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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Honoré de Balzac - -Author: Théophile Gautier - -Release Date: October 29, 2016 [EBook #53399] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HONORÉ DE BALZAC *** - - - - -Produced by Transcribed and produced by David Desmond - - - - - -HONORÉ DE BALZAC -PAR -THÉOPHILE GAUTIER - -ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE - -PARIS -POULET-MALASSIS ET DE BROISE -LIBRAIRES-ÉDITEURS -9, rue des Beaux-Arts -1859 - -Transcrit par David Desmond - -I - -Vers 1835, nous habitions deux petites chambres dans -l'impasse du Doyenné, à la place à peu près qu'occupe -aujourd'hui le pavillon Mollien. Quoique situé au centre -de Paris, en face des Tuileries, à deux pas du Louvre, -l'endroit était désert et sauvage, et il fallait certes de la -persistance pour nous y découvrir. Cependant un matin -nous vîmes un jeune homme aux façons distinguées, à -l'air cordial et spirituel, franchir notre seuil en s'excusant -de s'introduire lui-même ; c'était Jules Sandeau : il venait -nous recruter de la part de Balzac pour La Chronique de -Paris, un journal hebdomadaire dont on a sans doute -gardé le souvenir, mais qui ne réussit pas pécuniairement -comme il le méritait. Balzac, nous dit Sandeau, avait lu -Mademoiselle de Maupin, tout récemment parue alors, et il -en avait fort admiré le style ; aussi désirait-il assurer notre -collaboration à la feuille qu'il patronnait et dirigeait. Un -rendez-vous fut pris pour nous mettre en rapport, et de -ce jour date entre nous une amitié que la mort seule -rompit. - -Si nous avons raconté cette anecdote, ce n'est pas parce -qu'elle est flatteuse pour nous, mais parce qu'elle honore -Balzac, qui, déjà illustre, faisait chercher un jeune écrivain -obscur débutant d'hier et l'associait à ses travaux sur un -pied de camaraderie et d'égalité parfaites. En ce temps, il -est vrai, Balzac n'était pas encore l'auteur de La Comédie -Humaine, mais il avait fait, outre plusieurs nouvelles, La -Physiologie du Mariage, La Peau de Chagrin, Louis Lambert, -Seraphita, Eugénie Grandet, l'Histoire des Treize, Le Médecin de -Campagne, Père Goriot, c'est-à-dire, en temps ordinaire, de -quoi fonder cinq ou six réputations. Sa gloire naissante, -renforcée chaque mois de nouveaux rayons, brillait de -toutes les splendeurs de l'aurore ; et certes il fallait un vif -éclat pour luire sur le ciel où éclataient à la fois -Lamartine, Victor Hugo, de Vigny, de Musset, Sainte-Beuve, -Alexandre Dumas, Mérimée, George Sand, et tant -d'autres encore ; mais à aucune époque de sa vie Balzac -ne se posa en Grand Lama littéraire, et il fut toujours bon -compagnon ; il avait de l'orgueil, mais était entièrement -dénué de vanité. - -Il demeurait en ce temps-là au bout du Luxembourg, près -de l'Observatoire, dans une petite rue peu fréquentée -baptisée du nom de Cassini, sans doute à cause du -voisinage astronomique. Sur le mur du jardin qui en -occupait presque tout un côté, et au bout duquel se -trouvait le pavillon habité par Balzac, on lisait : Labsolu, -marchand de briques. Cette enseigne bizarre, qui subsiste -encore, si nous ne nous trompons, nous frappa beaucoup ; -La Recherche de l'Absolu n'eut peut-être pas d'autre point -de départ. Ce nom fatidique a probablement suggéré à -l'auteur l'idée de Balthasar Claës au pourchas de son rêve -impossible. - -Quand nous le vîmes pour la première fois, Balzac, -plus âgé d'un an que le siècle, avait environ trente-six ans, -et sa physionomie était de celles qu'on n'oublie plus. En -sa présence, la phrase de Shakespeare sur César vous -revenait à la mémoire : « Devant lui, la nature pouvait se -lever hardiment et dire à l'univers : C'est là un homme ! » - -Le cœur nous battait fort, car jamais nous n'avons abordé -sans tremblement un maître de la pensée, et tous les -discours que nous avions préparés en chemin nous -restèrent à la gorge pour ne laisser passer qu'une phrase -stupide équivalant à celle-ci : Il fait aujourd'hui une belle -température. Henri Heine, lorsqu'il alla visiter Gœthe, ne -trouva non plus autre chose à dire, sinon que les prunes -tombées des arbres sur la route d'Iéna à Weimar étaient -excellentes contre la soif, ce qui fit doucement rire le -Jupiter de la poésie allemande. Balzac, qui vit notre -embarras, nous eut bientôt mis à l'aise, et pendant le -déjeuner le sang-froid nous revint assez pour l'examiner -en détail. - -Il portait dès lors, en guise de robe de chambre, ce froc -de cachemire ou de flanelle blanche retenu à la ceinture -par une cordelière, dans lequel, quelque temps plus tard, -il se fit peindre par Louis Boulanger. Quelle fantaisie -l'avait poussé à choisir, de préférence à un autre, ce -costume qu'il ne quitta jamais ? Nous l'ignorons, peut-être -symbolisait-il à ses yeux la vie claustrale à laquelle le -condamnaient ses labeurs, et, bénédictin du roman, en -avait-il pris la robe ? Toujours est-il que ce froc blanc lui -seyait à merveille. Il se vantait, en nous montrant ses -manches intactes, de n'en avoir jamais altéré la pureté par -la moindre tache d'encre, « car, disait-il, le vrai littérateur -doit être propre dans son travail. » - -Son froc rejeté en arrière laissait à découvert son col -d'athlète ou de taureau, rond comme un tronçon de -colonne, sans muscles apparents et d'une blancheur -satinée qui contrastait avec le ton plus coloré de la face. A -cette époque, Balzac, dans toute la force de l'âge, -présentait les signes d'une santé violente peu en harmonie -avec les pâleurs et les verdeurs romantiques à la mode. -Son pur sang tourangeau fouettait ses joues pleines d'une -pourpre vivace et colorait chaudement ses bonnes lèvres -épaisses et sinueuses, faciles au rire ; de légères -moustaches et une mouche en accentuaient les contours -sans les cacher ; le nez, carré du bout, partagé en deux -lobes, coupé de narines bien ouvertes, avait un caractère -tout à fait original et particulier ; aussi Balzac, en posant -pour son buste, le recommandait-il à David d'Angers : « -Prenez garde à mon nez ; — mon nez c'est un monde ! — » -Le front était beau, vaste, noble, sensiblement plus -blanc que le masque, sans autre pli qu'un sillon -perpendiculaire à la racine du nez ; les protubérances de -la mémoire des lieux formaient une saillie très-prononcée -au-dessus des arcades sourcilières ; les cheveux -abondants, longs, durs et noirs, se rebroussaient en -arrière comme une crinière léonine. Quant aux yeux, il -n'en exista jamais de pareils. Ils avaient une vie, une -lumière, un magnétisme inconcevables. Malgré les veilles -de chaque nuit, la sclérotique en était pure, limpide, -bleuâtre, comme celle d'un enfant ou d'une vierge, et -enchâssait deux diamants noirs qu'éclairaient par instants -de riches reflets d'or : c'étaient des yeux à faire baisser la -prunelle aux aigles, à lire à travers les murs et les -poitrines, à foudroyer une bête fauve furieuse, des yeux -de souverain, de voyant, de dompteur. - -Madame E. de Girardin, dans son roman intitulé La -Canne de M. de Balzac, parle de ces yeux éclatants : - -« Tancrède aperçut alors, au front de cette sorte de -massue, des turquoises, de l'or, des ciselures merveilleuses ; -et derrière tout cela de grands yeux noirs plus brillants -que les pierreries. » - -Ces yeux extraordinaires, dès qu'on avait rencontré leur -regard, empêchaient de remarquer ce que les autres traits -pouvaient présenter de trivial ou d'irrégulier. - -L'expression habituelle de la figure était une sorte -d'hilarité puissante, de joie rabelaisienne et monacale — -le froc contribuait sans doute à faire naitre cette idée — -qui vous faisaient penser à frère Jean des Entommeures, -mais agrandi et relevé par un esprit de premier ordre. - -Selon son habitude, Balzac s'était levé à minuit et avait -travaillé jusqu'à notre arrivée. Ses traits n'accusaient -cependant aucune fatigue, à part une légère couche de -bistre sous les paupières, et il fut pendant tout le déjeuner -d'une gaieté folle. Peu à peu la conversation dériva vers la -littérature, et il se plaignit de l'énorme difficulté de la -langue française. Le style le préoccupait beaucoup, et il -croyait sincèrement n'en pas avoir. Il est vrai qu'alors on -lui refusait généralement cette qualité. L'école de Hugo, -amoureuse du XVIème siècle et du moyen-âge, savante -en coupes, en rhythmes, en structures, en périodes, riche -de mots, brisée à la prose par la gymnastique du vers, -opérant d'ailleurs d'après un maître aux procédés certains, -ne faisait cas que de ce qui était bien écrit, c'est-à-dire -travaillé et monté de ton outre mesure, et trouvait de plus -la représentation des mœurs modernes inutile, bourgeoise -et manquant de lyrisme. Balzac, malgré la vogue dont il -commençait à jouir dans le public, n'était donc pas admis -parmi les dieux du romantisme, et il le savait. Tout en -dévorant ses livres, on ne s'arrêtait pas à leur côté sérieux, -et même pour ses admirateurs, il resta longtemps — le -plus fécond de nos romanciers, — et pas autre chose ; — -cela surprend aujourd'hui, mais nous pouvons répondre -de la vérité de notre assertion. Aussi se donnait-il un mal -horrible afin d'arriver au style, et, dans son souci de -correction, consultait-il des gens qui lui étaient cent fois -inférieurs. Il avait, disait-il, avant de rien signer, écrit, -sous différents pseudonymes (Horace de Saint-Aubin, L. -de Viellerglé, etc.), une centaine de volumes « pour se -délier la main. » Cependant il possédait déjà sa forme sans -en avoir la conscience. - -Mais revenons à notre déjeuner. Tout en causant, Balzac -jouait avec son couteau ou sa fourchette, et nous -remarquâmes ses mains qui étaient d'une beauté rare, de -vraies mains de prélat, blanches, aux doigts menus et -potelés, aux ongles roses et brillants ; il en avait la -coquetterie et souriait de plaisir quand on les regardait. Il -y attachait un sens de race et d'aristocratie. Lord Byron -dit, dans une note, avec une visible satisfaction, qu'Ali-Pacha -lui fit compliment de la petitesse de son oreille, et -en inféra qu'il était bon gentilhomme. Une semblable -remarque sur ses mains eût également flatté Balzac, et -plus que l'éloge d'un de ses livres. Il avait même une sorte -de prévention contre ceux dont les extrémités -manquaient de finesse. Le repas était assez délicat ; un -pâté de foie gras y figurait, mais c'était une dérogation à -sa frugalité habituelle, comme il le fit remarquer en riant, -et pour « cette solennité » il avait emprunté des couverts -d'argent à son libraire ! - -Nous nous retirâmes après avoir promis des articles pour -La Chronique de Paris, ou parurent Le Tour en Belgique, La -Morte Amoureuse, La Chaîne d'Or, et autres travaux -littéraires. Charles de Bernard, appelé aussi par Balzac, y -fit La Femme de Quarante Ans, La Rose Jaune, et quelques -nouvelles recueillies depuis en volumes. Balzac, comme -on sait, avait inventé la femme de trente ans ; son -imitateur ajouta deux lustres à cet âge déjà vénérable, et -son héroïne n'en obtint pas moins de succès. - -Avant d'aller plus loin, arrêtons-nous un peu et donnons -quelques détails sur la vie de Balzac antérieurement à -notre connaissance avec lui. Nos autorités seront -madame de Surville, sa sœur, et lui-même. - -Balzac naquit à Tours, le 16 mai 1799, le jour de la fête de -saint Honoré dont on lui donna le nom, qui parut bien -sonnant et de bon augure. Le petit Honoré ne fut pas un -enfant prodige ; il n'annonça pas prématurément qu'il -ferait La Comédie Humaine. C'était un garçon frais, vermeil, -bien portant, joueur, aux yeux brillants et doux, mais que -rien ne distinguait des autres, du moins à des regards peu -attentifs. A sept ans, au sortir d'un externat de Tours, on -le mit au collège de Vendôme, tenu par des Oratoriens, -où il passa pour un élève très-médiocre. - -La première partie de Louis Lambert contient, sur ce -temps de la vie de Balzac, de curieux renseignements. -Dédoublant sa personnalité, il s'y peint comme ancien -condisciple de Louis Lambert, tantôt parlant en son nom, -et tantôt prêtant ses propres sentiments à ce personnage -imaginaire, mais pourtant très-réel, puisqu'il est une sorte -d'objectif de l'âme même de l'écrivain. - -« Situé au milieu de la ville, sur la petite rivière du Loir -qui en baigne les bâtiments, le collège forme une vaste -enceinte où sont enfermés les établissements nécessaires -à une institution de ce genre : une chapelle, un théâtre, -une infirmerie, une boulangerie, des cours d'eau. Ce -collège, le plus célèbre foyer d'instruction que possèdent -les provinces du centre, est alimenté par elles et par nos -colonies. L'éloignement ne permet donc pas aux parents -d'y venir souvent voir leurs enfants ; la règle interdisait -d'ailleurs les vacances externes. Une fois entrés, les élèves -ne sortaient du collège qu'à la fin de leurs études. A -l'exception des promenades faites extérieurement sous la -conduite des Pères, tout avait été calculé pour donner à -cette maison les avantages de la discipline conventuelle. -De mon temps, le correcteur était encore un vivant -souvenir, et la férule de cuir y jouait avec honneur son -terrible rôle. » - -C'est ainsi que Balzac peint ce formidable collège, qui -laissa dans son imagination de si persistants souvenirs. - -Il serait curieux de comparer la nouvelle intitulée William -Wilson, où Edgar Poe décrit, avec les mystérieux -grossissements de l'enfance, le vieux bâtiment du temps -de la reine Elisabeth où son héros est élevé avec un -compagnon non moins étrange que Louis Lambert ; mais -ce n'est pas ici le lieu de faire ce rapprochement, que -nous nous contentons d'indiquer. - -Balzac souffrit prodigieusement dans ce collège, où sa -nature rêveuse était meurtrie à chaque instant par une -règle inflexible. Il négligeait de faire ses devoirs ; mais, -favorisé par la complicité tacite d'un répétiteur de -mathématiques, en même temps bibliothécaire et occupé -de quelque ouvrage transcendantal, il ne prenait pas sa -leçon et emportait les livres qu'il voulait. Tout son temps -se passait à lire en cachette. Aussi fut-il bientôt l'élève le -plus puni de sa classe. Les pensums, les retenues -absorbèrent le temps des récréations. - -A certaines natures d'écoliers, les châtiments inspirent -une sorte de rébellion stoïque, et ils opposent aux -professeurs exaspérés la même impassibilité dédaigneuse -que les guerriers sauvages captifs aux ennemis qui les -torturent. Ni le cachot, ni la privation d'aliments, ni la -férule ne parviennent à leur arracher la moindre plainte ; -ce sont alors entre le maître et l'élève des luttes horribles, -inconnues des parents, où la constance des martyrs et -l'habileté des bourreaux se trouvent égalées. Quelques -professeurs nerveux ne peuvent supporter le regard plein -de haine, de mépris et de menace par lequel un bambin -de huit ou dix ans les brave. - -Rassemblons ici quelques détails caractéristiques qui, sous -le nom de Louis Lambert, reviennent à Balzac. -« Accoutumé au grand air, à l'indépendance d'une -éducation laissée au hasard, caressé par les tendres soins -d'un vieillard qui le chérissait, habitué à penser sous le -soleil, il lui fut bien difficile de se plier à la règle du -collège, de marcher dans le rang, de vivre entre les quatre -murs d'une salle où quatre-vingts jeunes gens étaient -silencieux, assis sur un banc de bois, chacun devant son -pupitre. Ses sens possédaient une perfection qui leur -donnait une exquise délicatesse, et tout souffrit chez lui -de cette vie en commun ; les exhalaisons par lesquelles -l'air était corrompu, mêlées à la senteur d'une classe -toujours sale et encombrée des débris de nos déjeuners et -de nos goûters, affectèrent son odorat, ce sens qui, plus -directement en rapport que les autres avec le système -cérébral, doit causer par ses altérations d'invincibles -ébranlements aux organes de la pensée ; outre ces causes -de corruption atmosphérique, il se trouvait dans nos -salles d'étude des baraques où chacun mettait son butin, -les pigeons tués pour les jours de fête ou les mets dérobés -au réfectoire. Enfin nos salles contenaient encore une -pierre immense où restaient en tout temps deux seaux -pleins d'eau où nous allions chaque matin nous -débarbouiller le visage et nous laver les mains à tour de -rôle, en présence du maître. Nettoyé une seule fois par -jour, avant notre réveil, notre local demeurait toujours -malpropre. Puis, malgré le nombre des fenêtres et la -hauteur de la porte, l'air y était incessamment vicié par les -émanations du lavoir, de la baraque, par les mille -industries de chaque écolier, sans compter nos quatre-vingts -corps réunis. — Cette espèce d'humus collégial, -mêlé sans cesse à la boue que nous rapportions des cours, -formait un fumier d'une insupportable puanteur. La -privation de l'air pur et parfumé des campagnes dans -lequel il avait jusqu'alors vécu, le changement de ses -habitudes, la discipline, tout contrista Lambert. La tête -toujours appuyée sur sa main gauche et le bras accoudé à -son pupitre, il passait les heures d'étude à regarder dans la -cour le feuillage des arbres ou les nuages du ciel. Il -semblait étudier ses leçons ; mais, voyant sa plume -immobile ou sa page restée blanche, le régent lui criait : -Vous ne faites rien, Lambert. » - -A cette peinture si vive et si vraie des souffrances de la -vie de collège, ajoutons encore ce morceau où Balzac, se -désignant dans sa dualité sous le double sobriquet de -Pythagore et du Poète, l'un porté par la moitié de lui-même -personnifiée en Louis Lambert, l'autre par la moitié -de son identité avouée, explique admirablement pourquoi -il passa aux yeux des professeurs pour un enfant -incapable : - -« Notre indépendance, nos occupations illicites, notre -fainéantise apparente, l'engourdissement dans lequel nous -restions, nos punitions constantes, notre répugnance -pour nos devoirs et nos pensums, nous valurent la -réputation d'être des enfants lâches et incorrigibles : nos -maîtres nous méprisèrent, et nous tombâmes également -dans le plus affreux discrédit auprès de nos camarades, à -qui nous cachions nos études de contrebande par crainte -de leurs moqueries. Cette double mésestime, injuste chez -les Pères, était un sentiment naturel chez nos condisciples ; -nous ne savions ni jouer à la balle, ni courir, ni monter -sur les échasses aux jours d'amnistie, quand par hasard -nous obtenions un instant de liberté ; nous ne partagions -aucun des plaisirs à la mode dans le collège ; étrangers -aux jouissances de nos camarades, nous restions seuls, -mélancoliquement assis sous quelque arbre de la cour. Le -Poète et Pythagore furent donc une exception, une vie en -dehors de la vie commune. L'instinct si pénétrant, -l'amour-propre si délicat des écoliers, leur firent -pressentir des esprits situés plus haut ou plus bas que ne -l'étaient les leurs ; de là, chez les uns, haine de notre -muette aristocratie ; chez les autres, mépris de notre -inutilité ; ces sentiments étaient entre nous à notre insu, -peut-être ne les ai-je devinés qu'aujourd'hui. Nous vivions -donc exactement comme deux rats tapis dans un coin de -la salle où étaient nos pupitres, également retenus là -durant les heures d'étude et pendant celles des -récréations. » - -Le résultat de ces travaux cachés, de ces méditations qui -prenaient le temps des études, fut ce fameux Traité de la -Volonté dont il est parlé plusieurs fois dans La Comédie -Humaine. Balzac regretta toujours la perte de cette -première œuvre qu'il esquisse sommairement dans Louis -Lambert, et il raconte avec une émotion que le temps n'a -pas diminuée la confiscation de la boîte où était serré le -précieux manuscrit ; des condisciples jaloux essayent -d'arracher le coffret aux deux amis qui le défendent avec -acharnement : « Soudain, attiré par le bruit de la bataille, -le père Haugoult intervint brusquement et