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-The Project Gutenberg EBook of Le livre de Monelle, by Marcel Schwob
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Le livre de Monelle
-
-Author: Marcel Schwob
-
-Release Date: October 27, 2016 [EBook #53374]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE MONELLE ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-
-
- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
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-
-
- LE LIVRE
-
- DE MONELLE
-
-
-
-
- DU MÊME AUTEUR:
-
-
- CŒUR DOUBLE, 1 vol 3.50
- LE ROI AU MASQUE D’OR, 1 vol 3.50
- MIMES, 1 vol 3.50
-
-
-_Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,
- y compris la Suède et la Norvège._
-
-
-
-
- MARCEL SCHWOB
-
- _Le Livre
- de Monelle_
-
-
- PARIS
-
- LÉON CHAILLEY, ÉDITEUR
-
- 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
-
- 1894
-
-
-
-
- Table des matières
-
-
- I. PAROLES DE MONELLE 1
-
- II. LES SŒURS DE MONELLE 36
-
- Les crabes 38
-
- La petite femme de Barbe-Bleue 55
-
- La fille du Moulin 67
-
- Bargette 83
-
- Bûchette 101
-
- Jeanie 115
-
- Ilsée 127
-
- Marjolaine 139
-
- Cice 154
-
- Morgane 167
-
- Mandosiane 183
-
-
- III. MONELLE 199
-
- Rencontre de Monelle 200
-
- Monelle 213
-
- Fuite de Monelle 227
-
- Patience de Monelle 243
-
- Le Royaume de Monelle 257
-
- Résurrection de Monelle 271
-
-
-
-
- I
-
- _Paroles de Monelle_
-
-
-Monelle me trouva dans la plaine où j’errais et me prit par la main.
-
- * * * * *
-
-—N’aie point de surprise, dit-elle, c’est moi et ce n’est pas moi;
-
-Tu me retrouveras encore et tu me perdras;
-
-Encore une fois je viendrai parmi vous; car peu d’hommes m’ont vue et
-aucun ne m’a comprise;
-
-Et tu m’oublieras et tu me reconnaîtras et tu m’oublieras.
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai des petites prostituées, et tu
-sauras le commencement.
-
-Bonaparte le tueur, à dix-huit ans, rencontra sous les portes de fer du
-Palais-Royal une petite prostituée. Elle avait le teint pâle et elle
-grelottait de froid. Mais «il fallait vivre», lui dit-elle. Ni toi, ni
-moi, nous ne savons le nom de cette petite que Bonaparte emmena, par
-une nuit de novembre, dans sa chambre, à l’hôtel de Cherbourg. Elle
-était de Nantes, en Bretagne. Elle était faible et lasse, et son amant
-venait de l’abandonner. Elle était simple et bonne; sa voix avait un
-son très doux. Bonaparte se souvint de tout cela. Et je pense qu’après,
-le souvenir du son de sa voix l’émut jusqu’aux larmes et qu’il la
-chercha longtemps, sans jamais plus la revoir, dans les soirées d’hiver.
-
-Car, vois-tu, les petites prostituées ne sortent qu’une fois de la
-foule nocturne pour une tâche de bonté. La pauvre Anne accourut vers
-Thomas de Quincey, le mangeur d’opium, défaillant dans la large rue
-d’Oxford sous les grosses lampes allumées. Les yeux humides, elle
-lui porta aux lèvres un verre de vin doux, l’embrassa et le câlina.
-Puis elle rentra dans la nuit. Peut-être qu’elle mourut bientôt. Elle
-toussait, dit de Quincey, le dernier soir que je l’ai vue. Peut-être
-qu’elle errait encore dans les rues; mais, malgré la passion de sa
-recherche, quoiqu’il bravât les rires des gens auxquels il s’adressait,
-Anne fut perdue pour toujours. Quand il eut plus tard une maison
-chaude, il songea souvent avec des larmes que la pauvre Anne aurait
-pu vivre là près de lui; au lieu qu’il se la représentait malade, ou
-mourante, ou désolée, dans la noirceur centrale d’un b ... de Londres,
-et elle avait emporté tout l’amour pitoyable de son cœur.
-
-Vois-tu, elles poussent un cri de compassion vers vous, et vous
-caressent la main avec leur main décharnée. Elles ne vous comprennent
-que si vous êtes très malheureux; elles pleurent avec vous et vous
-consolent. La petite Nelly est venue vers le forçat Dostoïevsky hors de
-sa maison infâme, et, mourante de fièvre, l’a regardé longtemps avec
-ses grands yeux noirs tremblants. La petite Sonia (elle a existé comme
-les autres) a embrassé l’assassin Rodion après l’aveu de son crime.
-«Vous vous êtes perdu!» a-t-elle dit avec un accent désespéré. Et, se
-relevant soudain, elle s’est jetée à son cou, et l’a embrassé ... «Non,
-il n’y a pas maintenant sur la terre un homme plus malheureux que toi!»
-s’est-elle écriée dans un élan de pitié, et tout à coup elle a éclaté
-en sanglots.
-
-Comme Anne et celle qui n’a pas de nom et qui vint vers le jeune et
-triste Bonaparte, la petite Nelly s’est enfoncée dans le brouillard.
-Dostoïevsky n’a pas dit ce qu’était devenue la petite Sonia, pâle et
-décharnée. Ni toi ni moi nous ne savons si elle put aider jusqu’au bout
-Raskolnikoff dans son expiation. Je ne le crois pas. Elle s’en alla
-très doucement dans ses bras, ayant trop souffert et trop aimé.
-
-Aucune d’elles, vois-tu, ne peut rester avec vous. Elles seraient trop
-tristes et elles ont honte de rester. Quand vous ne pleurez plus, elles
-n’osent pas vous regarder. Elles vous apprennent la leçon qu’elles ont
-à vous apprendre, et elles s’en vont. Elles viennent à travers le froid
-et la pluie vous baiser au front et essuyer vos yeux et les affreuses
-ténèbres les reprennent. Car elles doivent peut-être aller ailleurs.
-
-Vous ne les connaissez que pendant qu’elles sont compatissantes. Il
-ne faut pas penser à autre chose. Il ne faut pas penser à ce qu’elles
-ont pu faire dans les ténèbres. Nelly dans l’horrible maison, Sonia
-ivre sur le banc du boulevard, Anne rapportant le verre vide chez le
-marchand de vin d’une ruelle obscure, étaient peut-être cruelles et
-obscènes. Ce sont des créatures de chair. Elles sont sorties d’une
-impasse sombre pour donner un baiser de pitié sous la lampe allumée de
-la grande rue. En ce moment, elles étaient divines.
-
-Il faut oublier tout le reste.
-
- * * * * *
-
-Monelle se tut et me regarda:
-
-Je suis sortie de la nuit, dit-elle, et je rentrerai dans la nuit. Car,
-moi aussi, je suis une petite prostituée.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore:
-
-J’ai pitié de toi, j’ai pitié de toi, mon aimé.
-
-Cependant je rentrerai dans la nuit; car il est nécessaire que tu me
-perdes, avant de me retrouver. Et si tu me retrouves, je t’échapperai
-encore.
-
-Car je suis celle qui est seule.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore:
-
-Parce que je suis seule, tu me donneras le nom de Monelle. Mais tu
-songeras que j’ai tous les autres noms.
-
-Et je suis celle-ci et celle-là, et celle qui n’a pas de nom.
-
-Et je te conduirai parmi mes sœurs, qui sont moi-même, et semblables à
-des prostituées sans intelligence;
-
-Et tu les verras tourmentées d’égoïsme et de volupté et de cruauté et
-d’orgueil et de patience et de pitié, ne s’étant point encore trouvées;
-
-Et tu les verras aller se chercher au loin;
-
-Et tu me trouveras toi-même et je me trouverai moi-même; et tu me
-perdras et je me perdrai.
-
-Car je suis celle qui est perdue sitôt trouvée.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore:
-
-En ce jour une petite femme te touchera de la main et s’enfuira;
-
-Parce que toutes choses sont fugitives; mais Monelle est la plus
-fugitive.
-
-Et, avant que tu me retrouves, je t’enseignerai dans cette plaine, et
-tu écriras le livre de Monelle.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle me tendit une férule creusée où brûlait un filament rose.
-
-—Prends cette torche, dit-elle, et brûle. Brûle tout sur la terre et
-au ciel. Et brise la férule et éteins-la quand tu auras brûlé, car rien
-ne doit être transmis;
-
-Afin que tu sois le second narthécophore et que tu détruises par le feu
-ce qui a été créé par le feu et que le feu descendu du ciel remonte au
-ciel.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la destruction.
-
- * * * * *
-
-Voici la parole: Détruis, détruis, détruis. Détruis en toi-même,
-détruis autour de toi. Fais de la place pour ton âme et pour les autres
-âmes.
-
-Détruis tout bien et tout mal. Les décombres sont semblables.
-
-Détruis les anciennes habitations d’hommes et les anciennes habitations
-d’âmes; les choses mortes sont des miroirs qui déforment.
-
-Détruis, car toute création vient de la destruction.
-
-Et pour la bonté supérieure il faut anéantir la bonté inférieure. Et
-ainsi le nouveau bien paraît saturé de mal.
-
-Et pour imaginer un nouvel art, il faut briser l’art ancien. Et ainsi
-l’art nouveau semble une sorte d’iconoclastie.
-
-Car toute construction est faite de débris, et rien n’est nouveau en
-ce monde que les formes.
-
-Mais il faut détruire les formes.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la formation.
-
- * * * * *
-
-Le désir même du nouveau n’est que l’appétence de l’âme qui souhaite se
-former.
-
-Et les âmes rejettent les formes anciennes ainsi que les serpents leurs
-anciennes peaux.
-
-Et les patients collecteurs d’anciennes peaux de serpent attristent les
-jeunes serpents parce qu’ils ont un pouvoir magique sur eux.
-
-Car celui qui possède les anciennes peaux de serpent empêche les jeunes
-serpents de se transformer.
-
-Voilà pourquoi les serpents dépouillent leur corps dans le conduit
-vert d’un fourré profond; et une fois l’an les jeunes se réunissent en
-cercle pour brûler les anciennes peaux.
-
-Sois donc semblable aux saisons destructrices et formatrices.
-
-Bâtis ta maison toi-même et brûle-la toi-même.
-
-Ne jette pas de décombres derrière toi; que chacun se serve de ses
-propres ruines.
-
-Ne construis point dans la nuit passée. Laisse tes bâtisses s’enfuir à
-la dérive.
-
-Contemple de nouvelles bâtisses aux moindres élans de ton âme.
-
-Pour tout désir nouveau fais des dieux nouveaux.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai des dieux.
-
- * * * * *
-
-Laisse mourir les anciens dieux; ne reste pas assis, semblable à une
-pleureuse auprès de leurs tombes;
-
-Car les anciens dieux s’envolent de leurs sépulcres;
-
-Et ne protège point les jeunes dieux en les enroulant de bandelettes;
-
-Que tout dieu s’envole, sitôt créé;
-
-Que toute création périsse, sitôt créée;
-
-Que l’ancien dieu offre sa création au jeune dieu afin qu’elle soit
-broyée par lui;
-
-Que tout dieu soit dieu du moment.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai des moments.
-
- * * * * *
-
-Regarde toutes choses sous l’aspect du moment.
-
-Laisse aller ton moi au gré du moment.
-
-Pense dans le moment. Toute pensée qui dure est contradiction.
-
-Aime le moment. Tout amour qui dure est haine.
-
-Sois sincère avec le moment. Toute sincérité qui dure est mensonge.
-
-Sois juste envers le moment. Toute justice qui dure est injustice.
-
-Agis envers le moment. Toute action qui dure est un règne défunt.
-
-Sois heureux avec le moment. Tout bonheur qui dure est malheur.
-
-Aie du respect pour tous les moments, et ne fais point de liaisons
-entre les choses.
-
-N’attarde pas le moment: tu lasserais une agonie.
-
-Vois: tout moment est un berceau et un cercueil: que toute vie et
-toute mort te semblent étranges et nouvelles.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la vie et de la mort.
-
- * * * * *
-
-Les moments sont semblables à des bâtons mi-partie blancs et noirs;
-
-N’arrange point ta vie au moyen de dessins faits avec les moitiés
-blanches. Car tu trouveras ensuite les dessins faits avec les moitiés
-noires;
-
-Que chaque noirceur soit traversée par l’attente de la blancheur
-future.
-
-Ne dis pas: je vis maintenant, je mourrai demain. Ne divise pas la
-réalité entre la vie et la mort. Dis: maintenant je vis et je meurs.
-
-Épuise à chaque moment la totalité positive et négative des choses.
-
-La rose d’automne dure une saison; chaque matin, elle s’ouvre; tous les
-soirs elle se ferme.
-
-Sois semblable aux roses: offre tes feuilles à l’arrachement des
-voluptés, aux piétinements des douleurs.
-
-Que toute extase soit mourante en toi, que toute volupté désire mourir.
-
-Que toute douleur soit en toi le passage d’un insecte qui va
-s’envoler. Ne te referme pas sur l’insecte rongeur. Ne deviens pas
-amoureux de ces carabes noirs.
-
-Que toute joie soit en toi le passage d’un insecte qui va s’envoler.
-Ne te referme pas sur l’insecte suceur. Ne deviens pas amoureux de ces
-cétoines dorées.
-
-Que toute intelligence luise et s’éteigne en toi l’espace d’un éclair.
-
-Que ton bonheur soit divisé en fulgurations. Ainsi ta part de joie sera
-égale à celle des autres.
-
-Aie la contemplation atomistique de l’univers.
-
-Ne résiste pas à la nature. N’appuie pas contre les choses les pieds
-de ton âme. Que ton âme ne détourne point son visage comme le mauvais
-enfant.
-
-Va en paix avec la lumière rouge du matin et la lueur grise du soir.
-Sois l’aube mêlée au crépuscule.
-
-Mêle la mort avec la vie et divise-les en moments.
-
-N’attends pas la mort: elle est en toi. Sois son camarade et tiens-la
-contre toi; elle est comme toi-même.
-
-Meurs de ta mort; n’envie pas les morts anciennes. Varie les genres de
-mort avec les genres de vie.
-
-Tiens toute chose incertaine pour vivante, toute chose certaine pour
-morte.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai des choses mortes.
-
- * * * * *
-
-Brûle soigneusement les morts, et répands leurs cendres aux quatre
-vents du ciel.
-
-Brûle soigneusement les actions passées, et écrase les cendres; car le
-phénix qui en renaîtrait serait le même.
-
-Ne joue pas avec les morts et ne caresse point leurs visages. Ne ris
-pas d’eux et ne pleure pas sur eux: oublie-les.
-
-Ne te fie pas aux choses passées. Ne t’occupe point à construire de
-beaux cercueils pour les moments passés: songe à tuer les moments qui
-viendront.
-
-Aie de la méfiance pour tous les cadavres.
-
-N’embrasse pas les morts: car ils étouffent les vivants.
-
-Aie pour les choses mortes le respect qu’on doit aux pierres à bâtir.
-
-Ne souille pas tes mains le long des lignes usées. Purifie tes doigts
-dans des eaux nouvelles.
-
-Souffle le souffle de ta bouche et n’aspire pas les haleines mortes.
-
-Ne contemple point les vies passées plus que ta vie passée. Ne
-collectionne point d’enveloppes vides.
-
-Ne porte pas en toi de cimetière. Les morts donnent la pestilence.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai de tes actions.
-
- * * * * *
-
-Que toute coupe d’argile transmise s’effrite entre tes mains. Brise
-toute coupe où tu auras bu.
-
-Souffle sur la lampe de vie que le coureur te tend. Car toute lampe
-ancienne est fumeuse.
-
-Ne te lègue rien à toi-même, ni plaisir, ni douleur.
-
-Ne sois l’esclave d’aucun vêtement, ni d’âme, ni de corps.
-
-Ne frappe jamais avec la même face de la main.
-
-Ne te mire pas dans la mort; laisse emporter ton image dans l’eau qui
-court.
-
-Fuis les ruines, et ne pleure pas parmi.
-
-Quand tu quittes tes vêtements le soir, déshabille-toi de ton âme de la
-journée; mets-toi à nu à tous les moments.
-
-Toute satisfaction te semblera mortelle. Fouette-la en avant.
-
-Ne digère pas les jours passés: nourris-toi des choses futures.
-
-Ne confesse point les choses passées, car elles sont mortes; confesse
-devant toi les choses futures.
-
-Ne descends pas cueillir les fleurs le long du chemin. Contente-toi de
-toute apparence. Mais quitte l’apparence, et ne te retourne pas.
-
-Ne te retourne jamais: derrière toi accourt le halètement des flammes
-de Sodome, et tu serais changé en statue de larmes pétrifiées.
-
- * * * * *
-
-Ne regarde pas derrière toi. Ne regarde pas trop devant toi. Si tu
-regardes en toi, que tout soit blanc.
-
-Ne t’étonne de rien par la comparaison du souvenir; étonne-toi de tout
-par la nouveauté de l’ignorance.
-
-Etonne-toi de toute chose; car toute chose est différente dans la vie
-et semblable dans la mort.
-
-Bâtis dans les différences; détruis dans les similitudes.
-
- * * * * *
-
-Ne te dirige pas vers des permanences; elles ne sont ni sur terre ni au
-ciel.
-
-La raison étant permanente, tu la détruiras, et tu laisseras changer ta
-sensibilité.
-
-Ne crains pas de te contredire: il n’y a point de contradiction dans le
-moment.
-
-N’aime pas ta douleur; car elle ne durera point.
-
-Considère tes ongles qui poussent, et les petites écailles de ta peau
-qui tombent.
-
- * * * * *
-
-Sois oublieux de toutes choses.
-
-Avec un poinçon acéré tu t’occuperas à tuer patiemment tes souvenirs
-comme l’ancien empereur tuait les mouches.
