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-The Project Gutenberg EBook of Collection complète des oeuvres de l'Abbé
-de Mably, Volume 1 (of 15), by Abbé de Mably
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15)
-
-Author: Abbé de Mably
-
-Release Date: October 14, 2016 [EBook #53279]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL 1 ***
-
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-
-Produced by Chuck Greif, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive)
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- Au lecteur.
-
- Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original,
- et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules les erreurs
- clairement introduites par le typographe ont été corrigées. La
- liste de ces corrections se trouve à la fin du texte.
-
- Cependant la ponctuation, les erreurs u/n et les erreurs æ/œ en
- latin ont été tacitement corrigées à certains endroits.
-
- Les notes ont été renumérotées de a à n, les _Remarques et
- Preuves_ de 1 à 97.
-
-
-
-
- COLLECTION
- _COMPLETE_
- DES ŒUVRES
- DE
- L’ABBÉ DE MABLY.
-
- TOME PREMIER.
-
-
-
-
- COLLECTION
-
- _COMPLETE_
-
- DES ŒUVRES
-
- DE
-
- L’ABBÉ DE MABLY.
-
-
- TOME PREMIER,
-
-
- Contenant les Observations sur l’histoire de France.
-
-
- A PARIS,
-
- De l’imprimerie de Ch. DESBRIERE, rue et place _Croix_,
- chaussée du _Montblanc_, ci-devant d’_Antin_.
-
- _L’An III de la République_,
- (1794 à 1795.)
-
-
-
-
- AVIS
- SUR CETTE ÉDITION.
-
-
-Voici enfin tous les ouvrages de Mably, tels qu’ils sont sortis de sa
-plume. L’éditeur ne s’est pas permis d’y rien ajouter, ni d’en rien
-retrancher. Il en est un auquel il mettoit la dernière main, quand
-la mort vint l’enlever à ses amis, aux lettres, à la philosophie
-et à toutes les sociétés politiques; c’est _le Cours et la Marche
-des passions dans la société_. Le lecteur n’oubliera pas cette
-circonstance, en lisant ce traité.
-
-Les lumières répandues dans ces ouvrages sur les gouvernemens, sur les
-lois, sur la morale, en rendent la lecture nécessaire à tous ceux qui
-sont appelés à l’administration des affaires publiques.
-
-Pour gouverner les hommes, et les conduire au bonheur que leur nature
-comporte, il faut les connoître, il faut avoir porté le flambeau dans
-les profondeurs du cœur humain; il faut des talens, des connoissances
-et des vertus. Mably nous présente cette heureuse réunion; il a médité
-pour nous, il a écrit pour nous; ses écrits sont l’héritage qu’il nous
-a légué, c’est à nous à le faire valoir. Notre félicité a été l’objet
-de ses longs travaux; il nous a tracé la marche qui y conduit, c’est à
-nous à la suivre; pour parvenir à ce but, garantissons-nous de l’erreur
-et du vice qui nous en éloigneroient. Quand les destinées d’une nation
-sont entre les mains de l’ignorance et de la corruption, le peuple est
-en proie à tous les maux; il n’a alors d’autre ressource que d’appeler
-à son secours, la sagesse du philosophe, les lumières du législateur,
-la prudence et la vertu de l’administrateur. Les maladies politiques
-ne sont pas l’ouvrage de la nature ni du peuple, elles sont celui
-des législateurs et des administrateurs; leur guérison demande des
-remèdes efficaces; des palliatifs ne feroient qu’empirer le mal. Les
-ouvrages de Mably contiennent ces remèdes. Heureux les peuples, dont
-les gouverneurs auront la prudence, la sagesse et le courage de les
-employer!
-
-Les peuples aiment autant la vérité, que les gouverneurs la craignent;
-la cacher, est une trahison, la crainte de la dire, une lâcheté. Les
-révolutions qui entraînent tant de maux après elles, ne sont que
-l’effet d’une injuste et odieuse administration. Quand les peuples sont
-gouvernés avec justice, ils sont tranquilles et heureux; ils aiment le
-gouvernement, ils aiment les lois, ils respectent les magistrats, ils
-leur obéissent, et les magistrats obéissent aux lois.
-
-Si les magistrats flattent le peuple, c’est qu’ils veulent le corrompre
-et l’asservir. Un peuple trompé, peut tout bouleverser, et du sein de
-la liberté, il passe aux horreurs du despotisme. Toutes ces tristes
-vérités se trouvent consignées, avec une effrayante évidence, dans
-les ouvrages de Mably. Que les magistrats en fassent le sujet de leurs
-sérieuses méditations; le bonheur ou le malheur des peuples sont dans
-leurs mains, ils répondent au temps présent et à la postérité, de tous
-les maux qu’ils auroient pu éviter.
-
-La nature a donné à l’homme, des besoins, le sentiment du juste et de
-l’injuste, le désir du bonheur; ces premiers élémens de la société,
-mis en œuvre par les lumières et la sagesse, feront la gloire des
-magistrats et la félicité publique, qui est le but de toute bonne
-politique.
-
-Je devois à la mémoire de Mably, je devois à l’amitié qu’il avoit
-pour moi, et comme un de ses exécuteurs testamentaires, je devois à
-toutes les sociétés politiques, la publication de tous ses ouvrages; en
-remplissant ce devoir, j’ai encore versé des larmes sur la perte de ce
-grand homme.
-
- ARNOUX.
-
-
-
-
- ÉLOGE HISTORIQUE
- DE
- L’ABBÉ DE MABLY,
-
- _Discours qui a partagé le prix au jugement de l’Académie des
- inscriptions et belles lettres, en 1787._
-
- PAR L’ABBÉ BRIZARD.
-
- _Non ego, Te, meis
- Chartis, inornatum silebo._
-
- HORACE, lib. IV, Ode VIII.
-
-
-Les anciens croyoient que la politique n’étoit que l’art de rendre les
-peuples heureux, et qu’un peuple ne peut être heureux qu’autant qu’il
-a des mœurs: ils n’ont jamais séparé la morale de la politique, et
-leurs législateurs croyoient assez faire pour le bonheur des hommes,
-que de les former libres et vertueux. Voilà ce qui a rendu la Grèce si
-florissante, et Rome maîtresse du monde. Platon, Cicéron, tous ceux
-qui se sont occupés des lois et de la félicité publique, ont tenu
-le même langage: cette doctrine respire dans tous leurs écrits; la
-Grèce et Rome ne sont tombées que pour s’en être écartées: avec les
-mœurs a péri la liberté. Le débordement et les ravages des barbares
-nous avoient fait perdre jusqu’à la trace de cette grande vérité.
-Pendant quinze siècles une épaisse nuit étendit son voile sur la
-nature entière; toutes les lumières furent éteintes: on corrompit les
-sources de la morale; on honora du nom de politique l’art d’asservir
-et de tromper les hommes; on réduisit en maximes cet art funeste, et
-des écrivains pervers enseignèrent aux ambitieux à être injustes par
-principe, et perfides avec méthode. Si quelques hommes, par la force
-de leur génie, s’élevèrent au-dessus de la corruption générale, ils ne
-purent réformer leur siècle, et tous leurs projets périrent avec eux.
-L’ambition continua de nous égarer. La découverte d’un nouveau monde,
-le commerce, les arts nous donnèrent, avec de nouvelles richesses,
-de plus grands besoins et des vices nouveaux. Les peuples, après
-avoir placé leur gloire dans l’ambition et dans les conquêtes, mirent
-leur félicité dans l’avarice et dans les jouissances du luxe: on ne
-connut plus de frein; l’or devint le dieu de l’Europe; la vertu ne
-fut plus qu’un vain nom, et les mœurs, tombées dans l’oubli, parurent
-un sujet de mépris et de ridicule. Un homme est venu, qui, nourri de
-la lecture des anciens, retrouva dans leurs écrits les traces de ce
-type céleste, de ce beau dont nous avions perdu tout sentiment: il
-en étudia les élémens, et l’un des premiers parmi les modernes, nous
-dévoila l’alliance intime de la morale et de la politique, et démontra
-que les mœurs sont la source et la base de la félicité publique: il
-rappela tous les hommes et toutes les sociétés à cette idée simple et
-sublime par sa simplicité même. Toute sa vie, tous ses écrits, publiés
-dans l’espace de quarante ans, furent employés à développer cette utile
-et féconde vérité. L’exemple de tous les âges et de tous les peuples
-vint sous sa plume à l’appui de ses maximes: il y a dans tout ce qu’il
-a écrit une unité, je ne dirai pas de systême, mais de doctrine, dont
-il ne s’est jamais écarté. Ses principes étoient sûrs; il s’y tint
-opiniâtrément attaché: on ne le vit jamais ni varier ni flotter au gré
-des opinions vulgaires. Il dit des vérités sévères; il les dit avec
-force, avec énergie, et quelquefois avec une certaine brusquerie, qui
-n’est que l’indignation de la vertu qu’irrite l’aspect du vice et de
-l’injustice; et dans un siècle essentiellement frivole et corrompu, il
-trouva pourtant des amis et des lecteurs.
-
-Tel fut l’homme sage et vertueux que nous regrettons: son éloge est
-le premier qui se fasse entendre dans ce Lycée, sans que l’écrivain
-y ait pris place pendant sa vie, et peut-être on devoit cet honorable
-exemple aux lettres, aux mœurs et à la vertu. L’auteur de tant d’écrits
-profonds et lumineux appartenoit naturellement à cette académie, et
-étoit digne d’y recevoir le premier, le prix public de ses travaux et
-l’hommage de la nation. Il s’y étoit dérobé pendant sa vie; il étoit
-juste du moins qu’après sa mort son nom retentît dans ces murs, au
-milieu de ceux qui furent les émules de ses travaux et de sa gloire:
-recevoir un laurier de leurs mains, c’est être couronné par ses pairs.
-
-Puisqu’on a choisi cette compagnie savante pour juge, on a voulu
-sans doute écarter de cet éloge l’exagération, les faux ornemens,
-et tout cet échafaudage d’éloquence qui a un peu décrédité ce genre
-d’écrire. Pour moi, interprête de la voix publique, mes paroles seront
-simples et modestes, comme celui qui en est le sujet; l’austère vérité
-formera toute mon éloquence, comme elle formoit son caractère; et
-dans cet examen que je vais faire de sa personne et de ses écrits, je
-n’oublierai pas que c’est un sage que je loue, et que c’est devant des
-sages que je parle.
-
-_Gabriel Bonnot de Mably_ naquit vers le commencement du siècle.[1]
-Le vœu de sa famille le portoit à la fortune; on lui fit prendre
-des engagemens qui, pour l’ordinaire, y mènent. Un parent, cardinal
-et ministre, sembloit lui ouvrir et lui tracer sa carrière; il y fit
-un premier pas, et ce fut un sacrifice; mais bientôt, impatient du
-joug, il dédaigna cette brillante servitude; il ne savoit ni flatter,
-ni ramper, ni fléchir; il se dégagea de tous ces liens importuns, et
-reprit sa liberté. Les lettres lui offroient un asyle, il se réfugia
-dans leur sein; il préféra l’étude, son cabinet, ses livres, une
-pauvreté noble et libre, à toutes les séductions de la fortune, et
-aussi tôt qu’il eut pris son parti, on ne le vit jamais jeter un regard
-en arrière. N’ayant rien à prétendre ni rien à perdre, ses sentimens
-étoient à lui: il ne fut point obligé d’enchaîner ses idées aux idées
-des autres, d’adopter leurs opinions, et de recevoir, pour ainsi dire,
-ses pensées toutes façonnées de leurs mains: il crut qu’il falloit être
-soi. Il se sépara de la multitude, et marcha presque seul dans l’étroit
-sentier qu’il s’étoit tracé. Ses principes et son caractère, ses écrits
-et sa conduite tranchèrent toujours avec le goût dominant et le ton
-général de son siècle.
-
-Dans ses principes austères, il ne regardoit point les lettres
-comme un simple amusement, mais comme un instrument donné à l’homme
-pour perfectionner sa raison et contribuer à son bonheur. Aussi
-rechercha-t-il moins, dans la culture des lettres, ce qu’elles offrent
-d’agréable et de séduisant, que ce qu’elles ont de solide et d’utile.
-Il y cherchoit, non pas seulement des modèles de style et de langage,
-mais des leçons et des exemples de morale et de vertu. En se pénétrant
-des beautés mâles des anciens et des grands modèles,[2] il passoit des
-mots aux choses, et, suivant l’expression de Montaigne, de l’écorce
-à la moelle, et se nourrissoit de vérités plus substantielles, et de
-ces sentimens sublimes qui échauffent leurs écrits. Il ne croyoit pas
-que les rares talens, l’éloquence, les beaux vers fussent uniquement
-destinés à flatter l’oreille par des sons harmonieux, mais à parler au
-cœur, à éclairer l’esprit, à faire passer dans l’ame le sentiment du
-beau, l’amour du juste et du vrai, à y graver les grandes vérités de la
-morale et les leçons de la vertu. Par ce noble emploi des lettres, il
-sembloit qu’il voulût les venger du reproche qu’on leur a fait d’avoir
-accéléré la décadence des mœurs, et certes, si tous les écrivains en
-avoient fait un pareil usage, jamais le philosophe de Genève n’eût
-pensé à les flétrir de ce reproche, et jamais leur histoire ne seroit
-venue prêter des armes à son éloquence.
-
-La plus noble des études, et la plus nécessaire au bonheur, celle
-de l’homme, de sa nature, de sa destination, de ses droits et de ses
-devoirs; tous les grands objets qui intéressent la félicité publique,
-la politique, la morale, la législation, ont été constamment le sujet
-de ses méditations, le but de ses veilles et de ses travaux: mais il ne
-se pressa point d’écrire. Peu jaloux d’une gloire facile et précoce,
-il ne fatiguoit point le public de productions éphémères; il laissa
-mûrir son talent. Long-temps renfermé dans le silence et la retraite,
-où s’alimentent les ames fières et fortes, il interrogea les sages de
-tous les siècles, les lois de tous les peuples, l’histoire de tous les
-pays; il recueillit ses propres idées, et se repliant sur lui-même,
-il sonda les abîmes du cœur humain, étudia la nature et la marche des
-passions dans chaque individu, et leur développement dans la société:
-de ces méditations combinées, il a tiré un petit nombre de résultats,
-de principes éternels et constans, qui lui ont donné les bases de la
-morale et la clef de toutes les associations politiques; et de ces
-principes, dont il ne s’est jamais écarté, découlent toutes ces vérités
-lumineuses qu’il a jettées dans ses écrits.
-
-Il a vu que la destination de l’homme et son premier besoin est
-d’être heureux; que l’établissement des sociétés n’a d’autre but que
-de remplir ce vœu de la nature; mais il crut que l’homme ne pouvoit
-être heureux sans mœurs, qu’il ne pouvoit avoir de mœurs sans un bon
-gouvernement, ni un bon gouvernement sans lois justes et impartiales:
-il puisa ces principes dans la nature même des choses; mais il en
-chercha la preuve et l’application dans l’histoire, et sur-tout dans
-celle des anciens, dont il fit sa principale étude.
-
-Mais quand de ces contemplations il descendit aux constitutions
-modernes, quand il voulut connoître sur quelles bases les états de
-l’Europe avoient appuyé le bonheur des peuples, et quelles étoient les
-lois politiques et les intérêts des diverses sociétés qui composent
-cette grande famille du genre humain, il ne trouva qu’un chaos. Il fut
-étonné de cet amas de volumes; et manquant de fil pour se conduire
-dans ce dédale, il conçut le projet de renverser ce monument gothique,
-afin d’édifier sur un nouveau plan: il tira la vérité de dessous ces
-décombres, fouilla dans les archives de toutes les nations, étudia les
-grandes transactions passées entre les peuples, forma un corps régulier
-de tous ces membres épars, et donna son _Droit public de l’Europe,
-fondé sur des traités_.[a]
-
- [a] Voy. pour cet ouvrage et les suivans, la _notice des
- ouvrages de l’abbé Mably_, dans les notes historiques sur cet
- éloge Nº. III[3].
-
-Tant que l’anarchie féodale avoit embrassé de ses chaînes d’airain
-tous les états de l’Europe, il n’y eut entre ces états de relation
-que celle que nécessite le vol, la guerre, et le brigandage. Chaque
-état, concentré en lui-même, n’avoit de rapport avec ses voisins que
-par le mal qu’il en craignoit, ou qu’il pouvoit lui faire. Ils ne
-connoissoient d’autre droit que les armes, d’autre loi que la force;
-tout leur code étoit dans la tête du despote, et leurs expéditions
-lointaines, sans but comme sans politique, n’étoient que des incursions
-de barbares. Aux convulsions du régime féodal succédèrent les guerres
-plus atroces de la religion, et l’Europe fut long-temps un vaste
-cimetière où se promena le glaive du fanatisme. Affoiblis encore plus
-que lassés, les états prirent enfin une assiette plus tranquille.
-Quelques génies bienfaisans vinrent consoler la terre. Henri IV eut le
-premier des idées de balance et d’équilibre; il vouloit fixer la paix,
-trop long-temps exilée de ce triste univers: mais enlevé trop tôt au
-monde, c’est au règne de Richelieu, ou plutôt au traité de Westphalie,
-qu’on posa les fondemens de la politique qui enchaîne encore
-aujourd’hui tous les états de l’Europe. Toutes les sociétés partielles
-de cette grande république se trouvèrent liées entr’elles, et dès-lors
-tous leurs mouvemens et leurs intérêts particuliers se trouvèrent
-subordonnés aux intérêts et aux mouvemens de la confédération générale.
-
-C’est à ce premier anneau que _Mably_ attacha cette longue chaîne de
-traités dont il a suivi les variations et le développement jusqu’à nos
-jours, et qui servent de base aux intérêts si compliqués de l’Europe.
-Chaque nation y put lire ses titres écrits, ses droits discutés, les
-conventions qui fondent sa sécurité, et toutes, la réunion des lois
-politiques qui entretiennent l’harmonie générale. Débrouiller ce chaos,
-c’étoit rendre un vrai service à l’humanité; car il en est des grandes
-querelles qui déchirent l’Europe, comme des procès qui ruinent les
-particuliers; c’est le plus souvent faute de s’entendre qu’on devient
-ennemis. C’est bien moins le véritable intérêt des états, que des
-prétentions mal fondées ou de vains prétextes qui font entreprendre
-les guerres: éclaircir ces prétentions, ou détruire ces prétextes,
-c’est ôter un grand aliment à l’injustice et à l’ambition des hommes;
-c’est apprendre aux états jusqu’où s’étendent leurs droits et leurs
-devoirs réciproques; c’est poser les limites au-delà desquelles les
-prétentions seroient des injustices, et les entreprises des crimes;
-c’est les avertir, sous peine d’être odieux, de ne pas franchir ces
-limites; c’est les prémunir contre le délire des conquêtes: en les
-rappelant à la justice, à la modération, à la foi due à des engagemens
-sacrés, c’est leur crier d’épargner le sang humain. On dira que les
-cabinets des rois ne se décident pas d’après les maximes de la froide
-raison, de l’exacte probité, et les écrits des philosophes: sans doute,
-il est trop vrai que l’on consulte rarement les leçons de la sagesse
-et les droits de l’humanité; mais est-ce aux sages à flatter les
-passions des princes et des peuples? Au lieu de s’en rendre complices,
-ne doivent-ils pas plutôt tonner contre ces crimes publics, jusqu’à
-ce qu’on les entende? S’ils éclairoient l’Europe sur les démarches
-d’un ambitieux, peut-être il craindroit de s’attirer la haine et les
-reproches de l’univers, peut-être il s’arrêteroit sur le point de
-commettre une injustice bien manifeste. Si l’écrivain retenoit César
-sur les bords du Rubicon, s’il faisoit naître des scrupules au fond de
-son cœur, s’il prévenoit une seule guerre injuste, ne seroit-ce pas le
-plus grand bienfait qu’un simple citoyen pût exercer envers sa patrie
-et envers l’humanité?
-
-C’est la conséquence et la morale qui résultent du droit public de
-l’Europe. L’auteur y démontre la nécessité de garder la foi des
-traités, les dangers qu’il y a toujours à les enfreindre; il y
-prouve que, pour leur propre sûreté, les princes devroient être
-justes et religieux observateurs de leurs sermens. Il montre, par
-l’exemple de tous les siècles et de tous les peuples, qu’au bout des
-conquêtes il se trouve un abîme; que le véritable intérêt des états
-est de se conserver, et jamais de s’agrandir. C’est à inspirer cet
-esprit de modération et de concorde, qu’il borne tous les secrets
-de la politique; et ses principes des négociations ne sont que la
-démonstration de cette vérité, et pour ainsi dire, l’art d’entretenir
-la paix et l’union parmi les hommes.
-
-La politique, il faut l’avouer, n’a que trop souvent dégénéré de cette
-noble et sainte origine; trop souvent elle n’a été que la science
-de tromper les mortels, le secret d’envelopper dans ses pièges la
-bonne foi, la candeur et la vertu, l’art odieux de mettre le crime en
-pratique lorsqu’il est utile: telle étoit la politique des Borgia, des
-Ferdinand, dont Machiavel avoit tracé les funestes leçons, et dont
-Philippe II, Médicis et les Ultramontains avoient si long-temps effrayé
-l’Europe.
-
-Porter toujours un double masque, se tendre des pièges, chercher
-à s’enlacer mutuellement, à tromper, à embarrasser ses rivaux,
-s’envelopper de mystère, d’astuce et de mensonge; se jouer et se
-déjouer tour-à-tour; opposer sans cesse le manége à la ruse, et la
-ruse au manége, c’étoit toute la science de ces négociateurs impies.
-_Mably_ s’indigne avec raison qu’on ait prostitué le nom de politique à
-ce tissu de fourberies, plus dignes de brigands que d’hommes d’état; ce
-n’est que l’art usé des foibles et la ressource des lâches. Pour lui,
-il professe hautement une doctrine différente; il est persuadé qu’une
-conduite noble, franche et loyale peut applanir plus de difficultés
-dans une négociation épineuse, que tous les détours de la finesse et de
-la ruse.
-
-Il trace les qualités que doit avoir un grand ministre de la paix
-et sur-tout le ministre d’une puissance prépondérante. C’est à lui
-de surveiller l’Europe entière: il doit être attentif à tous les
-mouvemens, pour les prévenir, connoître toutes les passions, pour les
-enchaîner; tenir dans ses mains tous les fils de la politique, sans
-qu’ils se mêlent ou qu’ils se brisent; être le lien commun de tous les
-intérêts divers: mais envain espère-t-il de réussir, s’il n’inspire
-la confiance, qui est la première des négociatrices. S’il donne de sa
-modération et de sa franchise une idée égale à celle de ses talens et
-de ses lumières, alors toutes les voies de conciliation s’applaniront
-devant lui; on ne craindra point de pièges cachés sous des propositions
-modérées, ni de trames de la perfidie sous les apparences de la bonne
-foi; on le choisira pour juge des différends, les ennemis même s’en
-remettront à son arbitrage; il sera le modérateur de l’Europe: son
-influence se fera sentir, sans qu’on apperçoive ses ressorts, comme
-la providence qui gouverne le monde en nous cachant ses moyens. Il ne
-se servira de son ascendant que pour entretenir la paix, éteindre les
-haines nationales, rapprocher les peuples rivaux, faire des traités
-d’union et de commerce, appaiser les troubles, prévenir les ruptures,
-éloigner le fléau de la guerre, et toutes les nations, en jouissant
-des douceurs de la paix, le nommeront leur bienfaiteur et leur ange
-tutélaire. Voilà l’homme habile et vertueux dont _Mably_ nous a tracé
-l’image.
-
-L’auteur ne se contente pas de déconseiller les haines, la vengeance,
-l’ambition, les conquêtes; il prouve combien elles sont funestes
-aux États, et qu’il n’est pour eux de solide bonheur que dans la
-modération; que chercher à s’agrandir, c’est hâter sa ruine; que le
-véritable moyen de se faire respecter de ses voisins, est de se rendre
-invulnérable chez soi, d’augmenter sa force intérieure, de travailler
-à se donner un bon gouvernement, à perfectionner ses lois; d’établir
-par-tout l’ordre et l’économie, de n’être point écrasé de dettes et
-d’impôts, de se ménager des ressources dans la confiance et dans
-l’amour des peuples, de se faire un rempart du patriotisme, et d’être
-plus jaloux d’avoir des citoyens que de commander à des esclaves. Plût
-à Dieu que toutes les puissances fussent convaincues de ces vérités, et
-que, lassées de leurs brillantes chimères, elles connussent enfin le
-secret de leurs forces et leurs vrais intérêts!
-
-Le droit public de l’Europe étoit le premier ouvrage de _Mably_, car
-nous ne comptons pas celui que, malgré les éloges, il a lui-même rayé
-du nombre de ses productions. Il avoit alors près de quarante ans;
-c’est l’âge auquel Rousseau donna son premier chef-d’œuvre! On sait
-que Montesquieu passa vingt années à méditer l’esprit des lois: ce
-n’est qu’aux travaux opiniâtres et aux longues méditations que sont
-attachés les succès durables. _Mably_ se montra le rival des Grotius et
-des Puffendorf, et vainquit ses rivaux; son livre fit époque dans la
-science du droit public; le grand Fréderic l’honora de son suffrage;
-des hommes d’état l’appelèrent le Manuel des politiques; ce livre
-devint classique d’un bout de l’Europe à l’autre, et la France put
-dès-lors s’enorgueillir d’un écrivain de plus.
-
-Il avoit ouvert les portes du temple, il voulut pénétrer jusques dans
-le sanctuaire. Pour mieux apprécier les gouvernemens d’Europe, il se
-transporte chez les anciens; c’est là qu’il va chercher ses objets de
-comparaison, et c’est à l’école d’Athènes, de Sparte et de Rome qu’il
-étudie les causes auxquelles les états doivent leur grandeur et leur
-décadence.
-
-Dans ses observations sur les Grecs, il examine quels ont été le
-gouvernement, les mœurs et la politique de cette patrie des héros et
-des sages; comme se sont formées ces républiques; à quelles causes
-elles dûrent leur gloire, leur prospérité, leurs grands hommes, leurs
-vertus, et quelles furent les lois qui firent fleurir dans ces climats
-les mœurs et la liberté.
-
-Tant que la Grèce fut libre, qu’elle fut enflammée de l’amour de
-la patrie et de l’enthousiasme de la vertu, tant qu’elle préféra
-la pauvreté au luxe, et l’égalité aux richesses, il nous la montre
-heureuse, florissante, respectée; tous ses citoyens sont des héros, et
-tout le peuple est citoyen. Mais lorsque les richesses de l’Orient,
-rompant les digues que lui avoient opposées de sages législateurs, se
-furent débordées dans la Grèce à la suite des armées de Perses, et
-que le luxe asiatique eut germé dans ces mêmes plaines de Marathon et
-de Platée qui avoient vu triompher Miltiade et la liberté; qu’avec
-l’avarice entrèrent l’ambition, l’orgueil, le mépris des mœurs
-antiques et l’amour des voluptés; aussi tôt qu’Athènes, corrompue par
-Périclès et les arts, cessa d’estimer la pauvreté vertueuse, quitta
-la place publique pour des histrions, et convertit à l’usage des
-fêtes, et des spectacles le trésor destiné à l’entretien de la flotte
-et des armées; que Corinthe rendit plus d’honneurs à ses bouffons et
-à ses courtisanes, qu’à ses généraux; que Sparte, éblouie par l’or
-et le faste du grand roi, commença à les priser plus que les sages
-institutions de Lycurgue; alors tout fut perdu. Les Grecs, irrités par
-la soif de l’or, le délire de l’ambition et des besoins renaissans du
-luxe, oublient les lois et la patrie. Leurs passions exaltées prennent
-un autre cours; au lieu de l’égalité, règne l’esprit d’oppression et de
-tyrannie: tous veulent commander, quand personne ne veut plus obéir;
-ils tournent leurs armes les uns contre les autres. Corinthe, fatiguée
-de la liberté, appelle la tyrannie; la gloire de Thèbes naît et meurt
-avec Epaminondas; Athènes brave Sparte, Sparte détruit Athènes;
-vingt tyrans se disputent la patrie de Lycurgue et celle d’Aristide:
-Philippe verse de l’or et la corruption pour gagner les orateurs et les
-sophistes. Les Grecs avoient triomphé des armes des Perses, mais ils ne
-peuvent supporter leurs richesses; ils avoient bravé les dangers et la
-mort, ils sont vaincus par le luxe, les plaisirs et la volupté: les
-ames dégradées s’ouvrent à toutes les passions, et les cœurs à tous
-les crimes. La liberté expirante n’a plus d’asyle: envain les derniers
-des Grecs tentent de la ranimer; envain la ligue Achéenne lui rend
-un moment de vie: fatiguée de ce dernier effort, la Grèce retombe et
-attend dans la mollesse, la langueur, les jouissances des arts et de la
-volupté, le joug que daignent enfin lui imposer les Romains.
-
-Ces vainqueurs du monde s’emparent de la scène. _Mably_ suit la
-fortune de Rome, dont les progrès, sous sa plume, nous offrent un
-spectacle non moins instructif et plus imposant encore. Il remonte aux
-causes de la grandeur et de la décadence des Romains; il venoit après
-Montesquieu; il n’eut point la prétention de lutter contre ce grand
-homme, et sa seule modestie lui eut fait juger le combat trop inégal;
-mais il entroit dans son plan d’examiner la constitution qui avoit
-rendu Rome maîtresse du monde, et comment elle avoit perdu son empire;
-c’en étoit une suite nécessaire, et nous ne parlons nous-mêmes de ses
-observations sur les Romains, que pour ne pas rompre la chaîne de ses
-idées. Il y poursuivoit une vérité unique, qu’il regardoit comme la
-clef de toutes les autres et qu’il cherchoit à démontrer par les faits;
-c’est que les mœurs sont le principe de la prospérité des états;
-que toutes les républiques, et Rome elle-même, n’avoient perdu leur
-liberté, leur gloire et leur bonheur, qu’en perdant leurs mœurs. Enfin,
-_Mably_ présente par-tout la vertu comme le feu élémentaire et le
-principe conservateur des états bien constitués, sous quelques formes
-qu’ils soient modifiés; et c’est en quoi il diffère de l’auteur de
-l’esprit des lois, qui croit que la vertu n’est nécessaire que dans les
-républiques. Les faits viennent à l’appui de ses raisonnemens. Quand
-il n’y eut plus de vertu dans Rome, tous les liens se relâchèrent,
-les lois furent foulées aux pieds: les excès du luxe, une monstrueuse
-inégalité, et le fardeau des impôts croissant avec la misère publique,
-le pouvoir arbitraire, le despotisme des armées, éteignirent tout
-sentiment de citoyen; il n’y eut plus de patrie: et quand les barbares
-se sont présentés, les peuples, las du joug des tyrans, leur ouvrirent
-les portes de l’Empire; ils les reçurent comme des libérateurs, et le
-luxe et les barbares vengèrent le monde de l’ambition et de l’avarice
-de Rome.
-
-Ce colosse s’étoit écroulé sous sa propre grandeur. Vingt états
-s’élèvent sur ses débris, et donnent naissance aux constitutions
-modernes. Mais si l’on en veut suivre les progrès et les révolutions,
-de quel contraste on est frappé! En parcourant les beaux siècles
-de la Grèce et de Rome, _Mably_ avoit vu des vertus et des hommes
-extraordinaires. Leurs institutions, leurs lois, leur amour de
-l’égalité, de la patrie, de la vertu, le mépris de la mort et des
-richesses, tous ces traits d’héroïsme, de désintéressement, d’amour
-du bien public, ces élans de la liberté, qui embellissent chaque page
-de leur histoire, élevèrent son ame, et le remplirent d’admiration
-pour les législateurs qui savoient former de tels hommes, et imprimer
-de tels sentimens dans les cœurs. Le respect religieux qu’il conçut
-dès-lors pour les lois de Lycurgue et le gouvernement de Rome dans les
-beaux jours de la république, en le rendant plus sévère, laissèrent
-dans son esprit des traces qui ne s’effacèrent jamais; et de ces belles
-institutions, il en fit comme le modèle commun sur lequel il mesura
-tous les gouvernemens modernes.
-
-Mais quand, au sortir de ces belles contrées de la Grèce et de
-l’Italie, il rentra dans les champs stériles et dévastés des peuplades
-du nord; quand il vint à jeter les yeux sur ces hordes de brigands
-qui désolèrent la terre, et qu’il voulut lier les causes de la chûte
-de l’Empire Romain à l’établissement et aux lois des barbares; enfin,
-quand il voulut descendre jusqu’à la racine de ce grand arbre de la
-féodalité, dont les branches couvrirent l’Europe entière, pendant tant
-de siècles; quelle différence dans ses résultats! que d’obstacles et
-de dégoûts pour pénétrer dans ce chaos! Il y avoit loin, sans doute,
-des lois de Lycurgue à celles des Wisigoths, et des institutions de
-Solon ou de Numa, aux lois Ripuaires et aux formules de Marculphe.
-_Mably_ résolut de marcher entre les ronces et les épines; mais c’est
-principalement sa patrie qu’il avoit en vue; c’est sur elle qu’il
-ramena ses études et ses regards; il entreprit de tracer le tableau des
-révolutions qu’avoit éprouvées la France dans son gouvernement, depuis
-les premiers temps de la monarchie, jusqu’à nos jours.
-
-Ce plan étoit beau, magnifique et neuf encore. Nous avions sur
-l’histoire nationale trente mille volumes, et pas une histoire. On
-avoit ramassé d’immenses matériaux, entassé des faits et des dates,
-raconté des siéges et des batailles, laborieusement compilé les faits
-et gestes des rois, les chartes des églises, leurs légendes et leurs
-miracles: des chroniques de moines avoient tout appris, hors ce qu’il
-est essentiel de savoir; et de graves historiens, moins excusables
-d’ignorer les vrais principes de la société et des gouvernemens,
-n’avoient fait que reproduire et propager ces erreurs. Mais remonter
-aux causes des événemens, approfondir les principes constitutifs de
-la monarchie, examiner la nature du gouvernement et le caractère de
-sa législation, fixer l’idée qu’on doit avoir des lois fondamentales,
-débrouiller les intérêts de tous les ordres de l’état, poser les
-limites des prétentions des corps, tirer de dessous les débris du
-colosse féodal, les chartes de la liberté et des droits des citoyens,
-marquer la naissance et les progrès du pouvoir, et à chaque période,
-déterminer quelle fut l’influence des lois sur les mœurs, et des mœurs
-sur les lois; c’est ce qu’on avoit presque totalement négligé, et cette
-partie de l’histoire de la nation restoit encore à faire.
-
-_Mably_ tenta cette entreprise, et au lieu de se traîner sur les pas
-des autres, d’ajouter de nouvelles erreurs aux anciennes, d’adopter
-ou de bâtir des systêmes, il eut le courage de soumettre le tout à
-un nouvel examen, d’écarter tous ces décombres, de s’enfermer dans
-ces ruines, d’étudier les monumens mêmes et les pièces de ce grand
-procès entre les rois et la nation, afin de n’offrir que des résultats
-certains et lumineux. C’est ainsi que toujours sous le titre modeste
-d’observations, il nous donna la meilleure et même la seule histoire
-que nous ayons encore du gouvernement de la France.
-
-Il nous est impossible, dans le court espace qui nous est prescrit, de
-suivre le développement de ses idées et l’enchaînement de ses preuves;
-mais dans cette longue succession d’hommes, de siècles et d’événemens,
-deux idées neuves et brillantes ont frappé tous les esprits.
-
-La première est le tableau que l’auteur nous trace d’une république
-des Francs, qui, quoiqu’on en ait dit, n’est nullement imaginaire. On
-y voit la liberté sortir avec eux des forêts de la Germanie, et venir
-arracher les Gaules à l’oppression et au joug des Romains. Clovis
-n’est que le général et le premier magistrat du peuple libérateur; et
-c’est sur une constitution libre et républicaine, que _Mably_ place,
-pour ainsi dire, le berceau de la monarchie. Cette découverte anime
-d’un intérêt, jusqu’alors inconnu, ces premiers temps si obscurs et
-si dédaignés. C’est un jet de lumière qui colore ce vaste horizon,
-autrefois perdu dans les ténèbres, et dont la chaleur va fertiliser
-toutes ces landes de notre ancienne histoire.
-
-La seconde est la législation de Charlemagne: c’est à ce grand homme,
-qu’il regarde comme un phénomène en politique, que _Mably_ s’est
-arrêté avec le plus de complaisance. Il offre un modèle à tous les
-rois: il nous montre dans Charlemagne, le philosophe, le patriote,
-le législateur. Il nous fait voir ce monarque abjurant le pouvoir
-arbitraire, toujours funeste aux princes: Charles reconnoît les droits
-imprescriptibles de l’homme, qui étoient tombés dans l’oubli. Convaincu
-qu’il ne peut faire le bonheur du peuple, sans le faire intervenir
-dans la législation, il lui r’ouvre le Champ de Mars, fermé depuis si
-long-temps, et le rappelle à ces assemblées de la nation, dont les
-grands et le clergé l’avoient exclu. Il savoit, ce sage politique,
-qu’il n’y a que ce moyen de l’affectionner au bien public; qu’il ne
-peut y avoir de patrie où il n’y a point de liberté; et il crut qu’il
-étoit plus grand, plus glorieux d’être appelé chef d’une nation libre,
-que de commander à un peuple d’esclaves. Sa conduite noble, franche
-et généreuse rapprocha les différens ordres de l’état; il leur fit
-sentir qu’ils ne pouvoient maintenir leurs droits, qu’en unissant
-leurs intérêts. Chacun d’eux fit des sacrifices au bien commun; «et
-les Français étonnés comprirent qu’une classe de citoyens pouvoit être
-heureuse, sans opprimer les autres».
-
-Pourquoi ne fût-ce qu’un moment brillant dans nos annales? A la mort
-de ce grand homme tout change; le gouvernement se dénature, et prend
-une forme inconnue à toute l’antiquité. Il faut voir avec quelle
-justesse et quelle sagacité, _Mably_ trace la naissance et les progrès
-du régime féodal, et à quelles causes il assigne sa décadence.
-Ce n’est point ici une histoire des rois, des guerres, des siéges
-et des batailles; mais c’est le tableau et le développement de la
-constitution même de l’état, qui influe si puissamment sur le bonheur
-ou sur le malheur des peuples; c’est l’histoire du droit public de
-la nation, de ses lois, de ses mœurs, de ses assemblées, des progrès
-du pouvoir et des combats de la liberté. A cette lecture, l’ame d’un
-Français s’élève, il se compte pour quelque chose; l’orgueil national
-y gagne, l’esprit public se ranime; on sent une émanation de ces
-grands sentimens de liberté, de patrie et de vertu, qui règnent dans
-ses écrits. En effet, ce qui distingue cette histoire nationale de la
-foule des autres, c’est sur-tout l’esprit libre et patriotique qui l’a
-dirigée; c’est que l’auteur s’est plus attaché à faire connoître les
-droits du peuple que les caprices des rois, à éclairer les erreurs
-des divers ordres de l’état, qu’à pallier leurs fautes; qu’il n’a
-point trahi la vérité; qu’il s’est également élevé contre l’anarchie
-et contre le despotisme. Ses principes ont été adoptés par tous ceux
-qui n’ont point l’ame servile, les bons citoyens, tous les Français
-qui aiment encore la patrie; et il nous semble que cet ouvrage est
-généralement regardé comme le meilleur qui ait encore paru sur notre
-constitution, et celui qui a jeté le plus de jour et d’intérêt sur nos
-antiquités.
-
-L’auteur s’est arrêté au règne de Philippe-de-Valois, et l’on en
-devine assez les raisons: mais que ceux qui aiment encore l’état, et
-qui ne craignent pas la vérité, se consolent; nous leur apprenons que
-la suite des _observations_ existe[b], et sans doute, ils n’en seront
-pas privés. Nous pouvons d’avance les assurer que _Mably_ n’a point
-trahi son auguste ministère d’historien de vérité; qu’il n’a point eu
-de lâches ménagemens pour le vice; que l’intérêt croît à mesure qu’il
-approche davantage de notre époque; que plusieurs morceaux, y sont
-décrits avec la vigueur et l’énergie de Tacite: et le seul regret que
-nous ayons est de ne pouvoir, par des citations, justifier nos éloges.
-
- [b] _Note des Éditeurs._ La suite dont parle ici l’abbé Brizard,
- est contenue dans les trois derniers volumes de cette édition.
-
-Mais il est, en effet, des vérités que la prudence force quelquefois,
-non point à dissimuler, mais à renvoyer à d’autres temps. Nous
-ressemblons plus ou moins à ces despotes d’Asie, auxquels on ne peut
-faire parvenir la vérité qu’en l’enveloppant sous l’emblême des fables
-ou de l’allégorie.
-
-C’est le parti que prit _Mably_. Pour mieux frapper ses contemporains,
-pour leur être impunément utile, pour donner plus d’autorité à ses
-leçons et un plus beau développement à ses idées, il osa prendre l’un
-des noms les plus révérés de l’antiquité. S’il emprunta la voix de
-_Phocion_, s’il fit revivre ce sévère et vertueux disciple de Platon,
-c’étoit pour imprimer la sanction d’un grand homme aux instructions
-de morale et de politique qu’il vouloit donner à ses concitoyens.
-Il choisit son héros dans Athènes; il le plaça immédiatement après
-le grand siècle de Périclès, au moment où la république, sortant du
-plus haut degré de gloire, étoit encore éblouie de l’éclat de son
-administration; mais où, déjà épuisée de sa magnificence, amollie par
-le luxe et les arts, corrompue par les sophismes et perdue de mœurs,
-enivrée de ses spectacles et de ses courtisanes, elle marchoit à grands
-pas, mais gaiement, vers sa décadence. C’est en ce moment, en effet,
-que Phocion, le Caton des Grecs, ne se laissant imposer ni par un faste
-menteur, ni par les dehors de l’élégance, ni par les arts, ni par
-l’apparence de la prospérité, opposoit presque seul ses leçons et son
-exemple au torrent des mœurs publiques. Il paroissoit dans l’assemblée
-des citoyens; et bravant les flots irrités et les ris moqueurs de
-la multitude, il faisoit entendre sa voix sévère sur les maux dont
-ils étoient menacés: il leur montroit l’austère vérité, en dévoilant
-tout ce qu’ils avoient à craindre de leurs richesses, de leurs vices
-brillans, de leur amour effréné des spectacles, du luxe, de la perte
-des mœurs, de l’oubli de la patrie, du mépris des lois et des Dieux, du
-brigandage des finances, de l’éloquence vénale de Démosthène, et de la
-politique de Philippe.
-
-Voilà celui que _Mably_ a choisi pour donner des leçons aux modernes
-Athéniens. Que ne puis-je, à mon tour, recueillir toutes les paroles de
-ce grand homme!
-
-Phocion s’entretient avec ses amis des maux qui affligent la patrie;
-il remonte à la cause de ces maux; il ose en chercher les remèdes, et
-cet excellent citoyen n’a point encore tout-à-fait désespéré de la
-république.
-
-Il a vu que la Perse, l’Égypte et la Grèce même n’ont été libres,
-heureuses et florissantes, que par la sagesse de leurs lois; mais que
-bientôt les meilleures lois périssent, si elles ne sont mises sous
-la sauve-garde des mœurs. Dans tout pays les mœurs sont le rempart
-des lois; il faut donc, tandis que la politique règle la forme et la
-constitution des états, que la morale règle la conduite et les actions
-des particuliers: ce sont les vertus domestiques qui préparent les
-vertus publiques. Le législateur le plus habile est donc celui qui
-sait faire germer ces vertueux penchans innés au cœur de l’homme;
-qui, connoissant tout le pouvoir des bonnes institutions sur l’esprit
-et les habitudes des citoyens, a l’art d’imprimer en leurs ames les
-sentimens dont il a besoin pour les rendre plus heureux, en les rendant
-meilleurs; enfin, qui sait le mieux saisir les rapports secrets et
-l’alliance intime de la morale privée avec la politique, qui est la
-morale des états; cette alliance est telle, que si l’un de ces liens
-vient à se relâcher, elles perdent en même-temps leur force et leur
-empire. L’oubli des mœurs entraîne l’oubli des lois; le mépris des
-lois achève la perte des mœurs: il n’est plus de frein, et la porte
-est ouverte au luxe, à l’inégalité, à la discorde, à l’avarice, à
-l’ambition, à tous les vices qui précipitent la ruine de la république.
-
-S’il est prouvé qu’un peuple ne peut être heureux sans mœurs,
-c’est-à-dire, s’il ne fait régner au-dedans l’ordre et la justice entre
-tous les concitoyens; si la prudence ne dirige ses démarches au-dehors;
-s’il ne joint au courage la modération et l’amour du travail; si
-l’égalité ne lui est chère; si l’amour de la patrie n’est l’ame de
-toutes les actions des citoyens, et s’il ne se fortifie chaque jour
-dans l’exercice de ces vertus par la surveillance d’un magistrat
-suprême, je veux dire l’amour et le respect pour les Dieux; puis-je
-douter que toute la politique ne soit fondée sur la morale, et que
-la vertu ne soit la base certaine et constante de la prospérité des
-états? Que doit donc faire un législateur habile? Pourquoi n’iroit-il
-pas réveiller dans le cœur de l’homme, ces affections sociales qui
-y sont empreintes de la main même de l’Auteur de toutes choses?
-pourquoi n’en feroit-il pas la base de ses institutions? pourquoi
-n’enteroit-il pas ses lois sur les lois éternelles de la nature? Elles
-seroient indestructibles comme elle. Tous les vrais plaisirs, les
-plaisirs purs de l’homme ne sont-ils pas dans le développement de ces
-qualités natives, dans l’exercice des vertus sociales, dans ce penchant
-irrésistible qui nous porte à chérir, à soulager, à secourir nos
-semblables? L’éternelle bienfaisance nous a fait une loi des premières
-et des plus saintes affections de la nature. Elle a placé nos plus
-douces jouissances dans l’accomplissement des devoirs sacrés de père,
-de fils, d’époux, d’ami, de citoyen: c’est à ce prix que cette tendre
-mère a mis notre bonheur; et c’est à développer ces germes heureux, à
-diriger nos plus doux penchans, que doivent tendre les lois de toute
-société bien ordonnée. Les principes de cette politique sont sûrs et
-invariables: il est vrai que cette science est trop simple pour vos
-sophistes, car, elle se réduit à rendre facile la pratique des vertus.
-
-Mais, s’écrie Phocion, si tous les sentimens généreux sont prêts
-à s’éteindre, si la corruption a gagné jusqu’au cœur de l’état,
-cherchez-y la dernière étincelle de la vertu; pour l’exciter,
-servez-vous de cet amour inné de la gloire, de toutes les passions
-nobles, celle qui meurt la dernière chez un peuple corrompu. Commencez
-par ranimer celle-là, pour donner de nouveaux ressorts et créer de
-nouveaux organes à la machine entière, et tâchez, de vertus en vertus,
-de remonter jusqu’aux bonnes mœurs. Mais, Athéniens, poursuit Phocion,
-est-ce là ce que vous faites? Soyez vous-mêmes vos propres juges.
-Vous avez oublié les sages institutions de vos ancêtres; les goûts
-simples de la nature n’ont plus pour vous de charmes: vous vous êtes
-abandonnés à tous les délires du luxe; vous avez brisé tous les liens
-qui unissent les citoyens; la vertu vous importune; vous avez fait
-mourir Socrate, et forcé Aristide à languir dans l’exil: vous souriez
-avec dédain à ceux qui osent encore prononcer le vieux mot de patrie:
-la gloire ne vous enflamme plus; elle n’est plus qu’un vain nom: vos
-rhéteurs et vos sophistes vous ont affranchi de tout devoir; vos laïs
-et vos histrions ont fait le reste. L’amour des plaisirs, la mollesse
-et le luxe ont fondu vos ames; le mépris des lois a suivi le mépris des
-Dieux: l’argent est le seul Dieu de la Grèce. Qu’est-il devenu ce temps
-où une branche de laurier suffisoit à l’ambition d’un grand homme?
-Nos pères ont fait de grandes choses avec de petits moyens; et nous,
-qu’avons-nous fait avec tous les trésors de la Perse? «Ah! si l’argent
-est aussi puissant que le disent les Athéniens, que n’achetons-nous un
-Miltiade, un Thémistocle, des citoyens et des héros[c].»
-
- [c] _Entretiens de Phocion_, p. 148.
-
-O Minerve? souffriras-tu qu’Athènes soit livrée aux barbares? Quel
-est le génie puissant qui pourra nous régénérer? O ma chère patrie!
-«combien nous aurions besoin d’un Lycurgue qui nous fît une sainte
-violence et nous arrachât par force à nos vices![d]»
-
- [d] _Ibid._ p. 183.
-
-Ainsi parloit Phocion; ainsi, dans ses entretiens, il développoit
-à ses disciples et à ses concitoyens les leçons de la sagesse, les
-principes de la morale, et ses rapports secrets avec la politique. Son
-style s’animoit, quand il parloit de la patrie et de la vertu; il
-s’enflammoit d’une sainte indignation quand il gourmandoit les vices.
-On sait comment les Athéniens reconnurent son zèle. Ils traitèrent
-Phocion comme ils avoient traité Socrate; tant il étoit dangereux de
-dire la vérité à ce peuple aimable et léger! Ils s’en repentirent,
-mais trop tard. Déjà tout étoit perdu: Athènes devint successivement
-l’esclave de Lacédémone, des trente tyrans et de Rome.
-
-Phocion avoit fait notre histoire; le voile étoit léger; on devina
-Nicoclès. Personne ne crut l’ouvrage antique; mais, à la morale qui y
-respire, à l’amour du beau, du juste et de l’honnête, à ce goût sévère
-qui y règne, on le jugea digne des anciens. Il a toute la pureté du
-trait et la simplicité des formes antiques. La raison même y parloit
-par la bouche de Phocion, et l’on croyoit encore entendre le disciple
-de Platon, qui avoit recueilli les leçons de la sagesse, de la bouche
-même de Socrate.
-
-Aussitôt que l’ouvrage parut, il fut placé au rang des meilleurs écrits
-du siècle. Une république, célèbre par la sagesse de ses loix, de
-son propre mouvement, le proclama comme la production d’un écrivain
-supérieur et d’un excellent citoyen. Elle invita Nicoclès à laisser
-tomber le voile: alors seulement on apprit que c’étoit à l’auteur
-du droit public qu’on devoit les entretiens de Phocion. Cet hommage
-si honorable fut le premier de cette nature, et il acquit peut-être
-encore un nouveau prix quand, deux ans après, une pareille couronne fut
-décernée de la même manière à l’immortel auteur du traité des délits
-et des peines. Grâces vous soient rendues, ô vénérables citoyens de
-Berne, d’avoir ainsi acquitté la dette sacrée de l’humanité! _Mably_,
-Beccaria, que vos noms ne soient jamais séparés dans ses fastes!
-
-Dès-lors, si _Mably_ l’eût voulu, tous les corps littéraires se
-seroient empressés de l’adopter; les portes de toutes les académies lui
-eussent été ouvertes; mais il lui suffisoit qu’on l’en jugeât digne.
-Ne chérissant rien tant que cette douce obscurité pour sa personne, et
-cette précieuse indépendance si chère au génie, redoutant toute espèce
-de chaînes, il se déroboit à sa renommée, il s’abandonnoit librement à
-ses vertueux penchans, loin du bruit, des querelles, des partis et des
-prôneurs. Il est si doux de pouvoir, sans intrigue et sur-tout sans
-protecteurs, cultiver en paix sa raison, de s’entourer d’illusions
-aimables et consolantes, d’exercer son ame, de perfectionner son être,
-de se livrer à des occupations délicieuses qui sont le charme de la
-vie! Tandis que tant d’intrigans subalternes poursuivent le bonheur
-et le cherchent où il n’est pas, il vient s’asseoir dans le cabinet
-d’un sage, d’un savant modeste, qui n’a d’autre ambition que d’être
-utile aux hommes et d’éclairer ses semblables: l’estime publique et la
-considération personnelle vont l’y chercher; c’est le noble fruit et
-la douce récompense de ses travaux. Il peut se dire à lui-même avec un
-modeste orgueil: je ne dois rien qu’à moi seul: j’ai payé à mon pays
-ma dette de bon citoyen; j’ai marqué honorablement la trace de mon
-passage sur la terre; j’ai lié mon existence à des vérités utiles et
-profitables à ma patrie; j’ai attaché mon nom à des ouvrages qui ne
-mourront point; je n’ai point à rougir de l’emploi de mes talens, et
-j’ai confié le dépôt de ma renommée, et commis le soin de ma gloire à
-la reconnoissance de mes concitoyens.
-
-Sparte moderne venoit d’adopter la politique bienfaisante et la morale
-éclairée du moderne Phocion; une autre république lui rendit un
-hommage encore plus flatteur. La Pologne, fatiguée des convulsions de
-l’anarchie, s’adressoit à _Mably_ pour lui demander des loix, comme
-autrefois les Athéniens, lassés des orages de la liberté, s’adressèrent
-à Solon pour régénérer la république.
-
-La Pologne, prête à périr, avoit encore dans son sein des ames
-élevées et patriotiques, de grands citoyens qui désiroient ardemment
-de remédier aux maux de l’état. Ils s’étoient fortifiés par les liens
-d’une confédération, unique et dernier rempart contre la servitude.
-Ils avoient juré de soutenir la république sur le bord de sa ruine, et
-l’excès du malheur leur avoit rendu toute leur énergie. Tandis que d’un
-côté ces braves Polonois, le sabre à la main, défendoient les restes
-de leur liberté, de l’autre ils sollicitoient les lumières des sages
-et des politiques, pour chercher le remède à tant de maux, et donner
-une nouvelle constitution à la république. Ils jetèrent en même temps
-les yeux sur deux hommes célèbres, avec des talens bien différens, mais
-qui, sous un point de vue cependant, avoient un mérite commun, celui
-d’avoir le mieux connu et le mieux développé les vrais principes de
-tout gouvernement; l’auteur du contrat social, et celui des entretiens
-de Phocion. Cette déférence d’un peuple libre à l’égard de deux hommes
-qui n’avoient que du génie et de la vertu, nous transporte dans ces
-temps où les sages et les philosophes étoient choisis pour être les
-législateurs des nations; et si une pareille confiance est le plus bel
-hommage qu’on puisse rendre aux talens unis à la vertu, peut-être la
-concurrence avec le citoyen de Genève dût-elle secrètement flatter
-l’auteur de Phocion, autant que le suffrage de la république.
-
-_Jean-Jacques_ et _Mably_ travaillèrent chacun de leur côté, et nous
-avons leurs ouvrages: l’amour du bien public a dirigé leur plume. Il
-s’agissoit de donner à la Pologne, non les meilleures lois possibles,
-mais les meilleures qu’elle pût supporter. Combien ne seroit-il pas
-utile de comparer les moyens différens que ces deux philosophes ont
-indiqués pour parvenir au même but; de suivre la marche que chacun
-d’eux propose pour arriver à la réforme désirée; de rapprocher leurs
-principes, et développer le plan qu’ils ont tracé pour bien pondérer
-tous les pouvoirs de la république! Mais le temps et l’espace nous
-manquent également pour cette intéressante discussion.
-
-Tous deux attendent beaucoup de l’amour de la patrie, de cet élan
-que la vertu peut donner à des hommes libres. Rousseau y porta cette
-chaleur de sentiment, cette force de persuasion, en un mot, l’ame
-et l’éloquence qu’il lui étoit impossible de ne pas mettre dans ses
-immortels écrits. _Mably_, plus circonspect, plus méthodique, et qui
-d’ailleurs avoit fait le voyage de Pologne pour examiner les choses de
-plus près, a peut-être tracé un plan plus régulier; mais tous deux,
-sans s’être communiqués, s’accordent sur les bases fondamentales,
-les rapports de la morale et de la politique, les principes propres
-à régénérer la Pologne. Tous deux s’élèvent avec force contre l’abus
-intolérable du _liberum veto_, le défaut de discipline, les désordres
-de l’anarchie, le trop grand pouvoir des magnats. Tous deux leur
-crient d’armer leurs cœurs contre la corruption des nations voisines,
-proscrivent cette politique d’argent qui mine tous les états modernes,
-rejettent les récompenses pécuniaires; les troupes mercenaires; ils
-veulent que les défenseurs de l’état soient des citoyens, et qu’ils
-ne coûtent rien à la république. L’un et l’autre insistent sur la
-force des loix, l’empire des mœurs, la nécessité d’une éducation
-nationale qui en resserre les liens et en perpétue l’esprit. Mais le
-point essentiel sur lequel leurs voix se réunissent avec le plus de
-force et d’éloquence, c’est lorsqu’ils plaident la cause de l’humanité
-contre l’oppression, et qu’ils parlent en faveur du peuple esclave
-et de la liberté. Tant que vos paysans et vos malheureux vassaux
-gémiront dans les fers de la servitude, point de patrie pour eux,
-point de gouvernement pour la Pologne: adoucissez peu-à-peu leur
-joug; montrez-leur en perspective le prix qui les attend; préparez
-ces ames avilies par la servitude, à supporter le bienfait de la
-liberté, sans cette précaution, ils ne pourroient en soutenir l’éclat.
-«N’affranchissez leurs corps qu’après avoir affranchi leurs ames,»
-s’écrie Rousseau. «On ne viole point impunément les loix de la nature,
-dit _Mably_; la terre veut être cultivée par des mains libres; la
-servitude frappe les hommes et les terres de stérilité.» En un mot,
-faites aimer vos loix, et vous aurez une patrie et des citoyens; c’est
-par l’espoir d’un meilleur sort, c’est par l’amour qu’il faut attacher
-les hommes à la patrie; et de bonnes loix peuvent seules opérer ce
-miracle. Les points mêmes sur lesquels les deux philosophes diffèrent,
-peuvent infiniment éclairer la nation sur ses vrais intérêts. Leurs
-raisons respectives méritent bien d’être pesées, et peuvent jeter un
-grand jour sur cette discussion, d’où dépend peut-être tout le malheur
-ou le bonheur des Polonois.
-
-Si les leçons de ces sages n’ont pas produit tous les bons effets
-qu’on étoit en droit d’en attendre, c’est que des causes étrangères
-ont disposé trop impérieusement des événemens; c’est que l’ambition et
-l’avarice ont rencontré des ames vénales; c’est que les préjugés de
-la noblesse polonoise parlent encore trop haut pour laisser entendre
-la voix de la raison; enfin c’est que les lumières, concentrées chez
-quelques grands, ne sont pas généralement répandues, et que le
-flambeau de la philosophie n’a pas encore éclairé ces contrées. La
-Pologne est, à plusieurs égards, ce qu’étoit l’Europe entière il y
-a dix siècles; c’est une nation qui est encore à créer: sans doute
-un moment viendra où les braves Polonois mettront à profit des avis
-si salutaires, où ils examineront plus à froid les institutions qui
-leur sont proposées; ces semences germeront, dans peu d’années, où la
-république n’existera plus, où elle se régénèrera d’après les leçons
-réunies des deux sages. Alors, sans doute, ils élèveront un monument à
-leurs législateurs, et les noms de _Jean-Jacques_ et de _Mably_ seront
-associés par la reconnoissance publique sur les bords de la Vistule.
-
-Les princes, ainsi que les républiques, réclamoient les lumières d’un
-écrivain qui avoit si bien approfondi la science des gouvernemens, et
-démontré l’alliance toujours nécessaire de la morale avec la politique.
-On voulut former au grand art de régner un jeune Bourbon, et aux leçons
-tracées par les Bossuet et les Fénélon, on désira joindre celles
-de _Mably_, et il fit pour le prince de Parme son livre de l’étude
-de l’histoire. Il fut comme le mentor de ce jeune Télémaque, et le
-conduisait d’états en états, il lui fit observer les mœurs, les lois,
-les usages de tous les pays, la forme de toutes les constitutions
-anciennes et modernes, en lui faisant sentir les avantages et les
-inconvéniens de chacune. Cet ouvrage, sous un titre peut-être trop
-modeste, est l’un des plus importans qui soient sortis de sa plume,
-et par le but que l’auteur s’y propose, et par la manière dont il
-l’a traité: c’est le résultat de l’expérience de trente siècles; on
-pourroit l’intituler morale de l’histoire: et toutes ces vérités
-semées à longs intervalles dans l’espace immense des temps, il les a
-rassemblées dans un petit volume, pour servir d’instruction aux hommes
-et de modèle aux princes.
-
-En effet, si l’histoire, dont le but constant est de nous rendre
-meilleurs, est un cours de morale en action pour tous les hommes, elle
-est encore une école de politique pour tous les princes destinés à
-régner. Quand la voix des flatteurs les adule et les trompe, la voix
-de l’histoire leur dit sans lâches ménagemens, que leur mémoire sera
-flétrie s’ils vivent dans la mollesse et l’oisiveté, et qu’ils seront
-l’exécration de la postérité, s’ils sont les fléaux et les tyrans de
-leurs peuples. Elle les avertit que rien n’échappe à son œil vigilant;
-qu’elle immortalise leurs crimes ainsi que leurs vertus, et que chaque
-vice du prince est une calamité publique. Elle leur répète à chaque
-page qu’ils sont institués pour faire le bonheur des hommes; que c’est
-leur devoir, qu’ils ne sont que les agens de la société, et que les
-rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois.
-
-En posant d’abord les fondemens de toute société bien ordonnée,
-_Mably_ réduit à un petit nombre d’élémens toute la clef de cette
-science politique dont des charlatans et d’étroits génies ont fait
-tant d’étalage; puis il fait passer sous les yeux de son élève
-tous les états, les peuples, les empires, non pour satisfaire une
-vaine curiosité, mais pour servir à l’application de ses principes,
-pour démêler à quelles causes ces états ont dû leur force et leur
-prospérité, quels vices ont amené leur décadence et consommé leur
-ruine. En méditant sur ces causes et en découvrant ces vices, il
-trouve par-tout les mêmes résultats: ce n’est point au hasard que sont
-arrivées ces révolutions; tous ont fini par les excès du luxe et de
-l’inégalité, le mépris des lois, l’abus du pouvoir, l’oppression, la
-révolte: toujours les mêmes causes ont produit les mêmes effets, et
-les états se sont plus ou moins rapprochés du bonheur, à mesure qu’ils
-se sont plus ou moins rapprochés de ce grand principe qui nous crie
-d’étendre l’empire des lois, et de restreindre le pouvoir des hommes.
-
-Après avoir soumis à cet examen sévère, et pour ainsi dire, à cette
-pierre de touche, les gouvernemens actuels de l’Europe; marqué la
-période où ils se trouvent de leur splendeur ou de leur décadence,
-et assigné le rang qu’ils occupent dans l’échelle des constitutions
-politiques, il ramène l’attention de son jeune élève sur ses propres
-états, et l’invite à entreprendre une réforme nécessaire. Il lui
-trace les premiers pas dans la carrière; il le presse par toutes les
-considérations qui peuvent toucher une ame bien née et un souverain
-sensible; il pique d’émulation un jeune cœur qui n’est point encore
-corrompu par la voix de la flatterie; il l’excite par l’exemple des
-grands hommes, et lui montre la gloire immortelle qui attend un
-législateur, les hommages et les respects de l’univers, qui volent
-au-devant de lui, et la postérité occupée à bénir sa mémoire.
-
-Un tel livre devroit être le manuel des souverains. Je ne crois pas
-que la vérité ait jamais pris un plus fier langage, un ton plus ferme
-et plus énergique, sans s’écarter de la décence et des égards qu’on
-doit au rang et à la naissance. S’il a fait retentir les droits de
-l’homme à l’oreille superbe des rois, ce n’est point l’auteur, ce
-sont les événemens qui viennent instruire et parler. Cet ouvrage est
-peut-être le premier qu’on devroit mettre entre les mains d’un jeune
-prince; c’est dans de tels livres que les héritiers du trône devroient
-apprendre à lire. Sans doute il ne sera point oublié dans l’éducation
-de l’auguste enfant sur qui repose l’espoir d’un grand empire. Faisons
-des vœux pour qu’il laisse dans cette ame neuve et tendre de longs et
-profonds souvenirs; ce sera le gage du bonheur des générations futures.
-
-Ce livre n’est pas assez connu. Nous osons réclamer contre
-l’indifférence et la frivolité de la plupart des lecteurs; tandis
-qu’ils s’égarent dans cette foule de productions sans caractère, nous
-osons les rappeller à une lecture facile, propre à les instruire des
-droits et de la dignité de l’homme, à élever leur ame, à nourrir leur
-esprit de vérités substantielles, digne enfin d’être méditée par toutes
-les classes de citoyens d’une nation éclairée et sensible, qui cherche
-à sortir de sa trop longue léthargie.
-
-_Mably_ avoit dit et prouvé que la prospérité des états est fondée
-sur les lois, et les lois sur les mœurs qui sont la vertu publique;
-en l’annonçant aux princes, aux républiques, à tous les hommes, il
-avoit regretté de ne pouvoir poser lui-même les bases de ces lois. Il
-crut cette vérité d’une assez grande importance, et la matière assez
-belle pour devoir l’approfondir et en faire l’objet d’un traité
-particulier; il avoit même annoncé dans les derniers chapitres de
-l’étude de l’histoire, que si ses forces le lui permettoient, il auroit
-le courage d’entreprendre un tel ouvrage. Il recueillit donc toutes
-ses facultés, rassembla les leçons qu’il avoit puisées à l’école des
-Platon, des Xénophon, des Ciceron, et de tous les sages de l’antiquité:
-il y joignit ses propres méditations et les vérités éparses dans ses
-précédens écrits; il sut les enchaîner et les présenter dans cet ordre
-qui prête une nouvelle lumière à la raison, et de nouvelles forces à la
-vérité; il en fit un tout où il embrassa la science entière de rendre
-les hommes bons, sages et heureux. Il s’éleva, pour ainsi dire, au
-ton et à la dignité de législateur, et donna son livre des principes
-des loix ou de la législation. Malgré notre envie d’abréger, nous ne
-pouvons nous dispenser d’en présenter les idées générales, et d’entrer
-dans quelques détails: forcés de nous resserrer, nous serons encore
-trop longs; sans doute nous avons besoin d’un peu d’attention, et de
-beaucoup d’indulgence.
-
-Si, comme on n’en peut douter, le bonheur ou le malheur des hommes
-tient à une bonne ou à une mauvaise législation, il n’est rien de plus
-important à étudier que les principes qui doivent servir de bases à un
-législateur; c’est, en d’autres termes, examiner quels moyens sont
-donnés à l’homme pour rendre la société heureuse et florissante; c’est
-la première des études; c’est la plus nécessaire des connoissances.
-
-Mais quel spectacle frappe d’abord un observateur qui s’élève au-dessus
-des idées vulgaires, quand il considère quelle est la condition de
-l’homme, et à quels caprices sont livrées les lois qui enchaînent les
-sociétés? Quel contraste entre les vues de la nature et l’ouvrage de
-l’homme! «L’homme est né libre, et il est par-tout dans les fers[e].»
-La nature nous avoit fait égaux, et le genre humain rampe sous les
-pieds de quelques individus; elle nous avoit donné à tous les mêmes
-droits au bonheur, et le malheur couvre la surface de la terre; l’homme
-est né bon, et les hommes sont méchans: d’où vient ce renversement des
-choses? C’est que toutes les sociétés se sont plus ou moins éloignées
-des vues de la nature.
-
- [e] _Jean-Jacques Rousseau._
-
-En effet, tous les maux de l’homme ne viennent que de sa négligence à
-se conformer à ces vues éternelles: l’égalité dans la fortune, et celle
-des conditions, étoit la première loi peut-être, à laquelle cette mère
-commune avoit attaché le bonheur des individus et la prospérité des
-états, et nous avons tout fait pour détruire cette précieuse égalité.
-Les mêmes organes, la même intelligence, les mêmes penchans, les mêmes
-besoins déceloient la même origine, et il nous a plu d’élever entre les
-enfans de la mère commune un mur de séparation, qui nous rend étrangers
-les uns aux autres, et qui, d’un peuple de frères, fait un peuple
-d’ennemis. Nous avions tous, aux fruits et aux productions spontanées
-de la terre, le même droit qu’à l’air que nous respirons, qu’à la
-lumière qui nous éclaire; et voilà que nous avons partagé la terre;
-nous en avons donné la propriété à quelques familles privilégiées, et
-nous avons déshérité le reste du genre humain du patrimoine commun
-de la nature. Nous avons tout donné aux uns et tout ôté aux autres;
-puis nous avons livré ceux-ci sans défense, leurs bras, leur sang,
-leurs vies, leur existence entière à la merci des premiers; et parce
-que de quelques-uns il nous a plu de faire des Dieux, les autres ne
-sont pas même des hommes. Après avoir ainsi perverti les intentions
-de la nature, avons-nous droit de nous en plaindre, et n’est-ce pas
-la calomnier que de lui reprocher les maux dont nous sommes seuls les
-auteurs?
-
-Mais si les lois de la nature sont oubliées, si les droits de l’homme
-sont foulés aux pieds, ils n’en sont pas moins imprescriptibles; et de
-temps à autres quelques philosophes, stipulant pour l’espèce humaine,
-ont élevé la voix, et protestant contre la surprise, l’oppression et la
-violence, ont attesté la première des lois, celle qui est antérieure
-à toutes les autres: ainsi de nos jours ont fait le sage Locke,
-Montesquieu, Beccaria, le citoyen de Genève et l’abbé de _Mably_. Ils
-ont réclamé les droits sacrés de la nature; et pour me servir d’une
-expression déjà consacrée, le genre humain avoit perdu ses titres, et
-ils les ont retrouvés; ils les ont lus sur le front de l’homme, et
-mieux encore au fond de son cœur, où ils étoient écrits en caractères
-indélébiles: on peut les obscurcir, mais jamais les effacer.
-
-Tous ces maux sont donc notre ouvrage. Dès qu’un homme, se jugeant
-d’une nature supérieure, s’est cru en droit d’assujettir la volonté
-d’un autre à la sienne; dès qu’il s’est arrogé une portion exclusive
-dans les biens communs, et que la propriété a été établie, les
-passions, irritées par la jouissance, n’ont plus connu ni frein ni
-bornes; toutes les idées d’égalité ont été détruites. L’ambition
-et l’avarice ont partagé le monde. Il y a eu des puissans et des
-foibles, des riches et des pauvres, des grands et des petits; et les
-lois, qui devoient garantir à l’homme son égalité primitive et son
-indépendance, ont appesanti le joug, consacré l’injustice et légitimé
-les usurpations. On en est venu au point d’imaginer, ou plutôt on
-a feint de croire qu’il y avoit des races privilégiées destinées à
-commander, et d’autres déshéritées par la nature, qui étoient nées
-pour obéir. Nous avons supposé à cette mère commune les caprices et
-les préférences d’une marâtre: de là, nous avons accumulé sur la tête
-des uns les faveurs, les dignités, les distinctions, le pouvoir, les
-richesses, comme leur apanage héréditaire; et, par une conséquence tout
-aussi juste, nous avons jugé que la misère, le dénuement, le travail,
-l’opprobre et le mépris étoient le partage nécessaire des autres.
-D’un côté, le temps, la force et la ruse; de l’autre, l’ignorance,
-l’habitude et les préjugés ont tellement obscurci la raison primitive
-et les lumières naturelles, que les uns se sont crus de bonne foi nés
-avec les chaînes de la servitude, et les autres avec un sceptre ou une
-verge de fer; et ces idées éternelles d’égalité et de liberté se sont
-tellement éteintes dans ces races dégradées, qu’elles ont perdu jusqu’à
-la trace de leur noble et céleste origine. L’égalité a été traitée de
-chimère et de paradoxe, et a fini par devenir un problême qu’on donnoit
-à résoudre aux savans et aux académies.
-
-Plus ces lois partiales ont favorisé certaines familles au détriment
-des autres, et plus d’abus ont infecté les sociétés; moins elles
-ont connu l’innocence et le bonheur. D’un côté ont germé l’orgueil,
-l’ambition, l’avarice, la dureté, le mépris de l’homme, et tous les
-attentats de la violence et de l’oppression; et de l’autre, tous les
-vices des esclaves, la corruption, l’opprobre, l’oubli de la vertu,
-et tous ces crimes bas qu’enfantent l’extrême misère, l’avilissement,
-et la nécessité qui n’a point de loi. De là cette lutte perpétuelle,
-cette guerre sourde entre toutes les classes de la société, cette
-conspiration du luxe contre la misère, du fort contre le foible, des
-grands contre les petits, de celui qui a tout contre celui qui n’a
-rien; l’oppression du puissant qu’il appelle justice, les réclamations
-des foibles qu’on appelle révoltes; enfin la haine, les dissensions, la
-guerre ouverte, les combats qui ensanglantent la terre, et font de ce
-triste globe un champ de meurtres et de carnage. Nous n’avons que trop
-expié le crime d’avoir méprisé la voix et perverti les intentions de la
-nature.
-
-Les institutions les plus sages seroient donc celles qui, prévenant
-de si funestes abus, combleroient l’intervalle immense qui sépare un
-homme d’un autre homme, et qui nous rappelleroient aux loix éternelles
-de la nature; mais comme il est impossible de rétrograder, que jamais
-la société ne pourra remonter à ces lois primitives, que l’égalité
-parfaite est maintenant une chimère, et qu’on ne pourroit pas plus la
-réaliser que l’âge d’or des poëtes, ou la république de Platon; dans
-l’état des choses, que doit donc faire, et quel but doit se proposer un
-habile législateur?
-
-Chercher quelle est la mesure de bonheur auquel l’homme peut aspirer
-dans une société bien ordonnée, et à quelle condition il nous est
-permis d’être heureux. L’homme a consenti de sacrifier une partie de
-ses droits et de sa liberté pour assurer le reste; il s’est imposé
-des lois; il a fallu armer des magistrats de la force publique, pour
-faire exécuter ces lois: ce n’est donc plus l’égalité primitive, mais
-l’égalité politique, qui peut régner entre les citoyens du même état:
-et la liberté civile qui n’est autre que le droit de faire tout ce
-que les lois permettent[f], ce n’est plus au titre de la nature, mais
-en vertu du pacte social, que nous en devons jouir. Si les lois ne
-sont que l’expression de la volonté générale; si l’on a eu la sagesse
-de leur donner l’autorité qu’ailleurs on a imprudemment confiée aux
-hommes, si personne n’est au-dessus de ces lois; si elles répriment
-l’ambition des particuliers, qui détruiroit cette égalité, et celle
-des magistrats, qui détruiroit la république; si ceux-ci ne peuvent
-jamais abuser de leur pouvoir et sont comptables à l’état de leurs
-actions; si, depuis le plus élevé jusqu’au dernier des citoyens, tous
-ont un droit égal à la protection des lois, et qu’aucun ne puisse être
-impunément opprimé par l’autre, quel que soit son rang et sa dignité,
-alors régnera cette égalité politique qui assure les biens, la liberté
-et la vie de chaque individu, la seule à laquelle nous puissions
-aspirer, mais dont la perte tendroit à dissoudre la société entière.
-Que seroit-ce, en effet, s’il y avoit un pays où un homme irréprochable
-pût trembler pour sa liberté; et qu’à un coupable souillé du sang d’un
-citoyen, au lieu d’épouvanter les méchans par son supplice, on vînt à
-prodiguer des récompenses, des dignités, des honneurs et de l’argent?
-Si on pouvoit citer un pareil exemple dans les annales d’un peuple,
-seroit-il besoin de demander si, dans ce pays, il y a des lois et une
-patrie?
-
- [f] Montesquieu.
-
-Ces lois doivent être aussi vigilantes à enchaîner l’avarice, qu’à
-mettre un frein à l’ambition: si elles sont tellement dirigées,
-qu’elles gênent l’accumulation des richesses et la trop grande
-inégalité des fortunes; si elles s’attachent à rapprocher les
-degrés extrêmes, à diminuer la distance qu’il y a entre le riche et
-l’indigent, et tendent à diviser les propriétés en portions plus
-égales; si la république flétrit les fortunes scandaleuses ou trop
-rapides, et sait honorer la pauvreté vertueuse; si d’un côté elle
-proscrit le luxe qui dévore tout, et de l’autre la mendicité, cette
-lèpre des états modernes, et qu’elle soit plus occupée à diminuer les
-besoins qu’à augmenter la recette, à prévenir la déprédation qu’à lui
-fournir de nouveaux alimens; si les subsides nécessaires portent sur
-la classe opulente; si le fruit des sueurs du pauvre, le plus pur sang
-des peuples, ne devient pas la proie des favoris, des aigles et des
-vautours; si les ames ne sont point vénales; si les citoyens ne croyent
-pas que l’argent soit le prix de tout, que tout peut s’acheter, même
-le mérite, la réputation et la vertu; si la fortune n’est pas l’unique
-idole; si l’état ne souffre pas qu’à toutes les grandes places, qu’à
-toutes les dignités de la cour, de la magistrature, de l’église et
-de l’armée, soient attachés des profits énormes qui font désirer ces
-places, non pour l’honneur de servir la patrie, mais pour les vils
-gains qui y sont attachés: alors on peut espérer de voir fleurir avec
-l’égalité politique, la modération, l’innocence des mœurs, la piété
-fraternelle, les antiques vertus. Autant l’extrême inégalité dégrade
-l’ame et l’avilit, autant l’égalité l’agrandit et l’élève; ce sentiment
-de la dignité de l’homme l’ennoblit à ses propres yeux. Il l’imprégnera
-d’une force et d’une énergie qu’il ne peut déployer sous la verge du
-despotisme, le préparera à toutes les impressions honnêtes qu’on voudra
-lui donner, et lui rendra facile la pratique de toutes les vertus: tels
-sont les premiers élémens du code qu’a tracé _Mably_.
-
-Ce n’est donc point dans la vaine distinction des climats, ce n’est
-point en consultant le thermomètre, c’est dans la nature même des
-choses et dans le cœur de l’homme qu’il va puiser les principes qui
-doivent servir de base à une législation sage et éclairée. Dans tout
-pays, dans tout climat, l’homme qui n’est point dégradé chérit sa
-conservation, a le désir et le sentiment du bonheur, aime sa liberté.
-Toutes les lois qui lui assureront ces biens, qu’il tient des mains
-de la nature, lui seront chères et précieuses. Que ces lois soient
-claires, précises, en petit nombre, et sur-tout qu’elles soient
-impartiales; car il n’y a que celles-là de justes. Si le foible y
-trouve une égide et un refuge, si le puissant n’y peut dérober sa tête;
-si sous leur empire, ma maison, mon champ, ma personne, mon honneur
-et ma liberté sont sacrés, je chérirai ces lois protectrices qui
-m’assurent tous les biens que m’avoit promis la nature.
-
-Mais si ces lois sont vicieuses, ou leur interprétation arbitraire; si
-elles élèvent au-dessus de ma tête une classe d’oppresseurs, et lui
-livrent toutes les autres classes de la société: si elles n’enchaînent
-que le foible et l’infortuné, et prêtent de nouvelles armes au plus
-fort ou au plus méchant; si ces lois impuissantes m’abandonnent
-lâchement au moment que j’en réclame la protection; si l’oppresseur,
-loin de trouver en elles un frein et un juge, y cherche un asyle et
-l’impunité; et qu’au lieu de la protéger, elles accablent l’innocence:
-comment pourrois-je aimer ces lois, et croire que la patrie qui les a
-adoptées, soit la mère commune des citoyens?
-
-Pour intéresser à leur conservation, il faut encore qu’elles soient
-douces et humaines; il faut, si je l’ose dire, planter la racine des
-loix dans le cœur des citoyens. Mais la plupart des législateurs n’ont
-su qu’imprimer la terreur; ils ont oublié que les lois ne sont pas
-seulement vengeresses des crimes, mais conservatrices de l’innocence et
-de la vertu. Ils en ont fait l’instrument de leurs passions, de leurs
-vengeances et de leurs caprices. De là ces lois féroces, nées dans des
-siècles d’ignorance et de barbarie, qui ont gouverné si longtemps
-l’Europe; de là les cachots, les instructions secrètes, la torture,
-l’inquisition civile et religieuse, les procédures mystérieuses, ce
-langage inintelligible qui a fait des lois autant de logogriphes; les
-amendes, les confiscations, tous restes d’un siècle barbare dans un
-temps de lumières, et qui attendent la main d’un législateur humain et
-bienfaisant. Il semble que ce soit le bourreau qui ait fait l’ancien
-code criminel de presque tous les états de l’Europe.
-
-Si ces lois ne règnent en effet que par la crainte et la terreur;
-si elles ont totalement négligé d’intéresser les cœurs et l’ame des
-citoyens; si elles n’ont point cherché à développer les affections
-naturelles et les qualités sociales de l’homme; si elles n’ont songé
-qu’à punir, et jamais à prévenir le crime, jamais à encourager la
-vertu; si ces lois ont été l’ouvrage de la force et l’instrument de
-l’oppression; si la juste proportion entre les délits et les peines
-n’y est point observée; si elles ne pèsent que sur le foible, et que
-ce soit une prérogative du rang et de la naissance de pouvoir les
-éluder; si elles se font un jeu d’accabler l’innocence et d’effrayer
-la vertu; enfin, si elles ne veulent régner que par des châtimens sur
-des esclaves, et non par l’amour sur de libres citoyens; ceux qui en
-profitent ou qui en abusent, peuvent fort bien les aimer, mais jamais
-ceux qui en sont ou qui peuvent en être les victimes.
-
-Ce n’est pas tout encore; et vos lois fussent-elles aussi sages que
-celles du sage Platon, quel bien produiront-elles, si le législateur
-n’a l’art de mettre les lois sous la sauvegarde des mœurs, comme il
-a mis les mœurs sous la sauvegarde des lois? Si elles ne sont pas
-appropriées au génie, au caractère, aux besoins de la nation à laquelle
-elles sont destinées, le torrent des mœurs publiques emportera toutes
-les digues qu’on voudra lui opposer; l’édifice une fois ébranlé
-s’écroulera de toutes parts. Il n’y a pas un peuple corrompu qui n’ait
-dans ses archives les plus belles lois du monde; il ne leur manque rien
-que d’être exécutées.
-
-Mais comment donner des mœurs à un peuple? En commençant par lui donner
-une patrie; et jamais vous ne lui donnerez de patrie, s’il n’a d’abord
-une bonne constitution politique: car ce ne sont ni les murailles d’une
-cité, ni le sol d’un pays, mais un bon gouvernement fondé sur des
-lois justes, qui font le citoyen et la patrie. Dans toutes les villes
-d’Orient il n’est pas un seul citoyen; et quand, avant la bataille de
-Salamine, les Athéniens se sauvèrent sur la mer, ils emportoient avec
-eux leurs lois et leur patrie; tout Athènes étoit sur leurs vaisseaux.
-Une bonne constitution est donc au corps politique ce qu’elle est au
-corps physique; c’est la santé des états: elle résiste à toutes les
-attaques. Dans un corps débile, énervé, vous pouvez avoir quelques
-jours heureux, quelques jouissances passagères; mais point de bonheur
-constant sans une constitution saine et robuste.
-
-Si au contraire tous les membres du corps politique jouissent d’un
-entier développement, se correspondent, se prêtent une force mutuelle,
-et participant tous au suc nourricier de la vie, concourent à
-l’harmonie générale, on peut dire que l’état jouit d’une santé forte
-et vigoureuse, et que les lois qui sont l’ame de ce grand corps, et
-lui impriment le mouvement, sont sagement combinées. Or, quand un
-peuple libre a fait lui-même ses propres lois, ou les a consenties par
-un pacte volontaire, il s’attache à ces loix, et parce qu’elles font
-son bonheur, et parce qu’elles sont son ouvrage; il s’identifie avec
-elles; il ploie insensiblement ses inclinations et ses habitudes sous
-ce joug salutaire, et ses mœurs sont le fruit heureux des lois. Si des
-institutions sociales resserrent encore ses liens et favorisent les
-plus doux penchans de la nature; si les premiers biens de l’homme et
-ses premiers droits, c’est-à-dire, l’égalité, la liberté, sa sûreté,
-lui sont garantis par le contrat social, sans doute il aimera mieux
-vivre sous l’empire de ces lois que sous aucun autre; il ne pourroit
-que perdre au change; il sera intéressé à leur conservation; il
-trouvera beau et glorieux de mourir pour elles; rien ne lui sera plus
-cher que son pays; il le défendra jusqu’à son dernier soupir; alors, il
-aura véritablement une patrie et des mœurs.
-
-Une telle constitution donne de la permanence aux mœurs, et les mœurs à
-la constitution; mais pour assurer ces fruits heureux, pour donner plus
-de force à leurs institutions, il est d’autres ressorts que les sages
-législateurs n’ont point négligé d’employer; les deux plus puissans
-sont l’éducation et le culte public.
-
-Quand au premier de ces mobiles, quel avantage les anciens
-n’avoient-ils pas sur nous par leur éducation publique? La patrie
-s’emparoit de l’enfant au moment de sa naissance, et ne le quittoit
-plus qu’elle ne l’eût fait homme et citoyen. Alors elle le rendoit
-à la république; elle lui avoit créé un caractère; elle lui avoit
-imprimé une marque nationale qui le suivoit par-tout; elle avoit fait
-germer dans le cœur d’un enfant toutes les vertus dont elle avoit
-besoin, lorsqu’il seroit homme, elle les enflammoit tous de ce saint
-enthousiasme, de cet amour pour la patrie, qui lui faisoit de leurs
-vies un rempart plus fort que les murailles et les bataillons; elle
-transmettoit, des pères aux enfans, cette riche succession de mœurs
-et de vertus; elle allumoit en ces ames tendres ce feu sacré, éteint
-depuis si long-temps dans la plupart des états modernes. Là, au milieu
-de leurs jeux, se retraçoit l’image de leurs devoirs; on leur apprenoit
-la justice, la tempérance, l’amour du travail et les règles de la
-vertu, comme ailleurs on apprend les règles de la grammaire et celles
-de l’éloquence. Là, leurs oreilles étoient continuellement frappées
-de la louange des grands hommes, et leurs yeux, de l’éclat de leurs
-triomphes. Les spectacles, leurs poëmes, leurs tableaux, leurs fêtes,
-leurs jeux, leurs statues leur retraçoient ces saintes et immortelles
-images; tout retentissoit de ces noms révérés. Ils recevoient, pour
-ainsi dire, par tous les sens, l’amour de la patrie, des lois et de
-la vertu. Les trophées décernés aux héros tourmentoient les jeunes
-citoyens; leur faisoient verser des larmes d’impatience; leur éducation
-étoit toute en exemples et en action, tandis que la nôtre est toute en
-préceptes et en vain babil.
-
-Il ne paroît donc pas que les modernes législateurs aient senti toute
-l’influence que peut avoir une éducation uniforme, qu’un même esprit
-dirige au même but. L’instruction publique, qui ne doit être que
-l’apprentissage des devoirs de citoyen, est sans doute la meilleure
-base des mœurs: du moins a-t-on su mieux employer un ressort peut-être
-plus puissant encore pour attacher les cœurs et les ames aux lois et à
-la patrie.
