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-The Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Guy de Maupassant -
-volume 09, by Guy de Maupassant
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: OEuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 09
-
-Author: Guy de Maupassant
-
-Release Date: October 10, 2016 [EBook #53247]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUY DE ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
- Au lecteur
-
- Cette version électronique reproduit dans son intégralité
- la version originale.
-
- La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.
-
- L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
-
-
-
-
- ŒUVRES COMPLÈTES
- DE
- GUY DE MAUPASSANT
-
-
-
-
- LA PRÉSENTE ÉDITION
- DES
- ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT
-
- A ÉTÉ TIRÉE
-
- PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
-
- EN VERTU D'UNE AUTORISATION
- DE M. LE GARDE DES SCEAUX
-
- EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ À PART
-
- 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE
-
- SAVOIR:
-
- 60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
- 20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
- 20 exemplaires (81 à 100) sur chine.
-
- _Le texte de ce volume
- est conforme à celui de l'édition originale_: Les Sœurs Rondoli
- _Paris, Paul Ollendorff, 1884,
- avec addition de_: Le Baiser (_inédit_).
-
-
-
-
- ŒUVRES COMPLÈTES
- DE
- GUY DE MAUPASSANT
-
-
-
-
- LES SŒURS RONDOLI
-
- LE BAISER
-
-
- PARIS
-
- LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
-
- MDCCCCIX
-
- _Tous droits réservés._
-
-
-
-
-LES SŒURS RONDOLI.
-
- _A Georges de Porto Riche._
-
-
-I
-
-NON, dit Pierre Jouvenet, je ne connais pas l'Italie, et pourtant j'ai
-tenté deux fois d'y pénétrer, mais je me suis trouvé arrêté à la
-frontière de telle sorte qu'il m'a toujours été impossible de m'avancer
-plus loin. Et pourtant ces deux tentatives m'ont donné une idée
-charmante des mœurs de ce beau pays. Il me reste à connaître les
-villes, les musées, les chefs-d'œuvre dont cette terre est peuplée.
-J'essayerai de nouveau, au premier jour, de m'aventurer sur ce
-territoire infranchissable.
-
---Vous ne comprenez pas?--Je m'explique.
-
-C'est en 1874 que le désir me vint de voir Venise, Florence, Rome et
-Naples. Ce goût me prit vers le 15 juin, alors que la sève violente du
-printemps vous met au cœur des ardeurs de voyage et d'amour.
-
-Je ne suis pas voyageur cependant. Changer de place me paraît une action
-inutile et fatigante. Les nuits en chemin de fer, le sommeil secoué des
-wagons avec des douleurs dans la tête et des courbatures dans les
-membres, les réveils éreintés dans cette boîte roulante, cette sensation
-de crasse sur la peau, ces saletés volantes qui vous poudrent les yeux
-et le poil, ce parfum de charbon dont on se nourrit, ces dîners
-exécrables dans le courant d'air des buffets sont, à mon avis, de
-détestables commencements pour une partie de plaisir.
-
-Après cette introduction du _Rapide_, nous avons les tristesses de
-l'hôtel, du grand hôtel plein de monde et si vide, la chambre inconnue,
-navrante, le lit suspect!--Je tiens à mon lit plus qu'à tout. Il est le
-sanctuaire de la vie. On lui livre nue sa chair fatiguée pour qu'il la
-ranime et la repose dans la blancheur des draps et dans la chaleur des
-duvets.
-
-C'est là que nous trouvons les plus douces heures de l'existence, les
-heures d'amour et de sommeil. Le lit est sacré. Il doit être respecté,
-vénéré par nous, et aimé comme ce que nous avons de meilleur et de plus
-doux sur la terre.
-
-Je ne puis soulever le drap d'un lit d'hôtel sans un frisson de dégoût.
-Qu'a-t-on fait là dedans, l'autre nuit? Quels gens malpropres,
-répugnants ont dormi sur ces matelas. Et je pense à tous les êtres
-affreux qu'on coudoie chaque jour, aux vilains bossus, aux chairs
-bourgeonneuses, aux mains noires, qui font songer aux pieds et au reste.
-Je pense à ceux dont la rencontre vous jette au nez des odeurs
-écœurantes d'ail ou d'humanité. Je pense aux difformes, aux
-purulents, aux sueurs des malades, à toutes les laideurs et à toutes les
-saletés de l'homme.
-
-Tout cela a passé dans ce lit où je vais dormir. J'ai mal au cœur en
-glissant mon pied dedans.
-
-Et les dîners d'hôtel, les longs dîners de table d'hôte au milieu de
-toutes ces personnes assommantes ou grotesques; et les affreux dîners
-solitaires à la petite table du restaurant en face d'une pauvre bougie
-coiffée d'un abat-jour.
-
-Et les soirs navrants dans la cité ignorée? Connaissez-vous rien de plus
-lamentable que la nuit qui tombe sur une ville étrangère? On va devant
-soi au milieu d'un mouvement, d'une agitation qui semblent surprenants
-comme ceux de songes. On regarde ces figures qu'on n'a jamais vues,
-qu'on ne reverra jamais; on écoute ces voix parler de choses qui vous
-sont indifférentes, en une langue qu'on ne comprend même point. On
-éprouve la sensation atroce de l'être perdu. On a le cœur serré, les
-jambes molles, l'âme affaissée. On marche comme si on fuyait, on marche
-pour ne pas rentrer dans l'hôtel où on se trouverait plus perdu encore
-parce qu'on y est chez soi, dans le chez soi payé de tout le monde, et
-on finit par tomber sur la chaise d'un café illuminé, dont les dorures
-et les lumières vous accablent mille fois plus que les ombres de la rue.
-Alors, devant le bock baveux apporté par un garçon qui court, on se sent
-si abominablement seul qu'une sorte de folie vous saisit, un besoin de
-partir, d'aller autre part, n'importe où, pour ne pas rester là, devant
-cette table de marbre et sous ce lustre éclatant. Et on s'aperçoit
-soudain qu'on est vraiment et toujours et partout seul au monde, mais
-que dans les lieux connus, les coudoiements familiers vous donnent
-seulement l'illusion de la fraternité humaine. C'est en ces heures
-d'abandon, de noir isolement dans les cités lointaines qu'on pense
-largement, clairement, et profondément. C'est alors qu'on voit bien
-toute la vie d'un seul coup d'œil en dehors de l'optique d'espérance
-éternelle, en dehors de la tromperie des habitudes prises et de
-l'attente du bonheur toujours rêvé.
-
-C'est en allant loin qu'on comprend bien comme tout est proche et court
-et vide; c'est en cherchant l'inconnu qu'on s'aperçoit bien comme tout
-est médiocre et vite fini; c'est en parcourant la terre qu'on voit bien
-comme elle est petite et sans cesse à peu près pareille.
-
-Oh! les soirées sombres de marche au hasard par des rues ignorées, je
-les connais. J'ai plus peur d'elles que de tout.
-
-Aussi comme je ne voulais pour rien partir seul en ce voyage d'Italie je
-décidai à m'accompagner mon ami Paul Pavilly.
-
-Vous connaissez Paul. Pour lui, le monde, la vie, c'est la femme. Il y a
-beaucoup d'hommes de cette race-là. L'existence lui apparaît poétisée,
-illuminée par la présence des femmes. La terre n'est habitable que
-parce qu'elles y sont; le soleil est brillant et chaud parce qu'il les
-éclaire. L'air est doux à respirer parce qu'il glisse sur leur peau et
-fait voltiger les courts cheveux de leurs tempes. La lune est charmante
-parce qu'elle leur donne à rêver et qu'elle prête à l'amour un charme
-langoureux. Certes tous les actes de Paul ont les femmes pour mobile;
-toutes ses pensées vont vers elles, ainsi que tous ses efforts et toutes
-ses espérances.
-
-Un poète a flétri cette espèce d'hommes:
-
- Je déteste surtout le barde à l'œil humide
- Qui regarde une étoile en murmurant un nom,
- Et pour qui la nature immense serait vide
- S'il ne portait en croupe ou Lisette ou Ninon.
-
- Ces gens-là sont charmants qui se donnent la peine,
- Afin qu'on s'intéresse à ce pauvre univers,
- D'attacher des jupons aux arbres de la plaine
- Et la cornette blanche au front des coteaux verts.
-
- Certe ils n'ont pas compris tes musiques divines
- Éternelle Nature aux frémissantes voix,
- Ceux qui ne vont pas seuls par les creuses ravines
- Et rêvent d'une femme au bruit que font les bois!
-
-Quand je parlai à Paul de l'Italie, il refusa d'abord absolument de
-quitter Paris, mais je me mis à lui raconter des aventures de voyage,
-je lui dis comme les Italiennes passent pour charmantes; je lui fis
-espérer des plaisirs raffinés, à Naples, grâce à une recommandation que
-j'avais pour un certain signore Michel Amoroso dont les relations sont
-fort utiles aux voyageurs; et il se laissa tenter.
-
-
-II
-
-Nous prîmes le _Rapide_ un jeudi soir, le 26 juin. On ne va guère dans
-le Midi à cette époque; nous étions seuls dans le wagon, et de mauvaise
-humeur tous les deux, ennuyés de quitter Paris, déplorant d'avoir cédé à
-cette idée de voyage, regrettant Marly si frais, la Seine si belle, les
-berges si douces, les bonnes journées de flâne dans une barque, les
-bonnes soirées de somnolence sur la rive, en attendant la nuit qui
-tombe.
-
-Paul se cala dans son coin, et déclara, dès que le train se fut mis en
-route: «C'est stupide d'aller là-bas.»
-
-Comme il était trop tard pour qu'il changeât d'avis, je répliquai: «Il
-ne fallait pas venir.»
-
-Il ne répondit point. Mais une envie de rire me prit en le regardant
-tant il avait l'air furieux. Il ressemble certainement à un écureuil.
-Chacun de nous d'ailleurs garde dans les traits, sous la ligne humaine,
-un type d'animal, comme la marque de sa race primitive. Combien de gens
-ont des gueules de bulldog, des têtes de bouc, de lapin, de renard, de
-cheval, de bœuf! Paul est un écureuil devenu homme. Il a les yeux
-vifs de cette bête, son poil roux, son nez pointu, son corps petit, fin,
-souple et remuant, et puis une mystérieuse ressemblance dans l'allure
-générale. Que sais-je? une similitude de gestes, de mouvements, de tenue
-qu'on dirait être du souvenir.
-
-Enfin nous nous endormîmes tous les deux de ce sommeil bruissant de
-chemin de fer que coupent d'horribles crampes dans les bras et dans le
-cou et les arrêts brusques du train.
-
-Le réveil eut lieu comme nous filions le long du Rhône. Et bientôt le
-cri continu des cigales entrant par la portière, ce cri qui semble la
-voix de la terre chaude, le chant de la Provence, nous jeta dans la
-figure, dans la poitrine, dans l'âme la gaie sensation du Midi, la
-saveur du sol brûlé, de la patrie pierreuse et claire de l'olivier trapu
-au feuillage vert de gris.
-
-Comme le train s'arrêtait encore, un employé se mit à courir le long du
-convoi en lançant un _Valence_ sonore, un vrai _Valence_, avec l'accent,
-avec tout l'accent, un _Valence_ enfin qui nous fit passer de nouveau
-dans le corps ce goût de Provence que nous avait déjà donné la note
-grinçante des cigales.
-
-Jusqu'à Marseille, rien de nouveau.
-
-Nous descendîmes au buffet pour déjeuner.
-
-Quand nous remontâmes dans notre wagon une femme y était installée.
-
-Paul me jeta un coup d'œil ravi; et, d'un geste machinal, il frisa sa
-courte moustache, puis, soulevant un peu sa coiffure, il glissa, comme
-un peigne, ses cinq doigts ouverts dans ses cheveux fort dérangés par
-cette nuit de voyage. Puis il s'assit en face de l'inconnue.
-
-Chaque fois que je me trouve, soit en route, soit dans le monde, devant
-un visage nouveau j'ai l'obsession de deviner quelle âme, quelle
-intelligence, quel caractère se cachent derrière ces traits.
-
-C'était une jeune femme, toute jeune et jolie, une fille du Midi
-assurément. Elle avait des yeux superbes, d'admirables cheveux noirs,
-ondulés, un peu crêpelés, tellement touffus, vigoureux et longs, qu'ils
-semblaient lourds, qu'ils donnaient rien qu'à les voir la sensation de
-leur poids sur la tête. Vêtue avec élégance et un certain mauvais goût
-méridional, elle semblait un peu commune. Les traits réguliers de sa
-face n'avaient point cette grâce, ce fini des races élégantes, cette
-délicatesse légère que les fils d'aristocrates reçoivent en naissant et
-qui est comme la marque héréditaire d'un sang moins épais.
-
-Elle portait des bracelets trop larges pour être en or, des boucles
-d'oreilles ornées de pierres transparentes trop grosses pour être des
-diamants; et elle avait dans toute sa personne un je ne sais quoi de
-peuple. On devinait qu'elle devait parler trop fort, crier en toute
-occasion avec des gestes exubérants.
-
-Le train partit.
-
-Elle demeurait immobile à sa place, les yeux fixés devant elle dans une
-pose renfrognée de femme furieuse. Elle n'avait pas même jeté un regard
-sur nous.
-
-Paul se mit à causer avec moi, disant des choses apprêtées pour produire
-de l'effet, étalant une devanture de conversation pour attirer l'intérêt
-comme les marchands étalent en montre leurs objets de choix pour
-éveiller le désir.
-
-Mais elle semblait ne pas entendre.
-
-«Toulon! dix minutes d'arrêt! Buffet!» cria l'employé.
-
-Paul me fit signe de descendre, et, sitôt sur le quai: «Dis-moi qui ça
-peut bien être?»
-
-Je me mis à rire: «Je ne sais pas, moi. Ça m'est bien égal.»
-
-Il était fort allumé: «Elle est rudement jolie et fraîche, la gaillarde.
-Quels yeux! Mais elle n'a pas l'air content. Elle doit avoir des
-embêtements; elle ne fait attention à rien.»
-
-Je murmurai: «Tu perds tes frais.»
-
-Mais il se fâcha: «Je ne fais pas de frais, mon cher; je trouve cette
-femme très jolie, voilà tout. Si on pouvait lui parler? Mais que lui
-dire? Voyons, tu n'as pas une idée, toi? Tu ne soupçonnes pas qui ça
-peut être?
-
---Ma foi, non. Cependant je pencherais pour une cabotine qui rejoint sa
-troupe après une fuite amoureuse.»
-
-Il eut l'air froissé, comme si je lui avais dit quelque chose de
-blessant, et il reprit: «A quoi vois-tu ça. Moi je lui trouve au
-contraire l'air très comme il faut.»
-
-Je répondis: «Regarde les bracelets, mon cher, et les boucles
-d'oreilles, et la toilette. Je ne serais pas étonné non plus que ce fût
-une danseuse, ou peut-être même une écuyère, mais plutôt une danseuse.
-Elle a dans toute sa personne quelque chose qui sent le théâtre.»
-
-Cette idée le gênait décidément: «Elle est trop jeune, mon cher, elle a
-à peine vingt ans.
-
---Mais, mon bon, il y a bien des choses qu'on peut faire avant vingt
-ans, la danse et la déclamation sont de celles-là, sans compter d'autres
-encore qu'elle pratique peut-être uniquement.
-
---Les voyageurs pour l'express de Nice, Vintimille, en voiture!» criait
-l'employé.
-
-Il fallait remonter. Notre voisine mangeait une orange. Décidément, elle
-n'était pas d'allure distinguée. Elle avait ouvert son mouchoir sur ses
-genoux; et sa manière d'arracher la peau dorée, d'ouvrir la bouche pour
-saisir les quartiers entre ses lèvres, de cracher les pépins par la
-portière révélaient toute une éducation commune d'habitudes et de
-gestes.
-
-Elle semblait d'ailleurs plus grinchue que jamais, et elle avalait
-rapidement son fruit avec un air de fureur tout à fait drôle.
-
-Paul la dévorait du regard, cherchant ce qu'il fallait faire pour
-éveiller son attention, pour remuer sa curiosité. Et il se remit à
-causer avec moi, donnant jour à une procession d'idées distinguées,
-citant familièrement des noms connus. Elle ne prenait nullement garde à
-ses efforts.
-
-On passa Fréjus, Saint-Raphaël. Le train courait dans ce jardin, dans ce
-paradis des roses, dans ce bois d'orangers et de citronniers épanouis
-qui portent en même temps leurs bouquets blancs et leurs fruits d'or,
-dans ce royaume des parfums, dans cette patrie des fleurs, sur ce rivage
-admirable qui va de Marseille à Gênes.
-
-C'est en juin qu'il faut suivre cette côte où poussent, libres,
-sauvages, par les étroits vallons sur les pentes des collines, toutes
-les fleurs les plus belles. Et toujours on revoit des roses, des champs,
-des plaines, des haies, des bosquets de roses. Elles grimpent aux murs,
-s'ouvrent sur les toits, escaladant les arbres, éclatent dans les
-feuillages, blanches, rouges, jaunes, petites ou énormes, maigres, avec
-une robe unie et simple, ou charnues, en lourde et brillante toilette.
-
-Et leur souffle puissant, leur souffle continu épaissit l'air, le rend
-savoureux et alanguissant. Et la senteur plus pénétrante encore des
-orangers ouverts semble sucrer ce qu'on respire, en faire une friandise
-pour l'odorat.
-
-La grande côte aux rochers bruns s'étend baignée par la Méditerranée
-immobile. Le pesant soleil d'été tombe en nappe de feu sur les
-montagnes, sur les longues berges de sable, sur la mer d'un bleu dur et
-figé. Le train va toujours, entre dans les tunnels pour traverser les
-caps, glisse sur les ondulations des collines, passe au-dessus de l'eau
-sur des corniches droites comme des murs; et une douce, une vague odeur
-salée, une odeur d'algues qui sèchent se mêle parfois à la grande et
-troublante odeur des fleurs.
-
-Mais Paul ne voyait rien, ne regardait rien, ne sentait rien. La
-voyageuse avait pris toute son attention.
-
-A Cannes, ayant encore à me parler, il me fit signe de descendre de
-nouveau.
-
-A peine sortis du wagon, il me prit le bras.
-
---Tu sais qu'elle est ravissante. Regarde ses yeux. Et ses cheveux, mon
-cher, je n'en ai jamais vu de pareils!
-
-Je lui dis: «Allons, calme-toi; ou bien, attaque si tu as des
-intentions. Elle ne m'a pas l'air imprenable, bien qu'elle paraisse un
-peu grognon.»
-
-Il reprit: «Est-ce que tu ne pourrais pas lui parler, toi? Moi, je ne
-trouve rien. Je suis d'une timidité stupide au début. Je n'ai jamais su
-aborder une femme dans la rue. Je les suis, je tourne autour, je
-m'approche, et jamais je ne découvre la phrase nécessaire. Une seule
-fois j'ai fait une tentative de conversation. Comme je voyais de la
-façon la plus évidente qu'on attendait mes ouvertures, et comme il
-fallait absolument dire quelque chose, je balbutiai: «Vous allez bien,
-madame?» Elle me rit au nez, et je me suis sauvé.»
-
-Je promis à Paul d'employer toute mon adresse pour amener une
-conversation, et, lorsque nous eûmes repris nos places, je demandai
-gracieusement à notre voisine: «Est-ce que la fumée de tabac vous gêne?
-madame.»
-
-Elle répondit: «Non capisco.»
-
-C'était une Italienne! Une folle envie de rire me saisit. Paul ne
-sachant pas un mot de cette langue, je devais lui servir d'interprète.
-J'allais commencer mon rôle. Je prononçai, alors, en italien.
-
---Je vous demandais, madame, si la fumée du tabac vous gêne le moins du
-monde?
-
-Elle me jeta d'un air furieux: «Che mi fa!»
-
-Elle n'avait pas tourné la tête ni levé les yeux sur moi, et je demeurai
-fort perplexe, ne sachant si je devais prendre ce «qu'est-ce que ça me
-fait?» pour une autorisation, pour un refus, pour une vraie marque
-d'indifférence ou pour un simple: «Laissez-moi tranquille.»
-
-Je repris: «Madame, si l'odeur vous gêne le moins du monde...?»
-
-Elle répondit alors: «mica» avec une intonation qui équivalait à:
-«Fichez-moi la paix!» C'était cependant une permission, et je dis à
-Paul: «Tu peux fumer.» Il me regardait avec ces yeux étonnés qu'on a
-quand on cherche à comprendre des gens qui parlent devant vous une
-langue étrangère. Et il demanda d'un air tout à fait drôle:
-
---Qu'est-ce que tu lui as dit?
-
---Je lui ai demandé si nous pouvions fumer?
-
---Elle ne sait donc pas le français?
-
---Pas un mot.