-
-Ne fais pas durer ton bonheur du souvenir jusqu’à l’avenir.
-
-Ne te souviens pas et ne prévois pas.
-
-Ne dis pas: je travaille pour acquérir; je travaille pour oublier. Sois
-oublieux de l’acquisition et du travail.
-
-Lève-toi contre tout travail; contre toute activité qui excède le
-moment, lève-toi.
-
-Que ta marche n’aille pas d’un bout à un autre; car il n’y a rien de
-tel; mais que chacun de tes pas soit une projection redressée.
-
-Tu effaceras avec ton pied gauche la trace de ton pied droit.
-
-La main gauche doit ignorer ce que vient de faire la main droite.
-
-Ne te connais pas toi-même.
-
-Ne te préoccupe point de ta liberté: oublie-toi toi-même.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai de mes paroles.
-
-Les paroles sont des paroles tandis qu’elles sont parlées.
-
-Les paroles conservées sont mortes et engendrent la pestilence.
-
-Écoute mes paroles parlées et n’agis pas selon mes paroles écrites.
-
- * * * * *
-
-Ayant ainsi parlé dans la plaine, Monelle se tut et devint triste; car
-elle devait rentrer dans la nuit.
-
- * * * * *
-
-Et elle me dit de loin:
-
-Oublie-moi et je te serai rendue.
-
- * * * * *
-
-Et je regardai par la plaine et je vis se lever les sœurs de Monelle.
-
-
-
-
-II
-
-_Les sœurs de Monelle_
-
-
-
-
-_Les Crabes_
-
-
-
-
-LES CRABES
-
-
-Par la petite haie qui entourait la maison grise d’éducation au sommet
-de la falaise, un bras d’enfant se tendit avec un paquet noué d’une
-faveur rose.
-
-—Prends ça d’abord, dit une voix de fillette. Fais attention: ça se
-casse. Tu m’aideras après.
-
-Une fine pluie tombait également sur les creux du rocher, la crique
-profonde, et criblait le remous des vagues au pied de la falaise. Le
-mousse qui épiait à la clôture s’avança et dit tout bas:
-
-—Passe donc avant, dépêche-toi.
-
-La fillette cria:
-
-—Non, non, non! Je ne peux pas. Il faut cacher mon papier; je veux
-emporter les affaires qui sont à moi. Egoïste! égoïste! va! Tu vois
-bien que tu me fais mouiller!
-
-Le mousse tourna la bouche et empoigna le petit paquet. Le papier
-trempé creva et dans la boue roulèrent des triangles de soie jaune
-et violette frappés de fleurs, des bandelettes de velours, un petit
-pantalon de poupée en batiste, un cœur d’or creux avec une charnière,
-et une bobine neuve de fil rouge. La fillette passa sur la haie; elle
-se piqua les mains aux brindillons durs, et ses lèvres tremblèrent.
-
-—Là, tu vois, dit-elle. Tu as été très entêté. Toutes mes choses sont
-gâtées.
-
-Son nez remonta, ses sourcils se rapprochèrent, sa bouche se distendit,
-et elle se mit à pleurer:
-
-—Laisse-moi, laisse-moi. Je ne veux plus de toi. Va-t’en. Tu me fais
-pleurer. Je vais retourner avec Mademoiselle.
-
-Puis elle ramassa tristement ses étoffes.
-
-—Ma jolie bobine est perdue, dit-elle. Moi qui voulais broder la robe
-de Lili!
-
- * * * * *
-
-Par la poche horriblement ouverte de sa courte jupe on voyait une
-petite tête régulière de porcelaine avec une extraordinaire tignasse de
-cheveux blonds.
-
-—Viens, lui souffla le mousse. Je suis sûr que ta Mademoiselle te
-cherche déjà.
-
-Elle se laissa emmener en s’essuyant les yeux avec le revers d’une
-menotte tachée d’encre.
-
-—Et quoi donc encore ce matin? demanda le mousse. Hier tu ne voulais
-plus.
-
-—Elle m’a battue avec son manche à balai, dit la fillette en serrant
-les lèvres. Battue et enfermée dans l’armoire à charbon, avec les
-araignées et les bêtes. Quand je reviendrai, je mettrai le balai dans
-son lit, je brûlerai sa maison avec le charbon et je la tuerai avec ses
-ciseaux. Oui. (Elle mit sa bouche en pointe.) Oh! emmène-moi loin, que
-je ne la revoie plus. J’ai peur de son nez pincé et de ses lunettes.
-Je me suis bien vengée avant de m’en aller. Figure-toi qu’elle avait
-le portrait de son papa et de sa maman, dans des choses de velours,
-sur la cheminée. Des vieux; pas comme ma maman, à moi. Toi, tu ne peux
-pas savoir. Je les ai barbouillés avec du sel d’oseille. Ils seront
-affreux. C’est bien fait. Tu pourrais me répondre, au moins.
-
-Le mousse levait les yeux sur la mer. Elle était sombre et brumeuse. Un
-rideau de pluie voilait toute la baie. On ne voyait plus les écueils
-ni les balises. Par moments le linceul humide tissé de gouttelettes
-filantes se trouait sur des paquets d’algues noires.
-
-—On ne pourra pas marcher cette nuit, dit le mousse. Il faudra aller
-dans la cahute de la douane où il y a du foin.
-
-—Je ne veux pas, c’est sale! cria la fillette.
-
-—Tout de même, dit le mousse, As-tu envie de revoir ta Mademoiselle?
-
-—Égoïste! dit la fillette qui éclata en sanglots. Je ne savais pas que
-tu étais comme ça. Si j’avais su, mon Dieu! moi qui ne te connaissais
-pas!
-
-—Tu n’avais qu’à ne pas partir. Qui est-ce qui m’a appelé, l’autre
-matin, quand je passais sur la route?
-
-—Moi? Oh! le menteur! Je ne serais pas partie si tu ne me l’avais pas
-dit. J’avais peur de toi. Je veux m’en aller. Je ne veux pas coucher
-dans du foin. Je veux mon lit.
-
-—Tu es libre, dit le mousse.
-
-Elle continua de marcher, en haussant les épaules. Après quelques
-instants:
-
-—Si je veux bien, dit-elle, c’est parce que je suis mouillée, au moins.
-
- * * * * *
-
-La cahute s’étalait sur le versant de la mer, et les brins de chaume
-dressés dans la terre du toit ruisselaient silencieusement. Ils
-poussèrent la planche à l’entrée. Au fond était une sorte d’alcôve,
-faite avec des couvercles de caisses et remplie de foin.
-
-La fillette s’assit. Le mousse lui enveloppa les pieds et les jambes
-d’herbe sèche.
-
-—Ça pique, dit-elle.
-
-—Ça réchauffe, dit le mousse.
-
-Il s’assit près de la porte et guetta le temps. L’humidité le faisait
-grelotter faiblement.
-
-—Tu n’as pas froid, au moins! dit la fillette. Après, tu seras malade,
-et qu’est-ce que je ferai, moi!
-
-Le mousse secoua la tête. Ils restèrent sans parler. Malgré le ciel
-couvert, on éprouvait le crépuscule.
-
-—J’ai faim, dit la fillette. Ce soir il y a de l’oie rôtie avec des
-marrons chez Mademoiselle. Oh! Tu n’as pensé à rien, toi. J’avais
-emporté des croûtes. Elles sont en bouillie. Tiens!
-
-Elle tendit la main. Ses doigts étaient collés dans une panade froide.
-
-—Je vais chercher des crabes, dit le mousse. Il y en a au bout des
-Pierres-Noires. Je prendrai la barque de la douane, en bas.
-
-—J’aurai peur, toute seule.
-
-—Tu ne veux pas manger?
-
-Elle ne répondit rien.
-
-Le mousse secoua les brindilles collées à sa vareuse et se glissa
-dehors. La pluie grise l’enveloppa. Elle entendit ses pas sucés dans la
-boue.
-
- * * * * *
-
-Puis il y eut des rafales, et le grand silence rythmé de l’averse.
-L’ombre vint, plus forte et plus triste. L’heure du dìner chez
-Mademoiselle était passée. L’heure du coucher était passée. Là-bas,
-sous les lampes d’huile suspendues, tout le monde dormait dans les
-lits blancs bordés. Quelques mouettes crièrent la tempête. Le vent
-tourbillonna et les lames canonnèrent dans les grands trous de la
-falaise. Dans l’attente de son dîner la fillette s’endormit, puis se
-réveilla. Le mousse devait jouer avec les crabes. Quel égoïste! Elle
-savait bien que les bateaux flottent toujours sur l’eau. Les gens se
-noient quand ils n’ont pas de bateau.
-
-—Il sera bien attrapé, quand il verra que je dors, se dit-elle. Je ne
-lui répondrai pas un mot, je ferai semblant. Ce sera bien fait.
-
- * * * * *
-
-Vers le milieu de la nuit elle se trouva sous le feu d’une lanterne. Un
-homme à caban pointu venait de la découvrir, blottie comme une souris.
-Sa figure était luisante d’eau et de lumière ...
-
-—Où est la barque? dit-il.
-
-Et elle s’écria, dépitée:
-
-—Oh! j’étais sûre! il ne m’a pas trouvé de crabes et il a perdu le
-bateau!
-
-
-
-
-_La petite femme de Barbe-Bleue_
-
-
-
-
-LA PETITE FEMME DE BARBE-BLEUE
-
-
-—Terrible, ça, dit la fillette, parce que ça saigne du sang blanc.
-
-Elle incisait avec ses ongles des têtes vertes de pavots. Son petit
-camarade la regardait paisiblement. Ils avaient joué aux brigands
-parmi les marronniers, bombardé les roses avec des marrons frais,
-décapuchonné des glands nouveaux, posé le jeune chat qui miaulait sur
-les planches de la palissade. Le fond du jardin obscur, où montait un
-arbre fourchu, avait été l’île de Robinson. Une pomme d’arrosoir avait
-servi de conque guerrière pour l’attaque des sauvages. Des herbes à
-tête longue et noire, faites prisonnières, avaient été décapitées.
-Quelques cétoines bleues et vertes, capturées à la chasse, soulevaient
-lourdement leurs élytres dans le seau du puits. Ils avaient raviné le
-sable des allées, à force d’y faire passer des armées, avec des bâtons
-de parade. Maintenant, ils venaient de donner l’assaut à un tertre
-herbu de la prairie. Le soleil couchant les enveloppait d’une glorieuse
-lumière.
-
-Ils s’établirent sur les positions conquises, un peu las, et admirèrent
-les lointaines brumes cramoisies de l’automne.
-
-—Si j’étais Robinson, dit-il, et toi Vendredi, et s’il y avait une
-grande plage en bas, nous irions chercher des pieds de cannibales dans
-le sable.
-
-Elle réfléchit et demanda:
-
-—Est-ce que Robinson battait Vendredi pour se faire obéir?
-
-—Je ne me rappelle plus, dit-il; mais ils ont battu les vilains vieux
-Espagnols, et les sauvages du pays de Vendredi.
-
-—Je n’aime pas ces histoires, dit-elle: ce sont des jeux de garçon. Il
-va faire nuit. Si nous jouions à des contes: nous aurions peur pour de
-vrai.
-
-—Pour de vrai?
-
-—Tiens, crois-tu donc que la maison de l’Ogre, avec ses longues dents,
-ne vient pas tous les soirs au fond du bois?
-
-Il la considéra et fit claquer ses mâchoires:
-
-—Et quand il a mangé les sept petites princesses, ça a fait _gnam,
-gnam, gnam_.
-
-—Non, pas ça, dit-elle; on ne peut être que l’Ogre ou le Petit Poucet.
-Personne ne sait le nom des petites princesses. Si tu veux, je vais
-faire la Belle qui dort dans son château, et tu viendras me réveiller.
-Il faudra m’embrasser très fort. Les princes embrassent terriblement,
-tu sais.
-
-Il se sentit timide, et répondit:
-
-—Je crois qu’il est trop tard pour dormir dans l’herbe. La Belle était
-sur son lit, dans un château entouré d’épines et de fleurs.
-
-—Alors jouons à Barbe-Bleue, dit-elle. Je vais être ta femme et tu me
-défendras d’entrer dans la petite chambre. Commence: tu viens pour
-m’épouser. «Monsieur, je ne sais ... Vos six femmes ont disparu d’une
-façon mystérieuse. Il est vrai que vous avez une belle et grande barbe
-bleue, et que vous demeurez dans un splendide château. Vous ne me ferez
-pas de mal, jamais, jamais?»
-
-Elle l’implora du regard.
-
-—Là, maintenant, tu m’as demandée en mariage, et mes parents ont bien
-voulu. Nous sommes mariés. Donne-moi toutes les clefs. «Et qu’est-ce
-que c’est que cette jolie toute petite-là?» Tu vas faire la grosse voix
-pour me défendre d’ouvrir.
-
-Là, maintenant, tu t’en vas et je désobéis tout de suite. «Oh!
-l’horreur! six femmes assassinées!» Je m’évanouis, et tu arrives pour
-me soutenir. Voilà. Tu reviens en Barbe-Bleue. Fais la grosse voix.
-«Monseigneur, voici toutes les clefs que vous m’aviez confiées.» Tu me
-demandes où est la petite clef. «Monseigneur, je ne sais: je n’y ai pas
-touché.» Crie. «Monseigneur, pardonnez-moi, la voici: elle était tout
-au fond de ma poche.»
-
-Alors tu vas regarder la clef. Il y avait du sang sur la clef?
-
-—Oui, dit-il, une tache de sang.
-
-—Je me rappelle, dit-elle. Je l’ai frottée, frottée, mais je n’ai pas
-pu l’ôter. C’était le sang des six femmes?
-
-—Des six femmes.
-
-—Il les avait toutes tuées, hein, parce qu’elles entraient dans la
-petite chambre? Comment les tuait-il? Il leur coupait la gorge, et il
-les suspendait dans le cabinet noir? Et le sang coulait par leurs pieds
-jusque sur le plancher? C’était du sang très rouge, rouge noir, pas
-comme le sang des pavots quand je les griffe. On vous fait mettre à
-genoux, pour vous couper la gorge, pas?
-
-—Je crois qu’il faut se mettre à genoux, dit-il.
-
-—Ça va être très amusant, dit-elle. Mais tu me couperas la gorge comme
-pour de vrai?
-
-—Oui, mais, dit-il, Barbe-Bleue n’a pas pu la tuer.
-
-—Ça ne fait rien, dit-elle. Pourquoi Barbe-Bleue n’a-t-il pas coupé la
-tête de sa femme?
-
-—Parce que ses frères sont venus.
-
-—Elle avait peur, pas?
-
-—Très peur.
-
-—Elle criait?
-
-—Elle appelait sœur Anne.
-
-—Moi, je n’aurais pas crié.
-
-—Oui mais, dit-il, Barbe-Bleue aurait eu le temps de te tuer. Sœur
-Anne était sur la tour, pour regarder l’herbe qui verdoie. Ses frères,
-qui étaient des mousquetaires très forts, sont arrivés au grand galop
-de leurs chevaux.
-
-—Je ne veux pas jouer comme ça, dit la fillette. Ça m’ennuie. Puisque
-je n’ai pas de sœur Anne, voyons.
-
-Elle se tourna gentiment vers lui:
-
-—Puisque mes frères ne viendront pas, dit-elle, il faut me tuer, mon
-petit Barbe-Bleue, me tuer bien fort, bien fort!
-
-Elle se mit à genoux. Il saisit ses cheveux, les ramena en avant, et
-leva la main.
-
-Lente, les yeux clos et les cils frémissants, le coin des lèvres agité
-par un sourire nerveux, elle tendait le duvet de sa nuque, son cou, et
-ses épaules voluptueusement rentrées au tranchant cruel du sabre de
-Barbe-Bleue ...
-
-—Ou ... ouh! cria-t-elle, ça va me faire mal!
-
-
-
-
-_La fille du Moulin_
-
-
-
-
-LA FILLE DU MOULIN
-
-
-—Madge!
-
-La voix monta par l’ouverture carrée du plancher. Une énorme vis de
-chêne poli traversait le toit rond et tournait avec un son rauque. La
-grande aile de toile grise clouée sur son squelette de bois s’envolait
-devant la lucarne parmi la poussière de soleil. Au-dessous, deux bêtes
-de pierre semblaient lutter régulièrement, tandis que le moulin ahanait
-et tremblait sur sa base. Toutes les cinq secondes, une ombre longue et
-droite coupait la petite chambre. L’échelle qui montait jusqu’au faîte
-intérieur était poudrée de farine.
-
-—Madge, viens-tu? reprit la voix.
-
-Madge avait appuyé sa main contre la vis de chêne. Un frottement
-continu lui chatouillait la peau, tandis qu’elle regardait, un peu
-penchée, la campagne plate. Le tertre du moulin s’y arrondissait comme
-une tête rasée. Les ailes tournantes frôlaient presque l’herbe courte
-où leurs images noires se poursuivaient sans jamais s’atteindre. Tant
-d’ânes semblaient avoir gratté leurs dos au ventre du mur faiblement
-cimenté que le crépi laissait voir les taches grises des pierres. Au
-bas du monticule un sentier, creusé d’ornières desséchées, s’inclinait
-jusque vers le large étang où se trempaient des feuilles rouges.
-
-—Madge, on s’en va! cria encore la voix.
-
-—Eh bien, allez-vous-en, dit Madge tout bas.
-
-La petite porte du moulin grinça. Elle vit trembler les deux oreilles
-de l’âne qui tâtait l’herbe du sabot, avec précaution. Un gros sac
-était affaissé sur son bât. Le vieux meunier et son garçon piquaient le
-derrière de l’animal. Ils descendirent tous par le chemin creux. Madge
-resta seule, sa tête passée dans la lucarne.