-
-Ce seroit ici le lieu d’examiner, avec _Mably_, si nos législateurs
-ont connu tout le pouvoir de la religion sur les esprits, ou s’ils ont
-abusé de ce pouvoir; jusqu’à quel point il faut frapper les yeux et
-l’imagination de la multitude: ou s’ils ne se sont point égarés sur les
-moyens; si, riches d’une morale sublime et céleste, ils n’ont point
-perverti ce don précieux, et abandonné les vertus réelles et sociales
-pour des vertus factices et de convention; quel seroit l’avantage d’un
-culte national, sa liaison nécessaire avec les institutions politiques,
-et quelle influence il auroit sur les mœurs? Je regrette que la forme
-et la destination de cet écrit ne me permettent pas d’approfondir ces
-questions intéressantes, et beaucoup d’autres encore, qui s’offrent en
-foule sur cette matière. Mais je m’arrête... Il suffit sans doute, et
-même il est plus sage de laisser parler les faits.
-
-L’expérience prouve combien ils sont rares, ces législateurs qui ont
-su joindre la morale à la politique, combien peu de nations ont connu
-la force des institutions sociales et publiques. Presque toutes ont
-négligé les premières règles de la raison; toutes se sont écartées des
-lois de la nature; leurs codes, pour la plupart, sont l’ouvrage du
-hasard, ou de la superstition. «Des aveugles ont conduit des aveugles;
-les passions, les caprices, les préjugés et l’ignorance sont les
-législateurs du monde[g].»
-
- [g] De la législation, page 262, de la seconde partie.
-
-Mais, quand le mal est au comble, quand des obstacles presque
-invincibles s’opposent à toute réforme, comment se rapprocher des
-vues de la nature? comment faire entendre la voix de la froide raison
-à une multitude aveugle et passionnée? Peut-on espérer d’avoir des
-lois justes et impartiales, et de pouvoir remonter jusqu’aux bonnes
-mœurs? Il ne faut pas se le dissimuler; ce ne sont pas seulement nos
-vices, c’est la forme et l’étendue des états, qui s’opposent à cette
-régénération salutaire. Comment imprimer le mouvement et la vie à
-ces masses énormes, à ces machines si compliquées des gouvernemens
-modernes? Qui ne sent le malheur attaché aux grands états, et
-l’avantage inestimable des petits où tous les citoyens sont sous l’œil
-des magistrats, et les magistrats sous l’œil de la loi? Les grandes
-républiques mêmes offrent une grande résistance à la réforme. Ou les
-intérêts particuliers y sont suspendus dans une balance égale, et alors
-aucun n’a une voix assez prépondérante pour entraîner la majorité vers
-le bien général; ou des citoyens trop puissans maîtrisant les autres,
-la république flotte entre la corruption et la tyrannie, jusqu’à ce
-qu’un seul, triomphant de ses rivaux, s’élève sur la ruine de tous.
-Quant aux états despotiques, ils ne laissent point d’espérance; les
-ames y sont tellement engourdies, qu’elles n’ont pas même le désir de
-sortir de cette léthargie, et ils ne peuvent attendre de changement,
-que de grandes et inespérées révolutions. Il en résulte que, de toutes
-les formes du gouvernement, la monarchie tempérée est peut-être encore
-celle qui offre un succès plus certain au législateur qui voudroit
-régénérer sa nation.
-
-«Un grand homme peut naître sur le trône d’une monarchie modérée[h];»
-et alors quel avantage le pouvoir légitime dont il est revêtu, ne
-lui donne-t-il pas pour tenter la réforme, aplanir les obstacles, et
-marcher à grand pas vers la félicité publique? S’il a su inspirer une
-grande idée de ses talens et une entière confiance dans sa justice,
-il n’a qu’à vouloir, et les cœurs voleront au-devant de lui. Mais
-pour descendre jusqu’à la racine des abus, il usera d’une extrême
-précaution; il saura préparer à l’avance l’opinion publique, répandre
-à propos les lumières, manier les passions, attaquer les préjugés;
-il consultera l’esprit de son siècle, le caractère de son peuple,
-le besoin et le vœu général. Toujours une nation vive, éclairée et
-sensible devance les vues du législateur, lui annonce le vœu de tous,
-et lui trace la marche qu’il doit suivre. Qu’il écoute cette voix,
-et toutes les volontés se réuniront dans la sienne. Il faut encore
-que ses coopérateurs soient dignes de lui, qu’on ne puisse jamais
-soupçonner dans leurs projets le dessein caché de voiler des abus et
-d’alimenter l’audace des déprédateurs; il faut que leurs intentions
-soient pures; et sur-tout qu’on puisse croire à leur probité. Alors,
-que le prince agisse de concert avec la nation; qu’il l’intéresse
-à ses vues d’ordre et d’économie; qu’il l’associe à ses projets de
-bienfaisance; qu’il expose ses motifs, qu’il prenne le ton d’un père
-au milieu de ses enfans, ou d’un ami qui consulte son ami; qu’une
-communication intime et une confiance réciproque s’établissent entre
-les peuples et le souverain; qu’on s’apperçoive enfin que le roi et la
-nation ne sont qu’un, qu’ils n’ont qu’un seul et même intérêt: alors
-il embrasera tous les cœurs du feu sacré du patriotisme, et avec ce
-mobile si puissant sur les ames sensibles, il n’y a point de grandes
-et belles conceptions en politique qu’il ne puisse réaliser. Mais il
-ne laisseroit point sa gloire imparfaite, il ne se borneroit pas à
-des bienfaits passagers, à un bonheur qui périroit avec lui. Les bons
-rois meurent, une bonne constitution reste. Convaincu que l’autorité
-n’est jamais mieux affermie que lorsqu’elle a pour base les lois, et
-pour rempart le cœur des citoyens, il seroit assez grand pour mettre
-des bornes au pouvoir arbitraire: s’il ne se réservoit que le droit
-illimité d’être juste et bon, ce seroit encore un assez bel empire.
-Il n’y auroit pas de monarque plus absolu sur la terre: par-là il
-éterniseroit sa gloire et la reconnoissance de son peuple; le bonheur
-des générations futures seroit son ouvrage; alors il mériteroit en
-effet le nom de législateur et de restaurateur de la patrie.
-
- [h] De la législation, seconde partie, page 45.
-
-C’est ainsi que _Mably_, s’abandonnant aux illusions d’une ame
-vertueuse, traçoit les élémens d’une législation plus impartiale,
-plus humaine, plus conforme aux besoins, aux droits, au bonheur et à
-la destination de l’homme, et cherchoit à nous rapprocher des lois
-éternelles de la nature. Après avoir fait voir combien l’homme s’est
-éloigné de ces vues primitives, il lui a montré du moins la route qui
-pouvoit encore l’y ramener; mais, il faut l’avouer, l’auteur a senti
-combien d’obstacles s’opposent à cette heureuse régénération; il a
-prévu que ces vérités seroient traitées de chimères; que cette vieille
-morale n’étoit plus de saison: il a connu son siècle, et cependant il
-a écrit; et, dût-on appeler aussi son livre les rêves d’un homme de
-bien, cette considération n’a pu lui arracher la plume; il n’a pas cru
-devoir lui sacrifier des vérités qu’il croyoit utiles: il a moins pensé
-au jugement qu’on porteroit de son ouvrage, qu’au bien qu’il pourroit
-produire, s’il se trouvoit enfin des hommes d’état capables de le
-méditer, et dignes de l’entendre.
-
-Plusieurs regardent ce livre de _Mably_ comme le plus profond et le
-meilleur de ses ouvrages. Le public a semblé donner la préférence aux
-entretiens de Phocion; les connoisseurs balancent: le premier n’est pas
-aussi séduisant peut-être; les principes et le style en sont encore
-plus sévères; la lecture n’en est pas également piquante pour toutes
-sortes d’esprits; il ne devoit pas avoir un succès aussi brillant;
-mais peut-être en a-t-il un plus solide encore et plus durable. Pour
-goûter ce bel ouvrage, pour en sentir tout le prix, il faut déjà
-de l’instruction: ce n’est point un aliment propre à des lecteurs
-frivoles et légers; mais s’il tombe entre des mains déjà exercées,
-s’il est lu par des esprits supérieurs, et médité dans le silence
-des passions; si on tient la chaîne des grandes vérités morales et
-politiques qui en font la base; si on veut en embrasser l’ensemble et
-les développemens, je ne doute pas qu’on ne lui donne la préférence.
-Quelle foule d’idées ce livre feroit germer dans la tête d’un prince
-courageux qu’animeroit le noble désir d’être le législateur de sa
-nation! Combien de vérités il pourroit y puiser! Les principes des lois
-seroient son guide et son flambeau.
-
-Chacun de nous doit être à soi-même son propre législateur; il restoit
-donc à _Mably_, pour embrasser son plan tout entier, de faire en faveur
-des individus ce qu’il venoit d’exécuter pour la grande société, de
-tracer les principes qui doivent servir de base à nos devoirs, et
-de mesure à nos vertus, de redresser les méprises des moralistes
-vulgaires, comme il avoit redressé celles des politiques; en un mot,
-de tracer un code de morale privée, comme il venoit d’en tracer un de
-législation, qui est la morale publique.
-
-Nous ne pouvons que dire un mot de ce nouvel ouvrage. Des enthousiastes
-et des illuminés ayant totalement négligé d’approfondir le cœur de
-l’homme et la nature des passions, avoient perdu la morale, dénaturé
-les vertus, confondu l’ordre de nos devoirs, et sous prétexte d’une
-perfection chimérique, au lieu de les resserrer, avoient brisé tous
-les liens de la société. _Mably_ osa renverser ces rapports mal
-combinés; et au premier rang se retrouvèrent les qualités sociales qui
-rapprochent, qui réunissent les humains; il les classa suivant les
-intentions et le vœu de la nature; il assigna l’ordre et la prééminence
-des vertus, l’importance et la chaîne de nos devoirs, suivant qu’ils
-sont plus ou moins intimement liés, plus ou moins nécessaires au
-maintien et au bonheur de la société.
-
-Cette hardiesse, et quelques passages qui s’éloignoient des opinions
-vulgaires, ont excité des réclamations: cependant nous savons que
-le sacrifice d’une page de ce livre, d’une ligne même, d’une seule
-expression, peut-être auroit désarmé ces censeurs. Nous ne serons pas
-plus sévères: en faveur des esprits timides, qu’un sentiment hardi,
-énoncé trop cruement, pourroit effaroucher, nous sommes prêts à
-déchirer cette page de _Mably_; mais après ce sacrifice, s’il nous est
-permis de hasarder notre opinion particulière, nous n’hésiterons pas à
-mettre les principes de morale à la tête de ses meilleurs ouvrages, et
-peut-être le premier de tous. C’est du moins le plus rempli de vraies
-beautés, de leçons de morale et de philosophie les plus sublimes, des
-vérités pratiques qui nous sont plus immédiatement utiles, enfin de
-maximes analogues à notre nature, à nos besoins, et les plus propres à
-nous conduire au bonheur par le chemin de la raison et de la vertu.
-
-C’est à regret que nous supprimons cette partie de son éloge; mais la
-vie de _Mably_ est si pleine, et ses ouvrages présentent des vérités
-si importantes, que nous pouvons à peine les indiquer. Nous n’avons
-rien dit de ses doutes, adressés à une secte qui nous a un instant
-menacés de renaître de ses cendres; nous n’avons pas le temps de parler
-d’un manuscrit sur les droits et les devoirs du citoyen, où respirent
-la liberté la plus courageuse et la philosophie la plus éclairée, ni
-d’autres écrits qui n’ont point encore vu le jour; nous ne voulons pas
-d’ailleurs prévenir le jugement des lecteurs. Ce n’est point de nous,
-mais du public et de la postérité que de tels écrits doivent recevoir
-leur sanction. Nous nous contenterons d’arrêter un instant nos regards
-sur le livre de _Mably_, non le plus célèbre, mais celui qui a fait le
-plus de bruit, en raison de ce que l’amour-propre de quelques écrivains
-y étoit plus intéressé: nous parlons de son traité sur la manière
-d’écrire l’histoire.
-
-Cet ouvrage est le fruit de ses observations sur un art dont il a
-fait toute sa vie son étude. Il n’est pas étonnant qu’un homme si
-profond, nourri des grandes vérités du droit naturel, des principes
-de la politique et des leçons de la morale, admirateur passionné des
-anciens, n’ait pas été satisfait de la manière dont la plupart des
-modernes ont écrit l’histoire. Il les a jugés avec sévérité, disons
-même, quelquefois avec dureté; il n’a pas traité sans doute avec assez
-d’égards l’homme universel, le poëte-historien, idole d’une partie
-de la nation; mais qu’importe, après tout, ses jugemens purement
-littéraires? Ses préceptes n’en sont pas moins excellens; toute la
-partie didactique de son ouvrage est pleine de raison et de sagesse;
-ses ennemis mêmes y ont trouvé des vues neuves et lumineuses; c’est, si
-j’ose le dire, la poëtique de l’histoire.
-
-_Mably_ exige des connoissances préliminaires, qui sont en effet
-indispensables à ceux qui se destinent à ce genre d’écrire. Si
-l’historien n’a pas des idées justes de la dignité de l’homme, du
-droit naturel, de l’ordre et de la fin des sociétés, des principes
-constitutifs des états, des vraies causes de la prospérité ou de
-la décadence des nations; s’il n’a des règles sûres de morale pour
-apprécier les hommes et les actions; il louera ce qu’il faut blâmer,
-et blâmera ce qu’il faut louer; on le verra errer au hasard; il
-s’égarera sans cesse: il se laissera entraîner au caprice des hommes et
-des événemens; et, sans ancre et sans boussole, au milieu de cet océan
-des passions humaines, cette mer ne sera fameuse que par ses naufrages.
-
-Quel n’est pas, au contraire, l’avantage d’un écrivain, qui avant
-de prendre la plume, a long-temps médité sur son art? Lorsqu’il en
-a séparément étudié toutes les parties, qu’il l’a considéré sous
-toutes les faces, qu’il s’est pénétré des grands principes, qu’il
-s’est fait des bases certaines et invariables, et qu’il a nourri son
-esprit et sa pensée de toutes les connoissances préliminaires; alors
-il s’élance avec confiance dans la carrière: fidelle au plan qu’il
-s’est tracé, il dispose son action, il en tient tous les fils dans sa
-main, il les démêle sans peine et sans efforts; devant lui se déroule
-sans confusion cette longue série de siècles et de révolutions. Il
-domine son sujet, et dirige les événemens, au lieu d’être emporté par
-l’abondance et la complication des matières. De là naît cette démarche
-libre et rapide, que rien n’embarrasse, ce beau développement, ce
-_lucidus ordo_, qui est la majesté de l’histoire. De cette plénitude
-de connoissances, de cet amas de lumières naissent encore ces
-réflexions courtes et profondes, ces éclairs rapides qui étonnent et
-font suspendre la lecture. C’est faute d’avoir fait ces études et ces
-méditations préparatoires, de s’être nourri des grands principes,
-d’avoir des règles certaines pour apprécier les actions et les hommes,
-que la plupart des historiens modernes sont vagues, arides, maigres
-et décharnés; ils manquent de cette ame, de ce mouvement, de cette
-surabondance de sentimens qui vivifient les écrits des anciens; ils ne
-sont, à l’exception du petit nombre, que de froids discoureurs, quand
-les autres sont éloquens et sensibles.
-
-Ce que l’auteur a dit de la connoissance du cœur humain est également
-bien senti et bien développé. L’art d’intéresser et de remuer les
-passions n’est pas moins nécessaire à l’historien qu’à l’auteur
-dramatique; c’est par la peinture du cœur humain que les anciens sont
-sur-tout admirables. Si vous ne savez pas faire agir, penser et parler
-vos personnages sur la scène de l’histoire comme sur celle du théâtre,
-je reste froid et tranquille à vos récits inanimés. L’histoire est un
-long drame où tous les acteurs viennent se peindre eux-mêmes, agir et
-parler. J’assiste à leurs conseils; je suis présent à leurs actions;
-je vois au fond de leur cœur; j’espère, je crains, je délibère,
-je me passionne avec eux; je lis dans leurs pensées, je pénètre
-dans les replis les plus cachés de leur ame. Je ressens tour-à-tour
-l’amitié, la haine, la pitié, la terreur, la vengeance et l’amour.
-Un grand intérêt me remue; mon cœur n’est point froid, il est plein,
-et l’ennui n’y peut pénétrer. S’il ne suffisoit que d’entasser des
-faits, d’accumuler des événemens et des dates, de faire un tableau
-sans proportion, sans couleur et sans vie, rien sans doute ne seroit
-si facile que de réussir. Mais dans ce grand drame de l’histoire, de
-transporter sous nos yeux, d’animer ces grands personnages qui ont
-fait le destin des nations, de conserver la vérité des caractères, et
-cette unité d’intérêt, charmes secrets de tous les bons ouvrages et de
-tous les bons esprits, de faire de l’histoire une scène instructive
-pour tous les états, une leçon perpétuelle de morale et de philosophie
-pour tous les hommes; l’expérience ne prouve que trop combien cet art
-exige d’études et de talens, combien il est rare et difficile d’être un
-grand peintre des passions. La France a ses Sophocle et ses Euripide;
-elle a ses Platon, ses Pline et ses Démosthènes; nous avons plus
-qu’Aristophane et que Térence; mais a-t-elle un Tacite? a-t-elle son
-Tite-Live? a-t-elle son Plutarque?
-
-Tous les préceptes, je le sais, qui tiennent à l’art d’écrire, sont
-insuffisans. Dans tous les arts il y a, pour ainsi dire, la partie
-méchanique qu’on peut enseigner, qu’on est à-peu-près sûr d’apprendre
-avec un peu d’aptitude et beaucoup de patience. Mais il est une
-partie rebelle à tous les préceptes, contre laquelle toutes les
-leçons des maîtres et l’opiniâtreté des élèves viendront échouer. Eh!
-qui me donnera ce feu céleste, ce souffle créateur qui inspire les
-chefs-d’œuvres, le génie? voilà ce que l’art n’enseignera jamais; et
-quand je ne sais quel d’Aubignac traçoit laborieusement les règles de
-la tragédie, Corneille avoit déjà créé et le Cid et Cinna, et Polieucte
-et les Horaces: les poëmes immortels d’Homère ont précédé toutes les
-règles du poëme épique; et il en est de même de tous les genres qui
-ont besoin des émanations du génie. Quand il a expliqué les règles
-matérielles de son art, que doit donc faire un maître, et que doit-il
-dire à ses élèves?
-
-Consultez votre talent, lisez les grands modèles; portent-ils le
-trouble dans votre ame? leur gloire vous touche-t-elle? versez-vous
-des larmes d’admiration à leurs récits? calculez-vous les années qui
-vous restent encore pour la gloire? portez-vous un cœur sensible? Si la
-vertu vous enflamme; si l’injustice vous soulève; si Caton, déchirant
-ses entrailles, vous imprime autant de respect que le crime heureux
-vous indigne et vous irrite: alors saisissez vos crayons, et vous
-aussi vous êtes peintre; burinez en traits ineffaçables l’ame d’un
-Tibère, d’un Borgia; dévouez-les à l’exécration de la postérité la plus
-reculée; qu’en sortant de dessous vos pinceaux leur image fasse frémir
-et reculer d’horreur; qu’elle soit abhorrée; que leur nom devienne
-une injure; qu’il serve d’épouvantail aux tyrans. Mais si la fortune
-vous présente quelques-uns de ces êtres qui sont l’éternel honneur
-de l’humanité, peignez-les de ces couleurs qui font chérir, qui font
-adorer la vertu; faites-les respirer dans vos peintures; offrez-les
-à la vénération de l’univers; dites qu’ils étoient hommes; mais
-n’affoiblissez pas ces traits de caractère, de bonté, de justice et de
-bienfaisance, qui les rendent adorables; offrez-moi des modèles, et
-qu’en peignant Aristide dans l’exil, Socrate buvant la ciguë, Phocion
-dans les fers, Henri IV assassiné, un grand homme proscrit; j’envie
-leur sort, leurs fers, leurs souffrances et leur mort; que leurs
-saintes images me transportent, qu’elles élèvent mon ame, et me donnent
-le courage de professer comme eux la vertu et la vérité aux dépens de
-mon repos, de mon bonheur, et même de ma vie.
-
-En un mot, que votre histoire ne cesse jamais d’être une école de
-morale en action. Quand les lois sont oubliées, quand les mœurs se
-corrompent, l’historien réveille encore dans les cœurs les idées de
-justice et de vertu; il pèse dans la balance les actions des hommes et
-les fautes des peuples; il fait pâlir le crime sur le trône; il flétrit
-un despote, malgré ses gardes et ses soldats; il exerce une sorte de
-magistrature; il cite à son tribunal les hommes de tous les âges et de
-tous les pays; et le jugement qu’il va prononcer sera l’arrêt de la
-postérité et la leçon de ses contemporains. Si ses concitoyens sont
-amollis par le luxe et les richesses, s’ils se précipitent au-devant du
-joug, s’ils courent à la corruption, alors il saisit ses crayons, il
-écrit l’histoire d’une nation libre et vertueuse; il trace les mœurs
-des Germains.
-
-Mais où prendra-t-il ses couleurs? Dans la sensibilité de son cœur et
-l’élévation de son ame. Respectez par-tout les mœurs, faites aimer
-la vertu, haïr le crime, détester l’oppression; vengez les droits de
-l’homme, et ne plaisantez point sur les maux de l’humanité; c’est
-à-peu-près à quoi se réduit la poëtique de l’histoire. Voilà ce qu’a
-dit, ce qu’a répété l’abbé de _Mably_; et au lieu d’être frappé de la
-sagesse de ses leçons, on a fermé les yeux à cette foule de beautés,
-pour ne voir que quelques négligences, et relever quelques jugemens
-littéraires. On ne lui pardonna pas de ne s’être point affilié à la
-secte dominante; on lui en fit un crime. _Mably_ prit le parti que la
-vertu outragée doit prendre; il dédaigna les critiques et garda le
-silence.
-
-Tandis que l’esprit de secte, toujours intolérant, exerçoit ses
-vengeances, un nouvel hommage venoit le consoler de cette légère
-disgrace: il étoit consulté par l’un des sages envoyés des États-Unis
-d’Amérique.
-
-C’est un grand et beau spectacle de voir la liberté planter son
-étendard dans le nouveau monde, et y appeler tous ceux qui seroient
-opprimés dans l’ancien. Des philosophes ont été les législateurs des
-nouvelles républiques, et les Brutus de l’Amérique en étoient aussi
-les Solon. Il a enfin été permis, en traçant ces lois constitutives,
-d’écouter la voix de la sagesse et de la raison, et les droits sacrés
-de l’homme. Elles n’ont point été formées au hasard, comme presque
-toutes les constitutions modernes; et les lumières qui, depuis un
-siècle, ont éclairé nos erreurs et nos fautes, n’ont point été perdues
-pour l’Amérique. On a enfin connu les vrais fondemens de la société,
-qui posent sur le libre consentement des peuples. Si en effet ces
-républiques ont adopté les principes les plus conformes aux vues de la
-nature; si, en proscrivant les rangs et les distinctions héréditaires,
-elles ont pris pour base de leur code l’égalité; si on y montre
-par-tout un respect religieux pour les droits et la dignité de l’homme;
-si la tolérance y a établi son bienfaisant empire, grâces en soient
-rendues aux écrivains et aux sages qui ont éclairé l’univers! ce n’est
-pas le moindre service qu’aient rendu aux hommes les lettres et la
-philosophie.
-
-_Mably_ mêloit ses applaudissemens à ceux de l’Europe; il admiroit
-dans les législateurs du nouveau monde des vues pleines de sagesse: il
-étoit pénétré de vénération pour ces hommes célèbres. Il étoit sur-tout
-frappé de cette profonde connoissance des droits de la nature, qu’ils
-avoient développée dans leurs lois, et de l’habileté avec laquelle ils
-avoient lié toutes les parties de la confédération américaine. Mais
-en leur donnant de justes éloges, il a porté ses regards plus loin;
-il a proposé ses doutes; il a manifesté ses craintes pour l’avenir;
-il a tout examiné avec la sévérité d’un homme que les succès ne
-peuvent éblouir, dont rien ne peut corrompre le jugement, ni fléchir
-l’austérité. Incapable de trahir la vérité, et pressé de la dire, il
-l’a dite courageusement et avec la franchise que l’on doit à un peuple
-libre. Il applique donc ses principes aux constitutions des États-Unis;
-il pose par-tout les mœurs pour base aux lois; c’est sur cette échelle
-qu’il mesure la durée et la prospérité des empires. Or, il a trouvé
-chez eux des germes de corruption; il les croit déjà trop vieux; il
-craint, pour l’Amérique, les richesses, le luxe et les vices d’Europe.
-Je sais tout ce que l’on peut dire en faveur du luxe et du commerce;
-qu’on ne doit pas appliquer à de grandes républiques, et dans un siècle
-d’opulence, des principes sévères qui ne conviennent, dit-on, qu’à des
-siècles grossiers, à des mœurs simples et à de petits états. Il est
-certain que si l’on met la richesse avant la liberté, et l’or avant les
-mœurs, on trouvera sa politique désespérante, et ses principes trop
-austères. Mais il n’a point cru devoir s’en écarter: il n’a point deux
-politiques et deux manières de voir. Il a jugé les lois constitutives
-de l’Amérique comme il a jugé celles de Sparte, de Rome et d’Athènes;
-sa politique ne varie pas plus que sa morale; l’une et l’autre sont
-fondées sur une base éternelle. Si l’on vouloit s’abandonner au torrent
-des opinions, il étoit inutile de le consulter; et le luxe, et les
-richesses, et le pouvoir de l’or trouveront assez d’apologistes, sans
-qu’il soit besoin d’y joindre la voix austère de Phocion ou d’Aristide.
-Au reste, plût à Dieu qu’il se fût trompé dans ses conjectures!
-Puissions-nous voir long-temps l’égalité, la concorde et la paix
-régner avec les mœurs dans ces heureux climats; et puisse, dans tous
-les temps, l’Amérique offrir un asyle à la liberté, lorsqu’elle sera
-bannie du reste de la terre! A la lecture des observations de _Mably_,
-le ministre célèbre auquel elles sont adressées[i] s’écria: «ce livre
-fera un jour la gloire ou la honte des Américains.»
-
- [i] John Adams, successeur de Francklin.
-
-C’est un sujet digne de remarque que le nom d’un simple et modeste
-citoyen se trouve lié à tous les états qui aspirent encore à la
-liberté, ou qui craignent de la perdre. Berne avoit adopté ses maximes;
-la Pologne lui avoit demandé des lois; la Corse avoit réclamé ses
-lumières; Genève en avoit reçu des conseils capables de la garantir
-de l’oppression; et les sages de l’Amérique avoient sollicité son
-suffrage: tant est puissant l’empire et le charme des talens unis à la
-vertu! _Mably_ a pleinement joui de ce double triomphe.
-
-Nous avons tâché de suivre l’histoire de ses pensées, de voir comment
-elles se sont liées dans son esprit et dans son imagination, comment
-il les a développées dans ses ouvrages, et par quelle chaîne de
-principes ses écrits ont mérité de devenir le code des états libres.
-Mais entraînés par l’abondance des matières et l’importance des
-objets, nous n’avons pas eu le temps de nous arrêter sur la forme et
-le mérite littéraire de chacun de ses écrits. On n’a pas cru devoir
-insister sur ce mérite; on a préféré d’en extraire la substance. En
-général les compositions de _Mably_ sont sérieuses et mêmes sévères;
-son style est austère et grave, comme les sujets qu’il a traités: on
-n’y trouve ni cette recherche d’esprit, ni cette enluminure, ni ces
-défauts brillans qui caractérisent les productions du jour; c’est
-un Spartiate qui écrit dans Athènes. Ses écrits n’intéressent ni la
-frivolité, ni les passions; ils parlent plus à la raison qu’aux sens:
-il faut déjà valoir quelque chose pour s’y plaire; il faut avoir l’ame
-calme et pure pour en goûter le charme. Ils ne seront recherchés ni
-par les esprits frivoles, ni par les courtisans, ni par les hommes à
-la mode, ni par cette foule de lecteurs oisifs, qui ne cherchent qu’à
-se débarrasser du poids du temps; mais ils seront lus avec fruit par
-les bons esprits, par les patriotes, par les gens de bien; ils seront
-médités par les sages et par les hommes d’état, et peut-être ils
-tomberont entre les mains d’un prince épris de la vraie gloire, qui
-voudroit être le restaurateur des mœurs et le réformateur de ses états.
-Quels fruits heureux ne peuvent-ils pas produire, si la semence qu’a
-jettée le philosophe, tombe enfin dans une terre neuve et féconde! et
-quelle gloire pour lui d’avoir ainsi préparé le bonheur des générations
-à venir!
-
-C’est ainsi que, pendant quarante ans, _Mably_ n’a cessé de travailler
-pour son siècle, et de semer pour la postérité: sa vie est pleine,
-et sa carrière honorablement remplie. Il n’a jamais varié, on ne l’a
-jamais vu flottant dans ses opinions: toujours d’accord avec lui-même,
-rien ne l’a pu faire départir de l’austérité de sa morale, et de la
-sévérité de ses principes; ils tenoient à son caractère[4].
-
-Ce caractère étoit fièrement prononcé, et l’homme, chez lui, n’offroit
-point de scandaleux contrastes avec l’écrivain; il étoit dans sa
-conduite tel qu’il s’étoit montré dans ses écrits, et tout ce qu’il
-avoit tracé de préceptes en morale, il le mettoit en action.
-
-Il a fui les honneurs, la fortune, les places, les distinctions, avec
-autant de soin que les autres les recherchent: la modération de l’ame
-étoit son trésor; il pouvoit l’augmenter, sans nuire aux droits et aux
-prétentions de qui que ce fût; il ne rencontroit personne sur sa route,
-et son bonheur ne coûtoit rien à celui des autres. Il n’affectoit point
-de se montrer sur la scène; il ne cherchoit nullement à se répandre.
-Solitaire au milieu de Paris, son nom étoit très-connu, et sa personne
-l’étoit très-peu. Il dédaignoit les brigues, les prôneurs, autant
-qu’il redoutoit les protecteurs; il ne pouvoit se plier au manége de
-l’intrigue; il n’avoit point la souplesse nécessaire pour se faire des
-partisans et des prosélytes. Il repoussoit, et même avec humeur, ce
-commerce d’éloges dont l’amour-propre est si facilement la dupe. Nous
-savons qu’il se mit un jour véritablement en colère contre un homme qui
-le comparoit à Platon, et qui, pour prix de sa complaisance, attendoit
-peut-être que Platon le comparât à Socrate.
-
-Mettant la liberté au rang des biens, il voulut être pauvre pour
-pouvoir être libre; c’est à ce prix qu’il acheta le droit de dire
-la vérité. Comment, en effet, avoir le courage de la professer,
-lorsqu’on est dans la dépendance de la fortune, et que ses chaînes nous
-atteignent de toutes parts, quand on a tant à craindre, tant d’abus à
-caresser, de protecteurs à ménager, tant de choses à perdre? Si _Mably_
-nous parla souvent de mœurs et de modération, ce n’est point, comme
-Sénèque, en nageant dans l’opulence et les délices: il vécut jusqu’à
-soixante ans avec un revenu au dessous du médiocre, et il en avoit de
-reste pour faire du bien.
-
-Il retraçoit la simplicité des mœurs antiques; mais, sous ces dehors
-simples et modestes, il avoit une ame grande et fière; il conserva
-toujours la dignité d’homme de lettres: on ne le vit jamais prostituer
-sa plume, ni à la faveur, ni à l’esprit de parti. Il ne s’abaissa
-point, pour plaire à la multitude, à prendre le goût à la mode, le ton
-du jour, à caresser les opinions dominantes; il préféra les vérités
-sévères à des choses agréables. Il ne prit jamais la plume que dans
-l’espoir d’être utile. Il dédaigna les louanges banales et les lecteurs
-vulgaires: il n’écrivit que pour les honnêtes gens, les ames pures et
-élevées. Il osa être sérieux, grave et solide dans un siècle frivole;
-il parla de mœurs et de vertu dans un siècle corrompu. Il étoit, dans
-sa conversation comme dans ses écrits, simple, sans apprêt, mais ferme
-et vrai; et il poussa quelquefois la franchise jusqu’à la rudesse.
-On lui reprochoit une dureté qui n’étoit que l’indignation d’une ame
-vertueuse. Il ne manquoit aucune occasion de venger le mérite modeste
-et la vertu, des sarcasmes et des mépris, de l’orgueil et de la
-sottise. Un grand, parlant un jour devant lui d’un homme d’un mérite
-très-distingué, mais qui avoit le tort de n’être ni riche ni d’une
-haute naissance, dit, avec dédain: qu’il l’avoit tiré de son grenier.
-_Mably_ ne craignit pas d’élever la voix: «Monsieur le comte, dit-il,
-ce sont les gens de mérite qui logent dans des greniers, et les
-sots.... habitent dans des hôtels».
-
-Il me semble qu’il est aussi une règle pour mesurer les ames: nos
-goûts, notre inclination, nos caractères nous portent vers les objets
-qui nous sont analogues, vers tel homme plutôt que vers tel autre,
-parce que son ame répond à la nôtre; des éloges involontaires, des
-expressions échappées nous décèlent. L’homme que Jean-Jacques a le plus
-loué, c’est Fénélon. Celui qui obtint tous les hommages de _Mably_,
-c’est Caton; et le gouvernement qu’il loua le plus, c’est Lacédémone.
-Aussi comme une femme d’un mérite rare lui applaudissoit sur ce qu’il
-montroit du caractère:--Du caractère, Madame, on n’en peut avoir dans
-certains pays, mais si j’étois né à Sparte, je sens que j’aurois été
-quelque chose.
-
-C’est ce caractère indomptable, cet amour pour la liberté et
-l’indépendance, qui lui faisoient chérir sa médiocrité. Il ne vouloit
-prendre d’engagement d’aucune espèce, ni avec la fortune, ni avec les
-préjugés, ni avec les corps. Il redoutoit toutes sortes de chaînes; il
-ne fut d’aucune secte, d’aucun parti, d’aucune cabale. L’amour-propre
-des autres n’étoit point intéressé à vanter son mérite. Non-seulement
-il ne fit jamais de démarches pour entrer dans aucun corps littéraire,
-mais il s’opposa à toutes celles que ses amis auroient pu faire
-pour lui. Quand on lui proposoit de l’admettre dans quelque société
-particulière, il répondoit: «je suis déjà d’une grande société dont
-j’ai bien de la peine à remplir tous les devoirs.» En aucun genre il ne
-vouloit prendre l’engagement de penser en tout point comme son confrère.
-
-Il ne fut donc d’aucune académie. Toutes les fois qu’il y avoit des
-places vacantes, le public se plaisoit à le désigner. La malignité dit
-quelquefois de certains écrivains: pourquoi sont-ils de l’académie?
-Peut-être l’orgueil de _Mably_ étoit-il secrétement flatté de ce qu’on
-demandoit: «pourquoi n’est-il pas de l’académie?» La réponse est sans
-doute la même qu’on a faite à l’occasion d’autres hommes de lettres,
-également nommés par la voix publique: «il ne s’est pas présenté.»
-Je sais qu’une compagnie célèbre se seroit empressée de le recevoir
-dans son sein, et que toutes se seroient honorées de l’adopter, s’il
-avoit fait les premières avances. Me seroit-il permis, à ce sujet, de
-hasarder une réflexion? Si l’on fait un juste reproche aux princes
-de ne pas aller au-devant du mérite, ne seroit-on pas en droit,
-et avec plus de justice encore, de faire le même reproche à des
-corps littéraires, et qui sont essentiellement fondés sur le mérite
-personnel? Pourquoi faire dépendre l’honneur de leur adoption de la
-nécessité de le solliciter? Et pourquoi forcer un savant timide et
-modeste à venir vous dire: «je vaux mieux que tous mes concurrens, et
-vous me devez la préférence?» Il nous semble qu’il seroit glorieux
-à une compagnie littéraire de donner l’honorable exemple d’aller
-au-devant du savoir modeste et de la vertu qui se cachent. Au reste,
-c’est une question que je soumets à l’académie même, qui m’honore de
-son attention. Je lui présente mes doutes: je me confie à l’intégrité
-de mes juges. Jamais les souverains ne se sont montrés plus grands, que
-lorsque, dans les causes douteuses entre eux et leurs sujets, ils n’ont
-point hésité à prononcer contre leurs propres intérêts.
-
-Quoi qu’il en soit, pourroit-on blâmer _Mably_ d’avoir conservé son
-caractère, ces traits primitifs, que la nature avoit gravés dans son
-ame; de ne s’être point abandonné à cette facilité de mœurs, qui prend
-toutes les formes et toutes les empreintes, sans en garder aucune? En
-convenant même qu’il a peut-être quelquefois porté trop loin cette
-roideur et cette austérité de mœurs et de principes, n’est-elle
-pas préférable à cette nullité qui n’offre que des masques et des
-surfaces? N’avons-nous pas assez d’ames dégradées et jetées dans le
-même moule? Avons-nous peur de manquer d’écrivains qui soient aux gages
-de nos passions? Craignons-nous que les maximes d’un sage et l’exemple
-d’un seul homme ne deviennent contagieux? Eh! s’il a gourmandé nos
-vices, avons-nous bonne grâce de nous en plaindre? Certes, si jamais il
-fut permis de rapeller les grands et éternels principes de la sagesse
-et de la morale, c’est dans un siècle où ils sont si scandaleusement
-méconnus; dans un temps où l’intérêt personnel, la soif de l’or, les
-délires du luxe, l’oubli de toute vertu, l’effronterie des mœurs ont
-perverti toutes notions naturelles; où le vil égoïsme a frappé de
-stérilité tous les sentimens honnêtes, a dénaturé toutes les qualités
-sociales, desséché tous les cœurs, et su rendre ridicules jusqu’aux
-noms de vertu et de patrie; dans un siècle où il a fallu inventer
-des mots nouveaux pour peindre une perversité nouvelle. A cette
-vue, comment en effet se défendre d’un mouvement d’indignation? et
-pourroit-on ne pas pardonner un peu d’humeur à un homme nourri de
-principes sévères, habitué à réfléchir sur les causes qui amènent la
-décadence des états; à un sage qui, regardant le luxe, les richesses,
-les arts, la mollesse, la perte des mœurs comme les avant-coureurs de
-la chute des empires, auroit voulu nous retenir sur le bord de l’abîme
-déjà entr’ouvert sous nos pas? Ce vœu n’est-il pas le produit d’une
-probité rigide et d’un grand caractère? Si c’est un tort, c’est celui
-de Caton et celui de la vertu.
-
-Mais cet homme qui s’élevoit si courageusement contre les abus
-corrupteurs, que les vices publics irritoient, qui s’indignoit
-contre les prévarications dont tout un peuple est victime, et qui
-cachoit rarement son indignation, étoit indulgent pour les fautes qui
-n’altèrent point l’ordre général; il étoit presque indifférent aux
-injustices qui n’avoient que lui pour objet. Il étoit bon, humain,
-généreux, compatissant; mais où il déployoit sa sensibilité, c’est
-dans le commerce intime de l’amitié; il en connut tout le prix: c’est
-un plaisir réservé aux ames pures; elles seules en éprouvent toutes
-les jouissances délicieuses; elles seules en savent goûter tout le
-charme. _Mably_, incapable de se plier aux convenances d’une société
-qui laisse le cœur vide, lui qui fuyoit le joug des liaisons sans
-intimité, aimoit à s’abandonner aux doux épanchemens de l’amitié; il en
-remplissoit affectueusement tous les devoirs. Il aimoit à se réfugier
-dans son sein; mais il étoit d’autant plus sévère dans le choix de
-ses amis: il connoissoit trop tout ce qu’exige ce titre sacré, pour en
-jamais prodiguer le nom et les démonstrations; il y cherchoit l’entière
-confiance, la liberté, l’accord des ames, et la douce égalité, sans
-laquelle il n’y a point de parfaite amitié. Il y cherchoit plus encore
-les qualités du cœur que celles de l’esprit. Heureux ceux qui lui
-ont inspiré ce sentiment! Leur seul titre d’amis d’un homme de bien
-est aujourd’hui pour eux un éloge. Aussi, quand il a été enlevé aux
-lettres, à la vertu, à l’amitié, ont-ils amèrement pleuré sa perte. Sa
-gloire leur en est devenue plus chère; leurs sentimens et leurs regrets
-l’ont suivi bien au-delà du tombeau[5].
-
-Peut-être eux seuls étoient dignes de nous révéler ces vertus sociales
-et domestiques, qui ne se développent que dans l’intimité; de nous
-retracer cette probité journalière qui s’étend sur toutes les actions
-et sur tous les instans de la vie; ce caractère que rien ne pouvoit
-ébranler, inaccessible à la crainte comme aux espérances; cette ame
-stoïque et pure qui ne gauchit jamais dans le sentier de la vertu.
-Ils nous auroient fait sentir le rapport intime de sa morale avec
-ses actions, de ses maximes avec sa conduite, de ses vertus avec ses
-écrits, et jusqu’à quel point ses ouvrages ont pris la teinte de son
-caractère. Dans leurs peintures vives et fidelles auroient respiré tous
-ses traits: le langage de l’amitié a je ne sais quoi de touchant et
-d’affectueux qui entraîne et persuade; on ne peut résister à ses doux
-accens. Sans doute l’éloge de leur ami y auroit gagné; mais cet éloge
-appartenoit à tous les gens de bien: c’est une dette nationale qu’il
-falloit acquitter, un tribut public qu’il falloit payer à un ami de
-l’ordre et des mœurs.
-
-O toi, qui as si bien mérité de la patrie, philosophe aussi vertueux
-qu’éclairé! s’il est vrai que tu n’as eu d’autre passion que celle
-d’être utile, d’autre motif que le noble orgueil de faire le bien et
-de nous arracher à nos vices; si tes travaux, tous les instans de
-ta vie ont été consacrés à l’instruction, au bonheur et à l’utilité
-de tes semblables; si tu n’as cessé d’opposer, presque seul, ton
-inflexible sévérité au torrent des mœurs publiques, et de nous rappeler
-aux antiques vertus, aux grandes vérités morales et politiques qui
-font la félicité des hommes et la splendeur des états; si tous tes
-écrits respirent les leçons de la sagesse, l’amour des lois, la haine
-du despotisme; si tu n’as cessé de plaider courageusement la cause
-des peuples, des foibles et des infortunés, contre les puissans,
-les riches et les oppresseurs; en un mot, s’il est vrai que tu te
-sois montré, dans tous les temps et par-tout, l’organe de la vérité,
-l’apôtre des mœurs, le défenseur de la liberté, le vengeur des droits
-et de la dignité de l’homme; sans doute tu méritois un hommage public
-dans ta patrie, l’estime de l’Europe et la reconnoissance de l’humanité
-entière!
-
-Heureux celui qui, chargé de ce dépôt sacré, s’acquittera dignement
-d’un si noble emploi, et dont l’écrit, interprête fidelle des sentimens
-particuliers et du vœu général, pourra mériter également le suffrage de
-ses amis qui le pleurent, des sages qui l’apprécient, et de tous les
-gens de bien qui chérissent sa mémoire!
-
-
- NOTES HISTORIQUES.
-
- Note Ire, pag. 4 de l’Éloge.
-
- _Naissance et jeunesse de l’abbé_ MABLY.
-
- [1] L’abbé de _Mably_ naquit à Grenoble le 14 Mars 1709, d’une
- famille honorable. Il avoit pour frère l’abbé de Condillac: ses
- neveux, fils de M. de _Mably_, grand prévôt de Lyon, ont eu
- l’honneur d’avoir quelque temps _Jean-Jacques_ pour instituteur;
- c’est pour l’un d’eux que Rousseau fit le petit écrit qui a pour
- titre: Projet pour l’éducation du jeune Sainte-Marie; c’est
- peut-être à ce premier essai que nous avons dû l’Emile.
-
- Le jeune _Mably_ fit ses humanités à Lyon, chez les Jésuites, école
- célèbre, d’où sont sortis tant d’illustres disciples, et dont
- peut-être on sent trop aujourd’hui le vide.
-
- Sa famille étoit alliée des Tencin. Une dame qui a rendu ce
- nom célèbre réunissoit alors chez elle l’élite des gens de
- lettres; outre ses dîners de beaux esprits, elle avoit des dîners
- politiques; Montesquieu en étoit; _Mably_ y fut admis. Il venoit de
- donner le parallèle des Romains et des Français, dont on disoit du
- bien. Madame de Tencin, entendant le jeune abbé parler des affaires
- publiques, et raisonner avec beaucoup de sagacité sur les événemens
- politiques, jugea que c’étoit l’homme qu’il falloit à son frère,
- qui commençoit à entrer en faveur et dans la carrière du ministère.
-
- Le cardinal, occupé jusqu’alors des affaires d’église, étoit fort
- peu instruit des intérêts de l’Europe. C’est pour l’instruction
- particulière de ce ministre, pour l’endoctriner, que le jeune abbé
- fit l’abrégé des traités depuis la paix de Westphalie jusqu’à nos
- jours; ce travail, perfectionné depuis, a produit le droit public
- de l’Europe.
-
- Le cardinal sentoit sa foiblesse dans le conseil: pour le tirer
- d’embarras, l’abbé de _Mably_ lui persuada de demander au roi
- la permission de donner ses avis par écrit: c’étoit _Mably_ qui
- préparoit ses rapports et faisoit ses mémoires. Il avoit souvent
- communication des instructions et des dépêches des ambassadeurs. Ce
- fut lui qui, en 1743, négocia secrétement à Paris avec le ministre
- du roi de Prusse, et dressa le traité que Voltaire alla porter à
- ce prince. Frédéric, qui ne l’ignoroit pas, conçut dès-lors une
- grande estime pour l’abbé _Mably_: c’est une singularité bien digne
- de remarque, que deux hommes de lettres, sans caractère public,
- fussent chargés de cette négociation importante, qui alloit changer
- la face de l’Europe.
-
- On détermina Louis XV à se mettre à la tête de ses troupes.
- Le conseil vouloit établir les armées sur le Rhin; c’étoit le
- sentiment de Noailles et de Tencin: _Mably_ soutint qu’il falloit
- faire la campagne dans les Pays-Bas; il se trouva que le roi de
- Prusse demanda la même chose. _Mably_ eut la gloire de s’être
- rencontré avec le monarque: il avoit jugé juste.
-
- Ce fut encore lui qui dressa les mémoires qui devoient servir de
- base aux négociations du congrès ouvert à Breda au mois d’avril
- 1746: ces divers travaux décidèrent sa vocation pour la politique.
-
- Mais peu de temps après il se brouilla avec le cardinal, pour une
- querelle qu’ils eurent à l’occasion d’un mariage protestant que
- Tencin vouloit casser. Il disoit qu’il vouloit agir en cardinal, en
- évêque, en prêtre. _Mably_ lui soutenoit qu’il devoit agir en homme
- d’état. Le cardinal ajouta qu’il se déshonoreroit s’il suivoit son
- avis; l’abbé, indigné, le quitta brusquement, et ne le revit plus.
-
- Pour complaire à sa famille, l’abbé de _Mably_ étoit entré de bonne
- heure dans les ordres; mais il s’en tint au sous-diaconat, et on
- ne put jamais l’engager plus avant. Il ne vouloit point se mettre,
- par son état, en contradiction avec ses principes. En quittant le
- cardinal, il sacrifia sa fortune à sa liberté; il s’adonna tout
- entier à l’étude, et vécut dans la retraite.
-
-
- Note II, page 6 de l’Éloge.
-
- _Son amour pour les anciens._
-
- [2] _Mably_ s’est nourri dans tous les temps de la lecture des
- anciens: il savoit presque par cœur Platon, Thucidide, Xénophon,
- Plutarque, et les ouvrages philosophiques de Cicéron.
-
- Il fut toujours leur admirateur passionné; et véritablement les
- anciens sont encore et seront toujours nos maîtres: ils sont et
- seront les législateurs du goût, de la morale et de la vertu, tant
- qu’il y aura des hommes éclairés et sensibles sur la terre. L’étude
- de l’antiquité n’est pas moins indispensable pour les littérateurs
- que pour les artistes. Ils nous ont donné des modèles que nous
- n’avons pas encore surpassés; ils étoient plus près de la nature:
- et c’est sans contredit une des plus belles et des plus utiles
- institutions des peuples modernes, que d’avoir établi dans leur
- sein une société d’hommes choisis, qui fussent, en quelque sorte,
- les dépositaires des beautés et des trésors des anciens, dont la
- principale occupation fût de nous conserver et de nous transmettre
- les lumières qui brillent dans leurs écrits, comme le feu sacré de
- Vesta: ce sont les prêtres du temple; ils veillent sans cesse à
- ce que ce sacré foyer ne s’éteigne ou ne s’évapore dans un siècle
- futile ou chez un peuple frivole. C’est à cette école des anciens,
- et sur-tout dans l’histoire et les écrits des peuples libres, que
- l’on puise avec leur génie, des leçons de morale, de grandeur
- d’ame, d’amour de la patrie, des lois et de la liberté; ceux qui
- ne voient que du grec et du latin dans cette étude, s’abusent
- étrangement: tant qu’on pourra puiser à cette source pure,
- l’ignorance et la servitude ne s’empareront pas tout-à-fait de
- l’univers; il y aura toujours de l’espoir. C’est là que s’est formé
- _Mably_; et il a peut-être encore plus cherché dans ces saintes
- émanations les traces de leurs vertus que le feu de leur génie.
-
- On lui a reproché d’avoir outré cette admiration pour les anciens;
- mais s’il l’a poussée trop loin, ce dont on peut douter, s’il
- est vrai que cet amour de l’antiquité l’ait rendu quelquefois
- trop sévère envers ses contemporains, il faut avouer aussi que
- l’engouement du public pour certaines nouveautés, l’oubli des bons
- principes, le torrent qui nous précipite dans un goût et dans
- les mœurs dépravées, dont nous ne pouvons prévoir le terme, ne
- justifient que trop peut-être ses craintes et ses alarmes.
-
-
- Note IIIe. relative aux pag. 8 et 80 de l’Éloge.
-
- _Notice des ouvrages de l’abbé_ MABLY, _par ordre chronologique_.
-
- [3] L’abbé de _Mably_ n’est pas encore assez connu. Nous avions
- d’abord formé le projet de donner l’analyse raisonnée de tous
- ses ouvrages: peut-être seroit-il agréable et intéressant de
- lire dans une centaine de pages l’extrait de vingt volumes: ce
- travail est à peu près fini; mais il auroit pu paroître prématuré
- avant le jugement de l’académie, et il ne doit appartenir qu’à
- celui que son suffrage en aura déclaré le plus digne. Nous nous
- contenterons de donner ici une notice chronologique de ses
- ouvrages.
-
-
- 1º. _Parallèle des Romains et des Français._
-
- Deux volumes in-12, 1740.
-
- (Page 15 de l’Éloge.) Le public accueillit l’ouvrage, et encouragea
- le jeune auteur. Un critique sévère trouvoit ce livre noblement
- écrit, et, en plusieurs endroits, avec beaucoup d’esprit et de
- génie. (Observations sur les écrits modernes, année 1740.) Un autre
- disoit: Je ne sais si Sparte et Athènes ont eu quelque citoyen
- plus éclairé que l’abbé de _Mably_ sur leurs intérêts. (Mercure
- d’octobre 1740, page 2210, 2217).
-
- L’auteur fut plus sévère que le public. Il trouva le livre mauvais,
- et il le dit: «Pour moi, quand je vins à revoir mon ouvrage de
- sang froid, je trouvai qu’un plan qui m’avoit paru très-judicieux,
- n’étoit en aucune façon raisonnable: nul ordre, nulle liaison dans
- les idées, des objets présentés sous un faux jour: ce n’étoient pas
- là les seuls défauts où m’avoit fait tomber la manie du parallèle,
- &c.». (Avertissement des observations sur les Romains.)
-
- Il est rare de trouver une contradiction de cette nature entre un
- auteur et ses critiques: au reste, cet aveu noble et courageux
- annonçoit dès-lors un ami de la vérité, un homme droit et austère,
- et peut-être la conscience du talent qui se sent en état de
- mieux faire. «Au lieu de corriger mon parallèle incorrigible,
- ajoute-t-il, j’en fis deux ouvrages séparés et absolument
- nouveaux.» Ce sont les observations sur les Romains et les
- observations sur l’histoire de France.
-
- _Mably_ étoit tellement honteux du succès de son livre, qu’un jour,
- le trouvant chez M. le comte d’Egmont, il s’en saisit malgré ceux
- qui étoient présens, et le mit en pièces.
-
-
- 2º. _Droit public de l’Europe, fondé sur les traités, depuis la
- paix de Westphalie, en 1648, jusqu’à nos jours._
-
- (La première édition est de 1748, en deux volumes; la seconde de
- 1754, en 3 vol.; la meilleure est celle de Genève 1764, aussi en
- 3 volumes).
-
- (Page 8 de l’Éloge.) Le droit public de l’Europe parut la même
- année que l’esprit des lois.
-
- Cette science du droit public, jusqu’alors hérissée de difficultés,
- parut claire, méthodique et facile sous la plume de l’auteur.
- Le succès n’en fut pas douteux. Ce livre écrit pour des hommes
- d’état, et même pour de simples citoyens, s’ils savent penser[j],
- est dans tous les cabinets de l’Europe, depuis la cour de
- Pétersbourg jusqu’à la république de Lucques. On l’enseigne
- publiquement dans les universités d’Angleterre. Il est traduit
- dans toutes les langues, et il plaça l’auteur au rang des premiers
- publicistes de l’Europe.
-
- [j] V. Préface du Droit public.
-
- Ce n’est pas sans éprouver d’obstacles qu’il enrichit la France de
- cet ouvrage nécessaire; quand _Mably_ voulut le faire imprimer,
- l’homme en place à qui il s’adressa, le reçut fort mal, et lui dit:
- Qui êtes-vous, M. l’abbé, pour écrire sur les intérêts de l’Europe?
- êtes-vous ministre ou ambassadeur? Il auroit pu faire la même
- réponse que Rousseau fit à ceux qui demandoient s’il étoit prince
- ou législateur, pour écrire sur la politique.--«Si j’étois prince
- ou législateur, je ne perdrois pas mon temps à dire ce qu’il faut
- faire, je le ferois ou je me tairois.» (Contrat Social, pag. 2.)
-
- La permission d’imprimer, lui fut donc durement refusée; l’abbé de
- _Mably_ contint son imagination, et se retira sans rien dire. Il
- fit imprimer son livre chez l’étranger, mais il fallut toute la
- protection d’un autre ministre moins timide[k], pour empêcher qu’on
- n’en saisit les exemplaires.
-
- [k] M. d’Argenson.
-
- L’esprit des lois, et quelques autres livres qui honorent la langue
- et la nation, ont été arrêtés par les mêmes obstacles, qu’ils
- n’éprouveroient certainement pas aujourd’hui sous un ministère
- ami des lettres, qui loin de les redouter, semble solliciter les
- lumières des esprits supérieurs.
-
-
- 3º. _Observation sur les Grecs._
-
- Un volume, Genève, 1749.
-
- ..... _Rerum cognoscere causas._ VIRGILE.
-
- (Page 16 de l’Éloge.) Dans une épitre dédicatoire à un ami, et il
- n’en fit jamais d’autres, l’auteur donne lui-même ses motifs. «Je
- cherche les causes de la prospérité et de la décadence de la Grèce.
- L’histoire, envisagée sous ce point de vue, devient une école de
- philosophie; on y apprend à connoître les hommes; on y enrichit, on
- y étend sa raison, en mettant à profit la sagesse et les erreurs
- des siècles passés.»
-
- C’étoit faire pour les Grecs ce qu’un grand homme venoit d’exécuter
- pour les Romains. Aussi dit-on alors de cet ouvrage que c’étoit une
- espèce de pendant de Montesquieu. (Voyez les 5 années littéraires,
- tom. 1, pag. 268.)
-
- Ce en quoi il s’est le plus éloigné de son modèle, dont il ne parle
- d’ailleurs qu’avec les égards que l’on doit même aux erreurs d’un
- homme de génie, c’est à l’occasion du systême des climats, systême
- plus brillant que solide, imaginé par Bodin, et que l’auteur de
- l’esprit des lois a revêtu de tout l’éclat de son imagination vive
- et féconde.
-
- En effet, tous les climats ont vu tour-à-tour naître, tomber et
- renaître la liberté et l’oppression: le despotisme a successivement
- promené sa faulx dévorante sur la surface du globe, et sur
- le sol brûlant de l’Asie et dans les marais glacés du Nord.
- La constitution politique, l’éducation et les lois ont fait
- alternativement germer dans le même pays ou des héros ou des
- esclaves, et il n’est point de lieux que la liberté n’ait honorés
- de sa présence.
-
-
- 4º. _Observation sur les Romains._
-
- Un volume, Genève, 1751.
-
- (Page 18 de l’Éloge.) Cet ouvrage sentoit encore plus l’imitation
- que le précédent; ce n’est pas que l’auteur prétendît lutter contre
- Montesquieu; il avoit une intention différente, et malgré les
- désavantages de la comparaison, son livre a obtenu des éloges.
-
- Ce n’étoit pas une petite entreprise de dire des choses nouvelles
- sur un sujet que Montesquieu venoit de traiter, ni une gloire
- médiocre pour l’auteur, de se faire lire après ce grand homme,
- comme ce ne seroit pas un médiocre éloge pour un peintre, quel
- qu’il fût, d’attirer encore les regards près d’un tableau de
- Raphaël, de Michel-Ange ou de David.
-
-
- 5º. _Principes des négociations._
-
- Un volume, la Haye, 1757.
-
- (Il y en a une seconde édition de 1767.)
-
- ..... _Humanis quæ sit fiducia rebus
- Admonet._
-
- VIRGILE.
-
- (Page 12 de l’Éloge.) Cet ouvrage de _Mably_ est proprement une
- introduction à son droit public de l’Europe; c’est la connoissance
- et l’exposé des vrais principes par lesquels doivent se conduire
- les nations à l’égard les unes des autres, pour entretenir
- entr’elles la concorde et la paix.
-
- Une chose sur laquelle nous n’avons pas assez insisté dans
- l’éloge, c’est le courage avec lequel l’auteur s’élève contre ces
- traités, ouvrage de la mauvaise foi, où, par des équivoques et
- des obscurités affectées, on se ménage des prétextes de rompre à
- la première occasion. Il démontre qu’un traité cauteleux est une
- semence de discorde et de haine; qu’il peut procurer un succès
- passager, mais qu’il rend à jamais odieux, et traîne après soi
- des craintes et des inquiétudes qui empoisonnent les jouissances
- de l’ambition; il fait voir que la fourberie a ses revers, et la
- mauvaise foi ses remords.
-
- S’exprimer clairement et franchement dans un traité, c’est souvent
- prévenir une guerre; et le temps n’est pas loin que des articles
- obscurs et louches ont été un flambeau de discorde qui a incendié
- les deux mondes. Il proscrit également les traités secrets qui
- ne sont que de misérables palliatifs qu’on met à la hâte sur les
- plaies de l’état, et qui se changent en poisons: d’un autre côté,
- dicter des conditions injustes ou trop dures, c’est inviter à les
- enfreindre; et la seule base sur laquelle une puissance victorieuse
- puisse asseoir une paix durable, c’est la bonne foi, la justice,
- et la modération qui désarme les haines et sait gagner les cœurs.
- Cette politique n’est pas tout-à-fait celle que prêche Machiavel,
- mais c’est celle qu’a professée _Mably_; et l’expérience démontre
- que c’est encore la plus sûre et la plus utile.
-
- On y voit avec le même plaisir que c’est encore notre adorable
- Henri IV, qui, le premier chez les nations modernes, connut et
- pratiqua ces vrais principes: sa manière franche et noble de
- négocier, et ses instructions à ses ambassadeurs y sont proposées
- pour modèles, ainsi que les dépêches du cardinal d’Ossat, son
- fidelle et vertueux ministre.
-
-
- 6º. _Entretiens de Phocion._
-
- Un volume, Amsterdam,
-
- ..... _Quid leges sine moribus
- Vanæ proficiunt?_
-
- HORACE.
-
- (Page 26 de l’Éloge.) Cette production en paroissant, fut estimée
- l’une des meilleures du siècle; et quand la société de Berne lui
- décerna la couronne, ce n’est point suivant l’usage ordinaire
- des académies, qui ne proclament que les ouvrages dont elles ont
- elles-mêmes donné le sujet; ce fut un choix fait sur la foule des
- livres qui paroissent journellement en Europe, et qui se fixa sur
- celui qu’on regarda comme le plus utile à l’humanité entière:
- c’étoit le premier exemple d’un pareil concours.
-
- La même chose s’est renouvelée en 1765. La république décerna une
- semblable couronne à l’auteur du traité des délits et des peines,
- comme une marque d’estime due à un bon citoyen, qui ose élever sa
- voix en faveur de l’humanité contre les préjugés les plus affermis.
-
- On ne se rappelle pas que d’autres écrits aient depuis partagé le
- même honneur.
-
- Nous n’ajouterons qu’une seule remarque sur les entretiens mêmes de
- Phocion, donnés sous le nom de Nicoclès, l’un des disciples de ce
- grand homme.
-
- Il y est dit: que l’amour de la patrie doit être subordonné à
- l’amour de l’humanité. Peut-être cette maxime, ainsi énoncée,
- est-elle le seul passage qui décèle l’ouvrage d’un moderne.
- L’amour de la patrie, chez les anciens, étouffoit, ou du moins
- diminuoit tout autre sentiment. L’auteur l’a senti; aussi dans les
- notes prétend-il que Phocion a puisé cette doctrine à l’école de
- Platon son maître, qui la tenoit de Socrate, qui, le premier des
- philosophes, appliquant la philosophie à l’étude des mœurs, se
- crut citoyen de tous les lieux où il y a des hommes.» (V. Entr. de
- Phocion, p. 122, 123, 124.)
-
- Il est certain que ce sentiment de bienveillance universelle, tout
- sublime qu’il est, doit affoiblir l’amour de la patrie, qui, comme
- toutes les sortes d’amours, n’est qu’un sentiment de préférence.
-
-
- 7º. _Observations sur l’histoire de France._
-
- Deux volumes, Genève, 1765.
-
- (Page 22 de l’Éloge.) L’auteur éprouva pour ces observations
- les mêmes difficultés que pour le droit public. Chaque ouvrage
- utile est une conquête qu’il faut remporter sur les préjugés.
- Des courtisans ne manquèrent pas de trouver ce livre dangereux,
- comme contenant des vérités trop palpables. C’est l’histoire des
- réverbères de Duclos; et sans la protection d’un ministre qui ne
- craignoit pas les réverbères[l], cet excellent ouvrage auroit été
- étouffé dès sa naissance.
-
- [l] Le duc de Choiseuil.
-
- Quelques personnes qui en avoient une autre idée, désiroient
- que l’auteur donnât à son livre le titre d’histoire de notre
- ancien gouvernement, et de ses révolutions: sa modestie ne lui a
- pas permis d’adopter un titre aussi ambitieux, quoiqu’il avouât
- lui-même avec candeur qu’il regardoit ces observations, comme
- l’histoire jusqu’alors inconnue de notre ancien droit public.
- (Préface des observations.)
-
- En effet, ses preuves marchent d’un pas égal avec ses raisonnemens;
- sa critique est sûre, ses exemples bien choisis, ses citations
- précieuses et décisives: également éloigné des systêmes de Dubos
- et des paradoxes de Boulainviliers, il les combat tous deux avec
- avantage; il cherche et trouve souvent la vérité. Les points
- les plus obscurs sont ceux auxquels il s’attache de préférence:
- il n’élude jamais les difficultés; tout ce qu’il traite, il
- l’éclaircit. Aux connoissances du savant, il joint le mérite plus
- rare d’un jugement sain, d’une érudition bien digérée, d’une
- critique lumineuse. Cet ouvrage doit être le guide de tous ceux qui
- veulent étudier à fond notre histoire. Il y a plus; si jamais la
- France a son Tite-Live, et peut enfin s’enorgueillir d’une histoire
- nationale, c’est sur-tout dans les écrits de _Mably_ qu’il faudra
- puiser les principes sûrs, les idées justes, les vues patriotiques,
- enfin l’esprit général qui doit animer ce bel ouvrage, encore
- à faire, le seul peut-être que les Français aient à envier aux
- Romains.
-
- Ce qui reste à imprimer des observations, formera trois volumes
- égaux aux premiers. Parmi les nombreux morceaux qui peuvent exciter
- l’intérêt, nous nous contenterons d’indiquer le chapitre intitulé:
- «des causes par lesquelles le gouvernement a pris en Angleterre une
- forme différente qu’en France;» la peinture des désordres du règne
- de Charles VI, et de la sombre politique de Louis XI, qui nous ont
- paru des tableaux dignes du pinceau de Tacite; ce que l’écrivain
- dit des états-généraux, des trois ordres, des prétentions des
- corps, de la politique de Richelieu &c. &c., &c.
-
- L’auteur s’est arrêté au commencement du règne de Louis XIV: il
- a seulement ajouté quelques réflexions générales sur la dernière
- révolution de la magistrature, et sur le caractère des ministres
- qui l’ont opérée. L’abbé de _Mably_ affectionnoit singulièrement
- cette suite des observations, comme y ayant déposé des vérités qui
- deviendroient un jour utiles à ses concitoyens; et nous en parlant
- vers les derniers temps de sa vie, il nous dit: «cet ouvrage est
- mon testament.»
-
-
- 8º. _Doutes proposés aux économistes, sur l’ordre naturel et
- essentiel des sociétés._
-
- Un volume, 1768.
-
- (Page 69 de l’Éloge.) On a appelé les économistes, les
- convulsionnaires de la politique; nous sommes bien éloignés
- d’adopter cette dénomination; d’ailleurs nous ne voulons point
- insulter aux morts: nous dirons seulement que, sous le titre
- modeste de _doutes_, l’abbé de _Mably_ bat en ruine un systême
- qu’il a cru dangereux autant que ridicule. Cette critique n’est
- que l’ouvrage des circonstances; mais l’auteur en prend occasion
- de remonter aux vrais principes et aux fondemens de la société;
- de développer des vérités très-importantes; de relever la dignité
- de l’homme, avilie par des sophismes, et de combattre des erreurs
- dont les conséquences pourroient être dangereuses. Sa logique est
- pressante et ses raisonnemens concluans: il y mêla quelquefois une
- ironie fine et délicate, mais point d’injures, arme de ceux qui ont
- tort; point de sarcasmes ni de personnalités. Il usa de ménagemens
- et d’égards; il donna même des éloges à l’auteur qu’il critiquoit:
- c’est ainsi qu’en devroient toujours user les gens de lettres; ils
- ne se rendroient pas la fable des sots; eux, le public et la vérité
- y gagneroient.
-
-
- 9º. _Du gouvernement de Pologne._
-
- Un volume écrit en 1770 et 1771, et imprimé seulement en 1781.
-
- (Page 36 de l’Éloge.) C’est M. le comte Wielhorski qui fut chargé
- par les confédérés de Pologne de consulter en France le philosophe
- de Genève et l’abbé de _Mably_. Jean-Jacques en fait un bel éloge;
- et c’est à lui que _Mably_ adressa son ouvrage: on n’en fit tirer
- qu’un très-petit nombre d’exemplaires, que l’auteur donnoit à ses
- amis et à ceux qu’il honoroit d’une confiance particulière.
-
- En 1770 l’abbé de _Mably_ avoit fait avec cet excellent patriote
- un voyage en Pologne, pour mieux étudier la nation sur laquelle il
- avoit à travailler: il y demeura plus d’un an avec lui.
-
- Son ouvrage pour cette république, et son séjour dans le pays, y
- ont laissé un tendre souvenir d’estime et de reconnoissance. Nous
- avons vu une lettre du prince Potocki, où tous ces sentimens sont
- exprimés d’une manière bien honorable pour l’abbé de _Mably_.
- Nous citerons une partie de cette lettre, datée de Warsovie le 2
- septembre 1777.
-
- «Monsieur, vous jouissez du privilége des hommes célèbres:
- connu dans les pays les plus éloignés, vous ignorez ceux
- qui vous lisent et que vous éclairez. On a toujours cherché,
- consulté et quelquefois ennuyé les philosophes: souffrez, à
- ce titre, les désagrémens de votre état. Le conseil préposé
- à l’éducation nationale, m’a chargé, monsieur, de suppléer
- aux livres élémentaires pour lesquels il n’a plus jugé de
- publier la concurrence: de ce nombre est la logique. Comme je
- connois votre ouvrage, et que le conseil a suivi vos principes
- dans le systême de l’instruction publique pour les écoles
- Palatinales, personne assurément ne sauroit mieux que vous
- remplir cette importante tâche. Vous avez travaillé pour un
- prince souverain, refuseriez-vous d’appliquer votre ouvrage à
- l’usage d’une nation qui devroit l’être?.... Si vos occupations
- ne vous permettoient pas d’entreprendre cet ouvrage, vous me
- feriez un plaisir bien sensible de m’indiquer la personne que
- vous croiriez en France, aidée de vos lumières et de votre
- direction, en état de répondre à nos vues: ce ne sera toujours
- qu’un de vos élèves. Il est à souhaiter pour l’humanité que
- vous en ayez dans toutes les nations. Je suis, etc.
-
- Ignace POTOCKI.»
-
-
- 10º. _De la législation ou principes des loix._
-
- Deux volumes en un, Amsterdam, 1776.
-
- _Ad respublicas firmandas et ad stabiliendas vires, sanandos
- populos, omnis nostra pergit oratio._
-
- CICERON, _de Leg._
-
- (Page 45 de l’Éloge.) Plusieurs personnes regardent cet ouvrage
- de _Mably_ comme un chef-d’œuvre. Il n’est point de sujet plus
- important, puisque les principes qui doivent servir de base à la
- législation, embrassent le bonheur possible de tous les hommes, de
- tous les lieux et de tous les temps.
-
- Mais prétendroit-on, avec certains critiques, que ces savantes
- théories sont inutiles; et l’écrivain qui se sent pressé de dire
- des vérités qu’il croit utiles, doit-il les renfermer dans son
- sein? Nous ne le croyons pas: il est toujours bon de montrer le
- but où nous devons aspirer, même lorsqu’on ne peut y atteindre.
- Ces vérités générales, semées comme au hasard, peuvent enfin
- germer dans la tête d’un législateur; et l’exemple récent d’un
- prince plus grand par son génie que par ses états, qui n’a pas
- craint d’avouer qu’il avoit puisé en partie dans nos écrits ces
- principes d’humanité qu’il a transportés dans son code, en seroit
- une nouvelle preuve, s’il en étoit besoin. Léopold (nom heureux
- dans les fastes de l’humanité!), Léopold qui sait également mériter
- et refuser des statues[m], vient de donner un modèle à l’Italie
- et un grand exemple à l’Europe; et peut-être à notre tour il nous
- prendra un jour envie de l’imiter. D’ailleurs ces leçons de morale,
- de politique et de philosophie, présentées par un écrivain sage,
- qui instruit sans aigreur, qui ne prend le ton, ni d’un énergumène
- ni d’un inspiré, qui se contente de parler le langage de la
- raison, préparent doucement les esprits, prémunissent contre nombre
- d’erreurs, augmentent la masse des connoissances, entretiennent une
- nation dans l’espoir d’une réforme salutaire, et quand un grand
- homme se présente, il trouve la matière toute préparée; l’opinion
- publique le précède ou le seconde; il peut alors s’élancer dans la
- carrière, s’abandonner à son génie, à son amour pour le bien public
- et à cette passion, le besoin des grandes ames, d’immortaliser
- son nom et ses bienfaits. Le philosophe sème, c’est aux états à
- recueillir.
-
- [m] Le grand duc de Toscane a refusé une statue que ses sujets,
- d’un vœu unanime, lui offroient en reconnoissance du nouveau
- code criminel qu’il vient de publier, et le produit de ces
- souscriptions volontaires doit être employé à des fontaines
- publiques. (Voyez gazette de France, du 23 février 1787.)
-
-
- 11º. _De l’étude de l’histoire._
-
- Un volume, 1778.
-
- (Page 40 de l’Éloge.) Un prince à jamais regrettable, le Dauphin,
- père de notre auguste monarque, appeloit l’histoire la leçon des
- princes et l’école de la politique: il ajoutoit que l’histoire
- est la ressource des peuples contre les erreurs des rois. On n’en
- pouvoit donner une plus belle définition: il semble que _Mably_ ait
- entrepris de la justifier.
-
- Son traité de l’étude de l’histoire avoit d’abord été imprimé dans
- le cours d’études de l’abbé de Condillac son frère; il a été fait
- pour l’instruction du jeune prince, devenu duc de Parme et de
- Plaisance, en 1765.
-
- _Mably_ lui adresse la parole, comme Bossuet, dans l’Histoire
- Universelle, au grand dauphin. Le commencement en est admirable:
- Voulez-vous être un grand homme, lui dit-il, oubliez que vous êtes
- prince? &c. &c. Sans prétendre en aucune façon comparer la hauteur
- du génie et l’éloquence entraînante et sublime de l’aigle de Meaux
- à la sagesse de l’écrivain moderne, nous oserions dire que l’écrit
- du dernier, s’il étoit bien médité, est plus propre encore à former
- un prince à ses devoirs, à lui inspirer les sentimens de justice,
- à le prémunir contre l’empire des passions, et sur-tout à lui
- enseigner la route qu’il faut suivre pour faire le bonheur de ses
- peuples, que le chef-d’œuvre de l’éloquence française.
-
- Il nous seroit facile de justifier par des citations tous les
- éloges que nous avons faits de ce traité; mais nous aimons mieux
- espérer qu’enfin on le lira: d’ailleurs ces notes sont déjà trop
- longues. Un écrivain qui paroît avoir beaucoup médité sur ces
- matières, dit, en parlant de ce livre de l’étude de l’histoire:
- «Nous croyons que la première partie de ce petit ouvrage est ce
- que M. l’abbé de _Mably_ a jamais imprimé de plus neuf et de plus
- utile.» (Jugement sur l’ouvrage de Pierre Chabrit, par M. Garat.)
-
-
- 12º. _De la manière d’écrire l’histoire._
-
- Un volume, 1775.
-
- (Page 70 de l’Éloge.) A l’exception des jugemens, sans doute trop
- sévères et même, nous osons le dire, injustes à plusieurs égards,
- que _Mably_ a portés contre Voltaire et l’illustre Robertson,
- nous pourrions peut-être le justifier avec avantage sur tous les
- reproches qu’on lui a faits; mais par de justes égards que nous
- croyons devoir à l’homme de lettres estimable d’ailleurs, et
- qui, trop jeune encore, s’est laissé emporter à l’impulsion du
- moment, ou à des impressions étrangères, et que son zèle a égaré
- en l’attaquant, nous nous interdirons toute discussion sur cette
- querelle. Nous pensons qu’on ne sauroit faire trop de sacrifices
- au bien de la paix et à l’honneur des lettres. Seulement qu’il
- nous soit permis d’opposer aux détracteurs de l’abbé de _Mably_,
- s’il en étoit encore, un suffrage qui vaut mieux que le nôtre,
- et dont on peut être orgueilleux. _Mably_ n’avoit encore fait ni
- les entretiens de Phocion, ni les observations sur l’histoire
- de France, ni le gouvernement de Pologne, ni les principes des
- lois, ni ceux de morale, ni l’étude de l’histoire, qu’il étoit
- déjà cité par un écrivain, après Fénélon, l’abbé de Saint-Pierre,
- Montesquieu, l’ami des hommes, &c. au nombre des bons Français et
- des gens éclairés, qui n’ont pas craint de dire des vérités utiles,
- et de dévoiler les fautes de la législation; et cet écrivain c’est
- Jean-Jacques. Voyez sa réponse à un écrit anonyme, à la suite de sa
- lettre à d’Alembert sur les spectacles.
-
-
- 13º. _Principes de morale._
-
- Un volume, 1784.
-
- (Page 68 de l’Éloge.) Ce livre n’a pas excité moins d’orages que
- le précédent: le même motif du bien de la paix nous engage au même
- silence.
-
- Le grand Condé, arrachant quelques feuillets de son histoire où
- l’on racontoit ses exploits contre son pays, est l’image de ce
- que je voudrois faire pour l’auteur de cet excellent écrit. Je
- le représenterois, par égard pour les esprits timides, arrachant
- quelques pages de ces principes de morale, et je croirois par ce
- sacrifice avoir acquis le droit de dire tout le bien que j’en
- pense.
-
- Au reste, dans toutes les attaques qu’on a portées à l’abbé de
- _Mably_, ses amis ont pu chercher à le venger, (voyez les lettres
- sur la censure de la Sorbonne); mais pour lui, il n’a jamais écrit
- une seule ligne pour sa défense.
-
-
- 14º. _Observations sur les États-Unis d’Amérique._
-
- Un volume, 1784.
-
- (Page 77 de l’Éloge.) Ce sont quatre lettres adressées à l’un
- des envoyés des États-Unis, M. John Adams, qui avoit désiré les
- remarques de l’auteur sur les constitutions de l’Amérique: c’est
- ce qui avoit induit en erreur, et fait dire dans le temps, que les
- Colonies Angloises l’avoient choisi pour leur législateur.
-
- Ses observations parurent sévères, mais il crut pouvoir dire la
- vérité toute entière. «Les Américains, dit-il, ne sont plus sujets
- du roi d’Angleterre: ils sont aujourd’hui des hommes libres; et si
- mon opinion leur paroissoit aussi dure et aussi sauvage qu’elle
- peut le paroître en Europe, je ne pourrois m’empêcher d’en tirer un
- mauvais augure pour l’avenir.» (Observations, page 76.)
-
- Aussi, est-il très-faux qu’on ait brûlé en Amérique, ou traîné dans
- la boue l’ouvrage de _Mably_, comme on l’a prétendu dans quelques
- papiers publics: il étoit plus digne d’un peuple si sage d’y
- répondre.
-
- C’est ce que vient de faire M. Adams dans un ouvrage intitulé:
- Apologie des constitutions des États-Unis de l’Amérique. Nous
- n’avons pas encore vu ce livre, qui n’est qu’annoncé; mais nous
- connoissons une lettre imprimée de M. Adams (Journal Encyclop. du
- mois de Mai 1787, pag. 113 et suiv.), où il semble se défendre
- d’avoir invité l’abbé de _Mably_ à écrire ce qu’il pensoit sur les
- constitutions Américaines; il invoque le témoignage de MM. les
- abbés de Chalut et Arnoux, amis communs de M. Adams et de l’abbé de
- _Mably_; et nous, nous sommes prêts à donner, s’il en est besoin,
- la déclaration de ces deux Messieurs, que nous avons entre les
- mains, et qui éclaircit pleinement la question à l’avantage de
- l’abbé de _Mably_.
-
- Au reste, s’il avoit besoin de justification pour avoir regardé les
- Américains comme étant déjà trop vieux, et sur ce qu’il sembloit
- redouter pour eux du commerce et des vices de l’ancien monde, nous
- la trouverions dans l’ouvrage même du sage ministre qui a succédé,
- en France, au John Adams et au Francklin. M. Jefferson, dans ses
- observations sur la Virginie[n], craint aussi, pour l’Amérique, que
- les étrangers n’y apportent leurs vices, leurs préjugés et leur
- servilité d’Europe; et les semences de discorde qui commencent à
- éclater, les mécontentemens, les réclamations armées, &c. sont peu
- propres, peut-être, à nous rassurer sur ces craintes.
-
- [n] _Notes on Virginia._ Voyez Merc. du 2 Juin 1787, p. 28.
-
-
- 15º. OUVRAGES MANUSCRITS.
-
-
- 1º. _Des droits et des devoirs du citoyen._
-
- Petit in-folio, pouvant faire deux volumes in-12.
-
- (Page 69 de l’Éloge). Ce sont des entretiens que l’auteur suppose
- avoir eus avec milord _Stanhope_. Ce livre fait connoître à l’homme
- ses devoirs, ses droits et sa dignité. Il éclaire l’esprit, il
- échauffe le cœur; l’ame s’élève à la lecture de ces lettres: c’est
- le catéchisme du citoyen.
-
- Il y a des pensées grandes et fières, à la manière de Montesquieu.
- Par exemple: «La pompe des noms et des titres n’impose plus à mon
- imagination: dans les hommes les plus humiliés par la fortune, je
- crois voir des princes détrônés qu’on retient dans les fers.
-
- «Tout peuple qui n’est pas barbare, a une religion; et Dieu ne
- manque jamais d’avoir révélé aux prêtres ses volontés; c’est ce
- qu’on appelle ordinairement lois divines.»
-
-Nous regrettons de ne pouvoir en citer davantage; mais le temps nous
-instruira mieux, et nous dévoilera ce que nous devons penser de cette
-production.
-
-
- 2º. La suite des observations sur l’histoire de France, dont nous
- avons fait mention sous le nº. 7 de cette notice.
-
-
- 3º. &c. Un traité du beau, et d’autres traités des talens, des
- passions, &c. &c., dont nous n’avons pas une connnoissance
- particulière.
-
-
- Note IVe. page 82 de l’Éloge.
-
- _Sa personne et son caractère._
-
- [4] En faisant dans plusieurs de ses écrits l’éloge d’un
- philosophe pratique, sans faste, et qui fuit toute espèce
- d’ostentation, même celle de la vertu, _Mably_ semble avoir
- tracé son portrait: voilà pourquoi l’on a peu d’anecdotes sur sa
- personne. Sa vie est toute entière dans ses écrits, comme l’éloge
- d’un législateur est tout entier dans ses lois.
-
- Nous ajouterons seulement ici quelques traits de caractère à ceux
- que nous avons déjà cités.
-
- Son désintéressement étoit tel qu’il ne retira jamais rien de ses
- ouvrages; à peine exigeoit-il quelques exemplaires pour les présens
- d’usage; bien différent de ces littérateurs qui n’estiment dans le
- commerce des muses que le profit que ce commerce leur rapporte.
- Riche du retranchement de tous les besoins factices, il pouvoit
- s’écrier comme Socrate, en se promenant dans Athènes: «que de
- choses dont je n’ai que faire!»
-
- Il n’eut jamais qu’un seul domestique; et sur la fin de ses
- jours, il se priva de ces commodités de la vie que son âge
- et ses infirmités lui rendoient cependant plus nécessaires,
- afin d’accroître la petite fortune de ce serviteur fidelle. Il
- pratiquoit à la lettre cette maxime si douce et si humaine, «de
- regarder ses domestiques comme des amis malheureux.»
-
- Faire sa cour, est une expression qui n’étoit point à son usage.
- On voulut un jour l’entraîner chez un ministre qui même l’avoit
- invité; on ne put jamais l’y déterminer: mais il dit qu’il le
- verroit volontiers, lorsqu’il ne seroit plus en place.
-
- M. le maréchal de Richelieu pressoit un jour l’abbé de _Mably_
- de se mettre sur les rangs pour l’académie française; _Mably_
- refusa. «Mais, lui dit le vainqueur de Mahon, si je faisois toutes
- les démarches, et que vous fussiez agréé, refuseriez-vous?...»
- Le maréchal le pressa tant, il y mit tant de grâces, que, vaincu
- par ce noble procédé, _Mably_ n’osa persister, et fut comme forcé
- de promettre. Mais aussi-tôt qu’il fut sorti, il courut chez son
- frère de Condillac, lui raconta comment la chose s’étoit passée,
- et le conjura de le dégager, à quelque prix que ce fût. «Mais
- pourquoi cette grande résistance?» lui dit son frère.--«Pourquoi?
- Si j’acceptois, je serois obligé de louer le cardinal de Richelieu,
- ce qui est contre mes principes; ou si je ne le louois pas, devant
- tout à son petit neveu dans cette circonstance, je serois coupable
- d’ingratitude.»
-
- Condillac se chargea de la négociation, et les choses en
- demeurèrent là. Nous tenons cette anecdote d’un ami particulier de
- l’abbé de _Mably_, et lui-même est membre de l’académie française.
-
- Le bruit avoit couru qu’on lui proposeroit l’éducation de
- l’héritier d’un grand empire; il dit hautement, que la base de son
- éducation seroit: «que les rois sont faits pour les peuples, et non
- les peuples pour les rois,» et que ce seroit la chose sur laquelle
- il reviendroit sans cesse: il ne fut point nommé.
-
- Il aimoit à répéter cet adage de Leibnitz, «le temps présent est
- gros de l’avenir;» et son propre exemple en prouve la justesse et
- la profondeur. Il s’étoit tellement exercé à étudier le jeu et
- la marche des passions, et à rechercher dans les révolutions des
- Empires les causes et la chaîne des événemens; il avoit acquis une
- telle expérience des hommes et des choses, que cette connoissance
- du passé avoit, pour ainsi dire, déchiré pour lui le voile de
- l’avenir: il a en quelque sorte tiré l’horoscope des états. Dès
- la paix de 1762, et au moment où l’Empire Britannique étoit à
- son plus haut période de gloire et de puissance, _Mably_ prédit
- la révolution de l’Amérique; il prévoyoit dès-lors la défection
- des Colonies Anglaises. «Si un jour elles se rendent libres et
- indépendantes, dit-il, etc. (Voyez le droit public de l’Europe,
- tom. 2, page 422, édit. de 1764; et tom. 3, pag. 412 et 414, et
- principes des négociations, édit. de 1767, pag. 90.») Ce qui s’est
- passé à Genève, il l’avoit également prévu. (Voyez principes des
- lois, Iere. part. pag. 169.) Et si l’on veut savoir ce qui se
- passe aujourd’hui en Hollande, il faut voir les principes des
- négociations (pag. 162.) et le traité de l’étude de l’histoire
- (pag. 213, 214.) Cette expérience lui donnoit quelquefois de
- l’humeur; ses amis lui en faisoient le reproche, et l’appeloient en
- plaisantant, «prophète du malheur.» «Il est vrai, répondoit-il, que
- je connois assez les hommes pour ne pas espérer facilement le bien.»
-
-
- Note V et dernière, page 90 de l’Éloge.
-
- _Sa mort et son épitaphe._
-
- [5] Ses amis, la France et l’Europe le perdirent le 23 avril 1785,
- étant âgé de 76 ans.
-
- Son épitaphe, ouvrage de l’amitié éclairée, contient tout son
- éloge; nous ne pouvons nous refuser au plaisir de la copier.
-
- D. O. M.
