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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Viviane - -Author: Alfred Tennyson - -Illustrator: Gustave Doré - -Translator: Francisque Michel - -Release Date: December 12, 2016 [EBook #53722] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIVIANE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -Free Literature (back online soon in an extended version, -also linking to free sources for education worldwide ... -MOOC's, educational materials,...) Images generously made -available by Gallica (Bibliothèque nationale de France.) - - - - - -VIVIANE - -par - -Alfred Tennyson - -Poèmes traduits de l'anglais -par Francisque Michel - -Avec neuf gravures sur acier -D'après -Les dessins de Gustave Doré - -PARIS - -Librarie de L. Hachette et C<sup>ie</sup> - -Boulevard Saint-Germain, N° 77 - -1868 - -[Illustration: Ayant poussé son noir esquif au milieu d'eux tous, il -les eut bientôt dispersés; il enleva cette femme.] - - - A - - NAPOLÉON III - - EMPEREUR DES FRANÇAIS - - CE LIVRE - - Å’UVRE DU GÉNIE COMBINÉ - - DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE - - ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES - - QUI DOIT SURTOUT SA FORCE - - A UNE AUGUSTE IMPULSION - - EST DÉDIÉ - - PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR - - - J. BERTRAND PAYNE - - - - -[Illustration: L'astucieuse Viviane était étendue au pieds de Merlin.] - - - - -VIVIANE - - - -Un orage approchait, mais les vents étaient calmes; et dans la sauvage -forêt de Broceliande, contre un chêne creux, si énorme et si vieux -qu'on eût dit une tour ruinée, l'astucieuse Viviane était étendue aux -pieds de Merlin. - -L'astucieuse Viviane s'était dérobée à la cour d'Arthur. Elle haïssait -tous les chevaliers, et elle entendait dans sa pensée les commentaires -qu'ils prodiguaient quand son nom était prononcé; car un jour Arthur, -se promenant seul, tourmenté par des bruits fâcheux qui couraient sur -la Reine, avait rencontré Viviane. Celle-ci, recevant un gracieux salut -du Roi, eût volontiers dissipé l'humeur sombre du prince avec des -regards respectueux, pleins de soumission feinte, avec une voix émue, -avec des effusions de dévouement, enfin, en lui insinuant discrètement -et avec douceur qu'il y avait des gens qui le prisaient bien autrement -que ceux qui auraient dû le priser le plus. Le Roi avait jeté sur elle -un regard indifférent, et passé outre; mais quelqu'un avait épié cette -scène, et ne l'avait point tenue secrète. Ce fut un sujet de rires -pendant une après-midi, que Viviane eût entrepris le Roi sans reproche. -Après cela, elle s'appliqua à gagner l'homme le plus fameux d'alors, -Merlin, qui était versé dans tous les arts, qui avait construit -les ports, les vaisseaux et les châteaux du Roi, Merlin, qui était -barde aussi, et connaissait les cieux étoilés. Le peuple l'appelait -magicien. Autour de lui Viviane commença à se jouer avec des discours -légers et vifs, de piquants sourires, et des traits de médisance -légèrement empoisonnés, qui tantôt effleuraient, tantôt égratignaient. -L'Enchanteur, laissant un peu s'adoucir son humeur austère, observait -ses espiègleries et ses jeux, lors même qu'il se sentait peu disposé -à les approuver, et il riait comme ceux qui regardent les ébats d'un -jeune chat. Il en arriva ainsi à tolérer ce qu'il dédaignait à demi; -et elle, s'apercevant qu'elle n'était qu'à demi dédaignée, commença à -entremêler ses jeux de gravités passagères: elle rougissait ou devenait -pâle; souvent, quand elle le rencontrait, elle soupirait profondément, -ou fixait sur lui des regards silencieux dans lesquels se peignait un -si complet attachement, que le vieillard, bien qu'en proie au doute, -n'était pas insensible a sa flatterie; parfois, il caressait un secret -désir d'être aimé dans ses vieux jours, et croyait à moitié qu'elle -était sincère. C'est ainsi que par moments il flottait; mais elle, -elle s'attachait à lui, inébranlable dans son dessein. Et ainsi les -saisons se passaient. Merlin tomba alors dans une profonde mélancolie; -il quitta la cour d'Arthur et gagna le bord de la mer; là il trouva une -petite barque, et y monta. Viviane le suivit; mais il ne prit nul souci -d'elle. Elle tint le gouvernail, et lui la voile. La barque, poussée -par un vent qui s'éleva soudain, franchit la mer; et, ayant touché les -sables de la Bretagne, ils débarquèrent. Viviane suivit Merlin pendant -toute la route, jusque dans la sauvage forêt de Broceliande; car Merlin -lui avait un jour parlé d'un charme, qui s'accomplissait par des danses -entrelacées et des passes mystérieuses. Celui sur qui ce charme était -dirigé semblait éternellement renfermé entre les quatre murailles -d'une tour, d'où il était à jamais impossible de s'échapper. Et nul -ne pouvait jamais le découvrir; lui-même ne pouvait voir personne que -l'enchanteur, qui allait et venait, accomplissant son Å“uvre. Et il -restait là comme mort, perdu pour la vie et pour l'action, pour la -renommée et pour la gloire. Et Viviane cherchait toujours à exercer -ce charme sur le grand enchanteur du temps, s'imaginant que sa gloire -serait grande en proportion de la grandeur de celui qu'elle aurait -subjugé. - -Elle était étendue de tout son long, et lui baisait les pieds, comme -plongée dans le respect le plus profond et dans l'amour. Un tortil d'or -entourait ses cheveux; une robe de samit sans prix, qui la dessinait -plutôt qu'elle ne la cachait, se collait sur ses membres souples, -semblable en couleur au feuillage des saules pendant les jours de mars, -mêlés de vent et de soleil. Tandis qu'elle baisait les pieds de Merlin, -elle s'écria: «Foulez-moi, pieds chéris, vous que j'ai suivis à travers -le monde, et je vous adorerai; marchez sur moi, et je vous baiserai.» -Lui, restait muet; un sombre pressentiment roulait dans sa tête, comme, -par un jour menaçant, dans une grotte de l'Océan, la vague aveugle va, -parcourant en silence sa longue galerie de rochers: aussi lorsqu'elle -leva sa tête qui semblait interroger tristement, quand elle parla et -lui dit: «O Merlin, m'aimez-vous?» et une seconde fois: «O Merlin, -m'aimez-vous?» puis une fois encore: «Puissant maître, m'aimez-vous?» -il resta muet. Et la souple Viviane, étreignant son pied avec force, -se glissa près de lui, monta jusqu'à son genou, et s'y assit; elle -entrelaça ses pieds cambrés derrière la jambe du devin, passa un bras -autour de son cou, et s'attacha à lui comme un serpent, et, laissant -pendre sa main gauche, comme une fouille, sur la puissante épaule de -Merlin, elle fit de sa droite un peigne, de perles pour séparer les -flocons d'une barbe que la jeunesse disparue avait laissée grise comme -la cendre. Alors il ouvrit la bouche, et dit sans la regarder: «Ceux -qui sont sages en amour aiment beaucoup et parlent peu.» Et Viviane -répondit vivement: «J'ai vu autrefois le petit dieu aveugle sur la -tapisserie du roi Arthur à Camelot; mais n'avoir ni yeux ni langue! -... ô le sot enfant! Cependant vous êtes sage, vous qui parlez ainsi: -laissez-moi croire que le silence est de la sagesse; je me tais donc, -et ne demande point de baiser.» Elle ajouta tout de suite: «Voyez, je -m'enveloppe de sagesse.» Et autour de son cou et de son sein, jusqu'à -ses genoux, elle tira le large et épais manteau de la barbe de Merlin, -et elle dit qu'elle était une mouche d'été aux ailes d'or, prise dans -la toile d'une grande et vieille araignée tyrannique, qui voulait la -dévorer dans ce bois sauvage, sans dire un mot. C'est à quoi Viviane se -comparait; mais elle ressemblait bien plutôt à une funeste et charmante -étoile, voilée de vapeur grise. A la fin Merlin sourit tristement: -«Dans quel but étrange, dit-il, toutes ces gentillesses et ces folies, -ô Viviane? que m'annoncent-elles? que veulent-elles de moi? Je vous en -remercie néanmoins, car elles ont dissipé ma mélancolie.» - -[Illustration: Avant touché les sables de la Bretagne, ils -débarquèrent.] - -Et Viviane de répondre avec un sourire plein d'impertinence: «Eh quoi, -ô mon maître, vous avez trouvé votre voix? Que l'étrangère soit la -bienvenue! Merci enfin! Mais hier vous n'avez pas desserré les lèvres, -si ce n'est cependant pour boire. Nous n'avions pas de coupe: j'ai -recueilli dans mes blanches mains l'eau de la fontaine qui tombait -goutte à goutte d'une crevasse, j'ai fait une jolie coupe de mes deux -mains réunies, et je vous l'ai offerte à genoux; alors vous avez bu, -mais sans paraître vous en apercevoir, et sans m'accorder un pauvre -mot; oui! pas plus de remerciements que n'en aurait donné un bouc, un -bouc qui n'a rien de vénérable en lui que sa barbe. Et lorsque nous -nous sommes arrêtés à cette autre source, que j'étais épuisée jusqu'à -m'évanouir, et que vous vous êtes couché, les pieds dorés par la -poussière fleurie de ces belles prairies que nous avions traversées, -avez-vous vu que Viviane baignait vos pieds avant les siens? Cependant -pas un remerciement; et il en a été ainsi à travers toute cette sauvage -forêt, et pendant toute cette matinée où je vous ai entouré de mes -tendresses.... Vous me demandez: dans quel but mes gentillesses et mes -folies? Sans doute j'avais un but, et qui n'était pas si étrange.... -En quoi vous ai-je offensé? Sûrement vous êtes sage; mais un pareil -silence montre plus de sagesse que de bonté.» - -Merlin mit sa main dans celle de Viviane, et dit: «Dites-moi? ne vous -êtes-vous jamais étendue sur le rivage en regardant l'écume blanche et -recourbée de la vague qui approche, reflétée dans le sable luisant, -avant qu'elle se brise? Eh bien! j'ai vu une pareille vague, quoique -moins agréable aux yeux, dans le miroir d'un sombre pressentiment; -pendant trois jours je l'ai vue, menaçante, prête à déferler. C'est -alors que je me suis levé et me suis éloigné de la cour d'Arthur pour -échapper à ma noire mélancolie. Vous m'avez suivi sans en être priée; -et quand j'ai levé les yeux, et que je vous ai vue toujours attachée -à mes pas, c'est sur vous tout d'abord que mon esprit s'est arrêté au -milieu des ténèbres qui l'enveloppaient; car, faut-il vous dire la -vérité? vous m'avez semblé être cette vague qui allait fondre sur moi -et me faire disparaître de la scène du monde avec ma puissance, mon -nom et ma gloire. Pardonnez-moi, mon enfant. Vos gentillesses ont tout -éclairé de nouveau. Demandez-moi la faveur que vous désirez, car je -vous dois trois grâces: l'une pour l'injure que je vous ai faite par -ma méprise, la seconde pour les remerciements que j'ai négligés, à -ce qu'il paraît, jusqu'à cette heure, la troisième pour vos aimables -cajoleries: demandez donc, et recevez cette faveur qui paraît si -étrange, et qui ne l'est pas.» - -[Illustration: Viviane suivit Merlin pendant toute la route, jusque -dans le sauvage forêt de Broceliande.] - -Viviane répondit en souriant tristement: «Oh! elle n'est pas si -étrange que ma longue prière pour l'obtenir; elle n'est pas si étrange -que vous l'êtes vous-même, ni à moitié si étrange que votre sombre -humeur. J'ai toujours craint que vous ne fussiez pas entièrement à -moi; et voyez, vous avouez vous-même que vous m'avez fait injure. Le -peuple vous appelle prophète: soit! mais vous n'êtes pas de ceux qui -peuvent s'expliquer eux-mêmes. Prenez Viviane pour interprète; ce noir -pressentiment de trois jours, elle ne l'appellera pas un présage; -elle l'appellera une méfiante humeur; c'est ce qui, toutes les fois -que je vous ai demandé cette grâce que je réclame encore, vous a fait -paraître moins noble que vous n'êtes réellement. Ne voyez-vous pas, -mon bien-aimé, qu'une humeur comme celle-là , qui dernièrement vous -a assombri l'esprit quand vous m'avez vue attachée à vos pas, doit -me faire craindre davantage que vous ne soyez point à moi; oui, elle -me fait désirer plus ardemment une nouvelle marque d'attachement, et -souhaiter encore plus d'apprendre ce charme de danses entrelacées et -de passes mystérieuses, comme une preuve de votre confiance. O Merlin, -apprenez-le-moi. Le secret ainsi partagé nous donnera le repos à tous -deux. Car, si vous m'accordez, quelque peu de puissance sur votre -destinée, moi alors, sentant que vous m'avez jugée digne de votre -confiance, je me tiendrai tranquille et je vous laisserai en repos, -persuadée que vous êtes à moi. Soyez donc aussi grand que votre nom, -sans vous retrancher derrière des faux-fuyants égoïstes. Que vous -semblez dur et disposé au refus! Oh! si vous pensez que c'est chez moi -méchanceté, et que je veux, à votre insu, essayer ce charme sur vous, -pour supprimer votre puissance, votre nom, votre gloire, une pareille -pensée est une offense. Alors il vaudrait mieux rompre pour jamais -le lien qui nous unit; mais, que vous le pensiez ou non, par le ciel -qui m'entend! je vous dis la vérité pure, aussi pure que le sang des -enfants, aussi blanche que le lait: O Merlin! puisse cette terre, si -jamais Viviane, si jamais son imbécile imagination égarée, même dans -l'écheveau embrouillé d'un songe, a pu s'arrêter sur une pareille -pensée de trahison... puisse cette terre s'ouvrir jusqu'au plus profond -de l'enfer, se refermer sur moi et m'écraser, si