-
- * * * * *
-
-Comme ses parents l’avaient trouvée un soir, étendue dans son lit à
-plat ventre, la bouche pleine de sable et de charbon, ils avaient
-consulté des médecins. Leur avis fut d’envoyer Madge à la campagne, et
-de lui fatiguer les jambes, le dos et les bras. Mais depuis qu’elle
-était au moulin, elle s’enfuyait dès l’aurore sous le petit toit, d’où
-elle considérait l’ombre tournoyante des ailes.
-
- * * * * *
-
-Tout à coup elle frémit de la pointe des cheveux aux talons. Quelqu’un
-avait soulevé le loquet de la porte.
-
-—Qui est là? demanda Madge par l’ouverture carrée.
-
-Et elle entendit une faible voix:
-
-—Si l’on pouvait avoir un peu à boire: j’ai bien soif.
-
-Madge regarda à travers les échelons. C’était un vieux mendiant de
-campagne. Il avait un pain dans son bissac.
-
-—Il a du pain, se dit Madge; c’est dommage qu’il n’ait pas faim.
-
-Elle aimait les mendiants, comme les crapauds, les limaces, et les
-cimetières, avec une certaine horreur.
-
-Elle cria:
-
-—Attendez un peu!
-
-Puis descendit l’échelle, la face en avant. Quand elle fut en bas:
-
-—Vous êtes bien vieux, dit-elle—et vous avez si soif?
-
-—Oh! oui, ma bonne petite demoiselle, dit le vieil homme.
-
-—Les mendiants ont faim, reprit Madge avec résolution. Moi j’aime le
-plâtre. Tenez.
-
-Elle arracha une croûte blanche de la muraille et la mâcha. Puis elle
-dit:
-
-—Tout le monde est sorti. Je n’ai pas de verre. Il y a la pompe.
-
-Elle lui montra le manche recourbé. Le vieux mendiant se pencha. Tandis
-qu’il aspirait le jet, la bouche au tuyau, Madge tira subtilement le
-pain de son bissac et l’enfonça dans un tas de farine.
-
-Quand il se retourna, les yeux de Madge dansaient.
-
-—Par là, dit-elle, il y a le grand étang. Les pauvres peuvent y boire.
-
-—Nous ne sommes pas des bêtes, dit le vieil homme.
-
-—Non, reprit Madge, mais vous êtes malheureux. Si vous avez faim,
-je vais voler un peu de farine et je vous en donnerai. Avec l’eau de
-l’étang, ce soir, vous pourrez faire de la pâte.
-
-—De la pâte crue! dit le mendiant. On m’a donné un pain, merci bien,
-mademoiselle.
-
-—Et que feriez-vous, si vous n’aviez pas de pain? Moi, si j’étais
-aussi vieille, je me noierais. Les noyés doivent être très heureux. Ils
-doivent être beaux. Je vous plains beaucoup, mon pauvre homme.
-
-—Dieu soit avec vous, bonne demoiselle, dit le vieil homme. Je suis
-bien las.
-
-—Et vous aurez faim ce soir, lui cria Madge, pendant qu’il descendait
-la pente du tertre. N’est-ce pas, brave homme, vous aurez faim? Il
-faudra manger votre pain. Il faudra le tremper dans l’eau de l’étang,
-si vos dents sont mauvaises. L’étang est très profond.
-
-Madge écouta jusqu’à ne plus entendre le bruit de ses pas. Elle tira
-doucement le pain de la farine, et le regarda. C’était une miche noire
-de village, maintenant tachée de blanc.
-
-—Pouah! dit-elle. Si j’étais pauvre, je volerais du pain blond dans
-les belles boulangeries.
-
-Quand le maître meunier rentra, Madge était couchée sur le dos, la tête
-dans la mouture. Elle serrait la miche sur sa taille, avec les deux
-mains; et, les yeux proéminents, les joues gonflées, un bout de langue
-violette entre les dents serrées, elle tâchait d’imiter l’image qu’elle
-se faisait d’une personne noyée.
-
-Après qu’on eut mangé la soupe:
-
-—Maître, dit Madge, n’est-ce pas qu’autrefois, il y a longtemps,
-longtemps, vivait dans ce moulin un géant énorme, qui faisait son pain
-avec des os d’hommes morts?
-
-Le meunier dit:
-
-—C’est des contes. Mais sous la colline, il y a des chambres de
-pierre qu’une société a voulu m’acheter, pour fouiller. Plus souvent je
-démolirais mon moulin. Ils n’ont qu’à ouvrir les vieilles tombes, dans
-leurs villes. Elles pourrissent assez.
-
-—Ça devait craquer, hein, des os de morts, dit Madge. Plus que votre
-blé, maître! Et le géant faisait du très bon pain avec, très bon; et il
-le mangeait—oui, il le mangeait.
-
-Le garçon Jean haussa les épaules. L’ahan du moulin s’était tu. Le vent
-n’enflait plus les ailes. Les deux bêtes circulaires de pierre avaient
-cessé de lutter. L’une pesait sur l’autre, silencieusement.
-
-—Jean m’a dit dans le temps, maître, reprit encore Madge, qu’on peut
-retrouver les noyés avec un pain où on a mis du vif-argent. On fait un
-petit trou dans la croûte et on verse. On jette le pain à l’eau, et il
-s’arrête juste sur le noyé.
-
-—Est-ce que je sais, dit le meunier. C’est pas des occupations de
-jeunes demoiselles. En voilà des histoires, Jean!
-
-—C’est mademoiselle Madge qui m’a demandé, répondit le garçon.
-
-—Moi je mettrais du plomb de chasse, dit Madge. Il n’y a pas de
-vif-argent ici. Peut-être qu’on trouverait des noyés dans l’étang.
-
- * * * * *
-
-Devant la porte, elle attendit le crépuscule, son pain sous son
-tablier, du petit plomb serré dans le poing. Le mendiant devait avoir
-eu faim. Il s’était noyé dans l’étang. Elle ferait revenir son corps,
-et, comme le géant, elle pourrait moudre de la farine et pétrir de la
-pâte avec des os d’homme mort.
-
-
-
-
-_Bargette_
-
-
-
-
-BARGETTE
-
-
-A la jonction de ces deux canaux, il y avait une écluse haute et noire;
-l’eau dormante était verte jusqu’à l’ombre des murailles; contre la
-cabane de l’éclusier, en planches goudronnées, sans une fleur, les
-volets battaient sous le vent; parla porte mi-ouverte, on voyait la
-mince figure pâle d’une petite fille, les cheveux éparpillés, la robe
-ramenée entre les jambes. Des orties s’abaissaient et se levaient
-sur la marge du canal; il y avait une volée de graines ailées du
-bas automne, et de petites bouffées de poussière blanche. La cabane
-semblait vide; la campagne était morne; une bande d’herbe jaunâtre se
-perdait à l’horizon.
-
-Comme la courte lumière du jour défaillait, on entendit le souffle du
-petit remorqueur. Il parut au delà de l’écluse, avec le visage taché
-de charbon du chauffeur qui regardait indolemment par sa porte de
-tôle; et à l’arrière une chaîne se déroulait dans l’eau. Puis venait,
-flottante et paisible, une barge brune, large et aplatie; elle portait
-au milieu une maisonnette blanchement tenue, dont les petites vitres
-était rondes et rissolées; des volubilis rouges et jaunes rampaient
-autour des fenêtres, et sur les deux côtés du seuil il y avait des
-auges de bois pleines de terre avec des muguets, du réséda et des
-géraniums.
-
-Un homme, qui faisait claquer une blouse trempée sur le bord de la
-barge, dit à celui qui tenait la gaffe:
-
-—Mahot, veux-tu casser la croûte en attendant l’écluse?
-
-—Ça va, répondit Mahot.
-
-Il rangea la gaffe, enjamba une pile creuse de corde roulée, et s’assit
-entre les deux auges de fleurs. Son compagnon lui frappa sur l’épaule,
-entra dans la maisonnette blanche, et rapporta un paquet de papier
-gras, une miche longue et un cruchon de terre. Le vent fit sauter
-l’enveloppe huileuse sur les touffes de muguet. Mahot la reprit et la
-jeta vers l’écluse. Elle vola entre les pieds de la petite fille.
-
-—Bon appétit, là-haut, cria l’homme; nous autres, on dîne.
-
-Il ajouta:
-
-—L’Indien, pour vous servir, ma payse. Tu pourras dire aux copains que
-nous avons passé par là.
-
-—Es-tu blagueur, Indien, dit Mahot. Laisse donc cette jeunesse. C’est
-parce qu’il a la peau brune, mademoiselle; nous l’appelons comme ça sur
-les chalands.
-
-Et une petite voix fluette leur répondit:
-
-—Où allez-vous, la barge?
-
-—On mène du charbon dans le Midi, cria l’Indien.
-
-—Où il y a du soleil? dit la petite voix.
-
-—Tant que ça a tanné le cuir au vieux, répondit Mahot.
-
-Et la petite voix reprit, après un silence:
-
-—Voulez-vous me prendre avec vous, la barge?
-
-Mahot s’arrêta de mâcher sa liche. L’Indien posa le cruchon pour rire.
-
-—Voyez donc—_la barge_! dit Mahot. Mademoiselle Bargette! Et ton
-écluse? On verra ça demain matin. Le papa ne serait pas content.
-
-—On se fait donc vieux dans le patelin? demanda l’Indien.
-
-La petite voix ne dit plus rien, et la mince figure pâle rentra dans la
-cabane.
-
-La nuit ferma les murailles du canal. L’eau verte monta le long
-des portes d’écluse. On ne voyait plus que la lueur d’une chandelle
-derrière les rideaux rouges et blancs, dans la maisonnette. Il y eut
-des clapotis réguliers contre la quille, et la barge se balançait en
-s’élevant. Un peu avant l’aube, les gonds grincèrent avec un roulement
-de chaîne et l’écluse s’ouvrant, le bateau flotta plus loin, traîné
-par le petit remorqueur au souffle épuisé. Comme les vitres rondes
-reflétaient les premières nuées rouges, la barge avait quitté cette
-campagne morne, où le vent froid souffle sur les orties.
-
-L’Indien et Mahot furent réveillés par le gazouillis tendre d’une
-flûte qui parlerait et de petits coups piqués aux vitres.
-
-—Les moineaux ont eu froid, cette nuit, vieux, dit Mahot.
-
-—Non, dit l’Indien, c’est une moinette; la gosse de l’écluse. Elle est
-là, parole d’honneur. Mince!
-
-Ils ne se tinrent pas de sourire. La petite fille était rouge d’aurore,
-et elle dit de sa voix menue:
-
-—Vous m’aviez permis de venir demain matin. Nous sommes demain matin.
-Je vais avec vous dans le soleil.
-
-—Dans le soleil? dit Mahot.
-
-—Oui, reprit la petite. Je sais. Où il y a des mouches vertes et des
-mouches bleues, qui éclairent la nuit; où il y a des oiseaux grands
-comme l’ongle qui vivent sur les fleurs; où les raisins montent après
-les arbres; où il y a du pain dans les branches et du lait dans les
-noix, et des grenouilles qui aboient comme les gros chiens et des ...
-choses ... qui vont dans l’eau, des ... citrouilles—non—des bêtes
-qui rentrent leurs têtes dans une coquille. On les met sur le dos. On
-fait de la soupe avec. Des ... citrouilles. Non ... je ne sais plus ...
-aidez-moi.
-
-—Le diable m’emporte, dit Mahot. Des tortues peut-être?
-
-—Oui, dit la petite fille. Des ... tortues.
-
-—Pas tout ça, dit Mahot. Et ton papa?
-
-—C’est papa qui m’a appris.
-
-—Trop fort, dit l’Indien. Appris quoi?
-
-—Tout ce que je dis, les mouches qui éclairent, les oiseaux et les
-... citrouilles. Allez, papa était marin avant d’ouvrir l’écluse. Mais
-papa est vieux. Il pleut toujours chez nous. Il n’y a que des mauvaises
-plantes. Vous ne savez pas? J’avais voulu faire un jardin, un beau
-jardin dans notre maison. Dehors, il y a trop de vent. J’aurais enlevé
-les planches du parquet, au milieu; j’aurais mis de la bonne terre,
-et puis de l’herbe, et puis des roses, et puis des fleurs rouges qui
-se ferment la nuit, avec de beaux petits oiseaux, des rossignols, des
-bruants, et des linots pour causer. Papa m’a défendu. Il m’a dit que ça
-abîmerait la maison et que ça donnerait de l’humidité. Alors je n’ai
-pas voulu d’humidité. Alors je viens avec vous pour aller là-bas.
-
-La barque flottait doucement. Sur les rives du canal, les arbres
-fuyaient à la file. L’écluse était loin. On ne pouvait virer de bord.
-Le remorqueur sifflait en avant.
-
-—Mais tu ne verras rien, dit Mahot. Nous n’allons pas en mer. Jamais
-nous ne trouverons tes mouches, ni tes oiseaux, ni tes grenouilles. Il
-y aura un peu plus de soleil—voilà tout.—Pas vrai, l’Indien?
-
-—Pour sûr, dit-il.
-
-—Pour sûr? répéta la petite fille. Menteurs! Je sais bien, allez.
-
-L’Indien haussa les épaules.
-
-—Faut pas mourir de faim, dit-il, tout de même. Viens manger ta soupe,
-Bargette.
-
- * * * * *
-
-Et elle garda ce nom. Par les canaux gris et verts, froids et tièdes,
-elle leur tint compagnie sur la barge, attendant le pays des miracles.
-La barge longea les champs bruns, avec leurs pousses délicates: et
-les arbrisseaux maigres commencèrent à remuer leurs feuilles; et
-les moissons jaunirent, et les coquelicots se tendirent comme des
-coupelles rouges vers les nuages. Mais Bargette ne devint pas gaie
-avec l’été. Assise entre les auges de fleurs, tandis que l’Indien ou
-Mahot menaient la gaffe, elle pensait qu’on l’avait trompée. Car bien
-que le soleil jetât ses ronds joyeux sur le plancher par les petites
-vitres rissolées, malgré les martins-pêcheurs qui croisaient sur l’eau,
-et les hirondelles qui secouaient leur bec mouillé, elle n’avait pas
-vu ses oiseaux qui vivent sur les fleurs, ni le raisin qui montait
-aux arbres, ni les grosses noix pleines de lait, ni les grenouilles
-pareilles à des chiens.
-
-La barge était arrivée dans le Midi. Les maisons sur les bords du canal
-étaient feuillues et fleuries. Les portes étaient couronnées de tomates
-rouges, et il y avait des rideaux de piments enfilés aux fenêtres.
-
-—C’est tout, dit un jour Mahot. On va bientôt débarquer le charbon et
-revenir. Le papa sera content, hein?
-
-Bargette secoua la tête.
-
-Et le matin, le bateau étant à l’amarre, ils entendirent encore des
-coups menus piqués aux vitres rondes:
-
-—Menteurs! cria une voix fluette.
-
-L’Indien et Mahot sortirent de la petite maison. Une mince figure pale
-se tourna vers eux, sur la rive du canal; et Bargette leur cria de
-nouveau, s’enfuyant derrière la côte:
-
-—Menteurs! Vous êtes tous des menteurs!
-
-
-
-
-_Bûchette_
-
-
-
-
-BUCHETTE
-
-
-Le père de Bûchette la menait au bois dès le point du jour, et elle
-restait assise près de lui, tandis qu’il abattait les arbres. Bûchette
-voyait la hache s’enfoncer et faire voler d’abord de maigres copeaux
-d’écorce; souvent les mousses grises venaient ramper sur sa figure.
-«Gare!» criait le père de Bûchette, quand l’arbre s’inclinait avec un
-craquement qui semblait souterrain. Elle était un peu triste devant
-le monstre allongé dans la clairière, avec ses branches meurtries et
-ses rameaux blessés. Le soir, un cercle rougeâtre de meules de charbon
-s’allumait dans l’ombre. Bûchette savait l’heure où il fallait ouvrir
-le panier de jonc pour tendre à son père la cruche de grès et le
-morceau de pain brun. Il s’étendait parmi les branchilles éclatées pour
-mâcher lentement. Bûchette mangeait la soupe au retour. Elle courait
-autour des arbres marqués, et si son père ne la regardait pas, elle se
-cachait pour faire: «Hou!»
-
-Il y avait là une caverne noire qu’on appelait
-Sainte-Marie-Gueule-de-Loup, pleine de ronces et sonore d’échos.
-Haussée sur la pointe des pieds, Bûchette la considérait de loin.
-
-Un matin d’automne, les cimes fanées de la forêt encore brûlantes
-d’aurore, Bûchette vit tressaillir une chose verte devant la
-Gueule-de-Loup. Cette chose avait des bras et des jambes, et la tête
-semblait d’une petite fille âgée autant que Bûchette elle-même.
-
-D’abord Bûchette eut peur d’approcher. Elle n’osait même pas appeler
-son père. Elle pensait que c’était là une des personnes qui répondaient
-dans la Gueule-de-Loup, lorsqu’on y parlait fort. Elle ferma les
-yeux, craignant de remuer et d’attirer quelque attaque sinistre. Et,
-penchant la tête, elle entendit un sanglot qui venait de par là. Cette
-étrange petite fille verte pleurait. Alors Bûchette rouvrit les yeux,
-et elle eut de la peine. Car elle voyait la figure verte, douce et
-triste, mouillée de larmes, et deux petites mains vertes nerveuses se
-pressaient sur la gorge de la fillette extraordinaire.
-
-—Elle est peut-être tombée dans de mauvaises feuilles, qui déteignent,
-se dit Bûchette.
-
-Et, courageuse, elle traversa des fougères hérissées de crochets et de
-vrilles, jusqu’à toucher presque la singulière figure. Des petits bras
-verdoyants s allongèrent vers Bûchette parmi les ronces flétries.
-
-—Elle est pareille à moi, se dit Bûchette, mais elle a une drôle de
-couleur.
-
-La créature verte pleurante était demi-vêtue par une sorte de tunique
-faite de feuilles cousues. C’était vraiment une petite fille, qui avait
-la teinte d une plante sauvage. Bûchette imaginait que ses pieds
-étaient enracinés en terre. Mais elle les remuait très lestement.
