summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/53399-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/53399-0.txt')
-rw-r--r--old/53399-0.txt3483
1 files changed, 0 insertions, 3483 deletions
diff --git a/old/53399-0.txt b/old/53399-0.txt
deleted file mode 100644
index 175fea7..0000000
--- a/old/53399-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,3483 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Honoré de Balzac, by Théophile Gautier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: Honoré de Balzac
-
-Author: Théophile Gautier
-
-Release Date: October 29, 2016 [EBook #53399]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HONORÉ DE BALZAC ***
-
-
-
-
-Produced by Transcribed and produced by David Desmond
-
-
-
-
-
-HONORÉ DE BALZAC
-PAR
-THÉOPHILE GAUTIER
-
-ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
-
-PARIS
-POULET-MALASSIS ET DE BROISE
-LIBRAIRES-ÉDITEURS
-9, rue des Beaux-Arts
-1859
-
-Transcrit par David Desmond
-
-I
-
-Vers 1835, nous habitions deux petites chambres dans
-l'impasse du Doyenné, à la place à peu près qu'occupe
-aujourd'hui le pavillon Mollien. Quoique situé au centre
-de Paris, en face des Tuileries, à deux pas du Louvre,
-l'endroit était désert et sauvage, et il fallait certes de la
-persistance pour nous y découvrir. Cependant un matin
-nous vîmes un jeune homme aux façons distinguées, à
-l'air cordial et spirituel, franchir notre seuil en s'excusant
-de s'introduire lui-même ; c'était Jules Sandeau : il venait
-nous recruter de la part de Balzac pour La Chronique de
-Paris, un journal hebdomadaire dont on a sans doute
-gardé le souvenir, mais qui ne réussit pas pécuniairement
-comme il le méritait. Balzac, nous dit Sandeau, avait lu
-Mademoiselle de Maupin, tout récemment parue alors, et il
-en avait fort admiré le style ; aussi désirait-il assurer notre
-collaboration à la feuille qu'il patronnait et dirigeait. Un
-rendez-vous fut pris pour nous mettre en rapport, et de
-ce jour date entre nous une amitié que la mort seule
-rompit.
-
-Si nous avons raconté cette anecdote, ce n'est pas parce
-qu'elle est flatteuse pour nous, mais parce qu'elle honore
-Balzac, qui, déjà illustre, faisait chercher un jeune écrivain
-obscur débutant d'hier et l'associait à ses travaux sur un
-pied de camaraderie et d'égalité parfaites. En ce temps, il
-est vrai, Balzac n'était pas encore l'auteur de La Comédie
-Humaine, mais il avait fait, outre plusieurs nouvelles, La
-Physiologie du Mariage, La Peau de Chagrin, Louis Lambert,
-Seraphita, Eugénie Grandet, l'Histoire des Treize, Le Médecin de
-Campagne, Père Goriot, c'est-à-dire, en temps ordinaire, de
-quoi fonder cinq ou six réputations. Sa gloire naissante,
-renforcée chaque mois de nouveaux rayons, brillait de
-toutes les splendeurs de l'aurore ; et certes il fallait un vif
-éclat pour luire sur le ciel où éclataient à la fois
-Lamartine, Victor Hugo, de Vigny, de Musset, Sainte-Beuve,
-Alexandre Dumas, Mérimée, George Sand, et tant
-d'autres encore ; mais à aucune époque de sa vie Balzac
-ne se posa en Grand Lama littéraire, et il fut toujours bon
-compagnon ; il avait de l'orgueil, mais était entièrement
-dénué de vanité.
-
-Il demeurait en ce temps-là au bout du Luxembourg, près
-de l'Observatoire, dans une petite rue peu fréquentée
-baptisée du nom de Cassini, sans doute à cause du
-voisinage astronomique. Sur le mur du jardin qui en
-occupait presque tout un côté, et au bout duquel se
-trouvait le pavillon habité par Balzac, on lisait : Labsolu,
-marchand de briques. Cette enseigne bizarre, qui subsiste
-encore, si nous ne nous trompons, nous frappa beaucoup ;
-La Recherche de l'Absolu n'eut peut-être pas d'autre point
-de départ. Ce nom fatidique a probablement suggéré à
-l'auteur l'idée de Balthasar Claës au pourchas de son rêve
-impossible.
-
-Quand nous le vîmes pour la première fois, Balzac,
-plus âgé d'un an que le siècle, avait environ trente-six ans,
-et sa physionomie était de celles qu'on n'oublie plus. En
-sa présence, la phrase de Shakespeare sur César vous
-revenait à la mémoire : « Devant lui, la nature pouvait se
-lever hardiment et dire à l'univers : C'est là un homme ! »
-
-Le cœur nous battait fort, car jamais nous n'avons abordé
-sans tremblement un maître de la pensée, et tous les
-discours que nous avions préparés en chemin nous
-restèrent à la gorge pour ne laisser passer qu'une phrase
-stupide équivalant à celle-ci : Il fait aujourd'hui une belle
-température. Henri Heine, lorsqu'il alla visiter Gœthe, ne
-trouva non plus autre chose à dire, sinon que les prunes
-tombées des arbres sur la route d'Iéna à Weimar étaient
-excellentes contre la soif, ce qui fit doucement rire le
-Jupiter de la poésie allemande. Balzac, qui vit notre
-embarras, nous eut bientôt mis à l'aise, et pendant le
-déjeuner le sang-froid nous revint assez pour l'examiner
-en détail.
-
-Il portait dès lors, en guise de robe de chambre, ce froc
-de cachemire ou de flanelle blanche retenu à la ceinture
-par une cordelière, dans lequel, quelque temps plus tard,
-il se fit peindre par Louis Boulanger. Quelle fantaisie
-l'avait poussé à choisir, de préférence à un autre, ce
-costume qu'il ne quitta jamais ? Nous l'ignorons, peut-être
-symbolisait-il à ses yeux la vie claustrale à laquelle le
-condamnaient ses labeurs, et, bénédictin du roman, en
-avait-il pris la robe ? Toujours est-il que ce froc blanc lui
-seyait à merveille. Il se vantait, en nous montrant ses
-manches intactes, de n'en avoir jamais altéré la pureté par
-la moindre tache d'encre, « car, disait-il, le vrai littérateur
-doit être propre dans son travail. »
-
-Son froc rejeté en arrière laissait à découvert son col
-d'athlète ou de taureau, rond comme un tronçon de
-colonne, sans muscles apparents et d'une blancheur
-satinée qui contrastait avec le ton plus coloré de la face. A
-cette époque, Balzac, dans toute la force de l'âge,
-présentait les signes d'une santé violente peu en harmonie
-avec les pâleurs et les verdeurs romantiques à la mode.
-Son pur sang tourangeau fouettait ses joues pleines d'une
-pourpre vivace et colorait chaudement ses bonnes lèvres
-épaisses et sinueuses, faciles au rire ; de légères
-moustaches et une mouche en accentuaient les contours
-sans les cacher ; le nez, carré du bout, partagé en deux
-lobes, coupé de narines bien ouvertes, avait un caractère
-tout à fait original et particulier ; aussi Balzac, en posant
-pour son buste, le recommandait-il à David d'Angers : «
-Prenez garde à mon nez ; — mon nez c'est un monde ! — »
-Le front était beau, vaste, noble, sensiblement plus
-blanc que le masque, sans autre pli qu'un sillon
-perpendiculaire à la racine du nez ; les protubérances de
-la mémoire des lieux formaient une saillie très-prononcée
-au-dessus des arcades sourcilières ; les cheveux
-abondants, longs, durs et noirs, se rebroussaient en
-arrière comme une crinière léonine. Quant aux yeux, il
-n'en exista jamais de pareils. Ils avaient une vie, une
-lumière, un magnétisme inconcevables. Malgré les veilles
-de chaque nuit, la sclérotique en était pure, limpide,
-bleuâtre, comme celle d'un enfant ou d'une vierge, et
-enchâssait deux diamants noirs qu'éclairaient par instants
-de riches reflets d'or : c'étaient des yeux à faire baisser la
-prunelle aux aigles, à lire à travers les murs et les
-poitrines, à foudroyer une bête fauve furieuse, des yeux
-de souverain, de voyant, de dompteur.
-
-Madame E. de Girardin, dans son roman intitulé La
-Canne de M. de Balzac, parle de ces yeux éclatants :
-
-« Tancrède aperçut alors, au front de cette sorte de
-massue, des turquoises, de l'or, des ciselures merveilleuses ;
-et derrière tout cela de grands yeux noirs plus brillants
-que les pierreries. »
-
-Ces yeux extraordinaires, dès qu'on avait rencontré leur
-regard, empêchaient de remarquer ce que les autres traits
-pouvaient présenter de trivial ou d'irrégulier.
-
-L'expression habituelle de la figure était une sorte
-d'hilarité puissante, de joie rabelaisienne et monacale —
-le froc contribuait sans doute à faire naitre cette idée —
-qui vous faisaient penser à frère Jean des Entommeures,
-mais agrandi et relevé par un esprit de premier ordre.
-
-Selon son habitude, Balzac s'était levé à minuit et avait
-travaillé jusqu'à notre arrivée. Ses traits n'accusaient
-cependant aucune fatigue, à part une légère couche de
-bistre sous les paupières, et il fut pendant tout le déjeuner
-d'une gaieté folle. Peu à peu la conversation dériva vers la
-littérature, et il se plaignit de l'énorme difficulté de la
-langue française. Le style le préoccupait beaucoup, et il
-croyait sincèrement n'en pas avoir. Il est vrai qu'alors on
-lui refusait généralement cette qualité. L'école de Hugo,
-amoureuse du XVIème siècle et du moyen-âge, savante
-en coupes, en rhythmes, en structures, en périodes, riche
-de mots, brisée à la prose par la gymnastique du vers,
-opérant d'ailleurs d'après un maître aux procédés certains,
-ne faisait cas que de ce qui était bien écrit, c'est-à-dire
-travaillé et monté de ton outre mesure, et trouvait de plus
-la représentation des mœurs modernes inutile, bourgeoise
-et manquant de lyrisme. Balzac, malgré la vogue dont il
-commençait à jouir dans le public, n'était donc pas admis
-parmi les dieux du romantisme, et il le savait. Tout en
-dévorant ses livres, on ne s'arrêtait pas à leur côté sérieux,
-et même pour ses admirateurs, il resta longtemps — le
-plus fécond de nos romanciers, — et pas autre chose ; —
-cela surprend aujourd'hui, mais nous pouvons répondre
-de la vérité de notre assertion. Aussi se donnait-il un mal
-horrible afin d'arriver au style, et, dans son souci de
-correction, consultait-il des gens qui lui étaient cent fois
-inférieurs. Il avait, disait-il, avant de rien signer, écrit,
-sous différents pseudonymes (Horace de Saint-Aubin, L.
-de Viellerglé, etc.), une centaine de volumes « pour se
-délier la main. » Cependant il possédait déjà sa forme sans
-en avoir la conscience.
-
-Mais revenons à notre déjeuner. Tout en causant, Balzac
-jouait avec son couteau ou sa fourchette, et nous
-remarquâmes ses mains qui étaient d'une beauté rare, de
-vraies mains de prélat, blanches, aux doigts menus et
-potelés, aux ongles roses et brillants ; il en avait la
-coquetterie et souriait de plaisir quand on les regardait. Il
-y attachait un sens de race et d'aristocratie. Lord Byron
-dit, dans une note, avec une visible satisfaction, qu'Ali-Pacha
-lui fit compliment de la petitesse de son oreille, et
-en inféra qu'il était bon gentilhomme. Une semblable
-remarque sur ses mains eût également flatté Balzac, et
-plus que l'éloge d'un de ses livres. Il avait même une sorte
-de prévention contre ceux dont les extrémités
-manquaient de finesse. Le repas était assez délicat ; un
-pâté de foie gras y figurait, mais c'était une dérogation à
-sa frugalité habituelle, comme il le fit remarquer en riant,
-et pour « cette solennité » il avait emprunté des couverts
-d'argent à son libraire !
-
-Nous nous retirâmes après avoir promis des articles pour
-La Chronique de Paris, ou parurent Le Tour en Belgique, La
-Morte Amoureuse, La Chaîne d'Or, et autres travaux
-littéraires. Charles de Bernard, appelé aussi par Balzac, y
-fit La Femme de Quarante Ans, La Rose Jaune, et quelques
-nouvelles recueillies depuis en volumes. Balzac, comme
-on sait, avait inventé la femme de trente ans ; son
-imitateur ajouta deux lustres à cet âge déjà vénérable, et
-son héroïne n'en obtint pas moins de succès.
-
-Avant d'aller plus loin, arrêtons-nous un peu et donnons
-quelques détails sur la vie de Balzac antérieurement à
-notre connaissance avec lui. Nos autorités seront
-madame de Surville, sa sœur, et lui-même.
-
-Balzac naquit à Tours, le 16 mai 1799, le jour de la fête de
-saint Honoré dont on lui donna le nom, qui parut bien
-sonnant et de bon augure. Le petit Honoré ne fut pas un
-enfant prodige ; il n'annonça pas prématurément qu'il
-ferait La Comédie Humaine. C'était un garçon frais, vermeil,
-bien portant, joueur, aux yeux brillants et doux, mais que
-rien ne distinguait des autres, du moins à des regards peu
-attentifs. A sept ans, au sortir d'un externat de Tours, on
-le mit au collège de Vendôme, tenu par des Oratoriens,
-où il passa pour un élève très-médiocre.
-
-La première partie de Louis Lambert contient, sur ce
-temps de la vie de Balzac, de curieux renseignements.
-Dédoublant sa personnalité, il s'y peint comme ancien
-condisciple de Louis Lambert, tantôt parlant en son nom,
-et tantôt prêtant ses propres sentiments à ce personnage
-imaginaire, mais pourtant très-réel, puisqu'il est une sorte
-d'objectif de l'âme même de l'écrivain.
-
-« Situé au milieu de la ville, sur la petite rivière du Loir
-qui en baigne les bâtiments, le collège forme une vaste
-enceinte où sont enfermés les établissements nécessaires
-à une institution de ce genre : une chapelle, un théâtre,
-une infirmerie, une boulangerie, des cours d'eau. Ce
-collège, le plus célèbre foyer d'instruction que possèdent
-les provinces du centre, est alimenté par elles et par nos
-colonies. L'éloignement ne permet donc pas aux parents
-d'y venir souvent voir leurs enfants ; la règle interdisait
-d'ailleurs les vacances externes. Une fois entrés, les élèves
-ne sortaient du collège qu'à la fin de leurs études. A
-l'exception des promenades faites extérieurement sous la
-conduite des Pères, tout avait été calculé pour donner à
-cette maison les avantages de la discipline conventuelle.
-De mon temps, le correcteur était encore un vivant
-souvenir, et la férule de cuir y jouait avec honneur son
-terrible rôle. »
-
-C'est ainsi que Balzac peint ce formidable collège, qui
-laissa dans son imagination de si persistants souvenirs.
-
-Il serait curieux de comparer la nouvelle intitulée William
-Wilson, où Edgar Poe décrit, avec les mystérieux
-grossissements de l'enfance, le vieux bâtiment du temps
-de la reine Elisabeth où son héros est élevé avec un
-compagnon non moins étrange que Louis Lambert ; mais
-ce n'est pas ici le lieu de faire ce rapprochement, que
-nous nous contentons d'indiquer.
-
-Balzac souffrit prodigieusement dans ce collège, où sa
-nature rêveuse était meurtrie à chaque instant par une
-règle inflexible. Il négligeait de faire ses devoirs ; mais,
-favorisé par la complicité tacite d'un répétiteur de
-mathématiques, en même temps bibliothécaire et occupé
-de quelque ouvrage transcendantal, il ne prenait pas sa
-leçon et emportait les livres qu'il voulait. Tout son temps
-se passait à lire en cachette. Aussi fut-il bientôt l'élève le
-plus puni de sa classe. Les pensums, les retenues
-absorbèrent le temps des récréations.
-
-A certaines natures d'écoliers, les châtiments inspirent
-une sorte de rébellion stoïque, et ils opposent aux
-professeurs exaspérés la même impassibilité dédaigneuse
-que les guerriers sauvages captifs aux ennemis qui les
-torturent. Ni le cachot, ni la privation d'aliments, ni la
-férule ne parviennent à leur arracher la moindre plainte ;
-ce sont alors entre le maître et l'élève des luttes horribles,
-inconnues des parents, où la constance des martyrs et
-l'habileté des bourreaux se trouvent égalées. Quelques
-professeurs nerveux ne peuvent supporter le regard plein
-de haine, de mépris et de menace par lequel un bambin
-de huit ou dix ans les brave.
-
-Rassemblons ici quelques détails caractéristiques qui, sous
-le nom de Louis Lambert, reviennent à Balzac.
-« Accoutumé au grand air, à l'indépendance d'une
-éducation laissée au hasard, caressé par les tendres soins
-d'un vieillard qui le chérissait, habitué à penser sous le
-soleil, il lui fut bien difficile de se plier à la règle du
-collège, de marcher dans le rang, de vivre entre les quatre
-murs d'une salle où quatre-vingts jeunes gens étaient
-silencieux, assis sur un banc de bois, chacun devant son
-pupitre. Ses sens possédaient une perfection qui leur
-donnait une exquise délicatesse, et tout souffrit chez lui
-de cette vie en commun ; les exhalaisons par lesquelles
-l'air était corrompu, mêlées à la senteur d'une classe
-toujours sale et encombrée des débris de nos déjeuners et
-de nos goûters, affectèrent son odorat, ce sens qui, plus
-directement en rapport que les autres avec le système
-cérébral, doit causer par ses altérations d'invincibles
-ébranlements aux organes de la pensée ; outre ces causes
-de corruption atmosphérique, il se trouvait dans nos
-salles d'étude des baraques où chacun mettait son butin,
-les pigeons tués pour les jours de fête ou les mets dérobés
-au réfectoire. Enfin nos salles contenaient encore une
-pierre immense où restaient en tout temps deux seaux
-pleins d'eau où nous allions chaque matin nous
-débarbouiller le visage et nous laver les mains à tour de
-rôle, en présence du maître. Nettoyé une seule fois par
-jour, avant notre réveil, notre local demeurait toujours
-malpropre. Puis, malgré le nombre des fenêtres et la
-hauteur de la porte, l'air y était incessamment vicié par les
-émanations du lavoir, de la baraque, par les mille
-industries de chaque écolier, sans compter nos quatre-vingts
-corps réunis. — Cette espèce d'humus collégial,
-mêlé sans cesse à la boue que nous rapportions des cours,
-formait un fumier d'une insupportable puanteur. La
-privation de l'air pur et parfumé des campagnes dans
-lequel il avait jusqu'alors vécu, le changement de ses
-habitudes, la discipline, tout contrista Lambert. La tête
-toujours appuyée sur sa main gauche et le bras accoudé à
-son pupitre, il passait les heures d'étude à regarder dans la
-cour le feuillage des arbres ou les nuages du ciel. Il
-semblait étudier ses leçons ; mais, voyant sa plume
-immobile ou sa page restée blanche, le régent lui criait :
-Vous ne faites rien, Lambert. »
-
-A cette peinture si vive et si vraie des souffrances de la
-vie de collège, ajoutons encore ce morceau où Balzac, se
-désignant dans sa dualité sous le double sobriquet de
-Pythagore et du Poète, l'un porté par la moitié de lui-même
-personnifiée en Louis Lambert, l'autre par la moitié
-de son identité avouée, explique admirablement pourquoi
-il passa aux yeux des professeurs pour un enfant
-incapable :
-
-« Notre indépendance, nos occupations illicites, notre
-fainéantise apparente, l'engourdissement dans lequel nous
-restions, nos punitions constantes, notre répugnance
-pour nos devoirs et nos pensums, nous valurent la
-réputation d'être des enfants lâches et incorrigibles : nos
-maîtres nous méprisèrent, et nous tombâmes également
-dans le plus affreux discrédit auprès de nos camarades, à
-qui nous cachions nos études de contrebande par crainte
-de leurs moqueries. Cette double mésestime, injuste chez
-les Pères, était un sentiment naturel chez nos condisciples ;
-nous ne savions ni jouer à la balle, ni courir, ni monter
-sur les échasses aux jours d'amnistie, quand par hasard
-nous obtenions un instant de liberté ; nous ne partagions
-aucun des plaisirs à la mode dans le collège ; étrangers
-aux jouissances de nos camarades, nous restions seuls,
-mélancoliquement assis sous quelque arbre de la cour. Le
-Poète et Pythagore furent donc une exception, une vie en
-dehors de la vie commune. L'instinct si pénétrant,
-l'amour-propre si délicat des écoliers, leur firent
-pressentir des esprits situés plus haut ou plus bas que ne
-l'étaient les leurs ; de là, chez les uns, haine de notre
-muette aristocratie ; chez les autres, mépris de notre
-inutilité ; ces sentiments étaient entre nous à notre insu,
-peut-être ne les ai-je devinés qu'aujourd'hui. Nous vivions
-donc exactement comme deux rats tapis dans un coin de
-la salle où étaient nos pupitres, également retenus là
-durant les heures d'étude et pendant celles des
-récréations. »
-
-Le résultat de ces travaux cachés, de ces méditations qui
-prenaient le temps des études, fut ce fameux Traité de la
-Volonté dont il est parlé plusieurs fois dans La Comédie
-Humaine. Balzac regretta toujours la perte de cette
-première œuvre qu'il esquisse sommairement dans Louis
-Lambert, et il raconte avec une émotion que le temps n'a
-pas diminuée la confiscation de la boîte où était serré le
-précieux manuscrit ; des condisciples jaloux essayent
-d'arracher le coffret aux deux amis qui le défendent avec
-acharnement : « Soudain, attiré par le bruit de la bataille,
-le père Haugoult intervint brusquement et s'enquit de la
-dispute. Ce terrible Haugoult nous ordonna de lui
-remettre la cassette ; Lambert lui livra la clef, le régent
-prit les papiers, les feuilleta ; puis il dit en les confisquant :
-— Voilà donc les bêtises pour lesquelles vous négligez
-vos devoirs ! — De grosses larmes tombèrent des yeux
-de Lambert, arrachées autant par la conscience de sa
-supériorité morale offensée que par l'insulte gratuite et la
-trahison qui nous accablaient. — Le père Haugoult
-vendit probablement à un épicier de Vendôme le Traité de
-la Volonté, sans connaître l'importance des trésors
-scientifiques dont les germes avortés se dissipèrent en
-d'ignorantes mains. »
-
-Après ce récit il ajoute : « Ce fut en mémoire de la
-catastrophe arrivée au livre de Louis que dans l'ouvrage
-par lequel commencent ces études je me suis servi pour
-une œuvre fictive du titre réellement inventé par
-Lambert, et que j'ai donné le nom (Pauline) d'une femme
-qui lui fut chère à une jeune fille pleine de dévouement. »
-
-En effet, si nous ouvrons La Peau de Chagrin, nous y
-trouvons dans la confession de Raphaël les phrases
-suivantes : « Toi seul admiras ma Théorie de la Volonté, ce
-long ouvrage pour lequel j'avais appris les langues
-orientales, l'anatomie, la physiologie, auquel j'avais
-consacré la plus grande partie de mon temps, œuvre qui,
-si je ne me trompe, complétera les travaux de Mesmer, de
-Lavater, de Gall, de Bichat, en ouvrant une nouvelle
-route à la science humaine ; là s'arrête ma belle vie, ce
-sacrifice de tous les jours, ce travail de ver à soie, inconnu
-au monde, et dont la seule récompense est peut-être dans
-le travail même ; depuis l'âge de raison jusqu'au jour où
-j'eus terminé ma Théorie, j'ai observé, appris, écrit, lu sans
-relâche, et ma vie fut comme un long pensum ; amant
-efféminé de la paresse orientale, amoureux de mes rêves,
-sensuel, j'ai toujours travaillé, me refusant à goûter les
-jouissances de la vie parisienne ; gourmand, j'ai été sobre ;
-aimant la marche et les voyages maritimes, désirant visiter
-des pays, trouvant encore du plaisir à faire comme un
-enfant des ricochets sur l'eau, je suis resté constamment
-assis, une plume à la main ; bavard, j'allais écouter en
-silence les professeurs aux cours publics de la
-Bibliothèque et du Muséum ; j'ai dormi sur mon grabat
-solitaire comme un religieux de l'ordre de Saint Benoît, et
-la femme était cependant ma seule chimère, une chimère
-que je caressais et qui me fuyait toujours ! »
-
-Si Balzac regretta le Traité de la Volonté, il dut être moins
-sensible à la perte de son poème épique sur les Incas, qui
-commençait ainsi :
-
- O Inca, ô roi infortuné et malheureux !
