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-The Project Gutenberg EBook of Viviane, by Alfred Tennyson
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: Viviane
-
-Author: Alfred Tennyson
-
-Illustrator: Gustave Doré
-
-Translator: Francisque Michel
-
-Release Date: December 12, 2016 [EBook #53722]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIVIANE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-Free Literature (back online soon in an extended version,
-also linking to free sources for education worldwide ...
-MOOC's, educational materials,...) Images generously made
-available by Gallica (Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-
-
-
-VIVIANE
-
-par
-
-Alfred Tennyson
-
-Poèmes traduits de l'anglais
-par Francisque Michel
-
-Avec neuf gravures sur acier
-D'après
-Les dessins de Gustave Doré
-
-PARIS
-
-Librarie de L. Hachette et C<sup>ie</sup>
-
-Boulevard Saint-Germain, N° 77
-
-1868
-
-[Illustration: Ayant poussé son noir esquif au milieu d'eux tous, il
-les eut bientôt dispersés; il enleva cette femme.]
-
-
- A
-
- NAPOLÉON III
-
- EMPEREUR DES FRANÇAIS
-
- CE LIVRE
-
- ŒUVRE DU GÉNIE COMBINÉ
-
- DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE
-
- ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES
-
- QUI DOIT SURTOUT SA FORCE
-
- A UNE AUGUSTE IMPULSION
-
- EST DÉDIÉ
-
- PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR
-
-
- J. BERTRAND PAYNE
-
-
-
-
-[Illustration: L'astucieuse Viviane était étendue au pieds de Merlin.]
-
-
-
-
-VIVIANE
-
-
-
-Un orage approchait, mais les vents étaient calmes; et dans la sauvage
-forêt de Broceliande, contre un chêne creux, si énorme et si vieux
-qu'on eût dit une tour ruinée, l'astucieuse Viviane était étendue aux
-pieds de Merlin.
-
-L'astucieuse Viviane s'était dérobée à la cour d'Arthur. Elle haïssait
-tous les chevaliers, et elle entendait dans sa pensée les commentaires
-qu'ils prodiguaient quand son nom était prononcé; car un jour Arthur,
-se promenant seul, tourmenté par des bruits fâcheux qui couraient sur
-la Reine, avait rencontré Viviane. Celle-ci, recevant un gracieux salut
-du Roi, eût volontiers dissipé l'humeur sombre du prince avec des
-regards respectueux, pleins de soumission feinte, avec une voix émue,
-avec des effusions de dévouement, enfin, en lui insinuant discrètement
-et avec douceur qu'il y avait des gens qui le prisaient bien autrement
-que ceux qui auraient dû le priser le plus. Le Roi avait jeté sur elle
-un regard indifférent, et passé outre; mais quelqu'un avait épié cette
-scène, et ne l'avait point tenue secrète. Ce fut un sujet de rires
-pendant une après-midi, que Viviane eût entrepris le Roi sans reproche.
-Après cela, elle s'appliqua à gagner l'homme le plus fameux d'alors,
-Merlin, qui était versé dans tous les arts, qui avait construit
-les ports, les vaisseaux et les châteaux du Roi, Merlin, qui était
-barde aussi, et connaissait les cieux étoilés. Le peuple l'appelait
-magicien. Autour de lui Viviane commença à se jouer avec des discours
-légers et vifs, de piquants sourires, et des traits de médisance
-légèrement empoisonnés, qui tantôt effleuraient, tantôt égratignaient.
-L'Enchanteur, laissant un peu s'adoucir son humeur austère, observait
-ses espiègleries et ses jeux, lors même qu'il se sentait peu disposé
-à les approuver, et il riait comme ceux qui regardent les ébats d'un
-jeune chat. Il en arriva ainsi à tolérer ce qu'il dédaignait à demi;
-et elle, s'apercevant qu'elle n'était qu'à demi dédaignée, commença à
-entremêler ses jeux de gravités passagères: elle rougissait ou devenait
-pâle; souvent, quand elle le rencontrait, elle soupirait profondément,
-ou fixait sur lui des regards silencieux dans lesquels se peignait un
-si complet attachement, que le vieillard, bien qu'en proie au doute,
-n'était pas insensible a sa flatterie; parfois, il caressait un secret
-désir d'être aimé dans ses vieux jours, et croyait à moitié qu'elle
-était sincère. C'est ainsi que par moments il flottait; mais elle,
-elle s'attachait à lui, inébranlable dans son dessein. Et ainsi les
-saisons se passaient. Merlin tomba alors dans une profonde mélancolie;
-il quitta la cour d'Arthur et gagna le bord de la mer; là il trouva une
-petite barque, et y monta. Viviane le suivit; mais il ne prit nul souci
-d'elle. Elle tint le gouvernail, et lui la voile. La barque, poussée
-par un vent qui s'éleva soudain, franchit la mer; et, ayant touché les
-sables de la Bretagne, ils débarquèrent. Viviane suivit Merlin pendant
-toute la route, jusque dans la sauvage forêt de Broceliande; car Merlin
-lui avait un jour parlé d'un charme, qui s'accomplissait par des danses
-entrelacées et des passes mystérieuses. Celui sur qui ce charme était
-dirigé semblait éternellement renfermé entre les quatre murailles
-d'une tour, d'où il était à jamais impossible de s'échapper. Et nul
-ne pouvait jamais le découvrir; lui-même ne pouvait voir personne que
-l'enchanteur, qui allait et venait, accomplissant son œuvre. Et il
-restait là comme mort, perdu pour la vie et pour l'action, pour la
-renommée et pour la gloire. Et Viviane cherchait toujours à exercer
-ce charme sur le grand enchanteur du temps, s'imaginant que sa gloire
-serait grande en proportion de la grandeur de celui qu'elle aurait
-subjugé.
-
-Elle était étendue de tout son long, et lui baisait les pieds, comme
-plongée dans le respect le plus profond et dans l'amour. Un tortil d'or
-entourait ses cheveux; une robe de samit sans prix, qui la dessinait
-plutôt qu'elle ne la cachait, se collait sur ses membres souples,
-semblable en couleur au feuillage des saules pendant les jours de mars,
-mêlés de vent et de soleil. Tandis qu'elle baisait les pieds de Merlin,
-elle s'écria: «Foulez-moi, pieds chéris, vous que j'ai suivis à travers
-le monde, et je vous adorerai; marchez sur moi, et je vous baiserai.»
-Lui, restait muet; un sombre pressentiment roulait dans sa tête, comme,
-par un jour menaçant, dans une grotte de l'Océan, la vague aveugle va,
-parcourant en silence sa longue galerie de rochers: aussi lorsqu'elle
-leva sa tête qui semblait interroger tristement, quand elle parla et
-lui dit: «O Merlin, m'aimez-vous?» et une seconde fois: «O Merlin,
-m'aimez-vous?» puis une fois encore: «Puissant maître, m'aimez-vous?»
-il resta muet. Et la souple Viviane, étreignant son pied avec force,
-se glissa près de lui, monta jusqu'à son genou, et s'y assit; elle
-entrelaça ses pieds cambrés derrière la jambe du devin, passa un bras
-autour de son cou, et s'attacha à lui comme un serpent, et, laissant
-pendre sa main gauche, comme une fouille, sur la puissante épaule de
-Merlin, elle fit de sa droite un peigne, de perles pour séparer les
-flocons d'une barbe que la jeunesse disparue avait laissée grise comme
-la cendre. Alors il ouvrit la bouche, et dit sans la regarder: «Ceux
-qui sont sages en amour aiment beaucoup et parlent peu.» Et Viviane
-répondit vivement: «J'ai vu autrefois le petit dieu aveugle sur la
-tapisserie du roi Arthur à Camelot; mais n'avoir ni yeux ni langue!
-... ô le sot enfant! Cependant vous êtes sage, vous qui parlez ainsi:
-laissez-moi croire que le silence est de la sagesse; je me tais donc,
-et ne demande point de baiser.» Elle ajouta tout de suite: «Voyez, je
-m'enveloppe de sagesse.» Et autour de son cou et de son sein, jusqu'à
-ses genoux, elle tira le large et épais manteau de la barbe de Merlin,
-et elle dit qu'elle était une mouche d'été aux ailes d'or, prise dans
-la toile d'une grande et vieille araignée tyrannique, qui voulait la
-dévorer dans ce bois sauvage, sans dire un mot. C'est à quoi Viviane se
-comparait; mais elle ressemblait bien plutôt à une funeste et charmante
-étoile, voilée de vapeur grise. A la fin Merlin sourit tristement:
-«Dans quel but étrange, dit-il, toutes ces gentillesses et ces folies,
-ô Viviane? que m'annoncent-elles? que veulent-elles de moi? Je vous en
-remercie néanmoins, car elles ont dissipé ma mélancolie.»
-
-[Illustration: Avant touché les sables de la Bretagne, ils
-débarquèrent.]
-
-Et Viviane de répondre avec un sourire plein d'impertinence: «Eh quoi,
-ô mon maître, vous avez trouvé votre voix? Que l'étrangère soit la
-bienvenue! Merci enfin! Mais hier vous n'avez pas desserré les lèvres,
-si ce n'est cependant pour boire. Nous n'avions pas de coupe: j'ai
-recueilli dans mes blanches mains l'eau de la fontaine qui tombait
-goutte à goutte d'une crevasse, j'ai fait une jolie coupe de mes deux
-mains réunies, et je vous l'ai offerte à genoux; alors vous avez bu,
-mais sans paraître vous en apercevoir, et sans m'accorder un pauvre
-mot; oui! pas plus de remerciements que n'en aurait donné un bouc, un
-bouc qui n'a rien de vénérable en lui que sa barbe. Et lorsque nous
-nous sommes arrêtés à cette autre source, que j'étais épuisée jusqu'à
-m'évanouir, et que vous vous êtes couché, les pieds dorés par la
-poussière fleurie de ces belles prairies que nous avions traversées,
-avez-vous vu que Viviane baignait vos pieds avant les siens? Cependant
-pas un remerciement; et il en a été ainsi à travers toute cette sauvage
-forêt, et pendant toute cette matinée où je vous ai entouré de mes
-tendresses.... Vous me demandez: dans quel but mes gentillesses et mes
-folies? Sans doute j'avais un but, et qui n'était pas si étrange....
-En quoi vous ai-je offensé? Sûrement vous êtes sage; mais un pareil
-silence montre plus de sagesse que de bonté.»
-
-Merlin mit sa main dans celle de Viviane, et dit: «Dites-moi? ne vous
-êtes-vous jamais étendue sur le rivage en regardant l'écume blanche et
-recourbée de la vague qui approche, reflétée dans le sable luisant,
-avant qu'elle se brise? Eh bien! j'ai vu une pareille vague, quoique
-moins agréable aux yeux, dans le miroir d'un sombre pressentiment;
-pendant trois jours je l'ai vue, menaçante, prête à déferler. C'est
-alors que je me suis levé et me suis éloigné de la cour d'Arthur pour
-échapper à ma noire mélancolie. Vous m'avez suivi sans en être priée;
-et quand j'ai levé les yeux, et que je vous ai vue toujours attachée
-à mes pas, c'est sur vous tout d'abord que mon esprit s'est arrêté au
-milieu des ténèbres qui l'enveloppaient; car, faut-il vous dire la
-vérité? vous m'avez semblé être cette vague qui allait fondre sur moi
-et me faire disparaître de la scène du monde avec ma puissance, mon
-nom et ma gloire. Pardonnez-moi, mon enfant. Vos gentillesses ont tout
-éclairé de nouveau. Demandez-moi la faveur que vous désirez, car je
-vous dois trois grâces: l'une pour l'injure que je vous ai faite par
-ma méprise, la seconde pour les remerciements que j'ai négligés, à
-ce qu'il paraît, jusqu'à cette heure, la troisième pour vos aimables
-cajoleries: demandez donc, et recevez cette faveur qui paraît si
-étrange, et qui ne l'est pas.»
-
-[Illustration: Viviane suivit Merlin pendant toute la route, jusque
-dans le sauvage forêt de Broceliande.]
-
-Viviane répondit en souriant tristement: «Oh! elle n'est pas si
-étrange que ma longue prière pour l'obtenir; elle n'est pas si étrange
-que vous l'êtes vous-même, ni à moitié si étrange que votre sombre
-humeur. J'ai toujours craint que vous ne fussiez pas entièrement à
-moi; et voyez, vous avouez vous-même que vous m'avez fait injure. Le
-peuple vous appelle prophète: soit! mais vous n'êtes pas de ceux qui
-peuvent s'expliquer eux-mêmes. Prenez Viviane pour interprète; ce noir
-pressentiment de trois jours, elle ne l'appellera pas un présage;
-elle l'appellera une méfiante humeur; c'est ce qui, toutes les fois
-que je vous ai demandé cette grâce que je réclame encore, vous a fait
-paraître moins noble que vous n'êtes réellement. Ne voyez-vous pas,
-mon bien-aimé, qu'une humeur comme celle-là, qui dernièrement vous
-a assombri l'esprit quand vous m'avez vue attachée à vos pas, doit
-me faire craindre davantage que vous ne soyez point à moi; oui, elle
-me fait désirer plus ardemment une nouvelle marque d'attachement, et
-souhaiter encore plus d'apprendre ce charme de danses entrelacées et
-de passes mystérieuses, comme une preuve de votre confiance. O Merlin,
-apprenez-le-moi. Le secret ainsi partagé nous donnera le repos à tous
-deux. Car, si vous m'accordez, quelque peu de puissance sur votre
-destinée, moi alors, sentant que vous m'avez jugée digne de votre
-confiance, je me tiendrai tranquille et je vous laisserai en repos,
-persuadée que vous êtes à moi. Soyez donc aussi grand que votre nom,
-sans vous retrancher derrière des faux-fuyants égoïstes. Que vous
-semblez dur et disposé au refus! Oh! si vous pensez que c'est chez moi
-méchanceté, et que je veux, à votre insu, essayer ce charme sur vous,
-pour supprimer votre puissance, votre nom, votre gloire, une pareille
-pensée est une offense. Alors il vaudrait mieux rompre pour jamais
-le lien qui nous unit; mais, que vous le pensiez ou non, par le ciel
-qui m'entend! je vous dis la vérité pure, aussi pure que le sang des
-enfants, aussi blanche que le lait: O Merlin! puisse cette terre, si
-jamais Viviane, si jamais son imbécile imagination égarée, même dans
-l'écheveau embrouillé d'un songe, a pu s'arrêter sur une pareille
-pensée de trahison... puisse cette terre s'ouvrir jusqu'au plus profond
-de l'enfer, se refermer sur moi et m'écraser, si je suis une pareille
-traîtresse! Accordez-moi la grâce que je vous demande; jusque-là je ne
-pourrai vous donner tout ce que je suis. Cédez à mon désir tant de fois
-renouvelé: c'est la preuve que je veux de votre amour; car, si sage que
-vous soyez, je crois que vous me connaissez à peine encore.»