-
- HIC JACET
- GABRIEL BONNOT DE MABLY,
- GRATIANOPOLITANUS,
- JURIS NATURÆ ET GENTIUM
- INDICATOR INDEFESSUS, AUDAX, FELIX
- DIGNITATIS HUMANÆ VINDEX,
- ORBIS UTRIUSQUE SUFFRAGIIS ORNATUS,
- POLITICIS SCRIPTIS NULLI SECUNDUS;
- EVENTUM PRÆTERITORUM CAUSAS DETEXIT,
- FUTUROS PRÆNUNCIAVIT,
- QUÆ AD PRÆPARANDOS, QUÆ AD AVERTENDOS
- DOCUIT;
- RECTI PERVICAX
- QUID PULCHRUM, QUID TURPE,
- QUID UTILE, QUID NON,
- DIXIT:
- VIR PAUCORUM HOMINUM,
- CENSU BREVI NIHIL RERUM INDIGUS
- HONORES, DIVITIAS,
- OMNIMODA SERVITII VINCULA
- CONSTANTER ASPERNATUS;
- VITA INNOCUUS, RELIGIONIS CULTOR,
- ÆQUISSIMO ANIMO
- OBIIT 23â. D. APR. 1785. NAT. 14â.
- D. MART. 1709.
- H. M.
- MODICUM ET MANSURUM,
- AMICO ÆTERNUM FLEBILI,
- TESTAMENTI CURATORES POSUERE.
-
- Les mêmes amis de l’abbé de _Mably_, qui ont si bien caractérisé
- son ame et ses écrits, avoient formé le projet de consacrer à sa
- mémoire un modeste monument dans l’église où il a été inhumé;
- tout alloit être exécuté, quand des ordres émanés des supérieurs
- ecclésiastiques ont tout arrêté. On a refusé un tombeau au moderne
- Phocion; c’est une ressemblance de plus avec le Phocion d’Athènes.
-
- Ces amis, vraiment dignes de ce nom, ont voulu perpétuer
- ses traits: on ne pouvoit du moins leur envier cette douce
- satisfaction. L’abbé de _Mably_, différent des gens de lettres, qui
- commencent par gratifier le public de leurs gravures, en attendant
- qu’ils soient illustres, n’avoit pas souffert qu’on gravât son
- portrait pendant sa vie; mais après sa mort, ils le firent exécuter
- par un artiste habile, Pugos, et ce portrait est parfaitement
- ressemblant. Tous les traits de l’homme de bien y sont vivans; la
- vertu sévère y respire: au bas, on lit ce vers de _Juvénal_, qui
- semble fait pour lui:
-
- ACER ET INDOMITUS, LIBERTATISQUE MAGISTER.
-
- (Satyre 2, v. 78.)
-
- Ainsi donc, après que l’éloge public qui lui a été décerné, aura
- obtenu le suffrage et la sanction de l’académie, et qu’elle aura
- ainsi imprimé à son nom, le sceau de l’immortalité, il ne manquera
- plus rien à sa gloire, qu’une statue à côté de celles de ces grands
- citoyens qui ont bien mérité de la patrie.
-
-
- FIN DE L’ÉLOGE.
-
-
-
-
- AVERTISSEMENT
- DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
-
-
-Je me propose dans cet ouvrage de faire connoître les différentes
-formes du gouvernement auxquelles les Français ont obéi depuis leur
-établissement dans les Gaules; et de découvrir les causes, qui, en
-empêchant que rien n’ait été stable chez eux, les ont livrés, pendant
-une longue suite de siècles, à de continuelles révolutions. Cette
-partie intéressante de notre histoire, est entièrement inconnue des
-lecteurs qui se bornent à étudier nos annalistes anciens, et nos
-historiens modernes. Je l’ai éprouvé par moi-même; dès que je remontai
-aux véritables sources de notre histoire, c’est-à-dire, à nos lois,
-aux capitulaires, aux formules anciennes, aux chartes, aux diplômes,
-aux traités de paix et d’alliance, etc. Je découvris les erreurs
-grossières et sans nombre où j’étois tombé dans mon parallèle des
-Romains et des Français. Je vis paroître devant mes yeux une nation
-toute différente de celle que je croyois connoître. J’appris trop tard
-combien la lecture de nos anciennes annales est peu instructive, si on
-n’y joint pas l’étude des pièces; je vis qu’il ne faut lire qu’avec une
-extrême circonspection nos historiens modernes, qui, tous ont négligé
-l’origine de nos lois et de nos usages, pour ne s’occuper que de siéges
-et de batailles; et qui, en faisant le tableau des siècles reculés, ne
-peignent jamais que les mœurs, les préjugés et les coutumes de leur
-temps.
-
-Les Français n’eurent point de lois, tant qu’ils habitèrent la
-Germanie; et quand ils s’établirent en-deçà du Rhin, leur politique
-se borna à rédiger des coutumes qui ne pouvoient plus suffire à un
-peuple qui avoit acquis des demeures fixes, et jeté les fondemens
-d’un grand empire. La férocité de leurs anciennes mœurs les attachoit
-autant que l’habitude et leur ignorance aux usages Germaniques; mais
-les vices nouveaux que leur donna le commerce des Gaulois, de nouveaux
-besoins et de nouveaux intérêts les forcèrent malgré eux de recourir
-à des nouveautés. Ils firent des lois avant que de connoître l’esprit
-qui doit les dicter, et la fin qu’elles doivent se proposer; et ces
-lois, souvent injustes et toujours insuffisantes, n’acquirent presque
-aucun crédit. Les Français continuèrent de se laisser conduire au gré
-de leurs passions et des événemens; et confondant la licence avec la
-liberté, le pouvoir des lois avec la tyrannie, ne formèrent qu’une
-société sans règle et sans principe. Ils se familiarisèrent dans
-l’anarchie, avec les désordres auxquels ils n’avoient pas l’art de
-remédier; l’intérêt du plus fort sembla toujours décider de l’intérêt
-public, et jusqu’au règne de Philippe-de-Valois, les droits de la
-souveraineté appartinrent tour-à-tour, ou à-la-fois, à tous ceux qui
-purent ou voulurent s’en emparer. Si j’ai réussi à développer la suite
-et l’enchaînement de ces révolutions, causes à la fois et effets les
-unes des autres, j’ai composé l’histoire inconnue de notre ancien
-droit public. Quelques personnes ont désiré que je donnasse à mes
-observations le titre d’histoire de notre gouvernement; je n’ai pas osé
-suivre leur conseil; je sens combien mon ouvrage est inférieur à ce
-qu’auroit promis un pareil titre. Je n’ai fait qu’un essai; et c’est
-assez pour moi, s’il peut être de quelque secours aux personnes qui
-veulent approfondir notre histoire.
-
-Rien n’est plus propre à nous faire aimer et respecter le gouvernement
-auquel nous obéissons, qu’une peinture fidelle des malheurs que nos
-pères ont éprouvés, pendant qu’ils ont vécu dans l’anarchie. Quel
-danger peut-il y avoir à faire connoître nos anciennes coutumes et
-notre ancien droit? Qui ne sait pas que les lois, les mœurs et les
-coutumes des peuples n’ont rien de stable? Personne n’est assez
-ignorant pour confondre les premières lois qu’ait eues une nation, avec
-ses lois fondamentales: la loi fondamentale d’un état n’est point un
-amas de lois proscrites, oubliées ou négligées, mais la loi qui règle,
-prescrit et constitue la forme du gouvernement.
-
-En se rappellant la situation déplorable du prince, du clergé, de la
-noblesse et du peuple, jusqu’aux premiers Valois, on ressemblera à ces
-voyageurs qui, après avoir échoué contre cent écueils et essuyé de
-violentes tempêtes, abordent enfin, au rivage, et jouissent du repos.
-En voyant la peinture de nos erreurs et de nos calamités, quel lecteur
-ne connoîtra pas le prix d’une sage subordination? Loin de regretter
-des coutumes barbares et contraires aux premières notions de l’ordre
-et de la société, on s’applaudira de vivre sous la protection d’une
-autorité assez forte, pour réprimer les passions, donner aux lois la
-puissance qui leur appartient, et conserver la tranquillité publique.
-C’est, sans doute, ce qu’ont pensé des ministres éclairés, quand ils
-ont invité des savans à fouiller dans la poussière de nos archives, et
-à publier ces recueils précieux de pièces, dont mon travail n’est que
-le résultat.
-
-Les observations que je donne aujourd’hui ne s’étendront pas au-delà
-du règne de Philippe-de-Valois, ou de la ruine du gouvernement féodal.
-Avant que de poursuivre un ouvrage très-laborieux, il est prudent, je
-crois, de consulter le goût du public, et de lui demander s’il pense
-que la manière dont j’envisage notre histoire, soit utile. Si on goûte
-cet essai, ce sera pour moi, un encouragement, et j’avoue que j’en ai
-besoin pour mettre en ordre les matériaux que j’ai entre les mains,
-et qu’il est infiniment plus difficile de rédiger, que de recueillir.
-Je continuerai à examiner notre histoire sous Philippe-de-Valois et
-ses successeurs. Je ferai voir combien les lumières qui commençoient
-à se répandre dans la nation, instruite par ses malheurs, étoient
-encore incapables de lui faire connoître ses vrais intérêts, et combien
-nous avons eu de peine à triompher des préjugés et des passions, que
-plusieurs siècles de barbarie et le bizarre gouvernement des fiefs
-avoient fait naître.
-
-Il n’est pas juste qu’on m’en croie sur ma parole, quand je contredirai
-les idées reçues sur notre ancien gouvernement, et qu’on a prises dans
-des écrivains qui ont travaillé, avant moi, à débrouiller l’histoire de
-France. Il est essentiel à mon ouvrage d’y joindre les autorités sur
-lesquelles je fonde mon opinion, et même d’exposer quelquefois, dans un
-certain détail, les raisons par lesquelles je me détermine à prendre
-tel ou tel sentiment. Mais j’ai cru, qu’à l’exception des savans,
-accoutumés à la fatigue pesante de l’érudition, on ne verroit qu’avec
-peine suspendre le fil de mon récit, pour entendre des dissertations
-critiques, ou lire des morceaux barbarement écrits de nos anciennes
-lois. J’ai renvoyé ces espèces de discussions à des remarques indiquées
-par des chiffres, dans le corps de mon ouvrage. Leur nombre et sur-tout
-leur longueur, m’ayant empêché de les placer au bas des pages, elles
-formeront un corps à part, à la suite de mes observations, et serviront
-de pièces justificatives.
-
-
-
-
- OBSERVATIONS
- SUR
- L’HISTOIRE DE FRANCE.
-
- LIVRE PREMIER.
-
- CHAPITRE PREMIER.
-
- _Des mœurs et du gouvernement des Français en Germanie.--Leur
- établissement dans les Gaules._
-
-
-On ne peut faire que des conjectures sur l’origine des Français: s’ils
-ne sont pas Germains, il est sûr du moins, soit qu’ils viennent de
-Pannonie, du Nord, ou des provinces voisines des Palus Méotides, qu’ils
-habitèrent assez long-temps la Germanie pour en prendre les mœurs et
-le gouvernement. On diroit que les lois Saliques et Ripuaires sont
-l’ouvrage de ces Germains mêmes dont Tacite nous a tracé le portrait,
-tant elles supposent les mêmes coutumes, les mêmes préjugés, les mêmes
-vices et les mêmes vertus. Cet attachement des peuples Germaniques
-à leurs principes, seroit une espèce de prodige chez des nations où
-l’oisiveté, l’avarice, les richesses et le luxe affoiblissent l’empire
-des lois, et en exigent sans cesse de nouvelles; mais chez des peuples
-encore à demi sauvages, et assez heureux, pour avoir peu de besoins, la
-pauvreté et l’ignorance sont un obstacle aux révolutions.
-
-La guerre et la chasse étoient les seules occupations des Français;
-leurs troupeaux et les esclaves qui en avoient soin, faisoient toutes
-leurs richesses. L’Empire Romain qui craignoit leur valeur farouche,
-tenta de les civiliser, pour les amollir. Après avoir obtenu, par
-hasard, quelqu’avantage sur eux, il put exiger qu’ils se soumissent à
-cultiver la terre. Il voulut les attacher aux pays qu’ils habitoient,
-pour les forcer à aimer le repos; mais dès que leurs forces furent
-réparées, ils regardèrent cette loi comme un affront, continuèrent à
-croire que tout appartient aux plus braves et aux plus forts, et qu’il
-ne convient qu’à des lâches de ne pas conquérir leur subsistance. Les
-Gaules, qu’ils regardoient comme un pays ennemi, parce qu’elles leur
-offroient un riche butin, furent continuellement pillées, ou obligées
-de se racheter du pillage, en achetant la paix par des traités qui
-étoient bientôt violés. Comment les Français auroient-ils soupçonné
-qu’il pût y avoir un droit des gens, que deux nations voisines
-eussent des devoirs réciproques à remplir, et qu’il leur importoit
-de respecter la foi des traités? A peine savoient-ils qu’ils étoient
-citoyens, et qu’ils formoient une société.
-
-En effet, au lieu de lois, ils n’avoient pour toute règle que des
-coutumes grossières, conservées par tradition, et dont un père
-instruisoit ses enfans, en leur apprenant à se servir de son épée et de
-sa francisque. On les accoutumoit à tout oser, et à tout attendre de
-leur courage. Quelque soldat distingué par sa valeur ou son expérience,
-formoit-il une entreprise hasardeuse, il devenoit le capitaine de tous
-ceux à qui il avoit communiqué son audace et ses espérances; et l’on
-vit souvent de ces bandes d’aventuriers, se séparer de leur nation,
-infester les mers, piller des provinces d’Espagne et d’Italie, et
-porter leurs ravages jusques sur les côtes même de l’Asie Mineure.
-Chaque famille formoit, en quelque sorte, une république séparée, qui
-avoit ses intérêts particuliers; et qui, se réunissant, pour venger les
-injures ou les dommages faits à quelqu’un de ses membres, se faisoit
-elle-même justice par la voie des armes. Cet état de guerre empêchoit
-qu’il ne se formât parmi les Français, les liens les plus nécessaires
-à l’ordre de la société; et leurs querelles particulières les auroient
-infailliblement ruinés, si les maux mêmes qu’elles produisoient, ne
-les eussent forcés de se plier à une sorte de police favorable aux
-foibles, et qui peint cependant encore mieux que tout le reste, leur
-ignorance et la barbarie de leurs mœurs.
-
-Quand, après avoir fait une injure, on ne se sentoit pas en état de
-se défendre contre son ennemi, on étoit le maître de se soustraire à
-son ressentiment, en lui donnant, selon la nature de l’offense, une
-certaine quantité de bœufs ou de moutons; c’est ce que nos anciennes
-lois appellent une composition, et il n’étoit pas permis à l’offensé
-de la refuser. Les magistrats, si l’on peut donner ce nom auguste, au
-général d’une nation de brigands, et aux capitaines de chaque bourgade,
-étoient obligés de prendre sous leur protection, les coupables, dont
-un ennemi trop vindicatif n’auroit pas voulu recevoir la composition,
-pour se réserver le droit de les punir à son gré. Ils ne venoient au
-secours de l’offensé, que quand il étoit trop foible pour se venger,
-et contraindre son ennemi à lui payer une composition, ou que l’auteur
-de l’offense étoit inconnu. Le juge alors, comme capitaine du canton,
-menaçoit de la guerre l’aggresseur, et le forçoit à satisfaire sa
-partie; ou si on ne faisoit que soupçonner un citoyen d’avoir commis
-le délit, il l’obligeoit à se justifier, soit en subissant l’épreuve
-ridicule du fer chaud ou de l’eau bouillante; soit en produisant, selon
-la nature de l’accusation, un plus grand, ou un moindre nombre de
-témoins, qui affirmoient avec lui son innocence.
-
-Il est aussi indifférent de savoir si le chef de la nation française
-fut appelé du nom de roi ou de duc, qu’il importe de connoître
-l’étendue et les bornes de son autorité. Tacite nous apprend que
-le gouvernement des Germains étoit une démocratie, tempérée par le
-pouvoir du prince[6] et des grands. Quand on ne retrouveroit pas
-dans les monumens les plus anciens et les plus respectables de notre
-histoire, une assemblée générale, appelée le Champ de Mars, en qui
-résidoit la puissance législative, et un conseil composé du roi et
-des grands, qui n’étoit chargé que du pouvoir exécutif, ou de décider
-provisionnellement les affaires les moins importantes ou les plus
-pressées; on jugera sans peine, après ce que j’ai dit de la fortune et
-des mœurs des Français, qu’ils devoient être souverainement libres. Un
-peuple fier, brutal, sans patrie, sans loi, dont chaque citoyen soldat
-ne vivoit que de butin, qui ne vouloit être gêné par aucun châtiment,
-et ne punissoit de mort que la trahison, ou l’assassinat, et la
-poltronnerie, devoit avoir un capitaine, et non pas un monarque. Les
-Français pouvoient tolérer, de la part de leur chef, quelques violences
-atroces même, parce qu’elles étoient dans l’ordre des mœurs publiques;
-mais une autorité suivie, raisonnée et soutenue, eût été impraticable.
-De quelque titre que le général des Français fût revêtu, la coutume ne
-lui donnoit que quelques prérogatives, qu’il eût été dangereux pour lui
-de vouloir étendre. Il recevoit les respects d’une cour sauvage, qui ne
-pouvant ni le corrompre par ses flatteries, ni être elle-même corrompue
-par ses libéralités, le jugeoit toujours avec justice. En un mot, le
-prince, comme roi, n’avoit point de sujets; puisque, comme général,
-il ne commandoit que des soldats qui combattoient pour leurs propres
-intérêts.
-
-En effet, le butin que faisoit une armée, appartenoit à l’armée; et
-le roi lui-même n’avoit que la part que le sort lui assignoit. On se
-rappelle sans doute, que Clovis, après la bataille[7] de Soissons,
-n’osa disposer, sans le consentement de ses soldats, d’un vase précieux
-qu’ils avoient pris sur le territoire de Rheims, et que l’évêque de
-cette église lui redemandoit. Suivez-moi jusqu’à Soissons, dit-il à
-l’envoyé du prélat, c’est là que se doit faire le partage de notre
-butin; et je vous satisferai. Dès qu’on se fut disposé à faire les
-lots, le prince supplia son armée de lui accorder, outre sa part,
-le vase enlevé à l’église de Rheims; mais un soldat, choqué de
-cette demande, quoique faite dans les termes les plus propres à ne
-pas révolter, l’avertit, avec toute la brutalité germanique, de se
-contenter de ce qui lui écherroit en partage, et déchargea, en même
-temps, un coup de sa francisque, sur le vase. Si Clovis eût été le
-souverain, et non pas simplement le général de son armée, pourquoi
-n’auroit-il pas usé du droit de la souveraineté? Si le soldat, qui fut
-choqué de sa demande, eût été coupable, sans doute, que le prince fier,
-emporté et victorieux, auroit vengé sur-le-champ son autorité méprisée.
-Il sentit vivement, dit Grégoire de Tours, l’injure qu’on lui faisoit,
-l’armée la désapprouvoit; et cependant, il attendit, pour se livrer à
-son ressentiment, que le soldat lui eût fourni un prétexte de le punir,
-en commettant une faute contre la discipline.
-
-Les Français avoient déjà erré dans différentes provinces de la
-Germanie, lorsqu’ils s’établirent sur la rive droite du Rhin. L’Empire
-Romain subsistoit encore, parce que les barbares, accoutumés à ne
-faire que des courses, et qui ne vouloient que du butin, faisoient
-la guerre sans être conquérans. Mais les circonstances changèrent
-bientôt; les provinces appauvries et presque désertes ne valurent
-plus la peine d’être pillées; et les empereurs, dont les finances
-étoient épuisées, ne furent plus en état d’acheter la paix, ni de
-mettre leurs frontières en sûreté, en payant une espèce de solde ou
-de tribut à quelques nations Germaniques, dont ils mendioient depuis
-long-temps la protection. Cependant les barbares, qui s’étoient fait
-de nouveaux besoins par le commerce qu’ils avoient avec les Romains,
-devoient peu-à-peu se dégoûter de cette nouvelle situation; il falloit
-qu’ils prissent de nouvelles mœurs, et se fissent une nouvelle
-politique. La guerre ne pouvant plus suffire à leur subsistance, ils
-devoient employer leurs esclaves à cultiver la terre; et dès qu’ils
-consentiroient à avoir une patrie et des demeures fixes, il étoit
-naturel qu’ils voulussent abandonner les forêts et les marais de la
-Germanie, pour s’établir sur des terres fertiles, et sous un ciel moins
-sauvage. L’exemple de leurs pères, les préjugés de leur éducation,
-et la force de l’habitude, empêchoient seuls cette révolution, qu’un
-événement imprévu rendit enfin nécessaire.
-
-Quelques jeunes Huns chassoient sur les bords des Palus Méotides; une
-biche qu’ils avoient lancée, traversa un marais qu’ils regardoient
-comme une mer impratiquable; et en suivant témérairement leur proie,
-ils furent étonnés de se trouver dans un nouveau monde. Ces chasseurs,
-impatiens de raconter à leurs familles les merveilles qu’ils avoient
-vues, retournèrent dans leurs habitations, et les récits par lesquels
-ils piquoient la curiosité de leurs compatriotes, devoient changer la
-face des nations. Jamais peuple ne fut plus terrible que les Huns;
-ils se répandirent dans l’Europe, par le chemin qu’ils venoient de
-découvrir, et tous les barbares qu’ils attaquèrent furent détruits, ou
-devinrent esclaves. Ils s’avancèrent dans la Germanie, et la terreur
-s’empara des Goths, des Alains, des Vandales, des Suèves, etc. qui, ne
-se trouvant plus en sûreté dans leurs anciennes habitations, se virent
-contraints, pour sauver leur liberté, de conquérir un asyle dans les
-provinces de l’empire.
-
-Cet exemple donna de l’émulation aux Français, et ce fut sous la
-conduite de Clodion qu’ils passèrent le Rhin, s’ouvrirent Tournay,
-et y placèrent le siége de leur nouvelle république. Aëtius tenta
-inutilement de les chasser de cette conquête; et ce qu’il ne fit pas,
-aucun des généraux qui commandèrent après lui les armées Romaines
-dans les Gaules ne put l’exécuter. L’histoire ne dit presque rien de
-Mérovée: occupée des entreprises importantes des Huns, des Visigoths
-et des Vandales, qui fondoient de grandes monarchies, elle passe sous
-silence les courses et les ravages que ce prince fit dans les Gaules.
-Sous Chilpéric, son successeur, les Français n’étendirent pas leur
-domination au-delà du Tournésis. Peut-être faut-il l’attribuer à leur
-manière ancienne de faire la guerre, qu’ils avoient conservée, ou à la
-mollesse de leur roi, qui commençant à se familiariser avec des vices
-inconnus dans la Germanie, étoit plus flatté d’enlever les femmes de
-ses sujets que des provinces aux Romains, et fut chassé par sa nation,
-qui le crut indigne d’elle. Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’après la
-ruine entière de l’Empire d’Occident, que les Français prirent un
-nouveau génie, étendirent leurs vues, et devinrent conquérans.
-
-Dans la situation déplorable où se trouvoit l’Empire, il étoit
-indifférent pour les peuples qui vouloient s’y établir, que le trône
-des empereurs subsistât, ou fût renversé; mais les barbares, qui ne
-connoissoient, ni ce qui fait la force, ni ce qui fait la foiblesse
-d’un état, se laissoient tromper par je ne sais quel air de grandeur,
-ou plutôt de faste et d’orgueil, que les empereurs avoient conservé
-dans leur décadence, et ce fantôme leur imposoit. Odoacre, pour
-concevoir, et consommer l’entreprise aisée de détrôner Augustule, dut
-être un audacieux: la révolution, dont il fut l’auteur, causa une
-fermentation générale chez les barbares. Toutes les nations s’agitèrent
-à la fois, chacun regarda quelque province de l’Empire comme sa proie;
-et l’on vit se former et se détruire en même temps mille nouvelles
-monarchies. Je me borne à parler de ce qui regarde les Français. Ils
-touchoient aux provinces septentrionales des Gaules, qui étoient
-restées sous la domination des empereurs, tandis que celles du midi
-avoient passé sous l’obéissance des Visigoths et des Bourguignons;
-et ces provinces, consternées de n’avoir, en quelque sorte, plus de
-maître, et qu’une longue habitude du joug avoit rendues incapables
-de recouvrer leur liberté, devoient obéir à quiconque voudroit les
-gouverner.
-
-Peu de princes, dans ces circonstances, ont été aussi propres que
-Clovis, je ne dis pas seulement à conquérir, mais à former un Empire.
-Sous cette férocité qui caractérise son siècle et les héros de la
-Germanie, ce prince, supérieur à sa nation et à ses contemporains,
-avoit des lumières, des talens, et même des vertus, qui auroient honoré
-le trône des Empereurs Romains. Dans une nation policée, la cruauté
-et la fourberie annoncent une ame foible, lâche et timide: chez un
-peuple encore sauvage, elles s’associent souvent avec une ame grande,
-noble et fière. A qui ne connoît pas les bornes étroites qui séparent
-la vertu du vice, la violence peut paroître du courage, et la perfidie
-de la prudence. Clovis qui n’avoit pour toute règle de morale que
-les préjugés de sa nation, son estime ou sa censure, se permit, pour
-réussir dans ses desseins, tout ce qui ne devoit pas le rendre odieux.
-Mais la manière différente dont il se comporta, suivant la différence
-des conjectures, avec les Gaulois, les Français, les Bourguignons, les
-Visigoths, les empereurs d’Orient, et les peuples de Germanie, fait
-voir en lui un génie aussi droit et ferme dans ses vues, que fécond en
-ressources, et un courage propre à réussir dans tous les temps, et trop
-supérieur aux événemens, pour recourir par nécessité à des moyens bas
-et honteux.
-
-Il commença ses conquêtes par la défaite de Siagrius, qui avoit pris le
-titre de roi, et fait reconnoître son autorité sur les frontières de
-la Gaule, quand l’Empire fut détruit par Odoacre. Ce premier avantage
-ouvrit un pays considérable aux Français, et Soissons devint leur
-capitale. Je ne réfute pas ici un écrivain célèbre, qui a prétendu
-que les Français, amis, alliés et auxiliaires des empereurs, dont ils
-recevoient une solde, ne se sont pas emparés des Gaules, les armes à la
-main. L’abbé du Bos ne fait de Clovis, qu’un officier de l’Empire, un
-maître de la milice, qui tenoit son pouvoir de Zénon et d’Anastase. Il
-imagine une république Armorique, des confédérations, des alliances,
-des traités; il se livre à des conjectures jamais analogues aux
-coutumes ni aux mœurs du temps dont il parle, et toujours démenties par
-les monumens les plus sûrs de notre histoire, qu’il ne cite jamais,
-ou dont il abuse. Il suppose que les Français, aussi patiens et aussi
-dociles que des soldats mercenaires, n’ont vaincu que pour l’avantage
-de leur capitaine, et n’auront pas regardé leur conquête comme leur
-bien, et le droit d’y commander comme une partie de leur butin. En
-un mot, ce roman, qui n’a pour toute base, qu’une hardiesse extrême
-à conjecturer, et quelques passages obscurs et mal-entendus, ne peut
-avoir d’autorité que sur des esprits qu’il est presqu’inutile de
-détromper.
-
-La bataille de Soissons, et la conquête de la cité de Tongres,
-répandirent une terreur générale dans les Gaules. Quoique Clovis fût
-obligé d’y suspendre ses progrès pour faire la guerre aux Allemands,
-peuple puissant et belliqueux de Germanie, qui vouloit faire des
-conquêtes, et qu’il étoit important de tenir au-delà du Rhin, cette
-diversion ne nuisit point à sa première entreprise. On eût dit que les
-Gaulois avoient été battus à Tolbiac, tant ils s’empressèrent de se
-soumettre au joug du vainqueur des Allemands. Mais Clovis, dont les
-succès rendoient l’ambition toujours plus agissante, ne se contenta pas
-de posséder les provinces de la Gaule, soumises aux derniers empereurs
-d’Occident. Il avoit eu le bonheur, lorsqu’il se convertit à la
-religion chrétienne, d’être instruit dans nos mystères, par un évêque
-orthodoxe; et cet avantage seul, le rendit redoutable aux Visigoths
-et aux Bourguignons, encore mal affermis sur leurs conquêtes. Ces
-barbares infectés depuis long-tems des erreurs de l’Arianisme, qu’ils
-cherchoient à étendre dans les Gaules par la voie de la force, étoient
-regardés comme des impies par le peuple, et comme des tyrans par le
-clergé, dont ils gênoient la doctrine et qu’ils dépouilloient de ses
-biens. Clovis profita habilement de cette disposition des esprits;
-les évêques favorisèrent son entreprise, il ruina la puissance des
-Visigoths au-delà de la Loire; et après avoir rendu les Bretons ses
-tributaires, il ébranla à un tel point la monarchie des Bourguignons,
-que ses fils en firent aisément la conquête.
-
-
-
-
- CHAPITRE II.
-
- _Quelle fut la condition des Gaulois et des autres peuples
- soumis à la domination des Français._
-
-
-Le moment où les Français établirent leur empire dans les Gaules, dut
-paroître effrayant aux naturels du pays; je ne parle pas des violences
-qui se commirent dans le cours de la conquête, on imagine aisément les
-ravages d’une armée dont chaque soldat combat pour s’enrichir, et croit
-que le droit du vainqueur est le droit de tout faire impunément. La
-conduite des Français ne fut pas vraisemblablement moins dure, quand
-ils commencèrent à vouloir profiter des avantages de la victoire, et
-fixer leur fortune jusqu’alors incertaine. Depuis que Clodion avoit
-occupé Tournay, et que le commerce plus fréquent des Romains leur
-avoit appris à connoître le prix des richesses, ils étoient devenus
-d’une avidité insatiable; et le gouvernement qu’ils avoient apporté de
-Germanie, étoit plus propre à favoriser les passions, qu’à les réprimer.
-
-Rien ne nous instruit de la manière dont ils acquirent des terres;
-si, à l’exemple des Visigoths et des Bourguignons, ils avoient forcé
-chaque propriétaire à leur abandonner une certaine partie de ses
-possessions, nous en trouverions infailliblement quelque trace dans nos
-anciens monumens. Le silence de nos lois et de Grégoire de Tours, sur
-un trait si important, permet de conjecturer qu’ils se répandirent sans
-ordre dans les provinces qu’ils avoient subjuguées, et s’emparèrent
-sans règle d’une partie des possessions des Gaulois. Terres, maisons,
-esclaves, troupeaux, chacun prit ce qui se trouvoit à sa bienséance, et
-se fit des domaines plus ou moins considérables, suivant son avarice,
-ses forces, ou le crédit qu’il avoit dans sa nation.
-
-Si les Gaules ne furent pas réduites en servitude, c’est que les
-Français n’avoient d’idée que de la liberté, qu’ils traitoient, ainsi
-que les autres Germains, leurs esclaves comme des hommes, et que la
-tyrannie, bien différente du brigandage et de la violence, demande
-des vues et un art dont ils étoient bien éloignés. La victoire les
-rendit insolens et brutaux; ils s’accoutumèrent à faire des injures
-aux Gaulois: et quand ils écrivirent leurs coutumes et les rédigèrent
-en lois, ils établirent une différence[8] humiliante entre eux et les
-vaincus. Le Gaulois fut jugé un homme vil, son sang fut estimé une fois
-moins que celui d’un Français; et dans tous les cas, on ne lui paya
-que la moitié de la composition qu’on devoit à celui-ci.
-
-Il ne faut que jeter les yeux sur nos lois saliques et ripuaires, pour
-voir combien les Français étoient attachés aux coutumes dans lesquelles
-ils avoient été élevés. Ils étoient en même-temps trop ignorans et
-trop heureux dans leurs entreprises, pour se douter de ce qui leur
-manquoit dans leur nouvelle situation. Cet attachement pour les usages
-les moins importans, est la preuve la plus forte que leur gouvernement
-ne souffrit d’abord aucune altération dans ses principes les plus
-essentiels. La nation toujours libre, et formant une vraie république,
-dont le prince n’étoit que le premier magistrat, régnoit en corps sur
-les différens peuples qui habitoient ses conquêtes. Le champ de mars
-fut encore assemblé; les grands continuèrent à former le conseil du
-prince, et les cités des Gaules furent gouvernées comme l’avoient été
-les bourgades de Germanie: les anciens Grafions, sous les noms nouveaux
-de ducs ou de comtes, étoient à-la-fois capitaines et juges des
-habitans de leur ressort.
-
-Il n’est pas douteux que cet assemblage de nouveautés ne dût paroître
-le comble des maux pour les Gaulois, dont les mœurs et les lois étoient
-si différentes, et que le despotisme des empereurs avoit accoutumés à
-s’effrayer de tout changement. Je crois cependant qu’après être revenus
-de leur première terreur, et s’être familiarisés avec leurs maîtres,
-ils n’eurent bientôt plus lieu de regretter leur ancienne situation.
-
-L’avarice des empereurs, et l’insolence de leurs officiers, avoient
-accoutumé les Gaulois aux injustices, aux affronts et à la patience.
-Ils ne sentoient point l’avilissement où la domination des Français
-les jetoit, comme l’auroit fait un peuple libre. Le titre de citoyens
-Romains qu’ils portoient, n’appartenoit depuis long-temps qu’à des
-esclaves; et à force d’avoir été pillés et battus par les barbares,
-ils avoient appris à les respecter. Ils virent passer une partie de
-leurs biens entre les mains des Français, mais ils s’attendoient
-vraisemblablement à souffrir des pertes encore plus considérables; et
-ce qui leur resta, servit à les consoler de ce qu’ils avoient perdu.
-Comme le pillage se fit au hasard, plusieurs citoyens n’en souffrirent
-point, et les autres en furent dédommagés par la suppression des
-anciens impôts.
-
-Ces douanes[9], ces cens, ces capitations, et, pour le dire en un
-mot, tous ces tributs que l’avarice et le faste des empereurs avoient
-exigés de leurs sujets, tombèrent dans l’oubli sous le gouvernement
-des Français. Le prince eut pour subsister[10] ses domaines, les dons
-libres que lui faisoient ses sujets, en se rendant à l’assemblée du
-champ de mars, les amendes, les confiscations, et les autres droits
-que la loi lui attribuoit. Au lieu d’une société toujours pauvre,
-parce que les sujets mercenaires s’y devoient faire payer pour remplir
-les devoirs de citoyen, les Gaulois se trouvèrent dans un état riche,
-parce que le courage et la liberté en étoient l’ame. Comme les Français
-ne vendoient point leurs services à la patrie, ils n’imaginèrent
-pas d’acheter ceux des Gaulois ni des barbares qui se soumirent à
-leur autorité. Toute imposition devint donc inutile, et les sujets
-simplement obligés, ainsi que leurs maîtres, de faire la guerre à leurs
-dépens, quand leur cité étoit[11] commandée, ne contribuèrent comme eux
-qu’à fournir des voitures aux officiers publics qui passoient dans leur
-province, et à les défrayer; c’étoit moins les assujettir à un impôt,
-que les associer à la pratique de l’hospitalité, vertu extrêmement
-précieuse aux Germains, et ils ne furent tenus qu’aux mêmes devoirs que
-les Français.
-
-Non-seulement les Gaulois eurent la satisfaction de conserver leurs[12]
-lois nationales, avantage dont jouirent également tous les autres
-peuples soumis à la domination française; mais ils se virent encore
-élever à une sorte de magistrature. En effet, les ducs, les comtes
-et leurs centeniers ou vicaires, distribués en différens endroits de
-leurs gouvernemens pour y rendre la justice, ne pouvoient prononcer
-un jugement sans prendre, parmi les citoyens les plus notables, sept
-assesseurs, connus sous les noms de Rachinbourgs, ou de Scabins; et
-ces assesseurs, toujours choisis dans la nation de celui contre qui le
-procès étoit intenté, faisoient la sentence, le chef du tribunal la
-prononçoit seulement. Les Gaulois se trouvèrent par-là leurs propres
-juges, prérogative que la vénalité des magistrats, sous le gouvernement
-de l’empire, rendoit bien précieuse; et ils ne durent plus s’en prendre
-qu’à leur propre corruption, si la justice fut encore vendue ou mal
-administrée.
-
-Il semble que plus les Français seroient attachés à leurs anciennes
-coutumes, plus le sort des vaincus seroit malheureux; et il arriva au
-contraire que, par une suite même de cet attachement, ils abandonnèrent
-aux Gaulois une grande partie de l’autorité publique. Tacite remarque
-que les Germains avoient un extrême respect pour les ministres de leur
-religion: les prêtres jouissoient chez eux des prérogatives les plus
-considérables; c’est à eux qu’appartenoit la manutention de l’ordre
-et de la police dans les assemblées générales de la nation. Ils
-reprenoient, arrêtoient et châtioient un citoyen qui y manquoit à son
-devoir; et cette juridiction devoit leur donner un crédit d’autant plus
-étendu, qu’on les croyoit inspirés par les Dieux dont ils étoient les
-ministres.
-
-Comment les Français, en embrassant le christianisme, n’auroient-ils
-pas conservé, pour les prêtres de leur nouvelle religion, les sentimens
-de vénération auxquels ils étoient accoutumés à l’égard des prêtres de
-leurs idoles? Ils trouvèrent dans les Gaules un clergé que la liberté
-des empereurs avoit comblé de priviléges, qui avoit des mœurs au milieu
-des richesses qu’il devoit à la piété des fidelles, qui faisoit des
-miracles, ou qui avoit la réputation d’en faire, et qui profitant, dans
-la décadence de l’empire, de la foiblesse du gouvernement, s’étoit
-attribué une autorité favorable au bien public, à laquelle il eût été
-dangereux de vouloir porter atteinte, et qui fut utile à Clovis même,
-quand il fit la guerre aux Visigoths et aux Bourguignons.
-
-Des prêtres qui convertissent une nation, en sont les maîtres s’ils
-veulent l’être. Les évêques se contentèrent d’être chez les Français
-chrétiens, ce que les prêtres de leurs faux-dieux avoient été chez les
-Français idolâtres. Quoique pendant long-temps ils fussent encore
-tous Gaulois de naissance, et se gouvernassent par conséquent par les
-lois romaines, non-seulement ils entrèrent dans les assemblées de la
-nation, mais y occupèrent même la première[13] place. Sous le règne de
-Clotaire I, ils travaillèrent, de concert avec les Français, à corriger
-les lois saliques et ripuaires, et obtinrent, par ces lois mêmes, des
-distinctions supérieures à celles de tous les autres citoyens. Ils
-exercèrent une sorte d’intendance sur tous les tribunaux de la nation;
-et dans l’absence du roi, à qui on appeloit des jugemens rendus par les
-comtes et les ducs, on s’adresssa aux évêques, qui eurent, comme lui,
-le droit de châtier les juges qui malversoient dans l’exercice de leur
-emploi, de casser et de réformer leurs sentences.
-
-Il est vraisemblable que les ecclésiastiques, encore plus accrédités
-par leurs lumières, quoique fort ignorans, que par le rang qu’ils
-occupoient, servirent de lien entre les deux nations, et employèrent
-leur crédit et leur autorité pour empêcher l’oppression de leurs
-compatriotes et de leurs parens. C’est à leur prière sans doute
-que les Gaulois, d’abord humiliés, méprisés et traités en vaincus,
-obtinrent le privilége qu’avoit tout barbare établi sur les terres de
-la domination française, de s’incorporer à la nation victorieuse[14],
-et de se naturaliser français. C’est-à-dire, qu’un Gaulois, après avoir
-déclaré devant le prince, ou en présence du duc et du comte dans le
-ressort duquel il avoit son domicile, qu’il renonçoit à la loi romaine
-pour vivre sous la loi salique ou ripuaire, commençoit à jouir des
-prérogatives propres aux Français, obtenoit les mêmes compositions, de
-sujet devenoit citoyen, avoit place dans les assemblées du champ de
-mars, et entroit en part de la souveraineté et de l’administration de
-l’état.
-
-Malgré tant d’avantages attachés à la qualité de français, il
-est vrai que la plupart des pères de famille, soit Gaulois, soit
-barbares établis dans les Gaules, ne s’incorporèrent pas à la nation
-française, et continuèrent à être sujets. On ne concevroit point cette
-indifférence à profiter de la faveur de leurs maîtres, si on ne faisoit
-attention que la liberté que tout Gaulois et tout barbare avoit de
-devenir français, levoit la honte ou le reproche de ne l’être pas.
-Le long despotisme des empereurs, en affaissant les esprits, avoit
-accoutumé les uns à ne pas même désirer d’être libres, et les autres,
-par une vanité mal entendue, conservoient le plus grand attachement
-pour les lois et les usages particuliers de leur nation. L’habitude a
-des chaînes qu’il est difficile de rompre; il parut sans doute trop
-dur aux Gaulois de renoncer à leurs lois, à leurs mœurs et à leurs
-coutumes, pour se soumettre à un code aussi barbare que celui des
-vainqueurs. Les devoirs qu’ils devoient à l’état, n’auroient été ni
-moins nombreux, ni moins étendus; ils n’auroient même évité aucune
-injure de la part des Français naturels, qui, toujours désunis,
-féroces, brutaux et emportés, se traitoient en ennemis, sans égard pour
-leur origine commune.
-
-Ce qui détermina principalement les Gaulois et les autres sujets des
-Français à préférer de vivre sous leurs lois nationales, aux avantages
-que leur promettoit la naturalisation, c’est que les principes du
-gouvernement populaire apporté de Germanie, furent ébranlés et détruits
-presqu’aussitôt que les Gaules furent conquises. Les grands et le
-prince, comme on va le voir, s’étant emparés de toute l’autorité
-publique, au préjudice du reste de la nation, les étrangers d’une
-fortune obscure, ou même médiocre, auroient renoncé à leurs coutumes
-pour suivre la loi salique ou la loi ripuaire, sans cesser d’être
-sujets.
-
-
-
-
- CHAPITRE III.
-
- _Des causes qui contribuèrent à ruiner les principes du
- gouvernement démocratique des Français.--Comment les
- successeurs de Clovis s’emparèrent d’une autorité plus grande
- que celle qui leur étoit attribuée par la loi.--Tyrannie des
- grands.--Établissement des seigneuries._
-
-
-Les Français ayant enfin une patrie, des terres et des habitations
-fixes, ne tardèrent pas à éprouver l’insuffisance des lois germaniques.
-Leurs anciennes mœurs, qui les portoient au brigandage, étoient
-en contradiction avec leur nouvelle situation. Faute de principes
-économiques et politiques, ils étoient embarrassés, comme citoyens,
-de leur fortune domestique, et comme souverains, de tous ces peuples
-différens qui leur obéissoient sans avoir de liaison entre eux, et avec
-des préjugés opposés.
-
-Les Français auroient eu besoin d’un discernement profond pour se
-déterminer avec sagesse dans le choix des nouveautés qu’un ordre de
-choses tout nouveau rendoit nécessaires; mais leur ignorance les
-forçoit à adopter indifféremment tous les moyens que le bonheur ou le
-malheur des conjonctures leur suggéroient. Attachés par habitude à
-leurs coutumes, mais fatigués des désordres qu’elles produisoient, ils
-essayèrent de chercher dans les lois romaines un remède aux maux qu’ils
-éprouvoient. Le code même des ripuaires en offre une preuve certaine;
-et quoiqu’il nous reste peu d’ordonnances faites sous les premiers
-Mérovingiens, nous voyons qu’avant la fin du sixième siècle, les
-Français avoient déjà adopté la doctrine salutaire des Romains au sujet
-de la prescription; et que, renonçant à cette humanité cruelle qui les
-enhardissoit au mal, ils infligèrent peine de mort contre l’inceste, le
-vol et le meurtre, qui jusques-là n’avoient été punis que par l’exil,
-ou dont on se rachetoit par une composition.
-
-Les Français, en réformant quelques-unes de leurs lois civiles,
-portèrent la sévérité aussi loin que leurs pères avoient poussé
-l’indulgence; et, faute de proportionner les châtimens à la nature
-des délits, ils firent souvent des lois absurdes, tyranniques, et par
-conséquent impraticables. Mais quand elles auroient été plus sages
-que celles des Romains, elles n’auroient produit aucun bien solide; à
-quoi sert de régler avec prudence les droits respectifs des citoyens,
-et de leur prescrire une conduite favorable à l’ordre public, si ces
-lois n’ont pour base un gouvernement propre à les protéger et les faire
-observer?
-
-Une démocratie tempérée par le conseil des grands et l’autorité du
-prince, avoit donné aux Français, tandis qu’ils ne vivoient que de
-pillage, tout ce qui est nécessaire pour la sûreté et les progrès d’une
-société de brigands. On sait que les politiques ont regardé cette
-forme de gouvernement comme la plus capable d’éclairer une nation
-sur ses intérêts, et d’aiguiser l’esprit et le courage des citoyens.
-Vraisemblablement elle auroit encore fait naître parmi les Français les
-qualités et les institutions nécessaires à un peuple qui a une fortune
-et des établissemens fixes, s’ils avoient travaillé à l’affermir;
-mais à peine avoient-ils été établis dans les Gaules, que l’amour de
-la liberté n’avoit plus été leur première passion. Leurs conquêtes
-relâchèrent les ressorts de leur gouvernement; de nouveaux besoins
-et de nouvelles circonstances, leur donnant des idées différentes
-de celles qu’ils avoient apportées de Germanie, les détachèrent
-insensiblement de leurs anciens principes politiques.
-
-Au lieu de s’établir dans une même contrée, les Français s’étoient
-répandus çà et là dans toute l’étendue de leurs conquêtes; ne
-conservant ainsi aucune relation entre eux, les forces de la nation
-semblèrent en quelque sorte s’évanouir; les citoyens n’eurent plus un
-même intérêt, et ne purent éclairer et régler avec la même vigilance
-qu’autrefois la conduite de leurs chefs. Le besoin de butiner avoit
-attaché autrefois chaque particulier au corps de la nation, parce
-qu’aucun n’avoit une fortune qui lui suffit: ce lien ne subsista plus
-après la conquête, chaque Français crut avoir tout fait, quand il
-eut acquis un patrimoine, et se livra au plaisir de faire valoir ses
-nouvelles possessions, ou de troubler ses voisins dans les leurs. Le
-bien public fut sacrifié à l’intérêt particulier, et ce changement dans
-les mœurs annonçoit une révolution prochaine dans le gouvernement.
-
-Tacite a remarqué que les Germains étoient peu exacts à se rendre à
-leurs assemblées publiques; peut-être étoient-ils excusables, car la
-pauvreté tient lieu de bien des vertus et de bien des lois; et des
-hommes qui ont peu de besoins, et à qui on ne peut ôter que la vie,
-sont toujours libres quand ils veulent l’être. Mais les Français
-étoient devenus riches, sans se douter que leurs richesses étoient un
-appas capable de tenter la cupidité des plus puissans d’entre eux, et
-que leurs nouveaux besoins étoient autant de chaînes dont on pouvoit
-les garroter. Le gouvernement, qui toléroit leurs injustices, parce
-qu’il ignoroit l’art de les réprimer et d’établir l’ordre, leur inspira
-une sécurité dangereuse. Moins les lois civiles conservoient de force
-sur les citoyens, plus les Français auroient dû craindre pour la perte
-de leur fortune domestique et de leur liberté; mais ils étoient encore
-trop loin de cette vérité pour l’entrevoir. Confondant, au contraire,
-la licence la plus extrême avec la liberté, ils crurent qu’ils
-seroient toujours libres, parce qu’on ne pouvoit pas les réprimer; ils
-s’abandonnèrent avec sécurité à l’avarice et à leur paresse naturelle,
-et négligèrent de se rendre aux assemblées du champ de mars, qui ne se
-tinrent plus régulièrement, et qu’on cessa bientôt de[15] convoquer.
-
-Toute l’autorité dont le corps entier de la nation avoit joui, se
-trouva ainsi renfermée dans le conseil composé du prince et des grands,
-qui n’avoit jusqu’alors possédé que la puissance exécutrice. Mais cette
-aristocratie naissante ne portoit elle-même sur aucun fondement solide;
-les fils de Clovis étoient devenus trop riches et trop ambitieux
-pour se contenter du pouvoir borné de leurs pères; et depuis que les
-lois avoient admis les évêques à l’administration des affaires, et
-que quelques Gaulois avoient même été élevés à la dignité de Leudes,
-les grands, qui n’avoient plus un même esprit, avoient des intérêts
-opposés. Ils ne connoissoient ni l’étendue, ni les bornes de leur
-autorité; et tandis que les uns n’aspiroient qu’à devenir des tyrans,
-les autres ne demandoient qu’à être esclaves.
-
-Les évêques, accoutumés au pouvoir arbitraire sous des empereurs qui ne
-respectoient aucune loi, n’avoient joui qu’en tremblant des immunités
-qu’ils tenoient de la piété de Constantin et de quelques-uns de ses
-successeurs; et ne les avoient conservées qu’en avouant toujours qu’on
-pouvoit les leur ôter. Le clergé, plus instruit des matières de la
-religion que de celles de la politique, et dont le caractère propre est
-de conserver, par une sorte de tradition, le même langage, crut être
-encore sujet dans une monarchie, quand il étoit devenu le premier corps
-d’une république. Il ne s’apperçut pas que la nature de ses priviléges
-avoit changé avec le gouvernement des Gaules; et que les prérogatives
-qu’il ne possédoit que d’une manière précaire sous les empereurs
-romains, il les tenoit actuellement de la constitution française, et
-qu’elles étoient devenues des droits aussi sacrés que ceux de tous les
-autres ordres de la nation.
-
-Saint Paul avoit recommandé l’obéissance la plus entière aux
-puissances, c’est-à-dire, aux lois dans les gouvernemens libres,
-et au monarque dans les monarchies; car la religion chrétienne n’a
-rien voulu changer à l’ordre politique des sociétés: mais les
-évêques ne faisoient pas cette distinction nécessaire; parce que le
-premier magistrat des Français s’appeloit roi, ils imaginèrent que
-le gouvernement étoit, ou devoit être monarchique. N’entendant pas
-mieux Samuel que Saint Paul, ils crurent qu’il étoit de l’essence
-de tout roi de faire tout ce qu’il vouloit, que c’étoit un péché
-de ne pas respecter aveuglément ses caprices; et que Dieu, par le
-plus incompréhensible de tous les mystères, trouvoit mauvais que des
-hommes qui s’étoient fait un chef de leur égal, pour faire observer
-les lois, et y obéissant lui-même, osassent lui demander compte de
-l’administration dont ils l’avoient chargé pour le bien public.
-
-Si Clotaire veut imposer une taxe sur les biens de l’église, l’évêque
-Injuriosus ne s’y oppose point comme à une entreprise contraire à la
-liberté de la nation, mais comme à un sacrilége. Il oublie qu’il est
-citoyen, pour ne parler qu’en évêque[16], qui croit que les possessions
-de l’église sont le patrimoine de Dieu et des pauvres. Dans mille
-endroits des écrits de Grégoire de Tours, on voit avec étonnement que
-ce prélat raconte des faits qui prouvent la liberté des Français, avec
-les tours et les expressions d’un homme qui ne connoît que le pouvoir
-arbitraire. Ne croiroit-on pas qu’il parle à un empereur romain,
-revêtu de tout le pouvoir de sa nation, lorsqu’il dit à Chilpéric: «si
-quelqu’un de nous s’écarte des règles de la justice, vous pouvez le
-corriger; mais si vous les violez vous-même, qui vous reprendra? Nous
-vous faisons des remontrances, et vous les écoutez, si vous le jugez à
-propos; mais si vous les rejetez, Dieu seul est en droit de vous juger.»
-
-Il est vraisemblable cependant que les successeurs de Clovis n’auroient
-attaqué, ni si promptement ni si hardiment les libertés de la nation,
-si les grands, qu’on appeloit Leudes[17], fidelles, ou Antrustions,
-eussent encore été tels dans les Gaules qu’ils avoient été en Germanie.
-Ce n’étoit qu’après s’être distingué par quelqu’acte éclatant de
-courage, qu’un Français étoit autrefois admis à prêter le serment de
-fidélité au prince. Par cette cérémonie, on étoit tiré de la classe
-commune des citoyens, pour entrer dans un ordre supérieur, dont tous
-les membres, revêtus d’une noblesse personnelle, avoient des priviléges
-particuliers, tels que d’occuper dans les assemblées générales une
-place distinguée, de posséder seuls les places publiques, de former
-le conseil toujours subsistant de la nation, ou cette cour de justice
-dont le roi étoit président, et qui réformoit les jugemens rendus par
-les ducs et les comtes. Les Leudes ne pouvoient être jugés dans leurs
-différends que par le prince, et ils exigeoient une composition plus
-considérable que les simples citoyens, quand on les avoit offensés.
-
-Après la conquête des Gaules, la fortune commença à tenir lieu de
-mérite. Ce ne furent plus les citoyens les plus dignes de l’estime
-publique, qui composèrent seuls l’ordre des Leudes; les plus riches
-ou les plus adroits à plaire y furent associés: c’étoit accréditer
-l’avarice et la flatterie. Les princes admirent au serment des Gaulois
-qui s’étoient naturalisés Français, et ces nouveaux Leudes ne furent
-pas moins indifférens sur la liberté, ni moins courtisans que les
-évêques. Toute émulation fut éteinte, quand des esclaves même que
-leurs maîtres venoient d’affranchir, furent scandaleusement élevés aux
-dignités dont on récompensoit autrefois les services et les talens les
-plus distingués.
-
-Les prédécesseurs de Clovis, et vraisemblablement ce prince lui-même,
-s’étoient fait respecter des grands, en ne leur donnant que quelque
-présent médiocre, tel qu’un cheval de bataille[18], un javelot, une
-francisque ou une épée. Ces récompenses, alors si précieuses, parurent
-viles après les changemens survenus dans la fortune des Français et
-les mœurs des Leudes. Les rois Mérovingiens, toujours intéressés
-à ménager ces derniers, pour agrandir la prérogative royale sans
-soulever le reste de la nation, imaginèrent donc un nouveau genre de
-libéralités plus propre à leur plaire; ils donnèrent quelque portion
-de leur domaine même; et c’est ce que nos anciens monumens appellent
-indifféremment bénéfice ou fisc, et que quelques écrivains modernes ont
-eu tort de confondre avec les possessions qu’on a appellées depuis des
-fiefs.
-
-Soit par défaut de connoissances ou d’économie, soit par une suite
-des partages survenus dans les successions, les Français voyoient
-diminuer de jour en jour la fortune que leurs pères avoient acquise. Le
-prince, qui réparoit ces disgraces, ne parut plus le simple ministre
-des lois. Sous une vaine apparence d’aristocratie, les fils de Clovis,
-qui avoient subjugué le conseil de la nation par leurs bienfaits, s’en
-trouvèrent les maîtres; ils s’emparèrent d’autant plus aisément de
-toute la puissance publique, que, pour s’assurer de la reconnoissance
-des courtisans, et s’attacher par l’espérance ceux-mêmes à qui ils
-n’accordoient aucune grâce, ils avoient eu la précaution de se réserver
-le droit de reprendre à leur gré les bénéfices qu’ils avoient accordés.
-
-Rien ne pouvoit résister à des princes qui savoient si bien user de
-leur fortune. Loin de s’opposer à leurs injustices, des Leudes qui
-vouloient les enrichir pour les piller, et les rendre puissans pour
-abuser de leur puissance, les encourageoient à mépriser les lois, et
-leur apprenoient l’art de se faire de nouvelles prérogatives. Je ne
-crois pas qu’il soit impossible de distinguer les entreprises inspirées
-par les Leudes Gaulois d’origine, de celles qui étoient l’ouvrage
-des Français. L’établissement des douanes, des capitations, et des
-impôts sur les terres; ces préceptions odieuses, ou ces diplômes par
-lesquels le prince accordoit des priviléges particuliers, dispensoit
-de la loi, et ordonnoit même quelquefois de la violer de la manière la
-plus criminelle, ont une analogie évidente avec l’ancien gouvernement
-des empereurs, et supposent des connoissances et un raffinement que
-les Français n’avoient pas. S’emparer, au préjudice des héritiers
-légitimes, de la succession de ceux qui mouroient sans testament;
-autoriser les fermiers des domaines royaux à faire paître leurs
-troupeaux sur les terres de leurs voisins; se croire le maître de tout,
-parce qu’on est le plus fort et le plus injuste: tout cela ne demande
-que l’insolence et la brutalité que les Français avoient apportées de
-Germanie.
-
-Cependant les rois Mérovingiens ne sachant point agrandir leur
-autorité avec méthode, et forcer toutes les parties de l’état à se
-courber à la fois sous le poids de leur sceptre; plusieurs grands,
-qui conservoient encore l’ancien esprit de la nation, ou qui étoient
-les plus riches et les plus puissans, eurent le courage et le bonheur
-d’échapper au joug qu’on leur avoit préparé. Soit qu’ils craignissent
-les forces de la cour et fussent intimidés par l’indifférence avec
-laquelle le peuple voyoit la décadence du gouvernement, soit qu’ils
-aimassent moins la liberté publique que leur propre élévation, ils
-n’entreprirent rien en faveur des lois, et profitèrent au contraire
-des exemples d’injustice qu’on leur donnoit. Les nouveautés, avec
-lesquelles les Français commençoient à se familiariser, et les
-désordres qui en résultoient, sembloient autoriser toutes les
-violences; on essaya ses forces; on tenta des entreprises, et dès que
-quelques grands espérèrent de pouvoir devenir impunément des tyrans,
-ils se firent des droits sur leurs voisins qui possédoient des terres
-avec la même indépendance qu’eux, et donnèrent ainsi naissance à nos
-seigneuries[19] patrimoniales.
-
-Quoique la plupart des premières seigneuries doivent vraisemblablement
-leur origine à l’injustice des Leudes qui, abusant de leur crédit ou
-de leurs forces, exigèrent des corvées et des redevances de leurs
-voisins, les gênèrent par des péages, et se rendirent les arbitres de
-leurs querelles, pour percevoir à leur profit les mêmes droits que les
-plaideurs devoient à leurs juges naturels: je ne doute pas cependant
-que d’autres n’aient été le fruit d’une protection justement accordée,
-et de la reconnoissance qu’elle méritoit.
-
-En effet, les différens princes qui, après le règne de Clovis,
-partagèrent entre eux les provinces de la domination Française, étoient
-continuellement en guerre les uns contre les autres, ou contre leurs
-voisins. Tandis que leurs armées, sans discipline, traversoient les
-Gaules en ravageant tout sur leur passage, ne distinguoient point
-si elles étoient en pays ami ou ennemi, et regardoient les hommes
-mêmes comme une partie du butin; les habitans de la campagne, pour se
-mettre à l’abri du pillage, et même de la servitude, se réfugioient
-avec leurs effets les plus précieux, dans les châteaux de quelques
-Leudes puissans, ou dans les églises, dont le patron, célèbre par ses
-miracles, avoit sur-tout la réputation d’être peu patient[20] et fort
-vindicatif. Ils s’ouvroient ces asyles par des présens; et ce qui ne
-fut d’abord que le gage de la reconnoissance envers leurs protecteurs,
-devint, avec le temps, la dette d’un sujet à son seigneur.
-
-Les ducs, les comtes et les centeniers avoient tous acheté leur
-emploi, ou s’en étoient rendus dignes par quelque lâcheté, depuis que
-le prince s’étoit attribué le pouvoir d’en disposer sans consulter le
-champ de Mars; et ses magistrats, chargés de toutes les parties du
-gouvernement dans leurs provinces, faisoient un commerce scandaleux de
-l’administration de la justice. Après avoir violé toutes les lois, dont
-les préceptions ou les ordres particuliers du roi tenoient la place,
-on en étoit venu jusqu’à ne plus daigner s’en tenir aux formalités
-ordinaires. Pour se soustraire à la tyrannie de ces tribunaux
-iniques, de malheureux citoyens se soumirent dans leurs différends, à
-l’arbitrage de ceux qui les avoient protégés contre l’avarice et la
-cruauté des soldats. Bientôt ils ne reconnurent plus d’autre juge.
-Malgré les efforts des comtes et des ducs, la nouvelle juridiction
-des seigneurs fit chaque jour des progrès, et quand cette coutume eut
-acquis une certaine force, et fut assez étendue pour qu’on n’osât plus
-tenter de la détruire, l’assemblée des Leudes défendit expressément aux
-magistrats publics d’exercer aucun acte de[21] juridiction dans les
-terres des seigneurs.
-
-Je ne m’arrêterai pas à faire le tableau des maux que produisirent
-les nouveautés dont je viens de parler; les plaintes de nos anciens
-historiens ne sont point exagérées à cet égard. A quel excès ne doivent
-pas se livrer les Français, puisqu’ils avoient joint aux vices féroces
-qu’ils apportèrent de Germanie, les vices lâches qu’ils avoient
-trouvés dans les Gaules? Effarouchés par les obstacles, enhardis par
-les succès, ils s’accoutumèrent à commetre de sang froid des actions
-atroces, que l’emportement le plus furieux ne pourroit justifier. Les
-lois de l’humanité, les droits du sang furent violés sans remords;
-aucune bienséance ne suppléoit aux règles inconnues de la morale; la
-perfidie étoit respectée; et les rois, comme leurs sujets, ne mettoient
-aucun art à déguiser leurs plus grands attentats. Si Childebert II veut
-se défaire de Magnovalde, il le flatte, le caresse, l’attire à sa cour
-sous prétexte d’une fête, et le fait assassiner au milieu du spectacle.
-On jette son cadavre par les fenêtres du palais; et en se saisissant
-de ses biens, le prince ne daigne pas même faire connoître les motifs
-d’un forfait qui rompt tous les liens de la société. Marculfe nous
-a conservé le modèle des lettres par lesquelles les Mérovingiens
-mettoient sous leur sauvegarde un assassin qu’ils avoient chargé du
-soin de les servir.
-
-Je dois le remarquer avec soin, ces attentats infâmes dont nos
-chroniques sont souillées, sont devenus entre les mains de quelques
-écrivains modernes autant d’argumens pour prouver que le gouvernement
-des Français étoit et devoit être purement arbitraire: ils ont conclu
-du fait au droit; ils ont pris l’abus des mœurs pour la loi politique,
-et pour la constitution naturelle de l’état, la contorsion forcée
-dans laquelle la violence d’une part, et la foiblesse de l’autre,
-tenoient le corps entier de la nation. Mais les faits ne supposent, ni
-ne donnent aucun droit, s’ils ne sont reconnus pour les actes d’une
-autorité légitime. La loi qui les condamne est violée, et non pas
-détruite; et cette loi, qui n’a pas été la règle de quelques princes ou
-de quelques citoyens avares, sanguinaires et ambitieux, doit au moins
-en servir aux philosophes qui jugent leurs actions. Qui veut peindre
-avec fidélité les révolutions de notre gouvernement sous la première
-race, doit dire que dans l’anarchie où le mépris des lois fit tomber
-les Français, la nation fut au pillage. Les Leudes, les princes, chacun
-usurpa de nouveaux droits, et l’empire de la force subsista jusqu’à ce
-qu’enfin les évènemens ramenèrent des lois sous le règne de Pepin.
-
-
-
-
- CHAPITRE IV.
-
- _De la conduite et des intérêts des différens ordres de
- l’état.--Comment les bénéfices conférés par les rois
- Mérovingiens deviennent héréditaires.--Atteinte que cette
- nouveauté porte à l’autorité que ces princes avoient acquise._
-
-
-Si les fils de Clovis avoient été les seuls maîtres de l’état, il
-est vraisemblable que les Français, quoiqu’ils regardassent chaque
-violence en particulier comme un événement commun, ordinaire et
-analogue à la férocité des mœurs publiques, n’auroient pas souffert
-patiemment cette longue suite d’injustices et de vexations, qui, en
-menaçant également tous les ordres du royaume, devoit faire craindre
-à chaque citoyen en particulier d’être la victime du mépris des lois.
-La multitude ne se souleva pas, parce qu’elle ne connoissoit plus ses
-forces depuis la cessation des assemblées du champ de Mars; d’ailleurs,
-elle n’eut ni ne put espérer aucun chef. On a vu que la plupart des
-Leudes tenoient de la libéralité du prince, des bénéfices amovibles
-qu’ils craignoient de perdre, ou ne cherchoient qu’à s’en rendre
-dignes par des complaisances. Les grands qui n’étoient pas courtisans,
-s’occupoient à se faire des seigneuries particulières, et croyoient
-qu’il étoit de leur intérêt d’humilier le peuple et de l’accoutumer à
-la patience; tandis que ceux à qui on avoit donné des duchés, et des
-comtés, ne pouvant en sous-ordre exercer un pouvoir arbitraire dans
-leurs provinces, qu’autant qu’ils favoriseroient l’ambition du prince,
-étoient eux-mêmes les plus grands ennemis des lois.
-
-Les nouveaux seigneurs, qui se faisoient des principautés, en quelque
-sorte indépendantes, dans le cœur de l’état, ne pouvoient affermir
-leur autorité qu’en prescrivant des bornes à l’autorité royale. Si
-on laissoit le temps au prince d’acquérir de trop grandes forces et
-d’accoutumer ses courtisans et le peuple à regarder ses prétentions
-comme autant de droits, il étoit naturel qu’il tournât toute sa
-puissance contre les seigneurs, et qu’en les forçant de renoncer à
-leurs usurpations, il les mît dans la nécessité d’obéir. Cet intérêt
-étoit facile à démêler; et si ces seigneurs l’avoient connu, sans
-doute que leur inquiétude et leurs révoltes, en divisant l’état,
-auroient ouvert l’entrée des Gaules aux barbares de la Germanie, et
-causé la ruine entière du nom Français. Heureusement ils se croyoient
-trop puissans pour avoir quelque crainte. Ils ne prévirent rien;
-l’inconsidération fut toujours le vice fondamental de notre nation; et
-ils auroient été bientôt punis de leur imprudence et de leur tyrannie,
-si les Mérovingiens, aussi inconsidérés qu’eux, n’avoient fait une
-faute encore plus grande, et qui devint le principe de la décadence
-de leur autorité, avant qu’ils eussent atteint le but qu’ils se
-proposoient.
-
-Je ne sais par quelle fatalité les hommes injustes nuisent presque
-toujours à leurs intérêts, en multipliant sans besoin les moyens de
-réussir. Tout favorisoit les entreprises des rois de France; et le
-temps seul auroit affermi le gouvernement monarchique, s’ils n’avoient
-admis à l’honneur de leur prêter le serment que les Français, dont le
-crédit et les talens pouvoient servir à l’agrandissement et au maintien
-de leur pouvoir; ils reçurent, au contraire, comme Leudes, tous ceux
-qui, pour échapper à l’oppression publique, ou se mettre à portée
-d’obtenir des bénéfices, voulurent se faire courtisans. Ils crurent
-augmenter par cette politique le nombre de leurs créatures et devenir
-plus puissans, et ils se trompèrent. Plus les Leudes se multiplioient,
-moins leur état étoit avantageux. Tous ne purent pas obtenir des
-bénéfices ou des emplois publics, et les produits de l’injustice furent
-enfin trop petits pour le nombre des tyrans; des espérances trompées
-firent naître des plaintes et des murmures; et pour les étouffer,
-le prince, qui n’avoit été jusques-là que libéral, fut obligé d’être
-prodigue.
-
-Tandis que les Leudes mettoient impitoyablement à contribution
-l’orgueil des Mérovingiens et leur envie de dominer, les
-ecclésiastiques, qui songeoient de leur côté à tirer parti des autres
-passions de ces princes, avoient soin de leur mettre sous les yeux
-toute la rigueur des jugemens de Dieu, et par je ne sais quelle
-inconséquence, pensoient cependant qu’on peut désarmer sa colère à
-force de fondations pieuses. On croyoit en quelque sorte dans ces
-siècles grossiers, que l’avarice étoit le premier attribut de Dieu,
-et que les saints faisoient un commerce de leur crédit et de leur
-protection. De là les richesses immenses données aux églises par des
-hommes dont les mœurs déshonoroient la religion; et de là le bon mot de
-Clovis, «que Saint-Martin ne servoit pas mal ses amis, mais qu’il se
-faisoit payer trop cher de ses peines.» Les richesses de la couronne
-ainsi mises au pillage,[22] furent bientôt épuisées; et les rois,
-dégradés par leur pauvreté, n’auroient plus été que d’odieux prête-noms
-d’une injustice dont les Leudes et le clergé auroient retiré tout
-l’avantage, s’ils n’eussent eu recours à l’artifice pour se soutenir.
-
-Ils opposèrent les partis les uns aux autres, devinrent chefs de
-cabales, et par leurs intrigues fournissent une pâture à l’inquiétude
-de leur cour. Avoit-on quelque raison de moins ménager un grand, on
-lui enlevoit ses bénéfices, son comté ou son duché, pour les donner
-à celui qui, lassé d’attendre inutilement des faveurs, commençoit à
-se faire craindre. C’est en cela que Gontran[23] apprit à son neveu,
-Childebert II, que consistoit principalement l’art de régner. On fit
-quelquefois périr un Leude riche, pour donner ses dépouilles à deux ou
-trois autres. Il dut être bien dangereux d’avoir une grande fortune,
-sans être assez fort pour la défendre; puisque les princes, pressés par
-la nécessité des circonstances, en vinrent souvent jusqu’à piller les
-monastères, et redemander aux églises les domaines qu’ils leur avoient
-donnés.
-
-Cette odieuse politique réussit jusqu’à ce que tous les grands en
-eussent été successivement les dupes; mais, indignés enfin de la
-manière arbitraire dont le prince donnoit, retiroit, rendoit et
-reprenoit ses bénéfices, ce qui ne leur donnoit que des espérances et
-des craintes, jamais une fortune solide, ils songèrent à remédier à
-cet abus. Nous ignorons tous les détails de leur conduite; mais quelle
-qu’elle ait été, il est sûr que, s’étant rendus les maîtres du roi
-par ses propres bienfaits, ils réussirent à s’en faire craindre; et
-qu’étant assemblés à Andely pour traiter de la paix entre Gontran et
-Childebert, ils forcèrent ces princes à convenir dans leur traité,
-qu’ils ne seroient plus libres de retirer à leur gré les bénéfices
-qu’ils avoient conférés, ou qu’ils conféreroient dans la suite aux
-églises et aux Leudes. On rendit les bénéfices à ceux qui en avoient
-été dépouillés à la mort des derniers rois; il est très-vraisemblable
-que les grands qui avoient négocié les articles de la paix, crurent
-même avoir rendu les bénéfices[24] héréditaires dans les familles qui
-les possédoient.
-
-Ce traité, en établissant une espèce de règle, n’étoit propre qu’à
-perpétuer les désordres et aigrir les esprits. Il dut avoir pour
-ennemis les deux princes qui l’avoient contracté, et tous les Leudes
-qui, dans le moment de sa conclusion, ne possédoient aucun bénéfice,
-ou qui en furent dépouillés. Un intérêt commun les réunit sans doute
-contre ceux qui s’étoient emparés de la plupart des domaines de la
-couronne, et qui de leur côté durent se lier, et furent plus attentifs
-que jamais à défendre leurs nouveaux droits; de sorte que l’hérédité,
-ou du moins la possession assurée des bénéfices, toujours attaquée par
-une cabale considérable, et toujours défendue par un parti puissant,
-devint le principal mobile de tous les mouvemens des Français. Le
-traité d’Andely, violé quand les circonstances le permirent, et exécuté
-quand il fut impossible de le violer, ne causa pas une révolution
-subite dans l’état, mais la rendit nécessaire, en ne laissant aucune
-voie d’accommodement entre les grands.
-
-Telle étoit la situation des Français, lorsque Brunehaud se vit à
-la tête des affaires des royaumes d’Austrasie et de Bourgogne, dont
-Théodebert II et Thieri II, ses petits-fils, étoient rois. Cette
-princesse, fière, hardie, avare, ambitieuse, qui avoit des talens
-pour commander, et à qui d’ailleurs un crime ne coûtoit rien pour
-trancher les difficultés qui l’arrêtoient, fut incapable de se prêter
-aux ménagemens sans lesquels son ambition ne pouvoit réussir. Elle se
-comporta comme si le traité d’Andely eut été oublié; et soit qu’elle ne
-tentât pas de persuader aux royalistes qu’elle ne vouloit rentrer dans
-les domaines de la couronne, et n’être encore maîtresse d’en disposer
-que pour les enrichir; soit que le parti opposé fût plus fort que le
-sien; il éclata une révolte contre elle en Austrasie; et elle n’échappa
-au danger qui la menaçoit, qu’en se retirant avec précipitation à la
-cour de Thieri.
-
-Sa disgrace irrita ses passions au lieu de les modérer, et continuant à
-gouverner la Bourgogne comme elle avoit gouverné l’Austrasie, elle eut
-pour ministre et pour amant, Protadius[25], homme avare, qui élevoit
-sa fortune sur les ruines de celle des grands, dont il partageoit les
-dépouilles avec Brunehaud. Cette conduite souleva à un tel point les
-Leudes bénéficiers d’Austrasie et de Bourgogne, qu’après la mort de
-Thieri, ils refusèrent d’élever sur le trône les fils de ce prince,
-dans la crainte que Brunehaud n’exerçât encore leur autorité. Ils
-déférèrent la couronne à Clotaire II, déjà roi de Neustrie, qui, pour
-marquer sa reconnoissance aux conjurés, poursuivit Brunehaud leur
-ennemi, se rendit son accusateur, et donna à son armée le spectacle
-d’une reine condamnée à périr par le supplice le plus cruel et le plus
-ignominieux.
-
-La mort de Brunehaud étoit l’ouvrage des partisans du traité d’Andely;
-et ils furent sans doute secondés dans cette entreprise par les
-possesseurs des seigneuries, qui craignoient que leurs droits encore
-équivoques ne fussent détruits, et n’attendoient qu’une révolution
-pour les faire autoriser. Ils comprirent que par la condamnation d’une
-reine puissante au dernier supplice, ils avoient dégradé la royauté, et
-que le prince ne pourroit plus leur résister. Ils profitèrent de leur
-avantage, et Clotaire II se sentant en quelque sorte frappé du coup
-qu’il avoit porté à Brunehaud, fut obligé d’obéir à des hommes dont il
-avoit trop bien servi la vengeance.
-
-La célèbre assemblée que les évêques et les Leudes ennemis de Brunehaud
-tinrent à Paris en 615, décida irrévocablement[26] la question de
-l’hérédité des bénéfices, et légitima les droits que les seigneurs
-avoient acquis dans leurs terres. C’étoit l’avarice des grands, et
-non l’amour du bien public, qui dicta les lois portées dans cette
-assemblée; ainsi ils ne songèrent point à donner une forme constante et
-durable au gouvernement, et s’ils l’avoient tenté, il est vraisemblable
-qu’ils n’auroient pris que des mesures fausses et inutiles.
-
-Satisfaits d’avoir fait décider en leur faveur une question d’où
-dépendoit leur fortune, les bénéficiers et les seigneurs n’ôtèrent
-à Clotaire que les droits nouvellement établis sous les régences
-de Frédégonde et de Brunehaud, et lui laissèrent la jouissance de
-tous ceux que ses prédécesseurs s’étoient faits jusqu’à la fin des
-règnes de Gontran, de Chilpéric et de Childebert. L’usage funeste des
-préceptions fut conservé; et les évêques exigèrent seulement que les
-rois s’engageassent à ne plus donner de ces rescrits pour autoriser
-quelques-uns de leurs courtisans à enlever des religieuses de leurs
-monastères, et à les épouser. Il n’est point parlé de la nomination aux
-duchés et aux comtés dans l’ordonnance que l’assemblée de Paris publia.
-Peut-être que cette importante matière étoit réglée dans les articles
-qui ne sont pas venus jusqu’à nous. Il est cependant plus vraisemblable
-que les grands ne réclamèrent pas le privilége[27] de les conférer;
-puisque Clotaire, de son autorité privée et sans le consentement
-des évêques ni des Leudes, éleva à la dignité de maire du palais de
-Bourgogne, Varnachaire, qui avoit été le chef de la conjuration contre
-Brunehaud, et que ce ministre disposa à son gré des premières dignités.
-Le clergé consentit que l’abus par lequel les prédécesseurs de Clotaire
-s’étoient souvent arrogé le droit de nommer aux prélatures vacantes,
-et d’en faire la récompense des vices de leurs courtisans, devînt une
-loi du royaume. Quelque jaloux que fussent les évêques du pouvoir
-arbitraire qu’ils affectoient sur le clergé du second ordre, ils le
-déposèrent en quelque sorte entre les mains du prince, en s’engageant
-à ne point punir un ecclésiastique, quelle que fût sa faute, quand il
-reviendroit avec une lettre de recommandation de la part du roi.
-
-L’autorité qu’on avoit laissée à Clotaire II étoit encore bien étendue;
-et il semble qu’il auroit dû lui être aisé de s’en servir pour prendre
-ce qu’on lui avoit ôté. Cependant ce reste de pouvoir étoit prêt à
-s’évanouir. Quelque union qu’il parut entre Clotaire et l’assemblée de
-Paris, ils se craignoient et se haïssoient malgré eux, et l’état devoit
-dès-lors éprouver de nouvelles agitations. Tandis que les familles
-qui s’étoient enrichies aux dépens de la couronne étoient pleines de
-défiance à son égard, il étoit naturel que Clotaire vît avec chagrin
-ses domaines aliénés pour toujours. On devoit le soupçonner de vouloir
-les recouvrer, et par conséquent les grands devoient se tenir sur leurs
-gardes, et tout tenter pour empêcher que les articles de l’assemblée
-de 615 n’eussent le même sort que le traité d’Andely. On attaque,
-parce qu’on craint d’être attaqué; telle est la marche ordinaire des
-passions: dès que des grands inquiets, jaloux et soupçonneux formoient
-des entreprises contre l’autorité royale, quelles ressources le prince
-pouvoit-il trouver pour se défendre? L’hérédité des bénéfices lui avoit
-ôté le moyen le plus efficace d’acheter des créatures; il avoit aliéné
-les royalistes en trahissant ses propres intérêts; ses droits n’étoient
-encore établis que sur des coutumes nouvelles; et quand les lois
-auroient parlé en sa faveur, les Français n’étoient-ils pas accoutumés
-à les mépriser?
-
-En effet, la prérogative royale diminua de jour en jour: cette
-révolution n’est ignorée de personne; mais les détails nous en sont
-entièrement inconnus. Nos historiens ne nous fournissent aucune lumière
-satisfaisante, et le temps nous a dérobé les ordonnances qui furent
-vraisemblablement faites dans les[28] assemblées des évêques et des
-Leudes, qui se tinrent encore quelquefois dans les dernières années du
-règne de Clotaire II. Ce prince perdit, les uns après les autres, tous
-les droits que l’assemblée de Paris lui avoit conservés. Il n’est plus
-le maître de disposer de la mairie même du palais, sans le consentement
-des[29] grands, ou plutôt il est réduit au frivole honneur d’installer
-dans cet office celui qu’ils ont choisi. Clotaire se voit contraint de
-céder toutes les fois qu’il est attaqué, et ne laisse à ses successeurs
-qu’une autorité expirante dont les grands sont jaloux, qu’ils usurpent,
-et qu’ils voient échapper de leurs mains dans le moment qu’ils croient
-en jouir.
-
-
-
-
- CHAPITRE V.
-
- _De l’origine de la noblesse parmi les Français.--Comment cette
- nouveauté contribua à l’abaissement de l’autorité royale, et
- confirma la servitude du peuple.--Digression sur le service
- militaire rendu par les gens d’église._
-
-
-Tant que les bénéfices ne furent pas héréditaires, les distinctions
-accordées aux Leudes ne furent que personnelles. Leur noblesse, qui
-ne se transmettoit pas par le sang, laissoit leurs enfans dans la
-classe commune des citoyens, jusqu’à ce qu’ils prêtassent le serment de
-fidélité entre les mains du prince. Les citoyens, en un mot, formoient
-deux classes différentes; mais les familles étoient toutes du même[30]
-ordre.
-
-Quand au contraire les bénéfices changèrent de nature en devenant
-héréditaires, les fils d’un bénéficier, par le droit même de leur
-naissance, qui les appeloit à la succession de leur père, se trouvèrent
-eux-mêmes sous la truste ou la foi du roi, et furent d’avance ses
-obligés ou ses protégés. La naissance leur donnant une prérogative
-qu’on n’acquéroit auparavant que par la prestation du serment de
-fidélité, on s’accoutuma à penser qu’ils naissoient Leudes. La vanité,
-toujours adroite à profiter de ses avantages, est encore plus attentive
-à les étendre sur le plus léger prétexte. Ces Leudes d’une nouvelle
-espèce se crurent supérieurs aux autres, et on commença à prendre
-de la noblesse l’idée que nous en avons aujourd’hui: les familles
-bénéficiaires, qu’on me permette cette expression, formèrent une classe
-séparée, non-seulement de celles qui n’avoient pas prêté le serment de
-fidélité au prince, mais des familles mêmes dont le chef avoit été fait
-Leude suivant l’usage ancien.
-
-On ne balancera point à regarder ce que je dis ici de l’origine de
-la noblesse chez les Français, comme une vérité incontestable, si on
-remarque que la prestation du serment de fidélité, qu’on exigea dans la
-suite indifféremment[31] de tout le monde, et qui ne fut qu’un gage de
-l’obéissance, ne valut presque dès-lors aucune distinction, ou du moins
-ne donna pas une certaine prérogative de dignité et de prééminence,
-dont les seules familles bénéficiaires jouissoient. Cette prérogative
-est réelle, puisque les familles distinguées par leur illustration,
-leurs alliances et leurs richesses, mais qui dans le moment de la
-révolution ne se trouvèrent pourvues d’aucun bénéfice, se crurent
-dégradées, et cherchèrent par d’autres voies que la prestation du
-serment de fidélité, à réparer le tort que l’hérédité des bénéfices
-leur avoit fait. De quoi se seroient-elles plaintes, si elles n’avoient
-pas vu que les familles bénéficiaires formoient dans l’état un ordre
-distingué de citoyens, et que la loi, la coutume ou le préjugé leur
-accordoient quelque droit ou quelque honneur particulier?
-
-Leur jalousie fut extrême, et pour satisfaire leur orgueil alarmé, il
-fallut avoir recours à une des plus étranges bisarreries dont parle
-notre histoire; ce fut, ainsi que nous l’apprend Marculfe, de changer
-ses propres, ou, comme on parloit alors, son aleu en[32] bénéfice:
-c’est-à-dire, que le propriétaire d’une terre la donnoit au prince,
-qui, après l’avoir reçue en don, la rendoit au donateur en bénéfice.
-Cette mode de faire changer de nature à ses biens auroit été la manie
-la plus extravagante, si les bénéfices n’avoient communiqué une
-prérogative particulière aux familles qui les possédoient. C’eût été
-rendre sa fortune incertaine et s’exposer à perdre une partie de son
-patrimoine même, si quelque événement imprévu rendoit au prince ses
-anciens droits sur les bénéfices.
-
-Soit que l’abaissement de la puissance royale, d’où les bénéfices
-tiraient leur origine, les dégradât et les avilît; soit que les
-esprits s’accoutumassent peu-à-peu à ne regarder dans les bénéfices que
-les droits seigneuriaux qui donnoient une autorité réelle; il arriva,
-par une seconde révolution, que toutes les seigneuries indistinctement
-communiquèrent à leurs possesseurs les priviléges, les droits et la
-dignité qui n’avoient d’abord appartenu qu’aux seuls bénéfices. En
-effet, on négligea sur la fin de la première race de conserver les
-titres primordiaux de ses possessions. Étoient-elles dans leur origine
-un bénéfice ou un aleu? Cette question devint inutile. Sans doute
-que la possession d’un bénéfice ne conféra plus aucune prérogative
-particulière; elle fut même si peu un titre de noblesse quand les
-seigneuries formèrent, sous les successeurs de Clotaire II, l’usage
-général du royaume, que les seigneurs employèrent au contraire toutes
-sortes d’artifices pour dénaturer ces possessions et persuader qu’elles
-étoient des propres.
-
-Dès qu’il y eut dans l’état des citoyens qui possédoient des priviléges
-particuliers, et ne les tenoient que de leur seule naissance, ils
-durent mépriser ceux qui ne furent plus leurs égaux, se réunir, ne
-former qu’un corps, et avoir des intérêts également séparés de ceux du
-prince et du peuple. A la qualité de juges, les seigneurs joignirent
-celle de capitaines des hommes de leurs terres, ou plutôt ils ne
-séparèrent point des fonctions qui jusques-là avoient toujours été
-unies dans le prince, les ducs, les comtes et les autres magistrats
-publics de la nation, et qui pendant plusieurs siècles encore ne
-formèrent qu’un seul et même emploi. La noblesse, par-là également
-redoutable au peuple par son droit de justice, et au prince par la
-milice qu’elle commandoit, s’étoit rendue maîtresse des lois, et tenoit
-entre ses mains toutes les forces de l’état. Il n’en falloit pas
-davantage pour ruiner l’autorité royale et ôter aux Mérovingiens toute
-espérance de la relever. Les seigneurs auroient de même affermi leur
-empire sur le peuple, si par leur modération ils lui avoient appris à
-le regarder comme légitime; mais ils ne savoient pas que rien n’est
-stable sans le secours des lois; s’étant élevés en les violant, ils
-continuèrent à n’avoir d’autre règle que leur avarice, leur orgueil et
-leur emportement.
-
-Tant de changemens survenus dans la fortune des Français produisirent
-une nouveauté encore plus extraordinaire, et qui ne fut pas moins
-funeste à la nation. Les évêques et les abbés qui s’étoient fait des
-seigneuries, voyant que les seigneurs laïcs étoient les capitaines
-de leurs terres, et ne souffroient plus que leurs sujets allassent
-à la guerre, sous la bannière du comte ou du duc dans la juridiction
-duquel ils étoient autrefois compris, crurent que leurs domaines et
-la dignité du clergé seroient dégradées s’ils ne jouissoient pas de
-la même prérogative, ils allèrent donc à la guerre et commandèrent en
-personne la milice de leurs terres. A consulter les canons, c’étoit une
-chose monstrueuse de voir les successeurs des apôtres, et des hommes
-consacrés au silence et à la solitude, profaner ainsi la sainteté
-du ministère de paix et de charité, ou, par une espèce d’apostasie,
-violer les vœux qu’ils avoient faits à Dieu. Mais les barbares, avides
-et jaloux des richesses du clergé, commençoient depuis quelque temps
-à être admis à la cléricature, et ils avoient corrompu la discipline
-ecclésiastique. Dès prélats nommés pour la plupart par le prince, et
-qui avoient acheté l’apostolat à prix d’argent ou à force de lâchetés,
-avoient enfin accoutumé les esprits à voir sans étonnement les abus les
-plus scandaleux.
-
-Indépendamment du tort que cette conduite du clergé fit aux mœurs
-publiques, en accréditant l’injustice, la force et la violence,
-elle lui donna des intérêts opposés à ceux du prince et du peuple.
-Des évêques usurpateurs, guerriers, et assez puissans pour n’avoir
-plus besoin d’une protection étrangère, ne devoient plus voir dans
-Saint-Paul cette obéissance aveugle qu’ils avoient autrefois prêchée.