-
-Cette inspiration malencontreuse qui lui valut, tout le temps
-qu'il resta au collège, le sobriquet dérisoire de poète.
-Balzac, il faut l'avouer, n'eut jamais le don de poésie, de
-versification du moins ; sa pensée si complexe resta
-toujours rebelle au rhythme.
-
-De ces méditations si intenses, de ces efforts intellectuels
-vraiment prodigieux chez un enfant de douze ou
-quatorze ans, il résulta une maladie bizarre, une fièvre
-nerveuse, une sorte de coma tout à fait inexplicable pour
-les professeurs qui n'étaient pas dans le secret des lectures
-et des travaux du jeune Honoré, en apparence oisif et
-stupide ; nul ne soupçonnait au collège ces précoces
-excès d'intelligence, et ne savait qu'au cachot, où il se
-faisait mettre journellement afin d'être libre, l'écolier cru
-paresseux avait absorbé toute une bibliothèque de livres
-sérieux et au-dessus de la portée de son âge.
-
-Cousons ici quelques lignes curieuses sur la faculté de
-lecture attribuée à Louis Lambert, c'est-à-dire à Balzac :
-
-« En trois ans, Louis Lambert s'était assimilé la substance
-des livres qui, dans la bibliothèque de son oncle,
-méritaient d'être lus. L'absorption des idées par la lecture
-était devenue chez lui un phénomène curieux : son œil
-embrassait sept ou huit lignes d'un coup, et son esprit en
-appréciait le sens avec une vélocité pareille à celle de son
-regard. Souvent même un mot dans la phrase suffisait
-pour lui en faire saisir le suc. Sa mémoire était
-prodigieuse. Il se souvenait avec une même fidélité des
-pensées acquises par la lecture et de celles que la réflexion
-ou la conversation lui avaient suggérées. Enfin il
-possédait toutes les mémoires : celles des lieux, des noms,
-des mots, des choses, des figures ; non-seulement il se
-rappelait les objets à volonté, mais encore il les revoyait
-en lui-même éclairés et colorés comme ils l'étaient au
-moment où il les avait aperçus. Cette puissance
-s'appliquait également aux actes les plus insaisissables de
-l'entendement. Il se souvenait, suivant son expression,
-non-seulement du gisement des pensées dans le livre où il
-les avait prises, mais encore des dispositions de son âme à
-des époques éloignées. »
-
-Ce merveilleux don de sa jeunesse, Balzac le conserva
-toute sa vie, accru encore, et c'est par lui que peuvent
-s'expliquer ses immenses travaux, — véritables travaux
-d'Hercule.
-
-Les professeurs effrayés écrivirent aux parents de Balzac
-de le venir chercher en toute hâte. Sa mère accourut et
-l'enleva pour le ramener à Tours. L'étonnement de la
-famille fut grand lorsqu'elle vit l'enfant maigre et chétif
-que le collège lui renvoyait à la place du chérubin qu'il
-avait reçu, et la grand-mère d'Honoré en fit la
-douloureuse remarque. Non-seulement il avait perdu ses
-belles couleurs, son frais embonpoint, mais encore, sous
-le coup d'une congestion d'idées, il paraissait imbécile.
-Son attitude était celle d'un extatique, d'un somnambule
-qui dort les yeux ouverts : perdu dans une rêverie
-profonde, il n'entendait pas ce qu'on lui disait, ou son
-esprit, revenu de loin, arrivait trop tard à la réponse. Mais
-le grand air, le repos, le milieu caressant de la famille, les
-distractions qu'on le forçait de prendre et l'énergique sève
-de l'adolescence eurent bientôt triomphé de cet état
-maladif. Le tumulte causé dans cette jeune cervelle par le
-bourdonnement des idées s'apaisa. Les lectures confuses
-se classèrent peu à peu ; aux abstractions vinrent se mêler
-des images réelles, des observations faites silencieusement
-sur le vif ; tout en se promenant et en jouant, il étudiait
-les jolis paysages de la Loire, les types de province, la
-cathédrale de Saint-Gatien et les physionomies
-caractéristiques des prêtres et des chanoines ; plusieurs
-cartons qui servirent plus tard à la grande fresque de la
-Comédie furent certainement esquissés pendant cette
-inaction féconde. Pourtant, pas plus dans la famille qu'au
-collège, l'intelligence de Balzac ne fut devinée ou
-comprise. Même s'il lui échappait quelque chose
-d'ingénieux, sa mère, femme supérieure cependant, lui
-disait : « Sans doute, Honoré, tu ne comprends pas ce que
-tu dis là ? » Et Balzac de rire, sans s'expliquer davantage,
-de ce bon rire qu'il avait. M. de Balzac père, qui tenait à la
-fois de Montaigne, de Rabelais et de l'oncle Toby, par sa
-philosophie, son originalité et sa bonté (c'est madame de
-Surville qui parle), avait un peu meilleure opinion de son
-fils, d'après certains systèmes génésiaques qu'il s'était faits
-et d'où il résultait qu'un enfant procréé par lui ne pouvait
-être un sot : toutefois il ne soupçonnait nullement le futur
-grand homme.
-
-La famille de Balzac étant revenue à Paris, il fut mis en
-pension chez M. Lepitre, rue Saint-Louis, et chez MM.
-Sganzer et Beuzelin, rue Thorigny au Marais. Là, comme
-au collège de Vendôme, son génie ne se décela point, et il
-resta confondu parmi le troupeau des écoliers ordinaires.
-Aucun pion enthousiasmé ne lui dit : — Tu, Marcellus eris !
-— ou : Sic itur ad astra !
-
-Ses classes finies, Balzac se donna cette seconde
-éducation qui est la vraie ; il étudia, se perfectionna, suivit
-les cours de la Sorbonne et fit son droit, tout en
-travaillant chez l'avoué et le notaire. Ce temps, perdu en
-apparence, puisque Balzac ne fut ni avoué, ni notaire, ni
-avocat, ni juge, lui fit connaître le personnel de la
-Bazoche et le mit à même d'écrire plus tard, de façon à
-émerveiller les hommes du métier, ce que nous pourrions
-appeler le contentieux de La Comédie Humaine.
-
-Les examens passés, la grande question de la carrière à
-prendre se présenta. On voulait faire de Balzac un notaire ;
-mais le futur grand écrivain, qui, bien que personne ne
-crût à son génie, en avait la conscience, refusa le plus
-respectueusement du monde, quoiqu'on lui eût ménagé
-une charge à des conditions très favorables. Son père lui
-accorda deux ans pour faire ses preuves, et comme la
-famille retournait en province, madame de Balzac installa
-Honoré dans une mansarde, en lui allouant une pension
-suffisante à peine aux plus stricts besoins, espérant qu'un
-peu de vache enragée le rendrait plus sage.
-
-Cette mansarde était perchée rue de Lesdiguières, no 9,
-près de l'Arsenal, dont la bibliothèque offrait ses
-ressources au jeune travailleur. Sans doute, passer d'une
-maison abondante et luxueuse à un misérable réduit serait
-une chose dure à un tout autre âge qu'à vingt et un ans,
-âge qui était celui de Balzac ; mais si le rêve de tout
-enfant est d'avoir des bottes, celui de tout jeune homme
-est d'avoir une chambre, une chambre bien à lui, dont il
-ait la clef dans sa poche, ne pût-il se tenir debout qu'au
-milieu : une chambre, c'est la robe virile, c'est
-l'indépendance, la personnalité, l'amour !
-
-Voilà donc maître Honoré juché près du ciel, assis devant
-sa table, et s'essayant au chef-d'œuvre qui devait donner
-raison à l'indulgence de son père et démentir les
-horoscopes défavorables des amis. — Chose singulière,
-Balzac débuta par une tragédie, par un Cromwell ! Vers ce
-temps-là, à peu près, Victor Hugo mettait la dernière
-main à son Cromwell, dont la préface fut le manifeste de la
-jeune école dramatique.
-
-II
-
-En relisant avec attention La Comédie Humaine lorsqu'on a
-connu familièrement Balzac, on y retrouve épars une
-foule de détails curieux sur son caractère et sur sa vie,
-surtout dans ses premiers ouvrages, où il n'est pas encore
-tout à fait dégagé de sa personnalité, et, à défaut de sujets,
-s'observe et se dissèque lui-même. Nous avons dit qu'il
-commença le rude noviciat de la vie littéraire dans une
-mansarde de la rue Lesdiguières, près de l'Arsenal. — La
-nouvelle de Facino Cane, datée de Paris, mars 1836, et
-dédiée à Louise, contient quelques indications précieuses
-sur l'existence que menait dans ce nid aérien le jeune
-aspirant à la gloire.
-
-« Je demeurais alors dans une rue que vous ne connaissez
-sans doute pas, la rue de Lesdiguières : elle commence
-rue Saint-Antoine, en face d'une fontaine, près de la place
-de la Bastille, et débouche dans la rue de la Cerisaie.
-L'amour de la science m'avait jeté dans une mansarde où
-je travaillais pendant la nuit, et je passais le jour dans une
-bibliothèque voisine, celle de Monsieur ; je vivais
-frugalement, j'avais accepté toutes les conditions de la vie
-monastique, si nécessaire aux travailleurs. Quand il faisait
-beau, à peine me promenais-je sur le boulevard Bourbon.
-— Une seule passion m'entraînait en dehors de mes
-habitudes studieuses ; mais n'était-ce pas encore de
-l'étude ? J'allais observer les mœurs du faubourg, ses
-habitants et leurs caractères. Aussi mal vêtu que les
-ouvriers, indifférent au décorum, je ne les mettais point
-en garde contre moi : je pouvais me mêler à leurs
-groupes, les voir concluant leurs marchés, et se disputant
-à l'heure où ils quittent le travail. Chez moi l'observation
-était déjà devenue intuitive, elle pénétrait l'âme sans
-négliger le corps ; ou plutôt elle saisissait si bien les détails
-extérieurs qu'elle allait sur-le-champ au-delà ; elle me
-donnait la faculté de vivre de la vie de l'individu sur
-laquelle elle s'exerçait en me permettant de me substituer
-à lui, comme le derviche des Mille et une Nuits prenait le
-corps et l'âme des personnes sur lesquelles il prononçait
-certaines paroles.
-
-» Lorsque, entre onze heures et minuit, je rencontrais un
-ouvrier et sa femme revenant de l'Ambigu-Comique, je
-m'amusais à les suivre depuis le boulevard du Pont-aux-Choux
-jusqu'au boulevard Beaumarchais. Ces braves gens
-parlaient d'abord de la pièce qu'ils avaient vue ; de fil en
-aiguille ils arrivaient à leurs affaires ; la mère tirait son
-enfant par la main sans écouter ni ses plaintes ni ses
-demandes. Les deux époux comptaient l'argent qui leur
-serait payé le lendemain. Ils le dépensaient de vingt
-manières différentes. C'étaient alors des détails de
-ménage, des doléances sur le prix excessif des pommes
-de terre ou sur la longueur de l'hiver et le
-renchérissement des mottes, des représentations
-énergiques sur ce qui était dû au boulanger, enfin des
-discussions qui s'envenimaient et où chacun déployait
-son caractère en mots pittoresques. En entendant ces
-gens, je pouvais épouser leur vie, je me sentais leurs
-guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs
-souliers percés ; leurs désirs, leurs besoins, tout passait
-dans mon âme et mon âme passait dans la leur ; c'était le
-rêve d'un homme éveillé. Je m'échauffais avec eux contre
-les chefs d'atelier qui les tyrannisaient ou contre les
-mauvaises pratiques qui les faisaient revenir plusieurs fois
-sans les payer. Quitter ses habitudes, devenir un autre que
-soi par l'ivresse des facultés morales et jouer ce jeu à
-volonté, telle était ma distraction. A quoi dois-je ce don ?
-Est-ce une seconde vue ? Est-ce une de ces qualités dont
-l'abus mènerait à la folie ? Je n'ai jamais recherché les
-causes de cette puissance ; je la possède et je m'en sers,
-voilà tout. »
-
-Nous avons transcrit ces lignes, doublement
-intéressantes, parce qu'elles éclairent un côté peu connu
-de la vie de Balzac, et qu'elles montrent chez lui la
-conscience de cette puissante faculté d'intuition qu'il
-possédait déjà à un si haut degré et sans laquelle la
-réalisation de son œuvre eût été impossible. Balzac,
-comme Vichnou, le dieu indien, possédait le don d'avatar,
-c'est-à-dire celui de s'incarner dans des corps différents et
-d'y vivre le temps qu'il voulait ; seulement, le nombre des
-avatars de Vichnou est fixé à dix : ceux de Balzac ne se
-comptent pas, et de plus il pouvait les provoquer à
-volonté. — Quoique cela semble singulier à dire en plein
-XIXe siècle, Balzac fut un voyant. Son mérite
-d'observateur, sa perspicacité de physiologiste, son génie
-d'écrivain ne suffisent pas pour expliquer l'infinie variété
-des deux ou trois mille types qui jouent un rôle plus ou
-moins important dans La Comédie Humaine. Il ne les
-copiait pas, il les vivait idéalement, revêtait leurs habits,
-contractait leurs habitudes, s'entourait de leur milieu, était
-eux-mêmes tout le temps nécessaire. De là viennent ces
-personnages soutenus, logiques, ne se démentant et ne
-s'oubliant jamais, doués d'une existence intime et
-profonde, qui, pour nous servir d'une de ses expressions,
-font concurrence à l'état civil. Un véritable sang rouge
-circule dans leurs veines au lieu de l'encre qu'infusent à
-leurs créations les auteurs ordinaires.
-
-Cette faculté, Balzac ne la possédait d'ailleurs que pour le
-présent. Il pouvait transporter sa pensée dans un marquis,
-dans un financier, dans un bourgeois, dans un homme du
-peuple, dans une femme du monde, dans une courtisane,
-mais les ombres du passé n'obéissaient pas à son appel : il
-ne sut jamais, comme Gœthe, évoquer du fond de
-l'antiquité la belle Hélène et lui faire habiter le manoir
-gothique de Faust. Sauf deux ou trois exceptions, toute
-son œuvre est moderne ; il s'était assimilé les vivants, il ne
-ressuscitait pas les morts. — L'histoire même le séduisait
-peu, comme on peut le voir par ce passage de l'avant-propos
-qui précède La Comédie Humaine : « En lisant les
-sèches et rebutantes nomenclatures de faits appelées
-histoires, qui ne s'est aperçu que les écrivains ont oublié
-dans tous les temps, en Egypte, en Perse, en Grèce, à
-Rome, de nous donner l'histoire des mœurs ? Le morceau
-de Pétrone sur la vie privée des Romains irrite plutôt qu'il
-ne satisfait notre curiosité. »
-
-Cette lacune laissée par les historiens des sociétés
-disparues, Balzac se proposa de la combler pour la nôtre,
-et Dieu sait s'il remplit fidèlement le programme qu'il
-s'était tracé.
-
-« La société allait être l'historien, je ne devais être que le
-secrétaire ; en dressant l'inventaire des vices et des vertus,
-en rassemblant les principaux faits des passions, en
-peignant les caractères, en choisissant les événements
-principaux de la société, en composant des types par la
-réunion des traits de plusieurs caractères homogènes,
-peut-être pouvais-je arriver à écrire l'histoire oubliée par
-tant d'historiens, celle des mœurs. Avec beaucoup de
-patience et de courage, je réaliserais, sur la France au
-XIXe siècle, ce livre que nous regrettons tous, que Rome,
-Athènes, Tyr, Memphis, la Perse, l'Inde, ne nous ont
-malheureusement pas laissé sur leur civilisation, et qu'à
-l'instar de l'abbé Barthélémy, le courageux et patient
-Monteil avait essayé sur le moyen-âge, mais sous une
-forme peu attrayante. »
-
-Mais retournons à la mansarde de la rue Lesdiguières.
-Balzac n'avait pas conçu le plan de l'œuvre qui devait
-l'immortaliser ; il se cherchait encore avec inquiétude,
-anhélation et labeur, essayant tout et ne réussissant à rien ;
-pourtant il possédait déjà cette opiniâtreté de travail à
-laquelle Minerve, quelque revêche qu'elle soit, doit un
-jour ou l'autre céder ; il ébauchait des opéras comiques,
-faisait des plans de comédies, de drames et de romans
-dont madame de Surville nous a conservé les titres : Stella,
-Coqsigrue, Les Deux Philosophes, sans compter le terrible
-Cromwell, dont les vers, qui lui coûtaient tant de peine, ne
-valaient pas beaucoup mieux que celui par lequel
-commençait son poème épique des Incas.
-
-Figurez-vous le jeune Honoré les jambes entortillées d'un
-carrick rapiécé, le haut du corps protégé par un vieux
-châle maternel, coiffé d'une sorte de calotte dantesque
-dont madame de Balzac connaissait seule la coupe, sa
-cafetière à gauche, son encrier à droite, labourant à plein
-poitrail et le front penché, comme un bœuf à la charrue,
-le champ pierreux et non défriché pour lui de la pensée,
-où il traça plus tard des sillons si fertiles. La lampe brille
-comme une étoile au front de la maison noire, la neige
-descend en silence sur les tuiles disjointes, le vent souffle
-à travers la porte et la fenêtre « comme Tulou dans sa
-flûte, mais moins agréablement. »
-
-Si quelque passant attardé eût levé les yeux vers cette
-petite lueur obstinément tremblotante, il ne se serait
-certes pas douté que c'était l'aurore d'une des plus
-grandes gloires de notre siècle.
-
-Veut-on voir un croquis de l'endroit, transposé, il est vrai,
-mais très-exact, dessiné par l'auteur dans La Peau de
-Chagrin, cette œuvre qui contient tant de lui-même ?
-
-« … Une chambre qui avait vue sur les cours des maisons
-voisines, par les fenêtres desquelles passaient de longues
-perches chargées de linge ; rien n'était plus horrible que
-cette mansarde aux murs jaunes et sales, qui sentait la
-misère et appelait son savant. La toiture s'y abaissait
-régulièrement, et les tuiles disjointes laissaient voir le ciel ;
-il y avait place pour un lit, une table, quelques chaises, et
-sous l'angle aigu du toit je pouvais loger mon piano … Je
-vécus dans ce sépulcre aérien pendant près de trois ans,
-travaillant nuit et jour, sans relâche, avec tant de plaisir
-que l'étude me semblait être le plus beau thème, la plus
-heureuse solution de la vie humaine. Le calme et le
-silence nécessaires au savant ont je ne sais quoi de doux
-et d'enivrant comme l'amour … L'étude prête une sorte
-de magie à tout ce qui nous environne. Le bureau chétif
-sur lequel j'écrivais et la basane brune qui le couvrait,
-mon piano, mon lit, mon fauteuil, les bizarreries du
-papier de tenture, mes meubles, toutes ces choses
-s'animèrent et devinrent pour moi d'humbles amis, les
-silencieux complices de mon avenir. Combien de fois ne
-leur ai-je pas communiqué mon âme en les regardant ?
