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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15) - -Author: Abbé de Mably - -Release Date: October 14, 2016 [EBook #53279] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL 1 *** - - - - -Produced by Chuck Greif, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, - et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules les erreurs - clairement introduites par le typographe ont été corrigées. La - liste de ces corrections se trouve à la fin du texte. - - Cependant la ponctuation, les erreurs u/n et les erreurs æ/œ en - latin ont été tacitement corrigées à certains endroits. - - Les notes ont été renumérotées de a à n, les _Remarques et - Preuves_ de 1 à 97. - - - - - COLLECTION - _COMPLETE_ - DES ŒUVRES - DE - L’ABBÉ DE MABLY. - - TOME PREMIER. - - - - - COLLECTION - - _COMPLETE_ - - DES ŒUVRES - - DE - - L’ABBÉ DE MABLY. - - - TOME PREMIER, - - - Contenant les Observations sur l’histoire de France. - - - A PARIS, - - De l’imprimerie de Ch. DESBRIERE, rue et place _Croix_, - chaussée du _Montblanc_, ci-devant d’_Antin_. - - _L’An III de la République_, - (1794 à 1795.) - - - - - AVIS - SUR CETTE ÉDITION. - - -Voici enfin tous les ouvrages de Mably, tels qu’ils sont sortis de sa -plume. L’éditeur ne s’est pas permis d’y rien ajouter, ni d’en rien -retrancher. Il en est un auquel il mettoit la dernière main, quand -la mort vint l’enlever à ses amis, aux lettres, à la philosophie -et à toutes les sociétés politiques; c’est _le Cours et la Marche -des passions dans la société_. Le lecteur n’oubliera pas cette -circonstance, en lisant ce traité. - -Les lumières répandues dans ces ouvrages sur les gouvernemens, sur les -lois, sur la morale, en rendent la lecture nécessaire à tous ceux qui -sont appelés à l’administration des affaires publiques. - -Pour gouverner les hommes, et les conduire au bonheur que leur nature -comporte, il faut les connoître, il faut avoir porté le flambeau dans -les profondeurs du cœur humain; il faut des talens, des connoissances -et des vertus. Mably nous présente cette heureuse réunion; il a médité -pour nous, il a écrit pour nous; ses écrits sont l’héritage qu’il nous -a légué, c’est à nous à le faire valoir. Notre félicité a été l’objet -de ses longs travaux; il nous a tracé la marche qui y conduit, c’est à -nous à la suivre; pour parvenir à ce but, garantissons-nous de l’erreur -et du vice qui nous en éloigneroient. Quand les destinées d’une nation -sont entre les mains de l’ignorance et de la corruption, le peuple est -en proie à tous les maux; il n’a alors d’autre ressource que d’appeler -à son secours, la sagesse du philosophe, les lumières du législateur, -la prudence et la vertu de l’administrateur. Les maladies politiques -ne sont pas l’ouvrage de la nature ni du peuple, elles sont celui -des législateurs et des administrateurs; leur guérison demande des -remèdes efficaces; des palliatifs ne feroient qu’empirer le mal. Les -ouvrages de Mably contiennent ces remèdes. Heureux les peuples, dont -les gouverneurs auront la prudence, la sagesse et le courage de les -employer! - -Les peuples aiment autant la vérité, que les gouverneurs la craignent; -la cacher, est une trahison, la crainte de la dire, une lâcheté. Les -révolutions qui entraînent tant de maux après elles, ne sont que -l’effet d’une injuste et odieuse administration. Quand les peuples sont -gouvernés avec justice, ils sont tranquilles et heureux; ils aiment le -gouvernement, ils aiment les lois, ils respectent les magistrats, ils -leur obéissent, et les magistrats obéissent aux lois. - -Si les magistrats flattent le peuple, c’est qu’ils veulent le corrompre -et l’asservir. Un peuple trompé, peut tout bouleverser, et du sein de -la liberté, il passe aux horreurs du despotisme. Toutes ces tristes -vérités se trouvent consignées, avec une effrayante évidence, dans -les ouvrages de Mably. Que les magistrats en fassent le sujet de leurs -sérieuses méditations; le bonheur ou le malheur des peuples sont dans -leurs mains, ils répondent au temps présent et à la postérité, de tous -les maux qu’ils auroient pu éviter. - -La nature a donné à l’homme, des besoins, le sentiment du juste et de -l’injuste, le désir du bonheur; ces premiers élémens de la société, -mis en œuvre par les lumières et la sagesse, feront la gloire des -magistrats et la félicité publique, qui est le but de toute bonne -politique. - -Je devois à la mémoire de Mably, je devois à l’amitié qu’il avoit -pour moi, et comme un de ses exécuteurs testamentaires, je devois à -toutes les sociétés politiques, la publication de tous ses ouvrages; en -remplissant ce devoir, j’ai encore versé des larmes sur la perte de ce -grand homme. - - ARNOUX. - - - - - ÉLOGE HISTORIQUE - DE - L’ABBÉ DE MABLY, - - _Discours qui a partagé le prix au jugement de l’Académie des - inscriptions et belles lettres, en 1787._ - - PAR L’ABBÉ BRIZARD. - - _Non ego, Te, meis - Chartis, inornatum silebo._ - - HORACE, lib. IV, Ode VIII. - - -Les anciens croyoient que la politique n’étoit que l’art de rendre les -peuples heureux, et qu’un peuple ne peut être heureux qu’autant qu’il -a des mœurs: ils n’ont jamais séparé la morale de la politique, et -leurs législateurs croyoient assez faire pour le bonheur des hommes, -que de les former libres et vertueux. Voilà ce qui a rendu la Grèce si -florissante, et Rome maîtresse du monde. Platon, Cicéron, tous ceux -qui se sont occupés des lois et de la félicité publique, ont tenu -le même langage: cette doctrine respire dans tous leurs écrits; la -Grèce et Rome ne sont tombées que pour s’en être écartées: avec les -mœurs a péri la liberté. Le débordement et les ravages des barbares -nous avoient fait perdre jusqu’à la trace de cette grande vérité. -Pendant quinze siècles une épaisse nuit étendit son voile sur la -nature entière; toutes les lumières furent éteintes: on corrompit les -sources de la morale; on honora du nom de politique l’art d’asservir -et de tromper les hommes; on réduisit en maximes cet art funeste, et -des écrivains pervers enseignèrent aux ambitieux à être injustes par -principe, et perfides avec méthode. Si quelques hommes, par la force -de leur génie, s’élevèrent au-dessus de la corruption générale, ils ne -purent réformer leur siècle, et tous leurs projets périrent avec eux. -L’ambition continua de nous égarer. La découverte d’un nouveau monde, -le commerce, les arts nous donnèrent, avec de nouvelles richesses, -de plus grands besoins et des vices nouveaux. Les peuples, après -avoir placé leur gloire dans l’ambition et dans les conquêtes, mirent -leur félicité dans l’avarice et dans les jouissances du luxe: on ne -connut plus de frein; l’or devint le dieu de l’Europe; la vertu ne -fut plus qu’un vain nom, et les mœurs, tombées dans l’oubli, parurent -un sujet de mépris et de ridicule. Un homme est venu, qui, nourri de -la lecture des anciens, retrouva dans leurs écrits les traces de ce -type céleste, de ce beau dont nous avions perdu tout sentiment: il -en étudia les élémens, et l’un des premiers parmi les modernes, nous -dévoila l’alliance intime de la morale et de la politique, et démontra -que les mœurs sont la source et la base de la félicité publique: il -rappela tous les hommes et toutes les sociétés à cette idée simple et -sublime par sa simplicité même. Toute sa vie, tous ses écrits, publiés -dans l’espace de quarante ans, furent employés à développer cette utile -et féconde vérité. L’exemple de tous les âges et de tous les peuples -vint sous sa plume à l’appui de ses maximes: il y a dans tout ce qu’il -a écrit une unité, je ne dirai pas de systême, mais de doctrine, dont -il ne s’est jamais écarté. Ses principes étoient sûrs; il s’y tint -opiniâtrément attaché: on ne le vit jamais ni varier ni flotter au gré -des opinions vulgaires. Il dit des vérités sévères; il les dit avec -force, avec énergie, et quelquefois avec une certaine brusquerie, qui -n’est que l’indignation de la vertu qu’irrite l’aspect du vice et de -l’injustice; et dans un siècle essentiellement frivole et corrompu, il -trouva pourtant des amis et des lecteurs. - -Tel fut l’homme sage et vertueux que nous regrettons: son éloge est -le premier qui se fasse entendre dans ce Lycée, sans que l’écrivain -y ait pris place pendant sa vie, et peut-être on devoit cet honorable -exemple aux lettres, aux mœurs et à la vertu. L’auteur de tant d’écrits -profonds et lumineux appartenoit naturellement à cette académie, et -étoit digne d’y recevoir le premier, le prix public de ses travaux et -l’hommage de la nation. Il s’y étoit dérobé pendant sa vie; il étoit -juste du moins qu’après sa mort son nom retentît dans ces murs, au -milieu de ceux qui furent les émules de ses travaux et de sa gloire: -recevoir un laurier de leurs mains, c’est être couronné par ses pairs. - -Puisqu’on a choisi cette compagnie savante pour juge, on a voulu -sans doute écarter de cet éloge l’exagération, les faux ornemens, -et tout cet échafaudage d’éloquence qui a un peu décrédité ce genre -d’écrire. Pour moi, interprête de la voix publique, mes paroles seront -simples et modestes, comme celui qui en est le sujet; l’austère vérité -formera toute mon éloquence, comme elle formoit son caractère; et -dans cet examen que je vais faire de sa personne et de ses écrits, je -n’oublierai pas que c’est un sage que je loue, et que c’est devant des -sages que je parle. - -_Gabriel Bonnot de Mably_ naquit vers le commencement du siècle.[1] -Le vœu de sa famille le portoit à la fortune; on lui fit prendre -des engagemens qui, pour l’ordinaire, y mènent. Un parent, cardinal -et ministre, sembloit lui ouvrir et lui tracer sa carrière; il y fit -un premier pas, et ce fut un sacrifice; mais bientôt, impatient du -joug, il dédaigna cette brillante servitude; il ne savoit ni flatter, -ni ramper, ni fléchir; il se dégagea de tous ces liens importuns, et -reprit sa liberté. Les lettres lui offroient un asyle, il se réfugia -dans leur sein; il préféra l’étude, son cabinet, ses livres, une -pauvreté noble et libre, à toutes les séductions de la fortune, et -aussi tôt qu’il eut pris son parti, on ne le vit jamais jeter un regard -en arrière. N’ayant rien à prétendre ni rien à perdre, ses sentimens -étoient à lui: il ne fut point obligé d’enchaîner ses idées aux idées -des autres, d’adopter leurs opinions, et de recevoir, pour ainsi dire, -ses pensées toutes façonnées de leurs mains: il crut qu’il falloit être -soi. Il se sépara de la multitude, et marcha presque seul dans l’étroit -sentier qu’il s’étoit tracé. Ses principes et son caractère, ses écrits -et sa conduite tranchèrent toujours avec le goût dominant et le ton -général de son siècle. - -Dans ses principes austères, il ne regardoit point les lettres -comme un simple amusement, mais comme un instrument donné à l’homme -pour perfectionner sa raison et contribuer à son bonheur. Aussi -rechercha-t-il moins, dans la culture des lettres, ce qu’elles offrent -d’agréable et de séduisant, que ce qu’elles ont de solide et d’utile. -Il y cherchoit, non pas seulement des modèles de style et de langage, -mais des leçons et des exemples de morale et de vertu. En se pénétrant -des beautés mâles des anciens et des grands modèles,[2] il passoit des -mots aux choses, et, suivant l’expression de Montaigne, de l’écorce -à la moelle, et se nourrissoit de vérités plus substantielles, et de -ces sentimens sublimes qui échauffent leurs écrits. Il ne croyoit pas -que les rares talens, l’éloquence, les beaux vers fussent uniquement -destinés à flatter l’oreille par des sons harmonieux, mais à parler au -cœur, à éclairer l’esprit, à faire passer dans l’ame le sentiment du -beau, l’amour du juste et du vrai, à y graver les grandes vérités de la -morale et les leçons de la vertu. Par ce noble emploi des lettres, il -sembloit qu’il voulût les venger du reproche qu’on leur a fait d’avoir -accéléré la décadence des mœurs, et certes, si tous les écrivains en -avoient fait un pareil usage, jamais le philosophe de Genève n’eût -pensé à les flétrir de ce reproche, et jamais leur histoire ne seroit -venue prêter des armes à son éloquence. - -La plus noble des études, et la plus nécessaire au bonheur, celle -de l’homme, de sa nature, de sa destination, de ses droits et de ses -devoirs; tous les grands objets qui intéressent la félicité publique, -la politique, la morale, la législation, ont été constamment le sujet -de ses méditations, le but de ses veilles et de ses travaux: mais il ne -se pressa point d’écrire. Peu jaloux d’une gloire facile et précoce, -il ne fatiguoit point le public de productions éphémères; il laissa -mûrir son talent. Long-temps renfermé dans le silence et la retraite, -où s’alimentent les ames fières et fortes, il interrogea les sages de -tous les siècles, les lois de tous les peuples, l’histoire de tous les -pays; il recueillit ses propres idées, et se repliant sur lui-même, -il sonda les abîmes du cœur humain, étudia la nature et la marche des -passions dans chaque individu, et leur développement dans la société: -de ces méditations combinées, il a tiré un petit nombre de résultats, -de principes éternels et constans, qui lui ont donné les bases de la -morale et la clef de toutes les associations politiques; et de ces -principes, dont il ne s’est jamais écarté, découlent toutes ces vérités -lumineuses qu’il a jettées dans ses écrits. - -Il a vu que la destination de l’homme et son premier besoin est -d’être heureux; que l’établissement des sociétés n’a d’autre but que -de remplir ce vœu de la nature; mais il crut que l’homme ne pouvoit -être heureux sans mœurs, qu’il ne pouvoit avoir de mœurs sans un bon -gouvernement, ni un bon gouvernement sans lois justes et impartiales: -il puisa ces principes dans la nature même des choses; mais il en -chercha la preuve et l’application dans l’histoire, et sur-tout dans -celle des anciens, dont il fit sa principale étude. - -Mais quand de ces contemplations il descendit aux constitutions -modernes, quand il voulut connoître sur quelles bases les états de -l’Europe avoient appuyé le bonheur des peuples, et quelles étoient les -lois politiques et les intérêts des diverses sociétés qui composent -cette grande famille du genre humain, il ne trouva qu’un chaos. Il fut -étonné de cet amas de volumes; et manquant de fil pour se conduire -dans ce dédale, il conçut le projet de renverser ce monument gothique, -afin d’édifier sur un nouveau plan: il tira la vérité de dessous ces -décombres, fouilla dans les archives de toutes les nations, étudia les -grandes transactions passées entre les peuples, forma un corps régulier -de tous ces membres épars, et donna son _Droit public de l’Europe, -fondé sur des traités_.[a] - - [a] Voy. pour cet ouvrage et les suivans, la _notice des - ouvrages de l’abbé Mably_, dans les notes historiques sur cet - éloge Nº. III[3]. - -Tant que l’anarchie féodale avoit embrassé de ses chaînes d’airain -tous les états de l’Europe, il n’y eut entre ces états de relation -que celle que nécessite le vol, la guerre, et le brigandage. Chaque -état, concentré en lui-même, n’avoit de rapport avec ses voisins que -par le mal qu’il en craignoit, ou qu’il pouvoit lui faire. Ils ne -connoissoient d’autre droit que les armes, d’autre loi que la force; -tout leur code étoit dans la tête du despote, et leurs expéditions -lointaines, sans but comme sans politique, n’étoient que des incursions -de barbares. Aux convulsions du régime féodal succédèrent les guerres -plus atroces de la religion, et l’Europe fut long-temps un vaste -cimetière où se promena le glaive du fanatisme. Affoiblis encore plus -que lassés, les états prirent enfin une assiette plus tranquille. -Quelques génies bienfaisans vinrent consoler la terre. Henri IV eut le -premier des idées de balance et d’équilibre; il vouloit fixer la paix, -trop long-temps exilée de ce triste univers: mais enlevé trop tôt au -monde, c’est au règne de Richelieu, ou plutôt au traité de Westphalie, -qu’on posa les fondemens de la politique qui enchaîne encore -aujourd’hui tous les états de l’Europe. Toutes les sociétés partielles -de cette grande république se trouvèrent liées entr’elles, et dès-lors -tous leurs mouvemens et leurs intérêts particuliers se trouvèrent -subordonnés aux intérêts et aux mouvemens de la confédération générale. - -C’est à ce premier anneau que _Mably_ attacha cette longue chaîne de -traités dont il a suivi les variations et le développement jusqu’à nos -jours, et qui servent de base aux intérêts si compliqués de l’Europe. -Chaque nation y put lire ses titres écrits, ses droits discutés, les -conventions qui fondent sa sécurité, et toutes, la réunion des lois -politiques qui entretiennent l’harmonie générale. Débrouiller ce chaos, -c’étoit rendre un vrai service à l’humanité; car il en est des grandes -querelles qui déchirent l’Europe, comme des procès qui ruinent les -particuliers; c’est le plus souvent faute de s’entendre qu’on devient -ennemis. C’est bien moins le véritable intérêt des états, que des -prétentions mal fondées ou de vains prétextes qui font entreprendre -les guerres: éclaircir ces prétentions, ou détruire ces prétextes, -c’est ôter un grand aliment à l’injustice et à l’ambition des hommes; -c’est apprendre aux états jusqu’où s’étendent leurs droits et leurs -devoirs réciproques; c’est poser les limites au-delà desquelles les -prétentions seroient des injustices, et les entreprises des crimes; -c’est les avertir, sous peine d’être odieux, de ne pas franchir ces -limites; c’est les prémunir contre le délire des conquêtes: en les -rappelant à la justice, à la modération, à la foi due à des engagemens -sacrés, c’est leur crier d’épargner le sang humain. On dira que les -cabinets des rois ne se décident pas d’après les maximes de la froide -raison, de l’exacte probité, et les écrits des philosophes: sans doute, -il est trop vrai que l’on consulte rarement les leçons de la sagesse -et les droits de l’humanité; mais est-ce aux sages à flatter les -passions des princes et des peuples? Au lieu de s’en rendre complices, -ne doivent-ils pas plutôt tonner contre ces crimes publics, jusqu’à -ce qu’on les entende? S’ils éclairoient l’Europe sur les démarches -d’un ambitieux, peut-être il craindroit de s’attirer la haine et les -reproches de l’univers, peut-être il s’arrêteroit sur le point de -commettre une injustice bien manifeste. Si l’écrivain retenoit César -sur les bords du Rubicon, s’il faisoit naître des scrupules au fond de -son cœur, s’il prévenoit une seule guerre injuste, ne seroit-ce pas le -plus grand bienfait qu’un simple citoyen pût exercer envers sa patrie -et envers l’humanité? - -C’est la conséquence et la morale qui résultent du droit public de -l’Europe. L’auteur y démontre la nécessité de garder la foi des -traités, les dangers qu’il y a toujours à les enfreindre; il y -prouve que, pour leur propre sûreté, les princes devroient être -justes et religieux observateurs de leurs sermens. Il montre, par -l’exemple de tous les siècles et de tous les peuples, qu’au bout des -conquêtes il se trouve un abîme; que le véritable intérêt des états -est de se conserver, et jamais de s’agrandir. C’est à inspirer cet -esprit de modération et de concorde, qu’il borne tous les secrets -de la politique; et ses principes des négociations ne sont que la -démonstration de cette vérité, et pour ainsi dire, l’art d’entretenir -la paix et l’union parmi les hommes. - -La politique, il faut l’avouer, n’a que trop souvent dégénéré de cette -noble et sainte origine; trop souvent elle n’a été que la science -de tromper les mortels, le secret d’envelopper dans ses pièges la -bonne foi, la candeur et la vertu, l’art odieux de mettre le crime en -pratique lorsqu’il est utile: telle étoit la politique des Borgia, des -Ferdinand, dont Machiavel avoit tracé les funestes leçons, et dont -Philippe II, Médicis et les Ultramontains avoient si long-temps effrayé -l’Europe. - -Porter toujours un double masque, se tendre des pièges, chercher -à s’enlacer mutuellement, à tromper, à embarrasser ses rivaux, -s’envelopper de mystère, d’astuce et de mensonge; se jouer et se -déjouer tour-à-tour; opposer sans cesse le manége à la ruse, et la -ruse au manége, c’étoit toute la science de ces négociateurs impies. -_Mably_ s’indigne avec raison qu’on ait prostitué le nom de politique à -ce tissu de fourberies, plus dignes de brigands que d’hommes d’état; ce -n’est que l’art usé des foibles et la ressource des lâches. Pour lui, -il professe hautement une doctrine différente; il est persuadé qu’une -conduite noble, franche et loyale peut applanir plus de difficultés -dans une négociation épineuse, que tous les détours de la finesse et de -la ruse. - -Il trace les qualités que doit avoir un grand ministre de la paix -et sur-tout le ministre d’une puissance prépondérante. C’est à lui -de surveiller l’Europe entière: il doit être attentif à tous les -mouvemens, pour les prévenir, connoître toutes les passions, pour les -enchaîner; tenir dans ses mains tous les fils de la politique, sans -qu’ils se mêlent ou qu’ils se brisent; être le lien commun de tous les -intérêts divers: mais envain espère-t-il de réussir, s’il n’inspire -la confiance, qui est la première des négociatrices. S’il donne de sa -modération et de sa franchise une idée égale à celle de ses talens et -de ses lumières, alors toutes les voies de conciliation s’applaniront -devant lui; on ne craindra point de pièges cachés sous des propositions -modérées, ni de trames de la perfidie sous les apparences de la bonne -foi; on le choisira pour juge des différends, les ennemis même s’en -remettront à son arbitrage; il sera le modérateur de l’Europe: son -influence se fera sentir, sans qu’on apperçoive ses ressorts, comme -la providence qui gouverne le monde en nous cachant ses moyens. Il ne -se servira de son ascendant que pour entretenir la paix, éteindre les -haines nationales, rapprocher les peuples rivaux, faire des traités -d’union et de commerce, appaiser les troubles, prévenir les ruptures, -éloigner le fléau de la guerre, et toutes les nations, en jouissant -des douceurs de la paix, le nommeront leur bienfaiteur et leur ange -tutélaire. Voilà l’homme habile et vertueux dont _Mably_ nous a tracé -l’image. - -L’auteur ne se contente pas de déconseiller les haines, la vengeance, -l’ambition, les conquêtes; il prouve combien elles sont funestes -aux États, et qu’il n’est pour eux de solide bonheur que dans la -modération; que chercher à s’agrandir, c’est hâter sa ruine; que le -véritable moyen de se faire respecter de ses voisins, est de se rendre -invulnérable chez soi, d’augmenter sa force intérieure, de travailler -à se donner un bon gouvernement, à perfectionner ses lois; d’établir -par-tout l’ordre et l’économie, de n’être point écrasé de dettes et -d’impôts, de se ménager des ressources dans la confiance et dans -l’amour des peuples, de se faire un rempart du patriotisme, et d’être -plus jaloux d’avoir des citoyens que de commander à des esclaves. Plût -à Dieu que toutes les puissances fussent convaincues de ces vérités, et -que, lassées de leurs brillantes chimères, elles connussent enfin le -secret de leurs forces et leurs vrais intérêts! - -Le droit public de l’Europe étoit le premier ouvrage de _Mably_, car -nous ne comptons pas celui que, malgré les éloges, il a lui-même rayé -du nombre de ses productions. Il avoit alors près de quarante ans; -c’est l’âge auquel Rousseau donna son premier chef-d’œuvre! On sait -que Montesquieu passa vingt années à méditer l’esprit des lois: ce -n’est qu’aux travaux opiniâtres et aux longues méditations que sont -attachés les succès durables. _Mably_ se montra le rival des Grotius et -des Puffendorf, et vainquit ses rivaux; son livre fit époque dans la -science du droit public; le grand Fréderic l’honora de son suffrage; -des hommes d’état l’appelèrent le Manuel des politiques; ce livre -devint classique d’un bout de l’Europe à l’autre, et la France put -dès-lors s’enorgueillir d’un écrivain de plus. - -Il avoit ouvert les portes du temple, il voulut pénétrer jusques dans -le sanctuaire. Pour mieux apprécier les gouvernemens d’Europe, il se -transporte chez les anciens; c’est là qu’il va chercher ses objets de -comparaison, et c’est à l’école d’Athènes, de Sparte et de Rome qu’il -étudie les causes auxquelles les états doivent leur grandeur et leur -décadence. - -Dans ses observations sur les Grecs, il examine quels ont été le -gouvernement, les mœurs et la politique de cette patrie des héros et -des sages; comme se sont formées ces républiques; à quelles causes -elles dûrent leur gloire, leur prospérité, leurs grands hommes, leurs -vertus, et quelles furent les lois qui firent fleurir dans ces climats -les mœurs et la liberté. - -Tant que la Grèce fut libre, qu’elle fut enflammée de l’amour de -la patrie et de l’enthousiasme de la vertu, tant qu’elle préféra -la pauvreté au luxe, et l’égalité aux richesses, il nous la montre -heureuse, florissante, respectée; tous ses citoyens sont des héros, et -tout le peuple est citoyen. Mais lorsque les richesses de l’Orient, -rompant les digues que lui avoient opposées de sages législateurs, se -furent débordées dans la Grèce à la suite des armées de Perses, et -que le luxe asiatique eut germé dans ces mêmes plaines de Marathon et -de Platée qui avoient vu triompher Miltiade et la liberté; qu’avec -l’avarice entrèrent l’ambition, l’orgueil, le mépris des mœurs -antiques et l’amour des voluptés; aussi tôt qu’Athènes, corrompue par -Périclès et les arts, cessa d’estimer la pauvreté vertueuse, quitta -la place publique pour des histrions, et convertit à l’usage des -fêtes, et des spectacles le trésor destiné à l’entretien de la flotte -et des armées; que Corinthe rendit plus d’honneurs à ses bouffons et -à ses courtisanes, qu’à ses généraux; que Sparte, éblouie par l’or -et le faste du grand roi, commença à les priser plus que les sages -institutions de Lycurgue; alors tout fut perdu. Les Grecs, irrités par -la soif de l’or, le délire de l’ambition et des besoins renaissans du -luxe, oublient les lois et la patrie. Leurs passions exaltées prennent -un autre cours; au lieu de l’égalité, règne l’esprit d’oppression et de -tyrannie: tous veulent commander, quand personne ne veut plus obéir; -ils tournent leurs armes les uns contre les autres. Corinthe, fatiguée -de la liberté, appelle la tyrannie; la gloire de Thèbes naît et meurt -avec Epaminondas; Athènes brave Sparte, Sparte détruit Athènes; -vingt tyrans se disputent la patrie de Lycurgue et celle d’Aristide: -Philippe verse de l’or et la corruption pour gagner les orateurs et les -sophistes. Les Grecs avoient triomphé des armes des Perses, mais ils ne -peuvent supporter leurs richesses; ils avoient bravé les dangers et la -mort, ils sont vaincus par le luxe, les plaisirs et la volupté: les -ames dégradées s’ouvrent à toutes les passions, et les cœurs à tous -les crimes. La liberté expirante n’a plus d’asyle: envain les derniers -des Grecs tentent de la ranimer; envain la ligue Achéenne lui rend -un moment de vie: fatiguée de ce dernier effort, la Grèce retombe et -attend dans la mollesse, la langueur, les jouissances des arts et de la -volupté, le joug que daignent enfin lui imposer les Romains. - -Ces vainqueurs du monde s’emparent de la scène. _Mably_ suit la -fortune de Rome, dont les progrès, sous sa plume, nous offrent un -spectacle non moins instructif et plus imposant encore. Il remonte aux -causes de la grandeur et de la décadence des Romains; il venoit après -Montesquieu; il n’eut point la prétention de lutter contre ce grand -homme, et sa seule modestie lui eut fait juger le combat trop inégal; -mais il entroit dans son plan d’examiner la constitution qui avoit -rendu Rome maîtresse du monde, et comment elle avoit perdu son empire; -c’en étoit une suite nécessaire, et nous ne parlons nous-mêmes de ses -observations sur les Romains, que pour ne pas rompre la chaîne de ses -idées. Il y poursuivoit une vérité unique, qu’il regardoit comme la -clef de toutes les autres et qu’il cherchoit à démontrer par les faits; -c’est que les mœurs sont le principe de la prospérité des états; -que toutes les républiques, et Rome elle-même, n’avoient perdu leur -liberté, leur gloire et leur bonheur, qu’en perdant leurs mœurs. Enfin, -_Mably_ présente par-tout la vertu comme le feu élémentaire et le -principe conservateur des états bien constitués, sous quelques formes -qu’ils soient modifiés; et c’est en quoi il diffère de l’auteur de -l’esprit des lois, qui croit que la vertu n’est nécessaire que dans les -républiques. Les faits viennent à l’appui de ses raisonnemens. Quand -il n’y eut plus de vertu dans Rome, tous les liens se relâchèrent, -les lois furent foulées aux pieds: les excès du luxe, une monstrueuse -inégalité, et le fardeau des impôts croissant avec la misère publique, -le pouvoir arbitraire, le despotisme des armées, éteignirent tout -sentiment de citoyen; il n’y eut plus de patrie: et quand les barbares -se sont présentés, les peuples, las du joug des tyrans, leur ouvrirent -les portes de l’Empire; ils les reçurent comme des libérateurs, et le -luxe et les barbares vengèrent le monde de l’ambition et de l’avarice -de Rome. - -Ce colosse s’étoit écroulé sous sa propre grandeur. Vingt états -s’élèvent sur ses débris, et donnent naissance aux constitutions -modernes. Mais si l’on en veut suivre les progrès et les révolutions, -de quel contraste on est frappé! En parcourant les beaux siècles -de la Grèce et de Rome, _Mably_ avoit vu des vertus et des hommes -extraordinaires. Leurs institutions, leurs lois, leur amour de -l’égalité, de la patrie, de la vertu, le mépris de la mort et des -richesses, tous ces traits d’héroïsme, de désintéressement, d’amour -du bien public, ces élans de la liberté, qui embellissent chaque page -de leur histoire, élevèrent son ame, et le remplirent d’admiration -pour les législateurs qui savoient former de tels hommes, et imprimer -de tels sentimens dans les cœurs. Le respect religieux qu’il conçut -dès-lors pour les lois de Lycurgue et le gouvernement de Rome dans les -beaux jours de la république, en le rendant plus sévère, laissèrent -dans son esprit des traces qui ne s’effacèrent jamais; et de ces belles -institutions, il en fit comme le modèle commun sur lequel il mesura -tous les gouvernemens modernes. - -Mais quand, au sortir de ces belles contrées de la Grèce et de -l’Italie, il rentra dans les champs stériles et dévastés des peuplades -du nord; quand il vint à jeter les yeux sur ces hordes de brigands -qui désolèrent la terre, et qu’il voulut lier les causes de la chûte -de l’Empire Romain à l’établissement et aux lois des barbares; enfin, -quand il voulut descendre jusqu’à la racine de ce grand arbre de la -féodalité, dont les branches couvrirent l’Europe entière, pendant tant -de siècles; quelle différence dans ses résultats! que d’obstacles et -de dégoûts pour pénétrer dans ce chaos! Il y avoit loin, sans doute, -des lois de Lycurgue à celles des Wisigoths, et des institutions de -Solon ou de Numa, aux lois Ripuaires et aux formules de Marculphe. -_Mably_ résolut de marcher entre les ronces et les épines; mais c’est -principalement sa patrie qu’il avoit en vue; c’est sur elle qu’il -ramena ses études et ses regards; il entreprit de tracer le tableau des -révolutions qu’avoit éprouvées la France dans son gouvernement, depuis -les premiers temps de la monarchie, jusqu’à nos jours. - -Ce plan étoit beau, magnifique et neuf encore. Nous avions sur -l’histoire nationale trente mille volumes, et pas une histoire. On -avoit ramassé d’immenses matériaux, entassé des faits et des dates, -raconté des siéges et des batailles, laborieusement compilé les faits -et gestes des rois, les chartes des églises, leurs légendes et leurs -miracles: des chroniques de moines avoient tout appris, hors ce qu’il -est essentiel de savoir; et de graves historiens, moins excusables -d’ignorer les vrais principes de la société et des gouvernemens, -n’avoient fait que reproduire et propager ces erreurs. Mais remonter -aux causes des événemens, approfondir les principes constitutifs de -la monarchie, examiner la nature du gouvernement et le caractère de -sa législation, fixer l’idée qu’on doit avoir des lois fondamentales, -débrouiller les intérêts de tous les ordres de l’état, poser les -limites des prétentions des corps, tirer de dessous les débris du -colosse féodal, les chartes de la liberté et des droits des citoyens, -marquer la naissance et les progrès du pouvoir, et à chaque période, -déterminer quelle fut l’influence des lois sur les mœurs, et des mœurs -sur les lois; c’est ce qu’on avoit presque totalement négligé, et cette -partie de l’histoire de la nation restoit encore à faire. - -_Mably_ tenta cette entreprise, et au lieu de se traîner sur les pas -des autres, d’ajouter de nouvelles erreurs aux anciennes, d’adopter -ou de bâtir des systêmes, il eut le courage de soumettre le tout à -un nouvel examen, d’écarter tous ces décombres, de s’enfermer dans -ces ruines, d’étudier les monumens mêmes et les pièces de ce grand -procès entre les rois et la nation, afin de n’offrir que des résultats -certains et lumineux. C’est ainsi que toujours sous le titre modeste -d’observations, il nous donna la meilleure et même la seule histoire -que nous ayons encore du gouvernement de la France. - -Il nous est impossible, dans le court espace qui nous est prescrit, de -suivre le développement de ses idées et l’enchaînement de ses preuves; -mais dans cette longue succession d’hommes, de siècles et d’événemens, -deux idées neuves et brillantes ont frappé tous les esprits. - -La première est le tableau que l’auteur nous trace d’une république -des Francs, qui, quoiqu’on en ait dit, n’est nullement imaginaire. On -y voit la liberté sortir avec eux des forêts de la Germanie, et venir -arracher les Gaules à l’oppression et au joug des Romains. Clovis -n’est que le général et le premier magistrat du peuple libérateur; et -c’est sur une constitution libre et républicaine, que _Mably_ place, -pour ainsi dire, le berceau de la monarchie. Cette découverte anime -d’un intérêt, jusqu’alors inconnu, ces premiers temps si obscurs et -si dédaignés. C’est un jet de lumière qui colore ce vaste horizon, -autrefois perdu dans les ténèbres, et dont la chaleur va fertiliser -toutes ces landes de notre ancienne histoire. - -La seconde est la législation de Charlemagne: c’est à ce grand homme, -qu’il regarde comme un phénomène en politique, que _Mably_ s’est -arrêté avec le plus de complaisance. Il offre un modèle à tous les -rois: il nous montre dans Charlemagne, le philosophe, le patriote, -le législateur. Il nous fait voir ce monarque abjurant le pouvoir -arbitraire, toujours funeste aux princes: Charles reconnoît les droits -imprescriptibles de l’homme, qui étoient tombés dans l’oubli. Convaincu -qu’il ne peut faire le bonheur du peuple, sans le faire intervenir -dans la législation, il lui r’ouvre le Champ de Mars, fermé depuis si -long-temps, et le rappelle à ces assemblées de la nation, dont les -grands et le clergé l’avoient exclu. Il savoit, ce sage politique, -qu’il n’y a que ce moyen de l’affectionner au bien public; qu’il ne -peut y avoir de patrie où il n’y a point de liberté; et il crut qu’il -étoit plus grand, plus glorieux d’être appelé chef d’une nation libre, -que de commander à un peuple d’esclaves. Sa conduite noble, franche -et généreuse rapprocha les différens ordres de l’état; il leur fit -sentir qu’ils ne pouvoient maintenir leurs droits, qu’en unissant -leurs intérêts. Chacun d’eux fit des sacrifices au bien commun; «et -les Français étonnés comprirent qu’une classe de citoyens pouvoit être -heureuse, sans opprimer les autres». - -Pourquoi ne fût-ce qu’un moment brillant dans nos annales? A la mort -de ce grand homme tout change; le gouvernement se dénature, et prend -une forme inconnue à toute l’antiquité. Il faut voir avec quelle -justesse et quelle sagacité, _Mably_ trace la naissance et les progrès -du régime féodal, et à quelles causes il assigne sa décadence. -Ce n’est point ici une histoire des rois, des guerres, des siéges -et des batailles; mais c’est le tableau et le développement de la -constitution même de l’état, qui influe si puissamment sur le bonheur -ou sur le malheur des peuples; c’est l’histoire du droit public de -la nation, de ses lois, de ses mœurs, de ses assemblées, des progrès -du pouvoir et des combats de la liberté. A cette lecture, l’ame d’un -Français s’élève, il se compte pour quelque chose; l’orgueil national -y gagne, l’esprit public se ranime; on sent une émanation de ces -grands sentimens de liberté, de patrie et de vertu, qui règnent dans -ses écrits. En effet, ce qui distingue cette histoire nationale de la -foule des autres, c’est sur-tout l’esprit libre et patriotique qui l’a -dirigée; c’est que l’auteur s’est plus attaché à faire connoître les -droits du peuple que les caprices des rois, à éclairer les erreurs -des divers ordres de l’état, qu’à pallier leurs fautes; qu’il n’a -point trahi la vérité; qu’il s’est également élevé contre l’anarchie -et contre le despotisme. Ses principes ont été adoptés par tous ceux -qui n’ont point l’ame servile, les bons citoyens, tous les Français -qui aiment encore la patrie; et il nous semble que cet ouvrage est -généralement regardé comme le meilleur qui ait encore paru sur notre -constitution, et celui qui a jeté le plus de jour et d’intérêt sur nos -antiquités. - -L’auteur s’est arrêté au règne de Philippe-de-Valois, et l’on en -devine assez les raisons: mais que ceux qui aiment encore l’état, et -qui ne craignent pas la vérité, se consolent; nous leur apprenons que -la suite des _observations_ existe[b], et sans doute, ils n’en seront -pas privés. Nous pouvons d’avance les assurer que _Mably_ n’a point -trahi son auguste ministère d’historien de vérité; qu’il n’a point eu -de lâches ménagemens pour le vice; que l’intérêt croît à mesure qu’il -approche davantage de notre époque; que plusieurs morceaux, y sont -décrits avec la vigueur et l’énergie de Tacite: et le seul regret que -nous ayons est de ne pouvoir, par des citations, justifier nos éloges. - - [b] _Note des Éditeurs._ La suite dont parle ici l’abbé Brizard, - est contenue dans les trois derniers volumes de cette édition. - -Mais il est, en effet, des vérités que la prudence force quelquefois, -non point à dissimuler, mais à renvoyer à d’autres temps. Nous -ressemblons plus ou moins à ces despotes d’Asie, auxquels on ne peut -faire parvenir la vérité qu’en l’enveloppant sous l’emblême des fables -ou de l’allégorie. - -C’est le parti que prit _Mably_. Pour mieux frapper ses contemporains, -pour leur être impunément utile, pour donner plus d’autorité à ses -leçons et un plus beau développement à ses idées, il osa prendre l’un -des noms les plus révérés de l’antiquité. S’il emprunta la voix de -_Phocion_, s’il fit revivre ce sévère et vertueux disciple de Platon, -c’étoit pour imprimer la sanction d’un grand homme aux instructions -de morale et de politique qu’il vouloit donner à ses concitoyens. -Il choisit son héros dans Athènes; il le plaça immédiatement après -le grand siècle de Périclès, au moment où la république, sortant du -plus haut degré de gloire, étoit encore éblouie de l’éclat de son -administration; mais où, déjà épuisée de sa magnificence, amollie par -le luxe et les arts, corrompue par les sophismes et perdue de mœurs, -enivrée de ses spectacles et de ses courtisanes, elle marchoit à grands -pas, mais gaiement, vers sa décadence. C’est en ce moment, en effet, -que Phocion, le Caton des Grecs, ne se laissant imposer ni par un faste -menteur, ni par les dehors de l’élégance, ni par les arts, ni par -l’apparence de la prospérité, opposoit presque seul ses leçons et son -exemple au torrent des mœurs publiques. Il paroissoit dans l’assemblée -des citoyens; et bravant les flots irrités et les ris moqueurs de -la multitude, il faisoit entendre sa voix sévère sur les maux dont -ils étoient menacés: il leur montroit l’austère vérité, en dévoilant -tout ce qu’ils avoient à craindre de leurs richesses, de leurs vices -brillans, de leur amour effréné des spectacles, du luxe, de la perte -des mœurs, de l’oubli de la patrie, du mépris des lois et des Dieux, du -brigandage des finances, de l’éloquence vénale de Démosthène, et de la -politique de Philippe. - -Voilà celui que _Mably_ a choisi pour donner des leçons aux modernes -Athéniens. Que ne puis-je, à mon tour, recueillir toutes les paroles de -ce grand homme! - -Phocion s’entretient avec ses amis des maux qui affligent la patrie; -il remonte à la cause de ces maux; il ose en chercher les remèdes, et -cet excellent citoyen n’a point encore tout-à-fait désespéré de la -république. - -Il a vu que la Perse, l’Égypte et la Grèce même n’ont été libres, -heureuses et florissantes, que par la sagesse de leurs lois; mais que -bientôt les meilleures lois périssent, si elles ne sont mises sous -la sauve-garde des mœurs. Dans tout pays les mœurs sont le rempart -des lois; il faut donc, tandis que la politique règle la forme et la -constitution des états, que la morale règle la conduite et les actions -des particuliers: ce sont les vertus domestiques qui préparent les -vertus publiques. Le législateur le plus habile est donc celui qui -sait faire germer ces vertueux penchans innés au cœur de l’homme; -qui, connoissant tout le pouvoir des bonnes institutions sur l’esprit -et les habitudes des citoyens, a l’art d’imprimer en leurs ames les -sentimens dont il a besoin pour les rendre plus heureux, en les rendant -meilleurs; enfin, qui sait le mieux saisir les rapports secrets et -l’alliance intime de la morale privée avec la politique, qui est la -morale des états; cette alliance est telle, que si l’un de ces liens -vient à se relâcher, elles perdent en même-temps leur force et leur -empire. L’oubli des mœurs entraîne l’oubli des lois; le mépris des -lois achève la perte des mœurs: il n’est plus de frein, et la porte -est ouverte au luxe, à l’inégalité, à la discorde, à l’avarice, à -l’ambition, à tous les vices qui précipitent la ruine de la république. - -S’il est prouvé qu’un peuple ne peut être heureux sans mœurs, -c’est-à-dire, s’il ne fait régner au-dedans l’ordre et la justice entre -tous les concitoyens; si la prudence ne dirige ses démarches au-dehors; -s’il ne joint au courage la modération et l’amour du travail; si -l’égalité ne lui est chère; si l’amour de la patrie n’est l’ame de -toutes les actions des citoyens, et s’il ne se fortifie chaque jour -dans l’exercice de ces vertus par la surveillance d’un magistrat -suprême, je veux dire l’amour et le respect pour les Dieux; puis-je -douter que toute la politique ne soit fondée sur la morale, et que -la vertu ne soit la base certaine et constante de la prospérité des -états? Que doit donc faire un législateur habile? Pourquoi n’iroit-il -pas réveiller dans le cœur de l’homme, ces affections sociales qui -y sont empreintes de la main même de l’Auteur de toutes choses? -pourquoi n’en feroit-il pas la base de ses institutions? pourquoi -n’enteroit-il pas ses lois sur les lois éternelles de la nature? Elles -seroient indestructibles comme elle. Tous les vrais plaisirs, les -plaisirs purs de l’homme ne sont-ils pas dans le développement de ces -qualités natives, dans l’exercice des vertus sociales, dans ce penchant -irrésistible qui nous porte à chérir, à soulager, à secourir nos -semblables? L’éternelle bienfaisance nous a fait une loi des premières -et des plus saintes affections de la nature. Elle a placé nos plus -douces jouissances dans l’accomplissement des devoirs sacrés de père, -de fils, d’époux, d’ami, de citoyen: c’est à ce prix que cette tendre -mère a mis notre bonheur; et c’est à développer ces germes heureux, à -diriger nos plus doux penchans, que doivent tendre les lois de toute -société bien ordonnée. Les principes de cette politique sont sûrs et -invariables: il est vrai que cette science est trop simple pour vos -sophistes, car, elle se réduit à rendre facile la pratique des vertus. - -Mais, s’écrie Phocion, si tous les sentimens généreux sont prêts -à s’éteindre, si la corruption a gagné jusqu’au cœur de l’état, -cherchez-y la dernière étincelle de la vertu; pour l’exciter, -servez-vous de cet amour inné de la gloire, de toutes les passions -nobles, celle qui meurt la dernière chez un peuple corrompu. Commencez -par ranimer celle-là, pour donner de nouveaux ressorts et créer de -nouveaux organes à la machine entière, et tâchez, de vertus en vertus, -de remonter jusqu’aux bonnes mœurs. Mais, Athéniens, poursuit Phocion, -est-ce là ce que vous faites? Soyez vous-mêmes vos propres juges. -Vous avez oublié les sages institutions de vos ancêtres; les goûts -simples de la nature n’ont plus pour vous de charmes: vous vous êtes -abandonnés à tous les délires du luxe; vous avez brisé tous les liens -qui unissent les citoyens; la vertu vous importune; vous avez fait -mourir Socrate, et forcé Aristide à languir dans l’exil: vous souriez -avec dédain à ceux qui osent encore prononcer le vieux mot de patrie: -la gloire ne vous enflamme plus; elle n’est plus qu’un vain nom: vos -rhéteurs et vos sophistes vous ont affranchi de tout devoir; vos laïs -et vos histrions ont fait le reste. L’amour des plaisirs, la mollesse -et le luxe ont fondu vos ames; le mépris des lois a suivi le mépris des -Dieux: l’argent est le seul Dieu de la Grèce. Qu’est-il devenu ce temps -où une branche de laurier suffisoit à l’ambition d’un grand homme? -Nos pères ont fait de grandes choses avec de petits moyens; et nous, -qu’avons-nous fait avec tous les trésors de la Perse? «Ah! si l’argent -est aussi puissant que le disent les Athéniens, que n’achetons-nous un -Miltiade, un Thémistocle, des citoyens et des héros[c].» - - [c] _Entretiens de Phocion_, p. 148. - -O Minerve? souffriras-tu qu’Athènes soit livrée aux barbares? Quel -est le génie puissant qui pourra nous régénérer? O ma chère patrie! -«combien nous aurions besoin d’un Lycurgue qui nous fît une sainte -violence et nous arrachât par force à nos vices![d]» - - [d] _Ibid._ p. 183. - -Ainsi parloit Phocion; ainsi, dans ses entretiens, il développoit -à ses disciples et à ses concitoyens les leçons de la sagesse, les -principes de la morale, et ses rapports secrets avec la politique. Son -style s’animoit, quand il parloit de la patrie et de la vertu; il -s’enflammoit d’une sainte indignation quand il gourmandoit les vices. -On sait comment les Athéniens reconnurent son zèle. Ils traitèrent -Phocion comme ils avoient traité Socrate; tant il étoit dangereux de -dire la vérité à ce peuple aimable et léger! Ils s’en repentirent, -mais trop tard. Déjà tout étoit perdu: Athènes devint successivement -l’esclave de Lacédémone, des trente tyrans et de Rome. - -Phocion avoit fait notre histoire; le voile étoit léger; on devina -Nicoclès. Personne ne crut l’ouvrage antique; mais, à la morale qui y -respire, à l’amour du beau, du juste et de l’honnête, à ce goût sévère -qui y règne, on le jugea digne des anciens. Il a toute la pureté du -trait et la simplicité des formes antiques. La raison même y parloit -par la bouche de Phocion, et l’on croyoit encore entendre le disciple -de Platon, qui avoit recueilli les leçons de la sagesse, de la bouche -même de Socrate. - -Aussitôt que l’ouvrage parut, il fut placé au rang des meilleurs écrits -du siècle. Une république, célèbre par la sagesse de ses loix, de -son propre mouvement, le proclama comme la production d’un écrivain -supérieur et d’un excellent citoyen. Elle invita Nicoclès à laisser -tomber le voile: alors seulement on apprit que c’étoit à l’auteur -du droit public qu’on devoit les entretiens de Phocion. Cet hommage -si honorable fut le premier de cette nature, et il acquit peut-être -encore un nouveau prix quand, deux ans après, une pareille couronne fut -décernée de la même manière à l’immortel auteur du traité des délits -et des peines. Grâces vous soient rendues, ô vénérables citoyens de -Berne, d’avoir ainsi acquitté la dette sacrée de l’humanité! _Mably_, -Beccaria, que vos noms ne soient jamais séparés dans ses fastes! - -Dès-lors, si _Mably_ l’eût voulu, tous les corps littéraires se -seroient empressés de l’adopter; les portes de toutes les académies lui -eussent été ouvertes; mais il lui suffisoit qu’on l’en jugeât digne. -Ne chérissant rien tant que cette douce obscurité pour sa personne, et -cette précieuse indépendance si chère au génie, redoutant toute espèce -de chaînes, il se déroboit à sa renommée, il s’abandonnoit librement à -ses vertueux penchans, loin du bruit, des querelles, des partis et des -prôneurs. Il est si doux de pouvoir, sans intrigue et sur-tout sans -protecteurs, cultiver en paix sa raison, de s’entourer d’illusions -aimables et consolantes, d’exercer son ame, de perfectionner son être, -de se livrer à des occupations délicieuses qui sont le charme de la -vie! Tandis que tant d’intrigans subalternes poursuivent le bonheur -et le cherchent où il n’est pas, il vient s’asseoir dans le cabinet -d’un sage, d’un savant modeste, qui n’a d’autre ambition que d’être -utile aux hommes et d’éclairer ses semblables: l’estime publique et la -considération personnelle vont l’y chercher; c’est le noble fruit et -la douce récompense de ses travaux. Il peut se dire à lui-même avec un -modeste orgueil: je ne dois rien qu’à moi seul: j’ai payé à mon pays -ma dette de bon citoyen; j’ai marqué honorablement la trace de mon -passage sur la terre; j’ai lié mon existence à des vérités utiles et -profitables à ma patrie; j’ai attaché mon nom à des ouvrages qui ne -mourront point; je n’ai point à rougir de l’emploi de mes talens, et -j’ai confié le dépôt de ma renommée, et commis le soin de ma gloire à -la reconnoissance de mes concitoyens. - -Sparte moderne venoit d’adopter la politique bienfaisante et la morale -éclairée du moderne Phocion; une autre république lui rendit un -hommage encore plus flatteur. La Pologne, fatiguée des convulsions de -l’anarchie, s’adressoit à _Mably_ pour lui demander des loix, comme -autrefois les Athéniens, lassés des orages de la liberté, s’adressèrent -à Solon pour régénérer la république. - -La Pologne, prête à périr, avoit encore dans son sein des ames -élevées et patriotiques, de grands citoyens qui désiroient ardemment -de remédier aux maux de l’état. Ils s’étoient fortifiés par les liens -d’une confédération, unique et dernier rempart contre la servitude. -Ils avoient juré de soutenir la république sur le bord de sa ruine, et -l’excès du malheur leur avoit rendu toute leur énergie. Tandis que d’un -côté ces braves Polonois, le sabre à la main, défendoient les restes -de leur liberté, de l’autre ils sollicitoient les lumières des sages -et des politiques, pour chercher le remède à tant de maux, et donner -une nouvelle constitution à la république. Ils jetèrent en même temps -les yeux sur deux hommes célèbres, avec des talens bien différens, mais -qui, sous un point de vue cependant, avoient un mérite commun, celui -d’avoir le mieux connu et le mieux développé les vrais principes de -tout gouvernement; l’auteur du contrat social, et celui des entretiens -de Phocion. Cette déférence d’un peuple libre à l’égard de deux hommes -qui n’avoient que du génie et de la vertu, nous transporte dans ces -temps où les sages et les philosophes étoient choisis pour être les -législateurs des nations; et si une pareille confiance est le plus bel -hommage qu’on puisse rendre aux talens unis à la vertu, peut-être la -concurrence avec le citoyen de Genève dût-elle secrètement flatter -l’auteur de Phocion, autant que le suffrage de la république. - -_Jean-Jacques_ et _Mably_ travaillèrent chacun de leur côté, et nous -avons leurs ouvrages: l’amour du bien public a dirigé leur plume. Il -s’agissoit de donner à la Pologne, non les meilleures lois possibles, -mais les meilleures qu’elle pût supporter. Combien ne seroit-il pas -utile de comparer les moyens différens que ces deux philosophes ont -indiqués pour parvenir au même but; de suivre la marche que chacun -d’eux propose pour arriver à la réforme désirée; de rapprocher leurs -principes, et développer le plan qu’ils ont tracé pour bien pondérer -tous les pouvoirs de la république! Mais le temps et l’espace nous -manquent également pour cette intéressante discussion. - -Tous deux attendent beaucoup de l’amour de la patrie, de cet élan -que la vertu peut donner à des hommes libres. Rousseau y porta cette -chaleur de sentiment, cette force de persuasion, en un mot, l’ame -et l’éloquence qu’il lui étoit impossible de ne pas mettre dans ses -immortels écrits. _Mably_, plus circonspect, plus méthodique, et qui -d’ailleurs avoit fait le voyage de Pologne pour examiner les choses de -plus près, a peut-être tracé un plan plus régulier; mais tous deux, -sans s’être communiqués, s’accordent sur les bases fondamentales, -les rapports de la morale et de la politique, les principes propres -à régénérer la Pologne. Tous deux s’élèvent avec force contre l’abus -intolérable du _liberum veto_, le défaut de discipline, les désordres -de l’anarchie, le trop grand pouvoir des magnats. Tous deux leur -crient d’armer leurs cœurs contre la corruption des nations voisines, -proscrivent cette politique d’argent qui mine tous les états modernes, -rejettent les récompenses pécuniaires; les troupes mercenaires; ils -veulent que les défenseurs de l’état soient des citoyens, et qu’ils -ne coûtent rien à la république. L’un et l’autre insistent sur la -force des loix, l’empire des mœurs, la nécessité d’une éducation -nationale qui en resserre les liens et en perpétue l’esprit. Mais le -point essentiel sur lequel leurs voix se réunissent avec le plus de -force et d’éloquence, c’est lorsqu’ils plaident la cause de l’humanité -contre l’oppression, et qu’ils parlent en faveur du peuple esclave -et de la liberté. Tant que vos paysans et vos malheureux vassaux -gémiront dans les fers de la servitude, point de patrie pour eux, -point de gouvernement pour la Pologne: adoucissez peu-à-peu leur -joug; montrez-leur en perspective le prix qui les attend; préparez -ces ames avilies par la servitude, à supporter le bienfait de la -liberté, sans cette précaution, ils ne pourroient en soutenir l’éclat. -«N’affranchissez leurs corps qu’après avoir affranchi leurs ames,» -s’écrie Rousseau. «On ne viole point impunément les loix de la nature, -dit _Mably_; la terre veut être cultivée par des mains libres; la -servitude frappe les hommes et les terres de stérilité.» En un mot, -faites aimer vos loix, et vous aurez une patrie et des citoyens; c’est -par l’espoir d’un meilleur sort, c’est par l’amour qu’il faut attacher -les hommes à la patrie; et de bonnes loix peuvent seules opérer ce -miracle. Les points mêmes sur lesquels les deux philosophes diffèrent, -peuvent infiniment éclairer la nation sur ses vrais intérêts. Leurs -raisons respectives méritent bien d’être pesées, et peuvent jeter un -grand jour sur cette discussion, d’où dépend peut-être tout le malheur -ou le bonheur des Polonois. - -Si les leçons de ces sages n’ont pas produit tous les bons effets -qu’on étoit en droit d’en attendre, c’est que des causes étrangères -ont disposé trop impérieusement des événemens; c’est que l’ambition et -l’avarice ont rencontré des ames vénales; c’est que les préjugés de -la noblesse polonoise parlent encore trop haut pour laisser entendre -la voix de la raison; enfin c’est que les lumières, concentrées chez -quelques grands, ne sont pas généralement répandues, et que le -flambeau de la philosophie n’a pas encore éclairé ces contrées. La -Pologne est, à plusieurs égards, ce qu’étoit l’Europe entière il y -a dix siècles; c’est une nation qui est encore à créer: sans doute -un moment viendra où les braves Polonois mettront à profit des avis -si salutaires, où ils examineront plus à froid les institutions qui -leur sont proposées; ces semences germeront, dans peu d’années, où la -république n’existera plus, où elle se régénèrera d’après les leçons -réunies des deux sages. Alors, sans doute, ils élèveront un monument à -leurs législateurs, et les noms de _Jean-Jacques_ et de _Mably_ seront -associés par la reconnoissance publique sur les bords de la Vistule. - -Les princes, ainsi que les républiques, réclamoient les lumières d’un -écrivain qui avoit si bien approfondi la science des gouvernemens, et -démontré l’alliance toujours nécessaire de la morale avec la politique. -On voulut former au grand art de régner un jeune Bourbon, et aux leçons -tracées par les Bossuet et les Fénélon, on désira joindre celles -de _Mably_, et il fit pour le prince de Parme son livre de l’étude -de l’histoire. Il fut comme le mentor de ce jeune Télémaque, et le -conduisait d’états en états, il lui fit observer les mœurs, les lois, -les usages de tous les pays, la forme de toutes les constitutions -anciennes et modernes, en lui faisant sentir les avantages et les -inconvéniens de chacune. Cet ouvrage, sous un titre peut-être trop -modeste, est l’un des plus importans qui soient sortis de sa plume, -et par le but que l’auteur s’y propose, et par la manière dont il -l’a traité: c’est le résultat de l’expérience de trente siècles; on -pourroit l’intituler morale de l’histoire: et toutes ces vérités -semées à longs intervalles dans l’espace immense des temps, il les a -rassemblées dans un petit volume, pour servir d’instruction aux hommes -et de modèle aux princes. - -En effet, si l’histoire, dont le but constant est de nous rendre -meilleurs, est un cours de morale en action pour tous les hommes, elle -est encore une école de politique pour tous les princes destinés à -régner. Quand la voix des flatteurs les adule et les trompe, la voix -de l’histoire leur dit sans lâches ménagemens, que leur mémoire sera -flétrie s’ils vivent dans la mollesse et l’oisiveté, et qu’ils seront -l’exécration de la postérité, s’ils sont les fléaux et les tyrans de -leurs peuples. Elle les avertit que rien n’échappe à son œil vigilant; -qu’elle immortalise leurs crimes ainsi que leurs vertus, et que chaque -vice du prince est une calamité publique. Elle leur répète à chaque -page qu’ils sont institués pour faire le bonheur des hommes; que c’est -leur devoir, qu’ils ne sont que les agens de la société, et que les -rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois. - -En posant d’abord les fondemens de toute société bien ordonnée, -_Mably_ réduit à un petit nombre d’élémens toute la clef de cette -science politique dont des charlatans et d’étroits génies ont fait -tant d’étalage; puis il fait passer sous les yeux de son élève -tous les états, les peuples, les empires, non pour satisfaire une -vaine curiosité, mais pour servir à l’application de ses principes, -pour démêler à quelles causes ces états ont dû leur force et leur -prospérité, quels vices ont amené leur décadence et consommé leur -ruine. En méditant sur ces causes et en découvrant ces vices, il -trouve par-tout les mêmes résultats: ce n’est point au hasard que sont -arrivées ces révolutions; tous ont fini par les excès du luxe et de -l’inégalité, le mépris des lois, l’abus du pouvoir, l’oppression, la -révolte: toujours les mêmes causes ont produit les mêmes effets, et -les états se sont plus ou moins rapprochés du bonheur, à mesure qu’ils -se sont plus ou moins rapprochés de ce grand principe qui nous crie -d’étendre l’empire des lois, et de restreindre le pouvoir des hommes. - -Après avoir soumis à cet examen sévère, et pour ainsi dire, à cette -pierre de touche, les gouvernemens actuels de l’Europe; marqué la -période où ils se trouvent de leur splendeur ou de leur décadence, -et assigné le rang qu’ils occupent dans l’échelle des constitutions -politiques, il ramène l’attention de son jeune élève sur ses propres -états, et l’invite à entreprendre une réforme nécessaire. Il lui -trace les premiers pas dans la carrière; il le presse par toutes les -considérations qui peuvent toucher une ame bien née et un souverain -sensible; il pique d’émulation un jeune cœur qui n’est point encore -corrompu par la voix de la flatterie; il l’excite par l’exemple des -grands hommes, et lui montre la gloire immortelle qui attend un -législateur, les hommages et les respects de l’univers, qui volent -au-devant de lui, et la postérité occupée à bénir sa mémoire. - -Un tel livre devroit être le manuel des souverains. Je ne crois pas -que la vérité ait jamais pris un plus fier langage, un ton plus ferme -et plus énergique, sans s’écarter de la décence et des égards qu’on -doit au rang et à la naissance. S’il a fait retentir les droits de -l’homme à l’oreille superbe des rois, ce n’est point l’auteur, ce -sont les événemens qui viennent instruire et parler. Cet ouvrage est -peut-être le premier qu’on devroit mettre entre les mains d’un jeune -prince; c’est dans de tels livres que les héritiers du trône devroient -apprendre à lire. Sans doute il ne sera point oublié dans l’éducation -de l’auguste enfant sur qui repose l’espoir d’un grand empire. Faisons -des vœux pour qu’il laisse dans cette ame neuve et tendre de longs et -profonds souvenirs; ce sera le gage du bonheur des générations futures. - -Ce livre n’est pas assez connu. Nous osons réclamer contre -l’indifférence et la frivolité de la plupart des lecteurs; tandis -qu’ils s’égarent dans cette foule de productions sans caractère, nous -osons les rappeller à une lecture facile, propre à les instruire des -droits et de la dignité de l’homme, à élever leur ame, à nourrir leur -esprit de vérités substantielles, digne enfin d’être méditée par toutes -les classes de citoyens d’une nation éclairée et sensible, qui cherche -à sortir de sa trop longue léthargie. - -_Mably_ avoit dit et prouvé que la prospérité des états est fondée -sur les lois, et les lois sur les mœurs qui sont la vertu publique; -en l’annonçant aux princes, aux républiques, à tous les hommes, il -avoit regretté de ne pouvoir poser lui-même les bases de ces lois. Il -crut cette vérité d’une assez grande importance, et la matière assez -belle pour devoir l’approfondir et en faire l’objet d’un traité -particulier; il avoit même annoncé dans les derniers chapitres de -l’étude de l’histoire, que si ses forces le lui permettoient, il auroit -le courage d’entreprendre un tel ouvrage. Il recueillit donc toutes -ses facultés, rassembla les leçons qu’il avoit puisées à l’école des -Platon, des Xénophon, des Ciceron, et de tous les sages de l’antiquité: -il y joignit ses propres méditations et les vérités éparses dans ses -précédens écrits; il sut les enchaîner et les présenter dans cet ordre -qui prête une nouvelle lumière à la raison, et de nouvelles forces à la -vérité; il en fit un tout où il embrassa la science entière de rendre -les hommes bons, sages et heureux. Il s’éleva, pour ainsi dire, au -ton et à la dignité de législateur, et donna son livre des principes -des loix ou de la législation. Malgré notre envie d’abréger, nous ne -pouvons nous dispenser d’en présenter les idées générales, et d’entrer -dans quelques détails: forcés de nous resserrer, nous serons encore -trop longs; sans doute nous avons besoin d’un peu d’attention, et de -beaucoup d’indulgence. - -Si, comme on n’en peut douter, le bonheur ou le malheur des hommes -tient à une bonne ou à une mauvaise législation, il n’est rien de plus -important à étudier que les principes qui doivent servir de bases à un -législateur; c’est, en d’autres termes, examiner quels moyens sont -donnés à l’homme pour rendre la société heureuse et florissante; c’est -la première des études; c’est la plus nécessaire des connoissances. - -Mais quel spectacle frappe d’abord un observateur qui s’élève au-dessus -des idées vulgaires, quand il considère quelle est la condition de -l’homme, et à quels caprices sont livrées les lois qui enchaînent les -sociétés? Quel contraste entre les vues de la nature et l’ouvrage de -l’homme! «L’homme est né libre, et il est par-tout dans les fers[e].» -La nature nous avoit fait égaux, et le genre humain rampe sous les -pieds de quelques individus; elle nous avoit donné à tous les mêmes -droits au bonheur, et le malheur couvre la surface de la terre; l’homme -est né bon, et les hommes sont méchans: d’où vient ce renversement des -choses? C’est que toutes les sociétés se sont plus ou moins éloignées -des vues de la nature. - - [e] _Jean-Jacques Rousseau._ - -En effet, tous les maux de l’homme ne viennent que de sa négligence à -se conformer à ces vues éternelles: l’égalité dans la fortune, et celle -des conditions, étoit la première loi peut-être, à laquelle cette mère -commune avoit attaché le bonheur des individus et la prospérité des -états, et nous avons tout fait pour détruire cette précieuse égalité. -Les mêmes organes, la même intelligence, les mêmes penchans, les mêmes -besoins déceloient la même origine, et il nous a plu d’élever entre les -enfans de la mère commune un mur de séparation, qui nous rend étrangers -les uns aux autres, et qui, d’un peuple de frères, fait un peuple -d’ennemis. Nous avions tous, aux fruits et aux productions spontanées -de la terre, le même droit qu’à l’air que nous respirons, qu’à la -lumière qui nous éclaire; et voilà que nous avons partagé la terre; -nous en avons donné la propriété à quelques familles privilégiées, et -nous avons déshérité le reste du genre humain du patrimoine commun -de la nature. Nous avons tout donné aux uns et tout ôté aux autres; -puis nous avons livré ceux-ci sans défense, leurs bras, leur sang, -leurs vies, leur existence entière à la merci des premiers; et parce -que de quelques-uns il nous a plu de faire des Dieux, les autres ne -sont pas même des hommes. Après avoir ainsi perverti les intentions -de la nature, avons-nous droit de nous en plaindre, et n’est-ce pas -la calomnier que de lui reprocher les maux dont nous sommes seuls les -auteurs? - -Mais si les lois de la nature sont oubliées, si les droits de l’homme -sont foulés aux pieds, ils n’en sont pas moins imprescriptibles; et de -temps à autres quelques philosophes, stipulant pour l’espèce humaine, -ont élevé la voix, et protestant contre la surprise, l’oppression et la -violence, ont attesté la première des lois, celle qui est antérieure -à toutes les autres: ainsi de nos jours ont fait le sage Locke, -Montesquieu, Beccaria, le citoyen de Genève et l’abbé de _Mably_. Ils -ont réclamé les droits sacrés de la nature; et pour me servir d’une -expression déjà consacrée, le genre humain avoit perdu ses titres, et -ils les ont retrouvés; ils les ont lus sur le front de l’homme, et -mieux encore au fond de son cœur, où ils étoient écrits en caractères -indélébiles: on peut les obscurcir, mais jamais les effacer. - -Tous ces maux sont donc notre ouvrage. Dès qu’un homme, se jugeant -d’une nature supérieure, s’est cru en droit d’assujettir la volonté -d’un autre à la sienne; dès qu’il s’est arrogé une portion exclusive -dans les biens communs, et que la propriété a été établie, les -passions, irritées par la jouissance, n’ont plus connu ni frein ni -bornes; toutes les idées d’égalité ont été détruites. L’ambition -et l’avarice ont partagé le monde. Il y a eu des puissans et des -foibles, des riches et des pauvres, des grands et des petits; et les -lois, qui devoient garantir à l’homme son égalité primitive et son -indépendance, ont appesanti le joug, consacré l’injustice et légitimé -les usurpations. On en est venu au point d’imaginer, ou plutôt on -a feint de croire qu’il y avoit des races privilégiées destinées à -commander, et d’autres déshéritées par la nature, qui étoient nées -pour obéir. Nous avons supposé à cette mère commune les caprices et -les préférences d’une marâtre: de là, nous avons accumulé sur la tête -des uns les faveurs, les dignités, les distinctions, le pouvoir, les -richesses, comme leur apanage héréditaire; et, par une conséquence tout -aussi juste, nous avons jugé que la misère, le dénuement, le travail, -l’opprobre et le mépris étoient le partage nécessaire des autres. -D’un côté, le temps, la force et la ruse; de l’autre, l’ignorance, -l’habitude et les préjugés ont tellement obscurci la raison primitive -et les lumières naturelles, que les uns se sont crus de bonne foi nés -avec les chaînes de la servitude, et les autres avec un sceptre ou une -verge de fer; et ces idées éternelles d’égalité et de liberté se sont -tellement éteintes dans ces races dégradées, qu’elles ont perdu jusqu’à -la trace de leur noble et céleste origine. L’égalité a été traitée de -chimère et de paradoxe, et a fini par devenir un problême qu’on donnoit -à résoudre aux savans et aux académies. - -Plus ces lois partiales ont favorisé certaines familles au détriment -des autres, et plus d’abus ont infecté les sociétés; moins elles -ont connu l’innocence et le bonheur. D’un côté ont germé l’orgueil, -l’ambition, l’avarice, la dureté, le mépris de l’homme, et tous les -attentats de la violence et de l’oppression; et de l’autre, tous les -vices des esclaves, la corruption, l’opprobre, l’oubli de la vertu, -et tous ces crimes bas qu’enfantent l’extrême misère, l’avilissement, -et la nécessité qui n’a point de loi. De là cette lutte perpétuelle, -cette guerre sourde entre toutes les classes de la société, cette -conspiration du luxe contre la misère, du fort contre le foible, des -grands contre les petits, de celui qui a tout contre celui qui n’a -rien; l’oppression du puissant qu’il appelle justice, les réclamations -des foibles qu’on appelle révoltes; enfin la haine, les dissensions, la -guerre ouverte, les combats qui ensanglantent la terre, et font de ce -triste globe un champ de meurtres et de carnage. Nous n’avons que trop -expié le crime d’avoir méprisé la voix et perverti les intentions de la -nature. - -Les institutions les plus sages seroient donc celles qui, prévenant -de si funestes abus, combleroient l’intervalle immense qui sépare un -homme d’un autre homme, et qui nous rappelleroient aux loix éternelles -de la nature; mais comme il est impossible de rétrograder, que jamais -la société ne pourra remonter à ces lois primitives, que l’égalité -parfaite est maintenant une chimère, et qu’on ne pourroit pas plus la -réaliser que l’âge d’or des poëtes, ou la république de Platon; dans -l’état des choses, que doit donc faire, et quel but doit se proposer un -habile législateur? - -Chercher quelle est la mesure de bonheur auquel l’homme peut aspirer -dans une société bien ordonnée, et à quelle condition il nous est -permis d’être heureux. L’homme a consenti de sacrifier une partie de -ses droits et de sa liberté pour assurer le reste; il s’est imposé -des lois; il a fallu armer des magistrats de la force publique, pour -faire exécuter ces lois: ce n’est donc plus l’égalité primitive, mais -l’égalité politique, qui peut régner entre les citoyens du même état: -et la liberté civile qui n’est autre que le droit de faire tout ce -que les lois permettent[f], ce n’est plus au titre de la nature, mais -en vertu du pacte social, que nous en devons jouir. Si les lois ne -sont que l’expression de la volonté générale; si l’on a eu la sagesse -de leur donner l’autorité qu’ailleurs on a imprudemment confiée aux -hommes, si personne n’est au-dessus de ces lois; si elles répriment -l’ambition des particuliers, qui détruiroit cette égalité, et celle -des magistrats, qui détruiroit la république; si ceux-ci ne peuvent -jamais abuser de leur pouvoir et sont comptables à l’état de leurs -actions; si, depuis le plus élevé jusqu’au dernier des citoyens, tous -ont un droit égal à la protection des lois, et qu’aucun ne puisse être -impunément opprimé par l’autre, quel que soit son rang et sa dignité, -alors régnera cette égalité politique qui assure les biens, la liberté -et la vie de chaque individu, la seule à laquelle nous puissions -aspirer, mais dont la perte tendroit à dissoudre la société entière. -Que seroit-ce, en effet, s’il y avoit un pays où un homme irréprochable -pût trembler pour sa liberté; et qu’à un coupable souillé du sang d’un -citoyen, au lieu d’épouvanter les méchans par son supplice, on vînt à -prodiguer des récompenses, des dignités, des honneurs et de l’argent? -Si on pouvoit citer un pareil exemple dans les annales d’un peuple, -seroit-il besoin de demander si, dans ce pays, il y a des lois et une -patrie? - - [f] Montesquieu. - -Ces lois doivent être aussi vigilantes à enchaîner l’avarice, qu’à -mettre un frein à l’ambition: si elles sont tellement dirigées, -qu’elles gênent l’accumulation des richesses et la trop grande -inégalité des fortunes; si elles s’attachent à rapprocher les -degrés extrêmes, à diminuer la distance qu’il y a entre le riche et -l’indigent, et tendent à diviser les propriétés en portions plus -égales; si la république flétrit les fortunes scandaleuses ou trop -rapides, et sait honorer la pauvreté vertueuse; si d’un côté elle -proscrit le luxe qui dévore tout, et de l’autre la mendicité, cette -lèpre des états modernes, et qu’elle soit plus occupée à diminuer les -besoins qu’à augmenter la recette, à prévenir la déprédation qu’à lui -fournir de nouveaux alimens; si les subsides nécessaires portent sur -la classe opulente; si le fruit des sueurs du pauvre, le plus pur sang -des peuples, ne devient pas la proie des favoris, des aigles et des -vautours; si les ames ne sont point vénales; si les citoyens ne croyent -pas que l’argent soit le prix de tout, que tout peut s’acheter, même -le mérite, la réputation et la vertu; si la fortune n’est pas l’unique -idole; si l’état ne souffre pas qu’à toutes les grandes places, qu’à -toutes les dignités de la cour, de la magistrature, de l’église et -de l’armée, soient attachés des profits énormes qui font désirer ces -places, non pour l’honneur de servir la patrie, mais pour les vils -gains qui y sont attachés: alors on peut espérer de voir fleurir avec -l’égalité politique, la modération, l’innocence des mœurs, la piété -fraternelle, les antiques vertus. Autant l’extrême inégalité dégrade -l’ame et l’avilit, autant l’égalité l’agrandit et l’élève; ce sentiment -de la dignité de l’homme l’ennoblit à ses propres yeux. Il l’imprégnera -d’une force et d’une énergie qu’il ne peut déployer sous la verge du -despotisme, le préparera à toutes les impressions honnêtes qu’on voudra -lui donner, et lui rendra facile la pratique de toutes les vertus: tels -sont les premiers élémens du code qu’a tracé _Mably_. - -Ce n’est donc point dans la vaine distinction des climats, ce n’est -point en consultant le thermomètre, c’est dans la nature même des -choses et dans le cœur de l’homme qu’il va puiser les principes qui -doivent servir de base à une législation sage et éclairée. Dans tout -pays, dans tout climat, l’homme qui n’est point dégradé chérit sa -conservation, a le désir et le sentiment du bonheur, aime sa liberté. -Toutes les lois qui lui assureront ces biens, qu’il tient des mains -de la nature, lui seront chères et précieuses. Que ces lois soient -claires, précises, en petit nombre, et sur-tout qu’elles soient -impartiales; car il n’y a que celles-là de justes. Si le foible y -trouve une égide et un refuge, si le puissant n’y peut dérober sa tête; -si sous leur empire, ma maison, mon champ, ma personne, mon honneur -et ma liberté sont sacrés, je chérirai ces lois protectrices qui -m’assurent tous les biens que m’avoit promis la nature. - -Mais si ces lois sont vicieuses, ou leur interprétation arbitraire; si -elles élèvent au-dessus de ma tête une classe d’oppresseurs, et lui -livrent toutes les autres classes de la société: si elles n’enchaînent -que le foible et l’infortuné, et prêtent de nouvelles armes au plus -fort ou au plus méchant; si ces lois impuissantes m’abandonnent -lâchement au moment que j’en réclame la protection; si l’oppresseur, -loin de trouver en elles un frein et un juge, y cherche un asyle et -l’impunité; et qu’au lieu de la protéger, elles accablent l’innocence: -comment pourrois-je aimer ces lois, et croire que la patrie qui les a -adoptées, soit la mère commune des citoyens? - -Pour intéresser à leur conservation, il faut encore qu’elles soient -douces et humaines; il faut, si je l’ose dire, planter la racine des -loix dans le cœur des citoyens. Mais la plupart des législateurs n’ont -su qu’imprimer la terreur; ils ont oublié que les lois ne sont pas -seulement vengeresses des crimes, mais conservatrices de l’innocence et -de la vertu. Ils en ont fait l’instrument de leurs passions, de leurs -vengeances et de leurs caprices. De là ces lois féroces, nées dans des -siècles d’ignorance et de barbarie, qui ont gouverné si longtemps -l’Europe; de là les cachots, les instructions secrètes, la torture, -l’inquisition civile et religieuse, les procédures mystérieuses, ce -langage inintelligible qui a fait des lois autant de logogriphes; les -amendes, les confiscations, tous restes d’un siècle barbare dans un -temps de lumières, et qui attendent la main d’un législateur humain et -bienfaisant. Il semble que ce soit le bourreau qui ait fait l’ancien -code criminel de presque tous les états de l’Europe. - -Si ces lois ne règnent en effet que par la crainte et la terreur; -si elles ont totalement négligé d’intéresser les cœurs et l’ame des -citoyens; si elles n’ont point cherché à développer les affections -naturelles et les qualités sociales de l’homme; si elles n’ont songé -qu’à punir, et jamais à prévenir le crime, jamais à encourager la -vertu; si ces lois ont été l’ouvrage de la force et l’instrument de -l’oppression; si la juste proportion entre les délits et les peines -n’y est point observée; si elles ne pèsent que sur le foible, et que -ce soit une prérogative du rang et de la naissance de pouvoir les -éluder; si elles se font un jeu d’accabler l’innocence et d’effrayer -la vertu; enfin, si elles ne veulent régner que par des châtimens sur -des esclaves, et non par l’amour sur de libres citoyens; ceux qui en -profitent ou qui en abusent, peuvent fort bien les aimer, mais jamais -ceux qui en sont ou qui peuvent en être les victimes. - -Ce n’est pas tout encore; et vos lois fussent-elles aussi sages que -celles du sage Platon, quel bien produiront-elles, si le législateur -n’a l’art de mettre les lois sous la sauvegarde des mœurs, comme il -a mis les mœurs sous la sauvegarde des lois? Si elles ne sont pas -appropriées au génie, au caractère, aux besoins de la nation à laquelle -elles sont destinées, le torrent des mœurs publiques emportera toutes -les digues qu’on voudra lui opposer; l’édifice une fois ébranlé -s’écroulera de toutes parts. Il n’y a pas un peuple corrompu qui n’ait -dans ses archives les plus belles lois du monde; il ne leur manque rien -que d’être exécutées. - -Mais comment donner des mœurs à un peuple? En commençant par lui donner -une patrie; et jamais vous ne lui donnerez de patrie, s’il n’a d’abord -une bonne constitution politique: car ce ne sont ni les murailles d’une -cité, ni le sol d’un pays, mais un bon gouvernement fondé sur des -lois justes, qui font le citoyen et la patrie. Dans toutes les villes -d’Orient il n’est pas un seul citoyen; et quand, avant la bataille de -Salamine, les Athéniens se sauvèrent sur la mer, ils emportoient avec -eux leurs lois et leur patrie; tout Athènes étoit sur leurs vaisseaux. -Une bonne constitution est donc au corps politique ce qu’elle est au -corps physique; c’est la santé des états: elle résiste à toutes les -attaques. Dans un corps débile, énervé, vous pouvez avoir quelques -jours heureux, quelques jouissances passagères; mais point de bonheur -constant sans une constitution saine et robuste. - -Si au contraire tous les membres du corps politique jouissent d’un -entier développement, se correspondent, se prêtent une force mutuelle, -et participant tous au suc nourricier de la vie, concourent à -l’harmonie générale, on peut dire que l’état jouit d’une santé forte -et vigoureuse, et que les lois qui sont l’ame de ce grand corps, et -lui impriment le mouvement, sont sagement combinées. Or, quand un -peuple libre a fait lui-même ses propres lois, ou les a consenties par -un pacte volontaire, il s’attache à ces loix, et parce qu’elles font -son bonheur, et parce qu’elles sont son ouvrage; il s’identifie avec -elles; il ploie insensiblement ses inclinations et ses habitudes sous -ce joug salutaire, et ses mœurs sont le fruit heureux des lois. Si des -institutions sociales resserrent encore ses liens et favorisent les -plus doux penchans de la nature; si les premiers biens de l’homme et -ses premiers droits, c’est-à-dire, l’égalité, la liberté, sa sûreté, -lui sont garantis par le contrat social, sans doute il aimera mieux -vivre sous l’empire de ces lois que sous aucun autre; il ne pourroit -que perdre au change; il sera intéressé à leur conservation; il -trouvera beau et glorieux de mourir pour elles; rien ne lui sera plus -cher que son pays; il le défendra jusqu’à son dernier soupir; alors, il -aura véritablement une patrie et des mœurs. - -Une telle constitution donne de la permanence aux mœurs, et les mœurs à -la constitution; mais pour assurer ces fruits heureux, pour donner plus -de force à leurs institutions, il est