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Comte - et aux autres novateurs modernes - -Author: Jenny P. d'Héricourt - -Release Date: October 18, 2016 [EBook #53309] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AFFRANCHIE VOL. 1 OF 2 *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et -n'a pas été harmonisée. - -Cette version intègre les corrections de l'errata. - - - - -LA - -FEMME AFFRANCHIE - - - - -Bruxelles.--Typ. de A. LACROIX, VAN MEENEN ET Cie, imprimeurs-éditeurs. - - - - - LA - - FEMME AFFRANCHIE - - RÉPONSE A MM. MICHELET, PROUDHON, É. DE GIRARDIN, A. COMTE - - ET AUX AUTRES NOVATEURS MODERNES - - PAR MME JENNY P. D'HÉRICOURT - - TOME 1 - - BRUXELLES - A. LACROIX, VAN MEENEN ET Cie, ÉDITEURS - RUE DE LA PUTTERIE, 33 - - PARIS - - CHEZ TOUS LES LIBRAIRES - - 1860 - Tous droits réservés. - - - - -A MES LECTEURS, A MES ADVERSAIRES, A MES AMIS - - - - -A MES LECTEURS - - -Lectrices et lecteurs, le but de cet ouvrage et les motifs qui me l'ont -fait entreprendre, je vais vous les dire, afin que vous ne perdiez pas -votre temps à me lire, si ce que contient ce volume ne convient pas à -votre tempérament intellectuel et moral. - -Mon but est de prouver que _la femme a les mêmes droits que l'homme_. - -De réclamer, en conséquence son émancipation; - -Enfin d'indiquer aux femmes qui partagent ma manière de voir, les -principales mesures qu'elles ont à prendre pour obtenir justice. - -Le mot _émancipation_, prêtant à l'équivoque, fixons en d'abord le sens. - -Émanciper la femme, ce n'est pas lui reconnaître le droit d'user et -d'abuser de l'amour: cette émancipation-là n'est que l'esclavage des -passions; l'exploitation de la beauté et de la jeunesse de la femme par -l'homme; l'exploitation de l'homme par la femme pour sa fortune ou son -crédit. - -Émanciper la femme, c'est la reconnaître et la déclarer libre, l'égale de -l'homme, devant la loi sociale et morale et devant le travail. - -A l'heure qu'il est, sur toute la surface du globe, la femme, sous -certains rapports, n'est pas soumise à la même loi morale que l'homme: sa -chasteté est livrée presque sans défense aux passions brutales de l'autre -sexe, et elle subit souvent seule les conséquences d'une faute commise à -deux. - -Dans le mariage, la femme est _serve_; - -Devant l'instruction nationale, elle est _sacrifiée_; - -Devant le travail, elle est _infériorisée_; - -Civilement, elle est _mineure_; - -Politiquement, elle _n'existe pas_; - -_Elle n'est l'égale de l'homme que quand il s'agit d'être punie et de -payer les impôts._ - -Je revendique le droit de la femme, parce qu'il est temps de faire honte -au XIXe siècle de son coupable déni de justice envers la moitié de -l'espèce humaine; - -Parce que l'état d'infériorité dans lequel nous sommes maintenues, -corrompt les mœurs, dissout la société, enlaidit et affaiblit la race; - -Parce que le progrès des lumières, auquel participe la femme, l'a -transformée en force sociale, et que cette force nouvelle produit le mal, -à défaut du bien qu'on ne lui laisse pas faire; - -Parce que le temps d'accorder des réformes est arrivé, puisque les femmes -protestent contre l'ordre qui les opprime, les unes par le dédain des -lois, des préjugés; les autres en s'emparent des positions contestées, en -s'organisant en sociétés pour revendiquer leur part de droit humain, -comme cela se fait en Amérique. - -Enfin parce qu'il me semble utile de répondre vertement, _non plus avec -de la sentimentalité_, aux hommes qui, effrayés du mouvement -émancipateur, appellent à leur aide je ne sais quelle fausse science pour -prouver que la femme est hors du droit; et poussent l'inconvenance -et..... le contraire du courage, jusqu'à l'insulte, jusqu'aux outrages -les plus révoltants. - -J'ai dit le but et les motifs de cet ouvrage qui sera divisé en quatre -parties. - -Dans la première, nous passerons en revue les doctrines des principaux -novateurs en ce qui touche la femme, ses fonctions, ses droits, et nous -réfuterons les contre-émancipateurs, P. J. Proudhon, J. Michelet et A. -Comte. - -Dans la deuxième, nous donnerons une théorie philosophique du droit; nous -comparerons, d'après les principes établis dans cette théorie, ce qu'est -la femme devant la loi, la moralité, le travail, avec ce qu'elle devrait -être; enfin nous réfuterons les principales objections des adversaires de -l'égalité des sexes. - -Dans la troisième nous traiterons de l'amour et du mariage, et donnerons -les principaux motifs de nos formules d'émancipation. - -Enfin la quatrième partie, spécialement destinée aux femmes, effleurera -les grandes questions théoriques et pratiques qui ont rapport à la -période militante: profession de foi servant de drapeau, formation d'un -apostolat, ébauche d'éducation rationnelle, formation d'une école -normale, création d'un journal, organisation d'ateliers, etc. - -Lectrices et lecteurs, plusieurs des adversaires de la cause que je -défends, ont porté la discussion sur le terrain scientifique, et n'ont -pas reculé devant la nudité des lois biologiques et des détails -anatomiques: je les en loue: le corps étant respectable, il n'y point -d'indécence à parler des lois qui le régissent; mais comme ce serait de -ma part une inconséquence que de croire blâmable en moi ce que -j'approuve en eux, vous voudrez bien ne pas vous étonner que je les suive -sur le terrain qu'ils ont choisi, persuadée que la science, chaste fille -de la pensée, ne saurait perdre sa chasteté sous la plume d'une honnête -femme, pas plus que sous celle d'un honnête homme. - -Lectrices et lecteurs, je n'ai qu'une prière à vous faire: c'est de me -pardonner la simplicité de mon style. Il m'aurait fallu prendre trop de -peine pour écrire comme tout le monde; encore est-il probable que je n'y -eusse pas réussi. Je fais œuvre de conscience: si j'éclaire les uns, si -je fais réfléchir les autres, si j'éveille dans le cœur des hommes le -sentiment de la justice, dans celui des femmes le sentiment de leur -dignité; si je suis claire pour tous, bien comprise de tous, utile à -tous, même à mes adversaires, cela me suffira, et me consolera d'avoir -déplu à ceux qui n'aiment les idées que comme ils aiment les femmes: en -grande toilette. - - A MES ADVERSAIRES. - -Plusieurs d'entre vous, messieurs les adversaires de la grande et sainte -cause que je défends, m'ont citée, très évidemment sans m'avoir lue, ne -sachant même pas écrire mon nom. A ceux-là je n'ai rien à dire, sinon -que leur opinion m'importe fort peu. D'autres, qui se sont donné la peine -de lire mes précédents travaux dans la _Revue philosophique_ et dans la -_Ragione_, m'accusent de _ne pas écrire comme une femme_, d'être -_brutale_, sans ménagement pour mes adversaires, de n'être qu'une -_machine à raisonnement_ et de _manquer de cœur_. - -Messieurs, je ne puis pas écrire autrement qu'une femme, puisque j'ai -l'honneur d'être femme. - -Si je suis _brutale_ et ne ménage pas mes adversaires, c'est parce qu'ils -me paraissent ceux de la raison et de la justice; c'est parce qu'eux, les -forts, les bien armés, attaquent brutalement, sans ménagement un sexe -qu'ils ont eu le soin de rendre timide et de désarmer; c'est parce -qu'enfin je crois très licite de défendre la faiblesse contre la tyrannie -qui a l'audace et l'insolence de s'ériger en droit. - -Si je vous apparais sous l'aspect peu récréatif d'une _machine à -raisonnement_, c'est d'abord parce que la nature m'a faite ainsi, et que -je ne vois aucune bonne raison pour modifier son œuvre; puis parce qu'il -n'est pas mauvais qu'une femme _majeure_ vous prouve que son sexe, quand -il ne craint pas votre jugement, raisonne aussi bien et souvent mieux que -le vôtre. - -Je n'ai pas de cœur, dites-vous; j'en manque peut-être pour les tyrans, -mais la lutte que j'entreprends, prouve au moins que je n'en manque pas -pour les victimes: j'en ai donc une dose suffisante, d'autant plus que je -ne désire pas du tout vous plaire ni ne me soucie d'être aimée d'aucun -d'entre vous. - -Croyez-moi, messieurs, déshabituez-vous de confondre le cœur avec les -nerfs; ne créez plus un type imaginaire de femme pour en faire la mesure -de vos jugements sur les femmes réelles: c'est ainsi que vous faussez -votre raison et que, sans parti pris, vous devenez ce qu'il y a de plus -haïssable et de moins estimable au monde: des tyrans. - - A MES AMIS. - -Maintenant à vous, mes amis connus et inconnus, quelques lignes de -remercîments. - -Vous avez tous compris que la femme étant une créature humaine, a le -droit de se développer et de manifester, comme l'homme, sa spontanéité; - -Qu'elle a le droit, comme l'homme, d'employer son activité; qu'elle a le -droit, comme l'homme, d'être respectée dans sa dignité, et l'usage -qu'elle croit devoir faire de son libre arbitre; - -Que, de moitié dans l'ordre social, productrice, contribuable, -justiciable des lois, elle a le droit de compter pour moitié dans la -société. - -Vous avez tous compris que c'est dans la jouissance de ces droits divers -que consiste son émancipation; non dans la faculté d'user de l'amour en -dehors d'une loi morale basée sur la justice et le respect de soi-même. - -Merci d'abord à vous, Ausonio Franchi, représentant de la Philosophie -Critique en Italie, homme aussi éminent par la profondeur de vos idées, -que par l'impartialité et l'élévation de votre caractère, et qui avez -prêté si généreusement et si longtemps les colonnes de votre _Ragione_ à -mes premiers travaux. - -Merci à vous, mes chers collaborateurs de la _Revue philosophique_ de -Paris, Charles Lemonnier, Massol, Guépin, Brothier, etc., qui n'avez pas -hésité à remettre à l'ordre du jour la question de l'émancipation de mon -sexe; qui avez accueilli, dans vos colonnes, des travaux de femme avec -tant d'impartialité, et m'avez en toute occasion, témoigné intérêt et -sympathie. - -Merci à vous en particulier, mon plus ancien ami, Charles Fauvety, -infatigable chercheur de vérité, dont le style élégant, spirituel et -limpide, si véritablement français, est seulement et toujours au service -des idées de progrès et des aspirations généreuses, comme votre riche -bibliothèque, vos conseils, sont au service de ceux qui veulent éclairer -l'humanité. Pourquoi, hélas! joignez-vous à tant de talent et de -qualités, le défaut de vous effacer toujours pour faire place aux autres! - -Merci à vous, Charles Renouvier, le plus savant représentant de la -Philosophie Critique en France, qui joignez à une doctrine si profonde, -un esprit si fin, un jugement si sûr, j'ajouterais: tant de modestie et -de vertu sans faste, si je ne savais que c'est vous mécontenter que -d'occuper le public de vous. - -C'est dans vos encouragements, dans votre approbation, mes amis et -anciens collaborateurs, que j'ai puisé la force nécessaire à l'œuvre que -j'entreprends; il est donc juste que je vous en remercie en présence de -tous. - -Il est juste également que je témoigne publiquement ma reconnaissance aux -journaux italiens, anglais, hollandais, américains, allemands qui ont -traduit plusieurs de mes articles; aux hommes et aux femmes de ces divers -pays et à ceux de ma patrie qui ont bien voulu me témoigner de la -sympathie et m'encourager dans la lutte que j'entreprends contre les -adversaires du droit de mon sexe. - -C'est à vous tous mes amis, Français et étrangers, que je dédie cet -ouvrage. Puisse-t-il être utile _partout_ au triomphe de la liberté de -la femme et de l'égalité de tous devant la loi: c'est le seul souhait que -puisse faire une Française qui croit à l'unité de la famille humaine, -aussi bien qu'à la légitimité des autonomies nationales, et qui aime tous -les peuples parce que tous sont les organes d'un seul grand corps: -l'Humanité. - - - - -PREMIÈRE PARTIE - -Examen des principales doctrines modernes concernant la Femme et ses -Droits. - - - - -COMMUNISTES MODERNES - - -Les Communistes ont pour principe d'organisation sociale, non pas, comme -on les en accuse par ignorance ou mauvaise foi, la _loi agraire_, mais la -jouissance _en commun_ de la terre, des instruments de travail et des -produits: _De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins_, telle -est la formule de la plupart d'entre eux. - -Nous n'avons pas à examiner dans cet ouvrage la valeur sociale de cette -doctrine, mais seulement à constater ce que le Communisme pense de la -Femme et de ses Droits. - -Les Communistes modernes peuvent se classer en Religieux et en -Politiques. - -Parmi les premiers, sont les Saint-Simoniens, les Fusioniens et les -Philadelphes. - -Parmi seconds, sont les Égalitaires, les Unitaires, les Icariens, etc. - -Les premiers considèrent la Femme comme l'égale de l'Homme. Pour les -autres elle est libre, chez quelques-uns avec une nuance de -subordination. - -Les Unitaires, qui ont largement puisé dans Fourier, proclament la Femme -libre et leur égale. - -Nous ne parlerons ici que de quelques sectes communistes, réservant pour -deux articles séparés ce qui concerne les Saint-Simoniens et les -Fusioniens. - -Les Philadelphes, admettant Dieu et l'âme immortelle, posent ces deux -principes: Dieu est le chef de l'Ordre social; la Fraternité est la loi -qui régit les rapports humains. - -La Religion, pour les Philadelphes, est la pratique de la Fraternité; le -Progrès est un dogme, la Communauté est la loi de l'individu devant Dieu -et la conscience. - -En ce qui concerne les rapports des sexes et les droits de la Femme, M. -Pecqueur s'exprime ainsi dans son ouvrage: _La République de Dieu_, aux -pages 194 et 195: - -«_Égalité complète de l'homme et de la femme_; - -«Mariage _monogame_, intentionnellement indissoluble comme état normal; -telle est la seconde conséquence pratique du dogme de la fraternité -religieuse. - - «1º ÉGALITÉ. - -«Nous ne venons pas apporter des preuves à l'évidence; celui qui n'est -pas frappé de l'égalité des sexes, a _la raison oblitérée par le préjugé, -ou le cœur refroidi par l'égoïsme_. - -«Dans le milieu créé par la religion de fraternité et d'égalité, les -femmes trouveront, dès leurs jeunes années, _les mêmes moyens et les -mêmes conditions de développement de fonction et de rémunération_, -enfin les MÊMES DROITS, le même but social à poursuivre, que les hommes; -et à mesure que les mœurs correspondront aux fins religieuses et morales -de l'union, la loi vivante déduira les conséquences pratiques de tout -ordre, contenues en germe dans le dogme de l'égalité complète des sexes. - - «4º MONOGAMIE ET INDISSOLUBILITÉ. - -«Pour comprendre la légitimité du mariage monogame illimité ou indéfini, -il suffit de considérer: 1º les exigences de notre nature intime, c'est à -dire les caractères de l'amour; son aspiration instinctive à l'union et à -la fusion des deux êtres, à la durée et à la perpétuité; le besoin de se -posséder réciproquement, et d'en avoir la foi pour s'aimer; enfin -l'instinct, le désir, les affections irrésistibles, universelles, et les -joies de la paternité et de la famille; 2º les conditions physiologiques -de la génération, qui exigent la monogamie, pour que la reproduction et -la conservation bonne et progressive de l'espèce soit assurée; 3º les -exigences sociales et religieuses qui veulent que les rapports de tous -genres soient prédéterminés et régularisés, afin que chacun ait sécurité -dans son attente et dans sa possession, et que les penchants fondamentaux -de notre nature aient la possibilité de se satisfaire..... Prétendre -importer la Polygamie, la promiscuité, ou le bail légal dans un tel -milieu (_la Société Philadelphe_), c'est évidemment décréter l'égoïsme et -le bon plaisir de la chair dans le même temps qu'on proclame le devoir et -la dignité. On ne conçoit pas que deux être moraux, liés une fois d'un -amour pur, cessent de s'aimer, de se complaire, au moins de se -supporter, lorsque déjà ils sont supposés aimer indistinctement leurs -frères et sœurs avec dévouement et sacrifice. - -«Encore moins conçoit-on que leurs frères et sœurs songent à détourner -cet amour réciproque de deux d'entre la famille à leur avantage -personnel; _car on appelle cela infamie_.» - -M. Pecqueur admet cependant que, dans des cas fort rares, le divorce -puisse être prononcé pour cause d'incompatibilité d'humeur. Dans ce cas, -l'époux qui aurait tort serait exclu de la république et l'autre pourrait -se remarier. - -Selon M. Pecqueur l'indissolubilité du mariage ne regarde pas nos -sociétés antagoniques; car l'auteur dit à la page 197: - -«Le Divorce est un grand malheur, non seulement pour les époux, mais pour -la religion; toutefois dans le monde de César où il s'agit de pure -justice, c'est encore le moindre des maux, lorsque les individus sont -résolus à la séparation de fait, et à la convoitise d'autres liens. On -fait clandestinement le mal; on est cause ou occasion de tentation et de -chute pour les autres. Le scandale est connu quoiqu'on fasse; de telle -sorte que ni la société, ni les époux, ni les enfants, ni la morale ne -trouvent leur bien à la consécration de la perpétuité absolue. - -«Il n'est point charitable, il est _impie_ de forcer à rester côte à -côte, deux êtres dont l'un au moins maltraite, hait, exploite ou maîtrise -l'autre. Il est également odieux de leur permettre la séparation de corps -sans leur permettre en même temps de se livrer à des affections chastes, -lorsqu'on y répond en honnêteté et liberté.» - -Ainsi donc pour les Philadelphes, expliqués par M. Pecqueur, le Mariage -est monogame, indissoluble intentionnellement; le divorce est une triste -nécessité du monde actuel, tandis que la séparation est une chose -immorale. Enfin la femme est _libre et l'égale de l'homme_. - -Une autre secte communiste, celle des Icariens, ne s'occupe ni de la -nature, ni des droits de la Femme. Son chef, M. Cabet, ancien procureur -général, était trop imbu des doctrines du Code Civil, peu élégante -paraphrase de l'apôtre Paul, pour ne pas être persuadé que la femme doit -rester en dehors du droit politique, et qu'elle doit se subordonner à -l'homme en général, et à son mari, bon ou mauvais, en particulier. - -Rendons toutefois justice aux disciples de M. Cabet: je n'en ai pas -trouvé un seul de son avis sur cette grande question. - -Un soir, qu'en 1848, M. Cabet présidait un club très nombreux, il fut -prié par une femme de mettre aux voix cette question: _La femme est-elle -l'égale de l'homme devant le droit social et politique?_ Presque toutes -les mains se levèrent pour l'affirmative; à la contre-épreuve aucune main -ne se leva; aucun homme ne protesta contre cette affirmation. Une salve -d'applaudissements partit des tribunes remplies de femmes; et M. Cabet -fut assez déconcerté du résultat. Il semblait ignorer que le peuple, -éminemment logique, n'argutie point pour éluder ou restreindre les -applications du principe qu'il adopte. - -Ce vote du club Cabet s'est renouvelé devant moi dans trois autres: les -porteurs de paletots riaient des réclamations de la brave Jeanne Duroin, -mais les porteurs de blouses n'en riaient pas - -M. Dezamy, représentant d'une autre nuance communiste, s'exprime ainsi -dans le _Code de la Communauté_, page 132: «Plus de domination maritale! -Liberté des alliances! _égalité parfaite entre les deux sexes!_ Libre -divorce!» - -Et à la page 266, sous ce titre: Lois de l'union des sexes, qui auront -pour effet de prévenir toute discorde et toute débauche, l'auteur ajoute: - -«Art. 1er. L'amour mutuel, la sympathie intime, la parité de cœur de -deux êtres, forment et légitiment leur union. - -Art. 2. _Il y aura entre les deux sexes égalité parfaite._ - -Art. 3. Aucun lien que l'amour mutuel ne pourra enchaîner l'un à l'autre -l'homme et la femme. - -Art. 4. Rien n'empêchera les amants qui se sont séparés de s'unir de -nouveau, et aussi souvent qu'ils aspireront l'un vers l'autre.» - -La morale de M. Dezamy n'est pas de notre goût, nous préférons celle du -communiste Pecqueur; mais nous sommes heureuse de constater que le -Communisme moderne, divisé sur la question du mariage, de la famille et -de la morale dans les relations des sexes, n'a qu'une voix lorsqu'il -s'agit de la liberté de la femme et de l'égalité des sexes devant la loi -et la Société. - -En cela, le Communisme moderne est très supérieur à l'ancien; pratiqué -chez plusieurs peuples, enseigné par Platon, Morelly, etc. C'est un signe -des temps, que cette plus juste appréciation de la femme et -l'introduction du principe de son droit dans des doctrines qui, -autrefois, n'en tenaient aucun compte. - -La plupart des Communistes appartiennent à la classe des travailleurs: -ce qui prouve que le peuple surtout sent cette grande vérité: _que la -liberté de la femme est identique à celle des masses_. Et ce ne sont pas -MM. Proudhon, Comte, Michelet et leurs adeptes qui auront puissance de -lui faire rebrousser chemin, et de jeter de la glace sur ses sentiments. - - - - -SAINT-SIMONIENS - - -Ma mère, zélée protestante et d'une grande sévérité de mœurs, réprouvait -le Saint Simonisme, et ne permettait jamais qu'on en parlât devant moi -autrement que pour le condamner: elle prenait grand soin que pas une -ligne de la doctrine nouvelle ne tombât sous mes yeux. - -Était-ce naturel esprit d'opposition? était-ce instinct de justice? Je -l'ignore; mais je ne m'associais point au blâme que j'entendais exprimer -autour de moi; une seule chose en était résultée: la curiosité de -connaître ce qu'on nommait des dogmes immoraux. - -J'étais dans ces dispositions, lorsqu'un jour, me trouvant avec ma mère -non loin du Palais de Justice, je vis avancer une réunion d'hommes -portant un gracieux costume: c'étaient les Saint-Simoniens allant en -corps défendre, contre les poursuites du parquet, leur Église naissante. -J'en fus très émue; je me sentis en communion avec ces jeunes gens qui -allaient confesser leur foi: il me semblait qu'ils ne m'étaient point -étrangers, qu'ils luttaient pour une cause qui était mienne ou méritait -ma sympathie, et les larmes me vinrent aux yeux. De grand cœur, j'aurais -embrassé ceux que j'entendais les défendre, et d'aussi grand cœur battu -ceux qui prétendaient que leur condamnation serait juste. Ma mère étant -trop généreuse pour s'associer à ces derniers, nous nous éloignâmes sans -rien dire. Je sus, sans connaître aucun détail, que l'Église -Saint-Simonienne avait été dispersée. - -Ce ne fut que quelques années après, qu'ayant fait la connaissance d'une -dame Saint-Simonienne, je pus lire les écrits de la doctrine, et me -former une idée des aspirations et des dogmes de l'École de Saint-Simon. -Si la nature de cet ouvrage m'en interdit l'analyse, il ne peut m'être -reproché de témoigner mes sympathies pour ceux qui ont eu de grandes et -généreuses aspirations; pour ceux qui, au point de vue critique, ont -rendu des services réels à la cause du Progrès; pour ceux qui ont mis à -l'ordre du jour la solution des deux problèmes capitaux de notre époque: -l'_émancipation de la femme et du travailleur_. Les Saint-Simoniens ont -été assez attaqués, assez calomniés pour qu'une femme, qui n'est pas -Saint-Simonienne, puisse considérer comme un devoir de leur rendre -justice, en reconnaissant le bien qu'ils ont fait. - -Oui, vous avez le droit d'être fiers de votre nom de Saint-Simoniens, -vous qui avez proclamé l'obligation de travailler sans relâche à -l'amélioration physique, morale et intellectuelle de la classe la plus -nombreuse et la plus pauvre; - -Vous qui avez proclamé la _sainteté_ de la science, de l'art, de -l'industrie, du travail sous toutes ses formes; - -Vous qui avez proclamé l'égalité des sexes dans la famille, dans le -temple et dans l'État; - -Vous qui avez parlé de paix et de fraternité à ce monde livré à la guerre -du canon et de la concurrence; - -Vous qui avez critiqué l'ancien dogme et toutes les institutions -mauvaises qui en sont sorties; - -Oui, je le répète, vous avez bien mérité du Progrès, bien mérité de -l'Humanité; et vous avez le droit de porter avec orgueil votre grand nom -d'École; car il est beau d'avoir voulu l'émancipation de la femme, du -travail et du travailleur; il est généreux, comme tant d'entre vous l'ont -fait, d'y avoir consacré sa jeunesse et sa fortune. - -Par vos aspirations, vous avez été les continuateurs de 89, puisque vous -songiez à réaliser ce qui était en germe dans la Déclaration des Droits: -voilà les titres de votre grandeur; voilà pourquoi votre nom ne périra -pas. - -Mais si, par vos sentiments, vous apparteniez à la grande ère de 89, la -forme sociale dans laquelle vous prétendiez incarner vos principes, -appartenant au Moyen Age, le siècle a dû s'éloigner de vous. Séduits par -le mysticisme trinitaire, illusionnés par un faux point de vue -historique, vous prétendiez ressusciter la hiérarchie et la théocratie -dans une humanité travaillée par le principe contraire: le triomphe de la -liberté individuelle dans l'Égalité sociale. Voilà pourquoi le siècle ne -pouvait pas vous suivre. Les femmes non plus ne pouvaient pas vous -suivre, car elles sentent qu'elles ne peuvent être affranchies que par le -travail et la pureté des mœurs; qu'en maîtrisant, non pas en imitant les -passions masculines. Elles sentent que leur puissance de moralisation -tient autant à leur chasteté qu'à leur intelligence; elles savent que -celles qui usent le plus de la liberté en amour, n'aiment ni n'estiment -l'autre sexe; qu'en général, elles emploient leur ascendant sur lui pour -le pervertir, le ruiner et désoler leurs compagnes, dissoudre la famille -et la civilisation; qu'en conséquence, elles sont les plus dangereuses -ennemies de l'émancipation de leur sexe: car l'homme, dégrisé de sa -passion, ne peut avoir le désir d'émanciper celles qui l'ont trompé, -ruiné, démoralisé. - -L'orthodoxie Saint-Simonienne s'est donc, à mon avis, grandement trompée -sur les voies et moyens de réalisation. Lui en ferons-nous un crime? Non, -certes: les problèmes sociaux ne sont pas des problèmes mathématiques; il -y a mérite à les poser, dévouement et courage à en poursuivre la -solution, lors même qu'on la manquerait complétement. - -Nous savons tous que ce sont les Saint-Simoniens qui ont mis à l'ordre du -jour de l'époque la question de l'émancipation féminine: il y aurait -ingratitude aux femmes qui réclament la liberté et l'égalité, de -méconnaître la dette de reconnaissance qu'elles ont contractée envers -eux. C'est un devoir pour elles que de dire à leurs compagnes: le cachet -du Saint-Simonisme est la défense de la liberté de la femme; partout donc -où vous rencontrez un Saint-Simonien, vous pouvez lui presser la main -fraternellement; en lui vous avez un défenseur de votre droit. - -Esquissons maintenant l'ensemble de la doctrine Saint-Simonienne en ce -qui concerne la femme et ses droits. - -Tous les Saint-Simoniens admettent que les deux sexes sont égaux; - -Que le couple forme l'individu social; - -Que le mariage est le lien sacré des générations; l'association d'un -homme et d'une femme pour l'accomplissement d'une œuvre sacerdotale, -scientifique, artistique ou industrielle; - -Tous admettent le divorce et le passage à un autre lien; seulement les -uns sont plus sévères que les autres sur les conditions du divorce. - -Entre eux, il y a dissidence sur la question des mœurs. Olinde Rodrigues -et Bazard n'admettaient pas de liaison d'amour en dehors du mariage. M. -Enfantin professait, au contraire, la plus grande liberté en amour. - -Nous devons ajouter qu'il ne donnait à son opinion qu'une valeur relative -et provisoire, puisqu'il disait que la loi des relations des sexes ne -pouvait être fixée d'une manière sûre et définitive que par le concours -de la femme, et que, d'autre part, il prescrivait la continence à ses -disciples les plus rapprochés, jusqu'à l'avènement de la Femme dont il se -regardait comme le précurseur. - -Au reste, pour donner à nos lecteurs une idée plus précise des sentiments -des Saint-Simoniens sur ce qui touche la femme, citons quelques passages -de leurs écrits: - -«L'exploitation de la femme par l'homme existe encore, dit M. Enfantin; -_c'est ce qui constitue la nécessité de notre apostolat_. Cette -exploitation, cette subalternité _contre nature_, par rapport à l'avenir, -a pour effet, d'un côté, le mensonge, la fraude, et d'autre part, la -violence, les passions brutales: tels sont les vices qu'il faut faire -cesser.» (_Religion Saint-Simonienne_, 1832, page 5.) - -«La femme, avons-nous dit, _est l'égale de l'homme_; elle est aujourd'hui -esclave; c'est son maître qui doit l'affranchir.» (_Id._, page 12.) - -«Il n'y aura de loi et de morale définitives qu'alors que la femme aura -parlé.» (_Id._, page 18.) - -«Au nom de Dieu, s'écrie M. Enfantin dans son _Appel à la Femme_, au nom -de Dieu et de toutes les souffrances que l'humanité, sa fille chérie, -ressent aujourd'hui dans sa chair; au nom de la classe la plus pauvre et -la plus nombreuse dont les filles sont vendues à l'oisiveté et les fils -livrés à la guerre; au nom de tous ces hommes et de toutes ces femmes qui -jettent le voile brillant du mensonge ou les sales haillons de la -débauche sur leur secrète ou publique prostitution; au nom de Saint-Simon -qui est venu annoncer à l'homme et à la femme _leur égalité morale, -sociale et religieuse_, je conjure la femme de me répondre.» (_Entretien -du 7 décembre 1831._) - -De son côté, Bazard termine une brochure, publiée en janvier 1832, par -ces paroles: - -«Et nous aussi, nous avons hâte de l'avènement de la femme; et nous -aussi, nous l'appelons de toute notre puissance; mais c'est au nom de -l'amour pur qu'elle a fait pénétrer dans le cœur de l'homme et que -l'homme aujourd'hui est prêt à lui rendre; c'est au nom de la dignité qui -lui est promise dans le mariage; c'est, enfin et par dessus tout, au nom -de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, _dont jusqu'ici elle a -partagé la servitude et les humiliations_, et que sa voix entraînante -peut seule aujourd'hui achever de soustraire à la dure exploitation que -les débris du passé font encore peser sur elle.» - -Ah! vous avez grandement raison, Enfantin et Bazard! Tant que la femme ne -sera pas libre et l'égale de l'homme; tant qu'elle ne sera pas _partout_ -à ses côtés, les douleurs, les désordres, la guerre, l'exploitation du -faible seront le triste lot de l'humanité. - -Pierre Leroux, l'homme le plus doux, le meilleur et le plus simple que je -connaisse, écrit à son tour dans son 4e volume de l'_Encyclopédie -Nouvelle_, article _Égalité_, les pages remarquables suivantes: - -«Il n'y a pas deux êtres différents, l'homme et la femme, il n'y a qu'un -être humain sous deux faces qui correspondent et se réunissent par -l'amour. - -«L'homme et la femme sont pour former le couple; ils en sont les deux -parties. _Hors du couple, en dehors de l'amour et du mariage, il n'y a -plus de sexe_; il y a des êtres humains d'origine commune, de facultés -semblables. L'homme est à tous les moments de sa vie, sensation, -sentiment, connaissance, la femme aussi. La définition est donc la même.» - -Après avoir établi, d'après ses idées, que les femmes ont un type -différent de celui de l'homme, il continue: - -«Mais ce type ne les sépare pas du reste de l'humanité, et n'en fait pas -une race à part qu'il faille distinguer philosophiquement de l'homme... -L'amour absent, elles se manifestent à l'homme comme personnes humaines, -et se rangent, comme l'homme, sous les diverses catégories de la société -civile.» - -Après avoir fait observer que quelque divers que soient les hommes, ils -n'en sont pas moins égaux, parce qu'ils sont tous sensation, sentiment, -connaissance, Pierre Leroux, appliquant ce principe à la question du -droit de la femme, ajoute: - -«De quelque manière qu'on envisage cette question, on est conduit à -proclamer l'égalité de l'homme et de la femme. Car, si nous considérons -la femme dans le couple, la femme est l'égale de l'homme, puisque le -couple même est fondé sur l'égalité, puisque l'amour même est l'égalité, -et que là où ne règne pas la justice, c'est à dire l'égalité, là ne peut -régner l'amour, mais le contraire de l'amour. - -«Et si nous considérons la femme hors du couple, c'est un être semblable -à l'homme, doué des mêmes facultés à des degrés divers; une de ces -variétés dans l'unité qui constituent le monde et la société humaine.» - -L'auteur dit que la femme ne doit revendiquer l'égalité que comme épouse -et personne humaine; que la reconnaître libre parce qu'elle a un sexe, -c'est la déclarer maîtresse non seulement d'user, mais d'abuser de -l'amour; qu'il ne faut pas que l'abus de l'amour soit l'apanage et le -signe de la liberté. - -Il dit que la femme n'a de sexe que pour celui qu'elle aime, dont elle -est aimée; que pour tout autre elle ne peut être qu'une personne humaine. - -«En se plaçant à ce point de vue, continue-t-il, il faut dire aux femmes: -vous avez droit à l'égalité à deux titres distincts, comme personnes -humaines et comme épouses. Comme épouses vous êtes nos égales, car -l'amour même, c'est l'égalité. Comme personnes humaines, votre cause est -celle de tous, _elle est la même que celle du peuple; elle se lie à la -grande cause révolutionnaire_, c'est à dire au progrès général du -genre humain. _Vous êtes nos égales non parce que vous êtes femmes, mais -parce qu'il n'y a plus ni esclaves ni serfs._ - -«Voilà la vérité qu'il faut dire aux hommes et aux femmes; mais c'est -fausser cette vérité et la transformer en erreur que de dire aux femmes -vous êtes un sexe à part, un sexe en possession de l'amour. -Émancipez-vous, c'est à dire usez et abusez de l'amour. La femme ainsi -transformée en Vénus impudique, perd à la fois sa dignité comme personne -humaine, et sa dignité comme femme, c'est à dire comme être capable de -former un couple humain sous la sainte loi de l'amour.» - -L'excellent P. Leroux demande qui ne sent pas, qui n'avoue pas -aujourd'hui l'égalité des sexes? - -Qui oserait soutenir que la femme est un être inférieur dont l'homme est -le guide et le fanal? - -Que la femme relève de l'homme qui ne relève que de lui-même et de Dieu? - -Qui oserait aujourd'hui soutenir de telles absurdités, brave et honnête -Pierre Leroux? C'est P. J. Proudhon, l'homme qui vous appelait _Theopompe -et Pâtissier_; c'est M. Michelet qui prétend que la femme est créée pour -être une très ennuyeuse poupée de son cher mari. - -Mais revenons à vous. - -Vous prétendez que Dieu est androgyne; qu'en lui coexistent les deux -principes mâle et femelle sur le pied d'égalité; que conséquemment en -Dieu l'homme et la femme sont égaux. J'y consens volontiers, quoique je -n'en sache absolument rien. Mais lorsque vous ajoutez que la femme a -mérité tout autant que l'homme, parce qu'elle a partagé toutes les -crises douloureuses de l'éducation successive du genre humain; - -Que c'est l'amour, qui ne peut exister sans la femme, qui nous a conduits -de la loi d'esclavage à celle d'égalité; - -Que conséquemment la femme est de moitié dans le travail des siècles; - -Là, il n'y a plus de mystère; je m'associe donc à vous de tout mon cœur -pour répéter aux hommes les invitations et les leçons que vous donnez à -ces mâles ingrats et récalcitrants: - -«Si nous sommes libres c'est en partie par la femme: qu'elle soit libre -par nous. - -«Mais l'est-elle? Est-elle par nous traitée en égale? - -«Épouse, trouve-t-elle l'égalité dans l'amour et le mariage? - -«Personne humaine trouve-t-elle l'égalité dans la cité? - -«Voilà la question............. - -«Notre loi civile est, au sujet de la femme, un modèle d'absurdes -contradictions. Suivant la loi romaine, la femme vivait perpétuellement -en tutelle: au moins dans cette législation tout était en parfait accord; -la femme y était toujours mineure. Nous, nous la déclarons, dans une -multitude de cas, aussi libre que l'homme. Pour elle plus de tutelle -générale ou de fiction de tutelle; son âge de majorité est fixé; elle est -apte par elle-même à hériter; elle hérite par parties égales; elle -possède et dispose de sa propriété; il y a même plus, dans la communauté -entre époux, nous admettons la séparation de bien. Mais est-il question -du lien même du mariage, où ce ne sont plus des richesses qui sont en -jeu, mais où il s'agit de nous et de nos mères, de nous et nos sœurs, de -nous et de nos filles, oh! alors nous sommes intraitables dans nos lois, -nous n'admettons plus d'égalité; nous voulons que la femme se déclare -notre inférieure, notre servante, qu'elle nous jure obéissance. - -«Vraiment nous tenons plus à l'argent qu'à l'amour; nous avons plus de -considération pour des sacs d'écus que pour la dignité humaine: car nous -émancipons les femmes en tant que propriétaires; mais en tant que nos -femmes, notre loi les déclare inférieures à nous. Il s'agit pourtant du -lien où l'égalité de l'homme et de la femme est la plus évidente, du lien -pour ainsi dire où éclate cette égalité, où elle est si nécessaire à -proclamer que sans elle ce lien n'existe pas. Mais par une absurde -contradiction, notre loi civile choisit ce moment pour proclamer -l'infériorité de la femme; elle la condamne à l'obéissance, lui fait -prêter un faux serment, et abuse de l'amour pour lui faire outrager -l'amour. - -«Ce sera, je n'en doute pas, pour les âges futurs, le signe -caractéristique de notre état moral que cet article de nos lois qui -consacre en termes si formels l'inégalité dans l'amour. On dira de nous: -ils comprenaient si peu la justice, qu'ils ne comprenaient pas même -l'amour, qui est la justice à son degré le plus divin; ils comprenaient -si peu l'amour, qu'ils n'y faisaient pas même entrer la justice, et que -dans leur livre de la justice, dans leur Code, la formule du mariage, le -seul sacrement dont ils eussent encore quelque idée, au lieu de consacrer -l'égalité, consacrait l'inégalité; au lieu de l'union, la désunion; au -lieu de l'amour qui égalise et qui identifie, je ne sais quel rapport -contradictoire et monstrueux, fondé à la fois sur l'identité et sur -l'infériorité et l'esclavage. Oui, comme ces formules de la loi des Douze -Tables que nous citons aujourd'hui, quand nous voulons prouver la -barbarie des anciens romains, et leur ignorance de la justice; cet -article de nos codes sera cité un jour pour caractériser notre -grossièreté et notre ignorance, car l'absence d'une notion élevée de la -justice y est aussi marquée que l'absence d'une notion élevée de l'amour. - -«Tout suit de là relativement à la condition des femmes, ou plutôt tout -se rattache à ce point: car respecterons-nous l'égalité de la femme comme -personne humaine, quand nous sommes assez insensés pour lui nier cette -qualité comme épouse? La femme aujourd'hui est-elle vraiment, en tant que -personne humaine, traitée en égale de l'homme? Je ne veux pas entrer dans -ce vaste sujet. Je me borne à une seule question: quelle éducation -reçoivent les femmes? Vous les traitez comme vous traitez le peuple. A -elles aussi vous laissez la vieille religion qui ne nous convient plus. -Ce sont des enfants à qui l'on conserve le plus longtemps possible le -maillot, comme si ce n'était pas là le bon moyen pour les déformer, pour -détruire à la fois la rectitude de leur esprit et la candeur de leur âme. -Que fait d'ailleurs la société pour elles? De quelles carrières leur -ouvre-t-elle l'accès? Et pourtant il est évident pour qui y réfléchit, -que nos arts, nos sciences, nos industries, feront autant de progrès -nouveaux quand les femmes seront appelées, qu'ils en ont fait, il y a -quelques siècles, quand les serfs ont été appelés. Tous vous plaignez de -la misère et du malheur qui pèsent sur vos tristes sociétés, _abolissez -les castes qui subsistent encore; abolissez la caste où vous tenez -renfermée la moitié du genre humain_.» - -Ces quelques pages, lecteurs, vous donnent la mesure des sentiments des -Saint-Simoniens orthodoxes et dissidents, et justifient la sympathie -qu'éprouvent les femmes _majeures_, pour ceux qui ont si chaleureusement -plaidé leur cause. - - - - -FUSIONIENS - - -M. Louis de Tourreil, révélateur du Fusionisme, est un homme qu'on ne -peut voir sans sympathie, ni entendre sans plaisir, parce qu'il est -bienveillant, parle bien, et que ses idées sont très logiquement -enchaînées: une fois ses principes admis, on est contraint de le suivre -jusqu'au bout. - -M. de Tourreil s'exprime ainsi dans la _Revue philosophique_ de mai 1856, -au sujet de la femme et de ses droits: - -«La nature se réduit à trois grands principes co-éternels ou agents -producteurs de toutes choses. Ces principes sont: - -«Le principe femelle ou passif, - -«Le principe mâle ou actif, - -«Et le principe mixte ou unificatif, participant des deux, que l'on -appelle Amour. - -«Dieu est donc _Femelle, Mâle et Androgyne_ dans son unité trinaire. - -«Il est simultanément de toute éternité Mère, Père et Amour, au lieu -d'être, comme les théologiens le disent, Père, Fils et Saint-Esprit, -trois agents de même séve, incapables de rien produire..... - -«Vous concevrez facilement, mon cher frère, que si dans la trinité -divine, le sexe féminin et le sexe masculin sont sur la même ligne, ils -se trouveront également sur la même ligne dans l'humanité. Le rôle que la -femme divine joue au Ciel, la femme humaine le jouera sur la terre..... - -«Est-il (_Dieu_) seulement du sexe masculin, les hommes diront que le -sexe masculin est le seul noble, et que la femme n'a été créée que pour -le service de l'homme, comme l'homme est créé pour Dieu. L'on mettra même -en doute si elle a une âme, et l'on croira lui faire une grâce en -l'admettant dans la vie comme quelque chose.» - -Suivent dans le texte les enseignements de l'apôtre Paul sur la femme et -le mariage; puis l'auteur continue: - -«Voilà, mon cher frère, le rôle que le christianisme assigne à la femme. -Si cette doctrine était donc suivie de point en point, et si elle ne -devait pas être remplacée par une autre supérieure, la femme se -trouverait à perpétuité condamnée à une subalternisation humiliante pour -elle. - -«Mais le Fusionisme qui est la doctrine du salut pour tous, ne permet à -aucun d'être sacrifié, c'est pourquoi la femme est l'égale de l'homme, et -l'homme est l'égal de la femme, comme en Dieu, la Mère éternelle est -l'égale du Père éternel, et le Père éternel est l'égal de la Mère -éternelle.» - -M. de Tourreil croit que la Mère donne la forme, et le Père, la