s'enquit de la -dispute. Ce terrible Haugoult nous ordonna de lui -remettre la cassette ; Lambert lui livra la clef, le régent -prit les papiers, les feuilleta ; puis il dit en les confisquant : -— Voilà donc les bêtises pour lesquelles vous négligez -vos devoirs ! — De grosses larmes tombèrent des yeux -de Lambert, arrachées autant par la conscience de sa -supériorité morale offensée que par l'insulte gratuite et la -trahison qui nous accablaient. — Le père Haugoult -vendit probablement à un épicier de Vendôme le Traité de -la Volonté, sans connaître l'importance des trésors -scientifiques dont les germes avortés se dissipèrent en -d'ignorantes mains. » - -Après ce récit il ajoute : « Ce fut en mémoire de la -catastrophe arrivée au livre de Louis que dans l'ouvrage -par lequel commencent ces études je me suis servi pour -une œuvre fictive du titre réellement inventé par -Lambert, et que j'ai donné le nom (Pauline) d'une femme -qui lui fut chère à une jeune fille pleine de dévouement. » - -En effet, si nous ouvrons La Peau de Chagrin, nous y -trouvons dans la confession de Raphaël les phrases -suivantes : « Toi seul admiras ma Théorie de la Volonté, ce -long ouvrage pour lequel j'avais appris les langues -orientales, l'anatomie, la physiologie, auquel j'avais -consacré la plus grande partie de mon temps, œuvre qui, -si je ne me trompe, complétera les travaux de Mesmer, de -Lavater, de Gall, de Bichat, en ouvrant une nouvelle -route à la science humaine ; là s'arrête ma belle vie, ce -sacrifice de tous les jours, ce travail de ver à soie, inconnu -au monde, et dont la seule récompense est peut-être dans -le travail même ; depuis l'âge de raison jusqu'au jour où -j'eus terminé ma Théorie, j'ai observé, appris, écrit, lu sans -relâche, et ma vie fut comme un long pensum ; amant -efféminé de la paresse orientale, amoureux de mes rêves, -sensuel, j'ai toujours travaillé, me refusant à goûter les -jouissances de la vie parisienne ; gourmand, j'ai été sobre ; -aimant la marche et les voyages maritimes, désirant visiter -des pays, trouvant encore du plaisir à faire comme un -enfant des ricochets sur l'eau, je suis resté constamment -assis, une plume à la main ; bavard, j'allais écouter en -silence les professeurs aux cours publics de la -Bibliothèque et du Muséum ; j'ai dormi sur mon grabat -solitaire comme un religieux de l'ordre de Saint Benoît, et -la femme était cependant ma seule chimère, une chimère -que je caressais et qui me fuyait toujours ! » - -Si Balzac regretta le Traité de la Volonté, il dut être moins -sensible à la perte de son poème épique sur les Incas, qui -commençait ainsi : - - O Inca, ô roi infortuné et malheureux ! - -Cette inspiration malencontreuse qui lui valut, tout le temps -qu'il resta au collège, le sobriquet dérisoire de poète. -Balzac, il faut l'avouer, n'eut jamais le don de poésie, de -versification du moins ; sa pensée si complexe resta -toujours rebelle au rhythme. - -De ces méditations si intenses, de ces efforts intellectuels -vraiment prodigieux chez un enfant de douze ou -quatorze ans, il résulta une maladie bizarre, une fièvre -nerveuse, une sorte de coma tout à fait inexplicable pour -les professeurs qui n'étaient pas dans le secret des lectures -et des travaux du jeune Honoré, en apparence oisif et -stupide ; nul ne soupçonnait au collège ces précoces -excès d'intelligence, et ne savait qu'au cachot, où il se -faisait mettre journellement afin d'être libre, l'écolier cru -paresseux avait absorbé toute une bibliothèque de livres -sérieux et au-dessus de la portée de son âge. - -Cousons ici quelques lignes curieuses sur la faculté de -lecture attribuée à Louis Lambert, c'est-à-dire à Balzac : - -« En trois ans, Louis Lambert s'était assimilé la substance -des livres qui, dans la bibliothèque de son oncle, -méritaient d'être lus. L'absorption des idées par la lecture -était devenue chez lui un phénomène curieux : son œil -embrassait sept ou huit lignes d'un coup, et son esprit en -appréciait le sens avec une vélocité pareille à celle de son -regard. Souvent même un mot dans la phrase suffisait -pour lui en faire saisir le suc. Sa mémoire était -prodigieuse. Il se souvenait avec une même fidélité des -pensées acquises par la lecture et de celles que la réflexion -ou la conversation lui avaient suggérées. Enfin il -possédait toutes les mémoires : celles des lieux, des noms, -des mots, des choses, des figures ; non-seulement il se -rappelait les objets à volonté, mais encore il les revoyait -en lui-même éclairés et colorés comme ils l'étaient au -moment où il les avait aperçus. Cette puissance -s'appliquait également aux actes les plus insaisissables de -l'entendement. Il se souvenait, suivant son expression, -non-seulement du gisement des pensées dans le livre où il -les avait prises, mais encore des dispositions de son âme à -des époques éloignées. » - -Ce merveilleux don de sa jeunesse, Balzac le conserva -toute sa vie, accru encore, et c'est par lui que peuvent -s'expliquer ses immenses travaux, — véritables travaux -d'Hercule. - -Les professeurs effrayés écrivirent aux parents de Balzac -de le venir chercher en toute hâte. Sa mère accourut et -l'enleva pour le ramener à Tours. L'étonnement de la -famille fut grand lorsqu'elle vit l'enfant maigre et chétif -que le collège lui renvoyait à la place du chérubin qu'il -avait reçu, et la grand-mère d'Honoré en fit la -douloureuse remarque. Non-seulement il avait perdu ses -belles couleurs, son frais embonpoint, mais encore, sous -le coup d'une congestion d'idées, il paraissait imbécile. -Son attitude était celle d'un extatique, d'un somnambule -qui dort les yeux ouverts : perdu dans une rêverie -profonde, il n'entendait pas ce qu'on lui disait, ou son -esprit, revenu de loin, arrivait trop tard à la réponse. Mais -le grand air, le repos, le milieu caressant de la famille, les -distractions qu'on le forçait de prendre et l'énergique sève -de l'adolescence eurent bientôt triomphé de cet état -maladif. Le tumulte causé dans cette jeune cervelle par le -bourdonnement des idées s'apaisa. Les lectures confuses -se classèrent peu à peu ; aux abstractions vinrent se mêler -des images réelles, des observations faites silencieusement -sur le vif ; tout en se promenant et en jouant, il étudiait -les jolis paysages de la Loire, les types de province, la -cathédrale de Saint-Gatien et les physionomies -caractéristiques des prêtres et des chanoines ; plusieurs -cartons qui servirent plus tard à la grande fresque de la -Comédie furent certainement esquissés pendant cette -inaction féconde. Pourtant, pas plus dans la famille qu'au -collège, l'intelligence de Balzac ne fut devinée ou -comprise. Même s'il lui échappait quelque chose -d'ingénieux, sa mère, femme supérieure cependant, lui -disait : « Sans doute, Honoré, tu ne comprends pas ce que -tu dis là ? » Et Balzac de rire, sans s'expliquer davantage, -de ce bon rire qu'il avait. M. de Balzac père, qui tenait à la -fois de Montaigne, de Rabelais et de l'oncle Toby, par sa -philosophie, son originalité et sa bonté (c'est madame de -Surville qui parle), avait un peu meilleure opinion de son -fils, d'après certains systèmes génésiaques qu'il s'était faits -et d'où il résultait qu'un enfant procréé par lui ne pouvait -être un sot : toutefois il ne soupçonnait nullement le futur -grand homme. - -La famille de Balzac étant revenue à Paris, il fut mis en -pension chez M. Lepitre, rue Saint-Louis, et chez MM. -Sganzer et Beuzelin, rue Thorigny au Marais. Là, comme -au collège de Vendôme, son génie ne se décela point, et il -resta confondu parmi le troupeau des écoliers ordinaires. -Aucun pion enthousiasmé ne lui dit : — Tu, Marcellus eris ! -— ou : Sic itur ad astra ! - -Ses classes finies, Balzac se donna cette seconde -éducation qui est la vraie ; il étudia, se perfectionna, suivit -les cours de la Sorbonne et fit son droit, tout en -travaillant chez l'avoué et le notaire. Ce temps, perdu en -apparence, puisque Balzac ne fut ni avoué, ni notaire, ni -avocat, ni juge, lui fit connaître le personnel de la -Bazoche et le mit à même d'écrire plus tard, de façon à -émerveiller les hommes du métier, ce que nous pourrions -appeler le contentieux de La Comédie Humaine. - -Les examens passés, la grande question de la carrière à -prendre se présenta. On voulait faire de Balzac un notaire ; -mais le futur grand écrivain, qui, bien que personne ne -crût à son génie, en avait la conscience, refusa le plus -respectueusement du monde, quoiqu'on lui eût ménagé -une charge à des conditions très favorables. Son père lui -accorda deux ans pour faire ses preuves, et comme la -famille retournait en province, madame de Balzac installa -Honoré dans une mansarde, en lui allouant une pension -suffisante à peine aux plus stricts besoins, espérant qu'un -peu de vache enragée le rendrait plus sage. - -Cette mansarde était perchée rue de Lesdiguières, no 9, -près de l'Arsenal, dont la bibliothèque offrait ses -ressources au jeune travailleur. Sans doute, passer d'une -maison abondante et luxueuse à un misérable réduit serait -une chose dure à un tout autre âge qu'à vingt et un ans, -âge qui était celui de Balzac ; mais si le rêve de tout -enfant est d'avoir des bottes, celui de tout jeune homme -est d'avoir une chambre, une chambre bien à lui, dont il -ait la clef dans sa poche, ne pût-il se tenir debout qu'au -milieu : une chambre, c'est la robe virile, c'est -l'indépendance, la personnalité, l'amour ! - -Voilà donc maître Honoré juché près du ciel, assis devant -sa table, et s'essayant au chef-d'œuvre qui devait donner -raison à l'indulgence de son père et démentir les -horoscopes défavorables des amis. — Chose singulière, -Balzac débuta par une tragédie, par un Cromwell ! Vers ce -temps-là, à peu près, Victor Hugo mettait la dernière -main à son Cromwell, dont la préface fut le manifeste de la -jeune école dramatique. - -II - -En relisant avec attention La Comédie Humaine lorsqu'on a -connu familièrement Balzac, on y retrouve épars une -foule de détails curieux sur son caractère et sur sa vie, -surtout dans ses premiers ouvrages, où il n'est pas encore -tout à fait dégagé de sa personnalité, et, à défaut de sujets, -s'observe et se dissèque lui-même. Nous avons dit qu'il -commença le rude noviciat de la vie littéraire dans une -mansarde de la rue Lesdiguières, près de l'Arsenal. — La -nouvelle de Facino Cane, datée de Paris, mars 1836, et -dédiée à Louise, contient quelques indications précieuses -sur l'existence que menait dans ce nid aérien le jeune -aspirant à la gloire. - -« Je demeurais alors dans une rue que vous ne connaissez -sans doute pas, la rue de Lesdiguières : elle commence -rue Saint-Antoine, en face d'une fontaine, près de la place -de la Bastille, et débouche dans la rue de la Cerisaie. -L'amour de la science m'avait jeté dans une mansarde où -je travaillais pendant la nuit, et je passais le jour dans une -bibliothèque voisine, celle de Monsieur ; je vivais -frugalement, j'avais accepté toutes les conditions de la vie -monastique, si nécessaire aux travailleurs. Quand il faisait -beau, à peine me promenais-je sur le boulevard Bourbon. -— Une seule passion m'entraînait en dehors de mes -habitudes studieuses ; mais n'était-ce pas encore de -l'étude ? J'allais observer les mœurs du faubourg, ses -habitants et leurs caractères. Aussi mal vêtu que les -ouvriers, indifférent au décorum, je ne les mettais point -en garde contre moi : je pouvais me mêler à leurs -groupes, les voir concluant leurs marchés, et se disputant -à l'heure où ils quittent le travail. Chez moi l'observation -était déjà devenue intuitive, elle pénétrait l'âme sans -négliger le corps ; ou plutôt elle saisissait si bien les détails -extérieurs qu'elle allait sur-le-champ au-delà ; elle me -donnait la faculté de vivre de la vie de l'individu sur -laquelle elle s'exerçait en me permettant de me substituer -à lui, comme le derviche des Mille et une Nuits prenait le -corps et l'âme des personnes sur lesquelles il prononçait -certaines paroles. - -» Lorsque, entre onze heures et minuit, je rencontrais un -ouvrier et sa femme revenant de l'Ambigu-Comique, je -m'amusais à les suivre depuis le boulevard du Pont-aux-Choux -jusqu'au boulevard Beaumarchais. Ces braves gens -parlaient d'abord de la pièce qu'ils avaient vue ; de fil en -aiguille ils arrivaient à leurs affaires ; la mère tirait son -enfant par la main sans écouter ni ses plaintes ni ses -demandes. Les deux époux comptaient l'argent qui leur -serait payé le lendemain. Ils le dépensaient de vingt -manières différentes. C'étaient alors des détails de -ménage, des doléances sur le prix excessif des pommes -de terre ou sur la longueur de l'hiver et le -renchérissement des mottes, des représentations -énergiques sur ce qui était dû au boulanger, enfin des -discussions qui s'envenimaient et où chacun déployait -son caractère en mots pittoresques. En entendant ces -gens, je pouvais épouser leur vie, je me sentais leurs -guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs -souliers percés ; leurs désirs, leurs besoins, tout passait -dans mon âme et mon âme passait dans la leur ; c'était le -rêve d'un homme éveillé. Je m'échauffais avec eux contre -les chefs d'atelier qui les tyrannisaient ou contre les -mauvaises pratiques qui les faisaient revenir plusieurs fois -sans les payer. Quitter ses habitudes, devenir un autre que -soi par l'ivresse des facultés morales et jouer ce jeu à -volonté, telle était ma distraction. A quoi dois-je ce don ? -Est-ce une seconde vue ? Est-ce une de ces qualités dont -l'abus mènerait à la folie ? Je n'ai jamais recherché les -causes de cette puissance ; je la possède et je m'en sers, -voilà tout. » - -Nous avons transcrit ces lignes, doublement -intéressantes, parce qu'elles éclairent un côté peu connu -de la vie de Balzac, et qu'elles montrent chez lui la -conscience de cette puissante faculté d'intuition qu'il -possédait déjà à un si haut degré et sans laquelle la -réalisation de son œuvre eût été impossible. Balzac, -comme Vichnou, le dieu indien, possédait le don d'avatar, -c'est-à-dire celui de s'incarner dans des corps différents et -d'y vivre le temps qu'il voulait ; seulement, le nombre des -avatars de Vichnou est fixé à dix : ceux de Balzac ne se -comptent pas, et de plus il pouvait les provoquer à -volonté. — Quoique cela semble singulier à dire en plein -XIXe siècle, Balzac fut un voyant. Son mérite -d'observateur, sa perspicacité de physiologiste, son génie -d'écrivain ne suffisent pas pour expliquer l'infinie variété -des deux ou trois mille types qui jouent un rôle plus ou -moins important dans La Comédie Humaine. Il ne les -copiait pas, il les vivait idéalement, revêtait leurs habits, -contractait leurs habitudes, s'entourait de leur milieu, était -eux-mêmes tout le temps nécessaire. De là viennent ces -personnages soutenus, logiques, ne se démentant et ne -s'oubliant jamais, doués d'une existence intime et -profonde, qui, pour nous servir d'une de ses expressions, -font concurrence à l'état civil. Un véritable sang rouge -circule dans leurs veines au lieu de l'encre qu'infusent à -leurs créations les auteurs ordinaires. - -Cette faculté, Balzac ne la possédait d'ailleurs que pour le -présent. Il pouvait transporter sa pensée dans un marquis, -dans un financier, dans un bourgeois, dans un homme du -peuple, dans une femme du monde, dans une courtisane, -mais les ombres du passé n'obéissaient pas à son appel : il -ne sut jamais, comme Gœthe, évoquer du fond de -l'antiquité la belle Hélène et lui faire habiter le manoir -gothique de Faust. Sauf deux ou trois exceptions, toute -son œuvre est moderne ; il s'était assimilé les vivants, il ne -ressuscitait pas les morts. — L'histoire même le séduisait -peu, comme on peut le voir par ce passage de l'avant-propos -qui précède La Comédie Humaine : « En lisant les -sèches et rebutantes nomenclatures de faits appelées -histoires, qui ne s'est aperçu que les écrivains ont oublié -dans tous les temps, en Egypte, en Perse, en Grèce, à -Rome, de nous donner l'histoire des mœurs ? Le morceau -de Pétrone sur la vie privée des Romains irrite plutôt qu'il -ne satisfait notre curiosité. » - -Cette lacune laissée par les historiens des sociétés -disparues, Balzac se proposa de la combler pour la nôtre, -et Dieu sait s'il remplit fidèlement le programme qu'il -s'était tracé. - -« La société allait être l'historien, je ne devais être que le -secrétaire ; en dressant l'inventaire des vices et des vertus, -en rassemblant les principaux faits des passions, en -peignant les caractères, en choisissant les événements -principaux de la société, en composant des types par la -réunion des traits de plusieurs caractères homogènes, -peut-être pouvais-je arriver à écrire l'histoire oubliée par -tant d'historiens, celle des mœurs. Avec beaucoup de -patience et de courage, je réaliserais, sur la France au -XIXe siècle, ce livre que nous regrettons tous, que Rome, -Athènes, Tyr, Memphis, la Perse, l'Inde, ne nous ont -malheureusement pas laissé sur leur civilisation, et qu'à -l'instar de l'abbé Barthélémy, le courageux et patient -Monteil avait essayé sur le moyen-âge, mais sous une -forme peu attrayante. » - -Mais retournons à la mansarde de la rue Lesdiguières. -Balzac n'avait pas conçu le plan de l'œuvre qui devait -l'immortaliser ; il se cherchait encore avec inquiétude, -anhélation et labeur, essayant tout et ne réussissant à rien ; -pourtant il possédait déjà cette opiniâtreté de travail à -laquelle Minerve, quelque revêche qu'elle soit, doit un -jour ou l'autre céder ; il ébauchait des opéras comiques, -faisait des plans de comédies, de drames et de romans -dont madame de Surville nous a conservé les titres : Stella, -Coqsigrue, Les Deux Philosophes, sans compter le terrible -Cromwell, dont les vers, qui lui coûtaient tant de peine, ne -valaient pas beaucoup mieux que celui par lequel -commençait son poème épique des Incas. - -Figurez-vous le jeune Honoré les jambes entortillées d'un -carrick rapiécé, le haut du corps protégé par un vieux -châle maternel, coiffé d'une sorte de calotte dantesque -dont madame de Balzac connaissait seule la coupe, sa -cafetière à gauche, son encrier à droite, labourant à plein -poitrail et le front penché, comme un bœuf à la charrue, -le champ pierreux et non défriché pour lui de la pensée, -où il traça plus tard des sillons si fertiles. La lampe brille -comme une étoile au front de la maison noire, la neige -descend en silence sur les tuiles disjointes, le vent souffle -à travers la porte et la fenêtre « comme Tulou dans sa -flûte, mais moins agréablement. » - -Si quelque passant attardé eût levé les yeux vers cette -petite lueur obstinément tremblotante, il ne se serait -certes pas douté que c'était l'aurore d'une des plus -grandes gloires de notre siècle. - -Veut-on voir un croquis de l'endroit, transposé, il est vrai, -mais très-exact, dessiné par l'auteur dans La Peau de -Chagrin, cette œuvre qui contient tant de lui-même ? - -« … Une chambre qui avait vue sur les cours des maisons -voisines, par les fenêtres desquelles passaient de longues -perches chargées de linge ; rien n'était plus horrible que -cette mansarde aux murs jaunes et sales, qui sentait la -misère et appelait son savant. La toiture s'y abaissait -régulièrement, et les tuiles disjointes laissaient voir le ciel ; -il y avait place pour un lit, une table, quelques chaises, et -sous l'angle aigu du toit je pouvais loger mon piano … Je -vécus dans ce sépulcre aérien pendant près de trois ans, -travaillant nuit et jour, sans relâche, avec tant de plaisir -que l'étude me semblait être le plus beau thème, la plus -heureuse solution de la vie humaine. Le calme et le -silence nécessaires au savant ont je ne sais quoi de doux -et d'enivrant comme l'amour … L'étude prête une sorte -de magie à tout ce qui nous environne. Le bureau chétif -sur lequel j'écrivais et la basane