-
---Qu'a-t-elle répondu?
-
---Qu'elle nous autorisait à faire tout ce qui nous plairait.
-
-Et j'allumai mon cigare.
-
-Paul reprit: «C'est tout ce qu'elle a dit?
-
---Mon cher, si tu avais compté ses paroles, tu aurais remarqué qu'elle
-en a prononcé juste six, dont deux pour me faire comprendre qu'elle
-n'entendait pas le français. Il en reste donc quatre. Or, en quatre
-mots, on ne peut vraiment exprimer une quantité de choses.»
-
-Paul semblait tout à fait malheureux, désappointé, désorienté.
-
-Mais soudain l'Italienne me demanda de ce même ton mécontent qui lui
-paraissait naturel: «Savez-vous à quelle heure nous arriverons à Gênes?»
-
-Je répondis: «A onze heures du soir, madame?» Puis, après une minute de
-silence, je repris: «Nous allons également à Gênes, mon ami et moi, et
-si nous pouvions, pendant le trajet, vous être bons à quelque chose,
-croyez que nous en serions très heureux?»
-
-Comme elle ne répondait pas, j'insistai: «Vous êtes seule, et si vous
-aviez besoin de nos services...» Elle articula un nouveau «mica» si dur
-que je me tus brusquement.
-
-Paul demanda:
-
---Qu'est-ce qu'elle a dit?
-
---Elle a dit qu'elle te trouvait charmant.
-
-Mais il n'était pas en humeur de plaisanterie; et il me pria sèchement
-de ne point me moquer de lui. Alors, je traduisis et la question de la
-jeune femme et ma proposition galante si vertement repoussée.
-
-Il était vraiment agité comme un écureuil en cage. Il dit: «Si nous
-pouvions savoir à quel hôtel elle descend, nous irions au même. Tâche
-donc de l'interroger adroitement, de faire naître une nouvelle occasion
-de lui parler.»
-
-Ce n'était vraiment pas facile et je ne savais qu'inventer, désireux
-moi-même de faire connaissance avec cette personne difficile.
-
-On passa Nice, Monaco, Menton, et le train s'arrêta à la frontière pour
-la visite des bagages.
-
-Bien que j'aie en horreur les gens mal élevés qui déjeunent et dînent
-dans les wagons, j'allai acheter tout un chargement de provisions pour
-tenter un effort suprême sur la gourmandise de notre compagne. Je
-sentais bien que cette fille-là devait être, en temps ordinaire, d'abord
-aisé. Une contrariété quelconque la rendait irritable, mais il suffisait
-peut-être d'un rien, d'une envie éveillée, d'un mot, d'une offre bien
-faite pour la dérider, la décider et la conquérir.
-
-On repartit. Nous étions toujours seuls tous les trois. J'étalai mes
-vivres sur la banquette, je découpai le poulet, je disposai élégamment
-les tranches de jambon sur un papier, puis j'arrangeai avec soin tout
-près de la jeune femme notre dessert: fraises, prunes, cerises, gâteaux
-et sucreries.
-
-Quand elle vit que nous nous mettions à manger, elle tira à son tour
-d'un petit sac un morceau de chocolat et deux croissants et elle
-commença à croquer de ses belles dents aiguës le pain croustillant et la
-tablette.
-
-Paul me dit à demi-voix:
-
---Invite-la donc?
-
---C'est bien mon intention, mon cher, mais le début n'est pas facile.
-
-Cependant elle regardait parfois du côté de nos provisions et je sentis
-bien qu'elle aurait encore faim une fois finis ses deux croissants. Je
-la laissai donc terminer son dîner frugal. Puis je lui demandai:
-
---Vous seriez tout à fait gracieuse, madame, si vous vouliez accepter un
-de ces fruits?
-
-Elle répondit encore: «mica!» mais d'une voix moins méchante que dans le
-jour, et j'insistai: «Alors, voulez-vous me permettre de vous offrir un
-peu de vin. Je vois que vous n'avez rien bu. C'est du vin de votre
-pays, du vin d'Italie, et puisque nous sommes maintenant chez vous, il
-nous serait fort agréable de voir une jolie bouche italienne accepter
-l'offre des Français, ses voisins.»
-
-Elle faisait «non» de la tête, doucement, avec la volonté de refuser, et
-avec le désir d'accepter, et elle prononça encore «mica» mais un «mica»
-presque poli. Je pris la petite bouteille vêtue de paille à la mode
-italienne; j'emplis un verre et je le lui présentai.
-
---Buvez, lui dis-je, ce sera notre bienvenue dans votre patrie.
-
-Elle prit le verre d'un air mécontent et le vida d'un seul trait, en
-femme que la soif torture, puis elle me le rendit sans dire merci.
-
-Alors, je lui présentai les cerises: «Prenez, madame, je vous en prie.
-Vous voyez bien que vous nous faites grand plaisir.»
-
-Elle regardait de son coin tous les fruits étalés à côté d'elle et elle
-prononça si vite que j'avais grand'peine à entendre: «A me non piacciono
-ne le ciliegie ne le susine; amo soltanto le fragole.»
-
---Qu'est-ce qu'elle dit? demanda Paul aussitôt.
-
---Elle dit qu'elle n'aime ni les cerises ni les prunes, mais seulement
-les fraises.
-
-Et je posai sur ses genoux le journal plein de fraises des bois. Elle se
-mit aussitôt à les manger très vite, les saisissant du bout des doigts
-et les lançant, d'un peu loin, dans sa bouche qui s'ouvrait pour les
-recevoir d'une façon coquette et charmante.
-
-Quand elle eut achevé le petit tas rouge que nous avions vu en quelques
-minutes diminuer, fondre, disparaître sous le mouvement vif de ses
-mains, je lui demandai: «Et maintenant, qu'est-ce que je peux vous
-offrir?»
-
-Elle répondit: «Je veux bien un peu de poulet.»
-
-Et elle dévora certes la moitié de la volaille qu'elle dépeçait à grands
-coups de mâchoire avec des allures de carnivore. Puis elle se décida à
-prendre des cerises, qu'elle n'aimait pas, puis des prunes, puis des
-gâteaux, puis elle dit: «C'est assez», et elle se blottit dans son coin.
-
-Je commençais à m'amuser beaucoup et je voulus la faire manger encore,
-multipliant pour la décider, les compliments et les offres. Mais elle
-redevint tout à coup furieuse et me jeta par la figure un «mica» répété
-si terrible que je ne me hasardai plus à troubler sa digestion.
-
-Je me tournai vers mon ami: «Mon pauvre Paul, je crois que nous en
-sommes pour nos frais.»
-
-La nuit venait, une chaude nuit d'été qui descendait lentement, étendait
-ses ombres tièdes sur la terre brûlante et lasse. Au loin, de place en
-place, par la mer, des feux s'allumaient sur les caps, au sommet des
-promontoires, et des étoiles aussi commençaient à paraître à l'horizon
-obscurci, et je les confondais parfois avec les phares.
-
-Le parfum des orangers devenait plus pénétrant; on le respirait avec
-ivresse, en élargissant les poumons pour le boire profondément. Quelque
-chose de doux, de délicieux, de divin semblait flotter dans l'air
-embaumé.
-
-Et tout d'un coup, j'aperçus sous les arbres le long de la voie, dans
-l'ombre toute noire maintenant, quelque chose comme une pluie d'étoiles.
-On eût dit des gouttes de lumière sautillant, voletant, jouant et
-courant dans les feuilles, des petits astres tombés du ciel pour faire
-une partie sur la terre. C'étaient des lucioles, ces mouches ardentes
-dansant dans l'air parfumé un étrange ballet de feu.
-
-Une d'elles, par hasard, entra dans notre wagon et se mit à vagabonder
-jetant sa lueur intermittente, éteinte aussitôt qu'allumée. Je couvris
-de son voile bleu notre quinquet et je regardais la mouche fantastique
-aller, venir, selon les caprices de son vol enflammé. Elle se posa, tout
-à coup, dans les cheveux noirs de notre voisine assoupie après dîner. Et
-Paul demeurait en extase, les yeux fixés sur ce point brillant qui
-scintillait, comme un bijou vivant sur le front de la femme endormie.
-
-L'Italienne se réveilla vers dix heures trois quarts, portant toujours
-dans sa coiffure la petite bête allumée. Je dis, en la voyant remuer:
-«Nous arrivons à Gênes, madame.» Elle murmura, sans me répondre, comme
-obsédée par une pensée fixe et gênante: «Qu'est-ce que je vais faire
-maintenant?»
-
-Puis, tout d'un coup, elle me demanda:
-
---Voulez-vous que je vienne avec vous?
-
-Je demeurai tellement stupéfait que je ne comprenais pas.
-
---Comment, avec nous? Que voulez-vous dire?
-
-Elle répéta, d'un air de plus en plus furieux:
-
---Voulez-vous que j'aille avec vous tout de suite?
-
---Je veux bien, moi; mais où désirez-vous aller? Où voulez-vous que je
-vous conduise?
-
-Elle haussa les épaules avec une indifférence souveraine.
-
---Où vous voudrez! Ça m'est égal.
-
-Elle répéta deux fois: «Che mi fa?»
-
---Mais, c'est que nous allons à l'hôtel?
-
-Elle dit du ton le plus méprisant: «Eh bien! allons à l'hôtel.»
-
-Je me tournai vers Paul, et je prononçai:
-
---Elle demande si nous voulons qu'elle vienne avec nous.
-
-La surprise affolée de mon ami me fit reprendre mon sang-froid. Il
-balbutia:
-
---Avec nous? Où ça? Pourquoi? Comment?
-
---Je n'en sais rien, moi? Elle vient de me faire cette étrange
-proposition du ton le plus irrité. J'ai répondu que nous allions à
-l'hôtel; elle a répliqué: Eh bien, allons à l'hôtel! Elle ne doit pas
-avoir le sou. C'est égal, elle a une singulière manière de faire
-connaissance.
-
-Paul, agité et frémissant, s'écria: «Mais certes oui, je veux bien,
-dis-lui que nous l'emmenons où il lui plaira.» Puis il hésita une
-seconde et reprit d'une voix inquiète: «Seulement il faudrait savoir
-avec qui elle vient? Est-ce avec toi ou avec moi?»
-
-Je me tournai vers l'Italienne qui ne semblait même pas nous écouter,
-retombée dans sa complète insouciance et je lui dis: «Nous serons très
-heureux, madame, de vous emmener avec nous. Seulement mon ami désirerait
-savoir si c'est mon bras ou le sien que vous voulez prendre comme
-appui?»
-
-Elle ouvrit sur moi ses grands yeux noirs et répondit avec une vague
-surprise: «Che mi fa?»
-
-Je m'expliquai: On appelle en Italie, je crois, l'ami qui prend soin de
-tous les désirs d'une femme, qui s'occupe de toutes ses volontés et
-satisfait tous ses caprices, un _patito_. Lequel de nous deux
-voulez-vous pour votre patito?»
-
-Elle répondit sans hésiter: «Vous!»
-
-Je me retournai vers Paul: «C'est moi qu'elle choisit, mon cher, tu
-n'as pas de chance.»
-
-Il déclara, d'un air rageur: «Tant mieux pour toi.»
-
-Puis, après avoir réfléchi quelques minutes: «Est-ce que tu tiens à
-emmener cette grue-là? Elle va nous faire rater notre voyage. Que
-veux-tu que nous fassions de cette femme qui a l'air de je ne sais quoi?
-On ne va seulement pas nous recevoir dans un hôtel comme il faut?
-
-Mais je commençais justement à trouver l'Italienne beaucoup mieux que je
-ne l'avais jugée d'abord, et je tenais, oui, je tenais à l'emmener
-maintenant. J'étais même ravi de cette pensée, et je sentais déjà ces
-petits frissons d'attente que la perspective d'une nuit d'amour vous
-fait passer dans les veines.
-
-Je répondis: «Mon cher, nous avons accepté. Il est trop tard pour
-reculer. Tu as été le premier à me conseiller de répondre: Oui.»
-
-Il grommela: «C'est stupide! Enfin, fais comme tu voudras.»
-
-Le train sifflait, ralentissait; on arriva.
-
-Je descendis du wagon, puis je tendis la main à ma nouvelle compagne.
-Elle sauta lestement à terre, et je lui offris mon bras qu'elle eut
-l'air de prendre avec répugnance. Une fois les bagages reconnus et
-réclamés, nous voilà partis à travers la ville. Paul marchait en
-silence, d'un pas nerveux.
-
-Je lui dis: «Dans quel hôtel allons-nous descendre? Il est peut-être
-difficile d'aller à la _Cité de Paris_ avec une femme, surtout avec
-cette Italienne.»
-
-Paul m'interrompit: «Oui avec une Italienne qui a plutôt l'air d'une
-fille que d'une duchesse. Enfin, cela ne me regarde pas. Agis à ton
-gré!»
-
-Je demeurais perplexe. J'avais écrit à la _Cité de Paris_ pour retenir
-notre appartement, et maintenant... je ne savais plus à quoi me décider.
-
-Deux commissionnaires nous suivaient avec les malles. Je repris: «Tu
-devrais bien aller en avant. Tu dirais que nous arrivons. Tu laisserais,
-en outre, entendre au patron que je suis avec une... amie, et que nous
-désirons un appartement tout à fait séparé pour nous trois, afin de ne
-pas nous mêler aux autres voyageurs. Il comprendra, et nous nous
-déciderons d'après sa réponse.
-
-Mais Paul grommela: «Merci, ces commissions et ce rôle ne me vont
-guère. Je ne suis pas venu ici pour préparer tes appartements et tes
-plaisirs.»
-
-Mais j'insistai: «Voyons, mon cher, ne te fâche pas. Il vaut mieux
-assurément descendre dans un bon hôtel que dans un mauvais, et ce n'est
-pas bien difficile d'aller demander au patron trois chambres séparées,
-avec salle à manger.»
-
-J'appuyai sur trois, ce qui le décida.
-
-Il prit donc les devants et je le vis entrer sous la grande porte d'un
-bel hôtel pendant que je demeurais de l'autre côté de la rue, traînant
-mon Italienne muette, et suivi pas à pas par les porteurs de colis.
-
-Paul enfin revint, avec un visage aussi maussade que celui de ma
-compagne: «C'est fait, dit-il, on nous accepte; mais il n'y a que deux
-chambres. Tu t'arrangeras comme tu pourras.»
-
-Et je le suivis, honteux d'entrer en cette compagnie suspecte.
-
-Nous avions deux chambres en effet, séparées par un petit salon. Je
-priai qu'on nous apportât un souper froid, puis je me tournai un peu
-perplexe, vers l'Italienne.
-
---Nous n'avons pu nous procurer que deux chambres, madame, vous
-choisirez celle que vous voudrez.
-
-Elle répondit par un éternel: «Che mi fa?» Alors je pris, par terre, sa
-petite caisse de bois noir, une vraie malle de domestique, et je la
-portai dans l'appartement de droite que je choisis pour elle... pour
-nous. Une main française avait écrit sur un carré de papier collé
-«Mademoiselle Francesca Rondoli. Gênes.»
-
-Je demandai: Vous vous appelez Francesca?»
-
-Elle fit «oui» de la tête, sans répondre.
-
-Je repris: «Nous allons souper tout à l'heure. En attendant, vous avez
-peut-être envie de faire votre toilette?»
-
-Elle répondit par un «mica», mot aussi fréquent dans sa bouche que le
-«che mi fa.» J'insistai: «Après un voyage en chemin de fer, il est si
-agréable de se nettoyer.»
-
-Puis je pensai qu'elle n'avait peut-être pas les objets indispensables à
-une femme, car elle me paraissait assurément dans une situation
-singulière, comme au sortir de quelque aventure désagréable, et
-j'apportai mon nécessaire.
-
-J'atteignis tous les petits instruments de propreté qu'il contenait:
-une brosse à ongles, une brosse à dents neuve,--car j'en emporte
-toujours avec moi un assortiment,--mes ciseaux, mes limes, des éponges.
-Je débouchai un flacon d'eau de Cologne, un flacon d'eau de lavande
-ambrée, un petit flacon de new mown hay, pour lui laisser le choix.
-J'ouvris ma boîte à poudre de riz où baignait la houppe légère. Je
-plaçai une de mes serviettes fines à cheval sur le pot à eau et je posai
-un savon vierge auprès de la cuvette.
-
-Elle suivait mes mouvements de son œil large et fâché, sans paraître
-étonnée ni satisfaite de mes soins.
-
-Je lui dis: «Voilà tout ce qu'il vous faut, je vous préviendrai quand le
-souper sera prêt.»
-
-Et je rentrai dans le salon. Paul avait pris possession de l'autre
-chambre et s'était enfermé dedans, je restai donc seul à attendre.
-
-Un garçon allait et venait, apportant les assiettes, les verres. Il mit
-la table lentement, puis posa dessus un poulet froid et m'annonça que
-j'étais servi.
-
-Je frappai doucement à la porte de Mlle Rondoli. Elle cria: «Entrez.»
-J'entrai. Une suffocante odeur de parfumerie me saisit, cette odeur
-violente, épaisse, des boutiques de coiffeurs.
-
-L'Italienne était assise sur sa malle dans une pose de songeuse
-mécontente ou de bonne renvoyée. J'appréciai d'un coup d'œil ce
-qu'elle entendait par faire sa toilette. La serviette était restée pliée
-sur le pot à eau toujours plein. Le savon intact et sec demeurait auprès
-de la cuvette vide; mais on eût dit que la jeune femme avait bu la
-moitié des flacons d'essence. L'eau de Cologne cependant avait été
-ménagée; il ne manquait environ qu'un tiers de la bouteille; elle avait
-fait, par compensation, une surprenante consommation d'eau de lavande
-ambrée et de new mown hay. Un nuage de poudre de riz, un vague
-brouillard blanc semblait encore flotter dans l'air, tant elle s'en
-était barbouillé le visage et le cou. Elle en portait une sorte de neige
-dans les cils, dans les sourcils et sur les tempes, tandis que ses joues
-en étaient plâtrées et qu'on en voyait des couches profondes dans tous
-les creux de son visage, sur les ailes du nez, dans la fossette du
-menton, aux coins des yeux.
-
-Quand elle se leva, elle répandit une odeur si violente que j'eus une
-sensation de migraine.
-
-Et on se mit à table pour souper. Paul était devenu d'une humeur
-exécrable. Je n'en pouvais tirer que des paroles de blâme, des
-appréciations irritées ou des compliments désagréables.
-
-Mlle Francesca mangeait comme un gouffre. Dès qu'elle eut achevé son
-repas, elle s'assoupit sur le canapé. Cependant, je voyais venir avec
-inquiétude l'heure décisive de la répartition des logements. Je me
-résolus à brusquer les choses, et m'asseyant auprès de l'Italienne, je
-lui baisai la main avec galanterie.
-
-Elle entr'ouvrit ses yeux fatigués, me jeta entre ses paupières
-soulevées un regard endormi et toujours mécontent.
-
-Je lui dis: «Puisque nous n'avons que deux chambres, voulez-vous me
-permettre d'aller avec vous dans la vôtre?»
-
-Elle répondit: «Faites comme vous voudrez. Ça m'est égal. Che mi fa?»
-
-Cette indifférence me blessa: «Alors, ça ne vous est pas désagréable que
-j'aille avec vous?
-
---Ça m'est égal, faites comme vous voudrez.
-
---Voulez-vous vous coucher tout de suite?
-
---Oui, je veux bien; j'ai sommeil.»
-
-Elle se leva, bâilla, tendit la main à Paul qui la prit d'un air
-furieux, et je l'éclairai dans notre appartement.
-
-Mais une inquiétude me hantait: «Voici, lui dis-je de nouveau, tout ce
-qu'il vous faut.»
-
-Et j'eus soin de verser moi-même la moitié du pot à eau dans la cuvette
-et de placer la serviette près du savon.
-
-Puis je retournai vers Paul. Il déclara dès que je fus rentré: «Tu as
-amené là un joli chameau!» Je répliquai en riant: «Mon cher, ne dis pas
-de mal des raisins trop verts.»
-
-Il reprit, avec une méchanceté sournoise: «Tu verras s'il t'en cuira,
-mon bon.»
-
-Je tressaillis, et cette peur harcelante qui nous poursuit après les
-amours suspectes, cette peur qui nous gâte les rencontres charmantes,
-les caresses imprévues, tous les baisers cueillis à l'aventure, me
-saisit. Je fis le brave cependant: «Allons donc, cette fille-là n'est
-pas une rouleuse.»
-
-Mais il me tenait, le gredin! Il avait vu sur mon visage passer l'ombre
-de mon inquiétude:
-
---Avec ça que tu la connais? Je te trouve surprenant! Tu cueilles dans
-un wagon une Italienne qui voyage seule; elle t'offre avec un cynisme
-vraiment singulier d'aller coucher avec toi dans le premier hôtel venu.