-
-Bûchette lui caressa les cheveux et lui prit la main. Elle se laissa
-emmener, toujours pleurante. Elle semblait ne pas savoir parler.
-
-—Hélas, mon Dieu! Une diablesse verte! cria le père de Bûchette, quand
-il la vit venir.—D’où arrives-tu, petite, pourquoi es-tu verte? Tu ne
-sais pas répondre?
-
-On ne pouvait savoir si la fille verte avait entendu. «Peut-être
-qu’elle a faim,» dit-il. Et il lui offrit le pain et la cruche. Elle
-tourna le pain dans ses mains et le jeta par terre; elle secoua la
-cruche pour écouter le bruit du vin.
-
-Bûchette pria son père de ne pas laisser cette pauvre créature dans la
-forêt, pendant la nuit. Les meules de charbon brillèrent une à une, au
-crépuscule, et la fille verte regardait les feux en tremblant. Quand
-elle entra dans la petite maison, elle s’enfuit devant la lumière. Elle
-ne put s’accoutumer aux flammes, et poussait un cri, chaque fois qu’on
-allumait la chandelle.
-
-En la voyant, la mère de Bûchette fit le signe de croix. «Dieu m’aide,
-dit-elle, si c’est un démon; mais ce n’est point une chrétienne.»
-
-Cette fille verte ne voulut toucher ni le pain, ni le sel, ni le vin,
-d’où il paraissait clairement qu’elle ne pouvait avoir été baptisée, ni
-présentée à la communion. Le curé fut averti, et il passait le seuil
-dans le moment où Bûchette offrait à la créature des fèves en gousse.
-
-Elle parut très joyeuse, et se mit à fendre aussitôt la tige avec ses
-ongles, pensant trouver les fèves à l’intérieur. Et, déçue, elle se
-remit à pleurer, jusqu’à ce que Bûchette lui eût ouvert une gousse.
-Alors elle grignota les fèves en regardant le prêtre.
-
-Quoiqu’on fit venir le maître d’école, on ne put lui faire entendre
-une parole humaine, ni prononcer un son articulé. Elle pleurait, riait,
-ou poussait des cris.
-
-Le curé l’examina fort soigneusement, mais ne put découvrir sur son
-corps aucune marque du démon. Le dimanche suivant, on la conduisit à
-l’église, où elle ne manifesta point de signes d’inquiétude, sinon
-qu’elle gémit quand elle fut mouillée d’eau bénite. Mais elle ne recula
-pas devant l’image de la croix, et, passant ses mains sur les saintes
-plaies et les déchirures d’épines, elle parut affligée.
-
-Les gens du village en eurent grande curiosité; quelques-uns de
-la crainte; et, malgré l’avis du curé, on parla d’elle comme de la
-«diablesse verte».
-
-Elle ne se nourrissait que de graines et de fruits; et toutes les fois
-qu’on lui présentait les épis ou les rameaux, elle fendait la tige ou
-le bois, et pleurait de désappointement. Bûchette ne parvint point à
-lui apprendre en quel endroit il fallait chercher les grains de blé ou
-les cerises, et sa déception était toujours semblable.
-
-Par imitation elle put bientôt porter du bois, de l’eau, balayer,
-essuyer et même coudre, bien qu’elle maniât la toile avec une certaine
-répulsion. Mais elle ne se résigna jamais à faire le feu, ou même à
-s’approcher de l’âtre.
-
- * * * * *
-
-Cependant Bûchette grandissait, et ses parents voulurent la mettre
-en service. Elle prit du chagrin, et le soir, sous les draps, elle
-sanglotait doucement. La fille verte regardait piteusement sa petite
-amie. Elle fixait les prunelles de Bûchette, le matin, et ses propres
-yeux se remplissaient de larmes. Puis la nuit, quand Bûchette pleura,
-elle sentit une main douce qui lui caressait les cheveux, une bouche
-fraîche sur sa joue.
-
-Le terme s’approchait où Bûchette devait entrer en servitude. Elle
-sanglotait maintenant, presque aussi lamentable que la créature verte,
-le jour où on l’avait trouvée abandonnée devant la Gueule-de-Loup.
-
-Et le dernier soir, quand le père et la mère de Bûchette furent
-endormis, la fille verte caressa les cheveux de la pleureuse et lui
-prit la main. Elle ouvrit la porte, et allongea le bras dans la nuit.
-De même que Bûchette l’avait conduite autrefois vers les maisons des
-hommes, elle l’emmena par la main vers la liberté inconnue.
-
-
-
-
-_Jeanie_
-
-
-
-
-JEANIE
-
-
-L’amoureux de Jeanie était devenu matelot, et elle était seule, toute
-seule. Elle écrivit une lettre et la scella de son petit doigt, et
-la jeta dans la rivière, parmi les longues herbes rouges. Ainsi elle
-irait jusqu’à l’Océan. Jeanie ne savait pas vraiment écrire; mais son
-amoureux devait comprendre, puisque la lettre était d’amour. Et elle
-attendit longtemps la réponse, venue de la mer; et la réponse ne vint
-pas. Il n’y avait pas de rivière pour couler de lui jusqu’à Jeanie.
-
-Et un jour Jeanie partit à la recherche de son amoureux. Elle regardait
-les fleurs d’eau et leurs tiges penchées; et toutes les fleurs
-s’inclinaient vers lui. Et Jeanie disait en marchant: «Sur la mer il
-y a un bateau—dans le bateau il y a une chambre—dans la chambre il
-y a une cage—dans la cage il y a un oiseau—dans l’oiseau il y a un
-cœur—dans le cœur il y a une lettre—dans la lettre il y a écrit:
-J’AIME JEANIE.—J’aime Jeanie est dans la lettre, la lettre est dans le
-cœur, le cœur est dans l’oiseau, l’oiseau est dans la cage, la cage est
-dans la chambre, la chambre est dans le bateau, le bateau est très loin
-sur la grande mer.»
-
-Et comme Jeanie ne craignait pas les hommes, les meuniers poussiéreux,
-la voyant simple et douce, l’anneau d’or au doigt, lui offraient du
-pain et lui permettaient de coucher parmi les sacs de farine, avec un
-baiser blanc.
-
-Ainsi, elle traversa son pays de rochers fauves, et la contrée des
-basses forêts, et les prairies plates qui entourent le fleuve près
-des cités. Beaucoup de ceux qui hébergeaient Jeanie lui donnaient des
-baisers; mais elle ne les rendait jamais—car les baisers infidèles que
-rendent les amantes sont marqués sur leurs joues avec des traces de
-sang.
-
- * * * * *
-
-Elle parvint dans la ville maritime où son amoureux s’était embarqué.
-Sur le port, elle chercha le nom de son navire, mais elle ne put le
-trouver: car le navire avait été envoyé dans la mer d Amérique, pensa
-Jeanie.
-
-Des rues noires obliques descendaient aux quais des hauteurs de la
-ville. Certaines étaient pavées, avec un ruisseau dans le milieu;
-d’autres n’étaient que d’étroits escaliers faits de dalles anciennes.
-
-Jeanie aperçut des maisons peintes en jaune et en bleu, avec des têtes
-de négresse et des images d’oiseaux à bec rouge. Le soir de grosses
-lanternes se balancèrent devant les portes. On y voyait entrer des
-hommes qui paraissaient ivres.
-
-Jeanie pensa que c’étaient les hôtelleries des matelots revenant du
-pays des femmes noires et des oiseaux de couleur. Et elle eut un grand
-désir d’attendre son amoureux dans une telle hôtellerie, qui avait
-peut-être l’odeur du lointain Océan.
-
-Levant la tête, elle vit des figures blanches de femmes, appuyées aux
-fenêtres grillées, où elles prenaient un peu de fraîcheur. Jeanie
-poussa une double porte, et se trouva dans une salle carrelée, parmi
-des femmes demi-nues, avec des robes roses. Au fond de l’ombre chaude
-un perroquet faisait mouvoir lentement ses paupières. Il y avait encore
-un peu de mousse dans trois gros verres étranglés, sur la table.
-
-Quatre femmes entourèrent Jeanie en riant, et elle en aperçut une
-autre velue d’étoffe sombre, qui cousait dans une petite loge.
-
-—Elle est de la campagne, dit une des femmes.
-
-—Chut! dit une autre, faut rien dire.
-
-Et toutes ensemble lui crièrent:
-
-—Veux-tu boire, mignonne?
-
-Jeanie se laissa embrasser, et but dans un des verres étranglés. Une
-grosse femme vit l’anneau.
-
-—Vous parlez, et c’est marié!
-
-Toutes ensemble reprirent:
-
-—T’es mariée, mignonne?
-
-Jeanie rougit, car elle ne savait si elle était vraiment mariée, ni
-comment on devait répondre.
-
-—Je les connais, ces mariées, dit une femme. Moi aussi, quand j’étais
-petite, quand j’avais sept ans, je n’avais pas de jupon. Je suis
-allée toute nue au bois pour bâtir mon église—et tous les petits
-oiseaux m’aidaient à travailler! Il y avait le vautour, pour arracher
-la pierre, et le pigeon, avec son gros bec pour la tailler, et le
-bouvreuil pour jouer de l’orgue. Voilà mon église de noces et ma messe.
-
-—Mais cette mignonne a son alliance, pas? dit la grosse femme.
-
-Et toutes ensemble crièrent:
-
-—Vrai, une alliance?
-
-Alors elles embrassèrent Jeanie l’une après l’autre, et la
-caressèrent, et la firent boire, et on parvint à faire sourire la dame
-qui cousait dans la petite loge.
-
-Cependant un violon jouait devant la porte et Jeanie s’était endormie.
-Deux femmes la portèrent doucement sur un lit, dans une chambrette, par
-un petit escalier.
-
-Puis toutes ensemble dirent:
-
-—Faut lui donner quelque chose. Mais quoi?
-
-Le perroquet se réveilla et jabota.
-
-—Je vas vous dire, expliqua la grosse.
-
-Et elle parla longuement à voix basse. Une des femmes s’essuya les
-yeux.
-
-—C’est vrai, dit-elle, nous n’en avons pas eu; ça nous portera bonheur.
-
-—Pas? elle pour nous quatre, dit une autre.
-
-—On va demander à Madame de nous permettre, dit la grosse.
-
- * * * * *
-
-Et le lendemain, quand Jeanie s’en alla, elle avait à chaque doigt de
-sa main gauche un anneau d’alliance. Son amoureux était bien loin; mais
-elle frapperait à son cœur, pour y rentrer, avec ses cinq anneaux d’or.
-
-
-
-
-_Ilsée_
-
-
-
-
-ILSÉE
-
-
-Sitôt qu’elle fut assez haute, Ilsée eut coutume d’aller tous les
-matins devant sa glace et de dire: «Bonjour, ma petite Ilsée.» Puis
-elle baisait le verre froid et fronçait les lèvres. L’image semblait
-venir seulement. Elle était très loin, en réalité. L’autre Ilsée, plus
-pâle, qui se levait des profondeurs du miroir, était une prisonnière
-à la bouche gelée. Ilsée la plaignait, car elle paraissait triste et
-cruelle. Son sourire matinal était comme une aube blême encore teinte
-de l’horreur nocturne.
-
-Cependant Ilsée l’aimait et lui parlait: «Personne ne te dit bonjour,
-pauvre petite Ilsée. Embrasse-moi, tiens. Nous irons nous promener
-aujourd’hui, Ilsée. Mon amoureux viendra nous chercher. Viens-t’en.»
-Ilsée se détournait, et l’autre Ilsée, mélancolique, s’enfuyait vers
-l’ombre lumineuse.
-
-Ilsée lui montrait ses poupées et ses robes. «Joue avec moi.
-Habille-toi avec moi.» L’autre Ilsée, jalouse, élevait aussi vers
-Ilsée des poupées plus blanches et des robes décolorées. Elle ne
-parlait pas, et ne faisait que remuer les lèvres en même temps qu’Ilsée.
-
-Quelquefois Ilsée s’irritait, comme une enfant, contre la dame muette,
-qui s’irritait à son tour. «Méchante, méchante Ilsée! criait-elle.
-Veux-tu me répondre, veux-tu m’embrasser!» Elle frappait le miroir de
-la main. Une étrange main, qui ne tenait à aucun corps, apparaissait
-devant la sienne. Jamais Ilsée ne put atteindre l’autre Ilsée.
-
-Elle lui pardonnait durant la nuit; et heureuse de la retrouver, elle
-sautait de son lit pour l’embrasser, en lui murmurant: «Bonjour, ma
-petite Ilsée.»
-
- * * * * *
-
-Quand Ilsée eut un vrai fiancé, elle le mena devant sa glace et dit à
-l’autre Ilsée: «Regarde mon amoureux, et ne le regarde pas trop. Il
-est à moi, mais je veux bien te le faire voir. Après que nous serons
-mariés, je lui permettrai de t’embrasser avec moi, tous les matins.»
-Le fiancé se mit à rire. Ilsée dans le miroir sourit aussi. «N’est-ce
-pas qu’il est beau et que je l’aime?» dit Ilsée. «Oui, oui,» répondit
-l’autre Ilsée. «Si tu le regardes trop, je ne t’embrasserai plus, dit
-Ilsée. Je suis aussi jalouse que toi, va. Au revoir, ma petite Ilsée.»
-
- * * * * *
-
-A mesure qu’Ilsée apprit l’amour, Ilsée dans le miroir devint plus
-triste. Car son amie ne venait plus la baiser le matin. Elle la tenait
-en grand oubli. Plutôt l’image de son fiancé courait, après la nuit
-vers le réveil d’Ilsée. Pendant la journée, Ilsée ne voyait plus la
-dame du miroir, tandis que son fiancé la regardait. «Oh! disait Ilsée,
-tu ne penses plus à moi, vilain. C’est l’autre que tu regardes. Elle
-est prisonnière; elle ne viendra jamais. Elle est jalouse de toi; mais
-je suis plus jalouse qu’elle. Ne la regarde pas, mon aimé; regarde-moi.
-Méchante Ilsée du miroir, je te défends de répondre à mon fiancé. Tu
-ne peux pas venir; tu ne pourras jamais venir. Ne me le prends pas,
-méchante Ilsée. Après que nous serons mariés, je lui permettrai de
-t’embrasser avec moi. Ris, Ilsée. Tu seras avec nous.»
-
- * * * * *
-
-Ilsée devint jalouse de l’autre Ilsée. Si la journée baissait sans que
-l’aimé fût venu: «Tu le chasses, tu le chasses, criait Ilsée, avec ta
-mauvaise figure. Méchante, va-t’en, laisse-nous.»
-
-Et Ilsée cacha sa glace sous un linge blanc et fin. Elle souleva un
-pan avant d’enfoncer le dernier petit clou. «Adieu, Ilsée,» dit-elle.
-
-Pourtant son fiancé continuait à sembler las. «Il ne m’aime plus, pensa
-Ilsée; il ne vient plus, je reste seule, seule. Où est l’autre Ilsée?
-Est-elle partie avec lui?» De ses petits ciseaux d’or, elle fendit
-un peu la toile, pour regarder. Le miroir était couvert d’une ombre
-blanche. «Elle est partie,» pensa Ilsée.
-
- * * * * *
-
-—Il faut, se dit Ilsée, être très patiente. L’autre Ilsée sera jalouse
-et triste. Mon aimé reviendra. Je saurai l’attendre.
-
-Tous les matins, sur l’oreiller, près de son visage, il lui semblait le
-voir, dans son demi-sommeil: «Oh! mon aimé, murmurait-elle, es-tu donc
-revenu? Bonjour, bonjour, mon petit aimé.» Elle avançait la main et
-touchait le drap frais.
-
-—Il faut, se dit encore Ilsée, être très patiente.
-
- * * * * *
-
-Ilsée attendit longtemps son fiancé. Sa patience se fondit en larmes.
-Un brouillard humide enveloppait ses yeux. Des lignes mouillées
-parcouraient ses joues. Toute sa figure se creusait. Chaque jour,
-chaque mois, chaque année la flétrissait d’un doigt plus pesant.
-
-—Oh! mon aimé, dit Ilsée, je doute de toi.
-
-Elle coupa le linge blanc à l’intérieur du miroir, et, dans le cadre
-pâle, apparut la glace, pleine de taches obscures. Le miroir était
-sillonné de rides claires et, là où le tain s’était séparé du verre, on
-voyait des lacs d’ombre.
-
-L’autre Ilsée vint au fond de la glace, vêtue de noir, comme Ilsée, le
-visage amaigri, marqué par les signaux étranges du verre qui ne reflète
-plus parmi le verre qui reflète. Et le miroir semblait avoir pleuré.
-
-—Tu es triste, comme moi, dit Ilsée.
-
-La dame du miroir pleura. Ilsée la baisa et dit: «Bonsoir, ma pauvre
-Ilsée.»
-
-Et, entrant dans sa chambre, avec sa lampe à la main, Ilsée fut
-surprise: car l’autre Ilsée, une lampe à la main, s’avançait vers elle,
-le regard triste. Ilsée leva sa lampe au-dessus de sa tête et s’assit
-sur son lit. Et l’autre Ilsée leva sa lampe au-dessus de sa tête et
-s’assit près d’elle.
-
-—Je comprends bien, pensa Ilsée. La dame du miroir s’est délivrée.
-Elle est venue me chercher. Je vais mourir.