brune qui le couvrait, -mon piano, mon lit, mon fauteuil, les bizarreries du -papier de tenture, mes meubles, toutes ces choses -s'animèrent et devinrent pour moi d'humbles amis, les -silencieux complices de mon avenir. Combien de fois ne -leur ai-je pas communiqué mon âme en les regardant ? -Souvent, en laissant voyager mes yeux sur une moulure -déjetée, je rencontrais des développements nouveaux, -une preuve frappante de mon système ou des mots que je -croyais heureux pour rendre des pensées presque -intraduisibles. » - -Dans ce même passage, il fait allusion à ses travaux : -« J'avais entrepris deux grandes œuvres ; une comédie -devait en peu de jours me donner une renommée, une -fortune et l'entrée de ce monde où je voulais reparaître en -exerçant les droits régaliens de l'homme de génie. Vous -avez tous vu dans ce chef-d'œuvre la première erreur d'un -jeune homme qui sort du collège, une niaiserie d'enfant ! -Vos plaisanteries ont détruit de fécondes illusions qui -depuis ne se sont pas réveillées … » - -On reconnaît là le malencontreux Cromwell, qui, lu devant -la famille et les amis assemblés, fit un fiasco complet. - -Honoré appela de la sentence devant un arbitre qu'il -accepta comme compétent, un bon vieillard, ancien -professeur à l'Ecole polytechnique. Le jugement fut que -l'auteur devait faire « quoi que ce soit, excepté de la -littérature. » - -Quelle perte pour les lettres, quelle lacune dans l'esprit -humain si le jeune homme se fût incliné devant -l'expérience du vieillard et eût écouté son conseil, qui, -certes, était des plus sages, car il n'y avait pas la moindre -étincelle de génie ni même de talent dans cette tragédie de -rhétorique ! Heureusement Balzac, sous le pseudonyme -de Louis Lambert, n'avait pas fait rien au collège de -Vendôme la Traité de la Volonté. - -Il se soumit à la sentence, mais seulement pour la tragédie ; -il comprit qu'il devait renoncer à marcher sur les traces -de Corneille et de Racine, qu'il admirait alors sous -bénéfice d'inventaire, car jamais génies ne furent plus -contraires au sien. Le roman lui offrait un moule plus -commode, et il écrivit vers cette époque un grand -nombre de volumes qu'il ne signa pas et désavoua -toujours. Le Balzac que nous connaissons et que nous -admirons était encore dans les limbes et luttait vainement -pour s'en dégager. Ceux qui ne le jugeaient capable que -d'être expéditionnaire avaient en apparence raison ; peut-être -même cette ressource lui aurait-elle manqué, car sa -belle écriture devait déjà s'être altérée dans les brouillons -chiffonnés, raturés, surchargés, presque hiéroglyphiques -de l'écrivain luttant avec l'idée et ne se souciant plus de la -beauté du caractère. - -Ainsi, rien n'était résulté de cette claustration rigoureuse, -de cette vie d'ermite dans la Thébaïde dont Raphaël trace -le budget : « Trois sous de pain, deux sous de lait, trois -sous de charcuterie m'empêchaient de mourir de faim et -tenaient mon esprit dans un état de lucidité singulière. -Mon logement me coûtait trois sous par jour ; je brûlais -pour trois sous d'huile par nuit, je faisais moi-même ma -chambre, je portais des chemises de flanelle pour ne -dépenser que deux sous de blanchissage par jour. Je me -chauffais avec du charbon de terre, dont le prix divisé par -les jours de l'année n'a jamais donné plus de deux sous -pour chacun. J'avais des habits, du linge, des chaussures -pour trois années : je ne voulais m'habiller que pour aller -à certains cours publics et aux bibliothèques ; ces -dépenses réunies ne faisaient que dix-huit sous : il restait -deux sous pour les choses imprévues. Je ne me souviens -pas d'avoir, pendant cette longue période de travail, passé -le Pont des Arts, ni jamais acheté d'eau. » - -Sans doute, Raphaël exagère un peu l'économie, mais la -correspondance de Balzac avec sa sœur montre que le -roman ne diffère pas beaucoup de la réalité. La vieille -femme désignée dans ses lettres sous le titre d'Iris la -Messagère, et qui avait soixante-dix ans, ne pouvait être -une ménagère bien active ; aussi Balzac écrit-il : « Les -nouvelles de mon ménage sont désastreuses, les travaux -nuisent à la propreté. Ce coquin de Moi-même se néglige -de plus en plus, il ne descend que tous les trois ou quatre -jours pour les achats, va chez les marchands les plus -voisins et les plus mal approvisionnés du quartier : les -autres sont trop loin, et le garçon économise au moins -ses pas ; de sorte que ton frère (destiné à tant de -célébrité) est déjà nourri absolument comme un grand -homme, c'est-à-dire qu'il meurt de faim. - -» Autre sinistre : le café fait d'affreux gribouillis par terre. -Il faut beaucoup d'eau pour réparer le dégât ; or, l'eau ne -montant pas à ma céleste mansarde (elle y descend -seulement les jours d'orage), il faudra aviser, après l'achat -du piano, à l'établissement d'une machine hydraulique, si -le café continue à s'enfuir pendant que le maître et le -serviteur bayent aux corneilles. » - -Ailleurs, continuant la plaisanterie, il gourmande le -paresseux Moi-même, seul laquais qu'il eût à son service, -qui ne remplit pas la fontaine, laisse librement les moutons -se promener sous le lit, la poussière aveuglante se tamiser -sur les vitres, et les araignées pendre leurs hamacs dans -les angles. - -Dans une autre lettre, il écrit : « J'ai mangé deux melons -… il faudra les payer à force de noix et de pain sec ! » - -Une des rares récréations qu'il se permettait, c'était d'aller -au Jardin des Plantes ou au Père-Lachaise. Du haut de la -colline funèbre, il dominait Paris comme Rastignac à -l'enterrement du père Goriot. Son regard planait sur cet -océan d'ardoises et de tuiles qui recouvrent tant de luxe, -de misère, d'intrigues et de passions. Comme un jeune -aigle, il couvait sa proie du regard ; mais il n'avait encore -ni les ailes, ni le bec, ni les serres, quoique son œil déjà -pût se fixer sur le soleil. — Il disait, en contemplant les -tombes : « Il n'y a de belles épitaphes que celles-ci : La -Fontaine, Masséna, Molière : un seul nom qui dit tout et -qui fait rêver ! » - -Cette phrase contient comme une vague aperception -prophétique que l'avenir réalisa, hélas ! , trop tôt. Au -penchant de la colline, sur une pierre sépulcrale, au-dessous -d'un buste en bronze coulé d'après le marbre de -David, ce mot BALZAC dit tout et fait rêver le -promeneur solitaire. - -Le régime diététique préconisé par Raphaël pouvait être -favorable à la lucidité du cerveau ; mais certes, il ne valait -rien pour un jeune homme habitué au confort de la vie de -famille. Quinze mois passés sous ces plombs intellectuels, -plus tristes, à coup sûr, que ceux de Venise, avaient fait -du frais Tourangeau aux joues satinées et brillantes un -squelette parisien, hâve et jaune, presque méconnaissable. -Balzac rentra dans la maison paternelle, où le veau gras -fut tué pour le retour de cet enfant peu prodigue. - -Nous glisserons légèrement sur le temps de sa vie où il -essaya de s'assurer l'indépendance par des spéculations de -librairie auxquelles ne manquèrent que des capitaux pour -être heureuses. Ces tentatives l'endettèrent, engagèrent -son avenir, et malgré les secours dévoués, mais trop -tardifs peut-être de la famille, lui imposèrent ce rocher de -Sisyphe qu'il remonta tant de fois jusqu'au bord du -plateau, et qui retombait toujours plus écrasant sur ses -épaules d'Atlas, chargées en outre de tout un monde. - -Cette dette qu'il se faisait un devoir sacré d'acquitter, car -elle représentait la fortune d'êtres chers, fut la Nécessité -au fouet armé de pointes, à la main pleine de clous de -bronze qui le harcela nuit et jour, sans trêve ni pitié, lui -faisant regarder comme un vol une heure de repos ou de -distraction. Elle domina douloureusement toute sa vie, et -la rendit souvent inexplicable pour qui n'en possédait pas -le secret. - -Ces indispensables détails biographiques indiqués, -arrivons à nos impressions directes et personnelles sur -Balzac. - -Balzac, cet immense cerveau, ce physiologiste si -pénétrant, cet observateur si profond, cet esprit si intuitif, -ne possédait pas le don littéraire : chez lui s'ouvrait un -abîme entre la pensée et la forme. Cet abîme, surtout -dans les premiers temps, il désespéra de le franchir. Il y -jetait sans le combler volume sur volume, veille sur veille, -essai sur essai ; toute une bibliothèque de livres inavoués -y passa. Une volonté moins robuste se fût découragée -mille fois ; mais par bonheur Balzac avait une confiance -inébranlable dans son génie, méconnu de tout le monde. -Il voulait être un grand homme, et il le fut par -d'incessantes projections de ce fluide plus puissant que -l'électricité, et dont il fait de si subtiles analyses dans Louis -Lambert. - -Contrairement aux écrivains de l'école romantique, qui -tous se distinguèrent par une hardiesse et une facilité -d'exécution étonnantes, et produisirent leurs fruits -presque en même temps que leurs fleurs, dans une -éclosion pour ainsi dire involontaire, Balzac, l'égal de tous -comme génie, ne trouvait pas son moyen d'expression, -ou ne le trouvait qu'après des peines infinies. Hugo disait -dans une de ses préfaces, avec sa fierté castillane : « Je ne -sais pas l'art de souder une beauté à la place d'un défaut, -et je me corrige dans un autre ouvrage. » Mais Balzac -zébrait de ratures une dixième épreuve, et lorsqu'il nous -voyait renvoyer à La Chronique de Paris l'épreuve de -l'article fait d'un jet, sur le coin d'une table, avec les seules -corrections typographiques, il ne pouvait croire, quelque -content qu'il en fût d'ailleurs, que nous y eussions mis -tout notre talent. « En le remaniant encore deux ou trois -fois, il eût été mieux, » nous disait-il. - -Se donnant pour exemple, il nous prêchait une étrange -hygiène littéraire. Il fallait nous cloîtrer deux ou trois ans, -boire de l'eau, manger des lupins détrempés comme -Protogène, nous coucher à six heures du soir, nous lever -à minuit, et travailler jusqu'au matin, employer la journée -à revoir, étendre, émonder, perfectionner, polir le travail -nocturne, corriger les épreuves, prendre les notes, faire -les études nécessaires, et vivre surtout dans la chasteté la -plus absolue. Il insistait beaucoup sur cette dernière -recommandation, bien rigoureuse pour un jeune homme -de vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Selon lui la chasteté -réelle développait au plus haut degré les puissances de -l'esprit, et donnait à ceux qui la pratiquaient des facultés -inconnues. Nous objections timidement que les plus -grands génies ne s'étaient interdit ni l'amour, ni la -passion, ni même le plaisir, et nous citions des noms -illustres. Balzac hochait la tête et répondait : « Ils auraient -fait bien autre chose, sans les femmes ! » - -Toute la concession qu'il put nous accorder, et encore la -regrettait-il, fut de voir la personne aimée une demi-heure -chaque année. Il permettait les lettres : « cela formait le -style. » - -Moyennant ce régime, il promettait de faire de nous, avec -les dispositions naturelles qu'il se plaisait à nous -reconnaître, un écrivain de premier ordre. On voit bien à -nos œuvres que nous n'avons pas suivi ce plan d'études si -sage. - -Il ne faut pas croire que Balzac plaisantât en nous traçant -cette règle que des trappistes ou des chartreux eussent -trouvée dure. Il était parfaitement convaincu, et parlait -avec une éloquence telle qu'à plusieurs reprises nous -essayâmes consciencieusement de cette méthode d'avoir -du génie ; nous nous levâmes plusieurs fois à minuit, et -après avoir pris le café inspirateur, fait selon la formule, -nous nous assîmes devant notre table sur laquelle le -sommeil ne tardait pas à pencher notre tête. La Morte -Amoureuse, insérée dans La Chronique de Paris, fut notre -seule œuvre nocturne. - -Vers cette époque, Balzac avait fait pour une revue Facino -Cane, l'histoire d'un noble vénitien qui, prisonnier dans les -Puits du palais ducal, était tombé, en faisant un souterrain -pour s'évader, dans le trésor secret de la République, dont -il avait emporté une bonne part avec l'aide d'un geôlier -gagné. Facino Cane, devenu aveugle et joueur de -clarinette sous le nom vulgaire du père Canet, avait -conservé, malgré sa cécité, la double vue de l'or ; il le -devinait à travers les murs et les voûtes, et il offrait à -l'auteur, dans une noce du faubourg Saint-Antoine, de le -guider, s'il voulait lui payer les frais du voyage, vers cet -immense amas de richesses dont la chute de la -République vénitienne avait fait perdre le gisement. -Balzac, comme nous l'avons dit, vivait ses personnages, et -en ce moment il était Facino Cane lui-même, moins la -cécité toutefois, car jamais yeux plus étincelants ne -scintillèrent dans une face humaine. Il ne rêvait donc que -tonnes d'or, monceaux de diamants et d'escarboucles, et, -au moyen du magnétisme, avec les pratiques duquel il -était depuis longtemps familiarisé, il faisait rechercher à -des somnambules la place des trésors enfouis et perdus. Il -prétendait avoir appris ainsi, de la manière la plus précise, -l'endroit où, près du morne de la Pointe-à-Pitre, -Toussaint Louverture avait fait enterrer son butin par des -nègres aussitôt fusillés. — Le Scarabée d'Or, d'Edgar Poe, -n'égale pas, en finesse d'induction, en netteté de plan, en -divination de détails, le récit enfiévrant qu'il nous fit de -l'expédition à tenter pour se rendre maître de ce trésor, -bien autrement riche que celui enfoui par Tom Kidd au -pied du tulipier à la tête de mort. - -Nous prions le lecteur de ne pas trop se moquer de nous, -si nous lui avouons en toute humilité que nous -partageâmes bientôt la conviction de Balzac. — Quelle -cervelle eût pu résister à sa vertigineuse parole ? Jules -Sandeau fut aussi bientôt séduit, et comme il fallait deux -amis sûrs, deux compagnons dévoués et robustes pour -faire les fouilles nocturnes sur l'indication du voyant, -Balzac voulut bien nous admettre pour un quart chacun à -cette prodigieuse fortune. Une moitié lui revenait de -droit, comme ayant découvert la chose et dirigé -l'entreprise. - -Nous devions acheter des pics, des pioches et des pelles, -les embarquer secrètement à bord du vaisseau, nous -rendre au point marqué par des chemins différents pour -ne pas exciter de soupçons, et, le coup fait, transborder -nos richesses sur un brick frété d'avance ; bref, c'était tout -un roman, qui eût été admirable si Balzac l'eût écrit au -lieu de le parler. - -Il n'est pas besoin de dire que nous ne déterrâmes pas le -trésor de Toussaint Louverture. L'argent nous manquait -pour payer notre passage ; à peine avions-nous à nous -trois de quoi acheter les pioches. - -Ce rêve d'une fortune subite due à quelque moyen -étrange et merveilleux hantait souvent le cerveau de -Balzac ; quelques années auparavant (en 1833), il avait fait -un voyage en Sardaigne pour examiner les scories des -mines d'argent abandonnées par les Romains, et qui, -traitées par des procédés imparfaits, devaient selon lui -contenir encore beaucoup de métal. L'idée était juste, et, -imprudemment confiée, fit la fortune d'un autre. - -III - -Nous avons raconté l'anecdote du trésor enfoui par -Toussaint Louverture, non pour le plaisir de narrer une -histoire bizarre, mais parce qu'elle se rattache à une idée -dominante de Balzac, — l'argent. — Certes, personne ne -fut moins avare que l'auteur de La Comédie Humaine, mais -son génie lui faisait pressentir le rôle immense que devait -jouer dans l'art ce héros métallique, plus intéressant pour -la société moderne que les Grandisson, les Desgrieux, les -Oswald, les Werther, les Malek-Adhel, les René, les Lara, -les Waverley, les Quentin Durward, etc. - -Jusqu'alors le roman s'était borné à la peinture d'une -passion unique, l'amour, mais l'amour dans une sphère -idéale en dehors des nécessités et des misères de la vie. -Les personnages de ces récits tout psychologiques ne -mangeaient, ni ne buvaient, ni ne logeaient, ni n'avaient -de compte chez leur tailleur. Ils se mouvaient dans un -milieu abstrait comme celui de la tragédie. Voulaient-ils -voyager, ils mettaient, sans prendre de passeport, -quelques poignées de diamants au fond de leur poche, et -payaient de cette monnaie les postillons, qui ne -manquaient pas à chaque relais de crever leurs chevaux ; -des châteaux d'architecture vague les recevaient au bout -de leurs courses, et avec leur sang ils écrivaient à leurs -belles d'interminables épîtres datées de la tour du Nord. -Les héroïnes, non moins immatérielles, ressemblaient à -des aqua-tinta d'Angelica Kauffmann : grand chapeau de -paille, cheveux demi-défrisés à l'anglaise, longue robe de -mousseline blanche, serrée à la taille par une écharpe -d'azur. - -Avec son profond instinct de la réalité, Balzac comprit -que la vie moderne qu'il voulait peindre était dominée par -un grand fait, — l'argent, — et, dans La Peau de Chagrin, il -eut le courage de représenter un amant inquiet non-seulement -de savoir s'il a touché le cœur de celle qu'il -aime, mais encore s'il aura assez de monnaie pour payer -le fiacre dans lequel il la reconduit. — Cette audace est -peut-être une des plus grandes qu'on se soit permise en -littérature, et seule elle suffirait pour immortaliser Balzac. -La stupéfaction fut profonde, et les purs s'indignèrent de -cette infraction aux lois du genre ; mais tous les jeunes -gens qui, allant en soirée chez quelque belle dame avec -des gants blancs repassés à la gemme élastique, avaient -traversé Paris en danseurs, sur la pointe de leurs -escarpins, redoutant une mouche de boue plus qu'un -coup de pistolet, compatirent, pour les avoir éprouvées, -aux angoisses de Valentin, et s'intéressèrent vivement à ce -chapeau qu'il ne peut renouveler et conserve avec des -soins si minutieux. Aux moments de misère suprême, la -trouvaille d'une des pièces de cent sous glissées entre les -papiers du tiroir, par la pudique commisération de -Pauline, produisait l'effet des coups de théâtre les plus -romanesques ou de l'intervention d'une péri dans les -contes arabes. Qui n'a pas découvert aux jours de -détresse, oublié dans un pantalon ou dans un gilet, -quelque glorieux écu apparaissant à propos et vous -sauvant du malheur que la jeunesse redoute le plus : -rester en affront devant une femme aimée pour une -voiture, un bouquet, un petit banc, un programme de -spectacle, une gratification à l'ouvreuse ou quelque vétille -de ce genre ? - -Balzac excelle d'ailleurs dans la peinture de la jeunesse -pauvre, comme elle l'est presque toujours, s'essayant aux -premières luttes de la vie, en proie aux tentations des -plaisirs et du luxe, et supportant de profondes misères à -l'aide de hautes espérances. Valentin, Rastignac, -Bianchon, d'Arthez, Lucien de Rubempré, Lousteau, ont -tous tiré à belles dents les durs beefsteaks de la vache -enragée, nourriture fortifiante pour les estomacs robustes, -indigeste pour les estomacs débiles ; il ne les loge pas, -tous ces beaux jeunes gens sans le sou, dans des -mansardes de convention tendues de perse, à fenêtre -festonnée de pois de senteur et donnant sur des jardins ; -il ne leur fait pas manger « des mets simples, apprêtés par -les mains de la nature, » et ne les habille pas de vêtements -sans luxe, mais propres et commodes ; il les met en -pension bourgeoise chez la maman Vauquer, ou les -accroupit sous l'angle aigu d'un toit, il les accoude aux -tables grasses des gargotes infimes, les affuble d'habits -noirs aux coutures grises, et ne craint pas de les envoyer -au mont-de-piété, s'ils ont encore, chose rare, la montre -de leur père. - -O Corinne, toi qui laisses, au cap Misène, pendre ton bras -de neige sur ta lyre d'ivoire, tandis que le fils d'Albion, -drapé d'un superbe manteau neuf et chaussé de bottes à -cœur parfaitement cirées, te contemple et t'écoute dans -une pose élégante, Corinne, qu'aurais-tu dit de semblables -héros ? Ils ont pourtant une petite qualité qui