-Tu l'emmènes. Et tu prétends que ce n'est pas une fille! Et tu te
-persuades que tu ne cours pas plus de danger ce soir que si tu allais
-passer la nuit dans le lit d'une... d'une femme atteinte de petite
-vérole.
-
-Et il riait de son rire mauvais et vexé. Je m'assis, torturé d'angoisse.
-Qu'allais-je faire? Car il avait raison. Et un combat terrible se
-livrait en moi entre la crainte et le désir.
-
-Il reprit: «Fais ce que tu voudras, je t'aurai prévenu; tu ne te
-plaindras point des suites.»
-
-Mais je vis dans son œil une gaieté si ironique, un tel plaisir de
-vengeance; il se moquait si gaillardement de moi que je n'hésitai plus.
-Je lui tendis la main. «Bonsoir, lui dis-je.
-
- A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
-
-Et ma foi, mon cher, la victoire vaut le danger.»
-
-Et j'entrai d'un pas ferme dans la chambre de Francesca.
-
-Je demeurai sur la porte, surpris, émerveillé. Elle dormait déjà, toute
-nue, sur le lit. Le sommeil l'avait surprise comme elle venait de se
-dévêtir; et elle reposait dans la pose charmante de la grande femme du
-Titien.
-
-Elle semblait s'être couchée par lassitude, pour ôter ses bas, car ils
-étaient restés sur le drap; puis elle avait pensé à quelque chose, sans
-doute à quelque chose d'agréable, car elle avait attendu un peu avant de
-se relever, pour laisser s'achever sa rêverie, puis, fermant doucement
-les yeux, elle avait perdu connaissance. Une chemise de nuit, brodée au
-col, achetée toute faite dans un magasin de confection, luxe de
-débutante, gisait sur une chaise.
-
-Elle était charmante, jeune, ferme et fraîche.
-
-Quoi de plus joli qu'une femme endormie? Ce corps, dont tous les
-contours sont doux, dont toutes les courbes séduisent, dont toutes les
-molles saillies troublent le cœur, semble fait pour l'immobilité du
-lit. Cette ligne onduleuse qui se creuse au flanc, se soulève à la
-hanche, puis descend la pente légère et gracieuse de la jambe pour finir
-si coquettement au bout du pied ne se dessine vraiment avec tout son
-charme exquis, qu'allongée sur les draps d'une couche.
-
-J'allais oublier, en une seconde, les conseils prudents de mon camarade;
-mais, soudain, m'étant tourné vers la toilette, je vis toutes choses
-dans l'état où je les avais laissées; et je m'assis, tout à fait
-anxieux, torturé par l'irrésolution.
-
-Certes, je suis resté là longtemps, fort longtemps, une heure peut-être,
-sans me décider à rien, ni à l'audace ni à la fuite. La retraite
-d'ailleurs m'était impossible, et il me fallait soit passer la nuit sur
-un siège, soit me coucher à mon tour, à mes risques et périls.
-
-Quant à dormir ici ou là, je n'y devais pas songer, j'avais la tête trop
-agitée et les yeux trop occupés.
-
-Je remuais sans cesse, vibrant, enfiévré, mal à l'aise, énervé à
-l'excès. Puis je me fis un raisonnement de capitulard: «Ça ne m'engage à
-rien de me coucher. Je serai toujours mieux, pour me reposer, sur un
-matelas que sur une chaise.»
-
-Et je me déshabillai lentement; puis passant par-dessus la dormeuse, je
-m'étendis contre la muraille, en offrant le dos à la tentation.
-
-Et je demeurai encore longtemps, fort longtemps sans dormir.
-
-Mais, tout à coup, ma voisine se réveilla. Elle ouvrit des yeux étonnés
-et toujours mécontents, puis s'étant aperçue qu'elle était nue, elle se
-leva et passa tranquillement sa chemise de nuit, avec autant
-d'indifférence que si je n'avais pas été là.
-
-Alors... ma foi... je profitai de la circonstance, sans qu'elle parût
-d'ailleurs s'en soucier le moins du monde. Et elle se rendormit
-placidement, la tête posée sur son bras droit.
-
-Et je me mis à méditer sur l'imprudence et la faiblesse humaines. Puis
-je m'assoupis enfin.
-
-
-Elle s'habilla de bonne heure, en femme habituée aux travaux du matin.
-Le mouvement qu'elle fit en se levant m'éveilla; et je la guettai entre
-mes paupières à demi closes.
-
-Elle allait, venait, sans se presser, comme étonnée de n'avoir rien à
-faire. Puis elle se décida à se rapprocher de la table de toilette et
-elle vida, en une minute, tout ce qui restait de parfums dans mes
-flacons. Elle usa aussi de l'eau, il est vrai, mais peu.
-
-Puis quand elle se fut complètement vêtue, elle se rassit sur sa malle,
-et, un genou dans ses mains, elle demeura songeuse.
-
-Je fis alors semblant de l'apercevoir, et je dis: «Bonjour, Francesca.»
-
-Elle grommela, sans paraître plus gracieuse que la veille: «Bonjour.»
-
-Je demandai: «Avez-vous bien dormi?»
-
-Elle fit oui de la tête sans répondre; et sautant à terre, je m'avançai
-pour l'embrasser.
-
-Elle me tendit son visage d'un mouvement ennuyé d'enfant qu'on caresse
-malgré lui. Je la pris alors tendrement dans mes bras (le vin étant
-tiré, j'eus été bien sot de n'en plus boire) et je posai lentement mes
-lèvres sur ses grands yeux fâchés qu'elle fermait, avec ennui, sous mes
-baisers, sur ses joues claires, sur ses lèvres charnues qu'elle
-détournait.
-
-Je lui dis: «Vous n'aimez donc pas qu'on vous embrasse?»
-
-Elle répondit: «Mica.»
-
-Je m'assis sur la malle à côté d'elle, et passant mon bras sous le sien:
-«Mica! mica! mica! pour tout. Je ne vous appellerai plus que
-mademoiselle Mica.»
-
-Pour la première fois, je crus voir sur sa bouche une ombre de sourire,
-mais il passa si vite que j'ai bien pu me tromper.
-
---Mais si vous répondez toujours «mica» je ne saurai plus quoi tenter
-pour vous plaire. Voyons, aujourd'hui, qu'est-ce que nous allons faire?
-
-Elle hésita comme si une apparence de désir eût traversé sa tête, puis
-elle prononça nonchalamment: «Ça m'est égal, ce que vous voudrez.
-
---Eh bien, mademoiselle Mica, nous prendrons une voiture et nous irons
-nous promener.»
-
-Elle murmura: «Comme vous voudrez.»
-
-Paul nous attendait dans la salle à manger avec la mine ennuyée des
-tiers dans les affaires d'amour. J'affectai une figure ravie et je lui
-serrai la main avec une énergie pleine d'aveux triomphants.
-
-Il demanda: «Qu'est-ce que tu comptes faire?»
-
-Je répondis: «Mais nous allons d'abord parcourir un peu la ville, puis
-nous pourrons prendre une voiture pour voir quelque coin des environs.»
-
-Le déjeuner fut silencieux, puis on partit par les rues, pour la visite
-des musées. Je traînai à mon bras Francesca de palais en palais. Nous
-parcourûmes le palais Spinola, le palais Doria, le palais Marcello
-Durazzo, le palais Rouge et le palais Blanc. Elle ne regardait rien ou
-bien levait parfois sur les chefs-d'œuvre son œil las et
-nonchalant. Paul exaspéré nous suivait en grommelant des choses
-désagréables. Puis une voiture nous promena par la campagne, muets tous
-les trois.
-
-Puis on rentra pour dîner.
-
-Et le lendemain ce fut la même chose, et le lendemain encore.
-
-Paul, le troisième jour, me dit: «Tu sais, je te lâche, moi, je ne vais
-pas rester trois semaines à te regarder faire l'amour avec cette
-grue-là?»
-
-Je demeurais fort perplexe, fort gêné, car, à ma grande surprise, je
-m'étais attaché à Francesca d'une façon singulière. L'homme est faible
-et bête, entraînable pour un rien, et lâche toutes les fois que ses sens
-sont excités ou domptés. Je tenais à cette fille que je ne connaissais
-point, à cette fille taciturne et toujours mécontente. J'aimais sa
-figure grogneuse, la moue de sa bouche, l'ennui de son regard; j'aimais
-ses gestes fatigués, ses consentements méprisants, jusqu'à
-l'indifférence de sa caresse. Un lien secret, ce lien mystérieux de
-l'amour bestial, cette attache secrète de la possession qui ne rassasie
-pas, me retenait près d'elle. Je le dis à Paul, tout franchement. Il me
-traita d'imbécile, puis me dit: «Eh bien, emmène la.»
-
-Mais elle refusa obstinément de quitter Gênes sans vouloir expliquer
-pourquoi. J'employai les prières, les raisonnements, les promesses; rien
-n'y fit.
-
-Et je restai.
-
-Paul déclara qu'il allait partir tout seul. Il fit même sa malle, mais
-il resta également.
-
-Et quinze jours se passèrent encore.
-
-Francesca, toujours silencieuse et d'humeur irritée, vivait à mon côté
-plutôt qu'avec moi, répondant à tous mes désirs, à toutes mes demandes,
-à toutes mes propositions par son éternel «che mi fa» ou par son non
-moins éternel «mica».
-
-Mon ami ne dérageait plus. A toutes ses colères, je répondais: «Tu peux
-t'en aller si tu t'ennuies. Je ne te retiens pas.»
-
-Alors il m'injuriait, m'accablait de reproches, s'écriait: «Mais où
-veux-tu que j'aille maintenant. Nous pouvions disposer de trois
-semaines, et voilà quinze jours passés! Ce n'est pas à présent que je
-peux continuer ce voyage? Et puis, comme si j'allais partir tout seul
-pour Venise, Florence et Rome! Mais tu me le payeras, et plus que tu ne
-penses. On ne fait pas venir un homme de Paris pour l'enfermer dans un
-hôtel de Gênes avec une rouleuse italienne!»
-
-Je lui disais tranquillement: «Eh bien, retourne à Paris, alors.» Et il
-vociférait: «C'est ce que je vais faire et pas plus tard que demain.»
-
-Mais le lendemain il restait comme la veille, toujours furieux et
-jurant.
-
-On nous connaissait maintenant par les rues, où nous errions du matin au
-soir, par les rues étroites et sans trottoirs de cette ville qui
-ressemble à un immense labyrinthe de pierre, percé de corridors pareils
-à des souterrains. Nous allions dans ces passages où soufflent de
-furieux courants d'air, dans ces traverses resserrées entre des
-murailles si hautes, que l'on voit à peine le ciel. Des Français parfois
-se retournaient, étonnés de reconnaître des compatriotes en compagnie de
-cette fille ennuyée aux toilettes voyantes, dont l'allure vraiment
-semblait singulière, déplacée entre nous, compromettante.
-
-Elle allait appuyée à mon bras, ne regardant rien. Pourquoi restait-elle
-avec moi, avec nous, qui paraissions lui donner si peu d'agrément? Qui
-était-elle? D'où venait-elle? Que faisait-elle? Avait-elle un projet,
-une idée? Ou bien vivait-elle, à l'aventure, de rencontres et de
-hasards? Je cherchais en vain à la comprendre, à la pénétrer, à
-l'expliquer. Plus je la connaissais, plus elle m'étonnait,
-m'apparaissait comme une énigme. Certes, elle n'était point une
-drôlesse, faisant profession de l'amour. Elle me paraissait plutôt
-quelque fille de pauvres gens, séduite, emmenée, puis lâchée et perdue
-maintenant. Mais que comptait-elle devenir? Qu'attendait-elle? Car elle
-ne semblait nullement s'efforcer de me conquérir ou de tirer de moi
-quelque profit bien réel.
-
-J'essayai de l'interroger, de lui parler de son enfance, de sa famille.
-Elle ne me répondit pas. Et je demeurais avec elle, le cœur libre et
-la chair tenaillée, nullement las de la tenir en mes bras, cette femelle
-hargneuse et superbe, accouplé comme une bête, pris par les sens ou
-plutôt séduit, vaincu par une sorte de charme sensuel, un charme jeune,
-sain, puissant, qui se dégageait d'elle, de sa peau savoureuse, des
-lignes robustes de son corps.
-
-Huit jours encore s'écoulèrent. Le terme de mon voyage approchait, car
-je devais être rentré à Paris le 11 juillet. Paul, maintenant, prenait à
-peu près son parti de l'aventure, tout en m'injuriant toujours. Quant à
-moi, j'inventais des plaisirs, des distractions, des promenades pour
-amuser ma maîtresse et mon ami; je me donnais un mal infini.
-
-Un jour, je leur proposai une excursion à Santa Margarita. La petite
-ville charmante, au milieu de jardins, se cache au pied d'une côte qui
-s'avance au loin dans la mer jusqu'au village de Portofino. Nous
-suivions tous trois l'admirable route qui court le long de la montagne.
-Francesca soudain me dit: «Demain, je ne pourrai pas me promener avec
-vous. J'irai voir des parents.»
-
-Puis elle se tut. Je ne l'interrogeai pas, sûr qu'elle ne me répondrait
-point.
-
-Elle se leva en effet, le lendemain, de très bonne heure. Puis, comme je
-restais couché, elle s'assit sur le pied de mon lit et prononça, d'un
-air gêné, contrarié, hésitant: «Si je ne suis pas revenue ce soir,
-est-ce que vous viendrez me chercher?»
-
-Je répondis: «Mais oui, certainement. Où faut-il aller?»
-
-Elle m'expliqua: «Vous irez dans la rue Victor-Emmanuel, puis vous
-prendrez le passage Falcone et la traverse Saint-Raphaël, vous entrerez
-dans la maison du marchand de mobilier, dans la cour, tout au fond, dans
-le bâtiment qui est à droite, et vous demanderez Mme Rondoli. C'est là.»
-
-Et elle partit. Je demeurai fort surpris.
-
-En me voyant seul, Paul, stupéfait, balbutia: «Où donc est Francesca?»
-Et je lui racontai ce qui venait de se passer.
-
-Il s'écria: «Eh bien, mon cher, profite de l'occasion et filons. Aussi
-bien voilà notre temps fini. Deux jours de plus ou de moins ne changent
-rien. En route, en route, fais ta malle. En route!»
-
-Je refusai: «Mais non mon cher, je ne puis vraiment lâcher cette fille
-d'une pareille façon, après être resté près de trois semaines avec elle.
-Il faut que je lui dise adieu, que je lui fasse accepter quelque chose;
-non, je me conduirais là comme un saligaud.»
-
-Mais il ne voulait rien entendre, il me pressait, me harcelait.
-Cependant je ne cédai pas.
-
-Je ne sortis point de la journée, attendant le retour de Francesca. Elle
-ne revint point.
-
-Le soir, au dîner, Paul triomphait: «C'est elle qui t'a lâché, mon
-cher. Ça, c'est drôle, c'est bien drôle.»
-
-J'étais étonné, je l'avoue et un peu vexé. Il me riait au nez, me
-raillait: «Le moyen n'est pas mauvais, d'ailleurs, bien que
-primitif.--Attendez-moi, je reviens.--Est-ce que tu vas l'attendre
-longtemps? Qui sait? Tu auras peut-être la naïveté d'aller la chercher à
-l'adresse indiquée:--Madame Rondoli, s'il vous plaît?--Ce n'est pas ici,
-monsieur.--Je parie que tu as envie d'y aller?»
-
-Je protestai: «Mais non, mon cher, et je t'assure que si elle n'est pas
-revenue demain matin, je pars à huit heures par l'express. Je serai
-resté vingt-quatre heures. C'est assez: ma conscience sera tranquille.»
-
-Je passai toute la soirée dans l'inquiétude, un peu triste, un peu
-nerveux. J'avais vraiment au cœur quelque chose pour elle. A minuit
-je me couchai. Je dormis à peine.
-
-J'étais debout à six heures. Je réveillai Paul, je fis ma malle, et nous
-prenions ensemble, deux heures plus tard, le train pour la France.
-
-
-III
-
-Or, il arriva que l'année suivante, juste à la même époque, je fus
-saisi, comme on l'est par une fièvre périodique, d'un nouveau désir de
-voir l'Italie. Je me décidai tout de suite à entreprendre ce voyage, car
-la visite de Florence, Venise et Rome fait partie assurément de
-l'éducation d'un homme bien élevé. Cela donne d'ailleurs dans le monde
-une multitude de sujets de conversation et permet de débiter des
-banalités artistiques qui semblent toujours profondes.
-
-Je partis seul cette fois, et j'arrivai à Gênes à la même heure que
-l'année précédente, mais sans aucune aventure de voyage. J'allai coucher
-au même hôtel, et j'eus par hasard la même chambre!
-
-Mais à peine entré dans ce lit, voilà que le souvenir de Francesca, qui,
-depuis la veille d'ailleurs flottait vaguement dans ma pensée, me hanta
-avec une persistance étrange.
-
-Connaissez-vous cette obsession d'une femme, longtemps après, quand on
-retourne aux lieux où on l'a aimée et possédée?
-
-C'est là une des sensations les plus violentes et les plus pénibles que
-je connaisse. Il semble qu'on va la voir entrer, sourire, ouvrir les
-bras. Son image, fuyante et précise, est devant vous, passe, revient et
-disparaît. Elle vous torture comme un cauchemar, vous tient, vous emplit
-le cœur, vous émeut les sens par sa présence irréelle. L'œil
-l'aperçoit; l'odeur de son parfum vous poursuit; on a sur les lèvres le
-goût de ses baisers, et la caresse de sa chair sur la peau. On est seul
-cependant, on le sait, on souffre du trouble singulier de ce fantôme
-évoqué. Et une tristesse lourde, navrante vous enveloppe. Il semble
-qu'on vient d'être abandonné pour toujours. Tous les objets prennent une
-signification désolante, jettent à l'âme, au cœur, une impression
-horrible d'isolement, de délaissement. Oh! ne revoyez jamais la ville,
-la maison, la chambre, le bois, le jardin, le banc où vous avez tenu
-dans vos bras une femme aimée!
-
-Enfin, pendant toute la nuit, je fus poursuivi par le souvenir de
-Francesca; et, peu à peu, le désir de la revoir entrait en moi, un désir
-confus d'abord, puis plus vif, puis plus aigu, brûlant. Et je me décidai
-à passer à Gênes la journée du lendemain, pour tâcher de la retrouver.
-Si je n'y parvenais point, je prendrais le train du soir.
-
-Donc, le matin venu, je me mis à sa recherche. Je me rappelais
-parfaitement le renseignement qu'elle m'avait donné en me quittant:--Rue
-Victor-Emmanuel,--passage Falcone,--traverse Saint-Raphaël,--maison du
-marchand de mobilier, au fond de la cour, le bâtiment à droite.
-
-Je trouvai tout cela non sans peine, et je frappai à la porte d'une
-sorte de pavillon délabré. Une grosse femme vint ouvrir, qui avait dû
-être fort belle, et qui n'était plus que fort sale. Trop grasse, elle
-gardait cependant une majesté de lignes remarquables. Ses cheveux
-dépeignés tombaient par mèches sur son front et sur ses épaules, et on
-voyait flotter, dans une vaste robe de chambre criblée de taches, tout
-son gros corps ballottant. Elle avait au cou un énorme collier doré, et,
-aux deux poignets, de superbes bracelets en filigrane de Gênes.
-
-Elle demanda d'un air hostile: «Qu'est-ce que vous désirez?»
-
-Je répondis: «N'est-ce pas ici que demeure Mlle Francesca Rondoli?
-
---Qu'est-ce que vous lui voulez?
-
---J'ai eu le plaisir de la rencontrer l'année dernière, et j'aurais
-désiré la revoir.»
-
-La vieille femme me fouillait de son œil méfiant: «Dites-moi où vous
-l'avez rencontrée?
-
---Mais, ici-même, à Gênes!
-
---Comment vous appelez-vous?»
-
-J'hésitai une seconde, puis je dis mon nom. Je l'avais à peine prononcé
-que l'Italienne leva les bras comme pour m'embrasser: «Ah! vous êtes le
-Français; que je suis contente de vous voir! Que je suis contente! Mais,
-comme vous lui avez fait de la peine à la pauvre enfant. Elle vous a
-attendu un mois, monsieur, oui, un mois. Le premier jour, elle croyait
-que vous alliez venir la chercher. Elle voulait voir si vous l'aimiez!
-Si vous saviez comme elle a pleuré quand elle a compris que vous ne
-viendriez pas. Oui, monsieur, elle a pleuré toutes ses larmes. Et puis,
-elle a été à l'hôtel. Vous étiez parti. Alors, elle a cru que vous
-faisiez votre voyage en Italie, et que vous alliez encore passer par
-Gênes, et que vous la chercheriez en retournant puisqu'elle n'avait pas
-voulu aller avec vous. Et elle a attendu, oui, monsieur, plus d'un mois;
-et elle était bien triste, allez, bien triste. Je suis sa mère!»