d’autres ressorts que les sages -législateurs n’ont point négligé d’employer; les deux plus puissans -sont l’éducation et le culte public. - -Quand au premier de ces mobiles, quel avantage les anciens -n’avoient-ils pas sur nous par leur éducation publique? La patrie -s’emparoit de l’enfant au moment de sa naissance, et ne le quittoit -plus qu’elle ne l’eût fait homme et citoyen. Alors elle le rendoit -à la république; elle lui avoit créé un caractère; elle lui avoit -imprimé une marque nationale qui le suivoit par-tout; elle avoit fait -germer dans le cœur d’un enfant toutes les vertus dont elle avoit -besoin, lorsqu’il seroit homme, elle les enflammoit tous de ce saint -enthousiasme, de cet amour pour la patrie, qui lui faisoit de leurs -vies un rempart plus fort que les murailles et les bataillons; elle -transmettoit, des pères aux enfans, cette riche succession de mœurs -et de vertus; elle allumoit en ces ames tendres ce feu sacré, éteint -depuis si long-temps dans la plupart des états modernes. Là, au milieu -de leurs jeux, se retraçoit l’image de leurs devoirs; on leur apprenoit -la justice, la tempérance, l’amour du travail et les règles de la -vertu, comme ailleurs on apprend les règles de la grammaire et celles -de l’éloquence. Là, leurs oreilles étoient continuellement frappées -de la louange des grands hommes, et leurs yeux, de l’éclat de leurs -triomphes. Les spectacles, leurs poëmes, leurs tableaux, leurs fêtes, -leurs jeux, leurs statues leur retraçoient ces saintes et immortelles -images; tout retentissoit de ces noms révérés. Ils recevoient, pour -ainsi dire, par tous les sens, l’amour de la patrie, des lois et de -la vertu. Les trophées décernés aux héros tourmentoient les jeunes -citoyens; leur faisoient verser des larmes d’impatience; leur éducation -étoit toute en exemples et en action, tandis que la nôtre est toute en -préceptes et en vain babil. - -Il ne paroît donc pas que les modernes législateurs aient senti toute -l’influence que peut avoir une éducation uniforme, qu’un même esprit -dirige au même but. L’instruction publique, qui ne doit être que -l’apprentissage des devoirs de citoyen, est sans doute la meilleure -base des mœurs: du moins a-t-on su mieux employer un ressort peut-être -plus puissant encore pour attacher les cœurs et les ames aux lois et à -la patrie. - -Ce seroit ici le lieu d’examiner, avec _Mably_, si nos législateurs -ont connu tout le pouvoir de la religion sur les esprits, ou s’ils ont -abusé de ce pouvoir; jusqu’à quel point il faut frapper les yeux et -l’imagination de la multitude: ou s’ils ne se sont point égarés sur les -moyens; si, riches d’une morale sublime et céleste, ils n’ont point -perverti ce don précieux, et abandonné les vertus réelles et sociales -pour des vertus factices et de convention; quel seroit l’avantage d’un -culte national, sa liaison nécessaire avec les institutions politiques, -et quelle influence il auroit sur les mœurs? Je regrette que la forme -et la destination de cet écrit ne me permettent pas d’approfondir ces -questions intéressantes, et beaucoup d’autres encore, qui s’offrent en -foule sur cette matière. Mais je m’arrête... Il suffit sans doute, et -même il est plus sage de laisser parler les faits. - -L’expérience prouve combien ils sont rares, ces législateurs qui ont -su joindre la morale à la politique, combien peu de nations ont connu -la force des institutions sociales et publiques. Presque toutes ont -négligé les premières règles de la raison; toutes se sont écartées des -lois de la nature; leurs codes, pour la plupart, sont l’ouvrage du -hasard, ou de la superstition. «Des aveugles ont conduit des aveugles; -les passions, les caprices, les préjugés et l’ignorance sont les -législateurs du monde[g].» - - [g] De la législation, page 262, de la seconde partie. - -Mais, quand le mal est au comble, quand des obstacles presque -invincibles s’opposent à toute réforme, comment se rapprocher des -vues de la nature? comment faire entendre la voix de la froide raison -à une multitude aveugle et passionnée? Peut-on espérer d’avoir des -lois justes et impartiales, et de pouvoir remonter jusqu’aux bonnes -mœurs? Il ne faut pas se le dissimuler; ce ne sont pas seulement nos -vices, c’est la forme et l’étendue des états, qui s’opposent à cette -régénération salutaire. Comment imprimer le mouvement et la vie à -ces masses énormes, à ces machines si compliquées des gouvernemens -modernes? Qui ne sent le malheur attaché aux grands états, et -l’avantage inestimable des petits où tous les citoyens sont sous l’œil -des magistrats, et les magistrats sous l’œil de la loi? Les grandes -républiques mêmes offrent une grande résistance à la réforme. Ou les -intérêts particuliers y sont suspendus dans une balance égale, et alors -aucun n’a une voix assez prépondérante pour entraîner la majorité vers -le bien général; ou des citoyens trop puissans maîtrisant les autres, -la république flotte entre la corruption et la tyrannie, jusqu’à ce -qu’un seul, triomphant de ses rivaux, s’élève sur la ruine de tous. -Quant aux états despotiques, ils ne laissent point d’espérance; les -ames y sont tellement engourdies, qu’elles n’ont pas même le désir de -sortir de cette léthargie, et ils ne peuvent attendre de changement, -que de grandes et inespérées révolutions. Il en résulte que, de toutes -les formes du gouvernement, la monarchie tempérée est peut-être encore -celle qui offre un succès plus certain au législateur qui voudroit -régénérer sa nation. - -«Un grand homme peut naître sur le trône d’une monarchie modérée[h];» -et alors quel avantage le pouvoir légitime dont il est revêtu, ne -lui donne-t-il pas pour tenter la réforme, aplanir les obstacles, et -marcher à grand pas vers la félicité publique? S’il a su inspirer une -grande idée de ses talens et une entière confiance dans sa justice, -il n’a qu’à vouloir, et les cœurs voleront au-devant de lui. Mais -pour descendre jusqu’à la racine des abus, il usera d’une extrême -précaution; il saura préparer à l’avance l’opinion publique, répandre -à propos les lumières, manier les passions, attaquer les préjugés; -il consultera l’esprit de son siècle, le caractère de son peuple, -le besoin et le vœu général. Toujours une nation vive, éclairée et -sensible devance les vues du législateur, lui annonce le vœu de tous, -et lui trace la marche qu’il doit suivre. Qu’il écoute cette voix, -et toutes les volontés se réuniront dans la sienne. Il faut encore -que ses coopérateurs soient dignes de lui, qu’on ne puisse jamais -soupçonner dans leurs projets le dessein caché de voiler des abus et -d’alimenter l’audace des déprédateurs; il faut que leurs intentions -soient pures; et sur-tout qu’on puisse croire à leur probité. Alors, -que le prince agisse de concert avec la nation; qu’il l’intéresse -à ses vues d’ordre et d’économie; qu’il l’associe à ses projets de -bienfaisance; qu’il expose ses motifs, qu’il prenne le ton d’un père -au milieu de ses enfans, ou d’un ami qui consulte son ami; qu’une -communication intime et une confiance réciproque s’établissent entre -les peuples et le souverain; qu’on s’apperçoive enfin que le roi et la -nation ne sont qu’un, qu’ils n’ont qu’un seul et même intérêt: alors -il embrasera tous les cœurs du feu sacré du patriotisme, et avec ce -mobile si puissant sur les ames sensibles, il n’y a point de grandes -et belles conceptions en politique qu’il ne puisse réaliser. Mais il -ne laisseroit point sa gloire imparfaite, il ne se borneroit pas à -des bienfaits passagers, à un bonheur qui périroit avec lui. Les bons -rois meurent, une bonne constitution reste. Convaincu que l’autorité -n’est jamais mieux affermie que lorsqu’elle a pour base les lois, et -pour rempart le cœur des citoyens, il seroit assez grand pour mettre -des bornes au pouvoir arbitraire: s’il ne se réservoit que le droit -illimité d’être juste et bon, ce seroit encore un assez bel empire. -Il n’y auroit pas de monarque plus absolu sur la terre: par-là il -éterniseroit sa gloire et la reconnoissance de son peuple; le bonheur -des générations futures seroit son ouvrage; alors il mériteroit en -effet le nom de législateur et de restaurateur de la patrie. - - [h] De la législation, seconde partie, page 45. - -C’est ainsi que _Mably_, s’abandonnant aux illusions d’une ame -vertueuse, traçoit les élémens d’une législation plus impartiale, -plus humaine, plus conforme aux besoins, aux droits, au bonheur et à -la destination de l’homme, et cherchoit à nous rapprocher des lois -éternelles de la nature. Après avoir fait voir combien l’homme s’est -éloigné de ces vues primitives, il lui a montré du moins la route qui -pouvoit encore l’y ramener; mais, il faut l’avouer, l’auteur a senti -combien d’obstacles s’opposent à cette heureuse régénération; il a -prévu que ces vérités seroient traitées de chimères; que cette vieille -morale n’étoit plus de saison: il a connu son siècle, et cependant il -a écrit; et, dût-on appeler aussi son livre les rêves d’un homme de -bien, cette considération n’a pu lui arracher la plume; il n’a pas cru -devoir lui sacrifier des vérités qu’il croyoit utiles: il a moins pensé -au jugement qu’on porteroit de son ouvrage, qu’au bien qu’il pourroit -produire, s’il se trouvoit enfin des hommes d’état capables de le -méditer, et dignes de l’entendre. - -Plusieurs regardent ce livre de _Mably_ comme le plus profond et le -meilleur de ses ouvrages. Le public a semblé donner la préférence aux -entretiens de Phocion; les connoisseurs balancent: le premier n’est pas -aussi séduisant peut-être; les principes et le style en sont encore -plus sévères; la lecture n’en est pas également piquante pour toutes -sortes d’esprits; il ne devoit pas avoir un succès aussi brillant; -mais peut-être en a-t-il un plus solide encore et plus durable. Pour -goûter ce bel ouvrage, pour en sentir tout le prix, il faut déjà -de l’instruction: ce n’est point un aliment propre à des lecteurs -frivoles et légers; mais s’il tombe entre des mains déjà exercées, -s’il est lu par des esprits supérieurs, et médité dans le silence -des passions; si on tient la chaîne des grandes vérités morales et -politiques qui en font la base; si on veut en embrasser l’ensemble et -les développemens, je ne doute pas qu’on ne lui donne la préférence. -Quelle foule d’idées ce livre feroit germer dans la tête d’un prince -courageux qu’animeroit le noble désir d’être le législateur de sa -nation! Combien de vérités il pourroit y puiser! Les principes des lois -seroient son guide et son flambeau. - -Chacun de nous doit être à soi-même son propre législateur; il restoit -donc à _Mably_, pour embrasser son plan tout entier, de faire en faveur -des individus ce qu’il venoit d’exécuter pour la grande société, de -tracer les principes qui doivent servir de base à nos devoirs, et -de mesure à nos vertus, de redresser les méprises des moralistes -vulgaires, comme il avoit redressé celles des politiques; en un mot, -de tracer un code de morale privée, comme il venoit d’en tracer un de -législation, qui est la morale publique. - -Nous ne pouvons que dire un mot de ce nouvel ouvrage. Des enthousiastes -et des illuminés ayant totalement négligé d’approfondir le cœur de -l’homme et la nature des passions, avoient perdu la morale, dénaturé -les vertus, confondu l’ordre de nos devoirs, et sous prétexte d’une -perfection chimérique, au lieu de les resserrer, avoient brisé tous -les liens de la société. _Mably_ osa renverser ces rapports mal -combinés; et au premier rang se retrouvèrent les qualités sociales qui -rapprochent, qui réunissent les humains; il les classa suivant les -intentions et le vœu de la nature; il assigna l’ordre et la prééminence -des vertus, l’importance et la chaîne de nos devoirs, suivant qu’ils -sont plus ou moins intimement liés, plus ou moins nécessaires au -maintien et au bonheur de la société. - -Cette hardiesse, et quelques passages qui s’éloignoient des opinions -vulgaires, ont excité des réclamations: cependant nous savons que -le sacrifice d’une page de ce livre, d’une ligne même, d’une seule -expression, peut-être auroit désarmé ces censeurs. Nous ne serons pas -plus sévères: en faveur des esprits timides, qu’un sentiment hardi, -énoncé trop cruement, pourroit effaroucher, nous sommes prêts à -déchirer cette page de _Mably_; mais après ce sacrifice, s’il nous est -permis de hasarder notre opinion particulière, nous n’hésiterons pas à -mettre les principes de morale à la tête de ses meilleurs ouvrages, et -peut-être le premier de tous. C’est du moins le plus rempli de vraies -beautés, de leçons de morale et de philosophie les plus sublimes, des -vérités pratiques qui nous sont plus immédiatement utiles, enfin de -maximes analogues à notre nature, à nos besoins, et les plus propres à -nous conduire au bonheur par le chemin de la raison et de la vertu. - -C’est à regret que nous supprimons cette partie de son éloge; mais la -vie de _Mably_ est si pleine, et ses ouvrages présentent des vérités -si importantes, que nous pouvons à peine les indiquer. Nous n’avons -rien dit de ses doutes, adressés à une secte qui nous a un instant -menacés de renaître de ses cendres; nous n’avons pas le temps de parler -d’un manuscrit sur les droits et les devoirs du citoyen, où respirent -la liberté la plus courageuse et la philosophie la plus éclairée, ni -d’autres écrits qui n’ont point encore vu le jour; nous ne voulons pas -d’ailleurs prévenir le jugement des lecteurs. Ce n’est point de nous, -mais du public et de la postérité que de tels écrits doivent recevoir -leur sanction. Nous nous contenterons d’arrêter un instant nos regards -sur le livre de _Mably_, non le plus célèbre, mais celui qui a fait le -plus de bruit, en raison de ce que l’amour-propre de quelques écrivains -y étoit plus intéressé: nous parlons de son traité sur la manière -d’écrire l’histoire. - -Cet ouvrage est le fruit de ses observations sur un art dont il a -fait toute sa vie son étude. Il n’est pas étonnant qu’un homme si -profond, nourri des grandes vérités du droit naturel, des principes -de la politique et des leçons de la morale, admirateur passionné des -anciens, n’ait pas été satisfait de la manière dont la plupart des -modernes ont écrit l’histoire. Il les a jugés avec sévérité, disons -même, quelquefois avec dureté; il n’a pas traité sans doute avec assez -d’égards l’homme universel, le poëte-historien, idole d’une partie -de la nation; mais qu’importe, après tout, ses jugemens purement -littéraires? Ses préceptes n’en sont pas moins excellens; toute la -partie didactique de son ouvrage est pleine de raison et de sagesse; -ses ennemis mêmes y ont trouvé des vues neuves et lumineuses; c’est, si -j’ose le dire, la poëtique de l’histoire. - -_Mably_ exige des connoissances préliminaires, qui sont en effet -indispensables à ceux qui se destinent à ce genre d’écrire. Si -l’historien n’a pas des idées justes de la dignité de l’homme, du -droit naturel, de l’ordre et de la fin des sociétés, des principes -constitutifs des états, des vraies causes de la prospérité ou de -la décadence des nations; s’il n’a des règles sûres de morale pour -apprécier les hommes et les actions; il louera ce qu’il faut blâmer, -et blâmera ce qu’il faut louer; on le verra errer au hasard; il -s’égarera sans cesse: il se laissera entraîner au caprice des hommes et -des événemens; et, sans ancre et sans boussole, au milieu de cet océan -des passions humaines, cette mer ne sera fameuse que par ses naufrages. - -Quel n’est pas, au contraire, l’avantage d’un écrivain, qui avant -de prendre la plume, a long-temps médité sur son art? Lorsqu’il en -a séparément étudié toutes les parties, qu’il l’a considéré sous -toutes les faces, qu’il s’est pénétré des grands principes, qu’il -s’est fait des bases certaines et invariables, et qu’il a nourri son -esprit et sa pensée de toutes les connoissances préliminaires; alors -il s’élance avec confiance dans la carrière: fidelle au plan qu’il -s’est tracé, il dispose son action, il en tient tous les fils dans sa -main, il les démêle sans peine et sans efforts; devant lui se déroule -sans confusion cette longue série de siècles et de révolutions. Il -domine son sujet, et dirige les événemens, au lieu d’être emporté par -l’abondance et la complication des matières. De là naît cette démarche -libre et rapide, que rien n’embarrasse, ce beau développement, ce -_lucidus ordo_, qui est la majesté de l’histoire. De cette plénitude -de connoissances, de cet amas de lumières naissent encore ces -réflexions courtes et profondes, ces éclairs rapides qui étonnent et -font suspendre la lecture. C’est faute d’avoir fait ces études et ces -méditations préparatoires, de s’être nourri des grands principes, -d’avoir des règles certaines pour apprécier les actions et les hommes, -que la plupart des historiens modernes sont vagues, arides, maigres -et décharnés; ils manquent de cette ame, de ce mouvement, de cette -surabondance de sentimens qui vivifient les écrits des anciens; ils ne -sont, à l’exception du petit nombre, que de froids discoureurs, quand -les autres sont éloquens et sensibles. - -Ce que l’auteur a dit de la connoissance du cœur humain est également -bien senti et bien développé. L’art d’intéresser et de remuer les -passions n’est pas moins nécessaire à l’historien qu’à l’auteur -dramatique; c’est par la peinture du cœur humain que les anciens sont -sur-tout admirables. Si vous ne savez pas faire agir, penser et parler -vos personnages sur la scène de l’histoire comme sur celle du théâtre, -je reste froid et tranquille à vos récits inanimés. L’histoire est un -long drame où tous les acteurs viennent se peindre eux-mêmes, agir et -parler. J’assiste à leurs conseils; je suis présent à leurs actions; -je vois au fond de leur cœur; j’espère, je crains, je délibère, -je me passionne avec eux; je lis dans leurs pensées, je pénètre -dans les replis les plus cachés de leur ame. Je ressens tour-à-tour -l’amitié, la haine, la pitié, la terreur, la vengeance et l’amour. -Un grand intérêt me remue; mon cœur n’est point froid, il est plein, -et l’ennui n’y peut pénétrer. S’il ne suffisoit que d’entasser des -faits, d’accumuler des événemens et des dates, de faire un tableau -sans proportion, sans couleur et sans vie, rien sans doute ne seroit -si facile que de réussir. Mais dans ce grand drame de l’histoire, de -transporter sous nos yeux, d’animer ces grands personnages qui ont -fait le destin des nations, de conserver la vérité des caractères, et -cette unité d’intérêt, charmes secrets de tous les bons ouvrages et de -tous les bons esprits, de faire de l’histoire une scène instructive -pour tous les états, une leçon perpétuelle de morale et de philosophie -pour tous les hommes; l’expérience ne prouve que trop combien cet art -exige d’études et de talens, combien il est rare et difficile d’être un -grand peintre des passions. La France a ses Sophocle et ses Euripide; -elle a ses Platon, ses Pline et ses Démosthènes; nous avons plus -qu’Aristophane et que Térence; mais a-t-elle un Tacite? a-t-elle son -Tite-Live? a-t-elle son Plutarque? - -Tous les préceptes, je le sais, qui tiennent à l’art d’écrire, sont -insuffisans. Dans tous les arts il y a, pour ainsi dire, la partie -méchanique qu’on peut enseigner, qu’on est à-peu-près sûr d’apprendre -avec un peu d’aptitude et beaucoup de patience. Mais il est une -partie rebelle à tous les préceptes, contre laquelle toutes les -leçons des maîtres et l’opiniâtreté des élèves viendront échouer. Eh! -qui me donnera ce feu céleste, ce souffle créateur qui inspire les -chefs-d’œuvres, le génie? voilà ce que l’art n’enseignera jamais; et -quand je ne sais quel d’Aubignac traçoit laborieusement les règles de -la tragédie, Corneille avoit déjà créé et le Cid et Cinna, et Polieucte -et les Horaces: les poëmes immortels d’Homère ont précédé toutes les -règles du poëme épique; et il en est de même de tous les genres qui -ont besoin des émanations du génie. Quand il a expliqué les règles -matérielles de son art, que doit donc faire un maître, et que doit-il -dire à ses élèves? - -Consultez votre talent, lisez les grands modèles; portent-ils le -trouble dans votre ame? leur gloire vous touche-t-elle? versez-vous -des larmes d’admiration à leurs récits? calculez-vous les années qui -vous restent encore pour la gloire? portez-vous un cœur sensible? Si la -vertu vous enflamme; si l’injustice vous soulève; si Caton, déchirant -ses entrailles, vous imprime autant de respect que le crime heureux -vous indigne et vous irrite: alors saisissez vos crayons, et vous -aussi vous êtes peintre; burinez en traits ineffaçables l’ame d’un -Tibère, d’un Borgia; dévouez-les à l’exécration de la postérité la plus -reculée; qu’en sortant de dessous vos pinceaux leur image fasse frémir -et reculer d’horreur; qu’elle soit abhorrée; que leur nom devienne -une injure; qu’il serve d’épouvantail aux tyrans. Mais si la fortune -vous présente quelques-uns de ces êtres qui sont l’éternel honneur -de l’humanité, peignez-les de ces couleurs qui font chérir, qui font -adorer la vertu; faites-les respirer dans vos peintures; offrez-les -à la vénération de l’univers; dites qu’ils étoient hommes; mais -n’affoiblissez pas ces traits de caractère, de bonté, de justice et de -bienfaisance, qui les rendent adorables; offrez-moi des modèles, et -qu’en peignant Aristide dans l’exil, Socrate buvant la ciguë, Phocion -dans les fers, Henri IV assassiné, un grand homme proscrit; j’envie -leur sort, leurs fers, leurs souffrances et leur mort; que leurs -saintes images me transportent, qu’elles élèvent mon ame, et me donnent -le courage de professer comme eux la vertu et la vérité aux dépens de -mon repos, de mon bonheur, et même de ma vie. - -En un mot, que votre histoire ne cesse jamais d’être une école de -morale en action. Quand les lois sont oubliées, quand les mœurs se -corrompent, l’historien réveille encore dans les cœurs les idées de -justice et de vertu; il pèse dans la balance les actions des hommes et -les fautes des peuples; il fait pâlir le crime sur le trône; il flétrit -un despote, malgré ses gardes et ses soldats; il exerce une sorte de -magistrature; il cite à son tribunal les hommes de tous les âges et de -tous les pays; et le jugement qu’il va prononcer sera l’arrêt de la -postérité et la leçon de ses contemporains. Si ses concitoyens sont -amollis par le luxe et les richesses, s’ils se précipitent au-devant du -joug, s’ils courent à la corruption, alors il saisit ses crayons, il -écrit l’histoire d’une nation libre et vertueuse; il trace les mœurs -des Germains. - -Mais où prendra-t-il ses couleurs? Dans la sensibilité de son cœur et -l’élévation de son ame. Respectez par-tout les mœurs, faites aimer -la vertu, haïr le crime, détester l’oppression; vengez les droits de -l’homme, et ne plaisantez point sur les maux de l’humanité; c’est -à-peu-près à quoi se réduit la poëtique de l’histoire. Voilà ce qu’a -dit, ce qu’a répété l’abbé de _Mably_; et au lieu d’être frappé de la -sagesse de ses leçons, on a fermé les yeux à cette foule de beautés, -pour ne voir que quelques négligences, et relever quelques jugemens -littéraires. On ne lui pardonna pas de ne s’être point affilié à la -secte dominante; on lui en fit un crime. _Mably_ prit le parti que la -vertu outragée doit prendre; il dédaigna les critiques et garda le -silence. - -Tandis que l’esprit de secte, toujours intolérant, exerçoit ses -vengeances, un nouvel hommage venoit le consoler de cette légère -disgrace: il étoit consulté par l’un des sages envoyés des États-Unis -d’Amérique. - -C’est un grand et beau spectacle de voir la liberté planter son -étendard dans le nouveau monde, et y appeler tous ceux qui seroient -opprimés dans l’ancien. Des philosophes ont été les législateurs des -nouvelles républiques, et les Brutus de l’Amérique en étoient aussi -les Solon. Il a enfin été permis, en traçant ces lois constitutives, -d’écouter la voix de la sagesse et de la raison, et les droits sacrés -de l’homme. Elles n’ont point été formées au hasard, comme presque -toutes les constitutions modernes; et les lumières qui, depuis un -siècle, ont éclairé nos erreurs et nos fautes, n’ont point été perdues -pour l’Amérique. On a enfin connu les vrais fondemens de la société, -qui posent sur le libre consentement des peuples. Si en effet ces -républiques ont adopté les principes les plus conformes aux vues de la -nature; si, en proscrivant les rangs et les distinctions héréditaires, -elles ont pris pour base de leur code l’égalité; si on y montre -par-tout un respect religieux pour les droits et la dignité de l’homme; -si la tolérance y a établi son bienfaisant empire, grâces en soient -rendues aux écrivains et aux sages qui ont éclairé l’univers! ce n’est -pas le moindre service qu’aient rendu aux hommes les lettres et la -philosophie. - -_Mably_ mêloit ses applaudissemens à ceux de l’Europe; il admiroit -dans les législateurs du nouveau monde des vues pleines de sagesse: il -étoit pénétré de vénération pour ces hommes célèbres. Il étoit sur-tout -frappé de cette profonde connoissance des droits de la nature, qu’ils -avoient développée dans leurs lois, et de l’habileté avec laquelle ils -avoient lié toutes les parties de la confédération américaine. Mais -en leur donnant de justes éloges, il a porté ses regards plus loin; -il a proposé ses doutes; il a manifesté ses craintes pour l’avenir; -il a tout examiné avec la sévérité d’un homme que les succès ne -peuvent éblouir, dont rien ne peut corrompre le jugement, ni fléchir -l’austérité. Incapable de trahir la vérité, et pressé de la dire, il -l’a dite courageusement et avec la franchise que l’on doit à un peuple -libre. Il applique donc ses principes aux constitutions des États-Unis; -il pose par-tout les mœurs pour base aux lois; c’est sur cette échelle -qu’il mesure la durée et la prospérité des empires. Or, il a trouvé -chez eux des germes de corruption; il les croit déjà trop vieux; il -craint, pour l’Amérique, les richesses, le luxe et les vices d’Europe. -Je sais tout ce que l’on peut dire en faveur du luxe et du commerce; -qu’on ne doit pas appliquer à de grandes républiques, et dans un siècle -d’opulence, des principes sévères qui ne conviennent, dit-on, qu’à des -siècles grossiers, à des mœurs simples et à de petits états. Il est -certain que si l’on met la richesse avant la liberté, et l’or avant les -mœurs, on trouvera sa politique désespérante, et ses principes trop -austères. Mais il n’a point cru devoir s’en écarter: il n’a point deux -politiques et deux manières de voir. Il a jugé les lois constitutives -de l’Amérique comme il a jugé celles de Sparte, de Rome et d’Athènes; -sa politique ne varie pas plus que sa morale; l’une et l’autre sont -fondées sur une base éternelle. Si l’on vouloit s’abandonner au torrent -des opinions, il étoit inutile de le consulter; et le luxe, et les -richesses, et le pouvoir de l’or trouveront assez d’apologistes, sans -qu’il soit besoin d’y joindre la voix austère de Phocion ou d’Aristide. -Au reste, plût à Dieu qu’il se fût trompé dans ses conjectures! -Puissions-nous voir long-temps l’égalité, la concorde et la paix -régner avec les mœurs dans ces heureux climats; et puisse, dans tous -les temps, l’Amérique offrir un asyle à la liberté, lorsqu’elle sera -bannie du reste de la terre! A la lecture des observations de _Mably_, -le ministre célèbre auquel elles sont adressées[i] s’écria: «ce livre -fera un jour la gloire ou la honte des Américains.» - - [i] John Adams, successeur de Francklin. - -C’est un sujet digne de remarque que le nom d’un simple et modeste -citoyen se trouve lié à tous les états qui aspirent encore à la -liberté, ou qui craignent de la perdre. Berne avoit adopté ses maximes; -la Pologne lui avoit demandé des lois; la Corse avoit réclamé ses -lumières; Genève en avoit reçu des conseils capables de la garantir -de l’oppression; et les sages de l’Amérique avoient sollicité son -suffrage: tant est puissant l’empire et le charme des talens unis à la -vertu! _Mably_ a pleinement joui de ce double triomphe. - -Nous avons tâché de suivre l’histoire de ses pensées, de voir comment -elles se sont liées dans son esprit et dans son imagination, comment -il les a développées dans ses ouvrages, et par quelle chaîne de -principes ses écrits ont mérité de devenir le code des états libres. -Mais entraînés par l’abondance des matières et l’importance des -objets, nous n’avons pas eu le temps de nous arrêter sur la forme et -le mérite littéraire de chacun de ses écrits. On n’a pas cru devoir -insister sur ce mérite; on a préféré d’en extraire la substance. En -général les compositions de _Mably_ sont sérieuses et mêmes sévères; -son style est austère et grave, comme les sujets qu’il a traités: on -n’y trouve ni cette recherche d’esprit, ni cette enluminure, ni ces -défauts brillans qui caractérisent les productions du jour; c’est -un Spartiate qui écrit dans Athènes. Ses écrits n’intéressent ni la -frivolité, ni les passions; ils parlent plus à la raison qu’aux sens: -il faut déjà valoir quelque chose pour s’y plaire; il faut avoir l’ame -calme et pure pour en goûter le charme. Ils ne seront recherchés ni -par les esprits frivoles, ni par les courtisans, ni par les hommes à -la mode, ni par cette foule de lecteurs oisifs, qui ne cherchent qu’à -se débarrasser du poids du temps; mais ils seront lus avec fruit par -les bons esprits, par les patriotes, par les gens de bien; ils seront -médités par les sages et par les hommes d’état, et peut-être ils -tomberont entre les mains d’un prince épris de la vraie gloire, qui -voudroit être le restaurateur des mœurs et le réformateur de ses états. -Quels fruits heureux ne peuvent-ils pas produire, si la semence qu’a -jettée le philosophe, tombe enfin dans une terre neuve et féconde! et -quelle gloire pour lui d’avoir ainsi préparé le bonheur des générations -à venir! - -C’est ainsi que, pendant quarante ans, _Mably_ n’a cessé de travailler -pour son siècle, et de semer pour la postérité: sa vie est pleine, -et sa carrière honorablement remplie. Il n’a jamais varié, on ne l’a -jamais vu flottant dans ses opinions: toujours d’accord avec lui-même, -rien ne l’a pu faire départir de l’austérité de sa morale, et de la -sévérité de ses principes; ils tenoient à son caractère[4]. - -Ce caractère étoit fièrement prononcé, et l’homme, chez lui, n’offroit -point de scandaleux contrastes avec l’écrivain; il étoit dans sa -conduite tel qu’il s’étoit montré dans ses écrits, et tout ce qu’il -avoit tracé de préceptes en morale, il le mettoit en action. - -Il a fui les honneurs, la fortune, les places, les distinctions, avec -autant de soin que les autres les recherchent: la modération de l’ame -étoit son trésor; il pouvoit l’augmenter, sans nuire aux droits et aux -prétentions de qui que ce fût; il ne rencontroit personne sur sa route, -et son bonheur ne coûtoit rien à celui des autres. Il n’affectoit point -de se montrer sur la scène; il ne cherchoit nullement à se répandre. -Solitaire au milieu de Paris, son nom étoit très-connu, et sa personne -l’étoit très-peu. Il dédaignoit les brigues, les prôneurs, autant -qu’il redoutoit les protecteurs; il ne pouvoit se plier au manége de -l’intrigue; il n’avoit point la souplesse nécessaire pour se faire des -partisans et des prosélytes. Il repoussoit, et même avec humeur, ce -commerce d’éloges dont l’amour-propre est si facilement la dupe. Nous -savons qu’il se mit un jour véritablement en colère contre un homme qui -le comparoit à Platon, et qui, pour prix de sa complaisance, attendoit -peut-être que Platon le comparât à Socrate. - -Mettant la liberté au rang des biens, il voulut être pauvre pour -pouvoir être libre; c’est à ce prix qu’il acheta le droit de dire -la vérité. Comment, en effet, avoir le courage de la professer, -lorsqu’on est dans la dépendance de la fortune, et que ses chaînes nous -atteignent de toutes parts, quand on a tant à craindre, tant d’abus à -caresser, de protecteurs à ménager, tant de choses à perdre? Si _Mably_ -nous parla souvent de mœurs et de modération, ce n’est point, comme -Sénèque, en nageant dans l’opulence et les délices: il vécut jusqu’à -soixante ans avec un revenu au dessous du médiocre, et il en avoit de -reste pour faire du bien. - -Il retraçoit la simplicité des mœurs antiques; mais, sous ces dehors -simples et modestes, il avoit une ame grande et fière; il conserva -toujours la dignité d’homme de lettres: on ne le vit jamais prostituer -sa plume, ni à la faveur, ni à l’esprit de parti. Il ne s’abaissa -point, pour plaire à la multitude, à prendre le goût à la mode, le ton -du jour, à caresser les opinions dominantes; il préféra les vérités -sévères à des choses agréables. Il ne prit jamais la plume que dans -l’espoir d’être utile. Il dédaigna les louanges banales et les lecteurs -vulgaires: il n’écrivit que pour les honnêtes gens, les ames pures et -élevées. Il osa être sérieux, grave et solide dans un siècle frivole; -il parla de mœurs et de vertu dans un siècle corrompu. Il étoit, dans -sa conversation comme dans ses écrits, simple, sans apprêt, mais ferme -et vrai; et il poussa quelquefois la franchise jusqu’à la rudesse. -On lui reprochoit une dureté qui n’étoit que l’indignation d’une ame -vertueuse. Il ne manquoit aucune occasion de venger le mérite modeste -et la vertu, des sarcasmes et des mépris, de l’orgueil et de la -sottise. Un grand, parlant un jour devant lui d’un homme d’un mérite -très-distingué, mais qui avoit le tort de n’être ni riche ni d’une -haute naissance, dit, avec dédain: qu’il l’avoit tiré de son grenier. -_Mably_ ne craignit pas d’élever la voix: «Monsieur le comte, dit-il, -ce sont les gens de mérite qui logent dans des greniers, et les -sots.... habitent dans des hôtels». - -Il me semble qu’il est aussi une règle pour mesurer les ames: nos -goûts, notre inclination, nos caractères nous portent vers les objets -qui nous sont analogues, vers tel homme plutôt que vers tel autre, -parce que son ame répond à la nôtre; des éloges involontaires, des -expressions échappées nous décèlent. L’homme que Jean-Jacques a le plus -loué, c’est Fénélon. Celui qui obtint tous les hommages de _Mably_, -c’est Caton; et le gouvernement qu’il loua le plus, c’est Lacédémone. -Aussi comme une femme d’un mérite rare lui applaudissoit sur ce qu’il -montroit du caractère:--Du caractère, Madame, on n’en peut avoir dans -certains pays, mais si j’étois né à Sparte, je sens que j’aurois été -quelque chose. - -C’est ce caractère indomptable, cet amour pour la liberté et -l’indépendance, qui lui faisoient chérir sa médiocrité. Il ne vouloit -prendre d’engagement d’aucune espèce, ni avec la fortune, ni avec les -préjugés, ni avec les corps. Il redoutoit toutes sortes de chaînes; il -ne fut d’aucune secte, d’aucun parti, d’aucune cabale. L’amour-propre -des autres n’étoit point intéressé à vanter son mérite. Non-seulement -il ne fit jamais de démarches pour entrer dans aucun corps littéraire, -mais il s’opposa à toutes celles que ses amis auroient pu faire -pour lui. Quand on lui proposoit de l’admettre dans quelque société -particulière, il répondoit: «je suis déjà d’une grande société dont -j’ai bien de la peine à remplir tous les devoirs.» En aucun genre il ne -vouloit prendre l’engagement de penser en tout point comme son confrère. - -Il ne fut donc d’aucune académie. Toutes les fois qu’il y avoit des -places vacantes, le public se plaisoit à le désigner. La malignité dit -quelquefois de certains écrivains: pourquoi sont-ils de l’académie? -Peut-être l’orgueil de _Mably_ étoit-il secrétement flatté de ce qu’on -demandoit: «pourquoi n’est-il pas de l’académie?» La réponse est sans -doute la même qu’on a faite à l’occasion d’autres hommes de lettres, -également nommés par la voix publique: «il ne s’est pas présenté.» -Je sais qu’une compagnie célèbre se seroit empressée de le recevoir -dans son sein, et que toutes se seroient honorées de l’adopter, s’il -avoit fait les premières avances. Me seroit-il permis, à ce sujet, de -hasarder une réflexion? Si l’on fait un juste reproche aux princes -de ne pas aller au-devant du mérite, ne seroit-on pas en droit, -et avec plus de justice encore, de faire le même reproche à des -corps littéraires, et qui sont essentiellement fondés sur le mérite -personnel? Pourquoi faire dépendre l’honneur de leur adoption de la -nécessité de le solliciter? Et pourquoi forcer un savant timide et -modeste à venir vous dire: «je vaux mieux que tous mes concurrens, et -vous me devez la préférence?» Il nous semble qu’il seroit glorieux -à une compagnie littéraire de donner l’honorable exemple d’aller -au-devant du savoir modeste et de la vertu qui se cachent. Au reste, -c’est une question que je soumets à l’académie même, qui m’honore de -son attention. Je lui présente mes doutes: je me confie à l’intégrité -de mes juges. Jamais les souverains ne se sont montrés plus grands, que -lorsque, dans les causes douteuses entre eux et leurs sujets, ils n’ont -point hésité à prononcer contre leurs propres intérêts. - -Quoi qu’il en soit, pourroit-on blâmer _Mably_ d’avoir conservé son -caractère, ces traits primitifs, que la nature avoit gravés dans son -ame; de ne s’être point abandonné à cette facilité de mœurs, qui prend -toutes les formes et toutes les empreintes, sans en garder aucune? En -convenant même qu’il a peut-être quelquefois porté trop loin cette -roideur et cette austérité de mœurs et de principes, n’est-elle -pas préférable à cette nullité qui n’offre que des masques et des -surfaces? N’avons-nous pas assez d’ames dégradées et jetées dans le -même moule? Avons-nous peur de manquer d’écrivains qui soient aux gages -de nos passions? Craignons-nous que les maximes d’un sage et l’exemple -d’un seul homme ne deviennent contagieux? Eh! s’il a gourmandé nos -vices, avons-nous bonne grâce de nous en plaindre? Certes, si jamais il -fut permis de rapeller les grands et éternels principes de la sagesse -et de la morale, c’est dans un siècle où ils sont si scandaleusement -méconnus; dans un temps où l’intérêt personnel, la soif de l’or, les -délires du luxe, l’oubli de toute vertu, l’effronterie des mœurs ont -perverti toutes notions naturelles; où le vil égoïsme a frappé de -stérilité tous les sentimens honnêtes, a dénaturé toutes les qualités -sociales, desséché tous les cœurs, et su rendre ridicules jusqu’aux -noms de vertu et de patrie; dans un siècle où il a fallu inventer -des mots nouveaux pour peindre une perversité nouvelle. A cette -vue, comment en effet se défendre d’un mouvement d’indignation? et -pourroit-on ne pas pardonner un peu d’humeur à un homme nourri de -principes sévères, habitué à réfléchir sur les causes qui amènent la -décadence des états; à un sage qui, regardant le luxe, les richesses, -les arts, la mollesse, la perte des mœurs comme les avant-coureurs de -la chute des empires, auroit voulu nous retenir sur le bord de l’abîme -déjà entr’ouvert sous nos pas? Ce vœu n’est-il pas le produit d’une -probité rigide et d’un grand caractère? Si c’est un tort, c’est celui -de Caton et celui de la vertu. - -Mais cet homme qui s’élevoit si courageusement contre les abus -corrupteurs, que les vices publics irritoient, qui s’indignoit -contre les prévarications dont tout un peuple est victime, et qui -cachoit rarement son indignation, étoit indulgent pour les fautes qui -n’altèrent point l’ordre général; il étoit presque indifférent aux -injustices qui n’avoient que lui pour objet. Il étoit bon, humain, -généreux, compatissant; mais où il déployoit sa sensibilité, c’est -dans le commerce intime de l’amitié; il en connut tout le prix: c’est -un plaisir réservé aux ames pures; elles seules en éprouvent toutes -les jouissances délicieuses; elles seules en savent goûter tout le -charme. _Mably_, incapable de se plier aux convenances d’une société -qui laisse le cœur vide, lui qui fuyoit le joug des liaisons sans -intimité, aimoit à s’abandonner aux doux épanchemens de l’amitié; il en -remplissoit affectueusement tous les devoirs. Il aimoit à se réfugier -dans son sein; mais il étoit d’autant plus sévère dans le choix de -ses amis: il connoissoit trop tout ce qu’exige ce titre sacré, pour en -jamais prodiguer le nom et les démonstrations; il y cherchoit l’entière -confiance, la liberté, l’accord des ames, et la douce égalité, sans -laquelle il n’y a point de parfaite amitié. Il y cherchoit plus encore -les qualités du cœur que celles de l’esprit. Heureux ceux qui lui -ont inspiré ce sentiment! Leur seul titre d’amis d’un homme de bien -est aujourd’hui pour eux un éloge. Aussi, quand il a été enlevé aux -lettres, à la vertu, à l’amitié, ont-ils amèrement pleuré sa perte. Sa -gloire leur en est devenue plus chère; leurs sentimens et leurs regrets -l’ont suivi bien au-delà du tombeau[5]. - -Peut-être eux seuls étoient dignes de nous révéler ces vertus sociales -et domestiques, qui ne se développent que dans l’intimité; de nous -retracer cette probité journalière qui s’étend sur toutes les actions -et sur tous les instans de la vie; ce caractère que rien ne pouvoit -ébranler, inaccessible à la crainte comme aux espérances; cette ame -stoïque et pure qui ne gauchit jamais dans le sentier de la vertu. -Ils nous auroient fait sentir le rapport intime de sa morale avec -ses actions, de ses maximes avec sa conduite, de ses vertus avec ses -écrits, et jusqu’à quel point ses ouvrages ont pris la teinte de son -caractère. Dans leurs peintures vives et fidelles auroient respiré tous -ses traits: le langage de l’amitié a je ne sais quoi de touchant et -d’affectueux qui entraîne et persuade; on ne peut résister à ses doux -accens. Sans doute l’éloge de leur ami y auroit gagné; mais cet éloge -appartenoit à tous les gens de bien: c’est une dette nationale qu’il -falloit acquitter, un tribut public qu’il falloit payer à un ami de -l’ordre et des mœurs. - -O toi, qui as si bien mérité de la patrie, philosophe aussi vertueux -qu’éclairé! s’il est vrai que tu n’as eu d’autre passion que celle -d’être utile, d’autre motif que le noble orgueil de faire le bien et -de nous arracher à nos vices; si tes travaux, tous les instans de -ta vie ont été consacrés à l’instruction, au bonheur et à l’utilité -de tes semblables; si tu n’as cessé d’opposer, presque seul, ton -inflexible sévérité au torrent des mœurs publiques, et de nous rappeler -aux antiques vertus, aux grandes vérités morales et politiques qui -font la félicité des hommes et la splendeur des états; si tous tes -écrits respirent les leçons de la sagesse, l’amour des lois, la haine -du despotisme; si tu n’as cessé de plaider courageusement la cause -des peuples, des foibles et des infortunés, contre les puissans, -les riches et les oppresseurs; en un mot, s’il est vrai que tu te -sois montré, dans tous les temps et par-tout, l’organe de la vérité, -l’apôtre des mœurs, le défenseur de la liberté, le vengeur des droits -et de la dignité de l’homme; sans doute tu méritois un hommage public -dans ta patrie, l’estime de l’Europe et la reconnoissance de l’humanité -entière! - -Heureux celui qui, chargé de ce dépôt sacré, s’acquittera dignement -d’un si noble emploi, et dont l’écrit, interprête fidelle des sentimens -particuliers et du vœu général, pourra mériter également le suffrage de -ses amis qui le pleurent, des sages qui l’apprécient, et de tous les -gens de bien qui chérissent sa mémoire! - - - NOTES HISTORIQUES. - - Note Ire, pag. 4 de l’Éloge. - - _Naissance et jeunesse de l’abbé_ MABLY. - - [1] L’abbé de _Mably_ naquit à Grenoble le 14 Mars 1709, d’une - famille honorable. Il avoit pour frère l’abbé de Condillac: ses - neveux, fils de M. de _Mably_, grand prévôt de Lyon, ont eu - l’honneur d’avoir quelque temps _Jean-Jacques_ pour instituteur; - c’est pour l’un d’eux que Rousseau fit le petit écrit qui a pour - titre: Projet pour l’éducation du jeune Sainte-Marie; c’est - peut-être à ce premier essai que nous avons dû l’Emile. - - Le jeune _Mably_ fit ses humanités à Lyon, chez les Jésuites, école - célèbre, d’où sont sortis tant d’illustres disciples, et dont - peut-être on sent trop aujourd’hui le vide. - - Sa famille étoit alliée des Tencin. Une dame qui a rendu ce - nom célèbre réunissoit alors chez elle l’élite des gens de - lettres; outre ses dîners de beaux esprits, elle avoit des dîners - politiques; Montesquieu en étoit; _Mably_ y fut admis. Il venoit de - donner le parallèle des Romains et des Français, dont on disoit du - bien. Madame de Tencin, entendant le jeune abbé parler des affaires - publiques, et raisonner avec beaucoup de sagacité sur les événemens - politiques, jugea que c’étoit l’homme qu’il falloit à son frère, - qui commençoit à entrer en faveur et dans la carrière du ministère. - - Le cardinal, occupé jusqu’alors des affaires d’église, étoit fort - peu instruit des intérêts de l’Europe. C’est pour l’instruction - particulière de ce ministre, pour l’endoctriner, que le jeune abbé - fit l’abrégé des traités depuis la paix de Westphalie jusqu’à nos - jours; ce travail, perfectionné depuis, a produit le droit public - de l’Europe. - - Le cardinal sentoit sa foiblesse dans le conseil: pour le tirer - d’embarras, l’abbé de _Mably_ lui persuada de demander au roi - la permission de donner ses avis par écrit: c’étoit _Mably_ qui - préparoit ses rapports et faisoit ses mémoires. Il avoit souvent - communication des instructions et des dépêches des ambassadeurs. Ce - fut lui qui, en 1743, négocia secrétement à Paris avec le ministre - du roi de Prusse, et dressa le traité que Voltaire alla porter à - ce prince. Frédéric, qui ne l’ignoroit pas, conçut dès-lors une - grande estime pour l’abbé _Mably_: c’est une singularité bien digne - de remarque, que deux hommes de lettres, sans caractère public, - fussent chargés de cette négociation importante, qui alloit changer - la face de l’Europe. - - On détermina Louis XV à se mettre à la tête de ses troupes. - Le conseil vouloit établir les armées sur le Rhin; c’étoit le - sentiment de Noailles et de Tencin: _Mably_ soutint qu’il falloit - faire la campagne dans les Pays-Bas; il se trouva que le roi de - Prusse demanda la même chose. _Mably_ eut la gloire de s’être - rencontré avec le monarque: il avoit jugé juste. - - Ce fut encore lui qui dressa les mémoires qui devoient servir de - base aux négociations du congrès ouvert à Breda au mois d’avril - 1746: ces divers travaux décidèrent sa vocation pour la politique. - - Mais peu de temps après il se brouilla avec le cardinal, pour une - querelle qu’ils eurent à l’occasion d’un mariage protestant que - Tencin vouloit casser. Il disoit qu’il vouloit agir en cardinal, en - évêque, en prêtre. _Mably_ lui soutenoit qu’il devoit agir en homme - d’état. Le cardinal ajouta qu’il se déshonoreroit s’il suivoit son - avis; l’abbé, indigné, le quitta brusquement, et ne le revit plus. - - Pour complaire à sa famille, l’abbé de _Mably_ étoit entré de bonne - heure dans les ordres; mais il s’en tint au sous-diaconat, et on - ne put jamais l’engager plus avant. Il ne vouloit point se mettre, - par son état, en contradiction avec ses principes. En quittant le - cardinal, il sacrifia sa fortune à sa liberté; il s’adonna tout - entier à l’étude, et vécut dans la retraite. - - - Note II, page 6 de l’Éloge. - - _Son amour pour les anciens._ - - [2] _Mably_ s’est nourri dans tous les temps de la lecture des - anciens: il savoit presque par cœur Platon, Thucidide, Xénophon, - Plutarque, et les ouvrages philosophiques de Cicéron. - - Il fut toujours leur admirateur passionné; et véritablement les - anciens sont encore et seront toujours nos maîtres: ils sont et - seront les législateurs du goût, de la morale et de la vertu, tant - qu’il y aura des hommes éclairés et sensibles sur la terre. L’étude - de l’antiquité n’est pas moins indispensable pour les littérateurs - que pour les artistes. Ils nous ont donné des modèles que nous - n’avons pas encore surpassés; ils étoient plus près de la nature: - et c’est sans contredit une des plus belles et des plus utiles - institutions des peuples modernes, que d’avoir établi dans leur - sein une société d’hommes choisis, qui fussent, en quelque sorte, - les dépositaires des beautés et des trésors des anciens, dont la - principale occupation fût de nous conserver et de nous transmettre - les lumières qui brillent dans leurs écrits, comme le feu sacré de - Vesta: ce sont les prêtres du temple; ils veillent sans cesse à - ce que ce sacré foyer ne s’éteigne ou ne s’évapore dans un siècle - futile ou chez un peuple frivole. C’est à cette école des anciens, - et sur-tout dans l’histoire et les écrits des peuples libres, que - l’on puise avec leur génie, des leçons de morale, de grandeur - d’ame, d’amour de la patrie, des lois et de la liberté; ceux qui - ne voient que du grec et du latin dans cette étude, s’abusent - étrangement: tant qu’on pourra puiser à cette source pure, - l’ignorance et la servitude ne s’empareront pas tout-à-fait de - l’univers; il y aura toujours de l’espoir. C’est là que s’est formé - _Mably_; et il a peut-être encore plus cherché dans ces saintes - émanations les traces de leurs vertus que le feu de leur génie. - - On lui a reproché d’avoir outré cette admiration pour les anciens; - mais s’il l’a poussée trop loin, ce dont on peut douter, s’il - est vrai que cet amour de l’antiquité l’ait rendu quelquefois - trop sévère envers ses contemporains, il faut avouer aussi que - l’engouement du public pour certaines nouveautés, l’oubli des bons - principes, le torrent qui nous précipite dans un goût et dans - les mœurs dépravées, dont nous ne pouvons prévoir le terme, ne - justifient que trop peut-être ses craintes et ses alarmes. - - - Note IIIe. relative aux pag. 8 et 80 de l’Éloge. - - _Notice des ouvrages de l’abbé_ MABLY, _par ordre chronologique_. - - [3] L’abbé de _Mably_ n’est pas encore assez connu. Nous avions - d’abord formé le projet de donner l’analyse raisonnée de tous - ses ouvrages: peut-être seroit-il agréable et intéressant de - lire dans une centaine de pages l’extrait de vingt volumes: ce - travail est à peu près fini; mais il auroit pu paroître prématuré - avant le jugement de l’académie, et il ne doit appartenir qu’à - celui que son suffrage en aura déclaré le plus digne. Nous nous - contenterons de donner ici une notice chronologique de ses - ouvrages. - - - 1º. _Parallèle des Romains et des Français._ - - Deux volumes in-12, 1740. - - (Page 15 de l’Éloge.) Le public accueillit l’ouvrage, et encouragea - le jeune auteur. Un critique sévère trouvoit ce livre noblement - écrit, et, en plusieurs endroits, avec beaucoup d’esprit et de - génie. (Observations sur les écrits modernes, année 1740.) Un autre - disoit: Je ne sais si Sparte et Athènes ont eu quelque citoyen - plus éclairé que l’abbé de _Mably_ sur leurs intérêts. (Mercure - d’octobre 1740, page 2210, 2217). - - L’auteur fut plus sévère que le public. Il trouva le livre mauvais, - et il le dit: «Pour moi, quand je vins à revoir mon ouvrage de - sang froid, je trouvai qu’un plan qui m’avoit paru très-judicieux, - n’étoit en aucune façon raisonnable: nul ordre, nulle liaison dans - les idées, des objets présentés sous un faux jour: ce n’étoient pas - là les seuls défauts où m’avoit fait tomber la manie du parallèle, - &c.». (Avertissement des observations sur les Romains.) - - Il est rare de trouver une contradiction de cette nature entre un - auteur et ses critiques: au reste, cet aveu noble et courageux - annonçoit dès-lors un ami de la vérité, un homme droit et austère, - et peut-être la conscience du talent qui se sent en état de - mieux faire. «Au lieu de corriger mon parallèle incorrigible, - ajoute-t-il, j’en fis deux ouvrages séparés et absolument - nouveaux.» Ce sont les observations sur les Romains et les - observations sur l’histoire de France. - - _Mably_ étoit tellement honteux du succès de son livre, qu’un jour, - le trouvant chez M. le comte d’Egmont, il s’en saisit malgré ceux - qui étoient présens, et le mit en pièces. - - - 2º. _Droit public de l’Europe, fondé sur les traités, depuis la - paix de Westphalie, en 1648, jusqu’à nos jours._ - - (La première édition est de 1748, en deux volumes; la seconde de - 1754, en 3 vol.; la meilleure est celle de Genève 1764, aussi en - 3 volumes). - - (Page 8 de l’Éloge.) Le droit public de l’Europe parut la même - année que l’esprit des lois. - - Cette science du droit public, jusqu’alors hérissée de difficultés, - parut claire, méthodique et facile sous la plume de l’auteur. - Le succès n’en fut pas douteux. Ce livre écrit pour des hommes - d’état, et même pour de simples citoyens, s’ils savent penser[j], - est dans tous les cabinets de l’Europe, depuis la cour de - Pétersbourg jusqu’à la république de Lucques. On l’enseigne - publiquement dans les universités d’Angleterre. Il est traduit - dans toutes les langues, et il plaça l’auteur au rang des premiers - publicistes de l’Europe. - - [j] V. Préface du Droit public. - - Ce n’est pas sans éprouver d’obstacles qu’il enrichit la France de - cet ouvrage nécessaire; quand _Mably_ voulut le faire imprimer, - l’homme en place à qui il s’adressa, le reçut fort mal, et lui dit: - Qui êtes-vous, M. l’abbé, pour écrire sur les intérêts de l’Europe? - êtes-vous ministre ou ambassadeur? Il auroit pu faire la même - réponse que Rousseau fit à ceux qui demandoient s’il étoit prince - ou législateur, pour écrire sur la politique.--«Si j’étois prince - ou législateur, je ne perdrois pas mon temps à dire ce qu’il faut - faire, je le ferois ou je me tairois.» (Contrat Social, pag. 2.) - - La permission d’imprimer, lui fut donc durement refusée; l’abbé de - _Mably_ contint son imagination, et se retira sans rien dire. Il - fit imprimer son livre chez l’étranger, mais il fallut toute la - protection d’un autre ministre moins timide[k], pour empêcher qu’on - n’en saisit les exemplaires. - - [k] M. d’Argenson. - - L’esprit des lois, et quelques autres livres qui honorent la langue - et la nation, ont été arrêtés par les mêmes obstacles, qu’ils - n’éprouveroient certainement pas aujourd’hui sous un ministère - ami des lettres, qui loin de les redouter, semble solliciter les - lumières des esprits supérieurs. - - - 3º. _Observation sur les Grecs._ - - Un volume, Genève, 1749. - - ..... _Rerum cognoscere causas._ VIRGILE. - - (Page 16 de l’Éloge.) Dans une épitre dédicatoire à un ami, et il - n’en fit jamais d’autres, l’auteur donne lui-même ses motifs. «Je - cherche les causes de la prospérité et de la décadence de la Grèce. - L’histoire, envisagée sous ce point de vue, devient une école de - philosophie; on y apprend à connoître les hommes; on y enrichit, on - y étend sa raison, en mettant à profit la sagesse et les erreurs - des siècles passés.» - - C’étoit faire pour les Grecs ce qu’un grand homme venoit d’exécuter - pour les Romains. Aussi dit-on alors de cet ouvrage que c’étoit une - espèce de pendant de Montesquieu. (Voyez les 5 années littéraires, - tom. 1, pag. 268.) - - Ce en quoi il s’est le plus éloigné de son modèle, dont il ne parle - d’ailleurs qu’avec les égards que l’on doit même aux erreurs d’un - homme de génie, c’est à l’occasion du systême des climats, systême - plus brillant que solide, imaginé par Bodin, et que l’auteur de - l’esprit des lois a revêtu de tout l’éclat de son imagination vive - et féconde. - - En effet, tous les climats ont vu tour-à-tour naître, tomber et - renaître la liberté et l’oppression: le despotisme a successivement - promené sa faulx dévorante sur la surface du globe, et sur - le sol brûlant de l’Asie et dans les marais glacés du Nord. - La constitution politique, l’éducation et les lois ont fait - alternativement germer dans le même pays ou des héros ou des - esclaves, et il n’est point de lieux que la liberté n’ait honorés - de sa présence. - - - 4º. _Observation sur les Romains._ - - Un volume, Genève, 1751. - - (Page 18 de l’Éloge.) Cet ouvrage sentoit encore plus l’imitation - que le précédent; ce n’est pas que l’auteur prétendît lutter contre - Montesquieu; il avoit une intention différente, et malgré les - désavantages de la comparaison, son livre a obtenu des éloges. - - Ce n’étoit pas une petite entreprise de dire des choses nouvelles - sur un sujet que Montesquieu venoit de traiter, ni une gloire - médiocre pour l’auteur, de se faire lire après ce grand homme, - comme ce ne seroit pas un médiocre éloge pour un peintre, quel - qu’il fût, d’attirer encore les regards près d’un tableau de - Raphaël, de Michel-Ange ou de David. - - - 5º. _Principes des négociations._ - - Un volume, la Haye, 1757. - - (Il y en a une seconde édition de 1767.) - - ..... _Humanis quæ sit fiducia rebus - Admonet._ - - VIRGILE. - - (Page 12 de l’Éloge.) Cet ouvrage de _Mably_ est proprement une - introduction à son droit public de l’Europe; c’est la connoissance - et l’exposé des vrais principes par lesquels doivent se conduire - les nations à l’égard les unes des autres, pour entretenir - entr’elles la concorde et la paix. - - Une chose sur laquelle nous n’avons pas assez insisté dans - l’éloge, c’est le courage avec lequel l’auteur s’élève contre ces - traités, ouvrage de la mauvaise foi, où, par des équivoques et - des obscurités affectées, on se ménage des prétextes de rompre à - la première occasion. Il démontre qu’un traité cauteleux est une - semence de discorde et de haine; qu’il peut procurer un succès - passager, mais qu’il rend à jamais odieux, et traîne après soi - des craintes et des inquiétudes qui empoisonnent les jouissances - de l’ambition; il fait voir que la fourberie a ses revers, et la - mauvaise foi ses remords. - - S’exprimer clairement et franchement dans un traité, c’est souvent - prévenir une guerre; et le temps n’est pas loin que des articles - obscurs et louches ont été un flambeau de discorde qui a incendié - les deux mondes. Il proscrit également les traités secrets qui - ne sont que de misérables palliatifs qu’on met à la hâte sur les - plaies de l’état, et qui se changent en poisons: d’un autre côté, - dicter des conditions injustes ou trop dures, c’est inviter à les - enfreindre; et la seule base sur laquelle une puissance victorieuse - puisse asseoir une paix durable, c’est la bonne foi, la justice, - et la modération qui désarme les haines et sait gagner les cœurs. - Cette politique n’est pas tout-à-fait celle que prêche Machiavel, - mais c’est celle qu’a professée _Mably_; et l’expérience démontre - que c’est encore la plus sûre et la plus utile. - - On y voit avec le même plaisir que c’est encore notre adorable - Henri IV, qui, le premier chez les nations modernes, connut et - pratiqua ces vrais principes: sa manière franche et noble de - négocier, et ses instructions à ses ambassadeurs y sont proposées - pour modèles, ainsi que les dépêches du cardinal d’Ossat, son - fidelle et vertueux ministre. - - - 6º. _Entretiens de Phocion._ - - Un volume, Amsterdam, - - ..... _Quid leges sine moribus - Vanæ proficiunt?_ - - HORACE. - - (Page 26 de l’Éloge.) Cette production en paroissant, fut estimée - l’une des meilleures du siècle; et quand la société de Berne lui - décerna la couronne, ce n’est point suivant l’usage ordinaire - des académies, qui ne proclament que les ouvrages dont elles ont - elles-mêmes donné le sujet; ce fut un choix fait sur la foule des - livres qui paroissent journellement en Europe, et qui se fixa sur - celui qu’on regarda comme le plus utile à l’humanité entière: - c’étoit le premier exemple d’un pareil concours. - - La même chose s’est renouvelée en 1765. La république décerna une - semblable couronne à l’auteur du traité des délits et des peines, - comme une marque d’estime due à un bon citoyen, qui ose élever sa - voix en faveur de l’humanité contre les préjugés les plus affermis. - - On ne se rappelle pas que d’autres écrits aient depuis partagé le - même honneur. - - Nous n’ajouterons qu’une seule remarque sur les entretiens mêmes de - Phocion, donnés sous le nom de Nicoclès, l’un des disciples de ce - grand homme. - - Il y est dit: que l’amour de la patrie doit être subordonné à - l’amour de l’humanité. Peut-être cette maxime, ainsi énoncée, - est-elle le seul passage qui décèle l’ouvrage d’un moderne. - L’amour de la patrie, chez les anciens, étouffoit, ou du moins - diminuoit tout autre sentiment. L’auteur l’a senti; aussi dans les - notes prétend-il que Phocion a puisé cette doctrine à l’école de - Platon son maître, qui la tenoit de Socrate, qui, le premier des - philosophes, appliquant la philosophie à l’étude des mœurs, se - crut citoyen de tous les lieux où il y a des hommes.» (V. Entr. de - Phocion, p. 122, 123, 124.) - - Il est certain que ce sentiment de bienveillance universelle, tout - sublime qu’il est, doit affoiblir l’amour de la patrie, qui, comme - toutes les sortes d’amours, n’est qu’un sentiment de préférence. - - - 7º. _Observations sur l’histoire de France._ - - Deux volumes, Genève, 1765. - - (Page 22 de l’Éloge.) L’auteur éprouva pour ces observations - les mêmes difficultés que pour le droit public. Chaque ouvrage - utile est une conquête qu’il faut remporter sur les préjugés. - Des courtisans ne manquèrent pas de trouver ce livre dangereux, - comme contenant des vérités trop palpables. C’est l’histoire des - réverbères de Duclos; et sans la protection d’un ministre qui ne - craignoit pas les réverbères[l], cet excellent ouvrage auroit été - étouffé dès sa naissance. - - [l] Le duc de Choiseuil. - - Quelques personnes qui en avoient une autre idée, désiroient - que l’auteur donnât à son livre le titre d’histoire de notre - ancien gouvernement, et de ses révolutions: sa modestie ne lui a - pas permis d’adopter un titre aussi ambitieux, quoiqu’il avouât - lui-même avec candeur qu’il regardoit ces observations, comme - l’histoire jusqu’alors inconnue de notre ancien droit public. - (Préface des observations.) - - En effet, ses preuves marchent d’un pas égal avec ses raisonnemens; - sa critique est sûre, ses exemples bien choisis, ses citations - précieuses et décisives: également éloigné des systêmes de Dubos - et des paradoxes de Boulainviliers, il les combat tous deux avec - avantage; il cherche et trouve souvent la vérité. Les points - les plus obscurs sont ceux auxquels il s’attache de préférence: - il n’élude jamais les difficultés; tout ce qu’il traite, il - l’éclaircit. Aux connoissances du savant, il joint le mérite plus - rare d’un jugement sain, d’une érudition bien digérée, d’une - critique lumineuse. Cet ouvrage doit être le guide de tous ceux qui - veulent étudier à fond notre histoire. Il y a plus; si jamais la - France a son Tite-Live, et peut enfin s’enorgueillir d’une histoire - nationale, c’est sur-tout dans les écrits de _Mably_ qu’il faudra - puiser les principes sûrs, les idées justes, les vues patriotiques, - enfin l’esprit général qui doit animer ce bel ouvrage, encore - à faire, le seul peut-être que les Français aient à envier aux - Romains. - - Ce qui reste à imprimer des observations, formera trois volumes - égaux aux premiers. Parmi les nombreux morceaux qui peuvent exciter - l’intérêt, nous nous contenterons d’indiquer le chapitre intitulé: - «des causes par lesquelles le gouvernement a pris en Angleterre une - forme différente qu’en France;» la peinture des désordres du règne - de Charles VI, et de la sombre politique de Louis XI, qui nous ont - paru des tableaux dignes du pinceau de Tacite; ce que l’écrivain - dit des états-généraux, des trois ordres, des prétentions des - corps, de la politique de Richelieu &c. &c., &c. - - L’auteur s’est arrêté au commencement du règne de Louis XIV: il - a seulement ajouté quelques réflexions générales sur la dernière - révolution de la magistrature, et sur le caractère des ministres - qui l’ont opérée. L’abbé de _Mably_ affectionnoit singulièrement - cette suite des observations, comme y ayant déposé des vérités qui - deviendroient un jour utiles à ses concitoyens; et nous en parlant - vers les derniers temps de sa vie, il nous dit: «cet ouvrage est - mon testament.» - - - 8º. _Doutes proposés aux économistes, sur l’ordre naturel et - essentiel des sociétés._ - - Un volume, 1768. - - (Page 69 de l’Éloge.) On a appelé les économistes, les - convulsionnaires de la politique; nous sommes bien éloignés - d’adopter cette dénomination; d’ailleurs nous ne voulons point - insulter aux morts: nous dirons seulement que, sous le titre - modeste de _doutes_, l’abbé de _Mably_ bat en ruine un systême - qu’il a cru dangereux autant que ridicule. Cette critique n’est - que l’ouvrage des circonstances; mais l’auteur en prend occasion - de remonter aux vrais principes et aux fondemens de la société; - de développer des vérités très-importantes; de relever la dignité - de l’homme, avilie par des sophismes, et de combattre des erreurs - dont les conséquences pourroient être dangereuses. Sa logique est - pressante et ses raisonnemens concluans: il y mêla quelquefois une - ironie fine et délicate, mais point d’injures, arme de ceux qui ont - tort; point de sarcasmes ni de personnalités. Il usa de ménagemens - et d’égards; il donna même des éloges à l’auteur qu’il critiquoit: - c’est ainsi qu’en devroient toujours user les gens de lettres; ils - ne se rendroient pas la fable des sots; eux, le public et la vérité - y gagneroient. - - - 9º. _Du gouvernement de Pologne._ - - Un volume écrit en 1770 et 1771, et imprimé seulement en 1781. - - (Page 36 de l’Éloge.) C’est M. le comte Wielhorski qui fut chargé - par les confédérés de Pologne de consulter en France le philosophe - de Genève et l’abbé de _Mably_. Jean-Jacques en fait un bel éloge; - et c’est à lui que _Mably_ adressa son ouvrage: on n’en fit tirer - qu’un très-petit nombre d’exemplaires, que l’auteur donnoit à ses - amis et à ceux qu’il honoroit d’une confiance particulière. - - En 1770 l’abbé de _Mably_ avoit fait avec cet excellent patriote - un voyage en Pologne, pour mieux étudier la nation sur laquelle il - avoit à travailler: il y demeura plus d’un an avec lui. - - Son ouvrage pour cette république, et son séjour dans le pays, y - ont laissé un tendre souvenir d’estime et de reconnoissance. Nous - avons vu une lettre du prince Potocki, où tous ces sentimens sont - exprimés d’une manière bien honorable pour l’abbé de _Mably_. - Nous citerons une partie de cette lettre, datée de Warsovie le 2 - septembre 1777. - - «Monsieur, vous jouissez du privilége des hommes célèbres: - connu dans les pays les plus éloignés, vous ignorez ceux - qui vous lisent et que vous éclairez. On a toujours cherché, - consulté et quelquefois ennuyé les philosophes: souffrez, à - ce titre, les désagrémens de votre état. Le conseil préposé - à l’éducation nationale, m’a chargé, monsieur, de suppléer - aux livres élémentaires pour lesquels il n’a plus jugé de - publier la concurrence: de ce nombre est la logique. Comme je - connois votre ouvrage, et que le conseil a suivi vos principes - dans le systême de l’instruction publique pour les écoles - Palatinales, personne assurément ne sauroit mieux que vous - remplir cette importante tâche. Vous avez travaillé pour un - prince souverain, refuseriez-vous d’appliquer votre ouvrage à - l’usage d’une nation qui devroit l’être?.... Si vos occupations - ne vous permettoient pas d’entreprendre cet ouvrage, vous me - feriez un plaisir bien sensible de m’indiquer la personne que - vous croiriez en France, aidée de vos lumières et de votre - direction, en état de répondre à nos vues: ce ne sera toujours - qu’un de vos élèves. Il est à souhaiter pour l’humanité que - vous en ayez dans toutes les nations. Je suis, etc. - - Ignace POTOCKI.» - - - 10º. _De la législation ou principes des loix._ - - Deux volumes en un, Amsterdam, 1776. - - _Ad respublicas firmandas et ad stabiliendas vires, sanandos - populos, omnis nostra pergit oratio._ - - CICERON, _de Leg._ - - (Page 45 de l’Éloge.) Plusieurs personnes regardent cet ouvrage - de _Mably_ comme un chef-d’œuvre. Il n’est point de sujet plus - important, puisque les principes qui doivent servir de base à la - législation, embrassent le bonheur possible de tous les hommes, de - tous les lieux et de tous les temps. - - Mais prétendroit-on, avec certains critiques, que ces savantes - théories sont inutiles; et l’écrivain qui se sent pressé de dire - des vérités qu’il croit utiles, doit-il les renfermer dans son - sein? Nous ne le croyons pas: il est toujours bon de montrer le - but où nous devons aspirer, même lorsqu’on ne peut y atteindre. - Ces vérités générales, semées comme au hasard, peuvent enfin - germer dans la tête d’un législateur; et l’exemple récent d’un - prince plus grand par son génie que par ses états, qui n’a pas - craint d’avouer qu’il avoit puisé en partie dans nos écrits ces - principes d’humanité qu’il a transportés dans son code, en seroit - une nouvelle preuve, s’il en étoit besoin. Léopold (nom heureux - dans les fastes de l’humanité!), Léopold qui sait également mériter - et refuser des statues[m], vient de donner un modèle à l’Italie - et un grand exemple à l’Europe; et peut-être à notre tour il nous - prendra un jour envie de l’imiter. D’ailleurs ces leçons de morale, - de politique et de philosophie, présentées par un écrivain sage, - qui instruit sans aigreur, qui ne prend le ton, ni d’un énergumène - ni d’un inspiré, qui se contente de parler le langage de la - raison, préparent doucement les esprits, prémunissent contre nombre - d’erreurs, augmentent la masse des connoissances, entretiennent une - nation dans l’espoir d’une réforme salutaire, et quand un grand - homme se présente, il trouve la matière toute préparée; l’opinion - publique le précède ou le seconde; il peut alors s’élancer dans la - carrière, s’abandonner à son génie, à son amour pour le bien public - et à cette passion, le besoin des grandes ames, d’immortaliser - son nom et ses bienfaits. Le philosophe sème, c’est aux états à - recueillir. - - [m] Le grand duc de Toscane a refusé une statue que ses sujets, - d’un vœu unanime, lui offroient en reconnoissance du nouveau - code criminel qu’il vient de publier, et le produit de ces - souscriptions volontaires doit être employé à des fontaines - publiques. (Voyez gazette de France, du 23 février 1787.) - - - 11º. _De l’étude de l’histoire._ - - Un volume, 1778. - - (Page 40 de l’Éloge.) Un prince à jamais regrettable, le Dauphin, - père de notre auguste monarque, appeloit l’histoire la leçon des - princes et l’école de la politique: il ajoutoit que l’histoire - est la ressource des peuples contre les erreurs des rois. On n’en - pouvoit donner une plus belle définition: il semble que _Mably_ ait - entrepris de la justifier. - - Son traité de l’étude de l’histoire avoit d’abord été imprimé dans - le cours d’études de l’abbé de Condillac son frère; il a été fait - pour l’instruction du jeune prince, devenu duc de Parme et de - Plaisance, en 1765. - - _Mably_ lui adresse la parole, comme Bossuet, dans l’Histoire - Universelle, au grand dauphin. Le commencement en est admirable: - Voulez-vous être un grand homme, lui dit-il, oubliez que vous êtes - prince? &c. &c. Sans prétendre en aucune façon comparer la hauteur - du génie et l’éloquence entraînante et sublime de l’aigle de Meaux - à la sagesse de l’écrivain moderne, nous oserions dire que l’écrit - du dernier, s’il étoit bien médité, est plus propre encore à former - un prince à ses devoirs, à lui inspirer les sentimens de justice, - à le prémunir contre l’empire des passions, et sur-tout à lui - enseigner la route qu’il faut suivre pour faire le bonheur de ses - peuples, que le chef-d’œuvre de l’éloquence française. - - Il nous seroit facile de justifier par des citations tous les - éloges que nous avons faits de ce traité; mais nous aimons mieux - espérer qu’enfin on le lira: d’ailleurs ces notes sont déjà trop - longues. Un écrivain qui paroît avoir beaucoup médité sur ces - matières, dit, en parlant de ce livre de l’étude de l’histoire: - «Nous croyons que la première partie de ce petit ouvrage est ce - que M. l’abbé de _Mably_ a jamais imprimé de plus neuf et de plus - utile.» (Jugement sur l’ouvrage de Pierre Chabrit, par M. Garat.) - - - 12º. _De la manière d’écrire l’histoire._ - - Un volume, 1775. - - (Page 70 de l’Éloge.) A l’exception des jugemens, sans doute trop - sévères et même, nous osons le dire, injustes à plusieurs égards, - que _Mably_ a portés contre Voltaire et l’illustre Robertson, - nous pourrions peut-être le justifier avec avantage sur tous les - reproches qu’on lui a faits; mais par de justes égards que nous - croyons devoir à l’homme de lettres estimable d’ailleurs, et - qui, trop jeune encore, s’est laissé emporter à l’impulsion du - moment, ou à des impressions étrangères, et que son zèle a égaré - en l’attaquant, nous nous interdirons toute discussion sur cette - querelle. Nous pensons qu’on ne sauroit faire trop de sacrifices - au bien de la paix et à l’honneur des lettres. Seulement qu’il - nous soit permis d’opposer aux détracteurs de l’abbé de _Mably_, - s’il en étoit encore, un suffrage qui vaut mieux que le nôtre, - et dont on peut être orgueilleux. _Mably_ n’avoit encore fait ni - les entretiens de Phocion, ni les observations sur l’histoire - de France, ni le gouvernement de Pologne, ni les principes des - lois, ni ceux de morale, ni l’étude de l’histoire, qu’il étoit - déjà cité par un écrivain, après Fénélon, l’abbé de Saint-Pierre, - Montesquieu, l’ami des hommes, &c. au nombre des bons Français et - des gens éclairés, qui n’ont pas craint de dire des vérités utiles, - et de dévoiler les fautes de la législation; et cet écrivain c’est - Jean-Jacques. Voyez sa réponse à un écrit anonyme, à la suite de sa - lettre à d’Alembert sur les spectacles. - - - 13º. _Principes de morale._ - - Un volume, 1784. - - (Page 68 de l’Éloge.) Ce livre n’a pas excité moins d’orages que - le précédent: le même motif du bien de la paix nous engage au même - silence. - - Le grand Condé, arrachant quelques feuillets de son histoire où - l’on racontoit ses exploits contre son pays, est l’image de ce - que je voudrois faire pour l’auteur de cet excellent écrit. Je - le représenterois, par égard pour les esprits timides, arrachant - quelques pages de ces principes de morale, et je croirois par ce - sacrifice avoir acquis le droit de dire tout le bien que j’en - pense. - - Au reste, dans toutes les attaques qu’on a portées à l’abbé de - _Mably_, ses amis ont pu chercher à le venger, (voyez les lettres - sur la censure de la Sorbonne); mais pour lui, il n’a jamais écrit - une seule ligne pour sa défense. - - - 14º. _Observations sur les États-Unis d’Amérique._ - - Un volume, 1784. - - (Page 77 de l’Éloge.) Ce sont quatre lettres adressées à l’un - des envoyés des États-Unis, M. John Adams, qui avoit désiré les - remarques de l’auteur sur les constitutions de l’Amérique: c’est - ce qui avoit induit en erreur, et fait dire dans le temps, que les - Colonies Angloises l’avoient choisi pour leur législateur. - - Ses observations parurent sévères, mais il crut pouvoir dire la - vérité toute entière. «Les Américains, dit-il, ne sont plus sujets - du roi d’Angleterre: ils sont aujourd’hui des hommes libres; et si - mon opinion leur paroissoit aussi dure et aussi sauvage qu’elle - peut le paroître en Europe, je ne pourrois m’empêcher d’en tirer un - mauvais augure pour l’avenir.» (Observations, page 76.) - - Aussi, est-il très-faux qu’on ait brûlé en Amérique, ou traîné dans - la boue l’ouvrage de _Mably_, comme on l’a prétendu dans quelques - papiers publics: il étoit plus digne d’un peuple si sage d’y - répondre. - - C’est ce que vient de faire M. Adams dans un ouvrage intitulé: - Apologie des constitutions des États-Unis de l’Amérique. Nous - n’avons pas encore vu ce livre, qui n’est qu’annoncé; mais nous - connoissons une lettre imprimée de M. Adams (Journal Encyclop. du - mois de Mai 1787, pag. 113 et suiv.), où il semble se défendre - d’avoir invité l’abbé de _Mably_ à écrire ce qu’il pensoit sur les - constitutions Américaines; il invoque le témoignage de MM. les - abbés de Chalut et Arnoux, amis communs de M. Adams et de l’abbé de - _Mably_; et nous, nous sommes prêts à donner, s’il en est besoin, - la déclaration de ces deux Messieurs, que nous avons entre les - mains, et qui éclaircit pleinement la question à l’avantage de - l’abbé de _Mably_. - - Au reste, s’il avoit besoin de justification pour avoir regardé les - Américains comme étant déjà trop vieux, et sur ce qu’il sembloit - redouter pour eux du commerce et des vices de l’ancien monde, nous - la trouverions dans l’ouvrage même du sage ministre qui a succédé, - en France, au John Adams et au Francklin. M. Jefferson, dans ses - observations sur la Virginie[n], craint aussi, pour l’Amérique, que - les étrangers n’y apportent leurs vices, leurs préjugés et leur - servilité d’Europe; et les semences de discorde qui commencent à - éclater, les mécontentemens, les réclamations armées, &c. sont peu - propres, peut-être, à nous rassurer sur ces craintes. - - [n] _Notes on Virginia._ Voyez Merc. du 2 Juin 1787, p. 28. - - - 15º. OUVRAGES MANUSCRITS. - - - 1º. _Des droits et des devoirs du citoyen._ - - Petit in-folio, pouvant faire deux volumes in-12. - - (Page 69 de l’Éloge). Ce sont des entretiens que l’auteur suppose - avoir eus avec milord _Stanhope_. Ce livre fait connoître à l’homme - ses devoirs, ses droits et sa dignité. Il éclaire l’esprit, il - échauffe le cœur; l’ame s’élève à la lecture de ces lettres: c’est - le catéchisme du citoyen. - - Il y a des pensées grandes et fières, à la manière de Montesquieu. - Par exemple: «La pompe des noms et des titres n’impose plus à mon - imagination: dans les hommes les plus humiliés par la fortune, je - crois voir des princes détrônés qu’on retient dans les fers. - - «Tout peuple qui n’est pas barbare, a une religion; et Dieu ne - manque jamais d’avoir révélé aux prêtres ses volontés; c’est ce - qu’on appelle ordinairement lois divines.» - -Nous regrettons de ne pouvoir en citer davantage; mais le temps nous -instruira mieux, et nous dévoilera ce que nous devons penser de cette -production. - - - 2º. La suite des observations sur l’histoire de France, dont nous - avons fait mention sous le nº. 7 de cette notice. - - - 3º. &c. Un traité du beau, et d’autres traités des talens, des - passions, &c. &c., dont nous n’avons pas une connnoissance - particulière. - - - Note IVe. page 82 de l’Éloge. - - _Sa personne et son caractère._ - - [4] En faisant dans plusieurs de ses écrits l’éloge d’un - philosophe pratique, sans faste, et qui fuit toute espèce - d’ostentation, même celle de la vertu, _Mably_ semble avoir - tracé son portrait: voilà pourquoi l’on a peu d’anecdotes sur sa - personne. Sa vie est toute entière dans ses écrits, comme l’éloge - d’un législateur est tout entier dans ses lois. - - Nous ajouterons seulement ici quelques traits de caractère à ceux - que nous avons déjà cités. - - Son désintéressement étoit tel qu’il ne retira jamais rien de ses - ouvrages; à peine exigeoit-il quelques exemplaires pour les présens - d’usage; bien différent de ces littérateurs qui n’estiment dans le - commerce des muses que le profit que ce commerce leur rapporte. - Riche du retranchement de tous les besoins factices, il pouvoit - s’écrier comme Socrate, en se promenant dans Athènes: «que de - choses dont je n’ai que faire!» - - Il n’eut jamais qu’un seul domestique; et sur la fin de ses - jours, il se priva de ces commodités de la vie que son âge - et ses infirmités lui rendoient cependant plus nécessaires, - afin d’accroître la petite fortune de ce serviteur fidelle. Il - pratiquoit à la lettre cette maxime si douce et si humaine, «de - regarder ses domestiques comme des amis malheureux.» - - Faire sa cour, est une expression qui n’étoit point à son usage. - On voulut un jour l’entraîner chez un ministre qui même l’avoit - invité; on ne put jamais l’y déterminer: mais il dit qu’il le - verroit volontiers, lorsqu’il ne seroit plus en place. - - M. le maréchal de Richelieu pressoit un jour l’abbé de _Mably_ - de se mettre sur les rangs pour l’académie française; _Mably_ - refusa. «Mais, lui dit le vainqueur de Mahon, si je faisois toutes - les démarches, et que vous fussiez agréé, refuseriez-vous?...» - Le maréchal le pressa tant, il y mit tant de grâces, que, vaincu - par ce noble procédé, _Mably_ n’osa persister, et fut comme forcé - de promettre. Mais aussi-tôt qu’il fut sorti, il courut chez son - frère de Condillac, lui raconta comment la chose s’étoit passée, - et le conjura de le dégager, à quelque prix que ce fût. «Mais - pourquoi cette grande résistance?» lui dit son frère.