plus souvent, -je te le donnerais...»</p> - -<p>Il ne se doutait pas, en disant ces phrases, à -quelle place malade de ma conscience d'artiste il -touchait, si gaiement, si durement aussi, et je ne -<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> -lui répondis pas ce que j'avais sur les lèvres: -«Cela prouve la bassesse et la brutalité du succès, -voilà tout, et que l'artiste qui réussit cache trop -souvent un charlatan...» Il venait de heurter à -la porte de la loge. Une voix avait répondu: -«Qui est là?» Puis, sans qu'on attendît la réponse, -la porte s'était ouverte d'elle-même, et -Camille Favier était apparue avec un sourire -de bonheur sur son joli visage, qui se changea -en une expression contrainte, lorsqu'elle vit que -son amant n'était pas seul.</p> - -<p>—«Ah!» dit-elle, presque confuse, «je ne -croyais pas que vous amèneriez quelqu'un, et ma -loge est en désordre.»</p> - -<p>—«Cela ne fait rien,» dit Jacques, en la repoussant -doucement d'une main vers le fond de -cette loge et m'introduisant de l'autre. «Monsieur -n'est pas quelqu'un, comme vous semblez le -croire, petite Duchesse bleue... Monsieur est un -ami, un très vieil ami, et c'est aussi un peintre, -un très grand peintre, entendez-vous. Tous nos -amis sont de grands hommes. Saluez... Il est habitué -au désordre de son propre atelier. Soyez -donc tranquille... Il m'a demandé la permission -de vous être présenté, parce qu'il a depuis très -longtemps l'idée de faire votre portrait...» Il me -poussa du coude, pour que je ne démentisse pas -ce coup de pouce donné à la vérité. «J'allais oublier -de vous le nommer: Monsieur Vincent La -<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> -Croix... Ne lui dites pas que vous avez vu de ses -œuvres. Il ne vous croirait pas. Il n'expose guère. -Il est de l'école des timides. Vous êtes avertie... -Et maintenant que la glace est rompue, nous pouvons -nous asseoir...»</p> - -<p>—«Vous pouvez vous asseoir,» dit la jeune -femme en riant. Le boniment blagueur de mon -compagnon, peu obligeant pour moi dans sa familiarité -gouailleuse,—mais comment s'en fâcher?—l'avait -déjà transformée. «Vous me -permettrez bien, pourtant, de faire un peu le -ménage?...» continua-t-elle, et, avec une adresse -presque incroyable de rapidité, elle étend une -serviette propre sur une cuvette pleine d'eau savonneuse -où elle venait de se laver les mains. -Elle roule et jette sous la table à toilette d'autres -serviettes tachées de rouge ou de blanc. Elle rebouche -trois ou quatre boîtes de pommade, -drape un peignoir rose sur une chaise où j'avais -pu voir un corset de coutil passablement fatigué, -celui qu'elle mettait à la ville, par économie. -Elle avait pour vaquer à ces petits soins un -de ces sourires d'enfant qui donneraient de la -grâce à un épluchage de légumes dans une cuisine -empestée par l'oignon, et comme elle nous -disait: «Voilà...» elle poussa un petit cri. Elle venait -d'apercevoir une paire de bas d'un vert pâle à -baguettes d'argent, ceux qu'elle portait à l'acte, -en train de s'étaler sur le bord de la fenêtre -<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> -fermée. Elle les saisit, avec une brusquerie effarouchée -où je me plus à discerner un petit frisson -de pudeur. C'était un peu de sa nudité, ces bas -de soie où se dessinait encore la forme de sa -fine jambe et de son pied menu. Elle les cache -dans le premier objet qu'elle trouve sous sa main -et qui était un carton à chapeau. «Cette fois, -ça y est,» conclut-elle, et se tournant vers Jacques: -«Pensez que je prévoyais votre visite -et que j'ai changé de costume en dix minutes, -montre en main. Vous n'aurez pas à subir l'habilleuse, -puisque cette pauvre femme vous déplaît...» -Et, caressante à la fois et intimidée: -«Vous avez été contente de moi, ce soir? J'ai -bien joué ma grande scène?...»</p> - -<p class="space">Si elle m'avait séduit, dès le moment où je l'avais -vue apparaître sur les planches, par un charme -de finesse native et de grâce ingénue, combien ce -charme opérait avec une plus puissante magie -dans ce cadre grossier et plus indigne d'elle encore! -Cette si simple loge, si désordonnée, si dépourvue -d'étoffes et de bibelots, où tout sentait -l'improvisation, l'à peu près et l'économie, me -rappelait, par le contraste, les somptuosités et les -raffinements de la loge où trônait aux Français -cette coquine de Colette Rigaud.—Ah! si Colette -avait eu pour Claude, quand j'accompagnais -chez elle ce malheureux garçon, l'évident amour -<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> -que la Duchesse bleue montrait à Jacques Molan -par l'accent de ses moindres mots, l'ardeur de ses -moindres regards, la fièvre de ses moindres gestes! -Enfant délicieuse, et comme elle aimait, -comme elle se donnait, par tout son être, avec -quel naturel et quelle spontanéité! Divine tendresse -dont mon camarade de ce soir ne jouissait -que par vanité! Je sentais si bien qu'il se complaisait, -en causant avec cette adorable maîtresse, -à diriger devant moi une simple <i>performance</i>. Ses -yeux s'étaient faits plus brillants au lieu de se faire -tendres. Je le voyais qui m'étudiait dans une -glace suspendue en face de nous, au lieu de regarder -la pauvre amoureuse à laquelle il répondait -cependant:</p> - -<p>—«Vous avez été exquise, comme toujours. -Demandez à Vincent si je ne le lui ai pas dit?...»</p> - -<p>—«Vrai, monsieur?» demanda-t-elle.</p> - -<p>—«Très vrai,» répondis-je.</p> - -<p>—«Et il y a eu de l'écho chez lui, je vous assure,» -continua Jacques.</p> - -<p>—«Alors, j'ai réellement bien joué ma scène,» -fit-elle avec un naïf éclair de contentement dans -ses prunelles, puis ses sourcils se froncèrent, et, -hochant sa jolie tête: «hé bien! cela m'étonne...»</p> - -<p>—«Pourquoi?» interrogeai-je à mon tour.</p> - -<p>—«Voilà ce qu'il ne fallait pas lui demander,» -fit Jacques en riant. «Je sais d'avance ce qu'elle -va te répondre.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span> -—«Non!» dit-elle vivement, et sa bouche -frémissante retomba tout à coup au pli amer -qu'elle avait si naturellement au repos. «Ne l'écoutez -pas, monsieur. Il va me plaisanter, et c'est -mal à lui, c'est très mal, sur une de ces impressions -nerveuses comme nous en avons tous, et lui -aussi, et vous, monsieur, j'en suis sûre... N'est-ce -pas, que vous connaissez ce frisson d'antipathie -devant certaines personnes dont la seule présence -vous glace à vous enlever du coup vos -moyens, votre mémoire, tout votre esprit?... Enfin, -c'est comme si on ne pouvait pas respirer le -même air qu'elles, sans étouffer...»</p> - -<p>—«Si je les connais, ces antipathies!...» -m'écriai-je. «Mais je les ai pour des gens que je -rencontre par hasard, que je n'ai jamais vus, qui -ne me sont de rien, et leur simple approche m'est -intolérable, comme si c'étaient mes ennemis déclarés... -Autrefois je résistais à ces instinctives -répulsions. J'ai trouvé à l'expérience que j'avais -toujours eu tort de n'y pas céder, et, j'en suis sûr -aujourd'hui, une antipathie de cette espèce, ou -forte, ou légère, est une seconde vue de la nature, -un avertissement infaillible qu'un danger nous -menace et qu'il nous viendra par l'être dont -l'existence nous gêne ainsi...»</p> - -<p>—«Vous voyez,» dit Camille en se tournant -vers Molan, «que je ne suis pas si ridicule...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> -J'avais deviné aussitôt le nom de la personne -dont la présence dans la salle déconcertait de la -sorte la frêle nymphe de Burne Jones, transformée, -de par la mauvaise fée qui présidait à son -destin, en une pauvre diablesse d'actrice, amoureuse -de l'écrivain de Paris le moins capable -d'aimer. Je n'eusse pas deviné ce nom, d'ailleurs, -que Jacques ne m'eût pas laissé longtemps dans -cette ignorance. Il n'est cependant pas plus mauvais -qu'un autre. Je lui ai même connu de bons -mouvements, voire de la générosité. A ma connaissance, -il a obligé de sa bourse des confrères -qui l'avaient plus ou moins diffamé. Comment -concilier cela avec des duretés, doublées -d'indélicatesse, celle par exemple qui lui fit me -nommer la rivale de sa maîtresse, à la minute -même où il voyait la gentille enfant si troublée?—C'est -tout simple. Il n'y a pour lui ni bien ni -mal, ni dureté ni générosité. <i>Il y a la galerie</i>, et -un seul témoin suffit pour la lui composer, cette -galerie qui suscite à son amour-propre maladif -les meilleures actions tour à tour et les pires, -des magnanimités et des vilenies. En faisant le -«regardeur» auprès de lui, comme il disait, j'ai -vraiment compris combien ont raison les casuistes -qui prétendent que nos actions ne sont -rien et nos mobiles tout. Ses mobiles, à lui, -je pouvais les voir aussi distinctement que des -<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> -rouages de montre à travers une boîte de cristal.</p> - -<p>—«Elle te parle par énigmes,» dit-il en s'adressant -à moi, avec un éclair dans ses prunelles -qui signifiait: «Tu vas voir si j'ai diagnostiqué -juste et si elle m'aime.» Deux vanités à satisfaire -à la fois: celle de l'observateur et celle du séducteur, -comment ce Trissotin Don Juan y eût-il -résisté? et il continuait: «Je vais t'amuser en te -révélant le nom de la spectatrice qui la trouble -ainsi ce soir... Elle n'est pas si compliquée que -toi, et c'est une femme tout simplement qui lui -donne cette impression de <i>jettatura</i>...»</p> - -<p>—«Jacques!...» s'écria l'actrice d'une voix -suppliante, sans prendre garde que l'emploi de -ce prénom trahissait leur secret plus encore que -l'odieuse taquinerie de son amant.</p> - -<p>—«Je vous avertis que Vincent est un de <i>ses</i> -admirateurs,» insista celui-ci, malgré cet appel.</p> - -<p>—«Ah!» fit Camille, en me regardant avec -une soudaine défiance, «il la connaît?...»</p> - -<p>—«Il veut vous taquiner, mademoiselle,» répondis-je, -«car je n'ai vu dans la salle absolument -aucun visage sur qui je pusse mettre un nom...»</p> - -<p>—«Alors, c'est moi qui suis un menteur,» -reprit Molan, «et tu ne m'as pas dit tout à l'heure -que M<sup>me</sup> Pierre de Bonnivet était un Van Dyck -descendu de la cimaise, comme la Duchesse bleue -est, toujours d'après toi, un Burne Jones qui -<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> -marche... Il ne faut pas vous étonner, Camille. -C'est leur manie, à ces peintres, ces comparaisons -avec des tableaux. Pour eux une femme ou un -paysage c'est un morceau de toile auquel il ne -manque plus qu'un cadre. Cette petite infirmité -est à leur esprit ce que la tache d'encre est à -nous autres,» et il montra qu'en effet, malgré -son élégance trop piochée d'homme de lettres qui -fait l'homme du monde, une toute légère trace -noire maculait le doigt du milieu de sa main -droite, celui qui tient la plume. «C'est comme -le fard à vos joues, à vous comédiennes, la petite -marque professionnelle... Oui ou non, m'as-tu -dit cela de M<sup>me</sup> de Bonnivet?...»</p> - -<p>—«C'est vrai, je t'ai dit cela,» répondis-je -vivement, «mais ajoute que c'est toi qui m'as -montré cette femme et que je ne lui ai jamais -été présenté. Et je t'ai dit encore que je lui -trouvais des yeux d'une dureté affreuse et l'air -mauvais. Malgré toute sa beauté, toute son élégance, -toute sa finesse, pour moi elle est presque -laide, plus que laide, repoussante... Et je comprends -absolument l'impression de M<sup>lle</sup> Favier...»</p> - -<p>Le regard de reconnaissance que me jeta l'actrice -équivalait à un nouvel aveu de sa liaison avec -mon ami. D'ailleurs, elle ne pensait pas plus à -se cacher de cette aventure que lui-même. Avec -une différence toutefois. Elle ne pouvait se retenir -de sentir tout haut parce qu'elle était trop -<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> -émue, et lui, il n'étalait leur intrigue que parce -qu'il n'était pas ému du tout. Il le surprit, ce regard, -et, reprenant son ton de plaisanterie:</p> - -<p>—«Et leurs sublimes s'amalgamèrent aussitôt. -<i>Amen</i>,» dit-il en bouffonnant. «Hé bien! -Camille, vous voyez si je suis gentil. Je vous ai -amené quelqu'un avec qui vous pourrez parler. -Il vous comprend déjà. Jugez quand il aura fait -votre portrait!... Car il le fera, et pour moi encore, -j'y tiens... Est-ce convenu?...»</p> - -<p>—«Vous ne savez pas si monsieur votre ami -a le temps en ce moment?...» fit-elle. «Vous -allez... Vous allez...»</p> - -<p>—«Puisque je vous dis que nous ne sommes -venus que pour cela,» répondit-il en répétant son -mensonge que je continuai à ne pas relever. J'eusse -plutôt tremblé que ce projet de portrait si gratuitement -improvisé ne se réalisât point. «Mais -le temps passe, il faut que vous soyez en scène -au commencement de l'acte. A tout à l'heure...» -Et comme je disais: «Adieu, mademoiselle.»—«Mais -non,» continua-t-il, «pour toi aussi, c'est -à tout à l'heure. N'est-ce pas, Camille?...»</p> - -<p>—«Certainement,» fit-elle en riant. Je voyais -à ses yeux qu'elle subissait le passage d'une petite -émotion: «Vous me permettez de dire un mot à -votre ami?» ajouta-t-elle en s'adressant à moi.</p> - -<p>—«Bon!» pensai-je. «Elle va lui faire quelque -reproche, et elle aura raison.—L'adorable créature, -<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> -et qu'il la mérite peu!...» Et je tombai dans -une mélancolique rêverie qui contrastait avec -l'endroit où je me trouvais au moins autant que -la délicate sensibilité révélée par chaque geste, -par chaque parole de la jeune actrice. Nous n'étions -pas restés un quart d'heure avec elle, et ces -quinze minutes avaient suffi pour que l'aspect -du corridor changeât. Une fébrile hâte annonçait -maintenant le tout prochain lever du rideau et la -peur d'arriver trop tard. L'avertisseur allait, frappant -aux portes ici et là. De petits cris lui répondaient. -Les visiteurs prenaient congé rapidement. -La partie de bésigue continuait dans une loge voisine, -celle d'une comédienne qui ne jouait qu'au -dernier acte, et le prononcé monotone des formules -consacrées, rendait cette hâte plus sensible -encore par la lenteur de la numération: «Quarante... -Deux cent cinquante... Quatre-vingts de -monarques... Deux cent cinquante...»</p> - -<p>—«Me voici,» dit Jacques, qui interrompit -ma méditation en me touchant l'épaule, «regagnons -vite notre baignoire... Si Camille ne m'y -voit pas dès sa rentrée en scène, elle me cherchera -dans la loge de M<sup>me</sup> de Bonnivet, et elle -n'aura pas tous ses moyens...»</p> - -<p>—«Pourquoi, aussi, t'amuses-tu à exciter sa -jalousie?» répondis-je. «Comme tu peux être -dur!... Tu lui as fait de la peine, tout à l'heure. -Elle était fâchée...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> -—«Fâchée?» s'écria-t-il, et il répéta: «Fâchée?... -Et la preuve: elle vient de me demander -de la reconduire jusque chez elle, ce soir. Sa mère -ne vient pas la prendre... Fâchée? Mais les femmes -adorent ces taquineries. Ça les occupe d'abord, -et puis elles sont comme toutes les méchantes -bêtes,—ne tique pas,—on ne les dompte qu'en -leur faisant mal... Je tiens à ce que tu connaisses -vraiment la rivale, maintenant. Vers le milieu de -l'acte, Favier sort du théâtre, je monte dans la -loge de M<sup>me</sup> de Bonnivet, je lui demande la permission -de te présenter... C'est une autre femme, -tu verras...»</p> - -<div class="chapter"> -<h3>III</h3> -</div> - -<p>Aujourd'hui que je repasse le détail de tous ces -souvenirs,—à l'encre, comme on fait pour un -crayon à demi effacé sur un album de route,—je -comprends nettement une vérité qui m'échappa -sur la minute même. Molan avait eu trop -raison quand il m'avait plaisanté sur le coup de -foudre. J'étais devenu amoureux de Camille Favier, -dès le moment où je l'avais vue apparaître -sur la scène, avec ce visage d'une beauté si fine, -<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> -si souffrante, si pareille au type d'art d'un Maître -que j'ai beaucoup étudié. Amoureux?... Coup de -foudre?... Ces mots bien graves, bien tragiques, -conviennent mal à une émotion qui en est restée -presque au rêve. Pourtant cette petite actrice, -dont je ne savais rien, sinon qu'elle disait très -juste et qu'elle était la maîtresse d'un auteur à -la mode, avait touché aussitôt une des fibres les -plus vivantes de mon cœur. Malgré les vantardises -de Molan, malgré la grâce enfantine de son -accueil, ce pouvait être une rouée ou une intrigante. -A coup sûr, c'était une ingénue très déniaisée, -puisque, de l'aveu de mon camarade, le -siège de sa vertu n'avait rien eu de commun, ni -comme longueur, ni comme difficulté, avec le -siège de Troie ou seulement celui de Paris. On -ne pense pas à tant réfléchir quand le cœur est -pris, et le mien l'était. Oui, cette enfant occupait -déjà une place si à part dans ma sensibilité -que l'idée de son départ du théâtre avec Molan, -le soir même, m'infligea une étrange tristesse. -Encore une fois, c'est à distance que je m'explique -ces impressions; alors, je me contentais -de les subir. Assis dans la baignoire et ma lorgnette -de nouveau en main, je crus de bonne foi -que cette tristesse provenait de constater après -tant d'autres cette banale et toujours décourageante -évidence: les hommes les plus aimés sont -ceux qui aiment le moins. Et puis, l'habitude ne -<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> -m'a pas blasé, ni l'âge, sur la déloyauté en -amour. Je n'ai jamais pu mentir à une maîtresse, -même à celles que l'on prend, comme une cuisinière -d'extra, pour huit jours. A vrai dire, je -n'ai pas beaucoup connu cette espèce. Mes caprices -à moi ont duré des huit années, et j'y ai -connu des déceptions qui devraient me rendre -indulgent pour les ruses des hommes à l'égard -des femmes. Les roués à la Jacques Molan, c'est -notre revanche, à nous autres cocquebins qui -n'avons jamais su nous faire aimer, simplement -parce que nous aimions. Peut-être aurais-je -éprouvé, dans cette baignoire du <i>Vaudeville</i>, et -par cette étrange soirée, ce sentiment peu délicat -mais trop naturel: la joie de la corporation -vengée, si la victime de cette vengeance n'avait -pas été cette pauvre petite Duchesse Bleue. -Quand elle revint en scène, la pitié me prit, à -observer l'éclat plus heureux de ses prunelles, la -verve plus joyeuse de son jeu, le visible frémissement, -dans sa souple et nerveuse personne, -d'une amante qui se croit aimée. Lorsqu'elle eut -disparu dans les coulisses, cette pitié grandit -jusqu'à se transformer en indignation: mon ami -se levait avec une malicieuse physionomie de -gamin qui joue un bon tour à une surveillance -gênante. En le regardant de loin, entrer dans la -loge de M<sup>me</sup> de Bonnivet, je monologuais avec -moi-même, non sans amertume:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> -—«Pourquoi faut-il,» me disais-je, «que -l'on ne plaise aux femmes qu'en étant aussi femme -qu'elles, au pire sens du mot?... Cette charmante -Camille est heureuse en ce moment. Elle se déshabille -et se rhabille avec la gaieté d'une brave créature -qui vient d'aller au feu et de gagner une -bataille pour celui qu'elle aime. Elle lui a si joliment -joué tout cet acte... Elle n'a pas les épaules -tournées qu'il la trahit... Et cette trahison double -le plaisir qu'il goûte à manœuvrer auprès de -l'autre. La coquine la plus coquine a-t-elle jamais -eu les yeux allumés par le désir de plaire -comme cet écrivain notoire les a en ce moment?... -Et il donne la main aux deux hommes -qui sont auprès de la dame, avec une cordialité!... -Il y en a bien un qui est le mari, et l'autre -sera sans doute un rival... Bon! le voici qui -parle de moi, car les mauvais yeux bleus me lorgnent. -Suivons la pièce. Ce sera plus digne et -aussi plus agréable. Il y a belle lurette que je le -sais: les poètes, les romanciers et les auteurs dramatiques -n'ont de cœur qu'en littérature. Ce serait -si doux cependant d'estimer la sensibilité de -quelqu'un dont on admire le talent... Au lieu de -cela, neuf fois sur dix, plus un artiste est tendre -dans son œuvre, moins il est tendre dans sa vie... -Quelle misère!...»</p> - -<p class="space">Me parlais-je à moi-même en toute franchise? -<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> -Non, hélas! Je le sentais dès lors vaguement. -La perfidie de Molan, par elle seule, ne m'aurait -pas révolté ainsi. Appliquée à une autre personne -qu'au petit Burne Jones du <i>Vaudeville</i>, je l'eusse -plutôt trouvée assez «farce,» comme nous disions -à l'atelier. Surtout je me fusse diverti de sa -mine un peu penaude, quand il revint dans notre -commune baignoire:</p> - -<p>—«Tu n'as pas tout à fait l'air triomphant -que conseillait le truculent personnage de tout à -l'heure: <i>en face du public, là, bien dans l'œil, vous -savez, tas de mufles</i>... et le reste...» lui dis-je. «Tes -affaires semblaient cependant bien marcher, à -distance?...»</p> - -<p>—«Trop bien,» fit-il en haussant les épaules, -«M<sup>me</sup> de Bonnivet m'a invité à souper chez elle, -après le spectacle...»</p> - -<p>—«Et la petite Favier?» demandai-je.</p> - -<p>—«Tu as mis le doigt sur la plaie,» répondit-il. -«Je lui ai promis de la reconduire. Je ne -peux pourtant pas la lâcher au dernier moment, -je mériterais trop moi-même d'être mis dans le -tas dont parlait cet inimitable professeur d'énergie... -Et si je me dégage à présent, va te promener, -elle me savate la fin de ma pièce.»</p> - -<p>—«Tu penses à tout,» lui dis-je, avec une -ironie à laquelle il ne prit pas garde. «Hé bien! -lâche M<sup>me</sup> de Bonnivet. Celle-là ne te joue pas -de pièce, et c'est assez dans la ligne de conduite -<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> -que tu m'as confessée tout à l'heure: à coquette -coquette et demie... Elle t'invitera une autre -fois...»</p> - -<p>—«En attendant, j'ai accepté,» interrompit-il, -«et la coquetterie, cette fois, c'était d'accepter... -Ce serait trop simple de jouer au plus -fin avec les femmes, si ce jeu consistait à toujours -feindre la froideur. Il y a des moments où il faut -leur tenir la timbale haute, et elles grimpent à -la perche avec d'autant plus d'ardeur. Il y en a -d'autres où il faut être à la merci de leur plus léger -caprice... Enfin, je te répète que j'ai accepté... -Il s'agit de trouver le moyen de me dégager de -Camille...—Bon,» dit-il, après un moment de -silence, «je crois que j'y suis... L'amalgame de -vos deux sublimes m'y aidera. Mais il faut que tu -veuilles bien. Tu veux bien?... Alors je vais te -présenter à M<sup>me</sup> de Bonnivet. Elle t'invitera à souper -aussi. C'est une femme comme ça... Tu refuseras...»</p> - -<p>—«J'aurais toujours refusé,» fis-je, «sans -te demander ton avis. Mais je ne comprends pas -le rapport...»</p> - -<p>—«Tu comprendras plus tard,» dit-il, et ses -prunelles exprimaient de nouveau la joie de la -<i>performance</i> exécutée devant un témoin complaisant: -«laisse-moi le plaisir de t'intriguer, et -promets-moi aussi de te prêter à une autre chose -que je te demanderai. Hé! Rien de mal, belle -<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span> -âme. Voici l'entr'acte. Avant de monter chez la -reine Anne, allons de nouveau saluer Camille. -C'est dans le plan... Hein! quelle bonne salle ce -soir, comme tout porte!...»</p> - -<p>La toile était tombée en effet, parmi des applaudissements -de plus en plus nourris et des rappels -enthousiastes, tandis que Jacques m'associait -de la sorte, en me consultant à peine, à son énigmatique -projet de rouerie. Je pensai bien, une -minute, à refuser cette complicité. Elle ne s'accordait -guère avec mon indignation de tout à l'heure. -Ce scrupule ne tint pas contre la curiosité de savoir -par quel détour ce Monsieur Célimène de la -littérature s'échapperait du piège où il s'était pris -lui-même. Du moins je me donnai ce prétexte, -sur le moment. Aujourd'hui je crois bien que -je cédai surtout, et simplement, à l'attrait qui -me portait vers la jolie actrice. L'on ne devrait -jamais être trop sévère pour les trahisons d'un -autre. Les plus scrupuleux sont prêts à les accepter, -à les aider, quand elles s'accordent avec -leur secret désir. La vérité cynique, la vraie, -c'est que je n'avais plus la moindre idée de blâmer -Molan lorsque nous nous engageâmes de -nouveau dans les coulisses pour gagner le réduit -où le pseudo Burne Jones nous attendait—comme -les actrices attendent.—Celle-ci avait -beau aimer son amant du plus sincère amour, elle -n'en restait pas moins la comédienne en vogue -<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span> -qui doit ménager ses admirateurs, et elle ne pouvait -même pas garder intact l'asile de sa modeste -loge. Des voix s'en échappaient, quand nous en -approchâmes. Jacques les écouta un instant, avec -une nervosité de sa physionomie qui me fit lui -pardonner bien des choses. S'il était contrarié, -c'est qu'il était jaloux. Par conséquent sa moquerie -indifférente était feinte. Je devais apprendre par -son exemple, une fois de plus, qu'il n'y a aucun -lien nécessaire entre la jalousie et l'amour.</p> - -<p>—«Camille n'est pas seule...» fit-il.</p> - -<p>—«Alors nous reviendrons,» répondis-je. -«Elle préférera causer avec toi plus en tête-à-tête, -et c'est mieux aussi, étant donné ce que tu as à -lui dire...»</p> - -<p>—«Au contraire,» répliqua-t-il avec une -gaieté soudaine dans son sourire, et d'un accent -très bas, «je viens de distinguer les deux -voix, c'est le gros Tournade et c'est Figon. Tu -ne les connais pas? Figon est étonnant, tu verras. -C'est le snob de la grande espèce, un ilote de vanité -à dégoûter des titres M. Jourdain lui-même... -Quant à Tournade, c'est le fils du gros marchand -de bougies,—les bougies Tournade, tu ne brûles -que cela.—Des millions, naturellement... Et je -le soupçonne d'être très disposé à en mettre un -morceau aux pieds de Camille... Ah!» continua-t-il -avec plus de malice encore, «tu vas perdre la -fleur de ta première impression... La petite a du -<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span> -cœur et plus de délicatesse que n'en comporte -son métier, mais on n'est pas au théâtre pour -rien, et elle n'a pas toujours le ton qu'elle a eu -tout à l'heure avec nous... Allons, du courage!...»</p> - -<p class="space">Et il frappa contre la porte avec sa canne d'une -façon qui démentait un peu ses paroles. Il y avait -une autorité et de nouveau une nervosité dans ce -petit coup sec. «Décidément il y tient plus qu'il -ne veut l'avouer et se l'avouer,» me répétai-je, -tandis que cette porte s'ouvrait. Deux lampes et -plusieurs bougies allumées maintenant rendaient -étouffante l'atmosphère de l'étroit local où se tenaient, -outre l'actrice et son habilleuse, les personnages -dont Jacques m'avait annoncé la présence. -Je reconnus aussitôt les deux types du bas viveur -actuel, si merveilleusement dessinés par Forain. -L'un, que je devinai à son encolure être le Tournade, -montrait une grosse face, plaquée de rouge, -d'un cocher trop bien nourri, avec une de ces -lourdes et ignobles bouches qui appellent le noir -cigare congestionnant, des yeux à la fois finauds, -brutaux et assouvis, une calvitie menaçante, de -courts favoris roux, la carrure d'un boxeur... Et -quelle main, aux larges doigts gras, boudinant -autour de larges bagues à larges pierres! Quelque -âpre paysan, acheteur de biens nationaux, revit -dans les gens de cette espèce, et ils apportent à -<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> -la crapule élégante une âme ignoblement positive -de fils d'usurier, nourrie par un tempérament -de portefaix. L'autre, le Figon, maigre -et veule, avait un nez infini sur une bouche dont -chaque dent était un pari d'aurification. Ses -yeux verts et bordés de jambon,—abominable -mais irremplaçable métaphore de l'argot du -peuple,—clignotaient dans un teint pourri de -remèdes secrets, un de ces teints où roule une -lymphe gâtée qui corrompt la chair qu'elle devrait -nourrir. Le poil rare, les épaules étroites, -l'épine déjà cassée, quel exemplaire de cet épuisement -sans race qui justifierait les colères des -ouvriers contre la bourgeoisie, si eux-mêmes, -basse canaille nourrie et rongée des mêmes vices, -ne valaient pas moins encore! Et tous les deux, l'obèse -Tournade et l'évidé Figon, avaient cette façon -de porter l'habit de soirée, ces larges boutons -d'or au plastron, ce bouquet à la boutonnière, -ce chapeau en arrière sur la tête, uniforme de sottise -ou d'infamie, depuis que le caricaturiste génial -de <i>Doux Pays</i>—ce Goya du macabre et -gouailleur sabbat Parisien—a illustré de ses légendes -cette tenue du «fêtard» où la correction -fait mieux saillir l'abjection. Éclairés par le jour -cru de la petite loge, ces deux visiteurs, debout, -appuyés contre le mur, tétaient leurs cannes avec -un air d'abrutissement, et ils regardaient la petite -actrice assise à sa toilette, un peignoir sur ses -<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> -épaules. Elle faisait sa figure pour le prochain -acte, où elle devait paraître soi-disant déguisée—avec -le costume même du portrait qui lui valait -son surnom dans la pièce, toute en bleu, du satin -de ses souliers au ruban de sa chevelure. L'unique -chaise longue et l'unique fauteuil, montraient -une robe étalée et un manteau. Évidemment les -personnages s'imposaient à elle sans qu'elle leur -eût même dit de s'asseoir, et elle allait les congédier. -Ce signe de son indépendance me causa -un vif plaisir. J'avais conçu pour ces jeunes gens, -à première vue, une antipathie violente,—après -cela comment douter des pressentiments?—surtout -pour l'héritier de la bougie Tournade qui -avait échangé avec Jacques un bonjour assez -sec. Le sire de Figon, lui, servait à l'auteur en -vogue tous les «cher maître» de rigueur et des -éloges sur la pièce, imbéciles de platitude. Jacques -les accueillait la bouche en cœur. L'encens -est toujours bon, si grossier soit-il, et quand la -cassolette serait la plus vulgaire des blagues à -tabac. Il dodelinait de la tête, indulgemment, -jusqu'à ce que le sire de Figon conclut:</p> - -<p>—«Enfin, vous êtes mes deux auteurs préférés, -vous et...»</p> - -<p>Je ne répéterai pas ici le nom du littérateur -outrageusement médiocre auquel le nigaud associait -ainsi le pauvre Jacques. Celui-ci eut un -demi-haut-le-corps qui faillit me donner le fou -<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> -rire, tandis que l'actrice interrompait brutalement:</p> - -<p>—«Allez-vous fermer la boîte à gaffes?...» -fit-elle. «Je vous ai déjà dit que je voulais bien -vous supporter, à condition que vous ne parleriez -jamais ni de livres ni de théâtre.» Elle -avait eu pour apostropher le jeune homme, qui -la regarda en ricanant avec stupidité, un coup de -gueule dans sa voix d'ordinaire si fine, et elle continua: -«Si Molan vous rate dans sa prochaine -pièce, il aura de la bonté. Je lui donnerai mes -tuyaux sur vous. Savez-vous ce qu'il vient de me -conter, Jacques? Gladys, son ancienne, vous la -connaissez, celle que vous appeliez la Gothon -du Gotha à cause de ses amours avec les gens -<i>chic</i>?... Elle l'avait lâché pour un calicot. Elle -vient de lâcher le calicot pour se remettre avec un -lord...—On peut de nouveau la saluer, enfin!... -nous a dit M. de Figon... Est-ce coquet?...»</p> - -<p>—«Allons,» interjeta Tournade de l'air d'autorité -d'un homme de cercle qui ne veut pas -laisser manquer de respect à un autre homme de -cercle devant de simples gens de lettres ou d'atelier: -«vous savez bien que Louis plaisantait, et -ce n'est pas gentil à vous de le blaguer... Vous -seriez la première à vous désoler, si vous voyiez -son nom et son mot dans quelque écho de journal...»</p> - -<p>—«A l'autre,» répondit-elle en se tournant -<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> -vers lui. «D'abord ces messieurs ne sont pas des -journalistes, apprenez à qui vous parlez vous-même, -mon petit. Pour un jour que vous n'avez -pas bu, vous manquez une riche occasion de vous -taire... Et puis si vous n'êtes pas content, vous -savez, je suis chez moi ici.»</p> - -<p>Elle avait dans les yeux un si mauvais regard -en prononçant, avec un accent de plus en plus -aigre, ces divers discours d'insolence sans esprit, -elle y mettait une si outrageante intention de faire -vider la place aux deux jeunes gens que j'en eus -un sentiment de honte pour eux et presque de -pitié, pour Tournade surtout qui avait un aspect -d'homme brutal et grossier, mais d'un homme -quand même, avec du sang et de l'orgueil. Il se -contenta de hausser les épaules, et de rire, d'un -rire aussi gros que lui, sans répondre, tandis que -Jacques disait:</p> - -<p>—«Nous étions venus vous faire notre compliment, -petite Duchesse, mais il paraît que ce -n'est pas la soirée aux douceurs...»</p> - -<p>—«Pour vous et pour votre ami toujours,» -répondit-elle, en tournant vers nous son visage -redevenu tendre, et ses jolis yeux brillants disaient, -proclamaient, criaient cette autre phrase: «Voilà -l'amant que j'aime, et j'en suis fière, et je veux -que vous le sachiez, que vous le répétiez, que le -monde entier le sache...»</p> - -<p>—«Merci,» dit Jacques. Sans doute sa fatuité -<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> -avait eu sa pâture suffisante. Et il lui déplaisait -de triompher trop ouvertement d'un -Tournade ou d'un Figon, car il continua: «Vous -me permettez, pourtant, une petite critique?...» -Camille coula vers lui un nouveau regard maintenant, -un peu inquiet, en continuant à mettre -du rouge à ses joues avec la patte de lièvre, et -il commença de lui formuler deux remarques -insignifiantes que je lui avais faites sur le soulignement -excessif de deux répliques du rôle... -L'une portait sur une façon que l'actrice avait -eue de dire à une amie un «je ne lui en veux -pas...» en parlant du mari qu'elle aimait; l'autre, -sur un geste devant une écriture reconnue dans -l'adresse d'une lettre... Je ne pus m'empêcher -d'admirer leur changement de regard et de -voix, à tous les deux, au cours de cette petite -discussion. Le sérieux soudain de leurs visages -montrait combien, malgré sa vanité à lui, malgré -sa passion à elle, le réel de leur personne -était là, dans la technique de leur art. Ils avaient -aboli notre existence à nous trois, Tournade, -Figon et moi-même. De leur côté les deux viveurs -affectèrent de parler de choses qui les intéressaient, -et que nous ne pouvions comprendre. -J'entendais des noms de chevaux sans doute célèbres -à cette époque: Farfadet, Shannon, Little -Duck, Fichue-Rosse, alterner avec les phrases -professionnelles de l'écrivain et de l'actrice. Ah! -<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> -comme cet avisé de Molan s'était vite approprié -les deux pauvres idées que je lui avais données, -sans raconter de qui il les tenait! Son seul ménagement -pour mon amour-propre fut de m'appeler -à l'appui de sa thèse:</p> - -<p>—«Demandez plutôt à Vincent, lui qui a étudié -les physionomies...»</p> - -<p class="space">—«Hé bien!» me disait-il en sortant quelques -minutes plus tard et sans que les Tournade -et les Figon eussent vidé la place, «nous la laissons -en proie aux bêtes, comme une martyre -chrétienne, quoiqu'elle ne soit ni chrétienne, ni -martyre, ni le reste... Tu as vu qu'elle cache un -petit voyou, elle aussi, sous son profil Préraphaëlite, -comme un certain nombre de ses collègues... -Maintenant que nous n'y sommes plus, -ces deux grotesques vont la gober de nouveau... -Passe-moi le mot, il est dans le style de leur conversation -à tous trois, sois-en sûr. Quelle singulière -machine qu'une femme, pourtant! On dirait -qu'une cloison-étanche sépare l'amoureuse et -l'autre...»</p> - -<p>—«Elle a souvent ce mauvais ton?» lui demandai-je, -«et eux, pourquoi supportent-ils -d'être traités ainsi?...»</p> - -<p>—«Bah!...» répondit-il avec sa modestie -habituelle, «elle leur en aurait dit bien d'autres -pour me prouver qu'elle n'aime que moi. Car, -<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> -entre nous, je sais que ce Tournade lui fait la -cour. Quant à eux, comptes-tu pour rien le plaisir -de dire à leur <i>bar</i>, sur le coup de minuit, tout en -suçant la paille d'un <i>drink</i>: Nous étions chez la -petite Favier tout à l'heure, ce qu'elle a été -drôle!...» Puis, comme nous nous trouvions devant -la porte de notre baignoire et que je faisais -le geste d'entrer: «Mais non! Mais non! Tu -oublies que nous devons d'abord rendre visite à -M<sup>me</sup> de Bonnivet...»</p> - -<p>—«Où je refuserai l'invitation. C'est entendu.»</p> - -<p>—«Où tu refuseras l'invitation...» Il m'avait -pris le bras. Un employé nous avait ouvert, avec -force salamalecs, la porte de communication entre -la scène et la salle, et mon ami continuait, tandis -que nous montions ce nouvel escalier: «Pour -te récompenser, je vais t'initier au détail du -plan qui me dégagera ce soir vis-à-vis de Camille... -Tu verras que c'est joliment manœuvré. -Avec les femmes, surtout de théâtre, je suis pour -les mensonges énormes et simplistes. Retiens la -recette. Ce sont les seuls qui réussissent, parce -qu'elles ne croient pas qu'on aurait l'audace de -les inventer... Tout à l'heure, au dernier acte, -juste au moment où Camille est en scène, on -m'apporte une lettre que je fais semblant de lire... -Tu y es? Je montre un étonnement, et, vite, je -griffonne quelque chose sur ma carte, que je te -<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> -laisse. Puis je sors... Camille aura tout vu, elle -sera inquiète. Elle me jouera sa grande scène -avec nervosité. C'est ce qu'il faut, en passant. -Tu iras ensuite lui porter mon carton, où je lui -expliquerai que Fomberteau, tu le connais bien? -Non. C'est un des rares critiques qui ne m'ont -pas chipoté sur la <i>Duchesse</i>, et à cause de cela, -Camille l'aime. Bref, que Fomberteau a eu une -altercation ce soir avec un confrère et qu'il veut -absolument me parler pour que je sois son témoin. -Je n'aurai pas pu refuser. Tu lui confirmes -cette histoire. Elle te croit, toujours à cause de -l'amalgame... Et le tour est joué... Mais M<sup>me</sup> de -Bonnivet, c'est la loge 32... Nous l'avons dépassée... -Bon, la voici.»</p> - -<p class="space">Il avait frappé, en disant ces mots, avec la -même petite pomme d'or qui lui avait servi tout -à l'heure à se faire ouvrir une autre loge, et il avait -mis à ce geste autant de discrète déférence cette -fois que d'autorité l'autre. Le respect de la fortune -avec ou sans titre, n'est pas la faiblesse des seuls -Figon. Un homme en habit noir nous avait ouvert -avec un sourire, un léger salut et tout de suite -un effacement. C'était Bonnivet, à qui Jacques -me présenta, puis à M<sup>me</sup> de Bonnivet, puis au -vicomte de Senneterre, le rabatteur, et déjà j'étais -assis sur la chaise du devant laissée libre par -un de ces messieurs. La jeune femme prenait -<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span> -des grains de raisin glacé, dans une boîte, à l'aide -d'une petite pince dorée. Elle les mangeait en -montrant ses dents si blanches et si minces, avec -une espèce de sensualité cruelle. J'entendais le -grain candi craquer entre ses lèvres, tandis qu'elle -me demandait:</p> - -<p>—«Vous allez faire le portrait de la petite -Favier, monsieur La Croix? m'a dit Molan. C'est -une jolie fille... J'espère que vous lui donnerez -une autre expression, par exemple... Si le cher -Maître n'était pas là, je dirais que, lorsqu'elle ne -parle pas, c'est vraiment la vache classique qui -regarde passer un train...»</p> - -<p>Elle avait regardé elle-même, tout en causant, -l'homme de lettres à qui elle donnait du «cher -maître», comme Figon, mais avec quelle souveraine -impertinence. Le sachant l'amant de celle -à qui elle appliquait cette vulgaire épigramme, -quelle impertinence encore et soulignée par un -rire si dur! Avait-elle assez le rire, la voix de ses -yeux, une jolie voix de métal, clairement timbrée, -mais implacable, un rire gai, mais pour moi -affreusement brutal!... Si l'on ne pouvait—je -me répète, car ce fut pour moi la frappante impression -de cette première rencontre,—imaginer -que de vraies et chaudes larmes germassent dans -ces prunelles d'un bleu de pierreries, on ne pouvait -pas davantage imaginer l'étouffement d'un -soupir ou la musique d'une tendresse dans cette -<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span> -voix-là, ni une indulgence dans cette gaieté. -Pourtant ce qui, à la minute même, acheva de me -la rendre antipathique à en souffrir, ce ne fut pas -ce qu'elle disait,—une mesquinerie de femme -jalouse justifiait sa méchanceté,—ce fut un trait -saisissant de toute sa personnalité. Comment -trouver des mots pour rendre quelques indéfinissables -nuances de physionomie que trois lignes -tracées au crayon et deux touches de couleur reproduiraient -avec une autre netteté? Comment -dire ce quelque chose d'insensible à la fois et -d'énervé, de glacial et de détraqué, si reconnaissable -au contraste entre ses paroles persifleuses -et son profil mince, presque idéal d'aristocratie -native, entre son rire gouailleur et sa bouche fine, -entre son port de tête dédaigneux et ses manières -volontairement familières? Cette jolie et -délicate tête, d'une grâce hautaine et fragile, qui -m'avait, aussitôt, évoqué l'image d'une reine des -Elfes, avec le blond cendré de ses cheveux et -son teint de fleur, était, je l'ai compris depuis, la -victime de l'ennui le plus terrible qui soit au -monde, celui que nous inflige l'insensibilité absolue -au milieu de tous les biens du monde, l'incapacité -radicale de jouir de quoi que ce soit quand -on possède tout ce qui fait envie. Depuis, j'ai -pensé que le «cher maître» s'était fort sottement -trompé sur son compte, et que cet ennui, si analogue -à celui d'un viveur vieillissant, venait peut-être -<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> -de bien des abus, et qu'il y avait une blasée -derrière cette ennuyée. J'ai deviné qu'elle avait -osé bien des expériences, avec une audace singulière. -Mais il n'était pas besoin de ces hypothèses -sur les secrets de sa vie pour que le malaise me -gagnât. Rien que la directe manière qu'elle eut -aussitôt de m'interroger aurait suffi à me donner, -à moi qui ne peux pas supporter les questions, -un frisson d'insécurité.</p> - -<p>—«Il y a longtemps que vous connaissez Molan?» -me demanda-t-elle sans transition.</p> - -<p>—«Mais quelque quinze ans,» répondis-je.</p> - -<p>—«Est-ce que vous l'aviez jamais vu amoureux -autrement que dans ses livres?...»</p> - -<p>—«Vous allez tout de suite l'intimider, madame,» -répondit pour moi mon camarade. «Il -n'est pas habitué au connétablisme...» Il avait -imaginé ce petit mot pour définir le tour d'esprit -volontiers blagueur de la jeune femme. Chez -toute autre un ton pareil eût été de la mauvaise -éducation, simplement. Chez elle, c'était le privilège -de la femme supérieure qui porte un nom -historique,—sans y avoir droit, d'ailleurs. Cette -prétention à la grande noblesse était sans doute -le point faible de cette jolie plébéienne promue -à l'aristocratie de par les millions du farinier, son -beau-père, et de son père Taraval, le boursier. -Car elle sourit à cette flatterie que je jugeai à -part moi une platitude. Elle continua en s'adressant -<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> -toujours à moi, de la bouche, tandis que ses -yeux ne quittaient pas Molan.</p> - -<p>—«D'ailleurs, je n'ai pas besoin de votre réponse -pour savoir que, cette fois, ça y est, et dans -les grands prix... Est-ce qu'elle a de l'esprit, cette -petite Favier?...» insista-t-elle.</p> - -<p>—«Beaucoup,» ripostai-je vivement. J'étais -de bonne foi. Je ne l'eusse pas été que j'aurais -répondu de même pour déplaire à cette créature -dont le seul accent m'irritait à une étrange profondeur. -Je commençai donc un éloge enthousiaste -de la pauvre fille que je connaissais à peine et -qui venait elle-même de tant me décevoir par ses -soudaines vulgarités. Jacques m'écoutait célébrer -les louanges de sa maîtresse sur le mode dithyrambique, -avec une stupeur que M<sup>me</sup> de Bonnivet -interpréta dans un sens d'ombrage. Elle n'était -pas femme à manquer cette occasion de semer -la zizanie entre deux amis. C'est ma pierre de -touche pour toutes les natures féminines ou masculines: -cet instinctif frémissement de sympathie -ou d'antipathie devant les sentiments des autres. -Il suffisait que M<sup>me</sup> de Bonnivet nous crût unis -par une sincère camaraderie, Jacques et moi, -pour que cet accord lui donnât la tentation de -le fausser:</p> - -<p>—«Tiens!» dit-elle, «le portraitiste serait-il -aussi amoureux de son modèle?... Et aujourd'hui -nous ne peignîmes pas plus avant!...» Elle rit de -<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> -son mauvais rire. Puis, tout d'un coup, ayant tourné -la tête pendant qu'elle prononçait cette parodie -du beau vers de Dante, elle dit à son mari: «Décidément, -Henri, vous ne faites plus assez d'exercice, -vous engraissez... Ça vous donne dix ans de -plus que votre âge. Vous devriez prendre exemple -sur Senneterre.» Il convient d'ajouter que le rabatteur -était, ce soir-là, ciré et raccordé comme -un vieux meuble, en sorte que cet éloge de son -apparente jeunesse devenait une affreuse ironie. -«Allons,» conclut-elle, «ne vous fâchez pas, et en -attendant, prenez tous du raisin, il est exquis...»</p> - -<p>—«L'aimable enfant!» me disais-je, tandis -qu'elle nous tendait la boîte de fruits avec une -mutinerie plus minaudière que gracieuse, «à -quelle heure la couche-t-on?» J'observai qu'au -moment où elle avait lancé cette épigramme à -son mari, elle m'avait regardé. Ce caractère sans -vérité intérieure était dominé sans cesse par un -double besoin où se manifestaient ses deux misères -morales: l'appétit maladif de l'effet à produire -développé en elle par l'abus du succès -mondain, l'appétit plus maladif encore de l'émotion -à tout prix, résultat des secrets désordres où -elle s'était blasée et de son manque de cœur. -Ai-je dit qu'elle était mère et qu'elle n'aimait pas -son enfant, interné chez les Pères, pour de longues -années? Elle ne pouvait se passer d'étonner, -et, elle avait ce goût étrange de la peur, ce singulier -<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> -plaisir à provoquer la colère de l'homme, -cette joie à se sentir frôlée par une menace de -brutalité qui est le grand signe de la nature -Fille. C'est tout l'amour des créatures pour les -souteneurs. A défaut de sérieuses occasions, les -plus petits enfantillages lui étaient bons pour se -procurer ces deux émotions: comme d'esbrouffer -un pauvre diable de peintre par des façons si contraires -à ses prétentions sociales, et comme d'allumer -dans les yeux de son mari, à propos d'un -rien, l'éclair de mécontentement que j'y vis passer. -Senneterre et Bonnivet se mirent pourtant à rire -du même rire que Tournade et Figon dans la -loge de la petite tout à l'heure. La comparaison -s'était imposée à moi aussitôt, comme dans toutes -les circonstances où j'ai côtoyé ce que l'argot -actuel appelle la Haute. L'actrice et la femme du -monde avaient exactement le même mauvais -ton. Seulement, ce mauvais ton du délicat Burne -Jones trahissait un fond d'âme passionnée, une -extraordinaire facilité d'entraînement, au lieu que -chez M<sup>me</sup> de Bonnivet c'était bien l'intolérable -et fantasque caprice de l'enfant gâtée,—mais -très fine, car aucune nuance ne lui échappait, pas -même l'antipathie d'un indifférent comme moi, -ni la mauvaise humeur de son mari déguisée -sous ce rire à la Tournade:</p> - -<p>—«Mon cher Senneterre,» avait dit simplement -Bonnivet, «nous sommes servis. Mais un -<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> -vieux mari et un vieil ami sont des parapluies sur -lesquels il a tant plu!...»</p> - -<p>Il y avait, dans ces quelques mots, un singulier -mélange d'ironie à l'égard des deux artistes, très -nouveaux venus dans leur monde, avec qui causait -la jeune femme, et une sourde irritation qui -lui procura sans doute à elle ce petit frisson de -crainte qu'elle aimait à ressentir. Elle eut pour -l'époux, si gaminement bravé, une œillade de -coquetterie presque tendre, et une œillade aussi -pour moi indigne, plus excitante que provocante. -J'avais l'heur d'irriter sa curiosité parce qu'elle -me sentait réfractaire à sa séduction. Et voici que, -changeant de propos et presque d'accent, avec -une soudaineté prodigieuse, elle me posa le plus -simplement du monde une question sur l'école -de peinture à laquelle j'appartenais. Ce lui fut un -point de départ pour m'entretenir de mon art, -sans grande instruction, mais, chose étrange, avec -autant d'intelligence et de bon sens qu'elle avait -montré de gouaillerie blagueuse. Elle parla du -danger qu'il y a pour nous autres à beaucoup -aller dans le monde, et elle en parla comme je -pense, avec une vision parfaitement juste des -défauts de vanité et de charlatanisme qu'entraîne -la fréquentation des oisifs. C'était à croire qu'une -autre personne avait remplacé la première, mais -les deux se ressemblaient sur un point: c'était -encore un effet à produire au nouveau venu. Seulement -<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> -elle avait deviné cette fois les paroles précises -qu'il fallait prononcer. Les coquettes froides -ont de ces intuitions qui simulent l'intelligence -au regard de leurs adorateurs. J'étais trop prévenu -déjà pour être la dupe de cette manœuvre -et ne pas en discerner l'artifice. Comment ne -pas en admirer la souplesse?</p> - -<p>—«N'est-ce pas qu'elle a de la saveur, ma petite -Bonnivette?» fit Jacques Molan lorsque nous -eûmes pris congé, «elle est fine et elle comprend -tout avant qu'on ait parlé... Mais pourquoi ne t'a-t-elle -pas invité à souper? Car elle s'est mise en frais -pour toi... Tu aurais pu voir ça à la mauvaise -humeur de Senneterre. A peine s'il t'a rendu -ton salut. Le gibier qu'il n'a pas rapporté ne lui -convient pas,—ni celui qu'il a rapporté, -d'ailleurs.... Oui,» continua-t-il avec le ton d'un -homme qui soutient une partie très serrée et qui -surveille les moindres détails du jeu de son adversaire, -«pourquoi ne t'a-t-elle pas invité à -souper?»</p> - -<p>—«Et pourquoi m'aurait-elle invité?» répondis-je.</p> - -<p>—«Pour te faire causer sur Camille et moi, -donc,» fit-il. «C'était indiqué.»</p> - -<p>—«Après l'éloge que je lui ai servi de la petite -Favier,» répliquai-je, «elle n'avait pas grand'chose -à me demander. Cet éloge ne lui a pas -plu. C'est un excellent signe pour toi, et une -<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> -raison suffisante de n'avoir pas tenu à le réentendre...»</p> - -<p>—«Possible,» dit-il. «Et le mari, comment -le trouves-tu?»</p> - -<p>—«Faible de s'être laissé parler comme cela, -ce qui m'a étonné, d'ailleurs, avec sa carrure. Il a -bien répondu un essai de mot, avec un mauvais -regard... Mais faible, je te répète, très faible...»</p> - -<p>—«Ah!» reprit Jacques, «ce sont d'étranges -rapports, plus étranges que tu ne les imaginerais -jamais... Bonnivet, vois-tu, c'est un mari Parisien, -comme il y en a beaucoup, qui, par lui-même, -ne serait d'aucun grand <i>club</i>, d'aucun salon, et qui -doit toute sa situation de monde aux coquetteries -de sa femme. Les maris de cette espèce n'ont -pas toujours prémédité cet <i>alphonsisme</i> d'un nouveau -genre. Mais ils en profitent, et ils se divisent -en trois groupes: les nigauds, qui sont persuadés -que ces coquetteries demeurent innocentes contre -l'évidence, les philosophes qui sont bien décidés à -ne jamais vérifier jusqu'où vont ces coquetteries, -et les jaloux qui veulent bien profiter de ces coquetteries -pour avoir un salon rempli, des dîners -élégants. Avec cela ils ont la sueur froide à la seule -idée que leur femme prendrait un amant. C'est le -cas de Bonnivet... Tous les flirts de la reine Anne, il -les accepte. Il leur fait même bonne mine. Tu as vu -comme il m'a serré la main? Il assiste, silencieux -comme le plus complaisant des hommes, aux -<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> -petits manèges de sa moitié... Hé bien! j'ai la conviction -que s'il soupçonnait cette femme de la -moindre familiarité physique par delà cette familiarité -morale, il la tuerait, là, sur place, comme -un simple lapin... Elle le sait, et elle en a peur, -et c'est pour cela qu'elle le préfère au fond à nous -tous et qu'à mon humble avis elle ne l'a sans -doute pas trompé encore. Tout arrive, même le -bien! Pourtant elle aime à le braver dans ses -moments de nerfs. Elle en avait un tout à l'heure. -Camille avait été trop jolie. Entre nous, c'est la -vraie raison du souper: elle n'a pas voulu que la -petite duchesse bleue fût à ton serviteur ce soir. -Et j'y pense: voilà aussi pourquoi elle ne t'a -pas invité. Elle a espéré que tu profiterais de -mon absence. C'est de la bonne comédie. Molière, -où sont tes pinceaux?...»</p> - -<p>—«Mais,» lui dis-je, en rêvant à celui des -deux personnages à demi muets dont il venait -de me tracer ce portrait plutôt tragique, «si telle -est ton opinion sur M. de Bonnivet, tu ne dois -pas être très rassuré pour le jour où tu serais l'amant -de sa femme.»</p> - -<p>—«Moi?» répondit-il en haussant les épaules, -«mon cher, j'ai fait le calcul... Prendre pour maîtresse -une femme quelconque, tu entends, quelconque, -c'est toujours courir le même nombre -de chances de se rencontrer face à face avec -quelqu'un qui tue... Hé! Oui. Réfléchis. Si cette -<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> -femme est galante, elle a eu des amants qu'elle -te sacrifie. Donc... Si elle ne l'est pas, c'est celui -qu'elle aura éconduit qui voudra se venger. -Donc... C'est à peu près comme de monter en -voiture et en chemin de fer, ou comme de boire un -de ces verres d'eau fraîche que les chimistes déclarent -des bouillons de microbes. Je brave les chevaux -emballés, les déraillements, les fièvres typhoïdes -et les jaloux, parce que j'aime à aller -vite, à me rafraîchir et à m'amuser... Et puis, -M<sup>me</sup> de Bonnivet connaît son tyran, son Henri,—il -s'appelle Henri-Amédée-Placide, des noms -bien idylliques cependant!—Elle sait ce dont -il est capable. Elle s'amuse à l'exciter, savamment, -juste de quoi se procurer ce petit frisson de -demi-danger. Quand elle voudra sauter le pas, -elle s'y prendra comme une toquée raisonnable,—qu'elle -est. Les maris ombrageux ressemblent -aux bêtes vicieuses. Ce sont celles que l'on monte -le plus sûrement quand on les a bien étudiées et -que l'on connaît leur tic... Et maintenant as-tu un -crayon?—Bon.—Je griffonnerai sur une carte -dans la loge. En attendant, laisse-moi arranger -avec l'ouvreuse l'affaire du billet à me remettre...»</p> - -<p class="space">Nous étions à la porte de notre baignoire. Il -s'arrêta, ainsi qu'il venait de le dire, pour échanger -quelques mots avec la femme préposée à la -porte. Je le vis du coin de l'œil, qui remettait à -<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> -cette complaisante personne, une lettre quelconque -qu'il tira de son portefeuille. Il était rendu -en ce moment à sa vraie physionomie de bête de -proie, féline et souple, et sa réelle élégance de joli -garçon en devenait presque répugnante.</p> - -<p>—«Ça y est,» dit-il, «et nous allons applaudir -notre amie comme si nous n'étions pas, moi -l'auteur et toi le camarade de l'auteur. Nous lui devons -bien cela... Pauvre petite! Elle va être si désappointée. -Tu m'écriras un mot demain, ou tu viendras -me voir, pour me renseigner sur sa façon de -prendre notre mensonge. Je n'ai pas d'inquiétude -sur le résultat. Une femme qui aime ne doute -jamais de la vérité. Elle avale l'invraisemblable -comme une carpe avale l'hameçon, jusqu'au bout -et un mètre de ficelle avec...»</p> - -<p>—«Et si elle devine que je lui mens?...» -interrompis-je... J'avais sur le cœur le <i>notre mensonge</i> -qui faisait de moi son complice, et j'étais -sur le point de lui refuser mon aide. Mais le lui -refuser c'était ne pas revoir Camille le soir -même.</p> - -<p>—«Elle ne devinera pas...» répondit-il.</p> - -<p>—«Enfin, si elle insiste, si elle me demande -ma parole d'honneur?...»</p> - -<p>—«Tu la lui donneras. Avec les femmes, les -faux serments sont permis. Et puis elle ne te la -demandera pas... Chut... La voici. N'ayons pas -l'air de deux conspirateurs. Dieu! qu'elle est -<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span> -jolie!... Et dire que j'aurais pu!... Si je faisais la -farce à l'autre de lui fausser compagnie?... Mais -non, il y a une vieille chanson française là-dessus, -et délicieuse:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p><i>C'est que la femme qu'on adore</i></p> -<p><i>N'est pas celle qu'on a déjà,</i></p> -<p><i>Mais celle qu'on n'a pas encore</i></p> -<p><i>Et qu'on n'aime plus quand on l'a...</i></p> -</div></div> - -<p>«Avoue que ces quatre vers renferment plus -de vérité que tous les romans d'analyse des coupeurs -de cheveux en quatre, tes amis, Claude -Larcher et Julien Dorsenne?...»