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-Project Gutenberg's La femme affranchie vol. 1 of 2, by Jenny P. d'Héricourt
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-Title: La femme affranchie vol. 1 of 2
- Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte
- et aux autres novateurs modernes
-
-Author: Jenny P. d'Héricourt
-
-Release Date: October 18, 2016 [EBook #53309]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AFFRANCHIE VOL. 1 OF 2 ***
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-book was produced from scanned images of public domain
-material from the Google Books project.)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
-n'a pas été harmonisée.
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-Cette version intègre les corrections de l'errata.
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-
-LA
-
-FEMME AFFRANCHIE
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-
-Bruxelles.--Typ. de A. LACROIX, VAN MEENEN ET Cie, imprimeurs-éditeurs.
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-
- LA
-
- FEMME AFFRANCHIE
-
- RÉPONSE A MM. MICHELET, PROUDHON, É. DE GIRARDIN, A. COMTE
-
- ET AUX AUTRES NOVATEURS MODERNES
-
- PAR MME JENNY P. D'HÉRICOURT
-
- TOME 1
-
- BRUXELLES
- A. LACROIX, VAN MEENEN ET Cie, ÉDITEURS
- RUE DE LA PUTTERIE, 33
-
- PARIS
-
- CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
-
- 1860
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-A MES LECTEURS, A MES ADVERSAIRES, A MES AMIS
-
-
-
-
-A MES LECTEURS
-
-
-Lectrices et lecteurs, le but de cet ouvrage et les motifs qui me l'ont
-fait entreprendre, je vais vous les dire, afin que vous ne perdiez pas
-votre temps à me lire, si ce que contient ce volume ne convient pas à
-votre tempérament intellectuel et moral.
-
-Mon but est de prouver que _la femme a les mêmes droits que l'homme_.
-
-De réclamer, en conséquence son émancipation;
-
-Enfin d'indiquer aux femmes qui partagent ma manière de voir, les
-principales mesures qu'elles ont à prendre pour obtenir justice.
-
-Le mot _émancipation_, prêtant à l'équivoque, fixons en d'abord le sens.
-
-Émanciper la femme, ce n'est pas lui reconnaître le droit d'user et
-d'abuser de l'amour: cette émancipation-là n'est que l'esclavage des
-passions; l'exploitation de la beauté et de la jeunesse de la femme par
-l'homme; l'exploitation de l'homme par la femme pour sa fortune ou son
-crédit.
-
-Émanciper la femme, c'est la reconnaître et la déclarer libre, l'égale de
-l'homme, devant la loi sociale et morale et devant le travail.
-
-A l'heure qu'il est, sur toute la surface du globe, la femme, sous
-certains rapports, n'est pas soumise à la même loi morale que l'homme: sa
-chasteté est livrée presque sans défense aux passions brutales de l'autre
-sexe, et elle subit souvent seule les conséquences d'une faute commise à
-deux.
-
-Dans le mariage, la femme est _serve_;
-
-Devant l'instruction nationale, elle est _sacrifiée_;
-
-Devant le travail, elle est _infériorisée_;
-
-Civilement, elle est _mineure_;
-
-Politiquement, elle _n'existe pas_;
-
-_Elle n'est l'égale de l'homme que quand il s'agit d'être punie et de
-payer les impôts._
-
-Je revendique le droit de la femme, parce qu'il est temps de faire honte
-au XIXe siècle de son coupable déni de justice envers la moitié de
-l'espèce humaine;
-
-Parce que l'état d'infériorité dans lequel nous sommes maintenues,
-corrompt les mœurs, dissout la société, enlaidit et affaiblit la race;
-
-Parce que le progrès des lumières, auquel participe la femme, l'a
-transformée en force sociale, et que cette force nouvelle produit le mal,
-à défaut du bien qu'on ne lui laisse pas faire;
-
-Parce que le temps d'accorder des réformes est arrivé, puisque les femmes
-protestent contre l'ordre qui les opprime, les unes par le dédain des
-lois, des préjugés; les autres en s'emparent des positions contestées, en
-s'organisant en sociétés pour revendiquer leur part de droit humain,
-comme cela se fait en Amérique.
-
-Enfin parce qu'il me semble utile de répondre vertement, _non plus avec
-de la sentimentalité_, aux hommes qui, effrayés du mouvement
-émancipateur, appellent à leur aide je ne sais quelle fausse science pour
-prouver que la femme est hors du droit; et poussent l'inconvenance
-et..... le contraire du courage, jusqu'à l'insulte, jusqu'aux outrages
-les plus révoltants.
-
-J'ai dit le but et les motifs de cet ouvrage qui sera divisé en quatre
-parties.
-
-Dans la première, nous passerons en revue les doctrines des principaux
-novateurs en ce qui touche la femme, ses fonctions, ses droits, et nous
-réfuterons les contre-émancipateurs, P. J. Proudhon, J. Michelet et A.
-Comte.
-
-Dans la deuxième, nous donnerons une théorie philosophique du droit; nous
-comparerons, d'après les principes établis dans cette théorie, ce qu'est
-la femme devant la loi, la moralité, le travail, avec ce qu'elle devrait
-être; enfin nous réfuterons les principales objections des adversaires de
-l'égalité des sexes.
-
-Dans la troisième nous traiterons de l'amour et du mariage, et donnerons
-les principaux motifs de nos formules d'émancipation.
-
-Enfin la quatrième partie, spécialement destinée aux femmes, effleurera
-les grandes questions théoriques et pratiques qui ont rapport à la
-période militante: profession de foi servant de drapeau, formation d'un
-apostolat, ébauche d'éducation rationnelle, formation d'une école
-normale, création d'un journal, organisation d'ateliers, etc.
-
-Lectrices et lecteurs, plusieurs des adversaires de la cause que je
-défends, ont porté la discussion sur le terrain scientifique, et n'ont
-pas reculé devant la nudité des lois biologiques et des détails
-anatomiques: je les en loue: le corps étant respectable, il n'y point
-d'indécence à parler des lois qui le régissent; mais comme ce serait de
-ma part une inconséquence que de croire blâmable en moi ce que
-j'approuve en eux, vous voudrez bien ne pas vous étonner que je les suive
-sur le terrain qu'ils ont choisi, persuadée que la science, chaste fille
-de la pensée, ne saurait perdre sa chasteté sous la plume d'une honnête
-femme, pas plus que sous celle d'un honnête homme.
-
-Lectrices et lecteurs, je n'ai qu'une prière à vous faire: c'est de me
-pardonner la simplicité de mon style. Il m'aurait fallu prendre trop de
-peine pour écrire comme tout le monde; encore est-il probable que je n'y
-eusse pas réussi. Je fais œuvre de conscience: si j'éclaire les uns, si
-je fais réfléchir les autres, si j'éveille dans le cœur des hommes le
-sentiment de la justice, dans celui des femmes le sentiment de leur
-dignité; si je suis claire pour tous, bien comprise de tous, utile à
-tous, même à mes adversaires, cela me suffira, et me consolera d'avoir
-déplu à ceux qui n'aiment les idées que comme ils aiment les femmes: en
-grande toilette.
-
- A MES ADVERSAIRES.
-
-Plusieurs d'entre vous, messieurs les adversaires de la grande et sainte
-cause que je défends, m'ont citée, très évidemment sans m'avoir lue, ne
-sachant même pas écrire mon nom. A ceux-là je n'ai rien à dire, sinon
-que leur opinion m'importe fort peu. D'autres, qui se sont donné la peine
-de lire mes précédents travaux dans la _Revue philosophique_ et dans la
-_Ragione_, m'accusent de _ne pas écrire comme une femme_, d'être
-_brutale_, sans ménagement pour mes adversaires, de n'être qu'une
-_machine à raisonnement_ et de _manquer de cœur_.
-
-Messieurs, je ne puis pas écrire autrement qu'une femme, puisque j'ai
-l'honneur d'être femme.
-
-Si je suis _brutale_ et ne ménage pas mes adversaires, c'est parce qu'ils
-me paraissent ceux de la raison et de la justice; c'est parce qu'eux, les
-forts, les bien armés, attaquent brutalement, sans ménagement un sexe
-qu'ils ont eu le soin de rendre timide et de désarmer; c'est parce
-qu'enfin je crois très licite de défendre la faiblesse contre la tyrannie
-qui a l'audace et l'insolence de s'ériger en droit.
-
-Si je vous apparais sous l'aspect peu récréatif d'une _machine à
-raisonnement_, c'est d'abord parce que la nature m'a faite ainsi, et que
-je ne vois aucune bonne raison pour modifier son œuvre; puis parce qu'il
-n'est pas mauvais qu'une femme _majeure_ vous prouve que son sexe, quand
-il ne craint pas votre jugement, raisonne aussi bien et souvent mieux que
-le vôtre.
-
-Je n'ai pas de cœur, dites-vous; j'en manque peut-être pour les tyrans,
-mais la lutte que j'entreprends, prouve au moins que je n'en manque pas
-pour les victimes: j'en ai donc une dose suffisante, d'autant plus que je
-ne désire pas du tout vous plaire ni ne me soucie d'être aimée d'aucun
-d'entre vous.
-
-Croyez-moi, messieurs, déshabituez-vous de confondre le cœur avec les
-nerfs; ne créez plus un type imaginaire de femme pour en faire la mesure
-de vos jugements sur les femmes réelles: c'est ainsi que vous faussez
-votre raison et que, sans parti pris, vous devenez ce qu'il y a de plus
-haïssable et de moins estimable au monde: des tyrans.
-
- A MES AMIS.
-
-Maintenant à vous, mes amis connus et inconnus, quelques lignes de
-remercîments.
-
-Vous avez tous compris que la femme étant une créature humaine, a le
-droit de se développer et de manifester, comme l'homme, sa spontanéité;
-
-Qu'elle a le droit, comme l'homme, d'employer son activité; qu'elle a le
-droit, comme l'homme, d'être respectée dans sa dignité, et l'usage
-qu'elle croit devoir faire de son libre arbitre;
-
-Que, de moitié dans l'ordre social, productrice, contribuable,
-justiciable des lois, elle a le droit de compter pour moitié dans la
-société.
-
-Vous avez tous compris que c'est dans la jouissance de ces droits divers
-que consiste son émancipation; non dans la faculté d'user de l'amour en
-dehors d'une loi morale basée sur la justice et le respect de soi-même.
-
-Merci d'abord à vous, Ausonio Franchi, représentant de la Philosophie
-Critique en Italie, homme aussi éminent par la profondeur de vos idées,
-que par l'impartialité et l'élévation de votre caractère, et qui avez
-prêté si généreusement et si longtemps les colonnes de votre _Ragione_ à
-mes premiers travaux.
-
-Merci à vous, mes chers collaborateurs de la _Revue philosophique_ de
-Paris, Charles Lemonnier, Massol, Guépin, Brothier, etc., qui n'avez pas
-hésité à remettre à l'ordre du jour la question de l'émancipation de mon
-sexe; qui avez accueilli, dans vos colonnes, des travaux de femme avec
-tant d'impartialité, et m'avez en toute occasion, témoigné intérêt et
-sympathie.
-
-Merci à vous en particulier, mon plus ancien ami, Charles Fauvety,
-infatigable chercheur de vérité, dont le style élégant, spirituel et
-limpide, si véritablement français, est seulement et toujours au service
-des idées de progrès et des aspirations généreuses, comme votre riche
-bibliothèque, vos conseils, sont au service de ceux qui veulent éclairer
-l'humanité. Pourquoi, hélas! joignez-vous à tant de talent et de
-qualités, le défaut de vous effacer toujours pour faire place aux autres!
-
-Merci à vous, Charles Renouvier, le plus savant représentant de la
-Philosophie Critique en France, qui joignez à une doctrine si profonde,
-un esprit si fin, un jugement si sûr, j'ajouterais: tant de modestie et
-de vertu sans faste, si je ne savais que c'est vous mécontenter que
-d'occuper le public de vous.
-
-C'est dans vos encouragements, dans votre approbation, mes amis et
-anciens collaborateurs, que j'ai puisé la force nécessaire à l'œuvre que
-j'entreprends; il est donc juste que je vous en remercie en présence de
-tous.
-
-Il est juste également que je témoigne publiquement ma reconnaissance aux
-journaux italiens, anglais, hollandais, américains, allemands qui ont
-traduit plusieurs de mes articles; aux hommes et aux femmes de ces divers
-pays et à ceux de ma patrie qui ont bien voulu me témoigner de la
-sympathie et m'encourager dans la lutte que j'entreprends contre les
-adversaires du droit de mon sexe.
-
-C'est à vous tous mes amis, Français et étrangers, que je dédie cet
-ouvrage. Puisse-t-il être utile _partout_ au triomphe de la liberté de
-la femme et de l'égalité de tous devant la loi: c'est le seul souhait que
-puisse faire une Française qui croit à l'unité de la famille humaine,
-aussi bien qu'à la légitimité des autonomies nationales, et qui aime tous
-les peuples parce que tous sont les organes d'un seul grand corps:
-l'Humanité.
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-Examen des principales doctrines modernes concernant la Femme et ses
-Droits.
-
-
-
-
-COMMUNISTES MODERNES
-
-
-Les Communistes ont pour principe d'organisation sociale, non pas, comme
-on les en accuse par ignorance ou mauvaise foi, la _loi agraire_, mais la
-jouissance _en commun_ de la terre, des instruments de travail et des
-produits: _De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins_, telle
-est la formule de la plupart d'entre eux.
-
-Nous n'avons pas à examiner dans cet ouvrage la valeur sociale de cette
-doctrine, mais seulement à constater ce que le Communisme pense de la
-Femme et de ses Droits.
-
-Les Communistes modernes peuvent se classer en Religieux et en
-Politiques.
-
-Parmi les premiers, sont les Saint-Simoniens, les Fusioniens et les
-Philadelphes.
-
-Parmi seconds, sont les Égalitaires, les Unitaires, les Icariens, etc.
-
-Les premiers considèrent la Femme comme l'égale de l'Homme. Pour les
-autres elle est libre, chez quelques-uns avec une nuance de
-subordination.
-
-Les Unitaires, qui ont largement puisé dans Fourier, proclament la Femme
-libre et leur égale.
-
-Nous ne parlerons ici que de quelques sectes communistes, réservant pour
-deux articles séparés ce qui concerne les Saint-Simoniens et les
-Fusioniens.
-
-Les Philadelphes, admettant Dieu et l'âme immortelle, posent ces deux
-principes: Dieu est le chef de l'Ordre social; la Fraternité est la loi
-qui régit les rapports humains.
-
-La Religion, pour les Philadelphes, est la pratique de la Fraternité; le
-Progrès est un dogme, la Communauté est la loi de l'individu devant Dieu
-et la conscience.
-
-En ce qui concerne les rapports des sexes et les droits de la Femme, M.
-Pecqueur s'exprime ainsi dans son ouvrage: _La République de Dieu_, aux
-pages 194 et 195:
-
-«_Égalité complète de l'homme et de la femme_;
-
-«Mariage _monogame_, intentionnellement indissoluble comme état normal;
-telle est la seconde conséquence pratique du dogme de la fraternité
-religieuse.
-
- «1º ÉGALITÉ.
-
-«Nous ne venons pas apporter des preuves à l'évidence; celui qui n'est
-pas frappé de l'égalité des sexes, a _la raison oblitérée par le préjugé,
-ou le cœur refroidi par l'égoïsme_.
-
-«Dans le milieu créé par la religion de fraternité et d'égalité, les
-femmes trouveront, dès leurs jeunes années, _les mêmes moyens et les
-mêmes conditions de développement de fonction et de rémunération_,
-enfin les MÊMES DROITS, le même but social à poursuivre, que les hommes;
-et à mesure que les mœurs correspondront aux fins religieuses et morales
-de l'union, la loi vivante déduira les conséquences pratiques de tout
-ordre, contenues en germe dans le dogme de l'égalité complète des sexes.
-
- «4º MONOGAMIE ET INDISSOLUBILITÉ.
-
-«Pour comprendre la légitimité du mariage monogame illimité ou indéfini,
-il suffit de considérer: 1º les exigences de notre nature intime, c'est à
-dire les caractères de l'amour; son aspiration instinctive à l'union et à
-la fusion des deux êtres, à la durée et à la perpétuité; le besoin de se
-posséder réciproquement, et d'en avoir la foi pour s'aimer; enfin
-l'instinct, le désir, les affections irrésistibles, universelles, et les
-joies de la paternité et de la famille; 2º les conditions physiologiques
-de la génération, qui exigent la monogamie, pour que la reproduction et
-la conservation bonne et progressive de l'espèce soit assurée; 3º les
-exigences sociales et religieuses qui veulent que les rapports de tous
-genres soient prédéterminés et régularisés, afin que chacun ait sécurité
-dans son attente et dans sa possession, et que les penchants fondamentaux
-de notre nature aient la possibilité de se satisfaire..... Prétendre
-importer la Polygamie, la promiscuité, ou le bail légal dans un tel
-milieu (_la Société Philadelphe_), c'est évidemment décréter l'égoïsme et
-le bon plaisir de la chair dans le même temps qu'on proclame le devoir et
-la dignité. On ne conçoit pas que deux être moraux, liés une fois d'un
-amour pur, cessent de s'aimer, de se complaire, au moins de se
-supporter, lorsque déjà ils sont supposés aimer indistinctement leurs
-frères et sœurs avec dévouement et sacrifice.
-
-«Encore moins conçoit-on que leurs frères et sœurs songent à détourner
-cet amour réciproque de deux d'entre la famille à leur avantage
-personnel; _car on appelle cela infamie_.»
-
-M. Pecqueur admet cependant que, dans des cas fort rares, le divorce
-puisse être prononcé pour cause d'incompatibilité d'humeur. Dans ce cas,
-l'époux qui aurait tort serait exclu de la république et l'autre pourrait
-se remarier.
-
-Selon M. Pecqueur l'indissolubilité du mariage ne regarde pas nos
-sociétés antagoniques; car l'auteur dit à la page 197:
-
-«Le Divorce est un grand malheur, non seulement pour les époux, mais pour
-la religion; toutefois dans le monde de César où il s'agit de pure
-justice, c'est encore le moindre des maux, lorsque les individus sont
-résolus à la séparation de fait, et à la convoitise d'autres liens. On
-fait clandestinement le mal; on est cause ou occasion de tentation et de
-chute pour les autres. Le scandale est connu quoiqu'on fasse; de telle
-sorte que ni la société, ni les époux, ni les enfants, ni la morale ne
-trouvent leur bien à la consécration de la perpétuité absolue.
-
-«Il n'est point charitable, il est _impie_ de forcer à rester côte à
-côte, deux êtres dont l'un au moins maltraite, hait, exploite ou maîtrise
-l'autre. Il est également odieux de leur permettre la séparation de corps
-sans leur permettre en même temps de se livrer à des affections chastes,
-lorsqu'on y répond en honnêteté et liberté.»
-
-Ainsi donc pour les Philadelphes, expliqués par M. Pecqueur, le Mariage
-est monogame, indissoluble intentionnellement; le divorce est une triste
-nécessité du monde actuel, tandis que la séparation est une chose
-immorale. Enfin la femme est _libre et l'égale de l'homme_.
-
-Une autre secte communiste, celle des Icariens, ne s'occupe ni de la
-nature, ni des droits de la Femme. Son chef, M. Cabet, ancien procureur
-général, était trop imbu des doctrines du Code Civil, peu élégante
-paraphrase de l'apôtre Paul, pour ne pas être persuadé que la femme doit
-rester en dehors du droit politique, et qu'elle doit se subordonner à
-l'homme en général, et à son mari, bon ou mauvais, en particulier.
-
-Rendons toutefois justice aux disciples de M. Cabet: je n'en ai pas
-trouvé un seul de son avis sur cette grande question.
-
-Un soir, qu'en 1848, M. Cabet présidait un club très nombreux, il fut
-prié par une femme de mettre aux voix cette question: _La femme est-elle
-l'égale de l'homme devant le droit social et politique?_ Presque toutes
-les mains se levèrent pour l'affirmative; à la contre-épreuve aucune main
-ne se leva; aucun homme ne protesta contre cette affirmation. Une salve
-d'applaudissements partit des tribunes remplies de femmes; et M. Cabet
-fut assez déconcerté du résultat. Il semblait ignorer que le peuple,
-éminemment logique, n'argutie point pour éluder ou restreindre les
-applications du principe qu'il adopte.
-
-Ce vote du club Cabet s'est renouvelé devant moi dans trois autres: les
-porteurs de paletots riaient des réclamations de la brave Jeanne Duroin,
-mais les porteurs de blouses n'en riaient pas
-
-M. Dezamy, représentant d'une autre nuance communiste, s'exprime ainsi
-dans le _Code de la Communauté_, page 132: «Plus de domination maritale!
-Liberté des alliances! _égalité parfaite entre les deux sexes!_ Libre
-divorce!»
-
-Et à la page 266, sous ce titre: Lois de l'union des sexes, qui auront
-pour effet de prévenir toute discorde et toute débauche, l'auteur ajoute:
-
-«Art. 1er. L'amour mutuel, la sympathie intime, la parité de cœur de
-deux êtres, forment et légitiment leur union.
-
-Art. 2. _Il y aura entre les deux sexes égalité parfaite._
-
-Art. 3. Aucun lien que l'amour mutuel ne pourra enchaîner l'un à l'autre
-l'homme et la femme.
-
-Art. 4. Rien n'empêchera les amants qui se sont séparés de s'unir de
-nouveau, et aussi souvent qu'ils aspireront l'un vers l'autre.»
-
-La morale de M. Dezamy n'est pas de notre goût, nous préférons celle du
-communiste Pecqueur; mais nous sommes heureuse de constater que le
-Communisme moderne, divisé sur la question du mariage, de la famille et
-de la morale dans les relations des sexes, n'a qu'une voix lorsqu'il
-s'agit de la liberté de la femme et de l'égalité des sexes devant la loi
-et la Société.
-
-En cela, le Communisme moderne est très supérieur à l'ancien; pratiqué
-chez plusieurs peuples, enseigné par Platon, Morelly, etc. C'est un signe
-des temps, que cette plus juste appréciation de la femme et
-l'introduction du principe de son droit dans des doctrines qui,
-autrefois, n'en tenaient aucun compte.
-
-La plupart des Communistes appartiennent à la classe des travailleurs:
-ce qui prouve que le peuple surtout sent cette grande vérité: _que la
-liberté de la femme est identique à celle des masses_. Et ce ne sont pas
-MM. Proudhon, Comte, Michelet et leurs adeptes qui auront puissance de
-lui faire rebrousser chemin, et de jeter de la glace sur ses sentiments.
-
-
-
-
-SAINT-SIMONIENS
-
-
-Ma mère, zélée protestante et d'une grande sévérité de mœurs, réprouvait
-le Saint Simonisme, et ne permettait jamais qu'on en parlât devant moi
-autrement que pour le condamner: elle prenait grand soin que pas une
-ligne de la doctrine nouvelle ne tombât sous mes yeux.
-
-Était-ce naturel esprit d'opposition? était-ce instinct de justice? Je
-l'ignore; mais je ne m'associais point au blâme que j'entendais exprimer
-autour de moi; une seule chose en était résultée: la curiosité de
-connaître ce qu'on nommait des dogmes immoraux.
-
-J'étais dans ces dispositions, lorsqu'un jour, me trouvant avec ma mère
-non loin du Palais de Justice, je vis avancer une réunion d'hommes
-portant un gracieux costume: c'étaient les Saint-Simoniens allant en
-corps défendre, contre les poursuites du parquet, leur Église naissante.
-J'en fus très émue; je me sentis en communion avec ces jeunes gens qui
-allaient confesser leur foi: il me semblait qu'ils ne m'étaient point
-étrangers, qu'ils luttaient pour une cause qui était mienne ou méritait
-ma sympathie, et les larmes me vinrent aux yeux. De grand cœur, j'aurais
-embrassé ceux que j'entendais les défendre, et d'aussi grand cœur battu
-ceux qui prétendaient que leur condamnation serait juste. Ma mère étant
-trop généreuse pour s'associer à ces derniers, nous nous éloignâmes sans
-rien dire. Je sus, sans connaître aucun détail, que l'Église
-Saint-Simonienne avait été dispersée.
-
-Ce ne fut que quelques années après, qu'ayant fait la connaissance d'une
-dame Saint-Simonienne, je pus lire les écrits de la doctrine, et me
-former une idée des aspirations et des dogmes de l'École de Saint-Simon.
-Si la nature de cet ouvrage m'en interdit l'analyse, il ne peut m'être
-reproché de témoigner mes sympathies pour ceux qui ont eu de grandes et
-généreuses aspirations; pour ceux qui, au point de vue critique, ont
-rendu des services réels à la cause du Progrès; pour ceux qui ont mis à
-l'ordre du jour la solution des deux problèmes capitaux de notre époque:
-l'_émancipation de la femme et du travailleur_. Les Saint-Simoniens ont
-été assez attaqués, assez calomniés pour qu'une femme, qui n'est pas
-Saint-Simonienne, puisse considérer comme un devoir de leur rendre
-justice, en reconnaissant le bien qu'ils ont fait.
-
-Oui, vous avez le droit d'être fiers de votre nom de Saint-Simoniens,
-vous qui avez proclamé l'obligation de travailler sans relâche à
-l'amélioration physique, morale et intellectuelle de la classe la plus
-nombreuse et la plus pauvre;
-
-Vous qui avez proclamé la _sainteté_ de la science, de l'art, de
-l'industrie, du travail sous toutes ses formes;
-
-Vous qui avez proclamé l'égalité des sexes dans la famille, dans le
-temple et dans l'État;
-
-Vous qui avez parlé de paix et de fraternité à ce monde livré à la guerre
-du canon et de la concurrence;
-
-Vous qui avez critiqué l'ancien dogme et toutes les institutions
-mauvaises qui en sont sorties;
-
-Oui, je le répète, vous avez bien mérité du Progrès, bien mérité de
-l'Humanité; et vous avez le droit de porter avec orgueil votre grand nom
-d'École; car il est beau d'avoir voulu l'émancipation de la femme, du
-travail et du travailleur; il est généreux, comme tant d'entre vous l'ont
-fait, d'y avoir consacré sa jeunesse et sa fortune.
-
-Par vos aspirations, vous avez été les continuateurs de 89, puisque vous
-songiez à réaliser ce qui était en germe dans la Déclaration des Droits:
-voilà les titres de votre grandeur; voilà pourquoi votre nom ne périra
-pas.
-
-Mais si, par vos sentiments, vous apparteniez à la grande ère de 89, la
-forme sociale dans laquelle vous prétendiez incarner vos principes,
-appartenant au Moyen Age, le siècle a dû s'éloigner de vous. Séduits par
-le mysticisme trinitaire, illusionnés par un faux point de vue
-historique, vous prétendiez ressusciter la hiérarchie et la théocratie
-dans une humanité travaillée par le principe contraire: le triomphe de la
-liberté individuelle dans l'Égalité sociale. Voilà pourquoi le siècle ne
-pouvait pas vous suivre. Les femmes non plus ne pouvaient pas vous
-suivre, car elles sentent qu'elles ne peuvent être affranchies que par le
-travail et la pureté des mœurs; qu'en maîtrisant, non pas en imitant les
-passions masculines. Elles sentent que leur puissance de moralisation
-tient autant à leur chasteté qu'à leur intelligence; elles savent que
-celles qui usent le plus de la liberté en amour, n'aiment ni n'estiment
-l'autre sexe; qu'en général, elles emploient leur ascendant sur lui pour
-le pervertir, le ruiner et désoler leurs compagnes, dissoudre la famille
-et la civilisation; qu'en conséquence, elles sont les plus dangereuses
-ennemies de l'émancipation de leur sexe: car l'homme, dégrisé de sa
-passion, ne peut avoir le désir d'émanciper celles qui l'ont trompé,
-ruiné, démoralisé.
-
-L'orthodoxie Saint-Simonienne s'est donc, à mon avis, grandement trompée
-sur les voies et moyens de réalisation. Lui en ferons-nous un crime? Non,
-certes: les problèmes sociaux ne sont pas des problèmes mathématiques; il
-y a mérite à les poser, dévouement et courage à en poursuivre la
-solution, lors même qu'on la manquerait complétement.
-
-Nous savons tous que ce sont les Saint-Simoniens qui ont mis à l'ordre du
-jour de l'époque la question de l'émancipation féminine: il y aurait
-ingratitude aux femmes qui réclament la liberté et l'égalité, de
-méconnaître la dette de reconnaissance qu'elles ont contractée envers
-eux. C'est un devoir pour elles que de dire à leurs compagnes: le cachet
-du Saint-Simonisme est la défense de la liberté de la femme; partout donc
-où vous rencontrez un Saint-Simonien, vous pouvez lui presser la main
-fraternellement; en lui vous avez un défenseur de votre droit.
-
-Esquissons maintenant l'ensemble de la doctrine Saint-Simonienne en ce
-qui concerne la femme et ses droits.
-
-Tous les Saint-Simoniens admettent que les deux sexes sont égaux;
-
-Que le couple forme l'individu social;
-
-Que le mariage est le lien sacré des générations; l'association d'un
-homme et d'une femme pour l'accomplissement d'une œuvre sacerdotale,
-scientifique, artistique ou industrielle;
-
-Tous admettent le divorce et le passage à un autre lien; seulement les
-uns sont plus sévères que les autres sur les conditions du divorce.
-
-Entre eux, il y a dissidence sur la question des mœurs. Olinde Rodrigues
-et Bazard n'admettaient pas de liaison d'amour en dehors du mariage. M.
-Enfantin professait, au contraire, la plus grande liberté en amour.
-
-Nous devons ajouter qu'il ne donnait à son opinion qu'une valeur relative
-et provisoire, puisqu'il disait que la loi des relations des sexes ne
-pouvait être fixée d'une manière sûre et définitive que par le concours
-de la femme, et que, d'autre part, il prescrivait la continence à ses
-disciples les plus rapprochés, jusqu'à l'avènement de la Femme dont il se
-regardait comme le précurseur.
-
-Au reste, pour donner à nos lecteurs une idée plus précise des sentiments
-des Saint-Simoniens sur ce qui touche la femme, citons quelques passages
-de leurs écrits:
-
-«L'exploitation de la femme par l'homme existe encore, dit M. Enfantin;
-_c'est ce qui constitue la nécessité de notre apostolat_. Cette
-exploitation, cette subalternité _contre nature_, par rapport à l'avenir,
-a pour effet, d'un côté, le mensonge, la fraude, et d'autre part, la
-violence, les passions brutales: tels sont les vices qu'il faut faire
-cesser.» (_Religion Saint-Simonienne_, 1832, page 5.)
-
-«La femme, avons-nous dit, _est l'égale de l'homme_; elle est aujourd'hui
-esclave; c'est son maître qui doit l'affranchir.» (_Id._, page 12.)
-
-«Il n'y aura de loi et de morale définitives qu'alors que la femme aura
-parlé.» (_Id._, page 18.)
-
-«Au nom de Dieu, s'écrie M. Enfantin dans son _Appel à la Femme_, au nom
-de Dieu et de toutes les souffrances que l'humanité, sa fille chérie,
-ressent aujourd'hui dans sa chair; au nom de la classe la plus pauvre et
-la plus nombreuse dont les filles sont vendues à l'oisiveté et les fils
-livrés à la guerre; au nom de tous ces hommes et de toutes ces femmes qui
-jettent le voile brillant du mensonge ou les sales haillons de la
-débauche sur leur secrète ou publique prostitution; au nom de Saint-Simon
-qui est venu annoncer à l'homme et à la femme _leur égalité morale,
-sociale et religieuse_, je conjure la femme de me répondre.» (_Entretien
-du 7 décembre 1831._)
-
-De son côté, Bazard termine une brochure, publiée en janvier 1832, par
-ces paroles:
-
-«Et nous aussi, nous avons hâte de l'avènement de la femme; et nous
-aussi, nous l'appelons de toute notre puissance; mais c'est au nom de
-l'amour pur qu'elle a fait pénétrer dans le cœur de l'homme et que
-l'homme aujourd'hui est prêt à lui rendre; c'est au nom de la dignité qui
-lui est promise dans le mariage; c'est, enfin et par dessus tout, au nom
-de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, _dont jusqu'ici elle a
-partagé la servitude et les humiliations_, et que sa voix entraînante
-peut seule aujourd'hui achever de soustraire à la dure exploitation que
-les débris du passé font encore peser sur elle.»
-
-Ah! vous avez grandement raison, Enfantin et Bazard! Tant que la femme ne
-sera pas libre et l'égale de l'homme; tant qu'elle ne sera pas _partout_
-à ses côtés, les douleurs, les désordres, la guerre, l'exploitation du
-faible seront le triste lot de l'humanité.
-
-Pierre Leroux, l'homme le plus doux, le meilleur et le plus simple que je
-connaisse, écrit à son tour dans son 4e volume de l'_Encyclopédie
-Nouvelle_, article _Égalité_, les pages remarquables suivantes:
-
-«Il n'y a pas deux êtres différents, l'homme et la femme, il n'y a qu'un
-être humain sous deux faces qui correspondent et se réunissent par
-l'amour.
-
-«L'homme et la femme sont pour former le couple; ils en sont les deux
-parties. _Hors du couple, en dehors de l'amour et du mariage, il n'y a
-plus de sexe_; il y a des êtres humains d'origine commune, de facultés
-semblables. L'homme est à tous les moments de sa vie, sensation,
-sentiment, connaissance, la femme aussi. La définition est donc la même.»
-
-Après avoir établi, d'après ses idées, que les femmes ont un type
-différent de celui de l'homme, il continue:
-
-«Mais ce type ne les sépare pas du reste de l'humanité, et n'en fait pas
-une race à part qu'il faille distinguer philosophiquement de l'homme...
-L'amour absent, elles se manifestent à l'homme comme personnes humaines,
-et se rangent, comme l'homme, sous les diverses catégories de la société
-civile.»
-
-Après avoir fait observer que quelque divers que soient les hommes, ils
-n'en sont pas moins égaux, parce qu'ils sont tous sensation, sentiment,
-connaissance, Pierre Leroux, appliquant ce principe à la question du
-droit de la femme, ajoute:
-
-«De quelque manière qu'on envisage cette question, on est conduit à
-proclamer l'égalité de l'homme et de la femme. Car, si nous considérons
-la femme dans le couple, la femme est l'égale de l'homme, puisque le
-couple même est fondé sur l'égalité, puisque l'amour même est l'égalité,
-et que là où ne règne pas la justice, c'est à dire l'égalité, là ne peut
-régner l'amour, mais le contraire de l'amour.
-
-«Et si nous considérons la femme hors du couple, c'est un être semblable
-à l'homme, doué des mêmes facultés à des degrés divers; une de ces
-variétés dans l'unité qui constituent le monde et la société humaine.»
-
-L'auteur dit que la femme ne doit revendiquer l'égalité que comme épouse
-et personne humaine; que la reconnaître libre parce qu'elle a un sexe,
-c'est la déclarer maîtresse non seulement d'user, mais d'abuser de
-l'amour; qu'il ne faut pas que l'abus de l'amour soit l'apanage et le
-signe de la liberté.
-
-Il dit que la femme n'a de sexe que pour celui qu'elle aime, dont elle
-est aimée; que pour tout autre elle ne peut être qu'une personne humaine.
-
-«En se plaçant à ce point de vue, continue-t-il, il faut dire aux femmes:
-vous avez droit à l'égalité à deux titres distincts, comme personnes
-humaines et comme épouses. Comme épouses vous êtes nos égales, car
-l'amour même, c'est l'égalité. Comme personnes humaines, votre cause est
-celle de tous, _elle est la même que celle du peuple; elle se lie à la
-grande cause révolutionnaire_, c'est à dire au progrès général du
-genre humain. _Vous êtes nos égales non parce que vous êtes femmes, mais
-parce qu'il n'y a plus ni esclaves ni serfs._
-
-«Voilà la vérité qu'il faut dire aux hommes et aux femmes; mais c'est
-fausser cette vérité et la transformer en erreur que de dire aux femmes
-vous êtes un sexe à part, un sexe en possession de l'amour.
-Émancipez-vous, c'est à dire usez et abusez de l'amour. La femme ainsi
-transformée en Vénus impudique, perd à la fois sa dignité comme personne
-humaine, et sa dignité comme femme, c'est à dire comme être capable de
-former un couple humain sous la sainte loi de l'amour.»
-
-L'excellent P. Leroux demande qui ne sent pas, qui n'avoue pas
-aujourd'hui l'égalité des sexes?
-
-Qui oserait soutenir que la femme est un être inférieur dont l'homme est
-le guide et le fanal?
-
-Que la femme relève de l'homme qui ne relève que de lui-même et de Dieu?
-
-Qui oserait aujourd'hui soutenir de telles absurdités, brave et honnête
-Pierre Leroux? C'est P. J. Proudhon, l'homme qui vous appelait _Theopompe
-et Pâtissier_; c'est M. Michelet qui prétend que la femme est créée pour
-être une très ennuyeuse poupée de son cher mari.
-
-Mais revenons à vous.
-
-Vous prétendez que Dieu est androgyne; qu'en lui coexistent les deux
-principes mâle et femelle sur le pied d'égalité; que conséquemment en
-Dieu l'homme et la femme sont égaux. J'y consens volontiers, quoique je
-n'en sache absolument rien. Mais lorsque vous ajoutez que la femme a
-mérité tout autant que l'homme, parce qu'elle a partagé toutes les
-crises douloureuses de l'éducation successive du genre humain;
-
-Que c'est l'amour, qui ne peut exister sans la femme, qui nous a conduits
-de la loi d'esclavage à celle d'égalité;
-
-Que conséquemment la femme est de moitié dans le travail des siècles;
-
-Là, il n'y a plus de mystère; je m'associe donc à vous de tout mon cœur
-pour répéter aux hommes les invitations et les leçons que vous donnez à
-ces mâles ingrats et récalcitrants:
-
-«Si nous sommes libres c'est en partie par la femme: qu'elle soit libre
-par nous.
-
-«Mais l'est-elle? Est-elle par nous traitée en égale?
-
-«Épouse, trouve-t-elle l'égalité dans l'amour et le mariage?
-
-«Personne humaine trouve-t-elle l'égalité dans la cité?
-
-«Voilà la question.............
-
-«Notre loi civile est, au sujet de la femme, un modèle d'absurdes
-contradictions. Suivant la loi romaine, la femme vivait perpétuellement
-en tutelle: au moins dans cette législation tout était en parfait accord;
-la femme y était toujours mineure. Nous, nous la déclarons, dans une
-multitude de cas, aussi libre que l'homme. Pour elle plus de tutelle
-générale ou de fiction de tutelle; son âge de majorité est fixé; elle est
-apte par elle-même à hériter; elle hérite par parties égales; elle
-possède et dispose de sa propriété; il y a même plus, dans la communauté
-entre époux, nous admettons la séparation de bien. Mais est-il question
-du lien même du mariage, où ce ne sont plus des richesses qui sont en
-jeu, mais où il s'agit de nous et de nos mères, de nous et nos sœurs, de
-nous et de nos filles, oh! alors nous sommes intraitables dans nos lois,
-nous n'admettons plus d'égalité; nous voulons que la femme se déclare
-notre inférieure, notre servante, qu'elle nous jure obéissance.
-
-«Vraiment nous tenons plus à l'argent qu'à l'amour; nous avons plus de
-considération pour des sacs d'écus que pour la dignité humaine: car nous
-émancipons les femmes en tant que propriétaires; mais en tant que nos
-femmes, notre loi les déclare inférieures à nous. Il s'agit pourtant du
-lien où l'égalité de l'homme et de la femme est la plus évidente, du lien
-pour ainsi dire où éclate cette égalité, où elle est si nécessaire à
-proclamer que sans elle ce lien n'existe pas. Mais par une absurde
-contradiction, notre loi civile choisit ce moment pour proclamer
-l'infériorité de la femme; elle la condamne à l'obéissance, lui fait
-prêter un faux serment, et abuse de l'amour pour lui faire outrager
-l'amour.
-
-«Ce sera, je n'en doute pas, pour les âges futurs, le signe
-caractéristique de notre état moral que cet article de nos lois qui
-consacre en termes si formels l'inégalité dans l'amour. On dira de nous:
-ils comprenaient si peu la justice, qu'ils ne comprenaient pas même
-l'amour, qui est la justice à son degré le plus divin; ils comprenaient
-si peu l'amour, qu'ils n'y faisaient pas même entrer la justice, et que
-dans leur livre de la justice, dans leur Code, la formule du mariage, le
-seul sacrement dont ils eussent encore quelque idée, au lieu de consacrer
-l'égalité, consacrait l'inégalité; au lieu de l'union, la désunion; au
-lieu de l'amour qui égalise et qui identifie, je ne sais quel rapport
-contradictoire et monstrueux, fondé à la fois sur l'identité et sur
-l'infériorité et l'esclavage. Oui, comme ces formules de la loi des Douze
-Tables que nous citons aujourd'hui, quand nous voulons prouver la
-barbarie des anciens romains, et leur ignorance de la justice; cet
-article de nos codes sera cité un jour pour caractériser notre
-grossièreté et notre ignorance, car l'absence d'une notion élevée de la
-justice y est aussi marquée que l'absence d'une notion élevée de l'amour.
-
-«Tout suit de là relativement à la condition des femmes, ou plutôt tout
-se rattache à ce point: car respecterons-nous l'égalité de la femme comme
-personne humaine, quand nous sommes assez insensés pour lui nier cette
-qualité comme épouse? La femme aujourd'hui est-elle vraiment, en tant que
-personne humaine, traitée en égale de l'homme? Je ne veux pas entrer dans
-ce vaste sujet. Je me borne à une seule question: quelle éducation
-reçoivent les femmes? Vous les traitez comme vous traitez le peuple. A
-elles aussi vous laissez la vieille religion qui ne nous convient plus.
-Ce sont des enfants à qui l'on conserve le plus longtemps possible le
-maillot, comme si ce n'était pas là le bon moyen pour les déformer, pour
-détruire à la fois la rectitude de leur esprit et la candeur de leur âme.
-Que fait d'ailleurs la société pour elles? De quelles carrières leur
-ouvre-t-elle l'accès? Et pourtant il est évident pour qui y réfléchit,
-que nos arts, nos sciences, nos industries, feront autant de progrès
-nouveaux quand les femmes seront appelées, qu'ils en ont fait, il y a
-quelques siècles, quand les serfs ont été appelés. Tous vous plaignez de
-la misère et du malheur qui pèsent sur vos tristes sociétés, _abolissez
-les castes qui subsistent encore; abolissez la caste où vous tenez
-renfermée la moitié du genre humain_.»
-
-Ces quelques pages, lecteurs, vous donnent la mesure des sentiments des
-Saint-Simoniens orthodoxes et dissidents, et justifient la sympathie
-qu'éprouvent les femmes _majeures_, pour ceux qui ont si chaleureusement
-plaidé leur cause.
-
-
-
-
-FUSIONIENS
-
-
-M. Louis de Tourreil, révélateur du Fusionisme, est un homme qu'on ne
-peut voir sans sympathie, ni entendre sans plaisir, parce qu'il est
-bienveillant, parle bien, et que ses idées sont très logiquement
-enchaînées: une fois ses principes admis, on est contraint de le suivre
-jusqu'au bout.
-
-M. de Tourreil s'exprime ainsi dans la _Revue philosophique_ de mai 1856,
-au sujet de la femme et de ses droits:
-
-«La nature se réduit à trois grands principes co-éternels ou agents
-producteurs de toutes choses. Ces principes sont:
-
-«Le principe femelle ou passif,
-
-«Le principe mâle ou actif,
-
-«Et le principe mixte ou unificatif, participant des deux, que l'on
-appelle Amour.
-
-«Dieu est donc _Femelle, Mâle et Androgyne_ dans son unité trinaire.
-
-«Il est simultanément de toute éternité Mère, Père et Amour, au lieu
-d'être, comme les théologiens le disent, Père, Fils et Saint-Esprit,
-trois agents de même séve, incapables de rien produire.....
-
-«Vous concevrez facilement, mon cher frère, que si dans la trinité
-divine, le sexe féminin et le sexe masculin sont sur la même ligne, ils
-se trouveront également sur la même ligne dans l'humanité. Le rôle que la
-femme divine joue au Ciel, la femme humaine le jouera sur la terre.....
-
-«Est-il (_Dieu_) seulement du sexe masculin, les hommes diront que le
-sexe masculin est le seul noble, et que la femme n'a été créée que pour
-le service de l'homme, comme l'homme est créé pour Dieu. L'on mettra même
-en doute si elle a une âme, et l'on croira lui faire une grâce en
-l'admettant dans la vie comme quelque chose.»
-
-Suivent dans le texte les enseignements de l'apôtre Paul sur la femme et
-le mariage; puis l'auteur continue:
-
-«Voilà, mon cher frère, le rôle que le christianisme assigne à la femme.
-Si cette doctrine était donc suivie de point en point, et si elle ne
-devait pas être remplacée par une autre supérieure, la femme se
-trouverait à perpétuité condamnée à une subalternisation humiliante pour
-elle.
-
-«Mais le Fusionisme qui est la doctrine du salut pour tous, ne permet à
-aucun d'être sacrifié, c'est pourquoi la femme est l'égale de l'homme, et
-l'homme est l'égal de la femme, comme en Dieu, la Mère éternelle est
-l'égale du Père éternel, et le Père éternel est l'égal de la Mère
-éternelle.»