--«Pourquoi? - Si j’acceptois, je serois obligé de louer le cardinal de Richelieu, - ce qui est contre mes principes; ou si je ne le louois pas, devant - tout à son petit neveu dans cette circonstance, je serois coupable - d’ingratitude.» - - Condillac se chargea de la négociation, et les choses en - demeurèrent là. Nous tenons cette anecdote d’un ami particulier de - l’abbé de _Mably_, et lui-même est membre de l’académie française. - - Le bruit avoit couru qu’on lui proposeroit l’éducation de - l’héritier d’un grand empire; il dit hautement, que la base de son - éducation seroit: «que les rois sont faits pour les peuples, et non - les peuples pour les rois,» et que ce seroit la chose sur laquelle - il reviendroit sans cesse: il ne fut point nommé. - - Il aimoit à répéter cet adage de Leibnitz, «le temps présent est - gros de l’avenir;» et son propre exemple en prouve la justesse et - la profondeur. Il s’étoit tellement exercé à étudier le jeu et - la marche des passions, et à rechercher dans les révolutions des - Empires les causes et la chaîne des événemens; il avoit acquis une - telle expérience des hommes et des choses, que cette connoissance - du passé avoit, pour ainsi dire, déchiré pour lui le voile de - l’avenir: il a en quelque sorte tiré l’horoscope des états. Dès - la paix de 1762, et au moment où l’Empire Britannique étoit à - son plus haut période de gloire et de puissance, _Mably_ prédit - la révolution de l’Amérique; il prévoyoit dès-lors la défection - des Colonies Anglaises. «Si un jour elles se rendent libres et - indépendantes, dit-il, etc. (Voyez le droit public de l’Europe, - tom. 2, page 422, édit. de 1764; et tom. 3, pag. 412 et 414, et - principes des négociations, édit. de 1767, pag. 90.») Ce qui s’est - passé à Genève, il l’avoit également prévu. (Voyez principes des - lois, Iere. part. pag. 169.) Et si l’on veut savoir ce qui se - passe aujourd’hui en Hollande, il faut voir les principes des - négociations (pag. 162.) et le traité de l’étude de l’histoire - (pag. 213, 214.) Cette expérience lui donnoit quelquefois de - l’humeur; ses amis lui en faisoient le reproche, et l’appeloient en - plaisantant, «prophète du malheur.» «Il est vrai, répondoit-il, que - je connois assez les hommes pour ne pas espérer facilement le bien.» - - - Note V et dernière, page 90 de l’Éloge. - - _Sa mort et son épitaphe._ - - [5] Ses amis, la France et l’Europe le perdirent le 23 avril 1785, - étant âgé de 76 ans. - - Son épitaphe, ouvrage de l’amitié éclairée, contient tout son - éloge; nous ne pouvons nous refuser au plaisir de la copier. - - D. O. M. - - HIC JACET - GABRIEL BONNOT DE MABLY, - GRATIANOPOLITANUS, - JURIS NATURÆ ET GENTIUM - INDICATOR INDEFESSUS, AUDAX, FELIX - DIGNITATIS HUMANÆ VINDEX, - ORBIS UTRIUSQUE SUFFRAGIIS ORNATUS, - POLITICIS SCRIPTIS NULLI SECUNDUS; - EVENTUM PRÆTERITORUM CAUSAS DETEXIT, - FUTUROS PRÆNUNCIAVIT, - QUÆ AD PRÆPARANDOS, QUÆ AD AVERTENDOS - DOCUIT; - RECTI PERVICAX - QUID PULCHRUM, QUID TURPE, - QUID UTILE, QUID NON, - DIXIT: - VIR PAUCORUM HOMINUM, - CENSU BREVI NIHIL RERUM INDIGUS - HONORES, DIVITIAS, - OMNIMODA SERVITII VINCULA - CONSTANTER ASPERNATUS; - VITA INNOCUUS, RELIGIONIS CULTOR, - ÆQUISSIMO ANIMO - OBIIT 23â. D. APR. 1785. NAT. 14â. - D. MART. 1709. - H. M. - MODICUM ET MANSURUM, - AMICO ÆTERNUM FLEBILI, - TESTAMENTI CURATORES POSUERE. - - Les mêmes amis de l’abbé de _Mably_, qui ont si bien caractérisé - son ame et ses écrits, avoient formé le projet de consacrer à sa - mémoire un modeste monument dans l’église où il a été inhumé; - tout alloit être exécuté, quand des ordres émanés des supérieurs - ecclésiastiques ont tout arrêté. On a refusé un tombeau au moderne - Phocion; c’est une ressemblance de plus avec le Phocion d’Athènes. - - Ces amis, vraiment dignes de ce nom, ont voulu perpétuer - ses traits: on ne pouvoit du moins leur envier cette douce - satisfaction. L’abbé de _Mably_, différent des gens de lettres, qui - commencent par gratifier le public de leurs gravures, en attendant - qu’ils soient illustres, n’avoit pas souffert qu’on gravât son - portrait pendant sa vie; mais après sa mort, ils le firent exécuter - par un artiste habile, Pugos, et ce portrait est parfaitement - ressemblant. Tous les traits de l’homme de bien y sont vivans; la - vertu sévère y respire: au bas, on lit ce vers de _Juvénal_, qui - semble fait pour lui: - - ACER ET INDOMITUS, LIBERTATISQUE MAGISTER. - - (Satyre 2, v. 78.) - - Ainsi donc, après que l’éloge public qui lui a été décerné, aura - obtenu le suffrage et la sanction de l’académie, et qu’elle aura - ainsi imprimé à son nom, le sceau de l’immortalité, il ne manquera - plus rien à sa gloire, qu’une statue à côté de celles de ces grands - citoyens qui ont bien mérité de la patrie. - - - FIN DE L’ÉLOGE. - - - - - AVERTISSEMENT - DE LA PREMIÈRE ÉDITION. - - -Je me propose dans cet ouvrage de faire connoître les différentes -formes du gouvernement auxquelles les Français ont obéi depuis leur -établissement dans les Gaules; et de découvrir les causes, qui, en -empêchant que rien n’ait été stable chez eux, les ont livrés, pendant -une longue suite de siècles, à de continuelles révolutions. Cette -partie intéressante de notre histoire, est entièrement inconnue des -lecteurs qui se bornent à étudier nos annalistes anciens, et nos -historiens modernes. Je l’ai éprouvé par moi-même; dès que je remontai -aux véritables sources de notre histoire, c’est-à-dire, à nos lois, -aux capitulaires, aux formules anciennes, aux chartes, aux diplômes, -aux traités de paix et d’alliance, etc. Je découvris les erreurs -grossières et sans nombre où j’étois tombé dans mon parallèle des -Romains et des Français. Je vis paroître devant mes yeux une nation -toute différente de celle que je croyois connoître. J’appris trop tard -combien la lecture de nos anciennes annales est peu instructive, si on -n’y joint pas l’étude des pièces; je vis qu’il ne faut lire qu’avec une -extrême circonspection nos historiens modernes, qui, tous ont négligé -l’origine de nos lois et de nos usages, pour ne s’occuper que de siéges -et de batailles; et qui, en faisant le tableau des siècles reculés, ne -peignent jamais que les mœurs, les préjugés et les coutumes de leur -temps. - -Les Français n’eurent point de lois, tant qu’ils habitèrent la -Germanie; et quand ils s’établirent en-deçà du Rhin, leur politique -se borna à rédiger des coutumes qui ne pouvoient plus suffire à un -peuple qui avoit acquis des demeures fixes, et jeté les fondemens -d’un grand empire. La férocité de leurs anciennes mœurs les attachoit -autant que l’habitude et leur ignorance aux usages Germaniques; mais -les vices nouveaux que leur donna le commerce des Gaulois, de nouveaux -besoins et de nouveaux intérêts les forcèrent malgré eux de recourir -à des nouveautés. Ils firent des lois avant que de connoître l’esprit -qui doit les dicter, et la fin qu’elles doivent se proposer; et ces -lois, souvent injustes et toujours insuffisantes, n’acquirent presque -aucun crédit. Les Français continuèrent de se laisser conduire au gré -de leurs passions et des événemens; et confondant la licence avec la -liberté, le pouvoir des lois avec la tyrannie, ne formèrent qu’une -société sans règle et sans principe. Ils se familiarisèrent dans -l’anarchie, avec les désordres auxquels ils n’avoient pas l’art de -remédier; l’intérêt du plus fort sembla toujours décider de l’intérêt -public, et jusqu’au règne de Philippe-de-Valois, les droits de la -souveraineté appartinrent tour-à-tour, ou à-la-fois, à tous ceux qui -purent ou voulurent s’en emparer. Si j’ai réussi à développer la suite -et l’enchaînement de ces révolutions, causes à la fois et effets les -unes des autres, j’ai composé l’histoire inconnue de notre ancien -droit public. Quelques personnes ont désiré que je donnasse à mes -observations le titre d’histoire de notre gouvernement; je n’ai pas osé -suivre leur conseil; je sens combien mon ouvrage est inférieur à ce -qu’auroit promis un pareil titre. Je n’ai fait qu’un essai; et c’est -assez pour moi, s’il peut être de quelque secours aux personnes qui -veulent approfondir notre histoire. - -Rien n’est plus propre à nous faire aimer et respecter le gouvernement -auquel nous obéissons, qu’une peinture fidelle des malheurs que nos -pères ont éprouvés, pendant qu’ils ont vécu dans l’anarchie. Quel -danger peut-il y avoir à faire connoître nos anciennes coutumes et -notre ancien droit? Qui ne sait pas que les lois, les mœurs et les -coutumes des peuples n’ont rien de stable? Personne n’est assez -ignorant pour confondre les premières lois qu’ait eues une nation, avec -ses lois fondamentales: la loi fondamentale d’un état n’est point un -amas de lois proscrites, oubliées ou négligées, mais la loi qui règle, -prescrit et constitue la forme du gouvernement. - -En se rappellant la situation déplorable du prince, du clergé, de la -noblesse et du peuple, jusqu’aux premiers Valois, on ressemblera à ces -voyageurs qui, après avoir échoué contre cent écueils et essuyé de -violentes tempêtes, abordent enfin, au rivage, et jouissent du repos. -En voyant la peinture de nos erreurs et de nos calamités, quel lecteur -ne connoîtra pas le prix d’une sage subordination? Loin de regretter -des coutumes barbares et contraires aux premières notions de l’ordre -et de la société, on s’applaudira de vivre sous la protection d’une -autorité assez forte, pour réprimer les passions, donner aux lois la -puissance qui leur appartient, et conserver la tranquillité publique. -C’est, sans doute, ce qu’ont pensé des ministres éclairés, quand ils -ont invité des savans à fouiller dans la poussière de nos archives, et -à publier ces recueils précieux de pièces, dont mon travail n’est que -le résultat. - -Les observations que je donne aujourd’hui ne s’étendront pas au-delà -du règne de Philippe-de-Valois, ou de la ruine du gouvernement féodal. -Avant que de poursuivre un ouvrage très-laborieux, il est prudent, je -crois, de consulter le goût du public, et de lui demander s’il pense -que la manière dont j’envisage notre histoire, soit utile. Si on goûte -cet essai, ce sera pour moi, un encouragement, et j’avoue que j’en ai -besoin pour mettre en ordre les matériaux que j’ai entre les mains, -et qu’il est infiniment plus difficile de rédiger, que de recueillir. -Je continuerai à examiner notre histoire sous Philippe-de-Valois et -ses successeurs. Je ferai voir combien les lumières qui commençoient -à se répandre dans la nation, instruite par ses malheurs, étoient -encore incapables de lui faire connoître ses vrais intérêts, et combien -nous avons eu de peine à triompher des préjugés et des passions, que -plusieurs siècles de barbarie et le bizarre gouvernement des fiefs -avoient fait naître. - -Il n’est pas juste qu’on m’en croie sur ma parole, quand je contredirai -les idées reçues sur notre ancien gouvernement, et qu’on a prises dans -des écrivains qui ont travaillé, avant moi, à débrouiller l’histoire de -France. Il est essentiel à mon ouvrage d’y joindre les autorités sur -lesquelles je fonde mon opinion, et même d’exposer quelquefois, dans un -certain détail, les raisons par lesquelles je me détermine à prendre -tel ou tel sentiment. Mais j’ai cru, qu’à l’exception des savans, -accoutumés à la fatigue pesante de l’érudition, on ne verroit qu’avec -peine suspendre le fil de mon récit, pour entendre des dissertations -critiques, ou lire des morceaux barbarement écrits de nos anciennes -lois. J’ai renvoyé ces espèces de discussions à des remarques indiquées -par des chiffres, dans le corps de mon ouvrage. Leur nombre et sur-tout -leur longueur, m’ayant empêché de les placer au bas des pages, elles -formeront un corps à part, à la suite de mes observations, et serviront -de pièces justificatives. - - - - - OBSERVATIONS - SUR - L’HISTOIRE DE FRANCE. - - LIVRE PREMIER. - - CHAPITRE PREMIER. - - _Des mœurs et du gouvernement des Français en Germanie.--Leur - établissement dans les Gaules._ - - -On ne peut faire que des conjectures sur l’origine des Français: s’ils -ne sont pas Germains, il est sûr du moins, soit qu’ils viennent de -Pannonie, du Nord, ou des provinces voisines des Palus Méotides, qu’ils -habitèrent assez long-temps la Germanie pour en prendre les mœurs et -le gouvernement. On diroit que les lois Saliques et Ripuaires sont -l’ouvrage de ces Germains mêmes dont Tacite nous a tracé le portrait, -tant elles supposent les mêmes coutumes, les mêmes préjugés, les mêmes -vices et les mêmes vertus. Cet attachement des peuples Germaniques -à leurs principes, seroit une espèce de prodige chez des nations où -l’oisiveté, l’avarice, les richesses et le luxe affoiblissent l’empire -des lois, et en exigent sans cesse de nouvelles; mais chez des peuples -encore à demi sauvages, et assez heureux, pour avoir peu de besoins, la -pauvreté et l’ignorance sont un obstacle aux révolutions. - -La guerre et la chasse étoient les seules occupations des Français; -leurs troupeaux et les esclaves qui en avoient soin, faisoient toutes -leurs richesses. L’Empire Romain qui craignoit leur valeur farouche, -tenta de les civiliser, pour les amollir. Après avoir obtenu, par -hasard, quelqu’avantage sur eux, il put exiger qu’ils se soumissent à -cultiver la terre. Il voulut les attacher aux pays qu’ils habitoient, -pour les forcer à aimer le repos; mais dès que leurs forces furent -réparées, ils regardèrent cette loi comme un affront, continuèrent à -croire que tout appartient aux plus braves et aux plus forts, et qu’il -ne convient qu’à des lâches de ne pas conquérir leur subsistance. Les -Gaules, qu’ils regardoient comme un pays ennemi, parce qu’elles leur -offroient un riche butin, furent continuellement pillées, ou obligées -de se racheter du pillage, en achetant la paix par des traités qui -étoient bientôt violés. Comment les Français auroient-ils soupçonné -qu’il pût y avoir un droit des gens, que deux nations voisines -eussent des devoirs réciproques à remplir, et qu’il leur importoit -de respecter la foi des traités? A peine savoient-ils qu’ils étoient -citoyens, et qu’ils formoient une société. - -En effet, au lieu de lois, ils n’avoient pour toute règle que des -coutumes grossières, conservées par tradition, et dont un père -instruisoit ses enfans, en leur apprenant à se servir de son épée et de -sa francisque. On les accoutumoit à tout oser, et à tout attendre de -leur courage. Quelque soldat distingué par sa valeur ou son expérience, -formoit-il une entreprise hasardeuse, il devenoit le capitaine de tous -ceux à qui il avoit communiqué son audace et ses espérances; et l’on -vit souvent de ces bandes d’aventuriers, se séparer de leur nation, -infester les mers, piller des provinces d’Espagne et d’Italie, et -porter leurs ravages jusques sur les côtes même de l’Asie Mineure. -Chaque famille formoit, en quelque sorte, une république séparée, qui -avoit ses intérêts particuliers; et qui, se réunissant, pour venger les -injures ou les dommages faits à quelqu’un de ses membres, se faisoit -elle-même justice par la voie des armes. Cet état de guerre empêchoit -qu’il ne se formât parmi les Français, les liens les plus nécessaires -à l’ordre de la société; et leurs querelles particulières les auroient -infailliblement ruinés, si les maux mêmes qu’elles produisoient, ne -les eussent forcés de se plier à une sorte de police favorable aux -foibles, et qui peint cependant encore mieux que tout le reste, leur -ignorance et la barbarie de leurs mœurs. - -Quand, après avoir fait une injure, on ne se sentoit pas en état de -se défendre contre son ennemi, on étoit le maître de se soustraire à -son ressentiment, en lui donnant, selon la nature de l’offense, une -certaine quantité de bœufs ou de moutons; c’est ce que nos anciennes -lois appellent une composition, et il n’étoit pas permis à l’offensé -de la refuser. Les magistrats, si l’on peut donner ce nom auguste, au -général d’une nation de brigands, et aux capitaines de chaque bourgade, -étoient obligés de prendre sous leur protection, les coupables, dont -un ennemi trop vindicatif n’auroit pas voulu recevoir la composition, -pour se réserver le droit de les punir à son gré. Ils ne venoient au -secours de l’offensé, que quand il étoit trop foible pour se venger, -et contraindre son ennemi à lui payer une composition, ou que l’auteur -de l’offense étoit inconnu. Le juge alors, comme capitaine du canton, -menaçoit de la guerre l’aggresseur, et le forçoit à satisfaire sa -partie; ou si on ne faisoit que soupçonner un citoyen d’avoir commis -le délit, il l’obligeoit à se justifier, soit en subissant l’épreuve -ridicule du fer chaud ou de l’eau bouillante; soit en produisant, selon -la nature de l’accusation, un plus grand, ou un moindre nombre de -témoins, qui affirmoient avec lui son innocence. - -Il est aussi indifférent de savoir si le chef de la nation française -fut appelé du nom de roi ou de duc, qu’il importe de connoître -l’étendue et les bornes de son autorité. Tacite nous apprend que -le gouvernement des Germains étoit une démocratie, tempérée par le -pouvoir du prince[6] et des grands. Quand on ne retrouveroit pas -dans les monumens les plus anciens et les plus respectables de notre -histoire, une assemblée générale, appelée le Champ de Mars, en qui -résidoit la puissance législative, et un conseil composé du roi et -des grands, qui n’étoit chargé que du pouvoir exécutif, ou de décider -provisionnellement les affaires les moins importantes ou les plus -pressées; on jugera sans peine, après ce que j’ai dit de la fortune et -des mœurs des Français, qu’ils devoient être souverainement libres. Un -peuple fier, brutal, sans patrie, sans loi, dont chaque citoyen soldat -ne vivoit que de butin, qui ne vouloit être gêné par aucun châtiment, -et ne punissoit de mort que la trahison, ou l’assassinat, et la -poltronnerie, devoit avoir un capitaine, et non pas un monarque. Les -Français pouvoient tolérer, de la part de leur chef, quelques violences -atroces même, parce qu’elles étoient dans l’ordre des mœurs publiques; -mais une autorité suivie, raisonnée et soutenue, eût été impraticable. -De quelque titre que le général des Français fût revêtu, la coutume ne -lui donnoit que quelques prérogatives, qu’il eût été dangereux pour lui -de vouloir étendre. Il recevoit les respects d’une cour sauvage, qui ne -pouvant ni le corrompre par ses flatteries, ni être elle-même corrompue -par ses libéralités, le jugeoit toujours avec justice. En un mot, le -prince, comme roi, n’avoit point de sujets; puisque, comme général, -il ne commandoit que des soldats qui combattoient pour leurs propres -intérêts. - -En effet, le butin que faisoit une armée, appartenoit à l’armée; et -le roi lui-même n’avoit que la part que le sort lui assignoit. On se -rappelle sans doute, que Clovis, après la bataille[7] de Soissons, -n’osa disposer, sans le consentement de ses soldats, d’un vase précieux -qu’ils avoient pris sur le territoire de Rheims, et que l’évêque de -cette église lui redemandoit. Suivez-moi jusqu’à Soissons, dit-il à -l’envoyé du prélat, c’est là que se doit faire le partage de notre -butin; et je vous satisferai. Dès qu’on se fut disposé à faire les -lots, le prince supplia son armée de lui accorder, outre sa part, -le vase enlevé à l’église de Rheims; mais un soldat, choqué de -cette demande, quoique faite dans les termes les plus propres à ne -pas révolter, l’avertit, avec toute la brutalité germanique, de se -contenter de ce qui lui écherroit en partage, et déchargea, en même -temps, un coup de sa francisque, sur le vase. Si Clovis eût été le -souverain, et non pas simplement le général de son armée, pourquoi -n’auroit-il pas usé du droit de la souveraineté? Si le soldat, qui fut -choqué de sa demande, eût été coupable, sans doute, que le prince fier, -emporté et victorieux, auroit vengé sur-le-champ son autorité méprisée. -Il sentit vivement, dit Grégoire de Tours, l’injure qu’on lui faisoit, -l’armée la désapprouvoit; et cependant, il attendit, pour se livrer à -son ressentiment, que le soldat lui eût fourni un prétexte de le punir, -en commettant une faute contre la discipline. - -Les Français avoient déjà erré dans différentes provinces de la -Germanie, lorsqu’ils s’établirent sur la rive droite du Rhin. L’Empire -Romain subsistoit encore, parce que les barbares, accoutumés à ne -faire que des courses, et qui ne vouloient que du butin, faisoient -la guerre sans être conquérans. Mais les circonstances changèrent -bientôt; les provinces appauvries et presque désertes ne valurent -plus la peine d’être pillées; et les empereurs, dont les finances -étoient épuisées, ne furent plus en état d’acheter la paix, ni de -mettre leurs frontières en sûreté, en payant une espèce de solde ou -de tribut à quelques nations Germaniques, dont ils mendioient depuis -long-temps la protection. Cependant les barbares, qui s’étoient fait -de nouveaux besoins par le commerce qu’ils avoient avec les Romains, -devoient peu-à-peu se dégoûter de cette nouvelle situation; il falloit -qu’ils prissent de nouvelles mœurs, et se fissent une nouvelle -politique. La guerre ne pouvant plus suffire à leur subsistance, ils -devoient employer leurs esclaves à cultiver la terre; et dès qu’ils -consentiroient à avoir une patrie et des demeures fixes, il étoit -naturel qu’ils voulussent abandonner les forêts et les marais de la -Germanie, pour s’établir sur des terres fertiles, et sous un ciel moins -sauvage. L’exemple de leurs pères, les préjugés de leur éducation, -et la force de l’habitude, empêchoient seuls cette révolution, qu’un -événement imprévu rendit enfin nécessaire. - -Quelques jeunes Huns chassoient sur les bords des Palus Méotides; une -biche qu’ils avoient lancée, traversa un marais qu’ils regardoient -comme une mer impratiquable; et en suivant témérairement leur proie, -ils furent étonnés de se trouver dans un nouveau monde. Ces chasseurs, -impatiens de raconter à leurs familles les merveilles qu’ils avoient -vues, retournèrent dans leurs habitations, et les récits par lesquels -ils piquoient la curiosité de leurs compatriotes, devoient changer la -face des nations. Jamais peuple ne fut plus terrible que les Huns; -ils se répandirent dans l’Europe, par le chemin qu’ils venoient de -découvrir, et tous les barbares qu’ils attaquèrent furent détruits, ou -devinrent esclaves. Ils s’avancèrent dans la Germanie, et la terreur -s’empara des Goths, des Alains, des Vandales, des Suèves, etc. qui, ne -se trouvant plus en sûreté dans leurs anciennes habitations, se virent -contraints, pour sauver leur liberté, de conquérir un asyle dans les -provinces de l’empire. - -Cet exemple donna de l’émulation aux Français, et ce fut sous la -conduite de Clodion qu’ils passèrent le Rhin, s’ouvrirent Tournay, -et y placèrent le siége de leur nouvelle république. Aëtius tenta -inutilement de les chasser de cette conquête; et ce qu’il ne fit pas, -aucun des généraux qui commandèrent après lui les armées Romaines -dans les Gaules ne put l’exécuter. L’histoire ne dit presque rien de -Mérovée: occupée des entreprises importantes des Huns, des Visigoths -et des Vandales, qui fondoient de grandes monarchies, elle passe sous -silence les courses et les ravages que ce prince fit dans les Gaules. -Sous Chilpéric, son successeur, les Français n’étendirent pas leur -domination au-delà du Tournésis. Peut-être faut-il l’attribuer à leur -manière ancienne de faire la guerre, qu’ils avoient conservée, ou à la -mollesse de leur roi, qui commençant à se familiariser avec des vices -inconnus dans la Germanie, étoit plus flatté d’enlever les femmes de -ses sujets que des provinces aux Romains, et fut chassé par sa nation, -qui le crut indigne d’elle. Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’après la -ruine entière de l’Empire d’Occident, que les Français prirent un -nouveau génie, étendirent leurs vues, et devinrent conquérans. - -Dans la situation déplorable où se trouvoit l’Empire, il étoit -indifférent pour les peuples qui vouloient s’y établir, que le trône -des empereurs subsistât, ou fût renversé; mais les barbares, qui ne -connoissoient, ni ce qui fait la force, ni ce qui fait la foiblesse -d’un état, se laissoient tromper par je ne sais quel air de grandeur, -ou plutôt de faste et d’orgueil, que les empereurs avoient conservé -dans leur décadence, et ce fantôme leur imposoit. Odoacre, pour -concevoir, et consommer l’entreprise aisée de détrôner Augustule, dut -être un audacieux: la révolution, dont il fut l’auteur, causa une -fermentation générale chez les barbares. Toutes les nations s’agitèrent -à la fois, chacun regarda quelque province de l’Empire comme sa proie; -et l’on vit se former et se détruire en même temps mille nouvelles -monarchies. Je me borne à parler de ce qui regarde les Français. Ils -touchoient aux provinces septentrionales des Gaules, qui étoient -restées sous la domination des empereurs, tandis que celles du midi -avoient passé sous l’obéissance des Visigoths et des Bourguignons; -et ces provinces, consternées de n’avoir, en quelque sorte, plus de -maître, et qu’une longue habitude du joug avoit rendues incapables -de recouvrer leur liberté, devoient obéir à quiconque voudroit les -gouverner. - -Peu de princes, dans ces circonstances, ont été aussi propres que -Clovis, je ne dis pas seulement à conquérir, mais à former un Empire. -Sous cette férocité qui caractérise son siècle et les héros de la -Germanie, ce prince, supérieur à sa nation et à ses contemporains, -avoit des lumières, des talens, et même des vertus, qui auroient honoré -le trône des Empereurs Romains. Dans une nation policée, la cruauté -et la fourberie annoncent une ame foible, lâche et timide: chez un -peuple encore sauvage, elles s’associent souvent avec une ame grande, -noble et fière. A qui ne connoît pas les bornes étroites qui séparent -la vertu du vice, la violence peut paroître du courage, et la perfidie -de la prudence. Clovis qui n’avoit pour toute règle de morale que -les préjugés de sa nation, son estime ou sa censure, se permit, pour -réussir dans ses desseins, tout ce qui ne devoit pas le rendre odieux. -Mais la manière différente dont il se comporta, suivant la différence -des conjectures, avec les Gaulois, les Français, les Bourguignons, les -Visigoths, les empereurs d’Orient, et les peuples de Germanie, fait -voir en lui un génie aussi droit et ferme dans ses vues, que fécond en -ressources, et un courage propre à réussir dans tous les temps, et trop -supérieur aux événemens, pour recourir par nécessité à des moyens bas -et honteux. - -Il commença ses conquêtes par la défaite de Siagrius, qui avoit pris le -titre de roi, et fait reconnoître son autorité sur les frontières de -la Gaule, quand l’Empire fut détruit par Odoacre. Ce premier avantage -ouvrit un pays considérable aux Français, et Soissons devint leur -capitale. Je ne réfute pas ici un écrivain célèbre, qui a prétendu -que les Français, amis, alliés et auxiliaires des empereurs, dont ils -recevoient une solde, ne se sont pas emparés des Gaules, les armes à la -main. L’abbé du Bos ne fait de Clovis, qu’un officier de l’Empire, un -maître de la milice, qui tenoit son pouvoir de Zénon et d’Anastase. Il -imagine une république Armorique, des confédérations, des alliances, -des traités; il se livre à des conjectures jamais analogues aux -coutumes ni aux mœurs du temps dont il parle, et toujours démenties par -les monumens les plus sûrs de notre histoire, qu’il ne cite jamais, -ou dont il abuse. Il suppose que les Français, aussi patiens et aussi -dociles que des soldats mercenaires, n’ont vaincu que pour l’avantage -de leur capitaine, et n’auront pas regardé leur conquête comme leur -bien, et le droit d’y commander comme une partie de leur butin. En -un mot, ce roman, qui n’a pour toute base, qu’une hardiesse extrême -à conjecturer, et quelques passages obscurs et mal-entendus, ne peut -avoir d’autorité que sur des esprits qu’il est presqu’inutile de -détromper. - -La bataille de Soissons, et la conquête de la cité de Tongres, -répandirent une terreur générale dans les Gaules. Quoique Clovis fût -obligé d’y suspendre ses progrès pour faire la guerre aux Allemands, -peuple puissant et belliqueux de Germanie, qui vouloit faire des -conquêtes, et qu’il étoit important de tenir au-delà du Rhin, cette -diversion ne nuisit point à sa première entreprise. On eût dit que les -Gaulois avoient été battus à Tolbiac, tant ils s’empressèrent de se -soumettre au joug du vainqueur des Allemands. Mais Clovis, dont les -succès rendoient l’ambition toujours plus agissante, ne se contenta pas -de posséder les provinces de la Gaule, soumises aux derniers empereurs -d’Occident. Il avoit eu le bonheur, lorsqu’il se convertit à la -religion chrétienne, d’être instruit dans nos mystères, par un évêque -orthodoxe; et cet avantage seul, le rendit redoutable aux Visigoths -et aux Bourguignons, encore mal affermis sur leurs conquêtes. Ces -barbares infectés depuis long-tems des erreurs de l’Arianisme, qu’ils -cherchoient à étendre dans les Gaules par la voie de la force, étoient -regardés comme des impies par le peuple, et comme des tyrans par le -clergé, dont ils gênoient la doctrine et qu’ils dépouilloient de ses -biens. Clovis profita habilement de cette disposition des esprits; -les évêques favorisèrent son entreprise, il ruina la puissance des -Visigoths au-delà de la Loire; et après avoir rendu les Bretons ses -tributaires, il ébranla à un tel point la monarchie des Bourguignons, -que ses fils en firent aisément la conquête. - - - - - CHAPITRE II. - - _Quelle fut la condition des Gaulois et des autres peuples - soumis à la domination des Français._ - - -Le moment où les Français établirent leur empire dans les Gaules, dut -paroître effrayant aux naturels du pays; je ne parle pas des violences -qui se commirent dans le cours de la conquête, on imagine aisément les -ravages d’une armée dont chaque soldat combat pour s’enrichir, et croit -que le droit du vainqueur est le droit de tout faire impunément. La -conduite des Français ne fut pas vraisemblablement moins dure, quand -ils commencèrent à vouloir profiter des avantages de la victoire, et -fixer leur fortune jusqu’alors incertaine. Depuis que Clodion avoit -occupé Tournay, et que le commerce plus fréquent des Romains leur -avoit appris à connoître le prix des richesses, ils étoient devenus -d’une avidité insatiable; et le gouvernement qu’ils avoient apporté de -Germanie, étoit plus propre à favoriser les passions, qu’à les réprimer. - -Rien ne nous instruit de la manière dont ils acquirent des terres; -si, à l’exemple des Visigoths et des Bourguignons, ils avoient forcé -chaque propriétaire à leur abandonner une certaine partie de ses -possessions, nous en trouverions infailliblement quelque trace dans nos -anciens monumens. Le silence de nos lois et de Grégoire de Tours, sur -un trait si important, permet de conjecturer qu’ils se répandirent sans -ordre dans les provinces qu’ils avoient subjuguées, et s’emparèrent -sans règle d’une partie des possessions des Gaulois. Terres, maisons, -esclaves, troupeaux, chacun prit ce qui se trouvoit à sa bienséance, et -se fit des domaines plus ou moins considérables, suivant son avarice, -ses forces, ou le crédit qu’il avoit dans sa nation. - -Si les Gaules ne furent pas réduites en servitude, c’est que les -Français n’avoient d’idée que de la liberté, qu’ils traitoient, ainsi -que les autres Germains, leurs esclaves comme des hommes, et que la -tyrannie, bien différente du brigandage et de la violence, demande -des vues et un art dont ils étoient bien éloignés. La victoire les -rendit insolens et brutaux; ils s’accoutumèrent à faire des injures -aux Gaulois: et quand ils écrivirent leurs coutumes et les rédigèrent -en lois, ils établirent une différence[8] humiliante entre eux et les -vaincus. Le Gaulois fut jugé un homme vil, son sang fut estimé une fois -moins que celui d’un Français; et dans tous les cas, on ne lui paya -que la moitié de la composition qu’on devoit à celui-ci. - -Il ne faut que jeter les yeux sur nos lois saliques et ripuaires, pour -voir combien les Français étoient attachés aux coutumes dans lesquelles -ils avoient été élevés. Ils étoient en même-temps trop ignorans et -trop heureux dans leurs entreprises, pour se douter de ce qui leur -manquoit dans leur nouvelle situation. Cet attachement pour les usages -les moins importans, est la preuve la plus forte que leur gouvernement -ne souffrit d’abord aucune altération dans ses principes les plus -essentiels. La nation toujours libre, et formant une vraie république, -dont le prince n’étoit que le premier magistrat, régnoit en corps sur -les différens peuples qui habitoient ses conquêtes. Le champ de mars -fut encore assemblé; les grands continuèrent à former le conseil du -prince, et les cités des Gaules furent gouvernées comme l’avoient été -les bourgades de Germanie: les anciens Grafions, sous les noms nouveaux -de ducs ou de comtes, étoient à-la-fois capitaines et juges des -habitans de leur ressort. - -Il n’est pas douteux que cet assemblage de nouveautés ne dût paroître -le comble des maux pour les Gaulois, dont les mœurs et les lois étoient -si différentes, et que le despotisme des empereurs avoit accoutumés à -s’effrayer de tout changement. Je crois cependant qu’après être revenus -de leur première terreur, et s’être familiarisés avec leurs maîtres, -ils n’eurent bientôt plus lieu de regretter leur ancienne situation. - -L’avarice des empereurs, et l’insolence de leurs officiers, avoient -accoutumé les Gaulois aux injustices, aux affronts et à la patience. -Ils ne sentoient point l’avilissement où la domination des Français -les jetoit, comme l’auroit fait un peuple libre. Le titre de citoyens -Romains qu’ils portoient, n’appartenoit depuis long-temps qu’à des -esclaves; et à force d’avoir été pillés et battus par les barbares, -ils avoient appris à les respecter. Ils virent passer une partie de -leurs biens entre les mains des Français, mais ils s’attendoient -vraisemblablement à souffrir des pertes encore plus considérables; et -ce qui leur resta, servit à les consoler de ce qu’ils avoient perdu. -Comme le pillage se fit au hasard, plusieurs citoyens n’en souffrirent -point, et les autres en furent dédommagés par la suppression des -anciens impôts. - -Ces douanes[9], ces cens, ces capitations, et, pour le dire en un -mot, tous ces tributs que l’avarice et le faste des empereurs avoient -exigés de leurs sujets, tombèrent dans l’oubli sous le gouvernement -des Français. Le prince eut pour subsister[10] ses domaines, les dons -libres que lui faisoient ses sujets, en se rendant à l’assemblée du -champ de mars, les amendes, les confiscations, et les autres droits -que la loi lui attribuoit. Au lieu d’une société toujours pauvre, -parce que les sujets mercenaires s’y devoient faire payer pour remplir -les devoirs de citoyen, les Gaulois se trouvèrent dans un état riche, -parce que le courage et la liberté en étoient l’ame. Comme les Français -ne vendoient point leurs services à la patrie, ils n’imaginèrent -pas d’acheter ceux des Gaulois ni des barbares qui se soumirent à -leur autorité. Toute imposition devint donc inutile, et les sujets -simplement obligés, ainsi que leurs maîtres, de faire la guerre à leurs -dépens, quand leur cité étoit[11] commandée, ne contribuèrent comme eux -qu’à fournir des voitures aux officiers publics qui passoient dans leur -province, et à les défrayer; c’étoit moins les assujettir à un impôt, -que les associer à la pratique de l’hospitalité, vertu extrêmement -précieuse aux Germains, et ils ne furent tenus qu’aux mêmes devoirs que -les Français. - -Non-seulement les Gaulois eurent la satisfaction de conserver leurs[12] -lois nationales, avantage dont jouirent également tous les autres -peuples soumis à la domination française; mais ils se virent encore -élever à une sorte de magistrature. En effet, les ducs, les comtes -et leurs centeniers ou vicaires, distribués en différens endroits de -leurs gouvernemens pour y rendre la justice, ne pouvoient prononcer -un jugement sans prendre, parmi les citoyens les plus notables, sept -assesseurs, connus sous les noms de Rachinbourgs, ou de Scabins; et -ces assesseurs, toujours choisis dans la nation de celui contre qui le -procès étoit intenté, faisoient la sentence, le chef du tribunal la -prononçoit seulement. Les Gaulois se trouvèrent par-là leurs propres -juges, prérogative que la vénalité des magistrats, sous le gouvernement -de l’empire, rendoit bien précieuse; et ils ne durent plus s’en prendre -qu’à leur propre corruption, si la justice fut encore vendue ou mal -administrée. - -Il semble que plus les Français seroient attachés à leurs anciennes -coutumes, plus le sort des vaincus seroit malheureux; et il arriva au -contraire que, par une suite même de cet attachement, ils abandonnèrent -aux Gaulois une grande partie de l’autorité publique. Tacite remarque -que les Germains avoient un extrême respect pour les ministres de leur -religion: les prêtres jouissoient chez eux des prérogatives les plus -considérables; c’est à eux qu’appartenoit la manutention de l’ordre -et de la police dans les assemblées générales de la nation. Ils -reprenoient, arrêtoient et châtioient un citoyen qui y manquoit à son -devoir; et cette juridiction devoit leur donner un crédit d’autant plus -étendu, qu’on les croyoit inspirés par les Dieux dont ils étoient les -ministres. - -Comment les Français, en embrassant le christianisme, n’auroient-ils -pas conservé, pour les prêtres de leur nouvelle religion, les sentimens -de vénération auxquels ils étoient accoutumés à l’égard des prêtres de -leurs idoles? Ils trouvèrent dans les Gaules un clergé que la liberté -des empereurs avoit comblé de priviléges, qui avoit des mœurs au milieu -des richesses qu’il devoit à la piété des fidelles, qui faisoit des -miracles, ou qui avoit la réputation d’en faire, et qui profitant, dans -la décadence de l’empire, de la foiblesse du gouvernement, s’étoit -attribué une autorité favorable au bien public, à laquelle il eût été -dangereux de vouloir porter atteinte, et qui fut utile à Clovis même, -quand il fit la guerre aux Visigoths et aux Bourguignons. - -Des prêtres qui convertissent une nation, en sont les maîtres s’ils -veulent l’être. Les évêques se contentèrent d’être chez les Français -chrétiens, ce que les prêtres de leurs faux-dieux avoient été chez les -Français idolâtres. Quoique pendant long-temps ils fussent encore -tous Gaulois de naissance, et se gouvernassent par conséquent par les -lois romaines, non-seulement ils entrèrent dans les assemblées de la -nation, mais y occupèrent même la première[13] place. Sous le règne de -Clotaire I, ils travaillèrent, de concert avec les Français, à corriger -les lois saliques et ripuaires, et obtinrent, par ces lois mêmes, des -distinctions supérieures à celles de tous les autres citoyens. Ils -exercèrent une sorte d’intendance sur tous les tribunaux de la nation; -et dans l’absence du roi, à qui on appeloit des jugemens rendus par les -comtes et les ducs, on s’adresssa aux évêques, qui eurent, comme lui, -le droit de châtier les juges qui malversoient dans l’exercice de leur -emploi, de casser et de réformer leurs sentences. - -Il est vraisemblable que les ecclésiastiques, encore plus accrédités -par leurs lumières, quoique fort ignorans, que par le rang qu’ils -occupoient, servirent de lien entre les deux nations, et employèrent -leur crédit et leur autorité pour empêcher l’oppression de leurs -compatriotes et de leurs parens. C’est à leur prière sans doute -que les Gaulois, d’abord humiliés, méprisés et traités en vaincus, -obtinrent le privilége qu’avoit tout barbare établi sur les terres de -la domination française, de s’incorporer à la nation victorieuse[14], -et de se naturaliser français. C’est-à-dire, qu’un Gaulois, après avoir -déclaré devant le prince, ou en présence du duc et du comte dans le -ressort duquel il avoit son domicile, qu’il renonçoit à la loi romaine -pour vivre sous la loi salique ou ripuaire, commençoit à jouir des -prérogatives propres aux Français, obtenoit les mêmes compositions, de -sujet devenoit citoyen, avoit place dans les assemblées du champ de -mars, et entroit en part de la souveraineté et de l’administration de -l’état. - -Malgré tant d’avantages attachés à la qualité de français, il -est vrai que la plupart des pères de famille, soit Gaulois, soit -barbares établis dans les Gaules, ne s’incorporèrent pas à la nation -française, et continuèrent à être sujets. On ne concevroit point cette -indifférence à profiter de la faveur de leurs maîtres, si on ne faisoit -attention que la liberté que tout Gaulois et tout barbare avoit de -devenir français, levoit la honte ou le reproche de ne l’être pas. -Le long despotisme des empereurs, en affaissant les esprits, avoit -accoutumé les uns à ne pas même désirer d’être libres, et les autres, -par une vanité mal entendue, conservoient le plus grand attachement -pour les lois et les usages particuliers de leur nation. L’habitude a -des chaînes qu’il est difficile de rompre; il parut sans doute trop -dur aux Gaulois de renoncer à leurs lois, à leurs mœurs et à leurs -coutumes, pour se soumettre à un code aussi barbare que celui des -vainqueurs. Les devoirs qu’ils devoient à l’état, n’auroient été ni -moins nombreux, ni moins étendus; ils n’auroient même évité aucune -injure de la part des Français naturels, qui, toujours désunis, -féroces, brutaux et emportés, se traitoient en ennemis, sans égard pour -leur origine commune. - -Ce qui détermina principalement les Gaulois et les autres sujets des -Français à préférer de vivre sous leurs lois nationales, aux avantages -que leur promettoit la naturalisation, c’est que les principes du -gouvernement populaire apporté de Germanie, furent ébranlés et détruits -presqu’aussitôt que les Gaules furent conquises. Les grands et le -prince, comme on va le voir, s’étant emparés de toute l’autorité -publique, au préjudice du reste de la nation, les étrangers d’une -fortune obscure, ou même médiocre, auroient renoncé à leurs coutumes -pour suivre la loi salique ou la loi ripuaire, sans cesser d’être -sujets. - - - - - CHAPITRE III. - - _Des causes qui contribuèrent à ruiner les principes du - gouvernement démocratique des Français.--Comment les - successeurs de Clovis s’emparèrent d’une autorité plus grande - que celle qui leur étoit attribuée par la loi.--Tyrannie des - grands.--Établissement des seigneuries._ - - -Les Français ayant enfin une patrie, des terres et des habitations -fixes, ne tardèrent pas à éprouver l’insuffisance des lois germaniques. -Leurs anciennes mœurs, qui les portoient au brigandage, étoient -en contradiction avec leur nouvelle situation. Faute de principes -économiques et politiques, ils étoient embarrassés, comme citoyens, -de leur fortune domestique, et comme souverains, de tous ces peuples -différens qui leur obéissoient sans avoir de liaison entre eux, et avec -des préjugés opposés. - -Les Français auroient eu besoin d’un discernement profond pour se -déterminer avec sagesse dans le choix des nouveautés qu’un ordre de -choses tout nouveau rendoit nécessaires; mais leur ignorance les -forçoit à adopter indifféremment tous les moyens que le bonheur ou le -malheur des conjonctures leur suggéroient. Attachés par habitude à -leurs coutumes, mais fatigués des désordres qu’elles produisoient, ils -essayèrent de chercher dans les lois romaines un remède aux maux qu’ils -éprouvoient. Le code même des ripuaires en offre une preuve certaine; -et quoiqu’il nous reste peu d’ordonnances faites sous les premiers -Mérovingiens, nous voyons qu’avant la fin du sixième siècle, les -Français avoient déjà adopté la doctrine salutaire des Romains au sujet -de la prescription; et que, renonçant à cette humanité cruelle qui les -enhardissoit au mal, ils infligèrent peine de mort contre l’inceste, le -vol et le meurtre, qui jusques-là n’avoient été punis que par l’exil, -ou dont on se rachetoit par une composition. - -Les Français, en réformant quelques-unes de leurs lois civiles, -portèrent la sévérité aussi loin que leurs pères avoient poussé -l’indulgence; et, faute de proportionner les châtimens à la nature -des délits, ils firent souvent des lois absurdes, tyranniques, et par -conséquent impraticables. Mais quand elles auroient été plus sages -que celles des Romains, elles n’auroient produit aucun bien solide; à -quoi sert de régler avec prudence les droits respectifs des citoyens, -et de leur prescrire une conduite favorable à l’ordre public, si ces -lois n’ont pour base un gouvernement propre à les protéger et les faire -observer? - -Une démocratie tempérée par le conseil des grands et l’autorité du -prince, avoit donné aux Français, tandis qu’ils ne vivoient que de -pillage, tout ce qui est nécessaire pour la sûreté et les progrès d’une -société de brigands. On sait que les politiques ont regardé cette -forme de gouvernement comme la plus capable d’éclairer une nation -sur ses intérêts, et d’aiguiser l’esprit et le courage des citoyens. -Vraisemblablement elle auroit encore fait naître parmi les Français les -qualités et les institutions nécessaires à un peuple qui a une fortune -et des établissemens fixes, s’ils avoient travaillé à l’affermir; -mais à peine avoient-ils été établis dans les Gaules, que l’amour de -la liberté n’avoit plus été leur première passion. Leurs conquêtes -relâchèrent les ressorts de leur gouvernement; de nouveaux besoins -et de nouvelles circonstances, leur donnant des idées différentes -de celles qu’ils avoient apportées de Germanie, les détachèrent -insensiblement de leurs anciens principes politiques. - -Au lieu de s’établir dans une même contrée, les Français s’étoient -répandus çà et là dans toute l’étendue de leurs conquêtes; ne -conservant ainsi aucune relation entre eux, les forces de la nation -semblèrent en quelque sorte s’évanouir; les citoyens n’eurent plus un -même intérêt, et ne purent éclairer et régler avec la même vigilance -qu’autrefois la conduite de leurs chefs. Le besoin de butiner avoit -attaché autrefois chaque particulier au corps de la nation, parce -qu’aucun n’avoit une fortune qui lui suffit: ce lien ne subsista plus -après la conquête, chaque Français crut avoir tout fait, quand il -eut acquis un patrimoine, et se livra au plaisir de faire valoir ses -nouvelles possessions, ou de troubler ses voisins dans les leurs. Le -bien public fut sacrifié à l’intérêt particulier, et ce changement dans -les mœurs annonçoit une révolution prochaine dans le gouvernement. - -Tacite a remarqué que les Germains étoient peu exacts à se rendre à -leurs assemblées publiques; peut-être étoient-ils excusables, car la -pauvreté tient lieu de bien des vertus et de bien des lois; et des -hommes qui ont peu de besoins, et à qui on ne peut ôter que la vie, -sont toujours libres quand ils veulent l’être. Mais les Français -étoient devenus riches, sans se douter que leurs richesses étoient un -appas capable de tenter la cupidité des plus puissans d’entre eux, et -que leurs nouveaux besoins étoient autant de chaînes dont on pouvoit -les garroter. Le gouvernement, qui toléroit leurs injustices, parce -qu’il ignoroit l’art de les réprimer et d’établir l’ordre, leur inspira -une sécurité dangereuse. Moins les lois civiles conservoient de force -sur les citoyens, plus les Français auroient dû craindre pour la perte -de leur fortune domestique et de leur liberté; mais ils étoient encore -trop loin de cette vérité pour l’entrevoir. Confondant, au contraire, -la licence la plus extrême avec la liberté, ils crurent qu’ils -seroient toujours libres, parce qu’on ne pouvoit pas les réprimer; ils -s’abandonnèrent avec sécurité à l’avarice et à leur paresse naturelle, -et négligèrent de se rendre aux assemblées du champ de mars, qui ne se -tinrent plus régulièrement, et qu’on cessa bientôt de[15] convoquer. - -Toute l’autorité dont le corps entier de la nation avoit joui, se -trouva ainsi renfermée dans le conseil composé du prince et des grands, -qui n’avoit jusqu’alors possédé que la puissance exécutrice. Mais cette -aristocratie naissante ne portoit elle-même sur aucun fondement solide; -les fils de Clovis étoient devenus trop riches et trop ambitieux -pour se contenter du pouvoir borné de leurs pères; et depuis que les -lois avoient admis les évêques à l’administration des affaires, et -que quelques Gaulois avoient même été élevés à la dignité de Leudes, -les grands, qui n’avoient plus un même esprit, avoient des intérêts -opposés. Ils ne connoissoient ni l’étendue, ni les bornes de leur -autorité; et tandis que les uns n’aspiroient qu’à devenir des tyrans, -les autres ne demandoient qu’à être esclaves. - -Les évêques, accoutumés au pouvoir arbitraire sous des empereurs qui ne -respectoient aucune loi, n’avoient joui qu’en tremblant des immunités -qu’ils tenoient de la piété de Constantin et de quelques-uns de ses -successeurs; et ne les avoient conservées qu’en avouant toujours qu’on -pouvoit les leur ôter. Le clergé, plus instruit des matières de la -religion que de celles de la politique, et dont le caractère propre est -de conserver, par une sorte de tradition, le même langage, crut être -encore sujet dans une monarchie, quand il étoit devenu le premier corps -d’une république. Il ne s’apperçut pas que la nature de ses priviléges -avoit changé avec le gouvernement des Gaules; et que les prérogatives -qu’il ne possédoit que d’une manière précaire sous les empereurs -romains, il les tenoit actuellement de la constitution française, et -qu’elles étoient devenues des droits aussi sacrés que ceux de tous les -autres ordres de la nation. - -Saint Paul avoit recommandé l’obéissance la plus entière aux -puissances, c’est-à-dire, aux lois dans les gouvernemens libres, -et au monarque dans les monarchies; car la religion chrétienne n’a -rien voulu changer à l’ordre politique des sociétés: mais les -évêques ne faisoient pas cette distinction nécessaire; parce que le -premier magistrat des Français s’appeloit roi, ils imaginèrent que -le gouvernement étoit, ou devoit être monarchique. N’entendant pas -mieux Samuel que Saint Paul, ils crurent qu’il étoit de l’essence -de tout roi de faire tout ce qu’il vouloit, que c’étoit un péché -de ne pas respecter aveuglément ses caprices; et que Dieu, par le -plus incompréhensible de tous les mystères, trouvoit mauvais que des -hommes qui s’étoient fait un chef de leur égal, pour faire observer -les lois, et y obéissant lui-même, osassent lui demander compte de -l’administration dont ils l’avoient chargé pour le bien public. - -Si Clotaire veut imposer une taxe sur les biens de l’église, l’évêque -Injuriosus ne s’y oppose point comme à une entreprise contraire à la -liberté de la nation, mais comme à un sacrilége. Il oublie qu’il est -citoyen, pour ne parler qu’en évêque[16], qui croit que les possessions -de l’église sont le patrimoine de Dieu et des pauvres. Dans mille -endroits des écrits de Grégoire de Tours, on voit avec étonnement que -ce prélat raconte des faits qui prouvent la liberté des Français, avec -les tours et les expressions d’un homme qui ne connoît que le pouvoir -arbitraire. Ne croiroit-on pas qu’il parle à un empereur romain, -revêtu de tout le pouvoir de sa nation, lorsqu’il dit à Chilpéric: «si -quelqu’un de nous s’écarte des règles de la justice, vous pouvez le -corriger; mais si vous les violez vous-même, qui vous reprendra? Nous -vous faisons des remontrances, et vous les écoutez, si vous le jugez à -propos; mais si vous les rejetez, Dieu seul est en droit de vous juger.» - -Il est vraisemblable cependant que les successeurs de Clovis n’auroient -attaqué, ni si promptement ni si hardiment les libertés de la nation, -si les grands, qu’on appeloit Leudes[17], fidelles, ou Antrustions, -eussent encore été tels dans les Gaules qu’ils avoient été en Germanie. -Ce n’étoit qu’après s’être distingué par quelqu’acte éclatant de -courage, qu’un Français étoit autrefois admis à prêter le serment de -fidélité au prince. Par cette cérémonie, on étoit tiré de la classe -commune des citoyens, pour entrer dans un ordre supérieur, dont tous -les membres, revêtus d’une noblesse personnelle, avoient des priviléges -particuliers, tels que d’occuper dans les assemblées générales une -place distinguée, de posséder seuls les places publiques, de former -le conseil toujours subsistant de la nation, ou cette cour de justice -dont le roi étoit président, et qui réformoit les jugemens rendus par -les ducs et les comtes. Les Leudes ne pouvoient être jugés dans leurs -différends que par le prince, et ils exigeoient une composition plus -considérable que les simples citoyens, quand on les avoit offensés. - -Après la conquête des Gaules, la fortune commença à tenir lieu de -mérite. Ce ne furent plus les citoyens les plus dignes de l’estime -publique, qui composèrent seuls l’ordre des Leudes; les plus riches -ou les plus adroits à plaire y furent associés: c’étoit accréditer -l’avarice et la flatterie. Les princes admirent au serment des Gaulois -qui s’étoient naturalisés Français, et ces nouveaux Leudes ne furent -pas moins indifférens sur la liberté, ni moins courtisans que les -évêques. Toute émulation fut éteinte, quand des esclaves même que -leurs maîtres venoient d’affranchir, furent scandaleusement élevés aux -dignités dont on récompensoit autrefois les services et les talens les -plus distingués. - -Les prédécesseurs de Clovis, et vraisemblablement ce prince lui-même, -s’étoient fait respecter des grands, en ne leur donnant que quelque -présent médiocre, tel qu’un cheval de bataille[18], un javelot, une -francisque ou une épée. Ces récompenses, alors si précieuses, parurent -viles après les changemens survenus dans la fortune des Français et -les mœurs des Leudes. Les rois Mérovingiens, toujours intéressés -à ménager ces derniers, pour agrandir la prérogative royale sans -soulever le reste de la nation, imaginèrent donc un nouveau genre de -libéralités plus propre à leur plaire; ils donnèrent quelque portion -de leur domaine même; et c’est ce que nos anciens monumens appellent -indifféremment bénéfice ou fisc, et que quelques écrivains modernes ont -eu tort de confondre avec les possessions qu’on a appellées depuis des -fiefs. - -Soit par défaut de connoissances ou d’économie, soit par une suite -des partages survenus dans les successions, les Français voyoient -diminuer de jour en jour la fortune que leurs pères avoient acquise. Le -prince, qui réparoit ces disgraces, ne parut plus le simple ministre -des lois. Sous une vaine apparence d’aristocratie, les fils de Clovis, -qui avoient subjugué le conseil de la nation par leurs bienfaits, s’en -trouvèrent les maîtres; ils s’emparèrent d’autant plus aisément de -toute la puissance publique, que, pour s’assurer de la reconnoissance -des courtisans, et s’attacher par l’espérance ceux-mêmes à qui ils -n’accordoient aucune grâce, ils avoient eu la précaution de se réserver -le droit de reprendre à leur gré les bénéfices qu’ils avoient accordés. - -Rien ne pouvoit résister à des princes qui savoient si bien user de -leur fortune. Loin de s’opposer à leurs injustices, des Leudes qui -vouloient les enrichir pour les piller, et les rendre puissans pour -abuser de leur puissance, les encourageoient à mépriser les lois, et -leur apprenoient l’art de se faire de nouvelles prérogatives. Je ne -crois pas qu’il soit impossible de distinguer les entreprises inspirées -par les Leudes Gaulois d’origine, de celles qui étoient l’ouvrage -des Français. L’établissement des douanes, des capitations, et des -impôts sur les terres; ces préceptions odieuses, ou ces diplômes par -lesquels le prince accordoit des priviléges particuliers, dispensoit -de la loi, et ordonnoit même quelquefois de la violer de la manière la -plus criminelle, ont une analogie évidente avec l’ancien gouvernement -des empereurs, et supposent des connoissances et un raffinement que -les Français n’avoient pas. S’emparer, au préjudice des héritiers -légitimes, de la succession de ceux qui mouroient sans testament; -autoriser les fermiers des domaines royaux à faire paître leurs -troupeaux sur les terres de leurs voisins; se croire le maître de tout, -parce qu’on est le plus fort et le plus injuste: tout cela ne demande -que l’insolence et la brutalité que les Français avoient apportées de -Germanie. - -Cependant les rois Mérovingiens ne sachant point agrandir leur -autorité avec méthode, et forcer toutes les parties de l’état à se -courber à la fois sous le poids de leur sceptre; plusieurs grands, -qui conservoient encore l’ancien esprit de la nation, ou qui étoient -les plus riches et les plus puissans, eurent le courage et le bonheur -d’échapper au joug qu’on leur avoit préparé. Soit qu’ils craignissent -les forces de la cour et fussent intimidés par l’indifférence avec -laquelle le peuple voyoit la décadence du gouvernement, soit qu’ils -aimassent moins la liberté publique que leur propre élévation, ils -n’entreprirent rien en faveur des lois, et profitèrent au contraire -des exemples d’injustice qu’on leur donnoit. Les nouveautés, avec -lesquelles les Français commençoient à se familiariser, et les -désordres qui en résultoient, sembloient autoriser toutes les -violences; on essaya ses forces; on tenta des entreprises, et dès que -quelques grands espérèrent de pouvoir devenir impunément des tyrans, -ils se firent des droits sur leurs voisins qui possédoient des terres -avec la même indépendance qu’eux, et donnèrent ainsi naissance à nos -seigneuries[19] patrimoniales. - -Quoique la plupart des premières seigneuries doivent vraisemblablement -leur origine à l’injustice des Leudes qui, abusant de leur crédit ou -de leurs forces, exigèrent des corvées et des redevances de leurs -voisins, les gênèrent par des péages, et se rendirent les arbitres de -leurs querelles, pour percevoir à leur profit les mêmes droits que les -plaideurs devoient à leurs juges naturels: je ne doute pas cependant -que d’autres n’aient été le fruit d’une protection justement accordée, -et de la reconnoissance qu’elle méritoit. - -En effet, les différens princes qui, après le règne de Clovis, -partagèrent entre eux les provinces de la domination Française, étoient -continuellement en guerre les uns contre les autres, ou contre leurs -voisins. Tandis que leurs armées, sans discipline, traversoient les -Gaules en ravageant tout sur leur passage, ne distinguoient point -si elles étoient en pays ami ou ennemi, et regardoient les hommes -mêmes comme une partie du butin; les habitans de la campagne, pour se -mettre à l’abri du pillage, et même de la servitude, se réfugioient -avec leurs effets les plus précieux, dans les châteaux de quelques -Leudes puissans, ou dans les églises, dont le patron, célèbre par ses -miracles, avoit sur-tout la réputation d’être peu patient[20] et fort -vindicatif. Ils s’ouvroient ces asyles par des présens; et ce qui ne -fut d’abord que le gage de la reconnoissance envers leurs protecteurs, -devint, avec le temps, la dette d’un sujet à son seigneur. - -Les ducs, les comtes et les centeniers avoient tous acheté leur -emploi, ou s’en étoient rendus dignes par quelque lâcheté, depuis que -le prince s’étoit attribué le pouvoir d’en disposer sans consulter le -champ de Mars; et ses magistrats, chargés de toutes les parties du -gouvernement dans leurs provinces, faisoient un commerce scandaleux de -l’administration de la justice. Après avoir violé toutes les lois, dont -les préceptions ou les ordres particuliers du roi tenoient la place, -on en étoit venu jusqu’à ne plus daigner s’en tenir aux formalités -ordinaires. Pour se soustraire à la tyrannie de ces tribunaux -iniques, de malheureux citoyens se soumirent dans leurs différends, à -l’arbitrage de ceux qui les avoient protégés contre l’avarice et la -cruauté des soldats. Bientôt ils ne reconnurent plus d’autre juge. -Malgré les efforts des comtes et des ducs, la nouvelle juridiction -des seigneurs fit chaque jour des progrès, et quand cette coutume eut -acquis une certaine force, et fut assez étendue pour qu’on n’osât plus -tenter de la détruire, l’assemblée des Leudes défendit expressément aux -magistrats publics d’exercer aucun acte de[21] juridiction dans les -terres des seigneurs. - -Je ne m’arrêterai pas à faire le tableau des maux que produisirent -les nouveautés dont je viens de parler; les plaintes de nos anciens -historiens ne sont point exagérées à cet égard. A quel excès ne doivent -pas se livrer les Français, puisqu’ils avoient joint aux vices féroces -qu’ils apportèrent de Germanie, les vices lâches qu’ils avoient -trouvés dans les Gaules? Effarouchés par les obstacles, enhardis par -les succès, ils s’accoutumèrent à commetre de sang froid des actions -atroces, que l’emportement le plus furieux ne pourroit justifier. Les -lois de l’humanité, les droits du sang furent violés sans remords; -aucune bienséance ne suppléoit aux règles inconnues de la morale; la -perfidie étoit respectée; et les rois, comme leurs sujets, ne mettoient -aucun art à déguiser leurs plus grands attentats. Si Childebert II veut -se défaire de Magnovalde, il le flatte, le caresse, l’attire à sa cour -sous prétexte d’une fête, et le fait assassiner au milieu du spectacle. -On jette son cadavre par les fenêtres du palais; et en se saisissant -de ses biens, le prince ne daigne pas même faire connoître les motifs -d’un forfait qui rompt tous les liens de la société. Marculfe nous -a conservé le modèle des lettres par lesquelles les Mérovingiens -mettoient sous leur sauvegarde un assassin qu’ils avoient chargé du -soin de les servir. - -Je dois le remarquer avec soin, ces attentats infâmes dont nos -chroniques sont souillées, sont devenus entre les mains de quelques -écrivains modernes autant d’argumens pour prouver que le gouvernement -des Français étoit et devoit être purement arbitraire: ils ont conclu -du fait au droit; ils ont pris l’abus des mœurs pour la loi politique, -et pour la constitution naturelle de l’état, la contorsion forcée -dans laquelle la violence d’une part, et la foiblesse de l’autre, -tenoient le corps entier de la nation. Mais les faits ne supposent, ni -ne donnent aucun droit, s’ils ne sont reconnus pour les actes d’une -autorité légitime. La loi qui les condamne est violée, et non pas -détruite; et cette loi, qui n’a pas été la règle de quelques princes ou -de quelques citoyens avares, sanguinaires et ambitieux, doit au moins -en servir aux philosophes qui jugent leurs actions. Qui veut peindre -avec fidélité les révolutions de notre gouvernement sous la première -race, doit dire que dans l’anarchie où le mépris des lois fit tomber -les Français, la nation fut au pillage. Les Leudes, les princes, chacun -usurpa de nouveaux droits, et l’empire de la force subsista jusqu’à ce -qu’enfin les évènemens ramenèrent des lois sous le règne de Pepin. - - - - - CHAPITRE IV. - - _De la conduite et des intérêts des différens ordres de - l’état.--Comment les bénéfices conférés par les rois - Mérovingiens deviennent héréditaires.--Atteinte que cette - nouveauté porte à l’autorité que ces princes avoient acquise._ - - -Si les fils de Clovis avoient été les seuls maîtres de l’état, il -est vraisemblable que les Français, quoiqu’ils regardassent chaque -violence en particulier comme un événement commun, ordinaire et -analogue à la férocité des mœurs publiques, n’auroient pas souffert -patiemment cette longue suite d’injustices et de vexations, qui, en -menaçant également tous les ordres du royaume, devoit faire craindre -à chaque citoyen en particulier d’être la victime du mépris des lois. -La multitude ne se souleva pas, parce qu’elle ne connoissoit plus ses -forces depuis la cessation des assemblées du champ de Mars; d’ailleurs, -elle n’eut ni ne put espérer aucun chef. On a vu que la plupart des -Leudes tenoient de la libéralité du prince, des bénéfices amovibles -qu’ils craignoient de perdre, ou ne cherchoient qu’à s’en rendre -dignes par des complaisances. Les grands qui n’étoient pas courtisans, -s’occupoient à se faire des seigneuries particulières, et croyoient -qu’il étoit de leur intérêt d’humilier le peuple et de l’accoutumer à -la patience; tandis que ceux à qui on avoit donné des duchés, et des -comtés, ne pouvant en sous-ordre exercer un pouvoir arbitraire dans -leurs provinces, qu’autant qu’ils favoriseroient l’ambition du prince, -étoient eux-mêmes les plus grands ennemis des lois. - -Les nouveaux seigneurs, qui se faisoient des principautés, en quelque -sorte indépendantes, dans le cœur de l’état, ne pouvoient affermir -leur autorité qu’en prescrivant des bornes à l’autorité royale. Si -on laissoit le temps au prince d’acquérir de trop grandes forces et -d’accoutumer ses courtisans et le peuple à regarder ses prétentions -comme autant de droits, il étoit naturel qu’il tournât toute sa -puissance contre les seigneurs, et qu’en les forçant de renoncer à -leurs usurpations, il les mît dans la nécessité d’obéir. Cet intérêt -étoit facile à démêler; et si ces seigneurs l’avoient connu, sans -doute que leur inquiétude et leurs révoltes, en divisant l’état, -auroient ouvert l’entrée des Gaules aux barbares de la Germanie, et -causé la ruine entière du nom Français. Heureusement ils se croyoient -trop puissans pour avoir quelque crainte. Ils ne prévirent rien; -l’inconsidération fut toujours le vice fondamental de notre nation; et -ils auroient été bientôt punis de leur imprudence et de leur tyrannie, -si les Mérovingiens, aussi inconsidérés qu’eux, n’avoient fait une -faute encore plus grande, et qui devint le principe de la décadence -de leur autorité, avant qu’ils eussent atteint le but qu’ils se -proposoient. - -Je ne sais par quelle fatalité les hommes injustes nuisent presque -toujours à leurs intérêts, en multipliant sans besoin les moyens de -réussir. Tout favorisoit les entreprises des rois de France; et le -temps seul auroit affermi le gouvernement monarchique, s’ils n’avoient -admis à l’honneur de leur prêter le serment que les Français, dont le -crédit et les talens pouvoient servir à l’agrandissement et au maintien -de leur pouvoir; ils reçurent, au contraire, comme Leudes, tous ceux -qui, pour échapper à l’oppression publique, ou se mettre à portée -d’obtenir des bénéfices, voulurent se faire courtisans. Ils crurent -augmenter par cette politique le nombre de leurs créatures et devenir -plus puissans, et ils se trompèrent. Plus les Leudes se multiplioient, -moins leur état étoit avantageux. Tous ne purent pas obtenir des -bénéfices ou des emplois publics, et les produits de l’injustice furent -enfin trop petits pour le nombre des tyrans; des espérances trompées -firent naître des plaintes et des murmures; et pour les étouffer, -le prince, qui n’avoit été jusques-là que libéral, fut obligé d’être -prodigue. - -Tandis que les Leudes mettoient impitoyablement à contribution -l’orgueil des Mérovingiens et leur envie de dominer, les -ecclésiastiques, qui songeoient de leur côté à tirer parti des autres -passions de ces princes, avoient soin de leur mettre sous les yeux -toute la rigueur des jugemens de Dieu, et par je ne sais quelle -inconséquence, pensoient cependant qu’on peut désarmer sa colère à -force de fondations pieuses. On croyoit en quelque sorte dans ces -siècles grossiers, que l’avarice étoit le premier attribut de Dieu, -et que les saints faisoient un commerce de leur crédit et de leur -protection. De là les richesses immenses données aux églises par des -hommes dont les mœurs déshonoroient la religion; et de là le bon mot de -Clovis, «que Saint-Martin ne servoit pas mal ses amis, mais qu’il se -faisoit payer trop cher de ses peines.» Les richesses de la couronne -ainsi mises au pillage,[22] furent bientôt épuisées; et les rois, -dégradés par leur pauvreté, n’auroient plus été que d’odieux prête-noms -d’une injustice dont les Leudes et le clergé auroient retiré tout -l’avantage, s’ils n’eussent eu recours à l’artifice pour se soutenir. - -Ils opposèrent les partis les uns aux autres, devinrent chefs de -cabales, et par leurs intrigues fournissent une pâture à l’inquiétude -de leur cour. Avoit-on quelque raison de moins ménager un grand, on -lui enlevoit ses bénéfices, son comté ou son duché, pour les donner -à celui qui, lassé d’attendre inutilement des faveurs, commençoit à -se faire craindre. C’est en cela que Gontran[23] apprit à son neveu, -Childebert II, que consistoit principalement l’art de régner. On fit -quelquefois périr un Leude riche, pour donner ses dépouilles à deux ou -trois autres. Il dut être bien dangereux d’avoir une grande fortune, -sans être assez fort pour la défendre; puisque les princes, pressés par -la nécessité des circonstances, en vinrent souvent jusqu’à piller les -monastères, et redemander aux églises les domaines qu’ils leur avoient -donnés. - -Cette odieuse politique réussit jusqu’à ce que tous les grands en -eussent été successivement les dupes; mais, indignés enfin de la -manière arbitraire dont le prince donnoit, retiroit, rendoit et -reprenoit ses bénéfices, ce qui ne leur donnoit que des espérances et -des craintes, jamais une fortune solide, ils songèrent à remédier à -cet abus. Nous ignorons tous les détails de leur conduite; mais quelle -qu’elle ait été, il est sûr que, s’étant rendus les maîtres du roi -par ses propres bienfaits, ils réussirent à s’en faire craindre; et -qu’étant assemblés à Andely pour traiter de la paix entre Gontran et -Childebert, ils forcèrent ces princes à convenir dans leur traité, -qu’ils ne seroient plus libres de retirer à leur gré les bénéfices -qu’ils avoient conférés, ou qu’ils conféreroient dans la suite aux -églises et aux Leudes. On rendit les bénéfices à ceux qui en avoient -été dépouillés à la mort des derniers rois; il est très-vraisemblable -que les grands qui avoient négocié les articles de la paix, crurent -même avoir rendu les bénéfices[24] héréditaires dans les familles qui -les possédoient. - -Ce traité, en établissant une espèce de règle, n’étoit propre qu’à -perpétuer les désordres et aigrir les esprits. Il dut avoir pour -ennemis les deux princes qui l’avoient contracté, et tous les Leudes -qui, dans le moment de sa conclusion, ne possédoient aucun bénéfice, -ou qui en furent dépouillés. Un intérêt commun les réunit sans doute -contre ceux qui s’étoient emparés de la plupart des domaines de la -couronne, et qui de leur côté durent se lier, et furent plus attentifs -que jamais à défendre leurs nouveaux droits; de sorte que l’hérédité, -ou du moins la possession assurée des bénéfices, toujours attaquée par -une cabale considérable, et toujours défendue par un parti puissant, -devint le principal mobile de tous les mouvemens des Français. Le -traité d’Andely, violé quand les circonstances le permirent, et exécuté -quand il fut impossible de le violer, ne causa pas une révolution -subite dans l’état, mais la rendit nécessaire, en ne laissant aucune -voie d’accommodement entre les grands. - -Telle étoit la situation des Français, lorsque Brunehaud se vit à -la tête des affaires des royaumes d’Austrasie et de Bourgogne, dont -Théodebert II et Thieri II, ses petits-fils, étoient rois. Cette -princesse, fière, hardie, avare, ambitieuse, qui avoit des talens -pour commander, et à qui d’ailleurs un crime ne coûtoit rien pour -trancher les difficultés qui l’arrêtoient, fut incapable de se prêter -aux ménagemens sans lesquels son ambition ne pouvoit réussir. Elle se -comporta comme si le traité d’Andely eut été oublié; et soit qu’elle ne -tentât pas de persuader aux royalistes qu’elle ne vouloit rentrer dans -les domaines de la couronne, et n’être encore maîtresse d’en disposer -que pour les enrichir; soit que le parti opposé fût plus fort que le -sien; il éclata une révolte contre elle en Austrasie; et elle n’échappa -au danger qui la menaçoit, qu’en se retirant avec précipitation à la -cour de Thieri. - -Sa disgrace irrita ses passions au lieu de les modérer, et continuant à -gouverner la Bourgogne comme elle avoit gouverné l’Austrasie, elle eut -pour ministre et pour amant, Protadius[25], homme avare, qui élevoit -sa fortune sur les ruines de celle des grands, dont il partageoit les -dépouilles avec Brunehaud. Cette conduite souleva à un tel point les -Leudes bénéficiers d’Austrasie et de Bourgogne, qu’après la mort de -Thieri, ils refusèrent d’élever sur le trône les fils de ce prince, -dans la crainte que Brunehaud n’exerçât encore leur autorité. Ils -déférèrent la couronne à Clotaire II, déjà roi de Neustrie, qui, pour -marquer sa reconnoissance aux conjurés, poursuivit Brunehaud leur -ennemi, se rendit son accusateur, et donna à son armée le spectacle -d’une reine condamnée à périr par le supplice le plus cruel et le plus -ignominieux. - -La mort de Brunehaud étoit l’ouvrage des partisans du traité d’Andely; -et ils furent sans doute secondés dans cette entreprise par les -possesseurs des seigneuries, qui craignoient que leurs droits encore -équivoques ne fussent détruits, et n’attendoient qu’une révolution -pour les faire autoriser. Ils comprirent que par la condamnation d’une -reine puissante au dernier supplice, ils avoient dégradé la royauté, et -que le prince ne pourroit plus leur résister. Ils profitèrent de leur -avantage, et Clotaire II se sentant en quelque sorte frappé du coup -qu’il avoit porté à Brunehaud, fut obligé d’obéir à des hommes dont il -avoit trop bien servi la vengeance. - -La célèbre assemblée que les évêques et les Leudes ennemis de Brunehaud -tinrent à Paris en 615, décida irrévocablement[26] la question de -l’hérédité des bénéfices, et légitima les droits que les seigneurs -avoient acquis dans leurs terres. C’étoit l’avarice des grands, et -non l’amour du bien public, qui dicta les lois portées dans cette -assemblée; ainsi ils ne songèrent point à donner une forme constante et -durable au gouvernement, et s’ils l’avoient tenté, il est vraisemblable -qu’ils n’auroient pris que des mesures fausses et inutiles. - -Satisfaits d’avoir fait décider en leur faveur une question d’où -dépendoit leur fortune, les bénéficiers et les seigneurs n’ôtèrent -à Clotaire que les droits nouvellement établis sous les régences -de Frédégonde et de Brunehaud, et lui laissèrent la jouissance de -tous ceux que ses prédécesseurs s’étoient faits jusqu’à la fin des -règnes de Gontran, de Chilpéric et de Childebert. L’usage funeste des -préceptions fut conservé; et les évêques exigèrent seulement que les -rois s’engageassent à ne plus donner de ces rescrits pour autoriser -quelques-uns de leurs courtisans à enlever des religieuses de leurs -monastères, et à les épouser. Il n’est point parlé de la nomination aux -duchés et aux comtés dans l’ordonnance que l’assemblée de Paris publia. -Peut-être que cette importante matière étoit réglée dans les articles -qui ne sont pas venus jusqu’à nous. Il est cependant plus vraisemblable -que les grands ne réclamèrent pas le privilége[27] de les conférer; -puisque Clotaire, de son autorité privée et sans le consentement -des évêques ni des Leudes, éleva à la dignité de maire du palais de -Bourgogne, Varnachaire, qui avoit été le chef de la conjuration contre -Brunehaud, et que ce ministre disposa à son gré des premières dignités. -Le clergé consentit que l’abus par lequel les prédécesseurs de Clotaire -s’étoient souvent arrogé le droit de nommer aux prélatures vacantes, -et d’en faire la récompense des vices de leurs courtisans, devînt une -loi du royaume. Quelque jaloux que fussent les évêques du pouvoir -arbitraire qu’ils affectoient sur le clergé du second ordre, ils le -déposèrent en quelque sorte entre les mains du prince, en s’engageant -à ne point punir un ecclésiastique, quelle que fût sa faute, quand il -reviendroit avec une lettre de recommandation de la part du roi. - -L’autorité qu’on avoit laissée à Clotaire II étoit encore bien étendue; -et il semble qu’il auroit dû lui être aisé de s’en servir pour prendre -ce qu’on lui avoit ôté. Cependant ce reste de pouvoir étoit prêt à -s’évanouir. Quelque union qu’il parut entre Clotaire et l’assemblée de -Paris, ils se craignoient et se haïssoient malgré eux, et l’état devoit -dès-lors éprouver de nouvelles agitations. Tandis que les familles -qui s’étoient enrichies aux dépens de la couronne étoient pleines de -défiance à son égard, il étoit naturel que Clotaire vît avec chagrin -ses domaines aliénés pour toujours. On devoit le soupçonner de vouloir -les recouvrer, et par conséquent les grands devoient se tenir sur leurs -gardes, et tout tenter pour empêcher que les articles de l’assemblée -de 615 n’eussent le même sort que le traité d’Andely. On attaque, -parce qu’on craint d’être attaqué; telle est la marche ordinaire des -passions: dès que des grands inquiets, jaloux et soupçonneux formoient -des entreprises contre l’autorité royale, quelles ressources le prince -pouvoit-il trouver pour se défendre? L’hérédité des bénéfices lui avoit -ôté le moyen le plus efficace d’acheter des créatures; il avoit aliéné -les royalistes en trahissant ses propres intérêts; ses droits n’étoient -encore établis que sur des coutumes nouvelles; et quand les lois -auroient parlé en sa faveur, les Français n’étoient-ils pas accoutumés -à les mépriser? - -En effet, la prérogative royale diminua de jour en jour: cette -révolution n’est ignorée de personne; mais les détails nous en sont -entièrement inconnus. Nos historiens ne nous fournissent aucune lumière -satisfaisante, et le temps nous a dérobé les ordonnances qui furent -vraisemblablement faites dans les[28] assemblées des évêques et des -Leudes, qui se tinrent encore quelquefois dans les dernières années du -règne de Clotaire II. Ce prince perdit, les uns après les autres, tous -les droits que l’assemblée de Paris lui avoit conservés. Il n’est plus -le maître de disposer de la mairie même du palais, sans le consentement -des[29] grands, ou plutôt il est réduit au frivole honneur d’installer -dans cet office celui qu’ils ont choisi. Clotaire se voit contraint de -céder toutes les fois qu’il est attaqué, et ne laisse à ses successeurs -qu’une autorité expirante dont les grands sont jaloux, qu’ils usurpent, -et qu’ils voient échapper de leurs mains dans le moment qu’ils croient -en jouir. - - - - - CHAPITRE V. - - _De l’origine de la noblesse parmi les Français.--Comment cette - nouveauté contribua à l’abaissement de l’autorité royale, et - confirma la servitude du peuple.