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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le livre de Monelle - -Author: Marcel Schwob - -Release Date: October 27, 2016 [EBook #53374] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE MONELLE *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - - - - - LE LIVRE - - DE MONELLE - - - - - DU MÊME AUTEUR: - - - CŒUR DOUBLE, 1 vol 3.50 - LE ROI AU MASQUE D’OR, 1 vol 3.50 - MIMES, 1 vol 3.50 - - -_Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, - y compris la Suède et la Norvège._ - - - - - MARCEL SCHWOB - - _Le Livre - de Monelle_ - - - PARIS - - LÉON CHAILLEY, ÉDITEUR - - 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8 - - 1894 - - - - - Table des matières - - - I. PAROLES DE MONELLE 1 - - II. LES SŒURS DE MONELLE 36 - - Les crabes 38 - - La petite femme de Barbe-Bleue 55 - - La fille du Moulin 67 - - Bargette 83 - - Bûchette 101 - - Jeanie 115 - - Ilsée 127 - - Marjolaine 139 - - Cice 154 - - Morgane 167 - - Mandosiane 183 - - - III. MONELLE 199 - - Rencontre de Monelle 200 - - Monelle 213 - - Fuite de Monelle 227 - - Patience de Monelle 243 - - Le Royaume de Monelle 257 - - Résurrection de Monelle 271 - - - - - I - - _Paroles de Monelle_ - - -Monelle me trouva dans la plaine où j’errais et me prit par la main. - - * * * * * - -—N’aie point de surprise, dit-elle, c’est moi et ce n’est pas moi; - -Tu me retrouveras encore et tu me perdras; - -Encore une fois je viendrai parmi vous; car peu d’hommes m’ont vue et -aucun ne m’a comprise; - -Et tu m’oublieras et tu me reconnaîtras et tu m’oublieras. - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai des petites prostituées, et tu -sauras le commencement. - -Bonaparte le tueur, à dix-huit ans, rencontra sous les portes de fer du -Palais-Royal une petite prostituée. Elle avait le teint pâle et elle -grelottait de froid. Mais «il fallait vivre», lui dit-elle. Ni toi, ni -moi, nous ne savons le nom de cette petite que Bonaparte emmena, par -une nuit de novembre, dans sa chambre, à l’hôtel de Cherbourg. Elle -était de Nantes, en Bretagne. Elle était faible et lasse, et son amant -venait de l’abandonner. Elle était simple et bonne; sa voix avait un -son très doux. Bonaparte se souvint de tout cela. Et je pense qu’après, -le souvenir du son de sa voix l’émut jusqu’aux larmes et qu’il la -chercha longtemps, sans jamais plus la revoir, dans les soirées d’hiver. - -Car, vois-tu, les petites prostituées ne sortent qu’une fois de la -foule nocturne pour une tâche de bonté. La pauvre Anne accourut vers -Thomas de Quincey, le mangeur d’opium, défaillant dans la large rue -d’Oxford sous les grosses lampes allumées. Les yeux humides, elle -lui porta aux lèvres un verre de vin doux, l’embrassa et le câlina. -Puis elle rentra dans la nuit. Peut-être qu’elle mourut bientôt. Elle -toussait, dit de Quincey, le dernier soir que je l’ai vue. Peut-être -qu’elle errait encore dans les rues; mais, malgré la passion de sa -recherche, quoiqu’il bravât les rires des gens auxquels il s’adressait, -Anne fut perdue pour toujours. Quand il eut plus tard une maison -chaude, il songea souvent avec des larmes que la pauvre Anne aurait -pu vivre là près de lui; au lieu qu’il se la représentait malade, ou -mourante, ou désolée, dans la noirceur centrale d’un b ... de Londres, -et elle avait emporté tout l’amour pitoyable de son cœur. - -Vois-tu, elles poussent un cri de compassion vers vous, et vous -caressent la main avec leur main décharnée. Elles ne vous comprennent -que si vous êtes très malheureux; elles pleurent avec vous et vous -consolent. La petite Nelly est venue vers le forçat Dostoïevsky hors de -sa maison infâme, et, mourante de fièvre, l’a regardé longtemps avec -ses grands yeux noirs tremblants. La petite Sonia (elle a existé comme -les autres) a embrassé l’assassin Rodion après l’aveu de son crime. -«Vous vous êtes perdu!» a-t-elle dit avec un accent désespéré. Et, se -relevant soudain, elle s’est jetée à son cou, et l’a embrassé ... «Non, -il n’y a pas maintenant sur la terre un homme plus malheureux que toi!» -s’est-elle écriée dans un élan de pitié, et tout à coup elle a éclaté -en sanglots. - -Comme Anne et celle qui n’a pas de nom et qui vint vers le jeune et -triste Bonaparte, la petite Nelly s’est enfoncée dans le brouillard. -Dostoïevsky n’a pas dit ce qu’était devenue la petite Sonia, pâle et -décharnée. Ni toi ni moi nous ne savons si elle put aider jusqu’au bout -Raskolnikoff dans son expiation. Je ne le crois pas. Elle s’en alla -très doucement dans ses bras, ayant trop souffert et trop aimé. - -Aucune d’elles, vois-tu, ne peut rester avec vous. Elles seraient trop -tristes et elles ont honte de rester. Quand vous ne pleurez plus, elles -n’osent pas vous regarder. Elles vous apprennent la leçon qu’elles ont -à vous apprendre, et elles s’en vont. Elles viennent à travers le froid -et la pluie vous baiser au front et essuyer vos yeux et les affreuses -ténèbres les reprennent. Car elles doivent peut-être aller ailleurs. - -Vous ne les connaissez que pendant qu’elles sont compatissantes. Il -ne faut pas penser à autre chose. Il ne faut pas penser à ce qu’elles -ont pu faire dans les ténèbres. Nelly dans l’horrible maison, Sonia -ivre sur le banc du boulevard, Anne rapportant le verre vide chez le -marchand de vin d’une ruelle obscure, étaient peut-être cruelles et -obscènes. Ce sont des créatures de chair. Elles sont sorties d’une -impasse sombre pour donner un baiser de pitié sous la lampe allumée de -la grande rue. En ce moment, elles étaient divines. - -Il faut oublier tout le reste. - - * * * * * - -Monelle se tut et me regarda: - -Je suis sortie de la nuit, dit-elle, et je rentrerai dans la nuit. Car, -moi aussi, je suis une petite prostituée. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: - -J’ai pitié de toi, j’ai pitié de toi, mon aimé. - -Cependant je rentrerai dans la nuit; car il est nécessaire que tu me -perdes, avant de me retrouver. Et si tu me retrouves, je t’échapperai -encore. - -Car je suis celle qui est seule. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: - -Parce que je suis seule, tu me donneras le nom de Monelle. Mais tu -songeras que j’ai tous les autres noms. - -Et je suis celle-ci et celle-là, et celle qui n’a pas de nom. - -Et je te conduirai parmi mes sœurs, qui sont moi-même, et semblables à -des prostituées sans intelligence; - -Et tu les verras tourmentées d’égoïsme et de volupté et de cruauté et -d’orgueil et de patience et de pitié, ne s’étant point encore trouvées; - -Et tu les verras aller se chercher au loin; - -Et tu me trouveras toi-même et je me trouverai moi-même; et tu me -perdras et je me perdrai. - -Car je suis celle qui est perdue sitôt trouvée. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: - -En ce jour une petite femme te touchera de la main et s’enfuira; - -Parce que toutes choses sont fugitives; mais Monelle est la plus -fugitive. - -Et, avant que tu me retrouves, je t’enseignerai dans cette plaine, et -tu écriras le livre de Monelle. - - * * * * * - -Et Monelle me tendit une férule creusée où brûlait un filament rose. - -—Prends cette torche, dit-elle, et brûle. Brûle tout sur la terre et -au ciel. Et brise la férule et éteins-la quand tu auras brûlé, car rien -ne doit être transmis; - -Afin que tu sois le second narthécophore et que tu détruises par le feu -ce qui a été créé par le feu et que le feu descendu du ciel remonte au -ciel. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la destruction. - - * * * * * - -Voici la parole: Détruis, détruis, détruis. Détruis en toi-même, -détruis autour de toi. Fais de la place pour ton âme et pour les autres -âmes. - -Détruis tout bien et tout mal. Les décombres sont semblables. - -Détruis les anciennes habitations d’hommes et les anciennes habitations -d’âmes; les choses mortes sont des miroirs qui déforment. - -Détruis, car toute création vient de la destruction. - -Et pour la bonté supérieure il faut anéantir la bonté inférieure. Et -ainsi le nouveau bien paraît saturé de mal. - -Et pour imaginer un nouvel art, il faut briser l’art ancien. Et ainsi -l’art nouveau semble une sorte d’iconoclastie. - -Car toute construction est faite de débris, et rien n’est nouveau en -ce monde que les formes. - -Mais il faut détruire les formes. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la formation. - - * * * * * - -Le désir même du nouveau n’est que l’appétence de l’âme qui souhaite se -former. - -Et les âmes rejettent les formes anciennes ainsi que les serpents leurs -anciennes peaux. - -Et les patients collecteurs d’anciennes peaux de serpent attristent les -jeunes serpents parce qu’ils ont un pouvoir magique sur eux. - -Car celui qui possède les anciennes peaux de serpent empêche les jeunes -serpents de se transformer. - -Voilà pourquoi les serpents dépouillent leur corps dans le conduit -vert d’un fourré profond; et une fois l’an les jeunes se réunissent en -cercle pour brûler les anciennes peaux. - -Sois donc semblable aux saisons destructrices et formatrices. - -Bâtis ta maison toi-même et brûle-la toi-même. - -Ne jette pas de décombres derrière toi; que chacun se serve de ses -propres ruines. - -Ne construis point dans la nuit passée. Laisse tes bâtisses s’enfuir à -la dérive. - -Contemple de nouvelles bâtisses aux moindres élans de ton âme. - -Pour tout désir nouveau fais des dieux nouveaux. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai des dieux. - - * * * * * - -Laisse mourir les anciens dieux; ne reste pas assis, semblable à une -pleureuse auprès de leurs tombes; - -Car les anciens dieux s’envolent de leurs sépulcres; - -Et ne protège point les jeunes dieux en les enroulant de bandelettes; - -Que tout dieu s’envole, sitôt créé; - -Que toute création périsse, sitôt créée; - -Que l’ancien dieu offre sa création au jeune dieu afin qu’elle soit -broyée par lui; - -Que tout dieu soit dieu du moment. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai des moments. - - * * * * * - -Regarde toutes choses sous l’aspect du moment. - -Laisse aller ton moi au gré du moment. - -Pense dans le moment. Toute pensée qui dure est contradiction. - -Aime le moment. Tout amour qui dure est haine. - -Sois sincère avec le moment. Toute sincérité qui dure est mensonge. - -Sois juste envers le moment. Toute justice qui dure est injustice. - -Agis envers le moment. Toute action qui dure est un règne défunt. - -Sois heureux avec le moment. Tout bonheur qui dure est malheur. - -Aie du respect pour tous les moments, et ne fais point de liaisons -entre les choses. - -N’attarde pas le moment: tu lasserais une agonie. - -Vois: tout moment est un berceau et un cercueil: que toute vie et -toute mort te semblent étranges et nouvelles. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la vie et de la mort. - - * * * * * - -Les moments sont semblables à des bâtons mi-partie blancs et noirs; - -N’arrange point ta vie au moyen de dessins faits avec les moitiés -blanches. Car tu trouveras ensuite les dessins faits avec les moitiés -noires; - -Que chaque noirceur soit traversée par l’attente de la blancheur -future. - -Ne dis pas: je vis maintenant, je mourrai demain. Ne divise pas la -réalité entre la vie et la mort. Dis: maintenant je vis et je meurs. - -Épuise à chaque moment la totalité positive et négative des choses. - -La rose d’automne dure une saison; chaque matin, elle s’ouvre; tous les -soirs elle se ferme. - -Sois semblable aux roses: offre tes feuilles à l’arrachement des -voluptés, aux piétinements des douleurs. - -Que toute extase soit mourante en toi, que toute volupté désire mourir. - -Que toute douleur soit en toi le passage d’un insecte qui va -s’envoler. Ne te referme pas sur l’insecte rongeur. Ne deviens pas -amoureux de ces carabes noirs. - -Que toute joie soit en toi le passage d’un insecte qui va s’envoler. -Ne te referme pas sur l’insecte suceur. Ne deviens pas amoureux de ces -cétoines dorées. - -Que toute intelligence luise et s’éteigne en toi l’espace d’un éclair. - -Que ton bonheur soit divisé en fulgurations. Ainsi ta part de joie sera -égale à celle des autres. - -Aie la contemplation atomistique de l’univers. - -Ne résiste pas à la nature. N’appuie pas contre les choses les pieds -de ton âme. Que ton âme ne détourne point son visage comme le mauvais -enfant. - -Va en paix avec la lumière rouge du matin et la lueur grise du soir. -Sois l’aube mêlée au crépuscule. - -Mêle la mort avec la vie et divise-les en moments. - -N’attends pas la mort: elle est en toi. Sois son camarade et tiens-la -contre toi; elle est comme toi-même. - -Meurs de ta mort; n’envie pas les morts anciennes. Varie les genres de -mort avec les genres de vie. - -Tiens toute chose incertaine pour vivante, toute chose certaine pour -morte. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai des choses mortes. - - * * * * * - -Brûle soigneusement les morts, et répands leurs cendres aux quatre -vents du ciel. - -Brûle soigneusement les actions passées, et écrase les cendres; car le -phénix qui en renaîtrait serait le même. - -Ne joue pas avec les morts et ne caresse point leurs visages. Ne ris -pas d’eux et ne pleure pas sur eux: oublie-les. - -Ne te fie pas aux choses passées. Ne t’occupe point à construire de -beaux cercueils pour les moments passés: songe à tuer les moments qui -viendront. - -Aie de la méfiance pour tous les cadavres. - -N’embrasse pas les morts: car ils étouffent les vivants. - -Aie pour les choses mortes le respect qu’on doit aux pierres à bâtir. - -Ne souille pas tes mains le long des lignes usées. Purifie tes doigts -dans des eaux nouvelles. - -Souffle le souffle de ta bouche et n’aspire pas les haleines mortes. - -Ne contemple point les vies passées plus que ta vie passée. Ne -collectionne point d’enveloppes vides. - -Ne porte pas en toi de cimetière. Les morts donnent la pestilence. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai de tes actions. - - * * * * * - -Que toute coupe d’argile transmise s’effrite entre tes mains. Brise -toute coupe où tu auras bu. - -Souffle sur la lampe de vie que le coureur te tend. Car toute lampe -ancienne est fumeuse. - -Ne te lègue rien à toi-même, ni plaisir, ni douleur. - -Ne sois l’esclave d’aucun vêtement, ni d’âme, ni de corps. - -Ne frappe jamais avec la même face de la main. - -Ne te mire pas dans la mort; laisse emporter ton image dans l’eau qui -court. - -Fuis les ruines, et ne pleure pas parmi. - -Quand tu quittes tes vêtements le soir, déshabille-toi de ton âme de la -journée; mets-toi à nu à tous les moments. - -Toute satisfaction te semblera mortelle. Fouette-la en avant. - -Ne digère pas les jours passés: nourris-toi des choses futures. - -Ne confesse point les choses passées, car elles sont mortes; confesse -devant toi les choses futures. - -Ne descends pas cueillir les fleurs le long du chemin. Contente-toi de -toute apparence. Mais quitte l’apparence, et ne te retourne pas. - -Ne te retourne jamais: derrière toi accourt le halètement des flammes -de Sodome, et tu serais changé en statue de larmes pétrifiées. - - * * * * * - -Ne regarde pas derrière toi. Ne regarde pas trop devant toi. Si tu -regardes en toi, que tout soit blanc. - -Ne t’étonne de rien par la comparaison du souvenir; étonne-toi de tout -par la nouveauté de l’ignorance. - -Etonne-toi de toute chose; car toute chose est différente dans la vie -et semblable dans la mort. - -Bâtis dans les différences; détruis dans les similitudes. - - * * * * * - -Ne te dirige pas vers des permanences; elles ne sont ni sur terre ni au -ciel. - -La raison étant permanente, tu la détruiras, et tu laisseras changer ta -sensibilité. - -Ne crains pas de te contredire: il n’y a point de contradiction dans le -moment. - -N’aime pas ta douleur; car elle ne durera point. - -Considère tes ongles qui poussent, et les petites écailles de ta peau -qui tombent. - - * * * * * - -Sois oublieux de toutes choses. - -Avec un poinçon acéré tu t’occuperas à tuer patiemment tes souvenirs -comme l’ancien empereur tuait les mouches. - -Ne fais pas durer ton bonheur du souvenir jusqu’à l’avenir. - -Ne te souviens pas et ne prévois pas. - -Ne dis pas: je travaille pour acquérir; je travaille pour oublier. Sois -oublieux de l’acquisition et du travail. - -Lève-toi contre tout travail; contre toute activité qui excède le -moment, lève-toi. - -Que ta marche n’aille pas d’un bout à un autre; car il n’y a rien de -tel; mais que chacun de tes pas soit une projection redressée. - -Tu effaceras avec ton pied gauche la trace de ton pied droit. - -La main gauche doit ignorer ce que vient de faire la main droite. - -Ne te connais pas toi-même. - -Ne te préoccupe point de ta liberté: oublie-toi toi-même. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai de mes paroles. - -Les paroles sont des paroles tandis qu’elles sont parlées. - -Les paroles conservées sont mortes et engendrent la pestilence. - -Écoute mes paroles parlées et n’agis pas selon mes paroles écrites. - - * * * * * - -Ayant ainsi parlé dans la plaine, Monelle se tut et devint triste; car -elle devait rentrer dans la nuit. - - * * * * * - -Et elle me dit de loin: - -Oublie-moi et je te serai rendue. - - * * * * * - -Et je regardai par la plaine et je vis se lever les sœurs de Monelle. - - - - -II - -_Les sœurs de Monelle_ - - - - -_Les Crabes_ - - - - -LES CRABES - - -Par la petite haie qui entourait la maison grise d’éducation au sommet -de la falaise, un bras d’enfant se tendit avec un paquet noué d’une -faveur rose. - -—Prends ça d’abord, dit une voix de fillette. Fais attention: ça se -casse. Tu m’aideras après. - -Une fine pluie tombait également sur les creux du rocher, la crique -profonde, et criblait le remous des vagues au pied de la falaise. Le -mousse qui épiait à la clôture s’avança et dit tout bas: - -—Passe donc avant, dépêche-toi. - -La fillette cria: - -—Non, non, non! Je ne peux pas. Il faut cacher mon papier; je veux -emporter les affaires qui sont à moi. Egoïste! égoïste! va! Tu vois -bien que tu me fais mouiller! - -Le mousse tourna la bouche et empoigna le petit paquet. Le papier -trempé creva et dans la boue roulèrent des triangles de soie jaune -et violette frappés de fleurs, des bandelettes de velours, un petit -pantalon de poupée en batiste, un cœur d’or creux avec une charnière, -et une bobine neuve de fil rouge. La fillette passa sur la haie; elle -se piqua les mains aux brindillons durs, et ses lèvres tremblèrent. - -—Là, tu vois, dit-elle. Tu as été très entêté. Toutes mes choses sont -gâtées. - -Son nez remonta, ses sourcils se rapprochèrent, sa bouche se distendit, -et elle se mit à pleurer: - -—Laisse-moi, laisse-moi. Je ne veux plus de toi. Va-t’en. Tu me fais -pleurer. Je vais retourner avec Mademoiselle. - -Puis elle ramassa tristement ses étoffes. - -—Ma jolie bobine est perdue, dit-elle. Moi qui voulais broder la robe -de Lili! - - * * * * * - -Par la poche horriblement ouverte de sa courte jupe on voyait une -petite tête régulière de porcelaine avec une extraordinaire tignasse de -cheveux blonds. - -—Viens, lui souffla le mousse. Je suis sûr que ta Mademoiselle te -cherche déjà. - -Elle se laissa emmener en s’essuyant les yeux avec le revers d’une -menotte tachée d’encre. - -—Et quoi donc encore ce matin? demanda le mousse. Hier tu ne voulais -plus. - -—Elle m’a battue avec son manche à balai, dit la fillette en serrant -les lèvres. Battue et enfermée dans l’armoire à charbon, avec les -araignées et les bêtes. Quand je reviendrai, je mettrai le balai dans -son lit, je brûlerai sa maison avec le charbon et je la tuerai avec ses -ciseaux. Oui. (Elle mit sa bouche en pointe.) Oh! emmène-moi loin, que -je ne la revoie plus. J’ai peur de son nez pincé et de ses lunettes. -Je me suis bien vengée avant de m’en aller. Figure-toi qu’elle avait -le portrait de son papa et de sa maman, dans des choses de velours, -sur la cheminée. Des vieux; pas comme ma maman, à moi. Toi, tu ne peux -pas savoir. Je les ai barbouillés avec du sel d’oseille. Ils seront -affreux. C’est bien fait. Tu pourrais me répondre, au moins. - -Le mousse levait les yeux sur la mer. Elle était sombre et brumeuse. Un -rideau de pluie voilait toute la baie. On ne voyait plus les écueils -ni les balises. Par moments le linceul humide tissé de gouttelettes -filantes se trouait sur des paquets d’algues noires. - -—On ne pourra pas marcher cette nuit, dit le mousse. Il faudra aller -dans la cahute de la douane où il y a du foin. - -—Je ne veux pas, c’est sale! cria la fillette. - -—Tout de même, dit le mousse, As-tu envie de revoir ta Mademoiselle? - -—Égoïste! dit la fillette qui éclata en sanglots. Je ne savais pas que -tu étais comme ça. Si j’avais su, mon Dieu! moi qui ne te connaissais -pas! - -—Tu n’avais qu’à ne pas partir. Qui est-ce qui m’a appelé, l’autre -matin, quand je passais sur la route? - -—Moi? Oh! le menteur! Je ne serais pas partie si tu ne me l’avais pas -dit. J’avais peur de toi. Je veux m’en aller. Je ne veux pas coucher -dans du foin. Je veux mon lit. - -—Tu es libre, dit le mousse. - -Elle continua de marcher, en haussant les épaules. Après quelques -instants: - -—Si je veux bien, dit-elle, c’est parce que je suis mouillée, au moins. - - * * * * * - -La cahute s’étalait sur le versant de la mer, et les brins de chaume -dressés dans la terre du toit ruisselaient silencieusement. Ils -poussèrent la planche à l’entrée. Au fond était une sorte d’alcôve, -faite avec des couvercles de caisses et remplie de foin. - -La fillette s’assit. Le mousse lui enveloppa les pieds et les jambes -d’herbe sèche. - -—Ça pique, dit-elle. - -—Ça réchauffe, dit le mousse. - -Il s’assit près de la porte et guetta le temps. L’humidité le faisait -grelotter faiblement. - -—Tu n’as pas froid, au moins! dit la fillette. Après, tu seras malade, -et qu’est-ce que je ferai, moi! - -Le mousse secoua la tête. Ils restèrent sans parler. Malgré le ciel -couvert, on éprouvait le crépuscule. - -—J’ai faim, dit la fillette. Ce soir il y a de l’oie rôtie avec des -marrons chez Mademoiselle. Oh! Tu n’as pensé à rien, toi. J’avais -emporté des croûtes. Elles sont en bouillie. Tiens! - -Elle tendit la main. Ses doigts étaient collés dans une panade froide. - -—Je vais chercher des crabes, dit le mousse. Il y en a au bout des -Pierres-Noires. Je prendrai la barque de la douane, en bas. - -—J’aurai peur, toute seule. - -—Tu ne veux pas manger? - -Elle ne répondit rien. - -Le mousse secoua les brindilles collées à sa vareuse et se glissa -dehors. La pluie grise l’enveloppa. Elle entendit ses pas sucés dans la -boue. - - * * * * * - -Puis il y eut des rafales, et le grand silence rythmé de l’averse. -L’ombre vint, plus forte et plus triste. L’heure du dìner chez -Mademoiselle était passée. L’heure du coucher était passée. Là-bas, -sous les lampes d’huile suspendues, tout le monde dormait dans les -lits blancs bordés. Quelques mouettes crièrent la tempête. Le vent -tourbillonna et les lames canonnèrent dans les grands trous de la -falaise. Dans l’attente de son dîner la fillette s’endormit, puis se -réveilla. Le mousse devait jouer avec les crabes. Quel égoïste! Elle -savait bien que les bateaux flottent toujours sur l’eau. Les gens se -noient quand ils n’ont pas de bateau. - -—Il sera bien attrapé, quand il verra que je dors, se dit-elle. Je ne -lui répondrai pas un mot, je ferai semblant. Ce sera bien fait. - - * * * * * - -Vers le milieu de la nuit elle se trouva sous le feu d’une lanterne. Un -homme à caban pointu venait de la découvrir, blottie comme une souris. -Sa figure était luisante d’eau et de lumière ... - -—Où est la barque? dit-il. - -Et elle s’écria, dépitée: - -—Oh! j’étais sûre! il ne m’a pas trouvé de crabes et il a perdu le -bateau! - - - - -_La petite femme de Barbe-Bleue_ - - - - -LA PETITE FEMME DE BARBE-BLEUE - - -—Terrible, ça, dit la fillette, parce que ça saigne du sang blanc. - -Elle incisait avec ses ongles des têtes vertes de pavots. Son petit -camarade la regardait paisiblement. Ils avaient joué aux brigands -parmi les marronniers, bombardé les roses avec des marrons frais, -décapuchonné des glands nouveaux, posé le jeune chat qui miaulait sur -les planches de la palissade. Le fond du jardin obscur, où montait un -arbre fourchu, avait été l’île de Robinson. Une pomme d’arrosoir avait -servi de conque guerrière pour l’attaque des sauvages. Des herbes à -tête longue et noire, faites prisonnières, avaient été décapitées. -Quelques cétoines bleues et vertes, capturées à la chasse, soulevaient -lourdement leurs élytres dans le seau du puits. Ils avaient raviné le -sable des allées, à force d’y faire passer des armées, avec des bâtons -de parade. Maintenant, ils venaient de donner l’assaut à un tertre -herbu de la prairie. Le soleil couchant les enveloppait d’une glorieuse -lumière. - -Ils s’établirent sur les positions conquises, un peu las, et admirèrent -les lointaines brumes cramoisies de l’automne. - -—Si j’étais Robinson, dit-il, et toi Vendredi, et s’il y avait une -grande plage en bas, nous irions chercher des pieds de cannibales dans -le sable. - -Elle réfléchit et demanda: - -—Est-ce que Robinson battait Vendredi pour se faire obéir? - -—Je ne me rappelle plus, dit-il; mais ils ont battu les vilains vieux -Espagnols, et les sauvages du pays de Vendredi. - -—Je n’aime pas ces histoires, dit-elle: ce sont des jeux de garçon. Il -va faire nuit. Si nous jouions à des contes: nous aurions peur pour de -vrai. - -—Pour de vrai? - -—Tiens, crois-tu donc que la maison de l’Ogre, avec ses longues dents, -ne vient pas tous les soirs au fond du bois? - -Il la considéra et fit claquer ses mâchoires: - -—Et quand il a mangé les sept petites princesses, ça a fait _gnam, -gnam, gnam_. - -—Non, pas ça, dit-elle; on ne peut être que l’Ogre ou le Petit Poucet. -Personne ne sait le nom des petites princesses. Si tu veux, je vais -faire la Belle qui dort dans son château, et tu viendras me réveiller. -Il faudra m’embrasser très fort. Les princes embrassent terriblement, -tu sais. - -Il se sentit timide, et répondit: - -—Je crois qu’il est trop tard pour dormir dans l’herbe. La Belle était -sur son lit, dans un château entouré d’épines et de fleurs. - -—Alors jouons à Barbe-Bleue, dit-elle. Je vais être ta femme et tu me -défendras d’entrer dans la petite chambre. Commence: tu viens pour -m’épouser. «Monsieur, je ne sais ... Vos six femmes ont disparu d’une -façon mystérieuse. Il est vrai que vous avez une belle et grande barbe -bleue, et que vous demeurez dans un splendide château. Vous ne me ferez -pas de mal, jamais, jamais?» - -Elle l’implora du regard. - -—Là, maintenant, tu m’as demandée en mariage, et mes parents ont bien -voulu. Nous sommes mariés. Donne-moi toutes les clefs. «Et qu’est-ce -que c’est que cette jolie toute petite-là?» Tu vas faire la grosse voix -pour me défendre d’ouvrir. - -Là, maintenant, tu t’en vas et je désobéis tout de suite. «Oh! -l’horreur! six femmes assassinées!» Je m’évanouis, et tu arrives pour -me soutenir. Voilà. Tu reviens en Barbe-Bleue. Fais la grosse voix. -«Monseigneur, voici toutes les clefs que vous m’aviez confiées.» Tu me -demandes où est la petite clef. «Monseigneur, je ne sais: je n’y ai pas -touché.» Crie. «Monseigneur, pardonnez-moi, la voici: elle était tout -au fond de ma poche.» - -Alors tu vas regarder la clef. Il y avait du sang sur la clef? - -—Oui, dit-il, une tache de sang. - -—Je me rappelle, dit-elle. Je l’ai frottée, frottée, mais je n’ai pas -pu l’ôter. C’était le sang des six femmes? - -—Des six femmes. - -—Il les avait toutes tuées, hein, parce qu’elles entraient dans la -petite chambre? Comment les tuait-il? Il leur coupait la gorge, et il -les suspendait dans le cabinet noir? Et le sang coulait par leurs pieds -jusque sur le plancher? C’était du sang très rouge, rouge noir, pas -comme le sang des pavots quand je les griffe. On vous fait mettre à -genoux, pour vous couper la gorge, pas? - -—Je crois qu’il faut se mettre à genoux, dit-il. - -—Ça va être très amusant, dit-elle. Mais tu me couperas la gorge comme -pour de vrai? - -—Oui, mais, dit-il, Barbe-Bleue n’a pas pu la tuer. - -—Ça ne fait rien, dit-elle. Pourquoi Barbe-Bleue n’a-t-il pas coupé la -tête de sa femme? - -—Parce que ses frères sont venus. - -—Elle avait peur, pas? - -—Très peur. - -—Elle criait? - -—Elle appelait sœur Anne. - -—Moi, je n’aurais pas crié. - -—Oui mais, dit-il, Barbe-Bleue aurait eu le temps de te tuer. Sœur -Anne était sur la tour, pour regarder l’herbe qui verdoie. Ses frères, -qui étaient des mousquetaires très forts, sont arrivés au grand galop -de leurs chevaux. - -—Je ne veux pas jouer comme ça, dit la fillette. Ça m’ennuie. Puisque -je n’ai pas de sœur Anne, voyons. - -Elle se tourna gentiment vers lui: - -—Puisque mes frères ne viendront pas, dit-elle, il faut me tuer, mon -petit Barbe-Bleue, me tuer bien fort, bien fort! - -Elle se mit à genoux. Il saisit ses cheveux, les ramena en avant, et -leva la main. - -Lente, les yeux clos et les cils frémissants, le coin des lèvres agité -par un sourire nerveux, elle tendait le duvet de sa nuque, son cou, et -ses épaules voluptueusement rentrées au tranchant cruel du sabre de -Barbe-Bleue ... - -—Ou ... ouh! cria-t-elle, ça va me faire mal! - - - - -_La fille du Moulin_ - - - - -LA FILLE DU MOULIN - - -—Madge! - -La voix monta par l’ouverture carrée du plancher. Une énorme vis de -chêne poli traversait le toit rond et tournait avec un son rauque. La -grande aile de toile grise clouée sur son squelette de bois s’envolait -devant la lucarne parmi la poussière de soleil. Au-dessous, deux bêtes -de pierre semblaient lutter régulièrement, tandis que le moulin ahanait -et tremblait sur sa base. Toutes les cinq secondes, une ombre longue et -droite coupait la petite chambre. L’échelle qui montait jusqu’au faîte -intérieur était poudrée de farine. - -—Madge, viens-tu? reprit la voix. - -Madge avait appuyé sa main contre la vis de chêne. Un frottement -continu lui chatouillait la peau, tandis qu’elle regardait, un peu -penchée, la campagne plate. Le tertre du moulin s’y arrondissait comme -une tête rasée. Les ailes tournantes frôlaient presque l’herbe courte -où leurs images noires se poursuivaient sans jamais s’atteindre. Tant -d’ânes semblaient avoir gratté leurs dos au ventre du mur faiblement -cimenté que le crépi laissait voir les taches grises des pierres. Au -bas du monticule un sentier, creusé d’ornières desséchées, s’inclinait -jusque vers le large étang où se trempaient des feuilles rouges. - -—Madge, on s’en va! cria encore la voix. - -—Eh bien, allez-vous-en, dit Madge tout bas. - -La petite porte du moulin grinça. Elle vit trembler les deux oreilles -de l’âne qui tâtait l’herbe du sabot, avec précaution. Un gros sac -était affaissé sur son bât. Le vieux meunier et son garçon piquaient le -derrière de l’animal. Ils descendirent tous par le chemin creux. Madge -resta seule, sa tête passée dans la lucarne. - - * * * * * - -Comme ses parents l’avaient trouvée un soir, étendue dans son lit à -plat ventre, la bouche pleine de sable et de charbon, ils avaient -consulté des médecins. Leur avis fut d’envoyer Madge à la campagne, et -de lui fatiguer les jambes, le dos et les bras. Mais depuis qu’elle -était au moulin, elle s’enfuyait dès l’aurore sous le petit toit, d’où -elle considérait l’ombre tournoyante des