-
-M. de Tourreil croit que la Mère donne la forme, et le Père, la vie, deux
-choses aussi nécessaires l'une que l'autre pour constituer l'être.
-
-«Puisque la femme est l'égale de l'homme en principe absolu,
-continue-t-il, et qu'elle lui est co-éternelle, il y a injustice à la
-subalterniser à l'homme dans le relatif, et la _Genèse_ commet une erreur
-grossière en la faisant procéder de l'homme.
-
-«Si l'un des deux pouvait être avant l'autre, ce serait la femme; car à
-la rigueur on pourrait concevoir l'être sans la vie, mais il serait bien
-impossible de concevoir la vie sans l'être.
-
-«L'être sans la vie serait un être mort, mais que serait la vie sans
-l'être? Ce serait une vie qui n'existerait pas, la négation, l'absence de
-la vie, le néant. Donc, dans l'ordre logique, la femme est la
-première.....
-
-«Non seulement la femme doit être l'égale de l'homme, d'après ce que nous
-avons vu, mais dans l'énonciation et le classement, elle doit être nommée
-et classée la première.
-
-«La femme est le moule qui perfectionne ou déprave l'espèce, selon que ce
-moule est bien ou mal. Le sort de l'humanité dépend donc de la femme,
-puisqu'elle a une action toute puissante sur le fruit qu'elle porte dans
-son sein.
-
-«Pure, bonne, intelligente, elle produira des êtres sains, intelligents
-et bons.
-
-«Impure, bornée et méchante, elle produira des êtres malsains,
-inintelligents et méchants.
-
-«En un mot, l'enfant sera ce que sera sa mère, parce que nul ne peut
-donner que ce qu'il a.
-
-«Il importe donc que la femme soit développée comme l'homme, que son
-éducation soit universelle, que sa personne soit honorée, respectée,
-entourée de sollicitude, afin que rien dans le milieu social ne vienne la
-modifier en mal.
-
-«Destinée par l'Être Suprême à former de sa chair, de son sang et de son
-âme l'être humain, destinée à le nourrir de son lait et à faire sa
-première éducation, deux actes qui ont la plus grande influence sur la
-vie individuelle, la femme doit être considérée comme l'agent principal
-de perfectionnement. Ce rôle la classe naturellement à un rang très élevé
-dans la société, et exige d'elle des perfections supérieures.
-
-«Aussi sera-t-elle dans l'avenir l'image de la sagesse divine sur la
-terre, comme l'homme en représentera la puissance.
-
-«A l'homme reviendra plus particulièrement l'action; à la femme, le
-conseil.
-
-«L'homme aura l'initiative des entreprises difficiles; la femme en
-modérera ou en excitera l'ardeur.
-
-«L'homme domptera la planète; la femme l'embellira.
-
-«L'homme symbolisera la science et l'industrie; la femme symbolisera la
-poésie et l'art.
-
-«Toujours l'un aura besoin de l'autre; ils marcheront parallèlement
-ensemble, et se compléteront réciproquement l'un par l'autre.
-
-«Voilà, mon cher frère, d'une façon raccourcie, l'idée que l'on doit se
-faire de la femme. L'homme et la femme ne sont pas deux êtres
-radicalement séparés; ils ne font à eux deux qu'un seul être.
-Subalterniser la femme à l'homme, ou l'homme à la femme, c'est donc
-mutiler l'être humain et mal comprendre son intérêt. Pour que l'humanité
-soit heureuse, il ne faut pas que l'une de ses deux moitiés souffre. Et
-comment ne souffrirait-elle pas si elle est asservie, opprimée par
-l'autre!
-
-«Notre destinée sur la terre, c'est de constituer l'être collectif dans
-sa conscience propre. Pour cela, il faut réaliser l'androgyne
-humanitaire. Or, l'androgyne humanitaire nécessite auparavant l'androgyne
-individuel, lequel ne peut être constitué que par le mariage harmonique.
-
-«Le mariage est donc la grande loi formatrice ou déformatrice de l'être
-collectif, selon qu'il est conçu par le législateur d'une manière
-conforme ou contraire à la destinée humaine.
-
-«C'est dans le mariage que se trouve la source du bien et du mal;
-savez-vous pourquoi?
-
-«C'est parce que dans l'acte qui unit l'homme à la femme, et où le couple
-ne forme plus qu'un corps, les deux âmes se fusionnent par une donation
-réciproque, qui fait que l'âme de l'homme et l'âme de la femme s'unissent
-l'une à l'autre pour l'éternité.
-
-«En sorte que, après la conjonction, l'âme de la femme adhère à l'âme de
-l'homme et l'accompagne partout, pendant que l'âme de l'homme adhère à
-l'âme de la femme et ne la quitte plus.
-
-«D'où il suit que si l'âme de l'homme est dépravée, elle déprave la femme
-à laquelle elle est unie, en exerçant sur elle une action continue, même
-à distance. Comme aussi, la dépravation de la femme unie à un homme,
-déprave celui-ci à son insu, par une action occulte et permanente.
-
-«Les âmes de deux êtres dépravés peuvent donc être conjointes
-inséparablement, sans pour cela constituer l'androgyne individuel, qui
-est le but divin du mariage ou de l'union des sexes.
-
-«L'androgyne individuel n'est possible qu'à la condition de l'unité. Mais
-l'unité ne saurait être constituée par le mal.
-
-«Il n'y a que le bien, le vrai, le parfait, qui réunissent les conditions
-de l'unité. Le mal, le faux, l'imparfait, sont essentiellement divers de
-leur nature.
-
-«Deux êtres méchants, sans sincérité, pleins de vices, ne produiront par
-leur conjonction qu'une division de plus en plus grande. Ils seront unis;
-mais pour se tourmenter réciproquement. Jamais l'unité ne sera constituée
-par eux; et sans la constitution de l'unité ou de l'androgyne individuel,
-il ne serait pas possible de réaliser la destinée humaine.
-
-«Pour que l'androgyne individuel existe dans le couple, il faut la
-communion spirituelle parfaite, c'est à dire la communauté de pensée, de
-sentiment et de volonté. Mais comment deux individus qui, au lieu d'être
-régis par la vérité, ne sont régis que par leurs passions dévoyées,
-pourraient-ils à eux deux n'en faire qu'un? Cela est impossible.
-
-«Vous pouvez comprendre, mon cher frère, d'après ce peu de paroles,
-combien le mariage est saint, et combien il importe de ne contracter que
-des unions harmoniques, car souvent le malheur de la vie dépend d'une
-conjonction irréfléchie.»
-
-Ayant eu occasion de me rencontrer plusieurs fois avec l'honorable M. de
-Tourreil, je lui demandai quelques détails précis sur la liberté de la
-femme et le mariage.
-
-Voici le résumé de ceux qu'il a bien voulu me donner:
-
-L'éducation est la même pour les deux sexes;
-
-La femme suit librement la vocation qui lui vient de Dieu; seule elle en
-est juge;
-
-Dans tous les grades et emplois de la république de Dieu, la femme est à
-côté de l'homme;
-
-Depuis l'âge de cinquante ans, tout individu des deux sexes est
-gouvernant et prêtre;
-
-La reproduction de l'espèce, devant être l'œuvre de l'amour de personnes
-saines d'esprit et de corps, avant d'y procéder, l'épouse sera engagée à
-se confesser à la prêtresse et l'époux au prêtre, afin d'être éclairés
-sur l'opportunité ou les inconvénients d'un rapprochement.
-
-Il n'y a qu'un seul cas de dissolution du mariage: c'est quand les époux
-sont arrivés à la fusion complète, c'est à dire à se sentir, à se savoir
-réciproquement, à ne plus rien avoir à échanger. Alors il devient
-nécessaire de changer de liens, et de travailler chacun de son côté à se
-fusionner avec un autre conjoint. Dans l'état actuel de l'humanité, cette
-fusion ne peut avoir lieu; mais plus tard, quand nous serons plus
-parfaits, elle deviendra possible plusieurs fois dans la vie.
-
-Le Fusionisme est, comme on le voit, un socialisme mystique.
-
-Ses sectateurs sont des gens doux et bons, et très tolérants envers ceux
-qui ne pensent pas comme eux.
-
-
-
-
-PHALANSTÉRIENS
-
-
-Le cachet de l'École Fouriériste, Sociétaire ou Phalanstérienne est _le
-respect de la liberté individuelle_, basé sur les notions suivantes:
-
-Toute nature est bonne; elle ne se pervertit qu'en fonctionnant dans un
-mauvais milieu.
-
-Personne ne ressemblant exactement aux autres, chacun doit être seul juge
-de ses aptitudes, et ne doit recevoir loi que de lui-même.
-
-Les attractions sont proportionnelles aux destinées.
-
-Si les disciples de mon compatriote Charles Fourier, ne s'expriment pas
-exactement ainsi, tout ce qu'ils ont écrit est empreint de ces pensées.
-
-Fourier et ses disciples ont-ils raison de croire que la loi d'attraction
-passionnelle soit appelée _seule_ à organiser le monde industriel, moral
-et social?
-
-Que l'élément primordial d'une société doive être la commune Sociétaire
-ou Phalanstère?
-
-Que les passions les plus opposées, les plus diverses, soient les
-conditions _sine qua non_ de l'harmonie?
-
-Que la rétribution des œuvres et du concours doive se faire selon le
-Travail, le Capital et le Talent?
-
-C'est ce que nous n'avons pas à examiner ici.
-
-La seule chose qui doive nous occuper dans cette rapide revue des
-opinions contemporaines, est de rechercher quels sont les sentiments et
-les idées de Fourier et de son école en ce qui concerne l'objet principal
-de ce livre. Quelques pages du chef et une analyse sommaire y suffiront.
-
-Voici ce qu'écrit Fourier dans la _Théorie des quatre Mouvements_,
-édition de 1848, pages 146, 147 et suivantes:
-
-«Que les anciens philosophes de la Grèce et de Rome aient dédaigné les
-intérêts des femmes, il n'y a rien d'étonnant à cela, puisque ces
-rhéteurs étaient tous des partisans outrés de la pédérastie qu'ils
-avaient mise en grand honneur dans la belle antiquité. Ils jetaient le
-ridicule sur la fréquentation des femmes: cette passion était considérée
-comme déshonorante.... Ces mœurs obtenaient le suffrage unanime des
-philosophes qui, depuis le vertueux Socrate jusqu'au délicat Anacréon,
-n'affichaient que l'amour sodomite et le mépris des femmes, qu'on
-reléguait au deuxième étage, fermées comme dans un sérail, et bannies de
-la société des hommes.
-
-«Ces goûts bizarres n'ayant pas pris faveur chez les modernes, on a lieu
-de s'étonner que nos philosophes aient hérité de la haine que les anciens
-savants portaient aux femmes, et qu'ils aient continué à ravaler le
-sexe, au sujet de quelques astuces auxquelles la femme est forcée par
-l'oppression qui pèse sur elle, car on lui fait un crime de toute parole
-ou pensée conforme au vœu de la nature ....... (p. 146).
-
-«Quoi de plus inconséquent que l'opinion de Diderot, qui prétend que pour
-écrire aux femmes, il faut tremper sa plume dans _l'arc en ciel_ et
-saupoudrer l'écriture _avec la poussière des ailes du papillon_? Les
-femmes peuvent répliquer aux philosophes: votre civilisation nous
-persécute dès que nous obéissons à la nature; on nous oblige de prendre
-un caractère factice, à n'écouter que des impulsions contraires à nos
-désirs. Pour nous faire goûter cette doctrine, il faut bien que vous
-mettiez en jeu les illusions et le langage mensonger, comme vous faites à
-l'égard du soldat que vous bercez dans les lauriers et l'immortalité pour
-l'étourdir sur sa misérable condition. S'il était vraiment heureux, il
-pourrait accueillir un langage simple et véridique qu'on se garde bien de
-lui adresser. Il en est de même des femmes; si elles étaient libres et
-heureuses, elles seraient moins avides d'illusions et de cajoleries, et
-il ne serait plus nécessaire pour leur écrire, de _mettre à contribution
-l'arc en ciel et les papillons_ ... (p. 146 et 147).
-
-«Lorsqu'elle (_la Philosophie_) raille sur les vices des femmes, elle
-fait sa propre critique; c'est elle qui produit ces vices par un système
-social qui, comprimant leurs facultés dès l'enfance et pendant tout le
-cours de leur vie, les force à recourir à la fraude pour se livrer à la
-nature.
-
-«Vouloir juger les femmes sur le caractère vicieux qu'elles déploient en
-civilisation, c'est comme si l'on voulait juger la nature de l'homme sur
-le caractère du paysan russe, qui n'a aucune idée d'honneur et de
-liberté, ou comme si l'on jugeait les castors sur l'hébêtement qu'ils
-montrent dans l'état domestique, tandis que dans l'état de liberté et de
-travail combiné ils deviennent les plus intelligents de tous les
-quadrupèdes. Même contraste règnera entre les femmes esclaves de la
-civilisation et les femmes libres de l'ordre combiné; elles surpasseront
-les hommes en dévouement industriel, en loyauté, en noblesse; mais hors
-de l'état libre et combiné, la femme devient, comme le castor domestique
-ou le paysan russe, un être tellement inférieur à sa destinée et à ses
-moyens, qu'on incline à la mépriser quand on la juge superficiellement et
-sur les apparences (p. 147).
-
-«Une chose surprenante c'est que les femmes se soient montrées toujours
-supérieures aux hommes quand elles ont pu déployer sur le trône leurs
-moyens naturels, dont le diadème leur assure un libre usage. N'est-il pas
-certain que sur huit souveraines, libres et sans époux, il en est sept
-qui ont régné avec gloire, tandis que sur huit rois, on compte
-habituellement sept souverains faibles.... Les Élisabeth, les Catherine
-ne faisaient pas la guerre, mais elles savaient choisir leurs généraux,
-et c'est assez pour les avoir bons. Dans toute autre branche
-d'administration, les femmes n'ont-elles pas donné des leçons à l'homme?
-Quel prince a surpassé en fermeté Marie-Thérèse qui, dans un moment de
-désastre où la fidélité de ses sujets est chancelante, où ses ministres
-sont frappés de stupeur, entreprend à elle seule de retremper tous les
-courages? Elle sait intimider par son abord la diète de Hongrie mal
-disposée en sa faveur; elle harangue les Magnats en langue latine, et
-amène ses propres ennemis à jurer sur leurs sabres de mourir pour elle.
-Voilà un indice des prodiges qu'opérerait l'émulation féminine dans un
-ordre social qui laisserait un libre essor à ses facultés (p. 148).
-
-«Et vous, sexe oppresseur, ne surpasseriez-vous pas les défauts reprochés
-aux femmes, si une éducation servile vous formait comme elles à vous
-croire des automates faits pour obéir aux préjugés, et pour ramper devant
-un maître que le hasard vous donnerait? N'a-t-on pas vu vos prétentions
-de supériorité confondues par Catherine qui a foulé aux pieds le sexe
-masculin? En instituant des favoris titrés, elle a traîné l'homme dans la
-boue, et prouvé qu'il peut, dans la pleine liberté, se ravaler lui-même
-au dessous de la femme dont l'avilissement est forcé, et par conséquent
-excusable. Il faudrait, pour confondre la tyrannie des hommes, qu'il
-existât pendant un siècle un troisième sexe, mâle et femelle et plus fort
-que l'homme. Ce nouveau sexe prouverait à coups de gaules que les hommes
-sont faits pour ses plaisirs aussi bien que les femmes; alors on
-entendrait les hommes réclamer contre la tyrannie du sexe hermaphrodite,
-et confesser que la force ne doit pas être l'unique règle du droit. Or
-ces priviléges, cette indépendance qu'ils réclameraient contre le
-troisième sexe, pourquoi refusent-ils de les accorder aux femmes (p.
-148)?
-
-«En signalant ces femmes qui ont su prendre leur essor, depuis la Virago,
-comme Marie-Thérèse, jusqu'à celles de nuances plus radoucies, comme les
-Ninon et les Sévigné, je suis fondé à dire que la femme, en état de
-liberté, surpassera l'homme dans toutes les fonctions de l'esprit ou du
-corps qui ne sont pas l'attribut de la force physique (p. 148).
-
-«Déjà l'homme semble le pressentir; il s'indigne et s'alarme lorsque les
-femmes démentent le préjugé qui les accuse d'infériorité. _La jalousie
-masculine a surtout éclaté contre les femmes auteurs; la philosophie les
-a écartées des honneurs académiques, et renvoyées ignominieusement au
-ménage_ ..... (p. 148).
-
-«Quelle est aujourd'hui leur existence (celle des femmes)? Elles ne
-vivent que de privations, même dans l'industrie où l'homme a tout envahi,
-_jusqu'aux minutieuses occupations de la couture et de la plume, tandis
-qu'on voit des femmes s'escrimer aux pénibles travaux de la campagne.
-N'est-il pas scandaleux de voir des athlètes de trente ans accroupis
-devant un bureau, et voiturant avec des bras velus une tasse de café_,
-comme s'il manquait de femmes et d'enfants pour vaquer aux vétilleuses
-occupations des bureaux et du ménage (p. 159)?
-
-«Quels sont donc les moyens de subsistance pour les femmes privées de
-fortune? La quenouille ou bien leurs charmes, quand elles en ont. _Oui,
-la prostitution plus ou moins gazée, voilà leur unique ressource_, que la
-philosophie leur conteste encore; voilà le sort abject auquel les réduit
-cette civilisation, cet esclavage conjugal qu'elles n'ont pas même songé
-à attaquer (p. 150).»
-
-Fourier reproche amèrement aux femmes auteurs de n'avoir pas cherché les
-moyens de faire cesser un tel état de choses; et il ajoute avec grande
-raison:
-
-«Leur indolence à cet égard est une des causes qui ont accru le mépris de
-l'homme. _L'esclave n'est jamais plus méprisable que par une aveugle
-soumission qui persuade à l'oppresseur que sa victime est née pour
-l'esclavage_ (p. 150).»
-
-Fourier a raison mais... élever les autres, c'est risquer de se perdre
-dans la foule; et tout le monde n'est pas capable de ce degré
-d'abnégation.
-
-Mais combattre pour le droit des faibles, quand les hommes vous ont
-admise dans leurs rangs, c'est se préparer un rude chemin et une lourde
-croix.
-
-D'abord on s'expose à la haine et à la raillerie des hommes; puis les
-femmes d'une demi-culture, corrodées par la jalousie, inventent mille
-calomnies pour vous perdre; elles feignent de se scandaliser qu'une femme
-ose protester contre l'infériorité et l'exploitation de son sexe; elles
-se liguent avec les maîtres, crient plus fort qu'eux, et pour peu que
-vous soyez crédules, elles vous affirmeront qu'elles ont surpris
-l'ennemie, un nombre incalculable de fois, en conversation..... peu
-édifiante avec le malin esprit.
-
-Or, toute femme n'est pas trempée pour hausser les épaules devant cette
-cohue d'esprits malsains..... on aime trop la paix, on manque de courage,
-et l'_on n'aime pas assez la justice_, n'est-ce pas, mesdames?
-
-Revenons à Fourier. On sait qu'il admet plusieurs périodes sociales. Le
-pivot de chacune d'elles est, selon lui, tiré de l'amour et du degré de
-liberté de la femme.
-
-«En thèse générale, dit-il, _les progrès sociaux et changements de
-période s'opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté, et les
-décadences d'ordre social s'opèrent en raison du décroissement de la
-liberté des femmes_ (p. 132).»
-
-Dans un autre endroit il ajoute en parlant des philosophes:
-
-«S'ils traitent de morale, ils oublient de reconnaître et de réclamer les
-droits du sexe faible _dont l'oppression détruit la justice dans sa
-base_.»
-
-Autre part il dit encore:
-
-«Or, Dieu ne reconnaît pour liberté que celle qui s'étend aux deux sexes
-et non pas à un seul; aussi voulut-il que tous les germes des horreurs
-sociales, comme la sauvagerie, la barbarie, la civilisation, n'eussent
-d'autre pivot que l'asservissement des femmes; et que tous les germes du
-bien social, comme les sixième, septième, huitième période n'eussent
-d'autre pivot, d'autre boussole, que l'affranchissement progressif du
-sexe faible.»
-
-On a reproché à Fourier d'avoir voulu l'émancipation amoureuse des
-femmes: rien n'est plus vrai. Mais pour le lui reprocher comme une
-immoralité, il faudrait que les hommes blâmassent leurs propres mœurs.
-Or ces messieurs se considérant comme très _purs_, quoique possédés de la
-_papillonne_ en amour, l'infidélité et la possession simultanée de
-plusieurs femmes n'étant qu'un jeu pour eux, je ne vois vraiment pas ce
-qu'ils peuvent blâmer dans Fourier.
-
-Ou ce qu'ils font est bien, et alors ce ne peut être un mal pour la
-femme.
-
-Ou ce qu'ils font est mal: alors pourquoi le font-ils?
-
-Fourier croyait à l'unité de la loi morale et à l'égalité des sexes; il
-croyait à la légitimité des mœurs de ces messieurs, _moins la perfidie
-et l'hypocrisie_; voilà pourquoi il prétend émanciper la femme en amour:
-il est logique.
-
-Du reste il a toujours répété que les mœurs qu'il peignait, seraient du
-désordre en période civilisée; qu'elles ne pourraient s'établir que
-progressivement dans les périodes subséquentes. Parmi les phalanstériens
-beaucoup repoussent aussi bien les mœurs amoureuses de Fourier que sa
-Théodicée, et j'ai entendu moi-même plusieurs leçons dans lesquelles
-l'orateur condamnait, non seulement la fausseté dans les rapports
-conjugaux, mais encore la légèreté des mœurs.
-
-Fourier et l'orthodoxie Saint-Simonienne ont commis la même erreur au
-sujet de l'émancipation de la femme; mais les hommes, je le répète,
-seraient bien audacieux de leur en faire un crime, puisqu'ils se
-permettent pis; quant aux femmes, soutenues et aimées par ces
-réformateurs, qu'elles imitent la pieuse conduite de Sem et de Japhet: on
-doit des égards à son père, que ce soit l'idée ou le vin qui l'ait mis en
-état d'ivresse.
-
-Maintenant que nous avons cité le maître, énumérons les principaux points
-de la doctrine Fouriériste, en ce qui touche la liberté de la femme et
-l'égalité des sexes:
-
-1º L'homme et la femme se composent des mêmes éléments physiques,
-intellectuels et moraux: il y a donc entre les sexes identité de nature.
-
-2º La proportion de ces éléments diffère chez les deux sexes, et
-constitue la différence qui existe entre eux.
-
-3º Cette différence est équilibrée de manière à ce que la valeur soit
-égale. Où l'homme est le plus fort, il prend le pas sur la femme, où
-celle-ci est la plus forte, elle prend le pas sur l'homme.
-
-4º L'homme appartient au _mode majeur_: il l'emporte sur la femme en
-intellect, en logique, en grande industrie, en amitié; à lui donc de
-créer les sciences positives, d'enchaîner les faits, de régir les
-relations commerciales, de relier tous les intérêts, d'organiser les
-groupes et les séries. La femme apporte à toutes ces choses son aide
-indispensable; mais par le fait de ses aptitudes, elle n'y rend que des
-services secondaires.
-
-5º La femme appartient au _mode mineur_: elle l'emporte sur l'homme dans
-l'intelligence qui applique, approprie; dans l'intuition qui met l'homme
-sur la piste des biens que doit atteindre la logique masculine; dans la
-sphère de la maternité où elle préside à l'éducation, car elle comprend
-mieux que l'homme les moyens à employer pour améliorer l'espèce sous tous
-les rapports; enfin dans la sphère de l'amour où elle a droit et pouvoir
-de policer, de raffiner les rapports des deux sexes, de stimuler les
-hommes aux conquêtes de l'intelligence, à l'amélioration des conditions
-physiques du globe, de l'industrie, de l'art, des relations sociales,
-etc.
-
-De même que la femme intervient jusqu'à certain point dans le mode
-majeur, l'homme entre dans le mode mineur où son concours est
-indispensable.
-
-Ainsi en général, chez l'homme prédomine la tête, chez la femme, le
-cœur; mais comme tous deux ont un cœur et une tête, l'homme, par son
-cœur, devient un aide dans le mode mineur, et la femme, par sa tête, en
-devient un dans le mode majeur.
-
-6º Il y a des hommes qui sont femmes par le cœur et la tête; des femmes
-qui sont hommes par la tête et le cœur; dans l'humanité, ils forment 1/8
-d'exception. Toute liberté et tout droit leur sont reconnus.
-
-7º Chaque membre du phalanstère suit sa vocation, obéit à ses
-attractions, car _les attractions sont proportionnelles aux destinées_.
-Donc le 1/8 d'exception dans les deux sexes, ayant attraction pour des
-travaux qui sont plus spécialement du ressort du sexe différent, est
-parfaitement libre de s'y livrer.
-
-8º Tout homme et toute femme majeurs ont un vote égal.
-
-9º Tout est réglé par les chefs _des deux sexes_, choisis par le libre
-vote des deux sexes.
-
-10º Toutes les charges, depuis la présidence du groupe à celle du globe,
-sont conjointement remplies par un homme et une femme qui divisent entre
-eux les détails de leur commune fonction.
-
-11º La mère est tutrice de ses enfants: ils appartiennent à elle seule;
-le père n'a de droits sur eux que si la mère veut bien lui en conférer.
-
-Tel est le sommaire de la doctrine Fouriériste sur le sujet qui nous
-occupe.
-
-Si l'École Sociétaire n'est pas dans la vérité complète, au moins faut-il
-reconnaître qu'elle a pris le vrai chemin pour y arriver. Que sa théorie
-du classement et de la prédominance des facultés selon les sexes soit
-exacte ou non, l'erreur n'aurait pas de fâcheux résultats dans la
-pratique. La femme étant libre de suivre ses aptitudes, étant de moitié
-dans les droits et les fonctions, pourrait toujours se placer dans le 8e
-exceptionnel, sans craindre de rencontrer, pour la renvoyer aux soins du
-ménage, tels jaloux mieux organisés qu'elle pour moduler en _mineur_.
-
-Je me rappelle, à ce propos, certain avocat, point du tout _femmelin_,
-professant un dédain magnifique pour le sexe auquel appartenait sa mère,
-digne, en un mot, d'être disciple de P. J. Proudhon. Savez-vous ce que ce
-monsieur avait retenu de ses leçons de droit? L'art de balayer proprement
-une chambre, de faire reluire les meubles, d'ourler gentiment des
-serviettes et des mouchoirs et de confectionner des sauces. Ne
-trouvez-vous pas, illustre Proudhon, qu'il eût été plus légitimement
-conseillé d'aller _repasser des colerettes_, que certaines femmes qui
-écrivent de bons articles de Philosophie?
-
-Mais revenons à Fourier.
-
-Parmi les Écoles socialistes, celle de Fourier occupe une place
-distinguée; elle est une de celles qui méritent le plus la reconnaissance
-des femmes, par les principes d'émancipation qu'elle a posés. Nous
-séparons ici, bien entendu, ces principes de Liberté et d'Égalité, de
-tout ce qui se rapporte à la question des mœurs, que nous ne pouvons
-résoudre de la même manière que Fourier, _pas plus pour la femme que pour
-l'homme_.
-
-
-
-
-M. ERNEST LEGOUVÉ
-
-
-Héritier d'un nom qui oblige, M. Ernest Legouvé, écrivain élégant,
-éloquent, plein de passion, a fait une _Histoire morale des femmes_, d'où
-s'exhale un parfum d'honnêteté et d'amour du Progrès qui fait du bien au
-cœur et rassérène l'esprit.
-
-Dans chacune des pages de ce livre, on surprend l'élan d'un cœur bon,
-d'un esprit élevé, que révoltent l'injustice, l'oppression, la laideur
-morale. L'auteur a bien mérité des femmes, et c'est avec bonheur que je
-saisis l'occasion de le remercier au nom de celles qui, en divers pays,
-luttent à l'heure qu'il est pour l'émancipation de la moitié du genre
-humain.
-
-J'ai déjà vulgarisé en Italie les données générales du livre de M.
-Legouvé. Cet ouvrage est tellement connu parmi nous, qu'une analyse m'en
-paraîtrait superflue, si je ne croyais que, dans un livre où il est
-question des droits de la femme, on ne peut légitimement se dispenser de
-parler de M. Legouvé et de rappeler la sympathie dont nous honorait son
-père.
-
-Voici donc le compte-rendu que j'ai fait de l'_Histoire morale des
-femmes_ dans la _Ragione_ de Turin, numéros du 16 août, du 6 et du 20
-septembre 1856.
-
-Quel est l'objet de l'ouvrage de M. Legouvé? Laissons-le lui-même le
-dire.
-
-«L'objet de ce livre se résume par ces mots: réclamer la liberté féminine
-au nom des deux principes mêmes des adversaires de cette liberté: la
-tradition et la différence (_des sexes_); c'est à dire, montrer dans la
-tradition le progrès, et dans la différence l'égalité.
-
-«Dieu a créé l'espèce humaine double, nous n'en utilisons que la moitié;
-la nature dit deux, nous disons un: il faut dire comme la nature. L'unité
-elle-même, au lieu d'y périr, sera seulement alors l'unité véritable,
-c'est à dire non pas l'absorption stérile d'un des deux termes au profit
-de l'autre, mais la fusion vivante de deux individualités fraternelles,
-accroissant la puissance commune de toute la force de leur développement
-particulier.
-
-«L'esprit féminin est étouffé, mais il n'est pas mort..... Nous ne
-pouvons pas confisquer à notre gré une force créée par Dieu, éteindre un
-flambeau allumé de sa main, seulement détourné de son but; cette force,
-au lieu de créer, détruit; ce flambeau consume au lieu d'éclairer.
-
-«Ouvrons donc à larges portes l'entrée du monde à cet élément nouveau,
-nous en avons besoin.»
-
-Puis, examinant la situation des femmes, l'auteur ajoute: «Aucune
-histoire ne présente, nous le croyons, plus de préjugés iniques à
-combattre, plus de blessures secrètes à guérir.
-
-«Parlerons-nous du présent? Filles, pas d'éducation publique pour elles,
-pas d'enseignement professionnel, pas de vie possible sans mariage, pas
-de mariage sans dot. Épouses, elles ne possèdent pas légalement leurs
-biens, elles ne possèdent pas leurs personnes, elles ne peuvent pas
-donner, elles ne peuvent pas recevoir, elles sont sous le coup d'un
-interdit éternel. Mères, elles n'ont pas le droit légal de diriger
-l'éducation de leurs enfants, elles ne peuvent ni les marier ni les
-empêcher de se marier, ni les éloigner de la maison paternelle, ni les y
-retenir. Membres de la cité, elles ne peuvent ni être tutrices d'un
-orphelin, autre que leur fils ou leur petit-fils, ni faire partie d'un
-conseil de famille, ni témoigner dans un testament; elles n'ont pas le
-droit d'attester à l'état civil la naissance d'un enfant! Parmi les
-ouvriers, quelle classe est la plus misérable? Les femmes. Qui est-ce qui
-gagne seize sous, dix-huit sous pour douze heures de travail? Les femmes.
-Sur qui tombent toutes les charges des enfants naturels? Sur les femmes.
-Qui supporte toute la honte des fautes commises par la passion? Les
-femmes.»
-
-Puis, après avoir montré la position des femmes riches, il continue: «Et
-ainsi, esclaves partout, esclaves de la misère, esclaves de la richesse,
-esclaves de l'ignorance, elles ne peuvent se maintenir grandes et pures
-qu'à force de noblesse native et de vertu presque surhumaine. Une telle
-domination peut-elle durer? Évidemment non. Elle tombe forcément devant
-le principe de l'équité naturelle; et le moment est venu de réclamer,
-pour les femmes, leur part de droits et surtout de devoirs; de faire
-sentir tout ce que l'assujettissement leur enlève et tout ce qu'une
-juste liberté leur rendra; de montrer enfin le bien qu'elles ne font pas,
-et le bien qu'elles peuvent faire.»
-
-Le passé nous montre la femme de plus en plus opprimée à mesure que l'on
-remonte le cours des siècles: «La révolution française (elle-même), qui a
-tout renouvelé afin d'affranchir les hommes, n'a, pour ainsi dire, rien
-fait pour l'émancipation des femmes..... 91 a respecté presque toutes les
-servitudes féminines de 88, et le Consulat les a consacrées dans le Code
-civil.»
-
-Ce fut, selon M. Legouvé, la faute de la philosophie du XVIIIe siècle,
-car: «La femme est, selon Diderot, une courtisane; selon Montesquieu, un
-enfant agréable; selon Rousseau, un objet de plaisir pour l'homme; selon
-Voltaire, rien..... Condorcet et Sieyès demandaient même l'émancipation
-politique des femmes; mais leurs protestations furent étouffées par les
-voix puissantes des trois grands continuateurs du XVIIIe siècle,
-Mirabeau, Danton, Robespierre.»
-
-Sous le Consulat, «la liberté féminine n'eut pas d'adversaire plus décidé
-(que Bonaparte): homme du Midi, le spiritualisme de la femme lui échappe;
-homme de guerre, il voit dans la famille un camp, et y veut avant tout la
-discipline; despote, il y voit un état, et y veut avant tout
-l'obéissance. C'est lui qui termina une discussion au Conseil par ces
-mots: _il y a une chose qui n'est pas française, c'est qu'une femme
-puisse faire ce qui lui plaît_..... Toujours l'homme (dans la pensée de
-Bonaparte); toujours l'honneur de l'homme! Quant au bonheur de la femme,
-il n'en est pas question une seule fois (dans le Code civil).»
-
-C'est au nom de la faiblesse des femmes, au nom de la tradition, qui les
-montre toujours subalternes, c'est au nom de leurs fonctions ménagères,
-que les adversaires de l'émancipation des femmes s'y opposent: «Les
-instruire c'est les déparer, dit ironiquement M. Legouvé; et ils ne
-veulent pas qu'on leur gâte leurs jouets.» Puis il continue sérieusement:
-«Que nous importe la tradition? Que nous importe l'histoire? Il est une
-autorité plus forte, que le consentement du genre humain, _c'est le
-droit_. Quand mille autres siècles de servitude viendraient s'ajouter à
-tous ceux qui sont déjà passés, leur accord ne pourrait abolir le droit
-primordial qui domine tout, le droit absolu de perfectionnement que
-chaque être a reçu, par cela seul qu'il a été créé.»
-
-A ceux qui basent leur opposition sur les fonctions domestiques de la
-femme, il répond: «Si là (dans le ménage) est leur royaume, elles doivent
-donc y être reines; leurs facultés propres leur y assurent l'autorité, et
-leurs adversaires sont forcés, par leurs propres principes, de les
-émanciper comme filles, comme épouses, comme mères. Ou, au contraire, on
-veut étendre leur sphère d'influence, leur donner un rôle dans l'État;
-_et nous croyons qu'il leur en faut un_; eh bien! c'est, encore dans
-cette dissemblance (entre les deux sexes) qu'il convient de le chercher.
-Lorsque deux êtres se valent, c'est presque toujours parce qu'ils
-diffèrent, non parce qu'ils se ressemblent. Loin de déposséder les
-hommes, la mission des femmes sera donc de faire ce que les hommes ne
-font pas, d'aspirer aux places vides, de représenter enfin dans la cité
-l'esprit de la femme.»
-
-Comme on le voit, M. Legouvé réclame l'émancipation civile des femmes au
-nom du droit éternel, au nom du bonheur de la famille, au nom de la cité;
-leur oppression séculaire est un fait inique, et il jette une parole de
-blâme à tous ceux qui l'ont perpétuée. Cette parole d'homme de cœur et
-de justice aura peut-être quelque poids auprès des femmes, qui se sont
-accoutumées si bien à l'esclavage qu'elles n'en rougissent pas, qu'elles
-ne le sentent même plus!
-
-Dans son premier livre, _La Fille_, divisé en sept chapitres, M. Legouvé
-prend l'enfant à sa naissance; il la montre infériorisée dans les
-religions et les législations anciennes par Manou, par Moïse, à Rome, à
-Sparte, à Athènes, sous le régime féodal; et il se demande pourquoi, de
-nos jours encore, une sorte de défaveur est jetée sur la naissance de la
-fille? C'est, dit-il, parce qu'elle ne continuera ni l'œuvre ni le nom
-de son père; c'est parce que son avenir fait naître mille inquiétudes.
-«La vie est si rude et si incertaine pour une fille! Pauvre, que de
-chances de misère! Riche, que de chances de douleurs morales! Si elle ne
-doit avoir que son travail pour soutien, comment lui donner un état qui
-la nourrisse, dans une société où les femmes gagnent à peine de quoi ne
-pas mourir? Si elle n'a pas de dot, comment la marier, dans ce monde où
-la femme, ne représentant jamais qu'un passif, est forcée d'acheter son
-mari?..... Dès ce début, et dans ce berceau d'enfant..... nous avons
-trouvé et entrevu toutes les chaînes qui attendent les femmes:
-insuffisance de l'éducation pour la fille riche; insuffisance du salaire
-pour la fille pauvre; exclusion de la plupart des professions;
-subalternité dans la maison conjugale.»
-
-Dans le chapitre 2me l'auteur montre par quelles phases la fille, privée
-du droit d'hériter, est arrivée de nos jours à partager également avec
-ses frères; puis, passant au droit d'éducation (chap. 3me), il répond à
-ceux qui prétendent, que donner une forte éducation à la femme, ce serait
-la gâter et porter atteinte à la famille: «La diversité de leur nature
-(de l'homme et de la femme) se développant par l'identité de leurs objets
-d'études, on peut dire, que les femmes seront d'autant plus femmes,
-qu'elles seront plus virilement élevées.
-
-«Eh bien, c'est au nom de la famille, au nom du salut de la famille, au
-nom de la maternité, du mariage, du ménage, qu'il faut réclamer pour les
-filles une forte et sérieuse éducation... Sans savoir, pas de mère
-complétement mère; sans savoir, pas d'épouse vraiment épouse. Il ne
-s'agit pas, en découvrant à l'intelligence féminine les lois de la
-nature, de faire de toutes nos filles des astronomes et des physiciennes:
-voit-on, que les hommes deviennent des latinistes pour avoir employé dix
-ans de leur vie à l'étude du latin? Il s'agit de tremper vigoureusement
-leur pensée par le commerce de la science; et de les préparer à entrer en
-partage de toutes les idées de leurs maris, de toutes les études de leurs
-enfants... L'ignorance amène mille défauts, mille égarements pour
-l'épouse..... Tel mari qui se moque de la science, eût été sauvé par elle
-du déshonneur.»
-
-Insistant sur le droit de la femme, l'auteur ajoute: «Eh bien! comme
-telle (comme créature de Dieu), elle a le droit au développement le plus
-complet de son esprit et de son cœur. Loin donc de nous ces vaines
-objections tirées de nos lois d'un jour! C'est au nom de l'éternité que
-vous lui devez la lumière.» Et plus loin s'indignant il s'écrie: «Quoi!
-l'état paie une université pour les hommes, une école polytechnique pour
-les hommes, des conservatoires d'arts et métiers pour les hommes, des
-écoles d'agriculture pour les hommes..... et pour les femmes, que
-fonde-t-il: Des écoles primaires! Encore n'est-ce pas même lui qui les a
-créées, c'est la commune.... Aucune inégalité n'est plus blessante. Il y
-a des tribunaux et des prisons pour les femmes, il doit y avoir une
-éducation publique pour les femmes; vous n'avez pas le droit de punir
-celles que vous n'instruisez pas!» M. Legouvé demande, en conséquence,
-l'éducation publique pour les filles dans des athénées «qui, par un
-enseignement approfondi de la France, de ses lois, de ses annales, de sa
-poésie, feront de nos femmes des françaises. La patrie seule peut
-enseigner l'amour de la patrie.»
-
-Les religions et les législations anciennes punissaient gravement les
-délits et les crimes contre la pureté des femmes (établit M. Legouvé dans
-son 4me chapitre). Notre code, profondément immoral, ne punit pas la
-séduction, ne punit que dérisoirement la corruption, et qu'insuffisamment
-le viol. Déclarer nulle la promesse de mariage est une effrayante
-immoralité; ne point permettre la recherche de la paternité, et admettre
-celle de la maternité, est aussi cruel qu'immoral. Si l'on compare la
-sollicitude du législateur pour la propriété avec sa sollicitude pour la
-pureté, on reconnaîtra combien la loi se soucie peu de cette dernière.
-«La loi n'admet comme coupable qu'un seul rapt d'honneur, le _viol_, mais
-elle définit, poursuit et châtie deux manières de dérober l'argent: le
-_vol_ et le _dol_; il y a des filous d'écus, il n'y a pas de filous de
-chasteté.»
-
-Qu'un homme ait séduit une fille de 15 ans par une promesse de mariage,
-il a «le droit de venir dire à la justice: voici ma signature, cela est
-vrai; mais je la renie; une dette de cœur est nulle devant la loi.»
-
-L'auteur indigné s'écrie plus loin: «Ainsi donc de toutes parts, dans la
-pratique et dans la théorie, dans le monde et dans la loi, pour les
-classes riches comme pour les classes pauvres, abandon de la pureté
-publique, bride sur le cou à tous les désirs effrénés ou dépravateurs...
-Des manufacturiers séduisent leurs travailleuses, des chefs d'atelier
-chassent les jeunes filles qui ne veulent pas s'abandonner à eux, des
-maîtres corrompent leurs servantes. Sur 5083 filles perdues que comptait
-le grave Parent-Duchâtelet, à Paris, en 1830, il y avait 285 domestiques
-séduites par leurs maîtres et renvoyées. Des commis marchands, des
-officiers, des étudiants dépravent de pauvres filles de province ou de
-campagne, les entraînent à Paris où ils les abandonnent, et où la
-prostitution les recueille..... Dans tous les grands centres d'industrie,
-à Rheims, à Lille, il se trouve des compagnies organisées pour le
-recrutement des maisons de débauche de Paris.»
-
-M. Legouvé dans son indignation d'honnête homme, ajoute: «Qu'on châtie la
-jeune fille coupable, soit; mais châtiez aussi l'homme. Elle est déjà
-punie, elle, punie par l'abandon, punie par le déshonneur, punie par les
-remords, punie par neuf mois de souffrances, punie par la charge d'un
-enfant à élever: qu'il soit donc frappé à son tour; si non, ce n'est pas
-la pudeur publique que vous défendez, ainsi que vous le dites, c'est la
-suzeraineté masculine dans ce qu'elle a de plus vil, le droit du
-Seigneur!
-
-«L'impunité assurée aux hommes double le nombre des enfants naturels.
-L'impunité nourrit le libertinage; or le libertinage énerve la race,
-bouleverse les fortunes, et flétrit les enfants. L'impunité alimente la
-prostitution; or la prostitution détruit la santé publique, et fait un
-métier de la paresse et de la licence. L'impunité, enfin, livre la moitié
-de la nation en proie aux vices de l'autre: sa condamnation est dans ce
-seul mot.»
-
-Dans le chapitre 5me l'auteur trouvant, avec raison, qu'on marie les
-filles trop jeunes, voudrait ne les voir entrer en ménage qu'à 22 ans;
-les œuvres de charité, les études solides, les plaisirs innocents, et la
-notion du véritable amour, suffiraient à les conserver pures jusqu'à cet
-âge. «Si donc, dit-il, la jeune fille apprend, que rien n'est plus mortel
-à ce sentiment divin (l'amour) que les caprices éphémères qui osent
-s'appeler de son nom; si elle l'entrevoit tel qu'un de ces rares trésors
-qu'on n'acquiert qu'en les conquérant, qu'on ne garde qu'en les méritant;
-si elle sait que le cœur, qui veut être digne de le recevoir, doit se
-purifier comme un sanctuaire, et s'agrandir comme un temple; alors, soyez
-en sûr, cet idéal sublime, gravé en elle, la dégoûtera par sa seule
-beauté des vaines images qui le profanent ou le parodient; on n'adore pas
-les idoles quand on connaît Dieu.»
-
-«Qu'est-ce que le mariage?» se demande M. Legouvé. (Chap. 6.)
-
-«C'est l'union de deux créatures libres, s'associant pour se
-perfectionner par l'amour.» L'antiquité, ni le moyen âge ne le
-considéraient ainsi. Le père de l'antiquité transmettait au mari le droit
-de propriété qu'il avait sur sa fille moyennant une somme de..... A
-Athènes la fille, même mariée, faisait partie de la succession
-paternelle, et devait quitter son mari pour épouser l'héritier. A Rome le
-père, après avoir marié sa fille, pouvait la reprendre et la faire
-épouser à un autre. Chez les barbares elle appartenait à celui qui payait
-le _mundium_ à son père. Sous la féodalité l'on disposait également de la
-fille sans son consentement. La révolution française l'a émancipée sous
-ce rapport: il faut qu'elle consente à son mariage; mais les mœurs lui
-ôtent le bénéfice de cette émancipation; on la marie trop jeune, elle ne
-sait pas ce qu'elle fait; c'est l'intérêt, presque toujours, qui
-détermine les parents à la marier. Pour que la femme profite de son
-émancipation légale, il faut qu'elle ait au moins vingt-deux ans, qu'elle
-choisisse librement, que les parents se contentent d'éloigner d'elle ceux
-qu'elle ne doit pas choisir, qu'ils se bornent à l'éclairer, à la
-conseiller; car de l'amour des époux dépend le bonheur et la vertu de la
-femme. L'auteur voudrait aussi la suppression des actes respectueux, qui
-sont un attentat à la majesté paternelle.