-
-Merlin retirant sa main de celle de Viviane, dit: «Si sage que je
-sois, je ne fus jamais moins sage, trop curieuse Viviane qui parlez
-de confiance; je ne le fus jamais que lorsque pour la première fois
-j'ai fait mention d'un tel charme. Et même, puisque vous parlez de
-confiance, moi je vous dirai: j'ai été trop confiant lorsque je vous
-ai dit ces choses, et quand j'ai excité en vous ce vice qui a perdu
-l'homme par la femme dès les premiers temps du monde. Si une grande
-curiosité est louable chez les enfants, qui ont à connaître le monde et
-à se connaître eux-mêmes, en vous qui n'êtes pas un enfant (car lorsque
-j examine les traits de votre visage, je vois qu'il sait dissimuler) en
-vous je l'appelle... Non! je ne l'appellerai point vice; mais puisque
-vous vous comparez vous-même à une mouche d'été, je pourrais bien
-désirer une toile d'araignée qui s'établît en dépit de ses défaites
-jusqu'à ce que quelqu'un cède de guerre lasse; mais puisque je ne veux
-pas consentir à vous donner de puissance sur ma vie, mes actions, mon
-nom et ma bonne renommée, pourquoi ne demandez-vous jamais quelque
-autre grâce? Oui en vérité, par la croix divine, j'ai eu trop de
-confiance en vous.»
-
-[Illustration: «C'était te temps où s'agitait pour la première fois la
-question de fonder une Table ronde.»]
-
-Et Viviane, comme la plus tendre villageoise qui ait jamais attendu
-amoureux à un rendez-vous, répondit les yeux baignés de larmes:
-«Maître, ne soyez point fâché contre votre servante; caressez-la,
-faites qu'elle se sente pardonnée, car elle ne se sent pas le cœur
-d'implorer une autre grâce. Je crains que vous ne connaissiez pas
-la douce chanson: «Ne vous fiez nullement à «moi, ou ayez pleine
-confiance.» Je l'ai entendu chanter une fois au fameux chevalier
-Lancelot, et elle répondra pour moi. Écoutez:
-
- «Dans l'amour, si l'amour est vraiment l'amour, si nous
- sommes possédés de l'amour, la loi et la défiance ne peuvent
- jamais avoir une puissance égale: la défiance en un point
- est un manque de foi en tout.
-
- «C'est la petite fente dans le luth, qui bientôt rendra la
- musique muette, et qui sans cesse s'augmentant peu à peu
- mettra partout le silence.
-
- «C'est la petite fente dans le luth de l'amant, ou, dans le
- fruit conservé, la petite tache creuse, qui, pénétrant à
- l'intérieur, gâte lentement le tout.
-
- «Ce n'est pas la peine de le garder, jetez-le; mais le
- ferez-vous? Répondez, mon adoré; répondez non. No vous liez
- nullement à moi, ou ayez pleine confiance.»
-
- «O maître, aimez-vous ma douce chanson?»
-
-Merlin la regarda et crut à moitié qu'elle était sincère: sa voix
-était si tendre, sa figure si belle, ses yeux brillaient si doucement
-à travers ses larmes, pareils à un rayon de soleil sur la plaine
-à travers une ondée; et cependant il répondit avec une certaine
-indignation:
-
-«Bien différente était la chanson que j'entendis une fois près de
-cet énorme chêne, non loin du lieu où nous sommes assis. Nous nous
-étions donné rendez-vous, dix ou douze, pour chasser un animal qui
-se trouvait alors dans ces forêts sauvages, le cerf aux cornes d'or.
-C'était le temps où s'agitait pour la première fois la question de
-fonder une Table ronde, qui, pour l'amour de Dieu et des hommes,
-comme pour l'amour des nobles actions, devait être l'élite du monde
-entier, tous s'excitaient l'un l'autre à de nobles faits. Pendant que
-nous attendions là, l'un de nous, le plus jeune, ne pouvant garder
-le silence, fit éclater dans une chanson un tel enthousiasme pour la
-gloire, et sa chanson retentit de tels accents de trompette et d'un
-si terrible cliquetis de fer, que lorsqu'il s'arrêta nous brûlions de
-lancer ensemble nos traits. Et nous l'aurions fait si le bel animal,
-excité par le bruit, n'était parti à nos pieds, et, comme une ombre
-d'argent, n'avait fui dans la campagne brumeuse. Nous chevauchâmes
-toute la journée à travers la brume, luttant contre un vent violent,
-prêtant toujours l'oreille à l'écho de cette superbe chanson, et
-poursuivant les éclairs des cornes d'or; enfin elles s'évanouirent près
-de la fontaine des Fées, cette fontaine où le fer rit, comme faisaient
-nos guerriers. Les enfants y jettent leurs épingles et leurs clous
-en criant: «Ris, petite fontaine;» mais touchez-la d'une épée, elle
-murmure furieusement autour de la pointe. C'est là que nous perdîmes
-le cerf. Cette chanson était belle: mais, Viviane, quand vous m'avez
-chanté cette douce chanson, il m'a semblé que vous connaissiez ce
-maudit charme, que vous l'essayiez sur moi, que j'étais couché, et que
-je sentais mon nom et ma gloire se retirer lentement loin de moi.»
-
-[Illustration: «Nous chevauchâmes toute la journée à travers la brume,
-luttant contre un vent violent.»]
-
-Et Viviane répondit en souriant tristement: «Oh! mon nom et ma gloire
-se sont écoulés loin de moi à jamais, depuis que je vous ai suivi
-dans cette sauvage forêt pour vous consoler, parce que je vous voyais
-triste. Hélas! quels cœurs ont les hommes! leur abnégation n'atteint
-jamais si haut que celle des femmes. Quant à ce qui est de la renommée,
-quoique vous méprisiez ma chanson, écoutez un couplet de plus; c'est la
-dame qui parle:
-
- «Mon nom, autrefois à moi, maintenant à toi, est plus
- étroitement à moi; car la réputation, si je pouvais avoir
- une réputation, serait ton bien, et la honte, si tu pouvais
- avoir de la honte, serait pour moi: ainsi ne te fie
- nullement à moi, ou aies pleine confiance.»
-
-«Ne parle-t-elle pas bien? Et il y en a plus encore... cette chanson
-est comme le beau collier de perles de la reine, qui se rompit pendant
-la danse, et les perles se répandirent à terre; quelques-unes furent
-perdues, d'autres soustraites, certaines conservées comme des reliques.
-Mais jamais deux perles semblables, deux perles sœurs, ne coulèrent le
-long du fil de soie pour se baiser sur le cou blanc de la reine. Il en
-est ainsi de cette chanson: elle vit dispersée en plusieurs mains, et
-chaque ménestrel la chante différemment; cependant, il s'y trouve un
-vers bien vrai, la perle des perles: «L'homme rêve à la «gloire, quand
-la femme veille pour aimer.» Oui, vraiment, l'amour, fût-il des plus
-grossiers, se taille une part dans le présent et dans la réalité, s'en
-nourrit et en profite, sans souci du reste; mais la gloire, la gloire
-qui suit la mort, n'est, rien pour nous; et qu'est-ce que la gloire
-pendant la vie, sinon une demi-diffamation, un éclat mêlé d'obscurité?
-Vous-même, vous savez bien que l'envie vous appelle le fils du démon;
-et comme vous semblez être le maître de tous les arts, on ferait
-volontiers de vous le maître de tous les vices.»
-
-[Illustration: «Sans lui parler, je me penchai vers lui, je pris son
-pinceau, et j'effaçai l'oiseau.»]
-
-
-Et Merlin mit sa main dans celle de Viviane, et dit: «Un jour j'étais
-à la recherche d'une herbe magique; je trouvai un jeune et joli écuyer
-assis tout seul; il s'était taillé dans le bois un écu de chevalier,
-et y peignait des armes de fantaisie: un vol d'aigle d'or en champ
-d'azur, avec le soleil en chef dextre, et cette devise: «Je poursuis la
-gloire.» Sans lui parler, je me penchai vers lui, je pris son pinceau,
-et j'effaçai l'oiseau; à la place je fis un jardinier greffant, avec
-ces mots pour devise: «Plutôt l'utilité que la gloire.» Vous l'eussiez
-vu rougir; mais ensuite il devint un vaillant chevalier. O Viviane,
-je crois, quant à vous, que vous m'aimez bien; quant à moi, je vous
-aime quelque peu; restez en repos: l'amour doit avoir quelque repos et
-quelque plaisir en lui-même et ne sollicitez pas trop une grâce, ne
-soyez pas trop ardente à obtenir une preuve contre celui que vous dites
-aimer; mais la gloire chez les hommes n'étant qu'un moyen plus puissant
-de servir, l'humanité, doit avoir en elle-même peu de repos et de
-plaisir, et ne travailler qu'en vassale pour servir l'amour plus grand
-en face de qui paraît bien mesquin l'amour qui attire une créature
-vers une autre créature. Pour avoir été utile, j'ai eu de la renommée;
-et la renommée à son tour, en s'accroissant, m'a permis d'être utile
-encore. Voilà la grâce que je puis accorder. Y en a-t-il une autre?
-Les hommes ont cherché à me ravaler parce que j'ai essayé d'agrandir
-leur esprit; et alors l'envie m'a appelé le fils du démon; la pauvre
-bête venimeuse, croyant servir son propre intérêt, a voulu frapper qui
-valait mieux qu'elle; mais elle a manqué son coup, et en ramenant sa
-griffe, elle s'est blessée elle-même au coeur. Ah! c'était des jours
-bien doux que ceux où j'étais tout à fait inconnu; mais lorsque mon nom
-s'éleva, la tempête éclata sur la montagne et je n'y fis pas attention.
-Je sais bien que la gloire est une demi-diffamation; cependant je dois
-accomplir ma tâche. Quant à cette autre gloire, cette gloire douteuse,
-au moins qui n'a pas d'enfants, quant au bruit que feront autour de
-mon tombeau les générations qui ne sont pas encore nées, je n'en ai
-pris nul souci. Il est une étoile nébuleuse, la seconde d'une ligne
-d'étoiles qui semblent figurer une épée sous un baudrier de trois
-étoiles: je ne l'ai jamais contemplée sans rêver à quelque charme
-puissant enfermé dans cette étoile pour réduire la gloire au néant.
-Si donc je crains de donner pouvoir sur moi par ce charme, de peur
-que vous ne m'abusiez, ayant ce pouvoir, quelque sincèrement que vous
-pensiez m'aimer à présent (comme ces fils de rois, aimant tant qu'ils
-sont en tutelle, qui sont devenus tyrans une fois arrivés au pouvoir),
-je craindrais plutôt de perdre ma liberté d'action que ma gloire si,
-poussée moins par la méchanceté que par quelque accès de colère, ou
-peut-être par un caprice d'affection exagérée et pour me garder tout
-à vous seule, ou par une soudaine boutade de jalousie féminine, vous
-essayiez ce charme sur celui que vous dites aimer.»
-
-Et Viviane répondit en souriant comme en colère: «N'ai-je pas juré? On
-doute de moi. C'est bon! Eh bien! gardez-le, votre secret, gardez-le;
-je saurai bien le trouver; et quand je l'aurai trouvé, prenez garde
-à Viviane. Femme, et tenue en défiance, nul doute que je ne ressente
-quelque subit accès de colère engendré par votre manque de foi; et
-votre belle épithète est exacte aussi car cet amour sans réserve que je
-ressens n'étant point payé par le cœur tout entier peut bien mériter
-votre nom d'_exagérée_.... Traitée comme je le suis, je m'étonne tous
-les jours d'aimer encore. Et quant à ma jalousie féminine, pourquoi
-non? Oui, dans quel but, si ce n'est dans un but de jalousie, et pour
-me rendre jalouse si j'aime, ce beau charme a-t-il été inventé par
-vous-même? Je crois bien que par tout le monde vous tenez emprisonnées
-çà et là de belles captives, enfermées entre les quatre murs d'une tour
-dont il est à jamais impossible de fuir.»
-
-Alors le Maître puissant lui répondit gaiement: «J'ai eu bien des
-amours dans ma jeunesse amoureuse; pour les conserver je n'avais besoin
-d'autre charme que la jeunesse et l'amour; et cet amour sans bornes
-dont vous faites tant de bruit peut maintenant vous assurer le mien:
-ainsi vivez sans charme. Quant à ceux qui l'ont mis les premiers en
-œuvre, il y a des siècles que leur poignet ne tient plus à la main
-qui faisait les passes, que leurs chevilles sont séparées des pieds
-qui exécutaient les danses; mais voulez-vous écouter la légende en
-récompense de votre chanson?
-
-«Tout au fond de l'Orient il y avait un roi moins vieux que moi,
-plus âge cependant; car mon sang vigoureux me promet encore bien
-des printemps. Un pirate basané, dont la barque avait pillé vingt
-îles sans nom, vint jeter l'ancre dans le port de ce roi; et, en
-passant devant une de ces îles au lever de l'aurore, il vit deux
-cités dans un millier de bateaux qui se livraient bataille sur mer
-pour une femme. Ayant poussé son noir esquif au milieu d'eux tous,
-il les eut bientôt dispersés; il enleva cette femme, après avoir
-perdu la moitié de son monde par les flèches de l'ennemi; c'était une
-vierge si pure, si blanche, si merveilleuse, qu'on dit qu'à chaque
-mouvement qu'elle faisait elle répandait une lumière autour d'elle.