--Digression sur le service - militaire rendu par les gens d’église._ - - -Tant que les bénéfices ne furent pas héréditaires, les distinctions -accordées aux Leudes ne furent que personnelles. Leur noblesse, qui -ne se transmettoit pas par le sang, laissoit leurs enfans dans la -classe commune des citoyens, jusqu’à ce qu’ils prêtassent le serment de -fidélité entre les mains du prince. Les citoyens, en un mot, formoient -deux classes différentes; mais les familles étoient toutes du même[30] -ordre. - -Quand au contraire les bénéfices changèrent de nature en devenant -héréditaires, les fils d’un bénéficier, par le droit même de leur -naissance, qui les appeloit à la succession de leur père, se trouvèrent -eux-mêmes sous la truste ou la foi du roi, et furent d’avance ses -obligés ou ses protégés. La naissance leur donnant une prérogative -qu’on n’acquéroit auparavant que par la prestation du serment de -fidélité, on s’accoutuma à penser qu’ils naissoient Leudes. La vanité, -toujours adroite à profiter de ses avantages, est encore plus attentive -à les étendre sur le plus léger prétexte. Ces Leudes d’une nouvelle -espèce se crurent supérieurs aux autres, et on commença à prendre -de la noblesse l’idée que nous en avons aujourd’hui: les familles -bénéficiaires, qu’on me permette cette expression, formèrent une classe -séparée, non-seulement de celles qui n’avoient pas prêté le serment de -fidélité au prince, mais des familles mêmes dont le chef avoit été fait -Leude suivant l’usage ancien. - -On ne balancera point à regarder ce que je dis ici de l’origine de -la noblesse chez les Français, comme une vérité incontestable, si on -remarque que la prestation du serment de fidélité, qu’on exigea dans la -suite indifféremment[31] de tout le monde, et qui ne fut qu’un gage de -l’obéissance, ne valut presque dès-lors aucune distinction, ou du moins -ne donna pas une certaine prérogative de dignité et de prééminence, -dont les seules familles bénéficiaires jouissoient. Cette prérogative -est réelle, puisque les familles distinguées par leur illustration, -leurs alliances et leurs richesses, mais qui dans le moment de la -révolution ne se trouvèrent pourvues d’aucun bénéfice, se crurent -dégradées, et cherchèrent par d’autres voies que la prestation du -serment de fidélité, à réparer le tort que l’hérédité des bénéfices -leur avoit fait. De quoi se seroient-elles plaintes, si elles n’avoient -pas vu que les familles bénéficiaires formoient dans l’état un ordre -distingué de citoyens, et que la loi, la coutume ou le préjugé leur -accordoient quelque droit ou quelque honneur particulier? - -Leur jalousie fut extrême, et pour satisfaire leur orgueil alarmé, il -fallut avoir recours à une des plus étranges bisarreries dont parle -notre histoire; ce fut, ainsi que nous l’apprend Marculfe, de changer -ses propres, ou, comme on parloit alors, son aleu en[32] bénéfice: -c’est-à-dire, que le propriétaire d’une terre la donnoit au prince, -qui, après l’avoir reçue en don, la rendoit au donateur en bénéfice. -Cette mode de faire changer de nature à ses biens auroit été la manie -la plus extravagante, si les bénéfices n’avoient communiqué une -prérogative particulière aux familles qui les possédoient. C’eût été -rendre sa fortune incertaine et s’exposer à perdre une partie de son -patrimoine même, si quelque événement imprévu rendoit au prince ses -anciens droits sur les bénéfices. - -Soit que l’abaissement de la puissance royale, d’où les bénéfices -tiraient leur origine, les dégradât et les avilît; soit que les -esprits s’accoutumassent peu-à-peu à ne regarder dans les bénéfices que -les droits seigneuriaux qui donnoient une autorité réelle; il arriva, -par une seconde révolution, que toutes les seigneuries indistinctement -communiquèrent à leurs possesseurs les priviléges, les droits et la -dignité qui n’avoient d’abord appartenu qu’aux seuls bénéfices. En -effet, on négligea sur la fin de la première race de conserver les -titres primordiaux de ses possessions. Étoient-elles dans leur origine -un bénéfice ou un aleu? Cette question devint inutile. Sans doute -que la possession d’un bénéfice ne conféra plus aucune prérogative -particulière; elle fut même si peu un titre de noblesse quand les -seigneuries formèrent, sous les successeurs de Clotaire II, l’usage -général du royaume, que les seigneurs employèrent au contraire toutes -sortes d’artifices pour dénaturer ces possessions et persuader qu’elles -étoient des propres. - -Dès qu’il y eut dans l’état des citoyens qui possédoient des priviléges -particuliers, et ne les tenoient que de leur seule naissance, ils -durent mépriser ceux qui ne furent plus leurs égaux, se réunir, ne -former qu’un corps, et avoir des intérêts également séparés de ceux du -prince et du peuple. A la qualité de juges, les seigneurs joignirent -celle de capitaines des hommes de leurs terres, ou plutôt ils ne -séparèrent point des fonctions qui jusques-là avoient toujours été -unies dans le prince, les ducs, les comtes et les autres magistrats -publics de la nation, et qui pendant plusieurs siècles encore ne -formèrent qu’un seul et même emploi. La noblesse, par-là également -redoutable au peuple par son droit de justice, et au prince par la -milice qu’elle commandoit, s’étoit rendue maîtresse des lois, et tenoit -entre ses mains toutes les forces de l’état. Il n’en falloit pas -davantage pour ruiner l’autorité royale et ôter aux Mérovingiens toute -espérance de la relever. Les seigneurs auroient de même affermi leur -empire sur le peuple, si par leur modération ils lui avoient appris à -le regarder comme légitime; mais ils ne savoient pas que rien n’est -stable sans le secours des lois; s’étant élevés en les violant, ils -continuèrent à n’avoir d’autre règle que leur avarice, leur orgueil et -leur emportement. - -Tant de changemens survenus dans la fortune des Français produisirent -une nouveauté encore plus extraordinaire, et qui ne fut pas moins -funeste à la nation. Les évêques et les abbés qui s’étoient fait des -seigneuries, voyant que les seigneurs laïcs étoient les capitaines -de leurs terres, et ne souffroient plus que leurs sujets allassent -à la guerre, sous la bannière du comte ou du duc dans la juridiction -duquel ils étoient autrefois compris, crurent que leurs domaines et -la dignité du clergé seroient dégradées s’ils ne jouissoient pas de -la même prérogative, ils allèrent donc à la guerre et commandèrent en -personne la milice de leurs terres. A consulter les canons, c’étoit une -chose monstrueuse de voir les successeurs des apôtres, et des hommes -consacrés au silence et à la solitude, profaner ainsi la sainteté -du ministère de paix et de charité, ou, par une espèce d’apostasie, -violer les vœux qu’ils avoient faits à Dieu. Mais les barbares, avides -et jaloux des richesses du clergé, commençoient depuis quelque temps -à être admis à la cléricature, et ils avoient corrompu la discipline -ecclésiastique. Dès prélats nommés pour la plupart par le prince, et -qui avoient acheté l’apostolat à prix d’argent ou à force de lâchetés, -avoient enfin accoutumé les esprits à voir sans étonnement les abus les -plus scandaleux. - -Indépendamment du tort que cette conduite du clergé fit aux mœurs -publiques, en accréditant l’injustice, la force et la violence, -elle lui donna des intérêts opposés à ceux du prince et du peuple. -Des évêques usurpateurs, guerriers, et assez puissans pour n’avoir -plus besoin d’une protection étrangère, ne devoient plus voir dans -Saint-Paul cette obéissance aveugle qu’ils avoient autrefois prêchée. -Qui ne sait pas respecter les lois, méprise nécessairement les droits -du peuple. Les ecclésiastiques favorisèrent les entreprises de la -noblesse, et profanèrent la religion, jusqu’à en faire l’instrument de -leur avarice et de leur ambition. - -Le simple exposé de la manière dont les gens d’église s’engagèrent -à porter les armes suffit, si je ne me trompe, pour faire connoître -que leur service militaire fut dans son origine une prérogative -seigneuriale, et non pas, ainsi que des écrivains obscurs l’ont -avancé dans ces derniers temps, une charge de l’état qu’ils fussent -obligés d’acquitter. Quelque peu raisonnable qu’ait été la conduite -des Français, jamais cependant ils n’auroient imaginé d’enlever des -pasteurs à leurs églises, et des solitaires à leurs cloîtres, pour en -faire de mauvais capitaines. Au contraire, il ne faut point douter que -si les évêques et les abbés eussent permis à leurs sujets d’aller à la -guerre, sous les ordres du duc ou du comte qui les commandoit avant -l’établissement des seigneuries, ou en eussent grossi les milices de -quelque seigneur voisin, la noblesse l’eût regardé comme une faveur. - -Qu’on me permette de m’étendre sur une matière si importante et -très-propre à répandre de la lumière sur nos antiquités. Si les évêques -avoient été obligés au service militaire par la constitution primitive -de l’état, pourquoi, dans le temps que Grégoire de Tours composoit son -histoire, n’y auroit-il encore eu qu’un Falonius, évêque d’Embrun, et -un Sagittaire, évêque de Gap, qui se fussent acquittés de ce devoir? -Pourquoi cet écrivain, qui occupoit lui-même un des premiers siéges -des Gaules, leur reprocheroit-il le scandale qu’ils donnoient à -l’église en portant les armes, s’ils n’avoient fait que remplir une -des fonctions de leur état? Pourquoi les traiteroit-il de scélérats, -et rapporteroit-il, pour justifier ses reproches, que ces prélats -n’avoient point eu honte de servir dans l’armée que Mummole conduisit -contre les Lombards? Grégoire de Tours, qui connoissoit les devoirs de -l’épiscopat et de la vie religieuse, se seroit contenté de s’en prendre -à la barbarie du gouvernement et des lois, et d’inviter les Français à -corriger un abus aussi contraire à l’état qu’à la religion même. Quand -nos pères auroient été assez grossiers pour exiger le service militaire -des évêques, comme ils l’exigeoient peut-être des prêtres de leurs -faux Dieux en Germanie, est-il vraisemblable que les conciles qui se -tinrent dans les Gaules sous le règne de Clovis ne s’y fussent pas -opposés? Pourquoi leurs représentations à cet égard auroient-elles été -inutiles dans un temps que la nation se convertissoit, et accordoit au -clergé la plus grande autorité? - -Rapportons-nous-en au siècle de Charlemagne, plus à portée sans -doute que le nôtre de juger de la nature des fonctions militaires -que faisoient les évêques et les abbés. Si leur service eut été une -dette qu’ils eussent acquitté, et non pas une prérogative seigneuriale -dont ils eussent joui, je demande par quelle raison les chefs du -clergé, eux qui avoient le premier rang dans l’état et la plus grande -influence dans les affaires de la nation, auroient été tenus à remplir -des devoirs dont les capitulaires mêmes nous apprennent que les -derniers clercs[33] étoient exempts? Quand le gouvernement prit enfin -une meilleure forme sous le règne de Charlemagne, et que la nation, -éclairée par les lumières et les vertus de ce prince, sentit combien -il étoit contraire aux principes de la religion, au caractère de -l’épiscopat, à l’honnêteté des mœurs publiques et à la vigueur de la -discipline militaire, que des évêques et des moines fissent dans des -camps le métier de soldats; ce ne fut pas une exemption de porter -les armes qu’on leur accorda, on leur fit une défense[34] de faire la -guerre; et cette loi fut portée sur la requête et les remontrances -de quelques prélats qui connoissoient leurs devoirs et les anciennes -règles de l’église, et qui firent appuyer leur demande par les -seigneurs les plus accrédités. - -Tant s’en faut qu’on regardât alors cette défense comme une faveur -accordée aux évêques, que le public crut au contraire qu’on les avoit -dépouillés d’un privilége, et que le corps entier du clergé en seroit -dégradé. Il fallut que l’assemblée qui en avoit porté la loi en fît -connoître les véritables motifs. «Ce n’est, dit Charlemagne[35], que -par une méchanceté digne du démon même, que quelques personnes mal -intentionnées ont pu penser que j’aie voulu offenser la dignité du -clergé et nuire à ses intérêts temporels, en faisant la loi qu’il m’a -lui-même demandée, et qui lui défend de porter les armes et de faire -la guerre; j’ai des sentimens tout opposés. Il n’en deviendra que plus -respectable, lorsqu’il s’attachera tout entier aux fonctions divines de -son état.» - - - - - CHAPITRE VI. - - _Progrès de la fortune des maires du palais sous les - successeurs de Clotaire II.--Inconsidérations de la noblesse - à leur égard.--Ils s’emparent de toute l’autorité.--Charles - Martel établit de nouveaux bénéfices.--Pepin monte sur le - trône._ - - -Les maires du palais, qui n’avoient été dans leur origine que les chefs -des officiers domestiques du prince, joignirent d’abord à l’intendance -générale du palais la qualité de juges de toutes les personnes qui -l’habitoient. Leur emploi devint plus important à mesure que les -rois agrandissoient eux-mêmes leur puissance. Ces courtisans habiles -corrompirent leurs maîtres pour les dominer; en leur apprenant à -négliger dans les plaisirs les soins pénibles du gouvernement, ils en -attiroient à eux toutes les fonctions. Ils gouvernèrent les finances, -commandèrent les armées et présidèrent enfin ce tribunal suprême -où le roi devoit rendre lui-même la justice aux Leudes, et juger -définitivement les procès qui y étoient portés par appel de toutes -les provinces du royaume. Étant parvenus à se rendre les dépositaires -de toute la puissance royale, il doit paroître surprenant qu’au -lieu d’être accablés les premiers sous ses ruines, quand l’hérédité -des bénéfices rendit la noblesse maîtresse absolue du royaume, leur -fortune, au contraire, fasse de nouveaux progrès et ne connoisse -plus de bornes; ils ne font que changer leur qualité de ministres, -de capitaines et de favoris du prince, en celle de ministres, de -capitaines et de favoris de la nation. - -Si la conduite que les grands avoient tenue jusques-là, et qu’ils -tinrent encore dans la suite, permettoit qu’on pût raisonnablement -les soupçonner d’agir par des vues réfléchies, de prévoir l’avenir -et d’embrasser à la fois tout un systême de gouvernement, peut-être -pourroit-on croire que pour détruire plus facilement et plus sûrement -le pouvoir du roi, ils lui débauchèrent son ministre, et laissèrent -au maire du palais son crédit et son autorité, pour s’en faire un -protecteur plus puissant. Mais il est vraisemblable que la fortune, les -circonstances et les événemens tinrent lieu de politique aux familles -bénéficiaires et aux seigneurs. Si quelque prudence se mêla dans cette -affaire, elle vint toute de la part des maires, qui, pour n’être pas -les victimes de la royauté en décadence, trahirent les intérêts de -Clotaire II et de ses successeurs, au lieu de les secourir, et se -mirent à la tête de la conjuration. - -Varnachaire, selon les apparences, n’accepta, après le supplice de -Brunehaud, la mairie du royaume de Bourgogne, que dans le dessein -d’éclairer de plus près la conduite de Clotaire II, et de le perdre, ou -du moins d’empêcher qu’il ne tentât de reprendre les droits qu’il avoit -perdus. Cet homme ambitieux, implacable dans ses haines, et accoutumé -aux mouvemens des partis et des cabales, n’auroit pas exigé de Clotaire -qu’il lui promît par serment de ne lui jamais ôter sa dignité, s’il -n’avoit eu que des vues favorables à l’autorité royale. Il ne songea -qu’à ses intérêts particuliers: il écrivit à tous les grands pour -leur promettre qu’il seroit en toute occasion leur protecteur. Il ne -travailla qu’à étendre son pouvoir, et sa conduite servit de modèle à -ses successeurs. - -Il seroit difficile de dire quel fut le gouvernement des Français, -depuis que le clergé et la noblesse s’étoient emparés de la -puissance publique. En ôtant à la royauté les prérogatives acquises -insensiblement par adresse, et que les anciennes lois de Germanie ne -lui attribuoient pas, on ne lui avoit pas même laissé ce qui devoit -raisonnablement lui appartenir. Réduite à n’être qu’une magistrature -impuissante, ce n’étoit plus qu’un vain titre. D’ailleurs, les rois, -presque toujours enfans, ou corrompus par une éducation qui les -rendoit méprisables, étoient prisonniers dans leur palais, et inconnus -de leur nation. - -Les seigneuries, dont le nombre devoit être encore très-médiocre, -quand les bénéfices devinrent héréditaires, se multiplièrent fort -rapidement dans les dernières années du règne de Clotaire II et sous -ses premiers successeurs. Chaque gentilhomme, chaque évêque, chaque -monastère, se crut en droit de devenir le tyran de ses voisins. Les -assemblées des grands ne se tinrent que très-rarement, et, sans doute, -elles offroient l’image d’une bande de brigands qui, après avoir volé -une caravane, partage le butin. La noblesse ne formant point un corps -régulier qui eût ses lois, sa police, ses magistrats, ses syndics et -ses assemblées réglées, chaque seigneur voulut jouir en particulier, -dans ses terres, de tout le pouvoir de son ordre. Quoique les justices -seigneuriales restreignissent, de jour en jour, la juridiction des ducs -et des comtes, et diminuassent, par conséquent, les droits de leurs -gouvernemens, ils ne s’opposèrent pas aux progrès de l’usurpation. Ils -profitèrent eux-mêmes de l’anarchie et de leur crédit, pour se faire -de grandes terres dont les droits les dédommageoient de ce qu’ils -perdoient en qualité de ducs et de comtes; et il étoit naturel qu’ils -sacrifiassent les intérêts d’une dignité qui n’étoit pas héréditaire à -ceux de leurs terres, qui étoient le patrimoine de leurs enfans. Enfin, -à la tête de ce gouvernement monstrueux étoit un maire du palais, comme -premier magistrat, qui avoit soin que toutes les lois fussent détruites -et violées; et que, sous le nom de coutumes, toutes les passions et -tous les caprices de la noblesse, des évêques et des moines fussent -respectés. - -Ces désordres étoient si agréables aux seigneurs, qu’abandonnant leur -fortune au zèle que leur marquoient les maires, ils ne prirent aucune -précaution pour les empêcher d’abuser de leur crédit: ces officiers -ne tardèrent pas à s’apercevoir de cette imprudence grossière. Après -avoir humilié les rois, ils formèrent le projet d’asservir les grands. -Jamais entreprise ne fut moins hardie; ils pouvoient tout se promettre -du mépris où les lois étoient tombées, de la tyrannie extrême que les -seigneurs exerçoient sur le peuple, de leur désunion, et sur-tout, de -l’ignorance où ils étoient de leurs intérêts. Tandis que les grands -croyoient l’autorité royale anéantie sans retour, elle se trouvoit déjà -toute entière, sous un autre nom, entre les mains des maires, qu’ils -regardoient, par habitude, comme les tuteurs de la liberté publique; -mais ces nouveaux rois, après avoir affermi, avec art, leur autorité, -ne tardèrent pas à vouloir en abuser, et firent bientôt éprouver à la -noblesse, qu’elle avoit un maître. - -La pesanteur du joug la tira, enfin, de son erreur, mais en voulant -essayer ses forces, elle ne sentit que sa foiblesse. Les maires, en -autorisant toutes sortes de vexations, avoient affoibli ou détruit les -seigneurs qui leur étoient suspects, et s’étoient faits des courtisans -et des flatteurs, personnages toujours prêts à servir d’instrument à -la tyrannie. Dans ce haut degré de fortune, ils eurent la foiblesse -d’envier aux rois, leur pompe inutile et les vains respects qu’on -leur rendoit; ou plutôt, s’ils formèrent le projet de les chasser de -leur trône, pour s’y placer, ce n’est pas qu’ils y gagnassent rien -personnellement, mais ils vouloient, selon les apparences, affermir -la fortune de leur maison: la royauté étoit héréditaire, et la mairie -n’étoit qu’élective. - -A la mort de Sigebert II, qui portoit le nom de roi, en Austrasie, -Grimoald, son maire, fit disparoître le légitime héritier, dont il -publia la mort, et mit la couronne sur la tête de son fils. Soit -qu’il eût des ennemis puissans, ou que les Français, par une sorte de -contradiction assez ordinaire dans le cœur humain, conservassent encore -quelque reste d’attachement[36] pour la postérité de Clovis qu’ils -laissoient opprimer; soit par quelqu’autre motif dont le temps nous -a dérobé la connoissance, les Austrasiens se soulevèrent contre leur -maire, refusèrent de reconnoître son fils, et demandèrent des secours à -Archambaud qui gouvernoit la Neustrie. Ce maire assembla avec diligence -une armée, et eut la générosité de punir les usurpateurs, quoiqu’il fût -de l’intérêt de son ambition de les favoriser, et que leur succès en -Austrasie fût devenu un titre pour lui en Neustrie. Childéric, fils de -Clovis II, succéda à Sigebert; et Pepin de Heristal, qui fut élevé à la -dignité de maire, jeta les fondemens de la grandeur où son petit-fils -parvint. - -Pepin, aussi ambitieux que son prédécesseur et ses collègues, mais -sage et patient dans ses entreprises, se fit une politique bien -extraordinaire, pour le siècle et la nation où il vivoit, et dont -il étoit impossible que les Français, toujours aveugles dans leurs -espérances, toujours dupes des événemens présens, et toujours emportés -dans leur conduite, fussent capables de démêler les ressorts. Pepin -jugea que si les premiers maires avoient pu se permettre les plus -grandes injustices, pour se rendre puissans, il n’y avoit plus que -la modération et la justice qui pussent justifier leur ambition, -et affermir la haute fortune où il étoit élevé. Ce fut à force de -prudence, de douceur, de courage et de ménagemens, qu’il tenta de -gagner le clergé et la noblesse, qui, souffrant avec impatience, le -gouvernement injuste des maires, auroient voulu rendre au prince -l’autorité qu’il avoit perdue. - -Rien n’est plus dangereux qu’un tyran qui a quelques vertus, ou qui -sait en emprunter le masque: aussi, les Austrasiens tombèrent-ils -grossièrement dans le piége que Pepin leur avoit tendu. Ils regardèrent -comme solidement affermi, un bonheur qu’ils ne devoient qu’aux qualités -personnelles de leur maire, et n’imaginèrent pas qu’il pouvoit avoir -un successeur indigne de lui. Pepin eut un crédit sans bornes, et -quand Thieri III fut tiré du monastère de Saint-Denis, pour succéder à -ses frères Clotaire et Childeric, il refusa de le reconnoître. Il ne -tenoit qu’à lui de se faire proclamer roi dans un des trois royaumes -que comprenoit la domination française; mais il ne permit aux Français -Austrasiens, que de lui donner le titre de duc dans leur royaume; et -même, pour n’exciter aucune envie, ou du moins ne s’exposer qu’à une -partie de ses traits, il voulut avoir un collègue. - -La conduite toute différente des maires de Bourgogne et de Neustrie, -annonçoit dans ces deux royaumes une révolution prochaine. Leur -tyrannie étoit telle, que les grands désespérant de pouvoir -défendre leur liberté, n’avoient plus que le choix des plus extrêmes -résolutions. Tous les jours exposés à des injures et à des violences, -les uns étoient chassés de leurs terres, les autres les abandonnoient -pour prévenir l’oppression, et tous cherchoient un asyle en Austrasie; -où, par leurs plaintes, ils fournirent à Pepin, un prétexte de -satisfaire son ambition, en feignant de n’être que le vengeur des -opprimés. Il assembla une armée, qu’il fit marcher contre Bertaire, qui -se trouvoit à-la-fois maire de Bourgogne et de Neustrie. Si ce tyran -eût été vainqueur, les Français auroient été traités comme les esclaves -les plus vils; ou du moins il ne leur restoit d’autre ressource que -ce désespoir subit et violent, que le sentiment de la liberté excite -quelquefois dans un peuple qui n’est pas encore accoutumé au joug, ni -familiarisé avec les affronts. Heureusement Bertaire fut défait, et il -périt dans la déroute de ses troupes. - -Pepin, qui s’étoit fait une habitude de sa modération, ne sentit -peut-être pas, dans le moment qu’il en recueilloit le fruit, tout -ce qu’il pouvoit se promettre de sa victoire, de l’attachement des -Austrasiens, et de la reconnoissance inconsidérée des Français de -Bourgogne et de Neustrie. Peut-être aussi jugea-t-il qu’il étoit égal -pour ses intérêts que Thieri III fût roi ou moine. L’ambition éclairée -se contente de l’autorité, et dédaigne des titres qui la rendent -presque toujours odieuse ou suspecte; Pepin laissa à Thieri, son nom, -ses palais et son oisiveté, et ne prit pour lui que la mairie des deux -royaumes qu’il avoit délivrés de leur tyran. - -Il étoit en état, s’il eût aimé véritablement le public, de corriger -une partie des abus, et de donner, enfin, une forme constante à un -gouvernement, dont toutes les parties avoient éprouvé de continuelles -révolutions. Pepin avoit des lumières supérieures, on ne peut en -douter; et une longue suite de malheurs avoit appris aux Français qu’on -ne peut cesser d’être l’esclave des passions des hommes, qu’en se -soumettant à l’autorité des lois. Mais on diroit que Pepin, plus jaloux -de commander arbitrairement, que de mériter la gloire d’un législateur -équitable, voulût qu’il subsistât des désordres, dans la vue, sans -doute, de se rendre plus nécessaire, et d’occuper continuellement les -esprits de ses entreprises. Il rendit une sorte de dignité aux grands -qui avoient perdu leur crédit en cessant d’être unis. Il en convoqua, -il est vrai, assez souvent les assemblées, pour faire croire qu’il en -étoit autorisé, mais trop rarement pour qu’il en fût gêné. Il gouverna -avec un pouvoir absolu, qu’on ne lui contesta point, parce qu’il sut -le déguiser en politique, aussi adroit qu’ambitieux. Il eut l’art, -enfin, de se rendre tellement propre l’autorité que les maires avoient -usurpée, qu’il accoutuma les Français à regarder le duché d’Austrasie -et les mairies de Bourgogne et de Neustrie, comme une portion de -son patrimoine même; et sans le secours d’aucune loi, ses dignités -devinrent héréditaires dans sa famille. - -Tant de puissance devoit être le partage de Charles-Martel; mais -soit que Pepin voulût punir, sur ce fils, les chagrins domestiques -que sa mère lui avoit causés, soit que cet homme, qui gouvernoit -arbitrairement les Français, fût lui-même gouverné plus arbitrairement -par sa seconde femme, il revêtit de toutes ses dignités son petit-fils -Théodebald; de sorte qu’à la honte de toute la nation, Dagobert III, -encore enfant, eut pour maire un autre enfant, qui étoit sous la -tutelle de Plectonde sa grand’mère et veuve de Pepin. - -Cette régente se trouvoit dans la situation la plus critique. -L’élévation de son petit-fils étoit, par sa bizarrerie même, une preuve -certaine qu’il n’y avoit ni principe, ni règle dans le gouvernement; -et que les seigneurs se conduisant au hasard, ne savoient plus ce -qu’ils pensoient de la royauté, de la mairie, ni de leur propre état. -Après toutes les révolutions que les Français avoient éprouvées, rien -ne devoit paroître extraordinaire; mais au milieu des caprices de la -fortune, dont le royaume étoit le jouet, si on pouvoit tout oser et -tout entreprendre avec quelque espérance de succès, on devoit craindre -aussi de trouver, à chaque pas, un écueil inconnu. Ne pouvant se tracer -un plan fixe et suivi de conduite qui prévînt tous les dangers, le -gouvernement se voyoit réduit à changer la politique, à mesure que -les événemens changeroient, et couroit, par conséquent, à sa perte. -Tout ce que put faire l’espèce de souveraine qui gouvernoit à-la-fois, -l’Austrasie, la Neustrie et la Bourgogne, ce fut de faire arrêter -Charles-Martel, dont elle craignoit l’esprit hardi, ambitieux et -entreprenant; mais cette démarche ne procura qu’un calme bien court. Il -se préparoit d’un autre côté, une révolution, et elle auroit coûté une -guerre cruelle aux Français, si Plectonde avoit eu quelque demi-talent, -pour défendre la dignité de son petit-fils, qui fut conférée à Rainfroi. - -Charles-Martel, cependant, eut le bonheur de s’échapper de sa prison; -et l’Austrasie, où il se réfugia, le reconnut aussitôt pour son duc. -C’étoit un homme qui avoit toutes les qualités de l’esprit, dans le -degré le plus éminent; son ambition brillante, audacieuse et sans -bornes, ne craignoit aucun péril. Aussi dur et inflexible envers ses -ennemis, que généreux et prodigue pour ses amis, il força tout le -monde à rechercher sa protection. Il crut que Rainfroi occupoit une -place qui lui appartenoit; il lui fit la guerre, le défit, et prit, -comme son père, le titre de maire de Bourgogne et de Neustrie. Pepin -avoit été un tyran adroit et rusé; Charles Martel ne voulut mériter -que l’amitié de ses soldats, et se fit craindre de tout le reste. -Il traita les Français avec une extrême dureté; il fit plus, il les -méprisa. Ne trouvant par-tout que des lois oubliées ou violées, il mit -à leur place, sa volonté. Sûr d’être le maître, tant qu’il auroit une -armée affectionnée à son service, il l’enrichit, sans scrupule, des -dépouilles du clergé, que ses mauvaises mœurs rendoient peu puissant, -qui possédoit la plus grande partie des richesses de l’état, et qui -fut alors traité comme les Gaulois l’avoient été dans le temps de la -conquête. - -Charles Martel n’ignoroit pas que les rois Mérovingiens avoient d’abord -dû leur fortune, et ensuite, leur décadence à leurs bénéfices. Il en -créa de nouveaux, pour se rendre aussi puissant qu’eux; mais il leur -donna une forme toute nouvelle, pour empêcher qu’ils ne causassent la -ruine de ses successeurs. Les dons que les fils de Clovis avoient -faits de quelques portions de leurs domaines, n’étoient que de purs -dons, qui n’imposoient aucun devoir particulier[37], et ne conféroient -aucune qualité distinctive. Ceux qui les recevoient, n’étant obligés -qu’à une reconnoissance générale et indéterminée, pouvoient aisément -n’en avoir aucune, tandis que les bienfaiteurs en exigeoient une trop -grande; et de-là devoient naître des plaintes, des reproches, des -haines, des injustices et des révolutions. - -Les bénéfices de Charles Martel furent, au contraire, ce qu’on appela -depuis des fiefs, c’est-à-dire, des dons faits, à la charge de -rendre au bienfaiteur, conjointement ou séparément, des services[38] -militaires et domestiques. Par cette politique adroite, le maire -s’acquit un empire plus ferme sur les bénéficiers; et leurs devoirs -désignés les attachèrent plus étroitement à leur maître. Cette -dernière expression paroîtra peut-être trop dure; c’est cependant -l’expression propre; puisque ces nouveaux bénéficiers furent appelés du -nom de vassaux, qui signifioit alors, et qui signifia encore pendant -long-temps, des officiers domestiques. - -Charles Martel, toujours victorieux et sûr de la fidélité de son -armée, regarda les capitaines qui le suivoient, comme le corps entier -de la nation. Il méprisa trop les rois Dagobert, Childéric et -Thieri-de-Chelles, dont il avoit fait ses premiers sujets, pour leur -envier leur titre. A la mort de ce dernier, il voulut que les Français -se passassent d’un roi, et en mourant il n’appela pas les grands de -la nation, mais ses[39] vassaux, c’est-à-dire, les capitaines de ses -bandes et les officiers de son palais, pour être témoins du partage -qu’il fit entre ses fils Carloman et Pepin, de toutes les provinces -de la domination française, qu’il regardoit comme sa conquête et son -patrimoine. - -Un gouvernement aussi long et aussi arbitraire que celui de Charles -Martel avoit effarouché tous les esprits; et c’est sans doute pour les -calmer, que Pepin, moins hardi que Carloman, qui gouverna l’Austrasie -en son nom, jusqu’au moment qu’il embrassa la vie monastique, fit -proclamer Childéric III, roi de Bourgogne et de Neustrie; et cette -vaine cérémonie produisit l’effet que le maire en attendoit. Parce -qu’il n’avoit pas les vices de son père, on crut qu’il auroit les -vertus de son aïeul. Le peuple qui, depuis long-temps, ne prenoit aucun -intérêt à la chose publique, parce qu’il étoit trop éloigné de rien -espérer de favorable, crut, sur la parole de Pepin, qu’il alloit être -moins opprimé. La noblesse qui, en sentant sur elle, une main moins -pesante que celle de Charles Martel, auroit été capable de se soulever, -si Pepin ne l’eût flattée, ne fut qu’inquiète et orgueilleuse. Les uns -étoient las de la mairie, dont les inconvéniens étoient présens, sans -savoir ce qu’il falloit substituer à sa place; les autres regrettoient -l’ancienne royauté, dont on n’avoit presqu’aucun souvenir; et personne -ne songeoit que pour rétablir l’ordre, il falloit qu’il n’y eût que les -lois qui eussent un pouvoir absolu. - -Le clergé occupé de la restitution des biens qu’on lui avoit volés, -rendoit la mémoire de Charles Martel odieuse, et publioit sa damnation, -pour obliger son fils à réparer ses injustices. Mais Pepin se bornoit -à croire qu’il lui suffisoit de désapprouver la conduite de son père, -pour n’être pas son complice. Il étoit trop ambitieux et trop habile, -pour ne pas ménager les soldats de Charles Martel, qui faisoient toute -sa force, et qui, malgré les exhortations et les menaces des évêques -et des moines, avoient pris le parti de ne point abandonner leurs -usurpations. Le clergé voyant, enfin, que ses plaintes ne produisoient -aucun effet salutaire sur la conscience endurcie des ravisseurs, se mit -sous la protection spéciale de Pepin, qui le flatta, le consola, et, -en lui donnant des espérances pour l’avenir, l’attacha à sa fortune. - -Tout préparoit une révolution dans le gouvernement; les Français la -désiroient, les uns, parce qu’ils étoient attachés à Pepin, les autres, -par inconstance ou par lassitude de l’administration présente, et le -maire profita de cette disposition des esprits, pour s’emparer de la -couronne. Mais il voulut la recevoir comme un don de son peuple, et -le peuple ne la donna qu’après avoir consulté le pape Zacharie sur -les droits de Pepin et de Childéric. Le pontife, qui avoit tout à -redouter de l’un, et rien à craindre de l’autre, décida que le maire -pouvoit prendre le titre de roi, puisqu’il en faisoit les fonctions; et -Childéric, dégradé par ce jugement, fut relégué avec son fils, dans un -cloître. Ainsi finirent dans l’humiliation, les derniers princes d’une -maison, dont le chef avoit fondé l’empire des Français dans les Gaules. -Cette révolution ne changea rien à l’autorité réelle de Pepin, ni au -sort de la nation; et la royauté, après avoir éprouvé les disgraces -les plus entières, se trouva encore en possession de tous les droits -qu’elle avoit eus, avant le règne de Clotaire II. - - - - - CHAPITRE VII. - - _Pourquoi la nation française n’a pas été détruite sous la - régence des rois Mérovingiens._ - - -Pendant que les princes Mérovingiens regnèrent dans les Gaules, -l’Europe fut accablée du poids des barbares qui la déchiroient. Ce -que Tacite[40] avoit prévu, arriva; la ruine de l’Empire Romain avoit -allumé des guerres civiles entre toutes les nations, et les barbares, -avides de faire des conquêtes, mais gênés les uns par les autres, ne -pouvoient prendre une assiette assurée dans le pays qu’ils avoient -envahi. Les révolutions se succédèrent rapidement; des débris d’une -puissance, il s’en formoit plusieurs; et si quelqu’une d’entre elles -sembloit menacer les autres de les engloutir, elle s’affoiblissoit par -ses propres victoires, et tomboit en décadence, dès qu’elle vouloit -jouir de ses avantages. - -Le royaume des Hérules, si fameux par la fin d’Augustule et de l’Empire -d’Occident, ne subsista lui-même que quatorze ans, et fit place à la -monarchie des Ostrogoths, que Théodoric fonda, et qui, bientôt après, -fut détruite par Narsez. L’histoire ne parle plus des Huns, des Alains, -des Suéves, etc. Les Vandales, qui ont traversé la Gaule et l’Espagne -en conquérans, établissent leur domination en Afrique, et se voient -enlever leur proie par Bélisaire. Le royaume de Bourgogne devient une -province des Français. Les Lombards fondent, l’épée à la main, un -nouvel empire en Italie, qui sera bientôt renversé par Charlemagne, -après avoir été menacé de sa ruine par Pepin. Les Visigoths, chassés -des terres qu’ils occupoient dans les Gaules, voient anéantir leur -puissance en Espagne, par un peuple sorti de l’Arabie, qui combattoit -pour conquérir des royaumes, et étendre sa religion. Les Sarrasins, -ambitieux et fanatiques, avoient déjà changé la face de l’Asie et de -l’Afrique, et se répandant des Pyrénées dans les Gaules, préparoient -aux états des Mérovingiens, une servitude aussi prompte que funeste, -tandis que la Germanie, si redoutable jusqu’alors, et si féconde en -soldats, menaçoit encore tous ses voisins. Les Bavarois, les Allemands, -les Turingiens et les Saxons, surtout, plus puissans que ne l’avoient -été les Français, sous le règne de Clovis, étoient las d’habiter -leurs forêts, et à l’exemple des peuples qui les avoient précédés, ne -méditoient que des conquêtes. Chaque nation, en un mot, se trouvoit -dans un état de crise, et il sembloit qu’un peuple ne pût subsister -qu’en détruisant ses voisins. - -Par quelle cause la nation française est-elle presque la seule qui -n’ait pas subi le même sort qu’éprouvèrent ces tribus de barbares qui -pénétrèrent dans les provinces de l’Empire Romain? Dire qu’elle fut, -ou plus brave, ou plus sage, ce seroit lui donner un éloge qu’elle ne -mérite pas. On sait que tous les peuples qui venoient de Germanie, -avoient un courage égal; et ce que j’ai dit du gouvernement des -Français, toujours conduits au hasard par les événemens, doit faire -juger qu’il étoit bien difficile d’avoir plus de vices et moins de -prudence qu’eux. Les Français, en effet, ne furent que plus heureux. -Tout le malheur de quelques peuples, fut de paroître les premiers sur -les terres de l’Empire. En subjuguant des provinces où ils n’étoient -connus que par la terreur, que leurs courses et leurs ravages y avoient -répandue, ils y inspirèrent une haine violente contre eux; de sorte -que, se trouvant entourés d’ennemis, au milieu de leurs conquêtes, il -leur fut d’autant moins facile d’y affermir leur puissance, qu’ils -laissoient derrière eux, des peuples nombreux, à qui ils avoient ouvert -le chemin, que leur exemple encourageoit, et qui étoient assez forts -pour les chasser de leurs nouvelles possessions. - -Quand les Français, au contraire, s’établirent en deçà du Rhin, les -Gaulois commençoient à se familiariser avec les mœurs et les coutumes -Germaniques. Le temps leur avoit appris à trouver, en quelque sorte, -tolérable, ce qui leur avoit d’abord paru monstrueux. Clovis et ses -sujets, quoique païens, étoient moins odieux que les Bourguignons et -les Visigoths, qui avoient apporté les erreurs de l’arianisme dans les -Gaules. Les Français abjurèrent sans peine, leur religion, pour prendre -celle des vaincus, qui les regardèrent alors comme les protecteurs et -les vengeurs de la foi. - -Clovis, en s’établissant tard dans les Gaules, laissa derrière lui, des -ennemis moins puissans et moins nombreux. Les premiers barbares étoient -toujours allés en avant, sans songer à se faire des établissemens -solides, parce qu’ils étoient poussés par d’autres barbares qui -marchoient à leur suite, et qu’ils n’avoient à vaincre devant eux, -que des Romains consternés, et qui ne savoient pas se défendre. -Les Français, au contraire, bornés dans les provinces méridionales -et occidentales des Gaules, par les Bourguignons, les Visigoths et -les Bretons, aux dépens de qui il étoit beaucoup plus difficile de -s’agrandir, conservèrent le pays qu’ils possédoient en Germanie. Ils -y portèrent souvent la guerre, et, en soumettant les Allemands, les -Bavarois et les Frisons, qui auroient pu les subjuguer, si on avoit -négligé de les contenir au-delà du Rhin, ils s’en firent un rempart -contre les autres peuples de Germanie. - -Il est assez curieux d’observer que les vices mêmes de la constitution -des Français contribuèrent au salut de leur empire. A ne considérer -que la différence qu’il y avoit entre la férocité des Français et -les mœurs plus douces et plus humaines des Gaulois, il n’est pas -douteux que la conduite de la nation qui rédigea les lois Saliques et -Ripuaires, ne paroisse d’abord moins sage que celle des Bourguignons -et des Visigoths, qui ne composèrent qu’un même peuple avec les -vaincus, en faisant des lois[41] communes, générales et impartiales, -qui confondoient leurs droits. Mais c’étoit prendre en partie les mœurs -des vaincus. Les Visigoths et les Bourguignons pouvoient emprunter -plusieurs choses utiles des Gaulois, mais il leur étoit impossible -de les estimer assez, pour se mêler et se confondre avec eux, sans -qu’ils en fussent amollis, et sans perdre cette valeur, à laquelle ils -avoient dû leurs premiers avantages. - -Les Français, au contraire, en forçant leurs sujets de renoncer aux -lois romaines, pour adopter les coutumes germaniques, s’ils vouloient -participer aux priviléges de la nation conquérante, donnèrent aux -Gaulois, les mœurs de leurs vainqueurs. On vit disparoître des Gaules -cette paresse, ce découragement, cet affaissement des esprits qui -avoient été nécessaires aux empereurs pour établir leur despotisme. -Dans les circonstances où se trouvoient alors les barbares, un état -devoit tirer bien moins d’avantages d’un commencement de police qui -auroit été très-imparfait, que de cette férocité brutale qui conservoit -la fierté de la valeur germanique, et préparoit les Gaulois à devenir -des soldats aguerris. - -Que les provinces de la domination française n’eussent pas d’abord été -partagées en autant de royaumes qu’un roi laissoit de fils; que ces -partages, au lieu d’être enclavés les uns dans les autres, et de donner -souvent à deux princes différens, une même[42] ville, eussent été faits -suivant les règles d’une sage politique; les Français moins divisés -entre eux par des haines et des intérêts domestiques, auroient commencé -à être plus citoyens que soldats; et n’auroient pas, cependant, -été assez bons citoyens, pour mettre leur pays en sûreté contre les -étrangers. Que dans leurs guerres, ils eussent cessé d’être des -brigands, que tout ne fût pas devenu la proie et le butin du vainqueur; -ils se seroient bientôt lassés de porter les armes, la guerre ne leur -eût paru qu’un métier dur et pénible, il auroit fallu avoir une armée -mercenaire, la payer des impôts levés sur les peuples; et les Français, -amollis comme les Vandales, les Visigoths, &c. n’auroient plus été en -état de contenir les Germains au-delà du Rhin, et les Sarrasins au-delà -des Pyrénées. Le génie tout militaire que les Français répandirent dans -les Gaules, leur conserva leur conquête; il les rendit plus forts que -leurs ennemis, dont le gouvernement n’étoit pas moins vicieux que celui -des rois Mérovingiens. - - - _Fin du livre premier._ - - - - - OBSERVATIONS - SUR - L’HISTOIRE DE FRANCE. - - LIVRE SECOND. - - CHAPITRE PREMIER. - - _Origine du sacre des rois de France.--Du gouvernement et de la - politique de Pepin.--Il s’établit un nouvel ordre de succession - au trône._ - - -Jusqu’à Pepin, l’inauguration des rois de France n’avoit été qu’une -cérémonie purement civile. Le prince, élevé sur un bouclier, recevoit -l’hommage de son armée, et étoit ainsi revêtu de toute l’autorité de -ses pères. Pepin, pour rendre son couronnement plus respectable aux -yeux de ses sujets, y intéressa la religion, et transporta chez les -Français, une coutume qui n’avoit été connue que chez les Juifs. Sacré -d’abord par Boniface, évêque de Mayence, dont la sainteté étoit alors -célèbre, il fit réitérer cette cérémonie par le pape Etienne III, qui -vint implorer sa protection contre les Lombards. - -Le pontife, qui sacra aussi les fils de Pepin, ne manqua point de les -appeler, ainsi que leur père, les oints du Seigneur. Il confondit -toutes les idées, et appliquant les principes du gouvernement tout -divin, dont les ressorts étoient autant de miracles, au gouvernement -des Français, que Dieu abandonnoit au droit naturel et commun à tous -les hommes; Etienne compara la dignité de Pepin à la royauté de David, -qui étoit une espèce de sacerdoce, et contre laquelle les Juifs ne -pouvoient attenter, sans sacrilège. Les Français venoient d’élire Pepin -librement, et sans qu’aucun prophète l’eût ordonné de la part de Dieu; -le pontife leur dit cependant, que ce prince ne tenoit sa couronne que -de Dieu seul, par l’intercession de Saint Pierre et de Saint Paul, et -les menaça des censures de l’église, s’ils se départoient jamais de la -fidélité et de l’obéissance qu’ils dévoient à Pepin et à sa postérité. - -Quoique les Français n’eussent osé dépouiller les Mérovingiens, sans -consulter le pape Zacharie, et qu’ils ne fussent guères capables -de distinguer ce que Dieu fait par une volonté expresse, par une -révélation marquée, comme dans le choix de Saül et de David, de ce -qu’il permet et autorise seulement, comme protecteur général de l’ordre -et des lois de la société; Pepin craignit que ses nouveaux sujets ne -le détrônassent, s’il leur déplaisoit, ainsi qu’ils avoient détrôné -Childéric, qui étoit aussi l’ouvrage de Dieu. Il ne compta pas sur la -protection de Saint Pierre et de Saint Paul; et crut que, s’il étoit -malheureux, un nouveau Zacharie pourroit faire changer de résolution -aux deux apôtres, et leur apprendre à céder à la nécessité. - -Quelque violente passion que Pepin eût eue de se faire roi, il comprit -que le nouveau titre dont il étoit décoré, pouvoit affermir la fortune -de sa famille, mais ne lui donnoit pas un pouvoir plus étendu que la -mairie, dont le nom étoit odieux. Il ne se laissa point enivrer par -la faveur inconstante de sa nation; pour la conserver, il voulut la -mériter. Il falloit ne pas effaroucher des esprits fiers et hardis, -que les dernières révolutions avoient rendus inquiets et soupçonneux. -Les seigneurs avoient acquis le plus grand empire dans leurs terres, -pendant la régence des premiers maires du palais; et après avoir -éprouvé différentes vexations de la part du gouvernement, ils étoient -d’autant plus jaloux de l’espèce de liberté qu’ils avoient recouvrée -à la mort de Charles Martel, que commençant, à son exemple, à donner -des bénéfices[43] et se faire des vassaux, ils avoient attaché à leurs -intérêts toute la petite noblesse, que les malheurs du gouvernement -avoient ruinée. Pepin s’écarta donc plus que jamais des principes -despotiques de son père, pour gouverner avec la même modération que -son aïeul. Il ne songea qu’à se rendre agréable à sa nation, et à la -distraire de ses divisions intestines, en l’occupant au-dehors par de -grandes entreprises. Il convoqua souvent les assemblées des évêques -et des seigneurs, corrigea les abus qu’on lui permit de corriger, -respecta ceux que la noblesse chérissoit, appliqua, en un mot, plus de -palliatifs que de vrais remèdes, aux maux de l’état; et c’est de cette -circonspection, ordinaire dans un gouvernement nouveau, que naquit une -seconde nouveauté chez les Français. - -Sous les premiers rois Mérovingiens, la couronne fut, en quelque sorte, -patrimoniale, puisque le royaume se partagea, d’abord, en autant de -parties différentes, qu’un prince laissoit d’enfans mâles. Les Français -avoient apporté cette coutume de Germanie; et c’est, sans doute, ce -qui les avoit divisés en plusieurs tribus, que Clovis réunit. Soit que -les Français sentissent enfin, combien cet ordre de succession les -affoiblissoit, et que des partages toujours nouveaux et arbitraires, -n’étoient propres qu’à causer des troubles domestiques; soit qu’il -faille, selon les apparences, l’attribuer à quelqu’événement, ou à -quelqu’autre motif moins sage, que nous ignorons, les idées changèrent, -à cet égard, après la mort de[44] Caribert; et à la place de ces -royaumes de Metz, d’Orléans, de Paris, de Soissons, tout le pays -de la domination française ne fut plus divisé qu’en trois parties, -connues sous les noms de royaumes d’Austrasie, de Bourgogne et de -Neustrie. Clotaire II, qui les avoit réunis, conféra l’Austrasie à son -fils Dagobert; et l’exemple qu’il donna de retenir la Neustrie et la -Bourgogne, fut suivi par ses successeurs, qui ne les séparèrent jamais. -Ne subsistant, en quelque sorte, que deux royaumes, on oublia, peu à -peu, que tout prince, par le droit de sa naissance, devoit être roi; et -on ne fut point étonné que Thieri, le dernier des trois fils de Clovis -II, n’eût d’abord aucune part à la succession de son père. - -Il n’en falloit pas davantage chez un peuple à qui son indifférence -pour les lois et son goût pour les nouveautés, n’avoient laissé aucune -tenue dans le caractère, pour que les droits de la naissance fussent -peu respectés. On y eut encore moins d’égard, après que l’Austrasie se -fut mise sous la régence d’un duc, et que les maires, sans autre motif -que leur intérêt particulier, élevèrent les princes sur le trône, ou -les reléguèrent dans un cloître. Ce défaut de règle, en avilissant la -race de Clovis, avoit, sans doute, contribué à l’élévation de Pepin; -mais il pouvoit nuire à sa postérité. Ce prince ne s’en reposa point -sur le serment des Français, la cérémonie du sacre, et les menaces du -pape Etienne. Quand il sentit approcher sa fin, il assembla les grands -à Saint Denis; et, en demandant leur[45] consentement, pour partager -ses états entre ses fils Charles et Carloman, il sembla reconnoître que -la naissance ne conféroit point le droit de régner. De ces exemples -récens, joints au souvenir des coutumes anciennes, il se forma un -nouvel ordre de succession: le trône fut héréditaire dans la famille de -Pepin, mais électif par rapport aux princes de cette maison. - - - - - CHAPITRE II. - - _Règne de Charlemagne.--De la forme de gouvernement établie - par ce prince.--Réforme qu’il fait dans l’état.--Ses lois, ses - mœurs._ - - -Malgré les précautions que Pepin avoit prises pour assurer la -tranquillité publique, sa mort fut suivie de quelques divisions au -sujet du partage de son royaume entre Charles et Carloman. Mais -celui-ci ne survécut pas long-temps à son père, et le premier se -trouvant seul à la tête de la nation française, fut en état de former -et d’exécuter les grands projets qui ont fait de son règne, le -morceau le plus curieux, le plus intéressant et le plus instructif de -l’histoire moderne. Du milieu de la barbarie où le royaume des Français -étoit plongé, on va voir sortir un prince à la fois philosophe, -législateur, patriote et conquérant. Que ne peut-on retrancher de sa -vie quelques excès de cruauté où le porta un zèle indiscret, pour -étendre la religion, qu’il n’est permis que de prêcher! Les mœurs -publiques étoient atroces. Les Français, dans leur ignorance grossière, -pensoient que Dieu avoit besoin de leur épée, pour étendre son culte, -comme leur roi, pour agrandir son empire. Les évêques eux-mêmes, -éloignés du chemin que leur avoient tracé les apôtres, sembloient avoir -entièrement oublié qu’ils vivoient sous la loi de grâce, et que Dieu -n’ordonnoit plus que les Saxons fussent traités comme les Philistins -et les Amalécites. Tout autre prince, dans ces circonstances, seroit -excusable d’avoir pensé que la violence peut être un instrument de la -grâce, mais on ne pardonne point à un aussi grand homme que Charles, -les erreurs de son siècle; et à cette faute près, sa politique doit -servir de leçon aux rois qui règnent sur les peuples et dans les temps -les plus éclairés. - -Les Français étoient perdus, si Charles, que j’appellerai désormais -Charlemagne, eût eu moins de vertu que de génie. Les peuples également -opprimés par les seigneurs ecclésiastiques et laïcs, les détestoient -également. Le clergé, dont les mœurs[46] scandalisoient tout le -royaume, auroit voulu écraser la noblesse, qui n’étoit riche que de -ses dépouilles; et la noblesse, pour se débarrasser des plaintes -injurieuses et éternelles des évêques et des moines, vouloit achever -de les ruiner. Les révolutions qui avoient fait oublier les lois, -n’avoient pas même établi à leur place des coutumes fixes et uniformes. -On n’avoit consulté que les conjonctures et les convenances, pour agir; -et on ne savoit encore obéir que quand on étoit trop foible pour oser -se révolter. En un mot, tous les ordres de l’état, sans patrie, sans se -douter même qu’il y a un bien public, et ennemis les uns des autres, -étoient dans cette situation déplorable que désire, que cherche, que -fait naître l’ambition d’un prince assez peu instruit de ses intérêts, -pour penser que le comble du bonheur consiste à jouir d’un pouvoir sans -bornes. - -Charlemagne n’avoit qu’à ne pas s’opposer au cours des événemens que -devoient produire les vices des Français, et la nation alloit se -trouver asservie au gouvernement le plus arbitraire. C’eût été un jeu -pour un génie aussi grand et aussi fécond en ressources que le sien, -que de tourner à son profit les divisions de ses sujets, d’humilier -les différens ordres de l’état, les uns par les autres, et d’élever la -prérogative royale sur la ruine commune de leurs priviléges. - -Il n’est pas extrêmement difficile de remédier aux maux d’un peuple -dont le gouvernement n’est pas altéré dans le principe fondamental -de l’obéissance et de la subordination: quand il subsiste encore une -puissance législative, ou qu’on en reconnoît du moins la nécessité, les -esprits ont un point de réunion. Les désordres eux-mêmes, deviennent -autant de leçons utiles, et il suffit alors de faire à propos quelques -règlemens sages, on y obéira. Mais quand les troubles de l’état portent -avec eux les simptômes d’une anarchie générale, qu’importe de faire -des lois, que le foible se fait un art d’éluder, et le puissant, une -gloire de violer? Quelque salutaires qu’elles soient en elles-mêmes, -elles deviennent inutiles et augmentent souvent la confusion. C’est à -la source du mal qu’il faut alors remonter; et avant que de recommander -des choses justes, il faut avoir mis le citoyen dans la nécessité -d’obéir. - -Bien des princes, en pareil cas, ont cru qu’ils devoient se rendre -tout-puissans pour donner de la force aux lois, mais souvent en -aigrissant les esprits, ils n’ont éprouvé qu’une plus grande -résistance. S’ils ont réussi, ils ont presque toujours abruti leurs -sujets par la crainte; ou s’ils ont été assez éclairés, pour ne pas -abuser du pouvoir qu’ils ont acquis, ils l’ont laissé à des successeurs -indignes d’eux: et le bien passager qu’ils ont produit contre les -règles et par force, est devenu l’instrument d’une longue calamité. -Charlemagne, dont les vues embrassoient également l’avenir et le -présent, ne voulut pas faire le bonheur de ses contemporains, aux -dépens de la génération qui lui succéderoit: il apprit aux Français à -obéir aux lois, en les rendant eux-mêmes leurs propres législateurs. - -Pepin avoit commencé la réforme, en se faisant une règle de convoquer -tous les ans, au mois de mai, les évêques, les abbés et les chefs -de la noblesse, pour conférer sur la situation et les besoins de -l’état. Charlemagne perfectionna cet établissement; il voulut que les -assemblées fussent convoquées deux[47] fois l’an, au commencement de -l’été et à la fin de l’automne; et la première loi qu’on publia, fut -de s’y rendre avec exactitude. Ce prince ne crut pas qu’il suffît -d’y appeler les grands; quelqu’humilié que fût le peuple depuis -l’établissement des seigneuries et d’une noblesse héréditaire, il -en connoissoit les droits imprescriptibles, et avoit pour lui cette -compassion mêlée de respect avec laquelle les hommes ordinaires -voient un prince fugitif et dépouillé de ses états. Ce ne fut point -seulement par esprit de justice qu’il fit tous ses efforts pour lui -faire restituer une partie de sa première dignité; il savoit encore que -c’étoit le seul moyen de l’intéresser au bien public, de rapprocher -la noblesse et le clergé du prince, et de les préparer sans effort à -renoncer à la tyrannie qu’ils affectoient et qui faisoit le malheur -du royaume. Enfin Charlemagne fut assez heureux pour que les grands -consentissent à laisser entrer le peuple[48] dans le champ de Mars, qui -par-là redevint véritablement l’assemblée de la nation. - -Tant que le champ de Mars avoit subsisté sous les premiers successeurs -de Clovis, tout homme libre qui vivoit sous la loi salique ou sous -la loi ripuaire, avoit le privilége de s’y rendre, et y occupoit une -place. Mais depuis que les Français possédoient un pays très-étendu, et -s’étoient extrêmement multipliés par la naturalisation des étrangers, -cette méthode n’auroit plus été praticable; et pour prévenir le trouble -et la confusion d’une assemblée trop nombreuse, Charlemagne établit à -cet égard un nouvel ordre. Il fut réglé que chaque comté députeroit -au champ de Mars douze représentans, choisis dans la classe des -rachinbourgs, ou, à leur défaut, parmi les citoyens les plus notables -de la Cité, et que les avoués des églises, qui n’étoient encore alors -que des hommes du peuple, les accompagneroient. - -Je ne puis m’empêcher de copier Hincmar en cet endroit. L’assemblée, -dit-il, qui se tenoit à la fin de l’automne, après que la campagne -étoit finie, n’étoit composée que des seigneurs[49] les plus -expérimentés dans les affaires. Elle régloit les gratifications qui -devoient se distribuer; et jetant les yeux sur l’avenir, préparoit les -matières qui devoient faire l’objet des délibérations dans l’assemblée -suivante. On y discutoit les intérêts du royaume relativement aux -puissances voisines; on revoyoit les traités; on examinoit avec -attention s’il étoit à propos de les renouveler, ou s’il étoit plus -avantageux de donner de l’inquiétude à quelque voisin. De-là on passoit -à l’examen de l’intérieur de l’état; on cherchoit la cause des abus -présens, et on travailloit à prévenir les maux dont on pouvoit être -menacé. Jamais le public n’étoit instruit des vues, des débats, des -projets, ni des résolutions de cette assemblée. Un secret inviolable -empêchoit que les étrangers ne pussent se précautionner contre les -entreprises dont ils étoient menacés, et que, dans l’intérieur même -du royaume, des mécontens ou des esprits jaloux et inquiets ne -s’opposassent par leurs intrigues au bien public. - -C’étoit l’assemblée générale du mois de Mai suivant, composée des -évêques, des abbés, des comtes, des seigneurs et des députés du peuple, -qui recueilloit le fruit de cette première assemblée. C’est là que se -régloit l’état de tout le royaume pour l’année courante; et ce qu’on -y avoit une fois arrêté, n’étoit jamais changé, à moins de quelque -événement imprévu, et qui, par son importance, auroit intéressé le sort -général de la nation. Pendant que les trois ordres étoient occupés -à régler les affaires, Charlemagne qui, par respect pour la liberté -publique, n’assistoit pas à leurs délibérations, mais qui en étoit -l’ame par le ministère de quelques prélats et de quelques seigneurs -bien intentionnés, auxquels il avoit communiqué une partie de ses vues -et de ses lumières, recevoit les présens qu’on lui apportoit, suivant -l’usage ancien. Il saluoit les grands, dit Hincmar, que je copie -toujours, conversoit avec ceux qu’il voyoit rarement, témoignoit de la -bonté aux vieillards, et étoit gai et enjoué avec les jeunes gens. - -Quelquefois les trois chambres, séparées du clergé, de la noblesse et -du peuple se réunissoient, soit pour se communiquer les règlemens que -chaque ordre avoit faits par rapport à sa police ou à ses intérêts -particuliers, soit pour discuter les affaires mixtes, c’est-à-dire, -qui tenoient à-la-fois au spirituel et au temporel, ou qui, par leur -nature, étoient relatives à deux ou à tous les ordres de l’état. Le -prince ne se rendoit à l’assemblée que quand il y étoit appelé, et -c’étoit toujours pour y servir de médiateur, lorsque les contestations -étoient trop animées, ou pour donner son consentement aux arrêtés de -l’assemblée. Alors il proposoit quelquefois lui-même ce qu’il croyoit -le plus avantageux à l’état; et, avant que de se séparer, on portoit -enfin ces lois connues sous le nom de capitulaires, qui, soit qu’elles -fussent l’ouvrage de la nation, soit qu’elle les eût simplement -adoptées, conservèrent l’usage[50] nouvellement établi d’être publiées -sous le nom du prince, qui y prend le titre de législateur suprême. - -«Nous voulons, nous ordonnons, nous commandons,» dit Charlemagne dans -ses capitulaires; mais ces expressions, qui ont fait croire à plusieurs -écrivains que la puissance législative appartenoit toute entière au -prince, ne présentoient point alors à l’esprit les mêmes idées que nous -y avons attachées depuis; la forme seule du gouvernement les modifioit, -et la conduite même de Charlemagne leur ôtoit cette âpreté despotique -dont il étoit ennemi, et qui eût blessé des oreilles libres. C’est -ainsi que les trois colléges de l’empire d’Allemagne ne sont point -offensés aujourd’hui de ces mêmes expressions, dont la chancellerie -impériale conserve l’usage, et ne se doutent pas qu’elles puissent être -un titre contre la liberté Germanique. Charlemagne vouloit, ordonnoit, -commandoit, parce que la nation avoit voulu, ordonné et commandé, et -le chargeoit de publier ses lois, de les observer et d’en être le -protecteur et le vengeur. - -Il n’est pas permis en effet de douter que la puissance législative -ne résidât dans le corps de la nation. Charlemagne et Louis le -Débonnaire[51] en avertissent eux-mêmes; et les capitulaires disent -positivement que la loi n’est autre chose que la volonté de la nation -publiée sous le nom du prince. Si Charlemagne a le privilége de faire -des règlemens provisoires dans les cas extraordinaires et urgens, sur -lesquels la loi n’a rien prononcé, on les distingue[52] formellement -des lois, et ils n’en acquièrent la force et l’autorité que quand le -champ de Mai les a adoptés. Tel est la doctrine qu’enseignent par-tout -les monumens les plus respectables de notre histoire. - -Qu’on examine de près la conduite de Charlemagne, et on le verra -toujours scrupuleusement attentif à respecter la liberté qu’il avoit -rendue à sa nation, dans la vue d’y détruire l’esprit de servitude et -de tyrannie, de l’intéresser au bien public et d’en faire l’instrument -des grandes choses qu’il méditoit. Il ne se crut jamais exempt d’obéir -au champ de Mai; il observa toujours les lois, parce qu’elles servoient -de fondemens à sa grandeur, et pour apprendre à ses sujets à les -respecter. - -Si Tassilon, duc de Bavarois, est condamné à mort par la nation, à -cause de ses infidélités, Charlemagne, qui est son parent, et qui, -par son humanité, vouloit gagner le cœur des peuples tributaires -des Français, ne lui accorde point la vie de son autorité privée, -il demande sa grâce à l’assemblée, la sollicite, et l’obtient.[53] -Veut-il retenir à sa cour l’évêque Hildebold, l’ecclésiastique qu’il -jugeoit le plus propre à remplir dans son palais l’emploi important -d’apocrisiaire, il s’adresse au pape pour faire exempter ce prélat des -canons qui ordonnent la résidence, et à l’assemblée de la nation pour -l’affranchir de la loi qui défendoit aux évêques d’être absens de leur -diocèse pendant plus de trois semaines de suite. Ce prince ne commande -jamais; il propose, il conseille, il insinue. «Je vous envoie, écrit-il -aux évêques assemblés, des commissaires qui, en mon nom, concourront -avec vous à corriger les abus qui méritent d’être réformés. Je les -ai chargés de vous communiquer quelques projets de règlemens que je -crois nécessaires. Mais, de grâce, ne prenez point en mauvaise part des -conseils qui ne sont que le fruit de mon zèle pour tout ce qui vous -touche. J’ai lu dans l’écriture que Josias, ce prince recommandable -par sa piété, ne négligeoit rien pour établir le culte du vrai Dieu; -et quoique je sente combien je suis inférieur à ce saint roi, je dois -tâcher de suivre son exemple.» - -Les Français étoient encore aussi barbares, mais plus vicieux que -quand ils s’établirent dans les Gaules. Accoutumés à se laisser -conduire au gré de leurs passions et des événemens, sans rien prévoir -ni rien craindre, ils ignoroient par où devoit commencer la réforme, -et par quels principes il falloit procéder dans cette entreprise -importante. Les assemblées générales d’une nation qui possède plusieurs -grandes provinces, sont peu propres à l’éclairer. On y voit tout -nécessairement d’une manière trop vague, trop confuse, trop sommaire, -trop indéterminée. Charlemagne craignoit avec raison que les lois ne -fussent sans force à leur naissance même, ou ne tombassent bientôt dans -l’oubli, s’il ne mettoit les Français dans la nécessité de connoître -en détail par eux-mêmes tous leurs besoins. Il partagea donc tous les -pays de sa domination en différens districts ou légations, dont chacun -contenoit plusieurs comtés, et renonçant à l’usage ancien, il n’en -confia point l’administration à un duc. Il sentoit qu’un magistrat -unique, à la tête de chaque province, négligeroit ses devoirs ou -abuseroit de son autorité. Des officiers, au nombre de trois ou quatre, -choisis dans l’ordre des prélats et de la noblesse, et qu’on nomma -envoyés royaux, furent chargés du gouvernement de chaque légation, et -obligés de la visiter exactement de trois en trois mois. - -Outre les assises, qui ne regardoient que l’administration de la -justice entre les citoyens,[54] ces espèces de censeurs tenoient, tous -les ans, dans leur province, des états particuliers où les évêques, les -abbés, les comtes, les seigneurs, les avoués des églises, les vicaires -des comtés, les centeniers et les rachinbourgs étoient obligés de -se trouver en personne, ou par leurs représentans, si quelque cause -légitime les retenoit ailleurs. On traitoit dans ces assemblées de -toutes les affaires de la province; tous les objets y étoient vus -dans leur juste proportion; on examinoit la conduite des magistrats -et les besoins des particuliers. Quelque loi avoit-elle été violée ou -négligée? on punissoit les coupables. Les abus en naissant étoient -réprimés, ou du moins ils n’avoient jamais le temps d’acquérir assez -de force pour lutter avec avantage contre les lois. Les envoyés faisant -le rapport au prince et à l’assemblée générale, de tout ce qu’ils -avoient vu, l’attention publique, quelque vaste que fût l’étendue -de l’empire Français, se fixoit en quelque sorte sur chacune de ses -parties. Rien n’étoit oublié, rien n’étoit négligé. La nation entière -avoit les yeux continuellement ouverts sur chaque homme public. Les -magistrats, qu’on observoit, apprirent à se respecter eux-mêmes. Les -mœurs, sans lesquelles la liberté dégénère toujours en une licence -dangereuse, se corrigèrent, et l’amour du bien public, uni à la -liberté, la rendit de jour en jour plus agissante et plus salutaire. - -Le champ de Mai apprit à se défier de la prospérité, à craindre pour -l’avenir, à préparer des obstacles aux abus, à remonter à la source -du mal, et fut en état de s’élever jusqu’aux principes d’un bon -gouvernement, ou du moins de les connoître et de les saisir quand -Charlemagne les lui présentoit. De-là cet amour de la patrie et de la -gloire qui parut pour la première fois chez les Français, et en fit une -nation toute nouvelle. A mesure que les différens ordres de l’état, -traitant ensemble par la médiation de Charlemagne, se rapprochoient et -oublioient leurs anciennes inimitiés, ils sentoient accroître leur -bonheur particulier et leur attachement pour l’ordre. En divisant -tout, dit un tyran, je me rendrai tout-puissant. Soyez unis, disoit -Charlemagne à ses peuples, et nous serons tous heureux. Agissant enfin -avec ce zèle que donne la liberté, et avec cette union qui multiplie -les forces, rien ne put résister aux Français. Ils soumirent une partie -de l’Espagne, l’Italie, toutes ces vastes contrées qui s’étendent -jusqu’à la Vistule et à la mer Baltique; et la gloire du nom Français, -pareille à celle des anciens Romains, passa jusqu’en Afrique et en Asie. - -Carloman, frère de Pepin et oncle de Charlemagne, avoit tenté le -grand ouvrage de la réconciliation du clergé et de la noblesse, par -l’établissement des[55] précaires; c’est-à-dire, qu’en considération -des guerres étrangères dont le royaume étoit menacé de tout côté, et -des dépenses extraordinaires des seigneurs, on régla que les terres -enlevées à l’église sous la régence de Charles Martel, resteroient -entre les mains des ravisseurs, qui payeroient un cens modique -aux anciens propriétaires. Pour ne pas ôter toute espérance aux -ecclésiastiques, et leur laisser cependant le temps de s’accoutumer -peu à peu à leurs pertes, on étoit convenu qu’ils rentreroient en -possession de leurs biens à la mort des usufruitiers, à moins que les -besoins de l’état n’obligeassent à continuer les précaires. On avoit -recommandé d’avoir surtout attention que les églises et les monastères -dépouillés ne manquassent pas des choses nécessaires; et on devoit même -leur restituer sur le champ leurs terres, s’ils ne pouvoient absolument -s’en passer. - -Ce traité, dicté par la mauvaise foi, et fait pour établir la paix, -n’avoit été propre qu’à perpétuer les divisions. Les ecclésiastiques -prétendoient être toujours dans le cas où la restitution devoit avoir -lieu, et les seigneurs vouloient qu’il fût toujours de l’intérêt de -l’état de renouveler les précaires. Les monastères exposoient leurs -besoins, et la noblesse croyoit en avoir de plus grands. Ces querelles -éternelles, et d’autant plus capables de produire d’extrêmes désordres, -que la forme du gouvernement donnoit plus de chaleur et d’activité aux -esprits, furent enfin terminées par Charlemagne. - -On fit comprendre aux évêques et aux moines qu’il n’étoit pas -raisonnable que, sous prétexte d’être les économes des pauvres, ils -ruinassent tous les citoyens, possédassent toutes les terres, et -vécussent dans un luxe condamné par leurs maximes. On leur dit sans -doute que Dieu méprise les richesses, et n’estime dans les offrandes -que la pureté de cœur qui les accompagne et les présente aux pieds des -autels. La noblesse, persuadée de son côté que ses usurpations avoient -été injustes, quoique les gens d’église fussent condamnables d’avoir -abusé de la piété du peuple pour se faire des domaines immenses, pensa -que le moyen le moins propre pour légitimer ses nouvelles possessions, -étoit d’aigrir et d’irriter sans cesse le clergé, dont les plaintes -continuelles empêchoient qu’on ne pût enfin lui opposer la loi de la -prescription. - -On fit des sacrifices de part et d’autre. Les anciens canons, au -sujet de la liberté dans les élections ecclésiastiques, furent remis -en vigueur, et Charlemagne renonça au privilége qu’on avoit accordé -à Clotaire II, de nommer[56] aux prélatures vacantes. On consola -l’avarice du clergé en flattant sa vanité; on le combla d’honneurs, et -on ne nomma aucune commission des officiers appelés envoyés royaux, -sans y mettre à la tête un ou deux prélats. Par la célèbre ordonnance -de 615, dont j’ai déjà fait connoître quelques articles, en parlant -de la révolution arrivée sous le règne de Clotaire II, les évêques -avoient simplement obtenu que le juge séculier ne connoîtroit point -des différens que les clercs auroient entre eux en matière civile, -et qu’en matière criminelle il ne pourroit les juger, à moins que le -délit ne fût évidemment prouvé. Dans ce cas-là même, lorsque l’action -seroit intentée contre un prêtre ou un diacre, le procès devoit être -instruit selon les règles canoniques. Les affaires entre les clercs -et les laïcs devoient encore être jugées par un tribunal mi-parti, -composé d’ecclésiastiques et de séculiers; et toute la prérogative des -affranchis, qui avoient obtenu leur liberté par un acte passé dans -l’église, se bornoit à ne pouvoir être jugés par le magistrat laïc, -sans que l’évêque ou son délégué fût présent au jugement. - -Ces bornes, dans lesquelles la juridiction ecclésiastique étoit -resserrée, furent levées. Les clercs, dans aucune occasion, ne -reconnurent d’autre juge que leur évêque; et tout ce qui étoit sous la -protection particulière du clergé jouit du même avantage. On ordonna -que les comtes, les juges subalternes et tout le peuple obéiroient -avec respect aux évêques. Les justices temporelles ou seigneuriales, -que les églises possédoient dans leurs terres, n’eurent pas une -compétence moins étendue que celle des autres seigneurs, et leurs juges -condamnèrent à mort. Enfin la loi mit spécialement sous sa protection -tous les biens et tous les priviléges du clergé. - -Les seigneurs consentirent de contribuer aux réparations des églises -dont ils tenoient quelques terres en forme de précaires, et de leur -payer[57] la dixme. Ils se départirent même de mille droits onéreux -auxquels ils avoient assujetti les prêtres de la campagne, sous -prétexte de la protection qu’ils leur accordèrent dans les temps de -désordre où les seigneuries se formèrent. Cette générosité piqua -d’honneur les évêques. Au lieu de prétendre encore que tous les biens -que l’église acquéroit par donation, par achat ou autrement, dussent -être affranchis des redevances et des servitudes dont ils étoient -grevés, ils se soumirent raisonnablement à ne plus acquérir aucune -possession sans en acquitter les charges. - -Je ne mets pas au nombre des dédommagemens que reçut le clergé le -droit de lever la dixme sur les fruits de la terre. Quoiqu’une foule -de chrétiens, se croyant liée par les lois des Juifs, regarda dès-lors -comme un devoir indispensable d’offrir à Dieu la dixième partie de ses -récoltes; je crois que ces chrétiens, par leur libéralité, faisoient -un acte de piété, et n’acquittoient pas encore une dette de citoyen. -Charlemagne put favoriser cette dévotion et en donner l’exemple; mais -on ne trouve, dans aucun de nos monumens, qu’elle ait été convertie -sous son règne en tribut nécessaire. Si quelque loi eut parlé en faveur -du clergé, pourquoi ne se seroit-il pas servi de cette autorité pour -exiger la perception d’un droit qu’il se contentoit de prêcher? - -On n’a recours à la fraude qu’au défaut d’un titre solide; et les -moines fabriquèrent grossièrement une lettre de Jésus-Christ aux -fidelles, par laquelle le Sauveur menaçoit les payens, les sorciers -et ceux qui ne payent pas la dixme, de frapper leurs champs de -stérilité, de les accabler d’infirmités, et d’envoyer dans leurs -maisons des serpens ailés, qui dévoreront le sein de leurs femmes. -Les ecclésiastiques firent même intervenir le Diable en leur faveur; -et, violant toute règle de vraisemblance, le représentèrent dans une -assemblée générale de la nation, comme une espèce de missionnaire et -d’apôtre, qui prenoit intérêt au salut des Français, qui étoit fâché -de les voir dans la route de la damnation, et tâchoit chrétiennement -de les rappeler à leur devoir par des châtimens salutaires. Ouvrez -enfin les yeux, disoit le clergé, et renoncez à une avarice criminelle -qui vous jette dans la misère! C’est le Diable lui-même qui a causé la -dernière famine dont vous vous plaignez. C’est lui-même qui a dévoré -les grains dans les épis. Il vous punit de vos péchés, n’en doutez pas, -puisqu’il l’a déclaré lui-même avec des hurlemens affreux au milieu des -campagnes; sa rage ne s’appaisera point; et il vous menace d’exercer -encore le même châtiment sur les chrétiens endurcis qui refusent de -payer la dixme. - -Il étoit moins difficile de contenter le peuple: accoutumé presque -par-tout à être malheureux et à ne point penser, il ne faut en quelque -sorte que lui donner de la pâture pour l’intéresser au bien public. -Il avoit été traité avec tant d’inhumanité depuis l’établissement des -seigneuries et la ruine de l’ancien gouvernement, qu’ayant perdu toute -idée de sa dignité et de ses droits, et ne se croyant destiné qu’à -servir les passions des grands, il étoit disposé à recevoir, comme une -grâce, tout le mal qu’on voudroit ne lui pas faire. Charlemagne donna -l’exemple, et renonçant à tous les droits établis par la tyrannie des -maires, il ne voulut jouir que de ceux qu’un usage immémorial avoit[58] -légitimés. Les grands, à leur tour, commencèrent à avoir honte de leurs -injustices et de leurs violences, et la loi vint au secours du peuple -opprimé. - -On restreignit les charges, les travaux, les corvées que les seigneurs -exigeoient des hommes de leurs terres. On pourvut à l’avenir, en -ordonnant que l’autorité des coutumes, jusqu’alors trop étendue, -toujours équivoque, souvent fondée sur un seul exemple, et par -conséquent toujours tyrannique, seroit subordonnée au pouvoir des -lois. S’il ne fut pas possible d’anéantir tous les péages, ni toutes -ces espèces de douane que la force avoit établis, et qui gênoient -prodigieusement le commerce des villes et de la campagne, on y mit du -moins de l’ordre. Les plus récens de ces droits furent abolis, de même -que ceux dont le public étoit foule sans en retirer aucun avantage. La -perception du droit supposa dans le seigneur le devoir de réparer et -d’entretenir les chemins et les ponts. On fut libre de faire prendre -à ses denrées la route qu’on voulut; et le particulier qui ne les -transportoit pas pour les vendre, ne fut sujet à aucune taxe. - -L’iniquité des comtes, des seigneurs et des autres magistrats -subalternes dans l’administration de la justice, étoit devenue un fléau -d’autant plus redoutable pour le peuple, que leur tyrannie s’exerçoit -à l’ombre et par le secours des lois. Soit qu’ils refusassent de -juger, ou jugeassent mal, les opprimés étoient obligés de souffrir ces -injustices; il étoit trop difficile et trop dispendieux de se pourvoir -en déni de justice, ou en cassation par-devant le tribunal du prince. -Si on y portoit enfin ses plaintes, on n’y trouvoit pour juges que des -courtisans corrompus, prêts également à refuser ou à vendre la justice, -et toujours disposés, par leur propre intérêt, à condamner les plus -foibles. Les assises, que les envoyés royaux tenoient quatre fois par -an dans leurs légations, remédièrent à la plupart de ces abus. La -conduite des juges fut éclairée; ils furent obligés d’obéir aux lois, -dont ils ne furent plus que les organes. Cette cour suprême du roi, où -il étoit presqu’impossible de parvenir, fut à-la-fois présente dans -chaque province; et la foiblesse du peuple y trouva un asyle toujours -ouvert contre la puissance des grands. - -Tandis que les envoyés royaux rétablissoient ou maintenoient l’ordre -dans les tribunaux subalternes, Charlemagne s’honoroit autant de la -qualité de premier juge de la nation, que de celle de général. On -peut voir dans Hincmar avec quelle sagesse ce prince rendoit lui-même -la justice dans son palais. Quelque nombreuses et importantes que -fussent ses occupations, on ne portoit point d’affaire difficile à -sa cour, qu’il n’en prît connoissance[59] par lui-même. Ce n’étoient -que les procès ordinaires et d’une discussion aisée qu’il abandonnoit -à l’apocrisiaire et au comte du palais, qui présidoient sous lui son -tribunal, l’un pour juger les affaires des ecclésiastiques, et l’autre -celles des laïcs. - -Le moyen le plus efficace pour mettre le peuple en état de subsister -aisément, étoit de remédier aux abus qui s’étoient introduits dans -le service militaire, et qui ruinoient successivement une partie -considérable des citoyens. Tout homme libre, ainsi que je l’ai déjà -fait remarquer, étoit soldat, et quand son canton étoit commandé -pour la guerre, il devoit marcher à ses dépens[60] sous les ordres -de son comte ou de son seigneur. Cependant, n’étant pas raisonnable -de dégarnir un pays de tous ses habitans, à l’exception des serfs -chargés de la culture des terres, et plusieurs citoyens devant -même avoir des raisons pour se faire dispenser du service dans de -certaines circonstances, les comtes et les seigneurs commettoient les -injustices les plus criantes, sous pretexte d’établir à cet égard -un ordre avantageux. Ils s’étoient attribué le pouvoir de désigner -arbitrairement, avant l’ouverture de chaque campagne, ceux qui -serviroient, et ceux qui resteroient dans le sein de leur famille. -Dès-lors les plus riches citoyens s’étoient exemptés du service, en -achetant la faveur de leur comte ou de leur seigneur; mais ils furent -les premiers punis de l’injustice qu’on leur avoit chèrement vendue. -Il fallut permettre à des soldats qui n’avoient rien et que l’état ne -payoit pas, de commencer par piller leur canton, pour avoir de quoi -fournir aux frais de la campagne. Des hommes ramassés dans la lie de -la nation, incapables d’agir par amour de la gloire, et qui, sans -fortune particulière, ne prenoient aucun intérêt à la fortune publique, -ravageoient tout sur leur passage, et étoient chargés de butin avant -que d’avoir joint les ennemis. - -Charlemagne fit régler par l’assemblée de la nation, qu’il faudroit au -moins posséder trois manoirs[61] de terre, c’est-à-dire, trente-six -de nos arpens, pour être obligé de faire la guerre en personne et -à ses frais. N’avoit-t-on que deux manoirs? on se joignoit à un -citoyen qui n’en possédoit qu’un, et celui des deux qui paroissoit le -plus propre à supporter les fatigues de la guerre, marchoit, et son -compagnon contribuoit à sa dépense pour un ou deux troisièmes, suivant -qu’il étoit possesseur d’un ou de deux manoirs. Trois hommes qui ne -jouissoient chacun que d’un manoir, s’associoient de même; et les deux -qui ne faisoient pas le service personnellement, contribuoient chacun -pour un tiers à la dépense de l’autre. Six hommes dont chacun n’avoit -qu’un demi-manoir, ne fournissoient à l’état qu’un soldat, en suivant -la même cotisation; et avec une moindre possession, on fut exempt de -tout service et de toute charge militaire. - -Bien loin de continuer à faire un commerce de leur pouvoir, les comtes -et les seigneurs, assujettis à une loi[62], qui marquoit en détail tous -les cas d’exemption de service, furent eux-mêmes condamnés à payer -l’amende pour les citoyens auxquels ils auroient accordé injustement -une dispense d’aller à la guerre. Les campagnes ne furent ni pillées, -ni dévastées. Les citoyens riches ne furent plus des hommes oisifs à -qui la paix devoit ôter toute habitude de courage. La qualité de soldat -redevint un titre honorable, et les armées, qu’il fut aisé de plier à -une sage discipline, protégèrent la nation sans lui faire jamais aucun -tort, et ne furent redoutables qu’aux ennemis. - -Les Français étonnés, comprirent par leur propre expérience qu’une -classe de citoyens pouvoit être heureuse sans opprimer les autres. -C’est par ce sage gouvernement, dont je n’ai développé que les -principes généraux, que Charlemagne retira en quelque sorte sa nation -du chaos où elle se trouvoit. Aux lois, il joignit son exemple, -peut-être encore plus efficace. Qu’on voie dans Hincmar le tableau -qu’il nous a laissé de l’ordre admirable qui régnoit dans le palais. -Charlemagne ne vouloit pas avoir pour officiers ou pour ministres des -courtisans, mais des hommes qui aimassent la vérité et l’état, qui -fussent connus par leur expérience, leur discrétion, leur exactitude, -leur sobriété, et assez fermes dans la pratique de leur devoir, -non-seulement pour être inaccessibles aux présens, mais pour ne -pouvoir pas même être éblouis, et trompés par la flatterie, l’amitié et -les liaisons du sang. - -Croira-t-on que je parle de la cour d’un roi, si je dis que les -officiers du palais étoient chargés d’aider de leurs conseils les -malheureux qui venoient y chercher du secours contre la misère, -l’oppression et la calomnie, ou ceux qui s’étant acquittés de leurs -devoirs avec distinction, avoient été oubliés dans la distribution des -récompenses? Il étoit ordonné à chaque officier de pourvoir à leurs -besoins, de faire passer leurs requêtes jusqu’au prince, et de se -rendre leur solliciteur. Qu’il est beau de voir les vertus les plus -précieuses à l’humanité, devenir les fonctions ordinaires d’une charge; -et, par une espèce de prodige, les courtisans changés en instrumens du -bien public, et en ministre de la bienfaisance du prince! - -La cour, loin d’être alors un écueil pour la vertu qui y seroit -arrivée, étoit une école où les Français apprenoient à connoître le -prix de l’honneur, de la justice et de la générosité. N’en doutons -pas, car l’auguste simplicité du prince faisoit ignorer aux courtisans -tous ces besoins superflus et ridicules, qui en les appauvrissant dans -le sein de l’abondance, n’en font presque toujours que des esclaves -prostitués à la fortune. La magnificence, le luxe, la pompe, la -prodigalité des cours détruisent les mœurs publiques; ce sont autant de -preuves certaines de la misère des peuples, et d’avant-coureurs de la -décadence des empires. - -Que c’est un spectacle agréable pour qui connoît les devoirs de la -société, d’examiner le ménage de Charlemagne! Sa femme, impératrice -et reine de presque toute l’Europe, comme une simple mère de famille, -avoit soin des meubles du palais et de la garderobe de son mari, payoit -les gages des officiers, régloit les dépenses de la bouche et des -écuries, et faisoit à temps les provisions nécessaires à sa maison. De -son côté, Charlemagne, vainqueur des Saxons et des Lombards, craint des -empereurs de Constantinople, et respecté des Sarrasins en Asie et en -Afrique, gouvernoit ses domaines avec autant de prudence que l’état, -veilloit avec économie à ce qu’ils fussent cultivés avec soin, et -ordonnoit de vendre les légumes qu’il ne pouvait consommer. - -Ce seroit entreprendre un grand ouvrage, que de vouloir faire connoître -en détail toute la législation de ce prince. Ses capitulaires -embrassent à-la-fois toutes les parties relatives au bien de la -société. Si quelques articles nous en paroissent aujourd’hui puérils, -ne nous hâtons pas témérairement de les condamner; on les admireroit -sans doute en considérant l’ensemble de toute la grande machine dont -ils faisoient partie. Si d’autres nous paroissent, et sont en effet -barbares, concluons-en seulement que les Français, à peine délivrés des -désordres qui avoient ruiné la famille de Clovis, formoient encore un -peuple grossier, qui ne pouvoit ouvrir les yeux qu’à quelques vérités. - -Les hommes ne changent pas d’idées en un jour; plus nos préjugés sont -bizarres et absurdes, plus ils ont de force contre notre raison. Les -passions ont leur habitude, qu’on ne détruit que très-lentement. Les -progrès vers le bien doivent être souvent interrompus. Si Charlemagne -eût voulu arracher brusquement les Français à leurs habitudes et à -leurs préjugés, il n’eût fait que les révolter au lieu de les éclairer. -Il ne s’agissoit pas de leur donner des lois parfaites en elles-mêmes, -mais les meilleures qu’ils pussent exécuter. Voilà le chef-d’œuvre de -la raison humaine, quand de la théorie elle passe à la pratique. Il -faut louer dans le législateur des Français jusqu’aux efforts qu’il -fit pour se rabaisser jusqu’à eux, et n’être sage qu’autant qu’il le -falloit pour être utile. - - - - - CHAPITRE III. - - _Réflexions sur le gouvernement établi par Charlemagne.