-
-
-
-
-_Marjolaine_
-
-
-
-
-MARJOLAINE
-
-
-Après la mort de ses parents, Marjolaine resta dans leur petite maison
-avec sa vieille nourrice. Ils lui avaient laissé un toit de chaume
-bruni et le manteau de la grande cheminée. Car le père de Marjolaine
-avait été conteur et bâtisseur de rêves. Quelque ami de ses belles
-idées lui avait prêté sa terre pour construire, un peu d’argent pour
-songer. Il avait longtemps mélangé diverses espèces d’argile avec des
-poussières de métaux, afin de cuire un sublime émail. Il avait essayé
-de fondre et de dorer d’étranges verreries. Il avait pétri des noyaux
-de pâte dure percés de «lanternes», et le bronze refroidi s’irisait
-comme la surface des mares. Mais il ne restait de lui que deux ou trois
-creusets noircis, des plaques frustes d’airain bossuées de scories, et
-sept grandes cruches décolorées au-dessus du foyer. Et de la mère de
-Marjolaine, une fille pieuse de la campagne, il ne restait rien: car
-elle avait vendu pour «l’argilier» même son chapelet d’argent.
-
- * * * * *
-
-Marjolaine grandit près de son père, qui portait un tablier vert,
-dont les mains étaient toujours terreuses et les prunelles injectées
-de feu. Elle admirait les sept cruches de la cheminée, enduites de
-fumée, pleines de mystère, semblables à un arc-en-ciel creux et
-ondulé. Morgiane eût fait sortir de la cruche sanglante un brigand
-frotté d’huile, avec un sabre couvert par des fleurs de Damas. Dans
-la cruche orangée, on pouvait, comme Aladdin, trouver des fruits de
-rubis, des prunes d’améthyste, des cerises de grenat, des coings de
-topaze, des grappes d’opale, et des baies de diamant. La cruche jaune
-était remplie de poudre d’or que Camaralzaman avait cachée sous des
-olives. On voyait un peu une des olives sous le couvercle, et le bord
-du vase était luisant. La cruche verte devait être fermée par un grand
-sceau de cuivre, marqué par le roi Salomon. L’âge y avait peint une
-couche de vert-de-gris; car cette cruche habitait autrefois l’Océan, et
-depuis plusieurs milliers d’années elle contenait un génie, qui était
-prince. Une très jeune fille sage saurait briser l’enchantement à la
-pleine lune, avec la permission du roi Salomon, qui a donné la voix aux
-mandragores. Dans la cruche bleu clair, Giauharé avait enclos toutes
-ses robes marines, tissées d’algues, gemmées d’aigues, et tachées de
-la pourpre des coquillages. Tout le ciel du Paradis terrestre, et
-les fruits riches de l’arbre, et les écailles enflammées du serpent,
-et le glaive ardent de l’ange, étaient enfermés par la cruche bleu
-sombre, pareille à l’énorme cupule azurée d’une fleur australe. Et la
-mystérieuse Lilith avait versé tout le ciel du Paradis céleste dans
-la dernière cruche: car elle se dressait, violette et rigide comme le
-camail de l’évêque.
-
-Ceux qui ignoraient ces choses ne voyaient que sept vieilles cruches
-décolorées, sur le manteau renflé de l’âtre. Mais Marjolaine savait
-la vérité, par les contes de son père. Au feu d’hiver, parmi l’ombre
-changeante des flammes du bois et de la chandelle, elle suivait des
-yeux, jusqu’à l’heure où elle allait dormir, le grouillement des
-merveilles.
-
-Cependant la huche à pain étant vide, avec la boîte à sel, la nourrice
-implorait Marjolaine. «Marie-toi, disait elle, ma fleurette aimée:
-votre mère pensait à Jean; veux-tu pas épouser Jean? Ma Jolaine, ma
-Jolaine, quelle jolie mariée tu feras!»
-
-—La mariée de la Marjolaine a eu des chevaliers, dit la rêveuse;
-j’aurai un prince.
-
-—Princesse Marjolaine, dit la nourrice, épousez Jean, tu le feras
-prince.
-
-—Nenni, nourrice, dit la rêveuse; j’aime mieux filer. J’attends mes
-diamants et mes robes pour un plus beau génie. Achète du chanvre et des
-quenouilles et un fuseau poli. Nous aurons notre palais bientôt. Il est
-pour le moment dans un désert noir d’Afrique. Un magicien l’habite,
-couvert de sang et de poisons. Il verse dans le vin des voyageurs une
-poudre brune qui les change en bêtes velues. Le palais est éclairé de
-torches vives, et les nègres qui servent aux repas ont des couronnes
-d’or. Mon prince tuera le magicien, et le palais viendra dans notre
-campagne, et tu berceras mon enfant.
-
-—O Marjolaine, épouse Jean! dit la vieille nourrice.
-
-Marjolaine s’assit et fila. Patiemment elle tourna le fuseau, tordit
-le chanvre, et le détordit. Les quenouilles s’amincissaient et se
-regonflaient. Près d’elle Jean vint s’asseoir et l’admira. Mais elle
-n’y prenait point garde. Car les sept cruches de la grande cheminée
-étaient pleines de rêves. Pendant le jour elle croyait les entendre
-gémir ou chanter. Quand elle s’arrêtait de filer, la quenouille ne
-frémissait plus pour les cruches, et le fuseau cessait de leur prêter
-ses bruissements.
-
-—O Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les
-soirs.
-
-Mais au milieu de la nuit la rêveuse se levait. Comme Morgiane, elle
-jetait contre les cruches des grains de sable, pour éveiller les
-mystères. Et cependant le brigand continuait à dormir; les fruits
-précieux ne cliquetaient pas, elle n’entendait pas couler la poudre
-d’or, ni se froisser l’étoffe des robes, et le sceau de Salomon pesait
-lourdement sur le prince enfermé.
-
-Marjolaine jetait un à un les grains de sable. Sept fois ils tintaient
-contre la terre dure des cruches; sept fois le silence recommençait.
-
-—O Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les
-matins.
-
- * * * * *
-
-Alors Marjolaine fronça le sourcil lorsqu’elle voyait Jean, et Jean ne
-vint plus. Et la vieille nourrice fut trouvée morte, une aube, assez
-souriante. Et Marjolaine mit une robe noire, une cornette sombre, et
-continua de filer.
-
-Toutes les nuits elle se levait, et, comme Morgiane, elle jetait contre
-les cruches des grains de sable pour éveiller les mystères. Et les
-rêves dormaient toujours.
-
- * * * * *
-
-Marjolaine devint vieille en sa patience. Mais le prince emprisonné
-sous le sceau du roi Salomon était toujours jeune, sans doute, ayant
-vécu des milliers d’années. Une nuit de pleine lune, la rêveuse se
-leva comme une assassine, et prit un marteau. Elle brisa furieusement
-six cruches, et la sueur d’angoisse coulait de son front. Les vases
-claquèrent et s’ouvrirent: ils étaient vides. Elle hésita devant la
-cruche où Lilith avait versé le Paradis violet; puis elle l’assassina
-comme les autres. Parmi les débris roula une rose sèche et grise de
-Jéricho. Quand Marjolaine voulut la faire fleurir, elle s’éparpilla en
-poussière.
-
-
-
-
-_Cice_
-
-
-
-
-CICE
-
-
-Cice replia ses jambes dans son petit lit et tendit l’oreille contre
-le mur. La fenêtre était pâle. Le mur vibrait et semblait dormir avec
-une respiration étouffée. Le petit jupon blanc s’était gonflé sur la
-chaise, d’où deux bas pendaient ainsi que des jambes noires molles et
-vides. Une robe marquait mystérieusement le mur comme si elle avait
-voulu grimper jusqu’au plafond. Les planches du parquet criaient
-faiblement dans la nuit. Le pot à eau était pareil à un crapaud blanc,
-accroupi dans la cuvette et humant l’ombre.
-
-—Je suis trop malheureuse, dit Cice. Et elle se mit à pleurer dans son
-drap. Le mur soupira plus fort; mais les deux jambes noires restèrent
-inertes, et la robe ne continua pas de grimper, et le crapaud blanc
-accroupi ne ferma pas sa gueule humide.
-
-Cice dit encore:
-
-—Puisque tout le monde m’en veut, puisqu’on n’aime que mes sœurs ici,
-puisqu’on m’a laissé aller me coucher pendant le dîner, je m’en irai,
-oui, je m’en irai très loin. Je suis une Cendrillon, voilà ce que je
-suis. Je leur montrerai bien, moi. J’aurai un prince, moi; et elles
-n’auront personne, absolument personne. Et je viendrai dans ma belle
-voiture, avec mon prince; voilà ce que je ferai. Si elles sont bonnes,
-dans ce temps-là, je leur pardonnerai. Pauvre Cendrillon, vous verrez
-qu’elle est meilleure que vous, allez.
-
-Son petit cœur grossit encore, pendant qu’elle enfilait ses bas et
-qu’elle nouait son jupon. La chaise vide resta au milieu de la chambre,
-abandonnée.
-
-Cice descendit doucement à la cuisine, et pleura de nouveau,
-agenouillée devant l’âtre, les mains plongées dans les cendres.
-
-Le bruit régulier d’un rouet la fît retourner. Un corps tiède et velu
-frôla ses jambes.
-
-—Je n’ai pas de marraine, dit Cice, mais j’ai mon chat. Pas?
-
-Elle tendit ses doigts, et il les lécha lentement, comme avec une
-petite râpe chaude.
-
-—Viens, dit Cice.
-
-Elle poussa la porte du jardin, et il y eut un grand souffle de
-fraîcheur. Une tache sombrement verdâtre marquait la pelouse; le grand
-sycomore frémissait, et des étoiles paraissaient suspendues entre les
-branches. Le potager était clair, au delà des arbres, et des cloches à
-melons luisaient.
-
-Cice rasa deux bouquets d’herbes longues, qui la chatouillèrent
-finement. Elle courut parmi les cloches où voltigeaient de courtes
-lueurs.
-
-—Je n’ai pas de marraine: sais-tu faire une voiture, chat? dit-elle.
-
-La petite bête bâilla vers le ciel où des nuages gris chassaient.
-
-—Je n’ai pas encore de prince, dit Cice. Quand viendra-t-il?
-
-Assise près d’un gros chardon violacé, elle regarda la haie du potager.
-Puis elle ôta une de ses pantoufles, et la jeta de toutes ses forces,
-par-dessus les groseillers La pantoufle tomba sur la grand’route.
-
-Cice caressa le chat et dit:
-
-—Écoute, chat. Si le prince ne me rapporte pas ma pantoufle, je
-t’achèterai des bottes et nous voyagerons pour le trouver. C’est un
-très beau jeune homme. Il est habillé de vert, avec des diamants. Il
-m’aime beaucoup, mais il ne m’a jamais vue. Tu ne seras pas jaloux.
-Nous demeurerons ensemble, tous les trois. Je serai plus heureuse que
-Cendrillon, parce que j’ai été plus malheureuse. Cendrillon allait au
-bal tous les soirs, et on lui donnait des robes très riches. Moi, je
-n’ai que toi, mon petit chat chéri.
-
-Elle embrassa son museau de maroquin mouillé. Le chat jeta un faible
-miaulement et passa une patte sur son oreille. Puis il se lécha et
-ronronna.
-
-Cice cueillit des groseilles vertes.
-
-—Une pour moi, une pour mon prince, une pour toi. Une pour mon prince,
-une pour toi, une pour moi. Une pour loi, une pour moi, une pour mon
-prince. Voilà comme nous vivrons. Nous partagerons tout pour nous
-trois, et nous n’aurons pas de sœurs méchantes.
-
- * * * * *
-
-Les nuages gris s’étaient amassés dans le ciel. Une bande blême
-s’élevait vers l’Orient. Les arbres se baignaient dans une pénombre
-livide. Tout à coup une bouffée de vent glacé secoua le jupon de Cice.
-Les choses frissonnèrent. Le chardon violet s’inclina deux ou trois
-fois. Le chat fit le gros dos et hérissa tous ses poils.
-
-Cice entendit au loin sur la route une rumeur grinçante de roues.
-
-Un feu terne courut aux cimes balancées des arbres et le long du toit
-de la petite maison.
-
-Puis le roulement s’approcha. Il y eut des hennissements de chevaux, et
-un murmure confus de voix d’hommes.
-
-—Écoute, chat, dit Cice. Écoute. Voilà une grande voiture qui arrive.
-C’est la voiture de mon prince. Vite, vite: il va m’appeler.
-
-Une pantoufle de cuir mordoré vola par-dessus les groseilliers, et
-tomba au milieu des cloches.
-
-Cice courut vers la barrière d’osier, et l’ouvrit.
-
-Une voiture longue et obscure avançait pesamment. Le bicorne du
-cocher était éclairé par un rayon rouge. Deux hommes noirs marchaient
-de chaque côté des chevaux. L’arrière-train de la voiture était bas
-et oblong comme un cercueil. Une odeur fade flottait dans la brise
-d’aurore.
-
-Mais Cice ne comprit rien de tout cela. Elle ne voyait qu’une chose: la
-voiture merveilleuse était là. Le cocher du prince était coiffé d’or.
-Le coffre lourd était plein des joyaux de noces. Ce parfum terrible et
-souverain l’enveloppait de royauté.
-
-Et Cice tendit les bras en criant:
-
-—Prince, emmenez-moi, emmenez-moi!
-
-
-
-
-_Morgane_
-
-
-
-
-MORGANE
-
-
-La princesse Morgane n’aimait personne. Elle avait une candeur
-froide, et vivait parmi les fleurs et les miroirs. Elle piquait dans
-ses cheveux des roses rouges et se regardait. Elle ne voyait aucune
-jeune fille ni aucun jeune homme parce qu’elle se mirait dans leurs
-regards. Et la cruauté ou la volupté lui étaient inconnues. Ses
-cheveux noirs descendaient autour de son visage comme des vagues
-lentes. Elle désirait s’aimer elle-même: mais l’image des miroirs avait
-une frigidité calme et lointaine, et l’image des étangs était morne et
-pâle, et l’image des rivières fuyait en tremblant.
-
-La princesse Morgane avait lu dans les livres l’histoire du miroir de
-Blanche-Neige qui savait parler et lui annonça son égorgement, et le
-conte du miroir d’Ilsée, d’où sortit une autre Ilsée qui tua Ilsée,
-et l’aventure du miroir nocturne de la ville de Milet qui faisait
-s’étrangler les Milésiennes à la nuit levante. Elle avait vu la
-peinture mystérieuse où le fiancé a étendu un glaive devant sa fiancée,
-parce qu’ils se sont rencontrés eux-mêmes dans la brume du soir: car
-les doubles menacent la mort. Mais elle ne craignait pas son image,
-puisque jamais elle ne s’était rencontrée, sinon candide et voilée, non
-cruelle et voluptueuse, elle-même pour elle-même. Et les lames polies
-d’or vert, les lourdes nappes de vif-argent ne montraient point Morgane
-à Morgane.
-
-Les prêtres de son pays étaient géomanciens et adorateurs du feu.
-Ils disposèrent le sable dans la boîte carrée, et y tracèrent les
-lignes; ils calculèrent au moyen de leurs talismans de parchemin, ils
-firent le miroir noir avec de l’eau mélangée de fumée. Et le soir
-Morgane se rendit vers eux, et elle jeta dans le feu trois gâteaux
-d’offrande. «Voici», dit le géomancien; et il montra le miroir noir
-liquide. Morgane regarda: et d’abord une vapeur claire traîna par la
-surface, puis un cercle coloré bouillonna, puis une image s’éleva et
-courut légèrement. C’était une maison blanche cubique avec de longues
-fenêtres; et sous la troisième fenêtre pendait un grand anneau de
-bronze. Et tout autour de la maison régnait le sable gris. «Ceci est
-l’endroit, dit le géomancien, où se trouve le véritable miroir; mais
-notre science ne peut le fixer ni l’expliquer.»
-
-Morgane s’inclina et jeta dans le feu trois nouveaux gâteaux
-d’offrande. Mais l’image vacilla, et s’obscurcit; la maison blanche
-s’enfonça, et Morgane regarda vainement le miroir noir.
-
-Et, au jour suivant, Morgane désira faire un voyage. Car il lui
-semblait avoir reconnu la couleur morne du sable, et elle se dirigea
-vers l’Occident. Son père lui donna une caravane choisie, avec des
-mules à clochettes d’argent, et on la portait dans une litière dont les
-parois étaient des miroirs précieux.
-
-Ainsi elle traversa la Perse, et elle examinait les hôtelleries
-isolées, tant celles qui sont bâties près des puits et où passent les
-troupes de voyageurs, que les maisons décriées où les femmes chantent
-la nuit et battent des pièces de métal.
-
-Et près des confins du royaume de Perse elle vit beaucoup de maisons
-blanches, cubiques, aux fenêtres longues; mais l’anneau de bronze n’y
-était point pendu. Et on lui dit que l’anneau se trouverait au pays
-chrétien de Syrie, à l’Occident.
-
-Morgane passa les rives plates du fleuve qui environne la contrée des
-plaines humides, où croissent des forêts de réglisse. Il y avait des
-châteaux creusés dans une seule pierre étroite, qui était posée sur
-la pointe extrême; et les femmes assises au soleil sur le passage de
-la caravane avaient des torsades de crin roux autour du front. Et là
-vivent ceux qui mènent des troupeaux de chevaux, et portent des lances
-à pointe d’argent.
-
-Et plus loin est une montagne sauvage habitée par des bandits qui
-boivent l’eau-de-vie de blé en l’honneur de leurs divinités. Ils
-adorent des pierres vertes de forme étrange, et se prostituent les uns
-aux autres parmi des cercles de buissons enflammés. Morgane eut horreur
-d’eux.
-
-Et plus loin est une cité souterraine d’hommes noirs qui ne sont
-visités par leurs dieux que pendant leur sommeil. Ils mangent les
-fibres du chanvre, et se couvrent le visage avec de la poudre de craie.
-Et ceux qui s’enivrent avec le chanvre pendant la nuit fendent le cou
-de ceux qui dorment, afin de les envoyer vers les divinités nocturnes.
-Morgane eut horreur d’eux.
-
-Et plus loin s’étend le désert de sable gris, où les plantes et les
-pierres sont pareilles au sable. Et à l’entrée de ce désert Morgane
-trouva l’hôtellerie de l’anneau.
