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-The Project Gutenberg EBook of La duchesse bleue, by Paul Bourget
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La duchesse bleue
-
-Author: Paul Bourget
-
-Release Date: January 18, 2017 [EBook #54002]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE BLEUE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
-
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-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
-n'a pas été harmonisée.
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-
-La Duchesse Bleue
-
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-
-
-OEUVRES COMPLÈTES
-
-DE
-
-Paul Bourget
-
-
-PETITE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE
-
- Poésies (1872-1876). _Au bord de la Mer._--_La
- Vie inquiète._--_Petits Poèmes._ 1 vol. avec portrait. 6.00 fr.
-
- Poésies (1876-1882). _Edel._--_Les Aveux._ 1 vol. 6.00
-
- L'Irréparable.--_Deuxième Amour._--_Profils
- perdus._ 1 vol. 6.00
-
- Cruelle Énigme. 1 vol. 6.00
-
- Un Crime d'amour, 1 vol. 6.00
-
-
-ÉDITION IN-18 JÉSUS
-
- L'Irréparable.--_Deuxième Amour._--_Profils perdus._
- 1 vol. 3.50
-
- Pastels (_Dix portraits de femmes_). 1 vol. 3.50
-
- Nouveaux Pastels (_Dix portraits d'hommes_). 1 vol. 3.50
-
- Recommencements. 1 vol. 3.50
-
- Voyageuses. 1 vol. 3.50
-
- Complications Sentimentales. 1 vol. 3.50
-
- Cruelle Énigme. 1 vol. 3.50
-
- Un Crime d'amour. 1 vol. 3.50
-
- André Cornélis. 1 vol. 3.50
-
- Mensonges. 1 vol. 3.50
-
- Le Disciple. 1 vol. 3.50
-
- Un Cœur de Femme. 1 vol. 3.50
-
- Physiologie de l'Amour moderne. 1 vol. 3.50
-
- La Terre promise. 1 vol. 3.50
-
- Cosmopolis. 1 vol. 3.50
-
- Une Idylle Tragique. 1 vol. 3.50
-
- Essais de Psychologie contemporaine.
- (_Baudelaire._--_Renan._--_Flaubert._--_Taine._--_Stendhal._)
- 1 vol. 3.50
-
- Nouveaux Essais de Psychologie contemporaine. (_Dumas
- fils._--_Leconte de Lisle._--_Les
- Goncourt._--_Tourguéniev._--_Amiel._) 1 vol. 3.50
-
- Études et Portraits. (_I. Portraits
- d'écrivains._--_II. Notes d'esthétique._--_III.
- Études Anglaises._--_IV. Fantaisies._) 2 vol. 7.00
-
- Sensations d'Italie. (_Toscane. Ombrie. Grande-Grèce._)
- 1 vol. 3.50
-
- Outre-Mer (_Notes sur l'Amérique_) 2 vol. 7.00
-
-
-COLLECTION ILLUSTRÉE
-
- Cruelle Énigme (_Collection Guillaume-Lemerre_).
- 1 vol. petit in-8º illustré par Marold. 4.00
-
- Mensonges (_Collection de romans illustrés_). 1 vol.
- petit in-8º illustré par Myrbach. 4.00
-
- Un Scrupule. 1 vol. in-32 illustré par Myrbach. 2.00
-
- Un Saint. 1 vol. in-32 illustré par Paul Chabas. 2.00
-
- Steeple-Chase. 1 vol. in-32 illustré par André Brouillet. 2.00
-
- Deuxième Amour. 1 vol. in-32 illustré par Myrbach. 2.00
-
-
- Discours de Réception à l'Académie Française. 1 vol. in-8º. 1.00
-
-
- _Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
- pays, y compris la Suède et la Norvège._
-
-
-
-
- PAUL BOURGET
-
- La
-
- Duchesse Bleue
-
- [Illustration: logo]
-
- _PARIS_
-
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
-
- 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
-
- M DCCC XCVIII
-
-
- [Illustration: ornement]
-
-
-
-
-_A MADAME MATHILDE SERAO_
-
- _Madame et amie_,
-
-J'aurais _voulu écrire votre nom en tête d'une œuvre plus digne d'être
-offerte au romancier génial à qui nous devons_ le Pays de Cocagne. _Quand
-on sort de lire des livres tels que celui-là, où l'âme d'un peuple a
-passé tout entière, des études de sensibilité individuelle du genre de_
-la Duchesse Bleue _paraissent bien minces, bien grêles. C'est un tableau
-de genre, placé en regard d'une de ces colossales fresques où excellèrent
-les maîtres italiens du quinzième siècle. Vous tenez d'eux, madame,
-cette largeur de touche, cette spontanéité créatrice qui met sur pied les
-personnages par centaines avec une aisance que n'ont surpassé de nos
-jours ni l'auteur de_ l'Assommoir, _ni celui de_ Bel-Ami, _ces deux
-autres admirables peintres de foules. En vous étudiant, vous et eux, je
-ne dirai pas que j'aie jamais douté de la forme littéraire à laquelle
-j'ai voué mon constant effort: le roman d'analyse; mais j'ai toujours
-senti la limitation d'un genre auquel manque presque fatalement ce
-prestige qui est le vôtre et le leur, après avoir été celui de Scott et
-de Balzac, de Tolstoï et de tous les conteurs qui procèdent par vastes
-ensembles: le coloris de la vie en mouvement._
-
-_Si pourtant j'avais exécuté ce livre-ci tel que je l'ai conçu, il aurait
-eu, à défaut de cette large humanité propre au roman de mœurs, ce mérite
-de poser un très intéressant problème de psychologie. Quand j'ai commencé
-de l'écrire, voici quelques années déjà, j'avais l'idée de reprendre, à
-ma manière, la question traitée par Diderot dans son célèbre_ Paradoxe
-sur le Comédien. _Cette ambition s'est même traduite par le titre sous
-lequel ce roman a paru dans un des grands périodiques Parisiens_, le
-Journal, _à la place réservée_ au feuilleton_: Trois Ames d'Artistes.
-_Ce problème n'est rien moins que celui des rapports de l'expression et
-de l'impression. L'artiste, à prendre ce mot dans le sens le plus large,
-c'est-à-dire l'être capable de traduire les sentiments humains, sculpteur
-et peintre par des formes, acteur par la voix et la mimique, musicien par
-des accords, écrivain par des mots,--doit-il éprouver réellement ces
-émotions dont il est l'interprète, ou bien s'accomplit-il en lui un de
-ces dédoublements de personnalité, admis aujourd'hui comme quotidiens par
-la science de l'esprit, et le_ moi _du talent peut-il être absolument
-distinct du_ moi _de la vie? En d'autres termes, un grand artiste doit-il
-être de toute nécessité l'homme de son œuvre? Il n'est pas besoin
-d'aller chercher parmi les anecdotes plus ou moins controuvées de
-l'histoire littéraire des preuves pour ou contre cette théorie. Il suffit
-de rappeler que Shakespeare et Molière ont pu reproduire l'un les
-sentiments d'un Yago, l'autre ceux d'un Tartufe, sans les avoir jamais
-éprouvés. Le fait inverse ne saurait-il pas se rencontrer, et la peinture
-des sentiments les plus délicats ou les plus sublimes n'a-t-elle pas dû
-souvent être exécutée par des écrivains qui les concevaient dans leur
-seule imagination? Balzac le croyait. C'est l'idée maîtresse qui circule
-d'un bout à l'autre des_ Illusions perdues _et de_ Modeste Mignon.
-_Rubempré et Canalis sont deux exemplaires, anatomisés avec une
-merveilleuse lucidité, du poète chez lequel cette imagination des
-sentiments élevés fonctionne à part, comme un organe indépendant, si bien
-qu'il y a chez eux non seulement un divorce total, mais une contradiction
-absolue, entre l'homme qui écrit et l'homme qui agit, entre le cerveau
-qui compose et le cœur qui sent._
-
-_Poussé à ce degré, ce phénomène de dédoublement devient une déformation
-morale presque monstrueuse, à laquelle il faut maintenir, et Balzac n'y a
-point manqué, son caractère d'exception. Il y a certes un point normal,
-qui est pour l'artiste l'état de santé, où le pouvoir d'expression et
-celui d'impression s'équilibrent, où le talent se développe sans
-contredire la vie, bien plus en la complétant et la couronnant. Ce fut
-toute l'éthique de Gœthe de rechercher ce point de santé et de s'y
-tenir. On peut affirmer, à l'honneur de la nature artiste, que, presque
-toujours, elle s'y place d'instinct. Mais ce n'est qu'un point et il est
-aisé en étudiant la suite des œuvres des hommes les plus sincères de
-distinguer celles où cet équilibre entre l'expression et l'impression a
-été faussé, presque rompu; celles aussi où il s'est brisé tout à fait.
-Pour ne citer qu'un nom, et lointain, que j'emprunterai aux gloires de
-votre pays, Perugin vieillissant aura donné un des plus significatifs
-exemples d'une rupture de cet ordre, lui qui continuait à peindre ses
-mystiques madones, avec les mêmes têtes lourdes d'extase, les mêmes yeux
-levés au ciel, les mêmes gaucheries de ferveur naïve, alors qu'il avait
-cessé de croire en Dieu... Quel chemin ce grand homme avait-il suivi pour
-en descendre là? Quel chemin suivent tous ceux qui, moins illustres que
-lui, subissent une déchéance analogue, et arrivent à ne plus raccorder
-leur art à leur cœur? J'ai toujours pensé qu'il y avait matière à une
-étude singulièrement pathétique dans cette histoire d'un beau génie
-devenant, sous des influences dépravantes, incapable de sentir ce qu'il
-reste capable d'exprimer. C'est cette étude que j'avais eu l'intention
-d'essayer dans_ Trois Ames d'Artistes. _Je voulais montrer trois types
-d'artistes à côté l'un de l'autre: l'un d'abord, dégradé par ce divorce
-définitif de l'art et de la vie, et systématisant cette dualité avec
-le plus brutal utilitarisme,--un second, au contraire, portant dans son
-cœur toutes les émotions dont le premier a _toutes les éloquences, mais
-incapable de s'exprimer tout entier et paralysant sa sensibilité
-imaginative par l'excès de sa sensibilité réelle,--un troisième enfin,
-placé à ce point d'équilibre dont je parlais tout à l'heure et à la
-veille d'en sortir. Pour que les diverses formes d'art fussent
-représentées dans cette étude, j'avais fait du premier de ces types
-d'artistes un écrivain à la mode, mi-romancier, mi-auteur dramatique, du
-second un peintre, du troisième une comédienne, et j'avais rêvé de faire
-sortir tout un drame des contrastes entre ces trois âmes, affrontées dans
-une crise de passion tragique._
-
-_Vous retrouverez, madame et amie, les débris de ce premier roman dans_
-la Duchesse Bleue, _et vous vous rendrez compte, vous qui connaissez par
-expérience les involontaires détours de la composition littéraire, des
-raisons pour lesquelles ce premier sujet a dérivé dans un autre. J'avais
-projeté une étude de vie intellectuelle, puis, en route, l'anecdote
-sentimentale m'a pris tout entier, et ce qui devait n'être que
-l'accessoire a peu à peu passé pour moi au premier plan. Je n'ai plus
-vu, dans mon sujet, qu'une aventure d'amour à conter, et ce livre est
-devenu le simple récit de la passion malheureuse d'une comédienne à ses
-débuts et naïve encore pour un auteur célèbre et corrompu par la
-dangereuse épreuve du succès. Il m'a paru que le titre ambitieux qui
-convenait au premier projet ne convenait guère à ce que j'en avais
-réalisé, et j'ai cru devoir le changer. Je souhaite qu'un romancier plus
-puissant reprenne quelque jour ce problème de psychologie artistique, que
-je m'obstine à croire bien riche et bien significatif comme tout ce qui
-touche au domaine presque inexploré de la sensibilité intellectuelle. Je
-ne connais, parmi nos contemporains, que M. Henry James qui ait donné
-quelques analyses de cet ordre, dans son remarquable recueil de
-nouvelles_: Terminations. _Pensant à lui, dans cette minute où je vous
-écris cette dédicace, je ne peux m'empêcher de songer avec une joie
-profonde, combien, dans notre âge trop durement traité par les
-théoriciens de la dégénérescence, cet art du roman, si vaste, si souple,
-si complètement adapté à l'âme moderne, compte à cette heure, dans tous
-les pays de vigoureux représentants. Cet admirable genre n'a pas été
-épuisé par l'étonnante suite de génies qui depuis Scott jusqu'à
-Maupassant et Daudet, pour ne parler que des morts, y ont dépensé le
-meilleur d'eux-mêmes. Parmi ceux qui restent, il n'en est point dont nous
-attendions davantage que de Mathilde Serao, de l'auteur de_ Cœur Malade
-_et de_ la Conquête de Rome, _à qui je suis heureux d'envoyer ici ce
-faible témoignage de ma sincère admiration_.
-
- PAUL BOURGET.
-
- 6 juillet 1898.
-
-
-[Illustration: ornement]
-
-
-
-
-La Duchesse Bleue
-
-(RÉCIT D'UN PEINTRE)
-
-
-J'ai assisté, ces jours derniers, à l'inattendu dénouement d'une aventure
-qui s'est achevée d'une façon presque bouffonne, après avoir failli
-tourner au tragique. Bien que j'y fusse engagé pour une très faible part,
-et comme simple témoin, j'y avais mêlé trop de mon cœur pour que je
-n'éprouve pas aujourd'hui, devant une pareille issue, cette âcre
-sensation de l'ironie des choses,--cruelle ou bienfaisante, qui le dira?
-C'est le froid du fer qui vous charcute, mais vous guérit. L'idée m'est
-venue d'essayer un récit de toute cette histoire. Évidemment, il serait
-plus raisonnable de continuer un de mes tableaux commencés, par exemple
-cette _Psyché pardonnée_, que j'ai là, sur un chevalet, depuis des
-années, ou bien une de ces natures mortes: meubles usés, vieilles
-argenteries, livres souvent maniés, qui feront la série des _Humbles
-Amis_. «Un peintre,» répétait toujours mon maître Miraut, «ne doit penser
-que le pinceau à la main...» Je crois même, d'après d'illustres exemples,
-et Miraut lui-même, qu'il doit ne pas penser du tout. Mais, et je le sais
-trop, je ne suis qu'un demi-peintre, un artiste d'intention plus que de
-tempérament, l'ébauche d'un Fromentin de deuxième ordre. La singulière
-tristesse encore que celle-là: sentir que l'on représente le double d'un
-autre, et inférieur,--une épreuve, dégradée et diminuée, d'une planche
-déjà tirée,--un échantillon d'humanité à la ressemblance d'un modèle qui
-a déjà vécu, et dans la destinée de ce modèle on peut lire à l'avance
-toute sa propre destinée! Toute? Non. Car je me rends trop compte que je
-dois subir toutes les insuffisances de Fromentin, sans en posséder jamais
-toutes ses excellences. A lui non plus, à ce maître complexe et
-tourmenté, son pinceau ne suffisait pas. Il voulait, de cette nerveuse
-main qui venait de jeter des couleurs sur la toile, jeter de l'encre sur
-du papier,--et quel résultat? Nous autres peintres, nous lui reprochons
-sa peinture trop littéraire, et les littérateurs, eux, sa littérature
-trop technique, trop picturale, trop peu intellectuelle... Moi-même, à
-chaque exposition, depuis des années, toutes les réserves de mes
-confrères, leurs louanges surtout, ne signifient-elles pas qu'il me
-manque une vraie nature d'artiste, originale et visionnaire? Hé! Qu'ai-je
-besoin de mes confrères pour me juger? Que me dit ma conscience? Si je
-m'exprimais réellement tout entier avec mon pinceau, aurais-je rapporté
-d'Espagne, du Maroc, d'Italie, d'Égypte, autant de pages de notes que de
-croquis? Amateur, dilettante, critique,--me suis-je assez répété, ces
-mots, les synonymes élégants de l'affreuse et brutale formule: _un raté_?
-Tout au plus ai-je le droit de corriger ces mots en ajoutant: un raté
-supérieur, et je me démontre quelles raisons firent de moi un être trop
-cultivé pour sa puissance, trop affiné pour sa force créatrice. Oui.
-J'aurai flotté, quinze ans durant, entre des formes d'art et d'esprit
-innombrables et contradictoires. Mais quoi? Il ne fallait pas commencer
-au lycée Bonaparte ces études, trop prolongées, trop complètes, trop
-poussées dans le sens des livres et de la réflexion. Il ne fallait pas
-ensuite, parce que j'avais, au rebours de cet autre, un joli brin de
-crayon à ma plume, entrer à l'École des Beaux-Arts, étudier sous Miraut,
-partir pour Rome et m'acharner à cette incomplète vocation. Mais quoi
-encore? Il ne fallait pas non plus avoir quarante mille francs de rente
-à ma majorité, du loisir, des nerfs de femme, pas ou peu de tempérament,
-pas ou peu de santé, le goût de la flânerie amusée à l'idée et à l'objet,
-la passion de la volupté cérébrale, l'amour, presque la manie de la
-sensation délicate et subtile. C'est le fond du fond, cela: quelques
-globules de plus dans mon sang, des muscles plus robustes sous ma peau,
-un estomac plus solide, et j'eusse été un viveur vulgaire et heureux! Au
-lieu de cela, j'aurai vagabondé, de pays en pays à la recherche du soleil
-et de la santé, de musée en musée à la recherche de la révélation
-esthétique, et, plus tard, de cénacle en cénacle, à la recherche d'un
-_credo_ d'art,--et de rêve en rêve, à la recherche d'un amour. J'aurai
-été l'homme de tous les commencements et de tous les avortements dans la
-vie du cœur, comme dans celle de l'esprit, pour la même cause, physique
-peut-être: cette irrémédiable incapacité à me fixer, à m'affirmer, où je
-reconnais aujourd'hui l'étrange originalité de mon caractère. Quand on
-aperçoit avec cette implacable netteté les infrangibles conditions où
-vous emprisonna la nature, le mieux n'est-il pas de s'accepter? Songeant
-à cette grande loi des maturités raisonnables, j'ai pris mon parti, du
-moins, sur un point essentiel: celui de mon travail. C'est déjà quelque
-chose. Je me suis donné ma parole de ne plus me ronger d'ambitions
-vaines. Je serai un peintre médiocre; voilà tout. S'il en est ainsi,
-pourquoi me refuserais-je le plaisir d'écrire, que je m'interdisais,
-autrefois, par discipline? Puisqu'il m'est bien évident que le nom de M.
-Vincent La Croix ne brillera jamais au ciel de la gloire entre ceux de
-Gustave Moreau, de Puvis de Chavannes et de Burne Jones, pour quel motif
-M. Vincent La Croix se priverait-il de cette compensation: perdre son
-temps à sa guise, comme un amateur riche, qu'il est, comme un dilettante
-qu'il restera, comme un critique,--comme un «raté»?... C'est la raison
-pourquoi, venant de revivre en pensée les épisodes d'un véritable petit
-roman auquel m'a initié le hasard, j'ai préparé du papier, une plume, de
-l'encre. Et, nouvelle preuve que la génialité spontanée et jaillissante
-me manquera toujours, je m'exténue à m'expliquer mes motifs de commencer
-ce récit, au lieu de le commencer bravement, simplement. J'en vois si
-bien les moindres détails devant moi, et quel besoin ai-je d'excuser à
-mes propres yeux un travail qui me tente? J'en serai quitte pour le
-détruire, une fois terminé, si j'en suis trop honteux. J'ai tant gratté
-de toiles que je jugeais mauvaises! Cette fois-ci, deux bûches dans la
-cheminée et une allumette suffiront. C'est une des indiscutables
-supériorités de la littérature sur la peinture.
-
-
-
-
-I
-
-
-J'ai un point de repère particulier pour me rappeler avec netteté la date
-précise où commença l'aventure que je veux conter. C'était exactement le
-jour où j'ai eu mes trente-six ans. Il y a déjà vingt-neuf mois. J'avais
-passé cet anniversaire sous un poids de mélancolie plus opprimant que
-d'habitude. La raison? La même toujours: ce sentiment de mes facultés à
-la fois inemployées et limitées; cette borne de mon talent touchée et
-retouchée sans cesse. Le prétexte? Je souris du prétexte. Pourtant quel
-homme d'imagination n'a pas eu, dans sa jeunesse, d'enfantins et
-héroïques partis pris avec soi-même? Quel artiste ne s'est fixé des
-étapes par avance dans la carrière de la gloire, en se comparant
-mentalement à quelque personnage illustre? César, qui en valait bien un
-autre, disait en frémissant: «A mon âge, Alexandre avait déjà conquis le
-monde.» Cri héroïque, lorsque l'orgueil d'une puissance encore inconnue y
-palpite, navrant lorsque la conviction d'une impuissance définitive
-exhale cet inutile soupir vers le triomphe. Je ne suis pas César, mais
-tous mes journaux intimes--et en ai-je tenu, mon Dieu! en ai-je
-tenu!--abondent en dates qui furent pour moi des rendez-vous donnés à la
-Renommée, auxquels la perfide n'est pas venue. Je les avais feuilletés,
-ces pauvres cahiers, témoins de mes naïvetés, comme cela m'arrive
-invinciblement à de certains tournants du temps: au premier janvier, au
-jour anniversaire de ma naissance. J'étais tombé sur de vieux vers écrits
-presque à la sortie du collège, alors que je rimais autant que je
-peignais. Là, du moins, je me suis jugé tôt, et bien jugé, témoin ces
-deux stances:
-
- _En ouvrant mon Byron, j'y lus ces vers sublimes,
- Les derniers que la main du poète ait écrits:
- «Il est temps que ce cœur s'arrête...» Quels grands cris
- Cet aigle aura jetés, en mourant, sur les cimes!_
-
- _En tête, il ajouta cette phrase: «Aujourd'hui
- J'ai mes trente-six ans...» Comme il a vécu vite!
- Mais donne-moi, Destin, et je te tiendrai quitte,
- De mourir aussi tôt pour vivre comme lui..._
-
-A la suite j'avais tracé deux chiffres: celui de l'année où je composais
-ces vers, et celui de l'année où j'aurais cet âge dont gémissait le plus
-théâtral des grands poètes: 1874-1890. Cette dernière année, je l'avais
-atteinte. Ces trente-six ans, c'était mon âge; et j'étais aussi inconnu
-que dans ma première jeunesse, aussi pauvre d'œuvres glorieuses, de
-grandes actions, de passions magnifiques,--avec l'espérance en moins. De
-retrouver, toute vive, la trace de mes lointaines ambitions, si peu
-justifiées, m'avait soudain percé le cœur. D'autant plus que le matin
-même une agence, à laquelle j'ai la sottise d'être abonné, m'avait
-expédié deux méchants articles de journaux qui mentionnaient mon nom à
-propos d'une récente exposition du Cercle, avec un commentaire peu
-aimable. Un accès nouveau m'avait saisi de ce découragement, chronique
-chez moi, qui paralyse les énergies créatrices de l'âme et jusqu'au
-courage de constater lucidement sa propre déchéance, dernier et amer
-réconfort. Le tête-à-tête avec ma pensée, par cette morne fin de
-l'après-midi d'automne, sous la tombée du jour, m'avait fait peur, et je
-m'étais avisé d'un moyen de distraction banal, mais il me réussit
-d'ordinaire: il consiste à pousser jusqu'à la salle d'armes du Cercle de
-la rue Boissy-d'Anglas. Là je me brise les nerfs par une série d'assauts,
-soutenus avec toute la vigueur dont je suis capable. Une douche froide et
-une friction par là-dessus, et pour peu que je trouve à la table du dîner
-des compagnons avec qui causer et jouer ensuite un rubicon ou un poker
-dans mes prix, la soirée passe. Vers les onze heures, je rentre sans trop
-risquer l'insomnie. J'avais assez exactement rempli la partie sportive de
-ce programme, ce soir-là,--ce premier soir de ma trente-septième année!
-Le reste eût suivi, si je ne me fusse heurté, au moment d'entrer dans la
-salle à manger, au plus ancien, peut-être, de mes camarades
-parisiens,--nous étions déjà ensemble au lycée Henri IV,--le célèbre
-romancier et auteur dramatique Jacques Molan:
-
---«Tu viens dîner?...» me dit-il. «Alors je te prends avec moi, j'ai une
-table.»
-
-
-Dans toute autre circonstance, et malgré nos souvenirs communs du collège
-et du Quartier Latin, j'eusse imaginé un _alibi_ immédiat. Peu de
-personnalités me lassent autant et aussi vite que celle de Jacques. Je
-constate trop en lui, unie à des défauts que je déteste, la qualité qui
-me manque le plus: cette puissance de s'imposer, cette audace d'esprit,
-cet animalisme de verve, cette virilité productrice, cette confiance en
-soi sans laquelle il n'est pas de grand artiste. Ces belles vertus de
-génialité entraînent-elles donc nécessairement avec elles un abus du
-«moi», pareil à celui dont cet écrivain offre un exemplaire étonnant?
-Dieu sait, pourtant, si Julien Dorsenne et Claude Larcher, les deux
-autres hommes de lettres que j'ai le mieux connus, étaient infestés
-d'égotisme. C'étaient des violettes de modestie, de saintes et timides
-violettes, toutes petites, toutes chétives dans l'humble gazon, à côté de
-Jacques. _Ses_ livres, _ses_ pièces, _ses_ ennemis, _ses_ projets, _ses_
-gains, _ses_ maîtresses, _sa_ santé, lui seul existe pour lui, et il ne
-parle que de lui. C'est ce qui faisait dire à mon pauvre Claude,
-précisément: «Comment voulez-vous que Molan soit jamais triste? Chaque
-matin il se regarde dans la glace et il songe: Suis-je heureux d'habiller
-le premier écrivain de l'époque!...» Mais Claude était un peu envieux de
-Jacques, et voilà une des supériorités de ce dernier: à force de fatuité
-il ne connaît pas l'envie. Il ne se préfère pas aux autres, il les
-ignore. Expliquez ce mystère maintenant: avec cette vanité presque
-maladive et qui n'a d'égale que son insensibilité, ce garçon n'a qu'à
-s'asseoir devant son papier, et, sous sa plume, vont et viennent, parlent
-et agissent, jouissent et souffrent des êtres de passion et d'éloquence,
-des créatures de chair et de sang, d'amour et de haine, de vrais hommes
-en un mot et de vraies femmes. Tout un monde s'évoque, si réel, si
-intense, si amusant tour à tour ou si attendrissant, que l'admiration
-m'empoigne moi-même chaque fois que je le lis. Je sais pourtant que ce
-n'est là qu'un prestige, qu'une magie, qu'un jeu de passe-passe, et que
-le père spirituel de ces héros et de ces héroïnes est un parfait monstre
-littéraire, avec une bouteille d'encre à la place du cœur. Je me trompe.
-Il y porte encore l'amour passionné du succès. Et quel tact merveilleux,
-quel doigté dans le maniement de cet orgue à mille surprises, le goût
-public! Jacques est le type accompli de ce que nous appelions, en argot
-d'atelier, un _profiteur_, l'artiste qui excelle à s'approprier l'effort
-d'un autre, mais en le mettant au point. Exemples. A l'époque de ses
-débuts, le naturalisme triomphait. C'était le temps où l'admirable
-_Assommoir_ de Zola venait de paraître et presque aussitôt les étonnantes
-études de paysans et de filles, qui révélèrent au monde des lettrés le
-nom du malheureux et génial Maupassant. Jacques comprit qu'en dehors de
-cette formule, aucun grand succès n'était possible, et en même temps il
-devina qu'après ces deux maîtres il ne fallait plus toucher aux milieux
-triviaux et populaires. Le lecteur en était comme sursaturé. Molan eut
-alors cette idée de génie d'appliquer à la haute vie les procédés
-d'observation dure et de réalisme brutal, chers à l'école. Ses quatre
-premiers volumes de romans et de nouvelles furent ainsi, comme on le
-disait méchamment lors de leur apparition, du Zola pommadé, du Maupassant
-parfumé. Les épigrammes sont des épigrammes et le succès est le succès.
-Celui de Molan fut très vif, on se le rappelle. Aussitôt des signes
-indiscutables lui firent comprendre que le goût du lecteur changeait de
-nouveau, qu'il virait du côté de l'analyse et de l'étude psychologique.
-C'est alors qu'il changea brusquement sa manière, lui aussi, et nous
-eûmes les trois livres qui ont le plus fait pour sa fortune: _Martyre
-intime_, _Cœur brisé_, et _Anciennes amours_. Là encore, il sut se
-préserver des défauts habituels aux initiateurs du genre: le
-tarabiscotage sentimental, les longues dissertations, l'appareil
-philosophique à propos de petites aventures d'alcôve et surtout l'abus du
-décor mondain. Il avait fait du naturalisme de haute vie. Il fit de
-l'analyse humble, bourgeoise, de milieu moyen. Ensuite, la vertu ayant
-paru soudain à l'ordre du jour, nous eûmes de lui le seul roman de cette
-époque qui ait rivalisé en succès honnête avec l'_Abbé Constantin:
-Blanche comme un lys_. Sur quoi les préoccupations sociales étant
-devenues le poncif de la haute et basse critique, Molan a encore changé
-son fusil d'épaule, et il a écrit ce roman sur une famille
-d'ouvriers,--_Une Épopée de ce temps_,--un ouvrage d'imagination en deux
-volumes, qui s'est vendu, c'est une date en librairie, à soixante-quinze
-mille exemplaires! Et voyez la vanité des théories esthétiques. Tous ces
-livres sont conçus dans un principe d'art différent. On pourrait suivre à
-travers eux l'histoire des variations de la mode. Aucun n'est sincère, au
-sens profond du mot, et tous ont à un égal degré cette couleur de la
-vérité humaine, qui semble, chez cet écrivain si volontaire, un don
-inconscient. Ce même don, il l'a déployé, quand appréhendant de lasser
-ses lecteurs par un abus du roman, il s'est mis à faire du théâtre. Il a
-donné _Adèle_, aux Français, qui fut un triomphe, _La Vaincue_, à
-l'Odéon, qui en fut un autre, et les journaux m'avaient appris sa
-nouvelle victoire au Vaudeville, avec une comédie au titre énigmatique:
-_La Duchesse Bleue_. Or nous étions en rhétorique ensemble, ce qui prouve
-que cette énorme production, quelque dix volumes de roman, deux de
-nouvelles, un recueil de vers, trois œuvres de théâtre, a été fournie en
-moins de seize années! Et Jacques a trouvé le moyen de vivre en même
-temps qu'il travaillait de la sorte. Il a eu des maîtresses, fait les
-voyages indispensables qui lui permettent d'écrire sans mensonge dans ses
-préfaces de ces phrases à chateaubrianesques attitudes: «Quand je
-cueillais des anémones dans les gazons de la villa Pamphili?...» Ou bien:
-«Moi aussi j'ai prononcé ma prière sur l'Acropole...» Ou encore: «Comme
-ce taureau que j'ai vu plier les genoux pour mourir dans le cirque de
-Séville...»--Je cite de mémoire.--Et l'animal a nourri ses relations,
-arrangé sa fortune! Et il est resté gai, il a conservé son appétit, celui
-de la pension où nous avons grandi ensemble. J'en eus la preuve, ce
-soir-là encore, où j'acceptai de dîner à sa table, malgré ma secrète
-antipathie, machinalement, dominé par cette suggestion de vitalité qui
-émane de chacun de ses gestes. Nous ne fûmes pas plutôt assis qu'il me
-demanda:
-
---«Quel vin préfères-tu, du champagne ou du bourgogne?... Ils sont bons
-ici, l'un et l'autre...»
-
---«Je crois que l'eau de Vals me suffira,» répliquai-je.
-
---«Tu n'as donc pas bel estomac?» interrompit-il en riant; «moi, je ne
-sais pas où est le mien... Alors du champagne pour moi, de l'_extra-dry_,
-et de l'eau de Vals pour monsieur...» continua-t-il en s'adressant au
-maître d'hôtel. Son égoïsme a cela de commode qu'il ne discute jamais les
-caprices des autres, pas plus qu'il n'admet qu'on discute les siens.
-Puis, examinant le menu: «Tout me va,» dit-il, «et à toi?» Et, sans
-attendre ma réponse: «As-tu vu ma pièce du Vaudeville? Qu'en penses-tu?
-N'est-ce pas que je n'ai rien écrit de mieux?...»
-
---«Tu sais,» fis-je un peu embarrassé, «je ne vais guère au théâtre.»
-
---«Quelle chance!» reprit-il avec son geste de bonne humeur! «Je t'emmène
-ce soir. J'aurai ta première impression. Tu seras franc?... Tu verras, ça
-n'a pas l'amertume d'_Adèle_, ni les deux ou trois couplets de haute
-éloquence de _la Vaincue_... Mais c'est un principe quand on veut
-réussir: toujours dérouter l'attente. Ne jamais, jamais se répéter...
-Ceux qui me reprochaient de n'avoir pas d'esprit et d'ignorer mon métier,
-hé! hé! il leur a fallu mettre les pouces... Tu me connais. Je dis tout
-haut ce que je pense. Quand j'ai publié _Tendres Nuances_, l'année
-dernière, tu te rappelles, je t'ai rencontré; je t'ai dit: «Ça ne vaut
-pas la peine de lire ce volume...» _La Duchesse Bleue_, c'est autre
-chose... D'ailleurs, le public est de mon avis: cinq mille deux hier, et
-nous sommes à la soixante-septième...»
-
---«Mais où vas-tu chercher tes titres?» demandai-je.
-
---«Comment!» s'écria-t-il, «c'est toi, un peintre, qui me poses cette
-question? Tu ne connais donc pas le _Blue Boy_, _l'Enfant bleu_, de
-Gainsborough, qui est à Londres, dans la galerie de Westminster-House? Ma
-pièce a tout simplement pour héroïne une femme qu'un de tes confrères,
-plus instruit que toi des choses anglaises, a peinte dans une harmonie de
-tons bleus, comme le jeune garçon de Gainsborough. Cette femme étant une
-duchesse, le surnom lui est resté dans son monde de petite Duchesse
-Bleue,--à cause du portrait. Voilà... N'est-ce pas que ça vous a un air
-Watteau, Pompadour et fête galante? _La Duchesse Bleue!..._»
-
---«Il y a des gens qui se blanchissent à Londres. Tu vas y prendre tes
-mots, maintenant?» l'interrompis-je.
-
---«Tu parles comme une chronique de confrère,» reprit-il en riant. Encore
-un trait de sa vanité, cette joie devant l'épigramme, lorsqu'il en est
-l'objet, et que l'épigramme n'est pas très cruelle... «Et ce que j'en ai
-eu des chroniques rosses!... On avait bien envie de me faire payer
-_Adèle_ et _La Vaincue_. J'étais tranquille. Avec mon dialogue et la
-petite Favier!...»
-
---«Qui est la petite Favier?» demandai-je.
-
---«Comment?» s'écria-t-il, «tu ne connais pas la petite Favier?... Et ça
-prétend vivre à Paris!... Ce n'est pas que je te blâme de ne pas
-fréquenter les théâtres. Pour ce que l'on y donne... Il était grand temps
-que nous nous y missions un peu, nous autres jeunes...»
-
---«Cela ne m'apprend pas qui est la petite Favier?» insistai-je.
-
---«Hé bien! la petite Favier, Camille Favier, c'est la Duchesse Bleue...
-Et elle joue avec un talent, une fantaisie, une grâce!... C'est moi qui
-l'ai découverte. Elle était encore au Conservatoire, il y a un an. Je
-l'avais vue à son concours et jugée. Quand j'ai porté ma pièce aux gens
-du Vaudeville, je leur ai dit: «Je veux cette petite.» Ils me l'ont
-engagée, et elle est célèbre... J'ai la chance contagieuse. Tiens, il
-faudra que tu me fasses son portrait, le portrait dont il est question
-dans la pièce, la symphonie en bleu majeur! Ça te sera une jolie réclame,
-d'abord, au prochain Salon. Je porte la veine, je te répète. Et puis,
-c'est une tête pour toi: vingt-deux ans, un teint de rose-thé, une bouche
-triste au repos et tendre au sourire, des yeux bleus, pour finir la
-symphonie, d'un bleu pâle, pâle, pâle, avec un point noir au milieu, qui
-grandit quelquefois jusqu'à envahir toute la prunelle, des cheveux
-couleur de tabac d'Orient, et mince et souple, et jeune, jeune... Ça vit
-avec la maman à un troisième étage de la rue de la Barouillère, dans ton
-quartier. Hein! Est-ce bon, comme document humain, ce détail? On parle de
-la corruption du théâtre: neuf cents francs de loyer, une bonne à tout
-faire et la vue d'un jardin de couvent... Et ça croit à son art, et ça
-croit aux auteurs... Elle y croit trop!...»
-
-
-Il avait laissé tomber ces derniers mots avec un sourire sur lequel je ne
-me mépris guère. Tout son discours, d'ailleurs, avait été accompagné d'un
-regard insolent et sensuel, luisant et satisfait. C'est comme le _ça_,
-dont il ponctuait ses phrases, je lui ai toujours connu ce petit tic de
-langage, et toujours connu aussi, ce regard, quand il se vantait
-autrefois de ses bonnes fortunes. C'en était assez pour que je ne pusse
-pas douter des sentiments qu'il inspirait à la jolie actrice.--Qu'il
-inspirait!... Quant à ceux qu'il éprouvait lui-même en retour, ses coups
-de fourchette, en parlant, et les rasades de champagne qu'il se versait à
-même un grand verre rempli de morceaux de glace, me renseignaient
-suffisamment. Il racontait ses affaires intimes à très haute voix, avec
-cet apparent abandon des faux indiscrets qui fait croire à de
-l'étourderie, et masque si bien le calcul. Leur bavardage a toujours sa
-limite de prudence. D'ailleurs les convives qui mangeaient à la table
-voisine étaient trois généraux retraités en train de causer de
-l'Annuaire. Il eût fallu un coup de canon pour les faire se retourner. Le
-brouhaha du service--nous devions bien être trente ou quarante à dîner
-dans les deux salles à manger--achevait de couvrir les éclats trop vifs
-des phrases de Jacques. Aussi y avait-il quelque ridicule à parler bas,
-comme je faisais, pour questionner mon compagnon. Quel symbole pourtant
-de nos deux destinées! J'avais d'instinct, avant même de connaître Mlle
-Favier, toutes les pudeurs timides du sentiment dont Jacques avait toutes
-les joies:
-
---«Tu lui fais la cour, voilà ce que signifie cet: elle y croit trop?»
-lui demandai-je.
-
---«C'est elle qui me la fait,» dit-il en riant, «ou plutôt qui me l'a
-faite... Mais,» continua-t-il, «pourquoi ne te mettrais-je pas au
-courant, d'autant plus que la petite te racontera tout dans les cinq
-minutes, si je te présente?... Enfin, elle est ma maîtresse... Je crois
-bien que j'ai commis là une nouvelle gaffe. Avec ma réputation, l'argent
-que j'ai placé, celui de mes livres, mes relations, ma tournure,
-j'épouserais qui je voudrais, et il est temps. La poire est mûre... Mais
-si nous étions toujours raisonnables, nous ne serions que des bourgeois,
-pas vrai?... Et puis, elle a commencé... Si tu l'avais vue, pendant les
-répétitions, comme elle me dévorait des yeux, à la dérobée? Et j'avais
-mon grand air de n'y prendre pas garde. A coquette coquette et demie. Un
-auteur qui a une maîtresse au théâtre, quand il n'en a pas besoin pour se
-faire jouer, ça représente une grosse faute d'orthographe. Tu connais le
-proverbe: l'architecte ne trinque pas avec le maçon. Pourtant, après la
-première, et une fois la bataille gagnée, je me suis laissé aller... Et
-voilà encore un document humain: la petite Favier avait traversé le
-Conservatoire et les coulisses, et elle était sage, mon cher,
-_parfaitement sage_... Tu m'entends?...»
-
---«Pauvre fille!» m'écriai-je involontairement.
-
---«Mais non! mais non!...» répliqua Jacques en haussant les épaules. «Il
-faut toujours bien qu'il y ait un premier amant, et un Jacques Molan vaut
-bien un apprenti cabot du Conservatoire ou l'un des professeurs, comme
-c'est l'habitude, que diable?... Mais je suis sa poésie, à cette petite,
-son roman vécu, de quoi dire à ses amies, plus tard, qui trouveront sur
-la table de son cabinet de toilette un de mes livres, avec dédicace,
-comme par hasard: «Jacques Molan? Ce qu'il en a pincé pour moi!...» C'est
-le style de leurs souvenirs, à ces jeunes grues... Aussi j'ai été gentil,
-gentil. Elle a voulu que nous nous cachions de la mère, nous nous cachons
-de la mère. Elle a voulu des rendez-vous dans des cimetières, sur des
-tombeaux de grands hommes, et j'y suis allé... Non, là, me vois-tu, à
-mon âge, un bouquet de violettes à la main, attendant ma bonne amie, le
-coude sentimentalement appuyé à la grille et devant le saule d'Alfred de
-Musset, moi qui ne peux pas souffrir ce mauvais poète?... Enfin, une
-véritable idylle d'étudiants. Je te répète, c'est une bêtise. Seulement
-j'ai trouvé ça si aimable, si frais, les premiers temps. Ça me reposait
-de ce Paris où tout n'est que vanité.»
-
---«Et maintenant?» interrogeai-je en pensant à part moi: «Comme ils se
-connaissent tout de même, ces observateurs attitrés du cœur humain!
-Celui-ci ose prononcer le mot de vanité!...»
-
---«Maintenant?...» répéta-t-il, et il eut de nouveau dans ses yeux
-l'insolente et sensuelle expression de la fatuité gouailleuse. «Tu veux
-me confesser, scélérat? Maintenant, il y a deux mois que cela dure, et
-une idylle de deux mois, c'est un peu moins frais, un peu moins aimable,
-un peu moins reposant. Mais l'amour est comme la cuisine, il faut y
-pratiquer l'art d'accommoder les restes...» Un temps,--puis, sans
-transition, avec un autre registre dans la voix, devenue soudain moins
-impertinente et abaissée au diapason d'une confidence discrète:
-«Connais-tu la jolie Mme Pierre de Bonnivet?»
-
---«Tu oublies toujours que je ne suis pas un peintre à la mode,»
-répliquai-je, «que je n'ai pas de petit hôtel dans la plaine Monceau,
-que je ne vais pas au Bois à cheval, le matin, et que je ne fréquente pas
-dans le noble faubourg, quoique j'y habite...»
-
---«Ne confondons pas autour avec alentour,» répondit-il avec son
-assurance ordinaire. «La plaine, monsieur, le Bois, ça n'a rien de commun
-avec le Faubourg et la noblesse, d'abord, et la charmante personne dont
-il s'agit n'a rien de commun non plus, si ce n'est le nom, avec les vrais
-Bonnivet, ceux qui descendent du connétable, ami de François Ier...»
-
---«Ça lui fait un imbécile de moins parmi ses ancêtres,» interrompis-je.
-«C'est un des avantages que la fausse noblesse a quelquefois sur la
-vraie.»
-
---«Bon,» fit Jacques en haussant les épaules à cette boutade où j'avais
-assez sottement soulagé ma mauvaise humeur contre ses prétentions. «Tu
-donnes dans le _godant_ radical, révolutionnaire et café de province, _tu
-quoque, mî filî_? Ça ne te ressemble pas. D'ailleurs, ce n'est pas moi
-qui défendrai contre toi ce que tu appelles le noble faubourg. J'en ai vu
-assez pour n'y mettre plus jamais les pieds. On y a trop bon ton pour mon
-goût. Les salons à principes et à grande tenue, ce n'est pas mon genre.
-Je ne travaille pas dans les grandes dames, mais dans ce que j'appelle
-les demi-castors du monde, et, dans l'espèce, j'ai l'originalité de
-préférer la variété qui passe pour la plus ennuyeuse: le demi-castor pour
-hommes célèbres... Il y a une vingtaine de femmes à Paris qui tiennent le
-rôle, les unes titrées, les autres non, les unes jeunes, les autres
-moins, et toutes ayant la prétention d'être les unes des littéraires, les
-autres des politiques, les autres des esthètes, mais toutes des
-cérébrales, des intellectuelles, et de ne pas _marcher_. Hé bien! mon
-plaisir à moi c'est de les faire _marcher_, quand elles en valent la
-peine. Et si jamais je te montre Bonnivette, tu conviendras qu'elle en
-vaut la peine. D'abord sa maison a la conversation gaie et l'on mange
-bien. Ne prends pas cet air dégoûté. Après dix ans de Paris, même avec
-mon estomac, le dîner en ville devient la corvée des corvées, à cause de
-ce qui s'entend là et de ce qui s'y sert. Chez celle-ci la corvée est une
-fête, la table exquise, la cave merveilleuse. Le père Bonnivet, sans
-aucun _de_, a gagné des millions dans les farines, on m'a dit le chiffre,
-dix ou douze... Oublions-le, pour croire qu'il avait caché son blason
-pendant ce temps-là, comme les cadets du _peerage_ Anglais qui font du
-commerce. Toujours est-il que cette bru d'un farinier a autant
-d'aristocratie dans son petit doigt qu'une authentique duchesse dans
-toute sa personne, et elle est jolie, et spirituelle, et rouée, et
-coquette! Il ne lui suffit pas, à celle-là, que les hommes célèbres dont
-elle a la curiosité honorent son salon de leur présence, ou s'honorent
-de son salon, comme tu voudras. Il faut qu'ils soient amoureux d'elle, et
-ils l'ont tous été, je crois bien,--jusqu'ici...»
-
---«Allons,» lui dis-je comme il s'arrêtait, «un bon mouvement, et
-raconte-moi cette autre aventure...»
-
-J'avais bien deviné que ce «jusqu'ici» et cette conférence passablement
-cynique sur un cas de vanité nobiliaire et mondaine aussi banal, cachait
-un nouveau mystère, et,--toujours la même incroyable suggestion de cette
-vibrante vitalité,--ce cynisme me froissait, la faconde de Jacques
-m'exaspérait, j'avais horreur de sa façon de sentir, si brutalement
-plébéienne sous des allures de dilettante, mais j'étais très intéressé
-par sa confidence, qu'il continua sans plus se faire prier. Il s'ouvre à
-moi, comme je l'écoute, avec délices, bien qu'il ne m'aime au fond pas
-beaucoup plus que je ne l'aime. Il sent d'instinct sa fascination sur moi
-et il s'y complaît. Nous en étions dès le collège, et cet étrange lien
-nous unira, jusqu'à la mort, à travers et malgré tout. Il reprenait donc:
-
---«Il n'y a rien à te raconter, sinon que depuis je ne sais combien de
-temps la reine Anne--comme l'appellent ses intimes en jouant sur son
-prénom--refusait absolument de me connaître. Entre parenthèses, est-il
-choisi ce prénom d'Anne, et coquettement héraldique?... Je dîne
-quelquefois chez Mme Ethorel, sa cousine, qu'elle déteste. Je l'y
-rencontrais, et affectais, moi aussi, de ne jamais me faire présenter.
-Elle racontait à qui voulait l'entendre que je n'avais aucun talent, que
-mes livres l'ennuyaient tour à tour ou lui répugnaient, enfin le jeu
-classique d'une femme à la mode qui veut piquer un homme connu, en ayant
-l'air de ne pas se joindre au cortège de ses admiratrices. On a toujours
-des amis ou des amies pour vous rapporter ces amabilités-là... La
-_Duchesse Bleue_ est jouée, avec quel succès, je viens de te le dire, et,
-là-dessus, pourquoi? comment? changement à vue sur toute la ligne. Un de
-ses rabatteurs,--elle en a comme à la chasse, qu'elle recrute parmi ses
-soupirants plus ou moins domptés,--Senneterre, tu le connais bien? le
-grand blond qui tient quelquefois la banque, ici, me court après dans les
-salons du Cercle. D'habitude, nous nous disons: bonjour, bonsoir, et
-c'est tout. Au lieu de cela, des compliments à n'en plus finir, et une
-invitation à dîner au petit Club, dans le salon réservé aux femmes du
-monde. Il y a juste cinq semaines de cela... «A qui va-t-on me servir?»
-pensais-je en montant l'escalier. Et quelle est la première personne que
-je rencontre dans l'antichambre qui précède la salle à manger,--un des
-coins les plus jolis de Paris et les plus élégants, je te donne ce
-_tuyau_ en passant, pour une aquarelle mondaine,--Mme Pierre de
-Bonnivet...»
-
---«Et ce fut comme avec la petite Favier,» interrompis-je. «A coquette,
-coquette et demie. Depuis que je te connais, tes histoires sont toujours
-les mêmes: elles consistent à jouer avec les femmes à qui aura le moins
-de cœur, et tu gagnes dix fois sur dix...»
-
---«Ce n'est pas précisément aussi simple,» reprit-il sans se fâcher; «je
-me suis amusé, en effet, à lier partie avec la reine Anne, mais pas comme
-tu penses. Le rabatteur nous avait mis l'un à côté de l'autre à table. Ma
-parole d'honneur, j'aurais voulu que tu fusses là, caché, pour nous
-entendre. Ç'a été une causerie d'une douceur, d'une simplicité, d'une
-bonhomie, d'un fondant... la rencontre de deux belles âmes. Elle m'a dit
-du bien de toutes les femmes que nous connaissons, elle et moi, et je lui
-ai dit du bien de tous mes confrères. Nous avons déclaré d'un commun
-accord que cette grande bringue de Mme de Sauve n'a jamais eu d'amant, et
-que les romans du sieur Dorsenne sont des chefs-d'œuvre, que ce démon de
-Mme Moraines est un ange de désintéressement, et ce benêt de René Vincy
-un grand poète. Juge du degré de nos sincérités... C'était à croire que
-jamais ni elle ni moi n'avions soupçonné qu'un écrivain pût médire d'un
-autre, ni une femme du monde se faire courtiser hors du mariage... Nous
-avons pris notre revanche depuis, et nous en sommes, en ce moment-ci, à
-cet état de guerre aiguë que l'on déguise sous le joli nom de flirt. Je
-t'épargne le détail des étapes. Tant il y a qu'elle sait que la petite
-Favier est ma maîtresse, qu'elle m'en croit amoureux fou et qu'elle n'a
-qu'une idée: me voler à elle. Rompue comme elle est à bien des ruses
-masculines, elle s'est laissé prendre au piège qui a toujours réussi
-depuis que la terre tourne autour du soleil: chiper un amant à une autre
-femme, il n'y a pas de vertu qui tienne à cette sensation... Et le plus
-curieux, c'est que la reine Anne pourrait bien être une vertu. Oh! très
-faisandée. Mais enfin je ne serais pas étonné qu'elle n'eût jamais eu
-d'amant, tu m'entends encore, ce qui s'appelle un amant... D'ailleurs,
-elle en aurait eu vingt-cinq, le procédé aurait réussi encore. Je
-gagerais que dans le paradis terrestre, le serpent a tout uniment raconté
-à notre mère Ève qu'il se préparait à cueillir la pomme pour le compte de
-sa propre femelle...»
-
---«Et Camille Favier?...» interrogeai-je.
-
---«Naturellement, elle a tout deviné, ou je lui ai tout dit,--je ne sais
-pas mentir, moi,--en sorte qu'elle n'est pas moins jalouse de Bonnivette
-que Bonnivette n'est jalouse d'elle... Je ne me suis pas ennuyé depuis
-ces quelques semaines, je te jure. Car ç'a été vite, vite. L'époque est
-aux rapides, en galanterie comme dans le reste...»
-
-
-Nous en étions au dessert, et il pelait délicatement un quartier de
-poire au bout de sa fourchette de dessert, en donnant à sa confidence
-cette conclusion dont la brutalité cruelle me fit lui dire:
-
---«Te voilà de nouveau entre deux femmes? C'est un jeu dangereux que tu
-joues là...»
-
---«Dangereux?» interrompit-il avec sa jovialité confiante. «Et pour
-qui?... Pour moi? Heureusement ou malheureusement, je suis assuré contre
-ces incendies. Pour Mme de Bonnivet? Si elle ne m'aime pas, que
-risque-t-elle? Et si elle m'aime, hé bien! elle me devra de la
-reconnaissance. Souffrir, c'est sentir, et, pour les femmes de cette
-espèce, tout est là. Pense donc: _sentir!_... Mais je la crois aussi
-assurée que moi... Pour Camille? Hé bien! Camille, ça lui fera du
-talent...»
-
---«Si une des admiratrices d'un de tes romans seconde manière, _Anciennes
-Amours_, ou _Martyre intime_, t'entendait pourtant?» lui dis-je encore,
-comme on nous apportait les bols. «Car, enfin, c'est à peu près le
-contraire de tout ce que tu as mis dans ces deux livres, ce que tu viens
-de me raconter là...»
-
---«Hé!» fit-il. «Si l'on vivait ses livres, ce ne serait pas la peine de
-les écrire... Allons. Descendons vite pour prendre le café... Je tiens à
-ce que tu voies le commencement du premier acte. Je n'ai qu'une qualité,
-mais je l'ai ferme. Je compose. Une pièce ou un roman de moi, ça se
-tient, c'est serré, rien d'inutile. Et puis, le premier acte et le
-troisième, c'est ce qu'il y a de mieux dans la pièce. Mme de Bonnivet
-préfère le second et Camille le quatrième. Il y en a pour tous les
-goûts... Valet de pied, vite deux tasses de café et des cigares... Le
-temps de jeter un coup d'œil sur la Bourse d'aujourd'hui, et je suis à
-toi... Bon, l'Égypte unifiée est en hausse... Je gagne environ deux mille
-francs, sans copie. Entends-tu, sans copie? Et toi, comment places-tu ton
-argent?»
-
---«Je ne le place pas,» dis-je avec mélancolie, «il reste où il est, en
-actions de père de famille,--je les tiens du mien,--qui rapportent le
-trois et le deux et demi.»
-
---«Mais c'est absurde!» reprit Jacques, en allumant son cigare. «Je te
-conseillerai. J'ai de bons amis, un des Mosé entre autres, qui me
-renseignent. J'en sais aujourd'hui autant qu'eux... Si je n'étais homme
-de lettres, je voudrais être financier... C'est comme à la chasse, et un
-peu en tout, j'ai le coup d'œil... Dépêchons... La reine Anne est
-capable d'être revenue voir la pièce ce soir. Elle l'a déjà vue quatre
-fois... Si elle est là, ça te fera deux comédies au lieu d'une... C'est
-égal, je suis content de t'avoir retrouvé. En avons-nous dit, des
-bêtises, ce soir?... Les camarades sont comme le vin, il leur faut
-beaucoup d'années de bouteille, et puis, des marques comme toi, on n'en
-fait plus...»
-
-
-
-
-II
-
-
-Ce singulier éloge en était un dans sa bouche, car cet écrivain qui fut,
-à son heure et quand il l'a voulu, le peintre de toutes les subtilités,
-n'aurait aucun titre à présider une société de tempérance. Ce soir
-encore, tandis qu'au sortir de ce dîner nous gagnions en voiture le
-coquet théâtre où triomphait _la Duchesse Bleue_, il était un peu plus
-gai que ne le soupçonnaient les belles dames qui roulaient dans leurs
-coupés vers la même salle de spectacle, des divers coins du Paris
-fashionable. Quant à moi, je continuais d'éprouver, de subir plutôt,
-l'inexplicable attrait, si mélangé d'antipathie et d'admiration, dont
-j'ai déjà parlé. J'écoutais Jacques maintenant me raconter ses projets de
-nouveaux ouvrages, et j'oubliais ses horribles défauts de cœur et de
-caractère, pour admirer la richesse de cette imagination dont je voyais
-jaillir les idées, comme du sommet du Vésuve, penché sur le bord du
-cratère, j'ai vu bouillonner la masse sombre de la lave, tandis que des
-pierres de feu, de la grosseur d'un homme, sautaient en l'air avec un
-bruit de canon. C'est une atmosphère de puanteur et de suffocation. Le
-soufre fume sous vos pieds et les brûle. Vos yeux pleurent. L'haleine
-vous manque. C'est insupportable... Et ce déchaînement brutal d'une force
-de la nature vous tient là, malgré vous, hypnotisé. Jacques aussi est à
-sa manière une force de la nature, et sa vitalité d'artiste m'accablera
-toujours et m'accablait, ce soir-là, d'un hypnotisme pareil.--Toutes
-proportions gardées.--Car entre le formidable monstre exterminateur qui
-tord son panache de fumée au-dessus de Pompéi dévasté, et l'inoffensif
-volcan cérébral dont les fumeuses éruptions s'épanchent en des volumes
-jaunes à deux francs soixante et quinze centimes, ou bien se
-cristallisent en des trois, des quatre, des cinq actes de pièce, la
-différence est vraiment trop forte. Sans atténuation d'ironie, une telle
-comparaison serait un peu comique. Justifiée ou non, je m'abandonnais à
-cette sensation sans la discuter, et nous continuions, nous aussi de
-rouler vers le théâtre. C'était vrai, comme il l'avait dit dans son
-jargon de pseudo-clubman, qu'il portait la veine: fatigué jusqu'à la
-courbature par ma journée de lassitude morale, n'était-ce pas un bonheur
-inattendu, que cet emploi de ma soirée? La comédie avait la chance de
-m'intéresser. Il a tant de talent, ce fat égoïste. La comédienne avait la
-chance d'être jolie, quoique cette fatuité de Jacques eût sans doute
-transformé pour mon étonnement une simple grue du Conservatoire en un
-oiseau de paradis. J'ai trop souvent accompagné Claude Larcher dans la
-loge de Colette Rigaud pour n'être pas renseigné sur ces amoureuses de la
-rampe et leur fond de vulgarité. Il y a des exceptions partout, et Mme
-Pierre de Bonnivet, elle aussi, pouvait être une exception dans son
-espèce, quoiqu'une femme riche qui se pare d'un titre équivoque et
-collectionne des célébrités ne soit guère faite pour me plaire. En tout
-cas, il valait la peine d'accompagner Molan jusqu'au Vaudeville, rien que
-pour le plaisir de le voir entrer dans le théâtre.
-
---«Nous allons passer par la porte des artistes,» m'avait-il dit, «rue de
-la Chaussée d'Antin. Il y a quelque chose de charmant ici, les deux
-petites baignoires d'avant-scène, et sur la scène même, au delà du
-rideau. On y accède par la coulisse. Pourvu qu'une des deux soit
-libre...»
-
-
-Il était descendu de voiture le premier, en m'annonçant ce détour; il
-avait salué le concierge, et il s'était engagé d'abord sous une voûte,
-puis dans un escalier de service, avec cette démarche, unique au monde,
-celle de l'auteur en vogue qui entre dans son journal, chez son éditeur,
-dans son théâtre. «C'est moi la maison...» semble-t-il dire avec tous
-ses gestes, et le pied se fait plus léger, la canne tressaille dans la
-main, les épaules roulent involontairement. Ce sont des riens: une
-manière de dire bonjour aux employés, un pli de bouche protecteur, une
-pose crâne du chapeau, un clignement d'yeux indulgent. Nous autres
-peintres et qui avons étudié l'art du portrait, c'est notre métier de
-saisir ces riens... Et ces employés, depuis le plus humble jusqu'au plus
-haut, depuis l'habilleuse jusqu'au régisseur, toute leur personne traduit
-un inexprimable et inconscient respect à voir passer «leur auteur»,
-quelque chose comme l'émotion d'un rentier qui verrait marcher un de ses
-coupons. Chez quel marchand de tableaux connaîtrai-je jamais la joie
-d'inspirer un respect de cette sorte? Quand aurai-je, pour introduire un
-ami dans une exposition de mes toiles, l'orgueil, paisible et innocemment
-puéril, que Jacques déploya pour me faire ouvrir la porte de la petite
-loge, heureusement inoccupée, où nous nous assîmes, tandis qu'il me
-disait à voix basse:
-
---«Le premier acte a commencé depuis cinq minutes. Tu comprendras tout de
-suite... C'est une ancienne maîtresse du duc qui essaie de rendre jalouse
-la duchesse... T'avais-je menti en te disant que la petite Favier est
-jolie, jolie?... Tiens, elle m'a vu... Par bonheur, c'est à un moment où
-l'autre lui débite un petit discours un peu long. Je lui aurais fait
-manquer sa réplique... Elle te regarde. Tu l'intrigues. Elle connaît les
-trois ou quatre camarades avec lesquels j'ai l'habitude de venir.
-Maintenant, écoute-la parler. Rien que le timbre, que la musique de sa
-voix, n'est-ce pas exquis? Écoute... Écoute aussi un peu ce qu'elle dit.
-C'est du Jacques Molan de derrière les fagots...»
-
-
-J'ai entendu, bien des fois depuis, _la Duchesse Bleue_, jusqu'à en
-savoir par cœur chaque phrase. J'en marquerais chaque temps,--ces temps
-que prennent les acteurs pour mieux souligner leurs effets. C'est une
-pièce très délicate et très fine, malgré la préciosité du titre. Elle
-enferme l'étude, infiniment ténue et trop juste, d'une jalousie rare,
-mais pourtant très humaine. C'est l'histoire d'un ami amoureux de la
-femme de son ami et qui reste fidèle à cette amitié dans cet amour.
-Jamais il n'a dit son sentiment à cette femme. Il ne se l'est jamais
-avoué à lui-même, et il ne peut pas supporter qu'un autre fasse la cour à
-cette jeune femme. Il finit par la sauver d'une chute irréparable, sans
-qu'elle sache que c'est lui, ni pourquoi. Et cette première scène où
-l'enfantine duchesse se confie à l'ancienne maîtresse de son mari, sans
-soupçonner quels souvenirs elle atteint dans ce cœur par l'évocation de
-ses propres joies, quelle merveille d'analyse émue, vibrante, tendrement
-cruelle, si l'on peut dire! Enfin, cette pièce est un petit
-chef-d'œuvre, du Marivaux à la date d'aujourd'hui,--un Marivaux à qui
-son esprit ferait mal et dont la gaieté légère serait de la dentelle sur
-une blessure. Mais la haute valeur de cette comédie, je ne l'aperçus pas
-dès ce premier soir, quoique Molan fût là pour m'en commenter les
-moindres détails. Le peintre en moi fut trop vivement saisi par
-l'extraordinaire apparition de cette Camille Favier dont mon ami m'avait
-dit avec tant de légèreté qu'elle était sa maîtresse. La baignoire,
-située presque à même la scène, me permettait de suivre les moindres
-mouvements de sa physionomie, ses plus furtifs clignements d'yeux, ses
-plus rapides froncements de sourcils. Je distinguais jusqu'aux couches de
-crème et de fard inégalement posées sur ses joues, jusqu'aux traînées de
-kohl sous ses paupières, jusqu'au prolongement de ses sourcils par le
-crayon noir, et de ses lèvres par le crayon rouge. Et, maquillée ainsi,
-jouant la comédie à deux pas, avec des acteurs dont les faces grimées
-ricanaient auprès de la sienne, elle réalisait d'une manière saisissante
-le type idéal retrouvé par les plus raffinés des artistes Anglais:
-Rossetti, Burne Jones, Morris, à travers les panneaux ronds des
-Florentins d'avant Raphaël. Ses traits fins étaient presque trop menus
-pour l'optique de la scène. Son front large, un peu bombé, semblait
-chargé de rêves. L'ovale allongé de son visage faisait flotter son
-sourire dans ses joues. Son nez droit, coupé un peu court, ennoblissait
-son profil. Ses lèvres renflées, abaissées aux coins, étaient tristes à
-la fois et sensuelles, voluptueuses et amères. Même ce maquillage donnait
-à cette beauté un charme particulier, et pour moi étrangement
-attendrissant, par le mélange du naturel et du factice. On devinait le
-rose de la joue sous le rose du fard, la frange des longs cils épais sous
-le crayon, la pourpre fraîche des lèvres sous le carmin, comme dans sa
-manière de jouer le personnage qu'elle représentait, une femme vraie,
-sincère et tendre transparaissait,--ou semblait transparaître. Enfin, mon
-impression fut si vive que Jacques s'en aperçut, et se mettant à rire:
-
---«C'est le coup de foudre,» dit-il, «tu viens de recevoir le coup de
-foudre! Vous pouvez vous entendre, d'ailleurs,» continua-t-il, «elle a
-aussi peu de jugeotte que toi... Vos sublimes s'amalgameront, comme
-disait Saint-Simon de je ne sais plus qui, de Fénélon, je crois, et de
-Mme Guyon. Et maintenant, retourne-toi, et regarde,--sans regarder,--avec
-ta lorgnette, dans la quatrième loge du premier rang, à gauche... Tu vois
-une femme tout en blanc qui s'évente avec un éventail garni de volants de
-mousseline de soie, blanche aussi, une invention à elle?... C'est Mme
-Pierre de Bonnivet. Comment la trouves-tu? C'est amusant, n'est-ce pas,
-de jouer au jeu de l'amour et du hasard avec ces deux jolies créatures
-pour partenaires?...»
-
-
-Je regardai du côté que m'indiquait Jacques avec les précautions
-requises, et j'eus bientôt dans le champ de ma jumelle cette rivale
-mondaine de la bohémienne Camille Favier. L'insolence de fatuité où se
-carrait mon camarade me parut alors justifiée, et au delà, par la beauté
-de cette élégante femme qui coquetait avec lui, comme il me l'avait
-raconté, davantage sans doute. Je le connaissais trop hardi compagnon
-pour qu'il ne fût pas allé très vite de privauté en privauté. Si Camille
-rappelait, même sous son rouge et ses mouches, les Psychés et les
-Galatées des plus suaves d'entre les P. R. B.--_Preraphaelite
-Brothers_,--Mme Pierre de Bonnivet, elle, avec son nez un peu busqué, son
-menton volontaire, la ligne mince de sa joue, la finesse de sa bouche
-hautaine, avait une beauté à justifier des prétentions plus
-aristocratiques encore que l'hérédité du célèbre connétable. Comment,
-issue d'une famille bourgeoise,--j'ai su depuis qu'elle était, de son
-chef, une Taraval,--évoquait-elle inévitablement le souvenir d'une des
-princesses chères à Van Dyck, ce maître incomplet, qu'aucun autre n'a
-pourtant égalé, dans l'art de noter la race, les atavismes d'indomptable
-orgueil et d'héroïque énergie cachés sous les fragilités de la grâce
-féminine? L'habitude de la richesse pendant deux ou trois générations
-produit de ces mirages. Il est certain que le peintre de la divine
-marquise Paola Brignole du palais Rouge, à Gênes, n'a jamais trouvé de
-modèle plus conforme à son génie. Seul, son pinceau aurait bien reproduit
-l'éclat particulier de ce teint dont la blancheur mate n'était pas de
-l'anémie,--les lèvres rouges le disaient assez,--avec la nuance des
-cheveux, très blonds, qui pâlissaient aux lumières. Rien qu'à voir
-saillir les épais rouleaux de ces cheveux d'or cendré au-dessus de sa
-nuque, quand elle se tournait de profil, on reconnaissait la vitalité
-physiologique d'une de ces fausses maigres qui cachent sous des
-sveltesses de sirène des estomacs de capitaine de dragons. Les brides du
-chapeau mauve qui la coiffait n'empêchaient pas de deviner le cou mince,
-un peu long, mais bien musclé, de même que les gants révélaient une main
-nerveuse, aux doigts un peu longs aussi; et le buste se dessinait à
-chaque mouvement, dans les blancheurs souples du corsage en crêpe de
-Chine, si jeune, si élégant, si plein. Mais ce que cette créature de luxe
-eut aussitôt pour moi de significatif jusqu'à l'obsession, ce furent ses
-yeux, des yeux bleus comme ceux de l'autre, avec cette différence que le
-bleu des prunelles chez Camille Favier rappelait invinciblement le bleu
-des pétales d'une fleur, de quelque délicate et vivante pervenche, au
-lieu que les prunelles de Mme de Bonnivet avaient dans leur azur l'éclat
-du métal ou de la pierre précieuse. Ils donnaient dès leur premier regard
-l'idée de quelque chose d'implacable malgré le charme, de dur et de
-froidement dangereux dans le magnétisme. C'étaient des yeux comme on en
-imagine aux nixes et aux ondines, en lisant les légendes du Nord, des
-yeux à ne pas croire possible que de vraies, de douloureuses et chaudes
-larmes les eussent jamais mouillés. Et pour achever cette sensation
-singulière de cruauté dans la grâce, quand la jeune femme riait, ses
-lèvres se relevaient un peu trop dans les coins, découvrant des dents
-aiguës, serrées, très blanches, presque trop petites, comme celles d'une
-bête de chasse et de morsure.
-
-
-En essayant aujourd'hui de retrouver exactement les impressions qui me
-saisirent devant les deux complices de Jacques Molan dans son jeu favori
-de l'amour sans cœur, je me rends compte que ma connaissance actuelle de
-leurs caractères influe sur mon souvenir de cette première rencontre. Je
-ne crois cependant pas donner à ce souvenir une retouche trop forte. Je
-m'entends encore, tandis que des applaudissements montaient de
-l'orchestre, sombre d'habits noirs, et descendaient des loges rayonnantes
-de toilettes, vers la petite Favier, oui, je m'entends disant à Jacques:
-
---«Tu choisis bien, quand tu t'y mets.»
-
---«On fait ce qu'on peut,» dit-il en hochant la tête.
-
---«Je me demande,» continuai-je, «avec des maîtresses de cette
-beauté-là...»
-
---«Une maîtresse,» rectifia-t-il. «Mme de Bonnivet n'est pas ma
-maîtresse.»
-
---«Pour ce que je veux dire,» repris-je, «cela revient au même. Je me
-demande donc comment tu t'arranges pour échapper à la chronique, au roman
-à clef, enfin à tous les jolis procédés de polémique habituels à tes
-confrères?...»
-
---«Je suis comme Proudhon,» répondit-il en riant, «de qui Hugo prétendait
-qu'il avait de la peau de crapaud dans sa poche. Il paraît que ce
-talisman sauve de tous les dangers...»
-
---«Et tu crois que cette chance-là durera toujours?... Et puis, il n'y a
-pas que les confrères, il y a ces femmes elles-mêmes...»
-
---«Elles?» fit-il; «axiome, comme eût dit ce badaud de Larcher: une femme
-est le meilleur antidote contre une autre femme. C'est pour cela...»
-
-Et le pommeau d'or de sa canne de jonc me montra la salle d'abord, puis
-la scène.
-
---«Et les vengeances de dépit? Et le vitriol et le revolver? Et le
-reste?... A ta place, il y a une de ces deux créatures à laquelle je ne
-me fierais pas.»
-
-J'avais moi-même imperceptiblement tourné la pomme de ma canne du côté de
-la salle en disant ces mots, pour lui expliquer que je voulais parler de
-Mme de Bonnivet.
-
---«Vraiment! la belle reine Anne te donne l'impression, à toi aussi, d'un
-coquet oiseau de proie, d'un petit faucon rageur avec lequel il ne
-faudrait pas trop badiner... Hé bien! si tu veux,» continua-t-il en se
-levant, «l'acte est fini, je vais te présenter à l'une et à l'autre.
-C'est très drôle. Croirais-tu que, dans mes histoires, j'ai toujours plus
-ou moins besoin d'un _regardeur_. Quand on pense qu'il y a eu des sots
-pour blâmer, dans les tragédies classiques, l'emploi des confidents. A
-mon avis, il n'est pas de personnage plus naturel...»
-
-Il me prit le bras, en prononçant cette phrase d'une si naïve
-outrecuidance par laquelle il m'assignait ce rôle de témoin, de satellite
-emporté dans l'orbite de son soleil. Chose étrange, je suis si réellement
-créé pour ces rôles de second, d'un Pylade auprès d'un Oreste, d'un
-Horatio auprès d'un Hamlet, que ce sans-gêne ne me blessa point. Hélas!
-Il était écrit que je serais un raté, toujours et partout, même comme
-Horatio. Quelle ironie que d'avoir pour Hamlet l'implacable égotiste qui
-me guidait vers la loge de la petite Favier; et je le suivais
-docilement, d'abord à travers les décors que les rudes mains des
-machinistes déplaçaient en hâte, puis par un escalier rempli d'un peuple
-d'habilleuses et de figurants, enfin par des couloirs percés de portes
-derrière lesquelles s'entendaient des rires, des chansons, des
-discussions, des bruits d'eaux vidées précipitamment, et jusqu'à des
-termes de parties de cartes. De ces coulisses, dont le nom fait rêver les
-bourgeois jeunes et vieux, je n'avais jusqu'ici connu que celles de la
-_Comédie Française_, où j'ai si souvent accompagné ce malheureux Claude.
-Elles ont cette correcte mais un peu conventionnelle respectabilité qui
-gâte trop souvent le jeu des sociétaires et des pensionnaires de la
-célèbre maison. Mon horreur de la prétention me les a toujours fait peu
-aimer, ces couloirs de la Comédie, si élégants d'aspect avec leurs
-portraits séculaires, leurs bustes vénérables, la tenue de leur
-foyer-salon. J'y ai subi plus qu'ailleurs le désenchantement du contraste
-entre le spectacle et son revers, entre le prestige théâtral et sa
-cuisine. Au contraire, dans les coulisses des théâtres plus simples, où
-des amis m'ont entraîné, aux _Variétés_, au _Gymnase_, au _Vaudeville_ ce
-soir-là, j'ai senti ce que comporte de pittoresques antithèses, de souple
-improvisation, d'énergie animale, le bizarre métier de comédien. Le
-hasard voulait que cette fois je prisse, en compagnie de Jacques Molan,
-après m'être rongé d'impuissance la journée entière, une cure complète de
-vitalité. N'entendîmes-nous pas, au moment où nous frappions à la porte
-sur laquelle se voyait écrit le nom de Mlle Favier, le dialogue suivant,
-échangé entre deux messieurs en redingote et en chapeau de ville, mais
-leur face rasée et leurs joues bleuâtres révélaient deux acteurs, de
-cette troupe ou d'une autre:
-
---«Je n'ai pas été bon, l'autre soir, dans mon nouveau rôle?...»
-interrogeait l'un; «dis-moi la vérité...»
-
---«Mais si. Mais si, tu as été bon,» répondait l'autre, «il n'y a qu'une
-chose qui te manque...»
-
---«Laquelle?»
-
---«C'est de te camper là, planté sur tes deux pieds, et de regarder le
-public, bien dans l'œil, en lui disant: _Vous savez, tas de mufles que
-vous êtes, je me f... de vous..._»
-
---«Sais-tu que cet animal vient de formuler d'un mot peu académique tout
-le secret du succès dans tous les arts?» me dit Jacques Molan qui se mit
-à rire: «Entre nous, et puisque nous sommes en amitié ce soir, cet
-aplomb-là te manque un peu, à toi aussi. Si je te voyais plus souvent, je
-te le donnerais...»
-
-Il ne se doutait pas, en disant ces phrases, à quelle place malade de ma
-conscience d'artiste il touchait, si gaiement, si durement aussi, et je
-ne lui répondis pas ce que j'avais sur les lèvres: «Cela prouve la
-bassesse et la brutalité du succès, voilà tout, et que l'artiste qui
-réussit cache trop souvent un charlatan...» Il venait de heurter à la
-porte de la loge. Une voix avait répondu: «Qui est là?» Puis, sans qu'on
-attendît la réponse, la porte s'était ouverte d'elle-même, et Camille
-Favier était apparue avec un sourire de bonheur sur son joli visage, qui
-se changea en une expression contrainte, lorsqu'elle vit que son amant
-n'était pas seul.
-
---«Ah!» dit-elle, presque confuse, «je ne croyais pas que vous amèneriez
-quelqu'un, et ma loge est en désordre.»
-
---«Cela ne fait rien,» dit Jacques, en la repoussant doucement d'une main
-vers le fond de cette loge et m'introduisant de l'autre. «Monsieur n'est
-pas quelqu'un, comme vous semblez le croire, petite Duchesse bleue...
-Monsieur est un ami, un très vieil ami, et c'est aussi un peintre, un
-très grand peintre, entendez-vous. Tous nos amis sont de grands hommes.
-Saluez... Il est habitué au désordre de son propre atelier. Soyez donc
-tranquille... Il m'a demandé la permission de vous être présenté, parce
-qu'il a depuis très longtemps l'idée de faire votre portrait...» Il me
-poussa du coude, pour que je ne démentisse pas ce coup de pouce donné à
-la vérité. «J'allais oublier de vous le nommer: Monsieur Vincent La
-Croix... Ne lui dites pas que vous avez vu de ses œuvres. Il ne vous
-croirait pas. Il n'expose guère. Il est de l'école des timides. Vous êtes
-avertie... Et maintenant que la glace est rompue, nous pouvons nous
-asseoir...»
-
---«Vous pouvez vous asseoir,» dit la jeune femme en riant. Le boniment
-blagueur de mon compagnon, peu obligeant pour moi dans sa familiarité
-gouailleuse,--mais comment s'en fâcher?--l'avait déjà transformée. «Vous
-me permettrez bien, pourtant, de faire un peu le ménage?...»
-continua-t-elle, et, avec une adresse presque incroyable de rapidité,
-elle étend une serviette propre sur une cuvette pleine d'eau savonneuse
-où elle venait de se laver les mains. Elle roule et jette sous la table à
-toilette d'autres serviettes tachées de rouge ou de blanc. Elle rebouche
-trois ou quatre boîtes de pommade, drape un peignoir rose sur une chaise
-où j'avais pu voir un corset de coutil passablement fatigué, celui
-qu'elle mettait à la ville, par économie. Elle avait pour vaquer à ces
-petits soins un de ces sourires d'enfant qui donneraient de la grâce à un
-épluchage de légumes dans une cuisine empestée par l'oignon, et comme
-elle nous disait: «Voilà...» elle poussa un petit cri. Elle venait
-d'apercevoir une paire de bas d'un vert pâle à baguettes d'argent, ceux
-qu'elle portait à l'acte, en train de s'étaler sur le bord de la fenêtre
-fermée. Elle les saisit, avec une brusquerie effarouchée où je me plus à
-discerner un petit frisson de pudeur. C'était un peu de sa nudité, ces
-bas de soie où se dessinait encore la forme de sa fine jambe et de son
-pied menu. Elle les cache dans le premier objet qu'elle trouve sous sa
-main et qui était un carton à chapeau. «Cette fois, ça y est,»
-conclut-elle, et se tournant vers Jacques: «Pensez que je prévoyais votre
-visite et que j'ai changé de costume en dix minutes, montre en main. Vous
-n'aurez pas à subir l'habilleuse, puisque cette pauvre femme vous
-déplaît...» Et, caressante à la fois et intimidée: «Vous avez été
-contente de moi, ce soir? J'ai bien joué ma grande scène?...»
-
-
-Si elle m'avait séduit, dès le moment où je l'avais vue apparaître sur
-les planches, par un charme de finesse native et de grâce ingénue,
-combien ce charme opérait avec une plus puissante magie dans ce cadre
-grossier et plus indigne d'elle encore! Cette si simple loge, si
-désordonnée, si dépourvue d'étoffes et de bibelots, où tout sentait
-l'improvisation, l'à peu près et l'économie, me rappelait, par le
-contraste, les somptuosités et les raffinements de la loge où trônait aux
-Français cette coquine de Colette Rigaud.--Ah! si Colette avait eu pour
-Claude, quand j'accompagnais chez elle ce malheureux garçon, l'évident
-amour que la Duchesse bleue montrait à Jacques Molan par l'accent de ses
-moindres mots, l'ardeur de ses moindres regards, la fièvre de ses
-moindres gestes! Enfant délicieuse, et comme elle aimait, comme elle se
-donnait, par tout son être, avec quel naturel et quelle spontanéité!
-Divine tendresse dont mon camarade de ce soir ne jouissait que par
-vanité! Je sentais si bien qu'il se complaisait, en causant avec cette
-adorable maîtresse, à diriger devant moi une simple _performance_. Ses
-yeux s'étaient faits plus brillants au lieu de se faire tendres. Je le
-voyais qui m'étudiait dans une glace suspendue en face de nous, au lieu
-de regarder la pauvre amoureuse à laquelle il répondait cependant:
-
---«Vous avez été exquise, comme toujours. Demandez à Vincent si je ne le
-lui ai pas dit?...»
-
---«Vrai, monsieur?» demanda-t-elle.
-
---«Très vrai,» répondis-je.
-
---«Et il y a eu de l'écho chez lui, je vous assure,» continua Jacques.
-
---«Alors, j'ai réellement bien joué ma scène,» fit-elle avec un naïf
-éclair de contentement dans ses prunelles, puis ses sourcils se
-froncèrent, et, hochant sa jolie tête: «hé bien! cela m'étonne...»
-
---«Pourquoi?» interrogeai-je à mon tour.
-
---«Voilà ce qu'il ne fallait pas lui demander,» fit Jacques en riant. «Je
-sais d'avance ce qu'elle va te répondre.»
-
---«Non!» dit-elle vivement, et sa bouche frémissante retomba tout à coup
-au pli amer qu'elle avait si naturellement au repos. «Ne l'écoutez pas,
-monsieur. Il va me plaisanter, et c'est mal à lui, c'est très mal, sur
-une de ces impressions nerveuses comme nous en avons tous, et lui aussi,
-et vous, monsieur, j'en suis sûre... N'est-ce pas, que vous connaissez ce
-frisson d'antipathie devant certaines personnes dont la seule présence
-vous glace à vous enlever du coup vos moyens, votre mémoire, tout votre
-esprit?... Enfin, c'est comme si on ne pouvait pas respirer le même air
-qu'elles, sans étouffer...»
-
---«Si je les connais, ces antipathies!...» m'écriai-je. «Mais je les ai
-pour des gens que je rencontre par hasard, que je n'ai jamais vus, qui ne
-me sont de rien, et leur simple approche m'est intolérable, comme si
-c'étaient mes ennemis déclarés... Autrefois je résistais à ces
-instinctives répulsions. J'ai trouvé à l'expérience que j'avais toujours
-eu tort de n'y pas céder, et, j'en suis sûr aujourd'hui, une antipathie
-de cette espèce, ou forte, ou légère, est une seconde vue de la nature,
-un avertissement infaillible qu'un danger nous menace et qu'il nous
-viendra par l'être dont l'existence nous gêne ainsi...»
-
---«Vous voyez,» dit Camille en se tournant vers Molan, «que je ne suis
-pas si ridicule...»
-
-J'avais deviné aussitôt le nom de la personne dont la présence dans la
-salle déconcertait de la sorte la frêle nymphe de Burne Jones,
-transformée, de par la mauvaise fée qui présidait à son destin, en une
-pauvre diablesse d'actrice, amoureuse de l'écrivain de Paris le moins
-capable d'aimer. Je n'eusse pas deviné ce nom, d'ailleurs, que Jacques ne
-m'eût pas laissé longtemps dans cette ignorance. Il n'est cependant pas
-plus mauvais qu'un autre. Je lui ai même connu de bons mouvements, voire
-de la générosité. A ma connaissance, il a obligé de sa bourse des
-confrères qui l'avaient plus ou moins diffamé. Comment concilier cela
-avec des duretés, doublées d'indélicatesse, celle par exemple qui lui fit
-me nommer la rivale de sa maîtresse, à la minute même où il voyait la
-gentille enfant si troublée?--C'est tout simple. Il n'y a pour lui ni
-bien ni mal, ni dureté ni générosité. _Il y a la galerie_, et un seul
-témoin suffit pour la lui composer, cette galerie qui suscite à son
-amour-propre maladif les meilleures actions tour à tour et les pires, des
-magnanimités et des vilenies. En faisant le «regardeur» auprès de lui,
-comme il disait, j'ai vraiment compris combien ont raison les casuistes
-qui prétendent que nos actions ne sont rien et nos mobiles tout. Ses
-mobiles, à lui, je pouvais les voir aussi distinctement que des rouages
-de montre à travers une boîte de cristal.
-
---«Elle te parle par énigmes,» dit-il en s'adressant à moi, avec un
-éclair dans ses prunelles qui signifiait: «Tu vas voir si j'ai
-diagnostiqué juste et si elle m'aime.» Deux vanités à satisfaire à la
-fois: celle de l'observateur et celle du séducteur, comment ce Trissotin
-Don Juan y eût-il résisté? et il continuait: «Je vais t'amuser en te
-révélant le nom de la spectatrice qui la trouble ainsi ce soir... Elle
-n'est pas si compliquée que toi, et c'est une femme tout simplement qui
-lui donne cette impression de _jettatura_...»
-
---«Jacques!...» s'écria l'actrice d'une voix suppliante, sans prendre
-garde que l'emploi de ce prénom trahissait leur secret plus encore que
-l'odieuse taquinerie de son amant.
-
---«Je vous avertis que Vincent est un de _ses_ admirateurs,» insista
-celui-ci, malgré cet appel.
-
---«Ah!» fit Camille, en me regardant avec une soudaine défiance, «il la
-connaît?...»
-
---«Il veut vous taquiner, mademoiselle,» répondis-je, «car je n'ai vu
-dans la salle absolument aucun visage sur qui je pusse mettre un nom...»
-
---«Alors, c'est moi qui suis un menteur,» reprit Molan, «et tu ne m'as
-pas dit tout à l'heure que Mme Pierre de Bonnivet était un Van Dyck
-descendu de la cimaise, comme la Duchesse bleue est, toujours d'après
-toi, un Burne Jones qui marche... Il ne faut pas vous étonner, Camille.
-C'est leur manie, à ces peintres, ces comparaisons avec des tableaux.
-Pour eux une femme ou un paysage c'est un morceau de toile auquel il ne
-manque plus qu'un cadre. Cette petite infirmité est à leur esprit ce que
-la tache d'encre est à nous autres,» et il montra qu'en effet, malgré son
-élégance trop piochée d'homme de lettres qui fait l'homme du monde, une
-toute légère trace noire maculait le doigt du milieu de sa main droite,
-celui qui tient la plume. «C'est comme le fard à vos joues, à vous
-comédiennes, la petite marque professionnelle... Oui ou non, m'as-tu dit
-cela de Mme de Bonnivet?...»
-
---«C'est vrai, je t'ai dit cela,» répondis-je vivement, «mais ajoute que
-c'est toi qui m'as montré cette femme et que je ne lui ai jamais été
-présenté. Et je t'ai dit encore que je lui trouvais des yeux d'une dureté
-affreuse et l'air mauvais. Malgré toute sa beauté, toute son élégance,
-toute sa finesse, pour moi elle est presque laide, plus que laide,
-repoussante... Et je comprends absolument l'impression de Mlle Favier...»
-
-Le regard de reconnaissance que me jeta l'actrice équivalait à un nouvel
-aveu de sa liaison avec mon ami. D'ailleurs, elle ne pensait pas plus à
-se cacher de cette aventure que lui-même. Avec une différence toutefois.
-Elle ne pouvait se retenir de sentir tout haut parce qu'elle était trop
-émue, et lui, il n'étalait leur intrigue que parce qu'il n'était pas ému
-du tout. Il le surprit, ce regard, et, reprenant son ton de plaisanterie:
-
---«Et leurs sublimes s'amalgamèrent aussitôt. _Amen_,» dit-il en
-bouffonnant. «Hé bien! Camille, vous voyez si je suis gentil. Je vous ai
-amené quelqu'un avec qui vous pourrez parler. Il vous comprend déjà.
-Jugez quand il aura fait votre portrait!... Car il le fera, et pour moi
-encore, j'y tiens... Est-ce convenu?...»
-
---«Vous ne savez pas si monsieur votre ami a le temps en ce moment?...»
-fit-elle. «Vous allez... Vous allez...»
-
---«Puisque je vous dis que nous ne sommes venus que pour cela,»
-répondit-il en répétant son mensonge que je continuai à ne pas relever.
-J'eusse plutôt tremblé que ce projet de portrait si gratuitement
-improvisé ne se réalisât point. «Mais le temps passe, il faut que vous
-soyez en scène au commencement de l'acte. A tout à l'heure...» Et comme
-je disais: «Adieu, mademoiselle.»--«Mais non,» continua-t-il, «pour toi
-aussi, c'est à tout à l'heure. N'est-ce pas, Camille?...»
-
---«Certainement,» fit-elle en riant. Je voyais à ses yeux qu'elle
-subissait le passage d'une petite émotion: «Vous me permettez de dire un
-mot à votre ami?» ajouta-t-elle en s'adressant à moi.
-
---«Bon!» pensai-je. «Elle va lui faire quelque reproche, et elle aura
-raison.--L'adorable créature, et qu'il la mérite peu!...» Et je tombai
-dans une mélancolique rêverie qui contrastait avec l'endroit où je me
-trouvais au moins autant que la délicate sensibilité révélée par chaque
-geste, par chaque parole de la jeune actrice. Nous n'étions pas restés un
-quart d'heure avec elle, et ces quinze minutes avaient suffi pour que
-l'aspect du corridor changeât. Une fébrile hâte annonçait maintenant le
-tout prochain lever du rideau et la peur d'arriver trop tard.
-L'avertisseur allait, frappant aux portes ici et là. De petits cris lui
-répondaient. Les visiteurs prenaient congé rapidement. La partie de
-bésigue continuait dans une loge voisine, celle d'une comédienne qui ne
-jouait qu'au dernier acte, et le prononcé monotone des formules
-consacrées, rendait cette hâte plus sensible encore par la lenteur de la
-numération: «Quarante... Deux cent cinquante... Quatre-vingts de
-monarques... Deux cent cinquante...»
-
---«Me voici,» dit Jacques, qui interrompit ma méditation en me touchant
-l'épaule, «regagnons vite notre baignoire... Si Camille ne m'y voit pas
-dès sa rentrée en scène, elle me cherchera dans la loge de Mme de
-Bonnivet, et elle n'aura pas tous ses moyens...»
-
---«Pourquoi, aussi, t'amuses-tu à exciter sa jalousie?» répondis-je.
-«Comme tu peux être dur!... Tu lui as fait de la peine, tout à l'heure.
-Elle était fâchée...»
-
---«Fâchée?» s'écria-t-il, et il répéta: «Fâchée?... Et la preuve: elle
-vient de me demander de la reconduire jusque chez elle, ce soir. Sa mère
-ne vient pas la prendre... Fâchée? Mais les femmes adorent ces
-taquineries. Ça les occupe d'abord, et puis elles sont comme toutes les
-méchantes bêtes,--ne tique pas,--on ne les dompte qu'en leur faisant
-mal... Je tiens à ce que tu connaisses vraiment la rivale, maintenant.
-Vers le milieu de l'acte, Favier sort du théâtre, je monte dans la loge
-de Mme de Bonnivet, je lui demande la permission de te présenter... C'est
-une autre femme, tu verras...»
-
-
-
-
-III
-
-
-Aujourd'hui que je repasse le détail de tous ces souvenirs,--à l'encre,
-comme on fait pour un crayon à demi effacé sur un album de route,--je
-comprends nettement une vérité qui m'échappa sur la minute même. Molan
-avait eu trop raison quand il m'avait plaisanté sur le coup de foudre.
-J'étais devenu amoureux de Camille Favier, dès le moment où je l'avais
-vue apparaître sur la scène, avec ce visage d'une beauté si fine, si
-souffrante, si pareille au type d'art d'un Maître que j'ai beaucoup
-étudié. Amoureux?... Coup de foudre?... Ces mots bien graves, bien
-tragiques, conviennent mal à une émotion qui en est restée presque au
-rêve. Pourtant cette petite actrice, dont je ne savais rien, sinon
-qu'elle disait très juste et qu'elle était la maîtresse d'un auteur à la
-mode, avait touché aussitôt une des fibres les plus vivantes de mon
-cœur. Malgré les vantardises de Molan, malgré la grâce enfantine de son
-accueil, ce pouvait être une rouée ou une intrigante. A coup sûr, c'était
-une ingénue très déniaisée, puisque, de l'aveu de mon camarade, le siège
-de sa vertu n'avait rien eu de commun, ni comme longueur, ni comme
-difficulté, avec le siège de Troie ou seulement celui de Paris. On ne
-pense pas à tant réfléchir quand le cœur est pris, et le mien l'était.
-Oui, cette enfant occupait déjà une place si à part dans ma sensibilité
-que l'idée de son départ du théâtre avec Molan, le soir même, m'infligea
-une étrange tristesse. Encore une fois, c'est à distance que je
-m'explique ces impressions; alors, je me contentais de les subir. Assis
-dans la baignoire et ma lorgnette de nouveau en main, je crus de bonne
-foi que cette tristesse provenait de constater après tant d'autres cette
-banale et toujours décourageante évidence: les hommes les plus aimés sont
-ceux qui aiment le moins. Et puis, l'habitude ne m'a pas blasé, ni
-l'âge, sur la déloyauté en amour. Je n'ai jamais pu mentir à une
-maîtresse, même à celles que l'on prend, comme une cuisinière d'extra,
-pour huit jours. A vrai dire, je n'ai pas beaucoup connu cette espèce.
-Mes caprices à moi ont duré des huit années, et j'y ai connu des
-déceptions qui devraient me rendre indulgent pour les ruses des hommes à
-l'égard des femmes. Les roués à la Jacques Molan, c'est notre revanche, à
-nous autres cocquebins qui n'avons jamais su nous faire aimer, simplement
-parce que nous aimions. Peut-être aurais-je éprouvé, dans cette baignoire
-du _Vaudeville_, et par cette étrange soirée, ce sentiment peu délicat
-mais trop naturel: la joie de la corporation vengée, si la victime de
-cette vengeance n'avait pas été cette pauvre petite Duchesse Bleue. Quand
-elle revint en scène, la pitié me prit, à observer l'éclat plus heureux
-de ses prunelles, la verve plus joyeuse de son jeu, le visible
-frémissement, dans sa souple et nerveuse personne, d'une amante qui se
-croit aimée. Lorsqu'elle eut disparu dans les coulisses, cette pitié
-grandit jusqu'à se transformer en indignation: mon ami se levait avec une
-malicieuse physionomie de gamin qui joue un bon tour à une surveillance
-gênante. En le regardant de loin, entrer dans la loge de Mme de Bonnivet,
-je monologuais avec moi-même, non sans amertume:
-
---«Pourquoi faut-il,» me disais-je, «que l'on ne plaise aux femmes qu'en
-étant aussi femme qu'elles, au pire sens du mot?... Cette charmante
-Camille est heureuse en ce moment. Elle se déshabille et se rhabille avec
-la gaieté d'une brave créature qui vient d'aller au feu et de gagner une
-bataille pour celui qu'elle aime. Elle lui a si joliment joué tout cet
-acte... Elle n'a pas les épaules tournées qu'il la trahit... Et cette
-trahison double le plaisir qu'il goûte à manœuvrer auprès de l'autre. La
-coquine la plus coquine a-t-elle jamais eu les yeux allumés par le désir
-de plaire comme cet écrivain notoire les a en ce moment?... Et il donne
-la main aux deux hommes qui sont auprès de la dame, avec une
-cordialité!... Il y en a bien un qui est le mari, et l'autre sera sans
-doute un rival... Bon! le voici qui parle de moi, car les mauvais yeux
-bleus me lorgnent. Suivons la pièce. Ce sera plus digne et aussi plus
-agréable. Il y a belle lurette que je le sais: les poètes, les romanciers
-et les auteurs dramatiques n'ont de cœur qu'en littérature. Ce serait si
-doux cependant d'estimer la sensibilité de quelqu'un dont on admire le
-talent... Au lieu de cela, neuf fois sur dix, plus un artiste est tendre
-dans son œuvre, moins il est tendre dans sa vie... Quelle misère!...»
-
-
-Me parlais-je à moi-même en toute franchise? Non, hélas! Je le sentais
-dès lors vaguement. La perfidie de Molan, par elle seule, ne m'aurait pas
-révolté ainsi. Appliquée à une autre personne qu'au petit Burne Jones du
-_Vaudeville_, je l'eusse plutôt trouvée assez «farce,» comme nous disions
-à l'atelier. Surtout je me fusse diverti de sa mine un peu penaude, quand
-il revint dans notre commune baignoire:
-
---«Tu n'as pas tout à fait l'air triomphant que conseillait le truculent
-personnage de tout à l'heure: _en face du public, là, bien dans l'œil,
-vous savez, tas de mufles_... et le reste...» lui dis-je. «Tes affaires
-semblaient cependant bien marcher, à distance?...»
-
---«Trop bien,» fit-il en haussant les épaules, «Mme de Bonnivet m'a
-invité à souper chez elle, après le spectacle...»
-
---«Et la petite Favier?» demandai-je.
-
---«Tu as mis le doigt sur la plaie,» répondit-il. «Je lui ai promis de la
-reconduire. Je ne peux pourtant pas la lâcher au dernier moment, je
-mériterais trop moi-même d'être mis dans le tas dont parlait cet
-inimitable professeur d'énergie... Et si je me dégage à présent, va te
-promener, elle me savate la fin de ma pièce.»
-
---«Tu penses à tout,» lui dis-je, avec une ironie à laquelle il ne prit
-pas garde. «Hé bien! lâche Mme de Bonnivet. Celle-là ne te joue pas de
-pièce, et c'est assez dans la ligne de conduite que tu m'as confessée
-tout à l'heure: à coquette coquette et demie... Elle t'invitera une autre
-fois...»
-
---«En attendant, j'ai accepté,» interrompit-il, «et la coquetterie, cette
-fois, c'était d'accepter... Ce serait trop simple de jouer au plus fin
-avec les femmes, si ce jeu consistait à toujours feindre la froideur. Il
-y a des moments où il faut leur tenir la timbale haute, et elles grimpent
-à la perche avec d'autant plus d'ardeur. Il y en a d'autres où il faut
-être à la merci de leur plus léger caprice... Enfin, je te répète que
-j'ai accepté... Il s'agit de trouver le moyen de me dégager de
-Camille...--Bon,» dit-il, après un moment de silence, «je crois que j'y
-suis... L'amalgame de vos deux sublimes m'y aidera. Mais il faut que tu
-veuilles bien. Tu veux bien?... Alors je vais te présenter à Mme de
-Bonnivet. Elle t'invitera à souper aussi. C'est une femme comme ça... Tu
-refuseras...»
-
---«J'aurais toujours refusé,» fis-je, «sans te demander ton avis. Mais je
-ne comprends pas le rapport...»
-
---«Tu comprendras plus tard,» dit-il, et ses prunelles exprimaient de
-nouveau la joie de la _performance_ exécutée devant un témoin
-complaisant: «laisse-moi le plaisir de t'intriguer, et promets-moi aussi
-de te prêter à une autre chose que je te demanderai. Hé! Rien de mal,
-belle âme. Voici l'entr'acte. Avant de monter chez la reine Anne, allons
-de nouveau saluer Camille. C'est dans le plan... Hein! quelle bonne salle
-ce soir, comme tout porte!...»
-
-La toile était tombée en effet, parmi des applaudissements de plus en
-plus nourris et des rappels enthousiastes, tandis que Jacques m'associait
-de la sorte, en me consultant à peine, à son énigmatique projet de
-rouerie. Je pensai bien, une minute, à refuser cette complicité. Elle ne
-s'accordait guère avec mon indignation de tout à l'heure. Ce scrupule ne
-tint pas contre la curiosité de savoir par quel détour ce Monsieur
-Célimène de la littérature s'échapperait du piège où il s'était pris
-lui-même. Du moins je me donnai ce prétexte, sur le moment. Aujourd'hui
-je crois bien que je cédai surtout, et simplement, à l'attrait qui me
-portait vers la jolie actrice. L'on ne devrait jamais être trop sévère
-pour les trahisons d'un autre. Les plus scrupuleux sont prêts à les
-accepter, à les aider, quand elles s'accordent avec leur secret désir. La
-vérité cynique, la vraie, c'est que je n'avais plus la moindre idée de
-blâmer Molan lorsque nous nous engageâmes de nouveau dans les coulisses
-pour gagner le réduit où le pseudo Burne Jones nous attendait--comme les
-actrices attendent.--Celle-ci avait beau aimer son amant du plus sincère
-amour, elle n'en restait pas moins la comédienne en vogue qui doit
-ménager ses admirateurs, et elle ne pouvait même pas garder intact
-l'asile de sa modeste loge. Des voix s'en échappaient, quand nous en
-approchâmes. Jacques les écouta un instant, avec une nervosité de sa
-physionomie qui me fit lui pardonner bien des choses. S'il était
-contrarié, c'est qu'il était jaloux. Par conséquent sa moquerie
-indifférente était feinte. Je devais apprendre par son exemple, une fois
-de plus, qu'il n'y a aucun lien nécessaire entre la jalousie et l'amour.
-
---«Camille n'est pas seule...» fit-il.
-
---«Alors nous reviendrons,» répondis-je. «Elle préférera causer avec toi
-plus en tête-à-tête, et c'est mieux aussi, étant donné ce que tu as à lui
-dire...»
-
---«Au contraire,» répliqua-t-il avec une gaieté soudaine dans son
-sourire, et d'un accent très bas, «je viens de distinguer les deux voix,
-c'est le gros Tournade et c'est Figon. Tu ne les connais pas? Figon est
-étonnant, tu verras. C'est le snob de la grande espèce, un ilote de
-vanité à dégoûter des titres M. Jourdain lui-même... Quant à Tournade,
-c'est le fils du gros marchand de bougies,--les bougies Tournade, tu ne
-brûles que cela.--Des millions, naturellement... Et je le soupçonne
-d'être très disposé à en mettre un morceau aux pieds de Camille... Ah!»
-continua-t-il avec plus de malice encore, «tu vas perdre la fleur de ta
-première impression... La petite a du cœur et plus de délicatesse que
-n'en comporte son métier, mais on n'est pas au théâtre pour rien, et elle
-n'a pas toujours le ton qu'elle a eu tout à l'heure avec nous... Allons,
-du courage!...»
-
-
-Et il frappa contre la porte avec sa canne d'une façon qui démentait un
-peu ses paroles. Il y avait une autorité et de nouveau une nervosité dans
-ce petit coup sec. «Décidément il y tient plus qu'il ne veut l'avouer et
-se l'avouer,» me répétai-je, tandis que cette porte s'ouvrait. Deux
-lampes et plusieurs bougies allumées maintenant rendaient étouffante
-l'atmosphère de l'étroit local où se tenaient, outre l'actrice et son
-habilleuse, les personnages dont Jacques m'avait annoncé la présence. Je
-reconnus aussitôt les deux types du bas viveur actuel, si
-merveilleusement dessinés par Forain. L'un, que je devinai à son encolure
-être le Tournade, montrait une grosse face, plaquée de rouge, d'un cocher
-trop bien nourri, avec une de ces lourdes et ignobles bouches qui
-appellent le noir cigare congestionnant, des yeux à la fois finauds,
-brutaux et assouvis, une calvitie menaçante, de courts favoris roux, la
-carrure d'un boxeur... Et quelle main, aux larges doigts gras, boudinant
-autour de larges bagues à larges pierres! Quelque âpre paysan, acheteur
-de biens nationaux, revit dans les gens de cette espèce, et ils apportent
-à la crapule élégante une âme ignoblement positive de fils d'usurier,
-nourrie par un tempérament de portefaix. L'autre, le Figon, maigre et
-veule, avait un nez infini sur une bouche dont chaque dent était un pari
-d'aurification. Ses yeux verts et bordés de jambon,--abominable mais
-irremplaçable métaphore de l'argot du peuple,--clignotaient dans un teint
-pourri de remèdes secrets, un de ces teints où roule une lymphe gâtée qui
-corrompt la chair qu'elle devrait nourrir. Le poil rare, les épaules
-étroites, l'épine déjà cassée, quel exemplaire de cet épuisement sans
-race qui justifierait les colères des ouvriers contre la bourgeoisie, si
-eux-mêmes, basse canaille nourrie et rongée des mêmes vices, ne valaient
-pas moins encore! Et tous les deux, l'obèse Tournade et l'évidé Figon,
-avaient cette façon de porter l'habit de soirée, ces larges boutons d'or
-au plastron, ce bouquet à la boutonnière, ce chapeau en arrière sur la
-tête, uniforme de sottise ou d'infamie, depuis que le caricaturiste
-génial de _Doux Pays_--ce Goya du macabre et gouailleur sabbat
-Parisien--a illustré de ses légendes cette tenue du «fêtard» où la
-correction fait mieux saillir l'abjection. Éclairés par le jour cru de la
-petite loge, ces deux visiteurs, debout, appuyés contre le mur, tétaient
-leurs cannes avec un air d'abrutissement, et ils regardaient la petite
-actrice assise à sa toilette, un peignoir sur ses épaules. Elle faisait
-sa figure pour le prochain acte, où elle devait paraître soi-disant
-déguisée--avec le costume même du portrait qui lui valait son surnom dans
-la pièce, toute en bleu, du satin de ses souliers au ruban de sa
-chevelure. L'unique chaise longue et l'unique fauteuil, montraient une
-robe étalée et un manteau. Évidemment les personnages s'imposaient à elle
-sans qu'elle leur eût même dit de s'asseoir, et elle allait les
-congédier. Ce signe de son indépendance me causa un vif plaisir. J'avais
-conçu pour ces jeunes gens, à première vue, une antipathie
-violente,--après cela comment douter des pressentiments?--surtout pour
-l'héritier de la bougie Tournade qui avait échangé avec Jacques un
-bonjour assez sec. Le sire de Figon, lui, servait à l'auteur en vogue
-tous les «cher maître» de rigueur et des éloges sur la pièce, imbéciles
-de platitude. Jacques les accueillait la bouche en cœur. L'encens est
-toujours bon, si grossier soit-il, et quand la cassolette serait la plus
-vulgaire des blagues à tabac. Il dodelinait de la tête, indulgemment,
-jusqu'à ce que le sire de Figon conclut:
-
---«Enfin, vous êtes mes deux auteurs préférés, vous et...»
-
-Je ne répéterai pas ici le nom du littérateur outrageusement médiocre
-auquel le nigaud associait ainsi le pauvre Jacques. Celui-ci eut un
-demi-haut-le-corps qui faillit me donner le fou rire, tandis que
-l'actrice interrompait brutalement:
-
---«Allez-vous fermer la boîte à gaffes?...» fit-elle. «Je vous ai déjà
-dit que je voulais bien vous supporter, à condition que vous ne parleriez
-jamais ni de livres ni de théâtre.» Elle avait eu pour apostropher le
-jeune homme, qui la regarda en ricanant avec stupidité, un coup de gueule
-dans sa voix d'ordinaire si fine, et elle continua: «Si Molan vous rate
-dans sa prochaine pièce, il aura de la bonté. Je lui donnerai mes tuyaux
-sur vous. Savez-vous ce qu'il vient de me conter, Jacques? Gladys, son
-ancienne, vous la connaissez, celle que vous appeliez la Gothon du Gotha
-à cause de ses amours avec les gens _chic_?... Elle l'avait lâché pour un
-calicot. Elle vient de lâcher le calicot pour se remettre avec un
-lord...--On peut de nouveau la saluer, enfin!... nous a dit M. de
-Figon... Est-ce coquet?...»
-
---«Allons,» interjeta Tournade de l'air d'autorité d'un homme de cercle
-qui ne veut pas laisser manquer de respect à un autre homme de cercle
-devant de simples gens de lettres ou d'atelier: «vous savez bien que
-Louis plaisantait, et ce n'est pas gentil à vous de le blaguer... Vous
-seriez la première à vous désoler, si vous voyiez son nom et son mot dans
-quelque écho de journal...»
-
---«A l'autre,» répondit-elle en se tournant vers lui. «D'abord ces
-messieurs ne sont pas des journalistes, apprenez à qui vous parlez
-vous-même, mon petit. Pour un jour que vous n'avez pas bu, vous manquez
-une riche occasion de vous taire... Et puis si vous n'êtes pas content,
-vous savez, je suis chez moi ici.»
-
-Elle avait dans les yeux un si mauvais regard en prononçant, avec un
-accent de plus en plus aigre, ces divers discours d'insolence sans
-esprit, elle y mettait une si outrageante intention de faire vider la
-place aux deux jeunes gens que j'en eus un sentiment de honte pour eux et
-presque de pitié, pour Tournade surtout qui avait un aspect d'homme
-brutal et grossier, mais d'un homme quand même, avec du sang et de
-l'orgueil. Il se contenta de hausser les épaules, et de rire, d'un rire
-aussi gros que lui, sans répondre, tandis que Jacques disait:
-
---«Nous étions venus vous faire notre compliment, petite Duchesse, mais
-il paraît que ce n'est pas la soirée aux douceurs...»
-
---«Pour vous et pour votre ami toujours,» répondit-elle, en tournant vers
-nous son visage redevenu tendre, et ses jolis yeux brillants disaient,
-proclamaient, criaient cette autre phrase: «Voilà l'amant que j'aime, et
-j'en suis fière, et je veux que vous le sachiez, que vous le répétiez,
-que le monde entier le sache...»
-
---«Merci,» dit Jacques. Sans doute sa fatuité avait eu sa pâture
-suffisante. Et il lui déplaisait de triompher trop ouvertement d'un
-Tournade ou d'un Figon, car il continua: «Vous me permettez, pourtant,
-une petite critique?...» Camille coula vers lui un nouveau regard
-maintenant, un peu inquiet, en continuant à mettre du rouge à ses joues
-avec la patte de lièvre, et il commença de lui formuler deux remarques
-insignifiantes que je lui avais faites sur le soulignement excessif de
-deux répliques du rôle... L'une portait sur une façon que l'actrice avait
-eue de dire à une amie un «je ne lui en veux pas...» en parlant du mari
-qu'elle aimait; l'autre, sur un geste devant une écriture reconnue dans
-l'adresse d'une lettre... Je ne pus m'empêcher d'admirer leur changement
-de regard et de voix, à tous les deux, au cours de cette petite
-discussion. Le sérieux soudain de leurs visages montrait combien, malgré
-sa vanité à lui, malgré sa passion à elle, le réel de leur personne était
-là, dans la technique de leur art. Ils avaient aboli notre existence à
-nous trois, Tournade, Figon et moi-même. De leur côté les deux viveurs
-affectèrent de parler de choses qui les intéressaient, et que nous ne
-pouvions comprendre. J'entendais des noms de chevaux sans doute célèbres
-à cette époque: Farfadet, Shannon, Little Duck, Fichue-Rosse, alterner
-avec les phrases professionnelles de l'écrivain et de l'actrice. Ah!
-comme cet avisé de Molan s'était vite approprié les deux pauvres idées
-que je lui avais données, sans raconter de qui il les tenait! Son seul
-ménagement pour mon amour-propre fut de m'appeler à l'appui de sa thèse:
-
---«Demandez plutôt à Vincent, lui qui a étudié les physionomies...»
-
-
---«Hé bien!» me disait-il en sortant quelques minutes plus tard et sans
-que les Tournade et les Figon eussent vidé la place, «nous la laissons en
-proie aux bêtes, comme une martyre chrétienne, quoiqu'elle ne soit ni
-chrétienne, ni martyre, ni le reste... Tu as vu qu'elle cache un petit
-voyou, elle aussi, sous son profil Préraphaëlite, comme un certain nombre
-de ses collègues... Maintenant que nous n'y sommes plus, ces deux
-grotesques vont la gober de nouveau... Passe-moi le mot, il est dans le
-style de leur conversation à tous trois, sois-en sûr. Quelle singulière
-machine qu'une femme, pourtant! On dirait qu'une cloison-étanche sépare
-l'amoureuse et l'autre...»
-
---«Elle a souvent ce mauvais ton?» lui demandai-je, «et eux, pourquoi
-supportent-ils d'être traités ainsi?...»
-
---«Bah!...» répondit-il avec sa modestie habituelle, «elle leur en aurait
-dit bien d'autres pour me prouver qu'elle n'aime que moi. Car, entre
-nous, je sais que ce Tournade lui fait la cour. Quant à eux, comptes-tu
-pour rien le plaisir de dire à leur _bar_, sur le coup de minuit, tout en
-suçant la paille d'un _drink_: Nous étions chez la petite Favier tout à
-l'heure, ce qu'elle a été drôle!...» Puis, comme nous nous trouvions
-devant la porte de notre baignoire et que je faisais le geste d'entrer:
-«Mais non! Mais non! Tu oublies que nous devons d'abord rendre visite à
-Mme de Bonnivet...»
-
---«Où je refuserai l'invitation. C'est entendu.»
-
---«Où tu refuseras l'invitation...» Il m'avait pris le bras. Un employé
-nous avait ouvert, avec force salamalecs, la porte de communication entre
-la scène et la salle, et mon ami continuait, tandis que nous montions ce
-nouvel escalier: «Pour te récompenser, je vais t'initier au détail du
-plan qui me dégagera ce soir vis-à-vis de Camille... Tu verras que c'est
-joliment manœuvré. Avec les femmes, surtout de théâtre, je suis pour les
-mensonges énormes et simplistes. Retiens la recette. Ce sont les seuls
-qui réussissent, parce qu'elles ne croient pas qu'on aurait l'audace de
-les inventer... Tout à l'heure, au dernier acte, juste au moment où
-Camille est en scène, on m'apporte une lettre que je fais semblant de
-lire... Tu y es? Je montre un étonnement, et, vite, je griffonne quelque
-chose sur ma carte, que je te laisse. Puis je sors... Camille aura tout
-vu, elle sera inquiète. Elle me jouera sa grande scène avec nervosité.
-C'est ce qu'il faut, en passant. Tu iras ensuite lui porter mon carton,
-où je lui expliquerai que Fomberteau, tu le connais bien? Non. C'est un
-des rares critiques qui ne m'ont pas chipoté sur la _Duchesse_, et à
-cause de cela, Camille l'aime. Bref, que Fomberteau a eu une altercation
-ce soir avec un confrère et qu'il veut absolument me parler pour que je
-sois son témoin. Je n'aurai pas pu refuser. Tu lui confirmes cette
-histoire. Elle te croit, toujours à cause de l'amalgame... Et le tour est
-joué... Mais Mme de Bonnivet, c'est la loge 32... Nous l'avons
-dépassée... Bon, la voici.»
-
-
-Il avait frappé, en disant ces mots, avec la même petite pomme d'or qui
-lui avait servi tout à l'heure à se faire ouvrir une autre loge, et il
-avait mis à ce geste autant de discrète déférence cette fois que
-d'autorité l'autre. Le respect de la fortune avec ou sans titre, n'est
-pas la faiblesse des seuls Figon. Un homme en habit noir nous avait
-ouvert avec un sourire, un léger salut et tout de suite un effacement.
-C'était Bonnivet, à qui Jacques me présenta, puis à Mme de Bonnivet, puis
-au vicomte de Senneterre, le rabatteur, et déjà j'étais assis sur la
-chaise du devant laissée libre par un de ces messieurs. La jeune femme
-prenait des grains de raisin glacé, dans une boîte, à l'aide d'une
-petite pince dorée. Elle les mangeait en montrant ses dents si blanches
-et si minces, avec une espèce de sensualité cruelle. J'entendais le grain
-candi craquer entre ses lèvres, tandis qu'elle me demandait:
-
---«Vous allez faire le portrait de la petite Favier, monsieur La Croix?
-m'a dit Molan. C'est une jolie fille... J'espère que vous lui donnerez
-une autre expression, par exemple... Si le cher Maître n'était pas là, je
-dirais que, lorsqu'elle ne parle pas, c'est vraiment la vache classique
-qui regarde passer un train...»
-
-Elle avait regardé elle-même, tout en causant, l'homme de lettres à qui
-elle donnait du «cher maître», comme Figon, mais avec quelle souveraine
-impertinence. Le sachant l'amant de celle à qui elle appliquait cette
-vulgaire épigramme, quelle impertinence encore et soulignée par un rire
-si dur! Avait-elle assez le rire, la voix de ses yeux, une jolie voix de
-métal, clairement timbrée, mais implacable, un rire gai, mais pour moi
-affreusement brutal!... Si l'on ne pouvait--je me répète, car ce fut pour
-moi la frappante impression de cette première rencontre,--imaginer que de
-vraies et chaudes larmes germassent dans ces prunelles d'un bleu de
-pierreries, on ne pouvait pas davantage imaginer l'étouffement d'un
-soupir ou la musique d'une tendresse dans cette voix-là, ni une
-indulgence dans cette gaieté. Pourtant ce qui, à la minute même, acheva
-de me la rendre antipathique à en souffrir, ce ne fut pas ce qu'elle
-disait,--une mesquinerie de femme jalouse justifiait sa méchanceté,--ce
-fut un trait saisissant de toute sa personnalité. Comment trouver des
-mots pour rendre quelques indéfinissables nuances de physionomie que
-trois lignes tracées au crayon et deux touches de couleur reproduiraient
-avec une autre netteté? Comment dire ce quelque chose d'insensible à la
-fois et d'énervé, de glacial et de détraqué, si reconnaissable au
-contraste entre ses paroles persifleuses et son profil mince, presque
-idéal d'aristocratie native, entre son rire gouailleur et sa bouche fine,
-entre son port de tête dédaigneux et ses manières volontairement
-familières? Cette jolie et délicate tête, d'une grâce hautaine et
-fragile, qui m'avait, aussitôt, évoqué l'image d'une reine des Elfes,
-avec le blond cendré de ses cheveux et son teint de fleur, était, je l'ai
-compris depuis, la victime de l'ennui le plus terrible qui soit au monde,
-celui que nous inflige l'insensibilité absolue au milieu de tous les
-biens du monde, l'incapacité radicale de jouir de quoi que ce soit quand
-on possède tout ce qui fait envie. Depuis, j'ai pensé que le «cher
-maître» s'était fort sottement trompé sur son compte, et que cet ennui,
-si analogue à celui d'un viveur vieillissant, venait peut-être de bien
-des abus, et qu'il y avait une blasée derrière cette ennuyée. J'ai deviné
-qu'elle avait osé bien des expériences, avec une audace singulière. Mais
-il n'était pas besoin de ces hypothèses sur les secrets de sa vie pour
-que le malaise me gagnât. Rien que la directe manière qu'elle eut
-aussitôt de m'interroger aurait suffi à me donner, à moi qui ne peux pas
-supporter les questions, un frisson d'insécurité.
-
---«Il y a longtemps que vous connaissez Molan?» me demanda-t-elle sans
-transition.
-
---«Mais quelque quinze ans,» répondis-je.
-
---«Est-ce que vous l'aviez jamais vu amoureux autrement que dans ses
-livres?...»
-
---«Vous allez tout de suite l'intimider, madame,» répondit pour moi mon
-camarade. «Il n'est pas habitué au connétablisme...» Il avait imaginé ce
-petit mot pour définir le tour d'esprit volontiers blagueur de la jeune
-femme. Chez toute autre un ton pareil eût été de la mauvaise éducation,
-simplement. Chez elle, c'était le privilège de la femme supérieure qui
-porte un nom historique,--sans y avoir droit, d'ailleurs. Cette
-prétention à la grande noblesse était sans doute le point faible de cette
-jolie plébéienne promue à l'aristocratie de par les millions du farinier,
-son beau-père, et de son père Taraval, le boursier. Car elle sourit à
-cette flatterie que je jugeai à part moi une platitude. Elle continua en
-s'adressant toujours à moi, de la bouche, tandis que ses yeux ne
-quittaient pas Molan.
-
---«D'ailleurs, je n'ai pas besoin de votre réponse pour savoir que, cette
-fois, ça y est, et dans les grands prix... Est-ce qu'elle a de l'esprit,
-cette petite Favier?...» insista-t-elle.
-
---«Beaucoup,» ripostai-je vivement. J'étais de bonne foi. Je ne l'eusse
-pas été que j'aurais répondu de même pour déplaire à cette créature dont
-le seul accent m'irritait à une étrange profondeur. Je commençai donc un
-éloge enthousiaste de la pauvre fille que je connaissais à peine et qui
-venait elle-même de tant me décevoir par ses soudaines vulgarités.
-Jacques m'écoutait célébrer les louanges de sa maîtresse sur le mode
-dithyrambique, avec une stupeur que Mme de Bonnivet interpréta dans un
-sens d'ombrage. Elle n'était pas femme à manquer cette occasion de semer
-la zizanie entre deux amis. C'est ma pierre de touche pour toutes les
-natures féminines ou masculines: cet instinctif frémissement de sympathie
-ou d'antipathie devant les sentiments des autres. Il suffisait que Mme de
-Bonnivet nous crût unis par une sincère camaraderie, Jacques et moi, pour
-que cet accord lui donnât la tentation de le fausser:
-
---«Tiens!» dit-elle, «le portraitiste serait-il aussi amoureux de son
-modèle?... Et aujourd'hui nous ne peignîmes pas plus avant!...» Elle rit
-de son mauvais rire. Puis, tout d'un coup, ayant tourné la tête pendant
-qu'elle prononçait cette parodie du beau vers de Dante, elle dit à son
-mari: «Décidément, Henri, vous ne faites plus assez d'exercice, vous
-engraissez... Ça vous donne dix ans de plus que votre âge. Vous devriez
-prendre exemple sur Senneterre.» Il convient d'ajouter que le rabatteur
-était, ce soir-là, ciré et raccordé comme un vieux meuble, en sorte que
-cet éloge de son apparente jeunesse devenait une affreuse ironie.
-«Allons,» conclut-elle, «ne vous fâchez pas, et en attendant, prenez tous
-du raisin, il est exquis...»
-
---«L'aimable enfant!» me disais-je, tandis qu'elle nous tendait la boîte
-de fruits avec une mutinerie plus minaudière que gracieuse, «à quelle
-heure la couche-t-on?» J'observai qu'au moment où elle avait lancé cette
-épigramme à son mari, elle m'avait regardé. Ce caractère sans vérité
-intérieure était dominé sans cesse par un double besoin où se
-manifestaient ses deux misères morales: l'appétit maladif de l'effet à
-produire développé en elle par l'abus du succès mondain, l'appétit plus
-maladif encore de l'émotion à tout prix, résultat des secrets désordres
-où elle s'était blasée et de son manque de cœur. Ai-je dit qu'elle était
-mère et qu'elle n'aimait pas son enfant, interné chez les Pères, pour de
-longues années? Elle ne pouvait se passer d'étonner, et, elle avait ce
-goût étrange de la peur, ce singulier plaisir à provoquer la colère de
-l'homme, cette joie à se sentir frôlée par une menace de brutalité qui
-est le grand signe de la nature Fille. C'est tout l'amour des créatures
-pour les souteneurs. A défaut de sérieuses occasions, les plus petits
-enfantillages lui étaient bons pour se procurer ces deux émotions: comme
-d'esbrouffer un pauvre diable de peintre par des façons si contraires à
-ses prétentions sociales, et comme d'allumer dans les yeux de son mari, à
-propos d'un rien, l'éclair de mécontentement que j'y vis passer.
-Senneterre et Bonnivet se mirent pourtant à rire du même rire que
-Tournade et Figon dans la loge de la petite tout à l'heure. La
-comparaison s'était imposée à moi aussitôt, comme dans toutes les
-circonstances où j'ai côtoyé ce que l'argot actuel appelle la Haute.
-L'actrice et la femme du monde avaient exactement le même mauvais ton.
-Seulement, ce mauvais ton du délicat Burne Jones trahissait un fond d'âme
-passionnée, une extraordinaire facilité d'entraînement, au lieu que chez
-Mme de Bonnivet c'était bien l'intolérable et fantasque caprice de
-l'enfant gâtée,--mais très fine, car aucune nuance ne lui échappait, pas
-même l'antipathie d'un indifférent comme moi, ni la mauvaise humeur de
-son mari déguisée sous ce rire à la Tournade:
-
---«Mon cher Senneterre,» avait dit simplement Bonnivet, «nous sommes
-servis. Mais un vieux mari et un vieil ami sont des parapluies sur
-lesquels il a tant plu!...»
-
-Il y avait, dans ces quelques mots, un singulier mélange d'ironie à
-l'égard des deux artistes, très nouveaux venus dans leur monde, avec qui
-causait la jeune femme, et une sourde irritation qui lui procura sans
-doute à elle ce petit frisson de crainte qu'elle aimait à ressentir. Elle
-eut pour l'époux, si gaminement bravé, une œillade de coquetterie
-presque tendre, et une œillade aussi pour moi indigne, plus excitante
-que provocante. J'avais l'heur d'irriter sa curiosité parce qu'elle me
-sentait réfractaire à sa séduction. Et voici que, changeant de propos et
-presque d'accent, avec une soudaineté prodigieuse, elle me posa le plus
-simplement du monde une question sur l'école de peinture à laquelle
-j'appartenais. Ce lui fut un point de départ pour m'entretenir de mon
-art, sans grande instruction, mais, chose étrange, avec autant
-d'intelligence et de bon sens qu'elle avait montré de gouaillerie
-blagueuse. Elle parla du danger qu'il y a pour nous autres à beaucoup
-aller dans le monde, et elle en parla comme je pense, avec une vision
-parfaitement juste des défauts de vanité et de charlatanisme qu'entraîne
-la fréquentation des oisifs. C'était à croire qu'une autre personne avait
-remplacé la première, mais les deux se ressemblaient sur un point:
-c'était encore un effet à produire au nouveau venu. Seulement elle avait
-deviné cette fois les paroles précises qu'il fallait prononcer. Les
-coquettes froides ont de ces intuitions qui simulent l'intelligence au
-regard de leurs adorateurs. J'étais trop prévenu déjà pour être la dupe
-de cette manœuvre et ne pas en discerner l'artifice. Comment ne pas en
-admirer la souplesse?
-
---«N'est-ce pas qu'elle a de la saveur, ma petite Bonnivette?» fit
-Jacques Molan lorsque nous eûmes pris congé, «elle est fine et elle
-comprend tout avant qu'on ait parlé... Mais pourquoi ne t'a-t-elle pas
-invité à souper? Car elle s'est mise en frais pour toi... Tu aurais pu
-voir ça à la mauvaise humeur de Senneterre. A peine s'il t'a rendu ton
-salut. Le gibier qu'il n'a pas rapporté ne lui convient pas,--ni celui
-qu'il a rapporté, d'ailleurs.... Oui,» continua-t-il avec le ton d'un
-homme qui soutient une partie très serrée et qui surveille les moindres
-détails du jeu de son adversaire, «pourquoi ne t'a-t-elle pas invité à
-souper?»
-
---«Et pourquoi m'aurait-elle invité?» répondis-je.
-
---«Pour te faire causer sur Camille et moi, donc,» fit-il. «C'était
-indiqué.»
-
---«Après l'éloge que je lui ai servi de la petite Favier,» répliquai-je,
-«elle n'avait pas grand'chose à me demander. Cet éloge ne lui a pas plu.
-C'est un excellent signe pour toi, et une raison suffisante de n'avoir
-pas tenu à le réentendre...»
-
---«Possible,» dit-il. «Et le mari, comment le trouves-tu?»
-
---«Faible de s'être laissé parler comme cela, ce qui m'a étonné,
-d'ailleurs, avec sa carrure. Il a bien répondu un essai de mot, avec un
-mauvais regard... Mais faible, je te répète, très faible...»
-
---«Ah!» reprit Jacques, «ce sont d'étranges rapports, plus étranges que
-tu ne les imaginerais jamais... Bonnivet, vois-tu, c'est un mari
-Parisien, comme il y en a beaucoup, qui, par lui-même, ne serait d'aucun
-grand _club_, d'aucun salon, et qui doit toute sa situation de monde aux
-coquetteries de sa femme. Les maris de cette espèce n'ont pas toujours
-prémédité cet _alphonsisme_ d'un nouveau genre. Mais ils en profitent, et
-ils se divisent en trois groupes: les nigauds, qui sont persuadés que ces
-coquetteries demeurent innocentes contre l'évidence, les philosophes qui
-sont bien décidés à ne jamais vérifier jusqu'où vont ces coquetteries, et
-les jaloux qui veulent bien profiter de ces coquetteries pour avoir un
-salon rempli, des dîners élégants. Avec cela ils ont la sueur froide à la
-seule idée que leur femme prendrait un amant. C'est le cas de Bonnivet...
-Tous les flirts de la reine Anne, il les accepte. Il leur fait même bonne
-mine. Tu as vu comme il m'a serré la main? Il assiste, silencieux comme
-le plus complaisant des hommes, aux petits manèges de sa moitié... Hé
-bien! j'ai la conviction que s'il soupçonnait cette femme de la moindre
-familiarité physique par delà cette familiarité morale, il la tuerait,
-là, sur place, comme un simple lapin... Elle le sait, et elle en a peur,
-et c'est pour cela qu'elle le préfère au fond à nous tous et qu'à mon
-humble avis elle ne l'a sans doute pas trompé encore. Tout arrive, même
-le bien! Pourtant elle aime à le braver dans ses moments de nerfs. Elle
-en avait un tout à l'heure. Camille avait été trop jolie. Entre nous,
-c'est la vraie raison du souper: elle n'a pas voulu que la petite
-duchesse bleue fût à ton serviteur ce soir. Et j'y pense: voilà aussi
-pourquoi elle ne t'a pas invité. Elle a espéré que tu profiterais de mon
-absence. C'est de la bonne comédie. Molière, où sont tes pinceaux?...»
-
---«Mais,» lui dis-je, en rêvant à celui des deux personnages à demi muets
-dont il venait de me tracer ce portrait plutôt tragique, «si telle est
-ton opinion sur M. de Bonnivet, tu ne dois pas être très rassuré pour le
-jour où tu serais l'amant de sa femme.»
-
---«Moi?» répondit-il en haussant les épaules, «mon cher, j'ai fait le
-calcul... Prendre pour maîtresse une femme quelconque, tu entends,
-quelconque, c'est toujours courir le même nombre de chances de se
-rencontrer face à face avec quelqu'un qui tue... Hé! Oui. Réfléchis. Si
-cette femme est galante, elle a eu des amants qu'elle te sacrifie.
-Donc... Si elle ne l'est pas, c'est celui qu'elle aura éconduit qui
-voudra se venger. Donc... C'est à peu près comme de monter en voiture et
-en chemin de fer, ou comme de boire un de ces verres d'eau fraîche que
-les chimistes déclarent des bouillons de microbes. Je brave les chevaux
-emballés, les déraillements, les fièvres typhoïdes et les jaloux, parce
-que j'aime à aller vite, à me rafraîchir et à m'amuser... Et puis,
-Mme de Bonnivet connaît son tyran, son Henri,--il s'appelle
-Henri-Amédée-Placide, des noms bien idylliques cependant!--Elle sait ce
-dont il est capable. Elle s'amuse à l'exciter, savamment, juste de quoi
-se procurer ce petit frisson de demi-danger. Quand elle voudra sauter le
-pas, elle s'y prendra comme une toquée raisonnable,--qu'elle est. Les
-maris ombrageux ressemblent aux bêtes vicieuses. Ce sont celles que l'on
-monte le plus sûrement quand on les a bien étudiées et que l'on connaît
-leur tic... Et maintenant as-tu un crayon?--Bon.--Je griffonnerai sur une
-carte dans la loge. En attendant, laisse-moi arranger avec l'ouvreuse
-l'affaire du billet à me remettre...»
-
-
-Nous étions à la porte de notre baignoire. Il s'arrêta, ainsi qu'il
-venait de le dire, pour échanger quelques mots avec la femme préposée à
-la porte. Je le vis du coin de l'œil, qui remettait à cette
-complaisante personne, une lettre quelconque qu'il tira de son
-portefeuille. Il était rendu en ce moment à sa vraie physionomie de bête
-de proie, féline et souple, et sa réelle élégance de joli garçon en
-devenait presque répugnante.
-
---«Ça y est,» dit-il, «et nous allons applaudir notre amie comme si nous
-n'étions pas, moi l'auteur et toi le camarade de l'auteur. Nous lui
-devons bien cela... Pauvre petite! Elle va être si désappointée. Tu
-m'écriras un mot demain, ou tu viendras me voir, pour me renseigner sur
-sa façon de prendre notre mensonge. Je n'ai pas d'inquiétude sur le
-résultat. Une femme qui aime ne doute jamais de la vérité. Elle avale
-l'invraisemblable comme une carpe avale l'hameçon, jusqu'au bout et un
-mètre de ficelle avec...»
-
---«Et si elle devine que je lui mens?...» interrompis-je... J'avais sur
-le cœur le _notre mensonge_ qui faisait de moi son complice, et j'étais
-sur le point de lui refuser mon aide. Mais le lui refuser c'était ne pas
-revoir Camille le soir même.
-
---«Elle ne devinera pas...» répondit-il.
-
---«Enfin, si elle insiste, si elle me demande ma parole d'honneur?...»
-
---«Tu la lui donneras. Avec les femmes, les faux serments sont permis. Et
-puis elle ne te la demandera pas... Chut... La voici. N'ayons pas l'air
-de deux conspirateurs. Dieu! qu'elle est jolie!... Et dire que j'aurais
-pu!... Si je faisais la farce à l'autre de lui fausser compagnie?... Mais
-non, il y a une vieille chanson française là-dessus, et délicieuse:
-
- _C'est que la femme qu'on adore
- N'est pas celle qu'on a déjà,
- Mais celle qu'on n'a pas encore
- Et qu'on n'aime plus quand on l'a..._
-
-«Avoue que ces quatre vers renferment plus de vérité que tous les romans
-d'analyse des coupeurs de cheveux en quatre, tes amis, Claude Larcher et
-Julien Dorsenne?...»
-
-Il me récitait cette stance légère d'une voix chantante, avec des larmes
-presque au bord des yeux, comme s'il eût senti l'infinie mélancolie qu'il
-y a dans l'inconstance inévitable du cœur, dans la fuite irrésistible
-des choses. Oh! ces attendrissements de littérature, qui saura jamais
-s'ils ne sont pas la plus vraie sincérité des littérateurs! Camille
-Favier cependant était rentrée en scène. Elle avait recommencé de jouer
-avec une grâce heureuse qui se transforma en nervosité, lorsque
-l'ouvreuse fut venue, selon le programme du complot, apporter dans notre
-baignoire le faux billet de Fomberteau. L'actrice faillit n'être pas à sa
-réplique, lorsqu'elle vit Jacques tirer un crayon de sa poche, griffonner
-sur sa carte un mot qu'il me remit, puis sortir de la loge. Mais le
-fourbe avait eu raison. Le trouble profond de la femme ne fit que
-profiter au jeu de la comédienne. Elle cessa soudain de regarder du côté
-de la baignoire où son amant n'était plus. Les forces entières de son
-être parurent concentrées sur son rôle, et, dans la grande scène finale,
-fort ingénieusement démarquée, de _la Princesse Georges_, elle déploya
-une puissance de pathétique qui enleva le public dans un délire
-d'enthousiasme. Alors seulement et comme, rappelée par une salle
-transportée, elle revenait saluer au bord de la scène, ses yeux se
-tournèrent vers la loge où j'étais seul. Il y avait, dans ce regard, le
-joli regret de ne pouvoir offrir ce triomphe à son maître et seigneur. Il
-y avait un orgueil d'artiste à artiste vis-à-vis de moi. Il y avait
-surtout une supplication que je ne m'en allasse pas sans avoir causé avec
-elle,--et, le rideau tombé définitivement, elle s'avança sans souci
-d'être observée par ses camarades:
-
---«Que se passe-t-il?» me demanda-t-elle. «Où est allé Jacques?»
-
---«Il m'a laissé cette carte pour vous,» lui répondis-je évasivement.
-
---«Montez dans ma loge,» dit-elle, après avoir regardé les quelques mots
-écrits au crayon, «je veux vous parler.» Son impatience était si vive que
-je la trouvai sur la première marche de l'escalier. Elle me saisit le
-bras aussitôt avec sa main.
-
---«C'est vrai?» me demanda-t-elle à brûle-pourpoint, «Fomberteau se bat?
-Et avec qui? Et pourquoi?»
-
---«On ne m'a rien dit de plus qu'à vous,» répliquai-je, toujours avec le
-même vague.
-
---«Il savait donc que Jacques était au théâtre ce soir? Ils avaient donc
-rendez-vous ensemble? Pourquoi ne m'en a-t-il pas parlé? Il n'ignore pas
-comme je m'intéresse à ses amis et à celui-là entre tous les autres...
-C'est un si loyal camarade et qui a si bravement défendu _Adèle_ et _la
-Duchesse_. Vous ne voulez pas que je trouve cela étrange?...»
-
---«Mais Jacques a paru aussi surpris que vous,» balbutiai-je.
-
---«Ah!» me dit-elle, en me serrant le bras plus fort, «vous êtes encore
-un honnête homme, vous. Vous ne savez pas bien mentir...» Puis, avec un
-accent profond: «Mais vous ne me vendriez pas non plus votre ami, je le
-sais aussi,» et, après un silence: «Vous habitez le même quartier que
-moi, m'a dit Jacques,--attendez-moi, vous me reconduirez...»
-
-
-Elle avait disparu derrière la porte fermée de sa loge, et je n'avais pas
-trouvé de mots pour lui répondre,--pas plus à elle que tout à l'heure à
-Molan. Mon Dieu! Étais-je assez mécontent de moi-même? Éprouvais-je des
-sentiments assez contradictoires dans ce couloir de théâtre, rempli
-maintenant de cette déroute qui achève les représentations? C'est auquel,
-parmi les artistes, s'empaquettera le plus vite pour aller gagner qui un
-souper, qui sa famille, qui son amant ou sa maîtresse, qui le sommeil. Ce
-dernier cas est le plus général. Il faut avoir vingt-trois ans et l'âme
-romanesquement tourmentée que disaient les yeux de Camille, pour ajouter
-aux émotions si épuisantes de la scène celles de l'entretien qu'elle se
-préparait à avoir avec moi... Que je la redoutais cette causerie! Que je
-regrettais de ne pas l'avoir esquivée par un prétexte quelconque! Comme
-j'étais sûr que malgré son mot sur mes devoirs d'amitié, cette enfant
-passionnée essaierait de me faire dire ce que je voulais pas, ce que je
-ne devais pas dire!... Il eût mieux valu peut-être que cette crainte se
-trouvât vérifiée et que la rouée apparût tout de suite en elle
-par-dessous l'amoureuse. Pourtant, les regretté-je sincèrement, les
-minutes singulières de cette nuit-là? Regretté-je cette promenade à deux,
-par ce ciel étoilé et froid de janvier,--si inattendue, puisque je ne
-connaissais pas cette jeune femme, même de nom, à sept heures du
-soir;--si innocente, presque si niaise, puisque j'étais la diversion
-improvisée de sa tendresse pour un autre;--si courte, puisque le trajet
-du Vaudeville à la rue de la Barouillère n'est pas de plus de trois
-quarts d'heure.--Et ces trois quarts d'heure comptent pour moi parmi les
-rares qui fassent lumière sur le fond noir et morne de ma vie. Rien que
-d'en évoquer le charme disparu vaudrait la peine d'avoir commencé le
-récit de cette longue et monotone souffrance...
-
-
-Quoique je fusse bien assuré que Camille ne m'avait pas fait rester pour
-jouer avec moi la scène de la Camargo avec l'abbé dans _les Marrons du
-feu_, de ce Musset qualifié si lestement de mauvais poète par Molan, mon
-cœur battait d'un battement plus vif que d'habitude, lorsque la porte de
-la loge s'ouvrit. Je la vis reparaître, enveloppée tout entière d'une
-grande mante noire achevée en larges collets souples qui lui
-élargissaient les épaules. Une grosse fraise de soie noire s'épaississait
-autour de son cou, et sa tête, coiffée d'une capote d'un bleu sombre,
-émergeait, presque trop petite. Elle me parut plus grande, plus jeune
-aussi. Tout de suite, je vis à ses paupières qu'elle avait pleuré, de
-même que je sentis combien elle était nerveuse, rien qu'à la manière dont
-elle dit adieu à l'habilleuse. Puis, comme elle s'appuyait sur mon bras
-pour descendre l'escalier, je lui demandai, croyant l'égayer par cette
-bénigne plaisanterie:
-
---«Vous n'avez pas peur de faire causer, en vous en allant ainsi avec un
-monsieur?...»
-
---«Faire causer?» dit-elle en haussant ses fines épaules. «Voilà qui
-m'est égal. Tout le monde au théâtre sait que je suis la maîtresse de
-Jacques... Je ne m'en cache pas, vous voyez, et, d'ailleurs, lui non
-plus... Il ne vous l'a pas dit?... Avouez...»
-
---«Il m'a dit qu'il vous aimait,» répondis-je.
-
---«Non,» fit-elle avec son joli sourire triste, qui relevait sa fine
-bouche un peu à droite et creusait une fossette dans sa joue pâle, «je le
-connais trop pour croire cela. Il vous a dit que je l'aimais, et il a eu
-raison. Tout de même c'est gentil à vous de vouloir que je pense qu'il
-parle de moi tendrement. Je vous répète d'être bien tranquille. Je
-n'essaierai pas de vous faire causer... Après tout, cette histoire de
-Fomberteau n'est pas impossible... C'eût été si simple pourtant de ne pas
-s'en aller sans m'avoir dit adieu. Je m'étais promis une telle joie de
-cette reconduite, ce soir...»
-
-
-Nous étions sur le trottoir de la rue de la Chaussée-d'Antin, comme elle
-prononçait cette phrase, suivie d'un long silence. Les femmes qui aiment
-ont de ces cruautés inconscientes. Mais comment en vouloir à celle-ci de
-regretter son amant auprès de moi et de me le dire, quand tout son charme
-était dans cette spontanéité, cette ingénuité si intactes de sa nature?