je suis une pareille -traîtresse! Accordez-moi la grâce que je vous demande; jusque-là je ne -pourrai vous donner tout ce que je suis. Cédez à mon désir tant de fois -renouvelé: c'est la preuve que je veux de votre amour; car, si sage que -vous soyez, je crois que vous me connaissez à peine encore.» - -Merlin retirant sa main de celle de Viviane, dit: «Si sage que je -sois, je ne fus jamais moins sage, trop curieuse Viviane qui parlez -de confiance; je ne le fus jamais que lorsque pour la première fois -j'ai fait mention d'un tel charme. Et même, puisque vous parlez de -confiance, moi je vous dirai: j'ai été trop confiant lorsque je vous -ai dit ces choses, et quand j'ai excité en vous ce vice qui a perdu -l'homme par la femme dès les premiers temps du monde. Si une grande -curiosité est louable chez les enfants, qui ont à connaître le monde et -à se connaître eux-mêmes, en vous qui n'êtes pas un enfant (car lorsque -j examine les traits de votre visage, je vois qu'il sait dissimuler) en -vous je l'appelle... Non! je ne l'appellerai point vice; mais puisque -vous vous comparez vous-même à une mouche d'été, je pourrais bien -désirer une toile d'araignée qui s'établît en dépit de ses défaites -jusqu'à ce que quelqu'un cède de guerre lasse; mais puisque je ne veux -pas consentir à vous donner de puissance sur ma vie, mes actions, mon -nom et ma bonne renommée, pourquoi ne demandez-vous jamais quelque -autre grâce? Oui en vérité, par la croix divine, j'ai eu trop de -confiance en vous.» - -[Illustration: «C'était te temps où s'agitait pour la première fois la -question de fonder une Table ronde.»] - -Et Viviane, comme la plus tendre villageoise qui ait jamais attendu -amoureux à un rendez-vous, répondit les yeux baignés de larmes: -«Maître, ne soyez point fâché contre votre servante; caressez-la, -faites qu'elle se sente pardonnée, car elle ne se sent pas le cÅ“ur -d'implorer une autre grâce. Je crains que vous ne connaissiez pas -la douce chanson: «Ne vous fiez nullement à «moi, ou ayez pleine -confiance.» Je l'ai entendu chanter une fois au fameux chevalier -Lancelot, et elle répondra pour moi. Écoutez: - - «Dans l'amour, si l'amour est vraiment l'amour, si nous - sommes possédés de l'amour, la loi et la défiance ne peuvent - jamais avoir une puissance égale: la défiance en un point - est un manque de foi en tout. - - «C'est la petite fente dans le luth, qui bientôt rendra la - musique muette, et qui sans cesse s'augmentant peu à peu - mettra partout le silence. - - «C'est la petite fente dans le luth de l'amant, ou, dans le - fruit conservé, la petite tache creuse, qui, pénétrant à - l'intérieur, gâte lentement le tout. - - «Ce n'est pas la peine de le garder, jetez-le; mais le - ferez-vous? Répondez, mon adoré; répondez non. No vous liez - nullement à moi, ou ayez pleine confiance.» - - «O maître, aimez-vous ma douce chanson?» - -Merlin la regarda et crut à moitié qu'elle était sincère: sa voix -était si tendre, sa figure si belle, ses yeux brillaient si doucement -à travers ses larmes, pareils à un rayon de soleil sur la plaine -à travers une ondée; et cependant il répondit avec une certaine -indignation: - -«Bien différente était la chanson que j'entendis une fois près de -cet énorme chêne, non loin du lieu où nous sommes assis. Nous nous -étions donné rendez-vous, dix ou douze, pour chasser un animal qui -se trouvait alors dans ces forêts sauvages, le cerf aux cornes d'or. -C'était le temps où s'agitait pour la première fois la question de -fonder une Table ronde, qui, pour l'amour de Dieu et des hommes, -comme pour l'amour des nobles actions, devait être l'élite du monde -entier, tous s'excitaient l'un l'autre à de nobles faits. Pendant que -nous attendions là , l'un de nous, le plus jeune, ne pouvant garder -le silence, fit éclater dans une chanson un tel enthousiasme pour la -gloire, et sa chanson retentit de tels accents de trompette et d'un -si terrible cliquetis de fer, que lorsqu'il s'arrêta nous brûlions de -lancer ensemble nos traits. Et nous l'aurions fait si le bel animal, -excité par le bruit, n'était parti à nos pieds, et, comme une ombre -d'argent, n'avait fui dans la campagne brumeuse. Nous chevauchâmes -toute la journée à travers la brume, luttant contre un vent violent, -prêtant toujours l'oreille à l'écho de cette superbe chanson, et -poursuivant les éclairs des cornes d'or; enfin elles s'évanouirent près -de la fontaine des Fées, cette fontaine où le fer rit, comme faisaient -nos guerriers. Les enfants y jettent leurs épingles et leurs clous -en criant: «Ris, petite fontaine;» mais touchez-la d'une épée, elle -murmure furieusement autour de la pointe. C'est là que nous perdîmes -le cerf. Cette chanson était belle: mais, Viviane, quand vous m'avez -chanté cette douce chanson, il m'a semblé que vous connaissiez ce -maudit charme, que vous l'essayiez sur moi, que j'étais couché, et que -je sentais mon nom et ma gloire se retirer lentement loin de moi.» - -[Illustration: «Nous chevauchâmes toute la journée à travers la brume, -luttant contre un vent violent.»] - -Et Viviane répondit en souriant tristement: «Oh! mon nom et ma gloire -se sont écoulés loin de moi à jamais, depuis que je vous ai suivi -dans cette sauvage forêt pour vous consoler, parce que je vous voyais -triste. Hélas! quels cÅ“urs ont les hommes! leur abnégation n'atteint -jamais si haut que celle des femmes. Quant à ce qui est de la renommée, -quoique vous méprisiez ma chanson, écoutez un couplet de plus; c'est la -dame qui parle: - - «Mon nom, autrefois à moi, maintenant à toi, est plus - étroitement à moi; car la réputation, si je pouvais avoir - une réputation, serait ton bien, et la honte, si tu pouvais - avoir de la honte, serait pour moi: ainsi ne te fie - nullement à moi, ou aies pleine confiance.» - -«Ne parle-t-elle pas bien? Et il y en a plus encore... cette chanson -est comme le beau collier de perles de la reine, qui se rompit pendant -la danse, et les perles se répandirent à terre; quelques-unes furent -perdues, d'autres soustraites, certaines conservées comme des reliques. -Mais jamais deux perles semblables, deux perles sÅ“urs, ne coulèrent le -long du fil de soie pour se baiser sur le cou blanc de la reine. Il en -est ainsi de cette chanson: elle vit dispersée en plusieurs mains, et -chaque ménestrel la chante différemment; cependant, il s'y trouve un -vers bien vrai, la perle des perles: «L'homme rêve à la «gloire, quand -la femme veille pour aimer.» Oui, vraiment, l'amour, fût-il des plus -grossiers, se taille une part dans le présent et dans la réalité, s'en -nourrit et en profite, sans souci du reste; mais la gloire, la gloire -qui suit la mort, n'est, rien pour nous; et qu'est-ce que la gloire -pendant la vie, sinon une demi-diffamation, un éclat mêlé d'obscurité? -Vous-même, vous savez bien que l'envie vous appelle le fils du démon; -et comme vous semblez être le maître de tous les arts, on ferait -volontiers de vous le maître de tous les vices.» - -[Illustration: «Sans lui parler, je me penchai vers lui, je pris son -pinceau, et j'effaçai l'oiseau.»] - - -Et Merlin mit sa main dans celle de Viviane, et dit: «Un jour j'étais -à la recherche d'une herbe magique; je trouvai un jeune et joli écuyer -assis tout seul; il s'était taillé dans le bois un écu de chevalier, -et y peignait des armes de fantaisie: un vol d'aigle d'or en champ -d'azur, avec le soleil en chef dextre, et cette devise: «Je poursuis la -gloire.» Sans lui parler, je me penchai vers lui, je pris son pinceau, -et j'effaçai l'oiseau; à la place je fis un jardinier greffant, avec -ces mots pour devise: «Plutôt l'utilité que la gloire.» Vous l'eussiez -vu rougir; mais ensuite il devint un vaillant chevalier. O Viviane, -je crois, quant à vous, que vous m'aimez bien; quant à moi, je vous -aime quelque peu; restez en repos: l'amour doit avoir quelque repos et -quelque plaisir en lui-même et ne sollicitez pas trop une grâce, ne -soyez pas trop ardente à obtenir une preuve contre celui que vous dites -aimer; mais la gloire chez les hommes n'étant qu'un moyen plus puissant -de servir, l'humanité, doit avoir en elle-même peu de repos et de -plaisir, et ne travailler qu'en vassale pour servir l'amour plus grand -en face de qui paraît bien mesquin l'amour qui attire une créature -vers une autre créature. Pour avoir été utile, j'ai eu de la renommée; -et la renommée à son tour, en s'accroissant, m'a permis d'être utile -encore. Voilà la grâce que je puis accorder. Y en a-t-il une autre? -Les hommes ont cherché à me ravaler parce que j'ai essayé d'agrandir -leur esprit; et alors l'envie m'a appelé le fils du démon; la pauvre -bête venimeuse, croyant servir son propre intérêt, a voulu frapper qui -valait mieux qu'elle; mais elle a manqué son coup, et en ramenant sa -griffe, elle s'est blessée elle-même au coeur. Ah! c'était des jours -bien doux que ceux où j'étais tout à fait inconnu; mais lorsque mon nom -s'éleva, la tempête éclata sur la montagne et je n'y fis pas attention. -Je sais bien que la gloire est une demi-diffamation; cependant je dois -accomplir ma tâche. Quant à cette autre gloire, cette gloire douteuse, -au moins qui n'a pas d'enfants, quant au bruit que feront autour de -mon tombeau les générations qui ne sont pas encore nées, je n'en ai -pris nul souci. Il est une étoile nébuleuse, la seconde d'une ligne -d'étoiles qui semblent figurer une épée sous un baudrier de trois -étoiles: je ne l'ai jamais contemplée sans rêver à quelque charme -puissant enfermé dans cette étoile pour réduire la gloire au néant. -Si donc je crains de donner pouvoir sur moi par ce charme, de peur -que vous ne m'abusiez, ayant ce pouvoir, quelque sincèrement que vous -pensiez m'aimer à présent (comme ces fils de rois, aimant tant qu'ils -sont en tutelle, qui sont devenus tyrans une fois arrivés au pouvoir), -je craindrais plutôt de perdre ma liberté d'action que ma gloire si, -poussée moins par la méchanceté que par quelque accès de colère, ou -peut-être par un caprice d'affection exagérée et pour me garder tout -à vous seule, ou par une soudaine boutade de jalousie féminine, vous -essayiez ce charme sur celui que vous dites aimer.» - -Et Viviane répondit en souriant comme en colère: «N'ai-je pas juré? On -doute de moi. C'est bon! Eh bien! gardez-le, votre secret, gardez-le; -je saurai bien le trouver; et quand je l'aurai trouvé, prenez garde -à Viviane. Femme, et tenue en défiance, nul doute que je ne ressente -quelque subit accès de colère engendré par votre manque de foi; et -votre belle épithète est exacte aussi car cet amour sans réserve que je -ressens n'étant point payé par le cÅ“ur tout entier peut bien mériter -votre nom d'_exagérée_.... Traitée comme je le suis, je m'étonne tous -les jours d'aimer encore. Et quant à ma jalousie féminine, pourquoi -non? Oui, dans quel but, si ce n'est dans un but de jalousie, et pour -me rendre jalouse si j'aime, ce beau charme a-t-il été inventé par -vous-même? Je crois bien que par tout le monde vous tenez emprisonnées -çà et là de belles captives, enfermées entre les quatre murs d'une tour -dont il est à jamais impossible de fuir.» - -Alors le Maître puissant lui répondit gaiement: «J'ai eu bien des -amours dans ma jeunesse amoureuse; pour les conserver je n'avais besoin -d'autre charme que la jeunesse et l'amour; et cet amour sans bornes -dont vous faites tant de bruit peut maintenant vous assurer le mien: -ainsi vivez sans charme. Quant à ceux qui l'ont mis les premiers en -Å“uvre, il y a des siècles que leur poignet ne tient plus à la main -qui faisait les passes, que leurs chevilles sont séparées des pieds -qui exécutaient les danses; mais voulez-vous écouter la légende en -récompense de votre chanson? - -«Tout au fond de l'Orient il y avait un roi moins vieux que moi, -plus âge cependant; car mon sang vigoureux me promet encore bien -des printemps. Un pirate basané, dont la barque avait pillé vingt -îles sans nom, vint jeter l'ancre dans le port de ce roi; et, en -passant devant une de ces îles au lever de l'aurore, il vit deux -cités dans un millier de bateaux qui se livraient bataille sur mer -pour une femme. Ayant poussé son noir esquif au milieu d'eux tous, -il les eut bientôt dispersés; il enleva cette femme, après avoir -perdu la moitié de son monde par les flèches de l'ennemi; c'était une -vierge si pure, si blanche, si merveilleuse, qu'on dit qu'à chaque -mouvement qu'elle faisait elle répandait une lumière autour d'elle. -Le forban ayant refusé de la céder au roi, celui-ci l'empala pour ses -pirateries. Il la fit reine; mais ces yeux d'insulaire faisaient une -telle guerre involontaire, toutefois avec tant de succès, à toute la -jeunesse, qu'elle languissait. Les conseils s'éclaircissaient, les -armées diminuaient; car, pareille à l'aimant, elle attirait à elle -les cÅ“urs de fer les plus rouillés des vieux guerriers. Les animaux -eux-mêmes l'adoraient; les chameaux s'agenouillaient sans qu'on le leur -commandât, et ces colosses qui, sur leur dos vaste comme une montagne, -portent les rois dans des châteaux, pliaient en signe d'hommage leurs -noirs genoux, faisant sonner avec leurs trompes souples comme des -serpents, pour la faire sourire, les clochettes d'or attachées à ses -pieds. Comment s'étonner que, étant jaloux, le roi ait envoyé ses -hérauts par tous les cent royaumes qui relevaient de lui, pour trouver -un magicien capable d'enseigner au roi quelque charme qui, exercé -sur la reine, lui permit de l'avoir toute à lui? En récompense d'un -pareil secret, il promettait plus que roi ne donna jamais, une lieue -de montagne pleine de mines d'or, une province avec cent milles de -côte, un palais et une princesse, tout cela pour le magicien; mais -contre ceux qui tenteraient la chose et ne réussiraient pas, le roi -prononça une sentence terrible, pour empêcher la liste de s'allonger, -et tenir les prétendants en respect, ou, comme un roi qui ne veut pas -être joué... leur tête devait pourrir sur les portes de la cité. Et -plusieurs essayèrent et ne réussirent point, parce que le charme que la -nature avait mis dans la reine était plus fort que le leur; la tête de -plus d'un magicien blanchit sur les murs, et pendant plusieurs semaines -une troupe de corbeaux affamés resta suspendue comme un nuage au-dessus -des tours aux portes de la ville.» - -Et Viviane, l'interrompant, dit: «Je reste là , et recueille le miel -de vos paroles; cependant il me semble que votre langue a quelque peu -tourné. Interrogez-vous vous-même. La dame dont vous parlez n'a jamais -fait une guerre _involontaire_ avec ces beaux yeux: elle y prenait son -plaisir et a rendu son bonhomme jaloux non sans de bonnes raisons. Et -il n'y avait donc là ni dame ni demoiselle irritée de la perte d'un -amant. Étaient-elles toutes aussi apprivoisées, je veux dire aussi -nobles, que leur reine était belle? Comment! pas une pour lui lancer du -venin dans les yeux, ou jeter une poudre homicide dans sa boisson, ou -faire pâlir son visage avec une rose empoisonnée? Eh bien! ces temps -étaient différents des nôtres. Mais trouva-t-on un magicien? dis-moi, -te ressemblait-il?» - -Elle se tut, et serra son bras flexible autour du cou du vieillard, -puis se retira en arrière et laissa ses yeux parler pour elle, le -contemplant avec des yeux ardents comme une jeune épouse regarde son -nouveau maître, qui est bien à elle, et le premier des hommes. - -Il répondit en riant: «Non, il ne me ressemblait pas. A la fin les -officiers du roi partis en quêté de charmes trouvèrent un petit -homme chauve à la tête luisante qui vivait solitaire, se nourrissant -d'herbages dans un grand désert; il ne lisait qu'un seul livre; et -sans cesse occupé à lire, il était devenu si desséché, si amaigri par -l'habitude de la pensée, si amaigri que ses yeux avaient pris une -grandeur exagérée, pendant que sa peau était collée sur ses côtes -et son dos ainsi que sur un mannequin d'osier. Et comme il tenait -son esprit fixé vers un seul objet, qu'il n'avait jamais bu de vin -ni de liqueur ni goûté de viande, qu'il n'avait jamais connu les -désirs sensuels, pour lui, le mur qui sépare les esprits des hommes -qui projettent une ombre, était devenu un cristal; il les voyait au -travers, entendait leurs voix au delà du mur, et avait appris le secret -de leur existence, leurs puissances et leurs forces. Souvent sur l'Å“il -brillant du soleil il étendait la vaste paupière d'un nuage noir comme -l'encre, et lui donnait comme cils les lignes obliques d'une pluie -d'orage; ou au fort du brouillard et de la pluie battante, quand le lac -blanchissait, quand les pins mugissaient et que la montagne rocheuse -n'était plus qu'une ombre, il rendait au monde le soleil et la paix. -Tel était cet homme. On l'amena par force au roi. Et il apprit au roi -un charme tel que personne ne pourrait plus voir la reine; et elle ne -vit plus que le roi, qui allait et mettait le charme en Å“uvre; et elle -était comme morte et avait perdu les fonctions de la vie; mais quand le -roi parla de sa lieue de mines d'or, de sa province avec cent milles de -côte, du palais et de la princesse, le vieillard retourna à son ancien -désert et continua à vivre d'herbages; il disparut, et son livre est -arrivé jusqu'à moi.» - -[Illustration: «A la fin, les officiers du roi trouvèrent un petit -homme chauve à la tête luissante.»] - -Et Viviane répondit avec un sourire impertinent: «Vous avez le livre; -le charme y est écrit; c'est bon; écoutez mon conseil: faites-moi -connaître tout de suite ce charme, car gardez-le comme un coffre à -secret dans un autre coffre, chacun d'eux fermé et cadenassé trente -fois, et ensevelissez le tout sous une montagne pareille à celle qui -recouvre de sa masse verdoyante les morts après une bataille acharnée -sur quelque dune sauvage au-dessus de la mer orageuse; malgré tout, je -saurai trouver un moyen imprévu de déterrer, de prendre, d'ouvrir le -livre, de trouver et de lire le charme. Et si alors je l'essayais, qui -pourrait me blâmer?» - -Et souriant comme sourit un maître au sujet de qui n'est pas de son -école, ni d'aucune, si ce n'est de celle où l'ignorance aveugle et nue -lance, sans rougir, ses jugements bruyants sur toutes choses, tout le -long du jour, il lui répondit: - -«Vous, lire le livre, ma jolie Viviane! Oui, oui! il n'a que vingt -pages; mais chaque page a une ample marge, et ces marges encadrent -un carré de texte qui a l'air d'un petit point, et l'écriture n'est -pas plus grande que les pattes d'une puce; et chaque carré du texte -renferme un charme terrible, écrit dans une langue morte depuis -longtemps, si longtemps que des montagnes se sont élevées ensuite -avec des cités sur leurs flancs.... _Vous_, lire le livre! Et toutes -les marges sont écrites, et couvertes en tous sens de commentaires, -condensés à l'extrême, difficiles à l'esprit et aux yeux; mais les -longues veilles de ma longue vie m'ont rendu ce livre facile. Et -personne ne peut lire le texte, pas même moi; et nul ne peut lire -le commentaire que moi: c'est dans le commentaire que j'ai trouvé -le charme. Oh! les effets en sont bien simples; un enfant pourrait -s'en servir pour faire du mal à qui que ce soit, sans pouvoir jamais -le défaire. N'insistez pas davantage; car quand bien même vous -n'essayeriez point ce charme sur moi, quand bien même vous tiendriez le -serment que vous avez juré, vous pourriez peut-être l'employer contre -quelqu'un des chevaliers de la Table ronde; et tout cela, parce que -vous vous imaginez qu'ils jasent sur vous.» - -Et Viviane, fronçant le sourcil avec une colère vraie, dit: «Qu'osent -dire de moi ces menteurs à panse bien nourrie? _Eux_, courir la -campagne en redresseurs de torts! ils vivent tranquillement à table, -le couteau et le verre en main. _Eux_, s'imposer des vÅ“ux sacrés de -chasteté! Si je n'étais une femme, je pourrais raconter certaine -histoire. Mais vous êtes un homme, et vous comprenez les choses -honteuses, que la pudeur défend d'expliquer. Que pas un de tout leur -troupeau ne s'attaque à moi. Pourceaux!» - -Sans souci des paroles qu'elle venait de dire, Merlin répondit: «Vous -n'émettez qu'une accusation générale et vague, née d'un accès d'humeur, -j'imagine, et sans preuve. Si vous savez quelque chose, formulez -l'accusation que vous savez, pour qu'on voie si elle doit subsister ou -tomber.» - -Et Viviane répondit en fronçant le sourcil avec colère: «Eh bien! que -dites-vous de messire Valence, lui à qui un de ses parents laissa la -garde de sa femme et de deux jolis enfants, avant de partir pour des -pays éloignés? A son retour, au bout d'un an, il en retrouva, non pas -deux, mais trois: le pauvre enfant était là , dormant, âgé seulement -d'une heure! Que dit l'heureux père? Un enfant de sept mois aurait été -un présent plus agréable. Ces douze lunes écoulées depuis son départ -lui rendaient sa paternité incertaine.» - -Alors Merlin répondit: «Je connais cette histoire. Messire Valence -épousa une dame étrangère; quelque cause l'avait tenu séparé de sa -femme; ils avaient eu un enfant; cet enfant vivait avec elle; elle -mourut. Un parent, voyageant pour ses propres affaires, fut chargé par -Valence d'amener l'enfant au logis. L'enfant y fut amené et non pas -trouvé; voilà la vérité.» - ---«Oh! oui, dit Viviane, voilà une histoire bien vraisemblable. Que -dites-vous alors du doux messire Sagramore, cet homme ardent? La -chanson dit: «Cueillir la fleur dans sa saison, je ne crois «pas que ce -soit trahison.» O maître, dirons-nous qu'il est trop empressé celui qui -cueille sa douce rose avant l'heure?» - -Et Merlin répondit: «C'est vous qui êtes trop empressée à ramasser une -triste plume tombée de l'aile de cet odieux oiseau de proie qui ne -s'attaque qu'à la bonne renommée des gens. Il n'a jamais fait tort à sa -fiancée. Je connais l'histoire. Une furieuse bouffée de vent éteignit -la flamme de sa torche au milieu des mille chambres et du labyrinthe -de corridors du palais d'Arthur; il trouva une porte et, en tâtonnant, -il sentit les ornements sculptés qui se déroulant autour, lui firent -croire que c'était la sienne; épuisé de fatigue, il se dirigea vers le -lit et s'endormit, homme sans tache à côté d'une vierge sans tache; -et l'un et l'autre dormit, sans savoir que quelqu'un dormait à côté -de lui. Enfin l'aube s'étant levée perça la rosace du royal palais -d'Arthur, d'un chaste rayon qui s'arrêta en rougissant sur le couple -qui rougissait, et sur-le-champ il se leva sans dire un mot, et se -sépara d'elle; mais quand la chose fut répandue à la cour, le monde -stupide, par le bruit qu'il fît, les força de se marier, et il se -trouve qu'ils sont heureux, étant purs.» - ---«Oh oui! dit Viviane, cela était bien vraisemblable aussi. Mais que -dites-vous donc du beau messire Perceval et de l'horrible impureté -qu'il commit, ce saint jeune homme, cet agneau de Dieu sans tache, -plutôt comparable à un noir bélier du troupeau de Satan? Quoi, dans -l'enceinte du cloître, parmi les tombes de cuivre des chevaliers, et à -côté des froides pierres des morts!» - -Merlin répondit, sans souci de cette accusation: «Perceval est un homme -tempérant et pur; mais une seule fois dans sa vie il se laissa troubler -par du vin nouveau. Il alla alors se promener dans le cloître pour -rafraîchir sa tête échauffée. Là une des bergères de Satan s'empara -de lui et voulut le marquer du sceau de son maître; et qu'il ait -péché, cela n'est pas croyable; car regardez sa figure!... Mais s'il a -succombé, qu'importe! c'est le péché que l'habitude fait pénétrer en -brûlant dans notre sang, et non l'heure unique dans une vie, l'heure -ténébreuse qui amené le remords avec elle, qui imprimera sur nous plus -tard la marque qui nous dira de quel troupeau nous ferons partie; -autrement ce saint Roi, dont on chante les hymnes dans les églises -serait le pire de tous les rois. Mais votre mauvaise humeur s'est-elle -apaisée en se donnant libre cours, ou vous en reste-t-il encore?» - -Et Viviane répondit en fronçant le sourcil, toujours en colère: -«Oh oui! Et que dites-vous de Messire Lancelot, mon cher ami? -Est-il traître ou loyal? Ce commerce qu'il a avec la reine, je vous -le demande, est-il jusque dans la bouche des enfants, ou se le -raconte-t-on à l'oreille dans les coins? Le connaissez-vous?» - -Merlin répondit tristement: «Sans doute, je le connais. Messire -Lancelot, dans le principe, partit comme ambassadeur pour aller -chercher la reine, et elle le prit pour le Roi; c'est ainsi qu'elle -s'enamoura de lui. Laissons-le en repos; mais n'avez-vous pas un seul -mot de loyale louange pour Arthur, le roi sans reproche, l'homme sans -tache?» - -Et Viviane répondit avec un éclat de rire: «Lui? Est-il bien un homme, -lui qui sait, et ferme les yeux? lui qui voit ce qu'est fait sa belle -épouse, et ferme les yeux? Par là le bon roi veut s'aveugler, et il -s'aveugle ainsi que toute la Table ronde sur toutes leurs impuretés. -Moi-même, si je n'étais point une femme, je pourrais lui donner le -joli nom que le peuple donne à tant de vigueur virile; je pourrais -l'appeler le principal auteur de leur crime; et, s'il n'était pas un -roi couronné, je l'appellerais un lâche et un sot.» - -Alors Merlin, révolté, et se parlant à lui-même, s'écria: «O cÅ“ur -loyal et doux! ô mon maître! mon roi! O toi, l'homme dévoué, toi le -gentilhomme sans tache, toi qui, contre le témoignage même de tes yeux, -voudrais trouver tous les hommes sincères et loyaux, toutes les femmes -pures, comment, dans la bouche d'interprètes au cÅ“ur bas, parce que ta -délicatesse extrême ne peut être comprise de créatures dont chaque sens -est aussi perfide et aussi corrompu que la vase humide qui coule au -milieu de la rue, comment ta blanche pureté est-elle réputée blâme?» - -Mais Viviane jugeant Merlin vaincu par ses instances, recommença, et -laissa sa langue furieuse courir, comme un incendie, sur les noms les -plus nobles, les souillant, diffamant, défigurant, jusqu'à ne pas même -vouloir que Lancelot fût brave, ni Galahad pur. - -Ses paroles eurent un autre résultat que celui qu'elle voulait. Merlin -abaissa ses sourcils buissonneux, lit une arcade de neige à ses yeux -caves, et se murmura à lui-même: «Lui révéler le charme! Voilà , si elle -le connaissait, comment elle médirait de moi, pour prendre ensuite -quelque autre crédule dans son piège; et si