-
-Je me sentis vraiment un peu déconcerté. Je repris cependant mon
-assurance et je demandai: «Est-ce qu'elle est ici en ce moment?
-
---Non, monsieur, elle est à Paris, avec un peintre, un garçon charmant
-qui l'aime, monsieur, qui l'aime d'un grand amour et qui lui donne tout
-ce qu'elle veut. Tenez, regardez ce qu'elle m'envoie, à moi sa mère.
-C'est gentil, n'est-ce pas?»
-
-Et elle me montrait, avec une animation toute méridionale, les gros
-bracelets de ses bras et le lourd collier de son cou. Elle reprit: «J'ai
-aussi deux boucles d'oreilles avec des pierres, et une robe de soie, et
-des bagues; mais je ne les porte pas le matin, je les mets seulement sur
-le tantôt, quand je m'habille en toilette. Oh! elle est très heureuse,
-monsieur, très heureuse. Comme elle sera contente quand je lui écrirai
-que vous êtes venu. Mais entrez, monsieur, asseyez-vous. Vous prendrez
-bien quelque chose, entrez.»
-
-Je refusais, voulant partir maintenant par le premier train. Mais elle
-m'avait saisi le bras et m'attirait en répétant: «Entrez donc, monsieur,
-il faut que je lui dise que vous êtes venu chez nous.»
-
-Et je pénétrai dans une petite salle assez obscure, meublée d'une table
-et de quelques chaises.
-
-Elle reprit: «Oh! elle est très heureuse à présent, très heureuse. Quand
-vous l'avez rencontrée dans le chemin de fer, elle avait un gros
-chagrin. Son bon ami l'avait quittée à Marseille. Et elle revenait, la
-pauvre enfant. Elle vous a bien aimé tout de suite, mais elle était
-encore un peu triste, vous comprenez. Maintenant, rien ne lui manque;
-elle m'écrit tout ce qu'elle fait. Il s'appelle M. Bellemin. On dit que
-c'est un grand peintre chez vous. Il l'a rencontrée en passant ici, dans
-la rue, oui, monsieur, dans la rue, et il l'a aimée tout de suite. Mais,
-vous boirez bien un verre de sirop? Il est très bon. Est-ce que vous
-êtes tout seul cette année?»
-
-Je répondis: «Oui, je suis tout seul.»
-
-Je me sentais gagné maintenant par une envie de rire qui grandissait,
-mon premier désappointement s'envolant devant les déclarations de Mme
-Rondoli mère. Il me fallut boire un verre de sirop.
-
-Elle continuait: «Comment vous êtes tout seul? Oh! que je suis fâchée
-alors que Francesca ne soit plus ici; elle vous aurait tenu compagnie le
-temps que vous allez rester dans la ville. Ce n'est pas gai de se
-promener tout seul; et elle le regrettera bien de son côté.»
-
-Puis, comme je me levais, elle s'écria: «Mais si vous voulez que
-Carlotta aille avec vous; elle connaît très bien les promenades. C'est
-mon autre fille, monsieur, la seconde.»
-
-Elle prit sans doute ma stupéfaction pour un consentement, et se
-précipitant sur la porte intérieure, elle l'ouvrit et cria dans le noir
-d'un escalier invisible: «Carlotta! Carlotta! descends vite, viens tout
-de suite, ma fille chérie.»
-
-Je voulus protester; elle ne me le permit pas: «Non, elle vous tiendra
-compagnie; elle est très douce, et bien plus gaie que l'autre; c'est une
-bonne fille, une très bonne fille que j'aime beaucoup.»
-
-J'entendais sur les marches un bruit de semelles de savates; et une
-grande fille parut, brune, mince et jolie, mais dépeignée aussi, et
-laissant deviner, sous une vieille robe de sa mère, son corps jeune et
-svelte.
-
-Mme Rondoli la mit aussitôt au courant de ma situation: «C'est le
-Français de Francesca, celui de l'an dernier, tu sais bien. Il venait la
-chercher; il est tout seul, ce pauvre monsieur. Alors, je lui ai dit que
-tu irais avec lui pour lui tenir compagnie.»
-
-Carlotta me regardait de ses beaux yeux bruns, et elle murmura en se
-mettant à sourire: «S'il veut, je veux bien, moi.»
-
-Comment aurais-je pu refuser? Je déclarai: «Mais certainement que je
-veux bien.»
-
-Alors Mme Rondoli la poussa dehors: «Va t'habiller, bien vite, bien
-vite, tu mettras ta robe bleue et ton chapeau à fleurs, dépêche-toi.»
-
-Dès que sa fille fut sortie, elle m'expliqua: «J'en ai encore deux
-autres, mais plus petites. Ça coûte cher, allez, d'élever quatre
-enfants! Heureusement que l'aînée est tirée d'affaire à présent.»
-
-Et puis elle me parla de sa vie, de son mari qui était mort employé de
-chemin de fer, et de toutes les qualités de sa seconde fille Carlotta.
-
-Celle-ci revint, vêtue dans le goût de l'aînée, d'une robe voyante et
-singulière.
-
-Sa mère l'examina de la tête aux pieds, la jugea bien à son gré, et nous
-dit: «Allez, maintenant, mes enfants.»
-
-Puis, s'adressant à sa fille: «Surtout, ne rentre pas plus tard que dix
-heures, ce soir; tu sais que la porte est fermée.»
-
-Carlotta répondit: «Ne crains rien, maman.»
-
-Elle prit mon bras, et me voilà errant avec elle par les rues comme avec
-sa sœur, l'année d'avant.
-
-Je revins à l'hôtel pour déjeuner, puis j'emmenai ma nouvelle amie à
-Santa Margarita, refaisant la dernière promenade que j'avais faite avec
-Francesca.
-
-Et, le soir, elle ne rentra pas, bien que la porte dût être fermée après
-dix heures.
-
-Et pendant les quinze jours dont je pouvais disposer, je promenai
-Carlotta dans les environs de Gênes. Elle ne me fit pas regretter
-l'autre.
-
-Je la quittai tout en larmes, le matin de mon départ, en lui laissant,
-avec un souvenir pour elle, quatre bracelets pour sa mère.
-
-Et je compte, un de ces jours, retourner voir l'Italie, tout en
-songeant, avec une certaine inquiétude mêlée d'espoirs, que Mme Rondoli
-possède encore deux filles.
-
-
- _Les Sœurs Rondoli_ ont paru en feuilleton dans l'_Écho de Paris_
- du 29 mai au 5 juin 1884.
-
-
-
-
-LA PATRONNE.
-
- _Au docteur Baraduc._
-
-
-J'HABITAIS alors, dit Georges Kervelen, une maison meublée, rue des
-Saints-Pères.
-
-Quand mes parents décidèrent que j'irais faire mon droit à Paris, de
-longues discussions eurent lieu pour régler toutes choses. Le chiffre de
-ma pension avait été d'abord fixé à deux mille cinq cents francs, mais
-ma pauvre mère fut prise d'une peur qu'elle exposa à mon père: «S'il
-allait dépenser mal tout son argent et ne pas prendre une nourriture
-suffisante, sa santé en souffrirait beaucoup. Ces jeunes gens sont
-capables de tout.»
-
-Alors il fut décidé qu'on me chercherait une pension, une pension
-modeste et confortable, et que ma famille en payerait directement le
-prix, chaque mois.
-
-Je n'avais jamais quitté Quimper. Je désirais tout ce qu'on désire à mon
-âge et j'étais disposé à vivre joyeusement, de toutes les façons.
-
-Des voisins à qui on demanda conseil indiquèrent une compatriote, Mme
-Kergaran, qui prenait des pensionnaires. Mon père donc traita par
-lettres avec cette personne respectable, chez qui j'arrivai, un soir,
-accompagné d'une malle.
-
-Mme Kergaran avait quarante ans environ. Elle était forte, très forte,
-parlait d'une voix de capitaine instructeur et décidait toutes les
-questions d'un mot net et définitif. Sa demeure tout étroite, n'ayant
-qu'une seule ouverture sur la rue, à chaque étage, avait l'air d'une
-échelle de fenêtres, ou bien encore d'une tranche de maison en sandwich
-entre deux autres.
-
-La patronne habitait au premier avec sa bonne; on faisait la cuisine et
-on prenait les repas au second; quatre pensionnaires bretons logeaient
-au troisième et au quatrième. J'eus les deux pièces du cinquième.
-
-Un petit escalier noir, tournant comme un tire-bouchon, conduisait à
-ces deux mansardes. Tout le jour, sans s'arrêter, Mme Kergaran montait
-et descendait cette spirale, occupée dans ce logis en tiroir comme un
-capitaine à son bord. Elle entrait dix fois de suite dans chaque
-appartement, surveillait tout avec un étonnant fracas de paroles,
-regardait si les lits étaient bien faits, si les habits étaient bien
-brossés, si le service ne laissait rien à désirer. Enfin, elle soignait
-ses pensionnaires comme une mère, mieux qu'une mère.
-
-J'eus bientôt fait la connaissance de mes quatre compatriotes. Deux
-étudiaient la médecine, et les deux autres faisaient leur droit, mais
-tous subissaient le joug despotique de la patronne. Ils avaient peur
-d'elle, comme un maraudeur a peur du garde champêtre.
-
-Quant à moi, je me sentis tout de suite des désirs d'indépendance, car
-je suis un révolté par nature. Je déclarai d'abord que je voulais
-rentrer à l'heure qui me plairait, car Mme Kergaran avait fixé minuit
-comme dernière limite. A cette prétention, elle planta sur moi ses yeux
-clairs pendant quelques secondes, puis elle déclara:
-
---Ce n'est pas possible. Je ne peux pas tolérer qu'on réveille Annette
-toute la nuit. Vous n'avez rien à faire dehors passé certaine heure.
-
-Je répondis avec fermeté: «D'après la loi, madame, vous êtes obligée de
-m'ouvrir à toute heure. Si vous le refusez, je le ferai constater par
-des sergents de ville et j'irai coucher à l'hôtel à vos frais, comme
-c'est mon droit. Vous serez donc contrainte de m'ouvrir ou de me
-renvoyer. La porte ou l'adieu. Choisissez.»
-
-Je lui riais au nez en posant ces conditions. Après une première
-stupeur, elle voulut parlementer, mais je me montrai intraitable et elle
-céda. Nous convînmes que j'aurais un passe-partout, mais à la condition
-formelle que tout le monde l'ignorerait.
-
-Mon énergie fit sur elle une impression salutaire et elle me traita
-désormais avec une faveur marquée. Elle avait des attentions, des petits
-soins, des délicatesses pour moi, et même une certaine tendresse brusque
-qui ne me déplaisait point. Quelquefois, dans mes heures de gaieté, je
-l'embrassais par surprise, rien que pour la forte gifle qu'elle me
-lançait aussitôt. Quand j'arrivais à baisser la tête assez vite, sa main
-partie passait par-dessus moi avec la rapidité d'une balle, et je riais
-comme un fou en me sauvant, tandis qu'elle criait: «Ah! la canaille! je
-vous revaudrai ça».
-
-Nous étions devenus une paire d'amis.
-
-
-Mais voilà que je fis la connaissance, sur le trottoir, d'une fillette
-employée dans un magasin.
-
-Vous savez ce que sont ces amourettes de Paris. Un jour, comme on allait
-à l'école, on rencontre une jeune personne en cheveux qui se promène au
-bras d'une amie avant de rentrer au travail. On échange un regard, et on
-sent en soi cette petite secousse que vous donne l'œil de certaines
-femmes. C'est là une des choses charmantes de la vie, ces rapides
-sympathies physiques que fait éclore une rencontre, cette légère et
-délicate séduction qu'on subit tout à coup au frôlement d'un être né
-pour vous plaire et pour être aimé de vous. Il sera aimé peu ou
-beaucoup, qu'importe? Il est dans sa nature de répondre au secret désir
-d'amour de la vôtre. Dès la première fois que vous apercevez ce visage,
-cette bouche, ces cheveux, ce sourire, vous sentez leur charme entrer en
-vous avec une joie douce et délicieuse, vous sentez une sorte de
-bien-être heureux vous pénétrer, et l'éveil subit d'une tendresse encore
-confuse qui vous pousse vers cette femme inconnue. Il semble qu'il y ait
-en elle un appel auquel vous répondez, une attirance qui vous sollicite;
-il semble qu'on la connaît depuis longtemps, qu'on l'a déjà vue, qu'on
-sait ce qu'elle pense.
-
-Le lendemain, à la même heure, on repasse par la même rue. On la revoit.
-Puis on revient le jour suivant, et encore le jour suivant. On se parle
-enfin. Et l'amourette suit son cours, régulier comme une maladie.
-
-Donc, au bout de trois semaines, j'en étais avec Emma à la période qui
-précède la chute. La chute même aurait eu lieu plus tôt si j'avais su en
-quel endroit la provoquer. Mon amie vivait en famille et refusait avec
-une énergie singulière de franchir le seuil d'un hôtel meublé. Je me
-creusais la tête pour trouver un moyen, une ruse, une occasion. Enfin,
-je pris un parti désespéré et je me décidai à la faire monter chez moi,
-un soir, vers onze heures, sous prétexte d'une tasse de thé. Mme
-Kergaran se couchait tous les jours à dix heures. Je pourrais donc
-rentrer sans bruit au moyen de mon passe-partout, sans éveiller aucune
-attention. Nous redescendrions de la même manière au bout d'une heure ou
-deux.
-
-Emma accepta mon invitation après s'être fait un peu prier.
-
-Je passai une mauvaise journée. Je n'étais point tranquille. Je
-craignais des complications, une catastrophe, quelque épouvantable
-scandale. Le soir vint. Je sortis et j'entrai dans une brasserie où
-j'absorbai deux tasses de café et quatre ou cinq petits verres pour me
-donner du courage. Puis j'allai faire un tour sur le boulevard
-Saint-Michel. J'entendis sonner dix heures, dix heures et demie. Et je
-me dirigeai, à pas lents, vers le lieu de notre rendez-vous. Elle
-m'attendait déjà. Elle prit mon bras avec une allure câline et nous
-voilà partis, tout doucement, vers ma demeure. A mesure que j'approchais
-de la porte, mon angoisse allait croissant. Je pensais: «Pourvu que Mme
-Kergaran soit couchée.»
-
-Je dis à Emma deux ou trois fois: «Surtout, ne faites point de bruit
-dans l'escalier.»
-
-Elle se mit à rire: «Vous avez donc bien peur d'être entendu.
-
---Non, mais je ne veux pas réveiller mon voisin qui est gravement
-malade.»
-
-Voici la rue des Saints-Pères. J'approche de mon logis avec cette
-appréhension qu'on a en se rendant chez un dentiste. Toutes les fenêtres
-sont sombres. On dort sans doute. Je respire. J'ouvre la porte avec des
-précautions de voleur. Je fais entrer ma compagne, puis je referme, et
-je monte l'escalier sur la pointe des pieds en retenant mon souffle et
-en allumant des allumettes bougies pour que la jeune fille ne fasse
-point quelque faux pas.
-
-En passant devant la chambre de la patronne je sens que mon cœur bat
-à coups précipités. Enfin, nous voici au second étage, puis au
-troisième, puis au cinquième. J'entre chez moi. Victoire!
-
-Cependant, je n'osais parler qu'à voix basse et j'ôtai mes bottines pour
-ne faire aucun bruit. Le thé, préparé sur une lampe à esprit-de-vin, fut
-bu sur le coin de ma commode. Puis je devins pressant.....
-pressant....., et peu à peu, comme dans un jeu, j'enlevai un à un les
-vêtements de mon amie, qui cédait en résistant, rouge, confuse,
-retardant toujours l'instant fatal et charmant.
-
-Elle n'avait plus, ma foi, qu'un court jupon blanc quand ma porte
-s'ouvrit d'un seul coup, et Mme Kergaran parut, une bougie à la main,
-exactement dans le même costume qu'Emma.
-
-J'avais fait un bond loin d'elle et je restais debout effaré, regardant
-les deux femmes qui se dévisageaient. Qu'allait-il se passer?
-
-La patronne prononça d'un ton hautain que je ne lui connaissais pas: «Je
-ne veux pas de filles dans ma maison, monsieur Kervelen.»
-
-Je balbutiai: «Mais, madame Kergaran, mademoiselle n'est que mon amie.
-Elle venait prendre une tasse de thé.»
-
-La grosse femme reprit: «On ne se met pas en chemise pour prendre une
-tasse de thé. Vous allez faire partir tout de suite cette personne.»
-
-Emma, consternée, commençait à pleurer en se cachant la figure dans sa
-jupe. Moi, je perdais la tête, ne sachant que faire ni que dire. La
-patronne ajouta avec une irrésistible autorité: «Aidez mademoiselle à se
-rhabiller et reconduisez-la tout de suite.»
-
-Je n'avais pas autre chose à faire, assurément, et je ramassai la robe
-tombée en rond, comme un ballon crevé, sur le parquet, puis je la passai
-sur la tête de la fillette, et je m'efforçai de l'agrafer, de
-l'ajuster, avec une peine infinie. Elle m'aidait, en pleurant toujours,
-affolée, se hâtant, faisant toutes sortes d'erreurs, ne sachant plus
-retrouver les cordons ni les boutonnières; et Mme Kergaran impassible,
-debout, sa bougie à la main, nous éclairait dans une pose sévère de
-justicier.
-
-Emma maintenant précipitait ses mouvements, se couvrait éperdument,
-nouait, épinglait, laçait, rattachait avec furie, harcelée par un
-impérieux besoin de fuir; et sans même boutonner ses bottines, elle
-passa en courant devant la patronne et s'élança dans l'escalier. Je la
-suivais en savates, à moitié dévêtu moi-même, répétant: «Mademoiselle,
-écoutez, mademoiselle.»
-
-Je sentais bien qu'il fallait lui dire quelque chose, mais je ne
-trouvais rien. Je la rattrapai juste à la porte de la rue, et je voulus
-lui prendre le bras, mais elle me repoussa violemment, balbutiant d'une
-voix basse et nerveuse: «Laissez-moi..... laissez-moi..... ne me touchez
-pas.»
-
-Et elle se sauva dans la rue en refermant la porte derrière elle.
-
-Je me retournai. Mme Kergaran était restée au haut du premier étage, et
-je remontai les marches à pas lents, m'attendant à tout, et prêt à
-tout.
-
-La chambre de la patronne était ouverte, elle m'y fit entrer en
-prononçant d'un ton sévère: «J'ai à vous parler, monsieur Kervelen.»
-
-Je passai devant elle en baissant la tête. Elle posa sa bougie sur la
-cheminée, puis, croisant ses bras sur sa puissante poitrine que couvrait
-mal une fine camisole blanche:
-
---Ah ça, monsieur Kervelen, vous prenez donc ma maison pour une maison
-publique!»
-
-Je n'étais pas fier. Je murmurai: «Mais non, madame Kergaran. Il ne faut
-pas vous fâcher, voyons, vous savez bien ce que c'est qu'un jeune
-homme.»
-
-Elle répondit: «Je sais que je ne veux pas de créatures chez moi,
-entendez-vous. Je sais que je ferai respecter mon toit, et la réputation
-de ma maison, entendez-vous? Je sais.....»
-
-Elle parla pendant vingt minutes au moins, accumulant les raisons sur
-les indignations, m'accablant sous l'honorabilité de sa _maison_, me
-lardant de reproches mordants.
-
-Moi (l'homme est un singulier animal), au lieu de l'écouter, je la
-regardais. Je n'entendais plus un mot, mais plus un mot. Elle avait une
-poitrine superbe, la gaillarde, ferme, blanche et grasse, un peu grosse
-peut-être, mais tentante à faire passer des frissons dans le dos. Je ne
-me serais jamais douté vraiment qu'il y eût de pareilles choses sous la
-robe de laine de la patronne. Elle semblait rajeunie de dix ans, en
-déshabillé. Et voilà que je me sentais tout drôle, tout..... Comment
-dirai-je?..... tout remué. Je retrouvais brusquement devant elle ma
-situation..... interrompue un quart d'heure plus tôt dans ma chambre.
-
-Et, derrière elle, là-bas, dans l'alcôve, je regardais son lit. Il était
-entr'ouvert, écrasé, montrant, par le trou creusé dans les draps, la
-pesée du corps qui s'était couché là. Et je pensais qu'il devait faire
-très bon et très chaud là dedans, plus chaud que dans un autre lit.
-Pourquoi plus chaud? Je n'en sais rien, sans doute à cause de l'opulence
-des chairs qui s'y étaient reposées.
-
-Quoi de plus troublant et de plus charmant qu'un lit défait? Celui-là me
-grisait, de loin, me faisait courir des frémissements sur la peau.