-Et puis, je commençais d'être amoureux d'elle, et ce tête-à-tête, même
-pour me parler d'un autre, m'enlaçait, m'enivrait de cet enchantement de
-la présence aimée, qui est à elle seule une volupté. La chaleur de son
-bras faisait affluer mon sang à mon cœur. De quelle pose discrète ce
-joli bras s'appuyait sur le mien, pourtant, avec cette réserve si
-différente de l'abandon de l'amour! Mais son pas s'était mis
-instinctivement en harmonie avec mon pas. Nous marchions d'accord, et
-cette fusion de nos mouvements, en me faisant sentir le rythme léger de
-son corps, me révélait aussi qu'elle était, quoique me connaissant bien
-peu, en pleine confiance. J'éprouvais une extrême douceur à cette
-intimité si subite, si complète, si dépourvue de coquetterie. Mon
-amour-propre n'avait pas plus l'idée de s'en humilier que le sien n'avait
-eu l'idée de feindre avec moi sur ses relations avec mon camarade. Par la
-magie mystérieuse de quelle double vue avait-elle deviné, au premier coup
-d'œil, que je lui serais, auprès de Molan, précisément l'avocat dont
-elle avait besoin, et aussi qu'elle pouvait sentir, devant moi, en libre
-sincérité? Toujours est-il que, dès cette première promenade faite
-ensemble, d'abord à travers la foule dont s'encombrait le boulevard, puis
-dans les rues de plus en plus paisibles, jusqu'aux avenues désertes des
-Invalides et de Montparnasse, notre conversation fut celle de deux êtres
-profondément, définitivement, absolument sûrs l'un de l'autre. Je
-n'essaierai pas d'expliquer cette première étrangeté,--prélude et présage
-de relations où tout devait être anomalie. Moi qui répugne à recevoir des
-confidences autant qu'à en faire, j'écoutais cette femme de théâtre avec
-une passionnée, une insatiable avidité de connaître tout de sa vie. Si
-singuliers que fussent ses aveux, adressés à un étranger, presque à un
-inconnu, je ne pensais ni à les mettre en doute ni à les taxer
-d'impudence ou de cabotinage... Et voici que le temps recule, et les mois
-qui nous séparent de cette heure s'abolissent. Le ciel de la nuit d'hiver
-palpite à nouveau de fourmillantes étoiles. Nos pas associés, presque
-conjugués, sonnent sur les trottoirs vides. Sa voix s'élève et s'étouffe
-tour à tour, avec son timbre si doux. C'est comme une musique que rend
-son âme en épanchant les paroles où elle s'abandonne. Cette musique, je
-l'entends encore. Je retrouve ce trouble, à la fois délicieux et
-douloureux, dont me remplissait chacun de ses mots: ils me paraissaient
-si touchants, alors que la chère voix les prononçait, ils me paraissent
-aujourd'hui si cruellement ironiques. En me les rappelant, je songe à ces
-jardins de Provence trop tôt fleuris, trop tôt parés de la frêle grâce
-des corolles--et puis une nuit de gelée brûle les roses, les anthémis et
-les mimosas, et les massifs qui déployaient au soleil de janvier la fête
-de leurs couleurs et de leurs parfums ne montrent plus que des tiges
-flétries, des bâtons morts à l'extrémité desquels jaunissent et se
-recroquevillent des pétales brûlés et des feuilles sèches. Dieu! Que la
-vie, la cruelle vie a tôt glacé de même les fraîches et douces fleurs de
-sentiment qui s'ouvraient dans ce cœur jeune, et comme mon cœur à moi
-défaille, lorsque je me rappelle et ses yeux, et ses gestes, et son
-sourire, et le joli hochement de tête qu'elle avait pour me dire:
-
---«Oui, quand je peux rentrer avec lui de cette façon, le soir, il sait
-que je suis si heureuse... Et il sait aussi ce que cela me coûte de me
-procurer cette liberté... D'habitude, maman vient me prendre... Pauvre
-maman! Si elle soupçonnait tout!... Jacques n'ignore pas comme il m'est
-pénible de mentir pour les petites choses, plus peut-être que de mentir
-pour les grandes. La mesquinerie de certaines ruses vous fait mieux
-sentir combien c'est vilain et misérable de tromper. Il faut que je
-raconte que ma cousine vient me chercher et que j'avertisse cette cousine
-aussi... Non. Je n'étais pas née pour ces roueries... J'aime à dire ce
-que je pense, moi, et ce que je sens. Et d'abord je ne rougis pas de ma
-vie. Sans Jacques, j'aurais déjà tout raconté à ma mère.»
-
---«Et elle ne soupçonne vraiment rien?» lui demandai-je.
-
---«Non,» dit-elle avec une amertume profonde, «elle croit en moi. Je suis
-la revanche de sa vie, voyez-vous. Nous n'avons pas été toujours comme
-nous sommes. J'ai le souvenir d'un temps où, petite fille, nous avions un
-hôtel, des voitures, des chevaux. Mon père était dans les affaires, un
-des grands coulissiers de Paris. Vous savez mieux que moi ce que c'est:
-un coup de Bourse malheureux, et ces fortunes-là s'effondrent... Ce n'est
-pas son nom que je porte, c'est celui de ma mère, quand elle était jeune
-fille...»
-
---«Mais Jacques ne m'a rien raconté de tout cela,» dis-je avec un
-étonnement qui la fit hausser de nouveau ses minces épaules. Quelle
-désillusion déjà dans ce gentil et triste geste qui disait qu'elle
-jugeait clairement celui qu'elle continuait de tant aimer!
-
---«Cette histoire ne l'a sans doute pas assez intéressé pour qu'il s'en
-souvienne. Elle est si banale, y compris la mort de ce malheureux homme
-qui s'est tué de désespoir. Ce qui l'est tout de même un peu moins, c'est
-que maman a sacrifié sa fortune pour que l'honneur de mon père fût sauf.
-Il est vrai que c'était une fortune qu'il lui avait reconnue par contrat
-et qui venait de lui. C'est égal. Il n'y a pas beaucoup de femmes, dans
-ce monde riche que Jacques aime tant, qui feraient cela, pas vrai? Tout
-a été payé, et nous sommes restées avec sept mille francs de rente dont
-nous vivions encore l'an dernier, avant que je n'entrasse au
-Vaudeville...»
-
---«Et comment vous est venue l'idée du théâtre dans un pareil milieu?»
-lui demandai-je.
-
---«C'est une confession que vous voulez,» dit-elle, «vous l'aurez.
-Sait-on jamais pourquoi l'existence tourne comme ceci ou comme cela? On
-ne sortirait pas dans la rue si l'on pensait à tous les événements que
-peut produire une rencontre...» Et elle souriait en disant cette phrase
-qui éveillait en moi un trop vivant écho. N'était-ce pas une de ces
-rencontres de hasard qui venait de me la faire connaître, pour le
-bouleversement de ma paix intérieure, je le pressentais trop? Et elle
-continuait:
-
---«Si je crois à quelque chose, voyez-vous, c'est à la destinée.--Parmi
-les quelques personnes que nous continuions à voir se trouvait un ancien
-ami de mon père, grand amateur de théâtre. Il est mort depuis. Il
-m'entendit, un jour que je ne le savais pas là, réciter un morceau de
-poésie que j'avais appris par cœur, pour moi seule. C'étaient les vers
-de _l'Expiation_:
-
- «_Waterloo! Waterloo! Waterloo! Morne plaine_...
-
-«Tenez, la voilà bien, la destinée. Notre vieil ami m'avait parlé de sa
-mémoire qui baissait. Il m'avait conseillé de travailler la mienne. Ce
-petit hasard aura aiguillé toute ma vie... Il trouva que j'avais déclamé
-avec justesse ces quelques vers. Comme par jeu, il me donna un autre
-morceau à apprendre. J'avais quinze ans, et il me traitait comme il eût
-traité une grande gamine de nièce, sans plus de façons... S'il vivait
-encore, serait-il heureux ou malheureux de ses conseils? Que je me suis
-demandé cela souvent!... Enfin!... A la suite de cette seconde
-expérience, il eut une longue conversation avec maman... Nous étions
-pauvres. Nous pouvions le devenir davantage. Nous n'avions rien à espérer
-de notre famille, qui a été si dure pour mon pauvre père... Un talent,
-c'est un gagne-pain, et, aujourd'hui, le théâtre, c'est une carrière
-comme la peinture, comme la littérature... Les temps des préjugés sont
-passés...--Vous entendez d'ici ces raisonnements de vieux garçon
-parisien? Vous entendez les objections de maman? Elles ne tinrent pas
-contre l'autorité que notre ami avait prise chez nous en nous demeurant
-fidèle. On nous a tant abandonnées,--peut-être un peu par notre faute?
-Maman a été si fière. Ce qui acheva de la décider, ce fut la joie que je
-montrai quand on me consulta. Voilà comment je suis entrée d'abord chez
-un professeur, puis au Conservatoire, d'où je sortais, il y a trois ans
-tantôt, avec les deux premiers prix... Un stage à l'Odéon, puis le
-Vaudeville tout de suite... Et vous en savez autant que moi sur Camille
-Favier...»
-
---«Sur Mlle Favier,» rectifiai-je, «mais pas sur Camille.»
-
---«Ah! Camille!» répondit-elle en quittant mon bras, comme si au moment
-de m'en dire plus long, trop long, sur son être intime, un irrésistible
-instinct de reprise la faisait se reculer. «Camille est une personne qui
-n'a jamais eu beaucoup de bon sens, et elle en a moins encore aujourd'hui
-qu'autrefois,» ajouta-t-elle avec ce hochement de tête, mutin et
-mélancolique à la fois, que je lui ai toujours vu, dans les heures émues.
-«C'est sans doute que je ressemble à mon cher papa, qui, lui, n'avait pas
-de bon sens du tout, m'a-t-on raconté, car il avait épousé ma mère par
-amour, et c'est bien ce que ses frères et sœurs, cousins et cousines ne
-nous ont jamais pardonné... Pauvre père et pauvre Camille!... Mais vous
-le voyez bien,» et cette fois elle sourit, «que je n'en ai pas du tout de
-bon sens, puisque je vous raconte de pareilles choses après deux heures
-de connaissance... Et pourtant, j'ai une théorie, voyez-vous. L'amitié,
-c'est comme l'amour: ça y est ou ça n'y est pas, et du premier coup...»
-
---«Et, de ma part, vous avez deviné que ça y est?...» lui dis-je.
-
---«Oui,» fit-elle avec une simplicité presque grave, en me reprenant le
-bras, qu'elle serra contre le sien, et elle continua: «Vous voudriez
-m'interroger sur mon sentiment pour Jacques? Je l'ai bien deviné, allez,
-et vous n'osez pas. Et moi, de mon côté, je voudrais vous l'expliquer et
-je ne saurais pas. Puisque j'ai commencé à tout vous dire, j'essaierai.
-Il me semble que vous me jugerez moins mal après, et j'ai besoin que vous
-ne me jugiez pas mal... Il faut reprendre les choses par le
-commencement... Je vous ai dit pourquoi et comment j'étais entrée au
-Conservatoire... C'est un curieux endroit, allez, et pas bien connu, où
-il y a de tout, du très bon et du très mauvais, de la corruption et de la
-naïveté, de l'intrigue et de la jeunesse, de la vanité exaspérée et de la
-folie d'art... Durant les années que j'y ai passées, ce fut mon roman à
-moi, cette folie d'art. Oui, j'ai eu la frénésie, la fièvre d'être un
-jour une grande artiste... Et j'ai travaillé!... Ce que j'ai
-travaillé!... Et puis, comme on n'a pas dix-huit ans impunément pour
-rêvasser, ni des oreilles pour entendre, ni des yeux pour regarder, le
-jour où je suis sortie de là, vous comprenez que si j'étais sage, ce
-n'était pas de la sagesse d'une ignorante... J'avais vu, je crois, autant
-de vilaines histoires que j'en verrai dans ma vie. On ne me fera pas la
-cour plus brutalement que n'avaient essayé certains camarades, ni plus
-hypocritement que certains professeurs. Je ne recevrai pas de conseils
-plus dépravés que ne m'en ont donné certaines de mes amies d'alors, ni
-des confidences plus désenchantantes... Mais le milieu, sur moi, n'a
-jamais eu beaucoup d'influence. Ce que l'on me dit entre par une oreille
-et sort par l'autre. Ce que j'écoute, c'est ce que me chuchote la petite
-voix intérieure, celle qui me parle quand je suis seule. C'est la petite
-voix intérieure qui m'avait murmuré:--comme c'est beau!--quand je lisais
-à quinze ans les fameux vers:--_Waterloo! Waterloo!_...--alors que ma
-pauvre maman s'extasiait, elle, sur de mauvais bouquins du cabinet de
-lecture de la place Saint-Sulpice. C'est la petite voix qui m'avait
-soufflé de répondre: oui, tout de suite, quand notre vieil ami m'avait
-parlé de théâtre. C'est la petite voix qui me défendit de succomber aux
-tentations dont j'étais entourée alors... Ne vous imaginez pas que ce
-fussent des conseils bien raisonnables, ces conseils de la petite voix.
-Pensez, quel métier pour une fille de l'âge que j'avais alors: répéter
-sans cesse des paroles d'amour, donner à sa voix des accents d'amour, à
-son visage, à ses gestes des expressions d'amour! On finit, à ce jeu, par
-gagner la fièvre des rôles que l'on s'assimile. On veut les avoir
-éprouvés pour son propre compte, ces sentiments dont a tant essayé la
-copie... Enfin, je ne peux pas bien vous expliquer cela, c'est sans doute
-parce que j'étais née pour le théâtre, mais je ne peux pas jouer un
-personnage, sans le devenir ou presque, et, quand on sort de dire pour le
-compte d'une autre:
-
- «_Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime!_...
-
-«si vous saviez comme on a quelquefois envie de dire la même douce phrase
-caressante pour son propre compte?»
-
---«Hélas!» lui répondis-je, comme elle se taisait de nouveau, «c'est
-notre histoire à tous que vous me racontez là... On a lu dans les livres
-que cela fait si mal de sentir, et l'on n'a de cesse que l'on ne se soit
-donné à soi-même ce mal que ces livres dépeignaient comme si
-douloureux... Il y a une contagion dans les douleurs des poètes. On les
-imite malgré soi, et l'on est sincère dans cette imitation. Ce qui prouve
-une fois de plus que le cœur est une machine bien compliquée...»
-
---«Plus compliquée encore que vous ne le croyez,» fit-elle avec un
-demi-sourire d'intelligence, «quand il s'agit d'une fille qui vit comme
-je vivais... Je vous ai dit que j'avais la folie de mon art. Pourquoi
-avais-je décidé, à part ma pauvre tête, que cet art n'était pas
-compatible avec la tranquillité bourgeoise d'une existence régulière, et
-que la prosaïque et monotone vertu est l'ennemie du talent? Je ne saurais
-pas vous l'expliquer. Mais c'est ainsi... J'étais convaincue que sans la
-passion il n'y a pas de grande artiste. Encore maintenant, je ne crois
-pas que j'aie eu tort... Tenez, ce soir, j'ai joué ma dernière scène
-comme jamais je ne l'avais jouée. J'avais mal aux nerfs dans tous mes
-gestes, dans tous mes mots. Et je me donnais par mon rôle. Je me donnais,
-ah! follement!... Pourquoi? Parce que j'avais vu Jacques s'en aller de
-votre baignoire et que je ne comprenais pas. Si vous saviez ce que j'ai
-souffert d'angoisse en regardant à ce moment-là la loge de cette affreuse
-Mme de Bonnivet! Dieu! que je la hais, cette femme! C'est mon mauvais
-génie et le mauvais génie de Jacques. Vous verrez... Si elle était sortie
-avant la fin, avec son imbécile de mari, j'aurais pensé qu'elle et
-Jacques s'en allaient ensemble. Je serais tombée, là, sur la scène...
-Pardonnez-moi. Je reviens à mon histoire, puisqu'elle ne vous ennuie pas
-trop... Tous ces sentiments romanesques, indécis, confus, qui remuaient
-en moi tandis que je piochais ferme mes concours de sortie au
-Conservatoire, se résumèrent dans un rêve dont je vous supplie de ne pas
-trop rire... Oui, toutes ces douleurs et toutes ces joies d'amour, toutes
-ces émotions qui devaient exalter l'artiste et faire de moi la rivale des
-Rachel, des Desclée, des Sarah Bernhardt, des Julia Bartet, je souhaitais
-de les éprouver pour quelqu'un qu'elles exalteraient en m'exaltant, pour
-un homme de génie que j'inspirerais en m'inspirant, et qui écrirait des
-pièces sublimes que je jouerais ensuite avec un génie égal au sien...
-Seigneur! Que c'est difficile de dire ce que l'on sent pourtant avec tant
-de netteté!... Je cherche un nom dans l'histoire du théâtre qui vous
-expliquerait ces chimères mieux que mon pauvre bavardage...»
-
---«Vous auriez voulu être la Champmeslé, rencontrer Racine, et lui créer
-_Phèdre_ après la lui avoir posée,» l'interrompis-je.
-
---«C'est cela,» fit-elle vivement, «C'est cela... Oui, la Champmeslé et
-Racine; ou bien Rachel avec Alfred de Musset, la Rachel du souper, si
-elle l'avait aimé.... Rencontrer un écrivain, un poète, qui eût besoin de
-sentir pour écrire, le faire sentir, sentir avec lui, incarner les
-créations de son talent sur la scène, et traverser ainsi le monde à deux,
-pour aller ensemble à la gloire dans une légende d'amour!... Croyez-vous
-qu'il en peut tenir du bleu--de quoi faire tous les fonds de ciel de tous
-vos tableaux--dans la cervelle d'un petit trottin d'apprentie actrice,
-qui répète son morceau d'examen, au fond d'une vieille rue du faubourg
-Saint-Germain, à côté de sa vieille mère, en imaginant, pour ses robes,
-des combinaisons et des rarrangements?... C'est une absurdité, un rêve,
-une folie, qu'un pareil désir. Pourtant ce rêve, j'ai tant cru
-l'étreindre, cette folie, j'ai tant cru la réaliser, quand le hasard m'a
-mise sur le chemin de Jacques. Je la réaliserais,--s'il m'aimait
-seulement,» et, avec un accent profond, elle répéta, elle soupira: «s'il
-m'aimait?»
-
---«Mais il vous aime,» lui répondis-je. «Si vous l'aviez entendu me
-parler de vous, ce soir...»
-
---«N'espérez pas m'abuser,» fit-elle sérieusement et tristement, «je sais
-à quoi m'en tenir, allez... Il ne m'aime pas. Il aime l'amour que j'ai
-pour lui... Et pour combien de temps?...»
-
-
-
-
-IV
-
-
-Comme les moindres mots de cette conversation sont demeurés présents et
-distincts dans ma mémoire, avec leur intonation tour à tour gaie ou
-triste, sentimentale ou persifleuse, désabusée ou attendrie! Je pourrais
-continuer d'en noter le détail pendant des pages et des pages, sans me
-lasser. Il me semble, en les transcrivant ici, sur ce froid et muet
-papier, que le temps recule, et je me retrouve à la minute où cette
-causerie prit fin--trop tôt pour mon désir--par notre arrivée devant la
-maison de la rue de la Barouillère. Je me revois, prenant congé de
-Camille devant la porte massive, que le cordon d'un concierge endormi
-avait tardé à faire tourner sur ses gonds, malgré un carillonnage répété.
-Je crois entendre ce tintement, de la sonnette, comme je crois sentir la
-chaleur de sa petite main fiévreuse dans les miennes, tandis que je lui
-disais adieu, et elle m'apparaît, à la lueur du clair de la lune, comme
-un adorable fantôme à jamais évanoui: elle cligne ses yeux fins que le
-sommeil va fermer, elle incline sa tête avec un sourire, elle met son
-doigt sur sa bouche avec un geste de malice, pour me recommander la
-discrétion sur les confidences qu'elle m'a faites. La petite tête, les
-hauts collets et la longue mante s'engouffrent dans l'ombre de l'allée.
-Le battant de la porte retombe avec un bruit sec. Malgré moi, j'écoute un
-instant encore. J'entends une main tâtonner, la sienne, et prendre un
-objet de métal,--le bougeoir qui doit l'attendre chaque soir.--Une
-allumette craque; un pas se hâte, son pas; une autre porte se referme,
-celle de l'escalier intérieur... Puis rien, et je reprends moi-même le
-chemin de ma maison, sous le même radieux et pâle clair de lune, par les
-trottoirs déserts de ce coin du faubourg Saint-Germain, rempli, à cette
-heure, d'un peuple de chats furtifs et de chiens errants. Des sergents de
-ville en train de faire leur ronde, un fiacre attardé qui rejoint
-Grenelle, un groupe de rapins qui reviennent de quelque brasserie du
-boulevard Saint-Michel,--voilà tout ce qui atteste la persistance de la
-vie parmi les grands hôtels endormis et les couvents éteints, les petites
-maisons bourgeoises éclairées d'un dernier bec de gaz et les hôpitaux
-sinistrement noirs. C'est vraiment une des provinces de Paris que ce
-quartier, si voisin pourtant des populeux boulevards,--comme l'existence
-paisible de Camille auprès de sa mère était voisine de l'existence
-passionnée de la petite Favier du Vaudeville. Nous n'avions mis que trois
-quarts d'heure à revenir du théâtre, de ce pas inégal dont le rythme
-s'accommode aux lenteurs tour à tour et aux hâtes des confidences. Je ne
-mis pas moins de temps, l'horloge de l'église Saint-François-Xavier me le
-révéla par sa sonnerie, à gagner le petit hôtel du boulevard des
-Invalides où j'habite, quoique par la rue Rousselet et la rue de
-Monsieur, il soit lui-même autrement proche. Il est vrai que j'avais erré
-tout seul indéfiniment dans ce quartier désert, envahi par un trouble sur
-lequel je ne pouvais guère m'abuser. Cette brûlure soudaine de l'être
-intime, cette prise et cette reprise interminable des phrases que l'on
-vient d'entendre, cette obsession à la fois ravie et épouvantée de la
-pensée occupée comme de force par une créature à laquelle l'on était, la
-veille encore, le jour même, parfaitement étranger,--qui a commencé
-d'aimer sans connaître ces prodromes de la grande folie? C'est le frisson
-qui annonce la funeste fièvre, cette _malaria_ de l'âme, plus longue à
-guérir que l'autre et plus dangereuse. Les médecins cherchent la quinine
-qui en coupera les accès! Et puis on ne croit pas que la maladie sera si
-grave. On se persuade que l'on sera plus fort qu'elle, et l'on se tient
-des raisonnements comme celui que je me tenais en me réintégrant au gîte,
-vers les deux heures du matin:
-
---«Une nuit de bon sommeil, et demain, ces folles idées seront passées...
-D'ailleurs, cette enfant est la maîtresse d'un camarade. Je me connais,
-la seule pensée de leurs caresses m'empêcherait d'en devenir amoureux, si
-j'en avais l'envie. Et, cette envie, je ne l'aurai pas. Elle m'a ému, ce
-soir, dans sa vie réelle, comme elle m'avait ému au théâtre, comme elle
-m'aurait ému dans un roman!... Pure imagination. Demain, je n'y penserai
-plus, et si j'y pense encore, je ne la reverrai pas, ni elle, ni Molan.
-Voilà tout.»
-
-
-Pure imagination? C'est bientôt dit. Mais n'y a-t-il pas un point profond
-et trop sensible, par quoi cette imagination touche à notre cœur, est
-notre cœur même? Et quand la grâce d'une femme a blessé ce petit
-point-là, nous trouvons toujours des motifs pour ne pas rester fidèles au
-prudent programme du non-revoir. Le fait est que je commençai par n'avoir
-pas cette nuit de bon sommeil que je m'étais promise, et quand je me
-réveillai de l'inquiet assoupissement venu avec le matin, je pensais à
-Camille Favier avec autant d'intérêt troublé que la veille. «Si j'y pense
-encore, je ne la reverrai pas, ni elle, ni Molan...» Oh! la sage
-résolution, et, tout de suite, je trouvai un prétexte pour y manquer.
-N'avais-je pas promis à Jacques de le renseigner sur la réussite ou
-l'insuccès de son mensonge? Ce ne fut pas, toutefois, sans remords que je
-me mis en route, dès les dix heures, pour accomplir cette étrange
-mission. J'avais oublié, durant ma soirée de la veille, qu'à dix heures,
-précisément, j'avais modèle. Une fille, nommée Malvina, venait me poser
-mon infinissable _Psyché pardonnée_. Quand je la renvoyai, j'entendis la
-petite voix intérieure dont, la veille, Camille avait joliment parlé, me
-chuchoter: «Lâche! Lâche!» Et, même sans la petite voix, la seule
-présence de cette créature ne me démontrait-elle l'absurdité de mon
-sentiment commençant? Malvina avait, elle aussi, comme Camille, une tête
-idéale de madone primitive, et c'était la noce faite fille! Sa bouche au
-sourire si fin dans le silence ne s'ouvrait que pour débiter de
-crapuleuses gueulées. Quel conseil de ne jamais croire au charme
-ensorceleur d'un visage! Le sort a de ces avertissements que nous
-repoussons avec la sensation obscure de l'irréparable. Malvina partie, je
-regardai mon atelier, la toile commencée, ma boîte à couleur, ma palette
-de travail,--et je sortis, poursuivi par le muet reproche de ces choses.
-Que ne l'ai-je écouté alors!
-
-J'avais heureusement à traverser, pour gagner la rue Delaborde, où
-Jacques Molan habite,--derrière Saint-Augustin et la caserne de la
-Pépinière,--un joli quartier de Paris et qui eut tôt fait de me
-distraire. Je le connais si bien pour en avoir essayé de nombreuses
-études, quand j'étais préoccupé, comme disent les critiques d'art qui
-cherchent dans nos toiles une occasion de théories, d'être «moderne».
-Cette sottise-là est finie pour moi, grâce à Dieu. Elle m'a profité tout
-de même, car si je ne crois plus que la peinture doive reproduire des
-jeux de lumière sans signification, ni des cadres de vie humaine sans
-valeur essentielle, j'ai gardé de ces études un goût plus vif, un sens
-plus affiné de certains paysages, ceux de la Seine, par exemple, des
-Tuileries et de la place de la Concorde. J'en aime surtout la couleur
-d'avant midi, qui leur donne une fraîcheur tendre, des transparences
-claires d'aquarelle dans un joli frisson d'éveil actif. Ce matin-là, et
-les nerfs fouettés par la griserie de la passion naissante, l'eau du
-fleuve me parut plus fraîche encore; le ton gris-bleu du ciel plus
-délicat sur les massifs dépouillés; l'eau des fontaines plus
-jaillissante, sous la blanche et sonore écume. Mon être surexcité
-percevait mieux le charme de papillotement et d'intimité que dégage cet
-horizon d'arbres grêles, de coquettes maisons et d'eaux vivantes.
-Involontairement, j'oubliais mon ferme propos de sagesse, et mes remords
-du travail quitté, pour me figurer le renouveau d'âme que m'eût insufflé
-une liaison comme celle dont cet assouvi de Jacques Molan faisait si peu
-de cas. Puis le démon de l'ironie s'emparait de moi, irrésistible:
-
---«Oui,» me disais-je, ou à peu près, «être aimé d'une femme comme
-Camille, quel rêve!... Juste assez libre pour donner à son amant de
-longues heures, celles-ci, par exemple, et pas assez pour absorber tout
-son temps; assez artiste pour comprendre les plus délicates nuances
-d'impression et les plus subtiles; assez naturelle pour s'amuser à ces
-caprices d'un rien de bohème, si savoureux, quand ils ne sont pas doublés
-de misère; assez enthousiaste pour qu'il émane d'elle un constant
-encouragement au travail, et trop spontanée, trop sincère pour vous
-pousser jamais à cet esclavage du succès, la fatale influence de tant de
-maîtresses et d'épouses... Et puis quelle adorable amoureuse! Était-il
-d'une rare nuance d'âme le roman qu'elle m'a raconté hier, et différent
-de celui qui hante la cervelle de ses petites camarades? Un riche
-entreteneur et une forte réclame, voilà l'Idéal ordinaire de ces
-demoiselles... Et il faut que la seule comédienne qui pense autrement
-tombe du coup sur ce Molan, sur cette froide machine à fructueuse
-«copie»... Et moi, que me sert-il de la deviner, de l'apprécier ainsi,
-quand je vais de ce pas faire une démarche qui ne peut que contribuer à
-les rapprocher l'un de l'autre?... Quel absurde hasard m'a fait dîner au
-Cercle, hier soir, et rencontrer Jacques? Cela devait m'arriver: c'est le
-symbole de toute notre vie, à lui et à moi... C'est moi qui suis
-l'amoureux, ou tout près de l'être; il est l'amant. C'est moi qui ai la
-sensibilité d'un véritable artiste; il en fait les œuvres et il en a la
-gloire... En attendant, voici une matinée bien claire que je perdrai, et
-mon tableau qui n'avance plus... Bah! Je rentrerai tôt, j'enverrai
-chercher Malvina. Je travaillerai toute l'après-midi. Je réparerai ce
-temps perdu. Ma commission à peine faite, je me sauve... Je suis assez
-curieux, d'ailleurs, de voir comment l'animal est installé... Il doit
-rouler en ce moment-ci sur quatre-vingt à cent mille francs par an... Ça
-le change d'autrefois, de l'époque où il mangeait chez Polydore à quinze
-sous la portion.»
-
-Il y avait des jours et des jours, en effet, que je n'étais allé chez mon
-ancien camarade. Tandis que l'ascenseur me hissait jusqu'au second étage,
-où il habite, d'une grande maison neuve à _bow-windows_ garnis de verres
-de couleurs, je me remémorais les divers gîtes où j'ai connu cet
-écrivain, aussi habile administrateur de sa représentation officielle que
-de sa fortune et de son talent, et je refaisais en pensée ses rapides
-étapes sur le grand chemin de la gloire parisienne.--Ce fut d'abord, au
-sortir du collège, la petite chambre d'un hôtel meublé, rue
-Monsieur-le-Prince. Un portrait de Baudelaire, par Félicien Rops, et
-quelques mauvais médaillons de David, en plâtre, patinés à l'huile,
-constituaient tout l'ameublement personnel de ce réduit. L'ordre
-méticuleux des livres, des papiers et des plumes sur la table attestait
-déjà la volonté ferme du travailleur. Jacques n'avait alors comme
-ressources qu'une maigre pension de cent cinquante francs par mois,
-servie par sa seule parente, une vieille grand'mère, qui vivait en
-province et pour laquelle il se conduisit du moins en petit-fils
-reconnaissant. Je l'ai vu pleurer de vraies larmes quand elle est
-morte,--et puis il l'a mise en livre. Chose étrange, c'est le seul de ses
-ouvrages qui soit franchement mauvais. Serait-ce que le talent d'écrire
-se nourrit seulement de la sensibilité imaginative, laquelle, pour se
-réaliser, a besoin de l'expression au lieu que la sensibilité réelle
-s'épuise et s'achève par sa réalité même? Heureusement pour lui, dans ces
-années de début, il ne peignait que les sentiments qu'il n'avait pas! Son
-premier volume d'une facture si élégante et si brutale à la fois, fut,
-chose invraisemblable, griffonné dans ce logis du quartier Latin. Ce fut
-ensuite l'entrée dans un journal du boulevard, et aussitôt un changement
-de domicile montra que l'écrivain entendait bien ne pas végéter dans le
-même cercle d'étroites habitudes. Il prit un appartement dans un entresol
-de la rue de Bellechasse, encore sur la rive gauche, mais tout près déjà
-de la rive droite. Le portrait de Baudelaire y était toujours, pour
-proclamer la fidélité aux convictions d'art du début, mais encadré de
-velours et détaché sur des tentures d'andrinople rouge, lesquelles
-donnaient à ce réduit un air d'asile capitonné. Elles sauvaient le manque
-de caractère artiste des meubles achetés à tant par mois chez un
-tapissier complaisant, et tous solides, tous bourgeois, sans aucune autre
-prétention que la qualité de leur vieux chêne. Le notable commerçant en
-denrées littéraires que devait être Molan, s'annonçait par cette
-recherche du fauteuil durable, du bureau bien conditionné que l'on ne
-devra jamais réparer.--Ce fut aussi l'époque d'un vaste divan à
-coussin,--propice aux crises d'analyse,--du cabinet de toilette plus
-raffiné et de la tenue plus élégante qui décèle «l'homme aimé».--Les
-visiteuses voilées que l'on rencontrait parfois dans l'escalier
-expliquaient la raison de cette métamorphose. Le succès augmentant
-encore, arriva l'époque du petit hôtel de Passy, jugé tout de suite
-inconfortable. Jacques n'y était pas demeuré un an et demi, que déjà
-l'opulente et définitive demeure de «l'homme établi» avait succédé. Je
-pus m'en convaincre dès l'antichambre où je fus reçu par un petit groom
-en demi-livrée. Un commissionnaire attendait, que je crus reconnaître
-pour l'avoir vu stationner dans mon quartier. Le groom m'introduisit dans
-un vaste fumoir attenant au très petit cabinet de travail, et qui
-montrait une vitrine remplie de bibelots, tous authentiques: vieilles
-laques chinoises, bronzes admirablement patinés du seizième siècle,
-boîtes en vernis Martin, figurines de Saxe, bonbonnières anciennes. Le
-disparate des objets traduisait bien l'éternel utilitarisme de Molan. Il
-pioche sa vente possible, en cas de malheur. Quelques tableaux décoraient
-les murs, tous modernes, de la modernité la plus outrancière et la plus
-exaspérée. Encore un placement à deux cents pour cent, la peinture d'un
-contemporain obscur, et demain il sera peut-être Millet ou Corot. C'est
-un billet à la loterie, ces tableaux, et à si bon marché! Molan les avait
-achetés pour quelques louis à de jeunes peintres en détresse, ou reçus en
-récompense d'un peu de réclame. Et puis, il a toujours eu le secret de se
-mettre avec l'extrême-gauche littéraire et artistique pour se faire
-pardonner ses succès. Mais il fallait le connaître comme je le
-connaissais pour déchiffrer la face de ce fumoir-bibliothèque, destiné à
-la montre, aux _interviews_, aux après-déjeuners et après-dîners de
-l'écrivain à la mode. Le trait significatif, c'était l'ordre, toujours
-implacable, surveillé, méticuleux. Tout le révélait, cet ordre, et
-d'abord le rangement des livres cartonnés sur les rayons,--et quels
-livres! Rien que des œuvres de jeunes confrères, de quoi donner à tous
-ceux d'entre eux qui venaient voir «l'arrivé» la flatteuse sensation
-d'avoir été reliés, chacun dans une couleur appropriée à son talent,--les
-coloristes en vieux rouge, les élégiaques en mauve, les raffinés en
-papier japonais! L'éclat battant neuf des menus objets d'argent, destinés
-à fumer et à prendre du soda et du brandy, à l'anglaise, et admirablement
-tenus,--la fraîcheur du tapis havane, évidemment enlevé chaque été,--la
-propreté flamande des vitraux mobiles, des merveilles du plus pur
-quatorzième, avec de grandes figures sur un fond bleu, réticulé et
-fleurdelisé,--tout attestait l'œil d'un maître difficile et dont la
-volonté va du grand au petit détail, sans jamais désarmer. Les propos que
-l'écrivain m'avait tenus la veille sur son talent de boursier me
-revinrent à la mémoire, et je pensai qu'étant donné le positivisme de sa
-nature, il m'avait dit la vérité. D'ailleurs, il entrait lui-même,
-manicuré, tubé, rasé, coiffé, sentant bon par tout son corps, l'œil
-éveillé, la joue fraîche, la lèvre épanouie, vêtu du plus délicieux
-veston du matin que jamais chemisier de génie ait coupé et soutaché pour
-un viveur professionnel. Seulement, ce viveur-ci était d'une espèce très
-particulière, car il tenait à la main une plume d'oie trempée d'encre
-qu'il me montra en la jetant dans le feu, allumé à tout hasard, et
-gaiement:
-
---«Je t'ai fait attendre?...» demanda-t-il. «J'avais ma troisième page à
-finir... Encore une, d'ici à midi et demi, et j'aurai gagné ma journée.
-Tous les jours ces quatre pages, qu'il s'agisse d'un roman ou d'une
-pièce--voilà ma méthode,» et m'indiquant sur un rayon, dans la petite
-bibliothèque basse, une large rangée de dos de livres moins coquettement
-reliés que les autres: «Et voici le résultat...»
-
---«Et tu peux quitter et reprendre ta besogne comme tu veux?» lui
-demandai-je.
-
---«Comme je veux. Affaire de régime, vois-tu. J'ai réglé mon cerveau
-comme on règle un compteur à gaz. La comparaison te scandalise? Tu n'as
-pas médité comme moi cette profonde parole d'un maître:--_La patience est
-ce qui, chez l'homme, ressemble le plus aux procédés que la nature
-emploie dans ses créations..._ Jamais d'à-coup et une régularité presque
-automatique, c'est tout le secret du talent... Mais parlons de ton
-ambassade auprès de Camille, hier au soir... Il y a eu des pleurs et des
-grincements de dents, n'est-ce pas?...»
-
---«En aucune façon,» lui répondis-je, non sans éprouver un plaisir à
-déconcerter sa fatuité, «elle n'a pas même voulu m'interroger, pour ne
-pas me faire mentir...»
-
---«Oui,» dit-il en haussant les épaules, «c'est bien son genre. Toutes
-les délicatesses, toujours... Nous vivons dans une amusante époque. Tu
-rencontres chez une femme des sentiments exquis, de la nuance, un cœur
-délicieusement fin, de la grâce d'esprit? C'est une petite actrice de
-quatre sous... Une autre a deux cent mille francs de rente, une famille,
-un nom, de la beauté, une situation de monde, va te promener, c'est une
-infâme cabotine... Mais si la petite est une romanesque, c'est une
-romanesque futée. Elle a eu le scrupule de ne pas te faire causer, toi,
-pour ne pas te demander de trahir un ami. Puis elle s'est adressée au bon
-endroit pour savoir la vérité. Elle a dépêché à Fomberteau un exprès dès
-ce matin...»
-
---«Tu ne l'avais donc pas prévenu?...»
-
---«Je comptais passer chez lui en sortant d'ici... Elle a pris les
-devant, et Fomberteau qui ne savait rien lui a répondu le billet que
-voici,» et il tira de sa poche un papier. «Figure-toi la Camille que tu
-connais en train de lire ce poulet: _Chère amie, la peste soit des
-mystifications et des mystificateurs, pour employer une tournure chère à
-votre Molière, puisqu'ils ont donné à la duchesse, et à mon sujet, des
-diables bleus comme son blason. Je n'ai jamais dû me battre en duel.
-Votre Jacques n'a jamais dû me servir de témoin. Sauf cela, tout le
-reste est vrai. Rassurez-vous donc sur lui et sur moi, et comme c'est
-jour de chronique, pardonnez-moi de ne pas aller vous remercier moi-même
-de votre gentille inquiétude..._ A quoi Camille a, de sa main, ajouté ce
-_post-scriptum_:--_Puisque vous m'avez donné hier une explication qui
-n'était pas la vraie, j'ai droit à une autre, la vraie, et je
-l'attends..._»
-
-
---«Et à quelle heure as-tu reçu cette lettre?» lui demandai-je.
-
---«Il y a quelque vingt-cinq minutes... Le commissionnaire est dans
-l'antichambre... J'ai voulu t'avoir vu et savoir ce qu'elle t'avait dit.
-J'aurais dû penser que c'était bien inutile et qu'elle serait avec toi
-aussi «belle âme» que toi-même... Toujours les sublimes et toujours
-l'amalgame! Elle n'aura rien perdu pour attendre. Je vais lui répondre et
-de ma meilleure encre...»
-
---«Je serais curieux,» interrogeai-je, «d'apprendre par quel mensonge
-nouveau tu te tireras d'affaire...»
-
---«Moi?» répliqua-t-il en s'asseyant à une petite table, et sa plume
-commençait de courir sur le papier, «par aucun... Je lui dis que je n'ai
-pas la moindre explication à lui donner et que je ne veux pas qu'elle se
-permette, une autre fois, des tours comme celui qu'elle m'a joué en
-s'adressant à Fomberteau.»
-
---«Tu ne feras pas cela!...» l'interrompis-je vivement. «Cette pauvre
-fille t'aime de tout son cœur. Elle n'a pu supporter le doute. Elle a
-pensé que tu lui mentais, et elle a voulu savoir la vérité. Voyons,
-n'est-ce pas naturel?... N'en avait-elle pas le droit, sois juste?...
-C'est si simple de trouver un autre prétexte... Mais dis-la-lui plutôt,
-cette vérité, puisqu'elle te la demande, cela lui ferait moins de
-peine...»
-
---«Il n'y a qu'une petite objection,» répondit Jacques, et, fermant le
-billet qu'il venait d'écrire, il pressa le bouton de la sonnette
-électrique pour appeler le gamin en veste bleue à boutons dorés, auquel
-il remit la lettre, «c'est que je serais parfaitement heureux si Camille
-se brouillait avec moi sur ce petit mot... C'est un autre principe, cela,
-aussi absolu que celui de la régularité du travail. Quand on doit rompre
-avec une maîtresse, plus le motif de rupture est insignifiant, plus il
-est sage... Et mes affaires vont si bien de l'autre côté que je n'ai
-vraiment plus besoin d'elle pour faire marcher sa rivale... Puisque tu es
-mon _regardeur_, et que je te sais muet comme un tombeau, j'ai bien envie
-de te raconter tout, malgré les grandes phrases sur la discrétion,
-d'autant plus que cette confidence ne compromet que moi,--jusqu'ici... Il
-y a précisément du tombeau dans cette affaire et du tombeau de grand
-homme--encore!... Enfin, j'ai arraché à Mme de Bonnivet, hier soir, une
-promesse de rendez-vous... Et dans quel endroit?... Je te le donne en
-mille. Au Père-Lachaise, devant la tombe de Musset,--comme avec
-l'autre!... Tu ne trouves pas ça de premier ordre?... Du cimetière au
-fiacre, c'est comme du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas, et du
-fiacre à certaine garçonnière de ma connaissance, comme avec l'autre,
-puisque c'est le programme, un second pas... Car tu sais, jamais de
-femmes à domicile. Troisième principe... Dans ces conditions, que Camille
-se brouille avec moi aujourd'hui, mais tant mieux, tant mieux!... Enfin,
-ne me fais pas une figure qui me dise: Mon cher Molan, vous êtes un
-monstre, et laisse-moi te mettre à la porte--à cause de la quatrième
-page...»
-
-
-Si j'avais douté encore du sentiment trop vif que m'inspirait déjà cette
-charmante Camille, ce doute aurait cessé là, sur place, tant mon émotion
-fut cruelle devant ce cynique discours. J'aperçus avec trop d'évidence la
-vérité du drame où je me trouvais soudain engagé comme spectateur,--mais,
-dans certains duels, de voir menacée une vie très chère rend le témoin
-plus pâle que le duelliste lui-même. L'amour passionné de la petite
-Favier servait à Jacques de moyen d'action sur l'amour-propre de la
-mondaine blasée, coquette et froidement perverse, sans doute, mais
-élégante, enviée et riche, vers laquelle l'attiraient sa vanité et sa
-curiosité. Ce cœur de la pauvre comédienne, resté naïf et romanesque
-malgré la plus désenchantante des existences, ce cœur si vrai,--que
-j'avais senti si vrai, qui s'était ouvert à moi, avec une telle
-spontanéité, dans une heure de souffrance intime,--allait être brisé,
-déchiqueté, broyé, entre deux orgueils en train de se battre l'un contre
-l'autre--et quels orgueils! Les plus féroces, les plus implacables de
-tous, celui d'une demi-grande dame et d'un demi-grand écrivain, tous deux
-gangrenés d'égoïsme par la parade habituelle, desséchés par la constante
-et détestable étude de l'effet à produire, sans laquelle on ne garde pas
-le prestige incertain de la mode. Par une intuition d'une certitude
-affreuse, je mesurai du coup la profondeur de l'abîme où roulait, à son
-insu, mon amie improvisée de la veille. L'extrême acuité de cette vision
-m'empêcha de répondre à Jacques comme il s'y attendait sans doute, pour
-se divertir de ma naïveté en m'indignant. Il m'eut raillé, et sa
-raillerie m'eût fait mal. Il m'eût dit tout haut le conseil que son
-énigmatique sourire me donnait tout bas: «Si elle te plaît tant, il y a
-une place de consolateur à occuper et tout de suite...» Je peux me rendre
-cette justice: je ne me la dis pas à moi-même, cette vilaine parole. Je
-n'y eus pas de mérite, d'ailleurs. A-t-on du mérite à ne pas profaner en
-soi une image qui ne vous plaît qu'attendrissante et pure? Et si étrange
-que puisse paraître ce mot appliqué à une fille dont je savais qu'elle
-était la maîtresse d'un de mes camarades, je respectais dans Camille
-cette folie d'illusion par laquelle ses vingt-deux ans jouaient sur une
-seule carte leur précieux trésor de rêves délicats, de tendresses naïves,
-de nobles chimères. Je respectais en elle aussi le songe qu'elle m'avait
-déjà fait songer. Durant cet entretien de la veille au soir, le fond le
-plus intime de mes mélancolies avait tressailli, à me dire que j'eusse pu
-la rencontrer un peu plus tôt, au temps où elle ne s'était pas donnée à
-Jacques Molan, la deviner, lui plaire, et peut-être la déraisonnable et
-touchante enfant aurait-elle tourné vers moi ce besoin de tenir,
-vis-à-vis d'un autre artiste, ce rôle si moqué, si vieux jeu, de muse et
-d'inspiratrice. Quel ouvrier de Beauté pourtant n'a pas soupiré vers la
-présence auprès de lui d'un charmant esprit de femme, d'un cher et dévoué
-visage où boire du courage aux heures de lassitude, de deux faibles
-mains, mais sûres, à serrer dans ses mains fatiguées, d'une épaule fidèle
-où reposer son front tourmenté?... C'était assez d'avoir associé ce
-soupir quelques minutes au nom de la maîtresse de Jacques pour que
-l'espoir d'une banale aventure de dépit avec cette pauvre fille n'eût
-même pas besoin d'être écartée. Cette idée ne pouvait pas me venir. Mais
-de ne pas nourrir un malpropre projet de galanterie n'empêchait pas que
-ma sympathie à son endroit, déjà un peu maladive, n'eût grandi encore
-dans cet entretien avec mon camarade. Voilà pourquoi, au lieu d'écrire à
-Malvina, le modèle, d'après le sage propos formé quelques heures
-auparavant, je continuai ma visite illogique de la matinée par une visite
-plus illogique de l'après-midi, et cette imprudente journée s'acheva par
-une troisième visite, aussi folle. Une crise de déraison commençait. Elle
-n'est pas finie, puisque ma plume tremblait dans ma main tout à l'heure à
-rapporter les phrases brutales de Jacques Molan. Et sur le point de fixer
-le détail de ces deux autres petits épisodes qui achevèrent le prologue
-de cette tragédie intime, j'ai dû la poser, cette plume, tant j'avais mal
-à mes souvenirs, comme on a mal à des blessures mal fermées. Pourtant,
-par une contradiction que je subis sans l'expliquer,--un attrait s'exhale
-de ces souvenirs douloureux, une magie, un charme. Toute mon âme a chaud
-rien que d'y penser.
-
-
-Cette seconde visite, on le devine, fut pour la pauvre Duchesse Bleue
-elle-même, comme je commençais d'appeler Camille dans les monologues, de
-mon cœur, et j'oubliais la pédante réminiscence qui avait inspiré à
-Jacques Molan ce sobriquet, pour y faire tenir la grâce tendre, la
-fantaisiste mélancolie d'un rêve à la Watteau, chimérique et caressant,
-idéal et voluptueux dans sa pitié. Il n'y avait certes pas plus de
-différence entre le sentimentalisme que cette jolie enfant m'avait
-ingénument confessé la veille et le matérialisme pratique de son amant,
-qu'entre la somptueuse maison neuve de la place Delaborde, et le très
-modeste troisième étage de la très modeste rue de la Barouillère où je
-sonnai vers les deux heures. Les teintes délavées de la façade mal
-recrépie s'harmonisaient avec la sordidité de la loge, avec la glaciale
-froideur de l'escalier de bois sans tapis, dont les marches, cirées de
-plusieurs jours, s'affaissaient vers le mur. Un air de médiocrité minable
-était comme épandu sur cette vieille bâtisse, et les cartes de visite
-bourgeoisement clouées aux portes, que j'eus la curiosité de regarder,
-révélaient trop quelle sorte de locataires abritaient là leur pauvre
-existence. Elles abondent, dans ces antiques rues du faubourg
-Saint-Germain, ces maisons où le loyer le plus haut est de deux mille
-francs, dernier havre ouvert à toutes les épaves de l'humble vertu
-bourgeoise. Là, vous croisez sur un palier un vieux général en redingote
-râpée, dont la rosette résume quarante ans d'abdication quotidienne et de
-discipline à la Catinat. Ou bien c'est un professeur qui se dirige vers
-son cours, la serviette gonflée de livres, et qui se tue de répétitions
-pour doter des filles et soutenir une mère infirme. C'est quelque prêtre
-âgé, quelque ancien magistrat, qui portent sur leur visage les traces
-d'une vie tout entière consacrée à des pensées graves. Il était trop
-naturel que la veuve du coulissier suicidé et ruiné cachât sa déchéance
-dans un de ces asiles de gêne décente que je ne visite jamais, sans avoir
-le cœur serré. Ne sont-ils pas un peu mes frères, les hôtes habituels de
-ces maisons démodées? Comment ne les saluerais-je pas, d'un regard de
-sympathie, ces pauvres dupes sociales,--dupes d'une naïveté inguérissable
-qui leur a fait prendre au sérieux les phrases officielles de cet infâme
-monde, lequel n'a jamais respecté que l'argent, bien ou mal
-acquis,--dupes d'une sensibilité timide qui les a empêchés de violenter,
-de brutaliser la fortune? N'ai-je pas vécu, ne mourrai-je pas dupe
-moi-même de cet excès de conscience, de ce tremblement craintif qui m'a
-toujours saisi devant l'action? Moi aussi, j'ai trop naïvement cru aux
-menteuses formules des charlatans de l'art. J'ai hésité devant l'œuvre,
-par scrupule de diminuer, de profaner ma vision intérieure, par désespoir
-de l'égaler. Amant passionné de la gloire, j'ai reculé devant les
-impudeurs de la réclame, et j'aurai traversé la vie en vaincu et en
-inconnu,--vaincu par mes meilleures qualités, inconnu à cause de mes plus
-nobles délicatesses. Et Camille, elle aussi, n'était-elle pas ma sœur en
-sensibilité souffrante? Chère Camille! Tandis que j'écoutais la sonnette
-retentir et s'approcher des pas, toutes mes impressions se résumaient
-dans cette évidence d'une analogie sentimentale qui m'attendrissait
-davantage encore. Je voulais voir, dans ce fait que l'actrice déjà connue
-continuât d'habiter ici, la preuve qu'elle ne m'avait pas menti en me
-parlant, la veille, de leur vie paisible, à elle et à sa mère, le signe
-évident d'une absence totale de vanité, un indiscutable témoignage de sa
-fierté? Si elle avait cessé d'être sage, du moins elle ne s'était pas
-vendue à du luxe. Elle s'était donnée à un amour et à une admiration.
-Hélas! J'allais bien vite apprendre que cette tentation des grandes
-élégances parisiennes, trop naturelle à une créature fine et jeune, quand
-elle les a connues et perdues, faisait encore un des éléments du drame
-moral qui se jouait en elle!
-
-A travers ces pensées, le pêne avait glissé dans la porte, qui s'était
-ouverte. Une servante âgée et très simplement vêtue, visiblement une
-bonne à tout faire, me dévisageait. Après avoir hésité, elle finit par me
-dire qu'elle allait voir si «ces dames» étaient là, et elle m'introduisit
-dans un petit salon. Des meubles l'encombraient, trop nombreux pour la
-pièce. Si j'avais soulevé leurs housses, j'aurais vu que le damas de
-l'étoffe et la dorure des bois dénonçaient l'opulence ancienne. Une
-tapisserie assez belle couvrait un des murs. On avait dû en replier les
-personnages par le bas, pour les adapter à l'exiguïté de cette pièce,
-dont je touchais le plafond avec la pointe de ma canne. Le piano à queue,
-la grande pendule de bronze, les candélabres trop hauts avaient, eux
-aussi, figuré dans l'hôtel du financier. Ces muets témoins de splendeurs
-évanouies racontaient par leur seule présence la mélancolie de la ruine
-avec plus d'éloquence que n'auraient fait toutes les phrases. D'ailleurs,
-je n'eus guère le loisir de méditer sur ce que mon pauvre Claude, dans
-ses mauvais jours de pédantisme, eût appelé la psychologie de cet
-ameublement. Une femme d'environ quarante-cinq ans entrait dans ce salon.
-Je reconnus, au premier coup d'œil, la mère de Camille. Mme Favier
-ressemblait à son enfant, à la distance d'un quart de siècle, avec une
-identité des traits dans le vieillissement et la déformation, presque
-douloureuse. Il y a quelque chose de si triste à se trouver face à face
-avec le spectre anticipé d'une jeune et fine beauté que l'on admire, que
-l'on commence à aimer! Toutefois, le regard de la mère et celui de la
-fille avaient une expression si différente qu'elle corrigeait aussitôt
-cette ressemblance. Autant les yeux bleus de Camille, avec leur prunelle
-tour à tour trop claire et trop sombre, trop vive et trop languissante,
-révélaient une inégalité passionnée d'âme, des troubles profonds, un
-déséquilibre intime,--autant le paisible et lent azur des yeux de Mme
-Favier disait la sérénité passive, l'acceptation résignée, et, malgré
-tout, heureuse. Oui, c'était l'image de la paix intérieure, que cette
-veuve d'un boursier tragique. A la voir, comme je la voyais, un peu
-grasse avec de bonnes couleurs de santé à ses joues pleines, et, sinon
-élégante, du moins très correcte dans une robe à peu près à la mode, il
-était impossible de s'imaginer, d'abord que cette femme eût traversé les
-épreuves d'un drame de ruine et de suicide, puis que cette irréprochable
-et tranquille douairière fût une simple mère d'actrice. Nous avons changé
-tout cela, comme dit l'autre. Avais-je moi-même la tenue d'un peintre de
-l'ancienne tradition? Et mes camarades l'ont-ils? Le pseudo-clubman,
-habillé comme une gravure de tailleur, qu'est Jacques Molan,
-ressemble-t-il davantage aux bousingots de 1810 ou aux bohémiens d'Henry
-Murger? Mais ne vivons-nous pas dans un temps où une pièce de théâtre qui
-réussit rapporte, des années durant, le capital et les revenus d'une
-ferme en Beauce, où un portrait d'Américain se paie des quinze, des
-vingt, des trente mille francs, où un sociétaire de la Comédie-Française
-touche des traitements d'ambassadeur, avant de se retirer la boutonnière
-fleurie du ruban rouge, tandis que les actrices en tournée sont
-accueillies en terre étrangère par des réceptions de souveraines. La
-barrière de préjugés ou de principes, qui séparait la vie artistique du
-monde social est à jamais abattue. Là-dessus, les progressistes et les
-démocrates applaudissent. L'exemple de Jacques précisément et mes
-lectures avaient fini par me convaincre que c'est là au contraire une des
-pires erreurs de l'époque. L'artiste a toujours gagné à être traité comme
-un demi-paria. Son goût naturel pour ce qui brille, inévitable rançon de
-ses pouvoirs d'imagination, a sitôt fait de se tourner en vanité, quand
-il est la dupe du décor, du luxe, des éloges, de la femme élégante
-surtout, cette flatterie irrésistible à son amour-propre et à ses sens!
-Et lorsqu'il ne succombe pas à la tentation, il donne dans l'autre excès,
-non moins naturel à cette race irritable, et non moins dangereux, celui
-de l'orgueil révolté et misanthropique... Mais je verse moi-même dans mon
-défaut à moi, celui de la rêverie indéterminée et indéfinie. Revenons à
-ce qui reste le vrai correctif de tous les vices, intellectuels et
-autres: _la Réalité_. J'étais donc assis en face de la respectable Mme
-Favier, dans le salon aux meubles houssés, la mine penaude de me trouver
-en tête à tête avec la mère, quand j'étais venu rendre visite à la fille.
-La veuve me rassura bientôt, en me tenant une suite de bourgeois et
-pratiques discours qui convenaient à sa physionomie et à son
-origine.--J'ai su depuis qu'elle était la fille d'un petit commerçant du
-Nord, épousée pour sa beauté par le romanesque père de la romanesque
-Camille, à la suite d'une rencontre en voyage. Il y avait chez elle de la
-Flamande et aussi de la boutiquière. Elle avait assisté à sa vie comme
-une femme assise au comptoir dans un magasin assiste à la vente. Je rends
-mal une chose humaine que je vois si bien, et qui est si fréquente chez
-les créatures voisines du peuple: leur sort leur demeure extérieur et
-impersonnel. Aux jours médiocres de sa jeunesse, Mme Favier avait dû
-regarder, parler, sentir avec le même calme,--avec le même calme
-traverser sa période de luxe,--et avec le même calme, elle traversait
-cette nouvelle et non moins invraisemblable aventure de sa maternité
-entraînée dans l'orbe de révolution d'une étoile Parisienne.
-
---«Camille va venir,» me disait-elle. «La couturière est là qui lui
-essaye un corsage... La pauvre enfant ne se sent pas très bien,
-aujourd'hui. C'est un métier fatigant que le sien, monsieur, et elle a
-déjà besoin de repos. Nous avons eu tort de pas aller aux bains de mer,
-cette année. Connaissez-vous Yport, monsieur? C'est très joli, très
-tranquille, nous y avons nos habitudes depuis six étés. J'aime, quand je
-vais à la campagne, revenir dans les mêmes endroits. Les gens vous
-accueillent bien. On se sent chez soi... Quand mon cher mari vivait, nous
-passions tous les ans nos deux mois en Suisse. C'était réglé. Nous
-partions le 15 juillet. Nous revenions le 15 septembre... Je n'y suis
-plus retournée depuis. Ce serait pour moi un trop triste souvenir... Vous
-venez pour causer avec Camille de son portrait...?»
-
---«Elle vous en a parlé? Elle ne l'a donc pas oublié?» fis-je.
-
---«Non, certainement,» répondit la mère, «et j'ai été très étonnée quand
-elle m'a dit cela,--elle qui est si rebelle à poser,--très étonnée et
-très contente. Elle m'a dit aussi que vous êtes du Cercle des
-Champs-Élysées, dont était mon mari. Il a fusionné avec celui de la place
-Vendôme, je sais? J'ai vu dans le journal que l'on y fait maintenant une
-exposition chaque année. Est-ce que vous avez l'intention d'y mettre le
-portrait de Camille? Je crois que ce serait excellent pour vous et ce ne
-serait pas mauvais pour elle... Nous y avions des amis que nous verrons
-un peu, quand nous serons dans notre ancien quartier... Nous attendons
-que Camille ait signé un engagement définitif. On le lui a proposé au
-Théâtre-Français. Mais comme ces messieurs l'ont laissé aller quand elle
-venait d'avoir ses deux prix, on lui conseille de leur tenir la dragée un
-peu haute, maintenant qu'elle est célèbre. Moi, je veux bien. Je ne m'y
-entends pas. Mais je lui dis toujours: souviens-toi que la maison de
-Molière est aux autres théâtres ce qu'un grand magasin comme le Louvre et
-le Bon Marché est à une boutique de détaillants...»
-
-Je ne suis pas sûr de reproduire exactement l'ordre de ces phrases. En
-revanche, je suis très sûr de leur teneur, et plus encore de l'esprit qui
-les inspirait, ainsi que les phrases qui suivirent.--Elle était simple
-jusqu'à en être parfois commune, et confiante jusqu'à en être bavarde, la
-pauvre Mme Favier! Je l'ai trop éprouvé depuis: c'était le plus sage et
-le plus solide esprit de carrière, celui d'une femme qui garde du bon
-sens à travers sa ruine. Ce phénomène est plus rare encore qu'un
-sentimentalisme de comédienne. D'habitude, ces chutes subites hors de
-l'Olympe de l'opulence, ont pour résultat un effarement moral qui dure le
-reste de la vie. Les gens ruinés semblent perdre, avec leur argent, toute
-faculté d'adaptation au cercle étroit d'activité où leur déchéance
-sociale les emprisonne. Chose étrange! C'est surtout quand leur richesse
-n'a été qu'un épisode entre deux pauvretés que ce désarroi se produit.
-Cette alternance de situation est comme une fantasmagorie où le jugement
-se fausse. Pour avoir résisté à une telle secousse, il fallait que Mme
-Favier fût profondément, absolument, ce que disaient son sourire jeune,
-ses joues reposées, les lignes harmonieuses de son visage, une créature
-simple et d'un positivisme tranquille, tout le contraire de cette fille
-dont elle entrevoyait l'avenir comme elle eût entrevu l'avenir d'un fils
-entré dans l'armée:--sous-lieutenant, puis lieutenant, puis capitaine,
-puis colonel, enfin général. Conservatoire, Odéon, Vaudeville,
-Comédie-Française, Pensionnat, Sociétariat,--ces étapes étaient
-distribuées dans cet esprit de brave bourgeoise, avec une régularité
-d'autant plus étonnante que son éducation avait dû la façonner à
-concevoir sur un tout autre type une destinée de femme. Comment une
-pareille révolution s'était-elle accomplie dans cette intelligence? Mais
-y a-t-il besoin d'explication pour certaines natures dont l'instinct
-primordial est de se modeler sur les circonstances comme d'autres ont
-pour instinct de se débattre là contre et de se rebeller? Le dernier cas
-était celui de la pauvre Duchesse Bleue. Cette différence essentielle
-entre leurs caractères avait supprimé de tout temps l'intimité réelle
-entre les deux femmes. Elles n'avaient pas entre elles, elles ne
-pouvaient pas avoir de rapports vrais. Je m'en rendis trop compte en
-voyant, après dix minutes de conversation avec la mère, Camille entrer,
-et son teint si pâle, ses yeux brouillés d'avoir pleuré, le trouble si
-visible de tout son être que cette mère ne soupçonnait même pas!
-
---«C'est ton tour maintenant, d'essayer,» dit-elle. «Va, maman... Nous
-t'attendrons. M. La Croix a bien quelques minutes à nous donner...»
-Puis, quand la bonne dame eut fermé la porte: «Est-ce que vous avez vu
-Jacques?» me demanda-t-elle brusquement.
-
---«Je suis allé chez lui ce matin», répondis-je.
-
---«Alors, vous savez que je sais tout?»
-
---«Je sais que vous avez écrit à Fomberteau», répliquai-je évasivement.
-
---«Vous savez sans doute aussi ce que votre ami m'a répondu, quand je lui
-ai demandé l'explication de son mensonge?... Il vous aura envoyé pour que
-vous lui rapportiez l'impression que son infâme billet m'aura
-produite?... Allons, avouez, ce sera plus franc...»
-
---«Pourquoi me jugez-vous ainsi, mademoiselle?» fis-je avec une douleur
-qu'elle sentit sincère, car elle me regarda avec étonnement, tandis que
-je continuais, surpris moi-même des paroles que je m'entendais prononcer:
-«Vous aviez été plus juste pour moi... Vous aviez compris que certains
-silences ne sont ni une approbation ni une complicité. C'est vrai que
-Jacques ne m'a caché ni sa triste ruse d'hier, ni son billet
-d'aujourd'hui. Je ne lui ai pas caché, moi non plus, ce que je pensais de
-sa dureté, et, si je viens ici, c'est de moi-même, sous l'impulsion d'une
-sympathie, que je n'ai pas le droit d'avoir, j'en conviens... Nous ne
-sommes même pas des amis de vingt-quatre heures. Je l'ai cependant, cette
-sympathie... Vous m'avez parlé avec une trop noble ouverture de cœur,
-avec une trop touchante confiance pour que vous me soyez désormais une
-étrangère... J'ai pensé... Ah! Je ne sais pas ce que j'ai pensé. Je vous
-ai sentie malheureuse, et je suis allé vers vous, tout naturellement,
-tout simplement. Si c'était une indiscrétion, vous venez de m'en bien
-punir...»
-
---«Pardonnez-moi», me dit-elle avec une autre voix et un autre regard, en
-me tendant sa petite main brûlante. «Je souffre, et cela rend injuste...
-Moi aussi, quoique je vous connaisse à peine, je vous porte une sympathie
-trop vive pour douter de la vôtre... Mais ce billet de Jacques m'a trop
-blessée. Et trop, c'est quelquefois vraiment trop... Je l'aime, il le
-sait, et il croit qu'il peut tout se permettre avec moi. Il a tort. Il ne
-sait pas où il me jette en jouant comme il fait avec mon cœur!...»
-
---«Ne lui en voulez pas tant de ce qui n'est qu'un accès de colère,»
-dis-je, épouvanté d'une appréhension où j'ai reconnu depuis une seconde
-vue: «Vous vous étiez adressée à Fomberteau. Sur le moment Jacques a été
-froissé. Il vous a mal écrit. Je suis sûr qu'il le regrette déjà.»
-
---«Lui?» s'écria-t-elle avec un mauvais rire. «Si vous dites ce que vous
-pensez, vous ne le connaissez guère... Ce qui me cause le plus de peine,
-comprenez-moi, ce n'est pas ce qu'il me fait, quoique j'en souffre
-cruellement. C'est ce qu'il se fait à lui-même dans l'idée que j'avais de
-lui... Je le mettais si haut, si haut!... Je voyais en lui un être à part
-des autres, quelqu'un de rare, d'aussi rare que son talent! Et il faut
-que je le voie pareil aux amants de toutes mes camarades de théâtre, aux
-pires de ces amants, à ceux qui n'ont même pas le courage de leurs
-infidélités et qui les cachent avec des mensonges de filles, à ceux pour
-qui l'amour qu'on leur porte n'est qu'une vanité, de quoi se mettre à la
-boutonnière un sentiment de femme, comme une fleur... Allez, ma passion
-ne m'aveugle plus, maintenant. Et cela me déchire et il ne soupçonne même
-pas, lui, si intelligent, la nature de ma souffrance. Est-ce que vous
-croyez que je ne devine pas que cette coquine de Mme de Bonnivet l'a
-invité à souper hier au soir ou à la reconduire, ou pire encore?... Les
-femmes du monde, nous savons ce qu'elles valent, quand elles s'y mettent!
-Nous avons autour de nous les mêmes hommes qu'elles et ils nous racontent
-leurs histoires... Ce sont de fières gueuses, quelquefois, allez!... Et
-Jacques a dit: oui, parce qu'elle a un hôtel, des chevaux, des voitures,
-des robes de chez Worth, des rivières de cinquante mille francs, des
-fourrures de trente mille et un _de_ devant son nom qui n'est seulement
-pas à elle!... Vrai! On est trop, trop bête d'avoir du cœur... Mais moi
-aussi, le jour où je voudrais, j'en aurais, du luxe, puisque c'est ça
-qui lui plaît à cet écrivain qui a une âme de parvenu. Je n'ai qu'à
-prendre Tournade, le gros garçon à figure de cocher que vous avez vu dans
-ma loge, et je l'aurai, l'hôtel, et aussi beau que la baraque à la
-Bonnivet, et les diamants, et les robes de chez Worth, et le coupé, et
-les chevaux!... Je les aurai, je les aurai... Et il le saura, et ce sera
-lui qui aura fait de moi une femme entretenue, une fille, et je le lui
-dirai, et je le lui crierai... Vous croyez que je n'oserai pas?...»
-
---«Non, vous n'oserez pas,» répondis-je, «rien que de le dire vous
-soulève de dégoût...»
-
---«Non,» répliqua-t-elle d'une voix sourde, «il ne faut pas me voir
-meilleure que je ne suis. Il y a des jours où cette vie brillante me
-tente. J'ai été riche, voyez-vous. Jusqu'à douze ou treize ans, j'ai eu
-autour de moi toutes les gâteries que peut donner, à une fille unique, un
-père qui gagne des cent mille francs par an à la Bourse. Hé bien! A de
-certains moments ce luxe que j'ai connu me manque. La médiocrité de cette
-existence si grise, si veule, si vulgaire, m'écœure et m'opprime. Quand
-on est dans un bureau de tramway à attendre son tour, avec un waterproof
-sur les épaules et des caoutchoucs aux pieds, pour s'économiser les
-trente-cinq sous d'un fiacre, on s'impatiente quelquefois, et l'on se dit
-les mots tentateurs: «Si tu voulais?...» Ah! quand j'ai du bonheur plein
-mon âme, quand je peux penser que j'aime et que je suis aimée, que je
-réalise, que j'étreins mon roman de jeunesse, que Jacques tient à moi
-comme je tiens à lui, que je resterai mêlée à sa vie et à son œuvre,
-alors c'est une ivresse de me répondre à moi-même: «Si je voulais?... Hé
-bien! je ne veux pas...» Et je souris à ma chère pauvreté, parce qu'elle
-est aussi ma chère chimère. Mais quand j'ai l'affreuse évidence, comme
-aujourd'hui, que je suis la dupe d'un mirage, que cet homme n'a pas plus
-de cœur que le bois de ce meuble,» et elle frappa de son poing fermé sur
-la petite table où elle s'était accoudée pour me parler, «alors... oh!
-alors c'est une autre réponse que je fais à la tentation, «Si je
-voulais?...» me répété-je, et je réponds: «C'est vrai, et je suis trop
-sotte, de ne pas vouloir!... Je ne le serai pas toujours...»
-
---«Vous le serez toujours», dis-je en lui reprenant la main, «parce que
-cette sottise-là consiste tout simplement à avoir ce que vous croyez que
-Jacques n'a pas, c'est-à-dire du cœur. Et puis, il en a à sa façon»,
-ajoutai-je, «vous serez de cet avis, ce soir ou demain matin...»
-
---«Vous ne me connaissez pas...», répliqua-t-elle, avec un froncement de
-son joli front et un tremblement de rancune autour de sa fine bouche
-redevenue amère. «Il faudra qu'il s'humilie, lui aussi, et qu'il mette
-des jours et des jours à obtenir son pardon... Vous n'avez vu de moi,
-hier, que la femme faible et amoureuse. Il y a l'autre, la mauvaise. Vous
-venez de la connaître. Et il y a l'autre encore, la fière... N'en soyez
-pas moins mon ami,» continua-t-elle avec un subit passage de mélancolie
-dans sa colère. La grâce de cette soudaine volte-face fit flotter l'ombre
-d'un triste sourire sur ses joues. Elle essuya de son mouchoir deux
-grosses larmes, et elle ajouta en haussant ses épaules, avec un ton
-d'enfantillage qui contrastait si gracieusement aussi avec son tragique
-discours de tout à l'heure: «J'entends maman qui revient... Il ne faut
-pas qu'elle voie que j'ai pleuré... Puisque j'ai la honte de lui mentir,
-mentons-lui bien...»
-
-
-Quelle conversation à écouter pour un homme soudain envahi, comme je
-l'étais depuis la veille, par le plus passionné des intérêts, par un
-attendrissement si vif, que c'était bien,--pourquoi le nier
-aujourd'hui,--du véritable amour! Oui, de l'amour! Durant les heures de
-cette après-midi qui suivirent cette nouvelle confidence, si différente
-de celle de la veille, je ne pus rien faire que d'en reprendre chaque
-terme en me demandant: «Était-elle sincère?... Serait-il possible que le
-désespoir la jetât à cet horrible parti?...» Je revoyais ce gros
-Tournade, et le luisant des yeux vairons de cet horrible être, comme
-détachés en clair sur sa face rouge. J'y discernais maintenant, à la
-réflexion, une volonté que je n'avais pas su lire la veille, celle du
-débauché riche et patient qui se pique au jeu et qui s'acharne à une
-certaine femme. En même temps, je revoyais Jacques Molan, tel que je
-l'avais laissé ce matin,--et son regard à lui, quand il avait parlé de
-son projet de rupture. Il était impossible cependant qu'il se doutât du
-degré de responsabilité qu'il encourait. J'essayai de me démontrer qu'il
-y avait plus d'affectation que de perversité réelle dans sa nature, au
-demeurant inoffensive, de cabotin littéraire. Il y a toujours de
-l'enfantillage dans tout homme qui se montre, qui s'étale à ce degré,
-fût-ce, comme celui-là, par calcul et diplomatie? Ne valait-il pas mieux
-que ses attitudes, mieux que ses paradoxes? Qui sait? En lui disant
-simplement, franchement, mon impression sur le mal qu'il pouvait faire à
-cette pauvre fille, ne remuerais-je pas en lui une corde de remords? Il y
-a pourtant un honneur sentimental, une propreté, pour tout exprimer d'un
-mot trivial mais strictement vrai, dans les choses du cœur, comme il y a
-un honneur professionnel et une propreté dans les choses d'argent. Que
-d'anarchistes en théorie reconnaissent en pratique cette propreté
-pécuniaire! Ils prêchent la suppression de l'héritage, et ils ne vous
-feraient pas tort d'un centime quand ils vous rendent votre monnaie.
-Pourquoi Jacques n'aurait-il pas, lui aussi, un fond de scrupule et de
-probité en présence d'une évidente mauvaise action à commettre ou à ne
-pas commettre? Ces raisonnements eurent pour résultat qu'après avoir pesé
-le pour et le contre, avoir résolu de lui parler, puis m'être démontré
-que cela était ridicule, je passai de nouveau, vers les six heures, le
-seuil de la place Delaborde.--Molan n'était pas là. J'allai jusqu'au
-cercle, espérant qu'il y dînerait comme la veille.--Il n'y dînait pas.
-Devant cette impossibilité de le rencontrer, je voulus du moins causer de
-nouveau avec celle qui avait été le principe de mes infructueuses
-démarches, avec cette séduisante Camille Favier dont la frêle silhouette,
-les yeux bleus, le sourire ému me poursuivaient d'une obsession d'autant
-plus irrésistible que je la justifiais par ma pitié. Ce fut le prétexte
-que je me donnai pour m'acheminer vers le Vaudeville. Et j'arrivai devant
-le théâtre avant même que le premier acte ne fût fini. Ma faiblesse me
-donna un sursaut de honte qui me fit hésiter à entrer. Je me vois encore,
-contournant la façade en rotonde du théâtre, et tour à tour regardant
-l'escalier sur le boulevard qui mène à la salle et la porte dans la rue
-de la Chaussée-d'Antin qui sert d'entrée aux artistes. Enfin, je me
-décide à franchir le seuil de cette dernière porte, en voyant le public
-sortir en foule, pour l'entr'acte.
-
---O lâcheté de ces concessions secrètes!--Et je me heurte, à qui? à
-Jacques lui-même.
-
---«Tu montes chez Camille?» me demanda-t-il avec une bonhomie où je
-discernai de la malice, et je crois bien que je rougis pour lui répondre:
-
---«Non, c'est après toi que je cours depuis la place Delaborde, avec un
-ricochet du côté du cercle.»
-
---«Tu venais me plaider sa cause, j'en suis sûr,» dit-il en me prenant le
-bras. «Je sais que vous avez causé ensemble cet après-midi, et que même
-tu m'as défendu. Je t'en remercie... Il eût été si légitime que tu
-essayasses de profiter de la situation. Mais oui, mais oui! Seulement, tu
-es un honnête homme, toi... Hé bien! Elle est toute gagnée, cette cause,
-et nous sommes si réconciliés, ton amie et moi, que demain c'est elle qui
-viendra dans ma garçonnière, dans mon _aimoir_, comme disait ton ami
-Larcher... C'est le seul joli mot de ce pauvre diable...»
-
---«Et Mme de Bonnivet?» lui demandai-je, ahuri de cette volte-face
-inattendue.
-
---«Mme de Bonnivet!» répondit-il brutalement, «c'est une grue, une simple
-grue,--_grus officinalis_,--la femme du monde dans toute son horreur.
-Voilà ce que c'est que Mme de Bonnivet... C'est vrai, je t'avais annoncé
-notre rendez-vous au Père-Lachaise... Hé bien! Elle y est venue, avec
-l'idée de me faire grimper au plus haut des ifs entre lesquels nous nous
-promenions ensemble... Enfin, elle a joué à la coquette, plus froidement
-dans ce tête-à-tête que si nous avions été à marivauder dans son salon...
-Comme je n'aime pas beaucoup qu'on se moque de moi, nous nous sommes
-quittés brouillés, ou presque...»
-
---«Et alors, Camille bénéficie du désir dont l'autre n'a pas voulu?»
-interrompis-je. «On appelle cela un virement, je crois, en termes de
-finance.»
-
---«Tu n'y es pas,» fit-il en secouant la tête. «C'est plus compliqué que
-cela, un cœur d'homme. Après avoir mis Mme de Bonnivet dans sa voiture,
-car elle avait eu l'audace,--ou la précaution, comme tu voudras,--de
-venir à ce rendez-vous avec son coupé officiel, je lui ai dit en anglais
-le mot étonnant de lord Herbert Bohun à Mme Ethorel, quand il eut
-l'audace de lui faire une déclaration, à la seconde visite:--tu ne le
-connais pas? oh! c'est de premier ordre, comme insolence et fatuité: _You
-know, I shan't give you another chance!_ Vous savez, je ne vous donnerai
-pas une autre chance.--Et je lui tirai mon chapeau avec trop de
-tranquillité pour que la sotte pût me croire sincère... Je l'étais bien
-pourtant. J'allumai un cigare, en regagnant le boulevard à pied, avec une
-allégresse qui me confondait moi-même. Je venais de découvrir que non
-seulement je n'aimais pas cette femme, mais qu'elle me déplaisait
-souverainement. Avec elle, la visite au petit entresol, théâtre habituel
-de mes plaisirs, aurait été un sport flatteur pour mon amour-propre, sans
-doute, mais au demeurant une vraie corvée. C'est maigre. C'est sec. C'est
-prétentieux. Os et chipisme,--mauvaise musique!... En regard, l'image de
-l'autre se présenta, et cette demi-infidélité que je venais de lui faire
-me la rendit adorable par comparaison, si adorable que je suis entré dans
-un café pour écrire à ma jolie Camille, et tout de suite, un billet de
-réconciliation. J'aurais donné tous mes droits d'auteur de la soirée pour
-que la reine Anne me vît, elle qui me croyait sans doute en train de
-pleurer dans quelque coin toutes les larmes de l'amour blessé et de la
-vanité humiliée? C'est ça qui me ressemblerait!...»
-
---«Et Mlle Favier a répondu à ton billet?» interrogeai-je.
-
---«Six pages qui sont un chef-d'œuvre, comme tout ce qu'elle m'écrit, du
-reste...» fit-il avec un attendrissement à peine moqueur, «oui, six pages
-dont cinq et demie pour me dire qu'elle ne me pardonnerait jamais, et la
-dernière moitié pour me pardonner à cœur que veux-tu... C'est classique.
-Mais où vas-tu? Je croyais que tu montais chez elle...»
-
---«C'est toi que je cherchais, je te répète,» lui répondis-je. «Je t'ai
-trouvé. Ce que j'avais à te dire, tu te l'es dit à toi-même. Tu lui rends
-justice, et tu rends justice à l'autre. Votre dispute est finie. Vous
-êtes réconciliés et heureux. Il ne me reste qu'à vous bénir...»
-
-
-
-
-V
-
-
-Je quittai Jacques sur cette plaisanterie lancée avec une gaieté assez
-bien jouée pour que la peine étrange, dont j'étouffais soudain, échappât
-du moins à son ironie. O lâcheté encore! O inconséquence douloureuse du
-cœur, toujours la même, malgré l'expérience, malgré le parti-pris,
-malgré l'âge! J'avais couru après mon camarade, toute l'après-midi, pour
-le supplier de ne pas trop méconnaître sa pauvre amie en l'abandonnant si
-brutalement. J'étais venu au théâtre pour exhorter Camille, de son côté,
-à ne pas juger son amant comme elle le jugeait, tant sa vengeance
-possible m'avait ému d'anxiété jusqu'au plus intime de mon être. Je
-devais donc me réjouir de leur réconciliation. Tant mieux si la
-coquetterie de Mme de Bonnivet avait produit naturellement un résultat
-que n'auraient sans doute pas obtenu mes conseils... Hé bien! non! Que
-l'actrice eût pardonné à Jacques avec cette facilité de vraie amoureuse,
-me faisait mal à une place encore insoupçonnée, et plus mal encore l'idée
-de leur rendez-vous du lendemain. Je les voyais dans les bras l'un de
-l'autre, avec cette imagination affreusement précise que le métier de
-peintre développe à l'excès chez nous. Cette vision insupportable me
-contraignait à m'avouer la triste vérité: j'étais jaloux, jaloux sans
-espérance et sans droits, d'une jalousie enfantine, grotesque,
-inacceptable. J'allais entrer, j'étais entré dans cet enfer des
-sentiments faux où l'on éprouve les pires douleurs de la passion sans
-goûter aucune de ses joies. Que je la connaissais bien, la route maudite!
-Au cours de mon existence de cœur, aussi incomplète et incohérente que
-l'autre, j'avais déjà traversé cette situation dangereuse: j'avais été
-plus d'une fois l'ami trop tendre d'une femme éprise d'un autre, jamais
-avec cette soudaineté d'émotion, avec cette ardeur trouble dans la
-sympathie que m'inspirait Camille Favier. Il m'était trop aisé de
-conclure que cette amitié-ci serait aux autres ce que l'empoisonnement
-d'un alcool chargé d'ivresse est à la griserie d'un joli vin léger qui
-n'entête pas. Cette évidence me fit si peur que je conclus avec moi-même
-un pacte solennel. Je me souviens. Je venais de me coucher et je ne
-pouvais dormir. Je me mis sur mon séant, et là, dans l'ombre, me prenant
-la main, je me dis tout haut: «Je me donne ma parole d'honneur de
-condamner ma porte toute la semaine et de n'aller ni chez Jacques, ni au
-théâtre, ni rue de la Barouillère.--Je travaillerai et je me guérirai...»
-
-Chacun a dans son caractère des parties fortes qui correspondent
-exactement à des parties faibles. Celles-ci sont la rançon de celles-là.
-Mon manque d'énergie dans l'action positive se compense par une rare
-puissance d'énergie passive, si je peux dire. Incapable d'aller de
-l'avant avec une certaine vigueur, même lorsque mon plus vif désir m'y
-pousse, je suis capable d'une endurance singulière dans l'abstention,
-dans le renoncement, dans l'absence. Dire à une femme que je l'aime,
-alors que je l'aime, m'étouffe de timidité à croire que j'en mourrai.
-J'ai pu fuir avec une sauvage énergie des maîtresses passionnément
-idolâtrées et demeurer sans même répondre à leurs lettres, alors que
-j'agonisais de douleur, parce que je m'étais juré de ne pas les revoir.
-Tenir mon serment à propos de Camille était plus aisé. De fait, ces huit
-jours que j'avais jugé suffisants pour ma guérison s'écoulèrent sans que
-je lui donnasse, non plus qu'à Jacques, aucun signe d'existence. Les deux
-amants ne m'en donnèrent aucun non plus. Cette partie du programme fut du
-moins remplie, mais non la seconde, et la guérison ne vint pas. Il faut
-dire que cette sagesse dans les actes ne s'accompagna point d'une sagesse
-égale dans la pensée. Je travaillai bien, mais à quel travail! J'essayai
-d'abord, pendant quarante-huit heures, de reprendre ma _Psyché
-pardonnée_. Je n'arrivai pas à m'y absorber. Le sourire et les yeux de la
-maîtresse de mon camarade s'interposaient sans cesse entre mon tableau et
-moi. Je posais mon pinceau. Je disais à Malvina Ducros, mon stupide
-modèle à la voix si canaille, aux prunelles si tristes, de prendre un peu
-de repos, et tandis que cette fille fumait des cigarettes en feuilletant
-un mauvais roman, mon esprit s'en allait loin, bien loin de l'atelier, et
-je revoyais Camille. Et puis, ce n'est pas un mythe qu'il faille caresser
-en imagination, quand on s'efforce de lutter contre un envahissement
-d'amour, que celui de Psyché. J'avais trop lu de livres, suivant mon
-habitude, autour de cette fable, pour qu'elle ne remuât pas en moi un
-incurable fonds de peu vaillantes rêveries. L'idée représentée par cette
-histoire, cette cruelle affirmation que l'âme ne peut aimer que dans
-l'inconscience, m'a toujours paru un thème d'inexprimable mélancolie.
-Hélas! Ce n'est pas pour les choses de l'amour seulement que la Psyché,
-emprisonnée et palpitante en chacun de nous, subit cette loi de
-l'instinct ignorant et obscur. Cette dure loi domine les choses de la
-religion. Elle gouverne aussi celles de l'art. Croire, c'est renoncer à
-comprendre. Créer, c'est renoncer à réfléchir. Lorsqu'un artiste, comme
-moi, souffre d'une hypertrophie de la compréhension, quand il se sent
-intoxiqué de critique, paralysé de théories, ce symbole de la Nymphe
-maudite et vagabonde qui expie dans la détresse le crime d'avoir voulu
-savoir, devient trop vrai, trop vivant. Il ébranle trop puissamment des
-cordes trop profondes. Je me suis toujours senti attiré par ce sujet, à
-cause de cela sans doute, et je n'ai jamais pu mener à bien la série des
-toiles où j'ai commencé de le traiter! Camille Favier est loin, et la
-_Psyché pardonnée_ n'est toujours pas finie! Je voudrais envelopper dans
-ce tableau trop de nuances. Et alors le moindre prétexte m'a toujours
-été, me sera toujours bon pour me distraire. La vive impression que je
-gardais de Camille fut, de tous ces prétextes, le plus doux, celui qui
-s'éloigna le moins de mon métier de peintre, grâce à l'étrange compromis
-de conscience dont je m'avisai et que je vais raconter:
-
---«Puisque je ne puis me retenir de penser à elle tout le long du jour,»
-me dis-je enfin, «si j'essayais de faire son portrait de mémoire? Gœthe
-prétendait que, pour se délivrer d'un chagrin, il lui suffisait d'en
-composer un poème. Pourquoi un poème peint n'aurait-il pas la même vertu
-qu'un poème écrit...?» N'était-ce pas œuvre de poète, en effet, que
-cette paradoxale et folle entreprise: le portrait, sans modèle, d'une
-femme aperçue deux fois? Paradoxale? Oui. Mais folle? Non. J'avais, pour
-fixer sur la toile cette frêle silhouette dont ma rêverie était hantée,
-mon souvenir d'abord, si précis qu'en fermant les yeux je la voyais
-devant moi telle qu'elle m'était apparue,--sur la scène, finement,
-féeriquement touchante de jeunesse et de génie sous son fard, ses
-mouches, son kohl et sa poudre, avec la toilette bleue de son joli
-sobriquet;--puis dans sa loge, tendre et gouailleuse tour à tour, avec le
-pittoresque autour d'elle du vivant désordre où se devinaient les mille
-petites misères de la besogne;--puis le long du mur des Invalides et sous
-les étoiles de la nuit de décembre, appuyée à mon bras, pâlie, grandie,
-comme transfigurée par la tristesse de ses confidences,--chez elle enfin,
-et tragique de déception frémissante!... Toutes ces Camilles se fondaient
-devant le regard intérieur en une image, à peine moins nette que la
-présence même. Je congédiai Malvina. Je reléguai la _Psyché_ dans un coin
-de l'atelier, et j'esquissai de l'obsédant fantôme un grand crayon à la
-sanguine. La ressemblance de ce portrait, ainsi ébauché dans la fièvre
-d'une pitié passionnée, était saisissante. Camille me souriait sur ce
-fond de papier bleuâtre. Ce n'était qu'une esquisse, à ce point vivante
-que j'en restai moi-même étonné. Comme toujours, je doutai de mon propre
-talent, et pour vérifier si ce portrait d'après un souvenir était
-vraiment réussi à ce degré, j'allai jusqu'à une boutique de la rue de
-Rivoli où se vendent des photographies de personnages célèbres. Je
-demandai celles de l'actrice à la mode. Il y en avait six dans la
-collection. Je les achetai, avec la pourpre à mes joues--je le
-sentais--d'une timidité ridicule, étant donnés mon âge, mon métier et
-l'innocence de cette emplette. J'attendis pour les regarder plus en
-détail que je fusse seul sous les marronniers dépouillés des Tuileries,
-par une après-midi voilée de fin d'automne qui s'accordait singulièrement
-à la nostalgie dont je fus accablé devant ces portraits. Le plus charmant
-d'entre eux représentait Camille en toilette de ville. Il devait dater de
-deux ans au moins, d'une époque à coup sûr où elle n'était pas encore la
-maîtresse de Jacques. Il avait dans les yeux et autour des lèvres, ce
-portrait de toute jeune fille, une expression virginale et un peu
-farouche, la réserve pudique et nerveuse d'une âme qui ne s'est pas
-donnée,--âme d'enfant qui pressent son destin, qui en redoute, qui en
-désire tout ensemble le mystérieux inconnu. Deux autres de ces portraits
-représentaient la débutante dans deux rôles tenus à l'Odéon. C'était la
-même enfant, toujours innocente, mais la volonté de parvenir creusait un
-pli entre ses sourcils, allumait dans ses prunelles une lueur de
-bataille; et le pli fermé, presque tendu de la bouche, révélait l'anxiété
-d'une ambition qui doute d'elle-même. Les trois derniers portraits
-montraient dans les costumes de la _Duchesse Bleue_ la femme enfin née de
-l'enfant. La révélation de l'amour se devinait aux narines qui
-respiraient la vie, aux yeux où la flamme du plaisir flottait, légère et
-brûlante; et la bouche avait comme la trace, sur ses lèvres plus
-épanouies, des baisers donnés et reçus. Viendrait-il un jour où d'autres
-portraits raconteraient, non plus le roman de l'artiste et de
-l'amoureuse, mais celui de la fille vénale et galante, entretenue par un
-Tournade, par plusieurs Tournades, flétrie à jamais par l'immonde et
-vénale luxure?... Et toujours je revenais à la plus ancienne de ces
-images, à celle dont j'aurais voulu, dont j'aurais pu rencontrer le
-modèle vivant dans ce même jardin des Tuileries. Toute jeune, pour aller
-au Conservatoire, qu'elle avait dû, venant de notre commun quartier, le
-traverser de fois! Et je ne pouvais plus maintenant que l'imaginer telle
-qu'elle avait été avant la première souillure, telle qu'elle ne serait
-plus jamais!
-
-
-«Poésie, c'est délivrance!» Oui, pour un Gœthe, peut-être, ou pour un
-Léonard, pour un de ces créateurs souverains qui projettent, qui
-incarnent tout leur être intime dans une œuvre écrite ou peinte. Il est
-une autre race d'artistes, faibles et tourmentés, pour qui l'œuvre n'est
-qu'une exaltation d'un certain état intérieur. Ils ne se débarrassent pas
-d'une souffrance en l'exprimant, ils la développent, ils l'enveniment,
-peut-être, parce qu'en effet, ils ne savent pas l'exprimer, la sortir
-d'eux tout entière. Ce fut mon cas cette fois encore. Devant ces
-photographies, mon projet de portrait s'était précisé. Je n'en retins
-qu'une, la première. C'était la Camille de la dix-huitième année que je
-voulais évoquer et peindre. C'était son fantôme, le fantôme de celle que
-j'aurais pu connaître pure et vierge, aimer, épouser peut-être. Portrait
-de fantôme! Portrait de morte! Et il se dégagea pour moi, en effet, de ce
-travail, pendant cette semaine de réclusion et de labeur ininterrompu,
-cette vague et apaisante douceur qui flotte autour d'une forme de femme à
-jamais disparue! En analysant, comme à la loupe, les petits détails de ce
-visage sur cette mauvaise épreuve déjà presque passée, je goûtai des
-heures d'une volupté d'âme indiciblement attendrissante. Il n'était pas
-un trait de cette tête ingénue où je ne découvrisse la preuve, évidente
-pour moi et comme physiologique, d'une exquise délicatesse de nature chez
-la personne intime dont ç'avait été là une seconde la fugitive apparence.
-La petitesse de l'oreille, joliment lobée et ourlée, disait la race. La
-soie des cheveux et leur couleur pâle se devinaient à des nuances dans
-les boucles, comme effacées, comme évaporées, comme fanées. La
-construction du bas de ce visage se dessinait sous la minceur des joues,
-fine tout ensemble et robuste. Un rien de sensualité se reconnaissait
-dans la lèvre d'en bas, légèrement aplatie, et fendue de ce pli qui
-annonce la grande bonté. Il y avait de l'esprit et de la gaieté dans le
-nez, très droit, et coupé un peu court par rapport au menton.--Et les
-yeux! Ah! les grands yeux profonds et clairs, innocents et tendres,
-curieux et songeurs! A force de les regarder, ils s'animaient pour mon
-imagination à demi hallucinée. La petite tête tournait sur son cou dont
-l'attache gracile révélait une sveltesse de statuette dans le reste du
-corps. Je n'ai jamais mieux compris que dans cette période d'exaltation
-contemplative, combien a raison cette jalousie des Orientaux qui défend
-les femmes contre cette caresse du regard, aussi passionnée, aussi
-enveloppante, presque aussi déflorante que les autres. Oui. Contempler,
-c'est posséder. Que je l'ai senti durant ces longues séances passées à
-fixer sur la toile un si réel, un si trompeur mirage,--le sourire et les
-prunelles de Camille, son sourire de jadis, ses prunelles aujourd'hui
-éclairées d'autres feux! Et que j'ai senti aussi combien le talent chez
-moi n'est pas à la hauteur de l'âme, puisque l'ivresse de cette
-possession spirituelle ne s'est pas achevée en une création définitive!
-Je n'ai tiré de ces journées qu'une ébauche, quand j'ai vécu les
-sensations d'un chef-d'œuvre. Du moins j'ai respecté en moi cet accès de
-la fièvre sacrée, et je n'ai plus retouché, pour le finir, le portrait
-ébauché pendant cette semaine. Pourquoi ne s'est-elle pas prolongée?...
-
-
-Pourquoi? La faute n'en est pas seulement à ma faiblesse. Un incident
-très simple se produisit, qui ne dépendait pas de ma volonté. Il suffit
-pour me rejeter au plus fort du petit drame de coquetterie compliquée et
-d'amour sincère que je voulais fuir, afin de ne pas y être le confident
-des tragédies antiques, vanté par Jacques,--un confident blessé pour son
-propre compte et saignant! A travers les troubles de la journée qui
-suivit ma présentation aux Bonnivet, j'avais négligé de déposer ma carte
-chez eux et négligé de l'y porter durant ma crise de travail solitaire.
-Je pouvais donc me croire à l'abri, quant à la reine Anne. C'est
-précisément de son côté que m'arriva le prétexte à rompre cette solitude
-et ce travail, sous la forme vulgaire d'un billet très parfumé, blasonné
-et griffonné de la plus coquette et de la plus impersonnelle des
-écritures anglaises, par Mme de Bonnivet elle-même. C'était une
-invitation à dîner en petit comité, avec quelques amis communs. Que ce
-billet me fût adressé après l'incorrection de mon attitude, cela
-prouvait assez que la brouille avec Jacques n'avait pas duré. La brièveté
-du délai--le dîner était pour le surlendemain--dénonçait, d'autre part,
-une invitation improvisée. Un troisième fait ajoutait un caractère
-d'énigme à cet envoi d'un petit mot, par lui-même aussi banal que
-l'écriture: comment ne m'était-il pas arrivé ou par Jacques, ou avec
-quelques lignes de Jacques? Mon premier instinct fut de refuser. Dîner en
-ville m'apparaît, depuis des années, comme une corvée aussi insupportable
-qu'inutile. Les trop nombreux repas de famille auxquels je demeure
-astreint,--pourquoi?--les agapes mensuelles des confrères que j'ai la
-faiblesse de fréquenter,--pourquoi encore?--deux ou trois amis à la table
-de qui m'asseoir de temps à autre,--parce que je les aime,--la salle à
-manger du cercle pour les soirs de trop intense ennui, c'est de quoi
-suffire, dans une large mesure, au sens social qui s'atrophie en moi avec
-l'âge. Je finirai, je crois bien, par ne plus me faire faire d'habit
-qu'une fois tous les deux ou trois ans. Dans l'espèce, le dîner auquel me
-priait la belle et dangereuse Reine Anne valait d'autant plus d'être
-évité qu'il me replongeait dans le courant d'émotions remonté si
-résolument, mais si péniblement. Je m'assis donc à ma table pour écrire
-un billet de refus, que je cachetai, sur l'enveloppe duquel je posai un
-timbre. Puis, au lieu d'envoyer cette lettre à la poste, je la mis dans
-ma poche pour la porter moi-même. Une voiture passait que je hélai, et je
-jetai au cocher, non pas l'adresse du prochain bureau, mais l'adresse de
-la maison de Molan, place Delaborde,--cette maison dont je m'étais juré
-de ne plus passer le seuil. Ne serait-il pas toujours temps d'expédier
-mon mot de refus après avoir su de Jacques quelle raison avait déterminé
-cette amabilité de Mme de Bonnivet, dont j'aurais pu dire comme Ségur des
-promotions d'officiers après la bataille de la Moskowa: «Ces faveurs
-menaçaient?»
-
-Ce fut dans le cabinet de travail du «jeune et déjà illustre Maître» que
-le groom à veste galonnée m'introduisit, cette fois. Molan était assis à
-sa table, un grand bureau de chêne massif, avec de nombreux tiroirs. Une
-bibliothèque courait tout autour de cette petite pièce, et le seul aspect
-des volumes révélait des outils de travail souvent maniés, mais toujours
-bien remis en place. Pas de poussière. Pas une trace de ce désordre où se
-retrouve l'écrivain né, que la poursuite de sa fantaisie interrompt sans
-cesse dans sa besogne. Un pupitre d'architecte dressé sur deux grands
-pieds invitait aux hygiéniques séances de composition debout. Une autre
-bibliothèque, très haute et tournante celle-là, chargée de dictionnaires,
-d'atlas, de livres de références, de cartons verts à documents, était
-posée à l'angle du bureau; et l'ordre de ce dernier meuble, avec ses
-feuillets de papier coupés également, sa garniture d'objets commodes, un
-classeur pour les lettres répondues et un autre pour les lettres à
-répondre, finissait de dénoncer les habitudes méthodiques d'une besogne
-quotidiennement mesurée et exécutée. Ces détails de pratique installation
-étaient trop dans le caractère du bonhomme pour qu'un seul m'échappât,
-même à ce moment. Aucune œuvre d'art, pas même, sur la cheminée, la
-pendule-bibelot de rigueur. Celle qui marquait l'heure aux séances de
-copie, était un bon instrument de précision, métallique et net, avec sa
-boîte de cristal cerclée de cuivre. Quel autre portrait à faire, dans son
-cadre vivant, dans ce décor sécrété par lui, que celui de cet écrivain,
-absolument étranger à tout ce qui n'est pas «son affaire», méthodique
-comme s'il n'était point un homme à la mode, régulier comme s'il n'était
-point, et de par son art même, le peintre de tous les troubles, de tous
-les désordres de l'âme humaine,--assis à cette table de géomètre, avec
-son masque froid et réfléchi, et sa façon de tenir sa plume, d'un geste
-volontaire, régulier, mesuré. Afin que ce portrait fût tout à fait
-typique, il faudrait peindre Molan comme je le surpris, ce matin-là, en
-train de relire les quatre pages composées, rabotées plutôt, depuis son
-réveil, par ce charpentier de copie,--quatre petites feuilles couvertes
-de lignes bien égales et d'une écriture dont toutes les lettres sont
-formées, tous les T barrés, tous les points posés sur tous les I.
-Étais-je un envieux, moi l'homme de tous les à peu près, en notant,
-presque malgré moi, ces détails avec une irritation en apparence peu
-justifiée? C'est son droit, après tout, à ce garçon, de ménager sa
-fortune littéraire, comme il administrerait une maison de rapport.
-Pourtant n'y a-t-il pas quelque chose, presque un sens qui se froisse en
-nous à constater cet indéfinissable mensonge: cette mise en œuvre d'un
-beau talent, avec un tel égoïsme, tant de calcul, à la base, si peu
-d'unité morale entre la pensée écrite et la pensée vécue? Une autre façon
-d'être de Jacques me crispait les nerfs. Il me tendait la main avec cette
-cordialité indifférente qui est la sienne. Il était resté des mois sans
-me voir avant notre rencontre au cercle, et il m'avait parlé aussi
-amicalement que si nous nous fussions quittés la veille. Il m'avait
-raconté les deux aventures qu'il menait d'affilée en ce moment-là, comme
-à son meilleur, à son plus sûr ami. Et sitôt les talons tournés, ni vu ni
-connu. Je n'avais plus existé pour lui. Je revenais. Sa poignée de main
-était la même. Combien je préfère à ces souriants et à ces faciles, les
-ombrageux, les susceptibles, les irritables, avec qui l'on se brouille,
-qui vous en veulent et à qui l'on en veut, qui se fâchent contre vous, à
-tort souvent, de la plus involontaire négligence, mais pour qui l'on
-existe, pour qui l'on se sent réel, d'une réalité humaine et vivante.
-Pour les vrais égoïstes, au contraire, on est un objet, une chose,
-l'égal, à leurs yeux, du fauteuil qu'ils vous offrent d'ailleurs avec le
-plus bienveillant et le plus vide sourire. On n'a pour eux de réalité que
-la présence, que l'agrément ou le désagrément qu'ils en éprouvent. Soyons
-entièrement franc, peut-être n'en aurais-je pas voulu à l'amant de
-Camille de m'accueillir comme il a toujours fait, avec sa gracieuseté
-impersonnelle, si je ne l'avais pas trouvé un peu pâle, les yeux un peu
-battus, et il me fallait bien attribuer cette légère fatigue à ses amours
-avec la charmante fille dont je venais, durant une semaine, d'évoquer la
-grâce virginale d'antan, soutenu par le plus passionné des hypnotismes
-rétrospectifs. Cette impression fut aussi pénible que si j'avais eu sur
-Camille d'autres droits que ceux du rêve et de la sympathie. J'étais venu
-pour parler d'elle, au fond, et j'aurais voulu m'en aller sans que même
-son nom fût prononcé. Ce silence était d'autant plus impossible que,
-déjà, et les premiers mots de politesse échangés entre nous, j'avais
-tendu à Jacques l'invitation de Mme de Bonnivet:
-
---«C'est toi qui m'as fait envoyer ce carton?...» lui demandai-je. «Mais
-qui y aura-t-il à ce dîner? Que faut-il répondre?...»
-
---«Moi?», fit-il après avoir lu la petite lettre et sans me cacher son
-étonnement. «Non. Je n'y suis pour rien... Il faut accepter pour deux
-raisons: d'abord, cela t'amusera, et puis tu me rendras un vrai
-service...»
-
---«A toi?...»
-
---«Oui. C'est bien simple», répliqua-t-il avec un peu d'impatience devant
-ma lenteur d'intellect «tu ne devines donc pas que Mme de Bonnivet te
-prie de venir parce qu'elle espère par toi savoir au juste mes relations
-actuelles avec Favier?... J'ai envie de t'appeler _Daisy_, ma pâquerette,
-comme le jeune homme naïf du _Neveu de ma Tante_. Voyons. Un peu de
-jugeotte, que diable!... C'est vrai, tu m'as lâché de nouveau ces huit
-derniers jours, et tu n'es plus au courant. Tu me connais assez pour
-croire que je n'ai pas laissé passer cette semaine sans manœuvrer
-savamment, dans la petite guerre que nous nous faisons, la Reine Anne et
-moi?... Quand je dis savamment?... C'est une manœuvre qui ne varie guère
-dans son fond. La mienne a continué telle que je te l'ai dite: persuader
-de plus en plus à la dame que j'ai pour cette pauvre Camille une profonde
-passion... Je te passe le récit de mes divers stratagèmes dont le plus
-simple a été de me conduire, en effet, avec la petite, comme si je
-l'aimais... Mais la Reine Anne a oublié d'être une bête, et elle est
-fine, fine, fine... Elle étudie mon jeu... Une faute, une seule, et mon
-moyen ne prendra plus. Je ne la ferai grimper à l'arbre que si cet arbre
-n'a pas trop l'air un arbre de comédie.»
-
---«Allons. Je continue à ne pas comprendre. Tu fais la cour à Mme de
-Bonnivet, voilà un fait. Tu lui parles de ta passion pour la petite
-Favier, voilà un second fait. Comment arranges-tu cela? Car faire la cour
-à l'une, c'est n'avoir pas de passion pour l'autre.»
-
---«Et le remords, _my dear Daisy_,» interrompit-il, «que tu oublies? Et
-la tentation? D'abord, rétablissons les _tours_, comme on dit quelquefois
-dans les journaux. Je ne fais pas la cour à la Reine Anne, je m'arrange
-pour me la faire faire... As-tu jamais eu un caniche dans ta vie? Oui.
-Alors, tu l'auras vu, à table, quand tu chipotais une côtelette, te
-regarder et regarder l'os avec des yeux où l'honnête sentiment du devoir
-et le glouton appétit du carnassier se disputaient à qui mieux mieux? Hé
-bien! j'ai ces yeux-là pour la Reine Anne, à chaque nouvelle ruse qu'elle
-emploie pour me frôler du désir de sa beauté. Puis, l'homme étant
-supérieur au chien par la vertu, monsieur!--par l'effort sur soi-même,
-monsieur!--le devoir l'emporte. Je la quitte brusquement, comme quelqu'un
-qui ne veut pas succomber... Tiens, veux-tu que je te donne un
-échantillon? Imagine-toi, pas plus tard qu'hier, un coupé qui roule, par
-le brouillard qu'il faisait, ce que j'appelle un joli petit brouillard
-d'adultère... Nous nous sommes rencontrés, Mme de Bonnivet et moi, dans
-un magasin de bric-à-brac où elle allait voir des tapisseries... moi
-aussi... quel hasard!... les mêmes... quel autre hasard!... Et elle m'a
-offert de me reconduire...»
-
---«Dans sa voiture?...» fis-je interloqué.
-
---«Tu aurais mieux aimé que ce fût en fiacre?» interrogea-t-il. «Moi
-pas... Apprenez, _Daisy_, que ces promenades en voiture sont très à la
-mode chez le demi-castor du monde que j'essayais de vous définir l'autre
-jour. Il y en a d'innocentes. Il y en a de coupables. Que le public aille
-donc se reconnaître dans le tas... Tu n'es plus indigné? Je reprends...
-Nous vois-tu donc dans cet étroit coupé tout rempli d'un parfum de femme,
-d'un de ces vagues et pénétrants aromes où se mélangent vingt senteurs:
-celle des sachets qui ont embaumé dans ses armoires la batiste et la soie
-molle de sa toilette intime, celle de la poudre dont elle s'est
-enveloppée comme d'un fin nuage au sortir de son bain...»
-
---«Si jamais je fonde une boutique de parfumerie», l'interrompis-je, «et
-si je confie à un autre la rédaction de la réclame...»
-
-Il m'agaçait par ses ironies, et ses indiscrétions me semblaient d'un
-goût si détestable que je voulais y couper court. Sous cette mauvaise
-épigramme, il me regarda une seconde avec un éclair de fâcherie. Sa bonne
-humeur fut la plus forte. Il haussa les épaules et il continua sans
-relever ma remarque, mais en m'épargnant les dix-huit autres «bouquets».
-
---«Nous voilà donc dans cette douce et tiède atmosphère, la Reine Anne et
-moi... Le brouillard embue les carreaux. Je lui prends la main. Elle ne
-la retire pas. Je serre cette petite main qui me rend ma pression. Je
-passe mon bras autour de sa taille. Ses reins se cambrent comme pour me
-fuir, en réalité pour me faire sentir leur souplesse. Elle se tourne vers
-moi, pour s'indigner, en réalité pour m'envelopper de ses yeux fixes et
-m'affoler. Je l'attire à moi. Mes lèvres cherchent ses lèvres... Elle se
-débat, et tout d'un coup, au lieu d'insister, c'est moi qui la repousse,
-moi qui lui dis les: «Non, non, non...», les: «Ce serait trop infâme...»,
-les: «je ne peux pas _lui_ faire cela...», coutumiers à son sexe, moi qui
-fais arrêter la voiture, moi qui me sauve!... Avec une maîtresse, dans un
-autre coin de Paris, qui vous aime, qui vous plaît, à qui apporter le
-désir éveillé par sa rivale, ce jeu-là est vraiment le plus délicieux des
-sports... Et que la Reine Anne s'y soit laissée prendre, c'est très
-naturel. Se sentir désirée passionnément et fuie de même, c'est de quoi
-provoquer les pires folies chez une femme un peu corrompue et un peu
-froide, un peu vaniteuse et un peu curieuse...»
-
---«Alors, si je t'ai bien compris, mon rôle, dans le dîner de demain,
-consisterait à mentir dans le même sens que toi, quand Mme de Bonnivet me
-parlera de Camille? Dans ce cas, il est inutile que j'accepte cette
-invitation. Je ne commettrai pas cette vilenie.»
-
---«Vilenie est dur. Et pourquoi, miss Pâquerette?» demanda Jacques en
-riant.
-
---«Parce que je me ferais un remords de contribuer au succès de cette
-malpropre intrigue,» répondis-je en me fâchant tout de bon, tant ce
-nouveau rire m'énervait. «Que Mme de Bonnivet trompe ou ne trompe pas son
-mari, cela m'est profondément égal, et profondément égal aussi qu'elle ou
-toi vous vous piquiez aux scélératesses du jeu que vous jouez. Mais quand
-je rencontre un sentiment vrai, je lui tire mon chapeau, et je ne lui
-marche pas dessus. Ce sentiment vrai, Camille Favier l'a pour toi. Je
-l'ai entendue me parler de son amour, quand je l'ai reconduite le soir où
-tu es allé souper avec ta coquine. Je l'ai vue, le lendemain, quand elle
-eut reçu ta cruelle réponse. Elle est sincère comme de l'or, cette fille.
-Elle t'aime avec tout son cœur. Non, non, et non, je ne t'aiderai pas à
-la trahir, d'autant plus que la crise est plus grave que tu ne
-l'imagines...»
-
-J'étais lancé. Je continuai, racontant, avec tout ce que je pouvais
-trouver en moi d'éloquence, ce que je lui avais tu huit jours auparavant:
-les troubles devinés chez la jolie actrice, ce qu'il avait été, ce qu'il
-était pour elle, l'Idéal de passion et d'art qu'elle avait cru réaliser
-dans leur liaison, les tentations de luxe qui l'entouraient, le crime que
-c'est de provoquer la première grande déception d'un être humain. Enfin
-je dépensai à défendre la Petite Duchesse dans le cœur de son amant
-toute la chaleur de l'amour malheureux que je sentais moi-même pour elle.
-Et j'en étais si jaloux!--Douloureuse anomalie sentimentale que Jacques
-ne discerna point, malgré sa finesse. Il ne vit dans ma protestation que
-la déplorable naïveté dont il me croyait à jamais contaminé, et il me
-répondit avec un sourire, plus indulgent encore qu'ironique:
-
---«L'avais-je prédit que vos sublimes s'amalgameraient? T'en a-t-elle
-conté, dans les deux heures peut-être ou trois, que vous vous êtes vus?
-Ce n'est pas un bateau qu'elle t'a monté, c'est une escadre, une flotte,
-une armada!... Hé! mon ami, crois-tu que je ne l'ai pas regardée sentir,
-moi aussi, notre petite Duchesse Bleue? C'est parfaitement vrai qu'elle
-était sage avant de me rencontrer. Mais, comme elle s'est jetée à ma tête
-la première et qu'elle savait parfaitement où elle allait, toute sage
-qu'elle fût, tu me permettras de n'avoir pas de remords, d'autant plus
-que je ne lui ai jamais caché que je ne lui offrais qu'une fantaisie et
-que je ne l'aimais pas d'amour. J'ai ma loyauté, moi aussi, avec les
-femmes, quoi que tu en penses. Seulement je la place à ne pas les tromper
-sur la qualité de la petite combinaison à laquelle je les convie en les
-courtisant. C'est à elles de l'accepter avec ses conséquences. Et d'un...
-Aujourd'hui, si Camille éprouve la tentation du luxe, cette
-tentation,--que je trouve toute naturelle, entre parenthèses,--n'a rien à
-faire avec son Idéal déçu. Elle se donne à elle-même ce joli prétexte, et
-je trouve cela très naturel encore... Elle est à peu près aussi sincère
-que les jeunes filles qui font un solide mariage d'argent en s'excusant
-sur un premier amour trahi. Et de deux... Hé! qu'elle le prenne, son
-amant riche, tu peux lui en donner la permission de ma part, et qu'il lui
-paie les robes de chez Worth, les chevaux et les voitures, le petit hôtel
-et les bijoux! Qu'elle le prenne, cette après-midi, demain, et je te le
-jure, je n'aurai pas plus de remords que d'allumer cette cigarette. Ça
-m'amusera même, quand elle se sera _entournadée_ ou _enfigonnée_, d'avoir
-un renouveau d'histoire avec elle. Et de trois... En attendant, accepte
-l'invitation de Mme de Bonnivet. Tu dîneras bien, ce qui n'est jamais à
-dédaigner, et puis tu contrecarreras ma malpropre intrigue, comme tu
-dis, tant que tu voudras. En amour, c'est comme aux échecs. Rien ne
-m'amuse comme de jouer la difficulté... D'ailleurs, je suis un sot de
-supposer, même un instant, que tu puisses ne pas aller chez la Reine
-Anne. Tu iras, entends-tu, tu iras. Je le vois dans tes yeux...»
-
---«Et à quoi?» lui demandai-je un peu confus de sa perspicacité. C'était
-vrai que je sentais ma résolution de refus déjà détruite par sa seule
-présence.
-
---«A quoi? Mais à ton regard pendant que tu m'écoutes... Est-ce que tu
-aurais cette attention si cette histoire ne t'intéressait déjà
-passionnément? C'est à dire que tu nous inventerais plutôt tous les
-trois, Camille, Bonnivette et moi, que de te passer de nous connaître...
-Je te l'ai dit l'autre jour, moi, tu es né regardeur et confident. Tu as
-été le mien. Tu es devenu, du coup, celui de Camille. Il faut que tu
-deviennes celui de Bonnivette. C'est écrit. Tu les recevras, les
-confidences de la femme du monde. Tu les re-ce-vras, et tu y
-croi-ras!...» insista-t-il en détachant les syllabes, et il conclut: «Ce
-qui sera la punition de tes blasphèmes. Mais, j'y pense. Le portrait de
-la Duchesse bleue, quand le commençons-nous?...»
-
-
-Il faut croire que ce diable d'homme n'avait pas tort dans cette nouvelle
-fatuité de «regardé» et qu'en effet son aventure m'hypnotisait d'un
-irrésistible magnétisme. Car je sortis de chez lui ayant écrit, à son
-bureau, avec sa plume et sur son papier, une lettre d'acceptation, pour
-Mme de Bonnivet. Et d'un, comme il disait en agitant son index dressé, où
-brillait une grosse émeraude, avec un certain geste si à lui. J'avais
-fait pire. Malgré le spasme d'irraisonnée et morbide jalousie qui me
-serrait le cœur, chaque fois que je pensais aux rapports de Jacques et
-de sa maîtresse, je venais de prendre rendez-vous pour commencer ce
-portrait promis, non plus celui de la Camille idéale et rêvée, mais de la
-vraie, de celle qui appartenait à cet homme, qui lui donnait sa bouche,
-sa gorge, qui se donnait à lui tout entière, et ce rendez-vous de pose,
-nous l'avions fixé dans mon atelier pour le lendemain même du jour où
-j'aurais dîné chez les Bonnivet!
-
-Ces deux faiblesses, je m'en repentais déjà dans l'escalier de la maison
-de la place Delaborde, pas assez, hélas! pour remonter chez Jacques et
-lui reprendre mon billet qu'il s'était chargé de faire tenir à la Reine
-Anne. Mon remords augmenta lorsqu'aussitôt franchie la porte de mon
-atelier, j'aperçus la tête de Camille ébauchée sur mon chevalet.
-Délicieuse de vie fantomatique et inachevée, elle me souriait du fond de
-la toile sans cadre. «Non, tu ne m'achèveras jamais!...» me disait-elle
-avec ces yeux tristes, cet ovale amaigri, cette bouche plissée d'un
-sourire de mélancolie. Et c'est positif que ni ce soir-là, ni durant les
-heures qui suivirent, je n'eus le courage d'y toucher, à cette pauvre
-tête,--ni depuis. L'enchantement était brisé. Je les passai d'ailleurs
-dans une agitation singulière, ces heures qui suivirent. J'étais repris
-par la fièvre de la passion naissante, et, cette fois, je n'avais plus ni
-l'espoir ni la volonté de lutter. Je sentais que cette semaine de
-renoncement et de réclusion en tête-à-tête avec la Camille idéale m'avait
-donné les seules joies que cette passion, si fausse, si condamnée
-d'avance, dût jamais me donner. Ces joies auxquelles je renonçais
-m'étaient symbolisées par ce portrait chimérique. Je me rappelle, je
-passai à le contempler toute la journée qui précéda le dîner chez Mme de
-Bonnivet. Puis, lorsque l'instant de partir fut arrivé, je voulus dire un
-adieu à ce tableau, un pardon plutôt. J'éprouvais devant ce cher portrait
-de rêve avec qui j'avais passé une douce et romanesque semaine, le même
-intime remords que s'il eût été l'image, non pas d'une chimère, mais
-d'une fiancée réellement trahie. Je me vois encore tel que je m'apparus à
-moi-même dans la grande glace de l'atelier, l'habit ouvert sous la
-fourrure, et marchant comme un coupable vers cette toile que j'allai
-cacher, après l'avoir contemplée une dernière fois, dans une soupente
-attenante et en la tournant contre le mur. Cette Camille Favier de ma
-fantaisie ne disparaissait-elle pas pour céder la place à une autre,
-aussi jolie, aussi touchante peut-être, mais qui n'était plus _ma_
-Camille? Allons, encore un soupir, mon doux fantôme, encore un regard, et
-rentrons dans la réalité!... La réalité, c'était un fiacre qui
-m'attendait à la porte, pour me conduire, par une pluie battante, vers la
-rue des Écuries-d'Artois où habitait la rivale mondaine de la jolie
-actrice. Que dirait celle-ci quand Jacques lui apprendrait que j'avais
-dîné là? Car il le lui apprendrait, ne fût-ce que pour s'amuser de mon
-embarras. Et puis, qu'allait en dire Mme de Bonnivet elle-même? Pourquoi
-m'avait-elle invité? Qu'en savais-je au fond? Que savais-je d'elle, sinon
-que sa vue m'avait donné un vif mouvement d'antipathie et que Jacques
-m'avait raconté à son propos d'assez vilaines choses? Mais mon antipathie
-pouvait se tromper, et quant à Jacques, se méprenant, comme il faisait,
-sur Camille Favier, peut-être se méprenait-il également sur l'autre. «Si
-pourtant,» me disais-je, «cette coquette s'était laissée prendre au
-piège? Ces aventures arrivent. Si elle avait pour lui un véritable
-sentiment? C'est bien peu probable,» me répondais-je, «étant donné le
-bleu si dur de ses yeux, la minceur de ses lèvres, l'acuité de son
-profil, la sécheresse orgueilleuse de sa physionomie... Et cependant!...»
-
-
-C'était moins probable encore, étant donnée l'existence de frivolité
-vaine et affairée que supposait la maison devant laquelle mon modeste
-fiacre m'arrêta sans entrer, au cours de ce petit monologue. Je ne me
-crois pas plus sottement plébéien qu'un autre, mais cette sensation
-d'arriver dans un hôtel de six cent mille francs pour prendre part à un
-dîner de cinquante louis, avec un véhicule à trente-cinq sous la course,
-suffira toujours pour me dégoûter du monde élégant, n'y eût-il pas le
-reste. Mais le reste, mais ces constructions, comme était cet hôtel
-Bonnivet, d'une architecture de parodie, où l'on a trouvé le moyen de
-mélanger vingt-cinq styles, et de placer un escalier de bois, à
-l'anglaise, dans une cage de la Renaissance,--mais les figures
-patibulaires des valets de pied en livrée, qui font au visiteur une
-galerie de muette insolence,--comment supporter ce décor de choses et de
-gens, sans en percevoir l'odieuse facticité? Comment ne pas détester
-l'impression de ces ameublements qui sentent le pillage et le brocantage,
-car rien n'y est à sa place: les tapisseries du dix-huitième siècle y
-alternent avec des tableaux du seizième, des meubles du temps de Louis XV
-avec des cathèdres d'église, des rideaux coulissés au goût du jour avec
-des morceaux d'anciennes étoles qui finissent chaise longue, dos de
-fauteuil, coussin de divan!... Bref, lorsque je fus introduit dans le
-salon-boudoir où Mme de Bonnivet tenait ses assises, j'étais plus
-_Camilliste_ que jamais, plus partisan de la brave petite actrice, telle
-qu'elle m'était apparue dans le modeste appartement de la rue de la
-Barouillère. La rivale millionnaire de la pauvre fille était couchée
-plutôt qu'assise sur une espèce de lit de repos du plus pur style Empire,
-dans le goût de celui où David a immobilisé la grâce cruelle de Mme
-Récamier, l'illustre patronne de toutes les coquettes du genre sirène.
-Elle portait une de ces robes d'apparence très simple, qui marquent, en
-réalité, la limite entre l'élégance supérieure et l'autre. Les plus
-grands faiseurs seuls peuvent les réussir. C'était un fourreau d'une
-grosse soie noire très mate, qui absorbait la lumière au lieu de la
-renvoyer. Une cuirasse, une cotte de mailles de jais, appliquée sur cette
-étoffe, moulait étroitement le buste en laissant transparaître la
-blancheur de la chair, à la place nue des épaules et des bras. Une
-ceinture de jais encore, sur le modèle de celles que l'on voit aux reines
-du moyen âge dans les vieilles statues des tombeaux, suivait la ligne
-sinueuse des hanches et s'achevait en deux pendants croisés très bas.
-D'énormes turquoises entourées de diamants brillaient aux oreilles de la
-jolie femme. Ces turquoises et un serpent d'or à chacun de ses
-bras,--deux merveilleuses copies des serpents d'or du musée de
-Naples,--étaient les seuls bijoux dont s'éclairât cette toilette, ce
-costume plutôt qui lui allongeait, qui lui amincissait encore sa taille
-longue, souple et mince. Sa pâleur de blonde rehaussée par le contraste
-de cette sombre harmonie en noir et en or, prenait des délicatesses
-d'ivoire vivant. Pas une pierre ne luisait dans ses cheveux d'un or si
-clair, et l'on eût dit qu'elle avait assorti le bleu de ses turquoises au
-bleu de ses prunelles, tant la nuance en était pareille,--sauf que le
-bleu de ces pierres dont on prétend qu'elles pâlissent quand celui qui
-les porte est en danger, revêtait des nuances tendres, presque aimantes,
-à côté de l'azur implacable et métallique des yeux. Elle s'éventait avec
-un large éventail de plumes, noires comme sa toilette, où apparaissait
-une couronne de comtesse, incrustée en roses. C'était, sans doute, un
-petit recommencement d'effort vers une parenté définitive avec les vrais
-Bonnivet. J'ai su depuis qu'on avait essayé mieux. Mais le duc de
-Bonnivet actuel, à l'occasion d'une fête de charité où la Reine Anne
-s'était hasardée à se titrer, avait arrêté net ce pseudo-blasonnage par
-une lettre d'une raideur toute seigneuriale, et il ne restait, de cette
-prétention avortée, que cette couronne, brodée un peu partout, sans
-écusson. Auprès de cette svelte et dangereuse créature, si blonde et si
-blanche dans la gaine noire de son corsage pailleté et de sa jupe mate,
-se tenait, assis sur une chaise très basse, presque un tabouret,
-Senneterre,--le rabatteur,--tandis que Pierre de Bonnivet chauffait au
-feu alternativement les semelles de ses escarpins en causant avec mon
-maître Miraut. Ce dernier parut un peu étonné de me voir là, et un peu
-mécontent. Pauvre cher et vieux maître, s'il savait comme il a tort de
-craindre en moi un rival dans la course au portrait de vingt mille
-francs! Mais ce négociant en pastels est de la race des bons géants. Avec
-sa taille de six pieds, restée souple à force d'exercice, avec ses
-épaules de portefaix élargies encore par la séance de boxe quotidienne,
-avec son profil à la François Ier, gourmand, sensuel et fin, il a gardé,
-par-dessous ses roueries de métier, une grosse générosité de tempérament.
-Aussi m'accueillit-il d'un mot réchauffant, quoique un peu trop
-protecteur:
-
---«Ah! vous connaissez mon élève?» dit-il à Mme de Bonnivet, «vous savez
-qu'il a beaucoup, mais beaucoup de disposition... Seulement, pas assez de
-confiance en lui, manque d'aplomb...»
-
---«Il y en a tant qui en ont trop,» interrompit la jeune femme, en
-lançant un mauvais regard au pastelliste qui en demeura interloqué, «cela
-compense.»
-
---«Bon!» pensai-je à part moi, «elle n'est pas de bonne humeur, ni même
-polie... Miraut est un peu trop content de lui, c'est vrai. Mais c'est un
-homme d'un rare talent, et qui lui fait beaucoup d'honneur en venant
-chez elle... A-t-elle l'air méchant, ce soir? Et Bonnivet est-il
-préoccupé, malgré le masque de sa gaieté?... J'en tiens pour ce que j'ai
-dit à Jacques, l'autre jour... Je ne me fierais ni à la femme ni au
-mari... Ces blondes au regard froid sont capables de tout, et de tout
-aussi ces sanguins musclés, comme est celui-ci... Enfin, nous allons voir
-manœuvrer Jacques... Et dire qu'il pourrait être si heureux avec sa
-petite amie, tout simplement!... La vie est vraiment bien mal
-arrangée...»
-
-
-Ce nouveau monologue intérieur se prononçait en moi presque aussi
-distinctement que je viens de le transcrire. Ce dédoublement prouvait
-l'extrême surexcitation de mes facultés. Car cette pensée si nette, si
-réfléchie ne m'empêchait pas d'être des yeux et des oreilles à la
-conversation que renforcèrent de leur présence le comte et la comtesse
-Abel Mosé, d'abord. Il est, lui, un type accompli du grand financier
-moderne, chez qui l'homme de Bourse gagne toute l'après-midi le luxe de
-l'homme du monde le soir. Chose étrange! cette figure qui se rencontre
-surtout parmi les israélites, comme Mosé, ne m'est pas déplaisante. J'y
-trouve la mise en œuvre d'une passion vraie.--Pour les gens de cette
-espèce, la vanité des occupations de cercle et de salon a du moins son
-réalisme. En jouant au grand seigneur, ils se prouvent qu'ils ont monté
-d'un degré sur l'échelle sociale. La vie élégante est pour eux un second
-métier qui se juxtapose à l'autre et qui le continue. C'est un grade
-acquis, et quelle physiologie, pour suffire à l'usure accumulée de ces
-deux existences, aux poignants soucis alternant avec les épuisants
-plaisirs, aux séances à la Bourse suivies de dîners en ville,--pendant
-des années! Et puis, comme Mme Mosé est belle, de la grande beauté
-orientale, celle qui n'a rien du poncif, du chiffonné! C'est la Judith
-biblique, la créature aux yeux brûlants comme les sables du désert, que
-voyaient passer les soldats d'Holopherne... «Qui pourrait haïr le peuple
-des Hébreux quand ils ont de telles femmes?...» dirais-je volontiers avec
-eux. Les Mosé n'étaient pas là depuis cinq minutes que la jolie Mme
-Éthorel entrait, et son mari, puis--«naturellement», comme dit Miraut
-entre ses dents, pour bien me faire entendre qu'il connaissait les vrais
-dessous de cette société,--Crucé le collectionneur; puis Machault, un
-athlète professionnel, que j'ai vu tirer à la salle d'armes; puis un
-certain baron Desforges, un homme de soixante ans, dont l'œil me frappa
-aussitôt par sa finesse presque trop aiguë dans un teint trop rouge de
-viveur vieilli. Et les propos commençaient de bourdonner, mélangeant les
-questions obligatoires sur le temps et la santé à quelques médisances
-préalables et à des rappels d'emplois de journée,--le plus souvent
-mortels d'ennui, rien qu'à les ouïr. J'entends encore quelques-unes de
-ces phrases:
-
---«Vous ne marchez pas assez», disait Desforges à Mosé, qui avait déclaré
-se sentir un peu pesant après ses repas, «on digère avec ses jambes,
-voilà ce que le docteur Noirot me répète sans cesse...»
-
---«Et le temps?» répondait le financier.
-
---«Faites vous masser alors», reprenait Desforges. «Je vous enverrai
-Noirot. Le massage, c'est la pilule d'exercice.»
-
---«Et vous n'avez pas acheté ces deux candélabres», disait Crucé à
-Éthorel, «pour trois mille francs, mon cher, mais c'était donné...»
-
---«Le jeu de San Giobbe», disait Machault à Bonnivet, «j'entre là-dedans
-comme dans du beurre.»
-
---«Vous n'étiez pas au patinage, ce matin, ma chère Anne», disait Mme
-Mosé à Mme de Bonnivet, «c'est pourtant l'occasion de profiter de cette
-étonnante entrée d'hiver... avant le premier janvier! Pensez donc!... Ça
-ne se retrouve pas deux fois en un siècle... Je vous ai cherchée!...»
-
---«Et moi aussi», disait Mme Éthorel, «tu te serais amusée à voir cette
-vieille folle de Mme Hurtrel courir sur la glace après le petit Liauran.
-Et elle était rouge, et elle suait, et elle déteignait, et elle coulait,
-tandis que l'autre filait avec Mabel Adrahan...»
-
---«Cela vous fait rire, Madame. Et si je vous disais que moi, je la
-plains», fit Senneterre.
-
---«Respect à l'amour, nous la connaissons, cette guitare», interrompit
-Mme de Bonnivet, qui accompagna ce persiflage de ce rire aigu que j'avais
-déjà remarqué au théâtre. Elle était visiblement dans un état de
-nervosité que je m'expliquai, lorsque la porte de la salle à manger
-s'ouvrit sans que Jacques fût arrivé. Je devais bientôt apprendre et le
-faux prétexte et la vraie raison de cette absence. Dès le premier service
-et à propos des fleurs et de l'argenterie qui décoraient la table, on
-parlait du goût d'aujourd'hui, puis du goût au théâtre et de la mise en
-scène. Tous les convives se mirent d'accord pour célébrer l'habileté de
-feu M. Perrin à installer le décor mondain des comédies modernes. Le
-discours ricocha sur les pièces actuelles, et une allusion ayant été
-faite à la _Duchesse Bleue_, un des convives, Machault, je crois, se prit
-à dire:
-
---«Est-ce qu'elle a fini déjà? J'ai vu en passant sur le boulevard qu'il
-y a changement d'affiche, ce soir, au Vaudeville? Savez-vous pourquoi?»
-
---«Parce que Bressoré a un gros rhume et qu'il s'est trouvé trop malade
-pour jouer. J'ai entendu raconter cela par hasard au cercle de la rue
-Royale», dit Mosé, qui ne négligeait jamais une occasion de rappeler son
-accointance avec ce club élégant, «et comme la pièce porte tout entière
-sur lui... Il y a du talent, et il est le seul...» continua-t-il, ce qui
-prouvait que l'antipathie de Mme de Bonnivet pour Camille Favier n'avait
-pas échappé aux yeux observateurs de l'homme d'affaires, ces yeux si
-noirs sur son teint presque exsangue...
-
---«C'est contagieux, paraît-il, dans la maison» dit Bonnivet... «Molan
-devait venir. Il s'est excusé au dernier moment. Il est lui-même un peu
-souffrant...»
-
-En prononçant ces mots, il avait regardé sa femme, qui ne daigna même pas
-avoir écouté. Elle causait avec un de ses deux voisins qui était Miraut.
-Ni sa voix métallique, ni ses prunelles dures et claires ne trahirent le
-plus léger signe de trouble, mais le cruel retroussis qu'elle avait par
-instants au coin de sa bouche se fit plus cruel, et un petit battement de
-ses narines, imperceptible, sinon pour un homme de mon métier,--ou pour
-un jaloux,--me révéla que cette absence de Jacques était la vraie cause
-de sa nervosité. Presque en même temps, je sentis que Bonnivet scrutait
-ma physionomie du même regard dont il venait d'envelopper sa femme, et
-trois choses me devinrent évidentes simultanément, à savoir:--l'une, et
-la plus redoutable, que le mari n'était en aucune façon la dupe des
-coquetteries de la Reine Anne avec mon camarade;--la seconde, que ce
-camarade avait lui-même saisi cette occasion du changement d'affiche,
-pour provoquer chez la coquette une crise de jalousie dépitée en passant
-ou feignant de passer cette soirée libre avec Camille Favier;--la
-troisième, que cette ruse si simple piquait en effet au vif de son
-amour-propre féminin la rivale de la jolie actrice. Ces trois remarques,
-faites d'instinct et dont deux au moins emportaient de si grave
-conséquence, suffirent à me rendre ce banal dîner passionnément
-intéressant. Je ne pouvais me retenir d'appliquer à Pierre de Bonnivet et
-à sa femme toute ma force d'attention. D'autre part, j'appréhendais
-qu'aussitôt sortis de table, ils n'essayassent l'un et l'autre de me
-faire causer, et je ne voulais trahir Molan ni auprès d'elle ni auprès de
-lui.--Auprès de lui surtout. La veine si facilement enflée de son front
-sanguin, ses yeux verdâtres que l'on devinait si prompts à s'injecter de
-colère, le poil roux et rude qui de son bras descendait jusqu'aux
-phalanges de ses doigts, tous ces signes de brutalité continuaient à me
-donner l'impression d'un redoutable personnage. L'action tragique devait
-lui être aussi naturelle qu'à moi les timidités douloureuses ou que la
-fatuité insolente à Jacques. La soirée ne devait pas finir sans me
-fournir la preuve que mes diverses intuitions ne me trompaient pas. Nous
-avions à peine quitté la table pour le fumoir que Machault me disait en
-me prenant le bras:
-
---«Vous fréquentez beaucoup Jacques Molan, n'est-ce pas, vous, La
-Croix?...»
-
---«Nous sommes camarades de collège et je le vois quelquefois»,
-répondis-je évasivement.
-
---«Hé bien! Si vous le voyez ces jours-ci, prévenez-le donc que
-Senneterre l'a rencontré en venant ici... Par conséquent, _on_ saura que
-sa migraine ou son rhume n'était qu'un prétexte. Ça n'a pas d'autre
-importance, mais avec Anne il vaut toujours mieux être renseigné...»
-
-Je n'eus pas le temps d'interroger davantage le brave escrimeur, qui
-avait eu, pour prononcer cet _on_ énigmatique et sa plus énigmatique
-dernière phrase, un indéfinissable sourire. Pierre de Bonnivet venait à
-nous, tenant d'une main une boîte de cigares et de l'autre une boîte de
-cigarettes. Je pris un simple papyros russe, une pincée de tabac jaune et
-roulée dans du papier paille, tandis que le robuste gladiateur
-s'introduisait dans la bouche un véritable tronc d'arbre rugueux et noir.
-Puis, avant le café, avisant sur la table à liqueurs une bouteille de
-fine champagne parmi d'autres, il remplit un petit verre, qu'il alla
-déguster sur un fauteuil, en nous disant:
-
---«Ça, c'est un excellent premier apéritif de la soirée...»
-
---«Et vous, monsieur La Croix, une tasse de café? Non. Un peu de Kummel,
-ou de chartreuse?» me demanda Bonnivet, «pas même un doigt de
-cherry-brandy?»
-
---«Jamais de liqueur ni de café le soir...» lui dis-je, et j'ajoutai en
-souriant: «Je n'ai pas un estomac et des nerfs d'hercule...»
-
---«Il n'y a pas besoin d'être de la force de Machault pour aimer
-l'alcool. Voyez notre ami Molan», fit le mari, qui me regarda l'écouter
-prononcer ce nom. Puis, après un silence: «Est-ce que vous savez au juste
-ce qu'il a?...»
-
---«Je ne sais pas», répondis-je. «Il se surmène. Il travaille encore plus
-qu'il ne boit...»
-
---«Et il aime encore plus la petite Favier?» insista mon interlocuteur en
-me regardant à nouveau de son regard aigu.
-
---«Et il aime encore plus la petite Favier», répliquai-je sur le même ton
-d'indifférence.
-
---«Ça dure depuis longtemps, cette histoire?» demanda le mari après une
-seconde d'hésitation.
-
---«Depuis la _Duchesse Bleue_. Enfin, c'est une lune de miel au premier
-quartier...»
-
---«Et alors, sa maladie de ce soir, où justement elle ne joue pas?...»
-interrogea-t-il sans formuler toute sa question, que je complétai dans ma
-réponse, en lui donnant une forme cynique où se soulageait mon malaise:
-
---«Serait un prétexte pour passer toute une soirée avec elle et la nuit
-ensuite?... Ma foi, je n'en sais rien; mais c'est bien probable...»
-
-Je pus voir, à ces paroles,--que Camille Favier, si elle lit jamais ces
-pages, me les pardonne!--le front du jaloux s'éclaircir. Évidemment le
-billet d'excuse envoyé par Molan à la dernière minute ne lui avait point
-semblé sincère. Il avait constaté que Mme de Bonnivet s'en énervait, et
-il s'était demandé pourquoi? Avait-il cru à la survenue entre sa femme et
-Jacques d'une de ces brouilles momentanées qui dénoncent, plus que des
-assiduités trop continues, une intrigue d'amour? Il m'avait soupçonné
-d'être le confident de mon camarade. Il avait pensé que je savais, moi,
-le vrai motif de cette absence, et sa défiance s'exerçait à trouver dans
-mon accent une sincérité. Et, comme les jaloux, étant tout imagination,
-se défient et se rassurent de même, celui-ci avait repris son humeur la
-plus charmante pour dire au baron Desforges, qui entrait, ayant tardé un
-peu à nous rejoindre:
-
---«Hé bien! Frédéric, avez-vous été content du dîner?»
-
---«Je viens de me permettre d'appeler Aimé pour le féliciter des petites
-timbales, et pour lui faire une observation sur le foie gras...» répliqua
-le baron, «Je ne vous dis pas laquelle, vous jugerez à l'épreuve... C'est
-un chef, je vous l'ai toujours dit, ce que j'appelle un chef. Mais c'est
-encore jeune...»
-
---«Il se formera», dit Bonnivet, en me jetant un regard d'intelligence,
-cette fois, «avec un maître comme vous...»
-
---«C'est le septième qui me passe par les mains», fit Desforges en
-haussant les épaules et du plus grand sérieux, «pas un de plus, depuis
-que je sais ce que c'est que manger... Le septième, entendez-vous!... Et
-puis je vous les donne, et vous me les gâtez par vos éloges à côté... Les
-cuisiniers ressemblent aux autres artistes. Ils ne résistent pas aux
-compliments des demi-connaisseurs.»
-
-
-Je m'éclipsai du fumoir sur ce philosophique axiome de cet épicurien qui
-a la sagesse de placer des docteurs ès sciences culinaires dans les
-maisons où il dîne, afin d'assurer les menus de son hiver. Je comptais
-prendre mon chapeau dans le salon, y faire une courte séance de
-conversation polie et générale, puis partir à l'anglaise en profitant du
-retour des fumeurs ou de l'arrivée d'invités nouveaux. Il n'y avait dans
-ledit salon quand j'y rentrai que les deux femmes qui avaient dîné et
-Senneterre. De si petits comités étant peu favorables au tête-à-tête,
-j'avais lieu d'espérer que Mme de Bonnivet n'aurait pas l'occasion de me
-chambrer et de me confesser. Je connaissais mal cette capricieuse et
-cette autoritaire, qui, elle, connaissait très bien son mari. Elle avait
-deviné qu'il ne fallait pas me parler devant Bonnivet. A peine avais-je
-reparu, qu'elle se leva du divan où elle se tenait à côté de Mme Éthorel
-et en face de Mme Mosé, avec Senneterre à ses pieds sur une chaise basse,
-qui lui gardait son éventail. Elle vint à moi, et m'entraînant dans un
-second salon, attenant au premier, elle me força de me mettre sur un
-canapé auprès d'elle:
-
---«Nous serons plus tranquilles pour causer», commença-t-elle. Puis, avec
-brusquerie: «Est-ce que vous avez beaucoup avancé votre portrait de Mlle
-Favier?» Elle avait cette manière d'interroger où se trahit le despotisme
-de la femme jolie et riche pour qui son interlocuteur n'est qu'un
-domestique d'amusement ou de renseignement. Chaque fois que je rencontre
-chez une poupée de la mode cette inconsciente insolence, une irrésistible
-envie me saisit de répondre à coups de mots désagréables. Jacques avait
-sans doute spéculé sur ce trait de mon caractère pour me faire jouer ce
-rôle d'excitateur, refusé pourtant avec une si loyale énergie.