-
-Examinant ensuite (chap. 7) l'origine du douaire, la transformation de la
-dot, les fiançailles et le mariage, M. Legouvé montre le _mundium_ payé
-d'abord au père ou au frère; puis, plus tard, à la jeune fille, devenir,
-avec les autres dons nuptiaux, l'origine du douaire, qu'il voudrait voir
-obligatoire de nos jours. Passant à la dot, il établit que, lentement
-constituée dans le monde romain, elle fut d'abord la propriété du mari;
-puis, par le progrès, devint la propriété de la femme. Notre code a
-parfaitement protégé la dot; mais la loi devrait contraindre les parents
-riches à doter leurs filles pour qu'elles puissent se marier. Autrefois
-une jeune fille était fiancée par l'engagement de son père et de l'homme
-qui la demandait; plus tard les arrhes données au père le furent à la
-fille, et les lois intervinrent pour rendre obligatoires les promesses de
-mariage. Aujourd'hui, en France, il n'y a plus de fiancés, il n'y a que
-des futurs.
-
-Dans le livre 2e l'auteur distingue l'amante de la maîtresse, le culte de
-l'amour pur de celui de l'amour sensuel; le premier produit l'amour du
-bien, le patriotisme, le respect pour la femme; le second ne la considère
-que comme un objet de plaisir et de dédain. L'antiquité n'a pas connu
-l'amour pur; le moyen âge, qui le connaissait, s'est partagé entre lui et
-l'amour sensuel; aujourd'hui l'on comprend que les deux amours doivent
-être réunis; que l'amante et la maîtresse ne doivent faire qu'une dans la
-personne de l'épouse.
-
-Le troisième livre, _l'Épouse_, est divisé en sept chapitres.
-
-La subordination de la femme dans le mariage (chap. 1er), le dédain pour
-la mère venaient de deux idées fausses: l'infériorité de sa nature; sa
-passivité dans la reproduction de l'espèce, où elle remplissait le rôle
-de la terre, à l'égard d'un germe quelconque. La science moderne est
-venue détruire ces bases d'infériorisation, en démontrant: 1º Que le
-germe humain, avant d'avoir sa forme définitive, passe, dans le sein de
-sa mère, par des degrés progressifs d'animalité; 2º que dans toutes les
-espèces, animales et végétales, les femelles sont conservatrices de la
-race et la ramènent à leur type propre.
-
-Chez les Romains (chap. 2) deux sortes de mariages mettaient la femme,
-âme, corps et biens, _dans la main_ de son mari; une troisième espèce, la
-laissant dans la famille de son père, elle recevait une dot, héritait,
-administrait son bien. Les barbares et la féodalité firent de la femme
-une pupille, du mari un administrateur, et l'on fit un pas vers l'égalité
-des époux par l'institution des _acquêts_. Aujourd'hui la jeune fille se
-marie sous le régime dotal, sous celui de la séparation de biens
-rarement, et sous celui de la communauté principalement. Ce dernier, qui
-est la règle, permet au mari de disposer des biens de sa conjointe, de
-vendre le mobilier, de s'emparer même des bijoux de sa femme pour en
-parer sa maîtresse. «Ainsi, délicatesse, dignité, cette loi ne respecte
-rien,» dit M. Legouvé. L'omnipotence du mari est un crime de la loi à
-tous les points de vue: elle viole manifestement le principe moderne, qui
-exige que toute autorité soit bornée et surveillée. «Livrer au mari la
-fortune de la femme, c'est la condamner elle-même à une éternelle
-minorité morale, c'est le créer, lui, maître absolu des actions et
-presque de l'âme de sa compagne.» Puis l'auteur, s'adressant à ceux qui
-prétendent justifier l'omnipotence maritale au nom de l'incapacité de la
-femme: «En vain les faits protestent-ils contre cette prétendue
-incapacité; en vain la réalité dit-elle: A qui est due la prospérité de
-la plupart des maisons de commerce? Aux femmes. Qui établit, qui gouverne
-les mille magasins de modes et d'objets de goût? Les femmes. Par qui se
-soutiennent les maisons d'éducation, les fermes, souvent même les
-manufactures? Par les femmes. N'importe, le code refuse à l'épouse la
-prévoyance qui conserve, l'intelligence qui administre, jusqu'à la
-tendresse maternelle qui économise, et la charte conjugale devient
-l'expression de cette phrase dédaigneuse: la femme la plus raisonnable
-n'atteint jamais au bon sens d'un garçon de quatorze ans.» Comment
-faudrait-il s'y prendre pour remédier à cet état de choses inique et
-honteux? Il faudrait faire trois parts des biens des conjoints: une pour
-la femme; elle lui serait remise après cinq ans de mariage: une pour le
-mari: une troisième commune, qui serait administrée par l'homme sous
-surveillance d'un conseil de famille, lequel conseil, en cas d'incapacité
-ou de dilapidation, aurait droit de lui enlever provisoirement cette
-gestion pour la confier à la femme.
-
-S'il est une chose inique (chap. 3), révoltante, c'est le pouvoir du mari
-sur la personne, les actions de sa femme; c'est le droit de correction
-sur elle, encore toléré de nos jours. Il faut un pouvoir directeur dans
-le ménage, il faut que le mari soit dépositaire de ce pouvoir, qui doit
-être limité, contrôlé par le conseil de famille. L'omnipotence légale
-démoralise le mari, qui finit par croire à la légitimité de son
-despotisme. On dit que les mœurs établissent précisément le contraire de
-ce que prescrivent les lois: c'est généralement vrai; mais c'est aux
-dépens du caractère de la femme, obligée d'avoir recours à la ruse.
-«Rendons aux femmes la liberté, dit M. Legouvé, puisque la liberté est la
-vérité! Ce sera du même coup affranchir les hommes. Une servitude crée
-toujours deux esclaves: celui qui tient la chaîne et celui qui la porte.»
-
-L'antiquité (chap. 4), le moyen âge, des siècles plus près de nous ont
-puni sévèrement, cruellement même l'adultère de la femme, et n'ont pas
-admis que l'homme pût se rendre coupable de ce délit à l'égard de sa
-conjointe. Notre code actuel reconnaît bien que le mari peut commettre
-l'adultère, mais seulement dans le cas où il entretient sa maîtresse sous
-le toit conjugal; la femme est adultère partout, et elle est sévèrement
-punie; quant au mari, la peine dont on le frappe est dérisoire. «Une
-telle impunité, dit M. Legouvé, ne blesse pas seulement l'ordre, c'est
-une insulte à la morale publique, _c'est une leçon de débauche donnée par
-la loi elle-même_.» Si, par l'adultère, la femme blesse le cœur d'un
-honnête homme, introduit de faux héritiers dans la famille, au moins elle
-ne peut rien distraire de la fortune, tandis que le mari, dans le même
-cas, étant maître de tout, peut ruiner la maison, tout en augmentant le
-nombre des enfants naturels, et en provoquant les torts de sa femme par
-son abandon et sa brutalité. Le mari d'ailleurs est plus coupable que la
-femme, car il va au devant de l'adultère, tandis qu'au contraire il vient
-à la femme sous mille formes attrayantes. Cependant l'adultère de la
-femme mérite une plus grande punition que celui de l'homme..... Ah! M.
-Legouvé, est-ce logique!.....
-
-L'épouse orientale (chap. 5) était et est encore une esclave, une
-génératrice; l'épouse romaine était quelque peu de plus; celle du moyen
-âge devait son corps à son mari, mais les cours d'amour avaient décidé
-que ses affections pouvaient, devaient même appartenir à un autre.
-Aujourd'hui l'idéal du mariage a grandi: on comprend qu'il est la fusion
-de deux âmes, une école de perfectionnement mutuel, et que les deux époux
-doivent être tout entiers l'un à l'autre.
-
-Ce qui nous a conduit à cet idéal nouveau de l'union conjugale (chap. 6)
-ce sont les luttes civilisatrices de l'Église contre le divorce et la
-répudiation. De sa nature le mariage est indissoluble; mais dans l'état
-actuel des choses, où l'idéal ne se réalise que très exceptionnellement,
-le législateur a dû rendre possible la séparation des époux: cette mesure
-est immorale et malheureuse autant pour les conjoints que pour leurs
-enfants. Le seul remède aux désordres des ménages, c'est le _divorce_,
-question dans laquelle l'Église n'a pas à intervenir.
-
-Tout le dernier chapitre de ce troisième livre est une condamnation du
-changement en amour, une affirmation de l'indissolubilité du mariage et
-de la sainteté du lien conjugal.
-
-Le quatrième livre, _la mère_, comprend six chapitres.
-
-Jusqu'à ces derniers temps (chap. 1er) on a cru que la femme n'était
-qu'une terre, où l'homme, créateur de l'espèce, déposait le germe humain.
-La science moderne est venue renverser cette fausse doctrine et relever
-la femme en démontrant ces trois faits incontestables: 1º Qu'à partir du
-moment de la conception le germe humain passe par des degrés successifs
-d'animalité jusqu'à ce qu'il acquière sa forme propre; 2º que le sexe
-féminin est conservateur des races, puisqu'il les ramène toujours à son
-type, aussi bien dans notre espèce que dans les espèces animales et
-végétales; 3º que la femme est physiologiquement d'une nature supérieure
-à l'homme, parce qu'il est aujourd'hui démontré que plus l'appareil
-respiratoire est placé haut dans l'organisme, plus l'espèce est élevée
-dans l'échelle des êtres; et que la femme respire par la partie
-supérieure, et l'homme par la partie inférieure des poumons.
-
-La maternité (chap. 2) ne donna pas aux femmes des droits sur leurs
-enfants, mais contribua cependant à leur émancipation; ainsi dans l'Inde
-on ne pouvait répudier une femme qui avait des fils, et à Rome ce fut à
-la maternité que les femmes durent leur sortie de tutelle.
-
-C'est une iniquité (chap. 3) que de donner au père seul l'autorité
-paternelle; la mère doit avoir un droit égal à lui sur ses enfants. La
-direction suprême appartient bien au père, mais il faut qu'un conseil de
-famille limite, surveille cette direction et la puisse transporter à la
-mère en cas d'indignité de son conjoint.
-
-L'éducation des enfants (chap. 4) appartient de droit à la mère, parce
-qu'elle les connaît mieux, et qu'il faut qu'elle puisse acquérir sur ses
-fils toute l'influence dont elle aura besoin plus tard pour les
-conseiller et les consoler. L'éducation publique ne peut convenir aux
-garçons que quand ils ont atteint leur douzième année; lorsqu'ils sont
-plus jeunes elle a de mauvais résultats pour leur caractère. L'auteur
-demande qu'on n'infériorise pas le grand-père et la grand'mère maternels
-dans la tutelle, comme la loi le fait aujourd'hui; et il considère comme
-une impiété de ne point donner à la mère un droit égal à celui du père au
-sujet de leur consentement au mariage de leurs enfants.
-
-La maternité légitime (chap. 5) est un bonheur pour la femme riche; la
-misère, souvent le chagrin pour la femme pauvre. La maternité illégitime
-est pour les femmes de tous les rangs une source de douleurs, de honte et
-de crimes. Pour la fille riche, c'est le déshonneur, un empêchement
-éternel au mariage; pour la fille pauvre, c'est la misère, la honte, si
-elle garde son enfant; c'est le crime, si elle le détruit. Et la loi ose
-prononcer l'impunité contre le corrupteur, contre le séducteur, contre
-l'homme qui n'a pas hésité de sacrifier à un moment de passion tout
-l'avenir d'une femme, tout l'avenir d'un enfant! L'État doit venir en
-aide à toutes les mères pauvres, parce qu'il est dans son intérêt que la
-génération soit forte, vigoureuse, et que ce sont les mères qui sont
-conservatrices de la race. Que le génie des femmes se mette à l'œuvre;
-que l'on fonde sur tous les points de la France des crèches et des salles
-d'asile.
-
-La veuve indienne (chap. 6) se brûlait, la veuve juive était tenue de se
-remarier à certains hommes désignés par la loi; la veuve grecque et la
-veuve barbare passaient sous la tutelle de leurs fils, et cette dernière
-même ne pouvait se remarier sans sa permission; la veuve chrétienne était
-condamnée à la réclusion: aucune de ces femmes n'avait de droit sur ses
-enfants. Le code français rend à la veuve sa liberté tout entière, la
-fait rentrer dans son droit de majorité, la nomme tutrice et directrice
-de ses enfants; c'est un acheminement à la liberté dans le mariage.
-
-Le cinquième livre, _la Femme_, se divise en 5 chapitres.
-
-L'antiquité tout entière a opprimé la femme, quoiqu'elle reconnût en elle
-quelque chose de supérieur, et en fît une prophétesse et une prêtresse.
-La femme chrétienne des premiers siècles, qui seule put détrôner la femme
-païenne, non seulement savait subir le martyre aussi courageusement que
-l'homme, mais se distinguait par son immense charité, par la pureté et la
-lucidité de doctrine qui la rendait conseillère des docteurs. On ne sait
-en réalité jusqu'où peut aller la femme; on ne peut la juger d'après ce
-qu'elle est aujourd'hui, puisqu'elle est l'œuvre de l'éternelle
-oppression de l'homme: «Qui nous dit qu'un grand nombre des maux qui
-déchirent notre monde, et des problèmes insolubles qui le travaillent,
-n'ont pas en partie pour cause l'annihilation d'une des deux forces de la
-création, la mise en interdit du génie féminin? Avons-nous le droit de
-dire à la moitié du genre humain: vous n'aurez pas votre part dans la vie
-et dans l'état? N'est-ce pas leur dénier (aux femmes) leur titre de
-créatures humaines? N'est-ce pas déshériter l'état même? Oui, la femme
-doit avoir sa place dans la vie civile,» conclut M. Legouvé.
-
-La femme et l'homme sont égaux (_chap._ 2), mais différents. A l'homme la
-synthèse, la supériorité dans tout ce qui demande des vues d'ensemble, le
-génie, la force musculaire; à la femme l'esprit d'analyse, la
-connaissance de l'individuel, l'imagination, la tendresse, la grâce.
-L'homme a plus de force de raison et de corps, la femme a plus de force
-de cœur, et une merveilleuse perspicacité à laquelle l'homme n'atteindra
-jamais. Le partage ainsi fixé, que doit faire la femme?
-
-Dans la famille, la tâche de la femme (_chap._ 3) est le gouvernement de
-l'intérieur, l'éducation des enfants, la consolation du mari dont elle
-doit être l'inspiratrice. A côté de l'homme éminent, et dans l'ombre, il
-y a toujours une femme; cette carrière d'utilité cachée, et de dévouement
-modeste, est ce qui convient le mieux aux femmes. Dans la vie civile
-elles peuvent parcourir avec succès plusieurs carrières: l'art, la
-littérature, l'enseignement, l'_administration_, la médecine. «La pudeur
-même exige qu'on appelle les femmes comme médecins, non pas auprès des
-hommes, mais auprès des femmes; car il y a un outrage éternel à toute
-pureté, c'est que leur ignorance livre forcément à l'inquisition
-masculine, le mystère des souffrances de leurs sœurs..... Les maladies
-nerveuses surtout, trouveraient dans le génie féminin le seul adversaire,
-qui puisse les saisir et les combattre.» L'auteur dit qu'il est du devoir
-de la société de veiller à ce que les femmes pauvres n'aient pas un
-salaire de deux tiers ou de trois quarts plus faible que celui des
-hommes; à ce que dans les manufactures, elles n'aient pas les travaux les
-plus dangereux et les moins rétribués.» Parent-Duchâtelet, dit-il,
-atteste que sur trois mille créatures perdues, 35 _seulement avaient un
-état qui pouvait les nourrir_, et que 1,400 avaient été précipitées dans
-cette horrible vie par la misère! Une d'elles, quand elle s'y résolut,
-_n'avait pas mangé depuis trois jours_.» M. Legouvé trouve honteux que
-les hommes fassent concurrence aux femmes dans les industries qui ont
-pour objet les choses de toilette et de goût.
-
-Dans son dernier chapitre (_chap._ 5) l'auteur reconnaît la capacité
-remarquable des femmes dans l'administration, et en cite de nombreux
-exemples. Il demande qu'elles aient celles des prisons de femmes, des
-hospices, des bureaux de bienfaisance, la tutelle légale des enfants
-trouvés, enfin le maniement de tout ce qui concerne la charité sociale,
-parce qu'elles s'en acquitteront infiniment mieux que les hommes. Mais il
-leur refuse toute participation aux actes politiques et à ce qui touche
-au gouvernement, parce qu'elles n'ont pas d'aptitude pour ces choses.
-Enfin il termine ainsi: «Notre tâche est achevée; nous avons examiné les
-principales phases de la vie des femmes dans leurs rôles de filles,
-d'épouses, de mères, de femmes, en comparant le présent au passé, et en
-cherchant à indiquer l'avenir, c'est à dire en signalant le mal,
-constatant le mieux, cherchant le bien.
-
-«Quel principe nous a servi de guide? L'égalité dans la différence.
-
-«Au nom de ce principe, quelles améliorations avons-nous demandées dans
-les lois et dans les mœurs?
-
-«Pour les filles:
-
-«Réforme de l'éducation.
-
-«Loi sur la séduction.
-
-«Éloignement de l'âge du mariage.
-
-«Intervention réelle des fiancés dans la rédaction de leur contrat.
-
-«Abolition des sommations respectueuses, qui pèsent sur les pères comme
-une injure, sur les enfants comme une injustice.
-
-«Pour les épouses:
-
-«Une majorité.
-
-«Administration et droit de disposer d'une partie de leurs biens
-particuliers.
-
-«Droit de paraître en justice sans le consentement de leur mari.
-
-«Limitation du pouvoir du mari sur la personne de la femme.
-
-«Création d'un conseil de famille, chargé de contrôler cette part de
-pouvoir.
-
-«Pour les mères:
-
-«Droit de direction.
-
-«Droit d'éducation.
-
-«Droit de consentement au mariage de leurs enfants.
-
-«Loi sur la recherche de la paternité.
-
-«Création d'un conseil de famille pour juger les dissentiments graves
-entre le père et la mère.
-
-«Pour les femmes:
-
-«Admission à la tutelle et au conseil de famille.
-
-«Admission aux professions privées.
-
-«Admission, dans les limites de leurs qualités et de leurs devoirs, aux
-professions sociales.»
-
-On le voit, M. Legouvé n'a qu'un but, celui de faire avancer d'un pas
-l'émancipation des femmes; il ne demande pas tout ce qu'il croit juste,
-mais tout ce qui lui paraît mûr et possible.
-
-Nous devons le remercier de sa prudence: il a ramené bien des hommes à
-notre cause, et les a préparés à entendre la voix de la femme, parlant
-haut et ferme de son droit comme épouse et comme créature humaine; comme
-travailleuse et comme membre du corps social.
-
-A côté de M. Legouvé, en dehors des écoles sociales, se place une
-phalange d'hommes justes et généreux qui ont écrit en notre faveur. Nous
-les remercions tous de leur bonne parole.
-
-
-
-
-M. E. DE GIRARDIN.
-
-
-A la page 42 de sa brochure: _La liberté dans le Mariage_, M. E. de
-Girardin dit avec beaucoup de raison: «L'homme naît de la femme. Donc
-tout ce qui profitera à la femme sera profitable à l'homme.
-
-«Combattre et vaincre pour elle, c'est combattre et vaincre pour lui.»
-
-Inspiré par ces excellents sentiments, le célèbre publiciste a recherché
-les causes de l'esclavage et de la dégradation de la femme, et les moyens
-de les paralyser.
-
-_Tout enfant a pour père le mari de la mère_: tel est, selon M. de
-Girardin, le principe de ces deux grandes injustices: servage de la femme
-mariée; inégalité des enfants devant la loi qui les divise en légitimes
-et illégitimes.
-
-Pour que les enfants soient égaux, pour que la femme soit affranchie du
-joug de l'homme, il faut, dit l'auteur, substituer le régime de la
-maternité à celui de la paternité; modifier le Mariage, et rendre la
-femme indépendante par l'institution et l'universalisation du douaire.
-
-Laissons du reste M. de Girardin exposer lui-même sa doctrine. «Il faut,
-dit-il, choisir entre ces deux régimes:
-
-«Entre le régime de la paternité _présumée qui est le régime de la loi_,
-et le régime de la maternité, _portant elle-même sa preuve, qui est le
-régime de la nature_; celui-ci conforme à la vérité incontestable,
-celui-là condamné par la statistique incontestée. Le régime de la
-paternité, _c'est l'inégalité des enfants devant la mère et devant la
-loi, c'est la femme possédée et ne se possédant pas_;..... ce n'est plus
-l'esclavage légal de la femme, _mais c'est encore le servage conjugal_.»
-
-(Liberté dans le mariage, p. 66.)
-
-«Sans l'égalité des enfants devant la mère, l'égalité des citoyens devant
-la loi _n'est qu'une imposture_, car évidemment et incontestablement,
-cette égalité n'existe pas pour 2,800,000 enfants, qui arbitrairement
-qualifiés d'illégitimes, sont mis hors du droit commun en violation de la
-loi naturelle.» (_Id._, p. 44.)
-
-Selon M. de Girardin, les conséquences logiques du régime de la maternité
-seraient:
-
-L'abolition du mariage civil;
-
-Le nom seul de la mère donné à l'enfant;
-
-L'héritage placé seulement dans la ligne maternelle.
-
-«Le mariage, dit-il, est un acte purement individuel et, comme
-célébration, un acte purement religieux.» (_Id._ p. 64.)
-
-«Le mariage est un acte de la foi, non de la loi; c'est à la foi à le
-régir; _ce n'est pas à la loi à le régler_.
-
-«Dès que la loi intervient, elle intervient _sans droit_, sans nécessité,
-_sans utilité_.
-
-«Pour un abus qu'elle a la prétention d'écarter, _elle en fait naître
-d'innombrables qui sont pires_, et dont ensuite la société souffre
-gravement, sans se rendre compte de la cause qui les a produits.» (_Id._,
-p. 12.)
-
-«La liberté légale dans le mariage, c'est l'amour durable dans le ménage;
-l'indissolubilité dans le mariage, c'est l'amour habituel hors du
-ménage.» (_Id._, p. 51.)
-
-Au sujet de l'héritage et de la dot, l'auteur s'exprime ainsi:
-
-«Hériter à la mort de sa mère, parce que maternité et certitude sont deux
-termes équipollents, et recevoir du vivant de son père, parce que
-paternité et doute sont deux termes inséparables, telle est la loi vraie
-de la nature.» (_Id._, p. 52.)
-
-Dans la pensée de M. de Girardin, la femme a les mêmes droits que l'homme
-à la liberté et à l'égalité; les sexes sont égaux, non par la
-_similitude_, mais par l'_équivalence_ des facultés et des fonctions,
-l'homme produit, acquiert, la femme administre, épargne: c'est donc à
-l'homme de pourvoir aux frais du ménage. Son devoir, en s'unissant à une
-femme, est de lui constituer un douaire inaliénable, qui lui permette de
-remplir convenablement ses fonctions maternelles, et de se soustraire aux
-vices qui résultent fréquemment de la misère et de l'abandon.
-
-Si l'on objecte à M. de Girardin que le salaire de l'ouvrier est
-insuffisant pour satisfaire à ce devoir: Eh bien, répond le généreux
-publiciste, relevez le prix du salaire, en éloignant des travaux
-industriels les femmes et les enfants qui l'abaissent par la concurrence
-faite aux hommes. Et si cette mesure ne suffit pas pour équilibrer les
-recettes et les dépenses, vous augmenterez le salaire, car «il n'y a pas
-une considération au nom de laquelle j'admette, que pour ne pas diminuer
-le profit de tels hommes, d'autres hommes seront éternellement condamnés
-à l'insuffisance du salaire; et que, pour mettre telles femmes à l'abri
-du viol, d'autres femmes seront nécessairement vouées à la prostitution.»
-(_Id._, p. 26.)
-
-M. de Girardin, comparant le sort de l'épouse sous les deux régimes
-s'exprime ainsi:
-
-«Sous le régime de la paternité, l'épouse comblée des biens de la
-fortune, fléchit sous le poids d'une oisevité qui, le plus souvent,
-enfièvre et égare son imagination. Elle ne sait que faire pour employer
-son temps. La femme ne fait rien, parce que l'homme fait tout.
-
-«L'épouse qui n'a pas apporté de dot et qui n'a pas reçu de douaire,
-fléchit sous le poids d'un travail contre nature qui l'oblige, par
-économie, de se séparer de son enfant peu de jours après lui avoir donné
-la naissance, et de le mettre en nourrice loin d'elle, moyennant cinq ou
-six francs par mois; d'aller travailler d'un côté lorsque son mari
-travaille de l'autre; et de ne se rejoindre que le soir, en rentrant
-chacun de l'atelier qui les a tenus éloignés de leur ménage toute la
-journée: si c'est là ce qu'on appelle la famille, _cela vaut-il en
-conscience le bruit qu'on en fait_?
-
-«Sous le régime de la maternité, au contraire, plus la femme est riche,
-moins elle est désœuvrée; car non seulement elle a ses enfants à
-nourrir, à élever, à instruire, à surveiller, mais encore elle a à
-administrer sa fortune qui sera la leur.
-
-«Conserver cette fortune, l'accroître encore; voilà de quoi occuper ses
-loisirs, calmer son imagination, la refréner. C'est à tort qu'on suppose
-que les femmes sont peu aptes à la gestion des affaires; elles y
-_excellent_ pour si peu qu'elles s'y appliquent, ou qu'elles y aient été
-exercées. (_Id._ p. 35 et 36.)
-
-«Assez longtemps l'homme a été la personnification de la guerre, de
-l'esclavage, de la conquête; c'est au tour de la femme d'être la
-personnification de la paix, de la liberté, de la civilisation.
-
-«Dans ce régime nouveau (_celui de la maternité_) chacun des deux a sa
-part; à l'homme le travail, le génie de l'entreprise; à la femme
-l'épargne et l'esprit de prévoyance.
-
-«L'homme spécule, la femme administre;
-
-«L'homme acquiert, la femme conserve;
-
-«L'homme apporte, la femme transmet;
-
-«La dot demeure l'attribut du père, l'héritage devient le privilége de la
-mère;
-
-«Chacun des deux exerce ainsi la fonction qui lui est _naturelle_, et
-conformément à l'essence des choses.» (_Id._ p. 53 et 54.)
-
-Plusieurs femmes se sont demandé si M. de Girardin reconnaît le droit
-politique aux femmes. Il n'en dit rien dans son ouvrage: _La liberté dans
-le mariage_, ni dans sa _Politique universelle_. Mais quand un homme
-écrit que:
-
-«La femme, s'appartenant et ne relevant que de sa raison, a les mêmes
-droits que l'homme à la liberté et à l'égalité;
-
-«Que le suffrage universel doit être _individuel_ et _direct_;
-
-«Que tout porteur d'une assurance générale a droit d'y prendre part;»
-
-Il est clair qu'on peut en induire, sans de grands efforts de logique,
-que la femme _libre_ et _égale_ à l'homme,
-
-La femme comprise dans l'universalité,
-
-La femme ayant, comme l'homme, sa police d'assurance, a le droit, comme
-l'homme, d'être électeur, éligible et de voter _individuellement et
-directement_.
-
-Or, comme M. de Girardin n'est pas de ceux qui reculent devant les
-conséquences de leurs principes, nous sommes portée à croire qu'il admet
-pour la femme l'exercice du droit politique.
-
-On me racontait qu'en 1848, un de ces tristes personnages qui n'ont ni
-assez d'intelligence pour être conséquents, ni assez de justice pour
-comprendre les opprimés, pérorait devant M. de Girardin, contre les
-prétentions qu'avaient certaines femmes d'entrer dans la vie politique.
-Pourquoi pas? aurait demandé M. de Girardin. Croyez-vous que Mme de
-Girardin déposerait dans l'urne électorale un vote moins intelligent que
-celui de son valet de chambre?
-
-Si cette anecdote est vraie, l'opinion du publiciste sur le droit
-politique de la femme n'est pas douteuse.
-
-_La liberté dans le Mariage_ a soulevé, parmi les collets montés, une
-tempête d'indignation plus ou moins vraie; pendant quelque temps il a
-fallu du courage pour se déclarer hautement champion (féminin) de
-l'auteur.
-
-Abolir le Mariage! s'écriaient les unes en se voilant la face d'un air
-pudibond.
-
-Faire de l'Amour une spéculation! s'écriaient d'autres qui, apparemment,
-avaient conservé leur sainte innocence et leur sainte ignorance
-baptismales.
-
-Voyons, Mesdames, leur disait-on, trêve à la délicatesse et à la
-sentimentalité de convention. Que les hommes se laissent prendre à notre
-masque, rien de plus simple; mais entre femmes, à quoi bon jouer la
-comédie?
-
-M. de Girardin ne supprime pas réellement le Mariage; il le transforme
-sous quelques rapports, et le laisse intact sous le point de vue
-religieux. Donc, si son système prévalait, vous pourriez vous marier
-devant les ministres de vos cultes respectifs, absolument comme la chose
-avait lieu il y a quelque soixante-dix ans, et vous ne seriez pas plus
-scrupuleuses que vos grand'mères qui se croyaient alors suffisamment
-mariées.
-
-D'autre part, en supprimant le Mariage civil, l'auteur n'interdit pas
-telles ou telles stipulations particulières: donc, pour peu que vous ayez
-la religion du Code, il vous serait loisible de stipuler dans votre
-contrat notarié:
-
-1º Que vous serez soumises à vos maris;
-
-2º Que vous leur laisserez administrer votre fortune, même contrairement
-à vos intérêts et à ceux de vos enfants;
-
-3º Que, sans leur autorisation, vous ne pourrez ni plaider, ni rien
-entreprendre, ni rien vendre, ni rien recevoir, ni rien donner;
-
-4º Que vous renoncez, tant qu'ils vivront, à toute autorité sur vos
-enfants; qu'ils pourront, s'ils le veulent, vous les enlever; vous
-reléguer loin d'eux, les faire élever par qui bon leur semblera, même
-par leur maîtresse; enfin les marier contrairement à votre volonté;
-
-5º Que vous leur reconnaissez le droit de porter ailleurs leur amour,
-leurs soins, leur fortune et la vôtre, pourvu que la chose ne se passe
-pas sous votre toit;
-
-6º Qu'enfin vous leur reconnaissez le droit si, délaissées, vous vous
-attachez à un autre, de vous traîner devant un tribunal, de vous
-déshonorer, de vous faire emprisonner avec les voleuses et les
-prostituées; que même, en pareille occurrence, vous les déclarez
-excusables de vous tuer.
-
-Oui, Mesdames, vous pourriez stipuler tout cela, car M. de Girardin ne
-conteste à personne le droit de manquer de dignité et d'être imbécile; de
-quoi donc alors vous plaignez-vous?
-
-Vous reprochez à M. de Girardin de faire de l'amour une spéculation!
-Voudriez-vous bien me dire ce que sont aujourd'hui la plupart des
-mariages où l'on a l'impudeur de spéculer même sur la mort! où l'on
-demande combien une jeune fille a de dot, d'_espérances_ et _quel âge ont
-les parents_!
-
-Répondez, femmes:
-
-Est-il vrai que l'immense majorité des filles séduites sont mises, par la
-honte et la pauvreté, hors d'état d'élever leurs enfants?
-
-Que, ce que vous nommez une première faute, pousse la plupart d'entre
-elles à faire trafic de leurs charmes?
-
-Que l'immense majorité des hommes oublient, après la passion satisfaite,
-et la femme qu'ils ont égarée, et l'innocente créature qui leur doit la
-vie?
-
-Est-il vrai que le hideux et cruel égoïsme des hommes et la confiance
-insensée des femmes donnent, chaque année, un nombre effrayant d'enfants
-dits illégitimes, dont une grande partie peupleront les prisons, les
-bagnes, les maisons de tolérance?
-
-Est-il vrai, enfin, que ce même égoïsme et cette même confiance sont
-cause que des milliers d'existences humaines sont criminellement
-étouffées?
-
-Et si toutes ces hontes, toutes ces douleurs, tous ces crimes sont vrais;
-
-S'il y a tant de filles séduites, désolées;
-
-S'il y a tant d'enfants abandonnés;
-
-S'il y a tant d'infanticides;
-
-Si la loi ne protége pas la femme trompée, rendue mère;
-
-Si cette loi n'oblige le séducteur à aucune réparation;
-
-Si l'opinion publique laisse à la victime toute la honte;
-
-Pourquoi reprochez-vous à un homme de rappeler à la jeune fille que de
-l'amour peut sortir la maternité?
-
-De lui dire que, d'avance, elle doit pourvoir à l'avenir de l'enfant qui
-peut naître, afin de ne point le jeter à la charité publique, et de ne
-pas risquer elle-même de descendre dans ces sentines immondes qui sont la
-honte et la dégradation de notre sexe?
-
-Vous reprochez donc à un homme de prendre notre parti contre les passions
-égoïstes et brutales de son sexe, et contre l'impunité que leur accordent
-les lois?
-
-Vous lui reprochez donc de prendre en main le parti de la morale et de la
-santé, contre la dégradation de l'âme et du corps?
-
-Une jeune fille, dites-vous, stipuler la vente de sa personne! Quelle
-différence essentielle trouvez-vous entre cette sorte de contrat, et ceux
-qui se font aujourd'hui devant notaire à l'occasion des mariages?
-
-Est-ce que la plupart d'entre vous, mesdames, n'avez pas _acheté_ vos
-maris par tant de dot, tant de rentes, tant d'_espérances_? Et si
-Messieurs vos maris n'ont pas trouvé honteux de se _vendre_, et si vous
-mêmes ne les en estimez pas moins, pourriez-vous bien me dire d'après
-quel principe vous jugeriez honteux qu'une jeune fille en fit autant pour
-élever ses enfants et vivre sans se prostituer?
-
-Pour moi, je ne le vois pas du tout.
-
-Mesdames, vous êtes de grandes enfants: les hommes feignent d'avoir du
-dédain pour la femme qui songe à son intérêt dans l'amour... parce qu'ils
-veulent, si c'est possible, garder leur argent, voilà tout.
-
-Est-ce à dire que j'admette toutes les idées de M. de Girardin? Non.
-
-J'admets avec lui que la femme ne peut être libre et l'égale de l'homme,
-en tant qu'épouse, que par la transformation du mariage.
-
-Que, dans l'état d'insécurité où elle se trouve quant au salaire et à la
-maternité hors du mariage, la femme _fait bien_ de prendre des mesures
-pour que l'homme ne se décharge pas sur elle des obligations de la
-paternité.
-
-J'admettrais volontiers que l'enfant ne portât que le nom de sa mère, si
-les hommes n'y répugnaient pas tant.
-
-L'enfant, appartenant à tous deux, devrait porter les deux noms, et
-choisir à sa majorité celui des deux qu'il préfère; ou bien les filles
-devraient porter le nom de la mère et les fils celui du père lors de la
-majorité.
-
-J'admets volontiers l'égalité des enfants devant la mère et la loi; car
-la bâtardise est un non-sens devant la nature et une iniquité sociale.
-
-Mais ce que je n'admets pas, c'est l'idéal que M. de Girardin s'est formé
-des fonctions respectives de chaque sexe;
-
-C'est l'exclusion de la femme des carrières actives;
-
-C'est l'universalisation du douaire;
-
-C'est enfin l'éducation familiale.
-
-Dire que l'homme représente le travail, le génie de l'entreprise, qu'il
-spécule, acquiert, apporte; que la femme représente l'épargne, l'esprit
-de prévoyance, qu'elle administre, conserve, transmet, c'est établir une
-série qui ne me paraît rien moins que conforme à la nature des choses,
-puisqu'il est notoire qu'un grand nombre de femmes font ce que M. de
-Girardin attribue à l'autre sexe, et _vice versa_.
-
-Les fonctions, pour être convenablement remplies, doivent être le
-résultat des aptitudes: or, la nature, excepté en ce qui touche la
-reproduction de l'espèce, ne paraît pas les avoir sériées selon les
-sexes. Depuis l'origine des sociétés, nous avons tenté de le faire; mais
-l'histoire est là pour nous révéler, qu'en agissant ainsi, nous ne sommes
-parvenus qu'à tyranniser les minorités vigoureuses qui donnent un démenti
-à de telles prétentions. Or, M. de Girardin, admettant _à priori_ une
-série fausse, est conduit, sans s'en apercevoir, à préparer des chaînes
-pour toutes les femmes que la nature n'a pas faites en vue de l'ordre de
-convention qu'il voudrait voir se réaliser.
-
-Exclure la femme des carrières actives pour la confiner dans les soins de
-l'intérieur, c'est tenter une chose impossible, fermer la voie au
-progrès, replacer la femme sous le joug de l'homme. C'est tenter une
-chose impossible, parce qu'il y a des industries qui ne peuvent être
-exercées que par les femmes; parce que beaucoup de femmes qui ne se
-marieraient pas ou seraient sans fortune, veuves et sans ressources, ne
-pourraient rester honorables qu'en se livrant à une activité qui
-cependant leur serait interdite. Ne voir la femme que dans le ménage est
-un point de vue restreint qui retarde l'avènement de sa liberté.
-
-C'est fermer la voie au progrès, parce qu'il y a des fonctions sociales
-qui ne seront bien remplies que quand les femmes y participeront, et des
-questions sociales qui ne seront résolues que quand la femme sera placée
-près de l'homme pour les élaborer. C'est replacer la femme sous le joug
-de l'homme, parce qu'il est dans la nature humaine de prétendre dominer
-et maîtriser celui auquel on fournit le pain de chaque jour.
-
-Vouloir faire passer le douaire à l'état d'institution, c'est prétendre
-restaurer l'un des plus tristes aspects du passé, au moment où l'humanité
-est en marche vers l'avenir; celui qui nous montre la femme achetée par
-l'homme. L'universalisation du douaire serait donc un attentat à la
-liberté et à la dignité morale de la femme. Enfin, prétendre que chaque
-mère doit elle-même faire l'éducation de ses enfants, nous paraît offrir
-autant d'impossibilité que de danger social.
-
-Si toute femme bien constituée est apte à mettre au monde des enfants et
-à les nourrir de son lait, bien peu sont capables de développer leur
-intelligence et leur cœur, parce que l'éducation est une fonction
-spéciale qui requiert une aptitude particulière dont ne peuvent être
-douées toutes les mères.
-
-Ensuite l'éducation de famille perpétue la divergence des opinions, des
-sentiments, entretient les préjugés, favorise le développement de la
-vanité, de l'égoïsme, et tend, par ce fait, à paralyser le sentiment le
-plus noble, le plus civilisateur: celui de la solidarité universelle.
-Assurément, à l'heure qu'il est, plusieurs motifs peuvent justifier
-l'éducation de famille, mais, pour le bien de l'humanité, il est à
-désirer que les parents qui sont en communion sur les idées nouvelles
-réunissent leurs enfants pour les former à la vie sociale, au lieu de les
-élever chacun à part.
-
-Je soumets cette ébauche de critique à M. de Girardin dans l'intérêt du
-principe qu'il a toujours défendu: _La dignité individuelle et la liberté
-humaine_.
-
-
-
-
-M. MICHELET.
-
-
-Plusieurs femmes ont vivement critiqué le livre de l'_Amour_ de M.
-Michelet. Parmi ces critiques, toutes très bonnes, une surtout, celle de
-Mme Angélique Arnaud, insérée dans la _Gazette de Nice_, nous a paru
-particulièrement remarquable par l'élévation des principes, la haute
-raison, la finesse d'esprit, la délicatesse, le charme et le fini de la
-forme. _C'est une perle de critique._
-
-Pourquoi ce mécontentement des femmes intelligentes contre un aussi
-honnête homme que M. Michelet?
-
-C'est parce que, pour lui, la femme est une malade perpétuelle qu'on doit
-enfermer dans un gynécée, en compagnie d'une Jeanneton quelconque, ne
-trouvant pas au-dessous d'elle la société des poules et des dindons.
-
-Or, nous, femmes de l'Occident, nous avons l'audace de prétendre que nous
-ne sommes point malades, et que nous avons une sainte horreur du harem et
-du gynécée.
-
-La femme, _selon M. Michelet_, est un être de nature opposée à celle de
-l'homme; une créature faible, _toujours blessée, très barométrique_, en
-conséquence mauvais ouvrier.
-
-Elle est incapable d'abstraire, de généraliser, de comprendre les œuvres
-de conscience; elle n'aime pas à s'occuper d'affaires, et elle est
-dépourvue, en partie, du sens juridique. Mais, en revanche, elle se
-révèle toute douceur, tout amour, tout charme, tout dévouement.
-
-_Créée pour l'homme_, elle est l'autel de son cœur, son
-rafraîchissement, sa consolation. Auprès d'elle, il se retrempe,
-s'encourage, puise la force nécessaire à l'accomplissement de sa haute
-mission de travailleur, de créateur, d'organisateur.
-
-Il doit l'aimer, la soigner, la nourrir; être tout à la fois son père,
-son amant, son instituteur, son prêtre, son médecin, sa garde-malade et
-sa femme de chambre.
-
-Lorsqu'à dix-huit ans, vierge de raison, de cœur et de corps, elle est
-donnée à ce mari qui doit en avoir vingt-huit, ni plus ni moins, il la
-confine à la campagne, dans un charmant réduit, loin du monde, loin de
-ses parents, de ses amis, avec la rustaude dont nous parlions tout à
-l'heure; la Georgette de l'École des femmes, par exemple, car Dorine
-serait dangereuse.
-
-Pourquoi cette séquestration en plein XIXe siècle? demandez-vous.
-
-Parce que le mari ne peut rien sur sa femme quand elle voit le monde, et
-peut tout sur elle dans la solitude. Or, il faut qu'il puisse tout,
-puisque c'est à lui de former son cœur, de lui donner des idées,
-d'ébaucher en elle l'incarnation de lui-même. La femme, sachez-le,
-lectrices, est destinée à refléter de plus en plus son mari, jusqu'à ce
-que la différence dernière, celle que maintient la séparation des sexes,
-soit enfin effacée par la mort qui produira l'unité dans l'amour.
-
-Au bout d'une dizaine d'années de ménage, il est permis à la femme de
-franchir la clôture du gynécée, et d'entrer dans le monde, qui s'appelle
-_le grand combat de la vie_. Elle y rencontrera plus d'un danger; mais
-elle les évitera tous, si elle tient la promesse qu'elle a jurée de se
-_confesser à son mari_..... On voit que M. Michelet respecte les droits
-de l'âme. Le mari qui, à cette époque, s'est spécialisé, a nécessairement
-baissé: de là danger pour la femme d'en aimer un autre; de s'éprendre par
-exemple de son jeune neveu: dans le livre, elle ne succombe pas, parce
-qu'elle se confesse au mari; mais il peut arriver qu'elle ait succombé,
-qu'elle se repente et sollicite une correction de son seigneur et maître.
-Celui-ci doit refuser d'abord, mais, si elle insiste, plutôt que de la
-désespérer, M. Michelet, qui pour rien au monde ne voudrait désespérer
-une femme, conseille au mari d'administrer à sa femme le _châtiment que
-les mères font subir à leurs marmots_.
-
-Point de séparation entre l'homme et la femme; quand celle-ci s'est
-donnée, elle ne s'appartient plus... Elle est de plus en plus
-l'incarnation de l'homme qui l'a épousée; la fécondation la transforme en
-lui, tellement que les enfants de l'amant ou du second mari ressemblent
-au premier imprégnateur. L'homme ayant dix années de plus que la femme
-meurt le premier: l'épouse doit garder le veuvage: son rôle alors jusqu'à
-la mort est de féconder en elle et autour d'elle les idées qu'a laissées
-son mari; de rester le centre de ses amitiés; de lui créer des disciples
-posthumes, et de se faire tellement sienne qu'elle le rejoigne dans la
-mort.
-
-Quant au mari survivant, ce qui peut arriver, l'auteur ne nous dit pas
-s'il doit se remarier. Il est probable que non, puisque l'amour n'existe
-qu'à deux..... à moins que M. Michelet, qui réprouve la polygamie pour ce
-monde-ci, ne l'admette comme chose morale dans la vie ultra-terrestre.
-
-Vous le voyez, lecteurs, dans le livre de M. Michelet, la femme est créée
-pour l'homme; sans lui, elle ne serait rien; c'est lui qui prononce le
-_fiat lux_ dans son intelligence; c'est lui qui la fait à son image comme
-Dieu a fait l'homme à la sienne.
-
-En acceptant la légende biblique, nous pouvions, nous femmes, en appeler
-d'Adam à Dieu; car ce n'était pas Adam mais Dieu qui avait créé Ève; en
-admettant la Genèse selon M. Michelet, point de prétexte, point d'excuse
-à la désobéissance: il faut que la femme se subordonne à l'homme, qu'elle
-s'y soumette, car elle lui appartient comme l'œuvre à l'ouvrier, comme
-le vase au potier.
-
-Le livre de M. Michelet et les deux études de M. Proudhon sur la femme ne
-sont que deux formes d'une même pensée. La seule différence qui existe
-entre ces messieurs, c'est que le premier est doux comme miel et le
-second amer comme absinthe.