vie, deux -choses aussi nécessaires l'une que l'autre pour constituer l'être. - -«Puisque la femme est l'égale de l'homme en principe absolu, -continue-t-il, et qu'elle lui est co-éternelle, il y a injustice à la -subalterniser à l'homme dans le relatif, et la _Genèse_ commet une erreur -grossière en la faisant procéder de l'homme. - -«Si l'un des deux pouvait être avant l'autre, ce serait la femme; car à -la rigueur on pourrait concevoir l'être sans la vie, mais il serait bien -impossible de concevoir la vie sans l'être. - -«L'être sans la vie serait un être mort, mais que serait la vie sans -l'être? Ce serait une vie qui n'existerait pas, la négation, l'absence de -la vie, le néant. Donc, dans l'ordre logique, la femme est la -première..... - -«Non seulement la femme doit être l'égale de l'homme, d'après ce que nous -avons vu, mais dans l'énonciation et le classement, elle doit être nommée -et classée la première. - -«La femme est le moule qui perfectionne ou déprave l'espèce, selon que ce -moule est bien ou mal. Le sort de l'humanité dépend donc de la femme, -puisqu'elle a une action toute puissante sur le fruit qu'elle porte dans -son sein. - -«Pure, bonne, intelligente, elle produira des êtres sains, intelligents -et bons. - -«Impure, bornée et méchante, elle produira des êtres malsains, -inintelligents et méchants. - -«En un mot, l'enfant sera ce que sera sa mère, parce que nul ne peut -donner que ce qu'il a. - -«Il importe donc que la femme soit développée comme l'homme, que son -éducation soit universelle, que sa personne soit honorée, respectée, -entourée de sollicitude, afin que rien dans le milieu social ne vienne la -modifier en mal. - -«Destinée par l'Être Suprême à former de sa chair, de son sang et de son -âme l'être humain, destinée à le nourrir de son lait et à faire sa -première éducation, deux actes qui ont la plus grande influence sur la -vie individuelle, la femme doit être considérée comme l'agent principal -de perfectionnement. Ce rôle la classe naturellement à un rang très élevé -dans la société, et exige d'elle des perfections supérieures. - -«Aussi sera-t-elle dans l'avenir l'image de la sagesse divine sur la -terre, comme l'homme en représentera la puissance. - -«A l'homme reviendra plus particulièrement l'action; à la femme, le -conseil. - -«L'homme aura l'initiative des entreprises difficiles; la femme en -modérera ou en excitera l'ardeur. - -«L'homme domptera la planète; la femme l'embellira. - -«L'homme symbolisera la science et l'industrie; la femme symbolisera la -poésie et l'art. - -«Toujours l'un aura besoin de l'autre; ils marcheront parallèlement -ensemble, et se compléteront réciproquement l'un par l'autre. - -«Voilà, mon cher frère, d'une façon raccourcie, l'idée que l'on doit se -faire de la femme. L'homme et la femme ne sont pas deux êtres -radicalement séparés; ils ne font à eux deux qu'un seul être. -Subalterniser la femme à l'homme, ou l'homme à la femme, c'est donc -mutiler l'être humain et mal comprendre son intérêt. Pour que l'humanité -soit heureuse, il ne faut pas que l'une de ses deux moitiés souffre. Et -comment ne souffrirait-elle pas si elle est asservie, opprimée par -l'autre! - -«Notre destinée sur la terre, c'est de constituer l'être collectif dans -sa conscience propre. Pour cela, il faut réaliser l'androgyne -humanitaire. Or, l'androgyne humanitaire nécessite auparavant l'androgyne -individuel, lequel ne peut être constitué que par le mariage harmonique. - -«Le mariage est donc la grande loi formatrice ou déformatrice de l'être -collectif, selon qu'il est conçu par le législateur d'une manière -conforme ou contraire à la destinée humaine. - -«C'est dans le mariage que se trouve la source du bien et du mal; -savez-vous pourquoi? - -«C'est parce que dans l'acte qui unit l'homme à la femme, et où le couple -ne forme plus qu'un corps, les deux âmes se fusionnent par une donation -réciproque, qui fait que l'âme de l'homme et l'âme de la femme s'unissent -l'une à l'autre pour l'éternité. - -«En sorte que, après la conjonction, l'âme de la femme adhère à l'âme de -l'homme et l'accompagne partout, pendant que l'âme de l'homme adhère à -l'âme de la femme et ne la quitte plus. - -«D'où il suit que si l'âme de l'homme est dépravée, elle déprave la femme -à laquelle elle est unie, en exerçant sur elle une action continue, même -à distance. Comme aussi, la dépravation de la femme unie à un homme, -déprave celui-ci à son insu, par une action occulte et permanente. - -«Les âmes de deux êtres dépravés peuvent donc être conjointes -inséparablement, sans pour cela constituer l'androgyne individuel, qui -est le but divin du mariage ou de l'union des sexes. - -«L'androgyne individuel n'est possible qu'à la condition de l'unité. Mais -l'unité ne saurait être constituée par le mal. - -«Il n'y a que le bien, le vrai, le parfait, qui réunissent les conditions -de l'unité. Le mal, le faux, l'imparfait, sont essentiellement divers de -leur nature. - -«Deux êtres méchants, sans sincérité, pleins de vices, ne produiront par -leur conjonction qu'une division de plus en plus grande. Ils seront unis; -mais pour se tourmenter réciproquement. Jamais l'unité ne sera constituée -par eux; et sans la constitution de l'unité ou de l'androgyne individuel, -il ne serait pas possible de réaliser la destinée humaine. - -«Pour que l'androgyne individuel existe dans le couple, il faut la -communion spirituelle parfaite, c'est à dire la communauté de pensée, de -sentiment et de volonté. Mais comment deux individus qui, au lieu d'être -régis par la vérité, ne sont régis que par leurs passions dévoyées, -pourraient-ils à eux deux n'en faire qu'un? Cela est impossible. - -«Vous pouvez comprendre, mon cher frère, d'après ce peu de paroles, -combien le mariage est saint, et combien il importe de ne contracter que -des unions harmoniques, car souvent le malheur de la vie dépend d'une -conjonction irréfléchie.» - -Ayant eu occasion de me rencontrer plusieurs fois avec l'honorable M. de -Tourreil, je lui demandai quelques détails précis sur la liberté de la -femme et le mariage. - -Voici le résumé de ceux qu'il a bien voulu me donner: - -L'éducation est la même pour les deux sexes; - -La femme suit librement la vocation qui lui vient de Dieu; seule elle en -est juge; - -Dans tous les grades et emplois de la république de Dieu, la femme est à -côté de l'homme; - -Depuis l'âge de cinquante ans, tout individu des deux sexes est -gouvernant et prêtre; - -La reproduction de l'espèce, devant être l'œuvre de l'amour de personnes -saines d'esprit et de corps, avant d'y procéder, l'épouse sera engagée à -se confesser à la prêtresse et l'époux au prêtre, afin d'être éclairés -sur l'opportunité ou les inconvénients d'un rapprochement. - -Il n'y a qu'un seul cas de dissolution du mariage: c'est quand les époux -sont arrivés à la fusion complète, c'est à dire à se sentir, à se savoir -réciproquement, à ne plus rien avoir à échanger. Alors il devient -nécessaire de changer de liens, et de travailler chacun de son côté à se -fusionner avec un autre conjoint. Dans l'état actuel de l'humanité, cette -fusion ne peut avoir lieu; mais plus tard, quand nous serons plus -parfaits, elle deviendra possible plusieurs fois dans la vie. - -Le Fusionisme est, comme on le voit, un socialisme mystique. - -Ses sectateurs sont des gens doux et bons, et très tolérants envers ceux -qui ne pensent pas comme eux. - - - - -PHALANSTÉRIENS - - -Le cachet de l'École Fouriériste, Sociétaire ou Phalanstérienne est _le -respect de la liberté individuelle_, basé sur les notions suivantes: - -Toute nature est bonne; elle ne se pervertit qu'en fonctionnant dans un -mauvais milieu. - -Personne ne ressemblant exactement aux autres, chacun doit être seul juge -de ses aptitudes, et ne doit recevoir loi que de lui-même. - -Les attractions sont proportionnelles aux destinées. - -Si les disciples de mon compatriote Charles Fourier, ne s'expriment pas -exactement ainsi, tout ce qu'ils ont écrit est empreint de ces pensées. - -Fourier et ses disciples ont-ils raison de croire que la loi d'attraction -passionnelle soit appelée _seule_ à organiser le monde industriel, moral -et social? - -Que l'élément primordial d'une société doive être la commune Sociétaire -ou Phalanstère? - -Que les passions les plus opposées, les plus diverses, soient les -conditions _sine qua non_ de l'harmonie? - -Que la rétribution des œuvres et du concours doive se faire selon le -Travail, le Capital et le Talent? - -C'est ce que nous n'avons pas à examiner ici. - -La seule chose qui doive nous occuper dans cette rapide revue des -opinions contemporaines, est de rechercher quels sont les sentiments et -les idées de Fourier et de son école en ce qui concerne l'objet principal -de ce livre. Quelques pages du chef et une analyse sommaire y suffiront. - -Voici ce qu'écrit Fourier dans la _Théorie des quatre Mouvements_, -édition de 1848, pages 146, 147 et suivantes: - -«Que les anciens philosophes de la Grèce et de Rome aient dédaigné les -intérêts des femmes, il n'y a rien d'étonnant à cela, puisque ces -rhéteurs étaient tous des partisans outrés de la pédérastie qu'ils -avaient mise en grand honneur dans la belle antiquité. Ils jetaient le -ridicule sur la fréquentation des femmes: cette passion était considérée -comme déshonorante.... Ces mœurs obtenaient le suffrage unanime des -philosophes qui, depuis le vertueux Socrate jusqu'au délicat Anacréon, -n'affichaient que l'amour sodomite et le mépris des femmes, qu'on -reléguait au deuxième étage, fermées comme dans un sérail, et bannies de -la société des hommes. - -«Ces goûts bizarres n'ayant pas pris faveur chez les modernes, on a lieu -de s'étonner que nos philosophes aient hérité de la haine que les anciens -savants portaient aux femmes, et qu'ils aient continué à ravaler le -sexe, au sujet de quelques astuces auxquelles la femme est forcée par -l'oppression qui pèse sur elle, car on lui fait un crime de toute parole -ou pensée conforme au vœu de la nature ....... (p. 146). - -«Quoi de plus inconséquent que l'opinion de Diderot, qui prétend que pour -écrire aux femmes, il faut tremper sa plume dans _l'arc en ciel_ et -saupoudrer l'écriture _avec la poussière des ailes du papillon_? Les -femmes peuvent répliquer aux philosophes: votre civilisation nous -persécute dès que nous obéissons à la nature; on nous oblige de prendre -un caractère factice, à n'écouter que des impulsions contraires à nos -désirs. Pour nous faire goûter cette doctrine, il faut bien que vous -mettiez en jeu les illusions et le langage mensonger, comme vous faites à -l'égard du soldat que vous bercez dans les lauriers et l'immortalité pour -l'étourdir sur sa misérable condition. S'il était vraiment heureux, il -pourrait accueillir un langage simple et véridique qu'on se garde bien de -lui adresser. Il en est de même des femmes; si elles étaient libres et -heureuses, elles seraient moins avides d'illusions et de cajoleries, et -il ne serait plus nécessaire pour leur écrire, de _mettre à contribution -l'arc en ciel et les papillons_ ... (p. 146 et 147). - -«Lorsqu'elle (_la Philosophie_) raille sur les vices des femmes, elle -fait sa propre critique; c'est elle qui produit ces vices par un système -social qui, comprimant leurs facultés dès l'enfance et pendant tout le -cours de leur vie, les force à recourir à la fraude pour se livrer à la -nature. - -«Vouloir juger les femmes sur le caractère vicieux qu'elles déploient en -civilisation, c'est comme si l'on voulait juger la nature de l'homme sur -le caractère du paysan russe, qui n'a aucune idée d'honneur et de -liberté, ou comme si l'on jugeait les castors sur l'hébêtement qu'ils -montrent dans l'état domestique, tandis que dans l'état de liberté et de -travail combiné ils deviennent les plus intelligents de tous les -quadrupèdes. Même contraste règnera entre les femmes esclaves de la -civilisation et les femmes libres de l'ordre combiné; elles surpasseront -les hommes en dévouement industriel, en loyauté, en noblesse; mais hors -de l'état libre et combiné, la femme devient, comme le castor domestique -ou le paysan russe, un être tellement inférieur à sa destinée et à ses -moyens, qu'on incline à la mépriser quand on la juge superficiellement et -sur les apparences (p. 147). - -«Une chose surprenante c'est que les femmes se soient montrées toujours -supérieures aux hommes quand elles ont pu déployer sur le trône leurs -moyens naturels, dont le diadème leur assure un libre usage. N'est-il pas -certain que sur huit souveraines, libres et sans époux, il en est sept -qui ont régné avec gloire, tandis que sur huit rois, on compte -habituellement sept souverains faibles.... Les Élisabeth, les Catherine -ne faisaient pas la guerre, mais elles savaient choisir leurs généraux, -et c'est assez pour les avoir bons. Dans toute autre branche -d'administration, les femmes n'ont-elles pas donné des leçons à l'homme? -Quel prince a surpassé en fermeté Marie-Thérèse qui, dans un moment de -désastre où la fidélité de ses sujets est chancelante, où ses ministres -sont frappés de stupeur, entreprend à elle seule de retremper tous les -courages? Elle sait intimider par son abord la diète de Hongrie mal -disposée en sa faveur; elle harangue les Magnats en langue latine, et -amène ses propres ennemis à jurer sur leurs sabres de mourir pour elle. -Voilà un indice des prodiges qu'opérerait l'émulation féminine dans un -ordre social qui laisserait un libre essor à ses facultés (p. 148). - -«Et vous, sexe oppresseur, ne surpasseriez-vous pas les défauts reprochés -aux femmes, si une éducation servile vous formait comme elles à vous -croire des automates faits pour obéir aux préjugés, et pour ramper devant -un maître que le hasard vous donnerait? N'a-t-on pas vu vos prétentions -de supériorité confondues par Catherine qui a foulé aux pieds le sexe -masculin? En instituant des favoris titrés, elle a traîné l'homme dans la -boue, et prouvé qu'il peut, dans la pleine liberté, se ravaler lui-même -au dessous de la femme dont l'avilissement est forcé, et par conséquent -excusable. Il faudrait, pour confondre la tyrannie des hommes, qu'il -existât pendant un siècle un troisième sexe, mâle et femelle et plus fort -que l'homme. Ce nouveau sexe prouverait à coups de gaules que les hommes -sont faits pour ses plaisirs aussi bien que les femmes; alors on -entendrait les hommes réclamer contre la tyrannie du sexe hermaphrodite, -et confesser que la force ne doit pas être l'unique règle du droit. Or -ces priviléges, cette indépendance qu'ils réclameraient contre le -troisième sexe, pourquoi refusent-ils de les accorder aux femmes (p. -148)? - -«En signalant ces femmes qui ont su prendre leur essor, depuis la Virago, -comme Marie-Thérèse, jusqu'à celles de nuances plus radoucies, comme les -Ninon et les Sévigné, je suis fondé à dire que la femme, en état de -liberté, surpassera l'homme dans toutes les fonctions de l'esprit ou du -corps qui ne sont pas l'attribut de la force physique (p. 148). - -«Déjà l'homme semble le pressentir; il s'indigne et s'alarme lorsque les -femmes démentent le préjugé qui les accuse d'infériorité. _La jalousie -masculine a surtout éclaté contre les femmes auteurs; la philosophie les -a écartées des honneurs académiques, et renvoyées ignominieusement au -ménage_ ..... (p. 148). - -«Quelle est aujourd'hui leur existence (celle des femmes)? Elles ne -vivent que de privations, même dans l'industrie où l'homme a tout envahi, -_jusqu'aux minutieuses occupations de la couture et de la plume, tandis -qu'on voit des femmes s'escrimer aux pénibles travaux de la campagne. -N'est-il pas scandaleux de voir des athlètes de trente ans accroupis -devant un bureau, et voiturant avec des bras velus une tasse de café_, -comme s'il manquait de femmes et d'enfants pour vaquer aux vétilleuses -occupations des bureaux et du ménage (p. 159)? - -«Quels sont donc les moyens de subsistance pour les femmes privées de -fortune? La quenouille ou bien leurs charmes, quand elles en ont. _Oui, -la prostitution plus ou moins gazée, voilà leur unique ressource_, que la -philosophie leur conteste encore; voilà le sort abject auquel les réduit -cette civilisation, cet esclavage conjugal qu'elles n'ont pas même songé -à attaquer (p. 150).» - -Fourier reproche amèrement aux femmes auteurs de n'avoir pas cherché les -moyens de faire cesser un tel état de choses; et il ajoute avec grande -raison: - -«Leur indolence à cet égard est une des causes qui ont accru le mépris de -l'homme. _L'esclave n'est jamais plus méprisable que par une aveugle -soumission qui persuade à l'oppresseur que sa victime est née pour -l'esclavage_ (p. 150).» - -Fourier a raison mais... élever les autres, c'est risquer de se perdre -dans la foule; et tout le monde n'est pas capable de ce degré -d'abnégation. - -Mais combattre pour le droit des faibles, quand les hommes vous ont -admise dans leurs rangs, c'est se préparer un rude chemin et une lourde -croix. - -D'abord on s'expose à la haine et à la raillerie des hommes; puis les -femmes d'une demi-culture, corrodées par la jalousie, inventent mille -calomnies pour vous perdre; elles feignent de se scandaliser qu'une femme -ose protester contre l'infériorité et l'exploitation de son sexe; elles -se liguent avec les maîtres, crient plus fort qu'eux, et pour peu que -vous soyez crédules, elles vous affirmeront qu'elles ont surpris -l'ennemie, un nombre incalculable de fois, en conversation..... peu -édifiante avec le malin esprit. - -Or, toute femme n'est pas trempée pour hausser les épaules devant cette -cohue d'esprits malsains..... on aime trop la paix, on manque de courage, -et l'_on n'aime pas assez la justice_, n'est-ce pas, mesdames? - -Revenons à Fourier. On sait qu'il admet plusieurs périodes sociales. Le -pivot de chacune d'elles est, selon lui, tiré de l'amour et du degré de -liberté de la femme. - -«En thèse générale, dit-il, _les progrès sociaux et changements de -période s'opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté, et les -décadences d'ordre social s'opèrent en raison du décroissement de la -liberté des femmes_ (p. 132).» - -Dans un autre endroit il ajoute en parlant des philosophes: - -«S'ils traitent de morale, ils oublient de reconnaître et de réclamer les -droits du sexe faible _dont l'oppression détruit la justice dans sa -base_.» - -Autre part il dit encore: - -«Or, Dieu ne reconnaît pour liberté que celle qui s'étend aux deux sexes -et non pas à un seul; aussi voulut-il que tous les germes des horreurs -sociales, comme la sauvagerie, la barbarie, la civilisation, n'eussent -d'autre pivot que l'asservissement des femmes; et que tous les germes du -bien social, comme les sixième, septième, huitième période n'eussent -d'autre pivot, d'autre boussole, que l'affranchissement progressif du -sexe faible.» - -On a reproché à Fourier d'avoir voulu l'émancipation amoureuse des -femmes: rien n'est plus vrai. Mais pour le lui reprocher comme une -immoralité, il faudrait que les hommes blâmassent leurs propres mœurs. -Or ces messieurs se considérant comme très _purs_, quoique possédés de la -_papillonne_ en amour, l'infidélité et la possession simultanée de -plusieurs femmes n'étant qu'un jeu pour eux, je ne vois vraiment pas ce -qu'ils peuvent blâmer dans Fourier. - -Ou ce qu'ils font est bien, et alors ce ne peut être un mal pour la -femme. - -Ou ce qu'ils font est mal: alors pourquoi le font-ils? - -Fourier croyait à l'unité de la loi morale et à l'égalité des sexes; il -croyait à la légitimité des mœurs de ces messieurs, _moins la perfidie -et l'hypocrisie_; voilà pourquoi il prétend émanciper la femme en amour: -il est logique. - -Du reste il a toujours répété que les mœurs qu'il peignait, seraient du -désordre en période civilisée; qu'elles ne pourraient s'établir que -progressivement dans les périodes subséquentes. Parmi les phalanstériens -beaucoup repoussent aussi bien les mœurs amoureuses de Fourier que sa -Théodicée, et j'ai entendu moi-même plusieurs leçons dans lesquelles -l'orateur condamnait, non seulement la fausseté dans les rapports -conjugaux, mais encore la légèreté des mœurs. - -Fourier et l'orthodoxie Saint-Simonienne ont commis la même erreur au -sujet de l'émancipation de la femme; mais les hommes, je le répète, -seraient bien audacieux de leur en faire un crime, puisqu'ils se -permettent pis; quant aux femmes, soutenues et aimées par ces -réformateurs, qu'elles imitent la pieuse conduite de Sem et de Japhet: on -doit des égards à son père, que ce soit l'idée ou le vin qui l'ait mis en -état d'ivresse. - -Maintenant que nous avons cité le maître, énumérons les principaux points -de la doctrine Fouriériste, en ce qui touche la liberté de la femme et -l'égalité des sexes: - -1º L'homme et la femme se composent des mêmes éléments physiques, -intellectuels et moraux: il y a donc entre les sexes identité de nature. - -2º La proportion de ces éléments diffère chez les deux sexes, et -constitue la différence qui existe entre eux. - -3º Cette différence est équilibrée de manière à ce que la valeur soit -égale. Où l'homme est le plus fort, il prend le pas sur la femme, où -celle-ci est la plus forte, elle prend le pas sur l'homme. - -4º L'homme appartient au _mode majeur_: il l'emporte sur la femme en -intellect, en logique, en grande industrie, en amitié; à lui donc de -créer les sciences positives, d'enchaîner les faits, de régir les -relations commerciales, de relier tous les intérêts, d'organiser les -groupes et les séries. La femme apporte à toutes ces choses son aide -indispensable; mais par le fait de ses aptitudes, elle n'y rend que des -services secondaires. - -5º La femme appartient au _mode mineur_: elle l'emporte sur l'homme dans -l'intelligence qui applique, approprie; dans l'intuition qui met l'homme -sur la piste des biens que doit atteindre la logique masculine; dans la -sphère de la maternité où elle préside à l'éducation, car elle comprend -mieux que l'homme les moyens à employer pour améliorer l'espèce sous tous -les rapports; enfin dans la sphère de l'amour où elle a droit et pouvoir -de policer, de raffiner les rapports des deux sexes, de stimuler les -hommes aux conquêtes de l'intelligence, à l'amélioration des conditions -physiques du globe, de l'industrie, de l'art, des relations sociales, -etc. - -De même que la femme intervient jusqu'à certain point dans le mode -majeur, l'homme entre dans le mode mineur où son concours est -indispensable. - -Ainsi en général, chez l'homme prédomine la tête, chez la femme, le -cœur; mais comme tous deux ont un cœur et une tête, l'homme, par son -cœur, devient un aide dans le mode mineur, et la femme, par sa tête, en -devient un dans le mode majeur. - -6º Il y a des hommes qui sont femmes par le cœur et la tête; des femmes -qui sont hommes par la tête et le cœur; dans l'humanité, ils forment 1/8 -d'exception. Toute liberté et tout droit leur sont reconnus. - -7º Chaque membre du phalanstère suit sa vocation, obéit à ses -attractions, car _les attractions sont proportionnelles aux destinées_. -Donc le 1/8 d'exception dans les deux sexes, ayant attraction pour des -travaux qui sont plus spécialement du ressort du sexe différent, est -parfaitement libre de s'y livrer. - -8º Tout homme et toute femme majeurs ont un vote égal. - -9º Tout est réglé par les chefs _des deux sexes_, choisis par le libre -vote des deux sexes. - -10º Toutes les charges, depuis la présidence du groupe à celle du globe, -sont conjointement remplies par un homme et une femme qui divisent entre -eux les détails de leur commune fonction. - -11º La mère est tutrice de ses enfants: ils appartiennent à elle seule; -le père n'a de droits sur eux que si la mère veut bien lui en conférer. - -Tel est le sommaire de la doctrine Fouriériste sur le sujet qui nous -occupe. - -Si l'École Sociétaire n'est pas dans la vérité complète, au moins faut-il -reconnaître qu'elle a pris le vrai chemin pour y arriver. Que sa théorie -du classement et de la prédominance des facultés selon les sexes soit -exacte ou non, l'erreur n'aurait pas de fâcheux résultats dans la -pratique. La femme étant libre de suivre ses aptitudes, étant de moitié -dans les droits et les fonctions, pourrait toujours se placer dans le 8e -exceptionnel, sans craindre de rencontrer, pour la renvoyer aux soins du -ménage, tels jaloux mieux organisés qu'elle pour moduler en _mineur_. - -Je me rappelle, à ce propos, certain avocat, point du tout _femmelin_, -professant un dédain magnifique pour le sexe auquel appartenait sa mère, -digne, en un mot, d'être disciple de P. J. Proudhon. Savez-vous ce que ce -monsieur avait retenu de ses leçons de droit? L'art de balayer proprement -une chambre, de faire reluire les meubles, d'ourler gentiment des -serviettes et des mouchoirs et de confectionner des sauces. Ne -trouvez-vous pas, illustre Proudhon, qu'il eût été plus légitimement -conseillé d'aller _repasser des colerettes_, que certaines femmes qui -écrivent de bons articles de Philosophie? - -Mais revenons à Fourier. - -Parmi les Écoles socialistes, celle de Fourier occupe une place -distinguée; elle est une de celles qui méritent le plus la reconnaissance -des femmes, par les principes d'émancipation qu'elle a posés. Nous -séparons ici, bien entendu, ces principes de Liberté et d'Égalité, de -tout ce qui se rapporte à la question des mœurs, que nous ne pouvons -résoudre de la même manière que Fourier, _pas plus pour la femme que pour -l'homme_. - - - - -M. ERNEST LEGOUVÉ - - -Héritier d'un nom qui oblige, M. Ernest Legouvé, écrivain élégant, -éloquent, plein de passion, a fait une _Histoire morale des femmes_, d'où -s'exhale un parfum d'honnêteté et d'amour du Progrès qui fait du bien au -cœur et rassérène l'esprit. - -Dans chacune des pages de ce livre, on surprend l'élan d'un cœur bon, -d'un esprit élevé, que révoltent l'injustice, l'oppression, la laideur -morale. L'auteur a bien mérité des femmes, et c'est avec bonheur que je -saisis l'occasion de le remercier au nom de celles qui, en divers pays, -luttent à l'heure qu'il est pour l'émancipation de la moitié du genre -humain. - -J'ai déjà vulgarisé en Italie les données générales du livre de M. -Legouvé. Cet ouvrage est tellement connu parmi nous, qu'une analyse m'en -paraîtrait superflue, si je ne croyais que, dans un livre où il est -question des droits de la femme, on ne peut légitimement se dispenser de -parler de M. Legouvé et de rappeler la sympathie dont nous honorait son -père. - -Voici donc le compte-rendu que j'ai fait de l'_Histoire morale des -femmes_ dans la _Ragione_ de Turin, numéros du 16 août, du 6 et du 20 -septembre 1856. - -Quel est l'objet de l'ouvrage de M. Legouvé? Laissons-le lui-même le -dire. - -«L'objet de ce livre se résume par ces mots: réclamer la liberté féminine -au nom des deux principes mêmes des adversaires de cette liberté: la -tradition et la différence (_des sexes_); c'est à dire, montrer dans la -tradition le progrès, et dans la différence l'égalité. - -«Dieu a créé l'espèce humaine double, nous n'en utilisons que la moitié; -la nature dit deux, nous disons un: il faut dire comme la nature. L'unité -elle-même, au lieu d'y périr, sera seulement alors l'unité véritable, -c'est à dire non pas l'absorption stérile d'un des deux termes au profit -de l'autre, mais la fusion vivante de deux individualités fraternelles, -accroissant la puissance commune de toute la force de leur développement -particulier. - -«L'esprit féminin est étouffé, mais il n'est pas mort..... Nous ne -pouvons pas confisquer à notre gré une force créée par Dieu, éteindre un -flambeau allumé de sa main, seulement détourné de son but; cette force, -au lieu de créer, détruit; ce flambeau consume au lieu d'éclairer. - -«Ouvrons donc à larges portes l'entrée du monde à cet élément nouveau, -nous en avons besoin.» - -Puis, examinant la situation des femmes, l'auteur ajoute: «Aucune -histoire ne présente, nous le croyons, plus de préjugés iniques à -combattre, plus de blessures secrètes à guérir. - -«Parlerons-nous du présent? Filles, pas d'éducation publique pour elles, -pas d'enseignement professionnel, pas de vie possible sans mariage, pas -de mariage sans dot. Épouses, elles ne possèdent pas légalement leurs -biens, elles ne possèdent pas leurs personnes, elles ne peuvent pas -donner, elles ne peuvent pas recevoir, elles sont sous le coup d'un -interdit éternel. Mères, elles n'ont pas le droit légal de diriger -l'éducation de leurs enfants, elles ne peuvent ni les marier ni les -empêcher de se marier, ni les éloigner de la maison paternelle, ni les y -retenir. Membres de la cité, elles ne peuvent ni être tutrices d'un -orphelin, autre que leur fils ou leur petit-fils, ni faire partie d'un -conseil de famille, ni témoigner dans un testament; elles n'ont pas le -droit d'attester à l'état civil la naissance d'un enfant! Parmi les -ouvriers, quelle classe est la plus misérable? Les femmes. Qui est-ce qui -gagne seize sous, dix-huit sous pour douze heures de travail? Les femmes. -Sur qui tombent toutes les charges des enfants naturels? Sur les femmes. -Qui supporte toute la honte des fautes commises par la passion? Les -femmes.» - -Puis, après avoir montré la position des femmes riches, il continue: «Et -ainsi, esclaves partout, esclaves de la misère, esclaves de la richesse, -esclaves de l'ignorance, elles ne peuvent se maintenir grandes et pures -qu'à force de noblesse native et de vertu presque surhumaine. Une telle -domination peut-elle durer? Évidemment non. Elle tombe forcément devant -le principe de l'équité naturelle; et le moment est venu de réclamer, -pour les femmes, leur part de droits et surtout de devoirs; de faire -sentir tout ce que l'assujettissement leur enlève et tout ce qu'une -juste liberté leur rendra; de montrer enfin le bien qu'elles ne font pas, -et le bien qu'elles peuvent faire.» - -Le passé nous montre la femme de plus en plus opprimée à mesure que l'on -remonte le cours des siècles: «La révolution française (elle-même), qui a -tout renouvelé afin d'affranchir les hommes, n'a, pour ainsi dire, rien -fait pour l'émancipation des femmes..... 91 a respecté presque toutes les -servitudes féminines de 88, et le Consulat les a consacrées dans le Code -civil.» - -Ce fut, selon M. Legouvé, la faute de la philosophie du XVIIIe siècle, -car: «La femme est, selon Diderot, une courtisane; selon Montesquieu, un -enfant agréable; selon Rousseau, un objet de plaisir pour l'homme; selon -Voltaire, rien..... Condorcet et Sieyès demandaient même l'émancipation -politique des femmes; mais leurs protestations furent étouffées par les -voix puissantes des trois grands continuateurs du XVIIIe siècle, -Mirabeau, Danton, Robespierre.» - -Sous le Consulat, «la liberté féminine n'eut pas d'adversaire plus décidé -(que Bonaparte): homme du Midi, le spiritualisme de la femme lui échappe; -homme de guerre, il voit dans la famille un camp, et y veut avant tout la -discipline; despote, il y voit un état, et y veut avant tout -l'obéissance. C'est lui qui termina une discussion au Conseil par ces -mots: _il y a une chose qui n'est pas française, c'est qu'une femme -puisse faire ce qui lui plaît_..... Toujours l'homme (dans la pensée de -Bonaparte); toujours l'honneur de l'homme! Quant au bonheur de la femme, -il n'en est pas question une seule fois (dans le Code civil).» - -C'est au nom de la faiblesse des femmes, au nom de la tradition, qui les -montre toujours subalternes, c'est au nom de leurs fonctions ménagères, -que les adversaires de l'émancipation des femmes s'y opposent: «Les -instruire c'est les déparer, dit ironiquement M. Legouvé; et ils ne -veulent pas qu'on leur gâte leurs jouets.» Puis il continue sérieusement: -«Que nous importe la tradition? Que nous importe l'histoire? Il est une -autorité plus forte, que le consentement du genre humain, _c'est le -droit_. Quand mille autres siècles de servitude viendraient s'ajouter à -tous ceux qui sont déjà passés, leur accord ne pourrait abolir le droit -primordial qui domine tout, le droit absolu de perfectionnement que -chaque être a reçu, par cela seul qu'il a été créé.» - -A ceux qui basent leur opposition sur les fonctions domestiques de la -femme, il répond: «Si là (dans le ménage) est leur royaume, elles doivent -donc y être reines; leurs facultés propres leur y assurent l'autorité, et -leurs adversaires sont forcés, par leurs propres principes, de les -émanciper comme filles, comme épouses, comme mères. Ou, au contraire, on -veut étendre leur sphère d'influence, leur donner un rôle dans l'État; -_et nous croyons qu'il leur en faut un_; eh bien! c'est, encore dans -cette dissemblance (entre les deux sexes) qu'il convient de le chercher. -Lorsque deux êtres se valent, c'est presque toujours parce qu'ils -diffèrent, non parce qu'ils se ressemblent. Loin de déposséder les -hommes, la mission des femmes sera donc de faire ce que les hommes ne -font pas, d'aspirer aux places vides, de représenter enfin dans la cité -l'esprit de la femme.» - -Comme on le voit, M. Legouvé réclame l'émancipation civile des femmes au -nom du droit éternel, au nom du bonheur de la famille, au nom de la cité; -leur oppression séculaire est un fait inique, et il jette une parole de -blâme à tous ceux qui l'ont perpétuée. Cette parole d'homme de cœur et -de justice aura peut-être quelque poids auprès des femmes, qui se sont -accoutumées si bien à l'esclavage qu'elles n'en rougissent pas, qu'elles -ne le sentent même plus! - -Dans son premier livre, _La Fille_, divisé en sept chapitres, M. Legouvé -prend l'enfant à sa naissance; il la montre infériorisée dans les -religions et les législations anciennes par Manou, par Moïse, à Rome, à -Sparte, à Athènes, sous le régime féodal; et il se demande pourquoi, de -nos jours encore, une sorte de défaveur est jetée sur la naissance de la -fille? C'est, dit-il, parce qu'elle ne continuera ni l'œuvre ni le nom -de son père; c'est parce que son avenir fait naître mille inquiétudes. -«La vie est si rude et si incertaine pour une fille! Pauvre, que de -chances de misère! Riche, que de chances de douleurs morales! Si elle ne -doit avoir que son travail pour soutien, comment lui donner un état qui -la nourrisse, dans une société où les femmes gagnent à peine de quoi ne -pas mourir? Si elle n'a pas de dot, comment la marier, dans ce monde où -la femme, ne représentant jamais qu'un passif, est forcée d'acheter son -mari?..... Dès ce début, et dans ce berceau d'enfant..... nous avons -trouvé et entrevu toutes les chaînes qui attendent les femmes: -insuffisance de l'éducation pour la fille riche; insuffisance du salaire -pour la fille pauvre; exclusion de la plupart des professions; -subalternité dans la maison conjugale.» - -Dans le chapitre 2me l'auteur montre par quelles phases la fille, privée -du droit d'hériter, est arrivée de nos jours à partager également avec -ses frères; puis, passant au droit d'éducation (chap. 3me), il répond à -ceux qui prétendent, que donner une forte éducation à la femme, ce serait -la gâter et porter atteinte à la famille: «La diversité de leur nature -(de l'homme et de la femme) se développant par l'identité de leurs objets -d'études, on peut dire, que les femmes seront d'autant plus femmes, -qu'elles seront plus virilement élevées. - -«Eh bien, c'est au nom de la famille, au nom du salut de la famille, au -nom de la maternité, du mariage, du ménage, qu'il faut réclamer pour les -filles une forte et sérieuse éducation... Sans savoir, pas de mère -complétement mère; sans savoir, pas d'épouse vraiment épouse. Il ne -s'agit pas, en découvrant à l'intelligence féminine les lois de la -nature, de faire de toutes nos filles des astronomes et des physiciennes: -voit-on, que les hommes deviennent des latinistes pour avoir employé dix -ans de leur vie à l'étude du latin? Il s'agit de tremper vigoureusement -leur pensée par le commerce de la science; et de les préparer à entrer en -partage de toutes les idées de leurs maris, de toutes les études de leurs -enfants... L'ignorance amène mille défauts, mille égarements pour -l'épouse..... Tel mari qui se moque de la science, eût été sauvé par elle -du déshonneur.» - -Insistant sur le droit de la femme, l'auteur ajoute: «Eh bien! comme -telle (comme créature de Dieu), elle a le droit au développement le plus -complet de son esprit et de son cœur. Loin donc de nous ces vaines -objections tirées de nos lois d'un jour! C'est au nom de l'éternité que -vous lui devez la lumière.» Et plus loin s'indignant il s'écrie: «Quoi! -l'état paie une université pour les hommes, une école polytechnique pour -les hommes, des conservatoires d'arts et métiers pour les hommes, des -écoles d'agriculture pour les hommes..... et pour les femmes, que -fonde-t-il: Des écoles primaires! Encore n'est-ce pas même lui qui les a -créées, c'est la commune.... Aucune inégalité n'est plus blessante. Il y -a des tribunaux et des prisons pour les femmes, il doit y avoir une -éducation publique pour les femmes; vous n'avez pas le droit de punir -celles que vous n'instruisez pas!» M. Legouvé demande, en conséquence, -l'éducation publique pour les filles dans des athénées «qui, par un -enseignement approfondi de la France, de ses lois, de ses annales, de sa -poésie, feront de nos femmes des françaises. La patrie seule peut -enseigner l'amour de la patrie.» - -Les religions et les législations anciennes punissaient gravement les -délits et les crimes contre la pureté des femmes (établit M. Legouvé dans -son 4me chapitre). Notre code, profondément immoral, ne punit pas la -séduction, ne punit que dérisoirement la corruption, et qu'insuffisamment -le viol. Déclarer nulle la promesse de mariage est une effrayante -immoralité; ne point permettre la recherche de la paternité, et admettre -celle de la maternité, est aussi cruel qu'immoral. Si l'on compare la -sollicitude du législateur pour la propriété avec sa sollicitude pour la -pureté, on reconnaîtra combien la loi se soucie peu de cette dernière. -«La loi n'admet comme coupable qu'un seul rapt d'honneur, le _viol_, mais -elle définit, poursuit et châtie deux manières de dérober l'argent: le -_vol_ et le _dol_; il y a des filous d'écus, il n'y a pas de filous de -chasteté.» - -Qu'un homme ait séduit une fille de 15 ans par une promesse de mariage, -il a «le droit de venir dire à la justice: voici ma signature, cela est -vrai; mais je la renie; une dette de cœur est nulle devant la loi.» - -L'auteur indigné s'écrie plus loin: «Ainsi donc de toutes parts, dans la -pratique et dans la théorie, dans le monde et dans la loi, pour les -classes riches comme pour les classes pauvres, abandon de la pureté -publique, bride sur le cou à tous les désirs effrénés ou dépravateurs... -Des manufacturiers séduisent leurs travailleuses, des chefs d'atelier -chassent les jeunes filles qui ne veulent pas s'abandonner à eux, des -maîtres corrompent leurs servantes. Sur 5083 filles perdues que comptait -le grave Parent-Duchâtelet, à Paris, en 1830, il y avait 285 domestiques -séduites par leurs maîtres et renvoyées. Des commis marchands, des -officiers, des étudiants dépravent de pauvres filles de province ou de -campagne, les entraînent à Paris où ils les abandonnent, et où la -prostitution les recueille..... Dans tous les grands centres d'industrie, -à Rheims, à Lille, il se trouve des compagnies organisées pour le -recrutement des maisons de débauche de Paris.» - -M. Legouvé dans son indignation d'honnête homme, ajoute: «Qu'on châtie la -jeune fille coupable, soit; mais châtiez aussi l'homme. Elle est déjà -punie, elle, punie par l'abandon, punie par le déshonneur, punie par les -remords, punie par neuf mois de souffrances, punie par la charge d'un -enfant à élever: qu'il soit donc frappé à son tour; si non, ce n'est pas -la pudeur publique que vous défendez, ainsi que vous le dites, c'est la -suzeraineté masculine dans ce qu'elle a de plus vil, le droit du -Seigneur! - -«L'impunité assurée aux hommes double le nombre des enfants naturels. -L'impunité nourrit le libertinage; or le libertinage énerve la race, -bouleverse les fortunes, et flétrit les enfants. L'impunité alimente la -prostitution; or la prostitution détruit la santé publique, et fait un -métier de la paresse et de la licence. L'impunité, enfin, livre la moitié -de la nation en proie aux vices de l'autre: sa condamnation est dans ce -seul mot.» - -Dans le chapitre 5me l'auteur trouvant, avec raison, qu'on marie les -filles trop jeunes, voudrait ne les voir entrer en ménage qu'à 22 ans; -les œuvres de charité, les études solides, les plaisirs innocents, et la -notion du véritable amour, suffiraient à les conserver pures jusqu'à cet -âge. «Si donc, dit-il, la jeune fille apprend, que rien n'est plus mortel -à ce sentiment divin (l'amour) que les caprices éphémères qui osent -s'appeler de son nom; si elle l'entrevoit tel qu'un de ces rares trésors -qu'on n'acquiert qu'en les conquérant, qu'on ne garde qu'en les méritant; -si elle sait que le cœur, qui veut être digne de le recevoir, doit se -purifier comme un sanctuaire, et s'agrandir comme un temple; alors, soyez -en sûr, cet idéal sublime, gravé en elle, la dégoûtera par sa seule -beauté des vaines images qui le profanent ou le parodient; on n'adore pas -les idoles quand on connaît Dieu.» - -«Qu'est-ce que le mariage?» se demande M. Legouvé. (Chap. 6.) - -«C'est l'union de deux créatures libres, s'associant pour se -perfectionner par l'amour.» L'antiquité, ni le moyen âge ne le -considéraient ainsi. Le père de l'antiquité transmettait au mari le droit -de propriété qu'il avait sur sa fille moyennant une somme de..... A -Athènes la fille, même mariée, faisait partie de la succession -paternelle, et devait quitter son mari pour épouser l'héritier. A Rome le -père, après avoir marié sa fille, pouvait la reprendre et la faire -épouser à un autre. Chez les barbares elle appartenait à celui qui payait -le _mundium_ à son père. Sous la féodalité l'on disposait également de la -fille sans son consentement. La révolution française l'a émancipée sous -ce rapport: il faut qu'elle consente à son mariage; mais les mœurs lui -ôtent le bénéfice de cette émancipation; on la marie trop jeune, elle ne -sait pas ce qu'elle fait; c'est l'intérêt, presque toujours, qui -détermine les parents