-
---«Le portrait de Mlle Favier? Mais je ne l'ai même pas commencé»,
-répliquai-je.
-
---«Ah!» dit-elle avec un sourire, «Molan a déjà changé d'idée. Il le lui
-aura défendu... Vous êtes amoureux de cette jolie petite femme-là,
-monsieur La Croix, avouez-le?»
-
---«Moi,» répondis-je, «amoureux d'elle?... Pas le moins du monde.»
-
---«Ça en avait bien l'air, pourtant, l'autre jour,» dit-elle, «et Jacques
-Molan me faisait l'effet d'être un peu jaloux de vous?...»
-
---«Tous les amants sont plus ou moins jaloux,» répartis-je, et, cédant au
-besoin grandissant de lui être pénible, j'ajoutai: «Il aurait bien tort.
-Camille Favier l'aime de tout son cœur, et elle en a beaucoup...»
-
---«C'est un grand malheur pour son talent,» dit Mme de Bonnivet en
-fronçant ses sourcils blonds, juste assez pour me faire comprendre que
-j'avais touché juste.
-
---«Je ne peux pas être de votre avis, Madame...» répliquai-je, avec
-conviction cette fois. «La petite Favier n'a pas seulement une adorable
-beauté, c'est une espèce de génie, et un charmant cœur et un charmant
-esprit...»
-
---«On ne s'en douterait pas à la voir jouer,» répondit-elle, «à mon avis,
-du moins. Mais si c'est vrai, c'est pire encore... Jamais le bonheur n'a
-inspiré aucun écrivain. Je suis tranquille, d'ailleurs... Ça ne traînera
-pas, cette histoire. Molan apprendra qu'elle l'a trompé derrière un
-portant du théâtre avec un des cabots de la troupe, et alors...»
-
---«On vous a mal renseigné sur cette pauvre fille, Madame,» repris-je
-plus vivement que la politesse ne l'autorisait. «Elle est toute noblesse,
-toute fierté, et parfaitement incapable d'une vilenie...»
-
---«Ce qui ne l'empêche pas d'être entretenue par Molan,»
-interrompit-elle, «si on m'a bien renseignée, et de lui manger ses droits
-d'auteur jusqu'au dernier sou...»
-
---«Entretenue?...» m'écriai-je. «Non, madame, on ne vous a pas bien
-renseignée. Si elle voulait du luxe, elle en aurait. Elle a refusé hôtel,
-chevaux, toilette, bijoux, tout ce qui tente ses pareilles, pour se
-donner tout simplement, selon son cœur. Elle aime Jacques du plus beau,
-du plus sincère attachement...»
-
---«Je la plains, si vous avez raison,» dit-elle en ricanant; «car il ne
-vaut pas cher, votre ami.»
-
---«C'est mon ami,» répondis-je avec une sécheresse agressive, «et j'ai
-cette originalité de défendre mes amis...»
-
---«Ça les fait toujours attaquer un peu davantage.» Le fin visage de
-cette jolie femme exprimait, en jetant cette parole d'une observation
-banale, une méchanceté si détestable, tout cet entretien trahissait de sa
-part une si odieuse mesquinerie de rancune, que mon antipathie pour elle
-s'exalta jusqu'à la haine, et que je relevai son insolence par une autre:
-
-
---«Dans le monde où vous vivez, peut-être, Madame, mais pas chez nous
-autres, qui sommes de braves gens...»
-
-Elle me regarda, comme je lui lançais bien en face cette impertinence peu
-spirituelle. Je lus dans ses prunelles bleues moins de colère que de
-surprise. Un des traits particuliers à ces caractères de coquettes
-rosses,--risquons le mot,--est d'estimer ceux qui leur tiennent tête, à
-quelque degré et en quelque manière que ce soit. Elle sourit d'un sourire
-presque aimable:
-
---«Molan m'avait bien dit que vous étiez un original,» reprit-elle. «Mais
-vous savez, je suis un peu originale aussi, et j'ai l'idée que ça
-marcherait entre nous...»
-
-Et voici qu'une volte-face s'accomplit soudain dans ses discours, et
-j'assistai de nouveau à ce miracle de flair féminin qui lui avait, une
-fois déjà, dans la loge, fait trouver juste les mots qu'il fallait pour
-me plaire. Elle m'interrogeait sur mes voyages, maintenant. Elle-même
-avait visité l'Italie. Sans doute elle avait rencontré là quelque artiste
-distingué qui lui avait servi de guide, car elle m'énonça des idées qui
-contrastaient étrangement avec la médiocrité de ses propos de tout à
-l'heure. Assurément, ces idées n'étaient pas d'elle, mais elle avait su
-les retenir, et elle se rendait compte que c'était le cas de les placer.
-Elle me servit ainsi deux ou trois remarques ingénieuses sur le Pérugin
-et sur Raphaël, notamment sur l'illogisme de ce dernier qui a éliminé de
-ses madones tout sentiment chrétien pour leur avoir donné trop de beauté,
-un paganisme de santé inconciliable avec l'au-delà mystique et son rêve.
-Et elle avait un tel air de comprendre ce qu'elle disait que je ne
-trouvai pas trop ridicule l'admiration avec laquelle ce dadais de
-Senneterre, qui était venu nous rejoindre, l'écoutait parler. Cet autre
-jaloux n'avait pu se retenir d'interrompre notre aparté, et comme Mme de
-Bonnivet, par extraordinaire, ne le rudoya point, le patito professionnel
-se prit à me montrer presque de la bienveillance. Il avait, d'ailleurs,
-son projet, dont le machiavélisme naïf termina par une scène de
-vaudeville cette soirée où j'avais senti à un moment passer sur nos têtes
-un petit frisson de drame. Il s'obstina, en effet, lorsque je pris congé,
-avant les onze heures, à me reconduire, et il commença de me chanter les
-louanges de la Reine-Anne sur le trottoir des Champs-Élysées. Puis comme
-nous passions avenue d'Antin, devant chez Gastinne, il me demanda
-négligemment:
-
---«Vous tirez quelquefois le pistolet?»
-
---«Jamais», lui répondis-je.
-
---«Bonnivet est de première force,» reprit-il, «oui, de première force...
-Entrez donc un jour voir de ses cartons, c'est une curiosité... Il a mis
-dix balles au commandement dans un espace grand comme une pièce de vingt
-francs... Je vous affirme, c'est une curiosité...»
-
-Et il me quitta sur ce sinistre avertissement pour s'engager dans la rue
-François Ier, où il habite.
-
-
-
-
-VI
-
-
---«Ah! il t'a servi aussi le coup de l'infaillible pistolet,» me dit
-Jacques, en éclatant de son rire le plus gai, lorsque nous nous revîmes
-le lendemain. «C'est excellent... Et il t'a regardé dans les yeux pour te
-faire bien entendre que, si tu te permets de courtiser Mme de Bonnivet,
-tu risques de recevoir dans la tête une des balles dont le mari gratifie
-par douzaines, chaque jour, le Monsieur en tôle du tir. Il a fait mieux
-avec moi. Il m'a mené voir les cartons.--Tu lis cette inscription: Dix
-balles au commandement par M. Pierre de Bonnivet.--Neuf balles au visé
-par le même.--Et puis, tu aperçois sous le verre un carton déchiqueté qui
-ressemble à une gravure de ces livres de médecine consacrés aux maladies
-secrètes... Elle est délicieuse, d'ailleurs, à examiner, la suite de ces
-cartons de chez Gastinne. Sur dix, il y en a bien sept derrière lesquels
-un Parisien peut mettre l'histoire d'une jalousie conjugale, comme pour
-Bonnivet,--d'une coquette série d'adultères, comme pour Casal... Ou bien
-c'est des gaillards suspectés, comme Crucé, de vivre aux dépens d'une Mme
-Éthorel à laquelle ils font acheter tous les rossignols de la brocante...
-C'est des maris dont la femme dépense cent mille francs par an, avec
-trente mille de revenu, des députés sur qui pèse le soupçon de vendre
-couramment leur vote. Et puis, quand ces héros du: un, deux, trois,
-feu... ont une affaire, régulièrement, ils manquent leur homme...»
-
-
-Il me tenait ce discours où il continuait de jouer vis-à-vis de moi son
-rôle de docteur en haute vie parisienne, tandis que nous achevions de
-déjeuner en tête à tête. Il était venu chez moi, lui qui n'y vient
-jamais, sitôt les quatre pages finies, pour me demander l'œuf et la
-côtelette classiques. Cet empressement de curiosité avait achevé de me
-prouver combien il s'intéressait au succès de sa manœuvre de diplomatie
-galante. Je l'avais assez mal reçu. «On n'attire pas les gens dans de
-pareils guet-apens,» lui avais-je dit, «tu me forces d'accepter une
-invitation à dîner qui m'est odieuse, pour nous trouver ensemble, et tu y
-manques.»
-
---«Avoue pourtant que c'est gai!» m'avait-il dit avec tant de gaminerie
-que je n'avais plus le cœur de me fâcher. Après quoi, il m'avait très
-minutieusement interrogé sur les diverses attitudes des divers
-personnages, pour conclure par cette boutade à propos du ridicule
-avertissement du jaloux Senneterre. Puis, sérieux:
-
---«Et tu n'as rien remarqué de particulier, toi qui sais voir? Oui. Vous
-autres, peintres, vous ne comprenez pas, mais vous savez voir... Dans les
-rapports de Machault et de la Reine Anne, par exemple?»
-
---«Attends,» répondis-je, «c'est vrai qu'en me prévenant que Senneterre
-t'avait rencontré, Machault a eu un singulier regard... Pourquoi me
-demandes-tu cela? Est-ce qu'il lui ferait aussi la cour?...»
-
---«Plus maintenant! Mais je crois bien que si elle a déjà hasardé le
-_falso passo_, comme disent tes amis les Italiens, c'est avec Machault.»
-
---«Avec Machault?» m'écriai-je. Et je répétais: «Machault, ce colosse
-toujours ivre, ce gladiateur en habit noir, cette machine à dégagés et à
-contres de quarte, et elle, cette femme si fine, un peu pointue, à mon
-goût, mais si aristocratique quand même?... Ce n'est pas possible... Et
-toi-même, l'autre jour, tu me déclarais que tu la croyais sage...»
-
---«Ah! Daisy, Daisy!» fit-il en hochant la tête, «vous ignorez que,
-lorsqu'on veut chercher de qui une femme idéale, une Sirène, une Madone,
-un Ange,--avec un tas de majuscules,--est la maîtresse, il faut en
-général penser d'abord à la personne la plus grossière de l'honorable
-société... Tant il y a qu'on l'a beaucoup dit, et elle sait que je sais
-qu'on l'a dit. Je ne le lui ai pas caché... Par conséquent, la présence
-de Machault, hier au soir, était destinée à produire sur moi exactement
-le même effet que je lui ai produit par mon absence. J'ai pris les
-devants et j'ai bien fait... D'ailleurs,» ajouta-t-il avec une âcreté
-presque haineuse dans sa voix, «de deux choses l'une, ou bien elle a déjà
-eu des amants, et c'est une coquine. Alors je serais le dernier des
-imbéciles si je ne l'avais pas à mon tour. Ou bien elle n'en a pas eu, et
-c'est une coquette qui ne me fera pas passer par le même défilé que les
-autres.»
-
---«Si tu ne perds pas ton temps,» lui répondis-je, «j'en serais fort
-étonné... Je l'ai étudiée hier, et, puisque tu me reconnais le coup
-d'œil de la profession, laisse-moi te le dire, j'ai diagnostiqué chez
-elle tous les signes de la plus complète absence de tempérament: la gorge
-petite, peu de hanches, la peau sans duvet, des lèvres minces, celle d'en
-bas un peu plus rentrée, des narines sèches et dures, la voix métallique.
-Je parierais qu'elle n'a pas de goût, et qu'elle ne sait ni ce qu'elle
-mange, ni ce qu'elle boit. C'est un être tout cerveau, sans une ombre
-d'ombre de sensualité...»
-
---«Avec ça que les femmes froides n'ont pas autant d'histoires que les
-autres!...» interrompit-il. «Tu ne connais donc pas l'espèce? Celles-là
-se donnent, non pas pour se donner, mais pour prendre. Quand il s'agit
-pour elles d'attacher fortement un amoureux à qui elles tiennent, elles y
-vont de leur personne, et avec d'autant plus de facilité que la douce
-affaire leur est complètement indifférente. Elles savent que la
-possession détache certains hommes et en attache d'autres. Toute la
-question avec elles est de leur persuader qu'on est de ceux qui
-s'attachent ainsi,--et de ne pas en être. Et puis, il y a des femmes
-froides qui sont des chercheuses, et alors!... Tantôt je range Mme de
-Bonnivet dans le premier groupe, tantôt dans le second. Je ne prétends
-pas avoir le mot de ce sphinx, ou de cette _sphynge_, comme disent ceux
-de nos camarades qui veulent bien prouver qu'ils ne savent pas le grec.
-Mais, à défaut du mot, j'aurai la sphynge en personne ou je ne serai plus
-Jacques Molan. Et puis, comme tu m'y auras aidé et que je suis juste, tu
-recevras une récompense. Et tu ne me reprocheras plus ce dîner rue des
-Écuries-d'Artois. Donnant, donnant. Tu vas être payé de ta corvée. Quelle
-heure est-il?... Une heure et demie... Prépare-toi à voir entrer ici,
-dans une dizaine de minutes, Mlle Camille Favier elle-même, qui viendra,
-avec sa respectable mère, s'entendre avec toi pour le portrait... Suis-je
-gentil? Et je ne lui ai même pas dit où tu as dîné hier. C'est encore
-plus gentil, cela!...»
-
-Il venait à peine de m'annoncer en plaisantant cette visite, pour moi
-bouleversante, et déjà le domestique annonçait que deux dames attendaient
-dans l'atelier. Dieu! Que le cœur me battait au moment où j'allai
-rejoindre celle que je m'étais juré d'éviter! Que le cœur me bat, même
-aujourd'hui, au souvenir si précis, si lointain, de cette nouvelle
-rencontre! Je crois les revoir, la mère et la fille, sous la lumière crue
-du jour clair de janvier, dans cet atelier dont la grande baie vitrée
-s'emplissait d'un froid et pâle azur.--Mme Favier, plus placide et plus
-souriante que jamais, promène de toile en toile ses grands yeux toujours
-souriants. Elle me demandera tout à l'heure à combien me revient un
-tableau, et combien je le vends, avec autant de simplicité que s'il
-s'agissait d'une robe ou d'un bibelot. Camille est assise en face d'une
-copie de l'_Allégorie du Printemps_, que j'ai faite à Florence autrefois
-si amoureusement. Dans les longues et fragiles danseuses du divin Sandro,
-qui hochent avec une grâce tendre leur blond visage au regard songeur, à
-la bouche amère, la petite Duchesse bleue pourrait reconnaître des
-sœurs. Elle ne les voit pas, absorbée dans un souvenir dont je devine
-trop la nature, étant donné qu'elle n'a pas joué la veille et qu'elle a
-trouvé le moyen de passer cette soirée libre avec Jacques, grâce à la
-cousine complaisante. Cela me fait mal de surprendre autour de ses
-paupières attendries, presque meurtries, un halo nacré de lassitude et
-sur sa bouche des frémissements qui disent le bonheur. Et cela me fait
-plus mal que, sitôt entré, Jacques ait avisé les photographies d'elle
-dont je me suis servi pour faire le portrait rêvé,--ce chimérique
-portrait de ma semaine de folie qu'heureusement j'ai mis de côté et bien
-caché,--et, à la minute même où Camille me dit bonjour avec un sourire un
-peu gêné, le voici qui apporte ces cartons révélateurs, et,
-malicieusement:
-
---«Vous voyez, mademoiselle, que si Vincent n'est plus revenu vous voir
-jouer comme il vous l'avait promis, il ne vous a pas oubliée...»
-
---«C'était pour mieux préparer les études du tableau futur...»
-balbutiai-je. «Le grand Lenbach fait ainsi...»
-
---«Et qui te dit le contraire?» reprit Molan, avec plus de malice encore.
-
---«Ah! vous ne les avez pas bien choisies,» interrompit la mère, et,
-montrant à sa fille la photographie que j'avais le plus aimée. «Tu vois,»
-dit-elle, «que les marchands continuent, malgré notre défense, à vendre
-ce portrait qui est si peu toi... Voyons, est-ce qu'il lui ressemble?...
-Je vous en prie, jugez, monsieur La Croix.»
-
---«J'avais trois ans de moins,» dit Camille, «et il ne m'a pas connue
-alors.» Et prenant la photographie à son tour, elle la regarda. Puis la
-mettant à côté de son visage, de manière à ce que je pusse voir à la fois
-le modèle et le portrait, elle m'interrogea: «Est-ce que j'ai beaucoup
-changé?...»
-
-
-Pauvre petite Duchesse bleue, sincère amoureuse du moins aimant de mes
-amis, romanesque enfant échouée par un ironique caprice du sort dans le
-métier le plus funeste au mystère, au silence, à la solitude, quand il
-aurait fallu une tiède atmosphère d'intimité protectrice aux jolies et
-délicates fleurs de votre âme de femme, dites, soupçonniez-vous mon
-émotion à regarder votre visage pâli par votre jalousie de la veille me
-sourire ainsi, tout à côté d'un autre visage, le visage de l'enfant
-innocente, que vous aviez été, que j'aurais pu aimer comme on aime une
-fiancée?... Non, certes. Car vous étiez bonne, et si vous aviez deviné ce
-que je souffrais, vous ne m'eussiez pas imposé cette inutile épreuve.
-Vous n'auriez pas, dès cette visite, arrêté avec moi le plan de cette
-série de séances de pose qui commencèrent dès le lendemain et qui me
-furent un étrange, un douloureux calvaire!... Oui, pourtant, car il y
-avait dans votre sourire un rien de tristesse et de pitié,--de tristesse
-pour vous-même, de pitié pour moi. Vous sentiez si bien que, dès ce
-moment, je vous portais une affection trop vite éveillée pour qu'elle fût
-la raisonnable et simple amitié d'un camarade! Vous le sentiez, mais sans
-vouloir vous l'avouer, parce que l'amour est égoïste. Le vôtre avait
-besoin de se raconter, pour être encouragé dans ses espérances,
-réconforté dans ses doutes, plaint dans ses douleurs. Et ce service de se
-prêter comme un écho complaisant à votre passion, qui vous l'eût rendu
-comme moi? Si cela m'a coûté mon repos, pendant des semaines et des
-semaines,--si, vous partie de l'atelier, je suis resté, après chacune des
-séances, comme après cette première visite, des heures à me débattre
-contre des amertumes dont mon cœur n'est pas vidé, vous n'avez pas voulu
-le savoir, et moi je ne trouve pas la force de vous en condamner. Après
-tout, _vous m'avez fait sentir_, et il viendra une époque, peut-être, où,
-passant la revue de mes souvenirs, je vous bénirai des larmes que j'ai
-versées quelquefois, comme si j'avais eu dix-huit ans, à cause de vous
-qui ne voyiez pas ces vaines larmes! Vous les auriez vues que vous vous
-seriez refusée à y croire pour garder le droit de m'initier à la tragédie
-intérieure que vous viviez alors et dont pas un contre-coup, hélas! ne
-me fut épargné...
-
-
-Si je me laisse aller à ces impressions, j'en ai pour des pages à gémir
-de la sorte, et jamais je n'arriverai à raconter cette tragédie
-elle-même,--cette tragi-comédie plutôt, où je jouais ce rôle du chœur
-antique, inefficace témoin des catastrophes et qui les déplore sans les
-empêcher. Employons le seul remède à l'inutile élégie. Notons des petits
-faits, sèchement... Je l'ai dit: cette visite de la mère et de la fille
-avait pour objet d'organiser la série des séances de pose. Je l'ai dit
-encore: la première de ces séances fut fixée pour le lendemain. Dès ce
-lendemain, Camille m'arriva, non plus accompagnée de sa mère, mais seule.
-Ce fut ainsi presque toujours durant les quatre semaines que dura ce
-travail, auquel l'artiste en moi ne réussit pas à s'intéresser,--tant mon
-attention fut prise aussitôt par les confidences de l'adorable enfant,
-confidences sans cesse interrompues, sans cesse répétées, et prolongées
-avec ces prises et ces reprises, où les détails se multiplient et se
-compliquent à l'infini. Des petits faits? Il m'en revient trop, et de
-trop pareils, en essayant d'évoquer ces tête-à-tête qui m'étaient
-toujours un peu amers. Cette liberté me prouvait trop combien son
-intrigue avec Jacques avait eu d'occasions propices. Trop de menues
-scènes se représentent, trop d'impressions multipliées et superposées,
-que ma mémoire est tout près de confondre. C'est comme un écheveau
-d'indémêlables fils que j'essaierais en vain de dévider. Voyons si je n'y
-mettrai pas un peu d'ordre en les classant. Ces souvenirs, si nombreux et
-si pareils qu'ils se confondent les uns avec les autres, se distribuent,
-lorsque j'y réfléchis, en trois groupes très nets; et ces groupes
-marquent les étapes que mit le drame purement moral, où se trouvaient
-engagés Camille, Jacques et Mme de Bonnivet, à s'acheminer vers un drame
-réel et terrible... Et quand je réfléchis encore, c'est la différence
-entre ces trois groupes d'émotion qui me justifie de n'avoir pas mené à
-bien ce portrait. J'aurais été un artiste d'une imperturbable maîtrise
-d'exécution, au lieu d'être ce que je suis, un demi-amateur, toujours
-incertain, une espèce d'Hamlet du pinceau, tout en intentions et en
-retouches, tout en grattages et en surcharges, je n'aurais pas pu
-exécuter une toile unique dans des conditions pareilles. Ce n'est pas une
-femme que j'ai eue devant moi, au cours de ces trop longues et trop
-courtes séances, c'est trois femmes.--L'une après l'autre, ces trois
-femmes, je les ressuscite, je les fais poser devant mon regard, au gré de
-ma mémoire, comme si l'irréparable n'était pas entre nous, et quel
-irréparable! L'une après l'autre, elles reviennent s'asseoir dans cet
-atelier, le même où j'écris ces lignes. L'une après l'autre, je les
-écoute me raconter, la première sa joie, l'autre sa tristesse, la
-troisième la fureur de sa jalousie et sa fièvre d'indignation,--et encore
-aujourd'hui je ne sais pas devant laquelle de ces trois femmes et durant
-laquelle de ces trois périodes j'ai souffert davantage, d'autant plus que
-j'étais obligé de me taire, et derrière chacune des confidences que me
-faisait la petite Favier, heureuse, mélancolique, irritée, j'apercevais
-la dure silhouette de la rivale élégante, aux caprices de laquelle cette
-joie, cette douleur, cette colère étaient subordonnées... Dieu! le
-supplice des sentiments faux, de ces sentiments qui n'ont pas le courage
-d'aller jusqu'au bout dans la logique du sacrifice ou de
-l'assouvissement, l'ai-je assez connu durant ces séances! Et, pourtant,
-que je voudrais les recommencer! Encore des élégies!--quelle misère!...
-Aux faits! Aux faits! Aux faits!...
-
-
-La première période, celle de la joie, ne fut pas d'une longue durée. La
-scène qui en marqua le point culminant, date exactement de la quatrième
-de ces séances. La scène?... Ce grand mot convient-il à une conversation
-sans autre incident que l'entrée de Camille dans l'atelier, une gerbe de
-roses entre les mains, de grosses et lourdes roses de toutes les
-nuances,--les unes pâles de la pâleur rosée de son visage, d'autres
-blondes et presque du même or parfumé que ses beaux cheveux, les autres
-rouges comme sa jolie bouche, à la lèvre inférieure si finement roulée,
-d'autres noires, et qui, par le contraste, paraissaient éclairer son
-teint trop vide de sang ce matin-là... Il s'agissait de savoir laquelle
-de ces fleurs je choisirais pour la lui mettre à la main. Je voulais la
-peindre dans une unité absolue de gamme, comme l'enfant bleue de
-Gainsborough. Elle devait être debout, dans une robe de gaze bleue, celle
-de son rôle, avec des mitaines de soie bleue, un velours bleu au cou, des
-rubans bleus aux manches, ses pieds dans des souliers de satin bleu, sans
-autres bijoux que des saphirs et des turquoises, sur un fond d'une étoffe
-de velvétine bleue, toute frappée de paons, et elle devait être coiffée
-seulement du nuage blond de ses fins cheveux, le revers d'une de ses
-mains posé sur sa hanche souple, de l'autre offrant une rose:
-
---«C'est ma jeunesse que j'offrirai à Jacques,» me dit-elle, ce matin-là,
-tandis que nous cherchions cette pose ensemble, «mes vingt-deux ans et
-mon bonheur... Je suis si heureuse en ce moment!...»
-
---«Vous n'avez plus vos mauvaises tentations, alors?» lui demandai-je.
-
---«Vous vous souvenez?» répondit-elle en riant et rougissant à la fois.
-«Non, je ne les ai plus... J'ai mis Tournade à la porte de ma loge, et un
-peu lestement, je vous jure... Et savez-vous ce qui me rend le plus
-contente? Je ne vois plus jamais cette vilaine femme, vous vous rappelez
-bien, cette Mme de Bonnivet. Elle ne vient plus au théâtre, et je sais
-que, l'autre jour, Jacques devait dîner chez elle. Il n'y est pas allé...
-De cela, je suis bien sûre. Il a écrit la lettre pour se dégager, devant
-moi... Bressoré ne pouvait pas jouer. On a dû faire relâche. Ma soirée
-était libre. J'avais tant envie de lui demander de la passer ensemble. Je
-n'osais pas. Il me l'a offert le premier... Et depuis, c'est tous les
-jours une nouvelle preuve de sa tendresse. Il va venir me prendre tout à
-l'heure, pour que nous allions déjeuner... Ah! que je l'aime! que je
-l'aime! Et que je suis fière de l'aimer!...»
-
-Que répondre à des phrases pareilles, et que faire, sinon la laisser
-s'enivrer de cette illusion comme elle s'enivrait de l'arome des roses
-qu'elle respirait en clignant ses yeux d'un azur si clair--une autre note
-de bleu dans l'harmonie que je cherchais? Que faire, sinon souffrir en
-silence à l'idée que cette recrudescence de tendresse chez le sensuel et
-compliqué Molan était sans doute un simple effet en retour. Quelques
-duretés de l'autre en étaient la cause certaine. Camille prenait pour des
-marques de fougue passionnée la fièvre de l'excitation où Mme de
-Bonnivet avait jeté Jacques sans l'assouvir. Quand une femme a, comme la
-jolie actrice le disait si gentiment, ses vingt-deux ans à offrir, et sa
-jeunesse, elle ne devine pas, elle ne peut pas deviner qu'entre ses bras
-son amant pense à une autre femme et s'exalte les sens à cette image!...
-Et je me tus de tout ce que je savais, ce matin-là. Et pour la faire
-rire, et ne pas pleurer, je lui racontai l'histoire d'une vraie duchesse,
-du XVIIIe siècle celle-là, qui voulait donner sa miniature à son amant
-avant son départ pour l'armée. Elle arrivait chez le peintre les yeux si
-battus par la tendre folie des adieux, que celui-ci finit par lui
-déclarer qu'il ne continuerait pas le portrait si elle ne devenait pas
-plus sage, tant sa beauté était altérée.
-
---«Ah!» dit la duchesse en sautant au cou de son amant devant le peintre,
-«s'il en est ainsi, la vie est trop courte pour se faire peindre.»
-
---«Ah! que c'est vrai, mon Jacques, ce qu'il vient de me dire,» s'écria
-Camille en s'élançant vers Jacques, qui entrait à ce moment même... Je la
-vois toujours, appuyant sa tête amoureuse sur l'épaule du fourbe, et
-celui-ci condescendant, indulgent, presqu'attendri, parce que j'étais là
-pour assister à cette folle explosion de tendresse. C'est l'image où se
-résume la première période qui pourrait s'intituler: Camille heureuse!...
-
-
-Camille triste!... C'est la devise de la seconde période, qui commença
-presque aussitôt, et qui dura plus longtemps. La scène où elle se résume,
-pour ma mémoire, ne ressemblait guère à celle des roses respirées avec
-une si confiante extase, ni du baiser à Jacques donné avec une si
-charmante impudeur. C'était, cette fois, vers la onzième ou la douzième
-séance. J'avais observé que depuis quelques jours l'expression de mon
-modèle changeait. Je n'avais pas osé la questionner, tremblant également
-d'apprendre que Jacques la traitait bien et qu'il la traitait mal. Ce
-matin-là, elle devait venir à dix heures et demie,--et il n'en était pas
-dix. J'étais occupé à feuilleter un carton de crayons d'après les vieux
-maîtres florentins, rapporté d'Italie, sans parvenir, d'ailleurs, à
-m'absorber dans cette étude. C'est pourtant mon grand opium dans mes
-mauvais instants. D'ordinaire, rien qu'à regarder ces croquis et à me
-rappeler les fresques du Ghirlandajo, de Benozzo, de Fra Filippo Lippi,
-de Signorelli, de tant d'autres, je retrouve intacte en moi cette ferveur
-d'Idéal qui me rendit comme fou durant ma première jeunesse, lorsque
-j'allais de petite ville en petite ville, d'église en église, de cloître
-en cloître... En ces temps-là, une silhouette de Madone à demi-effacée, à
-peine visible, sur un pan de mur mangé de soleil, suffisait à me rendre
-heureux pour une après-midi. Les profils des vierges rêvés par les vieux
-Toscans, les torses cambrés de leurs jeunes seigneurs dans leurs
-pourpoints à crevés, les minutieux horizons de leurs vastes paysages,
-avec des créneaux et des campaniles sur les hauteurs, des routes bordées
-de cyprès et des vallées éclairées d'eau courante, tout ce sortilége de
-l'art primitif était bien là, emprisonné dans ce carton d'esquisses et
-prêt à en sortir pour charmer ma fantaisie. Mais mon imagination était
-ailleurs, occupée autour de ce problème bien étranger à l'esthétique, aux
-fresques du _quattrocento_ et aux couvents de Pise ou de Sienne: «Camille
-était de nouveau si triste, hier. Cet absurde Jacques aurait-il renoué
-ouvertement avec cette absurde Mme de Bonnivet?...» Voilà ce que je me
-demandais, au lieu de revoir l'Italie par delà mes dessins, la divine et
-chère Italie, la terre de Beauté, que je n'ai jamais laissée sans me
-répéter l'adorable vers du poète Cino:
-
- J'ai passé l'Alpe avec un appel de douleur!...
- _L'Alpe passai con voce di dolore!..._
-
-La réponse à cette question sur les causes de la tristesse de Camille
-allait m'être donnée par Molan lui-même. Je ne l'avais pas vu une seule
-fois en tête-à-tête depuis notre déjeuner improvisé, la veille de la
-première des séances de pose. Pas plus ce matin-là que l'autre, je ne
-m'attendais à le voir entrer dans l'atelier,--sachant trop le principe
-des quatre pages à écrire avant midi, et avec quelle rigueur ce
-méthodique entrepreneur de littérature s'y conforme. Aussi, eus-je une
-minute d'une véritable appréhension, lorsque sa voix m'interpella tout
-d'un coup. Le domestique lui avait ouvert la porte sans que je
-l'entendisse, couché que j'étais sur le divan où je feuilletais ce carton
-d'études, comme anesthésié par l'excès du souci. Les hypothèses n'eurent
-pas le temps de naître dans mon esprit. Mon visiteur inattendu avait
-deviné mon étonnement à ma physionomie, et déjà il devançait toute
-demande en me disant:
-
---«Mais oui, c'est moi! Tu ne m'attendais pas, n'est-il pas vrai?
-Tranquillise-toi, je ne viens pas t'annoncer que Camille s'est asphyxiée
-avec un poêle Choubersky dernier modèle, ni qu'elle s'est jetée dans la
-Seine à cause de mes mauvais procédés... A propos, tu sais qu'il ne vient
-pas mal du tout, le portrait. Tu as fait des progrès, beaucoup de
-progrès... Il ne s'agit pas de cela, d'ailleurs... Il s'agit que tu vas
-avoir Camille ici tout à l'heure, et tu lui raconteras que j'ai dîné avec
-toi, hier soir, chez toi, et que nous nous sommes quittés seulement à une
-heure du matin...»
-
---«Tu as encore eu la belle idée de me mêler à tes mensonges,» lui
-répondis-je avec irritation, «je croyais t'avoir dit que ce rôle ne me
-convient pas...»
-
---«Je le sais», fit-il avec un ton de demi-excuse destiné visiblement à
-m'amadouer, «et je comprends si bien tes scrupules que je t'ai laissé
-tranquille tous ces temps-ci... _E pur si muove!_ Et pourtant ça marche,
-ça roule, ça ronfle, et ferme, de l'autre côté, et si tu avais pu
-m'aider, Bonnivet ne passerait plus sous l'Arc-de-Triomphe. Excuse cette
-plaisanterie digne de feu Paul de Kock. J'en conviens et je donne un
-gage... Mais, cette fois-ci, il ne s'agit pas de moi, il s'agit de
-Camille à laquelle il faut épargner un chagrin inutile. Tu as remarqué
-qu'elle était triste ces jours-ci?...»
-
---«Et j'ai pensé que c'était une tristesse de ta façon...»
-
---«Tu tournes au psychologue,» répliqua-t-il, non sans ironie. «C'est
-très démodé, je t'en avertis... Mais n'échangeons pas d'épigrammes,»
-continua-t-il sérieusement, «La petite vient poser à dix heures, et, si
-je la rencontrais, tout serait perdu. Je vais donc te mettre au courant
-en cinq minutes. Il faut que je dise d'abord qu'elle est de nouveau sur
-la piste de mon flirt avec la Reine Anne,--à qui tu n'as pas mis de
-cartes, entre parenthèses. Tiens, donne-les-moi, je les poserai, à ma
-prochaine visite.--Et comme ce flirt est en ce moment très, très
-accentué, Camille est très, très jalouse et très défiante... Bref, hier,
-ç'a été l'inverse de la comédie de l'autre jour. Tu te rappelles, le
-coup du dîner... Je reçois, vers les quatre heures, deux mots à la fois,
-l'un de Mme de B... signifiant que... Mais ce que ce billet signifiait
-sous des formules convenues te ferait bondir, si je te le racontais. Au
-fond, tu es un grand naïf, et tu crois encore à la pudeur des femmes...
-Borne-toi à savoir qu'en l'absence de son époux, appelé en province
-auprès d'un parent malade, la Reine Anne s'était arrangée pour dîner et
-passer la soirée avec moi. L'autre billet était de Camille, qui me
-disait, elle, tout simplement, qu'en l'absence de sa mère, appelée elle
-aussi en province auprès d'un parent malade, et sachant que je ne faisais
-rien, ce soir, elle s'était arrangée pour dîner et rentrer ensemble après
-la _Duchesse_... Tableau!»
-
---«Et tu as préféré Mme de B..., naturellement, et raconté à Camille que
-tu dînais chez moi?...»
-
---«Je n'ai rien raconté du tout,» fit-il. «J'ai pensé qu'il valait mieux
-avoir reçu le billet trop tard. Car enfin, je pouvais être sorti, à
-quatre heures, et ne pas être rentré pour dîner? Elle va venir. Tu te
-gardes bien de lui parler de ma visite de ce matin. Mais tu lui dis
-incidemment, sans avoir l'air d'y toucher, que tu as eu, hier, des amis,
-dont moi... Elle te croit. Elle rentre chez elle. Là elle trouve une
-petite dépêche bleue signée de ton ami, qui lui confirme ton histoire et
-le tour est joué. A moins que cet animal de Senneterre... Je lui réserve
-un chien de ma chienne, à celui-là, et une meute à l'occasion...»
-
---«Qu'est-ce que Senneterre peut bien avoir à faire dans tout cela?...»
-demandai-je.
-
---«Lui? Je t'ai raconté qu'il était l'amoureux platonique de la Reine
-Anne,--et tu l'as bien vu toi-même,--platonique et jaloux comme s'il
-avait des droits. A ce titre, il me déteste. Il fait mieux. Il
-m'espionne... Il a donc imaginé de se lier avec Camille. Il a eu l'audace
-de me demander de le présenter, comme si de rien n'était, et voilà quatre
-ou cinq fois de suite que je le trouve dans sa loge. Elle ne t'en a pas
-parlé? Non... Hé bien! Il est parfaitement capable de lui avoir dit,
-avant-hier soir, comme par hasard, que Bonnivet devait quitter Paris, à
-seule fin de la lâcher sur moi et de mettre des bâtons dans les roues du
-fiacre où la Reine Anne a enfin consenti à monter... Nous n'en sommes
-encore qu'au fiacre, ne te scandalise pas trop. Et il ne s'agit pas entre
-nous de ce que la Gladys du sire de Figon appelait si drôlement _le petit
-crime_... Dix heures un quart!... Je me sauve. Tu m'écriras un mot, cet
-après-midi...»
-
---«Et les quatre pages du matin?» lui demandai-je en le reconduisant.
-
---«Je me suis donné congé,» me répondit-il, «ma comédie en un acte est
-finie, et, dans ce cas-là, je m'accorde dix jours pleins... Que dis-tu
-de ma chance? Que cette aventure avec la Reine Anne tombe juste, ce
-mois-ci, entre deux époques de travail?...»
-
-
-C'était vrai pourtant que l'audacieux personnage avait raison de parler
-de sa chance! Un instant de plus, et il se croisait dans mon escalier
-avec sa pauvre maîtresse. Camille, qui arrivait d'habitude à dix heures
-et demie plutôt passées, était ce matin-là en avance. La vieille horloge
-bretonne dont j'avais tant écouté la monotone voix remplir le silence de
-l'atelier,--comme un conseil constant et jamais suivi de ne pas perdre en
-rêveries le temps de l'œuvre,--marquait dix heures et vingt-deux
-minutes. Quand la charmante fille parut sur le seuil, je reconnus, au
-premier regard, que, cette fois, elle traversait de nouveau une crise
-aiguë de douleur. L'insomnie avait cerné ses yeux d'un cercle bleuâtre.
-La fièvre avait comme gercé, comme séché ses lèvres, d'ordinaire si
-fraîches, si jeunes, si pleines. Un feu sombre brûlait dans le fond de
-ses prunelles. L'insomnie avait plombé ses joues, et ses doigts roulaient
-machinalement un petit mouchoir de batiste imprimé de fleurs roses, dont
-ses dents avaient déchiqueté tout le dessin. J'avais devant moi la
-vivante image de la jalousie au désespoir. Quel contraste avec le sourire
-vainqueur que je venais de voir flotter sur la bouche et dans les yeux
-de celui qui causait cette peine et s'en souciait à peu près comme de son
-premier article! J'ai compris ce matin-là, une fois de plus, combien
-aisément la pitié mène au mensonge. La malheureuse créature avait à peine
-enlevé son chapeau et son manteau que je commençais de la gronder, sur
-notre ton habituel d'amicale plaisanterie:
-
---«Je crois que nous ne travaillerons pas aujourd'hui,» lui dis-je,
-«petite Duchesse bleue, et j'ai bien peur que ce ne soit pas pour le
-motif qui faisait dire à l'autre Duchesse, celle d'il y a cent ans, que
-la vie est trop courte pour se faire peindre, et moi je dirais qu'elle
-est trop courte pour se faire les chagrins que vous vous êtes faits. Vous
-avez pleuré, avouez-le?»
-
---«Non,» répondit-elle évasivement. «Mais je n'ai pas fermé l'œil de la
-nuit... Je ne me suis pas même couchée...»
-
---«Voilà qui va vous faire gronder par Jacques, quand je lui rapporterai
-cette jolie conduite, et je vous avertis que je la lui rapporterai...»
-
---«Jacques,» fit-elle en fronçant la barre blonde de ses jolis sourcils.
-«Il s'occupe bien de moi, Jacques!...» Et elle haussa ses épaules en
-répétant: «Il s'occupe bien de moi!...»
-
---«Vous êtes de nouveau injuste,» dis-je, et le cœur percé moi-même par
-le remords de ma tendre hypocrisie, «si vous l'aviez entendu parler de
-vous, après dîner, hier au soir!...»
-
---«Hier au soir?» répondit-elle, en relevant sa tête et ses épaules
-affaissées d'un mouvement qui me fit honte. Il trahissait une
-reconnaissance si passionnée! «Vous avez vu Jacques, hier au soir?...»
-
---«Il est resté à dîner,» dis-je, «et nous nous sommes quittés à une
-heure impossible, bien après minuit.»
-
---«C'est vrai?» demanda-t-elle d'une voix presque rauque, tant son
-impression avait été forte, et, joignant ses mains: «Répétez-moi que
-c'est vrai, et je vous croirai. Mais ne me mentez pas. De vous ce serait
-trop horrible...» Et comme je la regardais avec un trouble qu'elle prit
-pour de l'étonnement, elle saisit ma main dans les siennes, et elle dit:
-«Ne vous offensez pas... Je sais que vous ne vous prêteriez pas à me
-tromper et que vous êtes mon ami. Je vous expliquerai cela tout à
-l'heure, et comment l'on m'a dit, que Bonnivet, vous savez, le mari de
-cette horrible femme, était absent. Alors... Alors... je me suis mis dans
-la tête qu'ils allaient profiter de cette absence, Jacques et elle, pour
-passer la soirée ensemble, je me suis rendue libre en mentant à ma mère,
-et pour la première fois, je lui ai menti, à lui aussi, je lui ai écrit
-pour dîner avec lui.--J'ai été bien punie de mes deux mensonges. Il ne
-m'a pas répondu. Répétez-moi que j'ai été folle, qu'il était chez vous,
-hier soir, qu'il n'était pas avec elle... Mon Dieu! laissez-moi
-pleurer... Cela me fait tant de bien!... Ah! mon Dieu! Merci! il n'était
-pas avec elle... pas avec elle!»
-
-En me tenant ces discours dont chaque mot m'entrait dans la conscience
-comme le plus cruel des reproches, elle éclata en sanglots. Les larmes
-coulaient sur ses joues amaigries, de longues et abondantes larmes
-qu'elle essuyait de son pauvre petit mouchoir où la pointe de ses dents
-avait laissé cette trace de sa nervosité et de son angoisse. J'éprouvais,
-en regardant tomber ces larmes sincères, un poignant remords de ma
-fausseté... Il ne m'était plus possible de revenir sur ce que j'avais
-dit, et quatre-vingt-dix-neuf hommes sur cent auraient cru bien faire en
-agissant comme j'avais agi. Je sentais, moi, avec une trop complète
-évidence, que ce passage de la pitié au mensonge qui m'avait été si
-naturel, constitue un véritable crime en présence d'une passion profonde.
-Il y a un droit du cœur qui aime et qui souffre à savoir la vérité
-entière, quelle qu'elle soit. Les sourires de remerciement que Camille me
-jetait à travers ses pleurs m'étaient presque physiquement intolérables.
-D'ailleurs, on ne trompe jamais longtemps la lucidité d'une jalousie
-justifiée? La trompe-t-on même une minute? On l'endort en l'abusant sur
-les faits. Mais que sont les faits? Quand on se croit aimé, les plus
-probants ne prouvent rien. Quand on sent, comme Camille la sentait, la
-trahison éparse autour de soi dans l'air, l'illusion ne s'est pas plutôt
-produite sur un point que la lucidité s'éveille sur un autre. Et l'on va,
-cherchant comme à tâtons une preuve que l'on trouve toujours, le plus
-souvent par un hasard d'autant plus douloureux qu'il ne s'accompagne plus
-de ménagements. Non. Si c'était à recommencer, et au risque de jouer à
-mes propres yeux le rôle apparent de bourreau, je ne me prêterais plus à
-cette lâche charité de mensonge à laquelle je me suis prêté, ce matin-là.
-A quoi a-t-elle abouti? Sinon à rendre plus cruelle la scène au récit de
-laquelle j'arrive maintenant et qui marque l'entrée définitive dans la
-troisième période, celle de la certitude furieuse et du désespoir
-exaspéré?
-
-
-
-
-VII
-
-
-Trois nouvelles semaines s'étaient écoulées, et l'infinissable portrait
-avait subi tant de retouches, qu'il était un peu moins avancé. C'est le
-signe assuré qu'une création d'art ne doit pas aboutir, si le travail la
-détruit au lieu de l'améliorer, et c'est la preuve aussi que nous ne
-faisons pas les œuvres dignes de ce nom, _elles se font en nous_, sans
-effort, sans volonté, presque à notre insu. Les séances de pose,
-d'ailleurs, devenaient de plus en plus irrégulières. Camille commençait
-de répéter la pièce qui devait succéder à la _Duchesse Bleue_, et, tantôt
-sous un prétexte, tantôt sous un autre, aujourd'hui parce qu'elle se
-sentait fatiguée, demain parce qu'elle étudiait son rôle, elle trouvait
-le moyen de remettre une sur deux de ses visites à l'atelier. Quand elle
-posait, c'était dans des conditions très différentes de celles du début.
-Le tête-à-tête avec moi lui avait été un besoin à l'époque de ses douces
-confidences et même à l'époque de ses plaintes tendrement inquiètes. Il
-lui devenait une épouvante, maintenant que sa jalousie envers sa rivale
-revêtait un caractère aigu d'enquête soupçonneuse. Pas une fois, durant
-les trois semaines dont je résume ici l'anxieuse attente, elle ne vint
-seule à l'atelier. Tantôt sa mère, tantôt sa cousine, tantôt une camarade
-l'accompagnait. Je n'aurais plus rien su d'elle, si je n'avais deviné son
-trouble intime à l'altération plus prononcée de sa physionomie et à sa
-nervosité grandissante d'une part, et si, d'autre part, je n'avais eu
-avec Jacques trois conversations très brèves mais bien faites pour
-m'édifier sur les causes de ce farouche chagrin de la pauvre Duchesse.
-
-
---«Ne me parle pas d'elle,» m'avait-il dit une première fois, avec une
-sécheresse irritée, «je serais injuste, car elle m'aime après tout. Mais
-quel caractère!... quel caractère!...»
-
-
---«Ah! Elle continue à te jouer sa comédie de la belle âme méconnue,»
-m'avait-il ricané une seconde fois. «Allons, amalgamez vos sublimes et
-qu'on n'en parle plus...»
-
-
-Et en dernier lieu, violemment:
-
---«Puisque tu t'intéresses tant à elle, je vais te charger d'une
-commission... Si elle veut arriver à ce que je ne la salue même plus,
-quand je la rencontrerai, tu peux l'avertir qu'elle en prend le chemin...
-Ah! si je n'avais pas besoin d'elle pour ma prochaine comédie, ce que je
-l'aurais déjà balancée!...»
-
-
-Ni l'une ni l'autre de ces trois fois je n'avais insisté pour en savoir
-davantage. Sécheresse, ironie, violence, je n'avais rien relevé, en proie
-à une crainte bien étrange. J'appréhendais avec une véritable angoisse le
-moment où il me dirait en propres termes: «C'est fait. Mme de Bonnivet
-est ma maîtresse...» En toute circonstance, de pareilles confidences
-sont attristantes à recevoir. Du moins j'ai toujours senti de la sorte.
-C'est chez moi une répugnance qui va jusqu'à la douleur. Est-ce un effet
-de la pruderie que me reprochait Jacques? Est-ce un préjugé persistant,
-le reste d'une conventionnelle duperie devant les pudeurs de la femme,
-comme il prétendait encore? Non. Je ne me crois ni prude ni dupe. Je vois
-plutôt dans cette aversion pour certains aveux qui ne permettent plus le
-doute sur certaines fautes, un sursaut de délicatesse d'abord,--pourquoi
-pas?--et puis ce rejet en arrière devant la réalité brutale, qui tient
-chez moi de la maladie. Enfin, c'est sans doute un reste d'une
-adolescence bourgeoise et pieuse, l'évidence qu'une femme qui a été bien
-élevée, qui est mariée, qui est mère, qui tient un rang, s'est dégradée
-aux malpropretés physiques d'une aventure de galanterie, m'est
-intolérable. Dans l'espèce, cette appréhension était d'autant plus
-illogique et plus sotte que les indiscrétions de mon camarade m'avaient
-édifié sur les coquetteries et les légèretés dont Mme de Bonnivet,--ce
-demi-castor du monde, pour prendre son mot,--était capable. Mais entre la
-coquetterie, même follement légère, et la précision du dernier détail, il
-y a un abîme. Et pour conclure, si jamais Jacques en arrivait à m'avoir
-prononcé la phrase irréparable, ce cruel: «C'est fait... Mme de Bonnivet
-est ma maîtresse...» il me faudrait revoir Camille avec cette phrase
-dans le souvenir, et alors la réponse à ses questions me deviendrait un
-supplice. Ne rien savoir, au contraire, c'était garder le droit de
-répondre à la pauvre actrice sans lui mentir. Cette ignorance volontaire
-ne m'empêchait pas de comprendre que tout le drame de sentiment de
-Camille se jouait sur ce seul point: du degré de l'intimité établie entre
-Molan et la Reine Anne dépendait le triste reste de bonheur, la dernière
-aumône d'amour dont jouissait encore la malheureuse enfant. Aussi quoique
-je m'entêtasse à ne rien apprendre de positif sur l'issue de l'intrigue
-engagée entre Jacques et Mme de Bonnivet, je ne faisais qu'y penser, que
-multiplier les hypothèses pour ou contre la chute définitive de la dame.
-Hélas! elles étaient presque toutes pour. Comment m'attendre pourtant à
-la révélation qui mit fin à cette incertitude d'une manière impossible à
-même imaginer et foudroyante...
-
-
-C'était vers la fin d'une après-midi de février. Camille avait manqué
-trois rendez-vous d'affilée sans m'envoyer un mot d'excuse. J'avais passé
-plusieurs heures, non point dans mon atelier, mais dans une petite pièce
-attenante et décorée du titre de bibliothèque. J'y garde quantité de
-livres qu'un peintre, uniquement soucieux de son art, ne devrait pas
-avoir. Qu'est-ce qu'un poète et qu'est-ce qu'un romancier même les plus
-plastiques peuvent bien enseigner à un artiste qui doit vivre par les
-yeux et reproduire des formes? Il est vrai que j'étais occupé non pas à
-lire, mais à rêver, les pincettes en main, devant les tisons à moitié
-écroulés. La lampe, apportée par le domestique, éclairait une moitié de
-la chambre. Je m'abandonnais à cette langueur nerveuse qui se résout, à
-une pareille heure, à une pareille saison, dans une pareille lumière, en
-un demi-enivrement presque dépourvu de conscience. Ce qu'il y a
-d'accidentel en nous s'abolit dans ces instants-là. Il semble que nous
-touchions le fond du fond de notre sensibilité, le nerf même de l'organe
-intérieur par où nous souffrons et jouissons, la pulpe de ce qui fait
-notre être. Je me sentais, dans ce crépuscule, aimer Camille comme
-j'imagine que l'on doit aimer après la mort, si quelque chose survit de
-notre pauvre cœur dans les grandes et muettes ténèbres. Je me disais que
-j'aurais dû aller la voir, qu'il y avait dans l'excès de ma discrétion
-une apparente indifférence. Et je l'évoquais, et je lui parlais, je lui
-disais tout ce que je ne lui ai jamais dit, ce que je n'oserai jamais lui
-dire... Et voilà qu'au moment même où cet opium de passion rêvée
-m'engourdissait le plus profondément, je fus, comme en sursaut, arraché à
-ce songe par la soudaine arrivée de qui? De celle même qui en était le
-principe!... Mon domestique, à qui j'avais donné l'ordre de défendre
-strictement ma porte, entrait dans la pièce pour me dire, d'un air
-embarrassé, que Mlle Favier me demandait, qu'il lui avait répondu d'après
-mes ordres et qu'elle s'était assise dans l'antichambre, en déclarant
-qu'elle ne s'en irait pas sans m'avoir vu.
-
---«Elle est seule?» interrogeai-je.
-
---«Seule,» me répondit-il, et, avec la familiarité d'un valet de
-célibataire attaché au même service depuis tantôt vingt ans,--il a vu
-mourir mon père et je le tutoie.--«Il faut que je dise à monsieur Vincent
-qu'elle a l'air d'avoir bien du chagrin. Elle est blanche comme du linge,
-et sa voix est changée, cassée, étouffée... Enfin, on croirait qu'elle ne
-peut pas parler. Si ce n'est pas une pitié, jeune et jolie comme elle
-est!...»
-
---«Eh! bien, fais-la entrer,» dis-je, «mais personne d'autre,
-entends-tu...»
-
---«Même si M. Molan vient aussi voir Monsieur?» interrompit-il.
-
---«Même si M. Molan vient me demander,» répliquai-je.
-
-Le brave garçon sourit, d'un sourire de complice, et qu'en toute autre
-occasion j'aurais interprété comme une preuve qu'il avait deviné le
-secret, si bien caché, de mes sentiments. Je ne pris pas le temps de
-réfléchir sur le plus ou moins de pénétration du pauvre homme. Camille
-était déjà dans l'atelier, et j'avais devant moi l'image du
-désespoir,--un désespoir voisin de la folie. Je lui avais dit, en la
-forçant à s'asseoir: «Mais, qu'avez-vous?...» et moi-même je m'assis avec
-affolement. Elle me fit signe de ne rien lui demander, qu'il lui était
-impossible de répondre. Elle mit la main sur sa poitrine et ferma ses
-yeux, comme si un déchirement intérieur, là, dans son sein, lui
-infligeait une douleur au-dessus de ses forces. Je crus une seconde
-qu'elle allait passer ainsi, tant la pâleur convulsive de son visage
-était effrayante. Quand ses paupières se relevèrent, je vis que pas une
-larme ne mouillait ses prunelles bleues, en ce moment toutes sombres. La
-flamme de la passion la plus sauvage y brûlait. Puis, d'une voix rauque,
-presque basse, comme si une main eut serré sa gorge, elle me dit, en
-pressant ses doigts sur son front avec égarement:
-
---«Il y a un Dieu, puisque je vous ai trouvé. Si vous n'aviez pas été
-chez vous, je crois que j'aurais perdu ma raison... Donnez-moi votre
-main, j'ai besoin de la serrer, de sentir que je ne rêve pas, que vous
-êtes là, vous, un ami, vous... Je souffre trop...»
-
---«Oui, un ami,» répondis-je, en essayant de la calmer, «un véritable
-ami, tout prêt à vous aider, à vous écouter, à vous conseiller, à vous
-empêcher aussi de vous laisser aller à vos chimères...»
-
---«Ne me parlez pas ainsi,» interrompit-elle en dégageant sa main, et
-elle reculait avec une aversion presque haineuse, «ou bien je croirai que
-vous êtes d'accord avec eux pour me mentir... Mais non! Cet homme vous
-trompe comme il m'a trompée. Vous croyez en lui comme j'y ai cru. Il
-aurait honte de se montrer tel qu'il est, devant l'honnête homme que vous
-êtes... Écoutez,» elle m'avait saisi le bras de nouveau et elle se
-rapprochait jusqu'à me faire sentir la chaleur fiévreuse de son souffle
-court, «savez-vous d'où je viens, moi, Camille Favier, moi, la maîtresse
-attitrée de Jacques?... Je viens d'une chambre où cette gueuse de Mme de
-Bonnivet s'est donnée à lui, où le lit est encore défait et chaud de
-leurs deux corps... Ah! la hideuse, la hideuse chose!...»
-
---«C'est impossible!» balbutiai-je, bouleversé jusqu'à l'épouvante, par
-les mots que je venais d'écouter et par l'accent avec lequel ils avaient
-été prononcés: «Vous avez été la dupe de quelque lettre anonyme, de
-quelque ressemblance...»
-
---«Écoutez encore,» reprit-elle presque tragiquement, et ses ongles
-s'enfonçaient dans ma chair, tant l'étreinte de ses doigts se faisait
-furieuse, «il y a huit jours que je n'ai plus de doute sur les rapports
-de Jacques avec cette femme... Il était redevenu tendre pour moi, tout
-d'un coup, d'une de ces tendresses auxquelles une maîtresse ne se
-méprend pas, allez. Il me ménageait. Il avait dans les yeux, pour me
-regarder, une certaine expression... J'aurais voulu le lui arracher, ce
-regard, pour lire par derrière... Et puis, je retrouvais autour de ses
-paupières ce creux de volupté que je lui connais trop. Je reconnaissais
-dans tout son être cette langueur brisée qu'il avait autrefois, quand
-nous nous aimions passionnément, et il fuyait nos rendez-vous, cependant.
-Il invoquait toujours un prétexte pour les reculer et les déplacer...
-Vous voyez, je vous parle comme je sens. C'est brutal, mais c'est vrai,
-ce que je vous dis, vrai comme je l'ai toujours été avec lui et avec
-vous. C'était moi, vous entendez, moi qui les lui demandais ces
-rendez-vous, moi qui faisais la bête qui chasse, lui qui me refusait, qui
-me fuyait. Y a-t-il besoin d'une autre preuve pour être sûre qu'un amant
-vous trompe?... Et pourtant, cette semaine, j'avais recommencé de douter.
-J'avais reçu la visite du mari de cette femme. Elle avait eu cette audace
-de me l'envoyer!... Il était venu, avec Senneterre, me prier de jouer
-chez eux à une grande soirée qu'ils donnent lundi prochain...»
-
---«J'y suis même invité,» interrompis-je en me rappelant tout d'un coup
-que j'avais, en effet, reçu le carton auquel je n'avais pas pris
-seulement garde. «J'aurais dû m'en étonner... Je comprends. C'était à
-cause de vous...»
-
---«Hé bien! vous ne m'y verrez, pas» répondit-elle, avec un ton qui me
-glaça le cœur, tant il était féroce, «et j'ai quelque idée qu'elle ne
-sera pas donnée, cette soirée...» Puis, avec une colère montante: «Et
-voyez comme je suis innocente encore!... Quand cet imbécile de mari m'eut
-demandé cela, et quand, ayant répondu oui, je vis Jacques ne pas s'en
-émouvoir, il me fut impossible de croire que cette femme était vraiment
-sa maîtresse. Je ne le crus pas d'elle, et je ne crus pas de lui, qu'il
-fût son amant. Je la savais une fameuse coquine, et lui, je l'avais jugé,
-vous vous en souvenez?... Mais il y avait là, de sa part à elle, une si
-insolente audace, de sa part à lui une si honteuse lâcheté!... Non. Vous
-seriez venu me dire cela, vous, ce matin encore, qu'elle était sa
-maîtresse, je n'y aurais pas cru...»
-
-Elle était si angoissée de ce qu'elle se préparait à raconter qu'il lui
-fallut s'arrêter encore. Ses mains qui m'avaient lâché encore une fois,
-tremblaient, et ses yeux se fermaient par l'excès de la souffrance.
-
---«Et maintenant?» lui dis-je.
-
---«Maintenant?» Et elle éclata d'un rire nerveux: «Maintenant, je sais ce
-dont ils sont capables tous les deux, lui surtout. Car elle, c'est une
-femme du monde qui a des amants. On compte les autres. Mais lui! lui!
-m'avoir fait ce qu'il m'a fait! Ah! le malheureux! Ah! l'infâme!... Ah!
-je deviens folle à vous parler. Mais écoutez, écoutez donc...»
-répéta-t-elle avec frénésie, et comme si elle craignait que je
-n'interrompisse son récit... «aujourd'hui, à deux heures, il devait y
-avoir, au théâtre, répétition de la nouvelle pièce, la comédie de
-Dorsenne. Il en remanie un acte, et nous avons eu contre-ordre. Je ne
-l'ai appris qu'au théâtre. Je me trouvais donc, vers les deux heures, rue
-de la Chaussée-d'Antin, avec mon après-midi devant moi. J'avais quelques
-courses à faire dans le quartier. Je me mets en chemin, et voici qu'un
-maladroit marche sur ma jupe, dont le volant se déchire presque tout
-entier. Tenez...» Elle me montra, en effet, qu'un grand morceau du bas de
-sa robe était déchiré, «C'était dans la hauteur de la rue de Clichy, et
-tout près de la rue Nouvelle...»
-
-Elle m'avait regardé, en prononçant ces derniers mots d'une voix
-soulignée, comme s'ils devaient éveiller en moi une association d'idées.
-Elle vit que je ne bronchais pas. Un étonnement passa sur sa physionomie
-tendue et elle continua:
-
---«Ce nom ne vous dit rien? Je croyais que Jacques, qui vous raconte
-tout, vous aurait raconté cela aussi... Enfin...» et sa voix se fit plus
-basse encore, «c'est là que nous avons notre appartement de
-rendez-vous... Quand il est devenu mon amant, j'aurais tant voulu lui
-appartenir chez lui, parmi les objets au milieu desquels il vit, pour
-qu'à chaque minute, à chaque seconde, ces muets témoins de notre bonheur
-lui rappelassent mon souvenir!... Il n'a pas voulu. Je comprends pourquoi
-aujourd'hui, et que déjà il pensait à la rupture. A ce moment-là, je
-croyais tout ce qu'il me disait, comme je faisais tout ce qu'il me
-demandait. Il m'assura que le petit entresol de la rue Nouvelle où il me
-conduisit avait été arrangé par lui pour moi seule, qu'il y avait mis les
-anciens meubles de l'appartement où il avait écrit ses premiers livres:
-celui qu'il habitait avant de s'installer place Delaborde. Ai-je été
-bête! Ai-je été bête! Mais que c'est abominable de mentir à une pauvre
-fille qui n'a que son cœur, qui vous le donne tout entier, qui vous
-donne toute sa personne, qui se mépriserait, comme d'un crime, de se
-défier! Ah! c'est trop facile de tromper quelqu'un qui se livre tant...»
-
---«Mais, êtes-vous sûre qu'il vous trompait?» interrogeai-je.
-
---«Si j'en suis sûre?... Et vous aussi...» répondit-elle avec un accent
-d'ironie passionnée. «D'ailleurs, je vous défie bien de le défendre
-encore quand vous saurez tout... Je me trouvais donc, comme je viens de
-vous le dire, près de cette rue Nouvelle, avec ma robe déchirée... Il
-faut ajouter que, toujours dans ma bêtise, j'avais mis là toutes sortes
-de petites choses à moi. J'y avais même de la soie et des aiguilles...
-Ç'avait été un de mes rêves encore que cet endroit devînt un cher asile à
-nous deux, où Jacques travaillerait à quelque beau drame d'amour, écrit
-auprès de moi et pour moi, tandis que je serais là à m'occuper,--comme sa
-femme!... L'idée me vint d'aller recoudre moi-même ce volant déchiré dans
-le petit appartement... J'ai besoin que vous me croyiez, si je vous jure
-qu'il ne se mélangeait à cette idée aucun projet d'un espionnage
-quelconque...»
-
---«Je le sais,» lui répondis-je, et, pour lui épargner le détail d'une
-confidence dont je la voyais physiquement souffrir, je lui demandai: «Et
-vous avez trouvé l'appartement défait comme vous me l'avez dit?...»
-
---«C'est plus affreux,» fit-elle, et elle dut se taire une seconde pour
-reprendre la force de continuer: «Rien que la manière dont cet entresol a
-été choisi aurait depuis longtemps dû m'apprendre que Jacques s'en
-servait pour d'autres. C'est une grande maison double, et l'appartement
-se trouve dans le corps de construction sur la rue, avec une loge de
-concierge placée assez loin de l'escalier pour que l'on puisse monter
-sans être dévisagé par un témoin. A quoi bon de telles précautions s'il
-ne s'était agi que de moi? Ne suis-je pas libre? Ai-je à craindre que
-quelqu'un me voie entrer, pourvu que ce quelqu'un ne soit pas ma mère? Et
-puis, les coups d'œil de ce concierge, son indéfinissable expression de
-politesse et d'ironie, sa servilité vis-à-vis de Jacques, tout aurait
-démontré à n'importe quelle autre que c'était là un appartement installé
-depuis des années. Je le conçois si nettement, à mesure que je vous
-parle! Et je ne me rends plus même compte que j'aie pu m'y tromper...
-Mais je me perds, mes idées vont, elles vont... J'en étais à mon arrivée
-rue Nouvelle, avec ma robe déchirée... Je n'avais pas la clef. Jacques
-n'avait jamais voulu me la donner, malgré mes demandes. Quel signe
-encore! Mais je savais qu'il en restait une dans la loge du concierge,
-pour que cet homme et sa femme fissent le ménage. Un verrou intérieur
-permettait, une fois dans l'appartement, de se clore contre toute venue
-du dehors, en sorte que, le plus souvent, Jacques ne se donnait pas la
-peine de prendre cette seconde clef, qui se trouvait d'habitude dans un
-des casiers, et moi, vous devez penser que j'y allais, dans cette loge,
-le moins possible. Je préférais, quand j'arrivais après Jacques, monter
-tout droit et sonner... Sans ces détails, ce qui m'est arrivé vous serait
-inintelligible, et c'est si simple... Cette fois, je vais pour prendre
-cette clef dans la loge. Il n'y avait personne. Le mari et la femme
-étaient occupés, sans doute, l'un à quelque course, l'autre à quelque
-commission dans la maison, et le dernier sorti avait négligé de fermer la
-porte. J'avise notre clef à sa place habituelle et je la décroche sans le
-moindre scrupule, avec un petit mouvement de joie d'avoir pu échapper à
-une rencontre avec le concierge. J'ai besoin de vous le répéter, de vous
-le jurer: j'ignorais absolument vers quelle scène je marchais,
-absolument, vous entendez!... J'entre dans l'appartement, avec quelle
-mélancolie, vous le devinez! Depuis quinze jours déjà nous ne nous y
-étions plus retrouvés, Jacques et moi. Les fenêtres en étaient closes. Le
-petit salon, avec ses meubles de tapisserie bien rangés, était toujours
-le même; toujours la même, la chambre à coucher tendue d'une andrinople
-rouge. Je constatai, en cherchant dans un tiroir de la commode où je
-plaçais mon panier à ouvrage avec mes petits objets, qu'ils n'étaient
-plus là, ce qui m'étonna un peu. Mais il y avait encore un cabinet de
-toilette et une autre chambre en arrière, très petite, qui nous servait
-quelquefois de salle à manger. Je pensai que le concierge avait, en
-nettoyant les meubles à fond, transporté les objets dans cette dernière
-pièce, puis oublié de les rapporter. J'y allai et je vis, en effet, le
-panier à ouvrage sur un des rayons d'un buffet d'acajou garni d'une
-vaisselle très sommaire, la vaisselle de nos dînettes à deux. Je
-m'installai donc dans ce réduit et je commençai de recoudre ma jupe. Je
-l'avais ôtée pour aller plus vite. Tout d'un coup il me sembla entendre
-ouvrir des portes. J'avais bien retiré la clef, mais sans pousser le
-verrou. Ma première idée fut que ce visiteur inattendu était Jacques. Ne
-m'avait-il pas dit autrefois, et je l'avais cru comme toujours, qu'il
-venait quelquefois travailler dans notre appartement, par souvenir de moi
-et pour assurer à sa réflexion plus de solitude? Je n'eus pas le temps de
-me livrer à la douceur d'émotion que cette pensée éveilla dans mon cœur.
-Je venais de reconnaître deux voix, la sienne... et l'autre...»
-
---«La voix de Mme de Bonnivet?» lui demandai-je, comme elle se taisait
-après ce dernier mot à peine prononcé. J'étais aussi remué par ce récit,
-qu'elle l'était elle-même. Elle inclina la tête pour me répondre oui, et
-elle continua de se taire sans que j'osasse insister. Le tragique de la
-situation dont elle venait de me poser si simplement les données me
-terrassait. Elle reprit:
-
---«Je ne peux pas vous décrire ce qui s'est passé en moi, quand j'ai
-entendu cette femme qui, se croyant seule avec son amant, riait très haut
-et lui disait: tu... Ce fut une douleur aiguë, aiguë, comme si une pointe
-de couteau m'avait blessée à la place la plus profonde de mon être, et je
-me mis à trembler de tout mon corps sur la chaise où j'étais assise.
-Maintenant encore, en y pensant, voyez mes mains... Je voulus me lever,
-aller à eux, les chasser, elle comme une drôlesse, l'insulter, lui, comme
-un drôle... Je ne pus pas. Je ne pus même pas crier. Il me semblait que
-toute ma vie était arrêtée en moi... Et j'entendais et j'écoutais.
-C'était une douleur plus forte que la mort, et je crus que j'allais
-mourir en effet, là sur place!... Me voici pourtant. Savez-vous pourquoi?
-Dans cette étroite chambre où je restais ainsi, sans bouger, et le
-premier moment d'épouvantable douleur passé, je me sentis envahie par un
-dégoût, par une répugnance inexprimables, une horreur qui allait jusqu'à
-la nausée. Sans doute si les paroles de cet homme et de cette femme
-m'étaient arrivées toutes, distinctement, le besoin de la vengeance
-immédiate eût été le plus fort, mais ce murmure assourdi et confus,
-mélangé de mots que je n'entendais pas, et de mots que j'entendais, joint
-à l'image de ce que je devinais derrière cette muraille, me causait,
-par-dessus cette indicible souffrance, une impression de quelque chose de
-trop malpropre, de trop ignoble, de trop dégoûtant, de trop abject! Il y
-eut surtout une phrase... Ah! quelle phrase!... Je sentis que je
-méprisais Jacques plus encore que je ne l'aimais, et, en même
-temps,--comme le cœur est étrange!--je ne pouvais accepter l'idée que si
-j'entrais dans la chambre, il croirait que j'étais venue l'espionner.
-Cette fierté de mon sentiment pour lui finit par dominer tout le reste...
-Et je suis restée immobile, je vous le répète, dans cette chambre, une
-heure peut-être!... Et ils sont partis, et je suis rentrée dans la
-chambre, vide à présent... Et j'ai vu le lit défait, et les oreillers,
-les mêmes oreillers, et les draps, les mêmes draps... Ah!» gémit-elle, en
-jetant un cri qui me déchira le cœur, et pressant ses yeux de ses doigts
-comme pour en écraser les globes et avec eux une vision horrible d'autres
-infâmes détails qu'elle ne voulait pas, qu'elle ne pouvait pas dire, elle
-criait: «sauvez-moi de moi-même, Vincent... Mon ami, mon seul ami, ne me
-quittez pas, je crois que ma tête va éclater et que je deviens folle!...
-Oh! ce lit! ce lit! notre lit!...»
-
-Elle s'était levée en prononçant ces mots, et elle s'était jetée contre
-moi, la tête blottie contre mon épaule, les mains accrochées à moi dans
-une crise de douleur suprême. Son visage tout entier se contracta dans un
-spasme d'agonie, et je n'eus que le temps de la soutenir. Elle tomba dans
-mes bras, évanouie.
-
-
-Cet évanouissement, sans doute, la sauva, et aussi la crise de larmes où
-s'épancha sa misère, lorsqu'elle revint à elle-même. Je la vis se
-réveiller à la vie et réapprendre cette misère! Sa confidence et la
-perte de connaissance qui l'avait suivie, venaient de me secouer trop
-profondément pour que je trouvasse rien à lui dire: sinon les paroles
-banales dont on réconforte un être que l'on voit souffrir, et on a tant
-de peine à les trouver, quand on se rend un compte trop exact des
-légitimes raisons que cet être a de souffrir. Camille ne me laissa pas
-m'épuiser longtemps à ces inutiles consolations:
-
---«Je sais que vous m'aimez bien», dit-elle, avec un essai de sourire
-navré qui me fait mal après tant de jours, «et je sais aussi que vous me
-plaignez sincèrement... Mais il faut me laisser pleurer, voyez-vous. Avec
-ces larmes, il me semble, ma folie s'en va... Je voudrais seulement de
-vous une promesse, une vraie promesse d'homme, votre parole d'honneur que
-vous répondrez oui à la demande que je vais vous faire...»
-
---«Vous croyez à mon amitié», lui dis-je, vous savez bien que j'obéirai à
-toutes vos intentions, quelles qu'elles soient...»
-
---«Cela ne me suffit pas», fit-elle devant cette réplique évasive
-derrière laquelle j'avais, la voyant si exaltée, abrité un dernier reste
-de prudence,--qu'allait-elle me demander?--Et elle insista: «C'est votre
-parole d'honneur que je veux...»
-
---«Vous l'avez», lui dis-je, vaincu par la supplication douloureuse de
-ses chers yeux bleus où roulaient toujours des larmes.
-
---«Merci», fit-elle en me pressant la main, et elle ajouta: «Je veux être
-sûre que vous ne direz rien à Jacques de ce que je vous ai raconté...»
-
---«Je vous en donne ma parole», répondis-je, «mais c'est vous-même qui ne
-pourrez pas ne pas le lui dire...»
-
---«Moi», répliqua-t-elle en secouant la tête avec une farouche fierté:
-«Je ne lui dirai rien... Je ne veux pas qu'il me soupçonne de l'avoir
-espionné. Je me brouillerai avec lui sans lui donner de raisons. J'aurai
-du courage contre mon amour, maintenant, à force de dégoût. Je n'aurai
-qu'à me rappeler ce que j'ai entendu et vu...» Et un dernier frémissement
-secoua tout son corps, tandis qu'elle jetait, avec un accent que Desclée
-même n'a jamais trouvé, le mot où Dumas a résumé toute la révolte de la
-femelle devant la turpitude du mâle, dans sa célèbre comédie: «Pouah!
-Pouah!...»
-
-
-Ce n'est qu'aujourd'hui et en songeant à l'issue bien singulière de cette
-aventure, que l'idée me vient de cette comparaison entre le jeu de la
-grande artiste du Gymnase et le cri de nature arraché à Camille par la
-plus sincère passion. Sur le moment, je n'eus pour elle qu'une pitié
-navrée, qui se changea, elle partie, en une inquiétude sans cesse
-grandissante, et le résultat fut une crise de scrupule, horriblement
-douloureuse. Allais-je tenir la parole que la pauvre fille m'avait
-extorquée de ne pas avertir Molan? Je savais trop ce que valent les
-serments des amoureux et des amoureuses pour croire qu'après avoir
-assisté cachée à ce rendez-vous de son amant et de sa rivale, elle s'en
-tiendrait à cette résolution, qu'elle m'avait dite, d'une rupture
-silencieuse et sans vengeance. Une femme a beau porter dans son cœur
-l'orgueil de ses sentiments dont elle avait fait preuve d'une façon
-presque invraisemblable en ne sortant pas de sa cachette, elle est femme,
-et, tôt ou tard, la poussée de l'instinct doit l'emporter en elle sur le
-raisonnement et la dignité. Qu'une nouvelle crise de douleur aiguë
-s'emparât de l'amante outragée, et qu'en proie au délire de la jalousie,
-elle s'avisât d'écrire la vérité au mari de sa rivale? La mémoire me
-revint du regard dont Bonnivet avait enveloppé, à sa table, celle qui
-portait son nom et qui était maintenant la maîtresse de Jacques. Comment
-cette femme si évidemment sèche, si profondément ironique, si peu
-impulsive, s'était-elle donnée de la sorte, et pourquoi? La curiosité
-d'apprendre le détail de cette coupable aventure n'entrait-elle pas pour
-une part dans la tentation qui me saisit, à peine Camille partie, de
-courir chez mon camarade? Du moins, je lui crierais casse-cou, et je le
-préviendrais contre une surprise qui pouvait être tout à fait tragique.
-Je résistai pourtant à ce désir, presque à ce besoin de le prévenir, par
-un point d'honneur auquel je n'ai jamais manqué depuis que je me connais.
-Ce que c'est que d'être le fils d'un puritain. Un mot de mon père me
-revient toujours dans des moments comme celui-là: «On n'interprète pas
-une promesse: on la tient...» J'ai ce principe dans le sang, dans les
-moelles. Hé bien! je ne me rappelle pas une circonstance où d'observer un
-engagement m'ait coûté un tel effort.
-
-Pour rester fidèle à mon serment, je m'étais interdit d'aller chez
-Jacques. Ce fut lui qui vint chez moi, le surlendemain même du jour où
-j'avais reçu de sa maîtresse cette confidence si difficile à garder sans
-en étouffer. Il avait, la veille, passé au théâtre pour saluer Camille.
-Il n'avait pas pu lui parler à cause de la présence de la mère. Mais
-cette présence même, visiblement voulue par la fille, l'avait un peu
-étonné; puis, il lui avait semblé remarquer dans les yeux et aussi dans
-le jeu de celle-ci quelque chose d'étrange, une excitation maladive.
-Comme il arrive lorsqu'on n'a pas très bonne conscience, ce quelque chose
-avait suffi pour l'inquiéter. Il avait donc poussé jusqu'à l'atelier,
-avec la vague espérance de rencontrer peut-être Camille et le projet
-très certain de me faire causer. Ses épigrammes sur mon rôle de confident
-éternel se trouvaient-elles assez justifiées? Il est vrai qu'un prétexte
-très simple lui permettait d'expliquer cette visite.
-
---«Je t'ai fait envoyer une invitation pour la soirée de Mme de
-Bonnivet,» me demanda-t-il après les premiers mots, «tu viendras,
-n'est-ce pas? Veux-tu que nous dînions ensemble au cabaret, ce jour-là?
-Puis nous ferons la corvée de compagnie. Camille t'a raconté qu'elle y
-disait quelque chose?...»
-
---«Oui,» répondis-je, «et j'ai même trouvé cette idée d'un goût
-douteux...»
-
---«Elle n'est pas de moi,» fit-il en riant, «j'ai beau ne pas avoir peur
-des complications, j'évite les inutiles, le plus que je peux. C'est déjà
-trop des indispensables... Non. C'est Senneterre et c'est Bonnivet qui
-ont organisé cette soirée, l'un conseillant l'autre. Ils auront voulu
-savoir à quoi s'en tenir sur la nuance de ma cour à la Reine Anne. Étant
-donné que Camille est ma maîtresse, ils ont pensé que si Mme de Bonnivet
-est vraiment sa rivale, les deux femmes se détestent. Tu suis leur
-raisonnement: Mme de Bonnivet dirait non pour ne pas avoir Camille chez
-elle. Camille dirait non pour ne pas aller chez Mme de Bonnivet. Je
-dirais non pour éviter toute rencontre entre les deux femmes. Et j'ai dit
-oui. Camille a dit oui. Mme de Bonnivet a dit oui... J'aurais voulu que
-tu visses la stupeur, puis la joie de Senneterre d'abord, de Bonnivet
-ensuite. Ah! ce sont des observateurs, des analystes, des psychologues,
-comme Larcher ou Dorsenne...» Et après cette ironie de l'éternel
-Trissotin à l'égard de l'éternel Vadius, il ajouta négligemment: «A
-propos de Camille, il y a quelques jours que je ne l'ai pas vue. Le
-portrait avance?...»
-
---«Tu peux en juger toi-même», m'empressai-je de dire, trop heureux de
-saisir ce prétexte pour tromper son interrogatoire, et je retournai, pour
-la lui montrer, la haute toile sur laquelle se dessinait la svelte
-silhouette de la _Duchesse bleue_ offrant la fleur,--lui offrant sa
-fleur, à lui, qui la regarda à peine. A-t-il jamais donné cinq minutes
-d'attention à l'effort d'art d'un camarade? Ce jour-là, du moins, il
-avait pour excuse cette petite enquête à poursuivre, que rendait urgente
-sa situation critique entre ses deux maîtresses. Je ne m'offensai pas
-qu'il continuât, sans que le moindre éclair d'intérêt eût animé son
-regard, plutôt errant que posé sur la peinture:
-
---«Vos sublimes continuent à s'amalgamer?... Oui?... Allons... Tant
-mieux... Et, dis-moi. Elle est toujours jalouse de Mme de Bonnivet?»
-
---«Nous en avons peu parlé,» répondis-je, le feu à la joue, de cet
-impudent mensonge.
-
---«Allons. Tant mieux encore...» reprit-il. Puis, sans insister: «Elle
-choisirait bien mal son moment. Je dois te dire qu'en fin de compte, nous
-avons reconnu, la Reine Anne et moi, qu'il y avait maldonne, et nous
-avons renoncé à continuer la partie. Oui... Nous en sommes à une paix
-armée... Nous avons mesuré nos griffes, et nous trouvant de force, conclu
-l'armistice. Il était écrit que je ne la séduirais pas et qu'elle ne me
-séduirait pas. Nous en sommes à la bonne camaraderie, maintenant, et je
-crois que nous y resterons. J'aime mieux cela. C'est plus confortable...»
-
-Il m'avait regardé en me débitant ce discours, un peu hésitant, avec une
-perspicacité aiguë devant laquelle je ne bronchai pas trop. Si mon visage
-exprimait de l'étonnement, c'était de constater son aplomb dans la
-comédie. Il l'attribua sans doute à ma surprise devant ses nouveaux
-rapports avec celle qu'il continuait d'appeler la Reine Anne, et dont je
-savais moi qu'elle méritait d'être brutalement appelée la Fille Anne. Je
-comprends aujourd'hui qu'en observant cette étrange discrétion sur son
-triomphe, il ne cédait pas seulement à un simple calcul de prudence. Il y
-avait de cela, sans doute. Je le croirais sincère, il y comptait bien, et
-que je mettrais plus d'énergie à détruire les soupçons sans cesse
-renaissants de mon modèle. Il y avait aussi, dans cette discrétion
-succédant au cynisme de ses premières confidences, je m'en rends mieux
-compte à distance, un singulier détour d'amour-propre. J'ai noté souvent,
-chez le personnage que les femmes appellent, dans l'argot de leur
-franc-maçonnerie, «l'homme qui parle», cette anomalie. Elle n'est
-qu'apparente. Il vous raconte, un par un, en les enjolivant au besoin,
-les moindres préliminaires d'une aventure avec une femme, dont même les
-plus légères imprudences devraient lui être sacrées. Puis, quand il vous
-voit très convaincu qu'il va être l'amant de cette femme, il se défend,
-sur ce dernier point, d'une défense qui d'ailleurs la compromet comme un
-aveu positif. Ce suprême silence l'empêche, lui, de se juger trop
-sévèrement. La même vanité qui l'avait rendu bavard auparavant le rend
-silencieux après. Vanité ou remords, calcul ou dernier reste
-d'honneur,--quelle que fût la cause de cette subite interruption dans les
-confidences de Jacques,--il est certain qu'il ne se départit pas, ce
-jour-là, de cette discrétion enfin correcte. J'y gagnai d'avoir moins de
-mérite à être discret moi-même. Et, tout de suite, les événements se
-précipitèrent avec cette effrayante rapidité des catastrophes où les
-discussions, les sous-entendus, les demi-confidences n'ont plus de place.
-Je voudrais les raconter, ces suprêmes péripéties, non pas telles que je
-les ai vues, mais telles qu'elles me furent dites. Dieu! Si je
-retrouvais, pour ce récit, la naturelle et violente éloquence que la
-petite Favier eut pour me retracer ces scènes tragiques, comme ce
-maladroit récit s'animerait, se teinterait d'une chaude couleur de
-passion! Et pourquoi n'ai-je pas jeté aussitôt sur le papier, sous forme
-de notes, ces brûlants aveux qui m'ont poursuivi si longtemps?
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Il y a toujours un coin de silence dans les plus sincères confessions des
-femmes. Il y en avait un dans celle de Camille. En m'initiant, avec les
-halètements d'une jalousie affolée par la certitude, à la dramatique
-découverte de l'appartement de la rue Nouvelle, elle ne m'avait pas
-révélé la vérité tout entière. Elle était déjà résolue à un projet d'une
-audace vengeresse, dans la minute même où elle affirmait qu'elle ne se
-vengerait pas. Elle me l'a avoué plus tard et qu'elle avait appréhendé
-mes conseils et mes reproches. Parmi les phrases entendues à travers la
-mince cloison qui la séparait du lit où sa rivale se donnait à leur
-commun amant, elle avait saisi quelques mots plus importants pour elle
-que les autres. Ce n'était rien moins que le jour et que l'heure du
-prochain rendez-vous. Cette petite Mme de Bonnivet, chez laquelle j'avais
-diagnostiqué les signes de la froideur la plus inéveillable,--détail
-qu'entre parenthèses Molan devait plus tard me confirmer
-brutalement--était, comme la plupart des femmes de ce genre, une coureuse
-de sensations. A chaque nouvelle intrigue, ces dépravées sans tempérament
-s'acharnent à l'espérance qu'elles naîtront, cette fois, à cette extase
-de l'amour toujours désirée, toujours fuyante. J'ai su depuis que c'était
-elle qui, malgré le danger,--ou plutôt à cause du danger--avait multiplié
-ces rendez-vous dont chacun risquait de se terminer tragiquement. Camille
-avait surpris le secret des vraies relations entre les deux amants un
-mardi, et, le vendredi, trois jours après, ils devaient se retrouver dans
-le petit appartement. Ainsi renseignée sur le moment exact de ce
-rendez-vous, une résolution folle avait envahi l'esprit malade de la
-pauvre Duchesse Bleue: attendre sa rivale devant la porte de la maison,
-l'aborder à la minute même où elle descendrait de fiacre et lui cracher
-au visage, là, dans la rue, sur le trottoir, toute sa haine et tout son
-mépris. A la pensée que l'arrogante Mme de Bonnivet tremblerait devant
-elle, comme une voleuse prise la main sur un couvert d'argent, l'actrice
-outragée éprouvait un frémissement de rancune assouvie. Sa vengeance
-serait plus complète encore. L'infâme piège où Jacques et Mme de Bonnivet
-l'avaient attirée, cette abominable invitation à figurer dans une soirée
-chez sa rivale, pour rassurer le mari, allait lui servir. Par prudence et
-pour ne pas se compromettre vis-à-vis de ce mari, Mme de Bonnivet devrait
-la donner, cette soirée, malgré tout. Et elle, Camille, y paraîtrait!
-Elle verrait celle qui lui avait volé son amant trembler devant ses
-regards, cet amant lui-même pâlir de la terreur qu'elle ne fit quelque
-éclat, et cette épouvante des deux coupables lui était à l'avance une de
-ces voluptés atroces comme s'en forge en pensée la haine! Les trois jours
-qui la séparaient de ce vendredi s'écoulèrent pour elle dans une attente
-grandissante. Je ne la vis pas dans cette crise, car elle mit un soin
-jaloux à m'éviter, de peur que je ne dérangeasse son projet. Mais elle
-m'a raconté ensuite que, jamais, depuis le commencement de sa liaison
-avec Jacques, elle n'avait éprouvé une telle fièvre d'impatience. Elle
-passa la nuit du jeudi au vendredi littéralement comme folle, et, quand
-elle partit de la rue de la Barouillère pour gagner la rue Nouvelle, il y
-avait trente-six heures qu'elle ne dormait ni ne mangeait. Elle avait
-entendu Mme de Bonnivet et Jacques fixer le rendez-vous pour quatre
-heures. A trois heures et demie, elle était sur le trottoir, en face des
-fenêtres du petit appartement, occupée à faire les cent pas, enveloppée
-de sa mante, méconnaissable sous le double voile roulé autour de sa
-figure, et ne perdant pas de vue la porte par où sa rivale devait passer.
-Il y avait alors, à l'angle de la rue Nouvelle et de la rue de Clichy,
-une station de fiacres qui devint aussitôt le terme de sa promenade. Car
-à chaque fois que sa marche la ramenait du côté de l'horloge de cette
-station, elle pouvait voir que l'aiguille marchait, comme elle-même, et
-rapprochait l'instant où elle allait enfin étreindre sa vengeance. Trois
-heures quarante... Plus que vingt minutes à attendre, moins peut-être.
-Trois heures cinquante, encore dix minutes. Quatre heures... Ils sont en
-retard... Quatre heures dix... Personne... L'aiguille est maintenant sur
-le chiffre vingt et ni Jacques ni Mme de Bonnivet n'ont paru!... Que se
-passe-t-il?... Devant ce retard d'autant plus inexplicable que, pour une
-femme du rang de celle que sa rancune guettait ainsi, les minutes de
-liberté sont comptées, une évidence saisit le cerveau de Camille, et
-acheva de l'affoler: les deux amants avaient changé le jour ou l'heure de
-ce rendez-vous. Ils avaient eu si souvent le loisir de se revoir depuis
-qu'elle les avait écoutés se prodiguer le tutoiement et les mots de
-libertinage, à deux pas d'elle! Qui sait? Le concierge l'avait sans doute
-remarquée, quand elle était partie, l'autre jour, quoiqu'elle eût
-profité, pour remettre la clef, d'un moment où cet homme était de nouveau
-hors de sa loge, occupé à causer dans la cour. Sans doute il avait
-prévenu Jacques de cette visite?--Quatre heures et demie... Toujours
-personne. Camille finit par se convaincre que de rester plus longtemps
-sur ce coin de trottoir était inutile, d'autant plus que, par cette fin
-d'un jour froid de février, un brouillard tombait, âcre et mêlé de
-grésil, qui la faisait grelotter. Elle lança donc un regard désespéré
-vers les fenêtres de l'appartement, toujours impénétrables, avec leurs
-volets fermés et qu'aucun filet de lumière n'éclairait encore, et elle se
-préparait à s'en aller, lorsqu'en fouillant de ses yeux une dernière fois
-cette courte rue, elle aperçut, arrêté de l'autre côté, en face de la
-station, un fiacre qu'elle n'avait pas encore remarqué, et, penchée hors
-de la portière, une figure qui lui donna un de ces accès de terreur où se
-dissolvent toutes les forces du corps et de l'âme: elle venait de
-reconnaître, sous le rideau à demi baissé du coupé immobile, Pierre de
-Bonnivet en personne!
-
-Oui, c'était bien le mari de la maîtresse de Molan, non plus dans sa
-fonction risible d'époux, ombrageux et intimidé, d'une femme à la mode et
-qui souffre des coquetteries de celle qui porte son nom, en les subissant
-pour en profiter. C'était l'assassin à l'affût chez qui la jalousie a
-soudain éveillé le mâle primitif, la brute meurtrière, et dont les yeux,
-les narines, la bouche annoncent la volonté de tuer, _quoi qu'il doive
-arriver_. Il était là, fouillant la rue, lui aussi, de ce fauve regard.
-Le collet de loutre de son pardessus à demi relevé donnait à son poil
-roux et à son teint sanguin un reflet plus sinistre, et sa main qui
-levait le rideau pour lui permettre de mieux voir, dégantée et nue,
-semblait prête à saisir l'arme qui allait venger son honneur, là sur ce
-coin de trottoir,--sans plus de souci du monde et du scandale que si
-Paris était encore la forêt d'il y a trois mille ans où des demi-gorilles
-se disputaient à coups de haches de pierre une femelle vêtue de peaux de
-bêtes. Par quel moyen le mari jaloux avait-il découvert la retraite où la
-Reine Anne et Jacques abritaient leur si récente intrigue? Ni Camille ni
-moi, ni Jacques lui-même ne l'avons jamais su. Une lettre anonyme
-l'avait-elle averti, mais écrite par qui? Molan traînait derrière ses
-talons une meute d'envieux, Mme de Bonnivet une meute d'envieuses, sans
-compter les soupirants plus ou moins éconduits. Peut-être Bonnivet
-avait-il eu simplement recours au vulgaire, mais sûr moyen du filage? Il
-est certain que le concierge avait été questionné, et si cet homme ne
-s'était trouvé, par fortune, un brave garçon à jamais acquis par les
-billets de théâtre que lui donnait son locataire et par le prestige du
-nom de l'écrivain, l'appartement qui avait vu la pauvre Duchesse bleue
-si heureuse tour à tour et si malheureuse, aurait sans doute servi de
-théâtre à quelque sanglant dénouement. Et c'était bien la volonté d'une
-tragique vengeance que Camille Favier distingua sur le front et dans les
-narines, autour de la bouche et dans le battement des paupières de ce
-visage d'homme aperçu à cette portière de voiture, sous la clarté mêlée
-d'un bec de gaz et du crépuscule, guettant une preuve de son déshonneur
-et décidé à une justice immédiate. Il est bien probable qu'il avait
-remarqué, lui aussi, la jeune femme. Il ne l'avait point reconnue,
-l'événement l'a prouvé depuis. C'était trop naturel. Il ne l'avait
-rencontrée qu'une fois hors de la scène, et les hauts collets d'une mante
-sans taille, un boa de fourrure, enroulé plusieurs fois autour du menton,
-un chapeau avancé et un double voile, faisaient de Camille une forme
-indécise, une vague et indistincte silhouette. Bonnivet vit sans doute en
-elle, si l'idée fixe lui permit un raisonnement quelconque, une errante
-de la prostitution, en train d'exercer son misérable métier de
-raccrocheuse dès la tombée du jour. Puis il n'y prit même plus garde.
-Quant à elle,--ah! la charmante et noble enfant, et quelle pitié que
-cette créature, si naturellement magnanime, ait été soumise à de trop
-dépravantes, à de trop dégradantes épreuves!--elle n'eut pas plus tôt
-reconnu Bonnivet que ses justes rancunes, ses jalousies furieuses, la
-légitime douleur de sa passion meurtrie, son appétit de représailles se
-fondirent en un seul sentiment. Ce fut un bouleversement de tout son être
-aussi foudroyant qu'un miracle. Elle n'aperçut plus devant elle que le
-danger de Jacques et que la nécessité de lui crier: «gare,» non pas
-demain, non pas ce soir même, mais tout de suite. Quelques instants
-auparavant, elle s'était dit que les deux amants avaient remis leur
-rendez-vous à un autre jour. Une idée lui traversa soudain le cœur comme
-un fer rouge: s'ils avaient seulement reculé ce rendez-vous jusqu'à cinq
-heures? S'ils se préparaient à cet instant même à s'acheminer vers cette
-rue, à l'entrée de laquelle attendait le sinistre guetteur?... La pensée
-que cela était, après tout, possible, se transforma aussitôt, comme il
-arrive quand l'imagination travaille autour du danger d'un être aimé, en
-une certitude. Elle vit distinctement Jacques marcher vers le guet-apens.
-La résolution de l'arrêter tout de suite, sans tarder une seconde,
-s'empara d'elle en même temps avec une force irrésistible. Que faire,
-sinon courir là où elle avait une dernière chance de rencontrer Molan,
-c'est-à-dire place Delaborde? Elle eut peur de se faire remarquer par
-Bonnivet en prenant un des fiacres de la station et qu'il n'entendît sa
-voix, et elle se mit à descendre la rue de Clichy comme une insensée,
-hélant les voitures après les voitures, pour subir, à l'instant où elle
-s'assit dans un coupé enfin vide, l'horrible assaut d'une nouvelle
-hypothèse qui faillit la faire s'évanouir. Si les deux amants avaient, au
-contraire, devancé l'heure du rendez-vous, et s'ils étaient là, dans
-l'appartement, tandis que le mari, prévenu par un espion gratuit ou payé,
-les attendait? Camille les vit de nouveau en imagination, avec une même
-incapacité de distinguer le possible du réel. Oui, elle les vit, se
-croyant bien sûrs de leur isolement, profitant de l'heure du crépuscule
-pour sortir au bras l'un de l'autre, Bonnivet s'élançant et puis... Et
-puis c'était l'inconnu qui allait du meurtre immédiat au plus redoutable
-duel!... La malheureuse créature eut à peine conçu cette seconde
-hypothèse qu'un frisson la secoua jusque dans les moelles. Son fiacre
-était déjà parti, au grand trot du cheval, dans la direction de la place
-Delaborde. Que faire encore? Dans ces instants où l'on peut dire que non
-pas même les secondes, mais les moitiés, les quarts de seconde sont
-comptés, les sentiments vrais possèdent-ils une mystérieuse double vue
-qui les détermine avec plus de sûreté que ne ferait le plus calculé des
-raisonnements? Ou bien y a-t-il, comme Jacques Molan aimait à le dire,
-des destinées protégées par une singulière faveur des circonstances et
-qui ont le hasard constamment heureux comme d'autres l'ont constamment
-malheureux? Toujours est-il que Camille, entre les deux possibilités,
-choisit d'instinct celle qui se trouvait être la vraie. Au moment précis
-où le cocher tournait la place de la Trinité, elle lui donna l'ordre de
-remonter du côté de la rue Nouvelle. Pourquoi? Elle n'aurait su le dire.
-Elle l'arrêta et le paya avant l'entrée de cette rue. Son plan était
-fait, qu'elle exécuta avec cette décision courageuse qu'inspire le danger
-aux âmes comme la sienne, sans résistance parfois pour elles-mêmes, et,
-pour leur amour, toute flamme et toute énergie. Elle avait pu voir que le
-coupé de Bonnivet attendait toujours à la même place. Son parapluie
-déployé contre cette bruine propice, et sûre de cacher ainsi son visage,
-elle traversa la rue bravement devant cette voiture et elle arriva
-jusqu'à la maison dont le mari jaloux surveillait la sortie. Plus de
-doute... Un filet de lumière apparu par l'interstice des volets,
-dénonçait la présence de quelqu'un dans l'appartement!... Elle entra sans
-hésiter et elle marcha droit au concierge, qui la salua d'un air
-embarrassé.
-
---«Mais je vous affirme, mademoiselle, que M. Molan n'est pas venu,»
-répondit cet homme, quand elle eut insisté, malgré une première
-dénégation.
-
---«Et moi, je vous dis qu'il est là avec une dame,» répliqua-t-elle.
-«J'ai vu la lumière aux fenêtres.» Puis, brusquement, avec
-l'inexprimable autorité qui émane d'un être réellement au désespoir:
-«Malheureux, vous vous repentirez toute votre vie de ne pas m'avoir
-répondu franchement à cette minute... Tenez,» ajouta-t-elle en prenant le
-bras de l'individu stupéfait et le tirant du côté de la porte cochère.
-«Regardez dans la voiture qui est à l'angle de la rue, à droite, en
-prenant bien garde de ne pas vous montrer. Vous y verrez quelqu'un qui
-surveille la maison. Eh bien! c'est le mari de cette femme... Si vous
-voulez qu'il y ait du sang ici, tout à l'heure, quand elle sortira, vous
-n'avez qu'à m'empêcher de monter pour les prévenir... Mon Dieu! Mon Dieu!
-de quoi avez-vous peur? Fouillez-moi si vous voulez être sûr que je n'ai
-pas d'armes, que ce n'est pas moi qui leur ferai du mal... Mon amant me
-trompe, c'est vrai, je le sais... Mais je l'aime, entendez-vous, je
-l'aime et je veux le sauver... Est-ce que vous ne sentez pas que je ne
-vous mens point?...»
-
-Dominé, quoi qu'il en eût, par ce magnétisme d'une volonté tendue tout
-entière à son but, l'homme s'était laissé entraîner jusqu'au seuil. Le
-hasard,--cet aveugle et inexplicable hasard, qui nous perd et qui nous
-sauve dans de pareilles crises, par la plus insignifiante parfois des
-coïncidences, ce hasard toujours propice à cet audacieux Jacques,--voulut
-qu'au moment où le concierge regardait du côté de la voiture, Bonnivet
-se penchât, lui aussi, un peu en dehors. L'homme se retourna vers Camille
-Favier, le visage décomposé:
-
---«Je le reconnais», s'écria-t-il, «c'est le Monsieur qui est venu me
-questionner, avant-hier, sur les locataires de la maison. Il m'a demandé
-si je n'avais pas chez moi M. Molan, et comme je lui ai répondu non,
-d'après la consigne, il a tiré de sa poche un portefeuille. Pour qui
-prenez-vous le père Cohendy? lui ai-je dit... Ah! ça n'a pas traîné. Je
-l'aurais assommé, cette canaille-là!... Attendez un peu que j'aille lui
-demander s'il a sa carte de la préfecture pour faire le mouchard devant
-les maisons...»
-
---«Et il vous répondra que la rue est à tout le monde, ce qui est vrai,»
-dit Camille, à qui le danger avait rendu son sang-froid. Fut-ce
-l'inspiration de l'amour? Fut-ce un vague ressouvenir des procédés
-habituels au théâtre? Car le métier agit en nous à la manière d'un
-mécanisme automatique sous le branle de la nécessité. Un projet se
-dessinait devant son imagination auquel l'honnête Cohendy allait se
-prêter, elle le comprit, et que Molan avait su s'en faire aimer, «Vous
-n'empêcherez pas cet homme de rester là,» continua-t-elle; «seulement,
-vous lui aurez bien fait comprendre qu'on veut lui cacher quelque chose.
-Et ce quelque chose, il ne s'y trompera pas... S'il est venu ici, c'est
-qu'il a été averti d'une façon positive, allez. Vous voulez m'aider à
-sauver votre maître, n'est-ce pas? Hé! bien, obéissez-moi.»
-
---«Mademoiselle a raison,» répondit le concierge, en changeant de ton,
-«si on va lui faire une scène, il devinera tout, et si c'est sa femme,
-c'est son droit tout de même de ne pas vouloir être ce qu'il est!... J'ai
-bien pensé à prévenir M. Jacques quand il est monté que l'on était venu
-questionner, en bas... Mais il est arrivé avec cette dame...»
-
---«C'est moi qui le préviendrai,» dit Camille, «je m'en charge. Allez
-seulement chercher un fiacre que vous ne ferez pas entrer sous la voûte,
-et laissez-moi agir. Je vous jure que je le sauverai...»
-
-Elle s'élança dans l'escalier, tandis que le concierge appelait une
-voiture, comme elle le lui avait ordonné. La seule perspective, s'il
-devait y avoir un drame, de tout faire pour que du moins ce drame
-n'éclatât pas dans son immeuble, l'avait rendu docile comme si Camille
-eût été le propriétaire lui-même,--cette incarnation de l'omnipotence
-pour le portier Parisien. Quand la courageuse fille arriva sur le palier
-de l'entresol, devant cette porte, ouverte tant de fois avec une émotion
-si douce, elle eut, malgré l'imminence du danger, un instant de
-défaillance. La femme en elle se révolta, l'éclair d'un instant, contre
-le dévouement que l'amour lui avait suggéré d'une manière si rapide,
-presque animale, comme de se jeter à l'eau pour sauver Jacques, si elle
-l'avait vu se noyer. Hélas! Elle n'allait pas sauver que lui! L'image de
-sa rivale s'offrit à elle, dans cette netteté de vision presque
-insupportable, dont s'accompagnent les crises aiguës de la jalousie qui
-n'a plus de doutes. La vengeance était là, cependant, si assurée, si
-complète, si immédiate, si impersonnelle! Il suffisait de laisser les
-événements rouler le long de la pente sur laquelle ils étaient lancés.
-Quand la malheureuse enfant me raconta, plus tard, le détail de ce jour
-terrible, elle ne se fit pas meilleure qu'elle n'avait été. Elle me
-l'avoua: la tentation fut si forte, qu'il lui fallût agir, et avec
-vertige, avec fureur, pour mettre quelque chose d'irréparable entre elle
-et ce moment, et elle commença de sonner à la porte close, une fois
-d'abord, puis deux, puis trois, puis dix, de cette sonnerie prolongée qui
-donne au timbre l'accent d'une insistance affolée. Elle voyait en esprit,
-comme si elle eût été dans la chambre, les deux amants saisis par ce
-carillon, leur rire d'abord à l'idée que c'était une méprise d'un
-visiteur, leur silence subit, et leur regard, Mme de Bonnivet épouvantée,
-Jacques la rassurant, puis se levant. Ah! comme elle aurait voulu lui
-crier «vite, vite!...» Et elle se mit à frapper contre le battant, de
-son poing fermé, à coups répétés. Ensuite, elle écouta. Il lui sembla,
-car la surexcitation de son angoisse doublait la force de ses sens,
-qu'elle distinguait un bruit, un craquement du parquet, sous une démarche
-prudemment hasardée derrière la porte, toujours muette et fermée, et
-appliquant sa bouche à la fente des deux battants pour être plus sûre
-d'être entendue.
-
---«C'est moi, Jacques,» dit-elle, «c'est moi, Camille... Ouvre-moi. Je
-t'en supplie, il y va de ta vie. Ouvre-moi... Pierre de Bonnivet est dans
-la rue...»
-
-Aucune réponse. Elle se tut, et elle écouta de nouveau, se demandant si
-elle s'était trompée en croyant reconnaître un bruit de pas. Puis affolée
-davantage, elle recommença de sonner au risque d'éveiller l'attention de
-quelque voisin et elle frappait, et elle appelait: «Jacques, Jacques,
-ouvre-moi!...» et elle répétait: «Pierre de Bonnivet est en bas!...»
-Toujours pas de réponse. Elle eut alors, dans ce paroxysme d'épouvante,
-une nouvelle idée. Elle descendit chez le concierge qui venait de revenir
-avec le fiacre, et qui, éperdu maintenant, lui aussi, gémissait avec un
-naïf égoïsme:
-
---«Voilà ce que c'est d'être trop bons... S'il arrive quelque chose, on
-nous met à la porte... Et où nous placerons-nous ensuite? Où nous
-placerons-nous?...»
-
---«Donnez-moi du papier et un crayon,» dit-elle, «et regardez si l'espion
-est là...»
-
---«Il est toujours là,» répondit le concierge, et, voyant Camille plier
-le papier, sur lequel elle avait, d'une main fiévreuse, griffonné
-quelques lignes: «Je comprends,» dit-il, «vous allez glisser le billet
-sous la porte... Ça ne fera toujours pas sortir la dame... Si j'allais
-m'empoigner avec le particulier, on nous conduirait tous deux au poste,
-et, pendant le temps qu'on s'expliquerait, elle s'échapperait et il n'y
-aurait pas de scandale dans la maison...»
-
---«Ce serait un moyen,» répondit Camille, qui ne put, malgré la gravité
-du péril, s'empêcher de sourire à l'idée de ce colletage entre l'homme du
-peuple et l'élégant sportsman qu'était Pierre de Bonnivet; «mais je crois
-que le mien vaut mieux...»
-
-Déjà elle s'élançait de nouveau dans l'escalier, puis après avoir
-carillonné avec la même force que tout à l'heure, elle glissait sous la
-porte, comme avait deviné le concierge, le morceau de papier sur lequel
-elle avait écrit: «_Mon Jacques, je veux te sauver. Crois, du moins, à
-cet amour que tu as trahi. Je veux te sauver. Que te dire de plus?
-Ouvre-moi. Je te le jure, B*** est au coin de la rue qui vous guette. Tu
-n'as qu'à regarder à droite, tu verras sa voiture. Je te jure aussi que
-je vous sauverai..._» Ah! quel billet et que je garde, l'ayant depuis
-obtenu de Jacques lui-même, comme un monument d'une si navrante
-tendresse! Il m'est impossible de le transcrire sans des larmes! La
-sublime amoureuse avait calculé qu'il faudrait bien que Jacques vînt à la
-porte pour sortir, ou maintenant ou plus tard. Elle s'était dit qu'elle
-attendrait debout contre le mur de l'escalier jusqu'au moment où, ayant
-lu cette supplication, il lui ouvrirait. Avec quel battement de cœur
-elle vit presque aussitôt la feuille blanche disparaître! Une main venait
-de la tirer. Elle entendit le froissement du papier que cette même main
-dépliait, et le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait. Jacques regardait dans
-la rue, comme elle lui avait dit, pour vérifier par lui-même, malgré
-l'ombre grandissante, l'exactitude du renseignement contenu dans cette
-étrange missive. Pour la pauvre Duchesse, et quoiqu'elle eût indiqué
-elle-même ce moyen de contrôle, cette preuve de défiance, à cette minute
-fut vraiment ce qu'est une piqûre dans une blessure--une pointe de
-douleur plus aiguë dans une grande plaie si douloureuse! Elle n'eut pas
-le loisir de s'attarder à cette nouvelle humiliation. La porte s'était
-enfin ouverte, et les deux amants étaient dans l'antichambre, en face
-l'un de l'autre: Camille, en proie à cette exaltation de sacrifice et de
-martyre si étrangement mêlée de mépris, presque de haine, lui, pâle, les
-yeux hagards, dans le désordre d'un rhabillement hâtif, et tout de
-suite:
-
---«Voyons», commença-t-il à voix basse, «que se passe-t-il? Tu sais, si
-tu m'as menti et si tu viens ici pour me faire une scène...»
-
---«Tais-toi! malheureux», répondit-elle sans daigner, elle, assourdir la
-voix, «si j'étais une femme à te faire des scènes, est-ce que je vous
-aurais manqués, elle et toi, l'autre jour, mardi, à trois heures, quand
-vous êtes venus ici?... Oui, j'étais dans l'appartement, là, dans le
-cabinet derrière votre alcôve, et j'ai tout entendu, _tout_, m'as-tu
-comprise? et je ne suis pas sortie, et je vous ai laissés partir... Il ne
-s'agit pas de cela, il s'agit que le mari de cette femme est au coin de
-la rue, qu'il vous guette... Tu as regardé par la fenêtre, tu as vu le
-fiacre... Ah! je ne veux pas qu'il te tue, malgré ce que tu m'as fait. Je
-t'aime trop... Voilà pourquoi je suis ici...»
-
-Molan avait dévisagé l'étrange fille, tandis qu'elle parlait. Tout
-soupçonneux qu'il fût,--c'est le châtiment des hommes qui ont trop menti
-aux femmes,--il sentit que Camille lui disait la vérité. Il eut alors un
-mouvement généreux, le premier. S'il est égoïste, comédien et fourbe, il
-ne manque pas de courage. Il s'est battu, à plusieurs reprises, pour des
-articles injurieux, très gratuitement et très bravement. Peut-être aussi,
-car l'idée de la galerie n'est jamais absente de certaines âmes, même
-dans des minutes aussi solennelles, peut-être pensa-t-il au compte rendu
-du drame, si drame il y avait, dont retentiraient les journaux. Un mot
-qu'il me dit plus tard m'autoriserait à le supposer: «Avoue que j'ai
-manqué là une magnifique réclame!...» Mais qui peut savoir sa pensée de
-derrière la tête, et si ce n'est pas là une de ces paroles d'après coup
-qui servent aux gens de son espèce à dissimuler leurs rares élans de
-nature? Toujours est-il que, rajustant sa jaquette et avisant son chapeau
-pendu à une patère de l'antichambre, il répondit à voix haute, lui aussi:
-
---«Je vous crois et je vous remercie. Il suffit. Je sais maintenant ce
-que j'ai à faire...»
-
---«Tu veux descendre?» fit-elle, continuant à le tutoyer, quoiqu'en lui
-disant vous, il lui eût indiqué que Mme de Bonnivet les entendait, «tu
-veux courir au-devant du danger? Est-ce que cela vous sauvera, réponds,
-quand tu seras allé demander à cet homme... quoi?... Ce qu'il fait là?...
-Mais ce serait perdre cette femme, et tu n'en as pas le droit. Si
-Bonnivet vous a suivis lui-même, il a vu une femme entrer. S'il vous a
-fait suivre par quelque agent, il sait encore qu'une femme est ici. Il
-faut qu'il voie une femme en sortir avec toi, en fiacre, et se cachant...
-Il faut qu'il suive le fiacre et qu'il laisse cette rue libre, pour que
-celle-ci s'échappe pendant ce temps... Hé bien! tu vas sortir avec moi.
-Il y a une voiture en bas. Je l'ai fait chercher. Nous allons y monter...
-Ne me dis pas non. Ne discute pas... Bonnivet nous verra y monter. Son
-fiacre nous suivra. Il croira te surprendre avec celle-ci, il te
-surprendra avec moi, et tu seras sauvé... Tu seras sauvé!...» Et elle le
-prit, malgré elle, dans ses bras, puis, le repoussant avec violence, et
-tous bas maintenant: «Nous sommes de la même taille à peu près, elle et
-moi, va lui demander son manteau. Elle prendra le mien et elle partira
-cinq minutes après nous, quand elle aura vu s'en aller le coupé de son
-mari... Dis-lui adieu, et surtout qu'elle ne vienne pas me remercier...
-Si je la voyais, je ne serais pas sûre d'avoir la force...»
-
-Elle avait ôté sa longue cape noire qu'elle tendit à Jacques. Ce dernier
-prit cette mante sans répondre. Certains sacrifices de femme ont comme
-une magnificence de simplicité qui anéantit l'homme qui les reçoit. Il ne
-peut plus qu'accepter et avoir honte. D'ailleurs, l'hésitation n'était
-pas permise. La nécessité était là, implacable et inévitable. Jacques
-entra dans le salon sur lequel donnait l'antichambre, tandis que Camille
-demeurait debout dans cette première pièce, appuyée au mur... «J'avais
-dans le cœur un couteau», m'a-t-elle dit plus tard, «et cependant comme
-une joie sauvage à l'idée que je l'écrasais, elle, par ce que je
-faisais--une joie de douleur. Et je l'aimais de nouveau, lui, je
-l'aimais!... Je ne l'ai jamais aimé comme à ce moment-là... Ah! j'ai
-compris comme c'est doux de mourir pour quelqu'un!... Et en même temps,
-j'étais obligée de me dominer pour ne pas entrer insulter cette gueuse,
-lui déchirer sa chemise, la battre de mes mains... Dieu! quelles
-minutes!...»
-
-Tandis que ce miracle d'amour s'accomplissait ainsi dans le banal décor
-de cet appartement de débauche, la nuit avait fini de tomber. La rumeur
-de la rue arrivait jusqu'à cette antichambre, avec une espèce de lointain
-sinistre, et la pauvre actrice pouvait entendre un chuchotement à
-quelques pas d'elle--celui de la discussion engagée dans l'autre pièce
-entre le traître pour qui elle se dévouait et le complice de cette
-trahison. Enfin, la porte se rouvrit et Jacques reparut. Il avait son
-chapeau sur la tête, son collet de fourrure relevé lui cachait à moitié
-le visage. Il tenait à la main une jaquette d'astrakan, celle de Mme
-Bonnivet, que Camille passa avec un frisson d'horreur. Ce vêtement se
-trouvait un peu trop large pour elle à la place de la poitrine. «J'ai
-compris qu'elle devait être plus belle que moi, malgré ses apparences si
-maigres», me disait-elle en me racontant cette impression toute féminine,
-et ce fut de nouveau la piqûre dans la blessure!
-
---«Allons», reprit Jacques après un nouveau silence. Il l'avait regardée
-passer la jaquette avec une expression où brillait une dernière lueur de
-cette défiance dont le premier signe avait été l'ouverture de la fenêtre
-après le billet pour vérifier si Bonnivet était vraiment là. Ils
-descendirent l'escalier sans échanger un mot. Devant la loge, et tandis
-que Jacques recommandait au concierge d'aller chercher une autre voiture,
-sitôt la première partie, Camille renoua son double voile sur son visage,
-et elle se glissa dans le fiacre en cachant son visage avec un manchon
-qu'elle montra à Jacques, une fois la portière fermée.
-
---«C'est de la pauvre peluche» dit-elle en plaisantant, afin de lui
-rendre du courage par cette preuve de sang-froid. «Ça ne va guère avec
-cette jaquette de millionnaire. Mais, à cette distance et à cette heure,
-il n'y verra rien... Regarde maintenant par la petite glace de derrière
-la voiture si le coupé qui attendait au coin de la rue ne nous suit
-pas...»
-
---«Il nous suit», dit Jacques.
-
---«Alors tu es sauvé», répondit-elle. Elle lui serra la main d'une
-pression passionnée où se soulageait toute l'anxiété des cruelles minutes
-qu'elle venait de traverser, et elle éclata en sanglots. Il continuait à
-ne pas trouver de mots pour la remercier, et, afin de se tirer
-d'embarras, il voulut, comme il avait fait si souvent lorsqu'ils étaient
-en voiture ensemble et qu'ils avaient une discussion, passer son bras
-derrière la taille de la jeune femme et l'attirer à lui pour lui prendre
-un baiser. Ce geste lui rendit soudain toute sa fureur de rancune et de
-jalousie, et, le repoussant avec haine:
-
---«Non,» dit-elle, «jamais jamais plus...»
-
---«Ma pauvre Mi-Ca...» fit-il en lui donnant un petit nom à eux deux
-qu'il lui disait dans des heures tendres.
-
---«Ne m'appelez pas ainsi», interrompit-elle, «la femme dont vous parlez
-est morte, vous l'avez tuée...»
-
---«Tu m'aimes pourtant...», insista-t-il, «Ah! Comme tu m'aimes pour
-avoir fait ce que tu as fait tout à l'heure!...»
-
-Ce fut à son tour, à elle, de ne pas répondre. Le fiacre avait, sur les
-indications de Jacques, traversé le boulevard pour se diriger du côté du
-faubourg Saint-Germain, vers l'angle de la rue Oudinot et du boulevard
-des Invalides. Il arriva ainsi jusqu'à la hauteur de la rue de Babylone
-sans que les deux amants échangeassent maintenant d'autres mots que cette
-question, posée de temps à autre par Camille: «On nous suit toujours?» et
-cette réponse de Jacques: «Toujours.»
-
-Il y avait dans cette acharnée poursuite du mari jaloux une si évidente
-résolution de vengeance que l'actrice et son compagnon se sentaient de
-nouveau angoissés comme ils l'avaient été, elle lorsqu'elle avait
-reconnu le visage du guetteur sous le rideau mi-baissé du coupé immobile,
-lui quand la sonnerie à la porte de son appartement était venue le
-surprendre dans les bras de sa maîtresse, Bonnivet allait-il être la dupe
-de la ruse imaginée par Camille? Le fait qu'il attendait pour aborder les
-deux fugitifs que leur fiacre s'arrêtât témoignait-il chez lui d'une
-incertitude encore, ou bien sûr de ne plus perdre le fiacre de vue,
-préférait-il avoir une explication avec celui qu'il croyait l'amant de sa
-femme dans l'endroit plus écarté où celui-ci descendrait? Enfin, Camille
-reconnut l'église Saint-François-Xavier qui dressait dans la brume
-maintenant ses deux grêles tours.
-
---«Voilà une bonne place pour nous arrêter», dit-elle en tapant du poing
-contre la vitre. «Vous allez voir l'autre voiture s'arrêter aussi et
-Bonnivet en descendre... Il va courir sur nous... C'est maintenant qu'il
-faut du sang-froid... Laissez-moi passer la première, et, s'il vous
-demande pourquoi nous nous cachons ainsi, parlez de maman.»
-
-
-Ce fut une de ces scènes rapides dont les acteurs eux-mêmes croient rêver
-quand ils se les rappellent plus tard,--et ils ne sauraient dire s'ils en
-ont éprouvé une sensation de tragédie ou de comédie. La vie est ainsi,
-oscillant de l'un à l'autre de ces deux pôles avec une instantanéité qui
-n'a jamais été bien rendue, je crois, par les écrivains et qui ne peut
-pas l'être. Le passage est trop subit. Au moment où Camille s'élançait
-sur le trottoir au pied du perron de l'église, elle vit surgir devant
-elle Pierre de Bonnivet qui lui prit le bras et soudain la reconnut.
-
---«Mademoiselle Favier!...» s'écria-t-il. Puis il s'arrêta de son
-mouvement tout décontenancé, tandis que Camille, comme épouvantée, se
-tapissait contre Molan, sorti à son tour de la voiture, et celui-ci,
-comme stupéfié de reconnaître l'homme qui venait de se précipiter
-au-devant de sa maîtresse, s'écriait d'une voix où passait pourtant un
-tremblement:
-
---«Mais c'est M. de Bonnivet!...»
-
---«Mon Dieu! Mademoiselle», balbutia le mari de la Reine Anne après une
-minute d'un de ces silences qui semblent imbrisables, «j'ai dû vous
-paraître bien étrange tout à l'heure... J'avais cru reconnaître en vous
-une autre femme», et dans son hésitation frémissait une joie subite,
-inespérée, immense. Le jaloux tenait une preuve que ses soupçons étaient
-faux: «Oui, j'ai cru reconnaître l'amie d'un de mes amis... et cet ami
-lui-même dans Molan... Vous m'excuserez. Ce qui n'aurait été avec elle
-qu'une plaisanterie, devient, avec une personne comme vous, que j'admire
-tant et que je connais si peu, une familiarité impardonnable...»
-
---«Et toute pardonnée», dit en riant Camille, qui ajouta, avec autant de
-présence d'esprit que si elle eût prononcé cette phrase sur les planches
-du Vaudeville et au cours d'une crise imaginaire, au lieu de se trouver
-en face d'un vrai danger. «J'habite tout près d'ici. J'avais demandé au
-grand auteur de me reconduire après la répétition, et je me faisais un
-scrupule de le laisser retourner seul et à pied dans les pays
-civilisés... Je reprends mon fiacre, et je vous laisse mon cavalier
-servant, pour que vous le rameniez, pendant que je fais une visite qui
-vous étonnera, Monsieur de Bonnivet?... Mais Molan vous expliquera qu'on
-peut être comédienne et une simple bourgeoise à la fois, très simple et
-très bourgeoise, et qui rend le pain bénit à sa paroisse... Adieu, Molan,
-et adieu, monsieur...»
-
-Elle inclina coquettement sa jolie tête en enveloppant les deux hommes
-d'un même sourire fin, et elle se dirigea vers le côté gauche de
-l'église, où se trouve l'entrée de la sacristie, tandis que Jacques
-disait à Bonnivet en mettant le doigt sur sa bouche.
-
---«A cause de sa mère, vous savez...»
-
---«Compris, compris, affreux mauvais sujet», répondit l'autre, avec un
-gros rire. Il continuait d'éprouver cette gaieté de délivrance, si douce,
-et presque enivrante, au sortir d'une torturante crise comme celle qu'il
-avait subie. Il eût embrassé sur la place cet amant de sa femme qu'il
-avait toute la journée projeté de tuer, et il le poussa dans son coupé,
-crotté jusqu'à la caisse par la boue de cette acharnée poursuite à
-travers Paris, en lui disant: «Où voulez-vous que je vous jette?... Vous
-savez qu'elle est charmante, votre Mlle Favier, tout à fait charmante et
-d'une distinction de manières! En a-t-elle eu une façon de justifier sa
-promenade avec vous? Je ne vous demande rien, remarquez... Je lui referai
-mes excuses, quand elle viendra jouer chez nous... Répétez-les-lui,
-n'est-ce pas?... Une ressemblance, vous savez, à cette heure-ci, ça
-trompe si vite!...»
-
-
-
-
-IX
-
-
-Les émotions éprouvées par Camille durant cette aventure dramatique,
-soudain résolue, grâce à sa présence d'esprit, en une péripétie de
-vaudeville, avaient été si fortes qu'aussitôt hors de la vue des deux
-hommes, elle se sentit défaillir. Elle ne put que remonter dans le fiacre
-et se faire conduire rue de la Barouillère. Là, un véritable accès de
-fièvre nerveuse la terrassa, qui la contraignit de prendre le lit. Aussi
-ne fut-ce point par elle que je connus cet épisode, où elle avait joué
-un rôle si naturellement, si spontanément magnanime et généreux.--Noble
-rôle et qui convenait au noble cœur révélé par ses beaux yeux bleus, par
-sa bouche fière, par toute la race de sa fine et charmante personne!
-D'ailleurs, elle aurait été assez bien portante pour aller et venir, dès
-le lendemain de ce terrible jour, serait-elle accourue auprès de moi pour
-compléter sa douloureuse confidence de la première surprise par cette
-seconde confidence de son héroïque sacrifice au plus indigne des amants?
-Les êtres capables d'agir comme elle avait agi ne s'en vantent pas. Ce
-fut Molan lui-même qui me raconta le premier les détails de ces scènes
-presque invraisemblables,--du moins ceux qu'il se trouvait savoir et que
-j'ai complétés depuis par Camille elle-même. Le subtil et félin
-personnage avait deux raisons pour m'initier à cette aventure où il
-jouait, lui, le rôle toujours flatteur--étant donné la morale
-courante,--d'un homme aimé jusqu'à la faute par une des femmes les plus
-élégantes, les plus courtisées de Paris, et jusqu'au martyre par une des
-plus jolies actrices, non seulement de ce Paris, mais de l'Europe! La
-première de ces deux raisons était sa fatuité naturelle, la seconde son
-intérêt. Il avait peur qu'après une pareille épreuve, le dévouement de la
-Duchesse Bleue ne reculât devant cet autre: aller jouer la comédie chez
-la rivale qu'elle avait sauvée. Or, il considérait, non sans bon sens,
-cette présence de Camille à la soirée de Mme de Bonnivet comme le
-complément indispensable de la scène de la place Saint-François-Xavier.
-Les soupçons du mari avaient dû être éveillés très fortement pour qu'il
-en arrivât à cette extrémité d'espionnage, et il n'y avait pas moyen de
-répondre à cette phrase, par laquelle Molan acheva sa confidence:
-
---«Tant que Bonnivet n'aura pas vu ces deux femmes en face l'une de
-l'autre, ce soupçon pourra renaître, et le soupçon, c'est comme
-l'apoplexie: on guérit d'une première attaque, à la seconde, plus de
-remèdes...»
-
-Il avait raison dans sa théorie. Mais, tandis qu'il me la débitait par
-forme de conclusion, je n'avais, moi, de pensée que pour le drame réel
-qu'il venait de m'apprendre. Je m'entends encore m'écriant: «Ah! les
-malheureuses!...» quand il me décrivait Camille dans l'antichambre de
-l'appartement, tandis que Mme de Bonnivet entendait les coups de
-sonnettes répétés et pâlissait de terreur. Je me rends bien compte
-aujourd'hui que ce récit de Jacques était de sa part une terrible
-indélicatesse, car il lui avait fallu le commencer par cette phrase: «Et
-d'abord, je vais te dire toute la vérité: je suis l'amant de Mme de
-Bonnivet...» Mais je n'en étais plus à m'étonner du cynisme de mon
-camarade. Quand il eut fini, la misère de cette aventure m'accabla de
-tristesse, et j'avais des larmes dans la voix pour lui demander:
-
---«Et tu voudrais, qu'après cela, Camille aille jouer chez cette
-femme?...»
-
---«Il le faut», me répliqua-t-il, «et je compte sur toi pour aller le lui
-demander...»
-
---«Sur moi», m'écriai-je, «mais tu es fou...»
-
----«Pas le moins du monde», reprit-il. «C'est pourtant bien simple. En
-t'écoutant, elle ne pensera qu'au danger que j'ai couru, elle te
-répondra: oui. Si j'y allais moi-même, en me voyant, elle penserait à mon
-infidélité, et elle me répondrait non... C'est l'_a b c_ de la jalousie,
-cela...»
-
---«Mais si elle me répond non?... Tu sembles croire qu'elle ne te garde
-pas rancune...»
-
---«Pas la moindre», fit-il en souriant cette fois de son affreux sourire,
-«ou bien je ne connais rien au cœur humain,--et c'est ma partie,
-pourtant,---ou bien elle ne m'a jamais tant aimé, puisque je ne lui ai
-jamais fait si mal...»
-
---«Et si elle ne me raconte pas toute l'histoire que tu viens de me dire,
-comment engagerai-je la conversation?»
-
---«Elle te la racontera. Et puis commence le premier. Avoue-lui que je te
-l'ai, moi, racontée dans l'affolement de l'émotion et du remords... Ce
-ne sera pas mentir, car c'est vrai que dans le fiacre, hier, tandis que
-je regardais Camille dans son coin, les yeux fixes, la figure exaltée,
-j'aurais tout donné pour l'aimer à cette minute comme elle m'aimait. Et
-explique cela, je ne pensais qu'à l'autre. J'y suis allé aujourd'hui,
-chez celle-là. Quelle femme, mon cher ami, et comme le coup de fouet du
-danger la fait vibrer!... Je l'ai trouvée avec son mari, après le
-déjeuner, et il nous a laissés seuls, après un quart d'heure de causerie
-très affectueuse, ce qui prouve que sa méfiance est tout de même un peu
-endormie. Il ne sait pas dissimuler, cet homme. Ces derniers jours, à
-peine s'il me donnait la main. Nous n'avons pas abusé de sa complaisance,
-d'ailleurs, et nous avons eu raison, car je l'ai rencontré qui rentrait,
-comme je m'en allais, vingt minutes plus tard, pour constater combien de
-temps avait duré ma visite.--Le temps, mon Dieu, pour Anne de me donner
-les deux ou trois petits renseignements, les plus indispensables.--Tu
-admires le courage de Camille? Que vas-tu dire de la présence d'esprit de
-cette grande dame, qui risquait bien quelque chose: sa vie peut-être, son
-honneur sans doute, sa position à tout le moins, ce qui constitue toutes
-ses raisons d'exister... Sais-tu où elle s'est fait conduire, quand elle
-a pu s'échapper? Chez un fourreur, tout simplement, où elle a acheté une
-jaquette d'astrakan aussi pareille à l'autre que possible. Elle n'avait
-pas de quoi la payer, et elle ne voulait pas donner son nom. Elle a eu
-l'idée alors d'aller chez son bijoutier. Là, elle a emprunté de l'argent,
-comme si elle avait oublié sa bourse, ce qui lui a permis de retourner
-chez le fourreur, de payer sa jaquette comptant, de regagner la voiture
-officielle, qu'elle avait quittée chez une amie et commandée à l'entrée
-des Magasins du Louvre--classiquement--et de reparaître chez elle, vêtue
-comme elle en était partie. Voilà des détails vrais, de ceux qui puent la
-réalité à plein nez... Le croirais-tu? Cette course chez le fourreur et
-chez le bijoutier, ça m'a remué jusqu'au fond. Ce qu'elle a dû avoir
-peur, en les osant. Maintenant, ce n'est plus qu'un mensonge à faire à sa
-femme de chambre pour expliquer la différence des deux jaquettes. Une
-erreur dans une visite ou un essayage... Ça n'a pas d'autre importance...
-Mais à chaque nouveau petit mensonge, nouveau jalon, si le mari pousse
-son enquête... Cet homme recule devant les questions aux domestiques.
-C'est ce qui nous a sauvés cette première fois. Il m'aura fait filer et
-pas sa femme, que j'avais eu pourtant l'imprudence d'accompagner à
-l'appartement... Ma chance me fait peur...» ajouta-t-il sérieusement;
-après un silence: «La découverte d'hier n'a tout de même pas encore
-détruit la jalousie de Bonnivet, je te répète, puisqu'il est revenu,
-pendant ma visite, et si Camille manque à sa promesse, cette jalousie
-est capable de se réveiller...»
-
---«Mais avec cette défiance et la connaissance qu'il a de l'adresse
-exacte de ton faux appartement,» lui demandai-je, «vos rendez-vous ne
-vont pas être bien faciles.»
-
---«C'est bien pour cela que Mme de Bonnivet n'en manquera pas un
-maintenant. C'est une curieuse et une ennuyée, et sa banale histoire avec
-moi lui a enfin donné le frisson,» ajouta-t-il en riant. «Hé! Hé! Elle
-est un peu de l'école du divin marquis. Mais tu n'entends rien à ces
-choses-là, _Daisy_, c'est comme si je te parlais algonquin. Passons...
-Quant à l'adresse de l'appartement, Bonnivet la sait. Ce sera comme s'il
-ne savait rien. M'ayant vu sortir avec Camille, jamais il ne me croira
-capable de mener l'autre rue Nouvelle...»
-
---«Tu continues alors à ne pas avoir peur?...»
-
---«Si. J'ai eu peur, hier, quand j'ai entendu sonner et frapper à la
-porte... Et, je te répète, j'ai peur de ma chance, quelquefois... C'est
-bête comme de croire au mauvais œil, et c'est plus fort que moi...»
-
---«Il n'est pas douteux,» répondis-je, «que tu as rencontré dans Camille
-la seule femme, à Paris, capable d'une pareille action. Si tu avais un
-peu de cœur, tu passerais ta vie à te faire pardonner ton infamie.»
-
---«_Daisy, Daisy_,» interrompit-il, «vous ne comprendrez donc jamais
-qu'elle ne m'aime comme cela que parce qu'elle sent que je ne l'aime
-pas... Et puis,» ajouta-t-il en haussant les épaules, «c'est une question
-de peau, sans doute, j'ai envie de l'autre et je n'ai pas envie de
-Camille. Elle n'est pas brillante cette explication de l'amour, et si les
-abstracteurs de quintessence qui subtilisent sur le sentiment, comme ton
-ami Dorsenne, la donnaient dans un de leurs livres, ils perdraient toute
-leur clientèle féminine, leurs vingt-cinq mille de jupons, comme je dis.
-Moi, je ne suis ni un analyste, ni un psychologue, et je dis que cette
-explication est la vraie.»
-
-
---«Ah! il vous a tout raconté!» dit ironiquement Camille, lorsque je la
-revis, au lendemain de cette conversation. Je lui avais écrit pour être
-plus sûr de ne pas la manquer. Je la trouvai pâlie encore, avec des yeux
-brûlés d'insomnie. Elle se tenait dans ce petit salon de la rue de la
-Barouillère, toujours si médiocre, si pauvre, si gris, auquel
-l'encombrement de ses meubles houssés de toile bise donnait un aspect de
-pièce toute préparée pour le déménageur, «Est-ce qu'il s'est vanté aussi
-de la délicatesse avec laquelle sa coquine de maîtresse m'a remerciée?...
-Tenez,»--et elle me tendit un écrin de cuir, à son chiffre, C. F., que
-je la voyais rouler nerveusement, entre ses doigts, depuis ces cinq
-minutes. J'ouvris cette boîte qui contenait, brillant sur le velours
-sombre, un bracelet d'or massif, incrusté de diamants. C'était un de ces
-bijoux où le travail de l'orfèvre est réduit au minimum et d'une
-brutalité de richesse qui fait d'un cadeau pareil l'équivalent d'un
-chèque ou d'un rouleau de louis. Je regardai le bracelet, puis je
-regardai Camille, d'un regard où elle put lire une stupeur du procédé
-employé par Mme de Bonnivet pour lui payer son dévouement,--donnant
-donnant.
-
---«Oui,» reprit l'actrice, et avec un accent de dégoût, qui me fit mal,
-elle répéta: «Oui, oui... Voilà l'objet qui m'est arrivé, le soir même,
-avec ma mante. C'est mon cachet d'héroïsme,» ricana-t-elle, «Ah! ma
-première sortie sera pour lui donner une leçon de délicatesse, à cette
-gueuse?...»
-
---«Contentez-vous de lui faire rendre le bijou par Jacques,» insinuai-je.
-«Une scène serait par trop indigne de vous. Quand on a le beau rôle, et
-certes vous l'avez, il faut le garder jusqu'à la fin.»
-
---«Non,» dit-elle fièrement, «il n'y aura pas de scène entre nous...
-C'est moi qui n'en voudrais pas... J'irai chez un joaillier quelconque
-vendre le bracelet, puis je passerai à l'église en verser le prix à
-quelque œuvre de charité, et Mme de Bonnivet recevra en même temps que
-sa fourrure, ces deux petits papiers: la quittance du marchand, et un
-billet du prêtre ainsi libellé:--_Reçu tant pour les pauvres, de la part
-de Mme de Bonnivet..._ Cette infâme histoire aura du moins servi à mettre
-une bûche dans un foyer éteint, et une miche de pain sur une table
-vide...»
-
---«Et si le mari est là quand le commissionnaire arrivera?» demandai-je.
-
---«Elle se débrouillera comme elle pourra,» fit Camille, et un éclair de
-cruauté passa dans ses yeux bleus qui se foncèrent jusqu'au noir,
-«Croyez-vous que j'aurais remué le petit doigt pour la tirer d'affaire,
-avant-hier, s'il n'avait pas fallu la sauver pour sauver Jacques?... Ah!
-ce Jacques! Il n'est seulement pas venu demander comment j'allais, ce
-matin... Il a su pourtant que je n'avais pas pu jouer deux soirs de
-suite... Il me connaît, et qu'une émotion me rend malade... Vincent!»
-ajouta-t-elle en me prenant la main dans sa main fiévreuse, «n'aimez
-jamais... C'est trop fou d'avoir du cœur dans ce monde si cruel... Pas
-même un billet, pas même deux mots sur sa carte, le petit signe de
-politesse qu'on donne à une femme souffrante...»
-
---«Vous n'êtes pas juste,» lui dis-je, «il appréhende de se retrouver en
-face de vous. C'est très naturel. Il a trop conscience de ses torts et
-vous voyez bien qu'il m'a envoyé savoir comment vous allez...»
-
---«Non,» fit-elle en secouant sa tête douloureusement, «il est allé vous
-voir, parce qu'il avait besoin de vous pour quelque chose... Avouez-moi
-quoi?... Dès le premier jour, je vous l'ai dit: vous ne savez pas mentir,
-ni ruser. Dieu! qu'il ferait bon aimer quelqu'un comme vous, pas
-d'amitié, comme je vous aime, mais autrement!... Allons, avouez que vous
-avez une commission de Jacques pour moi...»
-
---«Hé bien! oui,» répondis-je après une seconde d'hésitation. Il y avait
-tant de droiture dans cette étrange enfant, une si rare noblesse de
-sentiment émanait de tout son être! Finasser avec elle me parut une
-véritable honte. Je lui rapportai donc simplement, tristement aussi, le
-message que Jacques m'avait imposé: simplement, car j'estimais, et avec
-raison, que le plus sûr moyen d'agir sur elle était l'exposé des faits,
-sans phrase aucune;--tristement, car je sentais la dureté de cette
-nouvelle exigence de Molan, mais j'en sentais aussi la nécessité. Quand
-j'eus fini, des larmes roulaient dans ses prunelles bleues.
-
---«Ainsi», dit-elle avec une expression plus amère et un sourire
-désenchanté où il y avait encore tant d'amour, mais à jamais empoisonné
-de mépris: «c'est à cela qu'il a pensé, à sauver de nouveau cette femme!
-Il trouve que je ne me suis pas assez sacrifiée. C'est logique,
-d'ailleurs. Quand on a commencé comme j'ai commencé, on doit aller
-jusqu'au bout... J'irai...» Et le front barré d'un pli de résolution, les
-yeux durs, la bouche mauvaise, elle continua: «C'est bien, Vincent...
-Vous m'avez répété ses paroles et je vous en remercie. Cela a dû tant
-vous coûter! Mais vous me deviez cette franchise. Vous me promettez de
-lui répéter exactement les miennes, n'est-ce pas?...--Dites donc à M.
-Molan que je jouerai chez Mme de Bonnivet comme il avait été
-convenu,--oui; j'y jouerai, et personne, vous m'entendez, personne ne
-pourra soupçonner avec quels sentiments... Mais c'est à une condition,
-dites-la lui bien aussi, et que, s'il y manque, je casse tout; je lui
-défends, entendez-vous, je lui défends de m'écrire ou de me parler d'ici
-là, ni ensuite. Il me saluera chez cette femme juste assez pour ne pas
-nous faire remarquer. Et ce sera tout. Je ne le connais plus, vous
-entendez... Après ce dernier trait, il est mort pour moi... J'en mourrai
-peut-être vraiment moi-même», ajouta-t-elle d'une voix étouffée, «mais
-c'est coupé...»
-
-Elle fit avec ses mains le signe de déchirer un invisible contrat. Ses
-yeux se fermèrent une minute. Ses traits se contractèrent dans un spasme
-de douleur, puis cette créature, si féminine par la grâce et la mobilité,
-eut un regard de tendresse et un sourire de douceur pour se lever en me
-disant:
-
---«Laissez-moi maintenant, mon ami. Vous non plus, ne revenez pas me voir
-avant que je vous fasse signe... Nous finirons le portrait plus tard...
-Je vous aime beaucoup... Je vous estime beaucoup... J'ai pour vous une
-vraie, vraie amitié... Mais,» et sa voix s'étouffa de nouveau pour cette
-conclusion: «mais il faut que j'oublie pour essayer de vivre tout de
-même...» Puis, avec un joli mouvement fier de sa tête blonde et un
-haussement courageux de ses minces épaules: «Je ne suis pas si à
-plaindre. Mon art me reste...»
-
-
-Je savais Camille incapable de manquer à une promesse faite avec ce
-sérieux, presque cette solennité. Elle avait ce trait commun à tous les
-êtres, hommes ou femmes, qui attachent une grande importance à leurs
-sentiments, un scrupule méticuleux à tenir ces contrats non écrits, les
-engagements réciproques. Aussi insistai-je auprès de Jacques avec la
-dernière énergie pour qu'il se conformât strictement à la condition
-qu'avait posée l'actrice, et moi-même, quoiqu'il m'en coûtât, j'eus le
-courage d'observer jusqu'à la dernière rigueur ce programme d'absence et
-de silence dont je comprenais la sagesse. Autour de certaines fièvres
-morales, comme autour de certaines fièvres physiques, il faut la nuit,
-la suppression du mouvement, de l'événement, une totale suspension de la
-vie. Malgré ma foi absolue dans la parole de Camille, je n'étais pourtant
-pas sans inquiétude en me rendant, quelques jours plus tard, à la soirée
-de Mme de Bonnivet. Je savais que la pauvre Duchesse bleue était, sinon
-remise tout à fait, au moins assez rétablie pour avoir pu reparaître au
-théâtre. Quand je dis que j'avais observé le programme imposé par elle
-avec la dernière rigueur, je dois pourtant ajouter que je m'étais permis
-d'aller une fois la voir jouer, sans croire manquer à nos conventions,
-puisqu'elle ne me voyait pas, caché dans une baignoire grillée, et
-j'avais eu une sensation de soulagement à le constater: il n'y avait pas
-de différence entre son jeu d'après la crise et celui d'avant. J'en avais
-conclu qu'elle s'était reprise à son art, comme elle me l'avait dit, à ce
-culte du théâtre, noble enthousiasme de sa rêveuse jeunesse, et
-j'espérais que cet amour là, qui ne trompe pas, guérirait la blessure de
-l'autre. Mais, dans la voiture qui nous emportait, Jacques et moi, du
-Cercle, où nous avions de nouveau dîné en tête-à-tête, vers la rue des
-Écuries d'Artois, cette confiance cédait la place à l'appréhension,
-malgré l'optimisme de mon camarade, redevenu ce personnage d'un
-imperturbable aplomb qui semble né pour manœuvrer dans les situations
-fausses:
-
---«Je suis curieux,» me disait-il, «de savoir ce qu'elle aura préparé
-pour son public de gommeux et de gommeuses. Elle a promis la grande scène
-de la _Duchesse bleue_ avec Bressoré, puis quelques monologues et des
-imitations... Tu ne la connais pas sous ce jour-là?... Il y a en elle,
-comme chez tous les acteurs, un côté singe...»