--Des - principes de décadence qu’il portoit en lui-même._ - - -Charlemagne n’avoit fait que ramener les Français aux anciens principes -du gouvernement que leurs pères avoient apportés de Germanie; et, -s’il eût succédé à Clovis, il lui auroit été facile de les fixer -et d’en prévenir la décadence, en établissant de sages proportions -entre les différens ordres de l’état. Il auroit empêché que ses -sujets n’usurpassent des droits qui devoient les diviser; et tous, -aussi unis par l’amour de la liberté qu’ils devinrent ennemis par les -injures qu’ils se firent et les prétentions qu’ils formèrent, auroient -travaillé de concert à faire le bien général. Mais quand ce prince -monta sur le trône, il ne trouva, comme on l’a vu, que des citoyens -pleins de haine et de mépris les uns pour les autres et qui n’étoient -occupés que de leurs avantages particuliers. La noblesse croyoit que -tout devoit lui appartenir; avec le même projet d’accroître ses biens, -le clergé aspiroit à tenir seul les rênes du gouvernement; le peuple -opprimé ne pouvoit point avoir de patrie; et ces trois ordres, par -la nature même de leur constitution actuelle, étoient, en un mot, -incapables de se rapprocher, de se confondre, de consentir à n’avoir -que les mêmes intérêts, et de former un seul corps. - -Dans les circonstances même les plus favorables, les lois d’un -gouvernement libre ne s’affermissent qu’avec une extrême difficulté; -parce que la liberté, rendant les esprits plus fiers, plus courageux, -plus entreprenans, excite toujours quelques orages dans le pays où elle -s’établit. Il ne suffit pas d’ordonner à un peuple d’être libre, pour -qu’il le soit; il ne suffit pas de porter des lois, il faut changer -dans les citoyens la manière de voir, de sentir et de penser, ou -leurs anciens préjugés triompheront de la sagesse des magistrats. Si -quelques législateurs ont réussi à affermir un gouvernement libre en -même temps qu’ils l’ont établi, ils ne donnoient sans doute des lois -qu’à une poignée d’hommes renfermée dans une même ville; et Charlemagne -gouvernoit une nation nombreuse, répandue dans toute l’étendue des -Gaules, dans quelques provinces de Germanie, mêlée même avec plusieurs -peuples qui avoient leurs coutumes particulières. - -Charlemagne ne se flatta pas de porter à sa perfection l’ouvrage dont -il jetoit les fondemens. En partageant l’autorité, en associant tous -les citoyens au gouvernement, il ne voulut que les distraire de -leurs intérêts personnels. Il espéra que la rivalité du clergé, de la -noblesse et du peuple les forceroit d’abord à observer mutuellement, -qu’ils s’imposeroient, se tiendroient en équilibre; que chaque ordre, -gêné par les deux autres, apprendroit peu à peu à les craindre et les -respecter; et que tous s’accoutumant enfin à avoir moins d’ambition, -quelques idées communes sur le bien public les prépareroient à y -travailler de concert. Pour que ce nouveau gouvernement pût s’affermir, -il falloit que les Français en prissent l’esprit; et ce fut l’objet -de la politique de Charlemagne pendant tout son règne. Tandis qu’il -tendoit une main secourable au peuple, pour le tenir au-dessus -de l’oppression et lui rendre quelque courage et ses droits, il -appesentissoit l’autre sur les grands, pour les empêcher de s’élever -trop haut, et leur apprendre qu’ils n’étoient placés au-dessus du -peuple, qu’ils méprisoient, que pour être les artisans[63] de son -bonheur. - -Mais cet édifice devoit s’écrouler, si Charlemagne, qui étoit l’ame -des Français sans le paroître, n’avoit pas un successeur capable -d’en soutenir la masse. Son règne, quoique long, ne l’avoit pas été -assez pour changer les préjugés et les passions de ses sujets, et son -gouvernement, qui n’avoit pas encore pris une certaine consistance, -devoit être détruit, si les rênes en étoient confiées à des mains -ignorantes. - -Dès que le peuple seroit privé de l’appui qui le soutenoit, il -devoit retomber dans son néant: l’habitude ne lui avoit pas assez -fait connoître ses forces. Les anciennes prérogatives du prince et -des seigneurs n’étoient pas oubliées, et les nouvelles n’étoient pas -marquées d’une manière assez fixe et assez constante, pour qu’ils ne -cherchassent pas encore à les étendre. L’ambition assoupie devoit -se réveiller; et les grands, trop puissans pour ne pas écraser le -peuple que le prince cesseroit de protéger, devoient bientôt troubler -l’état; si le prince de son côté étoit ambitieux, il lui restoit assez -d’autorité pour reprendre celle que Charlemagne avoit restituée à la -nation. - -Le champ de Mai possédoit, il est vrai, la puissance législative; -mais, si on y fait bien attention, ce n’étoit en quelque sorte que -d’une manière précaire; parce que l’extrême ignorance et les vices des -Français n’avoient pas permis à Charlemagne de se désaisir de quelques -parties de la puissance exécutrice. Celles qu’il n’auroit pas retenues -entre ses mains auroient été mal administrées, et seroient devenues un -obstacle à ses desseins. Pour prévenir cet inconvénient, qui l’auroit -empêché d’établir les principes de son gouvernement, il y laissoit un -défaut qui pouvoit les renverser sous un prince moins sage que lui. - -En effet, pour peu qu’on soit instruit des causes qui, dans tous les -temps et dans tous les pays libres ont occasionné des désordres et -des révolutions, on jugera sans peine que rien n’est plus dangereux -que de confier à la même personne l’exécution des lois dans toutes -les branches différentes de la société. Il n’est pas possible que -cette masse énorme d’autorité ne donne enfin au simple protecteur des -lois le droit de les éluder, de les violer et d’en faire à son gré de -nouvelles. Il acquerra une considération qui insensiblement le fera -regarder comme un maître. D’ailleurs, la puissance législative ne -pouvant pas faire des lois qui aient tout prévu, il faut nécessairement -qu’elle voie languir une foule d’affaires, multiplier les abus, et -perdre les conjonctures les plus favorables pour agir; ou qu’elle -abandonne à la puissance exécutrice le privilége de donner des ordres -particuliers et de faire des réglemens provisoires. - -Charlemagne ne se servit jamais de ce pouvoir que pour le bien de la -nation. Mais une pareille prérogative pouvoit devenir d’autant plus -dangereuse entre les mains de son successeur, qu’il seroit assez -riche pour se faire des créatures, et s’emparer de toute l’autorité -que les fils de Clovis avoient possédée. Sans parler des bénéfices de -Charles Martel, qui étoient devenus le patrimoine de la couronne depuis -l’élévation de Pepin au trône, les conquêtes de Charlemagne avoient -prodigieusement augmenté ses domaines, et comme ce prince, pour gagner -les grands et les engager à concourir avec lui au bien public, étoit -obligé de se les attacher par des bienfaits toujours nouveaux, il avoit -converti une grande partie de ses nouvelles possessions en bénéfices. - -Il est vrai qu’il les conféroit à vie[64], et que n’ayant pas laissé -à ses successeurs le droit de les reprendre arbitrairement, les abus -devoient être moins considérables qu’ils ne l’avoient été sous les -Mérovingiens; cependant, si le prince n’a pas l’ame assez grande pour -résister à ce charme secret qui porte les hommes à étendre encore -leur pouvoir, quand ils en sont même embarrassés; si ces bénéfices, -au lieu d’être la récompense du mérite, deviennent au contraire un -moyen de séduire, et une monnoie pour acheter des flatteurs, les -rois Carlovingiens seront bientôt entourés de courtisans intéressés -à les corrompre. Les ordres particuliers du prince apprendront qu’un -citoyen peut avoir un autre protecteur que la loi[65], et une autre -sauvegarde que son innocence. On mettra les réglemens provisoires à la -place des lois impartiales et souvent trop gênantes. Le champ de Mai -ne présentera qu’une vaine cérémonie; et les fils d’un prince, qui ne -vouloit que publier et protéger la loi, seront bientôt regardés comme -les législateurs. - -On dira peut-être que Charlemagne auroit prévenu ces malheurs et -affermi la puissance du champ de Mai, en ne laissant pas à ses -bénéfices la même forme que son aïeul, Charles Martel, avoit donnée aux -siens; mais quand ce prince se seroit dépouillé du droit de conférer -en bénéfices les terres de son domaine dont il pouvoit se passer, et -l’auroit abandonné au champ de Mai, de même que la prérogative de -disposer des comtés et des autres magistratures, il ne faut point -penser que ces grâces, qui servirent entre les mains du prince à ruiner -le gouvernement, eussent contribué à rendre plus solide l’autorité du -champ de Mai, qui en auroit été le dispensateur, ni que les serviteurs -du prince fussent devenus les serviteurs de l’état. - -Dans cette supposition, ce n’eût pas été la trop grande puissance des -Carlovingiens qui auroit anéanti celle du champ de Mai, mais leur -trop grande foiblesse. Charlemagne, qui n’auroit eu aucun bienfait à -répandre, n’auroit pas paru à sa nation aussi grand qu’il l’étoit: -qu’on n’oublie pas que les Français étoient encore trop barbares pour -le connoître et lui rendre justice. Ses réformes et ses lois n’auroient -paru qu’une contrainte gênante et inutile, à laquelle on ne se seroit -pas soumis. Mille cabales formées pour distribuer et obtenir les -récompenses de l’état, n’auroient fait du champ de Mai qu’une cohue où -l’intrigue auroit dominé, tel eût été vraisemblablement le sort de la -nation française sous Charlemagne même, à quels désordres n’auroit-elle -pas été exposée sous des princes moins habiles que lui? - -Une nouvelle cause de la décadence prochaine du gouvernement, c’est que -l’assemblée du champ de Mai n’étoit astreinte à aucune forme fixe et -constante dans la manière de délibérer et procéder à l’établissement -des lois. Autant qu’on peut le conjecturer à l’aide de nos anciens -monumens, souvent elle prévenoit le prince, et le prioit de mettre -le sceau royal aux règlemens qu’elle avoit dressés. Quelquefois le -prince proposoit lui-même une loi, et requéroit la nation d’y donner -son consentement. Tantôt les trois ordres de l’état dressoient leurs -articles à part, et tantôt ils se réunissoient pour ne faire qu’une -seule ordonnance. Il ne paroît pas qu’il y eût des termes prescrits -pour délibérer à plusieurs reprises sur un même objet. Quelques -lois ne furent portées qu’après plusieurs longs débats, et d’autres -furent proposées, reçues et publiées sur le champ, par une espèce -d’acclamation. - -Charlemagne avoit laissé subsister cette manière indéterminée d’agir -dans le champ de Mai, parce que l’extrême ignorance des Français ne lui -permettoit pas de les tenir assemblés, sans qu’il veillât par lui-même -à leur conduite, et la dirigeât; et des formalités, en le gênant, -auroient été un obstacle éternel au bien. D’ailleurs, la nécessité -où il étoit de se transporter d’une frontière de son vaste empire à -l’autre, ne lui laissant la liberté de convoquer la nation que pendant -un temps très-court, il falloit se hâter de décider les affaires; et le -génie de Charlemagne tranchoit en un moment les difficultés, que des -formes auroient rendues plus épineuses, et que ses sujets n’auroient -jamais pu résoudre. - -Si ce grand homme ne rendit pas son gouvernement inébranlable, n’en -accusons que l’ascendant fatal des circonstances sur la prudence -humaine. Son règne n’a produit qu’un bien passager; et s’il fût né -deux siècles plutôt, ou quatre siècles plus tard, ses lois auroient -vraisemblablement égalé sa réputation en durée. En voulant faire plus -qu’il n’a fait, il n’auroit pas commencé à policer sa nation; il ne -l’auroit pas mise sur la voie de connoître, de désirer, d’aimer et -de faire le bien sous ses ordres. Ce qu’il auroit fallu tenter pour -affermir sa constitution, l’auroit empêché d’en jeter les premiers -fondemens. - - - - -CHAPITRE IV. - - _Foiblesse de Louis-le-Débonnaire.--Il étend la prérogative - royale.--Comment la division qui règne entre ses fils ruine - l’autorité du prince, et rend les seigneurs tout-puissans._ - - -Louis-le-Débonnaire vouloit le bien, mais faute d’élévation et de -lumière dans l’esprit, et de fermeté dans le cœur, il ne put jamais le -faire. Sa vue, qui auroit dû s’étendre sur tout le royaume, se bornoit -dans l’enceinte de sa cour. C’étoit certainement une chose très-louable -que d’en bannir le scandale, et de forcer ses sœurs à respecter le -public, et à se respecter elles-mêmes; mais il ne falloit pas regarder -la réforme de quelques galanteries comme le chef-d’œuvre d’un bon -gouvernement. Les bonnes mœurs d’un peuple sont sans doute la première -cause de sa prospérité; mais les bonnes mœurs consistent à estimer la -justice, la frugalité, le désintéressement, le travail et la gloire. -Une attention extrême portée sur les détails des plus petits objets, -est quelquefois, comme dans Charlemagne, la preuve d’un génie vaste -qui embrasse tout; dans Louis-le-Débonnaire, qui ne s’élevoit point -au-dessus de ces détails, elle décèle un prince qui n’étoit propre qu’à -remplir les fonctions subalternes d’un centenier, ou de l’avoué de -quelque monastère. - -Les Français, dont le gouvernement n’avoit pas encore assez éclairé -l’esprit, loin de pouvoir suppléer à ce qui manquoit au prince, avoient -encore besoin de suivre un guide pour ne pas s’égarer. Ils sentirent la -perte qu’ils avoient faite, regrettèrent Charlemagne, et ne tardèrent -pas à se défier de la capacité de son fils qui ne connoissant en -effet, ni les devoirs, ni l’étendue, ni les bornes du pouvoir dont il -avoit hérité, confondit le crédit immense que la confiance publique -avoit donné à Charlemagne, et l’autorité limitée que les lois lui -avoient conférée. Toujours jaloux de tout ce qui l’environnoit, il -vouloit tout faire en ne faisant rien, et ne sut jamais qu’on est bien -éloigné d’établir une réforme avantageuse à la société, quand on veut -l’entreprendre contre les règles. - -Un roi qui avoue une faute, et qui la répare, s’attire l’estime -générale de sa nation; mais convenir stupidement de ses erreurs sans -se corriger, c’est se rendre méprisable. Il semble même que ce soit -le dernier degré d’avilissement pour un prince. Il en est un cependant -plus humiliant encore, c’est de s’avouer coupable d’une faute qu’on n’a -pas faite, et de l’aggraver en voulant la réparer. On peut se rappeler -que Bernard, roi d’Italie, qui avoit fait hommage de son royaume à -Louis-le-Débonnaire son oncle, ne fut pas long-temps sans trahir le -serment qu’il lui avoit prêté. Soit qu’il ne vît qu’avec jalousie[66] -la fortune de Louis; soit qu’il en connut assez la foiblesse pour -espérer de s’agrandir à ses dépens, il prit les armes et lui déclara la -guerre; mais le succès ne répondit pas à ses espérances. Battu et fait -prisonnier, il comparut devant une assemblée de la nation, qui lui fit -son procès, et le condamna à mort. Louis, touché de compassion, commua -la peine, et fit arracher les yeux au coupable, qui mourut des suites -de cette opération cruelle. - -L’empereur n’avoit rien à se reprocher, le procès de Bernard avoit été -fait juridiquement; si on avoit commis à son égard quelqu’injustice, -la nation seule étoit coupable. Cependant, Louis-le-Débonnaire eut -des remords; et paroissant dans l’assemblée qui se tint à Attigny -sur Aisne, sous l’habit d’un pénitent, il confessa publiquement sa -prétendue faute avec une componction, qui devint une injure mortelle -pour tous les membres du champ de Mai qui avoient jugé Bernard. Les -évêques qui prirent cette indécente lâcheté pour un acte d’humilité -chrétienne, furent édifiés d’un spectacle qui sembloit leur annoncer le -plus grand crédit; mais la noblesse, plus judicieuse méprisa un prince -qui vouloit être méprisé. - -Les assemblées générales de la nation, et les états particuliers des -provinces étoient encore convoqués; les envoyés royaux exerçoient -toujours les mêmes fonctions; on voyoit subsister dans le palais et -dans les provinces les mêmes magistratures et les mêmes tribunaux; -mais, sous la forme apparente du même gouvernement, c’étoit déjà un -fond de gouvernement tout différent, et aussi différent de celui que -j’ai fait connoître que Louis l’étoit de Charlemagne. Cependant le -cours que ce prince avoit imprimé aux affaires, le souvenir de ses -grandes actions, le respect que l’on conservoit pour sa mémoire, et les -sentimens d’honneur et de vertu que ses exemples avoient inspirés à -quelques personnes, tenoient encore unies toutes les parties de l’état, -ou du moins empêchoient qu’elles ne se séparassent avec tumulte; mais -les ressorts du gouvernement se relâchoient de jour en jour. - -Quand le prince néglige le bien public, ou y travaille sans succès, -chaque citoyen ne s’occupe que de ses intérêts particuliers. Les lois -ne furent plus observées avec la même obéissance et le même zèle -qu’autrefois. Après les avoir négligées, on les viola ouvertement. -Chaque ordre de l’état devient bientôt suspect aux autres; les soupçons -font revivre les anciennes haines; tout se divise, se réunit. A mesure -que les abus se multiplient, Louis, qui fait des efforts impuissans -pour les réprimer, sent malgré lui son incapacité. Il se trouve gêné -en servant de spectacle aux assemblées d’une nation qu’il ne sait pas -gouverner. Il les craint, les hait, et les convoque cependant. On y -publie de nouveaux capitulaires, dans lesquels on ne fait que refondre -ceux de Charlemagne; preuve certaine de la décadence du gouvernement, -et ressource impuissante qui découvre les besoins de l’état, sans -remédier à ses maux. - -Tant de foiblesse et d’incapacité de la part du prince auroit dû -anéantir la prérogative royale, et Louis cependant l’avoit étendue -beaucoup au-delà des bornes que Charlemagne s’étoit prescrites à -lui-même. Plus il augmentoit sa puissance, moins il étoit capable d’en -user, et plus il croyoit nécessaire de l’augmenter encore. L’art de -disposer les esprits à obéir, est de toutes les parties de la politique -la plus utile et la plus ignorée, Louis, qui voyoit recevoir ses -ordres avec négligence, multiplia ses bienfaits pour s’attacher les -grands; et après les avoir corrompus, prit leur complaisance pour -une approbation, et tenta des entreprises plus hardies. Abusant du -privilège de donner des ordres particuliers et de faire des réglemens -provisoires, il voulut mettre son autorité et son nom à la place -des[67] lois, affecta le pouvoir le plus despotique, et se réserva de -punir arbitrairement les coupables. - -Cette conduite, si contraire aux principes de Charlemagne, et au -caractère même de Louis-le-Débonnaire, porté par instinct à respecter -l’ordre et les lois établies, étoit l’ouvrage des vassaux qui le -servoient dans le palais, de ses ministres, des évêques et des moines -qui fréquentoient la cour, hommes avares et ambitieux, qui, pour être -plus puissans, vouloient que leur maître fût au-dessus des lois. -Personne ne s’opposoit à ces dangereuses nouveautés. Les comtes et -les autres magistrats en voyoient avec plaisir les progrès, parce que -leur puissance en devenoit plus arbitraire, et que la confusion de -toutes les idées, sur la nature des lois et des rescrits particuliers -du prince, les autorisoit, ainsi que nous l’apprend Hincmar, à faire -pencher à leur gré la balance de la justice. Les seigneurs ne -craignoient point cet excès de pouvoir dans les mains d’un prince -qu’ils méprisoient. Déjà plus avares que jaloux de leur liberté, ils ne -songeoient qu’à étendre ou multiplier leurs droits dans leurs terres, -tandis que le peuple, menacé de tout côté d’une oppression prochaine -par une foule de tyrans, gémissoit du mépris où les lois étoient -tombées, et désiroit qu’il s’élevât un maître commun, dont il espéroit -d’être protégé. - -Les princes foibles font souvent de grandes fautes, en faisant les -mêmes choses qu’ont faites de grands princes. Charlemagne avoit affermi -son Empire en conférant des royaumes à ses fils; parce qu’il sut se -faire obéir par des rois qui n’étoient en effet que ses[68] lieutenans. -Quelqu’ambitieux qu’eussent été ces princes, ils auroient été retenus -dans le devoir par la forme même du gouvernement. Ils ne pouvoient -être tentés de se soulever contre leur père, qui s’étoit rendu le -maître de toutes les volontés, sans prévoir qu’ils seroient accablés -par la nation entière. Louis, trompé par cet exemple, crut de même -multiplier les ressorts d’une bonne police, en associant Lothaire, son -fils aîné, à l’Empire, peu d’années après qu’il y fut parvenu. Il créa -en même temps Pepin roi d’Aquitaine, et donna à Louis, son troisième -fils, le royaume de Bavière. Mais plus méprisé que craint, il ne fit -que des rivaux ou des ennemis de son autorité, en faisant des rois. -L’élévation de ses fils fut le signal de la discorde, parce qu’il les -rendoit puissans, en même temps qu’il donnoit sa principale confiance à -Judith, sa seconde femme et leur belle-mère, qui ne cherchoit qu’à les -ruiner pour faire une plus grande fortune à son fils, connu dans notre -histoire sous le nom de Charles-le-Chauve. - -Cette princesse ne gouverna pas son mari par cet ascendant que les -lumières et le courage donnent sur une ame foible, mais par la passion -qu’elle lui inspiroit, et par cette sorte d’inquiétude, d’activité et -d’intrigue, qu’un esprit paresseux et borné ne manque jamais de prendre -pour du génie. Gouvernée elle-même à son tour par Bernard, comte de -Barcelone, son amant, homme injuste, avare et violent, elle en prit -tous les vices, et les auroit communiqués à son mari, s’il eût été -capable de prendre et de conserver un caractère. - -Dire que les fils de Louis-le-Débonnaire comprirent, par les premiers -torts qu’on leur fit, ce qu’ils avoient à craindre de leur belle-mère, -ce seroit, je crois, juger trop avantageusement de princes qui, dans -tout le cours de leur vie, ne surent jamais se rendre raison de leurs -entreprises, ni profiter de leurs fautes pour se corriger. Ils se -soulevèrent par emportement, par vengeance et par inquiétude; et -après avoir contraint l’impératrice à se réfugier dans un monastère, -ils voulurent forcer leur père à se consacrer de même à la vie -religieuse. Il étoit naturel qu’une guerre excitée par des tracasseries -domestiques, fût terminée par une intrigue ridicule. Les moines se -présentèrent comme médiateurs. Quelqu’atteinte que la révolte eût -portée à l’autorité de Louis, il leur étoit plus utile de conserver -sur le trône un prince qui les aimoit, et les croyoit tels qu’ils -devoient être, que d’en faire un religieux dont l’élévation passée, -l’humiliation présente et la bigoterie timide les gêneroient. Ils -se mirent en mouvement, et réussirent si bien à diviser les princes -révoltés, en les rendant suspects les uns aux autres, que Lothaire, -abandonné de ses frères, ne fut plus en situation avec ses seules -forces de consommer son attentat. - -Louis, cependant, qui ne savoit ni pourquoi il s’étoit formé une -tempête contre lui, ni comment il y avoit échappé, se trouvoit avec -surprise sur le trône, et confondu également par sa bonne et sa -mauvaise fortune, étoit plus timide que jamais. Ses fils, Pepin et -Louis, voulurent être les dépositaires de l’autorité qu’ils lui -avoient conservée; mais l’impératrice, qui s’étoit fait relever de ses -vœux, fut d’autant plus avide de gouverner, qu’elle vouloit se venger -de ses ennemis. Il falloit perdre les fils de son mari les uns par -les autres, puisqu’ils s’étoient en quelque sorte emparés de toutes -les forces de l’état. Pour assurer le succès de son entreprise en les -divisant de plus en plus, Judith augmenta les domaines de Pepin et -de Louis, en même temps qu’elle fit déclarer Lothaire déchu de son -association à l’Empire. - -L’histoire nous a conservé un fait bien propre à faire connoître -l’esprit de petitesse et de superstition par lequel la cour étoit -gouvernée. Lothaire, qui désiroit de se réconcilier avec son père, -chargea de cette négociation Angelbert, archevêque de Milan. L’empereur -reçut ce prélat avec distinction; et un jour en sortant de table, -«Salut, archevêque, lui dit-il, comment doit-on traiter son ennemi? -Le seigneur, répondit Angelbert, a ordonné, dans son évangile, de -l’aimer et de lui faire du bien. Mais si je n’obéis pas à ce précepte? -reprit Louis: vous n’obtiendrez point la vie éternelle, répliqua le -prélat». L’empereur fâché d’être obligé de renoncer à sa vengeance -ou au paradis, convint avec l’archevêque d’avoir le lendemain une -conférence à ce sujet; et il s’y fit accompagner par tout ce qu’il y -avoit de plus savant à sa cour. «Seigneurs, dit ce prélat en entamant -la controverse, savez-vous que nous sommes tous frères en Jésus-Christ? -Oui, répondirent les assistans; car nous avons tous le même père dans -les cieux. L’homme libre, continua Angelbert, le serf, le père, le -fils, sont donc frères. Or, l’apôtre S. Jean n’a-t-il pas dit que qui -hait son frère est homicide? Et un homicide peut-il entrer dans la -béatitude éternelle?» A ces mots, tous les savans de l’empereur se -trouvèrent confondus; et ce prince, se prosternant le front contre -terre, demanda pardon à Dieu du doute qu’il avoit eu, et rendit son -amitié à Lothaire. - -Je ne m’arrête pas sur les événemens de ce règne foible et malheureux: -personne n’ignore que Louis-le-Débonnaire, toujours esclave des -caprices et des passions de ceux qui le gouvernoient, fut enfin la -victime de l’ambition de Judith et de l’inquiétude de ses fils. Pepin -et Louis, plus jaloux du crédit de l’impératrice dont ils avoient -pénétré les intentions, que reconnoissans de ses perfides bienfaits, -se liguèrent une seconde fois avec Lothaire. Ces princes se jouèrent -de la religion, qui servoit de voile à leur perfidie. Des évêques, qui -n’étoient que leurs instrumens, parurent les auteurs de la disgrace de -Louis. Flattés de se voir les dépositaires des droits des nations, -et les juges d’un empereur, ils le dépouillèrent de sa dignité, et le -reléguèrent dans l’abbaye de Saint-Médard de Soissons. - -Ce prince y auroit été oublié, si l’union de ses fils avoit pu -subsister; mais Lothaire, qui, dès qu’il se crut le maître de l’empire, -ne sentit plus le besoin qu’il avoit de ses frères, voulut les réduire -à n’être que ses lieutenans. Ces princes indignés prirent les armes, et -remplacèrent leur père sur le trône, où, n’éprouvant jusqu’à sa mort -que de nouvelles disgraces, il fut continuellement occupé à rendre -ridicule, par sa foiblesse, la dignité auguste dont il étoit revêtu, à -craindre les trahisons de ses fils, et à leur pardonner leurs révoltes. -Tandis que l’autorité royale s’anéantissoit, Louis fomentoit, sans le -savoir, les haines de ses fils, et portoit ainsi le dernier coup au -gouvernement. En prenant de bonne foi les mesures qu’il croyoit les -plus propres à les réunir, il perpétuoit leurs divisions, et souffloit -le feu des guerres civiles qui devoient perdre sa maison. - -Charlemagne, qui connoissoit le poids énorme de la royauté, parce -qu’il en avoit rempli tous les devoirs, comprit qu’il devoit y -avoir une certaine proportion entre l’étendue d’un état et celle de -l’esprit humain, sans quoi la politique trop foible ne peut embrasser -toutes les parties de l’empire, et voir naître rapidement des abus -auxquels il n’est bientôt plus possible de remédier. Dans le point de -grandeur où la puissance des Français étoit parvenue, tandis que leurs -connoissances étoient si médiocres et leurs vices si grands, il étoit -heureux que l’usage de partager le royaume entre les fils du prince, -subsistât encore. Il eût été dangereux de ne faire qu’un seul empire -des trois royaumes que Charlemagne forma; et dont chacun en particulier -étoit non-seulement en état de résister à ses ennemis, mais même de les -subjuguer, ou du moins de contenir dans leurs habitations ces restes de -barbares qui continuoient à infester les mers, et à faire des descentes -et des courses dans les différentes provinces de l’Europe. - -Bien loin d’assujettir les trois royaumes des Français à des devoirs -réciproques, Charlemagne les rendit absolument indépendans les uns des -autres. Au lieu de songer à confondre leurs intérêts, il voulut qu’ils -n’eussent rien à démêler ensemble, et disposa leurs provinces de façon -qu’ils ne pussent avoir aucune querelle au sujet de leur territoire, -que leurs frontières se trouvassent naturellement fortifiées, et que, -sans avoir sujet de s’offenser, ils pussent cependant se secourir -contre les attaques des étrangers. - -Il étoit défendu[69] à chaque prince de recevoir dans ses états quelque -sujet mécontent de l’un de ses frères, et d’interposer même ses bons -offices en sa faveur. Charlemagne craignoit que des transfuges ne -communiquassent leur chagrin, ou leur inquiétude au prince chez lequel -ils se retireroient. Il vouloit empêcher qu’une cour ne s’exposât à -des refus humilians en sollicitant des grâces, ou n’extorquât, à force -de négociations, des complaisances propres à produire de l’aigreur, ou -du moins un ressentiment secret, souvent nuisible au bien de la paix. -Il ne fut point permis de recevoir des bénéfices d’un autre prince que -celui dont on étoit sujet. Charlemagne ordonna enfin qu’aucun de ses -enfans ne pût acquérir quelque espèce de possession que ce fût dans les -royaumes de ses frères, et permit cependant à leurs sujets de former -entre eux des alliances par le mariage. - -Louis-le-Débonnaire voulut être plus sage que Charlemagne, et tout -fut perdu sans ressource. Croyant, parce qu’il étoit extrêmement -foible, timide et borné, qu’un état ne pouvoit jamais être trop étendu -ni trop puissant, il ne forma qu’un seul corps politique des trois -royaumes qu’il donna à ses trois fils, Lothaire, Louis-le-Germanique et -Charles-le-Chauve. Il établit entre eux une sorte de subordination[70] -domestique, fondée sur l’âge et les degrés de parenté des princes qui -les gouverneroient. Lothaire, en qualité de fils aîné, devoit avoir sur -ses frères et sur leurs états la même autorité que Louis-le-Débonnaire -prétendoit s’être réservée en donnant d’abord des royaumes à ses -enfans, mais dont il n’avait jamais pu jouir, et qui causa la plupart -des malheurs de son règne. - -Tous les ans Lothaire, Louis-le-Germanique et Charles-le-Chauve, -devoient conférer ensemble sur les affaires générales et particulières -de leurs royaumes. Il étoit ordonné que les deux derniers se rendroient -chez leur frère aîné, lui porteroient des présens; et que celui-ci, -après les avoir reçus avec bonté, les renverroit avec des marques de sa -libéralité. Louis et Charles ne pouvoient ni se marier, ni entreprendre -une guerre étrangère, ni faire la paix sans le consentement de -Lothaire. Ils avoient enfin les uns sur les autres un droit pernicieux -d’inspection et de correction, qui s’étendoit même jusqu’à déposer -un prince qui, ayant abusé de son pouvoir, refuseroit de réparer ses -injustices. - -Il pouvoit ce faire que les arrangemens politiques de Charlemagne, -les plus sages qu’il fût alors possible de prendre, ne fussent pas -cependant capables de prévenir des soupçons, des haines, et même des -ruptures ouvertes entre des princes avares, inquiets et ambitieux; mais -les dispositions de Louis-le-Débonnaire en devoient nécessairement -produire entre les princes même les plus modérés. Aussi les règnes de -Lothaire, de Louis-le-Germanique et de Charles-le-Chauve, déjà ennemis -les uns des autres avant la mort de leur père, ne furent-ils qu’une -longue suite de guerres civiles. - -Les premiers troubles qui avoient agité le gouvernement de -Louis-le-Débonnaire, lui firent perdre les prérogatives qu’il s’étoit -attribuées et les droits qui lui appartenoient le plus légitimement. -L’audace de ses fils rendit tout le monde audacieux; il ne fut plus -question de craindre les lois, mais de se faire craindre; et dans -l’anarchie où l’état se précipitoit, la justice fut obligée de céder -à la force. Des princes tels que Lothaire et ses frères, tombèrent -dans le dernier mépris. Toujours acharnés à se perdre, se susciter -des ennemis, se tendre des piéges, et se débaucher mutuellement leurs -créatures par les plus basses complaisances, ils mirent en honneur -la révolte et la perfidie. Ils furent obligés de dissimuler les -entreprises qu’on formoit contre eux, de tout pardonner, parce qu’ils -ne pouvoient rien punir; et de traiter continuellement avec la noblesse -et le clergé pour avoir des secours qui leur étoient dus, qu’on ne -leur accordoit presque jamais, ou qui les rendoient plus ambitieux, -plus entreprenans, plus injustes, plus téméraires, et par conséquent -plus foibles, s’ils avoient l’adresse de les obtenir. - -Si Lothaire ne fut plus en état de repousser les Sarrasins qui -infestoient la Méditerranée et l’Italie, Louis-le-Germanique de -contenir dans le devoir les peuples de Germanie qui étoient ses -tributaires, et Charles-le-Chauve d’humilier les Bretons qui -affectoient une entière indépendance dans l’Armorique; si leurs -royaumes furent ouverts aux courses des Normands, la nation française -ne manquoit pas des forces nécessaires pour se faire respecter, mais -de l’art de les réunir, et sur-tout de les employer avec avantage. -Personne ne sachant commander, personne ne savoit obéir. C’est -l’anarchie et non pas la bataille de Fontenay qui fit la foiblesse -de l’état. Quoiqu’il périt cent mille Français à cette journée, elle -ne laissoit pas la nation sans ressources. Les historiens n’ont pas -fait attention que cent mille hommes de plus ou de moins dans trois -royaumes qui embrassoient la plus grande partie de l’Europe, et dont -tout citoyen étoit soldat, ne pouvoient les jeter dans l’anéantissement -où ils tombèrent. Un plus grand fléau avoit frappé les Français; c’est -la ruine des lois, qui entraînoit celle de leur domination; c’est -l’indépendance des grands, c’est la servitude, c’est la misère du -peuple qui faisoient chanceler l’état. - -Soit qu’au milieu des guerres civiles on ne convoquât plus les -assemblées de la nation, soit qu’elles ne fussent que des conventicules -de factieux ou de flatteurs, il cessa en quelque sorte d’y avoir une -puissance souveraine dans l’état; et les Français se trouvèrent à peu -près dans la même situation où leurs pères avoient été après le règne -de Clotaire II. Le germe de division qui subsistoit toujours entre les -différens ordres des citoyens, se développa promptement et produisit -des maux encore plus grands. Je parlerai bientôt de la servitude -déplorable où le peuple étoit réduit, quand Hugues Capet parvint à la -couronne. Si le clergé avoit recouvré des richesses immenses, si on lui -avoit donné de grandes[71] terres, si, par je ne sais quelle dévotion -mal entendue, des familles sans nombre se rendoient esclaves de ses -maisons, son sort n’en étoit pas plus heureux. Les évêques et les abbés -n’étant point en état de défendre leurs possessions, depuis que la -force décidoit de tout en France, et qu’ils avoient cessé de s’occuper -du métier des armes, leurs plus grands domaines devinrent la proie[72] -de l’avarice des seigneurs. On vit des laïcs s’établir, les armes à la -main, dans les abbayes, prendre même le titre d’abbés, et ne laisser à -leurs moines que la liberté de prier Dieu pour la prospérité de leurs -persécuteurs. - -La France étoit ravagée à la fois par les armes des Normands, et -par les guerres particulières des seigneurs. On ne voyoit de toutes -parts que des bourgs et des hameaux en feu, et des hommes errans, qui -n’avoient aucune retraite. Tant de désordres concentrèrent, si je puis -parler ainsi, l’attention de chaque particulier sur lui-même. Comme -on n’attendoit aucune protection d’un gouvernement qui ne subsistoit -plus, chacun ne pensa qu’à sa propre défense, et devint insensible aux -maux publics. Les fils de Louis-le-Débonnaire demandoient-ils quelques -secours à leurs sujets pour faire la guerre et repousser les Normands? -Je suis esclave, devoit répondre le peuple, rompez les chaînes dont les -seigneurs m’ont chargé, et je vous sacrifierai mes bras. Le clergé, -occupé de ses seules pertes, éclatoit en murmures, en reproches et en -menaces; et regardoit les ravages des Normands comme le juste châtiment -des Français qui pilloient les biens de l’église. Si les seigneurs -avoient encore quelque déférence pour les ordres du prince, ce n’étoit -que pour en obtenir quelque diplome inutile, qui favorisât leurs -usurpations. - - - - - CHAPITRE V. - - _Ruine entière de l’ancien gouvernement sous le règne de - Charles-le-Chauve.--Ce prince rend les bénéfices et les comtés - héréditaires.--Naissance du gouvernement féodal._ - - -Charles-le-Chauve, trompé par les flatteries de ses courtisans, et -les vaines marques de respect qu’on rendoit à sa dignité, se croyoit -tout-puissant. Parce qu’il n’y avoit plus de champ de Mai, il se -regarda comme le législateur revêtu de toute la puissance souveraine; -mais si on ne lui contestoit point le droit de commander en maître, -c’est qu’on avoit celui de lui désobéir impunément; et son prétendu -despotisme n’étoit que la preuve de sa foiblesse. - -Ses états éprouvant enfin tous les jours de nouvelles disgraces de la -part des Normands, sans qu’il pût leur opposer une armée, il ouvrit les -yeux, malgré lui, sur sa situation, cependant il ne connut pas d’abord -toute l’étendue du mal. Il espéra qu’en convoquant une assemblée -générale des seigneurs, car le peuple n’étoit plus compté pour rien, -il réuniroit les ordres divisés de la nation, et qu’elle formeroit -encore sous sa conduite un corps qui n’auroit qu’un même intérêt et un -même mouvement. Il se trompoit. Il ne se rendit à ses ordres que des -prélats, qui se plaignirent de tous les torts et de toutes les injures -que la noblesse leur avoit faites, et qui dévoilant par-là même toute -leur foiblesse, n’étoient guères propres à donner du crédit au prince, -et du poids aux règlemens qu’il feroit. - -Charles s’humilia, dès que n’étant plus soutenu par de folles -espérances, il ne put se déguiser qu’il étoit abandonné de la plupart -des grands. Au lieu de faire des menaces, il publia qu’il étoit prêt -à oublier tout le passé, à pardonner les injures qu’on lui avoit -faites[73], et les infidélités qu’on avoit commises à son égard. Il -proteste qu’il honorera les grands, qu’il satisfera à leurs demandes, -qu’il se conduira par leurs conseils. Rien de tout cela n’est écouté. -On méprise l’amnistie d’un prince qui est obligé lui-même de demander -grâce; on dédaigne la protection d’un roi qu’on a réduit à tout -craindre. Si quelques seigneurs consentent enfin à venir lui rendre -hommage, et lui promettent par serment de le servir avec fidélité, il -s’oblige lui-même à son tour à les respecter, à les protéger, tant que -Dieu lui conservera l’usage de la raison, et à réparer sans délai les -torts qu’il pourroit leur faire par surprise ou par inadvertance. - -Une conduite ferme et courageuse, de la part d’un prince tel que -Charles-le-Chauve, ne lui auroit vraisemblablement valu que de nouveaux -mépris; mais il est certain aussi qu’en ne cherchant qu’à exciter -la pitié, il accréditoit les abus auxquels il prétendoit remédier. -Puisque Charles étoit incapable de suivre l’exemple de son aïeul, et de -rétablir son autorité en rétablissant celle des lois, il ne lui restoit -d’autre ressource que de s’ensevelir sous les ruines de l’état. Mais -il étoit trop lâche pour supporter cette pensée, et ne pas toujours se -flatter qu’à force de complaisance ou de bienfaits, il gagneroit enfin -la noblesse, et la ramèneroit à l’obéissance. - -Depuis plusieurs années, ses propres vassaux, fatigués de leur -service, n’avoient cherché qu’à le diminuer, ou ne l’acquittoient -qu’avec une extrême tiédeur. Charles, lassé de leurs plaintes, et sans -doute intimidé par leur mauvaise volonté, les avoit dispensés de le -suivre[74] à la guerre, à moins que le royaume ne fût menacé d’une -invasion de la part des étrangers. Pour réparer le tort que lui avoit -fait cette première complaisance, il en eut une seconde encore plus -contraire à ses intérêts. Louis-le-Débonnaire, cédant à la nécessité, -avoit déjà aliéné pour toujours quelques-uns de ses bénéfices[75], -et Charles consentit à rendre tous les siens héréditaires. Il voulut -même que les seigneurs qui en étoient en possession pussent, au -défaut d’enfans, en disposer en faveur de quelqu’un de leurs parens. -Il comptoit que la reconnoissance alloit donner un nouveau zèle à -ses vassaux pour ses intérêts; mais ils furent peu touchés de cette -libéralité, parce que le prince n’étoit plus assez fort pour reprendre -ses bénéfices. - -Charles n’ayant plus rien à donner, rendit enfin les comtes[76] -héréditaires; et il ne fit encore que des ingrats. Les comtes avoient -commencé, sous le règne précédent, à conférer en leur nom les bénéfices -royaux qui étoient situés dans leurs ressorts. Ils s’étoient fait des -amis et des créatures; et les divisions du clergé, de la noblesse et du -peuple les rendoient si indépendans du prince, qu’il eût été dangereux -de les vouloir dépouiller de leur magistrature. De ce degré de pouvoir -à l’hérédité, la distance est courte et se franchit aisément; ainsi -on peut dire que l’ordonnance de Charles-le-Chauve ne causa pas une -révolution, mais hâta seulement un événement nécessaire, qui devoit -établir un ordre de choses tout nouveau chez les Français. - -Dès que les comtés devinrent le patrimoine de quelques familles, tout -ce qui subsistoit encore de l’ancien gouvernement disparut en peu de -temps. Il seroit difficile de peindre la confusion anarchique où se -trouvèrent tous les ordres de l’état, et l’anéantissement sur-tout -dans lequel tombèrent des princes sans soldats, sans argent, et qui -n’ayant plus de lois à faire parler pour eux, ni de grâces à accorder, -ne devoient rencontrer que des sujets infidelles et désobéissans. -Jusqu’alors Charles-le-Chauve avoit toujours été aidé des secours -de quelques comtes disposés à le suivre à la guerre avec les hommes -de leurs provinces; et ces forces le mettoient en état de se faire -craindre des seigneurs, ou de les contraindre du moins à se conduire -à son égard avec quelques ménagemens. Après la révolution, les comtes -furent presque toujours cités inutilement par le roi. Leur nouvelle -fortune leur donnoit de nouveaux intérêts, et les occupa entièrement. - -Le prince convoqua encore des assemblées de la nation, mais il ne -s’y rendit que des hommes qui étoient, comme lui, les victimes des -désordres publics. On y faisoit un tableau touchant des malheurs -de l’état, on parloit des courses et des pillage des Normands; des -vexations des seigneurs, de la ruine du clergé et de la misère du -peuple; on faisoit des plaintes inutiles, et par un règlement auquel -on dût obéir, les lois saliques, ripuaires, &c. les capitulaires de -Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire n’ayant plus de protecteur, -tombèrent dans le plus profond oubli. Au lieu de n’être encore que les -simples ministres des lois, les comtes, qui avoient secoué le joug -des envoyés royaux et refusé de reconnoître l’ordonnance par laquelle -Charles-le-Chauve commettoit chaque évêque[77] pour en exercer les -fonctions dans l’étendue de son diocèse, devinrent les maîtres, ou -plutôt les tyrans des lois dans leurs comtés. - -Une volonté arbitraire décida de tous les droits. Chaque seigneur -rendit sa justice souveraine[78], et ne permettant plus que ses -jugemens fussent portés par appel à la justice du roi, le Français -réclama inutilement les lois saliques ou ripuaires, le Gaulois les -lois romaines, le Bourguignon les lois de Gondebaud, &c.; il fallut -n’en plus reconnoître d’autres que les ordres du comte ou de son -seigneur. Tous les peuples qui, à la faveur de leurs codes différens, -avoient été jusqu’alors séparés les uns des autres, oublièrent leur -origine. N’ayant plus qu’une même loi, ou plutôt qu’une même servitude, -ils se confondirent; et les caprices de leurs maîtres furent leur -droit public et civil, jusqu’à ce que le temps eût enfin consacré les -coutumes que la violence établissoit. - -Il ne faut pas penser que les comtes devinrent absolus dans toute -l’étendue de leur comté; ils n’acquirent en propre que leur ville -et les bourgs, villages et hameaux où ils avoient eu l’habileté -d’empêcher qu’il ne se formât quelque seigneur particulier. Ce n’est -que dans ces territoires qu’ils devinrent tout-puissans; car les -seigneurs de chaque province, aussi adroits à profiter des désordres -publics et de l’anéantissement des lois que les comtes, s’étoient déjà -cantonnés dans leurs terres, et y jouissoient de tous les droits que -nos jurisconsultes modernes appellent régaliens, qu’on nommoit alors -simplement seigneuriaux, et qui constituent en effet la souveraineté. - -Après ce que j’ai dit de l’administration injuste et pusillanime de -Charle-le-Chauve, on ne sera pas surpris des progrès rapides que fit -la tyrannie des particuliers à la faveur de l’anarchie générale, si on -se rappelle la peinture que l’histoire nous fait des successeurs de -ce prince. Louis-le-Bègue, qui à peine auroit été capable d’être le -magistrat d’une nation heureuse et tranquille, ne régna que dix-huit -mois, et laissa, pour lui succéder, Louis III et Carloman, qui étoient -encore dans leur première jeunesse, et dans qui l’âge ne développa -aucun talent. Charles-le-Gros, fils de Louis le germanique, et qui, -avec le titre d’empereur, étoit roi d’Italie et de Germanie, fut placé -sur le trône de France. Il réunissoit ainsi sous sa domination tous -les pays qui avoient formé le vaste empire de Charlemagne; et il n’en -parut que plus foible et plus méprisable. L’Italie n’étoit pas dans une -meilleure situation que la France, son roi ne portoit qu’un vain titre. -La Germanie, il est vrai, étoit moins malheureuse; les lois n’y étoient -pas tombées dans le même mépris qu’en France, et le prince y conservoit -encore quelqu’autorité; mais Charles-le-Gros n’étoit pas capable de -s’en servir pour se faire respecter des Français, et former un nouvel -édifice des ruines de l’ancien. Ce prince, toujours accablé sous le -poids des titres qu’il portoit, éprouva le sort qui l’attendoit dans -une nation qui ne connoît plus de règle. On lui ôta ses couronnes, et -il finit ses jours dans une prison. Je ne parle pas de ses successeurs, -à peine méritent-ils que l’histoire conserve leur nom. - -On doit être au contraire étonné qu’au milieu des révolutions qui -changèrent la face du royaume, les Français aient conservé l’usage du -serment de fidélité et de l’hommage dont ils auroient pu s’affranchir. -Si on eût secoué le joug de Charles-le-Chauve et de ses successeurs, -pour les punir d’avoir abusé tyranniquement de leur pouvoir, la -révolution se seroit faite avec un emportement qui eût fait franchir -toutes les bornes du devoir. Mais comme on les dépouilloit de leurs -prérogatives, parce qu’ils ne savoient pas les conserver; qu’on -agissoit par ambition et par avarice, et non par haine, les esprits ne -reçurent point de ces secousses violentes, qui, en les échauffant, les -portent aux dernières extrémités. Au milieu de toutes les nouveautés -que produisoit la licence de tout faire, on se laissoit encore conduire -par les idées que l’ancien gouvernement avoit données. On ne refusoit -pas de prêter la foi et l’hommage, parce qu’on y étoit accoutumé; mais -on violoit ses engagemens sans scrupule, parce qu’on pouvoit le faire -impunément. - -D’ailleurs, les comtes crurent faire une assez grande fortune, en -acquérant tous les droits dont avoient joui les ducs des Bavarois, des -Allemands, des Bretons, &c. qui étant chefs de leurs nations, sous la -protection des rois de France, ne leur rendoient qu’un simple hommage, -et n’étoient obligés qu’à les suivre à la guerre. Il n’étoit pas même -de l’intérêt de ces nouveaux souverains de s’affranchir de tout devoir -à l’égard du prince. Refuser de reconnoître sa supériorité, c’eut -été révolter l’esprit général et dominant de la nation. Les comtes, -par cette conduite, auroient donné aux seigneurs qui possédoient des -terres dans leur province, l’exemple et le prétexte d’aspirer à la même -indépendance; et ils y auroient perdu leur suzeraineté, droit souvent -inutile, mais titre brillant, que la vanité estimoit alors beaucoup. - -Il y eut, il est vrai, des seigneurs assez puissans ou assez heureux -pour ne reconnoître aucune supériorité dans leur comte. Ils refusèrent -de lui prêter hommage, et ne relevèrent, ainsi qu’on s’exprima -bientôt après, que de Dieu et de leur épée. Leurs terres devinrent -des principautés absolument indépendantes, et on les appella des -Alleux[79], ou des terres allodiales. Mais en général les seigneurs -firent hommage à leur comte; les uns parce qu’ils n’étoient pas assez -forts pour oser le lui refuser; les autres parce qu’ils étoient -accoutumés par l’ancien gouvernement à le regarder comme le magistrat -public dans sa province, et qu’il avoit conservé une sorte de -jurisdiction[80] sur leurs terres. - -Quand il n’y eut plus d’autre lien entre les parties désunies de -l’état que la foi et l’hommage, on manqua d’expressions pour rendre -les idées toutes nouvelles que présentoit à l’esprit un gouvernement -tout nouveau. On se servit de celles qui étoient les plus propres -à se faire entendre. On appela par analogie, du nom de vassal, tout -seigneur qui devoit l’hommage: on nomma fief, toute possession en -vertu de laquelle on y étoit tenu; et gouvernement féodal, les droits -et les devoirs fondés sur la foi donnée et reçue. Ces expressions, -qu’on n’avoit autrefois employées qu’à signifier l’espèce de bénéfices -établis par Charles Martel, et le gouvernement économique des familles, -signifièrent alors le gouvernement politique, et le droit public -et général de la nation: s’il est permis de donner ces noms à une -constitution monstrueuse, destructive de tout ordre et de toute police, -et contraire aux notions les plus communes de la société. - -Sans doute que les nouveaux vassaux dont je parle, toujours conduits -par l’ancien esprit de la nation, furent d’abord obligés de remplir, à -l’égard du seigneur auquel ils rendirent hommage, les mêmes devoirs que -les vassaux établis par Charles Martel devoient à leurs bienfaiteurs, -et que le suzerain à son tour leur promettoit sa protection. La manière -dont Charles-le-Chauve rendit les comtés héréditaires, et le serment -que ce prince et les grands se firent réciproquement de s’aider et de -se défendre, l’indiquent assez clairement. Mais il est plus certain -encore qu’on ne reconnut bientôt cette obligation, qu’autant qu’on -fut trop foible pour ne la pas remplir. Tous les droits devoient -paroître équivoques et douteux, tous les intérêts étoient opposés, et -les passions qui n’étoient retenues par aucun frein, devoient sans -cesse exciter de nouvelles querelles. Comme il n’y avoit dans ce chaos -d’injustices et d’usurpations, aucune puissance publique et générale, -dont les suzerains et les vassaux pussent implorer la protection ou -la vengeance, et que les grands vassaux qui relevoient de la couronne -étoient assez puissans pour ne pas craindre les arrêts rendus contre -eux par la cour du roi, et que peut-être même elle ne tint pas ses -assises dans ce temps de foiblesse et de confusion, la force fut le -seul droit en vigueur, et le succès le seul titre respecté. - -Les guerres continuelles que se firent les seigneurs, depuis le règne -de Louis-le-Bègue jusqu’à l’avénement de Hugues Capet au trône, durent -empêcher que le gouvernement féodal ne prit une forme constante et -uniforme. Des événemens nouveaux, bizarres, imprévus et contraires, -changeoient continuellement les coutumes naissantes, et étendoient ou -restreignoient les droits des suzerains et les devoirs des vassaux. -Aujourd’hui on relevoit d’un seigneur, et demain d’un autre. Quelques -comtes en forcèrent d’autres à leur prêter hommage, quoique tous -dans leur origine tinssent également leur fief du roi, et dussent par -conséquent être vassaux immédiats de la couronne. Quelques seigneurs -firent revivre le titre de duc; d’autres, en possédant un duché, -préférèrent la qualité de comte. Plusieurs terres possédées en alleu -durent consentir à rendre hommage pour se faire un protecteur dans -une conjoncture difficile; d’autres, au contraire, tenues en fiefs, -parvinrent, par quelques succès, à ne reconnoître aucun seigneur. -Enfin, la fortune, toujours capricieuse lorsqu’elle n’est pas domptée -par des lois fermes et sages, décida du droit ainsi que des événemens, -jusqu’au règne des premiers Capétiens. - -Depuis l’établissement des seigneuries, dont les prérogatives étoient -si propres à énerver la puissance publique et à donner le goût de -l’indépendance et de la tyrannie aux familles qui en étoient en -possession, il semble que tout portoit les Français à la monstrueuse -anarchie du gouvernement féodal. Il est vraisemblable que, dès la -première race, ils en auroient éprouvé les désordres, si la famille des -Pepins, en produisant plusieurs grands hommes qui se succédèrent les -uns aux autres, n’étoit venue au secours de l’état prêt à se démembrer. -Les qualités personnelles de Charles Martel et de son père suppléèrent -à ce qui manquoit au gouvernement. Ils surent tenir la nation unie, -en se faisant obéir par les seigneurs, qui dès-lors ne travailloient -qu’à se cantonner dans leurs terres. Sous les Carlovingiens, les mêmes -passions portoient les Français à la même indépendance, mais avec plus -de force, parce que la puissance des seigneurs étoit plus grande, et la -France ne produisit aucun homme de génie qui pût se mettre à la tête -des affaires, protéger les lois, ou du moins en prendre la place, et -faire respecter son autorité. Robert-le-Fort acquit de la réputation -contre les Normands, mais il n’avoit de talent que pour la guerre. Ses -descendans surent se frayer un chemin au trône, c’est-à-dire, profiter -des désordres de l’état, mais non pas le gouverner. - - - - - CHAPITRE VI. - - _Démembrement que souffrit l’empire de Charlemagne.--Ruine de - sa maison.--Avénement de Hugues-Capet au trône._ - - -La guerre, allumée entre les trois fils de Louis-le-Débonnaire, avoit -été terminée en 845 par un nouveau partage dont ils convinrent. -Lothaire avoit été reconnu en qualité d’empereur; et outre le royaume -d’Italie et les provinces qui s’étendent depuis les Alpes jusqu’au -Rhône et à la Saône, il occupa dans l’Austrasie tout le pays dont -son second fils, nommé aussi Lothaire, forma le royaume de Lorraine. -Louis-le-Germanique posséda au-delà du Rhin l’ancienne Germanie, et en -deçà de ce fleuve, quelques villes avec leur territoire, telles que -Spire, Mayence, &c. Charles-le-Chauve n’eut dans son partage que le -pays qui avoit autrefois composé le royaume de Neustrie, une partie de -la Bourgogne et l’Aquitaine. Tout le monde sait comment les états de la -succession de Lothaire[81] et de son frère Louis-le-Germanique furent -usurpés par des étrangers sur la maison de Charlemagne, et commencèrent -à former des puissances entièrement indépendantes de la France. C’est -à l’histoire du royaume de Charles-le-Chauve qu’est désormais bornée -celle de la nation française, qui, après avoir fait de si grandes -conquêtes, se trouvoit resserrée dans des bornes plus étroites qu’elle -ne l’avoit été sous les derniers rois de la première race, et ne -retiroit d’autre avantage de ses travaux, que de voir former de ses -débris, par la défection des vaincus, des puissances qui étoient -devenues ses ennemis. - -Tandis que les princes Carlovingiens, qui ne régnoient plus que dans -la France proprement dite, tomboient de jour en jour dans le plus grand -avilissement, les rois de Germanie, plus dignes de leur place, et qui -tiroient encore quelque force du crédit que les lois conservoient chez -les Allemands, portèrent leurs armes en Italie, et réprimèrent une -foule de petits tyrans qui aspiroient à l’empire, et que l’imbécillité -des empereurs Lothaire et Louis II y avoit laissé naître. Ils -protégèrent l’église de Rome, et méritèrent que les papes, presque -souverains et déjà reconnus par Charles-le-Chauve pour dispensateurs -de la dignité impériale, l’unissent pour toujours à la couronne[82] -de Germanie. Le préjugé avoit attaché au titre d’empereur un rang -supérieur à celui de roi, et Louis-le-Débonnaire avoit fortifié ce -préjugé, en voulant que l’empereur eût une sorte de juridiction sur les -différens royaumes de sa succession. Si Charles-le-Chauve, de concert -avec Louis-le-Germanique, n’eut pas fait la guerre assez heureusement -pour forcer l’empereur Lothaire son frère à reconnoître l’indépendance -de sa couronne et le traiter comme son[83] égal, la dignité impériale, -qui devoit être chez les Français un monument éternel de leur gloire et -de leur courage, n’auroit servi qu’à les rendre dépendans de la nation -allemande qu’ils avoient vaincue. - -Les Français voyoient sans chagrin ces diverses révolutions. Occupés -de leurs troubles domestiques et des intérêts particuliers de leurs -familles, il leur importoit peu que le roi perdît ou conservât le -titre d’empereur, et que des peuples que Charlemagne avoit subjugués, -se rendissent indépendans d’une maison dont ils ne vouloient plus -eux-mêmes reconnoître l’autorité. Quand Arnoul fut couronné empereur -et roi de Germanie, à la place de Charles-le-Gros qu’il avoit fait -déposer, Eudes, fils de Robert-le-Fort, s’empara sans opposition de la -couronne de France, qui appartenoit à Charles-le-Simple comme au seul -mâle de la maison Carlovingienne. Ce prince ne recouvra une partie du -bien de ses pères que pour éprouver des disgraces. Peu s’en fallut -qu’au lieu d’être en état de réclamer les lois de la succession, et -de faire valoir ses droits sur la Germanie, l’Empire et l’Italie, il -ne se vît encore enlever la couronne de France par Robert, frère du -roi Eudes. Ayant été assez heureux pour rassembler quelques forces -et battre cet ennemi, qui fut tué dans la déroute de ses troupes, il -ne tira aucun avantage de cette victoire. Ce prince n’échappoit à un -écueil que pour échouer contre un autre. Héribert, comte de Vermandois, -le retint prisonnier dans le château de Péronne pendant les sept -dernières années de sa vie; et Raoul, duc de Bourgogne, profita de -cette espèce de vacance du trône pour se faire couronner roi de France; -ce titre ne lui donna aucune autorité nouvelle, et son règne dura -quatorze ans. - -Hugues-le-Blanc pouvoit suivre l’exemple d’usurpation qu’Eudes et -Raoul lui avoient donné; mais, soit que son ambition fût satisfaite -d’être un des plus grands seigneurs du royaume, soit qu’il crût que la -royauté dépouillée de toutes ses prérogatives, en le rendant suspect -à la plupart des grands vassaux, ne lui donneroit que des prétentions -qu’il seroit dangereux de vouloir faire revivre, il plaça sur le trône -Louis IV, surnommé d’Outremer. Il le protégea, lui fit la guerre, le -tint renfermé dans un château, ou lui donna la liberté, selon qu’il -importoit à ses intérêts. Lothaire ne fut aussi couronné que de son -consentement. Mais, quoique Hugues fût le maître absolu du prince, -parce qu’il avoit des forces beaucoup plus considérables que lui, et -que leurs domaines se touchoient, il faut bien se garder d’en conclure -avec quelques historiens, qui n’ont pas remarqué les révolutions -arrivées dans l’état, et la forme bizarre que le gouvernement avoit -prise, qu’il pût disposer de la nation comme les Pepins et Charles -Martel en avoient autrefois disposé. Ceux-ci étoient maires du -palais; et quoique leur autorité fût odieuse, elle étoit reconnue dans -toute l’étendue et par tous les ordres du royaume. Hugues-le-Blanc -n’étoit que duc de France; et cette qualité ne lui donnoit que, dans -la province de ce nom, le même pouvoir que les autres grands vassaux -avoient dans les provinces qui leur étoient tombées en partage. - -Louis V, surnommé le Fainéant, ne régna qu’un an; et Hugues-Capet -s’empara du trône au préjudice de Charles, duc de Lorraine, seul -prince de la maison de Charlemagne, second fils de Louis d’Outremer, -et oncle de Louis V. Quelques historiens ont dit que Charles fut -rejeté par sa nation, à laquelle il s’étoit rendu odieux, en se -dégradant au point de se rendre vassal de l’empereur. Si cela est -ainsi, il faut convenir que les Français furent, dans le moment de la -révolution, bien différens de ce qu’ils avoient été jusqu’alors, et -de ce qu’ils furent encore un moment après. S’ils étoient si jaloux -de la gloire de leur prince; s’ils croyoient que la plus légère tache -le rendît indigne de régner sur eux, pourquoi avoient-ils donc fait -eux-mêmes, aux derniers Carlovingiens, les affronts les plus humilians? -Pourquoi souffroient-ils qu’on les retînt dans les prisons? Pourquoi -les avoient-ils réduits à une telle misère, que les fils puînés de -ces rois sans domaine, n’ayant pas même à espérer un château de la -succession de leur père, étoient obligés d’aller chercher fortune hors -du royaume? et c’en étoit une sans doute très-considérable pour le -second fils de Louis d’Outremer, que d’être fait duc de Lorraine par -l’empereur. - -Mais les Français étoient bien éloignés de penser que l’hommage et la -vassalité avilissent un prince. Ils avoient vu les rois de Provence -et de Bourgogne se déclarer vassaux de l’Empire, sans perdre l’éclat -de leur dignité. Jamais on n’imaginera que les ducs de Normandie, de -France, d’Aquitaine, de Bourgogne, les comtes de Flandre, de Toulouse, -de Troyes, de Vermandois, &c. regardassent l’hommage comme une -bassesse, et l’eussent cependant prêté à des rois aussi puissans que -Charles-le-Simple, Louis d’Outremer, Lothaire et Louis-le-Fainéant. Si -Charles est jugé incapable de porter la couronne, parce qu’il relève -de l’Empire pour la Lorraine, pourquoi donc Hugues-Capet, après avoir -été fait roi, et ses fils, rendent-ils les devoirs du vasselage[84] à -différens seigneurs de leur royaume, pour les fiefs particuliers qu’ils -possédoient dans l’étendue de leurs terres? C’est une étrange absurdité -qu’on assujettisse ces rois à un hommage qui avoit rendu le duc de -Lorraine inhabile à monter sur le trône de ses pères. - -Ne cherchons point à nous tromper; ce ne furent, ni les lois, qui ne -subsistoient plus, ni la nation divisée, qui décidèrent entre Charles -et Hugues-Capet; la force seule fit le droit de celui-ci. Il étoit, -par ses possessions[85] et ses alliances, le plus puissant du royaume, -et Charles n’y possédoit rien. La loi de la succession déjà violée en -Allemagne, en Italie, dans la moitié des Gaules et en France même, -devoit donc se taire devant Hugues-Capet. Il étoit à la tête d’un parti -puissant, et chef d’une famille qui depuis long-temps avoit formé son -plan d’élévation; son rival descendoit, il est vrai, de Charlemagne, -mais Charlemagne étoit oublié, et on n’avoit sous les yeux que les -derniers princes qui avoient déshonoré sa maison. - -La nation française ne déféra pas la couronne à Hugues-Capet, comme -elle l’avoit donnée à Pepin. Les historiens contemporains ne disent -point qu’il se tint à ce sujet une assemblée[86] générale des grands; -et quand ils le diroient, il ne faudroit pas le croire. Ces assemblées -étoient déjà fort rares sous le fils de Louis-le-Débonnaire. Qui -ne voit pas qu’elles étoient impraticables depuis que les comtes -s’étoient rendus souverains dans leurs gouvernemens, et les seigneurs -dans leurs terres? L’anarchie où le royaume étoit plongé, prouve -évidemment que toute puissance publique y étoit détruite. Par quel -prodige se seroit-il formé presqu’autant de coutumes différentes qu’il -y avoit de seigneuries, si la nation eut toujours tenu ses assemblées? -Comment toutes les lois auroient-elles été oubliées? Pourquoi le -gouvernement féodal auroit-il été si long-temps à prendre une forme -constante? - -D’ailleurs, je demande en vertu de quel titre Hugues-Capet, simple -vassal de la couronne, auroit convoqué les états, et ordonné à ses -pairs, les vassaux immédiats du roi, de s’y rendre? Mais ce qui tranche -toutes les difficultés, c’est que l’intervalle de la mort de Louis V, -au couronnement de Hugues-Capet, fut trop court pour assembler les -grands du royaume. Hugues se contenta d’appeler auprès de lui ses -parens, ses amis et ses vassaux; il en composa, si l’on veut, une -espèce d’assemblée, telle que celles qui avoient élevé Eudes et Raoul -sur le trône, se fit reconnoître pour roi par ses partisans, et se mit -en état de défendre sa dignité contre les seigneurs qui épouseroient -les intérêts du dernier Carlovingien. - -La prérogative royale étoit si peu de chose, et les grands tellement -indépendans du prince, ainsi qu’on le verra bientôt quand je parlerai -des droits et des devoirs respectifs des suzerains et des vassaux, -que l’élévation de Hugues-Capet et les droits de son compétiteur -ne pouvoient pas former une question bien importante, lorsqu’elle -fut agitée. Il paroissoit presqu’indifférent aux seigneurs français -d’avoir un roi ou de n’en point avoir. Ceux qui servirent Charles par -générosité crurent bientôt en avoir trop fait en sa faveur. Ceux qui -ne lui étoient attachés que pour nuire à Hugues-Capet, se laissèrent -gagner par des bienfaits ou des promesses; et Charles, abandonné de ses -partisans, ne laissa aucun héritier de ses droits. - -L’extinction de la maison de Charlemagne devint un événement de -la plus grande importance. Il étoit heureux pour les royaumes qui -s’étoient formés des débris de la puissance française, que la postérité -de Charles-le-Chauve ne subsistât plus. Les anciennes lois de la -succession pouvoient servir de prétexte à des mécontens ou à des -ambitieux, pour augmenter les troubles, les désordres, les calamités -dont l’anarchie féodale menaçoit tous les peuples de la chrétienté. - -Quelque irrégulière que fût la manière dont Hugues-Capet étoit monté -sur le trône, il devint un roi légitime, parce que les grands du -royaume, en traitant enfin avec lui, reconnurent sa dignité, et -consentirent à lui prêter hommage et remplir à son égard les devoirs de -la vassalité. Ce fut un vrai contrat entre le prince et ses vassaux. -L’intention présumée de ceux-ci, en se soumettant à reconnoître un -seigneur au-dessus d’eux, n’étoit pas sans doute de se faire un ennemi -qui eût le droit de les dépouiller de leurs priviléges; et Hugues-Capet -fut censé consentir à la conservation des coutumes féodales, que des -exemples réitérés et le temps commençoient à consacrer. Mais je prie -de le remarquer; ce contrat étoit subordonné à un devoir primitif, et -dont rien ne peut exempter les hommes. Ce devoir consiste à faire tous -ses efforts pour délivrer sa patrie de ses vices, et y faire régner -l’ordre, la paix et la sûreté: falloit-il donc respecter l’absurde et -tyrannique gouvernement des fiefs? - - - _Fin du livre second._ - - - - - OBSERVATIONS - SUR - L’HISTOIRE DE FRANCE. - - LIVRE TROISIÈME. - - CHAPITRE PREMIER. - - _De la situation du peuple à l’avénement de Hugues-Capet - au trône.--Droits privilégiés, état de la noblesse qui ne - possédoit pas des terres en fief._ - - -Quoiqu’à l’avénement de Hugues-Capet au trône on distinguât l’homme -libre du serf, cette distinction ne laissoit presque aucune différence -réelle entre eux. La souveraineté que les seigneurs avoient usurpée -dans leurs terres, ouvrage de l’avarice et de la vanité, étoit -devenue la tyrannie la plus insupportable. Pouvoit-elle avoir eu des -bornes sous les derniers Carlovingiens, puisque dans un temps bien -postérieur, où il sembloit qu’on commençât à sentir la nécessité -d’une police plus régulière et à penser avec plus d’humanité, les -seigneurs s’opiniâtroient à croire encore que tout leur avoit toujours -appartenu, et que le roturier, ne possédant ses habitations que d’une -manière précaire, les tenoit de leur libéralité? Étrange ignorance des -devoirs que la nature nous prescrit! Ils ne comprenoient pas que leurs -droits pussent être limités[87], ni que ce fût un vol, ou du moins une -injustice, d’exiger des redevances qui n’étoient pas établies par la -coutume ou par des chartes. - -Chaque terre fut une véritable prison pour ses habitans. Ici ces -prétendus hommes libres ne pouvoient disposer de leurs biens, ni -par testament, ni par actes entre-vifs, et leur seigneur étoit leur -héritier, au défaut d’enfans domiciliés dans son fief. Là, il ne leur -étoit permis de disposer que d’une partie médiocre de leurs immeubles -ou de leur mobilier. Ailleurs, ils ne pouvoient se marier qu’après en -avoir acheté la permission. Chargés par-tout de corvées fatigantes, -de devoirs humilians et de contributions ruineuses, ils avoient -continuellement à craindre quelque amende, quelque taxe arbitraire, -ou la confiscation entière de leurs biens. La qualité d’homme libre -étoit devenue à charge à une foule de citoyens. Les uns vendirent par -désespoir leur liberté à des maîtres qui furent du moins intéressés -à les faire[88] subsister, et d’autres qui s’étoient soumis pour eux -et pour leur postérité à des devoirs serviles envers une église ou un -monastère, consentirent sans peine que leur dévotion devînt un titre de -leur esclavage. - -Cette tyrannie des seigneurs avoit commencé, comme on l’a vu, dans -les campagnes, et elle en chassa les plus riches habitans, qui se -refugièrent dans les villes, où ils se flattoient de vivre sous la -protection des lois; mais les maux qu’ils fuyoient les y poursuivirent, -quand les comtes eurent changé leurs gouvernemens héréditaires en des -principautés souveraines. Ces nouveaux seigneurs exercèrent à leur tour -sur les bourgeois[89] la même autorité que les autres seigneurs avoient -acquise sur les villains de leurs terres. Les péages, les droits -d’entrée, d’escorte et de marche se multiplièrent à l’infini. Les -villes furent sujettes, comme les campagnes, à une taille arbitraire, -et obligées de défrayer leur seigneur et ses gens quand il y venoit. -Vivres, meubles, chevaux, voitures, tout étoit alors enlevé, et on -auroit dit que les maisons des bourgeois étoient au pillage. - -Il ne faut que parcourir les chartes par lesquelles les seigneurs -vendirent dans la suite à leurs villes le droit de commune, pour -se faire un tableau de la situation déplorable des bourgeois. Les -priviléges qu’on leur accorde supposent les vexations les plus atroces. -C’est par grâce qu’on permet à ces malheureux de s’accommoder, après -avoir commencé un procès juridiquement, tant on étoit éloigné de penser -que la magistrature fût établie pour l’utilité du peuple, et non pour -l’avantage du magistrat! Ils étoient réduits à demander, comme une -faveur, qu’il fût permis à leurs enfans d’apprendre à lire et à écrire, -et de n’être obligés de vendre à leur seigneur que les denrées ou les -effets qu’ils auroient mis en vente. Toute industrie étoit étouffée -entre des hommes qu’on vouloit rendre stupides. Les bourgeois n’osoient -faire aucun commerce, parce que les seigneurs s’étoient arrogé le droit -d’interdire dans leurs terres toute espèce de vente ou d’achat entre -les particuliers, lorsqu’ils vouloient vendre eux-mêmes les denrées -de leur cru ou celles qu’ils avoient achetées. Ces monopoles étoient -tellement accrédités, que le peuple prit pour un acte de générosité, -l’injustice moins criante par laquelle les seigneurs se réservoient -dans chaque année un temps fixe pour le débit des fruits de leurs -terres, en stipulant toutefois qu’ils les vendroient plus cher que de -coutume, et que les bourgeois n’exposeroient alors en vente que des -denrées altérées et corrompues. - -On devine aisément qu’elle espèce de crédit demandoit le comte de Poix -dans la charte qu’il accorde à ses sujets, lorsqu’il exige qu’il lui -fût permis d’acheter une fois en sa vie, à chaque marchand, sans payer -ni donner aucun gage, quelqu’effet qui n’excèderoit pas la valeur de -cinq sous. Autoriser le vol, le déni de payement, la banqueroute par -un traité, suppose d’étranges mœurs. Il seroit trop long de rapporter -seulement les noms des divers droits que les seigneurs avoient établis -à leur avantage, même sans aucun prétexte de bien public. Cette -tyrannie épidémique, si je puis parler ainsi, passa jusqu’à leurs -valets. Les marmitons de l’archevêque de Vienne avoient établi un impôt -sur les mariages; et ses domestiques, prenant sous leur protection des -voleurs et des bandits, dont ils partageoient, sans doute, le butin, -s’étoient fait une seigneurie en sous-ordre, et plus odieuse encore que -celle de leur maître. - -La seule différence essentielle qu’il y eût entre les hommes libres -et les serfs, dont la France étoit presqu’entièrement peuplée, c’est -que ceux-ci ne pouvoient s’affranchir que par la pure faveur de leur -maître, tandis que la coutume laissoit aux autres quelques moyens de se -soustraire au joug de leur seigneur. Les hommes libres n’avoient besoin -que du consentement de leur évêque, pour être admis à la cléricature, -qui, par une de ces contradictions ridicules auxquelles il faut -s’accoutumer, quand on étudie l’histoire de France, exemptoit de toute -charge[90] le patrimoine d’un clerc, quoiqu’on ne se fît aucun scrupule -de piller et de soumettre à des redevances, les terres de l’église, -qu’on regardoit comme le patrimoine de Dieu même. Les serfs n’avoient -pas le même avantage; s’ils étoient admis par surprise au nombre des -clercs, l’église, en les dégradant, étoit obligée de les rendre[91] au -maître qui les réclamoit avant qu’ils eussent reçu des ordres sacrés. - -Leurs enfans naissoient esclaves comme eux; et ces malheureux -communiquoient en quelque sorte leur disgrace à tout ce qui les -approchoit. Si un gentilhomme eût eu la bassesse de se marier à une -serve, ses enfans auroient été réduits à la condition[92] humiliante -de leur mère. Les alliances contractées avec une famille libre, ne -portoient, au contraire, aucune tache dans la maison d’un gentilhomme; -et ses fils, malgré la roture de leur mère, pouvoient être honorés -de la qualité de chevalier. Les hommes libres jouissoient même du -privilége de s’anoblir eux et leur postérité, soit en épousant la -fille d’un gentilhomme, soit en acquérant quelque fief. Dès lors, -ils n’étoient plus soumis à cette foule de devoirs, de corvées et de -charges qui rendoient le peuple malheureux. Il est même vraisemblable -que la noblesse de leur personne passoit jusqu’aux domaines qu’ils -possédoient en roture. - -Aucun monument, il est vrai, ne nous fait connoître les prérogatives -particulières dont la simple noblesse jouissoit à l’avénement de -Hugues-Capet au trône. Mais il est certain que sous les derniers -princes de la maison de Charlemagne, il y avoit un grand nombre de -familles autrement anoblies par leurs alliances ou la possession de -quelque seigneurie, et qui, par une suite des événemens qui changèrent -les fortunes domestiques, comme la fortune de l’état, ne possédoient -que des biens roturiers. Elles continuèrent pendant le cours de -la révolution qui donna naissance au gouvernement féodal, à être -distinguées des familles d’un ordre inférieur; et cette distinction, -dont on ne peut douter, suppose nécessairement la jouissance de quelque -privilége particulier qui passoit du père aux enfans. Sans ce signe -distinctif, comment tous les citoyens qui ne possédoient pas quelque -fief, n’auroient-ils point enfin, été confondus dans une même classe? - -Peut-être que cette noblesse se trouva assez nombreuse pour forcer -les seigneurs à la ménager. Sans doute, qu’elle les servit dans -les guerres privées qui revinrent en usage dans la décadence du -gouvernement, et mérita par là leur reconnoissance et leur protection; -pourquoi donc n’auroit-elle pas toujours joui dans ses patrimoines -roturiers, des mêmes franchises que la cléricature attachoit à ceux -des clercs? Tout paroît l’indiquer, mais il me semble du moins qu’on -ne peut s’empêcher de convenir que sous le règne de Hugues-Capet, -les simples gentilshommes n’eussent déjà les mêmes immunités, dont -on les voit en possession dans un temps bien postérieur. Bien loin -qu’ils aient pu alors acquérir quelques nouveaux priviléges, ils en -durent perdre plusieurs. On voit que les seigneurs, de jour en jour, -plus jaloux d’étendre leurs droits et leur autorité, s’appliquèrent -à dégrader la dignité même des petits fiefs qui relevoient d’eux. -Tandis qu’ils ne craignoient point d’offenser leurs vassaux, que, sans -égard pour les plaintes et les menaces des évêques, ils faisoient, -sans cesse, de nouvelles entreprises sur les possessions que les -ecclésiastiques tenoient de leurs pères, seroit-il vraisemblable qu’ils -eussent respecté la fortune d’une noblesse peu puissante, et qui -n’avoit aucun protecteur? - -Quoiqu’il en soit des immunités des simples gentilshommes, à -l’avénement de Hugues-Capet au trône, ils n’étoient sujets, quand S. -Louis écrivoit ses établissemens, à aucune imposition, en vendant -leurs denrées[93], ni en achetant les choses nécessaires à leur -usage particulier. Les terres que les gentilshommes faisoient valoir -par eux-mêmes, ne payoient pas la taille; et dans les affaires -personnelles, ils obéissoient à une jurisprudence, toute différente -de celle à laquelle les roturiers étoient soumis. C’est l’espérance -de pouvoir jouir un jour de tous ces avantages, qui empêchoit les -hommes libres de succomber sous le poids de leur malheur; tandis que -les serfs, ne voyant de toute part que leur servitude, ne pouvoient -s’affranchir du joug d’un maître, que pour passer sous celui d’un -seigneur. - - - - - CHAPITRE II. - - _Situation des seigneurs, à l’avénement de Hugues-Capet au - trône.