manquait à -Oswald, — ils vivent, et d'une vie si forte qu'il semble -qu'on les ait rencontrés mille fois ; — aussi Pauline, -Delphine de Nucingen, la princesse de Cadignan, Mme. -de Bargeton, Coralie, Esther, en sont-elles follement -éprises. - -A l'époque où parurent les premiers romans signés de -Balzac, on n'avait pas, au même degré qu'aujourd'hui, la -préoccupation, ou, pour mieux dire, la fièvre de l'or. La -Californie n'était pas découverte ; il existait à peine -quelques lieues de voies ferrées dont on ne soupçonnait -guère l'avenir, et qu'on regardait comme des espèces de -glissoires devant succéder aux montagnes russes, tombées -en désuétude ; le public ignorait, pour ainsi dire, ce qu'on -nomme aujourd'hui « les affaires, » et les banquiers seuls -jouaient à la Bourse. Ce remuement de capitaux, ce -ruissellement d'or, ces calculs, ces chiffres, cette -importance donnée à l'argent dans des œuvres qu'on -prenait encore pour de simples fictions romanesques et -non pour de sérieuses peintures de la vie, étonnaient -singulièrement les abonnés des cabinets de lecture, et la -critique faisait le total des sommes dépensées ou mises en -jeu par l'auteur. Les millions du père Grandet donnaient -lieu à des discussions arithmétiques, et les gens graves, -émus de l'énormité des totaux, mettaient en doute la -capacité financière de Balzac, capacité très-grande -cependant, et reconnue plus tard. — Stendhal disait avec -une sorte de fatuité dédaigneuse du style : « Avant -d'écrire, je lis toujours trois ou quatre pages du code civil -pour me donner le ton. » Balzac, qui avait si bien compris -l'argent, découvrit aussi des poèmes et des drames dans le -code : Le Contrat de Mariage, où il met aux prises, sous les -figures de Matthias et de Solonnet, l'ancien et le nouveau -notariat, a tout l'intérêt de la comédie de cape et d'épée la -plus incidentée. La banqueroute dans Grandeur et Décadence -de César Birotteau vous fait palpiter comme l'histoire d'une -chute d'empire ; la lutte du château et de la chaumière -dans Les Paysans offre autant de péripéties que le siège de -Troie. Balzac sait donner la vie à une terre, à une maison, -à un héritage, à un capital, et en fait des héros et des -héroïnes dont les aventures se dévorent avec une -anxieuse avidité. - -Ces éléments nouveaux introduits dans le roman ne -plurent pas tout d'abord, — les analyses philosophiques, -les peintures détaillées de caractères, les descriptions -d'une minutie qui semble avoir en vue l'avenir, étaient -regardées comme des longueurs fâcheuses, et le plus -souvent on les passait pour courir à la fable. Plus tard, on -reconnut que le but de l'auteur n'était pas de tisser des -intrigues plus ou moins bien ourdies, mais de peindre la -société dans son ensemble, du sommet à la base, avec son -personnel et son mobilier, et l'on admira l'immense -variété de ses types. N'est-ce pas Alexandre Dumas qui -disait de Shakespeare : « Shakespeare, l'homme qui a le -plus créé après Dieu ; » le mot serait encore plus juste -appliqué à Balzac ; jamais, en effet, tant de créatures -vivantes ne sortirent d'un cerveau humain. - -Dès cette époque (1836), Balzac avait conçu le plan de sa -Comédie Humaine et possédait là pleine conscience de son -génie. Il rattacha adroitement les œuvres déjà parues à -son idée générale et leur trouva place dans des catégories -philosophiquement tracées. Quelques nouvelles de pure -fantaisie ne s'y raccrochent pas trop bien, malgré les -agrafes ajoutées après coup ; mais ce sont là des détails -qui se perdent dans l'immensité de l'ensemble, comme -des ornements d'un autre style dans un édifice grandiose. - -Nous avons dit que Balzac travaillait péniblement, et, -fondeur obstiné, rejetait dix ou douze fois au creuset le -métal qui n'avait pas rempli exactement le moule ; -comme Bernard Palissy, il eût brûlé les meubles, le -plancher et jusqu'aux poutres de sa maison pour -entretenir le feu de son fourneau et ne pas manquer -l'expérience ; les nécessités les plus dures ne lui firent -jamais livrer une œuvre sur laquelle il n'eût pas mis le -dernier effort, et il donna d'admirables exemples de -conscience littéraire. Ses corrections, si nombreuses -qu'elles équivalaient presque à des éditions différentes de -la même idée, furent portées à son compte par les -éditeurs dont elles absorbaient les bénéfices, et son -salaire, souvent modique pour la valeur de l'œuvre et la -peine qu'elle avait coûté, en était diminué d'autant. Les -sommes promises n'arrivaient pas toujours aux -échéances, et pour soutenir ce qu'il appelait en riant sa -dette flottante, Balzac déploya des ressources d'esprit -prodigieuses et une activité qui eût absorbé -complètement la vie d'un homme ordinaire. Mais, lorsque -assis devant sa table, dans son froc de moine, au milieu -du silence nocturne, il se trouvait en face des feuilles -blanches sur lesquelles se projetait la lueur de son -flambeau à sept bougies, concentrée par un abat-jour -vert, en prenant la plume il oubliait tout, et alors -commençait une lutte plus terrible que la lutte de Jacob -avec l'ange, celle de la forme et de l'idée. Dans ces -batailles de chaque nuit, dont au matin il sortait brisé -mais vainqueur, lorsque le foyer éteint refroidissait -l'atmosphère de sa chambre, sa tête fumait et de son -corps s'exhalait un brouillard visible comme du corps des -chevaux en temps d'hiver. Quelquefois une phrase seule -occupait toute une veille ; elle était prise, reprise, tordue, -pétrie, martelée, allongée, raccourcie, écrite de cent -façons différentes, et, chose bizarre ! la forme nécessaire, -absolue, ne se présentait qu'après l'épuisement des -formes approximatives ; sans doute le métal coulait -souvent d'un jet plus plein et plus dru, mais il est bien -peu de pages dans Balzac qui soient restées identiques au -premier brouillon. Sa manière de procéder était celle-ci : -quand il avait longtemps porté et vécu un sujet, d'une -écriture rapide, heurtée, pochée, presque hiéroglyphique, -il traçait une espèce de scénario en quelques pages, qu'il -envoyait à l'imprimerie d'où elles revenaient en placards, -c'est-à-dire en colonnes isolées au milieu de larges -feuilles. Il lisait attentivement ces placards, qui donnaient -déjà à son embryon d'œuvre ce caractère impersonnel que -n'a pas le manuscrit, et il appliquait à cette ébauche la -haute faculté critique qu'il possédait, comme s'il se fût agi -d'un autre. Il opérait sur quelque chose ; s'approuvant ou -se désapprouvant, il maintenait ou corrigeait, mais surtout -ajoutait. Des lignes partant du commencement, du milieu -ou de la fin des phrases, se dirigeaient vers les marges, à -droite, à gauche, en haut, en bas, conduisant à des -développements, à des intercalations, à des incises, à des -épithètes, à des adverbes. Au bout de quelques heures de -travail, on eût dit le bouquet d'un feu d'artifice dessiné -par un enfant. Du texte primitif partaient des fusées de -style qui éclataient de toutes parts. Puis c'étaient des croix -simples, des croix recroisées comme celles du blason, des -étoiles, des soleils, des chiffres arabes ou romains, des -lettres grecques ou françaises, tous les signes imaginables -de renvois qui venaient se mêler aux rayures. Des bandes -de papier, collées avec des pains à cacheter, piquées avec -des épingles, s'ajoutaient aux marges insuffisantes, -zébrées de lignes en fins caractères pour ménager la -place, et pleines elles-mêmes de ratures, car la correction -à peine faite était déjà corrigée. Le placard imprimé -disparaissait presque au milieu de ce grimoire d'apparence -cabalistique, que les typographes se passaient de main en -main, ne voulant pas faire chacun plus d'une heure de -Balzac. - -Le jour suivant, on rapportait les placards avec les -corrections faites, et déjà augmentées de moitié. - -Balzac se remettait à l'œuvre, amplifiant toujours, -ajoutant un trait, un détail, une peinture, une observation -de mœurs, un mot caractéristique, une phrase à effet, -faisant serrer l'idée de plus près par la forme, se -rapprochant toujours davantage de son tracé intérieur, -choisissant comme un peintre parmi trois ou quatre -contours la ligne définitive. Souvent ce terrible travail -terminé avec cette intensité d'attention dont lui seul était -capable, il s'apercevait que la pensée avait gauchi à -l'exécution, qu'un épisode prédominait, qu'une figure qu'il -voulait secondaire pour l'effet général saillait hors de son -plan, et d'un trait de plume il abattait courageusement le -résultat de quatre ou cinq nuits de labeur. Il était héroïque -dans ces circonstances. - -Six, sept, et parfois dix épreuves revenaient raturées, -remaniées, sans satisfaire le désir de perfection de -l'auteur. Nous avons vu aux Jardies, sur les rayons d'une -bibliothèque composée de ses œuvres seules, chaque -épreuve différente du même ouvrage reliée en un volume -séparé depuis le premier jet jusqu'au livre définitif ; la -comparaison de la pensée de Balzac à ses divers états -offrirait une étude bien curieuse et contiendrait de -profitables leçons littéraires. Près de ces volumes un -bouquin à physionomie sinistre, relié en maroquin noir, -sans fers ni dorure, attira nos regards : « Prenez-le, nous -dit Balzac, c'est une œuvre inédite et qui a bien son prix. » -Le titre portait : Comptes Mélancoliques ; il contenait la liste -des dettes, les échéances des billets à payer, les mémoires -des fournisseurs et toute la paperasserie menaçante que -légalise le timbre. Ce volume, par une espèce de contraste -railleur, était placé à côté des Contes Drolatiques, « auxquels -il ne faisait pas suite, » ajoutait en riant l'auteur de La -Comédie Humaine. - -Malgré cette façon laborieuse d'exécuter, Balzac -produisait beaucoup, grâce à sa volonté surhumaine -servie par un tempérament d'athlète et une réclusion de -moine. Pendant deux ou trois mois de suite, lorsqu'il avait -quelque œuvre importante en train, il travaillait seize ou -dix-huit heures sur vingt-quatre ; il n'accordait à -l'animalité que six heures d'un sommeil lourd, fiévreux, -convulsif, amené par la torpeur de la digestion après un -repas pris à la hâte. Il disparaissait alors complètement, -ses meilleurs amis perdaient sa trace ; mais il sortait -bientôt de dessous terre, agitant un chef-d'œuvre au-dessus -de sa tête, riant de son large rire, s'applaudissant -avec une naïveté parfaite et s'accordant des éloges que, du -reste, il ne demandait à personne. Nul auteur ne fut plus -insoucieux que lui des articles et des réclames à l'endroit -de ses livres ; il laissait sa réputation se faire toute seule, -sans y mettre la main, et jamais il ne courtisa les -journalistes. — Cela d'ailleurs lui eût pris du temps : il -livrait sa copie, touchait l'argent et s'enfuyait pour le -distribuer à des créanciers qui souvent l'attendaient dans -la cour du journal, comme, par exemple, les maçons des -Jardies. - -Quelquefois, le matin, il nous arrivait haletant, épuisé, -étourdi par l'air frais, comme Vulcain s'échappant de sa -forge, et il tombait sur un divan ; sa longue veille l'avait -affamé et il pilait des sardines avec du beurre en faisant -une sorte de pommade qui lui rappelait les rillettes de -Tours, et qu'il étendait sur du pain. C'était son mets -favori ; il n'avait pas plutôt mangé qu'il s'endormait, en -nous priant de le réveiller au bout d'une heure. Sans tenir -compte de la consigne, nous respections ce sommeil si -bien gagné, et nous faisions taire toutes les rumeurs du -logis. Quand Balzac s'éveillait de lui-même, et qu'il voyait -le crépuscule du soir répandre ses teintes grises dans le -ciel, il bondissait et nous accablait d'injures, nous -appelant traître, voleur, assassin : nous lui faisions perdre -dix mille francs, car étant éveillé il aurait pu avoir l'idée -d'un roman qui lui aurait rapporté cette somme (sans les -réimpressions). Nous étions cause des catastrophes les -plus graves et de désordres inimaginables. Nous lui -avions fait manquer des rendez-vous avec des banquiers, -des éditeurs, des duchesses ; il ne serait pas en mesure -pour ses échéances ; ce fatal sommeil coûterait des -millions. Mais nous étions habitué déjà à ces prodigieuses -martingales que Balzac, partant du chiffre le plus chétif, -poussait à toute outrance jusqu'aux sommes les plus -monstrueuses, et nous nous consolions aisément en -voyant ses belles couleurs tourangelles reparues sur ses -joues reposées. - -Balzac habitait alors à Chaillot, rue des Batailles, une -maison d'où l'on découvrait une vue admirable, le cours -de la Seine, le champ de Mars, l'Ecole militaire, le dôme -des Invalides, une grande portion de Paris et plus loin les -coteaux de Meudon. Il s'était arrangé là un intérieur assez -luxueux, car il savait qu'à Paris on ne croit guère au talent -pauvre, et que le paraître y amène souvent l'être. C'est à -cette période que se rapportent ses velléités d'élégance et -de dandysme, le fameux habit bleu à boutons d'or massif, -la massue à pommeau de turquoises, les apparitions aux -Bouffes et à l'Opéra, et les visites plus fréquentes dans le -monde où sa verve étincelante le faisait rechercher, visites -utiles d'ailleurs, car il y rencontra plus d'un modèle. Il -n'était pas facile de pénétrer dans cette maison, mieux -gardée que le jardin des Hespérides. Deux ou trois mots -de passe étaient exigés. Balzac, de peur qu'ils ne -s'ébruitassent, les changeait souvent. Nous nous -souvenons de ceux-ci : au portier l'on disait : « La saison -des prunes est arrivée, » et il vous laissait franchir le seuil ; -au domestique accouru sur l'escalier au son de la cloche, il -fallait murmurer : « J'apporte des dentelles de Belgique, » -et si vous assuriez au valet de chambre que « Mme. -Bertrand était en bonne santé, » on vous introduisait -enfin. - -Ces enfantillages amusaient beaucoup Balzac ; ils étaient -peut-être nécessaires pour écarter les fâcheux et d'autres -visiteurs plus désagréables encore. - -Dans La Fille aux Yeux d'Or se trouve une description du -salon de la rue des Batailles. Elle est de la plus -scrupuleuse fidélité, et l'on ne sera pas fâché peut-être de -voir l'antre du lion peint par lui-même ; il n'y a pas un -détail d'ajouté ou de retranché. - -« La moitié du boudoir décrivait une ligne circulaire -mollement gracieuse, qui s'opposait à l'autre partie -parfaitement carrée, au milieu de laquelle brillait une -cheminée en marbre blanc et or. On entrait par une porte -latérale que cachait une riche portière en tapisserie et qui -faisait face à une fenêtre. Le fer-à-cheval était orné d'un -véritable divan turc, c'est-à-dire un matelas posé par terre, -mais un matelas large comme un lit, un divan de -cinquante pieds de tour en cachemire blanc, relevé par -des bouffettes en soie noire et ponceau, disposées en -losanges ; le dossier de cet immense lit s'élevait de -plusieurs pouces au-dessus des nombreux coussins qui -l'enrichissaient encore par le goût de leurs agréments. Ce -boudoir était tendu d'une étoffe rouge sur laquelle était -posée une mousseline des Indes cannelée comme l'est -une colonne corinthienne, par des tuyaux alternativement -creux et ronds, arrêtés en haut et en bas dans une bande -d'étoffe couleur ponceau, sur laquelle étaient dessinées -des arabesques noires. Sous la mousseline, le ponceau -devenait rose, couleur amoureuse que répétaient les -rideaux de la fenêtre, qui étaient en mousseline des Indes -doublée de taffetas rose et ornée de franges ponceau -mélangé de noir. Six bras en vermeil supportant chacun -deux bougies étaient attachés sur la tenture à d'égales -distances, pour éclairer le divan. Le plafond, au milieu -duquel pendait un lustre en vermeil mat, étincelait de -blancheur, et la corniche était dorée. Le tapis ressemblait -à un châle d'Orient, il en offrait les dessins et rappelait les -poésies de la Perse, où des mains d'esclaves l'avaient -travaillé. Les meubles étaient couverts en cachemire -blanc, rehaussé par des agréments noir et ponceau. La -pendule, les candélabres, tout était en marbre blanc et or. -La seule table qu'il y eût avait un cachemire pour tapis ; -d'élégantes jardinières contenant des roses de toutes les -espèces, des fleurs ou blanches ou rouges. » - -Nous pouvons ajouter que sur la table était posée une -magnifique écritoire en or et en malachite, don, sans -doute, de quelque admirateur étranger. - -Ce fut avec une satisfaction enfantine que Balzac nous -montra ce boudoir pris dans un salon carré, et laissant -nécessairement des vides aux encoignures de la moitié -arrondie. Quand nous eûmes assez admiré les splendeurs -coquettes de cette pièce, dont le luxe paraîtrait moindre -aujourd'hui, Balzac ouvrit une porte secrète et nous fit -pénétrer dans un couloir obscur qui circulait autour de -l'hémicycle ; à l'une des encoignures était placée une -étroite couchette de fer, espèce de lit de camp du travail ; -dans l'autre, il y avait une table « avec tout ce qu'il faut -pour écrire, » comme dit M. Scribe dans ses indications -de mise en scène : c'était là que Balzac se réfugiait pour -piocher à l'abri de toute surprise et de toute investigation. - -Plusieurs épaisseurs de toile et de papier matelassaient la -cloison de manière à intercepter tout bruit d'un côté -comme de l'autre. Pour être sûr qu'aucune rumeur ne -pouvait transpirer du salon au dehors, Balzac nous pria -de rentrer dans la pièce et de crier de toutes les forces de -nos poumons ; on entendait encore un peu ; il fallait -coller quelques feuilles de papier gris pour éteindre tout à -fait le son. Tout ce mystère nous intriguait fort et nous en -demandâmes le motif. Balzac nous en donna un qu'eût -approuvé Stendhal, mais que la pruderie moderne -empêche de rapporter. Le fait est qu'il arrangeait déjà -dans sa tête la scène de Henry de Marsay et de Paquita, et -il s'inquiétait de savoir si d'un salon ainsi disposé les cris -de la victime parviendraient aux oreilles des autres -habitants de la maison. - -Il nous donna dans ce même boudoir un dîner splendide, -pour lequel il alluma de sa main toutes les bougies des -bras en vermeil, et du lustre et des candélabres. Les -convives étaient le marquis de B***, le peintre L. B. : -quoique très-sobre et abstème d'habitude Balzac ne -craignait pas de temps à autre « un tronçon de chière lie ; » -il mangeait avec une joviale gourmandise qui inspirait -l'appétit, et il buvait d'une façon pantagruélique. Quatre -bouteilles de vin blanc de Vouvray, un des plus capiteux -qu'on connaisse, n'altéraient en rien sa forte cervelle et ne -faisaient que donner un pétillement plus vif à sa gaieté. -Que de bons contes il nous fit au dessert ! Rabelais, -Beroalde de Verville, Eutrapel, le Pogge, Straparole, la -reine de Navarre et tous les docteurs de la gaie science -eussent reconnu en lui un disciple et un maître ! - -Trait caractéristique ! A ce festin splendide fourni par -Chevet il n'y avait pas de pain ! Mais quand on a superflu -à quoi bon le nécessaire ? - -Après le dîner, notre Amphytrion nous emmena aux -Italiens dans une superbe remise. La soirée était déjà fort -avancée, mais Balzac ne voulait pas manquer disait-il « la -descente de l'escalier » spectacle, selon lui, éminemment -instructif. - -Nous devons dire qu'alourdis par la bonne chère et les -vins fins, enveloppés de la chaude atmosphère de la salle, -nous nous endormîmes tous les trois du sommeil des -justes pour ne nous réveiller qu'à la félicita finale. - -Le public dut s'amuser beaucoup de ce trio somnolent. - -Dans ce même appartement de la rue des Batailles, dont -nous avons décrit le salon avec le texte même de Balzac, -nous nous souvenons d'avoir vu une magnifique esquisse -de Louis Boulanger d'après le bas-relief de Léda et du -Cygne attribué à Michel-Ange. C'était le seul tableau qu'il -contînt, car l'auteur de La Comédie Humaine n'avait pas -encore le goût de la peinture et des curiosités qui lui vint -ensuite, et son luxe d'alors, comme