-Le forban ayant refusé de la céder au roi, celui-ci l'empala pour ses
-pirateries. Il la fit reine; mais ces yeux d'insulaire faisaient une
-telle guerre involontaire, toutefois avec tant de succès, à toute la
-jeunesse, qu'elle languissait. Les conseils s'éclaircissaient, les
-armées diminuaient; car, pareille à l'aimant, elle attirait à elle
-les cœurs de fer les plus rouillés des vieux guerriers. Les animaux
-eux-mêmes l'adoraient; les chameaux s'agenouillaient sans qu'on le leur
-commandât, et ces colosses qui, sur leur dos vaste comme une montagne,
-portent les rois dans des châteaux, pliaient en signe d'hommage leurs
-noirs genoux, faisant sonner avec leurs trompes souples comme des
-serpents, pour la faire sourire, les clochettes d'or attachées à ses
-pieds. Comment s'étonner que, étant jaloux, le roi ait envoyé ses
-hérauts par tous les cent royaumes qui relevaient de lui, pour trouver
-un magicien capable d'enseigner au roi quelque charme qui, exercé
-sur la reine, lui permit de l'avoir toute à lui? En récompense d'un
-pareil secret, il promettait plus que roi ne donna jamais, une lieue
-de montagne pleine de mines d'or, une province avec cent milles de
-côte, un palais et une princesse, tout cela pour le magicien; mais
-contre ceux qui tenteraient la chose et ne réussiraient pas, le roi
-prononça une sentence terrible, pour empêcher la liste de s'allonger,
-et tenir les prétendants en respect, ou, comme un roi qui ne veut pas
-être joué... leur tête devait pourrir sur les portes de la cité. Et
-plusieurs essayèrent et ne réussirent point, parce que le charme que la
-nature avait mis dans la reine était plus fort que le leur; la tête de
-plus d'un magicien blanchit sur les murs, et pendant plusieurs semaines
-une troupe de corbeaux affamés resta suspendue comme un nuage au-dessus
-des tours aux portes de la ville.»
-
-Et Viviane, l'interrompant, dit: «Je reste là, et recueille le miel
-de vos paroles; cependant il me semble que votre langue a quelque peu
-tourné. Interrogez-vous vous-même. La dame dont vous parlez n'a jamais
-fait une guerre _involontaire_ avec ces beaux yeux: elle y prenait son
-plaisir et a rendu son bonhomme jaloux non sans de bonnes raisons. Et
-il n'y avait donc là ni dame ni demoiselle irritée de la perte d'un
-amant. Étaient-elles toutes aussi apprivoisées, je veux dire aussi
-nobles, que leur reine était belle? Comment! pas une pour lui lancer du
-venin dans les yeux, ou jeter une poudre homicide dans sa boisson, ou
-faire pâlir son visage avec une rose empoisonnée? Eh bien! ces temps
-étaient différents des nôtres. Mais trouva-t-on un magicien? dis-moi,
-te ressemblait-il?»
-
-Elle se tut, et serra son bras flexible autour du cou du vieillard,
-puis se retira en arrière et laissa ses yeux parler pour elle, le
-contemplant avec des yeux ardents comme une jeune épouse regarde son
-nouveau maître, qui est bien à elle, et le premier des hommes.
-
-Il répondit en riant: «Non, il ne me ressemblait pas. A la fin les
-officiers du roi partis en quêté de charmes trouvèrent un petit
-homme chauve à la tête luisante qui vivait solitaire, se nourrissant
-d'herbages dans un grand désert; il ne lisait qu'un seul livre; et
-sans cesse occupé à lire, il était devenu si desséché, si amaigri par
-l'habitude de la pensée, si amaigri que ses yeux avaient pris une
-grandeur exagérée, pendant que sa peau était collée sur ses côtes
-et son dos ainsi que sur un mannequin d'osier. Et comme il tenait
-son esprit fixé vers un seul objet, qu'il n'avait jamais bu de vin
-ni de liqueur ni goûté de viande, qu'il n'avait jamais connu les
-désirs sensuels, pour lui, le mur qui sépare les esprits des hommes
-qui projettent une ombre, était devenu un cristal; il les voyait au
-travers, entendait leurs voix au delà du mur, et avait appris le secret
-de leur existence, leurs puissances et leurs forces. Souvent sur l'œil
-brillant du soleil il étendait la vaste paupière d'un nuage noir comme
-l'encre, et lui donnait comme cils les lignes obliques d'une pluie
-d'orage; ou au fort du brouillard et de la pluie battante, quand le lac
-blanchissait, quand les pins mugissaient et que la montagne rocheuse
-n'était plus qu'une ombre, il rendait au monde le soleil et la paix.
-Tel était cet homme. On l'amena par force au roi. Et il apprit au roi
-un charme tel que personne ne pourrait plus voir la reine; et elle ne
-vit plus que le roi, qui allait et mettait le charme en œuvre; et elle
-était comme morte et avait perdu les fonctions de la vie; mais quand le
-roi parla de sa lieue de mines d'or, de sa province avec cent milles de
-côte, du palais et de la princesse, le vieillard retourna à son ancien
-désert et continua à vivre d'herbages; il disparut, et son livre est
-arrivé jusqu'à moi.»
-
-[Illustration: «A la fin, les officiers du roi trouvèrent un petit
-homme chauve à la tête luissante.»]
-
-Et Viviane répondit avec un sourire impertinent: «Vous avez le livre;
-le charme y est écrit; c'est bon; écoutez mon conseil: faites-moi
-connaître tout de suite ce charme, car gardez-le comme un coffre à
-secret dans un autre coffre, chacun d'eux fermé et cadenassé trente
-fois, et ensevelissez le tout sous une montagne pareille à celle qui
-recouvre de sa masse verdoyante les morts après une bataille acharnée
-sur quelque dune sauvage au-dessus de la mer orageuse; malgré tout, je
-saurai trouver un moyen imprévu de déterrer, de prendre, d'ouvrir le
-livre, de trouver et de lire le charme. Et si alors je l'essayais, qui
-pourrait me blâmer?»
-
-Et souriant comme sourit un maître au sujet de qui n'est pas de son
-école, ni d'aucune, si ce n'est de celle où l'ignorance aveugle et nue
-lance, sans rougir, ses jugements bruyants sur toutes choses, tout le
-long du jour, il lui répondit:
-
-«Vous, lire le livre, ma jolie Viviane! Oui, oui! il n'a que vingt
-pages; mais chaque page a une ample marge, et ces marges encadrent
-un carré de texte qui a l'air d'un petit point, et l'écriture n'est
-pas plus grande que les pattes d'une puce; et chaque carré du texte
-renferme un charme terrible, écrit dans une langue morte depuis
-longtemps, si longtemps que des montagnes se sont élevées ensuite
-avec des cités sur leurs flancs.... _Vous_, lire le livre! Et toutes
-les marges sont écrites, et couvertes en tous sens de commentaires,
-condensés à l'extrême, difficiles à l'esprit et aux yeux; mais les
-longues veilles de ma longue vie m'ont rendu ce livre facile. Et
-personne ne peut lire le texte, pas même moi; et nul ne peut lire
-le commentaire que moi: c'est dans le commentaire que j'ai trouvé
-le charme. Oh! les effets en sont bien simples; un enfant pourrait
-s'en servir pour faire du mal à qui que ce soit, sans pouvoir jamais
-le défaire. N'insistez pas davantage; car quand bien même vous
-n'essayeriez point ce charme sur moi, quand bien même vous tiendriez le
-serment que vous avez juré, vous pourriez peut-être l'employer contre
-quelqu'un des chevaliers de la Table ronde; et tout cela, parce que
-vous vous imaginez qu'ils jasent sur vous.»
-
-Et Viviane, fronçant le sourcil avec une colère vraie, dit: «Qu'osent
-dire de moi ces menteurs à panse bien nourrie? _Eux_, courir la
-campagne en redresseurs de torts! ils vivent tranquillement à table,
-le couteau et le verre en main. _Eux_, s'imposer des vœux sacrés de
-chasteté! Si je n'étais une femme, je pourrais raconter certaine
-histoire. Mais vous êtes un homme, et vous comprenez les choses
-honteuses, que la pudeur défend d'expliquer. Que pas un de tout leur
-troupeau ne s'attaque à moi. Pourceaux!»
-
-Sans souci des paroles qu'elle venait de dire, Merlin répondit: «Vous
-n'émettez qu'une accusation générale et vague, née d'un accès d'humeur,
-j'imagine, et sans preuve. Si vous savez quelque chose, formulez
-l'accusation que vous savez, pour qu'on voie si elle doit subsister ou
-tomber.»
-
-Et Viviane répondit en fronçant le sourcil avec colère: «Eh bien! que
-dites-vous de messire Valence, lui à qui un de ses parents laissa la
-garde de sa femme et de deux jolis enfants, avant de partir pour des
-pays éloignés? A son retour, au bout d'un an, il en retrouva, non pas
-deux, mais trois: le pauvre enfant était là, dormant, âgé seulement
-d'une heure! Que dit l'heureux père? Un enfant de sept mois aurait été
-un présent plus agréable. Ces douze lunes écoulées depuis son départ
-lui rendaient sa paternité incertaine.»
-
-Alors Merlin répondit: «Je connais cette histoire. Messire Valence
-épousa une dame étrangère; quelque cause l'avait tenu séparé de sa
-femme; ils avaient eu un enfant; cet enfant vivait avec elle; elle
-mourut. Un parent, voyageant pour ses propres affaires, fut chargé par
-Valence d'amener l'enfant au logis. L'enfant y fut amené et non pas
-trouvé; voilà la vérité.»
-
---«Oh! oui, dit Viviane, voilà une histoire bien vraisemblable. Que
-dites-vous alors du doux messire Sagramore, cet homme ardent? La
-chanson dit: «Cueillir la fleur dans sa saison, je ne crois «pas que ce
-soit trahison.» O maître, dirons-nous qu'il est trop empressé celui qui
-cueille sa douce rose avant l'heure?»
-
-Et Merlin répondit: «C'est vous qui êtes trop empressée à ramasser une
-triste plume tombée de l'aile de cet odieux oiseau de proie qui ne
-s'attaque qu'à la bonne renommée des gens. Il n'a jamais fait tort à sa
-fiancée. Je connais l'histoire. Une furieuse bouffée de vent éteignit
-la flamme de sa torche au milieu des mille chambres et du labyrinthe
-de corridors du palais d'Arthur; il trouva une porte et, en tâtonnant,
-il sentit les ornements sculptés qui se déroulant autour, lui firent
-croire que c'était la sienne; épuisé de fatigue, il se dirigea vers le
-lit et s'endormit, homme sans tache à côté d'une vierge sans tache;
-et l'un et l'autre dormit, sans savoir que quelqu'un dormait à côté
-de lui. Enfin l'aube s'étant levée perça la rosace du royal palais
-d'Arthur, d'un chaste rayon qui s'arrêta en rougissant sur le couple
-qui rougissait, et sur-le-champ il se leva sans dire un mot, et se
-sépara d'elle; mais quand la chose fut répandue à la cour, le monde
-stupide, par le bruit qu'il fît, les força de se marier, et il se
-trouve qu'ils sont heureux, étant purs.»
-
---«Oh oui! dit Viviane, cela était bien vraisemblable aussi. Mais que
-dites-vous donc du beau messire Perceval et de l'horrible impureté
-qu'il commit, ce saint jeune homme, cet agneau de Dieu sans tache,
-plutôt comparable à un noir bélier du troupeau de Satan? Quoi, dans
-l'enceinte du cloître, parmi les tombes de cuivre des chevaliers, et à
-côté des froides pierres des morts!»
-
-Merlin répondit, sans souci de cette accusation: «Perceval est un homme
-tempérant et pur; mais une seule fois dans sa vie il se laissa troubler
-par du vin nouveau. Il alla alors se promener dans le cloître pour
-rafraîchir sa tête échauffée. Là une des bergères de Satan s'empara
-de lui et voulut le marquer du sceau de son maître; et qu'il ait
-péché, cela n'est pas croyable; car regardez sa figure!... Mais s'il a
-succombé, qu'importe! c'est le péché que l'habitude fait pénétrer en
-brûlant dans notre sang, et non l'heure unique dans une vie, l'heure
-ténébreuse qui amené le remords avec elle, qui imprimera sur nous plus
-tard la marque qui nous dira de quel troupeau nous ferons partie;
-autrement ce saint Roi, dont on chante les hymnes dans les églises
-serait le pire de tous les rois. Mais votre mauvaise humeur s'est-elle
-apaisée en se donnant libre cours, ou vous en reste-t-il encore?»
-
-Et Viviane répondit en fronçant le sourcil, toujours en colère:
-«Oh oui! Et que dites-vous de Messire Lancelot, mon cher ami?
-Est-il traître ou loyal? Ce commerce qu'il a avec la reine, je vous
-le demande, est-il jusque dans la bouche des enfants, ou se le
-raconte-t-on à l'oreille dans les coins? Le connaissez-vous?»
-
-Merlin répondit tristement: «Sans doute, je le connais. Messire
-Lancelot, dans le principe, partit comme ambassadeur pour aller
-chercher la reine, et elle le prit pour le Roi; c'est ainsi qu'elle
-s'enamoura de lui. Laissons-le en repos; mais n'avez-vous pas un seul
-mot de loyale louange pour Arthur, le roi sans reproche, l'homme sans
-tache?»
-
-Et Viviane répondit avec un éclat de rire: «Lui? Est-il bien un homme,
-lui qui sait, et ferme les yeux? lui qui voit ce qu'est fait sa belle
-épouse, et ferme les yeux? Par là le bon roi veut s'aveugler, et il
-s'aveugle ainsi que toute la Table ronde sur toutes leurs impuretés.