-Qui ne sait pas respecter les lois, méprise nécessairement les droits
-du peuple. Les ecclésiastiques favorisèrent les entreprises de la
-noblesse, et profanèrent la religion, jusqu’à en faire l’instrument de
-leur avarice et de leur ambition.
-
-Le simple exposé de la manière dont les gens d’église s’engagèrent
-à porter les armes suffit, si je ne me trompe, pour faire connoître
-que leur service militaire fut dans son origine une prérogative
-seigneuriale, et non pas, ainsi que des écrivains obscurs l’ont
-avancé dans ces derniers temps, une charge de l’état qu’ils fussent
-obligés d’acquitter. Quelque peu raisonnable qu’ait été la conduite
-des Français, jamais cependant ils n’auroient imaginé d’enlever des
-pasteurs à leurs églises, et des solitaires à leurs cloîtres, pour en
-faire de mauvais capitaines. Au contraire, il ne faut point douter que
-si les évêques et les abbés eussent permis à leurs sujets d’aller à la
-guerre, sous les ordres du duc ou du comte qui les commandoit avant
-l’établissement des seigneuries, ou en eussent grossi les milices de
-quelque seigneur voisin, la noblesse l’eût regardé comme une faveur.
-
-Qu’on me permette de m’étendre sur une matière si importante et
-très-propre à répandre de la lumière sur nos antiquités. Si les évêques
-avoient été obligés au service militaire par la constitution primitive
-de l’état, pourquoi, dans le temps que Grégoire de Tours composoit son
-histoire, n’y auroit-il encore eu qu’un Falonius, évêque d’Embrun, et
-un Sagittaire, évêque de Gap, qui se fussent acquittés de ce devoir?
-Pourquoi cet écrivain, qui occupoit lui-même un des premiers siéges
-des Gaules, leur reprocheroit-il le scandale qu’ils donnoient à
-l’église en portant les armes, s’ils n’avoient fait que remplir une
-des fonctions de leur état? Pourquoi les traiteroit-il de scélérats,
-et rapporteroit-il, pour justifier ses reproches, que ces prélats
-n’avoient point eu honte de servir dans l’armée que Mummole conduisit
-contre les Lombards? Grégoire de Tours, qui connoissoit les devoirs de
-l’épiscopat et de la vie religieuse, se seroit contenté de s’en prendre
-à la barbarie du gouvernement et des lois, et d’inviter les Français à
-corriger un abus aussi contraire à l’état qu’à la religion même. Quand
-nos pères auroient été assez grossiers pour exiger le service militaire
-des évêques, comme ils l’exigeoient peut-être des prêtres de leurs
-faux Dieux en Germanie, est-il vraisemblable que les conciles qui se
-tinrent dans les Gaules sous le règne de Clovis ne s’y fussent pas
-opposés? Pourquoi leurs représentations à cet égard auroient-elles été
-inutiles dans un temps que la nation se convertissoit, et accordoit au
-clergé la plus grande autorité?
-
-Rapportons-nous-en au siècle de Charlemagne, plus à portée sans
-doute que le nôtre de juger de la nature des fonctions militaires
-que faisoient les évêques et les abbés. Si leur service eut été une
-dette qu’ils eussent acquitté, et non pas une prérogative seigneuriale
-dont ils eussent joui, je demande par quelle raison les chefs du
-clergé, eux qui avoient le premier rang dans l’état et la plus grande
-influence dans les affaires de la nation, auroient été tenus à remplir
-des devoirs dont les capitulaires mêmes nous apprennent que les
-derniers clercs[33] étoient exempts? Quand le gouvernement prit enfin
-une meilleure forme sous le règne de Charlemagne, et que la nation,
-éclairée par les lumières et les vertus de ce prince, sentit combien
-il étoit contraire aux principes de la religion, au caractère de
-l’épiscopat, à l’honnêteté des mœurs publiques et à la vigueur de la
-discipline militaire, que des évêques et des moines fissent dans des
-camps le métier de soldats; ce ne fut pas une exemption de porter
-les armes qu’on leur accorda, on leur fit une défense[34] de faire la
-guerre; et cette loi fut portée sur la requête et les remontrances
-de quelques prélats qui connoissoient leurs devoirs et les anciennes
-règles de l’église, et qui firent appuyer leur demande par les
-seigneurs les plus accrédités.
-
-Tant s’en faut qu’on regardât alors cette défense comme une faveur
-accordée aux évêques, que le public crut au contraire qu’on les avoit
-dépouillés d’un privilége, et que le corps entier du clergé en seroit
-dégradé. Il fallut que l’assemblée qui en avoit porté la loi en fît
-connoître les véritables motifs. «Ce n’est, dit Charlemagne[35], que
-par une méchanceté digne du démon même, que quelques personnes mal
-intentionnées ont pu penser que j’aie voulu offenser la dignité du
-clergé et nuire à ses intérêts temporels, en faisant la loi qu’il m’a
-lui-même demandée, et qui lui défend de porter les armes et de faire
-la guerre; j’ai des sentimens tout opposés. Il n’en deviendra que plus
-respectable, lorsqu’il s’attachera tout entier aux fonctions divines de
-son état.»
-
-
-
-
- CHAPITRE VI.
-
- _Progrès de la fortune des maires du palais sous les
- successeurs de Clotaire II.--Inconsidérations de la noblesse
- à leur égard.--Ils s’emparent de toute l’autorité.--Charles
- Martel établit de nouveaux bénéfices.--Pepin monte sur le
- trône._
-
-
-Les maires du palais, qui n’avoient été dans leur origine que les chefs
-des officiers domestiques du prince, joignirent d’abord à l’intendance
-générale du palais la qualité de juges de toutes les personnes qui
-l’habitoient. Leur emploi devint plus important à mesure que les
-rois agrandissoient eux-mêmes leur puissance. Ces courtisans habiles
-corrompirent leurs maîtres pour les dominer; en leur apprenant à
-négliger dans les plaisirs les soins pénibles du gouvernement, ils en
-attiroient à eux toutes les fonctions. Ils gouvernèrent les finances,
-commandèrent les armées et présidèrent enfin ce tribunal suprême
-où le roi devoit rendre lui-même la justice aux Leudes, et juger
-définitivement les procès qui y étoient portés par appel de toutes
-les provinces du royaume. Étant parvenus à se rendre les dépositaires
-de toute la puissance royale, il doit paroître surprenant qu’au
-lieu d’être accablés les premiers sous ses ruines, quand l’hérédité
-des bénéfices rendit la noblesse maîtresse absolue du royaume, leur
-fortune, au contraire, fasse de nouveaux progrès et ne connoisse
-plus de bornes; ils ne font que changer leur qualité de ministres,
-de capitaines et de favoris du prince, en celle de ministres, de
-capitaines et de favoris de la nation.
-
-Si la conduite que les grands avoient tenue jusques-là, et qu’ils
-tinrent encore dans la suite, permettoit qu’on pût raisonnablement
-les soupçonner d’agir par des vues réfléchies, de prévoir l’avenir
-et d’embrasser à la fois tout un systême de gouvernement, peut-être
-pourroit-on croire que pour détruire plus facilement et plus sûrement
-le pouvoir du roi, ils lui débauchèrent son ministre, et laissèrent
-au maire du palais son crédit et son autorité, pour s’en faire un
-protecteur plus puissant. Mais il est vraisemblable que la fortune, les
-circonstances et les événemens tinrent lieu de politique aux familles
-bénéficiaires et aux seigneurs. Si quelque prudence se mêla dans cette
-affaire, elle vint toute de la part des maires, qui, pour n’être pas
-les victimes de la royauté en décadence, trahirent les intérêts de
-Clotaire II et de ses successeurs, au lieu de les secourir, et se
-mirent à la tête de la conjuration.
-
-Varnachaire, selon les apparences, n’accepta, après le supplice de
-Brunehaud, la mairie du royaume de Bourgogne, que dans le dessein
-d’éclairer de plus près la conduite de Clotaire II, et de le perdre, ou
-du moins d’empêcher qu’il ne tentât de reprendre les droits qu’il avoit
-perdus. Cet homme ambitieux, implacable dans ses haines, et accoutumé
-aux mouvemens des partis et des cabales, n’auroit pas exigé de Clotaire
-qu’il lui promît par serment de ne lui jamais ôter sa dignité, s’il
-n’avoit eu que des vues favorables à l’autorité royale. Il ne songea
-qu’à ses intérêts particuliers: il écrivit à tous les grands pour
-leur promettre qu’il seroit en toute occasion leur protecteur. Il ne
-travailla qu’à étendre son pouvoir, et sa conduite servit de modèle à
-ses successeurs.
-
-Il seroit difficile de dire quel fut le gouvernement des Français,
-depuis que le clergé et la noblesse s’étoient emparés de la
-puissance publique. En ôtant à la royauté les prérogatives acquises
-insensiblement par adresse, et que les anciennes lois de Germanie ne
-lui attribuoient pas, on ne lui avoit pas même laissé ce qui devoit
-raisonnablement lui appartenir. Réduite à n’être qu’une magistrature
-impuissante, ce n’étoit plus qu’un vain titre. D’ailleurs, les rois,
-presque toujours enfans, ou corrompus par une éducation qui les
-rendoit méprisables, étoient prisonniers dans leur palais, et inconnus
-de leur nation.
-
-Les seigneuries, dont le nombre devoit être encore très-médiocre,
-quand les bénéfices devinrent héréditaires, se multiplièrent fort
-rapidement dans les dernières années du règne de Clotaire II et sous
-ses premiers successeurs. Chaque gentilhomme, chaque évêque, chaque
-monastère, se crut en droit de devenir le tyran de ses voisins. Les
-assemblées des grands ne se tinrent que très-rarement, et, sans doute,
-elles offroient l’image d’une bande de brigands qui, après avoir volé
-une caravane, partage le butin. La noblesse ne formant point un corps
-régulier qui eût ses lois, sa police, ses magistrats, ses syndics et
-ses assemblées réglées, chaque seigneur voulut jouir en particulier,
-dans ses terres, de tout le pouvoir de son ordre. Quoique les justices
-seigneuriales restreignissent, de jour en jour, la juridiction des ducs
-et des comtes, et diminuassent, par conséquent, les droits de leurs
-gouvernemens, ils ne s’opposèrent pas aux progrès de l’usurpation. Ils
-profitèrent eux-mêmes de l’anarchie et de leur crédit, pour se faire
-de grandes terres dont les droits les dédommageoient de ce qu’ils
-perdoient en qualité de ducs et de comtes; et il étoit naturel qu’ils
-sacrifiassent les intérêts d’une dignité qui n’étoit pas héréditaire à
-ceux de leurs terres, qui étoient le patrimoine de leurs enfans. Enfin,
-à la tête de ce gouvernement monstrueux étoit un maire du palais, comme
-premier magistrat, qui avoit soin que toutes les lois fussent détruites
-et violées; et que, sous le nom de coutumes, toutes les passions et
-tous les caprices de la noblesse, des évêques et des moines fussent
-respectés.
-
-Ces désordres étoient si agréables aux seigneurs, qu’abandonnant leur
-fortune au zèle que leur marquoient les maires, ils ne prirent aucune
-précaution pour les empêcher d’abuser de leur crédit: ces officiers
-ne tardèrent pas à s’apercevoir de cette imprudence grossière. Après
-avoir humilié les rois, ils formèrent le projet d’asservir les grands.
-Jamais entreprise ne fut moins hardie; ils pouvoient tout se promettre
-du mépris où les lois étoient tombées, de la tyrannie extrême que les
-seigneurs exerçoient sur le peuple, de leur désunion, et sur-tout, de
-l’ignorance où ils étoient de leurs intérêts. Tandis que les grands
-croyoient l’autorité royale anéantie sans retour, elle se trouvoit déjà
-toute entière, sous un autre nom, entre les mains des maires, qu’ils
-regardoient, par habitude, comme les tuteurs de la liberté publique;
-mais ces nouveaux rois, après avoir affermi, avec art, leur autorité,
-ne tardèrent pas à vouloir en abuser, et firent bientôt éprouver à la
-noblesse, qu’elle avoit un maître.
-
-La pesanteur du joug la tira, enfin, de son erreur, mais en voulant
-essayer ses forces, elle ne sentit que sa foiblesse. Les maires, en
-autorisant toutes sortes de vexations, avoient affoibli ou détruit les
-seigneurs qui leur étoient suspects, et s’étoient faits des courtisans
-et des flatteurs, personnages toujours prêts à servir d’instrument à
-la tyrannie. Dans ce haut degré de fortune, ils eurent la foiblesse
-d’envier aux rois, leur pompe inutile et les vains respects qu’on
-leur rendoit; ou plutôt, s’ils formèrent le projet de les chasser de
-leur trône, pour s’y placer, ce n’est pas qu’ils y gagnassent rien
-personnellement, mais ils vouloient, selon les apparences, affermir
-la fortune de leur maison: la royauté étoit héréditaire, et la mairie
-n’étoit qu’élective.
-
-A la mort de Sigebert II, qui portoit le nom de roi, en Austrasie,
-Grimoald, son maire, fit disparoître le légitime héritier, dont il
-publia la mort, et mit la couronne sur la tête de son fils. Soit
-qu’il eût des ennemis puissans, ou que les Français, par une sorte de
-contradiction assez ordinaire dans le cœur humain, conservassent encore
-quelque reste d’attachement[36] pour la postérité de Clovis qu’ils
-laissoient opprimer; soit par quelqu’autre motif dont le temps nous
-a dérobé la connoissance, les Austrasiens se soulevèrent contre leur
-maire, refusèrent de reconnoître son fils, et demandèrent des secours à
-Archambaud qui gouvernoit la Neustrie. Ce maire assembla avec diligence
-une armée, et eut la générosité de punir les usurpateurs, quoiqu’il fût
-de l’intérêt de son ambition de les favoriser, et que leur succès en
-Austrasie fût devenu un titre pour lui en Neustrie. Childéric, fils de
-Clovis II, succéda à Sigebert; et Pepin de Heristal, qui fut élevé à la
-dignité de maire, jeta les fondemens de la grandeur où son petit-fils
-parvint.
-
-Pepin, aussi ambitieux que son prédécesseur et ses collègues, mais
-sage et patient dans ses entreprises, se fit une politique bien
-extraordinaire, pour le siècle et la nation où il vivoit, et dont
-il étoit impossible que les Français, toujours aveugles dans leurs
-espérances, toujours dupes des événemens présens, et toujours emportés
-dans leur conduite, fussent capables de démêler les ressorts. Pepin
-jugea que si les premiers maires avoient pu se permettre les plus
-grandes injustices, pour se rendre puissans, il n’y avoit plus que
-la modération et la justice qui pussent justifier leur ambition,
-et affermir la haute fortune où il étoit élevé. Ce fut à force de
-prudence, de douceur, de courage et de ménagemens, qu’il tenta de
-gagner le clergé et la noblesse, qui, souffrant avec impatience, le
-gouvernement injuste des maires, auroient voulu rendre au prince
-l’autorité qu’il avoit perdue.
-
-Rien n’est plus dangereux qu’un tyran qui a quelques vertus, ou qui
-sait en emprunter le masque: aussi, les Austrasiens tombèrent-ils
-grossièrement dans le piége que Pepin leur avoit tendu. Ils regardèrent
-comme solidement affermi, un bonheur qu’ils ne devoient qu’aux qualités
-personnelles de leur maire, et n’imaginèrent pas qu’il pouvoit avoir
-un successeur indigne de lui. Pepin eut un crédit sans bornes, et
-quand Thieri III fut tiré du monastère de Saint-Denis, pour succéder à
-ses frères Clotaire et Childeric, il refusa de le reconnoître. Il ne
-tenoit qu’à lui de se faire proclamer roi dans un des trois royaumes
-que comprenoit la domination française; mais il ne permit aux Français
-Austrasiens, que de lui donner le titre de duc dans leur royaume; et
-même, pour n’exciter aucune envie, ou du moins ne s’exposer qu’à une
-partie de ses traits, il voulut avoir un collègue.
-
-La conduite toute différente des maires de Bourgogne et de Neustrie,
-annonçoit dans ces deux royaumes une révolution prochaine. Leur
-tyrannie étoit telle, que les grands désespérant de pouvoir
-défendre leur liberté, n’avoient plus que le choix des plus extrêmes
-résolutions. Tous les jours exposés à des injures et à des violences,
-les uns étoient chassés de leurs terres, les autres les abandonnoient
-pour prévenir l’oppression, et tous cherchoient un asyle en Austrasie;
-où, par leurs plaintes, ils fournirent à Pepin, un prétexte de
-satisfaire son ambition, en feignant de n’être que le vengeur des
-opprimés. Il assembla une armée, qu’il fit marcher contre Bertaire, qui
-se trouvoit à-la-fois maire de Bourgogne et de Neustrie. Si ce tyran
-eût été vainqueur, les Français auroient été traités comme les esclaves
-les plus vils; ou du moins il ne leur restoit d’autre ressource que
-ce désespoir subit et violent, que le sentiment de la liberté excite
-quelquefois dans un peuple qui n’est pas encore accoutumé au joug, ni
-familiarisé avec les affronts. Heureusement Bertaire fut défait, et il
-périt dans la déroute de ses troupes.
-
-Pepin, qui s’étoit fait une habitude de sa modération, ne sentit
-peut-être pas, dans le moment qu’il en recueilloit le fruit, tout
-ce qu’il pouvoit se promettre de sa victoire, de l’attachement des
-Austrasiens, et de la reconnoissance inconsidérée des Français de
-Bourgogne et de Neustrie. Peut-être aussi jugea-t-il qu’il étoit égal
-pour ses intérêts que Thieri III fût roi ou moine. L’ambition éclairée
-se contente de l’autorité, et dédaigne des titres qui la rendent
-presque toujours odieuse ou suspecte; Pepin laissa à Thieri, son nom,
-ses palais et son oisiveté, et ne prit pour lui que la mairie des deux
-royaumes qu’il avoit délivrés de leur tyran.
-
-Il étoit en état, s’il eût aimé véritablement le public, de corriger
-une partie des abus, et de donner, enfin, une forme constante à un
-gouvernement, dont toutes les parties avoient éprouvé de continuelles
-révolutions. Pepin avoit des lumières supérieures, on ne peut en
-douter; et une longue suite de malheurs avoit appris aux Français qu’on
-ne peut cesser d’être l’esclave des passions des hommes, qu’en se
-soumettant à l’autorité des lois. Mais on diroit que Pepin, plus jaloux
-de commander arbitrairement, que de mériter la gloire d’un législateur
-équitable, voulût qu’il subsistât des désordres, dans la vue, sans
-doute, de se rendre plus nécessaire, et d’occuper continuellement les
-esprits de ses entreprises. Il rendit une sorte de dignité aux grands
-qui avoient perdu leur crédit en cessant d’être unis. Il en convoqua,
-il est vrai, assez souvent les assemblées, pour faire croire qu’il en
-étoit autorisé, mais trop rarement pour qu’il en fût gêné. Il gouverna
-avec un pouvoir absolu, qu’on ne lui contesta point, parce qu’il sut
-le déguiser en politique, aussi adroit qu’ambitieux. Il eut l’art,
-enfin, de se rendre tellement propre l’autorité que les maires avoient
-usurpée, qu’il accoutuma les Français à regarder le duché d’Austrasie
-et les mairies de Bourgogne et de Neustrie, comme une portion de
-son patrimoine même; et sans le secours d’aucune loi, ses dignités
-devinrent héréditaires dans sa famille.
-
-Tant de puissance devoit être le partage de Charles-Martel; mais
-soit que Pepin voulût punir, sur ce fils, les chagrins domestiques
-que sa mère lui avoit causés, soit que cet homme, qui gouvernoit
-arbitrairement les Français, fût lui-même gouverné plus arbitrairement
-par sa seconde femme, il revêtit de toutes ses dignités son petit-fils
-Théodebald; de sorte qu’à la honte de toute la nation, Dagobert III,
-encore enfant, eut pour maire un autre enfant, qui étoit sous la
-tutelle de Plectonde sa grand’mère et veuve de Pepin.
-
-Cette régente se trouvoit dans la situation la plus critique.
-L’élévation de son petit-fils étoit, par sa bizarrerie même, une preuve
-certaine qu’il n’y avoit ni principe, ni règle dans le gouvernement;
-et que les seigneurs se conduisant au hasard, ne savoient plus ce
-qu’ils pensoient de la royauté, de la mairie, ni de leur propre état.
-Après toutes les révolutions que les Français avoient éprouvées, rien
-ne devoit paroître extraordinaire; mais au milieu des caprices de la
-fortune, dont le royaume étoit le jouet, si on pouvoit tout oser et
-tout entreprendre avec quelque espérance de succès, on devoit craindre
-aussi de trouver, à chaque pas, un écueil inconnu. Ne pouvant se tracer
-un plan fixe et suivi de conduite qui prévînt tous les dangers, le
-gouvernement se voyoit réduit à changer la politique, à mesure que
-les événemens changeroient, et couroit, par conséquent, à sa perte.
-Tout ce que put faire l’espèce de souveraine qui gouvernoit à-la-fois,
-l’Austrasie, la Neustrie et la Bourgogne, ce fut de faire arrêter
-Charles-Martel, dont elle craignoit l’esprit hardi, ambitieux et
-entreprenant; mais cette démarche ne procura qu’un calme bien court. Il
-se préparoit d’un autre côté, une révolution, et elle auroit coûté une
-guerre cruelle aux Français, si Plectonde avoit eu quelque demi-talent,
-pour défendre la dignité de son petit-fils, qui fut conférée à Rainfroi.
-
-Charles-Martel, cependant, eut le bonheur de s’échapper de sa prison;
-et l’Austrasie, où il se réfugia, le reconnut aussitôt pour son duc.
-C’étoit un homme qui avoit toutes les qualités de l’esprit, dans le
-degré le plus éminent; son ambition brillante, audacieuse et sans
-bornes, ne craignoit aucun péril. Aussi dur et inflexible envers ses
-ennemis, que généreux et prodigue pour ses amis, il força tout le
-monde à rechercher sa protection. Il crut que Rainfroi occupoit une
-place qui lui appartenoit; il lui fit la guerre, le défit, et prit,
-comme son père, le titre de maire de Bourgogne et de Neustrie. Pepin
-avoit été un tyran adroit et rusé; Charles Martel ne voulut mériter
-que l’amitié de ses soldats, et se fit craindre de tout le reste.
-Il traita les Français avec une extrême dureté; il fit plus, il les
-méprisa. Ne trouvant par-tout que des lois oubliées ou violées, il mit
-à leur place, sa volonté. Sûr d’être le maître, tant qu’il auroit une
-armée affectionnée à son service, il l’enrichit, sans scrupule, des
-dépouilles du clergé, que ses mauvaises mœurs rendoient peu puissant,
-qui possédoit la plus grande partie des richesses de l’état, et qui
-fut alors traité comme les Gaulois l’avoient été dans le temps de la
-conquête.
-
-Charles Martel n’ignoroit pas que les rois Mérovingiens avoient d’abord
-dû leur fortune, et ensuite, leur décadence à leurs bénéfices. Il en
-créa de nouveaux, pour se rendre aussi puissant qu’eux; mais il leur
-donna une forme toute nouvelle, pour empêcher qu’ils ne causassent la
-ruine de ses successeurs. Les dons que les fils de Clovis avoient
-faits de quelques portions de leurs domaines, n’étoient que de purs
-dons, qui n’imposoient aucun devoir particulier[37], et ne conféroient
-aucune qualité distinctive. Ceux qui les recevoient, n’étant obligés
-qu’à une reconnoissance générale et indéterminée, pouvoient aisément
-n’en avoir aucune, tandis que les bienfaiteurs en exigeoient une trop
-grande; et de-là devoient naître des plaintes, des reproches, des
-haines, des injustices et des révolutions.
-
-Les bénéfices de Charles Martel furent, au contraire, ce qu’on appela
-depuis des fiefs, c’est-à-dire, des dons faits, à la charge de
-rendre au bienfaiteur, conjointement ou séparément, des services[38]
-militaires et domestiques. Par cette politique adroite, le maire
-s’acquit un empire plus ferme sur les bénéficiers; et leurs devoirs
-désignés les attachèrent plus étroitement à leur maître. Cette
-dernière expression paroîtra peut-être trop dure; c’est cependant
-l’expression propre; puisque ces nouveaux bénéficiers furent appelés du
-nom de vassaux, qui signifioit alors, et qui signifia encore pendant
-long-temps, des officiers domestiques.
-
-Charles Martel, toujours victorieux et sûr de la fidélité de son
-armée, regarda les capitaines qui le suivoient, comme le corps entier
-de la nation. Il méprisa trop les rois Dagobert, Childéric et
-Thieri-de-Chelles, dont il avoit fait ses premiers sujets, pour leur
-envier leur titre. A la mort de ce dernier, il voulut que les Français
-se passassent d’un roi, et en mourant il n’appela pas les grands de
-la nation, mais ses[39] vassaux, c’est-à-dire, les capitaines de ses
-bandes et les officiers de son palais, pour être témoins du partage
-qu’il fit entre ses fils Carloman et Pepin, de toutes les provinces
-de la domination française, qu’il regardoit comme sa conquête et son
-patrimoine.
-
-Un gouvernement aussi long et aussi arbitraire que celui de Charles
-Martel avoit effarouché tous les esprits; et c’est sans doute pour les
-calmer, que Pepin, moins hardi que Carloman, qui gouverna l’Austrasie
-en son nom, jusqu’au moment qu’il embrassa la vie monastique, fit
-proclamer Childéric III, roi de Bourgogne et de Neustrie; et cette
-vaine cérémonie produisit l’effet que le maire en attendoit. Parce
-qu’il n’avoit pas les vices de son père, on crut qu’il auroit les
-vertus de son aïeul. Le peuple qui, depuis long-temps, ne prenoit aucun
-intérêt à la chose publique, parce qu’il étoit trop éloigné de rien
-espérer de favorable, crut, sur la parole de Pepin, qu’il alloit être
-moins opprimé. La noblesse qui, en sentant sur elle, une main moins
-pesante que celle de Charles Martel, auroit été capable de se soulever,
-si Pepin ne l’eût flattée, ne fut qu’inquiète et orgueilleuse. Les uns
-étoient las de la mairie, dont les inconvéniens étoient présens, sans
-savoir ce qu’il falloit substituer à sa place; les autres regrettoient
-l’ancienne royauté, dont on n’avoit presqu’aucun souvenir; et personne
-ne songeoit que pour rétablir l’ordre, il falloit qu’il n’y eût que les
-lois qui eussent un pouvoir absolu.
-
-Le clergé occupé de la restitution des biens qu’on lui avoit volés,
-rendoit la mémoire de Charles Martel odieuse, et publioit sa damnation,
-pour obliger son fils à réparer ses injustices. Mais Pepin se bornoit
-à croire qu’il lui suffisoit de désapprouver la conduite de son père,
-pour n’être pas son complice. Il étoit trop ambitieux et trop habile,
-pour ne pas ménager les soldats de Charles Martel, qui faisoient toute
-sa force, et qui, malgré les exhortations et les menaces des évêques
-et des moines, avoient pris le parti de ne point abandonner leurs
-usurpations. Le clergé voyant, enfin, que ses plaintes ne produisoient
-aucun effet salutaire sur la conscience endurcie des ravisseurs, se mit
-sous la protection spéciale de Pepin, qui le flatta, le consola, et,
-en lui donnant des espérances pour l’avenir, l’attacha à sa fortune.
-
-Tout préparoit une révolution dans le gouvernement; les Français la
-désiroient, les uns, parce qu’ils étoient attachés à Pepin, les autres,
-par inconstance ou par lassitude de l’administration présente, et le
-maire profita de cette disposition des esprits, pour s’emparer de la
-couronne. Mais il voulut la recevoir comme un don de son peuple, et
-le peuple ne la donna qu’après avoir consulté le pape Zacharie sur
-les droits de Pepin et de Childéric. Le pontife, qui avoit tout à
-redouter de l’un, et rien à craindre de l’autre, décida que le maire
-pouvoit prendre le titre de roi, puisqu’il en faisoit les fonctions; et
-Childéric, dégradé par ce jugement, fut relégué avec son fils, dans un
-cloître. Ainsi finirent dans l’humiliation, les derniers princes d’une
-maison, dont le chef avoit fondé l’empire des Français dans les Gaules.
-Cette révolution ne changea rien à l’autorité réelle de Pepin, ni au
-sort de la nation; et la royauté, après avoir éprouvé les disgraces
-les plus entières, se trouva encore en possession de tous les droits
-qu’elle avoit eus, avant le règne de Clotaire II.
-
-
-
-
- CHAPITRE VII.
-
- _Pourquoi la nation française n’a pas été détruite sous la
- régence des rois Mérovingiens._
-
-
-Pendant que les princes Mérovingiens regnèrent dans les Gaules,
-l’Europe fut accablée du poids des barbares qui la déchiroient. Ce
-que Tacite[40] avoit prévu, arriva; la ruine de l’Empire Romain avoit
-allumé des guerres civiles entre toutes les nations, et les barbares,
-avides de faire des conquêtes, mais gênés les uns par les autres, ne
-pouvoient prendre une assiette assurée dans le pays qu’ils avoient
-envahi. Les révolutions se succédèrent rapidement; des débris d’une
-puissance, il s’en formoit plusieurs; et si quelqu’une d’entre elles
-sembloit menacer les autres de les engloutir, elle s’affoiblissoit par
-ses propres victoires, et tomboit en décadence, dès qu’elle vouloit
-jouir de ses avantages.
-
-Le royaume des Hérules, si fameux par la fin d’Augustule et de l’Empire
-d’Occident, ne subsista lui-même que quatorze ans, et fit place à la
-monarchie des Ostrogoths, que Théodoric fonda, et qui, bientôt après,
-fut détruite par Narsez. L’histoire ne parle plus des Huns, des Alains,
-des Suéves, etc. Les Vandales, qui ont traversé la Gaule et l’Espagne
-en conquérans, établissent leur domination en Afrique, et se voient
-enlever leur proie par Bélisaire. Le royaume de Bourgogne devient une
-province des Français. Les Lombards fondent, l’épée à la main, un
-nouvel empire en Italie, qui sera bientôt renversé par Charlemagne,
-après avoir été menacé de sa ruine par Pepin. Les Visigoths, chassés
-des terres qu’ils occupoient dans les Gaules, voient anéantir leur
-puissance en Espagne, par un peuple sorti de l’Arabie, qui combattoit
-pour conquérir des royaumes, et étendre sa religion. Les Sarrasins,
-ambitieux et fanatiques, avoient déjà changé la face de l’Asie et de
-l’Afrique, et se répandant des Pyrénées dans les Gaules, préparoient
-aux états des Mérovingiens, une servitude aussi prompte que funeste,
-tandis que la Germanie, si redoutable jusqu’alors, et si féconde en
-soldats, menaçoit encore tous ses voisins. Les Bavarois, les Allemands,
-les Turingiens et les Saxons, surtout, plus puissans que ne l’avoient
-été les Français, sous le règne de Clovis, étoient las d’habiter
-leurs forêts, et à l’exemple des peuples qui les avoient précédés, ne
-méditoient que des conquêtes. Chaque nation, en un mot, se trouvoit
-dans un état de crise, et il sembloit qu’un peuple ne pût subsister
-qu’en détruisant ses voisins.
-
-Par quelle cause la nation française est-elle presque la seule qui
-n’ait pas subi le même sort qu’éprouvèrent ces tribus de barbares qui
-pénétrèrent dans les provinces de l’Empire Romain? Dire qu’elle fut,
-ou plus brave, ou plus sage, ce seroit lui donner un éloge qu’elle ne
-mérite pas. On sait que tous les peuples qui venoient de Germanie,
-avoient un courage égal; et ce que j’ai dit du gouvernement des
-Français, toujours conduits au hasard par les événemens, doit faire
-juger qu’il étoit bien difficile d’avoir plus de vices et moins de
-prudence qu’eux. Les Français, en effet, ne furent que plus heureux.
-Tout le malheur de quelques peuples, fut de paroître les premiers sur
-les terres de l’Empire. En subjuguant des provinces où ils n’étoient
-connus que par la terreur, que leurs courses et leurs ravages y avoient
-répandue, ils y inspirèrent une haine violente contre eux; de sorte
-que, se trouvant entourés d’ennemis, au milieu de leurs conquêtes, il
-leur fut d’autant moins facile d’y affermir leur puissance, qu’ils
-laissoient derrière eux, des peuples nombreux, à qui ils avoient ouvert
-le chemin, que leur exemple encourageoit, et qui étoient assez forts
-pour les chasser de leurs nouvelles possessions.
-
-Quand les Français, au contraire, s’établirent en deçà du Rhin, les
-Gaulois commençoient à se familiariser avec les mœurs et les coutumes
-Germaniques. Le temps leur avoit appris à trouver, en quelque sorte,
-tolérable, ce qui leur avoit d’abord paru monstrueux. Clovis et ses
-sujets, quoique païens, étoient moins odieux que les Bourguignons et
-les Visigoths, qui avoient apporté les erreurs de l’arianisme dans les
-Gaules. Les Français abjurèrent sans peine, leur religion, pour prendre
-celle des vaincus, qui les regardèrent alors comme les protecteurs et
-les vengeurs de la foi.
-
-Clovis, en s’établissant tard dans les Gaules, laissa derrière lui, des
-ennemis moins puissans et moins nombreux. Les premiers barbares étoient
-toujours allés en avant, sans songer à se faire des établissemens
-solides, parce qu’ils étoient poussés par d’autres barbares qui
-marchoient à leur suite, et qu’ils n’avoient à vaincre devant eux,
-que des Romains consternés, et qui ne savoient pas se défendre.
-Les Français, au contraire, bornés dans les provinces méridionales
-et occidentales des Gaules, par les Bourguignons, les Visigoths et
-les Bretons, aux dépens de qui il étoit beaucoup plus difficile de
-s’agrandir, conservèrent le pays qu’ils possédoient en Germanie. Ils
-y portèrent souvent la guerre, et, en soumettant les Allemands, les
-Bavarois et les Frisons, qui auroient pu les subjuguer, si on avoit
-négligé de les contenir au-delà du Rhin, ils s’en firent un rempart
-contre les autres peuples de Germanie.
-
-Il est assez curieux d’observer que les vices mêmes de la constitution
-des Français contribuèrent au salut de leur empire. A ne considérer
-que la différence qu’il y avoit entre la férocité des Français et
-les mœurs plus douces et plus humaines des Gaulois, il n’est pas
-douteux que la conduite de la nation qui rédigea les lois Saliques et
-Ripuaires, ne paroisse d’abord moins sage que celle des Bourguignons
-et des Visigoths, qui ne composèrent qu’un même peuple avec les
-vaincus, en faisant des lois[41] communes, générales et impartiales,
-qui confondoient leurs droits. Mais c’étoit prendre en partie les mœurs
-des vaincus. Les Visigoths et les Bourguignons pouvoient emprunter
-plusieurs choses utiles des Gaulois, mais il leur étoit impossible
-de les estimer assez, pour se mêler et se confondre avec eux, sans
-qu’ils en fussent amollis, et sans perdre cette valeur, à laquelle ils
-avoient dû leurs premiers avantages.
-
-Les Français, au contraire, en forçant leurs sujets de renoncer aux
-lois romaines, pour adopter les coutumes germaniques, s’ils vouloient
-participer aux priviléges de la nation conquérante, donnèrent aux
-Gaulois, les mœurs de leurs vainqueurs. On vit disparoître des Gaules
-cette paresse, ce découragement, cet affaissement des esprits qui
-avoient été nécessaires aux empereurs pour établir leur despotisme.
-Dans les circonstances où se trouvoient alors les barbares, un état
-devoit tirer bien moins d’avantages d’un commencement de police qui
-auroit été très-imparfait, que de cette férocité brutale qui conservoit
-la fierté de la valeur germanique, et préparoit les Gaulois à devenir
-des soldats aguerris.
-
-Que les provinces de la domination française n’eussent pas d’abord été
-partagées en autant de royaumes qu’un roi laissoit de fils; que ces
-partages, au lieu d’être enclavés les uns dans les autres, et de donner
-souvent à deux princes différens, une même[42] ville, eussent été faits
-suivant les règles d’une sage politique; les Français moins divisés
-entre eux par des haines et des intérêts domestiques, auroient commencé
-à être plus citoyens que soldats; et n’auroient pas, cependant,
-été assez bons citoyens, pour mettre leur pays en sûreté contre les
-étrangers. Que dans leurs guerres, ils eussent cessé d’être des
-brigands, que tout ne fût pas devenu la proie et le butin du vainqueur;
-ils se seroient bientôt lassés de porter les armes, la guerre ne leur
-eût paru qu’un métier dur et pénible, il auroit fallu avoir une armée
-mercenaire, la payer des impôts levés sur les peuples; et les Français,
-amollis comme les Vandales, les Visigoths, &c. n’auroient plus été en
-état de contenir les Germains au-delà du Rhin, et les Sarrasins au-delà
-des Pyrénées. Le génie tout militaire que les Français répandirent dans
-les Gaules, leur conserva leur conquête; il les rendit plus forts que
-leurs ennemis, dont le gouvernement n’étoit pas moins vicieux que celui
-des rois Mérovingiens.
-
-
- _Fin du livre premier._
-
-
-
-
- OBSERVATIONS
- SUR
- L’HISTOIRE DE FRANCE.
-
- LIVRE SECOND.
-
- CHAPITRE PREMIER.
-
- _Origine du sacre des rois de France.--Du gouvernement et de la
- politique de Pepin.--Il s’établit un nouvel ordre de succession
- au trône._
-
-
-Jusqu’à Pepin, l’inauguration des rois de France n’avoit été qu’une
-cérémonie purement civile. Le prince, élevé sur un bouclier, recevoit
-l’hommage de son armée, et étoit ainsi revêtu de toute l’autorité de
-ses pères. Pepin, pour rendre son couronnement plus respectable aux
-yeux de ses sujets, y intéressa la religion, et transporta chez les
-Français, une coutume qui n’avoit été connue que chez les Juifs. Sacré
-d’abord par Boniface, évêque de Mayence, dont la sainteté étoit alors
-célèbre, il fit réitérer cette cérémonie par le pape Etienne III, qui
-vint implorer sa protection contre les Lombards.
-
-Le pontife, qui sacra aussi les fils de Pepin, ne manqua point de les
-appeler, ainsi que leur père, les oints du Seigneur. Il confondit
-toutes les idées, et appliquant les principes du gouvernement tout
-divin, dont les ressorts étoient autant de miracles, au gouvernement
-des Français, que Dieu abandonnoit au droit naturel et commun à tous
-les hommes; Etienne compara la dignité de Pepin à la royauté de David,
-qui étoit une espèce de sacerdoce, et contre laquelle les Juifs ne
-pouvoient attenter, sans sacrilège. Les Français venoient d’élire Pepin
-librement, et sans qu’aucun prophète l’eût ordonné de la part de Dieu;
-le pontife leur dit cependant, que ce prince ne tenoit sa couronne que
-de Dieu seul, par l’intercession de Saint Pierre et de Saint Paul, et
-les menaça des censures de l’église, s’ils se départoient jamais de la
-fidélité et de l’obéissance qu’ils dévoient à Pepin et à sa postérité.
-
-Quoique les Français n’eussent osé dépouiller les Mérovingiens, sans
-consulter le pape Zacharie, et qu’ils ne fussent guères capables
-de distinguer ce que Dieu fait par une volonté expresse, par une
-révélation marquée, comme dans le choix de Saül et de David, de ce
-qu’il permet et autorise seulement, comme protecteur général de l’ordre
-et des lois de la société; Pepin craignit que ses nouveaux sujets ne
-le détrônassent, s’il leur déplaisoit, ainsi qu’ils avoient détrôné
-Childéric, qui étoit aussi l’ouvrage de Dieu. Il ne compta pas sur la
-protection de Saint Pierre et de Saint Paul; et crut que, s’il étoit
-malheureux, un nouveau Zacharie pourroit faire changer de résolution
-aux deux apôtres, et leur apprendre à céder à la nécessité.
-
-Quelque violente passion que Pepin eût eue de se faire roi, il comprit
-que le nouveau titre dont il étoit décoré, pouvoit affermir la fortune
-de sa famille, mais ne lui donnoit pas un pouvoir plus étendu que la
-mairie, dont le nom étoit odieux. Il ne se laissa point enivrer par
-la faveur inconstante de sa nation; pour la conserver, il voulut la
-mériter. Il falloit ne pas effaroucher des esprits fiers et hardis,
-que les dernières révolutions avoient rendus inquiets et soupçonneux.
-Les seigneurs avoient acquis le plus grand empire dans leurs terres,
-pendant la régence des premiers maires du palais; et après avoir
-éprouvé différentes vexations de la part du gouvernement, ils étoient
-d’autant plus jaloux de l’espèce de liberté qu’ils avoient recouvrée
-à la mort de Charles Martel, que commençant, à son exemple, à donner
-des bénéfices[43] et se faire des vassaux, ils avoient attaché à leurs
-intérêts toute la petite noblesse, que les malheurs du gouvernement
-avoient ruinée. Pepin s’écarta donc plus que jamais des principes
-despotiques de son père, pour gouverner avec la même modération que
-son aïeul. Il ne songea qu’à se rendre agréable à sa nation, et à la
-distraire de ses divisions intestines, en l’occupant au-dehors par de
-grandes entreprises. Il convoqua souvent les assemblées des évêques
-et des seigneurs, corrigea les abus qu’on lui permit de corriger,
-respecta ceux que la noblesse chérissoit, appliqua, en un mot, plus de
-palliatifs que de vrais remèdes, aux maux de l’état; et c’est de cette
-circonspection, ordinaire dans un gouvernement nouveau, que naquit une
-seconde nouveauté chez les Français.
-
-Sous les premiers rois Mérovingiens, la couronne fut, en quelque sorte,
-patrimoniale, puisque le royaume se partagea, d’abord, en autant de
-parties différentes, qu’un prince laissoit d’enfans mâles. Les Français
-avoient apporté cette coutume de Germanie; et c’est, sans doute, ce
-qui les avoit divisés en plusieurs tribus, que Clovis réunit. Soit que
-les Français sentissent enfin, combien cet ordre de succession les
-affoiblissoit, et que des partages toujours nouveaux et arbitraires,
-n’étoient propres qu’à causer des troubles domestiques; soit qu’il
-faille, selon les apparences, l’attribuer à quelqu’événement, ou à
-quelqu’autre motif moins sage, que nous ignorons, les idées changèrent,
-à cet égard, après la mort de[44] Caribert; et à la place de ces
-royaumes de Metz, d’Orléans, de Paris, de Soissons, tout le pays
-de la domination française ne fut plus divisé qu’en trois parties,
-connues sous les noms de royaumes d’Austrasie, de Bourgogne et de
-Neustrie. Clotaire II, qui les avoit réunis, conféra l’Austrasie à son
-fils Dagobert; et l’exemple qu’il donna de retenir la Neustrie et la
-Bourgogne, fut suivi par ses successeurs, qui ne les séparèrent jamais.
-Ne subsistant, en quelque sorte, que deux royaumes, on oublia, peu à
-peu, que tout prince, par le droit de sa naissance, devoit être roi; et
-on ne fut point étonné que Thieri, le dernier des trois fils de Clovis
-II, n’eût d’abord aucune part à la succession de son père.
-
-Il n’en falloit pas davantage chez un peuple à qui son indifférence
-pour les lois et son goût pour les nouveautés, n’avoient laissé aucune
-tenue dans le caractère, pour que les droits de la naissance fussent
-peu respectés. On y eut encore moins d’égard, après que l’Austrasie se
-fut mise sous la régence d’un duc, et que les maires, sans autre motif
-que leur intérêt particulier, élevèrent les princes sur le trône, ou
-les reléguèrent dans un cloître. Ce défaut de règle, en avilissant la
-race de Clovis, avoit, sans doute, contribué à l’élévation de Pepin;
-mais il pouvoit nuire à sa postérité. Ce prince ne s’en reposa point
-sur le serment des Français, la cérémonie du sacre, et les menaces du
-pape Etienne. Quand il sentit approcher sa fin, il assembla les grands
-à Saint Denis; et, en demandant leur[45] consentement, pour partager
-ses états entre ses fils Charles et Carloman, il sembla reconnoître que
-la naissance ne conféroit point le droit de régner. De ces exemples
-récens, joints au souvenir des coutumes anciennes, il se forma un
-nouvel ordre de succession: le trône fut héréditaire dans la famille de
-Pepin, mais électif par rapport aux princes de cette maison.
-
-
-
-
- CHAPITRE II.
-
- _Règne de Charlemagne.--De la forme de gouvernement établie
- par ce prince.--Réforme qu’il fait dans l’état.--Ses lois, ses
- mœurs._
-
-
-Malgré les précautions que Pepin avoit prises pour assurer la
-tranquillité publique, sa mort fut suivie de quelques divisions au
-sujet du partage de son royaume entre Charles et Carloman. Mais
-celui-ci ne survécut pas long-temps à son père, et le premier se
-trouvant seul à la tête de la nation française, fut en état de former
-et d’exécuter les grands projets qui ont fait de son règne, le
-morceau le plus curieux, le plus intéressant et le plus instructif de
-l’histoire moderne. Du milieu de la barbarie où le royaume des Français
-étoit plongé, on va voir sortir un prince à la fois philosophe,
-législateur, patriote et conquérant. Que ne peut-on retrancher de sa
-vie quelques excès de cruauté où le porta un zèle indiscret, pour
-étendre la religion, qu’il n’est permis que de prêcher! Les mœurs
-publiques étoient atroces. Les Français, dans leur ignorance grossière,
-pensoient que Dieu avoit besoin de leur épée, pour étendre son culte,
-comme leur roi, pour agrandir son empire. Les évêques eux-mêmes,
-éloignés du chemin que leur avoient tracé les apôtres, sembloient avoir
-entièrement oublié qu’ils vivoient sous la loi de grâce, et que Dieu
-n’ordonnoit plus que les Saxons fussent traités comme les Philistins
-et les Amalécites. Tout autre prince, dans ces circonstances, seroit
-excusable d’avoir pensé que la violence peut être un instrument de la
-grâce, mais on ne pardonne point à un aussi grand homme que Charles,
-les erreurs de son siècle; et à cette faute près, sa politique doit
-servir de leçon aux rois qui règnent sur les peuples et dans les temps
-les plus éclairés.
-
-Les Français étoient perdus, si Charles, que j’appellerai désormais
-Charlemagne, eût eu moins de vertu que de génie. Les peuples également
-opprimés par les seigneurs ecclésiastiques et laïcs, les détestoient
-également. Le clergé, dont les mœurs[46] scandalisoient tout le
-royaume, auroit voulu écraser la noblesse, qui n’étoit riche que de
-ses dépouilles; et la noblesse, pour se débarrasser des plaintes
-injurieuses et éternelles des évêques et des moines, vouloit achever
-de les ruiner. Les révolutions qui avoient fait oublier les lois,
-n’avoient pas même établi à leur place des coutumes fixes et uniformes.
-On n’avoit consulté que les conjonctures et les convenances, pour agir;
-et on ne savoit encore obéir que quand on étoit trop foible pour oser
-se révolter. En un mot, tous les ordres de l’état, sans patrie, sans se
-douter même qu’il y a un bien public, et ennemis les uns des autres,
-étoient dans cette situation déplorable que désire, que cherche, que
-fait naître l’ambition d’un prince assez peu instruit de ses intérêts,
-pour penser que le comble du bonheur consiste à jouir d’un pouvoir sans
-bornes.
-
-Charlemagne n’avoit qu’à ne pas s’opposer au cours des événemens que
-devoient produire les vices des Français, et la nation alloit se
-trouver asservie au gouvernement le plus arbitraire. C’eût été un jeu
-pour un génie aussi grand et aussi fécond en ressources que le sien,
-que de tourner à son profit les divisions de ses sujets, d’humilier
-les différens ordres de l’état, les uns par les autres, et d’élever la
-prérogative royale sur la ruine commune de leurs priviléges.
-
-Il n’est pas extrêmement difficile de remédier aux maux d’un peuple
-dont le gouvernement n’est pas altéré dans le principe fondamental
-de l’obéissance et de la subordination: quand il subsiste encore une
-puissance législative, ou qu’on en reconnoît du moins la nécessité, les
-esprits ont un point de réunion. Les désordres eux-mêmes, deviennent
-autant de leçons utiles, et il suffit alors de faire à propos quelques
-règlemens sages, on y obéira. Mais quand les troubles de l’état portent
-avec eux les simptômes d’une anarchie générale, qu’importe de faire
-des lois, que le foible se fait un art d’éluder, et le puissant, une
-gloire de violer? Quelque salutaires qu’elles soient en elles-mêmes,
-elles deviennent inutiles et augmentent souvent la confusion. C’est à
-la source du mal qu’il faut alors remonter; et avant que de recommander
-des choses justes, il faut avoir mis le citoyen dans la nécessité
-d’obéir.
-
-Bien des princes, en pareil cas, ont cru qu’ils devoient se rendre
-tout-puissans pour donner de la force aux lois, mais souvent en
-aigrissant les esprits, ils n’ont éprouvé qu’une plus grande
-résistance. S’ils ont réussi, ils ont presque toujours abruti leurs
-sujets par la crainte; ou s’ils ont été assez éclairés, pour ne pas
-abuser du pouvoir qu’ils ont acquis, ils l’ont laissé à des successeurs
-indignes d’eux: et le bien passager qu’ils ont produit contre les
-règles et par force, est devenu l’instrument d’une longue calamité.
-Charlemagne, dont les vues embrassoient également l’avenir et le
-présent, ne voulut pas faire le bonheur de ses contemporains, aux
-dépens de la génération qui lui succéderoit: il apprit aux Français à
-obéir aux lois, en les rendant eux-mêmes leurs propres législateurs.
-
-Pepin avoit commencé la réforme, en se faisant une règle de convoquer
-tous les ans, au mois de mai, les évêques, les abbés et les chefs
-de la noblesse, pour conférer sur la situation et les besoins de
-l’état. Charlemagne perfectionna cet établissement; il voulut que les
-assemblées fussent convoquées deux[47] fois l’an, au commencement de
-l’été et à la fin de l’automne; et la première loi qu’on publia, fut
-de s’y rendre avec exactitude. Ce prince ne crut pas qu’il suffît
-d’y appeler les grands; quelqu’humilié que fût le peuple depuis
-l’établissement des seigneuries et d’une noblesse héréditaire, il
-en connoissoit les droits imprescriptibles, et avoit pour lui cette
-compassion mêlée de respect avec laquelle les hommes ordinaires
-voient un prince fugitif et dépouillé de ses états. Ce ne fut point
-seulement par esprit de justice qu’il fit tous ses efforts pour lui
-faire restituer une partie de sa première dignité; il savoit encore que
-c’étoit le seul moyen de l’intéresser au bien public, de rapprocher
-la noblesse et le clergé du prince, et de les préparer sans effort à
-renoncer à la tyrannie qu’ils affectoient et qui faisoit le malheur
-du royaume. Enfin Charlemagne fut assez heureux pour que les grands
-consentissent à laisser entrer le peuple[48] dans le champ de Mars, qui
-par-là redevint véritablement l’assemblée de la nation.
-
-Tant que le champ de Mars avoit subsisté sous les premiers successeurs
-de Clovis, tout homme libre qui vivoit sous la loi salique ou sous
-la loi ripuaire, avoit le privilége de s’y rendre, et y occupoit une
-place. Mais depuis que les Français possédoient un pays très-étendu, et
-s’étoient extrêmement multipliés par la naturalisation des étrangers,
-cette méthode n’auroit plus été praticable; et pour prévenir le trouble
-et la confusion d’une assemblée trop nombreuse, Charlemagne établit à
-cet égard un nouvel ordre. Il fut réglé que chaque comté députeroit
-au champ de Mars douze représentans, choisis dans la classe des
-rachinbourgs, ou, à leur défaut, parmi les citoyens les plus notables
-de la Cité, et que les avoués des églises, qui n’étoient encore alors
-que des hommes du peuple, les accompagneroient.
-
-Je ne puis m’empêcher de copier Hincmar en cet endroit. L’assemblée,
-dit-il, qui se tenoit à la fin de l’automne, après que la campagne
-étoit finie, n’étoit composée que des seigneurs[49] les plus
-expérimentés dans les affaires. Elle régloit les gratifications qui
-devoient se distribuer; et jetant les yeux sur l’avenir, préparoit les
-matières qui devoient faire l’objet des délibérations dans l’assemblée
-suivante. On y discutoit les intérêts du royaume relativement aux
-puissances voisines; on revoyoit les traités; on examinoit avec
-attention s’il étoit à propos de les renouveler, ou s’il étoit plus
-avantageux de donner de l’inquiétude à quelque voisin. De-là on passoit
-à l’examen de l’intérieur de l’état; on cherchoit la cause des abus
-présens, et on travailloit à prévenir les maux dont on pouvoit être
-menacé. Jamais le public n’étoit instruit des vues, des débats, des
-projets, ni des résolutions de cette assemblée. Un secret inviolable
-empêchoit que les étrangers ne pussent se précautionner contre les
-entreprises dont ils étoient menacés, et que, dans l’intérieur même
-du royaume, des mécontens ou des esprits jaloux et inquiets ne
-s’opposassent par leurs intrigues au bien public.
-
-C’étoit l’assemblée générale du mois de Mai suivant, composée des
-évêques, des abbés, des comtes, des seigneurs et des députés du peuple,
-qui recueilloit le fruit de cette première assemblée. C’est là que se
-régloit l’état de tout le royaume pour l’année courante; et ce qu’on
-y avoit une fois arrêté, n’étoit jamais changé, à moins de quelque
-événement imprévu, et qui, par son importance, auroit intéressé le sort
-général de la nation. Pendant que les trois ordres étoient occupés
-à régler les affaires, Charlemagne qui, par respect pour la liberté
-publique, n’assistoit pas à leurs délibérations, mais qui en étoit
-l’ame par le ministère de quelques prélats et de quelques seigneurs
-bien intentionnés, auxquels il avoit communiqué une partie de ses vues
-et de ses lumières, recevoit les présens qu’on lui apportoit, suivant
-l’usage ancien. Il saluoit les grands, dit Hincmar, que je copie
-toujours, conversoit avec ceux qu’il voyoit rarement, témoignoit de la
-bonté aux vieillards, et étoit gai et enjoué avec les jeunes gens.
-
-Quelquefois les trois chambres, séparées du clergé, de la noblesse et
-du peuple se réunissoient, soit pour se communiquer les règlemens que
-chaque ordre avoit faits par rapport à sa police ou à ses intérêts
-particuliers, soit pour discuter les affaires mixtes, c’est-à-dire,
-qui tenoient à-la-fois au spirituel et au temporel, ou qui, par leur
-nature, étoient relatives à deux ou à tous les ordres de l’état. Le
-prince ne se rendoit à l’assemblée que quand il y étoit appelé, et
-c’étoit toujours pour y servir de médiateur, lorsque les contestations
-étoient trop animées, ou pour donner son consentement aux arrêtés de
-l’assemblée. Alors il proposoit quelquefois lui-même ce qu’il croyoit
-le plus avantageux à l’état; et, avant que de se séparer, on portoit
-enfin ces lois connues sous le nom de capitulaires, qui, soit qu’elles
-fussent l’ouvrage de la nation, soit qu’elle les eût simplement
-adoptées, conservèrent l’usage[50] nouvellement établi d’être publiées
-sous le nom du prince, qui y prend le titre de législateur suprême.
-
-«Nous voulons, nous ordonnons, nous commandons,» dit Charlemagne dans
-ses capitulaires; mais ces expressions, qui ont fait croire à plusieurs
-écrivains que la puissance législative appartenoit toute entière au
-prince, ne présentoient point alors à l’esprit les mêmes idées que nous
-y avons attachées depuis; la forme seule du gouvernement les modifioit,
-et la conduite même de Charlemagne leur ôtoit cette âpreté despotique
-dont il étoit ennemi, et qui eût blessé des oreilles libres. C’est
-ainsi que les trois colléges de l’empire d’Allemagne ne sont point
-offensés aujourd’hui de ces mêmes expressions, dont la chancellerie
-impériale conserve l’usage, et ne se doutent pas qu’elles puissent être
-un titre contre la liberté Germanique. Charlemagne vouloit, ordonnoit,
-commandoit, parce que la nation avoit voulu, ordonné et commandé, et
-le chargeoit de publier ses lois, de les observer et d’en être le
-protecteur et le vengeur.
-
-Il n’est pas permis en effet de douter que la puissance législative
-ne résidât dans le corps de la nation. Charlemagne et Louis le
-Débonnaire[51] en avertissent eux-mêmes; et les capitulaires disent
-positivement que la loi n’est autre chose que la volonté de la nation
-publiée sous le nom du prince. Si Charlemagne a le privilége de faire
-des règlemens provisoires dans les cas extraordinaires et urgens, sur
-lesquels la loi n’a rien prononcé, on les distingue[52] formellement
-des lois, et ils n’en acquièrent la force et l’autorité que quand le
-champ de Mai les a adoptés. Tel est la doctrine qu’enseignent par-tout
-les monumens les plus respectables de notre histoire.
-
-Qu’on examine de près la conduite de Charlemagne, et on le verra
-toujours scrupuleusement attentif à respecter la liberté qu’il avoit
-rendue à sa nation, dans la vue d’y détruire l’esprit de servitude et
-de tyrannie, de l’intéresser au bien public et d’en faire l’instrument
-des grandes choses qu’il méditoit. Il ne se crut jamais exempt d’obéir
-au champ de Mai; il observa toujours les lois, parce qu’elles servoient
-de fondemens à sa grandeur, et pour apprendre à ses sujets à les
-respecter.
-
-Si Tassilon, duc de Bavarois, est condamné à mort par la nation, à
-cause de ses infidélités, Charlemagne, qui est son parent, et qui,
-par son humanité, vouloit gagner le cœur des peuples tributaires
-des Français, ne lui accorde point la vie de son autorité privée,
-il demande sa grâce à l’assemblée, la sollicite, et l’obtient.[53]
-Veut-il retenir à sa cour l’évêque Hildebold, l’ecclésiastique qu’il
-jugeoit le plus propre à remplir dans son palais l’emploi important
-d’apocrisiaire, il s’adresse au pape pour faire exempter ce prélat des
-canons qui ordonnent la résidence, et à l’assemblée de la nation pour
-l’affranchir de la loi qui défendoit aux évêques d’être absens de leur
-diocèse pendant plus de trois semaines de suite. Ce prince ne commande
-jamais; il propose, il conseille, il insinue. «Je vous envoie, écrit-il
-aux évêques assemblés, des commissaires qui, en mon nom, concourront
-avec vous à corriger les abus qui méritent d’être réformés. Je les
-ai chargés de vous communiquer quelques projets de règlemens que je
-crois nécessaires. Mais, de grâce, ne prenez point en mauvaise part des
-conseils qui ne sont que le fruit de mon zèle pour tout ce qui vous
-touche. J’ai lu dans l’écriture que Josias, ce prince recommandable
-par sa piété, ne négligeoit rien pour établir le culte du vrai Dieu;
-et quoique je sente combien je suis inférieur à ce saint roi, je dois
-tâcher de suivre son exemple.»
-
-Les Français étoient encore aussi barbares, mais plus vicieux que
-quand ils s’établirent dans les Gaules. Accoutumés à se laisser
-conduire au gré de leurs passions et des événemens, sans rien prévoir
-ni rien craindre, ils ignoroient par où devoit commencer la réforme,
-et par quels principes il falloit procéder dans cette entreprise
-importante. Les assemblées générales d’une nation qui possède plusieurs
-grandes provinces, sont peu propres à l’éclairer. On y voit tout
-nécessairement d’une manière trop vague, trop confuse, trop sommaire,
-trop indéterminée. Charlemagne craignoit avec raison que les lois ne
-fussent sans force à leur naissance même, ou ne tombassent bientôt dans
-l’oubli, s’il ne mettoit les Français dans la nécessité de connoître
-en détail par eux-mêmes tous leurs besoins. Il partagea donc tous les
-pays de sa domination en différens districts ou légations, dont chacun
-contenoit plusieurs comtés, et renonçant à l’usage ancien, il n’en
-confia point l’administration à un duc. Il sentoit qu’un magistrat
-unique, à la tête de chaque province, négligeroit ses devoirs ou
-abuseroit de son autorité. Des officiers, au nombre de trois ou quatre,
-choisis dans l’ordre des prélats et de la noblesse, et qu’on nomma
-envoyés royaux, furent chargés du gouvernement de chaque légation, et
-obligés de la visiter exactement de trois en trois mois.
-
-Outre les assises, qui ne regardoient que l’administration de la
-justice entre les citoyens,[54] ces espèces de censeurs tenoient, tous
-les ans, dans leur province, des états particuliers où les évêques, les
-abbés, les comtes, les seigneurs, les avoués des églises, les vicaires
-des comtés, les centeniers et les rachinbourgs étoient obligés de
-se trouver en personne, ou par leurs représentans, si quelque cause
-légitime les retenoit ailleurs. On traitoit dans ces assemblées de
-toutes les affaires de la province; tous les objets y étoient vus
-dans leur juste proportion; on examinoit la conduite des magistrats
-et les besoins des particuliers. Quelque loi avoit-elle été violée ou
-négligée? on punissoit les coupables. Les abus en naissant étoient
-réprimés, ou du moins ils n’avoient jamais le temps d’acquérir assez
-de force pour lutter avec avantage contre les lois. Les envoyés faisant
-le rapport au prince et à l’assemblée générale, de tout ce qu’ils
-avoient vu, l’attention publique, quelque vaste que fût l’étendue
-de l’empire Français, se fixoit en quelque sorte sur chacune de ses
-parties. Rien n’étoit oublié, rien n’étoit négligé. La nation entière
-avoit les yeux continuellement ouverts sur chaque homme public. Les
-magistrats, qu’on observoit, apprirent à se respecter eux-mêmes. Les
-mœurs, sans lesquelles la liberté dégénère toujours en une licence
-dangereuse, se corrigèrent, et l’amour du bien public, uni à la
-liberté, la rendit de jour en jour plus agissante et plus salutaire.
-
-Le champ de Mai apprit à se défier de la prospérité, à craindre pour
-l’avenir, à préparer des obstacles aux abus, à remonter à la source
-du mal, et fut en état de s’élever jusqu’aux principes d’un bon
-gouvernement, ou du moins de les connoître et de les saisir quand
-Charlemagne les lui présentoit. De-là cet amour de la patrie et de la
-gloire qui parut pour la première fois chez les Français, et en fit une
-nation toute nouvelle. A mesure que les différens ordres de l’état,
-traitant ensemble par la médiation de Charlemagne, se rapprochoient et
-oublioient leurs anciennes inimitiés, ils sentoient accroître leur
-bonheur particulier et leur attachement pour l’ordre. En divisant
-tout, dit un tyran, je me rendrai tout-puissant. Soyez unis, disoit
-Charlemagne à ses peuples, et nous serons tous heureux. Agissant enfin
-avec ce zèle que donne la liberté, et avec cette union qui multiplie
-les forces, rien ne put résister aux Français. Ils soumirent une partie
-de l’Espagne, l’Italie, toutes ces vastes contrées qui s’étendent
-jusqu’à la Vistule et à la mer Baltique; et la gloire du nom Français,
-pareille à celle des anciens Romains, passa jusqu’en Afrique et en Asie.
-
-Carloman, frère de Pepin et oncle de Charlemagne, avoit tenté le
-grand ouvrage de la réconciliation du clergé et de la noblesse, par
-l’établissement des[55] précaires; c’est-à-dire, qu’en considération
-des guerres étrangères dont le royaume étoit menacé de tout côté, et
-des dépenses extraordinaires des seigneurs, on régla que les terres
-enlevées à l’église sous la régence de Charles Martel, resteroient
-entre les mains des ravisseurs, qui payeroient un cens modique
-aux anciens propriétaires. Pour ne pas ôter toute espérance aux
-ecclésiastiques, et leur laisser cependant le temps de s’accoutumer
-peu à peu à leurs pertes, on étoit convenu qu’ils rentreroient en
-possession de leurs biens à la mort des usufruitiers, à moins que les
-besoins de l’état n’obligeassent à continuer les précaires. On avoit
-recommandé d’avoir surtout attention que les églises et les monastères
-dépouillés ne manquassent pas des choses nécessaires; et on devoit même
-leur restituer sur le champ leurs terres, s’ils ne pouvoient absolument
-s’en passer.
-
-Ce traité, dicté par la mauvaise foi, et fait pour établir la paix,
-n’avoit été propre qu’à perpétuer les divisions. Les ecclésiastiques
-prétendoient être toujours dans le cas où la restitution devoit avoir
-lieu, et les seigneurs vouloient qu’il fût toujours de l’intérêt de
-l’état de renouveler les précaires. Les monastères exposoient leurs
-besoins, et la noblesse croyoit en avoir de plus grands. Ces querelles
-éternelles, et d’autant plus capables de produire d’extrêmes désordres,
-que la forme du gouvernement donnoit plus de chaleur et d’activité aux
-esprits, furent enfin terminées par Charlemagne.
-
-On fit comprendre aux évêques et aux moines qu’il n’étoit pas
-raisonnable que, sous prétexte d’être les économes des pauvres, ils
-ruinassent tous les citoyens, possédassent toutes les terres, et
-vécussent dans un luxe condamné par leurs maximes. On leur dit sans
-doute que Dieu méprise les richesses, et n’estime dans les offrandes
-que la pureté de cœur qui les accompagne et les présente aux pieds des
-autels. La noblesse, persuadée de son côté que ses usurpations avoient
-été injustes, quoique les gens d’église fussent condamnables d’avoir
-abusé de la piété du peuple pour se faire des domaines immenses, pensa
-que le moyen le moins propre pour légitimer ses nouvelles possessions,
-étoit d’aigrir et d’irriter sans cesse le clergé, dont les plaintes
-continuelles empêchoient qu’on ne pût enfin lui opposer la loi de la
-prescription.
-
-On fit des sacrifices de part et d’autre. Les anciens canons, au
-sujet de la liberté dans les élections ecclésiastiques, furent remis
-en vigueur, et Charlemagne renonça au privilége qu’on avoit accordé
-à Clotaire II, de nommer[56] aux prélatures vacantes. On consola
-l’avarice du clergé en flattant sa vanité; on le combla d’honneurs, et
-on ne nomma aucune commission des officiers appelés envoyés royaux,
-sans y mettre à la tête un ou deux prélats. Par la célèbre ordonnance
-de 615, dont j’ai déjà fait connoître quelques articles, en parlant
-de la révolution arrivée sous le règne de Clotaire II, les évêques
-avoient simplement obtenu que le juge séculier ne connoîtroit point
-des différens que les clercs auroient entre eux en matière civile,
-et qu’en matière criminelle il ne pourroit les juger, à moins que le
-délit ne fût évidemment prouvé. Dans ce cas-là même, lorsque l’action
-seroit intentée contre un prêtre ou un diacre, le procès devoit être
-instruit selon les règles canoniques. Les affaires entre les clercs
-et les laïcs devoient encore être jugées par un tribunal mi-parti,
-composé d’ecclésiastiques et de séculiers; et toute la prérogative des
-affranchis, qui avoient obtenu leur liberté par un acte passé dans
-l’église, se bornoit à ne pouvoir être jugés par le magistrat laïc,
-sans que l’évêque ou son délégué fût présent au jugement.
-
-Ces bornes, dans lesquelles la juridiction ecclésiastique étoit
-resserrée, furent levées. Les clercs, dans aucune occasion, ne
-reconnurent d’autre juge que leur évêque; et tout ce qui étoit sous la
-protection particulière du clergé jouit du même avantage. On ordonna
-que les comtes, les juges subalternes et tout le peuple obéiroient
-avec respect aux évêques. Les justices temporelles ou seigneuriales,
-que les églises possédoient dans leurs terres, n’eurent pas une
-compétence moins étendue que celle des autres seigneurs, et leurs juges
-condamnèrent à mort. Enfin la loi mit spécialement sous sa protection
-tous les biens et tous les priviléges du clergé.
-
-Les seigneurs consentirent de contribuer aux réparations des églises
-dont ils tenoient quelques terres en forme de précaires, et de leur
-payer[57] la dixme. Ils se départirent même de mille droits onéreux
-auxquels ils avoient assujetti les prêtres de la campagne, sous
-prétexte de la protection qu’ils leur accordèrent dans les temps de
-désordre où les seigneuries se formèrent. Cette générosité piqua
-d’honneur les évêques. Au lieu de prétendre encore que tous les biens
-que l’église acquéroit par donation, par achat ou autrement, dussent
-être affranchis des redevances et des servitudes dont ils étoient
-grevés, ils se soumirent raisonnablement à ne plus acquérir aucune
-possession sans en acquitter les charges.
-
-Je ne mets pas au nombre des dédommagemens que reçut le clergé le
-droit de lever la dixme sur les fruits de la terre. Quoiqu’une foule
-de chrétiens, se croyant liée par les lois des Juifs, regarda dès-lors
-comme un devoir indispensable d’offrir à Dieu la dixième partie de ses
-récoltes; je crois que ces chrétiens, par leur libéralité, faisoient
-un acte de piété, et n’acquittoient pas encore une dette de citoyen.
-Charlemagne put favoriser cette dévotion et en donner l’exemple; mais
-on ne trouve, dans aucun de nos monumens, qu’elle ait été convertie
-sous son règne en tribut nécessaire. Si quelque loi eut parlé en faveur
-du clergé, pourquoi ne se seroit-il pas servi de cette autorité pour
-exiger la perception d’un droit qu’il se contentoit de prêcher?
-
-On n’a recours à la fraude qu’au défaut d’un titre solide; et les
-moines fabriquèrent grossièrement une lettre de Jésus-Christ aux
-fidelles, par laquelle le Sauveur menaçoit les payens, les sorciers
-et ceux qui ne payent pas la dixme, de frapper leurs champs de
-stérilité, de les accabler d’infirmités, et d’envoyer dans leurs
-maisons des serpens ailés, qui dévoreront le sein de leurs femmes.
-Les ecclésiastiques firent même intervenir le Diable en leur faveur;
-et, violant toute règle de vraisemblance, le représentèrent dans une
-assemblée générale de la nation, comme une espèce de missionnaire et
-d’apôtre, qui prenoit intérêt au salut des Français, qui étoit fâché
-de les voir dans la route de la damnation, et tâchoit chrétiennement
-de les rappeler à leur devoir par des châtimens salutaires. Ouvrez
-enfin les yeux, disoit le clergé, et renoncez à une avarice criminelle
-qui vous jette dans la misère! C’est le Diable lui-même qui a causé la
-dernière famine dont vous vous plaignez. C’est lui-même qui a dévoré
-les grains dans les épis. Il vous punit de vos péchés, n’en doutez pas,
-puisqu’il l’a déclaré lui-même avec des hurlemens affreux au milieu des
-campagnes; sa rage ne s’appaisera point; et il vous menace d’exercer
-encore le même châtiment sur les chrétiens endurcis qui refusent de
-payer la dixme.
-
-Il étoit moins difficile de contenter le peuple: accoutumé presque
-par-tout à être malheureux et à ne point penser, il ne faut en quelque
-sorte que lui donner de la pâture pour l’intéresser au bien public.
-Il avoit été traité avec tant d’inhumanité depuis l’établissement des
-seigneuries et la ruine de l’ancien gouvernement, qu’ayant perdu toute
-idée de sa dignité et de ses droits, et ne se croyant destiné qu’à
-servir les passions des grands, il étoit disposé à recevoir, comme une
-grâce, tout le mal qu’on voudroit ne lui pas faire. Charlemagne donna
-l’exemple, et renonçant à tous les droits établis par la tyrannie des
-maires, il ne voulut jouir que de ceux qu’un usage immémorial avoit[58]
-légitimés. Les grands, à leur tour, commencèrent à avoir honte de leurs
-injustices et de leurs violences, et la loi vint au secours du peuple
-opprimé.
-
-On restreignit les charges, les travaux, les corvées que les seigneurs
-exigeoient des hommes de leurs terres. On pourvut à l’avenir, en
-ordonnant que l’autorité des coutumes, jusqu’alors trop étendue,
-toujours équivoque, souvent fondée sur un seul exemple, et par
-conséquent toujours tyrannique, seroit subordonnée au pouvoir des
-lois. S’il ne fut pas possible d’anéantir tous les péages, ni toutes
-ces espèces de douane que la force avoit établis, et qui gênoient
-prodigieusement le commerce des villes et de la campagne, on y mit du
-moins de l’ordre. Les plus récens de ces droits furent abolis, de même
-que ceux dont le public étoit foule sans en retirer aucun avantage. La
-perception du droit supposa dans le seigneur le devoir de réparer et
-d’entretenir les chemins et les ponts. On fut libre de faire prendre
-à ses denrées la route qu’on voulut; et le particulier qui ne les
-transportoit pas pour les vendre, ne fut sujet à aucune taxe.
-
-L’iniquité des comtes, des seigneurs et des autres magistrats
-subalternes dans l’administration de la justice, étoit devenue un fléau
-d’autant plus redoutable pour le peuple, que leur tyrannie s’exerçoit
-à l’ombre et par le secours des lois. Soit qu’ils refusassent de
-juger, ou jugeassent mal, les opprimés étoient obligés de souffrir ces
-injustices; il étoit trop difficile et trop dispendieux de se pourvoir
-en déni de justice, ou en cassation par-devant le tribunal du prince.
-Si on y portoit enfin ses plaintes, on n’y trouvoit pour juges que des
-courtisans corrompus, prêts également à refuser ou à vendre la justice,
-et toujours disposés, par leur propre intérêt, à condamner les plus
-foibles. Les assises, que les envoyés royaux tenoient quatre fois par
-an dans leurs légations, remédièrent à la plupart de ces abus. La
-conduite des juges fut éclairée; ils furent obligés d’obéir aux lois,
-dont ils ne furent plus que les organes. Cette cour suprême du roi, où
-il étoit presqu’impossible de parvenir, fut à-la-fois présente dans
-chaque province; et la foiblesse du peuple y trouva un asyle toujours
-ouvert contre la puissance des grands.
-
-Tandis que les envoyés royaux rétablissoient ou maintenoient l’ordre
-dans les tribunaux subalternes, Charlemagne s’honoroit autant de la
-qualité de premier juge de la nation, que de celle de général. On
-peut voir dans Hincmar avec quelle sagesse ce prince rendoit lui-même
-la justice dans son palais. Quelque nombreuses et importantes que
-fussent ses occupations, on ne portoit point d’affaire difficile à
-sa cour, qu’il n’en prît connoissance[59] par lui-même. Ce n’étoient
-que les procès ordinaires et d’une discussion aisée qu’il abandonnoit
-à l’apocrisiaire et au comte du palais, qui présidoient sous lui son
-tribunal, l’un pour juger les affaires des ecclésiastiques, et l’autre
-celles des laïcs.
-
-Le moyen le plus efficace pour mettre le peuple en état de subsister
-aisément, étoit de remédier aux abus qui s’étoient introduits dans
-le service militaire, et qui ruinoient successivement une partie
-considérable des citoyens. Tout homme libre, ainsi que je l’ai déjà
-fait remarquer, étoit soldat, et quand son canton étoit commandé
-pour la guerre, il devoit marcher à ses dépens[60] sous les ordres
-de son comte ou de son seigneur. Cependant, n’étant pas raisonnable
-de dégarnir un pays de tous ses habitans, à l’exception des serfs
-chargés de la culture des terres, et plusieurs citoyens devant
-même avoir des raisons pour se faire dispenser du service dans de
-certaines circonstances, les comtes et les seigneurs commettoient les
-injustices les plus criantes, sous pretexte d’établir à cet égard
-un ordre avantageux. Ils s’étoient attribué le pouvoir de désigner
-arbitrairement, avant l’ouverture de chaque campagne, ceux qui
-serviroient, et ceux qui resteroient dans le sein de leur famille.
-Dès-lors les plus riches citoyens s’étoient exemptés du service, en
-achetant la faveur de leur comte ou de leur seigneur; mais ils furent
-les premiers punis de l’injustice qu’on leur avoit chèrement vendue.
-Il fallut permettre à des soldats qui n’avoient rien et que l’état ne
-payoit pas, de commencer par piller leur canton, pour avoir de quoi
-fournir aux frais de la campagne. Des hommes ramassés dans la lie de
-la nation, incapables d’agir par amour de la gloire, et qui, sans
-fortune particulière, ne prenoient aucun intérêt à la fortune publique,
-ravageoient tout sur leur passage, et étoient chargés de butin avant
-que d’avoir joint les ennemis.
-
-Charlemagne fit régler par l’assemblée de la nation, qu’il faudroit au
-moins posséder trois manoirs[61] de terre, c’est-à-dire, trente-six
-de nos arpens, pour être obligé de faire la guerre en personne et
-à ses frais. N’avoit-t-on que deux manoirs? on se joignoit à un
-citoyen qui n’en possédoit qu’un, et celui des deux qui paroissoit le
-plus propre à supporter les fatigues de la guerre, marchoit, et son
-compagnon contribuoit à sa dépense pour un ou deux troisièmes, suivant
-qu’il étoit possesseur d’un ou de deux manoirs. Trois hommes qui ne
-jouissoient chacun que d’un manoir, s’associoient de même; et les deux
-qui ne faisoient pas le service personnellement, contribuoient chacun
-pour un tiers à la dépense de l’autre. Six hommes dont chacun n’avoit
-qu’un demi-manoir, ne fournissoient à l’état qu’un soldat, en suivant
-la même cotisation; et avec une moindre possession, on fut exempt de
-tout service et de toute charge militaire.
-
-Bien loin de continuer à faire un commerce de leur pouvoir, les comtes
-et les seigneurs, assujettis à une loi[62], qui marquoit en détail tous
-les cas d’exemption de service, furent eux-mêmes condamnés à payer
-l’amende pour les citoyens auxquels ils auroient accordé injustement
-une dispense d’aller à la guerre. Les campagnes ne furent ni pillées,
-ni dévastées. Les citoyens riches ne furent plus des hommes oisifs à
-qui la paix devoit ôter toute habitude de courage. La qualité de soldat
-redevint un titre honorable, et les armées, qu’il fut aisé de plier à
-une sage discipline, protégèrent la nation sans lui faire jamais aucun
-tort, et ne furent redoutables qu’aux ennemis.
-
-Les Français étonnés, comprirent par leur propre expérience qu’une
-classe de citoyens pouvoit être heureuse sans opprimer les autres.
-C’est par ce sage gouvernement, dont je n’ai développé que les
-principes généraux, que Charlemagne retira en quelque sorte sa nation
-du chaos où elle se trouvoit. Aux lois, il joignit son exemple,
-peut-être encore plus efficace. Qu’on voie dans Hincmar le tableau
-qu’il nous a laissé de l’ordre admirable qui régnoit dans le palais.
-Charlemagne ne vouloit pas avoir pour officiers ou pour ministres des
-courtisans, mais des hommes qui aimassent la vérité et l’état, qui
-fussent connus par leur expérience, leur discrétion, leur exactitude,
-leur sobriété, et assez fermes dans la pratique de leur devoir,
-non-seulement pour être inaccessibles aux présens, mais pour ne
-pouvoir pas même être éblouis, et trompés par la flatterie, l’amitié et
-les liaisons du sang.
-
-Croira-t-on que je parle de la cour d’un roi, si je dis que les
-officiers du palais étoient chargés d’aider de leurs conseils les
-malheureux qui venoient y chercher du secours contre la misère,
-l’oppression et la calomnie, ou ceux qui s’étant acquittés de leurs
-devoirs avec distinction, avoient été oubliés dans la distribution des
-récompenses? Il étoit ordonné à chaque officier de pourvoir à leurs
-besoins, de faire passer leurs requêtes jusqu’au prince, et de se
-rendre leur solliciteur. Qu’il est beau de voir les vertus les plus
-précieuses à l’humanité, devenir les fonctions ordinaires d’une charge;
-et, par une espèce de prodige, les courtisans changés en instrumens du
-bien public, et en ministre de la bienfaisance du prince!
-
-La cour, loin d’être alors un écueil pour la vertu qui y seroit
-arrivée, étoit une école où les Français apprenoient à connoître le
-prix de l’honneur, de la justice et de la générosité. N’en doutons
-pas, car l’auguste simplicité du prince faisoit ignorer aux courtisans
-tous ces besoins superflus et ridicules, qui en les appauvrissant dans
-le sein de l’abondance, n’en font presque toujours que des esclaves
-prostitués à la fortune. La magnificence, le luxe, la pompe, la
-prodigalité des cours détruisent les mœurs publiques; ce sont autant de
-preuves certaines de la misère des peuples, et d’avant-coureurs de la
-décadence des empires.
-
-Que c’est un spectacle agréable pour qui connoît les devoirs de la
-société, d’examiner le ménage de Charlemagne! Sa femme, impératrice
-et reine de presque toute l’Europe, comme une simple mère de famille,
-avoit soin des meubles du palais et de la garderobe de son mari, payoit
-les gages des officiers, régloit les dépenses de la bouche et des
-écuries, et faisoit à temps les provisions nécessaires à sa maison. De
-son côté, Charlemagne, vainqueur des Saxons et des Lombards, craint des
-empereurs de Constantinople, et respecté des Sarrasins en Asie et en
-Afrique, gouvernoit ses domaines avec autant de prudence que l’état,
-veilloit avec économie à ce qu’ils fussent cultivés avec soin, et
-ordonnoit de vendre les légumes qu’il ne pouvait consommer.
-
-Ce seroit entreprendre un grand ouvrage, que de vouloir faire connoître
-en détail toute la législation de ce prince. Ses capitulaires
-embrassent à-la-fois toutes les parties relatives au bien de la
-société. Si quelques articles nous en paroissent aujourd’hui puérils,
-ne nous hâtons pas témérairement de les condamner; on les admireroit
-sans doute en considérant l’ensemble de toute la grande machine dont
-ils faisoient partie. Si d’autres nous paroissent, et sont en effet
-barbares, concluons-en seulement que les Français, à peine délivrés des
-désordres qui avoient ruiné la famille de Clovis, formoient encore un
-peuple grossier, qui ne pouvoit ouvrir les yeux qu’à quelques vérités.
-
-Les hommes ne changent pas d’idées en un jour; plus nos préjugés sont
-bizarres et absurdes, plus ils ont de force contre notre raison. Les
-passions ont leur habitude, qu’on ne détruit que très-lentement. Les
-progrès vers le bien doivent être souvent interrompus. Si Charlemagne
-eût voulu arracher brusquement les Français à leurs habitudes et à
-leurs préjugés, il n’eût fait que les révolter au lieu de les éclairer.
-Il ne s’agissoit pas de leur donner des lois parfaites en elles-mêmes,
-mais les meilleures qu’ils pussent exécuter. Voilà le chef-d’œuvre de
-la raison humaine, quand de la théorie elle passe à la pratique. Il
-faut louer dans le législateur des Français jusqu’aux efforts qu’il
-fit pour se rabaisser jusqu’à eux, et n’être sage qu’autant qu’il le
-falloit pour être utile.
-
-
-
-
- CHAPITRE III.
-
- _Réflexions sur le gouvernement établi par Charlemagne.--Des
- principes de décadence qu’il portoit en lui-même._
-
-
-Charlemagne n’avoit fait que ramener les Français aux anciens principes
-du gouvernement que leurs pères avoient apportés de Germanie; et,
-s’il eût succédé à Clovis, il lui auroit été facile de les fixer
-et d’en prévenir la décadence, en établissant de sages proportions
-entre les différens ordres de l’état. Il auroit empêché que ses
-sujets n’usurpassent des droits qui devoient les diviser; et tous,
-aussi unis par l’amour de la liberté qu’ils devinrent ennemis par les
-injures qu’ils se firent et les prétentions qu’ils formèrent, auroient
-travaillé de concert à faire le bien général. Mais quand ce prince
-monta sur le trône, il ne trouva, comme on l’a vu, que des citoyens
-pleins de haine et de mépris les uns pour les autres et qui n’étoient
-occupés que de leurs avantages particuliers. La noblesse croyoit que
-tout devoit lui appartenir; avec le même projet d’accroître ses biens,
-le clergé aspiroit à tenir seul les rênes du gouvernement; le peuple
-opprimé ne pouvoit point avoir de patrie; et ces trois ordres, par
-la nature même de leur constitution actuelle, étoient, en un mot,
-incapables de se rapprocher, de se confondre, de consentir à n’avoir
-que les mêmes intérêts, et de former un seul corps.
-
-Dans les circonstances même les plus favorables, les lois d’un
-gouvernement libre ne s’affermissent qu’avec une extrême difficulté;
-parce que la liberté, rendant les esprits plus fiers, plus courageux,
-plus entreprenans, excite toujours quelques orages dans le pays où elle
-s’établit. Il ne suffit pas d’ordonner à un peuple d’être libre, pour
-qu’il le soit; il ne suffit pas de porter des lois, il faut changer
-dans les citoyens la manière de voir, de sentir et de penser, ou
-leurs anciens préjugés triompheront de la sagesse des magistrats. Si
-quelques législateurs ont réussi à affermir un gouvernement libre en
-même temps qu’ils l’ont établi, ils ne donnoient sans doute des lois
-qu’à une poignée d’hommes renfermée dans une même ville; et Charlemagne
-gouvernoit une nation nombreuse, répandue dans toute l’étendue des
-Gaules, dans quelques provinces de Germanie, mêlée même avec plusieurs
-peuples qui avoient leurs coutumes particulières.
-
-Charlemagne ne se flatta pas de porter à sa perfection l’ouvrage dont
-il jetoit les fondemens. En partageant l’autorité, en associant tous
-les citoyens au gouvernement, il ne voulut que les distraire de
-leurs intérêts personnels. Il espéra que la rivalité du clergé, de la
-noblesse et du peuple les forceroit d’abord à observer mutuellement,
-qu’ils s’imposeroient, se tiendroient en équilibre; que chaque ordre,
-gêné par les deux autres, apprendroit peu à peu à les craindre et les
-respecter; et que tous s’accoutumant enfin à avoir moins d’ambition,
-quelques idées communes sur le bien public les prépareroient à y
-travailler de concert. Pour que ce nouveau gouvernement pût s’affermir,
-il falloit que les Français en prissent l’esprit; et ce fut l’objet
-de la politique de Charlemagne pendant tout son règne. Tandis qu’il
-tendoit une main secourable au peuple, pour le tenir au-dessus
-de l’oppression et lui rendre quelque courage et ses droits, il
-appesentissoit l’autre sur les grands, pour les empêcher de s’élever
-trop haut, et leur apprendre qu’ils n’étoient placés au-dessus du
-peuple, qu’ils méprisoient, que pour être les artisans[63] de son
-bonheur.
-
-Mais cet édifice devoit s’écrouler, si Charlemagne, qui étoit l’ame
-des Français sans le paroître, n’avoit pas un successeur capable
-d’en soutenir la masse. Son règne, quoique long, ne l’avoit pas été
-assez pour changer les préjugés et les passions de ses sujets, et son
-gouvernement, qui n’avoit pas encore pris une certaine consistance,
-devoit être détruit, si les rênes en étoient confiées à des mains
-ignorantes.