-
---«Des imitations!...» répétai-je. «Les gens du monde sont admirables.
-Ils n'ont pas plutôt entre les mains un ou une artiste de talent, les
-voilà possédés d'une seule idée: dégrader ce talent en forçant celui ou
-celle qui le possède à en faire joujou devant eux... Si c'est un peintre
-comme Miraut, ils lui commandent des portraits d'une écœurante fadeur, à
-mettre sur des boîtes de bonbons!... Si c'est un homme de lettres comme
-toi, vite des pièces à la guimauve, de la prose détrempée comme un
-bouillon de veau, de la poésie au bain-marie!... Si c'est un musicien,
-vite quelque romance pour le piano!... Et si c'est une actrice qui a de
-la flamme, du tempérament, de la passion, comme Camille, allons-y de la
-grimace et de la parade!... Quelle sottise! bon Dieu! Quelle sottise! Et
-qu'allons-nous faire chez ces gaillards-là?...»
-
---«Aimerais-tu mieux,» ricana l'auteur dramatique, «entendre les plaintes
-d'Iphigénie ou d'Esther débitées à dix pas d'un buffet chargé de foie
-gras et de sandwiches, de punch et d'orangeade, de chocolat et de
-champagne frappé? C'est toi qui me parais admirable, ma parole
-d'honneur!... Mais si tu avais la plus légère teinte de l'ironie
-transcendantale sans laquelle la vie n'offre pas la moindre saveur, tu
-trouverais cela exquis, que ma jolie Duchesse bleue ait sauvé l'honneur
-et peut-être la vie à mon adorable Reine Anne, et qu'elles se retrouvent
-ainsi toutes les deux, en face l'une de l'autre,--l'une tenant son rôle
-de Parisienne à la mode, adulée et respectée, l'autre débitant des
-pitreries devant un parterre d'oisifs et d'oisives,--et moi en tiers! Je
-n'ai qu'un regret, pour la beauté de la situation, c'est de ne pas avoir
-eu un rendez-vous avec toutes deux dans la journée. Le croirais-tu?
-Depuis toutes ces histoires, je désire Camille de nouveau, et je la
-reprendrais si je ne craignais pas de gâter son chef-d'œuvre... Mais
-oui, le chef-d'œuvre de la rupture!... Car elle l'a trouvé, il n'y a pas
-à dire mon bel ami. Et si André Mareuil n'avait pas posé sa plume
-d'humoriste pour revêtir l'habit de préfet, s'il écrivait encore son _Art
-de rompre_ au lieu de libeller des arrêts de voirie, je lui soumettrais
-le cas. As-tu jamais imaginé un plus divin procédé de maîtresse pour vous
-débarrasser d'elle en vous laissant un exquis souvenir?... C'est l'idéal
-des fins d'amour, cela...»
-
---«Tâche d'avoir au moins la pudeur de ton égoïsme,» interrompis-je. Il
-s'amusait à faire poser ma naïveté, je le comprenais bien, et qu'il
-plaisantait. Mais justement, qu'il pût plaisanter à cette occasion
-m'indignait, et je continuai en lui touchant la poitrine: «Tu n'as donc
-rien là, absolument rien, qu'une rame de papier et qu'une bouteille
-d'encre, pour que la seule idée de cet amour, de ce dévouement, de cette
-douleur, ne t'inspire qu'un paradoxe de plus au lieu de te tirer des
-larmes?...»
-
---«Il ne faut jamais juger ce que sent un autre,» me répondit-il avec un
-sérieux soudain qui contrastait étrangement avec son persiflage de tout à
-l'heure. Cachait-il, dans un repli de son cœur, empoisonné de vanités
-sociales, de calculs commerciaux et d'ambitions littéraires, un coin de
-tendresse trop étroit pour jamais s'exalter jusqu'à la passion complète,
-assez vivant pour saigner quelquefois, et venais-je de toucher à la
-secrète blessure? Ou bien était-il un de ces compliqués qui gardent juste
-assez de sensibilité pour souffrir de ne pas sentir davantage? Ces deux
-dernières hypothèses ne sont pas inconciliables dans une nature aussi
-composite. Elles expliqueraient du moins cette anomalie qu'un talent de
-cette justesse de notation humaine soit associé à de si implacables
-duretés d'âme, à une dépravation d'esprit si systématique et si
-utilitaire. Il faut pourtant bien que ses pages d'émotion soient faites
-d'après un modèle, et, «pour des écrivains», me disait autrefois le
-pauvre Claude, mon cher ami qui a si mal dirigé sa fortune et sa vie, «le
-modèle, c'est toujours leur cœur!...» Jamais cet insoluble problème
-moral, l'étonnant contraste entre la personne de Jacques et son œuvre ne
-m'avait saisi comme dans cette voiture rapide et durant les minutes de
-silence qui suivirent cette phrase, très différente des autres. Il le
-rompit le premier, ce silence, en me disant,--il répondait à une pensée
-que mes reproches lui avaient sans doute suggérée:
-
---«D'ailleurs, si c'était à recommencer, j'aurais empêché cette soirée...
-Elle est inutile... Je ne sais pas quels nouveaux renseignements ont été
-fournis à Bonnivet. Mais il est charmant pour moi et pour sa femme. Je
-les ai trouvés tous deux, l'autre jour, après déjeuner, qui examinaient
-deux parures que leur joaillier venait d'apporter... Que dis-tu de cette
-scène conjugale, entre parenthèses? Elle, se mettant au cou un collier de
-perles et se regardant devant la glace, tandis que le mari me disait,--à
-moi!--en m'en montrant un autre:--«Quel est celui que vous préférez?...»
-Et elle goûtait un plaisir aigu et pimenté à cette scène de haute
-comédie. Je le voyais à ses yeux, qui brillaient comme les pierres du
-fermoir de ce collier... A quel prix avait-elle acheté ce renouveau de
-confiance?...» et ricanant de nouveau cette fois avec une âpreté
-singulière dans la voix, il conclut:
-
- «_...Je ne sais si Mardoche
- En cette occasion crut son bien sans reproche._»
-
---«_Mais il en profita..._» fis-je en continuant la citation. «Puisque
-nous sommes en veine de franchise, comment une scène de ce genre et la
-conclusion que tu en tires ne te font-elles pas prendre ta canne et ton
-chapeau pour ne plus revenir?...»
-
---«Vous n'êtes et ne serez jamais un intellectuel, aimable Daisy...» me
-répondit-il... «Sachez donc qu'il y a une espèce de joie, âcre et féroce,
-à mépriser ce que l'on désire, comme à jouir de ce que l'on hait... C'est
-par ce sadisme moral que la Reine Anne me tient, peut-être pour
-longtemps, comme je la tiens, moi, par l'attrait du danger... Nous nous
-sommes déjà revus, depuis cette alerte, dans le petit appartement de la
-rue Nouvelle, le croirais-tu? Décidément, il n'y a pas de teinture de
-cantharides qui vaille la peur...»
-
---«C'est de la folie,» m'écriai-je, «c'est tenter le sort!...»
-
---«Je crois bien que oui,» dit-il en haussant les épaules, «mais il faut
-vivre pour écrire... Il y a une pièce dans cette histoire et je ne la
-raterai pas...»
-
-
-Nous arrivions à l'hôtel de Mme de Bonnivet sur ce mot où le
-professionnel et le trissotin réapparaissaient par-dessous le roué et le
-clubman un peu trop pioché, avec des boutons de perles un peu trop gros,
-un plastron de chemise trop plissé, trop brodé, un satin trop brillant
-aux revers de son frac de gala. Une longue file de voitures stationnait
-déjà dans la rue. J'allais trouver quelque différence entre la réception
-presque intime de l'autre soir et celle de maintenant. On eût dit que
-Jacques eût tenu à me donner dans ces quelques minutes une représentation
-complète des diverses faces de son caractère,--ce véritable phare à feux
-tournants. Tandis que nous montions les marches de l'escalier de bois
-sculpté, avec sa prodigalité de tableaux et de bustes, de tapisseries et
-d'étoffes anciennes, il me chuchota cette dernière phrase où il n'y avait
-ni trissotinisme, ni rouerie, ni dandysme, mais simplement la plus
-enfantine vanité de bourgeois-gentilhomme en galante aventure:
-
---«Avoue que ma bonne amie n'est pas trop mal logée?...»
-
-Et c'est positif qu'à cette minute la haute laine des tapis sur lesquels
-posait son escarpin lui faisait chaud à une place secrète de son cœur.
-C'est positif que le lustre pendu dans cette cage d'escalier illuminait
-les fonds ténébreux de son amour-propre de parvenu. C'est positif qu'un
-orgueil de conquête lui enflait la poitrine à se dire: «C'est moi
-l'amant!...» dans ce décor de haute vie. Il m'était devenu, dans ces
-dernières semaines, trop transparent pour que cette nuance de sa
-sensibilité m'échappât. Chacune de ses paroles était comme la sonnerie
-d'une des pendules dont le mécanisme joue dans une boîte en cristal. En
-même temps que le son frappe l'oreille, on voit les petites roues mordre
-les grandes, le marteau se lever, puis s'abaisser,--l'intime et compliqué
-détail de l'appareil. Devant un engrenage ajusté avec une précision si
-ténue, comment ne pas comprendre la connexité nécessaire de toutes les
-pièces les unes avec les autres? Cette fatuité puérile tenait
-étroitement, chez mon camarade, je le voyais distinctement, à cette
-puissance d'affirmation de soi, à cette force de poussée en avant qui
-fait de lui, par certains côtés, un grand artiste, toujours en mal
-d'œuvre, et, par d'autres, un plébéien en transfert de classe? Ah! si je
-n'avais eu contre sa nature que le grief de cette vanité un peu sotte et
-désarmante!... D'ailleurs je n'eus même pas le loisir de lui répondre.
-Les portes du hall s'étaient ouvertes et, Jacques et moi, nous étions
-déjà séparés. Le coup d'œil que présentait cette pièce voûtée en
-chapelle, que je ne connaissais pas, et les deux salons attenants
-empoigna aussitôt en moi le peintre, l'homme habitué à vibrer beaucoup
-par le regard. Dans un coin de ce hall, une petite estrade était dressée,
-vide à ce moment, et, dans le reste c'était sous la lumière électrique,
-atténuée par des verres d'une teinte irisée, un chatoiement et un
-étincellement. Cinquante femmes peut-être se trouvaient là, assises sur
-les chaises et mêlées à un nombre égal d'hommes, toutes décolletées, avec
-l'étincellement de leurs bijoux dans leurs cheveux blonds ou noirs et sur
-leurs épaules nues. La gamme entière des couleurs chantait dans les
-étoffes de ces toilettes, avivées par le contraste des habits noirs, et
-les détails qui m'avaient, lors de ma première visite dans ce même hôtel,
-si étrangement déplu, les caractères trop composites de ce décor truqué,
-bibeloté, se fondaient, s'harmonisaient dans cette lumière et avec le
-grouillement de cette foule. Les éventails battaient, les yeux
-brillaient, les physionomies s'animaient pour des demandes et des
-réponses, et la Reine Anne, vers laquelle je marchais pour la saluer,
-avait vraiment, dans sa toilette de ce soir, toute blanche, un air
-majestueux de princesse fêtée par sa cour. En m'approchant d'elle, je
-pensais au mortel péril qu'elle avait couru, l'autre semaine. Il n'avait
-pas laissé plus de trace dans l'azur pâli de ses prunelles que la
-jalousie ne semblait en avoir laissé sur le visage épanoui de Bonnivet.
-Pour la première et sans doute la dernière fois de ma vie, j'arrivais
-dans un salon avec une donnée positive, indiscutable, sur une intrigue du
-monde. D'ordinaire, on ne sait les histoires de ces beaux messieurs et de
-ces belles dames que par de vagues «on-dit». Telle femme est soupçonnée
-d'avoir tel amant, tel homme d'avoir telle maîtresse. Ce soupçon, qui
-équivaut, pour les gens de leur société, à une certitude, ne se concrète
-pas en images exactes. On ne connaît pas la rue et le numéro de la maison
-où ils se retrouvent. On ne sait pas dans quelles circonstances ils
-s'acheminent vers ces rendez-vous. Une porte demeure ouverte au doute,
-et, sinon ouverte, entrebâillée. Moi, en m'inclinant devant Mme de
-Bonnivet, et tandis qu'elle m'accueillait avec une phrase banale
-d'amabilité, je voyais _avec certitude_ cette tête orgueilleuse, couchée
-sur l'oreiller de la chambre adultère et la terreur de ses traits
-décomposés, quand les tintements répétés de la sonnette, puis les coups
-frappés dans la porte, lui avaient annoncé le danger. Le contraste était
-si poignant que, pour la première fois aussi, je compris le malsain
-attrait qu'exerce sur certaines imaginations cette existence en partie
-double, et pourquoi les femmes ou les hommes, qui ont goûté à ces
-sensations-là ne trouvent plus de saveur aux autres. De semblables
-mensonges, si profonds et si périlleux, procurent comme une ivresse
-scélérate, la volupté d'une hypocrisie vraiment supérieure et presque
-démoniaque, à celui et à celle qui mentent de la sorte. A coup sûr c'est
-bien à cette espèce des mensonges infernaux qu'appartenait la petite
-phrase que prononça Mme de Bonnivet pour clore notre rapide et peu
-intéressant entretien:
-
---«Il y a quelqu'un qui ne me pardonnerait pas de vous retenir
-davantage,» dit-elle, et la pointe de son éventail m'indiqua une
-direction que mon regard suivit. J'aperçus Camille Favier dont Jacques
-s'approchait en ce moment même. «Allez la saluer,» continua-t-elle, «et
-dites à votre ami Molan que j'ai une petite commission à lui faire,
-pendant que j'y pense...»
-
-
-J'étais préparé, en arrivant dans cette soirée, à rencontrer bien de
-l'aplomb chez cette femme, dépravée par froideur, coquette par égoïsme,
-curieuse jusqu'au vice par désœuvrement.--Je n'avais pas même conçu
-comme possible l'audace d'une pareille phrase dite par elle, à moi, qui
-savais tout. Malgré ma ferme volonté de ne pas laisser transparaître mes
-impressions intimes, elle devina mon étonnement à ma physionomie. Ses
-paupières fermées à demi me dardèrent le regard le plus incisif qui ait
-jamais sondé l'âme d'un homme dans son fonds et son tréfonds. Elle pensa
-sans doute que je n'avais sur sa liaison avec Molan qu'une de ces
-hypothèses invérifiables, comme il en foisonne autour de ces soi-disant
-mystères qui sont les amours parisiennes, et que je ne savais pas très
-bien cacher mes divinations. Car l'acuité de ses prunelles s'émoussa en
-une indulgente ironie, et je la quittai, pour me conformer à l'ordre
-qu'elle m'avait donné, mais en partie seulement. Elle avait évidemment
-calculé, avec son habitude de tabler sur les mauvais sentiments de ses
-interlocuteurs, que je serais trop heureux de transmettre son message à
-Jacques devant Camille pour les brouiller davantage, et mettre mon ami
-dans une situation un peu fausse. Elle allait en être quitte pour
-constater qu'un brave homme de peintre ne se prête pas à ces
-plaisanteries-là. J'abordai donc les deux amants comme si la belle
-ennemie de la jolie comédienne ne m'avait chargé d'aucune commission. Ils
-n'échangeaient, suivant le pacte conclu, que des paroles de la plus
-indispensable politesse, et à très haute voix:
-
---«Tu viens te mêler au coin de la bohème?» dit Molan à qui ma présence
-avait rendu son aisance habituelle, «c'est tout naturel...»
-
---«Ne te vante pas,» lui répondis-je sur ce même ton de persiflage à base
-de vérité qu'il affectionne, «il y a beau temps que tu es passé homme du
-monde.»
-
---«Des gros mots!» fit-il toujours aussi gaiement. «Je me sauve. Ne dites
-pas trop de mal de votre ami Jacques, et ne l'accapare pas trop,»
-ajouta-t-il en se tournant vers moi, «il faut qu'elle soit un peu
-coquette pour avoir son succès du côté des hommes. Car, du côté des
-femmes, c'est réglé comme des petits pâtés, étant donné qu'elle ne peut
-changer ni ces yeux-là, ni cette bouche, et n'être plus le Burne Jones
-vivant qu'elle est... Ce serait trop dommage...»
-
-Il s'éloigna à travers les groupes, après avoir débité cette petite
-phrase qui n'était pas un madrigal. Le renouveau de désir dont il m'avait
-parlé, luisait dans ses yeux, et il avait saisi cette occasion de manquer
-aux conditions imposées par Camille sans que celle-ci pût se fâcher. Elle
-avait incliné sa blonde tête sans répondre, dans un sourire où je
-devinai, moi qui la connaissais si bien, tant de souffrance et tant de
-dégoût. Elle s'éventa nerveusement tandis que je la regardais avec une
-émotion que je ne dissimulais pas. Nous nous tenions en effet, dans notre
-angle isolé, comme deux parias,--douloureux tête-à-tête et qui fut bien
-court! Car déjà Senneterre se dirigeait vers nous de l'autre extrémité du
-hall avec un jeune homme qui lui avait demandé d'être présenté à Camille.
-Ces deux minutes nous suffirent pour échanger quelques phrases qui
-redoublèrent jusqu'à l'angoisse mon impression de danger. Elle ne
-faisait qu'augmenter depuis le moment où j'étais entré dans la maison.
-
---«Ah! vous êtes venu,» dit l'actrice, «merci,» et d'un accent suppliant:
-«Ne me quittez pas de ce soir, si vous m'aimez un peu...»
-
---«Vous ne vous sentez pas bien?» lui demandai-je.
-
---«J'ai trop présumé de mes forces», répondit-elle. «J'ai été bien
-jusqu'à la minute où j'ai été présentée à cette femme, et où j'ai entendu
-sa voix. Ah! Cette voix!... Et puis, Jacques est entré. Et maintenant
-j'ai trop mal... Regardez!... Il va vers elle... Ils causent ensemble!...
-On les laisse seuls!... Allez lui dire qu'il ne faut pas qu'il me marche
-trop sur le cœur... Je suis à bout, et je n'en peux plus...»
-
-Elle avait prononcé ces derniers mots, en haletant et se forçant tout
-ensemble à sourire, d'un sourire convulsif comme un tremblement nerveux.
-Je ne crois pas que je l'aie jamais vue aussi belle. L'absence de bijoux,
-au milieu de ces femmes si parées, et la simplicité de sa toilette dans
-ce décor de luxe lui donnaient je ne sais quel caractère tragique. Je
-n'eus pas le temps de lui répondre, car le rabatteur professionnel était
-déjà là, qui lui tenait le discours de rigueur:
-
---«Mademoiselle, me permettez-vous de vous présenter mon jeune ami Roland
-de Brèves, un de vos admirateurs passionnés...»
-
---«Et dans quels morceaux allez-vous nous charmer ce soir, mademoiselle?»
-demanda, de son côté, le jeune nigaud à Camille encore vibrante
-d'émotion. «C'est une rare bonne fortune que de vous entendre dans le
-monde. Mme de Bonnivet fera bien des jalouses.»
-
---«Il n'y a pas de quoi, vraiment, monsieur,» répondit Camille, et, pour
-corriger son impertinence, elle ajouta: «je dirai une scène de la
-_Duchesse Bleue_ avec Bressoré, et puis trois ou quatre petits fragments.
-D'ailleurs, votre curiosité ne va pas tarder à être satisfaite, car
-j'aperçois Bressoré qui entre. Il jouait ce soir dans la pièce nouvelle.
-Il s'est échappé plus tôt. Quel bonheur!...»
-
---«Quel bonheur pour nous», fit son interlocuteur, «qui vous entendrons
-plus tôt...»
-
---«Non», fit-elle brutalement, «pour moi qui m'en irai me coucher plus
-vite...»
-
-Et elle tourna le dos au jeune homme décontenancé par la dureté de cette
-étrange réponse, pour avoir quelque dialogue de la même amabilité avec le
-sire de Figon qui la saluait à son tour. L'insolence des phrases qui lui
-échappaient, à elle, si avenante d'habitude et d'un si gracieux accueil,
-prouvait trop qu'elle se possédait à peine. De quel éclat ne serait-elle
-pas capable si Mme de Bonnivet, comme son attitude avec Jacques à cette
-même minute me le faisait craindre, se livrait à un trop hardi manège de
-coquetterie Mon anxiété fut soudain portée à son comble. Je compris
-qu'en s'obstinant à faire figurer Camille à cette soirée, la cruelle
-femme ne s'était pas proposé seulement d'endormir à jamais les soupçons
-de son mari. Elle comptait, pour cela, sur d'autres armes. Non. Le trait
-dominant de son implacable nature était la vanité, et cette vanité
-voulait avoir l'actrice à sa merci, afin de venger sur elle les deux
-inoubliables humiliations:--l'insultant héroïsme de l'appartement et le
-renvoi de la facture du bracelet, avec le reçu du prêtre de
-Saint-François-Xavier! Blessée dans ses plus intimes susceptibilités
-féminines, elle s'était promis de tenir sa rivale deux ou trois heures
-durant, chez elle, payée par elle, pour la brûler et la rebrûler au feu
-de la plus cuisante et de la plus impuissante jalousie, quitte à lui
-pardonner après le supplice,--à lui pardonner, à l'oublier, et avec elle,
-l'homme de lettres, qu'elle avait pris à la comédienne. Il ne
-l'intéressait déjà plus, maintenant qu'il ne lui représentait plus
-d'autre femme à qui prendre son bonheur. Elle devait en donner bientôt la
-preuve, et que le fat se vantait en croyant l'avoir éveillée à la volupté
-d'aimer. Malgré tant d'émotions et de si âcrement troublantes, elle était
-sortie de ses bras, aussi insensible, aussi étrangère à ce ravissement
-total de l'être qui métamorphose une coquette en esclave, et l'asservit à
-l'homme qui l'a initiée à la complète ivresse. Elle agit pourtant au
-cours de cette soirée comme si elle avait aimé Jacques. Le désir de
-torturer celle par qui elle avait été si étrangement sauvée et blessée
-était assez fort dans ce cœur, blasé avant d'avoir senti, pour
-équivaloir à une volupté physique. Ces évidences, je les eus sur place,
-rien qu'à la voir causer de loin, et tandis que je me faufilais du côté
-où elle se tenait rieuse avec Jacques,--arrêté ici par Machault, plus
-loin par Miraut, plus loin par Bonnivet.
-
---«On ne vous voit plus à la salle d'armes du cercle, vous avez manqué
-San Giobbe, le tireur italien. Il est étonnant, vous savez...» me dit le
-premier.
-
---«Vous ne m'aviez pas raconté l'autre jour que vous faisiez le portrait
-de Camille Favier,» dit le second, «espèce de sournois?... Est-ce qu'on
-joue au cachottier, comme cela, avec son vieux maître?»
-
---«Hé! bien, monsieur La Croix,» demanda le troisième, «allez-vous nous
-donner quelque chose prochainement à l'Exposition du Cercle?»
-
-J'avais envie de répondre à l'incorrigible escrimeur: «Il ne s'agit pas
-d'assauts, de parade et de combats pour rire, ne voyez-vous pas qu'il y
-va d'un vrai duel possible, de vrais coups d'épée, de la vie de quelqu'un
-peut-être?...» Et à mon cher maître: «Je ne vous ferai pas vendre un
-tableau de plus, n'est-ce pas? Pourquoi jouez-vous avec moi au
-protecteur qui s'intéresse au travail d'un de ses élèves aimés?
-Épargnez-moi cette comédie et laissez-moi essayer d'empêcher une
-catastrophe...» Et au mari: «Si vous aviez mieux surveillé votre femme
-dès le commencement, elle ne serait pas ce qu'elle est, et il ne se
-passerait pas, dans votre salon, le drame que voici...» Au lieu de cela,
-ce furent, chaque fois, de vaines et menteuses paroles que je débitai,
-assourdi par le brouhaha des causeries, énervé, étouffé par l'atmosphère,
-ébloui par la lumière, enfiévré par le désir d'arriver auprès de Jacques
-assez tôt pour empêcher du moins qu'il ne se trouvât dans le voisinage de
-Mme de Bonnivet pendant la petite représentation. J'allais peut-être y
-réussir, car je n'étais plus qu'à deux pas de lui, quand la Reine Anne,
-comme si elle eût deviné que j'étais, cette fois, chargé d'un message de
-sa rivale, et que, celui-là, je l'accomplirais, s'avisa de m'interpeller,
-et sur un ton d'imperceptible raillerie:
-
---«Laissez-moi vous présenter, mon cher monsieur, à la femme de Paris qui
-connaît le mieux ces primitifs Italiens dont vous m'avez si bien parlé
-l'autre soir...»
-
---«Vraiment, monsieur,» disait déjà la personne à qui je venais d'être
-enchaîné ainsi, insupportable bas-bleu qui s'appelait, si j'ai bonne
-mémoire, Mme de Sermoise, «vous admirez ces maîtres idéalistes, si peu
-appréciés dans notre époque de réalisme grossier? Mais on y revient, et
-avec eux à un art noble et élevé... Vous êtes allé à Pise, sans doute, à
-Sienne, à San-Gemignano, à Pérouse?...»
-
-O douces petites villes rousses et dorées de la douce et verte Toscane,
-qui crénelez de vos tours les hauteurs des coteaux plantés de vignes et
-d'oliviers! O généreux artistes avec qui j'ai tant vécu et dont les
-visions me sont encore le pain quotidien de l'âme que demande la sainte
-prière! Pardonnez-moi si j'ai blasphémé votre souvenir et le culte que je
-vous garde, en répondant comme je le fis à l'odieuse pédante, plus
-réparée qu'une des fresques du Campo-Santo! Et je lui déclarai que notre
-hôtesse s'était moquée d'elle. Je lui servis la profession de foi la plus
-grotesquement moderniste. Je lui répétai, en la prenant à mon compte,
-l'imbécile histoire de ce sot de génie qui fut Courbet, et qui disait à
-l'auteur d'un _Ecce Homo_: «Tu l'as connu, toi, Jésus-Christ?...» et à un
-autre: «Alors, ce sont des anges, ces messieurs tout nus qui se promènent
-avec des plumes dans le dos?...» C'est que je ne me contenais plus
-d'indignation, maintenant. Mme de Bonnivet venait d'aller demander à
-Camille Favier et à Bressoré de commencer. Elle donnait le signal de
-s'asseoir devant l'espace réservé aux deux acteurs qui devaient jouer
-avec elle; et elle venait de faire asseoir Jacques Molan à côté d'elle,
-en disant assez haut pour que je l'entendisse:
-
---«A tout auteur, tout honneur!...»
-
-
-Ce qui suivit, les quelques minutes d'universel dérangement des fauteuils
-et des chaises, l'installation des femmes assises, et celle des hommes
-presque tous debout, l'établissement graduel du silence,--puis, au milieu
-d'un dernier reste de chuchotement, l'éclat soudain de la voix des deux
-acteurs, l'allée et venue des répliques du dialogue, les applaudissements
-discrets de ce public d'oisifs, tout cela, cette mise en train habituelle
-d'une saynète de salon, à peine si j'en ressaisis le détail, tant le
-cœur me bat, encore aujourd'hui, à revivre par le souvenir cette heure
-déjà lointaine. Moi qui connaissais les moindres expressions du mobile
-visage de Camille, les plus légères nuances de ses gestes, les inflexions
-les plus ténues de sa voix, j'avais discerné, dès les premiers mots de la
-scène, qu'elle ne se possédait plus. Mme de Bonnivet l'avait discerné
-aussi. Elle affectait, en inclinant sa tête aux bons endroits et en
-applaudissant la première, de se pencher un peu trop du côté de Jacques,
-de lui parler à mi-voix, de lui rendre enfin un hommage public, simple
-politesse d'admiratrice à l'égard d'un auteur en vogue! Mais pour
-Camille, pour l'amoureuse égorgée et désespérée, l'insolence de cette
-attitude était trop atroce et il était impossible que la comédienne la
-supportât sans se venger. Je crus d'abord qu'elle essaierait d'humilier
-sa détestable rivale à force de succès, tant elle déploya de passion et
-d'éloquence dans la courte scène qu'elle avait à jouer. Puis, quand,
-cette scène finie, on la pria de dire quelques morceaux pour son propre
-compte, je pensai qu'elle bornerait sa vengeance à faire rejaillir un peu
-de ce succès sur deux confrères de Jacques dont ce dernier est volontiers
-jaloux, à moins qu'elle n'eût choisi ces deux poèmes parce qu'elle
-soulageait, en les récitant, son pauvre cœur d'abandonnée. Elle dit
-ainsi, avec une grâce divine, un lied inédit de René Vincy:
-
- _Un papillon couleur de flamme,
- Ailes ouvertes, s'est posé
- Sur le frais calice rosé
- D'une fleur dont il suce l'âme._
-
- _Puis l'oublieux reprend son vol...
- Et la pauvre fleur délaissée,
- Se penche et va mourir, bercée
- Par la chanson du rossignol..._
-
-et ensuite, de Claude Larcher, un sonnet inédit aussi et que je lui avais
-copié. Cher Claude! Eût-il jamais soupçonné que ce soupir exhalé de son
-âme malade servirait un jour à traduire un désespoir causé par un des
-confrères qui l'ont décidément fait oublier? Et que Camille était belle,
-tandis qu'elle récitait cette élégie où tenaient pour moi tant
-d'émouvants souvenirs de la douleur de mon ami mort,--cette douleur
-mystérieuse dont j'aurai été le seul et vrai confident:
-
- _Que de vers je t'ai faits, que tu n'as jamais lus!
- Que de fleurs j'ai pour toi tendrement moissonnées,
- Fraîches fleurs qui se sont entre mes doigts fanées
- Sans que je t'aie offert ces beaux bouquets perdus!_
-
- _Que d'intimes chagrins tu ne vis pas non plus!
- Pensant à toi, combien j'ai pleuré de journées!
- Ces larmes, les as-tu seulement soupçonnées?...
- Vers brûlés! Parfums morts! Sanglots inentendus!_
-
- _Sans doute j'aurais dû te révéler le drame
- Que ce mortel amour déchaînait dans mon âme.
- Je le voulais. Et puis je me disais: «Pourquoi?_
-
- _Pour flatter son orgueil en lui montrant ma plaie?...»
- Tu le vois. C'est toujours ce doute affreux sur toi.
- Je n'ai même pas cru que ta pitié fut vraie._
-
-Elle dit encore quelques autres morceaux. Puis, brusquement, avec une
-gaminerie qui pour une seconde me rassura, elle commença de faire ces
-_imitations_ toujours ignobles comme la vulgarité. La divine Julia
-Bartet, ce Tanagra souffrant et si finement vibrant d'_Antigone_, la
-souple et poignante Réjane de _Germinie Lacerteux_, la pathétique Jane
-Hading de _Sapho_, la mutine Jeanne Granier et la tragique Marthe Brandès
-furent tour à tour, pour elle, le prétexte d'une mimique qui attestait
-une étude du jeu de ces rares artistes, profonde jusqu'à la science, et
-cette espièglerie de singe dont m'avait parlé Molan, jusqu'à ce qu'ayant
-annoncé Sarah Bernhardt dans _Phèdre_, un frisson me courut par tout le
-corps. Elle commençait:
-
- «_... Juste ciel, qu'ai-je fait aujourd'hui?
- Mon époux va paraître et mon fils avec lui..._»
-
-Tout d'un coup, je me rappelai _Adrienne Lecouvreur_, et cette scène où
-la comédienne voyant Maurice de Saxe, qu'elle aime, coqueter avec la
-duchesse de Bouillon, durant une représentation de salon, récite les
-mêmes vers de Racine, et finit par insulter sa rivale en lui appliquant
-tout haut l'imprécation de la reine incestueuse du poète... Camille,
-comédienne comme Adrienne, amoureuse comme elle, trahie comme elle et
-dans des conditions dont je discernai soudain l'étrange similitude,
-avait-elle de sang-froid prémédité la même vengeance? Ou bien l'excès de
-son chagrin lui inspirait-il, sur place, ce moyen d'outrager son indigne
-amant et sa maîtresse, emprunté aux réminiscences de son métier? Je
-lisais distinctement sur son visage maintenant une terrible intention,
-et je l'écoutais pousser en regardant Jacques le cri admirable:
-
- «_Le cœur gros de soupirs qu'il n'a point écoutés,
- L'œil humide de pleurs par l'ingrat rebutés..._»
-
-Et déjà son émotion trop forte l'empêchait d'imiter l'accent chanté de
-l'admirable Sarah. Elle les prononçait à sa manière et pour son propre
-compte, les vers du poète, et elle s'avançait au bord de la petite scène,
-avec le geste dénonciateur qui est dans _Adrienne_. Son bras se dirigeait
-vers Mme de Bonnivet. Elle dardait sur son ennemie un regard d'où
-jaillissait l'éclair d'une jalousie affolée et elle jetait les mots
-irréparables:
-
- «_... Je sais mes perfidies,
- Å’none, et ne suis pas de ces femmes hardies
- Qui goûtant dans le crime une honteuse paix,
- Ont su se faire un front qui ne rougit jamais..._»
-
-
-
-
-X
-
-
-J'ai bien souvent vu représenter _Adrienne Lecouvreur_ depuis cette
-soirée dont je viens d'évoquer les péripéties, avec un tremblement de
-tout mon cœur au seul ressouvenir de l'angoisse qui m'étreignait pendant
-que Camille accomplissait cette action de folie. J'ai toujours constaté
-que le public était saisi aux entrailles par cette scène. Moi-même, avant
-comme après l'esclandre de Camille sur les tréteaux improvisés du hall de
-l'hôtel Bonnivet, elle m'a toujours ému assez pour que j'aie trouvé
-naturel le mouvement indiqué par le livret,--je viens d'avoir la
-curiosité de le consulter--:«_Adrienne a continué de s'avancer vers la
-princesse qu'elle désigne du doigt et reste quelque temps dans cette
-attitude, pendant que les dames et seigneurs, qui ont suivi tous ces
-mouvements, se lèvent comme effrayés..._» C'était, sans aucun doute, ce
-même effet, sur l'assistance, d'une terreur à jamais déshonorante pour sa
-rivale que l'amante dédaignée avait, dans un éclair d'aveugle affolement,
-résolu de produire, au risque des pires conséquences. Moi aussi, je
-l'attendais, ce formidable effet, avec une aussi affreuse certitude que
-si j'eusse vu aux mains de Camille une arme chargée et qu'elle en eût
-dirigé le canon contre Mme de Bonnivet. Aujourd'hui que je me reporte à
-ces minutes où mon cœur sautait d'appréhension dans ma poitrine, je ne
-puis m'empêcher de sourire. Toutes les personnes qui étaient dans le
-salon connaissaient sans doute _Adrienne Lecouvreur_, sinon comme moi, au
-moins suffisamment pour se rappeler la situation, d'un dramatique
-d'ailleurs très facilement intelligible. Toutes avaient tremblé au
-Théâtre-Français en voyant Sarah Bernhardt ou Bartet s'avancer vers la
-princesse de Bouillon, comme Camille venait de s'avancer vers Mme de
-Bonnivet. Hé bien! Excepté celles qui se trouvaient directement
-intéressées dans cette scène, pas une d'entre ces personnes ne parut
-comprendre la sinistre intention de la jeune actrice. Pas une, j'en ai la
-certitude, n'établit entre la scène qui se jouait devant elle à ce moment
-et celle qu'elle avait vu jouer dix fois, vingt fois, au théâtre, une
-comparaison qui eût été une révélation. Elle-même, la comédienne, comme
-stupéfiée et de ce qu'elle avait osé et du résultat, elle continuait
-mécaniquement la tirade que sa voix balbutiait comme dans un rêve:
-
- «_Mourons. De tant d'horreurs ce trépas me délivre!
- Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre?..._»
-
-Et, mécaniquement aussi, les intonations de Sarah lui revenaient pour
-achever:
-
- «_Je tremble qu'opprimé de ce poids, odieux
- L'un ni l'autre jamais n'ose lever les yeux..._»
-
-Elle avait fini, et c'était de toutes parts le plus flatteur murmure, de
-discrets bravos d'amateurs mondains devant la perfection d'un tour de
-force remarquablement exécuté, des: «C'est étonnant de vérité!... En
-fermant les yeux, on croirait entendre Sarah!... Comme cette petite est
-douée!... Ce n'est pas permis d'avoir du talent comme cela!...» Mme de
-Bonnivet qui avait été la première à battre des mains, s'était levée, et
-elle s'avançait vers Camille à qui elle disait avec un sourire dont
-l'amabilité faisait la souveraine insolence:
-
---«Exquis, Mademoiselle, c'est exquis... Et je vous suis bien, bien
-reconnaissante... N'est-ce pas, Molan, que c'est exquis? Voulez-vous
-donner le bras à Mlle Favier pour la conduire au buffet?...»
-
-
-Certes, je ne suis pas suspect de sympathie pour l'audacieuse femme dont
-l'abominable coquetterie avait exaspéré la pauvre actrice jusqu'à cette
-étonnante algarade. Mais je dois lui rendre la justice qu'elle eut
-vraiment grand air pour réduire ainsi à néant la vengeance de Camille. Je
-l'entendis distinctement prononcer cette phrase, malgré le brouhaha des
-conversations reprises de toutes parts et à travers le bruit des chaises
-et des fauteuils subitement déplacés, et je vis Camille la regarder d'un
-regard de somnambule et donner, en effet, son bras à Jacques avec une
-passivité domptée. Son étonnement d'avoir osé ce qu'elle avait osé et de
-se retrouver ainsi, _sans qu'il se fût rien passé_, la laissait
-incapable de répondre, de sentir, de penser. Elle était comme un
-meurtrier qui, ayant tiré à bout portant un coup de pistolet sur son
-ennemi, aurait vu la balle s'aplatir contre ce front détesté et retomber
-sans même y laisser une trace de rougeur. Elle n'avait pas, je n'avais
-pas non plus, l'esprit assez libre pour apercevoir, dans ce qui se
-passait, une preuve entre mille qu'une irréductible différence sépare la
-vie représentée sur les planches de la vie réellement vécue. Elle était
-en proie à une crise nerveuse qui se manifesta d'abord par cet
-étonnement, par cet ahurissement plutôt, et, presque tout de suite, par
-des accès d'un rire à demi convulsif qui me firent trop de mal. Je
-m'éloignai volontairement de l'endroit où elle se trouvait avec Jacques,
-entourée des hommes qui la connaissaient et qui lui faisaient des
-compliments. Ce fut pour tôper droit sur Bonnivet. Le front de celui-ci,
-rouge, avec sa veine gonflée, ses yeux flamboyants et clairs à la fois,
-le frémissement de tout son être, me rendirent du coup la peur que
-j'avais eue quelques minutes plus tôt. Si, pour le reste des spectateurs,
-l'insulte jetée en face à la femme du monde par la comédienne avait passé
-inaperçue,--faute des quelques données sur le rôle de Jacques entre ses
-deux maîtresses qui la rendaient intelligible--le mari, lui, l'avait
-sentie, l'insulte, et il lui fallait toute sa force de domination pour
-dévorer cet affront comme il faisait. Il écoutait ou feignait d'écouter
-Senneterre, dont la volubilité démontrait que, lui aussi, avait deviné la
-signification vraie de la scène jouée par Camille et qu'il suait
-d'épouvante à la pensée que Bonnivet l'avait devinée aussi. Ce dernier
-caressait sa moustache de sa main droite avec un geste automatique,
-tandis qu'avec sa gauche, passée dans son gilet, il s'enfonçait, j'en eus
-l'impression, les ongles jusqu'au sang dans la poitrine. Je ne fus pas le
-seul à sentir que cet homme était en fureur, ni à remarquer son front,
-ses yeux, son geste, ces signes trop évidents pour un portraitiste d'une
-formidable tempête morale. Je vis le groupe d'habits noirs auprès duquel
-je me trouvais, s'écarter pour laisser la place à Mme de Bonnivet, qui
-s'approcha de son mari. De même qu'elle avait trouvé un sourire de
-suprême mépris, tout à l'heure, pour féliciter la petite Favier et
-répondre à l'insulte d'une atroce allusion par l'insulte d'une implacable
-indifférence, elle trouvait un sourire à ce moment-là, de tendresse et
-d'intimité, pour répondre aux soupçons qu'elle devinait chez son mari.
-Elle lui apportait, dans cet affectueux et gracieux sourire, une preuve
-indiscutable de sa bonne conscience. Il fallait à cet homme, et à cette
-seconde même, la sensation de sa présence, elle l'avait compris, et que
-la réalité physique de sa voix, de son regard, de son souffle,
-l'évidence aussi de sa tranquillité, imposerait au jaloux une suggestion
-de calme. Et radieuse de sérénité dans sa somptueuse toilette blanche,
-les yeux clairs, d'une clarté gaie, un demi-sourire sur sa jolie bouche,
-éventant son visage fin d'un petit mouvement doux avec un éventail qui
-soulevait à peine l'or de ses cheveux sur son front insoucieux, elle
-marchait vers lui, en l'hypnotisant du regard. Je pus voir à cette
-approche la physionomie du malheureux se détendre, tandis que Bressoré
-qui me connaît depuis Claude, me prenait le bras pour me souffler à
-l'oreille:
-
---«Est-elle chic, hein? Est-elle chic?... Dites donc, La Croix, vous qui
-êtes l'ami de Favier, j'espère que vous lui ferez comprendre que c'est
-une vraie crasse pour moi et pour nous tous, que sa façon de se conduire
-ce soir?... Comment! voilà une maison où l'on nous reçoit comme des gens
-du monde, et, parce qu'elle est jalouse de la patronne à cause de Molan,
-elle va se comporter comme la dernière des grues et lui servir le coup
-d'Adrienne Lecouvreur!... Mais oui, mais oui! Je l'ai vue venir, allez,
-et j'en ai eu la chemise mouillée... Ça n'a pas porté, c'est vrai, mais
-ça aurait pu porter. Et alors, quelle tête est-ce que j'aurais eue, moi,
-je vous en fais juge?... Et puis, si le public n'y a vu que du feu, le
-mari et la femme ont très bien compris... Je vous le répète, voilà une
-maison fermée pour nous. Ils en ont soupé, maintenant, des petites
-représentations à domicile. Franchement, mettez-vous à leur place....
-Non. Ça ne se fait pas, mais pas du tout... Je ne suis pas plus bourgeois
-qu'un autre et j'ai eu mes toquades, moi aussi, mais pas en cabot, en
-_gentleman_...»
-
-La plainte comique du vieux comédien en train de trembler pour son
-invitation mondaine mettait une note bouffonne dans cette aventure. J'en
-ris encore après tant de jours. Je rassurai de mon mieux l'excellent
-homme en lui affirmant qu'il se trompait, sans espérer, d'ailleurs,
-convaincre un personnage de cette finesse.--Serait-il beau à peindre,
-avec son œil bleu, mobile et perçant dans son masque glabre, sur lequel
-semble coller et flotter à la fois une inarrachable grimace! Il a eu tant
-de bonnes fortunes et de si étonnantes, que son coup d'œil, sur les
-dessous vrais de la vie, égale celui d'un grand diplomate. Ses
-innombrables maîtresses l'ont si bien renseigné sur les tenants et les
-aboutissants de tout le haut et demi-monde parisien qu'il n'est plus
-jamais la dupe de rien ni de personne. Il hocha sa tête incrédule à mes
-protestations, et il me répondit avec la familiarité inhérente à sa
-profession, malgré les principes de tenue qu'il venait de professer avec
-une espèce de solennité:
-
---«Vous savez, mon petit La Croix, je suis très bon garçon, et je veux
-bien avoir l'air de croire tout ce que l'on me dit pour faire plaisir,
-mais quant à gober celle-là?... Vous vous payeriez ma fiole et vous
-auriez fortement raison!...»
-
-
-Ce petit aparté nous avait entraînés, l'acteur et moi, dans un coin du
-salon, près de la porte du hall, en ce moment ouverte. Je jugeai que
-cette pauvre Camille ne tarderait pas à sortir, et que le mieux était de
-l'attendre au dehors, afin de lui parler sans que le regard de Bonnivet
-tombât sur nous durant cet entretien. Si aucun événement ne surgissait à
-la traverse, j'étais bien sûr que la Reine Anne s'arrangerait pour se
-tirer définitivement d'affaire. Cet événement, j'étais bien sûr qu'il ne
-viendrait pas de Jacques. Je connaissais son empire sur lui-même. Il ne
-se trahirait point. Je savais que les éclats comme celui qu'avait osé
-Camille sont immédiatement suivis d'une crise de prostration, et je ne
-doutais pas qu'elle ne se fût laissée conduire au buffet maintenant,
-comme une bête assommée. Senneterre et Bressoré, les deux autres témoins
-qui avaient compris tous les dessous de cette scène, n'étaient pas non
-plus hommes à laisser deviner leur perspicacité. L'un, à travers ses
-ridicules, aimait trop sincèrement Mme de Bonnivet, l'autre était trop
-préoccupé de tenir son rôle d'artiste correct. Moi seul, mon énervement
-pouvait trahir que j'en savais trop long. Je me glissais donc du côté de
-l'escalier entre deux groupes, lorsque je me sentis saisi par la main.
-C'était Molan qui me dit d'une voix saccadée:
-
---«Nous allons partir ensemble. J'ai à te parler...»
-
---«Je m'en vais tout de suite,» répondis-je.
-
---«Moi aussi, tiens, voilà un coin libre, filons...»
-
-Nous avions descendu l'escalier sans échanger une parole. Nous passâmes
-nos manteaux sans en échanger davantage, sous le regard impersonnel des
-valets de pied. Ce fut seulement sur le trottoir que Jacques me dit, en
-me serrant le bras avec une force qui me prouvait sa colère.
-
---«Tu as assisté à cette scène?... Tu as vu ce qu'a osé me faire cette
-infâme cabotine?...»
-
---«J'ai vu qu'elle s'était vengée,» lui dis-je. «Franchement, vous
-l'aviez bien mérité, Mme de Bonnivet et toi. Mais puisque ça n'a pas eu
-de conséquences et que personne ne s'est aperçu de ses intentions!...»
-
---«Personne? Et Mme de Bonnivet, tu la prends pour une dinde? Et son
-mari? Tu crois qu'il n'a pas tout compris?... Et après ce que Camille
-savait des jalousies de cet homme, après le danger qu'elle m'avait vu
-courir, c'est une infamie, te dis-je, une abomination. Mais je lui
-apprendrai que l'on ne se moque pas de moi ainsi...» continua-t-il avec
-une violence croissante. En proférant cette menace, je vis qu'il se
-tournait du côté de l'hôtel d'où nous sortions et je le retins par le
-bras à mon tour en lui demandant:
-
---«Tu ne vas pas rentrer là-dedans pour lui faire une scène?...»
-
---«Non,» fit-il, «mais je connais son cocher, celui qu'elle prend pour
-ces sorties du soir... C'est moi qui ai fait les prix avec lui une fois
-pour toutes. J'ai toujours été si bon pour elle!... J'arrêterai sa
-voiture... Je veux qu'elle ait son paquet, là, tout de suite.»
-
---«Tu ne feras pas cela,» l'interrompis-je en me mettant devant lui, et
-lui parlant bas cependant. J'appréhendais maintenant la curiosité de tous
-ces grands diables de cochers, assis sur leurs sièges, dans la longue
-file des véhicules.
-
---«Je le ferai,» me répondit-il, hors de lui, et, juste à ce moment, le
-concierge de l'hôtel jetait dans la rue un nom qui arracha un éclat de
-rire à Molan, celui de Camille elle-même.
-
---«Je t'en supplie,» dis-je au forcené, «si tu n'as pas le moindre égard
-pour Camille, pense à Mme de Bonnivet!...»
-
---«Tu as raison», répondit-il, après un silence, «je me dominerai. Mais
-il faut que je lui parle, il le faut... Je monterai dans la voiture avec
-elle, voilà tout...»
-
---«Et si elle ne veut pas?...»
-
---«Elle!» fit-il en haussant les épaules: «Tu vas voir...»
-
-Un coupé s'était détaché de la file pendant que nous parlions,--mesquine
-roulotte de remise prise au rabais chez un loueur de quartier. Sa
-médiocrité contrastait singulièrement avec les autres équipages, dont les
-chevaux piaffaient dans la longue rue. Le temps que cette voiture mit à
-entrer sous la voûte et à en sortir me parut interminable. Si mon
-camarade se permettait de manquer à Camille, maintenant, j'étais décidé à
-tout... Enfin, je vois la voiture qui reparaît, et, derrière la vitre,
-une forme de femme, enveloppée d'une mante à haut collet, que je
-reconnais trop bien. C'était Camille. Jacques héla le cocher, qui le
-reconnût, lui aussi. Il arrêtait déjà son cheval quand la vitre
-s'abaissa, et nous pûmes entendre l'actrice qui criait, le buste penché
-hors de la portière: «Rue Lincoln, 23, vous m'entendez? Est-ce à monsieur
-que vous obéissez?» et s'adressant à moi: «Vincent,» dit-elle, «si vous
-n'empêchez pas ce monsieur,» et elle montrait Jacques, «d'essayer de
-monter dans ma voiture, j'appelle les agents...» Les silhouettes de deux
-sergents de ville se dessinaient toutes noires sous une des lanternes de
-la porte, et quoique ce petit dialogue eut été bien court, déjà l'éclat
-des voix faisait se pencher quelques-uns des hommes assis sur les sièges
-des autres coupés. Devant cette menace, Jacques n'osa pas tourner la
-poignée de la portière sur laquelle il avait déjà mis la main. Il recula
-d'un pas, et le coupé partit, tandis que la voix de Camille
-répétait--oublierai-je jamais de quel accent?...
-
---«Rue Lincoln, 23, et vite.»
-
---«Hé bien?» dis-je à Jacques après un silence, et comme il demeurait
-immobile sur le trottoir.
-
---«Hé bien! Elle a deviné ce qui l'attendait», répondit-il brusquement,
-«et elle s'est sauvée... Sois tranquille. Ce qui est différé n'est pas
-perdu. Rue Lincoln? Où peut-elle bien être allée, rue Lincoln? 23?
-23?...»
-
---«C'est une adresse qu'elle aura donnée au hasard», lui dis-je, «pour te
-rendre jaloux et te faire croire qu'elle courait à quelque rendez-vous...
-Elle aura crié un autre ordre au cocher, sitôt arrivée au coin de la
-rue...»
-
---«Nous pourrons toujours y aller et voir par nous-mêmes», répondit-il;
-«si elle a déjà pris un amant et qu'elle se soit permis de me jouer le
-tour qu'elle vient de me jouer, tu conviendras que c'est une grande
-coquine...»
-
---«Non», répliquai-je, «mais une malheureuse enfant que tu as trop
-maltraitée et rendue folle... Quand elle aurait pris un amant, qu'est-ce
-que cela prouverait, sinon un de ces désespoirs comme les femmes en ont,
-où tout sombre?... C'est un suicide quelquefois qu'une action pareille,
-mais elle ne l'a pas faite, j'en réponds... C'est une fille trop
-fière...»
-
-Nous étions montés, en échangeant ces quelques phrases, nous aussi, dans
-un fiacre qui passait, et nous roulions à notre tour dans la direction de
-la rue Lincoln. Je n'avais plus maintenant qu'une préoccupation, celle de
-savoir si vraiment les duretés dont Camille avait été la victime, ne
-l'avaient pas précipitée à quelque horrible parti. Les phrases qu'elle
-m'avait dites, lors de ma première visite au modeste logis de la rue de
-la Barouillère sur ses tentations de luxe, me revenaient à la mémoire, et
-j'écoutais, comme dans un songe, Jacques philosopher à son habitude, soit
-que l'incompressible Trissotin fût réellement le plus fort en lui, soit
-qu'il ne voulût pas me montrer sa propre inquiétude. Les libertins de son
-espèce n'acceptent jamais, sans la plus sincère indignation, d'être
-remplacés auprès de la maîtresse qu'ils ont le plus froidement trahie.
-Ils admettent encore moins que l'on devine en eux cette rancune humiliée.
-Celui-ci avait donc cessé de se plaindre, pour causer idées, et il le
-faisait avec sa lucidité usuelle. C'est le don de ces intelligences
-dressées à spéculer, qu'elles fonctionnent d'une façon quasi-mécanique à
-travers toutes les secousses. Molan, je crois, dictera de la copie, et
-de la bonne, dans son agonie!...
-
---«Nous lui devons tout de même un curieux document, à cette drôlesse de
-Camille... Tu te moques, toi aussi, de la prétention des écrivains au
-dédoublement? Sais-tu à quoi je pensais dans la minute même où elle
-s'avançait sur nous avec le fameux vers:
-
- «_Osent se faire un front?..._
-
-«Je me rendais compte que cela ne portait pas, comme elle dirait dans son
-jargon. L'effet ratait, là, sur place. Au théâtre, il réussit toujours...
-Pourquoi? J'en ai trouvé la raison tout à l'heure même, dans la grande
-loi du raccourci qui domine les planches. Tu me suis bien?... Pour que
-dans la vie une allusion de cette sorte produisît son plein résultat, il
-faudrait que tous les assistants fussent initiés à tous les dessous du
-drame dont c'est là un épisode. Au théâtre, nous admettons qu'ils le
-sont,--voilà ce que j'appelle un raccourci.--Le spectateur suppose
-toujours que les personnages en scène savent de la situation tout ce
-qu'il en sait lui-même... Tu me suis toujours?... Voilà le point exact
-qui marque la limite entre la réalité brute et la réalité transposée. Et
-heureusement», ajouta-t-il, en riant gai. Il était content de sa théorie.
-«Heureusement que cette sotte de Duchesse Bleue n'a pas suivi de cours
-d'esthétique. Elle s'est comportée comme les gens de la Commune quand ils
-ont voulu faire sauter le Panthéon. J'étais dans le quartier. Je me
-rappelle si bien notre peur. Il y avait de la poudre plein les caveaux.
-Les scélérats ont fait partir l'étincelle électrique. Ils avaient oublié
-d'isoler le fil!... Toute cette électricité a fait comme nous ferons
-tous, elle est retournée dans la terre,--_et in pulverem reverteris_...
-Mais que ce soit le plus tard possible et pas de la main de Pierre de
-Bonnivet!...»
-
-Ce mélange de subtilité métaphysique et d'humour forcé disparut lorsque
-notre fiacre eut quitté l'avenue des Champs-Élysées et enfilé la rue
-Lincoln. Jacques se pencha hors de la portière avec une nervosité plus
-passionnée qu'il ne convenait à son dandysme, pour vérifier si aucune
-voiture ne stationnait dans cette rue très courte. Il aperçut deux
-lanternes allumées. Notre fiacre approcha encore, et nous vîmes le coupé
-de Camille arrêté devant un petit hôtel étiqueté de ce fatal numéro 23.
-Le coupé était vide, et le cocher, descendu du siège, allumait sa pipe à
-une de ses lanternes:
-
---«Madame m'a dit de rentrer sans l'attendre», répondit-il à la question
-que lui posa Jacques en lui mettant un louis dans la main,--ni plus ni
-moins qu'un héros des romans de l'ancienne école. La fébrilité de mon
-camarade à cette réponse était bien grande, moins cependant que la
-mienne. Nous restâmes une minute à nous regarder.
-
---«Nous allons savoir», dit-il le premier, et il cria à notre cocher, à
-nous, qu'il nous arrêtât au prochain café «nous consulterons le _Bottin_
-tout simplement, et, s'il nous manque, nous irons au cercle regarder le
-_Tout-Paris_. Nous saurons alors à qui Mlle Favier demande des
-consolations, que tu m'avoueras rapides, et que je soupçonne antérieures
-à ses infortunes... Mais oui, mais oui... Ce n'est pas flatteur pour
-l'amour-propre masculin, mais chaque fois qu'on a des remords d'avoir
-trompé une femme, on peut s'affirmer qu'on est une dupe, et qu'elle avait
-déjà commencé...»
-
-Il avait sauté, en prononçant ces mots, sur le trottoir de la rue
-François-Ier, où nous nous trouvions engagés, et, avant même que la
-voiture ne fût tout à fait arrêtée, il entrait dans un estaminet
-parfaitement vide, que gardait un seul garçon endormi sur une banquette
-de moleskine rouge. Sans le réveiller, Molan avisa le _Bottin_ sur le
-comptoir d'où la caissière s'était absentée, et il le feuilleta d'une
-main qui tremblait un peu, pour me montrer, quand il les eût trouvées,
-les deux lignes suivantes: _Lincoln (rue de)_ et les désignations de
-rigueur, puis dans la colonne: «_23.--Tournade (Louis-Ernest), rentier._»
-
-
---«Avais-je raison?» fit-il en ricanant. Il referma le _Bottin_, qu'il
-repoussa sur le comptoir, du bout de sa canne, en ajoutant: «Avoue que je
-méritais mieux...»
-
---«Je n'avouerai rien avant d'être sûr», répondis-je, si profondément
-troublé par ce nouvel événement que je tremblais tout entier.
-
---«Sûr?» s'écria Molan, avec une espèce d'insolente âcreté. «Sûr? Et que
-te faut-il donc? Tu voudrais les voir couchés dans le même lit,
-peut-être? Et tu douterais encore!... Mais moi, qui ne suis pas de la
-corporation des belles âmes, je crois que Mlle Favier est la maîtresse de
-M. Tournade, et je te répète que, dans ce cas, la scène qu'elle s'est
-permis de faire, ce soir, devient une des plus misérables actions dont
-j'aie jamais ouïe parler... Et je m'en vengerai. Allons, adieu...»
-
-Il me quitta sur ces mots de haine sans que j'essayasse ni de le retenir,
-ni de le calmer. Je me sentais accablé d'un poids énorme de tristesse. Je
-n'ai jamais, dans ma vie sentimentale, connu la jalousie telle que la
-plupart des livres la décrivent, cette angoissante et fiévreuse
-inquiétude autour d'une perfidie que l'on soupçonne sans en être certain.
-Je n'ai jamais aimé sans confiance. Il semble que les femmes devraient se
-faire un scrupule de trahir les hommes qui les chérissent de la sorte.
-J'ai éprouvé qu'il n'en était pas ainsi. Je recommencerais cependant
-d'aimer que je me comporterais de même, pour la simple raison qui fait
-que l'on n'y voit pas quand on a les yeux pleins de larmes. En revanche,
-si je n'ai jamais été jaloux de cette inquiète et ombrageuse façon, j'ai
-connu cette autre douleur qui consiste à porter dans son cœur, comme une
-plaie ouverte et qui saigne toujours, l'évidence d'avoir été trompé. J'ai
-su ce que c'était que de souffrir, des nuits entières, à l'idée d'un
-corps de femme livré en proie à la luxure d'un autre homme. Cette
-horrible oppression, cet arrêt de notre être intime, ce frisson de mort
-devant la _certitude_, c'est, je crois, la pire forme du malheur
-sentimental, et cette souffrance je venais de la subir à nouveau, avec
-quelle intensité, en lisant les syllabes du nom de Tournade sur le gros
-livre d'adresses! Dieu! Ai-je été misérable dès ce premier moment, tandis
-que je regagnais à pied, pour briser mes nerfs par la marche, ma maison
-du boulevard des Invalides! J'avais eu beau dire à Molan que je n'étais
-pas sûr que Camille fût la maîtresse du goujat dont la face immonde
-m'avait répugné si vivement dans la loge du Vaudeville, il n'y avait
-place, en moi, pour aucun doute. C'était si simple. La malheureuse enfant
-avait perdu la tête. L'excès de dépit et de la douleur l'avait égarée, et
-elle avait exécuté, dans un moment de délire, ce projet de vengeance qui
-devait la dégrader à jamais. Que dis-je? Elle avait exécuté ce projet?
-Elle l'exécutait en ce moment même, par cette nuit dont je voyais les
-étoiles briller au-dessus de ma tête entre les murs des maisons. Cette
-heure, ces minutes, ces secondes, dont je sentais la durée, dont je
-mesurais la fuite, elle les vivait, elle aussi, elle les employait aussi!
-Comment? Les sensations dont cette idée me brûlait doivent être,
-j'imagine, celles des condamnés à mort et de ceux qui les aiment, dans
-l'espace de temps qui sépare le réveil et l'exécution. On voudrait
-arrêter l'heure qui va, bouleverser le monde, que la terre s'ouvrît, que
-les maisons croulassent, qu'un miracle s'accomplît! Avec quelle anxiété
-on sent alors que la vie fonctionne en nous et autour de nous, dans une
-implacable rigueur de machine! Toutes nos agonies morales et physiques,
-nos révoltes et nos soumissions ne comptent pas plus pour la nature que
-les palpitations d'un insecte pris dans un foyer de locomotive.
-
---«C'est fini, fini! Elle est la maîtresse de Tournade!...»
-
-Ces mots affreux, et _que je savais réels_, je me les prononçais avec
-désespoir tandis que je descendais, d'abord la rue François Ier, puis le
-pont des Invalides, puis l'avenue de la Tour-Maubourg, puis l'autre
-avenue. Ils me font encore du mal à les transcrire aujourd'hui, après
-tant de jours, mais c'est un mal sourd, une mélancolie presque douce,
-tant elle est tendre. Il s'y mélange une pitié songeuse, semblable à
-celle que j'éprouverais devant la pierre sous laquelle Camille
-reposerait, au lieu que dans cette première invasion de la certitude, une
-âcre nausée de colère et d'amertume me secouait tout entier. Fallait-il
-que je l'eusse aimée sans le savoir,--sans savoir du moins combien,--pour
-que, de penser à elle comme j'y pensais, me fût un tel supplice!
-
-
-Une fois rentré, et avant de me coucher, je voulus revoir ces deux
-portraits que j'avais esquissés d'elle: le premier, celui d'avant Jacques
-et que je cachais si soigneusement; le second, celui du mois dernier,
-avec son sourire inachevé. Ces deux images me la rendirent si présente,
-et si présente aussi la souillure qui la salissait à ce même moment, que
-je me rappelle avoir, dans la solitude de cet atelier, poussé de
-véritables gémissements de bête qui râle. Ma douleur se soulageait en de
-tels éclats, que mon domestique en fut réveillé. Je vis avec stupeur ce
-brave garçon entrer dans la pièce pour me demander si j'étais malade et
-si j'avais besoin de ses services.--Grotesque incident qui eut du moins
-un avantage: il mit fin à ce passage de demi-folie. Je sourirais de cet
-accès d'enfantillage après tant de mois, si je n'y trouvais, hélas! une
-preuve de plus de la fatalité personnelle, un signe de ce destin qui m'a
-toujours refusé le pouvoir de façonner les événements d'après mon âme.
-Idolâtrant Camille de cette tendresse, n'aurais-je pas dû le lui dire
-déjà? N'aurais-je pas dû tout disposer pour que son premier mouvement, si
-elle voulait mettre quelque chose d'ineffaçable entre Jacques et elle,
-fût de m'y mettre, moi? Qui sait? J'eusse réalisé, alors, avec elle, ce
-roman qu'elle avait rêvé et manqué avec Molan! J'eusse mis, à panser sa
-blessure, tant de finesse, un tact si passionné, tant d'adoration
-caressante, qu'elle m'eût aimé peut-être un jour! Ah! tristesse de ce qui
-aurait pu être!
-
- _... Look in my face, my name is:--Might have been!
- I am also called:--No more, Too late, Fare thee well!..._
-
---«Regarde-moi, je suis _Ce qui aurait pu être!..._ On m'appelle aussi
-_Jamais plus, Trop tard, Adieu._» Qu'ils seraient vrais à mettre sur ma
-tombe ces deux vers du peintre poète Rossetti!--Ce qui pouvait être!
-Jamais plus! Trop tard! Adieu!...
-
-
-Je passai cette nuit presque sans dormir, sinon, au matin, d'un sommeil
-fiévreux où j'eus un étrange rêve. Il me sembla que j'étais assis à la
-table d'un grand dîner. J'avais en face de moi Camille vêtue de rouge
-avec l'or de ses cheveux épars sur ses épaules nues. Il y avait auprès
-d'elle mon malheureux ami, Claude Larcher, dont je sais cependant qu'il
-est mort, et je savais qu'il était mort, à cette minute même où je le
-voyais vivant. Quoique nous fussions à table, Claude était occupé à
-écrire. C'était une angoisse infinie, pour moi, de le voir qui traçait
-ses lignes, en crispant sa main sur son porte-plume, par un geste que je
-lui ai trop connu. Je me rendais compte que, si malade, un tel effort lui
-était irréparablement funeste. Je voulais lui crier de s'arrêter, je ne
-le pouvais pas, menacé du doigt par Camille dans les yeux de laquelle je
-discernais un ordre absolu de ne pas dire un mot. Je comprenais en même
-temps que la lettre ainsi écrite par Claude m'était destinée. Elle
-contenait un conseil relatif à Camille, et je savais ce conseil d'un
-intérêt si pressant que d'attendre m'était un supplice qui s'augmenta
-encore quand tout le monde se leva de table, et que je vis Larcher s'en
-aller avec le papier sans me le donner. Je me mis à le poursuivre à
-travers un dédale infini d'escaliers tournants. Pour les descendre plus
-vite, je m'élançais, posant mon pied à vide et rebondissant comme si des
-ailes m'eussent soulevé, jusqu'à ce que je me trouvai dans un jardin que
-je reconnus pour être celui de Nohant, quoique je n'y sois jamais allé.
-J'observai avec étonnement la belle ordonnance des parterres, où des
-semis de fleurs éclatantes traçaient des caractères sur le gazon, et j'y
-lus, avec stupeur, la phrase que Jacques m'avait prononcée: «_Elle avait
-déjà commencé..._» Au même moment, un éclat de rire me fit me retourner.
-J'aperçus Camille, les cheveux toujours défaits sur ses fines épaules,
-toute pâle dans sa robe rouge. Elle apportait à Tournade un billet que je
-savais être celui de Claude. Le gros homme était couché, la face encore
-plus rougeaude que d'habitude, et il faisait claquer ses lèvres l'une
-contre l'autre avec la sensualité d'un goinfre d'auberge en présence d'un
-bon plat. C'est alors, au moment où Camille commençait de défaire sa robe
-pour se glisser dans le lit, que la douleur devint aiguë à ne pas la
-supporter. Je comprenais qu'elle allait se donner à lui pour la première
-fois. Je voulus courir vers elle, et, de nouveau, cette même immobilité
-invincible me paralysa tout entier, et je me réveillai, baigné de
-sueur...
-
-
-En y réfléchissant aujourd'hui, je démêle avec une parfaite lucidité les
-divers éléments combinés dans ce cauchemar. Il n'est pas jusqu'à cette
-vision singulière de Nohant qui ne s'explique par ce fait que le héros
-d'_Adrienne Lecouvreur_, la pièce utilisée par Camille en vue de sa
-vengeance, est Maurice de Saxe, le propre grand-père de George Sand. Mais
-quand on traverse des périodes d'un trouble moral très intense, on
-oublie qu'endormi ou éveillé, des lois aussi exactes que celles de la
-chimie gouvernent ces précipités intérieurs, nos pensées. Le fond
-superstitieux qui dort en chacun de nous s'agite obscurément, et l'on
-veut apercevoir dans le désordre des visions nocturnes des
-pressentiments, des conseils, une révélation. Je ne fus pas plus tôt
-sorti de ce pénible sommeil qu'une idée s'empara de moi: si, cependant,
-cette visite chez Tournade, la veille, n'avait pas été suivie d'une chute
-irréparable? N'arrive-t-il pas tous les jours qu'une femme accepte un
-rendez-vous, qu'elle s'y rend, et puis, au dernier moment, elle se
-révolte, elle défend sa personne physique avec acharnement, et elle s'en
-va, s'étant refusée avec une énergie aussi folle que son inconséquente
-démarche. Pourquoi n'avais-je pas admis cette hypothèse la veille et
-pourquoi l'admettais-je maintenant? Je n'en avais pas d'autre raison que
-ce songe. C'en fut assez pour que je me levasse hâtivement,--il était
-huit heures,--et je courus jusqu'à la maison de la rue de la Barouillère.
-Par bonheur ou par malheur, car un peu d'incertitude dans certains
-moments, c'est encore un peu d'espérance,--au moment même où je frappais
-au carreau de la loge pour demander, malgré l'heure matinale, si Mlle
-Favier était chez elle, je reconnus, dans cette loge, une servante qui
-avait accompagné Camille chez moi à plusieurs reprises. Cette vieille
-fille était la même qui m'avait ouvert la porte, lors de ma première
-visite. Elle avait vu naître la petite, je le savais, et la tutoyait. A
-ma vue, elle se précipita hors de la loge avec une hâte qui redoubla mes
-tristes pressentiments.
-
---«Ah! monsieur La Croix,» me dit-elle, après m'avoir entraîné dans la
-cage de l'escalier de peur que l'on n'entendît notre conversation; «vous
-venez voir Mademoiselle?...»
-
---«Elle est rentrée?» m'écriai-je. Et tout de suite, je compris, à
-regarder le visage anxieux de la servante, que sa demande avait été un
-pieux mensonge. Camille n'était pas rentrée. Mon exclamation révélait
-trop à mon interlocutrice que je savais quelque chose, et, tout de suite,
-elle m'interrogea. Me questionner, c'était tout m'apprendre.
-
---«Écoutez, monsieur La Croix,» me dit-elle fébrilement, et elle joignait
-ses mains déformées et crevassées de bonne à tout faire, qui tremblaient
-un peu. «Si vous savez où elle est, je vous le demande, au nom de votre
-mère à vous, allez la quérir... Depuis que le cocher, hier soir, a
-apporté un mot d'elle, disant qu'elle ne rentrerait pas, Madame est comme
-folle de douleur... Je ne l'ai pas vue ainsi même quand nous avons trouvé
-Monsieur, avec sa balle dans le front... Elle ne fait que pleurer en me
-disant: «Je ne veux plus la voir jamais, jamais. Je la chasserai, si elle
-revient...» Elle dit cela, mais si Camille rentre, je suis sûre qu'elle
-lui pardonnera quand même. Comprenez-vous cela, monsieur La Croix? Une
-enfant comme elle, et sage, et douce, qui jamais ne se laissait approcher
-de personne? Et nous nous disions, Madame et moi, qu'elle se marierait si
-bien, comme cette chanteuse qui est devenue une marquise!... Non! Je ne
-peux pas croire qu'elle a fauté!... Monsieur La Croix, vous qui êtes si
-bon, dites-moi tout ce que vous savez. Je ne suis pas comme une autre...
-Je l'ai élevée toute petite... C'est à cause d'elle que je n'ai pas
-quitté Madame, quand tout a croulé... Mais, que cette concierge ne me
-voie pas causer avec vous si longtemps. J'ai déjà eu tant de peine à
-expliquer comment la petite a découché... Si elle revient, ça ira de
-soi...»
-
---«Hélas!» lui répondis-je sans obéir à son injonction de monter jusqu'à
-l'appartement, tant je redoutais la douleur de la mère, «je ne sais rien
-de plus que vous, et la preuve, c'est que je venais demander des
-nouvelles de Mlle Favier, qui m'avait paru souffrante hier soir...»
-
---«Ce n'est pas chez vous qu'elle est?» demanda la vieille fille, que mon
-embarras avait trop frappée. Elle l'expliquait à sa manière et ce soupçon
-révélait trop quelle affection passionnée elle portait à «la
-petite»,--comme elle appelait tendrement Camille. Ce désespoir de la
-mère, cet affolement de la servante achevèrent de me navrer le cœur. Une
-fois de plus je sentais dans quelle atmosphère de tendresse naïve et
-simple la pauvre Duchesse Bleue avait grandi. Elle avait été, elle aussi,
-une de ces petites filles dont la venue au monde est saluée comme une
-fête, dont toutes les étapes vers leur existence de femme sont des fêtes
-encore: baptême, anniversaires de naissance, première communion, première
-robe longue,--et tout cela pour que l'objet de tant de sollicitude émue,
-finisse dans les souillures de la galanterie! Et la fidèle servante
-continuait, naïf écho de mon amère pensée: «Non, ce n'est pas possible
-que ce soit chez vous, ni chez M. Molan, ni chez M. Fomberteau, vous êtes
-de trop honnêtes garçons pour faire, d'une demoiselle comme elle, une
-femme entretenue... Elle va être cela maintenant... Elle, Camille,
-Camille, Camille!...»
-
-Et oubliant ses propres recommandations sur la nécessité d'échapper aux
-racontars de la loge, la brave créature éclata en sanglots. Je la calmai
-du mieux qu'il me fut possible, en lui jurant que je ferai tout au monde
-pour voir Camille dans la journée et pour lui dire l'état où son départ
-du logis jetait sa mère.
-
---«Qu'elle revienne!» fut la seule réponse que j'obtins à travers des
-larmes, et aussi ce mot, sublime d'impudeur dans le dévouement: «Si elle
-veut avoir des histoires, je l'y aiderai tant qu'elle voudra!... Dites-le
-lui, mais qu'elle reste à vivre avec nous!...»
-
-
-C'en était donc fait. Le drame de passion et de perfidie auquel
-j'assistais depuis ces dernières semaines se résolvait par son dénouement
-logique. Mon songe de cette nuit avait menti. Il était trop tard pour
-empêcher que cette adorable enfant, née avec les délicatesses du
-romanesque le plus rare dans la tête et dans le cœur, ne devînt une
-fille,--tout court. Sa fierté même,--cette jolie et vibrante fierté pour
-laquelle je l'avais tant chérie, hâterait sa dégradation.--Au sortir de
-la crise de fureur qui l'avait jetée au lit d'un Tournade, le mépris où
-elle se tiendrait elle-même, l'avilirait trop à ses propres yeux, et
-cette nausée intime n'aboutirait qu'à deux résultats également affreux à
-imaginer. Ou bien, elle ne se supporterait pas un jour de plus, et elle
-se tuerait, ou bien elle trouverait une sorte de douloureux orgueil à
-incarner en elle ce type de luxe outrageant et d'impudence triomphante
-que devient une grande actrice doublée d'une grande courtisane. Laquelle
-de ces deux solutions devait préférer un homme qui l'aimait comme je
-l'aimais, de ce sentiment d'abord si obscur, aujourd'hui si misérable et
-si saignant? L'une et l'autre perspective me furent si horribles qu'en
-dépit de la promesse faite à la vieille servante, je pris la ferme
-résolution de ne pas revoir la malheureuse enfant, et celle plus sage
-encore d'exécuter un projet vaguement caressé, depuis que je commençais
-de trop bien comprendre mon pauvre cœur: partir, retourner soit en
-Espagne, soit en Italie, dans un de ces pays de soleil où une âme,
-blessée jusque dans son fond, enveloppe du moins sa plaie intime de
-solitude, de lumière et de beauté. J'ordonnai à mon domestique stupéfié
-de préparer immédiatement mes malles pour une longue absence, et je me
-mis à classer des études, puis à feuilleter des guides en me contraignant
-à m'absorber dans la bousculade de ce départ précipité. Le fait nouveau
-et monstrueux: cette chute de Camille aux bras de Tournade avait aboli en
-moi toute autre préoccupation. J'avais oublié et Mme de Bonnivet, et la
-scène de la veille, et Molan lui-même. Aussi fut-ce comme un déplacement
-subit d'atmosphère, un rappel à une réalité abolie, lorsque je vis
-celui-ci, vers deux heures et demie, entrer dans l'atelier. C'était lui,
-pourtant, la cause du sinistre naufrage moral à propos duquel je
-souffrais. C'était lui que j'aurais dû maudire et haïr. Je le sentis,
-rien qu'à reconnaître son visage, à entendre sa voix, à toucher sa main.
-Il avait sa mauvaise figure, celle de ses heures de féroce dureté, et
-son extrême excitation se traduisait, pour moi qui l'ai tant pratiqué,
-par une façon qu'il a de mordre sa lèvre inférieure avec ses dents, qui
-allonge encore imperceptiblement son profil, déjà un peu aigu, et la bête
-cachée en chacun de nous, qui chez lui est le renard, transparaît alors
-si cruellement que l'ami le plus hypnotisé d'affection discernerait son
-vrai caractère dans ces minutes-là. Pour ma part, j'éprouvai à retrouver
-ainsi sur sa physionomie les traces des pires traits de sa véritable
-nature, un sursaut d'antipathie qui m'inonda de fiel. Toutes mes
-souffrances des dernières heures s'y déchargeaient et je l'accueillis
-avec une véritable explosion d'outrages:
-
---«Tu viens te renseigner, n'est-ce pas? Tu t'es si malproprement
-conduit, que voilà cette pauvre Camille bien perdue maintenant! Je suis
-allé chez elle, ce matin, et j'ai su qu'elle avait passé la nuit dehors.
-Nous savons où. Voilà l'œuvre de ton égoïsme. Mais cette infamie te sera
-comptée, s'il y a quelque part une justice. C'est un crime, entends-tu,
-un crime de jouer avec un cœur sincère, et de le conduire où tu as
-conduit celui-là...»
-
---«Laisse-moi donc tranquille,» interrompit-il vivement en haussant les
-épaules. «Quand une jeune fille prend un amant, c'est qu'elle en prendra
-et deux, et trois, et quatre, et le reste... Si Camille avait été une
-honnête créature, elle m'aurait dit, quand je lui ai fait la cour:
-«Voulez-vous m'épouser? Non? Alors, bonsoir...» Elle ne me l'a pas dit.
-Tant pis pour elle!... Et, d'ailleurs, si je lui ai fait du mal, il me
-semble que nous sommes quittes, et, vilenie pour vilenie, son histoire
-d'hier au soir vaut toutes les miennes...»
-
---«Ah! la scène d'_Adrienne_!» m'écriai-je. «C'est à cela que tu penses
-pour essayer d'endormir tes remords, au lieu de pleurer toutes les larmes
-de ton corps sur l'assassinat moral que tu as commis... Parlons-en de
-cette soirée! Quelles conséquences pénibles a-t-elle donc eues, que tu
-puisses la mettre en balance avec tout un avenir brisé, avec une pauvre
-âme souillée à jamais?... Bonnivet a-t-il mis sa femme à la porte?
-T'a-t-il envoyé ses témoins? Non, te dirai-je moi aussi, et je te
-dispense de comparer cinq mauvaises minutes que tu as passées, et
-méritées, à ce vertige qui vient de prendre et de perdre cette pauvre
-fille pour toute sa vie, je te le répète, et tu l'entendras, pour toute
-sa vie...»
-
---«Quelle chaleur!» répliqua-t-il avec un sourire ironique. «Quelle
-éloquence! Nous sommes en train de nous dire nos vérités. Allons-y... Tu
-m'en veux de ce que tu n'as pas eu le courage de te proposer au lieu et
-place de Tournade, c'est ça, le vrai... Pas de dénégations. Je sais à
-quoi m'en tenir, mon pauvre La Croix, moi aussi... Les mots amers sont
-inutiles entre nous, tu sais, et, changeons de propos, veux-tu?» Puis,
-après un silence: «Je ne t'en veux pas d'ailleurs, et je vais te le
-prouver en te demandant un service... Devine d'où je viens, de ce
-pas?...»
-
---«De chez cette coquine de Mme de Bonnivet, naturellement...»
-répondis-je. J'étais bien déterminé à clore cet entretien sur une
-brouille, et j'avais cherché la phrase que je pensais devoir le plus
-vivement l'atteindre. Ma colère se changea en stupeur, à l'entendre me
-répondre en ricanant:
-
---«De chez cette coquine de Mme de Bonnivet, en effet. Tu la détestes
-ferme, n'est-ce pas? Tu trouves que j'ai été bien infâme de lui sacrifier
-Camille?... Hé bien!» continua-t-il avec un accent singulièrement âpre,
-qui acheva de me faire comprendre que, de ce côté-là encore, il se
-passait quelque chose de très nouveau et de très inattendu, «je suis venu
-te demander de m'aider à m'en venger... Cela t'étonne?...»
-
---«Avoue qu'il y a de quoi,» lui répondis-je. «Je te quitte à onze heures
-du soir, ne pensant qu'à elle, indigné contre Camille à cause d'elle.
-Tout à l'heure tu traitais de vilenie la folle incartade de cette pauvre
-enfant, parce qu'elle...»
-
---«Et je maintiens le mot,» interrompit-il plus vivement encore. Il y eut
-un nouveau silence. Je pus voir qu'un combat entre des sentiments très
-contradictoires se livrait en lui. Ce qu'il avait à me dire faisait trop
-saigner sa vanité. D'autre part, cette même vanité avait besoin
-d'exercer sur Mme de Bonnivet cette vengeance immédiate dont il m'avait
-parlé, et j'étais seul à pouvoir l'y aider efficacement. Mais, cet homme,
-d'habitude si maître de lui, venait d'être trop complètement bouleversé
-par un affront, d'autant plus dur à recevoir, qu'il y était moins
-préparé. La rancune fut la plus forte, et il reprit d'une voix sifflante
-où vibrait une absolue sincérité: «Oui, une vilenie, je maintiens le mot,
-et je suis presque heureux d'avoir à le maintenir; car cela me constitue
-un droit auprès d'elle... Écoute,» continua-t-il en posant sa main sur
-mon bras et me le serrant à mesure qu'il parlait: «... Je suis donc allé
-chez Mme de Bonnivet aujourd'hui et aussitôt après le déjeuner. J'étais
-inquiet. On a beau savoir, des femmes, qu'elles sont comme les chattes,
-qui retombent toujours sur leurs pattes, et qu'elles gardent à leur
-disposition de quoi rouler un mari qui les aime, tant qu'elles veulent et
-comme elles veulent,--tu m'entends?--on a de ces grotesques
-sollicitudes!... Je tremblais que Bonnivet n'eût fait une scène à sa
-femme à la suite de l'histoire de Camille, hier au soir... Tu vas admirer
-ma bêtise, cette fois, et tu ne me reprocheras plus mon manque de cœur.
-Pour une fois que je lui obéis, à ce pauvre cœur, ça me réussit!...
-J'arrive donc et je suis reçu dans le petit salon que tu connais par une
-femme couchée sur une chaise longue, en robe de chambre vaporeuse. Tu
-vois cela d'ici: une dentelle autour de ses cheveux, juste ce qu'il faut
-de lumière pour lui donner un charme d'ombre, de fantôme, de tout ce que
-tu voudras d'idéal et de capable d'ensorceler un amant que l'on va
-congédier... Écoute encore:--«Vous avez la migraine?» lui
-demandai-je.--«On l'aurait à moins,» me répondit-elle, et, me regardant
-avec des yeux que je ne peux pas te rendre, des yeux où il y avait de la
-haine et de la fureur, mais froides, mais venimeuses:--«Vous en avez de
-l'audace,» continua-t-elle, «de revenir ici après ce qui s'est passé
-hier...» Je fus si interloqué de cet accueil, que je ne trouvai pas de
-réponse. C'était moi qu'elle rendait responsable de l'insulte que lui
-avait faite Camille!...»
-
---«C'est un peu fort de café, comme nous disions à l'atelier,» fis-je en
-riant malgré moi de cette prodigieuse volte-face, et de la mine penaude
-du pseudo don Juan devant cet étonnant détour de méchanceté féminine.
-«Entre nous, tu ne l'avais pas volé...»
-
---«Mais écoute donc,» reprit-il avec plus de violence, «tu me blagueras
-plus tard et tu auras raison... J'ai cru que j'avais touché cette âme
-glacée à une place un peu sensible... Je m'étais mis dedans, voilà
-tout... Ce qu'elle a pu me dire, dans ce quart d'heure, d'infernalement
-dur et cruel, tu ne te l'imagines pas, et que j'avais très bien su à quoi
-je l'exposais en permettant à Camille de venir jouer chez elle, et que
-cela m'avait flatté, naturellement, de mettre mes deux maîtresses en face
-l'une de l'autre, et qu'elle nous avait reçus, Camille comme une dame,
-moi comme un homme du monde et que nous nous étions conduits, elle en
-cabotine, moi en homme de lettres,--elle a osé se servir de ces mots!--et
-que c'était un coup combiné entre nous, que nous lui paierions, moi ma
-vanité, elle son insolence; que, d'abord, c'était la dernière fois que sa
-porte m'était ouverte, qu'elle avait parlé avec son mari,--elle a osé me
-dire cela encore,--oui, qu'elle lui avait parlé, qu'elle lui avait
-expliqué l'ignoble procédé de cette fille par des vantardises de ma part,
-tout aussi infâmes!... Et si tu l'avais entendue, et de quelle voix elle
-insistait:--«Et ce sera ma première vengeance, puisqu'il paraît qu'elle
-vous aime, je vais vous renvoyer à elle, et elle vous verra malheureux,
-et malheureux par moi; car vous le serez, vous le serez!...» Et elle
-riait du rire aigu que tu sais, et je l'écoutais, moi, le Jacques Molan
-que tu connais, si épouvanté devant la noirceur d'âme dont ces phrases
-faisaient preuve, que je ne l'arrêtais pas... Je pourrais te dire, si je
-posais devant toi, que je m'amusais à l'étudier... Hé! bien! non! En ce
-moment-là, j'étais paralysé, je ne comprends pas bien par quoi, par
-exemple. Mais je l'étais... Et, vois-tu Pierre de Bonnivet entrant au
-milieu de cette scène, et entends-tu le silence du petit salon, entre
-nous trois? Je te le jure, j'ai eu l'idée de crier à cet imbécile de
-mari, en ce moment-là:--Vous savez, j'ai été l'amant de votre femme... Je
-crois que cela m'aurait soulagé! Il en aurait suivi, quoi? Un duel. On en
-réchappe, et j'eusse été vengé par le déshonneur de cette drôlesse... Et
-puis le préjugé qui veut qu'on supporte tout plutôt que de vendre une
-femme qui s'est donnée à vous, même quand elle le mérite, m'en a
-empêché... Et me voici...»
-
---«Mais enfin, à quel mobile a-t-elle bien pu obéir?...» m'écriai-je,
-tellement abasourdi par ce récit que je ne pensais plus à me moquer du
-contraste entre l'attitude triomphante du Jacques de la veille et la
-piteuse confession qu'il venait de me faire, haletant, furieux, si
-bouleversé qu'il avait tout dit pêle-mêle, sans calcul, cette fois, et
-sans attitudes. C'était l'animal blessé qui crie. «Oui,» répétai-je, «à
-quel mobile? Elle a été ta maîtresse. Par conséquent elle tenait un peu à
-toi, que diable!...»
-
---«Elle tenait à me prendre à Camille,» interrompit-il. «Cela, je l'ai
-toujours su... Maintenant qu'elle a réussi, je ne l'intéresse plus, c'est
-encore très naturel... La rancune de l'amour-propre outragé a fait le
-reste... Je lui ai représenté Camille un instant et elle m'a détesté de
-la haine qu'elle lui porte. C'est encore très naturel... Elle a trouvé le
-moyen de tout concilier à la fois: le ménagement envers la défiance de
-son mari, trop averti maintenant, cette féroce rancune, et, sans doute,
-son fonds naturel de rosserie, par cette invraisemblable rupture... Mais
-on ne me met pas à la porte comme cela. J'ai une revanche à prendre et je
-la prendrai... Tu vas m'y aider, et tout de suite...»
-
---«Moi?» répondis-je, «comment?»
-
---«En allant de ce pas chez Camille,» me dit-il, et, comme je faisais un
-geste, il insista: «Oui, chez Camille... Il y a ce soir une première au
-Théâtre-Français, et j'ai une baignoire... Je veux assister à cette
-représentation avec elle, en tête-à-tête, as-tu compris? Mme de Bonnivet
-doit y être. Je veux que la gueuse me voie avec la petite Favier, qu'elle
-constate que nous sommes remis ensemble et heureux, et cela lui fera mal
-dans son amour-propre. C'est le seul point où je peux l'atteindre! Ah!
-elle est convaincue que je suis parti de chez elle en pleurant, que j'ai
-le cœur déchiré, que je suis misérable!... Elle aura, devant ses yeux de
-pintade riche, la preuve qu'elle n'aura pas plus compté dans notre vie, à
-Camille et à moi, que ceci,» et il jeta par terre une allumette avec
-laquelle il venait d'allumer sa cigarette «et il faudra bien qu'elle se
-dise: «Cet homme m'a eue, tout de même». Car je l'ai eue, elle ne peut
-pas empêcher cela, qu'elle n'ait été à moi, la coquine, que je l'aie
-tenue là, dans un lit... Comme cela venge de penser qu'une femme ne peut
-tout de même jamais, jamais effacer cela!...»
-
-Cette atroce explosion de mauvais sentiments avait rendu sinistre le
-visage de ce garçon qui passe, non sans raison, pour un joli homme, et
-qui peut se faire si félin, si doux, si caressant. Il était hideux à
-cette minute, où il justifiait d'une manière saisissante les théories
-habituelles à mon pauvre Claude, sur la haine sauvage qui fait le fond
-des rapports simplement sexuels. Ce soi-disant amour à base de cruauté
-m'a toujours répugné si profondément, qu'il me fut impossible de plaindre
-Jacques, quoique je le sentisse aussi malheureux qu'il est capable de
-l'être. D'ailleurs, je voyais nettement l'inutilité absolue de la
-démarche que me demandait l'amant congédié. Le caractère de Mme de
-Bonnivet s'éclairait pour moi tout entier. Je comprenais qu'avec ses
-subtiles prétentions à la rouerie, mon camarade avait été, vis-à-vis de
-cette femme, ce que sera toujours le plus corrompu des écrivains devant
-une créature vraiment scélérate et qui ne fait pas de dilettantisme avec
-la dépravation: un enfant, un pauvre diablotin de fanfaron de vice,
-aussitôt démasqué et ligoté. L'implacable coquette s'était amusée à
-saccager le bonheur de la petite Favier avec la joie que ces êtres qui ne
-peuvent pas sentir, éprouvent à martyriser les sentiments des autres.
-Elle avait vu clair dans le cœur de Molan. Elle avait manœuvré de
-manière à y enfoncer le couteau juste au point vulnérable, et, au moment
-voulu, elle le mettait à la porte, cette besogne faite, avec la seule
-volupté qu'elle pût éprouver, celle de faire souffrir. Et lui, le
-théoricien de toutes les dépravations parisiennes, s'était laissé acculer
-à cette petite exécution sans rien deviner. Maintenant, il écumait de
-rage impuissante contre cette maîtresse qui avait joué avec lui tant que
-ce jeu avait convenu à son despotisme et à son ennui, à son sadisme moral
-aussi,--car son mot était juste, et il y a de cette perversité dans
-toutes les femmes froides qui ont des amants. Et elle ne lui laissait pas
-en mains une ligne de son écriture, pas un portrait, rien qui pût prouver
-leur liaison. Non. Molan n'était pas de force, et n'eussé-je pas eu
-d'autres motifs, je lui aurais refusé la démarche qu'il me demandait. Le
-seul service à lui rendre était de l'arracher à tout rapport avec cette
-redoutable femme. D'ailleurs, faire servir de nouveau la malheureuse
-actrice à cette besogne m'eût paru la misère des misères, et je le lui
-dis, en prenant texte de son outrageant rappel de possession physique:
-
---«Contente-toi de cette satisfaction d'amour-propre, car, pour l'autre,
-tu oublies où en sont tes rapports avec Camille...»
-
---«Comment?» dit-il, et il eut ce mot, le plus étonnant que son égoïsme
-eût jamais proféré en ma présence «mais puisque je lui pardonne le
-Tournade de cette nuit!...»
-
---«Mais elle?» lui répondis-je, «elle ne te le pardonne peut-être pas...»
-
---«Allons donc!» répliqua-t-il, «tu n'as qu'à y aller et à lui demander
-pour moi dix minutes d'entretien ici. Tu verras si elle te les
-refuse.--Allons, fais cela pour moi... et pour elle!...»
-
---«Non, et non,» finis-je par lui répondre avec la brutalité d'une
-véritable indignation qui lui fit hausser de nouveau les épaules et
-prendre son chapeau en me disant:
-
---«Hé bien, j'irai moi-même la chercher...»
-
---«Mais où cela?» lui demandai-je.
-
---«Où elle est,» me répondit-il.
-
---«Chez Tournade?...»
-
---«Chez Tournade... Après tout, une affaire avec ce drôle, ça me
-détendrait les nerfs. Et puis la Bonnivet le saurait et ce serait une
-preuve de plus que j'aime toujours Camille... Je suis tranquille,
-d'ailleurs. Je vais trouver une lettre d'elle chez moi, me suppliant de
-la revoir... C'est déjà étonnant qu'elle n'ait pas reparu ce matin...»
-
-Il était redevenu le Jacques Molan des grands jours, le personnage de
-tant d'aplomb, d'une si imperturbable affirmation personnelle, et dont il
-émane une étrange autorité. J'y étais désormais réfractaire, pour mon
-compte. En était-il de même pour Camille? N'allait-il pas réussir et
-reprendre son empire sur la pauvre amante qu'il avait martyrisée jusqu'à
-l'avilir? Et alors quelle dégradation pire encore! Cette question que je
-me posai quand Jacques m'eut enfin quitté, acheva de me noyer d'une telle
-amertume que ma volonté devint irrésistible de m'en aller, de ne plus les
-revoir, ni elle, ni lui, de n'en plus rien savoir jamais. Je décidai de
-partir tout droit pour Marseille et le soir même. Là je prendrais un
-parti définitif. J'employai ce qui restait de jour à quelques courses
-indispensables chez le banquier, chez le marchand de couleurs, au bureau
-des wagons-lits, chez les deux ou trois parents éloignés avec qui j'ai
-conservé des relations. De temps à autre, je regardais ma montre, et, à
-la pensée que le temps avançait, une main me serrait physiquement le
-cœur. J'avais froid d'avance de la solitude où j'allais entrer en
-quittant la ville où vivait, où respirait mon unique amour. Quel fut mon
-trouble lorsqu'à six heures et au moment où je me mettais à ma table pour
-faire honneur à un demi-dîner, dans la salle à manger située au
-rez-de-chaussée du petit hôtel, j'entendis une voiture s'arrêter à la
-porte. Le timbre de l'entrée retentit, puis une voix, celle de la
-personne que j'avais à la fois le plus d'envie et de peur de revoir en ce
-moment, la voix de Camille Favier!
-
---«Vous partez?» me demanda-t-elle, quand je vins la rejoindre dans
-l'atelier où j'avais dit au domestique de l'introduire, «j'ai vu vos
-malles prêtes dans l'antichambre...»
-
---«Oui,» lui dis-je, «je vais faire un tour en Italie...» Elle n'avait
-pas levé son voile, comme si elle avait voulu que je ne pusse pas voir
-son visage. Ce signe de la honte qu'elle éprouvait au fond d'elle me fut
-pourtant une douceur. C'était une preuve, après tant d'autres, de cette
-délicatesse native qui me rendait plus navrante sa chute dans la
-prostitution, qui me la rendait, elle, plus douloureusement, plus
-follement chère.
-
---«Et quand?» me demanda-t-elle de nouveau.
-
---«Dans une heure vingt-cinq, si le train n'a pas de retard,» dis-je sur
-un ton de plaisanterie en regardant la pendule qui remplissait de son
-battement la vaste pièce vide. Nous restâmes tous deux silencieux à
-écouter ce bruit du temps, ce pas invincible de la vie qui nous avait
-conduits à cette minute, qui allait nous conduire vers quelles autres
-minutes, que nous prévoyions si déshonorantes pour elle, si
-mélancoliques pour moi? Quoique nous n'eussions échangé que ces paroles
-presque insignifiantes, elle savait que je savais tout. Elle s'était
-assise, le front dans sa main, et elle reprit:
-
---«Tant pis. Je voulais vous charger d'une commission pour Jacques...»
-
---«Laquelle?» fis-je tout tremblant; je prévoyais trop l'horrible
-confidence. J'ajoutai pourtant: «Si je peux vous être utile en reculant
-mon départ...»
-
---«Non», dit-elle avec une énergie singulière. «Ce n'est pas la peine. Il
-vaut mieux que je ne vous revoie pas, vous non plus. C'était pour lui
-retourner cette lettre qu'il m'a adressée aujourd'hui, voyez à quelle
-adresse», et elle me tendit l'enveloppe sur laquelle je pus lire le nom
-de la rue Lincoln et celui de Tournade, et elle ajouta, d'une voix déjà
-moins ferme: «Je voulais le prier de ne plus m'écrire, de ne plus me
-chercher ni là ni ailleurs, puisque je ne suis plus libre...»
-
-Il y eut un nouveau silence entre nous. Elle s'était levée et me tendit
-la main en me disant:
-
---«Je lui enverrai la lettre moi-même et par la poste. Ce sera mieux...
-Allons, Vincent, adieu, et bon voyage. Vous vous souviendrez de moi,
-n'est-ce pas? Et vous ne me jugerez pas mal... Allons, embrassons-nous,
-puisque nous nous reverrons Dieu sait quand!...»
-
-Et comme j'appuyais mes lèvres sur sa joue, je sentis, à travers son
-voile, que cette joue était mouillée de larmes. Il ne se prononça pas une
-parole de plus entre nous. Je ne trouvai pas une question à lui poser.
-Elle ne trouva pas une plainte à gémir. Même à des lits de mort bien
-chers, je n'ai jamais dit un adieu qui m'ait fait plus de mal.
-
-
-
-
-IX
-
-
-...Oui! le déchirant, le triste adieu! Et faut-il que j'en aie été
-pénétré de mélancolie jusque dans l'arrière-fonds le plus intime de mon
-cœur pour qu'en en traçant le récit, j'aie trempé mon papier de mes
-larmes, et voici que je me sens à peine la force de reprendre ma plume
-pour ajouter à ce roman réel le sinistre épilogue dont l'ironie
-suggestive--comme on dit dans le style d'aujourd'hui,--m'a seule décidé à
-écrire ces pages! Vingt-cinq mois et une si longue absence n'ont pas
-guéri la secrète blessure. Elle se rouvre, elle saigne encore, à ce seul
-souvenir de la joue de Camille tout humide de ces vaines larmes sous mon
-baiser d'ami, le premier et le dernier que j'aie posé sur ce charmant
-visage à jamais profané. Et, cependant, si l'absence et le silence sont
-les deux grands remèdes à ces passions sans espoir et sans désir, comme
-était mon étrange sentiment pour cette pauvre fille, je peux me rendre la
-justice que je les ai bien sincèrement pratiqués. Et ces vingt-cinq mois
-m'apparaissent si courts, si courts, en regard de ces quelques semaines
-passées à suivre, heure par heure, la marche fatale de l'amoureuse déçue
-vers le désespoir et le reste,--sans essayer de l'empêcher.
-Récapitulons-les, pourtant, ces deux années, pour mémoire, et aussi pour
-me prouver que je n'ai pas trop à trop en regretter l'emploi. Ce fut
-d'abord, et le soir même, la fuite précipitée vers Marseille, puis, dès
-le lendemain, le départ pour l'Italie, par mer, sur un des bateaux qui
-touchent à Bastia en dix-huit heures, et de là vont à Livourne. J'ai
-toujours préféré cette façon d'entrer dans la chère Italie, sans étapes
-et d'un trait, outre que, dans la circonstance, ce voyage coupait court à
-une possibilité quelconque de télégrammes ou de lettres, au moins pendant
-une demi-semaine,--du dimanche au jeudi. Camille Favier allait-elle
-quitter Tournade et reprendre son joug de maîtresse de Jacques, ou bien
-non? Ce dernier allait-il donner suite à cet absurde projet d'un duel
-avec son nouveau rival? Ne pousserait-il pas la folie de l'amour-propre
-humilié jusqu'à s'arranger pour avoir, au contraire, une affaire avec
-Pierre de Bonnivet? Autant de problèmes que je voulais ne plus me poser,
-tant j'étais las. Dieu! que j'étais las! Entre parenthèses, j'eusse eu
-grand tort de me les poser, car pour parler comme mon ami Claude qui
-citait avec tant de délice une phrase de Beyle sur l'exécution capitale
-d'un de ses héros «_tout se passa simplement, convenablement..._» J'ai su
-ce détail depuis, mais beaucoup plus tard. Sur le moment, je demeurai
-dans une incertitude que j'eus la sagesse de prolonger. Seulement quatre
-mois après, ouvrant par hasard un journal français, dans un hôtel de
-Pérouse, j'y lus que Mlle Camille Favier allait être doublée par Mlle
-Berthe Vigneau dans le principal rôle de la comédie de Dorsenne, et d'un,
-comme disait encore Molan,--que le dit Molan lui-même publiait un recueil
-de ses pièces de théâtre avec une préface inédite, et de deux,--qu'un
-cheval de M. Tournade, Butterfly, avait gagné je ne sais quel prix de
-course, et de trois,--enfin, que l'on remarquait, à un _five o'clock_
-très réussi chez M. de Senneterre, Mmes X..., Y..., Z... et de Bonnivet,
-et de quatre,--toutes nouvelles piquées dans cet unique numéro du journal
-comme des grains de raisin dans un pudding. Elles suffisaient pour me
-prouver que ce coin de monde, comme tous les coins de monde, était
-toujours pareil à lui-même, et la rassurante lacune de gros événements.
-Mais, de mon côté, ne venais-je pas de m'imiter moi-même en copiant
-d'abord à Pise un morceau de la fresque de Spinello Aretino sur
-Saint-Éphèse, puis à Prato la Salomé de Fra Filippo Lippi, pour continuer
-par une étude d'après le Piero della Francesca d'Arrezzo, cette
-extraordinaire _Invention de la Sainte-Croix_? Et maintenant je me
-préparais à gagner Ancône par Foligno, puis Brindisi, pour m'en aller à
-Athènes et à Olympie repaître de nouvelles visions le plus insatiable et
-le plus stérile des dilettantismes. Quand je songe à cet acharné travail
-de vaine culture, je me redis toujours une autre phrase que Dorsenne
-citait toujours, celle-là, cette exclamation de Bolivar mourant, si
-poignante de lassitude: «Ceux qui ont servi la Révolution ont labouré la
-mer!» Et ceux qui ont servi l'art, comme je l'ai servi, ont-ils accompli
-une besogne plus utile? Alors, quoi?...
-
-
-Alors quoi? J'imagine que Bonaparte, Talleyrand, Bernadotte, et tant
-d'autres, auraient eu un sourire d'un profond mépris pour le
-révolutionnaire agonisant qui n'avait su pêcher aucun trésor dans la
-grande eau trouble de la politique, et moi je n'ai qu'à penser aux deux
-petites scènes qui ont déterminé cette crise aiguë de ma mémoire, pour
-que je me jette à moi-même un sourire non moins méprisant. Pourtant,
-ai-je été dupe de m'enivrer de beauté antique, comme j'ai fait en Grèce,
-et de lumière? Ai-je été dupe, une fois revenu, de tout préparer pour un
-séjour plus long en Orient et de reprendre le chemin de l'Égypte et de
-l'Asie-Mineure au mois d'octobre, afin d'y commencer cette suite de
-tableaux sur Notre-Seigneur évoqué dans son vrai milieu de nature, qui
-serait l'œuvre définitive de ma maturité, si un autre ne m'eût devancé?
-Le hasard avait empêché qu'entre ces deux voyages je rencontrasse Jacques
-et Camille. J'avais su seulement que cette dernière était de plus en plus
-célèbre, et quant à lui, il s'était marié. Il s'était décidé à cueillir
-enfin la poire mûre, comme il m'avait dit au cercle, dans notre lointain
-dîner, et il l'avait cueillie dans de très sages conditions. Il avait
-épousé une veuve d'à peu près son âge, extrêmement riche et sans enfants,
-de quoi faire à sa maturité un intérieur de luxe cossu et «sans copie».
-De quel accent il disait ces mots autrefois! Mais comme il n'avait pas
-daigné ajouter un mot d'amitié à la lettre de faire-part qui m'annonçait
-son mariage, moi non plus je ne lui avais pas écrit. Cette suppression
-absolue de rapports entre nous ne me permettait guère de m'attendre à le
-voir entrer, comme il fit l'autre jour, dans mon atelier, un peu marqué,
-mais à peine, l'œil aussi fin, la bouche aussi railleuse, toujours
-charmant de tournure et de façon. Il m'eût quitté la veille qu'il ne
-m'eût pas tendu la main avec plus de cordialité gaie, et, tout de suite,
-sans attendre de mes nouvelles:
-
---«Tu ne te doutes pas du plaisir que j'ai à te revoir... Quand
-viendras-tu dîner à la maison, que je te présente à Mme Molan? Tu verras.
-J'ai encore eu de la chance à cette loterie du mariage... Je suis sûr
-qu'elle te plaira beaucoup. Et quant à toi, elle sait combien je t'aime.
-Mais oui. Mais oui. On ne se rencontre plus. Ce n'est pas une raison pour
-s'oublier... Et qu'es-tu devenu depuis que nous n'avons bavardé ensemble?
-Deux ans! Il y a deux ans! Comme ça vous pousse! J'ai su que tu étais
-allé en Orient. J'ai eu de tes nouvelles par Laurens, le consul du Caire.
-Tu vois, je t'ai suivi de loin... Et, dis-moi,» reprit-il après que je
-lui eus répondu avec quelque embarras. Ces subites cordialités, après de
-telles traces d'indifférence, me déconcertent toujours un peu. «Oui,
-dis-moi. Est-ce que tu as revu Camille Favier?...»
-
---«Moi?» m'écriai-je, et je me sentis rougir sous son regard indulgemment
-ironique, «jamais. Pourquoi me demandes-tu cela?...»
-
---«Ah! _Daisy_» me dit-il, en riant cette fois d'un rire gai qui
-découvrit les blanches palettes de ses dents demeurées intactes et sans
-un point d'or malgré la quarantaine approchante, «décidément, pâquerette
-vous êtes née et pâquerette vous mourrez...»
-
---«Je te comprends de moins en moins,» lui dis-je impatienté.
-
---«Comment? Elle te plaisait. Tu lui plaisais. Elle a pris amant sur
-amant, depuis Tournade: Philippe de Vardes, Machault, Roland de Brèves,
-tout le monde, pour finir par le petit duc de Lautrec qui dépense, pour
-elle, deux cent mille francs par an, et tu n'y es pas retourné!... Il est
-dit,» continua-t-il avec plus de malice encore dans le fond de ses yeux,
-«que vous ne vous reverrez jamais que sous mes auspices!... Te
-rappelles-tu notre dernière conversation et que je t'ai demandé d'aller
-chez elle en ambassade et que tu as refusé? Hé bien! c'est d'une autre
-ambassade auprès d'elle que je voudrais te charger. Refuses-tu encore
-cette fois?»
-
---«Cela dépend de l'ambassade,» répondis-je sur le même ton de
-plaisanterie.
-
---«Hé! c'est tout littéraire,» reprit-il toujours gaiement. «Ce n'est pas
-que j'ai à craindre la jalousie de ma femme. Nous ne sommes pas des
-amoureux, elle et moi. Nous sommes des associés de la vie, et elle est
-assez intelligente pour comprendre que les infidélités d'un homme tel que
-moi sont sans conséquences... Mais j'ai horreur en toutes choses des
-_revenez-y_... et en amour surtout! Bref, voici ce dont il s'agit. Tu te
-souviens de Mme de Bonnivet et des jalousies de Camille?...»
-
---«La reine Anne?» interrompis-je, «est-ce que tu voudrais aussi
-m'envoyer chez elle? Ce serait complet...»
-
---«Non», fit-il, «celle-là, c'est coupé et bien coupé. Sais-tu qu'elle
-est devenue veuve et qu'elle se remarie dans quinze jours avec un des
-Candale, un vrai. Elle n'aura plus à craindre les rectifications des
-vrais Bonnivet maintenant, et la voilà dans la crème de la crème...
-Toujours ma chance: elle va de plus en plus être d'un monde dont je ne
-suis pas, et je ne la rencontrerai jamais... Ah! la coquine! M'avait-elle
-mordu? Ai-je assez eu pour elle ce que les filles appellent si joliment
-un _grattin_?... Je l'ai tellement eu, et toute cette histoire
-s'arrangeait si bien, ces jalousies de Camille, la scène de
-l'appartement, celle du salon, ma foi, la pièce était toute composée et
-je l'ai écrite... Une espèce d'_Adrienne Lecouvreur_, mais moderne. Je
-l'ai lue à Fomberteau. Il est de mon avis, c'est ce que j'aurai fait de
-mieux... Ah! On verra si ses cent mille francs de rente ont aveuli
-Jacques Molan... C'est pourtant vrai qu'en me rangeant des voitures je me
-suis juré de ne plus jamais écrire, et c'est bien la seule exception que
-je ferai à cette règle. Passé quarante ans, on se répète, quelque génie
-qu'on ait, et, se répéter, c'est se survivre. Quand on ne doit pas se
-surpasser, il vaut mieux se taire... Je rêve, moi, la fin de Shakespeare
-et de Rossini. Oh! d'un très petit Rossini et d'un plus petit
-Shakespeare. Mais on fait ce qu'on peut, et je veux en rester sur mes
-vingt volumes... Et puis, ça été plus fort que moi. Ce sujet m'a pris, et
-la pièce est faite. Je te le répète, c'est la dernière!...»
-
---«Tu as fait une pièce sur cette histoire?...» interrompis-je.
-«Malheureux, que va dire Mme de Bonnivet?»
-
---«Que je n'ai aucun talent,» dit-il. «Avec les femmes du monde, c'est
-très simple. Vous figurez dans leurs salons, vous êtes un grand homme.
-Vous n'y paraissez plus. Vous ne valez pas les trois louis d'une première
-loge... C'est te dire le cas que je fais des éloges ou des critiques de
-Bonnivette. D'ailleurs, il faut croire que l'espèce pullule aujourd'hui.
-Ma femme a déjà reconnu dans le personnage trois de nos amies...
-Ainsi...»
-
---«Et Camille? Camille dont cette aventure a été le roman, le triste et
-vrai roman, est-ce que tu n'as pas pensé à ce que tu lui faisais, en
-transportant son aventure toute chaude de la vie sur la scène?...»
-
---«Voilà précisément le _hic_,» répondit-il en hochant la tête, «c'est
-tellement sa vie et sa personne... Il n'y a qu'elle qui puisse me jouer
-ce rôle-là... Et je ne sais pas comment rentrer en rapports avec elle.
-C'est une étrange créature. Rien ne s'efface dans cette fille.
-Croirais-tu qu'il y a quelques semaines, elle a parlé de moi à un de nos
-amis communs, avec une amertume!... Si je lui écris, elle est capable de
-ne pas ouvrir ma lettre. Il faudrait que quelqu'un allât lui proposer le
-rôle, devant qui elle n'eût pas d'amour-propre. J'ai bien pensé à
-Fomberteau. Mais nous ne sommes plus très bien ensemble depuis mon
-mariage. Il m'a reproché de m'être vendu. Quelle bêtise!... Camille et
-lui sont d'ailleurs brouillés depuis je ne sais quel feuilleton. Oh! elle
-est devenue très _grande artiste_, maintenant... Alors, je suis venu chez
-toi tout de go, pour te demander ce service!...»
-
---«Moi?» m'écriai-je. «Moi?--Tu veux que j'aille, avec ton manuscrit,
-demander à cette pauvre fille, non seulement de te pardonner d'avoir
-écrit cette pièce, mais encore que je la prie, de ta part, d'y jouer
-elle-même?... Voyons, que je te regarde bien en face?... Tu n'es pas un
-fou, cependant. Tu es un homme comme un autre. Et tu ne sens pas que tu
-me proposes là une monstruosité?...»
-
---«Hé bien!» répondit-il avec son sourire de jadis, celui qu'il avait
-déjà tout petit pour se moquer de mes naïvetés, «veux-tu te charger
-simplement de lui rapporter notre conversation, jusques et y compris ta
-sortie indignée de tout à l'heure? Je t'y autorise. Ça ne te rend le
-complice d'aucune infamie, cela. Tu vas chez une ancienne amie que tu as
-un peu négligée. Rien de plus naturel, pas vrai? Vous parlez de la pluie
-et du beau temps. Mon nom est prononcé, et tu lui tiens exactement le
-discours que tu viens de me tenir:--Imaginez-vous ce que Jacques a osé me
-demander? Et le reste... Tu verras ce qu'elle te répondra...»
-
-
-Était-ce la continuation de l'habituel empire que sa vitalité exerçait
-dès le collège sur mes incertitudes? Y avait-il, caché, tout au fond de
-moi, un désir secret de revoir Camille, une curiosité de savoir ce
-qu'était devenue la Duchesse bleue d'il y a deux ans? Une curiosité aussi
-de connaître sa réponse à l'inouïe proposition de Jacques? Je l'ai
-acceptée, cette ambassade, que j'avais trouvée, que je continue de
-trouver monstrueuse. J'y suis allé chez Camille, cette Camille «d'après
-tout le monde», pour prendre un des mots horribles de son ancien amant!
-Je l'ai revue, cette tête que j'ai tant aimée, encadrée cette fois dans
-ce luxe ignoble qui contrastait si cruellement pour moi avec l'humble et
-fière simplicité de la rue de la Barouillère! Il n'y avait pas un des
-meubles de ce vieux logis de cette vieille rue qui ne racontât une
-noblesse, ou d'elle, qui n'avait pas voulu vendre sa beauté, ou de sa
-mère, qui avait sauvé l'honneur de leur nom par un héroïque sacrifice de
-sa fortune!... Il n'y a pas une pièce de l'hôtel somptueux, de l'infâme
-gynécée qu'elle habite maintenant avenue de Villiers, comme mes confrères
-en vogue, qui ne raconte une de ses prostitutions. Et elle-même, était-ce
-bien la femme que j'avais vue pour la dernière fois, n'ôtant pas son
-voile, comme si j'eusse pu discerner sur ses joues si pâles la trace des
-baisers de Tournade, oui, était-ce cette même femme qui me recevait,
-rieuse, insolente de bravade, sans un embarras, toujours belle,
-adorablement belle, de cette fine et délicate beauté, qu'elle aurait, je
-crois bien, jusque dans le salon d'un mauvais lieu, mais si provocante,
-si impudique, maintenant! Et pas un mot, pas une rougeur, pas un embarras
-ne m'attestèrent qu'elle éprouvât une émotion à revoir en moi le témoin
-de ce qui devait pourtant lui rester un inoubliable souvenir. Elle avait
-allumé, pour m'écouter, une cigarette de tabac égyptien, un tabac de la
-couleur de ses cheveux, qu'elle fumait en renvoyant la vapeur bleuâtre
-par ses délicates narines, les yeux grands ouverts entre ses cils un peu
-mangés déjà par le crayon, la bouche trop rouge du fard de la veille, les
-joues plus pleines, la gorge plus forte; et les hanches plus opulentes se
-dessinaient dans une robe de chambre qui était un costume d'une étoffe
-bleue toute lamée et brodée d'argent. J'avais commencé, sur une question
-de politesse, par lui dire sommairement mes voyages, mes travaux, mon
-retour, puis j'avais abordé le sujet véritable de ma visite, et je lui
-avais transmis là, brutalement, sans détour, la proposition de Molan.
-
---«Est-il assez canaille!» fit-elle en haussant ses souples épaules.
-«L'est-il assez!» Et, pendant un moment, je pus espérer qu'une nausée de
-dégoût me prouverait que l'ancienne Camille n'était pas morte. Mais non,
-elle reprit après ce silence: «S'il y a vraiment un beau rôle pour moi,
-dites-lui donc de m'envoyer cette pièce ou de me l'apporter... Il a tant
-de talent, quand il en a!... L'avez-vous lue la pièce? En est-il content?
-Vous savez, j'en ai vraiment besoin de ce beau rôle. Lui aussi,
-d'ailleurs. Il se laisse oublier depuis qu'il est riche... A nous deux,
-je réponds du succès: sa prose est si tendre et je la sens si bien!...»
-
-
-...Et pas un vestige d'indignation,--de cette indignation que j'avais
-ressentie à savoir profané ce douloureux roman de son irréparable chute!
-A peine un vestige de rancune contre Jacques, de cette rancune à laquelle
-il s'attendait lui-même!... De ses yeux clairs et qui gardaient la
-couleur, la pureté transparente des temps de son innocence, je la voyais
-maintenant sourire au beau rôle, comme j'avais vu les yeux rusés de
-Jacques sourire à ce beau sujet de pièce.--Et c'est alors que j'ai
-vraiment compris pourquoi je ne serai jamais un grand artiste. Pour eux,
-pour les êtres comme je l'ai toujours connu, lui, comme elle est devenue,
-elle, après la première épreuve, la vie tout entière, leur cœur y
-compris, n'est qu'une occasion de produire cet acte spécial qu'ils ont à
-produire, cette précieuse sécrétion qu'ils élaborent comme l'abeille fait
-son miel, comme l'araignée fait sa toile, par un instinct, aveugle et
-féroce à la manière de tous les instincts.--Un amour, une haine, une
-joie, une douleur, c'est du terreau à faire pousser la fleur de leur
-talent, fleur de délicatesse et de passion, pour laquelle ils n'hésitent
-pas une minute à tuer en eux toute délicatesse vraie et toute passion
-vivante. Pour un mot à dire sur la scène, pour une phrase à écrire dans
-un livre, cette femme et cet homme vendraient leur père, leur
-mère,--Camille ne m'a même pas parlé de la sienne!--ils vendraient leur
-ami, leur enfant, leur plus doux souvenir! Et moi qui aurai passé ma vie
-à sentir ce qu'ils expriment si bien, lui avec du noir sur du blanc, elle
-avec des gestes et des accents émus, n'arriverai-je jamais qu'à me
-paralyser avec ce qui les exalte, ces natures d'expression, à m'épuiser
-par ce qui les nourrit, ces âmes de proie? Et la destinée veut-elle que
-les artistes, petits ou grands, se distribuent nécessairement entre ces
-deux races: celle qui traduit merveilleusement, sans les sentir, les
-passions que l'autre race éprouve sans pouvoir les traduire? Jacques
-avait-il raison en disant que ses cruautés envers Camille, en lui faisant
-des souvenirs, lui feraient aussi du talent?... Un beau rôle! Une belle
-pièce!... Décidément, ne nous plaignons pas de demeurer obscur et
-médiocre, si cette obscurité et cette médiocrité sont la condition pour
-sentir...--Et d'ailleurs, on n'a pas le choix.
-
- _Cannes, Décembre 1893.--Paris, Juin 1898._
-
-[Illustration: ornement]
-
-
-
-
- _Achevé d'imprimer_
-
- le dix-huit juillet mil huit cent quatre-vingt-dix-huit
-
- PAR
-
- ALPHONSE LEMERRE
-
- 6, RUE DES BERGERS, 6
-
- _A PARIS_
-
-
-
-
-LIBRAIRIE ALPHONSE LEMERRE
-
-Å’UVRES
-
-DE
-
-DANIEL LESUEUR
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-ÉDITION ELZÉVIRIENNE
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- POÉSIES.--_Visions divines._--_Les Vrais Dieux._--_Visions
- antiques._--_Sonnets philosophiques._--_Sursum
- Corda!_--_Souvenirs._--_Paroles d'Amour._ 1 vol. avec portrait.
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- LORD BYRON. (Traduction). Tome Ier: _Heures
- d'Oisiveté._--_Childe Harold._ 1 vol. avec portrait. 6.00 fr.
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- Tome II: _Le Giaour._--_La Fiancée d'Abydos._--_Le
- Corsaire._--_Lara_, etc. 1 vol. 6.00 fr.
-
-
-ÉDITION IN-18 JÉSUS
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- MARCELLE. 1 vol. 3.50
- AMOUR D'AUJOURD'HUI. 1 vol. 3.50
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- UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3.50
- PASSION SLAVE. 1 vol. 3.50
- JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3.50
- HAINE D'AMOUR. 1 vol. 3.50
- A FORCE D'AIMER. 1 vol. 3.50
- INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3.50
- LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3.50
- COMÉDIENNE. 1 vol. 3.50
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- UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol. 3.50 fr.
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-
-Paris.--Imp. A. LEMERRE, 6, rue des Bergers.--3.-3049.
-
-
-
-
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-End of the Project Gutenberg EBook of La duchesse bleue, by Paul Bourget
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE BLEUE ***
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La duchesse bleue, by Paul Bourget
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La duchesse bleue
-
-Author: Paul Bourget
-
-Release Date: January 18, 2017 [EBook #54002]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE BLEUE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="tnote">
-<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p>
-</div>
-
-
-<h1>La Duchesse Bleue</h1>
-
-<p class="ad"><span class="large">&OElig;UVRES COMPLÈTES</span><br />
-<span class="xs">DE</span><br />
-<span class="xlarge">Paul Bourget</span></p>
-
-<table id="ads" summary="contents">
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">PETITE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&nbsp;</td>
-<td class="tdr">fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Poésies (1872-1876). <i>Au bord de la
-Mer.</i>&mdash;<i>La Vie inquiète.</i>&mdash;<i>Petits
-Poèmes.</i> 1 vol. avec portrait.</td>
-<td class="tdr">6.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Poésies (1876-1882). <i>Edel.</i>&mdash;<i>Les
-Aveux.</i> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">6.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">L'Irréparable.&mdash;<i>Deuxième Amour.</i>&mdash;<i>Profils
-perdus.</i> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">6.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Cruelle Énigme. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">6.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Un Crime d'amour, 1 vol.</td>
-<td class="tdr">6.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">ÉDITION IN-18 JÉSUS</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">L'Irréparable.&mdash;<i>Deuxième Amour.</i>&mdash;<i>Profils
-perdus.</i> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Pastels (<i>Dix portraits de femmes</i>).
-1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Nouveaux Pastels (<i>Dix portraits
-d'hommes</i>). 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Recommencements. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Voyageuses. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Complications Sentimentales. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Cruelle Énigme. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Un Crime d'amour. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">André Cornélis. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Mensonges. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Le Disciple. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Un C&oelig;ur de Femme. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Physiologie de l'Amour moderne. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">La Terre promise. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Cosmopolis. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Une Idylle Tragique. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Essais de Psychologie contemporaine.
-(<i>Baudelaire.</i>&mdash;<i>Renan.</i>&mdash;<i>Flaubert.</i>&mdash;<i>Taine.</i>&mdash;<i>Stendhal.</i>) 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Nouveaux Essais de Psychologie
-contemporaine. (<i>Dumas fils.</i>&mdash;<i>Leconte
-de Lisle.</i>&mdash;<i>Les Goncourt.</i>&mdash;<i>Tourguéniev.</i>&mdash;<i>Amiel.</i>) 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Études et Portraits. (<i>I. Portraits
-d'écrivains.</i>&mdash;<i>II. Notes d'esthétique.</i>&mdash;<i>III.
-Études Anglaises.</i>&mdash;<i>IV.
-Fantaisies.</i>) 2 vol.</td>
-<td class="tdr">7.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Sensations d'Italie. (<i>Toscane.</i> <i>Ombrie.</i>
-<i>Grande-Grèce.</i>) 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Outre-Mer (<i>Notes sur l'Amérique</i>).
-2 vol.</td>
-<td class="tdr">7.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">COLLECTION ILLUSTRÉE</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Cruelle Énigme (<i>Collection Guillaume-Lemerre</i>).
-1 vol. petit in-8<sup>o</sup>
-illustré par Marold.</td>
-<td class="tdr">4.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Mensonges (<i>Collection de romans illustrés</i>). 1 vol. petit in-8<sup>o</sup> illustré
-par Myrbach.</td>
-<td class="tdr">4.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Un Scrupule. 1 vol. in-32 illustré par Myrbach.</td>
-<td class="tdr">2.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Un Saint. 1 vol. in-32 illustré par
-Paul Chabas.</td>
-<td class="tdr">2.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Steeple-Chase. 1 vol. in-32 illustré
-par André Brouillet.</td>
-<td class="tdr">2.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Deuxième Amour. 1 vol. in-32 illustré
-par Myrbach.</td>
-<td class="tdr">2.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Discours de Réception à l'Académie Française. 1 vol. in-8<sup>o</sup>.</td>
-<td class="tdr">1.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><i>Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Suède et la Norvège.</i></td>
-</tr>
-</table>
-
-
-<div class="topspace titlepage">
-<p><span class="medium">PAUL BOURGET</span><br />
-<span class="large">La</span><br />
-<span class="xlarge">Duchesse Bleue</span></p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/illus_003.jpg" width="75" height="112" alt="" />
-</div>
-
-
-<p><span class="small"><i>PARIS</i></span><br />
-<span class="medium">ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</span><br />
-<span class="xs">23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31</span></p>
-<hr class="deco" />
-
-<p class="xs">M DCCC XCVIII</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/illus_005.jpg" width="300" height="38" alt="" />
-</div>
-
-
-<h2 class="normal"><i>A</i><br />
-<span class="medium"><i>MADAME MATHILDE SERAO</i></span></h2>
-
-<p class="titel"><i>Madame et amie</i>,</p>
-
-<div>
-<img class="drop-cap" src="images/dropcap_j.jpg" width="100" height="97" alt="" />
-</div>
-
-<p class="drop-cap"><span class="upper-case">JAURAIS <i>voulu écrire votre nom en tête
-d'une &oelig;uvre plus digne d'être offerte au
-romancier génial à qui nous devons</i> le
-Pays de Cocagne. <i>Quand on sort de lire des livres
-tels que celui-là, où l'âme d'un peuple a passé tout
-entière, des études de sensibilité individuelle du
-genre de</i> la Duchesse Bleue <i>paraissent bien minces,
-bien grêles. C'est un tableau de genre, placé en regard
-d'une de ces colossales fresques où excellèrent les
-maîtres italiens du quinzième siècle. Vous tenez</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_II"> II</a></span>
-<i>d'eux, madame, cette largeur de touche, cette spontanéité
-créatrice qui met sur pied les personnages par
-centaines avec une aisance que n'ont surpassé de nos
-jours ni l'auteur de</i> l'Assommoir, <i>ni celui de</i> Bel-Ami,
-<i>ces deux autres admirables peintres de foules.
-En vous étudiant, vous et eux, je ne dirai pas que
-j'aie jamais douté de la forme littéraire à laquelle j'ai
-voué mon constant effort: le roman d'analyse; mais j'ai
-toujours senti la limitation d'un genre auquel manque
-presque fatalement ce prestige qui est le vôtre et le leur
-après avoir été celui de Scott et de Balzac, de Tolstoï
-et de tous les conteurs qui procèdent par vastes ensembles:
-le coloris de la vie en mouvement.</i></span></p>
-
-<p><i>Si pourtant j'avais exécuté ce livre-ci tel que je l'ai
-conçu, il aurait eu, à défaut de cette large humanité
-propre au roman de m&oelig;urs, ce mérite de poser un très
-intéressant problème de psychologie. Quand j'ai commencé
-de l'écrire, voici quelques années déjà, j'avais
-l'idée de reprendre, à ma manière, la question traitée
-par Diderot dans son célèbre</i> Paradoxe sur le Comédien.
-<i>Cette ambition s'est même traduite par le
-titre sous lequel ce roman a paru dans un des grands
-périodiques Parisiens</i>, le Journal, <i>à la place réservée</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_III"> III</a></span>
-<i>au feuilleton</i>: Trois Ames d'Artistes. <i>Ce problème
-n'est rien moins que celui des rapports de l'expression
-et de l'impression. L'artiste, à prendre ce
-mot dans le sens le plus large, c'est-à-dire l'être capable
-de traduire les sentiments humains, sculpteur et
-peintre par des formes, acteur par la voix et la mimique,
-musicien par des accords, écrivain par des
-mots,&mdash;doit-il éprouver réellement ces émotions dont
-il est l'interprète, ou bien s'accomplit-il en lui un de
-ces dédoublements de personnalité, admis aujourd'hui
-comme quotidiens par la science de l'esprit, et le</i> moi
-<i>du talent peut-il être absolument distinct du</i> moi <i>de
-la vie? En d'autres termes, un grand artiste doit-il être
-de toute nécessité l'homme de son &oelig;uvre? Il n'est pas
-besoin d'aller chercher parmi les anecdotes plus ou
-moins controuvées de l'histoire littéraire des preuves
-pour ou contre cette théorie. Il suffit de rappeler que
-Shakespeare et Molière ont pu reproduire l'un les
-sentiments d'un Yago, l'autre ceux d'un Tartufe, sans
-les avoir jamais éprouvés. Le fait inverse ne saurait-il
-pas se rencontrer, et la peinture des sentiments les
-plus délicats ou les plus sublimes n'a-t-elle pas dû
-souvent être exécutée par des écrivains qui les concevaient
-<span class="pagenum"><a id="Page_IV"> IV</a></span>
-dans leur seule imagination? Balzac le croyait.
-C'est l'idée maîtresse qui circule d'un bout à l'autre
-des</i> Illusions perdues <i>et de</i> Modeste Mignon. <i>Rubempré
-et Canalis sont deux exemplaires, anatomisés
-avec une merveilleuse lucidité, du poète chez lequel
-cette imagination des sentiments élevés fonctionne à
-part, comme un organe indépendant, si bien qu'il y
-a chez eux non seulement un divorce total, mais une
-contradiction absolue, entre l'homme qui écrit et
-l'homme qui agit, entre le cerveau qui compose et le
-c&oelig;ur qui sent.</i></p>
-
-<p><i>Poussé à ce degré, ce phénomène de dédoublement
-devient une déformation morale presque monstrueuse,
-à laquelle il faut maintenir, et Balzac n'y a point
-manqué, son caractère d'exception. Il y a certes un
-point normal, qui est pour l'artiste l'état de santé, où
-le pouvoir d'expression et celui d'impression s'équilibrent,
-où le talent se développe sans contredire la
-vie, bien plus en la complétant et la couronnant. Ce
-fut toute l'éthique de G&oelig;the de rechercher ce point
-de santé et de s'y tenir. On peut affirmer, à l'honneur
-de la nature artiste, que, presque toujours, elle s'y place
-d'instinct. Mais ce n'est qu'un point et il est aisé en</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_V"> V</a></span>
-<i>étudiant la suite des &oelig;uvres des hommes les plus sincères
-de distinguer celles où cet équilibre entre l'expression
-et l'impression a été faussé, presque rompu;
-celles aussi où il s'est brisé tout à fait. Pour ne
-citer qu'un nom, et lointain, que j'emprunterai aux
-gloires de votre pays, Perugin vieillissant aura donné
-un des plus significatifs exemples d'une rupture de
-cet ordre, lui qui continuait à peindre ses mystiques
-madones, avec les mêmes têtes lourdes d'extase, les
-mêmes yeux levés au ciel, les mêmes gaucheries de
-ferveur naïve, alors qu'il avait cessé de croire en
-Dieu... Quel chemin ce grand homme avait-il suivi
-pour en descendre là? Quel chemin suivent tous ceux
-qui, moins illustres que lui, subissent une déchéance
-analogue, et arrivent à ne plus raccorder leur art à
-leur c&oelig;ur? J'ai toujours pensé qu'il y avait matière à
-une étude singulièrement pathétique dans cette histoire
-d'un beau génie devenant, sous des influences dépravantes,
-incapable de sentir ce qu'il reste capable d'exprimer.
-C'est cette étude que j'avais eu l'intention
-d'essayer dans</i> Trois Ames d'Artistes. <i>Je voulais
-montrer trois types d'artistes à côté l'un de l'autre:
-l'un d'abord, dégradé par ce divorce définitif de l'art
-<span class="pagenum"><a id="Page_VI"> VI</a></span>
-et de la vie, et systématisant cette dualité avec le plus
-brutal utilitarisme,&mdash;un second, au contraire, portant
-dans son c&oelig;ur toutes les émotions dont le premier a
-toutes les éloquences, mais incapable de s'exprimer tout
-entier et paralysant sa sensibilité imaginative par
-l'excès de sa sensibilité réelle,&mdash;un troisième enfin,
-placé à ce point d'équilibre dont je parlais tout à l'heure
-et à la veille d'en sortir. Pour que les diverses formes
-d'art fussent représentées dans cette étude, j'avais fait
-du premier de ces types d'artistes un écrivain à la
-mode, mi-romancier, mi-auteur dramatique, du second
-un peintre, du troisième une comédienne, et j'avais
-rêvé de faire sortir tout un drame des contrastes
-entre ces trois âmes, affrontées dans une crise de passion
-tragique.</i>
-
-<i>Vous retrouverez, madame et amie, les débris de
-ce premier roman dans</i> la Duchesse Bleue, <i>et vous
-vous rendrez compte, vous qui connaissez par expérience
-les involontaires détours de la composition littéraire,
-des raisons pour lesquelles ce premier sujet
-a dérivé dans un autre. J'avais projeté une étude de
-vie intellectuelle, puis, en route, l'anecdote sentimentale
-m'a pris tout entier, et ce qui devait n'être que</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_VII"> VII</a></span>
-<i>l'accessoire a peu à peu passé pour moi au premier
-plan. Je n'ai plus vu, dans mon sujet, qu'une aventure
-d'amour à conter, et ce livre est devenu le simple récit
-de la passion malheureuse d'une comédienne à ses débuts
-et naïve encore pour un auteur célèbre et corrompu
-par la dangereuse épreuve du succès. Il m'a
-paru que le titre ambitieux qui convenait au premier
-projet ne convenait guère à ce que j'en avais réalisé,
-et j'ai cru devoir le changer. Je souhaite qu'un romancier
-plus puissant reprenne quelque jour ce problème
-de psychologie artistique, que je m'obstine à
-croire bien riche et bien significatif comme tout ce
-qui touche au domaine presque inexploré de la sensibilité
-intellectuelle. Je ne connais, parmi nos contemporains,
-que M. Henry James qui ait donné
-quelques analyses de cet ordre, dans son remarquable
-recueil de nouvelles</i>: Terminations. <i>Pensant à lui,
-dans cette minute où je vous écris cette dédicace, je
-ne peux m'empêcher de songer avec une joie profonde,
-combien, dans notre âge trop durement traité
-par les théoriciens de la dégénérescence, cet art du
-roman, si vaste, si souple, si complètement adapté à
-l'âme moderne, compte à cette heure, dans tous les</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_VIII"> VIII</a></span>
-<i>pays de vigoureux représentants. Cet admirable genre
-n'a pas été épuisé par l'étonnante suite de génies
-qui depuis Scott jusqu'à Maupassant et Daudet,
-pour ne parler que des morts, y ont dépensé le meilleur
-d'eux-mêmes. Parmi ceux qui restent, il n'en est
-point dont nous attendions davantage que de Mathilde
-Serao, de l'auteur de</i> C&oelig;ur Malade <i>et de</i> la Conquête
-de Rome, <i>à qui je suis heureux d'envoyer ici
-ce faible témoignage de ma sincère admiration</i>.</p>
-
-<p class="signature">PAUL BOURGET.</p>
-
-<p class="date">6 juillet 1898.</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/illus_012.jpg" width="100" height="87" alt="" />
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
-<div class="figcenter">
-<img src="images/illus_013.jpg" width="200" height="64" alt="" />
-</div>
-<h2 class="normal">La Duchesse Bleue<br />
-<span class="medium">(RÉCIT D'UN PEINTRE)</span></h2>
-</div>
-
-
-<div>
-<img class="drop-cap" src="images/dropcap_j.jpg" width="100" height="97" alt="" />
-</div>
-
-<p class="drop-cap"><span class="uppercase">JAI assisté, ces jours derniers, à l'inattendu
-dénouement d'une aventure qui
-s'est achevée d'une façon presque bouffonne,
-après avoir failli tourner au tragique. Bien
-que j'y fusse engagé pour une très faible part, et
-comme simple témoin, j'y avais mêlé trop de mon
-c&oelig;ur pour que je n'éprouve pas aujourd'hui, devant
-une pareille issue, cette âcre sensation de l'ironie
-des choses,&mdash;cruelle ou bienfaisante, qui le
-dira? C'est le froid du fer qui vous charcute, mais
-vous guérit. L'idée m'est venue d'essayer un récit
-de toute cette histoire. Évidemment, il serait plus
-<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
-raisonnable de continuer un de mes tableaux
-commencés, par exemple cette <i>Psyché pardonnée</i>,
-que j'ai là, sur un chevalet, depuis des années,
-ou bien une de ces natures mortes: meubles usés,
-vieilles argenteries, livres souvent maniés, qui feront
-la série des <i>Humbles Amis</i>. «Un peintre,»
-répétait toujours mon maître Miraut, «ne doit
-penser que le pinceau à la main...» Je crois même,
-d'après d'illustres exemples, et Miraut lui-même,
-qu'il doit ne pas penser du tout. Mais, et je le sais
-trop, je ne suis qu'un demi-peintre, un artiste d'intention
-plus que de tempérament, l'ébauche d'un
-Fromentin de deuxième ordre. La singulière tristesse
-encore que celle-là: sentir que l'on représente
-le double d'un autre, et inférieur,&mdash;une
-épreuve, dégradée et diminuée, d'une planche déjà
-tirée,&mdash;un échantillon d'humanité à la ressemblance
-d'un modèle qui a déjà vécu, et dans la
-destinée de ce modèle on peut lire à l'avance
-toute sa propre destinée! Toute? Non. Car je
-me rends trop compte que je dois subir toutes
-les insuffisances de Fromentin, sans en posséder
-jamais toutes ses excellences. A lui non plus, à ce
-maître complexe et tourmenté, son pinceau ne
-suffisait pas. Il voulait, de cette nerveuse main
-qui venait de jeter des couleurs sur la toile, jeter
-de l'encre sur du papier,&mdash;et quel résultat? Nous
-autres peintres, nous lui reprochons sa peinture
-trop littéraire, et les littérateurs, eux, sa littérature
-<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
-trop technique, trop picturale, trop peu
-intellectuelle... Moi-même, à chaque exposition,
-depuis des années, toutes les réserves de mes
-confrères, leurs louanges surtout, ne signifient-elles
-pas qu'il me manque une vraie nature d'artiste,
-originale et visionnaire? Hé! Qu'ai-je besoin
-de mes confrères pour me juger? Que me dit
-ma conscience? Si je m'exprimais réellement tout
-entier avec mon pinceau, aurais-je rapporté d'Espagne,
-du Maroc, d'Italie, d'Égypte, autant de
-pages de notes que de croquis? Amateur, dilettante,
-critique,&mdash;me suis-je assez répété, ces
-mots, les synonymes élégants de l'affreuse et brutale
-formule: <i>un raté</i>? Tout au plus ai-je le droit
-de corriger ces mots en ajoutant: un raté supérieur,
-et je me démontre quelles raisons firent de
-moi un être trop cultivé pour sa puissance, trop
-affiné pour sa force créatrice. Oui. J'aurai flotté,
-quinze ans durant, entre des formes d'art et d'esprit
-innombrables et contradictoires. Mais quoi?
-Il ne fallait pas commencer au lycée Bonaparte
-ces études, trop prolongées, trop complètes, trop
-poussées dans le sens des livres et de la réflexion.