</p> - -<p>Il me récitait cette stance légère d'une voix -chantante, avec des larmes presque au bord des -yeux, comme s'il eût senti l'infinie mélancolie qu'il -y a dans l'inconstance inévitable du cœur, dans la -fuite irrésistible des choses. Oh! ces attendrissements -de littérature, qui saura jamais s'ils ne sont -pas la plus vraie sincérité des littérateurs! Camille -Favier cependant était rentrée en scène. Elle avait -recommencé de jouer avec une grâce heureuse qui -se transforma en nervosité, lorsque l'ouvreuse fut -venue, selon le programme du complot, apporter -dans notre baignoire le faux billet de Fomberteau. -L'actrice faillit n'être pas à sa réplique, lorsqu'elle -vit Jacques tirer un crayon de sa poche, -griffonner sur sa carte un mot qu'il me remit, -puis sortir de la loge. Mais le fourbe avait eu -<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span> -raison. Le trouble profond de la femme ne fit que -profiter au jeu de la comédienne. Elle cessa soudain -de regarder du côté de la baignoire où son -amant n'était plus. Les forces entières de son être -parurent concentrées sur son rôle, et, dans la -grande scène finale, fort ingénieusement démarquée, -de <i>la Princesse Georges</i>, elle déploya une -puissance de pathétique qui enleva le public dans -un délire d'enthousiasme. Alors seulement et -comme, rappelée par une salle transportée, elle revenait -saluer au bord de la scène, ses yeux se tournèrent -vers la loge où j'étais seul. Il y avait, dans -ce regard, le joli regret de ne pouvoir offrir ce -triomphe à son maître et seigneur. Il y avait un -orgueil d'artiste à artiste vis-à-vis de moi. Il y avait -surtout une supplication que je ne m'en allasse pas -sans avoir causé avec elle,—et, le rideau tombé -définitivement, elle s'avança sans souci d'être -observée par ses camarades:</p> - -<p>—«Que se passe-t-il?» me demanda-t-elle. -«Où est allé Jacques?»</p> - -<p>—«Il m'a laissé cette carte pour vous,» lui -répondis-je évasivement.</p> - -<p>—«Montez dans ma loge,» dit-elle, après -avoir regardé les quelques mots écrits au crayon, -«je veux vous parler.» Son impatience était si -vive que je la trouvai sur la première marche de -l'escalier. Elle me saisit le bras aussitôt avec sa -main.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span> -—«C'est vrai?» me demanda-t-elle à brûle-pourpoint, -«Fomberteau se bat? Et avec qui? Et -pourquoi?»</p> - -<p>—«On ne m'a rien dit de plus qu'à vous,» -répliquai-je, toujours avec le même vague.</p> - -<p>—«Il savait donc que Jacques était au théâtre -ce soir? Ils avaient donc rendez-vous ensemble? -Pourquoi ne m'en a-t-il pas parlé? Il n'ignore pas -comme je m'intéresse à ses amis et à celui-là -entre tous les autres... C'est un si loyal camarade -et qui a si bravement défendu <i>Adèle</i> et <i>la Duchesse</i>. -Vous ne voulez pas que je trouve cela -étrange?...»</p> - -<p>—«Mais Jacques a paru aussi surpris que -vous,» balbutiai-je.</p> - -<p>—«Ah!» me dit-elle, en me serrant le bras -plus fort, «vous êtes encore un honnête homme, -vous. Vous ne savez pas bien mentir...» Puis, avec -un accent profond: «Mais vous ne me vendriez pas -non plus votre ami, je le sais aussi,» et, après -un silence: «Vous habitez le même quartier que -moi, m'a dit Jacques,—attendez-moi, vous me -reconduirez...»</p> - -<p class="space">Elle avait disparu derrière la porte fermée de -sa loge, et je n'avais pas trouvé de mots pour lui -répondre,—pas plus à elle que tout à l'heure à -Molan. Mon Dieu! Étais-je assez mécontent de -moi-même? Éprouvais-je des sentiments assez contradictoires -<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span> -dans ce couloir de théâtre, rempli -maintenant de cette déroute qui achève les représentations? -C'est auquel, parmi les artistes, s'empaquettera -le plus vite pour aller gagner qui un souper, -qui sa famille, qui son amant ou sa maîtresse, -qui le sommeil. Ce dernier cas est le plus général. -Il faut avoir vingt-trois ans et l'âme romanesquement -tourmentée que disaient les yeux de -Camille, pour ajouter aux émotions si épuisantes -de la scène celles de l'entretien qu'elle se préparait -à avoir avec moi... Que je la redoutais cette -causerie! Que je regrettais de ne pas l'avoir -esquivée par un prétexte quelconque! Comme -j'étais sûr que malgré son mot sur mes devoirs -d'amitié, cette enfant passionnée essaierait de -me faire dire ce que je voulais pas, ce que je ne -devais pas dire!... Il eût mieux valu peut-être que -cette crainte se trouvât vérifiée et que la rouée -apparût tout de suite en elle par-dessous l'amoureuse. -Pourtant, les regretté-je sincèrement, les -minutes singulières de cette nuit-là? Regretté-je -cette promenade à deux, par ce ciel étoilé et -froid de janvier,—si inattendue, puisque je -ne connaissais pas cette jeune femme, même -de nom, à sept heures du soir;—si innocente, -presque si niaise, puisque j'étais la diversion -improvisée de sa tendresse pour un autre;—si -courte, puisque le trajet du Vaudeville à la rue -de la Barouillère n'est pas de plus de trois quarts -<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span> -d'heure.—Et ces trois quarts d'heure comptent -pour moi parmi les rares qui fassent lumière sur -le fond noir et morne de ma vie. Rien que d'en -évoquer le charme disparu vaudrait la peine -d'avoir commencé le récit de cette longue et -monotone souffrance...</p> - -<p class="space">Quoique je fusse bien assuré que Camille ne -m'avait pas fait rester pour jouer avec moi la -scène de la Camargo avec l'abbé dans <i>les Marrons -du feu</i>, de ce Musset qualifié si lestement de -mauvais poète par Molan, mon cœur battait d'un -battement plus vif que d'habitude, lorsque la -porte de la loge s'ouvrit. Je la vis reparaître, enveloppée -tout entière d'une grande mante noire -achevée en larges collets souples qui lui élargissaient -les épaules. Une grosse fraise de soie -noire s'épaississait autour de son cou, et sa tête, -coiffée d'une capote d'un bleu sombre, émergeait, -presque trop petite. Elle me parut plus -grande, plus jeune aussi. Tout de suite, je vis à ses -paupières qu'elle avait pleuré, de même que je -sentis combien elle était nerveuse, rien qu'à la -manière dont elle dit adieu à l'habilleuse. Puis, -comme elle s'appuyait sur mon bras pour descendre -l'escalier, je lui demandai, croyant l'égayer -par cette bénigne plaisanterie:</p> - -<p>—«Vous n'avez pas peur de faire causer, en -vous en allant ainsi avec un monsieur?...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span> -—«Faire causer?» dit-elle en haussant ses -fines épaules. «Voilà qui m'est égal. Tout le -monde au théâtre sait que je suis la maîtresse de -Jacques... Je ne m'en cache pas, vous voyez, et, -d'ailleurs, lui non plus... Il ne vous l'a pas dit?... -Avouez...»</p> - -<p>—«Il m'a dit qu'il vous aimait,» répondis-je.</p> - -<p>—«Non,» fit-elle avec son joli sourire triste, -qui relevait sa fine bouche un peu à droite et -creusait une fossette dans sa joue pâle, «je le -connais trop pour croire cela. Il vous a dit que je -l'aimais, et il a eu raison. Tout de même c'est -gentil à vous de vouloir que je pense qu'il parle -de moi tendrement. Je vous répète d'être bien -tranquille. Je n'essaierai pas de vous faire causer... -Après tout, cette histoire de Fomberteau n'est -pas impossible... C'eût été si simple pourtant de -ne pas s'en aller sans m'avoir dit adieu. Je m'étais -promis une telle joie de cette reconduite, ce -soir...»</p> - -<p class="space">Nous étions sur le trottoir de la rue de la -Chaussée-d'Antin, comme elle prononçait cette -phrase, suivie d'un long silence. Les femmes -qui aiment ont de ces cruautés inconscientes. -Mais comment en vouloir à celle-ci de regretter -son amant auprès de moi et de me le dire, -quand tout son charme était dans cette spontanéité, -<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span> -cette ingénuité si intactes de sa nature? Et -puis, je commençais d'être amoureux d'elle, et -ce tête-à-tête, même pour me parler d'un autre, -m'enlaçait, m'enivrait de cet enchantement de la -présence aimée, qui est à elle seule une volupté. -La chaleur de son bras faisait affluer mon sang à -mon cœur. De quelle pose discrète ce joli bras -s'appuyait sur le mien, pourtant, avec cette réserve -si différente de l'abandon de l'amour! Mais son -pas s'était mis instinctivement en harmonie avec -mon pas. Nous marchions d'accord, et cette fusion -de nos mouvements, en me faisant sentir -le rythme léger de son corps, me révélait aussi -qu'elle était, quoique me connaissant bien peu, en -pleine confiance. J'éprouvais une extrême douceur -à cette intimité si subite, si complète, si dépourvue -de coquetterie. Mon amour-propre n'avait -pas plus l'idée de s'en humilier que le sien -n'avait eu l'idée de feindre avec moi sur ses relations -avec mon camarade. Par la magie mystérieuse -de quelle double vue avait-elle deviné, au -premier coup d'œil, que je lui serais, auprès de -Molan, précisément l'avocat dont elle avait -besoin, et aussi qu'elle pouvait sentir, devant -moi, en libre sincérité? Toujours est-il que, -dès cette première promenade faite ensemble, -d'abord à travers la foule dont s'encombrait le -boulevard, puis dans les rues de plus en plus paisibles, -jusqu'aux avenues désertes des Invalides et -<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> -de Montparnasse, notre conversation fut celle de -deux êtres profondément, définitivement, absolument -sûrs l'un de l'autre. Je n'essaierai pas -d'expliquer cette première étrangeté,—prélude -et présage de relations où tout devait être anomalie. -Moi qui répugne à recevoir des confidences -autant qu'à en faire, j'écoutais cette -femme de théâtre avec une passionnée, une insatiable -avidité de connaître tout de sa vie. Si -singuliers que fussent ses aveux, adressés à un -étranger, presque à un inconnu, je ne pensais -ni à les mettre en doute ni à les taxer d'impudence -ou de cabotinage... Et voici que le temps -recule, et les mois qui nous séparent de cette -heure s'abolissent. Le ciel de la nuit d'hiver palpite -à nouveau de fourmillantes étoiles. Nos -pas associés, presque conjugués, sonnent sur -les trottoirs vides. Sa voix s'élève et s'étouffe -tour à tour, avec son timbre si doux. C'est comme -une musique que rend son âme en épanchant les -paroles où elle s'abandonne. Cette musique, je -l'entends encore. Je retrouve ce trouble, à la fois -délicieux et douloureux, dont me remplissait chacun -de ses mots: ils me paraissaient si touchants, -alors que la chère voix les prononçait, ils me paraissent -aujourd'hui si cruellement ironiques. En -me les rappelant, je songe à ces jardins de Provence -trop tôt fleuris, trop tôt parés de la frêle -grâce des corolles—et puis une nuit de gelée -<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span> -brûle les roses, les anthémis et les mimosas, et -les massifs qui déployaient au soleil de janvier -la fête de leurs couleurs et de leurs parfums ne -montrent plus que des tiges flétries, des bâtons -morts à l'extrémité desquels jaunissent et se recroquevillent -des pétales brûlés et des feuilles -sèches. Dieu! Que la vie, la cruelle vie a tôt -glacé de même les fraîches et douces fleurs de -sentiment qui s'ouvraient dans ce cœur jeune, et -comme mon cœur à moi défaille, lorsque je me -rappelle et ses yeux, et ses gestes, et son sourire, -et le joli hochement de tête qu'elle avait pour -me dire:</p> - -<p>—«Oui, quand je peux rentrer avec lui de -cette façon, le soir, il sait que je suis si heureuse... -Et il sait aussi ce que cela me coûte de -me procurer cette liberté... D'habitude, maman -vient me prendre... Pauvre maman! Si elle soupçonnait -tout!... Jacques n'ignore pas comme il -m'est pénible de mentir pour les petites choses, -plus peut-être que de mentir pour les grandes. La -mesquinerie de certaines ruses vous fait mieux sentir -combien c'est vilain et misérable de tromper. -Il faut que je raconte que ma cousine vient me -chercher et que j'avertisse cette cousine aussi... -Non. Je n'étais pas née pour ces roueries... J'aime -à dire ce que je pense, moi, et ce que je sens. Et -d'abord je ne rougis pas de ma vie. Sans Jacques, -j'aurais déjà tout raconté à ma mère.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span> -—«Et elle ne soupçonne vraiment rien?» lui -demandai-je.</p> - -<p>—«Non,» dit-elle avec une amertume profonde, -«elle croit en moi. Je suis la revanche -de sa vie, voyez-vous. Nous n'avons pas été toujours -comme nous sommes. J'ai le souvenir d'un -temps où, petite fille, nous avions un hôtel, des -voitures, des chevaux. Mon père était dans les -affaires, un des grands coulissiers de Paris. Vous -savez mieux que moi ce que c'est: un coup de -Bourse malheureux, et ces fortunes-là s'effondrent... -Ce n'est pas son nom que je porte, c'est -celui de ma mère, quand elle était jeune fille...»</p> - -<p>—«Mais Jacques ne m'a rien raconté de tout -cela,» dis-je avec un étonnement qui la fit hausser -de nouveau ses minces épaules. Quelle désillusion -déjà dans ce gentil et triste geste qui disait -qu'elle jugeait clairement celui qu'elle continuait -de tant aimer!</p> - -<p>—«Cette histoire ne l'a sans doute pas assez -intéressé pour qu'il s'en souvienne. Elle est si -banale, y compris la mort de ce malheureux -homme qui s'est tué de désespoir. Ce qui l'est -tout de même un peu moins, c'est que maman -a sacrifié sa fortune pour que l'honneur de mon -père fût sauf. Il est vrai que c'était une fortune -qu'il lui avait reconnue par contrat et qui venait -de lui. C'est égal. Il n'y a pas beaucoup de -femmes, dans ce monde riche que Jacques aime -<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span> -tant, qui feraient cela, pas vrai? Tout a été payé, et -nous sommes restées avec sept mille francs de -rente dont nous vivions encore l'an dernier, avant -que je n'entrasse au Vaudeville...»</p> - -<p>—«Et comment vous est venue l'idée du -théâtre dans un pareil milieu?» lui demandai-je.</p> - -<p>—«C'est une confession que vous voulez,» -dit-elle, «vous l'aurez. Sait-on jamais pourquoi -l'existence tourne comme ceci ou comme cela? -On ne sortirait pas dans la rue si l'on pensait -à tous les événements que peut produire une -rencontre...» Et elle souriait en disant cette -phrase qui éveillait en moi un trop vivant écho. -N'était-ce pas une de ces rencontres de hasard -qui venait de me la faire connaître, pour le bouleversement -de ma paix intérieure, je le pressentais -trop? Et elle continuait:</p> - -<p>—«Si je crois à quelque chose, voyez-vous, -c'est à la destinée.—Parmi les quelques personnes -que nous continuions à voir se trouvait -un ancien ami de mon père, grand amateur de -théâtre. Il est mort depuis. Il m'entendit, un jour -que je ne le savais pas là, réciter un morceau -de poésie que j'avais appris par cœur, pour moi -seule. C'étaient les vers de <i>l'Expiation</i>:</p> - -<p class="quote">«<i>Waterloo! Waterloo! Waterloo! Morne plaine</i>...</p> - -<p>«Tenez, la voilà bien, la destinée. Notre vieil -<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span> -ami m'avait parlé de sa mémoire qui baissait. -Il m'avait conseillé de travailler la mienne. Ce -petit hasard aura aiguillé toute ma vie... Il -trouva que j'avais déclamé avec justesse ces quelques -vers. Comme par jeu, il me donna un -autre morceau à apprendre. J'avais quinze ans, -et il me traitait comme il eût traité une grande -gamine de nièce, sans plus de façons... S'il vivait -encore, serait-il heureux ou malheureux de ses -conseils? Que je me suis demandé cela souvent!... -Enfin!... A la suite de cette seconde expérience, -il eut une longue conversation avec maman... -Nous étions pauvres. Nous pouvions le -devenir davantage. Nous n'avions rien à espérer -de notre famille, qui a été si dure pour mon -pauvre père... Un talent, c'est un gagne-pain, -et, aujourd'hui, le théâtre, c'est une carrière -comme la peinture, comme la littérature... Les -temps des préjugés sont passés...—Vous entendez -d'ici ces raisonnements de vieux garçon -parisien? Vous entendez les objections de maman? -Elles ne tinrent pas contre l'autorité que -notre ami avait prise chez nous en nous demeurant -fidèle. On nous a tant abandonnées,—peut-être -un peu par notre faute? Maman a été si fière. -Ce qui acheva de la décider, ce fut la joie que je -montrai quand on me consulta. Voilà comment -je suis entrée d'abord chez un professeur, puis au -Conservatoire, d'où je sortais, il y a trois ans -<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span> -tantôt, avec les deux premiers prix... Un stage à -l'Odéon, puis le Vaudeville tout de suite... Et vous -en savez autant que moi sur Camille Favier...»</p> - -<p>—«Sur M<sup>lle</sup> Favier,» rectifiai-je, «mais pas -sur Camille.»</p> - -<p>—«Ah! Camille!» répondit-elle en quittant -mon bras, comme si au moment de m'en dire -plus long, trop long, sur son être intime, un irrésistible -instinct de reprise la faisait se reculer. -«Camille est une personne qui n'a jamais eu -beaucoup de bon sens, et elle en a moins encore -aujourd'hui qu'autrefois,» ajouta-t-elle avec ce -hochement de tête, mutin et mélancolique à la -fois, que je lui ai toujours vu, dans les heures -émues. «C'est sans doute que je ressemble à -mon cher papa, qui, lui, n'avait pas de bon sens -du tout, m'a-t-on raconté, car il avait épousé ma -mère par amour, et c'est bien ce que ses frères -et sœurs, cousins et cousines ne nous ont jamais -pardonné... Pauvre père et pauvre Camille!... -Mais vous le voyez bien,» et cette fois elle sourit, -«que je n'en ai pas du tout de bon sens, puisque -je vous raconte de pareilles choses après -deux heures de connaissance... Et pourtant, j'ai -une théorie, voyez-vous. L'amitié, c'est comme -l'amour: ça y est ou ça n'y est pas, et du premier -coup...»</p> - -<p>—«Et, de ma part, vous avez deviné que ça -y est?...» lui dis-je.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span> -—«Oui,» fit-elle avec une simplicité presque -grave, en me reprenant le bras, qu'elle serra contre -le sien, et elle continua: «Vous voudriez m'interroger -sur mon sentiment pour Jacques? Je l'ai -bien deviné, allez, et vous n'osez pas. Et moi, de -mon côté, je voudrais vous l'expliquer et je ne -saurais pas. Puisque j'ai commencé à tout vous -dire, j'essaierai. Il me semble que vous me jugerez -moins mal après, et j'ai besoin que vous ne -me jugiez pas mal... Il faut reprendre les choses -par le commencement... Je vous ai dit pourquoi et -comment j'étais entrée au Conservatoire... C'est -un curieux endroit, allez, et pas bien connu, où -il y a de tout, du très bon et du très mauvais, de -la corruption et de la naïveté, de l'intrigue et de -la jeunesse, de la vanité exaspérée et de la folie -d'art... Durant les années que j'y ai passées, ce -fut mon roman à moi, cette folie d'art. Oui, -j'ai eu la frénésie, la fièvre d'être un jour une -grande artiste... Et j'ai travaillé!... Ce que j'ai -travaillé!... Et puis, comme on n'a pas dix-huit ans -impunément pour rêvasser, ni des oreilles pour -entendre, ni des yeux pour regarder, le jour où -je suis sortie de là, vous comprenez que si j'étais -sage, ce n'était pas de la sagesse d'une ignorante... -J'avais vu, je crois, autant de vilaines histoires -que j'en verrai dans ma vie. On ne me fera -pas la cour plus brutalement que n'avaient essayé -certains camarades, ni plus hypocritement que -<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span> -certains professeurs. Je ne recevrai pas de conseils -plus dépravés que ne m'en ont donné certaines -de mes amies d'alors, ni des confidences plus désenchantantes... -Mais le milieu, sur moi, n'a jamais -eu beaucoup d'influence. Ce que l'on me dit entre -par une oreille et sort par l'autre. Ce que j'écoute, -c'est ce que me chuchote la petite voix intérieure, -celle qui me parle quand je suis seule. C'est la -petite voix intérieure qui m'avait murmuré:—comme -c'est beau!—quand je lisais à quinze ans -les fameux vers:—<i>Waterloo! Waterloo!</i>...—alors -que ma pauvre maman s'extasiait, elle, sur de mauvais -bouquins du cabinet de lecture de la place -Saint-Sulpice. C'est la petite voix qui m'avait -soufflé de répondre: oui, tout de suite, quand notre -vieil ami m'avait parlé de théâtre. C'est la petite -voix qui me défendit de succomber aux tentations -dont j'étais entourée alors... Ne vous imaginez -pas que ce fussent des conseils bien raisonnables, -ces conseils de la petite voix. Pensez, quel -métier pour une fille de l'âge que j'avais alors: -répéter sans cesse des paroles d'amour, donner à -sa voix des accents d'amour, à son visage, à ses -gestes des expressions d'amour! On finit, à ce -jeu, par gagner la fièvre des rôles que l'on s'assimile. -On veut les avoir éprouvés pour son propre -compte, ces sentiments dont a tant essayé la -copie... Enfin, je ne peux pas bien vous expliquer -cela, c'est sans doute parce que j'étais née pour -<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span> -le théâtre, mais je ne peux pas jouer un personnage, -sans le devenir ou presque, et, quand on -sort de dire pour le compte d'une autre:</p> - -<p class="quote">«<i>Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime!</i>...</p> - -<p>«si vous saviez comme on a quelquefois envie de -dire la même douce phrase caressante pour son -propre compte?»</p> - -<p>—«Hélas!» lui répondis-je, comme elle se -taisait de nouveau, «c'est notre histoire à tous -que vous me racontez là... On a lu dans les livres -que cela fait si mal de sentir, et l'on n'a de cesse -que l'on ne se soit donné à soi-même ce mal que -ces livres dépeignaient comme si douloureux... Il -y a une contagion dans les douleurs des poètes. -On les imite malgré soi, et l'on est sincère dans -cette imitation. Ce qui prouve une fois de plus que -le cœur est une machine bien compliquée...»</p> - -<p>—«Plus compliquée encore que vous ne le -croyez,» fit-elle avec un demi-sourire d'intelligence, -«quand il s'agit d'une fille qui vit comme -je vivais... Je vous ai dit que j'avais la folie de -mon art. Pourquoi avais-je décidé, à part ma pauvre -tête, que cet art n'était pas compatible avec la -tranquillité bourgeoise d'une existence régulière, -et que la prosaïque et monotone vertu est l'ennemie -du talent? Je ne saurais pas vous l'expliquer. -Mais c'est ainsi... J'étais convaincue que -<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> -sans la passion il n'y a pas de grande artiste. Encore -maintenant, je ne crois pas que j'aie eu -tort... Tenez, ce soir, j'ai joué ma dernière scène -comme jamais je ne l'avais jouée. J'avais mal aux -nerfs dans tous mes gestes, dans tous mes mots. -Et je me donnais par mon rôle. Je me donnais, -ah! follement!... Pourquoi? Parce que j'avais vu -Jacques s'en aller de votre baignoire et que je ne -comprenais pas. Si vous saviez ce que j'ai souffert -d'angoisse en regardant à ce moment-là la -loge de cette affreuse M<sup>me</sup> de Bonnivet! Dieu! -que je la hais, cette femme! C'est mon mauvais -génie et le mauvais génie de Jacques. Vous -verrez... Si elle était sortie avant la fin, avec son -imbécile de mari, j'aurais pensé qu'elle et Jacques -s'en allaient ensemble. Je serais tombée, là, -sur la scène... Pardonnez-moi. Je reviens à mon -histoire, puisqu'elle ne vous ennuie pas trop... -Tous ces sentiments romanesques, indécis, confus, -qui remuaient en moi tandis que je piochais -ferme mes concours de sortie au Conservatoire, -se résumèrent dans un rêve dont je vous supplie -de ne pas trop rire... Oui, toutes ces douleurs et -toutes ces joies d'amour, toutes ces émotions -qui devaient exalter l'artiste et faire de moi la rivale -des Rachel, des Desclée, des Sarah Bernhardt, -des Julia Bartet, je souhaitais de les éprouver -pour quelqu'un qu'elles exalteraient en m'exaltant, -pour un homme de génie que j'inspirerais -<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span> -en m'inspirant, et qui écrirait des pièces sublimes -que je jouerais ensuite avec un génie égal au -sien... Seigneur! Que c'est difficile de dire ce -que l'on sent pourtant avec tant de netteté!... Je -cherche un nom dans l'histoire du théâtre qui -vous expliquerait ces chimères mieux que mon -pauvre bavardage...»</p> - -<p>—«Vous auriez voulu être la Champmeslé, -rencontrer Racine, et lui créer <i>Phèdre</i> après la lui -avoir posée,» l'interrompis-je.</p> - -<p>—«C'est cela,» fit-elle vivement, «C'est -cela... Oui, la Champmeslé et Racine; ou bien -Rachel avec Alfred de Musset, la Rachel du -souper, si elle l'avait aimé.... Rencontrer un écrivain, -un poète, qui eût besoin de sentir pour -écrire, le faire sentir, sentir avec lui, incarner les -créations de son talent sur la scène, et traverser -ainsi le monde à deux, pour aller ensemble à la -gloire dans une légende d'amour!... Croyez-vous -qu'il en peut tenir du bleu—de quoi faire tous -les fonds de ciel de tous vos tableaux—dans la -cervelle d'un petit trottin d'apprentie actrice, -qui répète son morceau d'examen, au fond d'une -vieille rue du faubourg Saint-Germain, à côté de -sa vieille mère, en imaginant, pour ses robes, -des combinaisons et des rarrangements?... C'est -une absurdité, un rêve, une folie, qu'un pareil -désir. Pourtant ce rêve, j'ai tant cru l'étreindre, -cette folie, j'ai tant cru la réaliser, quand le -<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span> -hasard m'a mise sur le chemin de Jacques. Je la -réaliserais,—s'il m'aimait seulement,» et, avec -un accent profond, elle répéta, elle soupira: «s'il -m'aimait?»</p> - -<p>—«Mais il vous aime,» lui répondis-je. «Si -vous l'aviez entendu me parler de vous, ce soir...»</p> - -<p>—«N'espérez pas m'abuser,» fit-elle sérieusement -et tristement, «je sais à quoi m'en tenir, -allez... Il ne m'aime pas. Il aime l'amour que j'ai -pour lui... Et pour combien de temps?...»</p> - -<div class="chapter"> -<h3>IV</h3> -</div> - -<p>Comme les moindres mots de cette conversation -sont demeurés présents et distincts dans ma -mémoire, avec leur intonation tour à tour gaie ou -triste, sentimentale ou persifleuse, désabusée ou -attendrie! Je pourrais continuer d'en noter le détail -pendant des pages et des pages, sans me lasser. -Il me semble, en les transcrivant ici, sur ce froid -et muet papier, que le temps recule, et je me retrouve -à la minute où cette causerie prit fin—trop -tôt pour mon désir—par notre arrivée devant -la maison de la rue de la Barouillère. Je me -revois, prenant congé de Camille devant la porte -<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span> -massive, que le cordon d'un concierge endormi -avait tardé à faire tourner sur ses gonds, malgré un -carillonnage répété. Je crois entendre ce tintement, -de la sonnette, comme je crois sentir la chaleur de -sa petite main fiévreuse dans les miennes, tandis -que je lui disais adieu, et elle m'apparaît, à la -lueur du clair de la lune, comme un adorable fantôme -à jamais évanoui: elle cligne ses yeux fins -que le sommeil va fermer, elle incline sa tête avec -un sourire, elle met son doigt sur sa bouche avec -un geste de malice, pour me recommander la discrétion -sur les confidences qu'elle m'a faites. La -petite tête, les hauts collets et la longue mante -s'engouffrent dans l'ombre de l'allée. Le battant -de la porte retombe avec un bruit sec. Malgré moi, -j'écoute un instant encore. J'entends une main -tâtonner, la sienne, et prendre un objet de métal,—le -bougeoir qui doit l'attendre chaque soir.—Une -allumette craque; un pas se hâte, son pas; -une autre porte se referme, celle de l'escalier intérieur... -Puis rien, et je reprends moi-même le -chemin de ma maison, sous le même radieux et -pâle clair de lune, par les trottoirs déserts de ce -coin du faubourg Saint-Germain, rempli, à cette -heure, d'un peuple de chats furtifs et de chiens -errants. Des sergents de ville en train de faire -leur ronde, un fiacre attardé qui rejoint Grenelle, -un groupe de rapins qui reviennent de -quelque brasserie du boulevard Saint-Michel,—voilà -<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span> -tout ce qui atteste la persistance de la vie -parmi les grands hôtels endormis et les couvents -éteints, les petites maisons bourgeoises -éclairées d'un dernier bec de gaz et les hôpitaux -sinistrement noirs. C'est vraiment une des provinces -de Paris que ce quartier, si voisin pourtant -des populeux boulevards,—comme l'existence -paisible de Camille auprès de sa mère -était voisine de l'existence passionnée de la petite -Favier du Vaudeville. Nous n'avions mis que trois -quarts d'heure à revenir du théâtre, de ce pas inégal -dont le rythme s'accommode aux lenteurs -tour à tour et aux hâtes des confidences. Je ne mis -pas moins de temps, l'horloge de l'église Saint-François-Xavier -me le révéla par sa sonnerie, à -gagner le petit hôtel du boulevard des Invalides où -j'habite, quoique par la rue Rousselet et la rue de -Monsieur, il soit lui-même autrement proche. Il -est vrai que j'avais erré tout seul indéfiniment -dans ce quartier désert, envahi par un trouble sur -lequel je ne pouvais guère m'abuser. Cette brûlure -soudaine de l'être intime, cette prise et cette reprise -interminable des phrases que l'on vient d'entendre, -cette obsession à la fois ravie et épouvantée -de la pensée occupée comme de force par -une créature à laquelle l'on était, la veille encore, -le jour même, parfaitement étranger,—qui a -commencé d'aimer sans connaître ces prodromes -de la grande folie? C'est le frisson qui annonce -<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span> -la funeste fièvre, cette <i>malaria</i> de l'âme, plus -longue à guérir que l'autre et plus dangereuse. -Les médecins cherchent la quinine qui en coupera -les accès! Et puis on ne croit pas que la maladie -sera si grave. On se persuade que l'on sera -plus fort qu'elle, et l'on se tient des raisonnements -comme celui que je me tenais en me réintégrant -au gîte, vers les deux heures du matin:</p> - -<p>—«Une nuit de bon sommeil, et demain, -ces folles idées seront passées... D'ailleurs, cette -enfant est la maîtresse d'un camarade. Je me -connais, la seule pensée de leurs caresses m'empêcherait -d'en devenir amoureux, si j'en avais -l'envie. Et, cette envie, je ne l'aurai pas. Elle m'a -ému, ce soir, dans sa vie réelle, comme elle m'avait -ému au théâtre, comme elle m'aurait ému dans un -roman!... Pure imagination. Demain, je n'y penserai -plus, et si j'y pense encore, je ne la reverrai -pas, ni elle, ni Molan. Voilà tout.»</p> - -<p class="space">Pure imagination? C'est bientôt dit. Mais n'y -a-t-il pas un point profond et trop sensible, par -quoi cette imagination touche à notre cœur, est -notre cœur même? Et quand la grâce d'une femme -a blessé ce petit point-là, nous trouvons toujours -des motifs pour ne pas rester fidèles au prudent -programme du non-revoir. Le fait est que je commençai -par n'avoir pas cette nuit de bon sommeil -que je m'étais promise, et quand je me réveillai -<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span> -de l'inquiet assoupissement venu avec le matin, -je pensais à Camille Favier avec autant d'intérêt -troublé que la veille. «Si j'y pense encore, je ne -la reverrai pas, ni elle, ni Molan...» Oh! la sage -résolution, et, tout de suite, je trouvai un prétexte -pour y manquer. N'avais-je pas promis à Jacques -de le renseigner sur la réussite ou l'insuccès de son -mensonge? Ce ne fut pas, toutefois, sans remords -que je me mis en route, dès les dix heures, pour -accomplir cette étrange mission. J'avais oublié, -durant ma soirée de la veille, qu'à dix heures, -précisément, j'avais modèle. Une fille, nommée -Malvina, venait me poser mon infinissable <i>Psyché -pardonnée</i>. Quand je la renvoyai, j'entendis la -petite voix intérieure dont, la veille, Camille avait -joliment parlé, me chuchoter: «Lâche! Lâche!» -Et, même sans la petite voix, la seule présence de -cette créature ne me démontrait-elle l'absurdité -de mon sentiment commençant? Malvina avait, -elle aussi, comme Camille, une tête idéale de -madone primitive, et c'était la noce faite fille! -Sa bouche au sourire si fin dans le silence ne -s'ouvrait que pour débiter de crapuleuses gueulées. -Quel conseil de ne jamais croire au charme -ensorceleur d'un visage! Le sort a de ces avertissements -que nous repoussons avec la sensation -obscure de l'irréparable. Malvina partie, je regardai -mon atelier, la toile commencée, ma boîte à -couleur, ma palette de travail,—et je sortis, -<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span> -poursuivi par le muet reproche de -ces choses. Que ne l'ai-je écouté alors!</p> - -<p>J'avais heureusement à traverser, pour gagner -la rue Delaborde, où Jacques Molan habite,—derrière -Saint-Augustin et la caserne de la -Pépinière,—un joli quartier de Paris et qui -eut tôt fait de me distraire. Je le connais si -bien pour en avoir essayé de nombreuses études, -quand j'étais préoccupé, comme disent les critiques -d'art qui cherchent dans nos toiles une -occasion de théories, d'être «moderne». Cette -sottise-là est finie pour moi, grâce à Dieu. -Elle m'a profité tout de même, car si je ne crois -plus que la peinture doive reproduire des jeux -de lumière sans signification, ni des cadres -de vie humaine sans valeur essentielle, j'ai gardé -de ces études un goût plus vif, un sens plus affiné -de certains paysages, ceux de la Seine, par -exemple, des Tuileries et de la place de la Concorde. -J'en aime surtout la couleur d'avant midi, -qui leur donne une fraîcheur tendre, des transparences -claires d'aquarelle dans un joli frisson d'éveil -actif. Ce matin-là, et les nerfs fouettés par -la griserie de la passion naissante, l'eau du fleuve -me parut plus fraîche encore; le ton gris-bleu -du ciel plus délicat sur les massifs dépouillés; -l'eau des fontaines plus jaillissante, sous la blanche -et sonore écume. Mon être surexcité percevait -mieux le charme de papillotement et d'intimité -<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span> -que dégage cet horizon d'arbres grêles, de -coquettes maisons et d'eaux vivantes. Involontairement, -j'oubliais mon ferme propos de sagesse, -et mes remords du travail quitté, pour me -figurer le renouveau d'âme que m'eût insufflé -une liaison comme celle dont cet assouvi de -Jacques Molan faisait si peu de cas. Puis le démon -de l'ironie s'emparait de moi, irrésistible:</p> - -<p>—«Oui,» me disais-je, ou à peu près, «être -aimé d'une femme comme Camille, quel rêve!... -Juste assez libre pour donner à son amant de -longues heures, celles-ci, par exemple, et pas assez -pour absorber tout son temps; assez artiste pour -comprendre les plus délicates nuances d'impression -et les plus subtiles; assez naturelle pour s'amuser -à ces caprices d'un rien de bohème, si savoureux, -quand ils ne sont pas doublés de misère; -assez enthousiaste pour qu'il émane d'elle un -constant encouragement au travail, et trop spontanée, -trop sincère pour vous pousser jamais à -cet esclavage du succès, la fatale influence de -tant de maîtresses et d'épouses... Et puis quelle -adorable amoureuse! Était-il d'une rare nuance -d'âme le roman qu'elle m'a raconté hier, et différent -de celui qui hante la cervelle de ses petites -camarades? Un riche entreteneur et une forte réclame, -voilà l'Idéal ordinaire de ces demoiselles... -Et il faut que la seule comédienne qui pense autrement -tombe du coup sur ce Molan, sur cette -<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span> -froide machine à fructueuse «copie»... Et moi, que -me sert-il de la deviner, de l'apprécier ainsi, quand -je vais de ce pas faire une démarche qui ne peut -que contribuer à les rapprocher l'un de l'autre?... -Quel absurde hasard m'a fait dîner au Cercle, -hier soir, et rencontrer Jacques? Cela devait -m'arriver: c'est le symbole de toute notre vie, à -lui et à moi... C'est moi qui suis l'amoureux, ou -tout près de l'être; il est l'amant. C'est moi qui -ai la sensibilité d'un véritable artiste; il en fait les -œuvres et il en a la gloire... En attendant, voici -une matinée bien claire que je perdrai, et mon -tableau qui n'avance plus... Bah! Je rentrerai tôt, -j'enverrai chercher Malvina. Je travaillerai toute -l'après-midi. Je réparerai ce temps perdu. Ma -commission à peine faite, je me sauve... Je suis -assez curieux, d'ailleurs, de voir comment l'animal -est installé... Il doit rouler en ce moment-ci -sur quatre-vingt à cent mille francs par an... Ça -le change d'autrefois, de l'époque où il mangeait -chez Polydore à quinze sous la portion.»</p> - -<p>Il y avait des jours et des jours, en effet, que -je n'étais allé chez mon ancien camarade. Tandis -que l'ascenseur me hissait jusqu'au second étage, -où il habite, d'une grande maison neuve à <i>bow-windows</i> -garnis de verres de couleurs, je me remémorais -les divers gîtes où j'ai connu cet écrivain, -aussi habile administrateur de sa représentation -officielle que de sa fortune et de son talent, et je -<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span> -refaisais en pensée ses rapides étapes sur le grand -chemin de la gloire parisienne.—Ce fut d'abord, -au sortir du collège, la petite chambre -d'un hôtel meublé, rue Monsieur-le-Prince. Un -portrait de Baudelaire, par Félicien Rops, et -quelques mauvais médaillons de David, en plâtre, -patinés à l'huile, constituaient tout l'ameublement -personnel de ce réduit. L'ordre méticuleux -des livres, des papiers et des plumes sur la table -attestait déjà la volonté ferme du travailleur. -Jacques n'avait alors comme ressources qu'une -maigre pension de cent cinquante francs par -mois, servie par sa seule parente, une vieille -grand'mère, qui vivait en province et pour laquelle -il se conduisit du moins en petit-fils reconnaissant. -Je l'ai vu pleurer de vraies larmes quand -elle est morte,—et puis il l'a mise en livre. Chose -étrange, c'est le seul de ses ouvrages qui soit franchement -mauvais. Serait-ce que le talent d'écrire -se nourrit seulement de la sensibilité imaginative, -laquelle, pour se réaliser, a besoin de l'expression -au lieu que la sensibilité réelle s'épuise et s'achève -par sa réalité même? Heureusement pour lui, dans -ces années de début, il ne peignait que les sentiments -qu'il n'avait pas! Son premier volume -d'une facture si élégante et si brutale à la fois, -fut, chose invraisemblable, griffonné dans ce -logis du quartier Latin. Ce fut ensuite l'entrée -dans un journal du boulevard, et aussitôt un changement -<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span> -de domicile montra que l'écrivain entendait -bien ne pas végéter dans le même cercle d'étroites -habitudes. Il prit un appartement dans un -entresol de la rue de Bellechasse, encore sur la -rive gauche, mais tout près déjà de la rive droite. -Le portrait de Baudelaire y était toujours, pour -proclamer la fidélité aux convictions d'art du -début, mais encadré de velours et détaché sur des -tentures d'andrinople rouge, lesquelles donnaient -à ce réduit un air d'asile capitonné. Elles sauvaient -le manque de caractère artiste des meubles -achetés à tant par mois chez un tapissier complaisant, -et tous solides, tous bourgeois, sans -aucune autre prétention que la qualité de leur -vieux chêne. Le notable commerçant en denrées -littéraires que devait être Molan, s'annonçait par -cette recherche du fauteuil durable, du bureau -bien conditionné que l'on ne devra jamais réparer.—Ce -fut aussi l'époque d'un vaste divan à coussin,—propice -aux crises d'analyse,—du cabinet -de toilette plus raffiné et de la tenue plus -élégante qui décèle «l'homme aimé».—Les -visiteuses voilées que l'on rencontrait parfois -dans l'escalier expliquaient la raison de cette -métamorphose. Le succès augmentant encore, -arriva l'époque du petit hôtel de Passy, jugé tout -de suite inconfortable. Jacques n'y était pas demeuré -un an et demi, que déjà l'opulente et définitive -demeure de «l'homme établi» avait succédé. -<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> -Je pus m'en convaincre dès l'antichambre -où je fus reçu par un petit groom en demi-livrée. -Un commissionnaire attendait, que je crus reconnaître -pour l'avoir vu stationner dans mon quartier. -Le groom m'introduisit dans un vaste fumoir -attenant au très petit cabinet de travail, et qui -montrait une vitrine remplie de bibelots, tous -authentiques: vieilles laques chinoises, bronzes -admirablement patinés du seizième siècle, boîtes -en vernis Martin, figurines de Saxe, bonbonnières -anciennes. Le disparate des objets traduisait -bien l'éternel utilitarisme de Molan. Il -pioche sa vente possible, en cas de malheur. -Quelques tableaux décoraient les murs, tous -modernes, de la modernité la plus outrancière -et la plus exaspérée. Encore un placement à deux -cents pour cent, la peinture d'un contemporain -obscur, et demain il sera peut-être Millet ou -Corot. C'est un billet à la loterie, ces tableaux, -et à si bon marché! Molan les avait achetés pour -quelques louis à de jeunes peintres en détresse, -ou reçus en récompense d'un peu de réclame. -Et puis, il a toujours eu le secret de se mettre -avec l'extrême-gauche littéraire et artistique pour -se faire pardonner ses succès. Mais il fallait le connaître -comme je le connaissais pour déchiffrer -la face de ce fumoir-bibliothèque, destiné à la -montre, aux <i>interviews</i>, aux après-déjeuners et -après-dîners de l'écrivain à la mode. Le trait significatif, -<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> -c'était l'ordre, toujours implacable, -surveillé, méticuleux. Tout le révélait, cet ordre, -et d'abord le rangement des livres cartonnés sur -les rayons,—et quels livres! Rien que des -œuvres de jeunes confrères, de quoi donner à -tous ceux d'entre eux qui venaient voir «l'arrivé» -la flatteuse sensation d'avoir été reliés, chacun -dans une couleur appropriée à son talent,—les -coloristes en vieux rouge, les élégiaques en -mauve, les raffinés en papier japonais! L'éclat -battant neuf des menus objets d'argent, destinés -à fumer et à prendre du soda et du brandy, -à l'anglaise, et admirablement tenus,—la fraîcheur -du tapis havane, évidemment enlevé chaque -été,—la propreté flamande des vitraux mobiles, -des merveilles du plus pur quatorzième, avec de -grandes figures sur un fond bleu, réticulé et fleurdelisé,—tout -attestait l'œil d'un maître difficile -et dont la volonté va du grand au petit détail, -sans jamais désarmer. Les propos que l'écrivain -m'avait tenus la veille sur son talent de boursier -me revinrent à la mémoire, et je pensai qu'étant -donné le positivisme de sa nature, il m'avait dit -la vérité. D'ailleurs, il entrait lui-même, manicuré, -tubé, rasé, coiffé, sentant bon par tout son -corps, l'œil éveillé, la joue fraîche, la lèvre épanouie, -vêtu du plus délicieux veston du matin -que jamais chemisier de génie ait coupé et soutaché -pour un viveur professionnel. Seulement, -<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span> -ce viveur-ci était d'une espèce très particulière, -car il tenait à la main une plume d'oie trempée -d'encre qu'il me montra en la jetant dans le feu, -allumé à tout hasard, et gaiement:</p> - -<p>—«Je t'ai fait attendre?...» demanda-t-il. «J'avais -ma troisième page à finir... Encore une, d'ici -à midi et demi, et j'aurai gagné ma journée. Tous -les jours ces quatre pages, qu'il s'agisse d'un roman -ou d'une pièce—voilà ma méthode,» et -m'indiquant sur un rayon, dans la petite bibliothèque -basse, une large rangée de dos de livres -moins coquettement reliés que les autres: «Et -voici le résultat...»</p> - -<p>—«Et tu peux quitter et reprendre ta besogne -comme tu veux?» lui demandai-je.</p> - -<p>—«Comme je veux. Affaire de régime, vois-tu. -J'ai réglé mon cerveau comme on règle un -compteur à gaz. La comparaison te scandalise? -Tu n'as pas médité comme moi cette profonde -parole d'un maître:—<i>La patience est ce qui, chez -l'homme, ressemble le plus aux procédés que la nature -emploie dans ses créations...</i> Jamais d'à-coup et -une régularité presque automatique, c'est tout le -secret du talent... Mais parlons de ton ambassade -auprès de Camille, hier au soir... Il y a eu des -pleurs et des grincements de dents, n'est-ce -pas?...»</p> - -<p>—«En aucune façon,» lui répondis-je, non -sans éprouver un plaisir à déconcerter sa fatuité, -<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span> -«elle n'a pas même voulu m'interroger, pour ne -pas me faire mentir...»</p> - -<p>—«Oui,» dit-il en haussant les épaules, -«c'est bien son genre. Toutes les délicatesses, -toujours... Nous vivons dans une amusante -époque. Tu rencontres chez une femme des sentiments -exquis, de la nuance, un cœur délicieusement -fin, de la grâce d'esprit? C'est une petite -actrice de quatre sous... Une autre a deux cent -mille francs de rente, une famille, un nom, de la -beauté, une situation de monde, va te promener, -c'est une infâme cabotine... Mais si la petite est -une romanesque, c'est une romanesque futée. Elle -a eu le scrupule de ne pas te faire causer, toi, -pour ne pas te demander de trahir un ami. Puis -elle s'est adressée au bon endroit pour savoir la -vérité. Elle a dépêché à Fomberteau un exprès -dès ce matin...»</p> - -<p>—«Tu ne l'avais donc pas prévenu?...»</p> - -<p>—«Je comptais passer chez lui en sortant -d'ici... Elle a pris les devant, et Fomberteau qui ne -savait rien lui a répondu le billet que voici,» et -il tira de sa poche un papier. «Figure-toi la Camille -que tu connais en train de lire ce poulet: -<i>Chère amie, la peste soit des mystifications et des -mystificateurs, pour employer une tournure chère à -votre Molière, puisqu'ils ont donné à la duchesse, -et à mon sujet, des diables bleus comme son blason. -Je n'ai jamais dû me battre en duel. Votre Jacques</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span> -<i>n'a jamais dû me servir de témoin. Sauf cela, tout le -reste est vrai. Rassurez-vous donc sur lui et sur moi, -et comme c'est jour de chronique, pardonnez-moi de -ne pas aller vous remercier moi-même de votre gentille -inquiétude...</i> A quoi Camille a, de sa main, -ajouté ce <i>post-scriptum</i>:—<i>Puisque vous m'avez -donné hier une explication qui n'était pas la vraie, -j'ai droit à une autre, la vraie, et je l'attends...</i>»</p> - -<p class="space">—«Et à quelle heure as-tu reçu cette lettre?» -lui demandai-je.</p> - -<p>—«Il y a quelque vingt-cinq minutes... Le -commissionnaire est dans l'antichambre... J'ai -voulu t'avoir vu et savoir ce qu'elle t'avait dit. -J'aurais dû penser que c'était bien inutile et -qu'elle serait avec toi aussi «belle âme» que toi-même... -Toujours les sublimes et toujours l'amalgame! -Elle n'aura rien perdu pour attendre. Je -vais lui répondre et de ma meilleure encre...»</p> - -<p>—«Je serais curieux,» interrogeai-je, «d'apprendre -par quel mensonge nouveau tu te tireras -d'affaire...»</p> - -<p>—«Moi?» répliqua-t-il en s'asseyant à une -petite table, et sa plume commençait de courir -sur le papier, «par aucun... Je lui dis que je n'ai -pas la moindre explication à lui donner et que je -ne veux pas qu'elle se permette, une autre fois, -des tours comme celui qu'elle m'a joué en s'adressant -à Fomberteau.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span> -—«Tu ne feras pas cela!...» l'interrompis-je -vivement. «Cette pauvre fille t'aime de tout son -cœur. Elle n'a pu supporter le doute. Elle a pensé -que tu lui mentais, et elle a voulu savoir la vérité. -Voyons, n'est-ce pas naturel?... N'en avait-elle -pas le droit, sois juste?... C'est si simple de trouver -un autre prétexte... Mais dis-la-lui plutôt, cette -vérité, puisqu'elle te la demande, cela lui ferait -moins de peine...»</p> - -<p>—«Il n'y a qu'une petite objection,» répondit -Jacques, et, fermant le billet qu'il venait d'écrire, -il pressa le bouton de la sonnette électrique -pour appeler le gamin en veste bleue à boutons -dorés, auquel il remit la lettre, «c'est que je serais -parfaitement heureux si Camille se brouillait -avec moi sur ce petit mot... C'est un autre principe, -cela, aussi absolu que celui de la régularité -du travail. Quand on doit rompre avec une maîtresse, -plus le motif de rupture est insignifiant, -plus il est sage... Et mes affaires vont si bien de -l'autre côté que je n'ai vraiment plus besoin d'elle -pour faire marcher sa rivale... Puisque tu es mon -<i>regardeur</i>, et que je te sais muet comme un tombeau, -j'ai bien envie de te raconter tout, malgré -les grandes phrases sur la discrétion, d'autant -plus que cette confidence ne compromet que moi,—jusqu'ici... -Il y a précisément du tombeau dans -cette affaire et du tombeau de grand homme—encore!... -Enfin, j'ai arraché à M<sup>me</sup> de Bonnivet, -<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span> -hier soir, une promesse de rendez-vous... Et dans -quel endroit?... Je te le donne en mille. Au Père-Lachaise, -devant la tombe de Musset,—comme -avec l'autre!... Tu ne trouves pas ça de premier -ordre?... Du cimetière au fiacre, c'est comme du -sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas, et du -fiacre à certaine garçonnière de ma connaissance, -comme avec l'autre, puisque c'est le programme, -un second pas... Car tu sais, jamais de femmes à -domicile. Troisième principe... Dans ces conditions, -que Camille se brouille avec moi aujourd'hui, -mais tant mieux, tant mieux!... Enfin, ne me -fais pas une figure qui me dise: Mon cher Molan, -vous êtes un monstre, et laisse-moi te mettre à la -porte—à cause de la quatrième page...»</p> - -<p class="space">Si j'avais douté encore du sentiment trop vif -que m'inspirait déjà cette charmante Camille, -ce doute aurait cessé là, sur place, tant mon -émotion fut cruelle devant ce cynique discours. -J'aperçus avec trop d'évidence la vérité du drame -où je me trouvais soudain engagé comme spectateur,—mais, -dans certains duels, de voir menacée -une vie très chère rend le témoin plus pâle -que le duelliste lui-même. L'amour passionné de -la petite Favier servait à Jacques de moyen d'action -sur l'amour-propre de la mondaine blasée, -coquette et froidement perverse, sans doute, mais -élégante, enviée et riche, vers laquelle l'attiraient -<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span> -sa vanité et sa curiosité. Ce cœur de la pauvre -comédienne, resté naïf et romanesque malgré la -plus désenchantante des existences, ce cœur si -vrai,—que j'avais senti si vrai, qui s'était ouvert -à moi, avec une telle spontanéité, dans une heure -de souffrance intime,—allait être brisé, déchiqueté, -broyé, entre deux orgueils en train de se -battre l'un contre l'autre—et quels orgueils! -Les plus féroces, les plus implacables de tous, -celui d'une demi-grande dame et d'un demi-grand -écrivain, tous deux gangrenés d'égoïsme -par la parade habituelle, desséchés par la constante -et détestable étude de l'effet à produire, -sans laquelle on ne garde pas le prestige incertain -de la mode. Par une intuition d'une certitude -affreuse, je mesurai du coup la profondeur -de l'abîme où roulait, à son insu, mon amie improvisée -de la veille. L'extrême acuité de cette -vision m'empêcha de répondre à Jacques comme -il s'y attendait sans doute, pour se divertir de ma -naïveté en m'indignant. Il m'eut raillé, et sa raillerie -m'eût fait mal. Il m'eût dit tout haut le conseil -que son énigmatique sourire me donnait tout -bas: «Si elle te plaît tant, il y a une place de consolateur -à occuper et tout de suite...» Je peux me -rendre cette justice: je ne me la dis pas à moi-même, -cette vilaine parole. Je n'y eus pas de -mérite, d'ailleurs. A-t-on du mérite à ne pas profaner -en soi une image qui ne vous plaît qu'attendrissante -<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span> -et pure? Et si étrange que puisse -paraître ce mot appliqué à une fille dont je savais -qu'elle était la maîtresse d'un de mes camarades, -je respectais dans Camille cette folie d'illusion par -laquelle ses vingt-deux ans jouaient sur une seule -carte leur précieux trésor de rêves délicats, de -tendresses naïves, de nobles chimères. Je respectais -en elle aussi le songe qu'elle m'avait déjà -fait songer. Durant cet entretien de la veille au -soir, le fond le plus intime de mes mélancolies -avait tressailli, à me dire que j'eusse pu la rencontrer -un peu plus tôt, au temps où elle ne s'était -pas donnée à Jacques Molan, la deviner, lui -plaire, et peut-être la déraisonnable et touchante -enfant aurait-elle tourné vers moi ce besoin de -tenir, vis-à-vis d'un autre artiste, ce rôle si moqué, -si vieux jeu, de muse et d'inspiratrice. Quel ouvrier -de Beauté pourtant n'a pas soupiré vers la -présence auprès de lui d'un charmant esprit de -femme, d'un cher et dévoué visage où boire du -courage aux heures de lassitude, de deux faibles -mains, mais sûres, à serrer dans ses mains fatiguées, -d'une épaule fidèle où reposer son front -tourmenté?... C'était assez d'avoir associé ce -soupir quelques minutes au nom de la maîtresse -de Jacques pour que l'espoir d'une banale aventure -de dépit avec cette pauvre fille n'eût même -pas besoin d'être écartée. Cette idée ne pouvait -pas me venir. Mais de ne pas nourrir un malpropre -<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span> -projet de galanterie n'empêchait pas que -ma sympathie à son endroit, déjà un peu maladive, -n'eût grandi encore dans cet entretien avec -mon camarade. Voilà pourquoi, au lieu d'écrire -à Malvina, le modèle, d'après le sage propos -formé quelques heures auparavant, je continuai -ma visite illogique de la matinée par une visite -plus illogique de l'après-midi, et cette imprudente -journée s'acheva par une troisième visite, aussi -folle. Une crise de déraison commençait. Elle -n'est pas finie, puisque ma plume tremblait dans -ma main tout à l'heure à rapporter les phrases -brutales de Jacques Molan. Et sur le point de fixer -le détail de ces deux autres petits épisodes qui -achevèrent le prologue de cette tragédie intime, -j'ai dû la poser, cette plume, tant j'avais mal à -mes souvenirs, comme on a mal à des blessures -mal fermées. Pourtant, par une contradiction que -je subis sans l'expliquer,—un attrait s'exhale de -ces souvenirs douloureux, une magie, un charme. -Toute mon âme a chaud rien que d'y penser.</p> - -<p class="space">Cette seconde visite, on le devine, fut pour la -pauvre Duchesse Bleue elle-même, comme je -commençais d'appeler Camille dans les monologues, -de mon cœur, et j'oubliais la pédante réminiscence -qui avait inspiré à Jacques Molan -ce sobriquet, pour y faire tenir la grâce tendre, -la fantaisiste mélancolie d'un rêve à la Watteau, -<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span> -chimérique et caressant, idéal et voluptueux -dans sa pitié. Il n'y avait certes pas plus -de différence entre le sentimentalisme que cette -jolie enfant m'avait ingénument confessé la -veille et le matérialisme pratique de son amant, -qu'entre la somptueuse maison neuve de la place -Delaborde, et le très modeste troisième étage -de la très modeste rue de la Barouillère où je sonnai -vers les deux heures. Les teintes délavées de la -façade mal recrépie s'harmonisaient avec la sordidité -de la loge, avec la glaciale froideur de l'escalier -de bois sans tapis, dont les marches, cirées -de plusieurs jours, s'affaissaient vers le mur. Un -air de médiocrité minable était comme épandu -sur cette vieille bâtisse, et les cartes de visite bourgeoisement -clouées aux portes, que j'eus la curiosité -de regarder, révélaient trop quelle sorte -de locataires abritaient là leur pauvre existence. -Elles abondent, dans ces antiques rues du faubourg -Saint-Germain, ces maisons où le loyer le -plus haut est de deux mille francs, dernier havre -ouvert à toutes les épaves de l'humble vertu bourgeoise. -Là, vous croisez sur un palier un vieux général -en redingote râpée, dont la rosette résume -quarante ans d'abdication quotidienne et de discipline -à la Catinat. Ou bien c'est un professeur -qui se dirige vers son cours, la serviette gonflée -de livres, et qui se tue de répétitions pour doter -des filles et soutenir une mère infirme. C'est -<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span> -quelque prêtre âgé, quelque ancien magistrat, qui -portent sur leur visage les traces d'une vie tout -entière consacrée à des pensées graves. Il était -trop naturel que la veuve du coulissier suicidé et -ruiné cachât sa déchéance dans un de ces asiles de -gêne décente que je ne visite jamais, sans avoir le -cœur serré. Ne sont-ils pas un peu mes frères, les -hôtes habituels de ces maisons démodées? Comment -ne les saluerais-je pas, d'un regard de sympathie, -ces pauvres dupes sociales,—dupes d'une -naïveté inguérissable qui leur a fait prendre au sérieux -les phrases officielles de cet infâme monde, -lequel n'a jamais respecté que l'argent, bien ou -mal acquis,—dupes d'une sensibilité timide qui -les a empêchés de violenter, de brutaliser la fortune? -N'ai-je pas vécu, ne mourrai-je pas dupe -moi-même de cet excès de conscience, de ce -tremblement craintif qui m'a toujours saisi devant -l'action? Moi aussi, j'ai trop naïvement cru -aux menteuses formules des charlatans de l'art. -J'ai hésité devant l'œuvre, par scrupule de diminuer, -de profaner ma vision intérieure, par -désespoir de l'égaler. Amant passionné de la -gloire, j'ai reculé devant les impudeurs de la réclame, -et j'aurai traversé la vie en vaincu et en -inconnu,—vaincu par mes meilleures qualités, -inconnu à cause de mes plus nobles délicatesses. -Et Camille, elle aussi, n'était-elle pas ma sœur en -sensibilité souffrante? Chère Camille! Tandis que -<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span> -j'écoutais la sonnette retentir et s'approcher des -pas, toutes mes impressions se résumaient dans -cette évidence d'une analogie sentimentale qui -m'attendrissait davantage encore. Je voulais voir, -dans ce fait que l'actrice déjà connue continuât -d'habiter ici, la preuve qu'elle ne m'avait pas -menti en me parlant, la veille, de leur vie paisible, -à elle et à sa mère, le signe évident d'une -absence totale de vanité, un indiscutable témoignage -de sa fierté? Si elle avait cessé d'être sage, -du moins elle ne s'était pas vendue à du luxe. -Elle s'était donnée à un amour et à une admiration. -Hélas! J'allais bien vite apprendre que -cette tentation des grandes élégances parisiennes, -trop naturelle à une créature fine et jeune, quand -elle les a connues et perdues, faisait encore -un des éléments du drame moral qui se jouait -en elle!