à la marier. Pour que la femme profite de son -émancipation légale, il faut qu'elle ait au moins vingt-deux ans, qu'elle -choisisse librement, que les parents se contentent d'éloigner d'elle ceux -qu'elle ne doit pas choisir, qu'ils se bornent à l'éclairer, à la -conseiller; car de l'amour des époux dépend le bonheur et la vertu de la -femme. L'auteur voudrait aussi la suppression des actes respectueux, qui -sont un attentat à la majesté paternelle. - -Examinant ensuite (chap. 7) l'origine du douaire, la transformation de la -dot, les fiançailles et le mariage, M. Legouvé montre le _mundium_ payé -d'abord au père ou au frère; puis, plus tard, à la jeune fille, devenir, -avec les autres dons nuptiaux, l'origine du douaire, qu'il voudrait voir -obligatoire de nos jours. Passant à la dot, il établit que, lentement -constituée dans le monde romain, elle fut d'abord la propriété du mari; -puis, par le progrès, devint la propriété de la femme. Notre code a -parfaitement protégé la dot; mais la loi devrait contraindre les parents -riches à doter leurs filles pour qu'elles puissent se marier. Autrefois -une jeune fille était fiancée par l'engagement de son père et de l'homme -qui la demandait; plus tard les arrhes données au père le furent à la -fille, et les lois intervinrent pour rendre obligatoires les promesses de -mariage. Aujourd'hui, en France, il n'y a plus de fiancés, il n'y a que -des futurs. - -Dans le livre 2e l'auteur distingue l'amante de la maîtresse, le culte de -l'amour pur de celui de l'amour sensuel; le premier produit l'amour du -bien, le patriotisme, le respect pour la femme; le second ne la considère -que comme un objet de plaisir et de dédain. L'antiquité n'a pas connu -l'amour pur; le moyen âge, qui le connaissait, s'est partagé entre lui et -l'amour sensuel; aujourd'hui l'on comprend que les deux amours doivent -être réunis; que l'amante et la maîtresse ne doivent faire qu'une dans la -personne de l'épouse. - -Le troisième livre, _l'Épouse_, est divisé en sept chapitres. - -La subordination de la femme dans le mariage (chap. 1er), le dédain pour -la mère venaient de deux idées fausses: l'infériorité de sa nature; sa -passivité dans la reproduction de l'espèce, où elle remplissait le rôle -de la terre, à l'égard d'un germe quelconque. La science moderne est -venue détruire ces bases d'infériorisation, en démontrant: 1º Que le -germe humain, avant d'avoir sa forme définitive, passe, dans le sein de -sa mère, par des degrés progressifs d'animalité; 2º que dans toutes les -espèces, animales et végétales, les femelles sont conservatrices de la -race et la ramènent à leur type propre. - -Chez les Romains (chap. 2) deux sortes de mariages mettaient la femme, -âme, corps et biens, _dans la main_ de son mari; une troisième espèce, la -laissant dans la famille de son père, elle recevait une dot, héritait, -administrait son bien. Les barbares et la féodalité firent de la femme -une pupille, du mari un administrateur, et l'on fit un pas vers l'égalité -des époux par l'institution des _acquêts_. Aujourd'hui la jeune fille se -marie sous le régime dotal, sous celui de la séparation de biens -rarement, et sous celui de la communauté principalement. Ce dernier, qui -est la règle, permet au mari de disposer des biens de sa conjointe, de -vendre le mobilier, de s'emparer même des bijoux de sa femme pour en -parer sa maîtresse. «Ainsi, délicatesse, dignité, cette loi ne respecte -rien,» dit M. Legouvé. L'omnipotence du mari est un crime de la loi à -tous les points de vue: elle viole manifestement le principe moderne, qui -exige que toute autorité soit bornée et surveillée. «Livrer au mari la -fortune de la femme, c'est la condamner elle-même à une éternelle -minorité morale, c'est le créer, lui, maître absolu des actions et -presque de l'âme de sa compagne.» Puis l'auteur, s'adressant à ceux qui -prétendent justifier l'omnipotence maritale au nom de l'incapacité de la -femme: «En vain les faits protestent-ils contre cette prétendue -incapacité; en vain la réalité dit-elle: A qui est due la prospérité de -la plupart des maisons de commerce? Aux femmes. Qui établit, qui gouverne -les mille magasins de modes et d'objets de goût? Les femmes. Par qui se -soutiennent les maisons d'éducation, les fermes, souvent même les -manufactures? Par les femmes. N'importe, le code refuse à l'épouse la -prévoyance qui conserve, l'intelligence qui administre, jusqu'à la -tendresse maternelle qui économise, et la charte conjugale devient -l'expression de cette phrase dédaigneuse: la femme la plus raisonnable -n'atteint jamais au bon sens d'un garçon de quatorze ans.» Comment -faudrait-il s'y prendre pour remédier à cet état de choses inique et -honteux? Il faudrait faire trois parts des biens des conjoints: une pour -la femme; elle lui serait remise après cinq ans de mariage: une pour le -mari: une troisième commune, qui serait administrée par l'homme sous -surveillance d'un conseil de famille, lequel conseil, en cas d'incapacité -ou de dilapidation, aurait droit de lui enlever provisoirement cette -gestion pour la confier à la femme. - -S'il est une chose inique (chap. 3), révoltante, c'est le pouvoir du mari -sur la personne, les actions de sa femme; c'est le droit de correction -sur elle, encore toléré de nos jours. Il faut un pouvoir directeur dans -le ménage, il faut que le mari soit dépositaire de ce pouvoir, qui doit -être limité, contrôlé par le conseil de famille. L'omnipotence légale -démoralise le mari, qui finit par croire à la légitimité de son -despotisme. On dit que les mœurs établissent précisément le contraire de -ce que prescrivent les lois: c'est généralement vrai; mais c'est aux -dépens du caractère de la femme, obligée d'avoir recours à la ruse. -«Rendons aux femmes la liberté, dit M. Legouvé, puisque la liberté est la -vérité! Ce sera du même coup affranchir les hommes. Une servitude crée -toujours deux esclaves: celui qui tient la chaîne et celui qui la porte.» - -L'antiquité (chap. 4), le moyen âge, des siècles plus près de nous ont -puni sévèrement, cruellement même l'adultère de la femme, et n'ont pas -admis que l'homme pût se rendre coupable de ce délit à l'égard de sa -conjointe. Notre code actuel reconnaît bien que le mari peut commettre -l'adultère, mais seulement dans le cas où il entretient sa maîtresse sous -le toit conjugal; la femme est adultère partout, et elle est sévèrement -punie; quant au mari, la peine dont on le frappe est dérisoire. «Une -telle impunité, dit M. Legouvé, ne blesse pas seulement l'ordre, c'est -une insulte à la morale publique, _c'est une leçon de débauche donnée par -la loi elle-même_.» Si, par l'adultère, la femme blesse le cœur d'un -honnête homme, introduit de faux héritiers dans la famille, au moins elle -ne peut rien distraire de la fortune, tandis que le mari, dans le même -cas, étant maître de tout, peut ruiner la maison, tout en augmentant le -nombre des enfants naturels, et en provoquant les torts de sa femme par -son abandon et sa brutalité. Le mari d'ailleurs est plus coupable que la -femme, car il va au devant de l'adultère, tandis qu'au contraire il vient -à la femme sous mille formes attrayantes. Cependant l'adultère de la -femme mérite une plus grande punition que celui de l'homme..... Ah! M. -Legouvé, est-ce logique!..... - -L'épouse orientale (chap. 5) était et est encore une esclave, une -génératrice; l'épouse romaine était quelque peu de plus; celle du moyen -âge devait son corps à son mari, mais les cours d'amour avaient décidé -que ses affections pouvaient, devaient même appartenir à un autre. -Aujourd'hui l'idéal du mariage a grandi: on comprend qu'il est la fusion -de deux âmes, une école de perfectionnement mutuel, et que les deux époux -doivent être tout entiers l'un à l'autre. - -Ce qui nous a conduit à cet idéal nouveau de l'union conjugale (chap. 6) -ce sont les luttes civilisatrices de l'Église contre le divorce et la -répudiation. De sa nature le mariage est indissoluble; mais dans l'état -actuel des choses, où l'idéal ne se réalise que très exceptionnellement, -le législateur a dû rendre possible la séparation des époux: cette mesure -est immorale et malheureuse autant pour les conjoints que pour leurs -enfants. Le seul remède aux désordres des ménages, c'est le _divorce_, -question dans laquelle l'Église n'a pas à intervenir. - -Tout le dernier chapitre de ce troisième livre est une condamnation du -changement en amour, une affirmation de l'indissolubilité du mariage et -de la sainteté du lien conjugal. - -Le quatrième livre, _la mère_, comprend six chapitres. - -Jusqu'à ces derniers temps (chap. 1er) on a cru que la femme n'était -qu'une terre, où l'homme, créateur de l'espèce, déposait le germe humain. -La science moderne est venue renverser cette fausse doctrine et relever -la femme en démontrant ces trois faits incontestables: 1º Qu'à partir du -moment de la conception le germe humain passe par des degrés successifs -d'animalité jusqu'à ce qu'il acquière sa forme propre; 2º que le sexe -féminin est conservateur des races, puisqu'il les ramène toujours à son -type, aussi bien dans notre espèce que dans les espèces animales et -végétales; 3º que la femme est physiologiquement d'une nature supérieure -à l'homme, parce qu'il est aujourd'hui démontré que plus l'appareil -respiratoire est placé haut dans l'organisme, plus l'espèce est élevée -dans l'échelle des êtres; et que la femme respire par la partie -supérieure, et l'homme par la partie inférieure des poumons. - -La maternité (chap. 2) ne donna pas aux femmes des droits sur leurs -enfants, mais contribua cependant à leur émancipation; ainsi dans l'Inde -on ne pouvait répudier une femme qui avait des fils, et à Rome ce fut à -la maternité que les femmes durent leur sortie de tutelle. - -C'est une iniquité (chap. 3) que de donner au père seul l'autorité -paternelle; la mère doit avoir un droit égal à lui sur ses enfants. La -direction suprême appartient bien au père, mais il faut qu'un conseil de -famille limite, surveille cette direction et la puisse transporter à la -mère en cas d'indignité de son conjoint. - -L'éducation des enfants (chap. 4) appartient de droit à la mère, parce -qu'elle les connaît mieux, et qu'il faut qu'elle puisse acquérir sur ses -fils toute l'influence dont elle aura besoin plus tard pour les -conseiller et les consoler. L'éducation publique ne peut convenir aux -garçons que quand ils ont atteint leur douzième année; lorsqu'ils sont -plus jeunes elle a de mauvais résultats pour leur caractère. L'auteur -demande qu'on n'infériorise pas le grand-père et la grand'mère maternels -dans la tutelle, comme la loi le fait aujourd'hui; et il considère comme -une impiété de ne point donner à la mère un droit égal à celui du père au -sujet de leur consentement au mariage de leurs enfants. - -La maternité légitime (chap. 5) est un bonheur pour la femme riche; la -misère, souvent le chagrin pour la femme pauvre. La maternité illégitime -est pour les femmes de tous les rangs une source de douleurs, de honte et -de crimes. Pour la fille riche, c'est le déshonneur, un empêchement -éternel au mariage; pour la fille pauvre, c'est la misère, la honte, si -elle garde son enfant; c'est le crime, si elle le détruit. Et la loi ose -prononcer l'impunité contre le corrupteur, contre le séducteur, contre -l'homme qui n'a pas hésité de sacrifier à un moment de passion tout -l'avenir d'une femme, tout l'avenir d'un enfant! L'État doit venir en -aide à toutes les mères pauvres, parce qu'il est dans son intérêt que la -génération soit forte, vigoureuse, et que ce sont les mères qui sont -conservatrices de la race. Que le génie des femmes se mette à l'œuvre; -que l'on fonde sur tous les points de la France des crèches et des salles -d'asile. - -La veuve indienne (chap. 6) se brûlait, la veuve juive était tenue de se -remarier à certains hommes désignés par la loi; la veuve grecque et la -veuve barbare passaient sous la tutelle de leurs fils, et cette dernière -même ne pouvait se remarier sans sa permission; la veuve chrétienne était -condamnée à la réclusion: aucune de ces femmes n'avait de droit sur ses -enfants. Le code français rend à la veuve sa liberté tout entière, la -fait rentrer dans son droit de majorité, la nomme tutrice et directrice -de ses enfants; c'est un acheminement à la liberté dans le mariage. - -Le cinquième livre, _la Femme_, se divise en 5 chapitres. - -L'antiquité tout entière a opprimé la femme, quoiqu'elle reconnût en elle -quelque chose de supérieur, et en fît une prophétesse et une prêtresse. -La femme chrétienne des premiers siècles, qui seule put détrôner la femme -païenne, non seulement savait subir le martyre aussi courageusement que -l'homme, mais se distinguait par son immense charité, par la pureté et la -lucidité de doctrine qui la rendait conseillère des docteurs. On ne sait -en réalité jusqu'où peut aller la femme; on ne peut la juger d'après ce -qu'elle est aujourd'hui, puisqu'elle est l'œuvre de l'éternelle -oppression de l'homme: «Qui nous dit qu'un grand nombre des maux qui -déchirent notre monde, et des problèmes insolubles qui le travaillent, -n'ont pas en partie pour cause l'annihilation d'une des deux forces de la -création, la mise en interdit du génie féminin? Avons-nous le droit de -dire à la moitié du genre humain: vous n'aurez pas votre part dans la vie -et dans l'état? N'est-ce pas leur dénier (aux femmes) leur titre de -créatures humaines? N'est-ce pas déshériter l'état même? Oui, la femme -doit avoir sa place dans la vie civile,» conclut M. Legouvé. - -La femme et l'homme sont égaux (_chap._ 2), mais différents. A l'homme la -synthèse, la supériorité dans tout ce qui demande des vues d'ensemble, le -génie, la force musculaire; à la femme l'esprit d'analyse, la -connaissance de l'individuel, l'imagination, la tendresse, la grâce. -L'homme a plus de force de raison et de corps, la femme a plus de force -de cœur, et une merveilleuse perspicacité à laquelle l'homme n'atteindra -jamais. Le partage ainsi fixé, que doit faire la femme? - -Dans la famille, la tâche de la femme (_chap._ 3) est le gouvernement de -l'intérieur, l'éducation des enfants, la consolation du mari dont elle -doit être l'inspiratrice. A côté de l'homme éminent, et dans l'ombre, il -y a toujours une femme; cette carrière d'utilité cachée, et de dévouement -modeste, est ce qui convient le mieux aux femmes. Dans la vie civile -elles peuvent parcourir avec succès plusieurs carrières: l'art, la -littérature, l'enseignement, l'_administration_, la médecine. «La pudeur -même exige qu'on appelle les femmes comme médecins, non pas auprès des -hommes, mais auprès des femmes; car il y a un outrage éternel à toute -pureté, c'est que leur ignorance livre forcément à l'inquisition -masculine, le mystère des souffrances de leurs sœurs..... Les maladies -nerveuses surtout, trouveraient dans le génie féminin le seul adversaire, -qui puisse les saisir et les combattre.» L'auteur dit qu'il est du devoir -de la société de veiller à ce que les femmes pauvres n'aient pas un -salaire de deux tiers ou de trois quarts plus faible que celui des -hommes; à ce que dans les manufactures, elles n'aient pas les travaux les -plus dangereux et les moins rétribués.» Parent-Duchâtelet, dit-il, -atteste que sur trois mille créatures perdues, 35 _seulement avaient un -état qui pouvait les nourrir_, et que 1,400 avaient été précipitées dans -cette horrible vie par la misère! Une d'elles, quand elle s'y résolut, -_n'avait pas mangé depuis trois jours_.» M. Legouvé trouve honteux que -les hommes fassent concurrence aux femmes dans les industries qui ont -pour objet les choses de toilette et de goût. - -Dans son dernier chapitre (_chap._ 5) l'auteur reconnaît la capacité -remarquable des femmes dans l'administration, et en cite de nombreux -exemples. Il demande qu'elles aient celles des prisons de femmes, des -hospices, des bureaux de bienfaisance, la tutelle légale des enfants -trouvés, enfin le maniement de tout ce qui concerne la charité sociale, -parce qu'elles s'en acquitteront infiniment mieux que les hommes. Mais il -leur refuse toute participation aux actes politiques et à ce qui touche -au gouvernement, parce qu'elles n'ont pas d'aptitude pour ces choses. -Enfin il termine ainsi: «Notre tâche est achevée; nous avons examiné les -principales phases de la vie des femmes dans leurs rôles de filles, -d'épouses, de mères, de femmes, en comparant le présent au passé, et en -cherchant à indiquer l'avenir, c'est à dire en signalant le mal, -constatant le mieux, cherchant le bien. - -«Quel principe nous a servi de guide? L'égalité dans la différence. - -«Au nom de ce principe, quelles améliorations avons-nous demandées dans -les lois et dans les mœurs? - -«Pour les filles: - -«Réforme de l'éducation. - -«Loi sur la séduction. - -«Éloignement de l'âge du mariage. - -«Intervention réelle des fiancés dans la rédaction de leur contrat. - -«Abolition des sommations respectueuses, qui pèsent sur les pères comme -une injure, sur les enfants comme une injustice. - -«Pour les épouses: - -«Une majorité. - -«Administration et droit de disposer d'une partie de leurs biens -particuliers. - -«Droit de paraître en justice sans le consentement de leur mari. - -«Limitation du pouvoir du mari sur la personne de la femme. - -«Création d'un conseil de famille, chargé de contrôler cette part de -pouvoir. - -«Pour les mères: - -«Droit de direction. - -«Droit d'éducation. - -«Droit de consentement au mariage de leurs enfants. - -«Loi sur la recherche de la paternité. - -«Création d'un conseil de famille pour juger les dissentiments graves -entre le père et la mère. - -«Pour les femmes: - -«Admission à la tutelle et au conseil de famille. - -«Admission aux professions privées. - -«Admission, dans les limites de leurs qualités et de leurs devoirs, aux -professions sociales.» - -On le voit, M. Legouvé n'a qu'un but, celui de faire avancer d'un pas -l'émancipation des femmes; il ne demande pas tout ce qu'il croit juste, -mais tout ce qui lui paraît mûr et possible. - -Nous devons le remercier de sa prudence: il a ramené bien des hommes à -notre cause, et les a préparés à entendre la voix de la femme, parlant -haut et ferme de son droit comme épouse et comme créature humaine; comme -travailleuse et comme membre du corps social. - -A côté de M. Legouvé, en dehors des écoles sociales, se place une -phalange d'hommes justes et généreux qui ont écrit en notre faveur. Nous -les remercions tous de leur bonne parole. - - - - -M. E. DE GIRARDIN. - - -A la page 42 de sa brochure: _La liberté dans le Mariage_, M. E. de -Girardin dit avec beaucoup de raison: «L'homme naît de la femme. Donc -tout ce qui profitera à la femme sera profitable à l'homme. - -«Combattre et vaincre pour elle, c'est combattre et vaincre pour lui.» - -Inspiré par ces excellents sentiments, le célèbre publiciste a recherché -les causes de l'esclavage et de la dégradation de la femme, et les moyens -de les paralyser. - -_Tout enfant a pour père le mari de la mère_: tel est, selon M. de -Girardin, le principe de ces deux grandes injustices: servage de la femme -mariée; inégalité des enfants devant la loi qui les divise en légitimes -et illégitimes. - -Pour que les enfants soient égaux, pour que la femme soit affranchie du -joug de l'homme, il faut, dit l'auteur, substituer le régime de la -maternité à celui de la paternité; modifier le Mariage, et rendre la -femme indépendante par l'institution et l'universalisation du douaire. - -Laissons du reste M. de Girardin exposer lui-même sa doctrine. «Il faut, -dit-il, choisir entre ces deux régimes: - -«Entre le régime de la paternité _présumée qui est le régime de la loi_, -et le régime de la maternité, _portant elle-même sa preuve, qui est le -régime de la nature_; celui-ci conforme à la vérité incontestable, -celui-là condamné par la statistique incontestée. Le régime de la -paternité, _c'est l'inégalité des enfants devant la mère et devant la -loi, c'est la femme possédée et ne se possédant pas_;..... ce n'est plus -l'esclavage légal de la femme, _mais c'est encore le servage conjugal_.» - -(Liberté dans le mariage, p. 66.) - -«Sans l'égalité des enfants devant la mère, l'égalité des citoyens devant -la loi _n'est qu'une imposture_, car évidemment et incontestablement, -cette égalité n'existe pas pour 2,800,000 enfants, qui arbitrairement -qualifiés d'illégitimes, sont mis hors du droit commun en violation de la -loi naturelle.» (_Id._, p. 44.) - -Selon M. de Girardin, les conséquences logiques du régime de la maternité -seraient: - -L'abolition du mariage civil; - -Le nom seul de la mère donné à l'enfant; - -L'héritage placé seulement dans la ligne maternelle. - -«Le mariage, dit-il, est un acte purement individuel et, comme -célébration, un acte purement religieux.» (_Id._ p. 64.) - -«Le mariage est un acte de la foi, non de la loi; c'est à la foi à le -régir; _ce n'est pas à la loi à le régler_. - -«Dès que la loi intervient, elle intervient _sans droit_, sans nécessité, -_sans utilité_. - -«Pour un abus qu'elle a la prétention d'écarter, _elle en fait naître -d'innombrables qui sont pires_, et dont ensuite la société souffre -gravement, sans se rendre compte de la cause qui les a produits.» (_Id._, -p. 12.) - -«La liberté légale dans le mariage, c'est l'amour durable dans le ménage; -l'indissolubilité dans le mariage, c'est l'amour habituel hors du -ménage.» (_Id._, p. 51.) - -Au sujet de l'héritage et de la dot, l'auteur s'exprime ainsi: - -«Hériter à la mort de sa mère, parce que maternité et certitude sont deux -termes équipollents, et recevoir du vivant de son père, parce que -paternité et doute sont deux termes inséparables, telle est la loi vraie -de la nature.» (_Id._, p. 52.) - -Dans la pensée de M. de Girardin, la femme a les mêmes droits que l'homme -à la liberté et à l'égalité; les sexes sont égaux, non par la -_similitude_, mais par l'_équivalence_ des facultés et des fonctions, -l'homme produit, acquiert, la femme administre, épargne: c'est donc à -l'homme de pourvoir aux frais du ménage. Son devoir, en s'unissant à une -femme, est de lui constituer un douaire inaliénable, qui lui permette de -remplir convenablement ses fonctions maternelles, et de se soustraire aux -vices qui résultent fréquemment de la misère et de l'abandon. - -Si l'on objecte à M. de Girardin que le salaire de l'ouvrier est -insuffisant pour satisfaire à ce devoir: Eh bien, répond le généreux -publiciste, relevez le prix du salaire, en éloignant des travaux -industriels les femmes et les enfants qui l'abaissent par la concurrence -faite aux hommes. Et si cette mesure ne suffit pas pour équilibrer les -recettes et les dépenses, vous augmenterez le salaire, car «il n'y a pas -une considération au nom de laquelle j'admette, que pour ne pas diminuer -le profit de tels hommes, d'autres hommes seront éternellement condamnés -à l'insuffisance du salaire; et que, pour mettre telles femmes à l'abri -du viol, d'autres femmes seront nécessairement vouées à la prostitution.» -(_Id._, p. 26.) - -M. de Girardin, comparant le sort de l'épouse sous les deux régimes -s'exprime ainsi: - -«Sous le régime de la paternité, l'épouse comblée des biens de la -fortune, fléchit sous le poids d'une oisevité qui, le plus souvent, -enfièvre et égare son imagination. Elle ne sait que faire pour employer -son temps. La femme ne fait rien, parce que l'homme fait tout. - -«L'épouse qui n'a pas apporté de dot et qui n'a pas reçu de douaire, -fléchit sous le poids d'un travail contre nature qui l'oblige, par -économie, de se séparer de son enfant peu de jours après lui avoir donné -la naissance, et de le mettre en nourrice loin d'elle, moyennant cinq ou -six francs par mois; d'aller travailler d'un côté lorsque son mari -travaille de l'autre; et de ne se rejoindre que le soir, en rentrant -chacun de l'atelier qui les a tenus éloignés de leur ménage toute la -journée: si c'est là ce qu'on appelle la famille, _cela vaut-il en -conscience le bruit qu'on en fait_? - -«Sous le régime de la maternité, au contraire, plus la femme est riche, -moins elle est désœuvrée; car non seulement elle a ses enfants à -nourrir, à élever, à instruire, à surveiller, mais encore elle a à -administrer sa fortune qui sera la leur. - -«Conserver cette fortune, l'accroître encore; voilà de quoi occuper ses -loisirs, calmer son imagination, la refréner. C'est à tort qu'on suppose -que les femmes sont peu aptes à la gestion des affaires; elles y -_excellent_ pour si peu qu'elles s'y appliquent, ou qu'elles y aient été -exercées. (_Id._ p. 35 et 36.) - -«Assez longtemps l'homme a été la personnification de la guerre, de -l'esclavage, de la conquête; c'est au tour de la femme d'être la -personnification de la paix, de la liberté, de la civilisation. - -«Dans ce régime nouveau (_celui de la maternité_) chacun des deux a sa -part; à l'homme le travail, le génie de l'entreprise; à la femme -l'épargne et l'esprit de prévoyance. - -«L'homme spécule, la femme administre; - -«L'homme acquiert, la femme conserve; - -«L'homme apporte, la femme transmet; - -«La dot demeure l'attribut du père, l'héritage devient le privilége de la -mère; - -«Chacun des deux exerce ainsi la fonction qui lui est _naturelle_, et -conformément à l'essence des choses.» (_Id._ p. 53 et 54.) - -Plusieurs femmes se sont demandé si M. de Girardin reconnaît le droit -politique aux femmes. Il n'en dit rien dans son ouvrage: _La liberté dans -le mariage_, ni dans sa _Politique universelle_. Mais quand un homme -écrit que: - -«La femme, s'appartenant et ne relevant que de sa raison, a les mêmes -droits que l'homme à la liberté et à l'égalité; - -«Que le suffrage universel doit être _individuel_ et _direct_; - -«Que tout porteur d'une assurance générale a droit d'y prendre part;» - -Il est clair qu'on peut en induire, sans de grands efforts de logique, -que la femme _libre_ et _égale_ à l'homme, - -La femme comprise dans l'universalité, - -La femme ayant, comme l'homme, sa police d'assurance, a le droit, comme -l'homme, d'être électeur, éligible et de voter _individuellement et -directement_. - -Or, comme M. de Girardin n'est pas de ceux qui reculent devant les -conséquences de leurs principes, nous sommes portée à croire qu'il admet -pour la femme l'exercice du droit politique. - -On me racontait qu'en 1848, un de ces tristes personnages qui n'ont ni -assez d'intelligence pour être conséquents, ni assez de justice pour -comprendre les opprimés, pérorait devant M. de Girardin, contre les -prétentions qu'avaient certaines femmes d'entrer dans la vie politique. -Pourquoi pas? aurait demandé M. de Girardin. Croyez-vous que Mme de -Girardin déposerait dans l'urne électorale un vote moins intelligent que -celui de son valet de chambre? - -Si cette anecdote est vraie, l'opinion du publiciste sur le droit -politique de la femme n'est pas douteuse. - -_La liberté dans le Mariage_ a soulevé, parmi les collets montés, une -tempête d'indignation plus ou moins vraie; pendant quelque temps il a -fallu du courage pour se déclarer hautement champion (féminin) de -l'auteur. - -Abolir le Mariage! s'écriaient les unes en se voilant la face d'un air -pudibond. - -Faire de l'Amour une spéculation! s'écriaient d'autres qui, apparemment, -avaient conservé leur sainte innocence et leur sainte ignorance -baptismales. - -Voyons, Mesdames, leur disait-on, trêve à la délicatesse et à la -sentimentalité de convention. Que les hommes se laissent prendre à notre -masque, rien de plus simple; mais entre femmes, à quoi bon jouer la -comédie? - -M. de Girardin ne supprime pas réellement le Mariage; il le transforme -sous quelques rapports, et le laisse intact sous le point de vue -religieux. Donc, si son système prévalait, vous pourriez vous marier -devant les ministres de vos cultes respectifs, absolument comme la chose -avait lieu il y a quelque soixante-dix ans, et vous ne seriez pas plus -scrupuleuses que vos grand'mères qui se croyaient alors suffisamment -mariées. - -D'autre part, en supprimant le Mariage civil, l'auteur n'interdit pas -telles ou telles stipulations particulières: donc, pour peu que vous ayez -la religion du Code, il vous serait loisible de stipuler dans votre -contrat notarié: - -1º Que vous serez soumises à vos maris; - -2º Que vous leur laisserez administrer votre fortune, même contrairement -à vos intérêts et à ceux de vos enfants; - -3º Que, sans leur autorisation, vous ne pourrez ni plaider, ni rien -entreprendre, ni rien vendre, ni rien recevoir, ni rien donner; - -4º Que vous renoncez, tant qu'ils vivront, à toute autorité sur vos -enfants; qu'ils pourront, s'ils le veulent, vous les enlever; vous -reléguer loin d'eux, les faire élever par qui bon leur semblera, même -par leur maîtresse; enfin les marier contrairement à votre volonté; - -5º Que vous leur reconnaissez le droit de porter ailleurs leur amour, -leurs soins, leur fortune et la vôtre, pourvu que la chose ne se passe -pas sous votre toit; - -6º Qu'enfin vous leur reconnaissez le droit si, délaissées, vous vous -attachez à un autre, de vous traîner devant un tribunal, de vous -déshonorer, de vous faire emprisonner avec les voleuses et les -prostituées; que même, en pareille occurrence, vous les déclarez -excusables de vous tuer. - -Oui, Mesdames, vous pourriez stipuler tout cela, car M. de Girardin ne -conteste à personne le droit de manquer de dignité et d'être imbécile; de -quoi donc alors vous plaignez-vous? - -Vous reprochez à M. de Girardin de faire de l'amour une spéculation! -Voudriez-vous bien me dire ce que sont aujourd'hui la plupart des -mariages où l'on a l'impudeur de spéculer même sur la mort! où l'on -demande combien une jeune fille a de dot, d'_espérances_ et _quel âge ont -les parents_! - -Répondez, femmes: - -Est-il vrai que l'immense majorité des filles séduites sont mises, par la -honte et la pauvreté, hors d'état d'élever leurs enfants? - -Que, ce que vous nommez une première faute, pousse la plupart d'entre -elles à faire trafic de leurs charmes? - -Que l'immense majorité des hommes oublient, après la passion satisfaite, -et la femme qu'ils ont égarée, et l'innocente créature qui leur doit la -vie? - -Est-il vrai que le hideux et cruel égoïsme des hommes et la confiance -insensée des femmes donnent, chaque année, un nombre effrayant d'enfants -dits illégitimes, dont une grande partie peupleront les prisons, les -bagnes, les maisons de tolérance? - -Est-il vrai, enfin, que ce même égoïsme et cette même confiance sont -cause que des milliers d'existences humaines sont criminellement -étouffées? - -Et si toutes ces hontes, toutes ces douleurs, tous ces crimes sont vrais; - -S'il y a tant de filles séduites, désolées; - -S'il y a tant d'enfants abandonnés; - -S'il y a tant d'infanticides; - -Si la loi ne protége pas la femme trompée, rendue mère; - -Si cette loi n'oblige le séducteur à aucune réparation; - -Si l'opinion publique laisse à la victime toute la honte; - -Pourquoi reprochez-vous à un homme de rappeler à la jeune fille que de -l'amour peut sortir la maternité? - -De lui dire que, d'avance, elle doit pourvoir à l'avenir de l'enfant qui -peut naître, afin de ne point le jeter à la charité publique, et de ne -pas risquer elle-même de descendre dans ces sentines immondes qui sont la -honte et la dégradation de notre sexe? - -Vous reprochez donc à un homme de prendre notre parti contre les passions -égoïstes et brutales de son sexe, et contre l'impunité que leur accordent -les lois? - -Vous lui reprochez donc de prendre en main le parti de la morale et de la -santé, contre la dégradation de l'âme et du corps? - -Une jeune fille, dites-vous, stipuler la vente de sa personne! Quelle -différence essentielle trouvez-vous entre cette sorte de contrat, et ceux -qui se font aujourd'hui devant notaire à l'occasion des mariages? - -Est-ce que la plupart d'entre vous, mesdames, n'avez pas _acheté_ vos -maris par tant de dot, tant de rentes, tant d'_espérances_? Et si -Messieurs vos maris n'ont pas trouvé honteux de se _vendre_, et si vous -mêmes ne les en estimez pas moins, pourriez-vous bien me dire d'après -quel principe vous jugeriez honteux qu'une jeune fille en fit autant pour -élever ses enfants et vivre sans se prostituer? - -Pour moi, je ne le vois pas du tout. - -Mesdames, vous êtes de grandes enfants: les hommes feignent d'avoir du -dédain pour la femme qui songe à son intérêt dans l'amour... parce qu'ils -veulent, si c'est possible, garder leur argent, voilà tout. - -Est-ce à dire que j'admette toutes les idées de M. de Girardin? Non. - -J'admets avec lui que la femme ne peut être libre et l'égale de l'homme, -en tant qu'épouse, que par la transformation du mariage. - -Que, dans l'état d'insécurité où elle se trouve quant au salaire et à la -maternité hors du mariage, la femme _fait bien_ de prendre des mesures -pour que l'homme ne se décharge pas sur elle des obligations de la -paternité. - -J'admettrais volontiers que l'enfant ne portât que le nom de sa mère, si -les hommes n'y répugnaient pas tant. - -L'enfant, appartenant à tous deux, devrait porter les deux noms, et -choisir à sa majorité celui des deux qu'il préfère; ou bien les filles -devraient porter le nom de la mère et les fils celui du père lors de la -majorité. - -J'admets volontiers l'égalité des enfants devant la mère et la loi; car -la bâtardise est un non-sens devant la nature et une iniquité sociale. - -Mais ce que je n'admets pas, c'est l'idéal que M. de Girardin s'est formé -des fonctions respectives de chaque sexe; - -C'est l'exclusion de la femme des carrières actives; - -C'est l'universalisation du douaire; - -C'est enfin l'éducation familiale. - -Dire que l'homme représente le travail, le génie de l'entreprise, qu'il -spécule, acquiert, apporte; que la femme représente l'épargne, l'esprit -de prévoyance, qu'elle administre, conserve, transmet, c'est établir une -série qui ne me paraît rien moins que conforme à la nature des choses, -puisqu'il est notoire qu'un grand nombre de femmes font ce que M. de -Girardin attribue à l'autre sexe, et _vice versa_. - -Les fonctions, pour être convenablement remplies, doivent être le -résultat des aptitudes: or, la nature, excepté en ce qui touche la -reproduction de l'espèce, ne paraît pas les avoir sériées selon les -sexes. Depuis l'origine des sociétés, nous avons tenté de le faire; mais -l'histoire est là pour nous révéler, qu'en agissant ainsi, nous ne sommes -parvenus qu'à tyranniser les minorités vigoureuses qui donnent un démenti -à de telles prétentions. Or, M. de Girardin, admettant _à priori_ une -série fausse, est conduit, sans s'en apercevoir, à préparer des chaînes -pour toutes les femmes que la nature n'a pas faites en vue de l'ordre de -convention qu'il voudrait voir se réaliser. - -Exclure la femme des carrières actives pour la confiner dans les soins de -l'intérieur, c'est tenter une chose impossible, fermer la voie au -progrès, replacer la femme sous le joug de l'homme. C'est tenter une -chose impossible, parce qu'il y a des industries qui ne peuvent être -exercées que par les femmes; parce que beaucoup de femmes qui ne se -marieraient pas ou seraient sans fortune, veuves et sans ressources, ne -pourraient rester honorables qu'en se livrant à une activité qui -cependant leur serait interdite. Ne voir la femme que dans le ménage est -un point de vue restreint qui retarde l'avènement de sa liberté. - -C'est fermer la voie au progrès, parce qu'il y a des fonctions sociales -qui ne seront bien remplies que quand les femmes y participeront, et des -questions sociales qui ne seront résolues que quand la femme sera placée -près de l'homme pour les élaborer. C'est replacer la femme sous le joug -de l'homme, parce qu'il est dans la nature humaine de prétendre dominer -et maîtriser celui auquel on fournit le pain de chaque jour. - -Vouloir faire passer le douaire à l'état d'institution, c'est prétendre -restaurer l'un des plus tristes aspects du passé, au moment où l'humanité -est en marche vers l'avenir; celui qui nous montre la femme achetée par -l'homme. L'universalisation du douaire serait donc un attentat à la -liberté et à la dignité morale de la femme. Enfin, prétendre que chaque -mère doit elle-même faire l'éducation de ses enfants, nous paraît offrir -autant d'impossibilité que de danger social. - -Si toute femme bien constituée est apte à mettre au monde des enfants et -à les nourrir de son lait, bien peu sont capables de développer leur -intelligence et leur cœur, parce que l'éducation est une fonction -spéciale qui requiert une aptitude particulière dont ne peuvent être -douées toutes les mères. - -Ensuite l'éducation de famille perpétue la divergence des opinions, des -sentiments, entretient les préjugés, favorise le développement de la -vanité, de l'égoïsme, et tend, par ce fait, à paralyser le sentiment le -plus noble, le plus civilisateur: celui de la solidarité universelle. -Assurément, à l'heure qu'il est, plusieurs motifs peuvent justifier -l'éducation de famille, mais, pour le bien de l'humanité, il est à -désirer que les parents qui sont en communion sur les idées nouvelles -réunissent leurs enfants pour les former à la vie sociale, au lieu de les -élever chacun à part. - -Je soumets cette ébauche de critique à M. de Girardin dans l'intérêt du -principe qu'il a toujours défendu: _La dignité individuelle et la liberté -humaine_. - - - - -M. MICHELET. - - -Plusieurs femmes ont vivement critiqué le livre de l'_Amour_ de M. -Michelet. Parmi ces critiques, toutes très bonnes, une surtout, celle de -Mme Angélique Arnaud, insérée dans la _Gazette de Nice_, nous a paru -particulièrement remarquable par l'élévation des principes, la haute -raison, la finesse d'esprit, la délicatesse, le charme et le fini de la -forme. _C'est une perle de critique._ - -Pourquoi ce mécontentement des femmes intelligentes contre un aussi -honnête homme que M. Michelet? - -C'est parce que, pour lui, la femme est une malade perpétuelle qu'on doit -enfermer dans un gynécée, en compagnie d'une Jeanneton quelconque, ne -trouvant pas au-dessous d'elle la société des poules et des dindons. - -Or, nous, femmes de l'Occident, nous avons l'audace de prétendre que nous -ne sommes point malades, et que nous avons une sainte horreur du harem et -du gynécée. - -La femme, _selon M. Michelet_, est un être de nature opposée à celle de -l'homme; une créature faible, _toujours blessée, très barométrique_, en -conséquence mauvais ouvrier. - -Elle est incapable d'abstraire, de généraliser, de comprendre les œuvres -de conscience; elle n'aime pas à s'occuper d'affaires, et elle est -dépourvue, en partie, du sens juridique. Mais, en revanche, elle se -révèle toute douceur, tout amour, tout charme, tout dévouement. - -_Créée pour l'homme_, elle est l'autel de son cœur, son -rafraîchissement, sa consolation. Auprès d'elle, il se retrempe, -s'encourage, puise la force nécessaire à l'accomplissement de sa haute -mission de travailleur, de créateur, d'organisateur. - -Il doit l'aimer, la soigner, la nourrir; être tout à la fois son père, -son amant, son instituteur, son prêtre, son médecin, sa garde-malade et -sa femme de chambre. - -Lorsqu'à dix-huit ans, vierge de raison, de cœur et de corps, elle est -donnée à ce mari qui doit en avoir vingt-huit, ni plus ni moins, il la -confine à la campagne, dans un charmant réduit, loin du monde, loin de -ses parents, de ses amis, avec la rustaude dont nous parlions tout à -l'heure; la Georgette de l'École des femmes, par exemple, car Dorine -serait dangereuse. - -Pourquoi cette séquestration en plein XIXe siècle? demandez-vous. - -Parce que le mari ne peut rien sur sa femme quand elle voit le monde, et -peut tout sur elle dans la solitude. Or, il faut qu'il puisse tout, -puisque c'est à lui de former son cœur, de lui donner des idées, -d'ébaucher en elle l'incarnation de lui-même. La femme, sachez-le, -lectrices, est destinée à refléter de plus en plus son mari, jusqu'à ce -que la différence dernière, celle que maintient la séparation des sexes, -soit enfin effacée par la mort qui produira l'unité dans l'amour. - -Au bout d'une dizaine d'années de ménage, il est permis à la femme de -franchir la clôture du gynécée, et d'entrer dans le monde, qui s'appelle -_le grand combat de la vie_. Elle y rencontrera plus d'un danger; mais -elle les évitera tous, si elle tient la promesse qu'elle a jurée de se -_confesser à son mari_..... On voit que M. Michelet respecte les droits -de l'âme. Le mari qui, à cette époque, s'est spécialisé, a nécessairement -baissé: de là danger pour la femme d'en aimer un autre; de s'éprendre par -exemple de son jeune neveu: dans le livre, elle ne succombe pas, parce -qu'elle se confesse au mari; mais il peut arriver qu'elle ait succombé, -qu'elle se repente et sollicite une correction de son seigneur et maître. -Celui-ci doit refuser d'abord, mais, si elle insiste, plutôt que de la -désespérer, M. Michelet, qui pour rien au monde ne voudrait désespérer -une femme, conseille au mari d'administrer à sa femme le _châtiment que -les mères font subir à leurs marmots_. - -Point de séparation entre l'homme et la femme; quand celle-ci s'est -donnée, elle ne s'appartient plus... Elle est de plus en plus -l'incarnation de l'homme qui l'a épousée; la fécondation la transforme en -lui, tellement que les enfants de l'amant ou du second mari ressemblent -au premier imprégnateur. L'homme ayant dix années de plus que la femme -meurt le premier: l'épouse doit garder le veuvage: son rôle alors jusqu'à -la mort est de féconder en elle et autour d'elle les idées qu'a laissées -son mari; de rester le centre de ses amitiés; de lui créer des disciples -posthumes, et de se faire tellement sienne qu'elle le rejoigne dans la -mort. - -Quant au mari survivant, ce qui peut arriver, l'auteur ne nous dit pas -s'il doit se remarier. Il est probable que non, puisque l'amour n'existe -qu'à deux..... à moins que M. Michelet, qui réprouve la polygamie pour ce -monde-ci, ne l'admette comme chose morale dans la vie ultra-terrestre. - -Vous le voyez, lecteurs, dans le livre de M. Michelet, la femme est créée -pour l'homme; sans lui, elle ne serait rien; c'est lui qui prononce le -_fiat lux_ dans son intelligence; c'est lui qui la fait à son image comme -Dieu a fait l'homme à