ailes. - - * * * * * - -Tout à coup elle frémit de la pointe des cheveux aux talons. Quelqu’un -avait soulevé le loquet de la porte. - -—Qui est là? demanda Madge par l’ouverture carrée. - -Et elle entendit une faible voix: - -—Si l’on pouvait avoir un peu à boire: j’ai bien soif. - -Madge regarda à travers les échelons. C’était un vieux mendiant de -campagne. Il avait un pain dans son bissac. - -—Il a du pain, se dit Madge; c’est dommage qu’il n’ait pas faim. - -Elle aimait les mendiants, comme les crapauds, les limaces, et les -cimetières, avec une certaine horreur. - -Elle cria: - -—Attendez un peu! - -Puis descendit l’échelle, la face en avant. Quand elle fut en bas: - -—Vous êtes bien vieux, dit-elle—et vous avez si soif? - -—Oh! oui, ma bonne petite demoiselle, dit le vieil homme. - -—Les mendiants ont faim, reprit Madge avec résolution. Moi j’aime le -plâtre. Tenez. - -Elle arracha une croûte blanche de la muraille et la mâcha. Puis elle -dit: - -—Tout le monde est sorti. Je n’ai pas de verre. Il y a la pompe. - -Elle lui montra le manche recourbé. Le vieux mendiant se pencha. Tandis -qu’il aspirait le jet, la bouche au tuyau, Madge tira subtilement le -pain de son bissac et l’enfonça dans un tas de farine. - -Quand il se retourna, les yeux de Madge dansaient. - -—Par là, dit-elle, il y a le grand étang. Les pauvres peuvent y boire. - -—Nous ne sommes pas des bêtes, dit le vieil homme. - -—Non, reprit Madge, mais vous êtes malheureux. Si vous avez faim, -je vais voler un peu de farine et je vous en donnerai. Avec l’eau de -l’étang, ce soir, vous pourrez faire de la pâte. - -—De la pâte crue! dit le mendiant. On m’a donné un pain, merci bien, -mademoiselle. - -—Et que feriez-vous, si vous n’aviez pas de pain? Moi, si j’étais -aussi vieille, je me noierais. Les noyés doivent être très heureux. Ils -doivent être beaux. Je vous plains beaucoup, mon pauvre homme. - -—Dieu soit avec vous, bonne demoiselle, dit le vieil homme. Je suis -bien las. - -—Et vous aurez faim ce soir, lui cria Madge, pendant qu’il descendait -la pente du tertre. N’est-ce pas, brave homme, vous aurez faim? Il -faudra manger votre pain. Il faudra le tremper dans l’eau de l’étang, -si vos dents sont mauvaises. L’étang est très profond. - -Madge écouta jusqu’à ne plus entendre le bruit de ses pas. Elle tira -doucement le pain de la farine, et le regarda. C’était une miche noire -de village, maintenant tachée de blanc. - -—Pouah! dit-elle. Si j’étais pauvre, je volerais du pain blond dans -les belles boulangeries. - -Quand le maître meunier rentra, Madge était couchée sur le dos, la tête -dans la mouture. Elle serrait la miche sur sa taille, avec les deux -mains; et, les yeux proéminents, les joues gonflées, un bout de langue -violette entre les dents serrées, elle tâchait d’imiter l’image qu’elle -se faisait d’une personne noyée. - -Après qu’on eut mangé la soupe: - -—Maître, dit Madge, n’est-ce pas qu’autrefois, il y a longtemps, -longtemps, vivait dans ce moulin un géant énorme, qui faisait son pain -avec des os d’hommes morts? - -Le meunier dit: - -—C’est des contes. Mais sous la colline, il y a des chambres de -pierre qu’une société a voulu m’acheter, pour fouiller. Plus souvent je -démolirais mon moulin. Ils n’ont qu’à ouvrir les vieilles tombes, dans -leurs villes. Elles pourrissent assez. - -—Ça devait craquer, hein, des os de morts, dit Madge. Plus que votre -blé, maître! Et le géant faisait du très bon pain avec, très bon; et il -le mangeait—oui, il le mangeait. - -Le garçon Jean haussa les épaules. L’ahan du moulin s’était tu. Le vent -n’enflait plus les ailes. Les deux bêtes circulaires de pierre avaient -cessé de lutter. L’une pesait sur l’autre, silencieusement. - -—Jean m’a dit dans le temps, maître, reprit encore Madge, qu’on peut -retrouver les noyés avec un pain où on a mis du vif-argent. On fait un -petit trou dans la croûte et on verse. On jette le pain à l’eau, et il -s’arrête juste sur le noyé. - -—Est-ce que je sais, dit le meunier. C’est pas des occupations de -jeunes demoiselles. En voilà des histoires, Jean! - -—C’est mademoiselle Madge qui m’a demandé, répondit le garçon. - -—Moi je mettrais du plomb de chasse, dit Madge. Il n’y a pas de -vif-argent ici. Peut-être qu’on trouverait des noyés dans l’étang. - - * * * * * - -Devant la porte, elle attendit le crépuscule, son pain sous son -tablier, du petit plomb serré dans le poing. Le mendiant devait avoir -eu faim. Il s’était noyé dans l’étang. Elle ferait revenir son corps, -et, comme le géant, elle pourrait moudre de la farine et pétrir de la -pâte avec des os d’homme mort. - - - - -_Bargette_ - - - - -BARGETTE - - -A la jonction de ces deux canaux, il y avait une écluse haute et noire; -l’eau dormante était verte jusqu’à l’ombre des murailles; contre la -cabane de l’éclusier, en planches goudronnées, sans une fleur, les -volets battaient sous le vent; parla porte mi-ouverte, on voyait la -mince figure pâle d’une petite fille, les cheveux éparpillés, la robe -ramenée entre les jambes. Des orties s’abaissaient et se levaient -sur la marge du canal; il y avait une volée de graines ailées du -bas automne, et de petites bouffées de poussière blanche. La cabane -semblait vide; la campagne était morne; une bande d’herbe jaunâtre se -perdait à l’horizon. - -Comme la courte lumière du jour défaillait, on entendit le souffle du -petit remorqueur. Il parut au delà de l’écluse, avec le visage taché -de charbon du chauffeur qui regardait indolemment par sa porte de -tôle; et à l’arrière une chaîne se déroulait dans l’eau. Puis venait, -flottante et paisible, une barge brune, large et aplatie; elle portait -au milieu une maisonnette blanchement tenue, dont les petites vitres -était rondes et rissolées; des volubilis rouges et jaunes rampaient -autour des fenêtres, et sur les deux côtés du seuil il y avait des -auges de bois pleines de terre avec des muguets, du réséda et des -géraniums. - -Un homme, qui faisait claquer une blouse trempée sur le bord de la -barge, dit à celui qui tenait la gaffe: - -—Mahot, veux-tu casser la croûte en attendant l’écluse? - -—Ça va, répondit Mahot. - -Il rangea la gaffe, enjamba une pile creuse de corde roulée, et s’assit -entre les deux auges de fleurs. Son compagnon lui frappa sur l’épaule, -entra dans la maisonnette blanche, et rapporta un paquet de papier -gras, une miche longue et un cruchon de terre. Le vent fit sauter -l’enveloppe huileuse sur les touffes de muguet. Mahot la reprit et la -jeta vers l’écluse. Elle vola entre les pieds de la petite fille. - -—Bon appétit, là-haut, cria l’homme; nous autres, on dîne. - -Il ajouta: - -—L’Indien, pour vous servir, ma payse. Tu pourras dire aux copains que -nous avons passé par là. - -—Es-tu blagueur, Indien, dit Mahot. Laisse donc cette jeunesse. C’est -parce qu’il a la peau brune, mademoiselle; nous l’appelons comme ça sur -les chalands. - -Et une petite voix fluette leur répondit: - -—Où allez-vous, la barge? - -—On mène du charbon dans le Midi, cria l’Indien. - -—Où il y a du soleil? dit la petite voix. - -—Tant que ça a tanné le cuir au vieux, répondit Mahot. - -Et la petite voix reprit, après un silence: - -—Voulez-vous me prendre avec vous, la barge? - -Mahot s’arrêta de mâcher sa liche. L’Indien posa le cruchon pour rire. - -—Voyez donc—_la barge_! dit Mahot. Mademoiselle Bargette! Et ton -écluse? On verra ça demain matin. Le papa ne serait pas content. - -—On se fait donc vieux dans le patelin? demanda l’Indien. - -La petite voix ne dit plus rien, et la mince figure pâle rentra dans la -cabane. - -La nuit ferma les murailles du canal. L’eau verte monta le long -des portes d’écluse. On ne voyait plus que la lueur d’une chandelle -derrière les rideaux rouges et blancs, dans la maisonnette. Il y eut -des clapotis réguliers contre la quille, et la barge se balançait en -s’élevant. Un peu avant l’aube, les gonds grincèrent avec un roulement -de chaîne et l’écluse s’ouvrant, le bateau flotta plus loin, traîné -par le petit remorqueur au souffle épuisé. Comme les vitres rondes -reflétaient les premières nuées rouges, la barge avait quitté cette -campagne morne, où le vent froid souffle sur les orties. - -L’Indien et Mahot furent réveillés par le gazouillis tendre d’une -flûte qui parlerait et de petits coups piqués aux vitres. - -—Les moineaux ont eu froid, cette nuit, vieux, dit Mahot. - -—Non, dit l’Indien, c’est une moinette; la gosse de l’écluse. Elle est -là, parole d’honneur. Mince! - -Ils ne se tinrent pas de sourire. La petite fille était rouge d’aurore, -et elle dit de sa voix menue: - -—Vous m’aviez permis de venir demain matin. Nous sommes demain matin. -Je vais avec vous dans le soleil. - -—Dans le soleil? dit Mahot. - -—Oui, reprit la petite. Je sais. Où il y a des mouches vertes et des -mouches bleues, qui éclairent la nuit; où il y a des oiseaux grands -comme l’ongle qui vivent sur les fleurs; où les raisins montent après -les arbres; où il y a du pain dans les branches et du lait dans les -noix, et des grenouilles qui aboient comme les gros chiens et des ... -choses ... qui vont dans l’eau, des ... citrouilles—non—des bêtes -qui rentrent leurs têtes dans une coquille. On les met sur le dos. On -fait de la soupe avec. Des ... citrouilles. Non ... je ne sais plus ... -aidez-moi. - -—Le diable m’emporte, dit Mahot. Des tortues peut-être? - -—Oui, dit la petite fille. Des ... tortues. - -—Pas tout ça, dit Mahot. Et ton papa? - -—C’est papa qui m’a appris. - -—Trop fort, dit l’Indien. Appris quoi? - -—Tout ce que je dis, les mouches qui éclairent, les oiseaux et les -... citrouilles. Allez, papa était marin avant d’ouvrir l’écluse. Mais -papa est vieux. Il pleut toujours chez nous. Il n’y a que des mauvaises -plantes. Vous ne savez pas? J’avais voulu faire un jardin, un beau -jardin dans notre maison. Dehors, il y a trop de vent. J’aurais enlevé -les planches du parquet, au milieu; j’aurais mis de la bonne terre, -et puis de l’herbe, et puis des roses, et puis des fleurs rouges qui -se ferment la nuit, avec de beaux petits oiseaux, des rossignols, des -bruants, et des linots pour causer. Papa m’a défendu. Il m’a dit que ça -abîmerait la maison et que ça donnerait de l’humidité. Alors je n’ai -pas voulu d’humidité. Alors je viens avec vous pour aller là-bas. - -La barque flottait doucement. Sur les rives du canal, les arbres -fuyaient à la file. L’écluse était loin. On ne pouvait virer de bord. -Le remorqueur sifflait en avant. - -—Mais tu ne verras rien, dit Mahot. Nous n’allons pas en mer. Jamais -nous ne trouverons tes mouches, ni tes oiseaux, ni tes grenouilles. Il -y aura un peu plus de soleil—voilà tout.—Pas vrai, l’Indien? - -—Pour sûr, dit-il. - -—Pour sûr? répéta la petite fille. Menteurs! Je sais bien, allez. - -L’Indien haussa les épaules. - -—Faut pas mourir de faim, dit-il, tout de même. Viens manger ta soupe, -Bargette. - - * * * * * - -Et elle garda ce nom. Par les canaux gris et verts, froids et tièdes, -elle leur tint compagnie sur la barge, attendant le pays des miracles. -La barge longea les champs bruns, avec leurs pousses délicates: et -les arbrisseaux maigres commencèrent à remuer leurs feuilles; et -les moissons jaunirent, et les coquelicots se tendirent comme des -coupelles rouges vers les nuages. Mais Bargette ne devint pas gaie -avec l’été. Assise entre les auges de fleurs, tandis que l’Indien ou -Mahot menaient la gaffe, elle pensait qu’on l’avait trompée. Car bien -que le soleil jetât ses ronds joyeux sur le plancher par les petites -vitres rissolées, malgré les martins-pêcheurs qui croisaient sur l’eau, -et les hirondelles qui secouaient leur bec mouillé, elle n’avait pas -vu ses oiseaux qui vivent sur les fleurs, ni le raisin qui montait -aux arbres, ni les grosses noix pleines de lait, ni les grenouilles -pareilles à des chiens. - -La barge était arrivée dans le Midi. Les maisons sur les bords du canal -étaient feuillues et fleuries. Les portes étaient couronnées de tomates -rouges, et il y avait des rideaux de piments enfilés aux fenêtres. - -—C’est tout, dit un jour Mahot. On va bientôt débarquer le charbon et -revenir. Le papa sera content, hein? - -Bargette secoua la tête. - -Et le matin, le bateau étant à l’amarre, ils entendirent encore des -coups menus piqués aux vitres rondes: - -—Menteurs! cria une voix fluette. - -L’Indien et Mahot sortirent de la petite maison. Une mince figure pale -se tourna vers eux, sur la rive du canal; et Bargette leur cria de -nouveau, s’enfuyant derrière la côte: - -—Menteurs! Vous êtes tous des menteurs! - - - - -_Bûchette_ - - - - -BUCHETTE - - -Le père de Bûchette la menait au bois dès le point du jour, et elle -restait assise près de lui, tandis qu’il abattait les arbres. Bûchette -voyait la hache s’enfoncer et faire voler d’abord de maigres copeaux -d’écorce; souvent les mousses grises venaient ramper sur sa figure. -«Gare!» criait le père de Bûchette, quand l’arbre s’inclinait avec un -craquement qui semblait souterrain. Elle était un peu triste devant -le monstre allongé dans la clairière, avec ses branches meurtries et -ses rameaux blessés. Le soir, un cercle rougeâtre de meules de charbon -s’allumait dans l’ombre. Bûchette savait l’heure où il fallait ouvrir -le panier de jonc pour tendre à son père la cruche de grès et le -morceau de pain brun. Il s’étendait parmi les branchilles éclatées pour -mâcher lentement. Bûchette mangeait la soupe au retour. Elle courait -autour des arbres marqués, et si son père ne la regardait pas, elle se -cachait pour faire: «Hou!» - -Il y avait là une caverne noire qu’on appelait -Sainte-Marie-Gueule-de-Loup, pleine de ronces et sonore d’échos. -Haussée sur la pointe des pieds, Bûchette la considérait de loin. - -Un matin d’automne, les cimes fanées de la forêt encore brûlantes -d’aurore, Bûchette vit tressaillir une chose verte devant la -Gueule-de-Loup. Cette chose avait des bras et des jambes, et la tête -semblait d’une petite fille âgée autant que Bûchette elle-même. - -D’abord Bûchette eut peur d’approcher. Elle n’osait même pas appeler -son père. Elle pensait que c’était là une des personnes qui répondaient -dans la Gueule-de-Loup, lorsqu’on y parlait fort. Elle ferma les -yeux, craignant de remuer et d’attirer quelque attaque sinistre. Et, -penchant la tête, elle entendit un sanglot qui venait de par là. Cette -étrange petite fille verte pleurait. Alors Bûchette rouvrit les yeux, -et elle eut de la peine. Car elle voyait la figure verte, douce et -triste, mouillée de larmes, et deux petites mains vertes nerveuses se -pressaient sur la gorge de la fillette extraordinaire. - -—Elle est peut-être tombée dans de mauvaises feuilles, qui déteignent, -se dit Bûchette. - -Et, courageuse, elle traversa des fougères hérissées de crochets et de -vrilles, jusqu’à toucher presque la singulière figure. Des petits bras -verdoyants s allongèrent vers Bûchette parmi les ronces flétries. - -—Elle est pareille à moi, se dit Bûchette, mais elle a une drôle de -couleur. - -La créature verte pleurante était demi-vêtue par une sorte de tunique -faite de feuilles cousues. C’était vraiment une petite fille, qui avait -la teinte d une plante sauvage. Bûchette imaginait que ses pieds -étaient enracinés en terre. Mais elle les remuait très lestement. - -Bûchette lui caressa les cheveux et lui prit la main. Elle se laissa -emmener, toujours pleurante. Elle semblait ne pas savoir parler. - -—Hélas, mon Dieu! Une diablesse verte! cria le père de Bûchette, quand -il la vit venir.