-
-Elle parlait toujours, mais doucement maintenant, elle parlait en amie
-rude et bienveillante qui ne demande plus qu'à pardonner.
-
-Je balbutiai: «Voyons..... voyons..... madame Kergaran..... voyons.....»
-Et comme elle s'était tue pour attendre ma réponse, je la saisis dans
-mes deux bras et je me mis à l'embrasser, mais à l'embrasser comme un
-affamé, comme un homme qui attend ça depuis longtemps.
-
-Elle se débattait, tournait la tête, sans se fâcher trop fort, répétant
-machinalement selon son habitude: «Oh! la canaille... la canaille... la
-ca...»
-
-Elle ne put pas achever le mot, je l'avais enlevée d'un effort, et je
-l'emportais, serrée contre moi. On est rudement vigoureux, allez, en
-certains moments!
-
-Je rencontrai le bord du lit, et je tombai dessus sans la lâcher.....
-
-Il y faisait en effet fort bon et fort chaud dans son lit.
-
-Une heure plus tard, la bougie s'étant éteinte, la patronne se leva pour
-allumer l'autre. Et comme elle revenait se glisser à mon côté, enfonçant
-sous les draps sa jambe ronde et forte, elle prononça d'une voix
-câline, satisfaite, reconnaissante peut-être: «Oh!... la canaille!...
-la canaille!...»
-
-
- _La Patronne_ a paru dans le _Gil-Blas_ du 1er avril 1884, sous la
- signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-LE PETIT FÛT.
-
- _A Adolphe Tavernier._
-
-
-MAÎTRE Chicot, l'aubergiste d'Épreville, arrêta son tilbury devant la
-ferme de la mère Magloire. C'était un grand gaillard de quarante ans,
-rouge et ventru, et qui passait pour malicieux.
-
-Il attacha son cheval au poteau de la barrière, puis il pénétra dans la
-cour. Il possédait un bien attenant aux terres de la vieille, qu'il
-convoitait depuis longtemps. Vingt fois il avait essayé de les acheter,
-mais la mère Magloire s'y refusait avec obstination.
-
---J'y sieus née, j'y mourrai, disait-elle.
-
-Il la trouva épluchant des pommes de terre devant sa porte. Âgée de
-soixante-douze ans, elle était sèche, ridée, courbée, mais infatigable
-comme une jeune fille. Chicot lui tapa dans le dos avec amitié, puis
-s'assit près d'elle sur un escabeau.
-
---Eh bien! la mère, et c'te santé, toujours bonne?
-
---Pas trop mal, et vous, maît' Prosper?
-
---Eh! eh! quéques douleurs; sans ça, ce s'rait à satisfaction.
-
---Allons, tant mieux!
-
-Elle ne dit plus rien. Chicot la regardait accomplir sa besogne. Ses
-doigts crochus, noués, durs comme des pattes de crabe, saisissaient à la
-façon de pinces les tubercules grisâtres dans une manne, et vivement
-elle les faisait tourner, enlevant de longues bandes de peau sous la
-lame d'un vieux couteau qu'elle tenait de l'autre main. Et, quand la
-pomme de terre était devenue toute jaune, elle la jetait dans un seau
-d'eau. Trois poules hardies s'en venaient l'une après l'autre jusque
-dans ses jupes ramasser les épluchures, puis se sauvaient à toutes
-pattes, portant au bec leur butin.
-
-Chicot semblait gêné, hésitant, anxieux, avec quelque chose sur la
-langue qui ne voulait pas sortir. A la fin, il se décida:
-
---Dites donc, mère Magloire...
-
---Qué qu'i a pour votre service?
-
---C'te ferme, vous n'voulez toujours point m' la vendre?
-
---Pour ça non. N'y comptez point. C'est dit, c'est dit, n'y r'venez pas.
-
---C'est qu'j'ai trouvé un arrangement qui f'rait notre affaire à tous
-les deux.
-
---Qué qu' c'est?
-
---Le v'la. Vous m'la vendez, et pi vous la gardez tout d' même. Vous n'y
-êtes point? Suivez ma raison.
-
-La vieille cessa d'éplucher ses légumes et fixa sur l'aubergiste ses
-yeux vifs sous leurs paupières fripées.
-
-Il reprit:
-
---Je m'explique. J'vous donne, chaque mois, cent cinquante francs. Vous
-entendez bien: chaque mois j'vous apporte ici, avec mon tilbury, trente
-écus de cent sous. Et pi n'y a rien de changé de plus, rien de rien;
-vous restez chez vous, vous n' vous occupez point de mé, vous n' me
-d'vez rien. Vous n' faites que prendre mon argent. Ça vous va-t'il?
-
-Il la regardait d'un air joyeux, d'un air de bonne humeur.
-
-La vieille le considérait avec méfiance, cherchant le piège. Elle
-demanda:
-
---Ça, c'est pour mé; mais pour vous, c'te ferme, ça n' vous la donne
-point?
-
-Il reprit:
-
---N' vous tracassez point de ça. Vous restez tant que l' bon Dieu vous
-laissera vivre. Vous êtes chez vous. Seulement vous m' ferez un p'tit
-papier chez l'notaire pour qu'après vous ça me revienne. Vous n'avez
-point d'éfants, rien qu' des neveux que vous n'y tenez guère. Ça vous
-va-t-il? Vous gardez votre bien votre vie durant, et j' vous donne
-trente écus de cent sous par mois. C'est tout gain pour vous.
-
-La vieille demeurait surprise, inquiète, mais tentée. Elle répliqua:
-
---Je n' dis point non. Seulement, j'veux m' faire une raison là-dessus.
-Rev'nez causer d'ça dans l' courant d' l'autre semaine. J'vous f'rai une
-réponse d'mon idée.
-
-Et maître Chicot s'en alla, content comme un roi qui vient de conquérir
-un empire.
-
-La mère Magloire demeura songeuse. Elle ne dormit pas la nuit suivante.
-Pendant quatre jours, elle eut une fièvre d'hésitation. Elle flairait
-bien quelque chose de mauvais pour elle là dedans, mais la pensée des
-trente écus par mois, de ce bel argent sonnant qui s'en viendrait couler
-dans son tablier, qui lui tomberait comme ça du ciel, sans rien faire,
-la ravageait de désir.
-
-Alors elle alla trouver le notaire et lui conta son cas. Il lui
-conseilla d'accepter la proposition de Chicot, mais en demandant
-cinquante écus de cent sous au lieu de trente, sa ferme valant, au bas
-mot, soixante mille francs.
-
---Si vous vivez quinze ans, disait le notaire, il ne la payera encore,
-de cette façon, que quarante-cinq mille francs.
-
-La vieille frémit à cette perspective de cinquante écus de cent sous par
-mois; mais elle se méfiait toujours, craignant mille choses imprévues,
-des ruses cachées, et elle demeura jusqu'au soir à poser des questions,
-ne pouvant se décider à partir. Enfin elle ordonna de préparer l'acte,
-et elle rentra troublée comme si elle eût bu quatre pots de cidre
-nouveau.
-
-Quand Chicot vint pour savoir la réponse elle se fit longtemps prier,
-déclarant qu'elle ne voulait pas, mais rongée par la peur qu'il ne
-consentît point à donner les cinquante pièces de cent sous. Enfin,
-comme il insistait, elle énonça ses prétentions.
-
-Il eut un sursaut de désappointement et refusa.
-
-Alors, pour le convaincre, elle se mit à raisonner sur la durée probable
-de sa vie.
-
---Je n'en ai pas pour pu de cinq à six ans pour sûr. Me v'là sur mes
-soixante-treize, et pas vaillante avec ça. L'aut'e soir, je crûmes que
-j'allais passer. Il me semblait qu'on me vidait l' corps, qu'il a fallu
-me porter à mon lit.
-
-Mais Chicot ne se laissait pas prendre.
-
---Allons, allons, vieille pratique, vous êtes solide comme l' clocher d'
-l'église. Vous vivrez pour le moins cent dix ans. C'est vous qui
-m'enterrerez, pour sûr.
-
-Tout le jour fut encore perdu en discussions. Mais, comme la vieille ne
-céda pas, l'aubergiste, à la fin, consentit à donner les cinquante écus.
-
-Ils signèrent l'acte le lendemain. Et la mère Magloire exigea dix écus
-de pots de vin.
-
-
-Trois ans s'écoulèrent. La bonne femme se portait comme un charme. Elle
-paraissait n'avoir pas vieilli d'un jour, et Chicot se désespérait. Il
-lui semblait, à lui, qu'il payait cette rente depuis un demi-siècle,
-qu'il était trompé, floué, ruiné. Il allait de temps en temps rendre
-visite à la fermière, comme on va voir, en juillet, dans les champs, si
-les blés sont mûrs pour la faux. Elle le recevait avec une malice dans
-le regard. On eût dit qu'elle se félicitait du bon tour qu'elle lui
-avait joué; et il remontait bien vite dans son tilbury en murmurant:
-
---Tu ne crèveras donc point, carcasse!
-
-Il ne savait que faire. Il eût voulu l'étrangler en la voyant. Il la
-haïssait d'une haine féroce, sournoise, d'une haine de paysan volé.
-
-Alors il chercha des moyens.
-
-Un jour enfin, il s'en revint la voir en se frottant les mains, comme il
-faisait la première fois lorsqu'il lui avait proposé le marché.
-
-Et, après avoir causé quelques minutes:
-
---Dites donc, la mère, pourquoi que vous ne v'nez point dîner à la
-maison, quand vous passez à Épreville? On en jase; on dit comme ça que
-j' sommes pu amis, et ça me fait deuil. Vous savez, chez mé, vous ne
-payerez point. J'suis pas regardant à un dîner. Tant que le cœur
-vous en dira, v'nez sans retenue, ça m' fera plaisir.
-
-La mère Magloire ne se le fit point répéter, et le surlendemain, comme
-elle allait au marché dans sa carriole conduite par son valet Célestin,
-elle mit sans gêne son cheval à l'écurie chez maître Chicot, et réclama
-le dîner promis.
-
-L'aubergiste, radieux, la traita comme une dame, lui servit du poulet,
-du boudin, de l'andouille, du gigot et du lard aux choux. Mais elle ne
-mangea presque rien, sobre depuis son enfance, ayant toujours vécu d'un
-peu de soupe et d'une croûte de pain beurrée.
-
-Chicot insistait, désappointé. Elle ne buvait pas non plus. Elle refusa
-de prendre du café.
-
-Il demanda:
-
---Vous accepterez toujours bien un p'tit verre.
-
---Ah! pour ça, oui. Je ne dis pas non.
-
-Et il cria de tous ses poumons, à travers l'auberge:
-
---Rosalie, apporte la fine, la surfine, le fil-en-dix.
-
-Et la servante apparut, tenant une longue bouteille ornée d'une feuille
-de vigne en papier.
-
-Il emplit deux petits verres.
-
---Goûtez ça, la mère, c'est de la fameuse.
-
-Et la bonne femme se mit à boire tout doucement, à petites gorgées,
-faisant durer le plaisir. Quand elle eut vidé son verre, elle l'égoutta,
-puis déclara:
-
---Ça, oui, c'est de la fine.
-
-Elle n'avait point fini de parler que Chicot lui en versait un second
-coup. Elle voulut refuser, mais il était trop tard, et elle le dégusta
-longuement, comme le premier.
-
-Il voulut alors lui faire accepter une troisième tournée, mais elle
-résista. Il insistait:
-
---Ça, c'est du lait, voyez-vous; mé j'en bois dix, douze, sans embarras.
-Ça passe comme du sucre. Rien au ventre, rien à la tête; on dirait que
-ça s'évapore sur la langue. Y a rien de meilleur pour la santé!
-
-Comme elle en avait bien envie, elle céda, mais elle n'en prit que la
-moitié du verre.
-
-Alors Chicot, dans un élan de générosité, s'écria:
-
---T'nez, puisqu'elle vous plaît, j' vas vous en donner un p'tit fût,
-histoire de vous montrer que j' sommes toujours une paire d'amis.
-
-La bonne femme ne dit pas non, et s'en alla, un peu grise.
-
-Le lendemain, l'aubergiste entra dans la cour de la mère Magloire, puis
-tira du fond de sa voiture une petite barrique cerclée de fer. Puis il
-voulut lui faire goûter le contenu, pour prouver que c'était bien la
-même fine; et quand ils en eurent encore bu chacun trois verres, il
-déclara, en s'en allant:
-
---Et puis, vous savez, quand n'y en aura pu, y en a encore; n' vous
-gênez point. Je n' suis pas regardant. Pû tôt que ce sera fini, pu que
-je serai content.
-
-Et il remonta dans son tilbury.
-
-Il revint quatre jours plus tard. La vieille était devant sa porte,
-occupée à couper le pain de la soupe.
-
-Il s'approcha, lui dit bonjour, lui parla dans le nez, histoire de
-sentir son haleine. Et il reconnut un souffle d'alcool. Alors son visage
-s'éclaira.
-
---Vous m'offrirez bien un verre de fil? dit-il.
-
-Et ils trinquèrent deux ou trois fois.
-
-Mais bientôt le bruit courut dans la contrée que la mère Magloire
-s'ivrognait toute seule. On la ramassait tantôt dans sa cuisine, tantôt
-dans sa cour, tantôt dans les chemins des environs, et il fallait la
-rapporter chez elle, inerte comme un cadavre.
-
-Chicot n'allait plus chez elle, et, quand on lui parlait de la paysanne,
-il murmurait avec un visage triste:
-
---C'est-il pas malheureux, à son âge, d'avoir pris c't' habitude-là?
-Voyez-vous, quand on est vieux, y a pas de ressource. Ça finira bien par
-lui jouer un mauvais tour!
-
-Ça lui joua un mauvais tour, en effet. Elle mourut l'hiver suivant, vers
-la Noël, étant tombée, soûle, dans la neige.
-
-Et maître Chicot hérita de la ferme, en déclarant:
-
---C'te manante, si alle s'était point boissonnée, alle en avait bien
-pour dix ans de plus.
-
-
- _Le Petit Fût_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 7 avril 1884.
-
-
-
-
-LUI?
-
- _A Pierre Decourcelle._
-
-
-MON cher ami, tu n'y comprends rien? et je le conçois. Tu me crois
-devenu fou? Je le suis peut-être un peu, mais non pas pour les raisons
-que tu supposes.
-
-Oui. Je me marie. Voilà.
-
-Et pourtant mes idées et mes convictions n'ont pas changé. Je considère
-l'accouplement légal comme une bêtise. Je suis certain que huit maris
-sur dix sont cocus. Et ils ne méritent pas moins pour avoir eu
-l'imbécillité d'enchaîner leur vie, de renoncer à l'amour libre, la
-seule chose gaie et bonne au monde, de couper l'aile à la fantaisie qui
-nous pousse sans cesse à toutes les femmes, etc., etc. Plus que jamais
-je me sens incapable d'aimer une femme parce que j'aimerai toujours trop
-toutes les autres. Je voudrais avoir mille bras, mille lèvres et
-mille... tempéraments pour pouvoir étreindre en même temps une armée de
-ces êtres charmants et sans importance.
-
-Et cependant je me marie.
-
-J'ajoute que je ne connais guère ma femme de demain. Je l'ai vue
-seulement quatre ou cinq fois. Je sais qu'elle ne me déplaît point; cela
-me suffit pour ce que j'en veux faire. Elle est petite; blonde et
-grasse. Après-demain, je désirerai ardemment une femme grande, brune et
-mince.
-
-Elle n'est pas riche. Elle appartient à une famille moyenne. C'est une
-jeune fille comme on en trouve à la grosse, bonnes à marier, sans
-qualités et sans défauts apparents, dans la bourgeoisie ordinaire. On
-dit d'elle: «Mlle Lajolle est bien gentille.» On dira demain: «Elle est
-fort gentille, Mme Raymon.» Elle appartient enfin à la légion des jeunes
-filles honnêtes «dont on est heureux de faire sa femme» jusqu'au jour où
-on découvre qu'on préfère justement toutes les autres femmes à celle
-qu'on a choisie.
-
-Alors pourquoi me marier, diras-tu?
-
-J'ose à peine t'avouer l'étrange et invraisemblable raison qui me pousse
-à cet acte insensé.
-
-Je me marie pour n'être pas seul!
-
-Je ne sais comment dire cela, comment me faire comprendre. Tu auras
-pitié de moi, et tu me mépriseras, tant mon état d'esprit est misérable.
-
-Je ne veux plus être seul, la nuit. Je veux sentir un être près de moi,
-contre moi, un être qui peut parler, dire quelque chose, n'importe quoi.
-
-Je veux pouvoir briser son sommeil; lui poser une question quelconque
-brusquement, une question stupide pour entendre une voix, pour sentir
-habitée ma demeure, pour sentir une âme en éveil, un raisonnement en
-travail, pour voir, allumant brusquement ma bougie, une figure humaine à
-mon côté..., parce que... parce que... (je n'ose pas avouer cette
-honte)... parce que j'ai peur, tout seul.
-
-Oh! tu ne me comprends pas encore.
-
-Je n'ai pas peur d'un danger. Un homme entrerait, je le tuerais sans
-frissonner. Je n'ai pas peur des revenants; je ne crois pas au
-surnaturel. Je n'ai pas peur des morts; je crois à l'anéantissement
-définitif de chaque être qui disparaît!
-
-Alors!... Oui, alors!... Eh bien! j'ai peur de moi! j'ai peur de la
-peur; peur des spasmes de mon esprit qui s'affole, peur de cette
-horrible sensation de la terreur incompréhensible.
-
-Ris si tu veux. Cela est affreux, inguérissable. J'ai peur des murs, des
-meubles, des objets familiers qui s'animent, pour moi, d'une sorte de
-vie animale. J'ai peur surtout du trouble horrible de ma pensée, de ma
-raison qui m'échappe brouillée, dispersée par une mystérieuse et
-invisible angoisse.
-
-Je sens d'abord une vague inquiétude qui me passe dans l'âme et me fait
-courir un frisson sur la peau. Je regarde autour de moi. Rien! Et je
-voudrais quelque chose! Quoi? Quelque chose de compréhensible. Puisque
-j'ai peur uniquement parce que je ne comprends pas ma peur.
-
-Je parle! j'ai peur de ma voix. Je marche! j'ai peur de l'inconnu de
-derrière la porte, de derrière le rideau, de dans l'armoire, de sous le
-lit. Et pourtant je sais qu'il n'y a rien nulle part.
-
-Je me retourne brusquement parce que j'ai peur de ce qui est derrière
-moi, bien qu'il n'y ait rien et que je le sache.
-
-Je m'agite, je sens mon effarement grandir; et je m'enferme dans ma
-chambre; et je m'enfonce dans mon lit, et je me cache sous mes draps; et
-blotti, roulé comme une boule, je ferme les yeux désespérément, et je
-demeure ainsi pendant un temps infini avec cette pensée que ma bougie
-demeure allumée sur ma table de nuit et qu'il faudrait pourtant
-l'éteindre. Et je n'ose pas.
-
-N'est-ce pas affreux, d'être ainsi?
-
-Autrefois je n'éprouvais rien de cela. Je rentrais tranquillement.
-J'allais et je venais en mon logis sans que rien troublât la sérénité de
-mon âme. Si l'on m'avait dit quelle maladie de peur invraisemblable,
-stupide et terrible, devait me saisir un jour, j'aurais bien ri;
-j'ouvrais les portes dans l'ombre avec assurance; je me couchais
-lentement sans pousser les verrous, et je ne me relevais jamais au
-milieu des nuits pour m'assurer que toutes les issues de ma chambre
-étaient fortement closes.
-
-Cela a commencé l'an dernier d'une singulière façon.
-
-C'était en automne, par un soir humide. Quand ma bonne fut partie,
-après mon dîner, je me demandai ce que j'allais faire. Je marchai
-quelque temps à travers ma chambre. Je me sentais las, accablé sans
-raison, incapable de travailler, sans force même pour lire. Une pluie
-fine mouillait les vitres; j'étais triste, tout pénétré par une de ces
-tristesses sans causes qui vous donnent envie de pleurer, qui vous font
-désirer de parler à n'importe qui pour secouer la lourdeur de notre
-pensée.
-
-Je me sentais seul. Mon logis me paraissait vide comme il n'avait jamais
-été. Une solitude infinie et navrante m'entourait. Que faire? Je
-m'assis. Alors une impatience nerveuse me courut dans les jambes. Je me
-relevai, et je me remis à marcher. J'avais peut-être aussi un peu de
-fièvre, car mes mains, que je tenais rejointes derrière mon dos, comme
-on fait souvent quand on se promène avec lenteur, se brûlaient l'une à
-l'autre, et je le remarquai. Puis soudain un frisson de froid me courut
-dans le dos. Je pensai que l'humidité du dehors entrait chez moi, et
-l'idée de faire du feu me vint. J'en allumai; c'était la première fois
-de l'année. Et je m'assis de nouveau en regardant la flamme. Mais
-bientôt l'impossibilité de rester en place me fit encore me relever, et
-je sentis qu'il fallait m'en aller, me secouer, trouver un ami.