la sienne. - -En acceptant la légende biblique, nous pouvions, nous femmes, en appeler -d'Adam à Dieu; car ce n'était pas Adam mais Dieu qui avait créé Ève; en -admettant la Genèse selon M. Michelet, point de prétexte, point d'excuse -à la désobéissance: il faut que la femme se subordonne à l'homme, qu'elle -s'y soumette, car elle lui appartient comme l'œuvre à l'ouvrier, comme -le vase au potier. - -Le livre de M. Michelet et les deux études de M. Proudhon sur la femme ne -sont que deux formes d'une même pensée. La seule différence qui existe -entre ces messieurs, c'est que le premier est doux comme miel et le -second amer comme absinthe. - -Et cependant j'aime mieux le brutal que le poète, parce que les injures -et les coups révoltent et font crier: liberté! liberté! tandis que les -compliments endorment et font supporter lâchement les chaînes. - -Il y aurait quelque cruauté à maltraiter M. Michelet qui se pique d'amour -et de poésie, et qui, en conséquence, a l'épiderme sensible; nous ne le -battrons donc que sur les épaules de M. Proudhon qu'on peut bombarder à -boulet rouge, nous contentant de relever, dans le livre de M. Michelet, -ce qui n'est pas dans celui de M. Proudhon. - -Les deux principales colonnes du livre de l'_Amour_ sont: - -1º Que la femme est un être blessé, faible, barométrique, constamment -malade. - -2º Que la femme appartient à l'homme qui l'a fécondée et s'incarne en -elle; proposition prouvée par la ressemblance des enfants de la femme -avec le mari, quel que soit le père des enfants. - -M. Michelet et ses admirateurs et disciples ne contesteront pas que la -seule bonne méthode pour s'assurer de la vérité d'un principe ou de la -légitimité d'une généralisation, _c'est la vérification par les faits_; -ils ne contesteront pas davantage que généraliser des exceptions, créer -des lois imaginaires et prendre ces prétendues lois pour base -d'argumentation, n'appartient qu'aux aberrations du moyen âge, -profondément dédaignées des esprits sérieux et d'une raison sévère. -Appliquons sans ménagement ces données aux deux principales affirmations -de M. Michelet. - -Il est de principe en Biologie qu'_aucun état physiologique n'est un état -morbide_; conséquemment, la crise mensuelle particulière à la femme n'est -point une maladie, mais un phénomène normal dont le dérangement amène des -perturbations dans la santé générale. La femme n'est donc pas une malade, -parce que son sexe est soumis à une loi particulière. Peut-on dire que la -femme soit une blessée, parce qu'elle a mensuellement une solution de -continuité dont la cicatrisation est de quelques lignes? Pas davantage. -Ce serait une dérision que de nommer blessé perpétuel un homme auquel il -prendrait fantaisie de s'égratigner chaque mois le bout du doigt. - -M. Michelet est trop instruit pour que je lui apprenne que l'hémorragie -normale ne provient point de cette blessure de l'ovaire, dont il fait si -grand bruit, mais d'une congestion de l'organe gestateur. - -La femme est-elle malade à l'occasion de la loi particulière à son sexe? - -_Très exceptionnellement oui_: mais dans les classes oisives, où des -écarts de régime, une éducation physique inintelligente et mille causes -que je n'ai pas à signaler ici, rendent les femmes valétudinaires. - -_Généralement_, non. Toutes nos vigoureuses paysannes, toutes nos -robustes femmes des ports et des buanderies qui ont les pieds dans l'eau -en tout temps, toutes nos travailleuses, nos commerçantes, nos -professeurs, nos domestiques qui vaquent allègrement à leurs affaires et -à leurs plaisirs, n'éprouvent aucun malaise ou n'en éprouvent que fort -peu. - -Ainsi donc M. Michelet, non seulement s'est trompé en érigeant une loi -physiologique en état morbide, mais encore il a péché contre la méthode -rationnelle, en généralisant quelques exceptions, et en partant de cette -généralisation démentie par l'immense majorité des faits, pour construire -un système d'asservissement. - -Si c'est de la faculté d'abstraire et de généraliser, comme il l'emploie, -que M. Michelet dépouille la femme, nous n'avons qu'à féliciter cette -dernière. - -Non seulement la femme est malade, dit M. Michelet, par suite d'une loi -biologique, mais elle est toujours malade; elle a des affections -utérines, des dartres, les affections héréditaires peuvent prendre chez -elle plusieurs formes effrayantes, etc. - -Nous demandons à M. Michelet s'il considère son sexe comme toujours -malade, parce qu'il est rongé par le cancer, défiguré par des dartres; -parce que les affections héréditaires le torturent autant que nous et -qu'il est bien plus décimé, affaibli que le nôtre, par les honteuses -maladies fruits de ses excès. - -A quoi donc pense M. Michelet de parler des maladies des femmes, en -présence de celles des hommes tout aussi nombreuses? - -La femme ne doit ni divorcer ni se remarier parce que l'homme l'a faite -sienne. Ce qui le prouve, c'est que les enfants de l'amant ou du second -mari ressemblent à l'époux premier. - -S'il en est ainsi, monsieur, il n'y a pas d'enfants qui ressemblent à -leur mère. - -Il n'y a pas d'enfants qui ressemblent à l'un des ascendants ou des -collatéraux de l'un des époux. - -_Tout enfant_ ressemble au premier qu'a connu sa mère. - -Pourriez-vous alors nous expliquer pourquoi, si souvent, il ne lui -ressemble pas? - -Pourquoi il ressemble à un aïeul, à un oncle, à une tante, à un frère, à -une sœur de l'un des conjoints? - -Pourquoi dans certaines villes du sud de la France, les habitants ont -conservé le type grec, attribué aux femmes, au lieu de prendre celui des -pères barbares? - -Pourquoi les négresses qui conçoivent d'un blanc, mettent au jour un -mulâtre, le plus souvent porteur de grosses lèvres, d'un nez épaté et de -cheveux laineux? - -Pourquoi beaucoup d'enfants ressemblent à certains portraits qui ont -frappé la mère? - -Pourquoi enfin des physiologistes, impressionnés par des faits nombreux, -ont cru pouvoir prononcer que la _femme est conservatrice du type_? - -En présence de ces faits indéniables, que devient votre prétendue loi, je -vous le demande à vous-même? - -Elle rentre dans le domaine des chimères. - -Il y a des gens qui pensent que chez la femme est une force plastique qui -lui fait pétrir son fruit sur le modèle que l'amour, la haine ou la peur -ont peint dans son cerveau; que l'enfant ne serait ainsi qu'une sorte de -photographie d'une image cérébrale de la mère. - -A l'aide de cette théorie, l'on pourrait expliquer la ressemblance de -l'enfant avec le père, avec le premier mari, avec des parents ou amis -vivants ou aimés et morts, avec des portraits, des statues et même des -animaux; mais par elle, il serait impossible d'expliquer comment une -femme peut reproduire dans son enfant les traits d'un ascendant de son -mari ou d'elle, ascendant qu'elle n'a jamais vu, même en portrait; ni -comment, malgré le désir qu'elle en a, l'enfant ne ressemble pas à l'un -de ceux qu'elle aime, etc. - -Tenons-nous dans une sage réserve: les lois de la génération et de la -ressemblance ne sont pas connues. Si l'on parvient à les découvrir, ce ne -sera que par de longues et patientes observations, à l'aide d'une sage -critique et d'un honorable parti pris d'impartialité. L'on ne crée pas -les lois, on les découvre: l'ignorance est plus saine à l'esprit que -l'erreur: généraliser _quelques_ faits, sans tenir compte de milliers de -faits plus nombreux qui les contredisent, ce n'est pas faire de la -science, mais de la métaphysique poétique, et cette métaphysique, quelque -gracieusement drapée qu'elle soit, est l'ennemie de la raison, de la -science et de la vérité. - -M. Michelet me pardonnera cette petite leçon de méthode. Je ne me serais -pas permis de la lui donner, si les hommes à sa suite et à celle de M. -Proudhon, ne répétaient comme des perroquets bien appris: que la femme -est dépouillée des hautes facultés intellectuelles, qu'elle est impropre -à la science, qu'elle ne comprend rien à la méthode, et autres -billevesées de cette force. - -De semblables allégations mettent les femmes, _sous le rapport de la -politesse et de la modestie_, dans une position tout exceptionnelle: -elles ne doivent aucun égard à ceux qui les nient; leur plus importante -affaire, à l'heure qu'il est, est de prouver aux hommes qu'ils se -trompent et qu'on les trompe: qu'une femme est très capable d'apprendre -aux premiers d'entre eux comment on trouve une loi, comment on en -constate la réalité, comment et à quelle condition il est permis de se -croire et de se dire rationnel et rationaliste. - -Avant de terminer, arrêtons-nous sur quelques passages du livre de -l'Amour. Je serais curieuse de savoir à quelle femme s'adresse M. -Michelet lorsqu'il dit: - -«Faites-moi grâce de votre grande discussion sur l'égalité des sexes. La -femme n'est pas seulement notre égale, mais en bien des points -supérieure. Tôt ou tard elle saura tout. Ici la question est de décider -si elle doit tout savoir à son premier âge d'amour?.... Oh! qu'elle y -perdrait!.... Jeunesse, fraîcheur et poésie, veut-elle, du premier coup, -laisser tout cela? Est-elle si pressée d'être vieille?» - -Pardon, monsieur; vous oubliez que vous avez décrété qu'il n'y a plus de -_vieille femme_; rien ne peut donc vieillir la femme. - -«Il y a savoir et savoir, dites-vous; même à tout âge la femme doit -savoir autrement que l'homme. C'est moins la science qu'il lui faut, que -la suprême fleur de science et son élixir vivant.» - -Qu'est-ce que c'est que cette _fleur_ et cet _élixir vivant_ de la -science, monsieur? Pouvez-vous, sans poésie, en termes précis et définis -m'expliquer ce que cela veut dire? - -Pouvez-vous me prouver à moi, femme, que je veux posséder la science -autrement que vous? - -Prenez garde! disciple de la liberté, vous n'avez pas le droit de penser -et de vouloir à ma place. J'ai comme vous une intelligence et un libre -arbitre que vous êtes tenu, d'après vos principes, de respecter -souverainement. Or, je vous interdis de parler pour aucune femme; je vous -l'interdis au nom de ce que vous appelez les _droits de l'âme_. - -Vous ne niez point, dites-vous, «qu'une jeune femme, à la rigueur, ne -puisse lire et connaître tout, traverser toutes les épreuves où passe -l'esprit des hommes, et rester pourtant vertueuse. Nous soutenons -seulement, ajoutez-vous, que cette âme fanée de lecture, tannée de -romans, qui vit habituellement de l'alcool des spectacles, de l'eau forte -des cours d'assises, sera, non pas corrompue peut-être, mais vulgarisée, -commune, triviale, comme la borne publique. Cette borne est une bonne -pierre, il suffirait de la casser pour voir qu'elle est blanche au -dedans. Cela n'empêche pas qu'au dehors elle ne soit fort tristement -sale, en tout point du même aspect que le ruisseau de la rue dont elle a -les éclaboussures. - -«Est-ce là, madame, l'idéal que vous réclamez pour celle qui doit rester -le temple de l'homme, l'autel de son cœur, où chaque jour il reprendra -la flamme de l'amour pur?» - -Trève d'images et de mouvements oratoires, M. Michelet; aucune de nous ne -réclame pour la femme une dégradation quelconque. Nous n'aurions besoin -de rien réclamer de ce que vous blâmez, puisque c'est parfaitement -autorisé et pratiqué. Je ne veux point vous accuser de mauvaise foi, -d'irréflexion et de trop de tolérance morale, et cependant écartons votre -manteau poétique, et traduisons votre pensée en prose: l'habit ne fera -plus oublier l'idée. - -Lorsqu'on réclame l'instruction pour le peuple, personne s'est-il jamais -avisé de croire qu'il était question de lui faire lire des romans, -d'agrandir les cours d'assises afin qu'il assistât aux débats et de -multiplier les théâtres? - -Non, n'est-ce pas: quels motifs vous autorisent alors à penser que ceux -et celles qui réclament pour la femme une instruction solide, voulussent -ce à quoi vous ne songez pas pour le peuple? - -D'autre part, est-ce que vous cultivez l'intelligence de l'homme par les -romans, les spectacles de cour d'assises et autres? Est-ce dans ces -choses que consiste son savoir? Non, n'est-ce pas. Qu'y a-t-il alors de -commun entre ce que vous blâmez et la science que nous voulons pour la -femme; et pourquoi nous attribuer de sottes idées pour vous donner le -plaisir de férailler contre des fantômes? - -Toutes vos grandes dames se nourrissent de romans, de spectacles, -d'émotions judiciaires, et elles ne sont ni vulgaires, ni triviales, ni -comparables à des bornes salies par la boue: ce que vous leur dites n'est -donc pas plus vrai que gracieux. - -Mais si vous leur faites de mauvais compliments qu'elles ne méritent pas, -en revanche vous les absolvez trop facilement. Écoutez bien, monsieur, -quels sont nos principes, afin de ne plus risquer de vous montrer injuste -à notre égard. - -La corruption, pour nous, n'est pas seulement le défaut de chasteté, la -recherche honteuse de la galanterie; mais tout mauvais sentiment -habituel, tout affaiblissement du sens moral; et nous condamnons -absolument tout ce qui peut diminuer le ressort de l'âme et la détourner -de la pratique de la justice, de la vertu, du respect de soi-même. - -En conséquence nous professons que les spectacles de cour d'assises -habituent le cœur à l'insensibilité, et doivent être évités aussi bien -que les exécutions. - -Nous professons que la scène moderne est généralement mauvaise, puisqu'on -y excite l'intérêt pour des adultères, des voleurs, des séducteurs, des -prostituées; que l'âme y est dans une atmosphère malsaine et -affaiblissante. - -Nous professons enfin que l'on doit être très tempérant dans la lecture -des romans, parce qu'en général quand ils ne corrompent pas les mœurs, -ils faussent le jugement et font perdre un temps précieux. - -Si nous aimons et estimons l'art, nous nous indignons du mauvais emploi -qu'on en fait, et nous estimons peu ceux qui s'en servent pour égarer le -cœur et pervertir le sens moral. - -Nous disons aux femmes: instruisez vous, soyez dignes et chastes; la vie -est chose sérieuse, employez la sérieusement. - -Vous voyez, monsieur, que le femme _borne sale_ n'est pas du tout l'idéal -que nous rêvons. - -Est-ce que vous, un homme de cœur, vous traiteriez de misérables et de -corrompues des femmes, parce qu'elles ne veulent plus être esclaves? - -Et vous aussi, penseriez vous que la liberté qui engendre dans l'homme la -personnalité et la vertu, produirait dans la femme la dégradation morale? - -Ah! laissez les calomnies à ceux qui n'ont pas de cœur; ce n'est pas -votre fait à vous, qui pouvez-vous tromper parce que vous êtes un grand -poète, mais qui ne pouvez vouloir le mal que parce que vous croirez que -c'est le bien. - -Les femmes qui demandent à être libres, grand poète fourvoyé, sont celles -qui sentent leur dignité, le rôle véritable de leur sexe dans l'humanité; -celles là veulent que les femmes qui les suivront dans la carrière du -travail ne soient plus obligées _de vivre de l'homme_, parce que vivre de -lui c'est au moins prostituer sa dignité, et presque toujours la personne -entière. Elles veulent que la femme soit l'égale de l'homme pour l'aimer -saintement, se dévouer sans calcul, ne plus ruser, tromper, et devienne -un utile auxiliaire au lieu d'une servante, d'un jouet. Elles connaissent -notre influence sur vous; esclaves, nous ne pouvons que vous abaisser; à -l'heure qu'il est nous vous rendons lâches, égoïstes, improbes; nous -vous lançons chaque matin comme des vautours sur la société pour fournir -à nos folles dépenses, ou pour doter nos enfants: nous, femmes de -l'émancipation, nous ne voulons plus que notre sexe joue cet odieux rôle -et soit, par son esclavage, un instrument de démoralisation et de -dissolution sociale: Est-ce vous..... Vous, M. Michelet, qui nous en -feriez un crime! - -Eh bien! je ne le crois pas; vous me le diriez vous-même, que je ne le -croirais pas. - -Vous plaçant à un point de vue déplorablement restreint, vous avez cru -voir toutes les femmes dans quelques valétudinaires; et votre bon cœur -s'est ému pour elles, et vous avez voulu les protéger. Si vous eussiez -regardé de haut et de loin, vous auriez vu toutes les travailleuses de la -pensée et des bras; vous auriez compris que l'inégalité est pour elles -une source de corruption et de souffrance. - -Alors de votre beau et chaleureux style, vous auriez écrit, non pas ce -livre de l'_Amour_ que repoussent toutes les femmes intelligentes et -réfléchies, mais un grand et beau livre pour revendiquer le droit de la -moitié du genre humain. - -Le malheur, l'irréparable malheur est, qu'au lieu de monter sur les -sommets pour regarder tout ce qui se meut sous le vaste horizon, vous -vous êtes enfermé dans une étroite vallée où n'apercevant que de pâles -violettes, vous en avez induit que toute fleur est violette pâle, tandis -que la nature a créé des milliers d'espèces bien autrement fortes et -vigoureuses, et qui ont, comme vous, droit à la terre, à l'air, à l'eau -et au soleil. - -Votre livre, quels que soient votre amour, votre bonté et vos bonnes -intentions pour la femme, serait un immense danger pour la cause de sa -liberté, conséquemment pour celle des grands principes de 89, si les -hommes étaient d'humeur à goûter votre morale: mais ils resteront ce -qu'ils sont; et la dignité de la femme, tenue en éveil par leur -brutalité, leur despotisme, leur abandon, leurs sales mœurs, n'ira pas -s'endormir sous l'ombrage verdoyant, frais, coquet et perfidement parfumé -de ce mancenillier qu'on appelle: le livre de l'_Amour_. - - * * * * * - -Depuis que nous avons écrit ce qui précède, M. Michelet a publié un -nouveau livre: _La Femme_, dans lequel à côté de bien belles pages -pleines de cœur et de poésie, s'en trouvent que nous ne voulons pas -qualifier pour ne pas contrister l'auteur. - -M. Michelet s'est évidemment amendé; nous le montrerons tout à l'heure: -les critiques de femmes ne lui ont pas été inutiles; mais pour s'en -venger un peu, il prétend que leur langage a été dicté par des directeurs -_philosophes et autres_. Nous connaissons personnellement quelques unes -de ces dames, et nous pouvons affirmer à M. Michelet qu'elles n'ont aucun -directeur d'aucune sorte: _au contraire_. - -Est-ce aussi par suite de rancune que l'auteur prétend que la femme aime -l'homme, non pour ce qu'il vaut, mais parce qu'il lui plaît, et qu'elle -fait Dieu à son image, «un Dieu de préférence et de caprice qui sauve -celui qui lui a plu?..... En théologie féminine, ajoute M. Michelet, Dieu -dirait: je t'aime, car tu es pécheur; car tu n'as pas de mérite; je n'ai -nulle raison de t'aimer, mais il m'est doux de faire grâce.» - -Très bien, M. Michelet: ainsi votre sexe aime la femme _pour ce quelle -vaut_; on n'entend jamais dire à un homme, épris de quelque indigne -créature: que voulez-vous, je l'aime! Votre amour est toujours sage, -raisonnablement donné; il n'y a que les femmes méritantes qui plaisent. -Je me demande alors pourquoi tant d'honnêtes femmes sont délaissées, -malheureuses, et tant de femmes impures, vicieuses, poursuivies, adorées, -en possession de l'art de charmer, de ruiner et de pervertir les hommes. - -Je ne sais si le Dieu de la théologie féminine serait un Dieu de -préférence et de caprice, sauvant sans raison celui qui lui plaît; mais -je sais bien que ce n'est pas nous qui avons inventé la grâce et la -prédestination, à moins que les pères des conciles et de l'Église, les -pères de la Réforme, au lieu d'appartenir au sexe _sans caprice_, qui -aime les gens pour ce qu'ils valent, n'aient appartenu à mon sexe -fantaisiste. L'histoire se serait-elle trompée? - -Est-ce que saint Paul, saint Augustin, Luther, Calvin, l'auteur de -l'_Augustinus_, les docteurs de Port-Royal etc., étaient des femmes? Je -soupçonne fort que le dogme de la grâce et celui de la prédestination -seraient restés inconnus de l'humanité, si les femmes eussent fait une -religion. - -M. Michelet déplore l'état de divorce qui s'établit entre les sexes: nous -le déplorons comme lui: mais nos plaintes n'y remédieront pas. Les hommes -fuient le mariage par des motifs qui ne leur font pas honneur: ils ont à -discrétion les filles pauvres que la misère met à leur merci; ils fuient -le mariage parce qu'ils ne veulent pas à leurs côtés une vraie femme, -c'est à dire une femme autonome; la liberté, ils la veulent pour eux; -pour leur femme, l'esclavage. - -De leur côté, les femmes tendent à l'affranchissement, et c'est un bien -pour elles, comme c'en est un pour les hommes: elles ne s'en laisseront -pas détourner; d'autre part, comme les hommes sont attirés par le luxe de -la toilette, qu'ils négligent les femmes simples, celles qui veulent -plaire et retenir les hommes, imitent les lorettes: à qui la faute! -Est-ce la nôtre qui désirons vous plaire et être aimées, ou la vôtre à -qui l'on ne peut plaire que par la toilette? Si vous nous aimiez _pour ce -que nous valons_, et non parce que nos robes et nos bijoux vous plaisent, -nous ne vous ruinerions pas. - -Signalons en quelques lignes les contradictions et différences qui se -trouvent entre le premier et le second ouvrage de M. Michelet. - -Dans tous les deux la femme est la flamme d'amour et la flamme du foyer, -une religion, une harmonie, une poésie, la gardienne du foyer domestique, -une ménagère dont les soins sont anoblis par l'amour: c'est à sa grâce -qu'est due la civilisation: elle doit être la grâce sinon la beauté. - -Dans les deux livres, le ménage doit être isolé: la femme ne doit avoir -aucune amitié particulière; mère, frères et sœurs l'empêchent de -s'absorber comme elle le doit dans son mari. On sait ce que nous pensons -de cette absorption; nous dirons seulement ici que si les amis et parents -de la femme doivent être éliminés, ceux de l'homme ne devraient pas -l'être moins: la mère et les amis du mari ont plus de puissance de nuire -à la femme, que ceux de cette dernière de nuire au mari: de tristes et -nombreux faits le prouvent. - -Dans le livre de l'Amour la femme est une réceptivité, incapable de -comprendre les œuvres de conscience; elle doit tout recevoir du mari au -point de vue intellectuel et moral. - -Dans le livre de la Femme, elle est la moitié du couple, a la même raison -que l'homme, est capable des plus hautes spéculations et s'entend -parfaitement à l'administration; c'est elle qui donne à l'enfant -l'éducation qui influera sur tout le reste de sa vie. «Tant que la femme, -dit l'auteur, n'est pas l'associée du travail et de _l'action_, nous -sommes serfs, nous ne pouvons rien,» elle peut même être en science -médicale l'égale de l'homme: elle est une école, elle est seule -éducatrice, etc. - -Très bien jusque là; et sans doute M. Michelet serait conséquent, s'il ne -s'était mis en tête un idéal masculin et un idéal féminin qui viennent -gâter tout: il s'est dit: l'homme est un créateur, la femme une harmonie -dont le but et la destination est l'amour, et, en conséquence, il nous -trace pour cette dernière un plan d'éducation différant de celui qui doit -développer l'homme: ce qui convient à la femme, ce sont les sciences -naturelles; l'histoire ne doit lui être enseignée que pour former en elle -une ferme foi morale et religieuse. Comme l'amour est sa vocation, à -chaque âge de la femme doit correspondre un objet d'amour: les fleurs, la -poupée, les enfants pauvres, puis l'amant, puis le mari et les enfants, -puis le soin des jeunes orphelines, des prisonnières, etc. - -Dans le livre de l'Amour, la femme seule semble tenue de se confesser au -mari. Dans le livre de la Femme, l'obligation est réciproque. - -La veuve du livre de l'Amour ne doit pas se remarier, celle du livre de -la Femme peut épouser un ami de son mari, ou mieux quelqu'un que lui -choisit le mourant; si elle est trop âgée, elle peut patronner un jeune -homme; mais elle ferait mieux de protéger des jeunes filles, de -réconcilier des ménages, de faciliter des mariages, de surveiller des -prisonnières, etc. - -Nous ne pousserons pas plus loin l'analyse: tout ce que nous pourrions -objecter à la doctrine de l'auteur, se trouvera dans l'article Proudhon -et la suite de l'ouvrage. - - - - -M. A. COMTE. - - -Qu'était-ce que M. Auguste Comte, mort en septembre 1857? - -Pour résoudre cette question, il faut préalablement partager l'homme en -deux, non pas comme l'entendait le sage roi Salomon au sujet de l'enfant -contesté par deux mères, mais par la pensée, en en faisant deux hommes -distincts: un philosophe et un révélateur. - -M. Comte qui a renié et insulté son maître Saint-Simon, n'est que le -vulgarisateur de ses travaux, récemment édités: voilà pour l'aspect -rationnel. - -Ce qu'il a en propre, c'est une organisation socio-religieuse qui ne peut -être l'œuvre d'un esprit sain. - -Ce qu'il a en propre, c'est un style lourd, sec, insulteur, orgueilleux -au point d'en être révoltant; chargé et surchargé d'adjectifs et -d'adverbes. - -Ce qu'il a en propre, c'est d'avoir noyé quelques idées dans des volumes -qui n'ont pas moins de 750 à 800 pages, petit caractère. Je ne vous -conseille pas de les lire, lecteurs, à moins que, en votre âme et -conscience, vous ne croyiez avoir mérité un grand nombre d'années de -purgatoire et que vous ne préfériez les faire sur la terre que..... je ne -sais s'il faut dire en haut ou en bas, puisque l'astronomie a bouleversé -toutes les situations du monde matériel et spirituel. - -Les disciples de M. Comte se divisent en deux écoles: celle des -Philosophes Positivistes et celle des Sacerdotes. - -Les premiers repoussent l'organisation religieuse de M. Comte, et ne sont -en réalité que les enfants de la Philosophie moderne, et de très -estimables adversaires de cette chose nébuleuse qu'on nomme la -Métaphysique. Nous ne pouvons donc les avoir en vue dans cet article: -ainsi, que M. Littré et ses honorables amis ne froncent point le sourcil -en nous lisant: nous n'avons maille à partir qu'avec le grand prêtre et -ses sacerdotes. - -La doctrine de M. Comte sur la femme tenant à l'ensemble de son système -social, disons d'abord un mot de ce système. - -_Il n'y a pas de Dieu; il n'y a pas d'âme_: ce que nous devons adorer, -c'est l'Humanité, représentée par les meilleurs de notre espèce..... - -Il y a trois éléments sociaux: la femme, le prêtre et l'homme. - -La femme est la providence morale, la gardienne des mœurs. - -Sans l'amour tout mystique, je veux bien le croire, que M. Comte eut pour -madame Clotilde de Vaux, il est probable que la femme n'eût pas été la -_Providence morale_; grâce à cet amour, elle n'est rien moins que cela. -On va voir qu'elle n'en est pas plus avancée. - -De nature supérieure à celle de l'homme (au dire de M. Comte), elle n'en -est pas moins soumise à lui, en conséquence d'un paradoxe philosophique -que nous n'avons point à réfuter dans cet ouvrage. - -La fonction de la femme est de _moraliser_ l'homme, tâche qu'elle ne peut -bien remplir que dans la vie privée; donc toutes les fonctions sociales -et sacerdotales lui sont interdites. - -Elle doit être _préservée du travail_, renoncer à la dot et à l'héritage; -l'homme est chargé de la nourrir; fille, elle est à la charge de son père -ou de ses frères; épouse, à celle de son mari; veuve, à celle de ses -fils. A défaut de ses soutiens naturels, l'État, _sur la demande du -sacerdoce_, subvient à ses besoins. - -Le mariage est institué pour le perfectionnement des époux, surtout pour -celui de l'homme: la reproduction de l'espèce en est si peu le but, qu'un -jour, le progrès des sciences en permet l'espoir, la femme pourra -reproduire _seule_ l'humanité, de manière à réaliser et à généraliser -l'hypothèse de la Vierge Mère. Alors on pourra réglementer la production -humaine en ne confiant qu'aux plus dignes femmes la tâche de concevoir et -de mettre au jour les enfants, surtout les membres du sacerdoce. - -Le divorce n'est pas permis et le veuvage est éternel pour les deux -sexes. - -Tel est, en résumé, la doctrine Comtiste en ce qui concerne la femme, le -mariage et la procréation. Comme le lecteur pourrait nous soupçonner -d'exagération malicieuse, prions le de lire attentivement les pages -suivantes, émanées de la plume de l'inventeur du système. - -Selon lui, les femmes n'ont jamais demandé leur émancipation; les hommes -qui la réclament pour elles, ne sont, dans le style plein d'aménité de M. -Comte, que des _utopistes corrompus_ des _rétrogrades_. «Tous les âges de -transition, dit-il, ont suscité comme le nôtre des aberrations -sophistiques sur la condition sociale des femmes. Mais la loi naturelle -qui assigne au sexe effectif une existence essentiellement domestique, -n'a jamais été gravement altérée..... Les femmes étaient alors (dans -l'antiquité) trop abaissées pour repousser dignement, même par leur -silence, les doctorales aberrations de leurs prétendus défenseurs..... -Mais chez les modernes, l'heureuse liberté des femmes occidentales, leur -permet de manifester des répugnances décisives, qui suffisent, à défaut -de ratification rationnelle, pour neutraliser ces divagations de -l'esprit, _inspirées par le déréglement du cœur_ (Politique positive, t. -Ier, p. 244 et 245). - -«Sans discuter de vaines utopies rétrogrades, il importe de sentir, pour -mieux apprécier l'ordre réel, que si les femmes obtenaient jamais cette -égalité temporelle que demandent, sans leur aveu, leurs prétendus -défenseurs, leurs garanties sociales en souffriraient autant que leur -caractère moral. Car elles se trouveraient ainsi assujéties, dans la -plupart des carrières, à une active concurrence journalière qu'elles ne -pourraient soutenir, en même temps que la rivalité pratique corromprait -les principales sources de l'affection mutuelle..... L'homme doit nourrir -la femme, telle est la loi naturelle de notre espèce (_Id._ p. 248). - -«Il faut concevoir la juste indépendance du sexe affectif comme fondée -sur deux conditions connexes, son affranchissement universel du travail -extérieur et sa libre renonciation à toute richesse..... - -«(Les femmes) prêtresses domestiques de l'humanité, nées pour modifier -par l'affection le règne nécessaire de la force, elles doivent fuir, -comme radicalement dégradante, toute participation au commandement -(Politique posit., tome IV, p. 69). - -«La dégradation morale m'a paru plus grande encore, quand la femme -s'enrichit par son propre travail. L'âpreté continue du gain lui fait -perdre alors jusqu'à cette bienveillance spontanée que conserve l'autre -type au milieu de ses dissipations. - -«Il ne peut exister de pires chefs industriels que les femmes (Caté. Pos. -p. 286).» - -Ainsi, mesdames, qui préférez le travail à la prostitution, qui passez -jours et nuits pour subvenir aux besoins de votre famille, il est bien -entendu que vous vous _dégradez_; une femme ne doit rien faire; respect -et gloire à la paresse. - -Vous, Victoria d'Angleterre, Isabelle d'Espagne, vous commandez, donc -vous vous _dégradez radicalement_. - -M. Comte prétend que la supériorité masculine est incontestable en tout -ce qui concerne le caractère proprement dit «source du commandement..... -que l'intelligence de l'homme est plus forte, plus étendue que celle de -la femme (Cat. Pos., p. 277). - -«Une saine appréciation de l'ordre universel fera comprendre au sexe -affectif combien la _soumission_ importe à la dignité (Id., p. 70). - -«Le sacerdoce fera sentir aux femmes le mérite de la _soumission_, en -développant cette _admirable_ maxime d'Aristote: _la principale force de -la femme consiste à surmonter la difficulté d'obéir_; leur éducation les -aura préparées à comprendre que toute domination, loin de les élever -réellement, les dégrade nécessairement, en altérant leur principale -valeur, pour attendre de la force l'ascendant qui n'est dû qu'à l'amour -(Cat. Pos., p. 287).» - -Voici quelques pages du système de Politique Positive, t. IV: elles sont -trop curieuses pour ne pas intéresser le lecteur. - -«Afin de mieux caractériser l'indépendance féminine, je crois devoir -introduire une hypothèse hardie, que le progrès humain réalisera -peut-être, quoique je ne doive examiner ni quand ni comment. - -«Si l'appareil masculin ne contribue à notre génération que d'après une -simple excitation, dérivée de sa destination organique, on conçoit la -possibilité de remplacer ce stimulant _par un ou plusieurs autres dont la -femme disposerait librement_. L'absence d'une telle faculté chez les -espèces voisines ne saurait suffire pour l'interdire à la race la plus -éminente et la plus modifiable..... - -«Si l'indépendance féminine peut jamais atteindre cette limite, d'après -l'ensemble du progrès moral, intellectuel et même matériel, la fonction -sociale du sexe affectif se trouvera notablement perfectionnée. Alors -cesserait toute fluctuation entre la brutale appréciation qui prévaut -encore, et la noble doctrine systématisée par le positivisme. La -production la plus essentielle (celle de notre espèce) deviendrait -indépendante des caprices d'un instinct perturbateur, dont la répression -normale constitue jusqu'ici le principal écueil de la discipline humaine. -Une telle attribution se trouverait naturellement transférée, avec une -responsabilité complète, à ses meilleurs organes, seuls capables de s'y -préserver d'un vicieux entraînement, afin d'y réaliser toutes les -améliorations qu'il comporte» (p. 68 et 69).» - -Ce qui veut dire en bon français, lectrices, que viendra peut-être le -temps où vous ferez des enfants sans le concours de ces messieurs; que -cette fonction sera confiée à celles d'entre vous qui en seront le plus -digne, et qu'elles seront rendues responsables de l'imperfection du -produit. - -«Dès lors, reprend l'auteur, l'utopie de la Vierge-Mère deviendra pour -les plus pures et les plus éminentes, une limite idéale, directement -propre à résumer le perfectionnement humain, ainsi poussé jusqu'à -systématiser la procréation en l'anoblissant..... Le succès devant -surtout dépendre du développement général des relations entre l'âme et le -corps, sa recherche permanente (celle du problème de la virginité -féconde) instituera dignement l'étude systématique de l'harmonie vitale, -en lui procurant à la fois le but le plus noble et les meilleurs organes -(p. 241).» - -Traduisons: l'étude des relations du cerveau avec le corps nous conduira -à découvrir le moyen de procréer des enfants sans le concours de l'homme; -c'est le but le plus noble de cette étude; comme la faculté d'être -vierge-mère, doit être l'idéal que se proposeront d'atteindre les femmes -les plus pures et les plus éminentes. - -«Voilà, poursuit M. Comte, comment je suis conduit à représenter l'utopie -de la Vierge-Mère comme le résumé synthétique de la religion positive, -dont elle combine tous les aspects (p. 76).» - -Traduction: Procréer des enfants sans le concours de l'homme, _résume la -religion positive et en combine tous les aspects_. - -Cela peut être fort beau, mais _rationnel_ et _positif_..... qu'en pensez -vous, lecteurs? - -«La rationalité du problème, ajoute l'auteur, est fondée sur la -détermination du véritable office de l'appareil masculin, destiné surtout -à fournir au sang un fluide excitateur, capable de fortifier toutes les -opérations vitales, tant animales qu'organiques. Comparativement à ce -service général, la stimulation fécondante devient un cas particulier, de -plus en plus secondaire, à mesure que l'organisme s'élève. On conçoit -ainsi que chez la plus noble espèce, ce liquide cesse d'être -indispensable à l'éveil du germe, qui pourrait artificiellement résulter -de plusieurs autres sources, même matérielles, surtout d'une meilleure -réaction du système nerveux sur le système vasculaire (p. 276).» - -Tout cela serait possible, j'en conviens, _si_ le fluide dont vous -parlez, Grand-Prêtre, avait _surtout_ la fonction générale que vous lui -attribuez; - -_Si_ la reproduction de notre espèce par le concours des deux sexes, -n'était pas une _loi_; - -_Si_ l'on pouvait conserver une espèce en détruisant sa loi; - -_Si_ les faits ne contredisaient pas la possibilité de l'hypothèse. - -Or mettre un _si_ devant une loi naturelle et les phénomènes qui en sont -l'expression, n'est qu'une grosse absurdité: on explique les lois, on ne -les réforme pas sans modifier profondément l'être qu'elles régissent; on -ne les détruit pas sans détruire cet être: car l'être individuel est _la -loi en forme_. - -L'auteur s'arrête ainsi sur les conséquences de l'hypothèse absurde. - -«Dès lors on conçoit que la civilisation, non seulement dispose l'homme à -mieux apprécier la femme, mais augmente la participation de ce sexe à la -reproduction humaine qui doit, à la limite, _émaner uniquement de lui_. - -«Personnellement envisagée, une telle modification doit améliorer la -constitution cérébrale et corporelle des deux sexes, en y développant la -chasteté continue dont l'importance fut de plus en plus pressentie par -l'instinct universel, même pendant les déréglements (p. 277). - -«Domestiquement considérée, cette transformation rendrait la constitution -de la famille humaine plus conforme à l'esprit général de la sociocratie, -en complétant la juste émancipation de la femme, ainsi devenue -indépendante de l'homme, même physiquement. L'ascendant normal du sexe -affectif ne serait plus contestable envers des enfants _exclusivement -émanés de lui_. - -«Mais le principal résultat consisterait à perfectionner l'institution -fondamentale du mariage (Amélioration des époux sans motif sexuel) dont -la théorie positive deviendrait alors irrécusable. Ainsi purifié, le lien -conjugal éprouverait une amélioration aussi prononcée que quand la -Monogamie y remplaça la Polygamie; car on généraliserait l'utopie du -Moyen Age, où la Maternité se conciliait avec la Virginité. - -«Appréciée civiquement, cette institution permet seule de régler la plus -importante des productions, qui ne saurait devenir assez systématisable, -tant qu'elle s'accomplira dans le délire et sans responsabilité. - -«Réservée à ses meilleurs organes, cette fonction perfectionnerait la -race humaine en déterminant mieux la transmission des améliorations dues -à l'ensemble des influences extérieures tant sociales que -personnelles..... La procréation systématique devant demeurer plus ou -moins concentrée chez les meilleurs types, la comparaison des deux cas -susciterait, outre de précieuses lumières, une importante institution qui -procurerait à la Sociocratie le principal avantage de la Théocratie. Car -le développement du nouveau mode ferait bientôt surgir une caste sans -hérédité, mieux adaptée que la population vulgaire _au recrutement des -chefs spirituels et même temporels_, dont l'autorité reposerait alors sur -une origine vraiment _supérieure_ qui ne fuirait pas l'examen. - -«L'ensemble de ces indications suffit pour faire apprécier l'utopie de la -Vierge-Mère, destinée à procurer au Positivisme un résumé synthétique, -équivalant à celui que l'institution de l'Eucharistie fournit au -Catholicisme (p. 278 et 279).» - -Il est fort à craindre, hélas! que les disciples du grand homme, -quelqu'ardents chercheurs d'_harmonie vitale_ qu'ils puissent être, ne -trouvent jamais le _résumé synthétique_ du Positivisme, l'_équivalent_ de -l'Eucharistie: et ce sera grand dommage: commander des enfants comme on -commande des chaussures, et les laisser pour compte aux mères qui les -auraient mal réussis, eût été fort commode. - -Et que feront, je vous le demande, les futurs conducteurs de l'humanité, -s'ils n'obtiennent le respect et l'obéissance qu'à la condition de -prouver qu'ils sont _fils de vierges_? - -Mais ne plaisantons pas avec un aussi grave personnage que le -Grand-Prêtre de l'Humanité; disons seulement en passant, que jamais on ne -vit athée se montrer plus profondément chrétien que lui par le mépris de -l'œuvre de chair. Écoutons-le à la page 286 de l'ouvrage précité. - -«Inutile à la conservation individuelle, l'instinct sexuel ne concourt -que d'une manière _accessoire et même équivoque_ à la propagation de -l'espèce. Les philosophes vraiement dégagés de toute superstition, -doivent de plus en plus le regarder comme tendant surtout à troubler la -destination principale du fluide vivifiant. Mais sans attendre que -l'utopie féminine se trouve réalisée, on peut déterminer, _sinon -l'atrophie, du moins l'inertie de cette superfétation cérébrale_, avec -plus de facilité que ne l'indiquent les efforts insuffisants du -théologisme. Outre que l'éducation positive fera partout sentir les vices -d'un tel instinct, et _suscitera l'espoir continu de sa désuétude_, -l'ensemble du régime final doit naturellement instituer à son égard, un -traitement révulsif plus efficace que les austérités catholiques. Car -l'essor universel de l'existence domestique et de la vie publique -développera tellement les affections sympathiques, que le sentiment, -l'intelligence et l'activité concourront toujours à flétrir et à réprimer -le plus perturbateur des penchants égoïstes.» - -Malgré tout cet _essor_ et toutes ces _flétrissures_, défiez-vous, -Grand-Prêtre! Croyez-moi, employez le camphre, beaucoup de camphre; -mettez-en partout comme certain amphitryon mettait de la muscade. - -C'est en prévision des excommunications lancées par vous contre ce _vil_ -instinct, cet instinct _inutile_, que la nature a prodigué du camphre. - -En somme vous voyez, lectrices, que si M. Comte nous croit moins fortes -que l'homme de corps, d'esprit, de caractère, en revanche il nous croit -meilleures que lui. - -Nous sommes la providence morale, des anges gardiens: il rêve pour nous -l'affranchissement par le renversement d'une loi naturelle. - -Mais en attendant il nous place sous le joug de l'homme en nous -dispensant du travail; - -Il rive nos fers, en nous engageant patelinement à nous dépouiller de -notre avoir; - -Il nous dit de la plus douce voix du monde: ne commandez jamais: cela -vous dégraderait; - -Votre grande force est d'obéir à celui que _votre destinée est de -diriger_. - -Vous ne serez rien dans le temple, rien dans l'État; - -Dans la famille vous êtes prêtresses domestiques, les auxiliaires du -sacerdoce. - -Trois sacrements sur neuf vous sont refusés: celui de la destination -parce que, pour vous, il se confond avec celui du mariage; celui de la -retraite, parce que vous n'avez pas de profession; enfin celui de -l'incorporation, parce qu'une femme ne