</p> - -<p>A travers ces pensées, le pêne avait glissé dans -la porte, qui s'était ouverte. Une servante âgée et -très simplement vêtue, visiblement une bonne à -tout faire, me dévisageait. Après avoir hésité, elle -finit par me dire qu'elle allait voir si «ces dames» -étaient là, et elle m'introduisit dans un petit salon. -Des meubles l'encombraient, trop nombreux pour -la pièce. Si j'avais soulevé leurs housses, j'aurais -vu que le damas de l'étoffe et la dorure des bois -dénonçaient l'opulence ancienne. Une tapisserie -assez belle couvrait un des murs. On avait dû en -<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span> -replier les personnages par le bas, pour les adapter -à l'exiguïté de cette pièce, dont je touchais le plafond -avec la pointe de ma canne. Le piano à queue, -la grande pendule de bronze, les candélabres trop -hauts avaient, eux aussi, figuré dans l'hôtel du -financier. Ces muets témoins de splendeurs évanouies -racontaient par leur seule présence la mélancolie -de la ruine avec plus d'éloquence que -n'auraient fait toutes les phrases. D'ailleurs, je -n'eus guère le loisir de méditer sur ce que mon -pauvre Claude, dans ses mauvais jours de pédantisme, -eût appelé la psychologie de cet ameublement. -Une femme d'environ quarante-cinq ans -entrait dans ce salon. Je reconnus, au premier -coup d'œil, la mère de Camille. M<sup>me</sup> Favier ressemblait -à son enfant, à la distance d'un quart de -siècle, avec une identité des traits dans le vieillissement -et la déformation, presque douloureuse. Il -y a quelque chose de si triste à se trouver face à -face avec le spectre anticipé d'une jeune et fine -beauté que l'on admire, que l'on commence à aimer! -Toutefois, le regard de la mère et celui de la -fille avaient une expression si différente qu'elle -corrigeait aussitôt cette ressemblance. Autant les -yeux bleus de Camille, avec leur prunelle tour à -tour trop claire et trop sombre, trop vive et trop -languissante, révélaient une inégalité passionnée -d'âme, des troubles profonds, un déséquilibre intime,—autant -le paisible et lent azur des yeux de -<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span> -M<sup>me</sup> Favier disait la sérénité passive, l'acceptation -résignée, et, malgré tout, heureuse. Oui, c'était -l'image de la paix intérieure, que cette veuve d'un -boursier tragique. A la voir, comme je la voyais, -un peu grasse avec de bonnes couleurs de santé -à ses joues pleines, et, sinon élégante, du moins -très correcte dans une robe à peu près à la mode, -il était impossible de s'imaginer, d'abord que -cette femme eût traversé les épreuves d'un drame -de ruine et de suicide, puis que cette irréprochable -et tranquille douairière fût une simple mère -d'actrice. Nous avons changé tout cela, comme -dit l'autre. Avais-je moi-même la tenue d'un -peintre de l'ancienne tradition? Et mes camarades -l'ont-ils? Le pseudo-clubman, habillé comme une -gravure de tailleur, qu'est Jacques Molan, ressemble-t-il -davantage aux bousingots de 1810 ou aux -bohémiens d'Henry Murger? Mais ne vivons-nous -pas dans un temps où une pièce de théâtre -qui réussit rapporte, des années durant, le capital -et les revenus d'une ferme en Beauce, où un portrait -d'Américain se paie des quinze, des vingt, -des trente mille francs, où un sociétaire de la -Comédie-Française touche des traitements d'ambassadeur, -avant de se retirer la boutonnière fleurie -du ruban rouge, tandis que les actrices en tournée -sont accueillies en terre étrangère par des -réceptions de souveraines. La barrière de préjugés -ou de principes, qui séparait la vie artistique -<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span> -du monde social est à jamais abattue. Là-dessus, -les progressistes et les démocrates applaudissent. -L'exemple de Jacques précisément et mes lectures -avaient fini par me convaincre que c'est là au contraire -une des pires erreurs de l'époque. L'artiste -a toujours gagné à être traité comme un -demi-paria. Son goût naturel pour ce qui brille, -inévitable rançon de ses pouvoirs d'imagination, -a sitôt fait de se tourner en vanité, quand il -est la dupe du décor, du luxe, des éloges, de la -femme élégante surtout, cette flatterie irrésistible -à son amour-propre et à ses sens! Et lorsqu'il -ne succombe pas à la tentation, il donne -dans l'autre excès, non moins naturel à cette -race irritable, et non moins dangereux, celui de -l'orgueil révolté et misanthropique... Mais je -verse moi-même dans mon défaut à moi, celui -de la rêverie indéterminée et indéfinie. Revenons -à ce qui reste le vrai correctif de tous les -vices, intellectuels et autres: <i>la Réalité</i>. J'étais -donc assis en face de la respectable M<sup>me</sup> Favier, -dans le salon aux meubles houssés, la mine -penaude de me trouver en tête à tête avec la -mère, quand j'étais venu rendre visite à la fille. -La veuve me rassura bientôt, en me tenant une -suite de bourgeois et pratiques discours qui convenaient -à sa physionomie et à son origine.—J'ai -su depuis qu'elle était la fille d'un petit commerçant -du Nord, épousée pour sa beauté par le -<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span> -romanesque père de la romanesque Camille, à la -suite d'une rencontre en voyage. Il y avait chez -elle de la Flamande et aussi de la boutiquière. Elle -avait assisté à sa vie comme une femme assise -au comptoir dans un magasin assiste à la vente. -Je rends mal une chose humaine que je vois si -bien, et qui est si fréquente chez les créatures -voisines du peuple: leur sort leur demeure extérieur -et impersonnel. Aux jours médiocres de sa -jeunesse, M<sup>me</sup> Favier avait dû regarder, parler, -sentir avec le même calme,—avec le même calme -traverser sa période de luxe,—et avec le même -calme, elle traversait cette nouvelle et non moins -invraisemblable aventure de sa maternité entraînée -dans l'orbe de révolution d'une étoile -Parisienne.</p> - -<p>—«Camille va venir,» me disait-elle. «La -couturière est là qui lui essaye un corsage... La -pauvre enfant ne se sent pas très bien, aujourd'hui. -C'est un métier fatigant que le sien, monsieur, -et elle a déjà besoin de repos. Nous avons -eu tort de pas aller aux bains de mer, cette année. -Connaissez-vous Yport, monsieur? C'est très joli, -très tranquille, nous y avons nos habitudes depuis -six étés. J'aime, quand je vais à la campagne, revenir -dans les mêmes endroits. Les gens vous accueillent -bien. On se sent chez soi... Quand mon -cher mari vivait, nous passions tous les ans nos -deux mois en Suisse. C'était réglé. Nous partions -<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span> -le 15 juillet. Nous revenions le 15 septembre... -Je n'y suis plus retournée depuis. Ce serait pour -moi un trop triste souvenir... Vous venez pour -causer avec Camille de son portrait...?»</p> - -<p>—«Elle vous en a parlé? Elle ne l'a donc pas -oublié?» fis-je.</p> - -<p>—«Non, certainement,» répondit la mère, -«et j'ai été très étonnée quand elle m'a dit cela,—elle -qui est si rebelle à poser,—très étonnée -et très contente. Elle m'a dit aussi que vous êtes du -Cercle des Champs-Élysées, dont était mon mari. -Il a fusionné avec celui de la place Vendôme, je -sais? J'ai vu dans le journal que l'on y fait maintenant -une exposition chaque année. Est-ce que vous -avez l'intention d'y mettre le portrait de Camille? -Je crois que ce serait excellent pour vous et ce ne -serait pas mauvais pour elle... Nous y avions des -amis que nous verrons un peu, quand nous serons -dans notre ancien quartier... Nous attendons que -Camille ait signé un engagement définitif. On le -lui a proposé au Théâtre-Français. Mais comme -ces messieurs l'ont laissé aller quand elle venait -d'avoir ses deux prix, on lui conseille de leur tenir -la dragée un peu haute, maintenant qu'elle est -célèbre. Moi, je veux bien. Je ne m'y entends pas. -Mais je lui dis toujours: souviens-toi que la maison -de Molière est aux autres théâtres ce qu'un grand -magasin comme le Louvre et le Bon Marché est -à une boutique de détaillants...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> -Je ne suis pas sûr de reproduire exactement -l'ordre de ces phrases. En revanche, je suis très sûr -de leur teneur, et plus encore de l'esprit qui les -inspirait, ainsi que les phrases qui suivirent.—Elle -était simple jusqu'à en être parfois commune, -et confiante jusqu'à en être bavarde, la pauvre -M<sup>me</sup> Favier! Je l'ai trop éprouvé depuis: c'était le -plus sage et le plus solide esprit de carrière, celui -d'une femme qui garde du bon sens à travers -sa ruine. Ce phénomène est plus rare encore -qu'un sentimentalisme de comédienne. D'habitude, -ces chutes subites hors de l'Olympe -de l'opulence, ont pour résultat un effarement -moral qui dure le reste de la vie. Les gens ruinés -semblent perdre, avec leur argent, toute faculté -d'adaptation au cercle étroit d'activité où -leur déchéance sociale les emprisonne. Chose -étrange! C'est surtout quand leur richesse n'a -été qu'un épisode entre deux pauvretés que ce -désarroi se produit. Cette alternance de situation -est comme une fantasmagorie où le jugement -se fausse. Pour avoir résisté à une telle -secousse, il fallait que M<sup>me</sup> Favier fût profondément, -absolument, ce que disaient son sourire -jeune, ses joues reposées, les lignes harmonieuses -de son visage, une créature simple et d'un positivisme -tranquille, tout le contraire de cette fille -dont elle entrevoyait l'avenir comme elle eût -<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span> -entrevu l'avenir d'un fils entré dans l'armée:—sous-lieutenant, -puis lieutenant, puis capitaine, -puis colonel, enfin général. Conservatoire, -Odéon, Vaudeville, Comédie-Française, Pensionnat, -Sociétariat,—ces étapes étaient distribuées -dans cet esprit de brave bourgeoise, avec -une régularité d'autant plus étonnante que son -éducation avait dû la façonner à concevoir sur un -tout autre type une destinée de femme. Comment -une pareille révolution s'était-elle accomplie -dans cette intelligence? Mais y a-t-il besoin -d'explication pour certaines natures dont l'instinct -primordial est de se modeler sur les circonstances -comme d'autres ont pour instinct de -se débattre là contre et de se rebeller? Le dernier -cas était celui de la pauvre Duchesse Bleue. -Cette différence essentielle entre leurs caractères -avait supprimé de tout temps l'intimité réelle -entre les deux femmes. Elles n'avaient pas entre -elles, elles ne pouvaient pas avoir de rapports -vrais. Je m'en rendis trop compte en voyant, -après dix minutes de conversation avec la mère, -Camille entrer, et son teint si pâle, ses yeux -brouillés d'avoir pleuré, le trouble si visible de -tout son être que cette mère ne soupçonnait même -pas!</p> - -<p>—«C'est ton tour maintenant, d'essayer,» dit-elle. -«Va, maman... Nous t'attendrons. M. La -Croix a bien quelques minutes à nous donner...» -<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span> -Puis, quand la bonne dame eut fermé la porte: -«Est-ce que vous avez vu Jacques?» me demanda-t-elle -brusquement.</p> - -<p>—«Je suis allé chez lui ce matin», répondis-je.</p> - -<p>—«Alors, vous savez que je sais tout?»</p> - -<p>—«Je sais que vous avez écrit à Fomberteau», -répliquai-je évasivement.</p> - -<p>—«Vous savez sans doute aussi ce que votre -ami m'a répondu, quand je lui ai demandé l'explication -de son mensonge?... Il vous aura envoyé -pour que vous lui rapportiez l'impression -que son infâme billet m'aura produite?... Allons, -avouez, ce sera plus franc...»</p> - -<p>—«Pourquoi me jugez-vous ainsi, mademoiselle?» -fis-je avec une douleur qu'elle sentit sincère, -car elle me regarda avec étonnement, tandis -que je continuais, surpris moi-même des paroles -que je m'entendais prononcer: «Vous aviez été -plus juste pour moi... Vous aviez compris que -certains silences ne sont ni une approbation ni -une complicité. C'est vrai que Jacques ne m'a -caché ni sa triste ruse d'hier, ni son billet d'aujourd'hui. -Je ne lui ai pas caché, moi non plus, -ce que je pensais de sa dureté, et, si je viens ici, -c'est de moi-même, sous l'impulsion d'une sympathie, -que je n'ai pas le droit d'avoir, j'en conviens... -Nous ne sommes même pas des amis de -vingt-quatre heures. Je l'ai cependant, cette sympathie... -<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span> -Vous m'avez parlé avec une trop noble -ouverture de cœur, avec une trop touchante confiance -pour que vous me soyez désormais une -étrangère... J'ai pensé... Ah! Je ne sais pas ce que -j'ai pensé. Je vous ai sentie malheureuse, et je -suis allé vers vous, tout naturellement, tout simplement. -Si c'était une indiscrétion, vous venez -de m'en bien punir...»</p> - -<p>—«Pardonnez-moi», me dit-elle avec une -autre voix et un autre regard, en me tendant sa -petite main brûlante. «Je souffre, et cela rend -injuste... Moi aussi, quoique je vous connaisse -à peine, je vous porte une sympathie trop -vive pour douter de la vôtre... Mais ce billet de -Jacques m'a trop blessée. Et trop, c'est quelquefois -vraiment trop... Je l'aime, il le sait, et il croit -qu'il peut tout se permettre avec moi. Il a tort. -Il ne sait pas où il me jette en jouant comme il -fait avec mon cœur!...»</p> - -<p>—«Ne lui en voulez pas tant de ce qui n'est -qu'un accès de colère,» dis-je, épouvanté d'une -appréhension où j'ai reconnu depuis une seconde -vue: «Vous vous étiez adressée à Fomberteau. -Sur le moment Jacques a été froissé. Il vous a mal -écrit. Je suis sûr qu'il le regrette déjà.»</p> - -<p>—«Lui?» s'écria-t-elle avec un mauvais rire. -«Si vous dites ce que vous pensez, vous ne le -connaissez guère... Ce qui me cause le plus de -peine, comprenez-moi, ce n'est pas ce qu'il me -<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span> -fait, quoique j'en souffre cruellement. C'est ce -qu'il se fait à lui-même dans l'idée que j'avais -de lui... Je le mettais si haut, si haut!... Je voyais -en lui un être à part des autres, quelqu'un de -rare, d'aussi rare que son talent! Et il faut que je -le voie pareil aux amants de toutes mes camarades -de théâtre, aux pires de ces amants, à ceux -qui n'ont même pas le courage de leurs infidélités -et qui les cachent avec des mensonges de -filles, à ceux pour qui l'amour qu'on leur porte -n'est qu'une vanité, de quoi se mettre à la boutonnière -un sentiment de femme, comme une -fleur... Allez, ma passion ne m'aveugle plus, maintenant. -Et cela me déchire et il ne soupçonne -même pas, lui, si intelligent, la nature de ma -souffrance. Est-ce que vous croyez que je ne devine -pas que cette coquine de M<sup>me</sup> de Bonnivet -l'a invité à souper hier au soir ou à la reconduire, -ou pire encore?... Les femmes du monde, nous -savons ce qu'elles valent, quand elles s'y mettent! -Nous avons autour de nous les mêmes hommes -qu'elles et ils nous racontent leurs histoires... Ce -sont de fières gueuses, quelquefois, allez!... Et -Jacques a dit: oui, parce qu'elle a un hôtel, des -chevaux, des voitures, des robes de chez Worth, -des rivières de cinquante mille francs, des fourrures -de trente mille et un <i>de</i> devant son nom qui -n'est seulement pas à elle!... Vrai! On est trop, -trop bête d'avoir du cœur... Mais moi aussi, le -<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span> -jour où je voudrais, j'en aurais, du luxe, puisque -c'est ça qui lui plaît à cet écrivain qui a une âme -de parvenu. Je n'ai qu'à prendre Tournade, le -gros garçon à figure de cocher que vous avez vu -dans ma loge, et je l'aurai, l'hôtel, et aussi beau -que la baraque à la Bonnivet, et les diamants, -et les robes de chez Worth, et le coupé, et les -chevaux!... Je les aurai, je les aurai... Et il le saura, -et ce sera lui qui aura fait de moi une femme -entretenue, une fille, et je le lui dirai, et je le lui -crierai... Vous croyez que je n'oserai pas?...»</p> - -<p>—«Non, vous n'oserez pas,» répondis-je, -«rien que de le dire vous soulève de dégoût...»</p> - -<p>—«Non,» répliqua-t-elle d'une voix sourde, -«il ne faut pas me voir meilleure que je ne suis. -Il y a des jours où cette vie brillante me tente. -J'ai été riche, voyez-vous. Jusqu'à douze ou treize -ans, j'ai eu autour de moi toutes les gâteries que -peut donner, à une fille unique, un père qui gagne -des cent mille francs par an à la Bourse. Hé bien! -A de certains moments ce luxe que j'ai connu -me manque. La médiocrité de cette existence -si grise, si veule, si vulgaire, m'écœure et m'opprime. -Quand on est dans un bureau de tramway -à attendre son tour, avec un waterproof sur -les épaules et des caoutchoucs aux pieds, pour -s'économiser les trente-cinq sous d'un fiacre, on -s'impatiente quelquefois, et l'on se dit les mots -tentateurs: «Si tu voulais?...» Ah! quand j'ai -<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span> -du bonheur plein mon âme, quand je peux -penser que j'aime et que je suis aimée, que je -réalise, que j'étreins mon roman de jeunesse, -que Jacques tient à moi comme je tiens à lui, que -je resterai mêlée à sa vie et à son œuvre, alors -c'est une ivresse de me répondre à moi-même: -«Si je voulais?... Hé bien! je ne veux pas...» Et -je souris à ma chère pauvreté, parce qu'elle est -aussi ma chère chimère. Mais quand j'ai l'affreuse -évidence, comme aujourd'hui, que je suis la dupe -d'un mirage, que cet homme n'a pas plus de cœur -que le bois de ce meuble,» et elle frappa de son -poing fermé sur la petite table où elle s'était accoudée -pour me parler, «alors... oh! alors c'est -une autre réponse que je fais à la tentation, «Si -je voulais?...» me répété-je, et je réponds: -«C'est vrai, et je suis trop sotte, de ne pas vouloir!... -Je ne le serai pas toujours...»</p> - -<p>—«Vous le serez toujours», dis-je en lui reprenant -la main, «parce que cette sottise-là consiste -tout simplement à avoir ce que vous croyez -que Jacques n'a pas, c'est-à-dire du cœur. Et puis, -il en a à sa façon», ajoutai-je, «vous serez de -cet avis, ce soir ou demain matin...»</p> - -<p>—«Vous ne me connaissez pas...», répliqua-t-elle, -avec un froncement de son joli front -et un tremblement de rancune autour de sa -fine bouche redevenue amère. «Il faudra qu'il -s'humilie, lui aussi, et qu'il mette des jours et des -<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span> -jours à obtenir son pardon... Vous n'avez vu de -moi, hier, que la femme faible et amoureuse. Il -y a l'autre, la mauvaise. Vous venez de la connaître. -Et il y a l'autre encore, la fière... N'en -soyez pas moins mon ami,» continua-t-elle avec -un subit passage de mélancolie dans sa colère. -La grâce de cette soudaine volte-face fit flotter -l'ombre d'un triste sourire sur ses joues. Elle -essuya de son mouchoir deux grosses larmes, et -elle ajouta en haussant ses épaules, avec un -ton d'enfantillage qui contrastait si gracieusement -aussi avec son tragique discours de tout -à l'heure: «J'entends maman qui revient... Il -ne faut pas qu'elle voie que j'ai pleuré... Puisque -j'ai la honte de lui mentir, mentons-lui -bien...»</p> - -<p class="space">Quelle conversation à écouter pour un homme -soudain envahi, comme je l'étais depuis la veille, -par le plus passionné des intérêts, par un attendrissement -si vif, que c'était bien,—pourquoi le -nier aujourd'hui,—du véritable amour! Oui, de -l'amour! Durant les heures de cette après-midi -qui suivirent cette nouvelle confidence, si différente -de celle de la veille, je ne pus rien faire que -d'en reprendre chaque terme en me demandant: -«Était-elle sincère?... Serait-il possible que le -désespoir la jetât à cet horrible parti?...» Je revoyais -ce gros Tournade, et le luisant des yeux -<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span> -vairons de cet horrible être, comme détachés -en clair sur sa face rouge. J'y discernais maintenant, -à la réflexion, une volonté que je n'avais -pas su lire la veille, celle du débauché riche et -patient qui se pique au jeu et qui s'acharne à une -certaine femme. En même temps, je revoyais Jacques -Molan, tel que je l'avais laissé ce matin,—et -son regard à lui, quand il avait parlé de son -projet de rupture. Il était impossible cependant -qu'il se doutât du degré de responsabilité qu'il -encourait. J'essayai de me démontrer qu'il y avait -plus d'affectation que de perversité réelle dans sa -nature, au demeurant inoffensive, de cabotin littéraire. -Il y a toujours de l'enfantillage dans tout -homme qui se montre, qui s'étale à ce degré, -fût-ce, comme celui-là, par calcul et diplomatie? -Ne valait-il pas mieux que ses attitudes, mieux que -ses paradoxes? Qui sait? En lui disant simplement, -franchement, mon impression sur le mal qu'il -pouvait faire à cette pauvre fille, ne remuerais-je -pas en lui une corde de remords? Il y a pourtant -un honneur sentimental, une propreté, pour tout -exprimer d'un mot trivial mais strictement vrai, -dans les choses du cœur, comme il y a un honneur -professionnel et une propreté dans les choses -d'argent. Que d'anarchistes en théorie reconnaissent -en pratique cette propreté pécuniaire! -Ils prêchent la suppression de l'héritage, et ils -ne vous feraient pas tort d'un centime quand ils -<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span> -vous rendent votre monnaie. Pourquoi Jacques -n'aurait-il pas, lui aussi, un fond de scrupule et -de probité en présence d'une évidente mauvaise -action à commettre ou à ne pas commettre? -Ces raisonnements eurent pour résultat qu'après -avoir pesé le pour et le contre, avoir résolu de lui -parler, puis m'être démontré que cela était ridicule, -je passai de nouveau, vers les six heures, le -seuil de la place Delaborde.—Molan n'était pas -là. J'allai jusqu'au cercle, espérant qu'il y dînerait -comme la veille.—Il n'y dînait pas. Devant -cette impossibilité de le rencontrer, je voulus du -moins causer de nouveau avec celle qui avait été -le principe de mes infructueuses démarches, avec -cette séduisante Camille Favier dont la frêle silhouette, -les yeux bleus, le sourire ému me poursuivaient -d'une obsession d'autant plus irrésistible -que je la justifiais par ma pitié. Ce fut le prétexte -que je me donnai pour m'acheminer vers le Vaudeville. -Et j'arrivai devant le théâtre avant même -que le premier acte ne fût fini. Ma faiblesse me -donna un sursaut de honte qui me fit hésiter à -entrer. Je me vois encore, contournant la façade -en rotonde du théâtre, et tour à tour regardant -l'escalier sur le boulevard qui mène à la salle et -la porte dans la rue de la Chaussée-d'Antin qui -sert d'entrée aux artistes. Enfin, je me décide -à franchir le seuil de cette dernière porte, en -voyant le public sortir en foule, pour l'entr'acte.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span> -—O lâcheté de ces concessions secrètes!—Et -je me heurte, à qui? à Jacques lui-même.</p> - -<p>—«Tu montes chez Camille?» me demanda-t-il -avec une bonhomie où je discernai de la -malice, et je crois bien que je rougis pour lui -répondre:</p> - -<p>—«Non, c'est après toi que je cours depuis -la place Delaborde, avec un ricochet du côté du -cercle.»</p> - -<p>—«Tu venais me plaider sa cause, j'en suis -sûr,» dit-il en me prenant le bras. «Je sais que -vous avez causé ensemble cet après-midi, et que -même tu m'as défendu. Je t'en remercie... Il eût -été si légitime que tu essayasses de profiter de la -situation. Mais oui, mais oui! Seulement, tu es un -honnête homme, toi... Hé bien! Elle est toute -gagnée, cette cause, et nous sommes si réconciliés, -ton amie et moi, que demain c'est elle qui -viendra dans ma garçonnière, dans mon <i>aimoir</i>, -comme disait ton ami Larcher... C'est le seul joli -mot de ce pauvre diable...»</p> - -<p>—«Et M<sup>me</sup> de Bonnivet?» lui demandai-je, -ahuri de cette volte-face inattendue.</p> - -<p>—«M<sup>me</sup> de Bonnivet!» répondit-il brutalement, -«c'est une grue, une simple grue,—<i>grus -officinalis</i>,—la femme du monde dans -toute son horreur. Voilà ce que c'est que M<sup>me</sup> de -Bonnivet... C'est vrai, je t'avais annoncé notre -rendez-vous au Père-Lachaise... Hé bien! Elle y -<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span> -est venue, avec l'idée de me faire grimper au -plus haut des ifs entre lesquels nous nous promenions -ensemble... Enfin, elle a joué à la coquette, -plus froidement dans ce tête-à-tête que si -nous avions été à marivauder dans son salon... -Comme je n'aime pas beaucoup qu'on se moque -de moi, nous nous sommes quittés brouillés, ou -presque...»</p> - -<p>—«Et alors, Camille bénéficie du désir dont -l'autre n'a pas voulu?» interrompis-je. «On appelle -cela un virement, je crois, en termes de finance.»</p> - -<p>—«Tu n'y es pas,» fit-il en secouant la tête. -«C'est plus compliqué que cela, un cœur -d'homme. Après avoir mis M<sup>me</sup> de Bonnivet dans -sa voiture, car elle avait eu l'audace,—ou la -précaution, comme tu voudras,—de venir à ce -rendez-vous avec son coupé officiel, je lui ai dit -en anglais le mot étonnant de lord Herbert Bohun -à M<sup>me</sup> Ethorel, quand il eut l'audace de lui faire -une déclaration, à la seconde visite:—tu ne le -connais pas? oh! c'est de premier ordre, comme -insolence et fatuité: <i>You know, I shan't give you -another chance!</i> Vous savez, je ne vous donnerai -pas une autre chance.—Et je lui tirai mon chapeau -avec trop de tranquillité pour que la sotte -pût me croire sincère... Je l'étais bien pourtant. -J'allumai un cigare, en regagnant le boulevard -à pied, avec une allégresse qui me confondait -<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span> -moi-même. Je venais de découvrir que non -seulement je n'aimais pas cette femme, mais -qu'elle me déplaisait souverainement. Avec elle, -la visite au petit entresol, théâtre habituel de -mes plaisirs, aurait été un sport flatteur pour -mon amour-propre, sans doute, mais au demeurant -une vraie corvée. C'est maigre. C'est sec. -C'est prétentieux. Os et chipisme,—mauvaise -musique!... En regard, l'image de l'autre se présenta, -et cette demi-infidélité que je venais de lui -faire me la rendit adorable par comparaison, si -adorable que je suis entré dans un café pour -écrire à ma jolie Camille, et tout de suite, un -billet de réconciliation. J'aurais donné tous mes -droits d'auteur de la soirée pour que la reine Anne -me vît, elle qui me croyait sans doute en train de -pleurer dans quelque coin toutes les larmes de -l'amour blessé et de la vanité humiliée? C'est ça -qui me ressemblerait!...»</p> - -<p>—«Et M<sup>lle</sup> Favier a répondu à ton billet?» -interrogeai-je.</p> - -<p>—«Six pages qui sont un chef-d'œuvre, -comme tout ce qu'elle m'écrit, du reste...» fit-il -avec un attendrissement à peine moqueur, «oui, -six pages dont cinq et demie pour me dire qu'elle -ne me pardonnerait jamais, et la dernière moitié -pour me pardonner à cœur que veux-tu... C'est -classique. Mais où vas-tu? Je croyais que tu montais -chez elle...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span> -—«C'est toi que je cherchais, je te répète,» -lui répondis-je. «Je t'ai trouvé. Ce que j'avais à -te dire, tu te l'es dit à toi-même. Tu lui rends -justice, et tu rends justice à l'autre. Votre dispute -est finie. Vous êtes réconciliés et heureux. Il ne -me reste qu'à vous bénir...»</p> - -<div class="chapter"> -<h3>V</h3> -</div> - -<p>Je quittai Jacques sur cette plaisanterie lancée -avec une gaieté assez bien jouée pour que la peine -étrange, dont j'étouffais soudain, échappât du -moins à son ironie. O lâcheté encore! O inconséquence -douloureuse du cœur, toujours la même, -malgré l'expérience, malgré le parti-pris, malgré -l'âge! J'avais couru après mon camarade, toute -l'après-midi, pour le supplier de ne pas trop méconnaître -sa pauvre amie en l'abandonnant si -brutalement. J'étais venu au théâtre pour exhorter -Camille, de son côté, à ne pas juger son amant -comme elle le jugeait, tant sa vengeance possible -m'avait ému d'anxiété jusqu'au plus intime -de mon être. Je devais donc me réjouir de leur -réconciliation. Tant mieux si la coquetterie de -M<sup>me</sup> de Bonnivet avait produit naturellement un -<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span> -résultat que n'auraient sans doute pas obtenu -mes conseils... Hé bien! non! Que l'actrice eût -pardonné à Jacques avec cette facilité de vraie -amoureuse, me faisait mal à une place encore -insoupçonnée, et plus mal encore l'idée de leur -rendez-vous du lendemain. Je les voyais dans les -bras l'un de l'autre, avec cette imagination affreusement -précise que le métier de peintre développe -à l'excès chez nous. Cette vision insupportable -me contraignait à m'avouer la triste vérité: j'étais -jaloux, jaloux sans espérance et sans droits, d'une -jalousie enfantine, grotesque, inacceptable. J'allais -entrer, j'étais entré dans cet enfer des sentiments -faux où l'on éprouve les pires douleurs -de la passion sans goûter aucune de ses joies. -Que je la connaissais bien, la route maudite! Au -cours de mon existence de cœur, aussi incomplète -et incohérente que l'autre, j'avais déjà traversé -cette situation dangereuse: j'avais été plus -d'une fois l'ami trop tendre d'une femme éprise -d'un autre, jamais avec cette soudaineté d'émotion, -avec cette ardeur trouble dans la sympathie -que m'inspirait Camille Favier. Il m'était -trop aisé de conclure que cette amitié-ci serait -aux autres ce que l'empoisonnement d'un alcool -chargé d'ivresse est à la griserie d'un joli vin -léger qui n'entête pas. Cette évidence me fit si -peur que je conclus avec moi-même un pacte -solennel. Je me souviens. Je venais de me -<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span> -coucher et je ne pouvais dormir. Je me mis sur -mon séant, et là, dans l'ombre, me prenant la -main, je me dis tout haut: «Je me donne ma -parole d'honneur de condamner ma porte toute -la semaine et de n'aller ni chez Jacques, ni au -théâtre, ni rue de la Barouillère.—Je travaillerai -et je me guérirai...»</p> - -<p>Chacun a dans son caractère des parties fortes -qui correspondent exactement à des parties faibles. -Celles-ci sont la rançon de celles-là. Mon -manque d'énergie dans l'action positive se compense -par une rare puissance d'énergie passive, -si je peux dire. Incapable d'aller de l'avant avec -une certaine vigueur, même lorsque mon plus -vif désir m'y pousse, je suis capable d'une endurance -singulière dans l'abstention, dans le renoncement, -dans l'absence. Dire à une femme que je -l'aime, alors que je l'aime, m'étouffe de timidité à -croire que j'en mourrai. J'ai pu fuir avec une sauvage -énergie des maîtresses passionnément idolâtrées -et demeurer sans même répondre à leurs -lettres, alors que j'agonisais de douleur, parce que -je m'étais juré de ne pas les revoir. Tenir mon serment -à propos de Camille était plus aisé. De -fait, ces huit jours que j'avais jugé suffisants pour -ma guérison s'écoulèrent sans que je lui donnasse, -non plus qu'à Jacques, aucun signe d'existence. -Les deux amants ne m'en donnèrent aucun non -plus. Cette partie du programme fut du moins -<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span> -remplie, mais non la seconde, et la guérison ne -vint pas. Il faut dire que cette sagesse dans les -actes ne s'accompagna point d'une sagesse égale -dans la pensée. Je travaillai bien, mais à quel travail! -J'essayai d'abord, pendant quarante-huit -heures, de reprendre ma <i>Psyché pardonnée</i>. Je -n'arrivai pas à m'y absorber. Le sourire et les yeux -de la maîtresse de mon camarade s'interposaient -sans cesse entre mon tableau et moi. Je posais mon -pinceau. Je disais à Malvina Ducros, mon stupide -modèle à la voix si canaille, aux prunelles si -tristes, de prendre un peu de repos, et tandis que -cette fille fumait des cigarettes en feuilletant -un mauvais roman, mon esprit s'en allait loin, -bien loin de l'atelier, et je revoyais Camille. Et -puis, ce n'est pas un mythe qu'il faille caresser -en imagination, quand on s'efforce de lutter -contre un envahissement d'amour, que celui de -Psyché. J'avais trop lu de livres, suivant mon -habitude, autour de cette fable, pour qu'elle ne -remuât pas en moi un incurable fonds de peu -vaillantes rêveries. L'idée représentée par cette -histoire, cette cruelle affirmation que l'âme ne -peut aimer que dans l'inconscience, m'a toujours -paru un thème d'inexprimable mélancolie. Hélas! -Ce n'est pas pour les choses de l'amour seulement -que la Psyché, emprisonnée et palpitante -en chacun de nous, subit cette loi de l'instinct -ignorant et obscur. Cette dure loi domine les -<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span> -choses de la religion. Elle gouverne aussi celles -de l'art. Croire, c'est renoncer à comprendre. -Créer, c'est renoncer à réfléchir. Lorsqu'un artiste, -comme moi, souffre d'une hypertrophie de -la compréhension, quand il se sent intoxiqué de -critique, paralysé de théories, ce symbole de la -Nymphe maudite et vagabonde qui expie dans -la détresse le crime d'avoir voulu savoir, devient -trop vrai, trop vivant. Il ébranle trop puissamment -des cordes trop profondes. Je me suis toujours -senti attiré par ce sujet, à cause de cela sans -doute, et je n'ai jamais pu mener à bien la série -des toiles où j'ai commencé de le traiter! Camille -Favier est loin, et la <i>Psyché pardonnée</i> n'est toujours -pas finie! Je voudrais envelopper dans ce -tableau trop de nuances. Et alors le moindre -prétexte m'a toujours été, me sera toujours bon -pour me distraire. La vive impression que je gardais -de Camille fut, de tous ces prétextes, le plus -doux, celui qui s'éloigna le moins de mon métier -de peintre, grâce à l'étrange compromis de conscience -dont je m'avisai et que je vais raconter:</p> - -<p>—«Puisque je ne puis me retenir de penser à -elle tout le long du jour,» me dis-je enfin, «si -j'essayais de faire son portrait de mémoire? -Gœthe prétendait que, pour se délivrer d'un chagrin, -il lui suffisait d'en composer un poème. Pourquoi -un poème peint n'aurait-il pas la même vertu -qu'un poème écrit...?» N'était-ce pas œuvre de -<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span> -poète, en effet, que cette paradoxale et folle entreprise: -le portrait, sans modèle, d'une femme aperçue -deux fois? Paradoxale? Oui. Mais folle? Non. -J'avais, pour fixer sur la toile cette frêle silhouette -dont ma rêverie était hantée, mon souvenir d'abord, -si précis qu'en fermant les yeux je la voyais -devant moi telle qu'elle m'était apparue,—sur la -scène, finement, féeriquement touchante de jeunesse -et de génie sous son fard, ses mouches, son -kohl et sa poudre, avec la toilette bleue de son joli -sobriquet;—puis dans sa loge, tendre et gouailleuse -tour à tour, avec le pittoresque autour d'elle -du vivant désordre où se devinaient les mille petites -misères de la besogne;—puis le long du -mur des Invalides et sous les étoiles de la nuit -de décembre, appuyée à mon bras, pâlie, grandie, -comme transfigurée par la tristesse de ses confidences,—chez -elle enfin, et tragique de déception -frémissante!... Toutes ces Camilles se fondaient -devant le regard intérieur en une image, -à peine moins nette que la présence même. Je -congédiai Malvina. Je reléguai la <i>Psyché</i> dans un -coin de l'atelier, et j'esquissai de l'obsédant fantôme -un grand crayon à la sanguine. La ressemblance -de ce portrait, ainsi ébauché dans la fièvre -d'une pitié passionnée, était saisissante. Camille -me souriait sur ce fond de papier bleuâtre. Ce -n'était qu'une esquisse, à ce point vivante que -j'en restai moi-même étonné. Comme toujours, -<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span> -je doutai de mon propre talent, et pour vérifier -si ce portrait d'après un souvenir était vraiment -réussi à ce degré, j'allai jusqu'à une boutique de -la rue de Rivoli où se vendent des photographies -de personnages célèbres. Je demandai celles de -l'actrice à la mode. Il y en avait six dans la collection. -Je les achetai, avec la pourpre à mes joues—je -le sentais—d'une timidité ridicule, étant -donnés mon âge, mon métier et l'innocence de -cette emplette. J'attendis pour les regarder plus -en détail que je fusse seul sous les marronniers -dépouillés des Tuileries, par une après-midi voilée -de fin d'automne qui s'accordait singulièrement -à la nostalgie dont je fus accablé devant ces portraits. -Le plus charmant d'entre eux représentait -Camille en toilette de ville. Il devait dater de -deux ans au moins, d'une époque à coup sûr où -elle n'était pas encore la maîtresse de Jacques. -Il avait dans les yeux et autour des lèvres, ce -portrait de toute jeune fille, une expression virginale -et un peu farouche, la réserve pudique -et nerveuse d'une âme qui ne s'est pas donnée,—âme -d'enfant qui pressent son destin, qui en -redoute, qui en désire tout ensemble le mystérieux -inconnu. Deux autres de ces portraits représentaient -la débutante dans deux rôles tenus -à l'Odéon. C'était la même enfant, toujours -innocente, mais la volonté de parvenir creusait -un pli entre ses sourcils, allumait dans ses prunelles -<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span> -une lueur de bataille; et le pli fermé, presque -tendu de la bouche, révélait l'anxiété d'une -ambition qui doute d'elle-même. Les trois derniers -portraits montraient dans les costumes de -la <i>Duchesse Bleue</i> la femme enfin née de l'enfant. -La révélation de l'amour se devinait aux narines -qui respiraient la vie, aux yeux où la flamme du -plaisir flottait, légère et brûlante; et la bouche -avait comme la trace, sur ses lèvres plus épanouies, -des baisers donnés et reçus. Viendrait-il -un jour où d'autres portraits raconteraient, non -plus le roman de l'artiste et de l'amoureuse, mais -celui de la fille vénale et galante, entretenue par -un Tournade, par plusieurs Tournades, flétrie -à jamais par l'immonde et vénale luxure?... Et -toujours je revenais à la plus ancienne de ces -images, à celle dont j'aurais voulu, dont j'aurais -pu rencontrer le modèle vivant dans ce même -jardin des Tuileries. Toute jeune, pour aller au -Conservatoire, qu'elle avait dû, venant de notre -commun quartier, le traverser de fois! Et je ne -pouvais plus maintenant que l'imaginer telle -qu'elle avait été avant la première souillure, telle -qu'elle ne serait plus jamais!</p> - -<p class="space">«Poésie, c'est délivrance!» Oui, pour un -Gœthe, peut-être, ou pour un Léonard, pour un -de ces créateurs souverains qui projettent, qui -incarnent tout leur être intime dans une œuvre -<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span> -écrite ou peinte. Il est une autre race d'artistes, -faibles et tourmentés, pour qui l'œuvre n'est qu'une -exaltation d'un certain état intérieur. Ils ne se débarrassent -pas d'une souffrance en l'exprimant, ils -la développent, ils l'enveniment, peut-être, parce -qu'en effet, ils ne savent pas l'exprimer, la sortir -d'eux tout entière. Ce fut mon cas cette fois encore. -Devant ces photographies, mon projet de portrait -s'était précisé. Je n'en retins qu'une, la première. -C'était la Camille de la dix-huitième année que -je voulais évoquer et peindre. C'était son fantôme, -le fantôme de celle que j'aurais pu connaître -pure et vierge, aimer, épouser peut-être. Portrait -de fantôme! Portrait de morte! Et il se dégagea -pour moi, en effet, de ce travail, pendant cette -semaine de réclusion et de labeur ininterrompu, -cette vague et apaisante douceur qui flotte autour -d'une forme de femme à jamais disparue! -En analysant, comme à la loupe, les petits détails -de ce visage sur cette mauvaise épreuve déjà -presque passée, je goûtai des heures d'une volupté -d'âme indiciblement attendrissante. Il -n'était pas un trait de cette tête ingénue où je -ne découvrisse la preuve, évidente pour moi et -comme physiologique, d'une exquise délicatesse -de nature chez la personne intime dont ç'avait -été là une seconde la fugitive apparence. La petitesse -de l'oreille, joliment lobée et ourlée, disait -la race. La soie des cheveux et leur couleur -<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span> -pâle se devinaient à des nuances dans les boucles, -comme effacées, comme évaporées, comme fanées. -La construction du bas de ce visage se dessinait -sous la minceur des joues, fine tout ensemble -et robuste. Un rien de sensualité se reconnaissait -dans la lèvre d'en bas, légèrement aplatie, et fendue -de ce pli qui annonce la grande bonté. Il y -avait de l'esprit et de la gaieté dans le nez, très -droit, et coupé un peu court par rapport au menton.—Et -les yeux! Ah! les grands yeux profonds -et clairs, innocents et tendres, curieux et songeurs! -A force de les regarder, ils s'animaient -pour mon imagination à demi hallucinée. La petite -tête tournait sur son cou dont l'attache gracile -révélait une sveltesse de statuette dans le -reste du corps. Je n'ai jamais mieux compris -que dans cette période d'exaltation contemplative, -combien a raison cette jalousie des Orientaux -qui défend les femmes contre cette caresse -du regard, aussi passionnée, aussi enveloppante, -presque aussi déflorante que les autres. Oui. Contempler, -c'est posséder. Que je l'ai senti durant -ces longues séances passées à fixer sur la toile un -si réel, un si trompeur mirage,—le sourire et -les prunelles de Camille, son sourire de jadis, -ses prunelles aujourd'hui éclairées d'autres feux! -Et que j'ai senti aussi combien le talent chez moi -n'est pas à la hauteur de l'âme, puisque l'ivresse -de cette possession spirituelle ne s'est pas achevée -<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span> -en une création définitive! Je n'ai tiré de ces -journées qu'une ébauche, quand j'ai vécu les -sensations d'un chef-d'œuvre. Du moins j'ai respecté -en moi cet accès de la fièvre sacrée, et je -n'ai plus retouché, pour le finir, le portrait ébauché -pendant cette semaine. Pourquoi ne s'est-elle -pas prolongée?...</p> - -<p class="space">Pourquoi? La faute n'en est pas seulement à -ma faiblesse. Un incident très simple se produisit, -qui ne dépendait pas de ma volonté. Il suffit -pour me rejeter au plus fort du petit drame de -coquetterie compliquée et d'amour sincère que -je voulais fuir, afin de ne pas y être le confident -des tragédies antiques, vanté par Jacques,—un -confident blessé pour son propre compte et saignant! -A travers les troubles de la journée qui -suivit ma présentation aux Bonnivet, j'avais négligé -de déposer ma carte chez eux et négligé -de l'y porter durant ma crise de travail solitaire. -Je pouvais donc me croire à l'abri, quant à la -reine Anne. C'est précisément de son côté que -m'arriva le prétexte à rompre cette solitude et ce -travail, sous la forme vulgaire d'un billet très parfumé, -blasonné et griffonné de la plus coquette et -de la plus impersonnelle des écritures anglaises, -par M<sup>me</sup> de Bonnivet elle-même. C'était une -invitation à dîner en petit comité, avec quelques -amis communs. Que ce billet me fût adressé -<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span> -après l'incorrection de mon attitude, cela prouvait -assez que la brouille avec Jacques n'avait pas -duré. La brièveté du délai—le dîner était pour -le surlendemain—dénonçait, d'autre part, une -invitation improvisée. Un troisième fait ajoutait un -caractère d'énigme à cet envoi d'un petit mot, par -lui-même aussi banal que l'écriture: comment ne -m'était-il pas arrivé ou par Jacques, ou avec quelques -lignes de Jacques? Mon premier instinct fut -de refuser. Dîner en ville m'apparaît, depuis des -années, comme une corvée aussi insupportable -qu'inutile. Les trop nombreux repas de famille -auxquels je demeure astreint,—pourquoi?—les -agapes mensuelles des confrères que j'ai la faiblesse -de fréquenter,—pourquoi encore?—deux -ou trois amis à la table de qui m'asseoir de temps -à autre,—parce que je les aime,—la salle à -manger du cercle pour les soirs de trop intense -ennui, c'est de quoi suffire, dans une large mesure, -au sens social qui s'atrophie en moi avec l'âge. -Je finirai, je crois bien, par ne plus me faire faire -d'habit qu'une fois tous les deux ou trois ans. -Dans l'espèce, le dîner auquel me priait la belle -et dangereuse Reine Anne valait d'autant plus -d'être évité qu'il me replongeait dans le courant -d'émotions remonté si résolument, mais si -péniblement. Je m'assis donc à ma table pour -écrire un billet de refus, que je cachetai, sur l'enveloppe -duquel je posai un timbre. Puis, au lieu -<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span> -d'envoyer cette lettre à la poste, je la mis dans -ma poche pour la porter moi-même. Une voiture -passait que je hélai, et je jetai au cocher, non -pas l'adresse du prochain bureau, mais l'adresse -de la maison de Molan, place Delaborde,—cette -maison dont je m'étais juré de ne plus -passer le seuil. Ne serait-il pas toujours temps -d'expédier mon mot de refus après avoir su de -Jacques quelle raison avait déterminé cette amabilité -de M<sup>me</sup> de Bonnivet, dont j'aurais pu dire -comme Ségur des promotions d'officiers après la -bataille de la Moskowa: «Ces faveurs menaçaient?»</p> - -<p>Ce fut dans le cabinet de travail du «jeune et -déjà illustre Maître» que le groom à veste galonnée -m'introduisit, cette fois. Molan était assis à -sa table, un grand bureau de chêne massif, avec -de nombreux tiroirs. Une bibliothèque courait -tout autour de cette petite pièce, et le seul aspect -des volumes révélait des outils de travail -souvent maniés, mais toujours bien remis en -place. Pas de poussière. Pas une trace de ce -désordre où se retrouve l'écrivain né, que la -poursuite de sa fantaisie interrompt sans cesse -dans sa besogne. Un pupitre d'architecte dressé -sur deux grands pieds invitait aux hygiéniques -séances de composition debout. Une autre bibliothèque, -très haute et tournante celle-là, chargée -de dictionnaires, d'atlas, de livres de références, -<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span> -de cartons verts à documents, était posée -à l'angle du bureau; et l'ordre de ce dernier -meuble, avec ses feuillets de papier coupés -également, sa garniture d'objets commodes, un -classeur pour les lettres répondues et un autre -pour les lettres à répondre, finissait de dénoncer -les habitudes méthodiques d'une besogne quotidiennement -mesurée et exécutée. Ces détails de -pratique installation étaient trop dans le caractère -du bonhomme pour qu'un seul m'échappât, -même à ce moment. Aucune œuvre d'art, pas -même, sur la cheminée, la pendule-bibelot de rigueur. -Celle qui marquait l'heure aux séances de -copie, était un bon instrument de précision, métallique -et net, avec sa boîte de cristal cerclée de -cuivre. Quel autre portrait à faire, dans son cadre -vivant, dans ce décor sécrété par lui, que celui de -cet écrivain, absolument étranger à tout ce qui -n'est pas «son affaire», méthodique comme s'il -n'était point un homme à la mode, régulier -comme s'il n'était point, et de par son art même, -le peintre de tous les troubles, de tous les désordres -de l'âme humaine,—assis à cette table de -géomètre, avec son masque froid et réfléchi, et sa -façon de tenir sa plume, d'un geste volontaire, -régulier, mesuré. Afin que ce portrait fût tout -à fait typique, il faudrait peindre Molan comme -je le surpris, ce matin-là, en train de relire les -quatre pages composées, rabotées plutôt, depuis -<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span> -son réveil, par ce charpentier de copie,—quatre -petites feuilles couvertes de lignes bien égales -et d'une écriture dont toutes les lettres sont formées, -tous les T barrés, tous les points posés sur -tous les I. Étais-je un envieux, moi l'homme de -tous les à peu près, en notant, presque malgré -moi, ces détails avec une irritation en apparence -peu justifiée? C'est son droit, après tout, à ce -garçon, de ménager sa fortune littéraire, comme -il administrerait une maison de rapport. Pourtant -n'y a-t-il pas quelque chose, presque un sens -qui se froisse en nous à constater cet indéfinissable -mensonge: cette mise en œuvre d'un beau -talent, avec un tel égoïsme, tant de calcul, à la -base, si peu d'unité morale entre la pensée écrite -et la pensée vécue? Une autre façon d'être de -Jacques me crispait les nerfs. Il me tendait la -main avec cette cordialité indifférente qui est la -sienne. Il était resté des mois sans me voir avant -notre rencontre au cercle, et il m'avait parlé -aussi amicalement que si nous nous fussions -quittés la veille. Il m'avait raconté les deux -aventures qu'il menait d'affilée en ce moment-là, -comme à son meilleur, à son plus sûr ami. Et -sitôt les talons tournés, ni vu ni connu. Je n'avais -plus existé pour lui. Je revenais. Sa poignée -de main était la même. Combien je préfère -à ces souriants et à ces faciles, les ombrageux, -les susceptibles, les irritables, avec qui l'on se -<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span> -brouille, qui vous en veulent et à qui l'on en -veut, qui se fâchent contre vous, à tort souvent, -de la plus involontaire négligence, mais pour qui -l'on existe, pour qui l'on se sent réel, d'une réalité -humaine et vivante. Pour les vrais égoïstes, -au contraire, on est un objet, une chose, l'égal, -à leurs yeux, du fauteuil qu'ils vous offrent d'ailleurs -avec le plus bienveillant et le plus vide -sourire. On n'a pour eux de réalité que la présence, -que l'agrément ou le désagrément qu'ils en -éprouvent. Soyons entièrement franc, peut-être -n'en aurais-je pas voulu à l'amant de Camille de -m'accueillir comme il a toujours fait, avec sa -gracieuseté impersonnelle, si je ne l'avais pas -trouvé un peu pâle, les yeux un peu battus, et -il me fallait bien attribuer cette légère fatigue -à ses amours avec la charmante fille dont je venais, -durant une semaine, d'évoquer la grâce virginale -d'antan, soutenu par le plus passionné -des hypnotismes rétrospectifs. Cette impression -fut aussi pénible que si j'avais eu sur Camille -d'autres droits que ceux du rêve et de la sympathie. -J'étais venu pour parler d'elle, au fond, et -j'aurais voulu m'en aller sans que même son nom -fût prononcé. Ce silence était d'autant plus impossible -que, déjà, et les premiers mots de politesse -échangés entre nous, j'avais tendu à Jacques -l'invitation de M<sup>me</sup> de Bonnivet:</p> - -<p>—«C'est toi qui m'as fait envoyer ce carton?...» -<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span> -lui demandai-je. «Mais qui y aura-t-il à -ce dîner? Que faut-il répondre?...»</p> - -<p>—«Moi?», fit-il après avoir lu la petite lettre -et sans me cacher son étonnement. «Non. Je -n'y suis pour rien... Il faut accepter pour deux -raisons: d'abord, cela t'amusera, et puis tu me -rendras un vrai service...»</p> - -<p>—«A toi?...»</p> - -<p>—«Oui. C'est bien simple», répliqua-t-il avec -un peu d'impatience devant ma lenteur d'intellect -«tu ne devines donc pas que M<sup>me</sup> de Bonnivet -te prie de venir parce qu'elle espère par toi -savoir au juste mes relations actuelles avec Favier?... -J'ai envie de t'appeler <i>Daisy</i>, ma pâquerette, -comme le jeune homme naïf du <i>Neveu de -ma Tante</i>. Voyons. Un peu de jugeotte, que -diable!... C'est vrai, tu m'as lâché de nouveau -ces huit derniers jours, et tu n'es plus au courant. -Tu me connais assez pour croire que je n'ai -pas laissé passer cette semaine sans manœuvrer -savamment, dans la petite guerre que nous nous -faisons, la Reine Anne et moi?... Quand je dis -savamment?... C'est une manœuvre qui ne varie -guère dans son fond. La mienne a continué telle -que je te l'ai dite: persuader de plus en plus à la -dame que j'ai pour cette pauvre Camille une -profonde passion... Je te passe le récit de mes -divers stratagèmes dont le plus simple a été de -me conduire, en effet, avec la petite, comme si -<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span> -je l'aimais... Mais la Reine Anne a oublié d'être -une bête, et elle est fine, fine, fine... Elle étudie mon -jeu... Une faute, une seule, et mon moyen ne prendra -plus. Je ne la ferai grimper à l'arbre que si cet -arbre n'a pas trop l'air un arbre de comédie.»</p> - -<p>—«Allons. Je continue à ne pas comprendre. -Tu fais la cour à M<sup>me</sup> de Bonnivet, voilà un fait. -Tu lui parles de ta passion pour la petite Favier, -voilà un second fait. Comment arranges-tu cela? -Car faire la cour à l'une, c'est n'avoir pas de -passion pour l'autre.»</p> - -<p>—«Et le remords, <i>my dear Daisy</i>,» interrompit-il, -«que tu oublies? Et la tentation? D'abord, -rétablissons les <i>tours</i>, comme on dit quelquefois -dans les journaux. Je ne fais pas la cour -à la Reine Anne, je m'arrange pour me la faire -faire... As-tu jamais eu un caniche dans ta vie? -Oui. Alors, tu l'auras vu, à table, quand tu chipotais -une côtelette, te regarder et regarder l'os -avec des yeux où l'honnête sentiment du devoir -et le glouton appétit du carnassier se disputaient -à qui mieux mieux? Hé bien! j'ai ces yeux-là -pour la Reine Anne, à chaque nouvelle ruse qu'elle -emploie pour me frôler du désir de sa beauté. -Puis, l'homme étant supérieur au chien par la -vertu, monsieur!—par l'effort sur soi-même, -monsieur!—le devoir l'emporte. Je la quitte -brusquement, comme quelqu'un qui ne veut pas -succomber... Tiens, veux-tu que je te donne un -<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span> -échantillon? Imagine-toi, pas plus tard qu'hier, un -coupé qui roule, par le brouillard qu'il faisait, ce -que j'appelle un joli petit brouillard d'adultère... -Nous nous sommes rencontrés, M<sup>me</sup> de Bonnivet -et moi, dans un magasin de bric-à-brac où elle -allait voir des tapisseries... moi aussi... quel hasard!... -les mêmes... quel autre hasard!... Et elle -m'a offert de me reconduire...»</p> - -<p>—«Dans sa voiture?...» fis-je interloqué.</p> - -<p>—«Tu aurais mieux aimé que ce fût en fiacre?» -interrogea-t-il. «Moi pas... Apprenez, <i>Daisy</i>, que -ces promenades en voiture sont très à la mode -chez le demi-castor du monde que j'essayais de -vous définir l'autre jour. Il y en a d'innocentes. Il -y en a de coupables. Que le public aille donc se -reconnaître dans le tas... Tu n'es plus indigné? Je -reprends... Nous vois-tu donc dans cet étroit -coupé tout rempli d'un parfum de femme, d'un -de ces vagues et pénétrants aromes où se mélangent -vingt senteurs: celle des sachets qui ont embaumé -dans ses armoires la batiste et la soie -molle de sa toilette intime, celle de la poudre -dont elle s'est enveloppée comme d'un fin nuage -au sortir de son bain...»</p> - -<p>—«Si jamais je fonde une boutique de parfumerie», -l'interrompis-je, «et si je confie à un -autre la rédaction de la réclame...»</p> - -<p>Il m'agaçait par ses ironies, et ses indiscrétions -me semblaient d'un goût si détestable que -<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span> -je voulais y couper court. Sous cette mauvaise -épigramme, il me regarda une seconde avec un -éclair de fâcherie. Sa bonne humeur fut la plus -forte. Il haussa les épaules et il continua sans -relever ma remarque, mais en m'épargnant les -dix-huit autres «bouquets».</p> - -<p>—«Nous voilà donc dans cette douce et tiède -atmosphère, la Reine Anne et moi... Le brouillard -embue les carreaux. Je lui prends la main. Elle ne -la retire pas. Je serre cette petite main qui me -rend ma pression. Je passe mon bras autour de -sa taille. Ses reins se cambrent comme pour me -fuir, en réalité pour me faire sentir leur souplesse. -Elle se tourne vers moi, pour s'indigner, en réalité -pour m'envelopper de ses yeux fixes et m'affoler. -Je l'attire à moi. Mes lèvres cherchent ses -lèvres... Elle se débat, et tout d'un coup, au lieu -d'insister, c'est moi qui la repousse, moi qui lui -dis les: «Non, non, non...», les: «Ce serait -trop infâme...», les: «je ne peux pas <i>lui</i> faire -cela...», coutumiers à son sexe, moi qui fais -arrêter la voiture, moi qui me sauve!... Avec une -maîtresse, dans un autre coin de Paris, qui vous -aime, qui vous plaît, à qui apporter le désir éveillé -par sa rivale, ce jeu-là est vraiment le plus délicieux -des sports... Et que la Reine Anne s'y soit -laissée prendre, c'est très naturel. Se sentir désirée -passionnément et fuie de même, c'est de -quoi provoquer les pires folies chez une femme -<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span> -un peu corrompue et un peu froide, un peu vaniteuse -et un peu curieuse...»</p> - -<p>—«Alors, si je t'ai bien compris, mon rôle, -dans le dîner de demain, consisterait à mentir -dans le même sens que toi, quand M<sup>me</sup> de Bonnivet -me parlera de Camille? Dans ce cas, il est -inutile que j'accepte cette invitation. Je ne commettrai -pas cette vilenie.»</p> - -<p>—«Vilenie est dur. Et pourquoi, miss Pâquerette?» -demanda Jacques en riant.</p> - -<p>—«Parce que je me ferais un remords de -contribuer au succès de cette malpropre intrigue,» -répondis-je en me fâchant tout de bon, -tant ce nouveau rire m'énervait. «Que M<sup>me</sup> de -Bonnivet trompe ou ne trompe pas son mari, -cela m'est profondément égal, et profondément -égal aussi qu'elle ou toi vous vous piquiez aux -scélératesses du jeu que vous jouez. Mais quand -je rencontre un sentiment vrai, je lui tire mon -chapeau, et je ne lui marche pas dessus. Ce sentiment -vrai, Camille Favier l'a pour toi. Je l'ai -entendue me parler de son amour, quand je l'ai -reconduite le soir où tu es allé souper avec ta -coquine. Je l'ai vue, le lendemain, quand elle eut -reçu ta cruelle réponse. Elle est sincère comme de -l'or, cette fille. Elle t'aime avec tout son cœur. -Non, non, et non, je ne t'aiderai pas à la trahir, -d'autant plus que la crise est plus grave que tu ne -l'imagines...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span> -J'étais lancé. Je continuai, racontant, avec -tout ce que je pouvais trouver en moi d'éloquence, -ce que je lui avais tu huit jours auparavant: -les troubles devinés chez la jolie actrice, ce -qu'il avait été, ce qu'il était pour elle, l'Idéal de -passion et d'art qu'elle avait cru réaliser dans -leur liaison, les tentations de luxe qui l'entouraient, -le crime que c'est de provoquer la première -grande déception d'un être humain. Enfin -je dépensai à défendre la Petite Duchesse dans -le cœur de son amant toute la chaleur de l'amour -malheureux que je sentais moi-même pour elle. -Et j'en étais si jaloux!