-Il ne fallait pas ensuite, parce que j'avais, au rebours
-de cet autre, un joli brin de crayon à ma
-plume, entrer à l'École des Beaux-Arts, étudier
-sous Miraut, partir pour Rome et m'acharner à
-cette incomplète vocation. Mais quoi encore? Il
-ne fallait pas non plus avoir quarante mille francs
-<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
-de rente à ma majorité, du loisir, des nerfs de
-femme, pas ou peu de tempérament, pas ou peu
-de santé, le goût de la flânerie amusée à l'idée et
-à l'objet, la passion de la volupté cérébrale, l'amour,
-presque la manie de la sensation délicate
-et subtile. C'est le fond du fond, cela: quelques
-globules de plus dans mon sang, des muscles plus
-robustes sous ma peau, un estomac plus solide,
-et j'eusse été un viveur vulgaire et heureux! Au
-lieu de cela, j'aurai vagabondé, de pays en pays
-à la recherche du soleil et de la santé, de musée
-en musée à la recherche de la révélation esthétique,
-et, plus tard, de cénacle en cénacle, à la
-recherche d'un <i>credo</i> d'art,&mdash;et de rêve en rêve,
-à la recherche d'un amour. J'aurai été l'homme
-de tous les commencements et de tous les avortements
-dans la vie du c&oelig;ur, comme dans celle de
-l'esprit, pour la même cause, physique peut-être:
-cette irrémédiable incapacité à me fixer, à m'affirmer,
-où je reconnais aujourd'hui l'étrange originalité
-de mon caractère. Quand on aperçoit
-avec cette implacable netteté les infrangibles conditions
-où vous emprisonna la nature, le mieux
-n'est-il pas de s'accepter? Songeant à cette grande
-loi des maturités raisonnables, j'ai pris mon parti,
-du moins, sur un point essentiel: celui de mon
-travail. C'est déjà quelque chose. Je me suis
-donné ma parole de ne plus me ronger d'ambitions
-vaines. Je serai un peintre médiocre; voilà
-<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
-tout. S'il en est ainsi, pourquoi me refuserais-je
-le plaisir d'écrire, que je m'interdisais, autrefois,
-par discipline? Puisqu'il m'est bien évident que le
-nom de M. Vincent La Croix ne brillera jamais au
-ciel de la gloire entre ceux de Gustave Moreau,
-de Puvis de Chavannes et de Burne Jones, pour
-quel motif M. Vincent La Croix se priverait-il de
-cette compensation: perdre son temps à sa guise,
-comme un amateur riche, qu'il est, comme un
-dilettante qu'il restera, comme un critique,&mdash;comme
-un «raté»?... C'est la raison pourquoi,
-venant de revivre en pensée les épisodes d'un véritable
-petit roman auquel m'a initié le hasard,
-j'ai préparé du papier, une plume, de l'encre. Et,
-nouvelle preuve que la génialité spontanée et jaillissante
-me manquera toujours, je m'exténue à
-m'expliquer mes motifs de commencer ce récit, au
-lieu de le commencer bravement, simplement.
-J'en vois si bien les moindres détails devant moi,
-et quel besoin ai-je d'excuser à mes propres yeux
-un travail qui me tente? J'en serai quitte pour le
-détruire, une fois terminé, si j'en suis trop honteux.
-J'ai tant gratté de toiles que je jugeais
-mauvaises! Cette fois-ci, deux bûches dans la
-cheminée et une allumette suffiront. C'est une
-des indiscutables supériorités de la littérature sur
-la peinture.</span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span></p>
-<h3>I</h3>
-</div>
-
-<p>J'ai un point de repère particulier pour me rappeler
-avec netteté la date précise où commença
-l'aventure que je veux conter. C'était exactement
-le jour où j'ai eu mes trente-six ans. Il y a
-déjà vingt-neuf mois. J'avais passé cet anniversaire
-sous un poids de mélancolie plus opprimant
-que d'habitude. La raison? La même toujours: ce
-sentiment de mes facultés à la fois inemployées
-et limitées; cette borne de mon talent touchée et
-retouchée sans cesse. Le prétexte? Je souris du
-prétexte. Pourtant quel homme d'imagination n'a
-pas eu, dans sa jeunesse, d'enfantins et héroïques
-partis pris avec soi-même? Quel artiste ne s'est fixé
-des étapes par avance dans la carrière de la gloire,
-en se comparant mentalement à quelque personnage
-illustre? César, qui en valait bien un autre,
-disait en frémissant: «A mon âge, Alexandre
-avait déjà conquis le monde.» Cri héroïque,
-lorsque l'orgueil d'une puissance encore inconnue
-y palpite, navrant lorsque la conviction d'une impuissance
-définitive exhale cet inutile soupir vers
-le triomphe. Je ne suis pas César, mais tous mes
-<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
-journaux intimes&mdash;et en ai-je tenu, mon Dieu! en
-ai-je tenu!&mdash;abondent en dates qui furent pour
-moi des rendez-vous donnés à la Renommée,
-auxquels la perfide n'est pas venue. Je les avais
-feuilletés, ces pauvres cahiers, témoins de mes
-naïvetés, comme cela m'arrive invinciblement à
-de certains tournants du temps: au premier janvier,
-au jour anniversaire de ma naissance. J'étais
-tombé sur de vieux vers écrits presque à la sortie
-du collège, alors que je rimais autant que je peignais.
-Là, du moins, je me suis jugé tôt, et bien
-jugé, témoin ces deux stances:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p><i>En ouvrant mon Byron, j'y lus ces vers sublimes,</i></p>
-<p><i>Les derniers que la main du poète ait écrits:</i></p>
-<p><i>«Il est temps que ce c&oelig;ur s'arrête...» Quels grands cris</i></p>
-<p><i>Cet aigle aura jetés, en mourant, sur les cimes!</i></p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p><i>En tête, il ajouta cette phrase: «Aujourd'hui</i></p>
-<p><i>J'ai mes trente-six ans...» Comme il a vécu vite!</i></p>
-<p><i>Mais donne-moi, Destin, et je te tiendrai quitte,</i></p>
-<p><i>De mourir aussi tôt pour vivre comme lui...</i></p>
-</div></div>
-
-<p>A la suite j'avais tracé deux chiffres: celui de
-l'année où je composais ces vers, et celui de l'année
-où j'aurais cet âge dont gémissait le plus
-théâtral des grands poètes: 1874-1890. Cette
-dernière année, je l'avais atteinte. Ces trente-six
-ans, c'était mon âge; et j'étais aussi inconnu que
-dans ma première jeunesse, aussi pauvre d'&oelig;uvres
-glorieuses, de grandes actions, de passions magnifiques,&mdash;avec
-l'espérance en moins. De retrouver,
-<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
-toute vive, la trace de mes lointaines ambitions,
-si peu justifiées, m'avait soudain percé
-le c&oelig;ur. D'autant plus que le matin même une
-agence, à laquelle j'ai la sottise d'être abonné,
-m'avait expédié deux méchants articles de journaux
-qui mentionnaient mon nom à propos d'une
-récente exposition du Cercle, avec un commentaire
-peu aimable. Un accès nouveau m'avait
-saisi de ce découragement, chronique chez moi,
-qui paralyse les énergies créatrices de l'âme et jusqu'au
-courage de constater lucidement sa propre
-déchéance, dernier et amer réconfort. Le tête-à-tête
-avec ma pensée, par cette morne fin de
-l'après-midi d'automne, sous la tombée du jour,
-m'avait fait peur, et je m'étais avisé d'un moyen de
-distraction banal, mais il me réussit d'ordinaire:
-il consiste à pousser jusqu'à la salle d'armes du
-Cercle de la rue Boissy-d'Anglas. Là je me brise
-les nerfs par une série d'assauts, soutenus avec
-toute la vigueur dont je suis capable. Une douche
-froide et une friction par là-dessus, et pour peu
-que je trouve à la table du dîner des compagnons
-avec qui causer et jouer ensuite un rubicon ou
-un poker dans mes prix, la soirée passe. Vers les
-onze heures, je rentre sans trop risquer l'insomnie.
-J'avais assez exactement rempli la partie
-sportive de ce programme, ce soir-là,&mdash;ce premier
-soir de ma trente-septième année! Le reste
-eût suivi, si je ne me fusse heurté, au moment
-<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
-d'entrer dans la salle à manger, au plus ancien,
-peut-être, de mes camarades parisiens,&mdash;nous
-étions déjà ensemble au lycée Henri IV,&mdash;le
-célèbre romancier et auteur dramatique Jacques
-Molan:</p>
-
-<p>&mdash;«Tu viens dîner?...» me dit-il. «Alors je
-te prends avec moi, j'ai une table.»</p>
-
-<p class="space">Dans toute autre circonstance, et malgré nos
-souvenirs communs du collège et du Quartier
-Latin, j'eusse imaginé un <i>alibi</i> immédiat. Peu de
-personnalités me lassent autant et aussi vite que
-celle de Jacques. Je constate trop en lui, unie
-à des défauts que je déteste, la qualité qui me
-manque le plus: cette puissance de s'imposer,
-cette audace d'esprit, cet animalisme de verve,
-cette virilité productrice, cette confiance en soi
-sans laquelle il n'est pas de grand artiste. Ces
-belles vertus de génialité entraînent-elles donc
-nécessairement avec elles un abus du «moi»,
-pareil à celui dont cet écrivain offre un exemplaire
-étonnant? Dieu sait, pourtant, si Julien Dorsenne
-et Claude Larcher, les deux autres hommes de
-lettres que j'ai le mieux connus, étaient infestés
-d'égotisme. C'étaient des violettes de modestie,
-de saintes et timides violettes, toutes petites,
-toutes chétives dans l'humble gazon, à côté de
-Jacques. <i>Ses</i> livres, <i>ses</i> pièces, <i>ses</i> ennemis, <i>ses</i>
-projets, <i>ses</i> gains, <i>ses</i> maîtresses, <i>sa</i> santé, lui seul
-<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
-existe pour lui, et il ne parle que de lui. C'est ce
-qui faisait dire à mon pauvre Claude, précisément:
-«Comment voulez-vous que Molan soit jamais
-triste? Chaque matin il se regarde dans la glace
-et il songe: Suis-je heureux d'habiller le premier
-écrivain de l'époque!...» Mais Claude était un
-peu envieux de Jacques, et voilà une des supériorités
-de ce dernier: à force de fatuité il ne connaît
-pas l'envie. Il ne se préfère pas aux autres, il les
-ignore. Expliquez ce mystère maintenant: avec
-cette vanité presque maladive et qui n'a d'égale
-que son insensibilité, ce garçon n'a qu'à s'asseoir
-devant son papier, et, sous sa plume, vont et viennent,
-parlent et agissent, jouissent et souffrent
-des êtres de passion et d'éloquence, des créatures
-de chair et de sang, d'amour et de haine, de vrais
-hommes en un mot et de vraies femmes. Tout un
-monde s'évoque, si réel, si intense, si amusant
-tour à tour ou si attendrissant, que l'admiration
-m'empoigne moi-même chaque fois que je le
-lis. Je sais pourtant que ce n'est là qu'un prestige,
-qu'une magie, qu'un jeu de passe-passe, et
-que le père spirituel de ces héros et de ces héroïnes
-est un parfait monstre littéraire, avec une
-bouteille d'encre à la place du c&oelig;ur. Je me
-trompe. Il y porte encore l'amour passionné du
-succès. Et quel tact merveilleux, quel doigté dans
-le maniement de cet orgue à mille surprises, le
-goût public! Jacques est le type accompli de ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
-que nous appelions, en argot d'atelier, un <i>profiteur</i>,
-l'artiste qui excelle à s'approprier l'effort d'un
-autre, mais en le mettant au point. Exemples. A
-l'époque de ses débuts, le naturalisme triomphait.
-C'était le temps où l'admirable <i>Assommoir</i> de
-Zola venait de paraître et presque aussitôt les
-étonnantes études de paysans et de filles, qui révélèrent
-au monde des lettrés le nom du malheureux
-et génial Maupassant. Jacques comprit qu'en dehors
-de cette formule, aucun grand succès n'était
-possible, et en même temps il devina qu'après ces
-deux maîtres il ne fallait plus toucher aux milieux
-triviaux et populaires. Le lecteur en était comme
-sursaturé. Molan eut alors cette idée de génie d'appliquer
-à la haute vie les procédés d'observation
-dure et de réalisme brutal, chers à l'école. Ses
-quatre premiers volumes de romans et de nouvelles
-furent ainsi, comme on le disait méchamment
-lors de leur apparition, du Zola pommadé,
-du Maupassant parfumé. Les épigrammes sont
-des épigrammes et le succès est le succès. Celui
-de Molan fut très vif, on se le rappelle. Aussitôt
-des signes indiscutables lui firent comprendre que
-le goût du lecteur changeait de nouveau, qu'il
-virait du côté de l'analyse et de l'étude psychologique.
-C'est alors qu'il changea brusquement
-sa manière, lui aussi, et nous eûmes les trois
-livres qui ont le plus fait pour sa fortune: <i>Martyre
-intime</i>, <i>C&oelig;ur brisé</i>, et <i>Anciennes amours</i>. Là
-<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
-encore, il sut se préserver des défauts habituels
-aux initiateurs du genre: le tarabiscotage sentimental,
-les longues dissertations, l'appareil philosophique
-à propos de petites aventures d'alcôve
-et surtout l'abus du décor mondain. Il avait fait
-du naturalisme de haute vie. Il fit de l'analyse
-humble, bourgeoise, de milieu moyen. Ensuite, la
-vertu ayant paru soudain à l'ordre du jour, nous
-eûmes de lui le seul roman de cette époque qui ait
-rivalisé en succès honnête avec l'<i>Abbé Constantin:
-Blanche comme un lys</i>. Sur quoi les préoccupations
-sociales étant devenues le poncif de la haute et
-basse critique, Molan a encore changé son fusil
-d'épaule, et il a écrit ce roman sur une famille
-d'ouvriers,&mdash;<i>Une Épopée de ce temps</i>,&mdash;un ouvrage
-d'imagination en deux volumes, qui s'est
-vendu, c'est une date en librairie, à soixante-quinze
-mille exemplaires! Et voyez la vanité des
-théories esthétiques. Tous ces livres sont conçus
-dans un principe d'art différent. On pourrait
-suivre à travers eux l'histoire des variations de la
-mode. Aucun n'est sincère, au sens profond du
-mot, et tous ont à un égal degré cette couleur
-de la vérité humaine, qui semble, chez cet écrivain
-si volontaire, un don inconscient. Ce même
-don, il l'a déployé, quand appréhendant de
-lasser ses lecteurs par un abus du roman, il s'est
-mis à faire du théâtre. Il a donné <i>Adèle</i>, aux
-Français, qui fut un triomphe, <i>La Vaincue</i>, à
-<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
-l'Odéon, qui en fut un autre, et les journaux
-m'avaient appris sa nouvelle victoire au Vaudeville,
-avec une comédie au titre énigmatique: <i>La
-Duchesse Bleue</i>. Or nous étions en rhétorique ensemble,
-ce qui prouve que cette énorme production,
-quelque dix volumes de roman, deux de nouvelles,
-un recueil de vers, trois &oelig;uvres de théâtre,
-a été fournie en moins de seize années! Et Jacques
-a trouvé le moyen de vivre en même temps qu'il
-travaillait de la sorte. Il a eu des maîtresses, fait
-les voyages indispensables qui lui permettent
-d'écrire sans mensonge dans ses préfaces de ces
-phrases à chateaubrianesques attitudes: «Quand
-je cueillais des anémones dans les gazons de la
-villa Pamphili?...» Ou bien: «Moi aussi j'ai prononcé
-ma prière sur l'Acropole...» Ou encore:
-«Comme ce taureau que j'ai vu plier les genoux
-pour mourir dans le cirque de Séville...»&mdash;Je
-cite de mémoire.&mdash;Et l'animal a nourri ses
-relations, arrangé sa fortune! Et il est resté gai,
-il a conservé son appétit, celui de la pension où
-nous avons grandi ensemble. J'en eus la preuve,
-ce soir-là encore, où j'acceptai de dîner à sa
-table, malgré ma secrète antipathie, machinalement,
-dominé par cette suggestion de vitalité
-qui émane de chacun de ses gestes. Nous ne
-fûmes pas plutôt assis qu'il me demanda:</p>
-
-<p>&mdash;«Quel vin préfères-tu, du champagne ou du
-bourgogne?... Ils sont bons ici, l'un et l'autre...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
-&mdash;«Je crois que l'eau de Vals me suffira,» répliquai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu n'as donc pas bel estomac?» interrompit-il
-en riant; «moi, je ne sais pas où est le
-mien... Alors du champagne pour moi, de l'<i>extra-dry</i>,
-et de l'eau de Vals pour monsieur...» continua-t-il
-en s'adressant au maître d'hôtel. Son
-égoïsme a cela de commode qu'il ne discute jamais
-les caprices des autres, pas plus qu'il n'admet
-qu'on discute les siens. Puis, examinant le menu:
-«Tout me va,» dit-il, «et à toi?» Et, sans
-attendre ma réponse: «As-tu vu ma pièce du
-Vaudeville? Qu'en penses-tu? N'est-ce pas que
-je n'ai rien écrit de mieux?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu sais,» fis-je un peu embarrassé, «je
-ne vais guère au théâtre.»</p>
-
-<p>&mdash;«Quelle chance!» reprit-il avec son geste
-de bonne humeur! «Je t'emmène ce soir. J'aurai
-ta première impression. Tu seras franc?... Tu
-verras, ça n'a pas l'amertume d'<i>Adèle</i>, ni les
-deux ou trois couplets de haute éloquence de <i>la
-Vaincue</i>... Mais c'est un principe quand on veut
-réussir: toujours dérouter l'attente. Ne jamais,
-jamais se répéter... Ceux qui me reprochaient
-de n'avoir pas d'esprit et d'ignorer mon métier,
-hé! hé! il leur a fallu mettre les pouces...
-Tu me connais. Je dis tout haut ce que je pense.
-Quand j'ai publié <i>Tendres Nuances</i>, l'année dernière,
-tu te rappelles, je t'ai rencontré; je t'ai dit:
-<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
-«Ça ne vaut pas la peine de lire ce volume...»
-<i>La Duchesse Bleue</i>, c'est autre chose... D'ailleurs,
-le public est de mon avis: cinq mille deux hier,
-et nous sommes à la soixante-septième...»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais où vas-tu chercher tes titres?» demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment!» s'écria-t-il, «c'est toi, un
-peintre, qui me poses cette question? Tu ne connais
-donc pas le <i>Blue Boy</i>, <i>l'Enfant bleu</i>, de Gainsborough,
-qui est à Londres, dans la galerie de
-Westminster-House? Ma pièce a tout simplement
-pour héroïne une femme qu'un de tes confrères,
-plus instruit que toi des choses anglaises,
-a peinte dans une harmonie de tons bleus, comme
-le jeune garçon de Gainsborough. Cette femme
-étant une duchesse, le surnom lui est resté dans
-son monde de petite Duchesse Bleue,&mdash;à cause du
-portrait. Voilà... N'est-ce pas que ça vous a un
-air Watteau, Pompadour et fête galante? <i>La Duchesse
-Bleue!...</i>»</p>
-
-<p>&mdash;«Il y a des gens qui se blanchissent à Londres.
-Tu vas y prendre tes mots, maintenant?»
-l'interrompis-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu parles comme une chronique de confrère,»
-reprit-il en riant. Encore un trait de sa
-vanité, cette joie devant l'épigramme, lorsqu'il
-en est l'objet, et que l'épigramme n'est pas très
-cruelle... «Et ce que j'en ai eu des chroniques
-rosses!... On avait bien envie de me faire payer
-<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
-<i>Adèle</i> et <i>La Vaincue</i>. J'étais tranquille. Avec mon
-dialogue et la petite Favier!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Qui est la petite Favier?» demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment?» s'écria-t-il, «tu ne connais
-pas la petite Favier?... Et ça prétend vivre à Paris!...
-Ce n'est pas que je te blâme de ne pas fréquenter
-les théâtres. Pour ce que l'on y donne... Il
-était grand temps que nous nous y missions un
-peu, nous autres jeunes...»</p>
-
-<p>&mdash;«Cela ne m'apprend pas qui est la petite
-Favier?» insistai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Hé bien! la petite Favier, Camille Favier,
-c'est la Duchesse Bleue... Et elle joue avec un talent,
-une fantaisie, une grâce!... C'est moi qui l'ai
-découverte. Elle était encore au Conservatoire, il
-y a un an. Je l'avais vue à son concours et jugée.
-Quand j'ai porté ma pièce aux gens du Vaudeville,
-je leur ai dit: «Je veux cette petite.» Ils me
-l'ont engagée, et elle est célèbre... J'ai la chance
-contagieuse. Tiens, il faudra que tu me fasses son
-portrait, le portrait dont il est question dans la
-pièce, la symphonie en bleu majeur! Ça te sera
-une jolie réclame, d'abord, au prochain Salon. Je
-porte la veine, je te répète. Et puis, c'est une
-tête pour toi: vingt-deux ans, un teint de rose-thé,
-une bouche triste au repos et tendre au sourire,
-des yeux bleus, pour finir la symphonie, d'un bleu
-pâle, pâle, pâle, avec un point noir au milieu, qui
-grandit quelquefois jusqu'à envahir toute la prunelle,
-<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
-des cheveux couleur de tabac d'Orient, et
-mince et souple, et jeune, jeune... Ça vit avec la
-maman à un troisième étage de la rue de la Barouillère,
-dans ton quartier. Hein! Est-ce bon,
-comme document humain, ce détail? On parle de
-la corruption du théâtre: neuf cents francs de
-loyer, une bonne à tout faire et la vue d'un jardin
-de couvent... Et ça croit à son art, et ça croit aux
-auteurs... Elle y croit trop!...»</p>
-
-<p class="space">Il avait laissé tomber ces derniers mots avec
-un sourire sur lequel je ne me mépris guère. Tout
-son discours, d'ailleurs, avait été accompagné
-d'un regard insolent et sensuel, luisant et satisfait.
-C'est comme le <i>ça</i>, dont il ponctuait ses phrases,
-je lui ai toujours connu ce petit tic de langage,
-et toujours connu aussi, ce regard, quand il se vantait
-autrefois de ses bonnes fortunes. C'en était
-assez pour que je ne pusse pas douter des sentiments
-qu'il inspirait à la jolie actrice.&mdash;Qu'il
-inspirait!... Quant à ceux qu'il éprouvait lui-même
-en retour, ses coups de fourchette, en parlant,
-et les rasades de champagne qu'il se versait à
-même un grand verre rempli de morceaux de
-glace, me renseignaient suffisamment. Il racontait
-ses affaires intimes à très haute voix, avec cet
-apparent abandon des faux indiscrets qui fait
-croire à de l'étourderie, et masque si bien le
-calcul. Leur bavardage a toujours sa limite de
-<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
-prudence. D'ailleurs les convives qui mangeaient
-à la table voisine étaient trois généraux retraités
-en train de causer de l'Annuaire. Il eût fallu un
-coup de canon pour les faire se retourner. Le
-brouhaha du service&mdash;nous devions bien être
-trente ou quarante à dîner dans les deux salles à
-manger&mdash;achevait de couvrir les éclats trop vifs
-des phrases de Jacques. Aussi y avait-il quelque
-ridicule à parler bas, comme je faisais, pour questionner
-mon compagnon. Quel symbole pourtant
-de nos deux destinées! J'avais d'instinct,
-avant même de connaître M<sup>lle</sup> Favier, toutes les
-pudeurs timides du sentiment dont Jacques avait
-toutes les joies:</p>
-
-<p>&mdash;«Tu lui fais la cour, voilà ce que signifie
-cet: elle y croit trop?» lui demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«C'est elle qui me la fait,» dit-il en riant,
-«ou plutôt qui me l'a faite... Mais,» continua-t-il,
-«pourquoi ne te mettrais-je pas au courant,
-d'autant plus que la petite te racontera tout dans
-les cinq minutes, si je te présente?... Enfin, elle
-est ma maîtresse... Je crois bien que j'ai commis
-là une nouvelle gaffe. Avec ma réputation, l'argent
-que j'ai placé, celui de mes livres, mes relations,
-ma tournure, j'épouserais qui je voudrais, et il est
-temps. La poire est mûre... Mais si nous étions
-toujours raisonnables, nous ne serions que des
-bourgeois, pas vrai?... Et puis, elle a commencé...
-Si tu l'avais vue, pendant les répétitions, comme
-<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
-elle me dévorait des yeux, à la dérobée? Et j'avais
-mon grand air de n'y prendre pas garde. A coquette
-coquette et demie. Un auteur qui a une
-maîtresse au théâtre, quand il n'en a pas besoin
-pour se faire jouer, ça représente une grosse faute
-d'orthographe. Tu connais le proverbe: l'architecte
-ne trinque pas avec le maçon. Pourtant,
-après la première, et une fois la bataille gagnée,
-je me suis laissé aller... Et voilà encore un document
-humain: la petite Favier avait traversé le
-Conservatoire et les coulisses, et elle était sage,
-mon cher, <i>parfaitement sage</i>... Tu m'entends?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Pauvre fille!» m'écriai-je involontairement.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais non! mais non!...» répliqua Jacques
-en haussant les épaules. «Il faut toujours bien
-qu'il y ait un premier amant, et un Jacques
-Molan vaut bien un apprenti cabot du Conservatoire
-ou l'un des professeurs, comme c'est l'habitude,
-que diable?... Mais je suis sa poésie, à
-cette petite, son roman vécu, de quoi dire à ses
-amies, plus tard, qui trouveront sur la table de son
-cabinet de toilette un de mes livres, avec dédicace,
-comme par hasard: «Jacques Molan? Ce qu'il en
-a pincé pour moi!...» C'est le style de leurs souvenirs,
-à ces jeunes grues... Aussi j'ai été gentil,
-gentil. Elle a voulu que nous nous cachions de la
-mère, nous nous cachons de la mère. Elle a voulu
-des rendez-vous dans des cimetières, sur des tombeaux
-<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
-de grands hommes, et j'y suis allé... Non,
-là, me vois-tu, à mon âge, un bouquet de violettes
-à la main, attendant ma bonne amie, le
-coude sentimentalement appuyé à la grille et devant
-le saule d'Alfred de Musset, moi qui ne peux
-pas souffrir ce mauvais poète?... Enfin, une véritable
-idylle d'étudiants. Je te répète, c'est une bêtise.
-Seulement j'ai trouvé ça si aimable, si frais,
-les premiers temps. Ça me reposait de ce Paris
-où tout n'est que vanité.»</p>
-
-<p>&mdash;«Et maintenant?» interrogeai-je en pensant
-à part moi: «Comme ils se connaissent tout de
-même, ces observateurs attitrés du c&oelig;ur humain!
-Celui-ci ose prononcer le mot de vanité!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Maintenant?...» répéta-t-il, et il eut de
-nouveau dans ses yeux l'insolente et sensuelle
-expression de la fatuité gouailleuse. «Tu veux
-me confesser, scélérat? Maintenant, il y a deux
-mois que cela dure, et une idylle de deux mois,
-c'est un peu moins frais, un peu moins aimable,
-un peu moins reposant. Mais l'amour est comme
-la cuisine, il faut y pratiquer l'art d'accommoder
-les restes...» Un temps,&mdash;puis, sans transition,
-avec un autre registre dans la voix, devenue soudain
-moins impertinente et abaissée au diapason
-d'une confidence discrète: «Connais-tu la jolie
-M<sup>me</sup> Pierre de Bonnivet?»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu oublies toujours que je ne suis pas un
-peintre à la mode,» répliquai-je, «que je n'ai
-<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
-pas de petit hôtel dans la plaine Monceau, que je
-ne vais pas au Bois à cheval, le matin, et que je
-ne fréquente pas dans le noble faubourg, quoique
-j'y habite...»</p>
-
-<p>&mdash;«Ne confondons pas autour avec alentour,»
-répondit-il avec son assurance ordinaire. «La
-plaine, monsieur, le Bois, ça n'a rien de commun
-avec le Faubourg et la noblesse, d'abord, et la
-charmante personne dont il s'agit n'a rien de
-commun non plus, si ce n'est le nom, avec les
-vrais Bonnivet, ceux qui descendent du connétable,
-ami de François I<sup>er</sup>...»</p>
-
-<p>&mdash;«Ça lui fait un imbécile de moins parmi
-ses ancêtres,» interrompis-je. «C'est un des avantages
-que la fausse noblesse a quelquefois sur la
-vraie.»</p>
-
-<p>&mdash;«Bon,» fit Jacques en haussant les épaules
-à cette boutade où j'avais assez sottement soulagé
-ma mauvaise humeur contre ses prétentions. «Tu
-donnes dans le <i>godant</i> radical, révolutionnaire et
-café de province, <i>tu quoque, mî filî</i>? Ça ne te ressemble
-pas. D'ailleurs, ce n'est pas moi qui défendrai
-contre toi ce que tu appelles le noble faubourg.
-J'en ai vu assez pour n'y mettre plus
-jamais les pieds. On y a trop bon ton pour mon
-goût. Les salons à principes et à grande tenue,
-ce n'est pas mon genre. Je ne travaille pas dans
-les grandes dames, mais dans ce que j'appelle les
-demi-castors du monde, et, dans l'espèce, j'ai
-<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
-l'originalité de préférer la variété qui passe pour
-la plus ennuyeuse: le demi-castor pour hommes
-célèbres... Il y a une vingtaine de femmes à Paris
-qui tiennent le rôle, les unes titrées, les autres
-non, les unes jeunes, les autres moins, et toutes
-ayant la prétention d'être les unes des littéraires,
-les autres des politiques, les autres des esthètes,
-mais toutes des cérébrales, des intellectuelles, et
-de ne pas <i>marcher</i>. Hé bien! mon plaisir à moi
-c'est de les faire <i>marcher</i>, quand elles en valent la
-peine. Et si jamais je te montre Bonnivette, tu
-conviendras qu'elle en vaut la peine. D'abord sa
-maison a la conversation gaie et l'on mange bien.
-Ne prends pas cet air dégoûté. Après dix ans de
-Paris, même avec mon estomac, le dîner en ville
-devient la corvée des corvées, à cause de ce qui
-s'entend là et de ce qui s'y sert. Chez celle-ci la
-corvée est une fête, la table exquise, la cave merveilleuse.
-Le père Bonnivet, sans aucun <i>de</i>, a gagné
-des millions dans les farines, on m'a dit le chiffre,
-dix ou douze... Oublions-le, pour croire qu'il avait
-caché son blason pendant ce temps-là, comme les
-cadets du <i>peerage</i> Anglais qui font du commerce.
-Toujours est-il que cette bru d'un farinier a autant
-d'aristocratie dans son petit doigt qu'une authentique
-duchesse dans toute sa personne, et elle est
-jolie, et spirituelle, et rouée, et coquette! Il ne lui
-suffit pas, à celle-là, que les hommes célèbres dont
-elle a la curiosité honorent son salon de leur présence,
-<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
-ou s'honorent de son salon, comme tu voudras.
-Il faut qu'ils soient amoureux d'elle, et ils
-l'ont tous été, je crois bien,&mdash;jusqu'ici...»</p>
-<p>
-&mdash;«Allons,» lui dis-je comme il s'arrêtait,
-«un bon mouvement, et raconte-moi cette autre
-aventure...»</p>
-
-<p>J'avais bien deviné que ce «jusqu'ici» et cette
-conférence passablement cynique sur un cas de
-vanité nobiliaire et mondaine aussi banal, cachait
-un nouveau mystère, et,&mdash;toujours la même
-incroyable suggestion de cette vibrante vitalité,&mdash;ce
-cynisme me froissait, la faconde de Jacques
-m'exaspérait, j'avais horreur de sa façon de sentir,
-si brutalement plébéienne sous des allures de
-dilettante, mais j'étais très intéressé par sa confidence,
-qu'il continua sans plus se faire prier. Il
-s'ouvre à moi, comme je l'écoute, avec délices,
-bien qu'il ne m'aime au fond pas beaucoup plus
-que je ne l'aime. Il sent d'instinct sa fascination
-sur moi et il s'y complaît. Nous en étions dès le
-collège, et cet étrange lien nous unira, jusqu'à la
-mort, à travers et malgré tout. Il reprenait donc:</p>
-
-<p>&mdash;«Il n'y a rien à te raconter, sinon que depuis
-je ne sais combien de temps la reine Anne&mdash;comme
-l'appellent ses intimes en jouant sur
-son prénom&mdash;refusait absolument de me connaître.
-Entre parenthèses, est-il choisi ce prénom
-d'Anne, et coquettement héraldique?... Je dîne
-quelquefois chez M<sup>me</sup> Ethorel, sa cousine, qu'elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
-déteste. Je l'y rencontrais, et affectais, moi aussi,
-de ne jamais me faire présenter. Elle racontait à
-qui voulait l'entendre que je n'avais aucun talent,
-que mes livres l'ennuyaient tour à tour ou lui
-répugnaient, enfin le jeu classique d'une femme
-à la mode qui veut piquer un homme connu, en
-ayant l'air de ne pas se joindre au cortège de ses
-admiratrices. On a toujours des amis ou des
-amies pour vous rapporter ces amabilités-là... La
-<i>Duchesse Bleue</i> est jouée, avec quel succès, je
-viens de te le dire, et, là-dessus, pourquoi?
-comment? changement à vue sur toute la ligne.
-Un de ses rabatteurs,&mdash;elle en a comme à la
-chasse, qu'elle recrute parmi ses soupirants plus
-ou moins domptés,&mdash;Senneterre, tu le connais
-bien? le grand blond qui tient quelquefois la
-banque, ici, me court après dans les salons du
-Cercle. D'habitude, nous nous disons: bonjour,
-bonsoir, et c'est tout. Au lieu de cela, des compliments
-à n'en plus finir, et une invitation à
-dîner au petit Club, dans le salon réservé aux
-femmes du monde. Il y a juste cinq semaines de
-cela... «A qui va-t-on me servir?» pensais-je en
-montant l'escalier. Et quelle est la première personne
-que je rencontre dans l'antichambre qui
-précède la salle à manger,&mdash;un des coins les
-plus jolis de Paris et les plus élégants, je te donne
-ce <i>tuyau</i> en passant, pour une aquarelle mondaine,&mdash;M<sup>me</sup>
-Pierre de Bonnivet...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
-&mdash;«Et ce fut comme avec la petite Favier,»
-interrompis-je. «A coquette, coquette et demie.
-Depuis que je te connais, tes histoires sont toujours
-les mêmes: elles consistent à jouer avec les
-femmes à qui aura le moins de c&oelig;ur, et tu gagnes
-dix fois sur dix...»</p>
-
-<p>&mdash;«Ce n'est pas précisément aussi simple,»
-reprit-il sans se fâcher; «je me suis amusé, en effet,
-à lier partie avec la reine Anne, mais pas comme
-tu penses. Le rabatteur nous avait mis l'un à côté
-de l'autre à table. Ma parole d'honneur, j'aurais
-voulu que tu fusses là, caché, pour nous entendre.
-Ç'a été une causerie d'une douceur, d'une simplicité,
-d'une bonhomie, d'un fondant... la rencontre
-de deux belles âmes. Elle m'a dit du bien de toutes
-les femmes que nous connaissons, elle et moi, et
-je lui ai dit du bien de tous mes confrères. Nous
-avons déclaré d'un commun accord que cette
-grande bringue de M<sup>me</sup> de Sauve n'a jamais eu
-d'amant, et que les romans du sieur Dorsenne sont
-des chefs-d'&oelig;uvre, que ce démon de M<sup>me</sup> Moraines
-est un ange de désintéressement, et ce benêt
-de René Vincy un grand poète. Juge du degré
-de nos sincérités... C'était à croire que jamais
-ni elle ni moi n'avions soupçonné qu'un écrivain
-pût médire d'un autre, ni une femme du
-monde se faire courtiser hors du mariage... Nous
-avons pris notre revanche depuis, et nous en
-sommes, en ce moment-ci, à cet état de guerre
-<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
-aiguë que l'on déguise sous le joli nom de flirt. Je
-t'épargne le détail des étapes. Tant il y a qu'elle
-sait que la petite Favier est ma maîtresse, qu'elle
-m'en croit amoureux fou et qu'elle n'a qu'une
-idée: me voler à elle. Rompue comme elle est à
-bien des ruses masculines, elle s'est laissé prendre
-au piège qui a toujours réussi depuis que la terre
-tourne autour du soleil: chiper un amant à une
-autre femme, il n'y a pas de vertu qui tienne à
-cette sensation... Et le plus curieux, c'est que la
-reine Anne pourrait bien être une vertu. Oh! très
-faisandée. Mais enfin je ne serais pas étonné
-qu'elle n'eût jamais eu d'amant, tu m'entends encore,
-ce qui s'appelle un amant... D'ailleurs, elle
-en aurait eu vingt-cinq, le procédé aurait réussi
-encore. Je gagerais que dans le paradis terrestre,
-le serpent a tout uniment raconté à notre mère
-Ève qu'il se préparait à cueillir la pomme pour le
-compte de sa propre femelle...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et Camille Favier?...» interrogeai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Naturellement, elle a tout deviné, ou je
-lui ai tout dit,&mdash;je ne sais pas mentir, moi,&mdash;en
-sorte qu'elle n'est pas moins jalouse de Bonnivette
-que Bonnivette n'est jalouse d'elle... Je ne me
-suis pas ennuyé depuis ces quelques semaines,
-je te jure. Car ç'a été vite, vite. L'époque est aux
-rapides, en galanterie comme dans le reste...»</p>
-
-<p class="space">Nous en étions au dessert, et il pelait délicatement
-<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
-un quartier de poire au bout de sa fourchette
-de dessert, en donnant à sa confidence
-cette conclusion dont la brutalité cruelle me fit
-lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;«Te voilà de nouveau entre deux femmes?
-C'est un jeu dangereux que tu joues là...»</p>
-
-<p>&mdash;«Dangereux?» interrompit-il avec sa jovialité
-confiante. «Et pour qui?... Pour moi?
-Heureusement ou malheureusement, je suis assuré
-contre ces incendies. Pour M<sup>me</sup> de Bonnivet?
-Si elle ne m'aime pas, que risque-t-elle? Et si elle
-m'aime, hé bien! elle me devra de la reconnaissance.
-Souffrir, c'est sentir, et, pour les femmes
-de cette espèce, tout est là. Pense donc: <i>sentir!</i>...
-Mais je la crois aussi assurée que moi... Pour
-Camille? Hé bien! Camille, ça lui fera du talent...»</p>
-
-<p>&mdash;«Si une des admiratrices d'un de tes romans
-seconde manière, <i>Anciennes Amours</i>, ou
-<i>Martyre intime</i>, t'entendait pourtant?» lui dis-je
-encore, comme on nous apportait les bols. «Car,
-enfin, c'est à peu près le contraire de tout ce que
-tu as mis dans ces deux livres, ce que tu viens de
-me raconter là...»</p>
-
-<p>&mdash;«Hé!» fit-il. «Si l'on vivait ses livres, ce ne
-serait pas la peine de les écrire... Allons. Descendons
-vite pour prendre le café... Je tiens à ce que
-tu voies le commencement du premier acte. Je
-n'ai qu'une qualité, mais je l'ai ferme. Je compose.
-<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
-Une pièce ou un roman de moi, ça se tient, c'est
-serré, rien d'inutile. Et puis, le premier acte et
-le troisième, c'est ce qu'il y a de mieux dans la
-pièce. M<sup>me</sup> de Bonnivet préfère le second et
-Camille le quatrième. Il y en a pour tous les
-goûts... Valet de pied, vite deux tasses de café
-et des cigares... Le temps de jeter un coup d'&oelig;il
-sur la Bourse d'aujourd'hui, et je suis à toi...
-Bon, l'Égypte unifiée est en hausse... Je gagne
-environ deux mille francs, sans copie. Entends-tu,
-sans copie? Et toi, comment places-tu ton argent?»</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne le place pas,» dis-je avec mélancolie,
-«il reste où il est, en actions de père de
-famille,&mdash;je les tiens du mien,&mdash;qui rapportent
-le trois et le deux et demi.»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais c'est absurde!» reprit Jacques, en
-allumant son cigare. «Je te conseillerai. J'ai de
-bons amis, un des Mosé entre autres, qui me renseignent.
-J'en sais aujourd'hui autant qu'eux... Si
-je n'étais homme de lettres, je voudrais être financier...
-C'est comme à la chasse, et un peu en tout,
-j'ai le coup d'&oelig;il... Dépêchons... La reine Anne
-est capable d'être revenue voir la pièce ce soir.
-Elle l'a déjà vue quatre fois... Si elle est là, ça te
-fera deux comédies au lieu d'une... C'est égal, je
-suis content de t'avoir retrouvé. En avons-nous
-dit, des bêtises, ce soir?... Les camarades sont
-comme le vin, il leur faut beaucoup d'années de
-<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
-bouteille, et puis, des marques comme toi, on
-n'en fait plus...»</p>
-
-<div class="chapter">
-<h3>II</h3>
-</div>
-
-<p>Ce singulier éloge en était un dans sa bouche,
-car cet écrivain qui fut, à son heure et quand il l'a
-voulu, le peintre de toutes les subtilités, n'aurait
-aucun titre à présider une société de tempérance.
-Ce soir encore, tandis qu'au sortir de ce dîner
-nous gagnions en voiture le coquet théâtre où
-triomphait <i>la Duchesse Bleue</i>, il était un peu plus
-gai que ne le soupçonnaient les belles dames qui
-roulaient dans leurs coupés vers la même salle de
-spectacle, des divers coins du Paris fashionable.
-Quant à moi, je continuais d'éprouver, de subir
-plutôt, l'inexplicable attrait, si mélangé d'antipathie
-et d'admiration, dont j'ai déjà parlé.
-J'écoutais Jacques maintenant me raconter ses
-projets de nouveaux ouvrages, et j'oubliais ses
-horribles défauts de c&oelig;ur et de caractère, pour
-admirer la richesse de cette imagination dont je
-voyais jaillir les idées, comme du sommet du
-Vésuve, penché sur le bord du cratère, j'ai vu
-bouillonner la masse sombre de la lave, tandis
-<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
-que des pierres de feu, de la grosseur d'un homme,
-sautaient en l'air avec un bruit de canon. C'est
-une atmosphère de puanteur et de suffocation.
-Le soufre fume sous vos pieds et les brûle. Vos
-yeux pleurent. L'haleine vous manque. C'est
-insupportable... Et ce déchaînement brutal d'une
-force de la nature vous tient là, malgré vous,
-hypnotisé. Jacques aussi est à sa manière une force
-de la nature, et sa vitalité d'artiste m'accablera
-toujours et m'accablait, ce soir-là, d'un hypnotisme
-pareil.&mdash;Toutes proportions gardées.&mdash;Car
-entre le formidable monstre exterminateur
-qui tord son panache de fumée au-dessus de Pompéi
-dévasté, et l'inoffensif volcan cérébral dont les
-fumeuses éruptions s'épanchent en des volumes
-jaunes à deux francs soixante et quinze centimes,
-ou bien se cristallisent en des trois, des quatre, des
-cinq actes de pièce, la différence est vraiment trop
-forte. Sans atténuation d'ironie, une telle comparaison
-serait un peu comique. Justifiée ou non, je
-m'abandonnais à cette sensation sans la discuter,
-et nous continuions, nous aussi de rouler vers le
-théâtre. C'était vrai, comme il l'avait dit dans son
-jargon de pseudo-clubman, qu'il portait la veine:
-fatigué jusqu'à la courbature par ma journée de
-lassitude morale, n'était-ce pas un bonheur inattendu,
-que cet emploi de ma soirée? La comédie
-avait la chance de m'intéresser. Il a tant de talent,
-ce fat égoïste. La comédienne avait la chance
-<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
-d'être jolie, quoique cette fatuité de Jacques
-eût sans doute transformé pour mon étonnement
-une simple grue du Conservatoire en un oiseau
-de paradis. J'ai trop souvent accompagné Claude
-Larcher dans la loge de Colette Rigaud pour
-n'être pas renseigné sur ces amoureuses de la
-rampe et leur fond de vulgarité. Il y a des exceptions
-partout, et M<sup>me</sup> Pierre de Bonnivet, elle
-aussi, pouvait être une exception dans son
-espèce, quoiqu'une femme riche qui se pare d'un
-titre équivoque et collectionne des célébrités
-ne soit guère faite pour me plaire. En tout cas, il
-valait la peine d'accompagner Molan jusqu'au
-Vaudeville, rien que pour le plaisir de le voir
-entrer dans le théâtre.</p>
-
-<p>&mdash;«Nous allons passer par la porte des artistes,»
-m'avait-il dit, «rue de la Chaussée d'Antin.
-Il y a quelque chose de charmant ici, les
-deux petites baignoires d'avant-scène, et sur la
-scène même, au delà du rideau. On y accède par
-la coulisse. Pourvu qu'une des deux soit libre...»</p>
-
-<p class="space">Il était descendu de voiture le premier, en m'annonçant
-ce détour; il avait salué le concierge, et
-il s'était engagé d'abord sous une voûte, puis
-dans un escalier de service, avec cette démarche,
-unique au monde, celle de l'auteur en vogue qui
-entre dans son journal, chez son éditeur, dans son
-théâtre. «C'est moi la maison...» semble-t-il dire
-<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
-avec tous ses gestes, et le pied se fait plus léger,
-la canne tressaille dans la main, les épaules roulent
-involontairement. Ce sont des riens: une
-manière de dire bonjour aux employés, un pli
-de bouche protecteur, une pose crâne du chapeau,
-un clignement d'yeux indulgent. Nous
-autres peintres et qui avons étudié l'art du portrait,
-c'est notre métier de saisir ces riens... Et ces
-employés, depuis le plus humble jusqu'au plus
-haut, depuis l'habilleuse jusqu'au régisseur, toute
-leur personne traduit un inexprimable et inconscient
-respect à voir passer «leur auteur», quelque
-chose comme l'émotion d'un rentier qui verrait
-marcher un de ses coupons. Chez quel marchand
-de tableaux connaîtrai-je jamais la joie d'inspirer
-un respect de cette sorte? Quand aurai-je, pour
-introduire un ami dans une exposition de mes
-toiles, l'orgueil, paisible et innocemment puéril,
-que Jacques déploya pour me faire ouvrir la porte
-de la petite loge, heureusement inoccupée, où nous
-nous assîmes, tandis qu'il me disait à voix basse:</p>
-
-<p>&mdash;«Le premier acte a commencé depuis cinq
-minutes. Tu comprendras tout de suite... C'est
-une ancienne maîtresse du duc qui essaie de
-rendre jalouse la duchesse... T'avais-je menti
-en te disant que la petite Favier est jolie, jolie?...
-Tiens, elle m'a vu... Par bonheur, c'est à un moment
-où l'autre lui débite un petit discours un
-peu long. Je lui aurais fait manquer sa réplique...
-<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
-Elle te regarde. Tu l'intrigues. Elle connaît les trois
-ou quatre camarades avec lesquels j'ai l'habitude
-de venir. Maintenant, écoute-la parler. Rien que
-le timbre, que la musique de sa voix, n'est-ce
-pas exquis? Écoute... Écoute aussi un peu ce qu'elle
-dit. C'est du Jacques Molan de derrière les fagots...»</p>
-
-<p class="space">J'ai entendu, bien des fois depuis, <i>la Duchesse
-Bleue</i>, jusqu'à en savoir par c&oelig;ur chaque phrase.
-J'en marquerais chaque temps,&mdash;ces temps que
-prennent les acteurs pour mieux souligner leurs
-effets. C'est une pièce très délicate et très fine,
-malgré la préciosité du titre. Elle enferme l'étude,
-infiniment ténue et trop juste, d'une jalousie
-rare, mais pourtant très humaine. C'est l'histoire
-d'un ami amoureux de la femme de son
-ami et qui reste fidèle à cette amitié dans cet
-amour. Jamais il n'a dit son sentiment à cette
-femme. Il ne se l'est jamais avoué à lui-même,
-et il ne peut pas supporter qu'un autre fasse la
-cour à cette jeune femme. Il finit par la sauver
-d'une chute irréparable, sans qu'elle sache que
-c'est lui, ni pourquoi. Et cette première scène
-où l'enfantine duchesse se confie à l'ancienne
-maîtresse de son mari, sans soupçonner quels
-souvenirs elle atteint dans ce c&oelig;ur par l'évocation
-de ses propres joies, quelle merveille d'analyse
-émue, vibrante, tendrement cruelle, si
-<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
-l'on peut dire! Enfin, cette pièce est un petit
-chef-d'&oelig;uvre, du Marivaux à la date d'aujourd'hui,&mdash;un
-Marivaux à qui son esprit ferait mal
-et dont la gaieté légère serait de la dentelle sur
-une blessure. Mais la haute valeur de cette comédie,
-je ne l'aperçus pas dès ce premier soir,
-quoique Molan fût là pour m'en commenter les
-moindres détails. Le peintre en moi fut trop vivement
-saisi par l'extraordinaire apparition de
-cette Camille Favier dont mon ami m'avait dit
-avec tant de légèreté qu'elle était sa maîtresse.
-La baignoire, située presque à même la scène,
-me permettait de suivre les moindres mouvements
-de sa physionomie, ses plus furtifs clignements
-d'yeux, ses plus rapides froncements
-de sourcils. Je distinguais jusqu'aux couches de
-crème et de fard inégalement posées sur ses joues,
-jusqu'aux traînées de kohl sous ses paupières, jusqu'au
-prolongement de ses sourcils par le crayon
-noir, et de ses lèvres par le crayon rouge. Et, maquillée
-ainsi, jouant la comédie à deux pas, avec
-des acteurs dont les faces grimées ricanaient auprès
-de la sienne, elle réalisait d'une manière
-saisissante le type idéal retrouvé par les plus raffinés
-des artistes Anglais: Rossetti, Burne Jones,
-Morris, à travers les panneaux ronds des Florentins
-d'avant Raphaël. Ses traits fins étaient presque
-trop menus pour l'optique de la scène. Son
-front large, un peu bombé, semblait chargé de
-<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
-rêves. L'ovale allongé de son visage faisait flotter
-son sourire dans ses joues. Son nez droit, coupé
-un peu court, ennoblissait son profil. Ses lèvres
-renflées, abaissées aux coins, étaient tristes à la
-fois et sensuelles, voluptueuses et amères. Même
-ce maquillage donnait à cette beauté un charme
-particulier, et pour moi étrangement attendrissant,
-par le mélange du naturel et du factice. On
-devinait le rose de la joue sous le rose du fard, la
-frange des longs cils épais sous le crayon, la
-pourpre fraîche des lèvres sous le carmin, comme
-dans sa manière de jouer le personnage qu'elle
-représentait, une femme vraie, sincère et tendre
-transparaissait,&mdash;ou semblait transparaître. Enfin,
-mon impression fut si vive que Jacques s'en
-aperçut, et se mettant à rire:</p>
-
-<p>&mdash;«C'est le coup de foudre,» dit-il, «tu
-viens de recevoir le coup de foudre! Vous pouvez
-vous entendre, d'ailleurs,» continua-t-il, «elle
-a aussi peu de jugeotte que toi... Vos sublimes
-s'amalgameront, comme disait Saint-Simon de
-je ne sais plus qui, de Fénélon, je crois, et de
-M<sup>me</sup> Guyon. Et maintenant, retourne-toi, et regarde,&mdash;sans
-regarder,&mdash;avec ta lorgnette,
-dans la quatrième loge du premier rang, à gauche...
-Tu vois une femme tout en blanc qui s'évente
-avec un éventail garni de volants de mousseline
-de soie, blanche aussi, une invention à
-elle?... C'est M<sup>me</sup> Pierre de Bonnivet. Comment
-<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
-la trouves-tu? C'est amusant, n'est-ce pas, de
-jouer au jeu de l'amour et du hasard avec ces
-deux jolies créatures pour partenaires?...»</p>
-
-<p class="space">Je regardai du côté que m'indiquait Jacques
-avec les précautions requises, et j'eus bientôt dans
-le champ de ma jumelle cette rivale mondaine de
-la bohémienne Camille Favier. L'insolence de fatuité
-où se carrait mon camarade me parut alors
-justifiée, et au delà, par la beauté de cette élégante
-femme qui coquetait avec lui, comme il me l'avait
-raconté, davantage sans doute. Je le connaissais
-trop hardi compagnon pour qu'il ne fût pas
-allé très vite de privauté en privauté. Si Camille
-rappelait, même sous son rouge et ses mouches,
-les Psychés et les Galatées des plus suaves
-d'entre les P. R. B.&mdash;<i>Preraphaelite Brothers</i>,&mdash;M<sup>me</sup>
-Pierre de Bonnivet, elle, avec son nez un peu
-busqué, son menton volontaire, la ligne mince de
-sa joue, la finesse de sa bouche hautaine, avait
-une beauté à justifier des prétentions plus aristocratiques
-encore que l'hérédité du célèbre connétable.
-Comment, issue d'une famille bourgeoise,&mdash;j'ai
-su depuis qu'elle était, de son chef, une Taraval,&mdash;évoquait-elle
-inévitablement le souvenir
-d'une des princesses chères à Van Dyck, ce
-maître incomplet, qu'aucun autre n'a pourtant
-égalé, dans l'art de noter la race, les atavismes
-d'indomptable orgueil et d'héroïque énergie cachés
-<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
-sous les fragilités de la grâce féminine? L'habitude
-de la richesse pendant deux ou trois générations
-produit de ces mirages. Il est certain que
-le peintre de la divine marquise Paola Brignole
-du palais Rouge, à Gênes, n'a jamais trouvé de
-modèle plus conforme à son génie. Seul, son pinceau
-aurait bien reproduit l'éclat particulier de ce
-teint dont la blancheur mate n'était pas de l'anémie,&mdash;les
-lèvres rouges le disaient assez,&mdash;avec
-la nuance des cheveux, très blonds, qui pâlissaient
-aux lumières. Rien qu'à voir saillir les épais rouleaux
-de ces cheveux d'or cendré au-dessus de sa
-nuque, quand elle se tournait de profil, on reconnaissait
-la vitalité physiologique d'une de ces
-fausses maigres qui cachent sous des sveltesses
-de sirène des estomacs de capitaine de dragons.
-Les brides du chapeau mauve qui la coiffait n'empêchaient
-pas de deviner le cou mince, un peu
-long, mais bien musclé, de même que les gants
-révélaient une main nerveuse, aux doigts un peu
-longs aussi; et le buste se dessinait à chaque
-mouvement, dans les blancheurs souples du corsage
-en crêpe de Chine, si jeune, si élégant,
-si plein. Mais ce que cette créature de luxe eut
-aussitôt pour moi de significatif jusqu'à l'obsession,
-ce furent ses yeux, des yeux bleus comme
-ceux de l'autre, avec cette différence que le bleu
-des prunelles chez Camille Favier rappelait invinciblement
-le bleu des pétales d'une fleur, de quelque
-<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
-délicate et vivante pervenche, au lieu que les
-prunelles de M<sup>me</sup> de Bonnivet avaient dans leur
-azur l'éclat du métal ou de la pierre précieuse. Ils
-donnaient dès leur premier regard l'idée de quelque
-chose d'implacable malgré le charme, de dur et
-de froidement dangereux dans le magnétisme. C'étaient
-des yeux comme on en imagine aux nixes
-et aux ondines, en lisant les légendes du Nord,
-des yeux à ne pas croire possible que de vraies,
-de douloureuses et chaudes larmes les eussent
-jamais mouillés. Et pour achever cette sensation
-singulière de cruauté dans la grâce, quand la
-jeune femme riait, ses lèvres se relevaient un
-peu trop dans les coins, découvrant des dents
-aiguës, serrées, très blanches, presque trop petites,
-comme celles d'une bête de chasse et de
-morsure.</p>
-
-<p class="space">En essayant aujourd'hui de retrouver exactement
-les impressions qui me saisirent devant les
-deux complices de Jacques Molan dans son jeu
-favori de l'amour sans c&oelig;ur, je me rends compte
-que ma connaissance actuelle de leurs caractères
-influe sur mon souvenir de cette première rencontre.
-Je ne crois cependant pas donner à ce
-souvenir une retouche trop forte. Je m'entends
-encore, tandis que des applaudissements montaient
-de l'orchestre, sombre d'habits noirs, et descendaient
-des loges rayonnantes de toilettes, vers
-<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
-la petite Favier, oui, je m'entends disant à Jacques:</p>
-
-<p>&mdash;«Tu choisis bien, quand tu t'y mets.»</p>
-
-<p>&mdash;«On fait ce qu'on peut,» dit-il en hochant
-la tête.</p>
-
-<p>&mdash;«Je me demande,» continuai-je, «avec
-des maîtresses de cette beauté-là...»</p>
-
-<p>&mdash;«Une maîtresse,» rectifia-t-il. «M<sup>me</sup> de
-Bonnivet n'est pas ma maîtresse.»</p>
-
-<p>&mdash;«Pour ce que je veux dire,» repris-je, «cela
-revient au même. Je me demande donc comment
-tu t'arranges pour échapper à la chronique, au
-roman à clef, enfin à tous les jolis procédés de
-polémique habituels à tes confrères?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Je suis comme Proudhon,» répondit-il
-en riant, «de qui Hugo prétendait qu'il avait de
-la peau de crapaud dans sa poche. Il paraît que
-ce talisman sauve de tous les dangers...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et tu crois que cette chance-là durera toujours?...
-Et puis, il n'y a pas que les confrères, il
-y a ces femmes elles-mêmes...»</p>
-
-<p>&mdash;«Elles?» fit-il; «axiome, comme eût dit ce
-badaud de Larcher: une femme est le meilleur
-antidote contre une autre femme. C'est pour
-cela...»</p>
-
-<p>Et le pommeau d'or de sa canne de jonc me
-montra la salle d'abord, puis la scène.</p>
-
-<p>&mdash;«Et les vengeances de dépit? Et le vitriol
-et le revolver? Et le reste?... A ta place, il y a une
-<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
-de ces deux créatures à laquelle je ne me fierais
-pas.»</p>
-
-<p>J'avais moi-même imperceptiblement tourné
-la pomme de ma canne du côté de la salle en disant
-ces mots, pour lui expliquer que je voulais
-parler de M<sup>me</sup> de Bonnivet.</p>
-
-<p>&mdash;«Vraiment! la belle reine Anne te donne
-l'impression, à toi aussi, d'un coquet oiseau de
-proie, d'un petit faucon rageur avec lequel il ne
-faudrait pas trop badiner... Hé bien! si tu veux,»
-continua-t-il en se levant, «l'acte est fini, je vais
-te présenter à l'une et à l'autre. C'est très drôle.
-Croirais-tu que, dans mes histoires, j'ai toujours
-plus ou moins besoin d'un <i>regardeur</i>. Quand on
-pense qu'il y a eu des sots pour blâmer, dans les
-tragédies classiques, l'emploi des confidents. A
-mon avis, il n'est pas de personnage plus naturel...»</p>
-
-<p>Il me prit le bras, en prononçant cette phrase
-d'une si naïve outrecuidance par laquelle il m'assignait
-ce rôle de témoin, de satellite emporté
-dans l'orbite de son soleil. Chose étrange, je
-suis si réellement créé pour ces rôles de second,
-d'un Pylade auprès d'un Oreste, d'un Horatio
-auprès d'un Hamlet, que ce sans-gêne ne me
-blessa point. Hélas! Il était écrit que je serais un
-raté, toujours et partout, même comme Horatio.
-Quelle ironie que d'avoir pour Hamlet l'implacable
-égotiste qui me guidait vers la loge de la
-<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
-petite Favier; et je le suivais docilement, d'abord
-à travers les décors que les rudes mains des machinistes
-déplaçaient en hâte, puis par un escalier
-rempli d'un peuple d'habilleuses et de figurants,
-enfin par des couloirs percés de portes
-derrière lesquelles s'entendaient des rires, des
-chansons, des discussions, des bruits d'eaux vidées
-précipitamment, et jusqu'à des termes de parties
-de cartes. De ces coulisses, dont le nom fait
-rêver les bourgeois jeunes et vieux, je n'avais
-jusqu'ici connu que celles de la <i>Comédie Française</i>,
-où j'ai si souvent accompagné ce malheureux
-Claude. Elles ont cette correcte mais un peu conventionnelle
-respectabilité qui gâte trop souvent
-le jeu des sociétaires et des pensionnaires de la
-célèbre maison. Mon horreur de la prétention
-me les a toujours fait peu aimer, ces couloirs de la
-Comédie, si élégants d'aspect avec leurs portraits
-séculaires, leurs bustes vénérables, la tenue de
-leur foyer-salon. J'y ai subi plus qu'ailleurs le
-désenchantement du contraste entre le spectacle
-et son revers, entre le prestige théâtral et sa cuisine.
-Au contraire, dans les coulisses des théâtres
-plus simples, où des amis m'ont entraîné, aux
-<i>Variétés</i>, au <i>Gymnase</i>, au <i>Vaudeville</i> ce soir-là,
-j'ai senti ce que comporte de pittoresques antithèses,
-de souple improvisation, d'énergie animale,
-le bizarre métier de comédien. Le hasard
-voulait que cette fois je prisse, en compagnie de
-<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
-Jacques Molan, après m'être rongé d'impuissance
-la journée entière, une cure complète de vitalité.
-N'entendîmes-nous pas, au moment où nous frappions
-à la porte sur laquelle se voyait écrit le nom
-de M<sup>lle</sup> Favier, le dialogue suivant, échangé entre
-deux messieurs en redingote et en chapeau de
-ville, mais leur face rasée et leurs joues bleuâtres
-révélaient deux acteurs, de cette troupe ou d'une
-autre:</p>
-
-<p>&mdash;«Je n'ai pas été bon, l'autre soir, dans mon
-nouveau rôle?...» interrogeait l'un; «dis-moi la
-vérité...»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais si. Mais si, tu as été bon,» répondait
-l'autre, «il n'y a qu'une chose qui te manque...»</p>
-
-<p>&mdash;«Laquelle?»</p>
-
-<p>&mdash;«C'est de te camper là, planté sur tes deux
-pieds, et de regarder le public, bien dans l'&oelig;il,
-en lui disant: <i>Vous savez, tas de mufles que vous
-êtes, je me f... de vous...</i>»</p>
-
-<p>&mdash;«Sais-tu que cet animal vient de formuler
-d'un mot peu académique tout le secret du succès
-dans tous les arts?» me dit Jacques Molan
-qui se mit à rire: «Entre nous, et puisque nous
-sommes en amitié ce soir, cet aplomb-là te manque
-un peu, à toi aussi. Si je te voyais plus souvent,
-je te le donnerais...»</p>
-
-<p>Il ne se doutait pas, en disant ces phrases, à
-quelle place malade de ma conscience d'artiste il
-touchait, si gaiement, si durement aussi, et je ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
-lui répondis pas ce que j'avais sur les lèvres:
-«Cela prouve la bassesse et la brutalité du succès,
-voilà tout, et que l'artiste qui réussit cache trop
-souvent un charlatan...» Il venait de heurter à
-la porte de la loge. Une voix avait répondu:
-«Qui est là?» Puis, sans qu'on attendît la réponse,
-la porte s'était ouverte d'elle-même, et
-Camille Favier était apparue avec un sourire
-de bonheur sur son joli visage, qui se changea
-en une expression contrainte, lorsqu'elle vit que
-son amant n'était pas seul.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!» dit-elle, presque confuse, «je ne
-croyais pas que vous amèneriez quelqu'un, et ma
-loge est en désordre.»</p>
-
-<p>&mdash;«Cela ne fait rien,» dit Jacques, en la repoussant
-doucement d'une main vers le fond de
-cette loge et m'introduisant de l'autre. «Monsieur
-n'est pas quelqu'un, comme vous semblez le
-croire, petite Duchesse bleue... Monsieur est un
-ami, un très vieil ami, et c'est aussi un peintre,
-un très grand peintre, entendez-vous. Tous nos
-amis sont de grands hommes. Saluez... Il est habitué
-au désordre de son propre atelier. Soyez
-donc tranquille... Il m'a demandé la permission
-de vous être présenté, parce qu'il a depuis très
-longtemps l'idée de faire votre portrait...» Il me
-poussa du coude, pour que je ne démentisse pas
-ce coup de pouce donné à la vérité. «J'allais oublier
-de vous le nommer: Monsieur Vincent La
-<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
-Croix... Ne lui dites pas que vous avez vu de ses
-&oelig;uvres. Il ne vous croirait pas. Il n'expose guère.
-Il est de l'école des timides. Vous êtes avertie...
-Et maintenant que la glace est rompue, nous pouvons
-nous asseoir...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vous pouvez vous asseoir,» dit la jeune
-femme en riant. Le boniment blagueur de mon
-compagnon, peu obligeant pour moi dans sa familiarité
-gouailleuse,&mdash;mais comment s'en fâcher?&mdash;l'avait
-déjà transformée. «Vous me
-permettrez bien, pourtant, de faire un peu le
-ménage?...» continua-t-elle, et, avec une adresse
-presque incroyable de rapidité, elle étend une
-serviette propre sur une cuvette pleine d'eau savonneuse
-où elle venait de se laver les mains.
-Elle roule et jette sous la table à toilette d'autres
-serviettes tachées de rouge ou de blanc. Elle rebouche
-trois ou quatre boîtes de pommade,
-drape un peignoir rose sur une chaise où j'avais
-pu voir un corset de coutil passablement fatigué,
-celui qu'elle mettait à la ville, par économie.
-Elle avait pour vaquer à ces petits soins un
-de ces sourires d'enfant qui donneraient de la
-grâce à un épluchage de légumes dans une cuisine
-empestée par l'oignon, et comme elle nous
-disait: «Voilà...» elle poussa un petit cri. Elle venait
-d'apercevoir une paire de bas d'un vert pâle à
-baguettes d'argent, ceux qu'elle portait à l'acte,
-en train de s'étaler sur le bord de la fenêtre
-<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
-fermée. Elle les saisit, avec une brusquerie effarouchée
-où je me plus à discerner un petit frisson
-de pudeur. C'était un peu de sa nudité, ces bas
-de soie où se dessinait encore la forme de sa
-fine jambe et de son pied menu. Elle les cache
-dans le premier objet qu'elle trouve sous sa main
-et qui était un carton à chapeau. «Cette fois,
-ça y est,» conclut-elle, et se tournant vers Jacques:
-«Pensez que je prévoyais votre visite
-et que j'ai changé de costume en dix minutes,
-montre en main. Vous n'aurez pas à subir l'habilleuse,
-puisque cette pauvre femme vous déplaît...»
-Et, caressante à la fois et intimidée:
-«Vous avez été contente de moi, ce soir? J'ai
-bien joué ma grande scène?...»</p>
-
-<p class="space">Si elle m'avait séduit, dès le moment où je l'avais
-vue apparaître sur les planches, par un charme
-de finesse native et de grâce ingénue, combien ce
-charme opérait avec une plus puissante magie
-dans ce cadre grossier et plus indigne d'elle encore!
-Cette si simple loge, si désordonnée, si dépourvue
-d'étoffes et de bibelots, où tout sentait
-l'improvisation, l'à peu près et l'économie, me
-rappelait, par le contraste, les somptuosités et les
-raffinements de la loge où trônait aux Français
-cette coquine de Colette Rigaud.&mdash;Ah! si Colette
-avait eu pour Claude, quand j'accompagnais
-chez elle ce malheureux garçon, l'évident amour
-<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
-que la Duchesse bleue montrait à Jacques Molan
-par l'accent de ses moindres mots, l'ardeur de ses
-moindres regards, la fièvre de ses moindres gestes!
-Enfant délicieuse, et comme elle aimait,
-comme elle se donnait, par tout son être, avec
-quel naturel et quelle spontanéité! Divine tendresse
-dont mon camarade de ce soir ne jouissait
-que par vanité! Je sentais si bien qu'il se complaisait,
-en causant avec cette adorable maîtresse,
-à diriger devant moi une simple <i>performance</i>. Ses
-yeux s'étaient faits plus brillants au lieu de se faire
-tendres. Je le voyais qui m'étudiait dans une
-glace suspendue en face de nous, au lieu de regarder
-la pauvre amoureuse à laquelle il répondait
-cependant:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez été exquise, comme toujours.
-Demandez à Vincent si je ne le lui ai pas dit?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vrai, monsieur?» demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Très vrai,» répondis-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Et il y a eu de l'écho chez lui, je vous assure,»
-continua Jacques.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors, j'ai réellement bien joué ma scène,»
-fit-elle avec un naïf éclair de contentement dans
-ses prunelles, puis ses sourcils se froncèrent, et,
-hochant sa jolie tête: «hé bien! cela m'étonne...»</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi?» interrogeai-je à mon tour.</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà ce qu'il ne fallait pas lui demander,»
-fit Jacques en riant. «Je sais d'avance ce qu'elle
-va te répondre.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
-&mdash;«Non!» dit-elle vivement, et sa bouche
-frémissante retomba tout à coup au pli amer
-qu'elle avait si naturellement au repos. «Ne l'écoutez
-pas, monsieur. Il va me plaisanter, et c'est
-mal à lui, c'est très mal, sur une de ces impressions
-nerveuses comme nous en avons tous, et lui
-aussi, et vous, monsieur, j'en suis sûre... N'est-ce
-pas, que vous connaissez ce frisson d'antipathie
-devant certaines personnes dont la seule présence
-vous glace à vous enlever du coup vos
-moyens, votre mémoire, tout votre esprit?... Enfin,
-c'est comme si on ne pouvait pas respirer le
-même air qu'elles, sans étouffer...»</p>
-
-<p>&mdash;«Si je les connais, ces antipathies!...»
-m'écriai-je. «Mais je les ai pour des gens que je
-rencontre par hasard, que je n'ai jamais vus, qui
-ne me sont de rien, et leur simple approche m'est
-intolérable, comme si c'étaient mes ennemis déclarés...
-Autrefois je résistais à ces instinctives
-répulsions. J'ai trouvé à l'expérience que j'avais
-toujours eu tort de n'y pas céder, et, j'en suis sûr
-aujourd'hui, une antipathie de cette espèce, ou
-forte, ou légère, est une seconde vue de la nature,
-un avertissement infaillible qu'un danger nous
-menace et qu'il nous viendra par l'être dont
-l'existence nous gêne ainsi...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vous voyez,» dit Camille en se tournant
-vers Molan, «que je ne suis pas si ridicule...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
-J'avais deviné aussitôt le nom de la personne
-dont la présence dans la salle déconcertait de la
-sorte la frêle nymphe de Burne Jones, transformée,
-de par la mauvaise fée qui présidait à son
-destin, en une pauvre diablesse d'actrice, amoureuse
-de l'écrivain de Paris le moins capable
-d'aimer. Je n'eusse pas deviné ce nom, d'ailleurs,
-que Jacques ne m'eût pas laissé longtemps dans
-cette ignorance. Il n'est cependant pas plus mauvais
-qu'un autre. Je lui ai même connu de bons
-mouvements, voire de la générosité. A ma connaissance,
-il a obligé de sa bourse des confrères
-qui l'avaient plus ou moins diffamé. Comment
-concilier cela avec des duretés, doublées
-d'indélicatesse, celle par exemple qui lui fit me
-nommer la rivale de sa maîtresse, à la minute
-même où il voyait la gentille enfant si troublée?&mdash;C'est
-tout simple. Il n'y a pour lui ni bien ni
-mal, ni dureté ni générosité. <i>Il y a la galerie</i>, et
-un seul témoin suffit pour la lui composer, cette
-galerie qui suscite à son amour-propre maladif
-les meilleures actions tour à tour et les pires,
-des magnanimités et des vilenies. En faisant le
-«regardeur» auprès de lui, comme il disait, j'ai
-vraiment compris combien ont raison les casuistes
-qui prétendent que nos actions ne sont
-rien et nos mobiles tout. Ses mobiles, à lui,
-je pouvais les voir aussi distinctement que des
-<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
-rouages de montre à travers une boîte de cristal.</p>
-
-<p>&mdash;«Elle te parle par énigmes,» dit-il en s'adressant
-à moi, avec un éclair dans ses prunelles
-qui signifiait: «Tu vas voir si j'ai diagnostiqué
-juste et si elle m'aime.» Deux vanités à satisfaire
-à la fois: celle de l'observateur et celle du séducteur,
-comment ce Trissotin Don Juan y eût-il
-résisté? et il continuait: «Je vais t'amuser en te
-révélant le nom de la spectatrice qui la trouble
-ainsi ce soir... Elle n'est pas si compliquée que
-toi, et c'est une femme tout simplement qui lui
-donne cette impression de <i>jettatura</i>...»</p>
-
-<p>&mdash;«Jacques!...» s'écria l'actrice d'une voix
-suppliante, sans prendre garde que l'emploi de
-ce prénom trahissait leur secret plus encore que
-l'odieuse taquinerie de son amant.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous avertis que Vincent est un de <i>ses</i>
-admirateurs,» insista celui-ci, malgré cet appel.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!» fit Camille, en me regardant avec
-une soudaine défiance, «il la connaît?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Il veut vous taquiner, mademoiselle,» répondis-je,
-«car je n'ai vu dans la salle absolument
-aucun visage sur qui je pusse mettre un nom...»</p>
-
-<p>&mdash;«Alors, c'est moi qui suis un menteur,»
-reprit Molan, «et tu ne m'as pas dit tout à l'heure
-que M<sup>me</sup> Pierre de Bonnivet était un Van Dyck
-descendu de la cimaise, comme la Duchesse bleue
-est, toujours d'après toi, un Burne Jones qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
-marche... Il ne faut pas vous étonner, Camille.
-C'est leur manie, à ces peintres, ces comparaisons
-avec des tableaux. Pour eux une femme ou un
-paysage c'est un morceau de toile auquel il ne
-manque plus qu'un cadre. Cette petite infirmité
-est à leur esprit ce que la tache d'encre est à
-nous autres,» et il montra qu'en effet, malgré
-son élégance trop piochée d'homme de lettres qui
-fait l'homme du monde, une toute légère trace
-noire maculait le doigt du milieu de sa main
-droite, celui qui tient la plume. «C'est comme
-le fard à vos joues, à vous comédiennes, la petite
-marque professionnelle... Oui ou non, m'as-tu
-dit cela de M<sup>me</sup> de Bonnivet?...»</p>
-
-<p>&mdash;«C'est vrai, je t'ai dit cela,» répondis-je
-vivement, «mais ajoute que c'est toi qui m'as
-montré cette femme et que je ne lui ai jamais
-été présenté. Et je t'ai dit encore que je lui
-trouvais des yeux d'une dureté affreuse et l'air
-mauvais. Malgré toute sa beauté, toute son élégance,
-toute sa finesse, pour moi elle est presque
-laide, plus que laide, repoussante... Et je comprends
-absolument l'impression de M<sup>lle</sup> Favier...»</p>
-
-<p>Le regard de reconnaissance que me jeta l'actrice
-équivalait à un nouvel aveu de sa liaison avec
-mon ami. D'ailleurs, elle ne pensait pas plus à
-se cacher de cette aventure que lui-même. Avec
-une différence toutefois. Elle ne pouvait se retenir
-de sentir tout haut parce qu'elle était trop
-<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
-émue, et lui, il n'étalait leur intrigue que parce
-qu'il n'était pas ému du tout. Il le surprit, ce regard,
-et, reprenant son ton de plaisanterie:</p>
-
-<p>&mdash;«Et leurs sublimes s'amalgamèrent aussitôt.
-<i>Amen</i>,» dit-il en bouffonnant. «Hé bien!
-Camille, vous voyez si je suis gentil. Je vous ai
-amené quelqu'un avec qui vous pourrez parler.
-Il vous comprend déjà. Jugez quand il aura fait
-votre portrait!... Car il le fera, et pour moi encore,
-j'y tiens... Est-ce convenu?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne savez pas si monsieur votre ami
-a le temps en ce moment?...» fit-elle. «Vous
-allez... Vous allez...»</p>
-
-<p>&mdash;«Puisque je vous dis que nous ne sommes
-venus que pour cela,» répondit-il en répétant son
-mensonge que je continuai à ne pas relever. J'eusse
-plutôt tremblé que ce projet de portrait si gratuitement
-improvisé ne se réalisât point. «Mais
-le temps passe, il faut que vous soyez en scène
-au commencement de l'acte. A tout à l'heure...»
-Et comme je disais: «Adieu, mademoiselle.»&mdash;«Mais
-non,» continua-t-il, «pour toi aussi, c'est
-à tout à l'heure. N'est-ce pas, Camille?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Certainement,» fit-elle en riant. Je voyais
-à ses yeux qu'elle subissait le passage d'une petite
-émotion: «Vous me permettez de dire un mot à
-votre ami?» ajouta-t-elle en s'adressant à moi.</p>
-
-<p>&mdash;«Bon!» pensai-je. «Elle va lui faire quelque
-reproche, et elle aura raison.&mdash;L'adorable créature,
-<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
-et qu'il la mérite peu!...» Et je tombai dans
-une mélancolique rêverie qui contrastait avec
-l'endroit où je me trouvais au moins autant que
-la délicate sensibilité révélée par chaque geste,
-par chaque parole de la jeune actrice. Nous n'étions
-pas restés un quart d'heure avec elle, et ces
-quinze minutes avaient suffi pour que l'aspect
-du corridor changeât. Une fébrile hâte annonçait
-maintenant le tout prochain lever du rideau et la
-peur d'arriver trop tard. L'avertisseur allait, frappant
-aux portes ici et là. De petits cris lui répondaient.
-Les visiteurs prenaient congé rapidement.
-La partie de bésigue continuait dans une loge voisine,
-celle d'une comédienne qui ne jouait qu'au
-dernier acte, et le prononcé monotone des formules
-consacrées, rendait cette hâte plus sensible
-encore par la lenteur de la numération: «Quarante...
-Deux cent cinquante... Quatre-vingts de
-monarques... Deux cent cinquante...»</p>
-
-<p>&mdash;«Me voici,» dit Jacques, qui interrompit
-ma méditation en me touchant l'épaule, «regagnons
-vite notre baignoire... Si Camille ne m'y
-voit pas dès sa rentrée en scène, elle me cherchera
-dans la loge de M<sup>me</sup> de Bonnivet, et elle
-n'aura pas tous ses moyens...»</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi, aussi, t'amuses-tu à exciter sa
-jalousie?» répondis-je. «Comme tu peux être
-dur!... Tu lui as fait de la peine, tout à l'heure.
-Elle était fâchée...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
-&mdash;«Fâchée?» s'écria-t-il, et il répéta: «Fâchée?...
-Et la preuve: elle vient de me demander
-de la reconduire jusque chez elle, ce soir. Sa mère
-ne vient pas la prendre... Fâchée? Mais les femmes
-adorent ces taquineries. Ça les occupe d'abord,
-et puis elles sont comme toutes les méchantes
-bêtes,&mdash;ne tique pas,&mdash;on ne les dompte qu'en
-leur faisant mal... Je tiens à ce que tu connaisses
-vraiment la rivale, maintenant. Vers le milieu de
-l'acte, Favier sort du théâtre, je monte dans la
-loge de M<sup>me</sup> de Bonnivet, je lui demande la permission
-de te présenter... C'est une autre femme,
-tu verras...»</p>
-
-<div class="chapter">
-<h3>III</h3>
-</div>
-
-<p>Aujourd'hui que je repasse le détail de tous ces
-souvenirs,&mdash;à l'encre, comme on fait pour un
-crayon à demi effacé sur un album de route,&mdash;je
-comprends nettement une vérité qui m'échappa
-sur la minute même. Molan avait eu trop
-raison quand il m'avait plaisanté sur le coup de
-foudre. J'étais devenu amoureux de Camille Favier,
-dès le moment où je l'avais vue apparaître
-sur la scène, avec ce visage d'une beauté si fine,
-<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
-si souffrante, si pareille au type d'art d'un Maître
-que j'ai beaucoup étudié. Amoureux?... Coup de
-foudre?... Ces mots bien graves, bien tragiques,
-conviennent mal à une émotion qui en est restée
-presque au rêve. Pourtant cette petite actrice,
-dont je ne savais rien, sinon qu'elle disait très
-juste et qu'elle était la maîtresse d'un auteur à
-la mode, avait touché aussitôt une des fibres les
-plus vivantes de mon c&oelig;ur. Malgré les vantardises
-de Molan, malgré la grâce enfantine de son
-accueil, ce pouvait être une rouée ou une intrigante.
-A coup sûr, c'était une ingénue très déniaisée,
-puisque, de l'aveu de mon camarade, le
-siège de sa vertu n'avait rien eu de commun, ni
-comme longueur, ni comme difficulté, avec le
-siège de Troie ou seulement celui de Paris. On
-ne pense pas à tant réfléchir quand le c&oelig;ur est
-pris, et le mien l'était. Oui, cette enfant occupait
-déjà une place si à part dans ma sensibilité
-que l'idée de son départ du théâtre avec Molan,
-le soir même, m'infligea une étrange tristesse.
-Encore une fois, c'est à distance que je m'explique
-ces impressions; alors, je me contentais
-de les subir. Assis dans la baignoire et ma lorgnette
-de nouveau en main, je crus de bonne foi
-que cette tristesse provenait de constater après
-tant d'autres cette banale et toujours décourageante
-évidence: les hommes les plus aimés sont
-ceux qui aiment le moins. Et puis, l'habitude ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
-m'a pas blasé, ni l'âge, sur la déloyauté en
-amour. Je n'ai jamais pu mentir à une maîtresse,
-même à celles que l'on prend, comme une cuisinière
-d'extra, pour huit jours. A vrai dire, je
-n'ai pas beaucoup connu cette espèce. Mes caprices
-à moi ont duré des huit années, et j'y ai
-connu des déceptions qui devraient me rendre
-indulgent pour les ruses des hommes à l'égard
-des femmes. Les roués à la Jacques Molan, c'est
-notre revanche, à nous autres cocquebins qui
-n'avons jamais su nous faire aimer, simplement
-parce que nous aimions. Peut-être aurais-je
-éprouvé, dans cette baignoire du <i>Vaudeville</i>, et
-par cette étrange soirée, ce sentiment peu délicat
-mais trop naturel: la joie de la corporation
-vengée, si la victime de cette vengeance n'avait
-pas été cette pauvre petite Duchesse Bleue.
-Quand elle revint en scène, la pitié me prit, à
-observer l'éclat plus heureux de ses prunelles, la
-verve plus joyeuse de son jeu, le visible frémissement,
-dans sa souple et nerveuse personne,
-d'une amante qui se croit aimée. Lorsqu'elle eut
-disparu dans les coulisses, cette pitié grandit
-jusqu'à se transformer en indignation: mon ami
-se levait avec une malicieuse physionomie de
-gamin qui joue un bon tour à une surveillance
-gênante. En le regardant de loin, entrer dans la
-loge de M<sup>me</sup> de Bonnivet, je monologuais avec
-moi-même, non sans amertume:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
-&mdash;«Pourquoi faut-il,» me disais-je, «que
-l'on ne plaise aux femmes qu'en étant aussi femme
-qu'elles, au pire sens du mot?... Cette charmante
-Camille est heureuse en ce moment. Elle se déshabille
-et se rhabille avec la gaieté d'une brave créature
-qui vient d'aller au feu et de gagner une
-bataille pour celui qu'elle aime. Elle lui a si joliment
-joué tout cet acte... Elle n'a pas les épaules
-tournées qu'il la trahit... Et cette trahison double
-le plaisir qu'il goûte à man&oelig;uvrer auprès de
-l'autre. La coquine la plus coquine a-t-elle jamais
-eu les yeux allumés par le désir de plaire
-comme cet écrivain notoire les a en ce moment?...
-Et il donne la main aux deux hommes
-qui sont auprès de la dame, avec une cordialité!...
-Il y en a bien un qui est le mari, et l'autre
-sera sans doute un rival... Bon! le voici qui
-parle de moi, car les mauvais yeux bleus me lorgnent.
-Suivons la pièce. Ce sera plus digne et
-aussi plus agréable. Il y a belle lurette que je le
-sais: les poètes, les romanciers et les auteurs dramatiques
-n'ont de c&oelig;ur qu'en littérature. Ce serait
-si doux cependant d'estimer la sensibilité de
-quelqu'un dont on admire le talent... Au lieu de
-cela, neuf fois sur dix, plus un artiste est tendre
-dans son &oelig;uvre, moins il est tendre dans sa vie...
-Quelle misère!...»</p>
-
-<p class="space">Me parlais-je à moi-même en toute franchise?
-<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
-Non, hélas! Je le sentais dès lors vaguement.
-La perfidie de Molan, par elle seule, ne m'aurait
-pas révolté ainsi. Appliquée à une autre personne
-qu'au petit Burne Jones du <i>Vaudeville</i>, je l'eusse
-plutôt trouvée assez «farce,» comme nous disions
-à l'atelier. Surtout je me fusse diverti de sa
-mine un peu penaude, quand il revint dans notre
-commune baignoire:</p>
-
-<p>&mdash;«Tu n'as pas tout à fait l'air triomphant
-que conseillait le truculent personnage de tout à
-l'heure: <i>en face du public, là, bien dans l'&oelig;il, vous
-savez, tas de mufles</i>... et le reste...» lui dis-je. «Tes
-affaires semblaient cependant bien marcher, à
-distance?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Trop bien,» fit-il en haussant les épaules,
-«M<sup>me</sup> de Bonnivet m'a invité à souper chez elle,
-après le spectacle...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et la petite Favier?» demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu as mis le doigt sur la plaie,» répondit-il.
-«Je lui ai promis de la reconduire. Je ne
-peux pourtant pas la lâcher au dernier moment,
-je mériterais trop moi-même d'être mis dans le
-tas dont parlait cet inimitable professeur d'énergie...
-Et si je me dégage à présent, va te promener,
-elle me savate la fin de ma pièce.»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu penses à tout,» lui dis-je, avec une
-ironie à laquelle il ne prit pas garde. «Hé bien!
-lâche M<sup>me</sup> de Bonnivet. Celle-là ne te joue pas
-de pièce, et c'est assez dans la ligne de conduite
-<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
-que tu m'as confessée tout à l'heure: à coquette
-coquette et demie... Elle t'invitera une autre
-fois...»</p>
-
-<p>&mdash;«En attendant, j'ai accepté,» interrompit-il,
-«et la coquetterie, cette fois, c'était d'accepter...
-Ce serait trop simple de jouer au plus
-fin avec les femmes, si ce jeu consistait à toujours
-feindre la froideur. Il y a des moments où il faut
-leur tenir la timbale haute, et elles grimpent à
-la perche avec d'autant plus d'ardeur. Il y en a
-d'autres où il faut être à la merci de leur plus léger
-caprice... Enfin, je te répète que j'ai accepté...
-Il s'agit de trouver le moyen de me dégager de
-Camille...&mdash;Bon,» dit-il, après un moment de
-silence, «je crois que j'y suis... L'amalgame de
-vos deux sublimes m'y aidera. Mais il faut que tu
-veuilles bien. Tu veux bien?... Alors je vais te
-présenter à M<sup>me</sup> de Bonnivet. Elle t'invitera à souper
-aussi. C'est une femme comme ça... Tu refuseras...»</p>
-
-<p>&mdash;«J'aurais toujours refusé,» fis-je, «sans
-te demander ton avis. Mais je ne comprends pas
-le rapport...»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu comprendras plus tard,» dit-il, et ses
-prunelles exprimaient de nouveau la joie de la
-<i>performance</i> exécutée devant un témoin complaisant:
-«laisse-moi le plaisir de t'intriguer, et
-promets-moi aussi de te prêter à une autre chose
-que je te demanderai. Hé! Rien de mal, belle
-<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
-âme. Voici l'entr'acte. Avant de monter chez la
-reine Anne, allons de nouveau saluer Camille.
-C'est dans le plan... Hein! quelle bonne salle ce
-soir, comme tout porte!...»</p>
-
-<p>La toile était tombée en effet, parmi des applaudissements
-de plus en plus nourris et des rappels
-enthousiastes, tandis que Jacques m'associait
-de la sorte, en me consultant à peine, à son énigmatique
-projet de rouerie. Je pensai bien, une
-minute, à refuser cette complicité. Elle ne s'accordait
-guère avec mon indignation de tout à l'heure.
-Ce scrupule ne tint pas contre la curiosité de savoir
-par quel détour ce Monsieur Célimène de la
-littérature s'échapperait du piège où il s'était pris
-lui-même. Du moins je me donnai ce prétexte,
-sur le moment. Aujourd'hui je crois bien que
-je cédai surtout, et simplement, à l'attrait qui
-me portait vers la jolie actrice. L'on ne devrait
-jamais être trop sévère pour les trahisons d'un
-autre. Les plus scrupuleux sont prêts à les accepter,
-à les aider, quand elles s'accordent avec
-leur secret désir. La vérité cynique, la vraie,
-c'est que je n'avais plus la moindre idée de blâmer
-Molan lorsque nous nous engageâmes de
-nouveau dans les coulisses pour gagner le réduit
-où le pseudo Burne Jones nous attendait&mdash;comme
-les actrices attendent.&mdash;Celle-ci avait
-beau aimer son amant du plus sincère amour, elle
-n'en restait pas moins la comédienne en vogue
-<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
-qui doit ménager ses admirateurs, et elle ne pouvait
-même pas garder intact l'asile de sa modeste
-loge. Des voix s'en échappaient, quand nous en
-approchâmes. Jacques les écouta un instant, avec
-une nervosité de sa physionomie qui me fit lui
-pardonner bien des choses. S'il était contrarié,
-c'est qu'il était jaloux. Par conséquent sa moquerie
-indifférente était feinte. Je devais apprendre par
-son exemple, une fois de plus, qu'il n'y a aucun
-lien nécessaire entre la jalousie et l'amour.</p>
-
-<p>&mdash;«Camille n'est pas seule...» fit-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors nous reviendrons,» répondis-je.
-«Elle préférera causer avec toi plus en tête-à-tête,
-et c'est mieux aussi, étant donné ce que tu as à
-lui dire...»</p>
-
-<p>&mdash;«Au contraire,» répliqua-t-il avec une
-gaieté soudaine dans son sourire, et d'un accent
-très bas, «je viens de distinguer les deux
-voix, c'est le gros Tournade et c'est Figon. Tu
-ne les connais pas? Figon est étonnant, tu verras.
-C'est le snob de la grande espèce, un ilote de vanité
-à dégoûter des titres M. Jourdain lui-même...
-Quant à Tournade, c'est le fils du gros marchand
-de bougies,&mdash;les bougies Tournade, tu ne brûles
-que cela.&mdash;Des millions, naturellement... Et je
-le soupçonne d'être très disposé à en mettre un
-morceau aux pieds de Camille... Ah!» continua-t-il
-avec plus de malice encore, «tu vas perdre la
-fleur de ta première impression... La petite a du
-<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
-c&oelig;ur et plus de délicatesse que n'en comporte
-son métier, mais on n'est pas au théâtre pour
-rien, et elle n'a pas toujours le ton qu'elle a eu
-tout à l'heure avec nous... Allons, du courage!...»</p>
-
-<p class="space">Et il frappa contre la porte avec sa canne d'une
-façon qui démentait un peu ses paroles. Il y avait
-une autorité et de nouveau une nervosité dans ce
-petit coup sec. «Décidément il y tient plus qu'il
-ne veut l'avouer et se l'avouer,» me répétai-je,
-tandis que cette porte s'ouvrait. Deux lampes et
-plusieurs bougies allumées maintenant rendaient
-étouffante l'atmosphère de l'étroit local où se tenaient,
-outre l'actrice et son habilleuse, les personnages
-dont Jacques m'avait annoncé la présence.
-Je reconnus aussitôt les deux types du bas viveur
-actuel, si merveilleusement dessinés par Forain.
-L'un, que je devinai à son encolure être le Tournade,
-montrait une grosse face, plaquée de rouge,
-d'un cocher trop bien nourri, avec une de ces
-lourdes et ignobles bouches qui appellent le noir
-cigare congestionnant, des yeux à la fois finauds,
-brutaux et assouvis, une calvitie menaçante, de
-courts favoris roux, la carrure d'un boxeur... Et
-quelle main, aux larges doigts gras, boudinant
-autour de larges bagues à larges pierres! Quelque
-âpre paysan, acheteur de biens nationaux, revit
-dans les gens de cette espèce, et ils apportent à
-<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
-la crapule élégante une âme ignoblement positive
-de fils d'usurier, nourrie par un tempérament
-de portefaix. L'autre, le Figon, maigre
-et veule, avait un nez infini sur une bouche dont
-chaque dent était un pari d'aurification. Ses
-yeux verts et bordés de jambon,&mdash;abominable
-mais irremplaçable métaphore de l'argot du
-peuple,&mdash;clignotaient dans un teint pourri de
-remèdes secrets, un de ces teints où roule une
-lymphe gâtée qui corrompt la chair qu'elle devrait
-nourrir. Le poil rare, les épaules étroites,
-l'épine déjà cassée, quel exemplaire de cet épuisement
-sans race qui justifierait les colères des
-ouvriers contre la bourgeoisie, si eux-mêmes,
-basse canaille nourrie et rongée des mêmes vices,
-ne valaient pas moins encore! Et tous les deux, l'obèse
-Tournade et l'évidé Figon, avaient cette façon
-de porter l'habit de soirée, ces larges boutons
-d'or au plastron, ce bouquet à la boutonnière,
-ce chapeau en arrière sur la tête, uniforme de sottise
-ou d'infamie, depuis que le caricaturiste génial
-de <i>Doux Pays</i>&mdash;ce Goya du macabre et
-gouailleur sabbat Parisien&mdash;a illustré de ses légendes
-cette tenue du «fêtard» où la correction
-fait mieux saillir l'abjection. Éclairés par le jour
-cru de la petite loge, ces deux visiteurs, debout,
-appuyés contre le mur, tétaient leurs cannes avec
-un air d'abrutissement, et ils regardaient la petite
-actrice assise à sa toilette, un peignoir sur ses
-<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
-épaules. Elle faisait sa figure pour le prochain
-acte, où elle devait paraître soi-disant déguisée&mdash;avec
-le costume même du portrait qui lui valait
-son surnom dans la pièce, toute en bleu, du satin
-de ses souliers au ruban de sa chevelure. L'unique
-chaise longue et l'unique fauteuil, montraient
-une robe étalée et un manteau. Évidemment les
-personnages s'imposaient à elle sans qu'elle leur
-eût même dit de s'asseoir, et elle allait les congédier.
-Ce signe de son indépendance me causa
-un vif plaisir. J'avais conçu pour ces jeunes gens,
-à première vue, une antipathie violente,&mdash;après
-cela comment douter des pressentiments?&mdash;surtout
-pour l'héritier de la bougie Tournade qui
-avait échangé avec Jacques un bonjour assez
-sec. Le sire de Figon, lui, servait à l'auteur en
-vogue tous les «cher maître» de rigueur et des
-éloges sur la pièce, imbéciles de platitude. Jacques
-les accueillait la bouche en c&oelig;ur. L'encens
-est toujours bon, si grossier soit-il, et quand la
-cassolette serait la plus vulgaire des blagues à
-tabac. Il dodelinait de la tête, indulgemment,
-jusqu'à ce que le sire de Figon conclut:</p>
-
-<p>&mdash;«Enfin, vous êtes mes deux auteurs préférés,
-vous et...»</p>
-
-<p>Je ne répéterai pas ici le nom du littérateur
-outrageusement médiocre auquel le nigaud associait
-ainsi le pauvre Jacques. Celui-ci eut un
-demi-haut-le-corps qui faillit me donner le fou
-<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
-rire, tandis que l'actrice interrompait brutalement:</p>
-
-<p>&mdash;«Allez-vous fermer la boîte à gaffes?...»
-fit-elle. «Je vous ai déjà dit que je voulais bien
-vous supporter, à condition que vous ne parleriez
-jamais ni de livres ni de théâtre.» Elle
-avait eu pour apostropher le jeune homme, qui
-la regarda en ricanant avec stupidité, un coup de
-gueule dans sa voix d'ordinaire si fine, et elle continua:
-«Si Molan vous rate dans sa prochaine
-pièce, il aura de la bonté. Je lui donnerai mes
-tuyaux sur vous. Savez-vous ce qu'il vient de me
-conter, Jacques? Gladys, son ancienne, vous la
-connaissez, celle que vous appeliez la Gothon
-du Gotha à cause de ses amours avec les gens
-<i>chic</i>?... Elle l'avait lâché pour un calicot. Elle
-vient de lâcher le calicot pour se remettre avec un
-lord...&mdash;On peut de nouveau la saluer, enfin!...
-nous a dit M. de Figon... Est-ce coquet?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Allons,» interjeta Tournade de l'air d'autorité
-d'un homme de cercle qui ne veut pas
-laisser manquer de respect à un autre homme de
-cercle devant de simples gens de lettres ou d'atelier:
-«vous savez bien que Louis plaisantait, et
-ce n'est pas gentil à vous de le blaguer... Vous
-seriez la première à vous désoler, si vous voyiez
-son nom et son mot dans quelque écho de journal...»</p>
-
-<p>&mdash;«A l'autre,» répondit-elle en se tournant
-<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
-vers lui. «D'abord ces messieurs ne sont pas des
-journalistes, apprenez à qui vous parlez vous-même,
-mon petit. Pour un jour que vous n'avez
-pas bu, vous manquez une riche occasion de vous
-taire... Et puis si vous n'êtes pas content, vous
-savez, je suis chez moi ici.»</p>
-
-<p>Elle avait dans les yeux un si mauvais regard
-en prononçant, avec un accent de plus en plus
-aigre, ces divers discours d'insolence sans esprit,
-elle y mettait une si outrageante intention de faire
-vider la place aux deux jeunes gens que j'en eus
-un sentiment de honte pour eux et presque de
-pitié, pour Tournade surtout qui avait un aspect
-d'homme brutal et grossier, mais d'un homme
-quand même, avec du sang et de l'orgueil. Il se
-contenta de hausser les épaules, et de rire, d'un
-rire aussi gros que lui, sans répondre, tandis que
-Jacques disait:</p>
-
-<p>&mdash;«Nous étions venus vous faire notre compliment,
-petite Duchesse, mais il paraît que ce
-n'est pas la soirée aux douceurs...»</p>
-
-<p>&mdash;«Pour vous et pour votre ami toujours,»
-répondit-elle, en tournant vers nous son visage
-redevenu tendre, et ses jolis yeux brillants disaient,
-proclamaient, criaient cette autre phrase: «Voilà
-l'amant que j'aime, et j'en suis fière, et je veux
-que vous le sachiez, que vous le répétiez, que le
-monde entier le sache...»</p>
-
-<p>&mdash;«Merci,» dit Jacques. Sans doute sa fatuité
-<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
-avait eu sa pâture suffisante. Et il lui déplaisait
-de triompher trop ouvertement d'un
-Tournade ou d'un Figon, car il continua: «Vous
-me permettez, pourtant, une petite critique?...»
-Camille coula vers lui un nouveau regard maintenant,
-un peu inquiet, en continuant à mettre
-du rouge à ses joues avec la patte de lièvre, et
-il commença de lui formuler deux remarques
-insignifiantes que je lui avais faites sur le soulignement
-excessif de deux répliques du rôle...
-L'une portait sur une façon que l'actrice avait
-eue de dire à une amie un «je ne lui en veux
-pas...» en parlant du mari qu'elle aimait; l'autre,
-sur un geste devant une écriture reconnue dans
-l'adresse d'une lettre... Je ne pus m'empêcher
-d'admirer leur changement de regard et de
-voix, à tous les deux, au cours de cette petite
-discussion. Le sérieux soudain de leurs visages
-montrait combien, malgré sa vanité à lui, malgré
-sa passion à elle, le réel de leur personne
-était là, dans la technique de leur art. Ils avaient
-aboli notre existence à nous trois, Tournade,
-Figon et moi-même. De leur côté les deux viveurs
-affectèrent de parler de choses qui les intéressaient,
-et que nous ne pouvions comprendre.
-J'entendais des noms de chevaux sans doute célèbres
-à cette époque: Farfadet, Shannon, Little
-Duck, Fichue-Rosse, alterner avec les phrases
-professionnelles de l'écrivain et de l'actrice. Ah!
-<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
-comme cet avisé de Molan s'était vite approprié
-les deux pauvres idées que je lui avais données,
-sans raconter de qui il les tenait! Son seul ménagement
-pour mon amour-propre fut de m'appeler
-à l'appui de sa thèse:</p>
-
-<p>&mdash;«Demandez plutôt à Vincent, lui qui a étudié
-les physionomies...»</p>
-
-<p class="space">&mdash;«Hé bien!» me disait-il en sortant quelques
-minutes plus tard et sans que les Tournade
-et les Figon eussent vidé la place, «nous la laissons
-en proie aux bêtes, comme une martyre
-chrétienne, quoiqu'elle ne soit ni chrétienne, ni
-martyre, ni le reste... Tu as vu qu'elle cache un
-petit voyou, elle aussi, sous son profil Préraphaëlite,
-comme un certain nombre de ses collègues...
-Maintenant que nous n'y sommes plus,
-ces deux grotesques vont la gober de nouveau...
-Passe-moi le mot, il est dans le style de leur conversation
-à tous trois, sois-en sûr. Quelle singulière
-machine qu'une femme, pourtant! On dirait
-qu'une cloison-étanche sépare l'amoureuse et
-l'autre...»</p>
-
-<p>&mdash;«Elle a souvent ce mauvais ton?» lui demandai-je,
-«et eux, pourquoi supportent-ils
-d'être traités ainsi?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Bah!...» répondit-il avec sa modestie
-habituelle, «elle leur en aurait dit bien d'autres
-pour me prouver qu'elle n'aime que moi. Car,
-<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
-entre nous, je sais que ce Tournade lui fait la
-cour. Quant à eux, comptes-tu pour rien le plaisir
-de dire à leur <i>bar</i>, sur le coup de minuit, tout en
-suçant la paille d'un <i>drink</i>: Nous étions chez la
-petite Favier tout à l'heure, ce qu'elle a été
-drôle!...» Puis, comme nous nous trouvions devant
-la porte de notre baignoire et que je faisais
-le geste d'entrer: «Mais non! Mais non! Tu
-oublies que nous devons d'abord rendre visite à
-M<sup>me</sup> de Bonnivet...»</p>
-
-<p>&mdash;«Où je refuserai l'invitation. C'est entendu.»</p>
-
-<p>&mdash;«Où tu refuseras l'invitation...» Il m'avait
-pris le bras. Un employé nous avait ouvert, avec
-force salamalecs, la porte de communication entre
-la scène et la salle, et mon ami continuait, tandis
-que nous montions ce nouvel escalier: «Pour
-te récompenser, je vais t'initier au détail du
-plan qui me dégagera ce soir vis-à-vis de Camille...
-Tu verras que c'est joliment man&oelig;uvré.
-Avec les femmes, surtout de théâtre, je suis pour
-les mensonges énormes et simplistes. Retiens la
-recette. Ce sont les seuls qui réussissent, parce
-qu'elles ne croient pas qu'on aurait l'audace de
-les inventer... Tout à l'heure, au dernier acte,
-juste au moment où Camille est en scène, on
-m'apporte une lettre que je fais semblant de lire...
-Tu y es? Je montre un étonnement, et, vite, je
-griffonne quelque chose sur ma carte, que je te
-<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
-laisse. Puis je sors... Camille aura tout vu, elle
-sera inquiète. Elle me jouera sa grande scène
-avec nervosité. C'est ce qu'il faut, en passant.
-Tu iras ensuite lui porter mon carton, où je lui
-expliquerai que Fomberteau, tu le connais bien?
-Non. C'est un des rares critiques qui ne m'ont
-pas chipoté sur la <i>Duchesse</i>, et à cause de cela,
-Camille l'aime. Bref, que Fomberteau a eu une
-altercation ce soir avec un confrère et qu'il veut
-absolument me parler pour que je sois son témoin.
-Je n'aurai pas pu refuser. Tu lui confirmes
-cette histoire. Elle te croit, toujours à cause de
-l'amalgame... Et le tour est joué... Mais M<sup>me</sup> de
-Bonnivet, c'est la loge 32... Nous l'avons dépassée...
-Bon, la voici.»</p>
-
-<p class="space">Il avait frappé, en disant ces mots, avec la
-même petite pomme d'or qui lui avait servi tout
-à l'heure à se faire ouvrir une autre loge, et il avait
-mis à ce geste autant de discrète déférence cette
-fois que d'autorité l'autre. Le respect de la fortune
-avec ou sans titre, n'est pas la faiblesse des seuls
-Figon. Un homme en habit noir nous avait ouvert
-avec un sourire, un léger salut et tout de suite
-un effacement. C'était Bonnivet, à qui Jacques
-me présenta, puis à M<sup>me</sup> de Bonnivet, puis au
-vicomte de Senneterre, le rabatteur, et déjà j'étais
-assis sur la chaise du devant laissée libre par
-un de ces messieurs. La jeune femme prenait
-<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
-des grains de raisin glacé, dans une boîte, à l'aide
-d'une petite pince dorée. Elle les mangeait en
-montrant ses dents si blanches et si minces, avec
-une espèce de sensualité cruelle. J'entendais le
-grain candi craquer entre ses lèvres, tandis qu'elle
-me demandait:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous allez faire le portrait de la petite
-Favier, monsieur La Croix? m'a dit Molan. C'est
-une jolie fille... J'espère que vous lui donnerez
-une autre expression, par exemple... Si le cher
-Maître n'était pas là, je dirais que, lorsqu'elle ne
-parle pas, c'est vraiment la vache classique qui
-regarde passer un train...»</p>
-
-<p>Elle avait regardé elle-même, tout en causant,
-l'homme de lettres à qui elle donnait du «cher
-maître», comme Figon, mais avec quelle souveraine
-impertinence. Le sachant l'amant de celle
-à qui elle appliquait cette vulgaire épigramme,
-quelle impertinence encore et soulignée par un
-rire si dur! Avait-elle assez le rire, la voix de ses
-yeux, une jolie voix de métal, clairement timbrée,
-mais implacable, un rire gai, mais pour moi
-affreusement brutal!... Si l'on ne pouvait&mdash;je
-me répète, car ce fut pour moi la frappante impression
-de cette première rencontre,&mdash;imaginer
-que de vraies et chaudes larmes germassent dans
-ces prunelles d'un bleu de pierreries, on ne pouvait
-pas davantage imaginer l'étouffement d'un
-soupir ou la musique d'une tendresse dans cette
-<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
-voix-là, ni une indulgence dans cette gaieté.
-Pourtant ce qui, à la minute même, acheva de me
-la rendre antipathique à en souffrir, ce ne fut pas
-ce qu'elle disait,&mdash;une mesquinerie de femme
-jalouse justifiait sa méchanceté,&mdash;ce fut un trait
-saisissant de toute sa personnalité. Comment
-trouver des mots pour rendre quelques indéfinissables
-nuances de physionomie que trois lignes
-tracées au crayon et deux touches de couleur reproduiraient
-avec une autre netteté? Comment
-dire ce quelque chose d'insensible à la fois et
-d'énervé, de glacial et de détraqué, si reconnaissable
-au contraste entre ses paroles persifleuses
-et son profil mince, presque idéal d'aristocratie
-native, entre son rire gouailleur et sa bouche fine,
-entre son port de tête dédaigneux et ses manières
-volontairement familières? Cette jolie et
-délicate tête, d'une grâce hautaine et fragile, qui
-m'avait, aussitôt, évoqué l'image d'une reine des
-Elfes, avec le blond cendré de ses cheveux et
-son teint de fleur, était, je l'ai compris depuis, la
-victime de l'ennui le plus terrible qui soit au
-monde, celui que nous inflige l'insensibilité absolue
-au milieu de tous les biens du monde, l'incapacité
-radicale de jouir de quoi que ce soit quand
-on possède tout ce qui fait envie. Depuis, j'ai
-pensé que le «cher maître» s'était fort sottement
-trompé sur son compte, et que cet ennui, si analogue
-à celui d'un viveur vieillissant, venait peut-être
-<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
-de bien des abus, et qu'il y avait une blasée
-derrière cette ennuyée. J'ai deviné qu'elle avait
-osé bien des expériences, avec une audace singulière.
-Mais il n'était pas besoin de ces hypothèses
-sur les secrets de sa vie pour que le malaise me
-gagnât. Rien que la directe manière qu'elle eut
-aussitôt de m'interroger aurait suffi à me donner,
-à moi qui ne peux pas supporter les questions,
-un frisson d'insécurité.</p>
-
-<p>&mdash;«Il y a longtemps que vous connaissez Molan?»
-me demanda-t-elle sans transition.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais quelque quinze ans,» répondis-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce que vous l'aviez jamais vu amoureux
-autrement que dans ses livres?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vous allez tout de suite l'intimider, madame,»
-répondit pour moi mon camarade. «Il
-n'est pas habitué au connétablisme...» Il avait
-imaginé ce petit mot pour définir le tour d'esprit
-volontiers blagueur de la jeune femme. Chez
-toute autre un ton pareil eût été de la mauvaise
-éducation, simplement. Chez elle, c'était le privilège
-de la femme supérieure qui porte un nom
-historique,&mdash;sans y avoir droit, d'ailleurs. Cette
-prétention à la grande noblesse était sans doute
-le point faible de cette jolie plébéienne promue
-à l'aristocratie de par les millions du farinier, son
-beau-père, et de son père Taraval, le boursier.
-Car elle sourit à cette flatterie que je jugeai à
-part moi une platitude. Elle continua en s'adressant
-<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
-toujours à moi, de la bouche, tandis que ses
-yeux ne quittaient pas Molan.</p>
-
-<p>&mdash;«D'ailleurs, je n'ai pas besoin de votre réponse
-pour savoir que, cette fois, ça y est, et dans
-les grands prix... Est-ce qu'elle a de l'esprit, cette
-petite Favier?...» insista-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Beaucoup,» ripostai-je vivement. J'étais
-de bonne foi. Je ne l'eusse pas été que j'aurais
-répondu de même pour déplaire à cette créature
-dont le seul accent m'irritait à une étrange profondeur.
-Je commençai donc un éloge enthousiaste
-de la pauvre fille que je connaissais à peine et
-qui venait elle-même de tant me décevoir par ses
-soudaines vulgarités. Jacques m'écoutait célébrer
-les louanges de sa maîtresse sur le mode dithyrambique,
-avec une stupeur que M<sup>me</sup> de Bonnivet
-interpréta dans un sens d'ombrage. Elle n'était
-pas femme à manquer cette occasion de semer
-la zizanie entre deux amis. C'est ma pierre de
-touche pour toutes les natures féminines ou masculines:
-cet instinctif frémissement de sympathie
-ou d'antipathie devant les sentiments des autres.
-Il suffisait que M<sup>me</sup> de Bonnivet nous crût unis
-par une sincère camaraderie, Jacques et moi,
-pour que cet accord lui donnât la tentation de
-le fausser:</p>
-
-<p>&mdash;«Tiens!» dit-elle, «le portraitiste serait-il
-aussi amoureux de son modèle?... Et aujourd'hui
-nous ne peignîmes pas plus avant!...» Elle rit de
-<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
-son mauvais rire. Puis, tout d'un coup, ayant tourné
-la tête pendant qu'elle prononçait cette parodie
-du beau vers de Dante, elle dit à son mari: «Décidément,
-Henri, vous ne faites plus assez d'exercice,
-vous engraissez... Ça vous donne dix ans de
-plus que votre âge. Vous devriez prendre exemple
-sur Senneterre.» Il convient d'ajouter que le rabatteur
-était, ce soir-là, ciré et raccordé comme
-un vieux meuble, en sorte que cet éloge de son
-apparente jeunesse devenait une affreuse ironie.
-«Allons,» conclut-elle, «ne vous fâchez pas, et en
-attendant, prenez tous du raisin, il est exquis...»</p>
-
-<p>&mdash;«L'aimable enfant!» me disais-je, tandis
-qu'elle nous tendait la boîte de fruits avec une
-mutinerie plus minaudière que gracieuse, «à
-quelle heure la couche-t-on?» J'observai qu'au
-moment où elle avait lancé cette épigramme à
-son mari, elle m'avait regardé. Ce caractère sans
-vérité intérieure était dominé sans cesse par un
-double besoin où se manifestaient ses deux misères
-morales: l'appétit maladif de l'effet à produire
-développé en elle par l'abus du succès
-mondain, l'appétit plus maladif encore de l'émotion
-à tout prix, résultat des secrets désordres où
-elle s'était blasée et de son manque de c&oelig;ur.
-Ai-je dit qu'elle était mère et qu'elle n'aimait pas
-son enfant, interné chez les Pères, pour de longues
-années? Elle ne pouvait se passer d'étonner,
-et, elle avait ce goût étrange de la peur, ce singulier
-<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
-plaisir à provoquer la colère de l'homme,
-cette joie à se sentir frôlée par une menace de
-brutalité qui est le grand signe de la nature
-Fille. C'est tout l'amour des créatures pour les
-souteneurs. A défaut de sérieuses occasions, les
-plus petits enfantillages lui étaient bons pour se
-procurer ces deux émotions: comme d'esbrouffer
-un pauvre diable de peintre par des façons si contraires
-à ses prétentions sociales, et comme d'allumer
-dans les yeux de son mari, à propos d'un
-rien, l'éclair de mécontentement que j'y vis passer.
-Senneterre et Bonnivet se mirent pourtant à rire
-du même rire que Tournade et Figon dans la
-loge de la petite tout à l'heure. La comparaison
-s'était imposée à moi aussitôt, comme dans toutes
-les circonstances où j'ai côtoyé ce que l'argot
-actuel appelle la Haute. L'actrice et la femme du
-monde avaient exactement le même mauvais
-ton. Seulement, ce mauvais ton du délicat Burne
-Jones trahissait un fond d'âme passionnée, une
-extraordinaire facilité d'entraînement, au lieu que
-chez M<sup>me</sup> de Bonnivet c'était bien l'intolérable
-et fantasque caprice de l'enfant gâtée,&mdash;mais
-très fine, car aucune nuance ne lui échappait, pas
-même l'antipathie d'un indifférent comme moi,
-ni la mauvaise humeur de son mari déguisée
-sous ce rire à la Tournade:</p>
-
-<p>&mdash;«Mon cher Senneterre,» avait dit simplement
-Bonnivet, «nous sommes servis. Mais un
-<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
-vieux mari et un vieil ami sont des parapluies sur
-lesquels il a tant plu!...»</p>
-
-<p>Il y avait, dans ces quelques mots, un singulier
-mélange d'ironie à l'égard des deux artistes, très
-nouveaux venus dans leur monde, avec qui causait
-la jeune femme, et une sourde irritation qui
-lui procura sans doute à elle ce petit frisson de
-crainte qu'elle aimait à ressentir. Elle eut pour
-l'époux, si gaminement bravé, une &oelig;illade de
-coquetterie presque tendre, et une &oelig;illade aussi
-pour moi indigne, plus excitante que provocante.
-J'avais l'heur d'irriter sa curiosité parce qu'elle
-me sentait réfractaire à sa séduction. Et voici que,
-changeant de propos et presque d'accent, avec
-une soudaineté prodigieuse, elle me posa le plus
-simplement du monde une question sur l'école
-de peinture à laquelle j'appartenais. Ce lui fut un
-point de départ pour m'entretenir de mon art,
-sans grande instruction, mais, chose étrange, avec
-autant d'intelligence et de bon sens qu'elle avait
-montré de gouaillerie blagueuse. Elle parla du
-danger qu'il y a pour nous autres à beaucoup
-aller dans le monde, et elle en parla comme je
-pense, avec une vision parfaitement juste des
-défauts de vanité et de charlatanisme qu'entraîne
-la fréquentation des oisifs. C'était à croire qu'une
-autre personne avait remplacé la première, mais
-les deux se ressemblaient sur un point: c'était
-encore un effet à produire au nouveau venu. Seulement
-<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
-elle avait deviné cette fois les paroles précises
-qu'il fallait prononcer. Les coquettes froides
-ont de ces intuitions qui simulent l'intelligence
-au regard de leurs adorateurs. J'étais trop prévenu
-déjà pour être la dupe de cette man&oelig;uvre
-et ne pas en discerner l'artifice. Comment ne
-pas en admirer la souplesse?</p>
-
-<p>&mdash;«N'est-ce pas qu'elle a de la saveur, ma petite
-Bonnivette?» fit Jacques Molan lorsque nous
-eûmes pris congé, «elle est fine et elle comprend
-tout avant qu'on ait parlé... Mais pourquoi ne t'a-t-elle
-pas invité à souper? Car elle s'est mise en frais
-pour toi... Tu aurais pu voir ça à la mauvaise
-humeur de Senneterre. A peine s'il t'a rendu
-ton salut. Le gibier qu'il n'a pas rapporté ne lui
-convient pas,&mdash;ni celui qu'il a rapporté,
-d'ailleurs.... Oui,» continua-t-il avec le ton d'un
-homme qui soutient une partie très serrée et qui
-surveille les moindres détails du jeu de son adversaire,
-«pourquoi ne t'a-t-elle pas invité à
-souper?»</p>
-
-<p>&mdash;«Et pourquoi m'aurait-elle invité?» répondis-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Pour te faire causer sur Camille et moi,
-donc,» fit-il. «C'était indiqué.»</p>
-
-<p>&mdash;«Après l'éloge que je lui ai servi de la petite
-Favier,» répliquai-je, «elle n'avait pas grand'chose
-à me demander. Cet éloge ne lui a pas
-plu. C'est un excellent signe pour toi, et une
-<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
-raison suffisante de n'avoir pas tenu à le réentendre...»</p>
-
-<p>&mdash;«Possible,» dit-il. «Et le mari, comment
-le trouves-tu?»</p>
-
-<p>&mdash;«Faible de s'être laissé parler comme cela,
-ce qui m'a étonné, d'ailleurs, avec sa carrure. Il a
-bien répondu un essai de mot, avec un mauvais
-regard... Mais faible, je te répète, très faible...»</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!» reprit Jacques, «ce sont d'étranges
-rapports, plus étranges que tu ne les imaginerais
-jamais... Bonnivet, vois-tu, c'est un mari Parisien,
-comme il y en a beaucoup, qui, par lui-même,
-ne serait d'aucun grand <i>club</i>, d'aucun salon, et qui
-doit toute sa situation de monde aux coquetteries
-de sa femme. Les maris de cette espèce n'ont
-pas toujours prémédité cet <i>alphonsisme</i> d'un nouveau
-genre. Mais ils en profitent, et ils se divisent
-en trois groupes: les nigauds, qui sont persuadés
-que ces coquetteries demeurent innocentes contre
-l'évidence, les philosophes qui sont bien décidés à
-ne jamais vérifier jusqu'où vont ces coquetteries,
-et les jaloux qui veulent bien profiter de ces coquetteries
-pour avoir un salon rempli, des dîners
-élégants. Avec cela ils ont la sueur froide à la seule
-idée que leur femme prendrait un amant. C'est le
-cas de Bonnivet... Tous les flirts de la reine Anne, il
-les accepte. Il leur fait même bonne mine. Tu as vu
-comme il m'a serré la main? Il assiste, silencieux
-comme le plus complaisant des hommes, aux
-<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
-petits manèges de sa moitié... Hé bien! j'ai la conviction
-que s'il soupçonnait cette femme de la
-moindre familiarité physique par delà cette familiarité
-morale, il la tuerait, là, sur place, comme
-un simple lapin... Elle le sait, et elle en a peur,
-et c'est pour cela qu'elle le préfère au fond à nous
-tous et qu'à mon humble avis elle ne l'a sans
-doute pas trompé encore. Tout arrive, même le
-bien! Pourtant elle aime à le braver dans ses
-moments de nerfs. Elle en avait un tout à l'heure.
-Camille avait été trop jolie. Entre nous, c'est la
-vraie raison du souper: elle n'a pas voulu que la
-petite duchesse bleue fût à ton serviteur ce soir.
-Et j'y pense: voilà aussi pourquoi elle ne t'a
-pas invité. Elle a espéré que tu profiterais de
-mon absence. C'est de la bonne comédie. Molière,
-où sont tes pinceaux?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais,» lui dis-je, en rêvant à celui des
-deux personnages à demi muets dont il venait
-de me tracer ce portrait plutôt tragique, «si telle
-est ton opinion sur M. de Bonnivet, tu ne dois
-pas être très rassuré pour le jour où tu serais l'amant
-de sa femme.»</p>
-
-<p>&mdash;«Moi?» répondit-il en haussant les épaules,
-«mon cher, j'ai fait le calcul... Prendre pour maîtresse
-une femme quelconque, tu entends, quelconque,
-c'est toujours courir le même nombre
-de chances de se rencontrer face à face avec
-quelqu'un qui tue... Hé! Oui. Réfléchis. Si cette
-<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
-femme est galante, elle a eu des amants qu'elle
-te sacrifie. Donc... Si elle ne l'est pas, c'est celui
-qu'elle aura éconduit qui voudra se venger.
-Donc... C'est à peu près comme de monter en
-voiture et en chemin de fer, ou comme de boire un
-de ces verres d'eau fraîche que les chimistes déclarent
-des bouillons de microbes. Je brave les chevaux
-emballés, les déraillements, les fièvres typhoïdes
-et les jaloux, parce que j'aime à aller
-vite, à me rafraîchir et à m'amuser... Et puis,
-M<sup>me</sup> de Bonnivet connaît son tyran, son Henri,&mdash;il
-s'appelle Henri-Amédée-Placide, des noms
-bien idylliques cependant!&mdash;Elle sait ce dont
-il est capable. Elle s'amuse à l'exciter, savamment,
-juste de quoi se procurer ce petit frisson de
-demi-danger. Quand elle voudra sauter le pas,
-elle s'y prendra comme une toquée raisonnable,&mdash;qu'elle
-est. Les maris ombrageux ressemblent
-aux bêtes vicieuses. Ce sont celles que l'on monte
-le plus sûrement quand on les a bien étudiées et
-que l'on connaît leur tic... Et maintenant as-tu un
-crayon?&mdash;Bon.&mdash;Je griffonnerai sur une carte
-dans la loge. En attendant, laisse-moi arranger
-avec l'ouvreuse l'affaire du billet à me remettre...»</p>
-
-<p class="space">Nous étions à la porte de notre baignoire. Il
-s'arrêta, ainsi qu'il venait de le dire, pour échanger
-quelques mots avec la femme préposée à la
-porte. Je le vis du coin de l'&oelig;il, qui remettait à
-<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
-cette complaisante personne, une lettre quelconque
-qu'il tira de son portefeuille. Il était rendu
-en ce moment à sa vraie physionomie de bête de
-proie, féline et souple, et sa réelle élégance de joli
-garçon en devenait presque répugnante.</p>
-
-<p>&mdash;«Ça y est,» dit-il, «et nous allons applaudir
-notre amie comme si nous n'étions pas, moi
-l'auteur et toi le camarade de l'auteur. Nous lui devons
-bien cela... Pauvre petite! Elle va être si désappointée.
-Tu m'écriras un mot demain, ou tu viendras
-me voir, pour me renseigner sur sa façon de
-prendre notre mensonge. Je n'ai pas d'inquiétude
-sur le résultat. Une femme qui aime ne doute
-jamais de la vérité. Elle avale l'invraisemblable
-comme une carpe avale l'hameçon, jusqu'au bout
-et un mètre de ficelle avec...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et si elle devine que je lui mens?...»
-interrompis-je... J'avais sur le c&oelig;ur le <i>notre mensonge</i>
-qui faisait de moi son complice, et j'étais
-sur le point de lui refuser mon aide. Mais le lui
-refuser c'était ne pas revoir Camille le soir
-même.</p>
-
-<p>&mdash;«Elle ne devinera pas...» répondit-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Enfin, si elle insiste, si elle me demande
-ma parole d'honneur?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu la lui donneras. Avec les femmes, les
-faux serments sont permis. Et puis elle ne te la
-demandera pas... Chut... La voici. N'ayons pas
-l'air de deux conspirateurs. Dieu! qu'elle est
-<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
-jolie!... Et dire que j'aurais pu!... Si je faisais la
-farce à l'autre de lui fausser compagnie?... Mais
-non, il y a une vieille chanson française là-dessus,
-et délicieuse:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p><i>C'est que la femme qu'on adore</i></p>
-<p><i>N'est pas celle qu'on a déjà,</i></p>
-<p><i>Mais celle qu'on n'a pas encore</i></p>
-<p><i>Et qu'on n'aime plus quand on l'a...</i></p>
-</div></div>
-
-<p>«Avoue que ces quatre vers renferment plus
-de vérité que tous les romans d'analyse des coupeurs
-de cheveux en quatre, tes amis, Claude
-Larcher et Julien Dorsenne?...»</p>
-
-<p>Il me récitait cette stance légère d'une voix
-chantante, avec des larmes presque au bord des
-yeux, comme s'il eût senti l'infinie mélancolie qu'il
-y a dans l'inconstance inévitable du c&oelig;ur, dans la
-fuite irrésistible des choses. Oh! ces attendrissements
-de littérature, qui saura jamais s'ils ne sont
-pas la plus vraie sincérité des littérateurs! Camille
-Favier cependant était rentrée en scène. Elle avait
-recommencé de jouer avec une grâce heureuse qui
-se transforma en nervosité, lorsque l'ouvreuse fut
-venue, selon le programme du complot, apporter
-dans notre baignoire le faux billet de Fomberteau.
-L'actrice faillit n'être pas à sa réplique, lorsqu'elle
-vit Jacques tirer un crayon de sa poche,
-griffonner sur sa carte un mot qu'il me remit,
-puis sortir de la loge. Mais le fourbe avait eu
-<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
-raison. Le trouble profond de la femme ne fit que
-profiter au jeu de la comédienne. Elle cessa soudain
-de regarder du côté de la baignoire où son
-amant n'était plus. Les forces entières de son être
-parurent concentrées sur son rôle, et, dans la
-grande scène finale, fort ingénieusement démarquée,
-de <i>la Princesse Georges</i>, elle déploya une
-puissance de pathétique qui enleva le public dans
-un délire d'enthousiasme. Alors seulement et
-comme, rappelée par une salle transportée, elle revenait
-saluer au bord de la scène, ses yeux se tournèrent
-vers la loge où j'étais seul. Il y avait, dans
-ce regard, le joli regret de ne pouvoir offrir ce
-triomphe à son maître et seigneur. Il y avait un
-orgueil d'artiste à artiste vis-à-vis de moi. Il y avait
-surtout une supplication que je ne m'en allasse pas
-sans avoir causé avec elle,&mdash;et, le rideau tombé
-définitivement, elle s'avança sans souci d'être
-observée par ses camarades:</p>
-
-<p>&mdash;«Que se passe-t-il?» me demanda-t-elle.
-«Où est allé Jacques?»</p>
-
-<p>&mdash;«Il m'a laissé cette carte pour vous,» lui
-répondis-je évasivement.</p>
-
-<p>&mdash;«Montez dans ma loge,» dit-elle, après
-avoir regardé les quelques mots écrits au crayon,
-«je veux vous parler.» Son impatience était si
-vive que je la trouvai sur la première marche de
-l'escalier. Elle me saisit le bras aussitôt avec sa
-main.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
-&mdash;«C'est vrai?» me demanda-t-elle à brûle-pourpoint,
-«Fomberteau se bat? Et avec qui? Et
-pourquoi?»</p>
-
-<p>&mdash;«On ne m'a rien dit de plus qu'à vous,»
-répliquai-je, toujours avec le même vague.</p>
-
-<p>&mdash;«Il savait donc que Jacques était au théâtre
-ce soir? Ils avaient donc rendez-vous ensemble?
-Pourquoi ne m'en a-t-il pas parlé? Il n'ignore pas
-comme je m'intéresse à ses amis et à celui-là
-entre tous les autres... C'est un si loyal camarade
-et qui a si bravement défendu <i>Adèle</i> et <i>la Duchesse</i>.
-Vous ne voulez pas que je trouve cela
-étrange?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais Jacques a paru aussi surpris que
-vous,» balbutiai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!» me dit-elle, en me serrant le bras
-plus fort, «vous êtes encore un honnête homme,
-vous. Vous ne savez pas bien mentir...» Puis, avec
-un accent profond: «Mais vous ne me vendriez pas
-non plus votre ami, je le sais aussi,» et, après
-un silence: «Vous habitez le même quartier que
-moi, m'a dit Jacques,&mdash;attendez-moi, vous me
-reconduirez...»</p>
-
-<p class="space">Elle avait disparu derrière la porte fermée de
-sa loge, et je n'avais pas trouvé de mots pour lui
-répondre,&mdash;pas plus à elle que tout à l'heure à
-Molan. Mon Dieu! Étais-je assez mécontent de
-moi-même? Éprouvais-je des sentiments assez contradictoires
-<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
-dans ce couloir de théâtre, rempli
-maintenant de cette déroute qui achève les représentations?
-C'est auquel, parmi les artistes, s'empaquettera
-le plus vite pour aller gagner qui un souper,
-qui sa famille, qui son amant ou sa maîtresse,
-qui le sommeil. Ce dernier cas est le plus général.
-Il faut avoir vingt-trois ans et l'âme romanesquement
-tourmentée que disaient les yeux de
-Camille, pour ajouter aux émotions si épuisantes
-de la scène celles de l'entretien qu'elle se préparait
-à avoir avec moi... Que je la redoutais cette
-causerie! Que je regrettais de ne pas l'avoir
-esquivée par un prétexte quelconque! Comme
-j'étais sûr que malgré son mot sur mes devoirs
-d'amitié, cette enfant passionnée essaierait de
-me faire dire ce que je voulais pas, ce que je ne
-devais pas dire!... Il eût mieux valu peut-être que
-cette crainte se trouvât vérifiée et que la rouée
-apparût tout de suite en elle par-dessous l'amoureuse.
-Pourtant, les regretté-je sincèrement, les
-minutes singulières de cette nuit-là? Regretté-je
-cette promenade à deux, par ce ciel étoilé et
-froid de janvier,&mdash;si inattendue, puisque je
-ne connaissais pas cette jeune femme, même
-de nom, à sept heures du soir;&mdash;si innocente,
-presque si niaise, puisque j'étais la diversion
-improvisée de sa tendresse pour un autre;&mdash;si
-courte, puisque le trajet du Vaudeville à la rue
-de la Barouillère n'est pas de plus de trois quarts
-<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
-d'heure.&mdash;Et ces trois quarts d'heure comptent
-pour moi parmi les rares qui fassent lumière sur
-le fond noir et morne de ma vie. Rien que d'en
-évoquer le charme disparu vaudrait la peine
-d'avoir commencé le récit de cette longue et
-monotone souffrance...</p>
-
-<p class="space">Quoique je fusse bien assuré que Camille ne
-m'avait pas fait rester pour jouer avec moi la
-scène de la Camargo avec l'abbé dans <i>les Marrons
-du feu</i>, de ce Musset qualifié si lestement de
-mauvais poète par Molan, mon c&oelig;ur battait d'un
-battement plus vif que d'habitude, lorsque la
-porte de la loge s'ouvrit. Je la vis reparaître, enveloppée
-tout entière d'une grande mante noire
-achevée en larges collets souples qui lui élargissaient
-les épaules. Une grosse fraise de soie
-noire s'épaississait autour de son cou, et sa tête,
-coiffée d'une capote d'un bleu sombre, émergeait,
-presque trop petite. Elle me parut plus
-grande, plus jeune aussi. Tout de suite, je vis à ses
-paupières qu'elle avait pleuré, de même que je
-sentis combien elle était nerveuse, rien qu'à la
-manière dont elle dit adieu à l'habilleuse. Puis,
-comme elle s'appuyait sur mon bras pour descendre
-l'escalier, je lui demandai, croyant l'égayer
-par cette bénigne plaisanterie:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous n'avez pas peur de faire causer, en
-vous en allant ainsi avec un monsieur?...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
-&mdash;«Faire causer?» dit-elle en haussant ses
-fines épaules. «Voilà qui m'est égal. Tout le
-monde au théâtre sait que je suis la maîtresse de
-Jacques... Je ne m'en cache pas, vous voyez, et,
-d'ailleurs, lui non plus... Il ne vous l'a pas dit?...
-Avouez...»</p>
-
-<p>&mdash;«Il m'a dit qu'il vous aimait,» répondis-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Non,» fit-elle avec son joli sourire triste,
-qui relevait sa fine bouche un peu à droite et
-creusait une fossette dans sa joue pâle, «je le
-connais trop pour croire cela. Il vous a dit que je
-l'aimais, et il a eu raison. Tout de même c'est
-gentil à vous de vouloir que je pense qu'il parle
-de moi tendrement. Je vous répète d'être bien
-tranquille. Je n'essaierai pas de vous faire causer...
-Après tout, cette histoire de Fomberteau n'est
-pas impossible... C'eût été si simple pourtant de
-ne pas s'en aller sans m'avoir dit adieu. Je m'étais
-promis une telle joie de cette reconduite, ce
-soir...»</p>
-
-<p class="space">Nous étions sur le trottoir de la rue de la
-Chaussée-d'Antin, comme elle prononçait cette
-phrase, suivie d'un long silence. Les femmes
-qui aiment ont de ces cruautés inconscientes.
-Mais comment en vouloir à celle-ci de regretter
-son amant auprès de moi et de me le dire,
-quand tout son charme était dans cette spontanéité,
-<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
-cette ingénuité si intactes de sa nature? Et
-puis, je commençais d'être amoureux d'elle, et
-ce tête-à-tête, même pour me parler d'un autre,
-m'enlaçait, m'enivrait de cet enchantement de la
-présence aimée, qui est à elle seule une volupté.
-La chaleur de son bras faisait affluer mon sang à
-mon c&oelig;ur. De quelle pose discrète ce joli bras
-s'appuyait sur le mien, pourtant, avec cette réserve
-si différente de l'abandon de l'amour! Mais son
-pas s'était mis instinctivement en harmonie avec
-mon pas. Nous marchions d'accord, et cette fusion
-de nos mouvements, en me faisant sentir
-le rythme léger de son corps, me révélait aussi
-qu'elle était, quoique me connaissant bien peu, en
-pleine confiance. J'éprouvais une extrême douceur
-à cette intimité si subite, si complète, si dépourvue
-de coquetterie. Mon amour-propre n'avait
-pas plus l'idée de s'en humilier que le sien
-n'avait eu l'idée de feindre avec moi sur ses relations
-avec mon camarade. Par la magie mystérieuse
-de quelle double vue avait-elle deviné, au
-premier coup d'&oelig;il, que je lui serais, auprès de
-Molan, précisément l'avocat dont elle avait
-besoin, et aussi qu'elle pouvait sentir, devant
-moi, en libre sincérité? Toujours est-il que,
-dès cette première promenade faite ensemble,
-d'abord à travers la foule dont s'encombrait le
-boulevard, puis dans les rues de plus en plus paisibles,
-jusqu'aux avenues désertes des Invalides et
-<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
-de Montparnasse, notre conversation fut celle de
-deux êtres profondément, définitivement, absolument
-sûrs l'un de l'autre. Je n'essaierai pas
-d'expliquer cette première étrangeté,&mdash;prélude
-et présage de relations où tout devait être anomalie.
-Moi qui répugne à recevoir des confidences
-autant qu'à en faire, j'écoutais cette
-femme de théâtre avec une passionnée, une insatiable
-avidité de connaître tout de sa vie. Si
-singuliers que fussent ses aveux, adressés à un
-étranger, presque à un inconnu, je ne pensais
-ni à les mettre en doute ni à les taxer d'impudence
-ou de cabotinage... Et voici que le temps
-recule, et les mois qui nous séparent de cette
-heure s'abolissent. Le ciel de la nuit d'hiver palpite
-à nouveau de fourmillantes étoiles. Nos
-pas associés, presque conjugués, sonnent sur
-les trottoirs vides. Sa voix s'élève et s'étouffe
-tour à tour, avec son timbre si doux. C'est comme
-une musique que rend son âme en épanchant les
-paroles où elle s'abandonne. Cette musique, je
-l'entends encore. Je retrouve ce trouble, à la fois
-délicieux et douloureux, dont me remplissait chacun
-de ses mots: ils me paraissaient si touchants,
-alors que la chère voix les prononçait, ils me paraissent
-aujourd'hui si cruellement ironiques. En
-me les rappelant, je songe à ces jardins de Provence
-trop tôt fleuris, trop tôt parés de la frêle
-grâce des corolles&mdash;et puis une nuit de gelée
-<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
-brûle les roses, les anthémis et les mimosas, et
-les massifs qui déployaient au soleil de janvier
-la fête de leurs couleurs et de leurs parfums ne
-montrent plus que des tiges flétries, des bâtons
-morts à l'extrémité desquels jaunissent et se recroquevillent
-des pétales brûlés et des feuilles
-sèches. Dieu! Que la vie, la cruelle vie a tôt
-glacé de même les fraîches et douces fleurs de
-sentiment qui s'ouvraient dans ce c&oelig;ur jeune, et
-comme mon c&oelig;ur à moi défaille, lorsque je me
-rappelle et ses yeux, et ses gestes, et son sourire,
-et le joli hochement de tête qu'elle avait pour
-me dire:</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, quand je peux rentrer avec lui de
-cette façon, le soir, il sait que je suis si heureuse...
-Et il sait aussi ce que cela me coûte de
-me procurer cette liberté... D'habitude, maman
-vient me prendre... Pauvre maman! Si elle soupçonnait
-tout!... Jacques n'ignore pas comme il
-m'est pénible de mentir pour les petites choses,
-plus peut-être que de mentir pour les grandes. La
-mesquinerie de certaines ruses vous fait mieux sentir
-combien c'est vilain et misérable de tromper.
-Il faut que je raconte que ma cousine vient me
-chercher et que j'avertisse cette cousine aussi...
-Non. Je n'étais pas née pour ces roueries... J'aime
-à dire ce que je pense, moi, et ce que je sens. Et
-d'abord je ne rougis pas de ma vie. Sans Jacques,
-j'aurais déjà tout raconté à ma mère.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
-&mdash;«Et elle ne soupçonne vraiment rien?» lui
-demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Non,» dit-elle avec une amertume profonde,
-«elle croit en moi. Je suis la revanche
-de sa vie, voyez-vous. Nous n'avons pas été toujours
-comme nous sommes. J'ai le souvenir d'un
-temps où, petite fille, nous avions un hôtel, des
-voitures, des chevaux. Mon père était dans les
-affaires, un des grands coulissiers de Paris. Vous
-savez mieux que moi ce que c'est: un coup de
-Bourse malheureux, et ces fortunes-là s'effondrent...
-Ce n'est pas son nom que je porte, c'est
-celui de ma mère, quand elle était jeune fille...»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais Jacques ne m'a rien raconté de tout
-cela,» dis-je avec un étonnement qui la fit hausser
-de nouveau ses minces épaules. Quelle désillusion
-déjà dans ce gentil et triste geste qui disait
-qu'elle jugeait clairement celui qu'elle continuait
-de tant aimer!</p>
-
-<p>&mdash;«Cette histoire ne l'a sans doute pas assez
-intéressé pour qu'il s'en souvienne. Elle est si
-banale, y compris la mort de ce malheureux
-homme qui s'est tué de désespoir. Ce qui l'est
-tout de même un peu moins, c'est que maman
-a sacrifié sa fortune pour que l'honneur de mon
-père fût sauf. Il est vrai que c'était une fortune
-qu'il lui avait reconnue par contrat et qui venait
-de lui. C'est égal. Il n'y a pas beaucoup de
-femmes, dans ce monde riche que Jacques aime
-<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
-tant, qui feraient cela, pas vrai? Tout a été payé, et
-nous sommes restées avec sept mille francs de
-rente dont nous vivions encore l'an dernier, avant
-que je n'entrasse au Vaudeville...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et comment vous est venue l'idée du
-théâtre dans un pareil milieu?» lui demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«C'est une confession que vous voulez,»
-dit-elle, «vous l'aurez. Sait-on jamais pourquoi
-l'existence tourne comme ceci ou comme cela?
-On ne sortirait pas dans la rue si l'on pensait
-à tous les événements que peut produire une
-rencontre...» Et elle souriait en disant cette
-phrase qui éveillait en moi un trop vivant écho.
-N'était-ce pas une de ces rencontres de hasard
-qui venait de me la faire connaître, pour le bouleversement
-de ma paix intérieure, je le pressentais
-trop? Et elle continuait:</p>
-
-<p>&mdash;«Si je crois à quelque chose, voyez-vous,
-c'est à la destinée.&mdash;Parmi les quelques personnes
-que nous continuions à voir se trouvait
-un ancien ami de mon père, grand amateur de
-théâtre. Il est mort depuis. Il m'entendit, un jour
-que je ne le savais pas là, réciter un morceau
-de poésie que j'avais appris par c&oelig;ur, pour moi
-seule. C'étaient les vers de <i>l'Expiation</i>:</p>
-
-<p class="quote">«<i>Waterloo! Waterloo! Waterloo! Morne plaine</i>...</p>
-
-<p>«Tenez, la voilà bien, la destinée. Notre vieil
-<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
-ami m'avait parlé de sa mémoire qui baissait.
-Il m'avait conseillé de travailler la mienne. Ce
-petit hasard aura aiguillé toute ma vie... Il
-trouva que j'avais déclamé avec justesse ces quelques
-vers. Comme par jeu, il me donna un
-autre morceau à apprendre. J'avais quinze ans,
-et il me traitait comme il eût traité une grande
-gamine de nièce, sans plus de façons... S'il vivait
-encore, serait-il heureux ou malheureux de ses
-conseils? Que je me suis demandé cela souvent!...
-Enfin!... A la suite de cette seconde expérience,
-il eut une longue conversation avec maman...
-Nous étions pauvres. Nous pouvions le
-devenir davantage. Nous n'avions rien à espérer
-de notre famille, qui a été si dure pour mon
-pauvre père... Un talent, c'est un gagne-pain,
-et, aujourd'hui, le théâtre, c'est une carrière
-comme la peinture, comme la littérature... Les
-temps des préjugés sont passés...&mdash;Vous entendez
-d'ici ces raisonnements de vieux garçon
-parisien? Vous entendez les objections de maman?
-Elles ne tinrent pas contre l'autorité que
-notre ami avait prise chez nous en nous demeurant
-fidèle. On nous a tant abandonnées,&mdash;peut-être
-un peu par notre faute? Maman a été si fière.