-Souvent, en laissant voyager mes yeux sur une moulure
-déjetée, je rencontrais des développements nouveaux,
-une preuve frappante de mon système ou des mots que je
-croyais heureux pour rendre des pensées presque
-intraduisibles. »
-
-Dans ce même passage, il fait allusion à ses travaux :
-« J'avais entrepris deux grandes œuvres ; une comédie
-devait en peu de jours me donner une renommée, une
-fortune et l'entrée de ce monde où je voulais reparaître en
-exerçant les droits régaliens de l'homme de génie. Vous
-avez tous vu dans ce chef-d'œuvre la première erreur d'un
-jeune homme qui sort du collège, une niaiserie d'enfant !
-Vos plaisanteries ont détruit de fécondes illusions qui
-depuis ne se sont pas réveillées … »
-
-On reconnaît là le malencontreux Cromwell, qui, lu devant
-la famille et les amis assemblés, fit un fiasco complet.
-
-Honoré appela de la sentence devant un arbitre qu'il
-accepta comme compétent, un bon vieillard, ancien
-professeur à l'Ecole polytechnique. Le jugement fut que
-l'auteur devait faire « quoi que ce soit, excepté de la
-littérature. »
-
-Quelle perte pour les lettres, quelle lacune dans l'esprit
-humain si le jeune homme se fût incliné devant
-l'expérience du vieillard et eût écouté son conseil, qui,
-certes, était des plus sages, car il n'y avait pas la moindre
-étincelle de génie ni même de talent dans cette tragédie de
-rhétorique ! Heureusement Balzac, sous le pseudonyme
-de Louis Lambert, n'avait pas fait rien au collège de
-Vendôme la Traité de la Volonté.
-
-Il se soumit à la sentence, mais seulement pour la tragédie ;
-il comprit qu'il devait renoncer à marcher sur les traces
-de Corneille et de Racine, qu'il admirait alors sous
-bénéfice d'inventaire, car jamais génies ne furent plus
-contraires au sien. Le roman lui offrait un moule plus
-commode, et il écrivit vers cette époque un grand
-nombre de volumes qu'il ne signa pas et désavoua
-toujours. Le Balzac que nous connaissons et que nous
-admirons était encore dans les limbes et luttait vainement
-pour s'en dégager. Ceux qui ne le jugeaient capable que
-d'être expéditionnaire avaient en apparence raison ; peut-être
-même cette ressource lui aurait-elle manqué, car sa
-belle écriture devait déjà s'être altérée dans les brouillons
-chiffonnés, raturés, surchargés, presque hiéroglyphiques
-de l'écrivain luttant avec l'idée et ne se souciant plus de la
-beauté du caractère.
-
-Ainsi, rien n'était résulté de cette claustration rigoureuse,
-de cette vie d'ermite dans la Thébaïde dont Raphaël trace
-le budget : « Trois sous de pain, deux sous de lait, trois
-sous de charcuterie m'empêchaient de mourir de faim et
-tenaient mon esprit dans un état de lucidité singulière.
-Mon logement me coûtait trois sous par jour ; je brûlais
-pour trois sous d'huile par nuit, je faisais moi-même ma
-chambre, je portais des chemises de flanelle pour ne
-dépenser que deux sous de blanchissage par jour. Je me
-chauffais avec du charbon de terre, dont le prix divisé par
-les jours de l'année n'a jamais donné plus de deux sous
-pour chacun. J'avais des habits, du linge, des chaussures
-pour trois années : je ne voulais m'habiller que pour aller
-à certains cours publics et aux bibliothèques ; ces
-dépenses réunies ne faisaient que dix-huit sous : il restait
-deux sous pour les choses imprévues. Je ne me souviens
-pas d'avoir, pendant cette longue période de travail, passé
-le Pont des Arts, ni jamais acheté d'eau. »
-
-Sans doute, Raphaël exagère un peu l'économie, mais la
-correspondance de Balzac avec sa sœur montre que le
-roman ne diffère pas beaucoup de la réalité. La vieille
-femme désignée dans ses lettres sous le titre d'Iris la
-Messagère, et qui avait soixante-dix ans, ne pouvait être
-une ménagère bien active ; aussi Balzac écrit-il : « Les
-nouvelles de mon ménage sont désastreuses, les travaux
-nuisent à la propreté. Ce coquin de Moi-même se néglige
-de plus en plus, il ne descend que tous les trois ou quatre
-jours pour les achats, va chez les marchands les plus
-voisins et les plus mal approvisionnés du quartier : les
-autres sont trop loin, et le garçon économise au moins
-ses pas ; de sorte que ton frère (destiné à tant de
-célébrité) est déjà nourri absolument comme un grand
-homme, c'est-à-dire qu'il meurt de faim.
-
-» Autre sinistre : le café fait d'affreux gribouillis par terre.
-Il faut beaucoup d'eau pour réparer le dégât ; or, l'eau ne
-montant pas à ma céleste mansarde (elle y descend
-seulement les jours d'orage), il faudra aviser, après l'achat
-du piano, à l'établissement d'une machine hydraulique, si
-le café continue à s'enfuir pendant que le maître et le
-serviteur bayent aux corneilles. »
-
-Ailleurs, continuant la plaisanterie, il gourmande le
-paresseux Moi-même, seul laquais qu'il eût à son service,
-qui ne remplit pas la fontaine, laisse librement les moutons
-se promener sous le lit, la poussière aveuglante se tamiser
-sur les vitres, et les araignées pendre leurs hamacs dans
-les angles.
-
-Dans une autre lettre, il écrit : « J'ai mangé deux melons
-… il faudra les payer à force de noix et de pain sec ! »
-
-Une des rares récréations qu'il se permettait, c'était d'aller
-au Jardin des Plantes ou au Père-Lachaise. Du haut de la
-colline funèbre, il dominait Paris comme Rastignac à
-l'enterrement du père Goriot. Son regard planait sur cet
-océan d'ardoises et de tuiles qui recouvrent tant de luxe,
-de misère, d'intrigues et de passions. Comme un jeune
-aigle, il couvait sa proie du regard ; mais il n'avait encore
-ni les ailes, ni le bec, ni les serres, quoique son œil déjà
-pût se fixer sur le soleil. — Il disait, en contemplant les
-tombes : « Il n'y a de belles épitaphes que celles-ci : La
-Fontaine, Masséna, Molière : un seul nom qui dit tout et
-qui fait rêver ! »
-
-Cette phrase contient comme une vague aperception
-prophétique que l'avenir réalisa, hélas ! , trop tôt. Au
-penchant de la colline, sur une pierre sépulcrale, au-dessous
-d'un buste en bronze coulé d'après le marbre de
-David, ce mot BALZAC dit tout et fait rêver le
-promeneur solitaire.
-
-Le régime diététique préconisé par Raphaël pouvait être
-favorable à la lucidité du cerveau ; mais certes, il ne valait
-rien pour un jeune homme habitué au confort de la vie de
-famille. Quinze mois passés sous ces plombs intellectuels,
-plus tristes, à coup sûr, que ceux de Venise, avaient fait
-du frais Tourangeau aux joues satinées et brillantes un
-squelette parisien, hâve et jaune, presque méconnaissable.
-Balzac rentra dans la maison paternelle, où le veau gras
-fut tué pour le retour de cet enfant peu prodigue.
-
-Nous glisserons légèrement sur le temps de sa vie où il
-essaya de s'assurer l'indépendance par des spéculations de
-librairie auxquelles ne manquèrent que des capitaux pour
-être heureuses. Ces tentatives l'endettèrent, engagèrent
-son avenir, et malgré les secours dévoués, mais trop
-tardifs peut-être de la famille, lui imposèrent ce rocher de
-Sisyphe qu'il remonta tant de fois jusqu'au bord du
-plateau, et qui retombait toujours plus écrasant sur ses
-épaules d'Atlas, chargées en outre de tout un monde.
-
-Cette dette qu'il se faisait un devoir sacré d'acquitter, car
-elle représentait la fortune d'êtres chers, fut la Nécessité
-au fouet armé de pointes, à la main pleine de clous de
-bronze qui le harcela nuit et jour, sans trêve ni pitié, lui
-faisant regarder comme un vol une heure de repos ou de
-distraction. Elle domina douloureusement toute sa vie, et
-la rendit souvent inexplicable pour qui n'en possédait pas
-le secret.
-
-Ces indispensables détails biographiques indiqués,
-arrivons à nos impressions directes et personnelles sur
-Balzac.
-
-Balzac, cet immense cerveau, ce physiologiste si
-pénétrant, cet observateur si profond, cet esprit si intuitif,
-ne possédait pas le don littéraire : chez lui s'ouvrait un
-abîme entre la pensée et la forme. Cet abîme, surtout
-dans les premiers temps, il désespéra de le franchir. Il y
-jetait sans le combler volume sur volume, veille sur veille,
-essai sur essai ; toute une bibliothèque de livres inavoués
-y passa. Une volonté moins robuste se fût découragée
-mille fois ; mais par bonheur Balzac avait une confiance
-inébranlable dans son génie, méconnu de tout le monde.
-Il voulait être un grand homme, et il le fut par
-d'incessantes projections de ce fluide plus puissant que
-l'électricité, et dont il fait de si subtiles analyses dans Louis
-Lambert.
-
-Contrairement aux écrivains de l'école romantique, qui
-tous se distinguèrent par une hardiesse et une facilité
-d'exécution étonnantes, et produisirent leurs fruits
-presque en même temps que leurs fleurs, dans une
-éclosion pour ainsi dire involontaire, Balzac, l'égal de tous
-comme génie, ne trouvait pas son moyen d'expression,
-ou ne le trouvait qu'après des peines infinies. Hugo disait
-dans une de ses préfaces, avec sa fierté castillane : « Je ne
-sais pas l'art de souder une beauté à la place d'un défaut,
-et je me corrige dans un autre ouvrage. » Mais Balzac
-zébrait de ratures une dixième épreuve, et lorsqu'il nous
-voyait renvoyer à La Chronique de Paris l'épreuve de
-l'article fait d'un jet, sur le coin d'une table, avec les seules
-corrections typographiques, il ne pouvait croire, quelque
-content qu'il en fût d'ailleurs, que nous y eussions mis
-tout notre talent. « En le remaniant encore deux ou trois
-fois, il eût été mieux, » nous disait-il.
-
-Se donnant pour exemple, il nous prêchait une étrange
-hygiène littéraire. Il fallait nous cloîtrer deux ou trois ans,
-boire de l'eau, manger des lupins détrempés comme
-Protogène, nous coucher à six heures du soir, nous lever
-à minuit, et travailler jusqu'au matin, employer la journée
-à revoir, étendre, émonder, perfectionner, polir le travail
-nocturne, corriger les épreuves, prendre les notes, faire
-les études nécessaires, et vivre surtout dans la chasteté la
-plus absolue. Il insistait beaucoup sur cette dernière
-recommandation, bien rigoureuse pour un jeune homme
-de vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Selon lui la chasteté
-réelle développait au plus haut degré les puissances de
-l'esprit, et donnait à ceux qui la pratiquaient des facultés
-inconnues. Nous objections timidement que les plus
-grands génies ne s'étaient interdit ni l'amour, ni la
-passion, ni même le plaisir, et nous citions des noms
-illustres. Balzac hochait la tête et répondait : « Ils auraient
-fait bien autre chose, sans les femmes ! »
-
-Toute la concession qu'il put nous accorder, et encore la
-regrettait-il, fut de voir la personne aimée une demi-heure
-chaque année. Il permettait les lettres : « cela formait le
-style. »
-
-Moyennant ce régime, il promettait de faire de nous, avec
-les dispositions naturelles qu'il se plaisait à nous
-reconnaître, un écrivain de premier ordre. On voit bien à
-nos œuvres que nous n'avons pas suivi ce plan d'études si
-sage.
-
-Il ne faut pas croire que Balzac plaisantât en nous traçant
-cette règle que des trappistes ou des chartreux eussent
-trouvée dure. Il était parfaitement convaincu, et parlait
-avec une éloquence telle qu'à plusieurs reprises nous
-essayâmes consciencieusement de cette méthode d'avoir
-du génie ; nous nous levâmes plusieurs fois à minuit, et
-après avoir pris le café inspirateur, fait selon la formule,
-nous nous assîmes devant notre table sur laquelle le
-sommeil ne tardait pas à pencher notre tête. La Morte
-Amoureuse, insérée dans La Chronique de Paris, fut notre
-seule œuvre nocturne.
-
-Vers cette époque, Balzac avait fait pour une revue Facino
-Cane, l'histoire d'un noble vénitien qui, prisonnier dans les
-Puits du palais ducal, était tombé, en faisant un souterrain
-pour s'évader, dans le trésor secret de la République, dont
-il avait emporté une bonne part avec l'aide d'un geôlier
-gagné. Facino Cane, devenu aveugle et joueur de
-clarinette sous le nom vulgaire du père Canet, avait
-conservé, malgré sa cécité, la double vue de l'or ; il le
-devinait à travers les murs et les voûtes, et il offrait à
-l'auteur, dans une noce du faubourg Saint-Antoine, de le
-guider, s'il voulait lui payer les frais du voyage, vers cet
-immense amas de richesses dont la chute de la
-République vénitienne avait fait perdre le gisement.
-Balzac, comme nous l'avons dit, vivait ses personnages, et
-en ce moment il était Facino Cane lui-même, moins la
-cécité toutefois, car jamais yeux plus étincelants ne
-scintillèrent dans une face humaine. Il ne rêvait donc que
-tonnes d'or, monceaux de diamants et d'escarboucles, et,
-au moyen du magnétisme, avec les pratiques duquel il
-était depuis longtemps familiarisé, il faisait rechercher à
-des somnambules la place des trésors enfouis et perdus. Il
-prétendait avoir appris ainsi, de la manière la plus précise,
-l'endroit où, près du morne de la Pointe-à-Pitre,
-Toussaint Louverture avait fait enterrer son butin par des
-nègres aussitôt fusillés. — Le Scarabée d'Or, d'Edgar Poe,
-n'égale pas, en finesse d'induction, en netteté de plan, en
-divination de détails, le récit enfiévrant qu'il nous fit de
-l'expédition à tenter pour se rendre maître de ce trésor,
-bien autrement riche que celui enfoui par Tom Kidd au
-pied du tulipier à la tête de mort.
-
-Nous prions le lecteur de ne pas trop se moquer de nous,
-si nous lui avouons en toute humilité que nous
-partageâmes bientôt la conviction de Balzac. — Quelle
-cervelle eût pu résister à sa vertigineuse parole ? Jules
-Sandeau fut aussi bientôt séduit, et comme il fallait deux
-amis sûrs, deux compagnons dévoués et robustes pour
-faire les fouilles nocturnes sur l'indication du voyant,
-Balzac voulut bien nous admettre pour un quart chacun à
-cette prodigieuse fortune. Une moitié lui revenait de
-droit, comme ayant découvert la chose et dirigé
-l'entreprise.
-
-Nous devions acheter des pics, des pioches et des pelles,
-les embarquer secrètement à bord du vaisseau, nous
-rendre au point marqué par des chemins différents pour
-ne pas exciter de soupçons, et, le coup fait, transborder
-nos richesses sur un brick frété d'avance ; bref, c'était tout
-un roman, qui eût été admirable si Balzac l'eût écrit au
-lieu de le parler.
-
-Il n'est pas besoin de dire que nous ne déterrâmes pas le
-trésor de Toussaint Louverture. L'argent nous manquait
-pour payer notre passage ; à peine avions-nous à nous
-trois de quoi acheter les pioches.
-
-Ce rêve d'une fortune subite due à quelque moyen
-étrange et merveilleux hantait souvent le cerveau de
-Balzac ; quelques années auparavant (en 1833), il avait fait
-un voyage en Sardaigne pour examiner les scories des
-mines d'argent abandonnées par les Romains, et qui,
-traitées par des procédés imparfaits, devaient selon lui
-contenir encore beaucoup de métal. L'idée était juste, et,
-imprudemment confiée, fit la fortune d'un autre.
-
-III
-
-Nous avons raconté l'anecdote du trésor enfoui par
-Toussaint Louverture, non pour le plaisir de narrer une
-histoire bizarre, mais parce qu'elle se rattache à une idée
-dominante de Balzac, — l'argent. — Certes, personne ne
-fut moins avare que l'auteur de La Comédie Humaine, mais
-son génie lui faisait pressentir le rôle immense que devait
-jouer dans l'art ce héros métallique, plus intéressant pour
-la société moderne que les Grandisson, les Desgrieux, les
-Oswald, les Werther, les Malek-Adhel, les René, les Lara,
-les Waverley, les Quentin Durward, etc.
-
-Jusqu'alors le roman s'était borné à la peinture d'une
-passion unique, l'amour, mais l'amour dans une sphère
-idéale en dehors des nécessités et des misères de la vie.
-Les personnages de ces récits tout psychologiques ne
-mangeaient, ni ne buvaient, ni ne logeaient, ni n'avaient
-de compte chez leur tailleur. Ils se mouvaient dans un
-milieu abstrait comme celui de la tragédie. Voulaient-ils
-voyager, ils mettaient, sans prendre de passeport,
-quelques poignées de diamants au fond de leur poche, et
-payaient de cette monnaie les postillons, qui ne
-manquaient pas à chaque relais de crever leurs chevaux ;
-des châteaux d'architecture vague les recevaient au bout
-de leurs courses, et avec leur sang ils écrivaient à leurs
-belles d'interminables épîtres datées de la tour du Nord.
-Les héroïnes, non moins immatérielles, ressemblaient à
-des aqua-tinta d'Angelica Kauffmann : grand chapeau de
-paille, cheveux demi-défrisés à l'anglaise, longue robe de
-mousseline blanche, serrée à la taille par une écharpe
-d'azur.
-
-Avec son profond instinct de la réalité, Balzac comprit
-que la vie moderne qu'il voulait peindre était dominée par
-un grand fait, — l'argent, — et, dans La Peau de Chagrin, il
-eut le courage de représenter un amant inquiet non-seulement
-de savoir s'il a touché le cœur de celle qu'il
-aime, mais encore s'il aura assez de monnaie pour payer
-le fiacre dans lequel il la reconduit. — Cette audace est
-peut-être une des plus grandes qu'on se soit permise en
-littérature, et seule elle suffirait pour immortaliser Balzac.
-La stupéfaction fut profonde, et les purs s'indignèrent de
-cette infraction aux lois du genre ; mais tous les jeunes
-gens qui, allant en soirée chez quelque belle dame avec
-des gants blancs repassés à la gemme élastique, avaient
-traversé Paris en danseurs, sur la pointe de leurs
-escarpins, redoutant une mouche de boue plus qu'un
-coup de pistolet, compatirent, pour les avoir éprouvées,
-aux angoisses de Valentin, et s'intéressèrent vivement à ce
-chapeau qu'il ne peut renouveler et conserve avec des
-soins si minutieux. Aux moments de misère suprême, la
-trouvaille d'une des pièces de cent sous glissées entre les
-papiers du tiroir, par la pudique commisération de
-Pauline, produisait l'effet des coups de théâtre les plus
-romanesques ou de l'intervention d'une péri dans les
-contes arabes. Qui n'a pas découvert aux jours de
-détresse, oublié dans un pantalon ou dans un gilet,
-quelque glorieux écu apparaissant à propos et vous
-sauvant du malheur que la jeunesse redoute le plus :
-rester en affront devant une femme aimée pour une
-voiture, un bouquet, un petit banc, un programme de
-spectacle, une gratification à l'ouvreuse ou quelque vétille
-de ce genre ?
-
-Balzac excelle d'ailleurs dans la peinture de la jeunesse
-pauvre, comme elle l'est presque toujours, s'essayant aux
-premières luttes de la vie, en proie aux tentations des
-plaisirs et du luxe, et supportant de profondes misères à
-l'aide de hautes espérances. Valentin, Rastignac,
-Bianchon, d'Arthez, Lucien de Rubempré, Lousteau, ont
-tous tiré à belles dents les durs beefsteaks de la vache
-enragée, nourriture fortifiante pour les estomacs robustes,
-indigeste pour les estomacs débiles ; il ne les loge pas,
-tous ces beaux jeunes gens sans le sou, dans des
-mansardes de convention tendues de perse, à fenêtre
-festonnée de pois de senteur et donnant sur des jardins ;
-il ne leur fait pas manger « des mets simples, apprêtés par
-les mains de la nature, » et ne les habille pas de vêtements
-sans luxe, mais propres et commodes ; il les met en
-pension bourgeoise chez la maman Vauquer, ou les
-accroupit sous l'angle aigu d'un toit, il les accoude aux
-tables grasses des gargotes infimes, les affuble d'habits
-noirs aux coutures grises, et ne craint pas de les envoyer
-au mont-de-piété, s'ils ont encore, chose rare, la montre
-de leur père.
-
-O Corinne, toi qui laisses, au cap Misène, pendre ton bras
-de neige sur ta lyre d'ivoire, tandis que le fils d'Albion,
-drapé d'un superbe manteau neuf et chaussé de bottes à
-cœur parfaitement cirées, te contemple et t'écoute dans
-une pose élégante, Corinne, qu'aurais-tu dit de semblables
-héros ? Ils ont pourtant une petite qualité qui manquait à
-Oswald, — ils vivent, et d'une vie si forte qu'il semble
-qu'on les ait rencontrés mille fois ; — aussi Pauline,
-Delphine de Nucingen, la princesse de Cadignan, Mme.