elle ne le connaît pas, -voilà aussi comment elle médira. Qu'a dit cette femme impure? que nous -ne pouvons nous élever aussi haut que les femmes? Nous pouvons à peine -descendre aussi bas: car les hommes entre eux diffèrent au plus comme -le ciel de la terre; mais les femmes, entre les meilleures et les -pires il y a la même distance qu'entre le ciel et l'enfer. Je connais -les chevaliers de la Table ronde: ce sont mes amis de vieille date, -tous braves, plusieurs généreux, et quelques-uns chastes. Je soupçonne -qu'elle couvre avec des mensonges les blessures de son amour-propre: -elle les aura provoqués et n'aura pas réussi; c'est pour cela qu'elle -les traite avec tant d'amertume: car les plus belles tentatives peuvent -échouer, quoique des courtisanes, comme elles peignent leur visage, -peignent leurs discours des couleurs du cÅ“ur qu'elles n'ont pas. Je -ne veux point qu'elle connaisse le charme: neuf fois sur dix ceux qui -vous flattent en face vous mordent par derrière. Et ceux, ô bonne -âme, qui sont les plus prompts à imputer à quelqu'un un crime, sont -les plus disposés à le commettre, et imputent aux autres ce qu'ils -font eux-mêmes, manquant du sens moral; ou bien quelque vil désir de -ne pas se sentir les plus vils des hommes leur fait tout niveler; que -dis-je, ils diminueraient la montagne et l'égaleraient à la plaine pour -donner à tout un égal abaissement. Et les courtisanes sont semblables -à la foule en ceci: si elles aperçoivent quelque tache ou quelque -imperfection dans un homme renommé, loin de s'affliger que les plus -grands dans l'humanité soient si petits, elles se gonflent de je ne -sais quelle joie insensée, et jugent la nature entière d'après ses -pieds d'argile, sans vouloir lever les yeux et voir sa tête divine -couronnée d'un feu sacré, et allant toucher d'autres mondes. Je suis -fatigué de cette femme.» - -Il prononça, tantôt à voix basse, tantôt en remuant seulement les -lèvres, ces paroles à moitié étouffées dans la blanche toison de -son cou et de son menton, épaissie par tant d'hivers. Mais Viviane, -saisissant quelques-unes des paroles que lui dictait son irritation, et -entendant le mot de _courtisane_ murmuré deux ou trois fois, s'élança -des genoux du vieillard et se tint debout roule comme une vipère -gelée: vue affreuse, que de voir à ces lèvres roses de vie et d'amour, -succéder subitement le hideux grincement de dents d'un squelette de -mort! Ses joues étaient blanches; de rapides frémissements de colère -enflaient sa délicate narine; sa main à moitié fermée, agitée par un -tremblement nerveux, descendit jusqu'à sa ceinture et sembla y chercher -quelque chose. Si elle y eût trouvé un poignard (car en un clin d'Å“il -le faux amour se tourne en haine), elle aurait tué le divin vieillard; -mais elle n'en trouva pas. Son Å“il à lui était calme, et alors soudain -elle se prit à pleurer amèrement comme un enfant qu'on a battu; elle -pleura longtemps, longtemps de ces larmes qu'on ne peut consoler. Puis -sa voix trompeuse se fraya un chemin à travers ses sanglots: - -«O cÅ“ur plus cruel qu'on n'en vit jamais dans un roman ou qu'on n'en -chanta dans un poème! O amour vainement prodigué! O cruel! il n'y a -rien de bizarre ou d'étrange, rien qui semble honteux (car quelle honte -y a-t-il dans l'amour, si l'amour est sincère, et non ce qu'est le -vôtre?), rien que la pauvre Viviane n'ait fait pour gagner la confiance -de celui qui l'a appelée comme il vient de faire. Tout son crime, tout, -oui tout son crime, ç'a été son désir de se l'attacher tout entier.» - -Elle rêva quelque temps, puis elle joignit les mains, avec un cri -perçant, et dit: «Frappée au cÅ“ur par les plus chers sentiments de mon -cÅ“ur! Échaudée comme le chevreau dans le propre lait de sa mère! Tuée -par un mot pire qu'une vie de coups! J'ai cru qu'il était bon, étant -grand: ô Dieu! que n'ai-je aimé un homme plus petit! J'aurais trouvé en -lui un plus grand cÅ“ur. Hélas! moi qui, occupée seulement à caresser ma -vraie passion, voyais les chevaliers, la cour, le Roi, obscurs à côté -de votre éclat; moi qui aimais à amoindrir celui des autres hommes à -cause de ce grand plaisir que j'avais de vous asseoir seul sur l'autel -de mon culte... j'ai ma réponse, et désormais la route de la vie, qui -me semblait semée de fleurs avec vous seul pour guide et pour maître, -devient le sentier des falaises qui s'arrête brusquement, et se termine -par une ruine... sans qu'il me reste rien qu'à me traîner en rampant -dans quelque horrible grotte, et là , si le loup m'épargne, finir ma vie -en pleurant, tuée par une dureté sans nom.» - -Elle s'arrêta, se détourna, laissa tomber sa tête; le serpent d'or -glissa de ses cheveux, le lacet se détacha et se déroula; elle pleura -de nouveau, et le bois sombre devint plus sombre encore à l'approche -silencieuse de la tempête. Cependant la colère de Merlin mourait -lentement en lui, et il laissa sa sagesse l'abandonner pour faire place -au calme du cÅ“ur; il crut à moitié que Viviane était sincère, et il -l'appela pour lui offrir asile dans le chêne creux: «Abritez-vous de -l'orage,» dit-il; et ne recevant pas de réponse, il regarda son épaule -soulevée par les sanglots, sa figure qu'elle cachait dans sa main, -comme en proie à une douleur ou à une honte extrêmes. Alors il essaya -trois lois, par les termes les plus touchants, de calmer son esprit -agité; mais en vain. A la fin, elle se laissa gagner par lui; et de -même que l'oiseau captif qui vient de s'envoler de sa cage y revient, -cette soi-disant créature offensée, ce faux cÅ“ur simple, revint a son -premier perchoir et s'y posa. Pendant qu'elle était assise là , se -laissant tomber à moitié des genoux de Merlin, à moitié nichée contre -son cÅ“ur, voyant des larmes couler lentement de sa paupière fermée -encore, le doux magicien, plus par bonté que par amour, étendit autour -d'elle un bras protecteur. Mais elle se dégagea vivement, se leva les -bras croisés sur la poitrine, et se tint dans l'attitude d'une femme -vertueuse profondément offensée, et rougissant devant lui; puis elle -dit: - -«Il ne doit plus y avoir d'amour entre nous deux désormais. En -effet, si je mérite l'épithète grossière que vous m'avez donnée, -que pourrait-on vous accorder que votre cÅ“ur sans délicatesse pût -juger digne d'être accepté? Je partirai. En vérité, une seule chose -maintenant (mieux eût valu trois fois mourir que de la demander une -seule) pourrait me faire rester: c'est cette preuve de confiance si -souvent réclamée en vain. Combien j'en avais besoin, je le vois avec -douleur, après ce mot indigne que vous avez prononcé! Oui! je pourrais, -qui sait? vous croire une fois de plus. Oh! ce qui était autrefois pour -moi une simple fantaisie est maintenant devenu l'immense besoin de mon -cÅ“ur et de ma vie. Adieu, pensez à moi avec bonté; car je crains que -ma destinée ou ma faute, dédaignant la jeunesse enjouée pour votre -vieillesse, soit de vous aimer toujours. Mais avant de vous quitter, -laissez-moi vous jurer une fois de plus que si j'ai, en ceci, attenté -à votre repos, puisse le juste ciel, qui s'obscurcit au-dessus de moi, -envoyer un coup de foudre qui, épargnant toute autre chose, réduise ma -tête coupable en cendres, si je mens.» - -À peine avait-elle cessé que, partant du ciel (car la tempête était -maintenant arrivée au-dessus d'eux), un dard de feu déchira un -chêne géant et joncha tout alentour la terre sombre de débris de -branches et d'éclats de bois. Merlin leva les yeux et vit l'arbre -qui brillait, rayé de lueurs blanches, au milieu des ténèbres. Mais -Viviane, craignant que le ciel n'eût entendu son serment, éblouie par -les zigzags livides de l'éclair, et assourdie par les grondements et -les craquements qui le suivirent, se rejeta rapidement en arrière, -en s'écriant: «O Merlin! bien que vous ne m'aimiez pas, sauvez-moi, -sauvez-moi!» Elle se colla à lui, l'embrassa étroitement, et, dans -sa frayeur, l'appela son cher protecteur; mais, dans sa frayeur, elle -n'oublia pas ses ruses, elle songea encore à agir sur son esprit, et -l'embrassa étroitement. A ce contact, le pâle sang du magicien, comme -une opale chauffée, prit des couleurs plus vives. Elle se reprocha -d'avoir redit des contes, des on-dit; elle tremblait de peur, et elle -pleura en s'accusant d'impertinence; elle appela Merlin son seigneur, -son maître, son enchanteur, son barde, son étoile argentée du soir, -son dieu, son Merlin, la seule passion de toute sa vie. Cependant, -au-dessus de leurs têtes, la tempête mugissait toujours, et les -branches pourries craquaient secouées par la pluie torrentielle; et, -tandis que la lumière et les ténèbres alternaient, ses yeux et son cou -brillaient et disparaissaient. Enfin l'orage, sa première explosion -de colère une fois terminée, alla visiter d'autres pays; on entendit -au loin ses gémissements et sa voix, et la forêt ravagée fut rendue -une fois de plus à la paix. Et ce qui n'aurait jamais dû être avait -eu lieu: Merlin vaincu et excédé par les discours de Viviane, s'était -rendu, avait révélé tout le charme et s'était endormi. - -[Illustration: Merlin vaincu et excédé par les discours de Viviane, -s'était rendu, avait révélé tout le charme et s'était endormi.] - -Alors, en un moment, elle exécuta le charme, avec les danses -entrelacées et les mouvements mystérieux. Merlin était étendu comme -mort, et dans le creux du chêne perdu à la vie, à l'action, à la -renommée, à la gloire. - -Alors, disant: «Je me suis rendue maîtresse de sa gloire,» et -s'écriant: «ô vieillard imbécile!» la courtisane s'élança dans la -forêt, le fourré se referma derrière elle, et l'écho de la forêt répéta: -«_Imbécile._» - - -FIN DE VIVIANE. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Viviane, by Alfred Tennyson - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIVIANE *** - -***** This file should be named 53722-8.txt or 53722-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/7/2/53722/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -Free Literature (back online soon in an extended version, -also linking to free sources for education worldwide ... -MOOC's, educational materials,...) 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Viviane - -Author: Alfred Tennyson - -Illustrator: Gustave Doré - -Translator: Francisque Michel - -Release Date: December 12, 2016 [EBook #53722] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIVIANE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -Free Literature (back online soon in an extended version, -also linking to free sources for education worldwide ... -MOOC's, educational materials,...) Images generously made -available by Gallica (Bibliothèque nationale de France.) - - - - - - -</pre> - - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> -<h1>VIVIANE</h1> - -<h3>PAR</h3> - -<h2>ALFRED TENNYSON</h2> - - -<h4>POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS</h4> - -<h4>PAR FRANCISQUE MICHEL</h4> - -<h5>PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX</h5> - - -<h5>AVEC NEUF GRAVURES SUR ACIER</h5> - -<h5>D'APRÈS</h5> - -<h4>LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ</h4> - - - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h5> - -<h5>BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77</h5> - -<h5>1868</h5> - -<hr class="full" /> - -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="viviane001"></a> -<img src="images/viviane_001.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Ayant poussé son noir esquif au milieu d'eux tous, il -les eut bientôt dispersés; il enleva cette femme.</p></div> - -<hr class="tb" /> -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">A</p> - -<h4>NAPOLÉON III</h4> - -<h6>EMPEREUR DES FRANÇAIS</h6> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">CE LIVRE</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">Å’UVRE DU GÉNIE COMBINÉ</p> - -<h5>DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE</h5> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">QUI DOIT SURTOUT SA FORCE</p> - -<p class="center">A UNE AUGUSTE IMPULSION</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">EST DÉDIÉ</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR</p> - - -<p class="p2" style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">J. BERTRAND PAYNE</p> - -<hr class="tb" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="viviane002"></a> -<img src="images/viviane_002.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">L'astucieuse Viviane était étendue au pieds de Merlin.</p></div> - - - -<hr class="tb" /> -<h3><a name="VIVIANE" id="VIVIANE">VIVIANE</a></h3> - - - -<p>Un orage approchait, mais les vents étaient calmes; et dans la sauvage -forêt de Broceliande, contre un chêne creux, si énorme et si vieux -qu'on eût dit une tour ruinée, l'astucieuse Viviane était étendue aux -pieds de Merlin.