-Ce qui acheva de la décider, ce fut la joie que je
-montrai quand on me consulta. Voilà comment
-je suis entrée d'abord chez un professeur, puis au
-Conservatoire, d'où je sortais, il y a trois ans
-<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
-tantôt, avec les deux premiers prix... Un stage à
-l'Odéon, puis le Vaudeville tout de suite... Et vous
-en savez autant que moi sur Camille Favier...»</p>
-
-<p>&mdash;«Sur M<sup>lle</sup> Favier,» rectifiai-je, «mais pas
-sur Camille.»</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! Camille!» répondit-elle en quittant
-mon bras, comme si au moment de m'en dire
-plus long, trop long, sur son être intime, un irrésistible
-instinct de reprise la faisait se reculer.
-«Camille est une personne qui n'a jamais eu
-beaucoup de bon sens, et elle en a moins encore
-aujourd'hui qu'autrefois,» ajouta-t-elle avec ce
-hochement de tête, mutin et mélancolique à la
-fois, que je lui ai toujours vu, dans les heures
-émues. «C'est sans doute que je ressemble à
-mon cher papa, qui, lui, n'avait pas de bon sens
-du tout, m'a-t-on raconté, car il avait épousé ma
-mère par amour, et c'est bien ce que ses frères
-et s&oelig;urs, cousins et cousines ne nous ont jamais
-pardonné... Pauvre père et pauvre Camille!...
-Mais vous le voyez bien,» et cette fois elle sourit,
-«que je n'en ai pas du tout de bon sens, puisque
-je vous raconte de pareilles choses après
-deux heures de connaissance... Et pourtant, j'ai
-une théorie, voyez-vous. L'amitié, c'est comme
-l'amour: ça y est ou ça n'y est pas, et du premier
-coup...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et, de ma part, vous avez deviné que ça
-y est?...» lui dis-je.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
-&mdash;«Oui,» fit-elle avec une simplicité presque
-grave, en me reprenant le bras, qu'elle serra contre
-le sien, et elle continua: «Vous voudriez m'interroger
-sur mon sentiment pour Jacques? Je l'ai
-bien deviné, allez, et vous n'osez pas. Et moi, de
-mon côté, je voudrais vous l'expliquer et je ne
-saurais pas. Puisque j'ai commencé à tout vous
-dire, j'essaierai. Il me semble que vous me jugerez
-moins mal après, et j'ai besoin que vous ne
-me jugiez pas mal... Il faut reprendre les choses
-par le commencement... Je vous ai dit pourquoi et
-comment j'étais entrée au Conservatoire... C'est
-un curieux endroit, allez, et pas bien connu, où
-il y a de tout, du très bon et du très mauvais, de
-la corruption et de la naïveté, de l'intrigue et de
-la jeunesse, de la vanité exaspérée et de la folie
-d'art... Durant les années que j'y ai passées, ce
-fut mon roman à moi, cette folie d'art. Oui,
-j'ai eu la frénésie, la fièvre d'être un jour une
-grande artiste... Et j'ai travaillé!... Ce que j'ai
-travaillé!... Et puis, comme on n'a pas dix-huit ans
-impunément pour rêvasser, ni des oreilles pour
-entendre, ni des yeux pour regarder, le jour où
-je suis sortie de là, vous comprenez que si j'étais
-sage, ce n'était pas de la sagesse d'une ignorante...
-J'avais vu, je crois, autant de vilaines histoires
-que j'en verrai dans ma vie. On ne me fera
-pas la cour plus brutalement que n'avaient essayé
-certains camarades, ni plus hypocritement que
-<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
-certains professeurs. Je ne recevrai pas de conseils
-plus dépravés que ne m'en ont donné certaines
-de mes amies d'alors, ni des confidences plus désenchantantes...
-Mais le milieu, sur moi, n'a jamais
-eu beaucoup d'influence. Ce que l'on me dit entre
-par une oreille et sort par l'autre. Ce que j'écoute,
-c'est ce que me chuchote la petite voix intérieure,
-celle qui me parle quand je suis seule. C'est la
-petite voix intérieure qui m'avait murmuré:&mdash;comme
-c'est beau!&mdash;quand je lisais à quinze ans
-les fameux vers:&mdash;<i>Waterloo! Waterloo!</i>...&mdash;alors
-que ma pauvre maman s'extasiait, elle, sur de mauvais
-bouquins du cabinet de lecture de la place
-Saint-Sulpice. C'est la petite voix qui m'avait
-soufflé de répondre: oui, tout de suite, quand notre
-vieil ami m'avait parlé de théâtre. C'est la petite
-voix qui me défendit de succomber aux tentations
-dont j'étais entourée alors... Ne vous imaginez
-pas que ce fussent des conseils bien raisonnables,
-ces conseils de la petite voix. Pensez, quel
-métier pour une fille de l'âge que j'avais alors:
-répéter sans cesse des paroles d'amour, donner à
-sa voix des accents d'amour, à son visage, à ses
-gestes des expressions d'amour! On finit, à ce
-jeu, par gagner la fièvre des rôles que l'on s'assimile.
-On veut les avoir éprouvés pour son propre
-compte, ces sentiments dont a tant essayé la
-copie... Enfin, je ne peux pas bien vous expliquer
-cela, c'est sans doute parce que j'étais née pour
-<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
-le théâtre, mais je ne peux pas jouer un personnage,
-sans le devenir ou presque, et, quand on
-sort de dire pour le compte d'une autre:</p>
-
-<p class="quote">«<i>Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime!</i>...</p>
-
-<p>«si vous saviez comme on a quelquefois envie de
-dire la même douce phrase caressante pour son
-propre compte?»</p>
-
-<p>&mdash;«Hélas!» lui répondis-je, comme elle se
-taisait de nouveau, «c'est notre histoire à tous
-que vous me racontez là... On a lu dans les livres
-que cela fait si mal de sentir, et l'on n'a de cesse
-que l'on ne se soit donné à soi-même ce mal que
-ces livres dépeignaient comme si douloureux... Il
-y a une contagion dans les douleurs des poètes.
-On les imite malgré soi, et l'on est sincère dans
-cette imitation. Ce qui prouve une fois de plus que
-le c&oelig;ur est une machine bien compliquée...»</p>
-
-<p>&mdash;«Plus compliquée encore que vous ne le
-croyez,» fit-elle avec un demi-sourire d'intelligence,
-«quand il s'agit d'une fille qui vit comme
-je vivais... Je vous ai dit que j'avais la folie de
-mon art. Pourquoi avais-je décidé, à part ma pauvre
-tête, que cet art n'était pas compatible avec la
-tranquillité bourgeoise d'une existence régulière,
-et que la prosaïque et monotone vertu est l'ennemie
-du talent? Je ne saurais pas vous l'expliquer.
-Mais c'est ainsi... J'étais convaincue que
-<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
-sans la passion il n'y a pas de grande artiste. Encore
-maintenant, je ne crois pas que j'aie eu
-tort... Tenez, ce soir, j'ai joué ma dernière scène
-comme jamais je ne l'avais jouée. J'avais mal aux
-nerfs dans tous mes gestes, dans tous mes mots.
-Et je me donnais par mon rôle. Je me donnais,
-ah! follement!... Pourquoi? Parce que j'avais vu
-Jacques s'en aller de votre baignoire et que je ne
-comprenais pas. Si vous saviez ce que j'ai souffert
-d'angoisse en regardant à ce moment-là la
-loge de cette affreuse M<sup>me</sup> de Bonnivet! Dieu!
-que je la hais, cette femme! C'est mon mauvais
-génie et le mauvais génie de Jacques. Vous
-verrez... Si elle était sortie avant la fin, avec son
-imbécile de mari, j'aurais pensé qu'elle et Jacques
-s'en allaient ensemble. Je serais tombée, là,
-sur la scène... Pardonnez-moi. Je reviens à mon
-histoire, puisqu'elle ne vous ennuie pas trop...
-Tous ces sentiments romanesques, indécis, confus,
-qui remuaient en moi tandis que je piochais
-ferme mes concours de sortie au Conservatoire,
-se résumèrent dans un rêve dont je vous supplie
-de ne pas trop rire... Oui, toutes ces douleurs et
-toutes ces joies d'amour, toutes ces émotions
-qui devaient exalter l'artiste et faire de moi la rivale
-des Rachel, des Desclée, des Sarah Bernhardt,
-des Julia Bartet, je souhaitais de les éprouver
-pour quelqu'un qu'elles exalteraient en m'exaltant,
-pour un homme de génie que j'inspirerais
-<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
-en m'inspirant, et qui écrirait des pièces sublimes
-que je jouerais ensuite avec un génie égal au
-sien... Seigneur! Que c'est difficile de dire ce
-que l'on sent pourtant avec tant de netteté!... Je
-cherche un nom dans l'histoire du théâtre qui
-vous expliquerait ces chimères mieux que mon
-pauvre bavardage...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vous auriez voulu être la Champmeslé,
-rencontrer Racine, et lui créer <i>Phèdre</i> après la lui
-avoir posée,» l'interrompis-je.</p>
-
-<p>&mdash;«C'est cela,» fit-elle vivement, «C'est
-cela... Oui, la Champmeslé et Racine; ou bien
-Rachel avec Alfred de Musset, la Rachel du
-souper, si elle l'avait aimé.... Rencontrer un écrivain,
-un poète, qui eût besoin de sentir pour
-écrire, le faire sentir, sentir avec lui, incarner les
-créations de son talent sur la scène, et traverser
-ainsi le monde à deux, pour aller ensemble à la
-gloire dans une légende d'amour!... Croyez-vous
-qu'il en peut tenir du bleu&mdash;de quoi faire tous
-les fonds de ciel de tous vos tableaux&mdash;dans la
-cervelle d'un petit trottin d'apprentie actrice,
-qui répète son morceau d'examen, au fond d'une
-vieille rue du faubourg Saint-Germain, à côté de
-sa vieille mère, en imaginant, pour ses robes,
-des combinaisons et des rarrangements?... C'est
-une absurdité, un rêve, une folie, qu'un pareil
-désir. Pourtant ce rêve, j'ai tant cru l'étreindre,
-cette folie, j'ai tant cru la réaliser, quand le
-<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
-hasard m'a mise sur le chemin de Jacques. Je la
-réaliserais,&mdash;s'il m'aimait seulement,» et, avec
-un accent profond, elle répéta, elle soupira: «s'il
-m'aimait?»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais il vous aime,» lui répondis-je. «Si
-vous l'aviez entendu me parler de vous, ce soir...»</p>
-
-<p>&mdash;«N'espérez pas m'abuser,» fit-elle sérieusement
-et tristement, «je sais à quoi m'en tenir,
-allez... Il ne m'aime pas. Il aime l'amour que j'ai
-pour lui... Et pour combien de temps?...»</p>
-
-<div class="chapter">
-<h3>IV</h3>
-</div>
-
-<p>Comme les moindres mots de cette conversation
-sont demeurés présents et distincts dans ma
-mémoire, avec leur intonation tour à tour gaie ou
-triste, sentimentale ou persifleuse, désabusée ou
-attendrie! Je pourrais continuer d'en noter le détail
-pendant des pages et des pages, sans me lasser.
-Il me semble, en les transcrivant ici, sur ce froid
-et muet papier, que le temps recule, et je me retrouve
-à la minute où cette causerie prit fin&mdash;trop
-tôt pour mon désir&mdash;par notre arrivée devant
-la maison de la rue de la Barouillère. Je me
-revois, prenant congé de Camille devant la porte
-<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
-massive, que le cordon d'un concierge endormi
-avait tardé à faire tourner sur ses gonds, malgré un
-carillonnage répété. Je crois entendre ce tintement,
-de la sonnette, comme je crois sentir la chaleur de
-sa petite main fiévreuse dans les miennes, tandis
-que je lui disais adieu, et elle m'apparaît, à la
-lueur du clair de la lune, comme un adorable fantôme
-à jamais évanoui: elle cligne ses yeux fins
-que le sommeil va fermer, elle incline sa tête avec
-un sourire, elle met son doigt sur sa bouche avec
-un geste de malice, pour me recommander la discrétion
-sur les confidences qu'elle m'a faites. La
-petite tête, les hauts collets et la longue mante
-s'engouffrent dans l'ombre de l'allée. Le battant
-de la porte retombe avec un bruit sec. Malgré moi,
-j'écoute un instant encore. J'entends une main
-tâtonner, la sienne, et prendre un objet de métal,&mdash;le
-bougeoir qui doit l'attendre chaque soir.&mdash;Une
-allumette craque; un pas se hâte, son pas;
-une autre porte se referme, celle de l'escalier intérieur...
-Puis rien, et je reprends moi-même le
-chemin de ma maison, sous le même radieux et
-pâle clair de lune, par les trottoirs déserts de ce
-coin du faubourg Saint-Germain, rempli, à cette
-heure, d'un peuple de chats furtifs et de chiens
-errants. Des sergents de ville en train de faire
-leur ronde, un fiacre attardé qui rejoint Grenelle,
-un groupe de rapins qui reviennent de
-quelque brasserie du boulevard Saint-Michel,&mdash;voilà
-<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
-tout ce qui atteste la persistance de la vie
-parmi les grands hôtels endormis et les couvents
-éteints, les petites maisons bourgeoises
-éclairées d'un dernier bec de gaz et les hôpitaux
-sinistrement noirs. C'est vraiment une des provinces
-de Paris que ce quartier, si voisin pourtant
-des populeux boulevards,&mdash;comme l'existence
-paisible de Camille auprès de sa mère
-était voisine de l'existence passionnée de la petite
-Favier du Vaudeville. Nous n'avions mis que trois
-quarts d'heure à revenir du théâtre, de ce pas inégal
-dont le rythme s'accommode aux lenteurs
-tour à tour et aux hâtes des confidences. Je ne mis
-pas moins de temps, l'horloge de l'église Saint-François-Xavier
-me le révéla par sa sonnerie, à
-gagner le petit hôtel du boulevard des Invalides où
-j'habite, quoique par la rue Rousselet et la rue de
-Monsieur, il soit lui-même autrement proche. Il
-est vrai que j'avais erré tout seul indéfiniment
-dans ce quartier désert, envahi par un trouble sur
-lequel je ne pouvais guère m'abuser. Cette brûlure
-soudaine de l'être intime, cette prise et cette reprise
-interminable des phrases que l'on vient d'entendre,
-cette obsession à la fois ravie et épouvantée
-de la pensée occupée comme de force par
-une créature à laquelle l'on était, la veille encore,
-le jour même, parfaitement étranger,&mdash;qui a
-commencé d'aimer sans connaître ces prodromes
-de la grande folie? C'est le frisson qui annonce
-<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
-la funeste fièvre, cette <i>malaria</i> de l'âme, plus
-longue à guérir que l'autre et plus dangereuse.
-Les médecins cherchent la quinine qui en coupera
-les accès! Et puis on ne croit pas que la maladie
-sera si grave. On se persuade que l'on sera
-plus fort qu'elle, et l'on se tient des raisonnements
-comme celui que je me tenais en me réintégrant
-au gîte, vers les deux heures du matin:</p>
-
-<p>&mdash;«Une nuit de bon sommeil, et demain,
-ces folles idées seront passées... D'ailleurs, cette
-enfant est la maîtresse d'un camarade. Je me
-connais, la seule pensée de leurs caresses m'empêcherait
-d'en devenir amoureux, si j'en avais
-l'envie. Et, cette envie, je ne l'aurai pas. Elle m'a
-ému, ce soir, dans sa vie réelle, comme elle m'avait
-ému au théâtre, comme elle m'aurait ému dans un
-roman!... Pure imagination. Demain, je n'y penserai
-plus, et si j'y pense encore, je ne la reverrai
-pas, ni elle, ni Molan. Voilà tout.»</p>
-
-<p class="space">Pure imagination? C'est bientôt dit. Mais n'y
-a-t-il pas un point profond et trop sensible, par
-quoi cette imagination touche à notre c&oelig;ur, est
-notre c&oelig;ur même? Et quand la grâce d'une femme
-a blessé ce petit point-là, nous trouvons toujours
-des motifs pour ne pas rester fidèles au prudent
-programme du non-revoir. Le fait est que je commençai
-par n'avoir pas cette nuit de bon sommeil
-que je m'étais promise, et quand je me réveillai
-<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
-de l'inquiet assoupissement venu avec le matin,
-je pensais à Camille Favier avec autant d'intérêt
-troublé que la veille. «Si j'y pense encore, je ne
-la reverrai pas, ni elle, ni Molan...» Oh! la sage
-résolution, et, tout de suite, je trouvai un prétexte
-pour y manquer. N'avais-je pas promis à Jacques
-de le renseigner sur la réussite ou l'insuccès de son
-mensonge? Ce ne fut pas, toutefois, sans remords
-que je me mis en route, dès les dix heures, pour
-accomplir cette étrange mission. J'avais oublié,
-durant ma soirée de la veille, qu'à dix heures,
-précisément, j'avais modèle. Une fille, nommée
-Malvina, venait me poser mon infinissable <i>Psyché
-pardonnée</i>. Quand je la renvoyai, j'entendis la
-petite voix intérieure dont, la veille, Camille avait
-joliment parlé, me chuchoter: «Lâche! Lâche!»
-Et, même sans la petite voix, la seule présence de
-cette créature ne me démontrait-elle l'absurdité
-de mon sentiment commençant? Malvina avait,
-elle aussi, comme Camille, une tête idéale de
-madone primitive, et c'était la noce faite fille!
-Sa bouche au sourire si fin dans le silence ne
-s'ouvrait que pour débiter de crapuleuses gueulées.
-Quel conseil de ne jamais croire au charme
-ensorceleur d'un visage! Le sort a de ces avertissements
-que nous repoussons avec la sensation
-obscure de l'irréparable. Malvina partie, je regardai
-mon atelier, la toile commencée, ma boîte à
-couleur, ma palette de travail,&mdash;et je sortis,
-<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
-poursuivi par le muet reproche de
-ces choses. Que ne l'ai-je écouté alors!</p>
-
-<p>J'avais heureusement à traverser, pour gagner
-la rue Delaborde, où Jacques Molan habite,&mdash;derrière
-Saint-Augustin et la caserne de la
-Pépinière,&mdash;un joli quartier de Paris et qui
-eut tôt fait de me distraire. Je le connais si
-bien pour en avoir essayé de nombreuses études,
-quand j'étais préoccupé, comme disent les critiques
-d'art qui cherchent dans nos toiles une
-occasion de théories, d'être «moderne». Cette
-sottise-là est finie pour moi, grâce à Dieu.
-Elle m'a profité tout de même, car si je ne crois
-plus que la peinture doive reproduire des jeux
-de lumière sans signification, ni des cadres
-de vie humaine sans valeur essentielle, j'ai gardé
-de ces études un goût plus vif, un sens plus affiné
-de certains paysages, ceux de la Seine, par
-exemple, des Tuileries et de la place de la Concorde.
-J'en aime surtout la couleur d'avant midi,
-qui leur donne une fraîcheur tendre, des transparences
-claires d'aquarelle dans un joli frisson d'éveil
-actif. Ce matin-là, et les nerfs fouettés par
-la griserie de la passion naissante, l'eau du fleuve
-me parut plus fraîche encore; le ton gris-bleu
-du ciel plus délicat sur les massifs dépouillés;
-l'eau des fontaines plus jaillissante, sous la blanche
-et sonore écume. Mon être surexcité percevait
-mieux le charme de papillotement et d'intimité
-<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
-que dégage cet horizon d'arbres grêles, de
-coquettes maisons et d'eaux vivantes. Involontairement,
-j'oubliais mon ferme propos de sagesse,
-et mes remords du travail quitté, pour me
-figurer le renouveau d'âme que m'eût insufflé
-une liaison comme celle dont cet assouvi de
-Jacques Molan faisait si peu de cas. Puis le démon
-de l'ironie s'emparait de moi, irrésistible:</p>
-
-<p>&mdash;«Oui,» me disais-je, ou à peu près, «être
-aimé d'une femme comme Camille, quel rêve!...
-Juste assez libre pour donner à son amant de
-longues heures, celles-ci, par exemple, et pas assez
-pour absorber tout son temps; assez artiste pour
-comprendre les plus délicates nuances d'impression
-et les plus subtiles; assez naturelle pour s'amuser
-à ces caprices d'un rien de bohème, si savoureux,
-quand ils ne sont pas doublés de misère;
-assez enthousiaste pour qu'il émane d'elle un
-constant encouragement au travail, et trop spontanée,
-trop sincère pour vous pousser jamais à
-cet esclavage du succès, la fatale influence de
-tant de maîtresses et d'épouses... Et puis quelle
-adorable amoureuse! Était-il d'une rare nuance
-d'âme le roman qu'elle m'a raconté hier, et différent
-de celui qui hante la cervelle de ses petites
-camarades? Un riche entreteneur et une forte réclame,
-voilà l'Idéal ordinaire de ces demoiselles...
-Et il faut que la seule comédienne qui pense autrement
-tombe du coup sur ce Molan, sur cette
-<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
-froide machine à fructueuse «copie»... Et moi, que
-me sert-il de la deviner, de l'apprécier ainsi, quand
-je vais de ce pas faire une démarche qui ne peut
-que contribuer à les rapprocher l'un de l'autre?...
-Quel absurde hasard m'a fait dîner au Cercle,
-hier soir, et rencontrer Jacques? Cela devait
-m'arriver: c'est le symbole de toute notre vie, à
-lui et à moi... C'est moi qui suis l'amoureux, ou
-tout près de l'être; il est l'amant. C'est moi qui
-ai la sensibilité d'un véritable artiste; il en fait les
-&oelig;uvres et il en a la gloire... En attendant, voici
-une matinée bien claire que je perdrai, et mon
-tableau qui n'avance plus... Bah! Je rentrerai tôt,
-j'enverrai chercher Malvina. Je travaillerai toute
-l'après-midi. Je réparerai ce temps perdu. Ma
-commission à peine faite, je me sauve... Je suis
-assez curieux, d'ailleurs, de voir comment l'animal
-est installé... Il doit rouler en ce moment-ci
-sur quatre-vingt à cent mille francs par an... Ça
-le change d'autrefois, de l'époque où il mangeait
-chez Polydore à quinze sous la portion.»</p>
-
-<p>Il y avait des jours et des jours, en effet, que
-je n'étais allé chez mon ancien camarade. Tandis
-que l'ascenseur me hissait jusqu'au second étage,
-où il habite, d'une grande maison neuve à <i>bow-windows</i>
-garnis de verres de couleurs, je me remémorais
-les divers gîtes où j'ai connu cet écrivain,
-aussi habile administrateur de sa représentation
-officielle que de sa fortune et de son talent, et je
-<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
-refaisais en pensée ses rapides étapes sur le grand
-chemin de la gloire parisienne.&mdash;Ce fut d'abord,
-au sortir du collège, la petite chambre
-d'un hôtel meublé, rue Monsieur-le-Prince. Un
-portrait de Baudelaire, par Félicien Rops, et
-quelques mauvais médaillons de David, en plâtre,
-patinés à l'huile, constituaient tout l'ameublement
-personnel de ce réduit. L'ordre méticuleux
-des livres, des papiers et des plumes sur la table
-attestait déjà la volonté ferme du travailleur.
-Jacques n'avait alors comme ressources qu'une
-maigre pension de cent cinquante francs par
-mois, servie par sa seule parente, une vieille
-grand'mère, qui vivait en province et pour laquelle
-il se conduisit du moins en petit-fils reconnaissant.
-Je l'ai vu pleurer de vraies larmes quand
-elle est morte,&mdash;et puis il l'a mise en livre. Chose
-étrange, c'est le seul de ses ouvrages qui soit franchement
-mauvais. Serait-ce que le talent d'écrire
-se nourrit seulement de la sensibilité imaginative,
-laquelle, pour se réaliser, a besoin de l'expression
-au lieu que la sensibilité réelle s'épuise et s'achève
-par sa réalité même? Heureusement pour lui, dans
-ces années de début, il ne peignait que les sentiments
-qu'il n'avait pas! Son premier volume
-d'une facture si élégante et si brutale à la fois,
-fut, chose invraisemblable, griffonné dans ce
-logis du quartier Latin. Ce fut ensuite l'entrée
-dans un journal du boulevard, et aussitôt un changement
-<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
-de domicile montra que l'écrivain entendait
-bien ne pas végéter dans le même cercle d'étroites
-habitudes. Il prit un appartement dans un
-entresol de la rue de Bellechasse, encore sur la
-rive gauche, mais tout près déjà de la rive droite.
-Le portrait de Baudelaire y était toujours, pour
-proclamer la fidélité aux convictions d'art du
-début, mais encadré de velours et détaché sur des
-tentures d'andrinople rouge, lesquelles donnaient
-à ce réduit un air d'asile capitonné. Elles sauvaient
-le manque de caractère artiste des meubles
-achetés à tant par mois chez un tapissier complaisant,
-et tous solides, tous bourgeois, sans
-aucune autre prétention que la qualité de leur
-vieux chêne. Le notable commerçant en denrées
-littéraires que devait être Molan, s'annonçait par
-cette recherche du fauteuil durable, du bureau
-bien conditionné que l'on ne devra jamais réparer.&mdash;Ce
-fut aussi l'époque d'un vaste divan à coussin,&mdash;propice
-aux crises d'analyse,&mdash;du cabinet
-de toilette plus raffiné et de la tenue plus
-élégante qui décèle «l'homme aimé».&mdash;Les
-visiteuses voilées que l'on rencontrait parfois
-dans l'escalier expliquaient la raison de cette
-métamorphose. Le succès augmentant encore,
-arriva l'époque du petit hôtel de Passy, jugé tout
-de suite inconfortable. Jacques n'y était pas demeuré
-un an et demi, que déjà l'opulente et définitive
-demeure de «l'homme établi» avait succédé.
-<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
-Je pus m'en convaincre dès l'antichambre
-où je fus reçu par un petit groom en demi-livrée.
-Un commissionnaire attendait, que je crus reconnaître
-pour l'avoir vu stationner dans mon quartier.
-Le groom m'introduisit dans un vaste fumoir
-attenant au très petit cabinet de travail, et qui
-montrait une vitrine remplie de bibelots, tous
-authentiques: vieilles laques chinoises, bronzes
-admirablement patinés du seizième siècle, boîtes
-en vernis Martin, figurines de Saxe, bonbonnières
-anciennes. Le disparate des objets traduisait
-bien l'éternel utilitarisme de Molan. Il
-pioche sa vente possible, en cas de malheur.
-Quelques tableaux décoraient les murs, tous
-modernes, de la modernité la plus outrancière
-et la plus exaspérée. Encore un placement à deux
-cents pour cent, la peinture d'un contemporain
-obscur, et demain il sera peut-être Millet ou
-Corot. C'est un billet à la loterie, ces tableaux,
-et à si bon marché! Molan les avait achetés pour
-quelques louis à de jeunes peintres en détresse,
-ou reçus en récompense d'un peu de réclame.
-Et puis, il a toujours eu le secret de se mettre
-avec l'extrême-gauche littéraire et artistique pour
-se faire pardonner ses succès. Mais il fallait le connaître
-comme je le connaissais pour déchiffrer
-la face de ce fumoir-bibliothèque, destiné à la
-montre, aux <i>interviews</i>, aux après-déjeuners et
-après-dîners de l'écrivain à la mode. Le trait significatif,
-<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
-c'était l'ordre, toujours implacable,
-surveillé, méticuleux. Tout le révélait, cet ordre,
-et d'abord le rangement des livres cartonnés sur
-les rayons,&mdash;et quels livres! Rien que des
-&oelig;uvres de jeunes confrères, de quoi donner à
-tous ceux d'entre eux qui venaient voir «l'arrivé»
-la flatteuse sensation d'avoir été reliés, chacun
-dans une couleur appropriée à son talent,&mdash;les
-coloristes en vieux rouge, les élégiaques en
-mauve, les raffinés en papier japonais! L'éclat
-battant neuf des menus objets d'argent, destinés
-à fumer et à prendre du soda et du brandy,
-à l'anglaise, et admirablement tenus,&mdash;la fraîcheur
-du tapis havane, évidemment enlevé chaque
-été,&mdash;la propreté flamande des vitraux mobiles,
-des merveilles du plus pur quatorzième, avec de
-grandes figures sur un fond bleu, réticulé et fleurdelisé,&mdash;tout
-attestait l'&oelig;il d'un maître difficile
-et dont la volonté va du grand au petit détail,
-sans jamais désarmer. Les propos que l'écrivain
-m'avait tenus la veille sur son talent de boursier
-me revinrent à la mémoire, et je pensai qu'étant
-donné le positivisme de sa nature, il m'avait dit
-la vérité. D'ailleurs, il entrait lui-même, manicuré,
-tubé, rasé, coiffé, sentant bon par tout son
-corps, l'&oelig;il éveillé, la joue fraîche, la lèvre épanouie,
-vêtu du plus délicieux veston du matin
-que jamais chemisier de génie ait coupé et soutaché
-pour un viveur professionnel. Seulement,
-<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
-ce viveur-ci était d'une espèce très particulière,
-car il tenait à la main une plume d'oie trempée
-d'encre qu'il me montra en la jetant dans le feu,
-allumé à tout hasard, et gaiement:</p>
-
-<p>&mdash;«Je t'ai fait attendre?...» demanda-t-il. «J'avais
-ma troisième page à finir... Encore une, d'ici
-à midi et demi, et j'aurai gagné ma journée. Tous
-les jours ces quatre pages, qu'il s'agisse d'un roman
-ou d'une pièce&mdash;voilà ma méthode,» et
-m'indiquant sur un rayon, dans la petite bibliothèque
-basse, une large rangée de dos de livres
-moins coquettement reliés que les autres: «Et
-voici le résultat...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et tu peux quitter et reprendre ta besogne
-comme tu veux?» lui demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Comme je veux. Affaire de régime, vois-tu.
-J'ai réglé mon cerveau comme on règle un
-compteur à gaz. La comparaison te scandalise?
-Tu n'as pas médité comme moi cette profonde
-parole d'un maître:&mdash;<i>La patience est ce qui, chez
-l'homme, ressemble le plus aux procédés que la nature
-emploie dans ses créations...</i> Jamais d'à-coup et
-une régularité presque automatique, c'est tout le
-secret du talent... Mais parlons de ton ambassade
-auprès de Camille, hier au soir... Il y a eu des
-pleurs et des grincements de dents, n'est-ce
-pas?...»</p>
-
-<p>&mdash;«En aucune façon,» lui répondis-je, non
-sans éprouver un plaisir à déconcerter sa fatuité,
-<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
-«elle n'a pas même voulu m'interroger, pour ne
-pas me faire mentir...»</p>
-
-<p>&mdash;«Oui,» dit-il en haussant les épaules,
-«c'est bien son genre. Toutes les délicatesses,
-toujours... Nous vivons dans une amusante
-époque. Tu rencontres chez une femme des sentiments
-exquis, de la nuance, un c&oelig;ur délicieusement
-fin, de la grâce d'esprit? C'est une petite
-actrice de quatre sous... Une autre a deux cent
-mille francs de rente, une famille, un nom, de la
-beauté, une situation de monde, va te promener,
-c'est une infâme cabotine... Mais si la petite est
-une romanesque, c'est une romanesque futée. Elle
-a eu le scrupule de ne pas te faire causer, toi,
-pour ne pas te demander de trahir un ami. Puis
-elle s'est adressée au bon endroit pour savoir la
-vérité. Elle a dépêché à Fomberteau un exprès
-dès ce matin...»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu ne l'avais donc pas prévenu?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Je comptais passer chez lui en sortant
-d'ici... Elle a pris les devant, et Fomberteau qui ne
-savait rien lui a répondu le billet que voici,» et
-il tira de sa poche un papier. «Figure-toi la Camille
-que tu connais en train de lire ce poulet:
-<i>Chère amie, la peste soit des mystifications et des
-mystificateurs, pour employer une tournure chère à
-votre Molière, puisqu'ils ont donné à la duchesse,
-et à mon sujet, des diables bleus comme son blason.
-Je n'ai jamais dû me battre en duel. Votre Jacques</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
-<i>n'a jamais dû me servir de témoin. Sauf cela, tout le
-reste est vrai. Rassurez-vous donc sur lui et sur moi,
-et comme c'est jour de chronique, pardonnez-moi de
-ne pas aller vous remercier moi-même de votre gentille
-inquiétude...</i> A quoi Camille a, de sa main,
-ajouté ce <i>post-scriptum</i>:&mdash;<i>Puisque vous m'avez
-donné hier une explication qui n'était pas la vraie,
-j'ai droit à une autre, la vraie, et je l'attends...</i>»</p>
-
-<p class="space">&mdash;«Et à quelle heure as-tu reçu cette lettre?»
-lui demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Il y a quelque vingt-cinq minutes... Le
-commissionnaire est dans l'antichambre... J'ai
-voulu t'avoir vu et savoir ce qu'elle t'avait dit.
-J'aurais dû penser que c'était bien inutile et
-qu'elle serait avec toi aussi «belle âme» que toi-même...
-Toujours les sublimes et toujours l'amalgame!
-Elle n'aura rien perdu pour attendre. Je
-vais lui répondre et de ma meilleure encre...»</p>
-
-<p>&mdash;«Je serais curieux,» interrogeai-je, «d'apprendre
-par quel mensonge nouveau tu te tireras
-d'affaire...»</p>
-
-<p>&mdash;«Moi?» répliqua-t-il en s'asseyant à une
-petite table, et sa plume commençait de courir
-sur le papier, «par aucun... Je lui dis que je n'ai
-pas la moindre explication à lui donner et que je
-ne veux pas qu'elle se permette, une autre fois,
-des tours comme celui qu'elle m'a joué en s'adressant
-à Fomberteau.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
-&mdash;«Tu ne feras pas cela!...» l'interrompis-je
-vivement. «Cette pauvre fille t'aime de tout son
-c&oelig;ur. Elle n'a pu supporter le doute. Elle a pensé
-que tu lui mentais, et elle a voulu savoir la vérité.
-Voyons, n'est-ce pas naturel?... N'en avait-elle
-pas le droit, sois juste?... C'est si simple de trouver
-un autre prétexte... Mais dis-la-lui plutôt, cette
-vérité, puisqu'elle te la demande, cela lui ferait
-moins de peine...»</p>
-
-<p>&mdash;«Il n'y a qu'une petite objection,» répondit
-Jacques, et, fermant le billet qu'il venait d'écrire,
-il pressa le bouton de la sonnette électrique
-pour appeler le gamin en veste bleue à boutons
-dorés, auquel il remit la lettre, «c'est que je serais
-parfaitement heureux si Camille se brouillait
-avec moi sur ce petit mot... C'est un autre principe,
-cela, aussi absolu que celui de la régularité
-du travail. Quand on doit rompre avec une maîtresse,
-plus le motif de rupture est insignifiant,
-plus il est sage... Et mes affaires vont si bien de
-l'autre côté que je n'ai vraiment plus besoin d'elle
-pour faire marcher sa rivale... Puisque tu es mon
-<i>regardeur</i>, et que je te sais muet comme un tombeau,
-j'ai bien envie de te raconter tout, malgré
-les grandes phrases sur la discrétion, d'autant
-plus que cette confidence ne compromet que moi,&mdash;jusqu'ici...
-Il y a précisément du tombeau dans
-cette affaire et du tombeau de grand homme&mdash;encore!...
-Enfin, j'ai arraché à M<sup>me</sup> de Bonnivet,
-<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
-hier soir, une promesse de rendez-vous... Et dans
-quel endroit?... Je te le donne en mille. Au Père-Lachaise,
-devant la tombe de Musset,&mdash;comme
-avec l'autre!... Tu ne trouves pas ça de premier
-ordre?... Du cimetière au fiacre, c'est comme du
-sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas, et du
-fiacre à certaine garçonnière de ma connaissance,
-comme avec l'autre, puisque c'est le programme,
-un second pas... Car tu sais, jamais de femmes à
-domicile. Troisième principe... Dans ces conditions,
-que Camille se brouille avec moi aujourd'hui,
-mais tant mieux, tant mieux!... Enfin, ne me
-fais pas une figure qui me dise: Mon cher Molan,
-vous êtes un monstre, et laisse-moi te mettre à la
-porte&mdash;à cause de la quatrième page...»</p>
-
-<p class="space">Si j'avais douté encore du sentiment trop vif
-que m'inspirait déjà cette charmante Camille,
-ce doute aurait cessé là, sur place, tant mon
-émotion fut cruelle devant ce cynique discours.
-J'aperçus avec trop d'évidence la vérité du drame
-où je me trouvais soudain engagé comme spectateur,&mdash;mais,
-dans certains duels, de voir menacée
-une vie très chère rend le témoin plus pâle
-que le duelliste lui-même. L'amour passionné de
-la petite Favier servait à Jacques de moyen d'action
-sur l'amour-propre de la mondaine blasée,
-coquette et froidement perverse, sans doute, mais
-élégante, enviée et riche, vers laquelle l'attiraient
-<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
-sa vanité et sa curiosité. Ce c&oelig;ur de la pauvre
-comédienne, resté naïf et romanesque malgré la
-plus désenchantante des existences, ce c&oelig;ur si
-vrai,&mdash;que j'avais senti si vrai, qui s'était ouvert
-à moi, avec une telle spontanéité, dans une heure
-de souffrance intime,&mdash;allait être brisé, déchiqueté,
-broyé, entre deux orgueils en train de se
-battre l'un contre l'autre&mdash;et quels orgueils!
-Les plus féroces, les plus implacables de tous,
-celui d'une demi-grande dame et d'un demi-grand
-écrivain, tous deux gangrenés d'égoïsme
-par la parade habituelle, desséchés par la constante
-et détestable étude de l'effet à produire,
-sans laquelle on ne garde pas le prestige incertain
-de la mode. Par une intuition d'une certitude
-affreuse, je mesurai du coup la profondeur
-de l'abîme où roulait, à son insu, mon amie improvisée
-de la veille. L'extrême acuité de cette
-vision m'empêcha de répondre à Jacques comme
-il s'y attendait sans doute, pour se divertir de ma
-naïveté en m'indignant. Il m'eut raillé, et sa raillerie
-m'eût fait mal. Il m'eût dit tout haut le conseil
-que son énigmatique sourire me donnait tout
-bas: «Si elle te plaît tant, il y a une place de consolateur
-à occuper et tout de suite...» Je peux me
-rendre cette justice: je ne me la dis pas à moi-même,
-cette vilaine parole. Je n'y eus pas de
-mérite, d'ailleurs. A-t-on du mérite à ne pas profaner
-en soi une image qui ne vous plaît qu'attendrissante
-<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
-et pure? Et si étrange que puisse
-paraître ce mot appliqué à une fille dont je savais
-qu'elle était la maîtresse d'un de mes camarades,
-je respectais dans Camille cette folie d'illusion par
-laquelle ses vingt-deux ans jouaient sur une seule
-carte leur précieux trésor de rêves délicats, de
-tendresses naïves, de nobles chimères. Je respectais
-en elle aussi le songe qu'elle m'avait déjà
-fait songer. Durant cet entretien de la veille au
-soir, le fond le plus intime de mes mélancolies
-avait tressailli, à me dire que j'eusse pu la rencontrer
-un peu plus tôt, au temps où elle ne s'était
-pas donnée à Jacques Molan, la deviner, lui
-plaire, et peut-être la déraisonnable et touchante
-enfant aurait-elle tourné vers moi ce besoin de
-tenir, vis-à-vis d'un autre artiste, ce rôle si moqué,
-si vieux jeu, de muse et d'inspiratrice. Quel ouvrier
-de Beauté pourtant n'a pas soupiré vers la
-présence auprès de lui d'un charmant esprit de
-femme, d'un cher et dévoué visage où boire du
-courage aux heures de lassitude, de deux faibles
-mains, mais sûres, à serrer dans ses mains fatiguées,
-d'une épaule fidèle où reposer son front
-tourmenté?... C'était assez d'avoir associé ce
-soupir quelques minutes au nom de la maîtresse
-de Jacques pour que l'espoir d'une banale aventure
-de dépit avec cette pauvre fille n'eût même
-pas besoin d'être écartée. Cette idée ne pouvait
-pas me venir. Mais de ne pas nourrir un malpropre
-<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
-projet de galanterie n'empêchait pas que
-ma sympathie à son endroit, déjà un peu maladive,
-n'eût grandi encore dans cet entretien avec
-mon camarade. Voilà pourquoi, au lieu d'écrire
-à Malvina, le modèle, d'après le sage propos
-formé quelques heures auparavant, je continuai
-ma visite illogique de la matinée par une visite
-plus illogique de l'après-midi, et cette imprudente
-journée s'acheva par une troisième visite, aussi
-folle. Une crise de déraison commençait. Elle
-n'est pas finie, puisque ma plume tremblait dans
-ma main tout à l'heure à rapporter les phrases
-brutales de Jacques Molan. Et sur le point de fixer
-le détail de ces deux autres petits épisodes qui
-achevèrent le prologue de cette tragédie intime,
-j'ai dû la poser, cette plume, tant j'avais mal à
-mes souvenirs, comme on a mal à des blessures
-mal fermées. Pourtant, par une contradiction que
-je subis sans l'expliquer,&mdash;un attrait s'exhale de
-ces souvenirs douloureux, une magie, un charme.
-Toute mon âme a chaud rien que d'y penser.</p>
-
-<p class="space">Cette seconde visite, on le devine, fut pour la
-pauvre Duchesse Bleue elle-même, comme je
-commençais d'appeler Camille dans les monologues,
-de mon c&oelig;ur, et j'oubliais la pédante réminiscence
-qui avait inspiré à Jacques Molan
-ce sobriquet, pour y faire tenir la grâce tendre,
-la fantaisiste mélancolie d'un rêve à la Watteau,
-<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
-chimérique et caressant, idéal et voluptueux
-dans sa pitié. Il n'y avait certes pas plus
-de différence entre le sentimentalisme que cette
-jolie enfant m'avait ingénument confessé la
-veille et le matérialisme pratique de son amant,
-qu'entre la somptueuse maison neuve de la place
-Delaborde, et le très modeste troisième étage
-de la très modeste rue de la Barouillère où je sonnai
-vers les deux heures. Les teintes délavées de la
-façade mal recrépie s'harmonisaient avec la sordidité
-de la loge, avec la glaciale froideur de l'escalier
-de bois sans tapis, dont les marches, cirées
-de plusieurs jours, s'affaissaient vers le mur. Un
-air de médiocrité minable était comme épandu
-sur cette vieille bâtisse, et les cartes de visite bourgeoisement
-clouées aux portes, que j'eus la curiosité
-de regarder, révélaient trop quelle sorte
-de locataires abritaient là leur pauvre existence.
-Elles abondent, dans ces antiques rues du faubourg
-Saint-Germain, ces maisons où le loyer le
-plus haut est de deux mille francs, dernier havre
-ouvert à toutes les épaves de l'humble vertu bourgeoise.
-Là, vous croisez sur un palier un vieux général
-en redingote râpée, dont la rosette résume
-quarante ans d'abdication quotidienne et de discipline
-à la Catinat. Ou bien c'est un professeur
-qui se dirige vers son cours, la serviette gonflée
-de livres, et qui se tue de répétitions pour doter
-des filles et soutenir une mère infirme. C'est
-<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
-quelque prêtre âgé, quelque ancien magistrat, qui
-portent sur leur visage les traces d'une vie tout
-entière consacrée à des pensées graves. Il était
-trop naturel que la veuve du coulissier suicidé et
-ruiné cachât sa déchéance dans un de ces asiles de
-gêne décente que je ne visite jamais, sans avoir le
-c&oelig;ur serré. Ne sont-ils pas un peu mes frères, les
-hôtes habituels de ces maisons démodées? Comment
-ne les saluerais-je pas, d'un regard de sympathie,
-ces pauvres dupes sociales,&mdash;dupes d'une
-naïveté inguérissable qui leur a fait prendre au sérieux
-les phrases officielles de cet infâme monde,
-lequel n'a jamais respecté que l'argent, bien ou
-mal acquis,&mdash;dupes d'une sensibilité timide qui
-les a empêchés de violenter, de brutaliser la fortune?
-N'ai-je pas vécu, ne mourrai-je pas dupe
-moi-même de cet excès de conscience, de ce
-tremblement craintif qui m'a toujours saisi devant
-l'action? Moi aussi, j'ai trop naïvement cru
-aux menteuses formules des charlatans de l'art.
-J'ai hésité devant l'&oelig;uvre, par scrupule de diminuer,
-de profaner ma vision intérieure, par
-désespoir de l'égaler. Amant passionné de la
-gloire, j'ai reculé devant les impudeurs de la réclame,
-et j'aurai traversé la vie en vaincu et en
-inconnu,&mdash;vaincu par mes meilleures qualités,
-inconnu à cause de mes plus nobles délicatesses.
-Et Camille, elle aussi, n'était-elle pas ma s&oelig;ur en
-sensibilité souffrante? Chère Camille! Tandis que
-<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
-j'écoutais la sonnette retentir et s'approcher des
-pas, toutes mes impressions se résumaient dans
-cette évidence d'une analogie sentimentale qui
-m'attendrissait davantage encore. Je voulais voir,
-dans ce fait que l'actrice déjà connue continuât
-d'habiter ici, la preuve qu'elle ne m'avait pas
-menti en me parlant, la veille, de leur vie paisible,
-à elle et à sa mère, le signe évident d'une
-absence totale de vanité, un indiscutable témoignage
-de sa fierté? Si elle avait cessé d'être sage,
-du moins elle ne s'était pas vendue à du luxe.
-Elle s'était donnée à un amour et à une admiration.
-Hélas! J'allais bien vite apprendre que
-cette tentation des grandes élégances parisiennes,
-trop naturelle à une créature fine et jeune, quand
-elle les a connues et perdues, faisait encore
-un des éléments du drame moral qui se jouait
-en elle!</p>
-
-<p>A travers ces pensées, le pêne avait glissé dans
-la porte, qui s'était ouverte. Une servante âgée et
-très simplement vêtue, visiblement une bonne à
-tout faire, me dévisageait. Après avoir hésité, elle
-finit par me dire qu'elle allait voir si «ces dames»
-étaient là, et elle m'introduisit dans un petit salon.
-Des meubles l'encombraient, trop nombreux pour
-la pièce. Si j'avais soulevé leurs housses, j'aurais
-vu que le damas de l'étoffe et la dorure des bois
-dénonçaient l'opulence ancienne. Une tapisserie
-assez belle couvrait un des murs. On avait dû en
-<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
-replier les personnages par le bas, pour les adapter
-à l'exiguïté de cette pièce, dont je touchais le plafond
-avec la pointe de ma canne. Le piano à queue,
-la grande pendule de bronze, les candélabres trop
-hauts avaient, eux aussi, figuré dans l'hôtel du
-financier. Ces muets témoins de splendeurs évanouies
-racontaient par leur seule présence la mélancolie
-de la ruine avec plus d'éloquence que
-n'auraient fait toutes les phrases. D'ailleurs, je
-n'eus guère le loisir de méditer sur ce que mon
-pauvre Claude, dans ses mauvais jours de pédantisme,
-eût appelé la psychologie de cet ameublement.
-Une femme d'environ quarante-cinq ans
-entrait dans ce salon. Je reconnus, au premier
-coup d'&oelig;il, la mère de Camille. M<sup>me</sup> Favier ressemblait
-à son enfant, à la distance d'un quart de
-siècle, avec une identité des traits dans le vieillissement
-et la déformation, presque douloureuse. Il
-y a quelque chose de si triste à se trouver face à
-face avec le spectre anticipé d'une jeune et fine
-beauté que l'on admire, que l'on commence à aimer!
-Toutefois, le regard de la mère et celui de la
-fille avaient une expression si différente qu'elle
-corrigeait aussitôt cette ressemblance. Autant les
-yeux bleus de Camille, avec leur prunelle tour à
-tour trop claire et trop sombre, trop vive et trop
-languissante, révélaient une inégalité passionnée
-d'âme, des troubles profonds, un déséquilibre intime,&mdash;autant
-le paisible et lent azur des yeux de
-<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
-M<sup>me</sup> Favier disait la sérénité passive, l'acceptation
-résignée, et, malgré tout, heureuse. Oui, c'était
-l'image de la paix intérieure, que cette veuve d'un
-boursier tragique. A la voir, comme je la voyais,
-un peu grasse avec de bonnes couleurs de santé
-à ses joues pleines, et, sinon élégante, du moins
-très correcte dans une robe à peu près à la mode,
-il était impossible de s'imaginer, d'abord que
-cette femme eût traversé les épreuves d'un drame
-de ruine et de suicide, puis que cette irréprochable
-et tranquille douairière fût une simple mère
-d'actrice. Nous avons changé tout cela, comme
-dit l'autre. Avais-je moi-même la tenue d'un
-peintre de l'ancienne tradition? Et mes camarades
-l'ont-ils? Le pseudo-clubman, habillé comme une
-gravure de tailleur, qu'est Jacques Molan, ressemble-t-il
-davantage aux bousingots de 1810 ou aux
-bohémiens d'Henry Murger? Mais ne vivons-nous
-pas dans un temps où une pièce de théâtre
-qui réussit rapporte, des années durant, le capital
-et les revenus d'une ferme en Beauce, où un portrait
-d'Américain se paie des quinze, des vingt,
-des trente mille francs, où un sociétaire de la
-Comédie-Française touche des traitements d'ambassadeur,
-avant de se retirer la boutonnière fleurie
-du ruban rouge, tandis que les actrices en tournée
-sont accueillies en terre étrangère par des
-réceptions de souveraines. La barrière de préjugés
-ou de principes, qui séparait la vie artistique
-<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
-du monde social est à jamais abattue. Là-dessus,
-les progressistes et les démocrates applaudissent.
-L'exemple de Jacques précisément et mes lectures
-avaient fini par me convaincre que c'est là au contraire
-une des pires erreurs de l'époque. L'artiste
-a toujours gagné à être traité comme un
-demi-paria. Son goût naturel pour ce qui brille,
-inévitable rançon de ses pouvoirs d'imagination,
-a sitôt fait de se tourner en vanité, quand il
-est la dupe du décor, du luxe, des éloges, de la
-femme élégante surtout, cette flatterie irrésistible
-à son amour-propre et à ses sens! Et lorsqu'il
-ne succombe pas à la tentation, il donne
-dans l'autre excès, non moins naturel à cette
-race irritable, et non moins dangereux, celui de
-l'orgueil révolté et misanthropique... Mais je
-verse moi-même dans mon défaut à moi, celui
-de la rêverie indéterminée et indéfinie. Revenons
-à ce qui reste le vrai correctif de tous les
-vices, intellectuels et autres: <i>la Réalité</i>. J'étais
-donc assis en face de la respectable M<sup>me</sup> Favier,
-dans le salon aux meubles houssés, la mine
-penaude de me trouver en tête à tête avec la
-mère, quand j'étais venu rendre visite à la fille.
-La veuve me rassura bientôt, en me tenant une
-suite de bourgeois et pratiques discours qui convenaient
-à sa physionomie et à son origine.&mdash;J'ai
-su depuis qu'elle était la fille d'un petit commerçant
-du Nord, épousée pour sa beauté par le
-<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
-romanesque père de la romanesque Camille, à la
-suite d'une rencontre en voyage. Il y avait chez
-elle de la Flamande et aussi de la boutiquière. Elle
-avait assisté à sa vie comme une femme assise
-au comptoir dans un magasin assiste à la vente.
-Je rends mal une chose humaine que je vois si
-bien, et qui est si fréquente chez les créatures
-voisines du peuple: leur sort leur demeure extérieur
-et impersonnel. Aux jours médiocres de sa
-jeunesse, M<sup>me</sup> Favier avait dû regarder, parler,
-sentir avec le même calme,&mdash;avec le même calme
-traverser sa période de luxe,&mdash;et avec le même
-calme, elle traversait cette nouvelle et non moins
-invraisemblable aventure de sa maternité entraînée
-dans l'orbe de révolution d'une étoile
-Parisienne.</p>
-
-<p>&mdash;«Camille va venir,» me disait-elle. «La
-couturière est là qui lui essaye un corsage... La
-pauvre enfant ne se sent pas très bien, aujourd'hui.
-C'est un métier fatigant que le sien, monsieur,
-et elle a déjà besoin de repos. Nous avons
-eu tort de pas aller aux bains de mer, cette année.
-Connaissez-vous Yport, monsieur? C'est très joli,
-très tranquille, nous y avons nos habitudes depuis
-six étés. J'aime, quand je vais à la campagne, revenir
-dans les mêmes endroits. Les gens vous accueillent
-bien. On se sent chez soi... Quand mon
-cher mari vivait, nous passions tous les ans nos
-deux mois en Suisse. C'était réglé. Nous partions
-<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
-le 15 juillet. Nous revenions le 15 septembre...
-Je n'y suis plus retournée depuis. Ce serait pour
-moi un trop triste souvenir... Vous venez pour
-causer avec Camille de son portrait...?»</p>
-
-<p>&mdash;«Elle vous en a parlé? Elle ne l'a donc pas
-oublié?» fis-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, certainement,» répondit la mère,
-«et j'ai été très étonnée quand elle m'a dit cela,&mdash;elle
-qui est si rebelle à poser,&mdash;très étonnée
-et très contente. Elle m'a dit aussi que vous êtes du
-Cercle des Champs-Élysées, dont était mon mari.
-Il a fusionné avec celui de la place Vendôme, je
-sais? J'ai vu dans le journal que l'on y fait maintenant
-une exposition chaque année. Est-ce que vous
-avez l'intention d'y mettre le portrait de Camille?
-Je crois que ce serait excellent pour vous et ce ne
-serait pas mauvais pour elle... Nous y avions des
-amis que nous verrons un peu, quand nous serons
-dans notre ancien quartier... Nous attendons que
-Camille ait signé un engagement définitif. On le
-lui a proposé au Théâtre-Français. Mais comme
-ces messieurs l'ont laissé aller quand elle venait
-d'avoir ses deux prix, on lui conseille de leur tenir
-la dragée un peu haute, maintenant qu'elle est
-célèbre. Moi, je veux bien. Je ne m'y entends pas.
-Mais je lui dis toujours: souviens-toi que la maison
-de Molière est aux autres théâtres ce qu'un grand
-magasin comme le Louvre et le Bon Marché est
-à une boutique de détaillants...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
-Je ne suis pas sûr de reproduire exactement
-l'ordre de ces phrases. En revanche, je suis très sûr
-de leur teneur, et plus encore de l'esprit qui les
-inspirait, ainsi que les phrases qui suivirent.&mdash;Elle
-était simple jusqu'à en être parfois commune,
-et confiante jusqu'à en être bavarde, la pauvre
-M<sup>me</sup> Favier! Je l'ai trop éprouvé depuis: c'était le
-plus sage et le plus solide esprit de carrière, celui
-d'une femme qui garde du bon sens à travers
-sa ruine. Ce phénomène est plus rare encore
-qu'un sentimentalisme de comédienne. D'habitude,
-ces chutes subites hors de l'Olympe
-de l'opulence, ont pour résultat un effarement
-moral qui dure le reste de la vie. Les gens ruinés
-semblent perdre, avec leur argent, toute faculté
-d'adaptation au cercle étroit d'activité où
-leur déchéance sociale les emprisonne. Chose
-étrange! C'est surtout quand leur richesse n'a
-été qu'un épisode entre deux pauvretés que ce
-désarroi se produit. Cette alternance de situation
-est comme une fantasmagorie où le jugement
-se fausse. Pour avoir résisté à une telle
-secousse, il fallait que M<sup>me</sup> Favier fût profondément,
-absolument, ce que disaient son sourire
-jeune, ses joues reposées, les lignes harmonieuses
-de son visage, une créature simple et d'un positivisme
-tranquille, tout le contraire de cette fille
-dont elle entrevoyait l'avenir comme elle eût
-<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
-entrevu l'avenir d'un fils entré dans l'armée:&mdash;sous-lieutenant,
-puis lieutenant, puis capitaine,
-puis colonel, enfin général. Conservatoire,
-Odéon, Vaudeville, Comédie-Française, Pensionnat,
-Sociétariat,&mdash;ces étapes étaient distribuées
-dans cet esprit de brave bourgeoise, avec
-une régularité d'autant plus étonnante que son
-éducation avait dû la façonner à concevoir sur un
-tout autre type une destinée de femme. Comment
-une pareille révolution s'était-elle accomplie
-dans cette intelligence? Mais y a-t-il besoin
-d'explication pour certaines natures dont l'instinct
-primordial est de se modeler sur les circonstances
-comme d'autres ont pour instinct de
-se débattre là contre et de se rebeller? Le dernier
-cas était celui de la pauvre Duchesse Bleue.
-Cette différence essentielle entre leurs caractères
-avait supprimé de tout temps l'intimité réelle
-entre les deux femmes. Elles n'avaient pas entre
-elles, elles ne pouvaient pas avoir de rapports
-vrais. Je m'en rendis trop compte en voyant,
-après dix minutes de conversation avec la mère,
-Camille entrer, et son teint si pâle, ses yeux
-brouillés d'avoir pleuré, le trouble si visible de
-tout son être que cette mère ne soupçonnait même
-pas!</p>
-
-<p>&mdash;«C'est ton tour maintenant, d'essayer,» dit-elle.
-«Va, maman... Nous t'attendrons. M. La
-Croix a bien quelques minutes à nous donner...»
-<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
-Puis, quand la bonne dame eut fermé la porte:
-«Est-ce que vous avez vu Jacques?» me demanda-t-elle
-brusquement.</p>
-
-<p>&mdash;«Je suis allé chez lui ce matin», répondis-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors, vous savez que je sais tout?»</p>
-
-<p>&mdash;«Je sais que vous avez écrit à Fomberteau»,
-répliquai-je évasivement.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous savez sans doute aussi ce que votre
-ami m'a répondu, quand je lui ai demandé l'explication
-de son mensonge?... Il vous aura envoyé
-pour que vous lui rapportiez l'impression
-que son infâme billet m'aura produite?... Allons,
-avouez, ce sera plus franc...»</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi me jugez-vous ainsi, mademoiselle?»
-fis-je avec une douleur qu'elle sentit sincère,
-car elle me regarda avec étonnement, tandis
-que je continuais, surpris moi-même des paroles
-que je m'entendais prononcer: «Vous aviez été
-plus juste pour moi... Vous aviez compris que
-certains silences ne sont ni une approbation ni
-une complicité. C'est vrai que Jacques ne m'a
-caché ni sa triste ruse d'hier, ni son billet d'aujourd'hui.
-Je ne lui ai pas caché, moi non plus,
-ce que je pensais de sa dureté, et, si je viens ici,
-c'est de moi-même, sous l'impulsion d'une sympathie,
-que je n'ai pas le droit d'avoir, j'en conviens...
-Nous ne sommes même pas des amis de
-vingt-quatre heures. Je l'ai cependant, cette sympathie...
-<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
-Vous m'avez parlé avec une trop noble
-ouverture de c&oelig;ur, avec une trop touchante confiance
-pour que vous me soyez désormais une
-étrangère... J'ai pensé... Ah! Je ne sais pas ce que
-j'ai pensé. Je vous ai sentie malheureuse, et je
-suis allé vers vous, tout naturellement, tout simplement.
-Si c'était une indiscrétion, vous venez
-de m'en bien punir...»</p>
-
-<p>&mdash;«Pardonnez-moi», me dit-elle avec une
-autre voix et un autre regard, en me tendant sa
-petite main brûlante. «Je souffre, et cela rend
-injuste... Moi aussi, quoique je vous connaisse
-à peine, je vous porte une sympathie trop
-vive pour douter de la vôtre... Mais ce billet de
-Jacques m'a trop blessée. Et trop, c'est quelquefois
-vraiment trop... Je l'aime, il le sait, et il croit
-qu'il peut tout se permettre avec moi. Il a tort.
-Il ne sait pas où il me jette en jouant comme il
-fait avec mon c&oelig;ur!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Ne lui en voulez pas tant de ce qui n'est
-qu'un accès de colère,» dis-je, épouvanté d'une
-appréhension où j'ai reconnu depuis une seconde
-vue: «Vous vous étiez adressée à Fomberteau.
-Sur le moment Jacques a été froissé. Il vous a mal
-écrit. Je suis sûr qu'il le regrette déjà.»</p>
-
-<p>&mdash;«Lui?» s'écria-t-elle avec un mauvais rire.
-«Si vous dites ce que vous pensez, vous ne le
-connaissez guère... Ce qui me cause le plus de
-peine, comprenez-moi, ce n'est pas ce qu'il me
-<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
-fait, quoique j'en souffre cruellement. C'est ce
-qu'il se fait à lui-même dans l'idée que j'avais
-de lui... Je le mettais si haut, si haut!... Je voyais
-en lui un être à part des autres, quelqu'un de
-rare, d'aussi rare que son talent! Et il faut que je
-le voie pareil aux amants de toutes mes camarades
-de théâtre, aux pires de ces amants, à ceux
-qui n'ont même pas le courage de leurs infidélités
-et qui les cachent avec des mensonges de
-filles, à ceux pour qui l'amour qu'on leur porte
-n'est qu'une vanité, de quoi se mettre à la boutonnière
-un sentiment de femme, comme une
-fleur... Allez, ma passion ne m'aveugle plus, maintenant.
-Et cela me déchire et il ne soupçonne
-même pas, lui, si intelligent, la nature de ma
-souffrance. Est-ce que vous croyez que je ne devine
-pas que cette coquine de M<sup>me</sup> de Bonnivet
-l'a invité à souper hier au soir ou à la reconduire,
-ou pire encore?... Les femmes du monde, nous
-savons ce qu'elles valent, quand elles s'y mettent!
-Nous avons autour de nous les mêmes hommes
-qu'elles et ils nous racontent leurs histoires... Ce
-sont de fières gueuses, quelquefois, allez!... Et
-Jacques a dit: oui, parce qu'elle a un hôtel, des
-chevaux, des voitures, des robes de chez Worth,
-des rivières de cinquante mille francs, des fourrures
-de trente mille et un <i>de</i> devant son nom qui
-n'est seulement pas à elle!... Vrai! On est trop,
-trop bête d'avoir du c&oelig;ur... Mais moi aussi, le
-<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
-jour où je voudrais, j'en aurais, du luxe, puisque
-c'est ça qui lui plaît à cet écrivain qui a une âme
-de parvenu. Je n'ai qu'à prendre Tournade, le
-gros garçon à figure de cocher que vous avez vu
-dans ma loge, et je l'aurai, l'hôtel, et aussi beau
-que la baraque à la Bonnivet, et les diamants,
-et les robes de chez Worth, et le coupé, et les
-chevaux!... Je les aurai, je les aurai... Et il le saura,
-et ce sera lui qui aura fait de moi une femme
-entretenue, une fille, et je le lui dirai, et je le lui
-crierai... Vous croyez que je n'oserai pas?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Non, vous n'oserez pas,» répondis-je,
-«rien que de le dire vous soulève de dégoût...»</p>
-
-<p>&mdash;«Non,» répliqua-t-elle d'une voix sourde,
-«il ne faut pas me voir meilleure que je ne suis.
-Il y a des jours où cette vie brillante me tente.
-J'ai été riche, voyez-vous. Jusqu'à douze ou treize
-ans, j'ai eu autour de moi toutes les gâteries que
-peut donner, à une fille unique, un père qui gagne
-des cent mille francs par an à la Bourse. Hé bien!
-A de certains moments ce luxe que j'ai connu
-me manque. La médiocrité de cette existence
-si grise, si veule, si vulgaire, m'éc&oelig;ure et m'opprime.
-Quand on est dans un bureau de tramway
-à attendre son tour, avec un waterproof sur
-les épaules et des caoutchoucs aux pieds, pour
-s'économiser les trente-cinq sous d'un fiacre, on
-s'impatiente quelquefois, et l'on se dit les mots
-tentateurs: «Si tu voulais?...» Ah! quand j'ai
-<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
-du bonheur plein mon âme, quand je peux
-penser que j'aime et que je suis aimée, que je
-réalise, que j'étreins mon roman de jeunesse,
-que Jacques tient à moi comme je tiens à lui, que
-je resterai mêlée à sa vie et à son &oelig;uvre, alors
-c'est une ivresse de me répondre à moi-même:
-«Si je voulais?... Hé bien! je ne veux pas...» Et
-je souris à ma chère pauvreté, parce qu'elle est
-aussi ma chère chimère. Mais quand j'ai l'affreuse
-évidence, comme aujourd'hui, que je suis la dupe
-d'un mirage, que cet homme n'a pas plus de c&oelig;ur
-que le bois de ce meuble,» et elle frappa de son
-poing fermé sur la petite table où elle s'était accoudée
-pour me parler, «alors... oh! alors c'est
-une autre réponse que je fais à la tentation, «Si
-je voulais?...» me répété-je, et je réponds:
-«C'est vrai, et je suis trop sotte, de ne pas vouloir!...
-Je ne le serai pas toujours...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vous le serez toujours», dis-je en lui reprenant
-la main, «parce que cette sottise-là consiste
-tout simplement à avoir ce que vous croyez
-que Jacques n'a pas, c'est-à-dire du c&oelig;ur. Et puis,
-il en a à sa façon», ajoutai-je, «vous serez de
-cet avis, ce soir ou demain matin...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne me connaissez pas...», répliqua-t-elle,
-avec un froncement de son joli front
-et un tremblement de rancune autour de sa
-fine bouche redevenue amère. «Il faudra qu'il
-s'humilie, lui aussi, et qu'il mette des jours et des
-<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
-jours à obtenir son pardon... Vous n'avez vu de
-moi, hier, que la femme faible et amoureuse. Il
-y a l'autre, la mauvaise. Vous venez de la connaître.
-Et il y a l'autre encore, la fière... N'en
-soyez pas moins mon ami,» continua-t-elle avec
-un subit passage de mélancolie dans sa colère.
-La grâce de cette soudaine volte-face fit flotter
-l'ombre d'un triste sourire sur ses joues. Elle
-essuya de son mouchoir deux grosses larmes, et
-elle ajouta en haussant ses épaules, avec un
-ton d'enfantillage qui contrastait si gracieusement
-aussi avec son tragique discours de tout
-à l'heure: «J'entends maman qui revient... Il
-ne faut pas qu'elle voie que j'ai pleuré... Puisque
-j'ai la honte de lui mentir, mentons-lui
-bien...»</p>
-
-<p class="space">Quelle conversation à écouter pour un homme
-soudain envahi, comme je l'étais depuis la veille,
-par le plus passionné des intérêts, par un attendrissement
-si vif, que c'était bien,&mdash;pourquoi le
-nier aujourd'hui,&mdash;du véritable amour! Oui, de
-l'amour! Durant les heures de cette après-midi
-qui suivirent cette nouvelle confidence, si différente
-de celle de la veille, je ne pus rien faire que
-d'en reprendre chaque terme en me demandant:
-«Était-elle sincère?... Serait-il possible que le
-désespoir la jetât à cet horrible parti?...» Je revoyais
-ce gros Tournade, et le luisant des yeux
-<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
-vairons de cet horrible être, comme détachés
-en clair sur sa face rouge. J'y discernais maintenant,
-à la réflexion, une volonté que je n'avais
-pas su lire la veille, celle du débauché riche et
-patient qui se pique au jeu et qui s'acharne à une
-certaine femme. En même temps, je revoyais Jacques
-Molan, tel que je l'avais laissé ce matin,&mdash;et
-son regard à lui, quand il avait parlé de son
-projet de rupture. Il était impossible cependant
-qu'il se doutât du degré de responsabilité qu'il
-encourait. J'essayai de me démontrer qu'il y avait
-plus d'affectation que de perversité réelle dans sa
-nature, au demeurant inoffensive, de cabotin littéraire.
-Il y a toujours de l'enfantillage dans tout
-homme qui se montre, qui s'étale à ce degré,
-fût-ce, comme celui-là, par calcul et diplomatie?
-Ne valait-il pas mieux que ses attitudes, mieux que
-ses paradoxes? Qui sait? En lui disant simplement,
-franchement, mon impression sur le mal qu'il
-pouvait faire à cette pauvre fille, ne remuerais-je
-pas en lui une corde de remords? Il y a pourtant
-un honneur sentimental, une propreté, pour tout
-exprimer d'un mot trivial mais strictement vrai,
-dans les choses du c&oelig;ur, comme il y a un honneur
-professionnel et une propreté dans les choses
-d'argent. Que d'anarchistes en théorie reconnaissent
-en pratique cette propreté pécuniaire!
-Ils prêchent la suppression de l'héritage, et ils
-ne vous feraient pas tort d'un centime quand ils
-<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
-vous rendent votre monnaie. Pourquoi Jacques
-n'aurait-il pas, lui aussi, un fond de scrupule et
-de probité en présence d'une évidente mauvaise
-action à commettre ou à ne pas commettre?
-Ces raisonnements eurent pour résultat qu'après
-avoir pesé le pour et le contre, avoir résolu de lui
-parler, puis m'être démontré que cela était ridicule,
-je passai de nouveau, vers les six heures, le
-seuil de la place Delaborde.&mdash;Molan n'était pas
-là. J'allai jusqu'au cercle, espérant qu'il y dînerait
-comme la veille.&mdash;Il n'y dînait pas. Devant
-cette impossibilité de le rencontrer, je voulus du
-moins causer de nouveau avec celle qui avait été
-le principe de mes infructueuses démarches, avec
-cette séduisante Camille Favier dont la frêle silhouette,
-les yeux bleus, le sourire ému me poursuivaient
-d'une obsession d'autant plus irrésistible
-que je la justifiais par ma pitié. Ce fut le prétexte
-que je me donnai pour m'acheminer vers le Vaudeville.
-Et j'arrivai devant le théâtre avant même
-que le premier acte ne fût fini. Ma faiblesse me
-donna un sursaut de honte qui me fit hésiter à
-entrer. Je me vois encore, contournant la façade
-en rotonde du théâtre, et tour à tour regardant
-l'escalier sur le boulevard qui mène à la salle et
-la porte dans la rue de la Chaussée-d'Antin qui
-sert d'entrée aux artistes. Enfin, je me décide
-à franchir le seuil de cette dernière porte, en
-voyant le public sortir en foule, pour l'entr'acte.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
-&mdash;O lâcheté de ces concessions secrètes!&mdash;Et
-je me heurte, à qui? à Jacques lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu montes chez Camille?» me demanda-t-il
-avec une bonhomie où je discernai de la
-malice, et je crois bien que je rougis pour lui
-répondre:</p>
-
-<p>&mdash;«Non, c'est après toi que je cours depuis
-la place Delaborde, avec un ricochet du côté du
-cercle.»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu venais me plaider sa cause, j'en suis
-sûr,» dit-il en me prenant le bras. «Je sais que
-vous avez causé ensemble cet après-midi, et que
-même tu m'as défendu. Je t'en remercie... Il eût
-été si légitime que tu essayasses de profiter de la
-situation. Mais oui, mais oui! Seulement, tu es un
-honnête homme, toi... Hé bien! Elle est toute
-gagnée, cette cause, et nous sommes si réconciliés,
-ton amie et moi, que demain c'est elle qui
-viendra dans ma garçonnière, dans mon <i>aimoir</i>,
-comme disait ton ami Larcher... C'est le seul joli
-mot de ce pauvre diable...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et M<sup>me</sup> de Bonnivet?» lui demandai-je,
-ahuri de cette volte-face inattendue.</p>
-
-<p>&mdash;«M<sup>me</sup> de Bonnivet!» répondit-il brutalement,
-«c'est une grue, une simple grue,&mdash;<i>grus
-officinalis</i>,&mdash;la femme du monde dans
-toute son horreur. Voilà ce que c'est que M<sup>me</sup> de
-Bonnivet... C'est vrai, je t'avais annoncé notre
-rendez-vous au Père-Lachaise... Hé bien! Elle y
-<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
-est venue, avec l'idée de me faire grimper au
-plus haut des ifs entre lesquels nous nous promenions
-ensemble... Enfin, elle a joué à la coquette,
-plus froidement dans ce tête-à-tête que si
-nous avions été à marivauder dans son salon...
-Comme je n'aime pas beaucoup qu'on se moque
-de moi, nous nous sommes quittés brouillés, ou
-presque...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et alors, Camille bénéficie du désir dont
-l'autre n'a pas voulu?» interrompis-je. «On appelle
-cela un virement, je crois, en termes de finance.»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu n'y es pas,» fit-il en secouant la tête.
-«C'est plus compliqué que cela, un c&oelig;ur
-d'homme. Après avoir mis M<sup>me</sup> de Bonnivet dans
-sa voiture, car elle avait eu l'audace,&mdash;ou la
-précaution, comme tu voudras,&mdash;de venir à ce
-rendez-vous avec son coupé officiel, je lui ai dit
-en anglais le mot étonnant de lord Herbert Bohun
-à M<sup>me</sup> Ethorel, quand il eut l'audace de lui faire
-une déclaration, à la seconde visite:&mdash;tu ne le
-connais pas? oh! c'est de premier ordre, comme
-insolence et fatuité: <i>You know, I shan't give you
-another chance!</i> Vous savez, je ne vous donnerai
-pas une autre chance.&mdash;Et je lui tirai mon chapeau
-avec trop de tranquillité pour que la sotte
-pût me croire sincère... Je l'étais bien pourtant.
-J'allumai un cigare, en regagnant le boulevard
-à pied, avec une allégresse qui me confondait
-<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
-moi-même. Je venais de découvrir que non
-seulement je n'aimais pas cette femme, mais
-qu'elle me déplaisait souverainement. Avec elle,
-la visite au petit entresol, théâtre habituel de
-mes plaisirs, aurait été un sport flatteur pour
-mon amour-propre, sans doute, mais au demeurant
-une vraie corvée. C'est maigre. C'est sec.
-C'est prétentieux. Os et chipisme,&mdash;mauvaise
-musique!... En regard, l'image de l'autre se présenta,
-et cette demi-infidélité que je venais de lui
-faire me la rendit adorable par comparaison, si
-adorable que je suis entré dans un café pour
-écrire à ma jolie Camille, et tout de suite, un
-billet de réconciliation. J'aurais donné tous mes
-droits d'auteur de la soirée pour que la reine Anne
-me vît, elle qui me croyait sans doute en train de
-pleurer dans quelque coin toutes les larmes de
-l'amour blessé et de la vanité humiliée? C'est ça
-qui me ressemblerait!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et M<sup>lle</sup> Favier a répondu à ton billet?»
-interrogeai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Six pages qui sont un chef-d'&oelig;uvre,
-comme tout ce qu'elle m'écrit, du reste...» fit-il
-avec un attendrissement à peine moqueur, «oui,
-six pages dont cinq et demie pour me dire qu'elle
-ne me pardonnerait jamais, et la dernière moitié
-pour me pardonner à c&oelig;ur que veux-tu... C'est
-classique. Mais où vas-tu? Je croyais que tu montais
-chez elle...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
-&mdash;«C'est toi que je cherchais, je te répète,»
-lui répondis-je. «Je t'ai trouvé. Ce que j'avais à
-te dire, tu te l'es dit à toi-même. Tu lui rends
-justice, et tu rends justice à l'autre. Votre dispute
-est finie. Vous êtes réconciliés et heureux. Il ne
-me reste qu'à vous bénir...»</p>
-
-<div class="chapter">
-<h3>V</h3>
-</div>
-
-<p>Je quittai Jacques sur cette plaisanterie lancée
-avec une gaieté assez bien jouée pour que la peine
-étrange, dont j'étouffais soudain, échappât du
-moins à son ironie. O lâcheté encore! O inconséquence
-douloureuse du c&oelig;ur, toujours la même,
-malgré l'expérience, malgré le parti-pris, malgré
-l'âge! J'avais couru après mon camarade, toute
-l'après-midi, pour le supplier de ne pas trop méconnaître
-sa pauvre amie en l'abandonnant si
-brutalement. J'étais venu au théâtre pour exhorter
-Camille, de son côté, à ne pas juger son amant
-comme elle le jugeait, tant sa vengeance possible
-m'avait ému d'anxiété jusqu'au plus intime
-de mon être. Je devais donc me réjouir de leur
-réconciliation. Tant mieux si la coquetterie de
-M<sup>me</sup> de Bonnivet avait produit naturellement un
-<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
-résultat que n'auraient sans doute pas obtenu
-mes conseils... Hé bien! non! Que l'actrice eût
-pardonné à Jacques avec cette facilité de vraie
-amoureuse, me faisait mal à une place encore
-insoupçonnée, et plus mal encore l'idée de leur
-rendez-vous du lendemain. Je les voyais dans les
-bras l'un de l'autre, avec cette imagination affreusement
-précise que le métier de peintre développe
-à l'excès chez nous. Cette vision insupportable
-me contraignait à m'avouer la triste vérité: j'étais
-jaloux, jaloux sans espérance et sans droits, d'une
-jalousie enfantine, grotesque, inacceptable. J'allais
-entrer, j'étais entré dans cet enfer des sentiments
-faux où l'on éprouve les pires douleurs
-de la passion sans goûter aucune de ses joies.
-Que je la connaissais bien, la route maudite! Au
-cours de mon existence de c&oelig;ur, aussi incomplète
-et incohérente que l'autre, j'avais déjà traversé
-cette situation dangereuse: j'avais été plus
-d'une fois l'ami trop tendre d'une femme éprise
-d'un autre, jamais avec cette soudaineté d'émotion,
-avec cette ardeur trouble dans la sympathie
-que m'inspirait Camille Favier. Il m'était
-trop aisé de conclure que cette amitié-ci serait
-aux autres ce que l'empoisonnement d'un alcool
-chargé d'ivresse est à la griserie d'un joli vin
-léger qui n'entête pas. Cette évidence me fit si
-peur que je conclus avec moi-même un pacte
-solennel. Je me souviens. Je venais de me
-<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
-coucher et je ne pouvais dormir. Je me mis sur
-mon séant, et là, dans l'ombre, me prenant la
-main, je me dis tout haut: «Je me donne ma
-parole d'honneur de condamner ma porte toute
-la semaine et de n'aller ni chez Jacques, ni au
-théâtre, ni rue de la Barouillère.&mdash;Je travaillerai
-et je me guérirai...»</p>
-
-<p>Chacun a dans son caractère des parties fortes
-qui correspondent exactement à des parties faibles.
-Celles-ci sont la rançon de celles-là. Mon
-manque d'énergie dans l'action positive se compense
-par une rare puissance d'énergie passive,
-si je peux dire. Incapable d'aller de l'avant avec
-une certaine vigueur, même lorsque mon plus
-vif désir m'y pousse, je suis capable d'une endurance
-singulière dans l'abstention, dans le renoncement,
-dans l'absence. Dire à une femme que je
-l'aime, alors que je l'aime, m'étouffe de timidité à
-croire que j'en mourrai. J'ai pu fuir avec une sauvage
-énergie des maîtresses passionnément idolâtrées
-et demeurer sans même répondre à leurs
-lettres, alors que j'agonisais de douleur, parce que
-je m'étais juré de ne pas les revoir. Tenir mon serment
-à propos de Camille était plus aisé. De
-fait, ces huit jours que j'avais jugé suffisants pour
-ma guérison s'écoulèrent sans que je lui donnasse,
-non plus qu'à Jacques, aucun signe d'existence.
-Les deux amants ne m'en donnèrent aucun non
-plus. Cette partie du programme fut du moins
-<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
-remplie, mais non la seconde, et la guérison ne
-vint pas. Il faut dire que cette sagesse dans les
-actes ne s'accompagna point d'une sagesse égale
-dans la pensée. Je travaillai bien, mais à quel travail!
-J'essayai d'abord, pendant quarante-huit
-heures, de reprendre ma <i>Psyché pardonnée</i>. Je
-n'arrivai pas à m'y absorber. Le sourire et les yeux
-de la maîtresse de mon camarade s'interposaient
-sans cesse entre mon tableau et moi. Je posais mon
-pinceau. Je disais à Malvina Ducros, mon stupide
-modèle à la voix si canaille, aux prunelles si
-tristes, de prendre un peu de repos, et tandis que
-cette fille fumait des cigarettes en feuilletant
-un mauvais roman, mon esprit s'en allait loin,
-bien loin de l'atelier, et je revoyais Camille. Et
-puis, ce n'est pas un mythe qu'il faille caresser
-en imagination, quand on s'efforce de lutter
-contre un envahissement d'amour, que celui de
-Psyché. J'avais trop lu de livres, suivant mon
-habitude, autour de cette fable, pour qu'elle ne
-remuât pas en moi un incurable fonds de peu
-vaillantes rêveries. L'idée représentée par cette
-histoire, cette cruelle affirmation que l'âme ne
-peut aimer que dans l'inconscience, m'a toujours
-paru un thème d'inexprimable mélancolie. Hélas!
-Ce n'est pas pour les choses de l'amour seulement
-que la Psyché, emprisonnée et palpitante
-en chacun de nous, subit cette loi de l'instinct
-ignorant et obscur. Cette dure loi domine les
-<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
-choses de la religion. Elle gouverne aussi celles
-de l'art. Croire, c'est renoncer à comprendre.
-Créer, c'est renoncer à réfléchir. Lorsqu'un artiste,
-comme moi, souffre d'une hypertrophie de
-la compréhension, quand il se sent intoxiqué de
-critique, paralysé de théories, ce symbole de la
-Nymphe maudite et vagabonde qui expie dans
-la détresse le crime d'avoir voulu savoir, devient
-trop vrai, trop vivant. Il ébranle trop puissamment
-des cordes trop profondes. Je me suis toujours
-senti attiré par ce sujet, à cause de cela sans
-doute, et je n'ai jamais pu mener à bien la série
-des toiles où j'ai commencé de le traiter! Camille
-Favier est loin, et la <i>Psyché pardonnée</i> n'est toujours
-pas finie! Je voudrais envelopper dans ce
-tableau trop de nuances. Et alors le moindre
-prétexte m'a toujours été, me sera toujours bon
-pour me distraire. La vive impression que je gardais
-de Camille fut, de tous ces prétextes, le plus
-doux, celui qui s'éloigna le moins de mon métier
-de peintre, grâce à l'étrange compromis de conscience
-dont je m'avisai et que je vais raconter:</p>
-
-<p>&mdash;«Puisque je ne puis me retenir de penser à
-elle tout le long du jour,» me dis-je enfin, «si
-j'essayais de faire son portrait de mémoire?
-G&oelig;the prétendait que, pour se délivrer d'un chagrin,
-il lui suffisait d'en composer un poème. Pourquoi
-un poème peint n'aurait-il pas la même vertu
-qu'un poème écrit...?» N'était-ce pas &oelig;uvre de
-<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
-poète, en effet, que cette paradoxale et folle entreprise:
-le portrait, sans modèle, d'une femme aperçue
-deux fois? Paradoxale? Oui. Mais folle? Non.
-J'avais, pour fixer sur la toile cette frêle silhouette
-dont ma rêverie était hantée, mon souvenir d'abord,
-si précis qu'en fermant les yeux je la voyais
-devant moi telle qu'elle m'était apparue,&mdash;sur la
-scène, finement, féeriquement touchante de jeunesse
-et de génie sous son fard, ses mouches, son
-kohl et sa poudre, avec la toilette bleue de son joli
-sobriquet;&mdash;puis dans sa loge, tendre et gouailleuse
-tour à tour, avec le pittoresque autour d'elle
-du vivant désordre où se devinaient les mille petites
-misères de la besogne;&mdash;puis le long du
-mur des Invalides et sous les étoiles de la nuit
-de décembre, appuyée à mon bras, pâlie, grandie,
-comme transfigurée par la tristesse de ses confidences,&mdash;chez
-elle enfin, et tragique de déception
-frémissante!... Toutes ces Camilles se fondaient
-devant le regard intérieur en une image,
-à peine moins nette que la présence même. Je
-congédiai Malvina. Je reléguai la <i>Psyché</i> dans un
-coin de l'atelier, et j'esquissai de l'obsédant fantôme
-un grand crayon à la sanguine. La ressemblance
-de ce portrait, ainsi ébauché dans la fièvre
-d'une pitié passionnée, était saisissante. Camille
-me souriait sur ce fond de papier bleuâtre. Ce
-n'était qu'une esquisse, à ce point vivante que
-j'en restai moi-même étonné. Comme toujours,
-<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
-je doutai de mon propre talent, et pour vérifier
-si ce portrait d'après un souvenir était vraiment
-réussi à ce degré, j'allai jusqu'à une boutique de
-la rue de Rivoli où se vendent des photographies
-de personnages célèbres. Je demandai celles de
-l'actrice à la mode. Il y en avait six dans la collection.
-Je les achetai, avec la pourpre à mes joues&mdash;je
-le sentais&mdash;d'une timidité ridicule, étant
-donnés mon âge, mon métier et l'innocence de
-cette emplette. J'attendis pour les regarder plus
-en détail que je fusse seul sous les marronniers
-dépouillés des Tuileries, par une après-midi voilée
-de fin d'automne qui s'accordait singulièrement
-à la nostalgie dont je fus accablé devant ces portraits.
-Le plus charmant d'entre eux représentait
-Camille en toilette de ville. Il devait dater de
-deux ans au moins, d'une époque à coup sûr où
-elle n'était pas encore la maîtresse de Jacques.
-Il avait dans les yeux et autour des lèvres, ce
-portrait de toute jeune fille, une expression virginale
-et un peu farouche, la réserve pudique
-et nerveuse d'une âme qui ne s'est pas donnée,&mdash;âme
-d'enfant qui pressent son destin, qui en
-redoute, qui en désire tout ensemble le mystérieux
-inconnu. Deux autres de ces portraits représentaient
-la débutante dans deux rôles tenus
-à l'Odéon. C'était la même enfant, toujours
-innocente, mais la volonté de parvenir creusait
-un pli entre ses sourcils, allumait dans ses prunelles
-<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
-une lueur de bataille; et le pli fermé, presque
-tendu de la bouche, révélait l'anxiété d'une
-ambition qui doute d'elle-même. Les trois derniers
-portraits montraient dans les costumes de
-la <i>Duchesse Bleue</i> la femme enfin née de l'enfant.
-La révélation de l'amour se devinait aux narines
-qui respiraient la vie, aux yeux où la flamme du
-plaisir flottait, légère et brûlante; et la bouche
-avait comme la trace, sur ses lèvres plus épanouies,
-des baisers donnés et reçus. Viendrait-il
-un jour où d'autres portraits raconteraient, non
-plus le roman de l'artiste et de l'amoureuse, mais
-celui de la fille vénale et galante, entretenue par
-un Tournade, par plusieurs Tournades, flétrie
-à jamais par l'immonde et vénale luxure?... Et
-toujours je revenais à la plus ancienne de ces
-images, à celle dont j'aurais voulu, dont j'aurais
-pu rencontrer le modèle vivant dans ce même
-jardin des Tuileries. Toute jeune, pour aller au
-Conservatoire, qu'elle avait dû, venant de notre
-commun quartier, le traverser de fois! Et je ne
-pouvais plus maintenant que l'imaginer telle
-qu'elle avait été avant la première souillure, telle
-qu'elle ne serait plus jamais!</p>
-
-<p class="space">«Poésie, c'est délivrance!» Oui, pour un
-G&oelig;the, peut-être, ou pour un Léonard, pour un
-de ces créateurs souverains qui projettent, qui
-incarnent tout leur être intime dans une &oelig;uvre
-<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
-écrite ou peinte. Il est une autre race d'artistes,
-faibles et tourmentés, pour qui l'&oelig;uvre n'est qu'une
-exaltation d'un certain état intérieur. Ils ne se débarrassent
-pas d'une souffrance en l'exprimant, ils
-la développent, ils l'enveniment, peut-être, parce
-qu'en effet, ils ne savent pas l'exprimer, la sortir
-d'eux tout entière. Ce fut mon cas cette fois encore.
-Devant ces photographies, mon projet de portrait
-s'était précisé. Je n'en retins qu'une, la première.
-C'était la Camille de la dix-huitième année que
-je voulais évoquer et peindre. C'était son fantôme,
-le fantôme de celle que j'aurais pu connaître
-pure et vierge, aimer, épouser peut-être. Portrait
-de fantôme! Portrait de morte! Et il se dégagea
-pour moi, en effet, de ce travail, pendant cette
-semaine de réclusion et de labeur ininterrompu,
-cette vague et apaisante douceur qui flotte autour
-d'une forme de femme à jamais disparue!
-En analysant, comme à la loupe, les petits détails
-de ce visage sur cette mauvaise épreuve déjà
-presque passée, je goûtai des heures d'une volupté
-d'âme indiciblement attendrissante. Il
-n'était pas un trait de cette tête ingénue où je
-ne découvrisse la preuve, évidente pour moi et
-comme physiologique, d'une exquise délicatesse
-de nature chez la personne intime dont ç'avait
-été là une seconde la fugitive apparence. La petitesse
-de l'oreille, joliment lobée et ourlée, disait
-la race. La soie des cheveux et leur couleur
-<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
-pâle se devinaient à des nuances dans les boucles,
-comme effacées, comme évaporées, comme fanées.
-La construction du bas de ce visage se dessinait
-sous la minceur des joues, fine tout ensemble
-et robuste. Un rien de sensualité se reconnaissait
-dans la lèvre d'en bas, légèrement aplatie, et fendue
-de ce pli qui annonce la grande bonté. Il y
-avait de l'esprit et de la gaieté dans le nez, très
-droit, et coupé un peu court par rapport au menton.&mdash;Et
-les yeux! Ah! les grands yeux profonds
-et clairs, innocents et tendres, curieux et songeurs!
-A force de les regarder, ils s'animaient
-pour mon imagination à demi hallucinée. La petite
-tête tournait sur son cou dont l'attache gracile
-révélait une sveltesse de statuette dans le
-reste du corps. Je n'ai jamais mieux compris
-que dans cette période d'exaltation contemplative,
-combien a raison cette jalousie des Orientaux
-qui défend les femmes contre cette caresse
-du regard, aussi passionnée, aussi enveloppante,
-presque aussi déflorante que les autres. Oui. Contempler,
-c'est posséder. Que je l'ai senti durant
-ces longues séances passées à fixer sur la toile un
-si réel, un si trompeur mirage,&mdash;le sourire et
-les prunelles de Camille, son sourire de jadis,
-ses prunelles aujourd'hui éclairées d'autres feux!
-Et que j'ai senti aussi combien le talent chez moi
-n'est pas à la hauteur de l'âme, puisque l'ivresse
-de cette possession spirituelle ne s'est pas achevée
-<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
-en une création définitive! Je n'ai tiré de ces
-journées qu'une ébauche, quand j'ai vécu les
-sensations d'un chef-d'&oelig;uvre. Du moins j'ai respecté
-en moi cet accès de la fièvre sacrée, et je
-n'ai plus retouché, pour le finir, le portrait ébauché
-pendant cette semaine. Pourquoi ne s'est-elle
-pas prolongée?...</p>
-
-<p class="space">Pourquoi? La faute n'en est pas seulement à
-ma faiblesse. Un incident très simple se produisit,
-qui ne dépendait pas de ma volonté. Il suffit
-pour me rejeter au plus fort du petit drame de
-coquetterie compliquée et d'amour sincère que
-je voulais fuir, afin de ne pas y être le confident
-des tragédies antiques, vanté par Jacques,&mdash;un
-confident blessé pour son propre compte et saignant!
-A travers les troubles de la journée qui
-suivit ma présentation aux Bonnivet, j'avais négligé
-de déposer ma carte chez eux et négligé
-de l'y porter durant ma crise de travail solitaire.
-Je pouvais donc me croire à l'abri, quant à la
-reine Anne. C'est précisément de son côté que
-m'arriva le prétexte à rompre cette solitude et ce
-travail, sous la forme vulgaire d'un billet très parfumé,
-blasonné et griffonné de la plus coquette et
-de la plus impersonnelle des écritures anglaises,
-par M<sup>me</sup> de Bonnivet elle-même. C'était une
-invitation à dîner en petit comité, avec quelques
-amis communs. Que ce billet me fût adressé
-<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
-après l'incorrection de mon attitude, cela prouvait
-assez que la brouille avec Jacques n'avait pas
-duré. La brièveté du délai&mdash;le dîner était pour
-le surlendemain&mdash;dénonçait, d'autre part, une
-invitation improvisée. Un troisième fait ajoutait un
-caractère d'énigme à cet envoi d'un petit mot, par
-lui-même aussi banal que l'écriture: comment ne
-m'était-il pas arrivé ou par Jacques, ou avec quelques
-lignes de Jacques? Mon premier instinct fut
-de refuser. Dîner en ville m'apparaît, depuis des
-années, comme une corvée aussi insupportable
-qu'inutile. Les trop nombreux repas de famille
-auxquels je demeure astreint,&mdash;pourquoi?&mdash;les
-agapes mensuelles des confrères que j'ai la faiblesse
-de fréquenter,&mdash;pourquoi encore?&mdash;deux
-ou trois amis à la table de qui m'asseoir de temps
-à autre,&mdash;parce que je les aime,&mdash;la salle à
-manger du cercle pour les soirs de trop intense
-ennui, c'est de quoi suffire, dans une large mesure,
-au sens social qui s'atrophie en moi avec l'âge.
-Je finirai, je crois bien, par ne plus me faire faire
-d'habit qu'une fois tous les deux ou trois ans.
-Dans l'espèce, le dîner auquel me priait la belle
-et dangereuse Reine Anne valait d'autant plus
-d'être évité qu'il me replongeait dans le courant
-d'émotions remonté si résolument, mais si
-péniblement. Je m'assis donc à ma table pour
-écrire un billet de refus, que je cachetai, sur l'enveloppe
-duquel je posai un timbre. Puis, au lieu
-<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
-d'envoyer cette lettre à la poste, je la mis dans
-ma poche pour la porter moi-même. Une voiture
-passait que je hélai, et je jetai au cocher, non
-pas l'adresse du prochain bureau, mais l'adresse
-de la maison de Molan, place Delaborde,&mdash;cette
-maison dont je m'étais juré de ne plus
-passer le seuil. Ne serait-il pas toujours temps
-d'expédier mon mot de refus après avoir su de
-Jacques quelle raison avait déterminé cette amabilité
-de M<sup>me</sup> de Bonnivet, dont j'aurais pu dire
-comme Ségur des promotions d'officiers après la
-bataille de la Moskowa: «Ces faveurs menaçaient?»</p>
-
-<p>Ce fut dans le cabinet de travail du «jeune et
-déjà illustre Maître» que le groom à veste galonnée
-m'introduisit, cette fois. Molan était assis à
-sa table, un grand bureau de chêne massif, avec
-de nombreux tiroirs. Une bibliothèque courait
-tout autour de cette petite pièce, et le seul aspect
-des volumes révélait des outils de travail
-souvent maniés, mais toujours bien remis en
-place. Pas de poussière. Pas une trace de ce
-désordre où se retrouve l'écrivain né, que la
-poursuite de sa fantaisie interrompt sans cesse
-dans sa besogne. Un pupitre d'architecte dressé
-sur deux grands pieds invitait aux hygiéniques
-séances de composition debout. Une autre bibliothèque,
-très haute et tournante celle-là, chargée
-de dictionnaires, d'atlas, de livres de références,
-<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
-de cartons verts à documents, était posée
-à l'angle du bureau; et l'ordre de ce dernier
-meuble, avec ses feuillets de papier coupés
-également, sa garniture d'objets commodes, un
-classeur pour les lettres répondues et un autre
-pour les lettres à répondre, finissait de dénoncer
-les habitudes méthodiques d'une besogne quotidiennement
-mesurée et exécutée. Ces détails de
-pratique installation étaient trop dans le caractère
-du bonhomme pour qu'un seul m'échappât,
-même à ce moment. Aucune &oelig;uvre d'art, pas
-même, sur la cheminée, la pendule-bibelot de rigueur.
-Celle qui marquait l'heure aux séances de
-copie, était un bon instrument de précision, métallique
-et net, avec sa boîte de cristal cerclée de
-cuivre. Quel autre portrait à faire, dans son cadre
-vivant, dans ce décor sécrété par lui, que celui de
-cet écrivain, absolument étranger à tout ce qui
-n'est pas «son affaire», méthodique comme s'il
-n'était point un homme à la mode, régulier
-comme s'il n'était point, et de par son art même,
-le peintre de tous les troubles, de tous les désordres
-de l'âme humaine,&mdash;assis à cette table de
-géomètre, avec son masque froid et réfléchi, et sa
-façon de tenir sa plume, d'un geste volontaire,
-régulier, mesuré. Afin que ce portrait fût tout
-à fait typique, il faudrait peindre Molan comme
-je le surpris, ce matin-là, en train de relire les
-quatre pages composées, rabotées plutôt, depuis
-<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
-son réveil, par ce charpentier de copie,&mdash;quatre
-petites feuilles couvertes de lignes bien égales
-et d'une écriture dont toutes les lettres sont formées,
-tous les T barrés, tous les points posés sur
-tous les I. Étais-je un envieux, moi l'homme de
-tous les à peu près, en notant, presque malgré
-moi, ces détails avec une irritation en apparence
-peu justifiée? C'est son droit, après tout, à ce
-garçon, de ménager sa fortune littéraire, comme
-il administrerait une maison de rapport. Pourtant
-n'y a-t-il pas quelque chose, presque un sens
-qui se froisse en nous à constater cet indéfinissable
-mensonge: cette mise en &oelig;uvre d'un beau
-talent, avec un tel égoïsme, tant de calcul, à la
-base, si peu d'unité morale entre la pensée écrite
-et la pensée vécue? Une autre façon d'être de
-Jacques me crispait les nerfs. Il me tendait la
-main avec cette cordialité indifférente qui est la
-sienne. Il était resté des mois sans me voir avant
-notre rencontre au cercle, et il m'avait parlé
-aussi amicalement que si nous nous fussions
-quittés la veille. Il m'avait raconté les deux
-aventures qu'il menait d'affilée en ce moment-là,
-comme à son meilleur, à son plus sûr ami. Et
-sitôt les talons tournés, ni vu ni connu. Je n'avais
-plus existé pour lui. Je revenais. Sa poignée
-de main était la même. Combien je préfère
-à ces souriants et à ces faciles, les ombrageux,
-les susceptibles, les irritables, avec qui l'on se
-<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
-brouille, qui vous en veulent et à qui l'on en
-veut, qui se fâchent contre vous, à tort souvent,
-de la plus involontaire négligence, mais pour qui
-l'on existe, pour qui l'on se sent réel, d'une réalité
-humaine et vivante. Pour les vrais égoïstes,
-au contraire, on est un objet, une chose, l'égal,
-à leurs yeux, du fauteuil qu'ils vous offrent d'ailleurs
-avec le plus bienveillant et le plus vide
-sourire. On n'a pour eux de réalité que la présence,
-que l'agrément ou le désagrément qu'ils en
-éprouvent. Soyons entièrement franc, peut-être
-n'en aurais-je pas voulu à l'amant de Camille de
-m'accueillir comme il a toujours fait, avec sa
-gracieuseté impersonnelle, si je ne l'avais pas
-trouvé un peu pâle, les yeux un peu battus, et
-il me fallait bien attribuer cette légère fatigue
-à ses amours avec la charmante fille dont je venais,
-durant une semaine, d'évoquer la grâce virginale
-d'antan, soutenu par le plus passionné
-des hypnotismes rétrospectifs. Cette impression
-fut aussi pénible que si j'avais eu sur Camille
-d'autres droits que ceux du rêve et de la sympathie.
-J'étais venu pour parler d'elle, au fond, et
-j'aurais voulu m'en aller sans que même son nom
-fût prononcé. Ce silence était d'autant plus impossible
-que, déjà, et les premiers mots de politesse
-échangés entre nous, j'avais tendu à Jacques
-l'invitation de M<sup>me</sup> de Bonnivet:</p>
-
-<p>&mdash;«C'est toi qui m'as fait envoyer ce carton?...»
-<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
-lui demandai-je. «Mais qui y aura-t-il à
-ce dîner? Que faut-il répondre?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Moi?», fit-il après avoir lu la petite lettre
-et sans me cacher son étonnement. «Non. Je
-n'y suis pour rien... Il faut accepter pour deux
-raisons: d'abord, cela t'amusera, et puis tu me
-rendras un vrai service...»</p>
-
-<p>&mdash;«A toi?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Oui. C'est bien simple», répliqua-t-il avec
-un peu d'impatience devant ma lenteur d'intellect
-«tu ne devines donc pas que M<sup>me</sup> de Bonnivet
-te prie de venir parce qu'elle espère par toi
-savoir au juste mes relations actuelles avec Favier?...
-J'ai envie de t'appeler <i>Daisy</i>, ma pâquerette,
-comme le jeune homme naïf du <i>Neveu de
-ma Tante</i>. Voyons. Un peu de jugeotte, que
-diable!... C'est vrai, tu m'as lâché de nouveau
-ces huit derniers jours, et tu n'es plus au courant.
-Tu me connais assez pour croire que je n'ai
-pas laissé passer cette semaine sans man&oelig;uvrer
-savamment, dans la petite guerre que nous nous
-faisons, la Reine Anne et moi?... Quand je dis
-savamment?... C'est une man&oelig;uvre qui ne varie
-guère dans son fond. La mienne a continué telle
-que je te l'ai dite: persuader de plus en plus à la
-dame que j'ai pour cette pauvre Camille une
-profonde passion... Je te passe le récit de mes
-divers stratagèmes dont le plus simple a été de
-me conduire, en effet, avec la petite, comme si
-<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
-je l'aimais... Mais la Reine Anne a oublié d'être
-une bête, et elle est fine, fine, fine... Elle étudie mon
-jeu... Une faute, une seule, et mon moyen ne prendra
-plus. Je ne la ferai grimper à l'arbre que si cet
-arbre n'a pas trop l'air un arbre de comédie.»</p>
-
-<p>&mdash;«Allons. Je continue à ne pas comprendre.
-Tu fais la cour à M<sup>me</sup> de Bonnivet, voilà un fait.
-Tu lui parles de ta passion pour la petite Favier,
-voilà un second fait. Comment arranges-tu cela?
-Car faire la cour à l'une, c'est n'avoir pas de
-passion pour l'autre.»</p>
-
-<p>&mdash;«Et le remords, <i>my dear Daisy</i>,» interrompit-il,
-«que tu oublies? Et la tentation? D'abord,
-rétablissons les <i>tours</i>, comme on dit quelquefois
-dans les journaux. Je ne fais pas la cour
-à la Reine Anne, je m'arrange pour me la faire
-faire... As-tu jamais eu un caniche dans ta vie?
-Oui. Alors, tu l'auras vu, à table, quand tu chipotais
-une côtelette, te regarder et regarder l'os
-avec des yeux où l'honnête sentiment du devoir
-et le glouton appétit du carnassier se disputaient
-à qui mieux mieux? Hé bien! j'ai ces yeux-là
-pour la Reine Anne, à chaque nouvelle ruse qu'elle
-emploie pour me frôler du désir de sa beauté.
-Puis, l'homme étant supérieur au chien par la
-vertu, monsieur!&mdash;par l'effort sur soi-même,
-monsieur!&mdash;le devoir l'emporte. Je la quitte
-brusquement, comme quelqu'un qui ne veut pas
-succomber... Tiens, veux-tu que je te donne un
-<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
-échantillon? Imagine-toi, pas plus tard qu'hier, un
-coupé qui roule, par le brouillard qu'il faisait, ce
-que j'appelle un joli petit brouillard d'adultère...
-Nous nous sommes rencontrés, M<sup>me</sup> de Bonnivet
-et moi, dans un magasin de bric-à-brac où elle
-allait voir des tapisseries... moi aussi... quel hasard!...
-les mêmes... quel autre hasard!... Et elle
-m'a offert de me reconduire...»</p>
-
-<p>&mdash;«Dans sa voiture?...» fis-je interloqué.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu aurais mieux aimé que ce fût en fiacre?»
-interrogea-t-il. «Moi pas... Apprenez, <i>Daisy</i>, que
-ces promenades en voiture sont très à la mode
-chez le demi-castor du monde que j'essayais de
-vous définir l'autre jour. Il y en a d'innocentes. Il
-y en a de coupables. Que le public aille donc se
-reconnaître dans le tas... Tu n'es plus indigné? Je
-reprends... Nous vois-tu donc dans cet étroit
-coupé tout rempli d'un parfum de femme, d'un
-de ces vagues et pénétrants aromes où se mélangent
-vingt senteurs: celle des sachets qui ont embaumé
-dans ses armoires la batiste et la soie
-molle de sa toilette intime, celle de la poudre
-dont elle s'est enveloppée comme d'un fin nuage
-au sortir de son bain...»</p>
-
-<p>&mdash;«Si jamais je fonde une boutique de parfumerie»,
-l'interrompis-je, «et si je confie à un
-autre la rédaction de la réclame...»</p>
-
-<p>Il m'agaçait par ses ironies, et ses indiscrétions
-me semblaient d'un goût si détestable que
-<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
-je voulais y couper court. Sous cette mauvaise
-épigramme, il me regarda une seconde avec un
-éclair de fâcherie. Sa bonne humeur fut la plus
-forte. Il haussa les épaules et il continua sans
-relever ma remarque, mais en m'épargnant les
-dix-huit autres «bouquets».</p>
-
-<p>&mdash;«Nous voilà donc dans cette douce et tiède
-atmosphère, la Reine Anne et moi... Le brouillard
-embue les carreaux. Je lui prends la main. Elle ne
-la retire pas. Je serre cette petite main qui me
-rend ma pression. Je passe mon bras autour de
-sa taille. Ses reins se cambrent comme pour me
-fuir, en réalité pour me faire sentir leur souplesse.
-Elle se tourne vers moi, pour s'indigner, en réalité
-pour m'envelopper de ses yeux fixes et m'affoler.
-Je l'attire à moi. Mes lèvres cherchent ses
-lèvres... Elle se débat, et tout d'un coup, au lieu
-d'insister, c'est moi qui la repousse, moi qui lui
-dis les: «Non, non, non...», les: «Ce serait
-trop infâme...», les: «je ne peux pas <i>lui</i> faire
-cela...», coutumiers à son sexe, moi qui fais
-arrêter la voiture, moi qui me sauve!... Avec une
-maîtresse, dans un autre coin de Paris, qui vous
-aime, qui vous plaît, à qui apporter le désir éveillé
-par sa rivale, ce jeu-là est vraiment le plus délicieux
-des sports... Et que la Reine Anne s'y soit
-laissée prendre, c'est très naturel. Se sentir désirée
-passionnément et fuie de même, c'est de
-quoi provoquer les pires folies chez une femme
-<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
-un peu corrompue et un peu froide, un peu vaniteuse
-et un peu curieuse...»</p>
-
-<p>&mdash;«Alors, si je t'ai bien compris, mon rôle,
-dans le dîner de demain, consisterait à mentir
-dans le même sens que toi, quand M<sup>me</sup> de Bonnivet
-me parlera de Camille? Dans ce cas, il est
-inutile que j'accepte cette invitation. Je ne commettrai
-pas cette vilenie.»</p>
-
-<p>&mdash;«Vilenie est dur. Et pourquoi, miss Pâquerette?»
-demanda Jacques en riant.</p>
-
-<p>&mdash;«Parce que je me ferais un remords de
-contribuer au succès de cette malpropre intrigue,»
-répondis-je en me fâchant tout de bon,
-tant ce nouveau rire m'énervait. «Que M<sup>me</sup> de
-Bonnivet trompe ou ne trompe pas son mari,
-cela m'est profondément égal, et profondément
-égal aussi qu'elle ou toi vous vous piquiez aux
-scélératesses du jeu que vous jouez. Mais quand
-je rencontre un sentiment vrai, je lui tire mon
-chapeau, et je ne lui marche pas dessus. Ce sentiment
-vrai, Camille Favier l'a pour toi. Je l'ai
-entendue me parler de son amour, quand je l'ai
-reconduite le soir où tu es allé souper avec ta
-coquine. Je l'ai vue, le lendemain, quand elle eut
-reçu ta cruelle réponse. Elle est sincère comme de
-l'or, cette fille. Elle t'aime avec tout son c&oelig;ur.
-Non, non, et non, je ne t'aiderai pas à la trahir,
-d'autant plus que la crise est plus grave que tu ne
-l'imagines...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
-J'étais lancé. Je continuai, racontant, avec
-tout ce que je pouvais trouver en moi d'éloquence,
-ce que je lui avais tu huit jours auparavant:
-les troubles devinés chez la jolie actrice, ce
-qu'il avait été, ce qu'il était pour elle, l'Idéal de
-passion et d'art qu'elle avait cru réaliser dans
-leur liaison, les tentations de luxe qui l'entouraient,
-le crime que c'est de provoquer la première
-grande déception d'un être humain. Enfin
-je dépensai à défendre la Petite Duchesse dans
-le c&oelig;ur de son amant toute la chaleur de l'amour
-malheureux que je sentais moi-même pour elle.
-Et j'en étais si jaloux!&mdash;Douloureuse anomalie
-sentimentale que Jacques ne discerna
-point, malgré sa finesse. Il ne vit dans ma protestation
-que la déplorable naïveté dont il me
-croyait à jamais contaminé, et il me répondit
-avec un sourire, plus indulgent encore qu'ironique:</p>
-
-<p>&mdash;«L'avais-je prédit que vos sublimes s'amalgameraient?
-T'en a-t-elle conté, dans les deux
-heures peut-être ou trois, que vous vous êtes vus?
-Ce n'est pas un bateau qu'elle t'a monté, c'est
-une escadre, une flotte, une armada!... Hé! mon
-ami, crois-tu que je ne l'ai pas regardée sentir,
-moi aussi, notre petite Duchesse Bleue? C'est
-parfaitement vrai qu'elle était sage avant de me
-rencontrer. Mais, comme elle s'est jetée à ma tête
-la première et qu'elle savait parfaitement où elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
-allait, toute sage qu'elle fût, tu me permettras
-de n'avoir pas de remords, d'autant plus que je
-ne lui ai jamais caché que je ne lui offrais qu'une
-fantaisie et que je ne l'aimais pas d'amour. J'ai
-ma loyauté, moi aussi, avec les femmes, quoi que
-tu en penses. Seulement je la place à ne pas les
-tromper sur la qualité de la petite combinaison à
-laquelle je les convie en les courtisant. C'est à
-elles de l'accepter avec ses conséquences. Et
-d'un... Aujourd'hui, si Camille éprouve la tentation
-du luxe, cette tentation,&mdash;que je trouve toute
-naturelle, entre parenthèses,&mdash;n'a rien à faire
-avec son Idéal déçu. Elle se donne à elle-même
-ce joli prétexte, et je trouve cela très naturel
-encore... Elle est à peu près aussi sincère que
-les jeunes filles qui font un solide mariage d'argent
-en s'excusant sur un premier amour trahi.
-Et de deux... Hé! qu'elle le prenne, son amant
-riche, tu peux lui en donner la permission de ma
-part, et qu'il lui paie les robes de chez Worth, les
-chevaux et les voitures, le petit hôtel et les bijoux!
-Qu'elle le prenne, cette après-midi, demain, et
-je te le jure, je n'aurai pas plus de remords que
-d'allumer cette cigarette. Ça m'amusera même,
-quand elle se sera <i>entournadée</i> ou <i>enfigonnée</i>, d'avoir
-un renouveau d'histoire avec elle. Et de
-trois... En attendant, accepte l'invitation de
-M<sup>me</sup> de Bonnivet. Tu dîneras bien, ce qui n'est
-jamais à dédaigner, et puis tu contrecarreras ma
-<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
-malpropre intrigue, comme tu dis, tant que tu
-voudras. En amour, c'est comme aux échecs.
-Rien ne m'amuse comme de jouer la difficulté...
-D'ailleurs, je suis un sot de supposer, même un
-instant, que tu puisses ne pas aller chez la Reine
-Anne. Tu iras, entends-tu, tu iras. Je le vois dans
-tes yeux...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et à quoi?» lui demandai-je un peu confus
-de sa perspicacité. C'était vrai que je sentais
-ma résolution de refus déjà détruite par sa seule
-présence.</p>
-
-<p>&mdash;«A quoi? Mais à ton regard pendant que
-tu m'écoutes... Est-ce que tu aurais cette attention
-si cette histoire ne t'intéressait déjà passionnément?
-C'est à dire que tu nous inventerais plutôt
-tous les trois, Camille, Bonnivette et moi,
-que de te passer de nous connaître... Je te l'ai dit
-l'autre jour, moi, tu es né regardeur et confident.
-Tu as été le mien. Tu es devenu, du coup, celui
-de Camille. Il faut que tu deviennes celui de Bonnivette.
-C'est écrit. Tu les recevras, les confidences
-de la femme du monde. Tu les re-ce-vras, et
-tu y croi-ras!...» insista-t-il en détachant les syllabes,
-et il conclut: «Ce qui sera la punition de
-tes blasphèmes. Mais, j'y pense. Le portrait de la
-Duchesse bleue, quand le commençons-nous?...»</p>
-
-<p class="space">Il faut croire que ce diable d'homme n'avait
-pas tort dans cette nouvelle fatuité de «regardé»
-<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span>
-et qu'en effet son aventure m'hypnotisait d'un
-irrésistible magnétisme. Car je sortis de chez lui
-ayant écrit, à son bureau, avec sa plume et sur son
-papier, une lettre d'acceptation, pour M<sup>me</sup> de
-Bonnivet. Et d'un, comme il disait en agitant son
-index dressé, où brillait une grosse émeraude,
-avec un certain geste si à lui. J'avais fait pire.
-Malgré le spasme d'irraisonnée et morbide jalousie
-qui me serrait le c&oelig;ur, chaque fois que je pensais
-aux rapports de Jacques et de sa maîtresse,
-je venais de prendre rendez-vous pour commencer
-ce portrait promis, non plus celui de la Camille
-idéale et rêvée, mais de la vraie, de celle
-qui appartenait à cet homme, qui lui donnait sa
-bouche, sa gorge, qui se donnait à lui tout entière,
-et ce rendez-vous de pose, nous l'avions
-fixé dans mon atelier pour le lendemain même
-du jour où j'aurais dîné chez les Bonnivet!</p>
-
-<p>Ces deux faiblesses, je m'en repentais déjà
-dans l'escalier de la maison de la place Delaborde,
-pas assez, hélas! pour remonter chez Jacques et
-lui reprendre mon billet qu'il s'était chargé de
-faire tenir à la Reine Anne. Mon remords augmenta
-lorsqu'aussitôt franchie la porte de mon
-atelier, j'aperçus la tête de Camille ébauchée sur
-mon chevalet. Délicieuse de vie fantomatique et
-inachevée, elle me souriait du fond de la toile
-sans cadre. «Non, tu ne m'achèveras jamais!...»
-me disait-elle avec ces yeux tristes, cet ovale
-<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
-amaigri, cette bouche plissée d'un sourire de mélancolie.
-Et c'est positif que ni ce soir-là, ni durant
-les heures qui suivirent, je n'eus le courage
-d'y toucher, à cette pauvre tête,&mdash;ni depuis.
-L'enchantement était brisé. Je les passai d'ailleurs
-dans une agitation singulière, ces heures qui suivirent.
-J'étais repris par la fièvre de la passion
-naissante, et, cette fois, je n'avais plus ni l'espoir
-ni la volonté de lutter. Je sentais que cette semaine
-de renoncement et de réclusion en tête-à-tête
-avec la Camille idéale m'avait donné les
-seules joies que cette passion, si fausse, si condamnée
-d'avance, dût jamais me donner. Ces
-joies auxquelles je renonçais m'étaient symbolisées
-par ce portrait chimérique. Je me rappelle,
-je passai à le contempler toute la journée
-qui précéda le dîner chez M<sup>me</sup> de Bonnivet. Puis,
-lorsque l'instant de partir fut arrivé, je voulus
-dire un adieu à ce tableau, un pardon plutôt.
-J'éprouvais devant ce cher portrait de rêve avec
-qui j'avais passé une douce et romanesque semaine,
-le même intime remords que s'il eût été
-l'image, non pas d'une chimère, mais d'une fiancée
-réellement trahie. Je me vois encore tel que
-je m'apparus à moi-même dans la grande glace
-de l'atelier, l'habit ouvert sous la fourrure, et
-marchant comme un coupable vers cette toile
-que j'allai cacher, après l'avoir contemplée une
-dernière fois, dans une soupente attenante et en
-<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
-la tournant contre le mur. Cette Camille Favier
-de ma fantaisie ne disparaissait-elle pas pour céder
-la place à une autre, aussi jolie, aussi touchante
-peut-être, mais qui n'était plus <i>ma</i> Camille?
-Allons, encore un soupir, mon doux fantôme,
-encore un regard, et rentrons dans la réalité!... La
-réalité, c'était un fiacre qui m'attendait à la porte,
-pour me conduire, par une pluie battante, vers la
-rue des Écuries-d'Artois où habitait la rivale mondaine
-de la jolie actrice. Que dirait celle-ci quand
-Jacques lui apprendrait que j'avais dîné là? Car
-il le lui apprendrait, ne fût-ce que pour s'amuser
-de mon embarras. Et puis, qu'allait en dire M<sup>me</sup> de
-Bonnivet elle-même? Pourquoi m'avait-elle invité?
-Qu'en savais-je au fond? Que savais-je d'elle,
-sinon que sa vue m'avait donné un vif mouvement
-d'antipathie et que Jacques m'avait raconté
-à son propos d'assez vilaines choses? Mais mon
-antipathie pouvait se tromper, et quant à Jacques,
-se méprenant, comme il faisait, sur Camille
-Favier, peut-être se méprenait-il également sur
-l'autre. «Si pourtant,» me disais-je, «cette coquette
-s'était laissée prendre au piège? Ces aventures
-arrivent. Si elle avait pour lui un véritable
-sentiment? C'est bien peu probable,» me répondais-je,
-«étant donné le bleu si dur de ses yeux,
-la minceur de ses lèvres, l'acuité de son profil, la
-sécheresse orgueilleuse de sa physionomie... Et
-cependant!...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
-C'était moins probable encore, étant donnée
-l'existence de frivolité vaine et affairée que supposait
-la maison devant laquelle mon modeste fiacre
-m'arrêta sans entrer, au cours de ce petit monologue.
-Je ne me crois pas plus sottement plébéien
-qu'un autre, mais cette sensation d'arriver dans un
-hôtel de six cent mille francs pour prendre part
-à un dîner de cinquante louis, avec un véhicule à
-trente-cinq sous la course, suffira toujours pour me
-dégoûter du monde élégant, n'y eût-il pas le reste.
-Mais le reste, mais ces constructions, comme était
-cet hôtel Bonnivet, d'une architecture de parodie,
-où l'on a trouvé le moyen de mélanger vingt-cinq
-styles, et de placer un escalier de bois, à l'anglaise,
-dans une cage de la Renaissance,&mdash;mais
-les figures patibulaires des valets de pied en livrée,
-qui font au visiteur une galerie de muette insolence,&mdash;comment
-supporter ce décor de choses
-et de gens, sans en percevoir l'odieuse facticité?
-Comment ne pas détester l'impression de ces
-ameublements qui sentent le pillage et le brocantage,
-car rien n'y est à sa place: les tapisseries du
-dix-huitième siècle y alternent avec des tableaux
-du seizième, des meubles du temps de Louis XV
-avec des cathèdres d'église, des rideaux coulissés
-au goût du jour avec des morceaux d'anciennes
-étoles qui finissent chaise longue, dos de fauteuil,
-coussin de divan!... Bref, lorsque je fus introduit
-<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
-dans le salon-boudoir où M<sup>me</sup> de Bonnivet tenait
-ses assises, j'étais plus <i>Camilliste</i> que jamais, plus
-partisan de la brave petite actrice, telle qu'elle
-m'était apparue dans le modeste appartement de
-la rue de la Barouillère. La rivale millionnaire de la
-pauvre fille était couchée plutôt qu'assise sur une
-espèce de lit de repos du plus pur style Empire,
-dans le goût de celui où David a immobilisé la
-grâce cruelle de M<sup>me</sup> Récamier, l'illustre patronne
-de toutes les coquettes du genre sirène. Elle portait
-une de ces robes d'apparence très simple, qui
-marquent, en réalité, la limite entre l'élégance supérieure
-et l'autre. Les plus grands faiseurs seuls
-peuvent les réussir. C'était un fourreau d'une
-grosse soie noire très mate, qui absorbait la lumière
-au lieu de la renvoyer. Une cuirasse, une
-cotte de mailles de jais, appliquée sur cette étoffe,
-moulait étroitement le buste en laissant transparaître
-la blancheur de la chair, à la place nue
-des épaules et des bras. Une ceinture de jais encore,
-sur le modèle de celles que l'on voit aux
-reines du moyen âge dans les vieilles statues des
-tombeaux, suivait la ligne sinueuse des hanches
-et s'achevait en deux pendants croisés très bas.
-D'énormes turquoises entourées de diamants
-brillaient aux oreilles de la jolie femme. Ces turquoises
-et un serpent d'or à chacun de ses bras,&mdash;deux
-merveilleuses copies des serpents d'or du
-musée de Naples,&mdash;étaient les seuls bijoux dont
-<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
-s'éclairât cette toilette, ce costume plutôt qui lui
-allongeait, qui lui amincissait encore sa taille
-longue, souple et mince. Sa pâleur de blonde rehaussée
-par le contraste de cette sombre harmonie
-en noir et en or, prenait des délicatesses d'ivoire
-vivant. Pas une pierre ne luisait dans ses cheveux
-d'un or si clair, et l'on eût dit qu'elle avait assorti
-le bleu de ses turquoises au bleu de ses prunelles,
-tant la nuance en était pareille,&mdash;sauf que le bleu
-de ces pierres dont on prétend qu'elles pâlissent
-quand celui qui les porte est en danger, revêtait
-des nuances tendres, presque aimantes, à côté de
-l'azur implacable et métallique des yeux. Elle s'éventait
-avec un large éventail de plumes, noires
-comme sa toilette, où apparaissait une couronne
-de comtesse, incrustée en roses. C'était, sans
-doute, un petit recommencement d'effort vers
-une parenté définitive avec les vrais Bonnivet.
-J'ai su depuis qu'on avait essayé mieux. Mais le
-duc de Bonnivet actuel, à l'occasion d'une fête
-de charité où la Reine Anne s'était hasardée à se
-titrer, avait arrêté net ce pseudo-blasonnage par
-une lettre d'une raideur toute seigneuriale, et il
-ne restait, de cette prétention avortée, que cette
-couronne, brodée un peu partout, sans écusson.
-Auprès de cette svelte et dangereuse créature, si
-blonde et si blanche dans la gaine noire de son
-corsage pailleté et de sa jupe mate, se tenait, assis
-sur une chaise très basse, presque un tabouret,
-<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
-Senneterre,&mdash;le rabatteur,&mdash;tandis que Pierre
-de Bonnivet chauffait au feu alternativement les
-semelles de ses escarpins en causant avec mon
-maître Miraut. Ce dernier parut un peu étonné
-de me voir là, et un peu mécontent. Pauvre cher
-et vieux maître, s'il savait comme il a tort de
-craindre en moi un rival dans la course au portrait
-de vingt mille francs! Mais ce négociant en pastels
-est de la race des bons géants. Avec sa taille
-de six pieds, restée souple à force d'exercice, avec
-ses épaules de portefaix élargies encore par la
-séance de boxe quotidienne, avec son profil à la
-François I<sup>er</sup>, gourmand, sensuel et fin, il a gardé,
-par-dessous ses roueries de métier, une grosse
-générosité de tempérament. Aussi m'accueillit-il
-d'un mot réchauffant, quoique un peu trop protecteur:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! vous connaissez mon élève?» dit-il
-à M<sup>me</sup> de Bonnivet, «vous savez qu'il a beaucoup,
-mais beaucoup de disposition... Seulement, pas
-assez de confiance en lui, manque d'aplomb...»</p>
-
-<p>&mdash;«Il y en a tant qui en ont trop,» interrompit
-la jeune femme, en lançant un mauvais
-regard au pastelliste qui en demeura interloqué,
-«cela compense.»</p>
-
-<p>&mdash;«Bon!» pensai-je à part moi, «elle n'est
-pas de bonne humeur, ni même polie... Miraut
-est un peu trop content de lui, c'est vrai. Mais
-c'est un homme d'un rare talent, et qui lui fait
-<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
-beaucoup d'honneur en venant chez elle... A-t-elle
-l'air méchant, ce soir? Et Bonnivet est-il préoccupé,
-malgré le masque de sa gaieté?... J'en
-tiens pour ce que j'ai dit à Jacques, l'autre jour...
-Je ne me fierais ni à la femme ni au mari... Ces
-blondes au regard froid sont capables de tout,
-et de tout aussi ces sanguins musclés, comme
-est celui-ci... Enfin, nous allons voir man&oelig;uvrer
-Jacques... Et dire qu'il pourrait être si heureux
-avec sa petite amie, tout simplement!... La vie
-est vraiment bien mal arrangée...»</p>
-
-<p class="space">Ce nouveau monologue intérieur se prononçait
-en moi presque aussi distinctement que je
-viens de le transcrire. Ce dédoublement prouvait
-l'extrême surexcitation de mes facultés. Car cette
-pensée si nette, si réfléchie ne m'empêchait pas
-d'être des yeux et des oreilles à la conversation
-que renforcèrent de leur présence le comte et la
-comtesse Abel Mosé, d'abord. Il est, lui, un type
-accompli du grand financier moderne, chez qui
-l'homme de Bourse gagne toute l'après-midi le
-luxe de l'homme du monde le soir. Chose étrange!
-cette figure qui se rencontre surtout parmi les
-israélites, comme Mosé, ne m'est pas déplaisante.
-J'y trouve la mise en &oelig;uvre d'une passion vraie.&mdash;Pour
-les gens de cette espèce, la vanité des
-occupations de cercle et de salon a du moins son
-réalisme. En jouant au grand seigneur, ils se prouvent
-<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
-qu'ils ont monté d'un degré sur l'échelle sociale.
-La vie élégante est pour eux un second métier
-qui se juxtapose à l'autre et qui le continue.
-C'est un grade acquis, et quelle physiologie, pour
-suffire à l'usure accumulée de ces deux existences,
-aux poignants soucis alternant avec les épuisants
-plaisirs, aux séances à la Bourse suivies de dîners
-en ville,&mdash;pendant des années! Et puis, comme
-M<sup>me</sup> Mosé est belle, de la grande beauté orientale,
-celle qui n'a rien du poncif, du chiffonné!
-C'est la Judith biblique, la créature aux yeux
-brûlants comme les sables du désert, que voyaient
-passer les soldats d'Holopherne... «Qui pourrait
-haïr le peuple des Hébreux quand ils ont de telles
-femmes?...» dirais-je volontiers avec eux. Les
-Mosé n'étaient pas là depuis cinq minutes que la
-jolie M<sup>me</sup> Éthorel entrait, et son mari, puis&mdash;«naturellement»,
-comme dit Miraut entre ses
-dents, pour bien me faire entendre qu'il connaissait
-les vrais dessous de cette société,&mdash;Crucé le
-collectionneur; puis Machault, un athlète professionnel,
-que j'ai vu tirer à la salle d'armes;
-puis un certain baron Desforges, un homme de
-soixante ans, dont l'&oelig;il me frappa aussitôt par sa
-finesse presque trop aiguë dans un teint trop
-rouge de viveur vieilli. Et les propos commençaient
-de bourdonner, mélangeant les questions
-obligatoires sur le temps et la santé à quelques
-médisances préalables et à des rappels d'emplois
-<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
-de journée,&mdash;le plus souvent mortels d'ennui,
-rien qu'à les ouïr. J'entends encore quelques-unes
-de ces phrases:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne marchez pas assez», disait Desforges
-à Mosé, qui avait déclaré se sentir un peu
-pesant après ses repas, «on digère avec ses
-jambes, voilà ce que le docteur Noirot me répète
-sans cesse...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et le temps?» répondait le financier.</p>
-
-<p>&mdash;«Faites vous masser alors», reprenait Desforges.
-«Je vous enverrai Noirot. Le massage,
-c'est la pilule d'exercice.»</p>
-
-<p>&mdash;«Et vous n'avez pas acheté ces deux candélabres»,
-disait Crucé à Éthorel, «pour trois
-mille francs, mon cher, mais c'était donné...»</p>
-
-<p>&mdash;«Le jeu de San Giobbe», disait Machault
-à Bonnivet, «j'entre là-dedans comme dans du
-beurre.»</p>
-
-<p>&mdash;«Vous n'étiez pas au patinage, ce matin,
-ma chère Anne», disait M<sup>me</sup> Mosé à M<sup>me</sup> de Bonnivet,
-«c'est pourtant l'occasion de profiter de
-cette étonnante entrée d'hiver... avant le premier
-janvier! Pensez donc!... Ça ne se retrouve
-pas deux fois en un siècle... Je vous ai cherchée!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et moi aussi», disait M<sup>me</sup> Éthorel, «tu
-te serais amusée à voir cette vieille folle de
-M<sup>me</sup> Hurtrel courir sur la glace après le petit
-Liauran. Et elle était rouge, et elle suait, et elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
-déteignait, et elle coulait, tandis que l'autre filait
-avec Mabel Adrahan...»</p>
-
-<p>&mdash;«Cela vous fait rire, Madame. Et si je vous
-disais que moi, je la plains», fit Senneterre.</p>
-
-<p>&mdash;«Respect à l'amour, nous la connaissons,
-cette guitare», interrompit M<sup>me</sup> de Bonnivet,
-qui accompagna ce persiflage de ce rire aigu que
-j'avais déjà remarqué au théâtre. Elle était visiblement
-dans un état de nervosité que je m'expliquai,
-lorsque la porte de la salle à manger
-s'ouvrit sans que Jacques fût arrivé. Je devais
-bientôt apprendre et le faux prétexte et la vraie
-raison de cette absence. Dès le premier service
-et à propos des fleurs et de l'argenterie qui décoraient
-la table, on parlait du goût d'aujourd'hui,
-puis du goût au théâtre et de la mise en
-scène. Tous les convives se mirent d'accord pour
-célébrer l'habileté de feu M. Perrin à installer
-le décor mondain des comédies modernes. Le
-discours ricocha sur les pièces actuelles, et une
-allusion ayant été faite à la <i>Duchesse Bleue</i>, un
-des convives, Machault, je crois, se prit à dire:</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce qu'elle a fini déjà? J'ai vu en passant
-sur le boulevard qu'il y a changement d'affiche,
-ce soir, au Vaudeville? Savez-vous pourquoi?»</p>
-
-<p>&mdash;«Parce que Bressoré a un gros rhume et
-qu'il s'est trouvé trop malade pour jouer. J'ai entendu
-raconter cela par hasard au cercle de la rue
-Royale», dit Mosé, qui ne négligeait jamais une
-<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
-occasion de rappeler son accointance avec ce
-club élégant, «et comme la pièce porte tout entière
-sur lui... Il y a du talent, et il est le seul...»
-continua-t-il, ce qui prouvait que l'antipathie
-de M<sup>me</sup> de Bonnivet pour Camille Favier n'avait
-pas échappé aux yeux observateurs de l'homme
-d'affaires, ces yeux si noirs sur son teint presque
-exsangue...</p>
-
-<p>&mdash;«C'est contagieux, paraît-il, dans la maison»
-dit Bonnivet... «Molan devait venir. Il s'est
-excusé au dernier moment. Il est lui-même un
-peu souffrant...»</p>
-
-<p>En prononçant ces mots, il avait regardé sa
-femme, qui ne daigna même pas avoir écouté.
-Elle causait avec un de ses deux voisins qui
-était Miraut. Ni sa voix métallique, ni ses prunelles
-dures et claires ne trahirent le plus léger
-signe de trouble, mais le cruel retroussis qu'elle
-avait par instants au coin de sa bouche se fit
-plus cruel, et un petit battement de ses narines,
-imperceptible, sinon pour un homme de mon
-métier,&mdash;ou pour un jaloux,&mdash;me révéla que
-cette absence de Jacques était la vraie cause de
-sa nervosité. Presque en même temps, je sentis
-que Bonnivet scrutait ma physionomie du
-même regard dont il venait d'envelopper sa
-femme, et trois choses me devinrent évidentes
-simultanément, à savoir:&mdash;l'une, et la plus redoutable,
-que le mari n'était en aucune façon la
-<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
-dupe des coquetteries de la Reine Anne avec
-mon camarade;&mdash;la seconde, que ce camarade
-avait lui-même saisi cette occasion du changement
-d'affiche, pour provoquer chez la coquette
-une crise de jalousie dépitée en passant ou feignant
-de passer cette soirée libre avec Camille
-Favier;&mdash;la troisième, que cette ruse si simple
-piquait en effet au vif de son amour-propre féminin
-la rivale de la jolie actrice. Ces trois remarques,
-faites d'instinct et dont deux au moins
-emportaient de si grave conséquence, suffirent
-à me rendre ce banal dîner passionnément intéressant.
-Je ne pouvais me retenir d'appliquer à
-Pierre de Bonnivet et à sa femme toute ma force
-d'attention. D'autre part, j'appréhendais qu'aussitôt
-sortis de table, ils n'essayassent l'un et l'autre
-de me faire causer, et je ne voulais trahir Molan
-ni auprès d'elle ni auprès de lui.&mdash;Auprès de lui
-surtout. La veine si facilement enflée de son front
-sanguin, ses yeux verdâtres que l'on devinait si
-prompts à s'injecter de colère, le poil roux et
-rude qui de son bras descendait jusqu'aux phalanges
-de ses doigts, tous ces signes de brutalité
-continuaient à me donner l'impression d'un redoutable
-personnage. L'action tragique devait lui
-être aussi naturelle qu'à moi les timidités douloureuses
-ou que la fatuité insolente à Jacques. La
-soirée ne devait pas finir sans me fournir la preuve
-que mes diverses intuitions ne me trompaient
-<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
-pas. Nous avions à peine quitté la table pour le fumoir
-que Machault me disait en me prenant le bras:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous fréquentez beaucoup Jacques Molan,
-n'est-ce pas, vous, La Croix?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Nous sommes camarades de collège et je
-le vois quelquefois», répondis-je évasivement.</p>
-
-<p>&mdash;«Hé bien! Si vous le voyez ces jours-ci,
-prévenez-le donc que Senneterre l'a rencontré en
-venant ici... Par conséquent, <i>on</i> saura que sa migraine
-ou son rhume n'était qu'un prétexte. Ça
-n'a pas d'autre importance, mais avec Anne il
-vaut toujours mieux être renseigné...»</p>
-
-<p>Je n'eus pas le temps d'interroger davantage
-le brave escrimeur, qui avait eu, pour prononcer
-cet <i>on</i> énigmatique et sa plus énigmatique dernière
-phrase, un indéfinissable sourire. Pierre
-de Bonnivet venait à nous, tenant d'une main
-une boîte de cigares et de l'autre une boîte
-de cigarettes. Je pris un simple papyros russe,
-une pincée de tabac jaune et roulée dans du
-papier paille, tandis que le robuste gladiateur
-s'introduisait dans la bouche un véritable tronc
-d'arbre rugueux et noir. Puis, avant le café, avisant
-sur la table à liqueurs une bouteille de fine
-champagne parmi d'autres, il remplit un petit
-verre, qu'il alla déguster sur un fauteuil, en nous
-disant:</p>
-
-<p>&mdash;«Ça, c'est un excellent premier apéritif de
-la soirée...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
-&mdash;«Et vous, monsieur La Croix, une tasse de
-café? Non. Un peu de Kummel, ou de chartreuse?»
-me demanda Bonnivet, «pas même un
-doigt de cherry-brandy?»</p>
-
-<p>&mdash;«Jamais de liqueur ni de café le soir...»
-lui dis-je, et j'ajoutai en souriant: «Je n'ai pas
-un estomac et des nerfs d'hercule...»</p>
-
-<p>&mdash;«Il n'y a pas besoin d'être de la force de
-Machault pour aimer l'alcool. Voyez notre ami
-Molan», fit le mari, qui me regarda l'écouter
-prononcer ce nom. Puis, après un silence: «Est-ce
-que vous savez au juste ce qu'il a?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne sais pas», répondis-je. «Il se surmène.
-Il travaille encore plus qu'il ne boit...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et il aime encore plus la petite Favier?»
-insista mon interlocuteur en me regardant à nouveau
-de son regard aigu.</p>
-
-<p>&mdash;«Et il aime encore plus la petite Favier»,
-répliquai-je sur le même ton d'indifférence.</p>
-
-<p>&mdash;«Ça dure depuis longtemps, cette histoire?»
-demanda le mari après une seconde d'hésitation.</p>
-
-<p>&mdash;«Depuis la <i>Duchesse Bleue</i>. Enfin, c'est
-une lune de miel au premier quartier...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et alors, sa maladie de ce soir, où justement
-elle ne joue pas?...» interrogea-t-il sans
-formuler toute sa question, que je complétai
-dans ma réponse, en lui donnant une forme cynique
-où se soulageait mon malaise:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
-&mdash;«Serait un prétexte pour passer toute une
-soirée avec elle et la nuit ensuite?... Ma foi, je
-n'en sais rien; mais c'est bien probable...»</p>
-
-<p>Je pus voir, à ces paroles,&mdash;que Camille
-Favier, si elle lit jamais ces pages, me les pardonne!&mdash;le
-front du jaloux s'éclaircir. Évidemment
-le billet d'excuse envoyé par Molan à la
-dernière minute ne lui avait point semblé sincère.
-Il avait constaté que M<sup>me</sup> de Bonnivet s'en
-énervait, et il s'était demandé pourquoi? Avait-il
-cru à la survenue entre sa femme et Jacques d'une
-de ces brouilles momentanées qui dénoncent, plus
-que des assiduités trop continues, une intrigue
-d'amour? Il m'avait soupçonné d'être le confident
-de mon camarade. Il avait pensé que je savais,
-moi, le vrai motif de cette absence, et sa
-défiance s'exerçait à trouver dans mon accent une
-sincérité. Et, comme les jaloux, étant tout imagination,
-se défient et se rassurent de même, celui-ci
-avait repris son humeur la plus charmante pour
-dire au baron Desforges, qui entrait, ayant tardé
-un peu à nous rejoindre:</p>
-
-<p>&mdash;«Hé bien! Frédéric, avez-vous été content
-du dîner?»</p>
-
-<p>&mdash;«Je viens de me permettre d'appeler Aimé
-pour le féliciter des petites timbales, et pour lui
-faire une observation sur le foie gras...» répliqua
-le baron, «Je ne vous dis pas laquelle, vous jugerez
-à l'épreuve... C'est un chef, je vous l'ai
-<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
-toujours dit, ce que j'appelle un chef. Mais c'est
-encore jeune...»</p>
-
-<p>&mdash;«Il se formera», dit Bonnivet, en me jetant
-un regard d'intelligence, cette fois, «avec
-un maître comme vous...»</p>
-
-<p>&mdash;«C'est le septième qui me passe par les
-mains», fit Desforges en haussant les épaules et
-du plus grand sérieux, «pas un de plus, depuis
-que je sais ce que c'est que manger... Le septième,
-entendez-vous!... Et puis je vous les donne,
-et vous me les gâtez par vos éloges à côté... Les
-cuisiniers ressemblent aux autres artistes. Ils ne
-résistent pas aux compliments des demi-connaisseurs.»</p>
-
-<p class="space">Je m'éclipsai du fumoir sur ce philosophique
-axiome de cet épicurien qui a la sagesse de placer
-des docteurs ès sciences culinaires dans les maisons
-où il dîne, afin d'assurer les menus de son
-hiver. Je comptais prendre mon chapeau dans le
-salon, y faire une courte séance de conversation
-polie et générale, puis partir à l'anglaise en profitant
-du retour des fumeurs ou de l'arrivée d'invités
-nouveaux. Il n'y avait dans ledit salon quand
-j'y rentrai que les deux femmes qui avaient dîné
-et Senneterre. De si petits comités étant peu favorables
-au tête-à-tête, j'avais lieu d'espérer que
-M<sup>me</sup> de Bonnivet n'aurait pas l'occasion de me
-chambrer et de me confesser. Je connaissais mal
-<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
-cette capricieuse et cette autoritaire, qui, elle, connaissait
-très bien son mari. Elle avait deviné qu'il
-ne fallait pas me parler devant Bonnivet. A peine
-avais-je reparu, qu'elle se leva du divan où elle
-se tenait à côté de M<sup>me</sup> Éthorel et en face de
-M<sup>me</sup> Mosé, avec Senneterre à ses pieds sur une
-chaise basse, qui lui gardait son éventail. Elle
-vint à moi, et m'entraînant dans un second salon,
-attenant au premier, elle me força de me mettre
-sur un canapé auprès d'elle:</p>
-
-<p>&mdash;«Nous serons plus tranquilles pour causer»,
-commença-t-elle. Puis, avec brusquerie:
-«Est-ce que vous avez beaucoup avancé votre
-portrait de M<sup>lle</sup> Favier?» Elle avait cette manière
-d'interroger où se trahit le despotisme de
-la femme jolie et riche pour qui son interlocuteur
-n'est qu'un domestique d'amusement ou
-de renseignement. Chaque fois que je rencontre
-chez une poupée de la mode cette inconsciente
-insolence, une irrésistible envie me saisit
-de répondre à coups de mots désagréables.