-de Bargeton, Coralie, Esther, en sont-elles follement
-éprises.
-
-A l'époque où parurent les premiers romans signés de
-Balzac, on n'avait pas, au même degré qu'aujourd'hui, la
-préoccupation, ou, pour mieux dire, la fièvre de l'or. La
-Californie n'était pas découverte ; il existait à peine
-quelques lieues de voies ferrées dont on ne soupçonnait
-guère l'avenir, et qu'on regardait comme des espèces de
-glissoires devant succéder aux montagnes russes, tombées
-en désuétude ; le public ignorait, pour ainsi dire, ce qu'on
-nomme aujourd'hui « les affaires, » et les banquiers seuls
-jouaient à la Bourse. Ce remuement de capitaux, ce
-ruissellement d'or, ces calculs, ces chiffres, cette
-importance donnée à l'argent dans des œuvres qu'on
-prenait encore pour de simples fictions romanesques et
-non pour de sérieuses peintures de la vie, étonnaient
-singulièrement les abonnés des cabinets de lecture, et la
-critique faisait le total des sommes dépensées ou mises en
-jeu par l'auteur. Les millions du père Grandet donnaient
-lieu à des discussions arithmétiques, et les gens graves,
-émus de l'énormité des totaux, mettaient en doute la
-capacité financière de Balzac, capacité très-grande
-cependant, et reconnue plus tard. — Stendhal disait avec
-une sorte de fatuité dédaigneuse du style : « Avant
-d'écrire, je lis toujours trois ou quatre pages du code civil
-pour me donner le ton. » Balzac, qui avait si bien compris
-l'argent, découvrit aussi des poèmes et des drames dans le
-code : Le Contrat de Mariage, où il met aux prises, sous les
-figures de Matthias et de Solonnet, l'ancien et le nouveau
-notariat, a tout l'intérêt de la comédie de cape et d'épée la
-plus incidentée. La banqueroute dans Grandeur et Décadence
-de César Birotteau vous fait palpiter comme l'histoire d'une
-chute d'empire ; la lutte du château et de la chaumière
-dans Les Paysans offre autant de péripéties que le siège de
-Troie. Balzac sait donner la vie à une terre, à une maison,
-à un héritage, à un capital, et en fait des héros et des
-héroïnes dont les aventures se dévorent avec une
-anxieuse avidité.
-
-Ces éléments nouveaux introduits dans le roman ne
-plurent pas tout d'abord, — les analyses philosophiques,
-les peintures détaillées de caractères, les descriptions
-d'une minutie qui semble avoir en vue l'avenir, étaient
-regardées comme des longueurs fâcheuses, et le plus
-souvent on les passait pour courir à la fable. Plus tard, on
-reconnut que le but de l'auteur n'était pas de tisser des
-intrigues plus ou moins bien ourdies, mais de peindre la
-société dans son ensemble, du sommet à la base, avec son
-personnel et son mobilier, et l'on admira l'immense
-variété de ses types. N'est-ce pas Alexandre Dumas qui
-disait de Shakespeare : « Shakespeare, l'homme qui a le
-plus créé après Dieu ; » le mot serait encore plus juste
-appliqué à Balzac ; jamais, en effet, tant de créatures
-vivantes ne sortirent d'un cerveau humain.
-
-Dès cette époque (1836), Balzac avait conçu le plan de sa
-Comédie Humaine et possédait là pleine conscience de son
-génie. Il rattacha adroitement les œuvres déjà parues à
-son idée générale et leur trouva place dans des catégories
-philosophiquement tracées. Quelques nouvelles de pure
-fantaisie ne s'y raccrochent pas trop bien, malgré les
-agrafes ajoutées après coup ; mais ce sont là des détails
-qui se perdent dans l'immensité de l'ensemble, comme
-des ornements d'un autre style dans un édifice grandiose.
-
-Nous avons dit que Balzac travaillait péniblement, et,
-fondeur obstiné, rejetait dix ou douze fois au creuset le
-métal qui n'avait pas rempli exactement le moule ;
-comme Bernard Palissy, il eût brûlé les meubles, le
-plancher et jusqu'aux poutres de sa maison pour
-entretenir le feu de son fourneau et ne pas manquer
-l'expérience ; les nécessités les plus dures ne lui firent
-jamais livrer une œuvre sur laquelle il n'eût pas mis le
-dernier effort, et il donna d'admirables exemples de
-conscience littéraire. Ses corrections, si nombreuses
-qu'elles équivalaient presque à des éditions différentes de
-la même idée, furent portées à son compte par les
-éditeurs dont elles absorbaient les bénéfices, et son
-salaire, souvent modique pour la valeur de l'œuvre et la
-peine qu'elle avait coûté, en était diminué d'autant. Les
-sommes promises n'arrivaient pas toujours aux
-échéances, et pour soutenir ce qu'il appelait en riant sa
-dette flottante, Balzac déploya des ressources d'esprit
-prodigieuses et une activité qui eût absorbé
-complètement la vie d'un homme ordinaire. Mais, lorsque
-assis devant sa table, dans son froc de moine, au milieu
-du silence nocturne, il se trouvait en face des feuilles
-blanches sur lesquelles se projetait la lueur de son
-flambeau à sept bougies, concentrée par un abat-jour
-vert, en prenant la plume il oubliait tout, et alors
-commençait une lutte plus terrible que la lutte de Jacob
-avec l'ange, celle de la forme et de l'idée. Dans ces
-batailles de chaque nuit, dont au matin il sortait brisé
-mais vainqueur, lorsque le foyer éteint refroidissait
-l'atmosphère de sa chambre, sa tête fumait et de son
-corps s'exhalait un brouillard visible comme du corps des
-chevaux en temps d'hiver. Quelquefois une phrase seule
-occupait toute une veille ; elle était prise, reprise, tordue,
-pétrie, martelée, allongée, raccourcie, écrite de cent
-façons différentes, et, chose bizarre ! la forme nécessaire,
-absolue, ne se présentait qu'après l'épuisement des
-formes approximatives ; sans doute le métal coulait
-souvent d'un jet plus plein et plus dru, mais il est bien
-peu de pages dans Balzac qui soient restées identiques au
-premier brouillon. Sa manière de procéder était celle-ci :
-quand il avait longtemps porté et vécu un sujet, d'une
-écriture rapide, heurtée, pochée, presque hiéroglyphique,
-il traçait une espèce de scénario en quelques pages, qu'il
-envoyait à l'imprimerie d'où elles revenaient en placards,
-c'est-à-dire en colonnes isolées au milieu de larges
-feuilles. Il lisait attentivement ces placards, qui donnaient
-déjà à son embryon d'œuvre ce caractère impersonnel que
-n'a pas le manuscrit, et il appliquait à cette ébauche la
-haute faculté critique qu'il possédait, comme s'il se fût agi
-d'un autre. Il opérait sur quelque chose ; s'approuvant ou
-se désapprouvant, il maintenait ou corrigeait, mais surtout
-ajoutait. Des lignes partant du commencement, du milieu
-ou de la fin des phrases, se dirigeaient vers les marges, à
-droite, à gauche, en haut, en bas, conduisant à des
-développements, à des intercalations, à des incises, à des
-épithètes, à des adverbes. Au bout de quelques heures de
-travail, on eût dit le bouquet d'un feu d'artifice dessiné
-par un enfant. Du texte primitif partaient des fusées de
-style qui éclataient de toutes parts. Puis c'étaient des croix
-simples, des croix recroisées comme celles du blason, des
-étoiles, des soleils, des chiffres arabes ou romains, des
-lettres grecques ou françaises, tous les signes imaginables
-de renvois qui venaient se mêler aux rayures. Des bandes
-de papier, collées avec des pains à cacheter, piquées avec
-des épingles, s'ajoutaient aux marges insuffisantes,
-zébrées de lignes en fins caractères pour ménager la
-place, et pleines elles-mêmes de ratures, car la correction
-à peine faite était déjà corrigée. Le placard imprimé
-disparaissait presque au milieu de ce grimoire d'apparence
-cabalistique, que les typographes se passaient de main en
-main, ne voulant pas faire chacun plus d'une heure de
-Balzac.
-
-Le jour suivant, on rapportait les placards avec les
-corrections faites, et déjà augmentées de moitié.
-
-Balzac se remettait à l'œuvre, amplifiant toujours,
-ajoutant un trait, un détail, une peinture, une observation
-de mœurs, un mot caractéristique, une phrase à effet,
-faisant serrer l'idée de plus près par la forme, se
-rapprochant toujours davantage de son tracé intérieur,
-choisissant comme un peintre parmi trois ou quatre
-contours la ligne définitive. Souvent ce terrible travail
-terminé avec cette intensité d'attention dont lui seul était
-capable, il s'apercevait que la pensée avait gauchi à
-l'exécution, qu'un épisode prédominait, qu'une figure qu'il
-voulait secondaire pour l'effet général saillait hors de son
-plan, et d'un trait de plume il abattait courageusement le
-résultat de quatre ou cinq nuits de labeur. Il était héroïque
-dans ces circonstances.
-
-Six, sept, et parfois dix épreuves revenaient raturées,
-remaniées, sans satisfaire le désir de perfection de
-l'auteur. Nous avons vu aux Jardies, sur les rayons d'une
-bibliothèque composée de ses œuvres seules, chaque
-épreuve différente du même ouvrage reliée en un volume
-séparé depuis le premier jet jusqu'au livre définitif ; la
-comparaison de la pensée de Balzac à ses divers états
-offrirait une étude bien curieuse et contiendrait de
-profitables leçons littéraires. Près de ces volumes un
-bouquin à physionomie sinistre, relié en maroquin noir,
-sans fers ni dorure, attira nos regards : « Prenez-le, nous
-dit Balzac, c'est une œuvre inédite et qui a bien son prix. »
-Le titre portait : Comptes Mélancoliques ; il contenait la liste
-des dettes, les échéances des billets à payer, les mémoires
-des fournisseurs et toute la paperasserie menaçante que
-légalise le timbre. Ce volume, par une espèce de contraste
-railleur, était placé à côté des Contes Drolatiques, « auxquels
-il ne faisait pas suite, » ajoutait en riant l'auteur de La
-Comédie Humaine.
-
-Malgré cette façon laborieuse d'exécuter, Balzac
-produisait beaucoup, grâce à sa volonté surhumaine
-servie par un tempérament d'athlète et une réclusion de
-moine. Pendant deux ou trois mois de suite, lorsqu'il avait
-quelque œuvre importante en train, il travaillait seize ou
-dix-huit heures sur vingt-quatre ; il n'accordait à
-l'animalité que six heures d'un sommeil lourd, fiévreux,
-convulsif, amené par la torpeur de la digestion après un
-repas pris à la hâte. Il disparaissait alors complètement,
-ses meilleurs amis perdaient sa trace ; mais il sortait
-bientôt de dessous terre, agitant un chef-d'œuvre au-dessus
-de sa tête, riant de son large rire, s'applaudissant
-avec une naïveté parfaite et s'accordant des éloges que, du
-reste, il ne demandait à personne. Nul auteur ne fut plus
-insoucieux que lui des articles et des réclames à l'endroit
-de ses livres ; il laissait sa réputation se faire toute seule,
-sans y mettre la main, et jamais il ne courtisa les
-journalistes. — Cela d'ailleurs lui eût pris du temps : il
-livrait sa copie, touchait l'argent et s'enfuyait pour le
-distribuer à des créanciers qui souvent l'attendaient dans
-la cour du journal, comme, par exemple, les maçons des
-Jardies.
-
-Quelquefois, le matin, il nous arrivait haletant, épuisé,
-étourdi par l'air frais, comme Vulcain s'échappant de sa
-forge, et il tombait sur un divan ; sa longue veille l'avait
-affamé et il pilait des sardines avec du beurre en faisant
-une sorte de pommade qui lui rappelait les rillettes de
-Tours, et qu'il étendait sur du pain. C'était son mets
-favori ; il n'avait pas plutôt mangé qu'il s'endormait, en
-nous priant de le réveiller au bout d'une heure. Sans tenir
-compte de la consigne, nous respections ce sommeil si
-bien gagné, et nous faisions taire toutes les rumeurs du
-logis. Quand Balzac s'éveillait de lui-même, et qu'il voyait
-le crépuscule du soir répandre ses teintes grises dans le
-ciel, il bondissait et nous accablait d'injures, nous
-appelant traître, voleur, assassin : nous lui faisions perdre
-dix mille francs, car étant éveillé il aurait pu avoir l'idée
-d'un roman qui lui aurait rapporté cette somme (sans les
-réimpressions). Nous étions cause des catastrophes les
-plus graves et de désordres inimaginables. Nous lui
-avions fait manquer des rendez-vous avec des banquiers,
-des éditeurs, des duchesses ; il ne serait pas en mesure
-pour ses échéances ; ce fatal sommeil coûterait des
-millions. Mais nous étions habitué déjà à ces prodigieuses
-martingales que Balzac, partant du chiffre le plus chétif,
-poussait à toute outrance jusqu'aux sommes les plus
-monstrueuses, et nous nous consolions aisément en
-voyant ses belles couleurs tourangelles reparues sur ses
-joues reposées.
-
-Balzac habitait alors à Chaillot, rue des Batailles, une
-maison d'où l'on découvrait une vue admirable, le cours
-de la Seine, le champ de Mars, l'Ecole militaire, le dôme
-des Invalides, une grande portion de Paris et plus loin les
-coteaux de Meudon. Il s'était arrangé là un intérieur assez
-luxueux, car il savait qu'à Paris on ne croit guère au talent
-pauvre, et que le paraître y amène souvent l'être. C'est à
-cette période que se rapportent ses velléités d'élégance et
-de dandysme, le fameux habit bleu à boutons d'or massif,
-la massue à pommeau de turquoises, les apparitions aux
-Bouffes et à l'Opéra, et les visites plus fréquentes dans le
-monde où sa verve étincelante le faisait rechercher, visites
-utiles d'ailleurs, car il y rencontra plus d'un modèle. Il
-n'était pas facile de pénétrer dans cette maison, mieux
-gardée que le jardin des Hespérides. Deux ou trois mots
-de passe étaient exigés. Balzac, de peur qu'ils ne
-s'ébruitassent, les changeait souvent. Nous nous
-souvenons de ceux-ci : au portier l'on disait : « La saison
-des prunes est arrivée, » et il vous laissait franchir le seuil ;
-au domestique accouru sur l'escalier au son de la cloche, il
-fallait murmurer : « J'apporte des dentelles de Belgique, »
-et si vous assuriez au valet de chambre que « Mme.
-Bertrand était en bonne santé, » on vous introduisait
-enfin.
-
-Ces enfantillages amusaient beaucoup Balzac ; ils étaient
-peut-être nécessaires pour écarter les fâcheux et d'autres
-visiteurs plus désagréables encore.
-
-Dans La Fille aux Yeux d'Or se trouve une description du
-salon de la rue des Batailles. Elle est de la plus
-scrupuleuse fidélité, et l'on ne sera pas fâché peut-être de
-voir l'antre du lion peint par lui-même ; il n'y a pas un
-détail d'ajouté ou de retranché.
-
-« La moitié du boudoir décrivait une ligne circulaire
-mollement gracieuse, qui s'opposait à l'autre partie
-parfaitement carrée, au milieu de laquelle brillait une
-cheminée en marbre blanc et or. On entrait par une porte
-latérale que cachait une riche portière en tapisserie et qui
-faisait face à une fenêtre. Le fer-à-cheval était orné d'un
-véritable divan turc, c'est-à-dire un matelas posé par terre,
-mais un matelas large comme un lit, un divan de
-cinquante pieds de tour en cachemire blanc, relevé par
-des bouffettes en soie noire et ponceau, disposées en
-losanges ; le dossier de cet immense lit s'élevait de
-plusieurs pouces au-dessus des nombreux coussins qui
-l'enrichissaient encore par le goût de leurs agréments. Ce
-boudoir était tendu d'une étoffe rouge sur laquelle était
-posée une mousseline des Indes cannelée comme l'est
-une colonne corinthienne, par des tuyaux alternativement
-creux et ronds, arrêtés en haut et en bas dans une bande
-d'étoffe couleur ponceau, sur laquelle étaient dessinées
-des arabesques noires. Sous la mousseline, le ponceau
-devenait rose, couleur amoureuse que répétaient les
-rideaux de la fenêtre, qui étaient en mousseline des Indes
-doublée de taffetas rose et ornée de franges ponceau
-mélangé de noir. Six bras en vermeil supportant chacun
-deux bougies étaient attachés sur la tenture à d'égales
-distances, pour éclairer le divan. Le plafond, au milieu
-duquel pendait un lustre en vermeil mat, étincelait de
-blancheur, et la corniche était dorée. Le tapis ressemblait
-à un châle d'Orient, il en offrait les dessins et rappelait les
-poésies de la Perse, où des mains d'esclaves l'avaient
-travaillé. Les meubles étaient couverts en cachemire
-blanc, rehaussé par des agréments noir et ponceau. La
-pendule, les candélabres, tout était en marbre blanc et or.
-La seule table qu'il y eût avait un cachemire pour tapis ;
-d'élégantes jardinières contenant des roses de toutes les
-espèces, des fleurs ou blanches ou rouges. »
-
-Nous pouvons ajouter que sur la table était posée une
-magnifique écritoire en or et en malachite, don, sans
-doute, de quelque admirateur étranger.
-
-Ce fut avec une satisfaction enfantine que Balzac nous
-montra ce boudoir pris dans un salon carré, et laissant
-nécessairement des vides aux encoignures de la moitié
-arrondie. Quand nous eûmes assez admiré les splendeurs
-coquettes de cette pièce, dont le luxe paraîtrait moindre
-aujourd'hui, Balzac ouvrit une porte secrète et nous fit
-pénétrer dans un couloir obscur qui circulait autour de
-l'hémicycle ; à l'une des encoignures était placée une
-étroite couchette de fer, espèce de lit de camp du travail ;
-dans l'autre, il y avait une table « avec tout ce qu'il faut
-pour écrire, » comme dit M. Scribe dans ses indications
-de mise en scène : c'était là que Balzac se réfugiait pour
-piocher à l'abri de toute surprise et de toute investigation.
-
-Plusieurs épaisseurs de toile et de papier matelassaient la
-cloison de manière à intercepter tout bruit d'un côté
-comme de l'autre. Pour être sûr qu'aucune rumeur ne
-pouvait transpirer du salon au dehors, Balzac nous pria
-de rentrer dans la pièce et de crier de toutes les forces de
-nos poumons ; on entendait encore un peu ; il fallait
-coller quelques feuilles de papier gris pour éteindre tout à
-fait le son. Tout ce mystère nous intriguait fort et nous en
-demandâmes le motif. Balzac nous en donna un qu'eût
-approuvé Stendhal, mais que la pruderie moderne
-empêche de rapporter. Le fait est qu'il arrangeait déjà
-dans sa tête la scène de Henry de Marsay et de Paquita, et
-il s'inquiétait de savoir si d'un salon ainsi disposé les cris
-de la victime parviendraient aux oreilles des autres
-habitants de la maison.
-
-Il nous donna dans ce même boudoir un dîner splendide,
-pour lequel il alluma de sa main toutes les bougies des
-bras en vermeil, et du lustre et des candélabres. Les
-convives étaient le marquis de B***, le peintre L. B. :
-quoique très-sobre et abstème d'habitude Balzac ne
-craignait pas de temps à autre « un tronçon de chière lie ; »
-il mangeait avec une joviale gourmandise qui inspirait
-l'appétit, et il buvait d'une façon pantagruélique. Quatre
-bouteilles de vin blanc de Vouvray, un des plus capiteux
-qu'on connaisse, n'altéraient en rien sa forte cervelle et ne
-faisaient que donner un pétillement plus vif à sa gaieté.
-Que de bons contes il nous fit au dessert ! Rabelais,
-Beroalde de Verville, Eutrapel, le Pogge, Straparole, la
-reine de Navarre et tous les docteurs de la gaie science
-eussent reconnu en lui un disciple et un maître !
-
-Trait caractéristique ! A ce festin splendide fourni par
-Chevet il n'y avait pas de pain ! Mais quand on a superflu
-à quoi bon le nécessaire ?
-
-Après le dîner, notre Amphytrion nous emmena aux
-Italiens dans une superbe remise. La soirée était déjà fort
-avancée, mais Balzac ne voulait pas manquer disait-il « la
-descente de l'escalier » spectacle, selon lui, éminemment
-instructif.
-
-Nous devons dire qu'alourdis par la bonne chère et les
-vins fins, enveloppés de la chaude atmosphère de la salle,
-nous nous endormîmes tous les trois du sommeil des
-justes pour ne nous réveiller qu'à la félicita finale.
-
-Le public dut s'amuser beaucoup de ce trio somnolent.
-
-Dans ce même appartement de la rue des Batailles, dont
-nous avons décrit le salon avec le texte même de Balzac,
-nous nous souvenons d'avoir vu une magnifique esquisse
-de Louis Boulanger d'après le bas-relief de Léda et du
-Cygne attribué à Michel-Ange. C'était le seul tableau qu'il
-contînt, car l'auteur de La Comédie Humaine n'avait pas
-encore le goût de la peinture et des curiosités qui lui vint
-ensuite, et son luxe d'alors, comme on a pu le voir,
-cherchait plutôt la richesse que l'art. Son peintre était
-Girodet. Quelques-unes de ses premières nouvelles
-portent des traces de cette admiration arriérée qui lui
-valait de notre part des plaisanteries qu'il acceptait de
-bonne grâce.