peut, par elle-même, mériter une -apothéose personnelle et publique. - -Si vous avez été de dignes auxiliaires, vous serez enterrées près de ceux -que vous aurez influencés, comme leurs autres auxiliaires utiles: le -chien, le cheval, le bœuf et l'âne; et l'on fera mention de vous -lorsqu'on honorera le membre de l'humanité auquel vous aurez appartenu. - -Réfuterons-nous de telles doctrines? Non. Ce que nous aurions à en dire, -sera plus utilement placé dans l'article consacré à M. Proudhon qui a -largement puisé dans la doctrine de M. Comte. - -Quand aux sacerdotes qui continuent les enseignements de leur maître, -contentons-nous de les renvoyer à ce que je disais à M. Comte dans la -_Revue Philosophique_ de décembre 1855. - -Les femmes d'aujourd'hui sont, en général, intelligentes, parce qu'elles -reçoivent une éducation supérieure à celle que recevaient leurs mères. La -plupart d'entre elles se livrent à l'existence active soit dans les arts, -soit dans l'industrie; les hommes les y reconnaissent leurs émules, et -avouent même qu'elles leur sont supérieures dans l'administration. Aucun -homme, digne de ce nom, n'oserait contester que la femme ne soit son -égale, et que bientôt arrivera le jour de son émancipation civile. - -Les femmes, de leur côté, plus indépendantes, plus dignes, sans qu'elles -aient rien perdu de leur grâce et de leur douceur, ne comprennent plus -votre fameux axiome: _l'homme doit nourrir la femme_; elle comprendraient -encore moins votre _admirable_ maxime d'Aristote, bonne pour les esclaves -du Gynécée. Soyez bien convaincu que toute _vraie_ femme rira du -vêtement de nuages que vous prétendez lui donner, de l'encens dont vous -voulez l'asphyxier; car elle ne se soucie plus d'adoration, elle veut du -respect, de l'égalité; elle veut porter sans entraves son intelligence et -son activité dans les sphères propres à ses aptitudes; elle veut aider -l'homme, son frère, à défricher le champ de la théorie, le domaine de la -pratique; elle prétend que chaque être humain est juge de ses aptitudes; -elle ne reconnaît à aucun homme, à aucune doctrine le droit de fixer sa -place et de jalonner sa route. C'est par le travail de la guerre que le -patriciat s'est constitué, c'est par le travail pacifique que le servage -s'est émancipé, c'est aussi _par le travail_ que la femme prétend -conquérir ses droits civils. - -Voilà, monsieur, ce que sont, ce que veulent être beaucoup de femmes -aujourd'hui: voyez si ce n'est pas folie de vouloir ressusciter le -gynécée et l'atrium pour ces femmes imprégnées des idées du XVIIIe -siècle, travaillées par les idées de 89 et des réformateurs modernes. -Dire à de telles femmes qu'elles ne _seront rien_ ni dans l'État, ni dans -le mariage, ni dans la science, ni dans l'art, ni dans l'industrie, ni -même dans votre paradis subjectif, est quelque chose de tellement énorme -que je ne conçois pas, pour mon compte, que l'aberration puisse aller -aussi loin. - -Vous ne trouveriez plus une interlocutrice vous disant: «qu'une femme ne -peut presque jamais mériter une apothéose personnelle et publique... que -des vues qui supposent l'expérience la plus complète et la réflexion la -plus profonde sont _naturellement interdites_ au sexe dont les -contemplations ne sauraient guère dépasser _avec succès_ l'enceinte de -la vie privée... que la _dégradation morale de la femme est encore plus -grande quand elle s'enrichit par son propre travail_... qu'il n'y a pas -de pires chefs industriels que les femmes...» Et si quelque femme -arriérée avait l'imbécillité et l'impudeur de tenir un semblable langage, -les hommes de quelque valeur n'auraient pour elle que du dédain. - -Mais vous, monsieur, qui voulez annihiler la femme, de quel principe -tirez-vous une semblable conséquence? De ce qu'elle est, dites-vous, -puissance affective.... oui, mais à ce compte l'homme l'est aussi; et -est-ce que la femme, aussi bien que lui, n'est pas également intelligence -et activité? Est-ce sur une prédominance tout accidentelle que l'on peut -reléguer une moitié de l'espèce humaine par delà les nuages de la -sentimentalité? Et toute discipline sérieuse ne doit-elle pas tendre à -développer, non pas une face de l'être, mais la pondération, l'harmonie -de toutes ses faces. La désharmonie est la source du désordre, du laid. -La femme sentimentale seulement commet d'irréparables écarts, l'homme -rationnel seulement est une sorte de monstre, et celui chez lequel -prédomine l'activité n'est qu'une brute. Puisque vous croyez en Gall et -Spurzheim, vous savez que l'encéphale des deux sexes se ressemble, qu'il -est modifiable chez l'un comme chez l'autre, que toute l'éducation est -fondée sur cette modificabilité: comment ne vous est-il point venu à -l'esprit que si l'homme est en masse plus rationnel que la femme, c'est -parce qu'éducation, lois et mœurs développent chez lui les lobes -antérieurs du cerveau; tandis que chez la femme l'éducation, les lois, -les mœurs développent surtout les lobes postérieurs de cet organe; et -comment, ayant constaté ces faits, n'avez-vous pas été conduit à conclure -que, puisque les organes ne se développent qu'en conséquence des -excitants qui leur sont adressés, il est probable que l'homme et la -femme, soumis aux mêmes excitants cérébraux, se développeront de la même -manière avec les nuances propres à chaque individualité; et que si la -femme se développe harmoniquement sous ses trois aspects, il faut qu'elle -se manifeste socialement sous trois aspects. Songez-y, monsieur, votre -principe est trois fois faux, trois fois en contradiction avec la -science, avec la raison; en présence de la physiologie du cerveau toutes -les théories de classement tombent: les femmes sont les égales des hommes -devant le système nerveux: elles ne pouvaient leur être inférieures que -devant la suprématie musculaire attaquée par l'invention de la poudre et -que va réduire en poussière le triomphe de la mécanique. - -Que de choses j'aurais encore à vous dire, monsieur, si cette ébauche de -critique n'était déjà trop longue; mais, quelque mauvaise qu'elle soit, -comme elle n'a dans mon esprit que le sens d'une protestation de femme -contre vos doctrines, je crois pouvoir m'en tenir là. - - - - -M. PROUDHON. - - -La dixième et la onzième étude du dernier ouvrage de M. Proudhon: _La -Justice dans la Révolution et dans l'Église_, renferment toute la -doctrine de l'auteur sur la Femme, l'Amour et le Mariage. - -Avant d'en donner l'analyse et d'en ébaucher la critique, je dois mettre -mes lecteurs au courant du commencement de polémique qui _paraît_ avoir -donné lieu à la publication des étranges doctrines de notre grand -critique. Dans la _Revue Philosophique_ de décembre 1856, on publia de -moi l'article suivant, sous le titre de: _M. Proudhon et la question des -femmes_: - -Les femmes ont un faible pour les batailleurs, dit-on; c'est vrai, mais -il ne faut pas le leur reprocher: elles aiment jusqu'à l'apparence du -courage, qui est une belle et sainte chose. Je suis femme, M. Proudhon -est un grand batailleur de la pensée, donc je ne puis m'empêcher -d'éprouver pour lui estime et sympathie, sentiments auxquels il devra la -modération de l'attaque que je dirige contre ses opinions sur le rôle de -la femme dans l'humanité. - -Dans son premier mémoire sur la propriété, édition de 1841, note de la -page 265, on lit ce paradoxe dans le goût du Coran: - -«Entre la femme et l'homme il peut exister amour, passion, lien -d'habitude, et tout ce qu'on voudra, il n'y a pas _véritablement société. -L'homme et la femme ne vont pas de compagnie._ La différence de sexe -élève entre eux une séparation de _même nature que celle que la -différence des races met entre les animaux_. Aussi, loin d'applaudir à ce -qu'on appelle aujourd'hui émancipation de la femme, inclinerais-je bien -plutôt, s'il fallait en venir à cette extrémité, _à mettre la femme en -réclusion_.» - -Dans le troisième mémoire sur la propriété, même édition, page 80: - -«Cela signifie que la femme, _par nature et par destination_, n'est ni -_associée_, ni _citoyenne_, ni fonctionnaire public.» - -J'ouvre la _Création de l'ordre dans l'humanité_, édition de 1843, page -552, et je lis: - -«C'est en traitant de l'éducation qu'on aura à déterminer le rôle de la -femme dans la société. La femme, jusqu'à ce qu'elle soit épouse, est -_apprentie, tout au plus sous-maîtresse_, à l'atelier comme dans la -famille, elle _reste mineure et ne fait point partie de la cité_. La -femme n'est pas, comme on le dit vulgairement, _la moitié ni l'égale de -l'homme_, mais le _complément_ vivant et sympathique qui achève de faire -de lui une personne.» - -Dans les _Contradictions économiques_, édition de 1846, p. 254, on lit: - -«Pour moi, plus j'y pense et moins je puis me rendre compte, hors de la -famille et du ménage, de la destinée de la femme: _courtisane ou -ménagère_ (ménagère, dis-je, et non pas servante), je n'y vois pas de -milieu.» - -J'avais toujours ri de ces paradoxes; ils n'avaient à mes yeux pas plus -de valeur doctrinale que les mille autres boutades si familières au -célèbre critique. Il y a quelques semaines, un petit journal prétendit -que M. Proudhon avait, dans des entretiens particuliers, formulé tout un -système basé sur l'omnipotence masculine, et il publiait ce système dans -ses colonnes. De deux choses l'une, me dis-je: ou le journaliste ment, ou -bien il dit vrai; s'il ment, son but évident est de ruiner M. Proudhon -dans l'esprit des progressistes et de lui faire perdre sa légitime part -d'influence, il faut qu'il en soit averti; s'il dit vrai pour le passé, -il faut encore que M. Proudhon soit averti du fait, parce qu'il est -impossible, étant père de _plusieurs filles_, que le sentiment paternel -ne l'ai pas mis dans le chemin de la raison. Il faut que je le sache; et -j'écrivis à M. Proudhon, qui, dès le lendemain, me fit la réponse que je -vais transcrire textuellement: - - «Madame, - -«Je ne connais pas l'article publié par M. Charles Robin dans le -_Télégraphe_ d'hier, 7. Afin de m'édifier sur cette paraphrase, comme -vous qualifiez l'article de M. Robin, j'ai cherché dans mon premier -mémoire sur la propriété, page 265, édition Garnier frères (je n'en ai -pas d'autres), et je n'y ai pas trouvé de note. J'ai cherché dans mes -autres brochures à la page 265, et n'ai vu de note nulle part. Il m'est -donc impossible de répondre à votre première question. - -«Je ne sais trop ce que vous appelez _mes opinions_ sur la femme, le -mariage et la famille; car sur ce chapitre, pas plus que sur celui de la -propriété, je ne crois avoir donné le droit à personne de parler de mes -opinions. - -«J'ai fait de la critique économique et sociale; en faisant cette -critique (je prends le mot dans sa signification élevée), j'ai pu émettre -bien des jugements d'une vérité plus ou moins relative, je n'ai nulle -part, que je sache, formulé un dogmatisme, une théorie, un ensemble de -principes, en un mot un système. Tout ce que je puis vous dire, c'est -d'abord, en ce qui me concerne, que mes opinions se sont formées -progressivement et dans une direction constante; qu'à l'heure où je vous -écris, je n'ai pas dévié de cette direction; et que, sous cette réserve, -mes opinions actuelles sont parfaitement d'accord avec ce qu'elles -étaient il y a 17 ans, lorsque je publiai mon premier mémoire. - -«En second lieu, et par rapport à vous, Madame, qui en m'interrogeant ne -me laissez pas ignorer vos sentiments, je vous dirai, avec toute la -franchise que votre lettre exige, et que vous attendez d'un compatriote, -que je n'envisage pas la question du mariage, de la femme et de la -famille comme vous, ni comme aucun des écrivains novateurs dont les idées -sont venues à ma connaissance; que je n'admets pas, par exemple, que la -femme ait le droit, aujourd'hui, de séparer sa cause de celle de l'homme, -et de réclamer pour elle-même une justice spéciale, comme si son premier -ennemi et tyran son mari (ou père) et ses enfants, la justice la plus -rigoureuse puisse jamais faire d'elle l'ÉGALE de l'homme; que je n'admets -pas non plus que cette infériorité du sexe féminin constitue pour lui ni -servage, ni humiliation, ni amoindrissement dans la dignité, la liberté -et le bonheur: je soutiens que c'est le contraire qui est la vérité. - -«Je considère donc l'espèce de croisade que font en ce moment quelques -estimables dames de l'un et l'autre hémisphère, en faveur des -prérogatives de leur sexe, comme un symptôme de la rénovation générale -qui s'opère, mais comme un symptôme exagéré, _un affolement qui tient -précisément à l'infirmité du sexe, et à son incapacité de se connaître et -de se régir lui-même_. - -«J'ai lu, Madame, quelques-uns de vos articles. J'ai trouvé que votre -esprit, votre caractère, vos connaissances vous mettaient certainement -hors de pair avec une infinité de mâles qui n'ont de leur sexe que la -faculté prolétaire. A cet égard, s'il fallait décider de votre thèse par -des comparaisons de cette espèce, nul doute que vous n'obteniez gain de -cause. - -«Mais vous avez trop de bon sens pour ne pas comprendre qu'il ne s'agit -point ici de comparer individu à individu; c'est le sexe féminin tout -entier, dans sa collectivité, qu'il faut comparer au masculin, afin de -savoir si ces deux moitiés, complémentaires l'une de l'autre, de -l'androgyne humanitaire sont ou ne sont pas égales. - -«D'après ce principe, je ne crois pas que votre système, qui est, je -crois, celui de l'égalité ou de l'équivalence, puisse se soutenir, et je -le regarde comme une défaillance de notre époque. - -«Vous m'avez interpellé, Madame, avec une brusquerie toute -franc-comtoise. Je désire que vous preniez mes paroles en bonne part, et -parce que je ne suis sans doute pas d'accord de tout avec vous, que vous -ne voyiez pas en moi un ennemi de la femme, un détracteur de votre sexe, -digne de l'animadversion des jeunes filles, des épouses et des mères. Les -règles d'une discussion loyale vous obligent d'admettre au moins que vous -pouvez vous tromper, que je puis avoir raison, qu'alors c'est moi qui -suis véritablement le défenseur et l'ami de la femme; je ne vous demande -pas autre chose. - -«C'est une bien grande question que vous et vos compagnes vous avez -soulevée; et je trouve que jusqu'ici vous l'avez traitée tout à fait à la -légère. Mais la médiocrité de raison avec laquelle ce sujet a été traité -ne doit pas être considérée comme une fin de non-recevoir: j'estime au -contraire que c'est un motif pour que les tenants de l'égalité des deux -sexes fassent de plus grands efforts. A cet égard, je ne doute pas, -Madame, que vous ne vous signaliez de plus belle et j'attends avec -impatience le volume que vous m'annoncez; je vous promets de le lire avec -toute l'attention dont je suis capable.» - -Après la lecture de cette lettre, je transcrivis la note que n'avait pas -retrouvée M. Proudhon et je la lui envoyai avec l'article de M. Charles -Robin. Comme il ne m'a pas répondu, son silence m'autorise à croire le -journaliste. - -Ah! vous persistez à soutenir que la femme est inférieure, mineure! vous -croyez que les femmes s'inclineront pieusement devant l'arrêt tombé du -haut de votre autocratie! Non pas, Monsieur, non pas; il n'en sera pas, -il ne peut en être ainsi. A nous deux donc, monsieur Proudhon! Mais -d'abord débarrassons le débat de ma personnalité. - -Vous me considérez comme une exception en me disant que s'il fallait -décider de ma thèse par des comparaisons entre une foule d'hommes et moi, -nul doute que la décision ne fût en faveur de mes opinions. Écoutez bien -ma réponse: - -«_Toute loi vraie est absolue._ L'ignorance ou l'ineptie des -grammairiens, moralistes, jurisconsultes et autres philosophes, a seule -imaginé le proverbe: Point de règle sans exception. _La manie d'imposer -des règles à la nature au lieu d'étudier les siennes, a confirmé plus -tard cet aphorisme de l'ignorance._» Qui a dit cela? Vous, dans la -_Création de l'ordre dans l'humanité_, page 2. Pourquoi votre lettre -est-elle en contradiction avec cette doctrine? - -Avez-vous changé d'opinion? Alors, je vous prie de me dire si les hommes -de valeur ne sont pas tout aussi exceptionnels dans leur sexe que les -femmes de mérite dans le leur. Vous avez dit: «Quelles que soient les -différences existant entre les hommes, ils sont égaux parce qu'ils sont -des êtres humains.» _Il faut, sous peine d'inconséquence_, que vous -ajoutiez: Quelles que soient les différences existant entre les sexes, -ils sont égaux parce qu'ils font partie de l'espèce humaine..... à moins -que vous ne prouviez que les femmes ne font pas partie de l'humanité. La -valeur individuelle n'étant pas la base du droit entre les hommes, ne -peut le devenir entre les sexes. Votre compliment est donc une -contradiction. - -J'ajoute enfin que je me sens liée d'une trop intime solidarité avec mon -sexe, pour être jamais contente de m'en voir abstraire par un procédé -illogique. Je suis femme, je m'en honore; je me réjouis que l'on fasse -quelque cas de moi, non pour moi-même, qu'on l'entende bien, mais parce -que cela contribue à modifier l'opinion des hommes à l'égard de mon sexe. -Une femme qui se trouve heureuse de s'entendre dire: _Vous êtes un -homme_, n'est à mes yeux qu'une sotte, une créature indigne avouant la -supériorité du sexe masculin; et les hommes qui croient lui faire un -compliment ne sont que d'impertinents vaniteux. Si j'acquiers quelque -mérite, j'honorerai les femmes, j'en révélerai les aptitudes, je ne -passerai pas plus dans l'autre sexe que M. Proudhon ne quitte le sien -parce qu'il s'élève par son intelligence au dessus de la tourbe des -hommes sots et ignorants; et si l'ignorance de la masse des hommes ne -préjuge rien contre leur droit, l'ignorance de la masse des femmes ne -préjuge rien non plus contre le leur. - -Ceci dit, passons. - -Vous affirmez que l'homme et la femme ne forment pas _véritablement -société_. - -Dites-nous alors ce que c'est que le mariage, ce que c'est qu'une -société. - -Vous affirmez que la différence de sexe met entre l'homme et la femme une -séparation de même nature _que celle que_ _la différence des races met -entre les animaux_. Alors prouvez: - -Que la race n'est pas essentiellement formée de deux sexes; - -Que l'homme et la femme peuvent se reproduire séparément; - -Que leur produit commun est un métis ou un mulet; - -Qu'il y a entre eux des caractères dissemblables en dehors de la -sexualité. - -Et si vous vous tirez à votre gloire de ce magnifique tour de force, vous -aurez encore à prouver: - -Que la différence de race correspond à une différence _de droit_; - -Que les noirs, les jaunes et les cuivrés appartenant à des races -inférieures à la race caucasienne, ne peuvent véritablement s'associer -avec elle; qu'elles sont mineures. - -Allons, monsieur, étudiez l'anthropologie, la physiologie, la -phrénologie, et servez-vous de votre dialectique sérielle pour nous -prouver tout cela. - -Vous inclinez à _mettre la femme en réclusion_, au lieu de l'émanciper? - -Prouvez aux hommes qu'ils en ont le droit; aux femmes, qu'elles doivent -se laisser mettre sous clef. Je déclare pour mon compte que je ne m'y -laisserais pas mettre. M. Proudhon sait de quoi il menace le prêtre qui -mettrait la main sur ses enfants? Eh bien! la majorité des femmes ne s'en -tiendrait pas à la menace envers ceux qui auraient la musulmane -inclination de M. Proudhon. - -Vous affirmez que, par _nature_ et par _destination_, la femme n'est ni -_associée_, ni _citoyenne_, ni fonctionnaire. Dites-nous d'abord _quelle -nature_ il faut avoir pour être tout cela. - -Révélez-nous la _nature_ de la femme, puisque vous prétendez la connaître -mieux qu'elle ne se connaît. - -Révélez-nous sa _destination_, qui apparemment n'est pas celle que nous -lui voyons ni qu'elle se croit. - -Vous affirmez que la femme, jusqu'à son mariage, n'est dans l'atelier -social qu'_apprentie_, tout au plus _sous-maîtresse_; qu'elle est -_mineure_ dans la famille et _ne fait point partie de la cité_. - -Prouvez alors qu'elle n'accomplit pas dans l'atelier social, dans la -famille, des œuvres _équivalentes_ ou égales à celles de l'homme. - -Prouvez qu'elle est moins utile que l'homme. - -Prouvez que les qualités qui donnent à l'homme le droit de citoyen -n'existent pas chez la femme. - -Je serai sévère avec vous, monsieur, sur ce chapitre. Subalterniser la -femme dans un ordre social où il faut qu'elle _travaille pour vivre_, -c'est _vouloir la prostitution_: car le dédain du producteur s'étend à la -valeur du produit; et quand une telle doctrine est contraire à la -science, au bon sens, au progrès, la soutenir est une _cruauté_, une -_monstruosité morale_. La femme qui ne peut vivre en travaillant ne peut -le faire qu'en se prostituant: égale à l'homme ou courtisane, voilà -l'alternative. Aveugle qui ne le voit pas. - -Vous ne voyez d'autre sort pour la femme que d'être courtisane ou -ménagère. Ouvrez donc les yeux et rêvez moins, monsieur, et dites-moi si -elles sont uniquement ménagères ou si elles sont courtisanes toutes ces -utiles et courageuses femmes qui vivent honorablement: - -Par les arts, la littérature, l'enseignement; - -Qui fondent des ateliers nombreux et prospères; - -Qui dirigent des maisons de commerce; - -Qui sont assez bonnes administratrices pour que beaucoup d'entre elles -dissimulent ou réparent les fautes résultant de l'incurie ou des -désordres de leurs maris. - -Prouvez-nous donc que tout cela est mal; - -Prouvez-nous que ce n'est pas le résultat du progrès humain; - -Prouvez-nous que le travail, cachet de l'espèce humaine, que le travail -que vous considérez comme le grand émancipateur, que le travail qui fait -les hommes égaux et libres, n'a pas la vertu de faire les femmes égales -et libres. Si vous nous prouvez cela, nous aurons à enregistrer une -contradiction de plus. - -Vous n'admettez pas que la femme ait le droit de réclamer pour elle une -justice spéciale, comme si l'homme était son premier ennemi et tyran. - -C'est vous, monsieur, qui faites une justice _spéciale_ pour la femme; -elle ne veut, elle, que le droit commun. - -Oui, monsieur, jusqu'ici l'homme en subalternisant la femme, a été son -tyran, son ennemi. Je suis de votre avis lorsqu'à la page 57 de votre -premier mémoire sur la propriété, vous dites que tant que le fort et le -faible ne sont pas _égaux_, ils sont _étrangers_, ils ne forment point -une alliance, _ils sont ennemis_. Oui, trois fois oui, monsieur, tant que -l'homme et la femme ne seront pas égaux, la femme est en droit de -considérer l'homme comme son _tyran_ et son _ennemi_. - -«La justice la plus rigoureuse ne peut faire de la femme l'ÉGALE de -l'homme!» Et c'est à une femme que vous placez dans votre opinion au -dessus d'une foule d'hommes, que vous affirmez une pareille chose! Quelle -contradiction! - -«C'est un _affolement_, que les femmes réclamant leur droit!» -_Affolement_ semblable à celui des esclaves se prétendant créés pour la -liberté; à celui des bourgeois de 89 prouvant que les hommes sont égaux -devant la loi. Savez-vous qui était, qui est affolé? Ce sont les maîtres, -les nobles, les blancs, les hommes qui ont nié, nient et nieront que les -esclaves, les bourgeois, les noirs, les femmes sont nés pour la liberté -et l'égalité. - -«Le sexe auquel j'appartiens est incapable de se _connaître_ et de _se -régir_,» dites-vous! - -Prouvez qu'il est dénué d'intelligence; - -Prouvez que les grandes impératrices et les grandes reines n'ont pas -gouverné aussi bien que les grands empereurs et les grands rois; - -Prouvez contre tous les faits patents que les femmes ne sont pas en -général bonnes observatrices et bonnes administratrices; - -Puis prouvez encore que tous les hommes se connaissent parfaitement, se -régissent admirablement, que le progrès marche comme sur des roulettes. - -«La femme n'est ni la _moitié_, ni l'_égale_ de l'homme, elle est _son -complément_, elle _achève de faire de lui une personne_; les deux sexes -forment l'_androgyne humain_!» Voyons, sérieusement, monsieur, qu'est-ce -que signifie ce cliquetis de mots vides? Ce sont des métaphores indignes -de figurer dans le langage scientifique, quand il s'agit de notre espèce -et des autres espèces zoologiques supérieures. La lionne, la louve, la -tigresse ne sont pas plus des moitiés ni des compléments de leurs mâles -que la femme ne l'est de l'homme. Où la nature a mis deux _extériorités_, -deux volontés, elle dit deux unités, deux entiers, non pas un, ni deux -_demies_; l'arithmétique de la nature ne peut être détruite par les -fantaisies de l'imagination. - -Est-ce sur les qualités _individuelles_ que se fonde l'égalité devant la -loi? M. Proudhon nous répond dans la _Création de l'ordre dans -l'humanité_, pages 209 et 210: - -«Ni la naissance, ni la figure, _ni les facultés_, ni la fortune, ni le -rang, ni la profession, ni le talent, ni rien de ce qui distingue les -individus n'établit entre eux une différence d'espèce: étant tous hommes, -et _la loi ne réglant que des rapports humains, elle est la même pour -tous_; en sorte que, pour établir des exceptions, il faudrait prouver que -les individus exceptés sont au _dessus_ ou au _dessous_ de l'espèce -humaine.» - -Prouvez-nous, Monsieur, que les femmes sont au _dessus_ ou au _dessous_ -de l'espèce humaine, qu'elles n'en font pas partie, ou bien, _sous peine -de contradiction_, subissez les conséquences de votre doctrine. - -Vous dites dans la _Révolution sociale_, page 57: - -«Ni la conscience, ni la raison, ni la liberté, ni le travail, forces -pures, _facultés premières et créatrices_, ne peuvent, sans périr être -mécanisées... C'est en elles-mêmes qu'est leur raison d'être; c'est dans -leurs œuvres qu'elles doivent trouver leur raison d'agir. En cela -consiste la personne humaine, personne sacrée, etc.» - -Prouvez, Monsieur, que les femmes n'ont ni conscience, ni raison, ni -liberté morale, qu'elles ne travaillent pas. S'il est démontré qu'elles -ont les _facultés premières et créatrices_, respectez leur personne -humaine, car elle est sacrée. - -Dans la _Création de l'ordre dans l'humanité_, page 412, vous dites: - -«Par la spécification, le travail satisfait au vœu de notre -personnalité, qui tend invinciblement à se différencier, à _se rendre -indépendante, à conquérir sa liberté_ et son caractère.» - -Prouvez donc que les femmes n'ont pas des travaux spécialisés, et si les -faits vous démentent, reconnaissez que, fatalement, elles vont à -l'_indépendance, à la liberté_. - -Contestez-vous qu'elles soient vos égales parce qu'en masse elles sont -moins intelligentes que les hommes? D'abord, je le conteste, mais je -n'aurais nul besoin de le contester; c'est vous-même qui allez résoudre -cette difficulté à la page 292 de la _Création de l'ordre dans -l'humanité_: - -«L'inégalité des capacités, quand elle n'a pas pour cause les vices de -constitution, les mutilations ou la misère, résulte de l'ignorance -générale, de l'insuffisance des méthodes, de la nullité ou de la fausseté -de l'éducation, de la divergence de l'intuition par défaut de série, d'où -naissent l'éparpillement et la confusion des idées. Or, tous ces faits -producteurs d'inégalité sont essentiellement anormaux, donc l'inégalité -des capacités est anormale.» - -A moins que vous ne prouviez que les femmes sont mutilées de nature, je -ne vois pas trop comment vous pouvez échapper à la conséquence de votre -syllogisme: non seulement l'infériorité féminine a les mêmes sources que -l'ignorance masculine, mais l'éducation publique leur est refusée, les -grandes écoles professionnelles fermées; celles qui, par leur -intelligence, égalent les plus intelligents d'entre vous ont eu vingt -fois plus de difficultés et de préjugés à vaincre. - -Voulez-vous subalterniser les femmes parce qu'en général elles ont moins -de force musculaire que vous; mais à ce compte les hommes faibles ne -devraient pas être les égaux des autres, et vous combattez cette -conséquence vous-même en disant à la page 57 de votre premier mémoire sur -la propriété: - -«La balance sociale est _l'égalisation du fort et du faible_.» - -Si je vous ai ménagé, M. Proudhon, c'est parce que vous êtes un homme -intelligent et progressif, et qu'il est impossible que vous restiez sous -l'influence des docteurs du moyen âge sur une question, tandis que vous -êtes en avant de la majorité de vos contemporains sur tant d'autres. Vous -renoncerez à soutenir une _série logique_ sans fondement, vous rappelant, -comme vous l'avez si bien dit à la page 201 de la _Création de l'ordre -dans l'humanité_: - -«Que la plupart des aberrations et chimères philosophiques sont venues de -ce qu'on attribue aux séries logiques une réalité qu'elles n'ont pas, et -que l'on s'est efforcé d'expliquer la nature de l'homme par des -abstractions.» - -Vous reconnaîtrez que toutes les espèces animales supérieures se -composent de deux sexes; - -Que dans aucune la femelle n'est l'inférieure du mâle, si ce n'est -quelquefois par la force, qui ne peut être la base du droit humain; - -Vous renoncerez à l'androgynie, qui n'est qu'un rêve. - -La femme, individu distinct, doué de conscience, d'intelligence, de -volonté, d'activité, comme l'homme, ne sera plus séparée de lui devant le -droit. - -Vous direz de toutes et de tous comme à la page 47 de votre premier -mémoire sur la propriété: «La liberté est un droit absolu, parce qu'elle -est à l'homme comme l'impénétrabilité est à la matière, une condition -_sine qua non_ d'existence. L'égalité est un _droit absolu_, parce que -sans l'égalité il n'y a pas de société.» - -Et vous monterez ainsi au second degré de la sociabilité, que vous -définissez vous-même: «la reconnaissance en autrui d'une personnalité -_égale_ à la nôtre.» - -J'en appelle donc de M. Proudhon grisé par le théologisme, à M. Proudhon -éclairé par les faits et la science, ému par les douleurs et les -désordres résultant de sa propre doctrine. - -J'espère que je ne rencontrerai pas sa massue d'Hercule levée contre la -sainte bannière de la vérité et du droit; contre la femme, cet être si -faible physiquement, si fort moralement, qui, sanglante, abreuvée de fiel -sous sa couronne de roses, achève de gravir la rude montagne où bientôt -le progrès lui donnera sa légitime place à côté de l'homme. Mais si mon -espoir était déçu, entendez-le bien, M. Proudhon, vous me trouveriez -ferme sur la brèche, et, quelle que soit votre force, je vous jure que -vous ne me renverseriez pas. Je défendrais courageusement le droit et la -dignité de vos filles contre le despotisme et l'égarement logique de leur -père, et la victoire me resterait, car, en définitive, elle est toujours -à la vérité. - -M. Proudhon répondit à cette mise en demeure par la lettre suivante, -imprimée dans la _Revue Philosophique_ de janvier 1857: - - «Paris, 20 décembre 1856. - - «_A madame Jenny d'Héricourt._ - -«Eh bien! Madame, que vous disais-je dans ma lettre du 8 octobre? - -«Je considère l'espèce de croisade que font, en ce moment, quelques -estimables dames de l'un et de l'autre hémisphère, en faveur de leur -sexe, comme un symptôme de la révolution générale qui s'opère, mais comme -un symptôme exagéré, un affolement qui tient précisément à l'infirmité du -sexe et à son incapacité de se connaître et de se régir lui-même. - -«Je commence par retirer le mot d'_affolement_, qui a pu vous blesser, -mais qui n'était pas, vous le savez, destiné à la publicité. - -«Ce point réglé, je vous dirai, Madame, avec tous les égards que je dois -à votre qualité de femme, que je ne m'attendais pas à vous voir confirmer -si tôt, par votre pétulante interpellation, mon jugement. - -«Je ne savais pas d'abord d'où venait le mécontentement féminin qui -pousse les plus braves, les plus distinguées d'entre vous, à un assaut -contre la suprématie paternelle et maritale. Je me disais, non sans -inquiétude: Qu'y a-t-il donc? qu'est-ce qui les trouble? que nous -reprochent-elles? A laquelle de nos facultés, de nos vertus, de nos -prérogatives, ou bien de nos défaillances, de nos lâchetés, de nos -misères, est-ce qu'elles en veulent? Est-ce le cri de leur nature -outragée, ou une aberration de leur entendement? - -«Votre attaque, jointe aux études que j'ai immédiatement commencées sur -la matière, est venue enfin me tirer de peine. - -«Non, Madame, vous ne connaissez rien à votre sexe; vous ne savez pas le -premier mot de la question que vous et vos honorables ligueuses agitez -avec tant de bruit et si peu de succès. Et si vous ne la comprenez point, -cette question; si, dans les huit pages de réponse que vous avez faites à -ma lettre, il y a quarante paralogismes, cela tient précisément, comme je -vous l'ai dit, à votre _infirmité sexuelle_. J'entends par ce mot, dont -l'exactitude n'est peut-être pas irréprochable, la qualité de votre -entendement, qui ne vous permet de saisir le rapport des choses, -qu'autant que nous, hommes, vous les faisons toucher du doigt. Il y a -chez vous, au cerveau comme dans le ventre, certain organe incapable par -lui-même de vaincre son inertie native, et que l'esprit mâle est seul -capable de faire fonctionner, ce à quoi il ne réussit même pas toujours. -Tel est, Madame, le résultat de mes observations directes et positives: -je le livre à votre sagacité obstétricale, et vous laisse à en calculer, -pour votre thèse, les conséquences incalculables. - -«J'engagerai volontiers avec vous, Madame, dans la _Revue Philosophique_, -une discussion à fond sur cette obscure matière. Mais, et ceci vous le -comprendrez comme moi, plus la question est vaste, plus elle touche à nos -intérêts sociaux et domestiques les plus sacrés, plus aussi elle exige -que nous y apportions de gravité et de prudence. - -«Voici donc ce qu'il me paraît indispensable de faire: - -«D'abord, vous nous avez promis un livre, et je l'attends. J'ai besoin de -cette pièce qui complétera mes documents et parachèvera ma démonstration. -Depuis que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et que j'ai eu celui de -vous répondre, j'ai fait, sur la femme, de très sérieuses et très -intéressantes études, que je ne demande qu'à rectifier si elles sont -erronées; comme aussi je désire y mettre le sceau, si, comme j'ai tout -lieu de le présumer, votre publication ne m'apporte qu'une confirmation -de plus. - -«J'ai constaté, sur faits et pièces, la vérité de toutes les assertions -que vous me sommez de rétracter, à savoir: - -«Que la différence de sexe élève entre l'homme et la femme une séparation -ANALOGUE--je n'ai pas dit égale--à celle que la différence des races et -des espèces met entre les animaux; - -«Qu'en raison de cette séparation ou différence, l'homme et la femme ne -sont point _associés_: je n'ai pas dit qu'ils ne pussent être autre -chose; - -«Que, par conséquent, la femme ne peut être dite _citoyenne_ qu'en tant -qu'elle est l'épouse du citoyen, comme on dit madame la présidente à -l'épouse du président: ce qui n'implique pas qu'il n'existe point pour -elle d'autre rôle. - -«En deux mots, je suis en mesure d'établir, par l'observation et le -raisonnement, les faits, que la femme, plus faible que l'homme quant à -_la force musculaire_, vous-même le reconnaissez, ne lui est pas moins -inférieure quant à LA PUISSANCE INDUSTRIELLE, ARTISTIQUE, PHILOSOPHIQUE -ET MORALE; en sorte que si la condition de la femme dans la société doit -être réglée, ainsi que vous le réclamez pour elle, par la même justice -que la condition de l'homme, c'est fini d'elle: elle est esclave. - -«A quoi j'ajoute aussitôt, que c'est précisément le système que je -repousse: le principe du droit pur, rigoureux, de ce droit terrible que -le Romain comparait à une épée dégainée, _jus strictum_, et qui régit -entre eux les individus d'un même sexe, n'étant pas le même que celui qui -gouverne les rapports entre individus de sexes différents. - -«Quel est ce principe, différent de la justice, et qui cependant -n'existerait pas sans la justice: que tous les hommes sentent au fond de -l'âme et dont vous autres femmes ne vous doutez seulement pas? Est ce -l'amour? pas davantage... Je vous le laisse à deviner. Et si votre -pénétration réussit à débrouiller ce mystère, je consens, Madame, à vous -signer un certificat de génie; _Et eris mihi magnus Apollo_. Mais alors -vous m'aurez donné gain de cause. - -«Voilà, Madame, en quelques lignes, à quelles conclusions je suis -parvenu, et que la lecture de votre livre ne modifiera sûrement pas. -Cependant, comme à toute force il est possible que vos observations -personnelles vous aient menée à des résultats diamétralement contraires, -la bonne foi du débat, le respect de nos lecteurs et de nous-mêmes -exigent qu'avant d'entamer la controverse, communication réciproque soit -faite entre nous de toutes les pièces recueillies. Vous pourrez prendre -connaissance des miennes. - -«Une autre condition, que je vous supplie, Madame, de prendre en bonne -part, et dont, sous aucun prétexte, je ne sairaos me d&partir, c'est que -vous choisirez un parrain. - -«Vous ne voulez pas, vous vous êtes à cet égard prononcée énergiquement, -que dans une discussion aussi sérieuse votre adversaire fasse le moindre -sacrifice à la galanterie; et vous avez raison. Mais moi, Madame, qui -suis si loin d'admettre vos prétentions, je ne puis ainsi me donner -quittance de ce que prescrit envers les dames la civilité virile et -honnête; et comme je me propose, d'ailleurs, de vous faire servir de -sujet d'expérience; comme, après avoir fait, pour l'instruction de mes -lecteurs, l'autopsie intellectuelle et morale de cinq ou six femmes du -plus grand mérite, je compte faire aussi la vôtre, vous concevez qu'il -m'est de toute impossibilité d'argumenter sur vous, de vous, avec vous, -sans m'exposer à chaque mot à violer toutes les bienséances. - -«Je comprends, Madame, qu'une pareille condition vous chagrine: c'est un -désavantage de votre position qu'il vous faut courageusement subir. Vous -êtes demandeur, et, comme femme, vous vous prétendez tyrannisée. -Paraissez donc devant le tribunal de l'incorruptible opinion avec cette -chaîne de tyrannie qui vous indigne, et qui, selon moi, n'existe que dans -le dérèglement de votre imagination. Vous n'en serez que plus -intéressante. Aussi bien vous vous moqueriez de moi, si, tandis que je -soutiens la prépotence de l'homme, je commençais, en disputant de pair à -compagnon avec vous, par vous accorder l'égalité de la femme! Vous n'avez -pas compté, j'imagine, que je tomberais dans cette inconséquence. - -«Les champions, du reste, ne vous manqueront pas. Et je n'attends pas -moins que ceci de votre courtoisie, madame: celui que vous me choisirez -pour antagoniste, qui devra signer et affirmer tous vos articles, assumer -la responsabilité de vos dits et contredits, sera digne de vous et de -moi; tel, enfin, que je n'aurai pas le droit de me plaindre que vous -m'avez jeté un homme de paille. - -«Ce qui m'a le plus surpris, depuis que cette hypothèse de l'égalité des -sexes, renouvelée des Grecs comme tant d'autres, s'est produite parmi -nous, a été de voir qu'elle comptait parmi ses partisans presque autant -d'hommes que de femmes. J'ai longtemps cherché la raison de cette -bizarrerie, que j'attribuais d'abord au zèle chevaleresque: je crois, -aujourd'hui, l'avoir trouvée. Elle n'est pas à l'avantage des chevaliers. -Je serais heureux, Madame, pour eux et pour vous, qu'il ressortît de cet -examen solennel que les nouveaux émancipateurs de la femme sont les -génies les plus hauts, les plus larges, les plus progressifs, sinon, les -plus mâles, du siècle. - -«Vous dites, Madame, que les femmes ont un faible pour les batailleurs. -C'est sans doute à cause de cela que vous m'avez fouaillé d'importance: -_Qui aime bien châtie bien._--J'avais trois ans et demi quand ma mère, -pour se débarrasser de moi, m'envoya chez la maîtresse d'école du -quartier, une excellente fille, qu'on appelait la Madelon. Un jour, pour -quelque sottise, la Madelon me menaça de me donner le fouet. A ce mot, -j'entrai en fureur, je lui arrachai son martinet et le lui jetai à la -figure. J'ai toujours été un sujet désobéissant. J'aimerais autant, -madame, ne pas vous voir prendre vis-à-vis de moi ces airs de -_fouette-coco_, qui ne vont plus à un homme sur le retour; mais je -laisse cela à votre discrétion. Frappez, redoublez, ne me ménagez pas; et -s'il m'arrivait de regimber contre la férule, croyez, Madame, que je n'en -suis pas moins votre affectionné serviteur et compatriote. - - «P. J. PROUDHON.» - - -A mon tour, reprenant la parole dans le numéro de février de la même -année, je répondis à M. Proudhon: - -Il m'est interdit, monsieur, de répondre à votre lettre sur le ton peu -convenable que vous avez cru pouvoir prendre envers moi: - -Par respect pour la gravité de mon sujet; - -Par respect pour nos lecteurs; - -Par respect pour moi-même. - -Vous vous trouvez mal à l'aise dans le cercle de Popilius qu'a tracé -autour de vous la main d'une femme; tout le monde le comprend, moi comme -les autres. Mal armé pour la défense, plus mal armé peut-être pour -l'attaque, vous voudriez bien échapper, et je le conçois de reste; votre -habileté de tacticien est en pure perte: vous ne sortirez du cercle fatal -que vaincu, soit par moi, soit par vous, si vous avouez votre faiblesse -sur le point en litige, en continuant de refuser une discussion sous des -prétextes dérisoires; soit enfin par l'opinion publique, qui vous -octroiera votre certificat d'inconséquence, le moins désirable de tous -pour un dialecticien. - -Ceci bien entendu, je dois vous dire que je suis personnellement -satisfaite que vous attaquiez, dans le _droit des femmes_, la cause de -la justice et du progrès. C'est pour cette cause un gage de succès: vous -avez toujours été fatal à tout ce que vous avez voulu soutenir. - -Il est vrai que votre attitude dans cette question fait de vous l'_allié -du dogmatisme moyen âge_; il est vrai que les _représentants officiels_ -de ce dogmatisme s'emparent, à l'heure qu'il est, de vos arguments et de -votre nom pour maintenir leur influence sur les femmes, et, par elles, -sur les hommes et sur les enfants, et cela pour restaurer le passé, -étouffer l'avenir. Est-ce votre intention? Je ne le crois pas. A mes -yeux, vous êtes un démolisseur, un destructeur, chez lequel l'instinct -emporte parfois l'intelligence et à qui il dérobe la vue nette des -conséquences de ses écrits: nature de lutte, il vous faut des -adversaires; et, faute d'ennemis, vous frappez cruellement sur ceux qui -combattent dans les mêmes rangs que vous. Dans tous vos écrits on sent -que la seconde éducation, celle que donnent le respect et l'amour de la -femme, vous a complétement manqué. - -Venons à votre lettre. - -Vous me reprochez d'avoir fait _quarante paralogismes_: il fallait au -moins en citer un. Cependant voyons. - -Vous dites: entre l'homme et la femme il y a une séparation de _même -nature que celle que la différence de race met entre les animaux_. - -La femme, par nature et par destination, n'est _ni associée_, _ni -citoyenne_, _ni fonctionnaire_. - -Elle n'est, jusqu'à son mariage, qu'_apprentie_ dans l'atelier social, -tout au plus _sous-maîtresse_; elle est _mineure_ dans la famille et ne -_fait point partie de la cité_. - -Vous ne concevez pas pour elle de destinée hors du ménage: elle ne peut -être que _ménagère_ ou _courtisane_. - -Elle est incapable de _se connaître_ et de _se régir_. - -Faire un paralogisme, c'est être à côté de la question; or, étais-je à -côté de la question en vous disant: - -Pour que tous ces paradoxes deviennent vérités, vous avez à prouver: - -Que l'homme et la femme ne sont pas de la même race; - -Qu'ils peuvent se reproduire séparément; - -Que leur produit commun est un métis ou un mulet; - -Que la différence de races correspond à la différence de droits. - -Vous avez à nous dire ce que c'est qu'une association, ce que c'est -qu'une nature citoyenne ou fonctionnaire. - -Vous avez à prouver que la femme est moins utile que l'homme dans la -société; - -Qu'à l'heure qu'il est, elle est nécessairement ménagère quand elle n'est -pas courtisane; - -Qu'elle est dénuée d'intelligence, qu'elle ne sait rien régir. - -Vous prétendez que la femme n'a pas le droit de _demander pour elle une -justice spéciale_. - -Quel paralogisme ai-je commis, en vous faisant remarquer que ce n'est pas -elle _mais vous_ qui la demandez, puisque vous posez en principe -l'inégalité des sexes devant le droit humain? - -Tout ce que vous dites relativement à la _prétendue_ infériorité de la -femme et les conséquences que vous en tirez s'appliquant aux races -humaines inférieures à la nôtre, il me serait bien facile de démontrer -que les conséquences de vos principes sont le _rétablissement de -l'esclavage_. Le plus parfait a le droit d'exploiter à son profit le -plus faible, au lieu d'être son éducateur... Admirable doctrine, -Monsieur, pleine d'intelligence du progrès, pleine de générosité! Je vous -en fais mon très sincère compliment. - -Vous dites que le travail _spécialisé_ est le grand émancipateur de -l'individualité humaine; que le travail, la conscience, la liberté, la -raison ne trouvent _qu'en eux_ leur raison d'être et d'agir; que ces -forces pures constituent la personne humaine _qui est sacrée_. - -Vous posez en principe que la loi est la même pour tous; en sorte que, -pour établir des exceptions, il faudrait prouver que les individus -exceptés sont _au dessus_ ou _au dessous_ de l'espèce humaine. - -Vous dites que la balance sociale est l'_égalisation du fort et du -faible_; que tous ont les mêmes droits, non par ce qui les différencie, -mais par _ce qui leur est commun, la qualité d'êtres humains_. - -Ai-je fait des paralogismes en vous disant: - -Alors vous ne pouvez, en raison de sa faiblesse et même d'une infériorité -supposée, exclure la femme de l'égalité de droit: vos principes vous -l'interdisent, à moins que vous ne prouviez: - -_Qu'elle est au dessus_ ou _au dessous de l'espèce humaine, qu'elle n'en -fait pas partie_; - -Qu'elle est _dépourvue de conscience, de justice, de raison; qu'elle ne -travaille pas, qu'elle n'exécute pas des travaux spécialisés_. - -Il est évident, Monsieur, que votre doctrine sur le droit général est en -contradiction avec votre doctrine sur le droit de la femme; il est -évident que vous êtes très inconséquent et que, quelque habile que vous -soyez, vous ne pouvez sortir de cet embarras. - -Dans ce que vous appelez une réponse, il y a quelques passages qui valent -la peine qu'on s'y arrête. - -Vous vous demandez _ce qui pousse les plus braves, les plus distinguées -d'entre nous à un assaut contre la suprématie paternelle et maritale_. - -Vous ne comprenez pas le mouvement, car vous auriez dit la _suprématie -masculine_. - -A mon tour je vous demande: - -Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, esclave romain, à prendre le -rôle de Spartacus? - -Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, serf féodal, à organiser une -Jacquerie? - -Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, esclave noir, à devenir un -Toussaint-Louverture? - -Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, serf russe, à prendre le rôle de -Poutgachef? - -Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, bourgeois de 89, à renverser les -priviléges de la noblesse et du clergé? - -Qu'est-ce qui pousse M. Proudhon... mais je ne veux pas faire -d'actualité. - -Qu'aurait répondu M. Proudhon à tous les possesseurs de _prérogatives_, -de _suprématie_, qui ne manquaient pas de s'adresser, eux aussi, cette -naïve demande: Ah ça! que nous veut donc ce vil esclave, cet indigne -serf, cet audacieux et stupide bourgeois? _A laquelle de nos facultés, -de nos vertus, de nos prérogatives en veut-il? Est-ce le cri de sa nature -outragée ou une aberration de son entendement?