-
-Elle fît arrêter sa litière, et les muletiers déchargèrent les mules.
-C’était une maison ancienne, bâtie sans l’aide du ciment; et les
-blocs de pierre étaient blanchis par le soleil. Mais le maître de
-l’hôtellerie ne put lui parler du miroir: car il ne le connaissait
-point.
-
-Et le soir, après qu’on eut mangé les galettes minces, le maître dit à
-Morgane que cette maison de l’anneau avait été dans les temps anciens
-la demeure d’une reine cruelle. Et elle fut punie de sa cruauté. Car
-elle avait ordonné de couper la tête à un homme religieux qui vivait
-solitaire au milieu de l’étendue de sable et faisait baigner les
-voyageurs avec de bonnes paroles dans l’eau du fleuve. Et aussitôt
-après cette reine périt, avec toute sa race. Et la chambre de la reine
-fut murée dans sa maison. Le maître de l’hôtellerie montra à Morgane la
-porte bouchée par des pierres.
-
-Puis les voyageurs de l’hôtellerie se couchèrent dans les salles
-carrées et sous l’auvent. Mais vers le milieu de la nuit, Morgane
-éveilla ses muletiers, et fit enfoncer la porte murée. Et elle entra
-par la brèche poussiéreuse, avec un flambeau de fer.
-
-Et les gens de Morgane entendirent un cri, et suivirent la princesse.
-Elle était agenouillée au milieu de la chambre murée, devant un plat
-de cuivre battu rempli de sang, et elle le regardait ardemment. Et le
-maître de l’hôtellerie leva les bras: car le sang du bassin n’était pas
-tari dans la chambre close depuis que la reine cruelle y avait fait
-placer une tête coupée.
-
- * * * * *
-
-Personne ne sait ce que la princesse Morgane vit dans le miroir
-de sang. Mais sur la route du retour ses muletiers furent trouvés
-assassinés, un à un, chaque nuit, leur face grise tournée vers le
-ciel, après qu’ils avaient pénétré dans sa litière. Et on nomma cette
-princesse Morgane la Rouge, et elle fut une fameuse prostituée et une
-terrible égorgeuse d’hommes.
-
-
-
-
-_Mandosiane_
-
-
-
-
-MANDOSIANE
-
-
-Lilly et Nan étaient servantes de ferme. Elles portaient l’eau du
-puits, l’été, par le sentier à peine frayé dans les blés mûrs;
-et l’hiver, qu’il fait froid, et que les glacillons pendillent
-aux fenêtres, Lilly venait coucher avec Nan. Pelotonnées sous les
-couvertures, elles écoutaient le vent huer. Elles avaient toujours des
-pièces blanches dans leurs poches, et guimpes fines à rubans cerise;
-blondes pareillement, et ricassières. Tous les soirs elles mettaient
-au coin de l’âtre un baquet de belle eau fraîche; où aussi elles
-trouvaient, disait-on, au saut du lit, les pièces d’argent qu’elles
-faisaient sonner dans leurs doigts. Car les «pixies» en jetaient au
-baquet après s’y être baignées. Mais Nan, ni Lilly, ni personne,
-n’avait vu de «pixies», sinon que, dans les contes et ballades,
-ce sont quelques méchantes petites choses noires avec des queues
-tourbillonnantes.
-
-Une nuit, Nan oublia de tirer de l’eau; d’autant qu’on était en
-décembre, et que la chaîne rouillée du puits était enduite de glace.
-Comme elle dormait, les mains sur les épaules de Lilly, soudain elle
-fut pincée aux bras et aux mollets, et les cheveux de sa nuque furent
-cruellement tirés. Elle s’éveilla en pleurant: «Demain je serai noire
-et bleue!» Et elle dit à Lilly: «Serre-moi, serre-moi: je n’ai pas mis
-le baquet de belle eau fraîche; mais je ne sortirai pas de mon lit,
-malgré tous les «pixies» du Devonshire.» Alors la bonne petite Lilly
-l’embrassa, se leva, tira de l’eau, et plaça le baquet au coin de
-l’âtre. Quand elle se recoucha, Nan était endormie.
-
- * * * * *
-
-Et dans son sommeil la petite Lilly eut un rêve. Il lui sembla qu’une
-reine, vêtue de feuilles vertes, avec une couronne d’or sur la tête,
-s’approchait de son lit, la touchait et lui parlait. Elle disait: «Je
-suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me chercher.» Et elle disait
-encore: «Je suis assise dans une prairie d’émeraudes, et le chemin qui
-mène vers moi est de trois couleurs, jaune, bleu et vert.» Et elle
-disait: «Je suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me chercher.»
-
-Puis Lilly enfonça sa tête dans l’oreiller noir de la nuit et elle ne
-vit plus rien. Or, le matin, comme le coq chantait, il fut impossible
-à Nan de se lever et elle poussait des plaintes aiguës, car ses deux
-jambes étaient insensibles et elle ne savait les remuer. Dans la
-journée, les médecins la virent et par grande consultation décidèrent
-qu’elle resterait sans doute étendue ainsi sans jamais plus marcher. Et
-la pauvre Nan sanglotait: car elle ne trouverait jamais de mari.
-
-Lilly eut grand’pitié. Épluchant les pommes d’hiver, rangeant les
-nèfles, barattant le beurre, essuyant le petit-lait à ses mains
-rougies, elle imaginait sans cesse qu’on pourrait guérir la pauvre Nan.
-Et elle avait oublié le rêve, lorsqu’un soir où la neige tombait dru et
-qu’on buvait de la bière chaude avec des rôties, un vieux vendeur de
-ballades frappa à la porte. Toutes les filles de ferme sautèrent autour
-de lui, car il avait des gants, des chansons d’amour, des rubans, des
-toiles de Hollande, des jarretières, des épingles et des coiffes d’or.
-
-—Voyez la triste histoire, dit-il, de la femme de l’usurier, pendant
-douze mois grosse de vingt sacs d’écus, aussi prise de l’envie bien
-singulière de manger des têtes de vipère à la fricassée et des crapauds
-en carbonade.
-
-«Voyez la ballade du grand poisson qui vint sur la côte le quatorzième
-jour d’avril, sortit de l’eau plus de quarante brasses, et vomit cinq
-boisseaux d’anneaux de mariée tout verdis par la mer.
-
-«Voyez la chanson des trois méchantes filles du roi et de celle qui
-versa un verre de sang sur la barbe de son père.
-
-«Et j’avais aussi les aventures de la reine Mandosiane; mais une
-coquine de bourrasque m’a tiré la dernière feuille des mains au
-tournant de la route.»
-
-Aussitôt Lilly reconnut son rêve, et elle sut que la reine Mandosiane
-lui ordonnait de venir.
-
-Et la même nuit Lilly embrassa doucement Nan, mit ses souliers neufs et
-s’en alla seule par les routes. Or le vieux vendeur de ballades avait
-disparu, et sa feuille s’était envolée si loin que Lilly ne put la
-trouver; de sorte qu’elle ne savait ni ce qu’était la reine Mandosiane,
-ni où elle devait la chercher.
-
-Et personne ne put lui répondre, bien qu’elle demandât sur son chemin
-aux vieux laboureurs, qui la regardaient encore de loin, en s’abritant
-les yeux avec la main, et aux jeunes femmes enceintes qui causaient
-indolemment devant leurs portes, et aux enfants qui viennent justement
-de parler, auxquels elle baissait les branches des mûriers par les
-haies. Les uns disaient: «Il n’y a plus de reines»; les autres: «Nous
-n’avons pas ça par ici; c’est dans les vieux temps»; les autres:
-«Est-ce le nom d’un joli garçon?» Et d’autres mauvais conduisirent
-Lilly devant une de ces maisons des villes qui sont fermées le jour,
-et qui, la nuit, s’ouvrent et s’éclairent, disant et affirmant que la
-reine Mandosiane y séjournait, vêtue d’une chemise rouge et servie par
-des femmes nues.
-
-Mais Lilly savait bien que la vraie reine Mandosiane était vêtue de
-vert, non de rouge, et qu’il lui faudrait passer sur un chemin de trois
-couleurs. Ainsi elle connut le mensonge des méchants. Cependant elle
-marcha bien longtemps. Certes, elle passa l’été de sa vie, trottant
-par la poussière blanche, pataugeant par l’épaisse boue des ornières,
-accompagnée par les chariots des rouliers, et, parfois, le soir,
-quand le ciel avait une splendide nuance rouge, suivie par les grands
-chars où s’entassaient des gerbes et où quelques faux luisantes se
-balançaient. Mais personne ne put lui parler de la reine Mandosiane.
-
-Afin de ne pas oublier un nom si difficile, elle avait fait trois nœuds
-à sa jarretière. Par un midi, étant allée loin vers le soleil qui se
-lève, elle entra dans une route jaune sinueuse, qui bordait un canal
-bleu. Et le canal fléchissait avec la route, et entre les deux un talus
-vert suivait leurs contours. Des bouquets d’arbrisseaux croissaient
-de part et d’autre; et aussi loin que l’œil pouvait atteindre, on ne
-voyait que des marécages et l’ombre verdoyante. Parmi les taches
-des marais s’élevaient de petites huttes coniques et la longue route
-s’enfonçait directement dans les nuages sanglants du ciel.
-
-Là elle rencontra un petit garçon, dont les yeux étaient drôlement
-fendus, et qui halait le long du canal une lourde barque. Elle voulut
-lui demander s’il avait vu la reine; mais s’aperçut avec terreur
-qu’elle avait oublié le nom. Lors elle s’écria, et pleura, et tâta sa
-jarretière, en vain. Et elle s’écria plus fort, voyant qu’elle marchait
-sur la route de trois couleurs, faite de poussière jaune, d’un canal
-bleu, et d’un talus vert. De nouveau elle toucha les trois nœuds
-qu’elle avait noués, et sanglota. Et le petit garçon, pensant qu’elle
-souffrait et ne comprenant point sa douleur, cueillit au bord de la
-route jaune une pauvre herbe, qu’il lui mit dans la main.
-
-—La mandosiane guérit, dit-il.
-
- * * * * *
-
-Voilà comment Lilly trouva sa reine vêtue de feuilles vertes.
-
-Elle la serra précieusement, et retourna aussitôt sur la longue route.
-Et le voyage de retour fut plus lent que l’autre, car Lilly était
-lasse. Il lui parut qu’elle marchait depuis des années. Mais elle
-était joyeuse, sachant qu’elle guérirait la pauvre Nan.
-
-Elle traversa la mer, où les vagues étaient monstrueuses. Enfin elle
-arriva dans le Devon, tenant l’herbe entre sa cotte et sa chemise. Et
-d’abord elle ne reconnut pas les arbres; et il lui parut que tous les
-bestiaux étaient changés. Et dans la grand’salle de la ferme, elle vit
-une vieille femme entourée d’enfants. Courant, elle demanda Nan. La
-vieille, surprise, considéra Lilly et dit:
-
-—Mais Nan est partie depuis longtemps, et mariée.
-
-—Et guérie? demanda joyeusement Lilly.
-
-—Guérie, oui, certes, dit la vieille.—Et toi, pauvre, n’es-tu pas
-Lilly?
-
-—Oui, dit Lilly; mais quel âge puis-je donc avoir?
-
-—Cinquante ans, n’est-ce pas, grand’mère, crièrent les enfants: elle
-n’est pas tout à fait si vieille que toi.
-
-Et comme Lilly, lasse, souriait, le parfum très fort de la mandosiane
-la fit pâmer, et elle mourut sous le soleil. Ainsi Lilly alla chercher
-la reine Mandosiane et fut emportée par elle.
-
-
-
-
-III
-
-_Monelle_
-
-
-
-
-_Rencontre de Monelle_
-
-
-
-
-RENCONTRE DE MONELLE
-
-
-Je ne sais comment je parvins à travers une pluie obscure jusqu’à
-l’étrange étal qui m’apparut dans la nuit. J’ignore la ville et
-j’ignore l’année; je me souviens que la saison était pluvieuse, très
-pluvieuse.
-
-Il est certain que dans ce même temps des hommes trouvèrent par
-les routes de petits enfants vagabonds qui refusaient de grandir.
-Des fillettes de sept ans implorèrent à genoux pour que leur âge
-restât immobile, et la puberté semblait déjà mortelle. Il y eut des
-processions blanchâtres sous le ciel livide, et de petites ombres à
-peine parlantes exhortèrent le peuple puéril. Rien n’était désiré par
-elles qu’une ignorance perpétuée. Elles souhaitaient se vouer à des
-jeux éternels. Elles désespéraient du travail de la vie. Tout n’était
-que passé pour elles.
-
-En ces jours mornes, sous cette saison pluvieuse, très pluvieuse,
-j’aperçus les minces lumières filantes de la petite vendeuse de lampes.
-
-Je m’approchai sous l’auvent, et la pluie me courut sur la nuque tandis
-que je penchais la tête. Et je lui dis:
-
-—Que vendez-vous donc là, petite vendeuse, par cette triste saison de
-pluie?
-
-—Des lampes, me répondit-elle, seulement des lampes allumées.
-
-—Et en vérité, lui dis-je, que sont donc ces lampes allumées, hautes
-comme le petit doigt et qui brûlent d’une lumière menue comme une tête
-d’épingle?
-
-—Ce sont, dit-elle, les lampes de cette saison ténébreuse. Et
-autrefois ce furent des lampes de poupée. Mais les enfants ne veulent
-plus grandir. Voilà pourquoi je leur vends ces petites lampes qui
-éclairent à peine la pluie obscure.
-
-—Et vivez-vous donc ainsi, lui dis-je, petite vendeuse vêtue de noir,
-et mangez-vous par l’argent que vous payent les enfants pour vos lampes?
-
-—Oui, dit-elle simplement. Mais je gagne bien peu. Car la pluie
-sinistre éteint souvent mes petites lampes, au moment où je les tends
-pour les donner. Et quand elles sont éteintes, les enfants n’en veulent
-plus. Personne ne peut les rallumer. Il ne me reste que celles-ci. Je
-sais bien que je ne pourrai en trouver d’autres. Et quand elles seront
-vendues, nous demeurerons dans l’obscurité de la pluie.
-
-—Est-ce donc la seule lumière, dis-je encore, de cette morne saison;
-et comment éclairerait-on, avec une si petite lampe, les ténèbres
-mouillées?
-
-—La pluie les éteint souvent, dit-elle, et dans les champs ou par
-les rues elles ne peuvent plus servir. Mais il faut s’enfermer. Les
-enfants abritent mes petites lampes avec leurs mains et s’enferment.
-Ils s’enferment chacun avec sa lampe et un miroir. Et elle suffit pour
-leur montrer leur image dans le miroir.
-
-Je regardai quelques instants les pauvres flammes vacillantes.
-
-—Hélas, dis-je, petite vendeuse, c’est une triste lumière, et les
-images des miroirs doivent être de tristes images.
-
-—Elles ne sont point si tristes, dit l’enfant vêtue de noir en
-secouant la tête, tant qu’elles ne grandissent pas. Mais les petites
-lampes que je vends ne sont pas éternelles. Leur flamme décroît, comme
-si elle s’affligeait de la pluie obscure. Et quand mes petites lampes
-s’éteignent, les enfants ne voient plus la lueur du miroir, et se
-désespèrent. Car ils craignent de ne pas savoir l’instant où ils vont
-grandir. Voilà pourquoi ils s enfuient en gémissant dans la nuit. Mais
-il ne m’est permis de vendre à chaque enfant qu’une seule lampe. S’ils
-essaient d’en acheter une seconde, elle s’éteint dans leurs mains.
-
-Et je me penchai un peu plus vers la petite vendeuse, et je voulus
-prendre une de ses lampes.
-
-—Oh! il n’y faut pas toucher, dit-elle. Vous avez passé l’âge où
-mes lampes brûlent. Elles ne sont faites que pour les poupées ou les
-enfants. N’avez-vous point chez vous une lampe de grande personne?
-
-—Hélas! dis-je, par cette saison pluvieuse de pluie obscure, dans ce
-morne temps ignoré, il n’est plus que vos lampes d’enfant qui brûlent.
-Et je désirais, moi aussi, regarder encore une fois la lueur du miroir.
-
-—Venez, dit-elle, nous regarderons ensemble.
-
-Par un petit escalier vermoulu, elle me conduisit dans une chambre de
-bois simple où il y avait un éclat de miroir au mur.
-
-—Chut, dit-elle, et je vous montrerai. Car ma propre lampe est plus
-claire et plus puissante que les autres; et je ne suis pas trop pauvre
-parmi ces pluvieuses ténèbres. Et elle leva sa petite lampe vers le
-miroir.
-
-Alors il y eut un pâle reflet où je vis circuler des histoires connues.
-Mais la petite lampe mentait, mentait, mentait. Je vis la plume se
-soulever sur les lèvres de Cordelia; et elle souriait, et guérissait;
-et avec son vieux père elle vivait dans une grande cage comme un
-oiseau, et elle baisait sa barbe blanche. Je vis Ophélie jouer sur
-l’eau vitrée de l’étang, et attacher au cou d’Hamlet ses bras humides
-enguirlandés de violettes. Je vis Desdémone réveillée errer sous les
-saules. Je vis la princesse Maleine ôter ses deux mains des yeux du
-vieux roi, et rire, et danser. Je vis Mélisande, délivrée, se mirer
-dans la fontaine.
-
-Et je m’écriai: Petite lampe menteuse ...
-
-—Chut! dit la petite vendeuse de lampes, et me mit la main sur les
-lèvres. Il ne faut rien dire. La pluie n’est-elle pas assez obscure?
-
- * * * * *
-
-Alors je baissai la tête et je m’en allai vers la nuit pluvieuse dans
-la ville inconnue.
-
-
-
-
-_Monelle_
-
-
-
-
-MONELLE
-
-
-Je ne sais pas où Monelle me prit par la main. Mais je pense que ce fut
-dans une soirée d’automne, quand la pluie est déjà froide.