-
-Et cependant j'aime mieux le brutal que le poète, parce que les injures
-et les coups révoltent et font crier: liberté! liberté! tandis que les
-compliments endorment et font supporter lâchement les chaînes.
-
-Il y aurait quelque cruauté à maltraiter M. Michelet qui se pique d'amour
-et de poésie, et qui, en conséquence, a l'épiderme sensible; nous ne le
-battrons donc que sur les épaules de M. Proudhon qu'on peut bombarder à
-boulet rouge, nous contentant de relever, dans le livre de M. Michelet,
-ce qui n'est pas dans celui de M. Proudhon.
-
-Les deux principales colonnes du livre de l'_Amour_ sont:
-
-1º Que la femme est un être blessé, faible, barométrique, constamment
-malade.
-
-2º Que la femme appartient à l'homme qui l'a fécondée et s'incarne en
-elle; proposition prouvée par la ressemblance des enfants de la femme
-avec le mari, quel que soit le père des enfants.
-
-M. Michelet et ses admirateurs et disciples ne contesteront pas que la
-seule bonne méthode pour s'assurer de la vérité d'un principe ou de la
-légitimité d'une généralisation, _c'est la vérification par les faits_;
-ils ne contesteront pas davantage que généraliser des exceptions, créer
-des lois imaginaires et prendre ces prétendues lois pour base
-d'argumentation, n'appartient qu'aux aberrations du moyen âge,
-profondément dédaignées des esprits sérieux et d'une raison sévère.
-Appliquons sans ménagement ces données aux deux principales affirmations
-de M. Michelet.
-
-Il est de principe en Biologie qu'_aucun état physiologique n'est un état
-morbide_; conséquemment, la crise mensuelle particulière à la femme n'est
-point une maladie, mais un phénomène normal dont le dérangement amène des
-perturbations dans la santé générale. La femme n'est donc pas une malade,
-parce que son sexe est soumis à une loi particulière. Peut-on dire que la
-femme soit une blessée, parce qu'elle a mensuellement une solution de
-continuité dont la cicatrisation est de quelques lignes? Pas davantage.
-Ce serait une dérision que de nommer blessé perpétuel un homme auquel il
-prendrait fantaisie de s'égratigner chaque mois le bout du doigt.
-
-M. Michelet est trop instruit pour que je lui apprenne que l'hémorragie
-normale ne provient point de cette blessure de l'ovaire, dont il fait si
-grand bruit, mais d'une congestion de l'organe gestateur.
-
-La femme est-elle malade à l'occasion de la loi particulière à son sexe?
-
-_Très exceptionnellement oui_: mais dans les classes oisives, où des
-écarts de régime, une éducation physique inintelligente et mille causes
-que je n'ai pas à signaler ici, rendent les femmes valétudinaires.
-
-_Généralement_, non. Toutes nos vigoureuses paysannes, toutes nos
-robustes femmes des ports et des buanderies qui ont les pieds dans l'eau
-en tout temps, toutes nos travailleuses, nos commerçantes, nos
-professeurs, nos domestiques qui vaquent allègrement à leurs affaires et
-à leurs plaisirs, n'éprouvent aucun malaise ou n'en éprouvent que fort
-peu.
-
-Ainsi donc M. Michelet, non seulement s'est trompé en érigeant une loi
-physiologique en état morbide, mais encore il a péché contre la méthode
-rationnelle, en généralisant quelques exceptions, et en partant de cette
-généralisation démentie par l'immense majorité des faits, pour construire
-un système d'asservissement.
-
-Si c'est de la faculté d'abstraire et de généraliser, comme il l'emploie,
-que M. Michelet dépouille la femme, nous n'avons qu'à féliciter cette
-dernière.
-
-Non seulement la femme est malade, dit M. Michelet, par suite d'une loi
-biologique, mais elle est toujours malade; elle a des affections
-utérines, des dartres, les affections héréditaires peuvent prendre chez
-elle plusieurs formes effrayantes, etc.
-
-Nous demandons à M. Michelet s'il considère son sexe comme toujours
-malade, parce qu'il est rongé par le cancer, défiguré par des dartres;
-parce que les affections héréditaires le torturent autant que nous et
-qu'il est bien plus décimé, affaibli que le nôtre, par les honteuses
-maladies fruits de ses excès.
-
-A quoi donc pense M. Michelet de parler des maladies des femmes, en
-présence de celles des hommes tout aussi nombreuses?
-
-La femme ne doit ni divorcer ni se remarier parce que l'homme l'a faite
-sienne. Ce qui le prouve, c'est que les enfants de l'amant ou du second
-mari ressemblent à l'époux premier.
-
-S'il en est ainsi, monsieur, il n'y a pas d'enfants qui ressemblent à
-leur mère.
-
-Il n'y a pas d'enfants qui ressemblent à l'un des ascendants ou des
-collatéraux de l'un des époux.
-
-_Tout enfant_ ressemble au premier qu'a connu sa mère.
-
-Pourriez-vous alors nous expliquer pourquoi, si souvent, il ne lui
-ressemble pas?
-
-Pourquoi il ressemble à un aïeul, à un oncle, à une tante, à un frère, à
-une sœur de l'un des conjoints?
-
-Pourquoi dans certaines villes du sud de la France, les habitants ont
-conservé le type grec, attribué aux femmes, au lieu de prendre celui des
-pères barbares?
-
-Pourquoi les négresses qui conçoivent d'un blanc, mettent au jour un
-mulâtre, le plus souvent porteur de grosses lèvres, d'un nez épaté et de
-cheveux laineux?
-
-Pourquoi beaucoup d'enfants ressemblent à certains portraits qui ont
-frappé la mère?
-
-Pourquoi enfin des physiologistes, impressionnés par des faits nombreux,
-ont cru pouvoir prononcer que la _femme est conservatrice du type_?
-
-En présence de ces faits indéniables, que devient votre prétendue loi, je
-vous le demande à vous-même?
-
-Elle rentre dans le domaine des chimères.
-
-Il y a des gens qui pensent que chez la femme est une force plastique qui
-lui fait pétrir son fruit sur le modèle que l'amour, la haine ou la peur
-ont peint dans son cerveau; que l'enfant ne serait ainsi qu'une sorte de
-photographie d'une image cérébrale de la mère.
-
-A l'aide de cette théorie, l'on pourrait expliquer la ressemblance de
-l'enfant avec le père, avec le premier mari, avec des parents ou amis
-vivants ou aimés et morts, avec des portraits, des statues et même des
-animaux; mais par elle, il serait impossible d'expliquer comment une
-femme peut reproduire dans son enfant les traits d'un ascendant de son
-mari ou d'elle, ascendant qu'elle n'a jamais vu, même en portrait; ni
-comment, malgré le désir qu'elle en a, l'enfant ne ressemble pas à l'un
-de ceux qu'elle aime, etc.
-
-Tenons-nous dans une sage réserve: les lois de la génération et de la
-ressemblance ne sont pas connues. Si l'on parvient à les découvrir, ce ne
-sera que par de longues et patientes observations, à l'aide d'une sage
-critique et d'un honorable parti pris d'impartialité. L'on ne crée pas
-les lois, on les découvre: l'ignorance est plus saine à l'esprit que
-l'erreur: généraliser _quelques_ faits, sans tenir compte de milliers de
-faits plus nombreux qui les contredisent, ce n'est pas faire de la
-science, mais de la métaphysique poétique, et cette métaphysique, quelque
-gracieusement drapée qu'elle soit, est l'ennemie de la raison, de la
-science et de la vérité.
-
-M. Michelet me pardonnera cette petite leçon de méthode. Je ne me serais
-pas permis de la lui donner, si les hommes à sa suite et à celle de M.
-Proudhon, ne répétaient comme des perroquets bien appris: que la femme
-est dépouillée des hautes facultés intellectuelles, qu'elle est impropre
-à la science, qu'elle ne comprend rien à la méthode, et autres
-billevesées de cette force.
-
-De semblables allégations mettent les femmes, _sous le rapport de la
-politesse et de la modestie_, dans une position tout exceptionnelle:
-elles ne doivent aucun égard à ceux qui les nient; leur plus importante
-affaire, à l'heure qu'il est, est de prouver aux hommes qu'ils se
-trompent et qu'on les trompe: qu'une femme est très capable d'apprendre
-aux premiers d'entre eux comment on trouve une loi, comment on en
-constate la réalité, comment et à quelle condition il est permis de se
-croire et de se dire rationnel et rationaliste.
-
-Avant de terminer, arrêtons-nous sur quelques passages du livre de
-l'Amour. Je serais curieuse de savoir à quelle femme s'adresse M.
-Michelet lorsqu'il dit:
-
-«Faites-moi grâce de votre grande discussion sur l'égalité des sexes. La
-femme n'est pas seulement notre égale, mais en bien des points
-supérieure. Tôt ou tard elle saura tout. Ici la question est de décider
-si elle doit tout savoir à son premier âge d'amour?.... Oh! qu'elle y
-perdrait!.... Jeunesse, fraîcheur et poésie, veut-elle, du premier coup,
-laisser tout cela? Est-elle si pressée d'être vieille?»
-
-Pardon, monsieur; vous oubliez que vous avez décrété qu'il n'y a plus de
-_vieille femme_; rien ne peut donc vieillir la femme.
-
-«Il y a savoir et savoir, dites-vous; même à tout âge la femme doit
-savoir autrement que l'homme. C'est moins la science qu'il lui faut, que
-la suprême fleur de science et son élixir vivant.»
-
-Qu'est-ce que c'est que cette _fleur_ et cet _élixir vivant_ de la
-science, monsieur? Pouvez-vous, sans poésie, en termes précis et définis
-m'expliquer ce que cela veut dire?
-
-Pouvez-vous me prouver à moi, femme, que je veux posséder la science
-autrement que vous?
-
-Prenez garde! disciple de la liberté, vous n'avez pas le droit de penser
-et de vouloir à ma place. J'ai comme vous une intelligence et un libre
-arbitre que vous êtes tenu, d'après vos principes, de respecter
-souverainement. Or, je vous interdis de parler pour aucune femme; je vous
-l'interdis au nom de ce que vous appelez les _droits de l'âme_.
-
-Vous ne niez point, dites-vous, «qu'une jeune femme, à la rigueur, ne
-puisse lire et connaître tout, traverser toutes les épreuves où passe
-l'esprit des hommes, et rester pourtant vertueuse. Nous soutenons
-seulement, ajoutez-vous, que cette âme fanée de lecture, tannée de
-romans, qui vit habituellement de l'alcool des spectacles, de l'eau forte
-des cours d'assises, sera, non pas corrompue peut-être, mais vulgarisée,
-commune, triviale, comme la borne publique. Cette borne est une bonne
-pierre, il suffirait de la casser pour voir qu'elle est blanche au
-dedans. Cela n'empêche pas qu'au dehors elle ne soit fort tristement
-sale, en tout point du même aspect que le ruisseau de la rue dont elle a
-les éclaboussures.
-
-«Est-ce là, madame, l'idéal que vous réclamez pour celle qui doit rester
-le temple de l'homme, l'autel de son cœur, où chaque jour il reprendra
-la flamme de l'amour pur?»
-
-Trève d'images et de mouvements oratoires, M. Michelet; aucune de nous ne
-réclame pour la femme une dégradation quelconque. Nous n'aurions besoin
-de rien réclamer de ce que vous blâmez, puisque c'est parfaitement
-autorisé et pratiqué. Je ne veux point vous accuser de mauvaise foi,
-d'irréflexion et de trop de tolérance morale, et cependant écartons votre
-manteau poétique, et traduisons votre pensée en prose: l'habit ne fera
-plus oublier l'idée.
-
-Lorsqu'on réclame l'instruction pour le peuple, personne s'est-il jamais
-avisé de croire qu'il était question de lui faire lire des romans,
-d'agrandir les cours d'assises afin qu'il assistât aux débats et de
-multiplier les théâtres?
-
-Non, n'est-ce pas: quels motifs vous autorisent alors à penser que ceux
-et celles qui réclament pour la femme une instruction solide, voulussent
-ce à quoi vous ne songez pas pour le peuple?
-
-D'autre part, est-ce que vous cultivez l'intelligence de l'homme par les
-romans, les spectacles de cour d'assises et autres? Est-ce dans ces
-choses que consiste son savoir? Non, n'est-ce pas. Qu'y a-t-il alors de
-commun entre ce que vous blâmez et la science que nous voulons pour la
-femme; et pourquoi nous attribuer de sottes idées pour vous donner le
-plaisir de férailler contre des fantômes?
-
-Toutes vos grandes dames se nourrissent de romans, de spectacles,
-d'émotions judiciaires, et elles ne sont ni vulgaires, ni triviales, ni
-comparables à des bornes salies par la boue: ce que vous leur dites n'est
-donc pas plus vrai que gracieux.
-
-Mais si vous leur faites de mauvais compliments qu'elles ne méritent pas,
-en revanche vous les absolvez trop facilement. Écoutez bien, monsieur,
-quels sont nos principes, afin de ne plus risquer de vous montrer injuste
-à notre égard.
-
-La corruption, pour nous, n'est pas seulement le défaut de chasteté, la
-recherche honteuse de la galanterie; mais tout mauvais sentiment
-habituel, tout affaiblissement du sens moral; et nous condamnons
-absolument tout ce qui peut diminuer le ressort de l'âme et la détourner
-de la pratique de la justice, de la vertu, du respect de soi-même.
-
-En conséquence nous professons que les spectacles de cour d'assises
-habituent le cœur à l'insensibilité, et doivent être évités aussi bien
-que les exécutions.
-
-Nous professons que la scène moderne est généralement mauvaise, puisqu'on
-y excite l'intérêt pour des adultères, des voleurs, des séducteurs, des
-prostituées; que l'âme y est dans une atmosphère malsaine et
-affaiblissante.
-
-Nous professons enfin que l'on doit être très tempérant dans la lecture
-des romans, parce qu'en général quand ils ne corrompent pas les mœurs,
-ils faussent le jugement et font perdre un temps précieux.
-
-Si nous aimons et estimons l'art, nous nous indignons du mauvais emploi
-qu'on en fait, et nous estimons peu ceux qui s'en servent pour égarer le
-cœur et pervertir le sens moral.
-
-Nous disons aux femmes: instruisez vous, soyez dignes et chastes; la vie
-est chose sérieuse, employez la sérieusement.
-
-Vous voyez, monsieur, que le femme _borne sale_ n'est pas du tout l'idéal
-que nous rêvons.
-
-Est-ce que vous, un homme de cœur, vous traiteriez de misérables et de
-corrompues des femmes, parce qu'elles ne veulent plus être esclaves?
-
-Et vous aussi, penseriez vous que la liberté qui engendre dans l'homme la
-personnalité et la vertu, produirait dans la femme la dégradation morale?
-
-Ah! laissez les calomnies à ceux qui n'ont pas de cœur; ce n'est pas
-votre fait à vous, qui pouvez-vous tromper parce que vous êtes un grand
-poète, mais qui ne pouvez vouloir le mal que parce que vous croirez que
-c'est le bien.
-
-Les femmes qui demandent à être libres, grand poète fourvoyé, sont celles
-qui sentent leur dignité, le rôle véritable de leur sexe dans l'humanité;
-celles là veulent que les femmes qui les suivront dans la carrière du
-travail ne soient plus obligées _de vivre de l'homme_, parce que vivre de
-lui c'est au moins prostituer sa dignité, et presque toujours la personne
-entière. Elles veulent que la femme soit l'égale de l'homme pour l'aimer
-saintement, se dévouer sans calcul, ne plus ruser, tromper, et devienne
-un utile auxiliaire au lieu d'une servante, d'un jouet. Elles connaissent
-notre influence sur vous; esclaves, nous ne pouvons que vous abaisser; à
-l'heure qu'il est nous vous rendons lâches, égoïstes, improbes; nous
-vous lançons chaque matin comme des vautours sur la société pour fournir
-à nos folles dépenses, ou pour doter nos enfants: nous, femmes de
-l'émancipation, nous ne voulons plus que notre sexe joue cet odieux rôle
-et soit, par son esclavage, un instrument de démoralisation et de
-dissolution sociale: Est-ce vous..... Vous, M. Michelet, qui nous en
-feriez un crime!
-
-Eh bien! je ne le crois pas; vous me le diriez vous-même, que je ne le
-croirais pas.
-
-Vous plaçant à un point de vue déplorablement restreint, vous avez cru
-voir toutes les femmes dans quelques valétudinaires; et votre bon cœur
-s'est ému pour elles, et vous avez voulu les protéger. Si vous eussiez
-regardé de haut et de loin, vous auriez vu toutes les travailleuses de la
-pensée et des bras; vous auriez compris que l'inégalité est pour elles
-une source de corruption et de souffrance.
-
-Alors de votre beau et chaleureux style, vous auriez écrit, non pas ce
-livre de l'_Amour_ que repoussent toutes les femmes intelligentes et
-réfléchies, mais un grand et beau livre pour revendiquer le droit de la
-moitié du genre humain.
-
-Le malheur, l'irréparable malheur est, qu'au lieu de monter sur les
-sommets pour regarder tout ce qui se meut sous le vaste horizon, vous
-vous êtes enfermé dans une étroite vallée où n'apercevant que de pâles
-violettes, vous en avez induit que toute fleur est violette pâle, tandis
-que la nature a créé des milliers d'espèces bien autrement fortes et
-vigoureuses, et qui ont, comme vous, droit à la terre, à l'air, à l'eau
-et au soleil.
-
-Votre livre, quels que soient votre amour, votre bonté et vos bonnes
-intentions pour la femme, serait un immense danger pour la cause de sa
-liberté, conséquemment pour celle des grands principes de 89, si les
-hommes étaient d'humeur à goûter votre morale: mais ils resteront ce
-qu'ils sont; et la dignité de la femme, tenue en éveil par leur
-brutalité, leur despotisme, leur abandon, leurs sales mœurs, n'ira pas
-s'endormir sous l'ombrage verdoyant, frais, coquet et perfidement parfumé
-de ce mancenillier qu'on appelle: le livre de l'_Amour_.
-
- * * * * *
-
-Depuis que nous avons écrit ce qui précède, M. Michelet a publié un
-nouveau livre: _La Femme_, dans lequel à côté de bien belles pages
-pleines de cœur et de poésie, s'en trouvent que nous ne voulons pas
-qualifier pour ne pas contrister l'auteur.
-
-M. Michelet s'est évidemment amendé; nous le montrerons tout à l'heure:
-les critiques de femmes ne lui ont pas été inutiles; mais pour s'en
-venger un peu, il prétend que leur langage a été dicté par des directeurs
-_philosophes et autres_. Nous connaissons personnellement quelques unes
-de ces dames, et nous pouvons affirmer à M. Michelet qu'elles n'ont aucun
-directeur d'aucune sorte: _au contraire_.
-
-Est-ce aussi par suite de rancune que l'auteur prétend que la femme aime
-l'homme, non pour ce qu'il vaut, mais parce qu'il lui plaît, et qu'elle
-fait Dieu à son image, «un Dieu de préférence et de caprice qui sauve
-celui qui lui a plu?..... En théologie féminine, ajoute M. Michelet, Dieu
-dirait: je t'aime, car tu es pécheur; car tu n'as pas de mérite; je n'ai
-nulle raison de t'aimer, mais il m'est doux de faire grâce.»
-
-Très bien, M. Michelet: ainsi votre sexe aime la femme _pour ce quelle
-vaut_; on n'entend jamais dire à un homme, épris de quelque indigne
-créature: que voulez-vous, je l'aime! Votre amour est toujours sage,
-raisonnablement donné; il n'y a que les femmes méritantes qui plaisent.
-Je me demande alors pourquoi tant d'honnêtes femmes sont délaissées,
-malheureuses, et tant de femmes impures, vicieuses, poursuivies, adorées,
-en possession de l'art de charmer, de ruiner et de pervertir les hommes.
-
-Je ne sais si le Dieu de la théologie féminine serait un Dieu de
-préférence et de caprice, sauvant sans raison celui qui lui plaît; mais
-je sais bien que ce n'est pas nous qui avons inventé la grâce et la
-prédestination, à moins que les pères des conciles et de l'Église, les
-pères de la Réforme, au lieu d'appartenir au sexe _sans caprice_, qui
-aime les gens pour ce qu'ils valent, n'aient appartenu à mon sexe
-fantaisiste. L'histoire se serait-elle trompée?
-
-Est-ce que saint Paul, saint Augustin, Luther, Calvin, l'auteur de
-l'_Augustinus_, les docteurs de Port-Royal etc., étaient des femmes? Je
-soupçonne fort que le dogme de la grâce et celui de la prédestination
-seraient restés inconnus de l'humanité, si les femmes eussent fait une
-religion.
-
-M. Michelet déplore l'état de divorce qui s'établit entre les sexes: nous
-le déplorons comme lui: mais nos plaintes n'y remédieront pas. Les hommes
-fuient le mariage par des motifs qui ne leur font pas honneur: ils ont à
-discrétion les filles pauvres que la misère met à leur merci; ils fuient
-le mariage parce qu'ils ne veulent pas à leurs côtés une vraie femme,
-c'est à dire une femme autonome; la liberté, ils la veulent pour eux;
-pour leur femme, l'esclavage.
-
-De leur côté, les femmes tendent à l'affranchissement, et c'est un bien
-pour elles, comme c'en est un pour les hommes: elles ne s'en laisseront
-pas détourner; d'autre part, comme les hommes sont attirés par le luxe de
-la toilette, qu'ils négligent les femmes simples, celles qui veulent
-plaire et retenir les hommes, imitent les lorettes: à qui la faute!
-Est-ce la nôtre qui désirons vous plaire et être aimées, ou la vôtre à
-qui l'on ne peut plaire que par la toilette? Si vous nous aimiez _pour ce
-que nous valons_, et non parce que nos robes et nos bijoux vous plaisent,
-nous ne vous ruinerions pas.
-
-Signalons en quelques lignes les contradictions et différences qui se
-trouvent entre le premier et le second ouvrage de M. Michelet.
-
-Dans tous les deux la femme est la flamme d'amour et la flamme du foyer,
-une religion, une harmonie, une poésie, la gardienne du foyer domestique,
-une ménagère dont les soins sont anoblis par l'amour: c'est à sa grâce
-qu'est due la civilisation: elle doit être la grâce sinon la beauté.
-
-Dans les deux livres, le ménage doit être isolé: la femme ne doit avoir
-aucune amitié particulière; mère, frères et sœurs l'empêchent de
-s'absorber comme elle le doit dans son mari. On sait ce que nous pensons
-de cette absorption; nous dirons seulement ici que si les amis et parents
-de la femme doivent être éliminés, ceux de l'homme ne devraient pas
-l'être moins: la mère et les amis du mari ont plus de puissance de nuire
-à la femme, que ceux de cette dernière de nuire au mari: de tristes et
-nombreux faits le prouvent.
-
-Dans le livre de l'Amour la femme est une réceptivité, incapable de
-comprendre les œuvres de conscience; elle doit tout recevoir du mari au
-point de vue intellectuel et moral.
-
-Dans le livre de la Femme, elle est la moitié du couple, a la même raison
-que l'homme, est capable des plus hautes spéculations et s'entend
-parfaitement à l'administration; c'est elle qui donne à l'enfant
-l'éducation qui influera sur tout le reste de sa vie. «Tant que la femme,
-dit l'auteur, n'est pas l'associée du travail et de _l'action_, nous
-sommes serfs, nous ne pouvons rien,» elle peut même être en science
-médicale l'égale de l'homme: elle est une école, elle est seule
-éducatrice, etc.
-
-Très bien jusque là; et sans doute M. Michelet serait conséquent, s'il ne
-s'était mis en tête un idéal masculin et un idéal féminin qui viennent
-gâter tout: il s'est dit: l'homme est un créateur, la femme une harmonie
-dont le but et la destination est l'amour, et, en conséquence, il nous
-trace pour cette dernière un plan d'éducation différant de celui qui doit
-développer l'homme: ce qui convient à la femme, ce sont les sciences
-naturelles; l'histoire ne doit lui être enseignée que pour former en elle
-une ferme foi morale et religieuse. Comme l'amour est sa vocation, à
-chaque âge de la femme doit correspondre un objet d'amour: les fleurs, la
-poupée, les enfants pauvres, puis l'amant, puis le mari et les enfants,
-puis le soin des jeunes orphelines, des prisonnières, etc.
-
-Dans le livre de l'Amour, la femme seule semble tenue de se confesser au
-mari. Dans le livre de la Femme, l'obligation est réciproque.
-
-La veuve du livre de l'Amour ne doit pas se remarier, celle du livre de
-la Femme peut épouser un ami de son mari, ou mieux quelqu'un que lui
-choisit le mourant; si elle est trop âgée, elle peut patronner un jeune
-homme; mais elle ferait mieux de protéger des jeunes filles, de
-réconcilier des ménages, de faciliter des mariages, de surveiller des
-prisonnières, etc.
-
-Nous ne pousserons pas plus loin l'analyse: tout ce que nous pourrions
-objecter à la doctrine de l'auteur, se trouvera dans l'article Proudhon
-et la suite de l'ouvrage.
-
-
-
-
-M. A. COMTE.
-
-
-Qu'était-ce que M. Auguste Comte, mort en septembre 1857?
-
-Pour résoudre cette question, il faut préalablement partager l'homme en
-deux, non pas comme l'entendait le sage roi Salomon au sujet de l'enfant
-contesté par deux mères, mais par la pensée, en en faisant deux hommes
-distincts: un philosophe et un révélateur.
-
-M. Comte qui a renié et insulté son maître Saint-Simon, n'est que le
-vulgarisateur de ses travaux, récemment édités: voilà pour l'aspect
-rationnel.
-
-Ce qu'il a en propre, c'est une organisation socio-religieuse qui ne peut
-être l'œuvre d'un esprit sain.
-
-Ce qu'il a en propre, c'est un style lourd, sec, insulteur, orgueilleux
-au point d'en être révoltant; chargé et surchargé d'adjectifs et
-d'adverbes.
-
-Ce qu'il a en propre, c'est d'avoir noyé quelques idées dans des volumes
-qui n'ont pas moins de 750 à 800 pages, petit caractère. Je ne vous
-conseille pas de les lire, lecteurs, à moins que, en votre âme et
-conscience, vous ne croyiez avoir mérité un grand nombre d'années de
-purgatoire et que vous ne préfériez les faire sur la terre que..... je ne
-sais s'il faut dire en haut ou en bas, puisque l'astronomie a bouleversé
-toutes les situations du monde matériel et spirituel.
-
-Les disciples de M. Comte se divisent en deux écoles: celle des
-Philosophes Positivistes et celle des Sacerdotes.
-
-Les premiers repoussent l'organisation religieuse de M. Comte, et ne sont
-en réalité que les enfants de la Philosophie moderne, et de très
-estimables adversaires de cette chose nébuleuse qu'on nomme la
-Métaphysique. Nous ne pouvons donc les avoir en vue dans cet article:
-ainsi, que M. Littré et ses honorables amis ne froncent point le sourcil
-en nous lisant: nous n'avons maille à partir qu'avec le grand prêtre et
-ses sacerdotes.
-
-La doctrine de M. Comte sur la femme tenant à l'ensemble de son système
-social, disons d'abord un mot de ce système.
-
-_Il n'y a pas de Dieu; il n'y a pas d'âme_: ce que nous devons adorer,
-c'est l'Humanité, représentée par les meilleurs de notre espèce.....
-
-Il y a trois éléments sociaux: la femme, le prêtre et l'homme.
-
-La femme est la providence morale, la gardienne des mœurs.
-
-Sans l'amour tout mystique, je veux bien le croire, que M. Comte eut pour
-madame Clotilde de Vaux, il est probable que la femme n'eût pas été la
-_Providence morale_; grâce à cet amour, elle n'est rien moins que cela.
-On va voir qu'elle n'en est pas plus avancée.
-
-De nature supérieure à celle de l'homme (au dire de M. Comte), elle n'en
-est pas moins soumise à lui, en conséquence d'un paradoxe philosophique
-que nous n'avons point à réfuter dans cet ouvrage.
-
-La fonction de la femme est de _moraliser_ l'homme, tâche qu'elle ne peut
-bien remplir que dans la vie privée; donc toutes les fonctions sociales
-et sacerdotales lui sont interdites.
-
-Elle doit être _préservée du travail_, renoncer à la dot et à l'héritage;
-l'homme est chargé de la nourrir; fille, elle est à la charge de son père
-ou de ses frères; épouse, à celle de son mari; veuve, à celle de ses
-fils. A défaut de ses soutiens naturels, l'État, _sur la demande du
-sacerdoce_, subvient à ses besoins.
-
-Le mariage est institué pour le perfectionnement des époux, surtout pour
-celui de l'homme: la reproduction de l'espèce en est si peu le but, qu'un
-jour, le progrès des sciences en permet l'espoir, la femme pourra
-reproduire _seule_ l'humanité, de manière à réaliser et à généraliser
-l'hypothèse de la Vierge Mère. Alors on pourra réglementer la production
-humaine en ne confiant qu'aux plus dignes femmes la tâche de concevoir et
-de mettre au jour les enfants, surtout les membres du sacerdoce.
-
-Le divorce n'est pas permis et le veuvage est éternel pour les deux
-sexes.
-
-Tel est, en résumé, la doctrine Comtiste en ce qui concerne la femme, le
-mariage et la procréation. Comme le lecteur pourrait nous soupçonner
-d'exagération malicieuse, prions le de lire attentivement les pages
-suivantes, émanées de la plume de l'inventeur du système.
-
-Selon lui, les femmes n'ont jamais demandé leur émancipation; les hommes
-qui la réclament pour elles, ne sont, dans le style plein d'aménité de M.
-Comte, que des _utopistes corrompus_ des _rétrogrades_. «Tous les âges de
-transition, dit-il, ont suscité comme le nôtre des aberrations
-sophistiques sur la condition sociale des femmes. Mais la loi naturelle
-qui assigne au sexe effectif une existence essentiellement domestique,
-n'a jamais été gravement altérée..... Les femmes étaient alors (dans
-l'antiquité) trop abaissées pour repousser dignement, même par leur
-silence, les doctorales aberrations de leurs prétendus défenseurs.....
-Mais chez les modernes, l'heureuse liberté des femmes occidentales, leur
-permet de manifester des répugnances décisives, qui suffisent, à défaut
-de ratification rationnelle, pour neutraliser ces divagations de
-l'esprit, _inspirées par le déréglement du cœur_ (Politique positive, t.
-Ier, p. 244 et 245).
-
-«Sans discuter de vaines utopies rétrogrades, il importe de sentir, pour
-mieux apprécier l'ordre réel, que si les femmes obtenaient jamais cette
-égalité temporelle que demandent, sans leur aveu, leurs prétendus
-défenseurs, leurs garanties sociales en souffriraient autant que leur
-caractère moral. Car elles se trouveraient ainsi assujéties, dans la
-plupart des carrières, à une active concurrence journalière qu'elles ne
-pourraient soutenir, en même temps que la rivalité pratique corromprait
-les principales sources de l'affection mutuelle..... L'homme doit nourrir
-la femme, telle est la loi naturelle de notre espèce (_Id._ p. 248).
-
-«Il faut concevoir la juste indépendance du sexe affectif comme fondée
-sur deux conditions connexes, son affranchissement universel du travail
-extérieur et sa libre renonciation à toute richesse.....
-
-«(Les femmes) prêtresses domestiques de l'humanité, nées pour modifier
-par l'affection le règne nécessaire de la force, elles doivent fuir,
-comme radicalement dégradante, toute participation au commandement
-(Politique posit., tome IV, p. 69).
-
-«La dégradation morale m'a paru plus grande encore, quand la femme
-s'enrichit par son propre travail. L'âpreté continue du gain lui fait
-perdre alors jusqu'à cette bienveillance spontanée que conserve l'autre
-type au milieu de ses dissipations.
-
-«Il ne peut exister de pires chefs industriels que les femmes (Caté. Pos.
-p. 286).»
-
-Ainsi, mesdames, qui préférez le travail à la prostitution, qui passez
-jours et nuits pour subvenir aux besoins de votre famille, il est bien
-entendu que vous vous _dégradez_; une femme ne doit rien faire; respect
-et gloire à la paresse.
-
-Vous, Victoria d'Angleterre, Isabelle d'Espagne, vous commandez, donc
-vous vous _dégradez radicalement_.
-
-M. Comte prétend que la supériorité masculine est incontestable en tout
-ce qui concerne le caractère proprement dit «source du commandement.....
-que l'intelligence de l'homme est plus forte, plus étendue que celle de
-la femme (Cat. Pos., p. 277).
-
-«Une saine appréciation de l'ordre universel fera comprendre au sexe
-affectif combien la _soumission_ importe à la dignité (Id., p. 70).
-
-«Le sacerdoce fera sentir aux femmes le mérite de la _soumission_, en
-développant cette _admirable_ maxime d'Aristote: _la principale force de
-la femme consiste à surmonter la difficulté d'obéir_; leur éducation les
-aura préparées à comprendre que toute domination, loin de les élever
-réellement, les dégrade nécessairement, en altérant leur principale
-valeur, pour attendre de la force l'ascendant qui n'est dû qu'à l'amour
-(Cat. Pos., p. 287).»
-
-Voici quelques pages du système de Politique Positive, t. IV: elles sont
-trop curieuses pour ne pas intéresser le lecteur.
-
-«Afin de mieux caractériser l'indépendance féminine, je crois devoir
-introduire une hypothèse hardie, que le progrès humain réalisera
-peut-être, quoique je ne doive examiner ni quand ni comment.
-
-«Si l'appareil masculin ne contribue à notre génération que d'après une
-simple excitation, dérivée de sa destination organique, on conçoit la
-possibilité de remplacer ce stimulant _par un ou plusieurs autres dont la
-femme disposerait librement_. L'absence d'une telle faculté chez les
-espèces voisines ne saurait suffire pour l'interdire à la race la plus
-éminente et la plus modifiable.....
-
-«Si l'indépendance féminine peut jamais atteindre cette limite, d'après
-l'ensemble du progrès moral, intellectuel et même matériel, la fonction
-sociale du sexe affectif se trouvera notablement perfectionnée. Alors
-cesserait toute fluctuation entre la brutale appréciation qui prévaut
-encore, et la noble doctrine systématisée par le positivisme. La
-production la plus essentielle (celle de notre espèce) deviendrait
-indépendante des caprices d'un instinct perturbateur, dont la répression
-normale constitue jusqu'ici le principal écueil de la discipline humaine.
-Une telle attribution se trouverait naturellement transférée, avec une
-responsabilité complète, à ses meilleurs organes, seuls capables de s'y
-préserver d'un vicieux entraînement, afin d'y réaliser toutes les
-améliorations qu'il comporte» (p. 68 et 69).»
-
-Ce qui veut dire en bon français, lectrices, que viendra peut-être le
-temps où vous ferez des enfants sans le concours de ces messieurs; que
-cette fonction sera confiée à celles d'entre vous qui en seront le plus
-digne, et qu'elles seront rendues responsables de l'imperfection du
-produit.
-
-«Dès lors, reprend l'auteur, l'utopie de la Vierge-Mère deviendra pour
-les plus pures et les plus éminentes, une limite idéale, directement
-propre à résumer le perfectionnement humain, ainsi poussé jusqu'à
-systématiser la procréation en l'anoblissant..... Le succès devant
-surtout dépendre du développement général des relations entre l'âme et le
-corps, sa recherche permanente (celle du problème de la virginité
-féconde) instituera dignement l'étude systématique de l'harmonie vitale,
-en lui procurant à la fois le but le plus noble et les meilleurs organes
-(p. 241).»
-
-Traduisons: l'étude des relations du cerveau avec le corps nous conduira
-à découvrir le moyen de procréer des enfants sans le concours de l'homme;
-c'est le but le plus noble de cette étude; comme la faculté d'être
-vierge-mère, doit être l'idéal que se proposeront d'atteindre les femmes
-les plus pures et les plus éminentes.
-
-«Voilà, poursuit M. Comte, comment je suis conduit à représenter l'utopie
-de la Vierge-Mère comme le résumé synthétique de la religion positive,
-dont elle combine tous les aspects (p. 76).»
-
-Traduction: Procréer des enfants sans le concours de l'homme, _résume la
-religion positive et en combine tous les aspects_.
-
-Cela peut être fort beau, mais _rationnel_ et _positif_..... qu'en pensez
-vous, lecteurs?
-
-«La rationalité du problème, ajoute l'auteur, est fondée sur la
-détermination du véritable office de l'appareil masculin, destiné surtout
-à fournir au sang un fluide excitateur, capable de fortifier toutes les
-opérations vitales, tant animales qu'organiques. Comparativement à ce
-service général, la stimulation fécondante devient un cas particulier, de
-plus en plus secondaire, à mesure que l'organisme s'élève. On conçoit
-ainsi que chez la plus noble espèce, ce liquide cesse d'être
-indispensable à l'éveil du germe, qui pourrait artificiellement résulter
-de plusieurs autres sources, même matérielles, surtout d'une meilleure
-réaction du système nerveux sur le système vasculaire (p. 276).»
-
-Tout cela serait possible, j'en conviens, _si_ le fluide dont vous
-parlez, Grand-Prêtre, avait _surtout_ la fonction générale que vous lui
-attribuez;
-
-_Si_ la reproduction de notre espèce par le concours des deux sexes,
-n'était pas une _loi_;
-
-_Si_ l'on pouvait conserver une espèce en détruisant sa loi;
-
-_Si_ les faits ne contredisaient pas la possibilité de l'hypothèse.
-
-Or mettre un _si_ devant une loi naturelle et les phénomènes qui en sont
-l'expression, n'est qu'une grosse absurdité: on explique les lois, on ne
-les réforme pas sans modifier profondément l'être qu'elles régissent; on
-ne les détruit pas sans détruire cet être: car l'être individuel est _la
-loi en forme_.
-
-L'auteur s'arrête ainsi sur les conséquences de l'hypothèse absurde.
-
-«Dès lors on conçoit que la civilisation, non seulement dispose l'homme à
-mieux apprécier la femme, mais augmente la participation de ce sexe à la
-reproduction humaine qui doit, à la limite, _émaner uniquement de lui_.
-
-«Personnellement envisagée, une telle modification doit améliorer la
-constitution cérébrale et corporelle des deux sexes, en y développant la
-chasteté continue dont l'importance fut de plus en plus pressentie par
-l'instinct universel, même pendant les déréglements (p. 277).
-
-«Domestiquement considérée, cette transformation rendrait la constitution
-de la famille humaine plus conforme à l'esprit général de la sociocratie,
-en complétant la juste émancipation de la femme, ainsi devenue
-indépendante de l'homme, même physiquement. L'ascendant normal du sexe
-affectif ne serait plus contestable envers des enfants _exclusivement
-émanés de lui_.
-
-«Mais le principal résultat consisterait à perfectionner l'institution
-fondamentale du mariage (Amélioration des époux sans motif sexuel) dont
-la théorie positive deviendrait alors irrécusable. Ainsi purifié, le lien
-conjugal éprouverait une amélioration aussi prononcée que quand la
-Monogamie y remplaça la Polygamie; car on généraliserait l'utopie du
-Moyen Age, où la Maternité se conciliait avec la Virginité.
-
-«Appréciée civiquement, cette institution permet seule de régler la plus
-importante des productions, qui ne saurait devenir assez systématisable,
-tant qu'elle s'accomplira dans le délire et sans responsabilité.
-
-«Réservée à ses meilleurs organes, cette fonction perfectionnerait la
-race humaine en déterminant mieux la transmission des améliorations dues
-à l'ensemble des influences extérieures tant sociales que
-personnelles..... La procréation systématique devant demeurer plus ou
-moins concentrée chez les meilleurs types, la comparaison des deux cas
-susciterait, outre de précieuses lumières, une importante institution qui
-procurerait à la Sociocratie le principal avantage de la Théocratie. Car
-le développement du nouveau mode ferait bientôt surgir une caste sans
-hérédité, mieux adaptée que la population vulgaire _au recrutement des
-chefs spirituels et même temporels_, dont l'autorité reposerait alors sur
-une origine vraiment _supérieure_ qui ne fuirait pas l'examen.
-
-«L'ensemble de ces indications suffit pour faire apprécier l'utopie de la
-Vierge-Mère, destinée à procurer au Positivisme un résumé synthétique,
-équivalant à celui que l'institution de l'Eucharistie fournit au
-Catholicisme (p. 278 et 279).»
-
-Il est fort à craindre, hélas! que les disciples du grand homme,
-quelqu'ardents chercheurs d'_harmonie vitale_ qu'ils puissent être, ne
-trouvent jamais le _résumé synthétique_ du Positivisme, l'_équivalent_ de
-l'Eucharistie: et ce sera grand dommage: commander des enfants comme on
-commande des chaussures, et les laisser pour compte aux mères qui les
-auraient mal réussis, eût été fort commode.
-
-Et que feront, je vous le demande, les futurs conducteurs de l'humanité,
-s'ils n'obtiennent le respect et l'obéissance qu'à la condition de
-prouver qu'ils sont _fils de vierges_?
-
-Mais ne plaisantons pas avec un aussi grave personnage que le
-Grand-Prêtre de l'Humanité; disons seulement en passant, que jamais on ne
-vit athée se montrer plus profondément chrétien que lui par le mépris de
-l'œuvre de chair. Écoutons-le à la page 286 de l'ouvrage précité.
-
-«Inutile à la conservation individuelle, l'instinct sexuel ne concourt
-que d'une manière _accessoire et même équivoque_ à la propagation de
-l'espèce. Les philosophes vraiement dégagés de toute superstition,
-doivent de plus en plus le regarder comme tendant surtout à troubler la
-destination principale du fluide vivifiant. Mais sans attendre que
-l'utopie féminine se trouve réalisée, on peut déterminer, _sinon
-l'atrophie, du moins l'inertie de cette superfétation cérébrale_, avec
-plus de facilité que ne l'indiquent les efforts insuffisants du
-théologisme. Outre que l'éducation positive fera partout sentir les vices
-d'un tel instinct, et _suscitera l'espoir continu de sa désuétude_,
-l'ensemble du régime final doit naturellement instituer à son égard, un
-traitement révulsif plus efficace que les austérités catholiques. Car
-l'essor universel de l'existence domestique et de la vie publique
-développera tellement les affections sympathiques, que le sentiment,
-l'intelligence et l'activité concourront toujours à flétrir et à réprimer
-le plus perturbateur des penchants égoïstes.»
-
-Malgré tout cet _essor_ et toutes ces _flétrissures_, défiez-vous,
-Grand-Prêtre! Croyez-moi, employez le camphre, beaucoup de camphre;
-mettez-en partout comme certain amphitryon mettait de la muscade.
-
-C'est en prévision des excommunications lancées par vous contre ce _vil_
-instinct, cet instinct _inutile_, que la nature a prodigué du camphre.
-
-En somme vous voyez, lectrices, que si M. Comte nous croit moins fortes
-que l'homme de corps, d'esprit, de caractère, en revanche il nous croit
-meilleures que lui.
-
-Nous sommes la providence morale, des anges gardiens: il rêve pour nous
-l'affranchissement par le renversement d'une loi naturelle.
-
-Mais en attendant il nous place sous le joug de l'homme en nous
-dispensant du travail;
-
-Il rive nos fers, en nous engageant patelinement à nous dépouiller de
-notre avoir;
-
-Il nous dit de la plus douce voix du monde: ne commandez jamais: cela
-vous dégraderait;
-
-Votre grande force est d'obéir à celui que _votre destinée est de
-diriger_.
-
-Vous ne serez rien dans le temple, rien dans l'État;
-
-Dans la famille vous êtes prêtresses domestiques, les auxiliaires du
-sacerdoce.
-
-Trois sacrements sur neuf vous sont refusés: celui de la destination
-parce que, pour vous, il se confond avec celui du mariage; celui de la
-retraite, parce que vous n'avez pas de profession; enfin celui de
-l'incorporation, parce qu'une femme ne peut, par elle-même, mériter une
-apothéose personnelle et publique.
-
-Si vous avez été de dignes auxiliaires, vous serez enterrées près de ceux
-que vous aurez influencés, comme leurs autres auxiliaires utiles: le
-chien, le cheval, le bœuf et l'âne; et l'on fera mention de vous
-lorsqu'on honorera le membre de l'humanité auquel vous aurez appartenu.
-
-Réfuterons-nous de telles doctrines? Non. Ce que nous aurions à en dire,
-sera plus utilement placé dans l'article consacré à M. Proudhon qui a
-largement puisé dans la doctrine de M. Comte.
-
-Quand aux sacerdotes qui continuent les enseignements de leur maître,
-contentons-nous de les renvoyer à ce que je disais à M. Comte dans la
-_Revue Philosophique_ de décembre 1855.
-
-Les femmes d'aujourd'hui sont, en général, intelligentes, parce qu'elles
-reçoivent une éducation supérieure à celle que recevaient leurs mères. La
-plupart d'entre elles se livrent à l'existence active soit dans les arts,
-soit dans l'industrie; les hommes les y reconnaissent leurs émules, et
-avouent même qu'elles leur sont supérieures dans l'administration. Aucun
-homme, digne de ce nom, n'oserait contester que la femme ne soit son
-égale, et que bientôt arrivera le jour de son émancipation civile.