-
-IV
-
-Un des rêves de Balzac était l'amitié héroïque et dévouée,
-deux âmes, deux courages, deux intelligences fondues
-dans la même volonté. Pierre et Jaffier de la Venise Sauvée,
-d'Otway, l'avaient beaucoup frappé, et il en parle à
-plusieurs reprises. L'Histoire des Treize n'est que cette idée
-agrandie et compliquée : une unité puissante composée
-d'êtres multiples agissant tous aveuglément pour un but
-accepté et convenu. On sait quels effets saisissants,
-mystérieux et terribles il a tirés de ce point de départ dans
-Ferragus, La Duchesse de Langeais, La Fille aux Yeux d'Or ;
-mais la vie réelle et la vie intellectuelle ne se séparaient
-pas nettement chez Balzac comme chez certains auteurs,
-et ses créations le suivaient hors de son cabinet d'étude. Il
-voulut former une association dans le goût de celle qui
-réunissait Ferragus, Montriveau, Ronquerolles, et leurs
-compagnons. Seulement il ne s'agissait pas de coups si
-hardis ; un certain nombre d'amis devaient se prêter aide
-et secours en toute occasion, et travailler selon leurs
-forces au succès ou à la fortune de celui qui serait
-désigné, à charge de revanche, bien entendu. Fort infatué
-de son projet, Balzac recruta quelques affiliés qu'il ne mit
-en rapport les uns avec les autres qu'en prenant des
-précautions comme s'il se fût agi d'une société politique
-ou d'une vente de Carbonari. Ce mystère, très-inutile du
-reste, l'amusait considérablement, et il apportait à ses
-démarches le plus grand sérieux. Lorsque le nombre fut
-complet, il assembla les adeptes et déclara le but de la
-Société. Il n'est pas besoin de dire que chacun opina du
-bonnet, et que les statuts furent votés d'enthousiasme.
-Personne plus que Balzac ne possédait le don de troubler,
-de surexciter et d'enivrer les cervelles les plus froides, les
-raisons les plus rassises. Il avait une éloquence débordée,
-tumultueuse, entraînante, qui vous emportait quoi qu'on
-en eût : pas d'objection possible avec lui ; il vous noyait
-aussitôt dans un tel déluge de paroles qu'il fallait bien se
-taire. D'ailleurs il avait réponse à tout ; puis il vous lançait
-des regards si fulgurants, si illuminés, si chargés de fluide
-qu'il vous infusait son désir.
-
-L'association qui comptait parmi ses membres G. de C.,
-L. G., L. D., J. S., Merle, qu'on appelait le beau Merle,
-nous, et quelques autres qu'il est inutile de désigner,
-s'appelait Le Cheval Rouge. Pourquoi Le Cheval Rouge, allez-vous
-dire, plutôt que Le Lion d'Or ou La Croix de Malte ?
-La première réunion des affiliés eut lieu chez un
-restaurateur, sur le quai de l'Entrepôt, au bout du pont de
-la Tournelle, dont l'enseigne était un quadrupède rubricâ
-pictus, ce qui avait donné à Balzac l'idée de cette
-désignation suffisamment bizarre, inintelligible et
-cabalistique.
-
-Lorsqu'il fallait concerter quelque projet, convenir de
-certaines démarches, Balzac, élu par acclamation grand-maître
-de l'Ordre, envoyait par un affidé à chaque cheval
-(c'était le nom argotique que prenaient les membres entre
-eux) une lettre dans laquelle était dessiné un petit cheval
-rouge avec ces mots : « Ecurie, tel jour, tel endroit ; » le
-lieu changeait chaque fois, de peur d'éveiller la curiosité
-ou le soupçon. Dans le monde, quoique nous nous
-connaissions tous et de longue main pour la plupart, nous
-devions éviter de nous parler ou ne nous aborder que
-froidement pour écarter toute idée de connivence.
-Souvent, au milieu d'un salon, Balzac feignait de me
-rencontrer pour la première fois, et par des clins d'yeux et
-des grimaces comme en font les acteurs dans leurs aparté,
-m'avertissait de sa finesse et semblait me dire : « Regardez
-comme je joue bien mon jeu ! »
-
-Quel était le but du Cheval Rouge ? Voulait-il changer le
-gouvernement, poser une religion nouvelle, fonder une
-école philosophique, dominer les hommes, séduire les
-femmes ? Beaucoup moins que cela. On devait s'emparer
-des journaux, envahir les théâtres, s'asseoir dans les
-fauteuils de l'Académie, se former des brochettes de
-décorations, et finir modestement pair de France,
-ministre et millionnaire. — Tout cela était facile, selon
-Balzac ; il ne s'agissait que de s'entendre, et par des
-ambitions si médiocres nous prouvions bien la
-modération de nos caractères. Ce diable d'homme avait
-une telle puissance de vision qu'il nous décrivait à chacun,
-dans les plus menus détails, la vie splendide et glorieuse
-que l'association nous procurerait. En l'entendant, nous
-nous croyions déjà appuyés, au fond d'un bel hôtel,
-contre le marbre blanc de la cheminée, un cordon rouge
-au col, une plaque en brillants sur le cœur, recevant d'un
-air affable les sommités politiques, les artistes et les
-littérateurs, étonnés de notre fortune mystérieuse et
-rapide. Pour Balzac, le futur n'existait pas, tout était au
-présent ; l'avenir évoqué se dégageait de ses brumes et
-prenait la netteté des choses palpables ; l'idée était si vive
-qu'elle devenait réelle en quelque sorte : parlait-il d'un
-dîner, il le mangeait on le racontant ; d'une voiture, il en
-sentait sous lui les moelleux coussins et la traction sans
-secousse ; un parfait bien-être, une jubilation profonde se
-peignaient alors sur sa figure, quoique souvent il fût à
-jeun et qu'il trottât sur le pavé pointu avec des souliers
-éculés.
-
-Toute la bande devait pousser, vanter, prôner, par des
-articles, des réclames et des conversations, celui des
-membres qui venait de faire paraître un livre ou jouer un
-drame. Quiconque s'était montré hostile à l'un des chevaux
-s'attirait les ruades de toute l'écurie ; Le Cheval Rouge ne
-pardonnait pas : le coupable devenait passible
-d'éreintements, de scies, de coups d'épingle, de rengaines
-et autres moyens de désespérer un homme, bien connus
-des petits journaux.
-
-Nous sourions en trahissant après tant d'années
-l'innocent secret de cette franc-maçonnerie littéraire, qui
-n'eut d'autre résultat que quelques réclames pour un livre
-dont le succès n'en avait pas besoin. Mais, dans le
-moment, nous prenions la chose au sérieux, nous nous
-imaginions être les Treize eux-mêmes, en personne, et
-nous étions surpris de ne point passer à travers les murs ;
-mais le monde est si mal machiné ! Quel air important et
-mystérieux nous avions en coudoyant les autres hommes,
-pauvres bourgeois qui ne se doutaient nullement de notre
-puissance !
-
-Après quatre ou cinq réunions, Le Cheval Rouge cessa
-d'exister ; la plupart des chevaux n'avaient pas de quoi
-payer leur avoine à la mangeoire symbolique, et
-l'association qui devait s'emparer de tout fut dissoute,
-parce que ses membres manquaient souvent des quinze
-francs prix de l'écot. Chacun se replongea donc seul dans
-la mêlée de la vie, combattant avec ses propres armes, et
-c'est ce qui explique pourquoi Balzac ne fut pas de
-l'Académie et mourut simple chevalier de la Légion
-d'honneur.
-
-L'idée cependant était bonne, car Balzac, comme il le dit
-de Nucingen, ne pouvait avoir une mauvaise idée.
-D'autres, qui sont parvenus, l'ont mise en œuvre sans
-l'entourer de la même fantasmagorie romanesque.
-
-Désarçonné d'une chimère, Balzac en remontait bien vite
-une nouvelle, et il repartait pour un autre voyage dans le
-bleu avec cette naïveté d'enfant qui chez lui s'alliait à la
-sagacité la plus profonde et à l'esprit le plus retors.
-
-Que de projets bizarres il nous a déroulés, que de
-paradoxes étranges il nous a soutenus, toujours avec la
-même bonne foi ! — Tantôt il posait qu'on devait vivre
-en dépensant neuf sous par jour, tantôt il exigeait cent
-mille francs pour le plus étroit confortable. Une fois,
-sommé par nous d'établir le compte en chiffres, il
-répondit à l'objection qu'il restait encore trente mille
-francs à employer : « Eh bien ! C'est pour le beurre et les
-radis. Quelle est la maison un peu propre où l'on ne
-mange pas trente mille francs de radis et de beurre ? »
-Nous voudrions pouvoir peindre le regard de souverain
-mépris qu'il laissa tomber sur nous en donnant cette
-raison triomphale ; ce regard disait : « Décidément le
-Théo n'est qu'un pleutre, un rat pelé, un esprit mesquin ;
-il n'entend rien à la grande existence et n'a mangé toute sa
-vie que du beurre de Bretagne salé. »
-
-Les Jardies préoccupèrent beaucoup l'attention publique,
-lorsque Balzac les acheta dans l'intention honorable de
-constituer un gage à sa mère. En passant en wagon sur le
-chemin de fer qui longe Ville-d'Avray, chacun regardait
-avec curiosité cette petite maison, moitié cottage, moitié
-chalet, qui se dressait au milieu d'un terrain en pente et
-d'apparence glaiseuse.
-
-Ce terrain, selon Balzac, était le meilleur du monde ;
-autrefois, prétendait-il, un certain crû célèbre y poussait,
-et les raisins, grâce à une exposition sans pareille, s'y
-cuisaient comme les grappes de Tokay sur les coteaux de
-Bohême. Le soleil, il est vrai, avait toute liberté de mûrir
-la vendange en ce lieu, où il n'existait qu'un seul arbre.
-Balzac essaya d'enclore cette propriété de murs, qui
-devinrent fameux par leur obstination à s'écrouler ou à
-glisser tout d'une pièce sur l'escarpement trop abrupt, et il
-rêvait pour cet endroit privilégié du ciel les cultures les
-plus fabuleuses et les plus exotiques. Ici se place
-naturellement l'anecdote des ananas, qu'on a si souvent
-répétée que nous ne la redirions pas si nous ne pouvions
-y ajouter un trait vraiment caractéristique. — Voici le
-projet : cent mille pieds d'ananas étaient plantés dans le
-clos des Jardies, métamorphosé en serres qui
-n'exigeraient qu'un médiocre chauffage, vu la torridité du
-site. Les ananas devaient être vendus cinq francs au lieu
-d'un louis qu'ils coûtent ordinairement, soit cinq cent
-mille francs ; il fallait déduire de ce prix cent mille francs
-pour les frais de culture, de châssis, de charbon ; restaient
-donc quatre cent mille francs nets qui constituaient à
-l'heureux propriétaire une rente splendide, — « sans la
-moindre copie, » ajoutait-il. — Ceci n'est rien, Balzac eut
-mille projets de ce genre ; mais le beau est que nous
-cherchâmes ensemble, sur le boulevard Montmartre, une
-boutique pour la vente des ananas encore en germe. La
-boutique devait être peinte en noir et rechampie de filets
-d'or, et porter sur son enseigne, en lettres énormes :
-« ANANAS DES JARDIES. »
-
-Pour Balzac, les cent mille ananas hérissaient déjà leurs
-aigrettes de feuilles dentelées au-dessus de leurs gros
-cônes d'or quadrillés sous d'immenses voûtes de cristal : il
-les voyait ; il se dilatait à la haute température de la serre,
-il en aspirait le parfum tropical de ses narines
-passionnément ouvertes ; et quand, rentré chez lui, il
-regardait, accoudé à la fenêtre, la neige descendre
-silencieusement sur les pentes décharnées, à peine se
-détrompait-il de son illusion.
-
-Il se rendit pourtant à notre conseil de ne louer la
-boutique que l'année suivante, pour éviter des frais
-inutiles.
-
-Nous écrivons nos souvenirs à mesure qu'ils nous
-reviennent, sans essayer de mettre de la suite à ce qui n'en
-peut avoir. — D'ailleurs, comme le disait Boileau, les
-transitions sont la grande difficulté de la poésie, — et des
-articles, ajouterons-nous ; mais les journalistes modernes
-n'ont pas autant de conscience ni surtout autant de loisir
-que le législateur du Parnasse.
-
-Madame de Girardin professait pour Balzac une vive
-admiration à laquelle il était sensible et dont il se montrait
-reconnaissant par de fréquentes visites, lui si avare à bon
-droit de son temps et de ses heures de travail. Jamais
-femme ne posséda à un si haut degré que Delphine,
-comme nous nous permettions de l'appeler familièrement
-entre nous, le don d'exciter l'esprit de ses hôtes. Avec
-elle, on se trouvait toujours en verve et chacun sortait du
-salon émerveillé de lui-même. Il n'était caillou si brut
-dont elle ne fît jaillir une étincelle, et sur Balzac, comme
-vous le pensez, il ne fallait pas battre le briquet longtemps :
-il pétillait tout de suite et s'allumait. Balzac n'était pas
-précisément ce qu'on appelle un causeur, alerte à la
-réplique, jetant un mot fin et décisif dans une discussion,
-changeant de sujet au fil de l'entretien, effleurant toute
-chose avec légèreté, et ne dépassant pas le demi-sourire :
-il avait une verve, une éloquence, et un brio irrésistibles ;
-et, comme chacun se taisait pour l'écouter, avec lui, à la
-satisfaction générale, la conversation dégénérait vite en
-soliloque. Le point de départ était bientôt oublié et il
-passait d'une anecdote à une réflexion philosophique,
-d'une observation de mœurs à une description locale ; à
-mesure qu'il parlait son teint se colorait, ses yeux
-devenaient d'un lumineux particulier, sa voix prenait des
-inflexions différentes, et parfois il se mettait à rire aux
-éclats, égayé par les apparitions bouffonnes qu'il voyait
-avant de les peindre. Il annonçait ainsi, comme par une
-sorte de fanfare, l'entrée de ses caricatures et de ses
-plaisanteries, — et son hilarité était bientôt partagée par
-les assistants. — Quoique ce fût l'époque des rêveurs
-échevelés comme des saules, des pleurards à nacelle et
-des désillusionnés byroniens, Balzac avait cette joie
-robuste et puissante qu'on suppose à Rabelais, et que
-Molière ne montra que dans ses pièces. Son large rire
-épanoui sur ses lèvres sensuelles était celui d'un dieu bon
-enfant qu'amuse le spectacle des marionnettes humaines,
-et qui ne s'afflige de rien parce qu'il comprend tout et
-saisit à la fois les deux côtés des choses. Ni les soucis
-d'une situation souvent précaire, ni les ennuis d'argent, ni
-la fatigue de travaux excessifs, ni les claustrations de
-l'étude, ni le renoncement à tous les plaisirs de la vie, ni la
-maladie même ne purent abattre cette jovialité
-herculéenne, selon nous un des caractères les plus
-frappants de Balzac. Il assommait les hydres en riant,
-déchirait allégrement les lions en deux, et portait comme
-un lièvre le sanglier d'Erymanthe sur son épaule
-montueuse de muscles. A la moindre provocation cette
-gaieté éclatait et soulevait sa forte poitrine, — elle
-surprenait même quelques délicats, mais il fallait bien la
-partager, quelque effort qu'on fît pour tenir son sérieux.
-Ne croyez pas cependant que Balzac cherchât à divertir
-sa galerie : il obéissait à une sorte d'ivresse intérieure et
-peignait en traits rapides, avec une intensité comique et
-un talent bouffe incomparables, les fantasmagories
-bizarres qui dansaient dans la chambre noire de son
-cerveau. Nous ne saurions mieux comparer l'impression
-produite par certaines de ses conversations qu'à celle
-qu'on éprouve en feuilletant les étranges dessins des
-Songes Drolatiques, de maître Alcofribas Nasier. Ce sont
-des personnages monstrueux, composés des éléments les
-plus hybrides. Les uns ont pour tête un soufflet dont le
-trou représente l'œil, les autres pour nez une flûte
-d'alambic ; ceux-ci marchent avec des roulettes qui leur
-tiennent lieu de pieds ; ceux-là s'arrondissent en panse de
-marmite et sont coiffés d'un couvercle en guise de toque,
-mais une vie intense anime ces êtres chimériques, et l'on
-reconnaît dans leurs masques grimaçants les vices, les
-folies et les passions de l'homme. Quelques-uns, quoique
-absurdement en dehors du possible, vous arrêtent
-comme des portraits. On leur donnerait un nom.
-
-Quand on écoutait Balzac, tout un carnaval de fantoches
-extravagants et réels vous cabriolaient devant les yeux, se
-jetant sur l'épaule une phrase bariolée, agitant de longues
-manches d'épithètes, se mouchant avec bruit dans un
-adverbe, se frappant d'une batte d'antithèses, vous tirant
-par le pan de votre habit, et vous disant vos secrets à
-l'oreille d'une voix déguisée et nasillarde, pirouettant,
-tourbillonnant au milieu d'une scintillation de lumières et
-de paillettes. Rien n'était plus vertigineux, et au bout
-d'une demi-heure, on sentait, comme l'étudiant après le
-discours de Méphistophélès, une meule de moulin vous
-tourner dans la cervelle.
-
-Il n'était pas toujours si lancé, et alors une de ses
-plaisanteries favorites était de contrefaire le jargon
-allemand de Nucingen ou de Schmucke, ou bien encore
-de parler en rama, comme les habitués de la pension
-bourgeoise de madame Vauquer (née de Conflans). — A
-l'époque où il composa Un Début dans la Vie sur un
-canevas de madame de Surville, il cherchait des proverbes
-par à peu près pour le rapin Mistigris, à qui plus tard,
-l'ayant trouvé spirituel, il donna une belle position dans
-La Comédie Humaine, sous le nom du grand paysagiste
-Léon de Lora. Voici quelques-uns de ces proverbes : « Il
-est comme un âne en plaine. » « Je suis comme le lièvre :
-je meurs ou je m'arrache. » « Les bons comtes font les
-bons tamis. » « Les extrêmes se bouchent. » « La claque
-sent toujours le hareng ; » et ainsi de suite. Une trouvaille
-de ce genre le mettait en belle humeur, et il faisait des
-gentillesses et des gambades d'éléphant, à travers les
-meubles, autour du salon. De son côté, madame de
-Girardin était en quête de mots pour la fameuse dame
-aux sept petites chaises du Courrier de Paris. L'on requérait
-quelquefois notre concours, et si un étranger fût entré, à
-voir cette belle Delphine peignant de ses doigts blancs les
-spirales de sa chevelure d'or, d'un air profondément
-rêveur ; Balzac, assis sur les épaules dans le grand fauteuil
-capitonné où dormait d'habitude M. de Girardin, les
-mains crispées au fond de ses goussets, son gilet
-rebroussé au-dessus de son ventre, dandinant une jambe
-avec un rhythme monotone, exprimant par les muscles
-contractés de son masque une contention d'esprit
-extraordinaire, nous accroupi entre deux coussins du
-divan, comme un thériaki halluciné ; — cet étranger,
-certes, n'aurait pu soupçonner ce que nous faisions là,
-dans un si grand recueillement ; il eût supposé que Balzac
-pensait à une nouvelle madame Firmiani, madame de
-Girardin à un rôle pour mademoiselle Rachel, et nous à
-quelque sonnet. Mais il n'en était rien. Quant au
-calembour, Balzac, bien que son ambition secrète fût d'y
-atteindre, dut, après des efforts consciencieux,
-reconnaître son incapacité notoire à cet endroit, et s'en
-tenir aux proverbes par à peu près, qui précédèrent les
-calembours approximatifs mis en vogue par l'école du
-bon sens. Quelles bonnes soirées qui ne reviendront plus !
-Nous étions loin alors de prévoir que cette grande et
-superbe femme, taillée en plein marbre antique, que cet
-homme trapu, robuste, vivace, qui résumait en lui les
-vigueurs du sanglier et du taureau, moitié hercule, moitié
-satyre, fait pour dépasser cent ans, s'en iraient sitôt
-dormir, l'une à Montmartre, l'autre au Père-Lachaise, et
-que, des trois, nous resterions seul pour fixer ces
-souvenirs déjà lointains et près de se perdre.
-
-Comme son père, qui mourut accidentellement plus
-qu'octogénaire, et se flattait de faire sauter la tontine
-Lafarge, Balzac croyait à sa longévité. Souvent il faisait
-avec nous des projets d'avenir. Il devait terminer La
-Comédie Humaine, écrire la Théorie de la Démarche, faire la
-Monographie de la Vertu, une cinquantaine de drames,
-arriver à une grande fortune, se marier et avoir deux
-enfants, « mais pas davantage ; deux enfants font bien,
-disait-il, sur le devant d'une calèche. » Tout cela ne laissait
-pas que d'être long, et nous lui faisions observer que, ces
-besognes accomplies, il aurait environ quatre-vingts ans.
-« Quatre-vingts ans ! s'écriait-il, bah ! C'est la fleur de
-l'âge. » M. Flourens, avec ses consolantes doctrines, n'eût
-pas mieux dit.
-
-Un jour que nous dînions ensemble chez M. E. de
-Girardin, il nous raconta une anecdote sur son père, pour
-montrer à quelle forte race il appartenait. M. de Balzac
-père, placé chez un procureur, mangeait suivant l'usage
-du temps à la table du patron avec les autres clercs. On
-servit des perdrix. La procureuse qui guignait de l'œil le
-nouveau venu, lui dit : « M. Balzac, savez-vous découper ?