-
-—Viens jouer avec nous, dit-elle.
-
-Monelle portait dans son tablier des vieilles poupées et des volants
-dont les plumes étaient fripées et les galons ternis.
-
-Sa figure était pâle et ses yeux riaient.
-
-—Viens jouer, dit-elle. Nous ne travaillons plus, nous jouons.
-
-Il y avait du vent et de la boue. Les pavés luisaient. Tout le long
-des auvents de boutique l’eau tombait, goutte à goutte. Des filles
-frissonnaient sur le seuil des épiceries. Les chandelles allumées
-semblaient rouges.
-
-Mais Monelle tira de sa poche un dé de plomb, un petit sabre d’étain,
-une balle de caoutchouc.
-
-—Tout cela est pour eux, dit-elle. C’est moi qui sors pour acheter
-les provisions.
-
-—Et quelle maison avez-vous donc, et quel travail, et quel argent,
-petite ...
-
-—Monelle, dit la fillette en me serrant la main. Ils m’appellent
-Monelle. Notre maison est une maison où on joue: nous avons chassé le
-travail, et les sous que nous avons encore nous avaient été donnés pour
-acheter des gâteaux. Tous les jours je vais chercher des enfants dans
-la rue, et je leur parle de notre maison, et je les amène. Et nous nous
-cachons bien pour qu’on ne nous trouve pas. Les grandes personnes nous
-forceraient à rentrer et nous prendraient tout ce que nous avons. Et
-nous, nous voulons rester ensemble et jouer.
-
-—Et à quoi jouez-vous, petite Monelle?
-
-—Nous jouons à tout. Ceux qui sont grands se font des fusils et des
-pistolets; et les autres jouent à la raquette, sautent à la corde,
-se jettent la balle; ou les autres dansent des rondes et se prennent
-les mains; ou les autres dessinent sur les vitres les belles images
-qu’on ne voit jamais et soufflent des bulles de savon; ou les autres
-habillent leurs poupées et les mènent promener, et nous comptons sur
-les doigts des tout petits pour les faire rire.
-
- * * * * *
-
-La maison où Monelle me conduisit paraissait avoir des fenêtres murées.
-Elle s’était détournée de la rue, et toute sa lumière venait d’un
-profond jardin. Et déjà là j’entendis des voix heureuses.
-
-Trois enfants vinrent sauter autour de nous.
-
-—Monelle, Monelle! criaient-ils, Monelle est revenue!
-
-Ils me regardèrent et murmurèrent:
-
-—Comme il est grand! Est-ce qu’il jouera, Monelle?
-
-Et la fillette leur dit:
-
-—Bientôt les grandes personnes viendront avec nous. Elles iront vers
-les petits enfants. Elles apprendront à jouer. Nous leur ferons la
-classe, et dans notre classe on ne travaillera jamais. Avez-vous faim?
-
-Des voix crièrent:
-
-—Oui, oui, oui il faut faire la dînette.
-
-Alors furent apportées des petites tables rondes, et des serviettes
-grandes comme des feuilles de lilas, et des verres profonds comme des
-dés à coudre, et des assiettes creuses comme des coquilles de noix. Le
-repas fut de chocolat et de sucre en miettes; et le vin ne pouvait pas
-couler dans les verres, car les petites fioles blanches, longues comme
-le petit doigt, avaient le cou trop mince.
-
-La salle était vieille et haute. Partout brûlaient des petites
-chandelles vertes et roses dans les chandeliers d’étain minuscules.
-Contre les murs, les petites glaces rondes paraissaient des pièces de
-monnaie changées en miroirs. On ne reconnaissait les poupées d’entre
-les enfants que par leur immobilité. Car elles restaient assises dans
-leurs fauteuils, ou se coiffaient, les bras levés, devant de petites
-toilettes, ou elles étaient déjà couchées, le drap ramené jusqu’au
-menton, dans leurs petits lits de cuivre. Et le sol était jonché de la
-fine mousse verte qu’on met dans les bergeries de bois.
-
-Il semblait que cette maison fût une prison ou un hôpital. Mais une
-prison où on enfermait des innocents pour les empêcher de souffrir,
-un hôpital où on guérissait du travail de la vie. Et Monelle était la
-geôlière et l’infirmière.
-
- * * * * *
-
-La petite Monelle regardait jouer les enfants. Mais elle était très
-pâle. Peut-être avait-elle faim.
-
-—De quoi vivez-vous, Monelle, lui dis-je tout à coup.
-
-Et elle me répondit simplement:
-
-—Nous ne vivons de rien. Nous ne savons pas.
-
-Aussitôt elle se prit à rire. Mais elle était très faible.
-
-Et elle s’assit au pied du lit d’un enfant qui était malade. Elle lui
-tendit une des petites bouteilles blanches, et resta longtemps penchée,
-les lèvres entr’ouvertes.
-
- * * * * *
-
-Il y avait des enfants qui dansaient une ronde et qui chantaient à voix
-claire. Monelle leva un peu la main, et dit:
-
-—Chut!
-
-Puis elle parla doucement, avec ses petites paroles. Elle dit:
-
-—Je crois que je suis malade. Ne vous en allez pas. Jouez autour de
-moi. Demain, une autre ira chercher de beaux jouets. Je resterai avec
-vous. Nous nous amuserons sans faire de bruit. Chut! Plus tard nous
-jouerons dans les rues et dans les champs, et on nous donnera à manger
-dans toutes les boutiques. Maintenant on nous forcerait à vivre comme
-les autres. Il faut attendre. Nous aurons beaucoup joué.
-
-Monelle dit encore:
-
-—Aimez-moi bien. Je vous aime tous.
-
-Puis elle parut s’endormir près de l’enfant malade.
-
-Tous les autres enfants la regardaient, la tête avancée.
-
-Il y eut une petite voix tremblante qui dit faiblement: «Monelle est
-morte.» Et il se fit un grand silence.
-
- * * * * *
-
-Les enfants apportèrent autour du lit les petites chandelles allumées.
-Et, pensant qu’elle dormait peut-être, ils rangèrent devant elle, comme
-pour une poupée, de petits arbres vert-clair taillés en pointe et les
-placèrent parmi les moutons de bois blanc pour la regarder. Ensuite ils
-s’assirent et la guettèrent. Un peu de temps après, l’enfant malade,
-sentant que la joue de Monelle devenait froide, se mit à pleurer.
-
-
-
-
-_Fuite de Monelle_
-
-
-
-
-FUITE DE MONELLE
-
-
-Il y avait un enfant qui avait eu coutume de jouer avec Monelle.
-C’était au temps ancien, quand Monelle n’était pas encore partie.
-Toutes les heures du jour, il les passait auprès d’elle, regardant
-trembler ses yeux. Elle riait sans cause et il riait sans cause. Quand
-elle dormait, ses lèvres entr’ouvertes étaient en travail de bonnes
-paroles. Quand elle s’éveillait, elle se souriait, sachant qu’il allait
-venir.
-
-Ce n’était pas un véritable jeu qu’on jouait: car Monelle était obligée
-de travailler. Si petite, elle restait assise tout le jour derrière une
-vieille vitre pleine de poussière. La muraille d’en face était aveuglée
-de ciment, sous la triste lumière du nord. Mais les petits doigts de
-Monelle couraient dans le linge, comme s’ils trottaient sur une route
-de toile blanche et les épingles piquées sur ses genoux marquaient
-les relais. La main droite était ramassée comme un petit chariot de
-chair, et elle avançait, laissant derrière elle un sillon ourlé; et
-crissant, crissant, l’aiguille dardait sa langue d’acier, plongeait et
-émergeait, tirant le long fil par son œil d’or. Et la main gauche était
-bonne à voir, parce qu’elle caressait doucement la toile neuve, et la
-soulageait de tous ses plis, comme si elle avait bordé en silence les
-draps frais d’un malade.
-
-Ainsi l’enfant regardait Monelle et se réjouissait sans parler, car
-son travail semblait un jeu, et elle lui disait des choses simples qui
-n’avaient point beaucoup de sens. Elle riait au soleil, elle riait à
-la pluie, elle riait à la neige. Elle aimait être chauffée, mouillée,
-gelée. Si elle avait de l’argent, elle riait, pensant qu’elle irait
-danser avec une robe nouvelle. Si elle était misérable, elle riait,
-pensant qu’elle mangerait des haricots, une grosse provision pour une
-semaine. Et elle songeait, ayant des sous, à d’autres enfants qu’elle
-ferait rire; et elle attendait, sa petite main vide, de pouvoir se
-pelotonner et se nicher dans sa faim et sa pauvreté.
-
-Elle était toujours entourée d’enfants qui la considéraient avec des
-yeux élargis. Mais elle préférait peut-être l’enfant qui venait passer
-près d’elle les heures du jour. Cependant elle partit et le laissa
-seul. Elle ne lui parla jamais de son départ, sinon qu’elle devint plus
-grave, et le regarda plus longtemps. Et il se souvint aussi qu’elle
-cessa d’aimer tout ce qui l’entourait: son petit fauteuil, les bêtes
-peintes qu’on lui apportait, et tous ses jouets, et tous ses chiffons.
-Et elle rêvait, le doigt sur la bouche, à d’autres choses.
-
-Elle partit dans un soir de décembre, quand l’enfant n’était pas là.
-Portant à la main sa petite lampe haletante, elle entra, sans se
-retourner, dans les ténèbres. Comme l’enfant arrivait, il aperçut
-encore à l’extrémité noire de la rue étroite une courte flamme qui
-soupirait. Ce fut tout. Il ne revit jamais Monelle.
-
- * * * * *
-
-Longtemps il se demanda pourquoi elle était partie sans rien dire. Il
-pensa qu’elle n’avait pas voulu être triste de sa tristesse. Il se
-persuada qu’elle était allée vers d’autres enfants, qui avaient besoin
-d’elle. Avec sa petite lampe agonisante, elle était allée leur porter
-secours, le secours d’une flammèche rieuse dans la nuit. Peut-être
-avait-elle songé qu’il ne fallait pas l’aimer trop lui seul, afin de
-pouvoir aimer aussi d’autres petits inconnus. Peut-être l’aiguille
-avec son œil d’or ayant tiré le petit chariot de chair jusqu’au bout,
-jusqu’à l’extrême bout du sillon ourlé, Monelle était-elle devenue
-lasse de la route écrue de toile où trottaient ses mains. Sans doute
-elle avait voulu jouer éternellement. Et l’enfant n’avait point su le
-moyen du jeu éternel. Peut-être avait-elle désiré enfin voir ce qu’il y
-avait derrière la vieille muraille aveugle, dont tous les yeux étaient
-fermés, depuis les années, avec du ciment. Peut-être qu’elle allait
-revenir. Au lieu de dire «au revoir,—attends-moi,—sois sage!» pour
-qu’il épiât le bruit de petits pas dans le corridor et le cliquètement
-de toutes les clés dans les serrures, elle s’était tue, et viendrait,
-par surprise, dans son dos, mettre deux menottes tièdes sur ses
-yeux—ah oui!—et crierait: «coucou!» avec la voix de l’oisillon revenu
-près du feu.
-
- * * * * *
-
-Il se rappela le premier jour qu’il la vit, sautillant comme une frêle
-blancheur flamboyante toute secouée de rire. Et ses yeux étaient des
-yeux d’eau où les pensées se mouvaient comme des ombres de plantes. Là,
-au détour de la rue, elle était venue, bonnement. Elle avait ri, avec
-des éclats lents et plus lents, semblables à la vibration cessante
-d’une coupe de cristal. C’était au crépuscule d’hiver, et il y avait
-du brouillard; cette boutique était ouverte—ainsi. Le même soir, les
-mêmes choses autour, le même bourdon aux oreilles: l’année différente
-et l’attente. Il avançait avec précaution; toutes les choses étaient
-pareilles, comme la première fois; mais il l’attendait: n’était-ce pas
-une raison pour qu’elle vînt? Et il tendait sa pauvre main ouverte à
-travers le brouillard.
-
- * * * * *
-
-Cette fois, Monelle ne sortit pas de l’inconnu. Aucun petit rire
-n’agita la brume. Monelle était loin, et ne se souvenait plus du soir
-ni de l’année. Qui sait? Elle s’était glissée peut-être à la nuit dans
-la chambrette inhabitée, et le guettait derrière la porte avec un
-tressaillement doux. L’enfant marcha sans bruit, pour la surprendre.
-Mais elle n’était plus là. Elle allait revenir,—oh! oui,—elle allait
-revenir. Les autres enfants avaient eu assez de bonheur d’elle. C’était
-à son tour, maintenant. L’enfant entendit sa voix malicieuse murmurant:
-«Je suis sage aujourd’hui!» Petite parole disparue, lointaine, effacée
-comme une ancienne teinte, usée déjà par les échos du souvenir.
-
- * * * * *
-
-L’enfant s’assit patiemment. Là était le petit fauteuil d’osier, marqué
-de son corps, et le tabouret qu’elle aimait, et la petite glace plus
-chérie parce qu’elle était cassée, et la dernière chemisette qu’elle
-avait cousue, la chemisette «qui s’appelait Monelle», dressée, un peu
-gonflée, attendant sa maîtresse.
-
-Toutes les petites choses de la chambre l’attendaient. La table à
-ouvrage était restée ouverte. Le petit mètre dans sa boîte ronde
-allongeait sa langue verte, percée d’un anneau. La toile dépliée des
-mouchoirs se soulevait en petites collines blanches. Les pointes des
-aiguilles se dressaient derrière, semblables à des lances embusquées.
-Le petit dé de fer ouvragé était un chapeau d’armes abandonné. Les
-ciseaux ouvraient indolemment la gueule comme un dragon d’acier.
-Ainsi tout dormait dans l’attente. Le petit chariot de chair, souple
-et agile, ne circulait plus, versant sur ce monde enchanté sa tiède
-chaleur. Tout l’étrange petit château de travail sommeillait. L’enfant
-espérait. La porte allait s’ouvrir, doucement; la flammèche rieuse
-volèterait; les collines blanches s’étaleraient; les fines lances se
-choqueraient; le chapeau d’armes retrouverait sa tête rose; le dragon
-d’acier claquerait rapidement de la gueule, et le petit chariot de
-chair trottinerait partout, et la voix effacée dirait encore: «Je suis
-sage aujourd’hui!»—Est-ce que les miracles n’arrivent pas deux fois?
-
-
-
-
-_Patience de Monelle_
-
-
-
-
-PATIENCE DE MONELLE
-
-
-J’arrivai dans un lieu très étroit et obscur, mais parfumé d’une odeur
-triste de violettes étouffées. Et il n’y avait nul moyen d’éviter
-cet endroit, qui est comme un long passage. Et, tâtonnant autour de
-moi, je touchai un petit corps ramassé comme jadis dans le sommeil,
-et je frôlai des cheveux, et je passai la main sur une figure que je
-connaissais, et il me parut que la petite figure se fronçait sous mes
-doigts, et je reconnus que j’avais trouvé Monelle qui dormait seule en
-ce lieu obscur.
-
-Je m’écriai de surprise, et je lui dis, car elle ne pleurait ni ne
-riait:
-
-—O Monelle! es-tu donc venue dormir ici, loin de nous, comme une
-patiente gerboise dans le creux du sillon?
-
-Et elle élargit ses yeux et entr’ouvrit ses lèvres, comme autrefois,
-lorsqu’elle ne comprenait point, et qu’elle implorait l’intelligence
-de celui qu’elle aimait.
-
-—O Monelle, dis-je encore, tous les enfants pleurent dans la maison
-vide; et les jouets se couvrent de poussière, et la petite lampe s’est
-éteinte, et tous les rires qui étaient dans tous les coins se sont
-enfuis, et le monde est retourné au travail. Mais nous te pensions
-ailleurs. Nous pensions que tu jouais loin de nous, en un lieu où nous
-ne pouvons parvenir. Et voici que tu dors, nichée comme un petit animal
-sauvage, au-dessous de la neige que tu aimais pour sa blancheur.
-
-Alors elle parla, et sa voix était la même, chose étrange, en ce lieu
-obscur, et je ne pus m’empêcher de pleurer, et elle essuya mes larmes
-avec ses cheveux, car elle était très dénuée.
-
-—O mon chéri, dit-elle, il ne faut point pleurer; car tu as besoin de
-tes yeux pour travailler, tant qu’on vivra en travaillant, et les temps
-ne sont pas venus. Et il ne faut pas rester en ce lieu froid et obscur.
-
-Et je sanglotai alors et lui dis:
-
-—O Monelle, mais tu craignais les ténèbres?
-
-—Je ne les crains plus, dit-elle.
-
-—O Monelle, mais tu avais peur du froid comme de la main d’un mort?
-
-—Je n’ai plus peur du froid, dit-elle.
-
-—Et tu es toute seule ici, toute seule, étant enfant, et tu pleurais
-quand tu étais seule.
-
-—Je ne suis plus seule, dit-elle; car j’attends.
-
-—O Monelle, qui attends-tu, dormant roulée en ce lieu obscur?
-
-—Je ne sais pas, dit-elle; mais j’attends. Et je suis avec mon attente.
-
-Et je m’aperçus alors que tout son petit visage était tendu vers une
-grande espérance.
-
-—Il ne faut pas rester ici, dit-elle encore, en ce lieu froid et
-obscur, mon aimé; retourne vers tes amis.
-
-—Ne veux-tu point me guider et m’enseigner, Monelle, pour que j’aie
-aussi la patience de ton attente? Je suis si seul!
-
-—O mon aimé, dit-elle, je serais malhabile à t’enseigner comme
-autrefois, quand j’étais, disais-tu, une petite bête; ce sont des
-choses que tu trouveras sûrement par longue et laborieuse réflexion,
-ainsi que je les ai vues tout d’un coup pendant que je dors.
-
-—Es-tu nichée ainsi, Monelle, sans le souvenir de ta vie passée, ou
-te souviens-tu encore de nous?