—Douloureuse anomalie -sentimentale que Jacques ne discerna -point, malgré sa finesse. Il ne vit dans ma protestation -que la déplorable naïveté dont il me -croyait à jamais contaminé, et il me répondit -avec un sourire, plus indulgent encore qu'ironique:</p> - -<p>—«L'avais-je prédit que vos sublimes s'amalgameraient? -T'en a-t-elle conté, dans les deux -heures peut-être ou trois, que vous vous êtes vus? -Ce n'est pas un bateau qu'elle t'a monté, c'est -une escadre, une flotte, une armada!... Hé! mon -ami, crois-tu que je ne l'ai pas regardée sentir, -moi aussi, notre petite Duchesse Bleue? C'est -parfaitement vrai qu'elle était sage avant de me -rencontrer. Mais, comme elle s'est jetée à ma tête -la première et qu'elle savait parfaitement où elle -<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span> -allait, toute sage qu'elle fût, tu me permettras -de n'avoir pas de remords, d'autant plus que je -ne lui ai jamais caché que je ne lui offrais qu'une -fantaisie et que je ne l'aimais pas d'amour. J'ai -ma loyauté, moi aussi, avec les femmes, quoi que -tu en penses. Seulement je la place à ne pas les -tromper sur la qualité de la petite combinaison à -laquelle je les convie en les courtisant. C'est à -elles de l'accepter avec ses conséquences. Et -d'un... Aujourd'hui, si Camille éprouve la tentation -du luxe, cette tentation,—que je trouve toute -naturelle, entre parenthèses,—n'a rien à faire -avec son Idéal déçu. Elle se donne à elle-même -ce joli prétexte, et je trouve cela très naturel -encore... Elle est à peu près aussi sincère que -les jeunes filles qui font un solide mariage d'argent -en s'excusant sur un premier amour trahi. -Et de deux... Hé! qu'elle le prenne, son amant -riche, tu peux lui en donner la permission de ma -part, et qu'il lui paie les robes de chez Worth, les -chevaux et les voitures, le petit hôtel et les bijoux! -Qu'elle le prenne, cette après-midi, demain, et -je te le jure, je n'aurai pas plus de remords que -d'allumer cette cigarette. Ça m'amusera même, -quand elle se sera <i>entournadée</i> ou <i>enfigonnée</i>, d'avoir -un renouveau d'histoire avec elle. Et de -trois... En attendant, accepte l'invitation de -M<sup>me</sup> de Bonnivet. Tu dîneras bien, ce qui n'est -jamais à dédaigner, et puis tu contrecarreras ma -<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span> -malpropre intrigue, comme tu dis, tant que tu -voudras. En amour, c'est comme aux échecs. -Rien ne m'amuse comme de jouer la difficulté... -D'ailleurs, je suis un sot de supposer, même un -instant, que tu puisses ne pas aller chez la Reine -Anne. Tu iras, entends-tu, tu iras. Je le vois dans -tes yeux...»</p> - -<p>—«Et à quoi?» lui demandai-je un peu confus -de sa perspicacité. C'était vrai que je sentais -ma résolution de refus déjà détruite par sa seule -présence.</p> - -<p>—«A quoi? Mais à ton regard pendant que -tu m'écoutes... Est-ce que tu aurais cette attention -si cette histoire ne t'intéressait déjà passionnément? -C'est à dire que tu nous inventerais plutôt -tous les trois, Camille, Bonnivette et moi, -que de te passer de nous connaître... Je te l'ai dit -l'autre jour, moi, tu es né regardeur et confident. -Tu as été le mien. Tu es devenu, du coup, celui -de Camille. Il faut que tu deviennes celui de Bonnivette. -C'est écrit. Tu les recevras, les confidences -de la femme du monde. Tu les re-ce-vras, et -tu y croi-ras!...» insista-t-il en détachant les syllabes, -et il conclut: «Ce qui sera la punition de -tes blasphèmes. Mais, j'y pense. Le portrait de la -Duchesse bleue, quand le commençons-nous?...»</p> - -<p class="space">Il faut croire que ce diable d'homme n'avait -pas tort dans cette nouvelle fatuité de «regardé» -<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span> -et qu'en effet son aventure m'hypnotisait d'un -irrésistible magnétisme. Car je sortis de chez lui -ayant écrit, à son bureau, avec sa plume et sur son -papier, une lettre d'acceptation, pour M<sup>me</sup> de -Bonnivet. Et d'un, comme il disait en agitant son -index dressé, où brillait une grosse émeraude, -avec un certain geste si à lui. J'avais fait pire. -Malgré le spasme d'irraisonnée et morbide jalousie -qui me serrait le cœur, chaque fois que je pensais -aux rapports de Jacques et de sa maîtresse, -je venais de prendre rendez-vous pour commencer -ce portrait promis, non plus celui de la Camille -idéale et rêvée, mais de la vraie, de celle -qui appartenait à cet homme, qui lui donnait sa -bouche, sa gorge, qui se donnait à lui tout entière, -et ce rendez-vous de pose, nous l'avions -fixé dans mon atelier pour le lendemain même -du jour où j'aurais dîné chez les Bonnivet!</p> - -<p>Ces deux faiblesses, je m'en repentais déjà -dans l'escalier de la maison de la place Delaborde, -pas assez, hélas! pour remonter chez Jacques et -lui reprendre mon billet qu'il s'était chargé de -faire tenir à la Reine Anne. Mon remords augmenta -lorsqu'aussitôt franchie la porte de mon -atelier, j'aperçus la tête de Camille ébauchée sur -mon chevalet. Délicieuse de vie fantomatique et -inachevée, elle me souriait du fond de la toile -sans cadre. «Non, tu ne m'achèveras jamais!...» -me disait-elle avec ces yeux tristes, cet ovale -<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span> -amaigri, cette bouche plissée d'un sourire de mélancolie. -Et c'est positif que ni ce soir-là, ni durant -les heures qui suivirent, je n'eus le courage -d'y toucher, à cette pauvre tête,—ni depuis. -L'enchantement était brisé. Je les passai d'ailleurs -dans une agitation singulière, ces heures qui suivirent. -J'étais repris par la fièvre de la passion -naissante, et, cette fois, je n'avais plus ni l'espoir -ni la volonté de lutter. Je sentais que cette semaine -de renoncement et de réclusion en tête-à-tête -avec la Camille idéale m'avait donné les -seules joies que cette passion, si fausse, si condamnée -d'avance, dût jamais me donner. Ces -joies auxquelles je renonçais m'étaient symbolisées -par ce portrait chimérique. Je me rappelle, -je passai à le contempler toute la journée -qui précéda le dîner chez M<sup>me</sup> de Bonnivet. Puis, -lorsque l'instant de partir fut arrivé, je voulus -dire un adieu à ce tableau, un pardon plutôt. -J'éprouvais devant ce cher portrait de rêve avec -qui j'avais passé une douce et romanesque semaine, -le même intime remords que s'il eût été -l'image, non pas d'une chimère, mais d'une fiancée -réellement trahie. Je me vois encore tel que -je m'apparus à moi-même dans la grande glace -de l'atelier, l'habit ouvert sous la fourrure, et -marchant comme un coupable vers cette toile -que j'allai cacher, après l'avoir contemplée une -dernière fois, dans une soupente attenante et en -<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span> -la tournant contre le mur. Cette Camille Favier -de ma fantaisie ne disparaissait-elle pas pour céder -la place à une autre, aussi jolie, aussi touchante -peut-être, mais qui n'était plus <i>ma</i> Camille? -Allons, encore un soupir, mon doux fantôme, -encore un regard, et rentrons dans la réalité!... La -réalité, c'était un fiacre qui m'attendait à la porte, -pour me conduire, par une pluie battante, vers la -rue des Écuries-d'Artois où habitait la rivale mondaine -de la jolie actrice. Que dirait celle-ci quand -Jacques lui apprendrait que j'avais dîné là? Car -il le lui apprendrait, ne fût-ce que pour s'amuser -de mon embarras. Et puis, qu'allait en dire M<sup>me</sup> de -Bonnivet elle-même? Pourquoi m'avait-elle invité? -Qu'en savais-je au fond? Que savais-je d'elle, -sinon que sa vue m'avait donné un vif mouvement -d'antipathie et que Jacques m'avait raconté -à son propos d'assez vilaines choses? Mais mon -antipathie pouvait se tromper, et quant à Jacques, -se méprenant, comme il faisait, sur Camille -Favier, peut-être se méprenait-il également sur -l'autre. «Si pourtant,» me disais-je, «cette coquette -s'était laissée prendre au piège? Ces aventures -arrivent. Si elle avait pour lui un véritable -sentiment? C'est bien peu probable,» me répondais-je, -«étant donné le bleu si dur de ses yeux, -la minceur de ses lèvres, l'acuité de son profil, la -sécheresse orgueilleuse de sa physionomie... Et -cependant!...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span> -C'était moins probable encore, étant donnée -l'existence de frivolité vaine et affairée que supposait -la maison devant laquelle mon modeste fiacre -m'arrêta sans entrer, au cours de ce petit monologue. -Je ne me crois pas plus sottement plébéien -qu'un autre, mais cette sensation d'arriver dans un -hôtel de six cent mille francs pour prendre part -à un dîner de cinquante louis, avec un véhicule à -trente-cinq sous la course, suffira toujours pour me -dégoûter du monde élégant, n'y eût-il pas le reste. -Mais le reste, mais ces constructions, comme était -cet hôtel Bonnivet, d'une architecture de parodie, -où l'on a trouvé le moyen de mélanger vingt-cinq -styles, et de placer un escalier de bois, à l'anglaise, -dans une cage de la Renaissance,—mais -les figures patibulaires des valets de pied en livrée, -qui font au visiteur une galerie de muette insolence,—comment -supporter ce décor de choses -et de gens, sans en percevoir l'odieuse facticité? -Comment ne pas détester l'impression de ces -ameublements qui sentent le pillage et le brocantage, -car rien n'y est à sa place: les tapisseries du -dix-huitième siècle y alternent avec des tableaux -du seizième, des meubles du temps de Louis XV -avec des cathèdres d'église, des rideaux coulissés -au goût du jour avec des morceaux d'anciennes -étoles qui finissent chaise longue, dos de fauteuil, -coussin de divan!... Bref, lorsque je fus introduit -<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span> -dans le salon-boudoir où M<sup>me</sup> de Bonnivet tenait -ses assises, j'étais plus <i>Camilliste</i> que jamais, plus -partisan de la brave petite actrice, telle qu'elle -m'était apparue dans le modeste appartement de -la rue de la Barouillère. La rivale millionnaire de la -pauvre fille était couchée plutôt qu'assise sur une -espèce de lit de repos du plus pur style Empire, -dans le goût de celui où David a immobilisé la -grâce cruelle de M<sup>me</sup> Récamier, l'illustre patronne -de toutes les coquettes du genre sirène. Elle portait -une de ces robes d'apparence très simple, qui -marquent, en réalité, la limite entre l'élégance supérieure -et l'autre. Les plus grands faiseurs seuls -peuvent les réussir. C'était un fourreau d'une -grosse soie noire très mate, qui absorbait la lumière -au lieu de la renvoyer. Une cuirasse, une -cotte de mailles de jais, appliquée sur cette étoffe, -moulait étroitement le buste en laissant transparaître -la blancheur de la chair, à la place nue -des épaules et des bras. Une ceinture de jais encore, -sur le modèle de celles que l'on voit aux -reines du moyen âge dans les vieilles statues des -tombeaux, suivait la ligne sinueuse des hanches -et s'achevait en deux pendants croisés très bas. -D'énormes turquoises entourées de diamants -brillaient aux oreilles de la jolie femme. Ces turquoises -et un serpent d'or à chacun de ses bras,—deux -merveilleuses copies des serpents d'or du -musée de Naples,—étaient les seuls bijoux dont -<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span> -s'éclairât cette toilette, ce costume plutôt qui lui -allongeait, qui lui amincissait encore sa taille -longue, souple et mince. Sa pâleur de blonde rehaussée -par le contraste de cette sombre harmonie -en noir et en or, prenait des délicatesses d'ivoire -vivant. Pas une pierre ne luisait dans ses cheveux -d'un or si clair, et l'on eût dit qu'elle avait assorti -le bleu de ses turquoises au bleu de ses prunelles, -tant la nuance en était pareille,—sauf que le bleu -de ces pierres dont on prétend qu'elles pâlissent -quand celui qui les porte est en danger, revêtait -des nuances tendres, presque aimantes, à côté de -l'azur implacable et métallique des yeux. Elle s'éventait -avec un large éventail de plumes, noires -comme sa toilette, où apparaissait une couronne -de comtesse, incrustée en roses. C'était, sans -doute, un petit recommencement d'effort vers -une parenté définitive avec les vrais Bonnivet. -J'ai su depuis qu'on avait essayé mieux. Mais le -duc de Bonnivet actuel, à l'occasion d'une fête -de charité où la Reine Anne s'était hasardée à se -titrer, avait arrêté net ce pseudo-blasonnage par -une lettre d'une raideur toute seigneuriale, et il -ne restait, de cette prétention avortée, que cette -couronne, brodée un peu partout, sans écusson. -Auprès de cette svelte et dangereuse créature, si -blonde et si blanche dans la gaine noire de son -corsage pailleté et de sa jupe mate, se tenait, assis -sur une chaise très basse, presque un tabouret, -<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span> -Senneterre,—le rabatteur,—tandis que Pierre -de Bonnivet chauffait au feu alternativement les -semelles de ses escarpins en causant avec mon -maître Miraut. Ce dernier parut un peu étonné -de me voir là, et un peu mécontent. Pauvre cher -et vieux maître, s'il savait comme il a tort de -craindre en moi un rival dans la course au portrait -de vingt mille francs! Mais ce négociant en pastels -est de la race des bons géants. Avec sa taille -de six pieds, restée souple à force d'exercice, avec -ses épaules de portefaix élargies encore par la -séance de boxe quotidienne, avec son profil à la -François I<sup>er</sup>, gourmand, sensuel et fin, il a gardé, -par-dessous ses roueries de métier, une grosse -générosité de tempérament. Aussi m'accueillit-il -d'un mot réchauffant, quoique un peu trop protecteur:</p> - -<p>—«Ah! vous connaissez mon élève?» dit-il -à M<sup>me</sup> de Bonnivet, «vous savez qu'il a beaucoup, -mais beaucoup de disposition... Seulement, pas -assez de confiance en lui, manque d'aplomb...»</p> - -<p>—«Il y en a tant qui en ont trop,» interrompit -la jeune femme, en lançant un mauvais -regard au pastelliste qui en demeura interloqué, -«cela compense.»</p> - -<p>—«Bon!» pensai-je à part moi, «elle n'est -pas de bonne humeur, ni même polie... Miraut -est un peu trop content de lui, c'est vrai. Mais -c'est un homme d'un rare talent, et qui lui fait -<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span> -beaucoup d'honneur en venant chez elle... A-t-elle -l'air méchant, ce soir? Et Bonnivet est-il préoccupé, -malgré le masque de sa gaieté?... J'en -tiens pour ce que j'ai dit à Jacques, l'autre jour... -Je ne me fierais ni à la femme ni au mari... Ces -blondes au regard froid sont capables de tout, -et de tout aussi ces sanguins musclés, comme -est celui-ci... Enfin, nous allons voir manœuvrer -Jacques... Et dire qu'il pourrait être si heureux -avec sa petite amie, tout simplement!... La vie -est vraiment bien mal arrangée...»</p> - -<p class="space">Ce nouveau monologue intérieur se prononçait -en moi presque aussi distinctement que je -viens de le transcrire. Ce dédoublement prouvait -l'extrême surexcitation de mes facultés. Car cette -pensée si nette, si réfléchie ne m'empêchait pas -d'être des yeux et des oreilles à la conversation -que renforcèrent de leur présence le comte et la -comtesse Abel Mosé, d'abord. Il est, lui, un type -accompli du grand financier moderne, chez qui -l'homme de Bourse gagne toute l'après-midi le -luxe de l'homme du monde le soir. Chose étrange! -cette figure qui se rencontre surtout parmi les -israélites, comme Mosé, ne m'est pas déplaisante. -J'y trouve la mise en œuvre d'une passion vraie.—Pour -les gens de cette espèce, la vanité des -occupations de cercle et de salon a du moins son -réalisme. En jouant au grand seigneur, ils se prouvent -<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span> -qu'ils ont monté d'un degré sur l'échelle sociale. -La vie élégante est pour eux un second métier -qui se juxtapose à l'autre et qui le continue. -C'est un grade acquis, et quelle physiologie, pour -suffire à l'usure accumulée de ces deux existences, -aux poignants soucis alternant avec les épuisants -plaisirs, aux séances à la Bourse suivies de dîners -en ville,—pendant des années! Et puis, comme -M<sup>me</sup> Mosé est belle, de la grande beauté orientale, -celle qui n'a rien du poncif, du chiffonné! -C'est la Judith biblique, la créature aux yeux -brûlants comme les sables du désert, que voyaient -passer les soldats d'Holopherne... «Qui pourrait -haïr le peuple des Hébreux quand ils ont de telles -femmes?...» dirais-je volontiers avec eux. Les -Mosé n'étaient pas là depuis cinq minutes que la -jolie M<sup>me</sup> Éthorel entrait, et son mari, puis—«naturellement», -comme dit Miraut entre ses -dents, pour bien me faire entendre qu'il connaissait -les vrais dessous de cette société,—Crucé le -collectionneur; puis Machault, un athlète professionnel, -que j'ai vu tirer à la salle d'armes; -puis un certain baron Desforges, un homme de -soixante ans, dont l'œil me frappa aussitôt par sa -finesse presque trop aiguë dans un teint trop -rouge de viveur vieilli. Et les propos commençaient -de bourdonner, mélangeant les questions -obligatoires sur le temps et la santé à quelques -médisances préalables et à des rappels d'emplois -<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span> -de journée,—le plus souvent mortels d'ennui, -rien qu'à les ouïr. J'entends encore quelques-unes -de ces phrases:</p> - -<p>—«Vous ne marchez pas assez», disait Desforges -à Mosé, qui avait déclaré se sentir un peu -pesant après ses repas, «on digère avec ses -jambes, voilà ce que le docteur Noirot me répète -sans cesse...»</p> - -<p>—«Et le temps?» répondait le financier.</p> - -<p>—«Faites vous masser alors», reprenait Desforges. -«Je vous enverrai Noirot. Le massage, -c'est la pilule d'exercice.»</p> - -<p>—«Et vous n'avez pas acheté ces deux candélabres», -disait Crucé à Éthorel, «pour trois -mille francs, mon cher, mais c'était donné...»</p> - -<p>—«Le jeu de San Giobbe», disait Machault -à Bonnivet, «j'entre là-dedans comme dans du -beurre.»</p> - -<p>—«Vous n'étiez pas au patinage, ce matin, -ma chère Anne», disait M<sup>me</sup> Mosé à M<sup>me</sup> de Bonnivet, -«c'est pourtant l'occasion de profiter de -cette étonnante entrée d'hiver... avant le premier -janvier! Pensez donc!... Ça ne se retrouve -pas deux fois en un siècle... Je vous ai cherchée!...»</p> - -<p>—«Et moi aussi», disait M<sup>me</sup> Éthorel, «tu -te serais amusée à voir cette vieille folle de -M<sup>me</sup> Hurtrel courir sur la glace après le petit -Liauran. Et elle était rouge, et elle suait, et elle -<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span> -déteignait, et elle coulait, tandis que l'autre filait -avec Mabel Adrahan...»</p> - -<p>—«Cela vous fait rire, Madame. Et si je vous -disais que moi, je la plains», fit Senneterre.</p> - -<p>—«Respect à l'amour, nous la connaissons, -cette guitare», interrompit M<sup>me</sup> de Bonnivet, -qui accompagna ce persiflage de ce rire aigu que -j'avais déjà remarqué au théâtre. Elle était visiblement -dans un état de nervosité que je m'expliquai, -lorsque la porte de la salle à manger -s'ouvrit sans que Jacques fût arrivé. Je devais -bientôt apprendre et le faux prétexte et la vraie -raison de cette absence. Dès le premier service -et à propos des fleurs et de l'argenterie qui décoraient -la table, on parlait du goût d'aujourd'hui, -puis du goût au théâtre et de la mise en -scène. Tous les convives se mirent d'accord pour -célébrer l'habileté de feu M. Perrin à installer -le décor mondain des comédies modernes. Le -discours ricocha sur les pièces actuelles, et une -allusion ayant été faite à la <i>Duchesse Bleue</i>, un -des convives, Machault, je crois, se prit à dire:</p> - -<p>—«Est-ce qu'elle a fini déjà? J'ai vu en passant -sur le boulevard qu'il y a changement d'affiche, -ce soir, au Vaudeville? Savez-vous pourquoi?»</p> - -<p>—«Parce que Bressoré a un gros rhume et -qu'il s'est trouvé trop malade pour jouer. J'ai entendu -raconter cela par hasard au cercle de la rue -Royale», dit Mosé, qui ne négligeait jamais une -<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span> -occasion de rappeler son accointance avec ce -club élégant, «et comme la pièce porte tout entière -sur lui... Il y a du talent, et il est le seul...» -continua-t-il, ce qui prouvait que l'antipathie -de M<sup>me</sup> de Bonnivet pour Camille Favier n'avait -pas échappé aux yeux observateurs de l'homme -d'affaires, ces yeux si noirs sur son teint presque -exsangue...</p> - -<p>—«C'est contagieux, paraît-il, dans la maison» -dit Bonnivet... «Molan devait venir. Il s'est -excusé au dernier moment. Il est lui-même un -peu souffrant...»</p> - -<p>En prononçant ces mots, il avait regardé sa -femme, qui ne daigna même pas avoir écouté. -Elle causait avec un de ses deux voisins qui -était Miraut. Ni sa voix métallique, ni ses prunelles -dures et claires ne trahirent le plus léger -signe de trouble, mais le cruel retroussis qu'elle -avait par instants au coin de sa bouche se fit -plus cruel, et un petit battement de ses narines, -imperceptible, sinon pour un homme de mon -métier,—ou pour un jaloux,—me révéla que -cette absence de Jacques était la vraie cause de -sa nervosité. Presque en même temps, je sentis -que Bonnivet scrutait ma physionomie du -même regard dont il venait d'envelopper sa -femme, et trois choses me devinrent évidentes -simultanément, à savoir:—l'une, et la plus redoutable, -que le mari n'était en aucune façon la -<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span> -dupe des coquetteries de la Reine Anne avec -mon camarade;—la seconde, que ce camarade -avait lui-même saisi cette occasion du changement -d'affiche, pour provoquer chez la coquette -une crise de jalousie dépitée en passant ou feignant -de passer cette soirée libre avec Camille -Favier;—la troisième, que cette ruse si simple -piquait en effet au vif de son amour-propre féminin -la rivale de la jolie actrice. Ces trois remarques, -faites d'instinct et dont deux au moins -emportaient de si grave conséquence, suffirent -à me rendre ce banal dîner passionnément intéressant. -Je ne pouvais me retenir d'appliquer à -Pierre de Bonnivet et à sa femme toute ma force -d'attention. D'autre part, j'appréhendais qu'aussitôt -sortis de table, ils n'essayassent l'un et l'autre -de me faire causer, et je ne voulais trahir Molan -ni auprès d'elle ni auprès de lui.—Auprès de lui -surtout. La veine si facilement enflée de son front -sanguin, ses yeux verdâtres que l'on devinait si -prompts à s'injecter de colère, le poil roux et -rude qui de son bras descendait jusqu'aux phalanges -de ses doigts, tous ces signes de brutalité -continuaient à me donner l'impression d'un redoutable -personnage. L'action tragique devait lui -être aussi naturelle qu'à moi les timidités douloureuses -ou que la fatuité insolente à Jacques. La -soirée ne devait pas finir sans me fournir la preuve -que mes diverses intuitions ne me trompaient -<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span> -pas. Nous avions à peine quitté la table pour le fumoir -que Machault me disait en me prenant le bras:</p> - -<p>—«Vous fréquentez beaucoup Jacques Molan, -n'est-ce pas, vous, La Croix?...»</p> - -<p>—«Nous sommes camarades de collège et je -le vois quelquefois», répondis-je évasivement.</p> - -<p>—«Hé bien! Si vous le voyez ces jours-ci, -prévenez-le donc que Senneterre l'a rencontré en -venant ici... Par conséquent, <i>on</i> saura que sa migraine -ou son rhume n'était qu'un prétexte. Ça -n'a pas d'autre importance, mais avec Anne il -vaut toujours mieux être renseigné...»</p> - -<p>Je n'eus pas le temps d'interroger davantage -le brave escrimeur, qui avait eu, pour prononcer -cet <i>on</i> énigmatique et sa plus énigmatique dernière -phrase, un indéfinissable sourire. Pierre -de Bonnivet venait à nous, tenant d'une main -une boîte de cigares et de l'autre une boîte -de cigarettes. Je pris un simple papyros russe, -une pincée de tabac jaune et roulée dans du -papier paille, tandis que le robuste gladiateur -s'introduisait dans la bouche un véritable tronc -d'arbre rugueux et noir. Puis, avant le café, avisant -sur la table à liqueurs une bouteille de fine -champagne parmi d'autres, il remplit un petit -verre, qu'il alla déguster sur un fauteuil, en nous -disant:</p> - -<p>—«Ça, c'est un excellent premier apéritif de -la soirée...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span> -—«Et vous, monsieur La Croix, une tasse de -café? Non. Un peu de Kummel, ou de chartreuse?» -me demanda Bonnivet, «pas même un -doigt de cherry-brandy?»</p> - -<p>—«Jamais de liqueur ni de café le soir...» -lui dis-je, et j'ajoutai en souriant: «Je n'ai pas -un estomac et des nerfs d'hercule...»</p> - -<p>—«Il n'y a pas besoin d'être de la force de -Machault pour aimer l'alcool. Voyez notre ami -Molan», fit le mari, qui me regarda l'écouter -prononcer ce nom. Puis, après un silence: «Est-ce -que vous savez au juste ce qu'il a?...»</p> - -<p>—«Je ne sais pas», répondis-je. «Il se surmène. -Il travaille encore plus qu'il ne boit...»</p> - -<p>—«Et il aime encore plus la petite Favier?» -insista mon interlocuteur en me regardant à nouveau -de son regard aigu.</p> - -<p>—«Et il aime encore plus la petite Favier», -répliquai-je sur le même ton d'indifférence.</p> - -<p>—«Ça dure depuis longtemps, cette histoire?» -demanda le mari après une seconde d'hésitation.</p> - -<p>—«Depuis la <i>Duchesse Bleue</i>. Enfin, c'est -une lune de miel au premier quartier...»</p> - -<p>—«Et alors, sa maladie de ce soir, où justement -elle ne joue pas?...» interrogea-t-il sans -formuler toute sa question, que je complétai -dans ma réponse, en lui donnant une forme cynique -où se soulageait mon malaise:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span> -—«Serait un prétexte pour passer toute une -soirée avec elle et la nuit ensuite?... Ma foi, je -n'en sais rien; mais c'est bien probable...»</p> - -<p>Je pus voir, à ces paroles,—que Camille -Favier, si elle lit jamais ces pages, me les pardonne!—le -front du jaloux s'éclaircir. Évidemment -le billet d'excuse envoyé par Molan à la -dernière minute ne lui avait point semblé sincère. -Il avait constaté que M<sup>me</sup> de Bonnivet s'en -énervait, et il s'était demandé pourquoi? Avait-il -cru à la survenue entre sa femme et Jacques d'une -de ces brouilles momentanées qui dénoncent, plus -que des assiduités trop continues, une intrigue -d'amour? Il m'avait soupçonné d'être le confident -de mon camarade. Il avait pensé que je savais, -moi, le vrai motif de cette absence, et sa -défiance s'exerçait à trouver dans mon accent une -sincérité. Et, comme les jaloux, étant tout imagination, -se défient et se rassurent de même, celui-ci -avait repris son humeur la plus charmante pour -dire au baron Desforges, qui entrait, ayant tardé -un peu à nous rejoindre:</p> - -<p>—«Hé bien! Frédéric, avez-vous été content -du dîner?»</p> - -<p>—«Je viens de me permettre d'appeler Aimé -pour le féliciter des petites timbales, et pour lui -faire une observation sur le foie gras...» répliqua -le baron, «Je ne vous dis pas laquelle, vous jugerez -à l'épreuve... C'est un chef, je vous l'ai -<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span> -toujours dit, ce que j'appelle un chef. Mais c'est -encore jeune...»</p> - -<p>—«Il se formera», dit Bonnivet, en me jetant -un regard d'intelligence, cette fois, «avec -un maître comme vous...»</p> - -<p>—«C'est le septième qui me passe par les -mains», fit Desforges en haussant les épaules et -du plus grand sérieux, «pas un de plus, depuis -que je sais ce que c'est que manger... Le septième, -entendez-vous!... Et puis je vous les donne, -et vous me les gâtez par vos éloges à côté... Les -cuisiniers ressemblent aux autres artistes. Ils ne -résistent pas aux compliments des demi-connaisseurs.»</p> - -<p class="space">Je m'éclipsai du fumoir sur ce philosophique -axiome de cet épicurien qui a la sagesse de placer -des docteurs ès sciences culinaires dans les maisons -où il dîne, afin d'assurer les menus de son -hiver. Je comptais prendre mon chapeau dans le -salon, y faire une courte séance de conversation -polie et générale, puis partir à l'anglaise en profitant -du retour des fumeurs ou de l'arrivée d'invités -nouveaux. Il n'y avait dans ledit salon quand -j'y rentrai que les deux femmes qui avaient dîné -et Senneterre. De si petits comités étant peu favorables -au tête-à-tête, j'avais lieu d'espérer que -M<sup>me</sup> de Bonnivet n'aurait pas l'occasion de me -chambrer et de me confesser. Je connaissais mal -<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span> -cette capricieuse et cette autoritaire, qui, elle, connaissait -très bien son mari. Elle avait deviné qu'il -ne fallait pas me parler devant Bonnivet. A peine -avais-je reparu, qu'elle se leva du divan où elle -se tenait à côté de M<sup>me</sup> Éthorel et en face de -M<sup>me</sup> Mosé, avec Senneterre à ses pieds sur une -chaise basse, qui lui gardait son éventail. Elle -vint à moi, et m'entraînant dans un second salon, -attenant au premier, elle me força de me mettre -sur un canapé auprès d'elle:</p> - -<p>—«Nous serons plus tranquilles pour causer», -commença-t-elle. Puis, avec brusquerie: -«Est-ce que vous avez beaucoup avancé votre -portrait de M<sup>lle</sup> Favier?» Elle avait cette manière -d'interroger où se trahit le despotisme de -la femme jolie et riche pour qui son interlocuteur -n'est qu'un domestique d'amusement ou -de renseignement. Chaque fois que je rencontre -chez une poupée de la mode cette inconsciente -insolence, une irrésistible envie me saisit -de répondre à coups de mots désagréables. -Jacques avait sans doute spéculé sur ce trait de -mon caractère pour me faire jouer ce rôle d'excitateur, -refusé pourtant avec une si loyale -énergie.</p> - -<p>—«Le portrait de M<sup>lle</sup> Favier? Mais je ne l'ai -même pas commencé», répliquai-je.</p> - -<p>—«Ah!» dit-elle avec un sourire, «Molan -a déjà changé d'idée. Il le lui aura défendu... -<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span> -Vous êtes amoureux de cette jolie petite femme-là, -monsieur La Croix, avouez-le?»</p> - -<p>—«Moi,» répondis-je, «amoureux d'elle?... -Pas le moins du monde.»</p> - -<p>—«Ça en avait bien l'air, pourtant, l'autre -jour,» dit-elle, «et Jacques Molan me faisait -l'effet d'être un peu jaloux de vous?...»</p> - -<p>—«Tous les amants sont plus ou moins jaloux,» -répartis-je, et, cédant au besoin grandissant -de lui être pénible, j'ajoutai: «Il aurait bien -tort. Camille Favier l'aime de tout son cœur, et -elle en a beaucoup...»</p> - -<p>—«C'est un grand malheur pour son talent,» -dit M<sup>me</sup> de Bonnivet en fronçant ses sourcils -blonds, juste assez pour me faire comprendre que -j'avais touché juste.</p> - -<p>—«Je ne peux pas être de votre avis, Madame...» -répliquai-je, avec conviction cette fois. -«La petite Favier n'a pas seulement une adorable -beauté, c'est une espèce de génie, et un charmant -cœur et un charmant esprit...»</p> - -<p>—«On ne s'en douterait pas à la voir jouer,» -répondit-elle, «à mon avis, du moins. Mais si -c'est vrai, c'est pire encore... Jamais le bonheur -n'a inspiré aucun écrivain. Je suis tranquille, d'ailleurs... -Ça ne traînera pas, cette histoire. Molan -apprendra qu'elle l'a trompé derrière un portant -du théâtre avec un des cabots de la troupe, et -alors...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span> -—«On vous a mal renseigné sur cette pauvre -fille, Madame,» repris-je plus vivement que la -politesse ne l'autorisait. «Elle est toute noblesse, -toute fierté, et parfaitement incapable d'une vilenie...»</p> - -<p>—«Ce qui ne l'empêche pas d'être entretenue -par Molan,» interrompit-elle, «si on m'a bien -renseignée, et de lui manger ses droits d'auteur -jusqu'au dernier sou...»</p> - -<p>—«Entretenue?...» m'écriai-je. «Non, madame, -on ne vous a pas bien renseignée. Si elle -voulait du luxe, elle en aurait. Elle a refusé hôtel, -chevaux, toilette, bijoux, tout ce qui tente ses -pareilles, pour se donner tout simplement, selon -son cœur. Elle aime Jacques du plus beau, du -plus sincère attachement...»</p> - -<p>—«Je la plains, si vous avez raison,» dit-elle -en ricanant; «car il ne vaut pas cher, votre ami.»</p> - -<p>—«C'est mon ami,» répondis-je avec une -sécheresse agressive, «et j'ai cette originalité de -défendre mes amis...»</p> - -<p>—«Ça les fait toujours attaquer un peu davantage.» -Le fin visage de cette jolie femme -exprimait, en jetant cette parole d'une observation -banale, une méchanceté si détestable, tout -cet entretien trahissait de sa part une si odieuse -mesquinerie de rancune, que mon antipathie -pour elle s'exalta jusqu'à la haine, et que je relevai -son insolence par une autre:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span> -—«Dans le monde où vous vivez, peut-être, -Madame, mais pas chez nous autres, qui sommes -de braves gens...»</p> - -<p>Elle me regarda, comme je lui lançais bien -en face cette impertinence peu spirituelle. Je lus -dans ses prunelles bleues moins de colère que de -surprise. Un des traits particuliers à ces caractères -de coquettes rosses,—risquons le mot,—est -d'estimer ceux qui leur tiennent tête, à quelque -degré et en quelque manière que ce soit. Elle -sourit d'un sourire presque aimable:</p> - -<p>—«Molan m'avait bien dit que vous étiez un -original,» reprit-elle. «Mais vous savez, je suis -un peu originale aussi, et j'ai l'idée que ça marcherait -entre nous...»</p> - -<p>Et voici qu'une volte-face s'accomplit soudain -dans ses discours, et j'assistai de nouveau à ce -miracle de flair féminin qui lui avait, une fois -déjà, dans la loge, fait trouver juste les mots qu'il -fallait pour me plaire. Elle m'interrogeait sur -mes voyages, maintenant. Elle-même avait visité -l'Italie. Sans doute elle avait rencontré là quelque -artiste distingué qui lui avait servi de guide, -car elle m'énonça des idées qui contrastaient -étrangement avec la médiocrité de ses propos de -tout à l'heure. Assurément, ces idées n'étaient -pas d'elle, mais elle avait su les retenir, et elle -se rendait compte que c'était le cas de les placer. -Elle me servit ainsi deux ou trois remarques ingénieuses -<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span> -sur le Pérugin et sur Raphaël, notamment -sur l'illogisme de ce dernier qui a éliminé -de ses madones tout sentiment chrétien -pour leur avoir donné trop de beauté, un paganisme -de santé inconciliable avec l'au-delà mystique -et son rêve. Et elle avait un tel air de comprendre -ce qu'elle disait que je ne trouvai pas -trop ridicule l'admiration avec laquelle ce dadais -de Senneterre, qui était venu nous rejoindre, -l'écoutait parler. Cet autre jaloux n'avait pu se -retenir d'interrompre notre aparté, et comme -M<sup>me</sup> de Bonnivet, par extraordinaire, ne le rudoya -point, le patito professionnel se prit à me montrer -presque de la bienveillance. Il avait, d'ailleurs, -son projet, dont le machiavélisme naïf termina -par une scène de vaudeville cette soirée où j'avais -senti à un moment passer sur nos têtes un petit -frisson de drame. Il s'obstina, en effet, lorsque -je pris congé, avant les onze heures, à me reconduire, -et il commença de me chanter les louanges -de la Reine-Anne sur le trottoir des Champs-Élysées. -Puis comme nous passions avenue d'Antin, -devant chez Gastinne, il me demanda négligemment:</p> - -<p>—«Vous tirez quelquefois le pistolet?»</p> - -<p>—«Jamais», lui répondis-je.</p> - -<p>—«Bonnivet est de première force,» reprit-il, -«oui, de première force... Entrez donc un jour -voir de ses cartons, c'est une curiosité... Il a mis -<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span> -dix balles au commandement dans un espace -grand comme une pièce de vingt francs... Je vous -affirme, c'est une curiosité...»</p> - -<p>Et il me quitta sur ce sinistre avertissement -pour s'engager dans la rue François I<sup>er</sup>, où il habite.</p> - -<div class="chapter"> -<h3>VI</h3> -</div> - -<p>—«Ah! il t'a servi aussi le coup de l'infaillible -pistolet,» me dit Jacques, en éclatant de son -rire le plus gai, lorsque nous nous revîmes le -lendemain. «C'est excellent... Et il t'a regardé -dans les yeux pour te faire bien entendre que, si -tu te permets de courtiser M<sup>me</sup> de Bonnivet, tu -risques de recevoir dans la tête une des balles -dont le mari gratifie par douzaines, chaque jour, -le Monsieur en tôle du tir. Il a fait mieux avec -moi. Il m'a mené voir les cartons.—Tu lis cette -inscription: Dix balles au commandement par -M. Pierre de Bonnivet.—Neuf balles au visé par -le même.—Et puis, tu aperçois sous le verre un -carton déchiqueté qui ressemble à une gravure de -ces livres de médecine consacrés aux maladies secrètes... -Elle est délicieuse, d'ailleurs, à examiner, -<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span> -la suite de ces cartons de chez Gastinne. Sur dix, -il y en a bien sept derrière lesquels un Parisien -peut mettre l'histoire d'une jalousie conjugale, -comme pour Bonnivet,—d'une coquette série -d'adultères, comme pour Casal... Ou bien c'est -des gaillards suspectés, comme Crucé, de vivre -aux dépens d'une M<sup>me</sup> Éthorel à laquelle ils font -acheter tous les rossignols de la brocante... C'est -des maris dont la femme dépense cent mille -francs par an, avec trente mille de revenu, des -députés sur qui pèse le soupçon de vendre couramment -leur vote. Et puis, quand ces héros du: -un, deux, trois, feu... ont une affaire, régulièrement, -ils manquent leur homme...»</p> - -<p class="space">Il me tenait ce discours où il continuait de -jouer vis-à-vis de moi son rôle de docteur en haute -vie parisienne, tandis que nous achevions de -déjeuner en tête à tête. Il était venu chez moi, lui -qui n'y vient jamais, sitôt les quatre pages finies, -pour me demander l'œuf et la côtelette classiques. -Cet empressement de curiosité avait achevé de -me prouver combien il s'intéressait au succès de -sa manœuvre de diplomatie galante. Je l'avais -assez mal reçu. «On n'attire pas les gens dans -de pareils guet-apens,» lui avais-je dit, «tu me -forces d'accepter une invitation à dîner qui m'est -odieuse, pour nous trouver ensemble, et tu y -manques.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span> -—«Avoue pourtant que c'est gai!» m'avait-il -dit avec tant de gaminerie que je n'avais -plus le cœur de me fâcher. Après quoi, il m'avait -très minutieusement interrogé sur les diverses -attitudes des divers personnages, pour conclure -par cette boutade à propos du ridicule avertissement -du jaloux Senneterre. Puis, sérieux:</p> - -<p>—«Et tu n'as rien remarqué de particulier, -toi qui sais voir? Oui. Vous autres, peintres, vous -ne comprenez pas, mais vous savez voir... Dans -les rapports de Machault et de la Reine Anne, -par exemple?»</p> - -<p>—«Attends,» répondis-je, «c'est vrai qu'en -me prévenant que Senneterre t'avait rencontré, -Machault a eu un singulier regard... Pourquoi me -demandes-tu cela? Est-ce qu'il lui ferait aussi la -cour?...»</p> - -<p>—«Plus maintenant! Mais je crois bien que -si elle a déjà hasardé le <i>falso passo</i>, comme disent -tes amis les Italiens, c'est avec Machault.»</p> -<p> -—«Avec Machault?» m'écriai-je. Et je répétais: -«Machault, ce colosse toujours ivre, ce -gladiateur en habit noir, cette machine à dégagés -et à contres de quarte, et elle, cette femme si fine, -un peu pointue, à mon goût, mais si aristocratique -quand même?... Ce n'est pas possible... Et -toi-même, l'autre jour, tu me déclarais que tu la -croyais sage...»</p> - -<p>—«Ah! Daisy, Daisy!» fit-il en hochant la -<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span> -tête, «vous ignorez que, lorsqu'on veut chercher -de qui une femme idéale, une Sirène, une Madone, -un Ange,—avec un tas de majuscules,—est la -maîtresse, il faut en général penser d'abord à la -personne la plus grossière de l'honorable société... -Tant il y a qu'on l'a beaucoup dit, et elle sait que -je sais qu'on l'a dit. Je ne le lui ai pas caché... Par -conséquent, la présence de Machault, hier au soir, -était destinée à produire sur moi exactement le -même effet que je lui ai produit par mon absence. -J'ai pris les devants et j'ai bien fait... D'ailleurs,» -ajouta-t-il avec une âcreté presque haineuse dans -sa voix, «de deux choses l'une, ou bien elle a déjà -eu des amants, et c'est une coquine. Alors je serais -le dernier des imbéciles si je ne l'avais pas -à mon tour. Ou bien elle n'en a pas eu, et c'est -une coquette qui ne me fera pas passer par le -même défilé que les autres.»</p> - -<p>—«Si tu ne perds pas ton temps,» lui répondis-je, -«j'en serais fort étonné... Je l'ai étudiée -hier, et, puisque tu me reconnais le coup -d'œil de la profession, laisse-moi te le dire, j'ai -diagnostiqué chez elle tous les signes de la plus -complète absence de tempérament: la gorge petite, -peu de hanches, la peau sans duvet, des lèvres -minces, celle d'en bas un peu plus rentrée, des -narines sèches et dures, la voix métallique. Je parierais -qu'elle n'a pas de goût, et qu'elle ne sait -ni ce qu'elle mange, ni ce qu'elle boit. C'est un -<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span> -être tout cerveau, sans une ombre d'ombre de -sensualité...»</p> - -<p>—«Avec ça que les femmes froides n'ont pas -autant d'histoires que les autres!...» interrompit-il. -«Tu ne connais donc pas l'espèce? Celles-là -se donnent, non pas pour se donner, mais -pour prendre. Quand il s'agit pour elles d'attacher -fortement un amoureux à qui elles tiennent, elles -y vont de leur personne, et avec d'autant plus de -facilité que la douce affaire leur est complètement -indifférente. Elles savent que la possession détache -certains hommes et en attache d'autres. Toute -la question avec elles est de leur persuader qu'on -est de ceux qui s'attachent ainsi,—et de ne pas -en être. Et puis, il y a des femmes froides qui -sont des chercheuses, et alors!... Tantôt je range -M<sup>me</sup> de Bonnivet dans le premier groupe, tantôt -dans le second. Je ne prétends pas avoir le mot -de ce sphinx, ou de cette <i>sphynge</i>, comme disent -ceux de nos camarades qui veulent bien prouver -qu'ils ne savent pas le grec. Mais, à défaut du -mot, j'aurai la sphynge en personne ou je ne serai -plus Jacques Molan. Et puis, comme tu m'y auras -aidé et que je suis juste, tu recevras une récompense. -Et tu ne me reprocheras plus ce dîner -rue des Écuries-d'Artois. Donnant, donnant. Tu -vas être payé de ta corvée. Quelle heure est-il?... -Une heure et demie... Prépare-toi à voir entrer -ici, dans une dizaine de minutes, M<sup>lle</sup> Camille -<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span> -Favier elle-même, qui viendra, avec sa respectable -mère, s'entendre avec toi pour le portrait... Suis-je -gentil? Et je ne lui ai même pas dit où tu as dîné -hier. C'est encore plus gentil, cela!...»</p> - -<p>Il venait à peine de m'annoncer en plaisantant -cette visite, pour moi bouleversante, et -déjà le domestique annonçait que deux dames -attendaient dans l'atelier. Dieu! Que le cœur me -battait au moment où j'allai rejoindre celle que -je m'étais juré d'éviter! Que le cœur me bat, même -aujourd'hui, au souvenir si précis, si lointain, de -cette nouvelle rencontre! Je crois les revoir, la -mère et la fille, sous la lumière crue du jour clair -de janvier, dans cet atelier dont la grande baie -vitrée s'emplissait d'un froid et pâle azur.—M<sup>me</sup> -Favier, plus placide et plus souriante que -jamais, promène de toile en toile ses grands yeux -toujours souriants. Elle me demandera tout à -l'heure à combien me revient un tableau, et combien -je le vends, avec autant de simplicité que -s'il s'agissait d'une robe ou d'un bibelot. Camille -est assise en face d'une copie de l'<i>Allégorie du -Printemps</i>, que j'ai faite à Florence autrefois si -amoureusement. Dans les longues et fragiles danseuses -du divin Sandro, qui hochent avec une -grâce tendre leur blond visage au regard songeur, -à la bouche amère, la petite Duchesse bleue -pourrait reconnaître des sœurs. Elle ne les voit -pas, absorbée dans un souvenir dont je devine -<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span> -trop la nature, étant donné qu'elle n'a pas joué -la veille et qu'elle a trouvé le moyen de passer -cette soirée libre avec Jacques, grâce à la cousine -complaisante. Cela me fait mal de surprendre -autour de ses paupières attendries, presque -meurtries, un halo nacré de lassitude et sur -sa bouche des frémissements qui disent le bonheur. -Et cela me fait plus mal que, sitôt entré, -Jacques ait avisé les photographies d'elle dont je -me suis servi pour faire le portrait rêvé,—ce -chimérique portrait de ma semaine de folie -qu'heureusement j'ai mis de côté et bien caché,—et, -à la minute même où Camille me dit bonjour -avec un sourire un peu gêné, le voici qui -apporte ces cartons révélateurs, et, malicieusement:</p> - -<p>—«Vous voyez, mademoiselle, que si Vincent -n'est plus revenu vous voir jouer comme il -vous l'avait promis, il ne vous a pas oubliée...»</p> - -<p>—«C'était pour mieux préparer les études -du tableau futur...» balbutiai-je. «Le grand Lenbach -fait ainsi...»</p> - -<p>—«Et qui te dit le contraire?» reprit Molan, -avec plus de malice encore.</p> - -<p>—«Ah! vous ne les avez pas bien choisies,» -interrompit la mère, et, montrant à sa fille la -photographie que j'avais le plus aimée. «Tu -vois,» dit-elle, «que les marchands continuent, -malgré notre défense, à vendre ce portrait qui -<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span> -est si peu toi... Voyons, est-ce qu'il lui ressemble?... -Je vous en prie, jugez, monsieur La -Croix.»</p> - -<p>—«J'avais trois ans de moins,» dit Camille, -«et il ne m'a pas connue alors.» Et prenant la -photographie à son tour, elle la regarda. Puis la -mettant à côté de son visage, de manière à ce -que je pusse voir à la fois le modèle et le portrait, -elle m'interrogea: «Est-ce que j'ai beaucoup -changé?...»</p> - -<p class="space">Pauvre petite Duchesse bleue, sincère amoureuse -du moins aimant de mes amis, romanesque -enfant échouée par un ironique caprice -du sort dans le métier le plus funeste au mystère, -au silence, à la solitude, quand il aurait -fallu une tiède atmosphère d'intimité protectrice -aux jolies et délicates fleurs de votre âme de -femme, dites, soupçonniez-vous mon émotion -à regarder votre visage pâli par votre jalousie -de la veille me sourire ainsi, tout à côté d'un -autre visage, le visage de l'enfant innocente, que -vous aviez été, que j'aurais pu aimer comme -on aime une fiancée?... Non, certes. Car vous -étiez bonne, et si vous aviez deviné ce que -je souffrais, vous ne m'eussiez pas imposé cette -inutile épreuve. Vous n'auriez pas, dès cette visite, -arrêté avec moi le plan de cette série de -séances de pose qui commencèrent dès le lendemain -<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span> -et qui me furent un étrange, un douloureux -calvaire!... Oui, pourtant, car il y avait -dans votre sourire un rien de tristesse et de pitié,—de -tristesse pour vous-même, de pitié pour -moi. Vous sentiez si bien que, dès ce moment, -je vous portais une affection trop vite éveillée -pour qu'elle fût la raisonnable et simple amitié -d'un camarade! Vous le sentiez, mais sans vouloir -vous l'avouer, parce que l'amour est égoïste. Le -vôtre avait besoin de se raconter, pour être encouragé -dans ses espérances, réconforté dans ses -doutes, plaint dans ses douleurs. Et ce service de -se prêter comme un écho complaisant à votre -passion, qui vous l'eût rendu comme moi? Si cela -m'a coûté mon repos, pendant des semaines et -des semaines,—si, vous partie de l'atelier, je -suis resté, après chacune des séances, comme -après cette première visite, des heures à me débattre -contre des amertumes dont mon cœur n'est -pas vidé, vous n'avez pas voulu le savoir, et moi -je ne trouve pas la force de vous en condamner. -Après tout, <i>vous m'avez fait sentir</i>, et il viendra -une époque, peut-être, où, passant la revue de -mes souvenirs, je vous bénirai des larmes que j'ai -versées quelquefois, comme si j'avais eu dix-huit -ans, à cause de vous qui ne voyiez pas ces vaines -larmes! Vous les auriez vues que vous vous seriez -refusée à y croire pour garder le droit de -m'initier à la tragédie intérieure que vous viviez -<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span> -alors et dont pas un contre-coup, hélas! ne me -fut épargné...</p> - -<p class="space">Si je me laisse aller à ces impressions, j'en ai -pour des pages à gémir de la sorte, et jamais je -n'arriverai à raconter cette tragédie elle-même,—cette -tragi-comédie plutôt, où je jouais ce rôle -du chœur antique, inefficace témoin des catastrophes -et qui les déplore sans les empêcher. -Employons le seul remède à l'inutile élégie. -Notons des petits faits, sèchement... Je l'ai dit: -cette visite de la mère et de la fille avait -pour objet d'organiser la série des séances de -pose. Je l'ai dit encore: la première de ces -séances fut fixée pour le lendemain. Dès ce lendemain, -Camille m'arriva, non plus accompagnée -de sa mère, mais seule. Ce fut ainsi presque -toujours durant les quatre semaines que -dura ce travail, auquel l'artiste en moi ne réussit -pas à s'intéresser,—tant mon attention fut prise -aussitôt par les confidences de l'adorable enfant, -confidences sans cesse interrompues, sans cesse -répétées, et prolongées avec ces prises et ces -reprises, où les détails se multiplient et se compliquent -à l'infini. Des petits faits? Il m'en revient -trop, et de trop pareils, en essayant d'évoquer -ces tête-à-tête qui m'étaient toujours -un peu amers. Cette liberté me prouvait trop -combien son intrigue avec Jacques avait eu d'occasions -<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span> -propices. Trop de menues scènes se -représentent, trop d'impressions multipliées et -superposées, que ma mémoire est tout près de -confondre. C'est comme un écheveau d'indémêlables -fils que j'essaierais en vain de dévider. -Voyons si je n'y mettrai pas un peu d'ordre -en les classant. Ces souvenirs, si nombreux et -si pareils qu'ils se confondent les uns avec les -autres, se distribuent, lorsque j'y réfléchis, en -trois groupes très nets; et ces groupes marquent -les étapes que mit le drame purement moral, -où se trouvaient engagés Camille, Jacques et -M<sup>me</sup> de Bonnivet, à s'acheminer vers un drame -réel et terrible... Et quand je réfléchis encore, -c'est la différence entre ces trois groupes d'émotion -qui me justifie de n'avoir pas mené à bien -ce portrait. J'aurais été un artiste d'une imperturbable -maîtrise d'exécution, au lieu d'être ce que -je suis, un demi-amateur, toujours incertain, une -espèce d'Hamlet du pinceau, tout en intentions -et en retouches, tout en grattages et en surcharges, -je n'aurais pas pu exécuter une toile -unique dans des conditions pareilles. Ce n'est -pas une femme que j'ai eue devant moi, au cours -de ces trop longues et trop courtes séances, c'est -trois femmes.—L'une après l'autre, ces trois -femmes, je les ressuscite, je les fais poser devant -mon regard, au gré de ma mémoire, comme si l'irréparable -n'était pas entre nous, et quel irréparable! -<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span> -L'une après l'autre, elles reviennent s'asseoir -dans cet atelier, le même où j'écris ces lignes. -L'une après l'autre, je les écoute me raconter, la -première sa joie, l'autre sa tristesse, la troisième la -fureur de sa jalousie et sa fièvre d'indignation,—et -encore aujourd'hui je ne sais pas devant laquelle -de ces trois femmes et durant laquelle de ces -trois périodes j'ai souffert davantage, d'autant -plus que j'étais obligé de me taire, et derrière -chacune des confidences que me faisait la petite -Favier, heureuse, mélancolique, irritée, j'apercevais -la dure silhouette de la rivale élégante, -aux caprices de laquelle cette joie, cette douleur, -cette colère étaient subordonnées... Dieu! le supplice -des sentiments faux, de ces sentiments qui -n'ont pas le courage d'aller jusqu'au bout dans -la logique du sacrifice ou de l'assouvissement, -l'ai-je assez connu durant ces séances! Et, pourtant, -que je voudrais les recommencer! Encore -des élégies!—quelle misère!... Aux faits! Aux -faits! Aux faits!...</p> - -<p class="space">La première période, celle de la joie, ne fut -pas d'une longue durée. La scène qui en marqua -le point culminant, date exactement de la quatrième -de ces séances. La scène?... Ce grand -mot convient-il à une conversation sans autre -incident que l'entrée de Camille dans l'atelier, -une gerbe de roses entre les mains, de grosses -<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span> -et lourdes roses de toutes les nuances,—les unes -pâles de la pâleur rosée de son visage, d'autres -blondes et presque du même or parfumé que ses -beaux cheveux, les autres rouges comme sa jolie -bouche, à la lèvre inférieure si finement roulée, -d'autres noires, et qui, par le contraste, paraissaient -éclairer son teint trop vide de sang ce -matin-là... Il s'agissait de savoir laquelle de ces -fleurs je choisirais pour la lui mettre à la main. -Je voulais la peindre dans une unité absolue de -gamme, comme l'enfant bleue de Gainsborough. -Elle devait être debout, dans une robe de gaze -bleue, celle de son rôle, avec des mitaines de soie -bleue, un velours bleu au cou, des rubans bleus -aux manches, ses pieds dans des souliers de satin -bleu, sans autres bijoux que des saphirs et des -turquoises, sur un fond d'une étoffe de velvétine -bleue, toute frappée de paons, et elle devait -être coiffée seulement du nuage blond de ses fins -cheveux, le revers d'une de ses mains posé sur -sa hanche souple, de l'autre offrant une rose:</p> - -<p>—«C'est ma jeunesse que j'offrirai à Jacques,» -me dit-elle, ce matin-là, tandis que nous cherchions -cette pose ensemble, «mes vingt-deux -ans et mon bonheur... Je suis si heureuse en ce -moment!...»</p> - -<p>—«Vous n'avez plus vos mauvaises tentations, -alors?» lui demandai-je.</p> - -<p>—«Vous vous souvenez?» répondit-elle en -<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span> -riant et rougissant à la fois. «Non, je ne les ai -plus... J'ai mis Tournade à la porte de ma loge, -et un peu lestement, je vous jure... Et savez-vous -ce qui me rend le plus contente? Je ne vois plus -jamais cette vilaine femme, vous vous rappelez -bien, cette M<sup>me</sup> de Bonnivet. Elle ne vient plus au -théâtre, et je sais que, l'autre jour, Jacques devait -dîner chez elle. Il n'y est pas allé... De cela, -je suis bien sûre. Il a écrit la lettre pour se dégager, -devant moi... Bressoré ne pouvait pas -jouer. On a dû faire relâche. Ma soirée était -libre. J'avais tant envie de lui demander de la -passer ensemble. Je n'osais pas. Il me l'a offert -le premier... Et depuis, c'est tous les jours une -nouvelle preuve de sa tendresse. Il va venir me -prendre tout à l'heure, pour que nous allions déjeuner... -Ah! que je l'aime! que je l'aime! Et -que je suis fière de l'aimer!...»</p> - -<p>Que répondre à des phrases pareilles, et que -faire, sinon la laisser s'enivrer de cette illusion -comme elle s'enivrait de l'arome des roses qu'elle -respirait en clignant ses yeux d'un azur si clair—une -autre note de bleu dans l'harmonie que je -cherchais? Que faire, sinon souffrir en silence à -l'idée que cette recrudescence de tendresse chez -le sensuel et compliqué Molan était sans doute -un simple effet en retour. Quelques duretés de -l'autre en étaient la cause certaine. Camille prenait -pour des marques de fougue passionnée la -<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span> -fièvre de l'excitation où M<sup>me</sup> de Bonnivet avait -jeté Jacques sans l'assouvir. Quand une femme -a, comme la jolie actrice le disait si gentiment, -ses vingt-deux ans à offrir, et sa jeunesse, elle ne -devine pas, elle ne peut pas deviner qu'entre ses -bras son amant pense à une autre femme et -s'exalte les sens à cette image!... Et je me tus -de tout ce que je savais, ce matin-là. Et pour la -faire rire, et ne pas pleurer, je lui racontai l'histoire -d'une vraie duchesse, du <span class="smallc">XVIII</span><sup>e</sup> siècle celle-là, -qui voulait donner sa miniature à son amant -avant son départ pour l'armée. Elle arrivait chez -le peintre les yeux si battus par la tendre folie -des adieux, que celui-ci finit par lui déclarer qu'il -ne continuerait pas le portrait si elle ne devenait -pas plus sage, tant sa beauté était altérée.</p> - -<p>—«Ah!» dit la duchesse en sautant au cou -de son amant devant le peintre, «s'il en est ainsi, -la vie est trop courte pour se faire peindre.»</p> - -<p>—«Ah! que c'est vrai, mon Jacques, ce qu'il -vient de me dire,» s'écria Camille en s'élançant -vers Jacques, qui entrait à ce moment même... -Je la vois toujours, appuyant sa tête amoureuse -sur l'épaule du fourbe, et celui-ci condescendant, -indulgent, presqu'attendri, parce que j'étais là -pour assister à cette folle explosion de tendresse. -C'est l'image où se résume la première période -qui pourrait s'intituler: Camille heureuse!