—D’où arrives-tu, petite, pourquoi es-tu verte? Tu ne -sais pas répondre? - -On ne pouvait savoir si la fille verte avait entendu. «Peut-être -qu’elle a faim,» dit-il. Et il lui offrit le pain et la cruche. Elle -tourna le pain dans ses mains et le jeta par terre; elle secoua la -cruche pour écouter le bruit du vin. - -Bûchette pria son père de ne pas laisser cette pauvre créature dans la -forêt, pendant la nuit. Les meules de charbon brillèrent une à une, au -crépuscule, et la fille verte regardait les feux en tremblant. Quand -elle entra dans la petite maison, elle s’enfuit devant la lumière. Elle -ne put s’accoutumer aux flammes, et poussait un cri, chaque fois qu’on -allumait la chandelle. - -En la voyant, la mère de Bûchette fit le signe de croix. «Dieu m’aide, -dit-elle, si c’est un démon; mais ce n’est point une chrétienne.» - -Cette fille verte ne voulut toucher ni le pain, ni le sel, ni le vin, -d’où il paraissait clairement qu’elle ne pouvait avoir été baptisée, ni -présentée à la communion. Le curé fut averti, et il passait le seuil -dans le moment où Bûchette offrait à la créature des fèves en gousse. - -Elle parut très joyeuse, et se mit à fendre aussitôt la tige avec ses -ongles, pensant trouver les fèves à l’intérieur. Et, déçue, elle se -remit à pleurer, jusqu’à ce que Bûchette lui eût ouvert une gousse. -Alors elle grignota les fèves en regardant le prêtre. - -Quoiqu’on fit venir le maître d’école, on ne put lui faire entendre -une parole humaine, ni prononcer un son articulé. Elle pleurait, riait, -ou poussait des cris. - -Le curé l’examina fort soigneusement, mais ne put découvrir sur son -corps aucune marque du démon. Le dimanche suivant, on la conduisit à -l’église, où elle ne manifesta point de signes d’inquiétude, sinon -qu’elle gémit quand elle fut mouillée d’eau bénite. Mais elle ne recula -pas devant l’image de la croix, et, passant ses mains sur les saintes -plaies et les déchirures d’épines, elle parut affligée. - -Les gens du village en eurent grande curiosité; quelques-uns de -la crainte; et, malgré l’avis du curé, on parla d’elle comme de la -«diablesse verte». - -Elle ne se nourrissait que de graines et de fruits; et toutes les fois -qu’on lui présentait les épis ou les rameaux, elle fendait la tige ou -le bois, et pleurait de désappointement. Bûchette ne parvint point à -lui apprendre en quel endroit il fallait chercher les grains de blé ou -les cerises, et sa déception était toujours semblable. - -Par imitation elle put bientôt porter du bois, de l’eau, balayer, -essuyer et même coudre, bien qu’elle maniât la toile avec une certaine -répulsion. Mais elle ne se résigna jamais à faire le feu, ou même à -s’approcher de l’âtre. - - * * * * * - -Cependant Bûchette grandissait, et ses parents voulurent la mettre -en service. Elle prit du chagrin, et le soir, sous les draps, elle -sanglotait doucement. La fille verte regardait piteusement sa petite -amie. Elle fixait les prunelles de Bûchette, le matin, et ses propres -yeux se remplissaient de larmes. Puis la nuit, quand Bûchette pleura, -elle sentit une main douce qui lui caressait les cheveux, une bouche -fraîche sur sa joue. - -Le terme s’approchait où Bûchette devait entrer en servitude. Elle -sanglotait maintenant, presque aussi lamentable que la créature verte, -le jour où on l’avait trouvée abandonnée devant la Gueule-de-Loup. - -Et le dernier soir, quand le père et la mère de Bûchette furent -endormis, la fille verte caressa les cheveux de la pleureuse et lui -prit la main. Elle ouvrit la porte, et allongea le bras dans la nuit. -De même que Bûchette l’avait conduite autrefois vers les maisons des -hommes, elle l’emmena par la main vers la liberté inconnue. - - - - -_Jeanie_ - - - - -JEANIE - - -L’amoureux de Jeanie était devenu matelot, et elle était seule, toute -seule. Elle écrivit une lettre et la scella de son petit doigt, et -la jeta dans la rivière, parmi les longues herbes rouges. Ainsi elle -irait jusqu’à l’Océan. Jeanie ne savait pas vraiment écrire; mais son -amoureux devait comprendre, puisque la lettre était d’amour. Et elle -attendit longtemps la réponse, venue de la mer; et la réponse ne vint -pas. Il n’y avait pas de rivière pour couler de lui jusqu’à Jeanie. - -Et un jour Jeanie partit à la recherche de son amoureux. Elle regardait -les fleurs d’eau et leurs tiges penchées; et toutes les fleurs -s’inclinaient vers lui. Et Jeanie disait en marchant: «Sur la mer il -y a un bateau—dans le bateau il y a une chambre—dans la chambre il -y a une cage—dans la cage il y a un oiseau—dans l’oiseau il y a un -cœur—dans le cœur il y a une lettre—dans la lettre il y a écrit: -J’AIME JEANIE.—J’aime Jeanie est dans la lettre, la lettre est dans le -cœur, le cœur est dans l’oiseau, l’oiseau est dans la cage, la cage est -dans la chambre, la chambre est dans le bateau, le bateau est très loin -sur la grande mer.» - -Et comme Jeanie ne craignait pas les hommes, les meuniers poussiéreux, -la voyant simple et douce, l’anneau d’or au doigt, lui offraient du -pain et lui permettaient de coucher parmi les sacs de farine, avec un -baiser blanc. - -Ainsi, elle traversa son pays de rochers fauves, et la contrée des -basses forêts, et les prairies plates qui entourent le fleuve près -des cités. Beaucoup de ceux qui hébergeaient Jeanie lui donnaient des -baisers; mais elle ne les rendait jamais—car les baisers infidèles que -rendent les amantes sont marqués sur leurs joues avec des traces de -sang. - - * * * * * - -Elle parvint dans la ville maritime où son amoureux s’était embarqué. -Sur le port, elle chercha le nom de son navire, mais elle ne put le -trouver: car le navire avait été envoyé dans la mer d Amérique, pensa -Jeanie. - -Des rues noires obliques descendaient aux quais des hauteurs de la -ville. Certaines étaient pavées, avec un ruisseau dans le milieu; -d’autres n’étaient que d’étroits escaliers faits de dalles anciennes. - -Jeanie aperçut des maisons peintes en jaune et en bleu, avec des têtes -de négresse et des images d’oiseaux à bec rouge. Le soir de grosses -lanternes se balancèrent devant les portes. On y voyait entrer des -hommes qui paraissaient ivres. - -Jeanie pensa que c’étaient les hôtelleries des matelots revenant du -pays des femmes noires et des oiseaux de couleur. Et elle eut un grand -désir d’attendre son amoureux dans une telle hôtellerie, qui avait -peut-être l’odeur du lointain Océan. - -Levant la tête, elle vit des figures blanches de femmes, appuyées aux -fenêtres grillées, où elles prenaient un peu de fraîcheur. Jeanie -poussa une double porte, et se trouva dans une salle carrelée, parmi -des femmes demi-nues, avec des robes roses. Au fond de l’ombre chaude -un perroquet faisait mouvoir lentement ses paupières. Il y avait encore -un peu de mousse dans trois gros verres étranglés, sur la table. - -Quatre femmes entourèrent Jeanie en riant, et elle en aperçut une -autre velue d’étoffe sombre, qui cousait dans une petite loge. - -—Elle est de la campagne, dit une des femmes. - -—Chut! dit une autre, faut rien dire. - -Et toutes ensemble lui crièrent: - -—Veux-tu boire, mignonne? - -Jeanie se laissa embrasser, et but dans un des verres étranglés. Une -grosse femme vit l’anneau. - -—Vous parlez, et c’est marié! - -Toutes ensemble reprirent: - -—T’es mariée, mignonne? - -Jeanie rougit, car elle ne savait si elle était vraiment mariée, ni -comment on devait répondre. - -—Je les connais, ces mariées, dit une femme. Moi aussi, quand j’étais -petite, quand j’avais sept ans, je n’avais pas de jupon. Je suis -allée toute nue au bois pour bâtir mon église—et tous les petits -oiseaux m’aidaient à travailler! Il y avait le vautour, pour arracher -la pierre, et le pigeon, avec son gros bec pour la tailler, et le -bouvreuil pour jouer de l’orgue. Voilà mon église de noces et ma messe. - -—Mais cette mignonne a son alliance, pas? dit la grosse femme. - -Et toutes ensemble crièrent: - -—Vrai, une alliance? - -Alors elles embrassèrent Jeanie l’une après l’autre, et la -caressèrent, et la firent boire, et on parvint à faire sourire la dame -qui cousait dans la petite loge. - -Cependant un violon jouait devant la porte et Jeanie s’était endormie. -Deux femmes la portèrent doucement sur un lit, dans une chambrette, par -un petit escalier. - -Puis toutes ensemble dirent: - -—Faut lui donner quelque chose. Mais quoi? - -Le perroquet se réveilla et jabota. - -—Je vas vous dire, expliqua la grosse. - -Et elle parla longuement à voix basse. Une des femmes s’essuya les -yeux. - -—C’est vrai, dit-elle, nous n’en avons pas eu; ça nous portera bonheur. - -—Pas? elle pour nous quatre, dit une autre. - -—On va demander à Madame de nous permettre, dit la grosse. - - * * * * * - -Et le lendemain, quand Jeanie s’en alla, elle avait à chaque doigt de -sa main gauche un anneau d’alliance. Son amoureux était bien loin; mais -elle frapperait à son cœur, pour y rentrer, avec ses cinq anneaux d’or. - - - - -_Ilsée_ - - - - -ILSÉE - - -Sitôt qu’elle fut assez haute, Ilsée eut coutume d’aller tous les -matins devant sa glace et de dire: «Bonjour, ma petite Ilsée.» Puis -elle baisait le verre froid et fronçait les lèvres. L’image semblait -venir seulement. Elle était très loin, en réalité. L’autre Ilsée, plus -pâle, qui se levait des profondeurs du miroir, était une prisonnière -à la bouche gelée. Ilsée la plaignait, car elle paraissait triste et -cruelle. Son sourire matinal était comme une aube blême encore teinte -de l’horreur nocturne. - -Cependant Ilsée l’aimait et lui parlait: «Personne ne te dit bonjour, -pauvre petite Ilsée. Embrasse-moi, tiens. Nous irons nous promener -aujourd’hui, Ilsée. Mon amoureux viendra nous chercher. Viens-t’en.» -Ilsée se détournait, et l’autre Ilsée, mélancolique, s’enfuyait vers -l’ombre lumineuse. - -Ilsée lui montrait ses poupées et ses robes. «Joue avec moi. -Habille-toi avec moi.» L’autre Ilsée, jalouse, élevait aussi vers -Ilsée des poupées plus blanches et des robes décolorées. Elle ne -parlait pas, et ne faisait que remuer les lèvres en même temps qu’Ilsée. - -Quelquefois Ilsée s’irritait, comme une enfant, contre la dame muette, -qui s’irritait à son tour. «Méchante, méchante Ilsée! criait-elle. -Veux-tu me répondre, veux-tu m’embrasser!» Elle frappait le miroir de -la main. Une étrange main, qui ne tenait à aucun corps, apparaissait -devant la sienne. Jamais Ilsée ne put atteindre l’autre Ilsée. - -Elle lui pardonnait durant la nuit; et heureuse de la retrouver, elle -sautait de son lit pour l’embrasser, en lui murmurant: «Bonjour, ma -petite Ilsée.» - - * * * * * - -Quand Ilsée eut un vrai fiancé, elle le mena devant sa glace et dit à -l’autre Ilsée: «Regarde mon amoureux, et ne le regarde pas trop. Il -est à moi, mais je veux bien te le faire voir. Après que nous serons -mariés, je lui permettrai de t’embrasser avec moi, tous les matins.» -Le fiancé se mit à rire. Ilsée dans le miroir sourit aussi. «N’est-ce -pas qu’il est beau et que je l’aime?» dit Ilsée. «Oui, oui,» répondit -l’autre Ilsée. «Si tu le regardes trop, je ne t’embrasserai plus, dit -Ilsée. Je suis aussi jalouse que toi, va. Au revoir, ma petite Ilsée.» - - * * * * * - -A mesure qu’Ilsée apprit l’amour, Ilsée dans le miroir devint plus -triste. Car son amie ne venait plus la baiser le matin. Elle la tenait -en grand oubli. Plutôt l’image de son fiancé courait, après la nuit -vers le réveil d’Ilsée. Pendant la journée, Ilsée ne voyait plus la -dame du miroir, tandis que son fiancé la regardait. «Oh! disait Ilsée, -tu ne penses plus à moi, vilain. C’est l’autre que tu regardes. Elle -est prisonnière; elle ne viendra jamais. Elle est jalouse de toi; mais -je suis plus jalouse qu’elle. Ne la regarde pas, mon aimé; regarde-moi. -Méchante Ilsée du miroir, je te défends de répondre à mon fiancé. Tu -ne peux pas venir; tu ne pourras jamais venir. Ne me le prends pas, -méchante Ilsée. Après que nous serons mariés, je lui permettrai de -t’embrasser avec moi. Ris, Ilsée. Tu seras avec nous.» - - * * * * * - -Ilsée devint jalouse de l’autre Ilsée. Si la journée baissait sans que -l’aimé fût venu: «Tu le chasses, tu le chasses, criait Ilsée, avec ta -mauvaise figure. Méchante, va-t’en, laisse-nous.» - -Et Ilsée cacha sa glace sous un linge blanc et fin. Elle souleva un -pan avant d’enfoncer le dernier petit clou. «Adieu, Ilsée,» dit-elle. - -Pourtant son fiancé continuait à sembler las. «Il ne m’aime plus, pensa -Ilsée; il ne vient plus, je reste seule, seule. Où est l’autre Ilsée? -Est-elle partie avec lui?» De ses petits ciseaux d’or, elle fendit -un peu la toile, pour regarder. Le miroir était couvert d’une ombre -blanche. «Elle est partie,» pensa Ilsée. - - * * * * * - -—Il faut, se dit Ilsée, être très patiente. L’autre Ilsée sera jalouse -et triste. Mon aimé reviendra. Je saurai l’attendre. - -Tous les matins, sur l’oreiller, près de son visage, il lui semblait le -voir, dans son demi-sommeil: «Oh! mon aimé, murmurait-elle, es-tu donc -revenu? Bonjour, bonjour, mon petit aimé.» Elle avançait la main et -touchait le drap frais. - -—Il faut, se dit encore Ilsée, être très patiente. - - * * * * * - -Ilsée attendit longtemps son fiancé. Sa patience se fondit en larmes. -Un brouillard humide enveloppait ses yeux. Des lignes mouillées -parcouraient ses joues. Toute sa figure se creusait. Chaque jour, -chaque mois, chaque année la flétrissait d’un doigt plus pesant. - -—Oh! mon aimé, dit Ilsée, je doute de toi. - -Elle coupa le linge blanc à l’intérieur du miroir, et, dans le cadre -pâle, apparut la glace, pleine de taches obscures. Le miroir était -sillonné de rides claires et, là où le tain s’était séparé du verre, on -voyait des lacs d’ombre. - -L’autre Ilsée vint au fond de la glace, vêtue de noir, comme Ilsée, le -visage amaigri, marqué par les signaux étranges du verre qui ne reflète -plus parmi le verre qui reflète. Et le miroir semblait avoir pleuré. - -—Tu es triste, comme moi, dit Ilsée. - -La dame du miroir pleura. Ilsée la baisa et dit: «Bonsoir, ma pauvre -Ilsée.» - -Et, entrant dans sa chambre, avec sa lampe à la main, Ilsée fut -surprise: car l’autre Ilsée, une lampe à la main, s’avançait vers elle, -le regard triste. Ilsée leva sa lampe au-dessus de sa tête et s’assit -sur son lit. Et l’autre Ilsée leva sa lampe au-dessus de sa tête et -s’assit près d’elle. - -—Je comprends bien, pensa Ilsée. La dame du miroir s’est délivrée. -Elle est venue me chercher. Je vais mourir. - - - - -_Marjolaine_ - - - - -MARJOLAINE - - -Après la mort de ses parents, Marjolaine resta dans leur petite maison -avec sa vieille nourrice. Ils lui avaient laissé un toit de chaume -bruni et le manteau de la grande cheminée. Car le père de Marjolaine -avait été conteur et bâtisseur de rêves. Quelque ami de ses belles -idées lui avait prêté sa terre pour construire, un peu d’argent pour -songer. Il avait longtemps mélangé diverses espèces d’argile avec des -poussières de métaux, afin de cuire un sublime émail. Il avait essayé -de fondre et de dorer d’étranges verreries. Il avait pétri des noyaux -de pâte dure percés de «lanternes», et le bronze refroidi s’irisait -comme la surface des mares. Mais il ne restait de lui que deux ou trois -creusets noircis, des plaques frustes d’airain bossuées de scories, et -sept grandes cruches décolorées au-dessus du foyer. Et de la mère de -Marjolaine, une fille pieuse de la campagne, il ne restait rien: car -elle avait vendu pour «l’argilier» même son chapelet d’argent. - - * * * * * - -Marjolaine grandit près de son père, qui portait un tablier vert, -dont les mains étaient toujours terreuses et les prunelles injectées -de feu. Elle admirait les sept cruches de la cheminée, enduites de -fumée, pleines de mystère, semblables à un arc-en-ciel creux et -ondulé. Morgiane eût fait sortir de la cruche sanglante un brigand -frotté d’huile, avec un sabre couvert par des fleurs de Damas. Dans -la cruche