-Moi-même, si je n'étais point une femme, je pourrais lui donner le
-joli nom que le peuple donne à tant de vigueur virile; je pourrais
-l'appeler le principal auteur de leur crime; et, s'il n'était pas un
-roi couronné, je l'appellerais un lâche et un sot.»
-
-Alors Merlin, révolté, et se parlant à lui-même, s'écria: «O cœur
-loyal et doux! ô mon maître! mon roi! O toi, l'homme dévoué, toi le
-gentilhomme sans tache, toi qui, contre le témoignage même de tes yeux,
-voudrais trouver tous les hommes sincères et loyaux, toutes les femmes
-pures, comment, dans la bouche d'interprètes au cœur bas, parce que ta
-délicatesse extrême ne peut être comprise de créatures dont chaque sens
-est aussi perfide et aussi corrompu que la vase humide qui coule au
-milieu de la rue, comment ta blanche pureté est-elle réputée blâme?»
-
-Mais Viviane jugeant Merlin vaincu par ses instances, recommença, et
-laissa sa langue furieuse courir, comme un incendie, sur les noms les
-plus nobles, les souillant, diffamant, défigurant, jusqu'à ne pas même
-vouloir que Lancelot fût brave, ni Galahad pur.
-
-Ses paroles eurent un autre résultat que celui qu'elle voulait. Merlin
-abaissa ses sourcils buissonneux, lit une arcade de neige à ses yeux
-caves, et se murmura à lui-même: «Lui révéler le charme! Voilà, si elle
-le connaissait, comment elle médirait de moi, pour prendre ensuite
-quelque autre crédule dans son piège; et si elle ne le connaît pas,
-voilà aussi comment elle médira. Qu'a dit cette femme impure? que nous
-ne pouvons nous élever aussi haut que les femmes? Nous pouvons à peine
-descendre aussi bas: car les hommes entre eux diffèrent au plus comme
-le ciel de la terre; mais les femmes, entre les meilleures et les
-pires il y a la même distance qu'entre le ciel et l'enfer. Je connais
-les chevaliers de la Table ronde: ce sont mes amis de vieille date,
-tous braves, plusieurs généreux, et quelques-uns chastes. Je soupçonne
-qu'elle couvre avec des mensonges les blessures de son amour-propre:
-elle les aura provoqués et n'aura pas réussi; c'est pour cela qu'elle
-les traite avec tant d'amertume: car les plus belles tentatives peuvent
-échouer, quoique des courtisanes, comme elles peignent leur visage,
-peignent leurs discours des couleurs du cœur qu'elles n'ont pas. Je
-ne veux point qu'elle connaisse le charme: neuf fois sur dix ceux qui
-vous flattent en face vous mordent par derrière. Et ceux, ô bonne
-âme, qui sont les plus prompts à imputer à quelqu'un un crime, sont
-les plus disposés à le commettre, et imputent aux autres ce qu'ils
-font eux-mêmes, manquant du sens moral; ou bien quelque vil désir de
-ne pas se sentir les plus vils des hommes leur fait tout niveler; que
-dis-je, ils diminueraient la montagne et l'égaleraient à la plaine pour
-donner à tout un égal abaissement. Et les courtisanes sont semblables
-à la foule en ceci: si elles aperçoivent quelque tache ou quelque
-imperfection dans un homme renommé, loin de s'affliger que les plus
-grands dans l'humanité soient si petits, elles se gonflent de je ne
-sais quelle joie insensée, et jugent la nature entière d'après ses
-pieds d'argile, sans vouloir lever les yeux et voir sa tête divine
-couronnée d'un feu sacré, et allant toucher d'autres mondes. Je suis
-fatigué de cette femme.»
-
-Il prononça, tantôt à voix basse, tantôt en remuant seulement les
-lèvres, ces paroles à moitié étouffées dans la blanche toison de
-son cou et de son menton, épaissie par tant d'hivers. Mais Viviane,
-saisissant quelques-unes des paroles que lui dictait son irritation, et
-entendant le mot de _courtisane_ murmuré deux ou trois fois, s'élança
-des genoux du vieillard et se tint debout roule comme une vipère
-gelée: vue affreuse, que de voir à ces lèvres roses de vie et d'amour,
-succéder subitement le hideux grincement de dents d'un squelette de
-mort! Ses joues étaient blanches; de rapides frémissements de colère
-enflaient sa délicate narine; sa main à moitié fermée, agitée par un
-tremblement nerveux, descendit jusqu'à sa ceinture et sembla y chercher
-quelque chose. Si elle y eût trouvé un poignard (car en un clin d'œil
-le faux amour se tourne en haine), elle aurait tué le divin vieillard;
-mais elle n'en trouva pas. Son œil à lui était calme, et alors soudain
-elle se prit à pleurer amèrement comme un enfant qu'on a battu; elle
-pleura longtemps, longtemps de ces larmes qu'on ne peut consoler. Puis
-sa voix trompeuse se fraya un chemin à travers ses sanglots:
-
-«O cœur plus cruel qu'on n'en vit jamais dans un roman ou qu'on n'en
-chanta dans un poème! O amour vainement prodigué! O cruel! il n'y a
-rien de bizarre ou d'étrange, rien qui semble honteux (car quelle honte
-y a-t-il dans l'amour, si l'amour est sincère, et non ce qu'est le
-vôtre?), rien que la pauvre Viviane n'ait fait pour gagner la confiance
-de celui qui l'a appelée comme il vient de faire. Tout son crime, tout,
-oui tout son crime, ç'a été son désir de se l'attacher tout entier.»
-
-Elle rêva quelque temps, puis elle joignit les mains, avec un cri
-perçant, et dit: «Frappée au cœur par les plus chers sentiments de mon
-cœur! Échaudée comme le chevreau dans le propre lait de sa mère! Tuée
-par un mot pire qu'une vie de coups! J'ai cru qu'il était bon, étant
-grand: ô Dieu! que n'ai-je aimé un homme plus petit! J'aurais trouvé en
-lui un plus grand cœur. Hélas! moi qui, occupée seulement à caresser ma
-vraie passion, voyais les chevaliers, la cour, le Roi, obscurs à côté
-de votre éclat; moi qui aimais à amoindrir celui des autres hommes à
-cause de ce grand plaisir que j'avais de vous asseoir seul sur l'autel
-de mon culte... j'ai ma réponse, et désormais la route de la vie, qui
-me semblait semée de fleurs avec vous seul pour guide et pour maître,
-devient le sentier des falaises qui s'arrête brusquement, et se termine
-par une ruine... sans qu'il me reste rien qu'à me traîner en rampant
-dans quelque horrible grotte, et là, si le loup m'épargne, finir ma vie
-en pleurant, tuée par une dureté sans nom.»
-
-Elle s'arrêta, se détourna, laissa tomber sa tête; le serpent d'or
-glissa de ses cheveux, le lacet se détacha et se déroula; elle pleura
-de nouveau, et le bois sombre devint plus sombre encore à l'approche
-silencieuse de la tempête. Cependant la colère de Merlin mourait
-lentement en lui, et il laissa sa sagesse l'abandonner pour faire place
-au calme du cœur; il crut à moitié que Viviane était sincère, et il
-l'appela pour lui offrir asile dans le chêne creux: «Abritez-vous de
-l'orage,» dit-il; et ne recevant pas de réponse, il regarda son épaule
-soulevée par les sanglots, sa figure qu'elle cachait dans sa main,
-comme en proie à une douleur ou à une honte extrêmes. Alors il essaya
-trois lois, par les termes les plus touchants, de calmer son esprit
-agité; mais en vain. A la fin, elle se laissa gagner par lui; et de
-même que l'oiseau captif qui vient de s'envoler de sa cage y revient,
-cette soi-disant créature offensée, ce faux cœur simple, revint a son
-premier perchoir et s'y posa. Pendant qu'elle était assise là, se
-laissant tomber à moitié des genoux de Merlin, à moitié nichée contre
-son cœur, voyant des larmes couler lentement de sa paupière fermée
-encore, le doux magicien, plus par bonté que par amour, étendit autour
-d'elle un bras protecteur. Mais elle se dégagea vivement, se leva les
-bras croisés sur la poitrine, et se tint dans l'attitude d'une femme
-vertueuse profondément offensée, et rougissant devant lui; puis elle
-dit:
-
-«Il ne doit plus y avoir d'amour entre nous deux désormais. En
-effet, si je mérite l'épithète grossière que vous m'avez donnée,
-que pourrait-on vous accorder que votre cœur sans délicatesse pût
-juger digne d'être accepté? Je partirai. En vérité, une seule chose
-maintenant (mieux eût valu trois fois mourir que de la demander une
-seule) pourrait me faire rester: c'est cette preuve de confiance si
-souvent réclamée en vain. Combien j'en avais besoin, je le vois avec
-douleur, après ce mot indigne que vous avez prononcé! Oui! je pourrais,
-qui sait? vous croire une fois de plus. Oh! ce qui était autrefois pour
-moi une simple fantaisie est maintenant devenu l'immense besoin de mon
-cœur et de ma vie. Adieu, pensez à moi avec bonté; car je crains que
-ma destinée ou ma faute, dédaignant la jeunesse enjouée pour votre
-vieillesse, soit de vous aimer toujours. Mais avant de vous quitter,
-laissez-moi vous jurer une fois de plus que si j'ai, en ceci, attenté
-à votre repos, puisse le juste ciel, qui s'obscurcit au-dessus de moi,
-envoyer un coup de foudre qui, épargnant toute autre chose, réduise ma
-tête coupable en cendres, si je mens.»
-
-À peine avait-elle cessé que, partant du ciel (car la tempête était
-maintenant arrivée au-dessus d'eux), un dard de feu déchira un
-chêne géant et joncha tout alentour la terre sombre de débris de
-branches et d'éclats de bois. Merlin leva les yeux et vit l'arbre
-qui brillait, rayé de lueurs blanches, au milieu des ténèbres. Mais
-Viviane, craignant que le ciel n'eût entendu son serment, éblouie par
-les zigzags livides de l'éclair, et assourdie par les grondements et
-les craquements qui le suivirent, se rejeta rapidement en arrière,
-en s'écriant: «O Merlin! bien que vous ne m'aimiez pas, sauvez-moi,
-sauvez-moi!» Elle se colla à lui, l'embrassa étroitement, et, dans
-sa frayeur, l'appela son cher protecteur; mais, dans sa frayeur, elle
-n'oublia pas ses ruses, elle songea encore à agir sur son esprit, et
-l'embrassa étroitement. A ce contact, le pâle sang du magicien, comme
-une opale chauffée, prit des couleurs plus vives. Elle se reprocha
-d'avoir redit des contes, des on-dit; elle tremblait de peur, et elle
-pleura en s'accusant d'impertinence; elle appela Merlin son seigneur,
-son maître, son enchanteur, son barde, son étoile argentée du soir,
-son dieu, son Merlin, la seule passion de toute sa vie. Cependant,
-au-dessus de leurs têtes, la tempête mugissait toujours, et les
-branches pourries craquaient secouées par la pluie torrentielle; et,
-tandis que la lumière et les ténèbres alternaient, ses yeux et son cou
-brillaient et disparaissaient. Enfin l'orage, sa première explosion
-de colère une fois terminée, alla visiter d'autres pays; on entendit
-au loin ses gémissements et sa voix, et la forêt ravagée fut rendue
-une fois de plus à la paix. Et ce qui n'aurait jamais dû être avait
-eu lieu: Merlin vaincu et excédé par les discours de Viviane, s'était
-rendu, avait révélé tout le charme et s'était endormi.
-
-[Illustration: Merlin vaincu et excédé par les discours de Viviane,
-s'était rendu, avait révélé tout le charme et s'était endormi.]
-
-Alors, en un moment, elle exécuta le charme, avec les danses
-entrelacées et les mouvements mystérieux. Merlin était étendu comme
-mort, et dans le creux du chêne perdu à la vie, à l'action, à la
-renommée, à la gloire.
-
-Alors, disant: «Je me suis rendue maîtresse de sa gloire,» et
-s'écriant: «ô vieillard imbécile!» la courtisane s'élança dans la
-forêt, le fourré se referma derrière elle, et l'écho de la forêt répéta:
-«_Imbécile._»
-
-
-FIN DE VIVIANE.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Viviane, by Alfred Tennyson
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIVIANE ***
-
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-1.E.8.
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-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
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-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
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-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
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-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
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-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
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-
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Binary files differ
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- The Project Gutenberg eBook of Viviane, by Alfred Tennyson.
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-The Project Gutenberg EBook of Viviane, by Alfred Tennyson
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: Viviane
-
-Author: Alfred Tennyson
-
-Illustrator: Gustave Doré
-
-Translator: Francisque Michel
-
-Release Date: December 12, 2016 [EBook #53722]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIVIANE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-Free Literature (back online soon in an extended version,
-also linking to free sources for education worldwide ...
-MOOC's, educational materials,...) Images generously made
-available by Gallica (Bibliothèque nationale de France.)