</p> - -<p>L'astucieuse Viviane s'était dérobée à la cour d'Arthur. Elle haïssait -tous les chevaliers, et elle entendait dans sa pensée les commentaires -qu'ils prodiguaient quand son nom était prononcé; car un jour Arthur, -se promenant seul, tourmenté par des bruits fâcheux qui couraient sur -la Reine, avait rencontré Viviane. Celle-ci, recevant un gracieux salut -du Roi, eût volontiers dissipé l'humeur sombre du prince avec des -regards respectueux, pleins de soumission feinte, avec une voix émue, -avec des effusions de dévouement, enfin, en lui insinuant discrètement -et avec douceur qu'il y avait des gens qui le prisaient bien autrement -que ceux qui auraient dû le priser le plus. Le Roi avait jeté sur elle -un regard indifférent, et passé outre; mais quelqu'un avait épié cette -scène, et ne l'avait point tenue secrète. Ce fut un sujet de rires -pendant une après-midi, que Viviane eût entrepris le Roi sans reproche. -Après cela, elle s'appliqua à gagner l'homme le plus fameux d'alors, -Merlin, qui était versé dans tous les arts, qui avait construit -les ports, les vaisseaux et les châteaux du Roi, Merlin, qui était -barde aussi, et connaissait les cieux étoilés. Le peuple l'appelait -magicien. Autour de lui Viviane commença à se jouer avec des discours -légers et vifs, de piquants sourires, et des traits de médisance -légèrement empoisonnés, qui tantôt effleuraient, tantôt égratignaient. -L'Enchanteur, laissant un peu s'adoucir son humeur austère, observait -ses espiègleries et ses jeux, lors même qu'il se sentait peu disposé -à les approuver, et il riait comme ceux qui regardent les ébats d'un -jeune chat. Il en arriva ainsi à tolérer ce qu'il dédaignait à demi; -et elle, s'apercevant qu'elle n'était qu'à demi dédaignée, commença à -entremêler ses jeux de gravités passagères: elle rougissait ou devenait -pâle; souvent, quand elle le rencontrait, elle soupirait profondément, -ou fixait sur lui des regards silencieux dans lesquels se peignait un -si complet attachement, que le vieillard, bien qu'en proie au doute, -n'était pas insensible a sa flatterie; parfois, il caressait un secret -désir d'être aimé dans ses vieux jours, et croyait à moitié qu'elle -était sincère. C'est ainsi que par moments il flottait; mais elle, -elle s'attachait à lui, inébranlable dans son dessein. Et ainsi les -saisons se passaient. Merlin tomba alors dans une profonde mélancolie; -il quitta la cour d'Arthur et gagna le bord de la mer; là il trouva une -petite barque, et y monta. Viviane le suivit; mais il ne prit nul souci -d'elle. Elle tint le gouvernail, et lui la voile. La barque, poussée -par un vent qui s'éleva soudain, franchit la mer; et, ayant touché les -sables de la Bretagne, ils débarquèrent. Viviane suivit Merlin pendant -toute la route, jusque dans la sauvage forêt de Broceliande; car Merlin -lui avait un jour parlé d'un charme, qui s'accomplissait par des danses -entrelacées et des passes mystérieuses. Celui sur qui ce charme était -dirigé semblait éternellement renfermé entre les quatre murailles -d'une tour, d'où il était à jamais impossible de s'échapper. Et nul -ne pouvait jamais le découvrir; lui-même ne pouvait voir personne que -l'enchanteur, qui allait et venait, accomplissant son Å“uvre. Et il -restait là comme mort, perdu pour la vie et pour l'action, pour la -renommée et pour la gloire. Et Viviane cherchait toujours à exercer -ce charme sur le grand enchanteur du temps, s'imaginant que sa gloire -serait grande en proportion de la grandeur de celui qu'elle aurait -subjugé.</p> - -<p>Elle était étendue de tout son long, et lui baisait les pieds, comme -plongée dans le respect le plus profond et dans l'amour. Un tortil d'or -entourait ses cheveux; une robe de samit sans prix, qui la dessinait -plutôt qu'elle ne la cachait, se collait sur ses membres souples, -semblable en couleur au feuillage des saules pendant les jours de mars, -mêlés de vent et de soleil. Tandis qu'elle baisait les pieds de Merlin, -elle s'écria: «Foulez-moi, pieds chéris, vous que j'ai suivis à travers -le monde, et je vous adorerai; marchez sur moi, et je vous baiserai.» -Lui, restait muet; un sombre pressentiment roulait dans sa tête, comme, -par un jour menaçant, dans une grotte de l'Océan, la vague aveugle va, -parcourant en silence sa longue galerie de rochers: aussi lorsqu'elle -leva sa tête qui semblait interroger tristement, quand elle parla et -lui dit: «O Merlin, m'aimez-vous?» et une seconde fois: «O Merlin, -m'aimez-vous?» puis une fois encore: «Puissant maître, m'aimez-vous?» -il resta muet. Et la souple Viviane, étreignant son pied avec force, -se glissa près de lui, monta jusqu'à son genou, et s'y assit; elle -entrelaça ses pieds cambrés derrière la jambe du devin, passa un bras -autour de son cou, et s'attacha à lui comme un serpent, et, laissant -pendre sa main gauche, comme une fouille, sur la puissante épaule de -Merlin, elle fit de sa droite un peigne, de perles pour séparer les -flocons d'une barbe que la jeunesse disparue avait laissée grise comme -la cendre. Alors il ouvrit la bouche, et dit sans la regarder: «Ceux -qui sont sages en amour aiment beaucoup et parlent peu.» Et Viviane -répondit vivement: «J'ai vu autrefois le petit dieu aveugle sur la -tapisserie du roi Arthur à Camelot; mais n'avoir ni yeux ni langue! -... ô le sot enfant! Cependant vous êtes sage, vous qui parlez ainsi: -laissez-moi croire que le silence est de la sagesse; je me tais donc, -et ne demande point de baiser.» Elle ajouta tout de suite: «Voyez, je -m'enveloppe de sagesse.» Et autour de son cou et de son sein, jusqu'à -ses genoux, elle tira le large et épais manteau de la barbe de Merlin, -et elle dit qu'elle était une mouche d'été aux ailes d'or, prise dans -la toile d'une grande et vieille araignée tyrannique, qui voulait la -dévorer dans ce bois sauvage, sans dire un mot. C'est à quoi Viviane se -comparait; mais elle ressemblait bien plutôt à une funeste et charmante -étoile, voilée de vapeur grise. A la fin Merlin sourit tristement: -«Dans quel but étrange, dit-il, toutes ces gentillesses et ces folies, -ô Viviane? que m'annoncent-elles? que veulent-elles de moi? Je vous en -remercie néanmoins, car elles ont dissipé ma mélancolie.»</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="viviane003"></a> -<img src="images/viviane_003.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Avant touché les sables de la Bretagne, ils -débarquèrent.</p></div> -<hr class="r5" /> -<p>Et Viviane de répondre avec un sourire plein d'impertinence: «Eh quoi, -ô mon maître, vous avez trouvé votre voix? Que l'étrangère soit la -bienvenue! Merci enfin! Mais hier vous n'avez pas desserré les lèvres, -si ce n'est cependant pour boire. Nous n'avions pas de coupe: j'ai -recueilli dans mes blanches mains l'eau de la fontaine qui tombait -goutte à goutte d'une crevasse, j'ai fait une jolie coupe de mes deux -mains réunies, et je vous l'ai offerte à genoux; alors vous avez bu, -mais sans paraître vous en apercevoir, et sans m'accorder un pauvre -mot; oui! pas plus de remerciements que n'en aurait donné un bouc, un -bouc qui n'a rien de vénérable en lui que sa barbe. Et lorsque nous -nous sommes arrêtés à cette autre source, que j'étais épuisée jusqu'à -m'évanouir, et que vous vous êtes couché, les pieds dorés par la -poussière fleurie de ces belles prairies que nous avions traversées, -avez-vous vu que Viviane baignait vos pieds avant les siens? Cependant -pas un remerciement; et il en a été ainsi à travers toute cette sauvage -forêt, et pendant toute cette matinée où je vous ai entouré de mes -tendresses.... Vous me demandez: dans quel but mes gentillesses et mes -folies? Sans doute j'avais un but, et qui n'était pas si étrange.... -En quoi vous ai-je offensé? Sûrement vous êtes sage; mais un pareil -silence montre plus de sagesse que de bonté.»</p> - -<p>Merlin mit sa main dans celle de Viviane, et dit: «Dites-moi? ne vous -êtes-vous jamais étendue sur le rivage en regardant l'écume blanche et -recourbée de la vague qui approche, reflétée dans le sable luisant, -avant qu'elle se brise? Eh bien! j'ai vu une pareille vague, quoique -moins agréable aux yeux, dans le miroir d'un sombre pressentiment; -pendant trois jours je l'ai vue, menaçante, prête à déferler. C'est -alors que je me suis levé et me suis éloigné de la cour d'Arthur pour -échapper à ma noire mélancolie. Vous m'avez suivi sans en être priée; -et quand j'ai levé les yeux, et que je vous ai vue toujours attachée -à mes pas, c'est sur vous tout d'abord que mon esprit s'est arrêté au -milieu des ténèbres qui l'enveloppaient; car, faut-il vous dire la -vérité? vous m'avez semblé être cette vague qui allait fondre sur moi -et me faire disparaître de la scène du monde avec ma puissance, mon -nom et ma gloire. Pardonnez-moi, mon enfant. Vos gentillesses ont tout -éclairé de nouveau. Demandez-moi la faveur que vous désirez, car je -vous dois trois grâces: l'une pour l'injure que je vous ai faite par -ma méprise, la seconde pour les remerciements que j'ai négligés, à -ce qu'il paraît, jusqu'à cette heure, la troisième pour vos aimables -cajoleries: demandez donc, et recevez cette faveur qui paraît si -étrange, et qui ne l'est pas.»</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="viviane004"></a> -<img src="images/viviane_004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Viviane suivit Merlin pendant toute la route, jusque -dans le sauvage forêt de Broceliande.</p></div> -<hr class="r5" /> -<p>Viviane répondit en souriant tristement: «Oh! elle n'est pas si -étrange que ma longue prière pour l'obtenir; elle n'est pas si étrange -que vous l'êtes vous-même, ni à moitié si étrange que votre sombre -humeur. J'ai toujours craint que vous ne fussiez pas entièrement à -moi; et voyez, vous avouez vous-même que vous m'avez fait injure. Le -peuple vous appelle prophète: soit! mais vous n'êtes pas de ceux qui -peuvent s'expliquer eux-mêmes. Prenez Viviane pour interprète; ce noir -pressentiment de trois jours, elle ne l'appellera pas un présage; -elle l'appellera une méfiante humeur; c'est ce qui, toutes les fois -que je vous ai demandé cette grâce que je réclame encore, vous a fait -paraître moins noble que vous n'êtes réellement. Ne voyez-vous pas, -mon bien-aimé, qu'une humeur comme celle-là , qui dernièrement vous -a assombri l'esprit quand vous m'avez vue attachée à vos pas, doit -me faire craindre davantage que vous ne soyez point à moi; oui, elle -me fait désirer plus ardemment une nouvelle marque d'attachement, et -souhaiter encore plus d'apprendre ce charme de danses entrelacées et -de passes mystérieuses, comme une preuve de votre confiance. O Merlin, -apprenez-le-moi. Le secret ainsi partagé nous donnera le repos à tous -deux. Car, si vous m'accordez, quelque peu de puissance sur votre -destinée, moi alors, sentant que vous m'avez jugée digne de votre -confiance, je me tiendrai tranquille et je vous laisserai en repos, -persuadée que vous êtes à moi. Soyez donc aussi grand que votre nom, -sans vous retrancher derrière des faux-fuyants égoïstes. Que vous -semblez dur et disposé au refus! Oh! si vous pensez que c'est chez moi -méchanceté, et que je veux, à votre insu, essayer ce charme sur vous, -pour supprimer votre puissance, votre nom, votre gloire, une pareille -pensée est une offense. Alors il vaudrait mieux rompre pour jamais -le lien qui nous unit; mais, que vous le pensiez ou non, par le ciel -qui m'entend! je vous dis la vérité pure, aussi pure que le sang des -enfants, aussi blanche que le lait: O Merlin! puisse cette terre, si -jamais Viviane, si jamais son imbécile imagination égarée, même dans -l'écheveau embrouillé d'un songe, a pu s'arrêter sur une pareille -pensée de trahison... puisse cette terre s'ouvrir jusqu'au plus profond -de l'enfer, se refermer sur moi et m'écraser, si je suis une pareille -traîtresse! Accordez-moi la grâce que je vous demande; jusque-là je ne -pourrai vous donner tout ce que je suis. Cédez à mon désir tant de fois -renouvelé: c'est la preuve que je veux de votre amour; car, si sage que -vous soyez, je crois que vous me connaissez à peine encore.»</p> - -<p>Merlin retirant sa main de celle de Viviane, dit: «Si sage que je -sois, je ne fus jamais moins sage, trop curieuse Viviane qui parlez -de confiance; je ne le fus jamais que lorsque pour la première fois -j'ai fait mention d'un tel charme. Et même, puisque vous parlez de -confiance, moi je vous dirai: j'ai été trop confiant lorsque je vous -ai dit ces choses, et quand j'ai excité en vous ce vice qui a perdu -l'homme par la femme dès les premiers temps du monde. Si une grande -curiosité est louable chez les enfants, qui ont à connaître le monde et -à se connaître eux-mêmes, en vous qui n'êtes pas un enfant (car lorsque -j examine les traits de votre visage, je vois qu'il sait dissimuler) en -vous je l'appelle... Non! je ne l'appellerai point vice; mais puisque -vous vous comparez vous-même à une mouche d'été, je pourrais bien -désirer une toile d'araignée qui s'établît en dépit de ses défaites -jusqu'à ce que quelqu'un cède de guerre lasse; mais puisque je ne veux -pas consentir à vous donner de puissance sur ma vie, mes actions, mon -nom et ma bonne renommée, pourquoi ne demandez-vous jamais quelque -autre grâce? Oui en vérité, par la croix divine, j'ai eu trop de -confiance en vous.»</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="viviane005"></a> -<img src="images/viviane_005.