--Des causes qui contribuèrent à établir une sorte de - règle et de droit public._ - - -Tous ces droits barbares des seigneurs, sur leurs sujets, furent -bientôt réglés: c’étoit la force qui imposoit la loi à la foiblesse. -Mais à l’égard des devoirs et des droits respectifs des seigneurs les -plus puissans, liés entre eux, par l’hommage et le serment de fidélité, -ce n’étoient encore, lorsque Hugues-Capet monta sur le trône, que des -prétentions incertaines et toujours contestées. Les coutumes[94] dont -nous trouvons le détail dans les établissemens de S. Louis, et les -écrits de Pierre de Fontaine et de Beaumanoir, n’existoient pas encore. -C’est le propre des coutumes de ne s’établir qu’avec lenteur, le temps -seul peut leur donner une certaine force; et de l’anarchie des derniers -rois Carlovingiens, à la forme de gouvernement connue sous S. Louis, le -passage suppose nécessairement une longue suite de révolutions et les -règnes de plusieurs princes actifs, courageux et entreprenans. - -Quand il seroit resté quelque espèce de règle et de subordination -dans l’état, l’usurpation de Hugues-Capet, les guerres qu’il soutint -contre quelques vassaux de la couronne, et les complaisances auxquelles -il fut forcé de se prêter, pour se rendre agréable, l’auroient fait -entièrement disparoître. Il faudroit, en effet, avoir bien peu de -connoissance des temps malheureux dont je parle, et des passions par -lesquelles les hommes seront éternellement gouvernés, pour croire -que les ducs de Normandie, d’Aquitaine, de Bourgogne, les comtes de -Toulouse, de Flandre, de Vermandois, de Troyes, &c. qui avoient vu -Hugues-Capet, simple duc de France, et leur égal, consentissent, par -amour seul de l’ordre et de la paix, à lui rendre les devoirs que -Charles-le-Chauve exigeoit inutilement de ses vassaux, sur la fin de -son règne, et que ses successeurs n’auroient pas osé demander. - -Les seigneurs du second ordre, j’entends les barons qui relevoient -immédiatement d’un suzerain, dont la seigneurie s’étendoit sur toute -une province, affectèrent également une entière indépendance. Toute -notre histoire est pleine de faits qui prouvent que les petits-fils -de Hugues-Capet ne pouvoient point encore accoutumer les seigneurs du -duché de France, à remplir les devoirs de la vassalité, et la même -anarchie règnoit dans les autres provinces du royaume. La souveraineté -que les barons exerçoient sur leurs sujets, leur avoit inspiré une -ambition dangereuse. Mettant à profit la foiblesse où se trouvoient -leurs suzerains divisés par des haines, des rivalités et des guerres -continuelles, ils étoient parvenus à s’en faire craindre, et ne -regardoient l’hommage que comme une vaine cérémonie qui n’emportoit -avec soi aucune obligation réelle de service et d’obéissance. - -Si on retrouvoit quelque trace de la subordination des fiefs et des -devoirs réciproques que se devoient les suzerains et leurs vassaux, et -que suppose le serment que Charles-le-Chauve et les seigneurs les plus -puissans du royaume se firent mutuellement, ce n’étoit plus qu’entre -les seigneurs d’une classe inférieure aux barons; ils se souvenoient -pour la plupart que leurs terres leur avoient été données en bénéfices; -leurs possessions étoient peu considérables, et n’ayant que de moindres -espérances ou de moindres prétentions, ils souffroient davantage -des désordres de l’anarchie, et n’avoient pas le même intérêt de ne -reconnoître d’autres lois que leurs caprices. - -Quoique ces seigneurs eussent, comme les barons mêmes, dont ils -relevoient, le droit de guerre, le pouvoir de faire des lois, ou -plutôt de publier des ordres dans l’étendue de leurs fiefs, et qu’ils -exerçassent sur leurs sujets un empire également despotique, ils ne -jouissoient pas cependant dans toute sa plénitude, de la puissance qui -constitue véritablement la souveraineté. Leurs justices, par exemple, -étoient souveraines, c’est-à-dire, jugeoient en dernier ressort et -sans[95] appel, toutes les affaires qui y étoient portées; mais elles -n’avoient quelquefois qu’une compétence bornée. Ces seigneurs d’un -ordre inférieur, n’étoient juges dans leurs terres, que des délits -ordinaires; tandis que le baron, dont ils relevoient, y avoit la -haute-justice, et connoissoit de tous les crimes qui, à l’exception -du vol, étoient punis de mort. Il est encore certain que dans le cours -des dernières révolutions, les barons ne permirent pas à leurs vassaux -de faire les mêmes usurpations qu’ils faisoient eux-mêmes. Abusant, au -contraire, de leurs forces et du crédit que leur avoit donné l’ancien -gouvernement, pour se saisir d’une partie de la souveraineté, dans les -seigneuries qui relevoient d’eux, ils s’arrogèrent le droit d’y régler -les poids et les mesures publiques, empêchèrent leurs vassaux d’avoir -une monnoie particulière, et les contraignirent à ne se servir que des -espèces fabriquées dans le chef-lieu de la baronnie. - -Les mêmes causes qui avoient empêché la plupart de ces seigneurs, -d’affecter une entière indépendance, les portèrent à se soumettre à -l’homme-lige; c’est-à-dire, qu’ils se crurent tenus à défendre les -possessions de leur suzerain, et à le suivre à la guerre, quand il -les convoquoit. D’ailleurs, ils n’avoient souvent qu’un château; -et craignant d’y être forcés après un premier échec, le droit de -guerre leur paroissoit plus nuisible qu’avantageux. Dans cet état de -foiblesse, il leur importoit que toutes les querelles ne se vidassent -pas les armes à la main. Ainsi, bien loin de profiter des désordres -de l’anarchie, pour ne plus reconnoître dans leur suzerain, cette -juridiction déjà en usage[96] sous le règne de Charlemagne et qui -rendoit chaque seigneur, juge de ses bénéficiers, ils la regardèrent -comme le rempart de leur fortune. - -C’est chez ces seigneurs d’une classe inférieure et à demi souverains, -que se conserva la tradition des devoirs auxquels les bénéfices établis -par Charles Martel avoient autrefois assujetti les vassaux; et c’est -l’élévation de Hugues-Capet au trône qui contribua à l’étendre et -lui donner une plus grande autorité. En qualité de duc de France, -de comte de Paris et d’Orléans, ce prince avoit de riches domaines, -et ses forces étoient égales à celles des principaux vassaux de la -couronne. Il fallut avoir pour ses fils des égards qu’on n’avoit -point eus pour les derniers princes de la maison de Charlemagne. La -foiblesse et la pauvreté des Carlovingiens avoient ouvert la porte -à l’anarchie: la force et les richesses des Capétiens devoient en -tempérer les désordres. A mesure qu’on espéroit moins d’avantages -de son indépendance, on devoit en être moins jaloux. Les intérêts -des principaux seigneurs et leurs passions changèrent donc avec la -situation de la monarchie. Les désastres de leurs guerres, souvent -aussi funestes au vainqueur qu’au vaincu, domptèrent leur vanité, et -les préparèrent à la paix; quand ils sentirent enfin, malgré eux, la -nécessité d’avoir une police, ils en trouvèrent le modèle dans les -fiefs des dernières classes. - -Nous voyons, en effet, par le traité que Henri I, roi d’Angleterre -et duc de Normandie, conclut le 10 mars 1101, avec Robert, comte de -Flandre, que les grands vassaux, déjà plus dociles sous Philippe I, -que sous Louis d’Outremer, Lothaire et Louis-le-Fainéant, se croyoient -obligés de suivre le roi à la guerre, sous peine de perdre leur[97] -fief. Il y avoit même des formalités de justice avouées et reconnues -entre Philippe I et ses vassaux; et cette cour suprême, où les rois -jugeoient autrefois les grands de l’état, étoit déjà sortie du néant -où la foiblesse des derniers Carlovingiens l’avoient laissée tomber. -Il étoit naturel que les premiers Capétiens offrissent leur médiation -à leurs vassaux, quelquefois fatigués de la guerre, ou qui n’étoient -pas en état de la faire; et que dans des circonstances fâcheuses, ils -soumissent eux-mêmes leurs propres querelles, à leur arbitrage; et -c’est vraisemblablement par cette conduite, que le prince reprit sa -qualité de juge, et que des vassaux qui avoient des forces égales aux -siennes, s’accoutumèrent à reconnoître l’autorité d’une cour féodale -et de ses jugemens. Dès que les vassaux les plus puissans consentirent -à remplir de certains devoirs, et à se soumettre au tribunal du -roi, leurs barons qui, à leur exemple, avoient affecté une entière -indépendance, mais plutôt par point d’honneur, que par ambition, furent -aussi, à leur exemple, moins indociles et moins révoltés, contre la -subordination de la vassalité. - -Plusieurs autres causes contribuèrent en même temps, à fixer la nature -du service des fiefs et des devoirs respectifs des suzerains et des -vassaux. Leurs guerres étoient terminées par des traités; et quoique -ces traités fussent peu respectés, ils ne laissoient pas d’être -regardés comme autant de titres, du moins par la partie à laquelle ils -étoient avantageux. On y régloit des prétentions incertaines, et les -articles, dont deux seigneurs étoient convenus, servirent de modèle à -plusieurs autres; les mêmes maximes s’étendoient; et en s’étendant, -elles acquéroient de l’autorité. - -Les seigneurs, continuellement en guerre les uns contre les autres, -ne tiroient presqu’aucun secours de leurs sujets, trop maltraités -pour être bons soldats; et ne pouvant exiger un service utile que de -leurs vassaux, ils se virent obligés de multiplier ces derniers, ou -pour acquérir des défenseurs à leurs terres, ou pour s’agrandir aux -dépens de leurs voisins. Ils démembrèrent donc quelques parties de -leurs domaines, qu’ils conférèrent en fief. Soit que les dangers se -multipliassent de jour en jour, soit qu’on ne jugeât de la dignité -d’une terre que par le nombre des fiefs qui en relevoient, la -politique, la vanité et la mode ne mirent alors aucune borne à la -libéralité des seigneurs. Au défaut de terres, on donna en fief, dit -un savant écrivain, «la gruerie des forêts, le droit d’y chasser, -une part dans le péage ou le roage d’un lieu, le conduit ou escorte -des marchands venant aux foires, la justice dans le palais du prince -ou haut-seigneur, les places de change, dans celles des villes où -il faisoit battre monnoie, les maisons et les loges des foires, les -maisons où étoient les étuves publiques, les fours banaux des villes, -enfin, jusqu’aux essaims des abeilles qui pouvoient être trouvés -dans les forêts. Quelques seigneurs, _ajoute ailleurs M. Brussel_, -s’avisèrent d’ériger en fief, l’affranchissement de certaines coutumes -et la cession de quelque droit; c’est-à-dire, qu’ils cédoient à -quelqu’un le droit de lever à son profit, l’impôt qu’ils s’étoient -attribué.» Les seigneurs convertirent en fiefs les charges de leur -maison, établissement analogue aux anciennes idées de vasselage -qu’avoient fait naître les bénéfices de Charles Martel. En armant un -gentilhomme chevalier, ils en firent leur homme; ils achetèrent même -des vassaux, en donnant une certaine somme d’argent, ou en payant une -pension annuelle. C’est ainsi, pour n’en citer qu’un exemple, qu’Henri -I, roi d’Angleterre, donnoit en fief à Robert, comte de Flandre, une -pension de quatre cents marcs d’argent. - -Ces nouveaux fiefs étant créés par des contrats, des chartes ou des -traités, les devoirs n’en pouvoient jamais être équivoques; et le -vassal étoit d’autant plus exact à les remplir, qu’il étoit très-facile -à son seigneur de le punir de sa félonie. Il n’étoit pas nécessaire de -recourir aux formalités d’un jugement, d’assembler ses vassaux, ni de -s’exposer aux événemens toujours incertains de la guerre; il ne falloit -que ne pas payer le terme échu d’une pension. Un four banal, des étuves -et des loges de marchands n’étoient pas des châteaux forts où un vassal -rebelle pût se défendre avec avantage. - -L’inconsidération éternelle des Français, jointe à l’ignorance la plus -profonde de leurs antiquités, leur persuada que ce qui se passoit sous -leurs yeux, étoit autant de coutumes qu’ils avoient reçues de leurs -premiers ancêtres. Pensant que tous les fiefs avoient la même origine, -ils crurent qu’ils étoient tous tenus par reconnoissance aux mêmes -devoirs. Cette erreur apprivoisa les esprits, que le droit de guerre -rendoit farouches. On se crut lié à son suzerain, par le bienfait qu’on -en avoit reçu. On s’accoutuma peu à peu à la subordination féodale, -on en convint du moins, quand on n’eut aucun intérêt présent de la -contester; et à l’avénement de Louis-le-Gros à la couronne, les devoirs -auxquels les nouveaux fiefs furent assujettis, étoient déjà devenus -une loi, ou, pour m’exprimer plus exactement, une coutume générale du -gouvernement féodal; et elle n’étoit désavouée par aucun seigneur. - - - - - REMARQUES ET PREUVES - DES - _Observations sur l’histoire de France_. - - LIVRE PREMIER. - - CHAPITRE PREMIER. - -[6] _Reges ex nobilitate, duces ex virtute sumunt. Nec regibus -infinita aut libera potestas; et duces exemplo potiùs quàm imperio, -si prompti, si conspicui, si ante aciem agant, admiratione præsunt. -Cæterùm neque animadvertere, neque vincire, neque verberare quidem, -nisi sacerdotibus permissum; non quasi in pœnam nec ducis jussu, -sed velut Deo imperante, quem adesse bellantibus credunt._ (De Mor. -Ger. C. 7.) _De minoribus rebus principes consultant, de majoribus -omnes; ità tamen ut ea quoque quorum penès plebem arbitrium est, apud -principes pertractentur... Mox rex vel principes, prout ætas cuique, -prout nobilitas, prout decus bellorum, prout facundia est, audiuntur, -autoritate suadendi magis, quàm jubendi potestate. Si displicuit -sententia, fremitu aspernantur: sin placuit, frameas concutiunt._ (Ib. -c. II.) - -Nos monumens les plus anciens et les plus respectables disent la même -chose. _Dictaverunt Salicam Legem Proceres ipsius gentis, qui tunc -temporis apud eam erant rectores. Sunt autem electi de pluribus viris -quatuor.... Qui per tres Mallos convenientes, omnes causarum origines -sollicitò discurrendo, tractantes de singulis judicium decreverunt hoc -modo._ (Præf. Leg. Sal.) _Hoc decretum est apud regem et principes -ejus et apud cunctum populum christianum qui infrà regnum Merwengorum -consistunt._ Præf. Leg. Sal. _Placuit atque convenit inter Francos et -eorum Proceres, ut propter servandum inter se pacis studium, omnia -incrementa veterum rixarum resecare deberent._ Præf. Leg. Sal. _Cum in -Dei nomine nos omnes calendas Martias de quacumque conditione unà cum -nostris optimatibus pertractavimus._ Decret. _Childeberti circà annum -595_, (Art. 1.) _Pari conditione convenit calendas Martias omnibus -nobis adunatis_. (Ibid. art. 5.) Les rois Mérovingiens ne donnoient -aucun ordre particulier, aucun diplome, sans employer les formules -suivantes: _Unà cum nostris optimatibus: fidelibus pertractavimus. -De consensu fidelium nostrorum. In nostrâ et Procerum nostrorum -præsentiâ._ Voyez les ordonnances de ces princes, recueillies par M. -Baluze, ou par dom Bouquet. - -[7] _Eo tempore multæ Ecclesiæ à Chlodovechi exercitu deprædatæ sunt, -quia erat ille adhuc fanaticis erroribus involutus. Igitur de quâdam -ecclesiâ urceum miræ magnitudinis ac pulchritudinis hostes abstulerant, -cum reliquis ecclesiastici ministerii ornamentis. Episcopus autem -ecclesiæ illius missos ad regem dirigit, poscens, ut si aliud de -sacris vasis recipere non mereretur, saltem vel urceum ecclesiæ suæ -reciperet. Hæc audiens Rex, ait Nuncio: sequere nos usque Suessiones, -quia ibi cuncta quæ acquisita sunt, dividenda erunt, cumque mihi vas -istud sors dederit, quæ papa poscit, adimpleam. Dehinc adveniens -Suessiones, cuncto onere prædæ in medium posito, ait rex: Rogo vos, -fortissimi Præliatores, ut saltem mihi vas istud, hoc enim de urceo -suprâ memorato dicebat, extrà partem concedere non abnuatis. Hæc rege -dicente, illi quorum erat mens sanior, aiunt: omnia, gloriose rex, -quæ cernimus tua sint; sed ac nos ipsi tuo sumus dominio subjugati, -nunc quod tibi benè placitum videtur, facito; nullus enim potestati -tuæ resistere valet. Cùm illi hæc ità dixissent, unus levis, invidus -ac facilis, cum magnâ voce, elevatam bipennem urceo impulit, dicens: -nihil hic accipies, nisi quæ sors vera largitur. Ad hæc, obstupefactis -omnibus, rex injuriam suam patientiæ lenitate coercuit, acceptumque -urceum nuncio ecclesiastico reddidit, servans abditum sub pectore -vulnus; transacto vero anno, jussit omnem cum armorum apparatu advenire -Phalangem, ostensuram in campo Martis suorum armorum nitorem. Verùm -ubi cunctos circuire deliberat, venit ad urcei percussorem, cui ait: -nullus tam inculta, ut tu, arma detulit, nam neque tibi hasta, neque -gladius, neque securis est utilis; et adprehensam securim in terram -dejecit. At ille cum paululùm inclinatus fuisset ad colligendam eam, -rex, elevatis manibus, securim suam capiti ejus defixit. Sic, inquit, -tu apud Suessiones in urceo illo fecisti._ (Greg. Tur. l. 2. C. 27.) - -A travers la narration peu sensée de Grégoire de Tours, il est -facile de saisir l’esprit du fait qu’il rapporte. Il est évident que -Clovis n’avoit que sa part du butin, et que le sort en décidoit. Que -signifient les paroles ridicules que l’historien met dans la bouche -de ce prince? _Sequere nos usque Suessiones; quia ibi cuncta quæ -acquisita sunt, dividenda erunt. Cumque mihi vas istud sors dederit, -quæ papa poscit, adimpleam._ Il n’y a qu’un escamoteur qui puisse ainsi -répondre de la fortune. Le compliment de l’armée, tel que Grégoire de -Tours le suppose, ne peut être vrai; il n’a aucune analogie avec les -mœurs publiques. On avoit dit à l’historien que l’armée avoit consenti -à la demande de Clovis; et là-dessus, il imagine une réponse telle -que l’auroient faite des Gaulois, aussi accoutumés au gouvernement -despotique que les Français l’étoient à la liberté. Il ne s’apperçoit -pas qu’il est contradictoire que l’armée parle en mercenaire, et que -Clovis attende un an pour se venger de l’injure qu’il reçoit. - -Je ne sais pourquoi M. le comte de Boulainvilliers dit que Clovis n’osa -se saisir du vase, et le laissa au soldat. C’est altérer la vérité, et -il n’en avoit pas besoin pour son systême. Le P. Daniel appelle cet -événement une historiette; et c’est une preuve de son bon jugement. -L’abbé du Bos parle aussi de l’aventure du vase de Soissons, dans son -histoire critique de l’établissement de la monarchie Française dans les -Gaules, liv. 3. chap. 21. Voici de quelle façon il traduit le discours -de Clovis à son armée. _Rogo vos, ô fortissimi præliatores, ut saltem -mihi vas istud extrà partem concedere non abnuatis._ «Braves soldats, -trouvez bon qu’avant que de rien partager, je retire ce buire d’argent -de la masse, pour en disposer à mon plaisir.» Quelle traduction! Clovis -n’osant pas punir le soldat qui l’avoit offensé, en réclamant la -coutume de la nation, il attend, dit l’abbé du Bos, «une occasion où -il peut se venger, non point en particulier qui se livre au mouvement -impétueux d’une passion, mais en souverain qui se fait justice d’un -sujet insolent.» Cette réflexion n’est pas juste; ce n’est point comme -souverain que Clovis se fait justice d’un sujet insolent, puisqu’il -déguise sa vengeance, en prenant le prétexte de punir le soldat pour sa -négligence à tenir ses armes en bon état. Croira-t-on sans peine que la -patience et la modération fussent alors des qualités fort estimées chez -les Français, et qu’il fût plus honnête pour un grand roi d’assassiner -de sang froid un de ses soldats, que de le tuer par emportement? Je -ne saurois penser, sur la parole de l’abbé du Bos, «qu’une si grande -sagesse combla de gloire Clovis, et lui valut l’admiration de toutes -les Gaules.» - - - CHAPITRE II. - -[8] _Si quis ingenuum Francum aut hominem barbarum occiderit qui Lege -Salicâ vivit_, fol. 200, _culpabilis judicetur. Si quis eum occiderit -qui in Truste dominicà est_, fol. 600, _culpabilis judicetur. Si quis -Romanum hominem convivam regis occiderit_, fol. 300, _culpabilis -judicetur. Si Romanus homo possessor, id est, qui res, in pago ubi -commanet, proprias possidet, occisus fuerit, is qui cum occidisse -convincitur_, fol. 100, _culpabilis judicetur. Si quis Romanum -Tributarium occiderit_, fol. 45, _culpabilis judicetur_. (Leg. Sal. -Tit. 43.) _Si Romanus homo Francum expoliaverit, fol. 62, culpabilis -judicetur. Si verò Francus Romanum expoliaverit_, fol. 30, _culpabilis -judicetur_. (Ibid. Tit. 15.) _Si Romanus Francum ligaverit sine causâ_, -fol. 30, _culpabilis judicetur. Si autem Francus Romanum ligaverit sine -causâ_, fol. 15, _culpabilis judicetur_. (Ibid. Tit. 34,) _&c._ Les -lois Ripuaires établissent les mêmes proportions entre les Français et -les Gaulois, et je n’en rapporte pas ici le texte, pour abréger. - -Si ces autorités font voir avec quelle dureté les vainqueurs traitèrent -les vaincus, elles ne prouvent pas moins que les Gaulois ne furent pas -réduits en servitude, puisqu’on trouve parmi eux un ordre de citoyens, -les convives du roi, à qui la loi accorde une composition plus -considérable qu’aux Français d’une condition commune. Cent passages de -Grégoire de Tours attestent que des Gaulois furent élevés aux premières -dignités de l’état, sous les rois Mérovingiens. Pourquoi Loyseau, dans -son traité des seigneuries, (_chap. 1._ §. 55 et 69,) prétend-il donc -que les Francs ôtèrent aux Gaulois l’usage des armes, et en firent -leurs esclaves? Le comte de Boulainvilliers a bâti, sur cette prétendue -servitude, tout son systême de notre ancien gouvernement. Je réfuterai -cette erreur dans les notes suivantes, en parlant des franchises de la -nation Gauloise sous le gouvernement des Français. - -[9] L’abbé du Bos prétend, histoire critique, (_liv. 6. C. 14 et -15_,) que Clovis et ses successeurs eurent dans les Gaules les mêmes -revenus dont les empereurs Romains y avoient joui; qu’ils levèrent un -tribut sur les terres, exigèrent une capitation, eurent des douanes, -et que les Français furent soumis, ainsi que les Gaulois, à toutes -ces impositions. Il convient d’abord qu’aucun historien ne dit -«expressément et distinctement que nos rois ont eu dans les Gaules -les mêmes revenus dont jouissoient avant eux les empereurs Romains; -mais, continue-t-il, c’est qu’il étoit inutile de dire ce que tout le -monde voyoit.» J’abrège le style diffus de l’abbé du Bos. Il fonde son -opinion sur ce qu’il est de droit commun que le vainqueur se mette à -la place du vaincu. Quand, par exemple, ajoute l’abbé du Bos, on a dit -que Louis XIV conquit en 1684 le duché de Luxembourg, c’est avoir dit -suffisamment qu’il se mit en possession de tous les domaines, droits -et revenus dont Charles II jouissoit avant la conquête. Je conviens du -droit du vainqueur; mais quel étoit le vainqueur des Gaules? Étoit-ce -Clovis seul, ou la nation Française avec lui? Qu’on en juge par -l’aventure du Vase de Soissons, et par la forme même du gouvernement -que les Français conservèrent dans les Gaules. - -Mais si Louis XIV, au lieu d’avoir une administration à peu près -pareille à celle de Charles II, avoit été le chef de quelque horde -de Tartares, l’abbé du Bos se persuaderoit-il aisément que ce -nouveau Clovis et ses soldats, en s’établissant dans le duché de -Luxembourg, eussent été préparés à adopter subitement toutes les -idées des Espagnols? Je consens à cette espèce de prodige; quand les -Luxembourgeois vaincus n’auroient point changé de sort, comment le -prince auroit-il osé dire à ces Tartares: mes amis, voilà un peuple -subjugué par nos armes, qui me reconnoît pour son nouveau souverain, -et qui me payera désormais la taille, la capitation, &c. qu’il payoit -à ses anciens maîtres; puisque votre victoire m’a mis à la place de -Charles II, il est raisonnable que tout notre gouvernement prenne une -nouvelle forme. Enrichissez-vous des dépouilles des vaincus; mais -songez désormais à me donner les mêmes tributs que me donneront les -Luxembourgeois. Si le prince Tartare tenoit un pareil langage après la -victoire, est-il vraisemblable qu’il persuadât son armée? mon général, -lui répondroit-elle, nous ne comprenons rien à tout ce discours. Nous -ne combattons pas pour vous, mais vous combattez à notre tête pour -l’avantage commun. L’empire sur une province conquise nous appartient -comme à vous; et il seroit bizarre que nous fussions traités en -vaincus, parce que nous sommes vainqueurs: nous conserverons ici nos -anciennes coutumes, et nous y établirons notre gouvernement. - -Les mœurs des Français, leur attachement à leurs lois, leur -administration politique, tout concourt à la fois à prouver qu’ils -ne furent sujets à aucune sorte d’impôts. J’ajoute que les Gaulois -jouirent du même avantage; et c’est presque le démontrer, que de dire -que la plupart d’entre eux négligèrent de se naturaliser Français. Un -peuple accoutumé au gouvernement despotique, peut bien ne pas désirer -d’être libre; mais un peuple vexé par des impositions aussi énormes que -celles que levoient les empereurs Romains, saisira toujours les moyens -de s’en délivrer. Cependant la plus grande partie des Gaulois continua -à vivre sous la loi Romaine, tandis qu’il étoit permis aux étrangers -de se faire Français; il falloit donc que les Gaulois ne fussent pas -soumis à des charges plus considérables que les Français mêmes. - -Tout le monde a entre les mains l’esprit des lois. Je prie d’y lire, -liv. 30, le chapitre treizième, intitulé: «Quelles étoient les charges -des Romains et des Gaulois dans la monarchie des Francs. Le président -de Montesquieu prouve très-bien qu’un état qui n’avoit point de -besoins, ne levoit point d’impôts. En parlant des charges des hommes -libres, qui étoient obligés d’aller à la guerre à leurs dépens, sous -les ordres de leur comte, et de fournir des chevaux et des voitures -aux envoyés du roi et aux ambassadeurs qui partoient de sa cour -ou qui s’y rendoient; je voudrois seulement, pour une plus grande -exactitude, qu’il eût ajouté, sur l’autorité de la loi Ripuaire et de -Marculfe, que les citoyens étoient tenus de loger et de défrayer ces -envoyés à leur passage. _Si quis autem legatarium regis vel ad regem, -seu in utilitatem regis pergentem hospitio suscipere contempserit, -nisi emunitus regis hoc contradixerit, sexaginta solidis culpabilis -judicetur_, (Leg. Rip. Tit. 55.) Ille rex omnibus agentibus. _Dum et -nos in Dei nomine apostolicum virum illum necnon et illustrem virum -illum partibus illis legationis causâ direximus; ideò jubemus, ut locis -convenientibus, eisdem à vobis evectio simul et humanitas ministretur, -hoc est, veredos seu paraveredos tantos, panis nitidi modios tantos, -vini modios tantos, cerevisiæ modios tantos, lardi libras tantas, -carnis libras tantas._ Je supprime tout ce détail qui peut être -curieux, mais il faut être court. _Hæc omnia diebus tam ad ambulandum, -quam ad nos, in Dei nomine, revertendum, unusquisque vestrûm locis -consuetudinariis, eisdem ministrare et adimplere procuretis._ (Mars. -for. 11. liv. 1.) - -La grande source de toutes les erreurs de l’abbé du Bos, c’est d’avoir -cru que les mots _Census_ et _tributum_ signifient dans nos lois, -et dans nos historiens, la même chose qu’ils signifièrent chez les -Romains, ou qu’ils signifient aujourd’hui parmi nous. Il auroit dû -soupçonner avec le président Montesquieu, que quand les Français -voulurent rédiger par écrit leurs coutumes, et leur donner l’autorité -de lois, ils trouvèrent des difficultés à rendre leurs idées par les -expressions d’un peuple qui avoit des usages tout différens. Ils se -servirent des mots latins qui avoient le plus de rapport aux coutumes -germaniques, et de nouvelles idées furent attachées à ces mots. Voyez -l’esprit des lois, (_L. 30, C. 14_,) intitulé: de ce qu’on appeloit -_Census_. - -_Si quis romanum hominem convivam regis occiderit_, fol. 300, -_culpabilis judicetur. Si Romanus homo possessor, id est, qui res in -pago ubi commanet, proprias possidet, occisus fuerit, is qui eum -occidisse convincitur_, fol. 100, _culpabilis judicetur. Si quis -Romanum tributarium occiderit_, fol. 45, _culpabilis judicetur_. -(L. S. tit. 43.) Cette loi, que l’abbé du Bos ne pouvoit ignorer, -fait connoître ce que les premiers Français entendoient par les mots -_census_ et _tributum_. Si par _Romanum tributarium_, il faut entendre -un Gaulois assujetti à payer un cens, une capitation, un tribut -public, tout le systême de l’abbé du Bos est renversé; car il seroit -certain que les Gaulois qui avoient l’honneur d’être admis à la table -du roi, et ceux qui avoient des possessions, ne payoient pas ce cens -ou ce tribut, puisque la loi se sert de cette qualité distinctive -de _tributarium_, pour désigner un troisième ordre de Gaulois. En -réfléchissant sur ce texte, l’abbé du Bos auroit vu que la loi parle -ici des Gaulois, qui, étant libres par leur naissance, faisoient valoir -à ferme les biens des propriétaires. Il en auroit conclu que les mots -_census_ et _tributum_ ne signifient pas toujours un tribut public. -Cette première découverte l’auroit rendu plus circonspect, et il -n’auroit vu que des charges privées, économiques et domestiques dans -la plupart des passages qu’il emploie pour prouver le paradoxe qu’il -avance. Me permettra-t-on de le dire? Il me semble qu’on ne peut lire -l’ouvrage de l’abbé du Bos, sans être convaincu qu’il avoit d’abord -imaginé une histoire de France, et qu’ensuite il n’avoit lu nos anciens -monumens que pour y prendre ce qui pouvoit favoriser ses opinions. Il -cite rarement les lois, et ne consulte que des historiens à qui il est -aisé, à la faveur d’un commentaire, de faire dire tout ce qu’on veut. - -Le président de Montesquieu, L. 30, C. 15, dit que «ce qu’on appeloit -_census_, ne se levoit que sur les serfs, et non pas sur les hommes -libres.» Ce n’est pas s’exprimer avec exactitude. On appeloit aussi -du nom de _census_ ou de _tributum_, toutes les charges ou redevances -qu’un homme libre devoit acquitter. Montesquieu cite lui-même dans -son ouvrage plusieurs capitulaires dans lesquels on nomme _census_, -les voitures que les hommes libres devoient fournir aux envoyés du -roi. Il y avoit aussi dans les Gaules des terres, dont le possesseur -étoit soumis à de certaines charges, ou payoit une rente; et c’est de -ces charges ou de ces rentes, qu’il faut entendre ce que dit Grégoire -de Tours, en parlant de Théodebert et de Childebert. _Omne tributum -quod fisco suo ab ecclesiis in Arverno sitis reddebatur, clementer -indulsit._ (L. 3, C. 25.) _In supradictâ verò urbe Childebertus rex -omne tributum tam ecclesiis quàm monasteriis, vel reliquis Clericis, -qui ad ecclesiam pertinere videbantur, aut quicumque ecclesiæ -officium excolebant, largâ pietate concessit._ (_L. 10. C. 7._) Une -ordonnance de Clotaire II nous apprend en quoi consistoient ces -charges, ou rentes, qui commencèrent à être en usage à la naissance des -seigneuries: «_Agraria, pascuaria, vel decimas porcorum, ecclesiæ pro -fidei nostræ devotione concedimus._ (Cap. de Baluze. T. 1. page 8.) - -Quand les seigneuries furent devenues la coutume générale du royaume, -on nomma des noms de Cens ou de Tribut les redevances auxquelles -les seigneurs assujettirent les hommes libres de leurs terres. «_Ut -de rebus undè census ad partem regis exire solebat, si ad aliquam -ecclesiam traditæ sunt, aut traduntur propriis hæredibus, aut qui eas -retinuerit, vel censum illum persolvat_, Cap. 3, an. 812, art. 12. -_Quicumque terram tributariam, undè tributum ad partem nostram exire -solebat, vel ad ecclesiam vel cuilibet alteri tradiderit, is qui eam -susceperit, tributum quod indè solvebatur, omnimodò ad partem nostram -persolvat, nisi fortè talem firmitatem de parte dominicâ habeat per -quam ipsum tributum sibi perdonatum possit ostendere._» (Cap. 4. an. -819. article 2.) - -La plupart des lecteurs peu familiarisés avec le jargon barbare de nos -anciens monumens, et peu instruits des différentes formes qu’a prises -successivement le gouvernement des Français, ont adopté d’autant plus -aisément le sens dans lequel l’abbé du Bos entend les passages qu’il -cite, que quelques-uns désignent en effet une imposition publique et -fiscale, pareille à celles qui étoient en usage dans les Gaules sous -le gouvernement des empereurs. _Chlothacharius rex indixerat, ut omnes -ecclesiæ regni sui tertiam partem fructuum fisco dissolverent._ (Greg. -Tur. L. 4. C. 2.) Qui doute en effet que les fils de Clovis, qui -avoient autour d’eux plusieurs leudes gaulois d’origine, et instruits -de l’administration romaine, n’aient essayé d’établir des impôts? Ils -y étoient invités par l’exemple des Français, qui travailloient à -se faire les uns sur les autres des droits nouveaux; et le champ de -Mars ne se tenant plus régulièrement, la porte étoit ouverte à toutes -sortes d’abus. Il est sûr que Chilperic voulut lever une cruche de vin -sur chaque arpent de vigne. _Chilpericus verò rex descriptiones novas -et graves in omni regno suo fieri jussit.... Statutum enim fuerat ut -possessor de propriâ terrâ unam amphoram vini per aripennem redderet; -sed et aliæ functiones infligebantur multæ tam de reliquis terris -quàm de mancipiis quod impleri non poterat._ Mais ces entreprises ne -furent-elles pas regardées comme des nouveautés contraires au droit de -la nation, et que le prince fut obligé d’abandonner? - -Le roi Chilperic, dit l’abbé du Bos, en traduisant ce passage de -Grégoire de Tours, «ordonna que dans tous ses états il fût dressé une -nouvelle description, et que les taxes y fussent ensuite imposées, -sur un pied plus haut que celui sur lequel on s’étoit réglé dans -les descriptions précédentes.» Cela ne s’appelle pas traduire, mais -commenter un texte et en changer le sens. _Descriptiones novas_ ne doit -pas se traduire par une nouvelle description, mais par une description -qui étoit une nouveauté. _Amphora_ a-t-il jamais signifié un tonneau? -L’abbé du Bos n’a pas voulu traduire ce mot par ceux de cruche ou -de bouteille, parce que la modicité de cette imposition auroit fait -juger que ce devoit être une nouveauté, et non pas l’augmentation -d’une ancienne taxe. En effet, ajoute l’abbé du Bos, en continuant de -traduire à sa façon, «suivant le pied sur lequel on s’étoit réglé en -assayant les taxes, en conséquence de la nouvelle description, celui -qui possédoit une vigne en toute propriété, se trouvoit taxé à un -tonneau de vin par arpent.» - -En 815, Louis-le-Débonnaire accorda une charte aux Espagnols qui -s’étoient réfugiés sur les terres de la domination Française, pour -éviter le joug des Sarrasins. _Sicut cæteri liberi homines, cum comite -suo in exercitum pergant, et in marchâ nostrâ juxtà rationabilem -ejusdem comitis ordinationem atque admonitionem, explorationes et -excubias, quod usitato vocabulo wactas dicunt, facere non negligant, -et missis nostris aut filiis nostris, quos pro rerum opportunitate, -illas in partes miserimus, aut legatis, qui de partibus Hispaniæ ad nos -transmissi fuerint, paratas faciant, et ad subventionem eorum veredos -donent. Alius verò census ab eis neque à comite, neque à junioribus et -ministerialibus ejus exigatur._ - -Voilà qui est décisif; on voit par cette charte à quelles charges les -hommes libres, soit français, soit étrangers, étoient assujettis. -Il est donc évident que sous le règne de Louis-le-Débonnaire, on ne -levoit aucune imposition publique ou fiscale, quoique les comtes et -les officiers subalternes de leurs gouvernemens cherchassent à établir -de nouveaux droits. Si les rois Mérovingiens avoient eu les revenus -que leur donne M. l’abbé du Bos, par quelle avanture leurs successeurs -les auroient-ils perdus? Seroit-il aisé, en parcourant notre histoire, -de trouver l’époque de la suppression des impôts? Seroit-ce quand la -maison de Pepin monta sur le trône? Non, sans doute; car les lois de ce -prince et celle de Charlemagne nous avertissent qu’ils ne renoncèrent -qu’aux droits nouveaux et équivoques, qui avoient été établis sous la -régence des derniers Mérovingiens. - -_Ut illi Franci qui censum de suo capite vel de suis rebus ad partem -regiam debent, sine nostrâ licentiâ ad casam Dei vel ad alterius -cujuscumque servitium se non tradant._ (Edict. Pist. art. 28.) Par -_censum de suo capite_, M. l’abbé du Bos entend la capitation, et par -_illi Franci_, les Français qui n’avoient pas obtenu une exemption -particulière du prince. M. le président de Montesquieu entend au -contraire les hommes serfs de naissance, qui avoient été affranchis par -des lettres du roi, et qui, n’acquérant pas ordinairement une entière -et pleine liberté, payoient encore une certaine redevance au prince; -et c’est ce que Marculfe (_L. 2. Form. 32._) appelle _libertinitatis -obsequium_. L’un n’établit son explication sur aucun titre; il devine -et arrange les faits à son gré, ou suppose éternellement ce qui est -en question. L’autre apporte des autorités, cite les formules de -Marculfe, les capitulaires de Charlemagne, et l’édit même de Pistes, -qui favorise, ou plutôt qui démontre la vérité de son sentiment. - -Pour prouver l’existence des douanes, M. l’abbé du Bos cite d’abord -une charte de Charle-le-Chauve en faveur de l’abbaye de St-Maur; et -l’on voit en effet par cette pièce qu’on exigeoit dans des bureaux -différens droits. Chacun avoit son nom particulier, «droit de rivage, -de charrois, de pont, d’heureux abord, &c. Il n’y a point d’apparence», -dit notre critique, après cette énumération, «que tous ces droits -eussent été établis sous la seconde ni même sous la première race. -Tant d’impositions différentes sur les mêmes choses ne paroissent -pas l’ouvrage d’une nation barbare»; et de-là il conclud qu’il faut -qu’elles aient été imaginées et créées dans le temps des empereurs. - -Je l’avoue, on ne s’attend point à un pareil raisonnement. Il est assez -singulier que M. l’abbé du Bos prétende que les Français comprirent, -en entrant dans les Gaules, tout le détail embarassé et compliqué -des douanes romaines, et furent assez habiles pour conserver cet -établissement précieux qu’il regarde comme la preuve de la politesse -et des lumières des Romains; et qu’il soutienne en même temps que ces -Français établis depuis trois siècles et demi dans leurs conquêtes, -et qui avoient eu mille occasions et mille moyens de s’instruire des -finances romaines, ne devoient pas être assez éclairés pour établir -des bureaux de douanes et y percevoir cinq ou six sortes de droits, ou -un même impôt sous cinq ou six noms différens. En vérité, de pareils -paradoxes ne méritent pas une réfutation sérieuse. Pour faire ce que -M. l’abbé du Bos juge impossible, il suffisoit que les Français fussent -avares; et l’avarice a sans doute produit en peu d’années des choses -bien plus extraordinaires que l’invention de cinq ou six noms pour -faire une maltote misérable. - -Je pourrois prouver qu’il est très-vraisemblable que Clovis ne trouva -aucun bureau de douanes dans les provinces qu’il conquit. Mais il -faut finir cette remarque; et je me borne à dire que cette imposition -ne fut point connue des premiers Français, et que M. l’abbé du Bos -n’a pas mieux entendu le mot de _Teloneum_ que ceux de _Census_ et -de _Tributum_. _Teloneum_ ne signifie pas dans nos anciens monumens -une douane, mais un péage. Les droits qu’on y payoit, n’étoient point -une imposition publique et fiscale; des seigneurs les avoient établis -dans l’étendue de leurs terres, sous prétexte des dépenses nécessaires -pour entretenir les chemins, et réparer les ponts et les chaussées. -On n’en doutera pas après avoir lu les deux autorités suivantes, -auxquelles j’en pourrois joindre mille autres. _De teloneis placet -nobis ut antiqua et justa telonea à negociatoribus exigantur, tam de -pontibus, quàmquæ et de navigiis seu mercatis; nova verò sive injusta, -vel ubi funes tenduntur, vel cum navibus sub pontibus transitur, seu -his similia, in quibus nullum adjutorium iterantibus præstatur, ut non -exigantur._ (Capit. 2, an. 805, art. 13.) _Ut nullus cogatur ad pontem -ire ad fluvium transeundum propter Telonei causas, quandò ille in alio -loco compendiosiùs illud flumen transire potest. Similiter et in pleno -campo, ubi nec pons nec trajectus est, ibi omni modo præcipimus ut non -Teloneum exigatur._ (L. Capit. 3, art. 54.) - -Le roi avoit quelques-uns de ces péages dans ses domaines; mais les -seigneurs particuliers en possédoient aussi, et c’étoient des biens -propres et domestiques: je le prouve par deux autorités auxquelles -on ne peut rien opposer. _Si fortè quilibet voluerit ex propriis -facultatibus eumdem pontem emendare vel reficere, quamvis de suis -propriis rebus eumdem pontem emendet vel reficiat, non tamen de eodem -ponte majorem censum exigere præsumat, nisi sicut consuetudo fuit -et justum esse dignoscitur._ (Capit. an. 821. art. 3.) _De pontibus -restaurandis, videlicet ut secundùm capitularia avi et patris sui, ubi -antiquitùs fuerunt, reficiantur ab his qui illos honores tenent, de -quibus antè pontes facti vel restaurati fuerunt._ (Capit. an. 854. art. -4.) - -[10] Il est visible, dit M. le président de Montesquieu, (L. 30, C. -13.) «que les revenus des rois consistoient alors dans leurs domaines;» -et il ajoute dans une note: «ils levoient encore quelques droits sur -les rivières, lorsqu’il y avoit un pont ou un passage.» Cela n’est -pas exact: 1º. tous les péages, comme on l’a vu dans la remarque -précédente, n’appartenoient pas au roi, et il est très-vraisemblable -qu’on n’en connut l’usage qu’après l’établissement des seigneuries; 2º. -les Merovingiens avoient plusieurs autres branches de revenu; je vais -les faire connoître, en rapportant les textes qui les établissent. - -_Si quis legibus in utilitatem regis, sive in hoste, seu in reliquam -utilitatem bannitus fuerit, et minimè adimpleverit, si ægritudo eum -non detinuerit sexaginta solidis mulctetur._ (Leg. Rip. Tit. 65.) Un -homme ajourné devant la justice du roi, perdoit tous ses biens, s’il -n’obéissoit pas: _Omnes res suæ erunt in fisco, aut cui fiscus dare -voluerit._ (Leg. Sal. Tit. 59.) _Si quis homo regi infidelis extiterit, -de vitâ componat, et omnes res ejus fisco censeantur._ (Leg. Rip. Tit. -69.) _Si quis autem proximum sanguinis interfecerit, vel incestum -commiserit, exilium sustineat, et omnes res ejus fisco censeantur._ -(Ibid.) _Si alicujus pater occisus fuerit, medietatem compositionis -filii colligent, aliam medietatem parentes qui proximiores fuerint tam -de paternâ, quàm de maternâ generatione, dividant. Quòd si de unâ parte -vel paternâ vel maternâ nullus proximus fuerit, portio illa ad fiscum -perveniat, vel cui fiscus concesserit._ (Leg. Sal. Tit. 65.) _Si quis -de parentillâ tollere se voluerit, si autem ille occiditur vel moritur, -compositio aut hæreditas ejus non ad hæredes ejus, sed ad fiscum -pertineat, aut cui fiscus dare voluerit._ (Ibid. Tit. 63.) _Si autem -homo denariatus_ (homme affranchi en présence du roi) _absque liberis -discesserit, non alium nisi fiscum nostrum hæredem relinquat_. (Leg. -Rip. Tit. 57.) _Si quis servum suum libertum fecerit et civem romanum, -portasque apertas conscripserit, si sine liberis discesserit, non alium -nisi fiscum nostrum habeat hæredem._ (Ibid. Tit. 61.) - -La branche la plus considérable des revenus du prince consistoit en -ce qu’on appeloit _fredus_ ou _fredum_. Ce _frede_ étoit une espèce -de taxe que tout homme condamné à payer une composition donnoit au -juge; cette taxe étoit la troisième partie de la composition même; -par exemple, un Français qui payoit une composition de 30 sous à une -personne qu’il avoit offensée, devoit un frede de 10 sous au juge, qui -de son côté en rendoit la troisième partie au roi; _tertiam partem -coram testibus fisco tribuat_. (Leg. Rip. Tit. 89.) Il faut encore -ajouter à tous ces droits, les dons que les grands faisoient au prince, -en se rendant à l’assemblée du champ de mars. C’est une coutume que les -Français apportèrent de Germanie; ces dons libres dans leur origine et -présentés comme une marque de respect, devinrent dans la suite des -tributs forcés. _Bona verò tua_, écrivoit Charlemagne à Fulrad, _quæ ad -placitum nostrum nobis præsentare debes, nobis mense maio transmitte ad -locum ubicumque tunc fuerimus_. (Recueil des hist. de France, par D. -Bouquet. T. 5, p. 633.) - -[11] Je ne fais ici une remarque que pour réfuter M. l’abbé du Bos, -qui prétend, (L. 6, C. 12,) que les cités des Gaules avoient droit de -guerre les unes contre les autres, sous les rois mérovingiens. - -Grégoire de Tours rapporte qu’après la mort de Chilpéric, les habitans -de la cité d’Orléans et du Blésois entrèrent à main armée dans le -Dunois, ravagèrent le plat pays, et rapportèrent chez eux beaucoup -de butin; mais que ceux du Dunois, avec le secours de quelques-uns -de leurs voisins, se vengèrent de cette violence, en entrant à leur -tour sur le territoire d’Orléans et de Blois. Les comtes d’Orléans -et de Chartres réussirent à calmer les esprits irrités. On convint -que le parti qui seroit jugé avoir tort, donneroit satisfaction à -l’autre, et la tranquillité fut rétablie. _Cum adhuc inter se jurgia -commoventes desævirent, et Aurelianenses contrà hos arma concuterent, -intercedentibus comitibus pax usque in audientiam data est, scilicet -ut in die quo judicium erat futurum, pars quæ contrà partem injustè -exarserat, justitiâ mediante, componeret; et sic à bello cessatum est._ -(L. 7, C. 22.) - -Voilà le texte de Grégoire de Tours; voyez la traduction de l’abbé -du Bos. «Cette guerre auroit eu de longues suites, si le comte de -la cité de Chartres et le comte de la cité d’Orléans ne se fussent -pas entremis, et s’ils n’eussent fait convenir les deux partis, -premièrement d’une cessation d’armes durable jusqu’à ce qu’on eût -prononcé sur les prétentions réciproques, et secondement d’un compromis -qui obligeroit celui des deux partis qui seroit jugé avoir eu tort, à -indemniser l’autre du ravage fait sur son territoire. C’est ainsi que -finit la guerre.» - -Avec cette liberté de rendre un auteur, est-il surprenant qu’on lui -fasse dire tout ce qu’on veut? Grégoire de Tours introduit sur la scène -les comtes d’Orléans et de Chartres, comme des juges: _pax usque in -audientiam, judicium erat futurum, justitiâ mediante, componeret_. -Toutes ces expressions n’annoncent-elles pas clairement un procédé -judiciaire? Cependant l’abbé du Bos, qui jugeoit à propos d’accorder -aux Gaulois le droit de guerre, représente ces deux comtes comme deux -médiateurs qui interposent leurs bons offices, ainsi que feroit un -prince entre deux puissances indépendantes. - -On observera, dit l’abbé du Bos, «qu’il faut que ces voies de fait ne -fussent point réputées alors ce qu’elles seroient réputées aujourd’hui, -je veux dire, une infraction de la paix publique et un crime d’état; -puisque le compromis ne portoit pas que ce seroit celui qui avoit -commis les premières hostilités, qui donneroit satisfaction au lésé, -mais bien celui qui se seroit trouvé avoir une mauvaise cause. Il -pouvoit arriver que par la sentence du roi, ou par le jugement arbitral -des comtes, il fût statué qu’au fond c’étoit la cité d’Orléans et le -canton de Blois qui avoient raison, et qu’ainsi ils reçussent une -satisfaction de ceux qui avoient souffert les premières violences.» - -Conclure de-là que les cités des Gaules avoient droit de se faire la -guerre, c’est, je crois, se décider un peu légérement. J’inviterais -l’abbé du Bos à se mettre à la place des comtes d’Orléans et de -Chartres. N’auroit-il pas été le plus imprudent des négociateurs, -si, pour calmer les esprits, il se fût avancé entre les deux partis -ennemis, en promettant de punir ceux qui avoient commis les premières -hostilités, et de les obliger à donner aux autres une composition? On -n’auroit pas écouté l’abbé du Bos. Les Orléanois et ceux du Blésois -auroient refusé de poser les armes; car il n’étoit pas douteux qu’en -qualité d’agresseurs, le châtiment ne dût tomber sur eux. Il eût fallu -les accabler par la force, et c’eût été attiser le feu qu’on vouloit -éteindre. Il me semble que les comtes d’Orléans et de Chartres n’ayant -point de troupes réglées à leurs ordres, pour se faire obéir des -mutins, s’y prirent en personnes de bon sens. Il étoit sage de paroître -ne pas faire attention aux premières hostilités, et de remonter aux -principes mêmes de la querelle, chaque parti se flattant de n’avoir -fait que ce qu’il avoit eu raison de faire. - -Il faut encore entendre l’abbé du Bos. «Il paroît, _ajoute-t-il_, en -lisant avec réflexion l’histoire de ce qui s’est passé dans les Gaules, -sous les empereurs romains et sous les rois mérovingiens, que chaque -cité y croyoit avoir le droit des armes contre les autres cités, en -cas de déni de justice. Cette opinion pouvoit être fondée sur ce que -Rome ne leur avoit point imposé le joug à titre de maître, mais à titre -d’allié. Les termes d’_amicitia_ et de _fœdus_ dont Rome se servoit -en parlant de la sujétion de plusieurs cités des Gaules, auront fait -croire à ces cités qu’elles conservoient encore quelques-uns des droits -de la souveraineté, et qu’elles en pouvoient user du moins contre leurs -égaux, c’est-à-dire, contre les cités voisines. Rome, qui n’avoit -pas trop d’intérêt à les tenir unies, leur aura laissé croire ce -qu’elles vouloient et aura même toléré qu’elles agissent quelquefois -conformément à leur idée. Cette idée flatteuse pour des peuples aussi -légers que belliqueux, se sera conservée dans les cités des Gaules, -sous les rois mérovingiens, comme elle s’étoit conservée sous les -Césars leurs prédécesseurs.» - -La plus légère connoissance de la politique des Romains suffit pour -juger des raisonnemens de l’abbé du Bos, toujours prêt à défendre une -erreur par une autre erreur. Qui ignore que la république romaine -regardoit ses amis comme ses sujets, et que plus jalouse du droit de -guerre que de tout le reste, elle ne permettoit pas à ses alliés d’en -jouir? Sa conduite fut constante à cet égard. C’est avec les mots -d’_amicitia_ et de _fœdus_, que les Romains apprivoisèrent les vaincus, -et les façonnèrent à l’obéissance la plus entière. Quand ils voulurent -enfin régner despotiquement sur les nations, et que leurs conquêtes, -gouvernées par des préteurs, furent changées en provinces romaines, par -quelle monstrueuse inconséquence auroient-ils rendu le droit de guerre -à des sujets à qui ils ôtoient leurs lois et leurs magistrats? On -ménagea d’abord les Gaules, mais ces ménagemens firent bientôt place à -la tyrannie. Je ne devine point les raisons qui ont porté l’abbé du Bos -à dire que les Gaules se croyoient libres sous les empereurs. Quelles -heureuses anecdotes avoit-il entre les mains? Les faits les plus -connus, et qu’il est impossible de révoquer en doute, nous prouvent que -les Gaules devoient se regarder comme esclaves, sous le gouvernement -des successeurs d’Auguste. - -Voici encore un raisonnement de l’abbé du Bos. «La nation des Francs, -qui n’étoit pas bien nombreuse, et qui cependant avoit à tenir en -sujétion un pays fort étendu, et dont les habitans sont naturellement -belliqueux, ne voyoit peut-être pas avec beaucoup de peine les Gaulois -prendre les armes contre les Gaulois; leurs dissentions et leurs -querelles faisoient sa sureté.» Voilà, je crois, la première fois qu’on -ait regardé le droit de guerre dans les sujets, comme un moyen de les -rendre dociles et obéissans. Des jalousies entre différentes provinces -d’un état, des haines entre les différens ordres des citoyens, peuvent -être utiles à l’autorité d’un prince; mais qui ne comprend pas que si -ces jalousies et ces haines dégénèrent en guerres ouvertes, le pouvoir -du prince s’évanouit? - -[12] _Hoc autem constituimus ut infrà pagum tam Franci, Burgundiones, -Alamanni, seu de quacumque natione commoratus fuerit, in judicio -interpellatus, sicut lex loci continet, ubi natus fuerit, sic -respondeat._ (Leg. Rip. tit. 31.) Cette expression, _sicut lex loci -continet_, pourroit faire croire que chaque nation habitoit des cantons -à part, et qu’il y avoit des lois locales; on se tromperoit: par le mot -_loci_, il faut entendre la maison, la famille, et non pas le pays; -car il est prouvé que les différentes nations dont l’empire français -étoit composé, habitèrent pêle-mêle les mêmes contrées, les mêmes -villes, les mêmes bourgs. Dans la formule 8 du liv. 2 de Marculfe, qui -est intitulée, _charta de ducatu, patritiatu vel comitatu_, il est -dit: _omnes populi ubi commanentes tam franci, romani, burgundiones, -vel reliquæ nationes, sub tuo regimine et gubernatione degant et -moderantur, et eos recto tramite secundum legem et consuetudinem eorum -regas_. J’ajouterai ici une autorité décisive pour prouver que les -Gaulois conservèrent les lois romaines. _Inter Romanos negotia causarum -romanis legibus præcipimus terminari._ (Ord. Chlot. II. Art. 4.) - -Les ducs, les comtes et leurs vicaires étoient assistés dans leurs -tribunaux de sept assesseurs. _Tunc grafio congreget secum septem -raginburgios idoneos._ (Leg. Sal. tit 52. Voyez encore tout le titre 60 -de la même loi, et le titre 32 de la loi ripuaire.) Les autorités que -je vais rapporter, prouveront clairement que ces rachinbourgs, scabins -ou assesseurs, étoient juges et choisis par le peuple. _Si quis ad -mallum venire contempserit, et quod ei à raginburgiis judicatum fuerit, -implere distulerit, &c._ (Leg. Sal. tit. 59,) _Quindecim solidis -mulctetur, similiter et ille qui Raginburgiis non adquieverit._ (Leg. -Rip. tit. 55.) _Postquàm Scabini eum judicaverint, non est licentia -comitis vel vicarii ei vitam concedere._ (Cap. 2, an. 813. art. 13.) -_Ut missi nostri ubicumque malos Scabineos inveniunt, ejiciant, et -totius populi consensu in loco eorum bonos eligant._ (Cap. an. 829.) -_Nullus causas audire præsumat, nisi qui à duce per conventionem populi -judex constitutus est ut causas judicet._ (Leg. Alam, tit. 14.) - -Malgré les passages qu’on vient de lire, et qui sans doute n’étoient -pas inconnus à l’abbé du Bos, comment a-t-il pu soutenir que les -Gaulois avoient un sénat pour les juger, et n’étoient point soumis -à la juridiction des magistrats français? Pour détruire ces sénats -de l’abbé du Bos, je devrois peut-être me contenter de renvoyer mes -lecteurs au Glossaire de du Gange, au mot _senatus_. Ce savant homme -y prouve, d’une manière à ne laisser aucun doute, que les sénats des -Gaulois ne subsistoient plus depuis long-temps, lorsque les Français -firent la conquête des Gaules. «Dans chaque cité, _dit l’abbé du Bos_, -(_L. 6, C. 11_,) le sénat étoit du moins consulté par les officiers -du prince, sur les matières importantes, comme étoit l’imposition des -subsides extraordinaires. C’étoit encore lui qui, sous la direction des -officiers du prince, rendoit ou faisoit rendre la justice aux citoyens, -et qui prêtoit la main à ceux qui faisoient le recouvrement des deniers -publics.» Quelle pièce secrète a appris à cet écrivain ce que tout le -monde ignore? Comment peut-il ajuster le pouvoir qu’il accorde à ses -sénats de délibérer sur les affaires importantes, avec la puissance -despotique qu’il attribue aux rois mérovingiens, dont la volonté décide -sans règle de la fortune et de la vie des sujets? - -J’ai prouvé dans une remarque précédente, qu’il n’y avoit chez les -Français, ni imposition ordinaire sur les biens et sur les personnes, -ni subside extraordinaire; on n’avoit donc pas besoin que des sénats -gaulois prêtassent main-forte aux collecteurs des impôts. Nous -avons quelques ordonnances des Mérovingiens, et les capitulaires de -Charlemagne et de Louis le débonnaire, qui règlent les devoirs, les -fonctions et les droits de tous les magistrats, depuis les envoyés -royaux jusqu’aux Rachinbourgs; pourquoi ne prescrivent-ils aucune règle -aux sénats des Gaulois? Pourquoi gardent-ils un profond silence à -cet égard? Ces compagnies incorruptibles, au milieu de la corruption -la plus complète, n’auroient-elles eu besoin d’aucune réforme? -N’auroient-elles point voulu étendre leur juridiction? Les comtes et -les ducs n’auroient-ils jamais été tentés de la diminuer? - -Tout écrivain moins intrépide que M. l’abbé du Bos, se sentiroit -confondu par ce silence. Mais Grégoire de Tours, dit-il «donne la -qualité de sénateurs de la cité d’Auvergne, à des hommes qu’il a -pu voir, et dont quelques-uns pouvoient être nés depuis la mort -de Clovis.» J’ouvre Grégoire de Tours, et je lis, (liv. 3, ch. -9.) _Arcadius, unus ex senatoribus Arvernis, Childebertum invitat -ut regionem illam deberet accipere_. Doit-on traduire _unus ex -senatoribus Arvernis_, par un sénateur du sénat d’Auvergne? Ce n’est -pas le sentiment de M. de Valois, qui dit, (liv. 7, de son histoire,) -_Theodoricus et Childebertus, Francorum reges, fœdus inierunt, et pace -jurejurando firmatâ, multos senatorum, hoc est procerum Gallorum, -filios obsides inter sese dederunt_. Ce n’étoit pas le sentiment de M. -Ducange; _nobiles ipsi_, dit-il, _senatores appellantur apud eumdem -Gregorium Turonensem_. (_Gloss._ au mot _senator_.) Grégoire de Tours -avertit lui-même (_liv. 10, ch. 31_,) dans quel sens il faut entendre -le mot _senator_; et ce qu’il y a de plus extraordinaire, M. l’abbé -du Bos cite ce passage, (_liv. 6, ch. 10_,) sans profiter de l’avis. -Grégoire de Tours donnant le catalogue chronologique des évêques de son -église, dit: _Duodecimus Ommatius de senatoribus civibusque Arvernis -valdé dives in prædiis.... Quartus decimus Francilio de senatoribus -ordinatur Episcopus.... Octavus decimus Eufronius ex genere illo quod -superiùs senatorium nuncupavimus._ Donc, par le mot _senator_, on doit -entendre, avec M. de Valois et M. Ducange, la naissance, et non pas une -dignité personnelle, ou une magistrature. - -[13] Le P. Daniel, en copiant plusieurs de nos écrivains modernes, veut -que Pepin ait ouvert le premier aux évêques l’entrée des assemblées de -la nation. «Je doute fort, dit-il dans la vie de Thiéri II, qu’avant ce -temps-là, le règne de Pepin, les évêques eussent ce privilége, au moins -de la manière et dans l’étendue qu’ils l’eurent depuis; il est certain -qu’ils ne l’avoient point, suivant le premier plan du gouvernement -de la monarchie dans les Gaules. Les évêques n’étoient pas alors -Français, mais tous Gaulois ou d’autre nation que la Française. Ce fut, -ajoute-t-il, une nouvelle adresse de Pepin pour s’attacher le corps -ecclésiastique, qui avoit beaucoup de crédit sur les peuples.» - -Je suis surpris que le P. Daniel n’ait pas vu dans nos lois, et -sur-tout dans nos historiens, qu’il connoissoit davantage, le contraire -de ce qu’il avance ici. Ces autorités ne sont pas équivoques; il suffit -de les présenter simplement au lecteur, pour le mettre à portée de -juger: en voici quelques-unes. - -On a vu dans la première remarque de ce chapitre, que la composition -pour le meurtre d’un Français libre, étoit de 200 sols, et de 600 -pour celui d’un Leude ou fidelle. Pour le meurtre d’un évêque, elle -étoit de 900 sols: _Si quis Diaconum interfecerit, sol. 300 culpabilis -judicetur. Si quis presbyterum interfecerit, sol. 600 culpabilis -judicetur. Si quis Episcopum interfecerit sol. 900 culpabilis -judicetur._ (Leg. Sal. Tit. 58.) _Si quis subdiaconum interfecerit, -400 sol. componat. Si quis diaconum interfecerit, 500 sol. componat. -Si quis presbyterum ingenuum interfecerit, 600 sol. componat. Si quis -Episcopum interfecerit, 900 sol. componat._ (Leg. Rip. Tit. 36.) Voilà -la prééminence du clergé bien établie; car il faut remarquer, avec M. -le président de Montesquieu, que la différence des compositions est -la règle du rang différent que chaque citoyen tenoit dans l’état. Il -faut conclure de ces dispositions des lois saliques et ripuaires, que -les évêques avoient dans les Gaules soumises aux Français, un rang -supérieur à celui des Leudes mêmes, et que s’ils entroient dans les -assemblées de la nation, ils y occupoient la première place. - -Dans le préambule de la loi salique, corrigée sous le règne de Clotaire -II, il est dit: _Temporibus Clotarii regis unà cum principibus suis, -id est, 33 Episcopis, et 34 ducibus et 79 comitibus, vel cætero populo -constituta est._ Voilà certainement une assemblée de la nation ou du -champ de Mars; non-seulement les évêques y sont nommés comme présens, -mais ils y sont nommés avant les ducs et les comtes. Si le P. Daniel y -avoit fait attention, il auroit jugé que l’épiscopat étoit une sorte -de naturalisation qui rendoit les évêques susceptibles de toutes les -fonctions politiques du gouvernement. Dès la naissance de la monarchie -dans les Gaules, on les voit constamment participer aux plus grandes -affaires. Voyez les canons du concile tenu à Orléans, en 511; et dans -le recueil des historiens de France, par dom Bouquet, (_T. 4, p. 54_,) -une lettre circulaire de Clovis aux évêques. Ces deux pièces sont -très-propres à faire connoître le crédit que les évêques avoient dès -lors dans le gouvernement, et avec combien d’attention on les ménageoit -pour se les rendre favorables. - -_Mediantibus sacerdotibus atque proceribus_, est-il dit dans le traité -passé entre Gontran, Childebert II et la reine Brunehaud; voyez -Grégoire de Tours, (_L. 9, C. 20._) L’édit ou constitution, en date de -l’an 615, et porté par Clotaire II dans l’assemblée qui se tint à Paris -pour la réformation du gouvernement, me fournit encore une preuve, s’il -est possible, plus forte. _Quicumque verò hanc deliberationem, quam cum -pontificibus, vel cum magnis viris optimatibus, aut fidelibus nostris, -in synodali concilio instituimus, temerare præsumpserit in ipsum, -capitali sententiâ judicetur._ (Art. 24.) - -Il y a grande apparence que le P. Daniel, qui vouloit faire peu d’usage -des lois, les a peu lues; mais il auroit dû voir dans Grégoire de Tours -les passages suivans. _Mané autem concurrentibus legatis (Gunthramni -et Chilperici) pacem fecerunt pollicentes alterutro, ut quidquid -sacerdotes vel seniores populi judicarent, pars parti componeret._ (L. -6, C. 31.) _Cum autem intentio inter regem Gunthramnum et Chilpericum -verteretur, Gunthramnus rex apud Parisios omnes episcopos regni sui -congregavit, ut inter utrosque quod haberet edicerent._ (L. 4, C. 48.) -_Posteà verò convocatis episcopis et majoribus natu laicorum, duces -discutere cœpit._ (L. 8, C. 30.) - -Pourquoi le P. Daniel prétend-il que, suivant le premier plan de notre -gouvernement, les évêques ne devoient pas entrer dans les assemblées -de la nation, et n’avoient aucune part à l’administration publique, -puisqu’il est prouvé que dans l’absence du roi, ils faisoient les -fonctions de cette cour supérieure de justice, où le prince présidoit, -et à laquelle on portoit, par appel, les sentences des ducs et des -comtes, pour les confirmer ou les casser? _Si judex aliquem contrà -legem injustè damnaverit, in nostrî absentiâ ab episcopis castigetur, -ut quid perperè judicavit, versatim meliùs discussione habitâ emendare -procuret._ (Const. Chot. Reg.) A ces autorités j’en pourrois facilement -joindre mille autres. Mais parce que le P. Daniel s’est trompé, il ne -seroit pas juste d’en punir mon lecteur, en l’ennuyant par des preuves -superflues. - -[14] Dans les différens manuscrits de la loi salique qui sont parvenus -jusqu’à nous, on trouve deux leçons différentes d’un passage important -du titre 45. L’une dit: _Si quis ingenuus francum aut hominem barbarum -occiderit qui lege salicâ vivit, sol. 200 culpabilis judicetur._ -L’autre leçon dit: _Si quis ingenuus francum aut barbarum, aut hominem -occiderit qui lege salicâ vivit, sol. 200 culpabilis judicetur._ Le -premier texte, n’associant au privilége des Français que les barbares -ou peuples Germaniques, semble indiquer qu’eux seuls avoient le -droit de vivre sous la loi salique, c’est-à-dire, de se naturaliser -Français. Le second paroît étendre cette prérogative jusqu’aux Gaulois -mêmes; car par le mot _hominem_, il faut nécessairement entendre un -Gaulois, parce que tout homme qui habitoit les terres de la domination -française, devoit être nécessairement Français, Barbare ou Gaulois. - -J’ai conjecturé que la première leçon nous offre la loi telle qu’on -la publia d’abord; et que nous la lisons dans la seconde leçon, telle -qu’elle fut corrigée sous un des fils de Clovis. J’ai conclu de cette -conjecture que les Gaulois n’avoient pas d’abord partagé avec les -Barbares le privilége de se naturaliser Français. Cette opinion m’a -paru d’autant plus vraisemblable, qu’il n’est pas permis de douter -que les peuples germaniques, croyant avoir une origine commune, -n’eussent les uns pour les autres plus de considération qu’ils n’en -montroient aux habitans naturels des provinces romaines; nos lois mêmes -nous en fournissent la preuve la plus complète. _Si quis Ripuarius, -advenam Francum interfecerit, 200 sol. culpabilis judicetur. Si -advenam Burgundionem interfecerit, 160 sol. culpabilis judicetur. -Si interfecerit advenam Romanum, 100 sol. culpabilis judicetur. Si -interfecerit advenam Alamannum seu Fresionem, vel Bajuvarium aut -Saxonem, 160 sol. culpabilis judicetur._ (Lex. Rip. Tit. 35.) - -Si on m’objecte que cette différence que j’ai remarquée dans les -deux textes de la loi salique n’est qu’une erreur de copiste, je -répondrai que les lois de la critique ne permettent qu’à la dernière -extrémité d’avoir recours à un pareil soupçon. On ne doit supposer -une erreur de copiste que quand un texte est inintelligible, qu’il se -contredit lui-même, ou qu’il est combattu par des autorités graves. Je -ne m’arrêterai pas davantage sur cette matière; il est dans le fond -assez indifférent que les Gaulois aient eu, quelques années plutôt ou -quelques années plus tard, le privilége de se naturaliser Français; il -suffit de savoir qu’ils en jouirent. Pour le remarquer en passant, que -devient tout le systême de Loyseau et du comte de Boulainvilliers, dès -qu’il est prouvé que les Gaulois purent vivre sous la loi salique? - - - CHAPITRE III. - -[15] Il n’est pas nécessaire que je m’étende à donner les preuves de -cette première révolution, tous nos historiens convenant que le champ -de Mars ne fut plus convoqué régulièrement sous les petits-fils de -Clovis. Établir l’époque fixe où il fut assemblé pour la dernière fois, -c’est, je crois, une chose impossible. Je me contenterai de remarquer -qu’il falloit que l’idée même des assemblées générales de la nation -fut déjà bien oubliée sous le règne de Clotaire II; puisqu’après le -supplice de Brunehaud, étant question de réformer le gouvernement, -l’assemblée qui se tint à Paris, en 615, n’étoit composée que d’évêques -et de Leudes. L’article 24, de l’ordonnance qu’elle publia, en est la -preuve; je ne le rapporterai point ici, l’ayant déjà placé dans la -remarque 13 du chapitre précédent. - -[16] _Chlothacharius rex indixerat, ut omnes ecclesiæ regni sui tertiam -partem fructuum fisco dissolverent, quod licet inviti, cum omnes -episcopi consensissent atque subscripsissent, viriliter hoc beatus -Injuriosus respuens subscribere dedignatus est, dicens: si volueris -res Dei tollere, Dominus regnum tuum velociter auferet; quia iniquum -est ut pauperes quos tuo debes alere horreo, ab eorum stipe tua horrea -repleantur._ (Greg. Tur. L. 4 C. 2.) - -Voyez dans la remarque 7 du chapitre premier, le discours ridicule -que Grégoire de Tours fait tenir à l’armée de Clovis, quand ce prince -demande qu’on lui accorde, outre sa part du butin, le vase enlevé sur -le territoire de l’église de Reims. - -_Si quis de nobis, ô Rex, justitiæ tramitem transcendere voluerit, à -te corrigi potest; si verò tu excesseris, quis te corripiet? Loquimur -enim tibi, sed si volueris, audis: si autem nolueris, quis te -condemnabit, nisi is qui se pronuntiavit esse justitiam?_ (Greg. Tur. -L. 5, C. 19.) - -[17] Il faudroit vouloir chicaner, pour ne pas convenir, avec le -président de Montesquieu, que par les noms différens de Fidelles, de -Leudes, d’Antrustions, on ne désignoit qu’un même ordre de citoyens. -J’attribue ici plusieurs prérogatives aux Leudes; et le lecteur, un peu -attentif, trouvera répandues en mille endroits de mes remarques, les -preuves de ce que j’avance. Ces Leudes étoient ce que Tacite appele les -suivans ou les compagnons du prince, et dont cet historien nous fait -un bel éloge. _Insignis nobilitas aut magna patrûm merita, principis -dignationem etiam adolescentulis assignant. Cæteri robustioribus ac -jam pridem probatis aggregantur: nec rubor inter comites aspici: -gradus quinetiam et ipse comitatus habet, judicio ejus quem sectantur -magnaque et comitum æmulatio, quibus primus apud principem suum locus; -et principum, cui plurimi et acerrimi comites. Hæc dignitas, hæ vires -magno semper electorum juvenum globo circumdari, in pace decus, in -bello præsidium._ (De Mor. Germ. C. 13.) _Cum ventum in aciem turpe -principi virtute vinci, turpe et comitatui virtutem principis non -adæquare._ (Ibid. C. 13.) - -Marculfe nous apprend par sa formule 18, du L. 1, comment on étoit -admis au nombre des Leudes. _Quia ille fidelis, Deo propitio, noster -veniens ibi, in palatio nostro, unà cum arimania sua, in manu nostra -trustem et fidelitatem nobis visus est conjurasse. Proptereà, per -præsens præceptum decernimus ac jubemus ut deinceps memoratus ille in -numero Antrustionum computetur._ Il est fâcheux que Marculfe ne nous -ait donné dans aucune de ses formules, le serment qu’on prêtoit dans -cette occasion entre les mains du roi. - -[18] _Exigunt enim à principis sui liberalitate illum bellatorem equum, -illam cruentam victricemque frameam. Nam epulæ et quamquàm incomti, -largi tamen apparatus, pro stipendio cedunt._ (_Tac. de mor. Germ. C. -14._) Les bénéfices que les rois Mérovingiens donnèrent à leurs Leudes, -furent incontestablement des terres qu’ils détachèrent des domaines -considérables qu’ils avoient acquis par leurs conquêtes, et dont ils -se dépouillèrent par pure libéralité pour récompenser les services de -leurs officiers, ou les complaisances de leurs courtisans. La preuve -de cette proposition, c’est que vers le commencement du septième -siècle, les rois de France n’avoient presque plus aucun domaine, tandis -qu’il est évident que leurs prédécesseurs avoient eu de très-grandes -possessions. - -Si les bénéfices des Mérovingiens n’avoient pas été des portions -démembrées de leur domaine, pourquoi seroient-ils appelés dans le -traité d’Andely, «des dons de la magnificence des rois»? Si les -bénéfices avoient été des récompenses politiques de l’état, dont le -prince n’auroit été que le dispensateur, pourquoi les filles et les -femmes des rois, à qui on donnoit de grandes terres en dot ou en -douaire, auroient-elles imaginé de conférer des bénéfices? C’est que -le prince donnoit son propre patrimoine, qu’elles crurent qu’il étoit -digne de leur grandeur de répandre les mêmes bienfaits. _Ut quidquid -domnus Gunthramnus rex filiæ suæ Clotildi contulit, aut adhuc, Deo -propitiante, contulerit in omnibus rebus, atque corporibus, tam in -civitatibus, quàm agris vel reditibus, in jure ac dominatione ipsius -debeat permanere; et si quid de agris fiscalibus vel speciebus, atque -præsidio pro arbitrii sui voluntate facere, aut cuiquam conferre -voluerit, in perpetuo, auxiliante Domino, conservetur, neque à quoquam -ullo unquam tempore convellatur._ Ce traité d’Andely est rapporté dans -Grégoire de Tours, (_L. 9, C. 20._) - -Penser avec quelques écrivains que les Français, dans le temps de leur -conquête, formèrent des bénéfices d’une certaine quantité de terre -pour servir de récompense aux soldats, c’est chercher la politique des -Français dans les usages romains, et non pas dans les leurs: source -intarissable d’erreurs. Quel motif auroit porté les Français à former -des bénéfices, dans un moment où chaque soldat pouvoit se faire à son -gré un patrimoine, et étoit trop satisfait du présent pour songer à -l’avenir? N’est-il pas prouvé que ce ne fut qu’après leur établissement -dans les Gaules, que les Français commencèrent à adopter quelques -usages des romains? Tandis qu’ils conquéroient, ils ne connoissoient -que les leurs. - -Mais, dira-t-on, les bénéfices militaires des empereurs romains -étoient un établissement très-sage; et si la nation Française étoit -incapable par elle-même d’en être frappée et de l’adopter, elle pouvoit -être éclairée par les lumières de Clovis, qui étoit l’ame de ses -résolutions. Je réponds que cela s’appelle conjecturer, et faire un -roman et non pas une histoire. En second lieu, je prie de remarquer que -les bénéfices militaires étoient nécessaires aux romains, parce que -leurs armées étoient composées de mercenaires entretenus aux dépens de -l’état, que les finances et les provinces de l’empire étoient épuisées; -et que, pour pourvoir à la subsistance des gens de guerre, il falloit -leur assigner des terres. - -Mais la condition des Français étoit toute différente. Pourquoi -auroient-ils imaginé l’établissement des bénéfices militaires, puisque -chez eux l’état ne donnoit aucune solde au soldat? Tout domaine que -possédoit un Français, n’étoit-il pas un vrai bénéfice militaire, -puisque tout propriétaire étoit obligé de porter les armes et de faire -la guerre à ses dépens? L’établissement des bénéfices militaires auroit -donc été superflu; Clovis, loin de l’adopter, ne devoit le regarder -que comme la ressource d’une nation qui n’est pas militaire et qui est -pauvre. Je le remarquerai en passant: quand on parle d’un peuple aussi -barbare et aussi ignorant que les premiers Français, il faut craindre -de lui prêter des vues trop réfléchies et trop compliquées; le propre -d’une pareille nation, c’est d’aller comme les événemens la poussent, -et d’obéir grossièrement à ses mœurs. - -Je ne m’arrêterai point à prouver ici que les bénéfices des -Mérovingiens étoient amovibles; c’est une vérité que le président de -Montesquieu a très-bien prouvée. (_Voyez l’esprit des lois, L. 30, C. -16._) - -[19] Il me semble que ce que nous appelons du nom de seigneurie, -c’est-à-dire, la supériorité d’une possession sur d’autres, avec le -droit de juridiction sur leurs habitans, étoit entièrement inconnu -des Français qui conquirent les Gaules. L’idée qu’ils avoient de -la liberté n’auroit pas permis à un homme libre, de leur nation, de -reconnoître un seigneur; et le pouvoir d’un maître sur son serf, ne -peut point être appelé un droit seigneurial. D’ailleurs, un peuple -presque toujours errant, qui avoit abandonné et possédé différentes -provinces en Germanie, comment auroit-il pu adopter les principes -constitutifs de nos seigneuries? Nos lois saliques et ripuaires, -qui règlent la forme des tribunaux des ducs, des comtes et de leurs -vicaires, et en prescrivent les devoirs, ne disent rien des justices -seigneuriales; elles n’existoient donc pas quand ces codes furent -rédigés. - -Si on trouve dans nos monumens les plus anciens le mot _senior_, dont -nous avons fait celui de seigneur, il est évident que les premiers -Français n’y attachoient point les mêmes idées que ce mot réveilla -depuis dans leurs descendans. Il ne signifia d’abord qu’un Leude, -qui, par son âge, étoit parvenu à la tête des conseils de la nation. -Grégoire de Tours, au lieu de _senior_, dit quelquefois _major natu_. -_Convocatis episcopis et majoribus natu laïcorum._ (Voyez le glossaire -de Ducange, au mot _senior_.) - -Rien ne peut nous faire conjecturer que les seigneuries fussent connues -en Germanie, et je prie de remarquer que si elles avoient formé une -branche du droit politique des Français, et qu’ils en eussent apporté -l’usage dans les Gaules, elles n’auroient pas encore conservé tout le -caractère d’une nouveauté sous les premiers Carlovingiens. Auroit-il -encore été douteux dans le temps de Charlemagne, si les justices -seigneuriales des ecclésiastiques devoient avoir ou non le droit -de juger à mort? _Imprimìs omnium jubendum est ut habeant ecclesiæ -justitias, tam in vita illorum qui habitant in ipsis ecclesiis, quàmque -in pecuniis et substantiis eorum._ (Cap. 4, an. 806, Art. 1.) Comment -auroit-on attendu si tard à régler cette compétence, si les justices -seigneuriales, au lieu de se former peu à peu et lentement, avoient été -connues de tout temps dans la monarchie française? - -Le droit des seigneurs étoit si peu constaté, si peu affermi, qu’on -pouvoit encore changer de seigneur et en secouer l’autorité. _Quod -nullus Seniorem suum dimittat, postquàm ab eo acceperit valente solidum -unum: excepto si eum vult occidere, aut cum baculo cædere, vel uxorem -aut filiam maculare, seu hæreditatem ei tollere._ (Cap. an. 813, Art. -16.) _Mandamus etiam ut nullus homo Seniorem suum sine justa ratione -dimittat; nec aliquis eum recipiat, nisi sicut tempore antecessorum -nostrorum consuetudo fuit._ (Cap. an. 847, Art. 3.) - -Je prie de faire attention à ce capitulaire de Charles-le-Chauve; -_Volumus etiam ut unusquisque liber homo in nostro regno, Seniorem -qualem voluerit, in nobis aut in nostris fidelibus accipiat_. (Cap. -an. 847, art. 2.) Si la coutume des seigneuries eût été apportée de -Germanie, et eût formé la constitution primitive des Français, comment -plusieurs hommes libres seroient-ils parvenus à ne point reconnoître -le seigneur, avant le règne de Charles-le-Chauve? Si les Français -avoient connu l’usage des seigneuries, en entrant dans les Gaules, -tout possesseur de terre eût été dès l’instant de la conquête, ou -possesseur d’une seigneurie, ou possesseur d’un domaine sujet à une -seigneurie, et par conséquent, on n’auroit point eu lieu, sous le règne -de Charles-le-Chauve, de faire la loi qu’on vient de lire. On me dira, -sans doute, qu’elle a rapport aux fiefs; mais qu’on fasse attention -que c’est une chose impossible. 1º. Le possesseur d’un fief n’est pas -appelé, _liber homo_. 2º. Si cette loi regardoit les fiefs, il faudroit -en conclure que toute possession devint un fief, ce qui est évidemment -faux, puisqu’on prouve que sur la fin de la seconde race, et sous les -premiers Capétiens, une grande partie des terres du royaume, étoit -possédée en roture: on le verra à la suite de cet ouvrage. - -Les expressions dont on se servit dans les capitulaires, en parlant -des justices seigneuriales, supposent qu’elles avoient été démembrées -de la juridiction ou du ressort des ducs et des comtes, et prouvent -même que ces magistrats conservoient une sorte d’inspection sur les -seigneuries, dont le territoire avoit fait autrefois partie de leur -gouvernement. _Volumus, propter justitias quæ usquemodò de parte -comitum remanserunt, quatuor tantum mensibus in anno missi nostri -legationes nostras exerceant._ (Capit. 