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-</pre>
-
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-<h1>VIVIANE</h1>
-
-<h3>PAR</h3>
-
-<h2>ALFRED TENNYSON</h2>
-
-
-<h4>POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS</h4>
-
-<h4>PAR FRANCISQUE MICHEL</h4>
-
-<h5>PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX</h5>
-
-
-<h5>AVEC NEUF GRAVURES SUR ACIER</h5>
-
-<h5>D'APRÈS</h5>
-
-<h4>LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ</h4>
-
-
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h5>
-
-<h5>BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77</h5>
-
-<h5>1868</h5>
-
-<hr class="full" />
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="viviane001"></a>
-<img src="images/viviane_001.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Ayant poussé son noir esquif au milieu d'eux tous, il
-les eut bientôt dispersés; il enleva cette femme.</p></div>
-
-<hr class="tb" />
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">A</p>
-
-<h4>NAPOLÉON III</h4>
-
-<h6>EMPEREUR DES FRANÇAIS</h6>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">CE LIVRE</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">ŒUVRE DU GÉNIE COMBINÉ</p>
-
-<h5>DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE</h5>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">QUI DOIT SURTOUT SA FORCE</p>
-
-<p class="center">A UNE AUGUSTE IMPULSION</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">EST DÉDIÉ</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR</p>
-
-
-<p class="p2" style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">J. BERTRAND PAYNE</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="viviane002"></a>
-<img src="images/viviane_002.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">L'astucieuse Viviane était étendue au pieds de Merlin.</p></div>
-
-
-
-<hr class="tb" />
-<h3><a name="VIVIANE" id="VIVIANE">VIVIANE</a></h3>
-
-
-
-<p>Un orage approchait, mais les vents étaient calmes; et dans la sauvage
-forêt de Broceliande, contre un chêne creux, si énorme et si vieux
-qu'on eût dit une tour ruinée, l'astucieuse Viviane était étendue aux
-pieds de Merlin.</p>
-
-<p>L'astucieuse Viviane s'était dérobée à la cour d'Arthur. Elle haïssait
-tous les chevaliers, et elle entendait dans sa pensée les commentaires
-qu'ils prodiguaient quand son nom était prononcé; car un jour Arthur,
-se promenant seul, tourmenté par des bruits fâcheux qui couraient sur
-la Reine, avait rencontré Viviane. Celle-ci, recevant un gracieux salut
-du Roi, eût volontiers dissipé l'humeur sombre du prince avec des
-regards respectueux, pleins de soumission feinte, avec une voix émue,
-avec des effusions de dévouement, enfin, en lui insinuant discrètement
-et avec douceur qu'il y avait des gens qui le prisaient bien autrement
-que ceux qui auraient dû le priser le plus. Le Roi avait jeté sur elle
-un regard indifférent, et passé outre; mais quelqu'un avait épié cette
-scène, et ne l'avait point tenue secrète. Ce fut un sujet de rires
-pendant une après-midi, que Viviane eût entrepris le Roi sans reproche.
-Après cela, elle s'appliqua à gagner l'homme le plus fameux d'alors,
-Merlin, qui était versé dans tous les arts, qui avait construit
-les ports, les vaisseaux et les châteaux du Roi, Merlin, qui était
-barde aussi, et connaissait les cieux étoilés. Le peuple l'appelait
-magicien. Autour de lui Viviane commença à se jouer avec des discours
-légers et vifs, de piquants sourires, et des traits de médisance
-légèrement empoisonnés, qui tantôt effleuraient, tantôt égratignaient.
-L'Enchanteur, laissant un peu s'adoucir son humeur austère, observait
-ses espiègleries et ses jeux, lors même qu'il se sentait peu disposé
-à les approuver, et il riait comme ceux qui regardent les ébats d'un
-jeune chat. Il en arriva ainsi à tolérer ce qu'il dédaignait à demi;
-et elle, s'apercevant qu'elle n'était qu'à demi dédaignée, commença à
-entremêler ses jeux de gravités passagères: elle rougissait ou devenait
-pâle; souvent, quand elle le rencontrait, elle soupirait profondément,
-ou fixait sur lui des regards silencieux dans lesquels se peignait un
-si complet attachement, que le vieillard, bien qu'en proie au doute,
-n'était pas insensible a sa flatterie; parfois, il caressait un secret
-désir d'être aimé dans ses vieux jours, et croyait à moitié qu'elle
-était sincère. C'est ainsi que par moments il flottait; mais elle,
-elle s'attachait à lui, inébranlable dans son dessein. Et ainsi les
-saisons se passaient. Merlin tomba alors dans une profonde mélancolie;
-il quitta la cour d'Arthur et gagna le bord de la mer; là il trouva une
-petite barque, et y monta. Viviane le suivit; mais il ne prit nul souci
-d'elle. Elle tint le gouvernail, et lui la voile. La barque, poussée
-par un vent qui s'éleva soudain, franchit la mer; et, ayant touché les
-sables de la Bretagne, ils débarquèrent. Viviane suivit Merlin pendant
-toute la route, jusque dans la sauvage forêt de Broceliande; car Merlin
-lui avait un jour parlé d'un charme, qui s'accomplissait par des danses
-entrelacées et des passes mystérieuses. Celui sur qui ce charme était
-dirigé semblait éternellement renfermé entre les quatre murailles
-d'une tour, d'où il était à jamais impossible de s'échapper. Et nul
-ne pouvait jamais le découvrir; lui-même ne pouvait voir personne que
-l'enchanteur, qui allait et venait, accomplissant son œuvre. Et il
-restait là comme mort, perdu pour la vie et pour l'action, pour la
-renommée et pour la gloire. Et Viviane cherchait toujours à exercer
-ce charme sur le grand enchanteur du temps, s'imaginant que sa gloire
-serait grande en proportion de la grandeur de celui qu'elle aurait
-subjugé.</p>
-
-<p>Elle était étendue de tout son long, et lui baisait les pieds, comme
-plongée dans le respect le plus profond et dans l'amour. Un tortil d'or
-entourait ses cheveux; une robe de samit sans prix, qui la dessinait
-plutôt qu'elle ne la cachait, se collait sur ses membres souples,
-semblable en couleur au feuillage des saules pendant les jours de mars,
-mêlés de vent et de soleil. Tandis qu'elle baisait les pieds de Merlin,
-elle s'écria: «Foulez-moi, pieds chéris, vous que j'ai suivis à travers
-le monde, et je vous adorerai; marchez sur moi, et je vous baiserai.»
-Lui, restait muet; un sombre pressentiment roulait dans sa tête, comme,
-par un jour menaçant, dans une grotte de l'Océan, la vague aveugle va,
-parcourant en silence sa longue galerie de rochers: aussi lorsqu'elle
-leva sa tête qui semblait interroger tristement, quand elle parla et
-lui dit: «O Merlin, m'aimez-vous?» et une seconde fois: «O Merlin,
-m'aimez-vous?» puis une fois encore: «Puissant maître, m'aimez-vous?»
-il resta muet. Et la souple Viviane, étreignant son pied avec force,
-se glissa près de lui, monta jusqu'à son genou, et s'y assit; elle
-entrelaça ses pieds cambrés derrière la jambe du devin, passa un bras
-autour de son cou, et s'attacha à lui comme un serpent, et, laissant
-pendre sa main gauche, comme une fouille, sur la puissante épaule de
-Merlin, elle fit de sa droite un peigne, de perles pour séparer les
-flocons d'une barbe que la jeunesse disparue avait laissée grise comme
-la cendre. Alors il ouvrit la bouche, et dit sans la regarder: «Ceux
-qui sont sages en amour aiment beaucoup et parlent peu.» Et Viviane
-répondit vivement: «J'ai vu autrefois le petit dieu aveugle sur la
-tapisserie du roi Arthur à Camelot; mais n'avoir ni yeux ni langue!
-... ô le sot enfant! Cependant vous êtes sage, vous qui parlez ainsi:
-laissez-moi croire que le silence est de la sagesse; je me tais donc,
-et ne demande point de baiser.» Elle ajouta tout de suite: «Voyez, je
-m'enveloppe de sagesse.» Et autour de son cou et de son sein, jusqu'à
-ses genoux, elle tira le large et épais manteau de la barbe de Merlin,
-et elle dit qu'elle était une mouche d'été aux ailes d'or, prise dans
-la toile d'une grande et vieille araignée tyrannique, qui voulait la
-dévorer dans ce bois sauvage, sans dire un mot. C'est à quoi Viviane se
-comparait; mais elle ressemblait bien plutôt à une funeste et charmante
-étoile, voilée de vapeur grise. A la fin Merlin sourit tristement:
-«Dans quel but étrange, dit-il, toutes ces gentillesses et ces folies,
-ô Viviane? que m'annoncent-elles? que veulent-elles de moi? Je vous en
-remercie néanmoins, car elles ont dissipé ma mélancolie.»</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="viviane003"></a>
-<img src="images/viviane_003.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Avant touché les sables de la Bretagne, ils
-débarquèrent.</p></div>
-<hr class="r5" />
-<p>Et Viviane de répondre avec un sourire plein d'impertinence: «Eh quoi,
-ô mon maître, vous avez trouvé votre voix? Que l'étrangère soit la
-bienvenue! Merci enfin! Mais hier vous n'avez pas desserré les lèvres,
-si ce n'est cependant pour boire. Nous n'avions pas de coupe: j'ai
-recueilli dans mes blanches mains l'eau de la fontaine qui tombait
-goutte à goutte d'une crevasse, j'ai fait une jolie coupe de mes deux
-mains réunies, et je vous l'ai offerte à genoux; alors vous avez bu,
-mais sans paraître vous en apercevoir, et sans m'accorder un pauvre
-mot; oui! pas plus de remerciements que n'en aurait donné un bouc, un
-bouc qui n'a rien de vénérable en lui que sa barbe. Et lorsque nous
-nous sommes arrêtés à cette autre source, que j'étais épuisée jusqu'à
-m'évanouir, et que vous vous êtes couché, les pieds dorés par la
-poussière fleurie de ces belles prairies que nous avions traversées,
-avez-vous vu que Viviane baignait vos pieds avant les siens? Cependant
-pas un remerciement; et il en a été ainsi à travers toute cette sauvage
-forêt, et pendant toute cette matinée où je vous ai entouré de mes
-tendresses.... Vous me demandez: dans quel but mes gentillesses et mes
-folies? Sans doute j'avais un but, et qui n'était pas si étrange....
-En quoi vous ai-je offensé? Sûrement vous êtes sage; mais un pareil
-silence montre plus de sagesse que de bonté.»</p>
-
-<p>Merlin mit sa main dans celle de Viviane, et dit: «Dites-moi? ne vous
-êtes-vous jamais étendue sur le rivage en regardant l'écume blanche et
-recourbée de la vague qui approche, reflétée dans le sable luisant,
-avant qu'elle se brise? Eh bien! j'ai vu une pareille vague, quoique
-moins agréable aux yeux, dans le miroir d'un sombre pressentiment;
-pendant trois jours je l'ai vue, menaçante, prête à déferler. C'est
-alors que je me suis levé et me suis éloigné de la cour d'Arthur pour
-échapper à ma noire mélancolie. Vous m'avez suivi sans en être priée;
-et quand j'ai levé les yeux, et que je vous ai vue toujours attachée
-à mes pas, c'est sur vous tout d'abord que mon esprit s'est arrêté au
-milieu des ténèbres qui l'enveloppaient; car, faut-il vous dire la
-vérité? vous m'avez semblé être cette vague qui allait fondre sur moi
-et me faire disparaître de la scène du monde avec ma puissance, mon
-nom et ma gloire. Pardonnez-moi, mon enfant. Vos gentillesses ont tout
-éclairé de nouveau. Demandez-moi la faveur que vous désirez, car je
-vous dois trois grâces: l'une pour l'injure que je vous ai faite par
-ma méprise, la seconde pour les remerciements que j'ai négligés, à
-ce qu'il paraît, jusqu'à cette heure, la troisième pour vos aimables
-cajoleries: demandez donc, et recevez cette faveur qui paraît si
-étrange, et qui ne l'est pas.»</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="viviane004"></a>
-<img src="images/viviane_004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Viviane suivit Merlin pendant toute la route, jusque
-dans le sauvage forêt de Broceliande.</p></div>
-<hr class="r5" />
-<p>Viviane répondit en souriant tristement: «Oh! elle n'est pas si
-étrange que ma longue prière pour l'obtenir; elle n'est pas si étrange
-que vous l'êtes vous-même, ni à moitié si étrange que votre sombre
-humeur. J'ai toujours craint que vous ne fussiez pas entièrement à
-moi; et voyez, vous avouez vous-même que vous m'avez fait injure. Le
-peuple vous appelle prophète: soit! mais vous n'êtes pas de ceux qui
-peuvent s'expliquer eux-mêmes. Prenez Viviane pour interprète; ce noir
-pressentiment de trois jours, elle ne l'appellera pas un présage;
-elle l'appellera une méfiante humeur; c'est ce qui, toutes les fois
-que je vous ai demandé cette grâce que je réclame encore, vous a fait
-paraître moins noble que vous n'êtes réellement. Ne voyez-vous pas,
-mon bien-aimé, qu'une humeur comme celle-là, qui dernièrement vous
-a assombri l'esprit quand vous m'avez vue attachée à vos pas, doit
-me faire craindre davantage que vous ne soyez point à moi; oui, elle
-me fait désirer plus ardemment une nouvelle marque d'attachement, et
-souhaiter encore plus d'apprendre ce charme de danses entrelacées et
-de passes mystérieuses, comme une preuve de votre confiance. O Merlin,
-apprenez-le-moi. Le secret ainsi partagé nous donnera le repos à tous
-deux. Car, si vous m'accordez, quelque peu de puissance sur votre
-destinée, moi alors, sentant que vous m'avez jugée digne de votre
-confiance, je me tiendrai tranquille et je vous laisserai en repos,
-persuadée que vous êtes à moi. Soyez donc aussi grand que votre nom,
-sans vous retrancher derrière des faux-fuyants égoïstes. Que vous
-semblez dur et disposé au refus! Oh! si vous pensez que c'est chez moi
-méchanceté, et que je veux, à votre insu, essayer ce charme sur vous,
-pour supprimer votre puissance, votre nom, votre gloire, une pareille
-pensée est une offense. Alors il vaudrait mieux rompre pour jamais
-le lien qui nous unit; mais, que vous le pensiez ou non, par le ciel
-qui m'entend! je vous dis la vérité pure, aussi pure que le sang des
-enfants, aussi blanche que le lait: O Merlin! puisse cette terre, si
-jamais Viviane, si jamais son imbécile imagination égarée, même dans
-l'écheveau embrouillé d'un songe, a pu s'arrêter sur une pareille
-pensée de trahison... puisse cette terre s'ouvrir jusqu'au plus profond
-de l'enfer, se refermer sur moi et m'écraser, si je suis une pareille
-traîtresse! Accordez-moi la grâce que je vous demande; jusque-là je ne
-pourrai vous donner tout ce que je suis. Cédez à mon désir tant de fois
-renouvelé: c'est la preuve que je veux de votre amour; car, si sage que
-vous soyez, je crois que vous me connaissez à peine encore.»</p>
-
-<p>Merlin retirant sa main de celle de Viviane, dit: «Si sage que je
-sois, je ne fus jamais moins sage, trop curieuse Viviane qui parlez
-de confiance; je ne le fus jamais que lorsque pour la première fois
-j'ai fait mention d'un tel charme. Et même, puisque vous parlez de
-confiance, moi je vous dirai: j'ai été trop confiant lorsque je vous
-ai dit ces choses, et quand j'ai excité en vous ce vice qui a perdu
-l'homme par la femme dès les premiers temps du monde. Si une grande
-curiosité est louable chez les enfants, qui ont à connaître le monde et
-à se connaître eux-mêmes, en vous qui n'êtes pas un enfant (car lorsque
-j examine les traits de votre visage, je vois qu'il sait dissimuler) en
-vous je l'appelle... Non! je ne l'appellerai point vice; mais puisque
-vous vous comparez vous-même à une mouche d'été, je pourrais bien
-désirer une toile d'araignée qui s'établît en dépit de ses défaites
-jusqu'à ce que quelqu'un cède de guerre lasse; mais puisque je ne veux
-pas consentir à vous donner de puissance sur ma vie, mes actions, mon
-nom et ma bonne renommée, pourquoi ne demandez-vous jamais quelque
-autre grâce? Oui en vérité, par la croix divine, j'ai eu trop de
-confiance en vous.»</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="viviane005"></a>
-<img src="images/viviane_005.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">C'était le temps où s'agitait pour la première fois la
-question de fonder une Table ronde.»</p></div>
-<hr class="r5" />
-<p>Et Viviane, comme la plus tendre villageoise qui ait jamais attendu
-amoureux à un rendez-vous, répondit les yeux baignés de larmes:
-«Maître, ne soyez point fâché contre votre servante; caressez-la,
-faites qu'elle se sente pardonnée, car elle ne se sent pas le cœur
-d'implorer une autre grâce. Je crains que vous ne connaissiez pas
-la douce chanson: «Ne vous fiez nullement à «moi, ou ayez pleine
-confiance.» Je l'ai entendu chanter une fois au fameux chevalier
-Lancelot, et elle répondra pour moi. Écoutez:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Dans l'amour, si l'amour est vraiment l'amour, si nous
-sommes possédés de l'amour, la loi et la défiance ne peuvent
-jamais avoir une puissance égale: la défiance en un point
-est un manque de foi en tout.</p>
-
-<p>«C'est la petite fente dans le luth, qui bientôt rendra la
-musique muette, et qui sans cesse s'augmentant peu à peu
-mettra partout le silence.</p>
-
-<p>«C'est la petite fente dans le luth de l'amant, ou, dans le
-fruit conservé, la petite tache creuse, qui, pénétrant à
-l'intérieur, gâte lentement le tout.</p>
-
-<p>«Ce n'est pas la peine de le garder, jetez-le; mais le
-ferez-vous? Répondez, mon adoré; répondez non. No vous liez
-nullement à moi, ou ayez pleine confiance.»</p>
-
-<p>«O maître, aimez-vous ma douce chanson?»</p></blockquote>
-
-<p>Merlin la regarda et crut à moitié qu'elle était sincère: sa voix
-était si tendre, sa figure si belle, ses yeux brillaient si doucement
-à travers ses larmes, pareils à un rayon de soleil sur la plaine
-à travers une ondée; et cependant il répondit avec une certaine
-indignation:</p>
-
-<p>«Bien différente était la chanson que j'entendis une fois près de
-cet énorme chêne, non loin du lieu où nous sommes assis. Nous nous
-étions donné rendez-vous, dix ou douze, pour chasser un animal qui
-se trouvait alors dans ces forêts sauvages, le cerf aux cornes d'or.