-
-Dès que le peuple seroit privé de l’appui qui le soutenoit, il
-devoit retomber dans son néant: l’habitude ne lui avoit pas assez
-fait connoître ses forces. Les anciennes prérogatives du prince et
-des seigneurs n’étoient pas oubliées, et les nouvelles n’étoient pas
-marquées d’une manière assez fixe et assez constante, pour qu’ils ne
-cherchassent pas encore à les étendre. L’ambition assoupie devoit
-se réveiller; et les grands, trop puissans pour ne pas écraser le
-peuple que le prince cesseroit de protéger, devoient bientôt troubler
-l’état; si le prince de son côté étoit ambitieux, il lui restoit assez
-d’autorité pour reprendre celle que Charlemagne avoit restituée à la
-nation.
-
-Le champ de Mai possédoit, il est vrai, la puissance législative;
-mais, si on y fait bien attention, ce n’étoit en quelque sorte que
-d’une manière précaire; parce que l’extrême ignorance et les vices des
-Français n’avoient pas permis à Charlemagne de se désaisir de quelques
-parties de la puissance exécutrice. Celles qu’il n’auroit pas retenues
-entre ses mains auroient été mal administrées, et seroient devenues un
-obstacle à ses desseins. Pour prévenir cet inconvénient, qui l’auroit
-empêché d’établir les principes de son gouvernement, il y laissoit un
-défaut qui pouvoit les renverser sous un prince moins sage que lui.
-
-En effet, pour peu qu’on soit instruit des causes qui, dans tous les
-temps et dans tous les pays libres ont occasionné des désordres et
-des révolutions, on jugera sans peine que rien n’est plus dangereux
-que de confier à la même personne l’exécution des lois dans toutes
-les branches différentes de la société. Il n’est pas possible que
-cette masse énorme d’autorité ne donne enfin au simple protecteur des
-lois le droit de les éluder, de les violer et d’en faire à son gré de
-nouvelles. Il acquerra une considération qui insensiblement le fera
-regarder comme un maître. D’ailleurs, la puissance législative ne
-pouvant pas faire des lois qui aient tout prévu, il faut nécessairement
-qu’elle voie languir une foule d’affaires, multiplier les abus, et
-perdre les conjonctures les plus favorables pour agir; ou qu’elle
-abandonne à la puissance exécutrice le privilége de donner des ordres
-particuliers et de faire des réglemens provisoires.
-
-Charlemagne ne se servit jamais de ce pouvoir que pour le bien de la
-nation. Mais une pareille prérogative pouvoit devenir d’autant plus
-dangereuse entre les mains de son successeur, qu’il seroit assez
-riche pour se faire des créatures, et s’emparer de toute l’autorité
-que les fils de Clovis avoient possédée. Sans parler des bénéfices de
-Charles Martel, qui étoient devenus le patrimoine de la couronne depuis
-l’élévation de Pepin au trône, les conquêtes de Charlemagne avoient
-prodigieusement augmenté ses domaines, et comme ce prince, pour gagner
-les grands et les engager à concourir avec lui au bien public, étoit
-obligé de se les attacher par des bienfaits toujours nouveaux, il avoit
-converti une grande partie de ses nouvelles possessions en bénéfices.
-
-Il est vrai qu’il les conféroit à vie[64], et que n’ayant pas laissé
-à ses successeurs le droit de les reprendre arbitrairement, les abus
-devoient être moins considérables qu’ils ne l’avoient été sous les
-Mérovingiens; cependant, si le prince n’a pas l’ame assez grande pour
-résister à ce charme secret qui porte les hommes à étendre encore
-leur pouvoir, quand ils en sont même embarrassés; si ces bénéfices,
-au lieu d’être la récompense du mérite, deviennent au contraire un
-moyen de séduire, et une monnoie pour acheter des flatteurs, les
-rois Carlovingiens seront bientôt entourés de courtisans intéressés
-à les corrompre. Les ordres particuliers du prince apprendront qu’un
-citoyen peut avoir un autre protecteur que la loi[65], et une autre
-sauvegarde que son innocence. On mettra les réglemens provisoires à la
-place des lois impartiales et souvent trop gênantes. Le champ de Mai
-ne présentera qu’une vaine cérémonie; et les fils d’un prince, qui ne
-vouloit que publier et protéger la loi, seront bientôt regardés comme
-les législateurs.
-
-On dira peut-être que Charlemagne auroit prévenu ces malheurs et
-affermi la puissance du champ de Mai, en ne laissant pas à ses
-bénéfices la même forme que son aïeul, Charles Martel, avoit donnée aux
-siens; mais quand ce prince se seroit dépouillé du droit de conférer
-en bénéfices les terres de son domaine dont il pouvoit se passer, et
-l’auroit abandonné au champ de Mai, de même que la prérogative de
-disposer des comtés et des autres magistratures, il ne faut point
-penser que ces grâces, qui servirent entre les mains du prince à ruiner
-le gouvernement, eussent contribué à rendre plus solide l’autorité du
-champ de Mai, qui en auroit été le dispensateur, ni que les serviteurs
-du prince fussent devenus les serviteurs de l’état.
-
-Dans cette supposition, ce n’eût pas été la trop grande puissance des
-Carlovingiens qui auroit anéanti celle du champ de Mai, mais leur
-trop grande foiblesse. Charlemagne, qui n’auroit eu aucun bienfait à
-répandre, n’auroit pas paru à sa nation aussi grand qu’il l’étoit:
-qu’on n’oublie pas que les Français étoient encore trop barbares pour
-le connoître et lui rendre justice. Ses réformes et ses lois n’auroient
-paru qu’une contrainte gênante et inutile, à laquelle on ne se seroit
-pas soumis. Mille cabales formées pour distribuer et obtenir les
-récompenses de l’état, n’auroient fait du champ de Mai qu’une cohue où
-l’intrigue auroit dominé, tel eût été vraisemblablement le sort de la
-nation française sous Charlemagne même, à quels désordres n’auroit-elle
-pas été exposée sous des princes moins habiles que lui?
-
-Une nouvelle cause de la décadence prochaine du gouvernement, c’est que
-l’assemblée du champ de Mai n’étoit astreinte à aucune forme fixe et
-constante dans la manière de délibérer et procéder à l’établissement
-des lois. Autant qu’on peut le conjecturer à l’aide de nos anciens
-monumens, souvent elle prévenoit le prince, et le prioit de mettre
-le sceau royal aux règlemens qu’elle avoit dressés. Quelquefois le
-prince proposoit lui-même une loi, et requéroit la nation d’y donner
-son consentement. Tantôt les trois ordres de l’état dressoient leurs
-articles à part, et tantôt ils se réunissoient pour ne faire qu’une
-seule ordonnance. Il ne paroît pas qu’il y eût des termes prescrits
-pour délibérer à plusieurs reprises sur un même objet. Quelques
-lois ne furent portées qu’après plusieurs longs débats, et d’autres
-furent proposées, reçues et publiées sur le champ, par une espèce
-d’acclamation.
-
-Charlemagne avoit laissé subsister cette manière indéterminée d’agir
-dans le champ de Mai, parce que l’extrême ignorance des Français ne lui
-permettoit pas de les tenir assemblés, sans qu’il veillât par lui-même
-à leur conduite, et la dirigeât; et des formalités, en le gênant,
-auroient été un obstacle éternel au bien. D’ailleurs, la nécessité
-où il étoit de se transporter d’une frontière de son vaste empire à
-l’autre, ne lui laissant la liberté de convoquer la nation que pendant
-un temps très-court, il falloit se hâter de décider les affaires; et le
-génie de Charlemagne tranchoit en un moment les difficultés, que des
-formes auroient rendues plus épineuses, et que ses sujets n’auroient
-jamais pu résoudre.
-
-Si ce grand homme ne rendit pas son gouvernement inébranlable, n’en
-accusons que l’ascendant fatal des circonstances sur la prudence
-humaine. Son règne n’a produit qu’un bien passager; et s’il fût né
-deux siècles plutôt, ou quatre siècles plus tard, ses lois auroient
-vraisemblablement égalé sa réputation en durée. En voulant faire plus
-qu’il n’a fait, il n’auroit pas commencé à policer sa nation; il ne
-l’auroit pas mise sur la voie de connoître, de désirer, d’aimer et
-de faire le bien sous ses ordres. Ce qu’il auroit fallu tenter pour
-affermir sa constitution, l’auroit empêché d’en jeter les premiers
-fondemens.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
- _Foiblesse de Louis-le-Débonnaire.--Il étend la prérogative
- royale.--Comment la division qui règne entre ses fils ruine
- l’autorité du prince, et rend les seigneurs tout-puissans._
-
-
-Louis-le-Débonnaire vouloit le bien, mais faute d’élévation et de
-lumière dans l’esprit, et de fermeté dans le cœur, il ne put jamais le
-faire. Sa vue, qui auroit dû s’étendre sur tout le royaume, se bornoit
-dans l’enceinte de sa cour. C’étoit certainement une chose très-louable
-que d’en bannir le scandale, et de forcer ses sœurs à respecter le
-public, et à se respecter elles-mêmes; mais il ne falloit pas regarder
-la réforme de quelques galanteries comme le chef-d’œuvre d’un bon
-gouvernement. Les bonnes mœurs d’un peuple sont sans doute la première
-cause de sa prospérité; mais les bonnes mœurs consistent à estimer la
-justice, la frugalité, le désintéressement, le travail et la gloire.
-Une attention extrême portée sur les détails des plus petits objets,
-est quelquefois, comme dans Charlemagne, la preuve d’un génie vaste
-qui embrasse tout; dans Louis-le-Débonnaire, qui ne s’élevoit point
-au-dessus de ces détails, elle décèle un prince qui n’étoit propre qu’à
-remplir les fonctions subalternes d’un centenier, ou de l’avoué de
-quelque monastère.
-
-Les Français, dont le gouvernement n’avoit pas encore assez éclairé
-l’esprit, loin de pouvoir suppléer à ce qui manquoit au prince, avoient
-encore besoin de suivre un guide pour ne pas s’égarer. Ils sentirent la
-perte qu’ils avoient faite, regrettèrent Charlemagne, et ne tardèrent
-pas à se défier de la capacité de son fils qui ne connoissant en
-effet, ni les devoirs, ni l’étendue, ni les bornes du pouvoir dont il
-avoit hérité, confondit le crédit immense que la confiance publique
-avoit donné à Charlemagne, et l’autorité limitée que les lois lui
-avoient conférée. Toujours jaloux de tout ce qui l’environnoit, il
-vouloit tout faire en ne faisant rien, et ne sut jamais qu’on est bien
-éloigné d’établir une réforme avantageuse à la société, quand on veut
-l’entreprendre contre les règles.
-
-Un roi qui avoue une faute, et qui la répare, s’attire l’estime
-générale de sa nation; mais convenir stupidement de ses erreurs sans
-se corriger, c’est se rendre méprisable. Il semble même que ce soit
-le dernier degré d’avilissement pour un prince. Il en est un cependant
-plus humiliant encore, c’est de s’avouer coupable d’une faute qu’on n’a
-pas faite, et de l’aggraver en voulant la réparer. On peut se rappeler
-que Bernard, roi d’Italie, qui avoit fait hommage de son royaume à
-Louis-le-Débonnaire son oncle, ne fut pas long-temps sans trahir le
-serment qu’il lui avoit prêté. Soit qu’il ne vît qu’avec jalousie[66]
-la fortune de Louis; soit qu’il en connut assez la foiblesse pour
-espérer de s’agrandir à ses dépens, il prit les armes et lui déclara la
-guerre; mais le succès ne répondit pas à ses espérances. Battu et fait
-prisonnier, il comparut devant une assemblée de la nation, qui lui fit
-son procès, et le condamna à mort. Louis, touché de compassion, commua
-la peine, et fit arracher les yeux au coupable, qui mourut des suites
-de cette opération cruelle.
-
-L’empereur n’avoit rien à se reprocher, le procès de Bernard avoit été
-fait juridiquement; si on avoit commis à son égard quelqu’injustice,
-la nation seule étoit coupable. Cependant, Louis-le-Débonnaire eut
-des remords; et paroissant dans l’assemblée qui se tint à Attigny
-sur Aisne, sous l’habit d’un pénitent, il confessa publiquement sa
-prétendue faute avec une componction, qui devint une injure mortelle
-pour tous les membres du champ de Mai qui avoient jugé Bernard. Les
-évêques qui prirent cette indécente lâcheté pour un acte d’humilité
-chrétienne, furent édifiés d’un spectacle qui sembloit leur annoncer le
-plus grand crédit; mais la noblesse, plus judicieuse méprisa un prince
-qui vouloit être méprisé.
-
-Les assemblées générales de la nation, et les états particuliers des
-provinces étoient encore convoqués; les envoyés royaux exerçoient
-toujours les mêmes fonctions; on voyoit subsister dans le palais et
-dans les provinces les mêmes magistratures et les mêmes tribunaux;
-mais, sous la forme apparente du même gouvernement, c’étoit déjà un
-fond de gouvernement tout différent, et aussi différent de celui que
-j’ai fait connoître que Louis l’étoit de Charlemagne. Cependant le
-cours que ce prince avoit imprimé aux affaires, le souvenir de ses
-grandes actions, le respect que l’on conservoit pour sa mémoire, et les
-sentimens d’honneur et de vertu que ses exemples avoient inspirés à
-quelques personnes, tenoient encore unies toutes les parties de l’état,
-ou du moins empêchoient qu’elles ne se séparassent avec tumulte; mais
-les ressorts du gouvernement se relâchoient de jour en jour.
-
-Quand le prince néglige le bien public, ou y travaille sans succès,
-chaque citoyen ne s’occupe que de ses intérêts particuliers. Les lois
-ne furent plus observées avec la même obéissance et le même zèle
-qu’autrefois. Après les avoir négligées, on les viola ouvertement.
-Chaque ordre de l’état devient bientôt suspect aux autres; les soupçons
-font revivre les anciennes haines; tout se divise, se réunit. A mesure
-que les abus se multiplient, Louis, qui fait des efforts impuissans
-pour les réprimer, sent malgré lui son incapacité. Il se trouve gêné
-en servant de spectacle aux assemblées d’une nation qu’il ne sait pas
-gouverner. Il les craint, les hait, et les convoque cependant. On y
-publie de nouveaux capitulaires, dans lesquels on ne fait que refondre
-ceux de Charlemagne; preuve certaine de la décadence du gouvernement,
-et ressource impuissante qui découvre les besoins de l’état, sans
-remédier à ses maux.
-
-Tant de foiblesse et d’incapacité de la part du prince auroit dû
-anéantir la prérogative royale, et Louis cependant l’avoit étendue
-beaucoup au-delà des bornes que Charlemagne s’étoit prescrites à
-lui-même. Plus il augmentoit sa puissance, moins il étoit capable d’en
-user, et plus il croyoit nécessaire de l’augmenter encore. L’art de
-disposer les esprits à obéir, est de toutes les parties de la politique
-la plus utile et la plus ignorée, Louis, qui voyoit recevoir ses
-ordres avec négligence, multiplia ses bienfaits pour s’attacher les
-grands; et après les avoir corrompus, prit leur complaisance pour
-une approbation, et tenta des entreprises plus hardies. Abusant du
-privilège de donner des ordres particuliers et de faire des réglemens
-provisoires, il voulut mettre son autorité et son nom à la place
-des[67] lois, affecta le pouvoir le plus despotique, et se réserva de
-punir arbitrairement les coupables.
-
-Cette conduite, si contraire aux principes de Charlemagne, et au
-caractère même de Louis-le-Débonnaire, porté par instinct à respecter
-l’ordre et les lois établies, étoit l’ouvrage des vassaux qui le
-servoient dans le palais, de ses ministres, des évêques et des moines
-qui fréquentoient la cour, hommes avares et ambitieux, qui, pour être
-plus puissans, vouloient que leur maître fût au-dessus des lois.
-Personne ne s’opposoit à ces dangereuses nouveautés. Les comtes et
-les autres magistrats en voyoient avec plaisir les progrès, parce que
-leur puissance en devenoit plus arbitraire, et que la confusion de
-toutes les idées, sur la nature des lois et des rescrits particuliers
-du prince, les autorisoit, ainsi que nous l’apprend Hincmar, à faire
-pencher à leur gré la balance de la justice. Les seigneurs ne
-craignoient point cet excès de pouvoir dans les mains d’un prince
-qu’ils méprisoient. Déjà plus avares que jaloux de leur liberté, ils ne
-songeoient qu’à étendre ou multiplier leurs droits dans leurs terres,
-tandis que le peuple, menacé de tout côté d’une oppression prochaine
-par une foule de tyrans, gémissoit du mépris où les lois étoient
-tombées, et désiroit qu’il s’élevât un maître commun, dont il espéroit
-d’être protégé.
-
-Les princes foibles font souvent de grandes fautes, en faisant les
-mêmes choses qu’ont faites de grands princes. Charlemagne avoit affermi
-son Empire en conférant des royaumes à ses fils; parce qu’il sut se
-faire obéir par des rois qui n’étoient en effet que ses[68] lieutenans.
-Quelqu’ambitieux qu’eussent été ces princes, ils auroient été retenus
-dans le devoir par la forme même du gouvernement. Ils ne pouvoient
-être tentés de se soulever contre leur père, qui s’étoit rendu le
-maître de toutes les volontés, sans prévoir qu’ils seroient accablés
-par la nation entière. Louis, trompé par cet exemple, crut de même
-multiplier les ressorts d’une bonne police, en associant Lothaire, son
-fils aîné, à l’Empire, peu d’années après qu’il y fut parvenu. Il créa
-en même temps Pepin roi d’Aquitaine, et donna à Louis, son troisième
-fils, le royaume de Bavière. Mais plus méprisé que craint, il ne fit
-que des rivaux ou des ennemis de son autorité, en faisant des rois.
-L’élévation de ses fils fut le signal de la discorde, parce qu’il les
-rendoit puissans, en même temps qu’il donnoit sa principale confiance à
-Judith, sa seconde femme et leur belle-mère, qui ne cherchoit qu’à les
-ruiner pour faire une plus grande fortune à son fils, connu dans notre
-histoire sous le nom de Charles-le-Chauve.
-
-Cette princesse ne gouverna pas son mari par cet ascendant que les
-lumières et le courage donnent sur une ame foible, mais par la passion
-qu’elle lui inspiroit, et par cette sorte d’inquiétude, d’activité et
-d’intrigue, qu’un esprit paresseux et borné ne manque jamais de prendre
-pour du génie. Gouvernée elle-même à son tour par Bernard, comte de
-Barcelone, son amant, homme injuste, avare et violent, elle en prit
-tous les vices, et les auroit communiqués à son mari, s’il eût été
-capable de prendre et de conserver un caractère.
-
-Dire que les fils de Louis-le-Débonnaire comprirent, par les premiers
-torts qu’on leur fit, ce qu’ils avoient à craindre de leur belle-mère,
-ce seroit, je crois, juger trop avantageusement de princes qui, dans
-tout le cours de leur vie, ne surent jamais se rendre raison de leurs
-entreprises, ni profiter de leurs fautes pour se corriger. Ils se
-soulevèrent par emportement, par vengeance et par inquiétude; et
-après avoir contraint l’impératrice à se réfugier dans un monastère,
-ils voulurent forcer leur père à se consacrer de même à la vie
-religieuse. Il étoit naturel qu’une guerre excitée par des tracasseries
-domestiques, fût terminée par une intrigue ridicule. Les moines se
-présentèrent comme médiateurs. Quelqu’atteinte que la révolte eût
-portée à l’autorité de Louis, il leur étoit plus utile de conserver
-sur le trône un prince qui les aimoit, et les croyoit tels qu’ils
-devoient être, que d’en faire un religieux dont l’élévation passée,
-l’humiliation présente et la bigoterie timide les gêneroient. Ils
-se mirent en mouvement, et réussirent si bien à diviser les princes
-révoltés, en les rendant suspects les uns aux autres, que Lothaire,
-abandonné de ses frères, ne fut plus en situation avec ses seules
-forces de consommer son attentat.
-
-Louis, cependant, qui ne savoit ni pourquoi il s’étoit formé une
-tempête contre lui, ni comment il y avoit échappé, se trouvoit avec
-surprise sur le trône, et confondu également par sa bonne et sa
-mauvaise fortune, étoit plus timide que jamais. Ses fils, Pepin et
-Louis, voulurent être les dépositaires de l’autorité qu’ils lui
-avoient conservée; mais l’impératrice, qui s’étoit fait relever de ses
-vœux, fut d’autant plus avide de gouverner, qu’elle vouloit se venger
-de ses ennemis. Il falloit perdre les fils de son mari les uns par
-les autres, puisqu’ils s’étoient en quelque sorte emparés de toutes
-les forces de l’état. Pour assurer le succès de son entreprise en les
-divisant de plus en plus, Judith augmenta les domaines de Pepin et
-de Louis, en même temps qu’elle fit déclarer Lothaire déchu de son
-association à l’Empire.
-
-L’histoire nous a conservé un fait bien propre à faire connoître
-l’esprit de petitesse et de superstition par lequel la cour étoit
-gouvernée. Lothaire, qui désiroit de se réconcilier avec son père,
-chargea de cette négociation Angelbert, archevêque de Milan. L’empereur
-reçut ce prélat avec distinction; et un jour en sortant de table,
-«Salut, archevêque, lui dit-il, comment doit-on traiter son ennemi?
-Le seigneur, répondit Angelbert, a ordonné, dans son évangile, de
-l’aimer et de lui faire du bien. Mais si je n’obéis pas à ce précepte?
-reprit Louis: vous n’obtiendrez point la vie éternelle, répliqua le
-prélat». L’empereur fâché d’être obligé de renoncer à sa vengeance
-ou au paradis, convint avec l’archevêque d’avoir le lendemain une
-conférence à ce sujet; et il s’y fit accompagner par tout ce qu’il y
-avoit de plus savant à sa cour. «Seigneurs, dit ce prélat en entamant
-la controverse, savez-vous que nous sommes tous frères en Jésus-Christ?
-Oui, répondirent les assistans; car nous avons tous le même père dans
-les cieux. L’homme libre, continua Angelbert, le serf, le père, le
-fils, sont donc frères. Or, l’apôtre S. Jean n’a-t-il pas dit que qui
-hait son frère est homicide? Et un homicide peut-il entrer dans la
-béatitude éternelle?» A ces mots, tous les savans de l’empereur se
-trouvèrent confondus; et ce prince, se prosternant le front contre
-terre, demanda pardon à Dieu du doute qu’il avoit eu, et rendit son
-amitié à Lothaire.
-
-Je ne m’arrête pas sur les événemens de ce règne foible et malheureux:
-personne n’ignore que Louis-le-Débonnaire, toujours esclave des
-caprices et des passions de ceux qui le gouvernoient, fut enfin la
-victime de l’ambition de Judith et de l’inquiétude de ses fils. Pepin
-et Louis, plus jaloux du crédit de l’impératrice dont ils avoient
-pénétré les intentions, que reconnoissans de ses perfides bienfaits,
-se liguèrent une seconde fois avec Lothaire. Ces princes se jouèrent
-de la religion, qui servoit de voile à leur perfidie. Des évêques, qui
-n’étoient que leurs instrumens, parurent les auteurs de la disgrace de
-Louis. Flattés de se voir les dépositaires des droits des nations,
-et les juges d’un empereur, ils le dépouillèrent de sa dignité, et le
-reléguèrent dans l’abbaye de Saint-Médard de Soissons.
-
-Ce prince y auroit été oublié, si l’union de ses fils avoit pu
-subsister; mais Lothaire, qui, dès qu’il se crut le maître de l’empire,
-ne sentit plus le besoin qu’il avoit de ses frères, voulut les réduire
-à n’être que ses lieutenans. Ces princes indignés prirent les armes, et
-remplacèrent leur père sur le trône, où, n’éprouvant jusqu’à sa mort
-que de nouvelles disgraces, il fut continuellement occupé à rendre
-ridicule, par sa foiblesse, la dignité auguste dont il étoit revêtu, à
-craindre les trahisons de ses fils, et à leur pardonner leurs révoltes.
-Tandis que l’autorité royale s’anéantissoit, Louis fomentoit, sans le
-savoir, les haines de ses fils, et portoit ainsi le dernier coup au
-gouvernement. En prenant de bonne foi les mesures qu’il croyoit les
-plus propres à les réunir, il perpétuoit leurs divisions, et souffloit
-le feu des guerres civiles qui devoient perdre sa maison.
-
-Charlemagne, qui connoissoit le poids énorme de la royauté, parce
-qu’il en avoit rempli tous les devoirs, comprit qu’il devoit y
-avoir une certaine proportion entre l’étendue d’un état et celle de
-l’esprit humain, sans quoi la politique trop foible ne peut embrasser
-toutes les parties de l’empire, et voir naître rapidement des abus
-auxquels il n’est bientôt plus possible de remédier. Dans le point de
-grandeur où la puissance des Français étoit parvenue, tandis que leurs
-connoissances étoient si médiocres et leurs vices si grands, il étoit
-heureux que l’usage de partager le royaume entre les fils du prince,
-subsistât encore. Il eût été dangereux de ne faire qu’un seul empire
-des trois royaumes que Charlemagne forma; et dont chacun en particulier
-étoit non-seulement en état de résister à ses ennemis, mais même de les
-subjuguer, ou du moins de contenir dans leurs habitations ces restes de
-barbares qui continuoient à infester les mers, et à faire des descentes
-et des courses dans les différentes provinces de l’Europe.
-
-Bien loin d’assujettir les trois royaumes des Français à des devoirs
-réciproques, Charlemagne les rendit absolument indépendans les uns des
-autres. Au lieu de songer à confondre leurs intérêts, il voulut qu’ils
-n’eussent rien à démêler ensemble, et disposa leurs provinces de façon
-qu’ils ne pussent avoir aucune querelle au sujet de leur territoire,
-que leurs frontières se trouvassent naturellement fortifiées, et que,
-sans avoir sujet de s’offenser, ils pussent cependant se secourir
-contre les attaques des étrangers.
-
-Il étoit défendu[69] à chaque prince de recevoir dans ses états quelque
-sujet mécontent de l’un de ses frères, et d’interposer même ses bons
-offices en sa faveur. Charlemagne craignoit que des transfuges ne
-communiquassent leur chagrin, ou leur inquiétude au prince chez lequel
-ils se retireroient. Il vouloit empêcher qu’une cour ne s’exposât à
-des refus humilians en sollicitant des grâces, ou n’extorquât, à force
-de négociations, des complaisances propres à produire de l’aigreur, ou
-du moins un ressentiment secret, souvent nuisible au bien de la paix.
-Il ne fut point permis de recevoir des bénéfices d’un autre prince que
-celui dont on étoit sujet. Charlemagne ordonna enfin qu’aucun de ses
-enfans ne pût acquérir quelque espèce de possession que ce fût dans les
-royaumes de ses frères, et permit cependant à leurs sujets de former
-entre eux des alliances par le mariage.
-
-Louis-le-Débonnaire voulut être plus sage que Charlemagne, et tout
-fut perdu sans ressource. Croyant, parce qu’il étoit extrêmement
-foible, timide et borné, qu’un état ne pouvoit jamais être trop étendu
-ni trop puissant, il ne forma qu’un seul corps politique des trois
-royaumes qu’il donna à ses trois fils, Lothaire, Louis-le-Germanique et
-Charles-le-Chauve. Il établit entre eux une sorte de subordination[70]
-domestique, fondée sur l’âge et les degrés de parenté des princes qui
-les gouverneroient. Lothaire, en qualité de fils aîné, devoit avoir sur
-ses frères et sur leurs états la même autorité que Louis-le-Débonnaire
-prétendoit s’être réservée en donnant d’abord des royaumes à ses
-enfans, mais dont il n’avait jamais pu jouir, et qui causa la plupart
-des malheurs de son règne.
-
-Tous les ans Lothaire, Louis-le-Germanique et Charles-le-Chauve,
-devoient conférer ensemble sur les affaires générales et particulières
-de leurs royaumes. Il étoit ordonné que les deux derniers se rendroient
-chez leur frère aîné, lui porteroient des présens; et que celui-ci,
-après les avoir reçus avec bonté, les renverroit avec des marques de sa
-libéralité. Louis et Charles ne pouvoient ni se marier, ni entreprendre
-une guerre étrangère, ni faire la paix sans le consentement de
-Lothaire. Ils avoient enfin les uns sur les autres un droit pernicieux
-d’inspection et de correction, qui s’étendoit même jusqu’à déposer
-un prince qui, ayant abusé de son pouvoir, refuseroit de réparer ses
-injustices.
-
-Il pouvoit ce faire que les arrangemens politiques de Charlemagne,
-les plus sages qu’il fût alors possible de prendre, ne fussent pas
-cependant capables de prévenir des soupçons, des haines, et même des
-ruptures ouvertes entre des princes avares, inquiets et ambitieux; mais
-les dispositions de Louis-le-Débonnaire en devoient nécessairement
-produire entre les princes même les plus modérés. Aussi les règnes de
-Lothaire, de Louis-le-Germanique et de Charles-le-Chauve, déjà ennemis
-les uns des autres avant la mort de leur père, ne furent-ils qu’une
-longue suite de guerres civiles.
-
-Les premiers troubles qui avoient agité le gouvernement de
-Louis-le-Débonnaire, lui firent perdre les prérogatives qu’il s’étoit
-attribuées et les droits qui lui appartenoient le plus légitimement.
-L’audace de ses fils rendit tout le monde audacieux; il ne fut plus
-question de craindre les lois, mais de se faire craindre; et dans
-l’anarchie où l’état se précipitoit, la justice fut obligée de céder
-à la force. Des princes tels que Lothaire et ses frères, tombèrent
-dans le dernier mépris. Toujours acharnés à se perdre, se susciter
-des ennemis, se tendre des piéges, et se débaucher mutuellement leurs
-créatures par les plus basses complaisances, ils mirent en honneur
-la révolte et la perfidie. Ils furent obligés de dissimuler les
-entreprises qu’on formoit contre eux, de tout pardonner, parce qu’ils
-ne pouvoient rien punir; et de traiter continuellement avec la noblesse
-et le clergé pour avoir des secours qui leur étoient dus, qu’on ne
-leur accordoit presque jamais, ou qui les rendoient plus ambitieux,
-plus entreprenans, plus injustes, plus téméraires, et par conséquent
-plus foibles, s’ils avoient l’adresse de les obtenir.
-
-Si Lothaire ne fut plus en état de repousser les Sarrasins qui
-infestoient la Méditerranée et l’Italie, Louis-le-Germanique de
-contenir dans le devoir les peuples de Germanie qui étoient ses
-tributaires, et Charles-le-Chauve d’humilier les Bretons qui
-affectoient une entière indépendance dans l’Armorique; si leurs
-royaumes furent ouverts aux courses des Normands, la nation française
-ne manquoit pas des forces nécessaires pour se faire respecter, mais
-de l’art de les réunir, et sur-tout de les employer avec avantage.
-Personne ne sachant commander, personne ne savoit obéir. C’est
-l’anarchie et non pas la bataille de Fontenay qui fit la foiblesse
-de l’état. Quoiqu’il périt cent mille Français à cette journée, elle
-ne laissoit pas la nation sans ressources. Les historiens n’ont pas
-fait attention que cent mille hommes de plus ou de moins dans trois
-royaumes qui embrassoient la plus grande partie de l’Europe, et dont
-tout citoyen étoit soldat, ne pouvoient les jeter dans l’anéantissement
-où ils tombèrent. Un plus grand fléau avoit frappé les Français; c’est
-la ruine des lois, qui entraînoit celle de leur domination; c’est
-l’indépendance des grands, c’est la servitude, c’est la misère du
-peuple qui faisoient chanceler l’état.
-
-Soit qu’au milieu des guerres civiles on ne convoquât plus les
-assemblées de la nation, soit qu’elles ne fussent que des conventicules
-de factieux ou de flatteurs, il cessa en quelque sorte d’y avoir une
-puissance souveraine dans l’état; et les Français se trouvèrent à peu
-près dans la même situation où leurs pères avoient été après le règne
-de Clotaire II. Le germe de division qui subsistoit toujours entre les
-différens ordres des citoyens, se développa promptement et produisit
-des maux encore plus grands. Je parlerai bientôt de la servitude
-déplorable où le peuple étoit réduit, quand Hugues Capet parvint à la
-couronne. Si le clergé avoit recouvré des richesses immenses, si on lui
-avoit donné de grandes[71] terres, si, par je ne sais quelle dévotion
-mal entendue, des familles sans nombre se rendoient esclaves de ses
-maisons, son sort n’en étoit pas plus heureux. Les évêques et les abbés
-n’étant point en état de défendre leurs possessions, depuis que la
-force décidoit de tout en France, et qu’ils avoient cessé de s’occuper
-du métier des armes, leurs plus grands domaines devinrent la proie[72]
-de l’avarice des seigneurs. On vit des laïcs s’établir, les armes à la
-main, dans les abbayes, prendre même le titre d’abbés, et ne laisser à
-leurs moines que la liberté de prier Dieu pour la prospérité de leurs
-persécuteurs.
-
-La France étoit ravagée à la fois par les armes des Normands, et
-par les guerres particulières des seigneurs. On ne voyoit de toutes
-parts que des bourgs et des hameaux en feu, et des hommes errans, qui
-n’avoient aucune retraite. Tant de désordres concentrèrent, si je puis
-parler ainsi, l’attention de chaque particulier sur lui-même. Comme
-on n’attendoit aucune protection d’un gouvernement qui ne subsistoit
-plus, chacun ne pensa qu’à sa propre défense, et devint insensible aux
-maux publics. Les fils de Louis-le-Débonnaire demandoient-ils quelques
-secours à leurs sujets pour faire la guerre et repousser les Normands?
-Je suis esclave, devoit répondre le peuple, rompez les chaînes dont les
-seigneurs m’ont chargé, et je vous sacrifierai mes bras. Le clergé,
-occupé de ses seules pertes, éclatoit en murmures, en reproches et en
-menaces; et regardoit les ravages des Normands comme le juste châtiment
-des Français qui pilloient les biens de l’église. Si les seigneurs
-avoient encore quelque déférence pour les ordres du prince, ce n’étoit
-que pour en obtenir quelque diplome inutile, qui favorisât leurs
-usurpations.
-
-
-
-
- CHAPITRE V.
-
- _Ruine entière de l’ancien gouvernement sous le règne de
- Charles-le-Chauve.--Ce prince rend les bénéfices et les comtés
- héréditaires.--Naissance du gouvernement féodal._
-
-
-Charles-le-Chauve, trompé par les flatteries de ses courtisans, et
-les vaines marques de respect qu’on rendoit à sa dignité, se croyoit
-tout-puissant. Parce qu’il n’y avoit plus de champ de Mai, il se
-regarda comme le législateur revêtu de toute la puissance souveraine;
-mais si on ne lui contestoit point le droit de commander en maître,
-c’est qu’on avoit celui de lui désobéir impunément; et son prétendu
-despotisme n’étoit que la preuve de sa foiblesse.
-
-Ses états éprouvant enfin tous les jours de nouvelles disgraces de la
-part des Normands, sans qu’il pût leur opposer une armée, il ouvrit les
-yeux, malgré lui, sur sa situation, cependant il ne connut pas d’abord
-toute l’étendue du mal. Il espéra qu’en convoquant une assemblée
-générale des seigneurs, car le peuple n’étoit plus compté pour rien,
-il réuniroit les ordres divisés de la nation, et qu’elle formeroit
-encore sous sa conduite un corps qui n’auroit qu’un même intérêt et un
-même mouvement. Il se trompoit. Il ne se rendit à ses ordres que des
-prélats, qui se plaignirent de tous les torts et de toutes les injures
-que la noblesse leur avoit faites, et qui dévoilant par-là même toute
-leur foiblesse, n’étoient guères propres à donner du crédit au prince,
-et du poids aux règlemens qu’il feroit.
-
-Charles s’humilia, dès que n’étant plus soutenu par de folles
-espérances, il ne put se déguiser qu’il étoit abandonné de la plupart
-des grands. Au lieu de faire des menaces, il publia qu’il étoit prêt
-à oublier tout le passé, à pardonner les injures qu’on lui avoit
-faites[73], et les infidélités qu’on avoit commises à son égard. Il
-proteste qu’il honorera les grands, qu’il satisfera à leurs demandes,
-qu’il se conduira par leurs conseils. Rien de tout cela n’est écouté.
-On méprise l’amnistie d’un prince qui est obligé lui-même de demander
-grâce; on dédaigne la protection d’un roi qu’on a réduit à tout
-craindre. Si quelques seigneurs consentent enfin à venir lui rendre
-hommage, et lui promettent par serment de le servir avec fidélité, il
-s’oblige lui-même à son tour à les respecter, à les protéger, tant que
-Dieu lui conservera l’usage de la raison, et à réparer sans délai les
-torts qu’il pourroit leur faire par surprise ou par inadvertance.
-
-Une conduite ferme et courageuse, de la part d’un prince tel que
-Charles-le-Chauve, ne lui auroit vraisemblablement valu que de nouveaux
-mépris; mais il est certain aussi qu’en ne cherchant qu’à exciter
-la pitié, il accréditoit les abus auxquels il prétendoit remédier.
-Puisque Charles étoit incapable de suivre l’exemple de son aïeul, et de
-rétablir son autorité en rétablissant celle des lois, il ne lui restoit
-d’autre ressource que de s’ensevelir sous les ruines de l’état. Mais
-il étoit trop lâche pour supporter cette pensée, et ne pas toujours se
-flatter qu’à force de complaisance ou de bienfaits, il gagneroit enfin
-la noblesse, et la ramèneroit à l’obéissance.
-
-Depuis plusieurs années, ses propres vassaux, fatigués de leur
-service, n’avoient cherché qu’à le diminuer, ou ne l’acquittoient
-qu’avec une extrême tiédeur. Charles, lassé de leurs plaintes, et sans
-doute intimidé par leur mauvaise volonté, les avoit dispensés de le
-suivre[74] à la guerre, à moins que le royaume ne fût menacé d’une
-invasion de la part des étrangers. Pour réparer le tort que lui avoit
-fait cette première complaisance, il en eut une seconde encore plus
-contraire à ses intérêts. Louis-le-Débonnaire, cédant à la nécessité,
-avoit déjà aliéné pour toujours quelques-uns de ses bénéfices[75],
-et Charles consentit à rendre tous les siens héréditaires. Il voulut
-même que les seigneurs qui en étoient en possession pussent, au
-défaut d’enfans, en disposer en faveur de quelqu’un de leurs parens.
-Il comptoit que la reconnoissance alloit donner un nouveau zèle à
-ses vassaux pour ses intérêts; mais ils furent peu touchés de cette
-libéralité, parce que le prince n’étoit plus assez fort pour reprendre
-ses bénéfices.
-
-Charles n’ayant plus rien à donner, rendit enfin les comtes[76]
-héréditaires; et il ne fit encore que des ingrats. Les comtes avoient
-commencé, sous le règne précédent, à conférer en leur nom les bénéfices
-royaux qui étoient situés dans leurs ressorts. Ils s’étoient fait des
-amis et des créatures; et les divisions du clergé, de la noblesse et du
-peuple les rendoient si indépendans du prince, qu’il eût été dangereux
-de les vouloir dépouiller de leur magistrature. De ce degré de pouvoir
-à l’hérédité, la distance est courte et se franchit aisément; ainsi
-on peut dire que l’ordonnance de Charles-le-Chauve ne causa pas une
-révolution, mais hâta seulement un événement nécessaire, qui devoit
-établir un ordre de choses tout nouveau chez les Français.
-
-Dès que les comtés devinrent le patrimoine de quelques familles, tout
-ce qui subsistoit encore de l’ancien gouvernement disparut en peu de
-temps. Il seroit difficile de peindre la confusion anarchique où se
-trouvèrent tous les ordres de l’état, et l’anéantissement sur-tout
-dans lequel tombèrent des princes sans soldats, sans argent, et qui
-n’ayant plus de lois à faire parler pour eux, ni de grâces à accorder,
-ne devoient rencontrer que des sujets infidelles et désobéissans.
-Jusqu’alors Charles-le-Chauve avoit toujours été aidé des secours
-de quelques comtes disposés à le suivre à la guerre avec les hommes
-de leurs provinces; et ces forces le mettoient en état de se faire
-craindre des seigneurs, ou de les contraindre du moins à se conduire
-à son égard avec quelques ménagemens. Après la révolution, les comtes
-furent presque toujours cités inutilement par le roi. Leur nouvelle
-fortune leur donnoit de nouveaux intérêts, et les occupa entièrement.
-
-Le prince convoqua encore des assemblées de la nation, mais il ne
-s’y rendit que des hommes qui étoient, comme lui, les victimes des
-désordres publics. On y faisoit un tableau touchant des malheurs
-de l’état, on parloit des courses et des pillage des Normands; des
-vexations des seigneurs, de la ruine du clergé et de la misère du
-peuple; on faisoit des plaintes inutiles, et par un règlement auquel
-on dût obéir, les lois saliques, ripuaires, &c. les capitulaires de
-Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire n’ayant plus de protecteur,
-tombèrent dans le plus profond oubli. Au lieu de n’être encore que les
-simples ministres des lois, les comtes, qui avoient secoué le joug
-des envoyés royaux et refusé de reconnoître l’ordonnance par laquelle
-Charles-le-Chauve commettoit chaque évêque[77] pour en exercer les
-fonctions dans l’étendue de son diocèse, devinrent les maîtres, ou
-plutôt les tyrans des lois dans leurs comtés.
-
-Une volonté arbitraire décida de tous les droits. Chaque seigneur
-rendit sa justice souveraine[78], et ne permettant plus que ses
-jugemens fussent portés par appel à la justice du roi, le Français
-réclama inutilement les lois saliques ou ripuaires, le Gaulois les
-lois romaines, le Bourguignon les lois de Gondebaud, &c.; il fallut
-n’en plus reconnoître d’autres que les ordres du comte ou de son
-seigneur. Tous les peuples qui, à la faveur de leurs codes différens,
-avoient été jusqu’alors séparés les uns des autres, oublièrent leur
-origine. N’ayant plus qu’une même loi, ou plutôt qu’une même servitude,
-ils se confondirent; et les caprices de leurs maîtres furent leur
-droit public et civil, jusqu’à ce que le temps eût enfin consacré les
-coutumes que la violence établissoit.
-
-Il ne faut pas penser que les comtes devinrent absolus dans toute
-l’étendue de leur comté; ils n’acquirent en propre que leur ville
-et les bourgs, villages et hameaux où ils avoient eu l’habileté
-d’empêcher qu’il ne se formât quelque seigneur particulier. Ce n’est
-que dans ces territoires qu’ils devinrent tout-puissans; car les
-seigneurs de chaque province, aussi adroits à profiter des désordres
-publics et de l’anéantissement des lois que les comtes, s’étoient déjà
-cantonnés dans leurs terres, et y jouissoient de tous les droits que
-nos jurisconsultes modernes appellent régaliens, qu’on nommoit alors
-simplement seigneuriaux, et qui constituent en effet la souveraineté.
-
-Après ce que j’ai dit de l’administration injuste et pusillanime de
-Charle-le-Chauve, on ne sera pas surpris des progrès rapides que fit
-la tyrannie des particuliers à la faveur de l’anarchie générale, si on
-se rappelle la peinture que l’histoire nous fait des successeurs de
-ce prince. Louis-le-Bègue, qui à peine auroit été capable d’être le
-magistrat d’une nation heureuse et tranquille, ne régna que dix-huit
-mois, et laissa, pour lui succéder, Louis III et Carloman, qui étoient
-encore dans leur première jeunesse, et dans qui l’âge ne développa
-aucun talent. Charles-le-Gros, fils de Louis le germanique, et qui,
-avec le titre d’empereur, étoit roi d’Italie et de Germanie, fut placé
-sur le trône de France. Il réunissoit ainsi sous sa domination tous
-les pays qui avoient formé le vaste empire de Charlemagne; et il n’en
-parut que plus foible et plus méprisable. L’Italie n’étoit pas dans une
-meilleure situation que la France, son roi ne portoit qu’un vain titre.
-La Germanie, il est vrai, étoit moins malheureuse; les lois n’y étoient
-pas tombées dans le même mépris qu’en France, et le prince y conservoit
-encore quelqu’autorité; mais Charles-le-Gros n’étoit pas capable de
-s’en servir pour se faire respecter des Français, et former un nouvel
-édifice des ruines de l’ancien. Ce prince, toujours accablé sous le
-poids des titres qu’il portoit, éprouva le sort qui l’attendoit dans
-une nation qui ne connoît plus de règle. On lui ôta ses couronnes, et
-il finit ses jours dans une prison. Je ne parle pas de ses successeurs,
-à peine méritent-ils que l’histoire conserve leur nom.
-
-On doit être au contraire étonné qu’au milieu des révolutions qui
-changèrent la face du royaume, les Français aient conservé l’usage du
-serment de fidélité et de l’hommage dont ils auroient pu s’affranchir.
-Si on eût secoué le joug de Charles-le-Chauve et de ses successeurs,
-pour les punir d’avoir abusé tyranniquement de leur pouvoir, la
-révolution se seroit faite avec un emportement qui eût fait franchir
-toutes les bornes du devoir. Mais comme on les dépouilloit de leurs
-prérogatives, parce qu’ils ne savoient pas les conserver; qu’on
-agissoit par ambition et par avarice, et non par haine, les esprits ne
-reçurent point de ces secousses violentes, qui, en les échauffant, les
-portent aux dernières extrémités. Au milieu de toutes les nouveautés
-que produisoit la licence de tout faire, on se laissoit encore conduire
-par les idées que l’ancien gouvernement avoit données. On ne refusoit
-pas de prêter la foi et l’hommage, parce qu’on y étoit accoutumé; mais
-on violoit ses engagemens sans scrupule, parce qu’on pouvoit le faire
-impunément.
-
-D’ailleurs, les comtes crurent faire une assez grande fortune, en
-acquérant tous les droits dont avoient joui les ducs des Bavarois, des
-Allemands, des Bretons, &c. qui étant chefs de leurs nations, sous la
-protection des rois de France, ne leur rendoient qu’un simple hommage,
-et n’étoient obligés qu’à les suivre à la guerre. Il n’étoit pas même
-de l’intérêt de ces nouveaux souverains de s’affranchir de tout devoir
-à l’égard du prince. Refuser de reconnoître sa supériorité, c’eut
-été révolter l’esprit général et dominant de la nation. Les comtes,
-par cette conduite, auroient donné aux seigneurs qui possédoient des
-terres dans leur province, l’exemple et le prétexte d’aspirer à la même
-indépendance; et ils y auroient perdu leur suzeraineté, droit souvent
-inutile, mais titre brillant, que la vanité estimoit alors beaucoup.
-
-Il y eut, il est vrai, des seigneurs assez puissans ou assez heureux
-pour ne reconnoître aucune supériorité dans leur comte. Ils refusèrent
-de lui prêter hommage, et ne relevèrent, ainsi qu’on s’exprima
-bientôt après, que de Dieu et de leur épée. Leurs terres devinrent
-des principautés absolument indépendantes, et on les appella des
-Alleux[79], ou des terres allodiales. Mais en général les seigneurs
-firent hommage à leur comte; les uns parce qu’ils n’étoient pas assez
-forts pour oser le lui refuser; les autres parce qu’ils étoient
-accoutumés par l’ancien gouvernement à le regarder comme le magistrat
-public dans sa province, et qu’il avoit conservé une sorte de
-jurisdiction[80] sur leurs terres.
-
-Quand il n’y eut plus d’autre lien entre les parties désunies de
-l’état que la foi et l’hommage, on manqua d’expressions pour rendre
-les idées toutes nouvelles que présentoit à l’esprit un gouvernement
-tout nouveau. On se servit de celles qui étoient les plus propres
-à se faire entendre. On appela par analogie, du nom de vassal, tout
-seigneur qui devoit l’hommage: on nomma fief, toute possession en
-vertu de laquelle on y étoit tenu; et gouvernement féodal, les droits
-et les devoirs fondés sur la foi donnée et reçue. Ces expressions,
-qu’on n’avoit autrefois employées qu’à signifier l’espèce de bénéfices
-établis par Charles Martel, et le gouvernement économique des familles,
-signifièrent alors le gouvernement politique, et le droit public
-et général de la nation: s’il est permis de donner ces noms à une
-constitution monstrueuse, destructive de tout ordre et de toute police,
-et contraire aux notions les plus communes de la société.
-
-Sans doute que les nouveaux vassaux dont je parle, toujours conduits
-par l’ancien esprit de la nation, furent d’abord obligés de remplir, à
-l’égard du seigneur auquel ils rendirent hommage, les mêmes devoirs que
-les vassaux établis par Charles Martel devoient à leurs bienfaiteurs,
-et que le suzerain à son tour leur promettoit sa protection. La manière
-dont Charles-le-Chauve rendit les comtés héréditaires, et le serment
-que ce prince et les grands se firent réciproquement de s’aider et de
-se défendre, l’indiquent assez clairement. Mais il est plus certain
-encore qu’on ne reconnut bientôt cette obligation, qu’autant qu’on
-fut trop foible pour ne la pas remplir. Tous les droits devoient
-paroître équivoques et douteux, tous les intérêts étoient opposés, et
-les passions qui n’étoient retenues par aucun frein, devoient sans
-cesse exciter de nouvelles querelles. Comme il n’y avoit dans ce chaos
-d’injustices et d’usurpations, aucune puissance publique et générale,
-dont les suzerains et les vassaux pussent implorer la protection ou
-la vengeance, et que les grands vassaux qui relevoient de la couronne
-étoient assez puissans pour ne pas craindre les arrêts rendus contre
-eux par la cour du roi, et que peut-être même elle ne tint pas ses
-assises dans ce temps de foiblesse et de confusion, la force fut le
-seul droit en vigueur, et le succès le seul titre respecté.
-
-Les guerres continuelles que se firent les seigneurs, depuis le règne
-de Louis-le-Bègue jusqu’à l’avénement de Hugues Capet au trône, durent
-empêcher que le gouvernement féodal ne prit une forme constante et
-uniforme. Des événemens nouveaux, bizarres, imprévus et contraires,
-changeoient continuellement les coutumes naissantes, et étendoient ou
-restreignoient les droits des suzerains et les devoirs des vassaux.
-Aujourd’hui on relevoit d’un seigneur, et demain d’un autre. Quelques
-comtes en forcèrent d’autres à leur prêter hommage, quoique tous
-dans leur origine tinssent également leur fief du roi, et dussent par
-conséquent être vassaux immédiats de la couronne. Quelques seigneurs
-firent revivre le titre de duc; d’autres, en possédant un duché,
-préférèrent la qualité de comte. Plusieurs terres possédées en alleu
-durent consentir à rendre hommage pour se faire un protecteur dans
-une conjoncture difficile; d’autres, au contraire, tenues en fiefs,
-parvinrent, par quelques succès, à ne reconnoître aucun seigneur.
-Enfin, la fortune, toujours capricieuse lorsqu’elle n’est pas domptée
-par des lois fermes et sages, décida du droit ainsi que des événemens,
-jusqu’au règne des premiers Capétiens.
-
-Depuis l’établissement des seigneuries, dont les prérogatives étoient
-si propres à énerver la puissance publique et à donner le goût de
-l’indépendance et de la tyrannie aux familles qui en étoient en
-possession, il semble que tout portoit les Français à la monstrueuse
-anarchie du gouvernement féodal. Il est vraisemblable que, dès la
-première race, ils en auroient éprouvé les désordres, si la famille des
-Pepins, en produisant plusieurs grands hommes qui se succédèrent les
-uns aux autres, n’étoit venue au secours de l’état prêt à se démembrer.
-Les qualités personnelles de Charles Martel et de son père suppléèrent
-à ce qui manquoit au gouvernement. Ils surent tenir la nation unie,
-en se faisant obéir par les seigneurs, qui dès-lors ne travailloient
-qu’à se cantonner dans leurs terres. Sous les Carlovingiens, les mêmes
-passions portoient les Français à la même indépendance, mais avec plus
-de force, parce que la puissance des seigneurs étoit plus grande, et la
-France ne produisit aucun homme de génie qui pût se mettre à la tête
-des affaires, protéger les lois, ou du moins en prendre la place, et
-faire respecter son autorité. Robert-le-Fort acquit de la réputation
-contre les Normands, mais il n’avoit de talent que pour la guerre. Ses
-descendans surent se frayer un chemin au trône, c’est-à-dire, profiter
-des désordres de l’état, mais non pas le gouverner.
-
-
-
-
- CHAPITRE VI.
-
- _Démembrement que souffrit l’empire de Charlemagne.--Ruine de
- sa maison.--Avénement de Hugues-Capet au trône._
-
-
-La guerre, allumée entre les trois fils de Louis-le-Débonnaire, avoit
-été terminée en 845 par un nouveau partage dont ils convinrent.
-Lothaire avoit été reconnu en qualité d’empereur; et outre le royaume
-d’Italie et les provinces qui s’étendent depuis les Alpes jusqu’au
-Rhône et à la Saône, il occupa dans l’Austrasie tout le pays dont
-son second fils, nommé aussi Lothaire, forma le royaume de Lorraine.
-Louis-le-Germanique posséda au-delà du Rhin l’ancienne Germanie, et en
-deçà de ce fleuve, quelques villes avec leur territoire, telles que
-Spire, Mayence, &c. Charles-le-Chauve n’eut dans son partage que le
-pays qui avoit autrefois composé le royaume de Neustrie, une partie de
-la Bourgogne et l’Aquitaine. Tout le monde sait comment les états de la
-succession de Lothaire[81] et de son frère Louis-le-Germanique furent
-usurpés par des étrangers sur la maison de Charlemagne, et commencèrent
-à former des puissances entièrement indépendantes de la France. C’est
-à l’histoire du royaume de Charles-le-Chauve qu’est désormais bornée
-celle de la nation française, qui, après avoir fait de si grandes
-conquêtes, se trouvoit resserrée dans des bornes plus étroites qu’elle
-ne l’avoit été sous les derniers rois de la première race, et ne
-retiroit d’autre avantage de ses travaux, que de voir former de ses
-débris, par la défection des vaincus, des puissances qui étoient
-devenues ses ennemis.
-
-Tandis que les princes Carlovingiens, qui ne régnoient plus que dans
-la France proprement dite, tomboient de jour en jour dans le plus grand
-avilissement, les rois de Germanie, plus dignes de leur place, et qui
-tiroient encore quelque force du crédit que les lois conservoient chez
-les Allemands, portèrent leurs armes en Italie, et réprimèrent une
-foule de petits tyrans qui aspiroient à l’empire, et que l’imbécillité
-des empereurs Lothaire et Louis II y avoit laissé naître. Ils
-protégèrent l’église de Rome, et méritèrent que les papes, presque
-souverains et déjà reconnus par Charles-le-Chauve pour dispensateurs
-de la dignité impériale, l’unissent pour toujours à la couronne[82]
-de Germanie. Le préjugé avoit attaché au titre d’empereur un rang
-supérieur à celui de roi, et Louis-le-Débonnaire avoit fortifié ce
-préjugé, en voulant que l’empereur eût une sorte de juridiction sur les
-différens royaumes de sa succession. Si Charles-le-Chauve, de concert
-avec Louis-le-Germanique, n’eut pas fait la guerre assez heureusement
-pour forcer l’empereur Lothaire son frère à reconnoître l’indépendance
-de sa couronne et le traiter comme son[83] égal, la dignité impériale,
-qui devoit être chez les Français un monument éternel de leur gloire et
-de leur courage, n’auroit servi qu’à les rendre dépendans de la nation
-allemande qu’ils avoient vaincue.
-
-Les Français voyoient sans chagrin ces diverses révolutions. Occupés
-de leurs troubles domestiques et des intérêts particuliers de leurs
-familles, il leur importoit peu que le roi perdît ou conservât le
-titre d’empereur, et que des peuples que Charlemagne avoit subjugués,
-se rendissent indépendans d’une maison dont ils ne vouloient plus
-eux-mêmes reconnoître l’autorité. Quand Arnoul fut couronné empereur
-et roi de Germanie, à la place de Charles-le-Gros qu’il avoit fait
-déposer, Eudes, fils de Robert-le-Fort, s’empara sans opposition de la
-couronne de France, qui appartenoit à Charles-le-Simple comme au seul
-mâle de la maison Carlovingienne. Ce prince ne recouvra une partie du
-bien de ses pères que pour éprouver des disgraces. Peu s’en fallut
-qu’au lieu d’être en état de réclamer les lois de la succession, et
-de faire valoir ses droits sur la Germanie, l’Empire et l’Italie, il
-ne se vît encore enlever la couronne de France par Robert, frère du
-roi Eudes. Ayant été assez heureux pour rassembler quelques forces
-et battre cet ennemi, qui fut tué dans la déroute de ses troupes, il
-ne tira aucun avantage de cette victoire. Ce prince n’échappoit à un
-écueil que pour échouer contre un autre. Héribert, comte de Vermandois,
-le retint prisonnier dans le château de Péronne pendant les sept
-dernières années de sa vie; et Raoul, duc de Bourgogne, profita de
-cette espèce de vacance du trône pour se faire couronner roi de France;
-ce titre ne lui donna aucune autorité nouvelle, et son règne dura
-quatorze ans.
-
-Hugues-le-Blanc pouvoit suivre l’exemple d’usurpation qu’Eudes et
-Raoul lui avoient donné; mais, soit que son ambition fût satisfaite
-d’être un des plus grands seigneurs du royaume, soit qu’il crût que la
-royauté dépouillée de toutes ses prérogatives, en le rendant suspect
-à la plupart des grands vassaux, ne lui donneroit que des prétentions
-qu’il seroit dangereux de vouloir faire revivre, il plaça sur le trône
-Louis IV, surnommé d’Outremer. Il le protégea, lui fit la guerre, le
-tint renfermé dans un château, ou lui donna la liberté, selon qu’il
-importoit à ses intérêts. Lothaire ne fut aussi couronné que de son
-consentement. Mais, quoique Hugues fût le maître absolu du prince,
-parce qu’il avoit des forces beaucoup plus considérables que lui, et
-que leurs domaines se touchoient, il faut bien se garder d’en conclure
-avec quelques historiens, qui n’ont pas remarqué les révolutions
-arrivées dans l’état, et la forme bizarre que le gouvernement avoit
-prise, qu’il pût disposer de la nation comme les Pepins et Charles
-Martel en avoient autrefois disposé. Ceux-ci étoient maires du
-palais; et quoique leur autorité fût odieuse, elle étoit reconnue dans
-toute l’étendue et par tous les ordres du royaume. Hugues-le-Blanc
-n’étoit que duc de France; et cette qualité ne lui donnoit que, dans
-la province de ce nom, le même pouvoir que les autres grands vassaux
-avoient dans les provinces qui leur étoient tombées en partage.
-
-Louis V, surnommé le Fainéant, ne régna qu’un an; et Hugues-Capet
-s’empara du trône au préjudice de Charles, duc de Lorraine, seul
-prince de la maison de Charlemagne, second fils de Louis d’Outremer,
-et oncle de Louis V. Quelques historiens ont dit que Charles fut
-rejeté par sa nation, à laquelle il s’étoit rendu odieux, en se
-dégradant au point de se rendre vassal de l’empereur. Si cela est
-ainsi, il faut convenir que les Français furent, dans le moment de la
-révolution, bien différens de ce qu’ils avoient été jusqu’alors, et
-de ce qu’ils furent encore un moment après. S’ils étoient si jaloux
-de la gloire de leur prince; s’ils croyoient que la plus légère tache
-le rendît indigne de régner sur eux, pourquoi avoient-ils donc fait
-eux-mêmes, aux derniers Carlovingiens, les affronts les plus humilians?
-Pourquoi souffroient-ils qu’on les retînt dans les prisons? Pourquoi
-les avoient-ils réduits à une telle misère, que les fils puînés de
-ces rois sans domaine, n’ayant pas même à espérer un château de la
-succession de leur père, étoient obligés d’aller chercher fortune hors
-du royaume? et c’en étoit une sans doute très-considérable pour le
-second fils de Louis d’Outremer, que d’être fait duc de Lorraine par
-l’empereur.
-
-Mais les Français étoient bien éloignés de penser que l’hommage et la
-vassalité avilissent un prince. Ils avoient vu les rois de Provence
-et de Bourgogne se déclarer vassaux de l’Empire, sans perdre l’éclat
-de leur dignité. Jamais on n’imaginera que les ducs de Normandie, de
-France, d’Aquitaine, de Bourgogne, les comtes de Flandre, de Toulouse,
-de Troyes, de Vermandois, &c. regardassent l’hommage comme une
-bassesse, et l’eussent cependant prêté à des rois aussi puissans que
-Charles-le-Simple, Louis d’Outremer, Lothaire et Louis-le-Fainéant. Si
-Charles est jugé incapable de porter la couronne, parce qu’il relève
-de l’Empire pour la Lorraine, pourquoi donc Hugues-Capet, après avoir
-été fait roi, et ses fils, rendent-ils les devoirs du vasselage[84] à
-différens seigneurs de leur royaume, pour les fiefs particuliers qu’ils
-possédoient dans l’étendue de leurs terres? C’est une étrange absurdité
-qu’on assujettisse ces rois à un hommage qui avoit rendu le duc de
-Lorraine inhabile à monter sur le trône de ses pères.
-
-Ne cherchons point à nous tromper; ce ne furent, ni les lois, qui ne
-subsistoient plus, ni la nation divisée, qui décidèrent entre Charles
-et Hugues-Capet; la force seule fit le droit de celui-ci. Il étoit,
-par ses possessions[85] et ses alliances, le plus puissant du royaume,
-et Charles n’y possédoit rien. La loi de la succession déjà violée en
-Allemagne, en Italie, dans la moitié des Gaules et en France même,
-devoit donc se taire devant Hugues-Capet. Il étoit à la tête d’un parti
-puissant, et chef d’une famille qui depuis long-temps avoit formé son
-plan d’élévation; son rival descendoit, il est vrai, de Charlemagne,
-mais Charlemagne étoit oublié, et on n’avoit sous les yeux que les
-derniers princes qui avoient déshonoré sa maison.
-
-La nation française ne déféra pas la couronne à Hugues-Capet, comme
-elle l’avoit donnée à Pepin. Les historiens contemporains ne disent
-point qu’il se tint à ce sujet une assemblée[86] générale des grands;
-et quand ils le diroient, il ne faudroit pas le croire. Ces assemblées
-étoient déjà fort rares sous le fils de Louis-le-Débonnaire. Qui
-ne voit pas qu’elles étoient impraticables depuis que les comtes
-s’étoient rendus souverains dans leurs gouvernemens, et les seigneurs
-dans leurs terres? L’anarchie où le royaume étoit plongé, prouve
-évidemment que toute puissance publique y étoit détruite. Par quel
-prodige se seroit-il formé presqu’autant de coutumes différentes qu’il
-y avoit de seigneuries, si la nation eut toujours tenu ses assemblées?
-Comment toutes les lois auroient-elles été oubliées? Pourquoi le
-gouvernement féodal auroit-il été si long-temps à prendre une forme
-constante?
-
-D’ailleurs, je demande en vertu de quel titre Hugues-Capet, simple
-vassal de la couronne, auroit convoqué les états, et ordonné à ses
-pairs, les vassaux immédiats du roi, de s’y rendre? Mais ce qui tranche
-toutes les difficultés, c’est que l’intervalle de la mort de Louis V,
-au couronnement de Hugues-Capet, fut trop court pour assembler les
-grands du royaume. Hugues se contenta d’appeler auprès de lui ses
-parens, ses amis et ses vassaux; il en composa, si l’on veut, une
-espèce d’assemblée, telle que celles qui avoient élevé Eudes et Raoul
-sur le trône, se fit reconnoître pour roi par ses partisans, et se mit
-en état de défendre sa dignité contre les seigneurs qui épouseroient
-les intérêts du dernier Carlovingien.
-
-La prérogative royale étoit si peu de chose, et les grands tellement
-indépendans du prince, ainsi qu’on le verra bientôt quand je parlerai
-des droits et des devoirs respectifs des suzerains et des vassaux,
-que l’élévation de Hugues-Capet et les droits de son compétiteur
-ne pouvoient pas former une question bien importante, lorsqu’elle
-fut agitée. Il paroissoit presqu’indifférent aux seigneurs français
-d’avoir un roi ou de n’en point avoir. Ceux qui servirent Charles par
-générosité crurent bientôt en avoir trop fait en sa faveur. Ceux qui
-ne lui étoient attachés que pour nuire à Hugues-Capet, se laissèrent
-gagner par des bienfaits ou des promesses; et Charles, abandonné de ses
-partisans, ne laissa aucun héritier de ses droits.
-
-L’extinction de la maison de Charlemagne devint un événement de
-la plus grande importance. Il étoit heureux pour les royaumes qui
-s’étoient formés des débris de la puissance française, que la postérité
-de Charles-le-Chauve ne subsistât plus. Les anciennes lois de la
-succession pouvoient servir de prétexte à des mécontens ou à des
-ambitieux, pour augmenter les troubles, les désordres, les calamités
-dont l’anarchie féodale menaçoit tous les peuples de la chrétienté.
-
-Quelque irrégulière que fût la manière dont Hugues-Capet étoit monté
-sur le trône, il devint un roi légitime, parce que les grands du
-royaume, en traitant enfin avec lui, reconnurent sa dignité, et
-consentirent à lui prêter hommage et remplir à son égard les devoirs de
-la vassalité. Ce fut un vrai contrat entre le prince et ses vassaux.
-L’intention présumée de ceux-ci, en se soumettant à reconnoître un
-seigneur au-dessus d’eux, n’étoit pas sans doute de se faire un ennemi
-qui eût le droit de les dépouiller de leurs priviléges; et Hugues-Capet
-fut censé consentir à la conservation des coutumes féodales, que des
-exemples réitérés et le temps commençoient à consacrer. Mais je prie
-de le remarquer; ce contrat étoit subordonné à un devoir primitif, et
-dont rien ne peut exempter les hommes. Ce devoir consiste à faire tous
-ses efforts pour délivrer sa patrie de ses vices, et y faire régner
-l’ordre, la paix et la sûreté: falloit-il donc respecter l’absurde et
-tyrannique gouvernement des fiefs?
-
-
- _Fin du livre second._
-
-
-
-
- OBSERVATIONS
- SUR
- L’HISTOIRE DE FRANCE.
-
- LIVRE TROISIÈME.
-
- CHAPITRE PREMIER.
-
- _De la situation du peuple à l’avénement de Hugues-Capet
- au trône.--Droits privilégiés, état de la noblesse qui ne
- possédoit pas des terres en fief._
-
-
-Quoiqu’à l’avénement de Hugues-Capet au trône on distinguât l’homme
-libre du serf, cette distinction ne laissoit presque aucune différence
-réelle entre eux. La souveraineté que les seigneurs avoient usurpée
-dans leurs terres, ouvrage de l’avarice et de la vanité, étoit
-devenue la tyrannie la plus insupportable. Pouvoit-elle avoir eu des
-bornes sous les derniers Carlovingiens, puisque dans un temps bien
-postérieur, où il sembloit qu’on commençât à sentir la nécessité
-d’une police plus régulière et à penser avec plus d’humanité, les
-seigneurs s’opiniâtroient à croire encore que tout leur avoit toujours
-appartenu, et que le roturier, ne possédant ses habitations que d’une
-manière précaire, les tenoit de leur libéralité? Étrange ignorance des
-devoirs que la nature nous prescrit! Ils ne comprenoient pas que leurs
-droits pussent être limités[87], ni que ce fût un vol, ou du moins une
-injustice, d’exiger des redevances qui n’étoient pas établies par la
-coutume ou par des chartes.
-
-Chaque terre fut une véritable prison pour ses habitans. Ici ces
-prétendus hommes libres ne pouvoient disposer de leurs biens, ni
-par testament, ni par actes entre-vifs, et leur seigneur étoit leur
-héritier, au défaut d’enfans domiciliés dans son fief. Là, il ne leur
-étoit permis de disposer que d’une partie médiocre de leurs immeubles
-ou de leur mobilier. Ailleurs, ils ne pouvoient se marier qu’après en
-avoir acheté la permission. Chargés par-tout de corvées fatigantes,
-de devoirs humilians et de contributions ruineuses, ils avoient
-continuellement à craindre quelque amende, quelque taxe arbitraire,
-ou la confiscation entière de leurs biens. La qualité d’homme libre
-étoit devenue à charge à une foule de citoyens. Les uns vendirent par
-désespoir leur liberté à des maîtres qui furent du moins intéressés
-à les faire[88] subsister, et d’autres qui s’étoient soumis pour eux
-et pour leur postérité à des devoirs serviles envers une église ou un
-monastère, consentirent sans peine que leur dévotion devînt un titre de
-leur esclavage.
-
-Cette tyrannie des seigneurs avoit commencé, comme on l’a vu, dans
-les campagnes, et elle en chassa les plus riches habitans, qui se
-refugièrent dans les villes, où ils se flattoient de vivre sous la
-protection des lois; mais les maux qu’ils fuyoient les y poursuivirent,
-quand les comtes eurent changé leurs gouvernemens héréditaires en des
-principautés souveraines. Ces nouveaux seigneurs exercèrent à leur tour
-sur les bourgeois[89] la même autorité que les autres seigneurs avoient
-acquise sur les villains de leurs terres. Les péages, les droits
-d’entrée, d’escorte et de marche se multiplièrent à l’infini. Les
-villes furent sujettes, comme les campagnes, à une taille arbitraire,
-et obligées de défrayer leur seigneur et ses gens quand il y venoit.
-Vivres, meubles, chevaux, voitures, tout étoit alors enlevé, et on
-auroit dit que les maisons des bourgeois étoient au pillage.
-
-Il ne faut que parcourir les chartes par lesquelles les seigneurs
-vendirent dans la suite à leurs villes le droit de commune, pour
-se faire un tableau de la situation déplorable des bourgeois. Les
-priviléges qu’on leur accorde supposent les vexations les plus atroces.
-C’est par grâce qu’on permet à ces malheureux de s’accommoder, après
-avoir commencé un procès juridiquement, tant on étoit éloigné de penser
-que la magistrature fût établie pour l’utilité du peuple, et non pour
-l’avantage du magistrat! Ils étoient réduits à demander, comme une
-faveur, qu’il fût permis à leurs enfans d’apprendre à lire et à écrire,
-et de n’être obligés de vendre à leur seigneur que les denrées ou les
-effets qu’ils auroient mis en vente. Toute industrie étoit étouffée
-entre des hommes qu’on vouloit rendre stupides. Les bourgeois n’osoient
-faire aucun commerce, parce que les seigneurs s’étoient arrogé le droit
-d’interdire dans leurs terres toute espèce de vente ou d’achat entre
-les particuliers, lorsqu’ils vouloient vendre eux-mêmes les denrées
-de leur cru ou celles qu’ils avoient achetées. Ces monopoles étoient
-tellement accrédités, que le peuple prit pour un acte de générosité,
-l’injustice moins criante par laquelle les seigneurs se réservoient
-dans chaque année un temps fixe pour le débit des fruits de leurs
-terres, en stipulant toutefois qu’ils les vendroient plus cher que de
-coutume, et que les bourgeois n’exposeroient alors en vente que des
-denrées altérées et corrompues.
-
-On devine aisément qu’elle espèce de crédit demandoit le comte de Poix
-dans la charte qu’il accorde à ses sujets, lorsqu’il exige qu’il lui
-fût permis d’acheter une fois en sa vie, à chaque marchand, sans payer
-ni donner aucun gage, quelqu’effet qui n’excèderoit pas la valeur de
-cinq sous. Autoriser le vol, le déni de payement, la banqueroute par
-un traité, suppose d’étranges mœurs. Il seroit trop long de rapporter
-seulement les noms des divers droits que les seigneurs avoient établis
-à leur avantage, même sans aucun prétexte de bien public. Cette
-tyrannie épidémique, si je puis parler ainsi, passa jusqu’à leurs
-valets. Les marmitons de l’archevêque de Vienne avoient établi un impôt
-sur les mariages; et ses domestiques, prenant sous leur protection des
-voleurs et des bandits, dont ils partageoient, sans doute, le butin,
-s’étoient fait une seigneurie en sous-ordre, et plus odieuse encore que
-celle de leur maître.
-
-La seule différence essentielle qu’il y eût entre les hommes libres
-et les serfs, dont la France étoit presqu’entièrement peuplée, c’est
-que ceux-ci ne pouvoient s’affranchir que par la pure faveur de leur
-maître, tandis que la coutume laissoit aux autres quelques moyens de se
-soustraire au joug de leur seigneur. Les hommes libres n’avoient besoin
-que du consentement de leur évêque, pour être admis à la cléricature,
-qui, par une de ces contradictions ridicules auxquelles il faut
-s’accoutumer, quand on étudie l’histoire de France, exemptoit de toute
-charge[90] le patrimoine d’un clerc, quoiqu’on ne se fît aucun scrupule
-de piller et de soumettre à des redevances, les terres de l’église,
-qu’on regardoit comme le patrimoine de Dieu même. Les serfs n’avoient
-pas le même avantage; s’ils étoient admis par surprise au nombre des
-clercs, l’église, en les dégradant, étoit obligée de les rendre[91] au
-maître qui les réclamoit avant qu’ils eussent reçu des ordres sacrés.
-
-Leurs enfans naissoient esclaves comme eux; et ces malheureux
-communiquoient en quelque sorte leur disgrace à tout ce qui les
-approchoit. Si un gentilhomme eût eu la bassesse de se marier à une
-serve, ses enfans auroient été réduits à la condition[92] humiliante
-de leur mère. Les alliances contractées avec une famille libre, ne
-portoient, au contraire, aucune tache dans la maison d’un gentilhomme;
-et ses fils, malgré la roture de leur mère, pouvoient être honorés
-de la qualité de chevalier. Les hommes libres jouissoient même du
-privilége de s’anoblir eux et leur postérité, soit en épousant la
-fille d’un gentilhomme, soit en acquérant quelque fief. Dès lors,
-ils n’étoient plus soumis à cette foule de devoirs, de corvées et de
-charges qui rendoient le peuple malheureux. Il est même vraisemblable
-que la noblesse de leur personne passoit jusqu’aux domaines qu’ils
-possédoient en roture.
-
-Aucun monument, il est vrai, ne nous fait connoître les prérogatives
-particulières dont la simple noblesse jouissoit à l’avénement de
-Hugues-Capet au trône. Mais il est certain que sous les derniers
-princes de la maison de Charlemagne, il y avoit un grand nombre de
-familles autrement anoblies par leurs alliances ou la possession de
-quelque seigneurie, et qui, par une suite des événemens qui changèrent
-les fortunes domestiques, comme la fortune de l’état, ne possédoient
-que des biens roturiers. Elles continuèrent pendant le cours de
-la révolution qui donna naissance au gouvernement féodal, à être
-distinguées des familles d’un ordre inférieur; et cette distinction,
-dont on ne peut douter, suppose nécessairement la jouissance de quelque
-privilége particulier qui passoit du père aux enfans. Sans ce signe
-distinctif, comment tous les citoyens qui ne possédoient pas quelque
-fief, n’auroient-ils point enfin, été confondus dans une même classe?
-
-Peut-être que cette noblesse se trouva assez nombreuse pour forcer
-les seigneurs à la ménager. Sans doute, qu’elle les servit dans
-les guerres privées qui revinrent en usage dans la décadence du
-gouvernement, et mérita par là leur reconnoissance et leur protection;
-pourquoi donc n’auroit-elle pas toujours joui dans ses patrimoines
-roturiers, des mêmes franchises que la cléricature attachoit à ceux
-des clercs? Tout paroît l’indiquer, mais il me semble du moins qu’on
-ne peut s’empêcher de convenir que sous le règne de Hugues-Capet,
-les simples gentilshommes n’eussent déjà les mêmes immunités, dont
-on les voit en possession dans un temps bien postérieur. Bien loin
-qu’ils aient pu alors acquérir quelques nouveaux priviléges, ils en
-durent perdre plusieurs. On voit que les seigneurs, de jour en jour,
-plus jaloux d’étendre leurs droits et leur autorité, s’appliquèrent
-à dégrader la dignité même des petits fiefs qui relevoient d’eux.
-Tandis qu’ils ne craignoient point d’offenser leurs vassaux, que, sans
-égard pour les plaintes et les menaces des évêques, ils faisoient,
-sans cesse, de nouvelles entreprises sur les possessions que les
-ecclésiastiques tenoient de leurs pères, seroit-il vraisemblable qu’ils
-eussent respecté la fortune d’une noblesse peu puissante, et qui
-n’avoit aucun protecteur?
-
-Quoiqu’il en soit des immunités des simples gentilshommes, à
-l’avénement de Hugues-Capet au trône, ils n’étoient sujets, quand S.
-Louis écrivoit ses établissemens, à aucune imposition, en vendant
-leurs denrées[93], ni en achetant les choses nécessaires à leur
-usage particulier. Les terres que les gentilshommes faisoient valoir
-par eux-mêmes, ne payoient pas la taille; et dans les affaires
-personnelles, ils obéissoient à une jurisprudence, toute différente
-de celle à laquelle les roturiers étoient soumis. C’est l’espérance
-de pouvoir jouir un jour de tous ces avantages, qui empêchoit les
-hommes libres de succomber sous le poids de leur malheur; tandis que
-les serfs, ne voyant de toute part que leur servitude, ne pouvoient
-s’affranchir du joug d’un maître, que pour passer sous celui d’un
-seigneur.
-
-
-
-
- CHAPITRE II.
-
- _Situation des seigneurs, à l’avénement de Hugues-Capet au
- trône.--Des causes qui contribuèrent à établir une sorte de
- règle et de droit public._
-
-
-Tous ces droits barbares des seigneurs, sur leurs sujets, furent
-bientôt réglés: c’étoit la force qui imposoit la loi à la foiblesse.
-Mais à l’égard des devoirs et des droits respectifs des seigneurs les
-plus puissans, liés entre eux, par l’hommage et le serment de fidélité,
-ce n’étoient encore, lorsque Hugues-Capet monta sur le trône, que des
-prétentions incertaines et toujours contestées. Les coutumes[94] dont
-nous trouvons le détail dans les établissemens de S. Louis, et les
-écrits de Pierre de Fontaine et de Beaumanoir, n’existoient pas encore.
-C’est le propre des coutumes de ne s’établir qu’avec lenteur, le temps
-seul peut leur donner une certaine force; et de l’anarchie des derniers
-rois Carlovingiens, à la forme de gouvernement connue sous S. Louis, le
-passage suppose nécessairement une longue suite de révolutions et les
-règnes de plusieurs princes actifs, courageux et entreprenans.
-
-Quand il seroit resté quelque espèce de règle et de subordination
-dans l’état, l’usurpation de Hugues-Capet, les guerres qu’il soutint
-contre quelques vassaux de la couronne, et les complaisances auxquelles
-il fut forcé de se prêter, pour se rendre agréable, l’auroient fait
-entièrement disparoître. Il faudroit, en effet, avoir bien peu de
-connoissance des temps malheureux dont je parle, et des passions par
-lesquelles les hommes seront éternellement gouvernés, pour croire
-que les ducs de Normandie, d’Aquitaine, de Bourgogne, les comtes de
-Toulouse, de Flandre, de Vermandois, de Troyes, &c. qui avoient vu
-Hugues-Capet, simple duc de France, et leur égal, consentissent, par
-amour seul de l’ordre et de la paix, à lui rendre les devoirs que
-Charles-le-Chauve exigeoit inutilement de ses vassaux, sur la fin de
-son règne, et que ses successeurs n’auroient pas osé demander.
-
-Les seigneurs du second ordre, j’entends les barons qui relevoient
-immédiatement d’un suzerain, dont la seigneurie s’étendoit sur toute
-une province, affectèrent également une entière indépendance. Toute
-notre histoire est pleine de faits qui prouvent que les petits-fils
-de Hugues-Capet ne pouvoient point encore accoutumer les seigneurs du
-duché de France, à remplir les devoirs de la vassalité, et la même
-anarchie règnoit dans les autres provinces du royaume. La souveraineté
-que les barons exerçoient sur leurs sujets, leur avoit inspiré une
-ambition dangereuse. Mettant à profit la foiblesse où se trouvoient
-leurs suzerains divisés par des haines, des rivalités et des guerres
-continuelles, ils étoient parvenus à s’en faire craindre, et ne
-regardoient l’hommage que comme une vaine cérémonie qui n’emportoit
-avec soi aucune obligation réelle de service et d’obéissance.
-
-Si on retrouvoit quelque trace de la subordination des fiefs et des
-devoirs réciproques que se devoient les suzerains et leurs vassaux, et
-que suppose le serment que Charles-le-Chauve et les seigneurs les plus
-puissans du royaume se firent mutuellement, ce n’étoit plus qu’entre
-les seigneurs d’une classe inférieure aux barons; ils se souvenoient
-pour la plupart que leurs terres leur avoient été données en bénéfices;
-leurs possessions étoient peu considérables, et n’ayant que de moindres
-espérances ou de moindres prétentions, ils souffroient davantage
-des désordres de l’anarchie, et n’avoient pas le même intérêt de ne
-reconnoître d’autres lois que leurs caprices.
-
-Quoique ces seigneurs eussent, comme les barons mêmes, dont ils
-relevoient, le droit de guerre, le pouvoir de faire des lois, ou
-plutôt de publier des ordres dans l’étendue de leurs fiefs, et qu’ils
-exerçassent sur leurs sujets un empire également despotique, ils ne
-jouissoient pas cependant dans toute sa plénitude, de la puissance qui
-constitue véritablement la souveraineté. Leurs justices, par exemple,
-étoient souveraines, c’est-à-dire, jugeoient en dernier ressort et
-sans[95] appel, toutes les affaires qui y étoient portées; mais elles
-n’avoient quelquefois qu’une compétence bornée. Ces seigneurs d’un
-ordre inférieur, n’étoient juges dans leurs terres, que des délits
-ordinaires; tandis que le baron, dont ils relevoient, y avoit la
-haute-justice, et connoissoit de tous les crimes qui, à l’exception
-du vol, étoient punis de mort. Il est encore certain que dans le cours
-des dernières révolutions, les barons ne permirent pas à leurs vassaux
-de faire les mêmes usurpations qu’ils faisoient eux-mêmes. Abusant, au
-contraire, de leurs forces et du crédit que leur avoit donné l’ancien
-gouvernement, pour se saisir d’une partie de la souveraineté, dans les
-seigneuries qui relevoient d’eux, ils s’arrogèrent le droit d’y régler
-les poids et les mesures publiques, empêchèrent leurs vassaux d’avoir
-une monnoie particulière, et les contraignirent à ne se servir que des
-espèces fabriquées dans le chef-lieu de la baronnie.
-
-Les mêmes causes qui avoient empêché la plupart de ces seigneurs,
-d’affecter une entière indépendance, les portèrent à se soumettre à
-l’homme-lige; c’est-à-dire, qu’ils se crurent tenus à défendre les
-possessions de leur suzerain, et à le suivre à la guerre, quand il
-les convoquoit. D’ailleurs, ils n’avoient souvent qu’un château;
-et craignant d’y être forcés après un premier échec, le droit de
-guerre leur paroissoit plus nuisible qu’avantageux. Dans cet état de
-foiblesse, il leur importoit que toutes les querelles ne se vidassent
-pas les armes à la main. Ainsi, bien loin de profiter des désordres
-de l’anarchie, pour ne plus reconnoître dans leur suzerain, cette
-juridiction déjà en usage[96] sous le règne de Charlemagne et qui
-rendoit chaque seigneur, juge de ses bénéficiers, ils la regardèrent
-comme le rempart de leur fortune.
-
-C’est chez ces seigneurs d’une classe inférieure et à demi souverains,
-que se conserva la tradition des devoirs auxquels les bénéfices établis
-par Charles Martel avoient autrefois assujetti les vassaux; et c’est
-l’élévation de Hugues-Capet au trône qui contribua à l’étendre et
-lui donner une plus grande autorité. En qualité de duc de France,
-de comte de Paris et d’Orléans, ce prince avoit de riches domaines,
-et ses forces étoient égales à celles des principaux vassaux de la
-couronne. Il fallut avoir pour ses fils des égards qu’on n’avoit
-point eus pour les derniers princes de la maison de Charlemagne. La
-foiblesse et la pauvreté des Carlovingiens avoient ouvert la porte
-à l’anarchie: la force et les richesses des Capétiens devoient en
-tempérer les désordres. A mesure qu’on espéroit moins d’avantages
-de son indépendance, on devoit en être moins jaloux. Les intérêts
-des principaux seigneurs et leurs passions changèrent donc avec la
-situation de la monarchie. Les désastres de leurs guerres, souvent
-aussi funestes au vainqueur qu’au vaincu, domptèrent leur vanité, et
-les préparèrent à la paix; quand ils sentirent enfin, malgré eux, la
-nécessité d’avoir une police, ils en trouvèrent le modèle dans les
-fiefs des dernières classes.
-
-Nous voyons, en effet, par le traité que Henri I, roi d’Angleterre
-et duc de Normandie, conclut le 10 mars 1101, avec Robert, comte de
-Flandre, que les grands vassaux, déjà plus dociles sous Philippe I,
-que sous Louis d’Outremer, Lothaire et Louis-le-Fainéant, se croyoient
-obligés de suivre le roi à la guerre, sous peine de perdre leur[97]
-fief. Il y avoit même des formalités de justice avouées et reconnues
-entre Philippe I et ses vassaux; et cette cour suprême, où les rois
-jugeoient autrefois les grands de l’état, étoit déjà sortie du néant
-où la foiblesse des derniers Carlovingiens l’avoient laissée tomber.
-Il étoit naturel que les premiers Capétiens offrissent leur médiation
-à leurs vassaux, quelquefois fatigués de la guerre, ou qui n’étoient
-pas en état de la faire; et que dans des circonstances fâcheuses, ils
-soumissent eux-mêmes leurs propres querelles, à leur arbitrage; et
-c’est vraisemblablement par cette conduite, que le prince reprit sa
-qualité de juge, et que des vassaux qui avoient des forces égales aux
-siennes, s’accoutumèrent à reconnoître l’autorité d’une cour féodale
-et de ses jugemens. Dès que les vassaux les plus puissans consentirent
-à remplir de certains devoirs, et à se soumettre au tribunal du
-roi, leurs barons qui, à leur exemple, avoient affecté une entière
-indépendance, mais plutôt par point d’honneur, que par ambition, furent
-aussi, à leur exemple, moins indociles et moins révoltés, contre la
-subordination de la vassalité.