_ - -La réponse que se fera M. Proudhon est celle que lui feront toutes les -femmes _majeures_. - -Il y a dans le cerveau de la femme, dites-vous, _un organe que l'esprit -mâle est seul capable de faire fonctionner_. Rendez donc à la science le -service de le lui indiquer et de démontrer son mode de fonctionnement. -Quant à l'autre organe dont vous parlez, c'est sans doute _son inertie_ -qui l'a fait définir par quelques-uns: _parvum animal furibondum, octo -ligamentis alligatum_. Avant de choisir pour preuves de vos assertions -des faits anatomiques et physiologiques, consultez un médecin instruit: -voilà ce que vous conseille non seulement ma _sagacité obstétricale, mais -aussi ma sagacité médicale_. - -Vous m'offrez de me communiquer vos observations _directes_ et -_positives_. Quoi! Monsieur, en quelques semaines il vous a été possible -de fouiller dans les profondeurs de l'organisation saine et malade! de -parcourir tout le dédale des fonctions engagées dans la question! C'est -plus qu'une merveille: malgré toute ma bonne volonté, je ne puis y -croire, à moins que vous ne prouviez que vous êtes un _révélateur_ en -communication avec un Dieu quelconque. Voulez-vous que je vous dise toute -ma pensée? C'est que vous n'avez étudié les choses ni _directement_ ni -_indirectement_, et que c'est à moi qu'il appartient de vous dire _que -vous ne connaissez pas la femme; que vous ne savez pas le premier mot de -la question_. Vos cinq ou six autopsies, _purement_ intellectuelles et -morales, ne prouvent qu'une chose: votre inexpérience en physiologie. -Vous avez pris naïvement le scalpel de votre imagination pour celui de la -science. - -A propos d'autopsie, vous me dites que vous attendez l'ouvrage que j'ai -promis, pour faire la mienne. Il serait sans doute fort honorable pour -moi d'être étendue sur votre table de dissection, en aussi bonne -compagnie que celle que vous me promettez, mais l'instruction de mes -futurs lecteurs ne me permet pas de goûter cette satisfaction. Je ne -mettrai sous presse que quand votre propre ouvrage aura paru, car, moi -aussi, je me propose de faire votre autopsie: disséquez-moi donc -maintenant; je vous promets de mon côté que je m'en acquitterai -consciencieusement, proprement et délicatement. - -«La femme, dites-vous, plus faible que l'homme quant à la _force -musculaire_, ne lui est pas moins inférieure quant à la PUISSANCE -INDUSTRIELLE, ARTISTIQUE, PHILOSOPHIQUE ET MORALE; en sorte que, si la -condition de la femme dans la société doit être réglée, ainsi que je le -réclame pour elle, _par la même justice que la condition de l'homme_, -c'est fini d'elle: elle est esclave.» - -Homme terrible, vous serez donc toujours inconséquent, toujours en -contradiction avec vous-même et avec les faits! - -Quelle est la base du droit pour vous? _La simple qualité d'être humain_: -tout ce qui distingue les individus disparaît devant le droit. Eh bien! -lors même qu'il serait vrai que les femmes fussent inférieures aux -hommes, s'ensuivrait-il que leurs droits ne fussent pas les mêmes? -D'après vous, pas le moins du monde si elles font partie de l'espèce -humaine. Il n'y a pas deux justices, il n'y en a qu'une; il n'y pas deux -droits, il n'y en a qu'un, dans le sens absolu. La reconnaissance et le -respect de l'autonomie individuelle dans le plus infime des êtres -humains, aussi bien que dans l'homme et la femme de génie, telle est la -loi qui doit présider aux relations sociales; faut-il que ce soit une -femme qui vous le dise! - -Voyons maintenant ce que vaut votre série _homme et femme_. - -Quant à la reproduction de l'espèce, ils forment série; ceci est hors de -conteste. - -Quant au reste, forment-ils série? Non. - -_Si c'était une loi_ que la femme fût _musculairement_ plus faible que -l'homme, la plus forte des femmes serait plus faible que l'homme le moins -fort: or, les faits démontrent journellement le contraire. - -_Si c'était une loi_ que les femmes fussent inférieures aux hommes en -_puissance industrielle_, la plus puissante des femmes en industrie -serait inférieure à l'homme le moins fort: or les faits démontrent -journellement qu'il y a des femmes très bonnes industrielles, très bonnes -administratrices; des hommes très ineptes et inaptes dans ce mode -d'activité. - -_Si c'était une loi_ que les femmes fussent inférieures aux hommes en -_puissance artistique_, la meilleure artiste serait inférieure au moindre -des artistes mâles: or les faits nous démontrent journellement le -contraire; il y a plus de grandes tragédiennes que de grands tragédiens, -beaucoup d'hommes sont des mazettes en musique et en peinture, beaucoup -de femmes sont, au contraire, remarquables sous ces deux rapports, etc., -etc. - -Que résulte-t-il de tout cela? Que votre série est fausse, puisque les -faits la détruisent. Comment l'avez-vous formée? Voilà ce qu'il est -curieux d'étudier. Vous avez choisi quelques hommes remarquables; et, par -un procédé d'abstraction commode, vous avez vu en eux _tous_ les hommes, -même les crétins; vous avez ensuite pris quelques femmes, sans tenir -compte le moins du monde des différences de culture, d'instruction, de -milieu, et vous les avez comparées aux hommes éminents, avec le soin -d'oublier celles qui vous auraient gêné; puis, concluant du particulier -au général, créant deux _entités_, vous avez conclu. Singulière manière -de raisonner, en vérité. Vous êtes tombé dans la manie d'_imposer des -règles à la nature au lieu d'étudier les siennes_, et vous avez mérité -que je vous appliquasse vos propres paroles: «La plupart des aberrations -et chimères philosophiques sont venues de ce qu'on attribue aux séries -logiques _une réalité qu'elles n'ont pas; et l'on s'est efforcé -d'expliquer la nature de l'homme par des abstractions_.» - -Et encore si c'était au profit de vos doctrines sur les _bases du droit_, -cela pourrait se comprendre; mais c'est pour les renverser! - -Vous vous transformez en sphynx pour me proposer une énigme. Quel est le -droit, dites-vous, _qui n'est pas la justice, et qui cependant -n'existerait pas sans elle_, qui préside aux relations des deux sexes, le -_jus strictum_ ne régissant que les individus du même sexe? Si vous le -devinez, vous m'aurez donné gain de cause. - -Il n'est pas nécessaire d'être le _grand Apollon_ pour deviner que c'est -le _droit de grâce_, _de miséricorde_, envers un inférieur qui n'est pas -armé du droit strict. - -Si j'ai bien deviné, vous avez tout simplement fait une pétition de -principe en supposant _résolu précisément ce que je conteste_.--Je -soutiens qu'il n'y a qu'_un droit_, qu'_un seul droit préside aux -relations des individus et des sexes_, et que le droit de miséricorde est -du domaine du sentiment. - -Vous désirez qu'il soit prouvé que les nouveaux émancipateurs de la femme -sont les génies les plus hauts, les plus larges et les plus progressifs -du siècle. Réjouissez-vous, Monsieur, votre souhait est accompli: une -simple comparaison entre eux et leurs adversaires vous le prouvera. - -Les émancipateurs, prenant la femme au berceau de l'humanité, la voient -lentement marcher vers l'émancipation civile. Intelligents disciples du -progrès, ils veulent, en lui tendant une main fraternelle, l'aider à -remplir sa destinée. - -Les non-émancipateurs, niant la loi historique, méconnaissant le -mouvement progressif et parallèle du prolétariat, de la femme et de -l'industrie vers l'affranchissement, veulent repousser la femme bien au -delà du moyen âge, jusqu'à Romulus et aux patriarches bibliques. - -Les émancipateurs, croyant à l'autonomie individuelle, la respectant, et -reconnaissant que la femme en a une, veulent l'aider à la conquérir. -Jugeant du besoin qu'un être libre a de la liberté, par le besoin qu'ils -en ont eux-mêmes, ils sont conséquents. - -Les non-émancipateurs, aveuglés par l'orgueil, pervertis par un amour -aussi effréné qu'inintelligent de domination, ne veulent la liberté que -_pour eux_. Ces égoïstes, si ombrageux contre ce qui menace la leur, -veulent que la moitié de l'espèce humaine soit dans leurs fers. - -Les émancipateurs ont assez de cœur et d'idéal pour désirer une compagne -avec laquelle ils puissent faire échange de sentiments et de pensées; qui -puisse les améliorer sous quelques rapports, et être améliorée par eux -sous d'autres: ils aiment et respectent la femme. - -Les non-émancipateurs, sans idéal, sans amour, asservis à leurs sens, à -leur orgueil, méprisent la femme; ne veulent avoir en elle qu'une -_femelle_, une _servante_, _une machine à produire des petits_. Ce sont -des _mâles, ce ne sont pas encore des hommes_. - -Les émancipateurs veulent le perfectionnement de l'espèce humaine sous le -triple point de vue physique, intellectuel et moral: ils savent qu'on -n'améliore pas les races sans choisir et rendre les mères plus parfaites. - -Les non-émancipateurs ont bien autre chose en tête, ma foi, que -l'amélioration de l'espèce: que leurs enfants soient inintelligents, -méchants, laids, difformes; ils songent bien moins à cela qu'à être _les -maîtres_. Sont-ils assez physiologistes pour avoir seulement songé que -les facultés _dépendent de l'organisation_, que l'organisation est -modifiable, que les modifications se transmettent, que la femme a une -immense part dans cette transmission, une part peut-être plus grande que -l'homme? Qu'il est donc _essentiel_ de la mettre en état de remplir cette -grande fonction de la manière la plus utile à l'humanité. - -Les émancipateurs veulent que l'humanité marche en avant, qu'elle -n'oscille plus entre le passé et l'avenir; ils savent quelle est -l'influence des femmes d'abord sur les enfants, puis sur les hommes; ils -savent que la femme ne peut servir le progrès _que si elle y trouve son -compte_; qu'elle ne l'y trouvera que par la liberté; qu'elle ne l'aimera -que si son intelligence s'élève par l'étude, que si son cœur se purifie -des petits égoïsmes de famille par l'amour prédominant de la grande -famille humaine. Comme ils veulent sincèrement le but, ils veulent -sincèrement les moyens: tant que la moitié du genre humain travaillera -comme elle le fait à détruire l'édifice construit par _quelques membres_ -de l'autre moitié; tant qu'une moitié du genre humain, _celle qui -gouverne occultement l'autre_, aura la face tournée vers le passé, les -jalons qui indiquent l'avenir seront menacés d'être arrachés. Faites-vous -un crime aux émancipateurs de le comprendre, de vouloir conjurer le -péril, et faites-vous une vertu aux non-émancipateurs du sot orgueil qui -leur met une cataracte sur les yeux? - -Encore quelques mots et j'aurai fini. Vous aimeriez autant, me -dites-vous, que je ne prisse point avec vous des airs de _Fouette-Coco_. -Je le crois sans peine. Mais, avez-vous bien le droit de vous en -plaindre, vous qui vous êtes constitué le _Père-Fouetteur_ des -économistes et des socialistes? Je n'irai jamais envers vous jusqu'où -vous êtes allé envers eux. Il faut que vous preniez votre parti de ma -forme brusque, quelquefois dure. Je suis implacable à l'égard de ce qui -me paraît faux et injuste; et, fussiez-vous mon frère, je ne vous -combattrais par moins âprement: avant tout lien de cœur et de famille, -doivent passer l'amour de la justice et celui de l'humanité. - -Je dois maintenant à mes lecteurs et à vous, Monsieur, l'exposé de la -thèse que j'entreprends de soutenir: car le mot _Émancipation des femmes_ -a été et est encore bien diversement interprété. - -_Devant le droit_, l'homme et la femme _sont égaux_, soit qu'on admette -l'égalité de facultés, soit qu'on la repousse. - -Mais pour qu'une vérité soit utile, il faut qu'elle convienne au milieu -dans lequel on veut l'introduire. - -Le _droit absolu_ étant reconnu, reste la pratique. Dans la pratique, je -vois deux sortes de droits: la femme est mûre pour l'exercice de l'un -d'eux; mais je reconnais que la pratique du second serait dangereuse -actuellement par suite de l'éducation que la plupart d'entr'elles ont -reçue. Vous me comprenez sans qu'il soit nécessaire que je m'explique -plus clairement dans une Revue qui doit s'interdire les matières sociales -et politiques. - -Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération. - - -Les directeurs de la _Revue_ m'ayant prévenue que mon adversaire refusait -de continuer la polémique, je résumai ainsi son _Credo_ sur les droits et -la nature de la femme dans la _Revue_ de mars 1857: - - - _A MM. les directeurs de la_ Revue philosophique et religieuse. - - Messieurs, - - Vous me prévenez que M. Proudhon ne _veut_ pas répondre aux - questions que je lui ai posées; je n'ai ni les moyens ni la - volonté de l'y contraindre. Je ne rechercherai pas les motifs de - sa détermination; je n'ai pour le moment qu'à enregistrer son - _Credo_, qui peut se résumer ainsi: - - «Je crois qu'_entre l'homme et la femme il y a une séparation - de même nature que celle que la différence de race met entre - les animaux_; - - «Je crois que, _par nature et par destination, la femme n'est ni - associée, ni fonctionnaire, ni citoyenne_; - - «Je crois que, _dans l'atelier social, elle n'est, jusqu'à son - mariage, qu'apprentie, tout au plus sous-maîtresse_; - - «Je crois qu'_elle est mineure dans la famille, l'art, la - science, l'industrie, la philosophie, et qu'elle n'est_ RIEN - _dans la cité_; - - «Je crois qu'_elle ne peut être que ménagère ou courtisane_; - - «Je crois qu'_elle est incapable de se connaître et de se régir_; - - «Je crois fermement que la base _de l'égalité des droits_ est - dans _la simple qualité d'être humain_; or, la femme _ne pouvant - avoir des droits égaux à ceux de l'homme, j'affirme qu'elle - n'appartient pas à l'espèce humaine_.» - - M. Proudhon sent-il combien son _Credo_ est en opposition avec la - science, avec les faits, avec la loi du progrès, avec les - tendances de notre siècle, et _n'ose-t-il_ tenter de le justifier - par des preuves? - - Sent-il que ce _Credo_ le classe parmi les fauteurs du dogmatisme - du moyen âge, et _recule-t-il_ devant une telle responsabilité? - - S'il en était ainsi, je le louerais de son prudent silence, et - mon plus vif désir serait qu'il le gardât toujours sur la - question qui nous divise. Pour traiter un sujet il faut _l'aimer - et le comprendre_; je n'oserais dire que M. Proudhon _n'aime pas_ - la femme, mais ce que j'affirme, c'est qu'il _ne la comprend - pas_: il ne voit en elle que la _femelle de l'homme_; son - organisation particulière paraît le rendre impropre à l'examen - d'un tel sujet. M. Proudhon, dans l'ouvrage qu'il prépare, promet - de traiter la question du rôle et des droits de la femme; si sa - doctrine a pour base les affirmations paradoxales de son _Credo_, - j'espère qu'il prendra, cette fois, la peine de les appuyer au - moins sur des semblants de preuves que j'examinerai avec toute - l'attention dont je suis capable. M. Proudhon, _reculant_ devant - la discussion, ne peut échapper à ma critique. - - Agréez, Messieurs, etc. - - -Les deux Études de M. Proudhon ne sont que le développement de ce -_Credo_. - -J'ai promis de disséquer l'auteur, ainsi vais-je faire. - -Qu'on ne me reproche pas d'être impitoyable; M. Proudhon l'a mérité; - -Qu'on ne me reproche pas d'être une machine à raisonnement; avec un tel -adversaire, on ne doit être que cela. - -Qu'on ne me reproche pas d'être brutale; M. Proudhon s'est montré à -l'égard des femmes, même des plus illustres, d'une brutalité et d'une -injustice qui dépassent toutes les bornes. Si je suis brutale, je -m'efforcerai, moi, de ne pas être injuste. - -Pour la commodité des lecteurs et la plus facile compréhension de mon -exposition et de ma critique, je diviserai ce travail en plusieurs -paragraphes. - - -I - -Eh bien! Monsieur Proudhon, vous avez voulu la guerre avec les femmes!... -Guerre vous aurez. - -Vous avez écrit, non sans raison, que _les Comtois sont une race_ -_têtue_: or je suis votre compatriote; et comme la femme pousse -généralement plus loin que l'homme les qualités et les défauts, je vous -dis: _à têtu, têtue et demie_. - -J'ai levé le drapeau sous lequel s'abriteront un jour vos filles, si -elles sont dignes du nom qu'elles portent; je le tiendrai d'une main -ferme, et ne le laisserai jamais abattre; contre vos pareils, j'ai un -cœur et des griffes de lionne. - -Vous débutez par dire que vous ne vouliez point traiter de l'égalité des -sexes, mais qu'_une demi douzaine d'insurgées, aux doigts tachés d'encre, -vous ayant mis un défi d'oser tirer la question au clair, vous établirez -sur faits et pièces l_'INFÉRIORITÉ PHYSIQUE, INTELLECTUELLE ET MORALE DE -LA FEMME; que vous prouverez que _son émancipation est la même chose que -sa prostitution_; et prendrez en main sa défense contre les divagations -de _quelques impures que le péché a rendues folles_ (3e volume, p. 337). - -Moi seule, vous enfermant dans un cercle de contradictions, ai osé vous -défier de tirer la question au clair: je résume donc en moi les _quelques -impures que le péché a rendues folles_. - -De semblables outrages ne peuvent m'atteindre, Monsieur; l'estime, la -considération, l'amitié précieuse d'hommes et de femmes éminemment -recommandables, suffisent à réduire à néant d'indignes insinuations. -Aussi ne les relèverais-je pas, tant elles m'inspirent de dédain, si je -n'avais à vous dire que le temps est passé où l'on pouvait espérer -étouffer la voix d'une femme en attaquant sa pureté. - -Si, à l'homme qui réclame ses droits et veut en prouver la légitimité, -vous ne demandez pas s'il est probe, chaste, etc.; à la femme qui fait -la même revendication, vous n'avez pas à le demander davantage. - -J'aurais donc le malheur d'être ce qu'il y a de pire au monde sous le -rapport de la chasteté, que cela n'amoindrirait nullement la valeur de ma -revendication. - -Je répugne à toute justification; mais je dois à la sainte cause que je -défends, je dois à mes amis de vous dire que l'éducation morale que m'a -donnée ma sainte et regrettable mère, des études scientifiques et -philosophiques sérieuses, des occupations continuelles m'ont maintenue -dans ce qu'on appelle vulgairement la bonne voie, et ont affermi -l'horreur que j'éprouve pour toute tyrannie, _qu'elle s'appelle homme ou -tempérament_. - -Vous accusez votre biographe d'avoir commis une indignité en dirigeant -une insinuation contre une femme, parce que cette femme est la vôtre; -quelle indignité ne commettez-vous pas vous-même en en outrageant -plusieurs? - -Et si vous blâmez ceux qui calomnient les mœurs de M. Proudhon, parce -qu'il n'est pas de leur avis, de quel œil croyez-vous qu'on regarde vos -insinuations calomnieuses contre des femmes parce qu'elles ne pensent pas -comme vous? - -Vous prétendez que nous n'avons plus de mœurs, parce que nous manquons -de respect à la dignité d'autrui: qui donc plus que vous, Monsieur, a -donné ce détestable exemple? Vous qui vous dites champion des principes -de 89, quels hommes et quelles femmes attaquez-vous? - -Ceux et celles qui sont à différents degrés, à divers points de vue dans -le courant de ces principes. - -Votre colère n'a point de bornes contre G. Sand, notre grand prosateur, -l'auteur des bulletins de la république de 48. Vous dépréciez Mme de -Staël, _que vous n'avez pas lue_, et qui était plus avancée que la -plupart des écrivains mâles de son époque. - -Deux échafauds se dressent, deux femmes y montent: Mme Roland et -Marie-Antoinette. Ce n'est pas moi, femme, qui jetterai l'insulte à la -reine décapitée, mourant avec dignité, avec courage; non, devant le -billot je m'incline et j'essuie mes larmes, quelle que soit la tête qui -vienne s'y poser. Mais enfin Marie-Antoinette mourait victime des fautes -que lui avait fait commettre son éducation princière contre les principes -nouveaux, tandis que Mme Roland, la chaste et noble femme, mourait pour -la révolution et mourait en la bénissant. - -D'où vient que vous saluez la reine de vos sympathies et que vous n'avez, -pour la révolutionnaire, que des paroles de blâme et de dédain? - -Et les hommes qui appartiennent au grand parti de l'avenir, comment les -traitez-vous? - -Les Girondins, _femmelins_; - -Robespierre et ses adhérents, _castrats_; - -Le doux Bernardin de Saint-Pierre, _femmelin_; - -M. Legouvé et ceux qui pensent comme lui sur l'émancipation des femmes, -_femmelins_; - -M. de Girardin, _absurde_; - -Béranger, _pitoyable auteur et femmelin_; - -Jean-Jacques, non seulement le prince des _femmelins_, mais _le plus -grand ennemi du peuple et de la révolution_, lui qui est évidemment le -principal auteur de notre révolution française. - -N'est-il pas permis de vous demander, Monsieur, si vous êtes pour ou -contre la révolution. - -M. Proudhon, vous avez perdu vos droits à tout ménagement, puisque vous -ne ménagez pas ceux qui ne vous ont ni offensé, ni provoqué, ceux qui -n'ont point prétendu vous asservir: les hommes ont manqué de courage; ils -auraient dû vous arrêter lorsque vous vous engagiez sur la pente des -personnalités blessantes; ce qu'ils n'ont pas fait, je le fais, moi -femme, qui ne crains ni rien ni personne que ma conscience. - -M. Proudhon, le plus grand ennemi du peuple, est l'écrivain qui, foulant -aux pieds la raison et la conscience, la science et les faits, appelle à -son aide toutes les ignorances, tous les despotismes du passé pour égarer -l'esprit du peuple sur les droits de la moitié de l'espèce humaine. - -M. Proudhon, le plus grand ennemi de la révolution, est celui qui la -montre aux femmes comme un épouvantail; qui les détache de sa sainte -cause en la confondant avec la négation de leurs droits; qui attaque et -vilipende les gens de progrès; qui ose enfin, au nom des principes -d'émancipation générale, proclamer l'annihilation sociale et la servitude -conjugale de toute une moitié de l'humanité. - -Voilà, Monsieur, l'_ennemi_ du peuple et de la révolution. - - -II - -J'en étais là de ma réponse lorsque, m'étant reposée pour reprendre -haleine et réfléchir, je me calmai. - -Ah ça! me dis-je, ai-je donc le sens commun de prendre au sérieux cette -chose informe qu'honorent du nom de théorie, de braves gens que les coups -de grosse caisse et de tam-tam de M. Proudhon étourdissent à tel point -qu'ils en voient des étoiles en plein midi et le soleil en plein minuit? -Voyons, calmons-nous; ne donnons pas à la chose plus d'importance qu'elle -n'en a; et puisqu'il faut que j'expose cette chose à mes lecteurs, -faisons-le du ton qui convient. Laissons M. Proudhon s'expliquer -lui-même. - -Aussitôt cette bonne résolution prise, j'évoquai M. Proudhon, et lui dis -en toute humilité: Maître, je viens à vous pour que vous me disiez ce que -c'est que la Femme et aussi un peu ce que c'est que l'homme. - -M. PROUDHON. Vous faites bien; car moi seul suis capable de vous -renseigner; écoutez-moi donc. - -«L'être humain complet, _adéquat à sa destinée_, je parle du physique, -c'est le mâle qui, par sa virilité, atteint le plus haut degré de tension -musculaire et nerveuse que comporte sa nature et sa fin, et par là le -maximum d'action dans le travail et le combat. - -«La femme est un DIMINUTIF de l'homme à qui il manque un organe pour -devenir autre chose qu'un éphèbe. - -«Elle est un _réceptacle pour les germes que seul l'homme produit_, un -lieu d'_incubation_ comme la terre pour le grain de blé; _organe inerte_ -par lui-même et sans but par rapport à la femme. Une semblable -organisation..... _présuppose la subordination du sujet_. - -«En elle-même, je parle toujours du physique, _la femme n'a pas de raison -d'être: c'est un instrument de reproduction_ qu'il a plu à la nature de -choisir de préférence à tout autre. - -«La femme, de ce premier chef, est inférieure devant l'homme: une _sorte -de moyen terme entre lui et le reste du règne animal_.» - -(3e volume: La Justice, etc., p. 339.) - -Et remarquez que je ne suis pas seul de mon avis: «La femme n'est pas -seulement autre que l'homme, disait Paracelse; elle est autre parce -qu'elle est moindre, parce que son sexe constitue pour elle une faculté -de moins. Là où la virilité manque, le sujet est incomplet; là où elle -est ôtée le sujet déchoit. - -«Il ne lui manque (_à la femme_) au point de vue physique que de -_produire des germes_. - -«De même au point de vue de l'intelligence la femme a des perceptions, de -la mémoire, de l'imagination; elle est capable d'attention, de réflexion, -de jugement: que lui manque-t-il? De produire des germes, c'est à dire -des idées. (_Id._ p. 354). - -Or, suivez bien mon raisonnement: étant admis que la _force compte pour -quelque chose dans l'établissement du droit_ (_Id._ p. 442); étant admis, -d'autre part, que la femme est un tiers moins forte que l'homme, elle -sera donc à l'homme, sous le rapport physique, comme 2 est à 3. -Conséquemment dans l'atelier social, la valeur des produits de la femme, -sera d'un tiers au dessous de celle des produits de l'homme; donc dans la -répartition des avantages sociaux, la proportion sera la même: _voilà ce -que dit la justice_. - -L'homme sera toujours le plus fort et toujours produira le plus, «_ce -qui veut dire que l'homme sera le maître et que la femme obéira: dura -lex, sed lex_.» (_Id._ p. 342.) - -D'ailleurs, songez-y, la femme tombe à la charge de l'homme pendant la -gésine; sa faiblesse physique, ses infirmités, sa maternité, l'excluent -_fatalement_ et _juridiquement_ de toute direction politique, doctrinale, -industrielle (_Id._ p. 243). - -Passons maintenant au second point. Mais d'abord retenez bien ceci, c'est -que la femme, comme toute chose, est antinomique; la femme considérée en -dehors de l'influence de l'homme, c'est la thèse; la femme considérée -sous l'influence de l'homme, c'est l'antithèse: or, c'est la thèse que -nous examinons maintenant. Abordons donc la femme _thétique_ sous le -rapport intellectuel. - -Nous admettrons d'abord comme principe, que la _pensée est -proportionnelle à la force_ (_Id._ p. 349); d'où nous sommes en droit de -conclure que l'homme a l'intelligence plus forte que la femme. Aussi -voyons-nous l'homme seul posséder le génie. Quant à la femme, elle n'est -rien dans la science; on ne lui doit aucune invention, _pas même sa -quenouille et son fuseau_. Elle ne _généralise_ point, ne _synthétise_ -point; son esprit est anti-métaphysique; _elle ne peut produire d'œuvre -régulière, pas même un roman; elle ne compose que des macédoines, des -monstres_; «elle fait des épigrammes, de la satire, ne sait pas formuler -un jugement, ni le motiver; ce n'est pas elle qui a créé les mots -abstraits: cause, temps, espace, quantité, rapport..... _la femme est une -vraie table tournante_.» (_Id._ p. 357.) - -Je vous ai déjà dit que la femme ne produit pas plus de germes -intellectuels que de germes physiques: son infériorité intellectuelle -«porte sur la qualité du produit autant que sur l'intensité et la durée -de l'action et, comme dans cette faible nature, la défectuosité de l'idée -résulte du peu d'énergie de la pensée, on peut bien dire que la femme _a -l'esprit essentiellement faux, d'une fausseté_ irrémédiable. (_Id._ p. -349.) - -«Des idées décousues, des raisonnements à contre-sens, des chimères -prises pour des réalités, de vaines analogies érigées en principes, une -direction d'esprit fatalement inclinée vers l'anéantissement: Voilà -l'intelligence de la femme.» (_Id._ p. 348.) - -Oui la femme «_est un être passif, énervant, dont la conversation épuise -comme les embrassements. Celui qui veut conserver entière la force de son -esprit et de son corps, la fuira._ (_Id._ p. 359.) - -«_Sans l'homme qui lui sert de révélateur et de verbe, elle ne sortirait -pas de l'état bestial._» - -MOI. Calmez-vous, Maître, et dites-moi s'il est vrai que vous ayez -maltraité les femmes de lettres. - -M. PROUDHON. Des femmes de lettres! Est-ce qu'il y en a? «La femme auteur -n'existe pas; c'est une contradiction. Le rôle de la femme dans les -lettres, est le même que dans la manufacture; elle sert là où le génie -n'est plus de service, comme une broche, comme une bobine. (_Id._ p. -360.) - -«En retranchant d'un livre de femme ce qui vient d'emprunt, imitation, -lieu commun et grappillage, il se réduit à quelques gentillesses; comme -philosophie à rien. A la commandite des idées, la femme n'apporte rien du -sien, pas plus qu'à la génération.» (_Id._ p. 359.) - -MOI. Ah! je comprends: vous voulez dire que, comme auteur, la femme de -génie n'existe pas. Mais à ce compte, sur tant d'hommes qui écrivent, -combien y en a-t-il parmi eux qui aient du génie et n'empruntent rien à -personne? - -M. PROUDHON. Je conviens qu'il y a beaucoup de femmelins; ce qui -n'empêche pas que la femme ferait mieux _d'aller repasser ses -collerettes_, que de se mêler d'écrire; car «on peut l'affirmer sans -crainte de calomnie, la femme qui s'ingère de philosopher et d'écrire, -tue sa progéniture par le travail de son cerveau et ses baisers qui -sentent l'homme; le plus sûr pour elle et le plus honorable est de -renoncer à la famille et à la maternité; la destinée l'a marquée au -front; faite seulement pour l'amour, le titre de concubine lui suffit, -sinon courtisane.» (_Id._ p. 359.) - -Considérons maintenant la femme _thétique_ sous le point de vue moral. -Nous admettrons d'abord comme principe _que la vertu est en raison de la -force et de l'intelligence_, d'où nous sommes en droit de conclure que -l'homme est plus vertueux que la femme..... Ne riez pas: cela trouble mes -idées. Je vais plus loin: l'homme seul est vertueux; l'homme seul a le -sens de la justice; l'homme seul a la compréhension du droit. Dites-moi, -je vous prie «qui produit chez l'homme cette énergie de volonté, cette -confiance en lui-même, cette franchise, cette audace, toutes ces qualités -puissantes que l'on est convenu de désigner par un seul mot, le Moral? -Qui lui inspire avec le sentiment de sa dignité, le dégoût du mensonge, -la haine de l'injustice, et l'horreur de toute domination? Rien autre -chose que la conscience de sa force et de sa raison.» - -MOI. Mais alors, Maître, si l'homme est tout cela, pourquoi donc -reprochez-vous aux hommes de notre époque de manquer de courage, de -dignité, de justice, de raison, de bonne foi? Quand je reprends par le -menu les terribles réquisitoires que vous avez fulminés contre la gent -masculine, je ne comprends pas du tout le sens de la tirade que vous -venez de me débiter. - -M. PROUDHON. Considérez ce que vous nommez irrévérencieusement une -tirade, comme le repoussoir obligé de l'immoralité féminine. - -Elle n'est que pour mettre en relief cette vérité: que «la conscience de -la femme est plus débile de toute la différence qui sépare son esprit du -nôtre; sa moralité est d'une autre nature; ce qu'elle conçoit comme bien -et mal, n'est pas identiquement le même que ce que l'homme conçoit -lui-même comme bien et mal, en sorte que, relativement à nous, _la femme -peut être qualifiée un être immoral_. - -«_Par sa nature_ (elle) _est dans un état de démoralisation constante_, -toujours en deçà ou au delà de la justice..... La justice lui est -insupportable..... Sa conscience est antijuridique.» (_Id._ p. 364 et -365.) - -Elle est aristocrate, aime les priviléges, les distinctions; «dans toutes -les révolutions qui ont la liberté et l'égalité pour objet, ce sont les -femmes qui résistent le plus. Elles ont fait plus de mal à la révolution -de Février que toutes les forces conjurées de la réaction virile. (_Id._ -p. 366.) - -«Les femmes ont si peu le sens juridique, que le législateur qui a fixé -l'âge de la responsabilité morale, pour les deux sexes, à seize ans, -aurait pu la reculer pour les femmes jusqu'à quarante-cinq. _La femme ne -vaut décidément comme conscience qu'à cet âge._» (_Id._ p. 372.) - -D'elle-même, la femme est _impudique_ (_Id._ p. 372). C'est donc de -l'homme qu'elle reçoit la pudeur «qui est le produit de la dignité -virile, le corollaire de la justice. (_Id._ p. 371.) - -«La femme n'a pas d'autre inclination, pas d'autre aptitude que l'amour. - -«Aux œuvres de l'amour, l'initiative appartient vraiement à la femme.» -(_Id._ p. 371.) - -MOI. Que de gens vous allez surprendre, Maître, en leur révélant que _la -pudeur vient de l'homme_; que conséquemment toutes les jeunes filles -séduites, toutes les petites filles dont les tribunaux punissent les -corrupteurs et les violateurs, ne sont que des coquines qui ont, par leur -initiative, fait oublier aux hommes leur rôle d'inspirateur de chasteté! - -Vous m'éclairez, illustre Maître; et je vais écrire un mémoire pour -demander que toutes les femmes et filles séduites et violées soient -punies comme elles le méritent; et que, pour consoler les séducteurs, -suborneurs, corrupteurs et violateurs, pauvres victimes innocentes de la -férocité féminine, d'avoir péché contre le _corollaire de la justice et -le produit de la dignité virile_, on cultive force roses, afin que les -maires des quarante mille communes de France et de celles de l'Algérie -les couronnent rosiers. - -M. PROUDHON. Raillez tant qu'il vous plaira; la femme n'en est pas moins -si perverse de sa nature que, par inclination, elle recherche les mâles -laids, vieux et méchants. (_Id._ p. 366.) - -MOI. N'est-ce pas un peu exagéré, Maître? - -M. PROUDHON (_oubliant ce qu'il vient de dire_). «La femme préfère -toujours un mannequin joli, gentil, à un honnête homme; un galantin, un -fripon, en obtient tout ce qu'il veut: elle n'a que du dédain pour -l'homme capable de sacrifier son amour à sa conscience.» (_Id._ p. 366.) - -Vous voyez ce qu'est la femme: «_Improductive par nature, inerte, sans -industrie, ni entendement, sans justice et sans pudeur_, elle a besoin -qu'un père, un frère, un amant, un époux, un maître, un homme enfin, lui -donne, si je puis ainsi dire, l'aimantation qui la rend capable des -vertus viriles, des facultés sociales et intellectuelles.» (_Id._ p. -372.) - -Et comme «toute sa philosophie, sa religion, sa politique, son économie, -son industrie se résolvent en un mot: Amour. (_Id._ p. 373.) - -«Irons-nous maintenant de cet être tout entier à l'amour faire un -contre-maître, un ingénieur, un capitaine, un négociant, un financier, un -économiste, un administrateur, un savant, un artiste, un professeur, un -philosophe, un législateur, un juge, un orateur, un général d'armée, un -chef d'État? - -«La question porte en elle-même sa réponse.» (_Id._ p. 374.) - -J'ai posé et prouvé ma thèse, je vais prendre mes conclusions. - -«Puisque dans l'action économique, politique et sociale, la force du -corps et celle de l'esprit concourent ensemble et se multiplient l'une -par l'autre, la valeur physique et intellectuelle de l'homme sera à la -valeur physique et intellectuelle de la femme comme 3 × 3 est à 2 × 2, -soit 9 à 4. (_Id._ p. 360.) - -«Au point de vue moral comme au point de vue physique et intellectuel, -sa valeur, (_celle de la femme_) est encore comme 2 est à 3. - -«Leur part d'influence comparée entre eux, sera comme 3 × 3 × 3 est à 2 × -2 × 2; soit 27 à 8. - -«Dans ces conditions la femme ne peut prétendre à balancer la puissance -virile; sa subordination est inévitable. De par la nature et devant la -justice, elle ne pèse pas le tiers de l'homme.» (_Id._ p. 375.) - -Avez-vous bien compris? - -MOI. Fort bien. Votre théorie, si théorie il y a, n'est qu'un tissu de -paradoxes; vos prétendus principes _sont démentis par les faits_, vos -conséquences _sont également démenties par les faits_; vous _affirmez_ -comme un révélateur, mais vous _ne prouvez jamais_ comme doit le faire un -philosophe. Il y a tellement d'ignorance et de sotte métaphysique dans -tout ce que vous dites, que j'aime mieux vous croire de _mauvaise foi_, -que d'être obligée de vous prendre en dédain. - -Je vous ai patiemment écoutée lorsque vous m'avez dit, en le disant de -toutes les femmes: - -Vous êtes inerte, passive, vous n'avez le germe de rien; - -Vous êtes un intermédiaire entre l'homme et l'animal, vous n'avez pas de -raison d'être; - -Vous êtes immorale; impudique, imbécile, aristocrate, ennemie de la -liberté, de l'égalité et de la justice; - -A votre tour, tâchez de m'écouter tranquillement pendant que je réfuterai -vos dires par des faits, par la science et par la raison. - - -III - -Il n'y a, de votre propre aveu, qu'une bonne méthode de démonstration, -c'est celle d'appuyer toute affirmation _sur des faits bien établis, non -contredits par d'autres, légitimement sériés_. - -Voyons comment vous avez suivi cette méthode. - -Pour nous prouver que la femme _thétique_ ou considérée en dehors de -l'influence de l'homme, est telle que vous la dépeignez, il faut, d'après -la méthode rationnelle, que vous nous mettiez en présence d'une ménagerie -de ces femmes, puis d'une autre ménagerie composée d'hommes n'ayant -jamais subi l'influence de la femme, afin que nous puissions vérifier