-C'était le temps où s'agitait pour la première fois la question de
-fonder une Table ronde, qui, pour l'amour de Dieu et des hommes,
-comme pour l'amour des nobles actions, devait être l'élite du monde
-entier, tous s'excitaient l'un l'autre à de nobles faits. Pendant que
-nous attendions là, l'un de nous, le plus jeune, ne pouvant garder
-le silence, fit éclater dans une chanson un tel enthousiasme pour la
-gloire, et sa chanson retentit de tels accents de trompette et d'un
-si terrible cliquetis de fer, que lorsqu'il s'arrêta nous brûlions de
-lancer ensemble nos traits. Et nous l'aurions fait si le bel animal,
-excité par le bruit, n'était parti à nos pieds, et, comme une ombre
-d'argent, n'avait fui dans la campagne brumeuse. Nous chevauchâmes
-toute la journée à travers la brume, luttant contre un vent violent,
-prêtant toujours l'oreille à l'écho de cette superbe chanson, et
-poursuivant les éclairs des cornes d'or; enfin elles s'évanouirent près
-de la fontaine des Fées, cette fontaine où le fer rit, comme faisaient
-nos guerriers. Les enfants y jettent leurs épingles et leurs clous
-en criant: «Ris, petite fontaine;» mais touchez-la d'une épée, elle
-murmure furieusement autour de la pointe. C'est là que nous perdîmes
-le cerf. Cette chanson était belle: mais, Viviane, quand vous m'avez
-chanté cette douce chanson, il m'a semblé que vous connaissiez ce
-maudit charme, que vous l'essayiez sur moi, que j'étais couché, et que
-je sentais mon nom et ma gloire se retirer lentement loin de moi.»</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="viviane006"></a>
-<img src="images/viviane_006.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">«Nous chevauchâmes toute la journée à travers la brume,
-luttant contre un vent violent.»</p></div>
-<hr class="r5" />
-<p>Et Viviane répondit en souriant tristement: «Oh! mon nom et ma gloire
-se sont écoulés loin de moi à jamais, depuis que je vous ai suivi
-dans cette sauvage forêt pour vous consoler, parce que je vous voyais
-triste. Hélas! quels cœurs ont les hommes! leur abnégation n'atteint
-jamais si haut que celle des femmes. Quant à ce qui est de la renommée,
-quoique vous méprisiez ma chanson, écoutez un couplet de plus; c'est la
-dame qui parle:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Mon nom, autrefois à moi, maintenant à toi, est plus
-étroitement à moi; car la réputation, si je pouvais avoir
-une réputation, serait ton bien, et la honte, si tu pouvais
-avoir de la honte, serait pour moi: ainsi ne te fie
-nullement à moi, ou aies pleine confiance.»</p></blockquote>
-
-<p>«Ne parle-t-elle pas bien? Et il y en a plus encore... cette chanson
-est comme le beau collier de perles de la reine, qui se rompit pendant
-la danse, et les perles se répandirent à terre; quelques-unes furent
-perdues, d'autres soustraites, certaines conservées comme des reliques.
-Mais jamais deux perles semblables, deux perles sœurs, ne coulèrent le
-long du fil de soie pour se baiser sur le cou blanc de la reine. Il en
-est ainsi de cette chanson: elle vit dispersée en plusieurs mains, et
-chaque ménestrel la chante différemment; cependant, il s'y trouve un
-vers bien vrai, la perle des perles: «L'homme rêve à la «gloire, quand
-la femme veille pour aimer.» Oui, vraiment, l'amour, fût-il des plus
-grossiers, se taille une part dans le présent et dans la réalité, s'en
-nourrit et en profite, sans souci du reste; mais la gloire, la gloire
-qui suit la mort, n'est, rien pour nous; et qu'est-ce que la gloire
-pendant la vie, sinon une demi-diffamation, un éclat mêlé d'obscurité?
-Vous-même, vous savez bien que l'envie vous appelle le fils du démon;
-et comme vous semblez être le maître de tous les arts, on ferait
-volontiers de vous le maître de tous les vices.»</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="viviane007"></a>
-<img src="images/viviane_007.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">«Sans lui parler, je me penchai vers lui, je pris son
-pinceau, et j'effaçai l'oiseau.»</p></div>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Et Merlin mit sa main dans celle de Viviane, et dit: «Un jour j'étais
-à la recherche d'une herbe magique; je trouvai un jeune et joli écuyer
-assis tout seul; il s'était taillé dans le bois un écu de chevalier,
-et y peignait des armes de fantaisie: un vol d'aigle d'or en champ
-d'azur, avec le soleil en chef dextre, et cette devise: «Je poursuis la
-gloire.» Sans lui parler, je me penchai vers lui, je pris son pinceau,
-et j'effaçai l'oiseau; à la place je fis un jardinier greffant, avec
-ces mots pour devise: «Plutôt l'utilité que la gloire.» Vous l'eussiez
-vu rougir; mais ensuite il devint un vaillant chevalier. O Viviane,
-je crois, quant à vous, que vous m'aimez bien; quant à moi, je vous
-aime quelque peu; restez en repos: l'amour doit avoir quelque repos et
-quelque plaisir en lui-même et ne sollicitez pas trop une grâce, ne
-soyez pas trop ardente à obtenir une preuve contre celui que vous dites
-aimer; mais la gloire chez les hommes n'étant qu'un moyen plus puissant
-de servir, l'humanité, doit avoir en elle-même peu de repos et de
-plaisir, et ne travailler qu'en vassale pour servir l'amour plus grand
-en face de qui paraît bien mesquin l'amour qui attire une créature
-vers une autre créature. Pour avoir été utile, j'ai eu de la renommée;
-et la renommée à son tour, en s'accroissant, m'a permis d'être utile
-encore. Voilà la grâce que je puis accorder. Y en a-t-il une autre?
-Les hommes ont cherché à me ravaler parce que j'ai essayé d'agrandir
-leur esprit; et alors l'envie m'a appelé le fils du démon; la pauvre
-bête venimeuse, croyant servir son propre intérêt, a voulu frapper qui
-valait mieux qu'elle; mais elle a manqué son coup, et en ramenant sa
-griffe, elle s'est blessée elle-même au coeur. Ah! c'était des jours
-bien doux que ceux où j'étais tout à fait inconnu; mais lorsque mon nom
-s'éleva, la tempête éclata sur la montagne et je n'y fis pas attention.
-Je sais bien que la gloire est une demi-diffamation; cependant je dois
-accomplir ma tâche. Quant à cette autre gloire, cette gloire douteuse,
-au moins qui n'a pas d'enfants, quant au bruit que feront autour de
-mon tombeau les générations qui ne sont pas encore nées, je n'en ai
-pris nul souci. Il est une étoile nébuleuse, la seconde d'une ligne
-d'étoiles qui semblent figurer une épée sous un baudrier de trois
-étoiles: je ne l'ai jamais contemplée sans rêver à quelque charme
-puissant enfermé dans cette étoile pour réduire la gloire au néant.
-Si donc je crains de donner pouvoir sur moi par ce charme, de peur
-que vous ne m'abusiez, ayant ce pouvoir, quelque sincèrement que vous
-pensiez m'aimer à présent (comme ces fils de rois, aimant tant qu'ils
-sont en tutelle, qui sont devenus tyrans une fois arrivés au pouvoir),
-je craindrais plutôt de perdre ma liberté d'action que ma gloire si,
-poussée moins par la méchanceté que par quelque accès de colère, ou
-peut-être par un caprice d'affection exagérée et pour me garder tout
-à vous seule, ou par une soudaine boutade de jalousie féminine, vous
-essayiez ce charme sur celui que vous dites aimer.»</p>
-
-<p>Et Viviane répondit en souriant comme en colère: «N'ai-je pas juré? On
-doute de moi. C'est bon! Eh bien! gardez-le, votre secret, gardez-le;
-je saurai bien le trouver; et quand je l'aurai trouvé, prenez garde
-à Viviane. Femme, et tenue en défiance, nul doute que je ne ressente
-quelque subit accès de colère engendré par votre manque de foi; et
-votre belle épithète est exacte aussi car cet amour sans réserve que je
-ressens n'étant point payé par le cœur tout entier peut bien mériter
-votre nom d'<i>exagérée</i>.... Traitée comme je le suis, je m'étonne tous
-les jours d'aimer encore. Et quant à ma jalousie féminine, pourquoi
-non? Oui, dans quel but, si ce n'est dans un but de jalousie, et pour
-me rendre jalouse si j'aime, ce beau charme a-t-il été inventé par
-vous-même? Je crois bien que par tout le monde vous tenez emprisonnées
-çà et là de belles captives, enfermées entre les quatre murs d'une tour
-dont il est à jamais impossible de fuir.»</p>
-
-<p>Alors le Maître puissant lui répondit gaiement: «J'ai eu bien des
-amours dans ma jeunesse amoureuse; pour les conserver je n'avais besoin
-d'autre charme que la jeunesse et l'amour; et cet amour sans bornes
-dont vous faites tant de bruit peut maintenant vous assurer le mien:
-ainsi vivez sans charme. Quant à ceux qui l'ont mis les premiers en
-œuvre, il y a des siècles que leur poignet ne tient plus à la main
-qui faisait les passes, que leurs chevilles sont séparées des pieds
-qui exécutaient les danses; mais voulez-vous écouter la légende en
-récompense de votre chanson?</p>
-
-<p>«Tout au fond de l'Orient il y avait un roi moins vieux que moi,
-plus âge cependant; car mon sang vigoureux me promet encore bien
-des printemps. Un pirate basané, dont la barque avait pillé vingt
-îles sans nom, vint jeter l'ancre dans le port de ce roi; et, en
-passant devant une de ces îles au lever de l'aurore, il vit deux
-cités dans un millier de bateaux qui se livraient bataille sur mer
-pour une femme. Ayant poussé son noir esquif au milieu d'eux tous,
-il les eut bientôt dispersés; il enleva cette femme, après avoir
-perdu la moitié de son monde par les flèches de l'ennemi; c'était une
-vierge si pure, si blanche, si merveilleuse, qu'on dit qu'à chaque
-mouvement qu'elle faisait elle répandait une lumière autour d'elle.