orangée, on pouvait, comme Aladdin, trouver des fruits de -rubis, des prunes d’améthyste, des cerises de grenat, des coings de -topaze, des grappes d’opale, et des baies de diamant. La cruche jaune -était remplie de poudre d’or que Camaralzaman avait cachée sous des -olives. On voyait un peu une des olives sous le couvercle, et le bord -du vase était luisant. La cruche verte devait être fermée par un grand -sceau de cuivre, marqué par le roi Salomon. L’âge y avait peint une -couche de vert-de-gris; car cette cruche habitait autrefois l’Océan, et -depuis plusieurs milliers d’années elle contenait un génie, qui était -prince. Une très jeune fille sage saurait briser l’enchantement à la -pleine lune, avec la permission du roi Salomon, qui a donné la voix aux -mandragores. Dans la cruche bleu clair, Giauharé avait enclos toutes -ses robes marines, tissées d’algues, gemmées d’aigues, et tachées de -la pourpre des coquillages. Tout le ciel du Paradis terrestre, et -les fruits riches de l’arbre, et les écailles enflammées du serpent, -et le glaive ardent de l’ange, étaient enfermés par la cruche bleu -sombre, pareille à l’énorme cupule azurée d’une fleur australe. Et la -mystérieuse Lilith avait versé tout le ciel du Paradis céleste dans -la dernière cruche: car elle se dressait, violette et rigide comme le -camail de l’évêque. - -Ceux qui ignoraient ces choses ne voyaient que sept vieilles cruches -décolorées, sur le manteau renflé de l’âtre. Mais Marjolaine savait -la vérité, par les contes de son père. Au feu d’hiver, parmi l’ombre -changeante des flammes du bois et de la chandelle, elle suivait des -yeux, jusqu’à l’heure où elle allait dormir, le grouillement des -merveilles. - -Cependant la huche à pain étant vide, avec la boîte à sel, la nourrice -implorait Marjolaine. «Marie-toi, disait elle, ma fleurette aimée: -votre mère pensait à Jean; veux-tu pas épouser Jean? Ma Jolaine, ma -Jolaine, quelle jolie mariée tu feras!» - -—La mariée de la Marjolaine a eu des chevaliers, dit la rêveuse; -j’aurai un prince. - -—Princesse Marjolaine, dit la nourrice, épousez Jean, tu le feras -prince. - -—Nenni, nourrice, dit la rêveuse; j’aime mieux filer. J’attends mes -diamants et mes robes pour un plus beau génie. Achète du chanvre et des -quenouilles et un fuseau poli. Nous aurons notre palais bientôt. Il est -pour le moment dans un désert noir d’Afrique. Un magicien l’habite, -couvert de sang et de poisons. Il verse dans le vin des voyageurs une -poudre brune qui les change en bêtes velues. Le palais est éclairé de -torches vives, et les nègres qui servent aux repas ont des couronnes -d’or. Mon prince tuera le magicien, et le palais viendra dans notre -campagne, et tu berceras mon enfant. - -—O Marjolaine, épouse Jean! dit la vieille nourrice. - -Marjolaine s’assit et fila. Patiemment elle tourna le fuseau, tordit -le chanvre, et le détordit. Les quenouilles s’amincissaient et se -regonflaient. Près d’elle Jean vint s’asseoir et l’admira. Mais elle -n’y prenait point garde. Car les sept cruches de la grande cheminée -étaient pleines de rêves. Pendant le jour elle croyait les entendre -gémir ou chanter. Quand elle s’arrêtait de filer, la quenouille ne -frémissait plus pour les cruches, et le fuseau cessait de leur prêter -ses bruissements. - -—O Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les -soirs. - -Mais au milieu de la nuit la rêveuse se levait. Comme Morgiane, elle -jetait contre les cruches des grains de sable, pour éveiller les -mystères. Et cependant le brigand continuait à dormir; les fruits -précieux ne cliquetaient pas, elle n’entendait pas couler la poudre -d’or, ni se froisser l’étoffe des robes, et le sceau de Salomon pesait -lourdement sur le prince enfermé. - -Marjolaine jetait un à un les grains de sable. Sept fois ils tintaient -contre la terre dure des cruches; sept fois le silence recommençait. - -—O Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les -matins. - - * * * * * - -Alors Marjolaine fronça le sourcil lorsqu’elle voyait Jean, et Jean ne -vint plus. Et la vieille nourrice fut trouvée morte, une aube, assez -souriante. Et Marjolaine mit une robe noire, une cornette sombre, et -continua de filer. - -Toutes les nuits elle se levait, et, comme Morgiane, elle jetait contre -les cruches des grains de sable pour éveiller les mystères. Et les -rêves dormaient toujours. - - * * * * * - -Marjolaine devint vieille en sa patience. Mais le prince emprisonné -sous le sceau du roi Salomon était toujours jeune, sans doute, ayant -vécu des milliers d’années. Une nuit de pleine lune, la rêveuse se -leva comme une assassine, et prit un marteau. Elle brisa furieusement -six cruches, et la sueur d’angoisse coulait de son front. Les vases -claquèrent et s’ouvrirent: ils étaient vides. Elle hésita devant la -cruche où Lilith avait versé le Paradis violet; puis elle l’assassina -comme les autres. Parmi les débris roula une rose sèche et grise de -Jéricho. Quand Marjolaine voulut la faire fleurir, elle s’éparpilla en -poussière. - - - - -_Cice_ - - - - -CICE - - -Cice replia ses jambes dans son petit lit et tendit l’oreille contre -le mur. La fenêtre était pâle. Le mur vibrait et semblait dormir avec -une respiration étouffée. Le petit jupon blanc s’était gonflé sur la -chaise, d’où deux bas pendaient ainsi que des jambes noires molles et -vides. Une robe marquait mystérieusement le mur comme si elle avait -voulu grimper jusqu’au plafond. Les planches du parquet criaient -faiblement dans la nuit. Le pot à eau était pareil à un crapaud blanc, -accroupi dans la cuvette et humant l’ombre. - -—Je suis trop malheureuse, dit Cice. Et elle se mit à pleurer dans son -drap. Le mur soupira plus fort; mais les deux jambes noires restèrent -inertes, et la robe ne continua pas de grimper, et le crapaud blanc -accroupi ne ferma pas sa gueule humide. - -Cice dit encore: - -—Puisque tout le monde m’en veut, puisqu’on n’aime que mes sœurs ici, -puisqu’on m’a laissé aller me coucher pendant le dîner, je m’en irai, -oui, je m’en irai très loin. Je suis une Cendrillon, voilà ce que je -suis. Je leur montrerai bien, moi. J’aurai un prince, moi; et elles -n’auront personne, absolument personne. Et je viendrai dans ma belle -voiture, avec mon prince; voilà ce que je ferai. Si elles sont bonnes, -dans ce temps-là, je leur pardonnerai. Pauvre Cendrillon, vous verrez -qu’elle est meilleure que vous, allez. - -Son petit cœur grossit encore, pendant qu’elle enfilait ses bas et -qu’elle nouait son jupon. La chaise vide resta au milieu de la chambre, -abandonnée. - -Cice descendit doucement à la cuisine, et pleura de nouveau, -agenouillée devant l’âtre, les mains plongées dans les cendres. - -Le bruit régulier d’un rouet la fît retourner. Un corps tiède et velu -frôla ses jambes. - -—Je n’ai pas de marraine, dit Cice, mais j’ai mon chat. Pas? - -Elle tendit ses doigts, et il les lécha lentement, comme avec une -petite râpe chaude. - -—Viens, dit Cice. - -Elle poussa la porte du jardin, et il y eut un grand souffle de -fraîcheur. Une tache sombrement verdâtre marquait la pelouse; le grand -sycomore frémissait, et des étoiles paraissaient suspendues entre les -branches. Le potager était clair, au delà des arbres, et des cloches à -melons luisaient. - -Cice rasa deux bouquets d’herbes longues, qui la chatouillèrent -finement. Elle courut parmi les cloches où voltigeaient de courtes -lueurs. - -—Je n’ai pas de marraine: sais-tu faire une voiture, chat? dit-elle. - -La petite bête bâilla vers le ciel où des nuages gris chassaient. - -—Je n’ai pas encore de prince, dit Cice. Quand viendra-t-il? - -Assise près d’un gros chardon violacé, elle regarda la haie du potager. -Puis elle ôta une de ses pantoufles, et la jeta de toutes ses forces, -par-dessus les groseillers La pantoufle tomba sur la grand’route. - -Cice caressa le chat et dit: - -—Écoute, chat. Si le prince ne me rapporte pas ma pantoufle, je -t’achèterai des bottes et nous voyagerons pour le trouver. C’est un -très beau jeune homme. Il est habillé de vert, avec des diamants. Il -m’aime beaucoup, mais il ne m’a jamais vue. Tu ne seras pas jaloux. -Nous demeurerons ensemble, tous les trois. Je serai plus heureuse que -Cendrillon, parce que j’ai été plus malheureuse. Cendrillon allait au -bal tous les soirs, et on lui donnait des robes très riches. Moi, je -n’ai que toi, mon petit chat chéri. - -Elle embrassa son museau de maroquin mouillé. Le chat jeta un faible -miaulement et passa une patte sur son oreille. Puis il se lécha et -ronronna. - -Cice cueillit des groseilles vertes. - -—Une pour moi, une pour mon prince, une pour toi. Une pour mon prince, -une pour toi, une pour moi. Une pour loi, une pour moi, une pour mon -prince. Voilà comme nous vivrons. Nous partagerons tout pour nous -trois, et nous n’aurons pas de sœurs méchantes. - - * * * * * - -Les nuages gris s’étaient amassés dans le ciel. Une bande blême -s’élevait vers l’Orient. Les arbres se baignaient dans une pénombre -livide. Tout à coup une bouffée de vent glacé secoua le jupon de Cice. -Les choses frissonnèrent. Le chardon violet s’inclina deux ou trois -fois. Le chat fit le gros dos et hérissa tous ses poils. - -Cice entendit au loin sur la route une rumeur grinçante de roues. - -Un feu terne courut aux cimes balancées des arbres et le long du toit -de la petite maison. - -Puis le roulement s’approcha. Il y eut des hennissements de chevaux, et -un murmure confus de voix d’hommes. - -—Écoute, chat, dit Cice. Écoute. Voilà une grande voiture qui arrive. -C’est la voiture de mon prince. Vite, vite: il va m’appeler. - -Une pantoufle de cuir mordoré vola par-dessus les groseilliers, et -tomba au milieu des cloches. - -Cice courut vers la barrière d’osier, et l’ouvrit. - -Une voiture longue et obscure avançait pesamment. Le bicorne du -cocher était éclairé par un rayon rouge. Deux hommes noirs marchaient -de chaque côté des chevaux. L’arrière-train de la voiture était bas -et oblong comme un cercueil. Une odeur fade flottait dans la brise -d’aurore. - -Mais Cice ne comprit rien de tout cela. Elle ne voyait qu’une chose: la -voiture merveilleuse était là. Le cocher du prince était coiffé d’or. -Le coffre lourd était plein des joyaux de noces. Ce parfum terrible et -souverain l’enveloppait de royauté. - -Et Cice tendit les bras en criant: - -—Prince, emmenez-moi, emmenez-moi! - - - - -_Morgane_ - - - - -MORGANE - - -La princesse Morgane n’aimait personne. Elle avait une candeur -froide, et vivait parmi les fleurs et les miroirs. Elle piquait dans -ses cheveux des roses rouges et se regardait. Elle ne voyait aucune -jeune fille ni aucun jeune homme parce qu’elle se mirait dans leurs -regards. Et la cruauté ou la volupté lui étaient inconnues. Ses -cheveux noirs descendaient autour de son visage comme des vagues -lentes. Elle désirait s’aimer elle-même: mais l’image des miroirs avait -une frigidité calme et lointaine, et l’image des étangs était morne et -pâle, et l’image des rivières fuyait en tremblant. - -La princesse Morgane avait lu dans les livres l’histoire du miroir de -Blanche-Neige qui savait parler et lui annonça son égorgement, et le -conte du miroir d’Ilsée, d’où sortit une autre Ilsée qui tua Ilsée, -et l’aventure du miroir nocturne de la ville de Milet qui faisait -s’étrangler les Milésiennes à la nuit levante. Elle avait vu la -peinture mystérieuse où le fiancé a étendu un glaive devant sa fiancée, -parce qu’ils se sont rencontrés eux-mêmes dans la brume du soir: car -les doubles menacent la mort. Mais elle ne craignait pas son image, -puisque jamais elle ne s’était rencontrée, sinon candide et voilée, non -cruelle et voluptueuse, elle-même pour elle-même. Et les lames polies -d’or vert, les lourdes nappes de vif-argent ne montraient point Morgane -à Morgane. - -Les prêtres de son pays étaient géomanciens et adorateurs du feu. -Ils disposèrent le sable dans la boîte carrée, et y tracèrent les -lignes; ils calculèrent au moyen de leurs talismans de parchemin, ils -firent le miroir noir avec de l’eau mélangée de fumée. Et le soir -Morgane se rendit vers eux, et elle jeta dans le feu trois gâteaux -d’offrande. «Voici», dit le géomancien; et il montra le miroir noir -liquide. Morgane regarda: et d’abord une vapeur claire traîna par la -surface, puis un cercle coloré bouillonna, puis une image s’éleva et -courut légèrement. C’était une maison blanche cubique avec de longues -fenêtres; et sous la troisième fenêtre pendait un grand anneau de -bronze. Et tout autour de la maison régnait le sable gris. «Ceci est -l’endroit, dit le géomancien, où se trouve le véritable miroir; mais -notre science ne peut le fixer ni l’expliquer.» - -Morgane s’inclina et jeta dans le feu trois nouveaux gâteaux -d’offrande. Mais l’image vacilla, et s’obscurcit; la maison blanche -s’enfonça, et Morgane regarda vainement le miroir noir. - -Et, au jour suivant, Morgane désira faire un voyage. Car il lui -semblait avoir reconnu la couleur morne du sable, et elle se dirigea -vers l’Occident. Son père lui donna une caravane choisie, avec des -mules à clochettes d’argent, et on la portait dans une litière dont les -parois étaient des miroirs précieux. - -Ainsi elle traversa la Perse, et elle examinait les hôtelleries -isolées, tant celles qui sont bâties près des puits et où passent les -troupes de voyageurs, que les maisons décriées où les femmes chantent -la nuit et battent des pièces de métal. - -Et près des confins du royaume de Perse elle vit beaucoup de maisons -blanches, cubiques, aux fenêtres longues; mais l’anneau de bronze n’y -était point pendu. Et on lui dit que l’anneau se trouverait au pays -chrétien de Syrie, à l’Occident. - -Morgane passa les rives plates du fleuve qui environne la contrée des -plaines humides, où croissent des forêts de réglisse. Il y avait des -châteaux creusés dans une seule pierre étroite, qui était posée sur -la pointe extrême; et les femmes assises au soleil sur le passage de -la caravane avaient des torsades de crin roux autour du front. Et là -vivent ceux qui mènent des troupeaux de chevaux, et portent des lances -à pointe d’argent. - -Et plus loin est une montagne sauvage habitée par des bandits qui -boivent l’eau-de-vie de blé en l’honneur de leurs divinités. Ils -adorent des pierres vertes de forme étrange, et se prostituent les uns -aux autres parmi des cercles de buissons enflammés. Morgane eut horreur -d’eux. - -Et plus loin est une cité souterraine d’hommes noirs qui ne sont -visités par leurs dieux que pendant leur sommeil. Ils mangent les -fibres du chanvre, et se couvrent le visage avec de la poudre de craie. -Et ceux qui s’enivrent avec le chanvre pendant la nuit fendent le cou -de ceux qui dorment, afin de les envoyer vers les divinités nocturnes. -Morgane eut horreur d’eux. - -Et plus loin s’étend le désert de sable gris, où les plantes et les -pierres sont pareilles au sable. Et à l’entrée de ce désert Morgane -trouva l’hôtellerie de l’anneau. - -Elle fît arrêter sa litière, et les muletiers déchargèrent les mules. -C’était une maison ancienne, bâtie sans l’aide du ciment; et les -blocs de pierre étaient blanchis par le soleil. Mais le maître de -l’hôtellerie ne put lui parler du miroir: car il ne le connaissait -point. - -Et le soir, après qu’on eut mangé les galettes minces, le maître dit à -Morgane que cette maison de l’anneau avait été dans les temps anciens -la demeure d’une reine cruelle. Et elle fut punie de sa cruauté. Car -elle avait ordonné de couper la tête à un homme religieux qui vivait -solitaire au milieu de l’étendue de sable et faisait baigner les -voyageurs avec de bonnes paroles dans l’eau du fleuve. Et aussitôt -après cette reine périt, avec