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span> -Camille triste!... C'est la devise de la seconde -période, qui commença presque aussitôt, et qui -dura plus longtemps. La scène où elle se résume, -pour ma mémoire, ne ressemblait guère à celle -des roses respirées avec une si confiante extase, -ni du baiser à Jacques donné avec une si charmante -impudeur. C'était, cette fois, vers la onzième -ou la douzième séance. J'avais observé que -depuis quelques jours l'expression de mon modèle -changeait. Je n'avais pas osé la questionner, -tremblant également d'apprendre que Jacques la -traitait bien et qu'il la traitait mal. Ce matin-là, -elle devait venir à dix heures et demie,—et il -n'en était pas dix. J'étais occupé à feuilleter un -carton de crayons d'après les vieux maîtres florentins, -rapporté d'Italie, sans parvenir, d'ailleurs, -à m'absorber dans cette étude. C'est pourtant -mon grand opium dans mes mauvais instants. -D'ordinaire, rien qu'à regarder ces croquis et à -me rappeler les fresques du Ghirlandajo, de Benozzo, -de Fra Filippo Lippi, de Signorelli, de tant -d'autres, je retrouve intacte en moi cette ferveur -d'Idéal qui me rendit comme fou durant ma première -jeunesse, lorsque j'allais de petite ville -en petite ville, d'église en église, de cloître en -cloître... En ces temps-là, une silhouette de Madone -à demi-effacée, à peine visible, sur un pan -de mur mangé de soleil, suffisait à me rendre heureux -<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span> -pour une après-midi. Les profils des vierges -rêvés par les vieux Toscans, les torses cambrés de -leurs jeunes seigneurs dans leurs pourpoints à -crevés, les minutieux horizons de leurs vastes -paysages, avec des créneaux et des campaniles -sur les hauteurs, des routes bordées de cyprès et -des vallées éclairées d'eau courante, tout ce sortilége -de l'art primitif était bien là, emprisonné -dans ce carton d'esquisses et prêt à en sortir pour -charmer ma fantaisie. Mais mon imagination était -ailleurs, occupée autour de ce problème bien -étranger à l'esthétique, aux fresques du <i>quattrocento</i> -et aux couvents de Pise ou de Sienne: «Camille -était de nouveau si triste, hier. Cet absurde -Jacques aurait-il renoué ouvertement avec cette -absurde M<sup>me</sup> de Bonnivet?...» Voilà ce que je -me demandais, au lieu de revoir l'Italie par delà -mes dessins, la divine et chère Italie, la terre de -Beauté, que je n'ai jamais laissée sans me répéter -l'adorable vers du poète Cino:</p> - -<p class="quote">J'ai passé l'Alpe avec un appel de douleur!...<br /> -<i>L'Alpe passai con voce di dolore!...</i></p> - -<p>La réponse à cette question sur les causes de -la tristesse de Camille allait m'être donnée par -Molan lui-même. Je ne l'avais pas vu une seule -fois en tête-à-tête depuis notre déjeuner improvisé, -la veille de la première des séances de pose. -Pas plus ce matin-là que l'autre, je ne m'attendais -<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span> -à le voir entrer dans l'atelier,—sachant -trop le principe des quatre pages à écrire avant -midi, et avec quelle rigueur ce méthodique entrepreneur -de littérature s'y conforme. Aussi, eus-je -une minute d'une véritable appréhension, lorsque -sa voix m'interpella tout d'un coup. Le domestique -lui avait ouvert la porte sans que je l'entendisse, -couché que j'étais sur le divan où je -feuilletais ce carton d'études, comme anesthésié -par l'excès du souci. Les hypothèses n'eurent -pas le temps de naître dans mon esprit. Mon visiteur -inattendu avait deviné mon étonnement à -ma physionomie, et déjà il devançait toute demande -en me disant:</p> - -<p>—«Mais oui, c'est moi! Tu ne m'attendais -pas, n'est-il pas vrai? Tranquillise-toi, je ne -viens pas t'annoncer que Camille s'est asphyxiée -avec un poêle Choubersky dernier modèle, ni -qu'elle s'est jetée dans la Seine à cause de mes -mauvais procédés... A propos, tu sais qu'il ne -vient pas mal du tout, le portrait. Tu as fait des -progrès, beaucoup de progrès... Il ne s'agit pas -de cela, d'ailleurs... Il s'agit que tu vas avoir Camille -ici tout à l'heure, et tu lui raconteras que -j'ai dîné avec toi, hier soir, chez toi, et que nous -nous sommes quittés seulement à une heure du -matin...»</p> - -<p>—«Tu as encore eu la belle idée de me mêler -à tes mensonges,» lui répondis-je avec irritation, -<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span> -«je croyais t'avoir dit que ce rôle ne me convient -pas...»</p> - -<p>—«Je le sais», fit-il avec un ton de demi-excuse -destiné visiblement à m'amadouer, «et je -comprends si bien tes scrupules que je t'ai laissé -tranquille tous ces temps-ci... <i>E pur si muove!</i> Et -pourtant ça marche, ça roule, ça ronfle, et ferme, -de l'autre côté, et si tu avais pu m'aider, Bonnivet -ne passerait plus sous l'Arc-de-Triomphe. Excuse -cette plaisanterie digne de feu Paul de Kock. J'en -conviens et je donne un gage... Mais, cette fois-ci, -il ne s'agit pas de moi, il s'agit de Camille à -laquelle il faut épargner un chagrin inutile. Tu -as remarqué qu'elle était triste ces jours-ci?...»</p> - -<p>—«Et j'ai pensé que c'était une tristesse de -ta façon...»</p> - -<p>—«Tu tournes au psychologue,» répliqua-t-il, -non sans ironie. «C'est très démodé, je t'en -avertis... Mais n'échangeons pas d'épigrammes,» -continua-t-il sérieusement, «La petite vient poser -à dix heures, et, si je la rencontrais, tout serait -perdu. Je vais donc te mettre au courant en cinq -minutes. Il faut que je dise d'abord qu'elle est de -nouveau sur la piste de mon flirt avec la Reine -Anne,—à qui tu n'as pas mis de cartes, entre parenthèses. -Tiens, donne-les-moi, je les poserai, à -ma prochaine visite.—Et comme ce flirt est en -ce moment très, très accentué, Camille est très, -très jalouse et très défiante... Bref, hier, ç'a été -<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span> -l'inverse de la comédie de l'autre jour. Tu te rappelles, -le coup du dîner... Je reçois, vers les quatre -heures, deux mots à la fois, l'un de M<sup>me</sup> de B... -signifiant que... Mais ce que ce billet signifiait -sous des formules convenues te ferait bondir, si -je te le racontais. Au fond, tu es un grand naïf, et -tu crois encore à la pudeur des femmes... Borne-toi -à savoir qu'en l'absence de son époux, appelé -en province auprès d'un parent malade, la Reine -Anne s'était arrangée pour dîner et passer la -soirée avec moi. L'autre billet était de Camille, -qui me disait, elle, tout simplement, qu'en l'absence -de sa mère, appelée elle aussi en province -auprès d'un parent malade, et sachant que je ne -faisais rien, ce soir, elle s'était arrangée pour dîner -et rentrer ensemble après la <i>Duchesse</i>... Tableau!»</p> - -<p>—«Et tu as préféré M<sup>me</sup> de B..., naturellement, -et raconté à Camille que tu dînais chez -moi?...»</p> - -<p>—«Je n'ai rien raconté du tout,» fit-il. -«J'ai pensé qu'il valait mieux avoir reçu le billet -trop tard. Car enfin, je pouvais être sorti, à quatre -heures, et ne pas être rentré pour dîner? Elle -va venir. Tu te gardes bien de lui parler de ma -visite de ce matin. Mais tu lui dis incidemment, -sans avoir l'air d'y toucher, que tu as eu, -hier, des amis, dont moi... Elle te croit. Elle rentre -chez elle. Là elle trouve une petite dépêche bleue -signée de ton ami, qui lui confirme ton histoire -<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span> -et le tour est joué. A moins que cet animal de -Senneterre... Je lui réserve un chien de ma -chienne, à celui-là, et une meute à l'occasion...»</p> - -<p>—«Qu'est-ce que Senneterre peut bien avoir -à faire dans tout cela?...» demandai-je.</p> - -<p>—«Lui? Je t'ai raconté qu'il était l'amoureux -platonique de la Reine Anne,—et tu l'as bien vu -toi-même,—platonique et jaloux comme s'il -avait des droits. A ce titre, il me déteste. Il fait -mieux. Il m'espionne... Il a donc imaginé de se -lier avec Camille. Il a eu l'audace de me demander -de le présenter, comme si de rien n'était, et -voilà quatre ou cinq fois de suite que je le trouve -dans sa loge. Elle ne t'en a pas parlé? Non... Hé -bien! Il est parfaitement capable de lui avoir dit, -avant-hier soir, comme par hasard, que Bonnivet -devait quitter Paris, à seule fin de la lâcher sur -moi et de mettre des bâtons dans les roues du -fiacre où la Reine Anne a enfin consenti à monter... -Nous n'en sommes encore qu'au fiacre, ne -te scandalise pas trop. Et il ne s'agit pas entre -nous de ce que la Gladys du sire de Figon appelait -si drôlement <i>le petit crime</i>... Dix heures un -quart!... Je me sauve. Tu m'écriras un mot, cet -après-midi...»</p> - -<p>—«Et les quatre pages du matin?» lui demandai-je -en le reconduisant.</p> - -<p>—«Je me suis donné congé,» me répondit-il, -«ma comédie en un acte est finie, et, dans ce -<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span> -cas-là, je m'accorde dix jours pleins... Que dis-tu -de ma chance? Que cette aventure avec la Reine -Anne tombe juste, ce mois-ci, entre deux époques -de travail?...»</p> - -<p class="space">C'était vrai pourtant que l'audacieux personnage -avait raison de parler de sa chance! Un -instant de plus, et il se croisait dans mon escalier -avec sa pauvre maîtresse. Camille, qui arrivait -d'habitude à dix heures et demie plutôt passées, -était ce matin-là en avance. La vieille horloge -bretonne dont j'avais tant écouté la monotone -voix remplir le silence de l'atelier,—comme un -conseil constant et jamais suivi de ne pas perdre -en rêveries le temps de l'œuvre,—marquait dix -heures et vingt-deux minutes. Quand la charmante -fille parut sur le seuil, je reconnus, au premier -regard, que, cette fois, elle traversait de -nouveau une crise aiguë de douleur. L'insomnie -avait cerné ses yeux d'un cercle bleuâtre. La fièvre -avait comme gercé, comme séché ses lèvres, d'ordinaire -si fraîches, si jeunes, si pleines. Un feu -sombre brûlait dans le fond de ses prunelles. -L'insomnie avait plombé ses joues, et ses doigts -roulaient machinalement un petit mouchoir de -batiste imprimé de fleurs roses, dont ses dents -avaient déchiqueté tout le dessin. J'avais devant -moi la vivante image de la jalousie au désespoir. -Quel contraste avec le sourire vainqueur que je -<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span> -venais de voir flotter sur la bouche et dans les -yeux de celui qui causait cette peine et s'en souciait -à peu près comme de son premier article! -J'ai compris ce matin-là, une fois de plus, combien -aisément la pitié mène au mensonge. La -malheureuse créature avait à peine enlevé son -chapeau et son manteau que je commençais de -la gronder, sur notre ton habituel d'amicale plaisanterie:</p> - -<p>—«Je crois que nous ne travaillerons pas -aujourd'hui,» lui dis-je, «petite Duchesse bleue, -et j'ai bien peur que ce ne soit pas pour le motif -qui faisait dire à l'autre Duchesse, celle d'il y a -cent ans, que la vie est trop courte pour se faire -peindre, et moi je dirais qu'elle est trop courte -pour se faire les chagrins que vous vous êtes -faits. Vous avez pleuré, avouez-le?»</p> - -<p>—«Non,» répondit-elle évasivement. «Mais -je n'ai pas fermé l'œil de la nuit... Je ne me suis -pas même couchée...»</p> - -<p>—«Voilà qui va vous faire gronder par Jacques, -quand je lui rapporterai cette jolie conduite, -et je vous avertis que je la lui rapporterai...»</p> - -<p>—«Jacques,» fit-elle en fronçant la barre -blonde de ses jolis sourcils. «Il s'occupe bien de -moi, Jacques!...» Et elle haussa ses épaules en -répétant: «Il s'occupe bien de moi!...»</p> - -<p>—«Vous êtes de nouveau injuste,» dis-je, -et le cœur percé moi-même par le remords de -<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span> -ma tendre hypocrisie, «si vous l'aviez entendu -parler de vous, après dîner, hier au soir!...»</p> - -<p>—«Hier au soir?» répondit-elle, en relevant -sa tête et ses épaules affaissées d'un mouvement -qui me fit honte. Il trahissait une reconnaissance -si passionnée! «Vous avez vu Jacques, hier au -soir?...»</p> - -<p>—«Il est resté à dîner,» dis-je, «et nous -nous sommes quittés à une heure impossible, bien -après minuit.»</p> - -<p>—«C'est vrai?» demanda-t-elle d'une voix -presque rauque, tant son impression avait été -forte, et, joignant ses mains: «Répétez-moi que -c'est vrai, et je vous croirai. Mais ne me mentez -pas. De vous ce serait trop horrible...» Et comme -je la regardais avec un trouble qu'elle prit pour -de l'étonnement, elle saisit ma main dans les -siennes, et elle dit: «Ne vous offensez pas... Je -sais que vous ne vous prêteriez pas à me tromper -et que vous êtes mon ami. Je vous expliquerai -cela tout à l'heure, et comment l'on m'a dit, -que Bonnivet, vous savez, le mari de cette horrible -femme, était absent. Alors... Alors... je me -suis mis dans la tête qu'ils allaient profiter de -cette absence, Jacques et elle, pour passer la soirée -ensemble, je me suis rendue libre en mentant -à ma mère, et pour la première fois, je lui ai -menti, à lui aussi, je lui ai écrit pour dîner avec -lui.—J'ai été bien punie de mes deux mensonges. -<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span> -Il ne m'a pas répondu. Répétez-moi que -j'ai été folle, qu'il était chez vous, hier soir, qu'il -n'était pas avec elle... Mon Dieu! laissez-moi -pleurer... Cela me fait tant de bien!... Ah! mon -Dieu! Merci! il n'était pas avec elle... pas avec -elle!»</p> - -<p>En me tenant ces discours dont chaque mot -m'entrait dans la conscience comme le plus cruel -des reproches, elle éclata en sanglots. Les larmes -coulaient sur ses joues amaigries, de longues et -abondantes larmes qu'elle essuyait de son pauvre -petit mouchoir où la pointe de ses dents avait -laissé cette trace de sa nervosité et de son angoisse. -J'éprouvais, en regardant tomber ces larmes -sincères, un poignant remords de ma fausseté... -Il ne m'était plus possible de revenir sur ce -que j'avais dit, et quatre-vingt-dix-neuf hommes -sur cent auraient cru bien faire en agissant -comme j'avais agi. Je sentais, moi, avec une trop -complète évidence, que ce passage de la pitié au -mensonge qui m'avait été si naturel, constitue un -véritable crime en présence d'une passion profonde. -Il y a un droit du cœur qui aime et qui -souffre à savoir la vérité entière, quelle qu'elle -soit. Les sourires de remerciement que Camille -me jetait à travers ses pleurs m'étaient presque -physiquement intolérables. D'ailleurs, on ne -trompe jamais longtemps la lucidité d'une jalousie -justifiée? La trompe-t-on même une minute? -<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span> -On l'endort en l'abusant sur les faits. Mais que -sont les faits? Quand on se croit aimé, les plus -probants ne prouvent rien. Quand on sent, -comme Camille la sentait, la trahison éparse -autour de soi dans l'air, l'illusion ne s'est pas -plutôt produite sur un point que la lucidité s'éveille -sur un autre. Et l'on va, cherchant comme -à tâtons une preuve que l'on trouve toujours, -le plus souvent par un hasard d'autant plus -douloureux qu'il ne s'accompagne plus de ménagements. -Non. Si c'était à recommencer, et -au risque de jouer à mes propres yeux le rôle -apparent de bourreau, je ne me prêterais plus à -cette lâche charité de mensonge à laquelle je me -suis prêté, ce matin-là. A quoi a-t-elle abouti? -Sinon à rendre plus cruelle la scène au récit de laquelle -j'arrive maintenant et qui marque l'entrée -définitive dans la troisième période, celle de la -certitude furieuse et du désespoir exaspéré?</p> - -<div class="chapter"> -<h3>VII</h3> -</div> - -<p>Trois nouvelles semaines s'étaient écoulées, -et l'infinissable portrait avait subi tant de retouches, -qu'il était un peu moins avancé. C'est -<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span> -le signe assuré qu'une création d'art ne doit pas -aboutir, si le travail la détruit au lieu de l'améliorer, -et c'est la preuve aussi que nous ne faisons -pas les œuvres dignes de ce nom, <i>elles se -font en nous</i>, sans effort, sans volonté, presque à -notre insu. Les séances de pose, d'ailleurs, devenaient -de plus en plus irrégulières. Camille commençait -de répéter la pièce qui devait succéder -à la <i>Duchesse Bleue</i>, et, tantôt sous un prétexte, -tantôt sous un autre, aujourd'hui parce qu'elle -se sentait fatiguée, demain parce qu'elle étudiait -son rôle, elle trouvait le moyen de remettre une -sur deux de ses visites à l'atelier. Quand elle posait, -c'était dans des conditions très différentes -de celles du début. Le tête-à-tête avec moi lui -avait été un besoin à l'époque de ses douces confidences -et même à l'époque de ses plaintes tendrement -inquiètes. Il lui devenait une épouvante, -maintenant que sa jalousie envers sa rivale revêtait -un caractère aigu d'enquête soupçonneuse. -Pas une fois, durant les trois semaines dont je -résume ici l'anxieuse attente, elle ne vint seule à -l'atelier. Tantôt sa mère, tantôt sa cousine, tantôt -une camarade l'accompagnait. Je n'aurais plus -rien su d'elle, si je n'avais deviné son trouble -intime à l'altération plus prononcée de sa physionomie -et à sa nervosité grandissante d'une -part, et si, d'autre part, je n'avais eu avec Jacques -trois conversations très brèves mais bien faites -<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span> -pour m'édifier sur les causes de ce farouche chagrin -de la pauvre Duchesse.</p> - -<p class="space">—«Ne me parle pas d'elle,» m'avait-il dit -une première fois, avec une sécheresse irritée, -«je serais injuste, car elle m'aime après tout. -Mais quel caractère!... quel caractère!...»</p> - -<p class="space">—«Ah! Elle continue à te jouer sa comédie -de la belle âme méconnue,» m'avait-il ricané -une seconde fois. «Allons, amalgamez vos sublimes -et qu'on n'en parle plus...»</p> - -<p class="space">Et en dernier lieu, violemment:</p> - -<p>—«Puisque tu t'intéresses tant à elle, je vais -te charger d'une commission... Si elle veut arriver -à ce que je ne la salue même plus, quand je -la rencontrerai, tu peux l'avertir qu'elle en prend -le chemin... Ah! si je n'avais pas besoin d'elle -pour ma prochaine comédie, ce que je l'aurais -déjà balancée!...»</p> - -<p class="space">Ni l'une ni l'autre de ces trois fois je n'avais -insisté pour en savoir davantage. Sécheresse, -ironie, violence, je n'avais rien relevé, en proie -à une crainte bien étrange. J'appréhendais avec -une véritable angoisse le moment où il me dirait -en propres termes: «C'est fait. M<sup>me</sup> de Bonnivet -est ma maîtresse...» En toute circonstance, -<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span> -de pareilles confidences sont attristantes à recevoir. -Du moins j'ai toujours senti de la sorte. -C'est chez moi une répugnance qui va jusqu'à la -douleur. Est-ce un effet de la pruderie que me reprochait -Jacques? Est-ce un préjugé persistant, -le reste d'une conventionnelle duperie devant les -pudeurs de la femme, comme il prétendait encore? -Non. Je ne me crois ni prude ni dupe. Je vois -plutôt dans cette aversion pour certains aveux -qui ne permettent plus le doute sur certaines -fautes, un sursaut de délicatesse d'abord,—pourquoi -pas?—et puis ce rejet en arrière devant la -réalité brutale, qui tient chez moi de la maladie. -Enfin, c'est sans doute un reste d'une adolescence -bourgeoise et pieuse, l'évidence qu'une femme -qui a été bien élevée, qui est mariée, qui est -mère, qui tient un rang, s'est dégradée aux malpropretés -physiques d'une aventure de galanterie, -m'est intolérable. Dans l'espèce, cette appréhension -était d'autant plus illogique et plus sotte que -les indiscrétions de mon camarade m'avaient -édifié sur les coquetteries et les légèretés dont -M<sup>me</sup> de Bonnivet,—ce demi-castor du monde, -pour prendre son mot,—était capable. Mais -entre la coquetterie, même follement légère, et -la précision du dernier détail, il y a un abîme. -Et pour conclure, si jamais Jacques en arrivait à -m'avoir prononcé la phrase irréparable, ce cruel: -«C'est fait... M<sup>me</sup> de Bonnivet est ma maîtresse...» -<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span> -il me faudrait revoir Camille avec cette -phrase dans le souvenir, et alors la réponse à ses -questions me deviendrait un supplice. Ne rien -savoir, au contraire, c'était garder le droit de répondre -à la pauvre actrice sans lui mentir. Cette -ignorance volontaire ne m'empêchait pas de comprendre -que tout le drame de sentiment de Camille -se jouait sur ce seul point: du degré de -l'intimité établie entre Molan et la Reine Anne -dépendait le triste reste de bonheur, la dernière -aumône d'amour dont jouissait encore la malheureuse -enfant. Aussi quoique je m'entêtasse à -ne rien apprendre de positif sur l'issue de l'intrigue -engagée entre Jacques et M<sup>me</sup> de Bonnivet, -je ne faisais qu'y penser, que multiplier les hypothèses -pour ou contre la chute définitive de la -dame. Hélas! elles étaient presque toutes pour. -Comment m'attendre pourtant à la révélation -qui mit fin à cette incertitude d'une manière impossible -à même imaginer et foudroyante...</p> - -<p class="space">C'était vers la fin d'une après-midi de février. -Camille avait manqué trois rendez-vous d'affilée -sans m'envoyer un mot d'excuse. J'avais passé -plusieurs heures, non point dans mon atelier, -mais dans une petite pièce attenante et décorée -du titre de bibliothèque. J'y garde quantité de -livres qu'un peintre, uniquement soucieux de son -art, ne devrait pas avoir. Qu'est-ce qu'un poète -<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span> -et qu'est-ce qu'un romancier même les plus plastiques -peuvent bien enseigner à un artiste qui -doit vivre par les yeux et reproduire des formes? -Il est vrai que j'étais occupé non pas à lire, mais -à rêver, les pincettes en main, devant les tisons à -moitié écroulés. La lampe, apportée par le domestique, -éclairait une moitié de la chambre. Je -m'abandonnais à cette langueur nerveuse qui se -résout, à une pareille heure, à une pareille saison, -dans une pareille lumière, en un demi-enivrement -presque dépourvu de conscience. Ce qu'il y a -d'accidentel en nous s'abolit dans ces instants-là. -Il semble que nous touchions le fond du fond de -notre sensibilité, le nerf même de l'organe intérieur -par où nous souffrons et jouissons, la pulpe -de ce qui fait notre être. Je me sentais, dans ce -crépuscule, aimer Camille comme j'imagine que -l'on doit aimer après la mort, si quelque chose -survit de notre pauvre cœur dans les grandes et -muettes ténèbres. Je me disais que j'aurais dû -aller la voir, qu'il y avait dans l'excès de ma discrétion -une apparente indifférence. Et je l'évoquais, -et je lui parlais, je lui disais tout ce que je -ne lui ai jamais dit, ce que je n'oserai jamais lui -dire... Et voilà qu'au moment même où cet opium -de passion rêvée m'engourdissait le plus profondément, -je fus, comme en sursaut, arraché à ce -songe par la soudaine arrivée de qui? De celle -même qui en était le principe!... Mon domestique, -<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span> -à qui j'avais donné l'ordre de défendre strictement -ma porte, entrait dans la pièce pour me dire, -d'un air embarrassé, que M<sup>lle</sup> Favier me demandait, -qu'il lui avait répondu d'après mes ordres -et qu'elle s'était assise dans l'antichambre, en -déclarant qu'elle ne s'en irait pas sans m'avoir vu.</p> - -<p>—«Elle est seule?» interrogeai-je.</p> - -<p>—«Seule,» me répondit-il, et, avec la familiarité -d'un valet de célibataire attaché au même -service depuis tantôt vingt ans,—il a vu mourir -mon père et je le tutoie.—«Il faut que je dise -à monsieur Vincent qu'elle a l'air d'avoir bien -du chagrin. Elle est blanche comme du linge, et -sa voix est changée, cassée, étouffée... Enfin, on -croirait qu'elle ne peut pas parler. Si ce n'est pas -une pitié, jeune et jolie comme elle est!...»</p> - -<p>—«Eh! bien, fais-la entrer,» dis-je, «mais -personne d'autre, entends-tu...»</p> - -<p>—«Même si M. Molan vient aussi voir Monsieur?» -interrompit-il.</p> - -<p>—«Même si M. Molan vient me demander,» -répliquai-je.</p> - -<p>Le brave garçon sourit, d'un sourire de complice, -et qu'en toute autre occasion j'aurais interprété -comme une preuve qu'il avait deviné le -secret, si bien caché, de mes sentiments. Je ne -pris pas le temps de réfléchir sur le plus ou moins -de pénétration du pauvre homme. Camille était -déjà dans l'atelier, et j'avais devant moi l'image -<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span> -du désespoir,—un désespoir voisin de la folie. -Je lui avais dit, en la forçant à s'asseoir: «Mais, -qu'avez-vous?...» et moi-même je m'assis avec -affolement. Elle me fit signe de ne rien lui demander, -qu'il lui était impossible de répondre. -Elle mit la main sur sa poitrine et ferma ses -yeux, comme si un déchirement intérieur, là, -dans son sein, lui infligeait une douleur au-dessus -de ses forces. Je crus une seconde qu'elle allait -passer ainsi, tant la pâleur convulsive de son -visage était effrayante. Quand ses paupières se -relevèrent, je vis que pas une larme ne mouillait -ses prunelles bleues, en ce moment toutes -sombres. La flamme de la passion la plus sauvage -y brûlait. Puis, d'une voix rauque, presque basse, -comme si une main eut serré sa gorge, elle me -dit, en pressant ses doigts sur son front avec égarement:</p> - -<p>—«Il y a un Dieu, puisque je vous ai trouvé. -Si vous n'aviez pas été chez vous, je crois que -j'aurais perdu ma raison... Donnez-moi votre -main, j'ai besoin de la serrer, de sentir que je ne -rêve pas, que vous êtes là, vous, un ami, vous... -Je souffre trop...»</p> - -<p>—«Oui, un ami,» répondis-je, en essayant de -la calmer, «un véritable ami, tout prêt à vous -aider, à vous écouter, à vous conseiller, à vous -empêcher aussi de vous laisser aller à vos chimères...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span> -—«Ne me parlez pas ainsi,» interrompit-elle -en dégageant sa main, et elle reculait avec -une aversion presque haineuse, «ou bien je -croirai que vous êtes d'accord avec eux pour me -mentir... Mais non! Cet homme vous trompe -comme il m'a trompée. Vous croyez en lui comme -j'y ai cru. Il aurait honte de se montrer tel qu'il -est, devant l'honnête homme que vous êtes... -Écoutez,» elle m'avait saisi le bras de nouveau -et elle se rapprochait jusqu'à me faire sentir la -chaleur fiévreuse de son souffle court, «savez-vous -d'où je viens, moi, Camille Favier, moi, la -maîtresse attitrée de Jacques?... Je viens d'une -chambre où cette gueuse de M<sup>me</sup> de Bonnivet -s'est donnée à lui, où le lit est encore défait et -chaud de leurs deux corps... Ah! la hideuse, la -hideuse chose!...»</p> - -<p>—«C'est impossible!» balbutiai-je, bouleversé -jusqu'à l'épouvante, par les mots que je -venais d'écouter et par l'accent avec lequel ils -avaient été prononcés: «Vous avez été la dupe -de quelque lettre anonyme, de quelque ressemblance...»</p> - -<p>—«Écoutez encore,» reprit-elle presque tragiquement, -et ses ongles s'enfonçaient dans ma -chair, tant l'étreinte de ses doigts se faisait furieuse, -«il y a huit jours que je n'ai plus de doute -sur les rapports de Jacques avec cette femme... -Il était redevenu tendre pour moi, tout d'un -<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span> -coup, d'une de ces tendresses auxquelles une -maîtresse ne se méprend pas, allez. Il me ménageait. -Il avait dans les yeux, pour me regarder, une -certaine expression... J'aurais voulu le lui arracher, -ce regard, pour lire par derrière... Et puis, -je retrouvais autour de ses paupières ce creux de -volupté que je lui connais trop. Je reconnaissais -dans tout son être cette langueur brisée qu'il avait -autrefois, quand nous nous aimions passionnément, -et il fuyait nos rendez-vous, cependant. Il -invoquait toujours un prétexte pour les reculer -et les déplacer... Vous voyez, je vous parle comme -je sens. C'est brutal, mais c'est vrai, ce que je -vous dis, vrai comme je l'ai toujours été avec lui -et avec vous. C'était moi, vous entendez, moi -qui les lui demandais ces rendez-vous, moi qui -faisais la bête qui chasse, lui qui me refusait, qui -me fuyait. Y a-t-il besoin d'une autre preuve -pour être sûre qu'un amant vous trompe?... Et -pourtant, cette semaine, j'avais recommencé de -douter. J'avais reçu la visite du mari de cette -femme. Elle avait eu cette audace de me l'envoyer!... -Il était venu, avec Senneterre, me prier -de jouer chez eux à une grande soirée qu'ils -donnent lundi prochain...»</p> - -<p>—«J'y suis même invité,» interrompis-je -en me rappelant tout d'un coup que j'avais, -en effet, reçu le carton auquel je n'avais pas -pris seulement garde. «J'aurais dû m'en étonner... -<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span> -Je comprends. C'était à cause de vous...»</p> - -<p>—«Hé bien! vous ne m'y verrez, pas» répondit-elle, -avec un ton qui me glaça le cœur, -tant il était féroce, «et j'ai quelque idée qu'elle -ne sera pas donnée, cette soirée...» Puis, avec -une colère montante: «Et voyez comme je suis -innocente encore!... Quand cet imbécile de mari -m'eut demandé cela, et quand, ayant répondu -oui, je vis Jacques ne pas s'en émouvoir, il me -fut impossible de croire que cette femme était -vraiment sa maîtresse. Je ne le crus pas d'elle, -et je ne crus pas de lui, qu'il fût son amant. Je -la savais une fameuse coquine, et lui, je l'avais -jugé, vous vous en souvenez?... Mais il y avait -là, de sa part à elle, une si insolente audace, de -sa part à lui une si honteuse lâcheté!... Non. -Vous seriez venu me dire cela, vous, ce matin encore, -qu'elle était sa maîtresse, je n'y aurais pas -cru...»</p> - -<p>Elle était si angoissée de ce qu'elle se préparait -à raconter qu'il lui fallut s'arrêter encore. Ses -mains qui m'avaient lâché encore une fois, tremblaient, -et ses yeux se fermaient par l'excès de la -souffrance.</p> - -<p>—«Et maintenant?» lui dis-je.</p> - -<p>—«Maintenant?» Et elle éclata d'un rire -nerveux: «Maintenant, je sais ce dont ils sont -capables tous les deux, lui surtout. Car elle, -c'est une femme du monde qui a des amants. On -<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span> -compte les autres. Mais lui! lui! m'avoir fait -ce qu'il m'a fait! Ah! le malheureux! Ah! l'infâme!... -Ah! je deviens folle à vous parler. Mais -écoutez, écoutez donc...» répéta-t-elle avec frénésie, -et comme si elle craignait que je n'interrompisse -son récit... «aujourd'hui, à deux heures, -il devait y avoir, au théâtre, répétition de la nouvelle -pièce, la comédie de Dorsenne. Il en remanie -un acte, et nous avons eu contre-ordre. Je -ne l'ai appris qu'au théâtre. Je me trouvais donc, -vers les deux heures, rue de la Chaussée-d'Antin, -avec mon après-midi devant moi. J'avais quelques -courses à faire dans le quartier. Je me mets -en chemin, et voici qu'un maladroit marche sur -ma jupe, dont le volant se déchire presque tout -entier. Tenez...» Elle me montra, en effet, qu'un -grand morceau du bas de sa robe était déchiré, -«C'était dans la hauteur de la rue de Clichy, et -tout près de la rue Nouvelle...»</p> -<p> -Elle m'avait regardé, en prononçant ces derniers -mots d'une voix soulignée, comme s'ils devaient -éveiller en moi une association d'idées. -Elle vit que je ne bronchais pas. Un étonnement -passa sur sa physionomie tendue et elle continua:</p> - -<p>—«Ce nom ne vous dit rien? Je croyais que -Jacques, qui vous raconte tout, vous aurait raconté -cela aussi... Enfin...» et sa voix se fit plus -basse encore, «c'est là que nous avons notre -<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span> -appartement de rendez-vous... Quand il est devenu -mon amant, j'aurais tant voulu lui appartenir -chez lui, parmi les objets au milieu desquels -il vit, pour qu'à chaque minute, à chaque seconde, -ces muets témoins de notre bonheur lui rappelassent -mon souvenir!... Il n'a pas voulu. Je comprends -pourquoi aujourd'hui, et que déjà il pensait -à la rupture. A ce moment-là, je croyais tout -ce qu'il me disait, comme je faisais tout ce qu'il -me demandait. Il m'assura que le petit entresol -de la rue Nouvelle où il me conduisit avait été -arrangé par lui pour moi seule, qu'il y avait mis -les anciens meubles de l'appartement où il avait -écrit ses premiers livres: celui qu'il habitait avant -de s'installer place Delaborde. Ai-je été bête! -Ai-je été bête! Mais que c'est abominable de -mentir à une pauvre fille qui n'a que son cœur, -qui vous le donne tout entier, qui vous donne -toute sa personne, qui se mépriserait, comme -d'un crime, de se défier! Ah! c'est trop facile de -tromper quelqu'un qui se livre tant...»</p> - -<p>—«Mais, êtes-vous sûre qu'il vous trompait?» -interrogeai-je.</p> - -<p>—«Si j'en suis sûre?... Et vous aussi...» -répondit-elle avec un accent d'ironie passionnée. -«D'ailleurs, je vous défie bien de le défendre -encore quand vous saurez tout... Je me trouvais -donc, comme je viens de vous le dire, près de -cette rue Nouvelle, avec ma robe déchirée... Il -<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span> -faut ajouter que, toujours dans ma bêtise, j'avais -mis là toutes sortes de petites choses à moi. J'y -avais même de la soie et des aiguilles... Ç'avait -été un de mes rêves encore que cet endroit devînt -un cher asile à nous deux, où Jacques travaillerait -à quelque beau drame d'amour, écrit auprès de -moi et pour moi, tandis que je serais là à m'occuper,—comme -sa femme!... L'idée me vint -d'aller recoudre moi-même ce volant déchiré dans -le petit appartement... J'ai besoin que vous me -croyiez, si je vous jure qu'il ne se mélangeait -à cette idée aucun projet d'un espionnage quelconque...»</p> - -<p>—«Je le sais,» lui répondis-je, et, pour lui -épargner le détail d'une confidence dont je la -voyais physiquement souffrir, je lui demandai: -«Et vous avez trouvé l'appartement défait comme -vous me l'avez dit?...»</p> - -<p>—«C'est plus affreux,» fit-elle, et elle dut se -taire une seconde pour reprendre la force de continuer: -«Rien que la manière dont cet entresol -a été choisi aurait depuis longtemps dû m'apprendre -que Jacques s'en servait pour d'autres. -C'est une grande maison double, et l'appartement -se trouve dans le corps de construction -sur la rue, avec une loge de concierge placée assez -loin de l'escalier pour que l'on puisse monter -sans être dévisagé par un témoin. A quoi bon de -telles précautions s'il ne s'était agi que de moi? -<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span> -Ne suis-je pas libre? Ai-je à craindre que quelqu'un -me voie entrer, pourvu que ce quelqu'un -ne soit pas ma mère? Et puis, les coups d'œil de -ce concierge, son indéfinissable expression de -politesse et d'ironie, sa servilité vis-à-vis de Jacques, -tout aurait démontré à n'importe quelle -autre que c'était là un appartement installé depuis -des années. Je le conçois si nettement, à -mesure que je vous parle! Et je ne me rends -plus même compte que j'aie pu m'y tromper... -Mais je me perds, mes idées vont, elles vont... -J'en étais à mon arrivée rue Nouvelle, avec -ma robe déchirée... Je n'avais pas la clef. Jacques -n'avait jamais voulu me la donner, malgré mes -demandes. Quel signe encore! Mais je savais -qu'il en restait une dans la loge du concierge, -pour que cet homme et sa femme fissent le -ménage. Un verrou intérieur permettait, une fois -dans l'appartement, de se clore contre toute -venue du dehors, en sorte que, le plus souvent, -Jacques ne se donnait pas la peine de prendre -cette seconde clef, qui se trouvait d'habitude -dans un des casiers, et moi, vous devez penser -que j'y allais, dans cette loge, le moins possible. -Je préférais, quand j'arrivais après Jacques, monter -tout droit et sonner... Sans ces détails, ce qui -m'est arrivé vous serait inintelligible, et c'est -si simple... Cette fois, je vais pour prendre -cette clef dans la loge. Il n'y avait personne. Le -<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span> -mari et la femme étaient occupés, sans doute, -l'un à quelque course, l'autre à quelque commission -dans la maison, et le dernier sorti avait -négligé de fermer la porte. J'avise notre clef à sa -place habituelle et je la décroche sans le moindre -scrupule, avec un petit mouvement de joie -d'avoir pu échapper à une rencontre avec le concierge. -J'ai besoin de vous le répéter, de vous le -jurer: j'ignorais absolument vers quelle scène je -marchais, absolument, vous entendez!... J'entre -dans l'appartement, avec quelle mélancolie, vous -le devinez! Depuis quinze jours déjà nous ne -nous y étions plus retrouvés, Jacques et moi. Les -fenêtres en étaient closes. Le petit salon, avec ses -meubles de tapisserie bien rangés, était toujours -le même; toujours la même, la chambre à coucher -tendue d'une andrinople rouge. Je constatai, -en cherchant dans un tiroir de la commode -où je plaçais mon panier à ouvrage avec mes petits -objets, qu'ils n'étaient plus là, ce qui m'étonna -un peu. Mais il y avait encore un cabinet -de toilette et une autre chambre en arrière, très -petite, qui nous servait quelquefois de salle à -manger. Je pensai que le concierge avait, en -nettoyant les meubles à fond, transporté les objets -dans cette dernière pièce, puis oublié de les -rapporter. J'y allai et je vis, en effet, le panier -à ouvrage sur un des rayons d'un buffet d'acajou -garni d'une vaisselle très sommaire, la vaisselle -<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span> -de nos dînettes à deux. Je m'installai donc dans -ce réduit et je commençai de recoudre ma jupe. -Je l'avais ôtée pour aller plus vite. Tout d'un -coup il me sembla entendre ouvrir des portes. -J'avais bien retiré la clef, mais sans pousser le -verrou. Ma première idée fut que ce visiteur inattendu -était Jacques. Ne m'avait-il pas dit autrefois, -et je l'avais cru comme toujours, qu'il venait -quelquefois travailler dans notre appartement, -par souvenir de moi et pour assurer à sa réflexion -plus de solitude? Je n'eus pas le temps de me -livrer à la douceur d'émotion que cette pensée -éveilla dans mon cœur. Je venais de reconnaître -deux voix, la sienne... et l'autre...»</p> - -<p>—«La voix de M<sup>me</sup> de Bonnivet?» lui demandai-je, -comme elle se taisait après ce dernier -mot à peine prononcé. J'étais aussi remué par ce -récit, qu'elle l'était elle-même. Elle inclina la -tête pour me répondre oui, et elle continua de -se taire sans que j'osasse insister. Le tragique de -la situation dont elle venait de me poser si simplement -les données me terrassait. Elle reprit:</p> - -<p>—«Je ne peux pas vous décrire ce qui s'est -passé en moi, quand j'ai entendu cette femme -qui, se croyant seule avec son amant, riait très -haut et lui disait: tu... Ce fut une douleur aiguë, -aiguë, comme si une pointe de couteau m'avait -blessée à la place la plus profonde de mon être, -et je me mis à trembler de tout mon corps sur la -<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span> -chaise où j'étais assise. Maintenant encore, en -y pensant, voyez mes mains... Je voulus me -lever, aller à eux, les chasser, elle comme une -drôlesse, l'insulter, lui, comme un drôle... Je ne -pus pas. Je ne pus même pas crier. Il me semblait -que toute ma vie était arrêtée en moi... Et -j'entendais et j'écoutais. C'était une douleur plus -forte que la mort, et je crus que j'allais mourir -en effet, là sur place!... Me voici pourtant. Savez-vous -pourquoi? Dans cette étroite chambre où -je restais ainsi, sans bouger, et le premier moment -d'épouvantable douleur passé, je me sentis -envahie par un dégoût, par une répugnance -inexprimables, une horreur qui allait jusqu'à la -nausée. Sans doute si les paroles de cet homme -et de cette femme m'étaient arrivées toutes, distinctement, -le besoin de la vengeance immédiate -eût été le plus fort, mais ce murmure assourdi et -confus, mélangé de mots que je n'entendais pas, -et de mots que j'entendais, joint à l'image de -ce que je devinais derrière cette muraille, me -causait, par-dessus cette indicible souffrance, une -impression de quelque chose de trop malpropre, -de trop ignoble, de trop dégoûtant, de trop abject! -Il y eut surtout une phrase... Ah! quelle -phrase!... Je sentis que je méprisais Jacques plus -encore que je ne l'aimais, et, en même temps,—comme -le cœur est étrange!—je ne pouvais -accepter l'idée que si j'entrais dans la chambre, -<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span> -il croirait que j'étais venue l'espionner. Cette -fierté de mon sentiment pour lui finit par dominer -tout le reste... Et je suis restée immobile, je vous -le répète, dans cette chambre, une heure peut-être!... -Et ils sont partis, et je suis rentrée dans -la chambre, vide à présent... Et j'ai vu le lit défait, -et les oreillers, les mêmes oreillers, et les -draps, les mêmes draps... Ah!» gémit-elle, en -jetant un cri qui me déchira le cœur, et pressant -ses yeux de ses doigts comme pour en écraser -les globes et avec eux une vision horrible d'autres -infâmes détails qu'elle ne voulait pas, qu'elle -ne pouvait pas dire, elle criait: «sauvez-moi de -moi-même, Vincent... Mon ami, mon seul ami, -ne me quittez pas, je crois que ma tête va éclater -et que je deviens folle!... Oh! ce lit! ce lit! -notre lit!...»</p> - -<p>Elle s'était levée en prononçant ces mots, et -elle s'était jetée contre moi, la tête blottie contre -mon épaule, les mains accrochées à moi dans -une crise de douleur suprême. Son visage tout -entier se contracta dans un spasme d'agonie, et -je n'eus que le temps de la soutenir. Elle tomba -dans mes bras, évanouie.</p> - -<p class="space">Cet évanouissement, sans doute, la sauva, et -aussi la crise de larmes où s'épancha sa misère, -lorsqu'elle revint à elle-même. Je la vis se réveiller -à la vie et réapprendre cette misère! Sa confidence -<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span> -et la perte de connaissance qui l'avait suivie, -venaient de me secouer trop profondément -pour que je trouvasse rien à lui dire: sinon les -paroles banales dont on réconforte un être que -l'on voit souffrir, et on a tant de peine à les -trouver, quand on se rend un compte trop exact -des légitimes raisons que cet être a de souffrir. -Camille ne me laissa pas m'épuiser longtemps -à ces inutiles consolations:</p> - -<p>—«Je sais que vous m'aimez bien», dit-elle, -avec un essai de sourire navré qui me fait mal -après tant de jours, «et je sais aussi que vous -me plaignez sincèrement... Mais il faut me laisser -pleurer, voyez-vous. Avec ces larmes, il me -semble, ma folie s'en va... Je voudrais seulement -de vous une promesse, une vraie promesse -d'homme, votre parole d'honneur que vous répondrez -oui à la demande que je vais vous -faire...»</p> - -<p>—«Vous croyez à mon amitié», lui dis-je, -vous savez bien que j'obéirai à toutes vos intentions, -quelles qu'elles soient...»</p> - -<p>—«Cela ne me suffit pas», fit-elle devant -cette réplique évasive derrière laquelle j'avais, -la voyant si exaltée, abrité un dernier reste de -prudence,—qu'allait-elle me demander?—Et -elle insista: «C'est votre parole d'honneur que -je veux...»</p> - -<p>—«Vous l'avez», lui dis-je, vaincu par la -<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span> -supplication douloureuse de ses chers yeux bleus -où roulaient toujours des larmes.</p> - -<p>—«Merci», fit-elle en me pressant la main, -et elle ajouta: «Je veux être sûre que vous ne -direz rien à Jacques de ce que je vous ai raconté...»</p> - -<p>—«Je vous en donne ma parole», répondis-je, -«mais c'est vous-même qui ne pourrez -pas ne pas le lui dire...»</p> - -<p>—«Moi», répliqua-t-elle en secouant la tête -avec une farouche fierté: «Je ne lui dirai rien... -Je ne veux pas qu'il me soupçonne de l'avoir -espionné. Je me brouillerai avec lui sans lui donner -de raisons. J'aurai du courage contre mon -amour, maintenant, à force de dégoût. Je n'aurai -qu'à me rappeler ce que j'ai entendu et vu...» -Et un dernier frémissement secoua tout son corps, -tandis qu'elle jetait, avec un accent que Desclée -même n'a jamais trouvé, le mot où Dumas a résumé -toute la révolte de la femelle devant la -turpitude du mâle, dans sa célèbre comédie: -«Pouah! Pouah!...»</p> - -<p class="space">Ce n'est qu'aujourd'hui et en songeant à l'issue -bien singulière de cette aventure, que l'idée -me vient de cette comparaison entre le jeu de -la grande artiste du Gymnase et le cri de nature -arraché à Camille par la plus sincère passion. -Sur le moment, je n'eus pour elle qu'une pitié -<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span> -navrée, qui se changea, elle partie, en une inquiétude -sans cesse grandissante, et le résultat fut -une crise de scrupule, horriblement douloureuse. -Allais-je tenir la parole que la pauvre fille m'avait -extorquée de ne pas avertir Molan? Je savais trop -ce que valent les serments des amoureux et des -amoureuses pour croire qu'après avoir assisté cachée -à ce rendez-vous de son amant et de sa rivale, -elle s'en tiendrait à cette résolution, qu'elle m'avait -dite, d'une rupture silencieuse et sans vengeance. -Une femme a beau porter dans son cœur -l'orgueil de ses sentiments dont elle avait fait -preuve d'une façon presque invraisemblable en -ne sortant pas de sa cachette, elle est femme, -et, tôt ou tard, la poussée de l'instinct doit l'emporter -en elle sur le raisonnement et la dignité. -Qu'une nouvelle crise de douleur aiguë s'emparât -de l'amante outragée, et qu'en proie au délire -de la jalousie, elle s'avisât d'écrire la vérité -au mari de sa rivale? La mémoire me revint du -regard dont Bonnivet avait enveloppé, à sa table, -celle qui portait son nom et qui était maintenant -la maîtresse de Jacques. Comment cette -femme si évidemment sèche, si profondément -ironique, si peu impulsive, s'était-elle donnée de -la sorte, et pourquoi? La curiosité d'apprendre -le détail de cette coupable aventure n'entrait-elle -pas pour une part dans la tentation qui me -saisit, à peine Camille partie, de courir chez mon -<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span> -camarade? Du moins, je lui crierais casse-cou, et -je le préviendrais contre une surprise qui pouvait -être tout à fait tragique. Je résistai pourtant -à ce désir, presque à ce besoin de le prévenir, -par un point d'honneur auquel je n'ai jamais manqué -depuis que je me connais. Ce que c'est que -d'être le fils d'un puritain. Un mot de mon père -me revient toujours dans des moments comme -celui-là: «On n'interprète pas une promesse: on -la tient...» J'ai ce principe dans le sang, dans -les moelles. Hé bien! je ne me rappelle pas une -circonstance où d'observer un engagement m'ait -coûté un tel effort.</p> - -<p>Pour rester fidèle à mon serment, je m'étais -interdit d'aller chez Jacques. Ce fut lui qui vint -chez moi, le surlendemain même du jour où -j'avais reçu de sa maîtresse cette confidence si -difficile à garder sans en étouffer. Il avait, la -veille, passé au théâtre pour saluer Camille. Il -n'avait pas pu lui parler à cause de la présence -de la mère. Mais cette présence même, visiblement -voulue par la fille, l'avait un peu étonné; -puis, il lui avait semblé remarquer dans les yeux -et aussi dans le jeu de celle-ci quelque chose -d'étrange, une excitation maladive. Comme il -arrive lorsqu'on n'a pas très bonne conscience, -ce quelque chose avait suffi pour l'inquiéter. Il -avait donc poussé jusqu'à l'atelier, avec la vague -espérance de rencontrer peut-être Camille et le -<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span> -projet très certain de me faire causer. Ses épigrammes -sur mon rôle de confident éternel se -trouvaient-elles assez justifiées? Il est vrai qu'un -prétexte très simple lui permettait d'expliquer -cette visite.</p> - -<p>—«Je t'ai fait envoyer une invitation pour la -soirée de M<sup>me</sup> de Bonnivet,» me demanda-t-il -après les premiers mots, «tu viendras, n'est-ce -pas? Veux-tu que nous dînions ensemble au cabaret, -ce jour-là? Puis nous ferons la corvée de -compagnie. Camille t'a raconté qu'elle y disait -quelque chose?...»</p> - -<p>—«Oui,» répondis-je, «et j'ai même trouvé -cette idée d'un goût douteux...»</p> - -<p>—«Elle n'est pas de moi,» fit-il en riant, -«j'ai beau ne pas avoir peur des complications, -j'évite les inutiles, le plus que je peux. C'est déjà -trop des indispensables... Non. C'est Senneterre -et c'est Bonnivet qui ont organisé cette soirée, -l'un conseillant l'autre. Ils auront voulu savoir à -quoi s'en tenir sur la nuance de ma cour à la -Reine Anne. Étant donné que Camille est ma maîtresse, -ils ont pensé que si M<sup>me</sup> de Bonnivet est -vraiment sa rivale, les deux femmes se détestent. -Tu suis leur raisonnement: M<sup>me</sup> de Bonnivet -dirait non pour ne pas avoir Camille chez -elle. Camille dirait non pour ne pas aller chez -M<sup>me</sup> de Bonnivet. Je dirais non pour éviter toute -rencontre entre les deux femmes. Et j'ai dit oui. -<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span> -Camille a dit oui. M<sup>me</sup> de Bonnivet a dit oui... -J'aurais voulu que tu visses la stupeur, puis la -joie de Senneterre d'abord, de Bonnivet ensuite. -Ah! ce sont des observateurs, des analystes, des -psychologues, comme Larcher ou Dorsenne...» -Et après cette ironie de l'éternel Trissotin à l'égard -de l'éternel Vadius, il ajouta négligemment: «A -propos de Camille, il y a quelques jours que je -ne l'ai pas vue. Le portrait avance?...»</p> - -<p>—«Tu peux en juger toi-même», m'empressai-je -de dire, trop heureux de saisir ce prétexte -pour tromper son interrogatoire, et je retournai, -pour la lui montrer, la haute toile sur -laquelle se dessinait la svelte silhouette de la <i>Duchesse -bleue</i> offrant la fleur,—lui offrant sa fleur, -à lui, qui la regarda à peine. A-t-il jamais donné -cinq minutes d'attention à l'effort d'art d'un camarade? -Ce jour-là, du moins, il avait pour -excuse cette petite enquête à poursuivre, que rendait -urgente sa situation critique entre ses deux -maîtresses. Je ne m'offensai pas qu'il continuât, -sans que le moindre éclair d'intérêt eût animé -son regard, plutôt errant que posé sur la peinture:</p> - -<p>—«Vos sublimes continuent à s'amalgamer?... -Oui?... Allons... Tant mieux... Et, dis-moi. Elle -est toujours jalouse de M<sup>me</sup> de Bonnivet?»</p> - -<p>—«Nous en avons peu parlé,» répondis-je, -le feu à la joue, de cet impudent mensonge.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span> -—«Allons. Tant mieux encore...» reprit-il. -Puis, sans insister: «Elle choisirait bien mal son -moment. Je dois te dire qu'en fin de compte, -nous avons reconnu, la Reine Anne et moi, qu'il -y avait maldonne, et nous avons renoncé à continuer -la partie. Oui... Nous en sommes à une -paix armée... Nous avons mesuré nos griffes, -et nous trouvant de force, conclu l'armistice. Il -était écrit que je ne la séduirais pas et qu'elle -ne me séduirait pas. Nous en sommes à la bonne -camaraderie, maintenant, et je crois que nous y -resterons. J'aime mieux cela. C'est plus confortable...»</p> - -<p>Il m'avait regardé en me débitant ce discours, -un peu hésitant, avec une perspicacité aiguë devant -laquelle je ne bronchai pas trop. Si mon -visage exprimait de l'étonnement, c'était de -constater son aplomb dans la comédie. Il l'attribua -sans doute à ma surprise devant ses nouveaux -rapports avec celle qu'il continuait d'appeler -la Reine Anne, et dont je savais moi qu'elle -méritait d'être brutalement appelée la Fille -Anne. Je comprends aujourd'hui qu'en observant -cette étrange discrétion sur son triomphe, il ne -cédait pas seulement à un simple calcul de prudence. -Il y avait de cela, sans doute. Je le croirais -sincère, il y comptait bien, et que je mettrais -plus d'énergie à détruire les soupçons sans cesse -renaissants de mon modèle. Il y avait aussi, dans -<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span> -cette discrétion succédant au cynisme de ses -premières confidences, je m'en rends mieux -compte à distance, un singulier détour d'amour-propre. -J'ai noté souvent, chez le personnage -que les femmes appellent, dans l'argot de leur -franc-maçonnerie, «l'homme qui parle», cette -anomalie. Elle n'est qu'apparente. Il vous raconte, -un par un, en les enjolivant au besoin, les -moindres préliminaires d'une aventure avec une -femme, dont même les plus légères imprudences -devraient lui être sacrées. Puis, quand il vous -voit très convaincu qu'il va être l'amant de cette -femme, il se défend, sur ce dernier point, d'une -défense qui d'ailleurs la compromet comme un -aveu positif. Ce suprême silence l'empêche, lui, -de se juger trop sévèrement. La même vanité qui -l'avait rendu bavard auparavant le rend silencieux -après. Vanité ou remords, calcul ou dernier reste -d'honneur,—quelle que fût la cause de cette -subite interruption dans les confidences de Jacques,—il -est certain qu'il ne se départit pas, ce -jour-là, de cette discrétion enfin correcte. J'y gagnai -d'avoir moins de mérite à être discret moi-même. -Et, tout de suite, les événements se précipitèrent -avec cette effrayante rapidité des catastrophes -où les discussions, les sous-entendus, les -demi-confidences n'ont plus de place. Je voudrais -les raconter, ces suprêmes péripéties, non -pas telles que je les ai vues, mais telles qu'elles -<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span> -me furent dites. Dieu! Si je retrouvais, pour ce -récit, la naturelle et violente éloquence que la -petite Favier eut pour me retracer ces scènes tragiques, -comme ce maladroit récit s'animerait, se -teinterait d'une chaude couleur de passion! Et -pourquoi n'ai-je pas jeté aussitôt sur le papier, -sous forme de notes, ces brûlants aveux qui m'ont -poursuivi si longtemps?</p> - -<div class="chapter"> -<h3>VIII</h3> -</div> - -<p>Il y a toujours un coin de silence dans les plus -sincères confessions des femmes. Il y en avait un -dans celle de Camille. En m'initiant, avec les -halètements d'une jalousie affolée par la certitude, -à la dramatique découverte de l'appartement -de la rue Nouvelle, elle ne m'avait pas révélé la -vérité tout entière. Elle était déjà résolue à un -projet d'une audace vengeresse, dans la minute -même où elle affirmait qu'elle ne se vengerait -pas. Elle me l'a avoué plus tard et qu'elle avait -appréhendé mes conseils et mes reproches. Parmi -les phrases entendues à travers la mince cloison -qui la séparait du lit où sa rivale se donnait -à leur commun amant, elle avait saisi quelques -<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span> -mots plus importants pour elle que les autres. -Ce n'était rien moins que le jour et que l'heure -du prochain rendez-vous. Cette petite M<sup>me</sup> de -Bonnivet, chez laquelle j'avais diagnostiqué les -signes de la froideur la plus inéveillable,—détail -qu'entre parenthèses Molan devait plus tard me -confirmer brutalement—était, comme la plupart -des femmes de ce genre, une coureuse de -sensations. A chaque nouvelle intrigue, ces dépravées -sans tempérament s'acharnent à l'espérance -qu'elles naîtront, cette fois, à cette extase -de l'amour toujours désirée, toujours fuyante. -J'ai su depuis que c'était elle qui, malgré le danger,—ou -plutôt à cause du danger—avait -multiplié ces rendez-vous dont chacun risquait -de se terminer tragiquement. Camille avait surpris -le secret des vraies relations entre les deux -amants un mardi, et, le vendredi, trois jours -après, ils devaient se retrouver dans le petit -appartement. Ainsi renseignée sur le moment -exact de ce rendez-vous, une résolution folle avait -envahi l'esprit malade de la pauvre Duchesse -Bleue: attendre sa rivale devant la porte de la maison, -l'aborder à la minute même où elle descendrait -de fiacre et lui cracher au visage, là, dans la -rue, sur le trottoir, toute sa haine et tout son mépris. -A la pensée que l'arrogante M<sup>me</sup> de Bonnivet -tremblerait devant elle, comme une voleuse prise -la main sur un couvert d'argent, l'actrice outragée -<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span> -éprouvait un frémissement de rancune assouvie. -Sa vengeance serait plus complète encore. L'infâme -piège où Jacques et M<sup>me</sup> de Bonnivet l'avaient -attirée, cette abominable invitation à figurer dans -une soirée chez sa rivale, pour rassurer le mari, -allait lui servir. Par prudence et pour ne pas se -compromettre vis-à-vis de ce mari, M<sup>me</sup> de Bonnivet -devrait la donner, cette soirée, malgré tout. -Et elle, Camille, y paraîtrait! Elle verrait celle -qui lui avait volé son amant trembler devant ses -regards, cet amant lui-même pâlir de la terreur -qu'elle ne fit quelque éclat, et cette épouvante -des deux coupables lui était à l'avance une de ces -voluptés atroces comme s'en forge en pensée -la haine! Les trois jours qui la séparaient de ce -vendredi s'écoulèrent pour elle dans une attente -grandissante. Je ne la vis pas dans cette crise, -car elle mit un soin jaloux à m'éviter, de peur -que je ne dérangeasse son projet. Mais elle m'a -raconté ensuite que, jamais, depuis le commencement -de sa liaison avec Jacques, elle n'avait -éprouvé une telle fièvre d'impatience. Elle passa -la nuit du jeudi au vendredi littéralement comme -folle, et, quand elle partit de la rue de la Barouillère -pour gagner la rue Nouvelle, il y avait trente-six -heures qu'elle ne dormait ni ne mangeait. Elle -avait entendu M<sup>me</sup> de Bonnivet et Jacques fixer le -rendez-vous pour quatre heures. A trois heures et -demie, elle était sur le trottoir, en face des fenêtres -<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span> -du petit appartement, occupée à faire les cent pas, -enveloppée de sa mante, méconnaissable sous le -double voile roulé autour de sa figure, et ne perdant -pas de vue la porte par où sa rivale devait -passer. Il y avait alors, à l'angle de la rue Nouvelle -et de la rue de Clichy, une station de fiacres -qui devint aussitôt le terme de sa promenade. -Car à chaque fois que sa marche la ramenait du -côté de l'horloge de cette station, elle pouvait -voir que l'aiguille marchait, comme elle-même, -et rapprochait l'instant où elle allait enfin étreindre -sa vengeance. Trois heures quarante... Plus -que vingt minutes à attendre, moins peut-être. -Trois heures cinquante, encore dix minutes. -Quatre heures... Ils sont en retard... Quatre -heures dix... Personne... L'aiguille est maintenant -sur le chiffre vingt et ni Jacques ni M<sup>me</sup> de Bonnivet -n'ont paru!... Que se passe-t-il?... Devant -ce retard d'autant plus inexplicable que, pour une -femme du rang de celle que sa rancune guettait -ainsi, les minutes de liberté sont comptées, une -évidence saisit le cerveau de Camille, et acheva -de l'affoler: les deux amants avaient changé le -jour ou l'heure de ce rendez-vous. Ils avaient -eu si souvent le loisir de se revoir depuis qu'elle -les avait écoutés se prodiguer le tutoiement et -les mots de libertinage, à deux pas d'elle! Qui -sait? Le concierge l'avait sans doute remarquée, -quand elle était partie, l'autre jour, quoiqu'elle -<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span> -eût profité, pour remettre la clef, d'un moment -où cet homme était de nouveau hors de sa loge, -occupé à causer dans la cour. Sans doute il -avait prévenu Jacques de cette visite?