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">C'était le temps où s'agitait pour la première fois la -question de fonder une Table ronde.»</p></div> -<hr class="r5" /> -<p>Et Viviane, comme la plus tendre villageoise qui ait jamais attendu -amoureux à un rendez-vous, répondit les yeux baignés de larmes: -«Maître, ne soyez point fâché contre votre servante; caressez-la, -faites qu'elle se sente pardonnée, car elle ne se sent pas le cÅ“ur -d'implorer une autre grâce. Je crains que vous ne connaissiez pas -la douce chanson: «Ne vous fiez nullement à «moi, ou ayez pleine -confiance.» Je l'ai entendu chanter une fois au fameux chevalier -Lancelot, et elle répondra pour moi. Écoutez:</p> - -<blockquote> - -<p>«Dans l'amour, si l'amour est vraiment l'amour, si nous -sommes possédés de l'amour, la loi et la défiance ne peuvent -jamais avoir une puissance égale: la défiance en un point -est un manque de foi en tout.</p> - -<p>«C'est la petite fente dans le luth, qui bientôt rendra la -musique muette, et qui sans cesse s'augmentant peu à peu -mettra partout le silence.</p> - -<p>«C'est la petite fente dans le luth de l'amant, ou, dans le -fruit conservé, la petite tache creuse, qui, pénétrant à -l'intérieur, gâte lentement le tout.</p> - -<p>«Ce n'est pas la peine de le garder, jetez-le; mais le -ferez-vous? Répondez, mon adoré; répondez non. No vous liez -nullement à moi, ou ayez pleine confiance.»</p> - -<p>«O maître, aimez-vous ma douce chanson?»</p></blockquote> - -<p>Merlin la regarda et crut à moitié qu'elle était sincère: sa voix -était si tendre, sa figure si belle, ses yeux brillaient si doucement -à travers ses larmes, pareils à un rayon de soleil sur la plaine -à travers une ondée; et cependant il répondit avec une certaine -indignation:</p> - -<p>«Bien différente était la chanson que j'entendis une fois près de -cet énorme chêne, non loin du lieu où nous sommes assis. Nous nous -étions donné rendez-vous, dix ou douze, pour chasser un animal qui -se trouvait alors dans ces forêts sauvages, le cerf aux cornes d'or. -C'était le temps où s'agitait pour la première fois la question de -fonder une Table ronde, qui, pour l'amour de Dieu et des hommes, -comme pour l'amour des nobles actions, devait être l'élite du monde -entier, tous s'excitaient l'un l'autre à de nobles faits. Pendant que -nous attendions là , l'un de nous, le plus jeune, ne pouvant garder -le silence, fit éclater dans une chanson un tel enthousiasme pour la -gloire, et sa chanson retentit de tels accents de trompette et d'un -si terrible cliquetis de fer, que lorsqu'il s'arrêta nous brûlions de -lancer ensemble nos traits. Et nous l'aurions fait si le bel animal, -excité par le bruit, n'était parti à nos pieds, et, comme une ombre -d'argent, n'avait fui dans la campagne brumeuse. Nous chevauchâmes -toute la journée à travers la brume, luttant contre un vent violent, -prêtant toujours l'oreille à l'écho de cette superbe chanson, et -poursuivant les éclairs des cornes d'or; enfin elles s'évanouirent près -de la fontaine des Fées, cette fontaine où le fer rit, comme faisaient -nos guerriers. Les enfants y jettent leurs épingles et leurs clous -en criant: «Ris, petite fontaine;» mais touchez-la d'une épée, elle -murmure furieusement autour de la pointe. C'est là que nous perdîmes -le cerf. Cette chanson était belle: mais, Viviane, quand vous m'avez -chanté cette douce chanson, il m'a semblé que vous connaissiez ce -maudit charme, que vous l'essayiez sur moi, que j'étais couché, et que -je sentais mon nom et ma gloire se retirer lentement loin de moi.»</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="viviane006"></a> -<img src="images/viviane_006.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">«Nous chevauchâmes toute la journée à travers la brume, -luttant contre un vent violent.»</p></div> -<hr class="r5" /> -<p>Et Viviane répondit en souriant tristement: «Oh! mon nom et ma gloire -se sont écoulés loin de moi à jamais, depuis que je vous ai suivi -dans cette sauvage forêt pour vous consoler, parce que je vous voyais -triste. Hélas! quels cÅ“urs ont les hommes! leur abnégation n'atteint -jamais si haut que celle des femmes. Quant à ce qui est de la renommée, -quoique vous méprisiez ma chanson, écoutez un couplet de plus; c'est la -dame qui parle:</p> - -<blockquote> - -<p>«Mon nom, autrefois à moi, maintenant à toi, est plus -étroitement à moi; car la réputation, si je pouvais avoir -une réputation, serait ton bien, et la honte, si tu pouvais -avoir de la honte, serait pour moi: ainsi ne te fie -nullement à moi, ou aies pleine confiance.»</p></blockquote> - -<p>«Ne parle-t-elle pas bien? Et il y en a plus encore... cette chanson -est comme le beau collier de perles de la reine, qui se rompit pendant -la danse, et les perles se répandirent à terre; quelques-unes furent -perdues, d'autres soustraites, certaines conservées comme des reliques. -Mais jamais deux perles semblables, deux perles sÅ“urs, ne coulèrent le -long du fil de soie pour se baiser sur le cou blanc de la reine. Il en -est ainsi de cette chanson: elle vit dispersée en plusieurs mains, et -chaque ménestrel la chante différemment; cependant, il s'y trouve un -vers bien vrai, la perle des perles: «L'homme rêve à la «gloire, quand -la femme veille pour aimer.» Oui, vraiment, l'amour, fût-il des plus -grossiers, se taille une part dans le présent et dans la réalité, s'en -nourrit et en profite, sans souci du reste; mais la gloire, la gloire -qui suit la mort, n'est, rien pour nous; et qu'est-ce que la gloire -pendant la vie, sinon une demi-diffamation, un éclat mêlé d'obscurité? -Vous-même, vous savez bien que l'envie vous appelle le fils du démon; -et comme vous semblez être le maître de tous les arts, on ferait -volontiers de vous le maître de tous les vices.»</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="viviane007"></a> -<img src="images/viviane_007.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">«Sans lui parler, je me penchai vers lui, je pris son -pinceau, et j'effaçai l'oiseau.»</p></div> -<hr class="r5" /> - -<p>Et Merlin mit sa main dans celle de Viviane, et dit: «Un jour j'étais -à la recherche d'une herbe magique; je trouvai un jeune et joli écuyer -assis tout seul; il s'était taillé dans le bois un écu de chevalier, -et y peignait des armes de fantaisie: un vol d'aigle d'or en champ -d'azur, avec le soleil en chef dextre, et cette devise: «Je poursuis la -gloire.» Sans lui parler, je me penchai vers lui, je pris son pinceau, -et j'effaçai l'oiseau; à la place je fis un jardinier greffant, avec -ces mots pour devise: «Plutôt l'utilité que la gloire.» Vous l'eussiez -vu rougir; mais ensuite il devint un vaillant chevalier. O Viviane, -je crois, quant à vous, que vous m'aimez bien; quant à moi, je vous -aime quelque peu; restez en repos: l'amour doit avoir quelque repos et -quelque plaisir en lui-même et ne sollicitez pas trop une grâce, ne -soyez pas trop ardente à obtenir une preuve contre celui que vous dites -aimer; mais la gloire chez les hommes n'étant qu'un moyen plus puissant -de servir, l'humanité, doit avoir en elle-même peu de repos et de -plaisir, et ne travailler qu'en vassale pour servir l'amour plus grand -en face de qui paraît bien mesquin l'amour qui attire une créature -vers une autre créature. Pour avoir été utile, j'ai eu de la renommée; -et la renommée à son tour, en s'accroissant, m'a permis d'être utile -encore. Voilà la grâce que je puis accorder. Y en a-t-il une autre? -Les hommes ont cherché à me ravaler parce que j'ai essayé d'agrandir -leur esprit; et alors l'envie m'a appelé le fils du démon; la pauvre -bête venimeuse, croyant servir son propre intérêt, a voulu frapper qui -valait mieux qu'elle; mais elle a manqué son coup, et en ramenant sa -griffe, elle s'est blessée elle-même au coeur. Ah! c'était des jours -bien doux que ceux où j'étais tout à fait inconnu; mais lorsque mon nom -s'éleva, la tempête éclata sur la montagne et je n'y fis pas attention. -Je sais bien que la gloire est une demi-diffamation; cependant je dois -accomplir ma tâche. Quant à cette autre gloire, cette gloire douteuse, -au moins qui n'a pas d'enfants, quant au bruit que feront autour de -mon tombeau les générations qui ne sont pas encore nées, je n'en ai -pris nul souci. Il est une étoile nébuleuse, la seconde d'une ligne -d'étoiles qui semblent figurer une épée sous un baudrier de trois -étoiles: je ne l'ai jamais contemplée sans rêver à quelque charme -puissant enfermé dans cette étoile pour réduire la gloire au néant. -Si donc je crains de donner pouvoir sur moi par ce charme, de peur -que vous ne m'abusiez, ayant ce pouvoir, quelque sincèrement que vous -pensiez m'aimer à présent (comme ces fils de rois, aimant tant qu'ils -sont en tutelle, qui sont devenus tyrans une fois arrivés au pouvoir), -je craindrais plutôt de perdre ma liberté d'action que ma gloire si, -poussée moins par la méchanceté que par quelque accès de colère, ou -peut-être par un caprice d'affection exagérée et pour me garder tout -à vous seule, ou par une soudaine boutade de jalousie féminine, vous -essayiez ce charme sur celui que vous dites aimer.»</p> - -<p>Et Viviane répondit en souriant comme en colère: «N'ai-je pas juré? On -doute de moi. C'est bon! Eh bien! gardez-le, votre secret, gardez-le; -je saurai bien le trouver; et quand je l'aurai trouvé, prenez garde -à Viviane. Femme, et tenue en défiance, nul doute que je ne ressente -quelque subit accès de colère engendré par votre manque de foi; et -votre belle épithète est exacte aussi car cet amour sans réserve que je -ressens n'étant point payé par le cÅ“ur tout entier peut bien mériter -votre nom d'<i>exagérée</i>.... Traitée comme je le suis, je m'étonne tous -les jours d'aimer encore. Et quant à ma jalousie féminine, pourquoi -non? Oui, dans quel but, si ce n'est dans un but de jalousie, et pour -me rendre jalouse si j'aime, ce beau charme a-t-il été inventé par -vous-même? Je crois bien que par tout le monde vous tenez emprisonnées -çà et là de belles captives, enfermées entre les quatre murs d'une tour -dont il est à jamais impossible de fuir.»</p> - -<p>Alors le Maître puissant lui répondit gaiement: «J'ai eu bien des -amours dans ma jeunesse amoureuse; pour les conserver je n'avais besoin -d'autre charme que la jeunesse et l'amour; et cet amour sans bornes -dont vous faites tant de bruit peut maintenant vous assurer le mien: -ainsi vivez sans charme. Quant à ceux qui l'ont mis les premiers en -Å“uvre, il y a des siècles que leur poignet ne tient plus à la main -qui faisait les passes, que leurs chevilles sont séparées des pieds -qui exécutaient les danses; mais voulez-vous écouter la légende en -récompense de votre chanson?</p> - -<p>«Tout au fond de l'Orient il y avait un roi moins vieux que moi, -plus âge cependant; car mon sang vigoureux me promet encore bien -des printemps. Un pirate basané, dont la barque avait pillé vingt -îles sans nom, vint jeter l'ancre dans le port de ce roi; et, en -passant devant une de ces îles au lever de l'aurore, il vit deux -cités dans un millier de bateaux qui se livraient bataille sur mer -pour une femme. Ayant poussé son noir esquif au milieu d'eux tous, -il les eut bientôt dispersés; il enleva cette femme, après avoir -perdu la moitié de son monde par les flèches de l'ennemi; c'était une -vierge si pure, si blanche, si merveilleuse, qu'on dit qu'à chaque -mouvement qu'elle faisait elle répandait une lumière autour d'elle. -Le forban ayant refusé de la céder au roi, celui-ci l'empala pour ses -pirateries. Il la fit reine; mais ces yeux d'insulaire faisaient une -telle guerre involontaire, toutefois avec tant de succès, à toute la -jeunesse, qu'elle languissait. Les conseils s'éclaircissaient, les -armées diminuaient; car, pareille à l'aimant, elle attirait à elle -les cÅ“urs de fer les plus rouillés des vieux guerriers. Les animaux -eux-mêmes l'adoraient; les chameaux s'agenouillaient sans qu'on le leur -commandât, et ces colosses qui, sur leur dos vaste comme une montagne, -portent les rois dans des châteaux, pliaient en signe d'hommage leurs -noirs genoux, faisant sonner avec leurs trompes souples comme des -serpents, pour la faire sourire, les clochettes d'or attachées à ses -pieds. Comment s'étonner que, étant jaloux, le roi ait envoyé ses -hérauts par tous les cent royaumes qui relevaient de lui, pour trouver -un magicien capable d'enseigner au roi quelque charme qui, exercé -sur la reine, lui permit de l'avoir toute à lui? En récompense d'un -pareil secret, il promettait plus que roi ne donna jamais, une lieue -de montagne pleine de mines d'or, une province avec cent milles de -côte, un palais et une princesse, tout cela pour le magicien; mais -contre ceux qui tenteraient la chose et ne réussiraient pas, le roi -prononça une sentence terrible, pour empêcher la liste de s'allonger, -et tenir les prétendants en respect, ou, comme un roi qui ne veut pas -être joué... leur tête devait pourrir sur les portes de la cité. Et -plusieurs essayèrent et ne réussirent point, parce que le charme que la -nature avait mis dans la reine était plus fort que le leur; la tête de -plus d'un magicien blanchit sur les murs, et pendant plusieurs semaines -une troupe de corbeaux affamés resta suspendue comme un nuage au-dessus -des tours aux portes de la ville.»