on a pu le voir, -cherchait plutôt la richesse que l'art. Son peintre était -Girodet. Quelques-unes de ses premières nouvelles -portent des traces de cette admiration arriérée qui lui -valait de notre part des plaisanteries qu'il acceptait de -bonne grâce. - -IV - -Un des rêves de Balzac était l'amitié héroïque et dévouée, -deux âmes, deux courages, deux intelligences fondues -dans la même volonté. Pierre et Jaffier de la Venise Sauvée, -d'Otway, l'avaient beaucoup frappé, et il en parle à -plusieurs reprises. L'Histoire des Treize n'est que cette idée -agrandie et compliquée : une unité puissante composée -d'êtres multiples agissant tous aveuglément pour un but -accepté et convenu. On sait quels effets saisissants, -mystérieux et terribles il a tirés de ce point de départ dans -Ferragus, La Duchesse de Langeais, La Fille aux Yeux d'Or ; -mais la vie réelle et la vie intellectuelle ne se séparaient -pas nettement chez Balzac comme chez certains auteurs, -et ses créations le suivaient hors de son cabinet d'étude. Il -voulut former une association dans le goût de celle qui -réunissait Ferragus, Montriveau, Ronquerolles, et leurs -compagnons. Seulement il ne s'agissait pas de coups si -hardis ; un certain nombre d'amis devaient se prêter aide -et secours en toute occasion, et travailler selon leurs -forces au succès ou à la fortune de celui qui serait -désigné, à charge de revanche, bien entendu. Fort infatué -de son projet, Balzac recruta quelques affiliés qu'il ne mit -en rapport les uns avec les autres qu'en prenant des -précautions comme s'il se fût agi d'une société politique -ou d'une vente de Carbonari. Ce mystère, très-inutile du -reste, l'amusait considérablement, et il apportait à ses -démarches le plus grand sérieux. Lorsque le nombre fut -complet, il assembla les adeptes et déclara le but de la -Société. Il n'est pas besoin de dire que chacun opina du -bonnet, et que les statuts furent votés d'enthousiasme. -Personne plus que Balzac ne possédait le don de troubler, -de surexciter et d'enivrer les cervelles les plus froides, les -raisons les plus rassises. Il avait une éloquence débordée, -tumultueuse, entraînante, qui vous emportait quoi qu'on -en eût : pas d'objection possible avec lui ; il vous noyait -aussitôt dans un tel déluge de paroles qu'il fallait bien se -taire. D'ailleurs il avait réponse à tout ; puis il vous lançait -des regards si fulgurants, si illuminés, si chargés de fluide -qu'il vous infusait son désir. - -L'association qui comptait parmi ses membres G. de C., -L. G., L. D., J. S., Merle, qu'on appelait le beau Merle, -nous, et quelques autres qu'il est inutile de désigner, -s'appelait Le Cheval Rouge. Pourquoi Le Cheval Rouge, allez-vous -dire, plutôt que Le Lion d'Or ou La Croix de Malte ? -La première réunion des affiliés eut lieu chez un -restaurateur, sur le quai de l'Entrepôt, au bout du pont de -la Tournelle, dont l'enseigne était un quadrupède rubricâ -pictus, ce qui avait donné à Balzac l'idée de cette -désignation suffisamment bizarre, inintelligible et -cabalistique. - -Lorsqu'il fallait concerter quelque projet, convenir de -certaines démarches, Balzac, élu par acclamation grand-maître -de l'Ordre, envoyait par un affidé à chaque cheval -(c'était le nom argotique que prenaient les membres entre -eux) une lettre dans laquelle était dessiné un petit cheval -rouge avec ces mots : « Ecurie, tel jour, tel endroit ; » le -lieu changeait chaque fois, de peur d'éveiller la curiosité -ou le soupçon. Dans le monde, quoique nous nous -connaissions tous et de longue main pour la plupart, nous -devions éviter de nous parler ou ne nous aborder que -froidement pour écarter toute idée de connivence. -Souvent, au milieu d'un salon, Balzac feignait de me -rencontrer pour la première fois, et par des clins d'yeux et -des grimaces comme en font les acteurs dans leurs aparté, -m'avertissait de sa finesse et semblait me dire : « Regardez -comme je joue bien mon jeu ! » - -Quel était le but du Cheval Rouge ? Voulait-il changer le -gouvernement, poser une religion nouvelle, fonder une -école philosophique, dominer les hommes, séduire les -femmes ? Beaucoup moins que cela. On devait s'emparer -des journaux, envahir les théâtres, s'asseoir dans les -fauteuils de l'Académie, se former des brochettes de -décorations, et finir modestement pair de France, -ministre et millionnaire. — Tout cela était facile, selon -Balzac ; il ne s'agissait que de s'entendre, et par des -ambitions si médiocres nous prouvions bien la -modération de nos caractères. Ce diable d'homme avait -une telle puissance de vision qu'il nous décrivait à chacun, -dans les plus menus détails, la vie splendide et glorieuse -que l'association nous procurerait. En l'entendant, nous -nous croyions déjà appuyés, au fond d'un bel hôtel, -contre le marbre blanc de la cheminée, un cordon rouge -au col, une plaque en brillants sur le cœur, recevant d'un -air affable les sommités politiques, les artistes et les -littérateurs, étonnés de notre fortune mystérieuse et -rapide. Pour Balzac, le futur n'existait pas, tout était au -présent ; l'avenir évoqué se dégageait de ses brumes et -prenait la netteté des choses palpables ; l'idée était si vive -qu'elle devenait réelle en quelque sorte : parlait-il d'un -dîner, il le mangeait on le racontant ; d'une voiture, il en -sentait sous lui les moelleux coussins et la traction sans -secousse ; un parfait bien-être, une jubilation profonde se -peignaient alors sur sa figure, quoique souvent il fût à -jeun et qu'il trottât sur le pavé pointu avec des souliers -éculés. - -Toute la bande devait pousser, vanter, prôner, par des -articles, des réclames et des conversations, celui des -membres qui venait de faire paraître un livre ou jouer un -drame. Quiconque s'était montré hostile à l'un des chevaux -s'attirait les ruades de toute l'écurie ; Le Cheval Rouge ne -pardonnait pas : le coupable devenait passible -d'éreintements, de scies, de coups d'épingle, de rengaines -et autres moyens de désespérer un homme, bien connus -des petits journaux. - -Nous sourions en trahissant après tant d'années -l'innocent secret de cette franc-maçonnerie littéraire, qui -n'eut d'autre résultat que quelques réclames pour un livre -dont le succès n'en avait pas besoin. Mais, dans le -moment, nous prenions la chose au sérieux, nous nous -imaginions être les Treize eux-mêmes, en personne, et -nous étions surpris de ne point passer à travers les murs ; -mais le monde est si mal machiné ! Quel air important et -mystérieux nous avions en coudoyant les autres hommes, -pauvres bourgeois qui ne se doutaient nullement de notre -puissance ! - -Après quatre ou cinq réunions, Le Cheval Rouge cessa -d'exister ; la plupart des chevaux n'avaient pas de quoi -payer leur avoine à la mangeoire symbolique, et -l'association qui devait s'emparer de tout fut dissoute, -parce que ses membres manquaient souvent des quinze -francs prix de l'écot. Chacun se replongea donc seul dans -la mêlée de la vie, combattant avec ses propres armes, et -c'est ce qui explique pourquoi Balzac ne fut pas de -l'Académie et mourut simple chevalier de la Légion -d'honneur. - -L'idée cependant était bonne, car Balzac, comme il le dit -de Nucingen, ne pouvait avoir une mauvaise idée. -D'autres, qui sont parvenus, l'ont mise en œuvre sans -l'entourer de la même fantasmagorie romanesque. - -Désarçonné d'une chimère, Balzac en remontait bien vite -une nouvelle, et il repartait pour un autre voyage dans le -bleu avec cette naïveté d'enfant qui chez lui s'alliait à la -sagacité la plus profonde et à l'esprit le plus retors. - -Que de projets bizarres il nous a déroulés, que de -paradoxes étranges il nous a soutenus, toujours avec la -même bonne foi ! — Tantôt il posait qu'on devait vivre -en dépensant neuf sous par jour, tantôt il exigeait cent -mille francs pour le plus étroit confortable. Une fois, -sommé par nous d'établir le compte en chiffres, il -répondit à l'objection qu'il restait encore trente mille -francs à employer : « Eh bien ! C'est pour le beurre et les -radis. Quelle est la maison un peu propre où l'on ne -mange pas trente mille francs de radis et de beurre ? » -Nous voudrions pouvoir peindre le regard de souverain -mépris qu'il laissa tomber sur nous en donnant cette -raison triomphale ; ce regard disait : « Décidément le -Théo n'est qu'un pleutre, un rat pelé, un esprit mesquin ; -il n'entend rien à la grande existence et n'a mangé toute sa -vie que du beurre de Bretagne salé. » - -Les Jardies préoccupèrent beaucoup l'attention publique, -lorsque Balzac les acheta dans l'intention honorable de -constituer un gage à sa mère. En passant en wagon sur le -chemin de fer qui longe Ville-d'Avray, chacun regardait -avec curiosité cette petite maison, moitié cottage, moitié -chalet, qui se dressait au milieu d'un terrain en pente et -d'apparence glaiseuse. - -Ce terrain, selon Balzac, était le meilleur du monde ; -autrefois, prétendait-il, un certain crû célèbre y poussait, -et les raisins, grâce à une exposition sans pareille, s'y -cuisaient comme les grappes de Tokay sur les coteaux de -Bohême. Le soleil, il est vrai, avait toute liberté de mûrir -la vendange en ce lieu, où il n'existait qu'un seul arbre. -Balzac essaya d'enclore cette propriété de murs, qui -devinrent fameux par leur obstination à s'écrouler ou à -glisser tout d'une pièce sur l'escarpement trop abrupt, et il -rêvait pour cet endroit privilégié du ciel les cultures les -plus fabuleuses et les plus exotiques. Ici se place -naturellement l'anecdote des ananas, qu'on a si souvent -répétée que nous ne la redirions pas si nous ne pouvions -y ajouter un trait vraiment caractéristique. — Voici le -projet : cent mille pieds d'ananas étaient plantés dans le -clos des Jardies, métamorphosé en serres qui -n'exigeraient qu'un médiocre chauffage, vu la torridité du -site. Les ananas devaient être vendus cinq francs au lieu -d'un louis qu'ils coûtent ordinairement, soit cinq cent -mille francs ; il fallait déduire de ce prix cent mille francs -pour les frais de culture, de châssis, de charbon ; restaient -donc quatre cent mille francs nets qui constituaient à -l'heureux propriétaire une rente splendide, — « sans la -moindre copie, » ajoutait-il. — Ceci n'est rien, Balzac eut -mille projets de ce genre ; mais le beau est que nous -cherchâmes ensemble, sur le boulevard Montmartre, une -boutique pour la vente des ananas encore en germe. La -boutique devait être peinte en noir et rechampie de filets -d'or, et porter sur son enseigne, en lettres énormes : -« ANANAS DES JARDIES. » - -Pour Balzac, les cent mille ananas hérissaient déjà leurs -aigrettes de feuilles dentelées au-dessus de leurs gros -cônes d'or quadrillés sous d'immenses voûtes de cristal : il -les voyait ; il se dilatait à la haute température de la serre, -il en aspirait le parfum tropical de ses narines -passionnément ouvertes ; et quand, rentré chez lui, il -regardait, accoudé à la fenêtre, la neige descendre -silencieusement sur les pentes décharnées, à peine se -détrompait-il de son illusion. - -Il se rendit pourtant à notre conseil de ne louer la -boutique que l'année suivante, pour éviter des frais -inutiles. - -Nous écrivons nos souvenirs à mesure qu'ils nous -reviennent, sans essayer de mettre de la suite à ce qui n'en -peut avoir. — D'ailleurs, comme le disait Boileau, les -transitions sont la grande difficulté de la poésie, — et des -articles, ajouterons-nous ; mais les journalistes modernes -n'ont pas autant de conscience ni surtout autant de loisir -que le législateur du Parnasse. - -Madame de Girardin professait pour Balzac une vive -admiration à laquelle il était sensible et dont il se montrait -reconnaissant par de fréquentes visites, lui si avare à bon -droit de son temps et de ses heures de travail. Jamais -femme ne posséda à un si haut degré que Delphine, -comme nous nous permettions de l'appeler familièrement -entre nous, le don d'exciter l'esprit de ses hôtes. Avec -elle, on se trouvait toujours en verve et chacun sortait du -salon émerveillé de lui-même. Il n'était caillou si brut -dont elle ne fît jaillir une étincelle, et sur Balzac, comme -vous le pensez, il ne fallait pas battre le briquet longtemps : -il pétillait tout de suite et s'allumait. Balzac n'était pas -précisément ce qu'on appelle un causeur, alerte à la -réplique, jetant un mot fin et décisif dans une discussion, -changeant de sujet au fil de l'entretien, effleurant toute -chose avec légèreté, et ne dépassant pas le demi-sourire : -il avait une verve, une éloquence, et un brio irrésistibles ; -et, comme chacun se taisait pour l'écouter, avec lui, à la -satisfaction générale, la conversation dégénérait vite en -soliloque. Le point de départ était bientôt oublié et il -passait d'une anecdote à une réflexion philosophique, -d'une observation de mœurs à une description locale ; à -mesure qu'il parlait son teint se colorait, ses yeux -devenaient d'un lumineux particulier, sa voix prenait des -inflexions différentes, et parfois il se mettait à rire aux -éclats, égayé par les apparitions bouffonnes qu'il voyait -avant de les peindre. Il annonçait ainsi, comme par une -sorte de fanfare, l'entrée de ses caricatures et de ses -plaisanteries, — et son hilarité était bientôt partagée par -les assistants. — Quoique ce fût l'époque des rêveurs -échevelés comme des saules, des pleurards à nacelle et -des désillusionnés byroniens, Balzac avait cette joie -robuste et puissante qu'on suppose à Rabelais, et que -Molière ne montra que dans ses pièces. Son large rire -épanoui sur ses lèvres sensuelles était celui d'un dieu bon -enfant qu'amuse le spectacle des marionnettes humaines, -et qui ne s'afflige de rien parce qu'il comprend tout et -saisit à la fois les deux côtés des choses. Ni les soucis -d'une situation souvent précaire, ni les ennuis d'argent, ni -la fatigue de travaux excessifs, ni les claustrations de -l'étude, ni le renoncement à tous les plaisirs de la vie, ni la -maladie même ne purent abattre cette jovialité -herculéenne, selon nous un des caractères les plus -frappants de Balzac. Il assommait les hydres en riant, -déchirait allégrement les lions en deux, et portait comme -un lièvre le sanglier d'Erymanthe sur son épaule -montueuse de muscles. A la moindre provocation cette -gaieté éclatait et soulevait sa forte poitrine, — elle -surprenait même quelques délicats, mais il fallait bien la -partager, quelque effort qu'on fît pour tenir son sérieux. -Ne croyez pas cependant que Balzac cherchât à divertir -sa galerie : il obéissait à une sorte d'ivresse intérieure et -peignait en traits rapides, avec une intensité comique et -un talent bouffe incomparables, les fantasmagories -bizarres qui dansaient dans la chambre noire de son -cerveau. Nous ne saurions mieux comparer l'impression -produite par certaines de ses conversations qu'à celle -qu'on éprouve en feuilletant les étranges dessins des -Songes Drolatiques, de maître Alcofribas Nasier. Ce sont -des personnages monstrueux, composés des éléments les -plus hybrides. Les uns ont pour tête un soufflet dont le -trou représente l'œil, les autres pour nez une flûte -d'alambic ; ceux-ci marchent avec des roulettes qui leur -tiennent lieu de pieds ; ceux-là s'arrondissent en panse de -marmite et sont coiffés d'un couvercle en guise de toque, -mais une vie intense anime ces êtres chimériques, et l'on -reconnaît dans leurs masques grimaçants les vices, les -folies et les passions de l'homme. Quelques-uns, quoique -absurdement en dehors du possible, vous arrêtent -comme des portraits. On leur donnerait un nom. - -Quand on écoutait Balzac, tout un carnaval de fantoches -extravagants et réels vous cabriolaient devant les yeux, se -jetant sur l'épaule une phrase bariolée, agitant de longues -manches d'épithètes, se mouchant avec bruit dans un -adverbe, se frappant d'une batte d'antithèses, vous tirant -par le pan de votre habit, et vous disant vos secrets à -l'oreille d'une voix déguisée et nasillarde, pirouettant, -tourbillonnant au milieu d'une scintillation de lumières et -de paillettes. Rien n'était plus vertigineux, et au bout -d'une demi-heure, on sentait, comme l'étudiant après le -discours de Méphistophélès, une meule de moulin vous -tourner dans la cervelle. - -Il n'était pas toujours si lancé, et alors une de ses -plaisanteries favorites était de contrefaire le jargon -allemand de Nucingen ou de Schmucke, ou bien encore -de parler en rama, comme les habitués de la pension -bourgeoise de madame Vauquer (née de Conflans). — A -l'époque où il composa Un Début dans la Vie sur un -canevas de madame de Surville, il cherchait des proverbes -par à peu près pour le rapin Mistigris, à qui plus tard, -l'ayant trouvé spirituel, il donna une belle position dans -La Comédie Humaine, sous le nom du grand paysagiste -Léon de Lora. Voici quelques-uns de ces proverbes : « Il -est comme un âne en plaine. » « Je suis comme le lièvre : -je meurs ou je m'arrache. » « Les bons comtes font les -bons tamis. » « Les extrêmes se bouchent. » « La claque -sent toujours le hareng ; » et ainsi de suite. Une trouvaille -de ce genre le mettait en belle humeur, et il faisait des -gentillesses et des gambades d'éléphant, à travers les -meubles, autour du salon. De son côté, madame de -Girardin était en quête de mots pour la fameuse dame -aux sept petites chaises du Courrier de Paris. L'on requérait -quelquefois notre concours, et si un étranger fût entré, à -voir cette belle Delphine peignant de ses doigts blancs les -spirales de sa chevelure d'or, d'un air profondément -rêveur ; Balzac, assis sur les épaules dans le grand fauteuil -capitonné où dormait d'habitude M. de Girardin, les -mains crispées au fond de ses goussets, son gilet -rebroussé au-dessus de son ventre, dandinant une jambe -avec un rhythme monotone, exprimant par les muscles -contractés de son masque une contention d'esprit -extraordinaire, nous accroupi entre deux coussins du -divan, comme un thériaki halluciné ; — cet étranger, -certes, n'aurait pu soupçonner ce que nous faisions là, -dans un si grand recueillement ; il eût supposé que Balzac -pensait à une nouvelle madame Firmiani, madame de -Girardin à un rôle pour mademoiselle Rachel, et nous à -quelque sonnet. Mais il n'en était rien. Quant au -calembour, Balzac, bien que son ambition secrète fût d'y -atteindre, dut, après des efforts consciencieux, -reconnaître son incapacité notoire à cet endroit, et s'en -tenir aux proverbes par à peu près, qui précédèrent les -calembours approximatifs mis en vogue par l'école du -bon sens. Quelles bonnes soirées qui ne reviendront plus ! -Nous étions loin alors de prévoir que cette grande et -superbe femme, taillée en plein marbre antique, que cet -homme trapu, robuste, vivace, qui résumait en lui les -vigueurs du sanglier et du taureau, moitié hercule, moitié -satyre, fait pour dépasser cent ans, s'en iraient sitôt -dormir, l'une à Montmartre, l'autre au Père-Lachaise, et -que, des trois, nous resterions seul pour fixer ces -souvenirs déjà lointains et près de se perdre. - -Comme son père, qui mourut accidentellement plus -qu'octogénaire, et se flattait de faire sauter la tontine -Lafarge, Balzac croyait à sa longévité. Souvent il faisait -avec nous des projets d'avenir. Il devait terminer La -Comédie Humaine, écrire la Théorie de la Démarche, faire la -Monographie de la Vertu, une cinquantaine de drames, -arriver à une grande fortune, se marier et avoir deux -enfants, « mais pas davantage ; deux enfants font bien, -disait-il, sur le devant d'une calèche. » Tout cela ne laissait -pas que d'être long, et nous lui faisions observer que, ces -besognes accomplies, il aurait environ quatre-vingts ans. -« Quatre-vingts ans ! s'écriait-il, bah ! C'est la fleur de -l'âge. » M. Flourens, avec ses consolantes doctrines, n'eût -pas mieux dit. - -Un jour que nous dînions ensemble chez M. E. de -Girardin, il nous raconta une anecdote sur