-
-Je sortis. J'allai chez trois camarades que je ne rencontrai pas; puis,
-je gagnai le boulevard, décidé à découvrir une personne de connaissance.
-
-Il faisait triste partout. Les trottoirs trempés luisaient. Une tiédeur
-d'eau, une de ces tiédeurs qui vous glacent par frissons brusques, une
-tiédeur pesante de pluie impalpable accablait la rue, semblait lasser et
-obscurcir la flamme du gaz.
-
-J'allais d'un pas mou, me répétant: «Je ne trouverai personne avec qui
-causer.»
-
-J'inspectai plusieurs fois les cafés, depuis la Madeleine jusqu'au
-faubourg Poissonnière. Des gens tristes, assis devant des tables,
-semblaient n'avoir pas même la force de finir leurs consommations.
-
-J'errai longtemps ainsi, et, vers minuit, je me mis en route pour
-rentrer chez moi. J'étais fort calme, mais fort las. Mon concierge, qui
-se couche avant onze heures, m'ouvrit tout de suite, contrairement à son
-habitude, et je pensai: «Tiens, un autre locataire vient sans doute de
-remonter.»
-
-Quand je sors de chez moi, je donne toujours à ma porte deux tours de
-clef. Je la trouvai simplement tirée, et cela me frappa. Je supposai
-qu'on m'avait monté des lettres dans la soirée.
-
-J'entrai. Mon feu brûlait encore et éclairait même un peu l'appartement.
-Je pris une bougie pour aller l'allumer au foyer, lorsqu'en jetant les
-yeux devant moi, j'aperçus quelqu'un assis dans mon fauteuil, et qui se
-chauffait les pieds en me tournant le dos.
-
-Je n'eus pas peur, oh! non, pas le moins du monde. Une supposition très
-vraisemblable me traversa l'esprit; celle qu'un de mes amis était venu
-pour me voir. La concierge, prévenue par moi à ma sortie, avait dit que
-j'allais rentrer, avait prêté sa clef. Et toutes les circonstances de
-mon retour, en une seconde, me revinrent à la pensée: le cordon tiré
-tout de suite, ma porte seulement poussée.
-
-Mon ami, dont je ne voyais que les cheveux, s'était endormi devant mon
-feu en m'attendant, et je m'avançai pour le réveiller. Je le voyais
-parfaitement, un de ses bras pendant à droite; ses pieds étaient croisés
-l'un sur l'autre; sa tête, penchée un peu sur le côté gauche du
-fauteuil, indiquait bien le sommeil. Je me demandais: Qui est-ce? On y
-voyait peu d'ailleurs dans la pièce. J'avançai la main pour lui toucher
-l'épaule!...
-
-Je rencontrai le bois du siège! Il n'y avait plus personne. Le fauteuil
-était vide!
-
-Quel sursaut, miséricorde!
-
-Je reculai d'abord comme si un danger terrible eût apparu devant moi.
-
-Puis je me retournai, sentant quelqu'un derrière mon dos; puis,
-aussitôt, un impérieux besoin de revoir le fauteuil me fit pivoter
-encore une fois. Et je demeurai debout, haletant d'épouvante, tellement
-éperdu que je n'avais plus une pensée, prêt à tomber.
-
-Mais je suis un homme de sang-froid, et tout de suite la raison me
-revint. Je songeai: «Je viens d'avoir une hallucination, voilà tout.» Et
-je réfléchis immédiatement sur ce phénomène. La pensée va vite dans ces
-moments-là.
-
-J'avais eu une hallucination--c'était là un fait incontestable. Or, mon
-esprit était demeuré tout le temps lucide, fonctionnant régulièrement et
-logiquement. Il n'y avait donc aucun trouble du côté du cerveau. Les
-yeux seuls s'étaient trompés, avaient trompé ma pensée. Les yeux
-avaient eu une vision, une de ces visions qui font croire aux miracles
-les gens naïfs. C'était là un accident nerveux de l'appareil optique,
-rien de plus, un peu de congestion peut-être.
-
-Et j'allumai ma bougie. Je m'aperçus, en me baissant vers le feu, que je
-tremblais, et je me relevai d'une secousse, comme si on m'eût touché par
-derrière.
-
-Je n'étais point tranquille assurément.
-
-Je fis quelques pas; je parlai haut. Je chantai à mi-voix quelques
-refrains.
-
-Puis je fermai la porte de ma chambre à double tour, et je me sentis un
-peu rassuré. Personne ne pouvait entrer, au moins.
-
-Je m'assis encore et je réfléchis longtemps à mon aventure; puis je me
-couchai, et je soufflai ma lumière.
-
-Pendant quelques minutes, tout alla bien. Je restais sur le dos, assez
-paisiblement. Puis le besoin me vint de regarder dans ma chambre, et je
-me mis sur le côté.
-
-Mon feu n'avait plus que deux ou trois tisons rouges qui éclairaient
-juste les pieds du fauteuil, et je crus revoir l'homme assis dessus.
-
-J'enflammai une allumette d'un mouvement rapide. Je m'étais trompé, je
-ne voyais plus rien.
-
-Je me levai, cependant, et j'allai cacher le fauteuil derrière mon lit.
-
-Puis je refis l'obscurité et je tâchai de m'endormir. Je n'avais pas
-perdu connaissance depuis plus de cinq minutes, quand j'aperçus en
-songe, et nettement comme dans la réalité, toute la scène de la soirée.
-Je me réveillai éperdument, et, ayant éclairé mon logis, je demeurai
-assis dans mon lit, sans oser même essayer de redormir.
-
-Deux fois cependant le sommeil m'envahit, malgré moi, pendant quelques
-secondes. Deux fois je revis la chose. Je me croyais devenu fou.
-
-Quand le jour parut, je me sentis guéri et je sommeillai paisiblement
-jusqu'à midi.
-
-C'était fini, bien fini. J'avais eu la fièvre, le cauchemar, que
-sais-je? J'avais été malade, enfin. Je me trouvai néanmoins fort bête.
-
-Je fus très gai ce jour-là. Je dînai au cabaret; j'allai voir le
-spectacle, puis je me mis en chemin pour rentrer. Mais voilà qu'en
-approchant de ma maison une inquiétude étrange me saisit. J'avais peur
-de le revoir, lui. Non pas peur de lui, non pas peur de sa présence, à
-laquelle je ne croyais point, mais j'avais peur d'un trouble nouveau de
-mes yeux, peur de l'hallucination, peur de l'épouvante qui me saisirait.
-
-Pendant plus d'une heure, j'errai de long en large sur le trottoir; puis
-je me trouvai trop imbécile à la fin et j'entrai. Je haletais tellement
-que je ne pouvais plus monter mon escalier. Je restai encore plus de dix
-minutes devant mon logement sur le palier, puis, brusquement, j'eus un
-élan de courage, un roidissement de volonté. J'enfonçai ma clef; je me
-précipitai en avant une bougie à la main, je poussai d'un coup de pied
-la porte entrebâillée de ma chambre, et je jetai un regard effaré vers
-la cheminée. Je ne vis rien.--Ah!...
-
-Quel soulagement! Quelle joie! Quelle délivrance! J'allais et je venais
-d'un air gaillard. Mais je ne me sentais pas rassuré; je me retournais
-par sursauts; l'ombre des coins m'inquiétait.
-
-Je dormis mal, réveillé sans cesse par des bruits imaginaires. Mais je
-ne le vis pas. Non. C'était fini!
-
-
-Depuis ce jour-là j'ai peur tout seul, la nuit. Je la sens là, près de
-moi, autour de moi, la vision. Elle ne m'est point apparue de nouveau.
-Oh non! Et qu'importe, d'ailleurs, puisque je n'y crois pas, puisque je
-sais que ce n'est rien!
-
-Elle me gêne cependant parce que j'y pense sans cesse.--Une main pendait
-du côté droit; sa tête était penchée du côté gauche comme celle d'un
-homme qui dort... Allons, assez, nom de Dieu! je n'y veux plus songer!
-
-Qu'est-ce que cette obsession, pourtant? Pourquoi cette persistance? Ses
-pieds étaient tout près du feu!
-
-Il me hante, c'est fou, mais c'est ainsi. Qui, Il? Je sais bien qu'il
-n'existe pas, que ce n'est rien! Il n'existe que dans mon appréhension,
-que dans ma crainte, que dans mon angoisse! Allons, assez!...
-
-Oui, mais j'ai beau me raisonner, me roidir, je ne peux plus rester seul
-chez moi, parce qu'il y est. Je ne le verrai plus, je le sais, il ne se
-montrera plus, c'est fini cela. Mais il y est tout de même, dans ma
-pensée. Il demeure invisible, cela n'empêche qu'il y soit. Il est
-derrière les portes, dans l'armoire fermée, sous le lit, dans tous les
-coins obscurs, dans toutes les ombres. Si je tourne la porte, si
-j'ouvre l'armoire, si je baisse ma lumière sous le lit, si j'éclaire les
-coins, les ombres, il n'y est plus; mais alors je le sens derrière moi.
-Je me retourne, certain cependant que je ne le verrai pas, que je ne le
-verrai plus. Il n'en est pas moins derrière moi, encore.
-
-C'est stupide, mais c'est atroce. Que veux-tu? Je n'y peux rien.
-
-Mais si nous étions deux chez moi, je sens, oui, je sens assurément
-qu'il n'y serait plus! Car il est là parce que je suis seul, uniquement
-parce que je suis seul!
-
-
- _Lui?_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 3 juillet 1883, sous la
- signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-MON ONCLE SOSTHÈNE.
-
- _A Paul Ginisty._
-
-
-MON oncle Sosthène était un libre penseur comme il en existe beaucoup,
-un libre penseur par bêtise. On est souvent religieux de la même façon.
-La vue d'un prêtre le jetait en des fureurs inconcevables; il lui
-montrait le poing, lui faisait des cornes, et touchait du fer derrière
-son dos, ce qui indique déjà une croyance, la croyance au mauvais
-œil. Or, quand il s'agit de croyances irraisonnées, il faut les avoir
-toutes ou n'en pas avoir du tout. Moi qui suis aussi libre penseur,
-c'est-à-dire un révolté contre tous les dogmes que fit inventer la peur
-de la mort, je n'ai pas de colère contre les temples, qu'ils soient
-catholiques, apostoliques, romains, protestants, russes, grecs,
-bouddhistes, juifs, musulmans. Et puis, moi, j'ai une façon de les
-considérer et de les expliquer. Un temple, c'est un hommage à l'inconnu.
-Plus la pensée s'élargit, plus l'inconnu diminue, plus les temples
-s'écroulent. Mais, au lieu d'y mettre des encensoirs, j'y placerais des
-télescopes et des microscopes et des machines électriques. Voilà!
-
-Mon oncle et moi nous différions sur presque tous les points. Il était
-patriote, moi je ne le suis pas, parce que le patriotisme, c'est encore
-une religion. C'est l'œuf des guerres.
-
-Mon oncle était franc-maçon. Moi, je déclare les francs-maçons plus
-bêtes que les vieilles dévotes. C'est mon opinion et je la soutiens.
-Tant qu'à avoir une religion, l'ancienne me suffirait.
-
-Ces nigauds-là ne font qu'imiter les curés. Ils ont pour symbole un
-triangle au lieu d'une croix. Ils ont des églises qu'ils appellent des
-Loges, avec un tas de cultes divers: le rite Écossais, le rite Français,
-le Grand-Orient, une série de balivernes à crever de rire.
-
-Puis, qu'est-ce qu'ils veulent? Se secourir mutuellement en se
-chatouillant le fond de la main? Je n'y vois pas de mal. Ils ont mis en
-pratique le précepte chrétien: «Secourez-vous les uns les autres.» La
-seule différence consiste dans le chatouillement. Mais, est-ce la peine
-de faire tant de cérémonies pour prêter cent sous à un pauvre diable?
-Les religieux, pour qui l'aumône et le secours sont un devoir et un
-métier, tracent en tête de leurs épîtres trois lettres: J. M. J. Les
-francs-maçons posent trois points en queue de leur nom. Dos à dos,
-compères.
-
-Mon oncle me répondait: «Justement nous élevons religion contre
-religion. Nous faisons de la libre pensée l'arme qui tuera le
-cléricalisme. La franc-maçonnerie est la citadelle où sont enrôlés tous
-les démolisseurs de divinités.»
-
-Je ripostais: «Mais, mon bon oncle» (au fond je disais: «vieille
-moule»), c'est justement ce que je vous reproche. Au lieu de détruire,
-vous organisez la concurrence: ça fait baisser les prix, voilà tout. Et
-puis encore, si vous n'admettiez parmi vous que des libres penseurs, je
-comprendrais; mais vous recevez tout le monde. Vous avez des catholiques
-en masse, même des chefs du parti. Pie IX fut des vôtres, avant d'être
-pape. Si vous appelez une Société ainsi composée une citadelle contre
-le cléricalisme, je la trouve faible, votre citadelle.»
-
-Alors, mon oncle, clignant de l'œil, ajoutait: «Notre véritable
-action, notre action la plus formidable a lieu en politique. Nous
-sapons, d'une façon continue et sûre, l'esprit monarchique.»
-
-Cette fois j'éclatais. «Ah! oui, vous êtes des malins! Si vous me dites
-que la Franc-Maçonnerie est une usine à élections, je vous l'accorde;
-qu'elle sert de machine à faire voter pour les candidats de toutes
-nuances, je ne le nierai jamais; qu'elle n'a d'autre fonction que de
-berner le bon peuple, de l'enrégimenter pour le faire aller à l'urne
-comme on envoie au feu les soldats, je serai de votre avis; qu'elle est
-utile, indispensable même à toutes les ambitions politiques parce
-qu'elle change chacun de ses membres en agent électoral, je vous
-crierai: «C'est clair comme le soleil!» Mais si vous me prétendez
-qu'elle sert à saper l'esprit monarchique, je vous ris au nez.
-
-«Considérez-moi un peu cette vaste et mystérieuse association
-démocratique, qui a eu pour grand maître, en France, le prince Napoléon
-sous l'Empire; qui a pour grand maître, en Allemagne, le prince
-héritier; en Russie le frère du czar; dont font partie le roi Humbert et
-le prince de Galles; et toutes les caboches couronnées du globe!»
-
-Cette fois mon oncle me glissait dans l'oreille: «C'est vrai; mais tous
-ces princes servent nos projets sans s'en douter.
-
---Et réciproquement, n'est-ce pas?»
-
-Et j'ajoutais en moi: «Tas de niais!»
-
-Et il fallait voir mon oncle Sosthène offrir à dîner à un franc-maçon.
-
-Ils se rencontraient d'abord et se touchaient les mains avec un air
-mystérieux tout à fait drôle, on voyait qu'ils se livraient à une série
-de pressions secrètes. Quand je voulais mettre mon oncle en fureur, je
-n'avais qu'à lui rappeler que les chiens aussi ont une manière toute
-franc-maçonnique de se reconnaître.
-
-Puis mon oncle emmenait son ami dans les coins, comme pour lui confier
-des choses considérables; puis, à table, face à face, ils avaient une
-façon de se considérer, de croiser leurs regards, de boire avec un coup
-d'œil comme pour se répéter sans cesse: «Nous en sommes, hein!»
-
-Et penser qu'ils sont ainsi des millions sur la terre qui s'amusent à
-ces simagrées! J'aimerais encore mieux être jésuite.
-
-
-Or, il y avait dans notre ville un vieux jésuite qui était la bête noire
-de mon oncle Sosthène. Chaque fois qu'il le rencontrait ou seulement
-s'il l'apercevait de loin, il murmurait: «Crapule, va!» Puis, me prenant
-le bras, il me confiait dans l'oreille: «Tu verras que ce gredin-là me
-fera du mal un jour ou l'autre. Je le sens.»
-
-Mon oncle disait vrai. Et voici comment l'accident se produisit par ma
-faute.
-
-Nous approchions de la semaine sainte. Alors, mon oncle eut l'idée
-d'organiser un dîner gras pour le vendredi, mais un vrai dîner, avec
-andouille et cervelas. Je résistai tant que je pus; je disais: «Je ferai
-gras comme toujours ce jour-là, mais tout seul, chez moi. C'est idiot,
-votre manifestation. Pourquoi manifester? En quoi cela vous gêne-t-il
-que des gens ne mangent pas de viande?»
-
-Mais mon oncle tint bon. Il invita trois amis dans le premier restaurant
-de la ville; et comme c'était lui qui payait, je ne refusai pas non plus
-de manifester.
-
-Dès quatre heures, nous occupions une place en vue au café Pénelope, le
-mieux fréquenté, et mon oncle Sosthène, d'une voix forte, racontait
-notre menu.
-
-A six heures on se mit à table. A dix heures on mangeait encore et nous
-avions bu, à cinq, dix-huit bouteilles de vin fin, plus quatre de
-champagne. Alors mon oncle proposa ce qu'il appelait la «tournée de
-l'archevêque». On plaçait en ligne, devant soi, six petits verres qu'on
-remplissait avec des liqueurs différentes; puis il les fallait vider
-coup sur coup pendant qu'un des assistants comptait jusqu'à vingt.
-C'était stupide; mais mon oncle Sosthène trouvait cela «de
-circonstance».
-
-A onze heures, il était gris comme un chantre. Il le fallut emporter en
-voiture et mettre au lit, et déjà on pouvait prévoir que sa
-manifestation anticléricale allait tourner en une épouvantable
-indigestion.
-
-Comme je rentrais à mon logis, gris moi-même, mais d'une ivresse gaie,
-une idée machiavélique, et qui satisfaisait tous mes instincts de
-scepticisme, me traversa la tête.
-
-Je rajustai ma cravate, je pris un air désespéré, et j'allai sonner
-comme un furieux à la porte du vieux jésuite. Il était sourd; il me fit
-attendre. Mais comme j'ébranlais toute la maison à coups de pied, il
-parut enfin, en bonnet de coton, à sa fenêtre, et demanda: «Qu'est-ce
-qu'on me veut?»
-
-Je criai: «Vite, vite, mon révérend père, ouvrez-moi; c'est un malade
-désespéré qui réclame votre saint ministère!»
-
-Le pauvre bonhomme passa tout de suite un pantalon et descendit sans
-soutane. Je lui racontai d'une voix haletante, que mon oncle, le libre
-penseur, saisi soudain d'un malaise terrible qui faisait prévoir une
-très grave maladie, avait été pris d'une grande peur de la mort, et
-qu'il désirait le voir, causer avec lui, écouter ses conseils, connaître
-mieux les croyances, se rapprocher de l'Église, et, sans doute, se
-confesser, puis communier, pour franchir, en paix avec lui-même, le
-redoutable pas.
-
-Et j'ajoutai d'un ton frondeur: «Il le désire, enfin. Si cela ne lui
-fait pas de bien cela ne lui fera toujours pas de mal.»
-
-Le vieux jésuite, effaré, ravi, tout tremblant, me dit: «Attendez-moi
-une minute, mon enfant, je viens.» Mais j'ajoutai: «Pardon, mon révérend
-père, je ne vous accompagnerai pas, mes convictions ne me le permettent
-point. J'ai même refusé de venir vous chercher; aussi je vous prierai
-de ne pas avouer que vous m'avez vu, mais de vous dire prévenu de la
-maladie de mon oncle par une espèce de révélation.»
-
-Le bonhomme y consentit et s'en alla, d'un pas rapide, sonner à la porte
-de mon oncle Sosthène. La servante qui soignait le malade ouvrit
-bientôt, et je vis la soutane noire disparaître dans cette forteresse de
-la libre pensée.
-
-Je me cachai sous une porte voisine pour attendre l'événement. Bien
-portant, mon oncle eût assommé le jésuite, mais je le savais incapable
-de remuer un bras, et je me demandais avec une joie délirante quelle
-invraisemblable scène allait se jouer entre ces deux antagonistes?
-Quelle lutte? quelle explication? quelle stupéfaction? quel
-brouillamini? et quel dénouement à cette situation sans issue, que
-l'indignation de mon oncle rendrait plus tragique encore!
-
-Je riais tout seul à me tenir les côtes; je me répétais à mi-voix: «Ah!
-la bonne farce, la bonne farce!»
-
-Cependant il faisait froid, et je m'aperçus que le jésuite restait bien
-longtemps. Je me disais: «Ils s'expliquent.»
-
-Une heure passa, puis deux, puis trois. Le révérend père ne sortait
-point. Qu'était-il arrivé? Mon oncle était-il mort de saisissement en le
-voyant? Ou bien avait-il tué l'homme en soutane? Ou bien s'étaient-ils
-entre-mangés? Cette dernière supposition me sembla peu vraisemblable,
-mon oncle me paraissant en ce moment incapable d'absorber un gramme de
-nourriture de plus. Le jour se leva.