-— Oui, madame, » répondit le jeune homme, rouge
-jusqu'aux oreilles ; et il empoigna bravement le couteau et
-la fourchette. Ignorant tout à fait l'anatomie culinaire, il
-divisa la perdrix en quatre, mais avec tant de vigueur qu'il
-fendit l'assiette, trancha la nappe et entama le bois de la
-table. Ce n'était pas adroit, mais c'était fort : la procureuse
-sourit, et à dater de ce jour, ajoutait Balzac, le jeune clerc
-fut traité fort doucement dans la maison.
-
-Cette historiette racontée semble froide, mais il fallait voir
-la mimique de Balzac imitant sur son assiette l'exploit
-paternel, l'air effaré et résolu à la fois qu'il prenait, la
-façon dont il saisissait son couteau après avoir retroussé
-sa manche et dont il enfonçait sa fourchette dans une
-perdrix imaginaire ; Neptune chassant des monstres
-marins ne manie pas son trident d'un poing plus
-vigoureux, et quelle pesée immense il faisait ! Ses joues
-s'en empourpraient, les yeux lui en sortaient de la tête,
-mais l'opération terminée, comme il promenait sur
-l'assemblée un regard de satisfaction naïve, cherchant à se
-voiler sous la modestie !
-
-Au reste, Balzac avait en lui l'étoffe d'un grand acteur : il
-possédait une voix pleine, sonore, cuivrée, d'un timbre
-riche et puissant, qu'il savait modérer et rendre très-douce
-au besoin, et il lisait d'une manière admirable, talent qui
-manque à la plupart des acteurs. Ce qu'il racontait, il le
-jouait avec des intonations, des grimaces et des gestes
-qu'aucun comédien n'a dépassés à notre avis.
-
-Nous trouvons dans Marguerite, de madame de Girardin,
-ce souvenir de Balzac. C'est un personnage du livre qui
-parle.
-
-« Il raconta que Balzac avait dîné chez lui la veille, et qu'il
-avait été plus brillant, plus étincelant que jamais. Il nous a
-bien amusés avec le récit de son voyage en Autriche.
-Quel feu ! Quelle verve ! Quelle puissance d'imitation !
-C'était merveilleux. Sa manière de payer les postillons est
-une invention qu'un romancier de génie pouvait seul
-trouver. « J'étais très-embarrassé à chaque relais, disait-il ;
-comment faire pour payer ? Je ne savais pas un mot
-d'allemand, je ne connaissais pas la monnaie du pays.
-C'était très-difficile. Voilà ce que j'avais imaginé. J'avais
-un sac rempli de petites pièces d'argent, de kreutzers …
-Arrivé au relais, je prenais mon sac ; le postillon venait à
-la portière de la voiture ; je le regardais attentivement
-entre les deux yeux, et je lui mettait dans la main un
-kreutzer, … deux kreutzers, … puis trois, puis quatre,
-etc., jusqu'à ce que je le visse sourire. … Dès qu'il
-souriait, je comprenais que je lui donnais un kreutzer de
-trop … Vite je reprenais ma pièce et mon homme était
-payé. »
-
-Aux Jardies, il nous lut — Mercadet, — le Mercadet primitif,
-bien autrement ample, compliqué et touffu que la pièce
-arrangée pour le Gymnase par d'Ennery, avec tant de tact
-et d'habileté. Balzac, qui lisait comme Tieck, sans
-indiquer ni les actes, ni les scènes, ni les noms, affectait
-une voix particulière et parfaitement reconnaissable à
-chaque personnage ; les organes dont il dotait les
-différentes espèces de créanciers étaient d'un comique
-désopilant : il y en avait de rauques, de mielleux, de
-précipités, de traînards, de menaçants, de plaintifs. Cela
-glapissait, cela miaulait, cela grondait, cela grommelait,
-cela hurlait sur tous les tons possibles et impossibles. La
-Dette chantait d'abord un solo que soutenait bientôt un
-chœur immense. Il sortait des créanciers de partout, de
-derrière le poêle, de dessous le lit, des tiroirs de commode ;
-le tuyau de la cheminée en vomissait ; il en filtrait par le
-trou de la serrure ; d'autres escaladaient la fenêtre comme
-des amants ; ceux-ci jaillissaient du fond d'une malle
-pareils aux diables des joujoux à surprises, ceux-là
-passaient à travers les murs comme à travers une trappe
-anglaise, et c'était une cohue, un tapage, une invasion, une
-vraie marée montante. Mercadet avait beau les secouer, il
-en revenait toujours d'autres à l'assaut, et jusqu'à l'horizon
-on devinait un sombre fourmillement de créanciers en
-marche, arrivant comme les légions de termites pour
-dévorer leur proie. Nous ne savons si la pièce était
-meilleure ainsi, mais jamais représentation ne produisit un
-tel effet.
-
-Balzac, pendant cette lecture de Mercadet, occupait, à
-demi-couché, un long divan dans le salon des Jardies, car
-il s'était foulé le pied, en glissant comme ses murs sur la
-glaise de sa propriété. Quelque brindille, passant à travers
-l'étoffe, piquait la peau de sa jambe et l'incommodait. « La
-perse est trop mince, le foin la traverse ; il faudra mettre
-une toile épaisse dessous, dit-il en arrachant la pointe qui
-le gênait. »
-
-François, le Caleb de ce Ravenswood, n'entendait pas
-raillerie sur les splendeurs du manoir. — Il reprit son
-maître et dit : le crin. « Le tapissier m'a donc trompé ?
-répondit Balzac. Ils sont tous les mêmes. J'avais
-recommandé de mettre du foin ! Sacré voleur ! »
-
-Les magnificences des Jardies n'existaient guère qu'à l'état
-de rêve. Tous les amis de Balzac se souviennent d'avoir
-vu écrit au charbon sur les murs nus ou plaqués de papier
-gris : « Boiseries de palissandre, — tapisseries des
-Gobelins, — glaces de Venise, — tableaux de Raphaël. »
-Gérard de Nerval avait déjà décoré un appartement de
-cette manière, et cela ne nous étonnait pas. Quand à
-Balzac, il se croyait littéralement dans l'or, le marbre et la
-soie ; mais, s'il n'acheva pas Les Jardies et s'il prêta à rire
-par ses chimères, il sut du moins se bâtir une demeure
-éternelle, un monument « plus durable que l'airain, » une
-cité immense, peuplée de ses créations et dorée par les
-rayons de sa gloire.
-
-V
-
-Par une bizarrerie de nature qui lui est commune avec
-plusieurs des écrivains les plus poétiques de ce siècle, tels
-que Chateaubriand, madame de Staël, George Sand,
-Mérimée, Janin, Balzac ne possédait ni le don ni l'amour
-du vers, quelque effort qu'il fit d'ailleurs pour y arriver.
-Sur ce point, son jugement si fin, si profond, si sagace
-faisait défaut ; il admirait un peu au hasard et en quelque
-sorte d'après la notoriété publique. Nous ne croyons pas,
-bien qu'il professât un grand respect pour Victor Hugo,
-qu'il ait jamais été fort sensible aux qualités lyriques du
-poète, dont la prose sculptée et colorée à la fois
-l'émerveillait. Lui, si laborieux pourtant et qui retournait
-une phrase autant de fois qu'un versificateur peut
-remettre un alexandrin sur l'enclume, il trouvait le travail
-métrique puéril, fastidieux et sans utilité. Il eût volontiers
-récompensé d'un boisseau de pois ceux qui parvenaient à
-faire passer l'idée par l'anneau étroit du rhythme, comme
-fit Alexandre pour le Grec habile à lancer de loin des
-boulettes dans une bague ; le vers, avec sa forme arrêtée
-et pure, sa langue elliptique et peu propre à la multiplicité
-du détail, lui semblait un obstacle inventé à plaisir, une
-difficulté superflue ou un moyen de mnémonique à
-l'usage des temps primitifs. Sa doctrine était là-dessus à
-peu de chose près celle de Stendhal : « L'idée qu'un
-ouvrage a été fait à cloche-pied peut-elle ajouter au plaisir
-qu'il produit ? » — L'école romantique contenait dans
-son sein quelques adeptes, partisans de la vérité absolue,
-qui rejetaient le vers comme peu ou point naturel. Si
-Talma disait : « Pas de beaux vers ! » Beyle disait : « Pas
-de vers du tout. » C'était au fond le sentiment de Balzac,
-quoique pour paraître large, compréhensif, universel, il fît
-quelquefois dans le monde semblant d'admirer la poésie,
-de même que les bourgeois simulent un grand
-enthousiasme pour la musique qui les ennuie
-profondément. Il s'étonnait toujours de nous voir faire
-des vers et du plaisir que nous y prenions. — « Ce n'était
-pas de la copie, » disait-il, et s'il nous estimait, nous le
-devions à notre prose. Tous les écrivains, jeunes alors, qui
-se rattachaient au mouvement littéraire représente par
-Hugo se servaient, comme le maître de la lyre ou de la
-plume : Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Alfred de Musset,
-parlaient indifféremment la langue des dieux et la langue
-des hommes. Nous-même, s'il nous est permis de nous
-citer après des noms si glorieux, nous avons eu dès le
-début cette double faculté. Il est toujours facile aux
-poètes de descendre à la prose. L'oiseau peut marcher au
-besoin, mais le lion ne vole pas Les prosateurs-nés ne
-s'élèvent jamais à la poésie, quelque poétiques qu'ils
-soient d'ailleurs. C'est un don particulier que celui de la
-parole rhythmée, et tel le possède sans pour cela être un
-grand génie, tandis qu'il est refusé souvent à des esprits
-supérieurs. Parmi les plus fiers qui le dédaignent en
-apparence, plus d'un garde même à son insu comme une
-secrète rancune de ne pas l'avoir.
-
-Dans les deux mille personnages de La Comédie Humaine,
-il se trouve deux poètes : le Canalis, de Modeste Mignon, et
-le Lucien de Rubempré, de Splendeurs et Misères des
-Courtisanes. Balzac les a représentés l'un et l'autre sous des
-traits peu favorables. Canalis est un esprit sec, froid,
-stérile, plein de petitesses, un adroit arrangeur de mots,
-un joaillier en faux, qui sertit du strass dans de l'argent
-doré, et compose des colliers en perles de verre. Ses
-volumes à blancs multipliés, à grandes marges, à larges
-intervalles, ne contiennent qu'un néant mélodieux, qu'une
-musique monotone, propre à endormir ou faire rêver les
-jeunes pensionnaires. Balzac, qui épouse ordinairement
-avec chaleur les intérêts de ses personnages, semble
-prendre un secret plaisir à ridiculiser celui-ci et à le mettre
-dans des positions embarrassantes : il crible sa vanité de
-mille ironies et de mille sarcasmes, et finit par lui ôter
-Modeste Mignon avec sa grande fortune, pour la donner
-à Ernest de la Brière. Ce dénoûment, contraire au
-commencement de l'histoire, pétille de malice voilée et de
-fine moquerie. On dirait que Balzac est personnellement
-heureux du bon tour qu'il joue à Canalis. Il se venge, à sa
-façon, des anges, des sylphes, des lacs, des cygnes, des
-saules, des nacelles, des étoiles et des lyres prodiguées par
-le poète.
-
-Si dans Canalis nous avons le faux poète, économisant sa
-maigre veine et lui mettant des barrages pour qu'elle
-puisse couler, écumer et bruire pendant quelques
-minutes, de manière à simuler la cascade, l'homme habile
-se servant de ses succès littéraires laborieusement
-préparés pour ses ambitions politiques, l'être positif
-aimant l'argent, les croix, les pensions et les honneurs,
-malgré ses attitudes élégiaques et ses poses d'ange
-regrettant le ciel, Lucien de Rubempré nous montre le
-poète paresseux, frivole, insouciant, fantasque et nerveux
-comme une femme, incapable d'effort suivi, sans force
-morale, vivant aux crocs des comédiennes et des
-courtisanes, marionnette dont le terrible Vautrin, sous le
-pseudonyme de Carlos Herrera, tire les ficelles à son gré.
-Malgré tous ses vices, il est vrai, Lucien est séduisant ;
-Balzac l'a doté d'esprit, de beauté, de jeunesse, d'élégance ;
-les femmes l'adorent ; mais il finit par se pendre à la
-Conciergerie. Balzac a fait tout ce qu'il a pu pour mener à
-bien le mariage de Clotilde de Grandlieu avec l'auteur des
-Marguerite ; par malheur les exigences de la morale étaient
-là, et qu'eût dit le faubourg Saint-Germain de La Comédie
-Humaine, si l'élève du forçat Jacques Collin avait épousé la
-fille d'un duc ?
-
-A propos de l'auteur des Marguerite, consignons ici un
-petit renseignement qui pourra amuser les curieux
-littéraires. Les quelques sonnets que Lucien de Rubempré
-fait voir comme échantillon de son volume de vers au
-libraire Dauriat ne sont pas de Balzac, qui ne faisait pas
-de vers, et demandait à ses amis ceux dont il avait besoin.
-Le sonnet sur la Marguerite est de madame de Girardin, le
-sonnet sur le Camellia de Lassailly, celui sur la Tulipe de
-votre serviteur.
-
-Modeste Mignon renferme aussi une pièce de vers, mais
-nous en ignorons l'auteur.
-
-Comme nous l'avons dit à propos de Mercadet, Balzac
-était un admirable lecteur, et il voulut bien, un jour, nous
-lire quelques-uns de nos propres vers. — Il nous récita,
-entre autres, La Fontaine du Cimetière. Comme tous les
-prosateurs, il lisait pour le sens, et tâchait de dissimuler le
-rhythme que les poètes, lorsqu'ils débitent leurs vers tout
-haut, accentuent au contraire d'une façon insupportable à
-tout le monde, mais qui les ravit tout seuls, et nous eûmes
-ensemble, à ce propos, une longue discussion, qui ne
-servit, comme toujours, qu'à nous entêter chacun dans
-notre opinion particulière.
-
-Le grand homme littéraire de La Comédie Humaine est
-Daniel d'Arthez, un écrivain sérieux, piocheur, et
-longtemps enfoui, avant d'arriver à la gloire, dans
-d'immenses études de philosophie, d'histoire et de
-linguistique. Balzac avait peur de la facilité, et il ne croyait
-pas qu'une œuvre rapide pût être bonne. Sous ce rapport,
-le journalisme lui répugnait singulièrement, et il regardait
-le temps et le talent qu'on y consacrait comme perdus ; il
-n'aimait guère non plus les journalistes, et lui, si grand
-critique pourtant, méprisait la critique. Les portraits peu
-flattés qu'il a tracés d'Etienne Loustau, de Nathan, de
-Vernisset, d'Andoche Finot, représentent assez bien son
-opinion réelle à l'endroit de la presse. Emile Blondet, mis
-dans cette mauvaise compagnie pour représenter le bon
-écrivain, est récompensé de ses articles aux Débats
-imaginaires de La Comédie Humaine par un riche mariage
-avec la veuve d'un général, qui lui permet de quitter le
-journalisme.
-
-Du reste, Balzac ne travailla jamais au point de vue du
-journal, Il portait ses romans aux revues et aux feuilles
-quotidiennes tels qu'ils lui étaient venus, sans préparer de
-suspensions et de traquenards d'intérêt à la fin de chaque
-feuilleton, pour faire désirer la suite. La chose était
-coupée en tartines à peu près d'égale longueur, et
-quelquefois la description d'un fauteuil commencée la
-veille finissait le lendemain. Avec raison, il ne voulait pas
-diviser son œuvre en petits tableaux de drame ou de
-vaudeville ; il ne pensait qu'au livre. Cette façon de
-procéder nuisit souvent au succès immédiat que le
-journalisme exige des auteurs qu'il emploie. Eugène Sue,
-Alexandre Dumas l'emportèrent fréquemment sur Balzac
-dans ces batailles de chaque matin qui passionnaient alors
-le public. Il n'obtint pas de ces vogues immenses, comme
-celles des Mystères de Paris et du Juif-Errant, des
-Mousquetaires et de Monte-Cristo. — Les Paysans, ce chef-d'œuvre,
-provoquèrent même un grand nombre de
-désabonnements à la Presse, où en parut la première
-partie. On dut interrompre la publication. Tous les jours
-arrivaient des lettres qui demandaient qu'on en finît. —
-On trouvait Balzac ennuyeux !
-
-On n'avait pas encore bien compris la grande idée de
-l'auteur de La Comédie Humaine — prendre la société
-moderne — et faire sur Paris et notre époque ce livre
-qu'aucune civilisation antique ne nous a
-malheureusement laissé. L'édition compacte de La
-Comédie Humaine, en rassemblant toutes ses œuvres
-éparses, mit en relief l'intention philosophique de
-l'écrivain. A dater de là, Balzac grandit considérablement
-dans l'opinion, et l'on cessa enfin de le considérer
-« comme le plus fécond de nos romanciers, » phrase
-stéréotypée qui l'irritait autant que celle-ci « l'auteur
-d'Eugénie Grandet. »
-
-L'on a fait nombre de critiques sur Balzac et parlé de lui
-de bien des façons, mais on n'a pas insisté sur un point
-très-caractéristique à notre avis : — ce point est la
-modernité absolue de son génie. Balzac ne doit rien à
-l'antiquité ; — pour lui il n'y a ni Grecs ni Romains, et il
-n'a pas besoin de crier qu'on l'en délivre. On ne retrouve
-dans la composition de son talent aucune trace
-d'Homère, de Virgile, d'Horace, pas même du De Viris
-Illustribus ; personne n'a jamais été moins classique.
-
-Balzac, comme Gavarni, a vu ses contemporains ; et,
-dans l'art, la difficulté suprême c'est de peindre ce qu'on a
-devant les yeux ; on peut traverser son époque sans
-l'apercevoir, et c'est ce qu'ont fait beaucoup d'esprits
-éminents.
-
-Etre de son temps, — rien ne paraît plus simple et rien
-n'est plus malaisé ! Ne porter aucunes lunettes, ni bleues
-ni vertes, penser avec son propre cerveau, se servir de la
-langue actuelle, ne pas recoudre en centons les phrases de
-ses prédécesseurs ! Balzac posséda ce rare mérite. Les
-siècles ont leur perspective et leur recul ; à cette distance
-les grandes masses se dégagent, les lignes s'arrêtent, les
-détails papillotants disparaissent ; à l'aide des souvenirs
-classiques, des noms harmonieux de l'antiquité, le dernier
-rhétoricien venu fera une tragédie, un poème, une étude
-historique. Mais, se trouver dans la foule, coudoyé par
-elle, et en saisir l'aspect, en comprendre les courants, y
-démêler les individualités, dessiner les physionomies de
-tant d'êtres divers, montrer les motifs de leurs actions,
-voilà qui exige un génie tout spécial, et ce génie, l'auteur
-de La Comédie Humaine l'eut à un degré que personne
-n'égala et n'égalera probablement.
-
-Cette profonde compréhension des choses modernes
-rendait, il faut le dire, Balzac peu sensible à la beauté
-plastique. Il lisait d'un œil négligent les blanches strophes
-de marbre où l'art grec chanta la perfection de la forme
-humaine. Dans le Musée des antiques, il regardait la
-Vénus de Milo sans grande extase, mais la Parisienne
-arrêtée devant l'immortelle statue, drapée de son long
-cachemire filant sans un pli de la nuque au talon, coiffée
-de son chapeau à voilette de Chantilly, gantée de son
-étroit gant Jouvin, avançant sous l'ourlet de sa robe à
-volants le bout verni de sa bottine claquée, faisait pétiller
-son œil de plaisir. Il en analysait les coquettes allures, il en
-dégustait longuement les grâces savantes, tout en
-trouvant comme elle que la déesse avait la taille bien
-lourde et ne ferait pas bonne figure chez mesdames de
-Beauséant, de Listomère ou d'Espard. La beauté idéale,
-avec ses lignes sereines et pures, était trop simple, trop
-froide, trop une, pour ce génie compliqué, touffu et
-divers. — Aussi dit-il quelque part : « Il faut être Raphaël
-pour faire beaucoup de vierges. » — Le caractère lui
-plaisait plus que le style, et il préférait la physionomie à la
-beauté. Dans ses portraits de femme, il ne manque jamais
-de mettre un signe, un pli, une ride, une plaque rose, un
-coin attendri et fatigué, une veine trop apparente, quelque
-détail indiquant les meurtrissures de la vie qu'un poète,
-traçant la même image, eut à coup sûr supprimé, à tort
-sans doute.
-
-Nous n'avons nullement l'intention de critiquer Balzac en
-cela. Ce défaut est sa principale qualité. Il n'accepta rien des
-mythologies et des traditions du passé, et il ne connut
-pas, heureusement pour nous, cet idéal fait avec les vers
-des poètes, les marbres de la Grèce et de Rome, les
-tableaux de la Renaissance, qui s'interpose entre les yeux
-des artistes et la réalité. Il aima la femme de nos jours
-telle qu'elle est, et non pas une pale statue ; il l'aima dans
-ses vertus, dans ses vices, dans ses fantaisies, dans ses
-châles, dans ses robes, dans ses chapeaux, et la suivit à
-travers la vie, bien au-delà du point de la route où l'amour
-la quitte. Il en prolongea la jeunesse de plusieurs saisons,
-lui fit des printemps avec les étés de la Saint-Martin, et en
-dora le couchant des plus splendides rayons. On est si
-classique, en France, qu'on ne s'est pas aperçu, après deux
-mille ans, que les roses, sous notre climat, ne fleurissent
-pas en avril comme dans les descriptions des poètes
-antiques, mais en juin, et que nos femmes commencent à
-être belles à l'âge où celles de la Grèce, plus précoces,
-cessaient de l'être. Que de types charmants il a imaginés
-ou reproduits ! Madame Firmiani, la duchesse de
-Maufrigneuse, la princesse de Cadignan, madame de
-Morsauf, lady Dudley, la duchesse de Langeais, madame
-Jules, Modeste Mignon, Diane de Chaulieu, sans compter
-les bourgeoises, les grisettes et les dames aux camélias de
-son demi-monde.