</p> - -<p>Et Viviane, l'interrompant, dit: «Je reste là , et recueille le miel -de vos paroles; cependant il me semble que votre langue a quelque peu -tourné. Interrogez-vous vous-même. La dame dont vous parlez n'a jamais -fait une guerre <i>involontaire</i> avec ces beaux yeux: elle y prenait son -plaisir et a rendu son bonhomme jaloux non sans de bonnes raisons. Et -il n'y avait donc là ni dame ni demoiselle irritée de la perte d'un -amant. Étaient-elles toutes aussi apprivoisées, je veux dire aussi -nobles, que leur reine était belle? Comment! pas une pour lui lancer du -venin dans les yeux, ou jeter une poudre homicide dans sa boisson, ou -faire pâlir son visage avec une rose empoisonnée? Eh bien! ces temps -étaient différents des nôtres. Mais trouva-t-on un magicien? dis-moi, -te ressemblait-il?»</p> - -<p>Elle se tut, et serra son bras flexible autour du cou du vieillard, -puis se retira en arrière et laissa ses yeux parler pour elle, le -contemplant avec des yeux ardents comme une jeune épouse regarde son -nouveau maître, qui est bien à elle, et le premier des hommes.</p> - -<p>Il répondit en riant: «Non, il ne me ressemblait pas. A la fin les -officiers du roi partis en quêté de charmes trouvèrent un petit -homme chauve à la tête luisante qui vivait solitaire, se nourrissant -d'herbages dans un grand désert; il ne lisait qu'un seul livre; et -sans cesse occupé à lire, il était devenu si desséché, si amaigri par -l'habitude de la pensée, si amaigri que ses yeux avaient pris une -grandeur exagérée, pendant que sa peau était collée sur ses côtes -et son dos ainsi que sur un mannequin d'osier. Et comme il tenait -son esprit fixé vers un seul objet, qu'il n'avait jamais bu de vin -ni de liqueur ni goûté de viande, qu'il n'avait jamais connu les -désirs sensuels, pour lui, le mur qui sépare les esprits des hommes -qui projettent une ombre, était devenu un cristal; il les voyait au -travers, entendait leurs voix au delà du mur, et avait appris le secret -de leur existence, leurs puissances et leurs forces. Souvent sur l'Å“il -brillant du soleil il étendait la vaste paupière d'un nuage noir comme -l'encre, et lui donnait comme cils les lignes obliques d'une pluie -d'orage; ou au fort du brouillard et de la pluie battante, quand le lac -blanchissait, quand les pins mugissaient et que la montagne rocheuse -n'était plus qu'une ombre, il rendait au monde le soleil et la paix. -Tel était cet homme. On l'amena par force au roi. Et il apprit au roi -un charme tel que personne ne pourrait plus voir la reine; et elle ne -vit plus que le roi, qui allait et mettait le charme en Å“uvre; et elle -était comme morte et avait perdu les fonctions de la vie; mais quand le -roi parla de sa lieue de mines d'or, de sa province avec cent milles de -côte, du palais et de la princesse, le vieillard retourna à son ancien -désert et continua à vivre d'herbages; il disparut, et son livre est -arrivé jusqu'à moi.»</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="viviane008"></a> -<img src="images/viviane_008.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">«A la fin, les officiers du roi trouvèrent un petit -homme chauve à la tête luissante.»</p></div> -<hr class="r5" /> -<p>Et Viviane répondit avec un sourire impertinent: «Vous avez le livre; -le charme y est écrit; c'est bon; écoutez mon conseil: faites-moi -connaître tout de suite ce charme, car gardez-le comme un coffre à -secret dans un autre coffre, chacun d'eux fermé et cadenassé trente -fois, et ensevelissez le tout sous une montagne pareille à celle qui -recouvre de sa masse verdoyante les morts après une bataille acharnée -sur quelque dune sauvage au-dessus de la mer orageuse; malgré tout, je -saurai trouver un moyen imprévu de déterrer, de prendre, d'ouvrir le -livre, de trouver et de lire le charme. Et si alors je l'essayais, qui -pourrait me blâmer?»</p> - -<p>Et souriant comme sourit un maître au sujet de qui n'est pas de son -école, ni d'aucune, si ce n'est de celle où l'ignorance aveugle et nue -lance, sans rougir, ses jugements bruyants sur toutes choses, tout le -long du jour, il lui répondit:</p> - -<p>«Vous, lire le livre, ma jolie Viviane! Oui, oui! il n'a que vingt -pages; mais chaque page a une ample marge, et ces marges encadrent -un carré de texte qui a l'air d'un petit point, et l'écriture n'est -pas plus grande que les pattes d'une puce; et chaque carré du texte -renferme un charme terrible, écrit dans une langue morte depuis -longtemps, si longtemps que des montagnes se sont élevées ensuite -avec des cités sur leurs flancs.... <i>Vous</i>, lire le livre! Et toutes -les marges sont écrites, et couvertes en tous sens de commentaires, -condensés à l'extrême, difficiles à l'esprit et aux yeux; mais les -longues veilles de ma longue vie m'ont rendu ce livre facile. Et -personne ne peut lire le texte, pas même moi; et nul ne peut lire -le commentaire que moi: c'est dans le commentaire que j'ai trouvé -le charme. Oh! les effets en sont bien simples; un enfant pourrait -s'en servir pour faire du mal à qui que ce soit, sans pouvoir jamais -le défaire. N'insistez pas davantage; car quand bien même vous -n'essayeriez point ce charme sur moi, quand bien même vous tiendriez le -serment que vous avez juré, vous pourriez peut-être l'employer contre -quelqu'un des chevaliers de la Table ronde; et tout cela, parce que -vous vous imaginez qu'ils jasent sur vous.»</p> - -<p>Et Viviane, fronçant le sourcil avec une colère vraie, dit: «Qu'osent -dire de moi ces menteurs à panse bien nourrie? <i>Eux</i>, courir la -campagne en redresseurs de torts! ils vivent tranquillement à table, -le couteau et le verre en main. <i>Eux</i>, s'imposer des vÅ“ux sacrés de -chasteté! Si je n'étais une femme, je pourrais raconter certaine -histoire. Mais vous êtes un homme, et vous comprenez les choses -honteuses, que la pudeur défend d'expliquer. Que pas un de tout leur -troupeau ne s'attaque à moi. Pourceaux!»</p> - -<p>Sans souci des paroles qu'elle venait de dire, Merlin répondit: «Vous -n'émettez qu'une accusation générale et vague, née d'un accès d'humeur, -j'imagine, et sans preuve. Si vous savez quelque chose, formulez -l'accusation que vous savez, pour qu'on voie si elle doit subsister ou -tomber.»</p> - -<p>Et Viviane répondit en fronçant le sourcil avec colère: «Eh bien! que -dites-vous de messire Valence, lui à qui un de ses parents laissa la -garde de sa femme et de deux jolis enfants, avant de partir pour des -pays éloignés? A son retour, au bout d'un an, il en retrouva, non pas -deux, mais trois: le pauvre enfant était là , dormant, âgé seulement -d'une heure! Que dit l'heureux père? Un enfant de sept mois aurait été -un présent plus agréable. Ces douze lunes écoulées depuis son départ -lui rendaient sa paternité incertaine.»</p> - -<p>Alors Merlin répondit: «Je connais cette histoire. Messire Valence -épousa une dame étrangère; quelque cause l'avait tenu séparé de sa -femme; ils avaient eu un enfant; cet enfant vivait avec elle; elle -mourut. Un parent, voyageant pour ses propres affaires, fut chargé par -Valence d'amener l'enfant au logis. L'enfant y fut amené et non pas -trouvé; voilà la vérité.»</p> - -<p>—«Oh! oui, dit Viviane, voilà une histoire bien vraisemblable. Que -dites-vous alors du doux messire Sagramore, cet homme ardent? La -chanson dit: «Cueillir la fleur dans sa saison, je ne crois «pas que ce -soit trahison.» O maître, dirons-nous qu'il est trop empressé celui qui -cueille sa douce rose avant l'heure?»</p> - -<p>Et Merlin répondit: «C'est vous qui êtes trop empressée à ramasser une -triste plume tombée de l'aile de cet odieux oiseau de proie qui ne -s'attaque qu'à la bonne renommée des gens. Il n'a jamais fait tort à sa -fiancée. Je connais l'histoire. Une furieuse bouffée de vent éteignit -la flamme de sa torche au milieu des mille chambres et du labyrinthe -de corridors du palais d'Arthur; il trouva une porte et, en tâtonnant, -il sentit les ornements sculptés qui se déroulant autour, lui firent -croire que c'était la sienne; épuisé de fatigue, il se dirigea vers le -lit et s'endormit, homme sans tache à côté d'une vierge sans tache; -et l'un et l'autre dormit, sans savoir que quelqu'un dormait à côté -de lui. Enfin l'aube s'étant levée perça la rosace du royal palais -d'Arthur, d'un chaste rayon qui s'arrêta en rougissant sur le couple -qui rougissait, et sur-le-champ il se leva sans dire un mot, et se -sépara d'elle; mais quand la chose fut répandue à la cour, le monde -stupide, par le bruit qu'il fît, les força de se marier, et il se -trouve qu'ils sont heureux, étant purs.»</p> - -<p>—«Oh oui! dit Viviane, cela était bien vraisemblable aussi. Mais que -dites-vous donc du beau messire Perceval et de l'horrible impureté -qu'il commit, ce saint jeune homme, cet agneau de Dieu sans tache, -plutôt comparable à un noir bélier du troupeau de Satan? Quoi, dans -l'enceinte du cloître, parmi les tombes de cuivre des chevaliers, et à -côté des froides pierres des morts!»</p> - -<p>Merlin répondit, sans souci de cette accusation: «Perceval est un homme -tempérant et pur; mais une seule fois dans sa vie il se laissa troubler -par du vin nouveau. Il alla alors se promener dans le cloître pour -rafraîchir sa tête échauffée. Là une des bergères de Satan s'empara -de lui et voulut le marquer du sceau de son maître; et qu'il ait -péché, cela n'est pas croyable; car regardez sa figure!... Mais s'il a -succombé, qu'importe! c'est le péché que l'habitude fait pénétrer en -brûlant dans notre sang, et non l'heure unique dans une vie, l'heure -ténébreuse qui amené le remords avec elle, qui imprimera sur nous plus -tard la marque qui nous dira de quel troupeau nous ferons partie; -autrement ce saint Roi, dont on chante les hymnes dans les églises -serait le pire de tous les rois. Mais votre mauvaise humeur s'est-elle -apaisée en se donnant libre cours, ou vous en reste-t-il encore?»</p> - -<p>Et Viviane répondit en fronçant le sourcil, toujours en colère: -«Oh oui! Et que dites-vous de Messire Lancelot, mon cher ami? -Est-il traître ou loyal? Ce commerce qu'il a avec la reine, je vous -le demande, est-il jusque dans la bouche des enfants, ou se le -raconte-t-on à l'oreille dans les coins? Le connaissez-vous?»</p> - -<p>Merlin répondit tristement: «Sans doute, je le connais. Messire -Lancelot, dans le principe, partit comme ambassadeur pour aller -chercher la reine, et elle le prit pour le Roi; c'est ainsi qu'elle -s'enamoura de lui. Laissons-le en repos; mais n'avez-vous pas un seul -mot de loyale louange pour Arthur, le roi sans reproche, l'homme sans -tache?»</p> - -<p>Et Viviane répondit avec un éclat de rire: «Lui? Est-il bien un homme, -lui qui sait, et ferme les yeux? lui qui voit ce qu'est fait sa belle -épouse, et ferme les yeux? Par là le bon roi veut s'aveugler, et il -s'aveugle ainsi que toute la Table ronde sur toutes leurs impuretés. -Moi-même, si je n'étais point une femme, je pourrais lui donner le -joli nom que le peuple donne à tant de vigueur virile; je pourrais -l'appeler le principal auteur de leur crime; et, s'il n'était pas un -roi couronné, je l'appellerais un lâche et un sot.»</p> - -<p>Alors Merlin, révolté, et se parlant à lui-même, s'écria: «O cÅ“ur -loyal et doux! ô mon maître! mon roi! O toi, l'homme dévoué, toi le -gentilhomme sans tache, toi qui, contre le témoignage même de tes yeux, -voudrais trouver tous les hommes sincères et loyaux, toutes les femmes -pures, comment, dans la bouche d'interprètes au cÅ“ur bas, parce que ta -délicatesse extrême ne peut être comprise de créatures dont chaque sens -est aussi perfide et aussi corrompu que la vase humide qui coule au -milieu de la rue, comment ta blanche pureté est-elle réputée blâme?»</p> - -<p>Mais Viviane jugeant Merlin vaincu par ses instances, recommença, et -laissa sa langue furieuse courir, comme un incendie, sur les noms les -plus nobles, les souillant, diffamant, défigurant, jusqu'à ne pas même -vouloir que Lancelot fût brave, ni Galahad pur.