par -nous-mêmes l'activité native de ceux-ci et l'inertie native de celles-là. -Avez-vous eu à votre disposition, avez-vous à la nôtre ces preuves de -fait? - -Non: et si vous ne les avez ni ne pouvez les avoir, qu'est-ce que votre -thèse, sinon l'illusion d'un cerveau malade d'orgueil et de haine pour la -femme? - -1º Vous dites: l'homme seul produit les germes physiques, l'anatomie -répond: _C'est la femme qui produit le germe_; l'organe qui, chez elle, -comme chez les autres femelles, remplit cette fonction, est l'ovaire. - -2º Vous dites: la femme est un diminutif de l'homme; c'est un mâle -imparfait, l'anatomie dit: _l'homme et la femme sont deux êtres -distincts, chacun complets_, munis chacun d'un appareil spécial, _aussi -nécessaires_ l'un que l'autre. - -3º Vous dites avec Paracelse, dont ce n'est pas la seule sottise, _où la -virilité manque, l'être est incomplet; où elle est ôtée, il déchoit_. Le -simple bon sens répond: l'être ne peut être incomplet ou déchoir, que -_s'il s'éloigne de son type_; or, le type de la femme est la _féminité_, -non la _masculinité_... Si, comme vous, j'étais amoureuse du paradoxe, je -dirais: _l'homme est une femme_ incomplète, puisque c'est la femme qui -produit le germe; son rôle est très douteux dans la reproduction, et la -science pourra bien apprendre à s'en passer un jour. C'est le paradoxe -d'Auguste Comte; il vaut le vôtre. - -Pour prouver que la femme n'est qu'un mâle imparfait, il faudrait établir -par des faits, que l'homme auquel on retranche la virilité, voit se -développer en lui les organes propres à la femme; devient apte à la -conception, à la gestation, à l'accouchement, à l'allaitement. Or je n'ai -jamais appris qu'aucun gardien du sérail se fut transformé en odalisque; -et vous, mon Maître? - -4º Vous dites: les organes propres à la femme sont inertes et sans but -pour elle; la Physiologie répond: le travail qu'accomplissent ces organes -est immense; la grossesse et la crise qui la termine, en sont -d'incontestables preuves. L'influence de ces organes se fait sentir non -seulement sur la santé générale, mais dans l'ordre intellectuel et moral. -La Pathologie, non moins éloquente, nous peint les désordres profonds -qu'amène chez la femme la continence forcée, l'incontinence, l'excès ou -la perversion de vitalité de ces organes que vous prétendez inertes. - -5º Vous dites: la femme est une terre, un lieu d'incubation pour le -germe. L'anatomie vous a répondu que la femme _seule_ produit le germe. -Lisez ce que j'ai répondu à votre ami Michelet au sujet de la -ressemblance des enfants, et vous saurez ce que les faits ajoutent à la -réponse de la science. Votre affirmation n'est pas moins absurde en -présence de ces faits que celle d'un ignorant qui prétendrait que la -terre à laquelle on confierait de la graine d'œillet ou de chêne, a la -propriété d'en faire sortir des roses et des palmiers. - -De cette supposition _fausse_ que la femme n'a pas de germes au physique, -vous concluez: donc elle n'a pas de germes intellectuels et moraux..... -Est-ce bien vous qui osez accuser la femme de _prendre de fausses -analogies pour des principes_? - -Convenez que, quand un homme s'en permet d'aussi folichonnes, et les -prend pour des principes, on doit avoir plus envie de rire que de se -fâcher. - -6º Vous dites qu'intellectuellement et moralement la femme est, par -elle-même, un néant. - -Or, si je ne m'abuse, vous admettez que nos fonctions ont pour base nos -organes, et vous placez les fonctions de l'intelligence et de la moralité -dans le cerveau, conçu selon Gall ou à peu près. - -Eh bien! l'Anatomie vous dit: chez les deux sexes la masse cérébrale est -semblable pour la composition et, ajoute la Phrénologie, pour le nombre -des organes. La Biologie ajoute: la loi de développement de nos organes -est l'_exercice_ qui suppose l'action et la réaction, dont le résultat -est d'augmenter le volume, la consistance et la vitalité de l'organe -exercé. - -Il s'agissait donc, pour convaincre vos lecteurs de la vérité de vos -affirmations, d'établir que _les deux sexes sont soumis aux mêmes -exercices du cerveau, aux mêmes excitants_, et que, malgré cette -identité d'éducation, la femme reste constamment inférieure. Avez-vous -fait cette preuve? Y avez-vous même songé? Non. Car si vous y aviez -songé, votre thèse était coulée à fond, puisque vous auriez été obligé de -vous avouer que l'homme et la femme ne peuvent se ressembler, car on dit -à l'homme dès son enfance: résiste, lutte; - -A la femme: cède, soumets-toi toujours. - -A l'homme: sois toi-même, dis hardiment ta pensée; l'ambition est une -vertu; tu peux prétendre à tout. - -A la femme: dissimule, calcule ta moindre parole, respecte les préjugés; -la modestie, l'abnégation: voilà ton lot; tu ne peux arriver à rien. - -A l'homme: la science, le talent, le courage t'ouvriront toutes les -carrières, te feront honorer de tous. - -A la femme: la science t'est inutile: si tu en as, tu passeras pour une -pédante; et si tu as du courage, tu seras dédaigneusement appelée -_Virago_. - -A l'homme: pour toi sont institués les lycées, les universités, les -écoles spéciales, les grands prix; tous les établissements qui peuvent -développer ton intelligence; toutes les bibliothèques où est accumulée la -science du passé. - -A la femme: pour toi l'histoire en madrigaux, la lecture des livres -d'heures et des romans. Tu n'as que faire de lycées, d'écoles spéciales, -de grands prix, de rien qui élève ton esprit et agrandisse tes vues: une -femme savante est si ridicule! - -Il faut que l'homme montre la science qu'il n'a souvent qu'en superficie, -mais que la femme dissimule celle qu'elle possède réellement. - -Il faut que l'homme paraisse courageux quand souvent il n'est qu'un -lâche; mais que la femme feigne la poltronnerie, quand en réalité elle -n'a pas peur. - -Car où l'homme est réputé grand, sublime, on trouve la femme ridicule, -quelquefois odieuse. - -Si vous vous étiez constaté, comme vous deviez le faire, ces gymnastiques -diamétralement opposées, l'une tendant à développer l'être, à l'ennoblir, -l'autre à l'abaisser, à l'imbécilifier, au lieu d'écrire les sottises que -vous avez écrites, vous vous seriez dit: il faut que la femme ait bien de -l'initiative pour résister à l'inique système de compression qui pèse sur -elle; il faut qu'elle ait bien du ressort pour se montrer si souvent -supérieure à la plupart des hommes en intelligence, et _toujours en -moralité_. - -Je serais curieuse de savoir, Monsieur, ce que seraient vos mâles s'ils -étaient soumis au même système que nous. Regardez donc ceux qui n'ont pas -passé par vos études, et dites-moi s'ils ne sont pas généralement au -dessous des femmes non cultivées. Regardez donc les hommes qui ont subi -l'éducation féminine; est-ce qu'ils n'ont pas toutes les mièvreries, -toute l'étroitesse d'esprit des femmelettes? - -Voyez au contraire ces femmes qui, par la volonté de leurs éducateurs ou -leur propre énergie, ont été soumises à la discipline masculine et, sur -votre conscience, dites-moi si elles n'égalent pas les plus intelligents, -les plus fermes d'entre vous? - -7º Vous dites: la force intellectuelle est en raison de la force -physique. Les _faits_ répondent: les grandes pensées, les œuvres utiles -datent de l'époque où les forces physiques commencent à décliner. Les -_faits_ disent encore: le tempérament athlétique, qui est le _plus_ -vigoureux, est le _moins intellectuel_: les statuaires l'ont bien -compris, eux qui taillent Hercule avec un gros corps et une petite tête. - -8º Vous dites que la moralité est en raison _directe_ de la force -physique et intellectuelle combinées: c'est une plaisanterie que nous ne -réfuterons pas; tout le monde sait trop bien que ces choses n'ont aucun -rapport, et que les _faits_ démentent votre assertion. - -9º Vous dites: la femme étant moins forte d'un tiers, aura dans l'atelier -social un tiers de priviléges de moins que l'homme. - -Sur quels éléments établissez-vous cette proportion? Pour l'établir, -avez-vous promené un dynamomètre dans nos départements, et mesuré la -force de chaque homme et de chaque femme? - -Mais votre affirmation fût-elle vraie, est-ce qu'on n'emploie que la -_force_ dans l'atelier social? et l'_adresse_, qu'en faisons-nous, grand -économiste? Quels muscles samsoniens faut-il pour tenir des écritures, -administrer, mesurer des étoffes, couper et coudre des vêtements, etc., -etc.? - -Et quel est le but de la civilisation, si ce n'est de nous décharger de -l'emploi de notre force sur les machines, afin de n'employer que notre -intelligence et notre adresse? - -10º Vous dites: les infirmités, la faiblesse, la maternité de la femme, -son aptitude à l'amour l'excluent de toute fonction; elle est -_juridiquement et fatalement_ exclue de toute direction politique, -industrielle et doctrinale. - -Elle ne peut être chef politique..... Et l'histoire nous montre un grand -nombre d'impératrices, de reines, de régentes, de princesses souveraines -qui ont gouverné avec sagesse, avec gloire, et se sont montrées très -supérieures à beaucoup de souverains... à moins que Marie-Thérèse, -Catherine II, Isabelle et Blanche de Castille et beaucoup d'autres ne -soient que des Mythes. - -La femme ne peut être législateur..... toutes les femmes que je viens de -citer, l'ont été et beaucoup d'autres encore. - -Les femmes ne peuvent être ni philosophes ni professeurs... - -Hypathie, massacrée par les chrétiens, professait la Philosophie avec -éclat; dans le moyen âge et plus tard, des Italiennes ont rempli des -chaires de Philosophie, de Droit, de Mathématiques, et ont excité -l'admiration et l'enthousiasme; en France, à l'heure qu'il est, des -polytechniciens font très grand cas de _la géomètre_ Sophie Germain qui -s'avisait de comprendre Kant. - -La femme ne peut être négociante, administratrice..... Et une grande -partie de la population féminine se livre au négoce, remplit les emplois -du commerce. On avoue même que c'est au génie administratif des femmes -qu'est presque toujours due la prospérité des maisons. - -La femme ne peut être contre-maître, chef d'atelier.... Or une foule de -femmes dirigent des ateliers, inventent, perfectionnent, tiennent seules -des fabriques et contribuent par leur goût et leur activité à -l'accroissement de la richesse nationale, et à la réputation industrielle -de notre France. - -La femme ne peut être artiste..... Et tout le monde sait que le plus -grand artiste littéraire de notre époque est une femme, G. Sand; et tout -le monde s'est incliné devant Duchesnois, Mars, Georges, Maxime, Ristori, -Rachel, Dorval; et tout le monde s'est arrêté devant les belles toiles de -Rosa Bonheur; et depuis le réveil des beaux-arts, chaque siècle a -enregistré quelques femmes célèbres. - -Nous rencontrons la femme partout, travaillant partout, rivalisant avec -l'homme.... et M. Proudhon prétend qu'elle ne peut être nulle part, -qu'elle en est exclue _fatalement_ et _juridiquement_; que si elle -gouverne et légifère comme Marie-Thérèse, c'est une contradiction. - -Que si elle philosophe comme Hypathie, c'est une contradiction; - -Que si elle commande une armée et remporte des victoires comme l'épouse -du vainqueur de Calais, si elle se bat comme Jeanne d'Arc, Jeanne -Hachette, madame Garibaldi et des milliers d'autres, c'est une -contradiction. - -Que si elle est négociante, administratrice, chef d'atelier comme des -milliers de femmes, c'est une contradiction. - -Que si elle est savante comme le docteur Boivin, Sophie Germain, et -beaucoup d'autres, si elle est professeur comme beaucoup d'entre nous le -sont, c'est une contradiction. - -La thèse soutenue par M. Proudhon, est, comme nous venons de le voir, -contredite par la _science_ et par les _faits_. On se demande s'il est -possible qu'il ignore les plus simples notions de l'Anatomie et de la -Biologie; on se demande s'il est possible qu'il soit aveugle au point de -ne pas voir que la femme _est dans la réalité_ tout ce qu'il prétend -qu'elle ne peut être _fatalement_ et _juridiquement_, dans son absurde et -injurieuse théorie; et nous croyons que l'auteur est atteint d'ignorance -et d'aveuglement volontaires. - -11º Vous nous accusez, M. Proudhon, d'avoir beaucoup nui à la République -de Février. Qu'est-ce à dire? Est-ce nous qui l'avons renversée ou bien -le vote des hommes? Si ce sont les hommes, que nous reprochez-vous? Et si -vous croyez qu'ils ont cédé à notre influence, de quel droit -prétendez-vous qu'ils aiment plus que nous la liberté et l'égalité, et -qu'ils aient plus que nous le sens de la justice? - -Vos reproches sont plaisants: depuis l'origine des sociétés c'est l'homme -qui est le maître; or, le vieux monde s'est affaissé sous le poids de -l'esclavage, de l'usure, des vices les plus éhontés; le monde moderne -menace de périr par l'inégalité et ses tristes conséquences; vous avouez -vous-même que l'injustice est partout dans ce monde _fait par votre -sexe_, et vous dites que l'homme a le sens juridique! - -Et en présence de l'inégalité, de l'oppression créées par les hommes, de -leur amour des distinctions puériles, des bassesses qu'il font pour un -bout de ruban, vous accusez les femmes d'aimer l'inégalité et les -priviléges! - -Elles peuvent les aimer, _comme vous_, mais elles sont meilleures que -vous, si elles ne sont pas plus justes: elles prient pour le vaincu, -vous, vous le tuez! - -Je ne nie pas que les femmes n'aient fait beaucoup de mal à la Révolution -de Février, car elles sont aussi intelligentes que les hommes et ont une -grande influence sur eux. Mais qu'a fait pour elles cette Révolution, je -vous prie? - -Ceux qui gouvernaient alors l'opinion ont eu besoin d'elles: Les plus -actives se sont mises à leur service, sans calcul, avec un entier -dévouement. Quand vous vous êtes crus bien assis, par décision de la -Chambre, vous leur avez fermé les portes des assemblées où elles -élargissaient leur cœur pour y comprendre le grand intérêt national et -la fraternité universelle. Ce que cette mesure, soutenue par un prêtre -chrétien, le pasteur Athanase Coquerel, père, a produit de froissement -dans le cœur des femmes, ne saurait se rendre: car nous ne sommes plus -aux premiers siècles de l'Église ou au Moyen Age: ce n'est pas en vain -que le sang des libres soldats de 89 coule dans nos veines. - -Entendez-moi bien, M. Proudhon, vous et tous ceux qui sont assez -aveugles, assez orgueilleux, assez despotes pour vous ressembler, et -retenez bien ce que je vais vous dire. - -La femme est comme le peuple: elle ne veut plus de vos révolutions qui -nous déciment au profit de quelques ambitieux bavards. - -Elle veut la liberté et l'égalité pour _toutes_ et _tous_, ou elle saura -bien empêcher qu'elles ne soient pour personne. - -Nous, femmes de Progrès, nous nous déclarons hautement adversaires de -quiconque niera le droit de la femme à la liberté. - -Nos sœurs du peuple qui se sont indignées de leur exclusion des réunions -populaires, vous disent: il y a bien assez longtemps que vous nous -leurrez: il est temps que cela finisse. Nous ne nous laissons plus -prendre à vos grands mots de Justice, de Liberté, d'Égalité, qui ne sont -que de la fausse monnaie tant qu'ils ne s'appliquent qu'à la moitié de -l'espèce humaine. Voulez-vous sauver le monde qui périt? appelez la femme -à vos côtés. Si vous ne voulez pas le faire, laissez-nous en repos, -phraseurs insipides; vous n'êtes que d'ambitieux hypocrites: nous ne -voulons pas que nos hommes vous suivent, et ils ne vous suivront pas. - -M. PROUDHON, _s'éveillant en sursaut_: Insurgée! Insurgée aux doigts -tachés d'encre! Impure que le péché a rendue folle! - -MOI. Il est inutile de vous emporter, Maître; vous frappez sur une tête -de granit. Vous m'avez exposé votre _femme thèse_; je vous ai discuté -comme c'était mon droit. Reprenez un peu de calme pour m'exposer votre -_femme antithèse_. - -M. Proudhon est longtemps à se rendre maître de son indignation: y étant -enfin parvenu, nous renouons l'entretien. - - -IV - -M. PROUDHON. J'ai dit que la femme, considérée en dehors de l'influence -masculine, est un _néant_...... - -MOI. Oui, Maître; parce que c'est une pure création de votre pensée. - -M. PROUDHON. Mais la femme, considérée sous l'influence de l'homme, est -la moitié de l'être humain, et _je chante des litanies en son honneur_. - -MOI. Vous faites donc rentrer la femme dans l'humanité par la porte de -l'Androgynie, afin de lui rendre sa part de droits?... C'est drôlet, mais -cela m'est égal. - -M. PROUDHON. Non pas! non pas! La femme avoir des droits!... Jamais, tant -que je serai P. J. Proudhon. Elle est bien le complément de l'homme qui, -sans elle, ne serait qu'une brute..... - -MOI. Ah! ça, mon docte Maître, comment tout cela s'arrange-t-il dans -votre cerveau? Vous m'avez dit jusqu'ici que _la femme doit tout à -l'homme_, puis vous me dites maintenant que, sans la femme, l'homme ne -serait qu'une _brute_... Il n'est donc pas _adéquat à sa destinée_ comme -vous l'avez affirmé? Et si la femme n'est rien sans lui, et qu'il ne soit -rien sans la femme, je ne vois plus du tout sur quoi vous vous appuyez -pour faire de lui l'initiateur de cette pauvre malheureuse. - -M. PROUDHON. Je n'ai point à m'expliquer là dessus: c'est mon idée. Je -compare seulement les qualités respectives des sexes, et comme je trouve -qu'elles sont _incommutables_..... - -MOI. Ah! J'entrevois: alors vous ne les équilibrez pas, parce que vous -pensez qu'elles ne se ressemblent pas; et, ne pouvant préjuger les droits -de la femme, vous la laissez libre. - -M. PROUDHON. Comment! Comment! La femme libre! Quelle horreur! Avez-vous -donc résolu de me faire tomber en convulsion? La femme, quelqu'éminentes -que soient ses qualités, doit servir l'homme en silence et en toute -humilité. - -MOI. Franchement, Maître, tout cela me semble un galimatias où, tout -Satan que vous êtes, vous ne sauriez vous-même voir goutte. - -M. PROUDHON. Écoutez-moi sans plus davantage m'interrompre, si vous -voulez me comprendre. - -«L'homme, sans la grâce féminine, _ne serait pas sorti de la brutalité du -premier âge; il violerait sa femelle, étoufferait ses petits, ferait la -chasse à ses pareils pour les dévorer_. - -«_La femme est la conscience de l'homme personnifiée_, l'incarnation de -sa jeunesse, de sa _raison_ et de sa _justice, de ce qu'il y a en lui de -plus pur_ et de plus intime, de plus _sublime_ (3e volume. Justice, etc., -p. 446). - -«Idéalité de son être, elle devient pour lui un _principe d'animation_, -une grâce de force, de prudence, de justice, de patience, de courage, de -sainteté, d'espérance, de consolation, sans laquelle il serait incapable -de soutenir le fardeau de la vie, de garder sa dignité, de se supporter -lui-même, _de remplir sa destinée_. - -«C'est par elle, par la grâce de sa divine parole, que l'homme donne la -vie et la réalité à ses idées, en les ramenant sans cesse de l'abstrait -au concret. - -«_Auxiliaire du côté de la justice_, elle est l'ange de patience, de -résignation, de tolérance, la gardienne de sa foi, le miroir de sa -conscience, la source de ses dévouements. Vaincu, coupable, c'est encore -dans le sein de la femme qu'il trouve la consolation et le pardon.» - -L'homme a la force, la femme la beauté. Par sa beauté, elle doit être -l'expression de la Justice «et l'attrait qui nous y porte..... _elle sera -meilleure que l'homme_..... elle sera le moteur de toute justice, de -toute science, de toute industrie, de toute vertu» (_Id._, p. 438).» - -Aussi «la beauté est la vraie destination du sexe; c'est sa condition -naturelle, son état (_Id._, p. 439).» - -La femme est l'âme de tout: «sans elle toute beauté s'évanouit; la nature -est triste, les pierres précieuses sans éclat; tous nos arts, enfants de -l'amour, insipides, la moitié de notre travail sans valeur. - -«Si, sous le rapport de la vigueur, l'homme est à la femme comme 3 est à -2, la femme, sous le rapport de la beauté, est aussi à l'homme comme 3 -est à 2 (_Id._, p. 340). - -«Si du corps nous passons à l'esprit et à la conscience, la femme, par sa -beauté, va se révéler avec de nouveaux avantages (_Id._, p. 344).» - -L'esprit de la femme est plus _intuitif_, plus _concret_, _plus beau que -celui de l'homme_; «il semble à l'homme, et il l'est en effet, plus -circonspect, plus _prudent_, plus réservé, plus _sage_, plus égal; c'est -_Minerve_, protectrice d'Achille et d'Ulysse, qui apaise la fougue de -l'un, _et fait honte à l'autre de ses paradoxes et de ses roueries_; -c'est la Vierge que la litanie chrétienne appelle _siége de Sapience_ -(_Id._, p. 412). - -«La qualité de l'esprit féminin a pour effet de servir au génie de -l'homme de contre-épreuve, en reflétant ses pensées sous un angle qui les -lui fait paraître plus belles si elles sont justes, plus absurdes si -elles sont fausses; en conséquence à simplifier notre savoir, à le -condenser en des propositions simples, faciles à saisir comme de simples -faits, et dont la compréhension intuitive, aphoristique, imagée, _tout en -mettant la femme en partage de la philosophie et des spéculations de -l'homme_, lui en rend à lui-même la mémoire plus nette, la digestion plus -légère..... _Il n'est pas un homme parmi les plus savants, les plus -inventifs, les plus profonds qui n'éprouve, de ses communications avec -les femmes, une sorte de rafraîchissement_..... - -«Les vulgarisateurs sont en général des esprits féminisés; mais l'homme -n'aime pas à servir la gloire de l'homme, et la nature prévoyante a -chargé la femme de ce rôle (_Id._, p. 442 et 441). - -«Qu'elle parle donc, qu'elle _écrive même, je l'y autorise et je l'y -invite_; mais qu'elle le fasse selon la mesure de son intelligence -féminine, puisque c'est à cette condition qu'elle peut nous servir et -nous _plaire, sinon je lui ôte la parole_ (_Id._, p. 405). - -«L'homme a la force; mais cette constance dont il se vante en sus, il la -tient surtout de la femme..... Par elle (_la femme_) il dure et apprend -le véritable héroïsme. _A l'occasion elle saura lui donner l'exemple_, -alors elle _sera plus sublime que lui_ (_Id._, p. 443). - -«La femme rendra le droit aimable et, de ce glaive à double tranchant, -fera un rameau de paix..... Point de justice sans tolérance; or, c'est à -l'exercice de la tolérance que la femme excelle; par la sensibilité de -son cœur, la délicatesse de ses impressions, par la tendresse de son -âme, par son amour, enfin, elle arrondit les angles tranchants de la -justice, détruit ses aspérités, d'une divinité de terreur, fait une -divinité de miséricorde. La justice, mère de paix, ne serait pour -l'humanité qu'une cause de désunion sans ce tempérament qu'elle reçoit -surtout de la femme.» (_Id._, p. 443 et 444.) - -Et quelle chasteté possède la femme! Avec quelle constance elle attend -son fiancé! Quelle continence elle observe pendant l'absence ou la -maladie de son mari! Ah! «la femme seule sait être pudique... Par cette -pudeur qui est sa prérogative la plus précieuse, elle triomphe des -emportements de l'homme et ravit son cœur.» (_Id._, p. 444.) - -Et quelle sagesse dans le choix qu'elle fait du compagnon de sa vie! - -«Elle veut l'homme fort, vaillant, ingénieux; elle le méconnaît s'il -n'est que gentil et mignon.» - -Maintenant, ma peu chère, peu docile, et fort peu révérencieuse disciple, -résumons-nous. - -La femme, sous le rapport de la beauté physique intellectuelle et morale, -est à l'homme comme 3 est à deux; «ainsi l'on peut bien dire qu'entre -l'homme et la femme il existe une certaine équivalence, provenant de leur -comparaison respective, au double point de vue de la force et de la -beauté; si par le travail, le génie et la justice l'homme est à la femme -comme 27 est à 8, à son tour par les grâces de la figure et de l'esprit, -par l'aménité du caractère et la tendresse du cœur, elle est à l'homme -comme 27 est à 8..... Mais ces qualités respectives sont incommutables, -ne peuvent être la matière d'aucun contrat... - -«Or, comme toute question de prépondérance dans le gouvernement de la vie -humaine, ressortit soit de l'ordre économique, soit de l'ordre -philosophique ou juridique, il est évident que la supériorité de la -beauté, même intellectuelle et morale, ne peut créer une compensation à -la femme, dont la condition est ainsi fatalement subordonnée.» (_Id._, p. -445.) Me comprenez-vous maintenant? - -MOI. Ce que je comprends, c'est que cela est pur sophisme, chose facile à -démontrer; c'est que, si votre _thèse_ est absurde, votre _antithèse_, -quelque complimenteuse qu'elle soit, l'est tout autant; c'est que vous -avez entassé contradictions sur contradictions, et c'est pour moi un -triste spectacle que de voir une intelligence aussi forte et aussi belle -que la vôtre se livrer à de tels exercices. - -Vous allez juger vous-même si mes reproches et mes regrets sont fondés. - -Dans la _Thèse_ vous dites: l'homme seul est par lui-même intelligent et -juste, seul il est adéquat à sa destinée; la femme n'a pas de raison -d'être; sans l'homme elle ne _sortirait pas de l'état bestial_. - -Dans l'_antithèse_: sans la femme, qui est le principe d'animation de -l'homme, le moteur de toute science, de tout art, de toute industrie, de -toute vertu; sans la femme, qui rend la justice possible, la pensée -compréhensible et applicable, l'homme, bien loin d'être par lui-même -juste, intelligent, travailleur, ne serait qu'une brute _qui violerait sa -femelle, étranglerait ses petits et ferait la chasse à ses pareils pour -les dévorer_. - -Que résulte-t-il de ces affirmations divergentes? Que si la femme seule -est inadéquate à sa destinée, l'homme seul est inadéquat à la sienne, et -que l'adéquation de l'un et de l'autre se fait par la synthèse de leurs -qualités respectives. - -Il en résulte encore que, de votre propre aveu, l'homme reçoit autant de -la femme que celle-ci reçoit de lui, puisque, s'il la tire de l'état -bestial, elle le tire de l'état de brute féroce. - -Il en résulte enfin que, toujours de votre propre aveu, il y a -équivalence entre les qualités respectives des deux sexes. Seulement vous -prétendez que ces qualités ne peuvent se mesurer, ne peuvent être pour -cela matière à contrat, et que les qualités de l'homme, important plus à -l'état social que celles de la femme, celle-ci doit être subordonnée au -premier. - -Dites-moi, Monsieur, y a-t-il commutabilité entre les qualités qui -différencient les hommes? - -Entre l'homme de génie et le modeste chiffonnier? - -Entre le philosophe qui renouvelle l'esprit humain et le portefaix qui ne -sait même pas lire? - -Entre le cerveau qui découvre une grande loi naturelle et celui qui ne -pense à rien? - -Répondre affirmativement est impossible: car on ne compare que des choses -de même nature. - -Or, s'il ne peut y avoir commutabilité entre des individus si différents, -il n'y a donc pas, d'après votre système, matière entre eux à contrat -social? - -Pourquoi donc alors prétendez-vous que ces hommes doivent être _égaux -socialement_? - -Pourquoi donc acceptez-vous qu'ils puissent associer, dans un contrat -particulier, des choses qui ne peuvent être soumises à une commune -mesure? - -Il n'est pas besoin d'être bien fort en philosophie, en économie, -Monsieur, pour savoir _qu'un contrat quelconque est un aveu -d'insuffisance personnelle_; que l'on ne s'associerait pas si l'on -pouvait se passer des autres; et qu'en général les contractants ont pour -motif de se compléter, sous un certain point de vue, _en mettant la -commutabilité où la nature des choses ne l'a pas mise_. - -Dans une œuvre commune, l'un apporte son idée, un autre ses bras, un -troisième son argent, un quatrième la clientèle: si chacun d'eux avait eu -tout cela ensemble, aucun n'aurait songé à s'associer: une heureuse -insuffisance les a rapprochés, et leur a fait établir l'équivalence entre -chacun des apports qui ne pouvaient être soumis à une commune mesure. - -Donc il serait vrai que les qualités respectives des sexes diffèrent -comme vous le prétendez, que, par cela même qu'elles sont _également_ -nécessaires à l'œuvre collective, elles sont _essentiellement_ matière à -contrat et _équivalentes_. - -Mais diffèrent-elles comme vous le dites? Vous savez ce que répondent et -la _science_ et les _faits_. Nous n'y reviendrons pas. Toutes vos -distinctions de beauté et de force ne sont que des classements de -fantaisie. Nous savons tous que sur dix-huit millions de mâles français, -à l'heure qu'il est, nous avons quelques hommes de génie, très -spécialistes, un peu plus d'hommes de talent, peut-être pas quatre -philosophes, énormément de médiocrités et une foule immense de nullités. -C'est donc une dérision d'établir le droit de prépotence d'un sexe -d'après des qualités qui, d'une part, ne sont pas chez chacun de ses -membres, et de l'autre se trouvent souvent à un plus haut degré dans le -sexe qu'on prétend soumettre. - -D'ailleurs votre sexe possédât-il les qualités que vous lui attribuez, à -l'exclusion du mien, puisque, de votre aveu, il n'y aurait ni -civilisation, ni science, ni art, ni justice, sans les qualités que vous -dites spéciales à la femme; que sans ces qualités l'homme ne serait -qu'une brute et un anthropophage, il en résulterait que la femme est _au -moins_ l'équivalente de l'homme, si ce n'est sa supérieure. - -Relevons maintenant quelques-unes de vos contradictions. - -1re _Thèse_. La femme est une sorte de moyen terme entre l'homme et le -reste des animaux. - -_Antithèse._ Non; la femme est l'idéalisation de l'homme, dans ce qu'il a -de plus sublime et de plus pur. - -2e _Thèse_. La femme est une créature inerte, sans entendement, qui n'a -pas de raison d'être. - -_Antithèse._ Non; la femme est le principe d'animation de l'homme; sans -elle, il ne pourrait remplir sa destinée; elle est le mobile de toute -justice, de toute science, de toute industrie, de toute civilisation, de -toute vertu. - -3e _Thèse_. La femme ne sait ni formuler un jugement, ni le motiver; elle -n'a que des idées décousues, des raisonnements à contre sens; elle prend -des chimères pour des réalités, ne compose que des macédoines, des -monstres. - -_Antithèse._ Non; l'intelligence de la femme est plus belle que celle de -l'homme; elle a l'esprit plus sage, plus prudent, plus réservé; elle fait -la contre-épreuve des idées masculines. C'est Minerve faisant honte à -Ulysse de ses paradoxes et de ses roueries; c'est un siége de Sapience. - -4e _Thèse_. Sans l'aimantation de l'homme, la femme ne sortirait pas de -l'état bestial. - -_Antithèse._ Sans l'aimantation de la femme, l'homme ne serait qu'une -bête féroce. - -5e _Thèse_. La femme qui philosophe et écrit tue sa progéniture; elle -ferait mieux d'aller repasser ses collerettes; elle n'est bonne qu'à être -concubine et courtisane. - -_Antithèse._ La femme doit entrer en participation de la philosophie et -des spéculations de l'homme, et les vulgariser par ses écrits. - -6e _Thèse_. La conversation de la femme épuise, énerve; celui qui voudra -conserver intacte la force de son esprit et de son corps fuira la femme. - -_Antithèse._ La conversation de la femme rafraîchit les hommes les plus -éminents. - -7e _Thèse_. La femme a la conscience débile; elle est immorale, -anti-juridique; elle ne vaut comme responsabilité morale qu'à -quarante-cinq ans. - -_Antithèse._ La femme est le miroir de la conscience de l'homme, -l'incarnation de cette conscience; par elle seule la justice devient -possible; elle est la gardienne des mœurs; elle est supérieure à l'homme -en beauté morale. - -8e _Thèse_. La femme est sans vertu. - -_Antithèse._ La femme excelle dans la tolérance; c'est par elle que -l'homme apprend la constance et le véritable héroïsme. - -9e _Thèse_. La femme est impudique: c'est elle qui a l'initiative aux -œuvres de l'amour. - -_Antithèse._ La femme seule sait être pudique; en principe, il n'y a pas -de femmes impures; c'est la femme qui calme les emportements sensuels de -l'homme. - -10e _Thèse_. La femme préfère un mâle laid, vieux et méchant; - -Non, la femme préfère un mannequin joli, gentil, un galantin, un fripon. - -_Antithèse._ Non; la femme veut l'homme fort, vaillant, ingénieux; elle -le méconnaît quand il n'est qu'un mannequin joli, gentil, un galantin. - -J'irais ainsi jusqu'à cent, et je ferais une croix pour recommencer une -autre centaine. Est-il bien possible, Monsieur, que vous vous moquiez -ainsi de vos lecteurs! - -M. PROUDHON. La contradiction n'est pas dans ma pensée, mais seulement -dans les termes. La femme de ma thèse est celle qui n'a pas subi -l'aimantation masculine, tandis qu'au contraire, celle de l'antithèse l'a -subie. - -MOI. Vous ririez bien de nous, si nous prenions au sérieux une telle -réponse. Quoi, vous avez vu des femmes hors de la société, et qui -auraient pu prendre les hommes pour des oies de frère Philippe? - -Vous avez constaté que, dans cette ménagerie, on pensait faux, on -écrivait mal, on ne valait comme conscience qu'à quarante-cinq ans? - -Que là, en l'absence des hommes, les femmes ont l'initiative aux œuvres -de l'amour? - -Que la conversation de ces femmes épuise, énerve les hommes qui n'y sont -pas? - -Que ces femmes préfèrent les hommes vieux, laids, méchants, ou les -mannequins jolis, gentils, qui ne sont pas à leur disposition? - -Si la femme de votre thèse est celle qui n'a pas subi l'influence -masculine, pourquoi prenez-vous les femmes que vous attaquez parmi celles -qui l'ont subie? - -Vos contradictions, mon Maître, sont de vraies et bonnes contradictions. -Pour vous comme pour nous, il n'y a qu'une femme: celle qui vit dans la -société de l'homme, qui a comme lui des défauts et des vices, et -l'influence autant qu'elle en est influencée: l'autre n'a jamais existé -que dans le cerveau des mystiques et des hallucinés. - -Mais laissons cela. - -On m'a dit que vous aviez parlé de l'amour: cela me semblerait -impossible, si je ne vous savais pas tant d'audace. - -M. PROUDHON. J'en ai parlé, ainsi que du Mariage. - -MOI. Eh bien! faisons une petite excursion sur ces deux territoires. -Parlons de l'Amour d'abord. - - -VI - -M. PROUDHON, _secouant la tête_: l'Amour!... Il m'ennuie et m'embarrasse -beaucoup. Je n'ai pu parvenir encore à me mettre d'accord avec moi -là-dessus. - -J'ai d'abord défini l'amour: «l'attrait des deux sexes l'un vers l'autre -en vue de la reproduction», ajoutant que cet attrait se purifie par -l'adjonction de l'Idéal. J'ai même, à ce sujet, trouvé une fort jolie -chose: c'est qu'il y a une division sexuelle parce qu'on ne peut -idéaliser que l'objectif (3e vol. p. 192). - -MOI. Peste! Comme vous y allez! Alors toutes les espèces animales et -végétales où les sexes sont séparés ont un idéal en amour? Un idéal dans -le cerveau d'un cheval et d'une jument, passe, puisqu'il y a cerveau; -mais où se logera celui de la fleur mâle et de la fleur femelle? - -M. PROUDHON. Je n'ai, ma foi, pas songé à me faire cette question. -Revenons, s'il vous plaît, à la définition de l'amour humain. Je dis donc -que l'amour est un attrait donné en vue de la reproduction; cependant je -pense aussi qu'à l'amour proprement dit, la progéniture est odieuse (p. -208). - -MOI. Mais il y a contradiction... - -M. PROUDHON. Que voulez-vous que j'y fasse? Vous saurez, qu'à mes yeux, -l'homme et la femme forment l'_organe de la justice, l'Androgyne -humanitaire_. Or j'affirme que l'amour est le mobile de la justice, -parce que c'est lui qui attire l'une vers l'autre, les deux moitiés du -couple. C'est donc par l'amour que la conscience de l'homme et de la -femme s'ouvre à la justice; ce qui n'empêche pas qu'il ne soit «la plus -puissante fatalité au moyen de laquelle la nature ait trouvé le secret -d'obscurcir en nous la raison, d'affliger la conscience et d'enchaîner le -libre-arbitre.» (_Id._, p. 207.) - -MOI. Le mobile de la justice, le sentiment qui ouvre la conscience des -sexes à la justice, qui forme l'organe juridique, troubler la raison et -affliger la conscience! Mais il y a contradiction. - -M. PROUDHON. Encore une fois, que voulez-vous que j'y fasse? L'amour, -recherché pour lui-même, rend l'homme indigne et la femme vile (pag. -419), et tenez, «l'amour, même sanctionné par la justice, je ne l'aime -pas.» (_Id._, p. 450.) - -MOI. N'avez-vous pas dit que, sans l'amour inspiré à l'homme par la -beauté de la femme, il n'y aurait ni art, ni science, ni industrie, ni -justice, que l'homme ne serait qu'une brute? - -M. PROUDHON. Ah! j'en ai dit bien d'autres!... Cet amour, moteur de -justice, père de la civilisation, est cependant l'_abolition de la -justice_ (_Id._, p. 465), ce qui exige qu'on l'écarte aussitôt son office -de moteur rempli. L'élan, le mouvement donné, il faut se passer de lui. -Dans le mariage, il doit avoir la plus petite part possible; «toute -conversation amoureuse, même entre fiancés, même entre époux, est -messéante, destructive du respect domestique, de l'amour du travail et de -la pratique du devoir social.» (_Id._, p. 473.) Un mariage de pure -inclination est près de la honte et «le père qui y donne son -consentement mérite le blâme.» (_Id._, p. 483.) - -MOI. Un père mériter le blâme parce qu'il unit ceux qui cèdent au mobile -de la justice! - -M. PROUDHON. «Que les jeunes gens s'épousent sans répugnance, à la bonne -heure...» Mais «quand un fils, une fille, pour satisfaire son -inclination, foule aux pieds le vœu de son père, l'exhérédation est pour -celui-ci le premier des droits et le plus saint des devoirs.» (_Id._, p. -483.) - -MOI. Ainsi l'amour, moteur de justice, cause de civilisation, nécessaire -à la reproduction, est en même temps une chose honteuse, qu'on doit -craindre et bannir du mariage et qui, en certains cas, mérite -l'exhérédation... Que les Dieux bénissent vos contradictions, et que la -postérité leur soit légère! - -M. PROUDHON, _soucieux_: Je ne puis rien vous dire de plus satisfaisant -sur la matière; mais, en revanche, parlons du mariage; je suis -véritablement de première force sur ce sujet. - -Toute fonction suppose un organe; l'homme est l'organe de la liberté; -mais la justice exige un organe composé de deux termes, c'est le couple. -Il faut que les deux personnes qui le composent soient dissemblables et -inégales «parce que, si elles étaient pareilles, elles ne se -complèteraient pas l'une l'autre; ce seraient deux touts indépendants, -sans action réciproque, incapables pour cette raison de produire de la -justice... En principe, il n'y a de différence entre l'homme et la femme -qu'une simple diminution d'énergie dans les facultés. - -«L'homme est plus fort, la femme est plus faible, voilà tout... L'homme -est la puissance de ce que la femme est l'idéal, et réciproquement la -femme est l'idéal de ce que l'homme est la puissance.» (_Id._, p. 474.) - -L'Androgyne posé, je définis le Mariage, «le sacrement de la justice, le -mystère vivant de l'harmonie universelle; la forme donnée par la nature -même à la religion du genre humain. Dans une sphère moins haute, le -mariage est l'acte par lequel l'homme et la femme, s'élevant au dessus de -l'amour et des sens, déclarent leur volonté de s'unir selon le Droit, et -de poursuivre, autant qu'il est en eux, la destinée sociale, en -travaillant au Progrès de la Justice. - -«Dans cette religion de la famille, on peut dire que l'époux ou le père -est le prêtre, la femme l'idole, les enfants, le peuple..... _Tous sont -dans la main du père_, nourris de son travail, protégés de son épée, -soumis à son gouvernement, _ressortissant de son tribunal_, héritiers et -continuateurs de sa pensée...... _La femme reste subordonnée à l'homme_, -parce qu'elle est un objet de culte, et qu'il n'y a pas de commune mesure -entre la force et l'idéal..... L'homme mourra pour elle, comme il meurt -pour sa foi et ses dieux, mais il gardera le commandement et la -responsabilité.» (_Id._ p. 474 et 475.) - -En résultat les époux sont égaux, puisqu'il y a communauté de fortune, -d'honneur, de dévouement absolu; «_en principe et dans la pratique_..... -cette égalité n'existe pas, _ne peut pas exister_..... L'égalité des -droits supposant une balance des avantages dont la nature a doué la femme -avec les facultés plus puissantes de l'homme, il en résulterait que la -femme, au lieu de s'élever par cette balance, serait dénaturée, avilie. -Par l'idéalité de son être, la femme est pour ainsi dire hors prix..... -Pour qu'elle conserve cette grâce inestimable, qui n'est pas en elle une -faculté positive, mais une qualité, un mode, un état, il faut qu'elle -accepte la loi de la puissance maritale: _l'égalité la rendrait odieuse_, -serait la dissolution du mariage, la mort de l'amour, _la perte du genre -humain_. (_Id._, p. 454.) - -«Et la gloire de l'homme est de régner sur cette merveilleuse créature, -de pouvoir se dire: c'est moi-même idéalisé, c'est plus que moi, et -pourtant ce ne serait rien sans moi..... Malgré cela ou à cause de cela, -je suis et je dois rester le chef de la communauté: que je lui cède le -commandement, elle s'avilit et nous périssons.» (_Id._, p. 472.) - -Le mariage doit être monogame «parce que la conscience est commune entre -les époux, et qu'elle ne peut pas, sans se dissoudre, admettre un tiers -participant.» (_Id._, p. 475.) - -Il doit être indissoluble, parce que la conscience est immuable, et que -les époux ne sauraient se donner un rechange _sans commettre un -sacrilége_. S'ils sont obligés de se séparer «le digne n'a besoin que de -guérir les plaies faites à sa conscience et à son cœur, l'autre n'a plus -le droit d'aspirer au mariage: ce qu'il lui faut, c'est le concubinage.» -(_Id._, p. 476.) - -Hein! Que dites-vous de cette théorie là? - -MOI. Jusqu'ici j'avais refusé de croire au dieu Protée; mais en vous -contemplant, j'abjure mon incrédulité, Maître. - -Vous nous apparaissez d'abord sous l'habit et la forme de Manou, et nous -débitez sa physiologie; - -Vous nous apparaissez ensuite, et successivement, sous la forme et les -vêtements de Moïse, de saint Thomas d'Aquin, de saint Bonaventure; vous -vous incarnez un moment dans Paracelse; - -Enfin vous prenez la toge romaine, par dessus laquelle vous endossez le -frac disgracieux d'Auguste Comte. - -Tout cela est bien vieux, bien laid pour notre époque..... Est-ce que, -vraiment, vous n'avez pas mieux à nous donner que la résurrection du -droit