-Jacques avait sans doute spéculé sur ce trait de
-mon caractère pour me faire jouer ce rôle d'excitateur,
-refusé pourtant avec une si loyale
-énergie.</p>
-
-<p>&mdash;«Le portrait de M<sup>lle</sup> Favier? Mais je ne l'ai
-même pas commencé», répliquai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!» dit-elle avec un sourire, «Molan
-a déjà changé d'idée. Il le lui aura défendu...
-<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
-Vous êtes amoureux de cette jolie petite femme-là,
-monsieur La Croix, avouez-le?»</p>
-
-<p>&mdash;«Moi,» répondis-je, «amoureux d'elle?...
-Pas le moins du monde.»</p>
-
-<p>&mdash;«Ça en avait bien l'air, pourtant, l'autre
-jour,» dit-elle, «et Jacques Molan me faisait
-l'effet d'être un peu jaloux de vous?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Tous les amants sont plus ou moins jaloux,»
-répartis-je, et, cédant au besoin grandissant
-de lui être pénible, j'ajoutai: «Il aurait bien
-tort. Camille Favier l'aime de tout son c&oelig;ur, et
-elle en a beaucoup...»</p>
-
-<p>&mdash;«C'est un grand malheur pour son talent,»
-dit M<sup>me</sup> de Bonnivet en fronçant ses sourcils
-blonds, juste assez pour me faire comprendre que
-j'avais touché juste.</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne peux pas être de votre avis, Madame...»
-répliquai-je, avec conviction cette fois.
-«La petite Favier n'a pas seulement une adorable
-beauté, c'est une espèce de génie, et un charmant
-c&oelig;ur et un charmant esprit...»</p>
-
-<p>&mdash;«On ne s'en douterait pas à la voir jouer,»
-répondit-elle, «à mon avis, du moins. Mais si
-c'est vrai, c'est pire encore... Jamais le bonheur
-n'a inspiré aucun écrivain. Je suis tranquille, d'ailleurs...
-Ça ne traînera pas, cette histoire. Molan
-apprendra qu'elle l'a trompé derrière un portant
-du théâtre avec un des cabots de la troupe, et
-alors...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
-&mdash;«On vous a mal renseigné sur cette pauvre
-fille, Madame,» repris-je plus vivement que la
-politesse ne l'autorisait. «Elle est toute noblesse,
-toute fierté, et parfaitement incapable d'une vilenie...»</p>
-
-<p>&mdash;«Ce qui ne l'empêche pas d'être entretenue
-par Molan,» interrompit-elle, «si on m'a bien
-renseignée, et de lui manger ses droits d'auteur
-jusqu'au dernier sou...»</p>
-
-<p>&mdash;«Entretenue?...» m'écriai-je. «Non, madame,
-on ne vous a pas bien renseignée. Si elle
-voulait du luxe, elle en aurait. Elle a refusé hôtel,
-chevaux, toilette, bijoux, tout ce qui tente ses
-pareilles, pour se donner tout simplement, selon
-son c&oelig;ur. Elle aime Jacques du plus beau, du
-plus sincère attachement...»</p>
-
-<p>&mdash;«Je la plains, si vous avez raison,» dit-elle
-en ricanant; «car il ne vaut pas cher, votre ami.»</p>
-
-<p>&mdash;«C'est mon ami,» répondis-je avec une
-sécheresse agressive, «et j'ai cette originalité de
-défendre mes amis...»</p>
-
-<p>&mdash;«Ça les fait toujours attaquer un peu davantage.»
-Le fin visage de cette jolie femme
-exprimait, en jetant cette parole d'une observation
-banale, une méchanceté si détestable, tout
-cet entretien trahissait de sa part une si odieuse
-mesquinerie de rancune, que mon antipathie
-pour elle s'exalta jusqu'à la haine, et que je relevai
-son insolence par une autre:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
-&mdash;«Dans le monde où vous vivez, peut-être,
-Madame, mais pas chez nous autres, qui sommes
-de braves gens...»</p>
-
-<p>Elle me regarda, comme je lui lançais bien
-en face cette impertinence peu spirituelle. Je lus
-dans ses prunelles bleues moins de colère que de
-surprise. Un des traits particuliers à ces caractères
-de coquettes rosses,&mdash;risquons le mot,&mdash;est
-d'estimer ceux qui leur tiennent tête, à quelque
-degré et en quelque manière que ce soit. Elle
-sourit d'un sourire presque aimable:</p>
-
-<p>&mdash;«Molan m'avait bien dit que vous étiez un
-original,» reprit-elle. «Mais vous savez, je suis
-un peu originale aussi, et j'ai l'idée que ça marcherait
-entre nous...»</p>
-
-<p>Et voici qu'une volte-face s'accomplit soudain
-dans ses discours, et j'assistai de nouveau à ce
-miracle de flair féminin qui lui avait, une fois
-déjà, dans la loge, fait trouver juste les mots qu'il
-fallait pour me plaire. Elle m'interrogeait sur
-mes voyages, maintenant. Elle-même avait visité
-l'Italie. Sans doute elle avait rencontré là quelque
-artiste distingué qui lui avait servi de guide,
-car elle m'énonça des idées qui contrastaient
-étrangement avec la médiocrité de ses propos de
-tout à l'heure. Assurément, ces idées n'étaient
-pas d'elle, mais elle avait su les retenir, et elle
-se rendait compte que c'était le cas de les placer.
-Elle me servit ainsi deux ou trois remarques ingénieuses
-<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
-sur le Pérugin et sur Raphaël, notamment
-sur l'illogisme de ce dernier qui a éliminé
-de ses madones tout sentiment chrétien
-pour leur avoir donné trop de beauté, un paganisme
-de santé inconciliable avec l'au-delà mystique
-et son rêve. Et elle avait un tel air de comprendre
-ce qu'elle disait que je ne trouvai pas
-trop ridicule l'admiration avec laquelle ce dadais
-de Senneterre, qui était venu nous rejoindre,
-l'écoutait parler. Cet autre jaloux n'avait pu se
-retenir d'interrompre notre aparté, et comme
-M<sup>me</sup> de Bonnivet, par extraordinaire, ne le rudoya
-point, le patito professionnel se prit à me montrer
-presque de la bienveillance. Il avait, d'ailleurs,
-son projet, dont le machiavélisme naïf termina
-par une scène de vaudeville cette soirée où j'avais
-senti à un moment passer sur nos têtes un petit
-frisson de drame. Il s'obstina, en effet, lorsque
-je pris congé, avant les onze heures, à me reconduire,
-et il commença de me chanter les louanges
-de la Reine-Anne sur le trottoir des Champs-Élysées.
-Puis comme nous passions avenue d'Antin,
-devant chez Gastinne, il me demanda négligemment:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous tirez quelquefois le pistolet?»</p>
-
-<p>&mdash;«Jamais», lui répondis-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Bonnivet est de première force,» reprit-il,
-«oui, de première force... Entrez donc un jour
-voir de ses cartons, c'est une curiosité... Il a mis
-<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
-dix balles au commandement dans un espace
-grand comme une pièce de vingt francs... Je vous
-affirme, c'est une curiosité...»</p>
-
-<p>Et il me quitta sur ce sinistre avertissement
-pour s'engager dans la rue François I<sup>er</sup>, où il habite.</p>
-
-<div class="chapter">
-<h3>VI</h3>
-</div>
-
-<p>&mdash;«Ah! il t'a servi aussi le coup de l'infaillible
-pistolet,» me dit Jacques, en éclatant de son
-rire le plus gai, lorsque nous nous revîmes le
-lendemain. «C'est excellent... Et il t'a regardé
-dans les yeux pour te faire bien entendre que, si
-tu te permets de courtiser M<sup>me</sup> de Bonnivet, tu
-risques de recevoir dans la tête une des balles
-dont le mari gratifie par douzaines, chaque jour,
-le Monsieur en tôle du tir. Il a fait mieux avec
-moi. Il m'a mené voir les cartons.&mdash;Tu lis cette
-inscription: Dix balles au commandement par
-M. Pierre de Bonnivet.&mdash;Neuf balles au visé par
-le même.&mdash;Et puis, tu aperçois sous le verre un
-carton déchiqueté qui ressemble à une gravure de
-ces livres de médecine consacrés aux maladies secrètes...
-Elle est délicieuse, d'ailleurs, à examiner,
-<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
-la suite de ces cartons de chez Gastinne. Sur dix,
-il y en a bien sept derrière lesquels un Parisien
-peut mettre l'histoire d'une jalousie conjugale,
-comme pour Bonnivet,&mdash;d'une coquette série
-d'adultères, comme pour Casal... Ou bien c'est
-des gaillards suspectés, comme Crucé, de vivre
-aux dépens d'une M<sup>me</sup> Éthorel à laquelle ils font
-acheter tous les rossignols de la brocante... C'est
-des maris dont la femme dépense cent mille
-francs par an, avec trente mille de revenu, des
-députés sur qui pèse le soupçon de vendre couramment
-leur vote. Et puis, quand ces héros du:
-un, deux, trois, feu... ont une affaire, régulièrement,
-ils manquent leur homme...»</p>
-
-<p class="space">Il me tenait ce discours où il continuait de
-jouer vis-à-vis de moi son rôle de docteur en haute
-vie parisienne, tandis que nous achevions de
-déjeuner en tête à tête. Il était venu chez moi, lui
-qui n'y vient jamais, sitôt les quatre pages finies,
-pour me demander l'&oelig;uf et la côtelette classiques.
-Cet empressement de curiosité avait achevé de
-me prouver combien il s'intéressait au succès de
-sa man&oelig;uvre de diplomatie galante. Je l'avais
-assez mal reçu. «On n'attire pas les gens dans
-de pareils guet-apens,» lui avais-je dit, «tu me
-forces d'accepter une invitation à dîner qui m'est
-odieuse, pour nous trouver ensemble, et tu y
-manques.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
-&mdash;«Avoue pourtant que c'est gai!» m'avait-il
-dit avec tant de gaminerie que je n'avais
-plus le c&oelig;ur de me fâcher. Après quoi, il m'avait
-très minutieusement interrogé sur les diverses
-attitudes des divers personnages, pour conclure
-par cette boutade à propos du ridicule avertissement
-du jaloux Senneterre. Puis, sérieux:</p>
-
-<p>&mdash;«Et tu n'as rien remarqué de particulier,
-toi qui sais voir? Oui. Vous autres, peintres, vous
-ne comprenez pas, mais vous savez voir... Dans
-les rapports de Machault et de la Reine Anne,
-par exemple?»</p>
-
-<p>&mdash;«Attends,» répondis-je, «c'est vrai qu'en
-me prévenant que Senneterre t'avait rencontré,
-Machault a eu un singulier regard... Pourquoi me
-demandes-tu cela? Est-ce qu'il lui ferait aussi la
-cour?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Plus maintenant! Mais je crois bien que
-si elle a déjà hasardé le <i>falso passo</i>, comme disent
-tes amis les Italiens, c'est avec Machault.»</p>
-<p>
-&mdash;«Avec Machault?» m'écriai-je. Et je répétais:
-«Machault, ce colosse toujours ivre, ce
-gladiateur en habit noir, cette machine à dégagés
-et à contres de quarte, et elle, cette femme si fine,
-un peu pointue, à mon goût, mais si aristocratique
-quand même?... Ce n'est pas possible... Et
-toi-même, l'autre jour, tu me déclarais que tu la
-croyais sage...»</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! Daisy, Daisy!» fit-il en hochant la
-<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
-tête, «vous ignorez que, lorsqu'on veut chercher
-de qui une femme idéale, une Sirène, une Madone,
-un Ange,&mdash;avec un tas de majuscules,&mdash;est la
-maîtresse, il faut en général penser d'abord à la
-personne la plus grossière de l'honorable société...
-Tant il y a qu'on l'a beaucoup dit, et elle sait que
-je sais qu'on l'a dit. Je ne le lui ai pas caché... Par
-conséquent, la présence de Machault, hier au soir,
-était destinée à produire sur moi exactement le
-même effet que je lui ai produit par mon absence.
-J'ai pris les devants et j'ai bien fait... D'ailleurs,»
-ajouta-t-il avec une âcreté presque haineuse dans
-sa voix, «de deux choses l'une, ou bien elle a déjà
-eu des amants, et c'est une coquine. Alors je serais
-le dernier des imbéciles si je ne l'avais pas
-à mon tour. Ou bien elle n'en a pas eu, et c'est
-une coquette qui ne me fera pas passer par le
-même défilé que les autres.»</p>
-
-<p>&mdash;«Si tu ne perds pas ton temps,» lui répondis-je,
-«j'en serais fort étonné... Je l'ai étudiée
-hier, et, puisque tu me reconnais le coup
-d'&oelig;il de la profession, laisse-moi te le dire, j'ai
-diagnostiqué chez elle tous les signes de la plus
-complète absence de tempérament: la gorge petite,
-peu de hanches, la peau sans duvet, des lèvres
-minces, celle d'en bas un peu plus rentrée, des
-narines sèches et dures, la voix métallique. Je parierais
-qu'elle n'a pas de goût, et qu'elle ne sait
-ni ce qu'elle mange, ni ce qu'elle boit. C'est un
-<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
-être tout cerveau, sans une ombre d'ombre de
-sensualité...»</p>
-
-<p>&mdash;«Avec ça que les femmes froides n'ont pas
-autant d'histoires que les autres!...» interrompit-il.
-«Tu ne connais donc pas l'espèce? Celles-là
-se donnent, non pas pour se donner, mais
-pour prendre. Quand il s'agit pour elles d'attacher
-fortement un amoureux à qui elles tiennent, elles
-y vont de leur personne, et avec d'autant plus de
-facilité que la douce affaire leur est complètement
-indifférente. Elles savent que la possession détache
-certains hommes et en attache d'autres. Toute
-la question avec elles est de leur persuader qu'on
-est de ceux qui s'attachent ainsi,&mdash;et de ne pas
-en être. Et puis, il y a des femmes froides qui
-sont des chercheuses, et alors!... Tantôt je range
-M<sup>me</sup> de Bonnivet dans le premier groupe, tantôt
-dans le second. Je ne prétends pas avoir le mot
-de ce sphinx, ou de cette <i>sphynge</i>, comme disent
-ceux de nos camarades qui veulent bien prouver
-qu'ils ne savent pas le grec. Mais, à défaut du
-mot, j'aurai la sphynge en personne ou je ne serai
-plus Jacques Molan. Et puis, comme tu m'y auras
-aidé et que je suis juste, tu recevras une récompense.
-Et tu ne me reprocheras plus ce dîner
-rue des Écuries-d'Artois. Donnant, donnant. Tu
-vas être payé de ta corvée. Quelle heure est-il?...
-Une heure et demie... Prépare-toi à voir entrer
-ici, dans une dizaine de minutes, M<sup>lle</sup> Camille
-<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
-Favier elle-même, qui viendra, avec sa respectable
-mère, s'entendre avec toi pour le portrait... Suis-je
-gentil? Et je ne lui ai même pas dit où tu as dîné
-hier. C'est encore plus gentil, cela!...»</p>
-
-<p>Il venait à peine de m'annoncer en plaisantant
-cette visite, pour moi bouleversante, et
-déjà le domestique annonçait que deux dames
-attendaient dans l'atelier. Dieu! Que le c&oelig;ur me
-battait au moment où j'allai rejoindre celle que
-je m'étais juré d'éviter! Que le c&oelig;ur me bat, même
-aujourd'hui, au souvenir si précis, si lointain, de
-cette nouvelle rencontre! Je crois les revoir, la
-mère et la fille, sous la lumière crue du jour clair
-de janvier, dans cet atelier dont la grande baie
-vitrée s'emplissait d'un froid et pâle azur.&mdash;M<sup>me</sup>
-Favier, plus placide et plus souriante que
-jamais, promène de toile en toile ses grands yeux
-toujours souriants. Elle me demandera tout à
-l'heure à combien me revient un tableau, et combien
-je le vends, avec autant de simplicité que
-s'il s'agissait d'une robe ou d'un bibelot. Camille
-est assise en face d'une copie de l'<i>Allégorie du
-Printemps</i>, que j'ai faite à Florence autrefois si
-amoureusement. Dans les longues et fragiles danseuses
-du divin Sandro, qui hochent avec une
-grâce tendre leur blond visage au regard songeur,
-à la bouche amère, la petite Duchesse bleue
-pourrait reconnaître des s&oelig;urs. Elle ne les voit
-pas, absorbée dans un souvenir dont je devine
-<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
-trop la nature, étant donné qu'elle n'a pas joué
-la veille et qu'elle a trouvé le moyen de passer
-cette soirée libre avec Jacques, grâce à la cousine
-complaisante. Cela me fait mal de surprendre
-autour de ses paupières attendries, presque
-meurtries, un halo nacré de lassitude et sur
-sa bouche des frémissements qui disent le bonheur.
-Et cela me fait plus mal que, sitôt entré,
-Jacques ait avisé les photographies d'elle dont je
-me suis servi pour faire le portrait rêvé,&mdash;ce
-chimérique portrait de ma semaine de folie
-qu'heureusement j'ai mis de côté et bien caché,&mdash;et,
-à la minute même où Camille me dit bonjour
-avec un sourire un peu gêné, le voici qui
-apporte ces cartons révélateurs, et, malicieusement:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous voyez, mademoiselle, que si Vincent
-n'est plus revenu vous voir jouer comme il
-vous l'avait promis, il ne vous a pas oubliée...»</p>
-
-<p>&mdash;«C'était pour mieux préparer les études
-du tableau futur...» balbutiai-je. «Le grand Lenbach
-fait ainsi...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et qui te dit le contraire?» reprit Molan,
-avec plus de malice encore.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! vous ne les avez pas bien choisies,»
-interrompit la mère, et, montrant à sa fille la
-photographie que j'avais le plus aimée. «Tu
-vois,» dit-elle, «que les marchands continuent,
-malgré notre défense, à vendre ce portrait qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
-est si peu toi... Voyons, est-ce qu'il lui ressemble?...
-Je vous en prie, jugez, monsieur La
-Croix.»</p>
-
-<p>&mdash;«J'avais trois ans de moins,» dit Camille,
-«et il ne m'a pas connue alors.» Et prenant la
-photographie à son tour, elle la regarda. Puis la
-mettant à côté de son visage, de manière à ce
-que je pusse voir à la fois le modèle et le portrait,
-elle m'interrogea: «Est-ce que j'ai beaucoup
-changé?...»</p>
-
-<p class="space">Pauvre petite Duchesse bleue, sincère amoureuse
-du moins aimant de mes amis, romanesque
-enfant échouée par un ironique caprice
-du sort dans le métier le plus funeste au mystère,
-au silence, à la solitude, quand il aurait
-fallu une tiède atmosphère d'intimité protectrice
-aux jolies et délicates fleurs de votre âme de
-femme, dites, soupçonniez-vous mon émotion
-à regarder votre visage pâli par votre jalousie
-de la veille me sourire ainsi, tout à côté d'un
-autre visage, le visage de l'enfant innocente, que
-vous aviez été, que j'aurais pu aimer comme
-on aime une fiancée?... Non, certes. Car vous
-étiez bonne, et si vous aviez deviné ce que
-je souffrais, vous ne m'eussiez pas imposé cette
-inutile épreuve. Vous n'auriez pas, dès cette visite,
-arrêté avec moi le plan de cette série de
-séances de pose qui commencèrent dès le lendemain
-<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
-et qui me furent un étrange, un douloureux
-calvaire!... Oui, pourtant, car il y avait
-dans votre sourire un rien de tristesse et de pitié,&mdash;de
-tristesse pour vous-même, de pitié pour
-moi. Vous sentiez si bien que, dès ce moment,
-je vous portais une affection trop vite éveillée
-pour qu'elle fût la raisonnable et simple amitié
-d'un camarade! Vous le sentiez, mais sans vouloir
-vous l'avouer, parce que l'amour est égoïste. Le
-vôtre avait besoin de se raconter, pour être encouragé
-dans ses espérances, réconforté dans ses
-doutes, plaint dans ses douleurs. Et ce service de
-se prêter comme un écho complaisant à votre
-passion, qui vous l'eût rendu comme moi? Si cela
-m'a coûté mon repos, pendant des semaines et
-des semaines,&mdash;si, vous partie de l'atelier, je
-suis resté, après chacune des séances, comme
-après cette première visite, des heures à me débattre
-contre des amertumes dont mon c&oelig;ur n'est
-pas vidé, vous n'avez pas voulu le savoir, et moi
-je ne trouve pas la force de vous en condamner.
-Après tout, <i>vous m'avez fait sentir</i>, et il viendra
-une époque, peut-être, où, passant la revue de
-mes souvenirs, je vous bénirai des larmes que j'ai
-versées quelquefois, comme si j'avais eu dix-huit
-ans, à cause de vous qui ne voyiez pas ces vaines
-larmes! Vous les auriez vues que vous vous seriez
-refusée à y croire pour garder le droit de
-m'initier à la tragédie intérieure que vous viviez
-<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
-alors et dont pas un contre-coup, hélas! ne me
-fut épargné...</p>
-
-<p class="space">Si je me laisse aller à ces impressions, j'en ai
-pour des pages à gémir de la sorte, et jamais je
-n'arriverai à raconter cette tragédie elle-même,&mdash;cette
-tragi-comédie plutôt, où je jouais ce rôle
-du ch&oelig;ur antique, inefficace témoin des catastrophes
-et qui les déplore sans les empêcher.
-Employons le seul remède à l'inutile élégie.
-Notons des petits faits, sèchement... Je l'ai dit:
-cette visite de la mère et de la fille avait
-pour objet d'organiser la série des séances de
-pose. Je l'ai dit encore: la première de ces
-séances fut fixée pour le lendemain. Dès ce lendemain,
-Camille m'arriva, non plus accompagnée
-de sa mère, mais seule. Ce fut ainsi presque
-toujours durant les quatre semaines que
-dura ce travail, auquel l'artiste en moi ne réussit
-pas à s'intéresser,&mdash;tant mon attention fut prise
-aussitôt par les confidences de l'adorable enfant,
-confidences sans cesse interrompues, sans cesse
-répétées, et prolongées avec ces prises et ces
-reprises, où les détails se multiplient et se compliquent
-à l'infini. Des petits faits? Il m'en revient
-trop, et de trop pareils, en essayant d'évoquer
-ces tête-à-tête qui m'étaient toujours
-un peu amers. Cette liberté me prouvait trop
-combien son intrigue avec Jacques avait eu d'occasions
-<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span>
-propices. Trop de menues scènes se
-représentent, trop d'impressions multipliées et
-superposées, que ma mémoire est tout près de
-confondre. C'est comme un écheveau d'indémêlables
-fils que j'essaierais en vain de dévider.
-Voyons si je n'y mettrai pas un peu d'ordre
-en les classant. Ces souvenirs, si nombreux et
-si pareils qu'ils se confondent les uns avec les
-autres, se distribuent, lorsque j'y réfléchis, en
-trois groupes très nets; et ces groupes marquent
-les étapes que mit le drame purement moral,
-où se trouvaient engagés Camille, Jacques et
-M<sup>me</sup> de Bonnivet, à s'acheminer vers un drame
-réel et terrible... Et quand je réfléchis encore,
-c'est la différence entre ces trois groupes d'émotion
-qui me justifie de n'avoir pas mené à bien
-ce portrait. J'aurais été un artiste d'une imperturbable
-maîtrise d'exécution, au lieu d'être ce que
-je suis, un demi-amateur, toujours incertain, une
-espèce d'Hamlet du pinceau, tout en intentions
-et en retouches, tout en grattages et en surcharges,
-je n'aurais pas pu exécuter une toile
-unique dans des conditions pareilles. Ce n'est
-pas une femme que j'ai eue devant moi, au cours
-de ces trop longues et trop courtes séances, c'est
-trois femmes.&mdash;L'une après l'autre, ces trois
-femmes, je les ressuscite, je les fais poser devant
-mon regard, au gré de ma mémoire, comme si l'irréparable
-n'était pas entre nous, et quel irréparable!
-<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
-L'une après l'autre, elles reviennent s'asseoir
-dans cet atelier, le même où j'écris ces lignes.
-L'une après l'autre, je les écoute me raconter, la
-première sa joie, l'autre sa tristesse, la troisième la
-fureur de sa jalousie et sa fièvre d'indignation,&mdash;et
-encore aujourd'hui je ne sais pas devant laquelle
-de ces trois femmes et durant laquelle de ces
-trois périodes j'ai souffert davantage, d'autant
-plus que j'étais obligé de me taire, et derrière
-chacune des confidences que me faisait la petite
-Favier, heureuse, mélancolique, irritée, j'apercevais
-la dure silhouette de la rivale élégante,
-aux caprices de laquelle cette joie, cette douleur,
-cette colère étaient subordonnées... Dieu! le supplice
-des sentiments faux, de ces sentiments qui
-n'ont pas le courage d'aller jusqu'au bout dans
-la logique du sacrifice ou de l'assouvissement,
-l'ai-je assez connu durant ces séances! Et, pourtant,
-que je voudrais les recommencer! Encore
-des élégies!&mdash;quelle misère!... Aux faits! Aux
-faits! Aux faits!...</p>
-
-<p class="space">La première période, celle de la joie, ne fut
-pas d'une longue durée. La scène qui en marqua
-le point culminant, date exactement de la quatrième
-de ces séances. La scène?... Ce grand
-mot convient-il à une conversation sans autre
-incident que l'entrée de Camille dans l'atelier,
-une gerbe de roses entre les mains, de grosses
-<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
-et lourdes roses de toutes les nuances,&mdash;les unes
-pâles de la pâleur rosée de son visage, d'autres
-blondes et presque du même or parfumé que ses
-beaux cheveux, les autres rouges comme sa jolie
-bouche, à la lèvre inférieure si finement roulée,
-d'autres noires, et qui, par le contraste, paraissaient
-éclairer son teint trop vide de sang ce
-matin-là... Il s'agissait de savoir laquelle de ces
-fleurs je choisirais pour la lui mettre à la main.
-Je voulais la peindre dans une unité absolue de
-gamme, comme l'enfant bleue de Gainsborough.
-Elle devait être debout, dans une robe de gaze
-bleue, celle de son rôle, avec des mitaines de soie
-bleue, un velours bleu au cou, des rubans bleus
-aux manches, ses pieds dans des souliers de satin
-bleu, sans autres bijoux que des saphirs et des
-turquoises, sur un fond d'une étoffe de velvétine
-bleue, toute frappée de paons, et elle devait
-être coiffée seulement du nuage blond de ses fins
-cheveux, le revers d'une de ses mains posé sur
-sa hanche souple, de l'autre offrant une rose:</p>
-
-<p>&mdash;«C'est ma jeunesse que j'offrirai à Jacques,»
-me dit-elle, ce matin-là, tandis que nous cherchions
-cette pose ensemble, «mes vingt-deux
-ans et mon bonheur... Je suis si heureuse en ce
-moment!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vous n'avez plus vos mauvaises tentations,
-alors?» lui demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous vous souvenez?» répondit-elle en
-<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
-riant et rougissant à la fois. «Non, je ne les ai
-plus... J'ai mis Tournade à la porte de ma loge,
-et un peu lestement, je vous jure... Et savez-vous
-ce qui me rend le plus contente? Je ne vois plus
-jamais cette vilaine femme, vous vous rappelez
-bien, cette M<sup>me</sup> de Bonnivet. Elle ne vient plus au
-théâtre, et je sais que, l'autre jour, Jacques devait
-dîner chez elle. Il n'y est pas allé... De cela,
-je suis bien sûre. Il a écrit la lettre pour se dégager,
-devant moi... Bressoré ne pouvait pas
-jouer. On a dû faire relâche. Ma soirée était
-libre. J'avais tant envie de lui demander de la
-passer ensemble. Je n'osais pas. Il me l'a offert
-le premier... Et depuis, c'est tous les jours une
-nouvelle preuve de sa tendresse. Il va venir me
-prendre tout à l'heure, pour que nous allions déjeuner...
-Ah! que je l'aime! que je l'aime! Et
-que je suis fière de l'aimer!...»</p>
-
-<p>Que répondre à des phrases pareilles, et que
-faire, sinon la laisser s'enivrer de cette illusion
-comme elle s'enivrait de l'arome des roses qu'elle
-respirait en clignant ses yeux d'un azur si clair&mdash;une
-autre note de bleu dans l'harmonie que je
-cherchais? Que faire, sinon souffrir en silence à
-l'idée que cette recrudescence de tendresse chez
-le sensuel et compliqué Molan était sans doute
-un simple effet en retour. Quelques duretés de
-l'autre en étaient la cause certaine. Camille prenait
-pour des marques de fougue passionnée la
-<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
-fièvre de l'excitation où M<sup>me</sup> de Bonnivet avait
-jeté Jacques sans l'assouvir. Quand une femme
-a, comme la jolie actrice le disait si gentiment,
-ses vingt-deux ans à offrir, et sa jeunesse, elle ne
-devine pas, elle ne peut pas deviner qu'entre ses
-bras son amant pense à une autre femme et
-s'exalte les sens à cette image!... Et je me tus
-de tout ce que je savais, ce matin-là. Et pour la
-faire rire, et ne pas pleurer, je lui racontai l'histoire
-d'une vraie duchesse, du <span class="smallc">XVIII</span><sup>e</sup> siècle celle-là,
-qui voulait donner sa miniature à son amant
-avant son départ pour l'armée. Elle arrivait chez
-le peintre les yeux si battus par la tendre folie
-des adieux, que celui-ci finit par lui déclarer qu'il
-ne continuerait pas le portrait si elle ne devenait
-pas plus sage, tant sa beauté était altérée.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!» dit la duchesse en sautant au cou
-de son amant devant le peintre, «s'il en est ainsi,
-la vie est trop courte pour se faire peindre.»</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! que c'est vrai, mon Jacques, ce qu'il
-vient de me dire,» s'écria Camille en s'élançant
-vers Jacques, qui entrait à ce moment même...
-Je la vois toujours, appuyant sa tête amoureuse
-sur l'épaule du fourbe, et celui-ci condescendant,
-indulgent, presqu'attendri, parce que j'étais là
-pour assister à cette folle explosion de tendresse.
-C'est l'image où se résume la première période
-qui pourrait s'intituler: Camille heureuse!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
-Camille triste!... C'est la devise de la seconde
-période, qui commença presque aussitôt, et qui
-dura plus longtemps. La scène où elle se résume,
-pour ma mémoire, ne ressemblait guère à celle
-des roses respirées avec une si confiante extase,
-ni du baiser à Jacques donné avec une si charmante
-impudeur. C'était, cette fois, vers la onzième
-ou la douzième séance. J'avais observé que
-depuis quelques jours l'expression de mon modèle
-changeait. Je n'avais pas osé la questionner,
-tremblant également d'apprendre que Jacques la
-traitait bien et qu'il la traitait mal. Ce matin-là,
-elle devait venir à dix heures et demie,&mdash;et il
-n'en était pas dix. J'étais occupé à feuilleter un
-carton de crayons d'après les vieux maîtres florentins,
-rapporté d'Italie, sans parvenir, d'ailleurs,
-à m'absorber dans cette étude. C'est pourtant
-mon grand opium dans mes mauvais instants.
-D'ordinaire, rien qu'à regarder ces croquis et à
-me rappeler les fresques du Ghirlandajo, de Benozzo,
-de Fra Filippo Lippi, de Signorelli, de tant
-d'autres, je retrouve intacte en moi cette ferveur
-d'Idéal qui me rendit comme fou durant ma première
-jeunesse, lorsque j'allais de petite ville
-en petite ville, d'église en église, de cloître en
-cloître... En ces temps-là, une silhouette de Madone
-à demi-effacée, à peine visible, sur un pan
-de mur mangé de soleil, suffisait à me rendre heureux
-<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
-pour une après-midi. Les profils des vierges
-rêvés par les vieux Toscans, les torses cambrés de
-leurs jeunes seigneurs dans leurs pourpoints à
-crevés, les minutieux horizons de leurs vastes
-paysages, avec des créneaux et des campaniles
-sur les hauteurs, des routes bordées de cyprès et
-des vallées éclairées d'eau courante, tout ce sortilége
-de l'art primitif était bien là, emprisonné
-dans ce carton d'esquisses et prêt à en sortir pour
-charmer ma fantaisie. Mais mon imagination était
-ailleurs, occupée autour de ce problème bien
-étranger à l'esthétique, aux fresques du <i>quattrocento</i>
-et aux couvents de Pise ou de Sienne: «Camille
-était de nouveau si triste, hier. Cet absurde
-Jacques aurait-il renoué ouvertement avec cette
-absurde M<sup>me</sup> de Bonnivet?...» Voilà ce que je
-me demandais, au lieu de revoir l'Italie par delà
-mes dessins, la divine et chère Italie, la terre de
-Beauté, que je n'ai jamais laissée sans me répéter
-l'adorable vers du poète Cino:</p>
-
-<p class="quote">J'ai passé l'Alpe avec un appel de douleur!...<br />
-<i>L'Alpe passai con voce di dolore!...</i></p>
-
-<p>La réponse à cette question sur les causes de
-la tristesse de Camille allait m'être donnée par
-Molan lui-même. Je ne l'avais pas vu une seule
-fois en tête-à-tête depuis notre déjeuner improvisé,
-la veille de la première des séances de pose.
-Pas plus ce matin-là que l'autre, je ne m'attendais
-<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
-à le voir entrer dans l'atelier,&mdash;sachant
-trop le principe des quatre pages à écrire avant
-midi, et avec quelle rigueur ce méthodique entrepreneur
-de littérature s'y conforme. Aussi, eus-je
-une minute d'une véritable appréhension, lorsque
-sa voix m'interpella tout d'un coup. Le domestique
-lui avait ouvert la porte sans que je l'entendisse,
-couché que j'étais sur le divan où je
-feuilletais ce carton d'études, comme anesthésié
-par l'excès du souci. Les hypothèses n'eurent
-pas le temps de naître dans mon esprit. Mon visiteur
-inattendu avait deviné mon étonnement à
-ma physionomie, et déjà il devançait toute demande
-en me disant:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais oui, c'est moi! Tu ne m'attendais
-pas, n'est-il pas vrai? Tranquillise-toi, je ne
-viens pas t'annoncer que Camille s'est asphyxiée
-avec un poêle Choubersky dernier modèle, ni
-qu'elle s'est jetée dans la Seine à cause de mes
-mauvais procédés... A propos, tu sais qu'il ne
-vient pas mal du tout, le portrait. Tu as fait des
-progrès, beaucoup de progrès... Il ne s'agit pas
-de cela, d'ailleurs... Il s'agit que tu vas avoir Camille
-ici tout à l'heure, et tu lui raconteras que
-j'ai dîné avec toi, hier soir, chez toi, et que nous
-nous sommes quittés seulement à une heure du
-matin...»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu as encore eu la belle idée de me mêler
-à tes mensonges,» lui répondis-je avec irritation,
-<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
-«je croyais t'avoir dit que ce rôle ne me convient
-pas...»</p>
-
-<p>&mdash;«Je le sais», fit-il avec un ton de demi-excuse
-destiné visiblement à m'amadouer, «et je
-comprends si bien tes scrupules que je t'ai laissé
-tranquille tous ces temps-ci... <i>E pur si muove!</i> Et
-pourtant ça marche, ça roule, ça ronfle, et ferme,
-de l'autre côté, et si tu avais pu m'aider, Bonnivet
-ne passerait plus sous l'Arc-de-Triomphe. Excuse
-cette plaisanterie digne de feu Paul de Kock. J'en
-conviens et je donne un gage... Mais, cette fois-ci,
-il ne s'agit pas de moi, il s'agit de Camille à
-laquelle il faut épargner un chagrin inutile. Tu
-as remarqué qu'elle était triste ces jours-ci?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et j'ai pensé que c'était une tristesse de
-ta façon...»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu tournes au psychologue,» répliqua-t-il,
-non sans ironie. «C'est très démodé, je t'en
-avertis... Mais n'échangeons pas d'épigrammes,»
-continua-t-il sérieusement, «La petite vient poser
-à dix heures, et, si je la rencontrais, tout serait
-perdu. Je vais donc te mettre au courant en cinq
-minutes. Il faut que je dise d'abord qu'elle est de
-nouveau sur la piste de mon flirt avec la Reine
-Anne,&mdash;à qui tu n'as pas mis de cartes, entre parenthèses.
-Tiens, donne-les-moi, je les poserai, à
-ma prochaine visite.&mdash;Et comme ce flirt est en
-ce moment très, très accentué, Camille est très,
-très jalouse et très défiante... Bref, hier, ç'a été
-<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
-l'inverse de la comédie de l'autre jour. Tu te rappelles,
-le coup du dîner... Je reçois, vers les quatre
-heures, deux mots à la fois, l'un de M<sup>me</sup> de B...
-signifiant que... Mais ce que ce billet signifiait
-sous des formules convenues te ferait bondir, si
-je te le racontais. Au fond, tu es un grand naïf, et
-tu crois encore à la pudeur des femmes... Borne-toi
-à savoir qu'en l'absence de son époux, appelé
-en province auprès d'un parent malade, la Reine
-Anne s'était arrangée pour dîner et passer la
-soirée avec moi. L'autre billet était de Camille,
-qui me disait, elle, tout simplement, qu'en l'absence
-de sa mère, appelée elle aussi en province
-auprès d'un parent malade, et sachant que je ne
-faisais rien, ce soir, elle s'était arrangée pour dîner
-et rentrer ensemble après la <i>Duchesse</i>... Tableau!»</p>
-
-<p>&mdash;«Et tu as préféré M<sup>me</sup> de B..., naturellement,
-et raconté à Camille que tu dînais chez
-moi?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Je n'ai rien raconté du tout,» fit-il.
-«J'ai pensé qu'il valait mieux avoir reçu le billet
-trop tard. Car enfin, je pouvais être sorti, à quatre
-heures, et ne pas être rentré pour dîner? Elle
-va venir. Tu te gardes bien de lui parler de ma
-visite de ce matin. Mais tu lui dis incidemment,
-sans avoir l'air d'y toucher, que tu as eu,
-hier, des amis, dont moi... Elle te croit. Elle rentre
-chez elle. Là elle trouve une petite dépêche bleue
-signée de ton ami, qui lui confirme ton histoire
-<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
-et le tour est joué. A moins que cet animal de
-Senneterre... Je lui réserve un chien de ma
-chienne, à celui-là, et une meute à l'occasion...»</p>
-
-<p>&mdash;«Qu'est-ce que Senneterre peut bien avoir
-à faire dans tout cela?...» demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Lui? Je t'ai raconté qu'il était l'amoureux
-platonique de la Reine Anne,&mdash;et tu l'as bien vu
-toi-même,&mdash;platonique et jaloux comme s'il
-avait des droits. A ce titre, il me déteste. Il fait
-mieux. Il m'espionne... Il a donc imaginé de se
-lier avec Camille. Il a eu l'audace de me demander
-de le présenter, comme si de rien n'était, et
-voilà quatre ou cinq fois de suite que je le trouve
-dans sa loge. Elle ne t'en a pas parlé? Non... Hé
-bien! Il est parfaitement capable de lui avoir dit,
-avant-hier soir, comme par hasard, que Bonnivet
-devait quitter Paris, à seule fin de la lâcher sur
-moi et de mettre des bâtons dans les roues du
-fiacre où la Reine Anne a enfin consenti à monter...
-Nous n'en sommes encore qu'au fiacre, ne
-te scandalise pas trop. Et il ne s'agit pas entre
-nous de ce que la Gladys du sire de Figon appelait
-si drôlement <i>le petit crime</i>... Dix heures un
-quart!... Je me sauve. Tu m'écriras un mot, cet
-après-midi...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et les quatre pages du matin?» lui demandai-je
-en le reconduisant.</p>
-
-<p>&mdash;«Je me suis donné congé,» me répondit-il,
-«ma comédie en un acte est finie, et, dans ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
-cas-là, je m'accorde dix jours pleins... Que dis-tu
-de ma chance? Que cette aventure avec la Reine
-Anne tombe juste, ce mois-ci, entre deux époques
-de travail?...»</p>
-
-<p class="space">C'était vrai pourtant que l'audacieux personnage
-avait raison de parler de sa chance! Un
-instant de plus, et il se croisait dans mon escalier
-avec sa pauvre maîtresse. Camille, qui arrivait
-d'habitude à dix heures et demie plutôt passées,
-était ce matin-là en avance. La vieille horloge
-bretonne dont j'avais tant écouté la monotone
-voix remplir le silence de l'atelier,&mdash;comme un
-conseil constant et jamais suivi de ne pas perdre
-en rêveries le temps de l'&oelig;uvre,&mdash;marquait dix
-heures et vingt-deux minutes. Quand la charmante
-fille parut sur le seuil, je reconnus, au premier
-regard, que, cette fois, elle traversait de
-nouveau une crise aiguë de douleur. L'insomnie
-avait cerné ses yeux d'un cercle bleuâtre. La fièvre
-avait comme gercé, comme séché ses lèvres, d'ordinaire
-si fraîches, si jeunes, si pleines. Un feu
-sombre brûlait dans le fond de ses prunelles.
-L'insomnie avait plombé ses joues, et ses doigts
-roulaient machinalement un petit mouchoir de
-batiste imprimé de fleurs roses, dont ses dents
-avaient déchiqueté tout le dessin. J'avais devant
-moi la vivante image de la jalousie au désespoir.
-Quel contraste avec le sourire vainqueur que je
-<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
-venais de voir flotter sur la bouche et dans les
-yeux de celui qui causait cette peine et s'en souciait
-à peu près comme de son premier article!
-J'ai compris ce matin-là, une fois de plus, combien
-aisément la pitié mène au mensonge. La
-malheureuse créature avait à peine enlevé son
-chapeau et son manteau que je commençais de
-la gronder, sur notre ton habituel d'amicale plaisanterie:</p>
-
-<p>&mdash;«Je crois que nous ne travaillerons pas
-aujourd'hui,» lui dis-je, «petite Duchesse bleue,
-et j'ai bien peur que ce ne soit pas pour le motif
-qui faisait dire à l'autre Duchesse, celle d'il y a
-cent ans, que la vie est trop courte pour se faire
-peindre, et moi je dirais qu'elle est trop courte
-pour se faire les chagrins que vous vous êtes
-faits. Vous avez pleuré, avouez-le?»</p>
-
-<p>&mdash;«Non,» répondit-elle évasivement. «Mais
-je n'ai pas fermé l'&oelig;il de la nuit... Je ne me suis
-pas même couchée...»</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà qui va vous faire gronder par Jacques,
-quand je lui rapporterai cette jolie conduite,
-et je vous avertis que je la lui rapporterai...»</p>
-
-<p>&mdash;«Jacques,» fit-elle en fronçant la barre
-blonde de ses jolis sourcils. «Il s'occupe bien de
-moi, Jacques!...» Et elle haussa ses épaules en
-répétant: «Il s'occupe bien de moi!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vous êtes de nouveau injuste,» dis-je,
-et le c&oelig;ur percé moi-même par le remords de
-<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
-ma tendre hypocrisie, «si vous l'aviez entendu
-parler de vous, après dîner, hier au soir!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Hier au soir?» répondit-elle, en relevant
-sa tête et ses épaules affaissées d'un mouvement
-qui me fit honte. Il trahissait une reconnaissance
-si passionnée! «Vous avez vu Jacques, hier au
-soir?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Il est resté à dîner,» dis-je, «et nous
-nous sommes quittés à une heure impossible, bien
-après minuit.»</p>
-
-<p>&mdash;«C'est vrai?» demanda-t-elle d'une voix
-presque rauque, tant son impression avait été
-forte, et, joignant ses mains: «Répétez-moi que
-c'est vrai, et je vous croirai. Mais ne me mentez
-pas. De vous ce serait trop horrible...» Et comme
-je la regardais avec un trouble qu'elle prit pour
-de l'étonnement, elle saisit ma main dans les
-siennes, et elle dit: «Ne vous offensez pas... Je
-sais que vous ne vous prêteriez pas à me tromper
-et que vous êtes mon ami. Je vous expliquerai
-cela tout à l'heure, et comment l'on m'a dit,
-que Bonnivet, vous savez, le mari de cette horrible
-femme, était absent. Alors... Alors... je me
-suis mis dans la tête qu'ils allaient profiter de
-cette absence, Jacques et elle, pour passer la soirée
-ensemble, je me suis rendue libre en mentant
-à ma mère, et pour la première fois, je lui ai
-menti, à lui aussi, je lui ai écrit pour dîner avec
-lui.&mdash;J'ai été bien punie de mes deux mensonges.
-<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
-Il ne m'a pas répondu. Répétez-moi que
-j'ai été folle, qu'il était chez vous, hier soir, qu'il
-n'était pas avec elle... Mon Dieu! laissez-moi
-pleurer... Cela me fait tant de bien!... Ah! mon
-Dieu! Merci! il n'était pas avec elle... pas avec
-elle!»</p>
-
-<p>En me tenant ces discours dont chaque mot
-m'entrait dans la conscience comme le plus cruel
-des reproches, elle éclata en sanglots. Les larmes
-coulaient sur ses joues amaigries, de longues et
-abondantes larmes qu'elle essuyait de son pauvre
-petit mouchoir où la pointe de ses dents avait
-laissé cette trace de sa nervosité et de son angoisse.
-J'éprouvais, en regardant tomber ces larmes
-sincères, un poignant remords de ma fausseté...
-Il ne m'était plus possible de revenir sur ce
-que j'avais dit, et quatre-vingt-dix-neuf hommes
-sur cent auraient cru bien faire en agissant
-comme j'avais agi. Je sentais, moi, avec une trop
-complète évidence, que ce passage de la pitié au
-mensonge qui m'avait été si naturel, constitue un
-véritable crime en présence d'une passion profonde.
-Il y a un droit du c&oelig;ur qui aime et qui
-souffre à savoir la vérité entière, quelle qu'elle
-soit. Les sourires de remerciement que Camille
-me jetait à travers ses pleurs m'étaient presque
-physiquement intolérables. D'ailleurs, on ne
-trompe jamais longtemps la lucidité d'une jalousie
-justifiée? La trompe-t-on même une minute?
-<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
-On l'endort en l'abusant sur les faits. Mais que
-sont les faits? Quand on se croit aimé, les plus
-probants ne prouvent rien. Quand on sent,
-comme Camille la sentait, la trahison éparse
-autour de soi dans l'air, l'illusion ne s'est pas
-plutôt produite sur un point que la lucidité s'éveille
-sur un autre. Et l'on va, cherchant comme
-à tâtons une preuve que l'on trouve toujours,
-le plus souvent par un hasard d'autant plus
-douloureux qu'il ne s'accompagne plus de ménagements.
-Non. Si c'était à recommencer, et
-au risque de jouer à mes propres yeux le rôle
-apparent de bourreau, je ne me prêterais plus à
-cette lâche charité de mensonge à laquelle je me
-suis prêté, ce matin-là. A quoi a-t-elle abouti?
-Sinon à rendre plus cruelle la scène au récit de laquelle
-j'arrive maintenant et qui marque l'entrée
-définitive dans la troisième période, celle de la
-certitude furieuse et du désespoir exaspéré?</p>
-
-<div class="chapter">
-<h3>VII</h3>
-</div>
-
-<p>Trois nouvelles semaines s'étaient écoulées,
-et l'infinissable portrait avait subi tant de retouches,
-qu'il était un peu moins avancé. C'est
-<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
-le signe assuré qu'une création d'art ne doit pas
-aboutir, si le travail la détruit au lieu de l'améliorer,
-et c'est la preuve aussi que nous ne faisons
-pas les &oelig;uvres dignes de ce nom, <i>elles se
-font en nous</i>, sans effort, sans volonté, presque à
-notre insu. Les séances de pose, d'ailleurs, devenaient
-de plus en plus irrégulières. Camille commençait
-de répéter la pièce qui devait succéder
-à la <i>Duchesse Bleue</i>, et, tantôt sous un prétexte,
-tantôt sous un autre, aujourd'hui parce qu'elle
-se sentait fatiguée, demain parce qu'elle étudiait
-son rôle, elle trouvait le moyen de remettre une
-sur deux de ses visites à l'atelier. Quand elle posait,
-c'était dans des conditions très différentes
-de celles du début. Le tête-à-tête avec moi lui
-avait été un besoin à l'époque de ses douces confidences
-et même à l'époque de ses plaintes tendrement
-inquiètes. Il lui devenait une épouvante,
-maintenant que sa jalousie envers sa rivale revêtait
-un caractère aigu d'enquête soupçonneuse.
-Pas une fois, durant les trois semaines dont je
-résume ici l'anxieuse attente, elle ne vint seule à
-l'atelier. Tantôt sa mère, tantôt sa cousine, tantôt
-une camarade l'accompagnait. Je n'aurais plus
-rien su d'elle, si je n'avais deviné son trouble
-intime à l'altération plus prononcée de sa physionomie
-et à sa nervosité grandissante d'une
-part, et si, d'autre part, je n'avais eu avec Jacques
-trois conversations très brèves mais bien faites
-<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
-pour m'édifier sur les causes de ce farouche chagrin
-de la pauvre Duchesse.</p>
-
-<p class="space">&mdash;«Ne me parle pas d'elle,» m'avait-il dit
-une première fois, avec une sécheresse irritée,
-«je serais injuste, car elle m'aime après tout.
-Mais quel caractère!... quel caractère!...»</p>
-
-<p class="space">&mdash;«Ah! Elle continue à te jouer sa comédie
-de la belle âme méconnue,» m'avait-il ricané
-une seconde fois. «Allons, amalgamez vos sublimes
-et qu'on n'en parle plus...»</p>
-
-<p class="space">Et en dernier lieu, violemment:</p>
-
-<p>&mdash;«Puisque tu t'intéresses tant à elle, je vais
-te charger d'une commission... Si elle veut arriver
-à ce que je ne la salue même plus, quand je
-la rencontrerai, tu peux l'avertir qu'elle en prend
-le chemin... Ah! si je n'avais pas besoin d'elle
-pour ma prochaine comédie, ce que je l'aurais
-déjà balancée!...»</p>
-
-<p class="space">Ni l'une ni l'autre de ces trois fois je n'avais
-insisté pour en savoir davantage. Sécheresse,
-ironie, violence, je n'avais rien relevé, en proie
-à une crainte bien étrange. J'appréhendais avec
-une véritable angoisse le moment où il me dirait
-en propres termes: «C'est fait. M<sup>me</sup> de Bonnivet
-est ma maîtresse...» En toute circonstance,
-<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
-de pareilles confidences sont attristantes à recevoir.
-Du moins j'ai toujours senti de la sorte.
-C'est chez moi une répugnance qui va jusqu'à la
-douleur. Est-ce un effet de la pruderie que me reprochait
-Jacques? Est-ce un préjugé persistant,
-le reste d'une conventionnelle duperie devant les
-pudeurs de la femme, comme il prétendait encore?
-Non. Je ne me crois ni prude ni dupe. Je vois
-plutôt dans cette aversion pour certains aveux
-qui ne permettent plus le doute sur certaines
-fautes, un sursaut de délicatesse d'abord,&mdash;pourquoi
-pas?&mdash;et puis ce rejet en arrière devant la
-réalité brutale, qui tient chez moi de la maladie.
-Enfin, c'est sans doute un reste d'une adolescence
-bourgeoise et pieuse, l'évidence qu'une femme
-qui a été bien élevée, qui est mariée, qui est
-mère, qui tient un rang, s'est dégradée aux malpropretés
-physiques d'une aventure de galanterie,
-m'est intolérable. Dans l'espèce, cette appréhension
-était d'autant plus illogique et plus sotte que
-les indiscrétions de mon camarade m'avaient
-édifié sur les coquetteries et les légèretés dont
-M<sup>me</sup> de Bonnivet,&mdash;ce demi-castor du monde,
-pour prendre son mot,&mdash;était capable. Mais
-entre la coquetterie, même follement légère, et
-la précision du dernier détail, il y a un abîme.
-Et pour conclure, si jamais Jacques en arrivait à
-m'avoir prononcé la phrase irréparable, ce cruel:
-«C'est fait... M<sup>me</sup> de Bonnivet est ma maîtresse...»
-<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
-il me faudrait revoir Camille avec cette
-phrase dans le souvenir, et alors la réponse à ses
-questions me deviendrait un supplice. Ne rien
-savoir, au contraire, c'était garder le droit de répondre
-à la pauvre actrice sans lui mentir. Cette
-ignorance volontaire ne m'empêchait pas de comprendre
-que tout le drame de sentiment de Camille
-se jouait sur ce seul point: du degré de
-l'intimité établie entre Molan et la Reine Anne
-dépendait le triste reste de bonheur, la dernière
-aumône d'amour dont jouissait encore la malheureuse
-enfant. Aussi quoique je m'entêtasse à
-ne rien apprendre de positif sur l'issue de l'intrigue
-engagée entre Jacques et M<sup>me</sup> de Bonnivet,
-je ne faisais qu'y penser, que multiplier les hypothèses
-pour ou contre la chute définitive de la
-dame. Hélas! elles étaient presque toutes pour.
-Comment m'attendre pourtant à la révélation
-qui mit fin à cette incertitude d'une manière impossible
-à même imaginer et foudroyante...</p>
-
-<p class="space">C'était vers la fin d'une après-midi de février.
-Camille avait manqué trois rendez-vous d'affilée
-sans m'envoyer un mot d'excuse. J'avais passé
-plusieurs heures, non point dans mon atelier,
-mais dans une petite pièce attenante et décorée
-du titre de bibliothèque. J'y garde quantité de
-livres qu'un peintre, uniquement soucieux de son
-art, ne devrait pas avoir. Qu'est-ce qu'un poète
-<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
-et qu'est-ce qu'un romancier même les plus plastiques
-peuvent bien enseigner à un artiste qui
-doit vivre par les yeux et reproduire des formes?
-Il est vrai que j'étais occupé non pas à lire, mais
-à rêver, les pincettes en main, devant les tisons à
-moitié écroulés. La lampe, apportée par le domestique,
-éclairait une moitié de la chambre. Je
-m'abandonnais à cette langueur nerveuse qui se
-résout, à une pareille heure, à une pareille saison,
-dans une pareille lumière, en un demi-enivrement
-presque dépourvu de conscience. Ce qu'il y a
-d'accidentel en nous s'abolit dans ces instants-là.
-Il semble que nous touchions le fond du fond de
-notre sensibilité, le nerf même de l'organe intérieur
-par où nous souffrons et jouissons, la pulpe
-de ce qui fait notre être. Je me sentais, dans ce
-crépuscule, aimer Camille comme j'imagine que
-l'on doit aimer après la mort, si quelque chose
-survit de notre pauvre c&oelig;ur dans les grandes et
-muettes ténèbres. Je me disais que j'aurais dû
-aller la voir, qu'il y avait dans l'excès de ma discrétion
-une apparente indifférence. Et je l'évoquais,
-et je lui parlais, je lui disais tout ce que je
-ne lui ai jamais dit, ce que je n'oserai jamais lui
-dire... Et voilà qu'au moment même où cet opium
-de passion rêvée m'engourdissait le plus profondément,
-je fus, comme en sursaut, arraché à ce
-songe par la soudaine arrivée de qui? De celle
-même qui en était le principe!... Mon domestique,
-<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
-à qui j'avais donné l'ordre de défendre strictement
-ma porte, entrait dans la pièce pour me dire,
-d'un air embarrassé, que M<sup>lle</sup> Favier me demandait,
-qu'il lui avait répondu d'après mes ordres
-et qu'elle s'était assise dans l'antichambre, en
-déclarant qu'elle ne s'en irait pas sans m'avoir vu.</p>
-
-<p>&mdash;«Elle est seule?» interrogeai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Seule,» me répondit-il, et, avec la familiarité
-d'un valet de célibataire attaché au même
-service depuis tantôt vingt ans,&mdash;il a vu mourir
-mon père et je le tutoie.&mdash;«Il faut que je dise
-à monsieur Vincent qu'elle a l'air d'avoir bien
-du chagrin. Elle est blanche comme du linge, et
-sa voix est changée, cassée, étouffée... Enfin, on
-croirait qu'elle ne peut pas parler. Si ce n'est pas
-une pitié, jeune et jolie comme elle est!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Eh! bien, fais-la entrer,» dis-je, «mais
-personne d'autre, entends-tu...»</p>
-
-<p>&mdash;«Même si M. Molan vient aussi voir Monsieur?»
-interrompit-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Même si M. Molan vient me demander,»
-répliquai-je.</p>
-
-<p>Le brave garçon sourit, d'un sourire de complice,
-et qu'en toute autre occasion j'aurais interprété
-comme une preuve qu'il avait deviné le
-secret, si bien caché, de mes sentiments. Je ne
-pris pas le temps de réfléchir sur le plus ou moins
-de pénétration du pauvre homme. Camille était
-déjà dans l'atelier, et j'avais devant moi l'image
-<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span>
-du désespoir,&mdash;un désespoir voisin de la folie.
-Je lui avais dit, en la forçant à s'asseoir: «Mais,
-qu'avez-vous?...» et moi-même je m'assis avec
-affolement. Elle me fit signe de ne rien lui demander,
-qu'il lui était impossible de répondre.
-Elle mit la main sur sa poitrine et ferma ses
-yeux, comme si un déchirement intérieur, là,
-dans son sein, lui infligeait une douleur au-dessus
-de ses forces. Je crus une seconde qu'elle allait
-passer ainsi, tant la pâleur convulsive de son
-visage était effrayante. Quand ses paupières se
-relevèrent, je vis que pas une larme ne mouillait
-ses prunelles bleues, en ce moment toutes
-sombres. La flamme de la passion la plus sauvage
-y brûlait. Puis, d'une voix rauque, presque basse,
-comme si une main eut serré sa gorge, elle me
-dit, en pressant ses doigts sur son front avec égarement:</p>
-
-<p>&mdash;«Il y a un Dieu, puisque je vous ai trouvé.
-Si vous n'aviez pas été chez vous, je crois que
-j'aurais perdu ma raison... Donnez-moi votre
-main, j'ai besoin de la serrer, de sentir que je ne
-rêve pas, que vous êtes là, vous, un ami, vous...
-Je souffre trop...»</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, un ami,» répondis-je, en essayant de
-la calmer, «un véritable ami, tout prêt à vous
-aider, à vous écouter, à vous conseiller, à vous
-empêcher aussi de vous laisser aller à vos chimères...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
-&mdash;«Ne me parlez pas ainsi,» interrompit-elle
-en dégageant sa main, et elle reculait avec
-une aversion presque haineuse, «ou bien je
-croirai que vous êtes d'accord avec eux pour me
-mentir... Mais non! Cet homme vous trompe
-comme il m'a trompée. Vous croyez en lui comme
-j'y ai cru. Il aurait honte de se montrer tel qu'il
-est, devant l'honnête homme que vous êtes...
-Écoutez,» elle m'avait saisi le bras de nouveau
-et elle se rapprochait jusqu'à me faire sentir la
-chaleur fiévreuse de son souffle court, «savez-vous
-d'où je viens, moi, Camille Favier, moi, la
-maîtresse attitrée de Jacques?... Je viens d'une
-chambre où cette gueuse de M<sup>me</sup> de Bonnivet
-s'est donnée à lui, où le lit est encore défait et
-chaud de leurs deux corps... Ah! la hideuse, la
-hideuse chose!...»</p>
-
-<p>&mdash;«C'est impossible!» balbutiai-je, bouleversé
-jusqu'à l'épouvante, par les mots que je
-venais d'écouter et par l'accent avec lequel ils
-avaient été prononcés: «Vous avez été la dupe
-de quelque lettre anonyme, de quelque ressemblance...»</p>
-
-<p>&mdash;«Écoutez encore,» reprit-elle presque tragiquement,
-et ses ongles s'enfonçaient dans ma
-chair, tant l'étreinte de ses doigts se faisait furieuse,
-«il y a huit jours que je n'ai plus de doute
-sur les rapports de Jacques avec cette femme...
-Il était redevenu tendre pour moi, tout d'un
-<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
-coup, d'une de ces tendresses auxquelles une
-maîtresse ne se méprend pas, allez. Il me ménageait.
-Il avait dans les yeux, pour me regarder, une
-certaine expression... J'aurais voulu le lui arracher,
-ce regard, pour lire par derrière... Et puis,
-je retrouvais autour de ses paupières ce creux de
-volupté que je lui connais trop. Je reconnaissais
-dans tout son être cette langueur brisée qu'il avait
-autrefois, quand nous nous aimions passionnément,
-et il fuyait nos rendez-vous, cependant. Il
-invoquait toujours un prétexte pour les reculer
-et les déplacer... Vous voyez, je vous parle comme
-je sens. C'est brutal, mais c'est vrai, ce que je
-vous dis, vrai comme je l'ai toujours été avec lui
-et avec vous. C'était moi, vous entendez, moi
-qui les lui demandais ces rendez-vous, moi qui
-faisais la bête qui chasse, lui qui me refusait, qui
-me fuyait. Y a-t-il besoin d'une autre preuve
-pour être sûre qu'un amant vous trompe?... Et
-pourtant, cette semaine, j'avais recommencé de
-douter. J'avais reçu la visite du mari de cette
-femme. Elle avait eu cette audace de me l'envoyer!...
-Il était venu, avec Senneterre, me prier
-de jouer chez eux à une grande soirée qu'ils
-donnent lundi prochain...»</p>
-
-<p>&mdash;«J'y suis même invité,» interrompis-je
-en me rappelant tout d'un coup que j'avais,
-en effet, reçu le carton auquel je n'avais pas
-pris seulement garde. «J'aurais dû m'en étonner...
-<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
-Je comprends. C'était à cause de vous...»</p>
-
-<p>&mdash;«Hé bien! vous ne m'y verrez, pas» répondit-elle,
-avec un ton qui me glaça le c&oelig;ur,
-tant il était féroce, «et j'ai quelque idée qu'elle
-ne sera pas donnée, cette soirée...» Puis, avec
-une colère montante: «Et voyez comme je suis
-innocente encore!... Quand cet imbécile de mari
-m'eut demandé cela, et quand, ayant répondu
-oui, je vis Jacques ne pas s'en émouvoir, il me
-fut impossible de croire que cette femme était
-vraiment sa maîtresse. Je ne le crus pas d'elle,
-et je ne crus pas de lui, qu'il fût son amant. Je
-la savais une fameuse coquine, et lui, je l'avais
-jugé, vous vous en souvenez?... Mais il y avait
-là, de sa part à elle, une si insolente audace, de
-sa part à lui une si honteuse lâcheté!... Non.
-Vous seriez venu me dire cela, vous, ce matin encore,
-qu'elle était sa maîtresse, je n'y aurais pas
-cru...»</p>
-
-<p>Elle était si angoissée de ce qu'elle se préparait
-à raconter qu'il lui fallut s'arrêter encore. Ses
-mains qui m'avaient lâché encore une fois, tremblaient,
-et ses yeux se fermaient par l'excès de la
-souffrance.</p>
-
-<p>&mdash;«Et maintenant?» lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Maintenant?» Et elle éclata d'un rire
-nerveux: «Maintenant, je sais ce dont ils sont
-capables tous les deux, lui surtout. Car elle,
-c'est une femme du monde qui a des amants. On
-<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
-compte les autres. Mais lui! lui! m'avoir fait
-ce qu'il m'a fait! Ah! le malheureux! Ah! l'infâme!...
-Ah! je deviens folle à vous parler. Mais
-écoutez, écoutez donc...» répéta-t-elle avec frénésie,
-et comme si elle craignait que je n'interrompisse
-son récit... «aujourd'hui, à deux heures,
-il devait y avoir, au théâtre, répétition de la nouvelle
-pièce, la comédie de Dorsenne. Il en remanie
-un acte, et nous avons eu contre-ordre. Je
-ne l'ai appris qu'au théâtre. Je me trouvais donc,
-vers les deux heures, rue de la Chaussée-d'Antin,
-avec mon après-midi devant moi. J'avais quelques
-courses à faire dans le quartier. Je me mets
-en chemin, et voici qu'un maladroit marche sur
-ma jupe, dont le volant se déchire presque tout
-entier. Tenez...» Elle me montra, en effet, qu'un
-grand morceau du bas de sa robe était déchiré,
-«C'était dans la hauteur de la rue de Clichy, et
-tout près de la rue Nouvelle...»</p>
-<p>
-Elle m'avait regardé, en prononçant ces derniers
-mots d'une voix soulignée, comme s'ils devaient
-éveiller en moi une association d'idées.
-Elle vit que je ne bronchais pas. Un étonnement
-passa sur sa physionomie tendue et elle continua:</p>
-
-<p>&mdash;«Ce nom ne vous dit rien? Je croyais que
-Jacques, qui vous raconte tout, vous aurait raconté
-cela aussi... Enfin...» et sa voix se fit plus
-basse encore, «c'est là que nous avons notre
-<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
-appartement de rendez-vous... Quand il est devenu
-mon amant, j'aurais tant voulu lui appartenir
-chez lui, parmi les objets au milieu desquels
-il vit, pour qu'à chaque minute, à chaque seconde,
-ces muets témoins de notre bonheur lui rappelassent
-mon souvenir!... Il n'a pas voulu. Je comprends
-pourquoi aujourd'hui, et que déjà il pensait
-à la rupture. A ce moment-là, je croyais tout
-ce qu'il me disait, comme je faisais tout ce qu'il
-me demandait. Il m'assura que le petit entresol
-de la rue Nouvelle où il me conduisit avait été
-arrangé par lui pour moi seule, qu'il y avait mis
-les anciens meubles de l'appartement où il avait
-écrit ses premiers livres: celui qu'il habitait avant
-de s'installer place Delaborde. Ai-je été bête!
-Ai-je été bête! Mais que c'est abominable de
-mentir à une pauvre fille qui n'a que son c&oelig;ur,
-qui vous le donne tout entier, qui vous donne
-toute sa personne, qui se mépriserait, comme
-d'un crime, de se défier! Ah! c'est trop facile de
-tromper quelqu'un qui se livre tant...»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, êtes-vous sûre qu'il vous trompait?»
-interrogeai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Si j'en suis sûre?... Et vous aussi...»
-répondit-elle avec un accent d'ironie passionnée.
-«D'ailleurs, je vous défie bien de le défendre
-encore quand vous saurez tout... Je me trouvais
-donc, comme je viens de vous le dire, près de
-cette rue Nouvelle, avec ma robe déchirée... Il
-<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
-faut ajouter que, toujours dans ma bêtise, j'avais
-mis là toutes sortes de petites choses à moi. J'y
-avais même de la soie et des aiguilles... Ç'avait
-été un de mes rêves encore que cet endroit devînt
-un cher asile à nous deux, où Jacques travaillerait
-à quelque beau drame d'amour, écrit auprès de
-moi et pour moi, tandis que je serais là à m'occuper,&mdash;comme
-sa femme!... L'idée me vint
-d'aller recoudre moi-même ce volant déchiré dans
-le petit appartement... J'ai besoin que vous me
-croyiez, si je vous jure qu'il ne se mélangeait
-à cette idée aucun projet d'un espionnage quelconque...»</p>
-
-<p>&mdash;«Je le sais,» lui répondis-je, et, pour lui
-épargner le détail d'une confidence dont je la
-voyais physiquement souffrir, je lui demandai:
-«Et vous avez trouvé l'appartement défait comme
-vous me l'avez dit?...»</p>
-
-<p>&mdash;«C'est plus affreux,» fit-elle, et elle dut se
-taire une seconde pour reprendre la force de continuer:
-«Rien que la manière dont cet entresol
-a été choisi aurait depuis longtemps dû m'apprendre
-que Jacques s'en servait pour d'autres.
-C'est une grande maison double, et l'appartement
-se trouve dans le corps de construction
-sur la rue, avec une loge de concierge placée assez
-loin de l'escalier pour que l'on puisse monter
-sans être dévisagé par un témoin. A quoi bon de
-telles précautions s'il ne s'était agi que de moi?
-<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
-Ne suis-je pas libre? Ai-je à craindre que quelqu'un
-me voie entrer, pourvu que ce quelqu'un
-ne soit pas ma mère? Et puis, les coups d'&oelig;il de
-ce concierge, son indéfinissable expression de
-politesse et d'ironie, sa servilité vis-à-vis de Jacques,
-tout aurait démontré à n'importe quelle
-autre que c'était là un appartement installé depuis
-des années. Je le conçois si nettement, à
-mesure que je vous parle! Et je ne me rends
-plus même compte que j'aie pu m'y tromper...
-Mais je me perds, mes idées vont, elles vont...
-J'en étais à mon arrivée rue Nouvelle, avec
-ma robe déchirée... Je n'avais pas la clef. Jacques
-n'avait jamais voulu me la donner, malgré mes
-demandes. Quel signe encore! Mais je savais
-qu'il en restait une dans la loge du concierge,
-pour que cet homme et sa femme fissent le
-ménage. Un verrou intérieur permettait, une fois
-dans l'appartement, de se clore contre toute
-venue du dehors, en sorte que, le plus souvent,
-Jacques ne se donnait pas la peine de prendre
-cette seconde clef, qui se trouvait d'habitude
-dans un des casiers, et moi, vous devez penser
-que j'y allais, dans cette loge, le moins possible.
-Je préférais, quand j'arrivais après Jacques, monter
-tout droit et sonner... Sans ces détails, ce qui
-m'est arrivé vous serait inintelligible, et c'est
-si simple... Cette fois, je vais pour prendre
-cette clef dans la loge. Il n'y avait personne. Le
-<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
-mari et la femme étaient occupés, sans doute,
-l'un à quelque course, l'autre à quelque commission
-dans la maison, et le dernier sorti avait
-négligé de fermer la porte. J'avise notre clef à sa
-place habituelle et je la décroche sans le moindre
-scrupule, avec un petit mouvement de joie
-d'avoir pu échapper à une rencontre avec le concierge.
-J'ai besoin de vous le répéter, de vous le
-jurer: j'ignorais absolument vers quelle scène je
-marchais, absolument, vous entendez!... J'entre
-dans l'appartement, avec quelle mélancolie, vous
-le devinez! Depuis quinze jours déjà nous ne
-nous y étions plus retrouvés, Jacques et moi. Les
-fenêtres en étaient closes. Le petit salon, avec ses
-meubles de tapisserie bien rangés, était toujours
-le même; toujours la même, la chambre à coucher
-tendue d'une andrinople rouge. Je constatai,
-en cherchant dans un tiroir de la commode
-où je plaçais mon panier à ouvrage avec mes petits
-objets, qu'ils n'étaient plus là, ce qui m'étonna
-un peu. Mais il y avait encore un cabinet
-de toilette et une autre chambre en arrière, très
-petite, qui nous servait quelquefois de salle à
-manger. Je pensai que le concierge avait, en
-nettoyant les meubles à fond, transporté les objets
-dans cette dernière pièce, puis oublié de les
-rapporter. J'y allai et je vis, en effet, le panier
-à ouvrage sur un des rayons d'un buffet d'acajou
-garni d'une vaisselle très sommaire, la vaisselle
-<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
-de nos dînettes à deux. Je m'installai donc dans
-ce réduit et je commençai de recoudre ma jupe.
-Je l'avais ôtée pour aller plus vite. Tout d'un
-coup il me sembla entendre ouvrir des portes.
-J'avais bien retiré la clef, mais sans pousser le
-verrou. Ma première idée fut que ce visiteur inattendu
-était Jacques. Ne m'avait-il pas dit autrefois,
-et je l'avais cru comme toujours, qu'il venait
-quelquefois travailler dans notre appartement,
-par souvenir de moi et pour assurer à sa réflexion
-plus de solitude? Je n'eus pas le temps de me
-livrer à la douceur d'émotion que cette pensée
-éveilla dans mon c&oelig;ur. Je venais de reconnaître
-deux voix, la sienne... et l'autre...»</p>
-
-<p>&mdash;«La voix de M<sup>me</sup> de Bonnivet?» lui demandai-je,
-comme elle se taisait après ce dernier
-mot à peine prononcé. J'étais aussi remué par ce
-récit, qu'elle l'était elle-même. Elle inclina la
-tête pour me répondre oui, et elle continua de
-se taire sans que j'osasse insister. Le tragique de
-la situation dont elle venait de me poser si simplement
-les données me terrassait. Elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne peux pas vous décrire ce qui s'est
-passé en moi, quand j'ai entendu cette femme
-qui, se croyant seule avec son amant, riait très
-haut et lui disait: tu... Ce fut une douleur aiguë,
-aiguë, comme si une pointe de couteau m'avait
-blessée à la place la plus profonde de mon être,
-et je me mis à trembler de tout mon corps sur la
-<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
-chaise où j'étais assise. Maintenant encore, en
-y pensant, voyez mes mains... Je voulus me
-lever, aller à eux, les chasser, elle comme une
-drôlesse, l'insulter, lui, comme un drôle... Je ne
-pus pas. Je ne pus même pas crier. Il me semblait
-que toute ma vie était arrêtée en moi... Et
-j'entendais et j'écoutais. C'était une douleur plus
-forte que la mort, et je crus que j'allais mourir
-en effet, là sur place!... Me voici pourtant. Savez-vous
-pourquoi? Dans cette étroite chambre où
-je restais ainsi, sans bouger, et le premier moment
-d'épouvantable douleur passé, je me sentis
-envahie par un dégoût, par une répugnance
-inexprimables, une horreur qui allait jusqu'à la
-nausée. Sans doute si les paroles de cet homme
-et de cette femme m'étaient arrivées toutes, distinctement,
-le besoin de la vengeance immédiate
-eût été le plus fort, mais ce murmure assourdi et
-confus, mélangé de mots que je n'entendais pas,
-et de mots que j'entendais, joint à l'image de
-ce que je devinais derrière cette muraille, me
-causait, par-dessus cette indicible souffrance, une
-impression de quelque chose de trop malpropre,
-de trop ignoble, de trop dégoûtant, de trop abject!
-Il y eut surtout une phrase... Ah! quelle
-phrase!... Je sentis que je méprisais Jacques plus
-encore que je ne l'aimais, et, en même temps,&mdash;comme
-le c&oelig;ur est étrange!&mdash;je ne pouvais
-accepter l'idée que si j'entrais dans la chambre,
-<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
-il croirait que j'étais venue l'espionner. Cette
-fierté de mon sentiment pour lui finit par dominer
-tout le reste... Et je suis restée immobile, je vous
-le répète, dans cette chambre, une heure peut-être!...
-Et ils sont partis, et je suis rentrée dans
-la chambre, vide à présent... Et j'ai vu le lit défait,
-et les oreillers, les mêmes oreillers, et les
-draps, les mêmes draps... Ah!» gémit-elle, en
-jetant un cri qui me déchira le c&oelig;ur, et pressant
-ses yeux de ses doigts comme pour en écraser
-les globes et avec eux une vision horrible d'autres
-infâmes détails qu'elle ne voulait pas, qu'elle
-ne pouvait pas dire, elle criait: «sauvez-moi de
-moi-même, Vincent... Mon ami, mon seul ami,
-ne me quittez pas, je crois que ma tête va éclater
-et que je deviens folle!... Oh! ce lit! ce lit!
-notre lit!...»</p>
-
-<p>Elle s'était levée en prononçant ces mots, et
-elle s'était jetée contre moi, la tête blottie contre
-mon épaule, les mains accrochées à moi dans
-une crise de douleur suprême. Son visage tout
-entier se contracta dans un spasme d'agonie, et
-je n'eus que le temps de la soutenir. Elle tomba
-dans mes bras, évanouie.</p>
-
-<p class="space">Cet évanouissement, sans doute, la sauva, et
-aussi la crise de larmes où s'épancha sa misère,
-lorsqu'elle revint à elle-même. Je la vis se réveiller
-à la vie et réapprendre cette misère! Sa confidence
-<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
-et la perte de connaissance qui l'avait suivie,
-venaient de me secouer trop profondément
-pour que je trouvasse rien à lui dire: sinon les
-paroles banales dont on réconforte un être que
-l'on voit souffrir, et on a tant de peine à les
-trouver, quand on se rend un compte trop exact
-des légitimes raisons que cet être a de souffrir.
-Camille ne me laissa pas m'épuiser longtemps
-à ces inutiles consolations:</p>
-
-<p>&mdash;«Je sais que vous m'aimez bien», dit-elle,
-avec un essai de sourire navré qui me fait mal
-après tant de jours, «et je sais aussi que vous
-me plaignez sincèrement... Mais il faut me laisser
-pleurer, voyez-vous. Avec ces larmes, il me
-semble, ma folie s'en va... Je voudrais seulement
-de vous une promesse, une vraie promesse
-d'homme, votre parole d'honneur que vous répondrez
-oui à la demande que je vais vous
-faire...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vous croyez à mon amitié», lui dis-je,
-vous savez bien que j'obéirai à toutes vos intentions,
-quelles qu'elles soient...»</p>
-
-<p>&mdash;«Cela ne me suffit pas», fit-elle devant
-cette réplique évasive derrière laquelle j'avais,
-la voyant si exaltée, abrité un dernier reste de
-prudence,&mdash;qu'allait-elle me demander?&mdash;Et
-elle insista: «C'est votre parole d'honneur que
-je veux...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vous l'avez», lui dis-je, vaincu par la
-<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
-supplication douloureuse de ses chers yeux bleus
-où roulaient toujours des larmes.</p>
-
-<p>&mdash;«Merci», fit-elle en me pressant la main,
-et elle ajouta: «Je veux être sûre que vous ne
-direz rien à Jacques de ce que je vous ai raconté...»</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous en donne ma parole», répondis-je,
-«mais c'est vous-même qui ne pourrez
-pas ne pas le lui dire...»</p>
-
-<p>&mdash;«Moi», répliqua-t-elle en secouant la tête
-avec une farouche fierté: «Je ne lui dirai rien...
-Je ne veux pas qu'il me soupçonne de l'avoir
-espionné. Je me brouillerai avec lui sans lui donner
-de raisons. J'aurai du courage contre mon
-amour, maintenant, à force de dégoût. Je n'aurai
-qu'à me rappeler ce que j'ai entendu et vu...»
-Et un dernier frémissement secoua tout son corps,
-tandis qu'elle jetait, avec un accent que Desclée
-même n'a jamais trouvé, le mot où Dumas a résumé
-toute la révolte de la femelle devant la
-turpitude du mâle, dans sa célèbre comédie:
-«Pouah! Pouah!...»</p>
-
-<p class="space">Ce n'est qu'aujourd'hui et en songeant à l'issue
-bien singulière de cette aventure, que l'idée
-me vient de cette comparaison entre le jeu de
-la grande artiste du Gymnase et le cri de nature
-arraché à Camille par la plus sincère passion.
-Sur le moment, je n'eus pour elle qu'une pitié
-<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
-navrée, qui se changea, elle partie, en une inquiétude
-sans cesse grandissante, et le résultat fut
-une crise de scrupule, horriblement douloureuse.
-Allais-je tenir la parole que la pauvre fille m'avait
-extorquée de ne pas avertir Molan? Je savais trop
-ce que valent les serments des amoureux et des
-amoureuses pour croire qu'après avoir assisté cachée
-à ce rendez-vous de son amant et de sa rivale,
-elle s'en tiendrait à cette résolution, qu'elle m'avait
-dite, d'une rupture silencieuse et sans vengeance.
-Une femme a beau porter dans son c&oelig;ur
-l'orgueil de ses sentiments dont elle avait fait
-preuve d'une façon presque invraisemblable en
-ne sortant pas de sa cachette, elle est femme,
-et, tôt ou tard, la poussée de l'instinct doit l'emporter
-en elle sur le raisonnement et la dignité.
-Qu'une nouvelle crise de douleur aiguë s'emparât
-de l'amante outragée, et qu'en proie au délire
-de la jalousie, elle s'avisât d'écrire la vérité
-au mari de sa rivale? La mémoire me revint du
-regard dont Bonnivet avait enveloppé, à sa table,
-celle qui portait son nom et qui était maintenant
-la maîtresse de Jacques. Comment cette
-femme si évidemment sèche, si profondément
-ironique, si peu impulsive, s'était-elle donnée de
-la sorte, et pourquoi? La curiosité d'apprendre
-le détail de cette coupable aventure n'entrait-elle
-pas pour une part dans la tentation qui me
-saisit, à peine Camille partie, de courir chez mon
-<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
-camarade? Du moins, je lui crierais casse-cou, et
-je le préviendrais contre une surprise qui pouvait
-être tout à fait tragique. Je résistai pourtant
-à ce désir, presque à ce besoin de le prévenir,
-par un point d'honneur auquel je n'ai jamais manqué
-depuis que je me connais. Ce que c'est que
-d'être le fils d'un puritain. Un mot de mon père
-me revient toujours dans des moments comme
-celui-là: «On n'interprète pas une promesse: on
-la tient...» J'ai ce principe dans le sang, dans
-les moelles. Hé bien! je ne me rappelle pas une
-circonstance où d'observer un engagement m'ait
-coûté un tel effort.</p>
-
-<p>Pour rester fidèle à mon serment, je m'étais
-interdit d'aller chez Jacques. Ce fut lui qui vint
-chez moi, le surlendemain même du jour où
-j'avais reçu de sa maîtresse cette confidence si
-difficile à garder sans en étouffer. Il avait, la
-veille, passé au théâtre pour saluer Camille. Il
-n'avait pas pu lui parler à cause de la présence
-de la mère. Mais cette présence même, visiblement
-voulue par la fille, l'avait un peu étonné;
-puis, il lui avait semblé remarquer dans les yeux
-et aussi dans le jeu de celle-ci quelque chose
-d'étrange, une excitation maladive. Comme il
-arrive lorsqu'on n'a pas très bonne conscience,
-ce quelque chose avait suffi pour l'inquiéter. Il
-avait donc poussé jusqu'à l'atelier, avec la vague
-espérance de rencontrer peut-être Camille et le
-<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
-projet très certain de me faire causer. Ses épigrammes
-sur mon rôle de confident éternel se
-trouvaient-elles assez justifiées? Il est vrai qu'un
-prétexte très simple lui permettait d'expliquer
-cette visite.</p>
-
-<p>&mdash;«Je t'ai fait envoyer une invitation pour la
-soirée de M<sup>me</sup> de Bonnivet,» me demanda-t-il
-après les premiers mots, «tu viendras, n'est-ce
-pas? Veux-tu que nous dînions ensemble au cabaret,
-ce jour-là? Puis nous ferons la corvée de
-compagnie. Camille t'a raconté qu'elle y disait
-quelque chose?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Oui,» répondis-je, «et j'ai même trouvé
-cette idée d'un goût douteux...»</p>
-
-<p>&mdash;«Elle n'est pas de moi,» fit-il en riant,
-«j'ai beau ne pas avoir peur des complications,
-j'évite les inutiles, le plus que je peux. C'est déjà
-trop des indispensables... Non. C'est Senneterre
-et c'est Bonnivet qui ont organisé cette soirée,
-l'un conseillant l'autre. Ils auront voulu savoir à
-quoi s'en tenir sur la nuance de ma cour à la
-Reine Anne. Étant donné que Camille est ma maîtresse,
-ils ont pensé que si M<sup>me</sup> de Bonnivet est
-vraiment sa rivale, les deux femmes se détestent.
-Tu suis leur raisonnement: M<sup>me</sup> de Bonnivet
-dirait non pour ne pas avoir Camille chez
-elle. Camille dirait non pour ne pas aller chez
-M<sup>me</sup> de Bonnivet. Je dirais non pour éviter toute
-rencontre entre les deux femmes. Et j'ai dit oui.
-<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
-Camille a dit oui. M<sup>me</sup> de Bonnivet a dit oui...
-J'aurais voulu que tu visses la stupeur, puis la
-joie de Senneterre d'abord, de Bonnivet ensuite.
-Ah! ce sont des observateurs, des analystes, des
-psychologues, comme Larcher ou Dorsenne...»
-Et après cette ironie de l'éternel Trissotin à l'égard
-de l'éternel Vadius, il ajouta négligemment: «A
-propos de Camille, il y a quelques jours que je
-ne l'ai pas vue. Le portrait avance?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu peux en juger toi-même», m'empressai-je
-de dire, trop heureux de saisir ce prétexte
-pour tromper son interrogatoire, et je retournai,
-pour la lui montrer, la haute toile sur
-laquelle se dessinait la svelte silhouette de la <i>Duchesse
-bleue</i> offrant la fleur,&mdash;lui offrant sa fleur,
-à lui, qui la regarda à peine. A-t-il jamais donné
-cinq minutes d'attention à l'effort d'art d'un camarade?
-Ce jour-là, du moins, il avait pour
-excuse cette petite enquête à poursuivre, que rendait
-urgente sa situation critique entre ses deux
-maîtresses. Je ne m'offensai pas qu'il continuât,
-sans que le moindre éclair d'intérêt eût animé
-son regard, plutôt errant que posé sur la peinture:</p>
-
-<p>&mdash;«Vos sublimes continuent à s'amalgamer?...
-Oui?... Allons... Tant mieux... Et, dis-moi. Elle
-est toujours jalouse de M<sup>me</sup> de Bonnivet?»</p>
-
-<p>&mdash;«Nous en avons peu parlé,» répondis-je,
-le feu à la joue, de cet impudent mensonge.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
-&mdash;«Allons. Tant mieux encore...» reprit-il.
-Puis, sans insister: «Elle choisirait bien mal son
-moment. Je dois te dire qu'en fin de compte,
-nous avons reconnu, la Reine Anne et moi, qu'il
-y avait maldonne, et nous avons renoncé à continuer
-la partie. Oui... Nous en sommes à une
-paix armée... Nous avons mesuré nos griffes,
-et nous trouvant de force, conclu l'armistice. Il
-était écrit que je ne la séduirais pas et qu'elle
-ne me séduirait pas. Nous en sommes à la bonne
-camaraderie, maintenant, et je crois que nous y
-resterons. J'aime mieux cela. C'est plus confortable...»</p>
-
-<p>Il m'avait regardé en me débitant ce discours,
-un peu hésitant, avec une perspicacité aiguë devant
-laquelle je ne bronchai pas trop. Si mon
-visage exprimait de l'étonnement, c'était de
-constater son aplomb dans la comédie. Il l'attribua
-sans doute à ma surprise devant ses nouveaux
-rapports avec celle qu'il continuait d'appeler
-la Reine Anne, et dont je savais moi qu'elle
-méritait d'être brutalement appelée la Fille
-Anne. Je comprends aujourd'hui qu'en observant
-cette étrange discrétion sur son triomphe, il ne
-cédait pas seulement à un simple calcul de prudence.
-Il y avait de cela, sans doute. Je le croirais
-sincère, il y comptait bien, et que je mettrais
-plus d'énergie à détruire les soupçons sans cesse
-renaissants de mon modèle. Il y avait aussi, dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
-cette discrétion succédant au cynisme de ses
-premières confidences, je m'en rends mieux
-compte à distance, un singulier détour d'amour-propre.
-J'ai noté souvent, chez le personnage
-que les femmes appellent, dans l'argot de leur
-franc-maçonnerie, «l'homme qui parle», cette
-anomalie. Elle n'est qu'apparente. Il vous raconte,
-un par un, en les enjolivant au besoin, les
-moindres préliminaires d'une aventure avec une
-femme, dont même les plus légères imprudences
-devraient lui être sacrées. Puis, quand il vous
-voit très convaincu qu'il va être l'amant de cette
-femme, il se défend, sur ce dernier point, d'une
-défense qui d'ailleurs la compromet comme un
-aveu positif. Ce suprême silence l'empêche, lui,
-de se juger trop sévèrement. La même vanité qui
-l'avait rendu bavard auparavant le rend silencieux
-après. Vanité ou remords, calcul ou dernier reste
-d'honneur,&mdash;quelle que fût la cause de cette
-subite interruption dans les confidences de Jacques,&mdash;il
-est certain qu'il ne se départit pas, ce
-jour-là, de cette discrétion enfin correcte. J'y gagnai
-d'avoir moins de mérite à être discret moi-même.
-Et, tout de suite, les événements se précipitèrent
-avec cette effrayante rapidité des catastrophes
-où les discussions, les sous-entendus, les
-demi-confidences n'ont plus de place. Je voudrais
-les raconter, ces suprêmes péripéties, non
-pas telles que je les ai vues, mais telles qu'elles
-<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
-me furent dites. Dieu! Si je retrouvais, pour ce
-récit, la naturelle et violente éloquence que la
-petite Favier eut pour me retracer ces scènes tragiques,
-comme ce maladroit récit s'animerait, se
-teinterait d'une chaude couleur de passion! Et
-pourquoi n'ai-je pas jeté aussitôt sur le papier,
-sous forme de notes, ces brûlants aveux qui m'ont
-poursuivi si longtemps?</p>
-
-<div class="chapter">
-<h3>VIII</h3>
-</div>
-
-<p>Il y a toujours un coin de silence dans les plus
-sincères confessions des femmes. Il y en avait un
-dans celle de Camille. En m'initiant, avec les
-halètements d'une jalousie affolée par la certitude,
-à la dramatique découverte de l'appartement
-de la rue Nouvelle, elle ne m'avait pas révélé la
-vérité tout entière. Elle était déjà résolue à un
-projet d'une audace vengeresse, dans la minute
-même où elle affirmait qu'elle ne se vengerait
-pas. Elle me l'a avoué plus tard et qu'elle avait
-appréhendé mes conseils et mes reproches. Parmi
-les phrases entendues à travers la mince cloison
-qui la séparait du lit où sa rivale se donnait
-à leur commun amant, elle avait saisi quelques
-<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
-mots plus importants pour elle que les autres.
-Ce n'était rien moins que le jour et que l'heure
-du prochain rendez-vous. Cette petite M<sup>me</sup> de
-Bonnivet, chez laquelle j'avais diagnostiqué les
-signes de la froideur la plus inéveillable,&mdash;détail
-qu'entre parenthèses Molan devait plus tard me
-confirmer brutalement&mdash;était, comme la plupart
-des femmes de ce genre, une coureuse de
-sensations. A chaque nouvelle intrigue, ces dépravées
-sans tempérament s'acharnent à l'espérance
-qu'elles naîtront, cette fois, à cette extase
-de l'amour toujours désirée, toujours fuyante.
-J'ai su depuis que c'était elle qui, malgré le danger,&mdash;ou
-plutôt à cause du danger&mdash;avait
-multiplié ces rendez-vous dont chacun risquait
-de se terminer tragiquement. Camille avait surpris
-le secret des vraies relations entre les deux
-amants un mardi, et, le vendredi, trois jours
-après, ils devaient se retrouver dans le petit
-appartement. Ainsi renseignée sur le moment
-exact de ce rendez-vous, une résolution folle avait
-envahi l'esprit malade de la pauvre Duchesse
-Bleue: attendre sa rivale devant la porte de la maison,
-l'aborder à la minute même où elle descendrait
-de fiacre et lui cracher au visage, là, dans la
-rue, sur le trottoir, toute sa haine et tout son mépris.
-A la pensée que l'arrogante M<sup>me</sup> de Bonnivet
-tremblerait devant elle, comme une voleuse prise
-la main sur un couvert d'argent, l'actrice outragée
-<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
-éprouvait un frémissement de rancune assouvie.
-Sa vengeance serait plus complète encore. L'infâme
-piège où Jacques et M<sup>me</sup> de Bonnivet l'avaient
-attirée, cette abominable invitation à figurer dans
-une soirée chez sa rivale, pour rassurer le mari,
-allait lui servir. Par prudence et pour ne pas se
-compromettre vis-à-vis de ce mari, M<sup>me</sup> de Bonnivet
-devrait la donner, cette soirée, malgré tout.
-Et elle, Camille, y paraîtrait! Elle verrait celle
-qui lui avait volé son amant trembler devant ses
-regards, cet amant lui-même pâlir de la terreur
-qu'elle ne fit quelque éclat, et cette épouvante
-des deux coupables lui était à l'avance une de ces
-voluptés atroces comme s'en forge en pensée
-la haine! Les trois jours qui la séparaient de ce
-vendredi s'écoulèrent pour elle dans une attente
-grandissante. Je ne la vis pas dans cette crise,
-car elle mit un soin jaloux à m'éviter, de peur
-que je ne dérangeasse son projet. Mais elle m'a
-raconté ensuite que, jamais, depuis le commencement
-de sa liaison avec Jacques, elle n'avait
-éprouvé une telle fièvre d'impatience. Elle passa
-la nuit du jeudi au vendredi littéralement comme
-folle, et, quand elle partit de la rue de la Barouillère
-pour gagner la rue Nouvelle, il y avait trente-six
-heures qu'elle ne dormait ni ne mangeait. Elle
-avait entendu M<sup>me</sup> de Bonnivet et Jacques fixer le
-rendez-vous pour quatre heures. A trois heures et
-demie, elle était sur le trottoir, en face des fenêtres
-<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
-du petit appartement, occupée à faire les cent pas,
-enveloppée de sa mante, méconnaissable sous le
-double voile roulé autour de sa figure, et ne perdant
-pas de vue la porte par où sa rivale devait
-passer. Il y avait alors, à l'angle de la rue Nouvelle
-et de la rue de Clichy, une station de fiacres
-qui devint aussitôt le terme de sa promenade.
-Car à chaque fois que sa marche la ramenait du
-côté de l'horloge de cette station, elle pouvait
-voir que l'aiguille marchait, comme elle-même,
-et rapprochait l'instant où elle allait enfin étreindre
-sa vengeance. Trois heures quarante... Plus
-que vingt minutes à attendre, moins peut-être.
-Trois heures cinquante, encore dix minutes.
-Quatre heures... Ils sont en retard... Quatre
-heures dix... Personne... L'aiguille est maintenant
-sur le chiffre vingt et ni Jacques ni M<sup>me</sup> de Bonnivet
-n'ont paru!... Que se passe-t-il?... Devant
-ce retard d'autant plus inexplicable que, pour une
-femme du rang de celle que sa rancune guettait
-ainsi, les minutes de liberté sont comptées, une
-évidence saisit le cerveau de Camille, et acheva
-de l'affoler: les deux amants avaient changé le
-jour ou l'heure de ce rendez-vous. Ils avaient
-eu si souvent le loisir de se revoir depuis qu'elle
-les avait écoutés se prodiguer le tutoiement et
-les mots de libertinage, à deux pas d'elle! Qui
-sait? Le concierge l'avait sans doute remarquée,
-quand elle était partie, l'autre jour, quoiqu'elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
-eût profité, pour remettre la clef, d'un moment
-où cet homme était de nouveau hors de sa loge,
-occupé à causer dans la cour. Sans doute il
-avait prévenu Jacques de cette visite?&mdash;Quatre
-heures et demie... Toujours personne. Camille
-finit par se convaincre que de rester plus longtemps
-sur ce coin de trottoir était inutile, d'autant
-plus que, par cette fin d'un jour froid de
-février, un brouillard tombait, âcre et mêlé de
-grésil, qui la faisait grelotter. Elle lança donc
-un regard désespéré vers les fenêtres de l'appartement,
-toujours impénétrables, avec leurs
-volets fermés et qu'aucun filet de lumière n'éclairait
-encore, et elle se préparait à s'en aller,
-lorsqu'en fouillant de ses yeux une dernière fois
-cette courte rue, elle aperçut, arrêté de l'autre
-côté, en face de la station, un fiacre qu'elle n'avait
-pas encore remarqué, et, penchée hors de la portière,
-une figure qui lui donna un de ces accès de
-terreur où se dissolvent toutes les forces du corps
-et de l'âme: elle venait de reconnaître, sous le
-rideau à demi baissé du coupé immobile, Pierre
-de Bonnivet en personne!</p>
-
-<p>Oui, c'était bien le mari de la maîtresse de
-Molan, non plus dans sa fonction risible d'époux,
-ombrageux et intimidé, d'une femme à la
-mode et qui souffre des coquetteries de celle qui
-porte son nom, en les subissant pour en profiter.
-C'était l'assassin à l'affût chez qui la jalousie a
-<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
-soudain éveillé le mâle primitif, la brute meurtrière,
-et dont les yeux, les narines, la bouche
-annoncent la volonté de tuer, <i>quoi qu'il doive
-arriver</i>. Il était là, fouillant la rue, lui aussi, de
-ce fauve regard. Le collet de loutre de son pardessus
-à demi relevé donnait à son poil roux et à
-son teint sanguin un reflet plus sinistre, et sa main
-qui levait le rideau pour lui permettre de mieux
-voir, dégantée et nue, semblait prête à saisir
-l'arme qui allait venger son honneur, là sur ce
-coin de trottoir,&mdash;sans plus de souci du monde
-et du scandale que si Paris était encore la forêt
-d'il y a trois mille ans où des demi-gorilles se disputaient
-à coups de haches de pierre une femelle
-vêtue de peaux de bêtes. Par quel moyen le mari
-jaloux avait-il découvert la retraite où la Reine
-Anne et Jacques abritaient leur si récente intrigue?
-Ni Camille ni moi, ni Jacques lui-même ne
-l'avons jamais su. Une lettre anonyme l'avait-elle
-averti, mais écrite par qui? Molan traînait derrière
-ses talons une meute d'envieux, M<sup>me</sup> de
-Bonnivet une meute d'envieuses, sans compter
-les soupirants plus ou moins éconduits. Peut-être
-Bonnivet avait-il eu simplement recours au vulgaire,
-mais sûr moyen du filage? Il est certain que
-le concierge avait été questionné, et si cet homme
-ne s'était trouvé, par fortune, un brave garçon à
-jamais acquis par les billets de théâtre que lui
-donnait son locataire et par le prestige du nom
-<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
-de l'écrivain, l'appartement qui avait vu la pauvre
-Duchesse bleue si heureuse tour à tour et si malheureuse,
-aurait sans doute servi de théâtre à
-quelque sanglant dénouement. Et c'était bien
-la volonté d'une tragique vengeance que Camille
-Favier distingua sur le front et dans les
-narines, autour de la bouche et dans le battement
-des paupières de ce visage d'homme aperçu
-à cette portière de voiture, sous la clarté mêlée
-d'un bec de gaz et du crépuscule, guettant une
-preuve de son déshonneur et décidé à une justice
-immédiate. Il est bien probable qu'il avait
-remarqué, lui aussi, la jeune femme. Il ne l'avait
-point reconnue, l'événement l'a prouvé depuis.
-C'était trop naturel. Il ne l'avait rencontrée qu'une
-fois hors de la scène, et les hauts collets d'une
-mante sans taille, un boa de fourrure, enroulé plusieurs
-fois autour du menton, un chapeau avancé
-et un double voile, faisaient de Camille une forme
-indécise, une vague et indistincte silhouette. Bonnivet
-vit sans doute en elle, si l'idée fixe lui permit
-un raisonnement quelconque, une errante de
-la prostitution, en train d'exercer son misérable
-métier de raccrocheuse dès la tombée du jour.
-Puis il n'y prit même plus garde. Quant à elle,&mdash;ah!
-la charmante et noble enfant, et quelle pitié
-que cette créature, si naturellement magnanime,
-ait été soumise à de trop dépravantes, à de trop
-dégradantes épreuves!&mdash;elle n'eut pas plus tôt
-<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
-reconnu Bonnivet que ses justes rancunes, ses jalousies
-furieuses, la légitime douleur de sa passion
-meurtrie, son appétit de représailles se fondirent
-en un seul sentiment. Ce fut un bouleversement
-de tout son être aussi foudroyant qu'un miracle.
-Elle n'aperçut plus devant elle que le danger de
-Jacques et que la nécessité de lui crier: «gare,»
-non pas demain, non pas ce soir même, mais tout
-de suite. Quelques instants auparavant, elle s'était
-dit que les deux amants avaient remis leur rendez-vous
-à un autre jour. Une idée lui traversa
-soudain le c&oelig;ur comme un fer rouge: s'ils avaient
-seulement reculé ce rendez-vous jusqu'à cinq
-heures? S'ils se préparaient à cet instant même à
-s'acheminer vers cette rue, à l'entrée de laquelle
-attendait le sinistre guetteur?... La pensée que
-cela était, après tout, possible, se transforma aussitôt,
-comme il arrive quand l'imagination travaille
-autour du danger d'un être aimé, en une certitude.
-Elle vit distinctement Jacques marcher
-vers le guet-apens. La résolution de l'arrêter tout
-de suite, sans tarder une seconde, s'empara d'elle
-en même temps avec une force irrésistible. Que
-faire, sinon courir là où elle avait une dernière
-chance de rencontrer Molan, c'est-à-dire place Delaborde?
-Elle eut peur de se faire remarquer par
-Bonnivet en prenant un des fiacres de la station et
-qu'il n'entendît sa voix, et elle se mit à descendre
-la rue de Clichy comme une insensée, hélant les
-<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
-voitures après les voitures, pour subir, à l'instant
-où elle s'assit dans un coupé enfin vide, l'horrible
-assaut d'une nouvelle hypothèse qui faillit la faire
-s'évanouir. Si les deux amants avaient, au contraire,
-devancé l'heure du rendez-vous, et s'ils
-étaient là, dans l'appartement, tandis que le mari,
-prévenu par un espion gratuit ou payé, les attendait?
-Camille les vit de nouveau en imagination,
-avec une même incapacité de distinguer le possible
-du réel. Oui, elle les vit, se croyant bien sûrs
-de leur isolement, profitant de l'heure du crépuscule
-pour sortir au bras l'un de l'autre, Bonnivet
-s'élançant et puis... Et puis c'était l'inconnu qui
-allait du meurtre immédiat au plus redoutable
-duel!... La malheureuse créature eut à peine
-conçu cette seconde hypothèse qu'un frisson la
-secoua jusque dans les moelles. Son fiacre était
-déjà parti, au grand trot du cheval, dans la direction
-de la place Delaborde. Que faire encore?
-Dans ces instants où l'on peut dire que non pas
-même les secondes, mais les moitiés, les quarts
-de seconde sont comptés, les sentiments vrais
-possèdent-ils une mystérieuse double vue qui
-les détermine avec plus de sûreté que ne ferait
-le plus calculé des raisonnements? Ou bien y
-a-t-il, comme Jacques Molan aimait à le dire,
-des destinées protégées par une singulière faveur
-des circonstances et qui ont le hasard constamment
-heureux comme d'autres l'ont constamment
-<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
-malheureux? Toujours est-il que Camille, entre
-les deux possibilités, choisit d'instinct celle qui
-se trouvait être la vraie. Au moment précis où le
-cocher tournait la place de la Trinité, elle lui
-donna l'ordre de remonter du côté de la rue Nouvelle.
-Pourquoi? Elle n'aurait su le dire. Elle l'arrêta
-et le paya avant l'entrée de cette rue. Son
-plan était fait, qu'elle exécuta avec cette décision
-courageuse qu'inspire le danger aux âmes
-comme la sienne, sans résistance parfois pour
-elles-mêmes, et, pour leur amour, toute flamme et
-toute énergie. Elle avait pu voir que le coupé de
-Bonnivet attendait toujours à la même place.
-Son parapluie déployé contre cette bruine propice,
-et sûre de cacher ainsi son visage, elle traversa
-la rue bravement devant cette voiture et
-elle arriva jusqu'à la maison dont le mari jaloux
-surveillait la sortie. Plus de doute... Un filet de
-lumière apparu par l'interstice des volets, dénonçait
-la présence de quelqu'un dans l'appartement!...
-Elle entra sans hésiter et elle marcha
-droit au concierge, qui la salua d'un air embarrassé.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais je vous affirme, mademoiselle, que
-M. Molan n'est pas venu,» répondit cet homme,
-quand elle eut insisté, malgré une première dénégation.</p>
-
-<p>&mdash;«Et moi, je vous dis qu'il est là avec une
-dame,» répliqua-t-elle. «J'ai vu la lumière aux
-<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
-fenêtres.» Puis, brusquement, avec l'inexprimable
-autorité qui émane d'un être réellement au
-désespoir: «Malheureux, vous vous repentirez
-toute votre vie de ne pas m'avoir répondu franchement
-à cette minute... Tenez,» ajouta-t-elle
-en prenant le bras de l'individu stupéfait et le
-tirant du côté de la porte cochère. «Regardez
-dans la voiture qui est à l'angle de la rue, à droite,
-en prenant bien garde de ne pas vous montrer.
-Vous y verrez quelqu'un qui surveille la maison.
-Eh bien! c'est le mari de cette femme... Si vous
-voulez qu'il y ait du sang ici, tout à l'heure,
-quand elle sortira, vous n'avez qu'à m'empêcher
-de monter pour les prévenir... Mon Dieu! Mon
-Dieu! de quoi avez-vous peur? Fouillez-moi si
-vous voulez être sûr que je n'ai pas d'armes,
-que ce n'est pas moi qui leur ferai du mal... Mon
-amant me trompe, c'est vrai, je le sais... Mais
-je l'aime, entendez-vous, je l'aime et je veux le
-sauver... Est-ce que vous ne sentez pas que je ne
-vous mens point?...»</p>
-
-<p>Dominé, quoi qu'il en eût, par ce magnétisme
-d'une volonté tendue tout entière à son but,
-l'homme s'était laissé entraîner jusqu'au seuil. Le
-hasard,&mdash;cet aveugle et inexplicable hasard, qui
-nous perd et qui nous sauve dans de pareilles
-crises, par la plus insignifiante parfois des coïncidences,
-ce hasard toujours propice à cet audacieux
-Jacques,&mdash;voulut qu'au moment où le
-<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
-concierge regardait du côté de la voiture, Bonnivet
-se penchât, lui aussi, un peu en dehors.
-L'homme se retourna vers Camille Favier, le visage
-décomposé:</p>
-
-<p>&mdash;«Je le reconnais», s'écria-t-il, «c'est le
-Monsieur qui est venu me questionner, avant-hier,
-sur les locataires de la maison. Il m'a demandé si
-je n'avais pas chez moi M. Molan, et comme je
-lui ai répondu non, d'après la consigne, il a tiré de
-sa poche un portefeuille. Pour qui prenez-vous
-le père Cohendy? lui ai-je dit... Ah! ça n'a pas
-traîné. Je l'aurais assommé, cette canaille-là!...
-Attendez un peu que j'aille lui demander s'il a sa
-carte de la préfecture pour faire le mouchard
-devant les maisons...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et il vous répondra que la rue est à tout
-le monde, ce qui est vrai,» dit Camille, à qui le
-danger avait rendu son sang-froid. Fut-ce l'inspiration
-de l'amour? Fut-ce un vague ressouvenir
-des procédés habituels au théâtre? Car le métier
-agit en nous à la manière d'un mécanisme automatique
-sous le branle de la nécessité. Un projet
-se dessinait devant son imagination auquel
-l'honnête Cohendy allait se prêter, elle le comprit,
-et que Molan avait su s'en faire aimer,
-«Vous n'empêcherez pas cet homme de rester
-là,» continua-t-elle; «seulement, vous lui aurez
-bien fait comprendre qu'on veut lui cacher
-quelque chose. Et ce quelque chose, il ne s'y
-<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
-trompera pas... S'il est venu ici, c'est qu'il a été
-averti d'une façon positive, allez. Vous voulez
-m'aider à sauver votre maître, n'est-ce pas? Hé!
-bien, obéissez-moi.»</p>
-
-<p>&mdash;«Mademoiselle a raison,» répondit le concierge,
-en changeant de ton, «si on va lui faire
-une scène, il devinera tout, et si c'est sa femme,
-c'est son droit tout de même de ne pas vouloir
-être ce qu'il est!... J'ai bien pensé à prévenir
-M. Jacques quand il est monté que l'on était
-venu questionner, en bas... Mais il est arrivé avec
-cette dame...»</p>
-
-<p>&mdash;«C'est moi qui le préviendrai,» dit Camille,
-«je m'en charge. Allez seulement chercher
-un fiacre que vous ne ferez pas entrer sous la
-voûte, et laissez-moi agir. Je vous jure que je le
-sauverai...»</p>
-
-<p>Elle s'élança dans l'escalier, tandis que le concierge
-appelait une voiture, comme elle le lui
-avait ordonné. La seule perspective, s'il devait y
-avoir un drame, de tout faire pour que du moins
-ce drame n'éclatât pas dans son immeuble, l'avait
-rendu docile comme si Camille eût été le propriétaire
-lui-même,&mdash;cette incarnation de l'omnipotence
-pour le portier Parisien. Quand la courageuse
-fille arriva sur le palier de l'entresol, devant cette
-porte, ouverte tant de fois avec une émotion si
-douce, elle eut, malgré l'imminence du danger,
-un instant de défaillance. La femme en elle se révolta,
-<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
-l'éclair d'un instant, contre le dévouement
-que l'amour lui avait suggéré d'une manière si
-rapide, presque animale, comme de se jeter à
-l'eau pour sauver Jacques, si elle l'avait vu se
-noyer. Hélas! Elle n'allait pas sauver que lui!
-L'image de sa rivale s'offrit à elle, dans cette netteté
-de vision presque insupportable, dont s'accompagnent
-les crises aiguës de la jalousie qui
-n'a plus de doutes. La vengeance était là, cependant,
-si assurée, si complète, si immédiate, si
-impersonnelle! Il suffisait de laisser les événements
-rouler le long de la pente sur laquelle ils
-étaient lancés. Quand la malheureuse enfant me
-raconta, plus tard, le détail de ce jour terrible,
-elle ne se fit pas meilleure qu'elle n'avait été. Elle
-me l'avoua: la tentation fut si forte, qu'il lui
-fallût agir, et avec vertige, avec fureur, pour
-mettre quelque chose d'irréparable entre elle et
-ce moment, et elle commença de sonner à la
-porte close, une fois d'abord, puis deux, puis
-trois, puis dix, de cette sonnerie prolongée qui
-donne au timbre l'accent d'une insistance affolée.
-Elle voyait en esprit, comme si elle eût été dans
-la chambre, les deux amants saisis par ce carillon,
-leur rire d'abord à l'idée que c'était une méprise
-d'un visiteur, leur silence subit, et leur regard,
-M<sup>me</sup> de Bonnivet épouvantée, Jacques la rassurant,
-puis se levant. Ah! comme elle aurait voulu
-lui crier «vite, vite!...» Et elle se mit à frapper
-<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
-contre le battant, de son poing fermé, à coups
-répétés. Ensuite, elle écouta. Il lui sembla, car la
-surexcitation de son angoisse doublait la force de
-ses sens, qu'elle distinguait un bruit, un craquement
-du parquet, sous une démarche prudemment
-hasardée derrière la porte, toujours muette
-et fermée, et appliquant sa bouche à la fente des
-deux battants pour être plus sûre d'être entendue.</p>
-
-<p>&mdash;«C'est moi, Jacques,» dit-elle, «c'est moi,
-Camille... Ouvre-moi. Je t'en supplie, il y va de
-ta vie. Ouvre-moi... Pierre de Bonnivet est dans
-la rue...»</p>
-
-<p>Aucune réponse. Elle se tut, et elle écouta de
-nouveau, se demandant si elle s'était trompée en
-croyant reconnaître un bruit de pas. Puis affolée
-davantage, elle recommença de sonner au risque
-d'éveiller l'attention de quelque voisin et elle
-frappait, et elle appelait: «Jacques, Jacques,
-ouvre-moi!...» et elle répétait: «Pierre de Bonnivet
-est en bas!...» Toujours pas de réponse.
-Elle eut alors, dans ce paroxysme d'épouvante,
-une nouvelle idée. Elle descendit chez le concierge
-qui venait de revenir avec le fiacre, et qui,
-éperdu maintenant, lui aussi, gémissait avec un
-naïf égoïsme:</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà ce que c'est d'être trop bons... S'il
-arrive quelque chose, on nous met à la porte... Et
-où nous placerons-nous ensuite? Où nous placerons-nous?...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
-&mdash;«Donnez-moi du papier et un crayon,»
-dit-elle, «et regardez si l'espion est là...»</p>
-
-<p>&mdash;«Il est toujours là,» répondit le concierge,
-et, voyant Camille plier le papier, sur lequel
-elle avait, d'une main fiévreuse, griffonné
-quelques lignes: «Je comprends,» dit-il, «vous
-allez glisser le billet sous la porte... Ça ne fera
-toujours pas sortir la dame... Si j'allais m'empoigner
-avec le particulier, on nous conduirait
-tous deux au poste, et, pendant le temps qu'on
-s'expliquerait, elle s'échapperait et il n'y aurait
-pas de scandale dans la maison...»</p>
-
-<p>&mdash;«Ce serait un moyen,» répondit Camille,
-qui ne put, malgré la gravité du péril, s'empêcher
-de sourire à l'idée de ce colletage entre
-l'homme du peuple et l'élégant sportsman qu'était
-Pierre de Bonnivet; «mais je crois que le
-mien vaut mieux...»</p>
-
-<p>Déjà elle s'élançait de nouveau dans l'escalier,
-puis après avoir carillonné avec la même force
-que tout à l'heure, elle glissait sous la porte,
-comme avait deviné le concierge, le morceau
-de papier sur lequel elle avait écrit: «<i>Mon
-Jacques, je veux te sauver. Crois, du moins, à cet
-amour que tu as trahi. Je veux te sauver. Que te
-dire de plus? Ouvre-moi. Je te le jure, B*** est
-au coin de la rue qui vous guette. Tu n'as qu'à
-regarder à droite, tu verras sa voiture. Je te jure
-aussi que je vous sauverai...</i>» Ah! quel billet et
-<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
-que je garde, l'ayant depuis obtenu de Jacques
-lui-même, comme un monument d'une si navrante
-tendresse! Il m'est impossible de le transcrire
-sans des larmes! La sublime amoureuse
-avait calculé qu'il faudrait bien que Jacques vînt
-à la porte pour sortir, ou maintenant ou plus
-tard. Elle s'était dit qu'elle attendrait debout
-contre le mur de l'escalier jusqu'au moment
-où, ayant lu cette supplication, il lui ouvrirait.
-Avec quel battement de c&oelig;ur elle vit presque
-aussitôt la feuille blanche disparaître! Une main
-venait de la tirer. Elle entendit le froissement
-du papier que cette même main dépliait, et le
-bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait. Jacques regardait
-dans la rue, comme elle lui avait dit, pour
-vérifier par lui-même, malgré l'ombre grandissante,
-l'exactitude du renseignement contenu
-dans cette étrange missive. Pour la pauvre
-Duchesse, et quoiqu'elle eût indiqué elle-même
-ce moyen de contrôle, cette preuve de défiance,
-à cette minute fut vraiment ce qu'est une piqûre
-dans une blessure&mdash;une pointe de douleur plus
-aiguë dans une grande plaie si douloureuse! Elle
-n'eut pas le loisir de s'attarder à cette nouvelle
-humiliation. La porte s'était enfin ouverte, et les
-deux amants étaient dans l'antichambre, en face
-l'un de l'autre: Camille, en proie à cette exaltation
-de sacrifice et de martyre si étrangement
-mêlée de mépris, presque de haine, lui, pâle, les
-<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
-yeux hagards, dans le désordre d'un rhabillement
-hâtif, et tout de suite:</p>
-
-<p>&mdash;«Voyons», commença-t-il à voix basse,
-«que se passe-t-il? Tu sais, si tu m'as menti et si
-tu viens ici pour me faire une scène...»</p>
-
-<p>&mdash;«Tais-toi! malheureux», répondit-elle
-sans daigner, elle, assourdir la voix, «si j'étais
-une femme à te faire des scènes, est-ce que je
-vous aurais manqués, elle et toi, l'autre jour,
-mardi, à trois heures, quand vous êtes venus
-ici?... Oui, j'étais dans l'appartement, là, dans le
-cabinet derrière votre alcôve, et j'ai tout entendu,
-<i>tout</i>, m'as-tu comprise? et je ne suis pas sortie,
-et je vous ai laissés partir... Il ne s'agit pas de cela,
-il s'agit que le mari de cette femme est au coin
-de la rue, qu'il vous guette... Tu as regardé par la
-fenêtre, tu as vu le fiacre... Ah! je ne veux pas
-qu'il te tue, malgré ce que tu m'as fait. Je t'aime
-trop... Voilà pourquoi je suis ici...»</p>
-
-<p>Molan avait dévisagé l'étrange fille, tandis
-qu'elle parlait. Tout soupçonneux qu'il fût,&mdash;c'est
-le châtiment des hommes qui ont trop
-menti aux femmes,&mdash;il sentit que Camille lui
-disait la vérité. Il eut alors un mouvement généreux,
-le premier. S'il est égoïste, comédien et
-fourbe, il ne manque pas de courage. Il s'est
-battu, à plusieurs reprises, pour des articles injurieux,
-très gratuitement et très bravement. Peut-être
-aussi, car l'idée de la galerie n'est jamais absente
-<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
-de certaines âmes, même dans des minutes
-aussi solennelles, peut-être pensa-t-il au compte
-rendu du drame, si drame il y avait, dont retentiraient
-les journaux. Un mot qu'il me dit plus
-tard m'autoriserait à le supposer: «Avoue que
-j'ai manqué là une magnifique réclame!...» Mais
-qui peut savoir sa pensée de derrière la tête,
-et si ce n'est pas là une de ces paroles d'après
-coup qui servent aux gens de son espèce à dissimuler
-leurs rares élans de nature? Toujours est-il
-que, rajustant sa jaquette et avisant son chapeau
-pendu à une patère de l'antichambre, il répondit
-à voix haute, lui aussi:</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous crois et je vous remercie. Il suffit.
-Je sais maintenant ce que j'ai à faire...»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu veux descendre?» fit-elle, continuant
-à le tutoyer, quoiqu'en lui disant vous, il lui eût
-indiqué que M<sup>me</sup> de Bonnivet les entendait, «tu
-veux courir au-devant du danger? Est-ce que cela
-vous sauvera, réponds, quand tu seras allé demander
-à cet homme... quoi?... Ce qu'il fait là?...
-Mais ce serait perdre cette femme, et tu n'en as
-pas le droit. Si Bonnivet vous a suivis lui-même,
-il a vu une femme entrer. S'il vous a fait suivre
-par quelque agent, il sait encore qu'une femme
-est ici. Il faut qu'il voie une femme en sortir avec
-toi, en fiacre, et se cachant... Il faut qu'il suive le
-fiacre et qu'il laisse cette rue libre, pour que celle-ci
-s'échappe pendant ce temps... Hé bien! tu
-<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
-vas sortir avec moi. Il y a une voiture en bas. Je
-l'ai fait chercher. Nous allons y monter... Ne me
-dis pas non. Ne discute pas... Bonnivet nous verra
-y monter. Son fiacre nous suivra. Il croira te surprendre
-avec celle-ci, il te surprendra avec moi,
-et tu seras sauvé... Tu seras sauvé!...» Et elle le
-prit, malgré elle, dans ses bras, puis, le repoussant
-avec violence, et tous bas maintenant: «Nous
-sommes de la même taille à peu près, elle et moi,
-va lui demander son manteau. Elle prendra le
-mien et elle partira cinq minutes après nous,
-quand elle aura vu s'en aller le coupé de son
-mari... Dis-lui adieu, et surtout qu'elle ne vienne
-pas me remercier... Si je la voyais, je ne serais
-pas sûre d'avoir la force...»</p>
-
-<p>Elle avait ôté sa longue cape noire qu'elle tendit
-à Jacques. Ce dernier prit cette mante sans répondre.
-Certains sacrifices de femme ont comme
-une magnificence de simplicité qui anéantit
-l'homme qui les reçoit. Il ne peut plus qu'accepter
-et avoir honte. D'ailleurs, l'hésitation n'était pas
-permise. La nécessité était là, implacable et inévitable.
-Jacques entra dans le salon sur lequel donnait
-l'antichambre, tandis que Camille demeurait
-debout dans cette première pièce, appuyée au
-mur... «J'avais dans le c&oelig;ur un couteau», m'a-t-elle
-dit plus tard, «et cependant comme une
-joie sauvage à l'idée que je l'écrasais, elle, par ce
-que je faisais&mdash;une joie de douleur. Et je l'aimais
-<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
-de nouveau, lui, je l'aimais!... Je ne l'ai jamais
-aimé comme à ce moment-là... Ah! j'ai compris
-comme c'est doux de mourir pour quelqu'un!...
-Et en même temps, j'étais obligée de me dominer
-pour ne pas entrer insulter cette gueuse, lui déchirer
-sa chemise, la battre de mes mains... Dieu!
-quelles minutes!...»</p>
-
-<p>Tandis que ce miracle d'amour s'accomplissait
-ainsi dans le banal décor de cet appartement
-de débauche, la nuit avait fini de tomber. La rumeur
-de la rue arrivait jusqu'à cette antichambre,
-avec une espèce de lointain sinistre, et la pauvre
-actrice pouvait entendre un chuchotement à
-quelques pas d'elle&mdash;celui de la discussion engagée
-dans l'autre pièce entre le traître pour qui
-elle se dévouait et le complice de cette trahison.
-Enfin, la porte se rouvrit et Jacques reparut.
-Il avait son chapeau sur la tête, son collet de
-fourrure relevé lui cachait à moitié le visage. Il
-tenait à la main une jaquette d'astrakan, celle de
-M<sup>me</sup> Bonnivet, que Camille passa avec un frisson
-d'horreur. Ce vêtement se trouvait un peu trop
-large pour elle à la place de la poitrine. «J'ai
-compris qu'elle devait être plus belle que moi,
-malgré ses apparences si maigres», me disait-elle
-en me racontant cette impression toute féminine,
-et ce fut de nouveau la piqûre dans la
-blessure!</p>
-
-<p>&mdash;«Allons», reprit Jacques après un nouveau
-<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
-silence. Il l'avait regardée passer la jaquette
-avec une expression où brillait une dernière lueur
-de cette défiance dont le premier signe avait été
-l'ouverture de la fenêtre après le billet pour vérifier
-si Bonnivet était vraiment là. Ils descendirent
-l'escalier sans échanger un mot. Devant la loge,
-et tandis que Jacques recommandait au concierge
-d'aller chercher une autre voiture, sitôt la première
-partie, Camille renoua son double voile
-sur son visage, et elle se glissa dans le fiacre en
-cachant son visage avec un manchon qu'elle montra
-à Jacques, une fois la portière fermée.</p>
-
-<p>&mdash;«C'est de la pauvre peluche» dit-elle en
-plaisantant, afin de lui rendre du courage par
-cette preuve de sang-froid. «Ça ne va guère avec
-cette jaquette de millionnaire. Mais, à cette distance
-et à cette heure, il n'y verra rien... Regarde
-maintenant par la petite glace de derrière la voiture
-si le coupé qui attendait au coin de la rue
-ne nous suit pas...»</p>
-
-<p>&mdash;«Il nous suit», dit Jacques.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors tu es sauvé», répondit-elle. Elle lui
-serra la main d'une pression passionnée où se soulageait
-toute l'anxiété des cruelles minutes qu'elle
-venait de traverser, et elle éclata en sanglots. Il
-continuait à ne pas trouver de mots pour la remercier,
-et, afin de se tirer d'embarras, il voulut,
-comme il avait fait si souvent lorsqu'ils étaient en
-voiture ensemble et qu'ils avaient une discussion,
-<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
-passer son bras derrière la taille de la jeune
-femme et l'attirer à lui pour lui prendre un baiser.
-Ce geste lui rendit soudain toute sa fureur de rancune
-et de jalousie, et, le repoussant avec haine:</p>
-
-<p>&mdash;«Non,» dit-elle, «jamais jamais plus...»</p>
-
-<p>&mdash;«Ma pauvre Mi-Ca...» fit-il en lui donnant
-un petit nom à eux deux qu'il lui disait dans des
-heures tendres.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne m'appelez pas ainsi», interrompit-elle,
-«la femme dont vous parlez est morte, vous
-l'avez tuée...»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu m'aimes pourtant...», insista-t-il,
-«Ah! Comme tu m'aimes pour avoir fait ce que
-tu as fait tout à l'heure!...»</p>
-
-<p>Ce fut à son tour, à elle, de ne pas répondre.
-Le fiacre avait, sur les indications de Jacques,
-traversé le boulevard pour se diriger du côté du
-faubourg Saint-Germain, vers l'angle de la rue
-Oudinot et du boulevard des Invalides. Il arriva
-ainsi jusqu'à la hauteur de la rue de Babylone
-sans que les deux amants échangeassent maintenant
-d'autres mots que cette question, posée de
-temps à autre par Camille: «On nous suit toujours?»
-et cette réponse de Jacques: «Toujours.»</p>
-
-<p>Il y avait dans cette acharnée poursuite du mari
-jaloux une si évidente résolution de vengeance que
-l'actrice et son compagnon se sentaient de nouveau
-angoissés comme ils l'avaient été, elle lorsqu'elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
-avait reconnu le visage du guetteur sous
-le rideau mi-baissé du coupé immobile, lui quand
-la sonnerie à la porte de son appartement était
-venue le surprendre dans les bras de sa maîtresse,
-Bonnivet allait-il être la dupe de la ruse imaginée
-par Camille? Le fait qu'il attendait pour aborder
-les deux fugitifs que leur fiacre s'arrêtât témoignait-il
-chez lui d'une incertitude encore, ou bien
-sûr de ne plus perdre le fiacre de vue, préférait-il
-avoir une explication avec celui qu'il croyait l'amant
-de sa femme dans l'endroit plus écarté où
-celui-ci descendrait? Enfin, Camille reconnut
-l'église Saint-François-Xavier qui dressait dans la
-brume maintenant ses deux grêles tours.</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà une bonne place pour nous arrêter»,
-dit-elle en tapant du poing contre la vitre.
-«Vous allez voir l'autre voiture s'arrêter aussi et
-Bonnivet en descendre... Il va courir sur nous...
-C'est maintenant qu'il faut du sang-froid...
-Laissez-moi passer la première, et, s'il vous demande
-pourquoi nous nous cachons ainsi, parlez
-de maman.»</p>
-
-<p class="space">Ce fut une de ces scènes rapides dont les acteurs
-eux-mêmes croient rêver quand ils se les
-rappellent plus tard,&mdash;et ils ne sauraient dire
-s'ils en ont éprouvé une sensation de tragédie ou
-de comédie. La vie est ainsi, oscillant de l'un à
-l'autre de ces deux pôles avec une instantanéité
-<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
-qui n'a jamais été bien rendue, je crois, par les
-écrivains et qui ne peut pas l'être. Le passage
-est trop subit. Au moment où Camille s'élançait
-sur le trottoir au pied du perron de l'église,
-elle vit surgir devant elle Pierre de Bonnivet qui
-lui prit le bras et soudain la reconnut.</p>
-
-<p>&mdash;«Mademoiselle Favier!...» s'écria-t-il. Puis
-il s'arrêta de son mouvement tout décontenancé,
-tandis que Camille, comme épouvantée, se tapissait
-contre Molan, sorti à son tour de la voiture,
-et celui-ci, comme stupéfié de reconnaître
-l'homme qui venait de se précipiter au-devant de
-sa maîtresse, s'écriait d'une voix où passait pourtant
-un tremblement:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais c'est M. de Bonnivet!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Mon Dieu! Mademoiselle», balbutia le
-mari de la Reine Anne après une minute d'un de
-ces silences qui semblent imbrisables, «j'ai dû
-vous paraître bien étrange tout à l'heure... J'avais
-cru reconnaître en vous une autre femme», et
-dans son hésitation frémissait une joie subite,
-inespérée, immense. Le jaloux tenait une preuve
-que ses soupçons étaient faux: «Oui, j'ai cru
-reconnaître l'amie d'un de mes amis... et cet
-ami lui-même dans Molan... Vous m'excuserez.
-Ce qui n'aurait été avec elle qu'une plaisanterie,
-devient, avec une personne comme vous, que
-j'admire tant et que je connais si peu, une familiarité
-impardonnable...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
-&mdash;«Et toute pardonnée», dit en riant Camille,
-qui ajouta, avec autant de présence d'esprit
-que si elle eût prononcé cette phrase sur les
-planches du Vaudeville et au cours d'une crise
-imaginaire, au lieu de se trouver en face d'un
-vrai danger. «J'habite tout près d'ici. J'avais demandé
-au grand auteur de me reconduire après
-la répétition, et je me faisais un scrupule de le
-laisser retourner seul et à pied dans les pays civilisés...
-Je reprends mon fiacre, et je vous laisse
-mon cavalier servant, pour que vous le rameniez,
-pendant que je fais une visite qui vous
-étonnera, Monsieur de Bonnivet?... Mais Molan
-vous expliquera qu'on peut être comédienne et
-une simple bourgeoise à la fois, très simple et
-très bourgeoise, et qui rend le pain bénit à sa
-paroisse... Adieu, Molan, et adieu, monsieur...»</p>
-
-<p>Elle inclina coquettement sa jolie tête en enveloppant
-les deux hommes d'un même sourire
-fin, et elle se dirigea vers le côté gauche de
-l'église, où se trouve l'entrée de la sacristie, tandis
-que Jacques disait à Bonnivet en mettant le
-doigt sur sa bouche.</p>
-
-<p>&mdash;«A cause de sa mère, vous savez...»</p>
-
-<p>&mdash;«Compris, compris, affreux mauvais sujet»,
-répondit l'autre, avec un gros rire. Il continuait
-d'éprouver cette gaieté de délivrance, si
-douce, et presque enivrante, au sortir d'une torturante
-crise comme celle qu'il avait subie. Il eût
-<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
-embrassé sur la place cet amant de sa femme qu'il
-avait toute la journée projeté de tuer, et il le
-poussa dans son coupé, crotté jusqu'à la caisse
-par la boue de cette acharnée poursuite à travers
-Paris, en lui disant: «Où voulez-vous que je vous
-jette?... Vous savez qu'elle est charmante, votre
-M<sup>lle</sup> Favier, tout à fait charmante et d'une distinction
-de manières! En a-t-elle eu une façon de
-justifier sa promenade avec vous? Je ne vous demande
-rien, remarquez... Je lui referai mes excuses,
-quand elle viendra jouer chez nous... Répétez-les-lui,
-n'est-ce pas?... Une ressemblance, vous savez,
-à cette heure-ci, ça trompe si vite!...»</p>
-
-<div class="chapter">
-<h3>IX</h3>
-</div>
-
-<p>Les émotions éprouvées par Camille durant
-cette aventure dramatique, soudain résolue, grâce
-à sa présence d'esprit, en une péripétie de vaudeville,
-avaient été si fortes qu'aussitôt hors de la
-vue des deux hommes, elle se sentit défaillir. Elle
-ne put que remonter dans le fiacre et se faire conduire
-rue de la Barouillère. Là, un véritable accès
-de fièvre nerveuse la terrassa, qui la contraignit de
-prendre le lit. Aussi ne fut-ce point par elle que
-<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
-je connus cet épisode, où elle avait joué un rôle
-si naturellement, si spontanément magnanime et
-généreux.&mdash;Noble rôle et qui convenait au noble
-c&oelig;ur révélé par ses beaux yeux bleus, par sa
-bouche fière, par toute la race de sa fine et charmante
-personne! D'ailleurs, elle aurait été assez
-bien portante pour aller et venir, dès le lendemain
-de ce terrible jour, serait-elle accourue auprès de
-moi pour compléter sa douloureuse confidence de
-la première surprise par cette seconde confidence
-de son héroïque sacrifice au plus indigne des
-amants? Les êtres capables d'agir comme elle
-avait agi ne s'en vantent pas. Ce fut Molan lui-même
-qui me raconta le premier les détails de
-ces scènes presque invraisemblables,&mdash;du moins
-ceux qu'il se trouvait savoir et que j'ai complétés
-depuis par Camille elle-même. Le subtil et félin
-personnage avait deux raisons pour m'initier à
-cette aventure où il jouait, lui, le rôle toujours
-flatteur&mdash;étant donné la morale courante,&mdash;d'un
-homme aimé jusqu'à la faute par une des
-femmes les plus élégantes, les plus courtisées de
-Paris, et jusqu'au martyre par une des plus jolies
-actrices, non seulement de ce Paris, mais de l'Europe!
-La première de ces deux raisons était sa
-fatuité naturelle, la seconde son intérêt. Il avait
-peur qu'après une pareille épreuve, le dévouement
-de la Duchesse Bleue ne reculât devant cet
-autre: aller jouer la comédie chez la rivale qu'elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
-avait sauvée. Or, il considérait, non sans bon
-sens, cette présence de Camille à la soirée de
-M<sup>me</sup> de Bonnivet comme le complément indispensable
-de la scène de la place Saint-François-Xavier.
-Les soupçons du mari avaient dû être
-éveillés très fortement pour qu'il en arrivât à
-cette extrémité d'espionnage, et il n'y avait pas
-moyen de répondre à cette phrase, par laquelle
-Molan acheva sa confidence:</p>
-
-<p>&mdash;«Tant que Bonnivet n'aura pas vu ces
-deux femmes en face l'une de l'autre, ce soupçon
-pourra renaître, et le soupçon, c'est comme l'apoplexie:
-on guérit d'une première attaque, à la
-seconde, plus de remèdes...»</p>
-
-<p>Il avait raison dans sa théorie. Mais, tandis
-qu'il me la débitait par forme de conclusion, je
-n'avais, moi, de pensée que pour le drame réel
-qu'il venait de m'apprendre. Je m'entends encore
-m'écriant: «Ah! les malheureuses!...» quand il
-me décrivait Camille dans l'antichambre de l'appartement,
-tandis que M<sup>me</sup> de Bonnivet entendait
-les coups de sonnettes répétés et pâlissait
-de terreur. Je me rends bien compte aujourd'hui
-que ce récit de Jacques était de sa part une terrible
-indélicatesse, car il lui avait fallu le commencer
-par cette phrase: «Et d'abord, je vais te
-dire toute la vérité: je suis l'amant de M<sup>me</sup> de
-Bonnivet...» Mais je n'en étais plus à m'étonner
-du cynisme de mon camarade. Quand il eut fini,
-<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
-la misère de cette aventure m'accabla de tristesse,
-et j'avais des larmes dans la voix pour lui demander:</p>
-
-<p>&mdash;«Et tu voudrais, qu'après cela, Camille
-aille jouer chez cette femme?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Il le faut», me répliqua-t-il, «et je compte
-sur toi pour aller le lui demander...»</p>
-
-<p>&mdash;«Sur moi», m'écriai-je, «mais tu es
-fou...»</p>
-
-<p>&mdash;-«Pas le moins du monde», reprit-il.
-«C'est pourtant bien simple. En t'écoutant, elle
-ne pensera qu'au danger que j'ai couru, elle te
-répondra: oui. Si j'y allais moi-même, en me
-voyant, elle penserait à mon infidélité, et elle
-me répondrait non... C'est l'<i>a b c</i> de la jalousie,
-cela...»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais si elle me répond non?... Tu sembles
-croire qu'elle ne te garde pas rancune...»</p>
-
-<p>&mdash;«Pas la moindre», fit-il en souriant cette
-fois de son affreux sourire, «ou bien je ne connais
-rien au c&oelig;ur humain,&mdash;et c'est ma partie, pourtant,&mdash;-ou
-bien elle ne m'a jamais tant aimé,
-puisque je ne lui ai jamais fait si mal...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et si elle ne me raconte pas toute l'histoire
-que tu viens de me dire, comment engagerai-je
-la conversation?»</p>
-
-<p>&mdash;«Elle te la racontera. Et puis commence le
-premier. Avoue-lui que je te l'ai, moi, racontée
-dans l'affolement de l'émotion et du remords...
-<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
-Ce ne sera pas mentir, car c'est vrai que dans le
-fiacre, hier, tandis que je regardais Camille dans
-son coin, les yeux fixes, la figure exaltée, j'aurais
-tout donné pour l'aimer à cette minute comme
-elle m'aimait. Et explique cela, je ne pensais qu'à
-l'autre. J'y suis allé aujourd'hui, chez celle-là.
-Quelle femme, mon cher ami, et comme le
-coup de fouet du danger la fait vibrer!... Je l'ai
-trouvée avec son mari, après le déjeuner, et il
-nous a laissés seuls, après un quart d'heure de
-causerie très affectueuse, ce qui prouve que sa
-méfiance est tout de même un peu endormie. Il
-ne sait pas dissimuler, cet homme. Ces derniers
-jours, à peine s'il me donnait la main. Nous
-n'avons pas abusé de sa complaisance, d'ailleurs,
-et nous avons eu raison, car je l'ai rencontré qui
-rentrait, comme je m'en allais, vingt minutes
-plus tard, pour constater combien de temps avait
-duré ma visite.&mdash;Le temps, mon Dieu, pour
-Anne de me donner les deux ou trois petits renseignements,
-les plus indispensables.&mdash;Tu admires
-le courage de Camille? Que vas-tu dire de
-la présence d'esprit de cette grande dame, qui
-risquait bien quelque chose: sa vie peut-être, son
-honneur sans doute, sa position à tout le moins,
-ce qui constitue toutes ses raisons d'exister... Sais-tu
-où elle s'est fait conduire, quand elle a pu s'échapper?
-Chez un fourreur, tout simplement, où
-elle a acheté une jaquette d'astrakan aussi pareille
-<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
-à l'autre que possible. Elle n'avait pas de quoi la
-payer, et elle ne voulait pas donner son nom. Elle
-a eu l'idée alors d'aller chez son bijoutier. Là, elle
-a emprunté de l'argent, comme si elle avait oublié
-sa bourse, ce qui lui a permis de retourner chez
-le fourreur, de payer sa jaquette comptant, de
-regagner la voiture officielle, qu'elle avait quittée
-chez une amie et commandée à l'entrée des
-Magasins du Louvre&mdash;classiquement&mdash;et de
-reparaître chez elle, vêtue comme elle en était
-partie. Voilà des détails vrais, de ceux qui puent
-la réalité à plein nez... Le croirais-tu? Cette course
-chez le fourreur et chez le bijoutier, ça m'a remué
-jusqu'au fond. Ce qu'elle a dû avoir peur, en les
-osant. Maintenant, ce n'est plus qu'un mensonge
-à faire à sa femme de chambre pour expliquer la
-différence des deux jaquettes. Une erreur dans
-une visite ou un essayage... Ça n'a pas d'autre
-importance... Mais à chaque nouveau petit mensonge,
-nouveau jalon, si le mari pousse son enquête...
-Cet homme recule devant les questions
-aux domestiques. C'est ce qui nous a sauvés cette
-première fois. Il m'aura fait filer et pas sa femme,
-que j'avais eu pourtant l'imprudence d'accompagner
-à l'appartement... Ma chance me fait
-peur...» ajouta-t-il sérieusement; après un silence:
-«La découverte d'hier n'a tout de même
-pas encore détruit la jalousie de Bonnivet, je te
-répète, puisqu'il est revenu, pendant ma visite, et
-<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
-si Camille manque à sa promesse, cette jalousie
-est capable de se réveiller...»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais avec cette défiance et la connaissance
-qu'il a de l'adresse exacte de ton faux appartement,»
-lui demandai-je, «vos rendez-vous
-ne vont pas être bien faciles.»</p>
-
-<p>&mdash;«C'est bien pour cela que M<sup>me</sup> de Bonnivet
-n'en manquera pas un maintenant. C'est une
-curieuse et une ennuyée, et sa banale histoire avec
-moi lui a enfin donné le frisson,» ajouta-t-il en
-riant. «Hé! Hé! Elle est un peu de l'école du divin
-marquis. Mais tu n'entends rien à ces choses-là,
-<i>Daisy</i>, c'est comme si je te parlais algonquin. Passons...
-Quant à l'adresse de l'appartement, Bonnivet
-la sait. Ce sera comme s'il ne savait rien.
-M'ayant vu sortir avec Camille, jamais il ne me
-croira capable de mener l'autre rue Nouvelle...»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu continues alors à ne pas avoir
-peur?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Si. J'ai eu peur, hier, quand j'ai entendu
-sonner et frapper à la porte... Et, je te répète, j'ai
-peur de ma chance, quelquefois... C'est bête
-comme de croire au mauvais &oelig;il, et c'est plus
-fort que moi...»</p>
-
-<p>&mdash;«Il n'est pas douteux,» répondis-je, «que
-tu as rencontré dans Camille la seule femme,
-à Paris, capable d'une pareille action. Si tu avais
-un peu de c&oelig;ur, tu passerais ta vie à te faire pardonner
-ton infamie.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
-&mdash;«<i>Daisy, Daisy</i>,» interrompit-il, «vous ne
-comprendrez donc jamais qu'elle ne m'aime
-comme cela que parce qu'elle sent que je ne
-l'aime pas... Et puis,» ajouta-t-il en haussant les
-épaules, «c'est une question de peau, sans doute,
-j'ai envie de l'autre et je n'ai pas envie de
-Camille. Elle n'est pas brillante cette explication
-de l'amour, et si les abstracteurs de quintessence
-qui subtilisent sur le sentiment, comme
-ton ami Dorsenne, la donnaient dans un de
-leurs livres, ils perdraient toute leur clientèle féminine,
-leurs vingt-cinq mille de jupons, comme
-je dis. Moi, je ne suis ni un analyste, ni un psychologue,
-et je dis que cette explication est la
-vraie.»</p>
-
-<p class="space">&mdash;«Ah! il vous a tout raconté!» dit ironiquement
-Camille, lorsque je la revis, au lendemain
-de cette conversation. Je lui avais écrit
-pour être plus sûr de ne pas la manquer. Je la
-trouvai pâlie encore, avec des yeux brûlés d'insomnie.