-
-Plusieurs autres causes contribuèrent en même temps, à fixer la nature
-du service des fiefs et des devoirs respectifs des suzerains et des
-vassaux. Leurs guerres étoient terminées par des traités; et quoique
-ces traités fussent peu respectés, ils ne laissoient pas d’être
-regardés comme autant de titres, du moins par la partie à laquelle ils
-étoient avantageux. On y régloit des prétentions incertaines, et les
-articles, dont deux seigneurs étoient convenus, servirent de modèle à
-plusieurs autres; les mêmes maximes s’étendoient; et en s’étendant,
-elles acquéroient de l’autorité.
-
-Les seigneurs, continuellement en guerre les uns contre les autres,
-ne tiroient presqu’aucun secours de leurs sujets, trop maltraités
-pour être bons soldats; et ne pouvant exiger un service utile que de
-leurs vassaux, ils se virent obligés de multiplier ces derniers, ou
-pour acquérir des défenseurs à leurs terres, ou pour s’agrandir aux
-dépens de leurs voisins. Ils démembrèrent donc quelques parties de
-leurs domaines, qu’ils conférèrent en fief. Soit que les dangers se
-multipliassent de jour en jour, soit qu’on ne jugeât de la dignité
-d’une terre que par le nombre des fiefs qui en relevoient, la
-politique, la vanité et la mode ne mirent alors aucune borne à la
-libéralité des seigneurs. Au défaut de terres, on donna en fief, dit
-un savant écrivain, «la gruerie des forêts, le droit d’y chasser,
-une part dans le péage ou le roage d’un lieu, le conduit ou escorte
-des marchands venant aux foires, la justice dans le palais du prince
-ou haut-seigneur, les places de change, dans celles des villes où
-il faisoit battre monnoie, les maisons et les loges des foires, les
-maisons où étoient les étuves publiques, les fours banaux des villes,
-enfin, jusqu’aux essaims des abeilles qui pouvoient être trouvés
-dans les forêts. Quelques seigneurs, _ajoute ailleurs M. Brussel_,
-s’avisèrent d’ériger en fief, l’affranchissement de certaines coutumes
-et la cession de quelque droit; c’est-à-dire, qu’ils cédoient à
-quelqu’un le droit de lever à son profit, l’impôt qu’ils s’étoient
-attribué.» Les seigneurs convertirent en fiefs les charges de leur
-maison, établissement analogue aux anciennes idées de vasselage
-qu’avoient fait naître les bénéfices de Charles Martel. En armant un
-gentilhomme chevalier, ils en firent leur homme; ils achetèrent même
-des vassaux, en donnant une certaine somme d’argent, ou en payant une
-pension annuelle. C’est ainsi, pour n’en citer qu’un exemple, qu’Henri
-I, roi d’Angleterre, donnoit en fief à Robert, comte de Flandre, une
-pension de quatre cents marcs d’argent.
-
-Ces nouveaux fiefs étant créés par des contrats, des chartes ou des
-traités, les devoirs n’en pouvoient jamais être équivoques; et le
-vassal étoit d’autant plus exact à les remplir, qu’il étoit très-facile
-à son seigneur de le punir de sa félonie. Il n’étoit pas nécessaire de
-recourir aux formalités d’un jugement, d’assembler ses vassaux, ni de
-s’exposer aux événemens toujours incertains de la guerre; il ne falloit
-que ne pas payer le terme échu d’une pension. Un four banal, des étuves
-et des loges de marchands n’étoient pas des châteaux forts où un vassal
-rebelle pût se défendre avec avantage.
-
-L’inconsidération éternelle des Français, jointe à l’ignorance la plus
-profonde de leurs antiquités, leur persuada que ce qui se passoit sous
-leurs yeux, étoit autant de coutumes qu’ils avoient reçues de leurs
-premiers ancêtres. Pensant que tous les fiefs avoient la même origine,
-ils crurent qu’ils étoient tous tenus par reconnoissance aux mêmes
-devoirs. Cette erreur apprivoisa les esprits, que le droit de guerre
-rendoit farouches. On se crut lié à son suzerain, par le bienfait qu’on
-en avoit reçu. On s’accoutuma peu à peu à la subordination féodale,
-on en convint du moins, quand on n’eut aucun intérêt présent de la
-contester; et à l’avénement de Louis-le-Gros à la couronne, les devoirs
-auxquels les nouveaux fiefs furent assujettis, étoient déjà devenus
-une loi, ou, pour m’exprimer plus exactement, une coutume générale du
-gouvernement féodal; et elle n’étoit désavouée par aucun seigneur.
-
-
-
-
- REMARQUES ET PREUVES
- DES
- _Observations sur l’histoire de France_.
-
- LIVRE PREMIER.
-
- CHAPITRE PREMIER.
-
-[6] _Reges ex nobilitate, duces ex virtute sumunt. Nec regibus
-infinita aut libera potestas; et duces exemplo potiùs quàm imperio,
-si prompti, si conspicui, si ante aciem agant, admiratione præsunt.
-Cæterùm neque animadvertere, neque vincire, neque verberare quidem,
-nisi sacerdotibus permissum; non quasi in pœnam nec ducis jussu,
-sed velut Deo imperante, quem adesse bellantibus credunt._ (De Mor.
-Ger. C. 7.) _De minoribus rebus principes consultant, de majoribus
-omnes; ità tamen ut ea quoque quorum penès plebem arbitrium est, apud
-principes pertractentur... Mox rex vel principes, prout ætas cuique,
-prout nobilitas, prout decus bellorum, prout facundia est, audiuntur,
-autoritate suadendi magis, quàm jubendi potestate. Si displicuit
-sententia, fremitu aspernantur: sin placuit, frameas concutiunt._ (Ib.
-c. II.)
-
-Nos monumens les plus anciens et les plus respectables disent la même
-chose. _Dictaverunt Salicam Legem Proceres ipsius gentis, qui tunc
-temporis apud eam erant rectores. Sunt autem electi de pluribus viris
-quatuor.... Qui per tres Mallos convenientes, omnes causarum origines
-sollicitò discurrendo, tractantes de singulis judicium decreverunt hoc
-modo._ (Præf. Leg. Sal.) _Hoc decretum est apud regem et principes
-ejus et apud cunctum populum christianum qui infrà regnum Merwengorum
-consistunt._ Præf. Leg. Sal. _Placuit atque convenit inter Francos et
-eorum Proceres, ut propter servandum inter se pacis studium, omnia
-incrementa veterum rixarum resecare deberent._ Præf. Leg. Sal. _Cum in
-Dei nomine nos omnes calendas Martias de quacumque conditione unà cum
-nostris optimatibus pertractavimus._ Decret. _Childeberti circà annum
-595_, (Art. 1.) _Pari conditione convenit calendas Martias omnibus
-nobis adunatis_. (Ibid. art. 5.) Les rois Mérovingiens ne donnoient
-aucun ordre particulier, aucun diplome, sans employer les formules
-suivantes: _Unà cum nostris optimatibus: fidelibus pertractavimus.
-De consensu fidelium nostrorum. In nostrâ et Procerum nostrorum
-præsentiâ._ Voyez les ordonnances de ces princes, recueillies par M.
-Baluze, ou par dom Bouquet.
-
-[7] _Eo tempore multæ Ecclesiæ à Chlodovechi exercitu deprædatæ sunt,
-quia erat ille adhuc fanaticis erroribus involutus. Igitur de quâdam
-ecclesiâ urceum miræ magnitudinis ac pulchritudinis hostes abstulerant,
-cum reliquis ecclesiastici ministerii ornamentis. Episcopus autem
-ecclesiæ illius missos ad regem dirigit, poscens, ut si aliud de
-sacris vasis recipere non mereretur, saltem vel urceum ecclesiæ suæ
-reciperet. Hæc audiens Rex, ait Nuncio: sequere nos usque Suessiones,
-quia ibi cuncta quæ acquisita sunt, dividenda erunt, cumque mihi vas
-istud sors dederit, quæ papa poscit, adimpleam. Dehinc adveniens
-Suessiones, cuncto onere prædæ in medium posito, ait rex: Rogo vos,
-fortissimi Præliatores, ut saltem mihi vas istud, hoc enim de urceo
-suprâ memorato dicebat, extrà partem concedere non abnuatis. Hæc rege
-dicente, illi quorum erat mens sanior, aiunt: omnia, gloriose rex,
-quæ cernimus tua sint; sed ac nos ipsi tuo sumus dominio subjugati,
-nunc quod tibi benè placitum videtur, facito; nullus enim potestati
-tuæ resistere valet. Cùm illi hæc ità dixissent, unus levis, invidus
-ac facilis, cum magnâ voce, elevatam bipennem urceo impulit, dicens:
-nihil hic accipies, nisi quæ sors vera largitur. Ad hæc, obstupefactis
-omnibus, rex injuriam suam patientiæ lenitate coercuit, acceptumque
-urceum nuncio ecclesiastico reddidit, servans abditum sub pectore
-vulnus; transacto vero anno, jussit omnem cum armorum apparatu advenire
-Phalangem, ostensuram in campo Martis suorum armorum nitorem. Verùm
-ubi cunctos circuire deliberat, venit ad urcei percussorem, cui ait:
-nullus tam inculta, ut tu, arma detulit, nam neque tibi hasta, neque
-gladius, neque securis est utilis; et adprehensam securim in terram
-dejecit. At ille cum paululùm inclinatus fuisset ad colligendam eam,
-rex, elevatis manibus, securim suam capiti ejus defixit. Sic, inquit,
-tu apud Suessiones in urceo illo fecisti._ (Greg. Tur. l. 2. C. 27.)
-
-A travers la narration peu sensée de Grégoire de Tours, il est
-facile de saisir l’esprit du fait qu’il rapporte. Il est évident que
-Clovis n’avoit que sa part du butin, et que le sort en décidoit. Que
-signifient les paroles ridicules que l’historien met dans la bouche
-de ce prince? _Sequere nos usque Suessiones; quia ibi cuncta quæ
-acquisita sunt, dividenda erunt. Cumque mihi vas istud sors dederit,
-quæ papa poscit, adimpleam._ Il n’y a qu’un escamoteur qui puisse ainsi
-répondre de la fortune. Le compliment de l’armée, tel que Grégoire de
-Tours le suppose, ne peut être vrai; il n’a aucune analogie avec les
-mœurs publiques. On avoit dit à l’historien que l’armée avoit consenti
-à la demande de Clovis; et là-dessus, il imagine une réponse telle
-que l’auroient faite des Gaulois, aussi accoutumés au gouvernement
-despotique que les Français l’étoient à la liberté. Il ne s’apperçoit
-pas qu’il est contradictoire que l’armée parle en mercenaire, et que
-Clovis attende un an pour se venger de l’injure qu’il reçoit.
-
-Je ne sais pourquoi M. le comte de Boulainvilliers dit que Clovis n’osa
-se saisir du vase, et le laissa au soldat. C’est altérer la vérité, et
-il n’en avoit pas besoin pour son systême. Le P. Daniel appelle cet
-événement une historiette; et c’est une preuve de son bon jugement.
-L’abbé du Bos parle aussi de l’aventure du vase de Soissons, dans son
-histoire critique de l’établissement de la monarchie Française dans les
-Gaules, liv. 3. chap. 21. Voici de quelle façon il traduit le discours
-de Clovis à son armée. _Rogo vos, ô fortissimi præliatores, ut saltem
-mihi vas istud extrà partem concedere non abnuatis._ «Braves soldats,
-trouvez bon qu’avant que de rien partager, je retire ce buire d’argent
-de la masse, pour en disposer à mon plaisir.» Quelle traduction! Clovis
-n’osant pas punir le soldat qui l’avoit offensé, en réclamant la
-coutume de la nation, il attend, dit l’abbé du Bos, «une occasion où
-il peut se venger, non point en particulier qui se livre au mouvement
-impétueux d’une passion, mais en souverain qui se fait justice d’un
-sujet insolent.» Cette réflexion n’est pas juste; ce n’est point comme
-souverain que Clovis se fait justice d’un sujet insolent, puisqu’il
-déguise sa vengeance, en prenant le prétexte de punir le soldat pour sa
-négligence à tenir ses armes en bon état. Croira-t-on sans peine que la
-patience et la modération fussent alors des qualités fort estimées chez
-les Français, et qu’il fût plus honnête pour un grand roi d’assassiner
-de sang froid un de ses soldats, que de le tuer par emportement? Je
-ne saurois penser, sur la parole de l’abbé du Bos, «qu’une si grande
-sagesse combla de gloire Clovis, et lui valut l’admiration de toutes
-les Gaules.»
-
-
- CHAPITRE II.
-
-[8] _Si quis ingenuum Francum aut hominem barbarum occiderit qui Lege
-Salicâ vivit_, fol. 200, _culpabilis judicetur. Si quis eum occiderit
-qui in Truste dominicà est_, fol. 600, _culpabilis judicetur. Si quis
-Romanum hominem convivam regis occiderit_, fol. 300, _culpabilis
-judicetur. Si Romanus homo possessor, id est, qui res, in pago ubi
-commanet, proprias possidet, occisus fuerit, is qui cum occidisse
-convincitur_, fol. 100, _culpabilis judicetur. Si quis Romanum
-Tributarium occiderit_, fol. 45, _culpabilis judicetur_. (Leg. Sal.
-Tit. 43.) _Si Romanus homo Francum expoliaverit, fol. 62, culpabilis
-judicetur. Si verò Francus Romanum expoliaverit_, fol. 30, _culpabilis
-judicetur_. (Ibid. Tit. 15.) _Si Romanus Francum ligaverit sine causâ_,
-fol. 30, _culpabilis judicetur. Si autem Francus Romanum ligaverit sine
-causâ_, fol. 15, _culpabilis judicetur_. (Ibid. Tit. 34,) _&c._ Les
-lois Ripuaires établissent les mêmes proportions entre les Français et
-les Gaulois, et je n’en rapporte pas ici le texte, pour abréger.
-
-Si ces autorités font voir avec quelle dureté les vainqueurs traitèrent
-les vaincus, elles ne prouvent pas moins que les Gaulois ne furent pas
-réduits en servitude, puisqu’on trouve parmi eux un ordre de citoyens,
-les convives du roi, à qui la loi accorde une composition plus
-considérable qu’aux Français d’une condition commune. Cent passages de
-Grégoire de Tours attestent que des Gaulois furent élevés aux premières
-dignités de l’état, sous les rois Mérovingiens. Pourquoi Loyseau, dans
-son traité des seigneuries, (_chap. 1._ §. 55 et 69,) prétend-il donc
-que les Francs ôtèrent aux Gaulois l’usage des armes, et en firent
-leurs esclaves? Le comte de Boulainvilliers a bâti, sur cette prétendue
-servitude, tout son systême de notre ancien gouvernement. Je réfuterai
-cette erreur dans les notes suivantes, en parlant des franchises de la
-nation Gauloise sous le gouvernement des Français.
-
-[9] L’abbé du Bos prétend, histoire critique, (_liv. 6. C. 14 et
-15_,) que Clovis et ses successeurs eurent dans les Gaules les mêmes
-revenus dont les empereurs Romains y avoient joui; qu’ils levèrent un
-tribut sur les terres, exigèrent une capitation, eurent des douanes,
-et que les Français furent soumis, ainsi que les Gaulois, à toutes
-ces impositions. Il convient d’abord qu’aucun historien ne dit
-«expressément et distinctement que nos rois ont eu dans les Gaules
-les mêmes revenus dont jouissoient avant eux les empereurs Romains;
-mais, continue-t-il, c’est qu’il étoit inutile de dire ce que tout le
-monde voyoit.» J’abrège le style diffus de l’abbé du Bos. Il fonde son
-opinion sur ce qu’il est de droit commun que le vainqueur se mette à
-la place du vaincu. Quand, par exemple, ajoute l’abbé du Bos, on a dit
-que Louis XIV conquit en 1684 le duché de Luxembourg, c’est avoir dit
-suffisamment qu’il se mit en possession de tous les domaines, droits
-et revenus dont Charles II jouissoit avant la conquête. Je conviens du
-droit du vainqueur; mais quel étoit le vainqueur des Gaules? Étoit-ce
-Clovis seul, ou la nation Française avec lui? Qu’on en juge par
-l’aventure du Vase de Soissons, et par la forme même du gouvernement
-que les Français conservèrent dans les Gaules.
-
-Mais si Louis XIV, au lieu d’avoir une administration à peu près
-pareille à celle de Charles II, avoit été le chef de quelque horde
-de Tartares, l’abbé du Bos se persuaderoit-il aisément que ce
-nouveau Clovis et ses soldats, en s’établissant dans le duché de
-Luxembourg, eussent été préparés à adopter subitement toutes les
-idées des Espagnols? Je consens à cette espèce de prodige; quand les
-Luxembourgeois vaincus n’auroient point changé de sort, comment le
-prince auroit-il osé dire à ces Tartares: mes amis, voilà un peuple
-subjugué par nos armes, qui me reconnoît pour son nouveau souverain,
-et qui me payera désormais la taille, la capitation, &c. qu’il payoit
-à ses anciens maîtres; puisque votre victoire m’a mis à la place de
-Charles II, il est raisonnable que tout notre gouvernement prenne une
-nouvelle forme. Enrichissez-vous des dépouilles des vaincus; mais
-songez désormais à me donner les mêmes tributs que me donneront les
-Luxembourgeois. Si le prince Tartare tenoit un pareil langage après la
-victoire, est-il vraisemblable qu’il persuadât son armée? mon général,
-lui répondroit-elle, nous ne comprenons rien à tout ce discours. Nous
-ne combattons pas pour vous, mais vous combattez à notre tête pour
-l’avantage commun. L’empire sur une province conquise nous appartient
-comme à vous; et il seroit bizarre que nous fussions traités en
-vaincus, parce que nous sommes vainqueurs: nous conserverons ici nos
-anciennes coutumes, et nous y établirons notre gouvernement.
-
-Les mœurs des Français, leur attachement à leurs lois, leur
-administration politique, tout concourt à la fois à prouver qu’ils
-ne furent sujets à aucune sorte d’impôts. J’ajoute que les Gaulois
-jouirent du même avantage; et c’est presque le démontrer, que de dire
-que la plupart d’entre eux négligèrent de se naturaliser Français. Un
-peuple accoutumé au gouvernement despotique, peut bien ne pas désirer
-d’être libre; mais un peuple vexé par des impositions aussi énormes que
-celles que levoient les empereurs Romains, saisira toujours les moyens
-de s’en délivrer. Cependant la plus grande partie des Gaulois continua
-à vivre sous la loi Romaine, tandis qu’il étoit permis aux étrangers
-de se faire Français; il falloit donc que les Gaulois ne fussent pas
-soumis à des charges plus considérables que les Français mêmes.
-
-Tout le monde a entre les mains l’esprit des lois. Je prie d’y lire,
-liv. 30, le chapitre treizième, intitulé: «Quelles étoient les charges
-des Romains et des Gaulois dans la monarchie des Francs. Le président
-de Montesquieu prouve très-bien qu’un état qui n’avoit point de
-besoins, ne levoit point d’impôts. En parlant des charges des hommes
-libres, qui étoient obligés d’aller à la guerre à leurs dépens, sous
-les ordres de leur comte, et de fournir des chevaux et des voitures
-aux envoyés du roi et aux ambassadeurs qui partoient de sa cour
-ou qui s’y rendoient; je voudrois seulement, pour une plus grande
-exactitude, qu’il eût ajouté, sur l’autorité de la loi Ripuaire et de
-Marculfe, que les citoyens étoient tenus de loger et de défrayer ces
-envoyés à leur passage. _Si quis autem legatarium regis vel ad regem,
-seu in utilitatem regis pergentem hospitio suscipere contempserit,
-nisi emunitus regis hoc contradixerit, sexaginta solidis culpabilis
-judicetur_, (Leg. Rip. Tit. 55.) Ille rex omnibus agentibus. _Dum et
-nos in Dei nomine apostolicum virum illum necnon et illustrem virum
-illum partibus illis legationis causâ direximus; ideò jubemus, ut locis
-convenientibus, eisdem à vobis evectio simul et humanitas ministretur,
-hoc est, veredos seu paraveredos tantos, panis nitidi modios tantos,
-vini modios tantos, cerevisiæ modios tantos, lardi libras tantas,
-carnis libras tantas._ Je supprime tout ce détail qui peut être
-curieux, mais il faut être court. _Hæc omnia diebus tam ad ambulandum,
-quam ad nos, in Dei nomine, revertendum, unusquisque vestrûm locis
-consuetudinariis, eisdem ministrare et adimplere procuretis._ (Mars.
-for. 11. liv. 1.)
-
-La grande source de toutes les erreurs de l’abbé du Bos, c’est d’avoir
-cru que les mots _Census_ et _tributum_ signifient dans nos lois,
-et dans nos historiens, la même chose qu’ils signifièrent chez les
-Romains, ou qu’ils signifient aujourd’hui parmi nous. Il auroit dû
-soupçonner avec le président Montesquieu, que quand les Français
-voulurent rédiger par écrit leurs coutumes, et leur donner l’autorité
-de lois, ils trouvèrent des difficultés à rendre leurs idées par les
-expressions d’un peuple qui avoit des usages tout différens. Ils se
-servirent des mots latins qui avoient le plus de rapport aux coutumes
-germaniques, et de nouvelles idées furent attachées à ces mots. Voyez
-l’esprit des lois, (_L. 30, C. 14_,) intitulé: de ce qu’on appeloit
-_Census_.
-
-_Si quis romanum hominem convivam regis occiderit_, fol. 300,
-_culpabilis judicetur. Si Romanus homo possessor, id est, qui res in
-pago ubi commanet, proprias possidet, occisus fuerit, is qui eum
-occidisse convincitur_, fol. 100, _culpabilis judicetur. Si quis
-Romanum tributarium occiderit_, fol. 45, _culpabilis judicetur_.
-(L. S. tit. 43.) Cette loi, que l’abbé du Bos ne pouvoit ignorer,
-fait connoître ce que les premiers Français entendoient par les mots
-_census_ et _tributum_. Si par _Romanum tributarium_, il faut entendre
-un Gaulois assujetti à payer un cens, une capitation, un tribut
-public, tout le systême de l’abbé du Bos est renversé; car il seroit
-certain que les Gaulois qui avoient l’honneur d’être admis à la table
-du roi, et ceux qui avoient des possessions, ne payoient pas ce cens
-ou ce tribut, puisque la loi se sert de cette qualité distinctive
-de _tributarium_, pour désigner un troisième ordre de Gaulois. En
-réfléchissant sur ce texte, l’abbé du Bos auroit vu que la loi parle
-ici des Gaulois, qui, étant libres par leur naissance, faisoient valoir
-à ferme les biens des propriétaires. Il en auroit conclu que les mots
-_census_ et _tributum_ ne signifient pas toujours un tribut public.
-Cette première découverte l’auroit rendu plus circonspect, et il
-n’auroit vu que des charges privées, économiques et domestiques dans
-la plupart des passages qu’il emploie pour prouver le paradoxe qu’il
-avance. Me permettra-t-on de le dire? Il me semble qu’on ne peut lire
-l’ouvrage de l’abbé du Bos, sans être convaincu qu’il avoit d’abord
-imaginé une histoire de France, et qu’ensuite il n’avoit lu nos anciens
-monumens que pour y prendre ce qui pouvoit favoriser ses opinions. Il
-cite rarement les lois, et ne consulte que des historiens à qui il est
-aisé, à la faveur d’un commentaire, de faire dire tout ce qu’on veut.
-
-Le président de Montesquieu, L. 30, C. 15, dit que «ce qu’on appeloit
-_census_, ne se levoit que sur les serfs, et non pas sur les hommes
-libres.» Ce n’est pas s’exprimer avec exactitude. On appeloit aussi
-du nom de _census_ ou de _tributum_, toutes les charges ou redevances
-qu’un homme libre devoit acquitter. Montesquieu cite lui-même dans
-son ouvrage plusieurs capitulaires dans lesquels on nomme _census_,
-les voitures que les hommes libres devoient fournir aux envoyés du
-roi. Il y avoit aussi dans les Gaules des terres, dont le possesseur
-étoit soumis à de certaines charges, ou payoit une rente; et c’est de
-ces charges ou de ces rentes, qu’il faut entendre ce que dit Grégoire
-de Tours, en parlant de Théodebert et de Childebert. _Omne tributum
-quod fisco suo ab ecclesiis in Arverno sitis reddebatur, clementer
-indulsit._ (L. 3, C. 25.) _In supradictâ verò urbe Childebertus rex
-omne tributum tam ecclesiis quàm monasteriis, vel reliquis Clericis,
-qui ad ecclesiam pertinere videbantur, aut quicumque ecclesiæ
-officium excolebant, largâ pietate concessit._ (_L. 10. C. 7._) Une
-ordonnance de Clotaire II nous apprend en quoi consistoient ces
-charges, ou rentes, qui commencèrent à être en usage à la naissance des
-seigneuries: «_Agraria, pascuaria, vel decimas porcorum, ecclesiæ pro
-fidei nostræ devotione concedimus._ (Cap. de Baluze. T. 1. page 8.)
-
-Quand les seigneuries furent devenues la coutume générale du royaume,
-on nomma des noms de Cens ou de Tribut les redevances auxquelles
-les seigneurs assujettirent les hommes libres de leurs terres. «_Ut
-de rebus undè census ad partem regis exire solebat, si ad aliquam
-ecclesiam traditæ sunt, aut traduntur propriis hæredibus, aut qui eas
-retinuerit, vel censum illum persolvat_, Cap. 3, an. 812, art. 12.
-_Quicumque terram tributariam, undè tributum ad partem nostram exire
-solebat, vel ad ecclesiam vel cuilibet alteri tradiderit, is qui eam
-susceperit, tributum quod indè solvebatur, omnimodò ad partem nostram
-persolvat, nisi fortè talem firmitatem de parte dominicâ habeat per
-quam ipsum tributum sibi perdonatum possit ostendere._» (Cap. 4. an.
-819. article 2.)
-
-La plupart des lecteurs peu familiarisés avec le jargon barbare de nos
-anciens monumens, et peu instruits des différentes formes qu’a prises
-successivement le gouvernement des Français, ont adopté d’autant plus
-aisément le sens dans lequel l’abbé du Bos entend les passages qu’il
-cite, que quelques-uns désignent en effet une imposition publique et
-fiscale, pareille à celles qui étoient en usage dans les Gaules sous
-le gouvernement des empereurs. _Chlothacharius rex indixerat, ut omnes
-ecclesiæ regni sui tertiam partem fructuum fisco dissolverent._ (Greg.
-Tur. L. 4. C. 2.) Qui doute en effet que les fils de Clovis, qui
-avoient autour d’eux plusieurs leudes gaulois d’origine, et instruits
-de l’administration romaine, n’aient essayé d’établir des impôts? Ils
-y étoient invités par l’exemple des Français, qui travailloient à
-se faire les uns sur les autres des droits nouveaux; et le champ de
-Mars ne se tenant plus régulièrement, la porte étoit ouverte à toutes
-sortes d’abus. Il est sûr que Chilperic voulut lever une cruche de vin
-sur chaque arpent de vigne. _Chilpericus verò rex descriptiones novas
-et graves in omni regno suo fieri jussit.... Statutum enim fuerat ut
-possessor de propriâ terrâ unam amphoram vini per aripennem redderet;
-sed et aliæ functiones infligebantur multæ tam de reliquis terris
-quàm de mancipiis quod impleri non poterat._ Mais ces entreprises ne
-furent-elles pas regardées comme des nouveautés contraires au droit de
-la nation, et que le prince fut obligé d’abandonner?
-
-Le roi Chilperic, dit l’abbé du Bos, en traduisant ce passage de
-Grégoire de Tours, «ordonna que dans tous ses états il fût dressé une
-nouvelle description, et que les taxes y fussent ensuite imposées,
-sur un pied plus haut que celui sur lequel on s’étoit réglé dans
-les descriptions précédentes.» Cela ne s’appelle pas traduire, mais
-commenter un texte et en changer le sens. _Descriptiones novas_ ne doit
-pas se traduire par une nouvelle description, mais par une description
-qui étoit une nouveauté. _Amphora_ a-t-il jamais signifié un tonneau?
-L’abbé du Bos n’a pas voulu traduire ce mot par ceux de cruche ou
-de bouteille, parce que la modicité de cette imposition auroit fait
-juger que ce devoit être une nouveauté, et non pas l’augmentation
-d’une ancienne taxe. En effet, ajoute l’abbé du Bos, en continuant de
-traduire à sa façon, «suivant le pied sur lequel on s’étoit réglé en
-assayant les taxes, en conséquence de la nouvelle description, celui
-qui possédoit une vigne en toute propriété, se trouvoit taxé à un
-tonneau de vin par arpent.»
-
-En 815, Louis-le-Débonnaire accorda une charte aux Espagnols qui
-s’étoient réfugiés sur les terres de la domination Française, pour
-éviter le joug des Sarrasins. _Sicut cæteri liberi homines, cum comite
-suo in exercitum pergant, et in marchâ nostrâ juxtà rationabilem
-ejusdem comitis ordinationem atque admonitionem, explorationes et
-excubias, quod usitato vocabulo wactas dicunt, facere non negligant,
-et missis nostris aut filiis nostris, quos pro rerum opportunitate,
-illas in partes miserimus, aut legatis, qui de partibus Hispaniæ ad nos
-transmissi fuerint, paratas faciant, et ad subventionem eorum veredos
-donent. Alius verò census ab eis neque à comite, neque à junioribus et
-ministerialibus ejus exigatur._
-
-Voilà qui est décisif; on voit par cette charte à quelles charges les
-hommes libres, soit français, soit étrangers, étoient assujettis.
-Il est donc évident que sous le règne de Louis-le-Débonnaire, on ne
-levoit aucune imposition publique ou fiscale, quoique les comtes et
-les officiers subalternes de leurs gouvernemens cherchassent à établir
-de nouveaux droits. Si les rois Mérovingiens avoient eu les revenus
-que leur donne M. l’abbé du Bos, par quelle avanture leurs successeurs
-les auroient-ils perdus? Seroit-il aisé, en parcourant notre histoire,
-de trouver l’époque de la suppression des impôts? Seroit-ce quand la
-maison de Pepin monta sur le trône? Non, sans doute; car les lois de ce
-prince et celle de Charlemagne nous avertissent qu’ils ne renoncèrent
-qu’aux droits nouveaux et équivoques, qui avoient été établis sous la
-régence des derniers Mérovingiens.
-
-_Ut illi Franci qui censum de suo capite vel de suis rebus ad partem
-regiam debent, sine nostrâ licentiâ ad casam Dei vel ad alterius
-cujuscumque servitium se non tradant._ (Edict. Pist. art. 28.) Par
-_censum de suo capite_, M. l’abbé du Bos entend la capitation, et par
-_illi Franci_, les Français qui n’avoient pas obtenu une exemption
-particulière du prince. M. le président de Montesquieu entend au
-contraire les hommes serfs de naissance, qui avoient été affranchis par
-des lettres du roi, et qui, n’acquérant pas ordinairement une entière
-et pleine liberté, payoient encore une certaine redevance au prince;
-et c’est ce que Marculfe (_L. 2. Form. 32._) appelle _libertinitatis
-obsequium_. L’un n’établit son explication sur aucun titre; il devine
-et arrange les faits à son gré, ou suppose éternellement ce qui est
-en question. L’autre apporte des autorités, cite les formules de
-Marculfe, les capitulaires de Charlemagne, et l’édit même de Pistes,
-qui favorise, ou plutôt qui démontre la vérité de son sentiment.
-
-Pour prouver l’existence des douanes, M. l’abbé du Bos cite d’abord
-une charte de Charle-le-Chauve en faveur de l’abbaye de St-Maur; et
-l’on voit en effet par cette pièce qu’on exigeoit dans des bureaux
-différens droits. Chacun avoit son nom particulier, «droit de rivage,
-de charrois, de pont, d’heureux abord, &c. Il n’y a point d’apparence»,
-dit notre critique, après cette énumération, «que tous ces droits
-eussent été établis sous la seconde ni même sous la première race.
-Tant d’impositions différentes sur les mêmes choses ne paroissent
-pas l’ouvrage d’une nation barbare»; et de-là il conclud qu’il faut
-qu’elles aient été imaginées et créées dans le temps des empereurs.
-
-Je l’avoue, on ne s’attend point à un pareil raisonnement. Il est assez
-singulier que M. l’abbé du Bos prétende que les Français comprirent,
-en entrant dans les Gaules, tout le détail embarassé et compliqué
-des douanes romaines, et furent assez habiles pour conserver cet
-établissement précieux qu’il regarde comme la preuve de la politesse
-et des lumières des Romains; et qu’il soutienne en même temps que ces
-Français établis depuis trois siècles et demi dans leurs conquêtes,
-et qui avoient eu mille occasions et mille moyens de s’instruire des
-finances romaines, ne devoient pas être assez éclairés pour établir
-des bureaux de douanes et y percevoir cinq ou six sortes de droits, ou
-un même impôt sous cinq ou six noms différens. En vérité, de pareils
-paradoxes ne méritent pas une réfutation sérieuse. Pour faire ce que
-M. l’abbé du Bos juge impossible, il suffisoit que les Français fussent
-avares; et l’avarice a sans doute produit en peu d’années des choses
-bien plus extraordinaires que l’invention de cinq ou six noms pour
-faire une maltote misérable.
-
-Je pourrois prouver qu’il est très-vraisemblable que Clovis ne trouva
-aucun bureau de douanes dans les provinces qu’il conquit. Mais il
-faut finir cette remarque; et je me borne à dire que cette imposition
-ne fut point connue des premiers Français, et que M. l’abbé du Bos
-n’a pas mieux entendu le mot de _Teloneum_ que ceux de _Census_ et
-de _Tributum_. _Teloneum_ ne signifie pas dans nos anciens monumens
-une douane, mais un péage. Les droits qu’on y payoit, n’étoient point
-une imposition publique et fiscale; des seigneurs les avoient établis
-dans l’étendue de leurs terres, sous prétexte des dépenses nécessaires
-pour entretenir les chemins, et réparer les ponts et les chaussées.
-On n’en doutera pas après avoir lu les deux autorités suivantes,
-auxquelles j’en pourrois joindre mille autres. _De teloneis placet
-nobis ut antiqua et justa telonea à negociatoribus exigantur, tam de
-pontibus, quàmquæ et de navigiis seu mercatis; nova verò sive injusta,
-vel ubi funes tenduntur, vel cum navibus sub pontibus transitur, seu
-his similia, in quibus nullum adjutorium iterantibus præstatur, ut non
-exigantur._ (Capit. 2, an. 805, art. 13.) _Ut nullus cogatur ad pontem
-ire ad fluvium transeundum propter Telonei causas, quandò ille in alio
-loco compendiosiùs illud flumen transire potest. Similiter et in pleno
-campo, ubi nec pons nec trajectus est, ibi omni modo præcipimus ut non
-Teloneum exigatur._ (L. Capit. 3, art. 54.)
-
-Le roi avoit quelques-uns de ces péages dans ses domaines; mais les
-seigneurs particuliers en possédoient aussi, et c’étoient des biens
-propres et domestiques: je le prouve par deux autorités auxquelles
-on ne peut rien opposer. _Si fortè quilibet voluerit ex propriis
-facultatibus eumdem pontem emendare vel reficere, quamvis de suis
-propriis rebus eumdem pontem emendet vel reficiat, non tamen de eodem
-ponte majorem censum exigere præsumat, nisi sicut consuetudo fuit
-et justum esse dignoscitur._ (Capit. an. 821. art. 3.) _De pontibus
-restaurandis, videlicet ut secundùm capitularia avi et patris sui, ubi
-antiquitùs fuerunt, reficiantur ab his qui illos honores tenent, de
-quibus antè pontes facti vel restaurati fuerunt._ (Capit. an. 854. art.
-4.)
-
-[10] Il est visible, dit M. le président de Montesquieu, (L. 30, C.
-13.) «que les revenus des rois consistoient alors dans leurs domaines;»
-et il ajoute dans une note: «ils levoient encore quelques droits sur
-les rivières, lorsqu’il y avoit un pont ou un passage.» Cela n’est
-pas exact: 1º. tous les péages, comme on l’a vu dans la remarque
-précédente, n’appartenoient pas au roi, et il est très-vraisemblable
-qu’on n’en connut l’usage qu’après l’établissement des seigneuries; 2º.
-les Merovingiens avoient plusieurs autres branches de revenu; je vais
-les faire connoître, en rapportant les textes qui les établissent.
-
-_Si quis legibus in utilitatem regis, sive in hoste, seu in reliquam
-utilitatem bannitus fuerit, et minimè adimpleverit, si ægritudo eum
-non detinuerit sexaginta solidis mulctetur._ (Leg. Rip. Tit. 65.) Un
-homme ajourné devant la justice du roi, perdoit tous ses biens, s’il
-n’obéissoit pas: _Omnes res suæ erunt in fisco, aut cui fiscus dare
-voluerit._ (Leg. Sal. Tit. 59.) _Si quis homo regi infidelis extiterit,
-de vitâ componat, et omnes res ejus fisco censeantur._ (Leg. Rip. Tit.
-69.) _Si quis autem proximum sanguinis interfecerit, vel incestum
-commiserit, exilium sustineat, et omnes res ejus fisco censeantur._
-(Ibid.) _Si alicujus pater occisus fuerit, medietatem compositionis
-filii colligent, aliam medietatem parentes qui proximiores fuerint tam
-de paternâ, quàm de maternâ generatione, dividant. Quòd si de unâ parte
-vel paternâ vel maternâ nullus proximus fuerit, portio illa ad fiscum
-perveniat, vel cui fiscus concesserit._ (Leg. Sal. Tit. 65.) _Si quis
-de parentillâ tollere se voluerit, si autem ille occiditur vel moritur,
-compositio aut hæreditas ejus non ad hæredes ejus, sed ad fiscum
-pertineat, aut cui fiscus dare voluerit._ (Ibid. Tit. 63.) _Si autem
-homo denariatus_ (homme affranchi en présence du roi) _absque liberis
-discesserit, non alium nisi fiscum nostrum hæredem relinquat_. (Leg.
-Rip. Tit. 57.) _Si quis servum suum libertum fecerit et civem romanum,
-portasque apertas conscripserit, si sine liberis discesserit, non alium
-nisi fiscum nostrum habeat hæredem._ (Ibid. Tit. 61.)
-
-La branche la plus considérable des revenus du prince consistoit en
-ce qu’on appeloit _fredus_ ou _fredum_. Ce _frede_ étoit une espèce
-de taxe que tout homme condamné à payer une composition donnoit au
-juge; cette taxe étoit la troisième partie de la composition même;
-par exemple, un Français qui payoit une composition de 30 sous à une
-personne qu’il avoit offensée, devoit un frede de 10 sous au juge, qui
-de son côté en rendoit la troisième partie au roi; _tertiam partem
-coram testibus fisco tribuat_. (Leg. Rip. Tit. 89.) Il faut encore
-ajouter à tous ces droits, les dons que les grands faisoient au prince,
-en se rendant à l’assemblée du champ de mars. C’est une coutume que les
-Français apportèrent de Germanie; ces dons libres dans leur origine et
-présentés comme une marque de respect, devinrent dans la suite des
-tributs forcés. _Bona verò tua_, écrivoit Charlemagne à Fulrad, _quæ ad
-placitum nostrum nobis præsentare debes, nobis mense maio transmitte ad
-locum ubicumque tunc fuerimus_. (Recueil des hist. de France, par D.
-Bouquet. T. 5, p. 633.)
-
-[11] Je ne fais ici une remarque que pour réfuter M. l’abbé du Bos,
-qui prétend, (L. 6, C. 12,) que les cités des Gaules avoient droit de
-guerre les unes contre les autres, sous les rois mérovingiens.
-
-Grégoire de Tours rapporte qu’après la mort de Chilpéric, les habitans
-de la cité d’Orléans et du Blésois entrèrent à main armée dans le
-Dunois, ravagèrent le plat pays, et rapportèrent chez eux beaucoup
-de butin; mais que ceux du Dunois, avec le secours de quelques-uns
-de leurs voisins, se vengèrent de cette violence, en entrant à leur
-tour sur le territoire d’Orléans et de Blois. Les comtes d’Orléans
-et de Chartres réussirent à calmer les esprits irrités. On convint
-que le parti qui seroit jugé avoir tort, donneroit satisfaction à
-l’autre, et la tranquillité fut rétablie. _Cum adhuc inter se jurgia
-commoventes desævirent, et Aurelianenses contrà hos arma concuterent,
-intercedentibus comitibus pax usque in audientiam data est, scilicet
-ut in die quo judicium erat futurum, pars quæ contrà partem injustè
-exarserat, justitiâ mediante, componeret; et sic à bello cessatum est._
-(L. 7, C. 22.)
-
-Voilà le texte de Grégoire de Tours; voyez la traduction de l’abbé
-du Bos. «Cette guerre auroit eu de longues suites, si le comte de
-la cité de Chartres et le comte de la cité d’Orléans ne se fussent
-pas entremis, et s’ils n’eussent fait convenir les deux partis,
-premièrement d’une cessation d’armes durable jusqu’à ce qu’on eût
-prononcé sur les prétentions réciproques, et secondement d’un compromis
-qui obligeroit celui des deux partis qui seroit jugé avoir eu tort, à
-indemniser l’autre du ravage fait sur son territoire. C’est ainsi que
-finit la guerre.»
-
-Avec cette liberté de rendre un auteur, est-il surprenant qu’on lui
-fasse dire tout ce qu’on veut? Grégoire de Tours introduit sur la scène
-les comtes d’Orléans et de Chartres, comme des juges: _pax usque in
-audientiam, judicium erat futurum, justitiâ mediante, componeret_.
-Toutes ces expressions n’annoncent-elles pas clairement un procédé
-judiciaire? Cependant l’abbé du Bos, qui jugeoit à propos d’accorder
-aux Gaulois le droit de guerre, représente ces deux comtes comme deux
-médiateurs qui interposent leurs bons offices, ainsi que feroit un
-prince entre deux puissances indépendantes.
-
-On observera, dit l’abbé du Bos, «qu’il faut que ces voies de fait ne
-fussent point réputées alors ce qu’elles seroient réputées aujourd’hui,
-je veux dire, une infraction de la paix publique et un crime d’état;
-puisque le compromis ne portoit pas que ce seroit celui qui avoit
-commis les premières hostilités, qui donneroit satisfaction au lésé,
-mais bien celui qui se seroit trouvé avoir une mauvaise cause. Il
-pouvoit arriver que par la sentence du roi, ou par le jugement arbitral
-des comtes, il fût statué qu’au fond c’étoit la cité d’Orléans et le
-canton de Blois qui avoient raison, et qu’ainsi ils reçussent une
-satisfaction de ceux qui avoient souffert les premières violences.»
-
-Conclure de-là que les cités des Gaules avoient droit de se faire la
-guerre, c’est, je crois, se décider un peu légérement. J’inviterais
-l’abbé du Bos à se mettre à la place des comtes d’Orléans et de
-Chartres. N’auroit-il pas été le plus imprudent des négociateurs,
-si, pour calmer les esprits, il se fût avancé entre les deux partis
-ennemis, en promettant de punir ceux qui avoient commis les premières
-hostilités, et de les obliger à donner aux autres une composition? On
-n’auroit pas écouté l’abbé du Bos. Les Orléanois et ceux du Blésois
-auroient refusé de poser les armes; car il n’étoit pas douteux qu’en
-qualité d’agresseurs, le châtiment ne dût tomber sur eux. Il eût fallu
-les accabler par la force, et c’eût été attiser le feu qu’on vouloit
-éteindre. Il me semble que les comtes d’Orléans et de Chartres n’ayant
-point de troupes réglées à leurs ordres, pour se faire obéir des
-mutins, s’y prirent en personnes de bon sens. Il étoit sage de paroître
-ne pas faire attention aux premières hostilités, et de remonter aux
-principes mêmes de la querelle, chaque parti se flattant de n’avoir
-fait que ce qu’il avoit eu raison de faire.
-
-Il faut encore entendre l’abbé du Bos. «Il paroît, _ajoute-t-il_, en
-lisant avec réflexion l’histoire de ce qui s’est passé dans les Gaules,
-sous les empereurs romains et sous les rois mérovingiens, que chaque
-cité y croyoit avoir le droit des armes contre les autres cités, en
-cas de déni de justice. Cette opinion pouvoit être fondée sur ce que
-Rome ne leur avoit point imposé le joug à titre de maître, mais à titre
-d’allié. Les termes d’_amicitia_ et de _fœdus_ dont Rome se servoit
-en parlant de la sujétion de plusieurs cités des Gaules, auront fait
-croire à ces cités qu’elles conservoient encore quelques-uns des droits
-de la souveraineté, et qu’elles en pouvoient user du moins contre leurs
-égaux, c’est-à-dire, contre les cités voisines. Rome, qui n’avoit
-pas trop d’intérêt à les tenir unies, leur aura laissé croire ce
-qu’elles vouloient et aura même toléré qu’elles agissent quelquefois
-conformément à leur idée. Cette idée flatteuse pour des peuples aussi
-légers que belliqueux, se sera conservée dans les cités des Gaules,
-sous les rois mérovingiens, comme elle s’étoit conservée sous les
-Césars leurs prédécesseurs.»
-
-La plus légère connoissance de la politique des Romains suffit pour
-juger des raisonnemens de l’abbé du Bos, toujours prêt à défendre une
-erreur par une autre erreur. Qui ignore que la république romaine
-regardoit ses amis comme ses sujets, et que plus jalouse du droit de
-guerre que de tout le reste, elle ne permettoit pas à ses alliés d’en
-jouir? Sa conduite fut constante à cet égard. C’est avec les mots
-d’_amicitia_ et de _fœdus_, que les Romains apprivoisèrent les vaincus,
-et les façonnèrent à l’obéissance la plus entière. Quand ils voulurent
-enfin régner despotiquement sur les nations, et que leurs conquêtes,
-gouvernées par des préteurs, furent changées en provinces romaines, par
-quelle monstrueuse inconséquence auroient-ils rendu le droit de guerre
-à des sujets à qui ils ôtoient leurs lois et leurs magistrats? On
-ménagea d’abord les Gaules, mais ces ménagemens firent bientôt place à
-la tyrannie. Je ne devine point les raisons qui ont porté l’abbé du Bos
-à dire que les Gaules se croyoient libres sous les empereurs. Quelles
-heureuses anecdotes avoit-il entre les mains? Les faits les plus
-connus, et qu’il est impossible de révoquer en doute, nous prouvent que
-les Gaules devoient se regarder comme esclaves, sous le gouvernement
-des successeurs d’Auguste.
-
-Voici encore un raisonnement de l’abbé du Bos. «La nation des Francs,
-qui n’étoit pas bien nombreuse, et qui cependant avoit à tenir en
-sujétion un pays fort étendu, et dont les habitans sont naturellement
-belliqueux, ne voyoit peut-être pas avec beaucoup de peine les Gaulois
-prendre les armes contre les Gaulois; leurs dissentions et leurs
-querelles faisoient sa sureté.» Voilà, je crois, la première fois qu’on
-ait regardé le droit de guerre dans les sujets, comme un moyen de les
-rendre dociles et obéissans. Des jalousies entre différentes provinces
-d’un état, des haines entre les différens ordres des citoyens, peuvent
-être utiles à l’autorité d’un prince; mais qui ne comprend pas que si
-ces jalousies et ces haines dégénèrent en guerres ouvertes, le pouvoir
-du prince s’évanouit?
-
-[12] _Hoc autem constituimus ut infrà pagum tam Franci, Burgundiones,
-Alamanni, seu de quacumque natione commoratus fuerit, in judicio
-interpellatus, sicut lex loci continet, ubi natus fuerit, sic
-respondeat._ (Leg. Rip. tit. 31.) Cette expression, _sicut lex loci
-continet_, pourroit faire croire que chaque nation habitoit des cantons
-à part, et qu’il y avoit des lois locales; on se tromperoit: par le mot
-_loci_, il faut entendre la maison, la famille, et non pas le pays;
-car il est prouvé que les différentes nations dont l’empire français
-étoit composé, habitèrent pêle-mêle les mêmes contrées, les mêmes
-villes, les mêmes bourgs. Dans la formule 8 du liv. 2 de Marculfe, qui
-est intitulée, _charta de ducatu, patritiatu vel comitatu_, il est
-dit: _omnes populi ubi commanentes tam franci, romani, burgundiones,
-vel reliquæ nationes, sub tuo regimine et gubernatione degant et
-moderantur, et eos recto tramite secundum legem et consuetudinem eorum
-regas_. J’ajouterai ici une autorité décisive pour prouver que les
-Gaulois conservèrent les lois romaines. _Inter Romanos negotia causarum
-romanis legibus præcipimus terminari._ (Ord. Chlot. II. Art. 4.)
-
-Les ducs, les comtes et leurs vicaires étoient assistés dans leurs
-tribunaux de sept assesseurs. _Tunc grafio congreget secum septem
-raginburgios idoneos._ (Leg. Sal. tit 52. Voyez encore tout le titre 60
-de la même loi, et le titre 32 de la loi ripuaire.) Les autorités que
-je vais rapporter, prouveront clairement que ces rachinbourgs, scabins
-ou assesseurs, étoient juges et choisis par le peuple. _Si quis ad
-mallum venire contempserit, et quod ei à raginburgiis judicatum fuerit,
-implere distulerit, &c._ (Leg. Sal. tit. 59,) _Quindecim solidis
-mulctetur, similiter et ille qui Raginburgiis non adquieverit._ (Leg.
-Rip. tit. 55.) _Postquàm Scabini eum judicaverint, non est licentia
-comitis vel vicarii ei vitam concedere._ (Cap. 2, an. 813. art. 13.)
-_Ut missi nostri ubicumque malos Scabineos inveniunt, ejiciant, et
-totius populi consensu in loco eorum bonos eligant._ (Cap. an. 829.)
-_Nullus causas audire præsumat, nisi qui à duce per conventionem populi
-judex constitutus est ut causas judicet._ (Leg. Alam, tit. 14.)
-
-Malgré les passages qu’on vient de lire, et qui sans doute n’étoient
-pas inconnus à l’abbé du Bos, comment a-t-il pu soutenir que les
-Gaulois avoient un sénat pour les juger, et n’étoient point soumis
-à la juridiction des magistrats français? Pour détruire ces sénats
-de l’abbé du Bos, je devrois peut-être me contenter de renvoyer mes
-lecteurs au Glossaire de du Gange, au mot _senatus_. Ce savant homme
-y prouve, d’une manière à ne laisser aucun doute, que les sénats des
-Gaulois ne subsistoient plus depuis long-temps, lorsque les Français
-firent la conquête des Gaules. «Dans chaque cité, _dit l’abbé du Bos_,
-(_L. 6, C. 11_,) le sénat étoit du moins consulté par les officiers
-du prince, sur les matières importantes, comme étoit l’imposition des
-subsides extraordinaires. C’étoit encore lui qui, sous la direction des
-officiers du prince, rendoit ou faisoit rendre la justice aux citoyens,
-et qui prêtoit la main à ceux qui faisoient le recouvrement des deniers
-publics.» Quelle pièce secrète a appris à cet écrivain ce que tout le
-monde ignore? Comment peut-il ajuster le pouvoir qu’il accorde à ses
-sénats de délibérer sur les affaires importantes, avec la puissance
-despotique qu’il attribue aux rois mérovingiens, dont la volonté décide
-sans règle de la fortune et de la vie des sujets?
-
-J’ai prouvé dans une remarque précédente, qu’il n’y avoit chez les
-Français, ni imposition ordinaire sur les biens et sur les personnes,
-ni subside extraordinaire; on n’avoit donc pas besoin que des sénats
-gaulois prêtassent main-forte aux collecteurs des impôts. Nous
-avons quelques ordonnances des Mérovingiens, et les capitulaires de
-Charlemagne et de Louis le débonnaire, qui règlent les devoirs, les
-fonctions et les droits de tous les magistrats, depuis les envoyés
-royaux jusqu’aux Rachinbourgs; pourquoi ne prescrivent-ils aucune règle
-aux sénats des Gaulois? Pourquoi gardent-ils un profond silence à
-cet égard? Ces compagnies incorruptibles, au milieu de la corruption
-la plus complète, n’auroient-elles eu besoin d’aucune réforme?
-N’auroient-elles point voulu étendre leur juridiction? Les comtes et
-les ducs n’auroient-ils jamais été tentés de la diminuer?
-
-Tout écrivain moins intrépide que M. l’abbé du Bos, se sentiroit
-confondu par ce silence. Mais Grégoire de Tours, dit-il «donne la
-qualité de sénateurs de la cité d’Auvergne, à des hommes qu’il a
-pu voir, et dont quelques-uns pouvoient être nés depuis la mort
-de Clovis.» J’ouvre Grégoire de Tours, et je lis, (liv. 3, ch.
-9.) _Arcadius, unus ex senatoribus Arvernis, Childebertum invitat
-ut regionem illam deberet accipere_. Doit-on traduire _unus ex
-senatoribus Arvernis_, par un sénateur du sénat d’Auvergne? Ce n’est
-pas le sentiment de M. de Valois, qui dit, (liv. 7, de son histoire,)
-_Theodoricus et Childebertus, Francorum reges, fœdus inierunt, et pace
-jurejurando firmatâ, multos senatorum, hoc est procerum Gallorum,
-filios obsides inter sese dederunt_. Ce n’étoit pas le sentiment de M.
-Ducange; _nobiles ipsi_, dit-il, _senatores appellantur apud eumdem
-Gregorium Turonensem_. (_Gloss._ au mot _senator_.) Grégoire de Tours
-avertit lui-même (_liv. 10, ch. 31_,) dans quel sens il faut entendre
-le mot _senator_; et ce qu’il y a de plus extraordinaire, M. l’abbé
-du Bos cite ce passage, (_liv. 6, ch. 10_,) sans profiter de l’avis.
-Grégoire de Tours donnant le catalogue chronologique des évêques de son
-église, dit: _Duodecimus Ommatius de senatoribus civibusque Arvernis
-valdé dives in prædiis.... Quartus decimus Francilio de senatoribus
-ordinatur Episcopus.... Octavus decimus Eufronius ex genere illo quod
-superiùs senatorium nuncupavimus._ Donc, par le mot _senator_, on doit
-entendre, avec M. de Valois et M. Ducange, la naissance, et non pas une
-dignité personnelle, ou une magistrature.
-
-[13] Le P. Daniel, en copiant plusieurs de nos écrivains modernes, veut
-que Pepin ait ouvert le premier aux évêques l’entrée des assemblées de
-la nation. «Je doute fort, dit-il dans la vie de Thiéri II, qu’avant ce
-temps-là, le règne de Pepin, les évêques eussent ce privilége, au moins
-de la manière et dans l’étendue qu’ils l’eurent depuis; il est certain
-qu’ils ne l’avoient point, suivant le premier plan du gouvernement
-de la monarchie dans les Gaules. Les évêques n’étoient pas alors
-Français, mais tous Gaulois ou d’autre nation que la Française. Ce fut,
-ajoute-t-il, une nouvelle adresse de Pepin pour s’attacher le corps
-ecclésiastique, qui avoit beaucoup de crédit sur les peuples.»
-
-Je suis surpris que le P. Daniel n’ait pas vu dans nos lois, et
-sur-tout dans nos historiens, qu’il connoissoit davantage, le contraire
-de ce qu’il avance ici. Ces autorités ne sont pas équivoques; il suffit
-de les présenter simplement au lecteur, pour le mettre à portée de
-juger: en voici quelques-unes.
-
-On a vu dans la première remarque de ce chapitre, que la composition
-pour le meurtre d’un Français libre, étoit de 200 sols, et de 600
-pour celui d’un Leude ou fidelle. Pour le meurtre d’un évêque, elle
-étoit de 900 sols: _Si quis Diaconum interfecerit, sol. 300 culpabilis
-judicetur. Si quis presbyterum interfecerit, sol. 600 culpabilis
-judicetur. Si quis Episcopum interfecerit sol. 900 culpabilis
-judicetur._ (Leg. Sal. Tit. 58.) _Si quis subdiaconum interfecerit,
-400 sol. componat. Si quis diaconum interfecerit, 500 sol. componat.
-Si quis presbyterum ingenuum interfecerit, 600 sol. componat. Si quis
-Episcopum interfecerit, 900 sol. componat._ (Leg. Rip. Tit. 36.) Voilà
-la prééminence du clergé bien établie; car il faut remarquer, avec M.
-le président de Montesquieu, que la différence des compositions est
-la règle du rang différent que chaque citoyen tenoit dans l’état. Il
-faut conclure de ces dispositions des lois saliques et ripuaires, que
-les évêques avoient dans les Gaules soumises aux Français, un rang
-supérieur à celui des Leudes mêmes, et que s’ils entroient dans les
-assemblées de la nation, ils y occupoient la première place.
-
-Dans le préambule de la loi salique, corrigée sous le règne de Clotaire
-II, il est dit: _Temporibus Clotarii regis unà cum principibus suis,
-id est, 33 Episcopis, et 34 ducibus et 79 comitibus, vel cætero populo
-constituta est._ Voilà certainement une assemblée de la nation ou du
-champ de Mars; non-seulement les évêques y sont nommés comme présens,
-mais ils y sont nommés avant les ducs et les comtes. Si le P. Daniel y
-avoit fait attention, il auroit jugé que l’épiscopat étoit une sorte
-de naturalisation qui rendoit les évêques susceptibles de toutes les
-fonctions politiques du gouvernement. Dès la naissance de la monarchie
-dans les Gaules, on les voit constamment participer aux plus grandes
-affaires. Voyez les canons du concile tenu à Orléans, en 511; et dans
-le recueil des historiens de France, par dom Bouquet, (_T. 4, p. 54_,)
-une lettre circulaire de Clovis aux évêques. Ces deux pièces sont
-très-propres à faire connoître le crédit que les évêques avoient dès
-lors dans le gouvernement, et avec combien d’attention on les ménageoit
-pour se les rendre favorables.
-
-_Mediantibus sacerdotibus atque proceribus_, est-il dit dans le traité
-passé entre Gontran, Childebert II et la reine Brunehaud; voyez
-Grégoire de Tours, (_L. 9, C. 20._) L’édit ou constitution, en date de
-l’an 615, et porté par Clotaire II dans l’assemblée qui se tint à Paris
-pour la réformation du gouvernement, me fournit encore une preuve, s’il
-est possible, plus forte. _Quicumque verò hanc deliberationem, quam cum
-pontificibus, vel cum magnis viris optimatibus, aut fidelibus nostris,
-in synodali concilio instituimus, temerare præsumpserit in ipsum,
-capitali sententiâ judicetur._ (Art. 24.)
-
-Il y a grande apparence que le P. Daniel, qui vouloit faire peu d’usage
-des lois, les a peu lues; mais il auroit dû voir dans Grégoire de Tours
-les passages suivans. _Mané autem concurrentibus legatis (Gunthramni
-et Chilperici) pacem fecerunt pollicentes alterutro, ut quidquid
-sacerdotes vel seniores populi judicarent, pars parti componeret._ (L.
-6, C. 31.) _Cum autem intentio inter regem Gunthramnum et Chilpericum
-verteretur, Gunthramnus rex apud Parisios omnes episcopos regni sui
-congregavit, ut inter utrosque quod haberet edicerent._ (L. 4, C. 48.)
-_Posteà verò convocatis episcopis et majoribus natu laicorum, duces
-discutere cœpit._ (L. 8, C. 30.)
-
-Pourquoi le P. Daniel prétend-il que, suivant le premier plan de notre
-gouvernement, les évêques ne devoient pas entrer dans les assemblées
-de la nation, et n’avoient aucune part à l’administration publique,
-puisqu’il est prouvé que dans l’absence du roi, ils faisoient les
-fonctions de cette cour supérieure de justice, où le prince présidoit,
-et à laquelle on portoit, par appel, les sentences des ducs et des
-comtes, pour les confirmer ou les casser? _Si judex aliquem contrà
-legem injustè damnaverit, in nostrî absentiâ ab episcopis castigetur,
-ut quid perperè judicavit, versatim meliùs discussione habitâ emendare
-procuret._ (Const. Chot. Reg.) A ces autorités j’en pourrois facilement
-joindre mille autres. Mais parce que le P. Daniel s’est trompé, il ne
-seroit pas juste d’en punir mon lecteur, en l’ennuyant par des preuves
-superflues.
-
-[14] Dans les différens manuscrits de la loi salique qui sont parvenus
-jusqu’à nous, on trouve deux leçons différentes d’un passage important
-du titre 45. L’une dit: _Si quis ingenuus francum aut hominem barbarum
-occiderit qui lege salicâ vivit, sol. 200 culpabilis judicetur._
-L’autre leçon dit: _Si quis ingenuus francum aut barbarum, aut hominem
-occiderit qui lege salicâ vivit, sol. 200 culpabilis judicetur._ Le
-premier texte, n’associant au privilége des Français que les barbares
-ou peuples Germaniques, semble indiquer qu’eux seuls avoient le
-droit de vivre sous la loi salique, c’est-à-dire, de se naturaliser
-Français. Le second paroît étendre cette prérogative jusqu’aux Gaulois
-mêmes; car par le mot _hominem_, il faut nécessairement entendre un
-Gaulois, parce que tout homme qui habitoit les terres de la domination
-française, devoit être nécessairement Français, Barbare ou Gaulois.
-
-J’ai conjecturé que la première leçon nous offre la loi telle qu’on
-la publia d’abord; et que nous la lisons dans la seconde leçon, telle
-qu’elle fut corrigée sous un des fils de Clovis. J’ai conclu de cette
-conjecture que les Gaulois n’avoient pas d’abord partagé avec les
-Barbares le privilége de se naturaliser Français. Cette opinion m’a
-paru d’autant plus vraisemblable, qu’il n’est pas permis de douter
-que les peuples germaniques, croyant avoir une origine commune,
-n’eussent les uns pour les autres plus de considération qu’ils n’en
-montroient aux habitans naturels des provinces romaines; nos lois mêmes
-nous en fournissent la preuve la plus complète. _Si quis Ripuarius,
-advenam Francum interfecerit, 200 sol. culpabilis judicetur. Si
-advenam Burgundionem interfecerit, 160 sol. culpabilis judicetur.
-Si interfecerit advenam Romanum, 100 sol. culpabilis judicetur. Si
-interfecerit advenam Alamannum seu Fresionem, vel Bajuvarium aut
-Saxonem, 160 sol. culpabilis judicetur._ (Lex. Rip. Tit. 35.)
-
-Si on m’objecte que cette différence que j’ai remarquée dans les
-deux textes de la loi salique n’est qu’une erreur de copiste, je
-répondrai que les lois de la critique ne permettent qu’à la dernière
-extrémité d’avoir recours à un pareil soupçon. On ne doit supposer
-une erreur de copiste que quand un texte est inintelligible, qu’il se
-contredit lui-même, ou qu’il est combattu par des autorités graves. Je
-ne m’arrêterai pas davantage sur cette matière; il est dans le fond
-assez indifférent que les Gaulois aient eu, quelques années plutôt ou
-quelques années plus tard, le privilége de se naturaliser Français; il
-suffit de savoir qu’ils en jouirent. Pour le remarquer en passant, que
-devient tout le systême de Loyseau et du comte de Boulainvilliers, dès
-qu’il est prouvé que les Gaulois purent vivre sous la loi salique?
-
-
- CHAPITRE III.
-
-[15] Il n’est pas nécessaire que je m’étende à donner les preuves de
-cette première révolution, tous nos historiens convenant que le champ
-de Mars ne fut plus convoqué régulièrement sous les petits-fils de
-Clovis. Établir l’époque fixe où il fut assemblé pour la dernière fois,
-c’est, je crois, une chose impossible. Je me contenterai de remarquer
-qu’il falloit que l’idée même des assemblées générales de la nation
-fut déjà bien oubliée sous le règne de Clotaire II; puisqu’après le
-supplice de Brunehaud, étant question de réformer le gouvernement,
-l’assemblée qui se tint à Paris, en 615, n’étoit composée que d’évêques
-et de Leudes. L’article 24, de l’ordonnance qu’elle publia, en est la
-preuve; je ne le rapporterai point ici, l’ayant déjà placé dans la
-remarque 13 du chapitre précédent.
-
-[16] _Chlothacharius rex indixerat, ut omnes ecclesiæ regni sui tertiam
-partem fructuum fisco dissolverent, quod licet inviti, cum omnes
-episcopi consensissent atque subscripsissent, viriliter hoc beatus
-Injuriosus respuens subscribere dedignatus est, dicens: si volueris
-res Dei tollere, Dominus regnum tuum velociter auferet; quia iniquum
-est ut pauperes quos tuo debes alere horreo, ab eorum stipe tua horrea
-repleantur._ (Greg. Tur. L. 4 C. 2.)
-
-Voyez dans la remarque 7 du chapitre premier, le discours ridicule
-que Grégoire de Tours fait tenir à l’armée de Clovis, quand ce prince
-demande qu’on lui accorde, outre sa part du butin, le vase enlevé sur
-le territoire de l’église de Reims.
-
-_Si quis de nobis, ô Rex, justitiæ tramitem transcendere voluerit, à
-te corrigi potest; si verò tu excesseris, quis te corripiet? Loquimur
-enim tibi, sed si volueris, audis: si autem nolueris, quis te
-condemnabit, nisi is qui se pronuntiavit esse justitiam?_ (Greg. Tur.
-L. 5, C. 19.)
-
-[17] Il faudroit vouloir chicaner, pour ne pas convenir, avec le
-président de Montesquieu, que par les noms différens de Fidelles, de
-Leudes, d’Antrustions, on ne désignoit qu’un même ordre de citoyens.
-J’attribue ici plusieurs prérogatives aux Leudes; et le lecteur, un peu
-attentif, trouvera répandues en mille endroits de mes remarques, les
-preuves de ce que j’avance. Ces Leudes étoient ce que Tacite appele les
-suivans ou les compagnons du prince, et dont cet historien nous fait
-un bel éloge. _Insignis nobilitas aut magna patrûm merita, principis
-dignationem etiam adolescentulis assignant. Cæteri robustioribus ac
-jam pridem probatis aggregantur: nec rubor inter comites aspici:
-gradus quinetiam et ipse comitatus habet, judicio ejus quem sectantur
-magnaque et comitum æmulatio, quibus primus apud principem suum locus;
-et principum, cui plurimi et acerrimi comites. Hæc dignitas, hæ vires
-magno semper electorum juvenum globo circumdari, in pace decus, in
-bello præsidium._ (De Mor. Germ. C. 13.) _Cum ventum in aciem turpe
-principi virtute vinci, turpe et comitatui virtutem principis non
-adæquare._ (Ibid. C. 13.)
-
-Marculfe nous apprend par sa formule 18, du L. 1, comment on étoit
-admis au nombre des Leudes. _Quia ille fidelis, Deo propitio, noster
-veniens ibi, in palatio nostro, unà cum arimania sua, in manu nostra
-trustem et fidelitatem nobis visus est conjurasse. Proptereà, per
-præsens præceptum decernimus ac jubemus ut deinceps memoratus ille in
-numero Antrustionum computetur._ Il est fâcheux que Marculfe ne nous
-ait donné dans aucune de ses formules, le serment qu’on prêtoit dans
-cette occasion entre les mains du roi.
-
-[18] _Exigunt enim à principis sui liberalitate illum bellatorem equum,
-illam cruentam victricemque frameam. Nam epulæ et quamquàm incomti,
-largi tamen apparatus, pro stipendio cedunt._ (_Tac. de mor. Germ. C.
-14._) Les bénéfices que les rois Mérovingiens donnèrent à leurs Leudes,
-furent incontestablement des terres qu’ils détachèrent des domaines
-considérables qu’ils avoient acquis par leurs conquêtes, et dont ils
-se dépouillèrent par pure libéralité pour récompenser les services de
-leurs officiers, ou les complaisances de leurs courtisans. La preuve
-de cette proposition, c’est que vers le commencement du septième
-siècle, les rois de France n’avoient presque plus aucun domaine, tandis
-qu’il est évident que leurs prédécesseurs avoient eu de très-grandes
-possessions.
-
-Si les bénéfices des Mérovingiens n’avoient pas été des portions
-démembrées de leur domaine, pourquoi seroient-ils appelés dans le
-traité d’Andely, «des dons de la magnificence des rois»? Si les
-bénéfices avoient été des récompenses politiques de l’état, dont le
-prince n’auroit été que le dispensateur, pourquoi les filles et les
-femmes des rois, à qui on donnoit de grandes terres en dot ou en
-douaire, auroient-elles imaginé de conférer des bénéfices? C’est que
-le prince donnoit son propre patrimoine, qu’elles crurent qu’il étoit
-digne de leur grandeur de répandre les mêmes bienfaits. _Ut quidquid
-domnus Gunthramnus rex filiæ suæ Clotildi contulit, aut adhuc, Deo
-propitiante, contulerit in omnibus rebus, atque corporibus, tam in
-civitatibus, quàm agris vel reditibus, in jure ac dominatione ipsius
-debeat permanere; et si quid de agris fiscalibus vel speciebus, atque
-præsidio pro arbitrii sui voluntate facere, aut cuiquam conferre
-voluerit, in perpetuo, auxiliante Domino, conservetur, neque à quoquam
-ullo unquam tempore convellatur._ Ce traité d’Andely est rapporté dans
-Grégoire de Tours, (_L. 9, C. 20._)
-
-Penser avec quelques écrivains que les Français, dans le temps de leur
-conquête, formèrent des bénéfices d’une certaine quantité de terre
-pour servir de récompense aux soldats, c’est chercher la politique des
-Français dans les usages romains, et non pas dans les leurs: source
-intarissable d’erreurs. Quel motif auroit porté les Français à former
-des bénéfices, dans un moment où chaque soldat pouvoit se faire à son
-gré un patrimoine, et étoit trop satisfait du présent pour songer à
-l’avenir? N’est-il pas prouvé que ce ne fut qu’après leur établissement
-dans les Gaules, que les Français commencèrent à adopter quelques
-usages des romains? Tandis qu’ils conquéroient, ils ne connoissoient
-que les leurs.
-
-Mais, dira-t-on, les bénéfices militaires des empereurs romains
-étoient un établissement très-sage; et si la nation Française étoit
-incapable par elle-même d’en être frappée et de l’adopter, elle pouvoit
-être éclairée par les lumières de Clovis, qui étoit l’ame de ses
-résolutions. Je réponds que cela s’appelle conjecturer, et faire un
-roman et non pas une histoire. En second lieu, je prie de remarquer que
-les bénéfices militaires étoient nécessaires aux romains, parce que
-leurs armées étoient composées de mercenaires entretenus aux dépens de
-l’état, que les finances et les provinces de l’empire étoient épuisées;
-et que, pour pourvoir à la subsistance des gens de guerre, il falloit
-leur assigner des terres.
-
-Mais la condition des Français étoit toute différente. Pourquoi
-auroient-ils imaginé l’établissement des bénéfices militaires, puisque
-chez eux l’état ne donnoit aucune solde au soldat? Tout domaine que
-possédoit un Français, n’étoit-il pas un vrai bénéfice militaire,
-puisque tout propriétaire étoit obligé de porter les armes et de faire
-la guerre à ses dépens? L’établissement des bénéfices militaires auroit
-donc été superflu; Clovis, loin de l’adopter, ne devoit le regarder
-que comme la ressource d’une nation qui n’est pas militaire et qui est
-pauvre. Je le remarquerai en passant: quand on parle d’un peuple aussi
-barbare et aussi ignorant que les premiers Français, il faut craindre
-de lui prêter des vues trop réfléchies et trop compliquées; le propre
-d’une pareille nation, c’est d’aller comme les événemens la poussent,
-et d’obéir grossièrement à ses mœurs.
-
-Je ne m’arrêterai point à prouver ici que les bénéfices des
-Mérovingiens étoient amovibles; c’est une vérité que le président de
-Montesquieu a très-bien prouvée. (_Voyez l’esprit des lois, L. 30, C.
-16._)
-
-[19] Il me semble que ce que nous appelons du nom de seigneurie,
-c’est-à-dire, la supériorité d’une possession sur d’autres, avec le
-droit de juridiction sur leurs habitans, étoit entièrement inconnu
-des Français qui conquirent les Gaules. L’idée qu’ils avoient de
-la liberté n’auroit pas permis à un homme libre, de leur nation, de
-reconnoître un seigneur; et le pouvoir d’un maître sur son serf, ne
-peut point être appelé un droit seigneurial. D’ailleurs, un peuple
-presque toujours errant, qui avoit abandonné et possédé différentes
-provinces en Germanie, comment auroit-il pu adopter les principes
-constitutifs de nos seigneuries? Nos lois saliques et ripuaires,
-qui règlent la forme des tribunaux des ducs, des comtes et de leurs
-vicaires, et en prescrivent les devoirs, ne disent rien des justices
-seigneuriales; elles n’existoient donc pas quand ces codes furent
-rédigés.
-
-Si on trouve dans nos monumens les plus anciens le mot _senior_, dont
-nous avons fait celui de seigneur, il est évident que les premiers
-Français n’y attachoient point les mêmes idées que ce mot réveilla
-depuis dans leurs descendans. Il ne signifia d’abord qu’un Leude,
-qui, par son âge, étoit parvenu à la tête des conseils de la nation.
-Grégoire de Tours, au lieu de _senior_, dit quelquefois _major natu_.
-_Convocatis episcopis et majoribus natu laïcorum._ (Voyez le glossaire
-de Ducange, au mot _senior_.)
-
-Rien ne peut nous faire conjecturer que les seigneuries fussent connues
-en Germanie, et je prie de remarquer que si elles avoient formé une
-branche du droit politique des Français, et qu’ils en eussent apporté
-l’usage dans les Gaules, elles n’auroient pas encore conservé tout le
-caractère d’une nouveauté sous les premiers Carlovingiens. Auroit-il
-encore été douteux dans le temps de Charlemagne, si les justices
-seigneuriales des ecclésiastiques devoient avoir ou non le droit
-de juger à mort? _Imprimìs omnium jubendum est ut habeant ecclesiæ
-justitias, tam in vita illorum qui habitant in ipsis ecclesiis, quàmque
-in pecuniis et substantiis eorum._ (Cap. 4, an. 806, Art. 1.) Comment
-auroit-on attendu si tard à régler cette compétence, si les justices
-seigneuriales, au lieu de se former peu à peu et lentement, avoient été
-connues de tout temps dans la monarchie française?
-
-Le droit des seigneurs étoit si peu constaté, si peu affermi, qu’on
-pouvoit encore changer de seigneur et en secouer l’autorité. _Quod
-nullus Seniorem suum dimittat, postquàm ab eo acceperit valente solidum
-unum: excepto si eum vult occidere, aut cum baculo cædere, vel uxorem
-aut filiam maculare, seu hæreditatem ei tollere._ (Cap. an. 813, Art.
-16.) _Mandamus etiam ut nullus homo Seniorem suum sine justa ratione
-dimittat; nec aliquis eum recipiat, nisi sicut tempore antecessorum
-nostrorum consuetudo fuit._ (Cap. an. 847, Art. 3.)
-
-Je prie de faire attention à ce capitulaire de Charles-le-Chauve;
-_Volumus etiam ut unusquisque liber homo in nostro regno, Seniorem
-qualem voluerit, in nobis aut in nostris fidelibus accipiat_. (Cap.
-an. 847, art. 2.) Si la coutume des seigneuries eût été apportée de
-Germanie, et eût formé la constitution primitive des Français, comment
-plusieurs hommes libres seroient-ils parvenus à ne point reconnoître
-le seigneur, avant le règne de Charles-le-Chauve? Si les Français
-avoient connu l’usage des seigneuries, en entrant dans les Gaules,
-tout possesseur de terre eût été dès l’instant de la conquête, ou
-possesseur d’une seigneurie, ou possesseur d’un domaine sujet à une
-seigneurie, et par conséquent, on n’auroit point eu lieu, sous le règne
-de Charles-le-Chauve, de faire la loi qu’on vient de lire. On me dira,
-sans doute, qu’elle a rapport aux fiefs; mais qu’on fasse attention
-que c’est une chose impossible. 1º. Le possesseur d’un fief n’est pas
-appelé, _liber homo_. 2º. Si cette loi regardoit les fiefs, il faudroit
-en conclure que toute possession devint un fief, ce qui est évidemment
-faux, puisqu’on prouve que sur la fin de la seconde race, et sous les
-premiers Capétiens, une grande partie des terres du royaume, étoit
-possédée en roture: on le verra à la suite de cet ouvrage.
-
-Les expressions dont on se servit dans les capitulaires, en parlant
-des justices seigneuriales, supposent qu’elles avoient été démembrées
-de la juridiction ou du ressort des ducs et des comtes, et prouvent
-même que ces magistrats conservoient une sorte d’inspection sur les
-seigneuries, dont le territoire avoit fait autrefois partie de leur
-gouvernement. _Volumus, propter justitias quæ usquemodò de parte
-comitum remanserunt, quatuor tantum mensibus in anno missi nostri
-legationes nostras exerceant._ (Capit. 3, an. 812. Art. 8.) _De vassis
-Dominicis qui adhuc intrà casam serviunt, et tamen beneficia habere
-noscuntur, statutum est ut quicumque ex eis cum domno imperatore domi
-remanserint, vassallos suos casatos secum non retineant, sed cum comite
-cujus Pagenses sunt, ire permittant._ (Cap. 2. an. 812. Art. 7.) _Si
-vassus noster justitias non fecerit, tunc et comes et missus ad ipsius
-casam sedeant et de suo vivant quòusque justitiam faciat._ (Cap. an.
-779. Art. 21.) _De nostris quoque dominicis vassallis jubemus ut si
-aliquis prædas egerit, comes in cujus potestate fuerit, ad emendationem
-eum vocet. Qui si comitem aut missum illius audire noluerit, per
-forciam illud emendare cogatur._ (Capit. Carlom. an. 882.)
-
-Je supprime mille raisonnemens favorables à mon opinion; et je me
-borne à remarquer qu’après la conquête des Français, leur royaume
-fut partagé en plusieurs duchés ou provinces. Chaque duché comprit
-plusieurs comtés, et chaque comté fut divisé en plusieurs cantons,
-nommés Centènes, dans chacun desquels on établit un centenier pour
-y rendre la justice. Ces Centeniers, distribués dans tout le plat
-pays, ne sont-ils pas une preuve que la nation ne connoissoit pas les
-justices seigneuriales? Quel auroit été leur emploi, si des seigneurs
-particuliers avoient administré la justice dans leur territoire?
-Est-il vraisemblable que ces seigneurs eussent voulu reconnoître la
-juridiction des officiers subalternes des comtes?
-
-Puisque les seigneuries n’étoient point une coutume apportée de
-Germanie, qu’il est certain, d’un autre côté, que ni les lois ni les
-coutumes des Gaulois n’en ont pu donner l’idée aux Français; elles ne
-sont donc point aussi anciennes, que leur établissement en deçà du
-Rhin; elle doivent donc leur origine à quelque événement, à quelque
-révolution particulière. Je crois qu’elles ont dû commencer à se
-former dans les temps mêmes où les rois Mérovingiens commencèrent
-eux-mêmes à étendre leur autorité. Voici mes preuves. Premièrement,
-nous avons une ordonnance de 595, qui suppose que quelques Leudes
-avoient déjà une juridiction chez eux. _Pari conditione convenit ut si
-una centena in aliâ centenâ vestigium secuta fuerit et invenerit, vel
-in quibuscumque fidelium nostrorum terminis vestigium miserit._ (Cap.
-de Baluze. T. 1, p. 19.) Secondement, l’ordonnance de l’assemblée de
-Paris, tenue en 615, prescrit aux évêques et aux Leudes qui possédoient
-des seigneuries éloignées de leur domicile ordinaire, de choisir des
-hommes du lieu même, et non des étrangers, pour y rendre la justice.
-_Episcopi vel Potentes qui in aliis possident regionibus, Judices vel
-missos discussores de aliis Provinciis non instituant, nisi de loco qui
-Justitiam percipiunt et aliis reddent._ (Art. 19.)
-
-Je puis m’être trompé en parlant des causes qui ont contribué à
-l’établissement des seigneuries, parmi nous; mais je crois en avoir
-fixé certainement l’époque. Si on m’oppose un diplome de Clovis, donné
-l’an 496, en faveur de l’abbaye de Réomaux, et qui suppose qu’il y
-avoit déjà des seigneuries dans ce temps-là, je répondrai que dom
-Bouquet, qui nous a donné cette pièce dans son recueil, (_T. 4, p.
-615_,) la croit supposée. La raison de ce critique, c’est que Clovis
-ne pouvoit point en 496, donner le privilége à l’abbaye de Réomaux qui
-étoit située sur les terres des rois de Bourgogne. Ce prince gratifia
-simplement ce monastère de lettres de sauve-garde et de protection; et
-l’acte par lequel Clotaire I, les renouvela en 516, ne contient rien
-qui ait le moindre rapport direct ou indirect au droit de justice.
-(_Voyez cette pièce dans Bouquet, T. 4, p. 616._)
-
-L’esprit des lois a acquis avec raison une si grande autorité dans
-le public, qu’il est nécessaire d’examiner ici le sentiment du
-président de Montesquieu, sur l’origine des seigneuries. Il ne veut
-point qu’elles soient l’ouvrage de l’usurpation. «N’y a-t-il eu sur
-la terre, _dit-il_, (_L. 30, C. 20_,) que les peuples descendus de la
-Germanie, qui aient usurpé les droits des princes? L’histoire nous
-apprend assez que d’autres peuples ont fait des entreprises sur leurs
-souverains, mais on n’en voit pas naître ce que l’on a appelé les
-justices des seigneurs; c’étoit donc dans le fond des usages et des
-coutumes des Germains, qu’il falloit en chercher l’origine.» Qu’importe
-ce que l’histoire nous apprend des autres nations; comme si tous les
-peuples devoient se copier dans les entreprises qu’ils font sur leurs
-souverains ou sur la puissance publique? La manière dont Loyseau
-imagine que les grands usurpèrent la justice, est ridicule; mais est-ce
-une chose si inconcevable, si absurde, que dans une nation aussi mal
-gouvernée que les Français, et sous des princes tels que les fils de
-Clovis, quelques Leudes puissans dans leurs cantons, aient pris de
-l’autorité sur leurs voisins, et voulu leur tenir lieu de magistrats,
-en commençant par être leurs arbitres, qu’il faille chercher l’origine
-des justices des seigneurs dans les coutumes des Germains? Pourquoi le
-succès de quelques Leudes n’auroit-il pas accrédité leur ambition, et
-jeté les premiers fondemens d’une coutume qui, flattant la vanité et
-l’avarice, devint enfin, générale dans tout le royaume?
-
-«La justice, continue le président de Montesquieu, fut donc dans les
-fiefs anciens, (il appelle ainsi, ce que j’appelle bénéfice,) et dans
-les fiefs nouveaux, un droit inhérent au fief même, un droit lucratif
-qui en faisoit partie.» Mais je prendrai la liberté de demander à
-Montesquieu, comment il peut trouver dans les usages des Germains,
-que la justice fût attachée au fief; lui qui a dit, (_C. 3_:) «chez
-les Germains, il y avoit des vassaux et non pas des fiefs. Il n’y
-avoit point de fiefs, parce que les princes n’avoient point de terres
-à donner; ou plutôt les fiefs étoient des chevaux de bataille, des
-armes, des repas.» S’il n’y avoit point de fiefs chez les Germains,
-et en effet, il n’y en avoit point, comment, par leurs coutumes, la
-justice pouvoit-elle être un droit inhérent au fief? Si des chevaux
-de bataille, des armes, des repas, étoient des fiefs, seroit-il
-raisonnable de penser que le droit de justice fût attaché à de
-pareilles choses? où auroit été le territoire de ces justices?
-
-Écoutons le président de Montesquieu. «Les fiefs, _dit-il_,
-comprenoient de grands territoires. J’ai déjà prouvé que les rois ne
-levoient rien sur les terres qui étoient le partage des Francs; encore
-moins pouvoient-ils se réserver des droits sur les fiefs. Ceux qui
-obtinrent des fiefs, eurent à cet égard, la jouissance la plus étendue,
-ils en tirèrent tous les fruits et tous les émolumens; et comme un
-des plus considérables, étoient les profits judiciaires, _Freda_, que
-l’on recevoit par les usages des Francs, il suivoit que celui qui
-avoit le fief, avoit aussi la justice, qui ne s’exerçoit que par des
-compositions aux parens, et des profits au seigneur; elle n’étoit autre
-chose que de faire payer les compositions de la loi, et celui d’exiger
-les amendes de la loi.»
-
-De ce que les rois Mérovingiens ne levoient rien sur les terres de
-leurs sujets, il me semble qu’il ne s’ensuit pas qu’ils ne pussent
-se réserver aucun droit sur les fiefs ou bénéfices. C’étoient des
-dons faits par générosité; et comme le prince, ainsi qu’en convient
-Montesquieu lui-même avoit conservé la faculté de les reprendre à son
-gré, pourquoi n’auroit-il pas pu les soumettre à quelque charge? Cette
-supposition n’a rien d’extraordinaire. Je conclurois, au contraire,
-des longs détails de concessions, dont sont chargées toutes les
-chartes par lesquelles on conféroit un bénéfice, que les Mérovingiens
-avoient coutume de se faire des réserves. Peut-être même falloit-il
-que par leur nature, les bénéfices fussent soumis à quelque redevance,
-puisque dans plusieurs chartes, on n’oublie point de les en exempter,
-par une clause expresse. _Omnia per nostrum donitum habeant ille et
-filii sui, et posteritas illorum, absque ullo censu vel alicujus
-inquietudine._ (Char. an. 815, Hist. de D. Bouquet, T. 6, p. 472.) Je
-trouve encore dans une charte de Charles-le-Chauve, de l’an 844, les
-paroles suivantes: _Ostendit etiam nobis epistolam domni et genitoris
-nostri Huldowici piissimi Augusti ad Sturmionem comitem directam ut
-prædictam villam, id est, fontes, memorato Johanni absque ullo censu et
-inquietudine habere dimitteret._ (Ibid. T. 8, p. 459.)
-
-Mais quand il seroit vrai que les premiers fils de Clovis ne se fussent
-jamais réservé aucun droit sur leurs bénéfices, il ne s’ensuivroit
-pas que les bénéficiers y eussent eu la justice: car, si je ne me
-trompe, on peut prouver que ces princes n’avoient point de justice
-particulière dans leurs domaines. Premièrement, je prie de remarquer
-qu’il n’importoit, ni à leur dignité, ni à l’accroissement de leurs
-finances, d’avoir de ces juges particuliers; puisqu’ils nommoient
-les ducs et les comtes, et qu’ils percevoient la troisième partie de
-tous les frèdes ou amendes judiciaires qui étoient payés dans tout le
-royaume. En second lieu, les lois saliques et ripuaires, ni aucune
-ordonnance des rois Mérovingiens, ne parlent des justices domaniales du
-prince; comment donc en prouver l’existence?
-
-Dom Bouquet a publié dans son recueil, 14 diplomes ou chartes de
-concession de bénéfices, depuis Clovis jusqu’à Clotaire II, et dans
-aucune, on ne trouve rien qui ait rapport au droit de justice. Ce
-silence forme un argument bien fort contre le président de Montesquieu.