-
-Les femmes, de leur côté, plus indépendantes, plus dignes, sans qu'elles
-aient rien perdu de leur grâce et de leur douceur, ne comprennent plus
-votre fameux axiome: _l'homme doit nourrir la femme_; elle comprendraient
-encore moins votre _admirable_ maxime d'Aristote, bonne pour les esclaves
-du Gynécée. Soyez bien convaincu que toute _vraie_ femme rira du
-vêtement de nuages que vous prétendez lui donner, de l'encens dont vous
-voulez l'asphyxier; car elle ne se soucie plus d'adoration, elle veut du
-respect, de l'égalité; elle veut porter sans entraves son intelligence et
-son activité dans les sphères propres à ses aptitudes; elle veut aider
-l'homme, son frère, à défricher le champ de la théorie, le domaine de la
-pratique; elle prétend que chaque être humain est juge de ses aptitudes;
-elle ne reconnaît à aucun homme, à aucune doctrine le droit de fixer sa
-place et de jalonner sa route. C'est par le travail de la guerre que le
-patriciat s'est constitué, c'est par le travail pacifique que le servage
-s'est émancipé, c'est aussi _par le travail_ que la femme prétend
-conquérir ses droits civils.
-
-Voilà, monsieur, ce que sont, ce que veulent être beaucoup de femmes
-aujourd'hui: voyez si ce n'est pas folie de vouloir ressusciter le
-gynécée et l'atrium pour ces femmes imprégnées des idées du XVIIIe
-siècle, travaillées par les idées de 89 et des réformateurs modernes.
-Dire à de telles femmes qu'elles ne _seront rien_ ni dans l'État, ni dans
-le mariage, ni dans la science, ni dans l'art, ni dans l'industrie, ni
-même dans votre paradis subjectif, est quelque chose de tellement énorme
-que je ne conçois pas, pour mon compte, que l'aberration puisse aller
-aussi loin.
-
-Vous ne trouveriez plus une interlocutrice vous disant: «qu'une femme ne
-peut presque jamais mériter une apothéose personnelle et publique... que
-des vues qui supposent l'expérience la plus complète et la réflexion la
-plus profonde sont _naturellement interdites_ au sexe dont les
-contemplations ne sauraient guère dépasser _avec succès_ l'enceinte de
-la vie privée... que la _dégradation morale de la femme est encore plus
-grande quand elle s'enrichit par son propre travail_... qu'il n'y a pas
-de pires chefs industriels que les femmes...» Et si quelque femme
-arriérée avait l'imbécillité et l'impudeur de tenir un semblable langage,
-les hommes de quelque valeur n'auraient pour elle que du dédain.
-
-Mais vous, monsieur, qui voulez annihiler la femme, de quel principe
-tirez-vous une semblable conséquence? De ce qu'elle est, dites-vous,
-puissance affective.... oui, mais à ce compte l'homme l'est aussi; et
-est-ce que la femme, aussi bien que lui, n'est pas également intelligence
-et activité? Est-ce sur une prédominance tout accidentelle que l'on peut
-reléguer une moitié de l'espèce humaine par delà les nuages de la
-sentimentalité? Et toute discipline sérieuse ne doit-elle pas tendre à
-développer, non pas une face de l'être, mais la pondération, l'harmonie
-de toutes ses faces. La désharmonie est la source du désordre, du laid.
-La femme sentimentale seulement commet d'irréparables écarts, l'homme
-rationnel seulement est une sorte de monstre, et celui chez lequel
-prédomine l'activité n'est qu'une brute. Puisque vous croyez en Gall et
-Spurzheim, vous savez que l'encéphale des deux sexes se ressemble, qu'il
-est modifiable chez l'un comme chez l'autre, que toute l'éducation est
-fondée sur cette modificabilité: comment ne vous est-il point venu à
-l'esprit que si l'homme est en masse plus rationnel que la femme, c'est
-parce qu'éducation, lois et mœurs développent chez lui les lobes
-antérieurs du cerveau; tandis que chez la femme l'éducation, les lois,
-les mœurs développent surtout les lobes postérieurs de cet organe; et
-comment, ayant constaté ces faits, n'avez-vous pas été conduit à conclure
-que, puisque les organes ne se développent qu'en conséquence des
-excitants qui leur sont adressés, il est probable que l'homme et la
-femme, soumis aux mêmes excitants cérébraux, se développeront de la même
-manière avec les nuances propres à chaque individualité; et que si la
-femme se développe harmoniquement sous ses trois aspects, il faut qu'elle
-se manifeste socialement sous trois aspects. Songez-y, monsieur, votre
-principe est trois fois faux, trois fois en contradiction avec la
-science, avec la raison; en présence de la physiologie du cerveau toutes
-les théories de classement tombent: les femmes sont les égales des hommes
-devant le système nerveux: elles ne pouvaient leur être inférieures que
-devant la suprématie musculaire attaquée par l'invention de la poudre et
-que va réduire en poussière le triomphe de la mécanique.
-
-Que de choses j'aurais encore à vous dire, monsieur, si cette ébauche de
-critique n'était déjà trop longue; mais, quelque mauvaise qu'elle soit,
-comme elle n'a dans mon esprit que le sens d'une protestation de femme
-contre vos doctrines, je crois pouvoir m'en tenir là.
-
-
-
-
-M. PROUDHON.
-
-
-La dixième et la onzième étude du dernier ouvrage de M. Proudhon: _La
-Justice dans la Révolution et dans l'Église_, renferment toute la
-doctrine de l'auteur sur la Femme, l'Amour et le Mariage.
-
-Avant d'en donner l'analyse et d'en ébaucher la critique, je dois mettre
-mes lecteurs au courant du commencement de polémique qui _paraît_ avoir
-donné lieu à la publication des étranges doctrines de notre grand
-critique. Dans la _Revue Philosophique_ de décembre 1856, on publia de
-moi l'article suivant, sous le titre de: _M. Proudhon et la question des
-femmes_:
-
-Les femmes ont un faible pour les batailleurs, dit-on; c'est vrai, mais
-il ne faut pas le leur reprocher: elles aiment jusqu'à l'apparence du
-courage, qui est une belle et sainte chose. Je suis femme, M. Proudhon
-est un grand batailleur de la pensée, donc je ne puis m'empêcher
-d'éprouver pour lui estime et sympathie, sentiments auxquels il devra la
-modération de l'attaque que je dirige contre ses opinions sur le rôle de
-la femme dans l'humanité.
-
-Dans son premier mémoire sur la propriété, édition de 1841, note de la
-page 265, on lit ce paradoxe dans le goût du Coran:
-
-«Entre la femme et l'homme il peut exister amour, passion, lien
-d'habitude, et tout ce qu'on voudra, il n'y a pas _véritablement société.
-L'homme et la femme ne vont pas de compagnie._ La différence de sexe
-élève entre eux une séparation de _même nature que celle que la
-différence des races met entre les animaux_. Aussi, loin d'applaudir à ce
-qu'on appelle aujourd'hui émancipation de la femme, inclinerais-je bien
-plutôt, s'il fallait en venir à cette extrémité, _à mettre la femme en
-réclusion_.»
-
-Dans le troisième mémoire sur la propriété, même édition, page 80:
-
-«Cela signifie que la femme, _par nature et par destination_, n'est ni
-_associée_, ni _citoyenne_, ni fonctionnaire public.»
-
-J'ouvre la _Création de l'ordre dans l'humanité_, édition de 1843, page
-552, et je lis:
-
-«C'est en traitant de l'éducation qu'on aura à déterminer le rôle de la
-femme dans la société. La femme, jusqu'à ce qu'elle soit épouse, est
-_apprentie, tout au plus sous-maîtresse_, à l'atelier comme dans la
-famille, elle _reste mineure et ne fait point partie de la cité_. La
-femme n'est pas, comme on le dit vulgairement, _la moitié ni l'égale de
-l'homme_, mais le _complément_ vivant et sympathique qui achève de faire
-de lui une personne.»
-
-Dans les _Contradictions économiques_, édition de 1846, p. 254, on lit:
-
-«Pour moi, plus j'y pense et moins je puis me rendre compte, hors de la
-famille et du ménage, de la destinée de la femme: _courtisane ou
-ménagère_ (ménagère, dis-je, et non pas servante), je n'y vois pas de
-milieu.»
-
-J'avais toujours ri de ces paradoxes; ils n'avaient à mes yeux pas plus
-de valeur doctrinale que les mille autres boutades si familières au
-célèbre critique. Il y a quelques semaines, un petit journal prétendit
-que M. Proudhon avait, dans des entretiens particuliers, formulé tout un
-système basé sur l'omnipotence masculine, et il publiait ce système dans
-ses colonnes. De deux choses l'une, me dis-je: ou le journaliste ment, ou
-bien il dit vrai; s'il ment, son but évident est de ruiner M. Proudhon
-dans l'esprit des progressistes et de lui faire perdre sa légitime part
-d'influence, il faut qu'il en soit averti; s'il dit vrai pour le passé,
-il faut encore que M. Proudhon soit averti du fait, parce qu'il est
-impossible, étant père de _plusieurs filles_, que le sentiment paternel
-ne l'ai pas mis dans le chemin de la raison. Il faut que je le sache; et
-j'écrivis à M. Proudhon, qui, dès le lendemain, me fit la réponse que je
-vais transcrire textuellement:
-
- «Madame,
-
-«Je ne connais pas l'article publié par M. Charles Robin dans le
-_Télégraphe_ d'hier, 7. Afin de m'édifier sur cette paraphrase, comme
-vous qualifiez l'article de M. Robin, j'ai cherché dans mon premier
-mémoire sur la propriété, page 265, édition Garnier frères (je n'en ai
-pas d'autres), et je n'y ai pas trouvé de note. J'ai cherché dans mes
-autres brochures à la page 265, et n'ai vu de note nulle part. Il m'est
-donc impossible de répondre à votre première question.
-
-«Je ne sais trop ce que vous appelez _mes opinions_ sur la femme, le
-mariage et la famille; car sur ce chapitre, pas plus que sur celui de la
-propriété, je ne crois avoir donné le droit à personne de parler de mes
-opinions.
-
-«J'ai fait de la critique économique et sociale; en faisant cette
-critique (je prends le mot dans sa signification élevée), j'ai pu émettre
-bien des jugements d'une vérité plus ou moins relative, je n'ai nulle
-part, que je sache, formulé un dogmatisme, une théorie, un ensemble de
-principes, en un mot un système. Tout ce que je puis vous dire, c'est
-d'abord, en ce qui me concerne, que mes opinions se sont formées
-progressivement et dans une direction constante; qu'à l'heure où je vous
-écris, je n'ai pas dévié de cette direction; et que, sous cette réserve,
-mes opinions actuelles sont parfaitement d'accord avec ce qu'elles
-étaient il y a 17 ans, lorsque je publiai mon premier mémoire.
-
-«En second lieu, et par rapport à vous, Madame, qui en m'interrogeant ne
-me laissez pas ignorer vos sentiments, je vous dirai, avec toute la
-franchise que votre lettre exige, et que vous attendez d'un compatriote,
-que je n'envisage pas la question du mariage, de la femme et de la
-famille comme vous, ni comme aucun des écrivains novateurs dont les idées
-sont venues à ma connaissance; que je n'admets pas, par exemple, que la
-femme ait le droit, aujourd'hui, de séparer sa cause de celle de l'homme,
-et de réclamer pour elle-même une justice spéciale, comme si son premier
-ennemi et tyran son mari (ou père) et ses enfants, la justice la plus
-rigoureuse puisse jamais faire d'elle l'ÉGALE de l'homme; que je n'admets
-pas non plus que cette infériorité du sexe féminin constitue pour lui ni
-servage, ni humiliation, ni amoindrissement dans la dignité, la liberté
-et le bonheur: je soutiens que c'est le contraire qui est la vérité.
-
-«Je considère donc l'espèce de croisade que font en ce moment quelques
-estimables dames de l'un et l'autre hémisphère, en faveur des
-prérogatives de leur sexe, comme un symptôme de la rénovation générale
-qui s'opère, mais comme un symptôme exagéré, _un affolement qui tient
-précisément à l'infirmité du sexe, et à son incapacité de se connaître et
-de se régir lui-même_.
-
-«J'ai lu, Madame, quelques-uns de vos articles. J'ai trouvé que votre
-esprit, votre caractère, vos connaissances vous mettaient certainement
-hors de pair avec une infinité de mâles qui n'ont de leur sexe que la
-faculté prolétaire. A cet égard, s'il fallait décider de votre thèse par
-des comparaisons de cette espèce, nul doute que vous n'obteniez gain de
-cause.
-
-«Mais vous avez trop de bon sens pour ne pas comprendre qu'il ne s'agit
-point ici de comparer individu à individu; c'est le sexe féminin tout
-entier, dans sa collectivité, qu'il faut comparer au masculin, afin de
-savoir si ces deux moitiés, complémentaires l'une de l'autre, de
-l'androgyne humanitaire sont ou ne sont pas égales.
-
-«D'après ce principe, je ne crois pas que votre système, qui est, je
-crois, celui de l'égalité ou de l'équivalence, puisse se soutenir, et je
-le regarde comme une défaillance de notre époque.
-
-«Vous m'avez interpellé, Madame, avec une brusquerie toute
-franc-comtoise. Je désire que vous preniez mes paroles en bonne part, et
-parce que je ne suis sans doute pas d'accord de tout avec vous, que vous
-ne voyiez pas en moi un ennemi de la femme, un détracteur de votre sexe,
-digne de l'animadversion des jeunes filles, des épouses et des mères. Les
-règles d'une discussion loyale vous obligent d'admettre au moins que vous
-pouvez vous tromper, que je puis avoir raison, qu'alors c'est moi qui
-suis véritablement le défenseur et l'ami de la femme; je ne vous demande
-pas autre chose.
-
-«C'est une bien grande question que vous et vos compagnes vous avez
-soulevée; et je trouve que jusqu'ici vous l'avez traitée tout à fait à la
-légère. Mais la médiocrité de raison avec laquelle ce sujet a été traité
-ne doit pas être considérée comme une fin de non-recevoir: j'estime au
-contraire que c'est un motif pour que les tenants de l'égalité des deux
-sexes fassent de plus grands efforts. A cet égard, je ne doute pas,
-Madame, que vous ne vous signaliez de plus belle et j'attends avec
-impatience le volume que vous m'annoncez; je vous promets de le lire avec
-toute l'attention dont je suis capable.»
-
-Après la lecture de cette lettre, je transcrivis la note que n'avait pas
-retrouvée M. Proudhon et je la lui envoyai avec l'article de M. Charles
-Robin. Comme il ne m'a pas répondu, son silence m'autorise à croire le
-journaliste.
-
-Ah! vous persistez à soutenir que la femme est inférieure, mineure! vous
-croyez que les femmes s'inclineront pieusement devant l'arrêt tombé du
-haut de votre autocratie! Non pas, Monsieur, non pas; il n'en sera pas,
-il ne peut en être ainsi. A nous deux donc, monsieur Proudhon! Mais
-d'abord débarrassons le débat de ma personnalité.
-
-Vous me considérez comme une exception en me disant que s'il fallait
-décider de ma thèse par des comparaisons entre une foule d'hommes et moi,
-nul doute que la décision ne fût en faveur de mes opinions. Écoutez bien
-ma réponse:
-
-«_Toute loi vraie est absolue._ L'ignorance ou l'ineptie des
-grammairiens, moralistes, jurisconsultes et autres philosophes, a seule
-imaginé le proverbe: Point de règle sans exception. _La manie d'imposer
-des règles à la nature au lieu d'étudier les siennes, a confirmé plus
-tard cet aphorisme de l'ignorance._» Qui a dit cela? Vous, dans la
-_Création de l'ordre dans l'humanité_, page 2. Pourquoi votre lettre
-est-elle en contradiction avec cette doctrine?
-
-Avez-vous changé d'opinion? Alors, je vous prie de me dire si les hommes
-de valeur ne sont pas tout aussi exceptionnels dans leur sexe que les
-femmes de mérite dans le leur. Vous avez dit: «Quelles que soient les
-différences existant entre les hommes, ils sont égaux parce qu'ils sont
-des êtres humains.» _Il faut, sous peine d'inconséquence_, que vous
-ajoutiez: Quelles que soient les différences existant entre les sexes,
-ils sont égaux parce qu'ils font partie de l'espèce humaine..... à moins
-que vous ne prouviez que les femmes ne font pas partie de l'humanité. La
-valeur individuelle n'étant pas la base du droit entre les hommes, ne
-peut le devenir entre les sexes. Votre compliment est donc une
-contradiction.
-
-J'ajoute enfin que je me sens liée d'une trop intime solidarité avec mon
-sexe, pour être jamais contente de m'en voir abstraire par un procédé
-illogique. Je suis femme, je m'en honore; je me réjouis que l'on fasse
-quelque cas de moi, non pour moi-même, qu'on l'entende bien, mais parce
-que cela contribue à modifier l'opinion des hommes à l'égard de mon sexe.
-Une femme qui se trouve heureuse de s'entendre dire: _Vous êtes un
-homme_, n'est à mes yeux qu'une sotte, une créature indigne avouant la
-supériorité du sexe masculin; et les hommes qui croient lui faire un
-compliment ne sont que d'impertinents vaniteux. Si j'acquiers quelque
-mérite, j'honorerai les femmes, j'en révélerai les aptitudes, je ne
-passerai pas plus dans l'autre sexe que M. Proudhon ne quitte le sien
-parce qu'il s'élève par son intelligence au dessus de la tourbe des
-hommes sots et ignorants; et si l'ignorance de la masse des hommes ne
-préjuge rien contre leur droit, l'ignorance de la masse des femmes ne
-préjuge rien non plus contre le leur.
-
-Ceci dit, passons.
-
-Vous affirmez que l'homme et la femme ne forment pas _véritablement
-société_.
-
-Dites-nous alors ce que c'est que le mariage, ce que c'est qu'une
-société.
-
-Vous affirmez que la différence de sexe met entre l'homme et la femme une
-séparation de même nature _que celle que_ _la différence des races met
-entre les animaux_. Alors prouvez:
-
-Que la race n'est pas essentiellement formée de deux sexes;
-
-Que l'homme et la femme peuvent se reproduire séparément;
-
-Que leur produit commun est un métis ou un mulet;
-
-Qu'il y a entre eux des caractères dissemblables en dehors de la
-sexualité.
-
-Et si vous vous tirez à votre gloire de ce magnifique tour de force, vous
-aurez encore à prouver:
-
-Que la différence de race correspond à une différence _de droit_;
-
-Que les noirs, les jaunes et les cuivrés appartenant à des races
-inférieures à la race caucasienne, ne peuvent véritablement s'associer
-avec elle; qu'elles sont mineures.
-
-Allons, monsieur, étudiez l'anthropologie, la physiologie, la
-phrénologie, et servez-vous de votre dialectique sérielle pour nous
-prouver tout cela.
-
-Vous inclinez à _mettre la femme en réclusion_, au lieu de l'émanciper?
-
-Prouvez aux hommes qu'ils en ont le droit; aux femmes, qu'elles doivent
-se laisser mettre sous clef. Je déclare pour mon compte que je ne m'y
-laisserais pas mettre. M. Proudhon sait de quoi il menace le prêtre qui
-mettrait la main sur ses enfants? Eh bien! la majorité des femmes ne s'en
-tiendrait pas à la menace envers ceux qui auraient la musulmane
-inclination de M. Proudhon.
-
-Vous affirmez que, par _nature_ et par _destination_, la femme n'est ni
-_associée_, ni _citoyenne_, ni fonctionnaire. Dites-nous d'abord _quelle
-nature_ il faut avoir pour être tout cela.
-
-Révélez-nous la _nature_ de la femme, puisque vous prétendez la connaître
-mieux qu'elle ne se connaît.
-
-Révélez-nous sa _destination_, qui apparemment n'est pas celle que nous
-lui voyons ni qu'elle se croit.
-
-Vous affirmez que la femme, jusqu'à son mariage, n'est dans l'atelier
-social qu'_apprentie_, tout au plus _sous-maîtresse_; qu'elle est
-_mineure_ dans la famille et _ne fait point partie de la cité_.
-
-Prouvez alors qu'elle n'accomplit pas dans l'atelier social, dans la
-famille, des œuvres _équivalentes_ ou égales à celles de l'homme.
-
-Prouvez qu'elle est moins utile que l'homme.
-
-Prouvez que les qualités qui donnent à l'homme le droit de citoyen
-n'existent pas chez la femme.
-
-Je serai sévère avec vous, monsieur, sur ce chapitre. Subalterniser la
-femme dans un ordre social où il faut qu'elle _travaille pour vivre_,
-c'est _vouloir la prostitution_: car le dédain du producteur s'étend à la
-valeur du produit; et quand une telle doctrine est contraire à la
-science, au bon sens, au progrès, la soutenir est une _cruauté_, une
-_monstruosité morale_. La femme qui ne peut vivre en travaillant ne peut
-le faire qu'en se prostituant: égale à l'homme ou courtisane, voilà
-l'alternative. Aveugle qui ne le voit pas.
-
-Vous ne voyez d'autre sort pour la femme que d'être courtisane ou
-ménagère. Ouvrez donc les yeux et rêvez moins, monsieur, et dites-moi si
-elles sont uniquement ménagères ou si elles sont courtisanes toutes ces
-utiles et courageuses femmes qui vivent honorablement:
-
-Par les arts, la littérature, l'enseignement;
-
-Qui fondent des ateliers nombreux et prospères;
-
-Qui dirigent des maisons de commerce;
-
-Qui sont assez bonnes administratrices pour que beaucoup d'entre elles
-dissimulent ou réparent les fautes résultant de l'incurie ou des
-désordres de leurs maris.
-
-Prouvez-nous donc que tout cela est mal;
-
-Prouvez-nous que ce n'est pas le résultat du progrès humain;
-
-Prouvez-nous que le travail, cachet de l'espèce humaine, que le travail
-que vous considérez comme le grand émancipateur, que le travail qui fait
-les hommes égaux et libres, n'a pas la vertu de faire les femmes égales
-et libres. Si vous nous prouvez cela, nous aurons à enregistrer une
-contradiction de plus.
-
-Vous n'admettez pas que la femme ait le droit de réclamer pour elle une
-justice spéciale, comme si l'homme était son premier ennemi et tyran.
-
-C'est vous, monsieur, qui faites une justice _spéciale_ pour la femme;
-elle ne veut, elle, que le droit commun.
-
-Oui, monsieur, jusqu'ici l'homme en subalternisant la femme, a été son
-tyran, son ennemi. Je suis de votre avis lorsqu'à la page 57 de votre
-premier mémoire sur la propriété, vous dites que tant que le fort et le
-faible ne sont pas _égaux_, ils sont _étrangers_, ils ne forment point
-une alliance, _ils sont ennemis_. Oui, trois fois oui, monsieur, tant que
-l'homme et la femme ne seront pas égaux, la femme est en droit de
-considérer l'homme comme son _tyran_ et son _ennemi_.
-
-«La justice la plus rigoureuse ne peut faire de la femme l'ÉGALE de
-l'homme!» Et c'est à une femme que vous placez dans votre opinion au
-dessus d'une foule d'hommes, que vous affirmez une pareille chose! Quelle
-contradiction!
-
-«C'est un _affolement_, que les femmes réclamant leur droit!»
-_Affolement_ semblable à celui des esclaves se prétendant créés pour la
-liberté; à celui des bourgeois de 89 prouvant que les hommes sont égaux
-devant la loi. Savez-vous qui était, qui est affolé? Ce sont les maîtres,
-les nobles, les blancs, les hommes qui ont nié, nient et nieront que les
-esclaves, les bourgeois, les noirs, les femmes sont nés pour la liberté
-et l'égalité.
-
-«Le sexe auquel j'appartiens est incapable de se _connaître_ et de _se
-régir_,» dites-vous!
-
-Prouvez qu'il est dénué d'intelligence;
-
-Prouvez que les grandes impératrices et les grandes reines n'ont pas
-gouverné aussi bien que les grands empereurs et les grands rois;
-
-Prouvez contre tous les faits patents que les femmes ne sont pas en
-général bonnes observatrices et bonnes administratrices;
-
-Puis prouvez encore que tous les hommes se connaissent parfaitement, se
-régissent admirablement, que le progrès marche comme sur des roulettes.
-
-«La femme n'est ni la _moitié_, ni l'_égale_ de l'homme, elle est _son
-complément_, elle _achève de faire de lui une personne_; les deux sexes
-forment l'_androgyne humain_!» Voyons, sérieusement, monsieur, qu'est-ce
-que signifie ce cliquetis de mots vides? Ce sont des métaphores indignes
-de figurer dans le langage scientifique, quand il s'agit de notre espèce
-et des autres espèces zoologiques supérieures. La lionne, la louve, la
-tigresse ne sont pas plus des moitiés ni des compléments de leurs mâles
-que la femme ne l'est de l'homme. Où la nature a mis deux _extériorités_,
-deux volontés, elle dit deux unités, deux entiers, non pas un, ni deux
-_demies_; l'arithmétique de la nature ne peut être détruite par les
-fantaisies de l'imagination.
-
-Est-ce sur les qualités _individuelles_ que se fonde l'égalité devant la
-loi? M. Proudhon nous répond dans la _Création de l'ordre dans
-l'humanité_, pages 209 et 210:
-
-«Ni la naissance, ni la figure, _ni les facultés_, ni la fortune, ni le
-rang, ni la profession, ni le talent, ni rien de ce qui distingue les
-individus n'établit entre eux une différence d'espèce: étant tous hommes,
-et _la loi ne réglant que des rapports humains, elle est la même pour
-tous_; en sorte que, pour établir des exceptions, il faudrait prouver que
-les individus exceptés sont au _dessus_ ou au _dessous_ de l'espèce
-humaine.»
-
-Prouvez-nous, Monsieur, que les femmes sont au _dessus_ ou au _dessous_
-de l'espèce humaine, qu'elles n'en font pas partie, ou bien, _sous peine
-de contradiction_, subissez les conséquences de votre doctrine.
-
-Vous dites dans la _Révolution sociale_, page 57:
-
-«Ni la conscience, ni la raison, ni la liberté, ni le travail, forces
-pures, _facultés premières et créatrices_, ne peuvent, sans périr être
-mécanisées... C'est en elles-mêmes qu'est leur raison d'être; c'est dans
-leurs œuvres qu'elles doivent trouver leur raison d'agir. En cela
-consiste la personne humaine, personne sacrée, etc.»
-
-Prouvez, Monsieur, que les femmes n'ont ni conscience, ni raison, ni
-liberté morale, qu'elles ne travaillent pas. S'il est démontré qu'elles
-ont les _facultés premières et créatrices_, respectez leur personne
-humaine, car elle est sacrée.
-
-Dans la _Création de l'ordre dans l'humanité_, page 412, vous dites:
-
-«Par la spécification, le travail satisfait au vœu de notre
-personnalité, qui tend invinciblement à se différencier, à _se rendre
-indépendante, à conquérir sa liberté_ et son caractère.»
-
-Prouvez donc que les femmes n'ont pas des travaux spécialisés, et si les
-faits vous démentent, reconnaissez que, fatalement, elles vont à
-l'_indépendance, à la liberté_.
-
-Contestez-vous qu'elles soient vos égales parce qu'en masse elles sont
-moins intelligentes que les hommes? D'abord, je le conteste, mais je
-n'aurais nul besoin de le contester; c'est vous-même qui allez résoudre
-cette difficulté à la page 292 de la _Création de l'ordre dans
-l'humanité_:
-
-«L'inégalité des capacités, quand elle n'a pas pour cause les vices de
-constitution, les mutilations ou la misère, résulte de l'ignorance
-générale, de l'insuffisance des méthodes, de la nullité ou de la fausseté
-de l'éducation, de la divergence de l'intuition par défaut de série, d'où
-naissent l'éparpillement et la confusion des idées. Or, tous ces faits
-producteurs d'inégalité sont essentiellement anormaux, donc l'inégalité
-des capacités est anormale.»
-
-A moins que vous ne prouviez que les femmes sont mutilées de nature, je
-ne vois pas trop comment vous pouvez échapper à la conséquence de votre
-syllogisme: non seulement l'infériorité féminine a les mêmes sources que
-l'ignorance masculine, mais l'éducation publique leur est refusée, les
-grandes écoles professionnelles fermées; celles qui, par leur
-intelligence, égalent les plus intelligents d'entre vous ont eu vingt
-fois plus de difficultés et de préjugés à vaincre.
-
-Voulez-vous subalterniser les femmes parce qu'en général elles ont moins
-de force musculaire que vous; mais à ce compte les hommes faibles ne
-devraient pas être les égaux des autres, et vous combattez cette
-conséquence vous-même en disant à la page 57 de votre premier mémoire sur
-la propriété:
-
-«La balance sociale est _l'égalisation du fort et du faible_.»
-
-Si je vous ai ménagé, M. Proudhon, c'est parce que vous êtes un homme
-intelligent et progressif, et qu'il est impossible que vous restiez sous
-l'influence des docteurs du moyen âge sur une question, tandis que vous
-êtes en avant de la majorité de vos contemporains sur tant d'autres. Vous
-renoncerez à soutenir une _série logique_ sans fondement, vous rappelant,
-comme vous l'avez si bien dit à la page 201 de la _Création de l'ordre
-dans l'humanité_:
-
-«Que la plupart des aberrations et chimères philosophiques sont venues de
-ce qu'on attribue aux séries logiques une réalité qu'elles n'ont pas, et
-que l'on s'est efforcé d'expliquer la nature de l'homme par des
-abstractions.»
-
-Vous reconnaîtrez que toutes les espèces animales supérieures se
-composent de deux sexes;
-
-Que dans aucune la femelle n'est l'inférieure du mâle, si ce n'est
-quelquefois par la force, qui ne peut être la base du droit humain;
-
-Vous renoncerez à l'androgynie, qui n'est qu'un rêve.
-
-La femme, individu distinct, doué de conscience, d'intelligence, de
-volonté, d'activité, comme l'homme, ne sera plus séparée de lui devant le
-droit.
-
-Vous direz de toutes et de tous comme à la page 47 de votre premier
-mémoire sur la propriété: «La liberté est un droit absolu, parce qu'elle
-est à l'homme comme l'impénétrabilité est à la matière, une condition
-_sine qua non_ d'existence. L'égalité est un _droit absolu_, parce que
-sans l'égalité il n'y a pas de société.»
-
-Et vous monterez ainsi au second degré de la sociabilité, que vous
-définissez vous-même: «la reconnaissance en autrui d'une personnalité
-_égale_ à la nôtre.»
-
-J'en appelle donc de M. Proudhon grisé par le théologisme, à M. Proudhon
-éclairé par les faits et la science, ému par les douleurs et les
-désordres résultant de sa propre doctrine.
-
-J'espère que je ne rencontrerai pas sa massue d'Hercule levée contre la
-sainte bannière de la vérité et du droit; contre la femme, cet être si
-faible physiquement, si fort moralement, qui, sanglante, abreuvée de fiel
-sous sa couronne de roses, achève de gravir la rude montagne où bientôt
-le progrès lui donnera sa légitime place à côté de l'homme. Mais si mon
-espoir était déçu, entendez-le bien, M. Proudhon, vous me trouveriez
-ferme sur la brèche, et, quelle que soit votre force, je vous jure que
-vous ne me renverseriez pas. Je défendrais courageusement le droit et la
-dignité de vos filles contre le despotisme et l'égarement logique de leur
-père, et la victoire me resterait, car, en définitive, elle est toujours
-à la vérité.
-
-M. Proudhon répondit à cette mise en demeure par la lettre suivante,
-imprimée dans la _Revue Philosophique_ de janvier 1857:
-
- «Paris, 20 décembre 1856.
-
- «_A madame Jenny d'Héricourt._
-
-«Eh bien! Madame, que vous disais-je dans ma lettre du 8 octobre?
-
-«Je considère l'espèce de croisade que font, en ce moment, quelques
-estimables dames de l'un et de l'autre hémisphère, en faveur de leur
-sexe, comme un symptôme de la révolution générale qui s'opère, mais comme
-un symptôme exagéré, un affolement qui tient précisément à l'infirmité du
-sexe et à son incapacité de se connaître et de se régir lui-même.
-
-«Je commence par retirer le mot d'_affolement_, qui a pu vous blesser,
-mais qui n'était pas, vous le savez, destiné à la publicité.
-
-«Ce point réglé, je vous dirai, Madame, avec tous les égards que je dois
-à votre qualité de femme, que je ne m'attendais pas à vous voir confirmer
-si tôt, par votre pétulante interpellation, mon jugement.
-
-«Je ne savais pas d'abord d'où venait le mécontentement féminin qui
-pousse les plus braves, les plus distinguées d'entre vous, à un assaut
-contre la suprématie paternelle et maritale. Je me disais, non sans
-inquiétude: Qu'y a-t-il donc? qu'est-ce qui les trouble? que nous
-reprochent-elles? A laquelle de nos facultés, de nos vertus, de nos
-prérogatives, ou bien de nos défaillances, de nos lâchetés, de nos
-misères, est-ce qu'elles en veulent? Est-ce le cri de leur nature
-outragée, ou une aberration de leur entendement?
-
-«Votre attaque, jointe aux études que j'ai immédiatement commencées sur
-la matière, est venue enfin me tirer de peine.
-
-«Non, Madame, vous ne connaissez rien à votre sexe; vous ne savez pas le
-premier mot de la question que vous et vos honorables ligueuses agitez
-avec tant de bruit et si peu de succès. Et si vous ne la comprenez point,
-cette question; si, dans les huit pages de réponse que vous avez faites à
-ma lettre, il y a quarante paralogismes, cela tient précisément, comme je
-vous l'ai dit, à votre _infirmité sexuelle_. J'entends par ce mot, dont
-l'exactitude n'est peut-être pas irréprochable, la qualité de votre
-entendement, qui ne vous permet de saisir le rapport des choses,
-qu'autant que nous, hommes, vous les faisons toucher du doigt. Il y a
-chez vous, au cerveau comme dans le ventre, certain organe incapable par
-lui-même de vaincre son inertie native, et que l'esprit mâle est seul
-capable de faire fonctionner, ce à quoi il ne réussit même pas toujours.
-Tel est, Madame, le résultat de mes observations directes et positives:
-je le livre à votre sagacité obstétricale, et vous laisse à en calculer,
-pour votre thèse, les conséquences incalculables.
-
-«J'engagerai volontiers avec vous, Madame, dans la _Revue Philosophique_,
-une discussion à fond sur cette obscure matière. Mais, et ceci vous le
-comprendrez comme moi, plus la question est vaste, plus elle touche à nos
-intérêts sociaux et domestiques les plus sacrés, plus aussi elle exige
-que nous y apportions de gravité et de prudence.
-
-«Voici donc ce qu'il me paraît indispensable de faire:
-
-«D'abord, vous nous avez promis un livre, et je l'attends. J'ai besoin de
-cette pièce qui complétera mes documents et parachèvera ma démonstration.
-Depuis que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et que j'ai eu celui de
-vous répondre, j'ai fait, sur la femme, de très sérieuses et très
-intéressantes études, que je ne demande qu'à rectifier si elles sont
-erronées; comme aussi je désire y mettre le sceau, si, comme j'ai tout
-lieu de le présumer, votre publication ne m'apporte qu'une confirmation
-de plus.
-
-«J'ai constaté, sur faits et pièces, la vérité de toutes les assertions
-que vous me sommez de rétracter, à savoir:
-
-«Que la différence de sexe élève entre l'homme et la femme une séparation
-ANALOGUE--je n'ai pas dit égale--à celle que la différence des races et
-des espèces met entre les animaux;
-
-«Qu'en raison de cette séparation ou différence, l'homme et la femme ne
-sont point _associés_: je n'ai pas dit qu'ils ne pussent être autre
-chose;
-
-«Que, par conséquent, la femme ne peut être dite _citoyenne_ qu'en tant
-qu'elle est l'épouse du citoyen, comme on dit madame la présidente à
-l'épouse du président: ce qui n'implique pas qu'il n'existe point pour
-elle d'autre rôle.
-
-«En deux mots, je suis en mesure d'établir, par l'observation et le
-raisonnement, les faits, que la femme, plus faible que l'homme quant à
-_la force musculaire_, vous-même le reconnaissez, ne lui est pas moins
-inférieure quant à LA PUISSANCE INDUSTRIELLE, ARTISTIQUE, PHILOSOPHIQUE
-ET MORALE; en sorte que si la condition de la femme dans la société doit
-être réglée, ainsi que vous le réclamez pour elle, par la même justice
-que la condition de l'homme, c'est fini d'elle: elle est esclave.
-
-«A quoi j'ajoute aussitôt, que c'est précisément le système que je
-repousse: le principe du droit pur, rigoureux, de ce droit terrible que
-le Romain comparait à une épée dégainée, _jus strictum_, et qui régit
-entre eux les individus d'un même sexe, n'étant pas le même que celui qui
-gouverne les rapports entre individus de sexes différents.
-
-«Quel est ce principe, différent de la justice, et qui cependant
-n'existerait pas sans la justice: que tous les hommes sentent au fond de
-l'âme et dont vous autres femmes ne vous doutez seulement pas? Est ce
-l'amour? pas davantage... Je vous le laisse à deviner. Et si votre
-pénétration réussit à débrouiller ce mystère, je consens, Madame, à vous
-signer un certificat de génie; _Et eris mihi magnus Apollo_. Mais alors
-vous m'aurez donné gain de cause.
-
-«Voilà, Madame, en quelques lignes, à quelles conclusions je suis
-parvenu, et que la lecture de votre livre ne modifiera sûrement pas.
-Cependant, comme à toute force il est possible que vos observations
-personnelles vous aient menée à des résultats diamétralement contraires,
-la bonne foi du débat, le respect de nos lecteurs et de nous-mêmes
-exigent qu'avant d'entamer la controverse, communication réciproque soit
-faite entre nous de toutes les pièces recueillies. Vous pourrez prendre
-connaissance des miennes.
-
-«Une autre condition, que je vous supplie, Madame, de prendre en bonne
-part, et dont, sous aucun prétexte, je ne sairaos me d&partir, c'est que
-vous choisirez un parrain.
-
-«Vous ne voulez pas, vous vous êtes à cet égard prononcée énergiquement,
-que dans une discussion aussi sérieuse votre adversaire fasse le moindre
-sacrifice à la galanterie; et vous avez raison. Mais moi, Madame, qui
-suis si loin d'admettre vos prétentions, je ne puis ainsi me donner
-quittance de ce que prescrit envers les dames la civilité virile et
-honnête; et comme je me propose, d'ailleurs, de vous faire servir de
-sujet d'expérience; comme, après avoir fait, pour l'instruction de mes
-lecteurs, l'autopsie intellectuelle et morale de cinq ou six femmes du
-plus grand mérite, je compte faire aussi la vôtre, vous concevez qu'il
-m'est de toute impossibilité d'argumenter sur vous, de vous, avec vous,
-sans m'exposer à chaque mot à violer toutes les bienséances.
-
-«Je comprends, Madame, qu'une pareille condition vous chagrine: c'est un
-désavantage de votre position qu'il vous faut courageusement subir. Vous
-êtes demandeur, et, comme femme, vous vous prétendez tyrannisée.
-Paraissez donc devant le tribunal de l'incorruptible opinion avec cette
-chaîne de tyrannie qui vous indigne, et qui, selon moi, n'existe que dans
-le dérèglement de votre imagination. Vous n'en serez que plus
-intéressante. Aussi bien vous vous moqueriez de moi, si, tandis que je
-soutiens la prépotence de l'homme, je commençais, en disputant de pair à
-compagnon avec vous, par vous accorder l'égalité de la femme! Vous n'avez
-pas compté, j'imagine, que je tomberais dans cette inconséquence.
-
-«Les champions, du reste, ne vous manqueront pas. Et je n'attends pas
-moins que ceci de votre courtoisie, madame: celui que vous me choisirez
-pour antagoniste, qui devra signer et affirmer tous vos articles, assumer
-la responsabilité de vos dits et contredits, sera digne de vous et de
-moi; tel, enfin, que je n'aurai pas le droit de me plaindre que vous
-m'avez jeté un homme de paille.
-
-«Ce qui m'a le plus surpris, depuis que cette hypothèse de l'égalité des
-sexes, renouvelée des Grecs comme tant d'autres, s'est produite parmi
-nous, a été de voir qu'elle comptait parmi ses partisans presque autant
-d'hommes que de femmes. J'ai longtemps cherché la raison de cette
-bizarrerie, que j'attribuais d'abord au zèle chevaleresque: je crois,
-aujourd'hui, l'avoir trouvée. Elle n'est pas à l'avantage des chevaliers.
-Je serais heureux, Madame, pour eux et pour vous, qu'il ressortît de cet
-examen solennel que les nouveaux émancipateurs de la femme sont les
-génies les plus hauts, les plus larges, les plus progressifs, sinon, les
-plus mâles, du siècle.
-
-«Vous dites, Madame, que les femmes ont un faible pour les batailleurs.
-C'est sans doute à cause de cela que vous m'avez fouaillé d'importance:
-_Qui aime bien châtie bien._--J'avais trois ans et demi quand ma mère,
-pour se débarrasser de moi, m'envoya chez la maîtresse d'école du
-quartier, une excellente fille, qu'on appelait la Madelon. Un jour, pour
-quelque sottise, la Madelon me menaça de me donner le fouet. A ce mot,
-j'entrai en fureur, je lui arrachai son martinet et le lui jetai à la
-figure. J'ai toujours été un sujet désobéissant. J'aimerais autant,
-madame, ne pas vous voir prendre vis-à-vis de moi ces airs de
-_fouette-coco_, qui ne vont plus à un homme sur le retour; mais je
-laisse cela à votre discrétion. Frappez, redoublez, ne me ménagez pas; et
-s'il m'arrivait de regimber contre la férule, croyez, Madame, que je n'en
-suis pas moins votre affectionné serviteur et compatriote.
-
- «P. J. PROUDHON.»
-
-
-A mon tour, reprenant la parole dans le numéro de février de la même
-année, je répondis à M. Proudhon:
-
-Il m'est interdit, monsieur, de répondre à votre lettre sur le ton peu
-convenable que vous avez cru pouvoir prendre envers moi:
-
-Par respect pour la gravité de mon sujet;
-
-Par respect pour nos lecteurs;
-
-Par respect pour moi-même.
-
-Vous vous trouvez mal à l'aise dans le cercle de Popilius qu'a tracé
-autour de vous la main d'une femme; tout le monde le comprend, moi comme
-les autres. Mal armé pour la défense, plus mal armé peut-être pour
-l'attaque, vous voudriez bien échapper, et je le conçois de reste; votre
-habileté de tacticien est en pure perte: vous ne sortirez du cercle fatal
-que vaincu, soit par moi, soit par vous, si vous avouez votre faiblesse
-sur le point en litige, en continuant de refuser une discussion sous des
-prétextes dérisoires; soit enfin par l'opinion publique, qui vous
-octroiera votre certificat d'inconséquence, le moins désirable de tous
-pour un dialecticien.
-
-Ceci bien entendu, je dois vous dire que je suis personnellement
-satisfaite que vous attaquiez, dans le _droit des femmes_, la cause de
-la justice et du progrès. C'est pour cette cause un gage de succès: vous
-avez toujours été fatal à tout ce que vous avez voulu soutenir.
-
-Il est vrai que votre attitude dans cette question fait de vous l'_allié
-du dogmatisme moyen âge_; il est vrai que les _représentants officiels_
-de ce dogmatisme s'emparent, à l'heure qu'il est, de vos arguments et de
-votre nom pour maintenir leur influence sur les femmes, et, par elles,
-sur les hommes et sur les enfants, et cela pour restaurer le passé,
-étouffer l'avenir. Est-ce votre intention? Je ne le crois pas. A mes
-yeux, vous êtes un démolisseur, un destructeur, chez lequel l'instinct
-emporte parfois l'intelligence et à qui il dérobe la vue nette des
-conséquences de ses écrits: nature de lutte, il vous faut des
-adversaires; et, faute d'ennemis, vous frappez cruellement sur ceux qui
-combattent dans les mêmes rangs que vous. Dans tous vos écrits on sent
-que la seconde éducation, celle que donnent le respect et l'amour de la
-femme, vous a complétement manqué.
-
-Venons à votre lettre.
-
-Vous me reprochez d'avoir fait _quarante paralogismes_: il fallait au
-moins en citer un. Cependant voyons.
-
-Vous dites: entre l'homme et la femme il y a une séparation de _même
-nature que celle que la différence de race met entre les animaux_.
-
-La femme, par nature et par destination, n'est _ni associée_, _ni
-citoyenne_, _ni fonctionnaire_.
-
-Elle n'est, jusqu'à son mariage, qu'_apprentie_ dans l'atelier social,
-tout au plus _sous-maîtresse_; elle est _mineure_ dans la famille et ne
-_fait point partie de la cité_.
-
-Vous ne concevez pas pour elle de destinée hors du ménage: elle ne peut
-être que _ménagère_ ou _courtisane_.
-
-Elle est incapable de _se connaître_ et de _se régir_.
-
-Faire un paralogisme, c'est être à côté de la question; or, étais-je à
-côté de la question en vous disant:
-
-Pour que tous ces paradoxes deviennent vérités, vous avez à prouver:
-
-Que l'homme et la femme ne sont pas de la même race;
-
-Qu'ils peuvent se reproduire séparément;
-
-Que leur produit commun est un métis ou un mulet;
-
-Que la différence de races correspond à la différence de droits.