3, an. 812. Art. 8.) _De vassis -Dominicis qui adhuc intrà casam serviunt, et tamen beneficia habere -noscuntur, statutum est ut quicumque ex eis cum domno imperatore domi -remanserint, vassallos suos casatos secum non retineant, sed cum comite -cujus Pagenses sunt, ire permittant._ (Cap. 2. an. 812. Art. 7.) _Si -vassus noster justitias non fecerit, tunc et comes et missus ad ipsius -casam sedeant et de suo vivant quòusque justitiam faciat._ (Cap. an. -779. Art. 21.) _De nostris quoque dominicis vassallis jubemus ut si -aliquis prædas egerit, comes in cujus potestate fuerit, ad emendationem -eum vocet. Qui si comitem aut missum illius audire noluerit, per -forciam illud emendare cogatur._ (Capit. Carlom. an. 882.) - -Je supprime mille raisonnemens favorables à mon opinion; et je me -borne à remarquer qu’après la conquête des Français, leur royaume -fut partagé en plusieurs duchés ou provinces. Chaque duché comprit -plusieurs comtés, et chaque comté fut divisé en plusieurs cantons, -nommés Centènes, dans chacun desquels on établit un centenier pour -y rendre la justice. Ces Centeniers, distribués dans tout le plat -pays, ne sont-ils pas une preuve que la nation ne connoissoit pas les -justices seigneuriales? Quel auroit été leur emploi, si des seigneurs -particuliers avoient administré la justice dans leur territoire? -Est-il vraisemblable que ces seigneurs eussent voulu reconnoître la -juridiction des officiers subalternes des comtes? - -Puisque les seigneuries n’étoient point une coutume apportée de -Germanie, qu’il est certain, d’un autre côté, que ni les lois ni les -coutumes des Gaulois n’en ont pu donner l’idée aux Français; elles ne -sont donc point aussi anciennes, que leur établissement en deçà du -Rhin; elle doivent donc leur origine à quelque événement, à quelque -révolution particulière. Je crois qu’elles ont dû commencer à se -former dans les temps mêmes où les rois Mérovingiens commencèrent -eux-mêmes à étendre leur autorité. Voici mes preuves. Premièrement, -nous avons une ordonnance de 595, qui suppose que quelques Leudes -avoient déjà une juridiction chez eux. _Pari conditione convenit ut si -una centena in aliâ centenâ vestigium secuta fuerit et invenerit, vel -in quibuscumque fidelium nostrorum terminis vestigium miserit._ (Cap. -de Baluze. T. 1, p. 19.) Secondement, l’ordonnance de l’assemblée de -Paris, tenue en 615, prescrit aux évêques et aux Leudes qui possédoient -des seigneuries éloignées de leur domicile ordinaire, de choisir des -hommes du lieu même, et non des étrangers, pour y rendre la justice. -_Episcopi vel Potentes qui in aliis possident regionibus, Judices vel -missos discussores de aliis Provinciis non instituant, nisi de loco qui -Justitiam percipiunt et aliis reddent._ (Art. 19.) - -Je puis m’être trompé en parlant des causes qui ont contribué à -l’établissement des seigneuries, parmi nous; mais je crois en avoir -fixé certainement l’époque. Si on m’oppose un diplome de Clovis, donné -l’an 496, en faveur de l’abbaye de Réomaux, et qui suppose qu’il y -avoit déjà des seigneuries dans ce temps-là, je répondrai que dom -Bouquet, qui nous a donné cette pièce dans son recueil, (_T. 4, p. -615_,) la croit supposée. La raison de ce critique, c’est que Clovis -ne pouvoit point en 496, donner le privilége à l’abbaye de Réomaux qui -étoit située sur les terres des rois de Bourgogne. Ce prince gratifia -simplement ce monastère de lettres de sauve-garde et de protection; et -l’acte par lequel Clotaire I, les renouvela en 516, ne contient rien -qui ait le moindre rapport direct ou indirect au droit de justice. -(_Voyez cette pièce dans Bouquet, T. 4, p. 616._) - -L’esprit des lois a acquis avec raison une si grande autorité dans -le public, qu’il est nécessaire d’examiner ici le sentiment du -président de Montesquieu, sur l’origine des seigneuries. Il ne veut -point qu’elles soient l’ouvrage de l’usurpation. «N’y a-t-il eu sur -la terre, _dit-il_, (_L. 30, C. 20_,) que les peuples descendus de la -Germanie, qui aient usurpé les droits des princes? L’histoire nous -apprend assez que d’autres peuples ont fait des entreprises sur leurs -souverains, mais on n’en voit pas naître ce que l’on a appelé les -justices des seigneurs; c’étoit donc dans le fond des usages et des -coutumes des Germains, qu’il falloit en chercher l’origine.» Qu’importe -ce que l’histoire nous apprend des autres nations; comme si tous les -peuples devoient se copier dans les entreprises qu’ils font sur leurs -souverains ou sur la puissance publique? La manière dont Loyseau -imagine que les grands usurpèrent la justice, est ridicule; mais est-ce -une chose si inconcevable, si absurde, que dans une nation aussi mal -gouvernée que les Français, et sous des princes tels que les fils de -Clovis, quelques Leudes puissans dans leurs cantons, aient pris de -l’autorité sur leurs voisins, et voulu leur tenir lieu de magistrats, -en commençant par être leurs arbitres, qu’il faille chercher l’origine -des justices des seigneurs dans les coutumes des Germains? Pourquoi le -succès de quelques Leudes n’auroit-il pas accrédité leur ambition, et -jeté les premiers fondemens d’une coutume qui, flattant la vanité et -l’avarice, devint enfin, générale dans tout le royaume? - -«La justice, continue le président de Montesquieu, fut donc dans les -fiefs anciens, (il appelle ainsi, ce que j’appelle bénéfice,) et dans -les fiefs nouveaux, un droit inhérent au fief même, un droit lucratif -qui en faisoit partie.» Mais je prendrai la liberté de demander à -Montesquieu, comment il peut trouver dans les usages des Germains, -que la justice fût attachée au fief; lui qui a dit, (_C. 3_:) «chez -les Germains, il y avoit des vassaux et non pas des fiefs. Il n’y -avoit point de fiefs, parce que les princes n’avoient point de terres -à donner; ou plutôt les fiefs étoient des chevaux de bataille, des -armes, des repas.» S’il n’y avoit point de fiefs chez les Germains, -et en effet, il n’y en avoit point, comment, par leurs coutumes, la -justice pouvoit-elle être un droit inhérent au fief? Si des chevaux -de bataille, des armes, des repas, étoient des fiefs, seroit-il -raisonnable de penser que le droit de justice fût attaché à de -pareilles choses? où auroit été le territoire de ces justices? - -Écoutons le président de Montesquieu. «Les fiefs, _dit-il_, -comprenoient de grands territoires. J’ai déjà prouvé que les rois ne -levoient rien sur les terres qui étoient le partage des Francs; encore -moins pouvoient-ils se réserver des droits sur les fiefs. Ceux qui -obtinrent des fiefs, eurent à cet égard, la jouissance la plus étendue, -ils en tirèrent tous les fruits et tous les émolumens; et comme un -des plus considérables, étoient les profits judiciaires, _Freda_, que -l’on recevoit par les usages des Francs, il suivoit que celui qui -avoit le fief, avoit aussi la justice, qui ne s’exerçoit que par des -compositions aux parens, et des profits au seigneur; elle n’étoit autre -chose que de faire payer les compositions de la loi, et celui d’exiger -les amendes de la loi.» - -De ce que les rois Mérovingiens ne levoient rien sur les terres de -leurs sujets, il me semble qu’il ne s’ensuit pas qu’ils ne pussent -se réserver aucun droit sur les fiefs ou bénéfices. C’étoient des -dons faits par générosité; et comme le prince, ainsi qu’en convient -Montesquieu lui-même avoit conservé la faculté de les reprendre à son -gré, pourquoi n’auroit-il pas pu les soumettre à quelque charge? Cette -supposition n’a rien d’extraordinaire. Je conclurois, au contraire, -des longs détails de concessions, dont sont chargées toutes les -chartes par lesquelles on conféroit un bénéfice, que les Mérovingiens -avoient coutume de se faire des réserves. Peut-être même falloit-il -que par leur nature, les bénéfices fussent soumis à quelque redevance, -puisque dans plusieurs chartes, on n’oublie point de les en exempter, -par une clause expresse. _Omnia per nostrum donitum habeant ille et -filii sui, et posteritas illorum, absque ullo censu vel alicujus -inquietudine._ (Char. an. 815, Hist. de D. Bouquet, T. 6, p. 472.) Je -trouve encore dans une charte de Charles-le-Chauve, de l’an 844, les -paroles suivantes: _Ostendit etiam nobis epistolam domni et genitoris -nostri Huldowici piissimi Augusti ad Sturmionem comitem directam ut -prædictam villam, id est, fontes, memorato Johanni absque ullo censu et -inquietudine habere dimitteret._ (Ibid. T. 8, p. 459.) - -Mais quand il seroit vrai que les premiers fils de Clovis ne se fussent -jamais réservé aucun droit sur leurs bénéfices, il ne s’ensuivroit -pas que les bénéficiers y eussent eu la justice: car, si je ne me -trompe, on peut prouver que ces princes n’avoient point de justice -particulière dans leurs domaines. Premièrement, je prie de remarquer -qu’il n’importoit, ni à leur dignité, ni à l’accroissement de leurs -finances, d’avoir de ces juges particuliers; puisqu’ils nommoient -les ducs et les comtes, et qu’ils percevoient la troisième partie de -tous les frèdes ou amendes judiciaires qui étoient payés dans tout le -royaume. En second lieu, les lois saliques et ripuaires, ni aucune -ordonnance des rois Mérovingiens, ne parlent des justices domaniales du -prince; comment donc en prouver l’existence? - -Dom Bouquet a publié dans son recueil, 14 diplomes ou chartes de -concession de bénéfices, depuis Clovis jusqu’à Clotaire II, et dans -aucune, on ne trouve rien qui ait rapport au droit de justice. Ce -silence forme un argument bien fort contre le président de Montesquieu. -Ne prouve-t-il pas, ou que les Mérovingiens n’avoient pas une justice -particulière dans leurs domaines, ou qu’ils ne la cédoient pas à -leurs bénéficiers? La charte la plus ancienne où l’on trouve une -concession de justice, est de Dagobert, en 630. (_Voyez Dom Bouquet, -T. 4, p. 628._) N’est-il pas vraisemblable que les rois voyant à cette -époque, que plusieurs prélats et plusieurs leudes s’étoient fait des -seigneuries particulières, attribuèrent à leurs bénéfices le droit de -justice pour les rendre plus considérables et en relever la dignité? -Depuis, toutes les chartes ont renfermé la concession de la justice; et -cette coutume, accréditée en peu de temps, étoit, pour ainsi dire, de -droit commun en 660, que Marculfe écrivoit ses formules. - -Encore un mot pour prouver que les premiers rois Mérovingiens n’avoient -point de justice particulière dans leurs domaines. Grégoire de Tours -parle d’un certain Pélagius, qui avoit tous les vices, et bravoit tous -les juges, parce qu’il avoit une sorte d’intendance sur les haras -d’un domaine du roi. _Fuit autem in urbe Turonicâ Pelagius quidam in -omni malitiâ exercitatus, nullum judicem metuens eo quòd jumentorum -fiscalium custodes sub ejus potestate consisterent._ (L. 8. C. 40.) -Il n’est pas surprenant que les juges publics n’osassent réprimer ce -Pélagius: ils craignoient le ressentiment d’un homme qui pouvoit leur -faire des ennemis à la cour. Mais Pélagius n’auroit pas abusé du crédit -que lui donnoit son emploi, si le principal officier d’un domaine -royal, qu’on nommoit _major villæ_, eût été dès-lors le juge de tous -les domestiques employés dans le domaine; ce juge, officier, comme lui, -du prince, et accrédité, comme lui, à la cour, auroit pu, sans crainte, -le punir de ses injustices. - -Ce ne fut que dans la suite que le _major villæ_ fut juge, et ce n’est -que dans les capitulaires de Charlemagne, qu’on lui attribue, pour la -première fois, cette qualité. _Ut unusquisque judex in suo ministerio -bonos habeat artifices, id est, fabros ferrarios, et aurifices, et -argentarios, sutores, tornatores, carpentarios, &c._ (Cap. de villis, -art. 45.) _Volumus ut de fiscalibus, vel servis nostris sive ingenuis -qui per fiscos aut villas nostras commanent, diversis hominibus plenam -et integram, qualem habuerint, reddere faciant justitiam._ (Ibid. art. -52.) _Ut unusquisque judex in eorum ministerio frequentiùs audientias -teneat et justitiam faciat, et provideat qualiter rectè familiæ nostræ -vivant._ (Ibid. art. 56.) - -Je m’arrête long-temps sur l’article de l’établissement des -seigneuries; mais il est important; et d’ailleurs, on doit ce respect -au président de Montesquieu, lorsqu’on n’est pas de son avis, -d’examiner en détail toutes ses raisons. - -«Je trouve, dit-il, dans la vie des saints, que Clovis donna à un saint -personnage, la puissance, sur un territoire de six lieues de pays, et -qu’il voulut qu’il fût libre de toute juridiction quelconque. Je crois -bien que c’est une fausseté, mais c’est une fausseté très-ancienne. Le -fond de la vie et les mensonges se rapportent aux mœurs et aux lois du -temps, et ce sont ces mœurs et ces lois que l’on cherche.» - -Montesquieu me fournit lui-même la réponse que je lui dois faire. -«Je pourrois croire, dit-il, (_L. 31, C. 32_) que les hommages -commencèrent à s’établir du temps du roi Pepin, qui est le temps où -j’ai dit que plusieurs bénéfices furent donnés à perpétuité. Mais je le -croirois avec précaution, et dans la supposition seule, que les auteurs -des annales des Francs n’aient pas été des ignorans, qui, décrivant les -cérémonies de l’acte de fidélité, que Tassillon, duc de Bavière, fit -à Pepin, aient parlé suivant les usages qu’ils voyoient pratiqués de -leur temps.» Je croirois aussi l’argument du président de Montesquieu, -très-bon, si l’historien qui raconte la générosité de Clovis, envers -un saint personnage, eût été son contemporain. Mais malheureusement -cela n’est pas; et qui me répondra qu’il n’ait pas parlé d’une donation -faite avant l’établissement des seigneuries, suivant les usages et les -formes qu’il voyoit pratiquer de son temps? - -«La loi des Ripuaires, dit encore Montesquieu, défend aux affranchis -des églises, de tenir l’assemblée où la justice se rend, ailleurs que -dans l’église où ils ont été affranchis. Les églises avoient donc des -justices sur les hommes libres, et tenoient leurs plaids, dès les -premiers temps de la monarchie.» Sans doute, que les églises avoient -une justice, dès le commencement de la monarchie, je l’ai trouvé dans -la remarque VI du chapitre précédent. Ce que règle la loi ripuaire, -citée par le président de Montesquieu, n’a rapport qu’à la juridiction -ecclésiastique, qu’il n’a confondue que par distraction, avec les -justices seigneuriales. Lorsqu’un français de la tribu des Ripuaires -vouloit affranchir son serf, suivant la loi romaine, ce qui lui étoit -permis, la cérémonie s’en faisoit dans l’église. Le serf étoit remis -entre les mains de l’évêque, qui lui donnoit des tables, ou des lettres -d’affranchissement. Cet affranchi, appelé _tabulaire_, _tabularius_, -restoit sous la protection spéciale de l’église; il lui payoit un cens -modique; et jouissant du privilége clérical, étoit justiciable de son -évêque. - -Voici le dernier argument du président de Montesquieu. «Si la justice, -dit-il, n’étoit point une dépendance des fiefs, pourquoi verroit-on -par-tout que le service du fief étoit de servir le roi ou le seigneur, -et dans leurs cours et dans leurs guerres?» Je réponds en premier -lieu, que je ne vois pas de quelle nécessité il est qu’un bénéficier -ait une justice dans son bénéfice, pour servir le roi dans ses cours -ou dans ses guerres. Secondement, il est démontré qu’avant la régence -de Charles-Martel, les bénéfices n’étoient point conférés, sous la -condition de servir le donateur. On verra les preuves de cette vérité, -dans la remarque 37 du chapitre sixième. - -[20] _Claudius Turonis accessit; et cum iter ageret, ut consuetudo est -barbarorum, auspicia intendere cœpit, ac dicere sibi esse contraria: -simulque interrogare multos, si virtus beati Martini de præsenti -manifestaretur in perfidis. Aut certè si aliquis injuriam in eum -sperantibus intulisset, si protinùs ultio sequeretur._ (Greg. Tur. L. -7, C. 29.) - -[21] Dès que les rois, en conférant des bénéfices, leur attribuèrent le -droit de justice, il fut défendu aux juges publics d’y faire aucun acte -de juridiction. (_Voyez le recueil de Dom Bouquet, t. 4, p. 628, 630, -633, et les formules 3 et 4 de Marculfe._) - - - CHAPITRE IV. - -[22] _Aiebat enim (Chilpericus) plerumque: ecce pauper remansit fiscus -noster; ecce divitiæ nostræ ad ecclesias sunt translatæ: nulli pœnitùs, -nisi soli episcopi regnant: periit honor noster et translatus est ad -episcopos civitatum._ (Greg. Tur. L. 6, C. 46.) - -[23] _Tunc indicavit ei quos in consilio haberet, aut sperneret à -conloquio; quibus se crederet, quos vitaret, quos honoraret muneribus, -quos ab honore, depelleret._ (Greg. Tur. L. 7, C. 33.) _Persæpe homines -pro facultatibus eorum punivit._ (Ibid. L. 6, C. 46.) _Illi post -prædicationem sacerdotum, de Fanis ad ecclesias sunt conversi: isti -quotidie de ecclesiis prædas detrahunt, illi sacerdotes Domini ex toto -corde venerati sunt et audierunt; isti non solum non audiunt, sed etiam -persequuntur; illi monasteria et ecclesias ditaverunt; isti eas diruunt -ac subvertunt._ (Ibid. L. 4, C. 49.) On va voir dans la note suivante -que les Mérovingiens redemandoient aux églises les bénéfices qu’ils -leur avoient donnés; puisque dans le traité d’Andely en 587, on fit un -article exprès pour remédier à cet abus. - -[24] _Quidquid ante fati reges ecclesiis aut fidelibus suis -contulerunt, aut adhuc conferre cum justitiâ, Deo propitiante, -voluerint, stabiliter conservetur; et quidquid unicuique fidelium -in utriusque regno per legem et justitiam redhibeatur, nullum -et præjudicium patiatur, sed liceat res debitas possidere atque -recipere; et si aliquid cuicumque per interregna sine culpâ sublatum -est, audientiâ habitâ restauretur. Et de eo quod per munificentias -præcedentium regum unusquisque usque ad transitum gloriosæ memoriæ -domini Chlotocharii regis possedit, cum securitate possideat: et quod -exinde fidelibus personis ablatum est, de præsenti recipiat._ (Greg. -Tur. L. 9, C. 20.) - -Il est question de savoir si cette expression, _stabiliter -conservetur_, doit s’entendre de l’hérédité établie dans les bénéfices; -ou si elle signifie seulement que le bénéficier qui en est pourvu en -jouira pendant toute sa vie. Ce qui rend la première explication plus -vraisemblable, c’est que le même traité d’Andely permet aux femmes, -aux veuves et aux filles des Mérovingiens, d’aliéner pour toujours -les terres qu’elles conféroient en bénéfices. _Ut si quid de agris -fiscalibus vel speciebus, atque præsidio pro arbitrii sui voluntate -facere, aut cuiquam conferre voluerit; in perpetuo, auxiliante Domino, -conservetur, neque à quoquam ullo unquàm tempore convellatur._ La -manière dont cet article est dressé; les expressions _in perpetuo -et ullo unquam tempore_, ne laissent aucun lieu de douter que les -bénéfices conférés par les princesses, n’aient été rendus héréditaires -dans l’assemblée d’Andely. Or, je demande pourquoi on auroit permis aux -princes de reprendre leurs bénéfices à la mort du bénéficier, tandis -qu’on ôtoit ce droit aux princesses. - -En second lieu, les ecclésiastiques ont toujours prétendu que c’est -un sacrilége, que de reprendre les biens qui avoient été consacrés -à Dieu et au culte de la religion. L’esprit du traité d’Andely est -donc, que les gratifications faites par les rois à l’église, soient -perpétuelles, irrévocables, et deviennent des propres. Mais remarquez -que l’expression _stabiliter conservetur_, se rapportant également -aux Leudes et aux églises, suppose leur condition égale à l’égard des -bénéfices; d’où il faut conclure que les bénéfices conférés aux Leudes, -ne pouvoient jamais être repris par le prince. Le traité ne fut pas -observé religieusement, mais il semble qu’on n’en peut rien conclure -contre le droit des bénéficiers. - -[25] _Cum jam Protadius, genere Romanus, vehementer ab omnibus in -palatio veneraretur, et Brunechildis stupri gratiâ eum vellet honoribus -exaltare._ (Fredeg. Chron. C. 24.) _Protadius, instigante Brunechilde, -Theudorico jubente, majordomus substituitur. Qui cum esset nimiùm -argutissimus et strenuus in cunctis, sed sæva illi fuit contrà personas -iniquitas, fisco nimium tribuens, de rebus personarum ingeniosè fiscum -vellens impellere et se ipsum ditare. Quoscumque genere nobiles -reperiret, totos humiliare conabatur, ut nullus reperiretur qui gradum -quem adripuerat, potuisset adsumere._ (Ibid. C. 27.) - -[26] _Quidquid parentes nostri anteriores principes, vel nos per -justitiam visi sumus concessisse et confirmasse, in omnibus debeat -confirmari._ (Ord. an. 615, art. 16.) Il est évident que cet article -a rapport aux conventions du traité d’Andely, et qu’il en rappelle et -en confirme les dispositions. On verroit, sans doute, que l’expression -_quidquid_, doit s’entendre des bénéfices, si les deux articles -précédens de cette ordonnance n’avoient été perdus. On ne peut -douter que ce ne soit à cette époque, que les bénéfices devinrent -incontestablement héréditaires; et l’ordonnance de Paris fut aussi -respectée, que le traité d’Andely l’avoit été peu. Tout préparoit -les esprits à cette révolution, et l’assemblée que Clotaire II tint -à Paris, étoit l’occasion la plus favorable aux intérêts des Leudes; -ce prince étoit-il en état de pouvoir leur refuser quelque chose? La -décadence où l’autorité royale tomba dès ce moment, est une preuve que -le prince ne fut plus le maître de disposer de ses bénéfices. Enfin, -l’hérédité des bénéfices étoit tellement établie, et reconnue pour être -la coutume générale, quarante-cinq ans après l’assemblée de Paris, que -Marculfe qui écrivoit dans ce temps-là, en fait une clause particulière -dans l’acte de donation des bénéfices. _Ità ut eam villam jure -proprietario ullius expectatâ judicum traditione habeat, teneat atque -possideat, et suis posteris, Domino adjuvante, ex nostrâ largitate, aut -cui voluerit ad possidendum relinquat._ (Form. 14, L. 1.) - -_Quæ unus de fidelibus ac Leodibus, suam fidem servando Domino -legitimo, interregno faciente, visus est perdidisse, generaliter absque -incommodo de rebus sibi justè debitis præcipimus revestiri._ (Ord. an. -615. Art. 17.) - -_Episcopi verò vel potentes qui in aliis possident regionibus, judices -vel missos discussores de aliis provinciis non instituant nisi de loco, -qui justitiam percipiant et aliis reddant._ (Ibid. art 19.) J’ai déjà -rapporté cet article dans une note précédente; il suppose le droit -des seigneuries établi, et le confirme. Peut-être que ce droit avoit -été formellement reconnu dans quelque ordonnance qui n’est pas venue -jusqu’à nous. - -[27] Tant que les Français furent en Germanie, il est vraisemblable que -l’assemblée du champ de Mars nommoit aux magistratures. _Eliguntur_, -dit Tacite, (C. 12,) _in iisdem Conciliis et principes qui jura -per pagos vicosque reddant_. Lorsque les principes du gouvernement -français commencèrent à s’altérer, les rois s’attribuèrent le pouvoir -de conférer les duchés et les comtés. Grégoire de Tours, (_L. 4, C. -43_,) rapporte que Péonius, comte d’Auxerre, envoya de l’argent au roi -Gontran, par son fils Mummolus, pour être continué dans son emploi; et -que le fils infidelle donna l’argent en son nom, et obtint la place de -son père. Il n’est pas besoin de multiplier ici les autorités, pour -prouver une vérité dont on ne peut douter, pour peu qu’on ait lu nos -anciens historiens, et quand on se rappelle que l’assemblée du champ -de Mars ne se tenoit plus. Le président de Montesquieu a cependant -dit quelque part, que les assemblées de la nation disposoient même des -bénéfices. - -Fredégaire nous apprend que Varnachaire, qui venoit d’être fait maire -du palais, dans le royaume de Bourgogne, après la mort de Brunehaut, -exigea de Clotaire II, qu’il lui promît, par serment, de ne lui -jamais ôter sa dignité. _Varnacharius in regno Burgundiæ substituitur -major-domus, sacramento à Chlotario accepto ne unquàm vitæ suæ -temporibus degradaretur._ (Chr. C. 42.) Si Varnachaire eût été fait -maire du palais, par les grands, Clotaire n’eût pas eu la liberté de -le déposer; et par conséquent, il eût été absurde que Varnachaire eût -exigé le serment inutile, dont parle l’historien. Il n’est pas moins -aisé de prouver que le maire du palais, et par conséquent, le roi, -dont il n’étoit encore que le ministre, nommoit aux duchés et aux -comtés; puisque Flaochatus, qui succéda à Varnachaire, écrivit à tous -les ducs du royaume de Bourgogne, pour leur promettre, par serment, -de les conserver dans la possession de leur dignité. _Flaochatus -cunctis ducibus Burgundiæ seu et pontificibus per epistolam, etiam -et sacramentis firmavit unicuique gradum honoris et dignitatem seu -amicitiam perpetuo conservare._ (Ibid Chron. C. 89.) Il n’est pas -nécessaire de remarquer que _gradum honoris_ se rapporte aux ducs, et -_amicitiam_ aux évêques. - -[28] On doit sur-tout regretter l’ordonnance de l’assemblée, que -Clotaire II convoqua à Clichy, près de Paris, la quarante-quatrième -année de son règne. Cette pièce, sans doute, seroit de la plus grande -importance, pour connoître notre ancien droit public, les progrès -de l’autorité des maires du palais et des seigneurs, et les causes -particulières de la révolution subite que souffrit la dignité des -princes Mérovingiens. - -[29] _Chlotarius cum proceribus et Leudibus Burgundiæ Træsassis -conjungitur, cum eos sollicitasset, si vellent mortuo jam Varnachario, -alium in ejusdem honoris gradum sublimare, etc._ (Fredeg. Chr. C. 43.) -Il falloit que pendant la régence, ou la mairie de Varnachaire, les -grands eussent exigé du roi, qu’ils nommeroient désormais son maire du -palais. _Flaochatus, genere Francus, majordomus in regnum Burgundiæ, -electione Ponticum et cunctorum ducum, à Nantechilde reginâ in hunc -gradum honoris nobiliter stabilitur._ (Ibid. C. 89.) - - - CHAPITRE V. - -[30] Je ne m’arrêterai pas long-temps à réfuter ici l’opinion du comte -de Boulainvilliers, sur l’origine de la noblesse, dans la monarchie -française. Il a cru que tous les Français, avant la conquête, étoient -libres et égaux, par le droit de leur naissance, et il avoit raison. -Mais après qu’ils se furent emparés des Gaules, les vainqueurs et les -vaincus, ne formant plus qu’un corps de société, on commença, selon -cet écrivain, à connoître dans la monarchie des Français, des familles -nobles et des familles roturières. Tout Français fut gentilhomme, tout -Gaulois fut roturier. Si on a lu avec quelqu’attention les remarques -précédentes, on jugera, sans peine, que cette idée ne peut être appuyée -sur aucun fondement solide. Je me borne à demander aux personnes qui -ont adopté le système du comte de Boulainvilliers, comment on peut -l’accorder avec la loi salique, qui n’exige qu’une composition de 200 -sous, pour le meurtre d’un français libre, tandis qu’elle en ordonne un -de 300 pour le meurtre d’un gaulois, convive du roi. Pourquoi le sang -d’un gentilhomme est-il moins précieux que celui d’un roturier? - -Enfin, l’abbé du Bos a une fois raison. Il prétend, (_L. 6, C. 4_), que -les Français, sous leurs premiers rois, n’étoient point partagés en -deux ordres de citoyens, comme nous le sommes aujourd’hui, en nobles -et en roturiers. Il pense qu’il n’y avoit point chez eux de familles -qui jouissent par l’avantage de la naissance, de ces droits et de ces -priviléges particuliers et distinctifs, qui constituent dans une nation -une noblesse d’origine. Toutes les prérogatives étoient personnelles, -elles n’étoient point héréditaires. Mais à peine a-t-il exposé son -sentiment, qu’il ne manque pas d’avoir tort, c’est-à-dire, qu’il gâte -une bonne cause, en la prouvant mal. - -Le président de Montesquieu, qui croit l’honneur de nos grandes -maisons intéressé à proscrire l’opinion de l’abbé du Bos, veut au -contraire, que dès le temps de la conquête, et même au-delà du Rhin, -les Français aient connu une noblesse proprement dite, et que des -familles privilégiées possédassent des droits qui les distinguoient et -les séparoient des familles communes. - -Il est vrai qu’il y a toujours eu chez les Français une classe de -citoyens appelés _Fidelles_, _Leudes_ ou _Antrustions_, et qu’ils -jouissoient, ainsi que l’a établi le président de Montesquieu, et que -je l’ai dit dans le corps de mon ouvrage, de plusieurs prérogatives -qui n’appartenoient point aux simples hommes libres. Je ne conçois -pas pourquoi l’abbé du Bos déguise cette vérité; il pouvoit en -convenir sans nuire à son systême; il le devoit, en ajoutant que ces -distinctions personnelles étoient accordées à la dignité et non pas à -la naissance des Leudes. Il pouvoit soutenir qu’on ne naissoit pas -Leude, Fidelle, Antrustion, mais qu’on le devenoit par la prestation du -serment de fidélité; ainsi que nous l’apprend Marculfe, par une formule -que j’ai déjà citée dans la remarque 65 du chapitre troisième. - -Je dois d’abord prouver que cette espèce d’ennoblissement personnel -que donnoit la prestation du serment de fidélité, ne communiquoit aux -enfans du Leude ou Antrustion, aucune prérogative particulière; et -qu’ainsi, il n’y avoit chez les Français, qu’une noblesse personnelle. -Si les droits des gentilshommes étoient les mêmes que ceux des Leudes, -c’est-à-dire, s’ils approchoient également de la personne du prince; -si, par le seul droit de leur naissance, ils pouvoient être élevés aux -premiers emplois de l’État; je prierai de m’expliquer par quel motif -les Français nés gentilshommes, prêtoient le serment de fidélité, qui -leur étoit inutile pour obtenir ces honneurs. Si les priviléges de ces -gentilshommes sont différens de ceux des Leudes qui étoient sous la -truste ou la foi du roi, je demanderai qu’on me dise pourquoi nos lois -saliques et ripuaires, si attentives à distinguer parmi les Gaulois -mêmes, différens ordres de citoyens, Gaulois convives du roi, Gaulois -possesseurs de terres, Gaulois tributaires, n’établissent aucun ordre -mitoyen entre le français libre et le Leude. Pourquoi cette noblesse -qui tient le milieu entre les simples hommes libres et les Leudes, -est-elle oubliée? pourquoi aucun de nos anciens monumens n’aide-t-il à -faire connoître, ni même à faire soupçonner son existence? - -Le président de Montesquieu répond à mes demandes, (_L. 30, C. 25_), -en disant que la prérogative distinctive des familles nobles, étoit de -prêter le serment de fidélité, ou de se recommander pour un fief ou -un bénéfice. Je cherche la preuve de cette proposition, et l’auteur -me renvoie au chapitre 23 du livre suivant. J’y cours, et je lis: -«d’abord, les hommes libres ne purent pas se recommander pour un fief, -mais ils le purent dans la suite, et je trouve que ce changement se fit -dans le temps qui s’écoula depuis le règne de Gontran, jusqu’à celui de -Charlemagne. Je le prouve par la comparaison qu’on peut faire du traité -d’Andely, passé entre Gontran, Childebert et la reine Brunehaud, et le -partage fait par Charlemagne à ses enfans, et un partage pareil, fait -par Louis-le-Débonnaire. Ces trois actes contiennent des dispositions -à peu près pareilles à l’égard des vassaux; et comme on y règle les -mêmes points, et à peu près dans les mêmes circonstances, l’esprit et -la lettre de ces trois traités se trouvent à peu près les mêmes à cet -égard. Mais pour ce qui regarde les hommes libres, il s’y trouve une -différence capitale. Ce traité d’Andely ne dit point qu’ils pussent -se recommander pour un fief, au lieu qu’on trouve, dans les partages -de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire, des clauses expresses, pour -qu’ils puissent se recommander: ce qui fait voir que depuis le traité -d’Andely, un nouvel usage s’introduisoit, par lequel les hommes libres -étoient devenus capables de cette grande prérogative. Cela dut arriver, -lorsque Charles-Martel ayant distribué les biens de l’église à ses -soldats, et les ayant donné partie en fief, partie en alleu, il se fit -une espèce de révolution dans les lois féodales.» - -Ceci demanderoit un volume entier de discussions; mais je m’arrêterai -au point essentiel et capital; et je vais prouver d’abord, qu’avant -le traité d’Andely, les hommes libres pouvoient prêter le serment de -fidélité, ou se recommander pour un bénéfice. En effet, on remarque -qu’après la conquête, le nombre des Leudes augmenta considérablement. -Il est certain que des Gaulois qui se naturalisèrent Français, furent -élevés aux dignités les plus importantes de l’état; donc que ce n’étoit -point le privilége particulier de certaines familles, de prêter le -serment de fidélité. Si avant le règne de Gontran, les hommes libres -avoient été exclus de ces honneurs, un Leudaste, né dans l’esclavage, -nourri dans les fonctions les plus viles de son état, et à qui on avoit -coupé une oreille, parce qu’il avoit voulu s’échapper de la maison -de son maître, se seroit-il élevé jusqu’à devenir comte des écuries, -sous le règne de Caribert, et ensuite comte de Tours? Ces dignités -étoient la récompense des Leudes, et donnoient à ceux qui en étoient -revêtus, le premier rang dans leur ordre; au lieu que je ne vois point -que la possession d’un bénéfice valût quelque prééminence à un Leude -bénéficier. - -Cette fortune de Leudaste n’est point de ces événemens rares qui ne -tirent pas à conséquence, et qui ne prouvent rien. La loi des ripuaires -ne les regarde point comme un scandale contraire à l’ordre ordinaire du -gouvernement, ils y étoient même tellement analogues, qu’elle fait à -cet égard, une disposition particulière. _Si quis ejusdem fiscalem quem -comitem vocant, interfecerit, 600 solidis mulctetur. Quod si puer regis -vel ex tabulario ad eum gradum ascenderit, 300 solidis._ (Leg. Rip. -Tit. 53.) On a déjà vu que par le mot Tabulaire, on entendoit un serf -affranchi dans l’église. Or, puisqu’un affranchi pouvoit être leude et -comte, et en étoit quitte pour avoir une composition moins forte qu’un -autre leude ou un comte, peut-on présumer, avec quelque vraisemblance, -qu’un homme né libre, ne fût pas admis à prêter le serment de fidélité? - -Il me semble que l’argument que le président de Montesquieu veut -tirer du silence du traité d’Andely, à l’égard des hommes libres, -ne doit pas avoir beaucoup de force. Pourquoi auroit-on dit dans ce -traité, que les hommes libres pouvoient être admis à la prestation -du serment de fidélité? Ce n’étoit point un droit contesté, personne -n’en doutoit. Sans entrer dans une discussion inutile sur les partages -de Charlemagne, et de Louis-le-Débonnaire, je répondrai que tous les -argumens que le président de Montesquieu pourroit en inférer, ne -prouvent rien contre moi; car, je conviens que du temps de Charlemagne, -il y avoit des familles nobles, et je nie seulement qu’il y en eut -avant le traité d’Andely. Il n’étoit pas question à Andely, de décider -de ceux à qui le prince donneroit des bénéfices, mais de statuer qu’il -ne pourroit pas les reprendre, après les avoir donnés. - -Est-il bien vrai que les circonstances où Charlemagne et -Louis-le-Débonnaire firent leurs partages, furent à peu près les mêmes -que celles où fut passé le traité d’Andely? Il s’agissoit sous Gontran -et Childebert de contenter les leudes avides, accoutumés à regarder -les bénéfices comme des dettes du prince, qui s’étoient fait un droit -de sa libéralité, et qui ne vouloient plus souffrir qu’il retirât -arbitrairement ses bienfaits. Quand Charlemagne et Louis-le-Débonnaire -firent le partage de leurs États, leurs vassaux ne leur faisoient -point la loi, et les bénéfices avoient pris une nouvelle forme sous la -régence de Charles-Martel, ainsi qu’on va le voir dans la suite de mes -observations. - -L’abbé du Bos rapporte un passage de la vie de Louis-le-Débonnaire, où -Tégan, s’élevant contre l’ingratitude d’Hébon, que ce prince avoit fait -archevêque de Rheims, quoiqu’il ne fût qu’affranchi, lui dit: _Fecit te -liberum non nobilem, quod impossibile est post libertatem. Vestivit te -purpurâ et pallio, et tu induisti eum cilicio._ J’abandonne de bon cœur -tous les raisonnemens de l’abbé du Bos, sur ce passage; mais j’avoue -que je ne conçois point comment le président de Montesquieu peut -prétendre que ces paroles de Tégan, _fecit te liberum non nobilem_, -prouvent formellement deux ordres de citoyens. Je voudrois, pour former -une preuve, un mot moins équivoque que celui de _nobilis_, dont on peut -se servir dans un pays même où la loi n’établiroit aucune distinction -entre les familles. Quoiqu’il en soit, le passage de Tégan signifiera -tout ce qu’on voudra, il ne forme point une objection contre moi; -puisque je ne doute pas que sous Louis-le-Débonnaire, il n’y eût, en -effet, des familles nobles. - -Je ne crois pas que mon opinion sur l’origine de la noblesse en France, -soit injurieuse au sang de nos premières familles, ni aux trois -grandes maisons qui ont successivement régné sur nous. «L’origine -de leur grandeur, _s’écrie le président de Montesquieu_, n’iroit -donc point se perdre dans l’oubli, la nuit et le temps. L’histoire -éclaireroit des siècles où elles auroient été des familles communes; -et pour que Childéric, Pepin et Hugues-Capet fussent gentilshommes, il -faudroit aller chercher leur origine parmi les Romains et les Saxons, -c’est-à-dire, parmi les nations subjuguées.» - -A ce raisonnement, je craindrois presque que la lecture de l’abbé du -Bos n’eût été contagieuse pour le président de Montesquieu. L’orgueil -de nos grandes maisons pourroit être blessé, si on leur disoit qu’il -y a eu un temps en France, où elles n’étoient qu’au rang des familles -communes, tandis que l’ordre de la noblesse étoit déjà formé; mais -qu’elles soient offensées de n’avoir pas été nobles dans le temps -qu’il n’y avoit point encore de noblesse, ce seroit une espèce de -vertige. Si c’est une mortification pour elles, je leur en demande -pardon, il faut qu’elles l’essuient; car, je n’imagine pas que le -président de Montesquieu croie que les nations aient commencé par avoir -des gentilshommes. L’égalité a d’abord dû unir les citoyens de toute -société, et la distinction des nobles et des roturiers ne peut être que -la suite de plusieurs événemens et de plusieurs révolutions, dont la -vanité de quelques citoyens profita, pour s’attribuer des prérogatives -particulières, et former une classe séparée. Il faudroit que nos -grandes maisons fussent bien difficiles à contenter, s’il ne leur -suffisoit pas d’être nobles, depuis le règne de Clotaire II. - -[31] Cet usage commença dans le temps que Marculfe écrivoit des -formules. _Jubemus ut omnes pagenses vestros, tam Francos, Romanos vel -reliquas nationes de gentes bannire et locis congruis per civitates, -vicos et castella, congregare faciatis, quatenùs præsente misso nostro -illustri viro illo, quem ex nostro latere illuc pro hoc direximus, -fidelitatem præcelso filio nostro vel nobis debeant promittere et -conjurare._ (L. 1. Form. 40.) _Ut missi nostri populum nostrum iterùm -nobis fidelitatem promittere faciant secundùm consuetudinem jamdudum -ordinatam, et ipsi aperiant et interpretentur illis hominibus qualiter -ipsum sacramentum et fidelitatem ergà nos servare debeant._ (Cap. 5, -an 822, Art. 12.) _Volumus ut missi nostri per totam legationem suam -primo omnium inquirant qui sint de liberis hominibus, qui fidelitatem -nobis nondum promissam habent, et faciant illos eam promittere, sicut -consuetudo semper fuit._ (Capit. an. 829, art. 4. Capitis 4.) - -[32] _Ideò veniens ille fidelis noster, ibi in palatio nostro, in -nostrâ vel procerum nostrorum præsentiâ, villas nuncupatas illas, -sitas in pago illo, suâ spontaneâ voluntate nobis per fistucam visus -est Werpisse, vel condonasse, in eâ ratione, si itâ convenit, ut dum -vixerit, sub nostro beneficio debeat possidere; et post suum discessum, -ejus adfuit petitio, nos ipsas villas fideli nostro illi plenâ gratiâ -visi fuimus concessisse. Quapropter per præsens discernimus præceptum, -quod perpetualiter mansurum esse jubemus, ut dummodo taliter ipsius -illius decrevit voluntas, quod ipsas villas in suprà scriptis locis -nobis voluntario ordine visus est lesouverpisse vel condonasse, et nos -prædicto viro illi ex nostro munere largitatis, sicut ipsius illius -decrevit voluntas, concessimus, hoc est, tam in terris, domibus, -accolabus, mancipiis, vineis, silvis, campis, pratis, pascuis, aquis, -aquarum discursibus, ad integrum quidquid ibidem ipsius illius -portio fuit, dum advixerit, absque aliqua diminutione de qualibet -re usufructuario ordine debeat possidere, et post ejus discessum -memoratus ille hoc habeat, teneat et possideat, et suis posteris aut -cui voluerit ad possidendum, relinquat._ (Form. 13. L. 1.) - -L’usage qui constate la formule qu’on vient de lire, est une des choses -les plus surprenantes de notre histoire. Le président de Montesquieu -en parle, (_L. 30, C. 8_,) et pour expliquer comment on fut intéressé -à dénaturer ainsi ses propres, il avance que ceux qui possédoient des -bénéfices, avoient de très-grands avantages. Il en fait l’énumération, -et ces priviléges ne sont autre chose que ceux que possédoient tous -les Leudes, en vertu de la prestation du serment de fidélité. Je défie -de pouvoir me citer un texte qui prouve, qu’avant l’hérédité des -bénéfices, les bénéficiers jouissent de quelque prérogative qui ne leur -fût pas commune avec tous les Leudes. Je sais bien que Montesquieu dit, -(_L. 30, C. 25_,) que tout Leude avoit un bénéfice, et que quand on lui -enlevoit celui qu’il possédoit, on lui en rendoit un autre; mais il -ne suffit pas d’avancer des faits, il faut les prouver. Est-il permis -de croire que les premiers Mérovingiens eussent des domaines assez -étendus pour donner un bénéfice à chaque Leude? Si la possession d’un -bénéfice donnoit des priviléges particuliers, et si tout Leude avoit -un bénéfice, quel avantage auroit-il trouvé à convertir son propre en -bénéfice? Si chaque Leude avoit en effet un bénéfice, pourquoi Gontran -auroit-il appris à son neveu ceux à qui il devoit en donner, et ceux -qu’il en devoit priver? _Quos honoraret muneribus, quos ab honore -depelleret._ Comment interprêtoit-on différens articles du traité -d’Andely et de l’ordonnance portée par l’assemblée de 615, que j’ai -rapportés dans les remarques précédentes? - -Montesquieu croit que cette coutume de changer son propre ou son alleu -en bénéfice, continua et eut sur-tout lieu dans les désordres de la -seconde race. Quoique personne ne respecte plus que moi cet illustre -écrivain, je ne puis me soumettre à son autorité, puisque je vois, au -contraire, que sous les premiers Carlovingiens, on préféroit les alleux -aux bénéfices, et que les bénéficiers tâchoient de faire passer leurs -bénéfices pour des propres. _Auditum habemus comites et alii homines -qui nostra beneficia habere videntur, comparant sibi proprietates de -ipso nostro beneficio._ (Cap. 5, an. 805, art. 7.) _Audivimus quod -alibi reddant beneficium nostrum ad alios homines in proprietatem, -et in ipso placito dato pretio comparant ipsas res iterùm sibi in -allodem._ (Ibid. art. 8.) _Ut missi nostri diligenter inquirant..... -quis de beneficio suo allodem comparavit vel struerit._ (Cap. 3. an. -812.) - -Dans les désordres de la seconde race, et qui suivirent le règne de -Louis-le-Débonnaire, il ne se donna pas un alleu pour le convertir en -fief, ou du moins, on ne pourra en citer aucun exemple. Il s’établit -alors un ordre tout nouveau dans le gouvernement de l’état, et comme -on le verra à la fin du second livre de cet ouvrage, il se forma une -relation nouvelle entre les seigneuries, et dont on ne peut tirer -aucune lumière pour éclaircir les coutumes de la première race. Si des -seigneurs, qui possédoient des terres en alleu, consentirent à les -tenir en fief, et à reconnoître un suzerain, ils ne donnèrent point -leurs domaines; ils se contentèrent de les soumettre aux devoirs du -vasselage, soit pour se faire un protecteur dans un temps où tous les -seigneurs se faisoient la guerre, soit par ce qu’ils y étoient forcés -par un voisin puissant et ambitieux. - -Il est évident que dans le temps que Marculfe écrivoit, les propres -devoient être regardés comme des biens plus sûrs, plus solides, plus -précieux que les bénéfices, qui avoient éprouvé mille révolutions -différentes. Si on voulut cependant changer son propre en bénéfices, -il falloit donc que le bénéfice conférât quelque privilége fort -estimé; et quel autre privilége pouvoit-ce être que de conférer, ainsi -que je l’ai conjecturé, une distinction particulière aux familles -bénéficiaires? - -[33] _Consecratio episcopos et reliquos Domini sacerdotes, tam à -servili quàm à cæteris adscriptis conditionibus semper liberos facit, -idcirco præcipimus ut nullus ab eis nisi divina requirat servitia._ (L. -6, Capit. art. 118.) _De his qui sæculum relinquunt propter servitium -impediendum, et tunc neutrum faciunt, ut unum è duobus eligant, aut -planiter secundùm canonicam aut secundùm regulæ institutionem vivant, -aut servitium dominicum faciant._ (Ibid. L. 5, art. 245.) _De liberis -hominibus qui ad servitium Dei se tradere volunt, ut priùs hoc uno -faciant quàm à nobis licentiam postulent. Hoc ideò quia audivimus -aliquos ex illis non tam causâ devotionis hoc fecisse, quàm pro -exercitu seu aliâ fonctione regali fugiendâ._ (Ibid. L. 1. art. 114.) - -[34] _Hortatu omnium fidelium nostrorum et maximè episcoporum ac -reliquorum sacerdotum, servis Dei per omnia omnibus armaturam portare, -vel pugnare, aut in exercitum et in hostem pergere omninò prohibuimus._ -(Cap. 1, an. 769, art. 1.) _Volumus ut nullus sacerdos in hostem -pergat, nisi duo vel tres tantùm episcopi electione cæterorum, propter -benedictionem et prædicationem, populique reconciliationem...... Hi -verò nec arma ferant nec ad pugnam pergant...... Reliqui verò qui ad -ecclesias suas remanent, suos homines benè armatos nobiscum, aut cum -quibus jusserimus, dirigant._ (Cap. 8, an. 803.) - -[35] _Qui instante antiquo hoste audivimus quosdam nos suspectos -habere, proptereà quod concessimus episcopis et sacerdotibus ac -reliquis Dei servis ut in hostes, nisi duo aut très à cæteris electi, -et sacerdotes similiter perpauci ab eis electi, non irent, sicut in -prioribus nostris continetur capitularibus, nec ad pugnam properarent, -nec arma ferrent, nec homines tam christianos quàm paganos necarent, -nec agitatores sanguinum fierent, vel quicquam contra canones facerent, -quod honores sacerdotum et res ecclesiarum auferre vel minuere eis -voluissemus; quod nullatenùs facere velle, vel facere volentibus -consentire omnes scire cupimus. Sed quantò quis eorum ampliùs suam -normam servaverit, et Deo servierit, tanto eum plus honorare et -cariorem habere volumus._ (Cap. de Baluze, T. I, p. 410.) - - - CHAPITRE VI. - -[36] On voit en effet que le fameux maire Ébroin s’autorisa d’un faux -Clovis qu’il disoit fils de Clotaire II. - -[37] C’est ici le lieu de rendre compte, en peu de mots, du systême du -président de Montesquieu sur les fiefs. Il est bien surprenant qu’avec -tant de lumières, cet écrivain soit allé chercher l’origine des fiefs -dans les coutumes des Germains. Chez les Germains, dit-il, (_L. 30, C. -3_,) il y avoit des vassaux et non pas des fiefs. Étrange proposition! -N’est-ce pas le fief qui constitue seul le vassal? «Il n’y avoit point -de fiefs, parce que les princes n’avoient point de terres à donner, -ou plutôt les fiefs étoient des chevaux de bataille, des armes, des -repas.» En se voyant forcé de regarder comme des fiefs, des chevaux -de bataille, des armes et des repas, comment Montesquieu ne s’est-il -pas aperçu qu’il étoit dans l’erreur? qu’il est dangereux de faire -un systême! «Il y avoit des vassaux, parce qu’il y avoit des hommes -fidelles qui étoient liés par leur parole.» Mais il y a eu dans toutes -les nations des hommes fidelles qui étoient liés par leur parole; et -jamais cependant personne n’a prétendu que le gouvernement des fiefs -ait été le gouvernement de toutes les nations. «Ils étoient engagés -pour la guerre, et faisoient à peu près le même service que l’on fit -depuis pour les fiefs.» Nos soldats sont donc aujourd’hui des vassaux -de la couronne; leur engagement et leur paye sont donc des fiefs. - -Après avoir pris des chevaux de bataille, des armes et des repas pour -des fiefs, il n’est pas surprenant que le président de Montesquieu -ait donné la même qualification aux dons que les rois Mérovingiens -faisoient de quelques parties de leurs domaines, et que j’ai appelés -simplement des bénéfices. Vouloir que tout don soit un fief, c’est -certainement confondre toutes les idées. Si ces mots sont synonymes, -il est inutile de rechercher l’origine des fiefs dans l’histoire des -barbares qui ont détruit l’Empire Romain; qui ne voit pas que les fiefs -seroient aussi anciens que le monde, qu’ils dureroient autant que -les sociétés, et appartiendroient également à toutes les espèces de -gouvernement? - -Le fief a toujours été défini, _quod pro beneficio Dominus dat eâ lege, -ut qui accipit, militiæ munus aliudve servitium exhibeat_. C’est cette -idée qu’on doit avoir d’un fief pour le distinguer d’un simple don, -qui fait que je n’ai donné que le nom de bénéfices aux terres que les -rois de la première race donnoient aux Leudes. En effet, ces dons -n’imposoient aucune obligation particulière au Leude qui les recevoit, -et le bénéficier n’étoit tenu qu’à ne point trahir le serment de -fidélité qu’il avoit prêté pour être admis dans la classe des Leudes, -c’est-à-dire, à ne rien faire qui fût contraire aux intérêts du prince. -_Quæ unus de fidelibus ac leodibus_, est-il dit dans l’ordonnance -publiée en 615, par l’assemblée de Paris, _suam fidem servando Domino -legitimo, interregno faciente, visus est perdidisse, generaliter absque -aliquo incommodo de rebus sibi justè debitis præcipimus revestiri_. -(Art. 17.) Si les bénéficiers du prince avoient eu à remplir quelque -devoir qui ne fût pas commun à tous les Leudes, l’ordonnance en auroit -sans doute parlé. Il n’est question que de garder sa foi, et on ne -trouve rien dans les monumens de la première race, qui invite à croire -qu’un Leude prêtât un nouveau serment lorsqu’il étoit gratifié d’un -bénéfice, ou qu’il contractât quelque nouvelle obligation, soit à -l’égard du service militaire, soit à l’égard du service domestique dans -le palais. - -Quelle autorité pourroit-on apporter pour prouver que les officiers -de la personne du prince, ou ceux qui composoient son conseil ou sa -cour de justice, n’exerçassent leurs fonctions qu’en vertu de quelque -bénéfice ou de quelque domaine qui leur auroit été donné? - -Montesquieu prétend que les bénéficiers étoient tenus au service -militaire en conséquence de leur bénéfice; mais il est prouvé, par tous -les monumens de notre histoire, que servir à la guerre n’étoit point un -devoir particulier aux bénéficiers, puisque tout citoyen étoit soldat, -et obligé d’aller à la guerre quand il étoit commandé. Si on servoit -à la guerre parce qu’on étoit bénéficier, les simples Leudes, qui -n’avoient point de bénéfice, étoient donc exempts du service militaire; -mais qui pourra jamais penser qu’une telle exemption fût le privilége -des grands d’une nation qui n’aimoit et n’estimoit que la guerre? -Comment le président de Montesquieu prouve-t-il son sentiment? Est-ce -en citant Grégoire de Tours, quelque charte, quelque loi, quelque -ordonnance des rois Mérovingiens? Non, je trouve des capitulaires -de Charlemagne, de Louis-le-Débonnaire, de Charles-le-Chauve, &c. -Je trouve jusqu’aux établissemens de S. Louis, quoiqu’il convienne -lui-même, (_L. 30, C. 7_,) que «Charles Martel fonda de nouveaux fiefs -qu’il faut bien distinguer des premiers, et (_L. 31, C. 23_,) qu’il se -fit alors une espèce de révolution dans les lois féodales.» Pourquoi -donc veut-il appliquer aux bénéfices antérieurs à Charles Martel, ce -qui ne convient qu’à ceux que ce maire créa? - -Pour satisfaire un lecteur un peu au fait de notre histoire, il ne -faut lui présenter que des autorités presque contemporaines, ou du -moins qui ne tiennent pas à des temps séparés par des révolutions -considérables. Les Français, toujours inconsidérés, inconstans et -peu attachés à leurs principes, se sont vus dans des circonstances -trop différentes sous la première, la seconde et la troisième race, -et ils ont obéi trop servilement à la bizarrerie de la fortune et -des événemens, pour qu’on puisse expliquer avec quelque sureté les -usages d’un siècle, par les lois et les coutumes du temps postérieur. -Faute de cette règle de critique, sans laquelle on s’égarera toujours -en écrivant sur l’histoire de France, le président de Montesquieu a -confondu les seigneuries, les bénéfices et les fiefs, ou a séparé des -choses qui étoient unies; de-là vient encore une obscurité dont on -ne s’aperçoit pas, quand on lit superficiellement, comme la plupart -des lecteurs, mais fatigante pour des personnes qui, lisant pour -s’instruire, veulent acquérir des vérités, et les avoir en ordre. - -Il ne faut regarder les bénéfices des Mérovingiens que comme un -établissement qui donna lieu à Charles Martel de créer des fiefs, -qui d’abord ne furent eux-mêmes qu’un établissement économique et -domestique, et qui ayant fait, ainsi que je le dirai dans le livre -suivant, des progrès très-considérables à la faveur des troubles qui -ruinèrent les successeurs de Charlemagne, devint le droit public, -général et politique de la nation. - -[38] Nous n’avons aucune des chartes par lesquelles Charles Martel -conféra des bénéfices, et c’est une grande perte pour les personnes qui -aiment l’histoire de France; car on verroit sans doute dans ces chartes -à quelles conditions il donna des bénéfices. On y trouveroit les -preuves les plus complètes de la révolution arrivée sous sa régence, -dans une partie de l’administration qui avoit déjà excité tant de -troubles et éprouvé plusieurs changemens. - -On a vu, dans le corps même de mon ouvrage, les raisons qui purent -déterminer Charles Martel à imposer des devoirs particuliers à ses -bénéficiers: à ces motifs, j’en ajouterai ici un nouveau, c’est que -ce seigneur se trouvoit dans une situation toute différente de celle -des rois Mérovingiens. Ceux-ci, par une suite naturelle des anciens -principes du gouvernement, avoient des Leudes accoutumés à leur être -attachés. On ne leur contestoit point d’être le centre de la puissance -publique: leurs intérêts étoient dans le fond les mêmes que ceux de la -nation. Charles Martel, au contraire, comme duc d’Austrasie, et maire -de Bourgogne et de Neustrie, ne possédoit qu’une dignité nouvelle et -suspecte à une grande partie des Français. Ne voulant point voir de -roi au-dessus de lui, et gouvernant sa nation avec un sceptre de fer, -il eut besoin, pour affermir sa fortune, de se faire des soldats qui -n’appartinssent qu’à lui, qui fussent obligés de défendre ses intérêts -personnels, et trouvassent dans son armée et dans son palais ce qui -pouvoit satisfaire à la fois leur avarice et leur ambition. - -Les motifs raisonnables de faire une chose ne sont qu’une foible preuve -qu’elle ait été faite, quand on parle des hommes en général; mais il -n’en est pas de même lorsqu’il est question d’un homme aussi habile que -Charles Martel. - -La première preuve que les bénéfices de Charles Martel furent conférés -sous la condition de le servir dans son palais et dans ses guerres, -c’est que ses bénéficiers commencèrent à être appelés vassaux, mot qui -jusques-là n’avoit signifié qu’un domestique. Voyez le glossaire de -du Cange, au mot _vassas_. Pourquoi ces bénéficiers auroient-ils été -appelés vassaux, s’il n’y avoit eu une certaine ressemblance entre les -devoirs auxquels Charles Martel les soumit, et ceux de la domesticité? - -Avant la régence de ce maire, rien n’indique, ainsi que je l’ai déjà -dit, que les bénéficiers contractassent de nouvelles obligations, et -fussent spécialement engagés à remplir de certains devoirs; après -cette époque, mille et mille monumens, au contraire, le disent, et -pour ne pas ennuyer le lecteur, je n’en citerai ici que quelques-uns. -_Quicumque ex eis qui beneficium principis habent, parem suum contrà -hostes communes in exercitum pergentem dimiserit, et cum eo ire aut -stare noluerit, honorem suum et beneficium perdat._ (Cap. 2, an. 812, -art. 5.) _De vassis dominicis qui adhuc intrà casam serviunt, et tamen -beneficia habere noscuntur, statutum est ut quicumque ex eis cum -domno imperatore domi remanserint, Vassallos suos casatos secum non -retineant, sed cum comite cujus Pagenses sunt, ire permittant._ (Ibid. -art. 7.) _Concedimus_, dit Charles-le-Chauve dans une charte, _cuidam -fideli nostro, nomine Rivelongo, sub devotione servitii sui, quasdam -res juris nostri sitas, &c._ (Voyez dom Bouquet, T. 8, p. 835.) Mes -remarques sur le second livre seront remplies de passages qui prouvent -la même vérité. - -_Frumoldus..... magis infirmitate quàm senectute confectus.... habet -beneficium non grande in Burgundiâ, in pago Genawense ubi pater ejus -comes fuit, et timet illud perdere, nisi vestra benignitas illi -opituletur, eo quòd præ infirmitate quâ premitur, ad palatium venire -non potest._ (Epist. Eginh. Dom Bouquet, Tom. 6, p. 374.) - -_Vassus dominicus..... morbo pedum et senectute gravis volebat venire -ad dominum imperatorem, sed non potuit propter infirmitatem suam. -Cum primùm potuerit, veniet ad servitium ejus. Interim postulat ut -sibi liceat beneficium suum habere, quod ei dominus Karolus dedit in -Burgundia in pago Genawense usquedum ille ad præsentiam ejus venerit, -ac se in manus ejus commandaverit._ (Epist. Eginh. Dom. Bouquet, T. 6, -p. 375.) - -Voici en quels termes Éginhard demande un bénéfice pour un de ses -amis. _Est enim homo nobilis et bonæ fidei, bene quoque doctus ad -serviendum utilius in qualicumque negotio quod ei injunctum fuerit. -Servivit enim avo et patri vestro fideliter et strenuè._ (Ibid.) Enfin, -les bénéfices, à cause des services domestiques, avoient tellement -changé de nature, qu’Éthicon, frère de l’impératrice Judith, vit avec -indignation que son fils eut reçu en bénéfice quatre mille manoirs de -terre dans la Haute Bavière; il crut sa maison dégradée. - -[39] _Igitur memoratus Princeps (Carolus Martellus) consilio optimatum -suorum, filiis suis regna dividit._ (Cont. Fred. Part. 3.) - - - CHAPITRE VII. - -[40] _Nam pulsis Romanis quid aliud quam bella omnium inter se gentium -existent._ (Hist. L. 4.) - -[41] Voyez le code des Bourguignons et celui des Visigoths. - -[42] _Ecce pactiones quæ inter nos (Gunthramnum et Chilpericum) factæ -sunt, ut quisquis sine fratris voluntate Parisius urbem ingrederetur, -amitteret partem suam, essetque Polyoctus martyr, cum Hilario atque -Martino confessoribus, judex ac retributor ejus._ (Greg. Tur. L. 7, C. -6.) La ville de Marseille appartenoit de même en commun à Gontran et à -Childebert. (_Voyez Greg. de T. L. 6, C. 11._) - - _Fin des Remarques du Livre premier._ - - - REMARQUES ET PREUVES - DES - _Observations sur l’histoire de France_. - - LIVRE SECOND. - - CHAPITRE PREMIER. - -[43] L’exemple d’un grand a toujours été plus contagieux chez les -Français que par-tout ailleurs; et quand Charles Martel n’auroit tiré -aucun avantage des bénéfices qu’il conféra en son nom, la vanité toute -seule auroit porté d’autres seigneurs à faire des vassaux. Je ne me -rappele aucun monument de notre histoire, antérieur à la régence de -Charles Martel, où il soit parlé des vassaux qu’avoient les évêques, -les abbés, les comtes et les autres seigneurs; après cette époque, -tout, au contraire, en est plein. - -Un capitulaire de Pepin, de l’an 757, art. 6, dit: _Homo Francus -accepit beneficium de seniore suo, et duxit secum suum vassallum, -etc. Ut vassi nostri et vassi episcoporum, abbatum, abbatissarum et -comitum qui anno præsente in hostes non fuerunt, Heribannum rewadient._ -(Cap. L. 4. Art. 20.) _Volumus atque jubemus ut vassalli episcoporum, -abbatum, abbatissarum atque comitum et vassorum nostrorum talem legem -et justitiam apud seniores suos habeant, etc._ (Cap. Car. Cal. Baluze. -T. 2. p. 215.) - -Je pourrois citer ici plusieurs autres autorités; mais pour abréger, -je me contenterai de renvoyer à une charte de l’an 869, intitulée: -_Præceptum Caroli-Calvi pro Dodone Vasso Otgerii. Libuit celsitudini -nostræ, cuidam fideli nostro Dodone, Vasso Otgerii fidelis nostri, de -quibusdam rebus nostræ proprietatis honorare atque in ipsius jure ac -potestate conferre._ (Capit. Baluze. T. 2, p. 1488.) - -Je continue à me servir du mot de bénéfice dans l’histoire des premiers -rois de la seconde race, parce que celui de fief ne commença à être -en usage que vers le temps de Charles-le-Simple. Voyez le Glossaire -de Ducange, au mot _Feudum_. Ce savant auteur remarque que les pièces -d’une date antérieure au règne de Charles-le-Simple, dans lesquelles -on trouve cette expression, sont suspectes aux yeux des critiques. Les -devoirs de ces vassaux des seigneurs étoient de les accompagner à la -guerre, de soutenir leurs querelles particulières et en les servant -dans leurs maisons, de leur former une cour brillante. - -[44] _Tria tantum Francorum regna esse cœperunt; Burgundia Gunthramni, -Neustria Chilperici, Austria Sigiberti. Nec pleura deindè Merovei -posteris dominantibus fuerunt. Posteà Chlotharius junior totius Franciæ -potens, retentâ sibi Neustriâ atque Burgundiâ, Dagobertum filium suum -regem Austrasiorum constituendum curavit: Atque ex eo Neustria ac -Burgundia semper, dum Merovingi apud Francos regnârunt, uni principi -paruêre. Quare Theodoricum quidem Chlodovei minoris filium minimum, -regnantibus fratribus suis, Chlotario in Neustria atque Burgundia, -Childerico in Austria, privatum egisse, haudquaquàm mirum fuit. Nec -enim regnum ullum supererat quod ipsi daretur._ (Had. Vales Req. Franc. -L. 22.) - -[45] _Omnes optimates suos, duces et comites Francorum, episcopos -quoque ac sacerdotes ad se venire præcipit (Pipinus). Ibique unà cum -consensu procerum suorum æquali sorte inter duos filios Karolum et -Karlomannum, regnum Francorum paterno jure divisit._ (Annal. Metens. -Cap. de an. 768.) - -Le nouvel ordre de succession dont j’ai parlé dans mon ouvrage, -est évidemment prouvé par les lois de Charlemagne et de -Louis-le-Débonnaire. _Quod si talis filius cuilibet istorum trium -fratrum natus fuerit, quem populus eligere velit ut patri suo succedat -in regni hereditate, volumus ut hoc consentiant patri ipsius pueri, ut -regnare permittant filium fratris sui in portione regni quam pater ejus -et frater eorum obtinuit._ (Chart. Divis. Imp. Car. Mag. An. 806. Art. -5.) _Si verò aliquis illorum decedens, legitimos filios reliquerit, -non inter eos potestas ipsa dividatur; sed potiùs populus pariter -conveniens, unum ex eis, quem dominus voluerit, eligat._ (Chart. Divis. -Imp. Lud. Pii. Art. 14.) _Monemus etiam totius populi nostri devotionem -et sincerissimæ fidei pene apud omnes populos famosissimam firmitatem, -ut si is filius noster, qui nobis divino nutu successerit, absque -liberis legitimis rebus humanis excesserit, propter omnium salutem -et ecclesiæ tranquillitatem et imperii unitatem, in eligendo uno ex -liberis nostris, si superstites fratri suo fuerint, eam quam in illius -electione fecimus conditionem imitentur._ (Ibid. Art. 18.) - -Voyez dans le recueil de Baluze, le troisième article du capitulaire -que Charles-le-Chauve publia l’an 859, et le serment que Louis-le-Bègue -fit à son couronnement: _Ego Hludowicus misericordiâ Domini Dei nostri -et electione populi, rex constitutus, promitto, etc._ - -Le P. Daniel prétend, dans sa préface historique, que la couronne -devint purement élective sous les rois de la seconde race; et que les -Français, en élevant Pepin sur le trône, ne s’étoient point engagés -à choisir toujours leurs rois dans sa famille. Comment accorder une -pareille opinion avec les passages qu’on vient de lire? Le grand -argument de cet historien infidelle, c’est que le pape Etienne ne fait -pas mention de ce pacte dans le discours qu’il prononça au sacre de -Pepin et de ses fils. Le pape eut sans doute ses raisons pour se taire -sur cet article; et il n’est pas difficile de les deviner. Convenoit-il -de faire valoir ce serment au milieu d’une cérémonie qui rappeloit à -tous les esprits que les Français avoient violé celui qu’ils avoient -fait aux princes Mérovingiens? Mais je veux que le pape Etienne n’ait -eu aucun motif de passer sous silence le serment des Français au -couronnement de Pepin; de quelle force peut être une preuve négative -qui est démentie par les autorités les plus graves? - -Le silence du pape ne peut donc rien prouver contre les droits de la -famille de Pepin, sur-tout quand on voit que ce même pape les reconnoît -et les établit lui-même de la manière la plus forte. Une pièce imprimée -dans le recueil de Dom Bouquet, (_T. 5, p. 9_,) ne permet pas d’en -douter. _Francorum principes benedictione et spiritûs sancti gratiâ -confirmavit; et tali omnes interdictu et excommunicationis lege -constrinxit, ut numquàm de alterius lumbis regem in ævo præsumant -eligere, sed ex ipsorum._ Le quatrième et le cinquième argumens du P. -Daniel prouvent que la couronne étoit élective, mais ne détruisent -point ce que j’ai avancé, que l’élection devoit regarder un prince de -la maison de Pepin. Ce qu’il ajoute au sujet de Boson, de Rodolphe, -d’Eude, etc. qui se firent couronner rois, démontre seulement qu’il y -avoit des usurpateurs, ce que personne n’ignore; et que les princes de -la seconde race, tombés enfin dans le même avilissement que ceux de -la première, et aussi incapables qu’eux de faire respecter les lois -anciennes, et de conserver leur dignité, alloient subir le même sort et -perdre le trône. Je n’en dis pas davantage; il est fâcheux d’avoir à -réfuter un historien qui se trompe de propos délibéré. - - - CHAPITRE II. - -[46] _Maxima ex parte civitates et episcopales sedes traditæ sunt -laicis cupidis ad possidendum, vel clericis scortatoribus et publicanis -seculariter ad perfruendum... inveniuntur etiam quidam inter eos -episcopi, qui licèt se fornicarios et adulteros dicant non esse, sont -tamen ebriosi vel venatores, pugnant in exercitu armati, et effundunt -propriâ manu sanguinem hominum, sive paganorum, sive Christianorum._ -C’est ainsi que S. Boniface écrivoit au pape Zacharie en 742. Voyez Dom -Bouquet, T. 4, pag. 34. - -[47] _Consuetudo autem nunc temporis talis erat, ut non sæpiùs, sed -bis in anno placita duo tenerentur._ (Hincm. de Ord. Pal. C. 29.) _Ut -ad mallum venire nemo tardet, primùm circa æstatem, secundo circa -autumnum._ (Capit. 1, an. 769, art. 12.) On voit par cette loi que les -Français conservoient toujours leur ancienne indifférence pour leurs -assemblées. Par les mots _placita_ et _mallum_, dont on se servoit -ordinairement pour désigner les plaids ou assises de justice, dans -lesquels les rois, les ducs, les comtes et leurs officiers jugeoient -les affaires des particuliers, il faut entendre ici les assemblées -de la nation, qu’Eginhard appelle dans ses annales, _conventus -generalis_. On n’en doutera pas, si on jette les yeux sur l’ouvrage -d’Hincmar, que je viens de citer. _Placita_ et _mallum_ sont employés -ici par extension, parce que dans ces assemblées générales, on jugeoit -quelquefois les affaires majeures qui intéressoient la tranquillité -publique, comme l’infidélité de Tassillon, duc des Bavarrois, et la -révolte de Bernard, roi d’Italie. - -Tout le monde sait que c’est dans une assemblée de la nation, tenue -à Nimègue en 831, que la femme de Louis-le-Débonnaire se purgea -des accusations intentées contre elle par ses beaux-fils. Il est -évident que les deux passages que je viens de citer, ne peuvent point -s’entendre de la cour de justice du roi, qui se tenoit bien plus -souvent, ainsi que nous l’apprennent plusieurs pièces anciennes, -et principalement une lettre des empereurs Louis-le-Débonnaire et -Lothaire. _Sciatis ob hanc causam nos velle per singulas hebdomadas -uno die in palatio nostro ad causas audiendas sedere._ (Dom Bouquet T. -6, p. 343.) J’ai cru cette remarque nécessaire, parce que j’ai vu que -plusieurs écrivains confondent les assemblées de la nation avec la cour -de justice du roi; et que cette erreur, toute grossière qu’elle est, -est adoptée par bien des personnes, et jette une confusion extrême dans -notre histoire. - -[48] Quelques écrivains croient que le peuple n’entra point dans -les assemblées du champ de Mai, sous la seconde race; il suffira de -rapporter ici quelques autorités pour détromper de cette erreur. -_Si tempus serenum erat, sin autem, intrà diversa loca distincta -erant, ubi et hi abundanter segregati semotim; et cætera multitudo -separatim residere potuissent, priùs tamen cæteræ inferiores personæ -interesse minimè potuissent. Quæ utraque tamen seniorum susceptacula -sic in duobus divisa erant, ut primò omnes episcopi; abbates vel -hujusmodi honorificentiores clerici, absque ullâ laicorum commixtione -congregarentur. Similiter comites vel hujusmodi principes sibimet -honorificabiliter à cætera multitudine primo mane segregarentur._ -(Hinc. de Ord. Pal. C. 35.) Par l’expression, _cætera multitudo_, on -ne peut entendre que le peuple, ou ce que nous avons depuis appelé le -tiers-état. _Vult dominus imperator ut in tale placitum quale ille nunc -jusserit, veniat unusquisque comes, et adducat secum duodecim scabinos, -si tanti fuerint, sin autem, de melioribus hominibus illius comitatûs -suppleat numerum duodenarium, et advocati, tam episcoporum, abbatum -et abbatissarum ut eis veniant._ (Cap. 2, an. 819, art. 2.) Voilà les -personnes comprises par le _cætera multitudo_ d’Hincmar. Il ne peut y -avoir de difficulté sur la condition de ces scabins ou rachinbourgs. -J’en ai parlé dans le livre précédent; c’étoient les assesseurs des -juges, et le peuple les nommoit. Pour les avoués des églises, ils -n’étoient encore dans ce temps-là que des hommes du peuple, des espèces -d’intendans d’un évêque ou d’un monastère. Ce n’est que vers la fin de -la seconde race, ou au commencement de la troisième, que les seigneurs -ne dédaignèrent pas ce titre, qui les constituoit capitaines des -milices de l’église dont ils étoient avoués. Les advoueries devinrent -des fiefs considérables, et pareils aux Vidamies. Voyez le Glossaire de -Ducange au mot _advocatus_. - -_Ut populus interrogetur de capitulis quæ in lege noviter addita sunt, -et postquàm omnes consenserint, subscriptiones et manufirmationes -suas in ipsis capitulis faciant._ (Cap. 3, an 803.) _Hæc Capitula -Domnus Hludowicus imperator, anno imperii quinto cum universo cœtu -populi in Aquigrani Palatio promulgavit._ (Prol. Cap. 1, an 816.) Il -faut remarquer que dans les ordonnances publiées par les assemblées -précédentes, où il n’y avoit que des prélats et des seigneurs, on ne -s’exprimoit point ainsi; on n’y trouve jamais le mot _Populus_. Les -annales de S. Bertin disent que le peuple assista à l’assemblée tenue à -Nimègue en 831. - -_Ego Agobardus, Lugdunensis ecclesiæ indignus episcopus, interfui -venerabili conventui apud palatium quod nuncupatur compendium. -Qui ubique conventus extitit ex reverendissimis episcopis et -magnificentissimis viris illustribus, collegio quoque abbatum et -comitum, promiscuæque ætatis et dignitatis populo._ C’est l’assemblée -de 833. (_Voyez Dom Bouquet, T. 6, p. 246._) Je ne finirois point, -si je voulois rapporter ici tous les passages de nos anciens monumens -qui prouvent que le peuple entroit au champ de Mai; on en trouvera -plusieurs répandus çà et là dans les remarques du présent livre; je -prie le lecteur d’y faire attention. - -[49] _Aliud placitum cum senioribus tantùm et præcipuis consiliariis -habebatur._ (Hincm. de Ord. Pal. C. 30.) C’est toujours ce traité -précieux d’Hincmar, que je cite dans ce chapitre. - -[50] Les lois saliques et ripuaires, et les ordonnances des premiers -rois Mérovingiens qui sont venues jusqu’à nous, ne sont point -intitulées au nom du prince. (_Voyez les capitulaires de Baluze et le -recueil des historiens de France, par Dom Bouquet._) Childebert, en -595, mit le premier son nom à la tête d’une ordonnance; _Childebertus, -rex Francorum vir inluster_. Cette nouveauté étoit une suite des -progrès que l’autorité royale avoit faits depuis Clovis. Elle fut -vraisemblablement inspirée à Childebert par les Leudes Gaulois -d’origine, qui étoient accoutumés à voir le nom des empereurs à la tête -des ordonnances. - -[51] _Capitula quæ præterito anno legi Salicæ cum omnium consensu -addenda esse censuimus._ (Cap. an. 801.) _Generaliter omnes admonemus -ut capitula quæ præterito anno legi Salicæ per omnium consensum -addenda esse censuimus, jam non ulteriùs capitula, sed tantùm Lex -dicantur, immò pro lege teneantur._ (Capit. an. 821, art. 5.) -_Capitularia patris nostri quæ Franci pro lege tenenda judicaverunt._ -(Capit. an. 837.) _Lex consensu populi fit et constitutione Regis._ -(Capit. an. 864. art. 6.) - -[52] Hincmar, en parlant des malversations des comtes, établit -très-bien cette différence entre les lois et les capitulaires -simplement provisionnels, et qui n’étoient pas revêtus de l’autorité -législative. _Quandò enim sperant aliquid lucrari, ad legem se -convertunt; quandò verò per legem non æstimant acquirere, ad capitula -confugiunt; sicque interdum fit, ut nec capitula pleniter conserventur, -sed pro nihilo habeantur, nec Lex._ J’ajouterai encore ici une -autorité, qui ne laissera aucun doute sur cette matière. _Ut si missi -nostri talem causam in illâ terrâ invenerint quam ad debitum finem, -neque per ista capitula, nec per capitula progenitorum nostrorum, -neque per legalia capitula perducere possint, nobis rationabiliter et -veraciter remandare procurent, ut nos illis remandemus qualiter indè -agere debeant._ (Edict. apud. Tusiacum. an. 865. art. 15.) - -Les règlemens particuliers et provisionnels avoient une -très-grande autorité, ainsi que nous l’apprend un capitulaire de -Charles-le-Chauve. _Ut nemo despiciat Litteras nostrâ auctoritate aut -filii nostri nomine signatas, vel eorum quos in hoc Regno cum illo -dimittimus: neque inobediens sit quæ sibi mandata fuerunt. Quod si -præsumpserit, ità mulctetur, sicut in capitulari avi et domni genitoris -nostri continetur._ (Cap. an. 877. art. 21.) J’avertis les lecteurs qui -veulent faire une étude sérieuse de notre ancienne histoire, d’avoir -une attention particulière à distinguer les capitulaires législatifs, -de ceux qui n’ont été que des réglemens provisionnels. On peut les -connoître à différentes marques. Leur date, la matière qu’ils traitent, -leur forme, peuvent aider à faire cette différence. Quelquefois un -capitulaire en indique un qui n’est que provisionnel, et un autre -qui a titre de loi. Sous Charlemagne, on trouve peu des premiers; -ils sont plus fréquens sous Louis-le-Débonnaire, et très-communs -sous Charles-le-Chauve; c’est que Charlemagne étoit un très-grand -prince, Louis-le-Débonnaire un homme médiocre, et Charles-le-Chauve -un prince absolument incapable de régner. Sous Charlemagne le -gouvernement se formoit; sous Louis-le-Débonnaire il se déformoit; sous -Charles-le-Chauve il n’existoit plus. - -[53] _Cum omnes capitalem sententiam proclamarent, rex, misericordiâ -motus, eo quòd consanguineus esset, obtinuit ab ipsis Dei et suis -fidelibus ut non moriretur._ (Ann. Meten. an. 788.) _Dixit enim -Dominus rex in eâdem synodo ut à sede apostolicâ, id est, ab Adriano -pontifice licentiam habuisset, ut Angilramnum Archiepiscopum in suo -palatio assiduè haberet propter utilitates ecclesiasticas; deprecatus -est eamdem synodum ut eodem modo sicut Angilramnum habuerat, ità -etiam Hildeboldum episcopum habere debuisset; quia et de eodem, -sicut et de Angilramno apostolicam licentiam habebat. Omnis synodus -consensit, et placuit eis eum in palatio esse debere propter -utilitates ecclesiasticas._ (Cap. Francofordiensis, an. 794, art. 53.) -L’apocrisiaire avoit l’intendance générale des affaires de la religion -dans le palais. Il étoit encore chef ou président, sous le roi, de la -cour supérieure de justice, quand on y jugeoit quelque procès dans -lequel un ecclésiastique étoit partie. Le comte du palais en étoit chef -ou président, sous le roi, quand on y jugeoit les différends des laïcs. -(_Voyez Hincmar, de Ord. Pal. C. 13 et suivans._) - -_Quapropter et nostros ad vos direximus missos, qui ex nostri nominis -auctoritate unà vobiscum corrigerent quæ corrigenda essent, sed -et aliqua capitula ex canonicis institutionibus, quæ magis nobis -necessaria videbuntur, subjunximus. Ne aliquis, quæso, Prælatis -admonitionem esse præsumptiosam judicet, quâ nos errata corrigere, -superflua abscidere, recta coactare studeamus. Sed magis benevolo -caritatis animo suscipiat: nam legimus in regnorum libris quomodo -sanctus Josias rex, etc._ (Voyez les Capit. de Baluze, T. 1, pag. 703.) - -[54] _Volumus propter justitias quæ usquemodò de parte comitum -remanserunt, quatuor tantum mensibus ii anno missi nostri legationes -nostras exerceant, in hieme januario, in verno Aprili, in æstate Julio, -in autumno Octobrio, cæteris verò mensibus unusquisque comitum placitum -suum habeat et justitias faciat._ (Capit. 3, an. 812, art. 4.) - -_Itaque volumus ut medio menso Maio conveniant iidem missi, unusquisque -in sua legatione cum omnibus episcopis, abbatibus, comitibus ac vassis -nostris, advocatis, ac vice-dominis abbatissarum, nec non et eorum qui -propter aliquam inevitabilem necessitatem ipsi venire ad locum unum. -Et si necesse fuerit, propter opportunitatem conveniendi in duobus -vel tribus locis, vel maximè propter pauperes populi, idem conventus -habeatur qui omnibus congruat. Et habeat unusquisque comes vicarios et -centenarios suos necnon et de primis scabineis suis tres aut quatuor. -Et in eo conventu primùm christianæ religionis et ecclesiastici ordinis -collatio fiat. Deinde inquirant missi nostri ab universis qualiter -unusquisque illorum qui ad hoc à nobis constituti sunt, officium sibi -commissum, secundùm dei voluntatem ac jussionem nostram, administret -in populo, et quàm concordes atque unanimes ad hoc sint, vel qualiter -vicissim sibi auxilium ferant ad ministeria sua peragenda._ (Cap. an. -823, art 28.) - -Ce capitulaire est de Louis-le-Débonnaire; mais on peut et on -doit même, sans crainte de se tromper, attribuer à Charlemagne -l’établissement des états provinciaux dont je parle. Je prie de faire -attention qu’on ne peut rien inférer contre mon sentiment, du silence -des capitulaires de Charlemagne au sujet de ces états, puisqu’il s’en -est perdu un assez grand nombre, et qu’il s’en faut beaucoup que nous -ayons un corps complet de sa législation ou de son administration. En -second lieu, il seroit difficile de croire que les états provinciaux -fussent l’ouvrage de Louis-le-Débonnaire. Cet établissement, on le -verra dans le quatrième chapitre de ce livre, n’a aucune analogie avec -le reste de la conduite de ce prince, ou du moins avec la politique -des personnes qui le gouvernoient. Charlemagne vouloit être instruit -de tout, parce qu’il vouloit remédier à tout, et qu’il se sentoit les -talens nécessaires pour réussir. Il favorisoit en toute occasion la -liberté de la nation. Louis-le-Débonnaire craignoit au contraire d’être -instruit des abus auxquels il n’avoit pas l’art d’apporter un remède -efficace; et les ministres de son autorité ne songeoient qu’à l’étendre -et en abuser. - -En troisième lieu, ma conjecture paroît d’autant mieux fondée, que -Louis-le-Débonnaire avertit quelquefois dans ses capitulaires, qu’il -ne fait que copier ceux de son père; et on s’en appercevroit bien sans -qu’il le dît, sur-tout dans les occasions où il paroît s’élever au -dessus de lui-même et avoir de grandes vues. _Ut omnis episcopus, abbas -et comes, exceptâ infirmitate vel nostrâ jussione, nullam excusationem -habeat quin ad Placitum Missorum nostrorum veniat, aut talem Vicarium -suum mittat qui in omni causâ pro illo reddere rationem possit._ (Cap. -5. an. 819, art. 28.) - -[55] _Statuimus quoque cum consilio servorum Dei et populi christiani, -propter imminentia bella et persecutiones cæterarum gentium quæ -in circuitu nostro sunt, ut sub precario et censu aliquam partem -ecclesialis pecuniæ in adjutorium exercitûs nostri, cum indulgentia -Dei, aliquanto tempore retineamus, eâ conditione, ut annis singulis -de unaquaque casata solidus, id est, duodecim denarii ad ecclesiam -vel monasterium reddantur; eo modo ut si moriatur ille cui pecunia -commodata fuit, ecclesia cum propriâ pecuniâ revestita sit. Et -iterum, si necessitas cogat, aut princeps jubeat, precarium renovetur -et rescribatur novum. Et omninò observetur ut ecclesiæ vel monasteria -penuriam non patiantur quorum pecunia in precario posita est; sed si -paupertas cogat, ecclesiæ vel domui Dei reddatur integra possessio._ -(C. 2. an. 743.) - -Cet usage des précaires n’étoit pas nouveau sous Pepin. Dom Bouquet -nous a donné dans son recueil, (_T. 4, p. 687_,) un diplome de -Dagobert III, qui renouvelle les précaires établis par les rois ses -prédécesseurs. (Voyez la pièce intitulée: _Præceptum Dagoberti III -regis quod facit super precarium de monasterio Anisolæ, Ibboleno -abbati._) - -[56] _Ita ut episcopo decedente, in loco ipsius, qui à metropolitano -ordinari debet cum provincialibus, à clero et populo eligatur; et -si persona condigna fuerit, per ordinationem principis ordinetur; -vel certè si de palatio eligitur, per meritum personæ et doctrinæ -ordinetur._ (Ord. an. 615, art. 1.) Marculfe nous a donné la formule -par laquelle les rois Mérovingiens nommoient à un évêché, ou plutôt -ordonnoient au métropolitain de sacrer le candidat qu’ils lui -adressoient. - -_Domino sancto, sedis apostolicæ dignitate colendo, in Christo patri -illi episcopo, ille rex Credimus jam ad vestram reverentiam pervenisse -sanctæ recordationis illius urbis antistitem evocatione divinâ de -præsentis sæculi luce migrasse. De cujus successore sollicitudine -integrâ, cum pontificibus, vel primatibus populi nostri pertractantes, -decrevimus illustri viro illi, aut venerabili viro illi, ad præfatam -urbem pontificalem regulariter Christo auspice committere dignitatem; -et ideò salutationum jura digno debita honore solventes, petimus ut cum -ad vos pervenerit, ipsum ut ordo postulat, benedici vestra sanctitas -non moretur, et junctis vobis cum vestris comprovincialibus, ipsum -in suprà scripta urbe consecrare, Christo auspice, debeatis. Agat -ergo almitas vestra, ut et nostræ voluntatem devotionis incunctanter -debeatis implere, et tam vos quàm ipse, pro stabilitate regni nostri -jugi invigilatione pleniùs exoretis._ (Form. 6. Liv. 1.) - -_Sacrorum canonum non ignari, ut in Dei nomine sancta ecclesia suo -liberiùs potiretur honore, adsensum ordini ecclesiastico præbuimus, -ut scilicet episcopi per electionem cleri et populi, secundùm statuta -canonum, de propriâ diœcesi, remotâ personarum et numerum acceptione, -ob vitæ meritum et sapientiæ donum eligantur._ (Cap. 1, an. 803, art. -2.) - -_Ut nullus judicum de quolibet ordine clericos de civilibus causis, -præter criminalia negotia, per se distringere aut damnare præsumat, -nisi convincitur manifestus, excepto presbytero, aut diacono. Qui -vero convicti fuerint de crimine capitali, juxtà canones distringantur -et cum pontificibus examinentur._ (Ord. an. 615, art. 4,) _quod -si causa inter personam publicam et homines ecclesiæ steterit, -pariter ab utrâque parte præpositi ecclesiarum et judex publicus -in audientia publica positi, ea debeant judicare._ (Ibid. art. 5,) -_libertos cujuscumque ingenuorum à sacerdotibus juxtà textus chartarum -ingenuitatis suæ defensandos, nec absque præsentiâ episcopi aut -præpositi ecclesiæ esse judicandos vel ad publicum revocandos._ (Ibid. -art. 7.) - -_Ut nullus judex neque presbyterum, neque diaconum aut clericum aut -juniorem ecclesiæ, extrà conscientiam pontificis per se distringat aut -condemnare præsumat. Quod si quis hoc fecerit, ab ecclesiâ cui injuriam -inrogare dignoscitur, tamdiù sit sequestratus, quamdiù reatum suum -cognoscat et emendet._ (Cap. an. 769, art. 17.) - -_Ut comites et judices seu reliquus populus obedientes sint -episcopo._ (Cap 1. an. 813, art. 10,) _et in vestris ministeriis -pontifices nostros talem potestatem non permittatis, qualem rectitudo -ecclesiastica docet: insuper nonas et decimas vel census improbâ -cupiditate de ecclesiis, undè ipsa beneficia sunt, abstrahere nitamini, -et precarias de ipsis rebus, sicut à nobis dudùm in nostro capitulare -institutum est accipere negligatis._ (Præcep. C. magn. de honore -præstando episcopis à comitibus et aliis judicibus. D. B. T. 5. p. 766.) - -_Præcipimus omnibus ditioni nostræ subjectis ut nullus privilegia -ecclesiarum vel monasteriorum infringere, resque ecclesiarum invadere, -vel vastare, vel alienare, vel facultates earum diripere præsumat, nec -sine precaria possidere pertentet._ (C. 1, an. 813, art. 3.) _Sicut et -per scripturas et per auctoritatem, et per rationem, manifestum est, -duo sunt quibus principaliter mundus hic regitur, regia potestas et -pontificalis autoritas; et in libro capitulorum avi et patris nostri -conjunctè ponitur, ut res et mancipia ecclesiarum eo modo contineantur, -sicut res ad fiscum dominicum pertinentes contineri solent justè et -rationabiliter de rebus et mancipiis quæ in regiâ et in ecclesiasticâ -restiturâ fuerunt, uniformiter et uno modo tenendum est._ (Capit. an. -873, art. 8.) - -[57] _Ut quisque beneficium ecclesiasticum habet, ad tecta ecclesiæ -restauranda, vel ipsas ecclesias omninò adjuvent._ (C. 1, an. 813, art. -24.) _Ut qui ecclesiarum beneficia habent, nonam et decimam ex iis -ecclesiæ cujus res sunt, donent... Ut de omni conlaborato, et de vino, -et de fœno pleniter et fideliter ab omnibus nona et decima persolvatur. -De nutrimine verò quod in decima dandum est, sicut hactenùs consuetudo -fuit, de omnibus observetur. Si quis tandem episcoporum fuerint qui -argentum pro hoc accipere velit, in sua maneat potestate, juxtà quod ei -ut illi qui hoc persolvere debet, convenerit._ (Capit. Baluz. T. 1, p. -1229.) - -_Ut hi qui per beneficium domni imperatoris ecclesiasticas res habent, -decimam et nonam dare, et ecclesiarum restaurationem facere studeant._ -(C. an. incerti, art. 56. Baluz. T. 1. p. 515.) - -_Considerandum est ut de frugibus terræ et animalium nutrimine nonæ et -decimæ persolvantur. De opere verò vel restauratione ecclesiarum comes -et episcopus sive abbas, unà cum misso nostro quem ipsi sibi ad hoc -elegerint, considerationem faciant, ut unusquisque tantum indè accipiat -ad operandum et restaurandum quantùm ipse de rebus ecclesiarum habere -cognoscitur. Similiter et vassi nostri aut in commune tantùm operis -accipiant, quantùm rerum ecclesiasticarum habent, ut unusquisque per se -juxtà quantitatem quam ipse tenet._ (Cap. 4, an. 819, art. 5.) - -_De his qui nonas et decimas jam per multos annos aut ex parte aut ex -toto dare neglexerunt volumus ut per missos nostros constringantur -ut secundùm capitularem, priorem solvant unius anni nonam et decimam -cum sua lege, et insuper bannum nostrum; et hoc eis denuncietur quod -quicumque hanc negligentiam iteraverit, beneficium undè hæc nona, hæc -decima persolvi debuit, amissurum se sciat. Ità enim continetur in -capitulare bonæ memoriæ genitoris nostri in_ (libro 1, C. 158,) _item -in capitulare nostro in_ (libro 2, C. 21,) _de eadem re._ (C. an. 829, -art. 5. capitis 1.) - -Ces différentes autorités que je viens de rapporter au sujet de -la dîme, ne peuvent certainement regarder que les seigneurs qui -possédoient des précaires. Il est bien singulier que plusieurs -écrivains en aient inféré que sous le règne de Charlemagne on établit -une dîme générale en faveur des ecclésiastiques. Si cette charge avoit -été imposée sur tous les biens, seroit-il possible qu’il n’en fût point -parlé, à l’occasion de la dîme que devoient les précaires? Celle-ci -donna vraisemblablement naissance à l’autre. - -_Ut presbyteri parrochiani suis senioribus debitam reverentiam et -competentem honorem atque obsequium suum ministerium impendant, sicut -in legibus sacris et in præsentis capitulis continetur, et sicut -temporibus avi et patris nostri justa et rationabilis consuetudo fuit._ -(C. an. 869, art. 8.) - -_Statutum est unicuique ecclesiæ unus mansus integer absque ullo -servitio attribuatur, et presbyteri in eis constituti non de decimis -neque de oblationibus fidelium, non de domibus, neque de atriis, vel -hortis juxtà ecclesiam positis, neque de præscripto manso aliquod -servitium præter ecclesiasticum faciant, et si aliquid ampliùs -habuerint, indè senioribus servitium impendant._ (Capit. an. 816, art. -10.) - -_Ut de rebus undè census ad partem regis exire solebat, si ad aliquam -ecclesiam traditæ sunt, aut tradentur propriis hæredibus, aut qui eas -retinuerit, vel censum illum persolvat._ (C. 3, an. 812.) _Quicumque -terram tributariam undè tributum ad partem nostram exire solebat, vel -ad ecclesiam vel cuilibet alteri tradiderit, is qui eam susceperit, -tributum quod indè solvebatur, omninò ad partem nostram persolvat, nisi -fortè talem firmitatem de parte dominica habeat per quam ipsum tributum -sibi perdonatum possit ostendere._ (Capit. 