-Le forban ayant refusé de la céder au roi, celui-ci l'empala pour ses
-pirateries. Il la fit reine; mais ces yeux d'insulaire faisaient une
-telle guerre involontaire, toutefois avec tant de succès, à toute la
-jeunesse, qu'elle languissait. Les conseils s'éclaircissaient, les
-armées diminuaient; car, pareille à l'aimant, elle attirait à elle
-les cœurs de fer les plus rouillés des vieux guerriers. Les animaux
-eux-mêmes l'adoraient; les chameaux s'agenouillaient sans qu'on le leur
-commandât, et ces colosses qui, sur leur dos vaste comme une montagne,
-portent les rois dans des châteaux, pliaient en signe d'hommage leurs
-noirs genoux, faisant sonner avec leurs trompes souples comme des
-serpents, pour la faire sourire, les clochettes d'or attachées à ses
-pieds. Comment s'étonner que, étant jaloux, le roi ait envoyé ses
-hérauts par tous les cent royaumes qui relevaient de lui, pour trouver
-un magicien capable d'enseigner au roi quelque charme qui, exercé
-sur la reine, lui permit de l'avoir toute à lui? En récompense d'un
-pareil secret, il promettait plus que roi ne donna jamais, une lieue
-de montagne pleine de mines d'or, une province avec cent milles de
-côte, un palais et une princesse, tout cela pour le magicien; mais
-contre ceux qui tenteraient la chose et ne réussiraient pas, le roi
-prononça une sentence terrible, pour empêcher la liste de s'allonger,
-et tenir les prétendants en respect, ou, comme un roi qui ne veut pas
-être joué... leur tête devait pourrir sur les portes de la cité. Et
-plusieurs essayèrent et ne réussirent point, parce que le charme que la
-nature avait mis dans la reine était plus fort que le leur; la tête de
-plus d'un magicien blanchit sur les murs, et pendant plusieurs semaines
-une troupe de corbeaux affamés resta suspendue comme un nuage au-dessus
-des tours aux portes de la ville.»</p>
-
-<p>Et Viviane, l'interrompant, dit: «Je reste là, et recueille le miel
-de vos paroles; cependant il me semble que votre langue a quelque peu
-tourné. Interrogez-vous vous-même. La dame dont vous parlez n'a jamais
-fait une guerre <i>involontaire</i> avec ces beaux yeux: elle y prenait son
-plaisir et a rendu son bonhomme jaloux non sans de bonnes raisons. Et
-il n'y avait donc là ni dame ni demoiselle irritée de la perte d'un
-amant. Étaient-elles toutes aussi apprivoisées, je veux dire aussi
-nobles, que leur reine était belle? Comment! pas une pour lui lancer du
-venin dans les yeux, ou jeter une poudre homicide dans sa boisson, ou
-faire pâlir son visage avec une rose empoisonnée? Eh bien! ces temps
-étaient différents des nôtres. Mais trouva-t-on un magicien? dis-moi,
-te ressemblait-il?»</p>
-
-<p>Elle se tut, et serra son bras flexible autour du cou du vieillard,
-puis se retira en arrière et laissa ses yeux parler pour elle, le
-contemplant avec des yeux ardents comme une jeune épouse regarde son
-nouveau maître, qui est bien à elle, et le premier des hommes.</p>
-
-<p>Il répondit en riant: «Non, il ne me ressemblait pas. A la fin les
-officiers du roi partis en quêté de charmes trouvèrent un petit
-homme chauve à la tête luisante qui vivait solitaire, se nourrissant
-d'herbages dans un grand désert; il ne lisait qu'un seul livre; et
-sans cesse occupé à lire, il était devenu si desséché, si amaigri par
-l'habitude de la pensée, si amaigri que ses yeux avaient pris une
-grandeur exagérée, pendant que sa peau était collée sur ses côtes
-et son dos ainsi que sur un mannequin d'osier. Et comme il tenait
-son esprit fixé vers un seul objet, qu'il n'avait jamais bu de vin
-ni de liqueur ni goûté de viande, qu'il n'avait jamais connu les
-désirs sensuels, pour lui, le mur qui sépare les esprits des hommes
-qui projettent une ombre, était devenu un cristal; il les voyait au
-travers, entendait leurs voix au delà du mur, et avait appris le secret
-de leur existence, leurs puissances et leurs forces. Souvent sur l'œil
-brillant du soleil il étendait la vaste paupière d'un nuage noir comme
-l'encre, et lui donnait comme cils les lignes obliques d'une pluie
-d'orage; ou au fort du brouillard et de la pluie battante, quand le lac
-blanchissait, quand les pins mugissaient et que la montagne rocheuse
-n'était plus qu'une ombre, il rendait au monde le soleil et la paix.
-Tel était cet homme. On l'amena par force au roi. Et il apprit au roi
-un charme tel que personne ne pourrait plus voir la reine; et elle ne
-vit plus que le roi, qui allait et mettait le charme en œuvre; et elle
-était comme morte et avait perdu les fonctions de la vie; mais quand le
-roi parla de sa lieue de mines d'or, de sa province avec cent milles de
-côte, du palais et de la princesse, le vieillard retourna à son ancien
-désert et continua à vivre d'herbages; il disparut, et son livre est
-arrivé jusqu'à moi.»</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="viviane008"></a>
-<img src="images/viviane_008.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">«A la fin, les officiers du roi trouvèrent un petit
-homme chauve à la tête luissante.»</p></div>
-<hr class="r5" />
-<p>Et Viviane répondit avec un sourire impertinent: «Vous avez le livre;
-le charme y est écrit; c'est bon; écoutez mon conseil: faites-moi
-connaître tout de suite ce charme, car gardez-le comme un coffre à
-secret dans un autre coffre, chacun d'eux fermé et cadenassé trente
-fois, et ensevelissez le tout sous une montagne pareille à celle qui
-recouvre de sa masse verdoyante les morts après une bataille acharnée
-sur quelque dune sauvage au-dessus de la mer orageuse; malgré tout, je
-saurai trouver un moyen imprévu de déterrer, de prendre, d'ouvrir le
-livre, de trouver et de lire le charme. Et si alors je l'essayais, qui
-pourrait me blâmer?»</p>
-
-<p>Et souriant comme sourit un maître au sujet de qui n'est pas de son
-école, ni d'aucune, si ce n'est de celle où l'ignorance aveugle et nue
-lance, sans rougir, ses jugements bruyants sur toutes choses, tout le
-long du jour, il lui répondit:</p>
-
-<p>«Vous, lire le livre, ma jolie Viviane! Oui, oui! il n'a que vingt
-pages; mais chaque page a une ample marge, et ces marges encadrent
-un carré de texte qui a l'air d'un petit point, et l'écriture n'est
-pas plus grande que les pattes d'une puce; et chaque carré du texte
-renferme un charme terrible, écrit dans une langue morte depuis
-longtemps, si longtemps que des montagnes se sont élevées ensuite
-avec des cités sur leurs flancs.... <i>Vous</i>, lire le livre! Et toutes
-les marges sont écrites, et couvertes en tous sens de commentaires,
-condensés à l'extrême, difficiles à l'esprit et aux yeux; mais les
-longues veilles de ma longue vie m'ont rendu ce livre facile. Et
-personne ne peut lire le texte, pas même moi; et nul ne peut lire
-le commentaire que moi: c'est dans le commentaire que j'ai trouvé
-le charme. Oh! les effets en sont bien simples; un enfant pourrait
-s'en servir pour faire du mal à qui que ce soit, sans pouvoir jamais
-le défaire. N'insistez pas davantage; car quand bien même vous
-n'essayeriez point ce charme sur moi, quand bien même vous tiendriez le
-serment que vous avez juré, vous pourriez peut-être l'employer contre
-quelqu'un des chevaliers de la Table ronde; et tout cela, parce que
-vous vous imaginez qu'ils jasent sur vous.»</p>
-
-<p>Et Viviane, fronçant le sourcil avec une colère vraie, dit: «Qu'osent
-dire de moi ces menteurs à panse bien nourrie? <i>Eux</i>, courir la
-campagne en redresseurs de torts! ils vivent tranquillement à table,
-le couteau et le verre en main. <i>Eux</i>, s'imposer des vœux sacrés de
-chasteté! Si je n'étais une femme, je pourrais raconter certaine
-histoire. Mais vous êtes un homme, et vous comprenez les choses
-honteuses, que la pudeur défend d'expliquer. Que pas un de tout leur
-troupeau ne s'attaque à moi. Pourceaux!»</p>
-
-<p>Sans souci des paroles qu'elle venait de dire, Merlin répondit: «Vous
-n'émettez qu'une accusation générale et vague, née d'un accès d'humeur,
-j'imagine, et sans preuve. Si vous savez quelque chose, formulez
-l'accusation que vous savez, pour qu'on voie si elle doit subsister ou
-tomber.»</p>
-
-<p>Et Viviane répondit en fronçant le sourcil avec colère: «Eh bien! que
-dites-vous de messire Valence, lui à qui un de ses parents laissa la
-garde de sa femme et de deux jolis enfants, avant de partir pour des
-pays éloignés? A son retour, au bout d'un an, il en retrouva, non pas
-deux, mais trois: le pauvre enfant était là, dormant, âgé seulement
-d'une heure! Que dit l'heureux père? Un enfant de sept mois aurait été
-un présent plus agréable. Ces douze lunes écoulées depuis son départ
-lui rendaient sa paternité incertaine.»</p>
-
-<p>Alors Merlin répondit: «Je connais cette histoire. Messire Valence
-épousa une dame étrangère; quelque cause l'avait tenu séparé de sa
-femme; ils avaient eu un enfant; cet enfant vivait avec elle; elle
-mourut. Un parent, voyageant pour ses propres affaires, fut chargé par
-Valence d'amener l'enfant au logis. L'enfant y fut amené et non pas
-trouvé; voilà la vérité.»</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! oui, dit Viviane, voilà une histoire bien vraisemblable. Que
-dites-vous alors du doux messire Sagramore, cet homme ardent? La
-chanson dit: «Cueillir la fleur dans sa saison, je ne crois «pas que ce
-soit trahison.» O maître, dirons-nous qu'il est trop empressé celui qui
-cueille sa douce rose avant l'heure?»</p>
-
-<p>Et Merlin répondit: «C'est vous qui êtes trop empressée à ramasser une
-triste plume tombée de l'aile de cet odieux oiseau de proie qui ne
-s'attaque qu'à la bonne renommée des gens. Il n'a jamais fait tort à sa
-fiancée. Je connais l'histoire. Une furieuse bouffée de vent éteignit
-la flamme de sa torche au milieu des mille chambres et du labyrinthe
-de corridors du palais d'Arthur; il trouva une porte et, en tâtonnant,
-il sentit les ornements sculptés qui se déroulant autour, lui firent
-croire que c'était la sienne; épuisé de fatigue, il se dirigea vers le
-lit et s'endormit, homme sans tache à côté d'une vierge sans tache;
-et l'un et l'autre dormit, sans savoir que quelqu'un dormait à côté
-de lui. Enfin l'aube s'étant levée perça la rosace du royal palais
-d'Arthur, d'un chaste rayon qui s'arrêta en rougissant sur le couple
-qui rougissait, et sur-le-champ il se leva sans dire un mot, et se
-sépara d'elle; mais quand la chose fut répandue à la cour, le monde
-stupide, par le bruit qu'il fît, les força de se marier, et il se
-trouve qu'ils sont heureux, étant purs.»</p>
-
-<p>&mdash;«Oh oui! dit Viviane, cela était bien vraisemblable aussi. Mais que
-dites-vous donc du beau messire Perceval et de l'horrible impureté
-qu'il commit, ce saint jeune homme, cet agneau de Dieu sans tache,
-plutôt comparable à un noir bélier du troupeau de Satan? Quoi, dans
-l'enceinte du cloître, parmi les tombes de cuivre des chevaliers, et à
-côté des froides pierres des morts!»</p>
-
-<p>Merlin répondit, sans souci de cette accusation: «Perceval est un homme
-tempérant et pur; mais une seule fois dans sa vie il se laissa troubler
-par du vin nouveau. Il alla alors se promener dans le cloître pour
-rafraîchir sa tête échauffée. Là une des bergères de Satan s'empara
-de lui et voulut le marquer du sceau de son maître; et qu'il ait
-péché, cela n'est pas croyable; car regardez sa figure!... Mais s'il a
-succombé, qu'importe! c'est le péché que l'habitude fait pénétrer en
-brûlant dans notre sang, et non l'heure unique dans une vie, l'heure
-ténébreuse qui amené le remords avec elle, qui imprimera sur nous plus
-tard la marque qui nous dira de quel troupeau nous ferons partie;
-autrement ce saint Roi, dont on chante les hymnes dans les églises
-serait le pire de tous les rois. Mais votre mauvaise humeur s'est-elle
-apaisée en se donnant libre cours, ou vous en reste-t-il encore?»</p>
-
-<p>Et Viviane répondit en fronçant le sourcil, toujours en colère:
-«Oh oui! Et que dites-vous de Messire Lancelot, mon cher ami?
-Est-il traître ou loyal? Ce commerce qu'il a avec la reine, je vous
-le demande, est-il jusque dans la bouche des enfants, ou se le
-raconte-t-on à l'oreille dans les coins? Le connaissez-vous?»</p>
-
-<p>Merlin répondit tristement: «Sans doute, je le connais. Messire
-Lancelot, dans le principe, partit comme ambassadeur pour aller
-chercher la reine, et elle le prit pour le Roi; c'est ainsi qu'elle
-s'enamoura de lui. Laissons-le en repos; mais n'avez-vous pas un seul
-mot de loyale louange pour Arthur, le roi sans reproche, l'homme sans
-tache?»</p>
-
-<p>Et Viviane répondit avec un éclat de rire: «Lui? Est-il bien un homme,
-lui qui sait, et ferme les yeux? lui qui voit ce qu'est fait sa belle
-épouse, et ferme les yeux? Par là le bon roi veut s'aveugler, et il
-s'aveugle ainsi que toute la Table ronde sur toutes leurs impuretés.