-
-—Comment pourrais-je, mon aimé, t’oublier? Car vous êtes dans mon
-attente, contre laquelle je dors; mais je ne puis expliquer. Tu te
-rappelles, j’aimais beaucoup la terre, et je déracinais les fleurs pour
-les replanter; tu te rappelles, je disais souvent: «si j’étais un petit
-oiseau, tu me mettrais dans ta poche, quand tu partirais.» O mon aimé,
-je suis ici dans la bonne terre, comme une graine noire, et j’attends
-d’être petit oiseau.
-
-—O Monelle, tu dors avant de t’envoler très loin de nous.
-
-—Non, mon aimé, je ne sais si je m’envolerai; car je ne sais rien.
-Mais je suis roulée en ce que j’aimais, et je dors contre mon attente.
-Et avant de m’endormir, j’étais une petite bête, comme tu disais, car
-j’étais pareille à un vermisseau nu. Un jour nous avons trouvé ensemble
-un cocon tout blanc, tout soyeux, et qui n’était percé d’aucun trou.
-Méchant, tu l’as ouvert, et il était vide. Penses-tu que la petite bête
-ailée n’en était pas sortie? Mais personne ne peut savoir comment. Et
-elle avait dormi longtemps. Et avant de dormir elle avait été un petit
-ver nu; et les petits vers sont aveugles. Figure-toi, mon aimé (ce
-n’est pas vrai, mais voilà comme je pense souvent) que j’ai tissé mon
-petit cocon avec ce que j’aimais, la terre, les jouets, les fleurs,
-les enfants, les petites paroles, et le souvenir de toi, mon aimé;
-c’est une niche blanche et soyeuse, et elle ne me paraît pas froide ni
-obscure. Mais elle n’est peut-être pas ainsi pour les autres. Et je
-sais bien qu’elle ne s’ouvrira point, et qu’elle restera fermée comme
-le cocon d’autrefois. Mais je n’y serai plus, mon aimé. Car mon attente
-est de m’en aller, ainsi que la petite bête ailée; personne ne peut
-savoir comment. Et où je veux aller, je n’en sais rien; mais c’est
-mon attente. Et les enfants aussi, et toi, mon aimé, et le jour où on
-ne travaillera plus sur terre sont mon attente. Je suis toujours une
-petite bête, mon aimé; je ne sais pas mieux expliquer.
-
-—Il faut, il faut, dis-je, que tu sortes avec moi de ce lieu obscur,
-Monelle; car je sais que tu ne penses pas ces choses; et tu t’es cachée
-pour pleurer; et puisque je t’ai trouvée enfin toute seule, dormant
-ici, toute seule, attendant ici, viens avec moi, viens avec moi, hors
-de ce lieu obscur et étroit.
-
-—Ne reste pas, ô mon aimé, dit Monelle, car tu souffrirais beaucoup;
-et moi, je ne peux venir, car la maison que je me suis tissée est toute
-fermée, et ce n’est point ainsi que j’en sortirai.
-
-Alors Monelle mit ses bras autour de mon cou, et son baiser fut pareil,
-chose étrange, à ceux d’autrefois, et voilà pourquoi je pleurai encore,
-et elle essuya mes larmes avec ses cheveux.
-
-—Il ne faut pas pleurer, dit-elle, si tu ne veux m’affliger dans mon
-attente; et peut-être n’attendrai-je pas si longtemps. Ne sois donc
-plus désolé. Car je te bénis de m’avoir aidée à dormir dans ma petite
-niche soyeuse dont la meilleure soie blanche est faite de toi, et où
-je dors maintenant, roulée sur moi-même.
-
-Et comme autrefois, dans son sommeil, Monelle se pelotonna contre
-l’invisible et me dit: «Je dors, mon aimé.»
-
-Ainsi, je la trouvai; mais comment serai-je sûr de la retrouver dans ce
-lieu très étroit et obscur?
-
-
-
-
-_Le royaume de Monelle_
-
-
-
-
-LE ROYAUME DE MONELLE
-
-
-Je lisais cette nuit-là et mon doigt suivait les lignes et les mots;
-mes pensées étaient ailleurs. Et autour de moi tombait une pluie
-noire, oblique et acérée. Et le feu de ma lampe éclairait les cendres
-froides de l’âtre. Et ma bouche était pleine d’un goût de souillure et
-de scandale; car le monde me semblait obscur et mes lumières étaient
-éteintes. Et trois fois je m’écriai:
-
-«—Je voudrais tant d’eau bourbeuse pour étancher ma soif d’infamie.
-
-O je suis avec le scandaleux: tendez vos doigts vers moi!
-
-Il faut les frapper de boue, car ils ne me méprisent point.
-
-Et les sept verres pleins de sang m’attendront sur la table et la lueur
-d’une couronne d’or étincellera parmi.»
-
-Mais une voix retentit, qui ne m’était point étrangère, et le visage de
-celle qui parut ne m’était point inconnu. Et elle criait ces paroles:
-
-—Un royaume blanc! un royaume blanc! je connais un royaume blanc!
-
-Et je détournai la tête, et lui dis, sans surprise:
-
-—Petite tête menteuse, petite bouche qui ment, il n’est plus de rois
-ni de royaumes. Je désire vainement un royaume rouge: car le temps est
-passé. Et ce royaume-ci est noir, mais ce n’est point un royaume; car
-un peuple de rois ténébreux y agitent leurs bras. Et il n’y a nulle
-part dans le monde un royaume blanc, ni un roi blanc.
-
-Mais elle cria de nouveau ces paroles:
-
-—Un royaume blanc! un royaume blanc! je connais un royaume blanc!
-
-Et je voulus lui saisir la main; mais elle m’éluda.
-
-—Ni par la tristesse, dit-elle, ni par la violence. Cependant il y a
-un royaume blanc. Viens avec mes paroles; écoute.
-
-Et elle demeura silencieuse; et je me souvins.
-
-—Ni par le souvenir, dit-elle. Viens avec mes paroles; écoute.
-
-Et elle demeura silencieuse; et je m’entendis penser.
-
-—Ni par la pensée, dit-elle. Viens avec mes paroles; écoute.
-
-Et elle demeura silencieuse.
-
-Alors je détruisis en moi la tristesse de mon souvenir, et le désir
-de ma violence, et toute mon intelligence disparut. Et je restai dans
-l’attente.
-
-—Voici, dit-elle, et tu verras le royaume, mais je ne sais si tu y
-entreras. Car je suis difficile à comprendre, sauf pour ceux qui ne
-comprennent pas; et je suis difficile à saisir, sauf pour ceux qui ne
-saisissent plus; et je suis difficile à reconnaître, sauf pour ceux qui
-n’ont point de souvenir. En vérité, voici que tu m’as, et tu ne m’as
-plus. Écoute.
-
-Alors j’écoutai dans mon attente.
-
-Mais je n’entendis rien. Et elle secoua la tête et me dit:
-
-—Tu regrettes ta violence et ton souvenir, et la destruction n’en
-est point achevée. Il faut détruire pour obtenir le royaume blanc.
-Confesse-toi et tu seras délivré; remets entre mes mains ta violence
-et ton souvenir, et je les détruirai; car toute confession est une
-destruction.
-
-Et je m’écriai:
-
-—Je te donnerai tout, oui, je te donnerai tout. Et tu le porteras et
-tu l’anéantiras, car je ne suis plus assez fort.
-
-J’ai désiré un royaume rouge. Il y avait des rois sanglants qui
-affilaient leurs lames. Des femmes aux yeux noircis pleuraient sur des
-jonques chargées d’opium. Plusieurs pirates enterraient dans le sable
-des îles des coffres lourds de lingots. Toutes les prostituées étaient
-libres. Les voleurs croisaient les routes sous le blême de l’aube.
-Beaucoup de filles jeunes se gavaient de gourmandise et de luxure.
-Une troupe d’embaumeuses dorait des cadavres dans la nuit bleue. Les
-enfants désiraient des amours lointaines et des meurtres ignorés.
-Des corps nus jonchaient les dalles des étuves chaudes. Toutes choses
-étaient frottées d’épices ardentes et éclairées de cierges rouges. Mais
-ce royaume s’est enfoncé sous la terre, et je me suis éveillé au milieu
-des ténèbres.
-
-Et alors j’ai eu un royaume noir qui n’est pas un royaume: car il est
-plein de rois qui se croient des rois et qui l’obscurcissent de leurs
-œuvres et de leurs commandements. Et une sombre pluie le trempe nuit
-et jour. Et j’ai erré longtemps par les chemins, jusqu’à la petite
-lueur d’une lampe tremblante qui m’apparut au centre de la nuit. La
-pluie mouillait ma tête; mais j’ai vécu sous la petite lampe. Celle
-qui la tenait se nommait Monelle, et nous avons joué tous deux dans ce
-royaume noir. Mais un soir la petite lampe s’est éteinte, et Monelle
-s’est enfuie. Et je l’ai cherchée longtemps parmi ces ténèbres: mais je
-ne puis la retrouver. Et ce soir je la cherchais dans les livres; mais
-je la cherche en vain. Et je suis perdu dans le royaume noir; et je ne
-puis oublier la petite lueur de Monelle. Et j’ai dans la bouche un goût
-d’infamie.
-
- * * * * *
-
-Et sitôt que j’eus parlé, je sentis que la destruction s’était faite
-en moi, et mon attente s’éclaira d’un tremblement et j’entendis les
-ténèbres et sa voix disait:
-
-—Oublie toutes choses et toutes choses te seront rendues. Oublie
-Monelle et elle te sera rendue. Telle est la nouvelle parole. Imite le
-tout petit chien, dont les yeux ne sont pas ouverts et qui cherche à
-tâtons une niche pour son museau froid.
-
-Et celle qui me parlait cria:
-
-—Un royaume blanc! un royaume blanc! Je connais un royaume blanc!
-
-Et je fus accablé d’oubli, et mes yeux s’irradièrent de candeur.
-
-Et celle qui me parlait cria:
-
-—Un royaume blanc! un royaume blanc! Je connais un royaume blanc!
-
-Et l’oubli pénétra en moi et la place de mon intelligence devint
-profondément candide.
-
-Et celle qui me parlait cria encore:
-
-—Un royaume blanc! un royaume blanc! Je connais un royaume blanc!
-Voici la clef du royaume: dans le royaume rouge est un royaume noir;
-dans le royaume noir est un royaume blanc; dans le royaume blanc ...
-
-—Monelle, criai-je, Monelle! Dans le royaume blanc est Monelle!
-
-Et le royaume parut; mais il était muré de blancheur.
-
-Alors je demandai:
-
-—Et où est la clef du royaume?
-
-Mais celle qui me parlait demeura taciturne.
-
-
-
-
-_Résurrection de Monelle_
-
-
-
-
-RÉSURRECTION DE MONELLE
-
-
-Louvette me conduisit par un sillon vert jusqu’à la lisière du champ.
-La terre s’élevait plus loin, et à l’horizon une ligne brune coupait le
-ciel. Déjà les nuages enflammés penchaient vers le couchant. A la lueur
-incertaine du soir, je distinguai de petites ombres errantes.
-
-—Tout à l’heure, dit-elle, nous verrons s’allumer le feu. Et demain,
-ce sera plus loin. Et le jour suivant, plus loin. Car ils ne demeurent
-nulle part. Et ils n’allument qu’un feu en chaque endroit.
-
-—Qui sont-ils? demandai-je à Louvette?
-
-—On ne sait pas. Ce sont des enfants vêtus de blanc. Il y en a qui
-sont venus de nos villages. Et d’autres marchent depuis longtemps.
-
- * * * * *
-
-Nous vîmes briller une petite flamme qui dansait sur la hauteur.
-
-—Voilà leur feu, dit Louvette. Maintenant nous pourrons les trouver.
-Car ils séjournent la nuit où ils ont fait leur foyer, et le jour
-suivant ils quittent la contrée.
-
- * * * * *
-
-Et quand nous arrivâmes à la rête où brûlait la flamme, nous aperçûmes
-beaucoup d’enfants blancs autour du feu.
-
-Et parmi eux, semblant leur parler et les guider, je reconnus la petite
-vendeuse de lampes que j’avais rencontrée autrefois dans la cité noire
-et pluvieuse.
-
- * * * * *
-
-Elle se leva d’entre les enfants, et me dit:
-
-—Je ne vends plus les petites lampes menteuses qui s’éteignaient sous
-la pluie morne.
-
-Car les temps sont venus où le mensonge a pris la place de la vérité,
-où le travail misérable a péri.
-
-Nous avons joué dans la maison de Monelle; mais les lampes étaient des
-jouets et la maison un asile.
-
-Monelle est morte; je suis la même Monelle, et je me suis levée dans
-la nuit, et les petits sont venus avec moi, et nous irons à travers le
-monde.
-
-Elle se tourna vers Louvette:
-
-—Viens avec nous, dit-elle, et sois heureuse dans le mensonge.
-
-Et Louvette courut parmi les enfants et fut vêtue pareillement de blanc.
-
- * * * * *
-
-—Nous allons, reprit celle qui nous guidait, et nous mentons à tout
-venant afin de donner de la joie.
-
-Nos jouets étaient des mensonges, et maintenant les choses sont nos
-jouets.
-
-Parmi nous, personne ne souffre et personne ne meurt: nous disons
-que ceux-là s’efforcent de connaître la triste vérité, qui n’existe
-nullement. Ceux qui veulent connaître la vérité s’écartent et nous
-abandonnent.
-
-Au contraire, nous n’avons aucune foi dans les vérités du monde; car
-elles conduisent à la tristesse.
-
-Et nous voulons mener nos enfants vers la joie.
-
-Maintenant les grandes personnes pourront venir vers nous, et nous leur
-enseignerons l’ignorance et l’illusion.
-
-Nous leur montrerons les petites fleurs des champs, telles qu’ils ne
-les ont point vues; car chacune est nouvelle.
-
-Et nous nous étonnerons de tout pays que nous verrons; car tout pays
-est nouveau.
-
-Il n’y a point de ressemblances en ce monde, et il n’y a point de
-souvenirs pour nous.
-
-Tout change sans cesse, et nous nous sommes accoutumés au changement.
-
-Voilà pourquoi nous allumons un feu chaque soir dans un endroit
-différent; et autour du feu nous inventons pour le plaisir de l’instant
-les histoires des pygmées et des poupées vivantes.
-
-Et quand la flamme s’est éteinte, un autre mensonge nous saisit; et
-nous sommes joyeux de nous en étonner.
-
-Et le matin nous ne connaissons plus nos visages: car peut-être que les
-uns ont désiré apprendre la vérité et les autres ne se souviennent plus
-que du mensonge de la veille.
-
-Ainsi nous passons à travers les contrées, et on vient vers nous en
-foule et ceux qui nous suivent deviennent heureux.
-
-Alors que nous vivions dans la ville, on nous contraignait au même
-travail, et nous aimions les mêmes personnes; et le même travail nous
-lassait, et nous nous désolions de voir les personnes que nous aimions
-souffrir et mourir.
-
-Et notre erreur était de nous arrêter ainsi dans la vie, et, restant
-immobiles, de regarder couler toutes choses, ou d’essayer d’arrêter
-la vie et de nous construire une demeure éternelle parmi les ruines
-flottantes.
-
-Mais les petites lampes menteuses nous ont éclairé le chemin du bonheur.
-
-Les hommes cherchent leur joie dans le souvenir, et résistent à
-l’existence, et s’enorgueillissent de la vérité du monde, qui n’est
-plus vraie, étant devenue vérité.
-
-Ils s’affligent de la mort, qui n’est pourtant que l’image de leur
-science et de leurs lois immuables; ils se désolent d’avoir mal choisi
-dans l’avenir qu’ils ont calculé suivant des vérités passées, où ils
-choisissent avec des désirs passés.
-
-Pour nous, tout désir est nouveau et nous ne désirons que le moment
-menteur; tout souvenir est vrai, et nous avons renoncé à connaître la
-vérité.
-
-Et nous regardons le travail comme funeste, puisqu’il arrête notre vie
-et la rend semblable à elle-même.
-
-Et toute habitude nous est pernicieuse; car elle nous empêche de nous
-offrir entièrement aux mensonges nouveaux.
-
- * * * * *
-
-Telles furent les paroles de celle qui nous guidait.
-
-Et je suppliai Louvette de revenir avec moi chez ses parents; mais je
-vis bien dans ses yeux qu’elle ne me reconnaissait plus.
-
- * * * * *
-
-Toute la nuit je vécus dans un univers de songes et de mensonges et
-j’essayai d’apprendre l’ignorance et l’illusion et l’étonnement de
-l’enfant nouveau-né.
-
-Puis les petites flammes dansantes s’affaissèrent.
-
-Alors, dans la triste nuit, j’aperçus des enfants candides qui
-pleuraient, n’ayant pas encore perdu la mémoire.
-
-Et d’autres furent pris soudainement par la frénésie du travail, et ils
-coupaient des épis et les liaient en gerbes dans l’ombre.
-
-Et d’autres, ayant voulu connaître la vérité, tournèrent leurs petites
-figures pâles vers les cendres froides, et moururent frissonnants dans
-leurs robes blanches.
-
- * * * * *
-
-Mais quand le ciel rose palpita, celle qui nous guidait se leva et
-ne se souvint pas de nous, ni de ceux qui avaient voulu connaître la
-vérité, et elle se mit en marche, et beaucoup d’enfants blancs la
-suivirent.
-
-Et leur bande était joyeuse et ils riaient doucement de toutes choses.
-
-Et lorsque le soir arriva, ils bâtirent de nouveau leur feu de paille.
-
-Et de nouveau les flammes s’abaissèrent, et vers le milieu de la nuit
-les cendres devinrent froides.
-
- * * * * *
-
-Alors Louvette se souvint, et elle préféra aimer et souffrir, et elle
-vint près de moi avec sa robe blanche, et nous nous enfuîmes tous deux
-à travers la campagne.
-
-
-
-
-
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-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE MONELLE ***
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