-
-Et comme il aimait et connaissait ce Paris moderne, dont
-en ce temps-là les amateurs de couleur locale et de
-pittoresque appréciaient si peu la beauté ! Il le parcourait
-en tous sens de nuit et de jour ; il n'est pas de ruelle
-perdue, de passage infect, de rue étroite, boueuse et noire
-qui ne devînt sous sa plume une eau-forte digne de
-Rembrandt, pleine de ténèbres fourmillantes et
-mystérieuses où scintille une tremblotante étoile de
-lumière. Richesses et misères, plaisirs et souffrances,
-hontes et gloires, grâces et laideurs, il savait tout de sa
-ville chérie ; c'était pour lui un monstre énorme, hybride,
-formidable, un polype aux cent mille bras qu'il écoutait et
-regardait vivre, et qui formait à ses yeux comme une
-immense individualité. — Voyez à ce propos les
-merveilleuses pages placées au commencement de La
-Fille aux Yeux d'Or, dans lesquelles Balzac, empiétant sur
-l'art du musicien, a voulu, comme dans une symphonie à
-grand orchestre, faire chanter ensemble toutes les voix,
-tous les sanglots, tous les cris, toutes les rumeurs, tous les
-grincements de Paris en travail !
-
-De cette modernité sur laquelle nous appuyons à dessein
-provenait, sans qu'il s'en doutât, la difficulté de travail
-qu'éprouvait Balzac dans l'accomplissement de son œuvre :
-la langue française épurée par les classiques du XVIIème
-siècle, n'est propre, lorsqu'on veut s'y conformer, qu'à
-rendre des idées générales, et qu'à peindre des figures
-conventionnelles dans un milieu vague. Pour exprimer
-cette multiplicité de détails, de caractères, de types,
-d'architectures, d'ameublements, Balzac fut obligé de se
-forger une langue spéciale, composée de toutes les
-technologies, de tous les argots de la science, de l'atelier,
-des coulisses, de l'amphithéâtre même. Chaque mot qui
-disait quelque chose était le bienvenu, et la phrase, pour
-le recevoir, ouvrait une incise, une parenthèse, et
-s'allongeait complaisamment. — C'est ce qui a fait dire
-aux critiques superficiels que Balzac ne savait pas écrire.
-— Il avait, bien qu'il ne le crût pas, un style et un très-beau
-style, — le style nécessaire, fatal et mathématique de
-son idée !
-
-VI
-
-Personne ne peut avoir la prétention de faire une
-biographie complète de Balzac ; toute liaison avec lui était
-nécessairement coupée de lacunes, d'absences, de
-disparitions. Le travail commandait absolument la vie de
-Balzac, et si, comme il le dit lui-même avec un accent de
-touchante sensibilité dans une lettre à sa sœur, il a sacrifié
-sans peine à ce dieu jaloux les joies et les distractions de
-l'existence, il lui en a coûté de renoncer à tout commerce
-un peu suivi d'amitié. Répondre quelques mots à une
-longue missive devenait pour lui dans ses accablements
-de besogne une prodigalité qu'il pouvait rarement se
-permettre ; il était l'esclave de son œuvre et l'esclave
-volontaire. Il avait, avec un cœur très-bon et très-tendre,
-l'égoïsme du grand travailleur. Et qui eût songé à lui en
-vouloir de négligences forcées et d'oublis apparents,
-lorsqu'on voyait les résultats de ses fuites ou de ses
-réclusions ? Quand, l'œuvre parachevée, il reparaissait, on
-eût dit qu'il vous eût quitté la veille, et il reprenait la
-conversation interrompue, comme si quelquefois six mois
-et plus ne se fussent pas écoulés. Il faisait des voyages en
-France pour étudier les localités où il plaçait ses Scènes de
-Province, et se retirait chez des amis, en Touraine, ou dans
-la Charente, trouvant là un calme que ses créanciers ne lui
-laissaient pas toujours à Paris. Après quelque grand
-ouvrage, il se permettait, parfois, une excursion plus
-longue en Allemagne, dans la haute Italie, ou en Suisse ;
-mais ces courses faites rapidement, avec des
-préoccupations d'échéances à payer, de traités à remplir,
-et un viatique assez borné, le fatiguaient peut-être plus
-qu'elles ne le reposaient. — Son grand œil buvait les
-cieux, les horizons, les montagnes, les paysages, les
-monuments, les maisons, les intérieurs pour les confier à
-cette mémoire universelle et minutieuse qui ne lui fit
-jamais défaut. Supérieur en cela aux poètes descriptifs,
-Balzac voyait l'homme en même temps que la nature ; il
-étudiait les physionomies, les mœurs, les passions, les
-caractères du même regard que les sites, les costumes et
-le mobilier. Un détail lui suffisait, comme à Cuvier le
-moindre fragment d'os, pour supposer et reconstituer
-juste une personnalité entrevue en passant. L'on a
-souvent loué chez Balzac, et avec raison, son talent
-d'observateur ; mais, quelque grand qu'il fût, il ne faut pas
-s'imaginer que l'auteur de La Comédie Humaine copiât
-toujours d'après nature ses portraits d'une vérité si
-frappante d'ailleurs. Son procédé ne ressemble nullement
-à celui de Henri Monnier, qui suit dans la vie réelle un
-individu pour en faire le croquis au crayon et à la plume,
-dessinant ses moindres gestes, écrivant ses phrases les
-plus insignifiantes de façon à obtenir à la fois une plaque
-de daguerréotype et une page de sténographie. Enseveli la
-plupart du temps dans les fouilles de ses travaux, Balzac
-n'a pu matériellement observer les deux mille
-personnages qui jouent leur rôle dans sa comédie aux
-cent actes ; mais tout homme, quand il a l'œil intérieur,
-contient l'humanité : c'est un microcosme où rien ne
-manque.
-
-Il a, non pas toujours, mais souvent observé en lui-même
-les types nombreux qui vivent dans son œuvre. C'est
-pour cela qu'ils sont si complets. Nul ne saurait suivre
-absolument la vie d'un autre ; en pareil cas, il y a des
-motifs qui restent obscurs, des détails inconnus, des
-actions dont on perd la trace. Dans le portrait même le
-plus fidèle, il faut une part de création. Balzac a donc créé
-beaucoup plus qu'il n'a vu. Ses rares facultés d'analyste,
-de physiologiste, d'anatomiste, ont servi seulement chez
-lui le poète, de même qu'un préparateur sert le professeur
-en chaire lorsqu'il lui passe les substances dont il a besoin
-pour ses démonstrations.
-
-Ce serait peut-être ici le lieu de définir la vérité telle que l'a
-comprise Balzac ; en ce temps de réalisme, il est bon de
-s'entendre sur ce point. La vérité de l'art n'est point celle
-de la nature ; tout objet rendu par le moyen de l'art
-contient forcément une part de convention ; faites-la
-aussi petite que possible, elle existe toujours, ne fût-ce en
-peinture que la perspective, en littérature que la langue.
-Balzac accentue, grandit, grossit, élague, ajoute, ombre,
-éclaire, éloigne ou approche les hommes ou les choses
-selon l'effet qu'il veut produire. Il est vrai, sans doute,
-mais avec les augmentations et les sacrifices de l'art. Il
-prépare des fonds sombres et frottés de bitume à ses
-figures lumineuses, il met des fonds blancs derrière ses
-figures brunes. Comme Rembrandt, il pique à propos la
-paillette de jour sur le front ou le nez du personnage ; —
-quelquefois, dans la description, il obtient des résultats
-fantastiques et bizarres, en plaçant, sans en rien dire, un
-microscope sous l'œil du lecteur ; les détails apparaissent
-alors avec une netteté surnaturelle, une minutie exagérée,
-des grossissements incompréhensibles et formidables ; les
-tissus, les squames, les pores, les villosités, les grains, les
-fibres, les filets capillaires prennent une importance
-énorme, et font d'un visage insignifiant à l'œil nu une
-sorte de mascaron chimérique aussi amusant que les
-masques sculptés sous la corniche du Pont-Neuf et
-vermiculés par le temps. Les caractères sont aussi poussés
-à outrance, comme il convient à des types : si le baron
-Hulot est un libertin, il personnifie en outre la luxure :
-c'est un homme et un vice, une individualité et une
-abstraction ; il réunit en lui tous les traits épars du
-caractère. Où un écrivain de moindre génie eût fait un
-portrait, Balzac a fait une figure. Les hommes n'ont pas
-tant de muscles que Michel-Ange leur en met pour
-donner l'idée de la force. Balzac est plein de ces
-exagérations utiles, de ces traits noirs qui nourrissent et
-soutiennent le contour ; il imagine en copiant, à la façon
-des maîtres, et imprime sa touche à chaque chose.
-Comme ce n'est pas une critique littéraire, mais une étude
-biographique que nous faisons, nous ne pousserons pas
-plus loin ces remarques qu'il suffit d'indiquer. Balzac, que
-l'école réaliste semble vouloir revendiquer pour maître,
-n'a aucun rapport de tendance avec elle.
-
-Contrairement à certaines illustrations littéraires qui ne se
-nourrissent que de leur propre génie, Balzac lisait
-beaucoup et avec une rapidité prodigieuse. Il aimait les
-livres, et il s'était formé une belle bibliothèque qu'il avait
-l'intention de laisser à sa ville natale, idée dont
-l'indifférence de ses compatriotes à son endroit le fit plus
-tard revenir. Il absorba en quelques jours les œuvres
-volumineuses de Swedenborg, que possédait madame
-Balzac mère, assez préoccupée du mysticisme à cette
-époque, et cette lecture nous valut Séraphita-Séraphitus, une
-des plus étonnantes productions de la littérature
-moderne. Jamais Balzac n'approcha, ne serra de plus près
-la beauté idéale que dans ce livre : l'ascension sur la
-montagne a quelque chose d'éthéré, de surnaturel, de
-lumineux qui vous enlève à la terre. Les deux seules
-couleurs employées sont le bleu céleste, le blanc de neige
-avec quelques tons nacrés pour ombre. Nous ne
-connaissons rien de plus enivrant que ce début. Le
-panorama de la Norwége, découpée par ses bords et vue
-de cette hauteur, éblouit et donne le vertige.
-
-Louis Lambert se ressent aussi de la lecture de Swedenborg ;
-mais bientôt Balzac, qui avait emprunté les ailes d'aigle
-des mystiques pour planer dans l'infini, redescendit sur la
-terre où nous sommes, bien que ses robustes poumons
-pussent respirer indéfiniment l'air subtil, mortel pour les
-faibles : il abandonna l'extra-monde après cet essor, et
-rentra dans la vie réelle. Peut-être son beau génie eût-il
-été trop vite hors de vue s'il avait continué à s'élever vers
-les insondables immensités de la métaphysique, et
-devons-nous considérer comme une chose heureuse qu'il
-se soit borné à Louis Lambert et à Séraphita-Séraphitus, qui
-représentent suffisamment, dans La Comédie Humaine, le
-côté surnaturel, et ouvrent une porte assez large sur le
-monde invisible.
-
-Passons maintenant à quelques détails plus intimes. Le
-grand Gœthe avait trois choses en horreur : une de ces
-choses était la fumée de tabac, on nous dispensera de dire
-les deux autres. Balzac, comme le Jupiter de l'Olympe
-poétique allemand, ne pouvait souffrir le tabac, sous
-quelque forme que ce fût ; il anathématisait la pipe et
-proscrivait le cigare. Il n'admettait même pas le léger
-papelito espagnol ; le narguilhé asiatique trouvait seul
-grâce devant lui, et encore ne le souffrait-il que comme
-bibelot curieux et à cause de sa couleur locale. Dans ses
-philippiques contre l'herbe de Nicot, il n'imitait pas ce
-docteur qui pendant une dissertation sur les
-inconvénients du tabac, ne cessait de puiser d'amples
-prises à une large tabatière placée près de lui : il ne fuma
-jamais. Sa Théorie des Excitants contient un réquisitoire en
-forme à l'endroit du tabac, et nul doute que s'il eût été
-sultan, comme Amurath, il n'eût fait couper la tête aux
-fumeurs relaps et obstinés. Il réservait toutes ses
-prédilections pour le café, qui lui fit tant de mal et le tua
-peut-être quoiqu'il fût organisé pour devenir centenaire.
-
-Balzac avait-il tort ou raison ? Le tabac, comme il le
-prétendait, est-il un poison mortel et intoxique-t-il ceux
-qu'il n'abrutit pas ? Est-ce l'opium de l'Occident,
-l'endormeur de la volonté et de l'intelligence ? C'est une
-question que nous ne saurions résoudre ; mais nous
-allons rassembler ici les noms de quelques personnages
-célèbres de ce siècle, dont les uns fumaient et les autres
-ne fumaient pas : Gœthe, Henri Heine, abstention
-singulière pour des Allemands, ne fumaient pas ; Byron
-fumait ; Victor Hugo ne fume pas, non plus qu'Alexandre
-Dumas père ; en revanche Alfred de Musset, Eugène Sue,
-Georges Sand, Mérimée, Paul de Saint-Victor, Emile
-Augier, Ponsard, ont fumé et fument ; il ne sont
-cependant pas précisément des imbéciles.
-
-Cette aversion, du reste, est commune à presque tous les
-hommes qui sont nés avec le siècle ou un peu avant. Les
-marins et les soldats seuls fumaient alors ; à l'odeur de la
-pipe ou du cigare, les femmes s'évanouissaient : elles se
-sont bien aguerries depuis, et plus d'une lèvre rose presse
-avec amour le bout doré d'un puro, dans le boudoir
-changé en tabagie. Les douairières et les mères à turban
-ont seules conservé leur vieille antipathie, et voient
-stoïquement leurs salons réfractaires désertés par la
-jeunesse.
-
-Toutes les fois que Balzac est obligé, pour la
-vraisemblance du récit, de laisser un de ses personnages
-s'adonner à cette habitude horrible, sa phrase brève et
-dédaigneuse trahit un secret blâme : « Quant à de Marsay,
-dit-il, il était occupé à fumer ses cigares. » Et il faut qu'il
-aime bien ce condottiere du dandysme, pour lui
-permettre de fumer dans son œuvre.
-
-Une femme délicate et petite-maîtresse avait sans doute
-imposé cette aversion à Balzac. C'est un point que nous
-ne saurions résoudre. Toujours est-il qu'il ne fit pas
-gagner un sou à la régie. A propos de femmes, Balzac, qui
-les a si bien peintes, devait les connaître, et l'on sait le
-sens que la Bible attache à ce mot. Dans une des lettres
-qu'il écrit à madame de Surville, sa sœur, Balzac, tout
-jeune et complètement ignoré, pose l'idéal de sa vie en
-deux mots : « Etre célèbre et être aimé. » La première
-partie de ce programme, que se tracent du reste tous les
-artistes, a été réalisée de point en point. La seconde a-t-elle
-reçu son accomplissement ? L'opinion des plus
-intimes amis de Balzac est qu'il pratiqua la chasteté qu'il
-recommandait aux autres, et n'eut tout au plus que des
-amours platoniques ; mais madame de Surville sourit à
-cette idée, avec un sourire d'une finesse féminine et tout
-plein de pudiques réticences. Elle prétend que son frère
-était d'une discrétion à toute épreuve, et que s'il eût voulu
-parler, il eût eu beaucoup de choses à dire. Cela doit être,
-et sans doute la cassette de Balzac contenait plus de
-petites lettres à l'écriture fine et penchée que la boîte en
-laque de Canalis. Il y a, dans son œuvre, comme une
-odeur de femme : odor di femina ; quand on y entre, on
-entend derrière les portes qui se referment sur les
-marches de l'escalier dérobé des froufrou de soie et des
-craquements de bottines. Le salon semi-circulaire et
-matelassé de la rue des Batailles, dont nous avons cité la
-description placée par l'auteur dans La Fille aux Yeux
-d'Or, ne resta donc pas complètement virginal, comme
-plusieurs de nous le supposèrent. Dans le cours de notre
-intimité, qui dura de 1836 jusqu'à sa mort, une seule fois
-Balzac fit allusion, avec les termes les plus respectueux et
-les plus attendris, à un attachement de sa première
-jeunesse, et encore ne nous livra-t-il que le prénom de la
-personne dont, après tant d'années, le souvenir lui faisait
-les yeux humides. Nous en eût-il dit davantage, nous
-n'abuserions certes pas de ses confidences ; le génie d'un
-grand écrivain appartient à tout le monde, mais son cœur
-est à lui. Nous effleurons en passant ce côté tendre et
-délicat de la vie de Balzac, parce que nous n'avons rien à
-dire qui ne lui fasse honneur. Cette réserve et ce mystère
-sont d'un galant homme. S'il fut aimé comme il le
-souhaitait dans ses rêves de jeunesse, le monde n'en sut
-rien.
-
-N'allez pas vous imaginer d'après cela que Balzac fût
-austère et pudibond en paroles : l'auteur des Contes
-Drolatiques était trop nourri de Rabelais et trop
-pantagruéliste pour ne pas avoir le mot pour rire ; il savait
-de bonnes histoires et en inventait : ses grasses
-gaillardises entrelardées de crudités gauloises eussent fait
-crier shocking au cant épouvanté ; mais ses lèvres rieuses et
-bavardes étaient scellées comme le tombeau lorsqu'il
-s'agissait d'un sentiment sérieux. A peine laissa-t-il
-deviner à ses plus chers son amour pour une étrangère de
-distinction, amour dont on peut parler, puisqu'il fut
-couronné par le mariage. C'est à cette passion conçue
-depuis longtemps qu'il faut rapporter ses excursions
-lointaines, dont le but resta jusqu'au dernier jour un
-mystère pour ses amis.
-
-Absorbé par son œuvre, Balzac ne pensa qu'assez tard au
-théâtre, pour lequel l'opinion générale jugea, à tort selon
-nous, d'après quelques essais plus ou moins chanceux,
-qu'il n'était guère propre. Celui qui créa tant de types,
-analysa tant de caractères, fit mouvoir tant de
-personnages, devait réussir à la scène ; mais, comme nous
-l'avons dit, Balzac n'était pas primesautier, et l'on ne peut
-pas corriger les épreuves d'un drame. S'il eût vécu, au
-bout d'une douzaine de pièces, il eût assurément trouvé
-sa forme et atteint le succès ; il s'en est fallu de bien peu
-que La Marâtre jouée au Théâtre-Historique ne fût un
-chef-d'œuvre. Mercadet, légèrement ébarbé par un
-arrangeur intelligent, obtint une longue vogue posthume
-au Gymnase.
-
-Cependant, ce qui détermina ses tentatives fut plutôt,
-nous devons le dire, l'idée d'un gros gain qui le libérerait
-d'un seul coup de ses embarras financiers qu'une vocation
-bien réelle. Le théâtre, on le sait, rapporte beaucoup plus
-que le livre ; la continuité des représentations, sur
-lesquelles un droit assez fort est prélevé, produit vite par
-l'accumulation des sommes considérables. Si le travail de
-combinaison est plus grand, la besogne matérielle est
-moindre. Il faut plusieurs drames pour remplir un
-volume, et pendant que vous vous promenez ou que
-vous restez nonchalamment les pieds dans vos
-pantoufles, les rampes s'allument, les décors descendent
-des frises, les acteurs déclament et gesticulent, et vous
-vous trouvez avoir gagné plus d'argent qu'en griffonnant
-toute une semaine courbé péniblement sur votre pupitre.
-Tel mélodrame a valu à son auteur plus que Notre-Dame de
-Paris à Victor Hugo et Les Parents Pauvres à Balzac.
-
-Chose singulière, Balzac qui méditait, élaborait et
-corrigeait ses romans avec une méticulosité si opiniâtre,
-semblait, lorsqu'il s'agissait de théâtre, pris du vertige de
-la rapidité. Non-seulement il ne refaisait pas huit ou dix
-fois ses pièces comme ses volumes, il ne les faisait même
-pas du tout. L'idée première à peine fixée, il prenait jour
-pour la lecture et appelait ses amis à la confection de la
-chose ; Ourliac, Lassailly, Laurent-Jan, nous et d'autres,
-ont été souvent convoqués au milieu de la nuit ou à des
-heures fabuleusement matinales. Il fallait tout quitter ;
-chaque minute de retard faisait perdre des millions.
-
-Un mot pressant de Balzac nous somma un jour de nous
-rendre à l'instant même rue de Richelieu, 104, où il avait
-un pied-à-terre dans la maison de Buisson le tailleur.
-Nous trouvâmes Balzac enveloppé de son froc monacal,
-et trépignant d'impatience sur le tapis bleu et blanc d'une
-coquette mansarde aux murs tapissés de percale carmélite
-agrémentée de bleu, car, malgré sa négligence apparente,
-il avait l'instinct de l'arrangement intérieur, et préparait
-toujours un nid confortable à ses veilles laborieuses ; dans
-aucun de ses logis ne régna ce désordre pittoresque cher
-aux artistes.
-
-— Enfin voilà le Théo ! s'écria-t-il en nous voyant.
-Paresseux, tardigrade, unau, aï, dépêchez-vous donc ;
-vous devriez être ici depuis une heure. — Je lis demain à
-Harel un grand drame en cinq actes.
-
-— Et vous désirez avoir notre avis, répondîmes-nous en
-nous établissant dans un fauteuil comme un homme qui
-se prépare à subir une longue lecture.
-
-A notre attitude Balzac devina notre pensée, et il nous dit
-de l'air le plus simple : « Le drame n'est pas fait. »
-
-— Diable fis-je. Eh bien, il faut faire remettre la lecture à
-six semaines.