-Moi-même, si je n'étais point une femme, je pourrais lui donner le
-joli nom que le peuple donne à tant de vigueur virile; je pourrais
-l'appeler le principal auteur de leur crime; et, s'il n'était pas un
-roi couronné, je l'appellerais un lâche et un sot.»</p>
-
-<p>Alors Merlin, révolté, et se parlant à lui-même, s'écria: «O cœur
-loyal et doux! ô mon maître! mon roi! O toi, l'homme dévoué, toi le
-gentilhomme sans tache, toi qui, contre le témoignage même de tes yeux,
-voudrais trouver tous les hommes sincères et loyaux, toutes les femmes
-pures, comment, dans la bouche d'interprètes au cœur bas, parce que ta
-délicatesse extrême ne peut être comprise de créatures dont chaque sens
-est aussi perfide et aussi corrompu que la vase humide qui coule au
-milieu de la rue, comment ta blanche pureté est-elle réputée blâme?»</p>
-
-<p>Mais Viviane jugeant Merlin vaincu par ses instances, recommença, et
-laissa sa langue furieuse courir, comme un incendie, sur les noms les
-plus nobles, les souillant, diffamant, défigurant, jusqu'à ne pas même
-vouloir que Lancelot fût brave, ni Galahad pur.</p>
-
-<p>Ses paroles eurent un autre résultat que celui qu'elle voulait. Merlin
-abaissa ses sourcils buissonneux, lit une arcade de neige à ses yeux
-caves, et se murmura à lui-même: «Lui révéler le charme! Voilà, si elle
-le connaissait, comment elle médirait de moi, pour prendre ensuite
-quelque autre crédule dans son piège; et si elle ne le connaît pas,
-voilà aussi comment elle médira. Qu'a dit cette femme impure? que nous
-ne pouvons nous élever aussi haut que les femmes? Nous pouvons à peine
-descendre aussi bas: car les hommes entre eux diffèrent au plus comme
-le ciel de la terre; mais les femmes, entre les meilleures et les
-pires il y a la même distance qu'entre le ciel et l'enfer. Je connais
-les chevaliers de la Table ronde: ce sont mes amis de vieille date,
-tous braves, plusieurs généreux, et quelques-uns chastes. Je soupçonne
-qu'elle couvre avec des mensonges les blessures de son amour-propre:
-elle les aura provoqués et n'aura pas réussi; c'est pour cela qu'elle
-les traite avec tant d'amertume: car les plus belles tentatives peuvent
-échouer, quoique des courtisanes, comme elles peignent leur visage,
-peignent leurs discours des couleurs du cœur qu'elles n'ont pas. Je
-ne veux point qu'elle connaisse le charme: neuf fois sur dix ceux qui
-vous flattent en face vous mordent par derrière. Et ceux, ô bonne
-âme, qui sont les plus prompts à imputer à quelqu'un un crime, sont
-les plus disposés à le commettre, et imputent aux autres ce qu'ils
-font eux-mêmes, manquant du sens moral; ou bien quelque vil désir de
-ne pas se sentir les plus vils des hommes leur fait tout niveler; que
-dis-je, ils diminueraient la montagne et l'égaleraient à la plaine pour
-donner à tout un égal abaissement. Et les courtisanes sont semblables
-à la foule en ceci: si elles aperçoivent quelque tache ou quelque
-imperfection dans un homme renommé, loin de s'affliger que les plus
-grands dans l'humanité soient si petits, elles se gonflent de je ne
-sais quelle joie insensée, et jugent la nature entière d'après ses
-pieds d'argile, sans vouloir lever les yeux et voir sa tête divine
-couronnée d'un feu sacré, et allant toucher d'autres mondes. Je suis
-fatigué de cette femme.»</p>
-
-<p>Il prononça, tantôt à voix basse, tantôt en remuant seulement les
-lèvres, ces paroles à moitié étouffées dans la blanche toison de
-son cou et de son menton, épaissie par tant d'hivers. Mais Viviane,
-saisissant quelques-unes des paroles que lui dictait son irritation, et
-entendant le mot de <i>courtisane</i> murmuré deux ou trois fois, s'élança
-des genoux du vieillard et se tint debout roule comme une vipère
-gelée: vue affreuse, que de voir à ces lèvres roses de vie et d'amour,
-succéder subitement le hideux grincement de dents d'un squelette de
-mort! Ses joues étaient blanches; de rapides frémissements de colère
-enflaient sa délicate narine; sa main à moitié fermée, agitée par un
-tremblement nerveux, descendit jusqu'à sa ceinture et sembla y chercher
-quelque chose. Si elle y eût trouvé un poignard (car en un clin d'œil
-le faux amour se tourne en haine), elle aurait tué le divin vieillard;
-mais elle n'en trouva pas. Son œil à lui était calme, et alors soudain
-elle se prit à pleurer amèrement comme un enfant qu'on a battu; elle
-pleura longtemps, longtemps de ces larmes qu'on ne peut consoler. Puis
-sa voix trompeuse se fraya un chemin à travers ses sanglots:</p>
-
-<p>«O cœur plus cruel qu'on n'en vit jamais dans un roman ou qu'on n'en
-chanta dans un poème! O amour vainement prodigué! O cruel! il n'y a
-rien de bizarre ou d'étrange, rien qui semble honteux (car quelle honte
-y a-t-il dans l'amour, si l'amour est sincère, et non ce qu'est le
-vôtre?), rien que la pauvre Viviane n'ait fait pour gagner la confiance
-de celui qui l'a appelée comme il vient de faire. Tout son crime, tout,
-oui tout son crime, ç'a été son désir de se l'attacher tout entier.»</p>
-
-<p>Elle rêva quelque temps, puis elle joignit les mains, avec un cri
-perçant, et dit: «Frappée au cœur par les plus chers sentiments de mon
-cœur! Échaudée comme le chevreau dans le propre lait de sa mère! Tuée
-par un mot pire qu'une vie de coups! J'ai cru qu'il était bon, étant
-grand: ô Dieu! que n'ai-je aimé un homme plus petit! J'aurais trouvé en
-lui un plus grand cœur. Hélas! moi qui, occupée seulement à caresser ma
-vraie passion, voyais les chevaliers, la cour, le Roi, obscurs à côté
-de votre éclat; moi qui aimais à amoindrir celui des autres hommes à
-cause de ce grand plaisir que j'avais de vous asseoir seul sur l'autel
-de mon culte... j'ai ma réponse, et désormais la route de la vie, qui
-me semblait semée de fleurs avec vous seul pour guide et pour maître,
-devient le sentier des falaises qui s'arrête brusquement, et se termine
-par une ruine... sans qu'il me reste rien qu'à me traîner en rampant
-dans quelque horrible grotte, et là, si le loup m'épargne, finir ma vie
-en pleurant, tuée par une dureté sans nom.»</p>
-
-<p>Elle s'arrêta, se détourna, laissa tomber sa tête; le serpent d'or
-glissa de ses cheveux, le lacet se détacha et se déroula; elle pleura
-de nouveau, et le bois sombre devint plus sombre encore à l'approche
-silencieuse de la tempête. Cependant la colère de Merlin mourait
-lentement en lui, et il laissa sa sagesse l'abandonner pour faire place
-au calme du cœur; il crut à moitié que Viviane était sincère, et il
-l'appela pour lui offrir asile dans le chêne creux: «Abritez-vous de
-l'orage,» dit-il; et ne recevant pas de réponse, il regarda son épaule
-soulevée par les sanglots, sa figure qu'elle cachait dans sa main,
-comme en proie à une douleur ou à une honte extrêmes. Alors il essaya
-trois lois, par les termes les plus touchants, de calmer son esprit
-agité; mais en vain. A la fin, elle se laissa gagner par lui; et de
-même que l'oiseau captif qui vient de s'envoler de sa cage y revient,
-cette soi-disant créature offensée, ce faux cœur simple, revint a son
-premier perchoir et s'y posa. Pendant qu'elle était assise là, se
-laissant tomber à moitié des genoux de Merlin, à moitié nichée contre
-son cœur, voyant des larmes couler lentement de sa paupière fermée
-encore, le doux magicien, plus par bonté que par amour, étendit autour
-d'elle un bras protecteur. Mais elle se dégagea vivement, se leva les
-bras croisés sur la poitrine, et se tint dans l'attitude d'une femme
-vertueuse profondément offensée, et rougissant devant lui; puis elle
-dit:</p>
-
-<p>«Il ne doit plus y avoir d'amour entre nous deux désormais. En
-effet, si je mérite l'épithète grossière que vous m'avez donnée,
-que pourrait-on vous accorder que votre cœur sans délicatesse pût
-juger digne d'être accepté? Je partirai. En vérité, une seule chose
-maintenant (mieux eût valu trois fois mourir que de la demander une
-seule) pourrait me faire rester: c'est cette preuve de confiance si
-souvent réclamée en vain. Combien j'en avais besoin, je le vois avec
-douleur, après ce mot indigne que vous avez prononcé! Oui! je pourrais,
-qui sait? vous croire une fois de plus. Oh! ce qui était autrefois pour
-moi une simple fantaisie est maintenant devenu l'immense besoin de mon
-cœur et de ma vie. Adieu, pensez à moi avec bonté; car je crains que
-ma destinée ou ma faute, dédaignant la jeunesse enjouée pour votre
-vieillesse, soit de vous aimer toujours. Mais avant de vous quitter,
-laissez-moi vous jurer une fois de plus que si j'ai, en ceci, attenté
-à votre repos, puisse le juste ciel, qui s'obscurcit au-dessus de moi,
-envoyer un coup de foudre qui, épargnant toute autre chose, réduise ma
-tête coupable en cendres, si je mens.»</p>
-
-<p>À peine avait-elle cessé que, partant du ciel (car la tempête était
-maintenant arrivée au-dessus d'eux), un dard de feu déchira un
-chêne géant et joncha tout alentour la terre sombre de débris de
-branches et d'éclats de bois. Merlin leva les yeux et vit l'arbre
-qui brillait, rayé de lueurs blanches, au milieu des ténèbres. Mais
-Viviane, craignant que le ciel n'eût entendu son serment, éblouie par
-les zigzags livides de l'éclair, et assourdie par les grondements et
-les craquements qui le suivirent, se rejeta rapidement en arrière,
-en s'écriant: «O Merlin! bien que vous ne m'aimiez pas, sauvez-moi,
-sauvez-moi!» Elle se colla à lui, l'embrassa étroitement, et, dans
-sa frayeur, l'appela son cher protecteur; mais, dans sa frayeur, elle
-n'oublia pas ses ruses, elle songea encore à agir sur son esprit, et
-l'embrassa étroitement. A ce contact, le pâle sang du magicien, comme
-une opale chauffée, prit des couleurs plus vives. Elle se reprocha
-d'avoir redit des contes, des on-dit; elle tremblait de peur, et elle
-pleura en s'accusant d'impertinence; elle appela Merlin son seigneur,
-son maître, son enchanteur, son barde, son étoile argentée du soir,
-son dieu, son Merlin, la seule passion de toute sa vie. Cependant,
-au-dessus de leurs têtes, la tempête mugissait toujours, et les
-branches pourries craquaient secouées par la pluie torrentielle; et,
-tandis que la lumière et les ténèbres alternaient, ses yeux et son cou
-brillaient et disparaissaient. Enfin l'orage, sa première explosion
-de colère une fois terminée, alla visiter d'autres pays; on entendit
-au loin ses gémissements et sa voix, et la forêt ravagée fut rendue
-une fois de plus à la paix. Et ce qui n'aurait jamais dû être avait
-eu lieu: Merlin vaincu et excédé par les discours de Viviane, s'était
-rendu, avait révélé tout le charme et s'était endormi.</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="viviane009"></a>
-<img src="images/viviane_009.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Merlin vaincu et excédé par les discours de Viviane,
-s'était rendu, avait révélé tout le charme et s'était endormi.</p></div>
-<hr class="r5" />
-<p>Alors, en un moment, elle exécuta le charme, avec les danses
-entrelacées et les mouvements mystérieux. Merlin était étendu comme
-mort, et dans le creux du chêne perdu à la vie, à l'action, à la
-renommée, à la gloire.</p>
-
-<p>Alors, disant: «Je me suis rendue maîtresse de sa gloire,» et
-s'écriant: «ô vieillard imbécile!» la courtisane s'élança dans la
-forêt, le fourré se referma derrière elle, et l'écho de la forêt répéta
-: «<i>Imbécile.</i>»</p>
-
-
-<h4>FIN DE VIVIANE.</h4>
-<hr class="full" />
-
-<h4>Liste des illustrations</h4>
-
-
-<p><a href="#viviane001">Pl. 1</a>: Ayant poussé son noir esquif au milieu d'eux tous, il
-les eut bientôt dispersés; il enleva cette femme.</p>
-
-<p><a href="#viviane002">Pl. 2</a>: L'astucieuse Viviane était étendue au pieds de Merlin.</p>
-
-<p><a href="#viviane003">Pl. 3</a>: Avant touché les sables de la Bretagne, ils
-débarquèrent.</p>
-
-<p><a href="#viviane004">Pl. 4</a>:Viviane suivit Merlin pendant toute la route, jusque
-dans le sauvage forêt de Broceliande.</p>
-
-<p><a href="#viviane005">Pl. 5</a>: «C'était te temps où s'agitait pour la première fois la
-question de fonder une Table ronde.»</p>
-
-<p><a href="#viviane006">Pl. 6</a>: «Nous chevauchâmes toute la journée à travers la brume,
-luttant contre un vent violent.»</p>
-
-<p><a href="#viviane007">Pl. 7</a>: «Sans lui parler, je me penchai vers lui, je pris son
-pinceau, et j'effaçai l'oiseau.»</p>
-
-<p><a href="#viviane008">Pl. 8</a>: «A la fin, les officiers du roi trouvèrent un petit
-homme chauve à la tête luissante.»</p>
-
-<p><a href="#viviane009">Pl. 9</a>: Merlin vaincu et excédé par les discours de Viviane,
-s'était rendu, avait révélé tout le charme et s'était endormi.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Viviane, by Alfred Tennyson
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIVIANE ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-from people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
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-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
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-For additional contact information:
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- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
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-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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