-
-Inquiet, et n'osant pas entrer à mon tour, je me rappelai qu'un de mes
-amis demeurait juste en face. J'allai chez lui; je lui dis la chose, qui
-l'étonna et le fit rire, et je m'embusquai à sa fenêtre.
-
-A neuf heures, il prit ma place, et je dormis un peu. A deux heures, je
-le remplaçai à mon tour. Nous étions démesurément troublés.
-
-A six heures, le jésuite sortit d'un air pacifique et satisfait, et nous
-le vîmes s'éloigner d'un pas tranquille.
-
-Alors honteux et timide, je sonnai à mon tour à la porte de mon oncle.
-La servante parut. Je n'osai l'interroger et je montai, sans rien dire.
-
-Mon oncle Sosthène, pâle, défait, abattu, l'œil morne, les bras
-inertes, gisait dans son lit. Une petite image de piété était piquée au
-rideau avec une épingle.
-
-On sentait fortement l'indigestion dans la chambre.
-
-Je dis: «Eh bien, mon oncle, vous êtes couché? Ça ne va donc pas?»
-
-Il répondit d'une voix accablée: «Oh! mon pauvre enfant, j'ai été bien
-malade, j'ai failli mourir.
-
---Comment ça, mon oncle?
-
---Je ne sais pas; c'est bien étonnant. Mais ce qu'il y a de plus
-étrange, c'est que le père jésuite qui sort d'ici, tu sais, ce brave
-homme que je ne pouvais souffrir, eh bien, il a eu une révélation de mon
-état, et il est venu me trouver.»
-
-Je fus pris d'un effroyable besoin de rire. «Ah! vraiment?
-
---Oui, il est venu. Il a entendu une voix qui lui disait de se lever et
-de venir parce que j'allais mourir. C'est une révélation.»
-
-Je fis semblant d'éternuer pour ne pas éclater. J'avais envie de me
-rouler par terre.
-
-Au bout d'une minute, je repris d'un ton indigné, malgré des fusées de
-gaieté: «Et vous l'avez reçu, mon oncle, vous? un libre penseur? un
-franc-maçon? Vous ne l'avez pas jeté dehors?»
-
-Il parut confus, et balbutia: «Écoute donc, c'était si étonnant, si
-étonnant, si providentiel! Et puis il m'a parlé de mon père. Il a connu
-mon père autrefois.
-
---Votre père, mon oncle?
-
---Oui, il paraît qu'il a connu mon père.
-
---Mais ce n'est pas une raison pour recevoir un jésuite.
-
---Je le sais bien, mais j'étais malade, si malade! Et il m'a soigné avec
-un grand dévouement toute la nuit. Il a été parfait. C'est lui qui m'a
-sauvé. Ils sont un peu médecins, ces gens-là.
-
---Ah! il vous a soigné toute la nuit. Mais vous m'avez dit tout de suite
-qu'il sortait seulement d'ici.
-
---Oui, c'est vrai. Comme il s'était montré excellent à mon égard, je
-l'ai gardé à déjeuner. Il a mangé là auprès de mon lit, sur une petite
-table, pendant que je prenais une tasse de thé.
-
---Et... il a fait gras?»
-
-Mon oncle eut un mouvement froissé, comme si je venais de commettre une
-grosse inconvenance, et il ajouta:
-
-«Ne plaisante pas, Gaston, il y a des railleries déplacées. Cet homme
-m'a été en cette occasion plus dévoué qu'aucun parent; j'entends qu'on
-respecte ses convictions.»
-
-Cette fois, j'étais atterré; je répondis néanmoins: «Très bien, mon
-oncle. Et après le déjeuner, qu'avez-vous fait?
-
---Nous avons joué une partie de bésigue, puis il a dit son bréviaire,
-pendant que je lisais un petit livre qu'il avait sur lui, et qui n'est
-pas mal écrit du tout.
-
---Un livre pieux, mon oncle?
-
---Oui et non, ou plutôt non, c'est l'histoire de leurs missions dans
-l'Afrique centrale. C'est plutôt un livre de voyage et d'aventures.
-C'est très beau ce qu'ils ont fait là, ces hommes.»
-
-Je commençais à trouver que ça tournait mal. Je me levai: «Allons,
-adieu, mon oncle, je vois que vous quittez la franc-maçonnerie pour la
-religion. Vous êtes un renégat.»
-
-Il fut encore un peu confus et murmura: «Mais la religion est une espèce
-de franc-maçonnerie.»
-
-Je demandai: «Quand revient-il, votre jésuite?» Mon oncle balbutia:
-«Je... je ne sais pas, peut-être demain... ce n'est pas sûr.»
-
-Et je sortis absolument abasourdi.
-
-Elle a mal tourné, ma farce! Mon oncle est converti radicalement.
-Jusque-là, peu m'importait. Clérical ou franc-maçon, pour moi c'est
-bonnet blanc et blanc bonnet; mais le pis, c'est qu'il vient de tester,
-oui de tester, et de me déshériter, monsieur, en faveur du père jésuite.
-
-
- _Mon Oncle Sosthène_ a paru dans _le Gil-Blas_ du samedi 12 août 1882,
- sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-LE MAL D'ANDRÉ.
-
- _A Edgar Courtois._
-
-
-LA maison du notaire avait façade sur la place. Par derrière, un beau
-jardin bien planté s'étendait jusqu'au passage des Piques, toujours
-désert, dont il était séparé par un mur.
-
-C'est au bout de ce jardin que la femme de Maître Moreau avait donné
-rendez-vous, pour la première fois, au capitaine Sommerive qui la
-poursuivait depuis longtemps.
-
-Son mari était parti passer huit jours à Paris. Elle se trouvait donc
-libre pour la semaine entière. Le capitaine avait tant prié, l'avait
-implorée avec des paroles si douces; elle était persuadée qu'il l'aimait
-si violemment, elle se sentait elle-même si isolée, si méconnue, si
-négligée au milieu des contrats dont s'occupait uniquement le notaire,
-qu'elle avait laissé prendre son cœur sans se demander si elle
-donnerait plus un jour.
-
-Puis, après des mois d'amour platonique, de mains pressées, de baisers
-rapides volés derrière une porte, le capitaine avait déclaré qu'il
-quitterait immédiatement la ville en demandant son changement s'il
-n'obtenait pas un rendez-vous, un vrai rendez-vous, dans l'ombre des
-arbres, pendant l'absence du mari.
-
-Elle avait cédé; elle avait promis.
-
-Elle l'attendait maintenant, blottie contre le mur, le cœur battant,
-tressaillant aux moindres bruits.
-
-Tout à coup elle entendit qu'on escaladait le mur, et elle faillit se
-sauver. Si ce n'était pas lui? Si c'était un voleur? Mais non; une voix
-appelait doucement «Mathilde». Elle répondit «Étienne». Et un homme
-tomba dans le chemin avec un bruit de ferraille.
-
-C'était lui! quel baiser!
-
-Ils demeurèrent longtemps debout, enlacés, les lèvres unies. Mais tout à
-coup une pluie fine se mit à tomber, et les gouttes glissant de feuille
-en feuille faisaient dans l'ombre un frémissement d'eau. Elle
-tressaillit lorsqu'elle reçut la première goutte sur le cou.
-
-Il lui disait: «Mathilde, ma chérie, mon ange, entrons chez vous. Il est
-minuit, nous n'avons rien à craindre. Allons chez vous; je vous
-supplie.»
-
-Elle répondait: «Non, mon bien-aimé, j'ai peur. Qui sait ce qui peut
-nous arriver.»
-
-Mais il la tenait serrée en ses bras, et lui murmurait dans l'oreille:
-«Vos domestiques sont au troisième étage, sur la place. Votre chambre
-est au premier, sur le jardin. Personne ne nous entendra. Je vous aime,
-je veux t'aimer librement, tout entière, des pieds à la tête.» Et il
-l'étreignait avec violence, en l'affolant de baisers.
-
-Elle résistait encore, effrayée, honteuse aussi. Mais il la saisit par
-la taille, l'enleva et l'emporta, sous la pluie qui devenait terrible.
-
-La porte était restée ouverte; ils montèrent à tâtons l'escalier; puis,
-lorsqu'ils furent entrés dans la chambre, elle poussa les verrous,
-pendant qu'il enflammait une allumette.
-
-Mais elle tomba défaillante sur un fauteuil. Il se mit à ses genoux et,
-lentement, il la dévêtait, ayant commencé par les bottines et par les
-bas, pour baiser ses pieds.
-
-Elle disait, haletante: «Non, non, Étienne, je vous en supplie,
-laissez-moi rester honnête; je vous en voudrais trop, après! c'est si
-laid, cela, si grossier! Ne peut-on s'aimer avec les âmes seulement...
-Étienne.»
-
-Avec une adresse de femme de chambre, et une vivacité d'homme pressé, il
-déboutonnait, dénouait, dégrafait, délaçait sans repos. Et quand elle
-voulut se lever et fuir pour échapper à ses audaces, elle sortit
-brusquement de ses robes, de ses jupes et de son linge toute nue, comme
-une main sort d'un manchon.
-
-Éperdue, elle courut vers le lit pour se cacher sous les rideaux. La
-retraite était dangereuse. Il l'y suivit. Mais comme il voulait la
-joindre et qu'il se hâtait, son sabre, détaché trop vite, tomba sur le
-parquet avec un bruit retentissant.
-
-Aussitôt une plainte prolongée, un cri aigu et continu, un cri d'enfant
-partit de la chambre voisine, dont la porte était restée ouverte.
-
-Elle murmura: «Oh! vous venez de réveiller André; il ne pourra pas se
-rendormir.»
-
-Son fils avait quinze mois et il couchait près de sa mère, afin qu'elle
-pût sans cesse veiller sur lui.
-
-Le capitaine, fou d'ardeur, n'écoutait pas. «Qu'importe? qu'importe? Je
-t'aime; tu es à moi, Mathilde.»
-
-Mais elle se débattait, désolée, épouvantée. «Non, non! écoute comme il
-crie; il va réveiller la nourrice. Si elle venait, que ferions-nous?
-Nous serions perdus! Étienne, écoute, quand il fait ça, la nuit, son
-père le prend dans notre lit pour le calmer. Il se tait tout de suite,
-tout de suite, il n'y a pas d'autre moyen. Laisse-moi le prendre,
-Étienne...
-
-L'enfant hurlait, poussait ces clameurs perçantes qui traversent les
-murs les plus épais, qu'on entend de la rue en passant près des logis.
-
-Le capitaine, consterné, se releva, et Mathilde, s'élançant, alla
-chercher le mioche qu'elle apporta dans sa couche. Il se tut.
-
-Étienne s'assit à cheval sur une chaise et roula une cigarette. Au bout
-de cinq minutes à peine, André dormait. La mère murmura: «Je vais le
-reporter maintenant.» Et elle alla reposer l'enfant dans son berceau
-avec des précautions infinies.
-
-Quand elle revint, le capitaine l'attendait les bras ouverts.
-
-Il l'enlaça, fou d'amour. Et elle, vaincue enfin, l'étreignant,
-balbutiait:
-
---Étienne... Étienne... mon amour! Oh! si tu savais comme... comme...
-
-André se remit à crier. Le capitaine, furieux, jura: «Nom de Dieu de
-chenapan! Il ne va pas se taire, ce morveux-là!»
-
-Non, il ne se taisait pas, le morveux, il beuglait.
-
-Mathilde crut entendre remuer au-dessus. C'était la nourrice qui venait
-sans doute. Elle s'élança, prit son fils, et le rapporta dans son lit.
-Il redevint muet aussitôt.
-
-Trois fois de suite on le recoucha dans son berceau. Trois fois de suite
-il fallut le reprendre.
-
-Le capitaine Sommerive partit une heure avant l'aurore en sacrant à
-bouche que veux-tu.
-
-Mais, pour calmer son impatience, Mathilde lui avait promis de le
-recevoir encore, le soir même.
-
-Il arriva, comme la veille, mais plus impatient, plus enflammé, rendu
-furieux par l'attente.
-
-Il eut soin de poser son sabre avec douceur, sur les deux bras d'un
-fauteuil; il ôta ses bottes comme un voleur, et parla si bas que
-Mathilde ne l'entendait plus. Enfin, il allait être heureux, tout à
-fait heureux, quand le parquet ou quelque meuble, ou peut-être le lit
-lui-même, craqua. Ce fut un bruit sec comme si quelque support s'était
-brisé, et aussitôt un cri, faible d'abord, puis suraigu, y répondit.
-André s'était réveillé.
-
-Il glapissait comme un renard. S'il continuait ainsi, certes, toute la
-maison allait se lever.
-
-La mère affolée s'élança et le rapporta. Le capitaine ne se releva pas.
-Il rageait. Alors, tout doucement il étendit la main, prit entre deux
-doigts un peu de chair du marmot, n'importe où, à la cuisse ou bien au
-derrière, et il pinça. L'enfant se débattit, hurlant à déchirer les
-oreilles. Alors le capitaine, exaspéré, pinça plus fort, partout, avec
-fureur. Il saisissait vivement le bourrelet de peau et le tordait en le
-serrant violemment, puis le lâchait pour en prendre un autre à côté,
-puis un autre plus loin, puis encore un autre.
-
-L'enfant poussait des clameurs de poulet qu'on égorge ou de chien qu'on
-flagelle. La mère éplorée l'embrassait, le caressait, tâchait de le
-calmer, d'étouffer ses cris sous les baisers. Mais André devenait violet
-comme s'il allait avoir des convulsions, et il agitait ses petits pieds
-et ses petites mains d'une façon effrayante et navrante.
-
-Le capitaine dit d'une voix douce: «Essayez donc de le reporter dans son
-berceau; il s'apaisera peut-être.» Et Mathilde s'en alla vers l'autre
-chambre avec son enfant dans ses bras.
-
-Dès qu'il fut sorti du lit de sa mère, il cria moins fort; et dès qu'il
-fut rentré dans le sien, il se tut, avec quelques sanglots encore, de
-temps en temps.
-
-Le reste de la nuit fut tranquille; et le capitaine fut heureux.
-
-La nuit suivante, il revint encore. Comme il parlait un peu fort, André
-se réveilla de nouveau et se mit à glapir. Sa mère bien vite l'alla
-chercher; mais le capitaine pinça si bien, si durement et si longtemps
-que le marmot suffoqua, les yeux tournés, l'écume aux lèvres.
-
-On le remit en son berceau. Il se calma tout aussitôt.
-
-Au bout de quatre jours, il ne pleurait plus pour aller dans le lit
-maternel.
-
-Le notaire revint le samedi soir. Il reprit sa place au foyer et dans la
-chambre conjugale.
-
-Il se coucha de bonne heure, étant fatigué du voyage; puis, dès qu'il
-eut bien retrouvé ses habitudes et accompli scrupuleusement tous ses
-devoirs d'homme honnête et méthodique, il s'étonna: «Tiens, mais André
-ne pleure pas, ce soir. Va donc le chercher un peu, Mathilde, ça me fait
-plaisir de le sentir entre nous deux.»
-
-La femme aussitôt se leva et alla prendre l'enfant; mais dès qu'il se
-vit dans ce lit où il aimait tant s'endormir quelques jours auparavant,
-le marmot épouvanté se tordit, et hurla si furieusement qu'il fallut le
-reporter en son berceau.
-
-Maître Moreau n'en revenait pas: «Quelle drôle de chose? Qu'est-ce qu'il
-a ce soir? Peut-être qu'il a sommeil?»
-
-Sa femme répondit: «Il a été toujours comme ça pendant ton absence. Je
-n'ai pas pu le prendre une seule fois.»
-
-Au matin, l'enfant réveillé se mit à jouer et à rire en remuant ses
-menottes.
-
-Le notaire attendri accourut, embrassa son produit, puis l'enleva dans
-ses bras pour le rapporter dans la couche conjugale. André riait, du
-rire ébauché des petits êtres dont la pensée est vague encore. Tout à
-coup il aperçut le lit, sa mère dedans; et sa petite figure heureuse se
-plissa, décomposée, tandis que des cris furieux sortaient de sa gorge et
-qu'il se débattait comme si on l'eût martyrisé.
-
-Le père, étonné, murmura: «Il a quelque chose, cet enfant», et d'un
-mouvement naturel il releva sa chemise.
-
-Il poussa un «ah!» de stupeur. Les mollets, les cuisses, les reins, tout
-le derrière du petit étaient marbrés de taches bleues, grandes comme des
-sous.
-
-Maître Moreau cria: «Mathilde, regarde, c'est affreux». La mère,
-éperdue, se précipita. Le milieu de chacune des taches semblait traversé
-d'une ligne violette où le sang était venu mourir. C'était là, certes,
-quelque maladie effroyable et bizarre, le commencement d'une sorte de
-lèpre, d'une de ces affections étranges où la peau devient tantôt
-pustuleuse comme le dos des crapauds, tantôt écailleuse comme celui des
-crocodiles.
-
-Les parents éperdus se regardaient. Maître Moreau s'écria: «Il faut
-aller chercher le médecin.»
-
-Mais Mathilde, plus pâle qu'une morte, contemplait fixement son fils
-aussi tacheté qu'un léopard. Et, soudain, poussant un cri, un cri
-violent, irréfléchi, comme si elle eût aperçu quelqu'un qui
-l'emplissait d'horreur, elle jeta: «Oh! le misérable!...»
-
-M. Moreau, surpris, demanda: «Hein? De qui parles-tu? Quel misérable?»
-
-Elle devint rouge jusqu'aux cheveux et balbutia: «Rien... c'est...
-vois-tu... je devine... c'est... il ne faut pas aller chercher le
-médecin... c'est assurément cette misérable nourrice qui pince le petit
-pour le faire taire quand il crie.»
-
-Le notaire, exaspéré, alla quérir la nourrice et faillit la battre. Elle
-nia avec effronterie, mais fut chassée.
-
-Et sa conduite, signalée à la municipalité, l'empêcha de trouver
-d'autres places.
-
-
- _Le Mal d'André_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 24 juillet 1883,
- sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-LE PAIN MAUDIT.
-
- _A Henry Brainne._
-
-
-I
-
-LE père Taille avait trois filles. Anna, l'aînée, dont on ne parlait
-guère dans la famille, Rose, la cadette, âgée maintenant de dix-huit
-ans, et Claire, la dernière, encore gosse, qui venait de prendre son
-quinzième printemps.
-
-Le père Taille, veuf aujourd'hui, était maître mécanicien dans la
-fabrique de boutons de M. Lebrument. C'était un brave homme, très
-considéré, très droit, très sobre, une sorte d'ouvrier modèle. Il
-habitait rue d'Angoulême, au Havre.
-
-Quand Anna avait pris la clef des champs, comme on dit, le vieux était
-entré dans une colère épouvantable; il avait menacé de tuer le
-séducteur, un blanc-bec, un chef de rayon d'un grand magasin de
-nouveautés de la ville. Puis, on lui avait dit de divers côtés que la
-petite se rangeait, qu'elle mettait de l'argent sur l'État, qu'elle ne
-courait pas, liée maintenant avec un homme d'âge, un juge au tribunal de
-commerce, M. Dubois; et le père s'était calmé.
-
-Il s'inquiétait même de ce qu'elle faisait, demandait des renseignements
-sur sa maison à ses anciennes camarades qui avaient été la revoir; et
-quand on lui affirmait qu'elle était dans ses meubles et qu'elle avait
-un tas de vases de couleur sur ses cheminées, des tableaux peints sur
-les murs, des pendules dorées et des tapis partout, un petit sourire
-content lui glissait sur les lèvres. Depuis trente ans il travaillait,
-lui, pour amasser cinq ou six pauvres mille francs! La fillette n'était
-pas bête, après tout!
-
-Or, voilà qu'un matin, le fils Touchard, dont le père était tonnelier au
-bout de la rue, vint lui demander la main de Rose, la seconde. Le
-cœur du vieux se mit à battre. Les Touchard étaient riches et bien
-posés; il avait décidément de la chance dans ses filles.
-
-La noce fut décidée, et on résolut qu'on la ferait d'importance. Elle
-aurait lieu à Sainte-Adresse, au restaurant de la mère Jusa. Cela
-coûterait bon, par exemple, ma foi tant pis, une fois n'était pas
-coutume.