toute sa race. Et la chambre de la reine -fut murée dans sa maison. Le maître de l’hôtellerie montra à Morgane la -porte bouchée par des pierres. - -Puis les voyageurs de l’hôtellerie se couchèrent dans les salles -carrées et sous l’auvent. Mais vers le milieu de la nuit, Morgane -éveilla ses muletiers, et fit enfoncer la porte murée. Et elle entra -par la brèche poussiéreuse, avec un flambeau de fer. - -Et les gens de Morgane entendirent un cri, et suivirent la princesse. -Elle était agenouillée au milieu de la chambre murée, devant un plat -de cuivre battu rempli de sang, et elle le regardait ardemment. Et le -maître de l’hôtellerie leva les bras: car le sang du bassin n’était pas -tari dans la chambre close depuis que la reine cruelle y avait fait -placer une tête coupée. - - * * * * * - -Personne ne sait ce que la princesse Morgane vit dans le miroir -de sang. Mais sur la route du retour ses muletiers furent trouvés -assassinés, un à un, chaque nuit, leur face grise tournée vers le -ciel, après qu’ils avaient pénétré dans sa litière. Et on nomma cette -princesse Morgane la Rouge, et elle fut une fameuse prostituée et une -terrible égorgeuse d’hommes. - - - - -_Mandosiane_ - - - - -MANDOSIANE - - -Lilly et Nan étaient servantes de ferme. Elles portaient l’eau du -puits, l’été, par le sentier à peine frayé dans les blés mûrs; -et l’hiver, qu’il fait froid, et que les glacillons pendillent -aux fenêtres, Lilly venait coucher avec Nan. Pelotonnées sous les -couvertures, elles écoutaient le vent huer. Elles avaient toujours des -pièces blanches dans leurs poches, et guimpes fines à rubans cerise; -blondes pareillement, et ricassières. Tous les soirs elles mettaient -au coin de l’âtre un baquet de belle eau fraîche; où aussi elles -trouvaient, disait-on, au saut du lit, les pièces d’argent qu’elles -faisaient sonner dans leurs doigts. Car les «pixies» en jetaient au -baquet après s’y être baignées. Mais Nan, ni Lilly, ni personne, -n’avait vu de «pixies», sinon que, dans les contes et ballades, -ce sont quelques méchantes petites choses noires avec des queues -tourbillonnantes. - -Une nuit, Nan oublia de tirer de l’eau; d’autant qu’on était en -décembre, et que la chaîne rouillée du puits était enduite de glace. -Comme elle dormait, les mains sur les épaules de Lilly, soudain elle -fut pincée aux bras et aux mollets, et les cheveux de sa nuque furent -cruellement tirés. Elle s’éveilla en pleurant: «Demain je serai noire -et bleue!» Et elle dit à Lilly: «Serre-moi, serre-moi: je n’ai pas mis -le baquet de belle eau fraîche; mais je ne sortirai pas de mon lit, -malgré tous les «pixies» du Devonshire.» Alors la bonne petite Lilly -l’embrassa, se leva, tira de l’eau, et plaça le baquet au coin de -l’âtre. Quand elle se recoucha, Nan était endormie. - - * * * * * - -Et dans son sommeil la petite Lilly eut un rêve. Il lui sembla qu’une -reine, vêtue de feuilles vertes, avec une couronne d’or sur la tête, -s’approchait de son lit, la touchait et lui parlait. Elle disait: «Je -suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me chercher.» Et elle disait -encore: «Je suis assise dans une prairie d’émeraudes, et le chemin qui -mène vers moi est de trois couleurs, jaune, bleu et vert.» Et elle -disait: «Je suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me chercher.» - -Puis Lilly enfonça sa tête dans l’oreiller noir de la nuit et elle ne -vit plus rien. Or, le matin, comme le coq chantait, il fut impossible -à Nan de se lever et elle poussait des plaintes aiguës, car ses deux -jambes étaient insensibles et elle ne savait les remuer. Dans la -journée, les médecins la virent et par grande consultation décidèrent -qu’elle resterait sans doute étendue ainsi sans jamais plus marcher. Et -la pauvre Nan sanglotait: car elle ne trouverait jamais de mari. - -Lilly eut grand’pitié. Épluchant les pommes d’hiver, rangeant les -nèfles, barattant le beurre, essuyant le petit-lait à ses mains -rougies, elle imaginait sans cesse qu’on pourrait guérir la pauvre Nan. -Et elle avait oublié le rêve, lorsqu’un soir où la neige tombait dru et -qu’on buvait de la bière chaude avec des rôties, un vieux vendeur de -ballades frappa à la porte. Toutes les filles de ferme sautèrent autour -de lui, car il avait des gants, des chansons d’amour, des rubans, des -toiles de Hollande, des jarretières, des épingles et des coiffes d’or. - -—Voyez la triste histoire, dit-il, de la femme de l’usurier, pendant -douze mois grosse de vingt sacs d’écus, aussi prise de l’envie bien -singulière de manger des têtes de vipère à la fricassée et des crapauds -en carbonade. - -«Voyez la ballade du grand poisson qui vint sur la côte le quatorzième -jour d’avril, sortit de l’eau plus de quarante brasses, et vomit cinq -boisseaux d’anneaux de mariée tout verdis par la mer. - -«Voyez la chanson des trois méchantes filles du roi et de celle qui -versa un verre de sang sur la barbe de son père. - -«Et j’avais aussi les aventures de la reine Mandosiane; mais une -coquine de bourrasque m’a tiré la dernière feuille des mains au -tournant de la route.» - -Aussitôt Lilly reconnut son rêve, et elle sut que la reine Mandosiane -lui ordonnait de venir. - -Et la même nuit Lilly embrassa doucement Nan, mit ses souliers neufs et -s’en alla seule par les routes. Or le vieux vendeur de ballades avait -disparu, et sa feuille s’était envolée si loin que Lilly ne put la -trouver; de sorte qu’elle ne savait ni ce qu’était la reine Mandosiane, -ni où elle devait la chercher. - -Et personne ne put lui répondre, bien qu’elle demandât sur son chemin -aux vieux laboureurs, qui la regardaient encore de loin, en s’abritant -les yeux avec la main, et aux jeunes femmes enceintes qui causaient -indolemment devant leurs portes, et aux enfants qui viennent justement -de parler, auxquels elle baissait les branches des mûriers par les -haies. Les uns disaient: «Il n’y a plus de reines»; les autres: «Nous -n’avons pas ça par ici; c’est dans les vieux temps»; les autres: -«Est-ce le nom d’un joli garçon?» Et d’autres mauvais conduisirent -Lilly devant une de ces maisons des villes qui sont fermées le jour, -et qui, la nuit, s’ouvrent et s’éclairent, disant et affirmant que la -reine Mandosiane y séjournait, vêtue d’une chemise rouge et servie par -des femmes nues. - -Mais Lilly savait bien que la vraie reine Mandosiane était vêtue de -vert, non de rouge, et qu’il lui faudrait passer sur un chemin de trois -couleurs. Ainsi elle connut le mensonge des méchants. Cependant elle -marcha bien longtemps. Certes, elle passa l’été de sa vie, trottant -par la poussière blanche, pataugeant par l’épaisse boue des ornières, -accompagnée par les chariots des rouliers, et, parfois, le soir, -quand le ciel avait une splendide nuance rouge, suivie par les grands -chars où s’entassaient des gerbes et où quelques faux luisantes se -balançaient. Mais personne ne put lui parler de la reine Mandosiane. - -Afin de ne pas oublier un nom si difficile, elle avait fait trois nœuds -à sa jarretière. Par un midi, étant allée loin vers le soleil qui se -lève, elle entra dans une route jaune sinueuse, qui bordait un canal -bleu. Et le canal fléchissait avec la route, et entre les deux un talus -vert suivait leurs contours. Des bouquets d’arbrisseaux croissaient -de part et d’autre; et aussi loin que l’œil pouvait atteindre, on ne -voyait que des marécages et l’ombre verdoyante. Parmi les taches -des marais s’élevaient de petites huttes coniques et la longue route -s’enfonçait directement dans les nuages sanglants du ciel. - -Là elle rencontra un petit garçon, dont les yeux étaient drôlement -fendus, et qui halait le long du canal une lourde barque. Elle voulut -lui demander s’il avait vu la reine; mais s’aperçut avec terreur -qu’elle avait oublié le nom. Lors elle s’écria, et pleura, et tâta sa -jarretière, en vain. Et elle s’écria plus fort, voyant qu’elle marchait -sur la route de trois couleurs, faite de poussière jaune, d’un canal -bleu, et d’un talus vert. De nouveau elle toucha les trois nœuds -qu’elle avait noués, et sanglota. Et le petit garçon, pensant qu’elle -souffrait et ne comprenant point sa douleur, cueillit au bord de la -route jaune une pauvre herbe, qu’il lui mit dans la main. - -—La mandosiane guérit, dit-il. - - * * * * * - -Voilà comment Lilly trouva sa reine vêtue de feuilles vertes. - -Elle la serra précieusement, et retourna aussitôt sur la longue route. -Et le voyage de retour fut plus lent que l’autre, car Lilly était -lasse. Il lui parut qu’elle marchait depuis des années. Mais elle -était joyeuse, sachant qu’elle guérirait la pauvre Nan. - -Elle traversa la mer, où les vagues étaient monstrueuses. Enfin elle -arriva dans le Devon, tenant l’herbe entre sa cotte et sa chemise. Et -d’abord elle ne reconnut pas les arbres; et il lui parut que tous les -bestiaux étaient changés. Et dans la grand’salle de la ferme, elle vit -une vieille femme entourée d’enfants. Courant, elle demanda Nan. La -vieille, surprise, considéra Lilly et dit: - -—Mais Nan est partie depuis longtemps, et mariée. - -—Et guérie? demanda joyeusement Lilly. - -—Guérie, oui, certes, dit la vieille.—Et toi, pauvre, n’es-tu pas -Lilly? - -—Oui, dit Lilly; mais quel âge puis-je donc avoir? - -—Cinquante ans, n’est-ce pas, grand’mère, crièrent les enfants: elle -n’est pas tout à fait si vieille que toi. - -Et comme Lilly, lasse, souriait, le parfum très fort de la mandosiane -la fit pâmer, et elle mourut sous le soleil. Ainsi Lilly alla chercher -la reine Mandosiane et fut emportée par elle. - - - - -III - -_Monelle_ - - - - -_Rencontre de Monelle_ - - - - -RENCONTRE DE MONELLE - - -Je ne sais comment je parvins à travers une pluie obscure jusqu’à -l’étrange étal qui m’apparut dans la nuit. J’ignore la ville et -j’ignore l’année; je me souviens que la saison était pluvieuse, très -pluvieuse. - -Il est certain que dans ce même temps des hommes trouvèrent par -les routes de petits enfants vagabonds qui refusaient de grandir. -Des fillettes de sept ans implorèrent à genoux pour que leur âge -restât immobile, et la puberté semblait déjà mortelle. Il y eut des -processions blanchâtres sous le ciel livide, et de petites ombres à -peine parlantes exhortèrent le peuple puéril. Rien n’était désiré par -elles qu’une ignorance perpétuée. Elles souhaitaient se vouer à des -jeux éternels. Elles désespéraient du travail de la vie. Tout n’était -que passé pour elles. - -En ces jours mornes, sous cette saison pluvieuse, très pluvieuse, -j’aperçus les minces lumières filantes de la petite vendeuse de lampes. - -Je m’approchai sous l’auvent, et la pluie me courut sur la nuque tandis -que je penchais la tête. Et je lui dis: - -—Que vendez-vous donc là, petite vendeuse, par cette triste saison de -pluie? - -—Des lampes, me répondit-elle, seulement des lampes allumées. - -—Et en vérité, lui dis-je, que sont donc ces lampes allumées, hautes -comme le petit doigt et qui brûlent d’une lumière menue comme une tête -d’épingle? - -—Ce sont, dit-elle, les lampes de cette saison ténébreuse. Et -autrefois ce furent des lampes de poupée. Mais les enfants ne veulent -plus grandir. Voilà pourquoi je leur vends ces petites lampes qui -éclairent à peine la pluie obscure. - -—Et vivez-vous donc ainsi, lui dis-je, petite vendeuse vêtue de noir, -et mangez-vous par l’argent que vous payent les enfants pour vos lampes? - -—Oui, dit-elle simplement. Mais je gagne bien peu. Car la pluie -sinistre éteint souvent mes petites lampes, au moment où je les tends -pour les donner. Et quand elles sont éteintes, les enfants n’en veulent -plus. Personne ne peut les rallumer. Il ne me reste que celles-ci. Je -sais bien que je ne pourrai en trouver d’autres. Et quand elles seront -vendues, nous demeurerons dans l’obscurité de la pluie. - -—Est-ce donc la seule lumière, dis-je encore, de cette morne saison; -et comment éclairerait-on, avec une si petite lampe, les ténèbres -mouillées? - -—La pluie les éteint souvent, dit-elle, et dans les champs ou par -les rues elles ne peuvent plus servir. Mais il faut s’enfermer. Les -enfants abritent mes petites lampes avec leurs mains et s’enferment. -Ils s’enferment chacun avec sa lampe et un miroir. Et elle suffit pour -leur montrer leur image dans le miroir. - -Je regardai quelques instants les pauvres flammes vacillantes. - -—Hélas, dis-je, petite vendeuse, c’est une triste lumière, et les -images des miroirs doivent être de tristes images. - -—Elles ne sont point si tristes, dit l’enfant vêtue de noir en -secouant la tête, tant qu’elles ne grandissent pas. Mais les petites -lampes que je vends ne sont pas éternelles. Leur flamme décroît, comme -si elle s’affligeait de la pluie obscure. Et quand mes petites lampes -s’éteignent, les enfants ne voient plus la lueur du miroir, et se -désespèrent. Car ils craignent de ne pas savoir l’instant où ils vont -grandir. Voilà pourquoi ils s enfuient en gémissant dans la nuit. Mais -il ne m’est permis de vendre à chaque enfant qu’une seule lampe. S’ils -essaient d’en acheter une seconde, elle s’éteint dans leurs mains. - -Et je me penchai un peu plus vers la petite vendeuse, et je voulus -prendre une de ses lampes. - -—Oh! il n’y faut pas toucher, dit-elle. Vous avez passé l’âge où -mes lampes brûlent. Elles ne sont faites que pour les poupées ou les -enfants. N’avez-vous point chez vous une lampe de grande personne? - -—Hélas! dis-je, par cette saison pluvieuse de pluie obscure, dans ce -morne temps ignoré, il n’est plus que vos lampes d’enfant qui brûlent. -Et je désirais, moi aussi, regarder encore une fois la lueur du miroir. - -—Venez, dit-elle, nous regarderons ensemble. - -Par un petit escalier vermoulu, elle me conduisit dans une chambre de -bois simple où il y avait un éclat de miroir au mur. - -—Chut, dit-elle, et je vous montrerai. Car ma propre lampe est plus -claire et plus puissante que les autres; et je ne suis pas trop pauvre -parmi ces pluvieuses ténèbres. Et elle leva sa petite lampe vers le -miroir. - -Alors il y eut un pâle reflet où je vis circuler des histoires connues. -Mais la petite lampe mentait, mentait, mentait. Je vis la plume se -soulever sur les lèvres de Cordelia; et elle souriait, et guérissait; -et avec son vieux père elle vivait dans une grande cage comme un -oiseau, et elle baisait sa barbe blanche. Je vis Ophélie jouer sur -l’eau vitrée de l’étang, et attacher au cou d’Hamlet ses bras humides -enguirlandés de violettes. Je vis Desdémone réveillée errer sous les -saules. Je vis la princesse Maleine ôter ses deux mains des yeux du -vieux roi, et rire, et danser. Je vis Mélisande, délivrée, se mirer -dans la fontaine. - -Et je m’écriai: Petite lampe menteuse ... - -—Chut! dit la petite vendeuse de lampes, et me mit la main sur les -lèvres. Il ne faut rien dire. La pluie n’est-elle pas assez obscure? - - * * * * * - -Alors je baissai la tête et je m’en allai vers la nuit pluvieuse dans -la ville inconnue. - - - - -_Monelle_ - - - - -MONELLE - - -Je ne sais pas où Monelle me prit par la main. Mais je pense que ce fut -dans une soirée d’automne, quand la pluie est déjà froide. - -—Viens jouer avec nous, dit-elle. - -Monelle portait dans son tablier des vieilles poupées et des volants -dont les plumes étaient fripées et les galons ternis. - -Sa figure était pâle et ses yeux riaient. - -—Viens jouer, dit-elle. Nous ne travaillons plus, nous jouons. - -Il y avait du vent et de la boue. Les pavés luisaient. Tout le long -des auvents de boutique l’eau tombait, goutte à goutte. Des filles -frissonnaient sur le seuil des épiceries. Les chandelles allumées -semblaient rouges. - -Mais Monelle tira de sa poche un dé de plomb, un petit sabre d’étain, -une balle de