—Quatre -heures et demie... Toujours personne. Camille -finit par se convaincre que de rester plus longtemps -sur ce coin de trottoir était inutile, d'autant -plus que, par cette fin d'un jour froid de -février, un brouillard tombait, âcre et mêlé de -grésil, qui la faisait grelotter. Elle lança donc -un regard désespéré vers les fenêtres de l'appartement, -toujours impénétrables, avec leurs -volets fermés et qu'aucun filet de lumière n'éclairait -encore, et elle se préparait à s'en aller, -lorsqu'en fouillant de ses yeux une dernière fois -cette courte rue, elle aperçut, arrêté de l'autre -côté, en face de la station, un fiacre qu'elle n'avait -pas encore remarqué, et, penchée hors de la portière, -une figure qui lui donna un de ces accès de -terreur où se dissolvent toutes les forces du corps -et de l'âme: elle venait de reconnaître, sous le -rideau à demi baissé du coupé immobile, Pierre -de Bonnivet en personne!</p> - -<p>Oui, c'était bien le mari de la maîtresse de -Molan, non plus dans sa fonction risible d'époux, -ombrageux et intimidé, d'une femme à la -mode et qui souffre des coquetteries de celle qui -porte son nom, en les subissant pour en profiter. -C'était l'assassin à l'affût chez qui la jalousie a -<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span> -soudain éveillé le mâle primitif, la brute meurtrière, -et dont les yeux, les narines, la bouche -annoncent la volonté de tuer, <i>quoi qu'il doive -arriver</i>. Il était là, fouillant la rue, lui aussi, de -ce fauve regard. Le collet de loutre de son pardessus -à demi relevé donnait à son poil roux et à -son teint sanguin un reflet plus sinistre, et sa main -qui levait le rideau pour lui permettre de mieux -voir, dégantée et nue, semblait prête à saisir -l'arme qui allait venger son honneur, là sur ce -coin de trottoir,—sans plus de souci du monde -et du scandale que si Paris était encore la forêt -d'il y a trois mille ans où des demi-gorilles se disputaient -à coups de haches de pierre une femelle -vêtue de peaux de bêtes. Par quel moyen le mari -jaloux avait-il découvert la retraite où la Reine -Anne et Jacques abritaient leur si récente intrigue? -Ni Camille ni moi, ni Jacques lui-même ne -l'avons jamais su. Une lettre anonyme l'avait-elle -averti, mais écrite par qui? Molan traînait derrière -ses talons une meute d'envieux, M<sup>me</sup> de -Bonnivet une meute d'envieuses, sans compter -les soupirants plus ou moins éconduits. Peut-être -Bonnivet avait-il eu simplement recours au vulgaire, -mais sûr moyen du filage? Il est certain que -le concierge avait été questionné, et si cet homme -ne s'était trouvé, par fortune, un brave garçon à -jamais acquis par les billets de théâtre que lui -donnait son locataire et par le prestige du nom -<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span> -de l'écrivain, l'appartement qui avait vu la pauvre -Duchesse bleue si heureuse tour à tour et si malheureuse, -aurait sans doute servi de théâtre à -quelque sanglant dénouement. Et c'était bien -la volonté d'une tragique vengeance que Camille -Favier distingua sur le front et dans les -narines, autour de la bouche et dans le battement -des paupières de ce visage d'homme aperçu -à cette portière de voiture, sous la clarté mêlée -d'un bec de gaz et du crépuscule, guettant une -preuve de son déshonneur et décidé à une justice -immédiate. Il est bien probable qu'il avait -remarqué, lui aussi, la jeune femme. Il ne l'avait -point reconnue, l'événement l'a prouvé depuis. -C'était trop naturel. Il ne l'avait rencontrée qu'une -fois hors de la scène, et les hauts collets d'une -mante sans taille, un boa de fourrure, enroulé plusieurs -fois autour du menton, un chapeau avancé -et un double voile, faisaient de Camille une forme -indécise, une vague et indistincte silhouette. Bonnivet -vit sans doute en elle, si l'idée fixe lui permit -un raisonnement quelconque, une errante de -la prostitution, en train d'exercer son misérable -métier de raccrocheuse dès la tombée du jour. -Puis il n'y prit même plus garde. Quant à elle,—ah! -la charmante et noble enfant, et quelle pitié -que cette créature, si naturellement magnanime, -ait été soumise à de trop dépravantes, à de trop -dégradantes épreuves!—elle n'eut pas plus tôt -<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span> -reconnu Bonnivet que ses justes rancunes, ses jalousies -furieuses, la légitime douleur de sa passion -meurtrie, son appétit de représailles se fondirent -en un seul sentiment. Ce fut un bouleversement -de tout son être aussi foudroyant qu'un miracle. -Elle n'aperçut plus devant elle que le danger de -Jacques et que la nécessité de lui crier: «gare,» -non pas demain, non pas ce soir même, mais tout -de suite. Quelques instants auparavant, elle s'était -dit que les deux amants avaient remis leur rendez-vous -à un autre jour. Une idée lui traversa -soudain le cœur comme un fer rouge: s'ils avaient -seulement reculé ce rendez-vous jusqu'à cinq -heures? S'ils se préparaient à cet instant même à -s'acheminer vers cette rue, à l'entrée de laquelle -attendait le sinistre guetteur?... La pensée que -cela était, après tout, possible, se transforma aussitôt, -comme il arrive quand l'imagination travaille -autour du danger d'un être aimé, en une certitude. -Elle vit distinctement Jacques marcher -vers le guet-apens. La résolution de l'arrêter tout -de suite, sans tarder une seconde, s'empara d'elle -en même temps avec une force irrésistible. Que -faire, sinon courir là où elle avait une dernière -chance de rencontrer Molan, c'est-à-dire place Delaborde? -Elle eut peur de se faire remarquer par -Bonnivet en prenant un des fiacres de la station et -qu'il n'entendît sa voix, et elle se mit à descendre -la rue de Clichy comme une insensée, hélant les -<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span> -voitures après les voitures, pour subir, à l'instant -où elle s'assit dans un coupé enfin vide, l'horrible -assaut d'une nouvelle hypothèse qui faillit la faire -s'évanouir. Si les deux amants avaient, au contraire, -devancé l'heure du rendez-vous, et s'ils -étaient là, dans l'appartement, tandis que le mari, -prévenu par un espion gratuit ou payé, les attendait? -Camille les vit de nouveau en imagination, -avec une même incapacité de distinguer le possible -du réel. Oui, elle les vit, se croyant bien sûrs -de leur isolement, profitant de l'heure du crépuscule -pour sortir au bras l'un de l'autre, Bonnivet -s'élançant et puis... Et puis c'était l'inconnu qui -allait du meurtre immédiat au plus redoutable -duel!... La malheureuse créature eut à peine -conçu cette seconde hypothèse qu'un frisson la -secoua jusque dans les moelles. Son fiacre était -déjà parti, au grand trot du cheval, dans la direction -de la place Delaborde. Que faire encore? -Dans ces instants où l'on peut dire que non pas -même les secondes, mais les moitiés, les quarts -de seconde sont comptés, les sentiments vrais -possèdent-ils une mystérieuse double vue qui -les détermine avec plus de sûreté que ne ferait -le plus calculé des raisonnements? Ou bien y -a-t-il, comme Jacques Molan aimait à le dire, -des destinées protégées par une singulière faveur -des circonstances et qui ont le hasard constamment -heureux comme d'autres l'ont constamment -<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span> -malheureux? Toujours est-il que Camille, entre -les deux possibilités, choisit d'instinct celle qui -se trouvait être la vraie. Au moment précis où le -cocher tournait la place de la Trinité, elle lui -donna l'ordre de remonter du côté de la rue Nouvelle. -Pourquoi? Elle n'aurait su le dire. Elle l'arrêta -et le paya avant l'entrée de cette rue. Son -plan était fait, qu'elle exécuta avec cette décision -courageuse qu'inspire le danger aux âmes -comme la sienne, sans résistance parfois pour -elles-mêmes, et, pour leur amour, toute flamme et -toute énergie. Elle avait pu voir que le coupé de -Bonnivet attendait toujours à la même place. -Son parapluie déployé contre cette bruine propice, -et sûre de cacher ainsi son visage, elle traversa -la rue bravement devant cette voiture et -elle arriva jusqu'à la maison dont le mari jaloux -surveillait la sortie. Plus de doute... Un filet de -lumière apparu par l'interstice des volets, dénonçait -la présence de quelqu'un dans l'appartement!... -Elle entra sans hésiter et elle marcha -droit au concierge, qui la salua d'un air embarrassé.</p> - -<p>—«Mais je vous affirme, mademoiselle, que -M. Molan n'est pas venu,» répondit cet homme, -quand elle eut insisté, malgré une première dénégation.</p> - -<p>—«Et moi, je vous dis qu'il est là avec une -dame,» répliqua-t-elle. «J'ai vu la lumière aux -<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span> -fenêtres.» Puis, brusquement, avec l'inexprimable -autorité qui émane d'un être réellement au -désespoir: «Malheureux, vous vous repentirez -toute votre vie de ne pas m'avoir répondu franchement -à cette minute... Tenez,» ajouta-t-elle -en prenant le bras de l'individu stupéfait et le -tirant du côté de la porte cochère. «Regardez -dans la voiture qui est à l'angle de la rue, à droite, -en prenant bien garde de ne pas vous montrer. -Vous y verrez quelqu'un qui surveille la maison. -Eh bien! c'est le mari de cette femme... Si vous -voulez qu'il y ait du sang ici, tout à l'heure, -quand elle sortira, vous n'avez qu'à m'empêcher -de monter pour les prévenir... Mon Dieu! Mon -Dieu! de quoi avez-vous peur? Fouillez-moi si -vous voulez être sûr que je n'ai pas d'armes, -que ce n'est pas moi qui leur ferai du mal... Mon -amant me trompe, c'est vrai, je le sais... Mais -je l'aime, entendez-vous, je l'aime et je veux le -sauver... Est-ce que vous ne sentez pas que je ne -vous mens point?...»</p> - -<p>Dominé, quoi qu'il en eût, par ce magnétisme -d'une volonté tendue tout entière à son but, -l'homme s'était laissé entraîner jusqu'au seuil. Le -hasard,—cet aveugle et inexplicable hasard, qui -nous perd et qui nous sauve dans de pareilles -crises, par la plus insignifiante parfois des coïncidences, -ce hasard toujours propice à cet audacieux -Jacques,—voulut qu'au moment où le -<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span> -concierge regardait du côté de la voiture, Bonnivet -se penchât, lui aussi, un peu en dehors. -L'homme se retourna vers Camille Favier, le visage -décomposé:</p> - -<p>—«Je le reconnais», s'écria-t-il, «c'est le -Monsieur qui est venu me questionner, avant-hier, -sur les locataires de la maison. Il m'a demandé si -je n'avais pas chez moi M. Molan, et comme je -lui ai répondu non, d'après la consigne, il a tiré de -sa poche un portefeuille. Pour qui prenez-vous -le père Cohendy? lui ai-je dit... Ah! ça n'a pas -traîné. Je l'aurais assommé, cette canaille-là!... -Attendez un peu que j'aille lui demander s'il a sa -carte de la préfecture pour faire le mouchard -devant les maisons...»</p> - -<p>—«Et il vous répondra que la rue est à tout -le monde, ce qui est vrai,» dit Camille, à qui le -danger avait rendu son sang-froid. Fut-ce l'inspiration -de l'amour? Fut-ce un vague ressouvenir -des procédés habituels au théâtre? Car le métier -agit en nous à la manière d'un mécanisme automatique -sous le branle de la nécessité. Un projet -se dessinait devant son imagination auquel -l'honnête Cohendy allait se prêter, elle le comprit, -et que Molan avait su s'en faire aimer, -«Vous n'empêcherez pas cet homme de rester -là,» continua-t-elle; «seulement, vous lui aurez -bien fait comprendre qu'on veut lui cacher -quelque chose. Et ce quelque chose, il ne s'y -<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span> -trompera pas... S'il est venu ici, c'est qu'il a été -averti d'une façon positive, allez. Vous voulez -m'aider à sauver votre maître, n'est-ce pas? Hé! -bien, obéissez-moi.»</p> - -<p>—«Mademoiselle a raison,» répondit le concierge, -en changeant de ton, «si on va lui faire -une scène, il devinera tout, et si c'est sa femme, -c'est son droit tout de même de ne pas vouloir -être ce qu'il est!... J'ai bien pensé à prévenir -M. Jacques quand il est monté que l'on était -venu questionner, en bas... Mais il est arrivé avec -cette dame...»</p> - -<p>—«C'est moi qui le préviendrai,» dit Camille, -«je m'en charge. Allez seulement chercher -un fiacre que vous ne ferez pas entrer sous la -voûte, et laissez-moi agir. Je vous jure que je le -sauverai...»</p> - -<p>Elle s'élança dans l'escalier, tandis que le concierge -appelait une voiture, comme elle le lui -avait ordonné. La seule perspective, s'il devait y -avoir un drame, de tout faire pour que du moins -ce drame n'éclatât pas dans son immeuble, l'avait -rendu docile comme si Camille eût été le propriétaire -lui-même,—cette incarnation de l'omnipotence -pour le portier Parisien. Quand la courageuse -fille arriva sur le palier de l'entresol, devant cette -porte, ouverte tant de fois avec une émotion si -douce, elle eut, malgré l'imminence du danger, -un instant de défaillance. La femme en elle se révolta, -<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span> -l'éclair d'un instant, contre le dévouement -que l'amour lui avait suggéré d'une manière si -rapide, presque animale, comme de se jeter à -l'eau pour sauver Jacques, si elle l'avait vu se -noyer. Hélas! Elle n'allait pas sauver que lui! -L'image de sa rivale s'offrit à elle, dans cette netteté -de vision presque insupportable, dont s'accompagnent -les crises aiguës de la jalousie qui -n'a plus de doutes. La vengeance était là, cependant, -si assurée, si complète, si immédiate, si -impersonnelle! Il suffisait de laisser les événements -rouler le long de la pente sur laquelle ils -étaient lancés. Quand la malheureuse enfant me -raconta, plus tard, le détail de ce jour terrible, -elle ne se fit pas meilleure qu'elle n'avait été. Elle -me l'avoua: la tentation fut si forte, qu'il lui -fallût agir, et avec vertige, avec fureur, pour -mettre quelque chose d'irréparable entre elle et -ce moment, et elle commença de sonner à la -porte close, une fois d'abord, puis deux, puis -trois, puis dix, de cette sonnerie prolongée qui -donne au timbre l'accent d'une insistance affolée. -Elle voyait en esprit, comme si elle eût été dans -la chambre, les deux amants saisis par ce carillon, -leur rire d'abord à l'idée que c'était une méprise -d'un visiteur, leur silence subit, et leur regard, -M<sup>me</sup> de Bonnivet épouvantée, Jacques la rassurant, -puis se levant. Ah! comme elle aurait voulu -lui crier «vite, vite!...» Et elle se mit à frapper -<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span> -contre le battant, de son poing fermé, à coups -répétés. Ensuite, elle écouta. Il lui sembla, car la -surexcitation de son angoisse doublait la force de -ses sens, qu'elle distinguait un bruit, un craquement -du parquet, sous une démarche prudemment -hasardée derrière la porte, toujours muette -et fermée, et appliquant sa bouche à la fente des -deux battants pour être plus sûre d'être entendue.</p> - -<p>—«C'est moi, Jacques,» dit-elle, «c'est moi, -Camille... Ouvre-moi. Je t'en supplie, il y va de -ta vie. Ouvre-moi... Pierre de Bonnivet est dans -la rue...»</p> - -<p>Aucune réponse. Elle se tut, et elle écouta de -nouveau, se demandant si elle s'était trompée en -croyant reconnaître un bruit de pas. Puis affolée -davantage, elle recommença de sonner au risque -d'éveiller l'attention de quelque voisin et elle -frappait, et elle appelait: «Jacques, Jacques, -ouvre-moi!...» et elle répétait: «Pierre de Bonnivet -est en bas!...» Toujours pas de réponse. -Elle eut alors, dans ce paroxysme d'épouvante, -une nouvelle idée. Elle descendit chez le concierge -qui venait de revenir avec le fiacre, et qui, -éperdu maintenant, lui aussi, gémissait avec un -naïf égoïsme:</p> - -<p>—«Voilà ce que c'est d'être trop bons... S'il -arrive quelque chose, on nous met à la porte... Et -où nous placerons-nous ensuite? Où nous placerons-nous?...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span> -—«Donnez-moi du papier et un crayon,» -dit-elle, «et regardez si l'espion est là...»</p> - -<p>—«Il est toujours là,» répondit le concierge, -et, voyant Camille plier le papier, sur lequel -elle avait, d'une main fiévreuse, griffonné -quelques lignes: «Je comprends,» dit-il, «vous -allez glisser le billet sous la porte... Ça ne fera -toujours pas sortir la dame... Si j'allais m'empoigner -avec le particulier, on nous conduirait -tous deux au poste, et, pendant le temps qu'on -s'expliquerait, elle s'échapperait et il n'y aurait -pas de scandale dans la maison...»</p> - -<p>—«Ce serait un moyen,» répondit Camille, -qui ne put, malgré la gravité du péril, s'empêcher -de sourire à l'idée de ce colletage entre -l'homme du peuple et l'élégant sportsman qu'était -Pierre de Bonnivet; «mais je crois que le -mien vaut mieux...»</p> - -<p>Déjà elle s'élançait de nouveau dans l'escalier, -puis après avoir carillonné avec la même force -que tout à l'heure, elle glissait sous la porte, -comme avait deviné le concierge, le morceau -de papier sur lequel elle avait écrit: «<i>Mon -Jacques, je veux te sauver. Crois, du moins, à cet -amour que tu as trahi. Je veux te sauver. Que te -dire de plus? Ouvre-moi. Je te le jure, B*** est -au coin de la rue qui vous guette. Tu n'as qu'à -regarder à droite, tu verras sa voiture. Je te jure -aussi que je vous sauverai...</i>» Ah! quel billet et -<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span> -que je garde, l'ayant depuis obtenu de Jacques -lui-même, comme un monument d'une si navrante -tendresse! Il m'est impossible de le transcrire -sans des larmes! La sublime amoureuse -avait calculé qu'il faudrait bien que Jacques vînt -à la porte pour sortir, ou maintenant ou plus -tard. Elle s'était dit qu'elle attendrait debout -contre le mur de l'escalier jusqu'au moment -où, ayant lu cette supplication, il lui ouvrirait. -Avec quel battement de cœur elle vit presque -aussitôt la feuille blanche disparaître! Une main -venait de la tirer. Elle entendit le froissement -du papier que cette même main dépliait, et le -bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait. Jacques regardait -dans la rue, comme elle lui avait dit, pour -vérifier par lui-même, malgré l'ombre grandissante, -l'exactitude du renseignement contenu -dans cette étrange missive. Pour la pauvre -Duchesse, et quoiqu'elle eût indiqué elle-même -ce moyen de contrôle, cette preuve de défiance, -à cette minute fut vraiment ce qu'est une piqûre -dans une blessure—une pointe de douleur plus -aiguë dans une grande plaie si douloureuse! Elle -n'eut pas le loisir de s'attarder à cette nouvelle -humiliation. La porte s'était enfin ouverte, et les -deux amants étaient dans l'antichambre, en face -l'un de l'autre: Camille, en proie à cette exaltation -de sacrifice et de martyre si étrangement -mêlée de mépris, presque de haine, lui, pâle, les -<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span> -yeux hagards, dans le désordre d'un rhabillement -hâtif, et tout de suite:</p> - -<p>—«Voyons», commença-t-il à voix basse, -«que se passe-t-il? Tu sais, si tu m'as menti et si -tu viens ici pour me faire une scène...»</p> - -<p>—«Tais-toi! malheureux», répondit-elle -sans daigner, elle, assourdir la voix, «si j'étais -une femme à te faire des scènes, est-ce que je -vous aurais manqués, elle et toi, l'autre jour, -mardi, à trois heures, quand vous êtes venus -ici?... Oui, j'étais dans l'appartement, là, dans le -cabinet derrière votre alcôve, et j'ai tout entendu, -<i>tout</i>, m'as-tu comprise? et je ne suis pas sortie, -et je vous ai laissés partir... Il ne s'agit pas de cela, -il s'agit que le mari de cette femme est au coin -de la rue, qu'il vous guette... Tu as regardé par la -fenêtre, tu as vu le fiacre... Ah! je ne veux pas -qu'il te tue, malgré ce que tu m'as fait. Je t'aime -trop... Voilà pourquoi je suis ici...»</p> - -<p>Molan avait dévisagé l'étrange fille, tandis -qu'elle parlait. Tout soupçonneux qu'il fût,—c'est -le châtiment des hommes qui ont trop -menti aux femmes,—il sentit que Camille lui -disait la vérité. Il eut alors un mouvement généreux, -le premier. S'il est égoïste, comédien et -fourbe, il ne manque pas de courage. Il s'est -battu, à plusieurs reprises, pour des articles injurieux, -très gratuitement et très bravement. Peut-être -aussi, car l'idée de la galerie n'est jamais absente -<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span> -de certaines âmes, même dans des minutes -aussi solennelles, peut-être pensa-t-il au compte -rendu du drame, si drame il y avait, dont retentiraient -les journaux. Un mot qu'il me dit plus -tard m'autoriserait à le supposer: «Avoue que -j'ai manqué là une magnifique réclame!...» Mais -qui peut savoir sa pensée de derrière la tête, -et si ce n'est pas là une de ces paroles d'après -coup qui servent aux gens de son espèce à dissimuler -leurs rares élans de nature? Toujours est-il -que, rajustant sa jaquette et avisant son chapeau -pendu à une patère de l'antichambre, il répondit -à voix haute, lui aussi:</p> - -<p>—«Je vous crois et je vous remercie. Il suffit. -Je sais maintenant ce que j'ai à faire...»</p> - -<p>—«Tu veux descendre?» fit-elle, continuant -à le tutoyer, quoiqu'en lui disant vous, il lui eût -indiqué que M<sup>me</sup> de Bonnivet les entendait, «tu -veux courir au-devant du danger? Est-ce que cela -vous sauvera, réponds, quand tu seras allé demander -à cet homme... quoi?... Ce qu'il fait là?... -Mais ce serait perdre cette femme, et tu n'en as -pas le droit. Si Bonnivet vous a suivis lui-même, -il a vu une femme entrer. S'il vous a fait suivre -par quelque agent, il sait encore qu'une femme -est ici. Il faut qu'il voie une femme en sortir avec -toi, en fiacre, et se cachant... Il faut qu'il suive le -fiacre et qu'il laisse cette rue libre, pour que celle-ci -s'échappe pendant ce temps... Hé bien! tu -<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span> -vas sortir avec moi. Il y a une voiture en bas. Je -l'ai fait chercher. Nous allons y monter... Ne me -dis pas non. Ne discute pas... Bonnivet nous verra -y monter. Son fiacre nous suivra. Il croira te surprendre -avec celle-ci, il te surprendra avec moi, -et tu seras sauvé... Tu seras sauvé!...» Et elle le -prit, malgré elle, dans ses bras, puis, le repoussant -avec violence, et tous bas maintenant: «Nous -sommes de la même taille à peu près, elle et moi, -va lui demander son manteau. Elle prendra le -mien et elle partira cinq minutes après nous, -quand elle aura vu s'en aller le coupé de son -mari... Dis-lui adieu, et surtout qu'elle ne vienne -pas me remercier... Si je la voyais, je ne serais -pas sûre d'avoir la force...»</p> - -<p>Elle avait ôté sa longue cape noire qu'elle tendit -à Jacques. Ce dernier prit cette mante sans répondre. -Certains sacrifices de femme ont comme -une magnificence de simplicité qui anéantit -l'homme qui les reçoit. Il ne peut plus qu'accepter -et avoir honte. D'ailleurs, l'hésitation n'était pas -permise. La nécessité était là, implacable et inévitable. -Jacques entra dans le salon sur lequel donnait -l'antichambre, tandis que Camille demeurait -debout dans cette première pièce, appuyée au -mur... «J'avais dans le cœur un couteau», m'a-t-elle -dit plus tard, «et cependant comme une -joie sauvage à l'idée que je l'écrasais, elle, par ce -que je faisais—une joie de douleur. Et je l'aimais -<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span> -de nouveau, lui, je l'aimais!... Je ne l'ai jamais -aimé comme à ce moment-là... Ah! j'ai compris -comme c'est doux de mourir pour quelqu'un!... -Et en même temps, j'étais obligée de me dominer -pour ne pas entrer insulter cette gueuse, lui déchirer -sa chemise, la battre de mes mains... Dieu! -quelles minutes!...»</p> - -<p>Tandis que ce miracle d'amour s'accomplissait -ainsi dans le banal décor de cet appartement -de débauche, la nuit avait fini de tomber. La rumeur -de la rue arrivait jusqu'à cette antichambre, -avec une espèce de lointain sinistre, et la pauvre -actrice pouvait entendre un chuchotement à -quelques pas d'elle—celui de la discussion engagée -dans l'autre pièce entre le traître pour qui -elle se dévouait et le complice de cette trahison. -Enfin, la porte se rouvrit et Jacques reparut. -Il avait son chapeau sur la tête, son collet de -fourrure relevé lui cachait à moitié le visage. Il -tenait à la main une jaquette d'astrakan, celle de -M<sup>me</sup> Bonnivet, que Camille passa avec un frisson -d'horreur. Ce vêtement se trouvait un peu trop -large pour elle à la place de la poitrine. «J'ai -compris qu'elle devait être plus belle que moi, -malgré ses apparences si maigres», me disait-elle -en me racontant cette impression toute féminine, -et ce fut de nouveau la piqûre dans la -blessure!</p> - -<p>—«Allons», reprit Jacques après un nouveau -<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span> -silence. Il l'avait regardée passer la jaquette -avec une expression où brillait une dernière lueur -de cette défiance dont le premier signe avait été -l'ouverture de la fenêtre après le billet pour vérifier -si Bonnivet était vraiment là. Ils descendirent -l'escalier sans échanger un mot. Devant la loge, -et tandis que Jacques recommandait au concierge -d'aller chercher une autre voiture, sitôt la première -partie, Camille renoua son double voile -sur son visage, et elle se glissa dans le fiacre en -cachant son visage avec un manchon qu'elle montra -à Jacques, une fois la portière fermée.</p> - -<p>—«C'est de la pauvre peluche» dit-elle en -plaisantant, afin de lui rendre du courage par -cette preuve de sang-froid. «Ça ne va guère avec -cette jaquette de millionnaire. Mais, à cette distance -et à cette heure, il n'y verra rien... Regarde -maintenant par la petite glace de derrière la voiture -si le coupé qui attendait au coin de la rue -ne nous suit pas...»</p> - -<p>—«Il nous suit», dit Jacques.</p> - -<p>—«Alors tu es sauvé», répondit-elle. Elle lui -serra la main d'une pression passionnée où se soulageait -toute l'anxiété des cruelles minutes qu'elle -venait de traverser, et elle éclata en sanglots. Il -continuait à ne pas trouver de mots pour la remercier, -et, afin de se tirer d'embarras, il voulut, -comme il avait fait si souvent lorsqu'ils étaient en -voiture ensemble et qu'ils avaient une discussion, -<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span> -passer son bras derrière la taille de la jeune -femme et l'attirer à lui pour lui prendre un baiser. -Ce geste lui rendit soudain toute sa fureur de rancune -et de jalousie, et, le repoussant avec haine:</p> - -<p>—«Non,» dit-elle, «jamais jamais plus...»</p> - -<p>—«Ma pauvre Mi-Ca...» fit-il en lui donnant -un petit nom à eux deux qu'il lui disait dans des -heures tendres.</p> - -<p>—«Ne m'appelez pas ainsi», interrompit-elle, -«la femme dont vous parlez est morte, vous -l'avez tuée...»</p> - -<p>—«Tu m'aimes pourtant...», insista-t-il, -«Ah! Comme tu m'aimes pour avoir fait ce que -tu as fait tout à l'heure!...»</p> - -<p>Ce fut à son tour, à elle, de ne pas répondre. -Le fiacre avait, sur les indications de Jacques, -traversé le boulevard pour se diriger du côté du -faubourg Saint-Germain, vers l'angle de la rue -Oudinot et du boulevard des Invalides. Il arriva -ainsi jusqu'à la hauteur de la rue de Babylone -sans que les deux amants échangeassent maintenant -d'autres mots que cette question, posée de -temps à autre par Camille: «On nous suit toujours?» -et cette réponse de Jacques: «Toujours.»</p> - -<p>Il y avait dans cette acharnée poursuite du mari -jaloux une si évidente résolution de vengeance que -l'actrice et son compagnon se sentaient de nouveau -angoissés comme ils l'avaient été, elle lorsqu'elle -<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span> -avait reconnu le visage du guetteur sous -le rideau mi-baissé du coupé immobile, lui quand -la sonnerie à la porte de son appartement était -venue le surprendre dans les bras de sa maîtresse, -Bonnivet allait-il être la dupe de la ruse imaginée -par Camille? Le fait qu'il attendait pour aborder -les deux fugitifs que leur fiacre s'arrêtât témoignait-il -chez lui d'une incertitude encore, ou bien -sûr de ne plus perdre le fiacre de vue, préférait-il -avoir une explication avec celui qu'il croyait l'amant -de sa femme dans l'endroit plus écarté où -celui-ci descendrait? Enfin, Camille reconnut -l'église Saint-François-Xavier qui dressait dans la -brume maintenant ses deux grêles tours.</p> - -<p>—«Voilà une bonne place pour nous arrêter», -dit-elle en tapant du poing contre la vitre. -«Vous allez voir l'autre voiture s'arrêter aussi et -Bonnivet en descendre... Il va courir sur nous... -C'est maintenant qu'il faut du sang-froid... -Laissez-moi passer la première, et, s'il vous demande -pourquoi nous nous cachons ainsi, parlez -de maman.»</p> - -<p class="space">Ce fut une de ces scènes rapides dont les acteurs -eux-mêmes croient rêver quand ils se les -rappellent plus tard,—et ils ne sauraient dire -s'ils en ont éprouvé une sensation de tragédie ou -de comédie. La vie est ainsi, oscillant de l'un à -l'autre de ces deux pôles avec une instantanéité -<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span> -qui n'a jamais été bien rendue, je crois, par les -écrivains et qui ne peut pas l'être. Le passage -est trop subit. Au moment où Camille s'élançait -sur le trottoir au pied du perron de l'église, -elle vit surgir devant elle Pierre de Bonnivet qui -lui prit le bras et soudain la reconnut.</p> - -<p>—«Mademoiselle Favier!...» s'écria-t-il. Puis -il s'arrêta de son mouvement tout décontenancé, -tandis que Camille, comme épouvantée, se tapissait -contre Molan, sorti à son tour de la voiture, -et celui-ci, comme stupéfié de reconnaître -l'homme qui venait de se précipiter au-devant de -sa maîtresse, s'écriait d'une voix où passait pourtant -un tremblement:</p> - -<p>—«Mais c'est M. de Bonnivet!...»</p> - -<p>—«Mon Dieu! Mademoiselle», balbutia le -mari de la Reine Anne après une minute d'un de -ces silences qui semblent imbrisables, «j'ai dû -vous paraître bien étrange tout à l'heure... J'avais -cru reconnaître en vous une autre femme», et -dans son hésitation frémissait une joie subite, -inespérée, immense. Le jaloux tenait une preuve -que ses soupçons étaient faux: «Oui, j'ai cru -reconnaître l'amie d'un de mes amis... et cet -ami lui-même dans Molan... Vous m'excuserez. -Ce qui n'aurait été avec elle qu'une plaisanterie, -devient, avec une personne comme vous, que -j'admire tant et que je connais si peu, une familiarité -impardonnable...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span> -—«Et toute pardonnée», dit en riant Camille, -qui ajouta, avec autant de présence d'esprit -que si elle eût prononcé cette phrase sur les -planches du Vaudeville et au cours d'une crise -imaginaire, au lieu de se trouver en face d'un -vrai danger. «J'habite tout près d'ici. J'avais demandé -au grand auteur de me reconduire après -la répétition, et je me faisais un scrupule de le -laisser retourner seul et à pied dans les pays civilisés... -Je reprends mon fiacre, et je vous laisse -mon cavalier servant, pour que vous le rameniez, -pendant que je fais une visite qui vous -étonnera, Monsieur de Bonnivet?... Mais Molan -vous expliquera qu'on peut être comédienne et -une simple bourgeoise à la fois, très simple et -très bourgeoise, et qui rend le pain bénit à sa -paroisse... Adieu, Molan, et adieu, monsieur...»</p> - -<p>Elle inclina coquettement sa jolie tête en enveloppant -les deux hommes d'un même sourire -fin, et elle se dirigea vers le côté gauche de -l'église, où se trouve l'entrée de la sacristie, tandis -que Jacques disait à Bonnivet en mettant le -doigt sur sa bouche.</p> - -<p>—«A cause de sa mère, vous savez...»</p> - -<p>—«Compris, compris, affreux mauvais sujet», -répondit l'autre, avec un gros rire. Il continuait -d'éprouver cette gaieté de délivrance, si -douce, et presque enivrante, au sortir d'une torturante -crise comme celle qu'il avait subie. Il eût -<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span> -embrassé sur la place cet amant de sa femme qu'il -avait toute la journée projeté de tuer, et il le -poussa dans son coupé, crotté jusqu'à la caisse -par la boue de cette acharnée poursuite à travers -Paris, en lui disant: «Où voulez-vous que je vous -jette?... Vous savez qu'elle est charmante, votre -M<sup>lle</sup> Favier, tout à fait charmante et d'une distinction -de manières! En a-t-elle eu une façon de -justifier sa promenade avec vous? Je ne vous demande -rien, remarquez... Je lui referai mes excuses, -quand elle viendra jouer chez nous... Répétez-les-lui, -n'est-ce pas?... Une ressemblance, vous savez, -à cette heure-ci, ça trompe si vite!...»</p> - -<div class="chapter"> -<h3>IX</h3> -</div> - -<p>Les émotions éprouvées par Camille durant -cette aventure dramatique, soudain résolue, grâce -à sa présence d'esprit, en une péripétie de vaudeville, -avaient été si fortes qu'aussitôt hors de la -vue des deux hommes, elle se sentit défaillir. Elle -ne put que remonter dans le fiacre et se faire conduire -rue de la Barouillère. Là, un véritable accès -de fièvre nerveuse la terrassa, qui la contraignit de -prendre le lit. Aussi ne fut-ce point par elle que -<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span> -je connus cet épisode, où elle avait joué un rôle -si naturellement, si spontanément magnanime et -généreux.—Noble rôle et qui convenait au noble -cœur révélé par ses beaux yeux bleus, par sa -bouche fière, par toute la race de sa fine et charmante -personne! D'ailleurs, elle aurait été assez -bien portante pour aller et venir, dès le lendemain -de ce terrible jour, serait-elle accourue auprès de -moi pour compléter sa douloureuse confidence de -la première surprise par cette seconde confidence -de son héroïque sacrifice au plus indigne des -amants? Les êtres capables d'agir comme elle -avait agi ne s'en vantent pas. Ce fut Molan lui-même -qui me raconta le premier les détails de -ces scènes presque invraisemblables,—du moins -ceux qu'il se trouvait savoir et que j'ai complétés -depuis par Camille elle-même. Le subtil et félin -personnage avait deux raisons pour m'initier à -cette aventure où il jouait, lui, le rôle toujours -flatteur—étant donné la morale courante,—d'un -homme aimé jusqu'à la faute par une des -femmes les plus élégantes, les plus courtisées de -Paris, et jusqu'au martyre par une des plus jolies -actrices, non seulement de ce Paris, mais de l'Europe! -La première de ces deux raisons était sa -fatuité naturelle, la seconde son intérêt. Il avait -peur qu'après une pareille épreuve, le dévouement -de la Duchesse Bleue ne reculât devant cet -autre: aller jouer la comédie chez la rivale qu'elle -<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span> -avait sauvée. Or, il considérait, non sans bon -sens, cette présence de Camille à la soirée de -M<sup>me</sup> de Bonnivet comme le complément indispensable -de la scène de la place Saint-François-Xavier. -Les soupçons du mari avaient dû être -éveillés très fortement pour qu'il en arrivât à -cette extrémité d'espionnage, et il n'y avait pas -moyen de répondre à cette phrase, par laquelle -Molan acheva sa confidence:</p> - -<p>—«Tant que Bonnivet n'aura pas vu ces -deux femmes en face l'une de l'autre, ce soupçon -pourra renaître, et le soupçon, c'est comme l'apoplexie: -on guérit d'une première attaque, à la -seconde, plus de remèdes...»</p> - -<p>Il avait raison dans sa théorie. Mais, tandis -qu'il me la débitait par forme de conclusion, je -n'avais, moi, de pensée que pour le drame réel -qu'il venait de m'apprendre. Je m'entends encore -m'écriant: «Ah! les malheureuses!...» quand il -me décrivait Camille dans l'antichambre de l'appartement, -tandis que M<sup>me</sup> de Bonnivet entendait -les coups de sonnettes répétés et pâlissait -de terreur. Je me rends bien compte aujourd'hui -que ce récit de Jacques était de sa part une terrible -indélicatesse, car il lui avait fallu le commencer -par cette phrase: «Et d'abord, je vais te -dire toute la vérité: je suis l'amant de M<sup>me</sup> de -Bonnivet...» Mais je n'en étais plus à m'étonner -du cynisme de mon camarade. Quand il eut fini, -<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span> -la misère de cette aventure m'accabla de tristesse, -et j'avais des larmes dans la voix pour lui demander:</p> - -<p>—«Et tu voudrais, qu'après cela, Camille -aille jouer chez cette femme?...»</p> - -<p>—«Il le faut», me répliqua-t-il, «et je compte -sur toi pour aller le lui demander...»</p> - -<p>—«Sur moi», m'écriai-je, «mais tu es -fou...»</p> - -<p>—-«Pas le moins du monde», reprit-il. -«C'est pourtant bien simple. En t'écoutant, elle -ne pensera qu'au danger que j'ai couru, elle te -répondra: oui. Si j'y allais moi-même, en me -voyant, elle penserait à mon infidélité, et elle -me répondrait non... C'est l'<i>a b c</i> de la jalousie, -cela...»</p> - -<p>—«Mais si elle me répond non?... Tu sembles -croire qu'elle ne te garde pas rancune...»</p> - -<p>—«Pas la moindre», fit-il en souriant cette -fois de son affreux sourire, «ou bien je ne connais -rien au cœur humain,—et c'est ma partie, pourtant,—-ou -bien elle ne m'a jamais tant aimé, -puisque je ne lui ai jamais fait si mal...»</p> - -<p>—«Et si elle ne me raconte pas toute l'histoire -que tu viens de me dire, comment engagerai-je -la conversation?»</p> - -<p>—«Elle te la racontera. Et puis commence le -premier. Avoue-lui que je te l'ai, moi, racontée -dans l'affolement de l'émotion et du remords... -<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span> -Ce ne sera pas mentir, car c'est vrai que dans le -fiacre, hier, tandis que je regardais Camille dans -son coin, les yeux fixes, la figure exaltée, j'aurais -tout donné pour l'aimer à cette minute comme -elle m'aimait. Et explique cela, je ne pensais qu'à -l'autre. J'y suis allé aujourd'hui, chez celle-là. -Quelle femme, mon cher ami, et comme le -coup de fouet du danger la fait vibrer!... Je l'ai -trouvée avec son mari, après le déjeuner, et il -nous a laissés seuls, après un quart d'heure de -causerie très affectueuse, ce qui prouve que sa -méfiance est tout de même un peu endormie. Il -ne sait pas dissimuler, cet homme. Ces derniers -jours, à peine s'il me donnait la main. Nous -n'avons pas abusé de sa complaisance, d'ailleurs, -et nous avons eu raison, car je l'ai rencontré qui -rentrait, comme je m'en allais, vingt minutes -plus tard, pour constater combien de temps avait -duré ma visite.—Le temps, mon Dieu, pour -Anne de me donner les deux ou trois petits renseignements, -les plus indispensables.—Tu admires -le courage de Camille? Que vas-tu dire de -la présence d'esprit de cette grande dame, qui -risquait bien quelque chose: sa vie peut-être, son -honneur sans doute, sa position à tout le moins, -ce qui constitue toutes ses raisons d'exister... Sais-tu -où elle s'est fait conduire, quand elle a pu s'échapper? -Chez un fourreur, tout simplement, où -elle a acheté une jaquette d'astrakan aussi pareille -<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span> -à l'autre que possible. Elle n'avait pas de quoi la -payer, et elle ne voulait pas donner son nom. Elle -a eu l'idée alors d'aller chez son bijoutier. Là, elle -a emprunté de l'argent, comme si elle avait oublié -sa bourse, ce qui lui a permis de retourner chez -le fourreur, de payer sa jaquette comptant, de -regagner la voiture officielle, qu'elle avait quittée -chez une amie et commandée à l'entrée des -Magasins du Louvre—classiquement—et de -reparaître chez elle, vêtue comme elle en était -partie. Voilà des détails vrais, de ceux qui puent -la réalité à plein nez... Le croirais-tu? Cette course -chez le fourreur et chez le bijoutier, ça m'a remué -jusqu'au fond. Ce qu'elle a dû avoir peur, en les -osant. Maintenant, ce n'est plus qu'un mensonge -à faire à sa femme de chambre pour expliquer la -différence des deux jaquettes. Une erreur dans -une visite ou un essayage... Ça n'a pas d'autre -importance... Mais à chaque nouveau petit mensonge, -nouveau jalon, si le mari pousse son enquête... -Cet homme recule devant les questions -aux domestiques. C'est ce qui nous a sauvés cette -première fois. Il m'aura fait filer et pas sa femme, -que j'avais eu pourtant l'imprudence d'accompagner -à l'appartement... Ma chance me fait -peur...» ajouta-t-il sérieusement; après un silence: -«La découverte d'hier n'a tout de même -pas encore détruit la jalousie de Bonnivet, je te -répète, puisqu'il est revenu, pendant ma visite, et -<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span> -si Camille manque à sa promesse, cette jalousie -est capable de se réveiller...»</p> - -<p>—«Mais avec cette défiance et la connaissance -qu'il a de l'adresse exacte de ton faux appartement,» -lui demandai-je, «vos rendez-vous -ne vont pas être bien faciles.»</p> - -<p>—«C'est bien pour cela que M<sup>me</sup> de Bonnivet -n'en manquera pas un maintenant. C'est une -curieuse et une ennuyée, et sa banale histoire avec -moi lui a enfin donné le frisson,» ajouta-t-il en -riant. «Hé! Hé! Elle est un peu de l'école du divin -marquis. Mais tu n'entends rien à ces choses-là, -<i>Daisy</i>, c'est comme si je te parlais algonquin. Passons... -Quant à l'adresse de l'appartement, Bonnivet -la sait. Ce sera comme s'il ne savait rien. -M'ayant vu sortir avec Camille, jamais il ne me -croira capable de mener l'autre rue Nouvelle...»</p> - -<p>—«Tu continues alors à ne pas avoir -peur?...»</p> - -<p>—«Si. J'ai eu peur, hier, quand j'ai entendu -sonner et frapper à la porte... Et, je te répète, j'ai -peur de ma chance, quelquefois... C'est bête -comme de croire au mauvais œil, et c'est plus -fort que moi...»</p> - -<p>—«Il n'est pas douteux,» répondis-je, «que -tu as rencontré dans Camille la seule femme, -à Paris, capable d'une pareille action. Si tu avais -un peu de cœur, tu passerais ta vie à te faire pardonner -ton infamie.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span> -—«<i>Daisy, Daisy</i>,» interrompit-il, «vous ne -comprendrez donc jamais qu'elle ne m'aime -comme cela que parce qu'elle sent que je ne -l'aime pas... Et puis,» ajouta-t-il en haussant les -épaules, «c'est une question de peau, sans doute, -j'ai envie de l'autre et je n'ai pas envie de -Camille. Elle n'est pas brillante cette explication -de l'amour, et si les abstracteurs de quintessence -qui subtilisent sur le sentiment, comme -ton ami Dorsenne, la donnaient dans un de -leurs livres, ils perdraient toute leur clientèle féminine, -leurs vingt-cinq mille de jupons, comme -je dis. Moi, je ne suis ni un analyste, ni un psychologue, -et je dis que cette explication est la -vraie.»</p> - -<p class="space">—«Ah! il vous a tout raconté!» dit ironiquement -Camille, lorsque je la revis, au lendemain -de cette conversation. Je lui avais écrit -pour être plus sûr de ne pas la manquer. Je la -trouvai pâlie encore, avec des yeux brûlés d'insomnie. -Elle se tenait dans ce petit salon de la -rue de la Barouillère, toujours si médiocre, si -pauvre, si gris, auquel l'encombrement de ses -meubles houssés de toile bise donnait un aspect -de pièce toute préparée pour le déménageur, -«Est-ce qu'il s'est vanté aussi de la délicatesse -avec laquelle sa coquine de maîtresse m'a remerciée?... -Tenez,»—et elle me tendit un écrin de -<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span> -cuir, à son chiffre, C. F., que je la voyais rouler -nerveusement, entre ses doigts, depuis ces cinq -minutes. J'ouvris cette boîte qui contenait, brillant -sur le velours sombre, un bracelet d'or massif, -incrusté de diamants. C'était un de ces bijoux -où le travail de l'orfèvre est réduit au minimum -et d'une brutalité de richesse qui fait d'un cadeau -pareil l'équivalent d'un chèque ou d'un rouleau -de louis. Je regardai le bracelet, puis je regardai -Camille, d'un regard où elle put lire une stupeur -du procédé employé par M<sup>me</sup> de Bonnivet pour -lui payer son dévouement,—donnant donnant.</p> - -<p>—«Oui,» reprit l'actrice, et avec un accent -de dégoût, qui me fit mal, elle répéta: «Oui, -oui... Voilà l'objet qui m'est arrivé, le soir même, -avec ma mante. C'est mon cachet d'héroïsme,» -ricana-t-elle, «Ah! ma première sortie sera pour -lui donner une leçon de délicatesse, à cette -gueuse?...»</p> - -<p>—«Contentez-vous de lui faire rendre le bijou -par Jacques,» insinuai-je. «Une scène serait -par trop indigne de vous. Quand on a le beau -rôle, et certes vous l'avez, il faut le garder jusqu'à -la fin.»</p> - -<p>—«Non,» dit-elle fièrement, «il n'y aura -pas de scène entre nous... C'est moi qui n'en voudrais -pas... J'irai chez un joaillier quelconque -vendre le bracelet, puis je passerai à l'église en -<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span> -verser le prix à quelque œuvre de charité, et -M<sup>me</sup> de Bonnivet recevra en même temps que sa -fourrure, ces deux petits papiers: la quittance du -marchand, et un billet du prêtre ainsi libellé:—<i>Reçu -tant pour les pauvres, de la part de M<sup>me</sup> de -Bonnivet...</i> Cette infâme histoire aura du moins -servi à mettre une bûche dans un foyer éteint, et -une miche de pain sur une table vide...»</p> - -<p>—«Et si le mari est là quand le commissionnaire -arrivera?» demandai-je.</p> - -<p>—«Elle se débrouillera comme elle pourra,» -fit Camille, et un éclair de cruauté passa dans -ses yeux bleus qui se foncèrent jusqu'au noir, -«Croyez-vous que j'aurais remué le petit doigt -pour la tirer d'affaire, avant-hier, s'il n'avait -pas fallu la sauver pour sauver Jacques?... Ah! -ce Jacques! Il n'est seulement pas venu demander -comment j'allais, ce matin... Il a su pourtant -que je n'avais pas pu jouer deux soirs de suite... Il -me connaît, et qu'une émotion me rend malade... -Vincent!» ajouta-t-elle en me prenant la main -dans sa main fiévreuse, «n'aimez jamais... C'est -trop fou d'avoir du cœur dans ce monde si -cruel... Pas même un billet, pas même deux mots -sur sa carte, le petit signe de politesse qu'on -donne à une femme souffrante...»</p> - -<p>—«Vous n'êtes pas juste,» lui dis-je, «il -appréhende de se retrouver en face de vous. -C'est très naturel. Il a trop conscience de ses -<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span> -torts et vous voyez bien qu'il m'a envoyé savoir -comment vous allez...»</p> - -<p>—«Non,» fit-elle en secouant sa tête douloureusement, -«il est allé vous voir, parce qu'il -avait besoin de vous pour quelque chose... -Avouez-moi quoi?... Dès le premier jour, je vous -l'ai dit: vous ne savez pas mentir, ni ruser. -Dieu! qu'il ferait bon aimer quelqu'un comme -vous, pas d'amitié, comme je vous aime, mais -autrement!... Allons, avouez que vous avez une -commission de Jacques pour moi...»</p> - -<p>—«Hé bien! oui,» répondis-je après une -seconde d'hésitation. Il y avait tant de droiture -dans cette étrange enfant, une si rare noblesse -de sentiment émanait de tout son être! Finasser -avec elle me parut une véritable honte. Je lui -rapportai donc simplement, tristement aussi, le -message que Jacques m'avait imposé: simplement, -car j'estimais, et avec raison, que le plus -sûr moyen d'agir sur elle était l'exposé des faits, -sans phrase aucune;—tristement, car je sentais -la dureté de cette nouvelle exigence de Molan, -mais j'en sentais aussi la nécessité. Quand j'eus -fini, des larmes roulaient dans ses prunelles bleues.</p> - -<p>—«Ainsi», dit-elle avec une expression plus -amère et un sourire désenchanté où il y avait -encore tant d'amour, mais à jamais empoisonné -de mépris: «c'est à cela qu'il a pensé, à sauver -de nouveau cette femme! Il trouve que je ne me -<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span> -suis pas assez sacrifiée. C'est logique, d'ailleurs. -Quand on a commencé comme j'ai commencé, -on doit aller jusqu'au bout... J'irai...» Et le front -barré d'un pli de résolution, les yeux durs, la -bouche mauvaise, elle continua: «C'est bien, -Vincent... Vous m'avez répété ses paroles et je -vous en remercie. Cela a dû tant vous coûter! -Mais vous me deviez cette franchise. Vous me -promettez de lui répéter exactement les miennes, -n'est-ce pas?...—Dites donc à M. Molan que -je jouerai chez M<sup>me</sup> de Bonnivet comme il avait -été convenu,—oui; j'y jouerai, et personne, -vous m'entendez, personne ne pourra soupçonner -avec quels sentiments... Mais c'est à une -condition, dites-la lui bien aussi, et que, s'il y -manque, je casse tout; je lui défends, entendez-vous, -je lui défends de m'écrire ou de me parler -d'ici là, ni ensuite. Il me saluera chez cette femme -juste assez pour ne pas nous faire remarquer. Et -ce sera tout. Je ne le connais plus, vous entendez... -Après ce dernier trait, il est mort pour moi... -J'en mourrai peut-être vraiment moi-même», -ajouta-t-elle d'une voix étouffée, «mais c'est -coupé...»</p> - -<p>Elle fit avec ses mains le signe de déchirer un -invisible contrat. Ses yeux se fermèrent une minute. -Ses traits se contractèrent dans un spasme -de douleur, puis cette créature, si féminine par la -grâce et la mobilité, eut un regard de tendresse -<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span> -et un sourire de douceur pour se lever en me disant:</p> - -<p>—«Laissez-moi maintenant, mon ami. Vous -non plus, ne revenez pas me voir avant que je -vous fasse signe... Nous finirons le portrait plus -tard... Je vous aime beaucoup... Je vous estime -beaucoup... J'ai pour vous une vraie, vraie amitié... -Mais,» et sa voix s'étouffa de nouveau pour -cette conclusion: «mais il faut que j'oublie -pour essayer de vivre tout de même...» Puis, avec -un joli mouvement fier de sa tête blonde et un -haussement courageux de ses minces épaules: -«Je ne suis pas si à plaindre. Mon art me -reste...»</p> - -<p class="space">Je savais Camille incapable de manquer à une -promesse faite avec ce sérieux, presque cette solennité. -Elle avait ce trait commun à tous les -êtres, hommes ou femmes, qui attachent une -grande importance à leurs sentiments, un scrupule -méticuleux à tenir ces contrats non écrits, -les engagements réciproques. Aussi insistai-je -auprès de Jacques avec la dernière énergie pour -qu'il se conformât strictement à la condition -qu'avait posée l'actrice, et moi-même, quoiqu'il -m'en coûtât, j'eus le courage d'observer jusqu'à -la dernière rigueur ce programme d'absence et -de silence dont je comprenais la sagesse. Autour -de certaines fièvres morales, comme autour de -<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span> -certaines fièvres physiques, il faut la nuit, la -suppression du mouvement, de l'événement, -une totale suspension de la vie. Malgré ma foi -absolue dans la parole de Camille, je n'étais -pourtant pas sans inquiétude en me rendant, -quelques jours plus tard, à la soirée de M<sup>me</sup> de -Bonnivet. Je savais que la pauvre Duchesse -bleue était, sinon remise tout à fait, au moins -assez rétablie pour avoir pu reparaître au théâtre. -Quand je dis que j'avais observé le programme -imposé par elle avec la dernière rigueur, -je dois pourtant ajouter que je m'étais -permis d'aller une fois la voir jouer, sans croire -manquer à nos conventions, puisqu'elle ne me -voyait pas, caché dans une baignoire grillée, -et j'avais eu une sensation de soulagement à -le constater: il n'y avait pas de différence entre -son jeu d'après la crise et celui d'avant. J'en -avais conclu qu'elle s'était reprise à son art, -comme elle me l'avait dit, à ce culte du théâtre, -noble enthousiasme de sa rêveuse jeunesse, et -j'espérais que cet amour là, qui ne trompe pas, -guérirait la blessure de l'autre. Mais, dans la -voiture qui nous emportait, Jacques et moi, -du Cercle, où nous avions de nouveau dîné -en tête-à-tête, vers la rue des Écuries d'Artois, -cette confiance cédait la place à l'appréhension, -malgré l'optimisme de mon camarade, -redevenu ce personnage d'un imperturbable -<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span> -aplomb qui semble né pour manœuvrer dans -les situations fausses:</p> - -<p>—«Je suis curieux,» me disait-il, «de savoir -ce qu'elle aura préparé pour son public de gommeux -et de gommeuses. Elle a promis la grande -scène de la <i>Duchesse bleue</i> avec Bressoré, puis -quelques monologues et des imitations... Tu ne -la connais pas sous ce jour-là?... Il y a en elle, -comme chez tous les acteurs, un côté singe...»</p> - -<p>—«Des imitations!...» répétai-je. «Les gens -du monde sont admirables. Ils n'ont pas plutôt -entre les mains un ou une artiste de talent, les -voilà possédés d'une seule idée: dégrader ce -talent en forçant celui ou celle qui le possède à -en faire joujou devant eux... Si c'est un peintre -comme Miraut, ils lui commandent des portraits -d'une écœurante fadeur, à mettre sur des boîtes de -bonbons!... Si c'est un homme de lettres comme -toi, vite des pièces à la guimauve, de la prose -détrempée comme un bouillon de veau, de la -poésie au bain-marie!... Si c'est un musicien, vite -quelque romance pour le piano!... Et si c'est une -actrice qui a de la flamme, du tempérament, de la -passion, comme Camille, allons-y de la grimace -et de la parade!... Quelle sottise! bon Dieu! -Quelle sottise! Et qu'allons-nous faire chez ces -gaillards-là?...»</p> - -<p>—«Aimerais-tu mieux,» ricana l'auteur dramatique, -«entendre les plaintes d'Iphigénie ou -<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span> -d'Esther débitées à dix pas d'un buffet chargé de -foie gras et de sandwiches, de punch et d'orangeade, -de chocolat et de champagne frappé? C'est -toi qui me parais admirable, ma parole d'honneur!... -Mais si tu avais la plus légère teinte de -l'ironie transcendantale sans laquelle la vie n'offre -pas la moindre saveur, tu trouverais cela exquis, -que ma jolie Duchesse bleue ait sauvé l'honneur -et peut-être la vie à mon adorable Reine Anne, et -qu'elles se retrouvent ainsi toutes les deux, en -face l'une de l'autre,—l'une tenant son rôle de -Parisienne à la mode, adulée et respectée, l'autre -débitant des pitreries devant un parterre d'oisifs -et d'oisives,—et moi en tiers! Je n'ai qu'un regret, -pour la beauté de la situation, c'est de ne -pas avoir eu un rendez-vous avec toutes deux -dans la journée. Le croirais-tu? Depuis toutes -ces histoires, je désire Camille de nouveau, et je -la reprendrais si je ne craignais pas de gâter son -chef-d'œuvre... Mais oui, le chef-d'œuvre de la -rupture!... Car elle l'a trouvé, il n'y a pas à dire -mon bel ami. Et si André Mareuil n'avait pas posé -sa plume d'humoriste pour revêtir l'habit de -préfet, s'il écrivait encore son <i>Art de rompre</i> au -lieu de libeller des arrêts de voirie, je lui soumettrais -le cas. As-tu jamais imaginé un plus divin -procédé de maîtresse pour vous débarrasser d'elle -en vous laissant un exquis souvenir?... C'est -l'idéal des fins d'amour, cela...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span> -—«Tâche d'avoir au moins la pudeur de -ton égoïsme,» interrompis-je. Il s'amusait à -faire poser ma naïveté, je le comprenais bien, -et qu'il plaisantait. Mais justement, qu'il pût -plaisanter à cette occasion m'indignait, et je -continuai en lui touchant la poitrine: «Tu n'as -donc rien là, absolument rien, qu'une rame de -papier et qu'une bouteille d'encre, pour que la -seule idée de cet amour, de ce dévouement, de -cette douleur, ne t'inspire qu'un paradoxe de -plus au lieu de te tirer des larmes?...»</p> - -<p>—«Il ne faut jamais juger ce que sent un -autre,» me répondit-il avec un sérieux soudain -qui contrastait étrangement avec son persiflage -de tout à l'heure. Cachait-il, dans un repli de son -cœur, empoisonné de vanités sociales, de calculs -commerciaux et d'ambitions littéraires, un coin -de tendresse trop étroit pour jamais s'exalter jusqu'à -la passion complète, assez vivant pour saigner -quelquefois, et venais-je de toucher à la secrète -blessure? Ou bien était-il un de ces compliqués -qui gardent juste assez de sensibilité -pour souffrir de ne pas sentir davantage? Ces -deux dernières hypothèses ne sont pas inconciliables -dans une nature aussi composite. Elles -expliqueraient du moins cette anomalie qu'un -talent de cette justesse de notation humaine -soit associé à de si implacables duretés d'âme, -à une dépravation d'esprit si systématique et si -<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span> -utilitaire. Il faut pourtant bien que ses pages -d'émotion soient faites d'après un modèle, et, -«pour des écrivains», me disait autrefois le -pauvre Claude, mon cher ami qui a si mal dirigé -sa fortune et sa vie, «le modèle, c'est toujours -leur cœur!...» Jamais cet insoluble problème -moral, l'étonnant contraste entre la personne -de Jacques et son œuvre ne m'avait saisi comme -dans cette voiture rapide et durant les minutes -de silence qui suivirent cette phrase, très différente -des autres. Il le rompit le premier, ce -silence, en me disant,—il répondait à une pensée -que mes reproches lui avaient sans doute suggérée:</p> - -<p>—«D'ailleurs, si c'était à recommencer, j'aurais -empêché cette soirée... Elle est inutile... Je -ne sais pas quels nouveaux renseignements ont -été fournis à Bonnivet. Mais il est charmant pour -moi et pour sa femme. Je les ai trouvés tous -deux, l'autre jour, après déjeuner, qui examinaient -deux parures que leur joaillier venait d'apporter... -Que dis-tu de cette scène conjugale, -entre parenthèses? Elle, se mettant au cou un -collier de perles et se regardant devant la glace, -tandis que le mari me disait,—à moi!