</p> - -<p>Ses paroles eurent un autre résultat que celui qu'elle voulait. Merlin -abaissa ses sourcils buissonneux, lit une arcade de neige à ses yeux -caves, et se murmura à lui-même: «Lui révéler le charme! Voilà , si elle -le connaissait, comment elle médirait de moi, pour prendre ensuite -quelque autre crédule dans son piège; et si elle ne le connaît pas, -voilà aussi comment elle médira. Qu'a dit cette femme impure? que nous -ne pouvons nous élever aussi haut que les femmes? Nous pouvons à peine -descendre aussi bas: car les hommes entre eux diffèrent au plus comme -le ciel de la terre; mais les femmes, entre les meilleures et les -pires il y a la même distance qu'entre le ciel et l'enfer. Je connais -les chevaliers de la Table ronde: ce sont mes amis de vieille date, -tous braves, plusieurs généreux, et quelques-uns chastes. Je soupçonne -qu'elle couvre avec des mensonges les blessures de son amour-propre: -elle les aura provoqués et n'aura pas réussi; c'est pour cela qu'elle -les traite avec tant d'amertume: car les plus belles tentatives peuvent -échouer, quoique des courtisanes, comme elles peignent leur visage, -peignent leurs discours des couleurs du cÅ“ur qu'elles n'ont pas. Je -ne veux point qu'elle connaisse le charme: neuf fois sur dix ceux qui -vous flattent en face vous mordent par derrière. Et ceux, ô bonne -âme, qui sont les plus prompts à imputer à quelqu'un un crime, sont -les plus disposés à le commettre, et imputent aux autres ce qu'ils -font eux-mêmes, manquant du sens moral; ou bien quelque vil désir de -ne pas se sentir les plus vils des hommes leur fait tout niveler; que -dis-je, ils diminueraient la montagne et l'égaleraient à la plaine pour -donner à tout un égal abaissement. Et les courtisanes sont semblables -à la foule en ceci: si elles aperçoivent quelque tache ou quelque -imperfection dans un homme renommé, loin de s'affliger que les plus -grands dans l'humanité soient si petits, elles se gonflent de je ne -sais quelle joie insensée, et jugent la nature entière d'après ses -pieds d'argile, sans vouloir lever les yeux et voir sa tête divine -couronnée d'un feu sacré, et allant toucher d'autres mondes. Je suis -fatigué de cette femme.»</p> - -<p>Il prononça, tantôt à voix basse, tantôt en remuant seulement les -lèvres, ces paroles à moitié étouffées dans la blanche toison de -son cou et de son menton, épaissie par tant d'hivers. Mais Viviane, -saisissant quelques-unes des paroles que lui dictait son irritation, et -entendant le mot de <i>courtisane</i> murmuré deux ou trois fois, s'élança -des genoux du vieillard et se tint debout roule comme une vipère -gelée: vue affreuse, que de voir à ces lèvres roses de vie et d'amour, -succéder subitement le hideux grincement de dents d'un squelette de -mort! Ses joues étaient blanches; de rapides frémissements de colère -enflaient sa délicate narine; sa main à moitié fermée, agitée par un -tremblement nerveux, descendit jusqu'à sa ceinture et sembla y chercher -quelque chose. Si elle y eût trouvé un poignard (car en un clin d'Å“il -le faux amour se tourne en haine), elle aurait tué le divin vieillard; -mais elle n'en trouva pas. Son Å“il à lui était calme, et alors soudain -elle se prit à pleurer amèrement comme un enfant qu'on a battu; elle -pleura longtemps, longtemps de ces larmes qu'on ne peut consoler. Puis -sa voix trompeuse se fraya un chemin à travers ses sanglots:</p> - -<p>«O cÅ“ur plus cruel qu'on n'en vit jamais dans un roman ou qu'on n'en -chanta dans un poème! O amour vainement prodigué! O cruel! il n'y a -rien de bizarre ou d'étrange, rien qui semble honteux (car quelle honte -y a-t-il dans l'amour, si l'amour est sincère, et non ce qu'est le -vôtre?), rien que la pauvre Viviane n'ait fait pour gagner la confiance -de celui qui l'a appelée comme il vient de faire. Tout son crime, tout, -oui tout son crime, ç'a été son désir de se l'attacher tout entier.»</p> - -<p>Elle rêva quelque temps, puis elle joignit les mains, avec un cri -perçant, et dit: «Frappée au cÅ“ur par les plus chers sentiments de mon -cÅ“ur! Échaudée comme le chevreau dans le propre lait de sa mère! Tuée -par un mot pire qu'une vie de coups! J'ai cru qu'il était bon, étant -grand: ô Dieu! que n'ai-je aimé un homme plus petit! J'aurais trouvé en -lui un plus grand cÅ“ur. Hélas! moi qui, occupée seulement à caresser ma -vraie passion, voyais les chevaliers, la cour, le Roi, obscurs à côté -de votre éclat; moi qui aimais à amoindrir celui des autres hommes à -cause de ce grand plaisir que j'avais de vous asseoir seul sur l'autel -de mon culte... j'ai ma réponse, et désormais la route de la vie, qui -me semblait semée de fleurs avec vous seul pour guide et pour maître, -devient le sentier des falaises qui s'arrête brusquement, et se termine -par une ruine... sans qu'il me reste rien qu'à me traîner en rampant -dans quelque horrible grotte, et là , si le loup m'épargne, finir ma vie -en pleurant, tuée par une dureté sans nom.»</p> - -<p>Elle s'arrêta, se détourna, laissa tomber sa tête; le serpent d'or -glissa de ses cheveux, le lacet se détacha et se déroula; elle pleura -de nouveau, et le bois sombre devint plus sombre encore à l'approche -silencieuse de la tempête. Cependant la colère de Merlin mourait -lentement en lui, et il laissa sa sagesse l'abandonner pour faire place -au calme du cÅ“ur; il crut à moitié que Viviane était sincère, et il -l'appela pour lui offrir asile dans le chêne creux: «Abritez-vous de -l'orage,» dit-il; et ne recevant pas de réponse, il regarda son épaule -soulevée par les sanglots, sa figure qu'elle cachait dans sa main, -comme en proie à une douleur ou à une honte extrêmes. Alors il essaya -trois lois, par les termes les plus touchants, de calmer son esprit -agité; mais en vain. A la fin, elle se laissa gagner par lui; et de -même que l'oiseau captif qui vient de s'envoler de sa cage y revient, -cette soi-disant créature offensée, ce faux cÅ“ur simple, revint a son -premier perchoir et s'y posa. Pendant qu'elle était assise là , se -laissant tomber à moitié des genoux de Merlin, à moitié nichée contre -son cÅ“ur, voyant des larmes couler lentement de sa paupière fermée -encore, le doux magicien, plus par bonté que par amour, étendit autour -d'elle un bras protecteur. Mais elle se dégagea vivement, se leva les -bras croisés sur la poitrine, et se tint dans l'attitude d'une femme -vertueuse profondément offensée, et rougissant devant lui; puis elle -dit:</p> - -<p>«Il ne doit plus y avoir d'amour entre nous deux désormais. En -effet, si je mérite l'épithète grossière que vous m'avez donnée, -que pourrait-on vous accorder que votre cÅ“ur sans délicatesse pût -juger digne d'être accepté? Je partirai. En vérité, une seule chose -maintenant (mieux eût valu trois fois mourir que de la demander une -seule) pourrait me faire rester: c'est cette preuve de confiance si -souvent réclamée en vain. Combien j'en avais besoin, je le vois avec -douleur, après ce mot indigne que vous avez prononcé! Oui! je pourrais, -qui sait? vous croire une fois de plus. Oh! ce qui était autrefois pour -moi une simple fantaisie est maintenant devenu l'immense besoin de mon -cÅ“ur et de ma vie. Adieu, pensez à moi avec bonté; car je crains que -ma destinée ou ma faute, dédaignant la jeunesse enjouée pour votre -vieillesse, soit de vous aimer toujours. Mais avant de vous quitter, -laissez-moi vous jurer une fois de plus que si j'ai, en ceci, attenté -à votre repos, puisse le juste ciel, qui s'obscurcit au-dessus de moi, -envoyer un coup de foudre qui, épargnant toute autre chose, réduise ma -tête coupable en cendres, si je mens.»</p> - -<p>À peine avait-elle cessé que, partant du ciel (car la tempête était -maintenant arrivée au-dessus d'eux), un dard de feu déchira un -chêne géant et joncha tout alentour la terre sombre de débris de -branches et d'éclats de bois. Merlin leva les yeux et vit l'arbre -qui brillait, rayé de lueurs blanches, au milieu des ténèbres. Mais -Viviane, craignant que le ciel n'eût entendu son serment, éblouie par -les zigzags livides de l'éclair, et assourdie par les grondements et -les craquements qui le suivirent, se rejeta rapidement en arrière, -en s'écriant: «O Merlin! bien que vous ne m'aimiez pas, sauvez-moi, -sauvez-moi!» Elle se colla à lui, l'embrassa étroitement, et, dans -sa frayeur, l'appela son cher protecteur; mais, dans sa frayeur, elle -n'oublia pas ses ruses, elle songea encore à agir sur son esprit, et -l'embrassa étroitement. A ce contact, le pâle sang du magicien, comme -une opale chauffée, prit des couleurs plus vives. Elle se reprocha -d'avoir redit des contes, des on-dit; elle tremblait de peur, et elle -pleura en s'accusant d'impertinence; elle appela Merlin son seigneur, -son maître, son enchanteur, son barde, son étoile argentée du soir, -son dieu, son Merlin, la seule passion de toute sa vie. Cependant, -au-dessus de leurs têtes, la tempête mugissait toujours, et les -branches pourries craquaient secouées par la pluie torrentielle; et, -tandis que la lumière et les ténèbres alternaient, ses yeux et son cou -brillaient et disparaissaient. Enfin l'orage, sa première explosion -de colère une fois terminée, alla visiter d'autres pays; on entendit -au loin ses gémissements et sa voix, et la forêt ravagée fut rendue -une fois de plus à la paix. Et ce qui n'aurait jamais dû être avait -eu lieu: Merlin vaincu et excédé par les discours de Viviane, s'était -rendu, avait révélé tout le charme et s'était endormi.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="viviane009"></a> -<img src="images/viviane_009.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Merlin vaincu et excédé par les discours de Viviane, -s'était rendu, avait révélé tout le charme et s'était endormi.</p></div> -<hr class="r5" /> -<p>Alors, en un moment, elle exécuta le charme, avec les danses -entrelacées et les mouvements mystérieux. Merlin était étendu comme -mort, et dans le creux du chêne perdu à la vie, à l'action, à la -renommée, à la gloire.</p> - -<p>Alors, disant: «Je me suis rendue maîtresse de sa gloire,» et -s'écriant: «ô vieillard imbécile!» la courtisane s'élança dans la -forêt, le fourré se referma derrière elle, et l'écho de la forêt répéta -: «<i>Imbécile.</i>»</p> - - -<h4>FIN DE VIVIANE.</h4> -<hr class="full" /> - -<h4>Liste des illustrations</h4> - - -<p><a href="#viviane001">Pl. 1</a>: Ayant poussé son noir esquif au milieu d'eux tous, il -les eut bientôt dispersés; il enleva cette femme.</p> - -<p><a href="#viviane002">Pl. 2</a>: L'astucieuse Viviane était étendue au pieds de Merlin.</p> - -<p><a href="#viviane003">Pl. 3</a>: Avant touché les sables de la Bretagne, ils -débarquèrent.</p> - -<p><a href="#viviane004">Pl. 4</a>:Viviane suivit Merlin pendant toute la route, jusque -dans le sauvage forêt de Broceliande.</p> - -<p><a href="#viviane005">Pl. 5</a>: «C'était te temps où s'agitait pour la première fois la -question de fonder une Table ronde.»</p> - -<p><a href="#viviane006">Pl. 6</a>: «Nous chevauchâmes toute la journée à travers la brume, -luttant contre un vent violent.»</p> - -<p><a href="#viviane007">Pl. 7</a>: «Sans lui parler, je me penchai vers lui, je pris son -pinceau, et j'effaçai l'oiseau.»</p> - -<p><a href="#viviane008">Pl. 8</a>: «A la fin, les officiers du roi trouvèrent un petit -homme chauve à la tête luissante.»</p> - -<p><a href="#viviane009">Pl. 9</a>: Merlin vaincu et excédé par les discours de Viviane, -s'était rendu, avait révélé tout le charme et s'était endormi.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Viviane, by Alfred Tennyson - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIVIANE *** - -***** This file should be named 53722-h.htm or 53722-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/7/2/53722/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -Free Literature (back online soon in an extended version, -also linking to free sources for education worldwide ... -MOOC's, educational materials,...) 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/53722-h/images/cover.jpg b/old/53722-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9edfa55..0000000 --- a/old/53722-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53722-h/images/viviane_001.jpg b/old/53722-h/images/viviane_001.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 6527c4b..0000000 --- a/old/53722-h/images/viviane_001.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53722-h/images/viviane_002.jpg b/old/53722-h/images/viviane_002.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4c121da..0000000 --- a/old/53722-h/images/viviane_002.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53722-h/images/viviane_003.jpg b/old/53722-h/images/viviane_003.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 79fde42..0000000 --- a/old/53722-h/images/viviane_003.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53722-h/images/viviane_004.jpg b/old/53722-h/images/viviane_004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 39331a4..0000000 --- a/old/53722-h/images/viviane_004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53722-h/images/viviane_005.jpg b/old/53722-h/images/viviane_005.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f778216..0000000 --- a/old/53722-h/images/viviane_005.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53722-h/images/viviane_006.jpg b/old/53722-h/images/viviane_006.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 50339aa..0000000 --- a/old/53722-h/images/viviane_006.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53722-h/images/viviane_007.jpg b/old/53722-h/images/viviane_007.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ae27e16..0000000 --- a/old/53722-h/images/viviane_007.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53722-h/images/viviane_008.jpg b/old/53722-h/images/viviane_008.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 0bc0d65..0000000 --- a/old/53722-h/images/viviane_008.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53722-h/images/viviane_009.jpg b/old/53722-h/images/viviane_009.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f241be9..0000000 --- a/old/53722-h/images/viviane_009.jpg +++ /dev/null |