-
-— Non ; nous allons bâcler le dramorama pour toucher la
-monnaie. A telle époque j'ai une échéance bien chargée.
-
-— D'ici à demain, c'est impossible ; on n'aurait pas le
-temps de le recopier.
-
-— Voici comment j'ai arrangé la chose. Vous ferez un
-acte, Ourliac un autre, Laurent Jan le troisième, de Belloy
-le quatrième, moi le cinquième, et je lirai à midi, comme il
-est convenu. Un acte de drame n'a pas plus de quatre ou
-cinq cents lignes ; on peut faire cinq cents lignes de
-dialogue dans sa journée et dans sa nuit.
-
-— Contez-moi le sujet, indiquez-moi le plan, dessinez-moi
-en quelques mots les personnages, et je vais me
-mettre à l'œuvre, lui répondis-je passablement effaré.
-
-— Ah ! s'écria-t-il avec un air d'accablement superbe et
-de dédain magnifique, s'il faut vous conter le sujet, nous
-n'aurons jamais fini.
-
-Nous ne pensions pas être indiscret en faisant cette
-question, qui semblait tout à fait oiseuse à Balzac.
-
-D'après une indication brève arrachée à grand-peine,
-nous nous mîmes à brocher une scène dont quelques
-mots seulement sont restés dans l'œuvre définitive, qui ne
-fut pas lue le lendemain, comme on peut bien le penser.
-Nous ignorons ce que firent les autres collaborateurs ;
-mais le seul qui mit sérieusement la main à la pâte, ce fut
-Laurent-Jan, auquel la pièce est dédiée.
-
-Cette pièce, c'était Vautrin. On sait que le toupet
-dynastique et pyramidal dont Frédérick Lemaître avait eu
-la fantaisie de se coiffer dans son déguisement de général
-mexicain attira sur l'ouvrage les rigueurs du pouvoir ;
-Vautrin, interdit, n'eut qu'une seule représentation, et le
-pauvre Balzac resta comme Perrette devant son pot au
-lait renversé. Les prodigieuses martingales qu'il avait
-chiffrées sur le produit probable de son drame se
-fondirent en zéros, ce qui ne l'empêcha pas de refuser
-très-noblement l'indemnité offerte par le ministère.
-
-Au commencement de cette étude, nous avons raconté
-les velléités de dandysme manifestées par Balzac, nous
-avons dit son habit bleu à boutons d'or massif, sa canne
-monstrueuse surmontée d'un pavé de turquoises, ses
-apparitions dans le monde et dans la loge infernale ; ces
-magnificences n'eurent qu'un temps, et Balzac reconnut
-qu'il n'était pas propre à jouer ce rôle d'Alcibiade ou de
-Brummel. Chacun a pu le rencontrer, surtout le matin,
-lorsqu'il courait aux imprimeries porter la copie et
-chercher les épreuves, dans un costume infiniment moins
-splendide. L'on se rappelle la veste de chasse verte, à
-boutons de cuivre représentant des têtes de renard, le
-pantalon à pied quadrillé noir et gris, enfoncé dans de
-gros souliers à oreilles, le foulard rouge tortillé en corde
-autour du col, et le chapeau à la fois hérissé et glabre, à
-coiffe bleue déteinte par la sueur, qui couvraient plutôt
-qu'ils n'habillaient « le plus fécond de nos romanciers. »
-Malgré le désordre et la pauvreté de cet accoutrement,
-personne n'eût été tenté de prendre pour un inconnu
-vulgaire ce gros homme aux yeux de flamme, aux narines
-mobiles, aux joues martelées de tons violents, tout
-illuminé de génie, qui passait emporté par son rêve
-comme par un tourbillon ! A son aspect, la raillerie
-s'arrêtait sur les lèvres du gamin, et l'homme sérieux
-n'achevait pas le sourire ébauché. — L'on devinait un des
-rois de la pensée.
-
-Quelquefois, au contraire, on le voyait marcher à pas
-lents, le nez en l'air, les yeux en quête, suivant un côté de
-la rue puis examinant l'autre, bayant non pas aux
-corneilles, mais aux enseignes. Il cherchait des noms pour
-baptiser ses personnages. Il prétendait avec raison qu'un
-nom ne s'invente pas plus qu'un mot. Selon lui, les noms
-se faisaient tout seuls comme les langues ; les noms réels
-possédaient en outre une vie, une signification, une
-fatalité, une portée cabalistique, et l'on ne pouvait
-attacher trop d'importance à leur choix. Léon Gozlan a
-conté d'une façon charmante, dans son Balzac en
-Pantoufles, comme fut trouvé le fameux Z. Marcas de la
-Revue Parisienne.
-
-Une enseigne de fumiste fournit le nom longtemps
-cherché de Gubetta à Victor Hugo, non moins soigneux
-que Balzac dans l'appellation de ses personnages.
-
-Cette rude vie de travail nocturne avait, malgré sa forte
-constitution, imprimé des traces sur la physionomie de
-Balzac, et nous trouvons dans Albert Savarus un portrait
-de lui, tracé par lui-même, et qui le représente tel qu'il
-était à cette époque (1842), avec un léger arrangement :
-
-« … Une tête superbe : cheveux noirs mélangés déjà de
-quelques cheveux blancs, des cheveux comme en ont les
-saint Pierre et les saint Paul de nos tableaux, à boucles
-touffues et luisantes, des cheveux durs comme des crins,
-un col blanc et rond comme celui d'une femme, un front
-magnifique, séparé par ce sillon puissant que les grands
-projets, les grandes pensées, les fortes méditations
-inscrivent au front des grands hommes ; un teint olivâtre
-marbré de taches rouges, un nez carré, des yeux de feu,
-puis les joues creusées, marquées de deux longues rides
-pleines de souffrances, une bouche à sourire sarde et un
-petit menton mince et trop court, la patte d'oie aux
-tempes, les yeux caves, roulant sous les arcades
-sourcilières comme deux globes ardents ; mais malgré
-tous ces indices de passions violentes, un air calme,
-profondément résigné, la voix d'une douceur pénétrante
-et qui m'a surpris par sa facilité, la vraie voix de l'orateur,
-tantôt pure et rusée, tantôt insinuante, et tonnant quand il
-le faut, puis se pliant au sarcasme, et devenant alors
-incisive. M. Albert Savaron est de moyenne taille, ni gras
-ni maigre ; enfin, il a des mains de prélat. »
-
-Dans ce portrait, d'ailleurs très-fidèle, Balzac s'idéalise un
-peu pour les besoins du roman, et se retire quelques
-kilogrammes d'embonpoint, licence bien permise à un
-héros aimé de la duchesse d'Argaiolo et de mademoiselle
-Philomène de Watteville. — Ce roman d'Albert Savarus,
-un des moins connus et des moins cités de Balzac,
-contient beaucoup de détails transposés sur ses habitudes
-de vie et de travail ; on pourrait même y voir, s'il était
-permis de soulever ces voiles, des confidences d'un autre
-genre.
-
-Balzac avait quitté la rue des Batailles pour Les Jardies ; il
-alla ensuite demeurer à Passy. La maison qu'il habitait,
-située sur une pente abrupte, offrait une disposition
-architecturale assez singulière. — On y entrait
-
- Un peu comme le vin entre dans les bouteilles
-
-Il fallait descendre trois étages pour arriver au premier. La
-porte d'entrée, du côté de la rue, s'ouvrait presque dans le
-toit, comme une mansarde. Nous y dînâmes une fois avec
-L. G. — Ce fut un dîner étrange, composé d'après des
-recettes économiques inventées par Balzac. Sur notre
-prière expresse, la fameuse purée d'oignons, douée de
-tant de vertus hygiéniques et symboliques et dont
-Lassailly faillit crever, n'y figura point. — Mais les vins
-étaient merveilleux ! Chaque bouteille avait son histoire,
-et Balzac la contait avec une éloquence, une verve, une
-conviction sans égales. Ce vin de Bordeaux avait fait trois
-fois le tour du monde ; ce Châteauneuf-du-Pape
-remontait à des époques fabuleuses ; ce rhum venait d'un
-tonneau roulé plus d'un siècle par la mer, et qu'il avait
-fallu entamer à coups de hache, tant la croûte formée à
-l'entour par les coquillages, les madrépores et les varechs
-était épaisse. Nos palais, surpris, agacés de saveurs acides,
-protestaient en vain contre ces illustres origines. Balzac
-gardait un sérieux d'augure, et malgré le proverbe, nous
-avions beau lever les yeux sur lui, nous ne le faisions pas
-rire !
-
-Au dessert figuraient des poires d'une maturité, d'une
-grosseur, d'un fondant et d'un choix à honorer une table
-royale. — Balzac en dévora cinq ou six dont l'eau
-ruisselait sur son menton ; il croyait que ces fruits lui
-étaient salutaires, et il les mangeait en telle quantité autant
-par hygiène que par friandise. Déjà il ressentait les
-premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter. La
-Mort, de ses maigres doigts, tâtait ce corps robuste pour
-savoir par où l'attaquer, et n'y trouvant aucune faiblesse,
-elle le tua par la pléthore et l'hypertrophie. Les joues de
-Balzac étaient toujours vergetées et martelées de ces
-plaques rouges qui simulent la santé aux yeux inattentifs ;
-mais pour l'observateur, les tous jaunes de l'hépatite
-entouraient de leur auréole d'or les paupières fatiguées ; le
-regard, avivé par cette chaude teinte de bistre, ne
-paraissait que plus vivace et plus étincelant et trompait les
-inquiétudes.
-
-En ce moment, Balzac était très-préoccupé de sciences
-occultes, de chiromancie, de cartomancie ; on lui avait
-parlé d'une sibylle plus étonnante encore que
-mademoiselle Lenormand, et il nous détermina, ainsi que
-madame E. de Girardin et Méry, à l'aller consulter avec
-lui. La pythonisse demeurait à Auteuil, nous ne savons
-plus dans quelle rue ; cela importe peu à notre histoire,
-car l'adresse donnée était fausse. Nous tombâmes au
-milieu d'une famille d'honnêtes bourgeois en villégiature :
-le mari, la femme et une vieille mère à qui Balzac, sûr de
-son fait, s'obtinait à trouver un air cabalistique. La bonne
-dame, peu flattée qu'on la prit pour une sorcière,
-commençait à se fâcher ; le mari nous prenait pour des
-mystificateurs ou des filous ; la jeune femme riait aux
-éclats, et la servante s'empressait de serrer l'argenterie par
-prudence. Il fallut nous retirer avec notre courte honte ;
-mais Balzac soutenait que c'était bien là, et, remonté dans
-la voiture, grommelait des injures à l'endroit de la vieille :
-« Stryge, harpie, magicienne, empuse, larve, lamie, lémure,
-goule, psylle, aspiole, » et tout ce que l'habitude des
-litanies de Rabelais pouvait lui suggérer de termes
-bizarres. Nous dîmes : « Si c'est une sorcière, elle cache
-bien son jeu, — De cartes, ajouta madame de Girardin
-avec cette prestesse d'esprit qui ne lui fit jamais défaut.
-Nous essayâmes encore quelques recherches, toujours
-infructueuses, et Delphine prétendit que Balzac avait
-imaginé cette ressource de Quinola pour se faire conduire en
-voiture à Auteuil, où il avait affaire, et se procurer
-d'agréables compagnons de route. — Il faut croire,
-cependant, que Balzac trouva seul cette madame
-Fontaine que nous cherchions de concert, car, dans Les
-Comédiens sans le Savoir, il l'a représentée entre sa poule
-Bilouche et son crapaud Astaroth avec une effrayante
-vérité fantastique, si ces deux mots peuvent s'allier
-ensemble. La consulta-t-il sérieusement ? L'alla-t-il voir
-en simple observateur ? Plusieurs passages de La Comédie
-Humaine semblent impliquer chez Balzac une sorte de foi
-aux sciences occultes, sur lesquelles les sciences officielles
-n'ont pas dit encore leur dernier mot.
-
-Vers cette époque, Balzac commença à manifester du
-goût pour les vieux meubles, les bahuts, les potiches ; le
-moindre morceau de bois vermoulu qu'il achetait rue de
-Lappe avait toujours une provenance illustre, et il faisait
-des généalogies circonstanciées à ses moindres bibelots. —
-Il les cachait ça et là, toujours à cause de ces créanciers
-fantastiques dont nous commencions à douter. Nous
-nous amusâmes même à répandre le bruit que Balzac était
-millionnaire, qu'il achetait de vieux bas aux négociants en
-hannetons pour y serrer des onces, des quadruples, des
-génovines, des crusades, des colonnates, des doubles
-louis, à la façon du père Grandet ; nous disions partout
-qu'il avait trois citernes, comme Aboul-Casem, remplies
-jusqu'au bord d'escarboucles, de dinars et de tomans.
-« Théo me fera couper le cou avec ses blagues ! » disait
-Balzac, contrarié et charmé.
-
-Ce qui donnait quelque vraisemblance à nos plaisanteries,
-c'était la nouvelle demeure qu'habitait Balzac, rue
-Fortunée, dans le quartier Beaujon, moins peuplé alors
-qu'il ne l'est aujourd'hui. Il y occupait une petite maison
-mystérieuse qui avait abrité les fantaisies du fastueux
-financier. Du dehors, on apercevait au-dessus du mur une
-sorte de coupole repoussée par le plafond cintré d'un
-boudoir et la peinture fraîche des volets fermés.
-
-Quand on pénétrait dans ce réduit, ce qui n'était pas
-facile, car le maître du logis se celait avec un soin
-extrême, on y découvrait mille détails de luxe et de
-confort en contradiction avec la pauvreté qu'il affectait.
-— Il nous reçut pourtant un jour, et nous pûmes voir
-une salle à manger revêtue de vieux chêne, avec une table,
-une cheminée, des buffets, des crédences et des chaises
-en bois sculpté, à faire envie à Berruguète, à Cornejo
-Duque et à Verbruggen ; un salon de damas bouton d'or,
-à portes, à corniches, à plinthes et embrasures d'ébène ;
-une bibliothèque rangée dans des armoires incrustées
-d'écaille et de cuivre en style de Boule, et dont la porte,
-cachée par des rayons, une fois fermée, est introuvable ;
-une salle de bain en brèche jaune, avec bas-reliefs de stuc :
-un boudoir en dôme, dont les peintures anciennes
-avaient été restaurées par Edmond Hédouin ; une galerie
-éclairée de haut, que nous reconnûmes plus tard dans la
-collection du Cousin Pons. Il y avait sur les étagères toutes
-sortes de curiosités, des porcelaines de Saxe et de Sèvres,
-des cornets de céladon craquelé, et dans l'escalier,
-recouvert d'un tapis, de grands vases de Chine et une
-magnifique lanterne suspendue par un câble de soie
-rouge.
-
-— Vous avez donc vidé un des silos d'Aboul-Casem ?
-dîmes-nous en riant à Balzac, en face de ces splendeurs ;
-vous voyez bien que nous avions raison en vous
-prétendant millionnaire.
-
-— Je suis plus pauvre que jamais, répondait-il en prenant
-un air humble et papelard ; rien de tout cela n'est à moi.
-J'ai meublé la maison pour un ami qu'on attend. — Je ne
-suis que le gardien et le portier de l'hôtel.
-
-Nous citons là ses paroles textuelles. Cette réponse, il la
-fit d'ailleurs à plusieurs personnes étonnées comme nous.
-Le mystère s'expliqua bientôt par le mariage de Balzac
-avec la femme qu'il aimait depuis longtemps.
-
-Il y a un proverbe turc qui dit : « Quand la maison est
-finie, la mort entre. » C'est pour cela que les sultans ont
-toujours un palais en construction qu'ils se gardent bien
-d'achever. La vie semble ne vouloir rien de complet —
-que le malheur. Rien n'est redoutable comme un souhait
-réalisé.
-
-Les fameuses dettes étaient enfin payées, l'union rêvée
-accomplie, le nid pour le bonheur ouaté et garni de duvet ;
-comme s'ils eussent pressenti sa fin prochaine, les
-envieux de Balzac commençaient à le louer : Les Parents
-Pauvres, Le Cousin Pons, où le génie de l'auteur brille de
-tout son éclat, ralliaient tous les suffrages. — C'était trop
-beau ; il ne lui restait plus qu'à mourir.
-
-Sa maladie fit de rapides progrès, mais personne ne
-croyait à un dénoûment fatal, tant on avait confiance
-dans l'athlétique organisation de Balzac. Nous pensions
-fermement qu'il nous enterrerait tous.
-
-Nous allions faire un voyage en Italie, et avant de partir
-nous voulûmes dire adieu à notre illustre ami. Il était sorti
-en calèche pour retirer à la douane quelque curiosité
-exotique. Nous nous éloignâmes rassuré, et au moment
-où nous montions en voiture, on nous remit un billet de
-madame de Balzac, qui nous expliquait obligeamment et
-avec des regrets polis pourquoi nous n'avions pas trouvé
-son mari à la maison. Au bas de la lettre, Balzac avait
-tracé ces mots.
-
- « Je ne puis ni lire, ni écrire.
- » De Balzac. »
-
-Nous avons gardé comme une relique cette ligne sinistre,
-la dernière probablement qu'écrivit l'auteur de La Comédie
-Humaine ; c'était, et nous ne le comprîmes pas d'abord, le
-cri suprême, Eli lamma Sabacthanni ! du penseur et du
-travailleur. — L'idée que Balzac pût mourir ne nous vint
-seulement pas.
-
-A quelques jours de là, nous prenions une glace au café
-Florian, sur la place Saint-Marc ; le Journal des Débats, une
-des rares feuilles françaises qui pénètrent à Venise, se
-trouva sous notre main, et nous y vîmes annoncer la mort
-de Balzac. — Nous faillîmes tomber de notre chaise sur
-les dalles de la place à cette foudroyante nouvelle, et à
-notre douleur se mêla bien vite un mouvement
-d'indignation et de révolte peu chrétien, car toutes les
-âmes ont devant Dieu une égale valeur. Nous venions de
-visiter justement l'hôpital des fous dans l'île de San-Servolo,
-et nous avions vu là des idiots décrépits, des
-gâteux octogénaires, des larves humaines que ne dirigeait
-même plus l'instinct animal, et nous nous demandâmes
-pourquoi ce cerveau lumineux s'était éteint comme un
-flambeau qu'on souffle, lorsque la vie tenace persistait
-dans ces têtes obscures vaguement traversées de lueurs
-trompeuses.
-
-Neuf ans déjà se sont écoulés depuis cette date fatale. La
-postérité a commencé pour Balzac ; chaque jour il semble
-plus grand. Lorsqu'il était mêlé à ses contemporains, on
-l'appréciait mal, on ne le voyait que par fragments sous
-des aspects parfois défavorables : maintenant l'édifice
-qu'il a bâti s'élève à mesure qu'on s'en éloigne, comme la
-cathédrale d'une ville que masquaient les maisons
-voisines, et qui à l'horizon se dessine immense au-dessus
-des toits aplatis. Le monument n'est pas achevé, mais, tel
-qu'il est, il effraye par son énormité, et les générations
-surprises se demanderont quel est le géant qui a soulevé
-seul ces blocs formidables et monté si haut cette Babel où
-bourdonne toute une société.
-
-Quoique mort, Balzac a pourtant encore des détracteurs ;
-on jette à sa mémoire ce reproche banal d'immoralité,
-dernière injure de la médiocrité impuissante et jalouse, ou
-même de la pure bêtise. L'auteur de La Comédie Humaine,
-non-seulement n'est pas immoral, mais c'est même un
-moraliste austère. Monarchique et catholique, il défend
-l'autorité, exalte la religion, prêche le devoir, morigène la
-passion, et n'admet le bonheur que dans le mariage et la
-famille.
-
-« L'homme, dit-il, n'est ni bon, ni méchant ; il naît avec
-des instincts et des aptitudes ; la société, loin de le
-dépraver, comme l'a prétendu Rousseau, le perfectionne,
-le rend meilleur ; mais l'intérêt développe aussi ses
-penchants mauvais. Le christianisme, et surtout le
-catholicisme, étant, comme je l'ai dit dans Le Médecin de
-Campagne, un système complet de répression des
-tendances dépravées de l'homme, est le plus grand
-élément de l'ordre social. »
-
-Et avec une ingénuité qui sied à un grand homme,
-prévoyant le reproche d'immoralité que lui adresseront
-des esprits mal faits, il dénombre les figures
-irréprochables comme vertu qui se trouvent dans La
-Comédie Humaine : Pierrette Lorrain, Ursule Mirouët,
-Constance Birotteau, la Fosseuse, Eugénie Grandet,
-Marguerite Claës, Pauline de Villenoix, madame Jules,
-madame de la Chanterie, Eve Chardon, mademoiselle
-d'Esgrignon, madame Firmiani, Agathe Rouget, Renée de
-Maucombe, sans compter parmi les hommes, Joseph Le
-Bas, Genestas, Benassis, le curé Bonnet, le médecin
-Minoret, Pillerault, David Séchard, les deux Birotteau, le
-curé Chaperon, le juge Popinot, Bourgeat, les Sauviat, les
-Tascherons, etc.
-
-Les figures de coquins ne manquent pas, il est vrai, dans
-La Comédie Humaine. Mais Paris est-il peuplé
-exclusivement par des anges ?
-
-FIN

[Copyright notice: This work is in the public domain.]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Honoré de Balzac, by Théophile Gautier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HONORÉ DE BALZAC ***
-
-***** This file should be named 53399-0.txt or 53399-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/3/3/9/53399/
-
-Produced by Transcribed and produced by David Desmond
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-