—en -m'en montrant un autre:—«Quel est celui que -vous préférez?...» Et elle goûtait un plaisir aigu -et pimenté à cette scène de haute comédie. Je -le voyais à ses yeux, qui brillaient comme les -<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span> -pierres du fermoir de ce collier... A quel prix -avait-elle acheté ce renouveau de confiance?...» -et ricanant de nouveau cette fois avec une âpreté -singulière dans la voix, il conclut:</p> - -<p class="quote"><span class="i6">«<i>...Je ne sais si Mardoche</i></span><br /> -<i>En cette occasion crut son bien sans reproche.</i>»</p> - -<p>—«<i>Mais il en profita...</i>» fis-je en continuant -la citation. «Puisque nous sommes en veine de -franchise, comment une scène de ce genre et la -conclusion que tu en tires ne te font-elles pas -prendre ta canne et ton chapeau pour ne plus -revenir?...»</p> - -<p>—«Vous n'êtes et ne serez jamais un intellectuel, -aimable Daisy...» me répondit-il... «Sachez -donc qu'il y a une espèce de joie, âcre et féroce, -à mépriser ce que l'on désire, comme à jouir de -ce que l'on hait... C'est par ce sadisme moral -que la Reine Anne me tient, peut-être pour longtemps, -comme je la tiens, moi, par l'attrait du -danger... Nous nous sommes déjà revus, depuis -cette alerte, dans le petit appartement de la -rue Nouvelle, le croirais-tu? Décidément, il -n'y a pas de teinture de cantharides qui vaille la -peur...»</p> - -<p>—«C'est de la folie,» m'écriai-je, «c'est -tenter le sort!...»</p> - -<p>—«Je crois bien que oui,» dit-il en haussant -les épaules, «mais il faut vivre pour écrire... Il y -<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span> -a une pièce dans cette histoire et je ne la raterai -pas...»</p> - -<p class="space">Nous arrivions à l'hôtel de M<sup>me</sup> de Bonnivet -sur ce mot où le professionnel et le trissotin réapparaissaient -par-dessous le roué et le clubman un -peu trop pioché, avec des boutons de perles un -peu trop gros, un plastron de chemise trop -plissé, trop brodé, un satin trop brillant aux revers -de son frac de gala. Une longue file de voitures -stationnait déjà dans la rue. J'allais trouver -quelque différence entre la réception presque -intime de l'autre soir et celle de maintenant. On -eût dit que Jacques eût tenu à me donner dans -ces quelques minutes une représentation complète -des diverses faces de son caractère,—ce -véritable phare à feux tournants. Tandis que nous -montions les marches de l'escalier de bois sculpté, -avec sa prodigalité de tableaux et de bustes, de -tapisseries et d'étoffes anciennes, il me chuchota -cette dernière phrase où il n'y avait ni trissotinisme, -ni rouerie, ni dandysme, mais simplement -la plus enfantine vanité de bourgeois-gentilhomme -en galante aventure:</p> - -<p>—«Avoue que ma bonne amie n'est pas trop -mal logée?...»</p> - -<p>Et c'est positif qu'à cette minute la haute laine -des tapis sur lesquels posait son escarpin lui faisait -chaud à une place secrète de son cœur. C'est -<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span> -positif que le lustre pendu dans cette cage d'escalier -illuminait les fonds ténébreux de son -amour-propre de parvenu. C'est positif qu'un -orgueil de conquête lui enflait la poitrine à se -dire: «C'est moi l'amant!...» dans ce décor de -haute vie. Il m'était devenu, dans ces dernières -semaines, trop transparent pour que cette nuance -de sa sensibilité m'échappât. Chacune de ses -paroles était comme la sonnerie d'une des pendules -dont le mécanisme joue dans une boîte en -cristal. En même temps que le son frappe l'oreille, -on voit les petites roues mordre les grandes, le -marteau se lever, puis s'abaisser,—l'intime et -compliqué détail de l'appareil. Devant un engrenage -ajusté avec une précision si ténue, comment -ne pas comprendre la connexité nécessaire de -toutes les pièces les unes avec les autres? Cette -fatuité puérile tenait étroitement, chez mon camarade, -je le voyais distinctement, à cette puissance -d'affirmation de soi, à cette force de poussée en -avant qui fait de lui, par certains côtés, un grand -artiste, toujours en mal d'œuvre, et, par d'autres, -un plébéien en transfert de classe? Ah! si je n'avais -eu contre sa nature que le grief de cette vanité -un peu sotte et désarmante!... D'ailleurs je n'eus -même pas le loisir de lui répondre. Les portes -du hall s'étaient ouvertes et, Jacques et moi, -nous étions déjà séparés. Le coup d'œil que -présentait cette pièce voûtée en chapelle, que je -<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span> -ne connaissais pas, et les deux salons attenants -empoigna aussitôt en moi le peintre, l'homme -habitué à vibrer beaucoup par le regard. Dans -un coin de ce hall, une petite estrade était dressée, -vide à ce moment, et, dans le reste c'était -sous la lumière électrique, atténuée par des -verres d'une teinte irisée, un chatoiement et un -étincellement. Cinquante femmes peut-être se -trouvaient là, assises sur les chaises et mêlées à -un nombre égal d'hommes, toutes décolletées, -avec l'étincellement de leurs bijoux dans leurs -cheveux blonds ou noirs et sur leurs épaules nues. -La gamme entière des couleurs chantait dans les -étoffes de ces toilettes, avivées par le contraste -des habits noirs, et les détails qui m'avaient, lors -de ma première visite dans ce même hôtel, si -étrangement déplu, les caractères trop composites -de ce décor truqué, bibeloté, se fondaient, -s'harmonisaient dans cette lumière et avec le -grouillement de cette foule. Les éventails battaient, -les yeux brillaient, les physionomies s'animaient -pour des demandes et des réponses, et la -Reine Anne, vers laquelle je marchais pour la -saluer, avait vraiment, dans sa toilette de ce soir, -toute blanche, un air majestueux de princesse -fêtée par sa cour. En m'approchant d'elle, je pensais -au mortel péril qu'elle avait couru, l'autre -semaine. Il n'avait pas laissé plus de trace dans -l'azur pâli de ses prunelles que la jalousie ne semblait -<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span> -en avoir laissé sur le visage épanoui de Bonnivet. -Pour la première et sans doute la dernière -fois de ma vie, j'arrivais dans un salon avec une -donnée positive, indiscutable, sur une intrigue du -monde. D'ordinaire, on ne sait les histoires de -ces beaux messieurs et de ces belles dames que -par de vagues «on-dit». Telle femme est soupçonnée -d'avoir tel amant, tel homme d'avoir -telle maîtresse. Ce soupçon, qui équivaut, pour -les gens de leur société, à une certitude, ne se -concrète pas en images exactes. On ne connaît -pas la rue et le numéro de la maison où ils se -retrouvent. On ne sait pas dans quelles circonstances -ils s'acheminent vers ces rendez-vous. Une -porte demeure ouverte au doute, et, sinon ouverte, -entrebâillée. Moi, en m'inclinant devant -M<sup>me</sup> de Bonnivet, et tandis qu'elle m'accueillait -avec une phrase banale d'amabilité, je voyais <i>avec -certitude</i> cette tête orgueilleuse, couchée sur l'oreiller -de la chambre adultère et la terreur de ses -traits décomposés, quand les tintements répétés -de la sonnette, puis les coups frappés dans la -porte, lui avaient annoncé le danger. Le contraste -était si poignant que, pour la première fois aussi, -je compris le malsain attrait qu'exerce sur certaines -imaginations cette existence en partie -double, et pourquoi les femmes ou les hommes, -qui ont goûté à ces sensations-là ne trouvent -plus de saveur aux autres. De semblables mensonges, -<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span> -si profonds et si périlleux, procurent -comme une ivresse scélérate, la volupté d'une -hypocrisie vraiment supérieure et presque démoniaque, -à celui et à celle qui mentent de la sorte. -A coup sûr c'est bien à cette espèce des mensonges -infernaux qu'appartenait la petite phrase -que prononça M<sup>me</sup> de Bonnivet pour clore notre -rapide et peu intéressant entretien:</p> - -<p>—«Il y a quelqu'un qui ne me pardonnerait -pas de vous retenir davantage,» dit-elle, et la -pointe de son éventail m'indiqua une direction -que mon regard suivit. J'aperçus Camille Favier -dont Jacques s'approchait en ce moment même. -«Allez la saluer,» continua-t-elle, «et dites à -votre ami Molan que j'ai une petite commission -à lui faire, pendant que j'y pense...»</p> - -<p class="space">J'étais préparé, en arrivant dans cette soirée, -à rencontrer bien de l'aplomb chez cette femme, -dépravée par froideur, coquette par égoïsme, curieuse -jusqu'au vice par désœuvrement.—Je -n'avais pas même conçu comme possible l'audace -d'une pareille phrase dite par elle, à moi, qui savais -tout. Malgré ma ferme volonté de ne pas -laisser transparaître mes impressions intimes, elle -devina mon étonnement à ma physionomie. Ses -paupières fermées à demi me dardèrent le regard -le plus incisif qui ait jamais sondé l'âme d'un -homme dans son fonds et son tréfonds. Elle pensa -<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span> -sans doute que je n'avais sur sa liaison avec -Molan qu'une de ces hypothèses invérifiables, -comme il en foisonne autour de ces soi-disant -mystères qui sont les amours parisiennes, et que -je ne savais pas très bien cacher mes divinations. -Car l'acuité de ses prunelles s'émoussa en une -indulgente ironie, et je la quittai, pour me conformer -à l'ordre qu'elle m'avait donné, mais en -partie seulement. Elle avait évidemment calculé, -avec son habitude de tabler sur les mauvais sentiments -de ses interlocuteurs, que je serais trop -heureux de transmettre son message à Jacques -devant Camille pour les brouiller davantage, et -mettre mon ami dans une situation un peu fausse. -Elle allait en être quitte pour constater qu'un -brave homme de peintre ne se prête pas à ces -plaisanteries-là. J'abordai donc les deux amants -comme si la belle ennemie de la jolie comédienne -ne m'avait chargé d'aucune commission. Ils n'échangeaient, -suivant le pacte conclu, que des -paroles de la plus indispensable politesse, et à -très haute voix:</p> - -<p>—«Tu viens te mêler au coin de la bohème?» -dit Molan à qui ma présence avait rendu son aisance -habituelle, «c'est tout naturel...»</p> - -<p>—«Ne te vante pas,» lui répondis-je sur ce -même ton de persiflage à base de vérité qu'il -affectionne, «il y a beau temps que tu es passé -homme du monde.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span> -—«Des gros mots!» fit-il toujours aussi -gaiement. «Je me sauve. Ne dites pas trop de -mal de votre ami Jacques, et ne l'accapare pas -trop,» ajouta-t-il en se tournant vers moi, «il -faut qu'elle soit un peu coquette pour avoir son -succès du côté des hommes. Car, du côté des -femmes, c'est réglé comme des petits pâtés, étant -donné qu'elle ne peut changer ni ces yeux-là, ni -cette bouche, et n'être plus le Burne Jones vivant -qu'elle est... Ce serait trop dommage...»</p> - -<p>Il s'éloigna à travers les groupes, après avoir -débité cette petite phrase qui n'était pas un madrigal. -Le renouveau de désir dont il m'avait -parlé, luisait dans ses yeux, et il avait saisi cette -occasion de manquer aux conditions imposées -par Camille sans que celle-ci pût se fâcher. Elle -avait incliné sa blonde tête sans répondre, dans -un sourire où je devinai, moi qui la connaissais -si bien, tant de souffrance et tant de dégoût. -Elle s'éventa nerveusement tandis que je la regardais -avec une émotion que je ne dissimulais -pas. Nous nous tenions en effet, dans notre angle -isolé, comme deux parias,—douloureux tête-à-tête -et qui fut bien court! Car déjà Senneterre se -dirigeait vers nous de l'autre extrémité du hall -avec un jeune homme qui lui avait demandé -d'être présenté à Camille. Ces deux minutes nous -suffirent pour échanger quelques phrases qui redoublèrent -jusqu'à l'angoisse mon impression de -<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span> -danger. Elle ne faisait qu'augmenter depuis le -moment où j'étais entré dans la maison.</p> - -<p>—«Ah! vous êtes venu,» dit l'actrice, «merci,» -et d'un accent suppliant: «Ne me quittez pas de -ce soir, si vous m'aimez un peu...»</p> - -<p>—«Vous ne vous sentez pas bien?» lui demandai-je.</p> - -<p>—«J'ai trop présumé de mes forces», répondit-elle. -«J'ai été bien jusqu'à la minute où j'ai -été présentée à cette femme, et où j'ai entendu -sa voix. Ah! Cette voix!... Et puis, Jacques est -entré. Et maintenant j'ai trop mal... Regardez!... -Il va vers elle... Ils causent ensemble!... On les -laisse seuls!... Allez lui dire qu'il ne faut pas qu'il -me marche trop sur le cœur... Je suis à bout, et -je n'en peux plus...»</p> - -<p>Elle avait prononcé ces derniers mots, en haletant -et se forçant tout ensemble à sourire, d'un -sourire convulsif comme un tremblement nerveux. -Je ne crois pas que je l'aie jamais vue aussi -belle. L'absence de bijoux, au milieu de ces -femmes si parées, et la simplicité de sa toilette -dans ce décor de luxe lui donnaient je ne sais -quel caractère tragique. Je n'eus pas le temps de -lui répondre, car le rabatteur professionnel était -déjà là, qui lui tenait le discours de rigueur:</p> - -<p>—«Mademoiselle, me permettez-vous de vous -présenter mon jeune ami Roland de Brèves, un -de vos admirateurs passionnés...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span> -—«Et dans quels morceaux allez-vous nous -charmer ce soir, mademoiselle?» demanda, de -son côté, le jeune nigaud à Camille encore vibrante -d'émotion. «C'est une rare bonne fortune -que de vous entendre dans le monde. M<sup>me</sup> de Bonnivet -fera bien des jalouses.»</p> - -<p>—«Il n'y a pas de quoi, vraiment, monsieur,» -répondit Camille, et, pour corriger son impertinence, -elle ajouta: «je dirai une scène de la <i>Duchesse -Bleue</i> avec Bressoré, et puis trois ou quatre -petits fragments. D'ailleurs, votre curiosité ne va -pas tarder à être satisfaite, car j'aperçois Bressoré -qui entre. Il jouait ce soir dans la pièce nouvelle. -Il s'est échappé plus tôt. Quel bonheur!...»</p> - -<p>—«Quel bonheur pour nous», fit son interlocuteur, -«qui vous entendrons plus tôt...»</p> - -<p>—«Non», fit-elle brutalement, «pour moi -qui m'en irai me coucher plus vite...»</p> - -<p>Et elle tourna le dos au jeune homme décontenancé -par la dureté de cette étrange réponse, -pour avoir quelque dialogue de la même amabilité -avec le sire de Figon qui la saluait à son tour. -L'insolence des phrases qui lui échappaient, à -elle, si avenante d'habitude et d'un si gracieux -accueil, prouvait trop qu'elle se possédait à peine. -De quel éclat ne serait-elle pas capable si M<sup>me</sup> de -Bonnivet, comme son attitude avec Jacques à -cette même minute me le faisait craindre, se -livrait à un trop hardi manège de coquetterie -<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span> -Mon anxiété fut soudain portée à son comble. Je -compris qu'en s'obstinant à faire figurer Camille -à cette soirée, la cruelle femme ne s'était pas -proposé seulement d'endormir à jamais les soupçons -de son mari. Elle comptait, pour cela, sur -d'autres armes. Non. Le trait dominant de son -implacable nature était la vanité, et cette vanité -voulait avoir l'actrice à sa merci, afin de venger -sur elle les deux inoubliables humiliations:—l'insultant -héroïsme de l'appartement et le renvoi -de la facture du bracelet, avec le reçu du -prêtre de Saint-François-Xavier! Blessée dans ses -plus intimes susceptibilités féminines, elle s'était -promis de tenir sa rivale deux ou trois heures -durant, chez elle, payée par elle, pour la brûler -et la rebrûler au feu de la plus cuisante et de la -plus impuissante jalousie, quitte à lui pardonner -après le supplice,—à lui pardonner, à l'oublier, -et avec elle, l'homme de lettres, qu'elle avait -pris à la comédienne. Il ne l'intéressait déjà -plus, maintenant qu'il ne lui représentait plus -d'autre femme à qui prendre son bonheur. Elle -devait en donner bientôt la preuve, et que le fat -se vantait en croyant l'avoir éveillée à la volupté -d'aimer. Malgré tant d'émotions et de si âcrement -troublantes, elle était sortie de ses bras, -aussi insensible, aussi étrangère à ce ravissement -total de l'être qui métamorphose une coquette -en esclave, et l'asservit à l'homme qui l'a initiée -<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span> -à la complète ivresse. Elle agit pourtant au -cours de cette soirée comme si elle avait aimé -Jacques. Le désir de torturer celle par qui elle -avait été si étrangement sauvée et blessée était -assez fort dans ce cœur, blasé avant d'avoir -senti, pour équivaloir à une volupté physique. -Ces évidences, je les eus sur place, rien qu'à la -voir causer de loin, et tandis que je me faufilais -du côté où elle se tenait rieuse avec Jacques,—arrêté -ici par Machault, plus loin par Miraut, -plus loin par Bonnivet.</p> - -<p>—«On ne vous voit plus à la salle d'armes -du cercle, vous avez manqué San Giobbe, le tireur -italien. Il est étonnant, vous savez...» me -dit le premier.</p> - -<p>—«Vous ne m'aviez pas raconté l'autre jour -que vous faisiez le portrait de Camille Favier,» -dit le second, «espèce de sournois?... Est-ce -qu'on joue au cachottier, comme cela, avec son -vieux maître?»</p> - -<p>—«Hé! bien, monsieur La Croix,» demanda -le troisième, «allez-vous nous donner quelque -chose prochainement à l'Exposition du Cercle?»</p> - -<p>J'avais envie de répondre à l'incorrigible escrimeur: -«Il ne s'agit pas d'assauts, de parade et -de combats pour rire, ne voyez-vous pas qu'il y -va d'un vrai duel possible, de vrais coups d'épée, -de la vie de quelqu'un peut-être?...» Et à mon -cher maître: «Je ne vous ferai pas vendre un -<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span> -tableau de plus, n'est-ce pas? Pourquoi jouez-vous -avec moi au protecteur qui s'intéresse au -travail d'un de ses élèves aimés? Épargnez-moi -cette comédie et laissez-moi essayer d'empêcher -une catastrophe...» Et au mari: «Si vous aviez -mieux surveillé votre femme dès le commencement, -elle ne serait pas ce qu'elle est, et il ne se -passerait pas, dans votre salon, le drame que -voici...» Au lieu de cela, ce furent, chaque fois, -de vaines et menteuses paroles que je débitai, -assourdi par le brouhaha des causeries, énervé, -étouffé par l'atmosphère, ébloui par la lumière, -enfiévré par le désir d'arriver auprès de Jacques -assez tôt pour empêcher du moins qu'il ne se -trouvât dans le voisinage de M<sup>me</sup> de Bonnivet -pendant la petite représentation. J'allais peut-être -y réussir, car je n'étais plus qu'à deux pas de -lui, quand la Reine Anne, comme si elle eût deviné -que j'étais, cette fois, chargé d'un message -de sa rivale, et que, celui-là, je l'accomplirais, s'avisa -de m'interpeller, et sur un ton d'imperceptible -raillerie:</p> - -<p>—«Laissez-moi vous présenter, mon cher -monsieur, à la femme de Paris qui connaît le -mieux ces primitifs Italiens dont vous m'avez si -bien parlé l'autre soir...»</p> - -<p>—«Vraiment, monsieur,» disait déjà la personne -à qui je venais d'être enchaîné ainsi, insupportable -bas-bleu qui s'appelait, si j'ai bonne -<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span> -mémoire, M<sup>me</sup> de Sermoise, «vous admirez ces -maîtres idéalistes, si peu appréciés dans notre -époque de réalisme grossier? Mais on y revient, et -avec eux à un art noble et élevé... Vous êtes allé -à Pise, sans doute, à Sienne, à San-Gemignano, -à Pérouse?...»</p> - -<p>O douces petites villes rousses et dorées de la -douce et verte Toscane, qui crénelez de vos tours -les hauteurs des coteaux plantés de vignes et -d'oliviers! O généreux artistes avec qui j'ai tant -vécu et dont les visions me sont encore le pain -quotidien de l'âme que demande la sainte prière! -Pardonnez-moi si j'ai blasphémé votre souvenir -et le culte que je vous garde, en répondant comme -je le fis à l'odieuse pédante, plus réparée qu'une -des fresques du Campo-Santo! Et je lui déclarai -que notre hôtesse s'était moquée d'elle. Je lui -servis la profession de foi la plus grotesquement -moderniste. Je lui répétai, en la prenant à mon -compte, l'imbécile histoire de ce sot de génie -qui fut Courbet, et qui disait à l'auteur d'un -<i>Ecce Homo</i>: «Tu l'as connu, toi, Jésus-Christ?...» -et à un autre: «Alors, ce sont des anges, ces -messieurs tout nus qui se promènent avec des -plumes dans le dos?...» C'est que je ne me contenais -plus d'indignation, maintenant. M<sup>me</sup> de -Bonnivet venait d'aller demander à Camille Favier -et à Bressoré de commencer. Elle donnait -le signal de s'asseoir devant l'espace réservé aux -<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span> -deux acteurs qui devaient jouer avec elle; et elle -venait de faire asseoir Jacques Molan à côté -d'elle, en disant assez haut pour que je l'entendisse:</p> - -<p>—«A tout auteur, tout honneur!...»</p> - -<p class="space">Ce qui suivit, les quelques minutes d'universel -dérangement des fauteuils et des chaises, -l'installation des femmes assises, et celle des -hommes presque tous debout, l'établissement -graduel du silence,—puis, au milieu d'un dernier -reste de chuchotement, l'éclat soudain de la -voix des deux acteurs, l'allée et venue des répliques -du dialogue, les applaudissements discrets -de ce public d'oisifs, tout cela, cette mise en -train habituelle d'une saynète de salon, à peine -si j'en ressaisis le détail, tant le cœur me bat, -encore aujourd'hui, à revivre par le souvenir cette -heure déjà lointaine. Moi qui connaissais les moindres -expressions du mobile visage de Camille, -les plus légères nuances de ses gestes, les inflexions -les plus ténues de sa voix, j'avais discerné, -dès les premiers mots de la scène, qu'elle -ne se possédait plus. M<sup>me</sup> de Bonnivet l'avait discerné -aussi. Elle affectait, en inclinant sa tête -aux bons endroits et en applaudissant la première, -de se pencher un peu trop du côté de -Jacques, de lui parler à mi-voix, de lui rendre -enfin un hommage public, simple politesse d'admiratrice -<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span> -à l'égard d'un auteur en vogue! Mais -pour Camille, pour l'amoureuse égorgée et désespérée, -l'insolence de cette attitude était trop -atroce et il était impossible que la comédienne -la supportât sans se venger. Je crus d'abord -qu'elle essaierait d'humilier sa détestable rivale -à force de succès, tant elle déploya de passion et -d'éloquence dans la courte scène qu'elle avait à -jouer. Puis, quand, cette scène finie, on la pria de -dire quelques morceaux pour son propre compte, -je pensai qu'elle bornerait sa vengeance à faire -rejaillir un peu de ce succès sur deux confrères -de Jacques dont ce dernier est volontiers jaloux, -à moins qu'elle n'eût choisi ces deux poèmes -parce qu'elle soulageait, en les récitant, son -pauvre cœur d'abandonnée. Elle dit ainsi, avec -une grâce divine, un lied inédit de René Vincy:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p><i>Un papillon couleur de flamme,</i></p> -<p><i>Ailes ouvertes, s'est posé</i></p> -<p><i>Sur le frais calice rosé</i></p> -<p><i>D'une fleur dont il suce l'âme.</i></p> -</div> -<div class="stanza"> -<p><i>Puis l'oublieux reprend son vol...</i></p> -<p><i>Et la pauvre fleur délaissée,</i></p> -<p><i>Se penche et va mourir, bercée</i></p> -<p><i>Par la chanson du rossignol...</i></p> -</div></div> - -<p>et ensuite, de Claude Larcher, un sonnet inédit -aussi et que je lui avais copié. Cher Claude! -Eût-il jamais soupçonné que ce soupir exhalé de -<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span> -son âme malade servirait un jour à traduire un -désespoir causé par un des confrères qui l'ont -décidément fait oublier? Et que Camille était -belle, tandis qu'elle récitait cette élégie où tenaient -pour moi tant d'émouvants souvenirs de -la douleur de mon ami mort,—cette douleur -mystérieuse dont j'aurai été le seul et vrai confident:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p><i>Que de vers je t'ai faits, que tu n'as jamais lus!</i></p> -<p><i>Que de fleurs j'ai pour toi tendrement moissonnées,</i></p> -<p><i>Fraîches fleurs qui se sont entre mes doigts fanées</i></p> -<p><i>Sans que je t'aie offert ces beaux bouquets perdus!</i></p> -</div> -<div class="stanza"> -<p><i>Que d'intimes chagrins tu ne vis pas non plus!</i></p> -<p><i>Pensant à toi, combien j'ai pleuré de journées!</i></p> -<p><i>Ces larmes, les as-tu seulement soupçonnées?...</i></p> -<p><i>Vers brûlés! Parfums morts! Sanglots inentendus!</i></p> -</div> -<div class="stanza"> -<p><i>Sans doute j'aurais dû te révéler le drame</i></p> -<p><i>Que ce mortel amour déchaînait dans mon âme.</i></p> -<p><i>Je le voulais. Et puis je me disais: «Pourquoi?</i></p> -</div> -<div class="stanza"> -<p><i>Pour flatter son orgueil en lui montrant ma plaie?...»</i></p> -<p><i>Tu le vois. C'est toujours ce doute affreux sur toi.</i></p> -<p><i>Je n'ai même pas cru que ta pitié fut vraie.</i></p> -</div></div> - -<p>Elle dit encore quelques autres morceaux. Puis, -brusquement, avec une gaminerie qui pour une -seconde me rassura, elle commença de faire ces -<i>imitations</i> toujours ignobles comme la vulgarité. -La divine Julia Bartet, ce Tanagra souffrant et si -finement vibrant d'<i>Antigone</i>, la souple et poignante -Réjane de <i>Germinie Lacerteux</i>, la pathétique -<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span> -Jane Hading de <i>Sapho</i>, la mutine Jeanne -Granier et la tragique Marthe Brandès furent -tour à tour, pour elle, le prétexte d'une mimique -qui attestait une étude du jeu de ces rares artistes, -profonde jusqu'à la science, et cette espièglerie -de singe dont m'avait parlé Molan, jusqu'à -ce qu'ayant annoncé Sarah Bernhardt dans -<i>Phèdre</i>, un frisson me courut par tout le corps. -Elle commençait:</p> - -<p class="quote"><span class="i2">«<i>... Juste ciel, qu'ai-je fait aujourd'hui?</i></span><br /> -<i>Mon époux va paraître et mon fils avec lui...</i>»</p> - -<p>Tout d'un coup, je me rappelai <i>Adrienne Lecouvreur</i>, -et cette scène où la comédienne voyant -Maurice de Saxe, qu'elle aime, coqueter avec la -duchesse de Bouillon, durant une représentation -de salon, récite les mêmes vers de Racine, et finit -par insulter sa rivale en lui appliquant tout haut -l'imprécation de la reine incestueuse du poète... -Camille, comédienne comme Adrienne, amoureuse -comme elle, trahie comme elle et dans des -conditions dont je discernai soudain l'étrange -similitude, avait-elle de sang-froid prémédité la -même vengeance? Ou bien l'excès de son chagrin -lui inspirait-il, sur place, ce moyen d'outrager son -indigne amant et sa maîtresse, emprunté aux -réminiscences de son métier? Je lisais distinctement -sur son visage maintenant une terrible intention, -<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span> -et je l'écoutais pousser en regardant -Jacques le cri admirable:</p> - -<p class="quote">«<i>Le cœur gros de soupirs qu'il n'a point écoutés,</i><br /> -<i>L'œil humide de pleurs par l'ingrat rebutés...</i>»</p> - -<p>Et déjà son émotion trop forte l'empêchait -d'imiter l'accent chanté de l'admirable Sarah. -Elle les prononçait à sa manière et pour son -propre compte, les vers du poète, et elle s'avançait -au bord de la petite scène, avec le geste dénonciateur -qui est dans <i>Adrienne</i>. Son bras se -dirigeait vers M<sup>me</sup> de Bonnivet. Elle dardait sur -son ennemie un regard d'où jaillissait l'éclair -d'une jalousie affolée et elle jetait les mots irréparables:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p class="i6">«<i>... Je sais mes perfidies,</i></p> -<p><i>Œnone, et ne suis pas de ces femmes hardies</i></p> -<p><i>Qui goûtant dans le crime une honteuse paix,</i></p> -<p><i>Ont su se faire un front qui ne rougit jamais...</i>»</p> -</div></div> - -<div class="chapter"> -<h3>X</h3> -</div> - -<p>J'ai bien souvent vu représenter <i>Adrienne -Lecouvreur</i> depuis cette soirée dont je viens -d'évoquer les péripéties, avec un tremblement -<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span> -de tout mon cœur au seul ressouvenir de l'angoisse -qui m'étreignait pendant que Camille -accomplissait cette action de folie. J'ai toujours -constaté que le public était saisi aux entrailles -par cette scène. Moi-même, avant comme après -l'esclandre de Camille sur les tréteaux improvisés -du hall de l'hôtel Bonnivet, elle m'a toujours -ému assez pour que j'aie trouvé naturel le -mouvement indiqué par le livret,—je viens d'avoir -la curiosité de le consulter—:«<i>Adrienne a -continué de s'avancer vers la princesse qu'elle désigne -du doigt et reste quelque temps dans cette attitude, -pendant que les dames et seigneurs, qui ont suivi -tous ces mouvements, se lèvent comme effrayés...</i>» -C'était, sans aucun doute, ce même effet, sur -l'assistance, d'une terreur à jamais déshonorante -pour sa rivale que l'amante dédaignée avait, dans -un éclair d'aveugle affolement, résolu de produire, -au risque des pires conséquences. Moi -aussi, je l'attendais, ce formidable effet, avec une -aussi affreuse certitude que si j'eusse vu aux -mains de Camille une arme chargée et qu'elle -en eût dirigé le canon contre M<sup>me</sup> de Bonnivet. -Aujourd'hui que je me reporte à ces minutes -où mon cœur sautait d'appréhension dans ma -poitrine, je ne puis m'empêcher de sourire. Toutes -les personnes qui étaient dans le salon connaissaient -sans doute <i>Adrienne Lecouvreur</i>, sinon -comme moi, au moins suffisamment pour se rappeler -<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span> -la situation, d'un dramatique d'ailleurs -très facilement intelligible. Toutes avaient tremblé -au Théâtre-Français en voyant Sarah Bernhardt -ou Bartet s'avancer vers la princesse de -Bouillon, comme Camille venait de s'avancer -vers M<sup>me</sup> de Bonnivet. Hé bien! Excepté celles -qui se trouvaient directement intéressées dans -cette scène, pas une d'entre ces personnes ne -parut comprendre la sinistre intention de la -jeune actrice. Pas une, j'en ai la certitude, n'établit -entre la scène qui se jouait devant elle à -ce moment et celle qu'elle avait vu jouer dix -fois, vingt fois, au théâtre, une comparaison qui -eût été une révélation. Elle-même, la comédienne, -comme stupéfiée et de ce qu'elle avait -osé et du résultat, elle continuait mécaniquement -la tirade que sa voix balbutiait comme -dans un rêve:</p> - -<p class="quote">«<i>Mourons. De tant d'horreurs ce trépas me délivre!<br /> -Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre?...</i>»</p> - -<p>Et, mécaniquement aussi, les intonations de -Sarah lui revenaient pour achever:</p> - -<p class="quote">«<i>Je tremble qu'opprimé de ce poids, odieux<br /> -L'un ni l'autre jamais n'ose lever les yeux...</i>»</p> - -<p>Elle avait fini, et c'était de toutes parts le plus -flatteur murmure, de discrets bravos d'amateurs -mondains devant la perfection d'un tour de -<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span> -force remarquablement exécuté, des: «C'est -étonnant de vérité!... En fermant les yeux, on -croirait entendre Sarah!... Comme cette petite est -douée!... Ce n'est pas permis d'avoir du talent -comme cela!...» M<sup>me</sup> de Bonnivet qui avait été -la première à battre des mains, s'était levée, et -elle s'avançait vers Camille à qui elle disait avec -un sourire dont l'amabilité faisait la souveraine -insolence:</p> - -<p>—«Exquis, Mademoiselle, c'est exquis... Et -je vous suis bien, bien reconnaissante... N'est-ce -pas, Molan, que c'est exquis? Voulez-vous donner -le bras à M<sup>lle</sup> Favier pour la conduire au buffet?...»</p> - -<p class="space">Certes, je ne suis pas suspect de sympathie -pour l'audacieuse femme dont l'abominable coquetterie -avait exaspéré la pauvre actrice jusqu'à -cette étonnante algarade. Mais je dois lui rendre -la justice qu'elle eut vraiment grand air pour réduire -ainsi à néant la vengeance de Camille. Je -l'entendis distinctement prononcer cette phrase, -malgré le brouhaha des conversations reprises -de toutes parts et à travers le bruit des chaises -et des fauteuils subitement déplacés, et je vis -Camille la regarder d'un regard de somnambule -et donner, en effet, son bras à Jacques avec une -passivité domptée. Son étonnement d'avoir osé -ce qu'elle avait osé et de se retrouver ainsi, <i>sans</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span> -<i>qu'il se fût rien passé</i>, la laissait incapable de répondre, -de sentir, de penser. Elle était comme -un meurtrier qui, ayant tiré à bout portant un -coup de pistolet sur son ennemi, aurait vu la balle -s'aplatir contre ce front détesté et retomber sans -même y laisser une trace de rougeur. Elle n'avait -pas, je n'avais pas non plus, l'esprit assez -libre pour apercevoir, dans ce qui se passait, -une preuve entre mille qu'une irréductible différence -sépare la vie représentée sur les planches -de la vie réellement vécue. Elle était en proie à -une crise nerveuse qui se manifesta d'abord par -cet étonnement, par cet ahurissement plutôt, et, -presque tout de suite, par des accès d'un rire à -demi convulsif qui me firent trop de mal. Je -m'éloignai volontairement de l'endroit où elle se -trouvait avec Jacques, entourée des hommes qui -la connaissaient et qui lui faisaient des compliments. -Ce fut pour tôper droit sur Bonnivet. Le -front de celui-ci, rouge, avec sa veine gonflée, -ses yeux flamboyants et clairs à la fois, le frémissement -de tout son être, me rendirent du coup la -peur que j'avais eue quelques minutes plus tôt. -Si, pour le reste des spectateurs, l'insulte jetée en -face à la femme du monde par la comédienne -avait passé inaperçue,—faute des quelques -données sur le rôle de Jacques entre ses deux -maîtresses qui la rendaient intelligible—le mari, -lui, l'avait sentie, l'insulte, et il lui fallait toute sa -<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span> -force de domination pour dévorer cet affront -comme il faisait. Il écoutait ou feignait d'écouter -Senneterre, dont la volubilité démontrait que, -lui aussi, avait deviné la signification vraie de la -scène jouée par Camille et qu'il suait d'épouvante -à la pensée que Bonnivet l'avait devinée -aussi. Ce dernier caressait sa moustache de sa -main droite avec un geste automatique, tandis -qu'avec sa gauche, passée dans son gilet, il s'enfonçait, -j'en eus l'impression, les ongles jusqu'au -sang dans la poitrine. Je ne fus pas le seul -à sentir que cet homme était en fureur, ni à -remarquer son front, ses yeux, son geste, ces -signes trop évidents pour un portraitiste d'une -formidable tempête morale. Je vis le groupe -d'habits noirs auprès duquel je me trouvais, s'écarter -pour laisser la place à M<sup>me</sup> de Bonnivet, qui -s'approcha de son mari. De même qu'elle avait -trouvé un sourire de suprême mépris, tout à -l'heure, pour féliciter la petite Favier et répondre -à l'insulte d'une atroce allusion par l'insulte -d'une implacable indifférence, elle trouvait un -sourire à ce moment-là, de tendresse et d'intimité, -pour répondre aux soupçons qu'elle devinait -chez son mari. Elle lui apportait, dans cet -affectueux et gracieux sourire, une preuve indiscutable -de sa bonne conscience. Il fallait à cet -homme, et à cette seconde même, la sensation -de sa présence, elle l'avait compris, et que la -<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span> -réalité physique de sa voix, de son regard, de -son souffle, l'évidence aussi de sa tranquillité, -imposerait au jaloux une suggestion de calme. -Et radieuse de sérénité dans sa somptueuse toilette -blanche, les yeux clairs, d'une clarté gaie, -un demi-sourire sur sa jolie bouche, éventant -son visage fin d'un petit mouvement doux avec -un éventail qui soulevait à peine l'or de ses cheveux -sur son front insoucieux, elle marchait vers -lui, en l'hypnotisant du regard. Je pus voir à -cette approche la physionomie du malheureux -se détendre, tandis que Bressoré qui me connaît -depuis Claude, me prenait le bras pour me souffler -à l'oreille:</p> - -<p>—«Est-elle chic, hein? Est-elle chic?... Dites -donc, La Croix, vous qui êtes l'ami de Favier, -j'espère que vous lui ferez comprendre que c'est -une vraie crasse pour moi et pour nous tous, que -sa façon de se conduire ce soir?... Comment! voilà -une maison où l'on nous reçoit comme des gens -du monde, et, parce qu'elle est jalouse de la patronne -à cause de Molan, elle va se comporter -comme la dernière des grues et lui servir le coup -d'Adrienne Lecouvreur!... Mais oui, mais oui! Je -l'ai vue venir, allez, et j'en ai eu la chemise mouillée... -Ça n'a pas porté, c'est vrai, mais ça aurait -pu porter. Et alors, quelle tête est-ce que j'aurais -eue, moi, je vous en fais juge?... Et puis, si le public -n'y a vu que du feu, le mari et la femme ont -<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span> -très bien compris... Je vous le répète, voilà une -maison fermée pour nous. Ils en ont soupé, maintenant, -des petites représentations à domicile. -Franchement, mettez-vous à leur place.... Non. Ça -ne se fait pas, mais pas du tout... Je ne suis pas plus -bourgeois qu'un autre et j'ai eu mes toquades, -moi aussi, mais pas en cabot, en <i>gentleman</i>...»</p> - -<p>La plainte comique du vieux comédien en -train de trembler pour son invitation mondaine -mettait une note bouffonne dans cette aventure. -J'en ris encore après tant de jours. Je rassurai -de mon mieux l'excellent homme en lui -affirmant qu'il se trompait, sans espérer, d'ailleurs, -convaincre un personnage de cette finesse.—Serait-il -beau à peindre, avec son œil bleu, -mobile et perçant dans son masque glabre, sur -lequel semble coller et flotter à la fois une inarrachable -grimace! Il a eu tant de bonnes fortunes -et de si étonnantes, que son coup d'œil, -sur les dessous vrais de la vie, égale celui d'un -grand diplomate. Ses innombrables maîtresses -l'ont si bien renseigné sur les tenants et les -aboutissants de tout le haut et demi-monde -parisien qu'il n'est plus jamais la dupe de rien -ni de personne. Il hocha sa tête incrédule à -mes protestations, et il me répondit avec la familiarité -inhérente à sa profession, malgré les -principes de tenue qu'il venait de professer -avec une espèce de solennité:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span> -—«Vous savez, mon petit La Croix, je suis -très bon garçon, et je veux bien avoir l'air de -croire tout ce que l'on me dit pour faire plaisir, -mais quant à gober celle-là?... Vous vous payeriez -ma fiole et vous auriez fortement raison!...»</p> - -<p class="space">Ce petit aparté nous avait entraînés, l'acteur -et moi, dans un coin du salon, près de la porte -du hall, en ce moment ouverte. Je jugeai que -cette pauvre Camille ne tarderait pas à sortir, -et que le mieux était de l'attendre au dehors, -afin de lui parler sans que le regard de Bonnivet -tombât sur nous durant cet entretien. Si aucun -événement ne surgissait à la traverse, j'étais bien -sûr que la Reine Anne s'arrangerait pour se tirer -définitivement d'affaire. Cet événement, j'étais -bien sûr qu'il ne viendrait pas de Jacques. Je connaissais -son empire sur lui-même. Il ne se trahirait -point. Je savais que les éclats comme celui -qu'avait osé Camille sont immédiatement suivis -d'une crise de prostration, et je ne doutais pas -qu'elle ne se fût laissée conduire au buffet maintenant, -comme une bête assommée. Senneterre -et Bressoré, les deux autres témoins qui avaient -compris tous les dessous de cette scène, n'étaient -pas non plus hommes à laisser deviner leur perspicacité. -L'un, à travers ses ridicules, aimait trop -sincèrement M<sup>me</sup> de Bonnivet, l'autre était trop -préoccupé de tenir son rôle d'artiste correct. Moi -<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span> -seul, mon énervement pouvait trahir que j'en savais -trop long. Je me glissais donc du côté de -l'escalier entre deux groupes, lorsque je me sentis -saisi par la main. C'était Molan qui me dit d'une -voix saccadée:</p> - -<p>—«Nous allons partir ensemble. J'ai à te -parler...»</p> - -<p>—«Je m'en vais tout de suite,» répondis-je.</p> - -<p>—«Moi aussi, tiens, voilà un coin libre, filons...»</p> - -<p>Nous avions descendu l'escalier sans échanger -une parole. Nous passâmes nos manteaux sans -en échanger davantage, sous le regard impersonnel -des valets de pied. Ce fut seulement sur -le trottoir que Jacques me dit, en me serrant le -bras avec une force qui me prouvait sa colère.</p> - -<p>—«Tu as assisté à cette scène?... Tu as vu -ce qu'a osé me faire cette infâme cabotine?...»</p> - -<p>—«J'ai vu qu'elle s'était vengée,» lui dis-je. -«Franchement, vous l'aviez bien mérité, M<sup>me</sup> de -Bonnivet et toi. Mais puisque ça n'a pas eu de -conséquences et que personne ne s'est aperçu de -ses intentions!...»</p> - -<p>—«Personne? Et M<sup>me</sup> de Bonnivet, tu la -prends pour une dinde? Et son mari? Tu crois -qu'il n'a pas tout compris?... Et après ce que Camille -savait des jalousies de cet homme, après le -danger qu'elle m'avait vu courir, c'est une infamie, -te dis-je, une abomination. Mais je lui apprendrai -<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span> -que l'on ne se moque pas de moi ainsi...» -continua-t-il avec une violence croissante. En -proférant cette menace, je vis qu'il se tournait -du côté de l'hôtel d'où nous sortions et je le retins -par le bras à mon tour en lui demandant:</p> - -<p>—«Tu ne vas pas rentrer là-dedans pour lui -faire une scène?...»</p> - -<p>—«Non,» fit-il, «mais je connais son cocher, -celui qu'elle prend pour ces sorties du soir... -C'est moi qui ai fait les prix avec lui une fois -pour toutes. J'ai toujours été si bon pour elle!... -J'arrêterai sa voiture... Je veux qu'elle ait son -paquet, là, tout de suite.»</p> - -<p>—«Tu ne feras pas cela,» l'interrompis-je -en me mettant devant lui, et lui parlant bas cependant. -J'appréhendais maintenant la curiosité -de tous ces grands diables de cochers, assis -sur leurs sièges, dans la longue file des véhicules.</p> - -<p>—«Je le ferai,» me répondit-il, hors de lui, -et, juste à ce moment, le concierge de l'hôtel jetait -dans la rue un nom qui arracha un éclat de -rire à Molan, celui de Camille elle-même.</p> - -<p>—«Je t'en supplie,» dis-je au forcené, «si -tu n'as pas le moindre égard pour Camille, pense -à M<sup>me</sup> de Bonnivet!...»</p> - -<p>—«Tu as raison», répondit-il, après un silence, -«je me dominerai. Mais il faut que je lui -parle, il le faut... Je monterai dans la voiture -avec elle, voilà tout...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span> -—«Et si elle ne veut pas?...»</p> - -<p>—«Elle!» fit-il en haussant les épaules: «Tu -vas voir...»</p> - -<p>Un coupé s'était détaché de la file pendant -que nous parlions,—mesquine roulotte de remise -prise au rabais chez un loueur de quartier. -Sa médiocrité contrastait singulièrement avec les -autres équipages, dont les chevaux piaffaient dans -la longue rue. Le temps que cette voiture mit à -entrer sous la voûte et à en sortir me parut interminable. -Si mon camarade se permettait de manquer -à Camille, maintenant, j'étais décidé à tout... -Enfin, je vois la voiture qui reparaît, et, derrière -la vitre, une forme de femme, enveloppée d'une -mante à haut collet, que je reconnais trop bien. -C'était Camille. Jacques héla le cocher, qui le reconnût, -lui aussi. Il arrêtait déjà son cheval quand -la vitre s'abaissa, et nous pûmes entendre l'actrice -qui criait, le buste penché hors de la portière: -«Rue Lincoln, 23, vous m'entendez? Est-ce à -monsieur que vous obéissez?» et s'adressant à -moi: «Vincent,» dit-elle, «si vous n'empêchez -pas ce monsieur,» et elle montrait Jacques, -«d'essayer de monter dans ma voiture, j'appelle -les agents...» Les silhouettes de deux sergents de -ville se dessinaient toutes noires sous une des lanternes -de la porte, et quoique ce petit dialogue eut -été bien court, déjà l'éclat des voix faisait se pencher -quelques-uns des hommes assis sur les sièges -<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span> -des autres coupés. Devant cette menace, Jacques -n'osa pas tourner la poignée de la portière sur -laquelle il avait déjà mis la main. Il recula d'un -pas, et le coupé partit, tandis que la voix de Camille -répétait—oublierai-je jamais de quel accent?...</p> - -<p>—«Rue Lincoln, 23, et vite.»</p> - -<p>—«Hé bien?» dis-je à Jacques après un silence, -et comme il demeurait immobile sur le -trottoir.</p> - -<p>—«Hé bien! Elle a deviné ce qui l'attendait», -répondit-il brusquement, «et elle s'est sauvée... -Sois tranquille. Ce qui est différé n'est pas perdu. -Rue Lincoln? Où peut-elle bien être allée, rue -Lincoln? 23? 23?...»</p> - -<p>—«C'est une adresse qu'elle aura donnée au -hasard», lui dis-je, «pour te rendre jaloux et te -faire croire qu'elle courait à quelque rendez-vous... -Elle aura crié un autre ordre au cocher, -sitôt arrivée au coin de la rue...»</p> - -<p>—«Nous pourrons toujours y aller et voir par -nous-mêmes», répondit-il; «si elle a déjà pris -un amant et qu'elle se soit permis de me jouer le -tour qu'elle vient de me jouer, tu conviendras -que c'est une grande coquine...»</p> - -<p>—«Non», répliquai-je, «mais une malheureuse -enfant que tu as trop maltraitée et rendue -folle... Quand elle aurait pris un amant, qu'est-ce -que cela prouverait, sinon un de ces désespoirs -<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span> -comme les femmes en ont, où tout sombre?... -C'est un suicide quelquefois qu'une action pareille, -mais elle ne l'a pas faite, j'en réponds... -C'est une fille trop fière...»</p> - -<p>Nous étions montés, en échangeant ces quelques -phrases, nous aussi, dans un fiacre qui passait, -et nous roulions à notre tour dans la direction -de la rue Lincoln. Je n'avais plus maintenant -qu'une préoccupation, celle de savoir si vraiment -les duretés dont Camille avait été la victime, ne -l'avaient pas précipitée à quelque horrible parti. -Les phrases qu'elle m'avait dites, lors de ma -première visite au modeste logis de la rue de la -Barouillère sur ses tentations de luxe, me revenaient -à la mémoire, et j'écoutais, comme dans -un songe, Jacques philosopher à son habitude, -soit que l'incompressible Trissotin fût réellement -le plus fort en lui, soit qu'il ne voulût pas me montrer -sa propre inquiétude. Les libertins de son -espèce n'acceptent jamais, sans la plus sincère -indignation, d'être remplacés auprès de la maîtresse -qu'ils ont le plus froidement trahie. Ils -admettent encore moins que l'on devine en -eux cette rancune humiliée. Celui-ci avait donc -cessé de se plaindre, pour causer idées, et il le -faisait avec sa lucidité usuelle. C'est le don de -ces intelligences dressées à spéculer, qu'elles -fonctionnent d'une façon quasi-mécanique à -travers toutes les secousses. Molan, je crois, -<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span> -dictera de la copie, et de la bonne, dans son -agonie!...</p> - -<p>—«Nous lui devons tout de même un curieux -document, à cette drôlesse de Camille... Tu te -moques, toi aussi, de la prétention des écrivains -au dédoublement? Sais-tu à quoi je pensais dans -la minute même où elle s'avançait sur nous avec -le fameux vers:</p> - -<p class="quote">«<i>Osent se faire un front?...</i></p> - -<p>«Je me rendais compte que cela ne portait pas, -comme elle dirait dans son jargon. L'effet ratait, -là, sur place. Au théâtre, il réussit toujours... -Pourquoi? J'en ai trouvé la raison tout à l'heure -même, dans la grande loi du raccourci qui domine -les planches. Tu me suis bien?... Pour que -dans la vie une allusion de cette sorte produisît -son plein résultat, il faudrait que tous les assistants -fussent initiés à tous les dessous du drame -dont c'est là un épisode. Au théâtre, nous admettons -qu'ils le sont,—voilà ce que j'appelle -un raccourci.—Le spectateur suppose toujours -que les personnages en scène savent de la situation -tout ce qu'il en sait lui-même... Tu me suis -toujours?... Voilà le point exact qui marque la -limite entre la réalité brute et la réalité transposée. -Et heureusement», ajouta-t-il, en riant gai. -Il était content de sa théorie. «Heureusement -que cette sotte de Duchesse Bleue n'a pas suivi -<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span> -de cours d'esthétique. Elle s'est comportée comme -les gens de la Commune quand ils ont voulu faire -sauter le Panthéon. J'étais dans le quartier. Je me -rappelle si bien notre peur. Il y avait de la poudre -plein les caveaux. Les scélérats ont fait partir -l'étincelle électrique. Ils avaient oublié d'isoler -le fil!... Toute cette électricité a fait comme nous -ferons tous, elle est retournée dans la terre,—<i>et -in pulverem reverteris</i>... Mais que ce soit le plus -tard possible et pas de la main de Pierre de Bonnivet!...»</p> - -<p>Ce mélange de subtilité métaphysique et -d'humour forcé disparut lorsque notre fiacre eut -quitté l'avenue des Champs-Élysées et enfilé la -rue Lincoln. Jacques se pencha hors de la portière -avec une nervosité plus passionnée qu'il ne -convenait à son dandysme, pour vérifier si aucune -voiture ne stationnait dans cette rue très courte. -Il aperçut deux lanternes allumées. Notre fiacre -approcha encore, et nous vîmes le coupé de Camille -arrêté devant un petit hôtel étiqueté de ce -fatal numéro 23. Le coupé était vide, et le cocher, -descendu du siège, allumait sa pipe à une de ses -lanternes:</p> - -<p>—«Madame m'a dit de rentrer sans l'attendre», -répondit-il à la question que lui posa -Jacques en lui mettant un louis dans la main,—ni -plus ni moins qu'un héros des romans de l'ancienne -école. La fébrilité de mon camarade à -<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span> -cette réponse était bien grande, moins cependant -que la mienne. Nous restâmes une minute à nous -regarder.</p> - -<p>—«Nous allons savoir», dit-il le premier, -et il cria à notre cocher, à nous, qu'il nous arrêtât -au prochain café «nous consulterons le <i>Bottin</i> -tout simplement, et, s'il nous manque, nous -irons au cercle regarder le <i>Tout-Paris</i>. Nous saurons -alors à qui M<sup>lle</sup> Favier demande des consolations, -que tu m'avoueras rapides, et que je -soupçonne antérieures à ses infortunes... Mais -oui, mais oui... Ce n'est pas flatteur pour l'amour-propre -masculin, mais chaque fois qu'on a des -remords d'avoir trompé une femme, on peut -s'affirmer qu'on est une dupe, et qu'elle avait déjà -commencé...»</p> - -<p>Il avait sauté, en prononçant ces mots, sur le -trottoir de la rue François-I<sup>er</sup>, où nous nous trouvions -engagés, et, avant même que la voiture ne -fût tout à fait arrêtée, il entrait dans un estaminet -parfaitement vide, que gardait un seul -garçon endormi sur une banquette de moleskine -rouge. Sans le réveiller, Molan avisa le <i>Bottin</i> sur -le comptoir d'où la caissière s'était absentée, et -il le feuilleta d'une main qui tremblait un peu, -pour me montrer, quand il les eût trouvées, les -deux lignes suivantes: <i>Lincoln (rue de)</i> et les -désignations de rigueur, puis dans la colonne: -«<i>23.—Tournade (Louis-Ernest), rentier.</i>»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span> -—«Avais-je raison?» fit-il en ricanant. Il -referma le <i>Bottin</i>, qu'il repoussa sur le comptoir, -du bout de sa canne, en ajoutant: «Avoue que -je méritais mieux...»</p> - -<p>—«Je n'avouerai rien avant d'être sûr», répondis-je, -si profondément troublé par ce nouvel -événement que je tremblais tout entier.</p> - -<p>—«Sûr?» s'écria Molan, avec une espèce -d'insolente âcreté. «Sûr? Et que te faut-il donc? -Tu voudrais les voir couchés dans le même lit, -peut-être? Et tu douterais encore!... Mais moi, -qui ne suis pas de la corporation des belles -âmes, je crois que M<sup>lle</sup> Favier est la maîtresse de -M. Tournade, et je te répète que, dans ce cas, -la scène qu'elle s'est permis de faire, ce soir, devient -une des plus misérables actions dont j'aie -jamais ouïe parler... Et je m'en vengerai. Allons, -adieu...»</p> - -<p>Il me quitta sur ces mots de haine sans que -j'essayasse ni de le retenir, ni de le calmer. Je me -sentais accablé d'un poids énorme de tristesse. -Je n'ai jamais, dans ma vie sentimentale, connu -la jalousie telle que la plupart des livres la décrivent, -cette angoissante et fiévreuse inquiétude -autour d'une perfidie que l'on soupçonne sans -en être certain. Je n'ai jamais aimé sans confiance. -Il semble que les femmes devraient se faire un -scrupule de trahir les hommes qui les chérissent -de la sorte. J'ai éprouvé qu'il n'en était pas ainsi. -<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span> -Je recommencerais cependant d'aimer que je me -comporterais de même, pour la simple raison qui -fait que l'on n'y voit pas quand on a les yeux pleins -de larmes. En revanche, si je n'ai jamais été jaloux -de cette inquiète et ombrageuse façon, j'ai connu -cette autre douleur qui consiste à porter dans son -cœur, comme une plaie ouverte et qui saigne -toujours, l'évidence d'avoir été trompé. J'ai su ce -que c'était que de souffrir, des nuits entières, à -l'idée d'un corps de femme livré en proie à la -luxure d'un autre homme. Cette horrible oppression, -cet arrêt de notre être intime, ce frisson de -mort devant la <i>certitude</i>, c'est, je crois, la pire -forme du malheur sentimental, et cette souffrance -je venais de la subir à nouveau, avec quelle intensité, -en lisant les syllabes du nom de Tournade -sur le gros livre d'adresses! Dieu! Ai-je été -misérable dès ce premier moment, tandis que je -regagnais à pied, pour briser mes nerfs par la -marche, ma maison du boulevard des Invalides! -J'avais eu beau dire à Molan que je n'étais pas -sûr que Camille fût la maîtresse du goujat dont -la face immonde m'avait répugné si vivement -dans la loge du Vaudeville, il n'y avait place, en -moi, pour aucun doute. C'était si simple. La -malheureuse enfant avait perdu la tête. L'excès -de dépit et de la douleur l'avait égarée, et elle -avait exécuté, dans un moment de délire, ce projet -de vengeance qui devait la dégrader à jamais. -<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span> -Que dis-je? Elle avait exécuté ce projet? Elle l'exécutait -en ce moment même, par cette nuit dont -je voyais les étoiles briller au-dessus de ma tête -entre les murs des maisons. Cette heure, ces -minutes, ces secondes, dont je sentais la durée, -dont je mesurais la fuite, elle les vivait, elle aussi, -elle les employait aussi! Comment? Les sensations -dont cette idée me brûlait doivent être, -j'imagine, celles des condamnés à mort et de -ceux qui les aiment, dans l'espace de temps qui -sépare le réveil et l'exécution. On voudrait arrêter -l'heure qui va, bouleverser le monde, que la terre -s'ouvrît, que les maisons croulassent, qu'un miracle -s'accomplît! Avec quelle anxiété on sent -alors que la vie fonctionne en nous et autour de -nous, dans une implacable rigueur de machine! -Toutes nos agonies morales et physiques, nos révoltes -et nos soumissions ne comptent pas plus -pour la nature que les palpitations d'un insecte -pris dans un foyer de locomotive.</p> - -<p>—«C'est fini, fini! Elle est la maîtresse de -Tournade!...»</p> - -<p>Ces mots affreux, et <i>que je savais réels</i>, je me -les prononçais avec désespoir tandis que je -descendais, d'abord la rue François I<sup>er</sup>, puis le -pont des Invalides, puis l'avenue de la Tour-Maubourg, -puis l'autre avenue. Ils me font encore -du mal à les transcrire aujourd'hui, après -tant de jours, mais c'est un mal sourd, une mélancolie -<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span> -presque douce, tant elle est tendre. Il -s'y mélange une pitié songeuse, semblable à -celle que j'éprouverais devant la pierre sous laquelle -Camille reposerait, au lieu que dans cette -première invasion de la certitude, une âcre nausée -de colère et d'amertume me secouait tout -entier. Fallait-il que je l'eusse aimée sans le savoir,—sans -savoir du moins combien,—pour -que, de penser à elle comme j'y pensais, me fût -un tel supplice!</p> - -<p class="space">Une fois rentré, et avant de me coucher, je -voulus revoir ces deux portraits que j'avais -esquissés d'elle: le premier, celui d'avant Jacques -et que je cachais si soigneusement; le second, celui -du mois dernier, avec son sourire inachevé. -Ces deux images me la rendirent si présente, et -si présente aussi la souillure qui la salissait à ce -même moment, que je me rappelle avoir, dans -la solitude de cet atelier, poussé de véritables -gémissements de bête qui râle. Ma douleur se -soulageait en de tels éclats, que mon domestique -en fut réveillé. Je vis avec stupeur ce brave garçon -entrer dans la pièce pour me demander si -j'étais malade et si j'avais besoin de ses services.—Grotesque -incident qui eut du moins un -avantage: il mit fin à ce passage de demi-folie. -Je sourirais de cet accès d'enfantillage après tant -de mois, si je n'y trouvais, hélas! une preuve de -<span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span> -plus de la fatalité personnelle, un signe de ce destin -qui m'a toujours refusé le pouvoir de façonner -les événements d'après mon âme. Idolâtrant -Camille de cette tendresse, n'aurais-je pas dû le -lui dire déjà? N'aurais-je pas dû tout disposer -pour que son premier mouvement, si elle voulait -mettre quelque chose d'ineffaçable entre Jacques -et elle, fût de m'y mettre, moi? Qui sait? J'eusse -réalisé, alors, avec elle, ce roman qu'elle avait -rêvé et manqué avec Molan! J'eusse mis, à panser -sa blessure, tant de finesse, un tact si passionné, -tant d'adoration caressante, qu'elle -m'eût aimé peut-être un jour! Ah! tristesse de ce -qui aurait pu être!</p> - -<p class="quote"><i>... Look in my face, my name is:—Might have been!<br /> -I am also called:—No more, Too late, Fare thee well!...