son père, pour -montrer à quelle forte race il appartenait. M. de Balzac -père, placé chez un procureur, mangeait suivant l'usage -du temps à la table du patron avec les autres clercs. On -servit des perdrix. La procureuse qui guignait de l'œil le -nouveau venu, lui dit : « M. Balzac, savez-vous découper ? -— Oui, madame, » répondit le jeune homme, rouge -jusqu'aux oreilles ; et il empoigna bravement le couteau et -la fourchette. Ignorant tout à fait l'anatomie culinaire, il -divisa la perdrix en quatre, mais avec tant de vigueur qu'il -fendit l'assiette, trancha la nappe et entama le bois de la -table. Ce n'était pas adroit, mais c'était fort : la procureuse -sourit, et à dater de ce jour, ajoutait Balzac, le jeune clerc -fut traité fort doucement dans la maison. - -Cette historiette racontée semble froide, mais il fallait voir -la mimique de Balzac imitant sur son assiette l'exploit -paternel, l'air effaré et résolu à la fois qu'il prenait, la -façon dont il saisissait son couteau après avoir retroussé -sa manche et dont il enfonçait sa fourchette dans une -perdrix imaginaire ; Neptune chassant des monstres -marins ne manie pas son trident d'un poing plus -vigoureux, et quelle pesée immense il faisait ! Ses joues -s'en empourpraient, les yeux lui en sortaient de la tête, -mais l'opération terminée, comme il promenait sur -l'assemblée un regard de satisfaction naïve, cherchant à se -voiler sous la modestie ! - -Au reste, Balzac avait en lui l'étoffe d'un grand acteur : il -possédait une voix pleine, sonore, cuivrée, d'un timbre -riche et puissant, qu'il savait modérer et rendre très-douce -au besoin, et il lisait d'une manière admirable, talent qui -manque à la plupart des acteurs. Ce qu'il racontait, il le -jouait avec des intonations, des grimaces et des gestes -qu'aucun comédien n'a dépassés à notre avis. - -Nous trouvons dans Marguerite, de madame de Girardin, -ce souvenir de Balzac. C'est un personnage du livre qui -parle. - -« Il raconta que Balzac avait dîné chez lui la veille, et qu'il -avait été plus brillant, plus étincelant que jamais. Il nous a -bien amusés avec le récit de son voyage en Autriche. -Quel feu ! Quelle verve ! Quelle puissance d'imitation ! -C'était merveilleux. Sa manière de payer les postillons est -une invention qu'un romancier de génie pouvait seul -trouver. « J'étais très-embarrassé à chaque relais, disait-il ; -comment faire pour payer ? Je ne savais pas un mot -d'allemand, je ne connaissais pas la monnaie du pays. -C'était très-difficile. Voilà ce que j'avais imaginé. J'avais -un sac rempli de petites pièces d'argent, de kreutzers … -Arrivé au relais, je prenais mon sac ; le postillon venait à -la portière de la voiture ; je le regardais attentivement -entre les deux yeux, et je lui mettait dans la main un -kreutzer, … deux kreutzers, … puis trois, puis quatre, -etc., jusqu'à ce que je le visse sourire. … Dès qu'il -souriait, je comprenais que je lui donnais un kreutzer de -trop … Vite je reprenais ma pièce et mon homme était -payé. » - -Aux Jardies, il nous lut — Mercadet, — le Mercadet primitif, -bien autrement ample, compliqué et touffu que la pièce -arrangée pour le Gymnase par d'Ennery, avec tant de tact -et d'habileté. Balzac, qui lisait comme Tieck, sans -indiquer ni les actes, ni les scènes, ni les noms, affectait -une voix particulière et parfaitement reconnaissable à -chaque personnage ; les organes dont il dotait les -différentes espèces de créanciers étaient d'un comique -désopilant : il y en avait de rauques, de mielleux, de -précipités, de traînards, de menaçants, de plaintifs. Cela -glapissait, cela miaulait, cela grondait, cela grommelait, -cela hurlait sur tous les tons possibles et impossibles. La -Dette chantait d'abord un solo que soutenait bientôt un -chœur immense. Il sortait des créanciers de partout, de -derrière le poêle, de dessous le lit, des tiroirs de commode ; -le tuyau de la cheminée en vomissait ; il en filtrait par le -trou de la serrure ; d'autres escaladaient la fenêtre comme -des amants ; ceux-ci jaillissaient du fond d'une malle -pareils aux diables des joujoux à surprises, ceux-là -passaient à travers les murs comme à travers une trappe -anglaise, et c'était une cohue, un tapage, une invasion, une -vraie marée montante. Mercadet avait beau les secouer, il -en revenait toujours d'autres à l'assaut, et jusqu'à l'horizon -on devinait un sombre fourmillement de créanciers en -marche, arrivant comme les légions de termites pour -dévorer leur proie. Nous ne savons si la pièce était -meilleure ainsi, mais jamais représentation ne produisit un -tel effet. - -Balzac, pendant cette lecture de Mercadet, occupait, à -demi-couché, un long divan dans le salon des Jardies, car -il s'était foulé le pied, en glissant comme ses murs sur la -glaise de sa propriété. Quelque brindille, passant à travers -l'étoffe, piquait la peau de sa jambe et l'incommodait. « La -perse est trop mince, le foin la traverse ; il faudra mettre -une toile épaisse dessous, dit-il en arrachant la pointe qui -le gênait. » - -François, le Caleb de ce Ravenswood, n'entendait pas -raillerie sur les splendeurs du manoir. — Il reprit son -maître et dit : le crin. « Le tapissier m'a donc trompé ? -répondit Balzac. Ils sont tous les mêmes. J'avais -recommandé de mettre du foin ! Sacré voleur ! » - -Les magnificences des Jardies n'existaient guère qu'à l'état -de rêve. Tous les amis de Balzac se souviennent d'avoir -vu écrit au charbon sur les murs nus ou plaqués de papier -gris : « Boiseries de palissandre, — tapisseries des -Gobelins, — glaces de Venise, — tableaux de Raphaël. » -Gérard de Nerval avait déjà décoré un appartement de -cette manière, et cela ne nous étonnait pas. Quand à -Balzac, il se croyait littéralement dans l'or, le marbre et la -soie ; mais, s'il n'acheva pas Les Jardies et s'il prêta à rire -par ses chimères, il sut du moins se bâtir une demeure -éternelle, un monument « plus durable que l'airain, » une -cité immense, peuplée de ses créations et dorée par les -rayons de sa gloire. - -V - -Par une bizarrerie de nature qui lui est commune avec -plusieurs des écrivains les plus poétiques de ce siècle, tels -que Chateaubriand, madame de Staël, George Sand, -Mérimée, Janin, Balzac ne possédait ni le don ni l'amour -du vers, quelque effort qu'il fit d'ailleurs pour y arriver. -Sur ce point, son jugement si fin, si profond, si sagace -faisait défaut ; il admirait un peu au hasard et en quelque -sorte d'après la notoriété publique. Nous ne croyons pas, -bien qu'il professât un grand respect pour Victor Hugo, -qu'il ait jamais été fort sensible aux qualités lyriques du -poète, dont la prose sculptée et colorée à la fois -l'émerveillait. Lui, si laborieux pourtant et qui retournait -une phrase autant de fois qu'un versificateur peut -remettre un alexandrin sur l'enclume, il trouvait le travail -métrique puéril, fastidieux et sans utilité. Il eût volontiers -récompensé d'un boisseau de pois ceux qui parvenaient à -faire passer l'idée par l'anneau étroit du rhythme, comme -fit Alexandre pour le Grec habile à lancer de loin des -boulettes dans une bague ; le vers, avec sa forme arrêtée -et pure, sa langue elliptique et peu propre à la multiplicité -du détail, lui semblait un obstacle inventé à plaisir, une -difficulté superflue ou un moyen de mnémonique à -l'usage des temps primitifs. Sa doctrine était là-dessus à -peu de chose près celle de Stendhal : « L'idée qu'un -ouvrage a été fait à cloche-pied peut-elle ajouter au plaisir -qu'il produit ? » — L'école romantique contenait dans -son sein quelques adeptes, partisans de la vérité absolue, -qui rejetaient le vers comme peu ou point naturel. Si -Talma disait : « Pas de beaux vers ! » Beyle disait : « Pas -de vers du tout. » C'était au fond le sentiment de Balzac, -quoique pour paraître large, compréhensif, universel, il fît -quelquefois dans le monde semblant d'admirer la poésie, -de même que les bourgeois simulent un grand -enthousiasme pour la musique qui les ennuie -profondément. Il s'étonnait toujours de nous voir faire -des vers et du plaisir que nous y prenions. — « Ce n'était -pas de la copie, » disait-il, et s'il nous estimait, nous le -devions à notre prose. Tous les écrivains, jeunes alors, qui -se rattachaient au mouvement littéraire représente par -Hugo se servaient, comme le maître de la lyre ou de la -plume : Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Alfred de Musset, -parlaient indifféremment la langue des dieux et la langue -des hommes. Nous-même, s'il nous est permis de nous -citer après des noms si glorieux, nous avons eu dès le -début cette double faculté. Il est toujours facile aux -poètes de descendre à la prose. L'oiseau peut marcher au -besoin, mais le lion ne vole pas Les prosateurs-nés ne -s'élèvent jamais à la poésie, quelque poétiques qu'ils -soient d'ailleurs. C'est un don particulier que celui de la -parole rhythmée, et tel le possède sans pour cela être un -grand génie, tandis qu'il est refusé souvent à des esprits -supérieurs. Parmi les plus fiers qui le dédaignent en -apparence, plus d'un garde même à son insu comme une -secrète rancune de ne pas l'avoir. - -Dans les deux mille personnages de La Comédie Humaine, -il se trouve deux poètes : le Canalis, de Modeste Mignon, et -le Lucien de Rubempré, de Splendeurs et Misères des -Courtisanes. Balzac les a représentés l'un et l'autre sous des -traits peu favorables. Canalis est un esprit sec, froid, -stérile, plein de petitesses, un adroit arrangeur de mots, -un joaillier en faux, qui sertit du strass dans de l'argent -doré, et compose des colliers en perles de verre. Ses -volumes à blancs multipliés, à grandes marges, à larges -intervalles, ne contiennent qu'un néant mélodieux, qu'une -musique monotone, propre à endormir ou faire rêver les -jeunes pensionnaires. Balzac, qui épouse ordinairement -avec chaleur les intérêts de ses personnages, semble -prendre un secret plaisir à ridiculiser celui-ci et à le mettre -dans des positions embarrassantes : il crible sa vanité de -mille ironies et de mille sarcasmes, et finit par lui ôter -Modeste Mignon avec sa grande fortune, pour la donner -à Ernest de la Brière. Ce dénoûment, contraire au -commencement de l'histoire, pétille de malice voilée et de -fine moquerie. On dirait que Balzac est personnellement -heureux du bon tour qu'il joue à Canalis. Il se venge, à sa -façon, des anges, des sylphes, des lacs, des cygnes, des -saules, des nacelles, des étoiles et des lyres prodiguées par -le poète. - -Si dans Canalis nous avons le faux poète, économisant sa -maigre veine et lui mettant des barrages pour qu'elle -puisse couler, écumer et bruire pendant quelques -minutes, de manière à simuler la cascade, l'homme habile -se servant de ses succès littéraires laborieusement -préparés pour ses ambitions politiques, l'être positif -aimant l'argent, les croix, les pensions et les honneurs, -malgré ses attitudes élégiaques et ses poses d'ange -regrettant le ciel, Lucien de Rubempré nous montre le -poète paresseux, frivole, insouciant, fantasque et nerveux -comme une femme, incapable d'effort suivi, sans force -morale, vivant aux crocs des comédiennes et des -courtisanes, marionnette dont le terrible Vautrin, sous le -pseudonyme de Carlos Herrera, tire les ficelles à son gré. -Malgré tous ses vices, il est vrai, Lucien est séduisant ; -Balzac l'a doté d'esprit, de beauté, de jeunesse, d'élégance ; -les femmes l'adorent ; mais il finit par se pendre à la -Conciergerie. Balzac a fait tout ce qu'il a pu pour mener à -bien le mariage de Clotilde de Grandlieu avec l'auteur des -Marguerite ; par malheur les exigences de la morale étaient -là, et qu'eût dit le faubourg Saint-Germain de La Comédie -Humaine, si l'élève du forçat Jacques Collin avait épousé la -fille d'un duc ? - -A propos de l'auteur des Marguerite, consignons ici un -petit renseignement qui pourra amuser les curieux -littéraires. Les quelques sonnets que Lucien de Rubempré -fait voir comme échantillon de son volume de vers au -libraire Dauriat ne sont pas de Balzac, qui ne faisait pas -de vers, et demandait à ses amis ceux dont il avait besoin. -Le sonnet sur la Marguerite est de madame de Girardin, le -sonnet sur le Camellia de Lassailly, celui sur la Tulipe de -votre serviteur. - -Modeste Mignon renferme aussi une pièce de vers, mais -nous en ignorons l'auteur. - -Comme nous l'avons dit à propos de Mercadet, Balzac -était un admirable lecteur, et il voulut bien, un jour, nous -lire quelques-uns de nos propres vers. — Il nous récita, -entre autres, La Fontaine du Cimetière. Comme tous les -prosateurs, il lisait pour le sens, et tâchait de dissimuler le -rhythme que les poètes, lorsqu'ils débitent leurs vers tout -haut, accentuent au contraire d'une façon insupportable à -tout le monde, mais qui les ravit tout seuls, et nous eûmes -ensemble, à ce propos, une longue discussion, qui ne -servit, comme toujours, qu'à nous entêter chacun dans -notre opinion particulière. - -Le grand homme littéraire de La Comédie Humaine est -Daniel d'Arthez, un écrivain sérieux, piocheur, et -longtemps enfoui, avant d'arriver à la gloire, dans -d'immenses études de philosophie, d'histoire et de -linguistique. Balzac avait peur de la facilité, et il ne croyait -pas qu'une œuvre rapide pût être bonne. Sous ce rapport, -le journalisme lui répugnait singulièrement, et il regardait -le temps et le talent qu'on y consacrait comme perdus ; il -n'aimait guère non plus les journalistes, et lui, si grand -critique pourtant, méprisait la critique. Les portraits peu -flattés qu'il a tracés d'Etienne Loustau, de Nathan, de -Vernisset, d'Andoche Finot, représentent assez bien son -opinion réelle à l'endroit de la presse. Emile Blondet, mis -dans cette mauvaise compagnie pour représenter le bon -écrivain, est récompensé de ses articles aux Débats -imaginaires de La Comédie Humaine par un riche mariage -avec la veuve d'un général, qui lui permet de quitter le -journalisme. - -Du reste, Balzac ne travailla jamais au point de vue du -journal, Il portait ses romans aux revues et aux feuilles -quotidiennes tels qu'ils lui étaient venus, sans préparer de -suspensions et de traquenards d'intérêt à la fin de chaque -feuilleton, pour faire désirer la suite. La chose était -coupée en tartines à peu près d'égale longueur, et -quelquefois la description d'un fauteuil commencée la -veille finissait le lendemain. Avec raison, il ne voulait pas -diviser son œuvre en petits tableaux de drame ou de -vaudeville ; il ne pensait qu'au livre. Cette façon de -procéder nuisit souvent au succès immédiat que le -journalisme exige des auteurs qu'il emploie. Eugène Sue, -Alexandre Dumas l'emportèrent fréquemment sur Balzac -dans ces batailles de chaque matin qui passionnaient alors -le public. Il n'obtint pas de ces vogues immenses, comme -celles des Mystères de Paris et du Juif-Errant, des -Mousquetaires et de Monte-Cristo. — Les Paysans, ce chef-d'œuvre, -provoquèrent même un grand nombre de -désabonnements à la Presse, où en parut la première -partie. On dut interrompre la publication. Tous les jours -arrivaient des lettres qui demandaient qu'on en finît. — -On trouvait Balzac ennuyeux ! - -On n'avait pas encore bien compris la grande idée de -l'auteur de La Comédie Humaine — prendre la société -moderne — et faire sur Paris et notre époque ce livre -qu'aucune civilisation antique ne nous a -malheureusement laissé. L'édition compacte de La -Comédie Humaine, en rassemblant toutes ses œuvres -éparses, mit en relief l'intention philosophique de -l'écrivain. A dater de là, Balzac grandit considérablement -dans l'opinion, et l'on cessa enfin de le considérer -« comme le plus fécond de nos romanciers, » phrase -stéréotypée qui l'irritait autant que celle-ci « l'auteur -d'Eugénie Grandet. » - -L'on a fait nombre de critiques sur Balzac et parlé de lui -de bien des façons, mais on n'a pas insisté sur un point -très-caractéristique à notre avis : — ce point est la -modernité absolue de son génie. Balzac ne doit rien à -l'antiquité ; — pour lui il n'y a ni Grecs ni Romains, et il -n'a pas besoin de crier qu'on l'en délivre. On ne retrouve -dans la composition de son talent aucune trace -d'Homère, de Virgile, d'Horace, pas même du De Viris -Illustribus ; personne n'a jamais été moins classique. - -Balzac, comme Gavarni, a vu ses contemporains ; et, -dans l'art, la difficulté suprême c'est de peindre ce qu'on a -devant les yeux ; on peut traverser son époque sans -l'apercevoir, et c'est ce qu'ont fait beaucoup d'esprits -éminents. - -Etre de son temps, — rien ne paraît plus simple et rien -n'est plus malaisé ! Ne porter aucunes lunettes, ni bleues -ni vertes, penser avec son propre cerveau, se servir de la -langue actuelle, ne pas recoudre en centons les phrases de -ses prédécesseurs ! Balzac posséda ce rare mérite. Les -siècles ont leur perspective et leur recul ; à cette distance -les grandes masses se dégagent, les lignes s'arrêtent, les -détails papillotants disparaissent ; à l'aide des souvenirs -classiques, des noms harmonieux de l'antiquité, le dernier -rhétoricien venu fera une tragédie, un poème, une étude -historique. Mais, se trouver dans la foule, coudoyé par -elle, et en saisir l'aspect, en comprendre les courants, y -démêler les individualités, dessiner les physionomies de -tant d'êtres divers, montrer les motifs de leurs actions, -voilà qui exige un génie tout spécial, et ce génie, l'auteur -de La Comédie Humaine l'eut à un degré que personne -n'égala et n'égalera probablement. - -Cette profonde compréhension des choses modernes -rendait, il faut le dire, Balzac peu sensible à la beauté -plastique. Il lisait d'un œil négligent les blanches strophes -de marbre où l'art grec chanta la perfection de la forme -humaine. Dans le Musée des antiques, il regardait la -Vénus de Milo sans grande extase, mais la Parisienne -arrêtée devant l'immortelle statue, drapée de son long -cachemire filant sans un pli de la nuque au talon, coiffée -de son chapeau à voilette de Chantilly, gantée de son -étroit gant Jouvin, avançant sous l'ourlet de sa robe à -volants le bout verni de sa bottine claquée, faisait pétiller -son œil de plaisir. Il en analysait les coquettes allures, il en -dégustait longuement les grâces savantes, tout en -trouvant comme elle que la déesse avait la taille bien -lourde et ne ferait pas bonne figure chez mesdames de -Beauséant, de Listomère ou d'Espard. La beauté idéale, -avec ses lignes sereines et pures, était trop simple, trop -froide, trop une, pour ce génie compliqué, touffu et -divers. — Aussi dit-il quelque part : « Il faut être Raphaël -pour faire beaucoup de vierges. » — Le caractère lui -plaisait plus que le style, et il préférait la physionomie à la -beauté. Dans ses portraits de femme, il ne manque jamais -de mettre un signe, un pli, une ride, une plaque rose, un -coin attendri et fatigué, une veine trop apparente, quelque -détail indiquant les meurtrissures de la vie qu'un poète, -traçant la même image, eut à coup sûr supprimé, à tort -sans doute. - -Nous n'avons nullement l'intention de critiquer Balzac en -cela. Ce défaut est sa principale qualité. Il n'accepta rien des -mythologies et des traditions du passé, et il ne connut -pas, heureusement pour nous, cet idéal fait avec les vers -des poètes, les marbres de la Grèce et de Rome, les -tableaux de la Renaissance, qui s'interpose entre les yeux -des artistes et la réalité. Il aima la femme de nos jours -telle qu'elle est, et non pas une pale statue ; il l'aima dans -ses vertus, dans ses vices, dans ses fantaisies, dans ses -châles, dans ses robes, dans ses chapeaux, et la suivit à -travers la vie, bien au-delà du point de la route où l'amour -la quitte. Il en prolongea la jeunesse de plusieurs saisons, -lui fit des printemps avec les étés de la Saint-Martin, et en -dora le couchant des plus splendides rayons. On est si -classique, en France, qu'on ne s'est pas aperçu, après