-
-Vous avez à nous dire ce que c'est qu'une association, ce que c'est
-qu'une nature citoyenne ou fonctionnaire.
-
-Vous avez à prouver que la femme est moins utile que l'homme dans la
-société;
-
-Qu'à l'heure qu'il est, elle est nécessairement ménagère quand elle n'est
-pas courtisane;
-
-Qu'elle est dénuée d'intelligence, qu'elle ne sait rien régir.
-
-Vous prétendez que la femme n'a pas le droit de _demander pour elle une
-justice spéciale_.
-
-Quel paralogisme ai-je commis, en vous faisant remarquer que ce n'est pas
-elle _mais vous_ qui la demandez, puisque vous posez en principe
-l'inégalité des sexes devant le droit humain?
-
-Tout ce que vous dites relativement à la _prétendue_ infériorité de la
-femme et les conséquences que vous en tirez s'appliquant aux races
-humaines inférieures à la nôtre, il me serait bien facile de démontrer
-que les conséquences de vos principes sont le _rétablissement de
-l'esclavage_. Le plus parfait a le droit d'exploiter à son profit le
-plus faible, au lieu d'être son éducateur... Admirable doctrine,
-Monsieur, pleine d'intelligence du progrès, pleine de générosité! Je vous
-en fais mon très sincère compliment.
-
-Vous dites que le travail _spécialisé_ est le grand émancipateur de
-l'individualité humaine; que le travail, la conscience, la liberté, la
-raison ne trouvent _qu'en eux_ leur raison d'être et d'agir; que ces
-forces pures constituent la personne humaine _qui est sacrée_.
-
-Vous posez en principe que la loi est la même pour tous; en sorte que,
-pour établir des exceptions, il faudrait prouver que les individus
-exceptés sont _au dessus_ ou _au dessous_ de l'espèce humaine.
-
-Vous dites que la balance sociale est l'_égalisation du fort et du
-faible_; que tous ont les mêmes droits, non par ce qui les différencie,
-mais par _ce qui leur est commun, la qualité d'êtres humains_.
-
-Ai-je fait des paralogismes en vous disant:
-
-Alors vous ne pouvez, en raison de sa faiblesse et même d'une infériorité
-supposée, exclure la femme de l'égalité de droit: vos principes vous
-l'interdisent, à moins que vous ne prouviez:
-
-_Qu'elle est au dessus_ ou _au dessous de l'espèce humaine, qu'elle n'en
-fait pas partie_;
-
-Qu'elle est _dépourvue de conscience, de justice, de raison; qu'elle ne
-travaille pas, qu'elle n'exécute pas des travaux spécialisés_.
-
-Il est évident, Monsieur, que votre doctrine sur le droit général est en
-contradiction avec votre doctrine sur le droit de la femme; il est
-évident que vous êtes très inconséquent et que, quelque habile que vous
-soyez, vous ne pouvez sortir de cet embarras.
-
-Dans ce que vous appelez une réponse, il y a quelques passages qui valent
-la peine qu'on s'y arrête.
-
-Vous vous demandez _ce qui pousse les plus braves, les plus distinguées
-d'entre nous à un assaut contre la suprématie paternelle et maritale_.
-
-Vous ne comprenez pas le mouvement, car vous auriez dit la _suprématie
-masculine_.
-
-A mon tour je vous demande:
-
-Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, esclave romain, à prendre le
-rôle de Spartacus?
-
-Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, serf féodal, à organiser une
-Jacquerie?
-
-Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, esclave noir, à devenir un
-Toussaint-Louverture?
-
-Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, serf russe, à prendre le rôle de
-Poutgachef?
-
-Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, bourgeois de 89, à renverser les
-priviléges de la noblesse et du clergé?
-
-Qu'est-ce qui pousse M. Proudhon... mais je ne veux pas faire
-d'actualité.
-
-Qu'aurait répondu M. Proudhon à tous les possesseurs de _prérogatives_,
-de _suprématie_, qui ne manquaient pas de s'adresser, eux aussi, cette
-naïve demande: Ah ça! que nous veut donc ce vil esclave, cet indigne
-serf, cet audacieux et stupide bourgeois? _A laquelle de nos facultés,
-de nos vertus, de nos prérogatives en veut-il? Est-ce le cri de sa nature
-outragée ou une aberration de son entendement?_
-
-La réponse que se fera M. Proudhon est celle que lui feront toutes les
-femmes _majeures_.
-
-Il y a dans le cerveau de la femme, dites-vous, _un organe que l'esprit
-mâle est seul capable de faire fonctionner_. Rendez donc à la science le
-service de le lui indiquer et de démontrer son mode de fonctionnement.
-Quant à l'autre organe dont vous parlez, c'est sans doute _son inertie_
-qui l'a fait définir par quelques-uns: _parvum animal furibondum, octo
-ligamentis alligatum_. Avant de choisir pour preuves de vos assertions
-des faits anatomiques et physiologiques, consultez un médecin instruit:
-voilà ce que vous conseille non seulement ma _sagacité obstétricale, mais
-aussi ma sagacité médicale_.
-
-Vous m'offrez de me communiquer vos observations _directes_ et
-_positives_. Quoi! Monsieur, en quelques semaines il vous a été possible
-de fouiller dans les profondeurs de l'organisation saine et malade! de
-parcourir tout le dédale des fonctions engagées dans la question! C'est
-plus qu'une merveille: malgré toute ma bonne volonté, je ne puis y
-croire, à moins que vous ne prouviez que vous êtes un _révélateur_ en
-communication avec un Dieu quelconque. Voulez-vous que je vous dise toute
-ma pensée? C'est que vous n'avez étudié les choses ni _directement_ ni
-_indirectement_, et que c'est à moi qu'il appartient de vous dire _que
-vous ne connaissez pas la femme; que vous ne savez pas le premier mot de
-la question_. Vos cinq ou six autopsies, _purement_ intellectuelles et
-morales, ne prouvent qu'une chose: votre inexpérience en physiologie.
-Vous avez pris naïvement le scalpel de votre imagination pour celui de la
-science.
-
-A propos d'autopsie, vous me dites que vous attendez l'ouvrage que j'ai
-promis, pour faire la mienne. Il serait sans doute fort honorable pour
-moi d'être étendue sur votre table de dissection, en aussi bonne
-compagnie que celle que vous me promettez, mais l'instruction de mes
-futurs lecteurs ne me permet pas de goûter cette satisfaction. Je ne
-mettrai sous presse que quand votre propre ouvrage aura paru, car, moi
-aussi, je me propose de faire votre autopsie: disséquez-moi donc
-maintenant; je vous promets de mon côté que je m'en acquitterai
-consciencieusement, proprement et délicatement.
-
-«La femme, dites-vous, plus faible que l'homme quant à la _force
-musculaire_, ne lui est pas moins inférieure quant à la PUISSANCE
-INDUSTRIELLE, ARTISTIQUE, PHILOSOPHIQUE ET MORALE; en sorte que, si la
-condition de la femme dans la société doit être réglée, ainsi que je le
-réclame pour elle, _par la même justice que la condition de l'homme_,
-c'est fini d'elle: elle est esclave.»
-
-Homme terrible, vous serez donc toujours inconséquent, toujours en
-contradiction avec vous-même et avec les faits!
-
-Quelle est la base du droit pour vous? _La simple qualité d'être humain_:
-tout ce qui distingue les individus disparaît devant le droit. Eh bien!
-lors même qu'il serait vrai que les femmes fussent inférieures aux
-hommes, s'ensuivrait-il que leurs droits ne fussent pas les mêmes?
-D'après vous, pas le moins du monde si elles font partie de l'espèce
-humaine. Il n'y a pas deux justices, il n'y en a qu'une; il n'y pas deux
-droits, il n'y en a qu'un, dans le sens absolu. La reconnaissance et le
-respect de l'autonomie individuelle dans le plus infime des êtres
-humains, aussi bien que dans l'homme et la femme de génie, telle est la
-loi qui doit présider aux relations sociales; faut-il que ce soit une
-femme qui vous le dise!
-
-Voyons maintenant ce que vaut votre série _homme et femme_.
-
-Quant à la reproduction de l'espèce, ils forment série; ceci est hors de
-conteste.
-
-Quant au reste, forment-ils série? Non.
-
-_Si c'était une loi_ que la femme fût _musculairement_ plus faible que
-l'homme, la plus forte des femmes serait plus faible que l'homme le moins
-fort: or, les faits démontrent journellement le contraire.
-
-_Si c'était une loi_ que les femmes fussent inférieures aux hommes en
-_puissance industrielle_, la plus puissante des femmes en industrie
-serait inférieure à l'homme le moins fort: or les faits démontrent
-journellement qu'il y a des femmes très bonnes industrielles, très bonnes
-administratrices; des hommes très ineptes et inaptes dans ce mode
-d'activité.
-
-_Si c'était une loi_ que les femmes fussent inférieures aux hommes en
-_puissance artistique_, la meilleure artiste serait inférieure au moindre
-des artistes mâles: or les faits nous démontrent journellement le
-contraire; il y a plus de grandes tragédiennes que de grands tragédiens,
-beaucoup d'hommes sont des mazettes en musique et en peinture, beaucoup
-de femmes sont, au contraire, remarquables sous ces deux rapports, etc.,
-etc.
-
-Que résulte-t-il de tout cela? Que votre série est fausse, puisque les
-faits la détruisent. Comment l'avez-vous formée? Voilà ce qu'il est
-curieux d'étudier. Vous avez choisi quelques hommes remarquables; et, par
-un procédé d'abstraction commode, vous avez vu en eux _tous_ les hommes,
-même les crétins; vous avez ensuite pris quelques femmes, sans tenir
-compte le moins du monde des différences de culture, d'instruction, de
-milieu, et vous les avez comparées aux hommes éminents, avec le soin
-d'oublier celles qui vous auraient gêné; puis, concluant du particulier
-au général, créant deux _entités_, vous avez conclu. Singulière manière
-de raisonner, en vérité. Vous êtes tombé dans la manie d'_imposer des
-règles à la nature au lieu d'étudier les siennes_, et vous avez mérité
-que je vous appliquasse vos propres paroles: «La plupart des aberrations
-et chimères philosophiques sont venues de ce qu'on attribue aux séries
-logiques _une réalité qu'elles n'ont pas; et l'on s'est efforcé
-d'expliquer la nature de l'homme par des abstractions_.»
-
-Et encore si c'était au profit de vos doctrines sur les _bases du droit_,
-cela pourrait se comprendre; mais c'est pour les renverser!
-
-Vous vous transformez en sphynx pour me proposer une énigme. Quel est le
-droit, dites-vous, _qui n'est pas la justice, et qui cependant
-n'existerait pas sans elle_, qui préside aux relations des deux sexes, le
-_jus strictum_ ne régissant que les individus du même sexe? Si vous le
-devinez, vous m'aurez donné gain de cause.
-
-Il n'est pas nécessaire d'être le _grand Apollon_ pour deviner que c'est
-le _droit de grâce_, _de miséricorde_, envers un inférieur qui n'est pas
-armé du droit strict.
-
-Si j'ai bien deviné, vous avez tout simplement fait une pétition de
-principe en supposant _résolu précisément ce que je conteste_.--Je
-soutiens qu'il n'y a qu'_un droit_, qu'_un seul droit préside aux
-relations des individus et des sexes_, et que le droit de miséricorde est
-du domaine du sentiment.
-
-Vous désirez qu'il soit prouvé que les nouveaux émancipateurs de la femme
-sont les génies les plus hauts, les plus larges et les plus progressifs
-du siècle. Réjouissez-vous, Monsieur, votre souhait est accompli: une
-simple comparaison entre eux et leurs adversaires vous le prouvera.
-
-Les émancipateurs, prenant la femme au berceau de l'humanité, la voient
-lentement marcher vers l'émancipation civile. Intelligents disciples du
-progrès, ils veulent, en lui tendant une main fraternelle, l'aider à
-remplir sa destinée.
-
-Les non-émancipateurs, niant la loi historique, méconnaissant le
-mouvement progressif et parallèle du prolétariat, de la femme et de
-l'industrie vers l'affranchissement, veulent repousser la femme bien au
-delà du moyen âge, jusqu'à Romulus et aux patriarches bibliques.
-
-Les émancipateurs, croyant à l'autonomie individuelle, la respectant, et
-reconnaissant que la femme en a une, veulent l'aider à la conquérir.
-Jugeant du besoin qu'un être libre a de la liberté, par le besoin qu'ils
-en ont eux-mêmes, ils sont conséquents.
-
-Les non-émancipateurs, aveuglés par l'orgueil, pervertis par un amour
-aussi effréné qu'inintelligent de domination, ne veulent la liberté que
-_pour eux_. Ces égoïstes, si ombrageux contre ce qui menace la leur,
-veulent que la moitié de l'espèce humaine soit dans leurs fers.
-
-Les émancipateurs ont assez de cœur et d'idéal pour désirer une compagne
-avec laquelle ils puissent faire échange de sentiments et de pensées; qui
-puisse les améliorer sous quelques rapports, et être améliorée par eux
-sous d'autres: ils aiment et respectent la femme.
-
-Les non-émancipateurs, sans idéal, sans amour, asservis à leurs sens, à
-leur orgueil, méprisent la femme; ne veulent avoir en elle qu'une
-_femelle_, une _servante_, _une machine à produire des petits_. Ce sont
-des _mâles, ce ne sont pas encore des hommes_.
-
-Les émancipateurs veulent le perfectionnement de l'espèce humaine sous le
-triple point de vue physique, intellectuel et moral: ils savent qu'on
-n'améliore pas les races sans choisir et rendre les mères plus parfaites.
-
-Les non-émancipateurs ont bien autre chose en tête, ma foi, que
-l'amélioration de l'espèce: que leurs enfants soient inintelligents,
-méchants, laids, difformes; ils songent bien moins à cela qu'à être _les
-maîtres_. Sont-ils assez physiologistes pour avoir seulement songé que
-les facultés _dépendent de l'organisation_, que l'organisation est
-modifiable, que les modifications se transmettent, que la femme a une
-immense part dans cette transmission, une part peut-être plus grande que
-l'homme? Qu'il est donc _essentiel_ de la mettre en état de remplir cette
-grande fonction de la manière la plus utile à l'humanité.
-
-Les émancipateurs veulent que l'humanité marche en avant, qu'elle
-n'oscille plus entre le passé et l'avenir; ils savent quelle est
-l'influence des femmes d'abord sur les enfants, puis sur les hommes; ils
-savent que la femme ne peut servir le progrès _que si elle y trouve son
-compte_; qu'elle ne l'y trouvera que par la liberté; qu'elle ne l'aimera
-que si son intelligence s'élève par l'étude, que si son cœur se purifie
-des petits égoïsmes de famille par l'amour prédominant de la grande
-famille humaine. Comme ils veulent sincèrement le but, ils veulent
-sincèrement les moyens: tant que la moitié du genre humain travaillera
-comme elle le fait à détruire l'édifice construit par _quelques membres_
-de l'autre moitié; tant qu'une moitié du genre humain, _celle qui
-gouverne occultement l'autre_, aura la face tournée vers le passé, les
-jalons qui indiquent l'avenir seront menacés d'être arrachés. Faites-vous
-un crime aux émancipateurs de le comprendre, de vouloir conjurer le
-péril, et faites-vous une vertu aux non-émancipateurs du sot orgueil qui
-leur met une cataracte sur les yeux?
-
-Encore quelques mots et j'aurai fini. Vous aimeriez autant, me
-dites-vous, que je ne prisse point avec vous des airs de _Fouette-Coco_.
-Je le crois sans peine. Mais, avez-vous bien le droit de vous en
-plaindre, vous qui vous êtes constitué le _Père-Fouetteur_ des
-économistes et des socialistes? Je n'irai jamais envers vous jusqu'où
-vous êtes allé envers eux. Il faut que vous preniez votre parti de ma
-forme brusque, quelquefois dure. Je suis implacable à l'égard de ce qui
-me paraît faux et injuste; et, fussiez-vous mon frère, je ne vous
-combattrais par moins âprement: avant tout lien de cœur et de famille,
-doivent passer l'amour de la justice et celui de l'humanité.
-
-Je dois maintenant à mes lecteurs et à vous, Monsieur, l'exposé de la
-thèse que j'entreprends de soutenir: car le mot _Émancipation des femmes_
-a été et est encore bien diversement interprété.
-
-_Devant le droit_, l'homme et la femme _sont égaux_, soit qu'on admette
-l'égalité de facultés, soit qu'on la repousse.
-
-Mais pour qu'une vérité soit utile, il faut qu'elle convienne au milieu
-dans lequel on veut l'introduire.
-
-Le _droit absolu_ étant reconnu, reste la pratique. Dans la pratique, je
-vois deux sortes de droits: la femme est mûre pour l'exercice de l'un
-d'eux; mais je reconnais que la pratique du second serait dangereuse
-actuellement par suite de l'éducation que la plupart d'entr'elles ont
-reçue. Vous me comprenez sans qu'il soit nécessaire que je m'explique
-plus clairement dans une Revue qui doit s'interdire les matières sociales
-et politiques.
-
-Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
-
-
-Les directeurs de la _Revue_ m'ayant prévenue que mon adversaire refusait
-de continuer la polémique, je résumai ainsi son _Credo_ sur les droits et
-la nature de la femme dans la _Revue_ de mars 1857:
-
-
- _A MM. les directeurs de la_ Revue philosophique et religieuse.
-
- Messieurs,
-
- Vous me prévenez que M. Proudhon ne _veut_ pas répondre aux
- questions que je lui ai posées; je n'ai ni les moyens ni la
- volonté de l'y contraindre. Je ne rechercherai pas les motifs de
- sa détermination; je n'ai pour le moment qu'à enregistrer son
- _Credo_, qui peut se résumer ainsi:
-
- «Je crois qu'_entre l'homme et la femme il y a une séparation
- de même nature que celle que la différence de race met entre
- les animaux_;
-
- «Je crois que, _par nature et par destination, la femme n'est ni
- associée, ni fonctionnaire, ni citoyenne_;
-
- «Je crois que, _dans l'atelier social, elle n'est, jusqu'à son
- mariage, qu'apprentie, tout au plus sous-maîtresse_;
-
- «Je crois qu'_elle est mineure dans la famille, l'art, la
- science, l'industrie, la philosophie, et qu'elle n'est_ RIEN
- _dans la cité_;
-
- «Je crois qu'_elle ne peut être que ménagère ou courtisane_;
-
- «Je crois qu'_elle est incapable de se connaître et de se régir_;
-
- «Je crois fermement que la base _de l'égalité des droits_ est
- dans _la simple qualité d'être humain_; or, la femme _ne pouvant
- avoir des droits égaux à ceux de l'homme, j'affirme qu'elle
- n'appartient pas à l'espèce humaine_.»
-
- M. Proudhon sent-il combien son _Credo_ est en opposition avec la
- science, avec les faits, avec la loi du progrès, avec les
- tendances de notre siècle, et _n'ose-t-il_ tenter de le justifier
- par des preuves?
-
- Sent-il que ce _Credo_ le classe parmi les fauteurs du dogmatisme
- du moyen âge, et _recule-t-il_ devant une telle responsabilité?
-
- S'il en était ainsi, je le louerais de son prudent silence, et
- mon plus vif désir serait qu'il le gardât toujours sur la
- question qui nous divise. Pour traiter un sujet il faut _l'aimer
- et le comprendre_; je n'oserais dire que M. Proudhon _n'aime pas_
- la femme, mais ce que j'affirme, c'est qu'il _ne la comprend
- pas_: il ne voit en elle que la _femelle de l'homme_; son
- organisation particulière paraît le rendre impropre à l'examen
- d'un tel sujet. M. Proudhon, dans l'ouvrage qu'il prépare, promet
- de traiter la question du rôle et des droits de la femme; si sa
- doctrine a pour base les affirmations paradoxales de son _Credo_,
- j'espère qu'il prendra, cette fois, la peine de les appuyer au
- moins sur des semblants de preuves que j'examinerai avec toute
- l'attention dont je suis capable. M. Proudhon, _reculant_ devant
- la discussion, ne peut échapper à ma critique.
-
- Agréez, Messieurs, etc.
-
-
-Les deux Études de M. Proudhon ne sont que le développement de ce
-_Credo_.
-
-J'ai promis de disséquer l'auteur, ainsi vais-je faire.
-
-Qu'on ne me reproche pas d'être impitoyable; M. Proudhon l'a mérité;
-
-Qu'on ne me reproche pas d'être une machine à raisonnement; avec un tel
-adversaire, on ne doit être que cela.
-
-Qu'on ne me reproche pas d'être brutale; M. Proudhon s'est montré à
-l'égard des femmes, même des plus illustres, d'une brutalité et d'une
-injustice qui dépassent toutes les bornes. Si je suis brutale, je
-m'efforcerai, moi, de ne pas être injuste.
-
-Pour la commodité des lecteurs et la plus facile compréhension de mon
-exposition et de ma critique, je diviserai ce travail en plusieurs
-paragraphes.
-
-
-I
-
-Eh bien! Monsieur Proudhon, vous avez voulu la guerre avec les femmes!...
-Guerre vous aurez.
-
-Vous avez écrit, non sans raison, que _les Comtois sont une race_
-_têtue_: or je suis votre compatriote; et comme la femme pousse
-généralement plus loin que l'homme les qualités et les défauts, je vous
-dis: _à têtu, têtue et demie_.
-
-J'ai levé le drapeau sous lequel s'abriteront un jour vos filles, si
-elles sont dignes du nom qu'elles portent; je le tiendrai d'une main
-ferme, et ne le laisserai jamais abattre; contre vos pareils, j'ai un
-cœur et des griffes de lionne.
-
-Vous débutez par dire que vous ne vouliez point traiter de l'égalité des
-sexes, mais qu'_une demi douzaine d'insurgées, aux doigts tachés d'encre,
-vous ayant mis un défi d'oser tirer la question au clair, vous établirez
-sur faits et pièces l_'INFÉRIORITÉ PHYSIQUE, INTELLECTUELLE ET MORALE DE
-LA FEMME; que vous prouverez que _son émancipation est la même chose que
-sa prostitution_; et prendrez en main sa défense contre les divagations
-de _quelques impures que le péché a rendues folles_ (3e volume, p. 337).
-
-Moi seule, vous enfermant dans un cercle de contradictions, ai osé vous
-défier de tirer la question au clair: je résume donc en moi les _quelques
-impures que le péché a rendues folles_.
-
-De semblables outrages ne peuvent m'atteindre, Monsieur; l'estime, la
-considération, l'amitié précieuse d'hommes et de femmes éminemment
-recommandables, suffisent à réduire à néant d'indignes insinuations.
-Aussi ne les relèverais-je pas, tant elles m'inspirent de dédain, si je
-n'avais à vous dire que le temps est passé où l'on pouvait espérer
-étouffer la voix d'une femme en attaquant sa pureté.
-
-Si, à l'homme qui réclame ses droits et veut en prouver la légitimité,
-vous ne demandez pas s'il est probe, chaste, etc.; à la femme qui fait
-la même revendication, vous n'avez pas à le demander davantage.
-
-J'aurais donc le malheur d'être ce qu'il y a de pire au monde sous le
-rapport de la chasteté, que cela n'amoindrirait nullement la valeur de ma
-revendication.
-
-Je répugne à toute justification; mais je dois à la sainte cause que je
-défends, je dois à mes amis de vous dire que l'éducation morale que m'a
-donnée ma sainte et regrettable mère, des études scientifiques et
-philosophiques sérieuses, des occupations continuelles m'ont maintenue
-dans ce qu'on appelle vulgairement la bonne voie, et ont affermi
-l'horreur que j'éprouve pour toute tyrannie, _qu'elle s'appelle homme ou
-tempérament_.
-
-Vous accusez votre biographe d'avoir commis une indignité en dirigeant
-une insinuation contre une femme, parce que cette femme est la vôtre;
-quelle indignité ne commettez-vous pas vous-même en en outrageant
-plusieurs?
-
-Et si vous blâmez ceux qui calomnient les mœurs de M. Proudhon, parce
-qu'il n'est pas de leur avis, de quel œil croyez-vous qu'on regarde vos
-insinuations calomnieuses contre des femmes parce qu'elles ne pensent pas
-comme vous?
-
-Vous prétendez que nous n'avons plus de mœurs, parce que nous manquons
-de respect à la dignité d'autrui: qui donc plus que vous, Monsieur, a
-donné ce détestable exemple? Vous qui vous dites champion des principes
-de 89, quels hommes et quelles femmes attaquez-vous?
-
-Ceux et celles qui sont à différents degrés, à divers points de vue dans
-le courant de ces principes.
-
-Votre colère n'a point de bornes contre G. Sand, notre grand prosateur,
-l'auteur des bulletins de la république de 48. Vous dépréciez Mme de
-Staël, _que vous n'avez pas lue_, et qui était plus avancée que la
-plupart des écrivains mâles de son époque.
-
-Deux échafauds se dressent, deux femmes y montent: Mme Roland et
-Marie-Antoinette. Ce n'est pas moi, femme, qui jetterai l'insulte à la
-reine décapitée, mourant avec dignité, avec courage; non, devant le
-billot je m'incline et j'essuie mes larmes, quelle que soit la tête qui
-vienne s'y poser. Mais enfin Marie-Antoinette mourait victime des fautes
-que lui avait fait commettre son éducation princière contre les principes
-nouveaux, tandis que Mme Roland, la chaste et noble femme, mourait pour
-la révolution et mourait en la bénissant.
-
-D'où vient que vous saluez la reine de vos sympathies et que vous n'avez,
-pour la révolutionnaire, que des paroles de blâme et de dédain?
-
-Et les hommes qui appartiennent au grand parti de l'avenir, comment les
-traitez-vous?
-
-Les Girondins, _femmelins_;
-
-Robespierre et ses adhérents, _castrats_;
-
-Le doux Bernardin de Saint-Pierre, _femmelin_;
-
-M. Legouvé et ceux qui pensent comme lui sur l'émancipation des femmes,
-_femmelins_;
-
-M. de Girardin, _absurde_;
-
-Béranger, _pitoyable auteur et femmelin_;
-
-Jean-Jacques, non seulement le prince des _femmelins_, mais _le plus
-grand ennemi du peuple et de la révolution_, lui qui est évidemment le
-principal auteur de notre révolution française.
-
-N'est-il pas permis de vous demander, Monsieur, si vous êtes pour ou
-contre la révolution.
-
-M. Proudhon, vous avez perdu vos droits à tout ménagement, puisque vous
-ne ménagez pas ceux qui ne vous ont ni offensé, ni provoqué, ceux qui
-n'ont point prétendu vous asservir: les hommes ont manqué de courage; ils
-auraient dû vous arrêter lorsque vous vous engagiez sur la pente des
-personnalités blessantes; ce qu'ils n'ont pas fait, je le fais, moi
-femme, qui ne crains ni rien ni personne que ma conscience.
-
-M. Proudhon, le plus grand ennemi du peuple, est l'écrivain qui, foulant
-aux pieds la raison et la conscience, la science et les faits, appelle à
-son aide toutes les ignorances, tous les despotismes du passé pour égarer
-l'esprit du peuple sur les droits de la moitié de l'espèce humaine.
-
-M. Proudhon, le plus grand ennemi de la révolution, est celui qui la
-montre aux femmes comme un épouvantail; qui les détache de sa sainte
-cause en la confondant avec la négation de leurs droits; qui attaque et
-vilipende les gens de progrès; qui ose enfin, au nom des principes
-d'émancipation générale, proclamer l'annihilation sociale et la servitude
-conjugale de toute une moitié de l'humanité.
-
-Voilà, Monsieur, l'_ennemi_ du peuple et de la révolution.
-
-
-II
-
-J'en étais là de ma réponse lorsque, m'étant reposée pour reprendre
-haleine et réfléchir, je me calmai.
-
-Ah ça! me dis-je, ai-je donc le sens commun de prendre au sérieux cette
-chose informe qu'honorent du nom de théorie, de braves gens que les coups
-de grosse caisse et de tam-tam de M. Proudhon étourdissent à tel point
-qu'ils en voient des étoiles en plein midi et le soleil en plein minuit?
-Voyons, calmons-nous; ne donnons pas à la chose plus d'importance qu'elle
-n'en a; et puisqu'il faut que j'expose cette chose à mes lecteurs,
-faisons-le du ton qui convient. Laissons M. Proudhon s'expliquer
-lui-même.
-
-Aussitôt cette bonne résolution prise, j'évoquai M. Proudhon, et lui dis
-en toute humilité: Maître, je viens à vous pour que vous me disiez ce que
-c'est que la Femme et aussi un peu ce que c'est que l'homme.
-
-M. PROUDHON. Vous faites bien; car moi seul suis capable de vous
-renseigner; écoutez-moi donc.
-
-«L'être humain complet, _adéquat à sa destinée_, je parle du physique,
-c'est le mâle qui, par sa virilité, atteint le plus haut degré de tension
-musculaire et nerveuse que comporte sa nature et sa fin, et par là le
-maximum d'action dans le travail et le combat.
-
-«La femme est un DIMINUTIF de l'homme à qui il manque un organe pour
-devenir autre chose qu'un éphèbe.
-
-«Elle est un _réceptacle pour les germes que seul l'homme produit_, un
-lieu d'_incubation_ comme la terre pour le grain de blé; _organe inerte_
-par lui-même et sans but par rapport à la femme. Une semblable
-organisation..... _présuppose la subordination du sujet_.
-
-«En elle-même, je parle toujours du physique, _la femme n'a pas de raison
-d'être: c'est un instrument de reproduction_ qu'il a plu à la nature de
-choisir de préférence à tout autre.
-
-«La femme, de ce premier chef, est inférieure devant l'homme: une _sorte
-de moyen terme entre lui et le reste du règne animal_.»
-
-(3e volume: La Justice, etc., p. 339.)
-
-Et remarquez que je ne suis pas seul de mon avis: «La femme n'est pas
-seulement autre que l'homme, disait Paracelse; elle est autre parce
-qu'elle est moindre, parce que son sexe constitue pour elle une faculté
-de moins. Là où la virilité manque, le sujet est incomplet; là où elle
-est ôtée le sujet déchoit.
-
-«Il ne lui manque (_à la femme_) au point de vue physique que de
-_produire des germes_.
-
-«De même au point de vue de l'intelligence la femme a des perceptions, de
-la mémoire, de l'imagination; elle est capable d'attention, de réflexion,
-de jugement: que lui manque-t-il? De produire des germes, c'est à dire
-des idées. (_Id._ p. 354).
-
-Or, suivez bien mon raisonnement: étant admis que la _force compte pour
-quelque chose dans l'établissement du droit_ (_Id._ p. 442); étant admis,
-d'autre part, que la femme est un tiers moins forte que l'homme, elle
-sera donc à l'homme, sous le rapport physique, comme 2 est à 3.
-Conséquemment dans l'atelier social, la valeur des produits de la femme,
-sera d'un tiers au dessous de celle des produits de l'homme; donc dans la
-répartition des avantages sociaux, la proportion sera la même: _voilà ce
-que dit la justice_.
-
-L'homme sera toujours le plus fort et toujours produira le plus, «_ce
-qui veut dire que l'homme sera le maître et que la femme obéira: dura
-lex, sed lex_.» (_Id._ p. 342.)
-
-D'ailleurs, songez-y, la femme tombe à la charge de l'homme pendant la
-gésine; sa faiblesse physique, ses infirmités, sa maternité, l'excluent
-_fatalement_ et _juridiquement_ de toute direction politique, doctrinale,
-industrielle (_Id._ p. 243).
-
-Passons maintenant au second point. Mais d'abord retenez bien ceci, c'est
-que la femme, comme toute chose, est antinomique; la femme considérée en
-dehors de l'influence de l'homme, c'est la thèse; la femme considérée
-sous l'influence de l'homme, c'est l'antithèse: or, c'est la thèse que
-nous examinons maintenant. Abordons donc la femme _thétique_ sous le
-rapport intellectuel.
-
-Nous admettrons d'abord comme principe, que la _pensée est
-proportionnelle à la force_ (_Id._ p. 349); d'où nous sommes en droit de
-conclure que l'homme a l'intelligence plus forte que la femme. Aussi
-voyons-nous l'homme seul posséder le génie. Quant à la femme, elle n'est
-rien dans la science; on ne lui doit aucune invention, _pas même sa
-quenouille et son fuseau_. Elle ne _généralise_ point, ne _synthétise_
-point; son esprit est anti-métaphysique; _elle ne peut produire d'œuvre
-régulière, pas même un roman; elle ne compose que des macédoines, des
-monstres_; «elle fait des épigrammes, de la satire, ne sait pas formuler
-un jugement, ni le motiver; ce n'est pas elle qui a créé les mots
-abstraits: cause, temps, espace, quantité, rapport..... _la femme est une
-vraie table tournante_.» (_Id._ p. 357.)
-
-Je vous ai déjà dit que la femme ne produit pas plus de germes
-intellectuels que de germes physiques: son infériorité intellectuelle
-«porte sur la qualité du produit autant que sur l'intensité et la durée
-de l'action et, comme dans cette faible nature, la défectuosité de l'idée
-résulte du peu d'énergie de la pensée, on peut bien dire que la femme _a
-l'esprit essentiellement faux, d'une fausseté_ irrémédiable. (_Id._ p.
-349.)
-
-«Des idées décousues, des raisonnements à contre-sens, des chimères
-prises pour des réalités, de vaines analogies érigées en principes, une
-direction d'esprit fatalement inclinée vers l'anéantissement: Voilà
-l'intelligence de la femme.» (_Id._ p. 348.)
-
-Oui la femme «_est un être passif, énervant, dont la conversation épuise
-comme les embrassements. Celui qui veut conserver entière la force de son
-esprit et de son corps, la fuira._ (_Id._ p. 359.)
-
-«_Sans l'homme qui lui sert de révélateur et de verbe, elle ne sortirait
-pas de l'état bestial._»
-
-MOI. Calmez-vous, Maître, et dites-moi s'il est vrai que vous ayez
-maltraité les femmes de lettres.
-
-M. PROUDHON. Des femmes de lettres! Est-ce qu'il y en a? «La femme auteur
-n'existe pas; c'est une contradiction. Le rôle de la femme dans les
-lettres, est le même que dans la manufacture; elle sert là où le génie
-n'est plus de service, comme une broche, comme une bobine. (_Id._ p.
-360.)
-
-«En retranchant d'un livre de femme ce qui vient d'emprunt, imitation,
-lieu commun et grappillage, il se réduit à quelques gentillesses; comme
-philosophie à rien. A la commandite des idées, la femme n'apporte rien du
-sien, pas plus qu'à la génération.» (_Id._ p. 359.)
-
-MOI. Ah! je comprends: vous voulez dire que, comme auteur, la femme de
-génie n'existe pas. Mais à ce compte, sur tant d'hommes qui écrivent,
-combien y en a-t-il parmi eux qui aient du génie et n'empruntent rien à
-personne?
-
-M. PROUDHON. Je conviens qu'il y a beaucoup de femmelins; ce qui
-n'empêche pas que la femme ferait mieux _d'aller repasser ses
-collerettes_, que de se mêler d'écrire; car «on peut l'affirmer sans
-crainte de calomnie, la femme qui s'ingère de philosopher et d'écrire,
-tue sa progéniture par le travail de son cerveau et ses baisers qui
-sentent l'homme; le plus sûr pour elle et le plus honorable est de
-renoncer à la famille et à la maternité; la destinée l'a marquée au
-front; faite seulement pour l'amour, le titre de concubine lui suffit,
-sinon courtisane.» (_Id._ p. 359.)
-
-Considérons maintenant la femme _thétique_ sous le point de vue moral.
-Nous admettrons d'abord comme principe _que la vertu est en raison de la
-force et de l'intelligence_, d'où nous sommes en droit de conclure que
-l'homme est plus vertueux que la femme..... Ne riez pas: cela trouble mes
-idées. Je vais plus loin: l'homme seul est vertueux; l'homme seul a le
-sens de la justice; l'homme seul a la compréhension du droit. Dites-moi,
-je vous prie «qui produit chez l'homme cette énergie de volonté, cette
-confiance en lui-même, cette franchise, cette audace, toutes ces qualités
-puissantes que l'on est convenu de désigner par un seul mot, le Moral?
-Qui lui inspire avec le sentiment de sa dignité, le dégoût du mensonge,
-la haine de l'injustice, et l'horreur de toute domination? Rien autre
-chose que la conscience de sa force et de sa raison.»
-
-MOI. Mais alors, Maître, si l'homme est tout cela, pourquoi donc
-reprochez-vous aux hommes de notre époque de manquer de courage, de
-dignité, de justice, de raison, de bonne foi? Quand je reprends par le
-menu les terribles réquisitoires que vous avez fulminés contre la gent
-masculine, je ne comprends pas du tout le sens de la tirade que vous
-venez de me débiter.
-
-M. PROUDHON. Considérez ce que vous nommez irrévérencieusement une
-tirade, comme le repoussoir obligé de l'immoralité féminine.
-
-Elle n'est que pour mettre en relief cette vérité: que «la conscience de
-la femme est plus débile de toute la différence qui sépare son esprit du
-nôtre; sa moralité est d'une autre nature; ce qu'elle conçoit comme bien
-et mal, n'est pas identiquement le même que ce que l'homme conçoit
-lui-même comme bien et mal, en sorte que, relativement à nous, _la femme
-peut être qualifiée un être immoral_.
-
-«_Par sa nature_ (elle) _est dans un état de démoralisation constante_,
-toujours en deçà ou au delà de la justice..... La justice lui est
-insupportable..... Sa conscience est antijuridique.» (_Id._ p. 364 et
-365.)
-
-Elle est aristocrate, aime les priviléges, les distinctions; «dans toutes
-les révolutions qui ont la liberté et l'égalité pour objet, ce sont les
-femmes qui résistent le plus. Elles ont fait plus de mal à la révolution
-de Février que toutes les forces conjurées de la réaction virile. (_Id._
-p. 366.)
-
-«Les femmes ont si peu le sens juridique, que le législateur qui a fixé
-l'âge de la responsabilité morale, pour les deux sexes, à seize ans,
-aurait pu la reculer pour les femmes jusqu'à quarante-cinq. _La femme ne
-vaut décidément comme conscience qu'à cet âge._» (_Id._ p. 372.)
-
-D'elle-même, la femme est _impudique_ (_Id._ p. 372). C'est donc de
-l'homme qu'elle reçoit la pudeur «qui est le produit de la dignité
-virile, le corollaire de la justice. (_Id._ p. 371.)
-
-«La femme n'a pas d'autre inclination, pas d'autre aptitude que l'amour.
-
-«Aux œuvres de l'amour, l'initiative appartient vraiement à la femme.»
-(_Id._ p. 371.)
-
-MOI. Que de gens vous allez surprendre, Maître, en leur révélant que _la
-pudeur vient de l'homme_; que conséquemment toutes les jeunes filles
-séduites, toutes les petites filles dont les tribunaux punissent les
-corrupteurs et les violateurs, ne sont que des coquines qui ont, par leur
-initiative, fait oublier aux hommes leur rôle d'inspirateur de chasteté!
-
-Vous m'éclairez, illustre Maître; et je vais écrire un mémoire pour
-demander que toutes les femmes et filles séduites et violées soient
-punies comme elles le méritent; et que, pour consoler les séducteurs,
-suborneurs, corrupteurs et violateurs, pauvres victimes innocentes de la
-férocité féminine, d'avoir péché contre le _corollaire de la justice et
-le produit de la dignité virile_, on cultive force roses, afin que les
-maires des quarante mille communes de France et de celles de l'Algérie
-les couronnent rosiers.
-
-M. PROUDHON. Raillez tant qu'il vous plaira; la femme n'en est pas moins
-si perverse de sa nature que, par inclination, elle recherche les mâles
-laids, vieux et méchants. (_Id._ p. 366.)
-
-MOI. N'est-ce pas un peu exagéré, Maître?
-
-M. PROUDHON (_oubliant ce qu'il vient de dire_). «La femme préfère
-toujours un mannequin joli, gentil, à un honnête homme; un galantin, un
-fripon, en obtient tout ce qu'il veut: elle n'a que du dédain pour
-l'homme capable de sacrifier son amour à sa conscience.» (_Id._ p. 366.)
-
-Vous voyez ce qu'est la femme: «_Improductive par nature, inerte, sans
-industrie, ni entendement, sans justice et sans pudeur_, elle a besoin
-qu'un père, un frère, un amant, un époux, un maître, un homme enfin, lui
-donne, si je puis ainsi dire, l'aimantation qui la rend capable des
-vertus viriles, des facultés sociales et intellectuelles.» (_Id._ p.
-372.)
-
-Et comme «toute sa philosophie, sa religion, sa politique, son économie,
-son industrie se résolvent en un mot: Amour. (_Id._ p. 373.)
-
-«Irons-nous maintenant de cet être tout entier à l'amour faire un
-contre-maître, un ingénieur, un capitaine, un négociant, un financier, un
-économiste, un administrateur, un savant, un artiste, un professeur, un
-philosophe, un législateur, un juge, un orateur, un général d'armée, un
-chef d'État?
-
-«La question porte en elle-même sa réponse.» (_Id._ p. 374.)
-
-J'ai posé et prouvé ma thèse, je vais prendre mes conclusions.
-
-«Puisque dans l'action économique, politique et sociale, la force du
-corps et celle de l'esprit concourent ensemble et se multiplient l'une
-par l'autre, la valeur physique et intellectuelle de l'homme sera à la
-valeur physique et intellectuelle de la femme comme 3 × 3 est à 2 × 2,
-soit 9 à 4. (_Id._ p. 360.)
-
-«Au point de vue moral comme au point de vue physique et intellectuel,
-sa valeur, (_celle de la femme_) est encore comme 2 est à 3.
-
-«Leur part d'influence comparée entre eux, sera comme 3 × 3 × 3 est à 2 ×
-2 × 2; soit 27 à 8.
-
-«Dans ces conditions la femme ne peut prétendre à balancer la puissance
-virile; sa subordination est inévitable. De par la nature et devant la
-justice, elle ne pèse pas le tiers de l'homme.» (_Id._ p. 375.)
-
-Avez-vous bien compris?
-
-MOI. Fort bien. Votre théorie, si théorie il y a, n'est qu'un tissu de
-paradoxes; vos prétendus principes _sont démentis par les faits_, vos
-conséquences _sont également démenties par les faits_; vous _affirmez_
-comme un révélateur, mais vous _ne prouvez jamais_ comme doit le faire un
-philosophe. Il y a tellement d'ignorance et de sotte métaphysique dans
-tout ce que vous dites, que j'aime mieux vous croire de _mauvaise foi_,
-que d'être obligée de vous prendre en dédain.
-
-Je vous ai patiemment écoutée lorsque vous m'avez dit, en le disant de
-toutes les femmes:
-
-Vous êtes inerte, passive, vous n'avez le germe de rien;
-
-Vous êtes un intermédiaire entre l'homme et l'animal, vous n'avez pas de
-raison d'être;
-
-Vous êtes immorale; impudique, imbécile, aristocrate, ennemie de la
-liberté, de l'égalité et de la justice;
-
-A votre tour, tâchez de m'écouter tranquillement pendant que je réfuterai
-vos dires par des faits, par la science et par la raison.
-
-
-III
-
-Il n'y a, de votre propre aveu, qu'une bonne méthode de démonstration,
-c'est celle d'appuyer toute affirmation _sur des faits bien établis, non
-contredits par d'autres, légitimement sériés_.
-
-Voyons comment vous avez suivi cette méthode.
-
-Pour nous prouver que la femme _thétique_ ou considérée en dehors de
-l'influence de l'homme, est telle que vous la dépeignez, il faut, d'après
-la méthode rationnelle, que vous nous mettiez en présence d'une ménagerie
-de ces femmes, puis d'une autre ménagerie composée d'hommes n'ayant
-jamais subi l'influence de la femme, afin que nous puissions vérifier par
-nous-mêmes l'activité native de ceux-ci et l'inertie native de celles-là.
-Avez-vous eu à votre disposition, avez-vous à la nôtre ces preuves de
-fait?
-
-Non: et si vous ne les avez ni ne pouvez les avoir, qu'est-ce que votre
-thèse, sinon l'illusion d'un cerveau malade d'orgueil et de haine pour la
-femme?
-
-1º Vous dites: l'homme seul produit les germes physiques, l'anatomie
-répond: _C'est la femme qui produit le germe_; l'organe qui, chez elle,
-comme chez les autres femelles, remplit cette fonction, est l'ovaire.
-
-2º Vous dites: la femme est un diminutif de l'homme; c'est un mâle
-imparfait, l'anatomie dit: _l'homme et la femme sont deux êtres
-distincts, chacun complets_, munis chacun d'un appareil spécial, _aussi
-nécessaires_ l'un que l'autre.
-
-3º Vous dites avec Paracelse, dont ce n'est pas la seule sottise, _où la
-virilité manque, l'être est incomplet; où elle est ôtée, il déchoit_. Le
-simple bon sens répond: l'être ne peut être incomplet ou déchoir, que
-_s'il s'éloigne de son type_; or, le type de la femme est la _féminité_,
-non la _masculinité_... Si, comme vous, j'étais amoureuse du paradoxe, je
-dirais: _l'homme est une femme_ incomplète, puisque c'est la femme qui
-produit le germe; son rôle est très douteux dans la reproduction, et la
-science pourra bien apprendre à s'en passer un jour. C'est le paradoxe
-d'Auguste Comte; il vaut le vôtre.