caoutchouc. - -—Tout cela est pour eux, dit-elle. C’est moi qui sors pour acheter -les provisions. - -—Et quelle maison avez-vous donc, et quel travail, et quel argent, -petite ... - -—Monelle, dit la fillette en me serrant la main. Ils m’appellent -Monelle. Notre maison est une maison où on joue: nous avons chassé le -travail, et les sous que nous avons encore nous avaient été donnés pour -acheter des gâteaux. Tous les jours je vais chercher des enfants dans -la rue, et je leur parle de notre maison, et je les amène. Et nous nous -cachons bien pour qu’on ne nous trouve pas. Les grandes personnes nous -forceraient à rentrer et nous prendraient tout ce que nous avons. Et -nous, nous voulons rester ensemble et jouer. - -—Et à quoi jouez-vous, petite Monelle? - -—Nous jouons à tout. Ceux qui sont grands se font des fusils et des -pistolets; et les autres jouent à la raquette, sautent à la corde, -se jettent la balle; ou les autres dansent des rondes et se prennent -les mains; ou les autres dessinent sur les vitres les belles images -qu’on ne voit jamais et soufflent des bulles de savon; ou les autres -habillent leurs poupées et les mènent promener, et nous comptons sur -les doigts des tout petits pour les faire rire. - - * * * * * - -La maison où Monelle me conduisit paraissait avoir des fenêtres murées. -Elle s’était détournée de la rue, et toute sa lumière venait d’un -profond jardin. Et déjà là j’entendis des voix heureuses. - -Trois enfants vinrent sauter autour de nous. - -—Monelle, Monelle! criaient-ils, Monelle est revenue! - -Ils me regardèrent et murmurèrent: - -—Comme il est grand! Est-ce qu’il jouera, Monelle? - -Et la fillette leur dit: - -—Bientôt les grandes personnes viendront avec nous. Elles iront vers -les petits enfants. Elles apprendront à jouer. Nous leur ferons la -classe, et dans notre classe on ne travaillera jamais. Avez-vous faim? - -Des voix crièrent: - -—Oui, oui, oui il faut faire la dînette. - -Alors furent apportées des petites tables rondes, et des serviettes -grandes comme des feuilles de lilas, et des verres profonds comme des -dés à coudre, et des assiettes creuses comme des coquilles de noix. Le -repas fut de chocolat et de sucre en miettes; et le vin ne pouvait pas -couler dans les verres, car les petites fioles blanches, longues comme -le petit doigt, avaient le cou trop mince. - -La salle était vieille et haute. Partout brûlaient des petites -chandelles vertes et roses dans les chandeliers d’étain minuscules. -Contre les murs, les petites glaces rondes paraissaient des pièces de -monnaie changées en miroirs. On ne reconnaissait les poupées d’entre -les enfants que par leur immobilité. Car elles restaient assises dans -leurs fauteuils, ou se coiffaient, les bras levés, devant de petites -toilettes, ou elles étaient déjà couchées, le drap ramené jusqu’au -menton, dans leurs petits lits de cuivre. Et le sol était jonché de la -fine mousse verte qu’on met dans les bergeries de bois. - -Il semblait que cette maison fût une prison ou un hôpital. Mais une -prison où on enfermait des innocents pour les empêcher de souffrir, -un hôpital où on guérissait du travail de la vie. Et Monelle était la -geôlière et l’infirmière. - - * * * * * - -La petite Monelle regardait jouer les enfants. Mais elle était très -pâle. Peut-être avait-elle faim. - -—De quoi vivez-vous, Monelle, lui dis-je tout à coup. - -Et elle me répondit simplement: - -—Nous ne vivons de rien. Nous ne savons pas. - -Aussitôt elle se prit à rire. Mais elle était très faible. - -Et elle s’assit au pied du lit d’un enfant qui était malade. Elle lui -tendit une des petites bouteilles blanches, et resta longtemps penchée, -les lèvres entr’ouvertes. - - * * * * * - -Il y avait des enfants qui dansaient une ronde et qui chantaient à voix -claire. Monelle leva un peu la main, et dit: - -—Chut! - -Puis elle parla doucement, avec ses petites paroles. Elle dit: - -—Je crois que je suis malade. Ne vous en allez pas. Jouez autour de -moi. Demain, une autre ira chercher de beaux jouets. Je resterai avec -vous. Nous nous amuserons sans faire de bruit. Chut! Plus tard nous -jouerons dans les rues et dans les champs, et on nous donnera à manger -dans toutes les boutiques. Maintenant on nous forcerait à vivre comme -les autres. Il faut attendre. Nous aurons beaucoup joué. - -Monelle dit encore: - -—Aimez-moi bien. Je vous aime tous. - -Puis elle parut s’endormir près de l’enfant malade. - -Tous les autres enfants la regardaient, la tête avancée. - -Il y eut une petite voix tremblante qui dit faiblement: «Monelle est -morte.» Et il se fit un grand silence. - - * * * * * - -Les enfants apportèrent autour du lit les petites chandelles allumées. -Et, pensant qu’elle dormait peut-être, ils rangèrent devant elle, comme -pour une poupée, de petits arbres vert-clair taillés en pointe et les -placèrent parmi les moutons de bois blanc pour la regarder. Ensuite ils -s’assirent et la guettèrent. Un peu de temps après, l’enfant malade, -sentant que la joue de Monelle devenait froide, se mit à pleurer. - - - - -_Fuite de Monelle_ - - - - -FUITE DE MONELLE - - -Il y avait un enfant qui avait eu coutume de jouer avec Monelle. -C’était au temps ancien, quand Monelle n’était pas encore partie. -Toutes les heures du jour, il les passait auprès d’elle, regardant -trembler ses yeux. Elle riait sans cause et il riait sans cause. Quand -elle dormait, ses lèvres entr’ouvertes étaient en travail de bonnes -paroles. Quand elle s’éveillait, elle se souriait, sachant qu’il allait -venir. - -Ce n’était pas un véritable jeu qu’on jouait: car Monelle était obligée -de travailler. Si petite, elle restait assise tout le jour derrière une -vieille vitre pleine de poussière. La muraille d’en face était aveuglée -de ciment, sous la triste lumière du nord. Mais les petits doigts de -Monelle couraient dans le linge, comme s’ils trottaient sur une route -de toile blanche et les épingles piquées sur ses genoux marquaient -les relais. La main droite était ramassée comme un petit chariot de -chair, et elle avançait, laissant derrière elle un sillon ourlé; et -crissant, crissant, l’aiguille dardait sa langue d’acier, plongeait et -émergeait, tirant le long fil par son œil d’or. Et la main gauche était -bonne à voir, parce qu’elle caressait doucement la toile neuve, et la -soulageait de tous ses plis, comme si elle avait bordé en silence les -draps frais d’un malade. - -Ainsi l’enfant regardait Monelle et se réjouissait sans parler, car -son travail semblait un jeu, et elle lui disait des choses simples qui -n’avaient point beaucoup de sens. Elle riait au soleil, elle riait à -la pluie, elle riait à la neige. Elle aimait être chauffée, mouillée, -gelée. Si elle avait de l’argent, elle riait, pensant qu’elle irait -danser avec une robe nouvelle. Si elle était misérable, elle riait, -pensant qu’elle mangerait des haricots, une grosse provision pour une -semaine. Et elle songeait, ayant des sous, à d’autres enfants qu’elle -ferait rire; et elle attendait, sa petite main vide, de pouvoir se -pelotonner et se nicher dans sa faim et sa pauvreté. - -Elle était toujours entourée d’enfants qui la considéraient avec des -yeux élargis. Mais elle préférait peut-être l’enfant qui venait passer -près d’elle les heures du jour. Cependant elle partit et le laissa -seul. Elle ne lui parla jamais de son départ, sinon qu’elle devint plus -grave, et le regarda plus longtemps. Et il se souvint aussi qu’elle -cessa d’aimer tout ce qui l’entourait: son petit fauteuil, les bêtes -peintes qu’on lui apportait, et tous ses jouets, et tous ses chiffons. -Et elle rêvait, le doigt sur la bouche, à d’autres choses. - -Elle partit dans un soir de décembre, quand l’enfant n’était pas là. -Portant à la main sa petite lampe haletante, elle entra, sans se -retourner, dans les ténèbres. Comme l’enfant arrivait, il aperçut -encore à l’extrémité noire de la rue étroite une courte flamme qui -soupirait. Ce fut tout. Il ne revit jamais Monelle. - - * * * * * - -Longtemps il se demanda pourquoi elle était partie sans rien dire. Il -pensa qu’elle n’avait pas voulu être triste de sa tristesse. Il se -persuada qu’elle était allée vers d’autres enfants, qui avaient besoin -d’elle. Avec sa petite lampe agonisante, elle était allée leur porter -secours, le secours d’une flammèche rieuse dans la nuit. Peut-être -avait-elle songé qu’il ne fallait pas l’aimer trop lui seul, afin de -pouvoir aimer aussi d’autres petits inconnus. Peut-être l’aiguille -avec son œil d’or ayant tiré le petit chariot de chair jusqu’au bout, -jusqu’à l’extrême bout du sillon ourlé, Monelle était-elle devenue -lasse de la route écrue de toile où trottaient ses mains. Sans doute -elle avait voulu jouer éternellement. Et l’enfant n’avait point su le -moyen du jeu éternel. Peut-être avait-elle désiré enfin voir ce qu’il y -avait derrière la vieille muraille aveugle, dont tous les yeux étaient -fermés, depuis les années, avec du ciment. Peut-être qu’elle allait -revenir. Au lieu de dire «au revoir,—attends-moi,—sois sage!» pour -qu’il épiât le bruit de petits pas dans le corridor et le cliquètement -de toutes les clés dans les serrures, elle s’était tue, et viendrait, -par surprise, dans son dos, mettre deux menottes tièdes sur ses -yeux—ah oui!—et crierait: «coucou!» avec la voix de l’oisillon revenu -près du feu. - - * * * * * - -Il se rappela le premier jour qu’il la vit, sautillant comme une frêle -blancheur flamboyante toute secouée de rire. Et ses yeux étaient des -yeux d’eau où les pensées se mouvaient comme des ombres de plantes. Là, -au détour de la rue, elle était venue, bonnement. Elle avait ri, avec -des éclats lents et plus lents, semblables à la vibration cessante -d’une coupe de cristal. C’était au crépuscule d’hiver, et il y avait -du brouillard; cette boutique était ouverte—ainsi. Le même soir, les -mêmes choses autour, le même bourdon aux oreilles: l’année différente -et l’attente. Il avançait avec précaution; toutes les choses étaient -pareilles, comme la première fois; mais il l’attendait: n’était-ce pas -une raison pour qu’elle vînt? Et il tendait sa pauvre main ouverte à -travers le brouillard. - - * * * * * - -Cette fois, Monelle ne sortit pas de l’inconnu. Aucun petit rire -n’agita la brume. Monelle était loin, et ne se souvenait plus du soir -ni de l’année. Qui sait? Elle s’était glissée peut-être à la nuit dans -la chambrette inhabitée, et le guettait derrière la porte avec un -tressaillement doux. L’enfant marcha sans bruit, pour la surprendre. -Mais elle n’était plus là. Elle allait revenir,—oh! oui,—elle allait -revenir. Les autres enfants avaient eu assez de bonheur d’elle. C’était -à son tour, maintenant. L’enfant entendit sa voix malicieuse murmurant: -«Je suis sage aujourd’hui!» Petite parole disparue, lointaine, effacée -comme une ancienne teinte, usée déjà par les échos du souvenir. - - * * * * * - -L’enfant s’assit patiemment. Là était le petit fauteuil d’osier, marqué -de son corps, et le tabouret qu’elle aimait, et la petite glace plus -chérie parce qu’elle était cassée, et la dernière chemisette qu’elle -avait cousue, la chemisette «qui s’appelait Monelle», dressée, un peu -gonflée, attendant sa maîtresse. - -Toutes les petites choses de la chambre l’attendaient. La table à -ouvrage était restée ouverte. Le petit mètre dans sa boîte ronde -allongeait sa langue verte, percée d’un anneau. La toile dépliée des -mouchoirs se soulevait en petites collines blanches. Les pointes des -aiguilles se dressaient derrière, semblables à des lances embusquées. -Le petit dé de fer ouvragé était un chapeau d’armes abandonné. Les -ciseaux ouvraient indolemment la gueule comme un dragon d’acier. -Ainsi tout dormait dans l’attente. Le petit chariot de chair, souple -et agile, ne circulait plus, versant sur ce monde enchanté sa tiède -chaleur. Tout l’étrange petit château de travail sommeillait. L’enfant -espérait. La porte allait s’ouvrir, doucement; la flammèche rieuse -volèterait; les collines blanches s’étaleraient; les fines lances se -choqueraient; le chapeau d’armes retrouverait sa tête rose; le dragon -d’acier claquerait rapidement de la gueule, et le petit chariot de -chair trottinerait partout, et la voix effacée dirait encore: «Je suis -sage aujourd’hui!»—Est-ce que les miracles n’arrivent pas deux fois? - - - - -_Patience de Monelle_ - - - - -PATIENCE DE MONELLE - - -J’arrivai dans un lieu très étroit et obscur, mais parfumé d’une odeur -triste de violettes étouffées. Et il n’y avait nul moyen d’éviter -cet endroit, qui est comme un long passage. Et, tâtonnant autour de -moi, je touchai un petit corps ramassé comme jadis dans le sommeil, -et je frôlai des cheveux, et je passai la main sur une figure que je -connaissais, et il me parut que la petite figure se fronçait sous mes -doigts, et je reconnus que j’avais trouvé Monelle qui dormait seule en -ce lieu obscur. - -Je m’écriai de surprise, et je lui dis, car elle ne pleurait ni ne -riait: - -—O Monelle! es-tu donc venue dormir ici, loin de nous, comme une -patiente gerboise dans le creux du sillon? - -Et elle élargit ses yeux et entr’ouvrit ses lèvres, comme autrefois, -lorsqu’elle ne comprenait point, et qu’elle implorait l’intelligence -de celui qu’elle aimait. - -—O Monelle, dis-je encore, tous les enfants pleurent dans la maison -vide; et les jouets se couvrent de poussière, et la petite lampe s’est -éteinte, et tous les rires qui étaient dans tous les coins se sont -enfuis, et le monde est retourné au travail. Mais nous te pensions -ailleurs. Nous pensions que tu jouais loin de nous, en un lieu où nous -ne pouvons parvenir. Et voici que tu dors, nichée comme un petit animal -sauvage, au-dessous de la neige que tu aimais pour sa blancheur. - -Alors elle parla, et sa voix était la même, chose étrange, en ce lieu -obscur, et je ne pus m’empêcher de pleurer, et elle essuya mes larmes -avec ses cheveux, car elle était très dénuée. - -—O mon chéri, dit-elle, il ne faut point pleurer; car tu as besoin de -tes yeux pour travailler, tant qu’on vivra en travaillant, et les temps -ne sont pas venus. Et il ne faut pas rester en ce lieu froid et obscur. - -Et je sanglotai alors et lui dis: - -—O Monelle, mais tu craignais les ténèbres? - -—Je ne les crains plus, dit-elle. - -—O Monelle, mais tu avais peur du froid comme de la main d’un mort? - -—Je n’ai plus peur du froid, dit-elle. - -—Et tu es toute seule ici, toute seule, étant enfant, et tu pleurais -quand tu étais seule. - -—Je ne suis plus seule, dit-elle; car j’attends. - -—O Monelle, qui attends-tu, dormant roulée en ce lieu obscur? - -—Je ne sais pas, dit-elle; mais j’attends. Et je suis avec mon attente. - -Et je m’aperçus alors que tout son petit visage était tendu vers une -grande espérance. - -—Il ne faut pas rester ici, dit-elle encore, en ce lieu froid et -obscur, mon aimé; retourne vers tes amis. - -—Ne veux-tu point me guider et m’enseigner, Monelle, pour que j’aie -aussi la patience de ton attente? Je suis si seul! - -—O mon aimé, dit-elle, je serais malhabile à t’enseigner comme -autrefois, quand j’étais, disais-tu, une petite bête; ce sont des -choses que tu trouveras sûrement par longue et laborieuse réflexion, -ainsi que je les ai vues tout d’un coup pendant que je dors. - -—Es-tu nichée ainsi, Monelle, sans le souvenir de ta vie passée, ou -te souviens-tu encore de nous? - -—Comment pourrais-je, mon aimé, t’oublier? Car vous êtes dans mon -attente, contre laquelle je dors; mais je ne puis expliquer. Tu te -rappelles, j’aimais beaucoup la terre, et je déracinais les fleurs pour -les replanter; tu te rappelles, je disais souvent: «si j’étais un petit -oiseau, tu me mettrais dans ta