deux -mille ans, que les roses, sous notre climat, ne fleurissent -pas en avril comme dans les descriptions des poètes -antiques, mais en juin, et que nos femmes commencent à -être belles à l'âge où celles de la Grèce, plus précoces, -cessaient de l'être. Que de types charmants il a imaginés -ou reproduits ! Madame Firmiani, la duchesse de -Maufrigneuse, la princesse de Cadignan, madame de -Morsauf, lady Dudley, la duchesse de Langeais, madame -Jules, Modeste Mignon, Diane de Chaulieu, sans compter -les bourgeoises, les grisettes et les dames aux camélias de -son demi-monde. - -Et comme il aimait et connaissait ce Paris moderne, dont -en ce temps-là les amateurs de couleur locale et de -pittoresque appréciaient si peu la beauté ! Il le parcourait -en tous sens de nuit et de jour ; il n'est pas de ruelle -perdue, de passage infect, de rue étroite, boueuse et noire -qui ne devînt sous sa plume une eau-forte digne de -Rembrandt, pleine de ténèbres fourmillantes et -mystérieuses où scintille une tremblotante étoile de -lumière. Richesses et misères, plaisirs et souffrances, -hontes et gloires, grâces et laideurs, il savait tout de sa -ville chérie ; c'était pour lui un monstre énorme, hybride, -formidable, un polype aux cent mille bras qu'il écoutait et -regardait vivre, et qui formait à ses yeux comme une -immense individualité. — Voyez à ce propos les -merveilleuses pages placées au commencement de La -Fille aux Yeux d'Or, dans lesquelles Balzac, empiétant sur -l'art du musicien, a voulu, comme dans une symphonie à -grand orchestre, faire chanter ensemble toutes les voix, -tous les sanglots, tous les cris, toutes les rumeurs, tous les -grincements de Paris en travail ! - -De cette modernité sur laquelle nous appuyons à dessein -provenait, sans qu'il s'en doutât, la difficulté de travail -qu'éprouvait Balzac dans l'accomplissement de son œuvre : -la langue française épurée par les classiques du XVIIème -siècle, n'est propre, lorsqu'on veut s'y conformer, qu'à -rendre des idées générales, et qu'à peindre des figures -conventionnelles dans un milieu vague. Pour exprimer -cette multiplicité de détails, de caractères, de types, -d'architectures, d'ameublements, Balzac fut obligé de se -forger une langue spéciale, composée de toutes les -technologies, de tous les argots de la science, de l'atelier, -des coulisses, de l'amphithéâtre même. Chaque mot qui -disait quelque chose était le bienvenu, et la phrase, pour -le recevoir, ouvrait une incise, une parenthèse, et -s'allongeait complaisamment. — C'est ce qui a fait dire -aux critiques superficiels que Balzac ne savait pas écrire. -— Il avait, bien qu'il ne le crût pas, un style et un très-beau -style, — le style nécessaire, fatal et mathématique de -son idée ! - -VI - -Personne ne peut avoir la prétention de faire une -biographie complète de Balzac ; toute liaison avec lui était -nécessairement coupée de lacunes, d'absences, de -disparitions. Le travail commandait absolument la vie de -Balzac, et si, comme il le dit lui-même avec un accent de -touchante sensibilité dans une lettre à sa sœur, il a sacrifié -sans peine à ce dieu jaloux les joies et les distractions de -l'existence, il lui en a coûté de renoncer à tout commerce -un peu suivi d'amitié. Répondre quelques mots à une -longue missive devenait pour lui dans ses accablements -de besogne une prodigalité qu'il pouvait rarement se -permettre ; il était l'esclave de son œuvre et l'esclave -volontaire. Il avait, avec un cœur très-bon et très-tendre, -l'égoïsme du grand travailleur. Et qui eût songé à lui en -vouloir de négligences forcées et d'oublis apparents, -lorsqu'on voyait les résultats de ses fuites ou de ses -réclusions ? Quand, l'œuvre parachevée, il reparaissait, on -eût dit qu'il vous eût quitté la veille, et il reprenait la -conversation interrompue, comme si quelquefois six mois -et plus ne se fussent pas écoulés. Il faisait des voyages en -France pour étudier les localités où il plaçait ses Scènes de -Province, et se retirait chez des amis, en Touraine, ou dans -la Charente, trouvant là un calme que ses créanciers ne lui -laissaient pas toujours à Paris. Après quelque grand -ouvrage, il se permettait, parfois, une excursion plus -longue en Allemagne, dans la haute Italie, ou en Suisse ; -mais ces courses faites rapidement, avec des -préoccupations d'échéances à payer, de traités à remplir, -et un viatique assez borné, le fatiguaient peut-être plus -qu'elles ne le reposaient. — Son grand œil buvait les -cieux, les horizons, les montagnes, les paysages, les -monuments, les maisons, les intérieurs pour les confier à -cette mémoire universelle et minutieuse qui ne lui fit -jamais défaut. Supérieur en cela aux poètes descriptifs, -Balzac voyait l'homme en même temps que la nature ; il -étudiait les physionomies, les mœurs, les passions, les -caractères du même regard que les sites, les costumes et -le mobilier. Un détail lui suffisait, comme à Cuvier le -moindre fragment d'os, pour supposer et reconstituer -juste une personnalité entrevue en passant. L'on a -souvent loué chez Balzac, et avec raison, son talent -d'observateur ; mais, quelque grand qu'il fût, il ne faut pas -s'imaginer que l'auteur de La Comédie Humaine copiât -toujours d'après nature ses portraits d'une vérité si -frappante d'ailleurs. Son procédé ne ressemble nullement -à celui de Henri Monnier, qui suit dans la vie réelle un -individu pour en faire le croquis au crayon et à la plume, -dessinant ses moindres gestes, écrivant ses phrases les -plus insignifiantes de façon à obtenir à la fois une plaque -de daguerréotype et une page de sténographie. Enseveli la -plupart du temps dans les fouilles de ses travaux, Balzac -n'a pu matériellement observer les deux mille -personnages qui jouent leur rôle dans sa comédie aux -cent actes ; mais tout homme, quand il a l'œil intérieur, -contient l'humanité : c'est un microcosme où rien ne -manque. - -Il a, non pas toujours, mais souvent observé en lui-même -les types nombreux qui vivent dans son œuvre. C'est -pour cela qu'ils sont si complets. Nul ne saurait suivre -absolument la vie d'un autre ; en pareil cas, il y a des -motifs qui restent obscurs, des détails inconnus, des -actions dont on perd la trace. Dans le portrait même le -plus fidèle, il faut une part de création. Balzac a donc créé -beaucoup plus qu'il n'a vu. Ses rares facultés d'analyste, -de physiologiste, d'anatomiste, ont servi seulement chez -lui le poète, de même qu'un préparateur sert le professeur -en chaire lorsqu'il lui passe les substances dont il a besoin -pour ses démonstrations. - -Ce serait peut-être ici le lieu de définir la vérité telle que l'a -comprise Balzac ; en ce temps de réalisme, il est bon de -s'entendre sur ce point. La vérité de l'art n'est point celle -de la nature ; tout objet rendu par le moyen de l'art -contient forcément une part de convention ; faites-la -aussi petite que possible, elle existe toujours, ne fût-ce en -peinture que la perspective, en littérature que la langue. -Balzac accentue, grandit, grossit, élague, ajoute, ombre, -éclaire, éloigne ou approche les hommes ou les choses -selon l'effet qu'il veut produire. Il est vrai, sans doute, -mais avec les augmentations et les sacrifices de l'art. Il -prépare des fonds sombres et frottés de bitume à ses -figures lumineuses, il met des fonds blancs derrière ses -figures brunes. Comme Rembrandt, il pique à propos la -paillette de jour sur le front ou le nez du personnage ; — -quelquefois, dans la description, il obtient des résultats -fantastiques et bizarres, en plaçant, sans en rien dire, un -microscope sous l'œil du lecteur ; les détails apparaissent -alors avec une netteté surnaturelle, une minutie exagérée, -des grossissements incompréhensibles et formidables ; les -tissus, les squames, les pores, les villosités, les grains, les -fibres, les filets capillaires prennent une importance -énorme, et font d'un visage insignifiant à l'œil nu une -sorte de mascaron chimérique aussi amusant que les -masques sculptés sous la corniche du Pont-Neuf et -vermiculés par le temps. Les caractères sont aussi poussés -à outrance, comme il convient à des types : si le baron -Hulot est un libertin, il personnifie en outre la luxure : -c'est un homme et un vice, une individualité et une -abstraction ; il réunit en lui tous les traits épars du -caractère. Où un écrivain de moindre génie eût fait un -portrait, Balzac a fait une figure. Les hommes n'ont pas -tant de muscles que Michel-Ange leur en met pour -donner l'idée de la force. Balzac est plein de ces -exagérations utiles, de ces traits noirs qui nourrissent et -soutiennent le contour ; il imagine en copiant, à la façon -des maîtres, et imprime sa touche à chaque chose. -Comme ce n'est pas une critique littéraire, mais une étude -biographique que nous faisons, nous ne pousserons pas -plus loin ces remarques qu'il suffit d'indiquer. Balzac, que -l'école réaliste semble vouloir revendiquer pour maître, -n'a aucun rapport de tendance avec elle. - -Contrairement à certaines illustrations littéraires qui ne se -nourrissent que de leur propre génie, Balzac lisait -beaucoup et avec une rapidité prodigieuse. Il aimait les -livres, et il s'était formé une belle bibliothèque qu'il avait -l'intention de laisser à sa ville natale, idée dont -l'indifférence de ses compatriotes à son endroit le fit plus -tard revenir. Il absorba en quelques jours les œuvres -volumineuses de Swedenborg, que possédait madame -Balzac mère, assez préoccupée du mysticisme à cette -époque, et cette lecture nous valut Séraphita-Séraphitus, une -des plus étonnantes productions de la littérature -moderne. Jamais Balzac n'approcha, ne serra de plus près -la beauté idéale que dans ce livre : l'ascension sur la -montagne a quelque chose d'éthéré, de surnaturel, de -lumineux qui vous enlève à la terre. Les deux seules -couleurs employées sont le bleu céleste, le blanc de neige -avec quelques tons nacrés pour ombre. Nous ne -connaissons rien de plus enivrant que ce début. Le -panorama de la Norwége, découpée par ses bords et vue -de cette hauteur, éblouit et donne le vertige. - -Louis Lambert se ressent aussi de la lecture de Swedenborg ; -mais bientôt Balzac, qui avait emprunté les ailes d'aigle -des mystiques pour planer dans l'infini, redescendit sur la -terre où nous sommes, bien que ses robustes poumons -pussent respirer indéfiniment l'air subtil, mortel pour les -faibles : il abandonna l'extra-monde après cet essor, et -rentra dans la vie réelle. Peut-être son beau génie eût-il -été trop vite hors de vue s'il avait continué à s'élever vers -les insondables immensités de la métaphysique, et -devons-nous considérer comme une chose heureuse qu'il -se soit borné à Louis Lambert et à Séraphita-Séraphitus, qui -représentent suffisamment, dans La Comédie Humaine, le -côté surnaturel, et ouvrent une porte assez large sur le -monde invisible. - -Passons maintenant à quelques détails plus intimes. Le -grand Gœthe avait trois choses en horreur : une de ces -choses était la fumée de tabac, on nous dispensera de dire -les deux autres. Balzac, comme le Jupiter de l'Olympe -poétique allemand, ne pouvait souffrir le tabac, sous -quelque forme que ce fût ; il anathématisait la pipe et -proscrivait le cigare. Il n'admettait même pas le léger -papelito espagnol ; le narguilhé asiatique trouvait seul -grâce devant lui, et encore ne le souffrait-il que comme -bibelot curieux et à cause de sa couleur locale. Dans ses -philippiques contre l'herbe de Nicot, il n'imitait pas ce -docteur qui pendant une dissertation sur les -inconvénients du tabac, ne cessait de puiser d'amples -prises à une large tabatière placée près de lui : il ne fuma -jamais. Sa Théorie des Excitants contient un réquisitoire en -forme à l'endroit du tabac, et nul doute que s'il eût été -sultan, comme Amurath, il n'eût fait couper la tête aux -fumeurs relaps et obstinés. Il réservait toutes ses -prédilections pour le café, qui lui fit tant de mal et le tua -peut-être quoiqu'il fût organisé pour devenir centenaire. - -Balzac avait-il tort ou raison ? Le tabac, comme il le -prétendait, est-il un poison mortel et intoxique-t-il ceux -qu'il n'abrutit pas ? Est-ce l'opium de l'Occident, -l'endormeur de la volonté et de l'intelligence ? C'est une -question que nous ne saurions résoudre ; mais nous -allons rassembler ici les noms de quelques personnages -célèbres de ce siècle, dont les uns fumaient et les autres -ne fumaient pas : Gœthe, Henri Heine, abstention -singulière pour des Allemands, ne fumaient pas ; Byron -fumait ; Victor Hugo ne fume pas, non plus qu'Alexandre -Dumas père ; en revanche Alfred de Musset, Eugène Sue, -Georges Sand, Mérimée, Paul de Saint-Victor, Emile -Augier, Ponsard, ont fumé et fument ; il ne sont -cependant pas précisément des imbéciles. - -Cette aversion, du reste, est commune à presque tous les -hommes qui sont nés avec le siècle ou un peu avant. Les -marins et les soldats seuls fumaient alors ; à l'odeur de la -pipe ou du cigare, les femmes s'évanouissaient : elles se -sont bien aguerries depuis, et plus d'une lèvre rose presse -avec amour le bout doré d'un puro, dans le boudoir -changé en tabagie. Les douairières et les mères à turban -ont seules conservé leur vieille antipathie, et voient -stoïquement leurs salons réfractaires désertés par la -jeunesse. - -Toutes les fois que Balzac est obligé, pour la -vraisemblance du récit, de laisser un de ses personnages -s'adonner à cette habitude horrible, sa phrase brève et -dédaigneuse trahit un secret blâme : « Quant à de Marsay, -dit-il, il était occupé à fumer ses cigares. » Et il faut qu'il -aime bien ce condottiere du dandysme, pour lui -permettre de fumer dans son œuvre. - -Une femme délicate et petite-maîtresse avait sans doute -imposé cette aversion à Balzac. C'est un point que nous -ne saurions résoudre. Toujours est-il qu'il ne fit pas -gagner un sou à la régie. A propos de femmes, Balzac, qui -les a si bien peintes, devait les connaître, et l'on sait le -sens que la Bible attache à ce mot. Dans une des lettres -qu'il écrit à madame de Surville, sa sœur, Balzac, tout -jeune et complètement ignoré, pose l'idéal de sa vie en -deux mots : « Etre célèbre et être aimé. » La première -partie de ce programme, que se tracent du reste tous les -artistes, a été réalisée de point en point. La seconde a-t-elle -reçu son accomplissement ? L'opinion des plus -intimes amis de Balzac est qu'il pratiqua la chasteté qu'il -recommandait aux autres, et n'eut tout au plus que des -amours platoniques ; mais madame de Surville sourit à -cette idée, avec un sourire d'une finesse féminine et tout -plein de pudiques réticences. Elle prétend que son frère -était d'une discrétion à toute épreuve, et que s'il eût voulu -parler, il eût eu beaucoup de choses à dire. Cela doit être, -et sans doute la cassette de Balzac contenait plus de -petites lettres à l'écriture fine et penchée que la boîte en -laque de Canalis. Il y a, dans son œuvre, comme une -odeur de femme : odor di femina ; quand on y entre, on -entend derrière les portes qui se referment sur les -marches de l'escalier dérobé des froufrou de soie et des -craquements de bottines. Le salon semi-circulaire et -matelassé de la rue des Batailles, dont nous avons cité la -description placée par l'auteur dans La Fille aux Yeux -d'Or, ne resta donc pas complètement virginal, comme -plusieurs de nous le supposèrent. Dans le cours de notre -intimité, qui dura de 1836 jusqu'à sa mort, une seule fois -Balzac fit allusion, avec les termes les plus respectueux et -les plus attendris, à un attachement de sa première -jeunesse, et encore ne nous livra-t-il que le prénom de la -personne dont, après tant d'années, le souvenir lui faisait -les yeux humides. Nous en eût-il dit davantage, nous -n'abuserions certes pas de ses confidences ; le génie d'un -grand écrivain appartient à tout le monde, mais son cœur -est à lui. Nous effleurons en passant ce côté tendre et -délicat de la vie de Balzac, parce que nous n'avons rien à -dire qui ne lui fasse honneur. Cette réserve et ce mystère -sont d'un galant homme. S'il fut aimé comme il le -souhaitait dans ses rêves de jeunesse, le monde n'en sut -rien. - -N'allez pas vous imaginer d'après cela que Balzac fût -austère et pudibond en paroles : l'auteur des Contes -Drolatiques était trop nourri de Rabelais et trop -pantagruéliste pour ne pas avoir le mot pour rire ; il savait -de bonnes histoires et en inventait : ses grasses -gaillardises entrelardées de crudités gauloises eussent fait -crier shocking au cant épouvanté ; mais ses lèvres rieuses et -bavardes étaient scellées comme le tombeau lorsqu'il -s'agissait d'un sentiment sérieux. A peine laissa-t-il -deviner à ses plus chers son amour pour une étrangère de -distinction, amour dont on peut parler, puisqu'il fut -couronné par le mariage. C'est à cette passion conçue -depuis longtemps qu'il faut rapporter ses excursions -lointaines, dont le but resta jusqu'au dernier jour un -mystère pour ses amis. - -Absorbé par son œuvre, Balzac ne pensa qu'assez tard au -théâtre, pour lequel l'opinion générale jugea, à tort selon -nous, d'après quelques essais plus ou moins chanceux, -qu'il n'était guère propre. Celui qui créa tant de types, -analysa tant de caractères, fit mouvoir tant de -personnages, devait réussir à la scène ; mais, comme nous -l'avons dit, Balzac n'était pas primesautier, et l'on ne peut -pas corriger les épreuves d'un drame. S'il eût vécu, au -bout d'une douzaine de pièces, il eût assurément trouvé -sa forme et atteint le succès ; il s'en est fallu de bien peu -que La Marâtre jouée au Théâtre-Historique ne fût un -chef-d'œuvre. Mercadet, légèrement ébarbé par un -arrangeur intelligent, obtint une longue vogue posthume -au Gymnase. - -Cependant, ce qui détermina ses tentatives fut plutôt, -nous devons le dire, l'idée d'un gros gain qui le libérerait -d'un seul coup de ses embarras financiers qu'une vocation -bien réelle. Le théâtre, on le sait, rapporte beaucoup plus -que le livre ; la continuité des représentations, sur -lesquelles un droit assez fort est prélevé, produit vite par -l'accumulation des sommes considérables. Si le travail de -combinaison est plus grand, la besogne matérielle est -moindre. Il faut plusieurs drames pour remplir un -volume, et pendant que vous vous promenez ou que -vous restez nonchalamment les pieds dans vos -pantoufles, les rampes s'allument, les décors descendent -des frises, les acteurs déclament et gesticulent, et vous -vous trouvez avoir gagné plus d'argent qu'en griffonnant -toute une semaine courbé péniblement sur votre pupitre. -Tel mélodrame a valu à son auteur plus que Notre-Dame de -Paris à Victor Hugo et Les Parents Pauvres à Balzac. - -Chose singulière, Balzac qui méditait, élaborait et -corrigeait ses romans avec une méticulosité si opiniâtre, -semblait, lorsqu'il s'agissait de théâtre, pris du vertige de -la rapidité. Non-seulement il ne refaisait pas huit ou dix -fois ses pièces comme ses volumes, il ne les faisait même -pas du tout. L'idée première à peine fixée, il prenait jour -pour la lecture et appelait ses amis à la confection de la -chose ; Ourliac, Lassailly, Laurent-Jan, nous et d'autres, -ont été souvent convoqués au milieu de la nuit ou à des -heures fabuleusement matinales. Il fallait tout quitter ; -chaque minute de retard faisait perdre des millions. - -Un mot pressant de Balzac nous somma un jour de nous -rendre à l'instant même rue de Richelieu, 104, où il avait -un pied-à-terre dans la maison de Buisson le tailleur. -Nous trouvâmes Balzac enveloppé de son froc monacal, -et trépignant d'impatience sur le tapis bleu et blanc d'une -coquette mansarde aux murs tapissés de percale carmélite -agrémentée de bleu, car, malgré sa négligence apparente, -il avait l'instinct de l'arrangement intérieur, et préparait -toujours un nid confortable à ses veilles laborieuses ; dans -aucun de ses