-
-Pour prouver que la femme n'est qu'un mâle imparfait, il faudrait établir
-par des faits, que l'homme auquel on retranche la virilité, voit se
-développer en lui les organes propres à la femme; devient apte à la
-conception, à la gestation, à l'accouchement, à l'allaitement. Or je n'ai
-jamais appris qu'aucun gardien du sérail se fut transformé en odalisque;
-et vous, mon Maître?
-
-4º Vous dites: les organes propres à la femme sont inertes et sans but
-pour elle; la Physiologie répond: le travail qu'accomplissent ces organes
-est immense; la grossesse et la crise qui la termine, en sont
-d'incontestables preuves. L'influence de ces organes se fait sentir non
-seulement sur la santé générale, mais dans l'ordre intellectuel et moral.
-La Pathologie, non moins éloquente, nous peint les désordres profonds
-qu'amène chez la femme la continence forcée, l'incontinence, l'excès ou
-la perversion de vitalité de ces organes que vous prétendez inertes.
-
-5º Vous dites: la femme est une terre, un lieu d'incubation pour le
-germe. L'anatomie vous a répondu que la femme _seule_ produit le germe.
-Lisez ce que j'ai répondu à votre ami Michelet au sujet de la
-ressemblance des enfants, et vous saurez ce que les faits ajoutent à la
-réponse de la science. Votre affirmation n'est pas moins absurde en
-présence de ces faits que celle d'un ignorant qui prétendrait que la
-terre à laquelle on confierait de la graine d'œillet ou de chêne, a la
-propriété d'en faire sortir des roses et des palmiers.
-
-De cette supposition _fausse_ que la femme n'a pas de germes au physique,
-vous concluez: donc elle n'a pas de germes intellectuels et moraux.....
-Est-ce bien vous qui osez accuser la femme de _prendre de fausses
-analogies pour des principes_?
-
-Convenez que, quand un homme s'en permet d'aussi folichonnes, et les
-prend pour des principes, on doit avoir plus envie de rire que de se
-fâcher.
-
-6º Vous dites qu'intellectuellement et moralement la femme est, par
-elle-même, un néant.
-
-Or, si je ne m'abuse, vous admettez que nos fonctions ont pour base nos
-organes, et vous placez les fonctions de l'intelligence et de la moralité
-dans le cerveau, conçu selon Gall ou à peu près.
-
-Eh bien! l'Anatomie vous dit: chez les deux sexes la masse cérébrale est
-semblable pour la composition et, ajoute la Phrénologie, pour le nombre
-des organes. La Biologie ajoute: la loi de développement de nos organes
-est l'_exercice_ qui suppose l'action et la réaction, dont le résultat
-est d'augmenter le volume, la consistance et la vitalité de l'organe
-exercé.
-
-Il s'agissait donc, pour convaincre vos lecteurs de la vérité de vos
-affirmations, d'établir que _les deux sexes sont soumis aux mêmes
-exercices du cerveau, aux mêmes excitants_, et que, malgré cette
-identité d'éducation, la femme reste constamment inférieure. Avez-vous
-fait cette preuve? Y avez-vous même songé? Non. Car si vous y aviez
-songé, votre thèse était coulée à fond, puisque vous auriez été obligé de
-vous avouer que l'homme et la femme ne peuvent se ressembler, car on dit
-à l'homme dès son enfance: résiste, lutte;
-
-A la femme: cède, soumets-toi toujours.
-
-A l'homme: sois toi-même, dis hardiment ta pensée; l'ambition est une
-vertu; tu peux prétendre à tout.
-
-A la femme: dissimule, calcule ta moindre parole, respecte les préjugés;
-la modestie, l'abnégation: voilà ton lot; tu ne peux arriver à rien.
-
-A l'homme: la science, le talent, le courage t'ouvriront toutes les
-carrières, te feront honorer de tous.
-
-A la femme: la science t'est inutile: si tu en as, tu passeras pour une
-pédante; et si tu as du courage, tu seras dédaigneusement appelée
-_Virago_.
-
-A l'homme: pour toi sont institués les lycées, les universités, les
-écoles spéciales, les grands prix; tous les établissements qui peuvent
-développer ton intelligence; toutes les bibliothèques où est accumulée la
-science du passé.
-
-A la femme: pour toi l'histoire en madrigaux, la lecture des livres
-d'heures et des romans. Tu n'as que faire de lycées, d'écoles spéciales,
-de grands prix, de rien qui élève ton esprit et agrandisse tes vues: une
-femme savante est si ridicule!
-
-Il faut que l'homme montre la science qu'il n'a souvent qu'en superficie,
-mais que la femme dissimule celle qu'elle possède réellement.
-
-Il faut que l'homme paraisse courageux quand souvent il n'est qu'un
-lâche; mais que la femme feigne la poltronnerie, quand en réalité elle
-n'a pas peur.
-
-Car où l'homme est réputé grand, sublime, on trouve la femme ridicule,
-quelquefois odieuse.
-
-Si vous vous étiez constaté, comme vous deviez le faire, ces gymnastiques
-diamétralement opposées, l'une tendant à développer l'être, à l'ennoblir,
-l'autre à l'abaisser, à l'imbécilifier, au lieu d'écrire les sottises que
-vous avez écrites, vous vous seriez dit: il faut que la femme ait bien de
-l'initiative pour résister à l'inique système de compression qui pèse sur
-elle; il faut qu'elle ait bien du ressort pour se montrer si souvent
-supérieure à la plupart des hommes en intelligence, et _toujours en
-moralité_.
-
-Je serais curieuse de savoir, Monsieur, ce que seraient vos mâles s'ils
-étaient soumis au même système que nous. Regardez donc ceux qui n'ont pas
-passé par vos études, et dites-moi s'ils ne sont pas généralement au
-dessous des femmes non cultivées. Regardez donc les hommes qui ont subi
-l'éducation féminine; est-ce qu'ils n'ont pas toutes les mièvreries,
-toute l'étroitesse d'esprit des femmelettes?
-
-Voyez au contraire ces femmes qui, par la volonté de leurs éducateurs ou
-leur propre énergie, ont été soumises à la discipline masculine et, sur
-votre conscience, dites-moi si elles n'égalent pas les plus intelligents,
-les plus fermes d'entre vous?
-
-7º Vous dites: la force intellectuelle est en raison de la force
-physique. Les _faits_ répondent: les grandes pensées, les œuvres utiles
-datent de l'époque où les forces physiques commencent à décliner. Les
-_faits_ disent encore: le tempérament athlétique, qui est le _plus_
-vigoureux, est le _moins intellectuel_: les statuaires l'ont bien
-compris, eux qui taillent Hercule avec un gros corps et une petite tête.
-
-8º Vous dites que la moralité est en raison _directe_ de la force
-physique et intellectuelle combinées: c'est une plaisanterie que nous ne
-réfuterons pas; tout le monde sait trop bien que ces choses n'ont aucun
-rapport, et que les _faits_ démentent votre assertion.
-
-9º Vous dites: la femme étant moins forte d'un tiers, aura dans l'atelier
-social un tiers de priviléges de moins que l'homme.
-
-Sur quels éléments établissez-vous cette proportion? Pour l'établir,
-avez-vous promené un dynamomètre dans nos départements, et mesuré la
-force de chaque homme et de chaque femme?
-
-Mais votre affirmation fût-elle vraie, est-ce qu'on n'emploie que la
-_force_ dans l'atelier social? et l'_adresse_, qu'en faisons-nous, grand
-économiste? Quels muscles samsoniens faut-il pour tenir des écritures,
-administrer, mesurer des étoffes, couper et coudre des vêtements, etc.,
-etc.?
-
-Et quel est le but de la civilisation, si ce n'est de nous décharger de
-l'emploi de notre force sur les machines, afin de n'employer que notre
-intelligence et notre adresse?
-
-10º Vous dites: les infirmités, la faiblesse, la maternité de la femme,
-son aptitude à l'amour l'excluent de toute fonction; elle est
-_juridiquement et fatalement_ exclue de toute direction politique,
-industrielle et doctrinale.
-
-Elle ne peut être chef politique..... Et l'histoire nous montre un grand
-nombre d'impératrices, de reines, de régentes, de princesses souveraines
-qui ont gouverné avec sagesse, avec gloire, et se sont montrées très
-supérieures à beaucoup de souverains... à moins que Marie-Thérèse,
-Catherine II, Isabelle et Blanche de Castille et beaucoup d'autres ne
-soient que des Mythes.
-
-La femme ne peut être législateur..... toutes les femmes que je viens de
-citer, l'ont été et beaucoup d'autres encore.
-
-Les femmes ne peuvent être ni philosophes ni professeurs...
-
-Hypathie, massacrée par les chrétiens, professait la Philosophie avec
-éclat; dans le moyen âge et plus tard, des Italiennes ont rempli des
-chaires de Philosophie, de Droit, de Mathématiques, et ont excité
-l'admiration et l'enthousiasme; en France, à l'heure qu'il est, des
-polytechniciens font très grand cas de _la géomètre_ Sophie Germain qui
-s'avisait de comprendre Kant.
-
-La femme ne peut être négociante, administratrice..... Et une grande
-partie de la population féminine se livre au négoce, remplit les emplois
-du commerce. On avoue même que c'est au génie administratif des femmes
-qu'est presque toujours due la prospérité des maisons.
-
-La femme ne peut être contre-maître, chef d'atelier.... Or une foule de
-femmes dirigent des ateliers, inventent, perfectionnent, tiennent seules
-des fabriques et contribuent par leur goût et leur activité à
-l'accroissement de la richesse nationale, et à la réputation industrielle
-de notre France.
-
-La femme ne peut être artiste..... Et tout le monde sait que le plus
-grand artiste littéraire de notre époque est une femme, G. Sand; et tout
-le monde s'est incliné devant Duchesnois, Mars, Georges, Maxime, Ristori,
-Rachel, Dorval; et tout le monde s'est arrêté devant les belles toiles de
-Rosa Bonheur; et depuis le réveil des beaux-arts, chaque siècle a
-enregistré quelques femmes célèbres.
-
-Nous rencontrons la femme partout, travaillant partout, rivalisant avec
-l'homme.... et M. Proudhon prétend qu'elle ne peut être nulle part,
-qu'elle en est exclue _fatalement_ et _juridiquement_; que si elle
-gouverne et légifère comme Marie-Thérèse, c'est une contradiction.
-
-Que si elle philosophe comme Hypathie, c'est une contradiction;
-
-Que si elle commande une armée et remporte des victoires comme l'épouse
-du vainqueur de Calais, si elle se bat comme Jeanne d'Arc, Jeanne
-Hachette, madame Garibaldi et des milliers d'autres, c'est une
-contradiction.
-
-Que si elle est négociante, administratrice, chef d'atelier comme des
-milliers de femmes, c'est une contradiction.
-
-Que si elle est savante comme le docteur Boivin, Sophie Germain, et
-beaucoup d'autres, si elle est professeur comme beaucoup d'entre nous le
-sont, c'est une contradiction.
-
-La thèse soutenue par M. Proudhon, est, comme nous venons de le voir,
-contredite par la _science_ et par les _faits_. On se demande s'il est
-possible qu'il ignore les plus simples notions de l'Anatomie et de la
-Biologie; on se demande s'il est possible qu'il soit aveugle au point de
-ne pas voir que la femme _est dans la réalité_ tout ce qu'il prétend
-qu'elle ne peut être _fatalement_ et _juridiquement_, dans son absurde et
-injurieuse théorie; et nous croyons que l'auteur est atteint d'ignorance
-et d'aveuglement volontaires.
-
-11º Vous nous accusez, M. Proudhon, d'avoir beaucoup nui à la République
-de Février. Qu'est-ce à dire? Est-ce nous qui l'avons renversée ou bien
-le vote des hommes? Si ce sont les hommes, que nous reprochez-vous? Et si
-vous croyez qu'ils ont cédé à notre influence, de quel droit
-prétendez-vous qu'ils aiment plus que nous la liberté et l'égalité, et
-qu'ils aient plus que nous le sens de la justice?
-
-Vos reproches sont plaisants: depuis l'origine des sociétés c'est l'homme
-qui est le maître; or, le vieux monde s'est affaissé sous le poids de
-l'esclavage, de l'usure, des vices les plus éhontés; le monde moderne
-menace de périr par l'inégalité et ses tristes conséquences; vous avouez
-vous-même que l'injustice est partout dans ce monde _fait par votre
-sexe_, et vous dites que l'homme a le sens juridique!
-
-Et en présence de l'inégalité, de l'oppression créées par les hommes, de
-leur amour des distinctions puériles, des bassesses qu'il font pour un
-bout de ruban, vous accusez les femmes d'aimer l'inégalité et les
-priviléges!
-
-Elles peuvent les aimer, _comme vous_, mais elles sont meilleures que
-vous, si elles ne sont pas plus justes: elles prient pour le vaincu,
-vous, vous le tuez!
-
-Je ne nie pas que les femmes n'aient fait beaucoup de mal à la Révolution
-de Février, car elles sont aussi intelligentes que les hommes et ont une
-grande influence sur eux. Mais qu'a fait pour elles cette Révolution, je
-vous prie?
-
-Ceux qui gouvernaient alors l'opinion ont eu besoin d'elles: Les plus
-actives se sont mises à leur service, sans calcul, avec un entier
-dévouement. Quand vous vous êtes crus bien assis, par décision de la
-Chambre, vous leur avez fermé les portes des assemblées où elles
-élargissaient leur cœur pour y comprendre le grand intérêt national et
-la fraternité universelle. Ce que cette mesure, soutenue par un prêtre
-chrétien, le pasteur Athanase Coquerel, père, a produit de froissement
-dans le cœur des femmes, ne saurait se rendre: car nous ne sommes plus
-aux premiers siècles de l'Église ou au Moyen Age: ce n'est pas en vain
-que le sang des libres soldats de 89 coule dans nos veines.
-
-Entendez-moi bien, M. Proudhon, vous et tous ceux qui sont assez
-aveugles, assez orgueilleux, assez despotes pour vous ressembler, et
-retenez bien ce que je vais vous dire.
-
-La femme est comme le peuple: elle ne veut plus de vos révolutions qui
-nous déciment au profit de quelques ambitieux bavards.
-
-Elle veut la liberté et l'égalité pour _toutes_ et _tous_, ou elle saura
-bien empêcher qu'elles ne soient pour personne.
-
-Nous, femmes de Progrès, nous nous déclarons hautement adversaires de
-quiconque niera le droit de la femme à la liberté.
-
-Nos sœurs du peuple qui se sont indignées de leur exclusion des réunions
-populaires, vous disent: il y a bien assez longtemps que vous nous
-leurrez: il est temps que cela finisse. Nous ne nous laissons plus
-prendre à vos grands mots de Justice, de Liberté, d'Égalité, qui ne sont
-que de la fausse monnaie tant qu'ils ne s'appliquent qu'à la moitié de
-l'espèce humaine. Voulez-vous sauver le monde qui périt? appelez la femme
-à vos côtés. Si vous ne voulez pas le faire, laissez-nous en repos,
-phraseurs insipides; vous n'êtes que d'ambitieux hypocrites: nous ne
-voulons pas que nos hommes vous suivent, et ils ne vous suivront pas.
-
-M. PROUDHON, _s'éveillant en sursaut_: Insurgée! Insurgée aux doigts
-tachés d'encre! Impure que le péché a rendue folle!
-
-MOI. Il est inutile de vous emporter, Maître; vous frappez sur une tête
-de granit. Vous m'avez exposé votre _femme thèse_; je vous ai discuté
-comme c'était mon droit. Reprenez un peu de calme pour m'exposer votre
-_femme antithèse_.
-
-M. Proudhon est longtemps à se rendre maître de son indignation: y étant
-enfin parvenu, nous renouons l'entretien.
-
-
-IV
-
-M. PROUDHON. J'ai dit que la femme, considérée en dehors de l'influence
-masculine, est un _néant_......
-
-MOI. Oui, Maître; parce que c'est une pure création de votre pensée.
-
-M. PROUDHON. Mais la femme, considérée sous l'influence de l'homme, est
-la moitié de l'être humain, et _je chante des litanies en son honneur_.
-
-MOI. Vous faites donc rentrer la femme dans l'humanité par la porte de
-l'Androgynie, afin de lui rendre sa part de droits?... C'est drôlet, mais
-cela m'est égal.
-
-M. PROUDHON. Non pas! non pas! La femme avoir des droits!... Jamais, tant
-que je serai P. J. Proudhon. Elle est bien le complément de l'homme qui,
-sans elle, ne serait qu'une brute.....
-
-MOI. Ah! ça, mon docte Maître, comment tout cela s'arrange-t-il dans
-votre cerveau? Vous m'avez dit jusqu'ici que _la femme doit tout à
-l'homme_, puis vous me dites maintenant que, sans la femme, l'homme ne
-serait qu'une _brute_... Il n'est donc pas _adéquat à sa destinée_ comme
-vous l'avez affirmé? Et si la femme n'est rien sans lui, et qu'il ne soit
-rien sans la femme, je ne vois plus du tout sur quoi vous vous appuyez
-pour faire de lui l'initiateur de cette pauvre malheureuse.
-
-M. PROUDHON. Je n'ai point à m'expliquer là dessus: c'est mon idée. Je
-compare seulement les qualités respectives des sexes, et comme je trouve
-qu'elles sont _incommutables_.....
-
-MOI. Ah! J'entrevois: alors vous ne les équilibrez pas, parce que vous
-pensez qu'elles ne se ressemblent pas; et, ne pouvant préjuger les droits
-de la femme, vous la laissez libre.
-
-M. PROUDHON. Comment! Comment! La femme libre! Quelle horreur! Avez-vous
-donc résolu de me faire tomber en convulsion? La femme, quelqu'éminentes
-que soient ses qualités, doit servir l'homme en silence et en toute
-humilité.
-
-MOI. Franchement, Maître, tout cela me semble un galimatias où, tout
-Satan que vous êtes, vous ne sauriez vous-même voir goutte.
-
-M. PROUDHON. Écoutez-moi sans plus davantage m'interrompre, si vous
-voulez me comprendre.
-
-«L'homme, sans la grâce féminine, _ne serait pas sorti de la brutalité du
-premier âge; il violerait sa femelle, étoufferait ses petits, ferait la
-chasse à ses pareils pour les dévorer_.
-
-«_La femme est la conscience de l'homme personnifiée_, l'incarnation de
-sa jeunesse, de sa _raison_ et de sa _justice, de ce qu'il y a en lui de
-plus pur_ et de plus intime, de plus _sublime_ (3e volume. Justice, etc.,
-p. 446).
-
-«Idéalité de son être, elle devient pour lui un _principe d'animation_,
-une grâce de force, de prudence, de justice, de patience, de courage, de
-sainteté, d'espérance, de consolation, sans laquelle il serait incapable
-de soutenir le fardeau de la vie, de garder sa dignité, de se supporter
-lui-même, _de remplir sa destinée_.
-
-«C'est par elle, par la grâce de sa divine parole, que l'homme donne la
-vie et la réalité à ses idées, en les ramenant sans cesse de l'abstrait
-au concret.
-
-«_Auxiliaire du côté de la justice_, elle est l'ange de patience, de
-résignation, de tolérance, la gardienne de sa foi, le miroir de sa
-conscience, la source de ses dévouements. Vaincu, coupable, c'est encore
-dans le sein de la femme qu'il trouve la consolation et le pardon.»
-
-L'homme a la force, la femme la beauté. Par sa beauté, elle doit être
-l'expression de la Justice «et l'attrait qui nous y porte..... _elle sera
-meilleure que l'homme_..... elle sera le moteur de toute justice, de
-toute science, de toute industrie, de toute vertu» (_Id._, p. 438).»
-
-Aussi «la beauté est la vraie destination du sexe; c'est sa condition
-naturelle, son état (_Id._, p. 439).»
-
-La femme est l'âme de tout: «sans elle toute beauté s'évanouit; la nature
-est triste, les pierres précieuses sans éclat; tous nos arts, enfants de
-l'amour, insipides, la moitié de notre travail sans valeur.
-
-«Si, sous le rapport de la vigueur, l'homme est à la femme comme 3 est à
-2, la femme, sous le rapport de la beauté, est aussi à l'homme comme 3
-est à 2 (_Id._, p. 340).
-
-«Si du corps nous passons à l'esprit et à la conscience, la femme, par sa
-beauté, va se révéler avec de nouveaux avantages (_Id._, p. 344).»
-
-L'esprit de la femme est plus _intuitif_, plus _concret_, _plus beau que
-celui de l'homme_; «il semble à l'homme, et il l'est en effet, plus
-circonspect, plus _prudent_, plus réservé, plus _sage_, plus égal; c'est
-_Minerve_, protectrice d'Achille et d'Ulysse, qui apaise la fougue de
-l'un, _et fait honte à l'autre de ses paradoxes et de ses roueries_;
-c'est la Vierge que la litanie chrétienne appelle _siége de Sapience_
-(_Id._, p. 412).
-
-«La qualité de l'esprit féminin a pour effet de servir au génie de
-l'homme de contre-épreuve, en reflétant ses pensées sous un angle qui les
-lui fait paraître plus belles si elles sont justes, plus absurdes si
-elles sont fausses; en conséquence à simplifier notre savoir, à le
-condenser en des propositions simples, faciles à saisir comme de simples
-faits, et dont la compréhension intuitive, aphoristique, imagée, _tout en
-mettant la femme en partage de la philosophie et des spéculations de
-l'homme_, lui en rend à lui-même la mémoire plus nette, la digestion plus
-légère..... _Il n'est pas un homme parmi les plus savants, les plus
-inventifs, les plus profonds qui n'éprouve, de ses communications avec
-les femmes, une sorte de rafraîchissement_.....
-
-«Les vulgarisateurs sont en général des esprits féminisés; mais l'homme
-n'aime pas à servir la gloire de l'homme, et la nature prévoyante a
-chargé la femme de ce rôle (_Id._, p. 442 et 441).
-
-«Qu'elle parle donc, qu'elle _écrive même, je l'y autorise et je l'y
-invite_; mais qu'elle le fasse selon la mesure de son intelligence
-féminine, puisque c'est à cette condition qu'elle peut nous servir et
-nous _plaire, sinon je lui ôte la parole_ (_Id._, p. 405).
-
-«L'homme a la force; mais cette constance dont il se vante en sus, il la
-tient surtout de la femme..... Par elle (_la femme_) il dure et apprend
-le véritable héroïsme. _A l'occasion elle saura lui donner l'exemple_,
-alors elle _sera plus sublime que lui_ (_Id._, p. 443).
-
-«La femme rendra le droit aimable et, de ce glaive à double tranchant,
-fera un rameau de paix..... Point de justice sans tolérance; or, c'est à
-l'exercice de la tolérance que la femme excelle; par la sensibilité de
-son cœur, la délicatesse de ses impressions, par la tendresse de son
-âme, par son amour, enfin, elle arrondit les angles tranchants de la
-justice, détruit ses aspérités, d'une divinité de terreur, fait une
-divinité de miséricorde. La justice, mère de paix, ne serait pour
-l'humanité qu'une cause de désunion sans ce tempérament qu'elle reçoit
-surtout de la femme.» (_Id._, p. 443 et 444.)
-
-Et quelle chasteté possède la femme! Avec quelle constance elle attend
-son fiancé! Quelle continence elle observe pendant l'absence ou la
-maladie de son mari! Ah! «la femme seule sait être pudique... Par cette
-pudeur qui est sa prérogative la plus précieuse, elle triomphe des
-emportements de l'homme et ravit son cœur.» (_Id._, p. 444.)
-
-Et quelle sagesse dans le choix qu'elle fait du compagnon de sa vie!
-
-«Elle veut l'homme fort, vaillant, ingénieux; elle le méconnaît s'il
-n'est que gentil et mignon.»
-
-Maintenant, ma peu chère, peu docile, et fort peu révérencieuse disciple,
-résumons-nous.
-
-La femme, sous le rapport de la beauté physique intellectuelle et morale,
-est à l'homme comme 3 est à deux; «ainsi l'on peut bien dire qu'entre
-l'homme et la femme il existe une certaine équivalence, provenant de leur
-comparaison respective, au double point de vue de la force et de la
-beauté; si par le travail, le génie et la justice l'homme est à la femme
-comme 27 est à 8, à son tour par les grâces de la figure et de l'esprit,
-par l'aménité du caractère et la tendresse du cœur, elle est à l'homme
-comme 27 est à 8..... Mais ces qualités respectives sont incommutables,
-ne peuvent être la matière d'aucun contrat...
-
-«Or, comme toute question de prépondérance dans le gouvernement de la vie
-humaine, ressortit soit de l'ordre économique, soit de l'ordre
-philosophique ou juridique, il est évident que la supériorité de la
-beauté, même intellectuelle et morale, ne peut créer une compensation à
-la femme, dont la condition est ainsi fatalement subordonnée.» (_Id._, p.
-445.) Me comprenez-vous maintenant?
-
-MOI. Ce que je comprends, c'est que cela est pur sophisme, chose facile à
-démontrer; c'est que, si votre _thèse_ est absurde, votre _antithèse_,
-quelque complimenteuse qu'elle soit, l'est tout autant; c'est que vous
-avez entassé contradictions sur contradictions, et c'est pour moi un
-triste spectacle que de voir une intelligence aussi forte et aussi belle
-que la vôtre se livrer à de tels exercices.
-
-Vous allez juger vous-même si mes reproches et mes regrets sont fondés.
-
-Dans la _Thèse_ vous dites: l'homme seul est par lui-même intelligent et
-juste, seul il est adéquat à sa destinée; la femme n'a pas de raison
-d'être; sans l'homme elle ne _sortirait pas de l'état bestial_.
-
-Dans l'_antithèse_: sans la femme, qui est le principe d'animation de
-l'homme, le moteur de toute science, de tout art, de toute industrie, de
-toute vertu; sans la femme, qui rend la justice possible, la pensée
-compréhensible et applicable, l'homme, bien loin d'être par lui-même
-juste, intelligent, travailleur, ne serait qu'une brute _qui violerait sa
-femelle, étranglerait ses petits et ferait la chasse à ses pareils pour
-les dévorer_.
-
-Que résulte-t-il de ces affirmations divergentes? Que si la femme seule
-est inadéquate à sa destinée, l'homme seul est inadéquat à la sienne, et
-que l'adéquation de l'un et de l'autre se fait par la synthèse de leurs
-qualités respectives.
-
-Il en résulte encore que, de votre propre aveu, l'homme reçoit autant de
-la femme que celle-ci reçoit de lui, puisque, s'il la tire de l'état
-bestial, elle le tire de l'état de brute féroce.
-
-Il en résulte enfin que, toujours de votre propre aveu, il y a
-équivalence entre les qualités respectives des deux sexes. Seulement vous
-prétendez que ces qualités ne peuvent se mesurer, ne peuvent être pour
-cela matière à contrat, et que les qualités de l'homme, important plus à
-l'état social que celles de la femme, celle-ci doit être subordonnée au
-premier.
-
-Dites-moi, Monsieur, y a-t-il commutabilité entre les qualités qui
-différencient les hommes?
-
-Entre l'homme de génie et le modeste chiffonnier?
-
-Entre le philosophe qui renouvelle l'esprit humain et le portefaix qui ne
-sait même pas lire?
-
-Entre le cerveau qui découvre une grande loi naturelle et celui qui ne
-pense à rien?
-
-Répondre affirmativement est impossible: car on ne compare que des choses
-de même nature.
-
-Or, s'il ne peut y avoir commutabilité entre des individus si différents,
-il n'y a donc pas, d'après votre système, matière entre eux à contrat
-social?
-
-Pourquoi donc alors prétendez-vous que ces hommes doivent être _égaux
-socialement_?
-
-Pourquoi donc acceptez-vous qu'ils puissent associer, dans un contrat
-particulier, des choses qui ne peuvent être soumises à une commune
-mesure?
-
-Il n'est pas besoin d'être bien fort en philosophie, en économie,
-Monsieur, pour savoir _qu'un contrat quelconque est un aveu
-d'insuffisance personnelle_; que l'on ne s'associerait pas si l'on
-pouvait se passer des autres; et qu'en général les contractants ont pour
-motif de se compléter, sous un certain point de vue, _en mettant la
-commutabilité où la nature des choses ne l'a pas mise_.
-
-Dans une œuvre commune, l'un apporte son idée, un autre ses bras, un
-troisième son argent, un quatrième la clientèle: si chacun d'eux avait eu
-tout cela ensemble, aucun n'aurait songé à s'associer: une heureuse
-insuffisance les a rapprochés, et leur a fait établir l'équivalence entre
-chacun des apports qui ne pouvaient être soumis à une commune mesure.
-
-Donc il serait vrai que les qualités respectives des sexes diffèrent
-comme vous le prétendez, que, par cela même qu'elles sont _également_
-nécessaires à l'œuvre collective, elles sont _essentiellement_ matière à
-contrat et _équivalentes_.
-
-Mais diffèrent-elles comme vous le dites? Vous savez ce que répondent et
-la _science_ et les _faits_. Nous n'y reviendrons pas. Toutes vos
-distinctions de beauté et de force ne sont que des classements de
-fantaisie. Nous savons tous que sur dix-huit millions de mâles français,
-à l'heure qu'il est, nous avons quelques hommes de génie, très
-spécialistes, un peu plus d'hommes de talent, peut-être pas quatre
-philosophes, énormément de médiocrités et une foule immense de nullités.
-C'est donc une dérision d'établir le droit de prépotence d'un sexe
-d'après des qualités qui, d'une part, ne sont pas chez chacun de ses
-membres, et de l'autre se trouvent souvent à un plus haut degré dans le
-sexe qu'on prétend soumettre.
-
-D'ailleurs votre sexe possédât-il les qualités que vous lui attribuez, à
-l'exclusion du mien, puisque, de votre aveu, il n'y aurait ni
-civilisation, ni science, ni art, ni justice, sans les qualités que vous
-dites spéciales à la femme; que sans ces qualités l'homme ne serait
-qu'une brute et un anthropophage, il en résulterait que la femme est _au
-moins_ l'équivalente de l'homme, si ce n'est sa supérieure.
-
-Relevons maintenant quelques-unes de vos contradictions.
-
-1re _Thèse_. La femme est une sorte de moyen terme entre l'homme et le
-reste des animaux.
-
-_Antithèse._ Non; la femme est l'idéalisation de l'homme, dans ce qu'il a
-de plus sublime et de plus pur.
-
-2e _Thèse_. La femme est une créature inerte, sans entendement, qui n'a
-pas de raison d'être.
-
-_Antithèse._ Non; la femme est le principe d'animation de l'homme; sans
-elle, il ne pourrait remplir sa destinée; elle est le mobile de toute
-justice, de toute science, de toute industrie, de toute civilisation, de
-toute vertu.
-
-3e _Thèse_. La femme ne sait ni formuler un jugement, ni le motiver; elle
-n'a que des idées décousues, des raisonnements à contre sens; elle prend
-des chimères pour des réalités, ne compose que des macédoines, des
-monstres.
-
-_Antithèse._ Non; l'intelligence de la femme est plus belle que celle de
-l'homme; elle a l'esprit plus sage, plus prudent, plus réservé; elle fait
-la contre-épreuve des idées masculines. C'est Minerve faisant honte à
-Ulysse de ses paradoxes et de ses roueries; c'est un siége de Sapience.
-
-4e _Thèse_. Sans l'aimantation de l'homme, la femme ne sortirait pas de
-l'état bestial.
-
-_Antithèse._ Sans l'aimantation de la femme, l'homme ne serait qu'une
-bête féroce.
-
-5e _Thèse_. La femme qui philosophe et écrit tue sa progéniture; elle
-ferait mieux d'aller repasser ses collerettes; elle n'est bonne qu'à être
-concubine et courtisane.
-
-_Antithèse._ La femme doit entrer en participation de la philosophie et
-des spéculations de l'homme, et les vulgariser par ses écrits.
-
-6e _Thèse_. La conversation de la femme épuise, énerve; celui qui voudra
-conserver intacte la force de son esprit et de son corps fuira la femme.
-
-_Antithèse._ La conversation de la femme rafraîchit les hommes les plus
-éminents.
-
-7e _Thèse_. La femme a la conscience débile; elle est immorale,
-anti-juridique; elle ne vaut comme responsabilité morale qu'à
-quarante-cinq ans.
-
-_Antithèse._ La femme est le miroir de la conscience de l'homme,
-l'incarnation de cette conscience; par elle seule la justice devient
-possible; elle est la gardienne des mœurs; elle est supérieure à l'homme
-en beauté morale.
-
-8e _Thèse_. La femme est sans vertu.
-
-_Antithèse._ La femme excelle dans la tolérance; c'est par elle que
-l'homme apprend la constance et le véritable héroïsme.
-
-9e _Thèse_. La femme est impudique: c'est elle qui a l'initiative aux
-œuvres de l'amour.
-
-_Antithèse._ La femme seule sait être pudique; en principe, il n'y a pas
-de femmes impures; c'est la femme qui calme les emportements sensuels de
-l'homme.
-
-10e _Thèse_. La femme préfère un mâle laid, vieux et méchant;
-
-Non, la femme préfère un mannequin joli, gentil, un galantin, un fripon.
-
-_Antithèse._ Non; la femme veut l'homme fort, vaillant, ingénieux; elle
-le méconnaît quand il n'est qu'un mannequin joli, gentil, un galantin.
-
-J'irais ainsi jusqu'à cent, et je ferais une croix pour recommencer une
-autre centaine. Est-il bien possible, Monsieur, que vous vous moquiez
-ainsi de vos lecteurs!
-
-M. PROUDHON. La contradiction n'est pas dans ma pensée, mais seulement
-dans les termes. La femme de ma thèse est celle qui n'a pas subi
-l'aimantation masculine, tandis qu'au contraire, celle de l'antithèse l'a
-subie.
-
-MOI. Vous ririez bien de nous, si nous prenions au sérieux une telle
-réponse. Quoi, vous avez vu des femmes hors de la société, et qui
-auraient pu prendre les hommes pour des oies de frère Philippe?
-
-Vous avez constaté que, dans cette ménagerie, on pensait faux, on
-écrivait mal, on ne valait comme conscience qu'à quarante-cinq ans?
-
-Que là, en l'absence des hommes, les femmes ont l'initiative aux œuvres
-de l'amour?
-
-Que la conversation de ces femmes épuise, énerve les hommes qui n'y sont
-pas?
-
-Que ces femmes préfèrent les hommes vieux, laids, méchants, ou les
-mannequins jolis, gentils, qui ne sont pas à leur disposition?
-
-Si la femme de votre thèse est celle qui n'a pas subi l'influence
-masculine, pourquoi prenez-vous les femmes que vous attaquez parmi celles
-qui l'ont subie?
-
-Vos contradictions, mon Maître, sont de vraies et bonnes contradictions.
-Pour vous comme pour nous, il n'y a qu'une femme: celle qui vit dans la
-société de l'homme, qui a comme lui des défauts et des vices, et
-l'influence autant qu'elle en est influencée: l'autre n'a jamais existé
-que dans le cerveau des mystiques et des hallucinés.
-
-Mais laissons cela.
-
-On m'a dit que vous aviez parlé de l'amour: cela me semblerait
-impossible, si je ne vous savais pas tant d'audace.
-
-M. PROUDHON. J'en ai parlé, ainsi que du Mariage.
-
-MOI. Eh bien! faisons une petite excursion sur ces deux territoires.
-Parlons de l'Amour d'abord.
-
-
-VI
-
-M. PROUDHON, _secouant la tête_: l'Amour!... Il m'ennuie et m'embarrasse
-beaucoup. Je n'ai pu parvenir encore à me mettre d'accord avec moi
-là-dessus.
-
-J'ai d'abord défini l'amour: «l'attrait des deux sexes l'un vers l'autre
-en vue de la reproduction», ajoutant que cet attrait se purifie par
-l'adjonction de l'Idéal. J'ai même, à ce sujet, trouvé une fort jolie
-chose: c'est qu'il y a une division sexuelle parce qu'on ne peut
-idéaliser que l'objectif (3e vol. p. 192).
-
-MOI. Peste! Comme vous y allez! Alors toutes les espèces animales et
-végétales où les sexes sont séparés ont un idéal en amour? Un idéal dans
-le cerveau d'un cheval et d'une jument, passe, puisqu'il y a cerveau;
-mais où se logera celui de la fleur mâle et de la fleur femelle?
-
-M. PROUDHON. Je n'ai, ma foi, pas songé à me faire cette question.
-Revenons, s'il vous plaît, à la définition de l'amour humain. Je dis donc
-que l'amour est un attrait donné en vue de la reproduction; cependant je
-pense aussi qu'à l'amour proprement dit, la progéniture est odieuse (p.
-208).
-
-MOI. Mais il y a contradiction...
-
-M. PROUDHON. Que voulez-vous que j'y fasse? Vous saurez, qu'à mes yeux,
-l'homme et la femme forment l'_organe de la justice, l'Androgyne
-humanitaire_. Or j'affirme que l'amour est le mobile de la justice,
-parce que c'est lui qui attire l'une vers l'autre, les deux moitiés du
-couple. C'est donc par l'amour que la conscience de l'homme et de la
-femme s'ouvre à la justice; ce qui n'empêche pas qu'il ne soit «la plus
-puissante fatalité au moyen de laquelle la nature ait trouvé le secret
-d'obscurcir en nous la raison, d'affliger la conscience et d'enchaîner le
-libre-arbitre.» (_Id._, p. 207.)
-
-MOI. Le mobile de la justice, le sentiment qui ouvre la conscience des
-sexes à la justice, qui forme l'organe juridique, troubler la raison et
-affliger la conscience! Mais il y a contradiction.
-
-M. PROUDHON. Encore une fois, que voulez-vous que j'y fasse? L'amour,
-recherché pour lui-même, rend l'homme indigne et la femme vile (pag.
-419), et tenez, «l'amour, même sanctionné par la justice, je ne l'aime
-pas.» (_Id._, p. 450.)
-
-MOI. N'avez-vous pas dit que, sans l'amour inspiré à l'homme par la
-beauté de la femme, il n'y aurait ni art, ni science, ni industrie, ni
-justice, que l'homme ne serait qu'une brute?
-
-M. PROUDHON. Ah! j'en ai dit bien d'autres!... Cet amour, moteur de
-justice, père de la civilisation, est cependant l'_abolition de la
-justice_ (_Id._, p. 465), ce qui exige qu'on l'écarte aussitôt son office
-de moteur rempli. L'élan, le mouvement donné, il faut se passer de lui.
-Dans le mariage, il doit avoir la plus petite part possible; «toute
-conversation amoureuse, même entre fiancés, même entre époux, est
-messéante, destructive du respect domestique, de l'amour du travail et de
-la pratique du devoir social.» (_Id._, p. 473.) Un mariage de pure
-inclination est près de la honte et «le père qui y donne son
-consentement mérite le blâme.» (_Id._, p. 483.)
-
-MOI. Un père mériter le blâme parce qu'il unit ceux qui cèdent au mobile
-de la justice!
-
-M. PROUDHON. «Que les jeunes gens s'épousent sans répugnance, à la bonne
-heure...» Mais «quand un fils, une fille, pour satisfaire son
-inclination, foule aux pieds le vœu de son père, l'exhérédation est pour
-celui-ci le premier des droits et le plus saint des devoirs.» (_Id._, p.
-483.)
-
-MOI. Ainsi l'amour, moteur de justice, cause de civilisation, nécessaire
-à la reproduction, est en même temps une chose honteuse, qu'on doit
-craindre et bannir du mariage et qui, en certains cas, mérite
-l'exhérédation... Que les Dieux bénissent vos contradictions, et que la
-postérité leur soit légère!
-
-M. PROUDHON, _soucieux_: Je ne puis rien vous dire de plus satisfaisant
-sur la matière; mais, en revanche, parlons du mariage; je suis
-véritablement de première force sur ce sujet.
-
-Toute fonction suppose un organe; l'homme est l'organe de la liberté;
-mais la justice exige un organe composé de deux termes, c'est le couple.
-Il faut que les deux personnes qui le composent soient dissemblables et
-inégales «parce que, si elles étaient pareilles, elles ne se
-complèteraient pas l'une l'autre; ce seraient deux touts indépendants,
-sans action réciproque, incapables pour cette raison de produire de la
-justice... En principe, il n'y a de différence entre l'homme et la femme
-qu'une simple diminution d'énergie dans les facultés.
-
-«L'homme est plus fort, la femme est plus faible, voilà tout... L'homme
-est la puissance de ce que la femme est l'idéal, et réciproquement la
-femme est l'idéal de ce que l'homme est la puissance.» (_Id._, p. 474.)
-
-L'Androgyne posé, je définis le Mariage, «le sacrement de la justice, le
-mystère vivant de l'harmonie universelle; la forme donnée par la nature
-même à la religion du genre humain. Dans une sphère moins haute, le
-mariage est l'acte par lequel l'homme et la femme, s'élevant au dessus de
-l'amour et des sens, déclarent leur volonté de s'unir selon le Droit, et
-de poursuivre, autant qu'il est en eux, la destinée sociale, en
-travaillant au Progrès de la Justice.
-
-«Dans cette religion de la famille, on peut dire que l'époux ou le père
-est le prêtre, la femme l'idole, les enfants, le peuple..... _Tous sont
-dans la main du père_, nourris de son travail, protégés de son épée,
-soumis à son gouvernement, _ressortissant de son tribunal_, héritiers et
-continuateurs de sa pensée...... _La femme reste subordonnée à l'homme_,
-parce qu'elle est un objet de culte, et qu'il n'y a pas de commune mesure
-entre la force et l'idéal..... L'homme mourra pour elle, comme il meurt
-pour sa foi et ses dieux, mais il gardera le commandement et la
-responsabilité.» (_Id._ p. 474 et 475.)
-
-En résultat les époux sont égaux, puisqu'il y a communauté de fortune,
-d'honneur, de dévouement absolu; «_en principe et dans la pratique_.....
-cette égalité n'existe pas, _ne peut pas exister_..... L'égalité des
-droits supposant une balance des avantages dont la nature a doué la femme
-avec les facultés plus puissantes de l'homme, il en résulterait que la
-femme, au lieu de s'élever par cette balance, serait dénaturée, avilie.
-Par l'idéalité de son être, la femme est pour ainsi dire hors prix.....
-Pour qu'elle conserve cette grâce inestimable, qui n'est pas en elle une
-faculté positive, mais une qualité, un mode, un état, il faut qu'elle
-accepte la loi de la puissance maritale: _l'égalité la rendrait odieuse_,
-serait la dissolution du mariage, la mort de l'amour, _la perte du genre
-humain_. (_Id._, p. 454.)
-
-«Et la gloire de l'homme est de régner sur cette merveilleuse créature,
-de pouvoir se dire: c'est moi-même idéalisé, c'est plus que moi, et
-pourtant ce ne serait rien sans moi..... Malgré cela ou à cause de cela,
-je suis et je dois rester le chef de la communauté: que je lui cède le
-commandement, elle s'avilit et nous périssons.» (_Id._, p. 472.)
-
-Le mariage doit être monogame «parce que la conscience est commune entre
-les époux, et qu'elle ne peut pas, sans se dissoudre, admettre un tiers
-participant.» (_Id._, p. 475.)
-
-Il doit être indissoluble, parce que la conscience est immuable, et que
-les époux ne sauraient se donner un rechange _sans commettre un
-sacrilége_. S'ils sont obligés de se séparer «le digne n'a besoin que de
-guérir les plaies faites à sa conscience et à son cœur, l'autre n'a plus
-le droit d'aspirer au mariage: ce qu'il lui faut, c'est le concubinage.»
-(_Id._, p. 476.)
-
-Hein! Que dites-vous de cette théorie là?
-
-MOI. Jusqu'ici j'avais refusé de croire au dieu Protée; mais en vous
-contemplant, j'abjure mon incrédulité, Maître.
-
-Vous nous apparaissez d'abord sous l'habit et la forme de Manou, et nous
-débitez sa physiologie;
-
-Vous nous apparaissez ensuite, et successivement, sous la forme et les
-vêtements de Moïse, de saint Thomas d'Aquin, de saint Bonaventure; vous
-vous incarnez un moment dans Paracelse;
-
-Enfin vous prenez la toge romaine, par dessus laquelle vous endossez le
-frac disgracieux d'Auguste Comte.
-
-Tout cela est bien vieux, bien laid pour notre époque..... Est-ce que,
-vraiment, vous n'avez pas mieux à nous donner que la résurrection du
-droit romain au beau temps où Cincinnatus mangeait tout nu son plat de
-lentilles?
-
-M. PROUDHON. Quoi! contesteriez-vous que le mariage par _confarreation
-n'est pas le chef-d'œuvre de la conscience humaine_?
-
-MOI. Si je vous le conteste? Par dieu, oui; et bien d'autres choses
-encore. Mais, dites-moi, quel sens donnez-vous aux mots _sacrement_,
-_mystère_, qui sonnent si creux et si faux dans votre bouche?