</i></p> - -<p>—«Regarde-moi, je suis <i>Ce qui aurait pu -être!...</i> On m'appelle aussi <i>Jamais plus, Trop tard, -Adieu.</i>» Qu'ils seraient vrais à mettre sur ma -tombe ces deux vers du peintre poète Rossetti!—Ce -qui pouvait être! Jamais plus! Trop tard! -Adieu!...</p> - -<p class="space">Je passai cette nuit presque sans dormir, sinon, -au matin, d'un sommeil fiévreux où j'eus -un étrange rêve. Il me sembla que j'étais assis à -la table d'un grand dîner. J'avais en face de moi -Camille vêtue de rouge avec l'or de ses cheveux -<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span> -épars sur ses épaules nues. Il y avait auprès d'elle -mon malheureux ami, Claude Larcher, dont je -sais cependant qu'il est mort, et je savais qu'il -était mort, à cette minute même où je le voyais -vivant. Quoique nous fussions à table, Claude -était occupé à écrire. C'était une angoisse infinie, -pour moi, de le voir qui traçait ses lignes, en -crispant sa main sur son porte-plume, par un -geste que je lui ai trop connu. Je me rendais -compte que, si malade, un tel effort lui était -irréparablement funeste. Je voulais lui crier de -s'arrêter, je ne le pouvais pas, menacé du doigt -par Camille dans les yeux de laquelle je discernais -un ordre absolu de ne pas dire un mot. -Je comprenais en même temps que la lettre -ainsi écrite par Claude m'était destinée. Elle -contenait un conseil relatif à Camille, et je savais -ce conseil d'un intérêt si pressant que d'attendre -m'était un supplice qui s'augmenta encore -quand tout le monde se leva de table, et -que je vis Larcher s'en aller avec le papier sans -me le donner. Je me mis à le poursuivre à travers -un dédale infini d'escaliers tournants. Pour les -descendre plus vite, je m'élançais, posant mon -pied à vide et rebondissant comme si des ailes -m'eussent soulevé, jusqu'à ce que je me trouvai -dans un jardin que je reconnus pour être -celui de Nohant, quoique je n'y sois jamais -allé. J'observai avec étonnement la belle ordonnance -<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span> -des parterres, où des semis de fleurs éclatantes -traçaient des caractères sur le gazon, et j'y -lus, avec stupeur, la phrase que Jacques m'avait -prononcée: «<i>Elle avait déjà commencé...</i>» Au -même moment, un éclat de rire me fit me retourner. -J'aperçus Camille, les cheveux toujours -défaits sur ses fines épaules, toute pâle dans sa -robe rouge. Elle apportait à Tournade un billet -que je savais être celui de Claude. Le gros homme -était couché, la face encore plus rougeaude que -d'habitude, et il faisait claquer ses lèvres l'une -contre l'autre avec la sensualité d'un goinfre -d'auberge en présence d'un bon plat. C'est alors, -au moment où Camille commençait de défaire -sa robe pour se glisser dans le lit, que la douleur -devint aiguë à ne pas la supporter. Je comprenais -qu'elle allait se donner à lui pour la première -fois. Je voulus courir vers elle, et, de nouveau, -cette même immobilité invincible me paralysa -tout entier, et je me réveillai, baigné de sueur...</p> - -<p class="space">En y réfléchissant aujourd'hui, je démêle -avec une parfaite lucidité les divers éléments -combinés dans ce cauchemar. Il n'est pas jusqu'à -cette vision singulière de Nohant qui ne -s'explique par ce fait que le héros d'<i>Adrienne -Lecouvreur</i>, la pièce utilisée par Camille en vue -de sa vengeance, est Maurice de Saxe, le propre -grand-père de George Sand. Mais quand on traverse -<span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span> -des périodes d'un trouble moral très intense, -on oublie qu'endormi ou éveillé, des lois aussi -exactes que celles de la chimie gouvernent ces -précipités intérieurs, nos pensées. Le fond superstitieux -qui dort en chacun de nous s'agite -obscurément, et l'on veut apercevoir dans le désordre -des visions nocturnes des pressentiments, -des conseils, une révélation. Je ne fus pas plus -tôt sorti de ce pénible sommeil qu'une idée s'empara -de moi: si, cependant, cette visite chez -Tournade, la veille, n'avait pas été suivie d'une -chute irréparable? N'arrive-t-il pas tous les jours -qu'une femme accepte un rendez-vous, qu'elle -s'y rend, et puis, au dernier moment, elle se révolte, -elle défend sa personne physique avec -acharnement, et elle s'en va, s'étant refusée avec -une énergie aussi folle que son inconséquente -démarche. Pourquoi n'avais-je pas admis cette -hypothèse la veille et pourquoi l'admettais-je -maintenant? Je n'en avais pas d'autre raison que -ce songe. C'en fut assez pour que je me levasse -hâtivement,—il était huit heures,—et je -courus jusqu'à la maison de la rue de la Barouillère. -Par bonheur ou par malheur, car un peu -d'incertitude dans certains moments, c'est encore -un peu d'espérance,—au moment même -où je frappais au carreau de la loge pour demander, -malgré l'heure matinale, si M<sup>lle</sup> Favier -était chez elle, je reconnus, dans cette loge, une -<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span> -servante qui avait accompagné Camille chez -moi à plusieurs reprises. Cette vieille fille était -la même qui m'avait ouvert la porte, lors de ma -première visite. Elle avait vu naître la petite, je -le savais, et la tutoyait. A ma vue, elle se précipita -hors de la loge avec une hâte qui redoubla -mes tristes pressentiments.</p> - -<p>—«Ah! monsieur La Croix,» me dit-elle, -après m'avoir entraîné dans la cage de l'escalier -de peur que l'on n'entendît notre conversation; -«vous venez voir Mademoiselle?...»</p> - -<p>—«Elle est rentrée?» m'écriai-je. Et tout de -suite, je compris, à regarder le visage anxieux -de la servante, que sa demande avait été un -pieux mensonge. Camille n'était pas rentrée. -Mon exclamation révélait trop à mon interlocutrice -que je savais quelque chose, et, tout de -suite, elle m'interrogea. Me questionner, c'était -tout m'apprendre.</p> - -<p>—«Écoutez, monsieur La Croix,» me dit-elle -fébrilement, et elle joignait ses mains déformées -et crevassées de bonne à tout faire, qui tremblaient -un peu. «Si vous savez où elle est, je vous -le demande, au nom de votre mère à vous, allez -la quérir... Depuis que le cocher, hier soir, a apporté -un mot d'elle, disant qu'elle ne rentrerait -pas, Madame est comme folle de douleur... Je ne -l'ai pas vue ainsi même quand nous avons trouvé -Monsieur, avec sa balle dans le front... Elle ne fait -<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span> -que pleurer en me disant: «Je ne veux plus la -voir jamais, jamais. Je la chasserai, si elle revient...» -Elle dit cela, mais si Camille rentre, -je suis sûre qu'elle lui pardonnera quand même. -Comprenez-vous cela, monsieur La Croix? Une -enfant comme elle, et sage, et douce, qui jamais -ne se laissait approcher de personne? Et nous -nous disions, Madame et moi, qu'elle se marierait -si bien, comme cette chanteuse qui est devenue -une marquise!... Non! Je ne peux pas -croire qu'elle a fauté!... Monsieur La Croix, vous -qui êtes si bon, dites-moi tout ce que vous savez. -Je ne suis pas comme une autre... Je l'ai élevée -toute petite... C'est à cause d'elle que je n'ai pas -quitté Madame, quand tout a croulé... Mais, que -cette concierge ne me voie pas causer avec vous -si longtemps. J'ai déjà eu tant de peine à expliquer -comment la petite a découché... Si elle revient, -ça ira de soi...»</p> - -<p>—«Hélas!» lui répondis-je sans obéir à son -injonction de monter jusqu'à l'appartement, tant -je redoutais la douleur de la mère, «je ne sais -rien de plus que vous, et la preuve, c'est que je -venais demander des nouvelles de M<sup>lle</sup> Favier, -qui m'avait paru souffrante hier soir...»</p> - -<p>—«Ce n'est pas chez vous qu'elle est?» demanda -la vieille fille, que mon embarras avait -trop frappée. Elle l'expliquait à sa manière et ce -soupçon révélait trop quelle affection passionnée -<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span> -elle portait à «la petite»,—comme elle appelait -tendrement Camille. Ce désespoir de la mère, -cet affolement de la servante achevèrent de me -navrer le cœur. Une fois de plus je sentais dans -quelle atmosphère de tendresse naïve et simple -la pauvre Duchesse Bleue avait grandi. Elle avait -été, elle aussi, une de ces petites filles dont la -venue au monde est saluée comme une fête, dont -toutes les étapes vers leur existence de femme -sont des fêtes encore: baptême, anniversaires de -naissance, première communion, première robe -longue,—et tout cela pour que l'objet de tant -de sollicitude émue, finisse dans les souillures de -la galanterie! Et la fidèle servante continuait, naïf -écho de mon amère pensée: «Non, ce n'est pas -possible que ce soit chez vous, ni chez M. Molan, -ni chez M. Fomberteau, vous êtes de trop honnêtes -garçons pour faire, d'une demoiselle comme elle, -une femme entretenue... Elle va être cela maintenant... -Elle, Camille, Camille, Camille!...»</p> - -<p>Et oubliant ses propres recommandations sur -la nécessité d'échapper aux racontars de la loge, -la brave créature éclata en sanglots. Je la calmai -du mieux qu'il me fut possible, en lui jurant que -je ferai tout au monde pour voir Camille dans -la journée et pour lui dire l'état où son départ -du logis jetait sa mère.</p> - -<p>—«Qu'elle revienne!» fut la seule réponse -que j'obtins à travers des larmes, et aussi ce mot, -<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span> -sublime d'impudeur dans le dévouement: «Si -elle veut avoir des histoires, je l'y aiderai tant -qu'elle voudra!... Dites-le lui, mais qu'elle reste -à vivre avec nous!...»</p> - -<p class="space">C'en était donc fait. Le drame de passion et de -perfidie auquel j'assistais depuis ces dernières -semaines se résolvait par son dénouement logique. -Mon songe de cette nuit avait menti. Il -était trop tard pour empêcher que cette adorable -enfant, née avec les délicatesses du romanesque -le plus rare dans la tête et dans le cœur, ne devînt -une fille,—tout court. Sa fierté même,—cette -jolie et vibrante fierté pour laquelle je l'avais -tant chérie, hâterait sa dégradation.—Au sortir -de la crise de fureur qui l'avait jetée au lit d'un -Tournade, le mépris où elle se tiendrait elle-même, -l'avilirait trop à ses propres yeux, et cette -nausée intime n'aboutirait qu'à deux résultats -également affreux à imaginer. Ou bien, elle ne -se supporterait pas un jour de plus, et elle se -tuerait, ou bien elle trouverait une sorte de douloureux -orgueil à incarner en elle ce type de -luxe outrageant et d'impudence triomphante que -devient une grande actrice doublée d'une grande -courtisane. Laquelle de ces deux solutions devait -préférer un homme qui l'aimait comme je l'aimais, -de ce sentiment d'abord si obscur, aujourd'hui -si misérable et si saignant? L'une et l'autre -<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span> -perspective me furent si horribles qu'en dépit de -la promesse faite à la vieille servante, je pris la -ferme résolution de ne pas revoir la malheureuse -enfant, et celle plus sage encore d'exécuter un -projet vaguement caressé, depuis que je commençais -de trop bien comprendre mon pauvre -cœur: partir, retourner soit en Espagne, soit en -Italie, dans un de ces pays de soleil où une âme, -blessée jusque dans son fond, enveloppe du -moins sa plaie intime de solitude, de lumière et -de beauté. J'ordonnai à mon domestique stupéfié -de préparer immédiatement mes malles -pour une longue absence, et je me mis à classer -des études, puis à feuilleter des guides en me -contraignant à m'absorber dans la bousculade de -ce départ précipité. Le fait nouveau et monstrueux: -cette chute de Camille aux bras de Tournade -avait aboli en moi toute autre préoccupation. -J'avais oublié et M<sup>me</sup> de Bonnivet, et la scène -de la veille, et Molan lui-même. Aussi fut-ce -comme un déplacement subit d'atmosphère, un -rappel à une réalité abolie, lorsque je vis celui-ci, -vers deux heures et demie, entrer dans l'atelier. -C'était lui, pourtant, la cause du sinistre -naufrage moral à propos duquel je souffrais. -C'était lui que j'aurais dû maudire et haïr. Je le -sentis, rien qu'à reconnaître son visage, à entendre -sa voix, à toucher sa main. Il avait sa mauvaise -figure, celle de ses heures de féroce dureté, -<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span> -et son extrême excitation se traduisait, pour moi -qui l'ai tant pratiqué, par une façon qu'il a de -mordre sa lèvre inférieure avec ses dents, qui allonge -encore imperceptiblement son profil, déjà -un peu aigu, et la bête cachée en chacun de nous, -qui chez lui est le renard, transparaît alors si -cruellement que l'ami le plus hypnotisé d'affection -discernerait son vrai caractère dans ces minutes-là. -Pour ma part, j'éprouvai à retrouver ainsi -sur sa physionomie les traces des pires traits de -sa véritable nature, un sursaut d'antipathie qui -m'inonda de fiel. Toutes mes souffrances des -dernières heures s'y déchargeaient et je l'accueillis -avec une véritable explosion d'outrages:</p> - -<p>—«Tu viens te renseigner, n'est-ce pas? Tu -t'es si malproprement conduit, que voilà cette -pauvre Camille bien perdue maintenant! Je suis -allé chez elle, ce matin, et j'ai su qu'elle avait -passé la nuit dehors. Nous savons où. Voilà -l'œuvre de ton égoïsme. Mais cette infamie te -sera comptée, s'il y a quelque part une justice. -C'est un crime, entends-tu, un crime de jouer -avec un cœur sincère, et de le conduire où tu as -conduit celui-là...»</p> - -<p>—«Laisse-moi donc tranquille,» interrompit-il -vivement en haussant les épaules. «Quand une -jeune fille prend un amant, c'est qu'elle en prendra -et deux, et trois, et quatre, et le reste... Si Camille -avait été une honnête créature, elle m'aurait -<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span> -dit, quand je lui ai fait la cour: «Voulez-vous -m'épouser? Non? Alors, bonsoir...» Elle -ne me l'a pas dit. Tant pis pour elle!... Et, d'ailleurs, -si je lui ai fait du mal, il me semble que -nous sommes quittes, et, vilenie pour vilenie, son -histoire d'hier au soir vaut toutes les miennes...»</p> - -<p>—«Ah! la scène d'<i>Adrienne</i>!» m'écriai-je. -«C'est à cela que tu penses pour essayer d'endormir -tes remords, au lieu de pleurer toutes les -larmes de ton corps sur l'assassinat moral que tu -as commis... Parlons-en de cette soirée! Quelles -conséquences pénibles a-t-elle donc eues, que tu -puisses la mettre en balance avec tout un avenir -brisé, avec une pauvre âme souillée à jamais?... -Bonnivet a-t-il mis sa femme à la porte? T'a-t-il -envoyé ses témoins? Non, te dirai-je moi aussi, -et je te dispense de comparer cinq mauvaises -minutes que tu as passées, et méritées, à ce vertige -qui vient de prendre et de perdre cette pauvre -fille pour toute sa vie, je te le répète, et tu l'entendras, -pour toute sa vie...»</p> - -<p>—«Quelle chaleur!» répliqua-t-il avec un -sourire ironique. «Quelle éloquence! Nous sommes -en train de nous dire nos vérités. Allons-y... -Tu m'en veux de ce que tu n'as pas eu le courage -de te proposer au lieu et place de Tournade, c'est -ça, le vrai... Pas de dénégations. Je sais à quoi -m'en tenir, mon pauvre La Croix, moi aussi... Les -mots amers sont inutiles entre nous, tu sais, et, -<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span> -changeons de propos, veux-tu?» Puis, après un -silence: «Je ne t'en veux pas d'ailleurs, et je -vais te le prouver en te demandant un service... -Devine d'où je viens, de ce pas?...»</p> - -<p>—«De chez cette coquine de M<sup>me</sup> de Bonnivet, -naturellement...» répondis-je. J'étais bien -déterminé à clore cet entretien sur une brouille, -et j'avais cherché la phrase que je pensais devoir -le plus vivement l'atteindre. Ma colère se changea -en stupeur, à l'entendre me répondre en ricanant:</p> - -<p>—«De chez cette coquine de M<sup>me</sup> de Bonnivet, -en effet. Tu la détestes ferme, n'est-ce pas? -Tu trouves que j'ai été bien infâme de lui sacrifier -Camille?... Hé bien!» continua-t-il avec un -accent singulièrement âpre, qui acheva de me -faire comprendre que, de ce côté-là encore, il se -passait quelque chose de très nouveau et de très -inattendu, «je suis venu te demander de m'aider -à m'en venger... Cela t'étonne?...»</p> - -<p>—«Avoue qu'il y a de quoi,» lui répondis-je. -«Je te quitte à onze heures du soir, ne pensant -qu'à elle, indigné contre Camille à cause d'elle. -Tout à l'heure tu traitais de vilenie la folle incartade -de cette pauvre enfant, parce qu'elle...»</p> - -<p>—«Et je maintiens le mot,» interrompit-il -plus vivement encore. Il y eut un nouveau silence. -Je pus voir qu'un combat entre des sentiments très -contradictoires se livrait en lui. Ce qu'il avait à -me dire faisait trop saigner sa vanité. D'autre part, -<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span> -cette même vanité avait besoin d'exercer sur -M<sup>me</sup> de Bonnivet cette vengeance immédiate dont -il m'avait parlé, et j'étais seul à pouvoir l'y aider -efficacement. Mais, cet homme, d'habitude si -maître de lui, venait d'être trop complètement -bouleversé par un affront, d'autant plus dur à -recevoir, qu'il y était moins préparé. La rancune -fut la plus forte, et il reprit d'une voix sifflante où -vibrait une absolue sincérité: «Oui, une vilenie, -je maintiens le mot, et je suis presque heureux -d'avoir à le maintenir; car cela me constitue un -droit auprès d'elle... Écoute,» continua-t-il en -posant sa main sur mon bras et me le serrant -à mesure qu'il parlait: «... Je suis donc allé -chez M<sup>me</sup> de Bonnivet aujourd'hui et aussitôt -après le déjeuner. J'étais inquiet. On a beau savoir, -des femmes, qu'elles sont comme les chattes, -qui retombent toujours sur leurs pattes, et qu'elles -gardent à leur disposition de quoi rouler un -mari qui les aime, tant qu'elles veulent et comme -elles veulent,—tu m'entends?—on a de ces -grotesques sollicitudes!... Je tremblais que Bonnivet -n'eût fait une scène à sa femme à la suite -de l'histoire de Camille, hier au soir... Tu vas -admirer ma bêtise, cette fois, et tu ne me reprocheras -plus mon manque de cœur. Pour une -fois que je lui obéis, à ce pauvre cœur, ça me -réussit!... J'arrive donc et je suis reçu dans -le petit salon que tu connais par une femme -<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span> -couchée sur une chaise longue, en robe de -chambre vaporeuse. Tu vois cela d'ici: une -dentelle autour de ses cheveux, juste ce qu'il -faut de lumière pour lui donner un charme -d'ombre, de fantôme, de tout ce que tu voudras -d'idéal et de capable d'ensorceler un amant que -l'on va congédier... Écoute encore:—«Vous -avez la migraine?» lui demandai-je.—«On -l'aurait à moins,» me répondit-elle, et, me regardant -avec des yeux que je ne peux pas te -rendre, des yeux où il y avait de la haine et de -la fureur, mais froides, mais venimeuses:—«Vous -en avez de l'audace,» continua-t-elle, «de -revenir ici après ce qui s'est passé hier...» Je fus -si interloqué de cet accueil, que je ne trouvai -pas de réponse. C'était moi qu'elle rendait responsable -de l'insulte que lui avait faite Camille!...»</p> - -<p>—«C'est un peu fort de café, comme nous -disions à l'atelier,» fis-je en riant malgré moi de -cette prodigieuse volte-face, et de la mine penaude -du pseudo don Juan devant cet étonnant -détour de méchanceté féminine. «Entre nous, tu -ne l'avais pas volé...»</p> - -<p>—«Mais écoute donc,» reprit-il avec plus -de violence, «tu me blagueras plus tard et tu -auras raison... J'ai cru que j'avais touché cette -âme glacée à une place un peu sensible... Je -m'étais mis dedans, voilà tout... Ce qu'elle a pu -<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span> -me dire, dans ce quart d'heure, d'infernalement -dur et cruel, tu ne te l'imagines pas, et que j'avais -très bien su à quoi je l'exposais en permettant à -Camille de venir jouer chez elle, et que cela -m'avait flatté, naturellement, de mettre mes -deux maîtresses en face l'une de l'autre, et qu'elle -nous avait reçus, Camille comme une dame, moi -comme un homme du monde et que nous nous -étions conduits, elle en cabotine, moi en homme -de lettres,—elle a osé se servir de ces mots!—et -que c'était un coup combiné entre nous, que -nous lui paierions, moi ma vanité, elle son insolence; -que, d'abord, c'était la dernière fois que -sa porte m'était ouverte, qu'elle avait parlé avec -son mari,—elle a osé me dire cela encore,—oui, -qu'elle lui avait parlé, qu'elle lui avait expliqué -l'ignoble procédé de cette fille par des vantardises -de ma part, tout aussi infâmes!... Et si -tu l'avais entendue, et de quelle voix elle insistait:—«Et -ce sera ma première vengeance, -puisqu'il paraît qu'elle vous aime, je vais vous -renvoyer à elle, et elle vous verra malheureux, -et malheureux par moi; car vous le serez, vous -le serez!...» Et elle riait du rire aigu que tu sais, -et je l'écoutais, moi, le Jacques Molan que tu -connais, si épouvanté devant la noirceur d'âme -dont ces phrases faisaient preuve, que je ne l'arrêtais -pas... Je pourrais te dire, si je posais devant -toi, que je m'amusais à l'étudier... Hé! -<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span> -bien! non! En ce moment-là, j'étais paralysé, je -ne comprends pas bien par quoi, par exemple. -Mais je l'étais... Et, vois-tu Pierre de Bonnivet -entrant au milieu de cette scène, et entends-tu -le silence du petit salon, entre nous trois? Je te le -jure, j'ai eu l'idée de crier à cet imbécile de mari, -en ce moment-là:—Vous savez, j'ai été l'amant -de votre femme... Je crois que cela m'aurait soulagé! -Il en aurait suivi, quoi? Un duel. On en réchappe, -et j'eusse été vengé par le déshonneur -de cette drôlesse... Et puis le préjugé qui veut -qu'on supporte tout plutôt que de vendre une -femme qui s'est donnée à vous, même quand elle -le mérite, m'en a empêché... Et me voici...»</p> - -<p>—«Mais enfin, à quel mobile a-t-elle bien -pu obéir?...» m'écriai-je, tellement abasourdi -par ce récit que je ne pensais plus à me moquer -du contraste entre l'attitude triomphante du Jacques -de la veille et la piteuse confession qu'il -venait de me faire, haletant, furieux, si bouleversé -qu'il avait tout dit pêle-mêle, sans calcul, -cette fois, et sans attitudes. C'était l'animal blessé -qui crie. «Oui,» répétai-je, «à quel mobile? -Elle a été ta maîtresse. Par conséquent elle tenait -un peu à toi, que diable!...»</p> - -<p>—«Elle tenait à me prendre à Camille,» interrompit-il. -«Cela, je l'ai toujours su... Maintenant -qu'elle a réussi, je ne l'intéresse plus, c'est -encore très naturel... La rancune de l'amour-propre -<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span> -outragé a fait le reste... Je lui ai représenté -Camille un instant et elle m'a détesté de la haine -qu'elle lui porte. C'est encore très naturel... Elle -a trouvé le moyen de tout concilier à la fois: le -ménagement envers la défiance de son mari, trop -averti maintenant, cette féroce rancune, et, sans -doute, son fonds naturel de rosserie, par cette -invraisemblable rupture... Mais on ne me met pas -à la porte comme cela. J'ai une revanche à prendre -et je la prendrai... Tu vas m'y aider, et tout -de suite...»</p> - -<p>—«Moi?» répondis-je, «comment?»</p> - -<p>—«En allant de ce pas chez Camille,» me -dit-il, et, comme je faisais un geste, il insista: -«Oui, chez Camille... Il y a ce soir une première -au Théâtre-Français, et j'ai une baignoire... Je -veux assister à cette représentation avec elle, en -tête-à-tête, as-tu compris? M<sup>me</sup> de Bonnivet doit -y être. Je veux que la gueuse me voie avec la -petite Favier, qu'elle constate que nous sommes -remis ensemble et heureux, et cela lui fera mal -dans son amour-propre. C'est le seul point où -je peux l'atteindre! Ah! elle est convaincue que -je suis parti de chez elle en pleurant, que j'ai le -cœur déchiré, que je suis misérable!... Elle aura, -devant ses yeux de pintade riche, la preuve qu'elle -n'aura pas plus compté dans notre vie, à Camille -et à moi, que ceci,» et il jeta par terre une -allumette avec laquelle il venait d'allumer sa cigarette -<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span> -«et il faudra bien qu'elle se dise: «Cet -homme m'a eue, tout de même». Car je l'ai eue, -elle ne peut pas empêcher cela, qu'elle n'ait été à -moi, la coquine, que je l'aie tenue là, dans un lit... -Comme cela venge de penser qu'une femme ne -peut tout de même jamais, jamais effacer cela!...»</p> - -<p>Cette atroce explosion de mauvais sentiments -avait rendu sinistre le visage de ce garçon qui -passe, non sans raison, pour un joli homme, et -qui peut se faire si félin, si doux, si caressant. Il -était hideux à cette minute, où il justifiait d'une -manière saisissante les théories habituelles à mon -pauvre Claude, sur la haine sauvage qui fait le -fond des rapports simplement sexuels. Ce soi-disant -amour à base de cruauté m'a toujours répugné -si profondément, qu'il me fut impossible -de plaindre Jacques, quoique je le sentisse aussi -malheureux qu'il est capable de l'être. D'ailleurs, -je voyais nettement l'inutilité absolue de la démarche -que me demandait l'amant congédié. Le -caractère de M<sup>me</sup> de Bonnivet s'éclairait pour -moi tout entier. Je comprenais qu'avec ses subtiles -prétentions à la rouerie, mon camarade -avait été, vis-à-vis de cette femme, ce que sera -toujours le plus corrompu des écrivains devant -une créature vraiment scélérate et qui ne fait -pas de dilettantisme avec la dépravation: un -enfant, un pauvre diablotin de fanfaron de vice, -aussitôt démasqué et ligoté. L'implacable coquette -<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span> -s'était amusée à saccager le bonheur de la -petite Favier avec la joie que ces êtres qui ne -peuvent pas sentir, éprouvent à martyriser les -sentiments des autres. Elle avait vu clair dans le -cœur de Molan. Elle avait manœuvré de manière -à y enfoncer le couteau juste au point vulnérable, -et, au moment voulu, elle le mettait à la porte, -cette besogne faite, avec la seule volupté qu'elle -pût éprouver, celle de faire souffrir. Et lui, le théoricien -de toutes les dépravations parisiennes, -s'était laissé acculer à cette petite exécution sans -rien deviner. Maintenant, il écumait de rage impuissante -contre cette maîtresse qui avait joué -avec lui tant que ce jeu avait convenu à son despotisme -et à son ennui, à son sadisme moral -aussi,—car son mot était juste, et il y a de -cette perversité dans toutes les femmes froides -qui ont des amants. Et elle ne lui laissait pas -en mains une ligne de son écriture, pas un portrait, -rien qui pût prouver leur liaison. Non. -Molan n'était pas de force, et n'eussé-je pas eu -d'autres motifs, je lui aurais refusé la démarche -qu'il me demandait. Le seul service à lui rendre -était de l'arracher à tout rapport avec cette redoutable -femme. D'ailleurs, faire servir de nouveau -la malheureuse actrice à cette besogne m'eût paru -la misère des misères, et je le lui dis, en prenant -texte de son outrageant rappel de possession -physique:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span> -—«Contente-toi de cette satisfaction d'amour-propre, -car, pour l'autre, tu oublies où en -sont tes rapports avec Camille...»</p> - -<p>—«Comment?» dit-il, et il eut ce mot, le -plus étonnant que son égoïsme eût jamais proféré -en ma présence «mais puisque je lui pardonne -le Tournade de cette nuit!...»</p> - -<p>—«Mais elle?» lui répondis-je, «elle ne te -le pardonne peut-être pas...»</p> - -<p>—«Allons donc!» répliqua-t-il, «tu n'as qu'à -y aller et à lui demander pour moi dix minutes -d'entretien ici. Tu verras si elle te les refuse.—Allons, -fais cela pour moi... et pour elle!...»</p> - -<p>—«Non, et non,» finis-je par lui répondre -avec la brutalité d'une véritable indignation qui -lui fit hausser de nouveau les épaules et prendre -son chapeau en me disant:</p> - -<p>—«Hé bien, j'irai moi-même la chercher...»</p> - -<p>—«Mais où cela?» lui demandai-je.</p> - -<p>—«Où elle est,» me répondit-il.</p> - -<p>—«Chez Tournade?...»</p> - -<p>—«Chez Tournade... Après tout, une affaire -avec ce drôle, ça me détendrait les nerfs. Et -puis la Bonnivet le saurait et ce serait une preuve -de plus que j'aime toujours Camille... Je suis -tranquille, d'ailleurs. Je vais trouver une lettre -d'elle chez moi, me suppliant de la revoir... -C'est déjà étonnant qu'elle n'ait pas reparu ce -matin...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span> -Il était redevenu le Jacques Molan des grands -jours, le personnage de tant d'aplomb, d'une si -imperturbable affirmation personnelle, et dont il -émane une étrange autorité. J'y étais désormais -réfractaire, pour mon compte. En était-il de même -pour Camille? N'allait-il pas réussir et reprendre -son empire sur la pauvre amante qu'il avait martyrisée -jusqu'à l'avilir? Et alors quelle dégradation -pire encore! Cette question que je me posai quand -Jacques m'eut enfin quitté, acheva de me noyer -d'une telle amertume que ma volonté devint irrésistible -de m'en aller, de ne plus les revoir, ni elle, -ni lui, de n'en plus rien savoir jamais. Je décidai -de partir tout droit pour Marseille et le soir même. -Là je prendrais un parti définitif. J'employai ce -qui restait de jour à quelques courses indispensables -chez le banquier, chez le marchand de couleurs, -au bureau des wagons-lits, chez les deux -ou trois parents éloignés avec qui j'ai conservé -des relations. De temps à autre, je regardais ma -montre, et, à la pensée que le temps avançait, une -main me serrait physiquement le cœur. J'avais -froid d'avance de la solitude où j'allais entrer en -quittant la ville où vivait, où respirait mon unique -amour. Quel fut mon trouble lorsqu'à six -heures et au moment où je me mettais à ma -table pour faire honneur à un demi-dîner, dans -la salle à manger située au rez-de-chaussée du -<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span> -petit hôtel, j'entendis une voiture s'arrêter à la -porte. Le timbre de l'entrée retentit, puis une -voix, celle de la personne que j'avais à la fois le -plus d'envie et de peur de revoir en ce moment, -la voix de Camille Favier!</p> - -<p>—«Vous partez?» me demanda-t-elle, quand -je vins la rejoindre dans l'atelier où j'avais dit au -domestique de l'introduire, «j'ai vu vos malles -prêtes dans l'antichambre...»</p> - -<p>—«Oui,» lui dis-je, «je vais faire un tour -en Italie...» Elle n'avait pas levé son voile, -comme si elle avait voulu que je ne pusse pas -voir son visage. Ce signe de la honte qu'elle -éprouvait au fond d'elle me fut pourtant une -douceur. C'était une preuve, après tant d'autres, -de cette délicatesse native qui me rendait plus -navrante sa chute dans la prostitution, qui me -la rendait, elle, plus douloureusement, plus follement -chère.</p> - -<p>—«Et quand?» me demanda-t-elle de nouveau.</p> - -<p>—«Dans une heure vingt-cinq, si le train n'a -pas de retard,» dis-je sur un ton de plaisanterie -en regardant la pendule qui remplissait de son -battement la vaste pièce vide. Nous restâmes -tous deux silencieux à écouter ce bruit du temps, -ce pas invincible de la vie qui nous avait conduits -à cette minute, qui allait nous conduire vers -quelles autres minutes, que nous prévoyions si -<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span> -déshonorantes pour elle, si mélancoliques pour -moi? Quoique nous n'eussions échangé que ces -paroles presque insignifiantes, elle savait que je -savais tout. Elle s'était assise, le front dans sa -main, et elle reprit:</p> - -<p>—«Tant pis. Je voulais vous charger d'une -commission pour Jacques...»</p> - -<p>—«Laquelle?» fis-je tout tremblant; je prévoyais -trop l'horrible confidence. J'ajoutai pourtant: -«Si je peux vous être utile en reculant -mon départ...»</p> - -<p>—«Non», dit-elle avec une énergie singulière. -«Ce n'est pas la peine. Il vaut mieux que -je ne vous revoie pas, vous non plus. C'était -pour lui retourner cette lettre qu'il m'a adressée -aujourd'hui, voyez à quelle adresse», et elle me -tendit l'enveloppe sur laquelle je pus lire le nom -de la rue Lincoln et celui de Tournade, et elle -ajouta, d'une voix déjà moins ferme: «Je voulais -le prier de ne plus m'écrire, de ne plus me chercher -ni là ni ailleurs, puisque je ne suis plus libre...»</p> - -<p>Il y eut un nouveau silence entre nous. Elle -s'était levée et me tendit la main en me disant:</p> - -<p>—«Je lui enverrai la lettre moi-même et par -la poste. Ce sera mieux... Allons, Vincent, adieu, -et bon voyage. Vous vous souviendrez de moi, -n'est-ce pas? Et vous ne me jugerez pas mal... -Allons, embrassons-nous, puisque nous nous reverrons -Dieu sait quand!...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span> -Et comme j'appuyais mes lèvres sur sa joue, -je sentis, à travers son voile, que cette joue était -mouillée de larmes. Il ne se prononça pas une -parole de plus entre nous. Je ne trouvai pas une -question à lui poser. Elle ne trouva pas une plainte -à gémir. Même à des lits de mort bien chers, je -n'ai jamais dit un adieu qui m'ait fait plus de mal.</p> - -<div class="section"> -<h3>XI</h3> -</div> - -<p>... Oui! le déchirant, le triste adieu! Et faut-il -que j'en aie été pénétré de mélancolie jusque -dans l'arrière-fonds le plus intime de mon cœur -pour qu'en en traçant le récit, j'aie trempé mon -papier de mes larmes, et voici que je me sens à -peine la force de reprendre ma plume pour ajouter -à ce roman réel le sinistre épilogue dont l'ironie -suggestive—comme on dit dans le style -d'aujourd'hui,—m'a seule décidé à écrire ces -pages! Vingt-cinq mois et une si longue absence -n'ont pas guéri la secrète blessure. Elle se rouvre, -elle saigne encore, à ce seul souvenir de la joue -de Camille tout humide de ces vaines larmes sous -mon baiser d'ami, le premier et le dernier que j'aie -posé sur ce charmant visage à jamais profané. Et, -<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span> -cependant, si l'absence et le silence sont les deux -grands remèdes à ces passions sans espoir et sans -désir, comme était mon étrange sentiment pour -cette pauvre fille, je peux me rendre la justice -que je les ai bien sincèrement pratiqués. Et ces -vingt-cinq mois m'apparaissent si courts, si courts, -en regard de ces quelques semaines passées à -suivre, heure par heure, la marche fatale de l'amoureuse -déçue vers le désespoir et le reste,—sans -essayer de l'empêcher. Récapitulons-les, pourtant, -ces deux années, pour mémoire, et aussi pour me -prouver que je n'ai pas trop à trop en regretter -l'emploi. Ce fut d'abord, et le soir même, la fuite -précipitée vers Marseille, puis, dès le lendemain, le -départ pour l'Italie, par mer, sur un des bateaux -qui touchent à Bastia en dix-huit heures, et de là -vont à Livourne. J'ai toujours préféré cette façon -d'entrer dans la chère Italie, sans étapes et d'un -trait, outre que, dans la circonstance, ce voyage -coupait court à une possibilité quelconque de -télégrammes ou de lettres, au moins pendant une -demi-semaine,—du dimanche au jeudi. Camille -Favier allait-elle quitter Tournade et reprendre son -joug de maîtresse de Jacques, ou bien non? Ce -dernier allait-il donner suite à cet absurde projet -d'un duel avec son nouveau rival? Ne pousserait-il -pas la folie de l'amour-propre humilié jusqu'à -s'arranger pour avoir, au contraire, une affaire -avec Pierre de Bonnivet? Autant de problèmes -<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span> -que je voulais ne plus me poser, tant j'étais las. -Dieu! que j'étais las! Entre parenthèses, j'eusse -eu grand tort de me les poser, car pour parler -comme mon ami Claude qui citait avec tant de -délice une phrase de Beyle sur l'exécution capitale -d'un de ses héros «<i>tout se passa simplement, -convenablement...</i>» J'ai su ce détail depuis, mais -beaucoup plus tard. Sur le moment, je demeurai -dans une incertitude que j'eus la sagesse de prolonger. -Seulement quatre mois après, ouvrant -par hasard un journal français, dans un hôtel de -Pérouse, j'y lus que M<sup>lle</sup> Camille Favier allait -être doublée par M<sup>lle</sup> Berthe Vigneau dans le -principal rôle de la comédie de Dorsenne, et -d'un, comme disait encore Molan,—que le dit -Molan lui-même publiait un recueil de ses pièces -de théâtre avec une préface inédite, et de deux,—qu'un -cheval de M. Tournade, Butterfly, avait -gagné je ne sais quel prix de course, et de trois,—enfin, -que l'on remarquait, à un <i>five o'clock</i> -très réussi chez M. de Senneterre, M<sup>mes</sup> X..., -Y..., Z... et de Bonnivet, et de quatre,—toutes -nouvelles piquées dans cet unique numéro du -journal comme des grains de raisin dans un pudding. -Elles suffisaient pour me prouver que ce -coin de monde, comme tous les coins de monde, -était toujours pareil à lui-même, et la rassurante -lacune de gros événements. Mais, de mon côté, ne -venais-je pas de m'imiter moi-même en copiant -<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span> -d'abord à Pise un morceau de la fresque de Spinello -Aretino sur Saint-Éphèse, puis à Prato -la Salomé de Fra Filippo Lippi, pour continuer -par une étude d'après le Piero della Francesca -d'Arrezzo, cette extraordinaire <i>Invention de -la Sainte-Croix</i>? Et maintenant je me préparais à -gagner Ancône par Foligno, puis Brindisi, pour -m'en aller à Athènes et à Olympie repaître de -nouvelles visions le plus insatiable et le plus stérile -des dilettantismes. Quand je songe à cet -acharné travail de vaine culture, je me redis toujours -une autre phrase que Dorsenne citait toujours, -celle-là, cette exclamation de Bolivar -mourant, si poignante de lassitude: «Ceux -qui ont servi la Révolution ont labouré la mer!» -Et ceux qui ont servi l'art, comme je l'ai servi, -ont-ils accompli une besogne plus utile? Alors, -quoi?...</p> - -<p class="space">Alors quoi? J'imagine que Bonaparte, Talleyrand, -Bernadotte, et tant d'autres, auraient eu un -sourire d'un profond mépris pour le révolutionnaire -agonisant qui n'avait su pêcher aucun trésor -dans la grande eau trouble de la politique, et moi -je n'ai qu'à penser aux deux petites scènes qui -ont déterminé cette crise aiguë de ma mémoire, -pour que je me jette à moi-même un sourire non -moins méprisant. Pourtant, ai-je été dupe de -m'enivrer de beauté antique, comme j'ai fait en -<span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span> -Grèce, et de lumière? Ai-je été dupe, une fois revenu, -de tout préparer pour un séjour plus long -en Orient et de reprendre le chemin de l'Égypte -et de l'Asie-Mineure au mois d'octobre, afin d'y -commencer cette suite de tableaux sur Notre-Seigneur -évoqué dans son vrai milieu de nature, -qui serait l'œuvre définitive de ma maturité, si -un autre ne m'eût devancé? Le hasard avait empêché -qu'entre ces deux voyages je rencontrasse -Jacques et Camille. J'avais su seulement que -cette dernière était de plus en plus célèbre, et -quant à lui, il s'était marié. Il s'était décidé à -cueillir enfin la poire mûre, comme il m'avait -dit au cercle, dans notre lointain dîner, et il -l'avait cueillie dans de très sages conditions. Il -avait épousé une veuve d'à peu près son âge, -extrêmement riche et sans enfants, de quoi faire -à sa maturité un intérieur de luxe cossu et «sans -copie». De quel accent il disait ces mots autrefois! -Mais comme il n'avait pas daigné ajouter -un mot d'amitié à la lettre de faire-part qui m'annonçait -son mariage, moi non plus je ne lui avais -pas écrit. Cette suppression absolue de rapports -entre nous ne me permettait guère de m'attendre -à le voir entrer, comme il fit l'autre jour, -dans mon atelier, un peu marqué, mais à peine, -l'œil aussi fin, la bouche aussi railleuse, toujours -charmant de tournure et de façon. Il m'eût quitté -la veille qu'il ne m'eût pas tendu la main avec -<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span> -plus de cordialité gaie, et, tout de suite, sans attendre -de mes nouvelles:</p> - -<p>—«Tu ne te doutes pas du plaisir que j'ai à -te revoir... Quand viendras-tu dîner à la maison, -que je te présente à M<sup>me</sup> Molan? Tu verras. J'ai -encore eu de la chance à cette loterie du mariage... -Je suis sûr qu'elle te plaira beaucoup. Et -quant à toi, elle sait combien je t'aime. Mais -oui. Mais oui. On ne se rencontre plus. Ce n'est -pas une raison pour s'oublier... Et qu'es-tu devenu -depuis que nous n'avons bavardé ensemble? -Deux ans! Il y a deux ans! Comme ça vous pousse! -J'ai su que tu étais allé en Orient. J'ai eu de tes -nouvelles par Laurens, le consul du Caire. Tu -vois, je t'ai suivi de loin... Et, dis-moi,» reprit-il -après que je lui eus répondu avec quelque embarras. -Ces subites cordialités, après de telles -traces d'indifférence, me déconcertent toujours -un peu. «Oui, dis-moi. Est-ce que tu as revu -Camille Favier?...»</p> - -<p>—«Moi?» m'écriai-je, et je me sentis rougir -sous son regard indulgemment ironique, «jamais. -Pourquoi me demandes-tu cela?...»</p> - -<p>—«Ah! <i>Daisy</i>» me dit-il, en riant cette fois -d'un rire gai qui découvrit les blanches palettes -de ses dents demeurées intactes et sans un point -d'or malgré la quarantaine approchante, «décidément, -pâquerette vous êtes née et pâquerette -vous mourrez...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span> -—«Je te comprends de moins en moins,» -lui dis-je impatienté.</p> - -<p>—«Comment? Elle te plaisait. Tu lui plaisais. -Elle a pris amant sur amant, depuis Tournade: -Philippe de Vardes, Machault, Roland de -Brèves, tout le monde, pour finir par le petit duc -de Lautrec qui dépense, pour elle, deux cent mille -francs par an, et tu n'y es pas retourné!... Il est -dit,» continua-t-il avec plus de malice encore -dans le fond de ses yeux, «que vous ne vous -reverrez jamais que sous mes auspices!... Te rappelles-tu -notre dernière conversation et que je t'ai -demandé d'aller chez elle en ambassade et que -tu as refusé? Hé bien! c'est d'une autre ambassade -auprès d'elle que je voudrais te charger. -Refuses-tu encore cette fois?»</p> - -<p>—«Cela dépend de l'ambassade,» répondis-je -sur le même ton de plaisanterie.</p> - -<p>—«Hé! c'est tout littéraire,» reprit-il toujours -gaiement. «Ce n'est pas que j'ai à craindre -la jalousie de ma femme. Nous ne sommes pas -des amoureux, elle et moi. Nous sommes des associés -de la vie, et elle est assez intelligente pour -comprendre que les infidélités d'un homme tel -que moi sont sans conséquences... Mais j'ai -horreur en toutes choses des <i>revenez-y</i>... et en -amour surtout! Bref, voici ce dont il s'agit. Tu -te souviens de M<sup>me</sup> de Bonnivet et des jalousies -de Camille?...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span> -—«La reine Anne?» interrompis-je, «est-ce -que tu voudrais aussi m'envoyer chez elle? Ce -serait complet...»</p> - -<p>—«Non», fit-il, «celle-là, c'est coupé et -bien coupé. Sais-tu qu'elle est devenue veuve et -qu'elle se remarie dans quinze jours avec un des -Candale, un vrai. Elle n'aura plus à craindre les -rectifications des vrais Bonnivet maintenant, et -la voilà dans la crème de la crème... Toujours ma -chance: elle va de plus en plus être d'un monde -dont je ne suis pas, et je ne la rencontrerai jamais... -Ah! la coquine! M'avait-elle mordu? -Ai-je assez eu pour elle ce que les filles appellent -si joliment un <i>grattin</i>?... Je l'ai tellement eu, -et toute cette histoire s'arrangeait si bien, ces -jalousies de Camille, la scène de l'appartement, -celle du salon, ma foi, la pièce était toute composée -et je l'ai écrite... Une espèce d'<i>Adrienne -Lecouvreur</i>, mais moderne. Je l'ai lue à Fomberteau. -Il est de mon avis, c'est ce que j'aurai fait -de mieux... Ah! On verra si ses cent mille francs -de rente ont aveuli Jacques Molan... C'est pourtant -vrai qu'en me rangeant des voitures je me -suis juré de ne plus jamais écrire, et c'est bien la -seule exception que je ferai à cette règle. Passé -quarante ans, on se répète, quelque génie qu'on -ait, et, se répéter, c'est se survivre. Quand on ne -doit pas se surpasser, il vaut mieux se taire... -Je rêve, moi, la fin de Shakespeare et de Rossini. -<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span> -Oh! d'un très petit Rossini et d'un plus petit -Shakespeare. Mais on fait ce qu'on peut, et je -veux en rester sur mes vingt volumes... Et puis, -ça été plus fort que moi. Ce sujet m'a pris, et -la pièce est faite. Je te le répète, c'est la dernière!...»</p> - -<p>—«Tu as fait une pièce sur cette histoire?...» -interrompis-je. «Malheureux, que va dire M<sup>me</sup> de -Bonnivet?»</p> - -<p>—«Que je n'ai aucun talent,» dit-il. «Avec -les femmes du monde, c'est très simple. Vous -figurez dans leurs salons, vous êtes un grand -homme. Vous n'y paraissez plus. Vous ne valez -pas les trois louis d'une première loge... C'est te -dire le cas que je fais des éloges ou des critiques -de Bonnivette. D'ailleurs, il faut croire que l'espèce -pullule aujourd'hui. Ma femme a déjà reconnu -dans le personnage trois de nos amies... -Ainsi...»</p> - -<p>—«Et Camille? Camille dont cette aventure -a été le roman, le triste et vrai roman, est-ce que -tu n'as pas pensé à ce que tu lui faisais, en transportant -son aventure toute chaude de la vie sur la -scène?...»</p> - -<p>—«Voilà précisément le <i>hic</i>,» répondit-il en -hochant la tête, «c'est tellement sa vie et sa personne... -Il n'y a qu'elle qui puisse me jouer ce -rôle-là... Et je ne sais pas comment rentrer en -rapports avec elle. C'est une étrange créature. -<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span> -Rien ne s'efface dans cette fille. Croirais-tu qu'il -y a quelques semaines, elle a parlé de moi à un de -nos amis communs, avec une amertume!... Si je -lui écris, elle est capable de ne pas ouvrir ma -lettre. Il faudrait que quelqu'un allât lui proposer -le rôle, devant qui elle n'eût pas d'amour-propre. -J'ai bien pensé à Fomberteau. Mais nous ne -sommes plus très bien ensemble depuis mon mariage. -Il m'a reproché de m'être vendu. Quelle -bêtise!... Camille et lui sont d'ailleurs brouillés -depuis je ne sais quel feuilleton. Oh! elle est -devenue très <i>grande artiste</i>, maintenant... Alors, -je suis venu chez toi tout de go, pour te demander -ce service!...»</p> - -<p>—«Moi?» m'écriai-je. «Moi?—Tu veux -que j'aille, avec ton manuscrit, demander à cette -pauvre fille, non seulement de te pardonner -d'avoir écrit cette pièce, mais encore que je la prie, -de ta part, d'y jouer elle-même?... Voyons, que -je te regarde bien en face?... Tu n'es pas un fou, -cependant. Tu es un homme comme un autre. -Et tu ne sens pas que tu me proposes là une monstruosité?...»</p> - -<p>—«Hé bien!» répondit-il avec son sourire -de jadis, celui qu'il avait déjà tout petit pour se -moquer de mes naïvetés, «veux-tu te charger -simplement de lui rapporter notre conversation, -jusques et y compris ta sortie indignée de tout à -l'heure? Je t'y autorise. Ça ne te rend le complice -<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span> -d'aucune infamie, cela. Tu vas chez une ancienne -amie que tu as un peu négligée. Rien de plus naturel, -pas vrai? Vous parlez de la pluie et du beau -temps. Mon nom est prononcé, et tu lui tiens -exactement le discours que tu viens de me tenir:—Imaginez-vous -ce que Jacques a osé me demander? -Et le reste... Tu verras ce qu'elle te répondra...»</p> - -<p class="space">Était-ce la continuation de l'habituel empire -que sa vitalité exerçait dès le collège sur mes incertitudes? -Y avait-il, caché, tout au fond de -moi, un désir secret de revoir Camille, une curiosité -de savoir ce qu'était devenue la Duchesse -bleue d'il y a deux ans? Une curiosité aussi de connaître -sa réponse à l'inouïe proposition de -Jacques? Je l'ai acceptée, cette ambassade, que -j'avais trouvée, que je continue de trouver monstrueuse. -J'y suis allé chez Camille, cette Camille -«d'après tout le monde», pour prendre un des -mots horribles de son ancien amant! Je l'ai revue, -cette tête que j'ai tant aimée, encadrée cette fois -dans ce luxe ignoble qui contrastait si cruellement -pour moi avec l'humble et fière simplicité de la rue -de la Barouillère! Il n'y avait pas un des meubles -de ce vieux logis de cette vieille rue qui ne racontât -une noblesse, ou d'elle, qui n'avait pas voulu -vendre sa beauté, ou de sa mère, qui avait sauvé -l'honneur de leur nom par un héroïque sacrifice -<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span> -de sa fortune!... Il n'y a pas une pièce de l'hôtel -somptueux, de l'infâme gynécée qu'elle habite -maintenant avenue de Villiers, comme mes confrères -en vogue, qui ne raconte une de ses prostitutions. -Et elle-même, était-ce bien la femme que -j'avais vue pour la dernière fois, n'ôtant pas son -voile, comme si j'eusse pu discerner sur ses joues -si pâles la trace des baisers de Tournade, oui, -était-ce cette même femme qui me recevait, rieuse, -insolente de bravade, sans un embarras, toujours -belle, adorablement belle, de cette fine et délicate -beauté, qu'elle aurait, je crois bien, jusque dans le -salon d'un mauvais lieu, mais si provocante, si -impudique, maintenant! Et pas un mot, pas une -rougeur, pas un embarras ne m'attestèrent qu'elle -éprouvât une émotion à revoir en moi le témoin -de ce qui devait pourtant lui rester un inoubliable -souvenir. Elle avait allumé, pour m'écouter, -une cigarette de tabac égyptien, un tabac -de la couleur de ses cheveux, qu'elle fumait en -renvoyant la vapeur bleuâtre par ses délicates -narines, les yeux grands ouverts entre ses cils un -peu mangés déjà par le crayon, la bouche trop -rouge du fard de la veille, les joues plus pleines, -la gorge plus forte; et les hanches plus opulentes -se dessinaient dans une robe de chambre qui -était un costume d'une étoffe bleue toute lamée -et brodée d'argent. J'avais commencé, sur une -question de politesse, par lui dire sommairement -<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span> -mes voyages, mes travaux, mon retour, puis j'avais -abordé le sujet véritable de ma visite, et je -lui avais transmis là, brutalement, sans détour, la -proposition de Molan.</p> - -<p>—«Est-il assez canaille!» fit-elle en haussant -ses souples épaules. «L'est-il assez!» Et, pendant -un moment, je pus espérer qu'une nausée -de dégoût me prouverait que l'ancienne Camille -n'était pas morte. Mais non, elle reprit après ce -silence: «S'il y a vraiment un beau rôle pour -moi, dites-lui donc de m'envoyer cette pièce ou -de me l'apporter... Il a tant de talent, quand il -en a!... L'avez-vous lue la pièce? En est-il content? -Vous savez, j'en ai vraiment besoin de ce -beau rôle. Lui aussi, d'ailleurs. Il se laisse oublier -depuis qu'il est riche... A nous deux, je réponds -du succès: sa prose est si tendre et je la sens si -bien!...»</p> - -<p class="space">... Et pas un vestige d'indignation,—de cette -indignation que j'avais ressentie à savoir profané -ce douloureux roman de son irréparable -chute! A peine un vestige de rancune contre -Jacques, de cette rancune à laquelle il s'attendait -lui-même!... De ses yeux clairs et qui gardaient -la couleur, la pureté transparente des temps -de son innocence, je la voyais maintenant sourire -au beau rôle, comme j'avais vu les yeux -rusés de Jacques sourire à ce beau sujet de pièce.—Et -<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span> -c'est alors que j'ai vraiment compris pourquoi -je ne serai jamais un grand artiste. Pour -eux, pour les êtres comme je l'ai toujours connu, -lui, comme elle est devenue, elle, après la première -épreuve, la vie tout entière, leur cœur y -compris, n'est qu'une occasion de produire cet -acte spécial qu'ils ont à produire, cette précieuse -sécrétion qu'ils élaborent comme l'abeille fait -son miel, comme l'araignée fait sa toile, par un -instinct, aveugle et féroce à la manière de tous -les instincts.—Un amour, une haine, une joie, -une douleur, c'est du terreau à faire pousser la -fleur de leur talent, fleur de délicatesse et de passion, -pour laquelle ils n'hésitent pas une minute à -tuer en eux toute délicatesse vraie et toute passion -vivante. Pour un mot à dire sur la scène, pour une -phrase à écrire dans un livre, cette femme et cet -homme vendraient leur père, leur mère,—Camille -ne m'a même pas parlé de la sienne!—ils -vendraient leur ami, leur enfant, leur plus doux -souvenir! Et moi qui aurai passé ma vie à sentir -ce qu'ils expriment si bien, lui avec du noir sur -du blanc, elle avec des gestes et des accents -émus, n'arriverai-je jamais qu'à me paralyser avec -ce qui les exalte, ces natures d'expression, à m'épuiser -par ce qui les nourrit, ces âmes de proie? -Et la destinée veut-elle que les artistes, petits ou -grands, se distribuent nécessairement entre ces -deux races: celle qui traduit merveilleusement, -<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span> -sans les sentir, les passions que l'autre race -éprouve sans pouvoir les traduire? Jacques avait-il -raison en disant que ses cruautés envers Camille, -en lui faisant des souvenirs, lui feraient aussi du -talent?... Un beau rôle! Une belle pièce!... Décidément, -ne nous plaignons pas de demeurer -obscur et médiocre, si cette obscurité et cette -médiocrité sont la condition pour sentir...—Et -d'ailleurs, on n'a pas le choix.</p> - -<p class="date"><i>Cannes, Décembre 1893.—Paris, Juin 1898.</i></p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_371.jpg" width="100" height="96" alt="" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span></p> - -<p class="end"><span class="small"><i>Achevé d'imprimer</i></span><br /> -<span class="xs">le dix-huit juillet mil huit cent quatre-vingt-dix-huit</span><br /> -<span class="xs">PAR</span><br /> -<span class="medium">ALPHONSE LEMERRE</span><br /> -<span class="xs">6, RUE DES BERGERS, 6</span><br /> -<span class="medium"><i>A PARIS</i></span></p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_361"> 361</a></span> -<span class="pagenumh"><a id="Page_362"> 362</a></span> -<span class="pagenumh"><a id="Page_363"> 363</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span></p> - -<p class="ad"><span class="medium">LIBRAIRIE ALPHONSE LEMERRE</span><br /> -<span class="medium">ŒUVRES</span><br /> -<span class="xs">DE</span><br /> -<span class="xlarge">DANIEL LESUEUR</span></p> - -<table id="ad2" summary="contents"> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">ÉDITION ELZÉVIRIENNE</th> -</tr> -<tr> -<td> </td> -<td class="tdr">fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="smallc">Poésies.</span>—<i>Visions divines.</i>—<i>Les Vrais Dieux.</i>—<i>Visions -antiques.</i>—<i>Sonnets philosophiques.</i>—<i>Sursum Corda!</i>—<i>Souvenirs.</i>—<i>Paroles -d'Amour.</i> 1 vol. avec portrait.</td> -<td class="tdr">6.00</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="smallc">Lord Byron.</span> (Traduction). Tome I<sup>er</sup>: <i>Heures d'Oisiveté.</i>—<i>Childe -Harold.</i> 1 vol. avec portrait.</td> -<td class="tdr">6.00</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Tome II: <i>Le Giaour.</i>—<i>La Fiancée d'Abydos.</i>—<i>Le Corsaire.</i>—<i>Lara</i>, -etc. 1 vol.</td> -<td class="tdr">6.00</td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">ÉDITION IN-18 JÉSUS<br /> -ROMANS</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">M</span><span class="smallc">ARCELLE.</span> 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">A</span><span class="smallc">MOUR D'</span><span class="cap">A</span><span class="smallc">UJOURD'HUI.</span> 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">N</span><span class="smallc">ÉVROSÉE.</span> 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">U</span><span class="smallc">NE</span> <span class="cap">V</span><span class="smallc">IE</span> <span class="cap">T</span><span class="smallc">RAGIQUE.</span> 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">P</span><span class="smallc">ASSION</span> <span class="cap">S</span><span class="smallc">LAVE.</span> 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">J</span><span class="smallc">USTICE DE</span> <span class="cap">F</span><span class="smallc">EMME.</span> 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">H</span><span class="smallc">AINE D'</span><span class="cap">A</span><span class="smallc">MOUR.</span> 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">A</span><span class="smallc"> FORCE D'AIMER.</span> 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">I</span><span class="smallc">NVINCIBLE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HARME.</span> 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">L</span><span class="smallc">ÈVRES</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">LOSES.</span> 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">OMÉDIENNE.</span> 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">ÉDITIONS DIVERSES</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">U</span><span class="smallc">N</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">YSTÉRIEUX</span> <span class="cap">A</span><span class="smallc">MOUR.</span> 1 vol.</td> -<td class="tdr">3.50</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">L'A</span><span class="smallc">UBERGE DES</span> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AULES.</span> 1 vol. in-8<sup>o</sup>, illustré.</td> -<td class="tdr">9.00</td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">Paris.—Imp. <span class="cap">A. L</span><span class="smallc">EMERRE,</span> 6, rue des Bergers.—3.-3049.</th> -</tr> -</table> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La duchesse bleue, by Paul Bourget - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE BLEUE *** - -***** This file should be named 54002-h.htm or 54002-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/0/0/54002/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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