4, an. 819, art. 1.) - -[58] _Census regalis undecumque legitimè exiebat, volumus ut indè -solvatur sive de propria persona sive de rebus._ (Capit. 2, an. 805, -art. 20.) _Ut missi nostri census nostros diligenter perquirant, -undecumque antiquitùs venire ad partem regis solebant, similiter -et freda._ (Capit. 3, an. 812, art. 10.) Voyez le livre 5 des -capitulaires, (_Capit. 303_), au sujet des corvées et des autres droits -que les seigneurs levoient sur les gens de leurs terres. - -_Placuit inserere ut ubi lex erit, præcellat consuetudini, et ut -nulla consuetudo superponatur legi._ (Cap. an. 793, art. 10.) _De -teloneis placet nobis ut antiqua et justa telonea à negociatoribus -exigantur, tam de pontibus quàmque de navigiis et mercatis; nova verò -sive injusta, ubi vel funes tenduntur, vel cum navibus sub pontibus -transitur; seu his similia, in quibus nullum adjutorium iterantibus -præstatur, ut non exigantur; similiter etiam nec de his qui sine -negotiandi causâ substantiam suam de unâ domo suâ ad aliam aut ad -palatium seu in exercitum ducunt._ (Capit. 2, an. 805, art. 13) _Ut -nullus cogatur ad pontem ire ad flumen transeundum propter telonei -causam; quandò ille in alio loco compendiosiùs illud flumen transire -potest, similiter et in plano campo, ubi nec pons nec trajectus est, -ubi omnimodis præcipimus ut non teloneum exigatur._ (Capit. 1, an. 809, -art. 19.) - -[59] _Cum calcearetur et amiciretur, non tantùm amicos admittebat, -verùm etiam si comes palatii litem aliquam esse diceret, quæ sine ejus -jussu definiri non poterat, statim litigantes introducere jubebat, et -velut pro tribunali sederet, lite cognitâ sententiam dicebat._ (Eginh. -in vit. Car. Mag. C. 24.) _Neque ullus comes palatii nostri potentiorum -causas sine nostrâ jussione finire præsumat, sed tantùm ad pauperum et -minùs potentium justitias faciendas sibi sciat esse vacandum._ (Capit. -L. 3, C. 77.) - -[60] _Quicumque liber homo in hostem bannitus fuerit, et venire -contempserit, plenum heribannum, id est, solidos sexaginta persolvat._ -(Cap. L. 3, C. 57.) _Ita verò præparatus cum hominibus tuis ad -prædictum locum venies, ut indè in quacumque partem nostra fuerit -jussio, exercitabiliter ire possis, id est, cum armis atque utensilibus -necnon et cætero instrumento bellico, in victualibus et vestimentis, -ita ut unusquisque caballarius habeat scutum, et lanceam, et spatham, -et semispatham, arcum et pharetras cum sagittis, et in carris vestris -utensilia diversi generis, id est, cuniadas et dulaturias, taratros, -ascias, fossorios, palas fereas, et cætera utensilia quæ in hostem sunt -necessaria; utensilia verò ciborum in carris de illo placito in futurum -ad tres menses, arma et vestimenta ad dimidium annum._ (Epist. Car. -Mag. _ad Fulradum Abbatem_ Dom. Fouquet, T. 5, p. 633.) Cette lettre -est sans date, et fut sans doute écrite avant qu’on eût porté la loi -qui défendoit aux ecclésiastiques de faire la guerre. - -[61] Le Manoir, _Mansus_, selon M. Ducange, contient douze de nos -arpens. _Quicumque liber homo mansos quinque de proprietate habere -videtur, in hostem veniat: et qui quatuor mansos, similiter faciat, qui -tres habere videtur, similiter agat. Ubicumque autem inventi fuerint -duo quorum unusquisque duos mansos habere videtur, unum alium præparare -faciat: et qui meliùs ex ipsis potuerit, in hostem veniat. Et ubi -inventi fuerint duo, quorum unus habeat duos mansos, et alter habeat -unum mansum, similiter, se sociare faciant, et unus alterum præparet, -et qui meliùs potuerit, in hostem veniat. Ubicumque autem tres fuerint -inventi, quorum unusquisque mansum unum habeat, duo tertium preparare -faciant, ex quibus qui meliùs potest in hostem veniat. Illi verò qui -dimidios mansos habent, quinque sextum præparare faciant, &c._ (Capit. -an. 807, art. 2.) - -[62] _Quicumque liber homo inventus fuerit anno præsente cum Seniore -suo in hoste non fuisse plenum Heribannum persolvere cogatur. Et si -Senior vel comes eum domi dimiserit, ipse pro eo eumdem Heribannum -persolvat; et tot Heribanni ab eo exigantur quot homines domi -dimiserit. Et quia nos anno præsente unicuique seniori duos homines, -quos domi dimitteret, concessimus, illos volumus ut missis nostris -ostendat, quia his tantummodò Heribannum concessimus._ (Cap. 2, an. -812, art. 9.) On vient de voir dans la note 60 que cette amende, -appelée _Heriban_, étoit de 60 sols. - -_Ut vassi nostri, et vassi episcoporum, abbatum, abbatissarum et -comitum qui anno presente in hoste non fuerunt, Herribannum rewadient, -exceptis his qui propter necessarias causas et à domno ac genitore -nostro Karolo constitutas, domi dimissi fuerunt, id est, qui à comite -propter pacem conservandam, et propter conjugem_, (les nouveaux mariés -n’alloient point à la guerre la première année de leur mariage) _ac -domum ejus custodiendam, et ab episcopo, vel abbate, vel abbattissâ -similiter propter pacem conservandam, et propter fruges colligendas, et -familiam constringendam et missos recipiendos dimissi fuerunt_. (Cap. -L. 4, art. 70.) - - - CHAPITRE III. - -[63] Je ne voulois mettre ici que des remarques critiques, pareilles à -celles qu’on a lues jusqu’à présent; mais ayant eu la témérité de dire -que les grands ne sont grands que pour être les artisans du bonheur -du peuple, il est juste de justifier une pensée qui doit paroître un -paradoxe à quelques lecteurs qui me feront peut-être l’honneur de jeter -les yeux sur cet ouvrage. - -Parmi des citoyens qui furent nécessairement égaux en formant leur -société, les distinctions n’ont pu être que la récompense du mérite, ou -du moins des services rendus à tous, et reconnus par une reconnoissance -générale. Si les sociétés avoient bien compris leurs intérêts, toute -distinction n’auroit été que personnelle; et par-là l’amour de la -gloire et l’émulation auroient sans cesse produit d’excellens citoyens. -Mais il arriva que, par une espèce de reconnoissance enthousiaste, -on fit ou laissa passer jusques sur les fils de l’homme qui avoit -bien mérité de la patrie, les distinctions qui n’appartenoient qu’à -lui seul, et qu’on permit à l’orgueil de ses héritiers d’affecter -de certaines prérogatives. Dès-lors il se fit un bouleversement -entier dans l’ordre naturel des choses. Au lieu que la société ne -devoit accorder des distinctions que pour être mieux servie, ceux qui -obtinrent ou usurpèrent ces distinctions, se regardèrent comme la -société même, et se firent servir par ceux dont ils sont naturellement -les serviteurs. L’orgueil des grands en imposa à l’imbécillité du -peuple, qui se laissa persuader qu’il ne devoit être compté pour rien. - -L’abus que les grands font de leur grandeur est ancien, mais leur -devoir n’est pas moins réel. L’état est prodigue à l’égard des grands; -que lui rend leur reconnoissance? J’ajouterai qu’une société n’est sage -et heureuse qu’autant que sa constitution la rapproche de ces idées -primitives. Charlemagne avoit compris cette grande vérité, et c’est en -empêchant qu’aucun ordre ne dominât impérieusement dans l’état, qu’il -vouloit y établir l’autorité des lois et les rendre impartiales. Je -dirai encore un mot, les grands ne peuvent trouver un bonheur véritable -ou durable que dans le bonheur du peuple. - -[64] _Auditum habemus qualiter et comites et alii homines qui nostra -beneficia habere videntur, comparant sibi proprietates de ipso nostro -beneficio, et faciant servire ad ipsas proprietates servientes nostros -de eorum beneficio, et curtes nostræ remanent desertæ._ (Cap. 5, an. -806, art. 7.) _Audivimus quod alibi reddant beneficium nostrum ad alios -homines in proprietatem, et in ipso Placito dato pretio comparant -ipsas res iterum sibi in Alodum._ (Ibid. art. 8.) Cette adresse des -bénéficiers pour dénaturer leurs bénéfices et en faire des propres ou -des alleux, démontre que les bénéfices de Charlemagne n’étoient pas -héréditaires. - -Les autorités que je vais rapporter, désignent les cas pour lesquels -on perdoit les bénéfices dont on étoit investi; et de là il est aisé -de conclure que le prince n’ayant pas la faculté de les reprendre -arbitrairement, les conféroit à vie. _Quicumque ex eis qui beneficium -principis habent, parem suum contra hostes communes in exercitum -pergentem dimiserit, et cum eo ire aut stare noluerit, honorem suum -et beneficium perdat._ (Cap. 2, an. 812, art. 5.) _Quicumque suum -beneficium occasione proprii desertum habuerit, et intrà annum postquàm -ei à comite vel à misso nostro notum factum fuerit, illud emendatum -non habuerit, ipsum beneficium amittat._ (Cap. 4 an. 819, art. 3.) -On voit par ce dernier passage, qu’il y avoit même des formalités -et des délais de justice à observer, pour dépouiller un vassal de -son bénéfice. Après le traité d’Andely, et l’ordonnance de 615, qui -avoient établi l’hérédité des bénéfices Mérovingiens, il étoit tout -simple que Charles-Martel et les princes de sa maison, qui donnèrent -des bénéfices, ne se réservassent pas le droit odieux de les reprendre -arbitrairement. - -[65] Les rois Mérovingiens accordèrent des lettres de protection ou de -sauve garde; Marculfe nous en a conservé le modèle dans quelques-unes -de ses formules. Je ne sais si ces princes apportèrent de Germanie -cette pernicieuse coutume, ou si elle n’est qu’une suite de l’abus -qu’ils firent de leur autorité après la conquête. Quoi qu’il en soit, -les rois de la seconde race conservèrent cette prérogative, qui n’étoit -propre qu’à ruiner les principes du gouvernement. _Ut hi qui in -mundeburde domini imperatoris sunt, pacem et deffensionem ab ommibus -habeant._ (Capit. an. Incerti, art 54. Baluz. Tit. 1, p. 515.) _Notum -fieri volumus omnibus fidelibus nostris... quod quidam homines, quorum -nomina sunt illa et illa, ad nostram venientes præsentiam, petierunt -et deprecati sunt nos ut eos propter malignorum hominum infestationes, -sub securitate tuitionis nostræ susciperemus, quod libenter fecimus... -Et si aliquæ causæ adversùs illos surrexerint, quæ intrà patriam sine -gravi et iniquo dispendio definiri non possunt, volumus ut usque ad -præsentiam nostram sint suspensæ et reservatæ, quatenùs ibi justam et -legalem finitivam accipiant sententiam, et nemo eis ad nos veniendi -facultatem contradicere presumat._ (Charta 36, Lud. Pii. D. Bouquet, -T. 6, p. 652.) _Constituimus ut omnes qui sub speciali defensione -domini apostolici seu nostrâ fuerint suscepti; impetratâ inviolabiliter -utantur defensione. Quod si quis in quocumque violare præsumpserit, -sciat se periculum vitæ incursurum._ (Const. Lotharii Im. an. 824. Dom -Bouquet, T. 6, p. 410.) - - - CHAPITRE IV. - -[66] Plusieurs historiens ont dit que Bernard prit les armes, -parce qu’il prétendoit, en qualité de fils de Pepin, frère aîné de -Louis-le-Débonnaire, que l’empire lui appartenoit. La conjecture n’est -pas heureuse. Ces historiens, sans connoissance de notre gouvernement -sous la seconde race, n’ont pas fait attention que la couronne étoit -alors élective, et que la dignité impériale n’étoit encore attachée à -la possession d’aucun royaume particulier. Il n’est pas vraisemblable -que Bernard ait formé une prétention contraire à toutes les lois, et -qui n’auroit été propre qu’à soulever les Français contre lui. - -[67] _Volumus etiam ut capitula quæ nunc et alio tempore consultu -nostrorum fidelium à nobis constituta sunt, à cancellario nostro -archiepiscopi et comites de propriis civitatibus modo, aut per se, -aut per suos missos accipiant, et unusquisque per suam diœcessim -cæteris episcopis, abbatibus, comitibus, et aliis fidelibus nostris ea -transcribi faciant, et in suis comitatibus coràm omnibus relegant, ut -cunctis nostra ordinatio et voluntas nota fieri possit. Cancellarius -tamen noster nomina episcoporum et comitum qui ea accipere curaverint, -notet, et ea ad nostram notitiam preferat, ut nullus hoc prætermittere -præsumat._ (Cap. an. 823, art. 24.) _Quicumque illud (beneficium) -scienter per malum ingenium adquirere tentaverit, pro infideli -teneantur, quia sacramentum fidelitatis quod nobis promisit irritum -fecit; et ideò secundum nostram voluntatem et potestatem dijudicandus -est._ (Capit. L. C. 34.) - -[68] _Hæc autem omnia ità disposuimus atque ex ordine firmare -decrevimus, ut quamdiù divinæ majestati placuerit nos hanc corporalem -agere vitam, potestas nostra sit super à Deo conservatum regnum atque -imperium istud, sicut hactenùs fuit in regimine atque ordinatione -et omni dominatu regali atque imperiali, et ut obedientes habeamus -prædictos dilectos filios nostros atque Deo amabilem populum nostrum -cum omne subjectione quæ patri à filiis, et imperatori ac regi à suis -populis exhibetur._ (Chart. divis. Imp. Car. Mag. art. 20.) Veut-on -avoir une idée juste de l’autorité que Charlemagne exerçoit dans les -royaumes qu’il avoit donnés à ses fils? qu’on lise la lettre qu’il -écrivit en 807 à Pepin son fils, roi d’Italie. (_Dom Bouquet, T. 5, -p. 629._) - -[69] _Neque aliquis illorum hominem fratris sui pro quibuslibet causis -sive culpis ad se confugientem suscipiat, nec intercessionem quidem -pro eo faciat; quia volumus ut quilibet homo peccans vel intercessione -indigens, intrà regnum domini sui vel ad loca sancta vel ad honoratos -homines confugiat, et indé justam intercessionem mereatur._ (Char. -divis. Imper. Car. Magni, artic. 7.) _Quapropter præcipiendum nobis -videtur ut post nostrum ab hac mortalitate discessum, homines -uniuscujusque eorum accipiant beneficia unusquisque in regno domini -sui, et non in alterius, ne fortè per hoc, si aliter fuerit, scandalum -aliquod accidere posset._ (Ibid. art. 9.) _Præcipimus ut nullus ex -his tribus fratribus suscipiat de regno alterius à quolibet homine -traditionem seu venditionem rerum immobilium, hoc est, terrarum, -vinearum atque silvarum, servorumque qui jam casati sunt, sive -cæterarum rerum quæ hæreditatis nomine censentur._ (Ibid. art. 11.) _Si -quæ autem fœminæ, sicut fieri solet, inter partes et regna fuerint ad -conjugium postulatæ, non denegentur justè poscentibus, sed liceat eas -vicissim dare et accipere, et adfinitatibus populos inter se sociari._ -(Ibid. art. 12.) - -[70] _Volumus ut semel in anno, tempore opportune, vel simul vel -sigillatim, juxtà quod rerum conditio permiserit, visitandi et videndi, -et de his quæ necessaria sunt, et quæ ad communem utilitatem vel ad -perpetuam pacem pertinent, mutuo fraterno amore tractandi gratiâ ad -seniorem fratrem cum donis suis veniant. Et si fortè aliquis illorum -quâlibet inevitabili necessitate impeditus venire tempore solito et -opportuno nequiverit, hoc seniori fratri legatos et dona mittendo -significet; ità dùntaxat ut cum primùm possibilitas congruo tempore -adfuerit, venire quâlibet cavillatione non dissimulet._ (Chart. divis. -Imp. Lud. Pii, art. 4.) Ces présens dont il est parlé dans ce passage, -étoient une espèce d’hommage ou de tribut par lesquels on reconnoissoit -la supériorité ou la juridiction de celui de qui on approchoit. Tels -étoient les dons que les seigneurs faisoient tous les ans au roi, en se -rendant à sa cour ou au champ de Mai. C’est en se conformant à l’esprit -de cette disposition établie par Louis-le-Débonnaire, que Lothaire, -Louis-le-Germanique et Charles-le-Chauve, insérèrent la convention -suivante dans leur premier traité de paix. _Ut regum filii legitimam -hæreditatem regni, secundùm definitas præsenti tempore portiones, post -eos retineant, et hoc quicumque ex his fratribus superstes fratribus -fuerit, consentiant; si tamen ipsi nepotes patruis obedientes esse -consenserint._ (Art. 9.) - -_Volumus atque monemus ut senior frater, quandò ad eum aut unus aut -ambo fratres suis cum donis, sicut prædictum est, venerint, sicut -cum major potestas, Deo annuente, fuerit attributa, ità et ipse, pro -fraterno amore, largiori dono remuneret._ (Chart. Divis. Imp. Lud. -Pii, art. 5.) _Item volumus ut nec pacem nec bellum contrà exteras -et inimicas nationes absque consilio et consensu senioris fratris -nullatenùs suscipere præsumat._ (Ibid. art. 7.) _Volumus etiam ut si -alicui illorum post decessum nostrum tempus nubendi venerit, ut cum -consilio et consensu senioris fratris uxorem ducat._ (Ibid. art. 13.) - -_Si autem, et quod Deus avertat, et quod nos minimè optamus, venerit -ut aliquis illorum propter cupiditatem rerum terrenarum, quæ est -radix omnium malorum, divisor aut oppressor ecclesiarum vel pauperum -extiterit, aut tyrannidem, in quâ omnis crudelitas consistit, -exercuerit, primò secretò, secundùm Domini præceptum, per fideles -legatos semel, bis et ter de suâ emendatione commoneatur; et si -renisus fuerit, accersitus à fratre coràm altero fratre, paterno ac -fraterno amore moneatur et castigetur. Et si hanc salubrem admonitionem -penitùs spreverit, communi omnium sententiâ quid de illo agendum sit -decernatur; ut quem salubris ammonitio à nefandis actibus revocare non -potuit, imperialis potentia communisque omnium sententia coerceat._ -(Ibid. art. 10.) - -Je n’ai point parlé ici de Pepin, roi d’Aquitaine. Il mourut avant son -père, et à sa mort, Louis-le-Débonnaire déshérita ses enfans. Ce Pepin -eut un fils nommé Pepin comme lui, qui causa beaucoup de troubles dans -le royaume. Il obtint un établissement considérable en Aquitaine, et -son ambition n’en fut point satisfaite. Il fit la guerre, fut battu et -fait prisonnier par son oncle Charles-le-Chauve, qui le força à prendre -l’habit de religieux. Il finit par apostasier, et se mit à la tête -d’une bande de Normands qui ravageoient le royaume. - -[71] Je ne parlerai ici que d’une dévotion commode pour les pécheurs, -et qui contribua beaucoup à enrichir l’église. Au lieu de se dépouiller -pendant leur vie de leurs biens, pour se racheter des peines de -l’enfer, ce qui auroit exigé une conversion sincère et véritable, on -leur persuada qu’il suffisoit qu’ils changeassent leurs terres en -précaires: c’est-à-dire, qu’ils les donnoient à quelque église ou à -quelque monastère qui leur en laissoit la jouissance pendant toute -leur vie et s’en emparoit à leur mort. _Ideò unà cum consensu fratrum -nostrorum hanc epistolam tibi emittendam decrevimus, ut ipsum locum -cum omni integritate, unà cum Dei gratiâ, et nostrâ voluntate, absque -præjudicio sancti illius diebus vitæ tuæ usualiter tibi liceat tenere, -et post tuum quoque discessum ipse locus cum omni integritate vel -re amelioratâ vel supraposito partibus nostris vel ipsius Basilicæ -revertatur_. (Form. Sirm. 34, Baluz. T. 2, p. 488.) - -[72] _Mandat enim_ (Carolus calvus) _ut recordemini Dei et vestræ -christianitatis, et condoleatis atque compatiamini huc sanctæ ecclesiæ -quæ à vobis et ab illis miserabiliter est oppressa et deprædata, -et quæ crudeliter ex alterâ parte persequitur à paganis._ (Cop. -Baluz. T. 2, p. 85.) Lupus, abbé de Ferrières, écrivoit en 844, que -Charles-le-Chauve vouloit le chasser de son abbaye pour la donner à -Egilbert. Dans d’autres lettres le même abbé se plaint amèrement de -ce qu’on enlevoit des terres à son monastère. (_Dom Bouquet, T. 7, p. -488._) - -Je n’ajouterai qu’une charte de Charles-le-Chauve, citée par Ducange, -dans son glossaire au mot _vassus_, article _vassallus indominicatus_. -_Concedimus ibidem auctoritate regiâ omnes res ejusdem ecclesiæ, quæ -quondam fuerunt ab eâ abstractæ, et quas modo nostri indominicati -vassalli tenent, ut quia ipsi nobis secum dimicaverunt fideliter, in -vita sua tantùm, consensu ejusdem supradicti episcopi eos teneant._ - - - CHAPITRE V. - -[73] _Si vos adhuc talem causam postulare volueritis quæ ad suum -honorem et ad vestrum profectum pertineat, paratus est etiam in hoc -secundùm vestram petitionem facere juxtà consilium fidelium suorum.... -Quoniam si omnes converti ad alium volueritis, paratus est vos omnes -secundùm sanctæ ecclesiæ utilitatem et suum honorem et vestrum communem -profectum recipere et salvare et honorabiles semper habere, et nulli -unquam imputare, in quantùm ad se pertinet, quidquid negligenter factum -habetis de ejus servitio, aut in istâ causâ contrà illum egistis... -Et si aliqua pars ex vobis ad ejus senioratum et ad ejus fidelitatem -reverti voluerit, similiter est paratus eos benignè recipere, et ergà -illos omnimodò adimplere quæ superiùs scripta sunt._ (Cap. au. 856. -Baluz. T. 2, p. 85 et 86.) - -_Rogavit fideles suos ut sine ullâ malâ suspicione de illius iracundiâ -aut animi commotione communiter quærant et inveniant; atque describant -hoc quod ille secundùm suum ministerium facere debet, et quæ facere -illum non condeceant. Et ubicumque inventum fuerit quod fecit, quod -facere non debuit, paratus est ut cum Dei adjutorio et fidelium suorum -consilio hoc, quàm citiùs cum ratione et possibilitate emendare -potuerit, emendet, et in ante corrigat et correcta custodiat. Et quod -facere debuit quod ad salutem et honestatem illius pertinuit, et -aliquid minùs fecit, hoc cum Dei adjutorio et fidelium suorum consilio -et auxilio facere, quàm citiùs cum ratione et possibilitate potuerit, -faciat._ (Ibid. art. 8.) - -_Quantùm sciero et potuero, Domino adjuvante; absque ullà dolositate, -et consilio et auxilio secundùm meum ministerium et secundùm meam -personam fidelis vobis adjutor ero, ut illam potestatem quam in regio -nomine et regno vobis Deus concessit, ad ipsius voluntatem et ad -vestram ac fidelium vestrorum salvationem cum debito et honore et -vigore tenere et gubernare possitis, et pro ullo homine non me indè -retraham, quantùm Deus mihi intellectum et possibilitatem donaverit. -Et ego_ (Carolus) _quantùm sciero et rationabiliter potuero, domino -adjuvante, unumquemque vestrùm secundùm suum ordinem et personam -honorabo, et honoratum ac salvatum absque ullo dolo ac damnatione, vel -deceptione conservabo, et unicuique competentem legem et justitiam -conservabo, sicut fidelis rex suos fideles per rectum honorare et -salvare et unicuique competentem legem et justitiam in unoquoque ordine -conservare et indigentibus et rationabiliter petentibus rationabilem -misericordiam debet impendere. Et pro nullo homine ab hoc, quantùm -dimittit humana fragilitas, per studium aut malevolentiam, vel -alicujus indebitum hortamentum deviabo, quantùm mihi Deus intellectum -et possibilitatem donaverit. Et si per fragilitatem contrà hoc mihi -subreptum fuerit, cum hoc recognovero, voluntariè illud emendare -curabo._ (Capit. an. 858, Baluz. T. 2, p. 99.) - -Cette pièce est une des plus importantes du règne de Charles-le-Chauve, -qui soient parvenues jusqu’à nous. Ce serment réciproque devint le seul -lien politique entre les Français, et servit d’unique base au droit -public que nos pères connurent tant que dura le gouvernement féodal. Je -prie le lecteur de faire une attention particulière à ce capitulaire. - -[74] _Volumus ut cujuscumque nostrûm homo, in cujuscumque regno sit, -cum seniore suo in hostem_ (les guerres privées que se faisoient les -seigneurs) _vel aliis suis utilitatibus pergat, nisi talis regni -invasio quam Lanteveri dicunt, quod absit, acciderit, ut omnis populus -illius regni ad eam repellendam communiter pergat._ (Capit. an. 847, ad -Marsnam, art. 1, Baluz. T. 2, p. 44.) - -[75] En 815 Louis-le-Débonnaire accorda à un seigneur nommé Jean et à -ses descendans, un bénéfice considérable dans la comté de Narbonne; -_omnia per nostrum donitum habeant ille et filii sui et posteritas -illorum_. (Dom Bouquet, T. 6. p. 472.) Dans le même volume, p. 574, -pareille donation faite en 832 à Aginulfus p. 581; à Adalbertus en 832, -p. 611; à Sulbertus en 836, p. 628; à Eccarius en 839. Voyez encore les -pages 646, 647, 648, etc. Un si grand nombre de chartes de cette nature -conservées jusqu’à nos jours, prouve que Louis-le-Débonnaire consentoit -aisément à rendre ses bénéfices héréditaires. - -_Si aliquis ex fidelibus nostris post obitum nostrum, Dei et nostro -amore cumpunctus, sæculo renuntiare voluerit et filium vel talem -propinquum habuerit qui reipublicæ prodesse valeat, suos honores, -prout meliùs voluerit, ei valeat placitare._ (Cap. an. 877, art, -10, Baluz. T. 2, p. 259.) Dom Bouquet, dans sa collection des -historiens de France, T. 8. a publié un très-grand nombre de chartes -de Charles-le-Chauve, par lesquelles ce prince confère des bénéfices -avec droit d’hérédité. Quand il publia ce capitulaire, il y a grande -apparence qu’il ne lui restoit que fort peu de bénéfices dont il fût le -maître de disposer. On pourroit même penser que par le mot _honores_ de -l’article qu’on vient de lire, il ne faut pas moins entendre les comtés -que les simples bénéfices. - -[76] _Si comes de isto regno obierit, cujus filius nobiscum sit, -filius noster cum cæteris fidelibus nostris ordinet de his qui eidem -comiti plùs familiares propinquiores fuerunt, qui cum ministerialibus, -ipsius comitatûs, et cum episcopo in cujus parochiâ fuerit ipse -comitatus, ipsum comitatum prævideant usquedùm nobis renuncietur, ut -filium illius qui nobiscum erit de honoribus illius honoremus. Si -autem filium parvulum habuerit, iisdem filius ejus cum ministerialibus -ipsius comitatus, et cum episcopo in cujus parochiâ consistit, -eumdem comitatum prævideant donec obitus præfati comitis ad notitiam -perveniat, et ipse filius ejus per nostram concessionem de illius -honoribus honoretur._ (Capit. an. 877, art. 3, Baluz. T. 2, p. 269.) Il -paroît par cet article que Charles-le-Chauve s’étoit seulement réservé -le droit de donner l’investiture des comtés à l’héritier. Les rois ses -successeurs ne jouirent pas long-temps de cet avantage; du moins il -n’en étoit plus question, quand Hugues-Capet parvint à la couronne. - -Parmi les chartes de Louis-le-Débonnaire, que Dom Bouquet a fait -imprimer, la 21me. intitulée: _Securitas_, et qui se trouve, T. 6, -p. 643, prouve que les comtes commençoient à s’arroger le droit de -conférer les bénéfices du roi, situés dans l’étendue de leur province -ou comté, et que les pourvus demandoient seulement la confirmation du -prince. - -Dans le diplome que Louis-le-Débonnaire donna en 815 aux Espagnols -qui s’étoient retirés sur les terres de sa domination, pour éviter -les mauvais traitemens des Sarrasins, on lit: _Noverint tamen iidem -Hispani sibi licentiam à nobis esse concessam, ut se in vassalicum -comitibus nostris more solito commendent. Et si beneficium aliquod -quisquam eorum ab eo, cui se commendavit, fuerit consecutus, sciat se -de illo tale obsequium seniori suo exhibere debere, quale nostrales -homines de simili beneficio senioribus suis exhibere solent._ (Art. -6, Baluz. T. 1, p. 549.) L’expression _more solito_, fait conjecturer -que Charlemagne avoit déjà permis aux comtes, pour leur donner plus -d’autorité et de considération, de conférer des bénéfices royaux. Sans -doute que cette permission ne fut accordée qu’aux comtes des provinces -les plus éloignées, et qu’ils ne disposoient que des bénéfices les -moins importans. C’est de-là que naquit l’abus dont les progrès durent -être très-rapides pendant le cours des désordres qui agitèrent les -règnes de Louis-le-Débonnaire et de ses fils. - -[77] _Episcopi, singuli in suo episcopio, missatici nostri potestate et -auctoritate fungantur._ (Cap. an. 846, art. 12.) - -[78] Si on a lu mes remarques avec quelque attention, on y aura -trouvé mille passages qui prouvent que la jurisprudence des appels -fut pratiquée par les Français sous les Mérovingiens et les premiers -Carlovingiens. Voyez Hincmar de Ord. Pal. Il est certain, d’un autre -côté, que toutes les justices dans le royaume étoient souveraines, -quand Hugues Capet monta sur le trône; j’en donnerai des preuves dans -le livre suivant: il faut donc que cette révolution soit arrivée sous -les derniers princes de la seconde race. - -[79] Sous la première race on ne connoissoit que deux sortes de biens, -les bénéfices dont j’ai assez parlé dans le cours de mon ouvrage, et -les alleux qu’on distinguoit en propres et en acquêts. On me permettra -de m’étendre sur cette matière. Par acquêts on entendoit ce que -nous entendons encore aujourd’hui, c’est-à-dire, des biens que le -propriétaire avoit acquis; et par propres, les biens qu’on tenoit de -ses pères; on les appeloit aussi _terres saliques_. _De terrâ verò -salicâ, nulla portio hæreditatis mulieri veniat, sed ad virilem sexum -tota terræ hæreditas perveniat._ (Leg. Sal. Tit. 6.) Pour connoître -ce que la loi des Français saliens appelle terre salique, il suffit -d’ouvrir la loi ripuaire; on y lit, Tit. 56: _dum virilis sexus -extiterit, fœmina in hæreditatem aviaticam non succedat_. Cette loi -contient visiblement la même disposition que la loi salique; et j’en -conclus que ce que l’une appelle _hæreditatem aviaticam_, des biens -dont on a hérité de ses pères, l’autre le nomme terre salique. - -J’appuie mon observation par une des formules anciennes que le -célèbre J. Bignon a recueillies et mises à la suite de celle de -Marculfe: _Dulcissimæ atque in omnibus amantissimæ filiæ meæ illi, -ego vir magnificus ille, omnibus non habetur incognitum quod sicut -lex Salica continet de rebus meis, de eo quod mihi ex Allode parentum -meorum obvenit, apud germanos tuos, filios meos, minimè in hæreditate -succedere poteras. Proptereà mihi præpatuit plenissima et integra -voluntas, ut hanc epistolam hæreditariam in te fieri, et adfirmare -rogarem, ut si mihi in hoc sæculo superstes apparueris, in omnes res -meas, tam ex Alode parentum meorum, quàm ex meo contractu mihi obvenit, -&c._ (Form. 49.) - -Ce n’est pas tout, je placerai encore ici une formule de Marculfe -même. _Diuturna sed impia inter nos consuetudo tenetur, ut de terrâ -paternâ sorores cum fratribus portionem non habeant sed ego perpendens -hanc impietatem, sicut mihi à Domino æqualiter donati estis, ità et -à me sitis æqualiter diligendi, et de rebus meis post meum discessum -æqualiter gratulamini, ideò que per hanc epistolam, te, dulcissima -filia mea, contrà germanos tuos, filios meos illos in omni hæreditate -meâ, æqualem et legitimam esse constituo hæredem, ut tam de Alode -paternâ, quàm de comparato, vel mancipiis, aut præsidio nostro, vel -quodcumque morientes reliquerimus æquâ lance cum filiis meis, germanis -tuis, dividere vel exequare debeas, &c._ (F. 12. L. 1.) - -Ce seroit trop me défier des lumières de mes lecteurs, que de m’étendre -en raisonnemens, pour faire voir que ces deux formules nous apprennent -que les terres saliques n’étoient que des propres, et que les pères -pouvoient par un acte particulier, déroger à la coutume ou à la loi -qui rendoient les femmes inhabiles à cette succession. Que deviennent -donc tous les systèmes de plusieurs de nos historiens et de nos -jurisconsultes sur la nature des terres saliques? Tout le monde se -fait un systême de l’histoire de France, pour s’épargner la peine de -l’étudier. Mais je rentre dans mon sujet. - -Sous les successeurs de Charles-le-Chauve, toutes les possessions -furent distinguées en biens roturiers et en terres seigneuriales. -Les terres roturières furent celles sur lesquelles les seigneurs -établirent des redevances, des contributions, des corvées. Les terres -seigneuriales furent appelées fiefs, quand le propriétaire, en vertu -de sa possession, étoit obligé de prêter hommage à un autre seigneur; -ainsi la Normandie, par exemple, étoit un fief, parce que son duc -prêtoit hommage au roi de France. Les terres seigneuriales étoient -appelées alleux, quand le propriétaire, ne prêtant hommage à aucun -seigneur, ne relevoit que de Dieu et de son épée; c’est-à-dire, ne -reconnoissoit sur terre aucun suzerain ou supérieur par rapport à sa -possession: ainsi la seigneurie de Hugues-Capet, comme roi de France, -étoit un alleu. - -Il y eut dans l’étendue du royaume de France, plusieurs seigneuries -qui furent des alleux. _Dictus enim episcopus et successores sui -vivarienses episcopi qui pro tempore fuerint, jurare debebunt se esse -fideles de personis et terris suis nobis et successoribus nostris -regibus Franciæ; licet terram suam à nemine tenere, sed eam habere -Allodialem noscantur._ (Tract. Inter Phib. Pulc. et Episc. Vivar. art. -2.) Ce traité, qui est du 2 janv. 1307, se trouve dans le recueil des -ordonnances des rois de France, commencé par de Laurière, et continué -par Secousse, (_T. 7, p. 7._) Je désignerai désormais ce recueil par -ordonnances du Louvre. - -[80] Cette juridiction étoit ancienne, j’en tire la preuve d’un -capitulaire de 779. _Si vassus noster justitias non fecerit_, déni -de justice, _tunc et comes et missus ad ipsius casam sedeant et de -suo vivant quòusque justitiam faciat_. (Art. 11.) Cette juridiction -subsistoit encore du temps de Charles-le-Chauve et de son petit-fils -Carloman; on verra par les passages suivans en quoi elle consistoit. - -_Mandet comes vel publicæ rei minister episcopo, vel abbati, vel illi -quicumque locum episcopi, vel abbatis, vel abbatissæ tenuerit, vel -potentis hominis in cujus potestatem vel proprietatem confugerit_ -(reus) _ut reddat ei reum. Si ille contradixerit et eum reddere -noluerit, in primâ contradictione, solidis 15 culpabilis judicetur; si -ad secundàm inquisitionem eum reddere noluerit, 30 solidis culpabilis -judicetur.... Ipse comes veniens licentiam habeat ipsum hominem intrà -immunitatem quærendi, ubicumque eum invenire potuerit... Si verò -intranti in ipsam immunitatem vel in cujuslibet hominis potestatem -vel proprietatem comiti collectâ manu quislibet resistere tentaverit, -comes hoc ad regem vel principem deferat... Ità qui comiti collectâ -manu resistere præsumpserit, sexcentis solidis culpabilis judicetur._ -(Cap. Pist. an. 864. art. 18.) _De nostris quoque dominicis vassallis -jubemus, ut si aliquis prædas egerit, comes in cujus potestate fuerit, -ad emendationem eum vocet. Qui si comitem aut missum illius audire -noluerit, per forciam illud emendare cogatur._ (Cap. an. 882.) - - - CHAPITRE VI. - -[81] Boson, beau-frère de Charles-le-Chauve et gendre de l’empereur -Louis II, fut plus ambitieux que les autres seigneurs. Ne se contentant -pas d’usurper tous les droits de la souveraineté dans son gouvernement -ou comté d’Arles, il voulut porter le titre de roi de Provence. Cette -première usurpation devint un exemple contagieux. Rodolphe s’établit -dans la Bourgogne Transjurane, c’est-à-dire, au-delà du Mont-Jura, -et donna naissance à un second royaume de Bourgogne, qui fut bientôt -considérable par l’union du royaume d’Arles ou de Provence. Ce sont -les provinces que ces princes ont occupées, qu’on a appelées le pays -de l’Empire dans les Gaules, et qui relevèrent des successeurs de -Louis-le-Germanique, et non de ceux de Charles-le-Chauve. - -Arnould, fils naturel de l’empereur Carloman, et que la tache de sa -naissance excluoit du trône; _Si verò absque legitimis liberis, aliquis -eorum_ (les fils de Louis-le-Débonnaire) _decesserit, potestas illius -ad seniorem fratrem revertatur, et si contigerit illum habere liberos -ex concubinis, monemus ut ergà illos misericorditer agat_. (Chart. -divis. Imp. Lud. Pii, art. 5.) Arnould, dis-je, usurpa le royaume de -Germanie, qu’il laissa à son fils Louis IV; et ce prince eut pour -successeur Conrad I, duc de Franconie, que les Allemands élurent pour -roi. En Italie, plusieurs seigneurs se disputèrent le titre d’empereur -et de roi, jusqu’à ce que les rois de Germanie y firent reconnoître -leur autorité, et furent couronnés empereurs. - -[82] Personne n’ignore à quel prix Charles-le-Chauve acheta l’empire, -après la mort de Louis II, son neveu. Voyez l’acte de son couronnement -à Pavie. La donation de Constantin passoit alors pour une pièce -authentique; on croyoit de bonne foi que Rome appartenoit aux apôtres -S. Pierre et S. Paul, et que le pape, revêtu de leurs pleins pouvoirs, -étoit l’organe de leur volonté. Le pape qui avoit été si petit avant -le règne de Pepin, et qui, après avoir couronné Charlemagne, le salua -comme son maître, croyoit actuellement, en nommant un empereur, ne -donner qu’une espèce de vidame ou d’avoué à son église. - -_Pontifici consultissimum visum Ottonem sibi defensorem adsciscere -eodem ferè, quo anteà Carolum jure; et quidem ut deinceps protectio -illa sedis romanæ regno Germaniæ ità conjuncta foret ut qui eo -regno potiretur, ad hanc quoque statim jus nancisceretur._ (Sev. de -Monsanbano, de Stat. Imp. Germ. L. 1, § 13.) Tout le monde sait que cet -ouvrage publié sous le nom de Severin de Monsanbano, est du célèbre -Puffendorf. - -[83] _Ut nemo suo pari suum regnum aut suos fideles, vel quod ad -salutem sive prosperitatem ac honorem regium pertinet, discupiat._ -(Pact. inter Car. Cal. et ejus fratres, art. 2.) _Ut unusquisque -fideliter suum parem, ubicumque necessitas illi fuerit, aut ipse -potuerit, aut per se, aut per filium, aut per fideles suos, et consilio -et auxilio adjuvet._ (Ibid. art. 3.) - -[84] Philippe-Auguste possédant un fief qui relevoit de l’évêque -d’Amiens, passa un acte avec ce prélat, dans lequel il est dit: -_Voluit hæc ecclesia et benignè concessit ut fœodum suum absque -faciendo hominio teneremus, cum utique nemini facere debeamus vel -possimus._ De ces dernières paroles, Brussel conclut, dans son traité, -de l’usage des fiefs, p. 152, que le roi ne prêtoit jamais hommage -à aucun seigneur. Mais si ces paroles, _cum utique nemini facere -debeamus vel possimus_, sont une preuve de la proposition de Brussel, -pourquoi Philippe-Auguste, si jaloux de ses droits, et si habile à les -étendre, regarde-t-il l’exemption de faire hommage à l’évêque d’Amiens, -comme une grâce? C’est ce que signifie _benigne concessit_. Pourquoi -traite-t-il avec ce prélat? Pourquoi se rachete-t-il d’un hommage qu’il -ne doit pas, en consentant de ne plus jouir chez cet évêque du droit de -gîte? - -Brussel, fort savant dans nos antiquités, et dont l’ouvrage est plein -de recherches très-curieuses et très-instructives, savoit mieux que -moi, qu’il ne faut lire nos anciennes chartes qu’avec une extrême -précaution. On doit souvent s’arrêter plutôt à l’esprit général d’une -pièce, qu’à quelques expressions particulières qu’on y a glissées -avec art. L’évêque d’Amiens aura regardé comme une petite vanité dans -Philippe-Auguste, de dire qu’il ne devoit ni ne pouvoit faire hommage -à personne; il lui aura permis d’insérer cette prétention dans son -acte, parce qu’elle ne portoit aucun préjudice aux droits de l’église -d’Amiens, et que le prince n’en avoit pas moins été obligé de se -racheter de la prestation de l’hommage, en renonçant à son droit de -gîte. - -Brussel rapporte dans son ouvrage un autre acte du même prince, avec -l’évêque de Térouenne. _Noverint universi quod Lambertus, Morinensis -episcopus, nos et successores nostros absolvit et in perpetuùm quitos -dimisit ab hommagio quod sibi facere debeamus de Feodo Hesdin._ -Pourquoi Philippe-Auguste apprendroit-il à tout le monde, _noverint -universi_, que l’évêque de Térouenne l’a exempte de l’hommage, si c’eût -été un droit du roi de n’en point prêter? Il reconnoît dans cette -charte, qu’il devoit l’hommage pour le fief d’Hesdin: il avoit donc -tort, en traitant avec l’évêque d’Amiens, de dire qu’il ne devoit ni -ne pouvoit faire hommage à personne. Il y a apparence que l’évêque de -Térouenne étoit plus exact et moins complaisant que l’évêque d’Amiens. - -Je suis d’autant plus surpris de cette méprise de Brussel, qu’il -remarque avec raison, p. 154, que quand le roi possédoit quelque terre -relevante d’un seigneur, il étoit obligé d’en faire acquitter les -services et les charges par un gentilhomme, sous peine de confiscation. -Dans un temps postérieur à Philippe-Auguste, et où le gouvernement -féodal touchoit à sa ruine, Louis Hutin lui-même convenoit avec les -gentilshommes de Champagne, qu’il n’acquerroit aucune possession -dans les terres de ses barons sans leur consentement; et que, quant -aux fiefs qui lui écherront, ou par confiscation, ou par succession, -dans les hautes-justices des seigneurs, il les fera desservir, ou en -payera l’indemnité. (_Ordon. du Louvre, ordon. de Mai 1315, rendues à -la requête des nobles du comté de Champagne, t. 1, p. 573._) Brussel -rapporte, p. 156, que le roi Charles VII, en 1439 et 1442, prêta -hommage, par procureur, à l’évêque de Beauvais et à l’abbé de S. Denis. - -[85] Hugues-Capet étoit duc de France, c’est-à-dire, de la province -appelée aujourd’hui l’isle de France, comte de Paris et d’Orléans. Son -frère étoit duc de Bourgogne. Il avoit une sœur mariée à Richard, duc -de Normandie. - -[86] Les raisons que je rapporte dans le corps de mon ouvrage, pour -prouver qu’il ne put point y avoir d’assemblée de la nation qui déférât -la couronne à Hugues-Capet, me paroissent former, dans le genre -historique, une démonstration à laquelle on ne peut rien répondre. -Cependant, je rapporterai dans cette remarque, tout ce qu’on trouve -dans nos anciennes chroniques, au sujet de l’avénement de Hugues-Capet -au trône. - -_Ludovicus, Francorum rex, obiit eodem anno (987); Hugo Dux, rex -Francorum est elevatus Noviomi._ (Ex chron. Floriacensi.) _In primario -flore juventutis obiit (Ludovicus) in quo deficit generatio regum ex -familia Caroli Magni, et succedit ex aliâ familiâ Hugo rex._ (Ex chron. -Virdunensi.) - -_Ludovico, Francorum rege, mortuo, Francis regnum transferre volentibus -ad Karolum ducem fratrem Lotharii regis, dum ille rem ad consilium -defert, regnum Francorum usurpat Hugo, filius Hugonis._ (Ex chron. -Sigiberti.) _Eodem anno rebellavit contra Karolum, dux Francorum Hugo, -eo quòd accepisset Karolus filiam (Agnetem) Herberti comitis Trecarum. -Collecto igitur Hugo exercitu copioso valdè, obsedit Laudunum ubi -commanebat Karolus cum conjuge suâ._ (Ex Chron. Hug. Floriacensis Mon.) -_Regnum pro eo accipere voluit patruus ejus Karolus, sed nequivit; -quia Deus judicio suo meliorem eligit. Nam episcopus Ascelinus -montis Laudunensis urbis hebdomadâ ante Pascha post convivium in -lecto quiescentem cum dolo cepit, et consensu plurimorum Hugo dux in -regem elevatus est._ (Ex chron. Odoranni.) Après avoir lu ces trois -autorités, que doit-on conclure d’un fragment imprimé par Dom Bouquet, -T. 8, p. 307; il y est dit: _eodem anno, id est, 987. Franci assumentes -Hugonem memoratum ducem, Noviomo illum sublimant in regni Solio._ -Traduire _Franci_ par assemblée de la nation, ne seroit-ce pas vouloir -se tromper? - -Je conviens que Hugues-Capet assembla à Noyon, ses amis et ses parens, -dont il forma une assemblée; mais le duc Charles avoit aussi rassemblé -ses partisans d’un autre côté. Ces assemblées n’étoient point légales, -c’étoient des conventicules qui ne représentoient en aucune manière la -nation. _Immatura adolescens (Ludovicus) præventus morte, destitutum -proprio hærede, Francorum dereliquit regnum. Sanè patruus ejus Carolus -conabatur, si posset, à sui generis authoribus diù possessum sibi -vendicare regnum sed ejus voluntas nullum sortitur effectum. Nam -Franci primates, eo relicto, ad Hugonem qui ducatum Franciæ strenuè -tunc gubernabat, magni illius Hugonis filium, se convertentes, Noviomo -civitate Solio sublimant regio._ (Ex chron. S. Benigni Divion.) - -Par _Franci primates_, il ne faut entendre que les partisans de -Hugues-Capet, les principaux seigneurs du duché de France, et non -pas de la nation française. En effet, il est impossible de citer -quelque passage de nos anciens monumens, d’où l’on puisse inférer que -les vassaux immédiats de la couronne, les seuls qui eussent alors -quelque droit d’en disposer, se soient trouvés à Noyon, pour élever -Hugues-Capet sur le trône. La chose est même démontrée impossible -par le peu de temps qui s’écoula entre la mort de Louis V et le -couronnement de Hugues-Capet. L’un mourut le 21 Mai de l’an 987; et -l’autre, d’abord reconnu pour roi à Noyon, fut sacré à Rheims, le 3 -Juillet de la même année. Remarquez encore que depuis que les peuples -de chaque province avoient leurs souverains particuliers, on commençoit -à ne les plus appeler que du nom particulier et distinctif de leurs -pays. _Burgundiones, Aquitani, Britanni, Normanni, &c._ On ne donnoit -le nom de _Franci_ qu’aux habitans du duché de France. - -Je ne citerai plus qu’un fragment imprimé par Dom Bouquet, t. 8, -p. 299, car, je ne veux pas abuser de la patience de mes lecteurs. -_Patruus autem ipsius Carolus quem privatum senuisse suprà -prælibavimus, paternum volens obtinere regnum, incassùm laborabat. -Nam ejus voluntas nullum habuit effectum. Eo enim spreto, Francorum -primates communi consensu Hugonem qui tunc ducatum Franciæ strenuè -gubernabat, Magni Hugonis filium, cujus jam mentio facta est, Noviomo -sublimant regio solio, eodem anno quo Ludovicus adolescens obiit._ -Les mots _communi consensu_ de ce passage, prouvent bien qu’il ne -faut entendre par _Francorum primates_, que les seigneurs les plus -considérables du duché de France; car, il est certain que le duc -Charles avoit dans le royaume plusieurs amis puissans, qui, bien -loin de reconnoître la nouvelle dignité de Hugues-Capet, lui firent -la guerre avec chaleur. Les chroniques de S. Denis parlent de cette -révolution, comme d’un événement, dont la violence et la force -décidèrent. - - _Fin des remarques du livre second._ - - - REMARQUES ET PREUVES - DES - _Observations sur l’histoire de France_. - - LIVRE TROISIÈME. - - CHAPITRE PREMIER. - -[87] Sache bien ke selon Diex ke tu n’as mie plenière poote seur -ton vilain. Donc se tu prens du sien fors les droites redevances ki -te doit, tu le prens contre Diex et seur le péril de t’ame et come -Robierres, et ce kon dit, toutes les coses que vilain a sont son -seigneur, c’est voirs à garder. Car, s’ils étoient son seigneur propre, -il n’avoit nule différence entre serf et vilain. Mais par nostre -usage n’a entre toi et ton vilain juge fors Diex tant com il est tes -coukans et tes levans s’il n’a autre loi vers toi fors la coutume. -Pierre-de-Fontaine, (_C. 21_, §. 8.) - -[88] _Placuit mihi ut statum ingenuitatis meæ in vestrum deberem -obnoxiare servitium, quod ità feci, undè accepi à te prætium in quod -mihi benè complacuit, solidos tantos, ità ut ab hodiernâ die quidquid -de me servo tuo, sicut et de reliquâ mancipiâ tuâ, facere volueris, -à die præsente liberam et firmissimam in omnibus habeas potestatem._ -(Cap. Baluz. T. 2, p. 474.) - -Beaumanoir, (_Coutumes de Beauvoisis, chap. 45_), en rapportant les -causes qui avoient si fort multiplié les serfs dans le royaume, dit que -plusieurs hommes libres s’étoient vendus eux et leurs hoirs, soit par -misère, soit pour avoir la protection d’un maître contre leurs ennemis: -il ajoute que quand les seigneurs convoquoient autrefois leurs sujets -pour la guerre, ils leur ordonnoient de se rendre au Ban, sous peine de -servitude pour eux et leurs descendans. Il dit encore que des hommes -libres s’étant engagés par dévotion, pour eux et pour leur postérité, -à rendre de certains services ou à payer de certaines redevances à une -église ou à un monastère, on oublia l’origine de cette sujétion, et -qu’enfin, on la regarda comme la preuve d’une véritable servitude. - -[89] _Burgensis_, _Burgi incola_, bourgeois. C’est le nom qu’on donnoit -aux hommes libres qui habitoient les villes. Je me sers ici de cette -expression, quoique les bourgeoisies ne fussent pas encore établies -du temps de Hugues-Capet; je parlerai dans le dernier chapitre de ce -livre, de l’établissement des bourgeoisies, ou des communes, qui ne -remonte pas plus haut que le règne de Louis-le-Gros. De villa, on -appeloit _villanus_ en latin, et vilain en français, un homme libre -domicilié à la campagne. - -[90] Cela est démontré par l’accord dont les évêques et les seigneurs -convinrent sous le règne de Philippe-Auguste, pour arrêter les fraudes -des hommes libres, qui, par des donations ou des ventes simulées, -s’affranchissoient de toute charge, en mettant tout leur bien sur -la tête de quelque clerc qui n’étoit qu’un prête-nom. _Quod nullus -burgensis vel villanus potest filio suo clerico medietatem terræ suæ, -vel plus quàm medietatem donare si habuerit filium vel filios. Et si -dederit ei partem terræ citrà mediam, clericus debet reddere tale -servitium et auxilium quale terra debebat dominis quibus debebatur; -sed non poterit talliari nisi fuerit usurarius vel mercator; et post -decessum suum terra redibit ad proximos parentes, et nullus clericus -potest emere terram quin reddat domino tale servitium quale terra -debet._ (Capit. Philip. Aug. art. 4.) - -[91] «Quand li seigneur voit que ses homs, de cors devient clercs, -qu’il traie à l’évesque, et que il le requerre que il ne li fache pas -couronne; et se il l’a fete que il l’oste, et li évesque i est tenus, -mes que il en soit requis, avant que il ait greigneur ordre que de -clerc et se il atant tant que il ait greigneur ordre, li clerc demeure -en estat de franchise.» (_Beaum. C. 45._) Cet usage étoit connu sous -la seconde race. _Ut nullus episcopus ad clericatus officium servum -alterius sine domini sui voluntate promovere præsumat._ (Capit. an. -incerti, art. 24. Baluz. T. 1, p. 155.) - -[92] «Servitude vient de par les meres, car tuit li enfant que chele -porte qui est serve sont serf. Tout soit il ainssint que li peres soit -frans homs; neis se li peres estoit chevaliers, et il épousoit une -serve si seroient tuit li enfant serf que il avoit de li. (_Beaum. C. -45._) - -Se uns hom de grand lignaige prenoit la fille à un vilain à fame, ses -enfans porroient bien estre chevaliers par droit. Se aucuns homs estoit -chevalier, et ne fust pas gentishome de parage, tant le fust-il de par -sa mere, se ne le pourroit-il estre par droit.» (_Estab. de S. Louis, -L. 1, chap. 128._) On voit par ce passage que les mésalliances ne sont -pas une chose nouvelle parmi nous, et qu’elles ne portoient aucun -préjudice à la famille d’un gentilhomme. - -«Quant la mere est gentil femme, et pere ne l’est pas, li enfant si -ne pueent estre chevaliers, et ne pourquant li enfant ne perdent -pas l’estat de gentillesce dou tout, ainchois sont de mené comme -gentilhomme dou fet de leur cors.» (_Beaum. C. 45._) Si ce gentilhomme -par mère, avoit des enfans, il n’y a aucune difficulté qu’ils -ne pussent être armés chevaliers par droit, puisqu’ils étoient -gentilshommes de parage. On appeloit gentilhomme de parage, celui dont -le père étoit noble. Je prie de remarquer ces anoblissemens connus sous -les premiers Capétiens, et qui n’étoient qu’une suite des coutumes -de la première et de la seconde race. Après de pareilles autorités, -comment le comte de Boulainvilliers et quelques autres écrivains -ont-ils pu avancer que les roturiers ne commencèrent à être anoblis -que sous le règne de Philippe-le-Bel? Il est vrai que ce prince fut -le premier qui donna des lettres de noblesse, telles qu’on les donne -aujourd’hui; mais il ne faut pas en conclure que les anoblissemens -fussent inconnus avant lui. Je vais ajouter ici les autorités qui -prouvent que la possession d’un fief ou d’une terre noble donnoit la -noblesse. - -«Se aucuns home coustumier conquéroit, ou achetoit chose qui fust à -mettre homage, ou il porchasse envers son seigneur comment il le mette -en foy ou en homage en tous ses héritages, ou en partie, en tele foy, -comme est la chose qui seroit pourchaciée, si auroit autant li uns -comme li autres, fors li aisné qui seroit la, li auroit la moitié selon -la grandeur de la chose, et pour faire la foy, et pour gerir les -autres en parage, et tout ainsi départira toujours mes jusques en la -tierce foy, et d’ileques en avant si aura l’aisné les deux parties, -et se départira toujours mes gentiment.» (_Estab. de S. Louis, l. 1, -chap. 141._) Les fils d’un roturier partageoient également entre eux -la succession de leur père. On voit par ce passage, que le fils aîné -d’un roturier anobli par la possession d’un fief, commençoit par avoir -la moitié de la succession de son père, et que ses frères partageoient -entre eux l’autre moitié. Les enfans de ce fils aîné suivoient encore -la même règle dans le partage du bien de leur père; mais ces enfans -se trouvant à la tierce foi, c’est-à-dire, étant les troisièmes de -leur famille, qui rendoient successivement la foi et hommage pour le -fief que leur grand-père avoit acquis, leur succession se partageoit -gentiment, et le fils aîné, au lieu de la moitié, avoit les deux tiers -de la succession. - -«Se li homs de poote maint en franc-fief, il est demenés comme -gentishoms, comme de ajournemens et de commandemens, et peut user des -franchises dou fief. (_Beaum. C. 30._) La franchise des personnes ne -afranchit pas les hiretages vilains, mais li franc-fief franchissent le -personne qui est de poote, en tant comme il i est couchans et levans, -il use de la franchise du fief.» (_Ibid. C. 48._) On ne doit pas être -surpris du privilége que les fiefs avoient d’anoblir, après ce que -j’ai dit des seigneurs dans le premier livre de cet ouvrage; elles -devinrent le seul titre de distinction entre les familles; et cet usage -s’accrédita tellement chez les Français, que malgré les efforts qu’ont -faits les rois pour s’attribuer à eux seuls le privilége d’anoblir, ce -n’est qu’en 1579 que la possession d’un fief n’a plus été un titre de -noblesse. (_Voyez l’ordonnance de Blois de 1579._) - -Ce que dit Beaumanoir, «que la franchise des personnes ne afranchit pas -les hiretages vilains,» ne détruit pas ma conjecture, que sous le règne -de Hugues-Capet, la noblesse des personnes passoit aux possessions, -c’est-à-dire, que les possessions roturières d’un gentilhomme n’étoient -sujettes à aucune redevance, ni à aucune corvée. Beaumanoir parle de ce -qui se pratiquoit sous S. Louis et Philippe-le-Hardi, et moi, de ce qui -se passoit sous Hugues-Capet. Quand Beaumanoir écrivoit, il est certain -que les seigneurs avoient déjà beaucoup restreint les priviléges des -gentilshommes et des clercs. L’accord fait entre les évêques et les -seigneurs, sous le règne de Philippe-Auguste, et que j’ai rapporté dans -la remarque 90 de ce chapitre, en est une preuve certaine. Il est dit -dans cet acte qu’un bourgeois et un vilain ne pourront point faire -passer leur bien sur la tête d’un clerc, pour s’exempter des redevances -dues au seigneur. Si les gentilshommes n’avoient pas alors possédé -leurs biens roturiers en toute franchise, ils n’auroient pas, sans -doute, manqué de faire la même fraude que les roturiers, et on n’auroit -certainement pas négligé d’y remédier. - -[93] «Nus gentishom ne rend coustumes ni peages de riens qu’il achate -ne qu’il vende, se il n’achate pour revendre et pour guaigner. (_Estab. -de S. Louis, L. 1, C. 58._) Se gentilhomme avoit meson qui lui fust -encheoite en sa terre le roy ou en chastel à baron, qui soit taillable, -en quelque manière que li gentil l’ait, soit d’eritaige ou d’écheoite, -ou d’autre chose elle est taillable, se il i fet estage pour lui, -pourcoi il la tiegne en sa main, elle ne sera pas taillable: me se -il l’avoit louée ou affermée à home coustumier, il ne le porroit pas -garantir de taille. (_Ibid. L. 1, C. 93._) - -«Voirs est que clers ne gentiex homs, ne doivent point de travers des -choses que il achatent pour leur user, ne de choses que il vendent -qui soit creué en leur hiretage, me se ils achatent pour revendre si -comme autres marcheans, il convenroit que les denrées s’aquitassent -dou travers et des chaussiés et des tonlieus en la maniere que les -denrées as marchans s’aquitent, et che que je ai dit des travers je -entends de toutes manieres des peages et de tonlieus. (_Beauma. C. -30._) Se gentilshoms tient vilenage, et il meffet de ce qui appartient -à vilenage, les amendes sont dau tele condition comme se il estoit hons -de poote. De tous autres cas il est demenés ainsint comme hons de poote -seroit, excepté le fet de son cors, car se il fesoit aucun meffet de -son cors, il seroit selon la loi des gentilshommes.» (_Ibid._) - - - CHAPITRE II. - -[94] Commençant à parler des droits et des devoirs respectifs des -seigneurs, je ferai ici une observation préliminaire, et bien -importante. La plupart des écrivains qui ont traité du gouvernement -féodal, ont rassemblé pêle-mêle tout ce qu’ils ont trouvé dans nos -anciens monumens qui pouvoit y être relatif, sans chercher à distinguer -les différentes époques de la naissance de chaque coutume. Il n’étoit -pas difficile cependant de se douter que plusieurs de nos coutumes -n’ont pu subsister ensemble. Ce soupçon, si on l’avoit eu, auroit servi -de fil dans le labyrinthe obscur de nos antiquités. Les établissemens -de S. Louis nous parlent de plusieurs coutumes dont l’origine remonte -visiblement jusqu’au temps où Charles Martel établit ses bénéfices, -et qui, quoique affoiblies et altérées, subsistoient encore dans le -troisième siècle. Mais ils contiennent aussi plusieurs usages nouveaux -qui commençoient à avoir force de loi, et d’autres encore qui se -formulent, et que S. Louis vouloit accréditer. Il faut dire la même -chose des ouvrages précieux de Pierre de Fontaine et de Beaumanoir, -les deux hommes les plus éclairés de leur temps sur la jurisprudence -féodale. - -Avec le secours de cette remarque, dont on sentira, je crois, la -vérité, en étudiant les ouvrages dont je viens de parler, et en les -conférant entre eux ou avec les autres monumens plus anciens ou -contemporains, tout devient assez clair dans notre histoire de la -troisième race. La plupart des difficultés s’aplanissent; et on démêle, -avec assez de certitude, les différentes époques où les droits et les -devoirs différens des suzerains et des vassaux, ont pris naissance; -j’aurai soin dans les remarques suivantes d’indiquer les raisons sur -lesquelles je me fonde pour fixer l’origine de chaque coutume. - -[95] Je ne conçois point comment on a pu croire que les appels -pratiqués pendant la première et la seconde race, et dont on a trouvé -les preuves dans les remarques des deux livres précédens, fussent -encore en usage sous les premiers Capétiens, où tous les procès se -décidoient par le duel judiciaire. Le combat auquel les parties, les -juges et les témoins étoient soumis, rendoit par sa nature les appels -impraticables. Ne pas s’en tenir alors à cette preuve de l’équité d’un -jugement, c’eût été douter de la justice ou de la puissance de Dieu; -puisque c’étoit une foi vive en ces deux attributs de la divinité, -qui avoit fait adopter aux Français la procédure meurtrière des -Bourguignons. - -Pour que l’appel d’un tribunal subalterne à un tribunal supérieur -puisse avoir lieu, il faut que le plaideur ne puisse pas empêcher les -juges de prononcer la sentence qui le condamne, ou qu’il puisse les -soupçonner d’avoir jugé injustement, par ignorance ou par corruption. -Or, c’étoient deux choses impossibles dans la jurisprudence du duel -judiciaire; car, le plaideur étoit en droit de défier et d’appeler au -combat le premier des juges qui ouvroit l’avis de le condamner; il -pouvoit aussi défier le témoin qui déposoit contre lui. On ordonnoit -enfin le combat, et le tribunal ne faisoit que prononcer qu’un tel -étoit vainqueur ou vaincu; fait qui, se passant en public et sous les -yeux de mille témoins, ne pouvoit jamais être douteux ni équivoque. - -Fausser une cour de justice, ou l’accuser d’avoir porté un jugement -faux, c’étoit lui faire l’injure la plus grave, l’interdire de toutes -ses fonctions, et rendre tous ses membres incapables de faire aucun -acte judiciaire. Un plaideur qui avoit eu cette témérité, étoit obligé, -sous peine d’avoir la tête coupée, de se battre dans le même jour, -non-seulement contre tous les juges qui avoient assisté au jugement -dont il appeloit, mais encore contre tous ceux qui avoient droit de -prendre séance dans ce tribunal. S’il sortoit vainqueur de tous ces -combats, la sentence qu’il avoit faussée, étoit réputée fausse et mal -rendue, et son procès étoit gagné. Si, au contraire, il étoit vaincu -dans un de ces combats, il étoit pendu. Cette jurisprudence, dont nous -sommes instruits par les Assises de Jérusalem, c’étoit la jurisprudence -même des Français dans le onzième siècle, puisque Godefroi de Bouillon, -élevé en 1099 sur le trône de Jérusalem, fit rédiger les lois de son -royaume, ainsi qu’il nous en avertit lui-même dans son code, sur les -coutumes qui étoient pratiquées en France, quand il partit pour la -Terre-Sainte. - -Quand il arrivoit qu’un plaideur, après avoir vaincu deux ou trois -de ses juges, étoit lui-même vaincu par un quatrième, je voudrois -bien savoir par quels bizarres raisonnemens, on justifioit alors la -Providence divine, qui avoit permis que l’injustice et le mensonge -triomphassent deux ou trois fois de la justice et de la vérité? La foi -absurde de nos pères devoit être certainement très-embarrassée. - -Beaumanoir, qui écrivoit la coutume de Beauvoisis, en 1283, sous le -règne de Philippe-le-Hardi, nous apprend, (_C. 61 et 62_,) que dans -les terres où l’ancien usage du duel judiciaire subsistoit encore, un -plaideur étoit forcé de se battre contre tous les juges du tribunal, -si, au lieu d’appeler ou de défier le premier ou le second d’entre eux -qui disoit son avis, il attendoit, pour fausser le jugement, que la -sentence fût prononcée. Je demande si une pareille forme de procédure -ne rendoit pas impraticables les appels tels que nous les connoissons -aujourd’hui, et qu’ils étoient pratiqués sous les deux premières races? - -«Tous cas de crieme quelque il soient, dont l’en puet perdre la vie, -appartiennent à haute-justiche, excepté le larron; car tant soit -il ainssint que lierres pour son larrecin perde la vie, et ne pour -quant larrecins n’est pas de la haute-justice.» (_Beaum. C. 58._) -Voici, selon cet auteur, le cas de haute-justice; meurtre, trahison -ou assassinat, homicide, viol, incendie, fausse monnoie, trèves et -assuremens brisés ou violés. Les établissemens de S. Louis, (_L. 1, C. -40_,) ajoutent le cas de chemins brisiés, et de meffet de marchié. - -Quoique aucun monument de la troisième race, antérieur au règne de -S. Louis, ne parle de cette différente attribution ou compétence des -justices, on ne sauroit, je crois, douter avec quelque fondement -qu’elle ne fût déjà connue du temps de Hugues-Capet, et pratiquée comme -une coutume féodale. Cette différente compétence des justices avoit été -établie par Charlemagne. _Ut nullus homo in placito centenarii neque -ad mortem neque ad libertatem suam amittendam aut ad res reddendas vel -mancipia judicetur; sed ista aut in presentiâ comitis vel missorum -nostrorum judicentur._ (Capit. 3, an. 812, art. 4.) - -La distinction de la haute et de la basse-justice se trouve encore -expressément énoncée dans la charte ou diplome que Louis-le-Débonnaire -donna en 815 aux Espagnols qui s’étoient réfugiés sur les terres de la -domination française, pour se soustraire à la tyrannie des Sarrasins. -_Ipsi verò pro majoribus causis, sicut sunt homicidia, raptus, -incendia, deprædationes, membrorum amputationes, furta, latrocinia, -aliarum rerum invasiones, et undecùmque à vicino suo aut criminaliter -aut civiliter fuerit accusatus, et ad placitum venire jussus, ad -comitis sui mallum omnimodis venire non recusent. Cæteras verò minores -causas more suo, sicut hactenùs fecisse noscuntur inter se mutuo -definire non prohibeantur._ (art. 2.) _Et si quisquam eorum in partem, -quam ille ad habitandum sibi occupaverat, alios homines undecùmque -venientes adtraxerit, et secum in portione suâ, quam adprisionem -vocant, habitare fecerit utatur illorum servitio absque alicujus -contradictione vel impedimento; et liceat illi eos distinguere ad -justitias faciendas, quales ipsi inter se definire possunt. Cætera verò -judicia, id est, criminales actiones, ad examen comitis reserventur._ -(Art. 3.) - -N’est-il pas naturel de penser que pendant les désordres auxquels le -gouvernement féodal dut son origine, les seigneurs les plus puissans -furent les plus grands usurpateurs? Ils ne laissèrent à leurs vassaux -que la basse-justice appelée Voirie, quand ils purent les dépouiller de -la haute. Ils gênèrent, et restreignirent la compétence des tribunaux -dans les fiefs qui relevoient d’eux, et y exercèrent même la justice, -lorsqu’il s’agissoit d’y juger des affaires graves et majeures. Règle -générale et sûre de critique; il faut reconnoître pour des coutumes -subsistantes sous le règne de Hugues-Capet, celles dont il est -fait mention dans les établissemens de S. Louis, et les écrits de -Beaumanoir, et dont on trouve l’origine dans les lois de la seconde -race; à moins qu’on ne soit averti par quelque monument postérieur, -qu’elles ont été oubliées et détruites par la révolution qui ruina la -maison de Charlemagne. - -La haute-justice et la basse n’eurent pas vraisemblablement la même -compétence, ou ne connurent pas des mêmes délits dans toutes les -provinces du royaume; car, rien n’étoit, et ne pouvoit être général -et uniforme en France. Chaque tribunal étendit sa juridiction autant -que les circonstances le permirent. Il ne nous reste point assez de -monumens pour connoître ces différentes révolutions. Nous ignorons, -par exemple, pourquoi le vol, puni de mort, et dont la haute-justice -connoissoit seule sous les premiers Carlovingiens, appartenoit à la -basse-justice, sous le règne de S. Louis. - -Il est encore évident que chaque seigneur gêna et limita, autant qu’il -put, la souveraineté que ses vassaux exerçoient dans leurs terres. -Un très-grand nombre de ces vassaux furent forcés de se servir de la -monnoie que leur suzerain fabriquoit, puisqu’il est certain qu’on ne -comptoit guères plus de 80 seigneurs en France, qui eussent droit de -battre monnoie. - -[96] _Volumus atque jubemus ut vassalli episcoporum, abbatum et -abbatissarum, atque comitum et vassorum nostrorum, talem legem et -justitiam apud seniores suos habeant, sicut eorum antecessores apud -illorum seniores tempore antecessorum habuerunt._ (Capit. Car. Cal. -Baluz. T. 2, p. 215.) - -[97] _Si rex Philippus Regnum Angliæ invadere voluerit, comes Robertus, -si poterit, regem Philippum remanere faciet.... et si Rex Philippus in -Angliam venerit et Robertum comitem secum adduxerit, comes Robertus tam -parvam fortitudinem hominum secum adducet, quàm minorem poterit; ità -tamen ne indè feodum suum ergà regem Franciæ foris faciat._ (Tract. -Fœd. inter Henr. Reg. Ang. et Rob. Com. Fland. art. 2.) _Et si rex -Henricus comitem Robertum in Normanniam vel Maniam, in auxilio secum -habere voluerit, et eum indè summonuerit, ipse comes illùc ibit.... nec -dimittet quin eat, donec rex Francorum judicari faciat comiti Roberto, -quod non debeat juvare dominum et amicum suum regem Angliæ cujus feodum -tenet, et hoc per pares suos qui eum judicare debent._ (Ibid. art. 16.) -_Et si illo tempore rex Philippus super regem Henricum in Normanniâ -intraverit, comes Robertus ad Philippum ibit cum decem militibus -tantùm._ (Ibid. art. 19.) - -Ce traité passé entre deux des plus puissans vassaux de la couronne, -qui contractoient une alliance étroite en pleine paix, est très-propre -à nous faire connoître la nature des devoirs auxquels ils se croyoient -assujettis envers le roi de France leur suzerain, et des droits -attachés à la suzeraineté. Ces devoirs et ces droits devoient être -regardés comme incontestables, puisque Henri, qui donnoit en fief au -comte Robert un subside annuel de 400 marcs d’argent, pour se faire -aider de ses forces dans les guerres qu’il auroit contre le roi de -France, ne les contredit pas. _Propter prædictas conventiones et -prædictum auxilium, dabit rex Henricus comiti Roberto, unoquoque anno -400 marcas argenti in feodo._ (Ibid. art. 31.) - - - FIN DU TOME PREMIER. - - - - - TABLE - Des Chapitres contenus dans le premier Tome. - - - ÉLOGE _historique de l’abbé de Mably, par l’abbé - Brizard_. page 1 - - NOTES _historiques sur l’Éloge_. 93 - - AVERTISSEMENT _de la première édition_. 121 - - - OBSERVATIONS - Sur l’histoire de France. - - - LIVRE PREMIER. - - CHAP. I. _Des mœurs et du gouvernement des Français - en Germanie. Leur établissement dans les Gaules._ 129 - - CHAP. II. _Quelle fut la condition des Gaulois et des - autres peuples soumis à la domination des Français._ 143 - - CHAP. III. _Des causes qui contribuèrent à ruiner les - principes du gouvernement démocratique des français. - Comment les successeurs de Clovis s’emparèrent - d’une autorité plus grande que celle qui leur - étoit attribuée par la loi. Tyrannie des grands. - Établissement des seigneuries._ 153 - - CHAP. IV. _De la conduite et des intérêts des - différens ordres de l’état. Comment les bénéfices - conférés par les rois Mérovingiens, deviennent - héréditaires. Atteinte que cette nouveauté porte à - l’autorité que ces princes avoient acquise._ 169 - - CHAP. V. _De l’origine de la noblesse parmi les - Français. Comment cette nouveauté contribua à - l’abaissement de l’autorité royale, et confirma - la servitude du peuple. Digression sur le service - militaire rendu par les gens d’église._ 181 - - CHAP. VI. _Progrès de la fortune des maires du palais - sous les successeurs de Clotaire II. Inconsidération - de la noblesse à leur égard. Ils s’emparent de toute - l’autorité. Charles Martel établit de nouveaux - bénéfices. Pepin monte sur le trône._ 191 - - CHAP. VII. _Pourquoi la nation Française n’a pas été - détruite sous la régence des rois Mérovingiens._ 208 - - - LIVRE SECOND. - - CHAP. I. _Origine du sacre des rois de France. - Du gouvernement et de la politique de Pepin. Il - s’établit un nouvel ordre de succession au trône._ 215 - - CHAP. II. _Règne de Charlemagne. De la forme de - gouvernement établie par ce prince. Réforme qu’il - fait dans l’état. Ses lois, ses mœurs._ 220 - - CHAP. III. _Réflexion sur le gouvernement établi par - Charlemagne. Des principes de décadence qu’il portoit - en lui-même._ 249 - - CHAP. IV. _Foiblesse de Louis-le-Débonnaire. Il étend - la prérogative royale. Comment la division, qui règne - entre ses fils ruine l’autorité du prince, et rend - les seigneurs tout-puissans._ 258 - - CHAP. V. _Ruine entière de l’ancien gouvernement sous - le règne de Charles-le-Chauve. Ce prince rend les - bénéfices et les comtés héréditaires. Naissance du - gouvernement féodal._ 277 - - CHAP. VI. _Démembrement que souffrit l’empire de - Charlemagne. Ruine de sa maison. Avénement de - Hugues-Capet au trône._ 290 - - - LIVRE TROISIÈME. - - CHAP. I. _De la situation du peuple à l’avénement de - Hugues-Capet au trône. Droits, priviléges, état de la - noblesse qui ne possédoit pas des terres en fief._ 301 - - CHAP. II. _Situation des seigneurs à l’avénement de - Hugues-Capet au trône. Des causes qui contribuèrent à - établir une sorte de règle et de droit public._ 309 - - - REMARQUES ET PREUVES. - - LIVRE PREMIER. - - CHAPITRE I. 320 - - CHAPITRE II. 325 - - CHAPITRE III. 360 - - CHAPITRE IV. 382 - - CHAPITRE V. 389 - - CHAPITRE VI. 406 - - CHAPITRE VII. 415 - - - LIVRE SECOND. - - CHAPITRE I. 416 - - CHAPITRE II. 421 - - CHAPITRE III. 443 - - CHAPITRE IV. 447 - - CHAPITRE V. 454 - - CHAPITRE VI. 465 - - - LIVRE TROISIÈME. - - CHAPITRE I. 475 - - CHAPITRE II. 483 - - - Fin de la Table. - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page 6: «Montagne» remplacé par «Montaigne» (suivant - l'expression de Montaigne). - Page 9: «attroces» remplacé par «atroces» (les guerres plus - atroces de la religion). - Page 10: «cahos» remplacé par «chaos» (Débrouiller ce chaos). - Page 16: «partie» remplacé par «patrie» (cette patrie des - héros). - Page 16: «florisante» remplacé par «florissante» (il nous la - montre heureuse, florissante, respectée). - Page 21: «chartres» remplacé par «chartes» (les chartes des - églises). - Page 21: «ses» remplacé par «ces» (n'avoient fait que - reproduire et propager ces erreurs). - Page 23: «animée» remplacé par «anime» (Cette découverte anime - d'un intérêt). - Page 43: «le» remplacé par «la» (marqué la période où ils se - trouvent). - Page 44: «létargie» remplacé par «léthargie» (sa trop longue - léthargie). - Page 65: «momarque» remplacé par «monarque» (Il n'y auroit pas - de monarque). - Page 87: «confis» remplacé par «confie» ( je me confie à l’intégrité - de mes juges). - Page 87: «so naractère» remplacé par «son caractère» (d'avoir - conservé son caractère). - Page 87: «rop» remplacé par «trop» (porté trop loin cette - roideur). - Page 89: «un» remplacé par «une» (aux convenances d'une - société). - Page 90: «amitéi» remplacé par «amitié» (point de parfaite - amitié). - Page 102: «flambleau» remplacé par «flambeau» (un flambeau de - discorde). - Page 111: «Roberston» remplacé par «Robertson» (contre Voltaire - et l'illustre Robertson). - Page 129: «seroient» remplacé par «seroit» (seroit une espèce de - prodige). - Page 142: «enrteprise» remplacé par «entreprise» (les évêques - favorisèrent son entreprise). - Page 148: «anci-nnes» remplacé par «anciennes» (leurs anciennes - coutumes). - Page 149: «arrêtoisnt» remplacé par «arrêtoient» (Ils reprenoient, - arrêtoient et châtioient). - Page 155: «nécesaire» remplacé par «nécessaire» (tout ce qui est - nécessaire). - Page 161: «j'avelot» remplacé par «javelot» (un javelot, une - francisque ou une épée). - Page 167: «carresse» remplacé par «caresse» (il le flatte, le - caresse, l'attire à sa cour). - Page 167: «un un» remplacé par «un» (un assassin qu'ils avoient - chargé). - Page 171: «insjutice» remplacé par «injustice» (les produits de - l'injustice). - Page 181: «prétégés» remplacé par «protégés» (ses obligés ou ses - protégés). - Page 192: supprimé «de» (et [de] d'embrasser à la fois tout un - systême). - Page 196: «fla teurs» remplacé par «flatteurs» (des courtisans - et des flatteurs). - Page 210: «tributs» remplacé par «tribus» (ces tribus de - barbares). - Page 223: «qu'elles» remplacé par «qu'elle» (soit qu'elle les - eût simplement adoptées). - Page 239: «Jésus-Chrit» remplacé par «Jésus-Christ» (une lettre - de Jésus-Christ aux fidelles). - Page 248: «peuble» remplacé par «peuple» (un peuple grossier). - Page 249: «les» remplacé par «le» (le bien général). - Page 249: «acroître» remplacé par «accroître» (le même projet - d'accroître ses biens). - Page 254: «semparer» remplacé par «s'emparer» (s'emparer de - toute l'autorité). - Page 257: l'auteur ne fait pas la distinction entre «plutôt» et - «plus tôt» (s’il fût né deux siècles plutôt). - Page 258: «atten-tention» remplacé par «attention» (Une - attention extrême). - Page 261: «on» remplacé par «ou» (ou y travaille sans succès). - Page 286: «cemme» remplacé par «comme» (comme le magistrat - public). - Page 340: inséré «que» (bien plus extraordinaires que - l'invention de cinq ou six noms). - Page 340: «adjutoriun» remplacé par «adjutorium» (_in quibus - nullum adjutorium_). - Page 353: «Chidebertus» remplacé par «Childebertus» (_Theodoricus - et Childebertus, Francorum reges_). - Page 357: «datte» remplacé par «date» (en date de l'an 615). - Page 360: «Boulainviliers» remplacé par «Boulainvilliers» (de - Loyseau et du comte de Boulainvilliers). - Page 362: «Nisi» remplacé par «nisi» (_nisi is qui se - pronuntiavit_). - Page 362: «circumbari» remplacé par «circumdari» (_semper - electorum juvenum globo circumdari_). - Page 365: «étoient» remplacé par «étoit» (si la nation Française - étoit incapable). - Page 367: «étoient» remplacé par «étoit» (étoit parvenu à la - tête). - Page 379: «cutores» remplacé par «sutores» (_et argentarios, - sutores_). - Page 381: «tribut» remplacé par «tribu» (Lorsqu'un français de - la tribu des Ripuaires). - Page 391: «Anstrustions» remplacé par «Antrustions» (appelés - _Fidelles_, _Leudes_ ou _Antrustions_). - Page 418: «constisuendum» remplacé par «constituendum» (_regem - Austrasiorum constituendum curavit_). - Page 427: «Capi-pitularia» remplacé par «Capitularia» - (_Capitularia patris nostri_). - Page 430: «usquæmodò» remplacé par «usquemodò» (_Volumus propter - justitias quæ usquemodò_). - Page 432: «notrorum» remplacé par «nostrorum» (_ad Placitum - Missorum nostrorum_). - Page 435: «cujucumque» remplacé par «cujuscumque» (_libertos - cujuscumque ingenuorum_). - Page 435: «neglitatis» remplacé par «negligatis» (_institutum - est accipere negligatis_). - Page 440: «interantibus» remplacé par «iterantibus» (_in quibus - nullum adjutorium iterantibus_). - Page 453: «Eerrières» remplacé par «Ferrières» (Lupus, abbé de - Ferrières, écrivoit). - Page 455: «pro-nllo» remplacé par «pro ullo» (_et pro ullo - homine_). - Page 463: «succesores» remplacé par «successores» (_Dictus enim - episcopus et successores_). - Page 469: «sidi» remplacé par «sibi» (_quod sibi facere_). - Page 471: «transfere» remplacé par «transferre» (_Francis regnum - transferre volentibus_). - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Collection complète des oeuvres d - l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15, by Abbé de Mably - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL 1 *** - -***** This file should be named 53279-0.txt or 53279-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/2/7/53279/ - -Produced by Chuck Greif, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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