romain au beau temps où Cincinnatus mangeait tout nu son plat de -lentilles? - -M. PROUDHON. Quoi! contesteriez-vous que le mariage par _confarreation -n'est pas le chef-d'œuvre de la conscience humaine_? - -MOI. Si je vous le conteste? Par dieu, oui; et bien d'autres choses -encore. Mais, dites-moi, quel sens donnez-vous aux mots _sacrement_, -_mystère_, qui sonnent si creux et si faux dans votre bouche? - -M. PROUDHON. Malgré toutes mes explications sur le mariage, il n'en reste -pas moins un mystère (_Id._, p. 457). Voilà tout ce que je puis vous dire -de plus clair. Il faut que vous compreniez que «le mariage est une -institution _sui generis_, formée tout à la fois au for extérieur par le -contrat, au for intérieur par le sacrement, et qui périt aussitôt que -l'un ou l'autre de ces deux éléments disparaît.» (_Id._, p. 211.) Il faut -que vous compreniez encore que «le mariage est une fonction de -l'humanité, hors de laquelle l'amour devient un fléau, la distinction des -sexes n'a plus de sens, la perpétuation de l'espèce constitue pour les -vivants un dommage réel, _la justice est contre nature et le plan de la -création absurde_.» (_Id._, p. 231.) - -MOI. Le plan de la création absurde et la justice contre nature sans le -mariage! Qu'est-ce que cela veut dire en bon français, Maître? - -M. PROUDHON. Quoi! Votre intelligence est si débile qu'elle ne comprend -pas que, sans le mariage, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de -justice? - -MOI. Alors le mariage est nécessaire à tous? - -M. PROUDHON. Non; mais «tous y participent et en reçoivent l'influence -par la filiation, la consanguinité, l'adoption, l'amour qui, universel -par essence, n'a pas besoin pour agir, de cohabitation..... Au point de -vue animique ou spirituel, le mariage est pour chacun de nous une -condition de félicité... Tout adulte, sain d'esprit et de corps, que la -solitude ou l'abstraction n'a pas séquestré du reste des vivants, aime, -et, en vertu de cet amour, se fait un mariage en son cœur... La justice -qui est la fin du mariage, et que l'on peut obtenir soit par l'initiation -domestique, soit par la communion civique, soit enfin par l'amour -mystique» suffit «au bonheur dans toutes les conditions d'âge et de -fortune.» (_Id._, p. 481.) - -Et ne confondez pas le mariage avec tout autre union, avec le -concubinage, par exemple, «qui est la marque d'une conscience faible.» Je -ne condamne cependant pas le concubinat car «la société n'est pas -l'œuvre d'un jour, la vertu est d'une pratique difficile, sans parler de -ceux à qui le mariage est _inaccessible_.» - -A mon avis, il est dans l'intérêt des femmes, des enfants et des mœurs -que le législateur réglemente le concubinage. Tout enfant devrait porter -le nom du père concubin qui pourvoierait à sa subsistance et aux frais de -son éducation; «la concubine délaissée aurait droit aussi à une -indemnité, à moins qu'elle n'ait la première convolé en un autre -concubinage.» (_Id._, p. 477.) - -Mais ce n'est pas du concubinage, c'est du mariage que ressort toute -justice, tout droit. Ceci est tellement vrai, que si vous «ôtez le -mariage, la mère reste avec sa tendresse, mais sans autorité, sans -droits: d'_elle à son fils il n'y a plus de justice_; il y a bâtardise, -un premier pas en arrière, un retour à l'immoralité.» (_Id._, p. 357.) - -MOI. Tout ce que vous venez de me dire sur l'amour, le mariage, la -justice et le droit, renferme tant d'équivoques, d'erreurs, de sophismes, -et une si haute dose de pathos, mon Maître, que, pour vous réfuter après -vous avoir préalablement éclairci, il ne faudrait rien moins qu'un gros -volume. Nous allons donc nous contenter d'insister sur les points -principaux. - - -VII - -1º L'Androgyne, par définition, est un être réunissant les deux sexes. -Or, le mariage ne fait point de l'homme et de la femme _un seul être_; -chacun d'eux conserve son individualité; donc votre Androgyne humanitaire -ne vaut pas la peine d'être discuté: ce n'est qu'une fantaisie. - -2º Toute fonction suppose un organe, c'est vrai, mais quels _faits_ vous -autorisent à dire que le couple marié est l'organe de la justice? Surtout -lorsque vous prenez vous-même la peine de vous contredire, en avouant que -l'on produit de la justice hors du mariage; qu'on n'a pas besoin d'être -marié pour être juste? - -L'organe de la justice est en chacun de nous, comme tous les autres; -c'est le sens moral qui entre en action lorsqu'il s'agit d'apprécier la -valeur morale d'un acte, ou d'appliquer à notre propre conduite la -science morale acceptée par la raison du siècle. - -3º D'après vous, la balance, c'est _l'égalité_; _l'égalité c'est la -justice_: il y a donc, de votre part, contradiction d'exiger de deux -créatures douées chacune de liberté, de volonté, d'intelligence, qu'elles -se reconnaissent _inégales_ pour produire de _l'égalité_. - -4º Affirmer, comme vous l'avez fait, que le progrès est la réalisation de -l'idéal par le libre arbitre; que, conséquemment, l'idéal est supérieur à -la réalité, et que l'homme progresse parce qu'il se laisse guider par -lui; puis affirmer que la femme est l'idéal de l'homme et que, cependant, -elle est _moindre_ et doit _obéir_, c'est une double contradiction. Si -l'on admettait votre point de départ, la logique exigerait que l'homme se -laissât guider par la femme. Mais à quoi bon discuter une chose qui -n'offre aucun sens à l'intelligence? Si l'homme, d'après vous, représente -en réalité la force, la raison, la justice, la femme étant l'idéalisation -de l'homme, serait donc la plus grande force, la plus haute raison, la -plus sublime justice..... Avez-vous prétendu dire cela, vous qui affirmez -le contraire? - -5º Dire que le mariage est une institution _sui generis_, un _sacrement_, -un _mystère_, c'est affirmer quoi? Et quelles lumières pensez-vous nous -avoir données? Êtes-vous bien sûr de vous être compris plus que nous ne -vous avons compris? J'en doute. - -6º Pourriez-vous nous démontrer pourquoi dans une association entre des -hommes forts, intelligents et des hommes faibles et bornés, la justice -exige _l'égalité_, le respect de la dignité de tous, et déclare _avili_ -l'esclave qui se soumet, tandis que dans l'association de l'homme et de -la femme, _identiques d'espèce_ selon vous, la femme qui, toujours selon -vous, est l'être faible et borné, serait _avilie_ et deviendrait -_odieuse_ par l'égalité? - -Pourriez-vous nous expliquer aussi comment dans un couple producteur de -justice ou d'égalité, cette égalité _serait la mort de l'amour et la -perte du genre humain_? - -Convenez qu'un tel tohu-bohu de non sens et de contradictions offre -autant de _mystères_ insondables que votre mariage. - -7º Nous ne parlerons point ensemble du divorce: nous nous en référerons à -la raison et à la conscience modernes que la dissolution des mœurs et de -la famille, dues en grande partie à l'indissolubilité du mariage, mettent -à même de se prononcer. Quelles raisons d'ailleurs donnez-vous pour -soutenir votre opinion? Une plaisanterie; que la rupture du mariage est -un _sacrilége_; une affirmation démentie par les faits: que la conscience -est immuable. - -8º Entre le bâtard et sa mère, il n'y a pas de justice, dites-vous. Votre -conscience est plus jeune de deux mille et quelques cents ans que la -conscience moderne, Monsieur. Dans l'œuvre de la reproduction, la tâche -à remplir envers le nouvel être se partage entre les parents. A la femme -plus vivante, plus élastique, plus résistante, est dévolue la partie la -plus périlleuse de cette tâche. Tu risqueras ta vie pour former -l'humanité de ta propre substance, lui a dit la nature. A l'homme de -payer sa dette envers ses enfants, en bâtissant le toit où ils -s'abritent, d'apporter la nourriture que tu élabores ou prépares pour -eux. A lui d'accomplir ses devoirs envers ses fils par l'emploi de ses -forces, comme tu l'accomplis, toi, en fournissant ton sang et ton lait. - -Vos droits sur l'enfant ressortent, ajoute la conscience, de son -incapacité de se guider lui-même, des devoirs que vous remplissez envers -lui, de l'obligation où vous êtes de former sa raison, sa conscience, -d'en faire un citoyen utile et moral. - -Eh bien! Monsieur, qu'arrive-t-il, la plupart du temps, dans les cas de -bâtardise? C'est que le père, ayant lâchement, cruellement, contre toute -justice, déserté sa tâche, la mère seule a rempli le double devoir envers -ses enfants: _elle a été à la fois père et mère_. - -Et c'est quand cette mère a un _double_ droit que vous osez dire qu'elle -n'en a _aucun_! qu'entre elle et son fils il n'y a pas de justice! En -vérité, j'aimerais mieux vivre au milieu des sauvages que dans une -société qui penserait et _sentirait_ comme vous. - -Une mère, Monsieur, a sur son enfant un droit incontestable, car elle a -risqué sa propre vie pour lui donner le jour: le père n'acquiert des -droits sur lui que quand il remplit son devoir: lorsqu'il ne le remplit -pas, il n'a pas de droit; ainsi le veut la raison. Dans cette question, -le mariage ne signifie rien. Si j'étais bâtarde, et que mon père m'eût -lâchement abandonnée, je l'aurais méprisé et haï comme le bourreau de ma -mère, comme un homme sans cœur et sans conscience, un vil égoïste: et -j'aurais doublement aimé et respecté celle qui eût été à la fois ma mère -et mon père: Voilà ce que disent, Monsieur, ma conscience, ma raison et -mon cœur. - -9º Qu'est-ce que votre mariage, _première forme donnée par la nature à la -religion du genre humain_, où la femme est une idole qui fait la cuisine -et raccommode les chausses de son prêtre? - -Qu'est-ce que cette institution où l'homme est censé défendre, de son -épée, sa femme et ses enfants que la loi défend, même contre lui? - -Où l'homme est censé nourrir de son travail celle qui travaille souvent -plus que lui ou lui apporte une dot? - -La femme et les enfants _ressortir du tribunal de l'homme_! Que les dieux -nous préservent de cet affreux retour aux mœurs patriarcales et -romaines! Femmes et enfants ressortent du tribunal social, et c'est plus -sûr pour eux: au moins la femme française n'a pas à craindre que son -Abraham sacrifie son petit Isaac, ni que son despote domestique, laissant -l'enfant à terre, comme le vieux Romain, le condamne ainsi à la mort. La -société a un cœur et des procureurs généraux qui, heureusement, ne -comprennent plus le tribunal de famille comme M. P. J. Proudhon. Il est -vrai que notre auteur est un Épiménide qui s'éveille après un sommeil de -plus de deux mille ans. - -J'ai fini, Maître; avez-vous quelque chose à me dire encore? - -M. PROUDHON. Certainement. J'ai à vous parler du rôle de la femme. Ce -rôle est «le soin du ménage, l'éducation de l'enfance, l'instruction des -jeunes filles sous la surveillance des magistrats, le service de la -charité publique. Nous n'oserions ajouter les fêtes nationales et les -spectacles qu'on pourrait définir les semailles de l'amour (3e vol. p. -480). - -«L'homme est travailleur, la femme ménagère. - -«Le ménage est la pleine manifestation de la femme. - -«Pour la femme le ménage est une nécessité d'honneur, disons même de -toilette. - -«De même que toute sa production littéraire se réduit toujours à un roman -intime dont toute la valeur est de servir, par l'amour et le sentiment, à -la vulgarisation de la justice; de même sa production industrielle se -ramène en dernière analyse à des travaux de ménage; elle ne sortira -jamais de ce cercle.» (_Id._, p. 482.) - -MOI. Vous me permettrez de m'étonner, Maître, que la femme, qui a -l'esprit d'une _fausseté irrémédiable_, qui est _immorale_, qui ne -compose que des _macédoines_, des _monstres_, qui _prend des chimères -pour des réalités, qui ne sait pas même faire un roman_, sache cependant, -de votre aveu, faire un roman pour vulgariser la justice par le sentiment -et l'amour. Elle comprend donc, sent donc et aime donc la justice? - -Je vous ferai remarquer ensuite que les soins du ménage sont un -_travail_; - -Que l'éducation est un _travail_; - -Que le service de la charité publique est un travail; - -Que l'organisation et l'intendance des fêtes et des spectacles supposent -des _travaux_ variés. - -Que vulgariser la justice par un roman intime est un travail; - -D'où il résulte que la femme est une _travailleuse_, c'est à dire une -productrice d'utilité; elle ne différerait donc de l'homme que par le -genre de production; et il n'y aurait plus qu'à examiner si le travail de -la femme est aussi utile à la société que celui de l'homme. Je me -charge, quand vous voudrez, d'établir par les _faits_ cette -_équivalence_. - -Je vous ferai remarquer, en second lieu, que l'éducation de l'enfance, -celle des jeunes filles, le service de la charité publique, -l'organisation des fêtes et spectacles, la vulgarisation de la justice -par la littérature ne font pas partie des travaux du ménage; qu'alors la -femme n'est pas _uniquement ménagère_. - -Je vous ferai remarquer troisièmement que nos contre-maîtresses, nos -commerçantes, nos artistes, nos comptables, nos commises, nos professeurs -ne sont pas plus ménagères que vos contre-maîtres, vos commerçants, vos -artistes, vos teneurs de livres, vos commis et vos professeurs; que nos -cuisinières, nos femmes de chambre ne le sont pas plus que vos -cuisiniers, pâtissiers, confiseurs, valets de chambre; que, dans toutes -ces fonctions et dans bien d'autres, les femmes égalent les hommes, ce -qui prouve qu'elles ne sont pas moins faites que vous pour les emplois -qui ne tiennent point au ménage, et que vous n'êtes pas moins faits -qu'elles pour ceux qui y tiennent. Ainsi les faits brutaux étranglent vos -affirmations, et nous montrent que la femme peut n'être _ni ménagère ni -courtisane_. - -Dites-moi enfin, Maître, quelle est la situation de toutes les femmes -relativement à tous les hommes? - -M. PROUDHON. L'infériorité; car le sexe féminin tout entier remplit à -l'égard de l'autre sexe, sous certains rapports, le rôle de l'épouse à -l'égard de l'époux: cela ressort de l'ensemble des facultés respectives. - -MOI. Ainsi donc il n'y a ni liberté ni égalité pour la femme même qui n'a -pas un père ou un mari? - -M. PROUDHON. «La femme vraiment libre est la femme chaste; est chaste -celle qui n'éprouve aucune émotion amoureuse pour personne, _pas même -pour son mari_.» (_Id._, p. 483.) - -MOI. Une telle femme n'est pas chaste: c'est une statue. La chasteté -étant une _vertu_, suppose la domination de la raison et du sens moral -sur un instinct: donc la femme chaste est celle qui domine certain -instinct, non pas celle qui en est dépourvue. J'ajoute que la femme qui -se livre à son mari sans attrait joue le rôle d'une prostituée. Je savais -bien que vous n'entendiez rien à l'amour ni à la femme! - -Voulez-vous que, pour terminer, nous comparions votre doctrine sur le -droit de la femme à celle que vous professez sur le droit en général? - -M. PROUDHON. Volontiers... puisque je ne puis faire autrement. - -MOI. Vous admettez que la femme est d'espèce identique à l'homme? - -M. PROUDHON. Oui, seulement ses facultés sont moins énergiques. - -MOI. Je vous accorde cela pour les besoins de la discussion. - -Exposez-moi votre doctrine générale sur le droit, j'en ferai -l'application à la femme, et vous tirerez la conclusion. - - -VIII - -M. PROUDHON. «La loi ne réglant que des rapports humains, _elle est la -même pour tous_; en sorte que, pour établir des exceptions, il faudrait -prouver que les individus exceptés sont au dessus ou au dessous de -l'espèce humaine.» (_Créat. de l'ordre, etc._, p. 210.) - -MOI. Or, vous avouez que la femme n'est ni au dessus ni au dessous de -l'espèce humaine, mais est d'espèce identique à l'homme; donc la loi est -la même pour elle que pour l'homme. - -M. PROUDHON. Je conclus le contraire, _parce que l'homme est le plus -fort_. - -MOI. Contradiction, mon Maître. - -M. PROUDHON. «Ni la figure, ni la naissance, ni les _facultés_, ni la -fortune, ni le rang, ni la profession, ni le talent, ni _rien de ce qui -distingue les individus_ n'établit entre eux une différence d'espèce: -étant tous hommes, et la loi ne réglant que des rapports humains, elle -est la même pour tous.» (_Ordre dans l'humanité_, p. 209.) - -MOI. Or, la femme est d'essence identique à l'homme; elle n'en diffère -que par des modes et qualités qui, selon vous, ne la font point différer -d'essence; donc encore la loi est la même pour elle que pour l'homme. - -M. PROUDHON. C'est logique; mais je conclus le contraire, _parce que -l'homme est le plus fort_. - -MOI. Contradiction, mon Maître. - -M. PROUDHON. «La balance sociale est l'égalisation du fort et du faible. -Tant que le fort et le faible ne sont pas égaux, ils sont _étrangers_, -ils ne forment point une alliance, ils sont _ennemis_.» (1er _Mémoire sur -la propriété_, p. 57.) - -MOI. Or, d'après vous, l'homme est le fort et la femme le faible d'une -espèce identique; donc la balance sociale doit les _égaliser_, pour -qu'ils ne soient ni étrangers ni ennemis. - -M. PROUDHON. C'est logique; mais je prétends, moi, qu'ils doivent être -_inégalisés_ dans la société et dans le mariage. L'homme doit avoir la -prépotence, _parce qu'il est le plus fort_. - -MOI. Contradiction, mon Maître. - -M. PROUDHON. «De l'identité de la raison chez tous les hommes, et du -sentiment de respect qui les porte à maintenir à tout prix leur dignité -mutuelle, résulte l'égalité devant la justice.» (1er volume _De la -justice, etc._, p. 183.) Chacun est né libre: entre les libertés -individuelles il n'y a d'autre juge que la balance, _qui est l'égalité_; -l'identité d'essence ne permet pas de créer une hiérarchie. (2e vol. -toute la 8e _Étude_.) - -MOI. Or, la femme est d'essence identique à l'homme. Elle est née libre: -entre elle et l'homme il n'y a donc d'autre juge que l'égalité; il n'est -donc pas permis d'établir entre eux une hiérarchie. - -M. PROUDHON. C'est logique. Mais je conclus au contraire qu'il faut -hiérarchiser les sexes et donner la prépotence à l'homme, _parce qu'il -est le plus fort_. - -MOI. Contradiction, mon Maître. - -M. PROUDHON. «C'est la dignité de l'âme humaine de ne vouloir souffrir -qu'aucune de ses puissances _subalternise_ les autres, de vouloir que -toutes soient au service de l'ensemble; là est la morale, là est la -vertu. Qui dit harmonie ou accord, en effet, suppose nécessairement des -termes en opposition. Essayez une hiérarchie, une prépotence, _vous -pensiez faire de l'ordre, vous ne faites que de l'absolutisme_.» (2e vol. -de la Justice, p. 381 et 382.) - -MOI. La femme, selon vous, forme avec l'homme un organisme, celui de la -justice. Or les deux moitiés de l'androgyne ont, toujours d'après vous, -des qualités diverses, appelées à _s'harmoniser_ dans l'égalité sous -peine de faire de l'absolutisme au lieu de faire de l'ordre; donc la -faculté féminine est appelée à s'équilibrer avec la faculté masculine -dans l'égalité. - -M. PROUDHON. C'est logique: mais je conclus que la dignité de l'androgyne -humanitaire est d'asservir la faculté féminine et de faire du despotisme, -_parce que l'homme est le plus fort_. - -MOI. Contradiction, mon Maître. - -M. PROUDHON. «La justice est le respect spontanément éprouvé et -_réciproquement garanti_ de la dignité humaine, en _quelque personne_ et -en quelque circonstance qu'elle se trouve compromise.» (1er vol. de la -Justice, p. 182.) - -MOI. Or la femme est une personne humaine, ayant une dignité qu'on doit -respecter et garantir par la loi de réciprocité; donc on ne peut manquer -de respect envers la dignité féminine sans manquer à la justice. - -M. PROUDHON. C'est logique; mais quoique la femme soit une personne -humaine, identique d'espèce avec l'homme et que je croie qu'il n'y a pas -d'autre base du droit que l'égalité, je n'en affirme pas moins que la -dignité de la femme est inférieure à celle de l'homme, _parce qu'il est -le plus fort_. - -MOI. Contradiction, mon Maître. - -M. PROUDHON. «Le droit est pour chacun la faculté d'exiger des autres le -respect de la dignité humaine dans sa personne,» le devoir «est -l'obligation pour chacun de respecter cette dignité en autrui.» (1er vol. -de la Justice, p. 183.) - -MOI. Or la femme étant d'espèce identique, l'homme a une dignité _égale_ -à la sienne; donc elle doit être respectée dans sa dignité, c'est à dire -dans sa personne, sa liberté, sa propriété, ses affections; c'est son -droit comme personne humaine, et l'homme ne peut le méconnaître sans -manquer à la justice et à son devoir. - -M. PROUDHON. C'est logique. Mais moi, je prétends que la femme n'a pas le -droit que mes principes lui attribuent; que l'homme seul a des droits, -_parce que l'homme est le plus fort_. - -MOI. Contradiction, mon Maître. - -M. PROUDHON. «La liberté est un droit _absolu_, parce qu'elle est à -l'homme comme l'impénétrabilité est à la matière, une _condition sine quâ -non d'existence_.» (1er mémoire sur la Propriété, p. 47.) - -MOI. Or la femme est un être humain, elle a donc un droit _absolu_ à la -liberté, qui est sa condition _sine quâ non_ d'existence. - -M. PROUDHON. C'est logique. Mais je conclus au contraire que la femme n'a -pas besoin de liberté, que cette condition _sine quâ non_ d'existence -pour notre espèce, ne regarde pas la moitié de l'espèce, qu'il n'y a que -l'homme qui ne puisse exister sans liberté, _parce qu'il est le plus -fort_. - -MOI. Contradiction, mon Maître. - -M. PROUDHON. «L'égalité est un droit absolu, _parce que sans l'égalité, -il n'y a pas de société_.» (_Id._) - -MOI. Or la femme est un être humain et social; elle a donc un droit -absolu à cette égalité sans laquelle, dans la société, elle ne serait -qu'une paria. - -M. PROUDHON. C'est logique. Mais je n'en conclus pas moins que la femme -n'a pas plus de droit à l'égalité qu'à la liberté. Que quoique de même -espèce que l'homme, conséquemment devant relever de la loi d'égalité, -cependant elle n'en relève pas, et doit être inégale et soumise à -l'homme, _parce qu'il est le plus fort_. - -MOI. Fi! mon Maître. Vous contredire de la sorte est honteux pour votre -réputation. Il aurait mieux valu soutenir que la femme n'a pas les mêmes -droits que l'homme, parce qu'elle est d'une autre espèce. - -M. PROUDHON. La femme est tenue de sentir qu'elle n'a pas une dignité -égale à celle de l'homme; dans leur association formée pour produire de -la justice, les notions de droit et de devoir _ne seront plus -corrélatives_. L'homme aura tous les droits et n'acceptera de devoirs que -ceux qu'il voudra bien se reconnaître. - -MOI. Songez-vous que l'homme, après avoir nié la dignité et le droit de -la femme, travaillera de plus en plus à l'abêtir dans l'intérêt de son -despotisme? - -M. PROUDHON. Cela ne me regarde pas: la famille doit être murée: le mari -y est prêtre et roi. Si, comme toute liberté opprimée, la femme regimbe, -nous lui dirons _quelle ne se connaît pas elle-même, qu'elle est -incapable de se juger et de se régir_; qu'elle est un néant; nous -l'outragerons dans sa valeur morale, nous la nierons dans son -intelligence et son activité: et à force de l'intimider, nous -parviendrons à la faire taire: car mordieu! il faut que l'homme reste le -maître, _puisqu'il est le plus fort_! - -MOI. Niez et outragez; cela ne nous fait rien, Maître: les seigneurs -usaient de cette méthode contre vos pères leurs serfs... aujourd'hui on -s'indigne contre eux. Les possesseurs d'esclaves usaient et usent de -cette méthode contre les noirs, et le monde civilisé s'indigne contre -eux, l'esclavage est restreint et tend à disparaître. - -En attendant je signale à mes lecteurs vos contradictions: votre autorité -sur les esprits en sera, j'espère, amoindrie. - -Ceux qui prétendront, d'après la majeure des syllogismes précédents, que -vous fondez le droit sur l'identité d'espèce, abstraction faite des -qualités individuelles; que vous croyez le droit et le devoir -corrélatifs, que vous voulez l'égalité, la liberté, auront tout aussi -raison que ceux qui prétendront, d'après la conclusion des mêmes -syllogismes, que vous basez le droit sur la force, la supériorité des -facultés; que vous acceptez l'inégalité, le despotisme, niez la liberté -individuelle et l'égalité sociale, et ne croyez point à la corrélation du -droit et du devoir. - -S'il est triste pour vous d'être tombé dans des contradictions aussi -monstrueuses, croyez qu'il ne l'est pas moins pour moi, dans l'intérêt de -ma cause, de les signaler devant tous. - -Prenant en main la cause de mon sexe, j'étais dans l'obligation de -riposter à vos attaques, en retournant contre vous toutes vos allégations -contre nous. - -Il fallait le faire, non par des dénégations et des déclamations qui ne -prouvent rien, ou par des affirmations sans preuves selon votre procédé; -mais en vous opposant la science et les faits; en ne me servant que de la -méthode rationnelle que vous préconisez sans vous en servir, en vous -chargeant souvent de vous contredire quand les preuves de fait eussent -demandé trop de détail et de temps. - -Vous accusiez les femmes de _prendre des chimères pour des réalités_... -Je vous ai prouvé que vous méritez ce reproche, puisque votre théorie -est en contradiction avec la science et les faits. - -Vous accusiez les femmes d'_ériger en principes de vaines analogies_... -Je vous ai prouvé que vous en avez fait autant, en induisant de la -_prétendue_ absence de germes physiques chez la femme, l'absence de -germes intellectuels et moraux. - -Vous accusiez la femme de _raisonner à contre sens_.... je vous ai mis en -présence de vos propres principes, pour en tirer des conséquences -contradictoires. - -Vous accusiez la femme de ne faire que des _Macédoines, des Monstres_... -L'anatomie de votre théorie prouve que vous en savez faire tout autant. - -Vous accusiez la femme d'inintelligence, de défaut de justice, de vertu, -de chasteté... J'en appelle à vous même, et vous dites positivement le -contraire. - -Où vous êtes fantasque, contradictoire, j'en appelle moi, _femme_, à la -logique. - -Où vous manquez de méthode, moi, _femme_, j'emploie la méthode -scientifique et rationnelle. - -Où vous démentez vos propres principes, j'en appelle à ces mêmes -principes pour vous juger et vous condamner. - -Lequel de nous deux, Monsieur, est le plus raisonnable et le plus -rationnel? - -Ma modestie souffre, je vous l'avoue, de penser que j'ai joué _le rôle de -Minerve faisant honte à Ulysse de ses paradoxes et de ses roueries_. -Enfin, cet ennuyeux rôle est fini! - -Je vous ai adressé tant de duretés, et d'un ton si ferme et si résolu, -que j'aurais regret de vous quitter sans vous dire quelques bonnes -paroles partant du fond de mon cœur. Vous devez être bien convaincu de -ma sincérité, car vous voyez que vous avez affaire à une femme qui ne -recule devant personne; qu'on n'intimide pas, quelque grand qu'on soit et -quelque nom qu'on porte. Vous pouvez être mon adversaire: je ne serai -jamais votre ennemie, car je vous estime comme un honnête homme, un -vigoureux penseur, une des gloires de la France, une des illustrations de -notre Comté, toujours si chère au cœur de ses enfants, enfin comme une -des admirations de ma jeunesse. Vous et moi, M. Proudhon, nous -appartenons à la grande armée qui donne l'assaut à la citadelle des abus -et y porte la mine et la sape: je ne fuis pas cette solidarité. Est-il -donc si nécessaire que nous nous battions? Vivons en paix; je puis vous -en prier sans m'abaisser, puisque je ne vous crains pas. Comprenez une -chose que je vous dis sans fiel: c'est que vous êtes incapable de -comprendre la femme, et qu'en continuant la lutte, vous la rangerez -immanquablement sous la bannière de la Contre-Révolution. - -Votre orgueil a mis inimitié entre vous et la femme, et vous lui avez -mordu le talon: personne ne serait plus affligé que moi de la voir vous -écraser la tête. - - - - -RÉSUMÉ. - - -Comparaissez tous, novateurs modernes, devant le public votre juge, et -venez vous résumer vous-mêmes. - -LE COMMUNISTE. Les deux sexes diffèrent, ne remplissent pas les mêmes -fonctions; mais _ils sont égaux devant la loi_. - -Pour que la femme soit réellement émancipée, il faut faire subir à la -société une refonte économique et supprimer le mariage. - -LE PHILADELPHE ET L'ICARIEN. Nous sommes de votre avis, excepté en ce qui -touche le mariage, frère. - -LE SAINT-SIMONIEN ORTHODOXE. Si le Christianisme a méprisé la femme, s'il -l'a opprimée, c'est, qu'à ses yeux, elle représentait la matière, le -monde, le mal. Nous qui venons donner le véritable sens de la Trinité, -nous réhabilitons ou expliquons ce que nos prédécesseurs ont condamné. La -femme est l'égale de l'homme, parce qu'en Dieu, qui est tout, la matière -est égale à l'esprit. Avec l'homme, la femme forme le couple qui est -l'individu social, le fonctionnaire. Comme la femme est très différente -de l'homme, nous ne nous permettons pas de la juger; nous nous contentons -de l'_appeler_ pour qu'elle se révèle. Cependant nous pensons qu'elle ne -peut s'affranchir qu'en s'émancipant dans l'amour. - -PIERRE LEROUX, _s'agitant_. Prenez garde! Ce n'est pas en tant que sexe -que la femme doit être affranchie; ce n'est qu'en qualité d'_épouse et de -personne humaine_. Elle n'a de sexe que pour celui qu'elle aime; pour -tous les autres hommes elle est ce qu'ils sont eux-mêmes: -sensation--sentiment--connaissance. Il faut qu'elle soit libre dans le -mariage et la cité, comme le doit être l'homme lui-même. - -LE FUSIONIEN, _interrompant_. Vous avez raison, Pierre Leroux; mais le -préopinant n'a pas tout à fait tort non plus; la femme est libre et -l'égale de l'homme en tout, parce que l'esprit et la matière sont égaux -en Dieu, parce que l'homme et la femme forment ensemble l'androgyne -humain, dérivation de l'androgyne divin. N'est-ce pas, ma chère sœur? - -MOI. Permettez-moi, mes frères, de ne point entrer dans vos débats -théologiques: je n'ai pas les ailes assez fortes pour vous suivre dans le -sein de Dieu, afin de m'assurer s'il est esprit et matière, androgyne ou -non, binaire, trinaire, quaternaire ou rien du tout de cela. Il me suffit -que vous conveniez tous que la femme doit être libre et l'égale de -l'homme. - -Je ne me permettrai qu'une seule observation: c'est que votre notion du -couple ou de l'androgyne, au fond une seule et même chose, tend -fatalement à l'asservissement de mon sexe: quand, par une métaphore, une -fiction l'on fait de deux êtres doués chacun d'une volonté, d'un libre -arbitre et d'une intelligence à part, une seule unité: _dans la pratique -sociale_, cette unité se manifeste par une seule intelligence, une seule -volonté, un seul libre arbitre; et l'individualité qui prévaut dans notre -monde, est celle qui est douée de la force du poignet: l'autre est -annihilée, et le droit donné au couple n'est en réalité que le droit du -plus fort. L'usage que fait M. Proudhon de l'androgynie devrait vous -guérir de cette fantaisie-là; comme l'usage que vos prédécesseurs ont -fait du ternaire devrait vous avoir garantis de la métaphysique -trinitaire. Ceci soit dit sans vous offenser, Messieurs, j'ai une -antipathie prononcée pour les trinités et les androgynies quelconques; je -suis ennemie jurée de toute métaphysique, qu'elle soit profane ou sacrée; -c'est un vice de constitution aggravé chez moi par Kant et son école. - -UN PHALANSTÉRIEN. Pour Dieu! Messieurs, laissons là ce mysticisme. -L'homme et la femme diffèrent, mais ils sont aussi nécessaires l'un que -l'autre à la grande œuvre que doit accomplir l'humanité: donc ils sont -égaux. Comme chaque individu a droit de se développer intégralement, de -se manifester complétement pour remplir la tâche parcellaire que lui -attribuent ses attractions, l'on ne peut pas plus mettre en question la -liberté d'un sexe que de l'autre. L'homme module en majeur, la femme en -mineur, avec un huitième d'exception; mais, comme dans toutes les -fonctions générales, la combinaison des deux modes est nécessaire, il est -clair que chacune d'elles doit être double, et que la femme doit être -partout de moitié avec l'homme. - -M. DE GIRARDIN, _avec un peu de brusquerie_. Messieurs, je conviens avec -vous que la femme doit être libre et l'égale de l'homme; seulement je -soutiens que sa fonction est d'administrer, d'épargner, d'élever ses -enfants, tandis que l'homme travaille et apporte dans le ménage le -produit de ses labeurs. - -Comme je veux que la femme soit délivrée du servage, et que je veux -rendre tous les enfants légitimes, je supprime le mariage civil et -j'institue le douaire universel. - -M. LEGOUVÉ, _souriant_. Vous allez bien vite et bien loin mon cher -Monsieur; vous effarouchez tout le monde. Au fond du cœur, je crois bien -comme vous à l'égalité des sexes par l'équivalence des fonctions, mais je -me garde bien d'en souffler mot. Je me contente de réclamer pour les -femmes l'instruction, une diminution de servage conjugal et des emplois -de charité: comptant bien, entre nous, que, ces conquêtes obtenues, les -femmes seront en mesure, par leur instruction et leur utilité constatée, -de s'affranchir tout à fait. Eh bien! malgré ma réserve et ma modération, -vous verrez que les uns me traiteront de _femmelin_, les autres de -_sans-culotte_! - -M. MICHELET, _se levant les larmes aux yeux_. Hélas! Messieurs, tous vous -faites fausse route; et j'ai grande douleur, mon cher académicien -Legouvé, de vous voir employer votre plume élégante à mettre les femmes -dans une voie aussi périlleuse et aussi déraisonnable. - -Quant à vous, Messieurs, qui réclamez pour la femme la liberté et -l'égalité de droits, vous n'y êtes point autorisés par elle; elle ne -demande aucun droit; qu'en ferait-elle, cet être faible, toujours malade, -toujours blessé! La Pauvre..... Quel peut être son rôle ici bas, si ce -n'est d'être adorée de son mari, qui doit se constituer son instituteur, -son médecin, son confesseur, sa garde malade, sa femme de chambre; la -tenir en serre chaude, et, avec tous ces soins si multipliés, gagner -encore le pain quotidien; car la femme ne peut, ni ne doit travailler; -elle est l'amour et l'autel du cœur de l'homme. - -Quelques uns d'entre vous ont osé prononcer le vilain mot: Divorce. - -Pas de Divorce! La femme qui s'est donnée, a reçu l'empreinte de l'homme. -Vous ne devez pas la quitter, quelque coupable qu'elle puisse être. J'ai -pensé d'abord qu'à votre mort elle devait prendre le deuil jusqu'à la -tombe, au delà de laquelle il y aura fusion d'elle et de son mari dans -l'unité de l'Amour. Mais je me suis ravisé: vous pouvez vous nommer un -successeur. - -Tandis que M. Michelet se rassied en s'essuyant les yeux, on voit se -lever le couvercle d'un cercueil. - -M. COMTE. _Dignement_ et _admirablement_ parlé! illustre professeur, -prononce une voix sépulcrale. - -Comment! Vous, ici!... s'écrie l'assemblée. On ne meurt donc pas tout -entier comme vous l'enseigniez à vos disciples? - -M. COMTE. Non, Messieurs; et j'ai été fort agréablement surpris de voir -que je m'étais trompé. Mais ce n'est pas pour vous instruire de la vie -d'outre tombe que je reviens; cela n'aurait pas valu la peine d'un -dérangement. C'est pour témoigner au grand professeur Michelet toute la -satisfaction que j'éprouve, à le voir si richement poétiser l'idéal que -je me suis fait de la femme, et jeter tant de fleurs sur l'_admirable_ -maxime d'Aristote et le _commandement_ du grand saint Paul. - -Oui, Maître trois fois illustre, vous avez bien dit: la femme est faite -pour l'homme, doit lui obéir, se dévouer; n'est qu'une dole dans la vie -privée, absolument rien dans la vie publique. Oui, l'homme doit -travailler pour elle; oui le mariage est indissoluble; tout cela est d'un -_Auguste-Comtisme_ irréprochable. Je n'ai qu'un regret: c'est que vous -n'ayez pas conservé les oraisons jaculatoires de la femme à son mari et -de celui-ci à sa femme: il eut été d'un bon exemple et d'un bel effet, de -les voir chaque matin, agenouillés l'un en face de l'autre, les mains -jointes et les yeux fermés. J'espère que ce n'est qu'un oubli, et que -vous rétablirez ce détail dans la prochaine édition. Je vous félicite -hautement de l'heureuse idée que vous avez eue de justifier l'absorption -de la femme par l'homme, à l'aide d'une blessure et des mystères de -l'imprégnation: cela fera grand effet sur les ignorants. - -Les femmes révoltées, et les insensés _au cœur corrompu_ qui les -soutiennent, diront que vous êtes un égoïste poétique et naïf; notre cher -Proudhon, un égoïste brutal; moi, un égoïste par A plus B. Laissons les -dire: je vous approuve et vous bénis. - -L'apparition se disposait à se recoucher dans son cercueil; moi qui -coudoie volontiers les fantômes, je la tirai par un coin de son suaire -et, quoiqu'elle me fit un geste de _Vade retro_ non équivoque, j'eus le -courage de représenter humblement au défunt Grand-Prêtre, que le front de -M. Proudhon méritait tout autant d'être béni que celui de M. Michelet. Le -défunt leva _dignement_ l'index et le medium de sa dextre décharnée sur -la tête altière et peu vénérante du grand critique, qui ne se courba -point et ne parut pas infiniment flatté. - -Comme c'était son tour de parler, M. Proudhon se leva et dit: Messieurs -les Communistes, les Philadelphes, les Fusioniens, les Phalanstériens, -les Saint-Simoniens, et vous, Messieurs de Girardin et Legouvé ainsi que -tous vos adhérents, vous êtes tous des _femmelins_, et des gens _hardis -dans l'absurde_. - -Si mon ami Michelet vous a doré, parfumé et sucré la pilulle, je ne puis -avoir son adresse et sa modération, car vous savez que, par tempérament, -moi, P. J. Proudhon, je ne suis ni tendre, ni poète. Permettez-moi donc -de vous dire tout brutalement la vérité sur une question _où vous -n'entendez pas le premier mot_. - -L'Église, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, saint Paul, Auguste -Comte, aussi bien que les Romains, les Grecs, Manou et Mahomet, -enseignent que la femme est faite pour le plaisir et l'utilité de -l'homme, et qu'elle lui doit être soumise; or j'ai suffisamment établi -ces grandes vérités par des _affirmations_ sans réplique. Il est donc -aujourd'hui démontré pour quiconque croit en moi, que la femme est un -être passif, n'ayant germe de rien, qui doit tout à l'homme, que, -conséquemment, elle lui appartient comme l'œuvre à l'ouvrier. Ma -solution devant paraître un peu brutale, ou trop antique ou moyen âge, -j'ai pris aux novateurs modernes leur petite drôlerie d'Androgynie; j'ai -fait du Couple l'organe de la Justice: dans ce couple la femme, -transformée par l'homme, devient une triple beauté, une idole domestique, -soumise en tout à son prêtre. Je l'enferme dans le ménage, et permets -qu'elle ait l'intendance des fêtes et spectacles, l'éducation des enfants -et des jeunes filles, etc. N'est-il pas évident, Messieurs, que la femme, -parce qu'elle est plus faible que nous, est, _de par la justice_, -condamnée à nous obéir? Et que _sa liberté consiste à n'éprouver aucune -émotion amoureuse, même pour son mari_? N'est-il pas évident, en -conséquence, que vous, qui ne pensez pas comme moi, êtes des _femmelins_, -des _gens absurdes_, et que les femmes qui ne veulent pas plus être -esclaves que nous autres ne consentions à l'être en 89, sont des -_insurgées_, des _impures que le péché a rendues folles_? - -La majorité de l'assemblée rit; M. de Girardin hausse les épaules; M. -Legouvé se mord les lèvres pour ne pas sourire; M. Michelet paraît -inquiet de cette sortie qui peut tout gâter. Comme, en prononçant le mot -_insurgée_, l'orateur m'a regardée de travers avec une intention très -marquée, je ne puis m'empêcher de lui dire: Oui, je mérite le nom -d'_insurgée_ comme nos pères de 89. Quant à vous, si vous ne vous -amendez, je crains bien de vous voir mourir dûment confessé et -extrême-onctionné... et vous l'aurez bien mérité! - -Maintenant, dépouillons le vote de votre honorable assemblée, Messieurs. - -Quatre Écoles: les Communistes, les Saint-Simoniens, les Fusioniens, les -Phalanstériens et un publiciste, M. de Girardin, qui fait autant de bruit -à lui tout seul qu'une école, sont pour la liberté de la femme et -l'égalité des sexes. - -MM. Comte, Proudhon, Michelet sont contre la liberté de la femme et -l'égalité des sexes. - -M. Legouvé et ses innombrables adhérents veulent la liberté de la femme, -et désirent qu'elle travaille à devenir l'égale de l'homme par -l'équivalence des fonctions. - -Ce qui veut dire que l'immense majorité de ceux _qui pensent_ sont, à -différents degrés, pour notre Émancipation. - -Maintenant que mes lecteurs sont au fait de vos opinions diverses, -Messieurs, à moi, femme, de parler, _de moi-même_ pour mon droit, sans -m'appuyer sur autre chose que sur la Justice et la Raison. - - -FIN DU PREMIER VOLUME. - - - - -TABLE DU PREMIER VOLUME. - - - Pages - - A mes lecteurs, à mes adversaires, à mes amis. - A mes lecteurs 5 - A mes adversaires 9 - A mes amis 11 - - PREMIÈRE PARTIE. - - Communistes modernes 17 - Saint-Simoniens 24 - Fusioniens 37 - Phalanstériens 44 - M. Ernest Legouvé 56 - M. É. de Girardin 78 - M. Michelet 91 - M. A. Comte 110 - M. Proudhon 126 - Résumé 221 - - - - -ERRATA. - - -Page 10, ligne 1, au lieu de: _ne sachant pas écrire_, lisez: _ne sachant -pas même écrire_. - -Page 21, ligne 27, au lieu de: _brave Jeanne Durain_, lisez: _brave -Jeanne Deroin_. - -Page 101, ligne 3, au lieu de: _une borne pierre_, lisez: _une bonne N -pierre_. - -Page 106, ligne 18, au lieu de: _aient appartenu_, lisez: _n'aient -appartenu_. - -Page 107, ligne 27, au lieu de: _devaient être_, lisez: _doivent être_. - -Page 124, ligne 26, au lieu de: _que'éducation_, lisez: _qu'éducation_. - -Page 142, ligne 12, au lieu de: _de régir_, lisez: _de se régir_. - -Page 163, ligne 5, au lieu de: _je le tiendra_, lisez: _je le tiendrai_. - -Page 194, ligne 6, au lieu de: _ne sont que de_, lisez: _ne sont que -des_. - -Page 207, ligne 28, au lieu de: _ubstance_, lisez: _substance_. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La femme affranchie vol. 1 of 2, by -Jenny P. d'Héricourt - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AFFRANCHIE VOL. 1 OF 2 *** - -***** This file should be named 53309-0.txt or 53309-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/3/0/53309/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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