poche, quand tu partirais.» O mon aimé, -je suis ici dans la bonne terre, comme une graine noire, et j’attends -d’être petit oiseau. - -—O Monelle, tu dors avant de t’envoler très loin de nous. - -—Non, mon aimé, je ne sais si je m’envolerai; car je ne sais rien. -Mais je suis roulée en ce que j’aimais, et je dors contre mon attente. -Et avant de m’endormir, j’étais une petite bête, comme tu disais, car -j’étais pareille à un vermisseau nu. Un jour nous avons trouvé ensemble -un cocon tout blanc, tout soyeux, et qui n’était percé d’aucun trou. -Méchant, tu l’as ouvert, et il était vide. Penses-tu que la petite bête -ailée n’en était pas sortie? Mais personne ne peut savoir comment. Et -elle avait dormi longtemps. Et avant de dormir elle avait été un petit -ver nu; et les petits vers sont aveugles. Figure-toi, mon aimé (ce -n’est pas vrai, mais voilà comme je pense souvent) que j’ai tissé mon -petit cocon avec ce que j’aimais, la terre, les jouets, les fleurs, -les enfants, les petites paroles, et le souvenir de toi, mon aimé; -c’est une niche blanche et soyeuse, et elle ne me paraît pas froide ni -obscure. Mais elle n’est peut-être pas ainsi pour les autres. Et je -sais bien qu’elle ne s’ouvrira point, et qu’elle restera fermée comme -le cocon d’autrefois. Mais je n’y serai plus, mon aimé. Car mon attente -est de m’en aller, ainsi que la petite bête ailée; personne ne peut -savoir comment. Et où je veux aller, je n’en sais rien; mais c’est -mon attente. Et les enfants aussi, et toi, mon aimé, et le jour où on -ne travaillera plus sur terre sont mon attente. Je suis toujours une -petite bête, mon aimé; je ne sais pas mieux expliquer. - -—Il faut, il faut, dis-je, que tu sortes avec moi de ce lieu obscur, -Monelle; car je sais que tu ne penses pas ces choses; et tu t’es cachée -pour pleurer; et puisque je t’ai trouvée enfin toute seule, dormant -ici, toute seule, attendant ici, viens avec moi, viens avec moi, hors -de ce lieu obscur et étroit. - -—Ne reste pas, ô mon aimé, dit Monelle, car tu souffrirais beaucoup; -et moi, je ne peux venir, car la maison que je me suis tissée est toute -fermée, et ce n’est point ainsi que j’en sortirai. - -Alors Monelle mit ses bras autour de mon cou, et son baiser fut pareil, -chose étrange, à ceux d’autrefois, et voilà pourquoi je pleurai encore, -et elle essuya mes larmes avec ses cheveux. - -—Il ne faut pas pleurer, dit-elle, si tu ne veux m’affliger dans mon -attente; et peut-être n’attendrai-je pas si longtemps. Ne sois donc -plus désolé. Car je te bénis de m’avoir aidée à dormir dans ma petite -niche soyeuse dont la meilleure soie blanche est faite de toi, et où -je dors maintenant, roulée sur moi-même. - -Et comme autrefois, dans son sommeil, Monelle se pelotonna contre -l’invisible et me dit: «Je dors, mon aimé.» - -Ainsi, je la trouvai; mais comment serai-je sûr de la retrouver dans ce -lieu très étroit et obscur? - - - - -_Le royaume de Monelle_ - - - - -LE ROYAUME DE MONELLE - - -Je lisais cette nuit-là et mon doigt suivait les lignes et les mots; -mes pensées étaient ailleurs. Et autour de moi tombait une pluie -noire, oblique et acérée. Et le feu de ma lampe éclairait les cendres -froides de l’âtre. Et ma bouche était pleine d’un goût de souillure et -de scandale; car le monde me semblait obscur et mes lumières étaient -éteintes. Et trois fois je m’écriai: - -«—Je voudrais tant d’eau bourbeuse pour étancher ma soif d’infamie. - -O je suis avec le scandaleux: tendez vos doigts vers moi! - -Il faut les frapper de boue, car ils ne me méprisent point. - -Et les sept verres pleins de sang m’attendront sur la table et la lueur -d’une couronne d’or étincellera parmi.» - -Mais une voix retentit, qui ne m’était point étrangère, et le visage de -celle qui parut ne m’était point inconnu. Et elle criait ces paroles: - -—Un royaume blanc! un royaume blanc! je connais un royaume blanc! - -Et je détournai la tête, et lui dis, sans surprise: - -—Petite tête menteuse, petite bouche qui ment, il n’est plus de rois -ni de royaumes. Je désire vainement un royaume rouge: car le temps est -passé. Et ce royaume-ci est noir, mais ce n’est point un royaume; car -un peuple de rois ténébreux y agitent leurs bras. Et il n’y a nulle -part dans le monde un royaume blanc, ni un roi blanc. - -Mais elle cria de nouveau ces paroles: - -—Un royaume blanc! un royaume blanc! je connais un royaume blanc! - -Et je voulus lui saisir la main; mais elle m’éluda. - -—Ni par la tristesse, dit-elle, ni par la violence. Cependant il y a -un royaume blanc. Viens avec mes paroles; écoute. - -Et elle demeura silencieuse; et je me souvins. - -—Ni par le souvenir, dit-elle. Viens avec mes paroles; écoute. - -Et elle demeura silencieuse; et je m’entendis penser. - -—Ni par la pensée, dit-elle. Viens avec mes paroles; écoute. - -Et elle demeura silencieuse. - -Alors je détruisis en moi la tristesse de mon souvenir, et le désir -de ma violence, et toute mon intelligence disparut. Et je restai dans -l’attente. - -—Voici, dit-elle, et tu verras le royaume, mais je ne sais si tu y -entreras. Car je suis difficile à comprendre, sauf pour ceux qui ne -comprennent pas; et je suis difficile à saisir, sauf pour ceux qui ne -saisissent plus; et je suis difficile à reconnaître, sauf pour ceux qui -n’ont point de souvenir. En vérité, voici que tu m’as, et tu ne m’as -plus. Écoute. - -Alors j’écoutai dans mon attente. - -Mais je n’entendis rien. Et elle secoua la tête et me dit: - -—Tu regrettes ta violence et ton souvenir, et la destruction n’en -est point achevée. Il faut détruire pour obtenir le royaume blanc. -Confesse-toi et tu seras délivré; remets entre mes mains ta violence -et ton souvenir, et je les détruirai; car toute confession est une -destruction. - -Et je m’écriai: - -—Je te donnerai tout, oui, je te donnerai tout. Et tu le porteras et -tu l’anéantiras, car je ne suis plus assez fort. - -J’ai désiré un royaume rouge. Il y avait des rois sanglants qui -affilaient leurs lames. Des femmes aux yeux noircis pleuraient sur des -jonques chargées d’opium. Plusieurs pirates enterraient dans le sable -des îles des coffres lourds de lingots. Toutes les prostituées étaient -libres. Les voleurs croisaient les routes sous le blême de l’aube. -Beaucoup de filles jeunes se gavaient de gourmandise et de luxure. -Une troupe d’embaumeuses dorait des cadavres dans la nuit bleue. Les -enfants désiraient des amours lointaines et des meurtres ignorés. -Des corps nus jonchaient les dalles des étuves chaudes. Toutes choses -étaient frottées d’épices ardentes et éclairées de cierges rouges. Mais -ce royaume s’est enfoncé sous la terre, et je me suis éveillé au milieu -des ténèbres. - -Et alors j’ai eu un royaume noir qui n’est pas un royaume: car il est -plein de rois qui se croient des rois et qui l’obscurcissent de leurs -œuvres et de leurs commandements. Et une sombre pluie le trempe nuit -et jour. Et j’ai erré longtemps par les chemins, jusqu’à la petite -lueur d’une lampe tremblante qui m’apparut au centre de la nuit. La -pluie mouillait ma tête; mais j’ai vécu sous la petite lampe. Celle -qui la tenait se nommait Monelle, et nous avons joué tous deux dans ce -royaume noir. Mais un soir la petite lampe s’est éteinte, et Monelle -s’est enfuie. Et je l’ai cherchée longtemps parmi ces ténèbres: mais je -ne puis la retrouver. Et ce soir je la cherchais dans les livres; mais -je la cherche en vain. Et je suis perdu dans le royaume noir; et je ne -puis oublier la petite lueur de Monelle. Et j’ai dans la bouche un goût -d’infamie. - - * * * * * - -Et sitôt que j’eus parlé, je sentis que la destruction s’était faite -en moi, et mon attente s’éclaira d’un tremblement et j’entendis les -ténèbres et sa voix disait: - -—Oublie toutes choses et toutes choses te seront rendues. Oublie -Monelle et elle te sera rendue. Telle est la nouvelle parole. Imite le -tout petit chien, dont les yeux ne sont pas ouverts et qui cherche à -tâtons une niche pour son museau froid. - -Et celle qui me parlait cria: - -—Un royaume blanc! un royaume blanc! Je connais un royaume blanc! - -Et je fus accablé d’oubli, et mes yeux s’irradièrent de candeur. - -Et celle qui me parlait cria: - -—Un royaume blanc! un royaume blanc! Je connais un royaume blanc! - -Et l’oubli pénétra en moi et la place de mon intelligence devint -profondément candide. - -Et celle qui me parlait cria encore: - -—Un royaume blanc! un royaume blanc! Je connais un royaume blanc! -Voici la clef du royaume: dans le royaume rouge est un royaume noir; -dans le royaume noir est un royaume blanc; dans le royaume blanc ... - -—Monelle, criai-je, Monelle! Dans le royaume blanc est Monelle! - -Et le royaume parut; mais il était muré de blancheur. - -Alors je demandai: - -—Et où est la clef du royaume? - -Mais celle qui me parlait demeura taciturne. - - - - -_Résurrection de Monelle_ - - - - -RÉSURRECTION DE MONELLE - - -Louvette me conduisit par un sillon vert jusqu’à la lisière du champ. -La terre s’élevait plus loin, et à l’horizon une ligne brune coupait le -ciel. Déjà les nuages enflammés penchaient vers le couchant. A la lueur -incertaine du soir, je distinguai de petites ombres errantes. - -—Tout à l’heure, dit-elle, nous verrons s’allumer le feu. Et demain, -ce sera plus loin. Et le jour suivant, plus loin. Car ils ne demeurent -nulle part. Et ils n’allument qu’un feu en chaque endroit. - -—Qui sont-ils? demandai-je à Louvette? - -—On ne sait pas. Ce sont des enfants vêtus de blanc. Il y en a qui -sont venus de nos villages. Et d’autres marchent depuis longtemps. - - * * * * * - -Nous vîmes briller une petite flamme qui dansait sur la hauteur. - -—Voilà leur feu, dit Louvette. Maintenant nous pourrons les trouver. -Car ils séjournent la nuit où ils ont fait leur foyer, et le jour -suivant ils quittent la contrée. - - * * * * * - -Et quand nous arrivâmes à la rête où brûlait la flamme, nous aperçûmes -beaucoup d’enfants blancs autour du feu. - -Et parmi eux, semblant leur parler et les guider, je reconnus la petite -vendeuse de lampes que j’avais rencontrée autrefois dans la cité noire -et pluvieuse. - - * * * * * - -Elle se leva d’entre les enfants, et me dit: - -—Je ne vends plus les petites lampes menteuses qui s’éteignaient sous -la pluie morne. - -Car les temps sont venus où le mensonge a pris la place de la vérité, -où le travail misérable a péri. - -Nous avons joué dans la maison de Monelle; mais les lampes étaient des -jouets et la maison un asile. - -Monelle est morte; je suis la même Monelle, et je me suis levée dans -la nuit, et les petits sont venus avec moi, et nous irons à travers le -monde. - -Elle se tourna vers Louvette: - -—Viens avec nous, dit-elle, et sois heureuse dans le mensonge. - -Et Louvette courut parmi les enfants et fut vêtue pareillement de blanc. - - * * * * * - -—Nous allons, reprit celle qui nous guidait, et nous mentons à tout -venant afin de donner de la joie. - -Nos jouets étaient des mensonges, et maintenant les choses sont nos -jouets. - -Parmi nous, personne ne souffre et personne ne meurt: nous disons -que ceux-là s’efforcent de connaître la triste vérité, qui n’existe -nullement. Ceux qui veulent connaître la vérité s’écartent et nous -abandonnent. - -Au contraire, nous n’avons aucune foi dans les vérités du monde; car -elles conduisent à la tristesse. - -Et nous voulons mener nos enfants vers la joie. - -Maintenant les grandes personnes pourront venir vers nous, et nous leur -enseignerons l’ignorance et l’illusion. - -Nous leur montrerons les petites fleurs des champs, telles qu’ils ne -les ont point vues; car chacune est nouvelle. - -Et nous nous étonnerons de tout pays que nous verrons; car tout pays -est nouveau. - -Il n’y a point de ressemblances en ce monde, et il n’y a point de -souvenirs pour nous. - -Tout change sans cesse, et nous nous sommes accoutumés au changement. - -Voilà pourquoi nous allumons un feu chaque soir dans un endroit -différent; et autour du feu nous inventons pour le plaisir de l’instant -les histoires des pygmées et des poupées vivantes. - -Et quand la flamme s’est éteinte, un autre mensonge nous saisit; et -nous sommes joyeux de nous en étonner. - -Et le matin nous ne connaissons plus nos visages: car peut-être que les -uns ont désiré apprendre la vérité et les autres ne se souviennent plus -que du mensonge de la veille. - -Ainsi nous passons à travers les contrées, et on vient vers nous en -foule et ceux qui nous suivent deviennent heureux. - -Alors que nous vivions dans la ville, on nous contraignait au même -travail, et nous aimions les mêmes personnes; et le même travail nous -lassait, et nous nous désolions de voir les personnes que nous aimions -souffrir et mourir. - -Et notre erreur était de nous arrêter ainsi dans la vie, et, restant -immobiles, de regarder couler toutes choses, ou d’essayer d’arrêter -la vie et de nous construire une demeure éternelle parmi les ruines -flottantes. - -Mais les petites lampes menteuses nous ont éclairé le chemin du bonheur. - -Les hommes cherchent leur joie dans le souvenir, et résistent à -l’existence, et s’enorgueillissent de la vérité du monde, qui n’est -plus vraie, étant devenue vérité. - -Ils s’affligent de la mort, qui n’est pourtant que l’image de leur -science et de leurs lois immuables; ils se désolent d’avoir mal choisi -dans l’avenir qu’ils ont calculé suivant des vérités passées, où ils -choisissent avec des désirs passés. - -Pour nous, tout désir est nouveau et nous ne désirons que le moment -menteur; tout souvenir est vrai, et nous avons renoncé à connaître la -vérité. - -Et nous regardons le travail comme funeste, puisqu’il arrête notre vie -et la rend semblable à elle-même. - -Et toute habitude nous est pernicieuse; car elle nous empêche de nous -offrir entièrement aux mensonges nouveaux. - - * * * * * - -Telles furent les paroles de celle qui nous guidait. - -Et je suppliai Louvette de revenir avec moi chez ses parents; mais je -vis bien dans ses yeux qu’elle ne me reconnaissait plus. - - * * * * * - -Toute la nuit je vécus dans un univers de songes et de mensonges et -j’essayai d’apprendre l’ignorance et l’illusion et l’étonnement de -l’enfant nouveau-né. - -Puis les petites flammes dansantes s’affaissèrent. - -Alors, dans la triste nuit, j’aperçus des enfants candides qui -pleuraient, n’ayant pas encore perdu la mémoire. - -Et d’autres furent pris soudainement par la frénésie du travail, et ils -coupaient des épis et les liaient en gerbes dans l’ombre. - -Et d’autres, ayant voulu connaître la vérité, tournèrent leurs petites -figures pâles vers les cendres froides, et moururent frissonnants dans -leurs robes blanches. - - * * * * * - -Mais quand le ciel rose palpita, celle qui nous guidait se leva et -ne se souvint pas de nous, ni de ceux qui avaient voulu connaître la -vérité, et elle se mit en marche, et beaucoup d’enfants blancs la -suivirent. - -Et leur bande était joyeuse et ils riaient doucement de toutes choses. - -Et lorsque le soir arriva, ils bâtirent de nouveau leur feu de paille. - -Et de nouveau les flammes s’abaissèrent, et vers le milieu de la nuit -les cendres devinrent froides. - - * * * * * - -Alors Louvette se souvint, et elle préféra aimer et souffrir, et elle -vint près de moi avec sa robe blanche, et nous nous enfuîmes tous deux -à travers la campagne. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le livre de Monelle, by Marcel Schwob - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE MONELLE *** - -***** This file should be named 53374-0.txt or 53374-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/3/7/53374/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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