logis ne régna ce désordre pittoresque cher -aux artistes. - -— Enfin voilà le Théo ! s'écria-t-il en nous voyant. -Paresseux, tardigrade, unau, aï, dépêchez-vous donc ; -vous devriez être ici depuis une heure. — Je lis demain à -Harel un grand drame en cinq actes. - -— Et vous désirez avoir notre avis, répondîmes-nous en -nous établissant dans un fauteuil comme un homme qui -se prépare à subir une longue lecture. - -A notre attitude Balzac devina notre pensée, et il nous dit -de l'air le plus simple : « Le drame n'est pas fait. » - -— Diable fis-je. Eh bien, il faut faire remettre la lecture à -six semaines. - -— Non ; nous allons bâcler le dramorama pour toucher la -monnaie. A telle époque j'ai une échéance bien chargée. - -— D'ici à demain, c'est impossible ; on n'aurait pas le -temps de le recopier. - -— Voici comment j'ai arrangé la chose. Vous ferez un -acte, Ourliac un autre, Laurent Jan le troisième, de Belloy -le quatrième, moi le cinquième, et je lirai à midi, comme il -est convenu. Un acte de drame n'a pas plus de quatre ou -cinq cents lignes ; on peut faire cinq cents lignes de -dialogue dans sa journée et dans sa nuit. - -— Contez-moi le sujet, indiquez-moi le plan, dessinez-moi -en quelques mots les personnages, et je vais me -mettre à l'œuvre, lui répondis-je passablement effaré. - -— Ah ! s'écria-t-il avec un air d'accablement superbe et -de dédain magnifique, s'il faut vous conter le sujet, nous -n'aurons jamais fini. - -Nous ne pensions pas être indiscret en faisant cette -question, qui semblait tout à fait oiseuse à Balzac. - -D'après une indication brève arrachée à grand-peine, -nous nous mîmes à brocher une scène dont quelques -mots seulement sont restés dans l'œuvre définitive, qui ne -fut pas lue le lendemain, comme on peut bien le penser. -Nous ignorons ce que firent les autres collaborateurs ; -mais le seul qui mit sérieusement la main à la pâte, ce fut -Laurent-Jan, auquel la pièce est dédiée. - -Cette pièce, c'était Vautrin. On sait que le toupet -dynastique et pyramidal dont Frédérick Lemaître avait eu -la fantaisie de se coiffer dans son déguisement de général -mexicain attira sur l'ouvrage les rigueurs du pouvoir ; -Vautrin, interdit, n'eut qu'une seule représentation, et le -pauvre Balzac resta comme Perrette devant son pot au -lait renversé. Les prodigieuses martingales qu'il avait -chiffrées sur le produit probable de son drame se -fondirent en zéros, ce qui ne l'empêcha pas de refuser -très-noblement l'indemnité offerte par le ministère. - -Au commencement de cette étude, nous avons raconté -les velléités de dandysme manifestées par Balzac, nous -avons dit son habit bleu à boutons d'or massif, sa canne -monstrueuse surmontée d'un pavé de turquoises, ses -apparitions dans le monde et dans la loge infernale ; ces -magnificences n'eurent qu'un temps, et Balzac reconnut -qu'il n'était pas propre à jouer ce rôle d'Alcibiade ou de -Brummel. Chacun a pu le rencontrer, surtout le matin, -lorsqu'il courait aux imprimeries porter la copie et -chercher les épreuves, dans un costume infiniment moins -splendide. L'on se rappelle la veste de chasse verte, à -boutons de cuivre représentant des têtes de renard, le -pantalon à pied quadrillé noir et gris, enfoncé dans de -gros souliers à oreilles, le foulard rouge tortillé en corde -autour du col, et le chapeau à la fois hérissé et glabre, à -coiffe bleue déteinte par la sueur, qui couvraient plutôt -qu'ils n'habillaient « le plus fécond de nos romanciers. » -Malgré le désordre et la pauvreté de cet accoutrement, -personne n'eût été tenté de prendre pour un inconnu -vulgaire ce gros homme aux yeux de flamme, aux narines -mobiles, aux joues martelées de tons violents, tout -illuminé de génie, qui passait emporté par son rêve -comme par un tourbillon ! A son aspect, la raillerie -s'arrêtait sur les lèvres du gamin, et l'homme sérieux -n'achevait pas le sourire ébauché. — L'on devinait un des -rois de la pensée. - -Quelquefois, au contraire, on le voyait marcher à pas -lents, le nez en l'air, les yeux en quête, suivant un côté de -la rue puis examinant l'autre, bayant non pas aux -corneilles, mais aux enseignes. Il cherchait des noms pour -baptiser ses personnages. Il prétendait avec raison qu'un -nom ne s'invente pas plus qu'un mot. Selon lui, les noms -se faisaient tout seuls comme les langues ; les noms réels -possédaient en outre une vie, une signification, une -fatalité, une portée cabalistique, et l'on ne pouvait -attacher trop d'importance à leur choix. Léon Gozlan a -conté d'une façon charmante, dans son Balzac en -Pantoufles, comme fut trouvé le fameux Z. Marcas de la -Revue Parisienne. - -Une enseigne de fumiste fournit le nom longtemps -cherché de Gubetta à Victor Hugo, non moins soigneux -que Balzac dans l'appellation de ses personnages. - -Cette rude vie de travail nocturne avait, malgré sa forte -constitution, imprimé des traces sur la physionomie de -Balzac, et nous trouvons dans Albert Savarus un portrait -de lui, tracé par lui-même, et qui le représente tel qu'il -était à cette époque (1842), avec un léger arrangement : - -« … Une tête superbe : cheveux noirs mélangés déjà de -quelques cheveux blancs, des cheveux comme en ont les -saint Pierre et les saint Paul de nos tableaux, à boucles -touffues et luisantes, des cheveux durs comme des crins, -un col blanc et rond comme celui d'une femme, un front -magnifique, séparé par ce sillon puissant que les grands -projets, les grandes pensées, les fortes méditations -inscrivent au front des grands hommes ; un teint olivâtre -marbré de taches rouges, un nez carré, des yeux de feu, -puis les joues creusées, marquées de deux longues rides -pleines de souffrances, une bouche à sourire sarde et un -petit menton mince et trop court, la patte d'oie aux -tempes, les yeux caves, roulant sous les arcades -sourcilières comme deux globes ardents ; mais malgré -tous ces indices de passions violentes, un air calme, -profondément résigné, la voix d'une douceur pénétrante -et qui m'a surpris par sa facilité, la vraie voix de l'orateur, -tantôt pure et rusée, tantôt insinuante, et tonnant quand il -le faut, puis se pliant au sarcasme, et devenant alors -incisive. M. Albert Savaron est de moyenne taille, ni gras -ni maigre ; enfin, il a des mains de prélat. » - -Dans ce portrait, d'ailleurs très-fidèle, Balzac s'idéalise un -peu pour les besoins du roman, et se retire quelques -kilogrammes d'embonpoint, licence bien permise à un -héros aimé de la duchesse d'Argaiolo et de mademoiselle -Philomène de Watteville. — Ce roman d'Albert Savarus, -un des moins connus et des moins cités de Balzac, -contient beaucoup de détails transposés sur ses habitudes -de vie et de travail ; on pourrait même y voir, s'il était -permis de soulever ces voiles, des confidences d'un autre -genre. - -Balzac avait quitté la rue des Batailles pour Les Jardies ; il -alla ensuite demeurer à Passy. La maison qu'il habitait, -située sur une pente abrupte, offrait une disposition -architecturale assez singulière. — On y entrait - - Un peu comme le vin entre dans les bouteilles - -Il fallait descendre trois étages pour arriver au premier. La -porte d'entrée, du côté de la rue, s'ouvrait presque dans le -toit, comme une mansarde. Nous y dînâmes une fois avec -L. G. — Ce fut un dîner étrange, composé d'après des -recettes économiques inventées par Balzac. Sur notre -prière expresse, la fameuse purée d'oignons, douée de -tant de vertus hygiéniques et symboliques et dont -Lassailly faillit crever, n'y figura point. — Mais les vins -étaient merveilleux ! Chaque bouteille avait son histoire, -et Balzac la contait avec une éloquence, une verve, une -conviction sans égales. Ce vin de Bordeaux avait fait trois -fois le tour du monde ; ce Châteauneuf-du-Pape -remontait à des époques fabuleuses ; ce rhum venait d'un -tonneau roulé plus d'un siècle par la mer, et qu'il avait -fallu entamer à coups de hache, tant la croûte formée à -l'entour par les coquillages, les madrépores et les varechs -était épaisse. Nos palais, surpris, agacés de saveurs acides, -protestaient en vain contre ces illustres origines. Balzac -gardait un sérieux d'augure, et malgré le proverbe, nous -avions beau lever les yeux sur lui, nous ne le faisions pas -rire ! - -Au dessert figuraient des poires d'une maturité, d'une -grosseur, d'un fondant et d'un choix à honorer une table -royale. — Balzac en dévora cinq ou six dont l'eau -ruisselait sur son menton ; il croyait que ces fruits lui -étaient salutaires, et il les mangeait en telle quantité autant -par hygiène que par friandise. Déjà il ressentait les -premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter. La -Mort, de ses maigres doigts, tâtait ce corps robuste pour -savoir par où l'attaquer, et n'y trouvant aucune faiblesse, -elle le tua par la pléthore et l'hypertrophie. Les joues de -Balzac étaient toujours vergetées et martelées de ces -plaques rouges qui simulent la santé aux yeux inattentifs ; -mais pour l'observateur, les tous jaunes de l'hépatite -entouraient de leur auréole d'or les paupières fatiguées ; le -regard, avivé par cette chaude teinte de bistre, ne -paraissait que plus vivace et plus étincelant et trompait les -inquiétudes. - -En ce moment, Balzac était très-préoccupé de sciences -occultes, de chiromancie, de cartomancie ; on lui avait -parlé d'une sibylle plus étonnante encore que -mademoiselle Lenormand, et il nous détermina, ainsi que -madame E. de Girardin et Méry, à l'aller consulter avec -lui. La pythonisse demeurait à Auteuil, nous ne savons -plus dans quelle rue ; cela importe peu à notre histoire, -car l'adresse donnée était fausse. Nous tombâmes au -milieu d'une famille d'honnêtes bourgeois en villégiature : -le mari, la femme et une vieille mère à qui Balzac, sûr de -son fait, s'obtinait à trouver un air cabalistique. La bonne -dame, peu flattée qu'on la prit pour une sorcière, -commençait à se fâcher ; le mari nous prenait pour des -mystificateurs ou des filous ; la jeune femme riait aux -éclats, et la servante s'empressait de serrer l'argenterie par -prudence. Il fallut nous retirer avec notre courte honte ; -mais Balzac soutenait que c'était bien là, et, remonté dans -la voiture, grommelait des injures à l'endroit de la vieille : -« Stryge, harpie, magicienne, empuse, larve, lamie, lémure, -goule, psylle, aspiole, » et tout ce que l'habitude des -litanies de Rabelais pouvait lui suggérer de termes -bizarres. Nous dîmes : « Si c'est une sorcière, elle cache -bien son jeu, — De cartes, ajouta madame de Girardin -avec cette prestesse d'esprit qui ne lui fit jamais défaut. -Nous essayâmes encore quelques recherches, toujours -infructueuses, et Delphine prétendit que Balzac avait -imaginé cette ressource de Quinola pour se faire conduire en -voiture à Auteuil, où il avait affaire, et se procurer -d'agréables compagnons de route. — Il faut croire, -cependant, que Balzac trouva seul cette madame -Fontaine que nous cherchions de concert, car, dans Les -Comédiens sans le Savoir, il l'a représentée entre sa poule -Bilouche et son crapaud Astaroth avec une effrayante -vérité fantastique, si ces deux mots peuvent s'allier -ensemble. La consulta-t-il sérieusement ? L'alla-t-il voir -en simple observateur ? Plusieurs passages de La Comédie -Humaine semblent impliquer chez Balzac une sorte de foi -aux sciences occultes, sur lesquelles les sciences officielles -n'ont pas dit encore leur dernier mot. - -Vers cette époque, Balzac commença à manifester du -goût pour les vieux meubles, les bahuts, les potiches ; le -moindre morceau de bois vermoulu qu'il achetait rue de -Lappe avait toujours une provenance illustre, et il faisait -des généalogies circonstanciées à ses moindres bibelots. — -Il les cachait ça et là, toujours à cause de ces créanciers -fantastiques dont nous commencions à douter. Nous -nous amusâmes même à répandre le bruit que Balzac était -millionnaire, qu'il achetait de vieux bas aux négociants en -hannetons pour y serrer des onces, des quadruples, des -génovines, des crusades, des colonnates, des doubles -louis, à la façon du père Grandet ; nous disions partout -qu'il avait trois citernes, comme Aboul-Casem, remplies -jusqu'au bord d'escarboucles, de dinars et de tomans. -« Théo me fera couper le cou avec ses blagues ! » disait -Balzac, contrarié et charmé. - -Ce qui donnait quelque vraisemblance à nos plaisanteries, -c'était la nouvelle demeure qu'habitait Balzac, rue -Fortunée, dans le quartier Beaujon, moins peuplé alors -qu'il ne l'est aujourd'hui. Il y occupait une petite maison -mystérieuse qui avait abrité les fantaisies du fastueux -financier. Du dehors, on apercevait au-dessus du mur une -sorte de coupole repoussée par le plafond cintré d'un -boudoir et la peinture fraîche des volets fermés. - -Quand on pénétrait dans ce réduit, ce qui n'était pas -facile, car le maître du logis se celait avec un soin -extrême, on y découvrait mille détails de luxe et de -confort en contradiction avec la pauvreté qu'il affectait. -— Il nous reçut pourtant un jour, et nous pûmes voir -une salle à manger revêtue de vieux chêne, avec une table, -une cheminée, des buffets, des crédences et des chaises -en bois sculpté, à faire envie à Berruguète, à Cornejo -Duque et à Verbruggen ; un salon de damas bouton d'or, -à portes, à corniches, à plinthes et embrasures d'ébène ; -une bibliothèque rangée dans des armoires incrustées -d'écaille et de cuivre en style de Boule, et dont la porte, -cachée par des rayons, une fois fermée, est introuvable ; -une salle de bain en brèche jaune, avec bas-reliefs de stuc : -un boudoir en dôme, dont les peintures anciennes -avaient été restaurées par Edmond Hédouin ; une galerie -éclairée de haut, que nous reconnûmes plus tard dans la -collection du Cousin Pons. Il y avait sur les étagères toutes -sortes de curiosités, des porcelaines de Saxe et de Sèvres, -des cornets de céladon craquelé, et dans l'escalier, -recouvert d'un tapis, de grands vases de Chine et une -magnifique lanterne suspendue par un câble de soie -rouge. - -— Vous avez donc vidé un des silos d'Aboul-Casem ? -dîmes-nous en riant à Balzac, en face de ces splendeurs ; -vous voyez bien que nous avions raison en vous -prétendant millionnaire. - -— Je suis plus pauvre que jamais, répondait-il en prenant -un air humble et papelard ; rien de tout cela n'est à moi. -J'ai meublé la maison pour un ami qu'on attend. — Je ne -suis que le gardien et le portier de l'hôtel. - -Nous citons là ses paroles textuelles. Cette réponse, il la -fit d'ailleurs à plusieurs personnes étonnées comme nous. -Le mystère s'expliqua bientôt par le mariage de Balzac -avec la femme qu'il aimait depuis longtemps. - -Il y a un proverbe turc qui dit : « Quand la maison est -finie, la mort entre. » C'est pour cela que les sultans ont -toujours un palais en construction qu'ils se gardent bien -d'achever. La vie semble ne vouloir rien de complet — -que le malheur. Rien n'est redoutable comme un souhait -réalisé. - -Les fameuses dettes étaient enfin payées, l'union rêvée -accomplie, le nid pour le bonheur ouaté et garni de duvet ; -comme s'ils eussent pressenti sa fin prochaine, les -envieux de Balzac commençaient à le louer : Les Parents -Pauvres, Le Cousin Pons, où le génie de l'auteur brille de -tout son éclat, ralliaient tous les suffrages. — C'était trop -beau ; il ne lui restait plus qu'à mourir. - -Sa maladie fit de rapides progrès, mais personne ne -croyait à un dénoûment fatal, tant on avait confiance -dans l'athlétique organisation de Balzac. Nous pensions -fermement qu'il nous enterrerait tous. - -Nous allions faire un voyage en Italie, et avant de partir -nous voulûmes dire adieu à notre illustre ami. Il était sorti -en calèche pour retirer à la douane quelque curiosité -exotique. Nous nous éloignâmes rassuré, et au moment -où nous montions en voiture, on nous remit un billet de -madame de Balzac, qui nous expliquait obligeamment et -avec des regrets polis pourquoi nous n'avions pas trouvé -son mari à la maison. Au bas de la lettre, Balzac avait -tracé ces mots. - - « Je ne puis ni lire, ni écrire. - » De Balzac. » - -Nous avons gardé comme une relique cette ligne sinistre, -la dernière probablement qu'écrivit l'auteur de La Comédie -Humaine ; c'était, et nous ne le comprîmes pas d'abord, le -cri suprême, Eli lamma Sabacthanni ! du penseur et du -travailleur. — L'idée que Balzac pût mourir ne nous vint -seulement pas. - -A quelques jours de là, nous prenions une glace au café -Florian, sur la place Saint-Marc ; le Journal des Débats, une -des rares feuilles françaises qui pénètrent à Venise, se -trouva sous notre main, et nous y vîmes annoncer la mort -de Balzac. — Nous faillîmes tomber de notre chaise sur -les dalles de la place à cette foudroyante nouvelle, et à -notre douleur se mêla bien vite un mouvement -d'indignation et de révolte peu chrétien, car toutes les -âmes ont devant Dieu une égale valeur. Nous venions de -visiter justement l'hôpital des fous dans l'île de San-Servolo, -et nous avions vu là des idiots décrépits, des -gâteux octogénaires, des larves humaines que ne dirigeait -même plus l'instinct animal, et nous nous demandâmes -pourquoi ce cerveau lumineux s'était éteint comme un -flambeau qu'on souffle, lorsque la vie tenace persistait -dans ces têtes obscures vaguement traversées de lueurs -trompeuses. - -Neuf ans déjà se sont écoulés depuis cette date fatale. La -postérité a commencé pour Balzac ; chaque jour il semble -plus grand. Lorsqu'il était mêlé à ses contemporains, on -l'appréciait mal, on ne le voyait que par fragments sous -des aspects parfois défavorables : maintenant l'édifice -qu'il a bâti s'élève à mesure qu'on s'en éloigne, comme la -cathédrale d'une ville que masquaient les maisons -voisines, et qui à l'horizon se dessine immense au-dessus -des toits aplatis. Le monument n'est pas achevé, mais, tel -qu'il est, il effraye par son énormité, et les générations -surprises se demanderont quel est le géant qui a soulevé -seul ces blocs formidables et monté si haut cette Babel où -bourdonne toute une société. - -Quoique mort, Balzac a pourtant encore des détracteurs ; -on jette à sa mémoire ce reproche banal d'immoralité, -dernière injure de la médiocrité impuissante et jalouse, ou -même de la pure bêtise. L'auteur de La Comédie Humaine, -non-seulement n'est pas immoral, mais c'est même un -moraliste austère. Monarchique et catholique, il défend -l'autorité, exalte la religion, prêche le devoir, morigène la -passion, et n'admet le bonheur que dans le mariage et la -famille. - -« L'homme, dit-il, n'est ni bon, ni méchant ; il naît avec -des instincts et des aptitudes ; la société, loin de le -dépraver, comme l'a prétendu Rousseau, le perfectionne, -le rend meilleur ; mais l'intérêt développe aussi ses -penchants mauvais. Le christianisme, et surtout le -catholicisme, étant, comme je l'ai dit dans Le Médecin de -Campagne, un système complet de répression des -tendances dépravées de l'homme, est le plus grand -élément de l'ordre social. » - -Et avec une ingénuité qui sied à un grand homme, -prévoyant le reproche d'immoralité que lui adresseront -des esprits mal faits, il dénombre les figures -irréprochables comme vertu qui se trouvent dans La -Comédie Humaine : Pierrette Lorrain, Ursule Mirouët, -Constance Birotteau, la Fosseuse, Eugénie Grandet, -Marguerite Claës, Pauline de Villenoix, madame Jules, -madame de la Chanterie, Eve Chardon, mademoiselle -d'Esgrignon, madame Firmiani, Agathe Rouget, Renée de -Maucombe, sans compter parmi les hommes, Joseph Le -Bas, Genestas, Benassis, le curé Bonnet, le médecin -Minoret, Pillerault, David Séchard, les deux Birotteau, le -curé Chaperon, le juge Popinot, Bourgeat, les Sauviat, les -Tascherons, etc. - -Les figures de coquins ne manquent pas, il est vrai, dans -La Comédie Humaine. Mais Paris est-il peuplé -exclusivement par des anges ? - -FIN
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