-Elle se tenait dans ce petit salon de la
-rue de la Barouillère, toujours si médiocre, si
-pauvre, si gris, auquel l'encombrement de ses
-meubles houssés de toile bise donnait un aspect
-de pièce toute préparée pour le déménageur,
-«Est-ce qu'il s'est vanté aussi de la délicatesse
-avec laquelle sa coquine de maîtresse m'a remerciée?...
-Tenez,»&mdash;et elle me tendit un écrin de
-<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
-cuir, à son chiffre, C. F., que je la voyais rouler
-nerveusement, entre ses doigts, depuis ces cinq
-minutes. J'ouvris cette boîte qui contenait, brillant
-sur le velours sombre, un bracelet d'or massif,
-incrusté de diamants. C'était un de ces bijoux
-où le travail de l'orfèvre est réduit au minimum
-et d'une brutalité de richesse qui fait d'un cadeau
-pareil l'équivalent d'un chèque ou d'un rouleau
-de louis. Je regardai le bracelet, puis je regardai
-Camille, d'un regard où elle put lire une stupeur
-du procédé employé par M<sup>me</sup> de Bonnivet pour
-lui payer son dévouement,&mdash;donnant donnant.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui,» reprit l'actrice, et avec un accent
-de dégoût, qui me fit mal, elle répéta: «Oui,
-oui... Voilà l'objet qui m'est arrivé, le soir même,
-avec ma mante. C'est mon cachet d'héroïsme,»
-ricana-t-elle, «Ah! ma première sortie sera pour
-lui donner une leçon de délicatesse, à cette
-gueuse?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Contentez-vous de lui faire rendre le bijou
-par Jacques,» insinuai-je. «Une scène serait
-par trop indigne de vous. Quand on a le beau
-rôle, et certes vous l'avez, il faut le garder jusqu'à
-la fin.»</p>
-
-<p>&mdash;«Non,» dit-elle fièrement, «il n'y aura
-pas de scène entre nous... C'est moi qui n'en voudrais
-pas... J'irai chez un joaillier quelconque
-vendre le bracelet, puis je passerai à l'église en
-<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
-verser le prix à quelque &oelig;uvre de charité, et
-M<sup>me</sup> de Bonnivet recevra en même temps que sa
-fourrure, ces deux petits papiers: la quittance du
-marchand, et un billet du prêtre ainsi libellé:&mdash;<i>Reçu
-tant pour les pauvres, de la part de M<sup>me</sup> de
-Bonnivet...</i> Cette infâme histoire aura du moins
-servi à mettre une bûche dans un foyer éteint, et
-une miche de pain sur une table vide...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et si le mari est là quand le commissionnaire
-arrivera?» demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Elle se débrouillera comme elle pourra,»
-fit Camille, et un éclair de cruauté passa dans
-ses yeux bleus qui se foncèrent jusqu'au noir,
-«Croyez-vous que j'aurais remué le petit doigt
-pour la tirer d'affaire, avant-hier, s'il n'avait
-pas fallu la sauver pour sauver Jacques?... Ah!
-ce Jacques! Il n'est seulement pas venu demander
-comment j'allais, ce matin... Il a su pourtant
-que je n'avais pas pu jouer deux soirs de suite... Il
-me connaît, et qu'une émotion me rend malade...
-Vincent!» ajouta-t-elle en me prenant la main
-dans sa main fiévreuse, «n'aimez jamais... C'est
-trop fou d'avoir du c&oelig;ur dans ce monde si
-cruel... Pas même un billet, pas même deux mots
-sur sa carte, le petit signe de politesse qu'on
-donne à une femme souffrante...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vous n'êtes pas juste,» lui dis-je, «il
-appréhende de se retrouver en face de vous.
-C'est très naturel. Il a trop conscience de ses
-<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
-torts et vous voyez bien qu'il m'a envoyé savoir
-comment vous allez...»</p>
-
-<p>&mdash;«Non,» fit-elle en secouant sa tête douloureusement,
-«il est allé vous voir, parce qu'il
-avait besoin de vous pour quelque chose...
-Avouez-moi quoi?... Dès le premier jour, je vous
-l'ai dit: vous ne savez pas mentir, ni ruser.
-Dieu! qu'il ferait bon aimer quelqu'un comme
-vous, pas d'amitié, comme je vous aime, mais
-autrement!... Allons, avouez que vous avez une
-commission de Jacques pour moi...»</p>
-
-<p>&mdash;«Hé bien! oui,» répondis-je après une
-seconde d'hésitation. Il y avait tant de droiture
-dans cette étrange enfant, une si rare noblesse
-de sentiment émanait de tout son être! Finasser
-avec elle me parut une véritable honte. Je lui
-rapportai donc simplement, tristement aussi, le
-message que Jacques m'avait imposé: simplement,
-car j'estimais, et avec raison, que le plus
-sûr moyen d'agir sur elle était l'exposé des faits,
-sans phrase aucune;&mdash;tristement, car je sentais
-la dureté de cette nouvelle exigence de Molan,
-mais j'en sentais aussi la nécessité. Quand j'eus
-fini, des larmes roulaient dans ses prunelles bleues.</p>
-
-<p>&mdash;«Ainsi», dit-elle avec une expression plus
-amère et un sourire désenchanté où il y avait
-encore tant d'amour, mais à jamais empoisonné
-de mépris: «c'est à cela qu'il a pensé, à sauver
-de nouveau cette femme! Il trouve que je ne me
-<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
-suis pas assez sacrifiée. C'est logique, d'ailleurs.
-Quand on a commencé comme j'ai commencé,
-on doit aller jusqu'au bout... J'irai...» Et le front
-barré d'un pli de résolution, les yeux durs, la
-bouche mauvaise, elle continua: «C'est bien,
-Vincent... Vous m'avez répété ses paroles et je
-vous en remercie. Cela a dû tant vous coûter!
-Mais vous me deviez cette franchise. Vous me
-promettez de lui répéter exactement les miennes,
-n'est-ce pas?...&mdash;Dites donc à M. Molan que
-je jouerai chez M<sup>me</sup> de Bonnivet comme il avait
-été convenu,&mdash;oui; j'y jouerai, et personne,
-vous m'entendez, personne ne pourra soupçonner
-avec quels sentiments... Mais c'est à une
-condition, dites-la lui bien aussi, et que, s'il y
-manque, je casse tout; je lui défends, entendez-vous,
-je lui défends de m'écrire ou de me parler
-d'ici là, ni ensuite. Il me saluera chez cette femme
-juste assez pour ne pas nous faire remarquer. Et
-ce sera tout. Je ne le connais plus, vous entendez...
-Après ce dernier trait, il est mort pour moi...
-J'en mourrai peut-être vraiment moi-même»,
-ajouta-t-elle d'une voix étouffée, «mais c'est
-coupé...»</p>
-
-<p>Elle fit avec ses mains le signe de déchirer un
-invisible contrat. Ses yeux se fermèrent une minute.
-Ses traits se contractèrent dans un spasme
-de douleur, puis cette créature, si féminine par la
-grâce et la mobilité, eut un regard de tendresse
-<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
-et un sourire de douceur pour se lever en me disant:</p>
-
-<p>&mdash;«Laissez-moi maintenant, mon ami. Vous
-non plus, ne revenez pas me voir avant que je
-vous fasse signe... Nous finirons le portrait plus
-tard... Je vous aime beaucoup... Je vous estime
-beaucoup... J'ai pour vous une vraie, vraie amitié...
-Mais,» et sa voix s'étouffa de nouveau pour
-cette conclusion: «mais il faut que j'oublie
-pour essayer de vivre tout de même...» Puis, avec
-un joli mouvement fier de sa tête blonde et un
-haussement courageux de ses minces épaules:
-«Je ne suis pas si à plaindre. Mon art me
-reste...»</p>
-
-<p class="space">Je savais Camille incapable de manquer à une
-promesse faite avec ce sérieux, presque cette solennité.
-Elle avait ce trait commun à tous les
-êtres, hommes ou femmes, qui attachent une
-grande importance à leurs sentiments, un scrupule
-méticuleux à tenir ces contrats non écrits,
-les engagements réciproques. Aussi insistai-je
-auprès de Jacques avec la dernière énergie pour
-qu'il se conformât strictement à la condition
-qu'avait posée l'actrice, et moi-même, quoiqu'il
-m'en coûtât, j'eus le courage d'observer jusqu'à
-la dernière rigueur ce programme d'absence et
-de silence dont je comprenais la sagesse. Autour
-de certaines fièvres morales, comme autour de
-<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
-certaines fièvres physiques, il faut la nuit, la
-suppression du mouvement, de l'événement,
-une totale suspension de la vie. Malgré ma foi
-absolue dans la parole de Camille, je n'étais
-pourtant pas sans inquiétude en me rendant,
-quelques jours plus tard, à la soirée de M<sup>me</sup> de
-Bonnivet. Je savais que la pauvre Duchesse
-bleue était, sinon remise tout à fait, au moins
-assez rétablie pour avoir pu reparaître au théâtre.
-Quand je dis que j'avais observé le programme
-imposé par elle avec la dernière rigueur,
-je dois pourtant ajouter que je m'étais
-permis d'aller une fois la voir jouer, sans croire
-manquer à nos conventions, puisqu'elle ne me
-voyait pas, caché dans une baignoire grillée,
-et j'avais eu une sensation de soulagement à
-le constater: il n'y avait pas de différence entre
-son jeu d'après la crise et celui d'avant. J'en
-avais conclu qu'elle s'était reprise à son art,
-comme elle me l'avait dit, à ce culte du théâtre,
-noble enthousiasme de sa rêveuse jeunesse, et
-j'espérais que cet amour là, qui ne trompe pas,
-guérirait la blessure de l'autre. Mais, dans la
-voiture qui nous emportait, Jacques et moi,
-du Cercle, où nous avions de nouveau dîné
-en tête-à-tête, vers la rue des Écuries d'Artois,
-cette confiance cédait la place à l'appréhension,
-malgré l'optimisme de mon camarade,
-redevenu ce personnage d'un imperturbable
-<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
-aplomb qui semble né pour man&oelig;uvrer dans
-les situations fausses:</p>
-
-<p>&mdash;«Je suis curieux,» me disait-il, «de savoir
-ce qu'elle aura préparé pour son public de gommeux
-et de gommeuses. Elle a promis la grande
-scène de la <i>Duchesse bleue</i> avec Bressoré, puis
-quelques monologues et des imitations... Tu ne
-la connais pas sous ce jour-là?... Il y a en elle,
-comme chez tous les acteurs, un côté singe...»</p>
-
-<p>&mdash;«Des imitations!...» répétai-je. «Les gens
-du monde sont admirables. Ils n'ont pas plutôt
-entre les mains un ou une artiste de talent, les
-voilà possédés d'une seule idée: dégrader ce
-talent en forçant celui ou celle qui le possède à
-en faire joujou devant eux... Si c'est un peintre
-comme Miraut, ils lui commandent des portraits
-d'une éc&oelig;urante fadeur, à mettre sur des boîtes de
-bonbons!... Si c'est un homme de lettres comme
-toi, vite des pièces à la guimauve, de la prose
-détrempée comme un bouillon de veau, de la
-poésie au bain-marie!... Si c'est un musicien, vite
-quelque romance pour le piano!... Et si c'est une
-actrice qui a de la flamme, du tempérament, de la
-passion, comme Camille, allons-y de la grimace
-et de la parade!... Quelle sottise! bon Dieu!
-Quelle sottise! Et qu'allons-nous faire chez ces
-gaillards-là?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Aimerais-tu mieux,» ricana l'auteur dramatique,
-«entendre les plaintes d'Iphigénie ou
-<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
-d'Esther débitées à dix pas d'un buffet chargé de
-foie gras et de sandwiches, de punch et d'orangeade,
-de chocolat et de champagne frappé? C'est
-toi qui me parais admirable, ma parole d'honneur!...
-Mais si tu avais la plus légère teinte de
-l'ironie transcendantale sans laquelle la vie n'offre
-pas la moindre saveur, tu trouverais cela exquis,
-que ma jolie Duchesse bleue ait sauvé l'honneur
-et peut-être la vie à mon adorable Reine Anne, et
-qu'elles se retrouvent ainsi toutes les deux, en
-face l'une de l'autre,&mdash;l'une tenant son rôle de
-Parisienne à la mode, adulée et respectée, l'autre
-débitant des pitreries devant un parterre d'oisifs
-et d'oisives,&mdash;et moi en tiers! Je n'ai qu'un regret,
-pour la beauté de la situation, c'est de ne
-pas avoir eu un rendez-vous avec toutes deux
-dans la journée. Le croirais-tu? Depuis toutes
-ces histoires, je désire Camille de nouveau, et je
-la reprendrais si je ne craignais pas de gâter son
-chef-d'&oelig;uvre... Mais oui, le chef-d'&oelig;uvre de la
-rupture!... Car elle l'a trouvé, il n'y a pas à dire
-mon bel ami. Et si André Mareuil n'avait pas posé
-sa plume d'humoriste pour revêtir l'habit de
-préfet, s'il écrivait encore son <i>Art de rompre</i> au
-lieu de libeller des arrêts de voirie, je lui soumettrais
-le cas. As-tu jamais imaginé un plus divin
-procédé de maîtresse pour vous débarrasser d'elle
-en vous laissant un exquis souvenir?... C'est
-l'idéal des fins d'amour, cela...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
-&mdash;«Tâche d'avoir au moins la pudeur de
-ton égoïsme,» interrompis-je. Il s'amusait à
-faire poser ma naïveté, je le comprenais bien,
-et qu'il plaisantait. Mais justement, qu'il pût
-plaisanter à cette occasion m'indignait, et je
-continuai en lui touchant la poitrine: «Tu n'as
-donc rien là, absolument rien, qu'une rame de
-papier et qu'une bouteille d'encre, pour que la
-seule idée de cet amour, de ce dévouement, de
-cette douleur, ne t'inspire qu'un paradoxe de
-plus au lieu de te tirer des larmes?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Il ne faut jamais juger ce que sent un
-autre,» me répondit-il avec un sérieux soudain
-qui contrastait étrangement avec son persiflage
-de tout à l'heure. Cachait-il, dans un repli de son
-c&oelig;ur, empoisonné de vanités sociales, de calculs
-commerciaux et d'ambitions littéraires, un coin
-de tendresse trop étroit pour jamais s'exalter jusqu'à
-la passion complète, assez vivant pour saigner
-quelquefois, et venais-je de toucher à la secrète
-blessure? Ou bien était-il un de ces compliqués
-qui gardent juste assez de sensibilité
-pour souffrir de ne pas sentir davantage? Ces
-deux dernières hypothèses ne sont pas inconciliables
-dans une nature aussi composite. Elles
-expliqueraient du moins cette anomalie qu'un
-talent de cette justesse de notation humaine
-soit associé à de si implacables duretés d'âme,
-à une dépravation d'esprit si systématique et si
-<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
-utilitaire. Il faut pourtant bien que ses pages
-d'émotion soient faites d'après un modèle, et,
-«pour des écrivains», me disait autrefois le
-pauvre Claude, mon cher ami qui a si mal dirigé
-sa fortune et sa vie, «le modèle, c'est toujours
-leur c&oelig;ur!...» Jamais cet insoluble problème
-moral, l'étonnant contraste entre la personne
-de Jacques et son &oelig;uvre ne m'avait saisi comme
-dans cette voiture rapide et durant les minutes
-de silence qui suivirent cette phrase, très différente
-des autres. Il le rompit le premier, ce
-silence, en me disant,&mdash;il répondait à une pensée
-que mes reproches lui avaient sans doute suggérée:</p>
-
-<p>&mdash;«D'ailleurs, si c'était à recommencer, j'aurais
-empêché cette soirée... Elle est inutile... Je
-ne sais pas quels nouveaux renseignements ont
-été fournis à Bonnivet. Mais il est charmant pour
-moi et pour sa femme. Je les ai trouvés tous
-deux, l'autre jour, après déjeuner, qui examinaient
-deux parures que leur joaillier venait d'apporter...
-Que dis-tu de cette scène conjugale,
-entre parenthèses? Elle, se mettant au cou un
-collier de perles et se regardant devant la glace,
-tandis que le mari me disait,&mdash;à moi!&mdash;en
-m'en montrant un autre:&mdash;«Quel est celui que
-vous préférez?...» Et elle goûtait un plaisir aigu
-et pimenté à cette scène de haute comédie. Je
-le voyais à ses yeux, qui brillaient comme les
-<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
-pierres du fermoir de ce collier... A quel prix
-avait-elle acheté ce renouveau de confiance?...»
-et ricanant de nouveau cette fois avec une âpreté
-singulière dans la voix, il conclut:</p>
-
-<p class="quote"><span class="i6">«<i>...Je ne sais si Mardoche</i></span><br />
-<i>En cette occasion crut son bien sans reproche.</i>»</p>
-
-<p>&mdash;«<i>Mais il en profita...</i>» fis-je en continuant
-la citation. «Puisque nous sommes en veine de
-franchise, comment une scène de ce genre et la
-conclusion que tu en tires ne te font-elles pas
-prendre ta canne et ton chapeau pour ne plus
-revenir?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vous n'êtes et ne serez jamais un intellectuel,
-aimable Daisy...» me répondit-il... «Sachez
-donc qu'il y a une espèce de joie, âcre et féroce,
-à mépriser ce que l'on désire, comme à jouir de
-ce que l'on hait... C'est par ce sadisme moral
-que la Reine Anne me tient, peut-être pour longtemps,
-comme je la tiens, moi, par l'attrait du
-danger... Nous nous sommes déjà revus, depuis
-cette alerte, dans le petit appartement de la
-rue Nouvelle, le croirais-tu? Décidément, il
-n'y a pas de teinture de cantharides qui vaille la
-peur...»</p>
-
-<p>&mdash;«C'est de la folie,» m'écriai-je, «c'est
-tenter le sort!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Je crois bien que oui,» dit-il en haussant
-les épaules, «mais il faut vivre pour écrire... Il y
-<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
-a une pièce dans cette histoire et je ne la raterai
-pas...»</p>
-
-<p class="space">Nous arrivions à l'hôtel de M<sup>me</sup> de Bonnivet
-sur ce mot où le professionnel et le trissotin réapparaissaient
-par-dessous le roué et le clubman un
-peu trop pioché, avec des boutons de perles un
-peu trop gros, un plastron de chemise trop
-plissé, trop brodé, un satin trop brillant aux revers
-de son frac de gala. Une longue file de voitures
-stationnait déjà dans la rue. J'allais trouver
-quelque différence entre la réception presque
-intime de l'autre soir et celle de maintenant. On
-eût dit que Jacques eût tenu à me donner dans
-ces quelques minutes une représentation complète
-des diverses faces de son caractère,&mdash;ce
-véritable phare à feux tournants. Tandis que nous
-montions les marches de l'escalier de bois sculpté,
-avec sa prodigalité de tableaux et de bustes, de
-tapisseries et d'étoffes anciennes, il me chuchota
-cette dernière phrase où il n'y avait ni trissotinisme,
-ni rouerie, ni dandysme, mais simplement
-la plus enfantine vanité de bourgeois-gentilhomme
-en galante aventure:</p>
-
-<p>&mdash;«Avoue que ma bonne amie n'est pas trop
-mal logée?...»</p>
-
-<p>Et c'est positif qu'à cette minute la haute laine
-des tapis sur lesquels posait son escarpin lui faisait
-chaud à une place secrète de son c&oelig;ur. C'est
-<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
-positif que le lustre pendu dans cette cage d'escalier
-illuminait les fonds ténébreux de son
-amour-propre de parvenu. C'est positif qu'un
-orgueil de conquête lui enflait la poitrine à se
-dire: «C'est moi l'amant!...» dans ce décor de
-haute vie. Il m'était devenu, dans ces dernières
-semaines, trop transparent pour que cette nuance
-de sa sensibilité m'échappât. Chacune de ses
-paroles était comme la sonnerie d'une des pendules
-dont le mécanisme joue dans une boîte en
-cristal. En même temps que le son frappe l'oreille,
-on voit les petites roues mordre les grandes, le
-marteau se lever, puis s'abaisser,&mdash;l'intime et
-compliqué détail de l'appareil. Devant un engrenage
-ajusté avec une précision si ténue, comment
-ne pas comprendre la connexité nécessaire de
-toutes les pièces les unes avec les autres? Cette
-fatuité puérile tenait étroitement, chez mon camarade,
-je le voyais distinctement, à cette puissance
-d'affirmation de soi, à cette force de poussée en
-avant qui fait de lui, par certains côtés, un grand
-artiste, toujours en mal d'&oelig;uvre, et, par d'autres,
-un plébéien en transfert de classe? Ah! si je n'avais
-eu contre sa nature que le grief de cette vanité
-un peu sotte et désarmante!... D'ailleurs je n'eus
-même pas le loisir de lui répondre. Les portes
-du hall s'étaient ouvertes et, Jacques et moi,
-nous étions déjà séparés. Le coup d'&oelig;il que
-présentait cette pièce voûtée en chapelle, que je
-<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
-ne connaissais pas, et les deux salons attenants
-empoigna aussitôt en moi le peintre, l'homme
-habitué à vibrer beaucoup par le regard. Dans
-un coin de ce hall, une petite estrade était dressée,
-vide à ce moment, et, dans le reste c'était
-sous la lumière électrique, atténuée par des
-verres d'une teinte irisée, un chatoiement et un
-étincellement. Cinquante femmes peut-être se
-trouvaient là, assises sur les chaises et mêlées à
-un nombre égal d'hommes, toutes décolletées,
-avec l'étincellement de leurs bijoux dans leurs
-cheveux blonds ou noirs et sur leurs épaules nues.
-La gamme entière des couleurs chantait dans les
-étoffes de ces toilettes, avivées par le contraste
-des habits noirs, et les détails qui m'avaient, lors
-de ma première visite dans ce même hôtel, si
-étrangement déplu, les caractères trop composites
-de ce décor truqué, bibeloté, se fondaient,
-s'harmonisaient dans cette lumière et avec le
-grouillement de cette foule. Les éventails battaient,
-les yeux brillaient, les physionomies s'animaient
-pour des demandes et des réponses, et la
-Reine Anne, vers laquelle je marchais pour la
-saluer, avait vraiment, dans sa toilette de ce soir,
-toute blanche, un air majestueux de princesse
-fêtée par sa cour. En m'approchant d'elle, je pensais
-au mortel péril qu'elle avait couru, l'autre
-semaine. Il n'avait pas laissé plus de trace dans
-l'azur pâli de ses prunelles que la jalousie ne semblait
-<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
-en avoir laissé sur le visage épanoui de Bonnivet.
-Pour la première et sans doute la dernière
-fois de ma vie, j'arrivais dans un salon avec une
-donnée positive, indiscutable, sur une intrigue du
-monde. D'ordinaire, on ne sait les histoires de
-ces beaux messieurs et de ces belles dames que
-par de vagues «on-dit». Telle femme est soupçonnée
-d'avoir tel amant, tel homme d'avoir
-telle maîtresse. Ce soupçon, qui équivaut, pour
-les gens de leur société, à une certitude, ne se
-concrète pas en images exactes. On ne connaît
-pas la rue et le numéro de la maison où ils se
-retrouvent. On ne sait pas dans quelles circonstances
-ils s'acheminent vers ces rendez-vous. Une
-porte demeure ouverte au doute, et, sinon ouverte,
-entrebâillée. Moi, en m'inclinant devant
-M<sup>me</sup> de Bonnivet, et tandis qu'elle m'accueillait
-avec une phrase banale d'amabilité, je voyais <i>avec
-certitude</i> cette tête orgueilleuse, couchée sur l'oreiller
-de la chambre adultère et la terreur de ses
-traits décomposés, quand les tintements répétés
-de la sonnette, puis les coups frappés dans la
-porte, lui avaient annoncé le danger. Le contraste
-était si poignant que, pour la première fois aussi,
-je compris le malsain attrait qu'exerce sur certaines
-imaginations cette existence en partie
-double, et pourquoi les femmes ou les hommes,
-qui ont goûté à ces sensations-là ne trouvent
-plus de saveur aux autres. De semblables mensonges,
-<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
-si profonds et si périlleux, procurent
-comme une ivresse scélérate, la volupté d'une
-hypocrisie vraiment supérieure et presque démoniaque,
-à celui et à celle qui mentent de la sorte.
-A coup sûr c'est bien à cette espèce des mensonges
-infernaux qu'appartenait la petite phrase
-que prononça M<sup>me</sup> de Bonnivet pour clore notre
-rapide et peu intéressant entretien:</p>
-
-<p>&mdash;«Il y a quelqu'un qui ne me pardonnerait
-pas de vous retenir davantage,» dit-elle, et la
-pointe de son éventail m'indiqua une direction
-que mon regard suivit. J'aperçus Camille Favier
-dont Jacques s'approchait en ce moment même.
-«Allez la saluer,» continua-t-elle, «et dites à
-votre ami Molan que j'ai une petite commission
-à lui faire, pendant que j'y pense...»</p>
-
-<p class="space">J'étais préparé, en arrivant dans cette soirée,
-à rencontrer bien de l'aplomb chez cette femme,
-dépravée par froideur, coquette par égoïsme, curieuse
-jusqu'au vice par dés&oelig;uvrement.&mdash;Je
-n'avais pas même conçu comme possible l'audace
-d'une pareille phrase dite par elle, à moi, qui savais
-tout. Malgré ma ferme volonté de ne pas
-laisser transparaître mes impressions intimes, elle
-devina mon étonnement à ma physionomie. Ses
-paupières fermées à demi me dardèrent le regard
-le plus incisif qui ait jamais sondé l'âme d'un
-homme dans son fonds et son tréfonds. Elle pensa
-<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
-sans doute que je n'avais sur sa liaison avec
-Molan qu'une de ces hypothèses invérifiables,
-comme il en foisonne autour de ces soi-disant
-mystères qui sont les amours parisiennes, et que
-je ne savais pas très bien cacher mes divinations.
-Car l'acuité de ses prunelles s'émoussa en une
-indulgente ironie, et je la quittai, pour me conformer
-à l'ordre qu'elle m'avait donné, mais en
-partie seulement. Elle avait évidemment calculé,
-avec son habitude de tabler sur les mauvais sentiments
-de ses interlocuteurs, que je serais trop
-heureux de transmettre son message à Jacques
-devant Camille pour les brouiller davantage, et
-mettre mon ami dans une situation un peu fausse.
-Elle allait en être quitte pour constater qu'un
-brave homme de peintre ne se prête pas à ces
-plaisanteries-là. J'abordai donc les deux amants
-comme si la belle ennemie de la jolie comédienne
-ne m'avait chargé d'aucune commission. Ils n'échangeaient,
-suivant le pacte conclu, que des
-paroles de la plus indispensable politesse, et à
-très haute voix:</p>
-
-<p>&mdash;«Tu viens te mêler au coin de la bohème?»
-dit Molan à qui ma présence avait rendu son aisance
-habituelle, «c'est tout naturel...»</p>
-
-<p>&mdash;«Ne te vante pas,» lui répondis-je sur ce
-même ton de persiflage à base de vérité qu'il
-affectionne, «il y a beau temps que tu es passé
-homme du monde.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
-&mdash;«Des gros mots!» fit-il toujours aussi
-gaiement. «Je me sauve. Ne dites pas trop de
-mal de votre ami Jacques, et ne l'accapare pas
-trop,» ajouta-t-il en se tournant vers moi, «il
-faut qu'elle soit un peu coquette pour avoir son
-succès du côté des hommes. Car, du côté des
-femmes, c'est réglé comme des petits pâtés, étant
-donné qu'elle ne peut changer ni ces yeux-là, ni
-cette bouche, et n'être plus le Burne Jones vivant
-qu'elle est... Ce serait trop dommage...»</p>
-
-<p>Il s'éloigna à travers les groupes, après avoir
-débité cette petite phrase qui n'était pas un madrigal.
-Le renouveau de désir dont il m'avait
-parlé, luisait dans ses yeux, et il avait saisi cette
-occasion de manquer aux conditions imposées
-par Camille sans que celle-ci pût se fâcher. Elle
-avait incliné sa blonde tête sans répondre, dans
-un sourire où je devinai, moi qui la connaissais
-si bien, tant de souffrance et tant de dégoût.
-Elle s'éventa nerveusement tandis que je la regardais
-avec une émotion que je ne dissimulais
-pas. Nous nous tenions en effet, dans notre angle
-isolé, comme deux parias,&mdash;douloureux tête-à-tête
-et qui fut bien court! Car déjà Senneterre se
-dirigeait vers nous de l'autre extrémité du hall
-avec un jeune homme qui lui avait demandé
-d'être présenté à Camille. Ces deux minutes nous
-suffirent pour échanger quelques phrases qui redoublèrent
-jusqu'à l'angoisse mon impression de
-<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
-danger. Elle ne faisait qu'augmenter depuis le
-moment où j'étais entré dans la maison.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! vous êtes venu,» dit l'actrice, «merci,»
-et d'un accent suppliant: «Ne me quittez pas de
-ce soir, si vous m'aimez un peu...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne vous sentez pas bien?» lui demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«J'ai trop présumé de mes forces», répondit-elle.
-«J'ai été bien jusqu'à la minute où j'ai
-été présentée à cette femme, et où j'ai entendu
-sa voix. Ah! Cette voix!... Et puis, Jacques est
-entré. Et maintenant j'ai trop mal... Regardez!...
-Il va vers elle... Ils causent ensemble!... On les
-laisse seuls!... Allez lui dire qu'il ne faut pas qu'il
-me marche trop sur le c&oelig;ur... Je suis à bout, et
-je n'en peux plus...»</p>
-
-<p>Elle avait prononcé ces derniers mots, en haletant
-et se forçant tout ensemble à sourire, d'un
-sourire convulsif comme un tremblement nerveux.
-Je ne crois pas que je l'aie jamais vue aussi
-belle. L'absence de bijoux, au milieu de ces
-femmes si parées, et la simplicité de sa toilette
-dans ce décor de luxe lui donnaient je ne sais
-quel caractère tragique. Je n'eus pas le temps de
-lui répondre, car le rabatteur professionnel était
-déjà là, qui lui tenait le discours de rigueur:</p>
-
-<p>&mdash;«Mademoiselle, me permettez-vous de vous
-présenter mon jeune ami Roland de Brèves, un
-de vos admirateurs passionnés...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
-&mdash;«Et dans quels morceaux allez-vous nous
-charmer ce soir, mademoiselle?» demanda, de
-son côté, le jeune nigaud à Camille encore vibrante
-d'émotion. «C'est une rare bonne fortune
-que de vous entendre dans le monde. M<sup>me</sup> de Bonnivet
-fera bien des jalouses.»</p>
-
-<p>&mdash;«Il n'y a pas de quoi, vraiment, monsieur,»
-répondit Camille, et, pour corriger son impertinence,
-elle ajouta: «je dirai une scène de la <i>Duchesse
-Bleue</i> avec Bressoré, et puis trois ou quatre
-petits fragments. D'ailleurs, votre curiosité ne va
-pas tarder à être satisfaite, car j'aperçois Bressoré
-qui entre. Il jouait ce soir dans la pièce nouvelle.
-Il s'est échappé plus tôt. Quel bonheur!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Quel bonheur pour nous», fit son interlocuteur,
-«qui vous entendrons plus tôt...»</p>
-
-<p>&mdash;«Non», fit-elle brutalement, «pour moi
-qui m'en irai me coucher plus vite...»</p>
-
-<p>Et elle tourna le dos au jeune homme décontenancé
-par la dureté de cette étrange réponse,
-pour avoir quelque dialogue de la même amabilité
-avec le sire de Figon qui la saluait à son tour.
-L'insolence des phrases qui lui échappaient, à
-elle, si avenante d'habitude et d'un si gracieux
-accueil, prouvait trop qu'elle se possédait à peine.
-De quel éclat ne serait-elle pas capable si M<sup>me</sup> de
-Bonnivet, comme son attitude avec Jacques à
-cette même minute me le faisait craindre, se
-livrait à un trop hardi manège de coquetterie
-<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
-Mon anxiété fut soudain portée à son comble. Je
-compris qu'en s'obstinant à faire figurer Camille
-à cette soirée, la cruelle femme ne s'était pas
-proposé seulement d'endormir à jamais les soupçons
-de son mari. Elle comptait, pour cela, sur
-d'autres armes. Non. Le trait dominant de son
-implacable nature était la vanité, et cette vanité
-voulait avoir l'actrice à sa merci, afin de venger
-sur elle les deux inoubliables humiliations:&mdash;l'insultant
-héroïsme de l'appartement et le renvoi
-de la facture du bracelet, avec le reçu du
-prêtre de Saint-François-Xavier! Blessée dans ses
-plus intimes susceptibilités féminines, elle s'était
-promis de tenir sa rivale deux ou trois heures
-durant, chez elle, payée par elle, pour la brûler
-et la rebrûler au feu de la plus cuisante et de la
-plus impuissante jalousie, quitte à lui pardonner
-après le supplice,&mdash;à lui pardonner, à l'oublier,
-et avec elle, l'homme de lettres, qu'elle avait
-pris à la comédienne. Il ne l'intéressait déjà
-plus, maintenant qu'il ne lui représentait plus
-d'autre femme à qui prendre son bonheur. Elle
-devait en donner bientôt la preuve, et que le fat
-se vantait en croyant l'avoir éveillée à la volupté
-d'aimer. Malgré tant d'émotions et de si âcrement
-troublantes, elle était sortie de ses bras,
-aussi insensible, aussi étrangère à ce ravissement
-total de l'être qui métamorphose une coquette
-en esclave, et l'asservit à l'homme qui l'a initiée
-<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
-à la complète ivresse. Elle agit pourtant au
-cours de cette soirée comme si elle avait aimé
-Jacques. Le désir de torturer celle par qui elle
-avait été si étrangement sauvée et blessée était
-assez fort dans ce c&oelig;ur, blasé avant d'avoir
-senti, pour équivaloir à une volupté physique.
-Ces évidences, je les eus sur place, rien qu'à la
-voir causer de loin, et tandis que je me faufilais
-du côté où elle se tenait rieuse avec Jacques,&mdash;arrêté
-ici par Machault, plus loin par Miraut,
-plus loin par Bonnivet.</p>
-
-<p>&mdash;«On ne vous voit plus à la salle d'armes
-du cercle, vous avez manqué San Giobbe, le tireur
-italien. Il est étonnant, vous savez...» me
-dit le premier.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne m'aviez pas raconté l'autre jour
-que vous faisiez le portrait de Camille Favier,»
-dit le second, «espèce de sournois?... Est-ce
-qu'on joue au cachottier, comme cela, avec son
-vieux maître?»</p>
-
-<p>&mdash;«Hé! bien, monsieur La Croix,» demanda
-le troisième, «allez-vous nous donner quelque
-chose prochainement à l'Exposition du Cercle?»</p>
-
-<p>J'avais envie de répondre à l'incorrigible escrimeur:
-«Il ne s'agit pas d'assauts, de parade et
-de combats pour rire, ne voyez-vous pas qu'il y
-va d'un vrai duel possible, de vrais coups d'épée,
-de la vie de quelqu'un peut-être?...» Et à mon
-cher maître: «Je ne vous ferai pas vendre un
-<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
-tableau de plus, n'est-ce pas? Pourquoi jouez-vous
-avec moi au protecteur qui s'intéresse au
-travail d'un de ses élèves aimés? Épargnez-moi
-cette comédie et laissez-moi essayer d'empêcher
-une catastrophe...» Et au mari: «Si vous aviez
-mieux surveillé votre femme dès le commencement,
-elle ne serait pas ce qu'elle est, et il ne se
-passerait pas, dans votre salon, le drame que
-voici...» Au lieu de cela, ce furent, chaque fois,
-de vaines et menteuses paroles que je débitai,
-assourdi par le brouhaha des causeries, énervé,
-étouffé par l'atmosphère, ébloui par la lumière,
-enfiévré par le désir d'arriver auprès de Jacques
-assez tôt pour empêcher du moins qu'il ne se
-trouvât dans le voisinage de M<sup>me</sup> de Bonnivet
-pendant la petite représentation. J'allais peut-être
-y réussir, car je n'étais plus qu'à deux pas de
-lui, quand la Reine Anne, comme si elle eût deviné
-que j'étais, cette fois, chargé d'un message
-de sa rivale, et que, celui-là, je l'accomplirais, s'avisa
-de m'interpeller, et sur un ton d'imperceptible
-raillerie:</p>
-
-<p>&mdash;«Laissez-moi vous présenter, mon cher
-monsieur, à la femme de Paris qui connaît le
-mieux ces primitifs Italiens dont vous m'avez si
-bien parlé l'autre soir...»</p>
-
-<p>&mdash;«Vraiment, monsieur,» disait déjà la personne
-à qui je venais d'être enchaîné ainsi, insupportable
-bas-bleu qui s'appelait, si j'ai bonne
-<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
-mémoire, M<sup>me</sup> de Sermoise, «vous admirez ces
-maîtres idéalistes, si peu appréciés dans notre
-époque de réalisme grossier? Mais on y revient, et
-avec eux à un art noble et élevé... Vous êtes allé
-à Pise, sans doute, à Sienne, à San-Gemignano,
-à Pérouse?...»</p>
-
-<p>O douces petites villes rousses et dorées de la
-douce et verte Toscane, qui crénelez de vos tours
-les hauteurs des coteaux plantés de vignes et
-d'oliviers! O généreux artistes avec qui j'ai tant
-vécu et dont les visions me sont encore le pain
-quotidien de l'âme que demande la sainte prière!
-Pardonnez-moi si j'ai blasphémé votre souvenir
-et le culte que je vous garde, en répondant comme
-je le fis à l'odieuse pédante, plus réparée qu'une
-des fresques du Campo-Santo! Et je lui déclarai
-que notre hôtesse s'était moquée d'elle. Je lui
-servis la profession de foi la plus grotesquement
-moderniste. Je lui répétai, en la prenant à mon
-compte, l'imbécile histoire de ce sot de génie
-qui fut Courbet, et qui disait à l'auteur d'un
-<i>Ecce Homo</i>: «Tu l'as connu, toi, Jésus-Christ?...»
-et à un autre: «Alors, ce sont des anges, ces
-messieurs tout nus qui se promènent avec des
-plumes dans le dos?...» C'est que je ne me contenais
-plus d'indignation, maintenant. M<sup>me</sup> de
-Bonnivet venait d'aller demander à Camille Favier
-et à Bressoré de commencer. Elle donnait
-le signal de s'asseoir devant l'espace réservé aux
-<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
-deux acteurs qui devaient jouer avec elle; et elle
-venait de faire asseoir Jacques Molan à côté
-d'elle, en disant assez haut pour que je l'entendisse:</p>
-
-<p>&mdash;«A tout auteur, tout honneur!...»</p>
-
-<p class="space">Ce qui suivit, les quelques minutes d'universel
-dérangement des fauteuils et des chaises,
-l'installation des femmes assises, et celle des
-hommes presque tous debout, l'établissement
-graduel du silence,&mdash;puis, au milieu d'un dernier
-reste de chuchotement, l'éclat soudain de la
-voix des deux acteurs, l'allée et venue des répliques
-du dialogue, les applaudissements discrets
-de ce public d'oisifs, tout cela, cette mise en
-train habituelle d'une saynète de salon, à peine
-si j'en ressaisis le détail, tant le c&oelig;ur me bat,
-encore aujourd'hui, à revivre par le souvenir cette
-heure déjà lointaine. Moi qui connaissais les moindres
-expressions du mobile visage de Camille,
-les plus légères nuances de ses gestes, les inflexions
-les plus ténues de sa voix, j'avais discerné,
-dès les premiers mots de la scène, qu'elle
-ne se possédait plus. M<sup>me</sup> de Bonnivet l'avait discerné
-aussi. Elle affectait, en inclinant sa tête
-aux bons endroits et en applaudissant la première,
-de se pencher un peu trop du côté de
-Jacques, de lui parler à mi-voix, de lui rendre
-enfin un hommage public, simple politesse d'admiratrice
-<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
-à l'égard d'un auteur en vogue! Mais
-pour Camille, pour l'amoureuse égorgée et désespérée,
-l'insolence de cette attitude était trop
-atroce et il était impossible que la comédienne
-la supportât sans se venger. Je crus d'abord
-qu'elle essaierait d'humilier sa détestable rivale
-à force de succès, tant elle déploya de passion et
-d'éloquence dans la courte scène qu'elle avait à
-jouer. Puis, quand, cette scène finie, on la pria de
-dire quelques morceaux pour son propre compte,
-je pensai qu'elle bornerait sa vengeance à faire
-rejaillir un peu de ce succès sur deux confrères
-de Jacques dont ce dernier est volontiers jaloux,
-à moins qu'elle n'eût choisi ces deux poèmes
-parce qu'elle soulageait, en les récitant, son
-pauvre c&oelig;ur d'abandonnée. Elle dit ainsi, avec
-une grâce divine, un lied inédit de René Vincy:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p><i>Un papillon couleur de flamme,</i></p>
-<p><i>Ailes ouvertes, s'est posé</i></p>
-<p><i>Sur le frais calice rosé</i></p>
-<p><i>D'une fleur dont il suce l'âme.</i></p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p><i>Puis l'oublieux reprend son vol...</i></p>
-<p><i>Et la pauvre fleur délaissée,</i></p>
-<p><i>Se penche et va mourir, bercée</i></p>
-<p><i>Par la chanson du rossignol...</i></p>
-</div></div>
-
-<p>et ensuite, de Claude Larcher, un sonnet inédit
-aussi et que je lui avais copié. Cher Claude!
-Eût-il jamais soupçonné que ce soupir exhalé de
-<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
-son âme malade servirait un jour à traduire un
-désespoir causé par un des confrères qui l'ont
-décidément fait oublier? Et que Camille était
-belle, tandis qu'elle récitait cette élégie où tenaient
-pour moi tant d'émouvants souvenirs de
-la douleur de mon ami mort,&mdash;cette douleur
-mystérieuse dont j'aurai été le seul et vrai confident:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p><i>Que de vers je t'ai faits, que tu n'as jamais lus!</i></p>
-<p><i>Que de fleurs j'ai pour toi tendrement moissonnées,</i></p>
-<p><i>Fraîches fleurs qui se sont entre mes doigts fanées</i></p>
-<p><i>Sans que je t'aie offert ces beaux bouquets perdus!</i></p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p><i>Que d'intimes chagrins tu ne vis pas non plus!</i></p>
-<p><i>Pensant à toi, combien j'ai pleuré de journées!</i></p>
-<p><i>Ces larmes, les as-tu seulement soupçonnées?...</i></p>
-<p><i>Vers brûlés! Parfums morts! Sanglots inentendus!</i></p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p><i>Sans doute j'aurais dû te révéler le drame</i></p>
-<p><i>Que ce mortel amour déchaînait dans mon âme.</i></p>
-<p><i>Je le voulais. Et puis je me disais: «Pourquoi?</i></p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p><i>Pour flatter son orgueil en lui montrant ma plaie?...»</i></p>
-<p><i>Tu le vois. C'est toujours ce doute affreux sur toi.</i></p>
-<p><i>Je n'ai même pas cru que ta pitié fut vraie.</i></p>
-</div></div>
-
-<p>Elle dit encore quelques autres morceaux. Puis,
-brusquement, avec une gaminerie qui pour une
-seconde me rassura, elle commença de faire ces
-<i>imitations</i> toujours ignobles comme la vulgarité.
-La divine Julia Bartet, ce Tanagra souffrant et si
-finement vibrant d'<i>Antigone</i>, la souple et poignante
-Réjane de <i>Germinie Lacerteux</i>, la pathétique
-<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
-Jane Hading de <i>Sapho</i>, la mutine Jeanne
-Granier et la tragique Marthe Brandès furent
-tour à tour, pour elle, le prétexte d'une mimique
-qui attestait une étude du jeu de ces rares artistes,
-profonde jusqu'à la science, et cette espièglerie
-de singe dont m'avait parlé Molan, jusqu'à
-ce qu'ayant annoncé Sarah Bernhardt dans
-<i>Phèdre</i>, un frisson me courut par tout le corps.
-Elle commençait:</p>
-
-<p class="quote"><span class="i2">«<i>... Juste ciel, qu'ai-je fait aujourd'hui?</i></span><br />
-<i>Mon époux va paraître et mon fils avec lui...</i>»</p>
-
-<p>Tout d'un coup, je me rappelai <i>Adrienne Lecouvreur</i>,
-et cette scène où la comédienne voyant
-Maurice de Saxe, qu'elle aime, coqueter avec la
-duchesse de Bouillon, durant une représentation
-de salon, récite les mêmes vers de Racine, et finit
-par insulter sa rivale en lui appliquant tout haut
-l'imprécation de la reine incestueuse du poète...
-Camille, comédienne comme Adrienne, amoureuse
-comme elle, trahie comme elle et dans des
-conditions dont je discernai soudain l'étrange
-similitude, avait-elle de sang-froid prémédité la
-même vengeance? Ou bien l'excès de son chagrin
-lui inspirait-il, sur place, ce moyen d'outrager son
-indigne amant et sa maîtresse, emprunté aux
-réminiscences de son métier? Je lisais distinctement
-sur son visage maintenant une terrible intention,
-<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
-et je l'écoutais pousser en regardant
-Jacques le cri admirable:</p>
-
-<p class="quote">«<i>Le c&oelig;ur gros de soupirs qu'il n'a point écoutés,</i><br />
-<i>L'&oelig;il humide de pleurs par l'ingrat rebutés...</i>»</p>
-
-<p>Et déjà son émotion trop forte l'empêchait
-d'imiter l'accent chanté de l'admirable Sarah.
-Elle les prononçait à sa manière et pour son
-propre compte, les vers du poète, et elle s'avançait
-au bord de la petite scène, avec le geste dénonciateur
-qui est dans <i>Adrienne</i>. Son bras se
-dirigeait vers M<sup>me</sup> de Bonnivet. Elle dardait sur
-son ennemie un regard d'où jaillissait l'éclair
-d'une jalousie affolée et elle jetait les mots irréparables:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p class="i6">«<i>... Je sais mes perfidies,</i></p>
-<p><i>&OElig;none, et ne suis pas de ces femmes hardies</i></p>
-<p><i>Qui goûtant dans le crime une honteuse paix,</i></p>
-<p><i>Ont su se faire un front qui ne rougit jamais...</i>»</p>
-</div></div>
-
-<div class="chapter">
-<h3>X</h3>
-</div>
-
-<p>J'ai bien souvent vu représenter <i>Adrienne
-Lecouvreur</i> depuis cette soirée dont je viens
-d'évoquer les péripéties, avec un tremblement
-<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
-de tout mon c&oelig;ur au seul ressouvenir de l'angoisse
-qui m'étreignait pendant que Camille
-accomplissait cette action de folie. J'ai toujours
-constaté que le public était saisi aux entrailles
-par cette scène. Moi-même, avant comme après
-l'esclandre de Camille sur les tréteaux improvisés
-du hall de l'hôtel Bonnivet, elle m'a toujours
-ému assez pour que j'aie trouvé naturel le
-mouvement indiqué par le livret,&mdash;je viens d'avoir
-la curiosité de le consulter&mdash;:«<i>Adrienne a
-continué de s'avancer vers la princesse qu'elle désigne
-du doigt et reste quelque temps dans cette attitude,
-pendant que les dames et seigneurs, qui ont suivi
-tous ces mouvements, se lèvent comme effrayés...</i>»
-C'était, sans aucun doute, ce même effet, sur
-l'assistance, d'une terreur à jamais déshonorante
-pour sa rivale que l'amante dédaignée avait, dans
-un éclair d'aveugle affolement, résolu de produire,
-au risque des pires conséquences. Moi
-aussi, je l'attendais, ce formidable effet, avec une
-aussi affreuse certitude que si j'eusse vu aux
-mains de Camille une arme chargée et qu'elle
-en eût dirigé le canon contre M<sup>me</sup> de Bonnivet.
-Aujourd'hui que je me reporte à ces minutes
-où mon c&oelig;ur sautait d'appréhension dans ma
-poitrine, je ne puis m'empêcher de sourire. Toutes
-les personnes qui étaient dans le salon connaissaient
-sans doute <i>Adrienne Lecouvreur</i>, sinon
-comme moi, au moins suffisamment pour se rappeler
-<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span>
-la situation, d'un dramatique d'ailleurs
-très facilement intelligible. Toutes avaient tremblé
-au Théâtre-Français en voyant Sarah Bernhardt
-ou Bartet s'avancer vers la princesse de
-Bouillon, comme Camille venait de s'avancer
-vers M<sup>me</sup> de Bonnivet. Hé bien! Excepté celles
-qui se trouvaient directement intéressées dans
-cette scène, pas une d'entre ces personnes ne
-parut comprendre la sinistre intention de la
-jeune actrice. Pas une, j'en ai la certitude, n'établit
-entre la scène qui se jouait devant elle à
-ce moment et celle qu'elle avait vu jouer dix
-fois, vingt fois, au théâtre, une comparaison qui
-eût été une révélation. Elle-même, la comédienne,
-comme stupéfiée et de ce qu'elle avait
-osé et du résultat, elle continuait mécaniquement
-la tirade que sa voix balbutiait comme
-dans un rêve:</p>
-
-<p class="quote">«<i>Mourons. De tant d'horreurs ce trépas me délivre!<br />
-Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre?...</i>»</p>
-
-<p>Et, mécaniquement aussi, les intonations de
-Sarah lui revenaient pour achever:</p>
-
-<p class="quote">«<i>Je tremble qu'opprimé de ce poids, odieux<br />
-L'un ni l'autre jamais n'ose lever les yeux...</i>»</p>
-
-<p>Elle avait fini, et c'était de toutes parts le plus
-flatteur murmure, de discrets bravos d'amateurs
-mondains devant la perfection d'un tour de
-<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span>
-force remarquablement exécuté, des: «C'est
-étonnant de vérité!... En fermant les yeux, on
-croirait entendre Sarah!... Comme cette petite est
-douée!... Ce n'est pas permis d'avoir du talent
-comme cela!...» M<sup>me</sup> de Bonnivet qui avait été
-la première à battre des mains, s'était levée, et
-elle s'avançait vers Camille à qui elle disait avec
-un sourire dont l'amabilité faisait la souveraine
-insolence:</p>
-
-<p>&mdash;«Exquis, Mademoiselle, c'est exquis... Et
-je vous suis bien, bien reconnaissante... N'est-ce
-pas, Molan, que c'est exquis? Voulez-vous donner
-le bras à M<sup>lle</sup> Favier pour la conduire au buffet?...»</p>
-
-<p class="space">Certes, je ne suis pas suspect de sympathie
-pour l'audacieuse femme dont l'abominable coquetterie
-avait exaspéré la pauvre actrice jusqu'à
-cette étonnante algarade. Mais je dois lui rendre
-la justice qu'elle eut vraiment grand air pour réduire
-ainsi à néant la vengeance de Camille. Je
-l'entendis distinctement prononcer cette phrase,
-malgré le brouhaha des conversations reprises
-de toutes parts et à travers le bruit des chaises
-et des fauteuils subitement déplacés, et je vis
-Camille la regarder d'un regard de somnambule
-et donner, en effet, son bras à Jacques avec une
-passivité domptée. Son étonnement d'avoir osé
-ce qu'elle avait osé et de se retrouver ainsi, <i>sans</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span>
-<i>qu'il se fût rien passé</i>, la laissait incapable de répondre,
-de sentir, de penser. Elle était comme
-un meurtrier qui, ayant tiré à bout portant un
-coup de pistolet sur son ennemi, aurait vu la balle
-s'aplatir contre ce front détesté et retomber sans
-même y laisser une trace de rougeur. Elle n'avait
-pas, je n'avais pas non plus, l'esprit assez
-libre pour apercevoir, dans ce qui se passait,
-une preuve entre mille qu'une irréductible différence
-sépare la vie représentée sur les planches
-de la vie réellement vécue. Elle était en proie à
-une crise nerveuse qui se manifesta d'abord par
-cet étonnement, par cet ahurissement plutôt, et,
-presque tout de suite, par des accès d'un rire à
-demi convulsif qui me firent trop de mal. Je
-m'éloignai volontairement de l'endroit où elle se
-trouvait avec Jacques, entourée des hommes qui
-la connaissaient et qui lui faisaient des compliments.
-Ce fut pour tôper droit sur Bonnivet. Le
-front de celui-ci, rouge, avec sa veine gonflée,
-ses yeux flamboyants et clairs à la fois, le frémissement
-de tout son être, me rendirent du coup la
-peur que j'avais eue quelques minutes plus tôt.
-Si, pour le reste des spectateurs, l'insulte jetée en
-face à la femme du monde par la comédienne
-avait passé inaperçue,&mdash;faute des quelques
-données sur le rôle de Jacques entre ses deux
-maîtresses qui la rendaient intelligible&mdash;le mari,
-lui, l'avait sentie, l'insulte, et il lui fallait toute sa
-<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
-force de domination pour dévorer cet affront
-comme il faisait. Il écoutait ou feignait d'écouter
-Senneterre, dont la volubilité démontrait que,
-lui aussi, avait deviné la signification vraie de la
-scène jouée par Camille et qu'il suait d'épouvante
-à la pensée que Bonnivet l'avait devinée
-aussi. Ce dernier caressait sa moustache de sa
-main droite avec un geste automatique, tandis
-qu'avec sa gauche, passée dans son gilet, il s'enfonçait,
-j'en eus l'impression, les ongles jusqu'au
-sang dans la poitrine. Je ne fus pas le seul
-à sentir que cet homme était en fureur, ni à
-remarquer son front, ses yeux, son geste, ces
-signes trop évidents pour un portraitiste d'une
-formidable tempête morale. Je vis le groupe
-d'habits noirs auprès duquel je me trouvais, s'écarter
-pour laisser la place à M<sup>me</sup> de Bonnivet, qui
-s'approcha de son mari. De même qu'elle avait
-trouvé un sourire de suprême mépris, tout à
-l'heure, pour féliciter la petite Favier et répondre
-à l'insulte d'une atroce allusion par l'insulte
-d'une implacable indifférence, elle trouvait un
-sourire à ce moment-là, de tendresse et d'intimité,
-pour répondre aux soupçons qu'elle devinait
-chez son mari. Elle lui apportait, dans cet
-affectueux et gracieux sourire, une preuve indiscutable
-de sa bonne conscience. Il fallait à cet
-homme, et à cette seconde même, la sensation
-de sa présence, elle l'avait compris, et que la
-<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
-réalité physique de sa voix, de son regard, de
-son souffle, l'évidence aussi de sa tranquillité,
-imposerait au jaloux une suggestion de calme.
-Et radieuse de sérénité dans sa somptueuse toilette
-blanche, les yeux clairs, d'une clarté gaie,
-un demi-sourire sur sa jolie bouche, éventant
-son visage fin d'un petit mouvement doux avec
-un éventail qui soulevait à peine l'or de ses cheveux
-sur son front insoucieux, elle marchait vers
-lui, en l'hypnotisant du regard. Je pus voir à
-cette approche la physionomie du malheureux
-se détendre, tandis que Bressoré qui me connaît
-depuis Claude, me prenait le bras pour me souffler
-à l'oreille:</p>
-
-<p>&mdash;«Est-elle chic, hein? Est-elle chic?... Dites
-donc, La Croix, vous qui êtes l'ami de Favier,
-j'espère que vous lui ferez comprendre que c'est
-une vraie crasse pour moi et pour nous tous, que
-sa façon de se conduire ce soir?... Comment! voilà
-une maison où l'on nous reçoit comme des gens
-du monde, et, parce qu'elle est jalouse de la patronne
-à cause de Molan, elle va se comporter
-comme la dernière des grues et lui servir le coup
-d'Adrienne Lecouvreur!... Mais oui, mais oui! Je
-l'ai vue venir, allez, et j'en ai eu la chemise mouillée...
-Ça n'a pas porté, c'est vrai, mais ça aurait
-pu porter. Et alors, quelle tête est-ce que j'aurais
-eue, moi, je vous en fais juge?... Et puis, si le public
-n'y a vu que du feu, le mari et la femme ont
-<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
-très bien compris... Je vous le répète, voilà une
-maison fermée pour nous. Ils en ont soupé, maintenant,
-des petites représentations à domicile.
-Franchement, mettez-vous à leur place.... Non. Ça
-ne se fait pas, mais pas du tout... Je ne suis pas plus
-bourgeois qu'un autre et j'ai eu mes toquades,
-moi aussi, mais pas en cabot, en <i>gentleman</i>...»</p>
-
-<p>La plainte comique du vieux comédien en
-train de trembler pour son invitation mondaine
-mettait une note bouffonne dans cette aventure.
-J'en ris encore après tant de jours. Je rassurai
-de mon mieux l'excellent homme en lui
-affirmant qu'il se trompait, sans espérer, d'ailleurs,
-convaincre un personnage de cette finesse.&mdash;Serait-il
-beau à peindre, avec son &oelig;il bleu,
-mobile et perçant dans son masque glabre, sur
-lequel semble coller et flotter à la fois une inarrachable
-grimace! Il a eu tant de bonnes fortunes
-et de si étonnantes, que son coup d'&oelig;il,
-sur les dessous vrais de la vie, égale celui d'un
-grand diplomate. Ses innombrables maîtresses
-l'ont si bien renseigné sur les tenants et les
-aboutissants de tout le haut et demi-monde
-parisien qu'il n'est plus jamais la dupe de rien
-ni de personne. Il hocha sa tête incrédule à
-mes protestations, et il me répondit avec la familiarité
-inhérente à sa profession, malgré les
-principes de tenue qu'il venait de professer
-avec une espèce de solennité:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
-&mdash;«Vous savez, mon petit La Croix, je suis
-très bon garçon, et je veux bien avoir l'air de
-croire tout ce que l'on me dit pour faire plaisir,
-mais quant à gober celle-là?... Vous vous payeriez
-ma fiole et vous auriez fortement raison!...»</p>
-
-<p class="space">Ce petit aparté nous avait entraînés, l'acteur
-et moi, dans un coin du salon, près de la porte
-du hall, en ce moment ouverte. Je jugeai que
-cette pauvre Camille ne tarderait pas à sortir,
-et que le mieux était de l'attendre au dehors,
-afin de lui parler sans que le regard de Bonnivet
-tombât sur nous durant cet entretien. Si aucun
-événement ne surgissait à la traverse, j'étais bien
-sûr que la Reine Anne s'arrangerait pour se tirer
-définitivement d'affaire. Cet événement, j'étais
-bien sûr qu'il ne viendrait pas de Jacques. Je connaissais
-son empire sur lui-même. Il ne se trahirait
-point. Je savais que les éclats comme celui
-qu'avait osé Camille sont immédiatement suivis
-d'une crise de prostration, et je ne doutais pas
-qu'elle ne se fût laissée conduire au buffet maintenant,
-comme une bête assommée. Senneterre
-et Bressoré, les deux autres témoins qui avaient
-compris tous les dessous de cette scène, n'étaient
-pas non plus hommes à laisser deviner leur perspicacité.
-L'un, à travers ses ridicules, aimait trop
-sincèrement M<sup>me</sup> de Bonnivet, l'autre était trop
-préoccupé de tenir son rôle d'artiste correct. Moi
-<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
-seul, mon énervement pouvait trahir que j'en savais
-trop long. Je me glissais donc du côté de
-l'escalier entre deux groupes, lorsque je me sentis
-saisi par la main. C'était Molan qui me dit d'une
-voix saccadée:</p>
-
-<p>&mdash;«Nous allons partir ensemble. J'ai à te
-parler...»</p>
-
-<p>&mdash;«Je m'en vais tout de suite,» répondis-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Moi aussi, tiens, voilà un coin libre, filons...»</p>
-
-<p>Nous avions descendu l'escalier sans échanger
-une parole. Nous passâmes nos manteaux sans
-en échanger davantage, sous le regard impersonnel
-des valets de pied. Ce fut seulement sur
-le trottoir que Jacques me dit, en me serrant le
-bras avec une force qui me prouvait sa colère.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu as assisté à cette scène?... Tu as vu
-ce qu'a osé me faire cette infâme cabotine?...»</p>
-
-<p>&mdash;«J'ai vu qu'elle s'était vengée,» lui dis-je.
-«Franchement, vous l'aviez bien mérité, M<sup>me</sup> de
-Bonnivet et toi. Mais puisque ça n'a pas eu de
-conséquences et que personne ne s'est aperçu de
-ses intentions!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Personne? Et M<sup>me</sup> de Bonnivet, tu la
-prends pour une dinde? Et son mari? Tu crois
-qu'il n'a pas tout compris?... Et après ce que Camille
-savait des jalousies de cet homme, après le
-danger qu'elle m'avait vu courir, c'est une infamie,
-te dis-je, une abomination. Mais je lui apprendrai
-<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
-que l'on ne se moque pas de moi ainsi...»
-continua-t-il avec une violence croissante. En
-proférant cette menace, je vis qu'il se tournait
-du côté de l'hôtel d'où nous sortions et je le retins
-par le bras à mon tour en lui demandant:</p>
-
-<p>&mdash;«Tu ne vas pas rentrer là-dedans pour lui
-faire une scène?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Non,» fit-il, «mais je connais son cocher,
-celui qu'elle prend pour ces sorties du soir...
-C'est moi qui ai fait les prix avec lui une fois
-pour toutes. J'ai toujours été si bon pour elle!...
-J'arrêterai sa voiture... Je veux qu'elle ait son
-paquet, là, tout de suite.»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu ne feras pas cela,» l'interrompis-je
-en me mettant devant lui, et lui parlant bas cependant.
-J'appréhendais maintenant la curiosité
-de tous ces grands diables de cochers, assis
-sur leurs sièges, dans la longue file des véhicules.</p>
-
-<p>&mdash;«Je le ferai,» me répondit-il, hors de lui,
-et, juste à ce moment, le concierge de l'hôtel jetait
-dans la rue un nom qui arracha un éclat de
-rire à Molan, celui de Camille elle-même.</p>
-
-<p>&mdash;«Je t'en supplie,» dis-je au forcené, «si
-tu n'as pas le moindre égard pour Camille, pense
-à M<sup>me</sup> de Bonnivet!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu as raison», répondit-il, après un silence,
-«je me dominerai. Mais il faut que je lui
-parle, il le faut... Je monterai dans la voiture
-avec elle, voilà tout...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
-&mdash;«Et si elle ne veut pas?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Elle!» fit-il en haussant les épaules: «Tu
-vas voir...»</p>
-
-<p>Un coupé s'était détaché de la file pendant
-que nous parlions,&mdash;mesquine roulotte de remise
-prise au rabais chez un loueur de quartier.
-Sa médiocrité contrastait singulièrement avec les
-autres équipages, dont les chevaux piaffaient dans
-la longue rue. Le temps que cette voiture mit à
-entrer sous la voûte et à en sortir me parut interminable.
-Si mon camarade se permettait de manquer
-à Camille, maintenant, j'étais décidé à tout...
-Enfin, je vois la voiture qui reparaît, et, derrière
-la vitre, une forme de femme, enveloppée d'une
-mante à haut collet, que je reconnais trop bien.
-C'était Camille. Jacques héla le cocher, qui le reconnût,
-lui aussi. Il arrêtait déjà son cheval quand
-la vitre s'abaissa, et nous pûmes entendre l'actrice
-qui criait, le buste penché hors de la portière:
-«Rue Lincoln, 23, vous m'entendez? Est-ce à
-monsieur que vous obéissez?» et s'adressant à
-moi: «Vincent,» dit-elle, «si vous n'empêchez
-pas ce monsieur,» et elle montrait Jacques,
-«d'essayer de monter dans ma voiture, j'appelle
-les agents...» Les silhouettes de deux sergents de
-ville se dessinaient toutes noires sous une des lanternes
-de la porte, et quoique ce petit dialogue eut
-été bien court, déjà l'éclat des voix faisait se pencher
-quelques-uns des hommes assis sur les sièges
-<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
-des autres coupés. Devant cette menace, Jacques
-n'osa pas tourner la poignée de la portière sur
-laquelle il avait déjà mis la main. Il recula d'un
-pas, et le coupé partit, tandis que la voix de Camille
-répétait&mdash;oublierai-je jamais de quel accent?...</p>
-
-<p>&mdash;«Rue Lincoln, 23, et vite.»</p>
-
-<p>&mdash;«Hé bien?» dis-je à Jacques après un silence,
-et comme il demeurait immobile sur le
-trottoir.</p>
-
-<p>&mdash;«Hé bien! Elle a deviné ce qui l'attendait»,
-répondit-il brusquement, «et elle s'est sauvée...
-Sois tranquille. Ce qui est différé n'est pas perdu.
-Rue Lincoln? Où peut-elle bien être allée, rue
-Lincoln? 23? 23?...»</p>
-
-<p>&mdash;«C'est une adresse qu'elle aura donnée au
-hasard», lui dis-je, «pour te rendre jaloux et te
-faire croire qu'elle courait à quelque rendez-vous...
-Elle aura crié un autre ordre au cocher,
-sitôt arrivée au coin de la rue...»</p>
-
-<p>&mdash;«Nous pourrons toujours y aller et voir par
-nous-mêmes», répondit-il; «si elle a déjà pris
-un amant et qu'elle se soit permis de me jouer le
-tour qu'elle vient de me jouer, tu conviendras
-que c'est une grande coquine...»</p>
-
-<p>&mdash;«Non», répliquai-je, «mais une malheureuse
-enfant que tu as trop maltraitée et rendue
-folle... Quand elle aurait pris un amant, qu'est-ce
-que cela prouverait, sinon un de ces désespoirs
-<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
-comme les femmes en ont, où tout sombre?...
-C'est un suicide quelquefois qu'une action pareille,
-mais elle ne l'a pas faite, j'en réponds...
-C'est une fille trop fière...»</p>
-
-<p>Nous étions montés, en échangeant ces quelques
-phrases, nous aussi, dans un fiacre qui passait,
-et nous roulions à notre tour dans la direction
-de la rue Lincoln. Je n'avais plus maintenant
-qu'une préoccupation, celle de savoir si vraiment
-les duretés dont Camille avait été la victime, ne
-l'avaient pas précipitée à quelque horrible parti.
-Les phrases qu'elle m'avait dites, lors de ma
-première visite au modeste logis de la rue de la
-Barouillère sur ses tentations de luxe, me revenaient
-à la mémoire, et j'écoutais, comme dans
-un songe, Jacques philosopher à son habitude,
-soit que l'incompressible Trissotin fût réellement
-le plus fort en lui, soit qu'il ne voulût pas me montrer
-sa propre inquiétude. Les libertins de son
-espèce n'acceptent jamais, sans la plus sincère
-indignation, d'être remplacés auprès de la maîtresse
-qu'ils ont le plus froidement trahie. Ils
-admettent encore moins que l'on devine en
-eux cette rancune humiliée. Celui-ci avait donc
-cessé de se plaindre, pour causer idées, et il le
-faisait avec sa lucidité usuelle. C'est le don de
-ces intelligences dressées à spéculer, qu'elles
-fonctionnent d'une façon quasi-mécanique à
-travers toutes les secousses. Molan, je crois,
-<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
-dictera de la copie, et de la bonne, dans son
-agonie!...</p>
-
-<p>&mdash;«Nous lui devons tout de même un curieux
-document, à cette drôlesse de Camille... Tu te
-moques, toi aussi, de la prétention des écrivains
-au dédoublement? Sais-tu à quoi je pensais dans
-la minute même où elle s'avançait sur nous avec
-le fameux vers:</p>
-
-<p class="quote">«<i>Osent se faire un front?...</i></p>
-
-<p>«Je me rendais compte que cela ne portait pas,
-comme elle dirait dans son jargon. L'effet ratait,
-là, sur place. Au théâtre, il réussit toujours...
-Pourquoi? J'en ai trouvé la raison tout à l'heure
-même, dans la grande loi du raccourci qui domine
-les planches. Tu me suis bien?... Pour que
-dans la vie une allusion de cette sorte produisît
-son plein résultat, il faudrait que tous les assistants
-fussent initiés à tous les dessous du drame
-dont c'est là un épisode. Au théâtre, nous admettons
-qu'ils le sont,&mdash;voilà ce que j'appelle
-un raccourci.&mdash;Le spectateur suppose toujours
-que les personnages en scène savent de la situation
-tout ce qu'il en sait lui-même... Tu me suis
-toujours?... Voilà le point exact qui marque la
-limite entre la réalité brute et la réalité transposée.
-Et heureusement», ajouta-t-il, en riant gai.
-Il était content de sa théorie. «Heureusement
-que cette sotte de Duchesse Bleue n'a pas suivi
-<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
-de cours d'esthétique. Elle s'est comportée comme
-les gens de la Commune quand ils ont voulu faire
-sauter le Panthéon. J'étais dans le quartier. Je me
-rappelle si bien notre peur. Il y avait de la poudre
-plein les caveaux. Les scélérats ont fait partir
-l'étincelle électrique. Ils avaient oublié d'isoler
-le fil!... Toute cette électricité a fait comme nous
-ferons tous, elle est retournée dans la terre,&mdash;<i>et
-in pulverem reverteris</i>... Mais que ce soit le plus
-tard possible et pas de la main de Pierre de Bonnivet!...»</p>
-
-<p>Ce mélange de subtilité métaphysique et
-d'humour forcé disparut lorsque notre fiacre eut
-quitté l'avenue des Champs-Élysées et enfilé la
-rue Lincoln. Jacques se pencha hors de la portière
-avec une nervosité plus passionnée qu'il ne
-convenait à son dandysme, pour vérifier si aucune
-voiture ne stationnait dans cette rue très courte.
-Il aperçut deux lanternes allumées. Notre fiacre
-approcha encore, et nous vîmes le coupé de Camille
-arrêté devant un petit hôtel étiqueté de ce
-fatal numéro 23. Le coupé était vide, et le cocher,
-descendu du siège, allumait sa pipe à une de ses
-lanternes:</p>
-
-<p>&mdash;«Madame m'a dit de rentrer sans l'attendre»,
-répondit-il à la question que lui posa
-Jacques en lui mettant un louis dans la main,&mdash;ni
-plus ni moins qu'un héros des romans de l'ancienne
-école. La fébrilité de mon camarade à
-<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span>
-cette réponse était bien grande, moins cependant
-que la mienne. Nous restâmes une minute à nous
-regarder.</p>
-
-<p>&mdash;«Nous allons savoir», dit-il le premier,
-et il cria à notre cocher, à nous, qu'il nous arrêtât
-au prochain café «nous consulterons le <i>Bottin</i>
-tout simplement, et, s'il nous manque, nous
-irons au cercle regarder le <i>Tout-Paris</i>. Nous saurons
-alors à qui M<sup>lle</sup> Favier demande des consolations,
-que tu m'avoueras rapides, et que je
-soupçonne antérieures à ses infortunes... Mais
-oui, mais oui... Ce n'est pas flatteur pour l'amour-propre
-masculin, mais chaque fois qu'on a des
-remords d'avoir trompé une femme, on peut
-s'affirmer qu'on est une dupe, et qu'elle avait déjà
-commencé...»</p>
-
-<p>Il avait sauté, en prononçant ces mots, sur le
-trottoir de la rue François-I<sup>er</sup>, où nous nous trouvions
-engagés, et, avant même que la voiture ne
-fût tout à fait arrêtée, il entrait dans un estaminet
-parfaitement vide, que gardait un seul
-garçon endormi sur une banquette de moleskine
-rouge. Sans le réveiller, Molan avisa le <i>Bottin</i> sur
-le comptoir d'où la caissière s'était absentée, et
-il le feuilleta d'une main qui tremblait un peu,
-pour me montrer, quand il les eût trouvées, les
-deux lignes suivantes: <i>Lincoln (rue de)</i> et les
-désignations de rigueur, puis dans la colonne:
-«<i>23.&mdash;Tournade (Louis-Ernest), rentier.</i>»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
-&mdash;«Avais-je raison?» fit-il en ricanant. Il
-referma le <i>Bottin</i>, qu'il repoussa sur le comptoir,
-du bout de sa canne, en ajoutant: «Avoue que
-je méritais mieux...»</p>
-
-<p>&mdash;«Je n'avouerai rien avant d'être sûr», répondis-je,
-si profondément troublé par ce nouvel
-événement que je tremblais tout entier.</p>
-
-<p>&mdash;«Sûr?» s'écria Molan, avec une espèce
-d'insolente âcreté. «Sûr? Et que te faut-il donc?
-Tu voudrais les voir couchés dans le même lit,
-peut-être? Et tu douterais encore!... Mais moi,
-qui ne suis pas de la corporation des belles
-âmes, je crois que M<sup>lle</sup> Favier est la maîtresse de
-M. Tournade, et je te répète que, dans ce cas,
-la scène qu'elle s'est permis de faire, ce soir, devient
-une des plus misérables actions dont j'aie
-jamais ouïe parler... Et je m'en vengerai. Allons,
-adieu...»</p>
-
-<p>Il me quitta sur ces mots de haine sans que
-j'essayasse ni de le retenir, ni de le calmer. Je me
-sentais accablé d'un poids énorme de tristesse.
-Je n'ai jamais, dans ma vie sentimentale, connu
-la jalousie telle que la plupart des livres la décrivent,
-cette angoissante et fiévreuse inquiétude
-autour d'une perfidie que l'on soupçonne sans
-en être certain. Je n'ai jamais aimé sans confiance.
-Il semble que les femmes devraient se faire un
-scrupule de trahir les hommes qui les chérissent
-de la sorte. J'ai éprouvé qu'il n'en était pas ainsi.
-<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span>
-Je recommencerais cependant d'aimer que je me
-comporterais de même, pour la simple raison qui
-fait que l'on n'y voit pas quand on a les yeux pleins
-de larmes. En revanche, si je n'ai jamais été jaloux
-de cette inquiète et ombrageuse façon, j'ai connu
-cette autre douleur qui consiste à porter dans son
-c&oelig;ur, comme une plaie ouverte et qui saigne
-toujours, l'évidence d'avoir été trompé. J'ai su ce
-que c'était que de souffrir, des nuits entières, à
-l'idée d'un corps de femme livré en proie à la
-luxure d'un autre homme. Cette horrible oppression,
-cet arrêt de notre être intime, ce frisson de
-mort devant la <i>certitude</i>, c'est, je crois, la pire
-forme du malheur sentimental, et cette souffrance
-je venais de la subir à nouveau, avec quelle intensité,
-en lisant les syllabes du nom de Tournade
-sur le gros livre d'adresses! Dieu! Ai-je été
-misérable dès ce premier moment, tandis que je
-regagnais à pied, pour briser mes nerfs par la
-marche, ma maison du boulevard des Invalides!
-J'avais eu beau dire à Molan que je n'étais pas
-sûr que Camille fût la maîtresse du goujat dont
-la face immonde m'avait répugné si vivement
-dans la loge du Vaudeville, il n'y avait place, en
-moi, pour aucun doute. C'était si simple. La
-malheureuse enfant avait perdu la tête. L'excès
-de dépit et de la douleur l'avait égarée, et elle
-avait exécuté, dans un moment de délire, ce projet
-de vengeance qui devait la dégrader à jamais.
-<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span>
-Que dis-je? Elle avait exécuté ce projet? Elle l'exécutait
-en ce moment même, par cette nuit dont
-je voyais les étoiles briller au-dessus de ma tête
-entre les murs des maisons. Cette heure, ces
-minutes, ces secondes, dont je sentais la durée,
-dont je mesurais la fuite, elle les vivait, elle aussi,
-elle les employait aussi! Comment? Les sensations
-dont cette idée me brûlait doivent être,
-j'imagine, celles des condamnés à mort et de
-ceux qui les aiment, dans l'espace de temps qui
-sépare le réveil et l'exécution. On voudrait arrêter
-l'heure qui va, bouleverser le monde, que la terre
-s'ouvrît, que les maisons croulassent, qu'un miracle
-s'accomplît! Avec quelle anxiété on sent
-alors que la vie fonctionne en nous et autour de
-nous, dans une implacable rigueur de machine!
-Toutes nos agonies morales et physiques, nos révoltes
-et nos soumissions ne comptent pas plus
-pour la nature que les palpitations d'un insecte
-pris dans un foyer de locomotive.</p>
-
-<p>&mdash;«C'est fini, fini! Elle est la maîtresse de
-Tournade!...»</p>
-
-<p>Ces mots affreux, et <i>que je savais réels</i>, je me
-les prononçais avec désespoir tandis que je
-descendais, d'abord la rue François I<sup>er</sup>, puis le
-pont des Invalides, puis l'avenue de la Tour-Maubourg,
-puis l'autre avenue. Ils me font encore
-du mal à les transcrire aujourd'hui, après
-tant de jours, mais c'est un mal sourd, une mélancolie
-<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span>
-presque douce, tant elle est tendre. Il
-s'y mélange une pitié songeuse, semblable à
-celle que j'éprouverais devant la pierre sous laquelle
-Camille reposerait, au lieu que dans cette
-première invasion de la certitude, une âcre nausée
-de colère et d'amertume me secouait tout
-entier. Fallait-il que je l'eusse aimée sans le savoir,&mdash;sans
-savoir du moins combien,&mdash;pour
-que, de penser à elle comme j'y pensais, me fût
-un tel supplice!</p>
-
-<p class="space">Une fois rentré, et avant de me coucher, je
-voulus revoir ces deux portraits que j'avais
-esquissés d'elle: le premier, celui d'avant Jacques
-et que je cachais si soigneusement; le second, celui
-du mois dernier, avec son sourire inachevé.
-Ces deux images me la rendirent si présente, et
-si présente aussi la souillure qui la salissait à ce
-même moment, que je me rappelle avoir, dans
-la solitude de cet atelier, poussé de véritables
-gémissements de bête qui râle. Ma douleur se
-soulageait en de tels éclats, que mon domestique
-en fut réveillé. Je vis avec stupeur ce brave garçon
-entrer dans la pièce pour me demander si
-j'étais malade et si j'avais besoin de ses services.&mdash;Grotesque
-incident qui eut du moins un
-avantage: il mit fin à ce passage de demi-folie.
-Je sourirais de cet accès d'enfantillage après tant
-de mois, si je n'y trouvais, hélas! une preuve de
-<span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span>
-plus de la fatalité personnelle, un signe de ce destin
-qui m'a toujours refusé le pouvoir de façonner
-les événements d'après mon âme. Idolâtrant
-Camille de cette tendresse, n'aurais-je pas dû le
-lui dire déjà? N'aurais-je pas dû tout disposer
-pour que son premier mouvement, si elle voulait
-mettre quelque chose d'ineffaçable entre Jacques
-et elle, fût de m'y mettre, moi? Qui sait? J'eusse
-réalisé, alors, avec elle, ce roman qu'elle avait
-rêvé et manqué avec Molan! J'eusse mis, à panser
-sa blessure, tant de finesse, un tact si passionné,
-tant d'adoration caressante, qu'elle
-m'eût aimé peut-être un jour! Ah! tristesse de ce
-qui aurait pu être!</p>
-
-<p class="quote"><i>... Look in my face, my name is:&mdash;Might have been!<br />
-I am also called:&mdash;No more, Too late, Fare thee well!...</i></p>
-
-<p>&mdash;«Regarde-moi, je suis <i>Ce qui aurait pu
-être!...</i> On m'appelle aussi <i>Jamais plus, Trop tard,
-Adieu.</i>» Qu'ils seraient vrais à mettre sur ma
-tombe ces deux vers du peintre poète Rossetti!&mdash;Ce
-qui pouvait être! Jamais plus! Trop tard!
-Adieu!...</p>
-
-<p class="space">Je passai cette nuit presque sans dormir, sinon,
-au matin, d'un sommeil fiévreux où j'eus
-un étrange rêve. Il me sembla que j'étais assis à
-la table d'un grand dîner. J'avais en face de moi
-Camille vêtue de rouge avec l'or de ses cheveux
-<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span>
-épars sur ses épaules nues. Il y avait auprès d'elle
-mon malheureux ami, Claude Larcher, dont je
-sais cependant qu'il est mort, et je savais qu'il
-était mort, à cette minute même où je le voyais
-vivant. Quoique nous fussions à table, Claude
-était occupé à écrire. C'était une angoisse infinie,
-pour moi, de le voir qui traçait ses lignes, en
-crispant sa main sur son porte-plume, par un
-geste que je lui ai trop connu. Je me rendais
-compte que, si malade, un tel effort lui était
-irréparablement funeste. Je voulais lui crier de
-s'arrêter, je ne le pouvais pas, menacé du doigt
-par Camille dans les yeux de laquelle je discernais
-un ordre absolu de ne pas dire un mot.
-Je comprenais en même temps que la lettre
-ainsi écrite par Claude m'était destinée. Elle
-contenait un conseil relatif à Camille, et je savais
-ce conseil d'un intérêt si pressant que d'attendre
-m'était un supplice qui s'augmenta encore
-quand tout le monde se leva de table, et
-que je vis Larcher s'en aller avec le papier sans
-me le donner. Je me mis à le poursuivre à travers
-un dédale infini d'escaliers tournants. Pour les
-descendre plus vite, je m'élançais, posant mon
-pied à vide et rebondissant comme si des ailes
-m'eussent soulevé, jusqu'à ce que je me trouvai
-dans un jardin que je reconnus pour être
-celui de Nohant, quoique je n'y sois jamais
-allé. J'observai avec étonnement la belle ordonnance
-<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span>
-des parterres, où des semis de fleurs éclatantes
-traçaient des caractères sur le gazon, et j'y
-lus, avec stupeur, la phrase que Jacques m'avait
-prononcée: «<i>Elle avait déjà commencé...</i>» Au
-même moment, un éclat de rire me fit me retourner.
-J'aperçus Camille, les cheveux toujours
-défaits sur ses fines épaules, toute pâle dans sa
-robe rouge. Elle apportait à Tournade un billet
-que je savais être celui de Claude. Le gros homme
-était couché, la face encore plus rougeaude que
-d'habitude, et il faisait claquer ses lèvres l'une
-contre l'autre avec la sensualité d'un goinfre
-d'auberge en présence d'un bon plat. C'est alors,
-au moment où Camille commençait de défaire
-sa robe pour se glisser dans le lit, que la douleur
-devint aiguë à ne pas la supporter. Je comprenais
-qu'elle allait se donner à lui pour la première
-fois. Je voulus courir vers elle, et, de nouveau,
-cette même immobilité invincible me paralysa
-tout entier, et je me réveillai, baigné de sueur...</p>
-
-<p class="space">En y réfléchissant aujourd'hui, je démêle
-avec une parfaite lucidité les divers éléments
-combinés dans ce cauchemar. Il n'est pas jusqu'à
-cette vision singulière de Nohant qui ne
-s'explique par ce fait que le héros d'<i>Adrienne
-Lecouvreur</i>, la pièce utilisée par Camille en vue
-de sa vengeance, est Maurice de Saxe, le propre
-grand-père de George Sand. Mais quand on traverse
-<span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span>
-des périodes d'un trouble moral très intense,
-on oublie qu'endormi ou éveillé, des lois aussi
-exactes que celles de la chimie gouvernent ces
-précipités intérieurs, nos pensées. Le fond superstitieux
-qui dort en chacun de nous s'agite
-obscurément, et l'on veut apercevoir dans le désordre
-des visions nocturnes des pressentiments,
-des conseils, une révélation. Je ne fus pas plus
-tôt sorti de ce pénible sommeil qu'une idée s'empara
-de moi: si, cependant, cette visite chez
-Tournade, la veille, n'avait pas été suivie d'une
-chute irréparable? N'arrive-t-il pas tous les jours
-qu'une femme accepte un rendez-vous, qu'elle
-s'y rend, et puis, au dernier moment, elle se révolte,
-elle défend sa personne physique avec
-acharnement, et elle s'en va, s'étant refusée avec
-une énergie aussi folle que son inconséquente
-démarche. Pourquoi n'avais-je pas admis cette
-hypothèse la veille et pourquoi l'admettais-je
-maintenant? Je n'en avais pas d'autre raison que
-ce songe. C'en fut assez pour que je me levasse
-hâtivement,&mdash;il était huit heures,&mdash;et je
-courus jusqu'à la maison de la rue de la Barouillère.
-Par bonheur ou par malheur, car un peu
-d'incertitude dans certains moments, c'est encore
-un peu d'espérance,&mdash;au moment même
-où je frappais au carreau de la loge pour demander,
-malgré l'heure matinale, si M<sup>lle</sup> Favier
-était chez elle, je reconnus, dans cette loge, une
-<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span>
-servante qui avait accompagné Camille chez
-moi à plusieurs reprises. Cette vieille fille était
-la même qui m'avait ouvert la porte, lors de ma
-première visite. Elle avait vu naître la petite, je
-le savais, et la tutoyait. A ma vue, elle se précipita
-hors de la loge avec une hâte qui redoubla
-mes tristes pressentiments.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! monsieur La Croix,» me dit-elle,
-après m'avoir entraîné dans la cage de l'escalier
-de peur que l'on n'entendît notre conversation;
-«vous venez voir Mademoiselle?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Elle est rentrée?» m'écriai-je. Et tout de
-suite, je compris, à regarder le visage anxieux
-de la servante, que sa demande avait été un
-pieux mensonge. Camille n'était pas rentrée.
-Mon exclamation révélait trop à mon interlocutrice
-que je savais quelque chose, et, tout de
-suite, elle m'interrogea. Me questionner, c'était
-tout m'apprendre.</p>
-
-<p>&mdash;«Écoutez, monsieur La Croix,» me dit-elle
-fébrilement, et elle joignait ses mains déformées
-et crevassées de bonne à tout faire, qui tremblaient
-un peu. «Si vous savez où elle est, je vous
-le demande, au nom de votre mère à vous, allez
-la quérir... Depuis que le cocher, hier soir, a apporté
-un mot d'elle, disant qu'elle ne rentrerait
-pas, Madame est comme folle de douleur... Je ne
-l'ai pas vue ainsi même quand nous avons trouvé
-Monsieur, avec sa balle dans le front... Elle ne fait
-<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span>
-que pleurer en me disant: «Je ne veux plus la
-voir jamais, jamais. Je la chasserai, si elle revient...»
-Elle dit cela, mais si Camille rentre,
-je suis sûre qu'elle lui pardonnera quand même.
-Comprenez-vous cela, monsieur La Croix? Une
-enfant comme elle, et sage, et douce, qui jamais
-ne se laissait approcher de personne? Et nous
-nous disions, Madame et moi, qu'elle se marierait
-si bien, comme cette chanteuse qui est devenue
-une marquise!... Non! Je ne peux pas
-croire qu'elle a fauté!... Monsieur La Croix, vous
-qui êtes si bon, dites-moi tout ce que vous savez.
-Je ne suis pas comme une autre... Je l'ai élevée
-toute petite... C'est à cause d'elle que je n'ai pas
-quitté Madame, quand tout a croulé... Mais, que
-cette concierge ne me voie pas causer avec vous
-si longtemps. J'ai déjà eu tant de peine à expliquer
-comment la petite a découché... Si elle revient,
-ça ira de soi...»</p>
-
-<p>&mdash;«Hélas!» lui répondis-je sans obéir à son
-injonction de monter jusqu'à l'appartement, tant
-je redoutais la douleur de la mère, «je ne sais
-rien de plus que vous, et la preuve, c'est que je
-venais demander des nouvelles de M<sup>lle</sup> Favier,
-qui m'avait paru souffrante hier soir...»</p>
-
-<p>&mdash;«Ce n'est pas chez vous qu'elle est?» demanda
-la vieille fille, que mon embarras avait
-trop frappée. Elle l'expliquait à sa manière et ce
-soupçon révélait trop quelle affection passionnée
-<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span>
-elle portait à «la petite»,&mdash;comme elle appelait
-tendrement Camille. Ce désespoir de la mère,
-cet affolement de la servante achevèrent de me
-navrer le c&oelig;ur. Une fois de plus je sentais dans
-quelle atmosphère de tendresse naïve et simple
-la pauvre Duchesse Bleue avait grandi. Elle avait
-été, elle aussi, une de ces petites filles dont la
-venue au monde est saluée comme une fête, dont
-toutes les étapes vers leur existence de femme
-sont des fêtes encore: baptême, anniversaires de
-naissance, première communion, première robe
-longue,&mdash;et tout cela pour que l'objet de tant
-de sollicitude émue, finisse dans les souillures de
-la galanterie! Et la fidèle servante continuait, naïf
-écho de mon amère pensée: «Non, ce n'est pas
-possible que ce soit chez vous, ni chez M. Molan,
-ni chez M. Fomberteau, vous êtes de trop honnêtes
-garçons pour faire, d'une demoiselle comme elle,
-une femme entretenue... Elle va être cela maintenant...
-Elle, Camille, Camille, Camille!...»</p>
-
-<p>Et oubliant ses propres recommandations sur
-la nécessité d'échapper aux racontars de la loge,
-la brave créature éclata en sanglots. Je la calmai
-du mieux qu'il me fut possible, en lui jurant que
-je ferai tout au monde pour voir Camille dans
-la journée et pour lui dire l'état où son départ
-du logis jetait sa mère.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu'elle revienne!» fut la seule réponse
-que j'obtins à travers des larmes, et aussi ce mot,
-<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span>
-sublime d'impudeur dans le dévouement: «Si
-elle veut avoir des histoires, je l'y aiderai tant
-qu'elle voudra!... Dites-le lui, mais qu'elle reste
-à vivre avec nous!...»</p>
-
-<p class="space">C'en était donc fait. Le drame de passion et de
-perfidie auquel j'assistais depuis ces dernières
-semaines se résolvait par son dénouement logique.
-Mon songe de cette nuit avait menti. Il
-était trop tard pour empêcher que cette adorable
-enfant, née avec les délicatesses du romanesque
-le plus rare dans la tête et dans le c&oelig;ur, ne devînt
-une fille,&mdash;tout court. Sa fierté même,&mdash;cette
-jolie et vibrante fierté pour laquelle je l'avais
-tant chérie, hâterait sa dégradation.&mdash;Au sortir
-de la crise de fureur qui l'avait jetée au lit d'un
-Tournade, le mépris où elle se tiendrait elle-même,
-l'avilirait trop à ses propres yeux, et cette
-nausée intime n'aboutirait qu'à deux résultats
-également affreux à imaginer. Ou bien, elle ne
-se supporterait pas un jour de plus, et elle se
-tuerait, ou bien elle trouverait une sorte de douloureux
-orgueil à incarner en elle ce type de
-luxe outrageant et d'impudence triomphante que
-devient une grande actrice doublée d'une grande
-courtisane. Laquelle de ces deux solutions devait
-préférer un homme qui l'aimait comme je l'aimais,
-de ce sentiment d'abord si obscur, aujourd'hui
-si misérable et si saignant? L'une et l'autre
-<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span>
-perspective me furent si horribles qu'en dépit de
-la promesse faite à la vieille servante, je pris la
-ferme résolution de ne pas revoir la malheureuse
-enfant, et celle plus sage encore d'exécuter un
-projet vaguement caressé, depuis que je commençais
-de trop bien comprendre mon pauvre
-c&oelig;ur: partir, retourner soit en Espagne, soit en
-Italie, dans un de ces pays de soleil où une âme,
-blessée jusque dans son fond, enveloppe du
-moins sa plaie intime de solitude, de lumière et
-de beauté. J'ordonnai à mon domestique stupéfié
-de préparer immédiatement mes malles
-pour une longue absence, et je me mis à classer
-des études, puis à feuilleter des guides en me
-contraignant à m'absorber dans la bousculade de
-ce départ précipité. Le fait nouveau et monstrueux:
-cette chute de Camille aux bras de Tournade
-avait aboli en moi toute autre préoccupation.
-J'avais oublié et M<sup>me</sup> de Bonnivet, et la scène
-de la veille, et Molan lui-même. Aussi fut-ce
-comme un déplacement subit d'atmosphère, un
-rappel à une réalité abolie, lorsque je vis celui-ci,
-vers deux heures et demie, entrer dans l'atelier.
-C'était lui, pourtant, la cause du sinistre
-naufrage moral à propos duquel je souffrais.
-C'était lui que j'aurais dû maudire et haïr. Je le
-sentis, rien qu'à reconnaître son visage, à entendre
-sa voix, à toucher sa main. Il avait sa mauvaise
-figure, celle de ses heures de féroce dureté,
-<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span>
-et son extrême excitation se traduisait, pour moi
-qui l'ai tant pratiqué, par une façon qu'il a de
-mordre sa lèvre inférieure avec ses dents, qui allonge
-encore imperceptiblement son profil, déjà
-un peu aigu, et la bête cachée en chacun de nous,
-qui chez lui est le renard, transparaît alors si
-cruellement que l'ami le plus hypnotisé d'affection
-discernerait son vrai caractère dans ces minutes-là.
-Pour ma part, j'éprouvai à retrouver ainsi
-sur sa physionomie les traces des pires traits de
-sa véritable nature, un sursaut d'antipathie qui
-m'inonda de fiel. Toutes mes souffrances des
-dernières heures s'y déchargeaient et je l'accueillis
-avec une véritable explosion d'outrages:</p>
-
-<p>&mdash;«Tu viens te renseigner, n'est-ce pas? Tu
-t'es si malproprement conduit, que voilà cette
-pauvre Camille bien perdue maintenant! Je suis
-allé chez elle, ce matin, et j'ai su qu'elle avait
-passé la nuit dehors. Nous savons où. Voilà
-l'&oelig;uvre de ton égoïsme. Mais cette infamie te
-sera comptée, s'il y a quelque part une justice.
-C'est un crime, entends-tu, un crime de jouer
-avec un c&oelig;ur sincère, et de le conduire où tu as
-conduit celui-là...»</p>
-
-<p>&mdash;«Laisse-moi donc tranquille,» interrompit-il
-vivement en haussant les épaules. «Quand une
-jeune fille prend un amant, c'est qu'elle en prendra
-et deux, et trois, et quatre, et le reste... Si Camille
-avait été une honnête créature, elle m'aurait
-<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span>
-dit, quand je lui ai fait la cour: «Voulez-vous
-m'épouser? Non? Alors, bonsoir...» Elle
-ne me l'a pas dit. Tant pis pour elle!... Et, d'ailleurs,
-si je lui ai fait du mal, il me semble que
-nous sommes quittes, et, vilenie pour vilenie, son
-histoire d'hier au soir vaut toutes les miennes...»</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! la scène d'<i>Adrienne</i>!» m'écriai-je.
-«C'est à cela que tu penses pour essayer d'endormir
-tes remords, au lieu de pleurer toutes les
-larmes de ton corps sur l'assassinat moral que tu
-as commis... Parlons-en de cette soirée! Quelles
-conséquences pénibles a-t-elle donc eues, que tu
-puisses la mettre en balance avec tout un avenir
-brisé, avec une pauvre âme souillée à jamais?...
-Bonnivet a-t-il mis sa femme à la porte? T'a-t-il
-envoyé ses témoins? Non, te dirai-je moi aussi,
-et je te dispense de comparer cinq mauvaises
-minutes que tu as passées, et méritées, à ce vertige
-qui vient de prendre et de perdre cette pauvre
-fille pour toute sa vie, je te le répète, et tu l'entendras,
-pour toute sa vie...»</p>
-
-<p>&mdash;«Quelle chaleur!» répliqua-t-il avec un
-sourire ironique. «Quelle éloquence! Nous sommes
-en train de nous dire nos vérités. Allons-y...
-Tu m'en veux de ce que tu n'as pas eu le courage
-de te proposer au lieu et place de Tournade, c'est
-ça, le vrai... Pas de dénégations. Je sais à quoi
-m'en tenir, mon pauvre La Croix, moi aussi... Les
-mots amers sont inutiles entre nous, tu sais, et,
-<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span>
-changeons de propos, veux-tu?» Puis, après un
-silence: «Je ne t'en veux pas d'ailleurs, et je
-vais te le prouver en te demandant un service...
-Devine d'où je viens, de ce pas?...»</p>
-
-<p>&mdash;«De chez cette coquine de M<sup>me</sup> de Bonnivet,
-naturellement...» répondis-je. J'étais bien
-déterminé à clore cet entretien sur une brouille,
-et j'avais cherché la phrase que je pensais devoir
-le plus vivement l'atteindre. Ma colère se changea
-en stupeur, à l'entendre me répondre en ricanant:</p>
-
-<p>&mdash;«De chez cette coquine de M<sup>me</sup> de Bonnivet,
-en effet. Tu la détestes ferme, n'est-ce pas?
-Tu trouves que j'ai été bien infâme de lui sacrifier
-Camille?... Hé bien!» continua-t-il avec un
-accent singulièrement âpre, qui acheva de me
-faire comprendre que, de ce côté-là encore, il se
-passait quelque chose de très nouveau et de très
-inattendu, «je suis venu te demander de m'aider
-à m'en venger... Cela t'étonne?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Avoue qu'il y a de quoi,» lui répondis-je.
-«Je te quitte à onze heures du soir, ne pensant
-qu'à elle, indigné contre Camille à cause d'elle.
-Tout à l'heure tu traitais de vilenie la folle incartade
-de cette pauvre enfant, parce qu'elle...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et je maintiens le mot,» interrompit-il
-plus vivement encore. Il y eut un nouveau silence.
-Je pus voir qu'un combat entre des sentiments très
-contradictoires se livrait en lui. Ce qu'il avait à
-me dire faisait trop saigner sa vanité. D'autre part,
-<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span>
-cette même vanité avait besoin d'exercer sur
-M<sup>me</sup> de Bonnivet cette vengeance immédiate dont
-il m'avait parlé, et j'étais seul à pouvoir l'y aider
-efficacement. Mais, cet homme, d'habitude si
-maître de lui, venait d'être trop complètement
-bouleversé par un affront, d'autant plus dur à
-recevoir, qu'il y était moins préparé. La rancune
-fut la plus forte, et il reprit d'une voix sifflante où
-vibrait une absolue sincérité: «Oui, une vilenie,
-je maintiens le mot, et je suis presque heureux
-d'avoir à le maintenir; car cela me constitue un
-droit auprès d'elle... Écoute,» continua-t-il en
-posant sa main sur mon bras et me le serrant
-à mesure qu'il parlait: «... Je suis donc allé
-chez M<sup>me</sup> de Bonnivet aujourd'hui et aussitôt
-après le déjeuner. J'étais inquiet. On a beau savoir,
-des femmes, qu'elles sont comme les chattes,
-qui retombent toujours sur leurs pattes, et qu'elles
-gardent à leur disposition de quoi rouler un
-mari qui les aime, tant qu'elles veulent et comme
-elles veulent,&mdash;tu m'entends?&mdash;on a de ces
-grotesques sollicitudes!... Je tremblais que Bonnivet
-n'eût fait une scène à sa femme à la suite
-de l'histoire de Camille, hier au soir... Tu vas
-admirer ma bêtise, cette fois, et tu ne me reprocheras
-plus mon manque de c&oelig;ur. Pour une
-fois que je lui obéis, à ce pauvre c&oelig;ur, ça me
-réussit!... J'arrive donc et je suis reçu dans
-le petit salon que tu connais par une femme
-<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span>
-couchée sur une chaise longue, en robe de
-chambre vaporeuse. Tu vois cela d'ici: une
-dentelle autour de ses cheveux, juste ce qu'il
-faut de lumière pour lui donner un charme
-d'ombre, de fantôme, de tout ce que tu voudras
-d'idéal et de capable d'ensorceler un amant que
-l'on va congédier... Écoute encore:&mdash;«Vous
-avez la migraine?» lui demandai-je.&mdash;«On
-l'aurait à moins,» me répondit-elle, et, me regardant
-avec des yeux que je ne peux pas te
-rendre, des yeux où il y avait de la haine et de
-la fureur, mais froides, mais venimeuses:&mdash;«Vous
-en avez de l'audace,» continua-t-elle, «de
-revenir ici après ce qui s'est passé hier...» Je fus
-si interloqué de cet accueil, que je ne trouvai
-pas de réponse. C'était moi qu'elle rendait responsable
-de l'insulte que lui avait faite Camille!...»</p>
-
-<p>&mdash;«C'est un peu fort de café, comme nous
-disions à l'atelier,» fis-je en riant malgré moi de
-cette prodigieuse volte-face, et de la mine penaude
-du pseudo don Juan devant cet étonnant
-détour de méchanceté féminine. «Entre nous, tu
-ne l'avais pas volé...»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais écoute donc,» reprit-il avec plus
-de violence, «tu me blagueras plus tard et tu
-auras raison... J'ai cru que j'avais touché cette
-âme glacée à une place un peu sensible... Je
-m'étais mis dedans, voilà tout... Ce qu'elle a pu
-<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span>
-me dire, dans ce quart d'heure, d'infernalement
-dur et cruel, tu ne te l'imagines pas, et que j'avais
-très bien su à quoi je l'exposais en permettant à
-Camille de venir jouer chez elle, et que cela
-m'avait flatté, naturellement, de mettre mes
-deux maîtresses en face l'une de l'autre, et qu'elle
-nous avait reçus, Camille comme une dame, moi
-comme un homme du monde et que nous nous
-étions conduits, elle en cabotine, moi en homme
-de lettres,&mdash;elle a osé se servir de ces mots!&mdash;et
-que c'était un coup combiné entre nous, que
-nous lui paierions, moi ma vanité, elle son insolence;
-que, d'abord, c'était la dernière fois que
-sa porte m'était ouverte, qu'elle avait parlé avec
-son mari,&mdash;elle a osé me dire cela encore,&mdash;oui,
-qu'elle lui avait parlé, qu'elle lui avait expliqué
-l'ignoble procédé de cette fille par des vantardises
-de ma part, tout aussi infâmes!... Et si
-tu l'avais entendue, et de quelle voix elle insistait:&mdash;«Et
-ce sera ma première vengeance,
-puisqu'il paraît qu'elle vous aime, je vais vous
-renvoyer à elle, et elle vous verra malheureux,
-et malheureux par moi; car vous le serez, vous
-le serez!...» Et elle riait du rire aigu que tu sais,
-et je l'écoutais, moi, le Jacques Molan que tu
-connais, si épouvanté devant la noirceur d'âme
-dont ces phrases faisaient preuve, que je ne l'arrêtais
-pas... Je pourrais te dire, si je posais devant
-toi, que je m'amusais à l'étudier... Hé!
-<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span>
-bien! non! En ce moment-là, j'étais paralysé, je
-ne comprends pas bien par quoi, par exemple.
-Mais je l'étais... Et, vois-tu Pierre de Bonnivet
-entrant au milieu de cette scène, et entends-tu
-le silence du petit salon, entre nous trois? Je te le
-jure, j'ai eu l'idée de crier à cet imbécile de mari,
-en ce moment-là:&mdash;Vous savez, j'ai été l'amant
-de votre femme... Je crois que cela m'aurait soulagé!
-Il en aurait suivi, quoi? Un duel. On en réchappe,
-et j'eusse été vengé par le déshonneur
-de cette drôlesse... Et puis le préjugé qui veut
-qu'on supporte tout plutôt que de vendre une
-femme qui s'est donnée à vous, même quand elle
-le mérite, m'en a empêché... Et me voici...»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais enfin, à quel mobile a-t-elle bien
-pu obéir?...» m'écriai-je, tellement abasourdi
-par ce récit que je ne pensais plus à me moquer
-du contraste entre l'attitude triomphante du Jacques
-de la veille et la piteuse confession qu'il
-venait de me faire, haletant, furieux, si bouleversé
-qu'il avait tout dit pêle-mêle, sans calcul,
-cette fois, et sans attitudes. C'était l'animal blessé
-qui crie. «Oui,» répétai-je, «à quel mobile?
-Elle a été ta maîtresse. Par conséquent elle tenait
-un peu à toi, que diable!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Elle tenait à me prendre à Camille,» interrompit-il.
-«Cela, je l'ai toujours su... Maintenant
-qu'elle a réussi, je ne l'intéresse plus, c'est
-encore très naturel... La rancune de l'amour-propre
-<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span>
-outragé a fait le reste... Je lui ai représenté
-Camille un instant et elle m'a détesté de la haine
-qu'elle lui porte. C'est encore très naturel... Elle
-a trouvé le moyen de tout concilier à la fois: le
-ménagement envers la défiance de son mari, trop
-averti maintenant, cette féroce rancune, et, sans
-doute, son fonds naturel de rosserie, par cette
-invraisemblable rupture... Mais on ne me met pas
-à la porte comme cela. J'ai une revanche à prendre
-et je la prendrai... Tu vas m'y aider, et tout
-de suite...»</p>
-
-<p>&mdash;«Moi?» répondis-je, «comment?»</p>
-
-<p>&mdash;«En allant de ce pas chez Camille,» me
-dit-il, et, comme je faisais un geste, il insista:
-«Oui, chez Camille... Il y a ce soir une première
-au Théâtre-Français, et j'ai une baignoire... Je
-veux assister à cette représentation avec elle, en
-tête-à-tête, as-tu compris? M<sup>me</sup> de Bonnivet doit
-y être. Je veux que la gueuse me voie avec la
-petite Favier, qu'elle constate que nous sommes
-remis ensemble et heureux, et cela lui fera mal
-dans son amour-propre. C'est le seul point où
-je peux l'atteindre! Ah! elle est convaincue que
-je suis parti de chez elle en pleurant, que j'ai le
-c&oelig;ur déchiré, que je suis misérable!... Elle aura,
-devant ses yeux de pintade riche, la preuve qu'elle
-n'aura pas plus compté dans notre vie, à Camille
-et à moi, que ceci,» et il jeta par terre une
-allumette avec laquelle il venait d'allumer sa cigarette
-<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span>
-«et il faudra bien qu'elle se dise: «Cet
-homme m'a eue, tout de même». Car je l'ai eue,
-elle ne peut pas empêcher cela, qu'elle n'ait été à
-moi, la coquine, que je l'aie tenue là, dans un lit...
-Comme cela venge de penser qu'une femme ne
-peut tout de même jamais, jamais effacer cela!...»</p>
-
-<p>Cette atroce explosion de mauvais sentiments
-avait rendu sinistre le visage de ce garçon qui
-passe, non sans raison, pour un joli homme, et
-qui peut se faire si félin, si doux, si caressant. Il
-était hideux à cette minute, où il justifiait d'une
-manière saisissante les théories habituelles à mon
-pauvre Claude, sur la haine sauvage qui fait le
-fond des rapports simplement sexuels. Ce soi-disant
-amour à base de cruauté m'a toujours répugné
-si profondément, qu'il me fut impossible
-de plaindre Jacques, quoique je le sentisse aussi
-malheureux qu'il est capable de l'être. D'ailleurs,
-je voyais nettement l'inutilité absolue de la démarche
-que me demandait l'amant congédié. Le
-caractère de M<sup>me</sup> de Bonnivet s'éclairait pour
-moi tout entier. Je comprenais qu'avec ses subtiles
-prétentions à la rouerie, mon camarade
-avait été, vis-à-vis de cette femme, ce que sera
-toujours le plus corrompu des écrivains devant
-une créature vraiment scélérate et qui ne fait
-pas de dilettantisme avec la dépravation: un
-enfant, un pauvre diablotin de fanfaron de vice,
-aussitôt démasqué et ligoté. L'implacable coquette
-<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span>
-s'était amusée à saccager le bonheur de la
-petite Favier avec la joie que ces êtres qui ne
-peuvent pas sentir, éprouvent à martyriser les
-sentiments des autres. Elle avait vu clair dans le
-c&oelig;ur de Molan. Elle avait man&oelig;uvré de manière
-à y enfoncer le couteau juste au point vulnérable,
-et, au moment voulu, elle le mettait à la porte,
-cette besogne faite, avec la seule volupté qu'elle
-pût éprouver, celle de faire souffrir. Et lui, le théoricien
-de toutes les dépravations parisiennes,
-s'était laissé acculer à cette petite exécution sans
-rien deviner. Maintenant, il écumait de rage impuissante
-contre cette maîtresse qui avait joué
-avec lui tant que ce jeu avait convenu à son despotisme
-et à son ennui, à son sadisme moral
-aussi,&mdash;car son mot était juste, et il y a de
-cette perversité dans toutes les femmes froides
-qui ont des amants. Et elle ne lui laissait pas
-en mains une ligne de son écriture, pas un portrait,
-rien qui pût prouver leur liaison. Non.
-Molan n'était pas de force, et n'eussé-je pas eu
-d'autres motifs, je lui aurais refusé la démarche
-qu'il me demandait. Le seul service à lui rendre
-était de l'arracher à tout rapport avec cette redoutable
-femme. D'ailleurs, faire servir de nouveau
-la malheureuse actrice à cette besogne m'eût paru
-la misère des misères, et je le lui dis, en prenant
-texte de son outrageant rappel de possession
-physique:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span>
-&mdash;«Contente-toi de cette satisfaction d'amour-propre,
-car, pour l'autre, tu oublies où en
-sont tes rapports avec Camille...»</p>
-
-<p>&mdash;«Comment?» dit-il, et il eut ce mot, le
-plus étonnant que son égoïsme eût jamais proféré
-en ma présence «mais puisque je lui pardonne
-le Tournade de cette nuit!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais elle?» lui répondis-je, «elle ne te
-le pardonne peut-être pas...»</p>
-
-<p>&mdash;«Allons donc!» répliqua-t-il, «tu n'as qu'à
-y aller et à lui demander pour moi dix minutes
-d'entretien ici. Tu verras si elle te les refuse.&mdash;Allons,
-fais cela pour moi... et pour elle!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Non, et non,» finis-je par lui répondre
-avec la brutalité d'une véritable indignation qui
-lui fit hausser de nouveau les épaules et prendre
-son chapeau en me disant:</p>
-
-<p>&mdash;«Hé bien, j'irai moi-même la chercher...»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais où cela?» lui demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;«Où elle est,» me répondit-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Chez Tournade?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Chez Tournade... Après tout, une affaire
-avec ce drôle, ça me détendrait les nerfs. Et
-puis la Bonnivet le saurait et ce serait une preuve
-de plus que j'aime toujours Camille... Je suis
-tranquille, d'ailleurs. Je vais trouver une lettre
-d'elle chez moi, me suppliant de la revoir...
-C'est déjà étonnant qu'elle n'ait pas reparu ce
-matin...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span>
-Il était redevenu le Jacques Molan des grands
-jours, le personnage de tant d'aplomb, d'une si
-imperturbable affirmation personnelle, et dont il
-émane une étrange autorité. J'y étais désormais
-réfractaire, pour mon compte. En était-il de même
-pour Camille? N'allait-il pas réussir et reprendre
-son empire sur la pauvre amante qu'il avait martyrisée
-jusqu'à l'avilir? Et alors quelle dégradation
-pire encore! Cette question que je me posai quand
-Jacques m'eut enfin quitté, acheva de me noyer
-d'une telle amertume que ma volonté devint irrésistible
-de m'en aller, de ne plus les revoir, ni elle,
-ni lui, de n'en plus rien savoir jamais. Je décidai
-de partir tout droit pour Marseille et le soir même.
-Là je prendrais un parti définitif. J'employai ce
-qui restait de jour à quelques courses indispensables
-chez le banquier, chez le marchand de couleurs,
-au bureau des wagons-lits, chez les deux
-ou trois parents éloignés avec qui j'ai conservé
-des relations. De temps à autre, je regardais ma
-montre, et, à la pensée que le temps avançait, une
-main me serrait physiquement le c&oelig;ur. J'avais
-froid d'avance de la solitude où j'allais entrer en
-quittant la ville où vivait, où respirait mon unique
-amour. Quel fut mon trouble lorsqu'à six
-heures et au moment où je me mettais à ma
-table pour faire honneur à un demi-dîner, dans
-la salle à manger située au rez-de-chaussée du
-<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span>
-petit hôtel, j'entendis une voiture s'arrêter à la
-porte. Le timbre de l'entrée retentit, puis une
-voix, celle de la personne que j'avais à la fois le
-plus d'envie et de peur de revoir en ce moment,
-la voix de Camille Favier!</p>
-
-<p>&mdash;«Vous partez?» me demanda-t-elle, quand
-je vins la rejoindre dans l'atelier où j'avais dit au
-domestique de l'introduire, «j'ai vu vos malles
-prêtes dans l'antichambre...»</p>
-
-<p>&mdash;«Oui,» lui dis-je, «je vais faire un tour
-en Italie...» Elle n'avait pas levé son voile,
-comme si elle avait voulu que je ne pusse pas
-voir son visage. Ce signe de la honte qu'elle
-éprouvait au fond d'elle me fut pourtant une
-douceur. C'était une preuve, après tant d'autres,
-de cette délicatesse native qui me rendait plus
-navrante sa chute dans la prostitution, qui me
-la rendait, elle, plus douloureusement, plus follement
-chère.</p>
-
-<p>&mdash;«Et quand?» me demanda-t-elle de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;«Dans une heure vingt-cinq, si le train n'a
-pas de retard,» dis-je sur un ton de plaisanterie
-en regardant la pendule qui remplissait de son
-battement la vaste pièce vide. Nous restâmes
-tous deux silencieux à écouter ce bruit du temps,
-ce pas invincible de la vie qui nous avait conduits
-à cette minute, qui allait nous conduire vers
-quelles autres minutes, que nous prévoyions si
-<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span>
-déshonorantes pour elle, si mélancoliques pour
-moi? Quoique nous n'eussions échangé que ces
-paroles presque insignifiantes, elle savait que je
-savais tout. Elle s'était assise, le front dans sa
-main, et elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Tant pis. Je voulais vous charger d'une
-commission pour Jacques...»</p>
-
-<p>&mdash;«Laquelle?» fis-je tout tremblant; je prévoyais
-trop l'horrible confidence. J'ajoutai pourtant:
-«Si je peux vous être utile en reculant
-mon départ...»</p>
-
-<p>&mdash;«Non», dit-elle avec une énergie singulière.
-«Ce n'est pas la peine. Il vaut mieux que
-je ne vous revoie pas, vous non plus. C'était
-pour lui retourner cette lettre qu'il m'a adressée
-aujourd'hui, voyez à quelle adresse», et elle me
-tendit l'enveloppe sur laquelle je pus lire le nom
-de la rue Lincoln et celui de Tournade, et elle
-ajouta, d'une voix déjà moins ferme: «Je voulais
-le prier de ne plus m'écrire, de ne plus me chercher
-ni là ni ailleurs, puisque je ne suis plus libre...»</p>
-
-<p>Il y eut un nouveau silence entre nous. Elle
-s'était levée et me tendit la main en me disant:</p>
-
-<p>&mdash;«Je lui enverrai la lettre moi-même et par
-la poste. Ce sera mieux... Allons, Vincent, adieu,
-et bon voyage. Vous vous souviendrez de moi,
-n'est-ce pas? Et vous ne me jugerez pas mal...
-Allons, embrassons-nous, puisque nous nous reverrons
-Dieu sait quand!...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span>
-Et comme j'appuyais mes lèvres sur sa joue,
-je sentis, à travers son voile, que cette joue était
-mouillée de larmes. Il ne se prononça pas une
-parole de plus entre nous. Je ne trouvai pas une
-question à lui poser. Elle ne trouva pas une plainte
-à gémir. Même à des lits de mort bien chers, je
-n'ai jamais dit un adieu qui m'ait fait plus de mal.</p>
-
-<div class="section">
-<h3>XI</h3>
-</div>
-
-<p>... Oui! le déchirant, le triste adieu! Et faut-il
-que j'en aie été pénétré de mélancolie jusque
-dans l'arrière-fonds le plus intime de mon c&oelig;ur
-pour qu'en en traçant le récit, j'aie trempé mon
-papier de mes larmes, et voici que je me sens à
-peine la force de reprendre ma plume pour ajouter
-à ce roman réel le sinistre épilogue dont l'ironie
-suggestive&mdash;comme on dit dans le style
-d'aujourd'hui,&mdash;m'a seule décidé à écrire ces
-pages! Vingt-cinq mois et une si longue absence
-n'ont pas guéri la secrète blessure. Elle se rouvre,
-elle saigne encore, à ce seul souvenir de la joue
-de Camille tout humide de ces vaines larmes sous
-mon baiser d'ami, le premier et le dernier que j'aie
-posé sur ce charmant visage à jamais profané. Et,
-<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span>
-cependant, si l'absence et le silence sont les deux
-grands remèdes à ces passions sans espoir et sans
-désir, comme était mon étrange sentiment pour
-cette pauvre fille, je peux me rendre la justice
-que je les ai bien sincèrement pratiqués. Et ces
-vingt-cinq mois m'apparaissent si courts, si courts,
-en regard de ces quelques semaines passées à
-suivre, heure par heure, la marche fatale de l'amoureuse
-déçue vers le désespoir et le reste,&mdash;sans
-essayer de l'empêcher. Récapitulons-les, pourtant,
-ces deux années, pour mémoire, et aussi pour me
-prouver que je n'ai pas trop à trop en regretter
-l'emploi. Ce fut d'abord, et le soir même, la fuite
-précipitée vers Marseille, puis, dès le lendemain, le
-départ pour l'Italie, par mer, sur un des bateaux
-qui touchent à Bastia en dix-huit heures, et de là
-vont à Livourne. J'ai toujours préféré cette façon
-d'entrer dans la chère Italie, sans étapes et d'un
-trait, outre que, dans la circonstance, ce voyage
-coupait court à une possibilité quelconque de
-télégrammes ou de lettres, au moins pendant une
-demi-semaine,&mdash;du dimanche au jeudi. Camille
-Favier allait-elle quitter Tournade et reprendre son
-joug de maîtresse de Jacques, ou bien non? Ce
-dernier allait-il donner suite à cet absurde projet
-d'un duel avec son nouveau rival? Ne pousserait-il
-pas la folie de l'amour-propre humilié jusqu'à
-s'arranger pour avoir, au contraire, une affaire
-avec Pierre de Bonnivet? Autant de problèmes
-<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span>
-que je voulais ne plus me poser, tant j'étais las.
-Dieu! que j'étais las! Entre parenthèses, j'eusse
-eu grand tort de me les poser, car pour parler
-comme mon ami Claude qui citait avec tant de
-délice une phrase de Beyle sur l'exécution capitale
-d'un de ses héros «<i>tout se passa simplement,
-convenablement...</i>» J'ai su ce détail depuis, mais
-beaucoup plus tard. Sur le moment, je demeurai
-dans une incertitude que j'eus la sagesse de prolonger.
-Seulement quatre mois après, ouvrant
-par hasard un journal français, dans un hôtel de
-Pérouse, j'y lus que M<sup>lle</sup> Camille Favier allait
-être doublée par M<sup>lle</sup> Berthe Vigneau dans le
-principal rôle de la comédie de Dorsenne, et
-d'un, comme disait encore Molan,&mdash;que le dit
-Molan lui-même publiait un recueil de ses pièces
-de théâtre avec une préface inédite, et de deux,&mdash;qu'un
-cheval de M. Tournade, Butterfly, avait
-gagné je ne sais quel prix de course, et de trois,&mdash;enfin,
-que l'on remarquait, à un <i>five o'clock</i>
-très réussi chez M. de Senneterre, M<sup>mes</sup> X...,
-Y..., Z... et de Bonnivet, et de quatre,&mdash;toutes
-nouvelles piquées dans cet unique numéro du
-journal comme des grains de raisin dans un pudding.
-Elles suffisaient pour me prouver que ce
-coin de monde, comme tous les coins de monde,
-était toujours pareil à lui-même, et la rassurante
-lacune de gros événements. Mais, de mon côté, ne
-venais-je pas de m'imiter moi-même en copiant
-<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span>
-d'abord à Pise un morceau de la fresque de Spinello
-Aretino sur Saint-Éphèse, puis à Prato
-la Salomé de Fra Filippo Lippi, pour continuer
-par une étude d'après le Piero della Francesca
-d'Arrezzo, cette extraordinaire <i>Invention de
-la Sainte-Croix</i>? Et maintenant je me préparais à
-gagner Ancône par Foligno, puis Brindisi, pour
-m'en aller à Athènes et à Olympie repaître de
-nouvelles visions le plus insatiable et le plus stérile
-des dilettantismes. Quand je songe à cet
-acharné travail de vaine culture, je me redis toujours
-une autre phrase que Dorsenne citait toujours,
-celle-là, cette exclamation de Bolivar
-mourant, si poignante de lassitude: «Ceux
-qui ont servi la Révolution ont labouré la mer!»
-Et ceux qui ont servi l'art, comme je l'ai servi,
-ont-ils accompli une besogne plus utile? Alors,
-quoi?...</p>
-
-<p class="space">Alors quoi? J'imagine que Bonaparte, Talleyrand,
-Bernadotte, et tant d'autres, auraient eu un
-sourire d'un profond mépris pour le révolutionnaire
-agonisant qui n'avait su pêcher aucun trésor
-dans la grande eau trouble de la politique, et moi
-je n'ai qu'à penser aux deux petites scènes qui
-ont déterminé cette crise aiguë de ma mémoire,
-pour que je me jette à moi-même un sourire non
-moins méprisant. Pourtant, ai-je été dupe de
-m'enivrer de beauté antique, comme j'ai fait en
-<span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span>
-Grèce, et de lumière? Ai-je été dupe, une fois revenu,
-de tout préparer pour un séjour plus long
-en Orient et de reprendre le chemin de l'Égypte
-et de l'Asie-Mineure au mois d'octobre, afin d'y
-commencer cette suite de tableaux sur Notre-Seigneur
-évoqué dans son vrai milieu de nature,
-qui serait l'&oelig;uvre définitive de ma maturité, si
-un autre ne m'eût devancé? Le hasard avait empêché
-qu'entre ces deux voyages je rencontrasse
-Jacques et Camille. J'avais su seulement que
-cette dernière était de plus en plus célèbre, et
-quant à lui, il s'était marié. Il s'était décidé à
-cueillir enfin la poire mûre, comme il m'avait
-dit au cercle, dans notre lointain dîner, et il
-l'avait cueillie dans de très sages conditions. Il
-avait épousé une veuve d'à peu près son âge,
-extrêmement riche et sans enfants, de quoi faire
-à sa maturité un intérieur de luxe cossu et «sans
-copie». De quel accent il disait ces mots autrefois!
-Mais comme il n'avait pas daigné ajouter
-un mot d'amitié à la lettre de faire-part qui m'annonçait
-son mariage, moi non plus je ne lui avais
-pas écrit. Cette suppression absolue de rapports
-entre nous ne me permettait guère de m'attendre
-à le voir entrer, comme il fit l'autre jour,
-dans mon atelier, un peu marqué, mais à peine,
-l'&oelig;il aussi fin, la bouche aussi railleuse, toujours
-charmant de tournure et de façon. Il m'eût quitté
-la veille qu'il ne m'eût pas tendu la main avec
-<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span>
-plus de cordialité gaie, et, tout de suite, sans attendre
-de mes nouvelles:</p>
-
-<p>&mdash;«Tu ne te doutes pas du plaisir que j'ai à
-te revoir... Quand viendras-tu dîner à la maison,
-que je te présente à M<sup>me</sup> Molan? Tu verras. J'ai
-encore eu de la chance à cette loterie du mariage...
-Je suis sûr qu'elle te plaira beaucoup. Et
-quant à toi, elle sait combien je t'aime. Mais
-oui. Mais oui. On ne se rencontre plus. Ce n'est
-pas une raison pour s'oublier... Et qu'es-tu devenu
-depuis que nous n'avons bavardé ensemble?
-Deux ans! Il y a deux ans! Comme ça vous pousse!
-J'ai su que tu étais allé en Orient. J'ai eu de tes
-nouvelles par Laurens, le consul du Caire. Tu
-vois, je t'ai suivi de loin... Et, dis-moi,» reprit-il
-après que je lui eus répondu avec quelque embarras.
-Ces subites cordialités, après de telles
-traces d'indifférence, me déconcertent toujours
-un peu. «Oui, dis-moi. Est-ce que tu as revu
-Camille Favier?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Moi?» m'écriai-je, et je me sentis rougir
-sous son regard indulgemment ironique, «jamais.
-Pourquoi me demandes-tu cela?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! <i>Daisy</i>» me dit-il, en riant cette fois
-d'un rire gai qui découvrit les blanches palettes
-de ses dents demeurées intactes et sans un point
-d'or malgré la quarantaine approchante, «décidément,
-pâquerette vous êtes née et pâquerette
-vous mourrez...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span>
-&mdash;«Je te comprends de moins en moins,»
-lui dis-je impatienté.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment? Elle te plaisait. Tu lui plaisais.
-Elle a pris amant sur amant, depuis Tournade:
-Philippe de Vardes, Machault, Roland de
-Brèves, tout le monde, pour finir par le petit duc
-de Lautrec qui dépense, pour elle, deux cent mille
-francs par an, et tu n'y es pas retourné!... Il est
-dit,» continua-t-il avec plus de malice encore
-dans le fond de ses yeux, «que vous ne vous
-reverrez jamais que sous mes auspices!... Te rappelles-tu
-notre dernière conversation et que je t'ai
-demandé d'aller chez elle en ambassade et que
-tu as refusé? Hé bien! c'est d'une autre ambassade
-auprès d'elle que je voudrais te charger.
-Refuses-tu encore cette fois?»</p>
-
-<p>&mdash;«Cela dépend de l'ambassade,» répondis-je
-sur le même ton de plaisanterie.</p>
-
-<p>&mdash;«Hé! c'est tout littéraire,» reprit-il toujours
-gaiement. «Ce n'est pas que j'ai à craindre
-la jalousie de ma femme. Nous ne sommes pas
-des amoureux, elle et moi. Nous sommes des associés
-de la vie, et elle est assez intelligente pour
-comprendre que les infidélités d'un homme tel
-que moi sont sans conséquences... Mais j'ai
-horreur en toutes choses des <i>revenez-y</i>... et en
-amour surtout! Bref, voici ce dont il s'agit. Tu
-te souviens de M<sup>me</sup> de Bonnivet et des jalousies
-de Camille?...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span>
-&mdash;«La reine Anne?» interrompis-je, «est-ce
-que tu voudrais aussi m'envoyer chez elle? Ce
-serait complet...»</p>
-
-<p>&mdash;«Non», fit-il, «celle-là, c'est coupé et
-bien coupé. Sais-tu qu'elle est devenue veuve et
-qu'elle se remarie dans quinze jours avec un des
-Candale, un vrai. Elle n'aura plus à craindre les
-rectifications des vrais Bonnivet maintenant, et
-la voilà dans la crème de la crème... Toujours ma
-chance: elle va de plus en plus être d'un monde
-dont je ne suis pas, et je ne la rencontrerai jamais...
-Ah! la coquine! M'avait-elle mordu?
-Ai-je assez eu pour elle ce que les filles appellent
-si joliment un <i>grattin</i>?... Je l'ai tellement eu,
-et toute cette histoire s'arrangeait si bien, ces
-jalousies de Camille, la scène de l'appartement,
-celle du salon, ma foi, la pièce était toute composée
-et je l'ai écrite... Une espèce d'<i>Adrienne
-Lecouvreur</i>, mais moderne. Je l'ai lue à Fomberteau.
-Il est de mon avis, c'est ce que j'aurai fait
-de mieux... Ah! On verra si ses cent mille francs
-de rente ont aveuli Jacques Molan... C'est pourtant
-vrai qu'en me rangeant des voitures je me
-suis juré de ne plus jamais écrire, et c'est bien la
-seule exception que je ferai à cette règle. Passé
-quarante ans, on se répète, quelque génie qu'on
-ait, et, se répéter, c'est se survivre. Quand on ne
-doit pas se surpasser, il vaut mieux se taire...
-Je rêve, moi, la fin de Shakespeare et de Rossini.
-<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span>
-Oh! d'un très petit Rossini et d'un plus petit
-Shakespeare. Mais on fait ce qu'on peut, et je
-veux en rester sur mes vingt volumes... Et puis,
-ça été plus fort que moi. Ce sujet m'a pris, et
-la pièce est faite. Je te le répète, c'est la dernière!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu as fait une pièce sur cette histoire?...»
-interrompis-je. «Malheureux, que va dire M<sup>me</sup> de
-Bonnivet?»</p>
-
-<p>&mdash;«Que je n'ai aucun talent,» dit-il. «Avec
-les femmes du monde, c'est très simple. Vous
-figurez dans leurs salons, vous êtes un grand
-homme. Vous n'y paraissez plus. Vous ne valez
-pas les trois louis d'une première loge... C'est te
-dire le cas que je fais des éloges ou des critiques
-de Bonnivette. D'ailleurs, il faut croire que l'espèce
-pullule aujourd'hui. Ma femme a déjà reconnu
-dans le personnage trois de nos amies...
-Ainsi...»</p>
-
-<p>&mdash;«Et Camille? Camille dont cette aventure
-a été le roman, le triste et vrai roman, est-ce que
-tu n'as pas pensé à ce que tu lui faisais, en transportant
-son aventure toute chaude de la vie sur la
-scène?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà précisément le <i>hic</i>,» répondit-il en
-hochant la tête, «c'est tellement sa vie et sa personne...
-Il n'y a qu'elle qui puisse me jouer ce
-rôle-là... Et je ne sais pas comment rentrer en
-rapports avec elle. C'est une étrange créature.
-<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span>
-Rien ne s'efface dans cette fille. Croirais-tu qu'il
-y a quelques semaines, elle a parlé de moi à un de
-nos amis communs, avec une amertume!... Si je
-lui écris, elle est capable de ne pas ouvrir ma
-lettre. Il faudrait que quelqu'un allât lui proposer
-le rôle, devant qui elle n'eût pas d'amour-propre.
-J'ai bien pensé à Fomberteau. Mais nous ne
-sommes plus très bien ensemble depuis mon mariage.
-Il m'a reproché de m'être vendu. Quelle
-bêtise!... Camille et lui sont d'ailleurs brouillés
-depuis je ne sais quel feuilleton. Oh! elle est
-devenue très <i>grande artiste</i>, maintenant... Alors,
-je suis venu chez toi tout de go, pour te demander
-ce service!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Moi?» m'écriai-je. «Moi?&mdash;Tu veux
-que j'aille, avec ton manuscrit, demander à cette
-pauvre fille, non seulement de te pardonner
-d'avoir écrit cette pièce, mais encore que je la prie,
-de ta part, d'y jouer elle-même?... Voyons, que
-je te regarde bien en face?... Tu n'es pas un fou,
-cependant. Tu es un homme comme un autre.
-Et tu ne sens pas que tu me proposes là une monstruosité?...»</p>
-
-<p>&mdash;«Hé bien!» répondit-il avec son sourire
-de jadis, celui qu'il avait déjà tout petit pour se
-moquer de mes naïvetés, «veux-tu te charger
-simplement de lui rapporter notre conversation,
-jusques et y compris ta sortie indignée de tout à
-l'heure? Je t'y autorise. Ça ne te rend le complice
-<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span>
-d'aucune infamie, cela. Tu vas chez une ancienne
-amie que tu as un peu négligée. Rien de plus naturel,
-pas vrai? Vous parlez de la pluie et du beau
-temps. Mon nom est prononcé, et tu lui tiens
-exactement le discours que tu viens de me tenir:&mdash;Imaginez-vous
-ce que Jacques a osé me demander?
-Et le reste... Tu verras ce qu'elle te répondra...»</p>
-
-<p class="space">Était-ce la continuation de l'habituel empire
-que sa vitalité exerçait dès le collège sur mes incertitudes?
-Y avait-il, caché, tout au fond de
-moi, un désir secret de revoir Camille, une curiosité
-de savoir ce qu'était devenue la Duchesse
-bleue d'il y a deux ans? Une curiosité aussi de connaître
-sa réponse à l'inouïe proposition de
-Jacques? Je l'ai acceptée, cette ambassade, que
-j'avais trouvée, que je continue de trouver monstrueuse.
-J'y suis allé chez Camille, cette Camille
-«d'après tout le monde», pour prendre un des
-mots horribles de son ancien amant! Je l'ai revue,
-cette tête que j'ai tant aimée, encadrée cette fois
-dans ce luxe ignoble qui contrastait si cruellement
-pour moi avec l'humble et fière simplicité de la rue
-de la Barouillère! Il n'y avait pas un des meubles
-de ce vieux logis de cette vieille rue qui ne racontât
-une noblesse, ou d'elle, qui n'avait pas voulu
-vendre sa beauté, ou de sa mère, qui avait sauvé
-l'honneur de leur nom par un héroïque sacrifice
-<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span>
-de sa fortune!... Il n'y a pas une pièce de l'hôtel
-somptueux, de l'infâme gynécée qu'elle habite
-maintenant avenue de Villiers, comme mes confrères
-en vogue, qui ne raconte une de ses prostitutions.
-Et elle-même, était-ce bien la femme que
-j'avais vue pour la dernière fois, n'ôtant pas son
-voile, comme si j'eusse pu discerner sur ses joues
-si pâles la trace des baisers de Tournade, oui,
-était-ce cette même femme qui me recevait, rieuse,
-insolente de bravade, sans un embarras, toujours
-belle, adorablement belle, de cette fine et délicate
-beauté, qu'elle aurait, je crois bien, jusque dans le
-salon d'un mauvais lieu, mais si provocante, si
-impudique, maintenant! Et pas un mot, pas une
-rougeur, pas un embarras ne m'attestèrent qu'elle
-éprouvât une émotion à revoir en moi le témoin
-de ce qui devait pourtant lui rester un inoubliable
-souvenir. Elle avait allumé, pour m'écouter,
-une cigarette de tabac égyptien, un tabac
-de la couleur de ses cheveux, qu'elle fumait en
-renvoyant la vapeur bleuâtre par ses délicates
-narines, les yeux grands ouverts entre ses cils un
-peu mangés déjà par le crayon, la bouche trop
-rouge du fard de la veille, les joues plus pleines,
-la gorge plus forte; et les hanches plus opulentes
-se dessinaient dans une robe de chambre qui
-était un costume d'une étoffe bleue toute lamée
-et brodée d'argent. J'avais commencé, sur une
-question de politesse, par lui dire sommairement
-<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span>
-mes voyages, mes travaux, mon retour, puis j'avais
-abordé le sujet véritable de ma visite, et je
-lui avais transmis là, brutalement, sans détour, la
-proposition de Molan.</p>
-
-<p>&mdash;«Est-il assez canaille!» fit-elle en haussant
-ses souples épaules. «L'est-il assez!» Et, pendant
-un moment, je pus espérer qu'une nausée
-de dégoût me prouverait que l'ancienne Camille
-n'était pas morte. Mais non, elle reprit après ce
-silence: «S'il y a vraiment un beau rôle pour
-moi, dites-lui donc de m'envoyer cette pièce ou
-de me l'apporter... Il a tant de talent, quand il
-en a!... L'avez-vous lue la pièce? En est-il content?
-Vous savez, j'en ai vraiment besoin de ce
-beau rôle. Lui aussi, d'ailleurs. Il se laisse oublier
-depuis qu'il est riche... A nous deux, je réponds
-du succès: sa prose est si tendre et je la sens si
-bien!...»</p>
-
-<p class="space">... Et pas un vestige d'indignation,&mdash;de cette
-indignation que j'avais ressentie à savoir profané
-ce douloureux roman de son irréparable
-chute! A peine un vestige de rancune contre
-Jacques, de cette rancune à laquelle il s'attendait
-lui-même!... De ses yeux clairs et qui gardaient
-la couleur, la pureté transparente des temps
-de son innocence, je la voyais maintenant sourire
-au beau rôle, comme j'avais vu les yeux
-rusés de Jacques sourire à ce beau sujet de pièce.&mdash;Et
-<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span>
-c'est alors que j'ai vraiment compris pourquoi
-je ne serai jamais un grand artiste. Pour
-eux, pour les êtres comme je l'ai toujours connu,
-lui, comme elle est devenue, elle, après la première
-épreuve, la vie tout entière, leur c&oelig;ur y
-compris, n'est qu'une occasion de produire cet
-acte spécial qu'ils ont à produire, cette précieuse
-sécrétion qu'ils élaborent comme l'abeille fait
-son miel, comme l'araignée fait sa toile, par un
-instinct, aveugle et féroce à la manière de tous
-les instincts.&mdash;Un amour, une haine, une joie,
-une douleur, c'est du terreau à faire pousser la
-fleur de leur talent, fleur de délicatesse et de passion,
-pour laquelle ils n'hésitent pas une minute à
-tuer en eux toute délicatesse vraie et toute passion
-vivante. Pour un mot à dire sur la scène, pour une
-phrase à écrire dans un livre, cette femme et cet
-homme vendraient leur père, leur mère,&mdash;Camille
-ne m'a même pas parlé de la sienne!&mdash;ils
-vendraient leur ami, leur enfant, leur plus doux
-souvenir! Et moi qui aurai passé ma vie à sentir
-ce qu'ils expriment si bien, lui avec du noir sur
-du blanc, elle avec des gestes et des accents
-émus, n'arriverai-je jamais qu'à me paralyser avec
-ce qui les exalte, ces natures d'expression, à m'épuiser
-par ce qui les nourrit, ces âmes de proie?
-Et la destinée veut-elle que les artistes, petits ou
-grands, se distribuent nécessairement entre ces
-deux races: celle qui traduit merveilleusement,
-<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span>
-sans les sentir, les passions que l'autre race
-éprouve sans pouvoir les traduire? Jacques avait-il
-raison en disant que ses cruautés envers Camille,
-en lui faisant des souvenirs, lui feraient aussi du
-talent?... Un beau rôle! Une belle pièce!... Décidément,
-ne nous plaignons pas de demeurer
-obscur et médiocre, si cette obscurité et cette
-médiocrité sont la condition pour sentir...&mdash;Et
-d'ailleurs, on n'a pas le choix.</p>
-
-<p class="date"><i>Cannes, Décembre 1893.&mdash;Paris, Juin 1898.</i></p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/illus_371.jpg" width="100" height="96" alt="" />
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span></p>
-
-<p class="end"><span class="small"><i>Achevé d'imprimer</i></span><br />
-<span class="xs">le dix-huit juillet mil huit cent quatre-vingt-dix-huit</span><br />
-<span class="xs">PAR</span><br />
-<span class="medium">ALPHONSE LEMERRE</span><br />
-<span class="xs">6, RUE DES BERGERS, 6</span><br />
-<span class="medium"><i>A PARIS</i></span></p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_361"> 361</a></span>
-<span class="pagenumh"><a id="Page_362"> 362</a></span>
-<span class="pagenumh"><a id="Page_363"> 363</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span></p>
-
-<p class="ad"><span class="medium">LIBRAIRIE ALPHONSE LEMERRE</span><br />
-<span class="medium">&OElig;UVRES</span><br />
-<span class="xs">DE</span><br />
-<span class="xlarge">DANIEL LESUEUR</span></p>
-
-<table id="ad2" summary="contents">
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">ÉDITION ELZÉVIRIENNE</th>
-</tr>
-<tr>
-<td>&nbsp;</td>
-<td class="tdr">fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smallc">Poésies.</span>&mdash;<i>Visions divines.</i>&mdash;<i>Les Vrais Dieux.</i>&mdash;<i>Visions
-antiques.</i>&mdash;<i>Sonnets philosophiques.</i>&mdash;<i>Sursum Corda!</i>&mdash;<i>Souvenirs.</i>&mdash;<i>Paroles
-d'Amour.</i> 1 vol. avec portrait.</td>
-<td class="tdr">6.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smallc">Lord Byron.</span> (Traduction). Tome I<sup>er</sup>: <i>Heures d'Oisiveté.</i>&mdash;<i>Childe
-Harold.</i> 1 vol. avec portrait.</td>
-<td class="tdr">6.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Tome II: <i>Le Giaour.</i>&mdash;<i>La Fiancée d'Abydos.</i>&mdash;<i>Le Corsaire.</i>&mdash;<i>Lara</i>,
-etc. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">6.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">ÉDITION IN-18 JÉSUS<br />
-ROMANS</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">M</span><span class="smallc">ARCELLE.</span> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">A</span><span class="smallc">MOUR D'</span><span class="cap">A</span><span class="smallc">UJOURD'HUI.</span> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">N</span><span class="smallc">ÉVROSÉE.</span> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">U</span><span class="smallc">NE</span> <span class="cap">V</span><span class="smallc">IE</span> <span class="cap">T</span><span class="smallc">RAGIQUE.</span> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">P</span><span class="smallc">ASSION</span> <span class="cap">S</span><span class="smallc">LAVE.</span> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">J</span><span class="smallc">USTICE DE</span> <span class="cap">F</span><span class="smallc">EMME.</span> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">H</span><span class="smallc">AINE D'</span><span class="cap">A</span><span class="smallc">MOUR.</span> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">A</span><span class="smallc"> FORCE D'AIMER.</span> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">I</span><span class="smallc">NVINCIBLE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HARME.</span> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">L</span><span class="smallc">ÈVRES</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">LOSES.</span> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">OMÉDIENNE.</span> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">ÉDITIONS DIVERSES</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">U</span><span class="smallc">N</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">YSTÉRIEUX</span> <span class="cap">A</span><span class="smallc">MOUR.</span> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3.50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">L'A</span><span class="smallc">UBERGE DES</span> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AULES.</span> 1 vol. in-8<sup>o</sup>, illustré.</td>
-<td class="tdr">9.00</td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">Paris.&mdash;Imp. <span class="cap">A. L</span><span class="smallc">EMERRE,</span> 6, rue des Bergers.&mdash;3.-3049.</th>
-</tr>
-</table>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
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-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
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-For additional contact information:
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- Dr. Gregory B. Newby
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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