-
-M. PROUDHON. Malgré toutes mes explications sur le mariage, il n'en reste
-pas moins un mystère (_Id._, p. 457). Voilà tout ce que je puis vous dire
-de plus clair. Il faut que vous compreniez que «le mariage est une
-institution _sui generis_, formée tout à la fois au for extérieur par le
-contrat, au for intérieur par le sacrement, et qui périt aussitôt que
-l'un ou l'autre de ces deux éléments disparaît.» (_Id._, p. 211.) Il faut
-que vous compreniez encore que «le mariage est une fonction de
-l'humanité, hors de laquelle l'amour devient un fléau, la distinction des
-sexes n'a plus de sens, la perpétuation de l'espèce constitue pour les
-vivants un dommage réel, _la justice est contre nature et le plan de la
-création absurde_.» (_Id._, p. 231.)
-
-MOI. Le plan de la création absurde et la justice contre nature sans le
-mariage! Qu'est-ce que cela veut dire en bon français, Maître?
-
-M. PROUDHON. Quoi! Votre intelligence est si débile qu'elle ne comprend
-pas que, sans le mariage, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de
-justice?
-
-MOI. Alors le mariage est nécessaire à tous?
-
-M. PROUDHON. Non; mais «tous y participent et en reçoivent l'influence
-par la filiation, la consanguinité, l'adoption, l'amour qui, universel
-par essence, n'a pas besoin pour agir, de cohabitation..... Au point de
-vue animique ou spirituel, le mariage est pour chacun de nous une
-condition de félicité... Tout adulte, sain d'esprit et de corps, que la
-solitude ou l'abstraction n'a pas séquestré du reste des vivants, aime,
-et, en vertu de cet amour, se fait un mariage en son cœur... La justice
-qui est la fin du mariage, et que l'on peut obtenir soit par l'initiation
-domestique, soit par la communion civique, soit enfin par l'amour
-mystique» suffit «au bonheur dans toutes les conditions d'âge et de
-fortune.» (_Id._, p. 481.)
-
-Et ne confondez pas le mariage avec tout autre union, avec le
-concubinage, par exemple, «qui est la marque d'une conscience faible.» Je
-ne condamne cependant pas le concubinat car «la société n'est pas
-l'œuvre d'un jour, la vertu est d'une pratique difficile, sans parler de
-ceux à qui le mariage est _inaccessible_.»
-
-A mon avis, il est dans l'intérêt des femmes, des enfants et des mœurs
-que le législateur réglemente le concubinage. Tout enfant devrait porter
-le nom du père concubin qui pourvoierait à sa subsistance et aux frais de
-son éducation; «la concubine délaissée aurait droit aussi à une
-indemnité, à moins qu'elle n'ait la première convolé en un autre
-concubinage.» (_Id._, p. 477.)
-
-Mais ce n'est pas du concubinage, c'est du mariage que ressort toute
-justice, tout droit. Ceci est tellement vrai, que si vous «ôtez le
-mariage, la mère reste avec sa tendresse, mais sans autorité, sans
-droits: d'_elle à son fils il n'y a plus de justice_; il y a bâtardise,
-un premier pas en arrière, un retour à l'immoralité.» (_Id._, p. 357.)
-
-MOI. Tout ce que vous venez de me dire sur l'amour, le mariage, la
-justice et le droit, renferme tant d'équivoques, d'erreurs, de sophismes,
-et une si haute dose de pathos, mon Maître, que, pour vous réfuter après
-vous avoir préalablement éclairci, il ne faudrait rien moins qu'un gros
-volume. Nous allons donc nous contenter d'insister sur les points
-principaux.
-
-
-VII
-
-1º L'Androgyne, par définition, est un être réunissant les deux sexes.
-Or, le mariage ne fait point de l'homme et de la femme _un seul être_;
-chacun d'eux conserve son individualité; donc votre Androgyne humanitaire
-ne vaut pas la peine d'être discuté: ce n'est qu'une fantaisie.
-
-2º Toute fonction suppose un organe, c'est vrai, mais quels _faits_ vous
-autorisent à dire que le couple marié est l'organe de la justice? Surtout
-lorsque vous prenez vous-même la peine de vous contredire, en avouant que
-l'on produit de la justice hors du mariage; qu'on n'a pas besoin d'être
-marié pour être juste?
-
-L'organe de la justice est en chacun de nous, comme tous les autres;
-c'est le sens moral qui entre en action lorsqu'il s'agit d'apprécier la
-valeur morale d'un acte, ou d'appliquer à notre propre conduite la
-science morale acceptée par la raison du siècle.
-
-3º D'après vous, la balance, c'est _l'égalité_; _l'égalité c'est la
-justice_: il y a donc, de votre part, contradiction d'exiger de deux
-créatures douées chacune de liberté, de volonté, d'intelligence, qu'elles
-se reconnaissent _inégales_ pour produire de _l'égalité_.
-
-4º Affirmer, comme vous l'avez fait, que le progrès est la réalisation de
-l'idéal par le libre arbitre; que, conséquemment, l'idéal est supérieur à
-la réalité, et que l'homme progresse parce qu'il se laisse guider par
-lui; puis affirmer que la femme est l'idéal de l'homme et que, cependant,
-elle est _moindre_ et doit _obéir_, c'est une double contradiction. Si
-l'on admettait votre point de départ, la logique exigerait que l'homme se
-laissât guider par la femme. Mais à quoi bon discuter une chose qui
-n'offre aucun sens à l'intelligence? Si l'homme, d'après vous, représente
-en réalité la force, la raison, la justice, la femme étant l'idéalisation
-de l'homme, serait donc la plus grande force, la plus haute raison, la
-plus sublime justice..... Avez-vous prétendu dire cela, vous qui affirmez
-le contraire?
-
-5º Dire que le mariage est une institution _sui generis_, un _sacrement_,
-un _mystère_, c'est affirmer quoi? Et quelles lumières pensez-vous nous
-avoir données? Êtes-vous bien sûr de vous être compris plus que nous ne
-vous avons compris? J'en doute.
-
-6º Pourriez-vous nous démontrer pourquoi dans une association entre des
-hommes forts, intelligents et des hommes faibles et bornés, la justice
-exige _l'égalité_, le respect de la dignité de tous, et déclare _avili_
-l'esclave qui se soumet, tandis que dans l'association de l'homme et de
-la femme, _identiques d'espèce_ selon vous, la femme qui, toujours selon
-vous, est l'être faible et borné, serait _avilie_ et deviendrait
-_odieuse_ par l'égalité?
-
-Pourriez-vous nous expliquer aussi comment dans un couple producteur de
-justice ou d'égalité, cette égalité _serait la mort de l'amour et la
-perte du genre humain_?
-
-Convenez qu'un tel tohu-bohu de non sens et de contradictions offre
-autant de _mystères_ insondables que votre mariage.
-
-7º Nous ne parlerons point ensemble du divorce: nous nous en référerons à
-la raison et à la conscience modernes que la dissolution des mœurs et de
-la famille, dues en grande partie à l'indissolubilité du mariage, mettent
-à même de se prononcer. Quelles raisons d'ailleurs donnez-vous pour
-soutenir votre opinion? Une plaisanterie; que la rupture du mariage est
-un _sacrilége_; une affirmation démentie par les faits: que la conscience
-est immuable.
-
-8º Entre le bâtard et sa mère, il n'y a pas de justice, dites-vous. Votre
-conscience est plus jeune de deux mille et quelques cents ans que la
-conscience moderne, Monsieur. Dans l'œuvre de la reproduction, la tâche
-à remplir envers le nouvel être se partage entre les parents. A la femme
-plus vivante, plus élastique, plus résistante, est dévolue la partie la
-plus périlleuse de cette tâche. Tu risqueras ta vie pour former
-l'humanité de ta propre substance, lui a dit la nature. A l'homme de
-payer sa dette envers ses enfants, en bâtissant le toit où ils
-s'abritent, d'apporter la nourriture que tu élabores ou prépares pour
-eux. A lui d'accomplir ses devoirs envers ses fils par l'emploi de ses
-forces, comme tu l'accomplis, toi, en fournissant ton sang et ton lait.
-
-Vos droits sur l'enfant ressortent, ajoute la conscience, de son
-incapacité de se guider lui-même, des devoirs que vous remplissez envers
-lui, de l'obligation où vous êtes de former sa raison, sa conscience,
-d'en faire un citoyen utile et moral.
-
-Eh bien! Monsieur, qu'arrive-t-il, la plupart du temps, dans les cas de
-bâtardise? C'est que le père, ayant lâchement, cruellement, contre toute
-justice, déserté sa tâche, la mère seule a rempli le double devoir envers
-ses enfants: _elle a été à la fois père et mère_.
-
-Et c'est quand cette mère a un _double_ droit que vous osez dire qu'elle
-n'en a _aucun_! qu'entre elle et son fils il n'y a pas de justice! En
-vérité, j'aimerais mieux vivre au milieu des sauvages que dans une
-société qui penserait et _sentirait_ comme vous.
-
-Une mère, Monsieur, a sur son enfant un droit incontestable, car elle a
-risqué sa propre vie pour lui donner le jour: le père n'acquiert des
-droits sur lui que quand il remplit son devoir: lorsqu'il ne le remplit
-pas, il n'a pas de droit; ainsi le veut la raison. Dans cette question,
-le mariage ne signifie rien. Si j'étais bâtarde, et que mon père m'eût
-lâchement abandonnée, je l'aurais méprisé et haï comme le bourreau de ma
-mère, comme un homme sans cœur et sans conscience, un vil égoïste: et
-j'aurais doublement aimé et respecté celle qui eût été à la fois ma mère
-et mon père: Voilà ce que disent, Monsieur, ma conscience, ma raison et
-mon cœur.
-
-9º Qu'est-ce que votre mariage, _première forme donnée par la nature à la
-religion du genre humain_, où la femme est une idole qui fait la cuisine
-et raccommode les chausses de son prêtre?
-
-Qu'est-ce que cette institution où l'homme est censé défendre, de son
-épée, sa femme et ses enfants que la loi défend, même contre lui?
-
-Où l'homme est censé nourrir de son travail celle qui travaille souvent
-plus que lui ou lui apporte une dot?
-
-La femme et les enfants _ressortir du tribunal de l'homme_! Que les dieux
-nous préservent de cet affreux retour aux mœurs patriarcales et
-romaines! Femmes et enfants ressortent du tribunal social, et c'est plus
-sûr pour eux: au moins la femme française n'a pas à craindre que son
-Abraham sacrifie son petit Isaac, ni que son despote domestique, laissant
-l'enfant à terre, comme le vieux Romain, le condamne ainsi à la mort. La
-société a un cœur et des procureurs généraux qui, heureusement, ne
-comprennent plus le tribunal de famille comme M. P. J. Proudhon. Il est
-vrai que notre auteur est un Épiménide qui s'éveille après un sommeil de
-plus de deux mille ans.
-
-J'ai fini, Maître; avez-vous quelque chose à me dire encore?
-
-M. PROUDHON. Certainement. J'ai à vous parler du rôle de la femme. Ce
-rôle est «le soin du ménage, l'éducation de l'enfance, l'instruction des
-jeunes filles sous la surveillance des magistrats, le service de la
-charité publique. Nous n'oserions ajouter les fêtes nationales et les
-spectacles qu'on pourrait définir les semailles de l'amour (3e vol. p.
-480).
-
-«L'homme est travailleur, la femme ménagère.
-
-«Le ménage est la pleine manifestation de la femme.
-
-«Pour la femme le ménage est une nécessité d'honneur, disons même de
-toilette.
-
-«De même que toute sa production littéraire se réduit toujours à un roman
-intime dont toute la valeur est de servir, par l'amour et le sentiment, à
-la vulgarisation de la justice; de même sa production industrielle se
-ramène en dernière analyse à des travaux de ménage; elle ne sortira
-jamais de ce cercle.» (_Id._, p. 482.)
-
-MOI. Vous me permettrez de m'étonner, Maître, que la femme, qui a
-l'esprit d'une _fausseté irrémédiable_, qui est _immorale_, qui ne
-compose que des _macédoines_, des _monstres_, qui _prend des chimères
-pour des réalités, qui ne sait pas même faire un roman_, sache cependant,
-de votre aveu, faire un roman pour vulgariser la justice par le sentiment
-et l'amour. Elle comprend donc, sent donc et aime donc la justice?
-
-Je vous ferai remarquer ensuite que les soins du ménage sont un
-_travail_;
-
-Que l'éducation est un _travail_;
-
-Que le service de la charité publique est un travail;
-
-Que l'organisation et l'intendance des fêtes et des spectacles supposent
-des _travaux_ variés.
-
-Que vulgariser la justice par un roman intime est un travail;
-
-D'où il résulte que la femme est une _travailleuse_, c'est à dire une
-productrice d'utilité; elle ne différerait donc de l'homme que par le
-genre de production; et il n'y aurait plus qu'à examiner si le travail de
-la femme est aussi utile à la société que celui de l'homme. Je me
-charge, quand vous voudrez, d'établir par les _faits_ cette
-_équivalence_.
-
-Je vous ferai remarquer, en second lieu, que l'éducation de l'enfance,
-celle des jeunes filles, le service de la charité publique,
-l'organisation des fêtes et spectacles, la vulgarisation de la justice
-par la littérature ne font pas partie des travaux du ménage; qu'alors la
-femme n'est pas _uniquement ménagère_.
-
-Je vous ferai remarquer troisièmement que nos contre-maîtresses, nos
-commerçantes, nos artistes, nos comptables, nos commises, nos professeurs
-ne sont pas plus ménagères que vos contre-maîtres, vos commerçants, vos
-artistes, vos teneurs de livres, vos commis et vos professeurs; que nos
-cuisinières, nos femmes de chambre ne le sont pas plus que vos
-cuisiniers, pâtissiers, confiseurs, valets de chambre; que, dans toutes
-ces fonctions et dans bien d'autres, les femmes égalent les hommes, ce
-qui prouve qu'elles ne sont pas moins faites que vous pour les emplois
-qui ne tiennent point au ménage, et que vous n'êtes pas moins faits
-qu'elles pour ceux qui y tiennent. Ainsi les faits brutaux étranglent vos
-affirmations, et nous montrent que la femme peut n'être _ni ménagère ni
-courtisane_.
-
-Dites-moi enfin, Maître, quelle est la situation de toutes les femmes
-relativement à tous les hommes?
-
-M. PROUDHON. L'infériorité; car le sexe féminin tout entier remplit à
-l'égard de l'autre sexe, sous certains rapports, le rôle de l'épouse à
-l'égard de l'époux: cela ressort de l'ensemble des facultés respectives.
-
-MOI. Ainsi donc il n'y a ni liberté ni égalité pour la femme même qui n'a
-pas un père ou un mari?
-
-M. PROUDHON. «La femme vraiment libre est la femme chaste; est chaste
-celle qui n'éprouve aucune émotion amoureuse pour personne, _pas même
-pour son mari_.» (_Id._, p. 483.)
-
-MOI. Une telle femme n'est pas chaste: c'est une statue. La chasteté
-étant une _vertu_, suppose la domination de la raison et du sens moral
-sur un instinct: donc la femme chaste est celle qui domine certain
-instinct, non pas celle qui en est dépourvue. J'ajoute que la femme qui
-se livre à son mari sans attrait joue le rôle d'une prostituée. Je savais
-bien que vous n'entendiez rien à l'amour ni à la femme!
-
-Voulez-vous que, pour terminer, nous comparions votre doctrine sur le
-droit de la femme à celle que vous professez sur le droit en général?
-
-M. PROUDHON. Volontiers... puisque je ne puis faire autrement.
-
-MOI. Vous admettez que la femme est d'espèce identique à l'homme?
-
-M. PROUDHON. Oui, seulement ses facultés sont moins énergiques.
-
-MOI. Je vous accorde cela pour les besoins de la discussion.
-
-Exposez-moi votre doctrine générale sur le droit, j'en ferai
-l'application à la femme, et vous tirerez la conclusion.
-
-
-VIII
-
-M. PROUDHON. «La loi ne réglant que des rapports humains, _elle est la
-même pour tous_; en sorte que, pour établir des exceptions, il faudrait
-prouver que les individus exceptés sont au dessus ou au dessous de
-l'espèce humaine.» (_Créat. de l'ordre, etc._, p. 210.)
-
-MOI. Or, vous avouez que la femme n'est ni au dessus ni au dessous de
-l'espèce humaine, mais est d'espèce identique à l'homme; donc la loi est
-la même pour elle que pour l'homme.
-
-M. PROUDHON. Je conclus le contraire, _parce que l'homme est le plus
-fort_.
-
-MOI. Contradiction, mon Maître.
-
-M. PROUDHON. «Ni la figure, ni la naissance, ni les _facultés_, ni la
-fortune, ni le rang, ni la profession, ni le talent, ni _rien de ce qui
-distingue les individus_ n'établit entre eux une différence d'espèce:
-étant tous hommes, et la loi ne réglant que des rapports humains, elle
-est la même pour tous.» (_Ordre dans l'humanité_, p. 209.)
-
-MOI. Or, la femme est d'essence identique à l'homme; elle n'en diffère
-que par des modes et qualités qui, selon vous, ne la font point différer
-d'essence; donc encore la loi est la même pour elle que pour l'homme.
-
-M. PROUDHON. C'est logique; mais je conclus le contraire, _parce que
-l'homme est le plus fort_.
-
-MOI. Contradiction, mon Maître.
-
-M. PROUDHON. «La balance sociale est l'égalisation du fort et du faible.
-Tant que le fort et le faible ne sont pas égaux, ils sont _étrangers_,
-ils ne forment point une alliance, ils sont _ennemis_.» (1er _Mémoire sur
-la propriété_, p. 57.)
-
-MOI. Or, d'après vous, l'homme est le fort et la femme le faible d'une
-espèce identique; donc la balance sociale doit les _égaliser_, pour
-qu'ils ne soient ni étrangers ni ennemis.
-
-M. PROUDHON. C'est logique; mais je prétends, moi, qu'ils doivent être
-_inégalisés_ dans la société et dans le mariage. L'homme doit avoir la
-prépotence, _parce qu'il est le plus fort_.
-
-MOI. Contradiction, mon Maître.
-
-M. PROUDHON. «De l'identité de la raison chez tous les hommes, et du
-sentiment de respect qui les porte à maintenir à tout prix leur dignité
-mutuelle, résulte l'égalité devant la justice.» (1er volume _De la
-justice, etc._, p. 183.) Chacun est né libre: entre les libertés
-individuelles il n'y a d'autre juge que la balance, _qui est l'égalité_;
-l'identité d'essence ne permet pas de créer une hiérarchie. (2e vol.
-toute la 8e _Étude_.)
-
-MOI. Or, la femme est d'essence identique à l'homme. Elle est née libre:
-entre elle et l'homme il n'y a donc d'autre juge que l'égalité; il n'est
-donc pas permis d'établir entre eux une hiérarchie.
-
-M. PROUDHON. C'est logique. Mais je conclus au contraire qu'il faut
-hiérarchiser les sexes et donner la prépotence à l'homme, _parce qu'il
-est le plus fort_.
-
-MOI. Contradiction, mon Maître.
-
-M. PROUDHON. «C'est la dignité de l'âme humaine de ne vouloir souffrir
-qu'aucune de ses puissances _subalternise_ les autres, de vouloir que
-toutes soient au service de l'ensemble; là est la morale, là est la
-vertu. Qui dit harmonie ou accord, en effet, suppose nécessairement des
-termes en opposition. Essayez une hiérarchie, une prépotence, _vous
-pensiez faire de l'ordre, vous ne faites que de l'absolutisme_.» (2e vol.
-de la Justice, p. 381 et 382.)
-
-MOI. La femme, selon vous, forme avec l'homme un organisme, celui de la
-justice. Or les deux moitiés de l'androgyne ont, toujours d'après vous,
-des qualités diverses, appelées à _s'harmoniser_ dans l'égalité sous
-peine de faire de l'absolutisme au lieu de faire de l'ordre; donc la
-faculté féminine est appelée à s'équilibrer avec la faculté masculine
-dans l'égalité.
-
-M. PROUDHON. C'est logique: mais je conclus que la dignité de l'androgyne
-humanitaire est d'asservir la faculté féminine et de faire du despotisme,
-_parce que l'homme est le plus fort_.
-
-MOI. Contradiction, mon Maître.
-
-M. PROUDHON. «La justice est le respect spontanément éprouvé et
-_réciproquement garanti_ de la dignité humaine, en _quelque personne_ et
-en quelque circonstance qu'elle se trouve compromise.» (1er vol. de la
-Justice, p. 182.)
-
-MOI. Or la femme est une personne humaine, ayant une dignité qu'on doit
-respecter et garantir par la loi de réciprocité; donc on ne peut manquer
-de respect envers la dignité féminine sans manquer à la justice.
-
-M. PROUDHON. C'est logique; mais quoique la femme soit une personne
-humaine, identique d'espèce avec l'homme et que je croie qu'il n'y a pas
-d'autre base du droit que l'égalité, je n'en affirme pas moins que la
-dignité de la femme est inférieure à celle de l'homme, _parce qu'il est
-le plus fort_.
-
-MOI. Contradiction, mon Maître.
-
-M. PROUDHON. «Le droit est pour chacun la faculté d'exiger des autres le
-respect de la dignité humaine dans sa personne,» le devoir «est
-l'obligation pour chacun de respecter cette dignité en autrui.» (1er vol.
-de la Justice, p. 183.)
-
-MOI. Or la femme étant d'espèce identique, l'homme a une dignité _égale_
-à la sienne; donc elle doit être respectée dans sa dignité, c'est à dire
-dans sa personne, sa liberté, sa propriété, ses affections; c'est son
-droit comme personne humaine, et l'homme ne peut le méconnaître sans
-manquer à la justice et à son devoir.
-
-M. PROUDHON. C'est logique. Mais moi, je prétends que la femme n'a pas le
-droit que mes principes lui attribuent; que l'homme seul a des droits,
-_parce que l'homme est le plus fort_.
-
-MOI. Contradiction, mon Maître.
-
-M. PROUDHON. «La liberté est un droit _absolu_, parce qu'elle est à
-l'homme comme l'impénétrabilité est à la matière, une _condition sine quâ
-non d'existence_.» (1er mémoire sur la Propriété, p. 47.)
-
-MOI. Or la femme est un être humain, elle a donc un droit _absolu_ à la
-liberté, qui est sa condition _sine quâ non_ d'existence.
-
-M. PROUDHON. C'est logique. Mais je conclus au contraire que la femme n'a
-pas besoin de liberté, que cette condition _sine quâ non_ d'existence
-pour notre espèce, ne regarde pas la moitié de l'espèce, qu'il n'y a que
-l'homme qui ne puisse exister sans liberté, _parce qu'il est le plus
-fort_.
-
-MOI. Contradiction, mon Maître.
-
-M. PROUDHON. «L'égalité est un droit absolu, _parce que sans l'égalité,
-il n'y a pas de société_.» (_Id._)
-
-MOI. Or la femme est un être humain et social; elle a donc un droit
-absolu à cette égalité sans laquelle, dans la société, elle ne serait
-qu'une paria.
-
-M. PROUDHON. C'est logique. Mais je n'en conclus pas moins que la femme
-n'a pas plus de droit à l'égalité qu'à la liberté. Que quoique de même
-espèce que l'homme, conséquemment devant relever de la loi d'égalité,
-cependant elle n'en relève pas, et doit être inégale et soumise à
-l'homme, _parce qu'il est le plus fort_.
-
-MOI. Fi! mon Maître. Vous contredire de la sorte est honteux pour votre
-réputation. Il aurait mieux valu soutenir que la femme n'a pas les mêmes
-droits que l'homme, parce qu'elle est d'une autre espèce.
-
-M. PROUDHON. La femme est tenue de sentir qu'elle n'a pas une dignité
-égale à celle de l'homme; dans leur association formée pour produire de
-la justice, les notions de droit et de devoir _ne seront plus
-corrélatives_. L'homme aura tous les droits et n'acceptera de devoirs que
-ceux qu'il voudra bien se reconnaître.
-
-MOI. Songez-vous que l'homme, après avoir nié la dignité et le droit de
-la femme, travaillera de plus en plus à l'abêtir dans l'intérêt de son
-despotisme?
-
-M. PROUDHON. Cela ne me regarde pas: la famille doit être murée: le mari
-y est prêtre et roi. Si, comme toute liberté opprimée, la femme regimbe,
-nous lui dirons _quelle ne se connaît pas elle-même, qu'elle est
-incapable de se juger et de se régir_; qu'elle est un néant; nous
-l'outragerons dans sa valeur morale, nous la nierons dans son
-intelligence et son activité: et à force de l'intimider, nous
-parviendrons à la faire taire: car mordieu! il faut que l'homme reste le
-maître, _puisqu'il est le plus fort_!
-
-MOI. Niez et outragez; cela ne nous fait rien, Maître: les seigneurs
-usaient de cette méthode contre vos pères leurs serfs... aujourd'hui on
-s'indigne contre eux. Les possesseurs d'esclaves usaient et usent de
-cette méthode contre les noirs, et le monde civilisé s'indigne contre
-eux, l'esclavage est restreint et tend à disparaître.
-
-En attendant je signale à mes lecteurs vos contradictions: votre autorité
-sur les esprits en sera, j'espère, amoindrie.
-
-Ceux qui prétendront, d'après la majeure des syllogismes précédents, que
-vous fondez le droit sur l'identité d'espèce, abstraction faite des
-qualités individuelles; que vous croyez le droit et le devoir
-corrélatifs, que vous voulez l'égalité, la liberté, auront tout aussi
-raison que ceux qui prétendront, d'après la conclusion des mêmes
-syllogismes, que vous basez le droit sur la force, la supériorité des
-facultés; que vous acceptez l'inégalité, le despotisme, niez la liberté
-individuelle et l'égalité sociale, et ne croyez point à la corrélation du
-droit et du devoir.
-
-S'il est triste pour vous d'être tombé dans des contradictions aussi
-monstrueuses, croyez qu'il ne l'est pas moins pour moi, dans l'intérêt de
-ma cause, de les signaler devant tous.
-
-Prenant en main la cause de mon sexe, j'étais dans l'obligation de
-riposter à vos attaques, en retournant contre vous toutes vos allégations
-contre nous.
-
-Il fallait le faire, non par des dénégations et des déclamations qui ne
-prouvent rien, ou par des affirmations sans preuves selon votre procédé;
-mais en vous opposant la science et les faits; en ne me servant que de la
-méthode rationnelle que vous préconisez sans vous en servir, en vous
-chargeant souvent de vous contredire quand les preuves de fait eussent
-demandé trop de détail et de temps.
-
-Vous accusiez les femmes de _prendre des chimères pour des réalités_...
-Je vous ai prouvé que vous méritez ce reproche, puisque votre théorie
-est en contradiction avec la science et les faits.
-
-Vous accusiez les femmes d'_ériger en principes de vaines analogies_...
-Je vous ai prouvé que vous en avez fait autant, en induisant de la
-_prétendue_ absence de germes physiques chez la femme, l'absence de
-germes intellectuels et moraux.
-
-Vous accusiez la femme de _raisonner à contre sens_.... je vous ai mis en
-présence de vos propres principes, pour en tirer des conséquences
-contradictoires.
-
-Vous accusiez la femme de ne faire que des _Macédoines, des Monstres_...
-L'anatomie de votre théorie prouve que vous en savez faire tout autant.
-
-Vous accusiez la femme d'inintelligence, de défaut de justice, de vertu,
-de chasteté... J'en appelle à vous même, et vous dites positivement le
-contraire.
-
-Où vous êtes fantasque, contradictoire, j'en appelle moi, _femme_, à la
-logique.
-
-Où vous manquez de méthode, moi, _femme_, j'emploie la méthode
-scientifique et rationnelle.
-
-Où vous démentez vos propres principes, j'en appelle à ces mêmes
-principes pour vous juger et vous condamner.
-
-Lequel de nous deux, Monsieur, est le plus raisonnable et le plus
-rationnel?
-
-Ma modestie souffre, je vous l'avoue, de penser que j'ai joué _le rôle de
-Minerve faisant honte à Ulysse de ses paradoxes et de ses roueries_.
-Enfin, cet ennuyeux rôle est fini!
-
-Je vous ai adressé tant de duretés, et d'un ton si ferme et si résolu,
-que j'aurais regret de vous quitter sans vous dire quelques bonnes
-paroles partant du fond de mon cœur. Vous devez être bien convaincu de
-ma sincérité, car vous voyez que vous avez affaire à une femme qui ne
-recule devant personne; qu'on n'intimide pas, quelque grand qu'on soit et
-quelque nom qu'on porte. Vous pouvez être mon adversaire: je ne serai
-jamais votre ennemie, car je vous estime comme un honnête homme, un
-vigoureux penseur, une des gloires de la France, une des illustrations de
-notre Comté, toujours si chère au cœur de ses enfants, enfin comme une
-des admirations de ma jeunesse. Vous et moi, M. Proudhon, nous
-appartenons à la grande armée qui donne l'assaut à la citadelle des abus
-et y porte la mine et la sape: je ne fuis pas cette solidarité. Est-il
-donc si nécessaire que nous nous battions? Vivons en paix; je puis vous
-en prier sans m'abaisser, puisque je ne vous crains pas. Comprenez une
-chose que je vous dis sans fiel: c'est que vous êtes incapable de
-comprendre la femme, et qu'en continuant la lutte, vous la rangerez
-immanquablement sous la bannière de la Contre-Révolution.
-
-Votre orgueil a mis inimitié entre vous et la femme, et vous lui avez
-mordu le talon: personne ne serait plus affligé que moi de la voir vous
-écraser la tête.
-
-
-
-
-RÉSUMÉ.
-
-
-Comparaissez tous, novateurs modernes, devant le public votre juge, et
-venez vous résumer vous-mêmes.
-
-LE COMMUNISTE. Les deux sexes diffèrent, ne remplissent pas les mêmes
-fonctions; mais _ils sont égaux devant la loi_.
-
-Pour que la femme soit réellement émancipée, il faut faire subir à la
-société une refonte économique et supprimer le mariage.
-
-LE PHILADELPHE ET L'ICARIEN. Nous sommes de votre avis, excepté en ce qui
-touche le mariage, frère.
-
-LE SAINT-SIMONIEN ORTHODOXE. Si le Christianisme a méprisé la femme, s'il
-l'a opprimée, c'est, qu'à ses yeux, elle représentait la matière, le
-monde, le mal. Nous qui venons donner le véritable sens de la Trinité,
-nous réhabilitons ou expliquons ce que nos prédécesseurs ont condamné. La
-femme est l'égale de l'homme, parce qu'en Dieu, qui est tout, la matière
-est égale à l'esprit. Avec l'homme, la femme forme le couple qui est
-l'individu social, le fonctionnaire. Comme la femme est très différente
-de l'homme, nous ne nous permettons pas de la juger; nous nous contentons
-de l'_appeler_ pour qu'elle se révèle. Cependant nous pensons qu'elle ne
-peut s'affranchir qu'en s'émancipant dans l'amour.
-
-PIERRE LEROUX, _s'agitant_. Prenez garde! Ce n'est pas en tant que sexe
-que la femme doit être affranchie; ce n'est qu'en qualité d'_épouse et de
-personne humaine_. Elle n'a de sexe que pour celui qu'elle aime; pour
-tous les autres hommes elle est ce qu'ils sont eux-mêmes:
-sensation--sentiment--connaissance. Il faut qu'elle soit libre dans le
-mariage et la cité, comme le doit être l'homme lui-même.
-
-LE FUSIONIEN, _interrompant_. Vous avez raison, Pierre Leroux; mais le
-préopinant n'a pas tout à fait tort non plus; la femme est libre et
-l'égale de l'homme en tout, parce que l'esprit et la matière sont égaux
-en Dieu, parce que l'homme et la femme forment ensemble l'androgyne
-humain, dérivation de l'androgyne divin. N'est-ce pas, ma chère sœur?
-
-MOI. Permettez-moi, mes frères, de ne point entrer dans vos débats
-théologiques: je n'ai pas les ailes assez fortes pour vous suivre dans le
-sein de Dieu, afin de m'assurer s'il est esprit et matière, androgyne ou
-non, binaire, trinaire, quaternaire ou rien du tout de cela. Il me suffit
-que vous conveniez tous que la femme doit être libre et l'égale de
-l'homme.
-
-Je ne me permettrai qu'une seule observation: c'est que votre notion du
-couple ou de l'androgyne, au fond une seule et même chose, tend
-fatalement à l'asservissement de mon sexe: quand, par une métaphore, une
-fiction l'on fait de deux êtres doués chacun d'une volonté, d'un libre
-arbitre et d'une intelligence à part, une seule unité: _dans la pratique
-sociale_, cette unité se manifeste par une seule intelligence, une seule
-volonté, un seul libre arbitre; et l'individualité qui prévaut dans notre
-monde, est celle qui est douée de la force du poignet: l'autre est
-annihilée, et le droit donné au couple n'est en réalité que le droit du
-plus fort. L'usage que fait M. Proudhon de l'androgynie devrait vous
-guérir de cette fantaisie-là; comme l'usage que vos prédécesseurs ont
-fait du ternaire devrait vous avoir garantis de la métaphysique
-trinitaire. Ceci soit dit sans vous offenser, Messieurs, j'ai une
-antipathie prononcée pour les trinités et les androgynies quelconques; je
-suis ennemie jurée de toute métaphysique, qu'elle soit profane ou sacrée;
-c'est un vice de constitution aggravé chez moi par Kant et son école.
-
-UN PHALANSTÉRIEN. Pour Dieu! Messieurs, laissons là ce mysticisme.
-L'homme et la femme diffèrent, mais ils sont aussi nécessaires l'un que
-l'autre à la grande œuvre que doit accomplir l'humanité: donc ils sont
-égaux. Comme chaque individu a droit de se développer intégralement, de
-se manifester complétement pour remplir la tâche parcellaire que lui
-attribuent ses attractions, l'on ne peut pas plus mettre en question la
-liberté d'un sexe que de l'autre. L'homme module en majeur, la femme en
-mineur, avec un huitième d'exception; mais, comme dans toutes les
-fonctions générales, la combinaison des deux modes est nécessaire, il est
-clair que chacune d'elles doit être double, et que la femme doit être
-partout de moitié avec l'homme.
-
-M. DE GIRARDIN, _avec un peu de brusquerie_. Messieurs, je conviens avec
-vous que la femme doit être libre et l'égale de l'homme; seulement je
-soutiens que sa fonction est d'administrer, d'épargner, d'élever ses
-enfants, tandis que l'homme travaille et apporte dans le ménage le
-produit de ses labeurs.
-
-Comme je veux que la femme soit délivrée du servage, et que je veux
-rendre tous les enfants légitimes, je supprime le mariage civil et
-j'institue le douaire universel.
-
-M. LEGOUVÉ, _souriant_. Vous allez bien vite et bien loin mon cher
-Monsieur; vous effarouchez tout le monde. Au fond du cœur, je crois bien
-comme vous à l'égalité des sexes par l'équivalence des fonctions, mais je
-me garde bien d'en souffler mot. Je me contente de réclamer pour les
-femmes l'instruction, une diminution de servage conjugal et des emplois
-de charité: comptant bien, entre nous, que, ces conquêtes obtenues, les
-femmes seront en mesure, par leur instruction et leur utilité constatée,
-de s'affranchir tout à fait. Eh bien! malgré ma réserve et ma modération,
-vous verrez que les uns me traiteront de _femmelin_, les autres de
-_sans-culotte_!
-
-M. MICHELET, _se levant les larmes aux yeux_. Hélas! Messieurs, tous vous
-faites fausse route; et j'ai grande douleur, mon cher académicien
-Legouvé, de vous voir employer votre plume élégante à mettre les femmes
-dans une voie aussi périlleuse et aussi déraisonnable.
-
-Quant à vous, Messieurs, qui réclamez pour la femme la liberté et
-l'égalité de droits, vous n'y êtes point autorisés par elle; elle ne
-demande aucun droit; qu'en ferait-elle, cet être faible, toujours malade,
-toujours blessé! La Pauvre..... Quel peut être son rôle ici bas, si ce
-n'est d'être adorée de son mari, qui doit se constituer son instituteur,
-son médecin, son confesseur, sa garde malade, sa femme de chambre; la
-tenir en serre chaude, et, avec tous ces soins si multipliés, gagner
-encore le pain quotidien; car la femme ne peut, ni ne doit travailler;
-elle est l'amour et l'autel du cœur de l'homme.
-
-Quelques uns d'entre vous ont osé prononcer le vilain mot: Divorce.
-
-Pas de Divorce! La femme qui s'est donnée, a reçu l'empreinte de l'homme.
-Vous ne devez pas la quitter, quelque coupable qu'elle puisse être. J'ai
-pensé d'abord qu'à votre mort elle devait prendre le deuil jusqu'à la
-tombe, au delà de laquelle il y aura fusion d'elle et de son mari dans
-l'unité de l'Amour. Mais je me suis ravisé: vous pouvez vous nommer un
-successeur.
-
-Tandis que M. Michelet se rassied en s'essuyant les yeux, on voit se
-lever le couvercle d'un cercueil.
-
-M. COMTE. _Dignement_ et _admirablement_ parlé! illustre professeur,
-prononce une voix sépulcrale.
-
-Comment! Vous, ici!... s'écrie l'assemblée. On ne meurt donc pas tout
-entier comme vous l'enseigniez à vos disciples?
-
-M. COMTE. Non, Messieurs; et j'ai été fort agréablement surpris de voir
-que je m'étais trompé. Mais ce n'est pas pour vous instruire de la vie
-d'outre tombe que je reviens; cela n'aurait pas valu la peine d'un
-dérangement. C'est pour témoigner au grand professeur Michelet toute la
-satisfaction que j'éprouve, à le voir si richement poétiser l'idéal que
-je me suis fait de la femme, et jeter tant de fleurs sur l'_admirable_
-maxime d'Aristote et le _commandement_ du grand saint Paul.
-
-Oui, Maître trois fois illustre, vous avez bien dit: la femme est faite
-pour l'homme, doit lui obéir, se dévouer; n'est qu'une dole dans la vie
-privée, absolument rien dans la vie publique. Oui, l'homme doit
-travailler pour elle; oui le mariage est indissoluble; tout cela est d'un
-_Auguste-Comtisme_ irréprochable. Je n'ai qu'un regret: c'est que vous
-n'ayez pas conservé les oraisons jaculatoires de la femme à son mari et
-de celui-ci à sa femme: il eut été d'un bon exemple et d'un bel effet, de
-les voir chaque matin, agenouillés l'un en face de l'autre, les mains
-jointes et les yeux fermés. J'espère que ce n'est qu'un oubli, et que
-vous rétablirez ce détail dans la prochaine édition. Je vous félicite
-hautement de l'heureuse idée que vous avez eue de justifier l'absorption
-de la femme par l'homme, à l'aide d'une blessure et des mystères de
-l'imprégnation: cela fera grand effet sur les ignorants.
-
-Les femmes révoltées, et les insensés _au cœur corrompu_ qui les
-soutiennent, diront que vous êtes un égoïste poétique et naïf; notre cher
-Proudhon, un égoïste brutal; moi, un égoïste par A plus B. Laissons les
-dire: je vous approuve et vous bénis.
-
-L'apparition se disposait à se recoucher dans son cercueil; moi qui
-coudoie volontiers les fantômes, je la tirai par un coin de son suaire
-et, quoiqu'elle me fit un geste de _Vade retro_ non équivoque, j'eus le
-courage de représenter humblement au défunt Grand-Prêtre, que le front de
-M. Proudhon méritait tout autant d'être béni que celui de M. Michelet. Le
-défunt leva _dignement_ l'index et le medium de sa dextre décharnée sur
-la tête altière et peu vénérante du grand critique, qui ne se courba
-point et ne parut pas infiniment flatté.
-
-Comme c'était son tour de parler, M. Proudhon se leva et dit: Messieurs
-les Communistes, les Philadelphes, les Fusioniens, les Phalanstériens,
-les Saint-Simoniens, et vous, Messieurs de Girardin et Legouvé ainsi que
-tous vos adhérents, vous êtes tous des _femmelins_, et des gens _hardis
-dans l'absurde_.
-
-Si mon ami Michelet vous a doré, parfumé et sucré la pilulle, je ne puis
-avoir son adresse et sa modération, car vous savez que, par tempérament,
-moi, P. J. Proudhon, je ne suis ni tendre, ni poète. Permettez-moi donc
-de vous dire tout brutalement la vérité sur une question _où vous
-n'entendez pas le premier mot_.
-
-L'Église, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, saint Paul, Auguste
-Comte, aussi bien que les Romains, les Grecs, Manou et Mahomet,
-enseignent que la femme est faite pour le plaisir et l'utilité de
-l'homme, et qu'elle lui doit être soumise; or j'ai suffisamment établi
-ces grandes vérités par des _affirmations_ sans réplique. Il est donc
-aujourd'hui démontré pour quiconque croit en moi, que la femme est un
-être passif, n'ayant germe de rien, qui doit tout à l'homme, que,
-conséquemment, elle lui appartient comme l'œuvre à l'ouvrier. Ma
-solution devant paraître un peu brutale, ou trop antique ou moyen âge,
-j'ai pris aux novateurs modernes leur petite drôlerie d'Androgynie; j'ai
-fait du Couple l'organe de la Justice: dans ce couple la femme,
-transformée par l'homme, devient une triple beauté, une idole domestique,
-soumise en tout à son prêtre. Je l'enferme dans le ménage, et permets
-qu'elle ait l'intendance des fêtes et spectacles, l'éducation des enfants
-et des jeunes filles, etc. N'est-il pas évident, Messieurs, que la femme,
-parce qu'elle est plus faible que nous, est, _de par la justice_,
-condamnée à nous obéir? Et que _sa liberté consiste à n'éprouver aucune
-émotion amoureuse, même pour son mari_? N'est-il pas évident, en
-conséquence, que vous, qui ne pensez pas comme moi, êtes des _femmelins_,
-des _gens absurdes_, et que les femmes qui ne veulent pas plus être
-esclaves que nous autres ne consentions à l'être en 89, sont des
-_insurgées_, des _impures que le péché a rendues folles_?
-
-La majorité de l'assemblée rit; M. de Girardin hausse les épaules; M.
-Legouvé se mord les lèvres pour ne pas sourire; M. Michelet paraît
-inquiet de cette sortie qui peut tout gâter. Comme, en prononçant le mot
-_insurgée_, l'orateur m'a regardée de travers avec une intention très
-marquée, je ne puis m'empêcher de lui dire: Oui, je mérite le nom
-d'_insurgée_ comme nos pères de 89. Quant à vous, si vous ne vous
-amendez, je crains bien de vous voir mourir dûment confessé et
-extrême-onctionné... et vous l'aurez bien mérité!
-
-Maintenant, dépouillons le vote de votre honorable assemblée, Messieurs.
-
-Quatre Écoles: les Communistes, les Saint-Simoniens, les Fusioniens, les
-Phalanstériens et un publiciste, M. de Girardin, qui fait autant de bruit
-à lui tout seul qu'une école, sont pour la liberté de la femme et
-l'égalité des sexes.
-
-MM. Comte, Proudhon, Michelet sont contre la liberté de la femme et
-l'égalité des sexes.
-
-M. Legouvé et ses innombrables adhérents veulent la liberté de la femme,
-et désirent qu'elle travaille à devenir l'égale de l'homme par
-l'équivalence des fonctions.
-
-Ce qui veut dire que l'immense majorité de ceux _qui pensent_ sont, à
-différents degrés, pour notre Émancipation.
-
-Maintenant que mes lecteurs sont au fait de vos opinions diverses,
-Messieurs, à moi, femme, de parler, _de moi-même_ pour mon droit, sans
-m'appuyer sur autre chose que sur la Justice et la Raison.
-
-
-FIN DU PREMIER VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE DU PREMIER VOLUME.
-
-
- Pages
-
- A mes lecteurs, à mes adversaires, à mes amis.
- A mes lecteurs 5
- A mes adversaires 9
- A mes amis 11
-
- PREMIÈRE PARTIE.
-
- Communistes modernes 17
- Saint-Simoniens 24
- Fusioniens 37
- Phalanstériens 44
- M. Ernest Legouvé 56
- M. É. de Girardin 78
- M. Michelet 91
- M. A. Comte 110
- M. Proudhon 126
- Résumé 221
-
-
-
-
-ERRATA.
-
-
-Page 10, ligne 1, au lieu de: _ne sachant pas écrire_, lisez: _ne sachant
-pas même écrire_.
-
-Page 21, ligne 27, au lieu de: _brave Jeanne Durain_, lisez: _brave
-Jeanne Deroin_.
-
-Page 101, ligne 3, au lieu de: _une borne pierre_, lisez: _une bonne N
-pierre_.
-
-Page 106, ligne 18, au lieu de: _aient appartenu_, lisez: _n'aient
-appartenu_.
-
-Page 107, ligne 27, au lieu de: _devaient être_, lisez: _doivent être_.
-
-Page 124, ligne 26, au lieu de: _que'éducation_, lisez: _qu'éducation_.
-
-Page 142, ligne 12, au lieu de: _de régir_, lisez: _de se régir_.
-
-Page 163, ligne 5, au lieu de: _je le tiendra_, lisez: _je le tiendrai_.
-
-Page 194, ligne 6, au lieu de: _ne sont que de_, lisez: _ne sont que
-des_.
-
-Page 207, ligne 28, au lieu de: _ubstance_, lisez: _substance_.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La femme affranchie vol. 1 of 2, by
-Jenny P. d'Héricourt
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AFFRANCHIE VOL. 1 OF 2 ***
-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
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