-Ne prouve-t-il pas, ou que les Mérovingiens n’avoient pas une justice
-particulière dans leurs domaines, ou qu’ils ne la cédoient pas à
-leurs bénéficiers? La charte la plus ancienne où l’on trouve une
-concession de justice, est de Dagobert, en 630. (_Voyez Dom Bouquet,
-T. 4, p. 628._) N’est-il pas vraisemblable que les rois voyant à cette
-époque, que plusieurs prélats et plusieurs leudes s’étoient fait des
-seigneuries particulières, attribuèrent à leurs bénéfices le droit de
-justice pour les rendre plus considérables et en relever la dignité?
-Depuis, toutes les chartes ont renfermé la concession de la justice; et
-cette coutume, accréditée en peu de temps, étoit, pour ainsi dire, de
-droit commun en 660, que Marculfe écrivoit ses formules.
-
-Encore un mot pour prouver que les premiers rois Mérovingiens n’avoient
-point de justice particulière dans leurs domaines. Grégoire de Tours
-parle d’un certain Pélagius, qui avoit tous les vices, et bravoit tous
-les juges, parce qu’il avoit une sorte d’intendance sur les haras
-d’un domaine du roi. _Fuit autem in urbe Turonicâ Pelagius quidam in
-omni malitiâ exercitatus, nullum judicem metuens eo quòd jumentorum
-fiscalium custodes sub ejus potestate consisterent._ (L. 8. C. 40.)
-Il n’est pas surprenant que les juges publics n’osassent réprimer ce
-Pélagius: ils craignoient le ressentiment d’un homme qui pouvoit leur
-faire des ennemis à la cour. Mais Pélagius n’auroit pas abusé du crédit
-que lui donnoit son emploi, si le principal officier d’un domaine
-royal, qu’on nommoit _major villæ_, eût été dès-lors le juge de tous
-les domestiques employés dans le domaine; ce juge, officier, comme lui,
-du prince, et accrédité, comme lui, à la cour, auroit pu, sans crainte,
-le punir de ses injustices.
-
-Ce ne fut que dans la suite que le _major villæ_ fut juge, et ce n’est
-que dans les capitulaires de Charlemagne, qu’on lui attribue, pour la
-première fois, cette qualité. _Ut unusquisque judex in suo ministerio
-bonos habeat artifices, id est, fabros ferrarios, et aurifices, et
-argentarios, sutores, tornatores, carpentarios, &c._ (Cap. de villis,
-art. 45.) _Volumus ut de fiscalibus, vel servis nostris sive ingenuis
-qui per fiscos aut villas nostras commanent, diversis hominibus plenam
-et integram, qualem habuerint, reddere faciant justitiam._ (Ibid. art.
-52.) _Ut unusquisque judex in eorum ministerio frequentiùs audientias
-teneat et justitiam faciat, et provideat qualiter rectè familiæ nostræ
-vivant._ (Ibid. art. 56.)
-
-Je m’arrête long-temps sur l’article de l’établissement des
-seigneuries; mais il est important; et d’ailleurs, on doit ce respect
-au président de Montesquieu, lorsqu’on n’est pas de son avis,
-d’examiner en détail toutes ses raisons.
-
-«Je trouve, dit-il, dans la vie des saints, que Clovis donna à un saint
-personnage, la puissance, sur un territoire de six lieues de pays, et
-qu’il voulut qu’il fût libre de toute juridiction quelconque. Je crois
-bien que c’est une fausseté, mais c’est une fausseté très-ancienne. Le
-fond de la vie et les mensonges se rapportent aux mœurs et aux lois du
-temps, et ce sont ces mœurs et ces lois que l’on cherche.»
-
-Montesquieu me fournit lui-même la réponse que je lui dois faire.
-«Je pourrois croire, dit-il, (_L. 31, C. 32_) que les hommages
-commencèrent à s’établir du temps du roi Pepin, qui est le temps où
-j’ai dit que plusieurs bénéfices furent donnés à perpétuité. Mais je le
-croirois avec précaution, et dans la supposition seule, que les auteurs
-des annales des Francs n’aient pas été des ignorans, qui, décrivant les
-cérémonies de l’acte de fidélité, que Tassillon, duc de Bavière, fit
-à Pepin, aient parlé suivant les usages qu’ils voyoient pratiqués de
-leur temps.» Je croirois aussi l’argument du président de Montesquieu,
-très-bon, si l’historien qui raconte la générosité de Clovis, envers
-un saint personnage, eût été son contemporain. Mais malheureusement
-cela n’est pas; et qui me répondra qu’il n’ait pas parlé d’une donation
-faite avant l’établissement des seigneuries, suivant les usages et les
-formes qu’il voyoit pratiquer de son temps?
-
-«La loi des Ripuaires, dit encore Montesquieu, défend aux affranchis
-des églises, de tenir l’assemblée où la justice se rend, ailleurs que
-dans l’église où ils ont été affranchis. Les églises avoient donc des
-justices sur les hommes libres, et tenoient leurs plaids, dès les
-premiers temps de la monarchie.» Sans doute, que les églises avoient
-une justice, dès le commencement de la monarchie, je l’ai trouvé dans
-la remarque VI du chapitre précédent. Ce que règle la loi ripuaire,
-citée par le président de Montesquieu, n’a rapport qu’à la juridiction
-ecclésiastique, qu’il n’a confondue que par distraction, avec les
-justices seigneuriales. Lorsqu’un français de la tribu des Ripuaires
-vouloit affranchir son serf, suivant la loi romaine, ce qui lui étoit
-permis, la cérémonie s’en faisoit dans l’église. Le serf étoit remis
-entre les mains de l’évêque, qui lui donnoit des tables, ou des lettres
-d’affranchissement. Cet affranchi, appelé _tabulaire_, _tabularius_,
-restoit sous la protection spéciale de l’église; il lui payoit un cens
-modique; et jouissant du privilége clérical, étoit justiciable de son
-évêque.
-
-Voici le dernier argument du président de Montesquieu. «Si la justice,
-dit-il, n’étoit point une dépendance des fiefs, pourquoi verroit-on
-par-tout que le service du fief étoit de servir le roi ou le seigneur,
-et dans leurs cours et dans leurs guerres?» Je réponds en premier
-lieu, que je ne vois pas de quelle nécessité il est qu’un bénéficier
-ait une justice dans son bénéfice, pour servir le roi dans ses cours
-ou dans ses guerres. Secondement, il est démontré qu’avant la régence
-de Charles-Martel, les bénéfices n’étoient point conférés, sous la
-condition de servir le donateur. On verra les preuves de cette vérité,
-dans la remarque 37 du chapitre sixième.
-
-[20] _Claudius Turonis accessit; et cum iter ageret, ut consuetudo est
-barbarorum, auspicia intendere cœpit, ac dicere sibi esse contraria:
-simulque interrogare multos, si virtus beati Martini de præsenti
-manifestaretur in perfidis. Aut certè si aliquis injuriam in eum
-sperantibus intulisset, si protinùs ultio sequeretur._ (Greg. Tur. L.
-7, C. 29.)
-
-[21] Dès que les rois, en conférant des bénéfices, leur attribuèrent le
-droit de justice, il fut défendu aux juges publics d’y faire aucun acte
-de juridiction. (_Voyez le recueil de Dom Bouquet, t. 4, p. 628, 630,
-633, et les formules 3 et 4 de Marculfe._)
-
-
- CHAPITRE IV.
-
-[22] _Aiebat enim (Chilpericus) plerumque: ecce pauper remansit fiscus
-noster; ecce divitiæ nostræ ad ecclesias sunt translatæ: nulli pœnitùs,
-nisi soli episcopi regnant: periit honor noster et translatus est ad
-episcopos civitatum._ (Greg. Tur. L. 6, C. 46.)
-
-[23] _Tunc indicavit ei quos in consilio haberet, aut sperneret à
-conloquio; quibus se crederet, quos vitaret, quos honoraret muneribus,
-quos ab honore, depelleret._ (Greg. Tur. L. 7, C. 33.) _Persæpe homines
-pro facultatibus eorum punivit._ (Ibid. L. 6, C. 46.) _Illi post
-prædicationem sacerdotum, de Fanis ad ecclesias sunt conversi: isti
-quotidie de ecclesiis prædas detrahunt, illi sacerdotes Domini ex toto
-corde venerati sunt et audierunt; isti non solum non audiunt, sed etiam
-persequuntur; illi monasteria et ecclesias ditaverunt; isti eas diruunt
-ac subvertunt._ (Ibid. L. 4, C. 49.) On va voir dans la note suivante
-que les Mérovingiens redemandoient aux églises les bénéfices qu’ils
-leur avoient donnés; puisque dans le traité d’Andely en 587, on fit un
-article exprès pour remédier à cet abus.
-
-[24] _Quidquid ante fati reges ecclesiis aut fidelibus suis
-contulerunt, aut adhuc conferre cum justitiâ, Deo propitiante,
-voluerint, stabiliter conservetur; et quidquid unicuique fidelium
-in utriusque regno per legem et justitiam redhibeatur, nullum
-et præjudicium patiatur, sed liceat res debitas possidere atque
-recipere; et si aliquid cuicumque per interregna sine culpâ sublatum
-est, audientiâ habitâ restauretur. Et de eo quod per munificentias
-præcedentium regum unusquisque usque ad transitum gloriosæ memoriæ
-domini Chlotocharii regis possedit, cum securitate possideat: et quod
-exinde fidelibus personis ablatum est, de præsenti recipiat._ (Greg.
-Tur. L. 9, C. 20.)
-
-Il est question de savoir si cette expression, _stabiliter
-conservetur_, doit s’entendre de l’hérédité établie dans les bénéfices;
-ou si elle signifie seulement que le bénéficier qui en est pourvu en
-jouira pendant toute sa vie. Ce qui rend la première explication plus
-vraisemblable, c’est que le même traité d’Andely permet aux femmes,
-aux veuves et aux filles des Mérovingiens, d’aliéner pour toujours
-les terres qu’elles conféroient en bénéfices. _Ut si quid de agris
-fiscalibus vel speciebus, atque præsidio pro arbitrii sui voluntate
-facere, aut cuiquam conferre voluerit; in perpetuo, auxiliante Domino,
-conservetur, neque à quoquam ullo unquàm tempore convellatur._ La
-manière dont cet article est dressé; les expressions _in perpetuo
-et ullo unquam tempore_, ne laissent aucun lieu de douter que les
-bénéfices conférés par les princesses, n’aient été rendus héréditaires
-dans l’assemblée d’Andely. Or, je demande pourquoi on auroit permis aux
-princes de reprendre leurs bénéfices à la mort du bénéficier, tandis
-qu’on ôtoit ce droit aux princesses.
-
-En second lieu, les ecclésiastiques ont toujours prétendu que c’est
-un sacrilége, que de reprendre les biens qui avoient été consacrés
-à Dieu et au culte de la religion. L’esprit du traité d’Andely est
-donc, que les gratifications faites par les rois à l’église, soient
-perpétuelles, irrévocables, et deviennent des propres. Mais remarquez
-que l’expression _stabiliter conservetur_, se rapportant également
-aux Leudes et aux églises, suppose leur condition égale à l’égard des
-bénéfices; d’où il faut conclure que les bénéfices conférés aux Leudes,
-ne pouvoient jamais être repris par le prince. Le traité ne fut pas
-observé religieusement, mais il semble qu’on n’en peut rien conclure
-contre le droit des bénéficiers.
-
-[25] _Cum jam Protadius, genere Romanus, vehementer ab omnibus in
-palatio veneraretur, et Brunechildis stupri gratiâ eum vellet honoribus
-exaltare._ (Fredeg. Chron. C. 24.) _Protadius, instigante Brunechilde,
-Theudorico jubente, majordomus substituitur. Qui cum esset nimiùm
-argutissimus et strenuus in cunctis, sed sæva illi fuit contrà personas
-iniquitas, fisco nimium tribuens, de rebus personarum ingeniosè fiscum
-vellens impellere et se ipsum ditare. Quoscumque genere nobiles
-reperiret, totos humiliare conabatur, ut nullus reperiretur qui gradum
-quem adripuerat, potuisset adsumere._ (Ibid. C. 27.)
-
-[26] _Quidquid parentes nostri anteriores principes, vel nos per
-justitiam visi sumus concessisse et confirmasse, in omnibus debeat
-confirmari._ (Ord. an. 615, art. 16.) Il est évident que cet article
-a rapport aux conventions du traité d’Andely, et qu’il en rappelle et
-en confirme les dispositions. On verroit, sans doute, que l’expression
-_quidquid_, doit s’entendre des bénéfices, si les deux articles
-précédens de cette ordonnance n’avoient été perdus. On ne peut
-douter que ce ne soit à cette époque, que les bénéfices devinrent
-incontestablement héréditaires; et l’ordonnance de Paris fut aussi
-respectée, que le traité d’Andely l’avoit été peu. Tout préparoit
-les esprits à cette révolution, et l’assemblée que Clotaire II tint
-à Paris, étoit l’occasion la plus favorable aux intérêts des Leudes;
-ce prince étoit-il en état de pouvoir leur refuser quelque chose? La
-décadence où l’autorité royale tomba dès ce moment, est une preuve que
-le prince ne fut plus le maître de disposer de ses bénéfices. Enfin,
-l’hérédité des bénéfices étoit tellement établie, et reconnue pour être
-la coutume générale, quarante-cinq ans après l’assemblée de Paris, que
-Marculfe qui écrivoit dans ce temps-là, en fait une clause particulière
-dans l’acte de donation des bénéfices. _Ità ut eam villam jure
-proprietario ullius expectatâ judicum traditione habeat, teneat atque
-possideat, et suis posteris, Domino adjuvante, ex nostrâ largitate, aut
-cui voluerit ad possidendum relinquat._ (Form. 14, L. 1.)
-
-_Quæ unus de fidelibus ac Leodibus, suam fidem servando Domino
-legitimo, interregno faciente, visus est perdidisse, generaliter absque
-incommodo de rebus sibi justè debitis præcipimus revestiri._ (Ord. an.
-615. Art. 17.)
-
-_Episcopi verò vel potentes qui in aliis possident regionibus, judices
-vel missos discussores de aliis provinciis non instituant nisi de loco,
-qui justitiam percipiant et aliis reddant._ (Ibid. art 19.) J’ai déjà
-rapporté cet article dans une note précédente; il suppose le droit
-des seigneuries établi, et le confirme. Peut-être que ce droit avoit
-été formellement reconnu dans quelque ordonnance qui n’est pas venue
-jusqu’à nous.
-
-[27] Tant que les Français furent en Germanie, il est vraisemblable que
-l’assemblée du champ de Mars nommoit aux magistratures. _Eliguntur_,
-dit Tacite, (C. 12,) _in iisdem Conciliis et principes qui jura
-per pagos vicosque reddant_. Lorsque les principes du gouvernement
-français commencèrent à s’altérer, les rois s’attribuèrent le pouvoir
-de conférer les duchés et les comtés. Grégoire de Tours, (_L. 4, C.
-43_,) rapporte que Péonius, comte d’Auxerre, envoya de l’argent au roi
-Gontran, par son fils Mummolus, pour être continué dans son emploi; et
-que le fils infidelle donna l’argent en son nom, et obtint la place de
-son père. Il n’est pas besoin de multiplier ici les autorités, pour
-prouver une vérité dont on ne peut douter, pour peu qu’on ait lu nos
-anciens historiens, et quand on se rappelle que l’assemblée du champ
-de Mars ne se tenoit plus. Le président de Montesquieu a cependant
-dit quelque part, que les assemblées de la nation disposoient même des
-bénéfices.
-
-Fredégaire nous apprend que Varnachaire, qui venoit d’être fait maire
-du palais, dans le royaume de Bourgogne, après la mort de Brunehaut,
-exigea de Clotaire II, qu’il lui promît, par serment, de ne lui
-jamais ôter sa dignité. _Varnacharius in regno Burgundiæ substituitur
-major-domus, sacramento à Chlotario accepto ne unquàm vitæ suæ
-temporibus degradaretur._ (Chr. C. 42.) Si Varnachaire eût été fait
-maire du palais, par les grands, Clotaire n’eût pas eu la liberté de
-le déposer; et par conséquent, il eût été absurde que Varnachaire eût
-exigé le serment inutile, dont parle l’historien. Il n’est pas moins
-aisé de prouver que le maire du palais, et par conséquent, le roi,
-dont il n’étoit encore que le ministre, nommoit aux duchés et aux
-comtés; puisque Flaochatus, qui succéda à Varnachaire, écrivit à tous
-les ducs du royaume de Bourgogne, pour leur promettre, par serment,
-de les conserver dans la possession de leur dignité. _Flaochatus
-cunctis ducibus Burgundiæ seu et pontificibus per epistolam, etiam
-et sacramentis firmavit unicuique gradum honoris et dignitatem seu
-amicitiam perpetuo conservare._ (Ibid Chron. C. 89.) Il n’est pas
-nécessaire de remarquer que _gradum honoris_ se rapporte aux ducs, et
-_amicitiam_ aux évêques.
-
-[28] On doit sur-tout regretter l’ordonnance de l’assemblée, que
-Clotaire II convoqua à Clichy, près de Paris, la quarante-quatrième
-année de son règne. Cette pièce, sans doute, seroit de la plus grande
-importance, pour connoître notre ancien droit public, les progrès
-de l’autorité des maires du palais et des seigneurs, et les causes
-particulières de la révolution subite que souffrit la dignité des
-princes Mérovingiens.
-
-[29] _Chlotarius cum proceribus et Leudibus Burgundiæ Træsassis
-conjungitur, cum eos sollicitasset, si vellent mortuo jam Varnachario,
-alium in ejusdem honoris gradum sublimare, etc._ (Fredeg. Chr. C. 43.)
-Il falloit que pendant la régence, ou la mairie de Varnachaire, les
-grands eussent exigé du roi, qu’ils nommeroient désormais son maire du
-palais. _Flaochatus, genere Francus, majordomus in regnum Burgundiæ,
-electione Ponticum et cunctorum ducum, à Nantechilde reginâ in hunc
-gradum honoris nobiliter stabilitur._ (Ibid. C. 89.)
-
-
- CHAPITRE V.
-
-[30] Je ne m’arrêterai pas long-temps à réfuter ici l’opinion du comte
-de Boulainvilliers, sur l’origine de la noblesse, dans la monarchie
-française. Il a cru que tous les Français, avant la conquête, étoient
-libres et égaux, par le droit de leur naissance, et il avoit raison.
-Mais après qu’ils se furent emparés des Gaules, les vainqueurs et les
-vaincus, ne formant plus qu’un corps de société, on commença, selon
-cet écrivain, à connoître dans la monarchie des Français, des familles
-nobles et des familles roturières. Tout Français fut gentilhomme, tout
-Gaulois fut roturier. Si on a lu avec quelqu’attention les remarques
-précédentes, on jugera, sans peine, que cette idée ne peut être appuyée
-sur aucun fondement solide. Je me borne à demander aux personnes qui
-ont adopté le système du comte de Boulainvilliers, comment on peut
-l’accorder avec la loi salique, qui n’exige qu’une composition de 200
-sous, pour le meurtre d’un français libre, tandis qu’elle en ordonne un
-de 300 pour le meurtre d’un gaulois, convive du roi. Pourquoi le sang
-d’un gentilhomme est-il moins précieux que celui d’un roturier?
-
-Enfin, l’abbé du Bos a une fois raison. Il prétend, (_L. 6, C. 4_), que
-les Français, sous leurs premiers rois, n’étoient point partagés en
-deux ordres de citoyens, comme nous le sommes aujourd’hui, en nobles
-et en roturiers. Il pense qu’il n’y avoit point chez eux de familles
-qui jouissent par l’avantage de la naissance, de ces droits et de ces
-priviléges particuliers et distinctifs, qui constituent dans une nation
-une noblesse d’origine. Toutes les prérogatives étoient personnelles,
-elles n’étoient point héréditaires. Mais à peine a-t-il exposé son
-sentiment, qu’il ne manque pas d’avoir tort, c’est-à-dire, qu’il gâte
-une bonne cause, en la prouvant mal.
-
-Le président de Montesquieu, qui croit l’honneur de nos grandes
-maisons intéressé à proscrire l’opinion de l’abbé du Bos, veut au
-contraire, que dès le temps de la conquête, et même au-delà du Rhin,
-les Français aient connu une noblesse proprement dite, et que des
-familles privilégiées possédassent des droits qui les distinguoient et
-les séparoient des familles communes.
-
-Il est vrai qu’il y a toujours eu chez les Français une classe de
-citoyens appelés _Fidelles_, _Leudes_ ou _Antrustions_, et qu’ils
-jouissoient, ainsi que l’a établi le président de Montesquieu, et que
-je l’ai dit dans le corps de mon ouvrage, de plusieurs prérogatives
-qui n’appartenoient point aux simples hommes libres. Je ne conçois
-pas pourquoi l’abbé du Bos déguise cette vérité; il pouvoit en
-convenir sans nuire à son systême; il le devoit, en ajoutant que ces
-distinctions personnelles étoient accordées à la dignité et non pas à
-la naissance des Leudes. Il pouvoit soutenir qu’on ne naissoit pas
-Leude, Fidelle, Antrustion, mais qu’on le devenoit par la prestation du
-serment de fidélité; ainsi que nous l’apprend Marculfe, par une formule
-que j’ai déjà citée dans la remarque 65 du chapitre troisième.
-
-Je dois d’abord prouver que cette espèce d’ennoblissement personnel
-que donnoit la prestation du serment de fidélité, ne communiquoit aux
-enfans du Leude ou Antrustion, aucune prérogative particulière; et
-qu’ainsi, il n’y avoit chez les Français, qu’une noblesse personnelle.
-Si les droits des gentilshommes étoient les mêmes que ceux des Leudes,
-c’est-à-dire, s’ils approchoient également de la personne du prince;
-si, par le seul droit de leur naissance, ils pouvoient être élevés aux
-premiers emplois de l’État; je prierai de m’expliquer par quel motif
-les Français nés gentilshommes, prêtoient le serment de fidélité, qui
-leur étoit inutile pour obtenir ces honneurs. Si les priviléges de ces
-gentilshommes sont différens de ceux des Leudes qui étoient sous la
-truste ou la foi du roi, je demanderai qu’on me dise pourquoi nos lois
-saliques et ripuaires, si attentives à distinguer parmi les Gaulois
-mêmes, différens ordres de citoyens, Gaulois convives du roi, Gaulois
-possesseurs de terres, Gaulois tributaires, n’établissent aucun ordre
-mitoyen entre le français libre et le Leude. Pourquoi cette noblesse
-qui tient le milieu entre les simples hommes libres et les Leudes,
-est-elle oubliée? pourquoi aucun de nos anciens monumens n’aide-t-il à
-faire connoître, ni même à faire soupçonner son existence?
-
-Le président de Montesquieu répond à mes demandes, (_L. 30, C. 25_),
-en disant que la prérogative distinctive des familles nobles, étoit de
-prêter le serment de fidélité, ou de se recommander pour un fief ou
-un bénéfice. Je cherche la preuve de cette proposition, et l’auteur
-me renvoie au chapitre 23 du livre suivant. J’y cours, et je lis:
-«d’abord, les hommes libres ne purent pas se recommander pour un fief,
-mais ils le purent dans la suite, et je trouve que ce changement se fit
-dans le temps qui s’écoula depuis le règne de Gontran, jusqu’à celui de
-Charlemagne. Je le prouve par la comparaison qu’on peut faire du traité
-d’Andely, passé entre Gontran, Childebert et la reine Brunehaud, et le
-partage fait par Charlemagne à ses enfans, et un partage pareil, fait
-par Louis-le-Débonnaire. Ces trois actes contiennent des dispositions
-à peu près pareilles à l’égard des vassaux; et comme on y règle les
-mêmes points, et à peu près dans les mêmes circonstances, l’esprit et
-la lettre de ces trois traités se trouvent à peu près les mêmes à cet
-égard. Mais pour ce qui regarde les hommes libres, il s’y trouve une
-différence capitale. Ce traité d’Andely ne dit point qu’ils pussent
-se recommander pour un fief, au lieu qu’on trouve, dans les partages
-de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire, des clauses expresses, pour
-qu’ils puissent se recommander: ce qui fait voir que depuis le traité
-d’Andely, un nouvel usage s’introduisoit, par lequel les hommes libres
-étoient devenus capables de cette grande prérogative. Cela dut arriver,
-lorsque Charles-Martel ayant distribué les biens de l’église à ses
-soldats, et les ayant donné partie en fief, partie en alleu, il se fit
-une espèce de révolution dans les lois féodales.»
-
-Ceci demanderoit un volume entier de discussions; mais je m’arrêterai
-au point essentiel et capital; et je vais prouver d’abord, qu’avant
-le traité d’Andely, les hommes libres pouvoient prêter le serment de
-fidélité, ou se recommander pour un bénéfice. En effet, on remarque
-qu’après la conquête, le nombre des Leudes augmenta considérablement.
-Il est certain que des Gaulois qui se naturalisèrent Français, furent
-élevés aux dignités les plus importantes de l’état; donc que ce n’étoit
-point le privilége particulier de certaines familles, de prêter le
-serment de fidélité. Si avant le règne de Gontran, les hommes libres
-avoient été exclus de ces honneurs, un Leudaste, né dans l’esclavage,
-nourri dans les fonctions les plus viles de son état, et à qui on avoit
-coupé une oreille, parce qu’il avoit voulu s’échapper de la maison
-de son maître, se seroit-il élevé jusqu’à devenir comte des écuries,
-sous le règne de Caribert, et ensuite comte de Tours? Ces dignités
-étoient la récompense des Leudes, et donnoient à ceux qui en étoient
-revêtus, le premier rang dans leur ordre; au lieu que je ne vois point
-que la possession d’un bénéfice valût quelque prééminence à un Leude
-bénéficier.
-
-Cette fortune de Leudaste n’est point de ces événemens rares qui ne
-tirent pas à conséquence, et qui ne prouvent rien. La loi des ripuaires
-ne les regarde point comme un scandale contraire à l’ordre ordinaire du
-gouvernement, ils y étoient même tellement analogues, qu’elle fait à
-cet égard, une disposition particulière. _Si quis ejusdem fiscalem quem
-comitem vocant, interfecerit, 600 solidis mulctetur. Quod si puer regis
-vel ex tabulario ad eum gradum ascenderit, 300 solidis._ (Leg. Rip.
-Tit. 53.) On a déjà vu que par le mot Tabulaire, on entendoit un serf
-affranchi dans l’église. Or, puisqu’un affranchi pouvoit être leude et
-comte, et en étoit quitte pour avoir une composition moins forte qu’un
-autre leude ou un comte, peut-on présumer, avec quelque vraisemblance,
-qu’un homme né libre, ne fût pas admis à prêter le serment de fidélité?
-
-Il me semble que l’argument que le président de Montesquieu veut
-tirer du silence du traité d’Andely, à l’égard des hommes libres,
-ne doit pas avoir beaucoup de force. Pourquoi auroit-on dit dans ce
-traité, que les hommes libres pouvoient être admis à la prestation
-du serment de fidélité? Ce n’étoit point un droit contesté, personne
-n’en doutoit. Sans entrer dans une discussion inutile sur les partages
-de Charlemagne, et de Louis-le-Débonnaire, je répondrai que tous les
-argumens que le président de Montesquieu pourroit en inférer, ne
-prouvent rien contre moi; car, je conviens que du temps de Charlemagne,
-il y avoit des familles nobles, et je nie seulement qu’il y en eut
-avant le traité d’Andely. Il n’étoit pas question à Andely, de décider
-de ceux à qui le prince donneroit des bénéfices, mais de statuer qu’il
-ne pourroit pas les reprendre, après les avoir donnés.
-
-Est-il bien vrai que les circonstances où Charlemagne et
-Louis-le-Débonnaire firent leurs partages, furent à peu près les mêmes
-que celles où fut passé le traité d’Andely? Il s’agissoit sous Gontran
-et Childebert de contenter les leudes avides, accoutumés à regarder
-les bénéfices comme des dettes du prince, qui s’étoient fait un droit
-de sa libéralité, et qui ne vouloient plus souffrir qu’il retirât
-arbitrairement ses bienfaits. Quand Charlemagne et Louis-le-Débonnaire
-firent le partage de leurs États, leurs vassaux ne leur faisoient
-point la loi, et les bénéfices avoient pris une nouvelle forme sous la
-régence de Charles-Martel, ainsi qu’on va le voir dans la suite de mes
-observations.
-
-L’abbé du Bos rapporte un passage de la vie de Louis-le-Débonnaire, où
-Tégan, s’élevant contre l’ingratitude d’Hébon, que ce prince avoit fait
-archevêque de Rheims, quoiqu’il ne fût qu’affranchi, lui dit: _Fecit te
-liberum non nobilem, quod impossibile est post libertatem. Vestivit te
-purpurâ et pallio, et tu induisti eum cilicio._ J’abandonne de bon cœur
-tous les raisonnemens de l’abbé du Bos, sur ce passage; mais j’avoue
-que je ne conçois point comment le président de Montesquieu peut
-prétendre que ces paroles de Tégan, _fecit te liberum non nobilem_,
-prouvent formellement deux ordres de citoyens. Je voudrois, pour former
-une preuve, un mot moins équivoque que celui de _nobilis_, dont on peut
-se servir dans un pays même où la loi n’établiroit aucune distinction
-entre les familles. Quoiqu’il en soit, le passage de Tégan signifiera
-tout ce qu’on voudra, il ne forme point une objection contre moi;
-puisque je ne doute pas que sous Louis-le-Débonnaire, il n’y eût, en
-effet, des familles nobles.
-
-Je ne crois pas que mon opinion sur l’origine de la noblesse en France,
-soit injurieuse au sang de nos premières familles, ni aux trois
-grandes maisons qui ont successivement régné sur nous. «L’origine
-de leur grandeur, _s’écrie le président de Montesquieu_, n’iroit
-donc point se perdre dans l’oubli, la nuit et le temps. L’histoire
-éclaireroit des siècles où elles auroient été des familles communes;
-et pour que Childéric, Pepin et Hugues-Capet fussent gentilshommes, il
-faudroit aller chercher leur origine parmi les Romains et les Saxons,
-c’est-à-dire, parmi les nations subjuguées.»
-
-A ce raisonnement, je craindrois presque que la lecture de l’abbé du
-Bos n’eût été contagieuse pour le président de Montesquieu. L’orgueil
-de nos grandes maisons pourroit être blessé, si on leur disoit qu’il
-y a eu un temps en France, où elles n’étoient qu’au rang des familles
-communes, tandis que l’ordre de la noblesse étoit déjà formé; mais
-qu’elles soient offensées de n’avoir pas été nobles dans le temps
-qu’il n’y avoit point encore de noblesse, ce seroit une espèce de
-vertige. Si c’est une mortification pour elles, je leur en demande
-pardon, il faut qu’elles l’essuient; car, je n’imagine pas que le
-président de Montesquieu croie que les nations aient commencé par avoir
-des gentilshommes. L’égalité a d’abord dû unir les citoyens de toute
-société, et la distinction des nobles et des roturiers ne peut être que
-la suite de plusieurs événemens et de plusieurs révolutions, dont la
-vanité de quelques citoyens profita, pour s’attribuer des prérogatives
-particulières, et former une classe séparée. Il faudroit que nos
-grandes maisons fussent bien difficiles à contenter, s’il ne leur
-suffisoit pas d’être nobles, depuis le règne de Clotaire II.
-
-[31] Cet usage commença dans le temps que Marculfe écrivoit des
-formules. _Jubemus ut omnes pagenses vestros, tam Francos, Romanos vel
-reliquas nationes de gentes bannire et locis congruis per civitates,
-vicos et castella, congregare faciatis, quatenùs præsente misso nostro
-illustri viro illo, quem ex nostro latere illuc pro hoc direximus,
-fidelitatem præcelso filio nostro vel nobis debeant promittere et
-conjurare._ (L. 1. Form. 40.) _Ut missi nostri populum nostrum iterùm
-nobis fidelitatem promittere faciant secundùm consuetudinem jamdudum
-ordinatam, et ipsi aperiant et interpretentur illis hominibus qualiter
-ipsum sacramentum et fidelitatem ergà nos servare debeant._ (Cap. 5,
-an 822, Art. 12.) _Volumus ut missi nostri per totam legationem suam
-primo omnium inquirant qui sint de liberis hominibus, qui fidelitatem
-nobis nondum promissam habent, et faciant illos eam promittere, sicut
-consuetudo semper fuit._ (Capit. an. 829, art. 4. Capitis 4.)
-
-[32] _Ideò veniens ille fidelis noster, ibi in palatio nostro, in
-nostrâ vel procerum nostrorum præsentiâ, villas nuncupatas illas,
-sitas in pago illo, suâ spontaneâ voluntate nobis per fistucam visus
-est Werpisse, vel condonasse, in eâ ratione, si itâ convenit, ut dum
-vixerit, sub nostro beneficio debeat possidere; et post suum discessum,
-ejus adfuit petitio, nos ipsas villas fideli nostro illi plenâ gratiâ
-visi fuimus concessisse. Quapropter per præsens discernimus præceptum,
-quod perpetualiter mansurum esse jubemus, ut dummodo taliter ipsius
-illius decrevit voluntas, quod ipsas villas in suprà scriptis locis
-nobis voluntario ordine visus est lesouverpisse vel condonasse, et nos
-prædicto viro illi ex nostro munere largitatis, sicut ipsius illius
-decrevit voluntas, concessimus, hoc est, tam in terris, domibus,
-accolabus, mancipiis, vineis, silvis, campis, pratis, pascuis, aquis,
-aquarum discursibus, ad integrum quidquid ibidem ipsius illius
-portio fuit, dum advixerit, absque aliqua diminutione de qualibet
-re usufructuario ordine debeat possidere, et post ejus discessum
-memoratus ille hoc habeat, teneat et possideat, et suis posteris aut
-cui voluerit ad possidendum, relinquat._ (Form. 13. L. 1.)
-
-L’usage qui constate la formule qu’on vient de lire, est une des choses
-les plus surprenantes de notre histoire. Le président de Montesquieu
-en parle, (_L. 30, C. 8_,) et pour expliquer comment on fut intéressé
-à dénaturer ainsi ses propres, il avance que ceux qui possédoient des
-bénéfices, avoient de très-grands avantages. Il en fait l’énumération,
-et ces priviléges ne sont autre chose que ceux que possédoient tous
-les Leudes, en vertu de la prestation du serment de fidélité. Je défie
-de pouvoir me citer un texte qui prouve, qu’avant l’hérédité des
-bénéfices, les bénéficiers jouissent de quelque prérogative qui ne leur
-fût pas commune avec tous les Leudes. Je sais bien que Montesquieu dit,
-(_L. 30, C. 25_,) que tout Leude avoit un bénéfice, et que quand on lui
-enlevoit celui qu’il possédoit, on lui en rendoit un autre; mais il
-ne suffit pas d’avancer des faits, il faut les prouver. Est-il permis
-de croire que les premiers Mérovingiens eussent des domaines assez
-étendus pour donner un bénéfice à chaque Leude? Si la possession d’un
-bénéfice donnoit des priviléges particuliers, et si tout Leude avoit
-un bénéfice, quel avantage auroit-il trouvé à convertir son propre en
-bénéfice? Si chaque Leude avoit en effet un bénéfice, pourquoi Gontran
-auroit-il appris à son neveu ceux à qui il devoit en donner, et ceux
-qu’il en devoit priver? _Quos honoraret muneribus, quos ab honore
-depelleret._ Comment interprêtoit-on différens articles du traité
-d’Andely et de l’ordonnance portée par l’assemblée de 615, que j’ai
-rapportés dans les remarques précédentes?
-
-Montesquieu croit que cette coutume de changer son propre ou son alleu
-en bénéfice, continua et eut sur-tout lieu dans les désordres de la
-seconde race. Quoique personne ne respecte plus que moi cet illustre
-écrivain, je ne puis me soumettre à son autorité, puisque je vois, au
-contraire, que sous les premiers Carlovingiens, on préféroit les alleux
-aux bénéfices, et que les bénéficiers tâchoient de faire passer leurs
-bénéfices pour des propres. _Auditum habemus comites et alii homines
-qui nostra beneficia habere videntur, comparant sibi proprietates de
-ipso nostro beneficio._ (Cap. 5, an. 805, art. 7.) _Audivimus quod
-alibi reddant beneficium nostrum ad alios homines in proprietatem,
-et in ipso placito dato pretio comparant ipsas res iterùm sibi in
-allodem._ (Ibid. art. 8.) _Ut missi nostri diligenter inquirant.....
-quis de beneficio suo allodem comparavit vel struerit._ (Cap. 3. an.
-812.)
-
-Dans les désordres de la seconde race, et qui suivirent le règne de
-Louis-le-Débonnaire, il ne se donna pas un alleu pour le convertir en
-fief, ou du moins, on ne pourra en citer aucun exemple. Il s’établit
-alors un ordre tout nouveau dans le gouvernement de l’état, et comme
-on le verra à la fin du second livre de cet ouvrage, il se forma une
-relation nouvelle entre les seigneuries, et dont on ne peut tirer
-aucune lumière pour éclaircir les coutumes de la première race. Si des
-seigneurs, qui possédoient des terres en alleu, consentirent à les
-tenir en fief, et à reconnoître un suzerain, ils ne donnèrent point
-leurs domaines; ils se contentèrent de les soumettre aux devoirs du
-vasselage, soit pour se faire un protecteur dans un temps où tous les
-seigneurs se faisoient la guerre, soit par ce qu’ils y étoient forcés
-par un voisin puissant et ambitieux.
-
-Il est évident que dans le temps que Marculfe écrivoit, les propres
-devoient être regardés comme des biens plus sûrs, plus solides, plus
-précieux que les bénéfices, qui avoient éprouvé mille révolutions
-différentes. Si on voulut cependant changer son propre en bénéfices,
-il falloit donc que le bénéfice conférât quelque privilége fort
-estimé; et quel autre privilége pouvoit-ce être que de conférer, ainsi
-que je l’ai conjecturé, une distinction particulière aux familles
-bénéficiaires?
-
-[33] _Consecratio episcopos et reliquos Domini sacerdotes, tam à
-servili quàm à cæteris adscriptis conditionibus semper liberos facit,
-idcirco præcipimus ut nullus ab eis nisi divina requirat servitia._ (L.
-6, Capit. art. 118.) _De his qui sæculum relinquunt propter servitium
-impediendum, et tunc neutrum faciunt, ut unum è duobus eligant, aut
-planiter secundùm canonicam aut secundùm regulæ institutionem vivant,
-aut servitium dominicum faciant._ (Ibid. L. 5, art. 245.) _De liberis
-hominibus qui ad servitium Dei se tradere volunt, ut priùs hoc uno
-faciant quàm à nobis licentiam postulent. Hoc ideò quia audivimus
-aliquos ex illis non tam causâ devotionis hoc fecisse, quàm pro
-exercitu seu aliâ fonctione regali fugiendâ._ (Ibid. L. 1. art. 114.)
-
-[34] _Hortatu omnium fidelium nostrorum et maximè episcoporum ac
-reliquorum sacerdotum, servis Dei per omnia omnibus armaturam portare,
-vel pugnare, aut in exercitum et in hostem pergere omninò prohibuimus._
-(Cap. 1, an. 769, art. 1.) _Volumus ut nullus sacerdos in hostem
-pergat, nisi duo vel tres tantùm episcopi electione cæterorum, propter
-benedictionem et prædicationem, populique reconciliationem...... Hi
-verò nec arma ferant nec ad pugnam pergant...... Reliqui verò qui ad
-ecclesias suas remanent, suos homines benè armatos nobiscum, aut cum
-quibus jusserimus, dirigant._ (Cap. 8, an. 803.)
-
-[35] _Qui instante antiquo hoste audivimus quosdam nos suspectos
-habere, proptereà quod concessimus episcopis et sacerdotibus ac
-reliquis Dei servis ut in hostes, nisi duo aut très à cæteris electi,
-et sacerdotes similiter perpauci ab eis electi, non irent, sicut in
-prioribus nostris continetur capitularibus, nec ad pugnam properarent,
-nec arma ferrent, nec homines tam christianos quàm paganos necarent,
-nec agitatores sanguinum fierent, vel quicquam contra canones facerent,
-quod honores sacerdotum et res ecclesiarum auferre vel minuere eis
-voluissemus; quod nullatenùs facere velle, vel facere volentibus
-consentire omnes scire cupimus. Sed quantò quis eorum ampliùs suam
-normam servaverit, et Deo servierit, tanto eum plus honorare et
-cariorem habere volumus._ (Cap. de Baluze, T. I, p. 410.)
-
-
- CHAPITRE VI.
-
-[36] On voit en effet que le fameux maire Ébroin s’autorisa d’un faux
-Clovis qu’il disoit fils de Clotaire II.
-
-[37] C’est ici le lieu de rendre compte, en peu de mots, du systême du
-président de Montesquieu sur les fiefs. Il est bien surprenant qu’avec
-tant de lumières, cet écrivain soit allé chercher l’origine des fiefs
-dans les coutumes des Germains. Chez les Germains, dit-il, (_L. 30, C.
-3_,) il y avoit des vassaux et non pas des fiefs. Étrange proposition!
-N’est-ce pas le fief qui constitue seul le vassal? «Il n’y avoit point
-de fiefs, parce que les princes n’avoient point de terres à donner,
-ou plutôt les fiefs étoient des chevaux de bataille, des armes, des
-repas.» En se voyant forcé de regarder comme des fiefs, des chevaux
-de bataille, des armes et des repas, comment Montesquieu ne s’est-il
-pas aperçu qu’il étoit dans l’erreur? qu’il est dangereux de faire
-un systême! «Il y avoit des vassaux, parce qu’il y avoit des hommes
-fidelles qui étoient liés par leur parole.» Mais il y a eu dans toutes
-les nations des hommes fidelles qui étoient liés par leur parole; et
-jamais cependant personne n’a prétendu que le gouvernement des fiefs
-ait été le gouvernement de toutes les nations. «Ils étoient engagés
-pour la guerre, et faisoient à peu près le même service que l’on fit
-depuis pour les fiefs.» Nos soldats sont donc aujourd’hui des vassaux
-de la couronne; leur engagement et leur paye sont donc des fiefs.
-
-Après avoir pris des chevaux de bataille, des armes et des repas pour
-des fiefs, il n’est pas surprenant que le président de Montesquieu
-ait donné la même qualification aux dons que les rois Mérovingiens
-faisoient de quelques parties de leurs domaines, et que j’ai appelés
-simplement des bénéfices. Vouloir que tout don soit un fief, c’est
-certainement confondre toutes les idées. Si ces mots sont synonymes,
-il est inutile de rechercher l’origine des fiefs dans l’histoire des
-barbares qui ont détruit l’Empire Romain; qui ne voit pas que les fiefs
-seroient aussi anciens que le monde, qu’ils dureroient autant que
-les sociétés, et appartiendroient également à toutes les espèces de
-gouvernement?
-
-Le fief a toujours été défini, _quod pro beneficio Dominus dat eâ lege,
-ut qui accipit, militiæ munus aliudve servitium exhibeat_. C’est cette
-idée qu’on doit avoir d’un fief pour le distinguer d’un simple don,
-qui fait que je n’ai donné que le nom de bénéfices aux terres que les
-rois de la première race donnoient aux Leudes. En effet, ces dons
-n’imposoient aucune obligation particulière au Leude qui les recevoit,
-et le bénéficier n’étoit tenu qu’à ne point trahir le serment de
-fidélité qu’il avoit prêté pour être admis dans la classe des Leudes,
-c’est-à-dire, à ne rien faire qui fût contraire aux intérêts du prince.
-_Quæ unus de fidelibus ac leodibus_, est-il dit dans l’ordonnance
-publiée en 615, par l’assemblée de Paris, _suam fidem servando Domino
-legitimo, interregno faciente, visus est perdidisse, generaliter absque
-aliquo incommodo de rebus sibi justè debitis præcipimus revestiri_.
-(Art. 17.) Si les bénéficiers du prince avoient eu à remplir quelque
-devoir qui ne fût pas commun à tous les Leudes, l’ordonnance en auroit
-sans doute parlé. Il n’est question que de garder sa foi, et on ne
-trouve rien dans les monumens de la première race, qui invite à croire
-qu’un Leude prêtât un nouveau serment lorsqu’il étoit gratifié d’un
-bénéfice, ou qu’il contractât quelque nouvelle obligation, soit à
-l’égard du service militaire, soit à l’égard du service domestique dans
-le palais.
-
-Quelle autorité pourroit-on apporter pour prouver que les officiers
-de la personne du prince, ou ceux qui composoient son conseil ou sa
-cour de justice, n’exerçassent leurs fonctions qu’en vertu de quelque
-bénéfice ou de quelque domaine qui leur auroit été donné?
-
-Montesquieu prétend que les bénéficiers étoient tenus au service
-militaire en conséquence de leur bénéfice; mais il est prouvé, par tous
-les monumens de notre histoire, que servir à la guerre n’étoit point un
-devoir particulier aux bénéficiers, puisque tout citoyen étoit soldat,
-et obligé d’aller à la guerre quand il étoit commandé. Si on servoit
-à la guerre parce qu’on étoit bénéficier, les simples Leudes, qui
-n’avoient point de bénéfice, étoient donc exempts du service militaire;
-mais qui pourra jamais penser qu’une telle exemption fût le privilége
-des grands d’une nation qui n’aimoit et n’estimoit que la guerre?
-Comment le président de Montesquieu prouve-t-il son sentiment? Est-ce
-en citant Grégoire de Tours, quelque charte, quelque loi, quelque
-ordonnance des rois Mérovingiens? Non, je trouve des capitulaires
-de Charlemagne, de Louis-le-Débonnaire, de Charles-le-Chauve, &c.
-Je trouve jusqu’aux établissemens de S. Louis, quoiqu’il convienne
-lui-même, (_L. 30, C. 7_,) que «Charles Martel fonda de nouveaux fiefs
-qu’il faut bien distinguer des premiers, et (_L. 31, C. 23_,) qu’il se
-fit alors une espèce de révolution dans les lois féodales.» Pourquoi
-donc veut-il appliquer aux bénéfices antérieurs à Charles Martel, ce
-qui ne convient qu’à ceux que ce maire créa?
-
-Pour satisfaire un lecteur un peu au fait de notre histoire, il ne
-faut lui présenter que des autorités presque contemporaines, ou du
-moins qui ne tiennent pas à des temps séparés par des révolutions
-considérables. Les Français, toujours inconsidérés, inconstans et
-peu attachés à leurs principes, se sont vus dans des circonstances
-trop différentes sous la première, la seconde et la troisième race,
-et ils ont obéi trop servilement à la bizarrerie de la fortune et
-des événemens, pour qu’on puisse expliquer avec quelque sureté les
-usages d’un siècle, par les lois et les coutumes du temps postérieur.
-Faute de cette règle de critique, sans laquelle on s’égarera toujours
-en écrivant sur l’histoire de France, le président de Montesquieu a
-confondu les seigneuries, les bénéfices et les fiefs, ou a séparé des
-choses qui étoient unies; de-là vient encore une obscurité dont on
-ne s’aperçoit pas, quand on lit superficiellement, comme la plupart
-des lecteurs, mais fatigante pour des personnes qui, lisant pour
-s’instruire, veulent acquérir des vérités, et les avoir en ordre.
-
-Il ne faut regarder les bénéfices des Mérovingiens que comme un
-établissement qui donna lieu à Charles Martel de créer des fiefs,
-qui d’abord ne furent eux-mêmes qu’un établissement économique et
-domestique, et qui ayant fait, ainsi que je le dirai dans le livre
-suivant, des progrès très-considérables à la faveur des troubles qui
-ruinèrent les successeurs de Charlemagne, devint le droit public,
-général et politique de la nation.
-
-[38] Nous n’avons aucune des chartes par lesquelles Charles Martel
-conféra des bénéfices, et c’est une grande perte pour les personnes qui
-aiment l’histoire de France; car on verroit sans doute dans ces chartes
-à quelles conditions il donna des bénéfices. On y trouveroit les
-preuves les plus complètes de la révolution arrivée sous sa régence,
-dans une partie de l’administration qui avoit déjà excité tant de
-troubles et éprouvé plusieurs changemens.
-
-On a vu, dans le corps même de mon ouvrage, les raisons qui purent
-déterminer Charles Martel à imposer des devoirs particuliers à ses
-bénéficiers: à ces motifs, j’en ajouterai ici un nouveau, c’est que
-ce seigneur se trouvoit dans une situation toute différente de celle
-des rois Mérovingiens. Ceux-ci, par une suite naturelle des anciens
-principes du gouvernement, avoient des Leudes accoutumés à leur être
-attachés. On ne leur contestoit point d’être le centre de la puissance
-publique: leurs intérêts étoient dans le fond les mêmes que ceux de la
-nation. Charles Martel, au contraire, comme duc d’Austrasie, et maire
-de Bourgogne et de Neustrie, ne possédoit qu’une dignité nouvelle et
-suspecte à une grande partie des Français. Ne voulant point voir de
-roi au-dessus de lui, et gouvernant sa nation avec un sceptre de fer,
-il eut besoin, pour affermir sa fortune, de se faire des soldats qui
-n’appartinssent qu’à lui, qui fussent obligés de défendre ses intérêts
-personnels, et trouvassent dans son armée et dans son palais ce qui
-pouvoit satisfaire à la fois leur avarice et leur ambition.
-
-Les motifs raisonnables de faire une chose ne sont qu’une foible preuve
-qu’elle ait été faite, quand on parle des hommes en général; mais il
-n’en est pas de même lorsqu’il est question d’un homme aussi habile que
-Charles Martel.
-
-La première preuve que les bénéfices de Charles Martel furent conférés
-sous la condition de le servir dans son palais et dans ses guerres,
-c’est que ses bénéficiers commencèrent à être appelés vassaux, mot qui
-jusques-là n’avoit signifié qu’un domestique. Voyez le glossaire de
-du Cange, au mot _vassas_. Pourquoi ces bénéficiers auroient-ils été
-appelés vassaux, s’il n’y avoit eu une certaine ressemblance entre les
-devoirs auxquels Charles Martel les soumit, et ceux de la domesticité?
-
-Avant la régence de ce maire, rien n’indique, ainsi que je l’ai déjà
-dit, que les bénéficiers contractassent de nouvelles obligations, et
-fussent spécialement engagés à remplir de certains devoirs; après
-cette époque, mille et mille monumens, au contraire, le disent, et
-pour ne pas ennuyer le lecteur, je n’en citerai ici que quelques-uns.
-_Quicumque ex eis qui beneficium principis habent, parem suum contrà
-hostes communes in exercitum pergentem dimiserit, et cum eo ire aut
-stare noluerit, honorem suum et beneficium perdat._ (Cap. 2, an. 812,
-art. 5.) _De vassis dominicis qui adhuc intrà casam serviunt, et tamen
-beneficia habere noscuntur, statutum est ut quicumque ex eis cum
-domno imperatore domi remanserint, Vassallos suos casatos secum non
-retineant, sed cum comite cujus Pagenses sunt, ire permittant._ (Ibid.
-art. 7.) _Concedimus_, dit Charles-le-Chauve dans une charte, _cuidam
-fideli nostro, nomine Rivelongo, sub devotione servitii sui, quasdam
-res juris nostri sitas, &c._ (Voyez dom Bouquet, T. 8, p. 835.) Mes
-remarques sur le second livre seront remplies de passages qui prouvent
-la même vérité.
-
-_Frumoldus..... magis infirmitate quàm senectute confectus.... habet
-beneficium non grande in Burgundiâ, in pago Genawense ubi pater ejus
-comes fuit, et timet illud perdere, nisi vestra benignitas illi
-opituletur, eo quòd præ infirmitate quâ premitur, ad palatium venire
-non potest._ (Epist. Eginh. Dom Bouquet, Tom. 6, p. 374.)
-
-_Vassus dominicus..... morbo pedum et senectute gravis volebat venire
-ad dominum imperatorem, sed non potuit propter infirmitatem suam.
-Cum primùm potuerit, veniet ad servitium ejus. Interim postulat ut
-sibi liceat beneficium suum habere, quod ei dominus Karolus dedit in
-Burgundia in pago Genawense usquedum ille ad præsentiam ejus venerit,
-ac se in manus ejus commandaverit._ (Epist. Eginh. Dom. Bouquet, T. 6,
-p. 375.)
-
-Voici en quels termes Éginhard demande un bénéfice pour un de ses
-amis. _Est enim homo nobilis et bonæ fidei, bene quoque doctus ad
-serviendum utilius in qualicumque negotio quod ei injunctum fuerit.
-Servivit enim avo et patri vestro fideliter et strenuè._ (Ibid.) Enfin,
-les bénéfices, à cause des services domestiques, avoient tellement
-changé de nature, qu’Éthicon, frère de l’impératrice Judith, vit avec
-indignation que son fils eut reçu en bénéfice quatre mille manoirs de
-terre dans la Haute Bavière; il crut sa maison dégradée.
-
-[39] _Igitur memoratus Princeps (Carolus Martellus) consilio optimatum
-suorum, filiis suis regna dividit._ (Cont. Fred. Part. 3.)
-
-
- CHAPITRE VII.
-
-[40] _Nam pulsis Romanis quid aliud quam bella omnium inter se gentium
-existent._ (Hist. L. 4.)
-
-[41] Voyez le code des Bourguignons et celui des Visigoths.
-
-[42] _Ecce pactiones quæ inter nos (Gunthramnum et Chilpericum) factæ
-sunt, ut quisquis sine fratris voluntate Parisius urbem ingrederetur,
-amitteret partem suam, essetque Polyoctus martyr, cum Hilario atque
-Martino confessoribus, judex ac retributor ejus._ (Greg. Tur. L. 7, C.
-6.) La ville de Marseille appartenoit de même en commun à Gontran et à
-Childebert. (_Voyez Greg. de T. L. 6, C. 11._)
-
- _Fin des Remarques du Livre premier._
-
-
- REMARQUES ET PREUVES
- DES
- _Observations sur l’histoire de France_.
-
- LIVRE SECOND.
-
- CHAPITRE PREMIER.
-
-[43] L’exemple d’un grand a toujours été plus contagieux chez les
-Français que par-tout ailleurs; et quand Charles Martel n’auroit tiré
-aucun avantage des bénéfices qu’il conféra en son nom, la vanité toute
-seule auroit porté d’autres seigneurs à faire des vassaux. Je ne me
-rappele aucun monument de notre histoire, antérieur à la régence de
-Charles Martel, où il soit parlé des vassaux qu’avoient les évêques,
-les abbés, les comtes et les autres seigneurs; après cette époque,
-tout, au contraire, en est plein.
-
-Un capitulaire de Pepin, de l’an 757, art. 6, dit: _Homo Francus
-accepit beneficium de seniore suo, et duxit secum suum vassallum,
-etc. Ut vassi nostri et vassi episcoporum, abbatum, abbatissarum et
-comitum qui anno præsente in hostes non fuerunt, Heribannum rewadient._
-(Cap. L. 4. Art. 20.) _Volumus atque jubemus ut vassalli episcoporum,
-abbatum, abbatissarum atque comitum et vassorum nostrorum talem legem
-et justitiam apud seniores suos habeant, etc._ (Cap. Car. Cal. Baluze.
-T. 2. p. 215.)
-
-Je pourrois citer ici plusieurs autres autorités; mais pour abréger,
-je me contenterai de renvoyer à une charte de l’an 869, intitulée:
-_Præceptum Caroli-Calvi pro Dodone Vasso Otgerii. Libuit celsitudini
-nostræ, cuidam fideli nostro Dodone, Vasso Otgerii fidelis nostri, de
-quibusdam rebus nostræ proprietatis honorare atque in ipsius jure ac
-potestate conferre._ (Capit. Baluze. T. 2, p. 1488.)
-
-Je continue à me servir du mot de bénéfice dans l’histoire des premiers
-rois de la seconde race, parce que celui de fief ne commença à être
-en usage que vers le temps de Charles-le-Simple. Voyez le Glossaire
-de Ducange, au mot _Feudum_. Ce savant auteur remarque que les pièces
-d’une date antérieure au règne de Charles-le-Simple, dans lesquelles
-on trouve cette expression, sont suspectes aux yeux des critiques. Les
-devoirs de ces vassaux des seigneurs étoient de les accompagner à la
-guerre, de soutenir leurs querelles particulières et en les servant
-dans leurs maisons, de leur former une cour brillante.
-
-[44] _Tria tantum Francorum regna esse cœperunt; Burgundia Gunthramni,
-Neustria Chilperici, Austria Sigiberti. Nec pleura deindè Merovei
-posteris dominantibus fuerunt. Posteà Chlotharius junior totius Franciæ
-potens, retentâ sibi Neustriâ atque Burgundiâ, Dagobertum filium suum
-regem Austrasiorum constituendum curavit: Atque ex eo Neustria ac
-Burgundia semper, dum Merovingi apud Francos regnârunt, uni principi
-paruêre. Quare Theodoricum quidem Chlodovei minoris filium minimum,
-regnantibus fratribus suis, Chlotario in Neustria atque Burgundia,
-Childerico in Austria, privatum egisse, haudquaquàm mirum fuit. Nec
-enim regnum ullum supererat quod ipsi daretur._ (Had. Vales Req. Franc.
-L. 22.)
-
-[45] _Omnes optimates suos, duces et comites Francorum, episcopos
-quoque ac sacerdotes ad se venire præcipit (Pipinus). Ibique unà cum
-consensu procerum suorum æquali sorte inter duos filios Karolum et
-Karlomannum, regnum Francorum paterno jure divisit._ (Annal. Metens.
-Cap. de an. 768.)
-
-Le nouvel ordre de succession dont j’ai parlé dans mon ouvrage,
-est évidemment prouvé par les lois de Charlemagne et de
-Louis-le-Débonnaire. _Quod si talis filius cuilibet istorum trium
-fratrum natus fuerit, quem populus eligere velit ut patri suo succedat
-in regni hereditate, volumus ut hoc consentiant patri ipsius pueri, ut
-regnare permittant filium fratris sui in portione regni quam pater ejus
-et frater eorum obtinuit._ (Chart. Divis. Imp. Car. Mag. An. 806. Art.
-5.) _Si verò aliquis illorum decedens, legitimos filios reliquerit,
-non inter eos potestas ipsa dividatur; sed potiùs populus pariter
-conveniens, unum ex eis, quem dominus voluerit, eligat._ (Chart. Divis.
-Imp. Lud. Pii. Art. 14.) _Monemus etiam totius populi nostri devotionem
-et sincerissimæ fidei pene apud omnes populos famosissimam firmitatem,
-ut si is filius noster, qui nobis divino nutu successerit, absque
-liberis legitimis rebus humanis excesserit, propter omnium salutem
-et ecclesiæ tranquillitatem et imperii unitatem, in eligendo uno ex
-liberis nostris, si superstites fratri suo fuerint, eam quam in illius
-electione fecimus conditionem imitentur._ (Ibid. Art. 18.)
-
-Voyez dans le recueil de Baluze, le troisième article du capitulaire
-que Charles-le-Chauve publia l’an 859, et le serment que Louis-le-Bègue
-fit à son couronnement: _Ego Hludowicus misericordiâ Domini Dei nostri
-et electione populi, rex constitutus, promitto, etc._
-
-Le P. Daniel prétend, dans sa préface historique, que la couronne
-devint purement élective sous les rois de la seconde race; et que les
-Français, en élevant Pepin sur le trône, ne s’étoient point engagés
-à choisir toujours leurs rois dans sa famille. Comment accorder une
-pareille opinion avec les passages qu’on vient de lire? Le grand
-argument de cet historien infidelle, c’est que le pape Etienne ne fait
-pas mention de ce pacte dans le discours qu’il prononça au sacre de
-Pepin et de ses fils. Le pape eut sans doute ses raisons pour se taire
-sur cet article; et il n’est pas difficile de les deviner. Convenoit-il
-de faire valoir ce serment au milieu d’une cérémonie qui rappeloit à
-tous les esprits que les Français avoient violé celui qu’ils avoient
-fait aux princes Mérovingiens? Mais je veux que le pape Etienne n’ait
-eu aucun motif de passer sous silence le serment des Français au
-couronnement de Pepin; de quelle force peut être une preuve négative
-qui est démentie par les autorités les plus graves?
-
-Le silence du pape ne peut donc rien prouver contre les droits de la
-famille de Pepin, sur-tout quand on voit que ce même pape les reconnoît
-et les établit lui-même de la manière la plus forte. Une pièce imprimée
-dans le recueil de Dom Bouquet, (_T. 5, p. 9_,) ne permet pas d’en
-douter. _Francorum principes benedictione et spiritûs sancti gratiâ
-confirmavit; et tali omnes interdictu et excommunicationis lege
-constrinxit, ut numquàm de alterius lumbis regem in ævo præsumant
-eligere, sed ex ipsorum._ Le quatrième et le cinquième argumens du P.
-Daniel prouvent que la couronne étoit élective, mais ne détruisent
-point ce que j’ai avancé, que l’élection devoit regarder un prince de
-la maison de Pepin. Ce qu’il ajoute au sujet de Boson, de Rodolphe,
-d’Eude, etc. qui se firent couronner rois, démontre seulement qu’il y
-avoit des usurpateurs, ce que personne n’ignore; et que les princes de
-la seconde race, tombés enfin dans le même avilissement que ceux de
-la première, et aussi incapables qu’eux de faire respecter les lois
-anciennes, et de conserver leur dignité, alloient subir le même sort et
-perdre le trône. Je n’en dis pas davantage; il est fâcheux d’avoir à
-réfuter un historien qui se trompe de propos délibéré.
-
-
- CHAPITRE II.
-
-[46] _Maxima ex parte civitates et episcopales sedes traditæ sunt
-laicis cupidis ad possidendum, vel clericis scortatoribus et publicanis
-seculariter ad perfruendum... inveniuntur etiam quidam inter eos
-episcopi, qui licèt se fornicarios et adulteros dicant non esse, sont
-tamen ebriosi vel venatores, pugnant in exercitu armati, et effundunt
-propriâ manu sanguinem hominum, sive paganorum, sive Christianorum._
-C’est ainsi que S. Boniface écrivoit au pape Zacharie en 742. Voyez Dom
-Bouquet, T. 4, pag. 34.
-
-[47] _Consuetudo autem nunc temporis talis erat, ut non sæpiùs, sed
-bis in anno placita duo tenerentur._ (Hincm. de Ord. Pal. C. 29.) _Ut
-ad mallum venire nemo tardet, primùm circa æstatem, secundo circa
-autumnum._ (Capit. 1, an. 769, art. 12.) On voit par cette loi que les
-Français conservoient toujours leur ancienne indifférence pour leurs
-assemblées. Par les mots _placita_ et _mallum_, dont on se servoit
-ordinairement pour désigner les plaids ou assises de justice, dans
-lesquels les rois, les ducs, les comtes et leurs officiers jugeoient
-les affaires des particuliers, il faut entendre ici les assemblées
-de la nation, qu’Eginhard appelle dans ses annales, _conventus
-generalis_. On n’en doutera pas, si on jette les yeux sur l’ouvrage
-d’Hincmar, que je viens de citer. _Placita_ et _mallum_ sont employés
-ici par extension, parce que dans ces assemblées générales, on jugeoit
-quelquefois les affaires majeures qui intéressoient la tranquillité
-publique, comme l’infidélité de Tassillon, duc des Bavarrois, et la
-révolte de Bernard, roi d’Italie.
-
-Tout le monde sait que c’est dans une assemblée de la nation, tenue
-à Nimègue en 831, que la femme de Louis-le-Débonnaire se purgea
-des accusations intentées contre elle par ses beaux-fils. Il est
-évident que les deux passages que je viens de citer, ne peuvent point
-s’entendre de la cour de justice du roi, qui se tenoit bien plus
-souvent, ainsi que nous l’apprennent plusieurs pièces anciennes,
-et principalement une lettre des empereurs Louis-le-Débonnaire et
-Lothaire. _Sciatis ob hanc causam nos velle per singulas hebdomadas
-uno die in palatio nostro ad causas audiendas sedere._ (Dom Bouquet T.
-6, p. 343.) J’ai cru cette remarque nécessaire, parce que j’ai vu que
-plusieurs écrivains confondent les assemblées de la nation avec la cour
-de justice du roi; et que cette erreur, toute grossière qu’elle est,
-est adoptée par bien des personnes, et jette une confusion extrême dans
-notre histoire.
-
-[48] Quelques écrivains croient que le peuple n’entra point dans
-les assemblées du champ de Mai, sous la seconde race; il suffira de
-rapporter ici quelques autorités pour détromper de cette erreur.
-_Si tempus serenum erat, sin autem, intrà diversa loca distincta
-erant, ubi et hi abundanter segregati semotim; et cætera multitudo
-separatim residere potuissent, priùs tamen cæteræ inferiores personæ
-interesse minimè potuissent. Quæ utraque tamen seniorum susceptacula
-sic in duobus divisa erant, ut primò omnes episcopi; abbates vel
-hujusmodi honorificentiores clerici, absque ullâ laicorum commixtione
-congregarentur. Similiter comites vel hujusmodi principes sibimet
-honorificabiliter à cætera multitudine primo mane segregarentur._
-(Hinc. de Ord. Pal. C. 35.) Par l’expression, _cætera multitudo_, on
-ne peut entendre que le peuple, ou ce que nous avons depuis appelé le
-tiers-état. _Vult dominus imperator ut in tale placitum quale ille nunc
-jusserit, veniat unusquisque comes, et adducat secum duodecim scabinos,
-si tanti fuerint, sin autem, de melioribus hominibus illius comitatûs
-suppleat numerum duodenarium, et advocati, tam episcoporum, abbatum
-et abbatissarum ut eis veniant._ (Cap. 2, an. 819, art. 2.) Voilà les
-personnes comprises par le _cætera multitudo_ d’Hincmar. Il ne peut y
-avoir de difficulté sur la condition de ces scabins ou rachinbourgs.
-J’en ai parlé dans le livre précédent; c’étoient les assesseurs des
-juges, et le peuple les nommoit. Pour les avoués des églises, ils
-n’étoient encore dans ce temps-là que des hommes du peuple, des espèces
-d’intendans d’un évêque ou d’un monastère. Ce n’est que vers la fin de
-la seconde race, ou au commencement de la troisième, que les seigneurs
-ne dédaignèrent pas ce titre, qui les constituoit capitaines des
-milices de l’église dont ils étoient avoués. Les advoueries devinrent
-des fiefs considérables, et pareils aux Vidamies. Voyez le Glossaire de
-Ducange au mot _advocatus_.
-
-_Ut populus interrogetur de capitulis quæ in lege noviter addita sunt,
-et postquàm omnes consenserint, subscriptiones et manufirmationes
-suas in ipsis capitulis faciant._ (Cap. 3, an 803.) _Hæc Capitula
-Domnus Hludowicus imperator, anno imperii quinto cum universo cœtu
-populi in Aquigrani Palatio promulgavit._ (Prol. Cap. 1, an 816.) Il
-faut remarquer que dans les ordonnances publiées par les assemblées
-précédentes, où il n’y avoit que des prélats et des seigneurs, on ne
-s’exprimoit point ainsi; on n’y trouve jamais le mot _Populus_. Les
-annales de S. Bertin disent que le peuple assista à l’assemblée tenue à
-Nimègue en 831.
-
-_Ego Agobardus, Lugdunensis ecclesiæ indignus episcopus, interfui
-venerabili conventui apud palatium quod nuncupatur compendium.
-Qui ubique conventus extitit ex reverendissimis episcopis et
-magnificentissimis viris illustribus, collegio quoque abbatum et
-comitum, promiscuæque ætatis et dignitatis populo._ C’est l’assemblée
-de 833. (_Voyez Dom Bouquet, T. 6, p. 246._) Je ne finirois point,
-si je voulois rapporter ici tous les passages de nos anciens monumens
-qui prouvent que le peuple entroit au champ de Mai; on en trouvera
-plusieurs répandus çà et là dans les remarques du présent livre; je
-prie le lecteur d’y faire attention.
-
-[49] _Aliud placitum cum senioribus tantùm et præcipuis consiliariis
-habebatur._ (Hincm. de Ord. Pal. C. 30.) C’est toujours ce traité
-précieux d’Hincmar, que je cite dans ce chapitre.
-
-[50] Les lois saliques et ripuaires, et les ordonnances des premiers
-rois Mérovingiens qui sont venues jusqu’à nous, ne sont point
-intitulées au nom du prince. (_Voyez les capitulaires de Baluze et le
-recueil des historiens de France, par Dom Bouquet._) Childebert, en
-595, mit le premier son nom à la tête d’une ordonnance; _Childebertus,
-rex Francorum vir inluster_. Cette nouveauté étoit une suite des
-progrès que l’autorité royale avoit faits depuis Clovis. Elle fut
-vraisemblablement inspirée à Childebert par les Leudes Gaulois
-d’origine, qui étoient accoutumés à voir le nom des empereurs à la tête
-des ordonnances.
-
-[51] _Capitula quæ præterito anno legi Salicæ cum omnium consensu
-addenda esse censuimus._ (Cap. an. 801.) _Generaliter omnes admonemus
-ut capitula quæ præterito anno legi Salicæ per omnium consensum
-addenda esse censuimus, jam non ulteriùs capitula, sed tantùm Lex
-dicantur, immò pro lege teneantur._ (Capit. an. 821, art. 5.)
-_Capitularia patris nostri quæ Franci pro lege tenenda judicaverunt._
-(Capit. an. 837.) _Lex consensu populi fit et constitutione Regis._
-(Capit. an. 864. art. 6.)
-
-[52] Hincmar, en parlant des malversations des comtes, établit
-très-bien cette différence entre les lois et les capitulaires
-simplement provisionnels, et qui n’étoient pas revêtus de l’autorité
-législative. _Quandò enim sperant aliquid lucrari, ad legem se
-convertunt; quandò verò per legem non æstimant acquirere, ad capitula
-confugiunt; sicque interdum fit, ut nec capitula pleniter conserventur,
-sed pro nihilo habeantur, nec Lex._ J’ajouterai encore ici une
-autorité, qui ne laissera aucun doute sur cette matière. _Ut si missi
-nostri talem causam in illâ terrâ invenerint quam ad debitum finem,
-neque per ista capitula, nec per capitula progenitorum nostrorum,
-neque per legalia capitula perducere possint, nobis rationabiliter et
-veraciter remandare procurent, ut nos illis remandemus qualiter indè
-agere debeant._ (Edict. apud. Tusiacum. an. 865. art. 15.)
-
-Les règlemens particuliers et provisionnels avoient une
-très-grande autorité, ainsi que nous l’apprend un capitulaire de
-Charles-le-Chauve. _Ut nemo despiciat Litteras nostrâ auctoritate aut
-filii nostri nomine signatas, vel eorum quos in hoc Regno cum illo
-dimittimus: neque inobediens sit quæ sibi mandata fuerunt. Quod si
-præsumpserit, ità mulctetur, sicut in capitulari avi et domni genitoris
-nostri continetur._ (Cap. an. 877. art. 21.) J’avertis les lecteurs qui
-veulent faire une étude sérieuse de notre ancienne histoire, d’avoir
-une attention particulière à distinguer les capitulaires législatifs,
-de ceux qui n’ont été que des réglemens provisionnels. On peut les
-connoître à différentes marques. Leur date, la matière qu’ils traitent,
-leur forme, peuvent aider à faire cette différence. Quelquefois un
-capitulaire en indique un qui n’est que provisionnel, et un autre
-qui a titre de loi. Sous Charlemagne, on trouve peu des premiers;
-ils sont plus fréquens sous Louis-le-Débonnaire, et très-communs
-sous Charles-le-Chauve; c’est que Charlemagne étoit un très-grand
-prince, Louis-le-Débonnaire un homme médiocre, et Charles-le-Chauve
-un prince absolument incapable de régner. Sous Charlemagne le
-gouvernement se formoit; sous Louis-le-Débonnaire il se déformoit; sous
-Charles-le-Chauve il n’existoit plus.
-
-[53] _Cum omnes capitalem sententiam proclamarent, rex, misericordiâ
-motus, eo quòd consanguineus esset, obtinuit ab ipsis Dei et suis
-fidelibus ut non moriretur._ (Ann. Meten. an. 788.) _Dixit enim
-Dominus rex in eâdem synodo ut à sede apostolicâ, id est, ab Adriano
-pontifice licentiam habuisset, ut Angilramnum Archiepiscopum in suo
-palatio assiduè haberet propter utilitates ecclesiasticas; deprecatus
-est eamdem synodum ut eodem modo sicut Angilramnum habuerat, ità
-etiam Hildeboldum episcopum habere debuisset; quia et de eodem,
-sicut et de Angilramno apostolicam licentiam habebat. Omnis synodus
-consensit, et placuit eis eum in palatio esse debere propter
-utilitates ecclesiasticas._ (Cap. Francofordiensis, an. 794, art. 53.)
-L’apocrisiaire avoit l’intendance générale des affaires de la religion
-dans le palais. Il étoit encore chef ou président, sous le roi, de la
-cour supérieure de justice, quand on y jugeoit quelque procès dans
-lequel un ecclésiastique étoit partie. Le comte du palais en étoit chef
-ou président, sous le roi, quand on y jugeoit les différends des laïcs.
-(_Voyez Hincmar, de Ord. Pal. C. 13 et suivans._)
-
-_Quapropter et nostros ad vos direximus missos, qui ex nostri nominis
-auctoritate unà vobiscum corrigerent quæ corrigenda essent, sed
-et aliqua capitula ex canonicis institutionibus, quæ magis nobis
-necessaria videbuntur, subjunximus. Ne aliquis, quæso, Prælatis
-admonitionem esse præsumptiosam judicet, quâ nos errata corrigere,
-superflua abscidere, recta coactare studeamus. Sed magis benevolo
-caritatis animo suscipiat: nam legimus in regnorum libris quomodo
-sanctus Josias rex, etc._ (Voyez les Capit. de Baluze, T. 1, pag. 703.)
-
-[54] _Volumus propter justitias quæ usquemodò de parte comitum
-remanserunt, quatuor tantum mensibus ii anno missi nostri legationes
-nostras exerceant, in hieme januario, in verno Aprili, in æstate Julio,
-in autumno Octobrio, cæteris verò mensibus unusquisque comitum placitum
-suum habeat et justitias faciat._ (Capit. 3, an. 812, art. 4.)
-
-_Itaque volumus ut medio menso Maio conveniant iidem missi, unusquisque
-in sua legatione cum omnibus episcopis, abbatibus, comitibus ac vassis
-nostris, advocatis, ac vice-dominis abbatissarum, nec non et eorum qui
-propter aliquam inevitabilem necessitatem ipsi venire ad locum unum.
-Et si necesse fuerit, propter opportunitatem conveniendi in duobus
-vel tribus locis, vel maximè propter pauperes populi, idem conventus
-habeatur qui omnibus congruat. Et habeat unusquisque comes vicarios et
-centenarios suos necnon et de primis scabineis suis tres aut quatuor.
-Et in eo conventu primùm christianæ religionis et ecclesiastici ordinis
-collatio fiat. Deinde inquirant missi nostri ab universis qualiter
-unusquisque illorum qui ad hoc à nobis constituti sunt, officium sibi
-commissum, secundùm dei voluntatem ac jussionem nostram, administret
-in populo, et quàm concordes atque unanimes ad hoc sint, vel qualiter
-vicissim sibi auxilium ferant ad ministeria sua peragenda._ (Cap. an.
-823, art 28.)
-
-Ce capitulaire est de Louis-le-Débonnaire; mais on peut et on
-doit même, sans crainte de se tromper, attribuer à Charlemagne
-l’établissement des états provinciaux dont je parle. Je prie de faire
-attention qu’on ne peut rien inférer contre mon sentiment, du silence
-des capitulaires de Charlemagne au sujet de ces états, puisqu’il s’en
-est perdu un assez grand nombre, et qu’il s’en faut beaucoup que nous
-ayons un corps complet de sa législation ou de son administration. En
-second lieu, il seroit difficile de croire que les états provinciaux
-fussent l’ouvrage de Louis-le-Débonnaire. Cet établissement, on le
-verra dans le quatrième chapitre de ce livre, n’a aucune analogie avec
-le reste de la conduite de ce prince, ou du moins avec la politique
-des personnes qui le gouvernoient. Charlemagne vouloit être instruit
-de tout, parce qu’il vouloit remédier à tout, et qu’il se sentoit les
-talens nécessaires pour réussir. Il favorisoit en toute occasion la
-liberté de la nation. Louis-le-Débonnaire craignoit au contraire d’être
-instruit des abus auxquels il n’avoit pas l’art d’apporter un remède
-efficace; et les ministres de son autorité ne songeoient qu’à l’étendre
-et en abuser.
-
-En troisième lieu, ma conjecture paroît d’autant mieux fondée, que
-Louis-le-Débonnaire avertit quelquefois dans ses capitulaires, qu’il
-ne fait que copier ceux de son père; et on s’en appercevroit bien sans
-qu’il le dît, sur-tout dans les occasions où il paroît s’élever au
-dessus de lui-même et avoir de grandes vues. _Ut omnis episcopus, abbas
-et comes, exceptâ infirmitate vel nostrâ jussione, nullam excusationem
-habeat quin ad Placitum Missorum nostrorum veniat, aut talem Vicarium
-suum mittat qui in omni causâ pro illo reddere rationem possit._ (Cap.
-5. an. 819, art. 28.)
-
-[55] _Statuimus quoque cum consilio servorum Dei et populi christiani,
-propter imminentia bella et persecutiones cæterarum gentium quæ
-in circuitu nostro sunt, ut sub precario et censu aliquam partem
-ecclesialis pecuniæ in adjutorium exercitûs nostri, cum indulgentia
-Dei, aliquanto tempore retineamus, eâ conditione, ut annis singulis
-de unaquaque casata solidus, id est, duodecim denarii ad ecclesiam
-vel monasterium reddantur; eo modo ut si moriatur ille cui pecunia
-commodata fuit, ecclesia cum propriâ pecuniâ revestita sit. Et
-iterum, si necessitas cogat, aut princeps jubeat, precarium renovetur
-et rescribatur novum. Et omninò observetur ut ecclesiæ vel monasteria
-penuriam non patiantur quorum pecunia in precario posita est; sed si
-paupertas cogat, ecclesiæ vel domui Dei reddatur integra possessio._
-(C. 2. an. 743.)
-
-Cet usage des précaires n’étoit pas nouveau sous Pepin. Dom Bouquet
-nous a donné dans son recueil, (_T. 4, p. 687_,) un diplome de
-Dagobert III, qui renouvelle les précaires établis par les rois ses
-prédécesseurs. (Voyez la pièce intitulée: _Præceptum Dagoberti III
-regis quod facit super precarium de monasterio Anisolæ, Ibboleno
-abbati._)
-
-[56] _Ita ut episcopo decedente, in loco ipsius, qui à metropolitano
-ordinari debet cum provincialibus, à clero et populo eligatur; et
-si persona condigna fuerit, per ordinationem principis ordinetur;
-vel certè si de palatio eligitur, per meritum personæ et doctrinæ
-ordinetur._ (Ord. an. 615, art. 1.) Marculfe nous a donné la formule
-par laquelle les rois Mérovingiens nommoient à un évêché, ou plutôt
-ordonnoient au métropolitain de sacrer le candidat qu’ils lui
-adressoient.
-
-_Domino sancto, sedis apostolicæ dignitate colendo, in Christo patri
-illi episcopo, ille rex Credimus jam ad vestram reverentiam pervenisse
-sanctæ recordationis illius urbis antistitem evocatione divinâ de
-præsentis sæculi luce migrasse. De cujus successore sollicitudine
-integrâ, cum pontificibus, vel primatibus populi nostri pertractantes,
-decrevimus illustri viro illi, aut venerabili viro illi, ad præfatam
-urbem pontificalem regulariter Christo auspice committere dignitatem;
-et ideò salutationum jura digno debita honore solventes, petimus ut cum
-ad vos pervenerit, ipsum ut ordo postulat, benedici vestra sanctitas
-non moretur, et junctis vobis cum vestris comprovincialibus, ipsum
-in suprà scripta urbe consecrare, Christo auspice, debeatis. Agat
-ergo almitas vestra, ut et nostræ voluntatem devotionis incunctanter
-debeatis implere, et tam vos quàm ipse, pro stabilitate regni nostri
-jugi invigilatione pleniùs exoretis._ (Form. 6. Liv. 1.)
-
-_Sacrorum canonum non ignari, ut in Dei nomine sancta ecclesia suo
-liberiùs potiretur honore, adsensum ordini ecclesiastico præbuimus,
-ut scilicet episcopi per electionem cleri et populi, secundùm statuta
-canonum, de propriâ diœcesi, remotâ personarum et numerum acceptione,
-ob vitæ meritum et sapientiæ donum eligantur._ (Cap. 1, an. 803, art.
-2.)
-
-_Ut nullus judicum de quolibet ordine clericos de civilibus causis,
-præter criminalia negotia, per se distringere aut damnare præsumat,
-nisi convincitur manifestus, excepto presbytero, aut diacono. Qui
-vero convicti fuerint de crimine capitali, juxtà canones distringantur
-et cum pontificibus examinentur._ (Ord. an. 615, art. 4,) _quod
-si causa inter personam publicam et homines ecclesiæ steterit,
-pariter ab utrâque parte præpositi ecclesiarum et judex publicus
-in audientia publica positi, ea debeant judicare._ (Ibid. art. 5,)
-_libertos cujuscumque ingenuorum à sacerdotibus juxtà textus chartarum
-ingenuitatis suæ defensandos, nec absque præsentiâ episcopi aut
-præpositi ecclesiæ esse judicandos vel ad publicum revocandos._ (Ibid.
-art. 7.)
-
-_Ut nullus judex neque presbyterum, neque diaconum aut clericum aut
-juniorem ecclesiæ, extrà conscientiam pontificis per se distringat aut
-condemnare præsumat. Quod si quis hoc fecerit, ab ecclesiâ cui injuriam
-inrogare dignoscitur, tamdiù sit sequestratus, quamdiù reatum suum
-cognoscat et emendet._ (Cap. an. 769, art. 17.)
-
-_Ut comites et judices seu reliquus populus obedientes sint
-episcopo._ (Cap 1. an. 813, art. 10,) _et in vestris ministeriis
-pontifices nostros talem potestatem non permittatis, qualem rectitudo
-ecclesiastica docet: insuper nonas et decimas vel census improbâ
-cupiditate de ecclesiis, undè ipsa beneficia sunt, abstrahere nitamini,
-et precarias de ipsis rebus, sicut à nobis dudùm in nostro capitulare
-institutum est accipere negligatis._ (Præcep. C. magn. de honore
-præstando episcopis à comitibus et aliis judicibus. D. B. T. 5. p. 766.)
-
-_Præcipimus omnibus ditioni nostræ subjectis ut nullus privilegia
-ecclesiarum vel monasteriorum infringere, resque ecclesiarum invadere,
-vel vastare, vel alienare, vel facultates earum diripere præsumat, nec
-sine precaria possidere pertentet._ (C. 1, an. 813, art. 3.) _Sicut et
-per scripturas et per auctoritatem, et per rationem, manifestum est,
-duo sunt quibus principaliter mundus hic regitur, regia potestas et
-pontificalis autoritas; et in libro capitulorum avi et patris nostri
-conjunctè ponitur, ut res et mancipia ecclesiarum eo modo contineantur,
-sicut res ad fiscum dominicum pertinentes contineri solent justè et
-rationabiliter de rebus et mancipiis quæ in regiâ et in ecclesiasticâ
-restiturâ fuerunt, uniformiter et uno modo tenendum est._ (Capit. an.
-873, art. 8.)
-
-[57] _Ut quisque beneficium ecclesiasticum habet, ad tecta ecclesiæ
-restauranda, vel ipsas ecclesias omninò adjuvent._ (C. 1, an. 813, art.
-24.) _Ut qui ecclesiarum beneficia habent, nonam et decimam ex iis
-ecclesiæ cujus res sunt, donent... Ut de omni conlaborato, et de vino,
-et de fœno pleniter et fideliter ab omnibus nona et decima persolvatur.
-De nutrimine verò quod in decima dandum est, sicut hactenùs consuetudo
-fuit, de omnibus observetur. Si quis tandem episcoporum fuerint qui
-argentum pro hoc accipere velit, in sua maneat potestate, juxtà quod ei
-ut illi qui hoc persolvere debet, convenerit._ (Capit. Baluz. T. 1, p.
-1229.)
-
-_Ut hi qui per beneficium domni imperatoris ecclesiasticas res habent,
-decimam et nonam dare, et ecclesiarum restaurationem facere studeant._
-(C. an. incerti, art. 56. Baluz. T. 1. p. 515.)
-
-_Considerandum est ut de frugibus terræ et animalium nutrimine nonæ et
-decimæ persolvantur. De opere verò vel restauratione ecclesiarum comes
-et episcopus sive abbas, unà cum misso nostro quem ipsi sibi ad hoc
-elegerint, considerationem faciant, ut unusquisque tantum indè accipiat
-ad operandum et restaurandum quantùm ipse de rebus ecclesiarum habere
-cognoscitur. Similiter et vassi nostri aut in commune tantùm operis
-accipiant, quantùm rerum ecclesiasticarum habent, ut unusquisque per se
-juxtà quantitatem quam ipse tenet._ (Cap. 4, an. 819, art. 5.)
-
-_De his qui nonas et decimas jam per multos annos aut ex parte aut ex
-toto dare neglexerunt volumus ut per missos nostros constringantur
-ut secundùm capitularem, priorem solvant unius anni nonam et decimam
-cum sua lege, et insuper bannum nostrum; et hoc eis denuncietur quod
-quicumque hanc negligentiam iteraverit, beneficium undè hæc nona, hæc
-decima persolvi debuit, amissurum se sciat. Ità enim continetur in
-capitulare bonæ memoriæ genitoris nostri in_ (libro 1, C. 158,) _item
-in capitulare nostro in_ (libro 2, C. 21,) _de eadem re._ (C. an. 829,
-art. 5. capitis 1.)
-
-Ces différentes autorités que je viens de rapporter au sujet de
-la dîme, ne peuvent certainement regarder que les seigneurs qui
-possédoient des précaires. Il est bien singulier que plusieurs
-écrivains en aient inféré que sous le règne de Charlemagne on établit
-une dîme générale en faveur des ecclésiastiques. Si cette charge avoit
-été imposée sur tous les biens, seroit-il possible qu’il n’en fût point
-parlé, à l’occasion de la dîme que devoient les précaires? Celle-ci
-donna vraisemblablement naissance à l’autre.
-
-_Ut presbyteri parrochiani suis senioribus debitam reverentiam et
-competentem honorem atque obsequium suum ministerium impendant, sicut
-in legibus sacris et in præsentis capitulis continetur, et sicut
-temporibus avi et patris nostri justa et rationabilis consuetudo fuit._
-(C. an. 869, art. 8.)
-
-_Statutum est unicuique ecclesiæ unus mansus integer absque ullo
-servitio attribuatur, et presbyteri in eis constituti non de decimis
-neque de oblationibus fidelium, non de domibus, neque de atriis, vel
-hortis juxtà ecclesiam positis, neque de præscripto manso aliquod
-servitium præter ecclesiasticum faciant, et si aliquid ampliùs
-habuerint, indè senioribus servitium impendant._ (Capit. an. 816, art.
-10.)
-
-_Ut de rebus undè census ad partem regis exire solebat, si ad aliquam
-ecclesiam traditæ sunt, aut tradentur propriis hæredibus, aut qui eas
-retinuerit, vel censum illum persolvat._ (C. 3, an. 812.) _Quicumque
-terram tributariam undè tributum ad partem nostram exire solebat, vel
-ad ecclesiam vel cuilibet alteri tradiderit, is qui eam susceperit,
-tributum quod indè solvebatur, omninò ad partem nostram persolvat, nisi
-fortè talem firmitatem de parte dominica habeat per quam ipsum tributum
-sibi perdonatum possit ostendere._ (Capit. 4, an. 819, art. 1.)
-
-[58] _Census regalis undecumque legitimè exiebat, volumus ut indè
-solvatur sive de propria persona sive de rebus._ (Capit. 2, an. 805,
-art. 20.) _Ut missi nostri census nostros diligenter perquirant,
-undecumque antiquitùs venire ad partem regis solebant, similiter
-et freda._ (Capit. 3, an. 812, art. 10.) Voyez le livre 5 des
-capitulaires, (_Capit. 303_), au sujet des corvées et des autres droits
-que les seigneurs levoient sur les gens de leurs terres.
-
-_Placuit inserere ut ubi lex erit, præcellat consuetudini, et ut
-nulla consuetudo superponatur legi._ (Cap. an. 793, art. 10.) _De
-teloneis placet nobis ut antiqua et justa telonea à negociatoribus
-exigantur, tam de pontibus quàmque de navigiis et mercatis; nova verò
-sive injusta, ubi vel funes tenduntur, vel cum navibus sub pontibus
-transitur; seu his similia, in quibus nullum adjutorium iterantibus
-præstatur, ut non exigantur; similiter etiam nec de his qui sine
-negotiandi causâ substantiam suam de unâ domo suâ ad aliam aut ad
-palatium seu in exercitum ducunt._ (Capit. 2, an. 805, art. 13) _Ut
-nullus cogatur ad pontem ire ad flumen transeundum propter telonei
-causam; quandò ille in alio loco compendiosiùs illud flumen transire
-potest, similiter et in plano campo, ubi nec pons nec trajectus est,
-ubi omnimodis præcipimus ut non teloneum exigatur._ (Capit. 1, an. 809,
-art. 19.)
-
-[59] _Cum calcearetur et amiciretur, non tantùm amicos admittebat,
-verùm etiam si comes palatii litem aliquam esse diceret, quæ sine ejus
-jussu definiri non poterat, statim litigantes introducere jubebat, et
-velut pro tribunali sederet, lite cognitâ sententiam dicebat._ (Eginh.
-in vit. Car. Mag. C. 24.) _Neque ullus comes palatii nostri potentiorum
-causas sine nostrâ jussione finire præsumat, sed tantùm ad pauperum et
-minùs potentium justitias faciendas sibi sciat esse vacandum._ (Capit.
-L. 3, C. 77.)
-
-[60] _Quicumque liber homo in hostem bannitus fuerit, et venire
-contempserit, plenum heribannum, id est, solidos sexaginta persolvat._
-(Cap. L. 3, C. 57.) _Ita verò præparatus cum hominibus tuis ad
-prædictum locum venies, ut indè in quacumque partem nostra fuerit
-jussio, exercitabiliter ire possis, id est, cum armis atque utensilibus
-necnon et cætero instrumento bellico, in victualibus et vestimentis,
-ita ut unusquisque caballarius habeat scutum, et lanceam, et spatham,
-et semispatham, arcum et pharetras cum sagittis, et in carris vestris
-utensilia diversi generis, id est, cuniadas et dulaturias, taratros,
-ascias, fossorios, palas fereas, et cætera utensilia quæ in hostem sunt
-necessaria; utensilia verò ciborum in carris de illo placito in futurum
-ad tres menses, arma et vestimenta ad dimidium annum._ (Epist. Car.
-Mag. _ad Fulradum Abbatem_ Dom. Fouquet, T. 5, p. 633.) Cette lettre
-est sans date, et fut sans doute écrite avant qu’on eût porté la loi
-qui défendoit aux ecclésiastiques de faire la guerre.
-
-[61] Le Manoir, _Mansus_, selon M. Ducange, contient douze de nos
-arpens. _Quicumque liber homo mansos quinque de proprietate habere
-videtur, in hostem veniat: et qui quatuor mansos, similiter faciat, qui
-tres habere videtur, similiter agat. Ubicumque autem inventi fuerint
-duo quorum unusquisque duos mansos habere videtur, unum alium præparare
-faciat: et qui meliùs ex ipsis potuerit, in hostem veniat. Et ubi
-inventi fuerint duo, quorum unus habeat duos mansos, et alter habeat
-unum mansum, similiter, se sociare faciant, et unus alterum præparet,
-et qui meliùs potuerit, in hostem veniat. Ubicumque autem tres fuerint
-inventi, quorum unusquisque mansum unum habeat, duo tertium preparare
-faciant, ex quibus qui meliùs potest in hostem veniat. Illi verò qui
-dimidios mansos habent, quinque sextum præparare faciant, &c._ (Capit.
-an. 807, art. 2.)
-
-[62] _Quicumque liber homo inventus fuerit anno præsente cum Seniore
-suo in hoste non fuisse plenum Heribannum persolvere cogatur. Et si
-Senior vel comes eum domi dimiserit, ipse pro eo eumdem Heribannum
-persolvat; et tot Heribanni ab eo exigantur quot homines domi
-dimiserit. Et quia nos anno præsente unicuique seniori duos homines,
-quos domi dimitteret, concessimus, illos volumus ut missis nostris
-ostendat, quia his tantummodò Heribannum concessimus._ (Cap. 2, an.
-812, art. 9.) On vient de voir dans la note 60 que cette amende,
-appelée _Heriban_, étoit de 60 sols.
-
-_Ut vassi nostri, et vassi episcoporum, abbatum, abbatissarum et
-comitum qui anno presente in hoste non fuerunt, Herribannum rewadient,
-exceptis his qui propter necessarias causas et à domno ac genitore
-nostro Karolo constitutas, domi dimissi fuerunt, id est, qui à comite
-propter pacem conservandam, et propter conjugem_, (les nouveaux mariés
-n’alloient point à la guerre la première année de leur mariage) _ac
-domum ejus custodiendam, et ab episcopo, vel abbate, vel abbattissâ
-similiter propter pacem conservandam, et propter fruges colligendas, et
-familiam constringendam et missos recipiendos dimissi fuerunt_. (Cap.
-L. 4, art. 70.)
-
-
- CHAPITRE III.
-
-[63] Je ne voulois mettre ici que des remarques critiques, pareilles à
-celles qu’on a lues jusqu’à présent; mais ayant eu la témérité de dire
-que les grands ne sont grands que pour être les artisans du bonheur
-du peuple, il est juste de justifier une pensée qui doit paroître un
-paradoxe à quelques lecteurs qui me feront peut-être l’honneur de jeter
-les yeux sur cet ouvrage.
-
-Parmi des citoyens qui furent nécessairement égaux en formant leur
-société, les distinctions n’ont pu être que la récompense du mérite, ou
-du moins des services rendus à tous, et reconnus par une reconnoissance
-générale. Si les sociétés avoient bien compris leurs intérêts, toute
-distinction n’auroit été que personnelle; et par-là l’amour de la
-gloire et l’émulation auroient sans cesse produit d’excellens citoyens.
-Mais il arriva que, par une espèce de reconnoissance enthousiaste,
-on fit ou laissa passer jusques sur les fils de l’homme qui avoit
-bien mérité de la patrie, les distinctions qui n’appartenoient qu’à
-lui seul, et qu’on permit à l’orgueil de ses héritiers d’affecter
-de certaines prérogatives. Dès-lors il se fit un bouleversement
-entier dans l’ordre naturel des choses. Au lieu que la société ne
-devoit accorder des distinctions que pour être mieux servie, ceux qui
-obtinrent ou usurpèrent ces distinctions, se regardèrent comme la
-société même, et se firent servir par ceux dont ils sont naturellement
-les serviteurs. L’orgueil des grands en imposa à l’imbécillité du
-peuple, qui se laissa persuader qu’il ne devoit être compté pour rien.
-
-L’abus que les grands font de leur grandeur est ancien, mais leur
-devoir n’est pas moins réel. L’état est prodigue à l’égard des grands;
-que lui rend leur reconnoissance? J’ajouterai qu’une société n’est sage
-et heureuse qu’autant que sa constitution la rapproche de ces idées
-primitives. Charlemagne avoit compris cette grande vérité, et c’est en
-empêchant qu’aucun ordre ne dominât impérieusement dans l’état, qu’il
-vouloit y établir l’autorité des lois et les rendre impartiales. Je
-dirai encore un mot, les grands ne peuvent trouver un bonheur véritable
-ou durable que dans le bonheur du peuple.
-
-[64] _Auditum habemus qualiter et comites et alii homines qui nostra
-beneficia habere videntur, comparant sibi proprietates de ipso nostro
-beneficio, et faciant servire ad ipsas proprietates servientes nostros
-de eorum beneficio, et curtes nostræ remanent desertæ._ (Cap. 5, an.
-806, art. 7.) _Audivimus quod alibi reddant beneficium nostrum ad alios
-homines in proprietatem, et in ipso Placito dato pretio comparant
-ipsas res iterum sibi in Alodum._ (Ibid. art. 8.) Cette adresse des
-bénéficiers pour dénaturer leurs bénéfices et en faire des propres ou
-des alleux, démontre que les bénéfices de Charlemagne n’étoient pas
-héréditaires.
-
-Les autorités que je vais rapporter, désignent les cas pour lesquels
-on perdoit les bénéfices dont on étoit investi; et de là il est aisé
-de conclure que le prince n’ayant pas la faculté de les reprendre
-arbitrairement, les conféroit à vie. _Quicumque ex eis qui beneficium
-principis habent, parem suum contra hostes communes in exercitum
-pergentem dimiserit, et cum eo ire aut stare noluerit, honorem suum
-et beneficium perdat._ (Cap. 2, an. 812, art. 5.) _Quicumque suum
-beneficium occasione proprii desertum habuerit, et intrà annum postquàm
-ei à comite vel à misso nostro notum factum fuerit, illud emendatum
-non habuerit, ipsum beneficium amittat._ (Cap. 4 an. 819, art. 3.)
-On voit par ce dernier passage, qu’il y avoit même des formalités
-et des délais de justice à observer, pour dépouiller un vassal de
-son bénéfice. Après le traité d’Andely, et l’ordonnance de 615, qui
-avoient établi l’hérédité des bénéfices Mérovingiens, il étoit tout
-simple que Charles-Martel et les princes de sa maison, qui donnèrent
-des bénéfices, ne se réservassent pas le droit odieux de les reprendre
-arbitrairement.
-
-[65] Les rois Mérovingiens accordèrent des lettres de protection ou de
-sauve garde; Marculfe nous en a conservé le modèle dans quelques-unes
-de ses formules. Je ne sais si ces princes apportèrent de Germanie
-cette pernicieuse coutume, ou si elle n’est qu’une suite de l’abus
-qu’ils firent de leur autorité après la conquête. Quoi qu’il en soit,
-les rois de la seconde race conservèrent cette prérogative, qui n’étoit
-propre qu’à ruiner les principes du gouvernement. _Ut hi qui in
-mundeburde domini imperatoris sunt, pacem et deffensionem ab ommibus
-habeant._ (Capit. an. Incerti, art 54. Baluz. Tit. 1, p. 515.) _Notum
-fieri volumus omnibus fidelibus nostris... quod quidam homines, quorum
-nomina sunt illa et illa, ad nostram venientes præsentiam, petierunt
-et deprecati sunt nos ut eos propter malignorum hominum infestationes,
-sub securitate tuitionis nostræ susciperemus, quod libenter fecimus...
-Et si aliquæ causæ adversùs illos surrexerint, quæ intrà patriam sine
-gravi et iniquo dispendio definiri non possunt, volumus ut usque ad
-præsentiam nostram sint suspensæ et reservatæ, quatenùs ibi justam et
-legalem finitivam accipiant sententiam, et nemo eis ad nos veniendi
-facultatem contradicere presumat._ (Charta 36, Lud. Pii. D. Bouquet,
-T. 6, p. 652.) _Constituimus ut omnes qui sub speciali defensione
-domini apostolici seu nostrâ fuerint suscepti; impetratâ inviolabiliter
-utantur defensione. Quod si quis in quocumque violare præsumpserit,
-sciat se periculum vitæ incursurum._ (Const. Lotharii Im. an. 824. Dom
-Bouquet, T. 6, p. 410.)
-
-
- CHAPITRE IV.
-
-[66] Plusieurs historiens ont dit que Bernard prit les armes,
-parce qu’il prétendoit, en qualité de fils de Pepin, frère aîné de
-Louis-le-Débonnaire, que l’empire lui appartenoit. La conjecture n’est
-pas heureuse. Ces historiens, sans connoissance de notre gouvernement
-sous la seconde race, n’ont pas fait attention que la couronne étoit
-alors élective, et que la dignité impériale n’étoit encore attachée à
-la possession d’aucun royaume particulier. Il n’est pas vraisemblable
-que Bernard ait formé une prétention contraire à toutes les lois, et
-qui n’auroit été propre qu’à soulever les Français contre lui.
-
-[67] _Volumus etiam ut capitula quæ nunc et alio tempore consultu
-nostrorum fidelium à nobis constituta sunt, à cancellario nostro
-archiepiscopi et comites de propriis civitatibus modo, aut per se,
-aut per suos missos accipiant, et unusquisque per suam diœcessim
-cæteris episcopis, abbatibus, comitibus, et aliis fidelibus nostris ea
-transcribi faciant, et in suis comitatibus coràm omnibus relegant, ut
-cunctis nostra ordinatio et voluntas nota fieri possit. Cancellarius
-tamen noster nomina episcoporum et comitum qui ea accipere curaverint,
-notet, et ea ad nostram notitiam preferat, ut nullus hoc prætermittere
-præsumat._ (Cap. an. 823, art. 24.) _Quicumque illud (beneficium)
-scienter per malum ingenium adquirere tentaverit, pro infideli
-teneantur, quia sacramentum fidelitatis quod nobis promisit irritum
-fecit; et ideò secundum nostram voluntatem et potestatem dijudicandus
-est._ (Capit. L. C. 34.)
-
-[68] _Hæc autem omnia ità disposuimus atque ex ordine firmare
-decrevimus, ut quamdiù divinæ majestati placuerit nos hanc corporalem
-agere vitam, potestas nostra sit super à Deo conservatum regnum atque
-imperium istud, sicut hactenùs fuit in regimine atque ordinatione
-et omni dominatu regali atque imperiali, et ut obedientes habeamus
-prædictos dilectos filios nostros atque Deo amabilem populum nostrum
-cum omne subjectione quæ patri à filiis, et imperatori ac regi à suis
-populis exhibetur._ (Chart. divis. Imp. Car. Mag. art. 20.) Veut-on
-avoir une idée juste de l’autorité que Charlemagne exerçoit dans les
-royaumes qu’il avoit donnés à ses fils? qu’on lise la lettre qu’il
-écrivit en 807 à Pepin son fils, roi d’Italie. (_Dom Bouquet, T. 5,
-p. 629._)
-
-[69] _Neque aliquis illorum hominem fratris sui pro quibuslibet causis
-sive culpis ad se confugientem suscipiat, nec intercessionem quidem
-pro eo faciat; quia volumus ut quilibet homo peccans vel intercessione
-indigens, intrà regnum domini sui vel ad loca sancta vel ad honoratos
-homines confugiat, et indé justam intercessionem mereatur._ (Char.
-divis. Imper. Car. Magni, artic. 7.) _Quapropter præcipiendum nobis
-videtur ut post nostrum ab hac mortalitate discessum, homines
-uniuscujusque eorum accipiant beneficia unusquisque in regno domini
-sui, et non in alterius, ne fortè per hoc, si aliter fuerit, scandalum
-aliquod accidere posset._ (Ibid. art. 9.) _Præcipimus ut nullus ex
-his tribus fratribus suscipiat de regno alterius à quolibet homine
-traditionem seu venditionem rerum immobilium, hoc est, terrarum,
-vinearum atque silvarum, servorumque qui jam casati sunt, sive
-cæterarum rerum quæ hæreditatis nomine censentur._ (Ibid. art. 11.) _Si
-quæ autem fœminæ, sicut fieri solet, inter partes et regna fuerint ad
-conjugium postulatæ, non denegentur justè poscentibus, sed liceat eas
-vicissim dare et accipere, et adfinitatibus populos inter se sociari._
-(Ibid. art. 12.)
-
-[70] _Volumus ut semel in anno, tempore opportune, vel simul vel
-sigillatim, juxtà quod rerum conditio permiserit, visitandi et videndi,
-et de his quæ necessaria sunt, et quæ ad communem utilitatem vel ad
-perpetuam pacem pertinent, mutuo fraterno amore tractandi gratiâ ad
-seniorem fratrem cum donis suis veniant. Et si fortè aliquis illorum
-quâlibet inevitabili necessitate impeditus venire tempore solito et
-opportuno nequiverit, hoc seniori fratri legatos et dona mittendo
-significet; ità dùntaxat ut cum primùm possibilitas congruo tempore
-adfuerit, venire quâlibet cavillatione non dissimulet._ (Chart. divis.
-Imp. Lud. Pii, art. 4.) Ces présens dont il est parlé dans ce passage,
-étoient une espèce d’hommage ou de tribut par lesquels on reconnoissoit
-la supériorité ou la juridiction de celui de qui on approchoit. Tels
-étoient les dons que les seigneurs faisoient tous les ans au roi, en se
-rendant à sa cour ou au champ de Mai. C’est en se conformant à l’esprit
-de cette disposition établie par Louis-le-Débonnaire, que Lothaire,
-Louis-le-Germanique et Charles-le-Chauve, insérèrent la convention
-suivante dans leur premier traité de paix. _Ut regum filii legitimam
-hæreditatem regni, secundùm definitas præsenti tempore portiones, post
-eos retineant, et hoc quicumque ex his fratribus superstes fratribus
-fuerit, consentiant; si tamen ipsi nepotes patruis obedientes esse
-consenserint._ (Art. 9.)
-
-_Volumus atque monemus ut senior frater, quandò ad eum aut unus aut
-ambo fratres suis cum donis, sicut prædictum est, venerint, sicut
-cum major potestas, Deo annuente, fuerit attributa, ità et ipse, pro
-fraterno amore, largiori dono remuneret._ (Chart. Divis. Imp. Lud.
-Pii, art. 5.) _Item volumus ut nec pacem nec bellum contrà exteras
-et inimicas nationes absque consilio et consensu senioris fratris
-nullatenùs suscipere præsumat._ (Ibid. art. 7.) _Volumus etiam ut si
-alicui illorum post decessum nostrum tempus nubendi venerit, ut cum
-consilio et consensu senioris fratris uxorem ducat._ (Ibid. art. 13.)
-
-_Si autem, et quod Deus avertat, et quod nos minimè optamus, venerit
-ut aliquis illorum propter cupiditatem rerum terrenarum, quæ est
-radix omnium malorum, divisor aut oppressor ecclesiarum vel pauperum
-extiterit, aut tyrannidem, in quâ omnis crudelitas consistit,
-exercuerit, primò secretò, secundùm Domini præceptum, per fideles
-legatos semel, bis et ter de suâ emendatione commoneatur; et si
-renisus fuerit, accersitus à fratre coràm altero fratre, paterno ac
-fraterno amore moneatur et castigetur. Et si hanc salubrem admonitionem
-penitùs spreverit, communi omnium sententiâ quid de illo agendum sit
-decernatur; ut quem salubris ammonitio à nefandis actibus revocare non
-potuit, imperialis potentia communisque omnium sententia coerceat._
-(Ibid. art. 10.)
-
-Je n’ai point parlé ici de Pepin, roi d’Aquitaine. Il mourut avant son
-père, et à sa mort, Louis-le-Débonnaire déshérita ses enfans. Ce Pepin
-eut un fils nommé Pepin comme lui, qui causa beaucoup de troubles dans
-le royaume. Il obtint un établissement considérable en Aquitaine, et
-son ambition n’en fut point satisfaite. Il fit la guerre, fut battu et
-fait prisonnier par son oncle Charles-le-Chauve, qui le força à prendre
-l’habit de religieux. Il finit par apostasier, et se mit à la tête
-d’une bande de Normands qui ravageoient le royaume.
-
-[71] Je ne parlerai ici que d’une dévotion commode pour les pécheurs,
-et qui contribua beaucoup à enrichir l’église. Au lieu de se dépouiller
-pendant leur vie de leurs biens, pour se racheter des peines de
-l’enfer, ce qui auroit exigé une conversion sincère et véritable, on
-leur persuada qu’il suffisoit qu’ils changeassent leurs terres en
-précaires: c’est-à-dire, qu’ils les donnoient à quelque église ou à
-quelque monastère qui leur en laissoit la jouissance pendant toute
-leur vie et s’en emparoit à leur mort. _Ideò unà cum consensu fratrum
-nostrorum hanc epistolam tibi emittendam decrevimus, ut ipsum locum
-cum omni integritate, unà cum Dei gratiâ, et nostrâ voluntate, absque
-præjudicio sancti illius diebus vitæ tuæ usualiter tibi liceat tenere,
-et post tuum quoque discessum ipse locus cum omni integritate vel
-re amelioratâ vel supraposito partibus nostris vel ipsius Basilicæ
-revertatur_. (Form. Sirm. 34, Baluz. T. 2, p. 488.)
-
-[72] _Mandat enim_ (Carolus calvus) _ut recordemini Dei et vestræ
-christianitatis, et condoleatis atque compatiamini huc sanctæ ecclesiæ
-quæ à vobis et ab illis miserabiliter est oppressa et deprædata,
-et quæ crudeliter ex alterâ parte persequitur à paganis._ (Cop.
-Baluz. T. 2, p. 85.) Lupus, abbé de Ferrières, écrivoit en 844, que
-Charles-le-Chauve vouloit le chasser de son abbaye pour la donner à
-Egilbert. Dans d’autres lettres le même abbé se plaint amèrement de
-ce qu’on enlevoit des terres à son monastère. (_Dom Bouquet, T. 7, p.
-488._)
-
-Je n’ajouterai qu’une charte de Charles-le-Chauve, citée par Ducange,
-dans son glossaire au mot _vassus_, article _vassallus indominicatus_.
-_Concedimus ibidem auctoritate regiâ omnes res ejusdem ecclesiæ, quæ
-quondam fuerunt ab eâ abstractæ, et quas modo nostri indominicati
-vassalli tenent, ut quia ipsi nobis secum dimicaverunt fideliter, in
-vita sua tantùm, consensu ejusdem supradicti episcopi eos teneant._
-
-
- CHAPITRE V.
-
-[73] _Si vos adhuc talem causam postulare volueritis quæ ad suum
-honorem et ad vestrum profectum pertineat, paratus est etiam in hoc
-secundùm vestram petitionem facere juxtà consilium fidelium suorum....
-Quoniam si omnes converti ad alium volueritis, paratus est vos omnes
-secundùm sanctæ ecclesiæ utilitatem et suum honorem et vestrum communem
-profectum recipere et salvare et honorabiles semper habere, et nulli
-unquam imputare, in quantùm ad se pertinet, quidquid negligenter factum
-habetis de ejus servitio, aut in istâ causâ contrà illum egistis...
-Et si aliqua pars ex vobis ad ejus senioratum et ad ejus fidelitatem
-reverti voluerit, similiter est paratus eos benignè recipere, et ergà
-illos omnimodò adimplere quæ superiùs scripta sunt._ (Cap. au. 856.
-Baluz. T. 2, p. 85 et 86.)
-
-_Rogavit fideles suos ut sine ullâ malâ suspicione de illius iracundiâ
-aut animi commotione communiter quærant et inveniant; atque describant
-hoc quod ille secundùm suum ministerium facere debet, et quæ facere
-illum non condeceant. Et ubicumque inventum fuerit quod fecit, quod
-facere non debuit, paratus est ut cum Dei adjutorio et fidelium suorum
-consilio hoc, quàm citiùs cum ratione et possibilitate emendare
-potuerit, emendet, et in ante corrigat et correcta custodiat. Et quod
-facere debuit quod ad salutem et honestatem illius pertinuit, et
-aliquid minùs fecit, hoc cum Dei adjutorio et fidelium suorum consilio
-et auxilio facere, quàm citiùs cum ratione et possibilitate potuerit,
-faciat._ (Ibid. art. 8.)
-
-_Quantùm sciero et potuero, Domino adjuvante; absque ullà dolositate,
-et consilio et auxilio secundùm meum ministerium et secundùm meam
-personam fidelis vobis adjutor ero, ut illam potestatem quam in regio
-nomine et regno vobis Deus concessit, ad ipsius voluntatem et ad
-vestram ac fidelium vestrorum salvationem cum debito et honore et
-vigore tenere et gubernare possitis, et pro ullo homine non me indè
-retraham, quantùm Deus mihi intellectum et possibilitatem donaverit.
-Et ego_ (Carolus) _quantùm sciero et rationabiliter potuero, domino
-adjuvante, unumquemque vestrùm secundùm suum ordinem et personam
-honorabo, et honoratum ac salvatum absque ullo dolo ac damnatione, vel
-deceptione conservabo, et unicuique competentem legem et justitiam
-conservabo, sicut fidelis rex suos fideles per rectum honorare et
-salvare et unicuique competentem legem et justitiam in unoquoque ordine
-conservare et indigentibus et rationabiliter petentibus rationabilem
-misericordiam debet impendere. Et pro nullo homine ab hoc, quantùm
-dimittit humana fragilitas, per studium aut malevolentiam, vel
-alicujus indebitum hortamentum deviabo, quantùm mihi Deus intellectum
-et possibilitatem donaverit. Et si per fragilitatem contrà hoc mihi
-subreptum fuerit, cum hoc recognovero, voluntariè illud emendare
-curabo._ (Capit. an. 858, Baluz. T. 2, p. 99.)
-
-Cette pièce est une des plus importantes du règne de Charles-le-Chauve,
-qui soient parvenues jusqu’à nous. Ce serment réciproque devint le seul
-lien politique entre les Français, et servit d’unique base au droit
-public que nos pères connurent tant que dura le gouvernement féodal. Je
-prie le lecteur de faire une attention particulière à ce capitulaire.
-
-[74] _Volumus ut cujuscumque nostrûm homo, in cujuscumque regno sit,
-cum seniore suo in hostem_ (les guerres privées que se faisoient les
-seigneurs) _vel aliis suis utilitatibus pergat, nisi talis regni
-invasio quam Lanteveri dicunt, quod absit, acciderit, ut omnis populus
-illius regni ad eam repellendam communiter pergat._ (Capit. an. 847, ad
-Marsnam, art. 1, Baluz. T. 2, p. 44.)
-
-[75] En 815 Louis-le-Débonnaire accorda à un seigneur nommé Jean et à
-ses descendans, un bénéfice considérable dans la comté de Narbonne;
-_omnia per nostrum donitum habeant ille et filii sui et posteritas
-illorum_. (Dom Bouquet, T. 6. p. 472.) Dans le même volume, p. 574,
-pareille donation faite en 832 à Aginulfus p. 581; à Adalbertus en 832,
-p. 611; à Sulbertus en 836, p. 628; à Eccarius en 839. Voyez encore les
-pages 646, 647, 648, etc. Un si grand nombre de chartes de cette nature
-conservées jusqu’à nos jours, prouve que Louis-le-Débonnaire consentoit
-aisément à rendre ses bénéfices héréditaires.
-
-_Si aliquis ex fidelibus nostris post obitum nostrum, Dei et nostro
-amore cumpunctus, sæculo renuntiare voluerit et filium vel talem
-propinquum habuerit qui reipublicæ prodesse valeat, suos honores,
-prout meliùs voluerit, ei valeat placitare._ (Cap. an. 877, art,
-10, Baluz. T. 2, p. 259.) Dom Bouquet, dans sa collection des
-historiens de France, T. 8. a publié un très-grand nombre de chartes
-de Charles-le-Chauve, par lesquelles ce prince confère des bénéfices
-avec droit d’hérédité. Quand il publia ce capitulaire, il y a grande
-apparence qu’il ne lui restoit que fort peu de bénéfices dont il fût le
-maître de disposer. On pourroit même penser que par le mot _honores_ de
-l’article qu’on vient de lire, il ne faut pas moins entendre les comtés
-que les simples bénéfices.
-
-[76] _Si comes de isto regno obierit, cujus filius nobiscum sit,
-filius noster cum cæteris fidelibus nostris ordinet de his qui eidem
-comiti plùs familiares propinquiores fuerunt, qui cum ministerialibus,
-ipsius comitatûs, et cum episcopo in cujus parochiâ fuerit ipse
-comitatus, ipsum comitatum prævideant usquedùm nobis renuncietur, ut
-filium illius qui nobiscum erit de honoribus illius honoremus. Si
-autem filium parvulum habuerit, iisdem filius ejus cum ministerialibus
-ipsius comitatus, et cum episcopo in cujus parochiâ consistit,
-eumdem comitatum prævideant donec obitus præfati comitis ad notitiam
-perveniat, et ipse filius ejus per nostram concessionem de illius
-honoribus honoretur._ (Capit. an. 877, art. 3, Baluz. T. 2, p. 269.) Il
-paroît par cet article que Charles-le-Chauve s’étoit seulement réservé
-le droit de donner l’investiture des comtés à l’héritier. Les rois ses
-successeurs ne jouirent pas long-temps de cet avantage; du moins il
-n’en étoit plus question, quand Hugues-Capet parvint à la couronne.
-
-Parmi les chartes de Louis-le-Débonnaire, que Dom Bouquet a fait
-imprimer, la 21me. intitulée: _Securitas_, et qui se trouve, T. 6,
-p. 643, prouve que les comtes commençoient à s’arroger le droit de
-conférer les bénéfices du roi, situés dans l’étendue de leur province
-ou comté, et que les pourvus demandoient seulement la confirmation du
-prince.
-
-Dans le diplome que Louis-le-Débonnaire donna en 815 aux Espagnols
-qui s’étoient retirés sur les terres de sa domination, pour éviter
-les mauvais traitemens des Sarrasins, on lit: _Noverint tamen iidem
-Hispani sibi licentiam à nobis esse concessam, ut se in vassalicum
-comitibus nostris more solito commendent. Et si beneficium aliquod
-quisquam eorum ab eo, cui se commendavit, fuerit consecutus, sciat se
-de illo tale obsequium seniori suo exhibere debere, quale nostrales
-homines de simili beneficio senioribus suis exhibere solent._ (Art.
-6, Baluz. T. 1, p. 549.) L’expression _more solito_, fait conjecturer
-que Charlemagne avoit déjà permis aux comtes, pour leur donner plus
-d’autorité et de considération, de conférer des bénéfices royaux. Sans
-doute que cette permission ne fut accordée qu’aux comtes des provinces
-les plus éloignées, et qu’ils ne disposoient que des bénéfices les
-moins importans. C’est de-là que naquit l’abus dont les progrès durent
-être très-rapides pendant le cours des désordres qui agitèrent les
-règnes de Louis-le-Débonnaire et de ses fils.
-
-[77] _Episcopi, singuli in suo episcopio, missatici nostri potestate et
-auctoritate fungantur._ (Cap. an. 846, art. 12.)
-
-[78] Si on a lu mes remarques avec quelque attention, on y aura
-trouvé mille passages qui prouvent que la jurisprudence des appels
-fut pratiquée par les Français sous les Mérovingiens et les premiers
-Carlovingiens. Voyez Hincmar de Ord. Pal. Il est certain, d’un autre
-côté, que toutes les justices dans le royaume étoient souveraines,
-quand Hugues Capet monta sur le trône; j’en donnerai des preuves dans
-le livre suivant: il faut donc que cette révolution soit arrivée sous
-les derniers princes de la seconde race.
-
-[79] Sous la première race on ne connoissoit que deux sortes de biens,
-les bénéfices dont j’ai assez parlé dans le cours de mon ouvrage, et
-les alleux qu’on distinguoit en propres et en acquêts. On me permettra
-de m’étendre sur cette matière. Par acquêts on entendoit ce que
-nous entendons encore aujourd’hui, c’est-à-dire, des biens que le
-propriétaire avoit acquis; et par propres, les biens qu’on tenoit de
-ses pères; on les appeloit aussi _terres saliques_. _De terrâ verò
-salicâ, nulla portio hæreditatis mulieri veniat, sed ad virilem sexum
-tota terræ hæreditas perveniat._ (Leg. Sal. Tit. 6.) Pour connoître
-ce que la loi des Français saliens appelle terre salique, il suffit
-d’ouvrir la loi ripuaire; on y lit, Tit. 56: _dum virilis sexus
-extiterit, fœmina in hæreditatem aviaticam non succedat_. Cette loi
-contient visiblement la même disposition que la loi salique; et j’en
-conclus que ce que l’une appelle _hæreditatem aviaticam_, des biens
-dont on a hérité de ses pères, l’autre le nomme terre salique.
-
-J’appuie mon observation par une des formules anciennes que le
-célèbre J. Bignon a recueillies et mises à la suite de celle de
-Marculfe: _Dulcissimæ atque in omnibus amantissimæ filiæ meæ illi,
-ego vir magnificus ille, omnibus non habetur incognitum quod sicut
-lex Salica continet de rebus meis, de eo quod mihi ex Allode parentum
-meorum obvenit, apud germanos tuos, filios meos, minimè in hæreditate
-succedere poteras. Proptereà mihi præpatuit plenissima et integra
-voluntas, ut hanc epistolam hæreditariam in te fieri, et adfirmare
-rogarem, ut si mihi in hoc sæculo superstes apparueris, in omnes res
-meas, tam ex Alode parentum meorum, quàm ex meo contractu mihi obvenit,
-&c._ (Form. 49.)
-
-Ce n’est pas tout, je placerai encore ici une formule de Marculfe
-même. _Diuturna sed impia inter nos consuetudo tenetur, ut de terrâ
-paternâ sorores cum fratribus portionem non habeant sed ego perpendens
-hanc impietatem, sicut mihi à Domino æqualiter donati estis, ità et
-à me sitis æqualiter diligendi, et de rebus meis post meum discessum
-æqualiter gratulamini, ideò que per hanc epistolam, te, dulcissima
-filia mea, contrà germanos tuos, filios meos illos in omni hæreditate
-meâ, æqualem et legitimam esse constituo hæredem, ut tam de Alode
-paternâ, quàm de comparato, vel mancipiis, aut præsidio nostro, vel
-quodcumque morientes reliquerimus æquâ lance cum filiis meis, germanis
-tuis, dividere vel exequare debeas, &c._ (F. 12. L. 1.)
-
-Ce seroit trop me défier des lumières de mes lecteurs, que de m’étendre
-en raisonnemens, pour faire voir que ces deux formules nous apprennent
-que les terres saliques n’étoient que des propres, et que les pères
-pouvoient par un acte particulier, déroger à la coutume ou à la loi
-qui rendoient les femmes inhabiles à cette succession. Que deviennent
-donc tous les systèmes de plusieurs de nos historiens et de nos
-jurisconsultes sur la nature des terres saliques? Tout le monde se
-fait un systême de l’histoire de France, pour s’épargner la peine de
-l’étudier. Mais je rentre dans mon sujet.
-
-Sous les successeurs de Charles-le-Chauve, toutes les possessions
-furent distinguées en biens roturiers et en terres seigneuriales.
-Les terres roturières furent celles sur lesquelles les seigneurs
-établirent des redevances, des contributions, des corvées. Les terres
-seigneuriales furent appelées fiefs, quand le propriétaire, en vertu
-de sa possession, étoit obligé de prêter hommage à un autre seigneur;
-ainsi la Normandie, par exemple, étoit un fief, parce que son duc
-prêtoit hommage au roi de France. Les terres seigneuriales étoient
-appelées alleux, quand le propriétaire, ne prêtant hommage à aucun
-seigneur, ne relevoit que de Dieu et de son épée; c’est-à-dire, ne
-reconnoissoit sur terre aucun suzerain ou supérieur par rapport à sa
-possession: ainsi la seigneurie de Hugues-Capet, comme roi de France,
-étoit un alleu.
-
-Il y eut dans l’étendue du royaume de France, plusieurs seigneuries
-qui furent des alleux. _Dictus enim episcopus et successores sui
-vivarienses episcopi qui pro tempore fuerint, jurare debebunt se esse
-fideles de personis et terris suis nobis et successoribus nostris
-regibus Franciæ; licet terram suam à nemine tenere, sed eam habere
-Allodialem noscantur._ (Tract. Inter Phib. Pulc. et Episc. Vivar. art.
-2.) Ce traité, qui est du 2 janv. 1307, se trouve dans le recueil des
-ordonnances des rois de France, commencé par de Laurière, et continué
-par Secousse, (_T. 7, p. 7._) Je désignerai désormais ce recueil par
-ordonnances du Louvre.
-
-[80] Cette juridiction étoit ancienne, j’en tire la preuve d’un
-capitulaire de 779. _Si vassus noster justitias non fecerit_, déni
-de justice, _tunc et comes et missus ad ipsius casam sedeant et de
-suo vivant quòusque justitiam faciat_. (Art. 11.) Cette juridiction
-subsistoit encore du temps de Charles-le-Chauve et de son petit-fils
-Carloman; on verra par les passages suivans en quoi elle consistoit.
-
-_Mandet comes vel publicæ rei minister episcopo, vel abbati, vel illi
-quicumque locum episcopi, vel abbatis, vel abbatissæ tenuerit, vel
-potentis hominis in cujus potestatem vel proprietatem confugerit_
-(reus) _ut reddat ei reum. Si ille contradixerit et eum reddere
-noluerit, in primâ contradictione, solidis 15 culpabilis judicetur; si
-ad secundàm inquisitionem eum reddere noluerit, 30 solidis culpabilis
-judicetur.... Ipse comes veniens licentiam habeat ipsum hominem intrà
-immunitatem quærendi, ubicumque eum invenire potuerit... Si verò
-intranti in ipsam immunitatem vel in cujuslibet hominis potestatem
-vel proprietatem comiti collectâ manu quislibet resistere tentaverit,
-comes hoc ad regem vel principem deferat... Ità qui comiti collectâ
-manu resistere præsumpserit, sexcentis solidis culpabilis judicetur._
-(Cap. Pist. an. 864. art. 18.) _De nostris quoque dominicis vassallis
-jubemus, ut si aliquis prædas egerit, comes in cujus potestate fuerit,
-ad emendationem eum vocet. Qui si comitem aut missum illius audire
-noluerit, per forciam illud emendare cogatur._ (Cap. an. 882.)
-
-
- CHAPITRE VI.
-
-[81] Boson, beau-frère de Charles-le-Chauve et gendre de l’empereur
-Louis II, fut plus ambitieux que les autres seigneurs. Ne se contentant
-pas d’usurper tous les droits de la souveraineté dans son gouvernement
-ou comté d’Arles, il voulut porter le titre de roi de Provence. Cette
-première usurpation devint un exemple contagieux. Rodolphe s’établit
-dans la Bourgogne Transjurane, c’est-à-dire, au-delà du Mont-Jura,
-et donna naissance à un second royaume de Bourgogne, qui fut bientôt
-considérable par l’union du royaume d’Arles ou de Provence. Ce sont
-les provinces que ces princes ont occupées, qu’on a appelées le pays
-de l’Empire dans les Gaules, et qui relevèrent des successeurs de
-Louis-le-Germanique, et non de ceux de Charles-le-Chauve.
-
-Arnould, fils naturel de l’empereur Carloman, et que la tache de sa
-naissance excluoit du trône; _Si verò absque legitimis liberis, aliquis
-eorum_ (les fils de Louis-le-Débonnaire) _decesserit, potestas illius
-ad seniorem fratrem revertatur, et si contigerit illum habere liberos
-ex concubinis, monemus ut ergà illos misericorditer agat_. (Chart.
-divis. Imp. Lud. Pii, art. 5.) Arnould, dis-je, usurpa le royaume de
-Germanie, qu’il laissa à son fils Louis IV; et ce prince eut pour
-successeur Conrad I, duc de Franconie, que les Allemands élurent pour
-roi. En Italie, plusieurs seigneurs se disputèrent le titre d’empereur
-et de roi, jusqu’à ce que les rois de Germanie y firent reconnoître
-leur autorité, et furent couronnés empereurs.
-
-[82] Personne n’ignore à quel prix Charles-le-Chauve acheta l’empire,
-après la mort de Louis II, son neveu. Voyez l’acte de son couronnement
-à Pavie. La donation de Constantin passoit alors pour une pièce
-authentique; on croyoit de bonne foi que Rome appartenoit aux apôtres
-S. Pierre et S. Paul, et que le pape, revêtu de leurs pleins pouvoirs,
-étoit l’organe de leur volonté. Le pape qui avoit été si petit avant
-le règne de Pepin, et qui, après avoir couronné Charlemagne, le salua
-comme son maître, croyoit actuellement, en nommant un empereur, ne
-donner qu’une espèce de vidame ou d’avoué à son église.
-
-_Pontifici consultissimum visum Ottonem sibi defensorem adsciscere
-eodem ferè, quo anteà Carolum jure; et quidem ut deinceps protectio
-illa sedis romanæ regno Germaniæ ità conjuncta foret ut qui eo
-regno potiretur, ad hanc quoque statim jus nancisceretur._ (Sev. de
-Monsanbano, de Stat. Imp. Germ. L. 1, § 13.) Tout le monde sait que cet
-ouvrage publié sous le nom de Severin de Monsanbano, est du célèbre
-Puffendorf.
-
-[83] _Ut nemo suo pari suum regnum aut suos fideles, vel quod ad
-salutem sive prosperitatem ac honorem regium pertinet, discupiat._
-(Pact. inter Car. Cal. et ejus fratres, art. 2.) _Ut unusquisque
-fideliter suum parem, ubicumque necessitas illi fuerit, aut ipse
-potuerit, aut per se, aut per filium, aut per fideles suos, et consilio
-et auxilio adjuvet._ (Ibid. art. 3.)
-
-[84] Philippe-Auguste possédant un fief qui relevoit de l’évêque
-d’Amiens, passa un acte avec ce prélat, dans lequel il est dit:
-_Voluit hæc ecclesia et benignè concessit ut fœodum suum absque
-faciendo hominio teneremus, cum utique nemini facere debeamus vel
-possimus._ De ces dernières paroles, Brussel conclut, dans son traité,
-de l’usage des fiefs, p. 152, que le roi ne prêtoit jamais hommage
-à aucun seigneur. Mais si ces paroles, _cum utique nemini facere
-debeamus vel possimus_, sont une preuve de la proposition de Brussel,
-pourquoi Philippe-Auguste, si jaloux de ses droits, et si habile à les
-étendre, regarde-t-il l’exemption de faire hommage à l’évêque d’Amiens,
-comme une grâce? C’est ce que signifie _benigne concessit_. Pourquoi
-traite-t-il avec ce prélat? Pourquoi se rachete-t-il d’un hommage qu’il
-ne doit pas, en consentant de ne plus jouir chez cet évêque du droit de
-gîte?
-
-Brussel, fort savant dans nos antiquités, et dont l’ouvrage est plein
-de recherches très-curieuses et très-instructives, savoit mieux que
-moi, qu’il ne faut lire nos anciennes chartes qu’avec une extrême
-précaution. On doit souvent s’arrêter plutôt à l’esprit général d’une
-pièce, qu’à quelques expressions particulières qu’on y a glissées
-avec art. L’évêque d’Amiens aura regardé comme une petite vanité dans
-Philippe-Auguste, de dire qu’il ne devoit ni ne pouvoit faire hommage
-à personne; il lui aura permis d’insérer cette prétention dans son
-acte, parce qu’elle ne portoit aucun préjudice aux droits de l’église
-d’Amiens, et que le prince n’en avoit pas moins été obligé de se
-racheter de la prestation de l’hommage, en renonçant à son droit de
-gîte.
-
-Brussel rapporte dans son ouvrage un autre acte du même prince, avec
-l’évêque de Térouenne. _Noverint universi quod Lambertus, Morinensis
-episcopus, nos et successores nostros absolvit et in perpetuùm quitos
-dimisit ab hommagio quod sibi facere debeamus de Feodo Hesdin._
-Pourquoi Philippe-Auguste apprendroit-il à tout le monde, _noverint
-universi_, que l’évêque de Térouenne l’a exempte de l’hommage, si c’eût
-été un droit du roi de n’en point prêter? Il reconnoît dans cette
-charte, qu’il devoit l’hommage pour le fief d’Hesdin: il avoit donc
-tort, en traitant avec l’évêque d’Amiens, de dire qu’il ne devoit ni
-ne pouvoit faire hommage à personne. Il y a apparence que l’évêque de
-Térouenne étoit plus exact et moins complaisant que l’évêque d’Amiens.
-
-Je suis d’autant plus surpris de cette méprise de Brussel, qu’il
-remarque avec raison, p. 154, que quand le roi possédoit quelque terre
-relevante d’un seigneur, il étoit obligé d’en faire acquitter les
-services et les charges par un gentilhomme, sous peine de confiscation.
-Dans un temps postérieur à Philippe-Auguste, et où le gouvernement
-féodal touchoit à sa ruine, Louis Hutin lui-même convenoit avec les
-gentilshommes de Champagne, qu’il n’acquerroit aucune possession
-dans les terres de ses barons sans leur consentement; et que, quant
-aux fiefs qui lui écherront, ou par confiscation, ou par succession,
-dans les hautes-justices des seigneurs, il les fera desservir, ou en
-payera l’indemnité. (_Ordon. du Louvre, ordon. de Mai 1315, rendues à
-la requête des nobles du comté de Champagne, t. 1, p. 573._) Brussel
-rapporte, p. 156, que le roi Charles VII, en 1439 et 1442, prêta
-hommage, par procureur, à l’évêque de Beauvais et à l’abbé de S. Denis.
-
-[85] Hugues-Capet étoit duc de France, c’est-à-dire, de la province
-appelée aujourd’hui l’isle de France, comte de Paris et d’Orléans. Son
-frère étoit duc de Bourgogne. Il avoit une sœur mariée à Richard, duc
-de Normandie.
-
-[86] Les raisons que je rapporte dans le corps de mon ouvrage, pour
-prouver qu’il ne put point y avoir d’assemblée de la nation qui déférât
-la couronne à Hugues-Capet, me paroissent former, dans le genre
-historique, une démonstration à laquelle on ne peut rien répondre.
-Cependant, je rapporterai dans cette remarque, tout ce qu’on trouve
-dans nos anciennes chroniques, au sujet de l’avénement de Hugues-Capet
-au trône.
-
-_Ludovicus, Francorum rex, obiit eodem anno (987); Hugo Dux, rex
-Francorum est elevatus Noviomi._ (Ex chron. Floriacensi.) _In primario
-flore juventutis obiit (Ludovicus) in quo deficit generatio regum ex
-familia Caroli Magni, et succedit ex aliâ familiâ Hugo rex._ (Ex chron.
-Virdunensi.)
-
-_Ludovico, Francorum rege, mortuo, Francis regnum transferre volentibus
-ad Karolum ducem fratrem Lotharii regis, dum ille rem ad consilium
-defert, regnum Francorum usurpat Hugo, filius Hugonis._ (Ex chron.
-Sigiberti.) _Eodem anno rebellavit contra Karolum, dux Francorum Hugo,
-eo quòd accepisset Karolus filiam (Agnetem) Herberti comitis Trecarum.
-Collecto igitur Hugo exercitu copioso valdè, obsedit Laudunum ubi
-commanebat Karolus cum conjuge suâ._ (Ex Chron. Hug. Floriacensis Mon.)
-_Regnum pro eo accipere voluit patruus ejus Karolus, sed nequivit;
-quia Deus judicio suo meliorem eligit. Nam episcopus Ascelinus
-montis Laudunensis urbis hebdomadâ ante Pascha post convivium in
-lecto quiescentem cum dolo cepit, et consensu plurimorum Hugo dux in
-regem elevatus est._ (Ex chron. Odoranni.) Après avoir lu ces trois
-autorités, que doit-on conclure d’un fragment imprimé par Dom Bouquet,
-T. 8, p. 307; il y est dit: _eodem anno, id est, 987. Franci assumentes
-Hugonem memoratum ducem, Noviomo illum sublimant in regni Solio._
-Traduire _Franci_ par assemblée de la nation, ne seroit-ce pas vouloir
-se tromper?
-
-Je conviens que Hugues-Capet assembla à Noyon, ses amis et ses parens,
-dont il forma une assemblée; mais le duc Charles avoit aussi rassemblé
-ses partisans d’un autre côté. Ces assemblées n’étoient point légales,
-c’étoient des conventicules qui ne représentoient en aucune manière la
-nation. _Immatura adolescens (Ludovicus) præventus morte, destitutum
-proprio hærede, Francorum dereliquit regnum. Sanè patruus ejus Carolus
-conabatur, si posset, à sui generis authoribus diù possessum sibi
-vendicare regnum sed ejus voluntas nullum sortitur effectum. Nam
-Franci primates, eo relicto, ad Hugonem qui ducatum Franciæ strenuè
-tunc gubernabat, magni illius Hugonis filium, se convertentes, Noviomo
-civitate Solio sublimant regio._ (Ex chron. S. Benigni Divion.)
-
-Par _Franci primates_, il ne faut entendre que les partisans de
-Hugues-Capet, les principaux seigneurs du duché de France, et non
-pas de la nation française. En effet, il est impossible de citer
-quelque passage de nos anciens monumens, d’où l’on puisse inférer que
-les vassaux immédiats de la couronne, les seuls qui eussent alors
-quelque droit d’en disposer, se soient trouvés à Noyon, pour élever
-Hugues-Capet sur le trône. La chose est même démontrée impossible
-par le peu de temps qui s’écoula entre la mort de Louis V et le
-couronnement de Hugues-Capet. L’un mourut le 21 Mai de l’an 987; et
-l’autre, d’abord reconnu pour roi à Noyon, fut sacré à Rheims, le 3
-Juillet de la même année. Remarquez encore que depuis que les peuples
-de chaque province avoient leurs souverains particuliers, on commençoit
-à ne les plus appeler que du nom particulier et distinctif de leurs
-pays. _Burgundiones, Aquitani, Britanni, Normanni, &c._ On ne donnoit
-le nom de _Franci_ qu’aux habitans du duché de France.
-
-Je ne citerai plus qu’un fragment imprimé par Dom Bouquet, t. 8,
-p. 299, car, je ne veux pas abuser de la patience de mes lecteurs.
-_Patruus autem ipsius Carolus quem privatum senuisse suprà
-prælibavimus, paternum volens obtinere regnum, incassùm laborabat.
-Nam ejus voluntas nullum habuit effectum. Eo enim spreto, Francorum
-primates communi consensu Hugonem qui tunc ducatum Franciæ strenuè
-gubernabat, Magni Hugonis filium, cujus jam mentio facta est, Noviomo
-sublimant regio solio, eodem anno quo Ludovicus adolescens obiit._
-Les mots _communi consensu_ de ce passage, prouvent bien qu’il ne
-faut entendre par _Francorum primates_, que les seigneurs les plus
-considérables du duché de France; car, il est certain que le duc
-Charles avoit dans le royaume plusieurs amis puissans, qui, bien
-loin de reconnoître la nouvelle dignité de Hugues-Capet, lui firent
-la guerre avec chaleur. Les chroniques de S. Denis parlent de cette
-révolution, comme d’un événement, dont la violence et la force
-décidèrent.
-
- _Fin des remarques du livre second._
-
-
- REMARQUES ET PREUVES
- DES
- _Observations sur l’histoire de France_.
-
- LIVRE TROISIÈME.
-
- CHAPITRE PREMIER.
-
-[87] Sache bien ke selon Diex ke tu n’as mie plenière poote seur
-ton vilain. Donc se tu prens du sien fors les droites redevances ki
-te doit, tu le prens contre Diex et seur le péril de t’ame et come
-Robierres, et ce kon dit, toutes les coses que vilain a sont son
-seigneur, c’est voirs à garder. Car, s’ils étoient son seigneur propre,
-il n’avoit nule différence entre serf et vilain. Mais par nostre
-usage n’a entre toi et ton vilain juge fors Diex tant com il est tes
-coukans et tes levans s’il n’a autre loi vers toi fors la coutume.
-Pierre-de-Fontaine, (_C. 21_, §. 8.)
-
-[88] _Placuit mihi ut statum ingenuitatis meæ in vestrum deberem
-obnoxiare servitium, quod ità feci, undè accepi à te prætium in quod
-mihi benè complacuit, solidos tantos, ità ut ab hodiernâ die quidquid
-de me servo tuo, sicut et de reliquâ mancipiâ tuâ, facere volueris,
-à die præsente liberam et firmissimam in omnibus habeas potestatem._
-(Cap. Baluz. T. 2, p. 474.)
-
-Beaumanoir, (_Coutumes de Beauvoisis, chap. 45_), en rapportant les
-causes qui avoient si fort multiplié les serfs dans le royaume, dit que
-plusieurs hommes libres s’étoient vendus eux et leurs hoirs, soit par
-misère, soit pour avoir la protection d’un maître contre leurs ennemis:
-il ajoute que quand les seigneurs convoquoient autrefois leurs sujets
-pour la guerre, ils leur ordonnoient de se rendre au Ban, sous peine de
-servitude pour eux et leurs descendans. Il dit encore que des hommes
-libres s’étant engagés par dévotion, pour eux et pour leur postérité,
-à rendre de certains services ou à payer de certaines redevances à une
-église ou à un monastère, on oublia l’origine de cette sujétion, et
-qu’enfin, on la regarda comme la preuve d’une véritable servitude.
-
-[89] _Burgensis_, _Burgi incola_, bourgeois. C’est le nom qu’on donnoit
-aux hommes libres qui habitoient les villes. Je me sers ici de cette
-expression, quoique les bourgeoisies ne fussent pas encore établies
-du temps de Hugues-Capet; je parlerai dans le dernier chapitre de ce
-livre, de l’établissement des bourgeoisies, ou des communes, qui ne
-remonte pas plus haut que le règne de Louis-le-Gros. De villa, on
-appeloit _villanus_ en latin, et vilain en français, un homme libre
-domicilié à la campagne.
-
-[90] Cela est démontré par l’accord dont les évêques et les seigneurs
-convinrent sous le règne de Philippe-Auguste, pour arrêter les fraudes
-des hommes libres, qui, par des donations ou des ventes simulées,
-s’affranchissoient de toute charge, en mettant tout leur bien sur
-la tête de quelque clerc qui n’étoit qu’un prête-nom. _Quod nullus
-burgensis vel villanus potest filio suo clerico medietatem terræ suæ,
-vel plus quàm medietatem donare si habuerit filium vel filios. Et si
-dederit ei partem terræ citrà mediam, clericus debet reddere tale
-servitium et auxilium quale terra debebat dominis quibus debebatur;
-sed non poterit talliari nisi fuerit usurarius vel mercator; et post
-decessum suum terra redibit ad proximos parentes, et nullus clericus
-potest emere terram quin reddat domino tale servitium quale terra
-debet._ (Capit. Philip. Aug. art. 4.)
-
-[91] «Quand li seigneur voit que ses homs, de cors devient clercs,
-qu’il traie à l’évesque, et que il le requerre que il ne li fache pas
-couronne; et se il l’a fete que il l’oste, et li évesque i est tenus,
-mes que il en soit requis, avant que il ait greigneur ordre que de
-clerc et se il atant tant que il ait greigneur ordre, li clerc demeure
-en estat de franchise.» (_Beaum. C. 45._) Cet usage étoit connu sous
-la seconde race. _Ut nullus episcopus ad clericatus officium servum
-alterius sine domini sui voluntate promovere præsumat._ (Capit. an.
-incerti, art. 24. Baluz. T. 1, p. 155.)
-
-[92] «Servitude vient de par les meres, car tuit li enfant que chele
-porte qui est serve sont serf. Tout soit il ainssint que li peres soit
-frans homs; neis se li peres estoit chevaliers, et il épousoit une
-serve si seroient tuit li enfant serf que il avoit de li. (_Beaum. C.
-45._)
-
-Se uns hom de grand lignaige prenoit la fille à un vilain à fame, ses
-enfans porroient bien estre chevaliers par droit. Se aucuns homs estoit
-chevalier, et ne fust pas gentishome de parage, tant le fust-il de par
-sa mere, se ne le pourroit-il estre par droit.» (_Estab. de S. Louis,
-L. 1, chap. 128._) On voit par ce passage que les mésalliances ne sont
-pas une chose nouvelle parmi nous, et qu’elles ne portoient aucun
-préjudice à la famille d’un gentilhomme.
-
-«Quant la mere est gentil femme, et pere ne l’est pas, li enfant si
-ne pueent estre chevaliers, et ne pourquant li enfant ne perdent
-pas l’estat de gentillesce dou tout, ainchois sont de mené comme
-gentilhomme dou fet de leur cors.» (_Beaum. C. 45._) Si ce gentilhomme
-par mère, avoit des enfans, il n’y a aucune difficulté qu’ils
-ne pussent être armés chevaliers par droit, puisqu’ils étoient
-gentilshommes de parage. On appeloit gentilhomme de parage, celui dont
-le père étoit noble. Je prie de remarquer ces anoblissemens connus sous
-les premiers Capétiens, et qui n’étoient qu’une suite des coutumes
-de la première et de la seconde race. Après de pareilles autorités,
-comment le comte de Boulainvilliers et quelques autres écrivains
-ont-ils pu avancer que les roturiers ne commencèrent à être anoblis
-que sous le règne de Philippe-le-Bel? Il est vrai que ce prince fut
-le premier qui donna des lettres de noblesse, telles qu’on les donne
-aujourd’hui; mais il ne faut pas en conclure que les anoblissemens
-fussent inconnus avant lui. Je vais ajouter ici les autorités qui
-prouvent que la possession d’un fief ou d’une terre noble donnoit la
-noblesse.
-
-«Se aucuns home coustumier conquéroit, ou achetoit chose qui fust à
-mettre homage, ou il porchasse envers son seigneur comment il le mette
-en foy ou en homage en tous ses héritages, ou en partie, en tele foy,
-comme est la chose qui seroit pourchaciée, si auroit autant li uns
-comme li autres, fors li aisné qui seroit la, li auroit la moitié selon
-la grandeur de la chose, et pour faire la foy, et pour gerir les
-autres en parage, et tout ainsi départira toujours mes jusques en la
-tierce foy, et d’ileques en avant si aura l’aisné les deux parties,
-et se départira toujours mes gentiment.» (_Estab. de S. Louis, l. 1,
-chap. 141._) Les fils d’un roturier partageoient également entre eux
-la succession de leur père. On voit par ce passage, que le fils aîné
-d’un roturier anobli par la possession d’un fief, commençoit par avoir
-la moitié de la succession de son père, et que ses frères partageoient
-entre eux l’autre moitié. Les enfans de ce fils aîné suivoient encore
-la même règle dans le partage du bien de leur père; mais ces enfans
-se trouvant à la tierce foi, c’est-à-dire, étant les troisièmes de
-leur famille, qui rendoient successivement la foi et hommage pour le
-fief que leur grand-père avoit acquis, leur succession se partageoit
-gentiment, et le fils aîné, au lieu de la moitié, avoit les deux tiers
-de la succession.
-
-«Se li homs de poote maint en franc-fief, il est demenés comme
-gentishoms, comme de ajournemens et de commandemens, et peut user des
-franchises dou fief. (_Beaum. C. 30._) La franchise des personnes ne
-afranchit pas les hiretages vilains, mais li franc-fief franchissent le
-personne qui est de poote, en tant comme il i est couchans et levans,
-il use de la franchise du fief.» (_Ibid. C. 48._) On ne doit pas être
-surpris du privilége que les fiefs avoient d’anoblir, après ce que
-j’ai dit des seigneurs dans le premier livre de cet ouvrage; elles
-devinrent le seul titre de distinction entre les familles; et cet usage
-s’accrédita tellement chez les Français, que malgré les efforts qu’ont
-faits les rois pour s’attribuer à eux seuls le privilége d’anoblir, ce
-n’est qu’en 1579 que la possession d’un fief n’a plus été un titre de
-noblesse. (_Voyez l’ordonnance de Blois de 1579._)
-
-Ce que dit Beaumanoir, «que la franchise des personnes ne afranchit pas
-les hiretages vilains,» ne détruit pas ma conjecture, que sous le règne
-de Hugues-Capet, la noblesse des personnes passoit aux possessions,
-c’est-à-dire, que les possessions roturières d’un gentilhomme n’étoient
-sujettes à aucune redevance, ni à aucune corvée. Beaumanoir parle de ce
-qui se pratiquoit sous S. Louis et Philippe-le-Hardi, et moi, de ce qui
-se passoit sous Hugues-Capet. Quand Beaumanoir écrivoit, il est certain
-que les seigneurs avoient déjà beaucoup restreint les priviléges des
-gentilshommes et des clercs. L’accord fait entre les évêques et les
-seigneurs, sous le règne de Philippe-Auguste, et que j’ai rapporté dans
-la remarque 90 de ce chapitre, en est une preuve certaine. Il est dit
-dans cet acte qu’un bourgeois et un vilain ne pourront point faire
-passer leur bien sur la tête d’un clerc, pour s’exempter des redevances
-dues au seigneur. Si les gentilshommes n’avoient pas alors possédé
-leurs biens roturiers en toute franchise, ils n’auroient pas, sans
-doute, manqué de faire la même fraude que les roturiers, et on n’auroit
-certainement pas négligé d’y remédier.
-
-[93] «Nus gentishom ne rend coustumes ni peages de riens qu’il achate
-ne qu’il vende, se il n’achate pour revendre et pour guaigner. (_Estab.
-de S. Louis, L. 1, C. 58._) Se gentilhomme avoit meson qui lui fust
-encheoite en sa terre le roy ou en chastel à baron, qui soit taillable,
-en quelque manière que li gentil l’ait, soit d’eritaige ou d’écheoite,
-ou d’autre chose elle est taillable, se il i fet estage pour lui,
-pourcoi il la tiegne en sa main, elle ne sera pas taillable: me se
-il l’avoit louée ou affermée à home coustumier, il ne le porroit pas
-garantir de taille. (_Ibid. L. 1, C. 93._)
-
-«Voirs est que clers ne gentiex homs, ne doivent point de travers des
-choses que il achatent pour leur user, ne de choses que il vendent
-qui soit creué en leur hiretage, me se ils achatent pour revendre si
-comme autres marcheans, il convenroit que les denrées s’aquitassent
-dou travers et des chaussiés et des tonlieus en la maniere que les
-denrées as marchans s’aquitent, et che que je ai dit des travers je
-entends de toutes manieres des peages et de tonlieus. (_Beauma. C.
-30._) Se gentilshoms tient vilenage, et il meffet de ce qui appartient
-à vilenage, les amendes sont dau tele condition comme se il estoit hons
-de poote. De tous autres cas il est demenés ainsint comme hons de poote
-seroit, excepté le fet de son cors, car se il fesoit aucun meffet de
-son cors, il seroit selon la loi des gentilshommes.» (_Ibid._)
-
-
- CHAPITRE II.
-
-[94] Commençant à parler des droits et des devoirs respectifs des
-seigneurs, je ferai ici une observation préliminaire, et bien
-importante. La plupart des écrivains qui ont traité du gouvernement
-féodal, ont rassemblé pêle-mêle tout ce qu’ils ont trouvé dans nos
-anciens monumens qui pouvoit y être relatif, sans chercher à distinguer
-les différentes époques de la naissance de chaque coutume. Il n’étoit
-pas difficile cependant de se douter que plusieurs de nos coutumes
-n’ont pu subsister ensemble. Ce soupçon, si on l’avoit eu, auroit servi
-de fil dans le labyrinthe obscur de nos antiquités. Les établissemens
-de S. Louis nous parlent de plusieurs coutumes dont l’origine remonte
-visiblement jusqu’au temps où Charles Martel établit ses bénéfices,
-et qui, quoique affoiblies et altérées, subsistoient encore dans le
-troisième siècle. Mais ils contiennent aussi plusieurs usages nouveaux
-qui commençoient à avoir force de loi, et d’autres encore qui se
-formulent, et que S. Louis vouloit accréditer. Il faut dire la même
-chose des ouvrages précieux de Pierre de Fontaine et de Beaumanoir,
-les deux hommes les plus éclairés de leur temps sur la jurisprudence
-féodale.
-
-Avec le secours de cette remarque, dont on sentira, je crois, la
-vérité, en étudiant les ouvrages dont je viens de parler, et en les
-conférant entre eux ou avec les autres monumens plus anciens ou
-contemporains, tout devient assez clair dans notre histoire de la
-troisième race. La plupart des difficultés s’aplanissent; et on démêle,
-avec assez de certitude, les différentes époques où les droits et les
-devoirs différens des suzerains et des vassaux, ont pris naissance;
-j’aurai soin dans les remarques suivantes d’indiquer les raisons sur
-lesquelles je me fonde pour fixer l’origine de chaque coutume.
-
-[95] Je ne conçois point comment on a pu croire que les appels
-pratiqués pendant la première et la seconde race, et dont on a trouvé
-les preuves dans les remarques des deux livres précédens, fussent
-encore en usage sous les premiers Capétiens, où tous les procès se
-décidoient par le duel judiciaire. Le combat auquel les parties, les
-juges et les témoins étoient soumis, rendoit par sa nature les appels
-impraticables. Ne pas s’en tenir alors à cette preuve de l’équité d’un
-jugement, c’eût été douter de la justice ou de la puissance de Dieu;
-puisque c’étoit une foi vive en ces deux attributs de la divinité,
-qui avoit fait adopter aux Français la procédure meurtrière des
-Bourguignons.
-
-Pour que l’appel d’un tribunal subalterne à un tribunal supérieur
-puisse avoir lieu, il faut que le plaideur ne puisse pas empêcher les
-juges de prononcer la sentence qui le condamne, ou qu’il puisse les
-soupçonner d’avoir jugé injustement, par ignorance ou par corruption.
-Or, c’étoient deux choses impossibles dans la jurisprudence du duel
-judiciaire; car, le plaideur étoit en droit de défier et d’appeler au
-combat le premier des juges qui ouvroit l’avis de le condamner; il
-pouvoit aussi défier le témoin qui déposoit contre lui. On ordonnoit
-enfin le combat, et le tribunal ne faisoit que prononcer qu’un tel
-étoit vainqueur ou vaincu; fait qui, se passant en public et sous les
-yeux de mille témoins, ne pouvoit jamais être douteux ni équivoque.
-
-Fausser une cour de justice, ou l’accuser d’avoir porté un jugement
-faux, c’étoit lui faire l’injure la plus grave, l’interdire de toutes
-ses fonctions, et rendre tous ses membres incapables de faire aucun
-acte judiciaire. Un plaideur qui avoit eu cette témérité, étoit obligé,
-sous peine d’avoir la tête coupée, de se battre dans le même jour,
-non-seulement contre tous les juges qui avoient assisté au jugement
-dont il appeloit, mais encore contre tous ceux qui avoient droit de
-prendre séance dans ce tribunal. S’il sortoit vainqueur de tous ces
-combats, la sentence qu’il avoit faussée, étoit réputée fausse et mal
-rendue, et son procès étoit gagné. Si, au contraire, il étoit vaincu
-dans un de ces combats, il étoit pendu. Cette jurisprudence, dont nous
-sommes instruits par les Assises de Jérusalem, c’étoit la jurisprudence
-même des Français dans le onzième siècle, puisque Godefroi de Bouillon,
-élevé en 1099 sur le trône de Jérusalem, fit rédiger les lois de son
-royaume, ainsi qu’il nous en avertit lui-même dans son code, sur les
-coutumes qui étoient pratiquées en France, quand il partit pour la
-Terre-Sainte.
-
-Quand il arrivoit qu’un plaideur, après avoir vaincu deux ou trois
-de ses juges, étoit lui-même vaincu par un quatrième, je voudrois
-bien savoir par quels bizarres raisonnemens, on justifioit alors la
-Providence divine, qui avoit permis que l’injustice et le mensonge
-triomphassent deux ou trois fois de la justice et de la vérité? La foi
-absurde de nos pères devoit être certainement très-embarrassée.
-
-Beaumanoir, qui écrivoit la coutume de Beauvoisis, en 1283, sous le
-règne de Philippe-le-Hardi, nous apprend, (_C. 61 et 62_,) que dans
-les terres où l’ancien usage du duel judiciaire subsistoit encore, un
-plaideur étoit forcé de se battre contre tous les juges du tribunal,
-si, au lieu d’appeler ou de défier le premier ou le second d’entre eux
-qui disoit son avis, il attendoit, pour fausser le jugement, que la
-sentence fût prononcée. Je demande si une pareille forme de procédure
-ne rendoit pas impraticables les appels tels que nous les connoissons
-aujourd’hui, et qu’ils étoient pratiqués sous les deux premières races?
-
-«Tous cas de crieme quelque il soient, dont l’en puet perdre la vie,
-appartiennent à haute-justiche, excepté le larron; car tant soit
-il ainssint que lierres pour son larrecin perde la vie, et ne pour
-quant larrecins n’est pas de la haute-justice.» (_Beaum. C. 58._)
-Voici, selon cet auteur, le cas de haute-justice; meurtre, trahison
-ou assassinat, homicide, viol, incendie, fausse monnoie, trèves et
-assuremens brisés ou violés. Les établissemens de S. Louis, (_L. 1, C.
-40_,) ajoutent le cas de chemins brisiés, et de meffet de marchié.
-
-Quoique aucun monument de la troisième race, antérieur au règne de
-S. Louis, ne parle de cette différente attribution ou compétence des
-justices, on ne sauroit, je crois, douter avec quelque fondement
-qu’elle ne fût déjà connue du temps de Hugues-Capet, et pratiquée comme
-une coutume féodale. Cette différente compétence des justices avoit été
-établie par Charlemagne. _Ut nullus homo in placito centenarii neque
-ad mortem neque ad libertatem suam amittendam aut ad res reddendas vel
-mancipia judicetur; sed ista aut in presentiâ comitis vel missorum
-nostrorum judicentur._ (Capit. 3, an. 812, art. 4.)
-
-La distinction de la haute et de la basse-justice se trouve encore
-expressément énoncée dans la charte ou diplome que Louis-le-Débonnaire
-donna en 815 aux Espagnols qui s’étoient réfugiés sur les terres de la
-domination française, pour se soustraire à la tyrannie des Sarrasins.
-_Ipsi verò pro majoribus causis, sicut sunt homicidia, raptus,
-incendia, deprædationes, membrorum amputationes, furta, latrocinia,
-aliarum rerum invasiones, et undecùmque à vicino suo aut criminaliter
-aut civiliter fuerit accusatus, et ad placitum venire jussus, ad
-comitis sui mallum omnimodis venire non recusent. Cæteras verò minores
-causas more suo, sicut hactenùs fecisse noscuntur inter se mutuo
-definire non prohibeantur._ (art. 2.) _Et si quisquam eorum in partem,
-quam ille ad habitandum sibi occupaverat, alios homines undecùmque
-venientes adtraxerit, et secum in portione suâ, quam adprisionem
-vocant, habitare fecerit utatur illorum servitio absque alicujus
-contradictione vel impedimento; et liceat illi eos distinguere ad
-justitias faciendas, quales ipsi inter se definire possunt. Cætera verò
-judicia, id est, criminales actiones, ad examen comitis reserventur._
-(Art. 3.)
-
-N’est-il pas naturel de penser que pendant les désordres auxquels le
-gouvernement féodal dut son origine, les seigneurs les plus puissans
-furent les plus grands usurpateurs? Ils ne laissèrent à leurs vassaux
-que la basse-justice appelée Voirie, quand ils purent les dépouiller de
-la haute. Ils gênèrent, et restreignirent la compétence des tribunaux
-dans les fiefs qui relevoient d’eux, et y exercèrent même la justice,
-lorsqu’il s’agissoit d’y juger des affaires graves et majeures. Règle
-générale et sûre de critique; il faut reconnoître pour des coutumes
-subsistantes sous le règne de Hugues-Capet, celles dont il est
-fait mention dans les établissemens de S. Louis, et les écrits de
-Beaumanoir, et dont on trouve l’origine dans les lois de la seconde
-race; à moins qu’on ne soit averti par quelque monument postérieur,
-qu’elles ont été oubliées et détruites par la révolution qui ruina la
-maison de Charlemagne.
-
-La haute-justice et la basse n’eurent pas vraisemblablement la même
-compétence, ou ne connurent pas des mêmes délits dans toutes les
-provinces du royaume; car, rien n’étoit, et ne pouvoit être général
-et uniforme en France. Chaque tribunal étendit sa juridiction autant
-que les circonstances le permirent. Il ne nous reste point assez de
-monumens pour connoître ces différentes révolutions. Nous ignorons,
-par exemple, pourquoi le vol, puni de mort, et dont la haute-justice
-connoissoit seule sous les premiers Carlovingiens, appartenoit à la
-basse-justice, sous le règne de S. Louis.
-
-Il est encore évident que chaque seigneur gêna et limita, autant qu’il
-put, la souveraineté que ses vassaux exerçoient dans leurs terres.
-Un très-grand nombre de ces vassaux furent forcés de se servir de la
-monnoie que leur suzerain fabriquoit, puisqu’il est certain qu’on ne
-comptoit guères plus de 80 seigneurs en France, qui eussent droit de
-battre monnoie.
-
-[96] _Volumus atque jubemus ut vassalli episcoporum, abbatum et
-abbatissarum, atque comitum et vassorum nostrorum, talem legem et
-justitiam apud seniores suos habeant, sicut eorum antecessores apud
-illorum seniores tempore antecessorum habuerunt._ (Capit. Car. Cal.
-Baluz. T. 2, p. 215.)
-
-[97] _Si rex Philippus Regnum Angliæ invadere voluerit, comes Robertus,
-si poterit, regem Philippum remanere faciet.... et si Rex Philippus in
-Angliam venerit et Robertum comitem secum adduxerit, comes Robertus tam
-parvam fortitudinem hominum secum adducet, quàm minorem poterit; ità
-tamen ne indè feodum suum ergà regem Franciæ foris faciat._ (Tract.
-Fœd. inter Henr. Reg. Ang. et Rob. Com. Fland. art. 2.) _Et si rex
-Henricus comitem Robertum in Normanniam vel Maniam, in auxilio secum
-habere voluerit, et eum indè summonuerit, ipse comes illùc ibit.... nec
-dimittet quin eat, donec rex Francorum judicari faciat comiti Roberto,
-quod non debeat juvare dominum et amicum suum regem Angliæ cujus feodum
-tenet, et hoc per pares suos qui eum judicare debent._ (Ibid. art. 16.)
-_Et si illo tempore rex Philippus super regem Henricum in Normanniâ
-intraverit, comes Robertus ad Philippum ibit cum decem militibus
-tantùm._ (Ibid. art. 19.)
-
-Ce traité passé entre deux des plus puissans vassaux de la couronne,
-qui contractoient une alliance étroite en pleine paix, est très-propre
-à nous faire connoître la nature des devoirs auxquels ils se croyoient
-assujettis envers le roi de France leur suzerain, et des droits
-attachés à la suzeraineté. Ces devoirs et ces droits devoient être
-regardés comme incontestables, puisque Henri, qui donnoit en fief au
-comte Robert un subside annuel de 400 marcs d’argent, pour se faire
-aider de ses forces dans les guerres qu’il auroit contre le roi de
-France, ne les contredit pas. _Propter prædictas conventiones et
-prædictum auxilium, dabit rex Henricus comiti Roberto, unoquoque anno
-400 marcas argenti in feodo._ (Ibid. art. 31.)
-
-
- FIN DU TOME PREMIER.
-
-
-
-
- TABLE
- Des Chapitres contenus dans le premier Tome.
-
-
- ÉLOGE _historique de l’abbé de Mably, par l’abbé
- Brizard_. page 1
-
- NOTES _historiques sur l’Éloge_. 93
-
- AVERTISSEMENT _de la première édition_. 121
-
-
- OBSERVATIONS
- Sur l’histoire de France.
-
-
- LIVRE PREMIER.
-
- CHAP. I. _Des mœurs et du gouvernement des Français
- en Germanie. Leur établissement dans les Gaules._ 129
-
- CHAP. II. _Quelle fut la condition des Gaulois et des
- autres peuples soumis à la domination des Français._ 143
-
- CHAP. III. _Des causes qui contribuèrent à ruiner les
- principes du gouvernement démocratique des français.
- Comment les successeurs de Clovis s’emparèrent
- d’une autorité plus grande que celle qui leur
- étoit attribuée par la loi. Tyrannie des grands.
- Établissement des seigneuries._ 153
-
- CHAP. IV. _De la conduite et des intérêts des
- différens ordres de l’état. Comment les bénéfices
- conférés par les rois Mérovingiens, deviennent
- héréditaires. Atteinte que cette nouveauté porte à
- l’autorité que ces princes avoient acquise._ 169
-
- CHAP. V. _De l’origine de la noblesse parmi les
- Français. Comment cette nouveauté contribua à
- l’abaissement de l’autorité royale, et confirma
- la servitude du peuple. Digression sur le service
- militaire rendu par les gens d’église._ 181
-
- CHAP. VI. _Progrès de la fortune des maires du palais
- sous les successeurs de Clotaire II. Inconsidération
- de la noblesse à leur égard. Ils s’emparent de toute
- l’autorité. Charles Martel établit de nouveaux
- bénéfices. Pepin monte sur le trône._ 191
-
- CHAP. VII. _Pourquoi la nation Française n’a pas été
- détruite sous la régence des rois Mérovingiens._ 208
-
-
- LIVRE SECOND.
-
- CHAP. I. _Origine du sacre des rois de France.
- Du gouvernement et de la politique de Pepin. Il
- s’établit un nouvel ordre de succession au trône._ 215
-
- CHAP. II. _Règne de Charlemagne. De la forme de
- gouvernement établie par ce prince. Réforme qu’il
- fait dans l’état. Ses lois, ses mœurs._ 220
-
- CHAP. III. _Réflexion sur le gouvernement établi par
- Charlemagne. Des principes de décadence qu’il portoit
- en lui-même._ 249
-
- CHAP. IV. _Foiblesse de Louis-le-Débonnaire. Il étend
- la prérogative royale. Comment la division, qui règne
- entre ses fils ruine l’autorité du prince, et rend
- les seigneurs tout-puissans._ 258
-
- CHAP. V. _Ruine entière de l’ancien gouvernement sous
- le règne de Charles-le-Chauve. Ce prince rend les
- bénéfices et les comtés héréditaires. Naissance du
- gouvernement féodal._ 277
-
- CHAP. VI. _Démembrement que souffrit l’empire de
- Charlemagne. Ruine de sa maison. Avénement de
- Hugues-Capet au trône._ 290
-
-
- LIVRE TROISIÈME.
-
- CHAP. I. _De la situation du peuple à l’avénement de
- Hugues-Capet au trône. Droits, priviléges, état de la
- noblesse qui ne possédoit pas des terres en fief._ 301
-
- CHAP. II. _Situation des seigneurs à l’avénement de
- Hugues-Capet au trône. Des causes qui contribuèrent à
- établir une sorte de règle et de droit public._ 309
-
-
- REMARQUES ET PREUVES.
-
- LIVRE PREMIER.
-
- CHAPITRE I. 320
-
- CHAPITRE II. 325
-
- CHAPITRE III. 360
-
- CHAPITRE IV. 382
-
- CHAPITRE V. 389
-
- CHAPITRE VI. 406
-
- CHAPITRE VII. 415
-
-
- LIVRE SECOND.
-
- CHAPITRE I. 416
-
- CHAPITRE II. 421
-
- CHAPITRE III. 443
-
- CHAPITRE IV. 447
-
- CHAPITRE V. 454
-
- CHAPITRE VI. 465
-
-
- LIVRE TROISIÈME.
-
- CHAPITRE I. 475
-
- CHAPITRE II. 483
-
-
- Fin de la Table.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page 6: «Montagne» remplacé par «Montaigne» (suivant
- l'expression de Montaigne).
- Page 9: «attroces» remplacé par «atroces» (les guerres plus
- atroces de la religion).
- Page 10: «cahos» remplacé par «chaos» (Débrouiller ce chaos).
- Page 16: «partie» remplacé par «patrie» (cette patrie des
- héros).
- Page 16: «florisante» remplacé par «florissante» (il nous la
- montre heureuse, florissante, respectée).
- Page 21: «chartres» remplacé par «chartes» (les chartes des
- églises).
- Page 21: «ses» remplacé par «ces» (n'avoient fait que
- reproduire et propager ces erreurs).
- Page 23: «animée» remplacé par «anime» (Cette découverte anime
- d'un intérêt).
- Page 43: «le» remplacé par «la» (marqué la période où ils se
- trouvent).
- Page 44: «létargie» remplacé par «léthargie» (sa trop longue
- léthargie).
- Page 65: «momarque» remplacé par «monarque» (Il n'y auroit pas
- de monarque).
- Page 87: «confis» remplacé par «confie» ( je me confie à l’intégrité
- de mes juges).
- Page 87: «so naractère» remplacé par «son caractère» (d'avoir
- conservé son caractère).
- Page 87: «rop» remplacé par «trop» (porté trop loin cette
- roideur).
- Page 89: «un» remplacé par «une» (aux convenances d'une
- société).
- Page 90: «amitéi» remplacé par «amitié» (point de parfaite
- amitié).
- Page 102: «flambleau» remplacé par «flambeau» (un flambeau de
- discorde).
- Page 111: «Roberston» remplacé par «Robertson» (contre Voltaire
- et l'illustre Robertson).
- Page 129: «seroient» remplacé par «seroit» (seroit une espèce de
- prodige).
- Page 142: «enrteprise» remplacé par «entreprise» (les évêques
- favorisèrent son entreprise).
- Page 148: «anci-nnes» remplacé par «anciennes» (leurs anciennes
- coutumes).
- Page 149: «arrêtoisnt» remplacé par «arrêtoient» (Ils reprenoient,
- arrêtoient et châtioient).
- Page 155: «nécesaire» remplacé par «nécessaire» (tout ce qui est
- nécessaire).
- Page 161: «j'avelot» remplacé par «javelot» (un javelot, une
- francisque ou une épée).
- Page 167: «carresse» remplacé par «caresse» (il le flatte, le
- caresse, l'attire à sa cour).
- Page 167: «un un» remplacé par «un» (un assassin qu'ils avoient
- chargé).
- Page 171: «insjutice» remplacé par «injustice» (les produits de
- l'injustice).
- Page 181: «prétégés» remplacé par «protégés» (ses obligés ou ses
- protégés).
- Page 192: supprimé «de» (et [de] d'embrasser à la fois tout un
- systême).
- Page 196: «fla teurs» remplacé par «flatteurs» (des courtisans
- et des flatteurs).
- Page 210: «tributs» remplacé par «tribus» (ces tribus de
- barbares).
- Page 223: «qu'elles» remplacé par «qu'elle» (soit qu'elle les
- eût simplement adoptées).
- Page 239: «Jésus-Chrit» remplacé par «Jésus-Christ» (une lettre
- de Jésus-Christ aux fidelles).
- Page 248: «peuble» remplacé par «peuple» (un peuple grossier).
- Page 249: «les» remplacé par «le» (le bien général).
- Page 249: «acroître» remplacé par «accroître» (le même projet
- d'accroître ses biens).
- Page 254: «semparer» remplacé par «s'emparer» (s'emparer de
- toute l'autorité).
- Page 257: l'auteur ne fait pas la distinction entre «plutôt» et
- «plus tôt» (s’il fût né deux siècles plutôt).
- Page 258: «atten-tention» remplacé par «attention» (Une
- attention extrême).
- Page 261: «on» remplacé par «ou» (ou y travaille sans succès).
- Page 286: «cemme» remplacé par «comme» (comme le magistrat
- public).
- Page 340: inséré «que» (bien plus extraordinaires que
- l'invention de cinq ou six noms).
- Page 340: «adjutoriun» remplacé par «adjutorium» (_in quibus
- nullum adjutorium_).
- Page 353: «Chidebertus» remplacé par «Childebertus» (_Theodoricus
- et Childebertus, Francorum reges_).
- Page 357: «datte» remplacé par «date» (en date de l'an 615).
- Page 360: «Boulainviliers» remplacé par «Boulainvilliers» (de
- Loyseau et du comte de Boulainvilliers).
- Page 362: «Nisi» remplacé par «nisi» (_nisi is qui se
- pronuntiavit_).
- Page 362: «circumbari» remplacé par «circumdari» (_semper
- electorum juvenum globo circumdari_).
- Page 365: «étoient» remplacé par «étoit» (si la nation Française
- étoit incapable).
- Page 367: «étoient» remplacé par «étoit» (étoit parvenu à la
- tête).
- Page 379: «cutores» remplacé par «sutores» (_et argentarios,
- sutores_).
- Page 381: «tribut» remplacé par «tribu» (Lorsqu'un français de
- la tribu des Ripuaires).
- Page 391: «Anstrustions» remplacé par «Antrustions» (appelés
- _Fidelles_, _Leudes_ ou _Antrustions_).
- Page 418: «constisuendum» remplacé par «constituendum» (_regem
- Austrasiorum constituendum curavit_).
- Page 427: «Capi-pitularia» remplacé par «Capitularia»
- (_Capitularia patris nostri_).
- Page 430: «usquæmodò» remplacé par «usquemodò» (_Volumus propter
- justitias quæ usquemodò_).
- Page 432: «notrorum» remplacé par «nostrorum» (_ad Placitum
- Missorum nostrorum_).
- Page 435: «cujucumque» remplacé par «cujuscumque» (_libertos
- cujuscumque ingenuorum_).
- Page 435: «neglitatis» remplacé par «negligatis» (_institutum
- est accipere negligatis_).
- Page 440: «interantibus» remplacé par «iterantibus» (_in quibus
- nullum adjutorium iterantibus_).
- Page 453: «Eerrières» remplacé par «Ferrières» (Lupus, abbé de
- Ferrières, écrivoit).
- Page 455: «pro-nllo» remplacé par «pro ullo» (_et pro ullo
- homine_).
- Page 463: «succesores» remplacé par «successores» (_Dictus enim
- episcopus et successores_).
- Page 469: «sidi» remplacé par «sibi» (_quod sibi facere_).
- Page 471: «transfere» remplacé par «transferre» (_Francis regnum
- transferre volentibus_).
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Collection complète des oeuvres d
- l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15, by Abbé de Mably
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL 1 ***
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