-
-Mais un matin, comme le vieux était rentré au logis pour déjeuner, au
-moment où il se mettait à table avec ses deux filles, la porte s'ouvrit
-brusquement et Anna parut. Elle avait une toilette brillante, et des
-bagues, et un chapeau à plume. Elle était gentille comme un cœur avec
-tout ça. Elle sauta au cou du père, qui n'eut pas le temps de dire
-«ouf», puis elle tomba en pleurant dans les bras de ses deux sœurs,
-puis elle s'assit en s'essuyant les yeux et demanda une assiette pour
-manger la soupe avec la famille. Cette fois, le père Taille fut attendri
-jusqu'aux larmes à son tour, et il répéta à plusieurs reprises: «C'est
-bien, ça, petite, c'est bien, c'est bien.» Alors elle dit tout de suite
-son affaire.--Elle ne voulait pas qu'on fît la noce de Rose à
-Sainte-Adresse, elle ne voulait pas, ah mais non. On la ferait chez
-elle, donc, cette noce, et ça ne coûterait rien au père. Ses
-dispositions étaient prises, tout arrangé, tout réglé; elle se chargeait
-de tout, voilà!
-
-Le vieux répéta: «Ça, c'est bien, petite, c'est bien.» Mais un scrupule
-lui vint. Les Touchard consentiraient-ils? Rose, la fiancée, surprise,
-demanda: «Pourquoi qu'ils ne voudraient pas, donc? Laisse faire, je m'en
-charge, je vais en parler à Philippe, moi.»
-
-Elle en parla à son prétendu, en effet, le jour même; et Philippe
-déclara que ça lui allait parfaitement. Le père et la mère Touchard
-furent aussi ravis de faire un bon dîner qui ne coûterait rien. Et ils
-disaient: «Ça sera bien, pour sûr, vu que monsieur Dubois roule sur
-l'or.»
-
-Alors ils demandèrent la permission d'inviter une amie, Mlle Florence,
-la cuisinière des gens du premier. Anna consentit à tout.
-
-Le mariage était fixé au dernier mardi du mois.
-
-
-II
-
-Après la formalité de la mairie et la cérémonie religieuse, la noce se
-dirigea vers la maison d'Anna. Les Taille avaient amené, de leur côté,
-un cousin d'âge, M. Sauvetanin, homme à réflexions philosophiques,
-cérémonieux et compassé, dont on attendait l'héritage, et une vieille
-tante, Mme Lamondois.
-
-M. Sauvetanin avait été désigné pour offrir son bras à Anna. On les
-avait accouplés, les jugeant les deux personnes les plus importantes et
-les plus distinguées de la société.
-
-Dès qu'on arriva devant la porte d'Anna, elle quitta immédiatement son
-cavalier et courut en avant en déclarant: «Je vais vous montrer le
-chemin.»
-
-Elle monta, en courant, l'escalier, tandis que la procession des
-invités suivait plus lentement.
-
-Dès que la jeune fille eut ouvert son logis, elle se rangea pour laisser
-passer le monde qui défilait devant elle en roulant de grands yeux et en
-tournant la tête de tous les côtés pour voir ce luxe mystérieux.
-
-La table était mise dans le salon, la salle à manger ayant été jugée
-trop petite. Un restaurateur voisin avait loué les couverts, et les
-carafes pleines de vin luisaient sous un rayon de soleil qui tombait
-d'une fenêtre.
-
-Les dames pénétrèrent dans la chambre à coucher pour se débarrasser de
-leurs châles et de leurs coiffures, et le père Touchard, debout sur la
-porte, clignait de l'œil vers le lit bas et large, et faisait aux
-hommes des petits signes farceurs et bienveillants. Le père Taille, très
-digne, regardait avec un orgueil intime l'ameublement somptueux de son
-enfant, et il allait de pièce en pièce, tenant toujours à la main son
-chapeau, inventoriant les objets d'un regard, marchant à la façon d'un
-sacristain dans une église.
-
-Anna allait, venait, courait, donnait des ordres, hâtait le repas.
-
-Enfin, elle apparut sur le seuil de la salle à manger démeublée, en
-criant: «Venez tous par ici une minute.» Les douze invités se
-précipitèrent et aperçurent douze verres de madère en couronne sur un
-guéridon.
-
-Rose et son mari se tenaient par la taille, s'embrassaient déjà dans les
-coins. M. Sauvetanin ne quittait pas Anna de l'œil, poursuivi sans
-doute par cette ardeur, par cette attente qui remuent les hommes, même
-vieux et laids, auprès des femmes galantes, comme si elles devaient par
-métier, par obligation professionnelle, un peu d'elles à tous les mâles.
-
-Puis on se mit à table, et le repas commença. Les parents occupaient un
-bout, les jeunes gens tout l'autre bout. Mme Touchard la mère présidait
-à droite, la jeune mariée présidait à gauche. Anna s'occupait de tous et
-de chacun, veillait à ce que les verres fussent toujours pleins et les
-assiettes toujours garnies. Une certaine gêne respectueuse, une certaine
-intimidation devant la richesse du logis et la solennité du service
-paralysaient les convives. On mangeait bien, on mangeait bon, mais on ne
-rigolait pas comme on doit rigoler dans les noces. On se sentait dans
-une atmosphère trop distinguée, cela gênait. Mme Touchard, la mère, qui
-aimait rire, tâchait d'animer la situation, et, comme on arrivait au
-dessert, elle cria: «Dis donc, Philippe, chante-nous quelque chose.» Son
-fils passait dans sa rue pour posséder une des plus jolies voix du
-Havre.
-
-Le marié aussitôt se leva, sourit, et se tournant vers sa belle-sœur,
-par politesse et par galanterie, il chercha quelque chose de
-circonstance, de grave, de comme il faut, qu'il jugeait en harmonie avec
-le sérieux du dîner.
-
-Anna prit un air content et se renversa sur sa chaise pour écouter. Tous
-les visages devinrent attentifs et vaguement souriants.
-
-Le chanteur annonça «Le Pain maudit» et arrondissant le bras droit, ce
-qui fit remonter son habit dans son cou, il commença:
-
- Il est un pain béni qu'à la terre économe
- Il nous faut arracher d'un bras victorieux.
- C'est le pain du travail, celui que l'honnête homme,
- Le soir, à ses enfants, apporte tout joyeux.
- Mais il en est un autre, à mine tentatrice,
- Pain maudit que l'Enfer pour nous damner sema (_bis_).
- Enfants, n'y touchez pas, car c'est le pain du vice!
- Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là! (_bis_)
-
-Toute la table applaudit avec frénésie. Le père Touchard déclara: «Ça,
-c'est tapé.» La cuisinière invitée tourna dans sa main un croûton
-qu'elle regardait avec attendrissement. M. Sauvetanin murmura: «Très
-bien!» Et la tante Lamondois s'essuyait déjà les yeux avec sa serviette.
-
-Le marié annonça: «Deuxième couplet» et le lança avec une énergie
-croissante:
-
- Respect au malheureux qui, tout brisé par l'âge,
- Nous implore en passant sur le bord du chemin,
- Mais flétrissons celui qui, désertant l'ouvrage,
- Alerte et bien portant, ose tendre la main.
- Mendier sans besoin, c'est voler la vieillesse,
- C'est voler l'ouvrier que le travail courba (_bis_).
- Honte à celui qui vit du pain de la paresse,
- Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là (_bis_).
-
-Tous, même les deux servants restés debout contre les murs, hurlèrent en
-chœur le refrain. Les voix fausses et pointues des femmes faisaient
-détonner les voix grasses des hommes.
-
-La tante et la mariée pleuraient tout à fait. Le père Taille se mouchait
-avec un bruit de trombone, et le père Touchard affolé brandissait un
-pain tout entier jusqu'au milieu de la table. La cuisinière amie
-laissait tomber des larmes muettes sur son croûton qu'elle tourmentait
-toujours.
-
-M. Sauvetanin prononça au milieu de l'émotion générale: «Voilà des
-choses saines, bien différentes des gaudrioles.»
-
-Anna, troublée aussi, envoyait des baisers à sa sœur et lui montrait
-d'un signe amical son mari, comme pour la féliciter.
-
-Le jeune homme, grisé par le succès, reprit:
-
- Dans ton simple réduit, ouvrière gentille,
- Tu sembles écouter la voix du tentateur!
- Pauvre enfant, va, crois-moi, ne quitte pas l'aiguille.
- Tes parents n'ont que toi, toi seule es leur bonheur.
- Dans un luxe honteux trouveras-tu des charmes
- Lorsque, te maudissant, ton père expirera (_bis_).
- Le pain du déshonneur se pétrit dans les larmes.
- Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là (_bis_).
-
-Seuls les deux servants et le père Touchard reprirent le refrain. Anna,
-toute pâle, avait baissé les yeux. Le marié, interdit, regardait autour
-de lui sans comprendre la cause de ce froid subit. La cuisinière avait
-soudain lâché son croûton comme s'il était devenu empoisonné.
-
-M. Sauvetanin déclara gravement, pour sauver la situation: «Le dernier
-couplet est de trop». Le père Taille, rouge jusqu'aux oreilles, roulait
-des regards féroces autour de lui.
-
-Alors Anna, qui avait les yeux pleins de larmes, dit aux valets d'une
-voix mouillée, d'une voix de femme qui pleure: «Apportez le champagne.»
-
-Aussitôt une joie secoua les invités. Les visages redevinrent radieux.
-Et comme le père Touchard, qui n'avait rien vu, rien senti, rien
-compris, brandissait toujours son pain et chantait tout seul, en le
-montrant aux convives:
-
- Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là,
-
-toute la noce, électrisée en voyant apparaître les bouteilles coiffées
-d'argent, reprit avec un bruit de tonnerre:
-
- Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là.
-
-
- _Le Pain maudit_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 29 mai 1883, sous
- la signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-LE CAS DE MADAME LUNEAU.
-
- _A Georges Duval._
-
-
-LE juge de paix, gros, avec un œil fermé et l'autre à peine ouvert,
-écoute les plaignants d'un air mécontent. Parfois il pousse une sorte de
-grognement qui fait préjuger son opinion, et il interrompt d'une voix
-grêle comme celle d'un enfant, pour poser des questions.
-
-Il vient de régler l'affaire de M. Joly contre M. Petitpas, au sujet de
-la borne d'un champ qui aurait été déplacée par mégarde par le
-charretier de M. Petitpas, en labourant.
-
-Il appelle l'affaire d'Hippolyte Lacour, sacristain et quincaillier,
-contre Mme Céleste-Césarine Luneau, veuve d'Anthime Isidore.
-
-Hippolyte Lacour a quarante-cinq ans; grand, maigre, portant des cheveux
-longs, et rasé comme un homme d'église, il parle d'une voix lente,
-traînante et chantante.
-
-Mme Luneau semble avoir quarante ans. Charpentée en lutteur, elle gonfle
-de partout sa robe étroite et collante. Ses hanches énormes supportent
-une poitrine débordante par devant, et, par derrière, des omoplates
-grasses comme des seins. Son cou large soutient une tête aux traits
-saillants, et sa voix pleine, sans être grave, pousse des notes qui font
-vibrer les vitres et les tympans. Enceinte, elle présente en avant un
-ventre énorme comme une montagne.
-
-Les témoins à décharge attendent leur tour.
-
-M. le juge de paix attaque la question.
-
---Hippolyte Lacour, exposez votre réclamation.
-
-Le plaignant prend la parole.
-
---Voilà, monsieur le juge de paix. Il y aura neuf mois à la Saint-Michel
-que Mme Luneau est venue me trouver, un soir, comme j'avais sonné
-l'_Angelus_, et elle m'exposa sa situation par rapport à sa stérilité...
-
-LE JUGE DE PAIX.--Soyez plus explicite, je vous prie.
-
-HIPPOLYTE.--Je m'éclaircis, monsieur le juge. Or, qu'elle voulait un
-enfant et qu'elle me demandait ma participation. Je ne fis pas de
-difficultés, et elle me promit cent francs. La chose accordée et réglée,
-elle refuse aujourd'hui sa promesse. Je la réclame devant vous, monsieur
-le juge de paix.
-
-LE JUGE DE PAIX.--Je ne vous comprends pas du tout. Vous dites qu'elle
-voulait un enfant? Comment? Quel genre d'enfant? Un enfant pour
-l'adopter?
-
-HIPPOLYTE.--Non, monsieur le juge, un neuf.
-
-LE JUGE DE PAIX.--Qu'entendez-vous par ces mots: «Un neuf?»
-
-HIPPOLYTE.--J'entends un enfant à naître, que nous aurions ensemble,
-comme si nous étions mari et femme.
-
-LE JUGE DE PAIX.--Vous me surprenez infiniment. Dans quel but
-pouvait-elle vous faire cette proposition anormale?
-
-HIPPOLYTE.--Monsieur le juge, le but ne m'apparut pas au premier abord
-et je fus aussi un peu intercepté. Comme je ne fais rien sans me rendre
-compte de tout, je voulus me pénétrer de ses raisons et elle me les
-énuméra.
-
-Or son époux, Anthime Isidore, que vous avez connu comme vous et moi,
-était mort la semaine d'avant, avec tout son bien en retour à sa
-famille. Donc, la chose la contrariant, vu l'argent, elle s'en fut
-trouver un législateur qui la renseigna sur le cas d'une naissance dans
-les dix mois. Je veux dire que si elle accouchait dans les dix mois
-après l'extinction de feu Anthime Isidore, le produit était considéré
-comme légitime et donnait droit à l'héritage.
-
-Elle se résolut sur-le-champ à courir les conséquences et elle s'en vint
-me trouver à la sortie de l'église comme j'ai eu l'honneur de vous le
-dire, vu que je suis père légitime de huit enfants, tous viables, dont
-mon premier est épicier à Caen, département du Calvados, et uni en
-légitime mariage à Victoire-Élisabeth Rabou...
-
-LE JUGE DE PAIX.--Ces détails sont inutiles. Revenez au fait.
-
-HIPPOLYTE.--J'y entre, monsieur le juge. Donc elle me dit: «Si tu
-réussis, je te donnerai cent francs dès que j'aurai fait constater la
-grossesse par le médecin.»
-
-Or je me mis en état, monsieur le juge, d'être à même de la satisfaire.
-Au bout de six semaines ou deux mois, en effet, j'appris avec
-satisfaction la réussite. Mais ayant demandé les cent francs, elle me
-les refusa. Je les réclamai de nouveau à diverses reprises sans obtenir
-un radis. Elle me traita même de flibustier et d'impuissant, dont la
-preuve du contraire est de la regarder.
-
-LE JUGE DE PAIX.--Qu'avez-vous à dire, femme Luneau?
-
-Mme LUNEAU.--Je dis, monsieur le juge de paix, que cet homme est un
-flibustier!
-
-LE JUGE DE PAIX.--Quelle preuve apportez-vous à l'appui de cette
-assertion?
-
-Mme LUNEAU (rouge, suffoquant, balbutiant).--Quelle preuve? quelle
-preuve? Je n'en ai pas eu une, de preuve, de vraie, de preuve que
-l'enfant n'est pas à lui. Non, pas à lui, monsieur le juge, j'en jure
-sur la tête de mon défunt mari, pas à lui.
-
-LE JUGE DE PAIX.--A qui est-il donc, dans ce cas?
-
-Mme LUNEAU (bégayant de colère).--Je sais ti, moi, je sais ti? A tout le
-monde, pardi. Tenez, v'là mes témoins, monsieur le juge; les v'là tous.
-Ils sont six. Tirez-leur des dépositions, tirez-leur. Ils répondront...
-
-LE JUGE DE PAIX.--Calmez-vous, madame Luneau, calmez-vous et répondez
-froidement. Quelles raisons avez-vous de douter que cet homme soit le
-père de l'enfant que vous portez?
-
-Mme LUNEAU.--Quelles raisons? J'en ai cent pour une, cent, deux cents,
-cinq cents, dix mille, un million et plus, de raisons. Vu qu'après lui
-avoir fait la proposition que vous savez avec promesse de cent francs,
-j'appris qu'il était cocu, sauf votre respect, monsieur le juge, et que
-les siens n'étaient pas à lui, ses enfants, pas à lui, pas un.
-
-HIPPOLYTE LACOUR, avec calme.--C'est des menteries.
-
-Mme LUNEAU, exaspérée.--Des menteries! des menteries! Si on peut dire! A
-preuve que sa femme s'est fait rencontrer par tout le monde, que je vous
-dis, par tout le monde. Tenez, vlà mes témoins, m'sieur le juge de
-paix. Tirez-leur des dépositions?
-
-HIPPOLYTE LACOUR, froidement.--C'est des menteries.
-
-Mme LUNEAU.--Si on peut dire! Et les rouges, c'est-il toi qui les as
-faits, les rouges?
-
-LE JUGE DE PAIX.--Pas de personnalités, s'il vous plaît, ou je serai
-contraint de sévir.
-
-Mme LUNEAU.--Donc, la doutance m'étant venue sur ses capacités, je me
-dis, comme on dit, que deux précautions valent mieux qu'une, et je
-comptai mon affaire à Césaire Lepic, que voilà, mon témoin; qu'il me
-dit: «A votre disposition, madame Luneau», et qu'il m'a prêté son
-concours pour le cas où Hippolyte aurait fait défaut. Mais vu qu'alors
-ça fut connu des autres témoins que je voulais me prémunir, il s'en est
-trouvé plus de cent, si j'avais voulu, monsieur le juge.
-
-Le grand que vous voyez là, celui qui s'appelle Lucas Chandelier, m'a
-juré alors que j'avais tort de donner les cent francs à Hippolyte
-Lacour, vu qu'il n'avait pas fait plus que l's'autres qui ne réclamaient
-rien.
-
-HIPPOLYTE.--Fallait point me les promettre, alors. Moi j'ai compté,
-monsieur le juge. Avec moi, pas d'erreur: chose promise, chose tenue.
-
-Mme LUNEAU, hors d'elle.--Cent francs! cent francs! Cent francs pour ça,
-flibustier, cent francs! Ils ne m'ont rien demandé, eusse, rien de rien.
-Tiens, les v'là, ils sont six. Tirez-leur des dépositions, monsieur le
-juge de paix, ils répondront pour sûr, ils répondront. (_A Hippolyte._)
-Guête-les donc, flibustier, s'ils te valent pas. Ils sont six, j'en
-aurais eu cent, deux cents, cinq cents, tant que j'aurais voulu, pour
-rien! flibustier!
-
-HIPPOLYTE.--Quand y en aurait cent mille!...
-
-Mme LUNEAU.--Oui, cent mille, si j'avais voulu...
-
-HIPPOLYTE.--Je n'en ai pas moins fait mon devoir... ça ne change pas nos
-conventions.
-
-Mme LUNEAU, tapant à deux mains sur son ventre.--Eh bien, prouve que
-c'est toi, prouve-le, prouve-le, flibustier. J' t'en défie!
-
-HIPPOLYTE, avec calme.--C'est p't-être pas plus moi qu'un autre. Ça
-n'empêche que vous m'avez promis cent francs pour ma part. Fallait pas
-vous adresser à tout le monde ensuite. Ça ne change rien. J' l'aurais
-bien fait tout seul.
-
-Mme LUNEAU.--C'est pas vrai! Flibustier! Interpellez mes témoins,
-monsieur le juge de paix. Ils répondront pour sûr.
-
-Le juge de paix appelle les témoins à décharge. Ils sont six, rouges,
-les mains ballantes, intimidés.
-
-LE JUGE DE PAIX.--Lucas Chandelier, avez-vous lieu de présumer que vous
-soyez le père de l'enfant que Mme Luneau porte dans son flanc?
-
-LUCAS CHANDELIER.--Oui, m'sieu.
-
-LE JUGE DE PAIX.--Célestin-Pierre Sidoine, avez-vous lieu de présumer
-que vous soyez le père de l'enfant que Mme Luneau porte dans son flanc?
-
-CÉLESTIN-PIERRE SIDOINE.--Oui, m'sieu.
-
-(Les quatre autres témoins déposent identiquement de la même façon.)
-
-Le juge de paix, après s'être recueilli, prononce:
-
- «Attendu que si Hippolyte Lacour a lieu de s'estimer le père de
- l'enfant que réclamait Mme Luneau, les nommés Lucas Chandelier, etc.,
- etc., ont des raisons analogues, sinon prépondérantes, de réclamer la
- même paternité;
-
- «Mais attendu que Mme Luneau avait primitivement invoqué l'assistance
- de Hippolyte Lacour, moyennant une indemnité convenue et consentie de
- cent francs;
-
- «Attendu pourtant que si on peut estimer entière la bonne foi du sieur
- Lacour, il est permis de contester son droit strict de s'engager d'une
- pareille façon, étant donné que le plaignant est marié, et tenu par la
- loi à rester fidèle à son épouse légitime;
-
- «Attendu, en outre, etc., etc., etc.
-
- «Condamne Mme Luneau à vingt-cinq francs de dommages-intérêts envers
- le sieur Hippolyte Lacour, pour perte de temps et détournement
- insolite.»
-
-
- _Le Cas de Madame Luneau_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 21 août
- 1883, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-UN SAGE.
-
- _Au baron de Vaux._
-
-
-BLÉROT était mon ami d'enfance, mon plus cher camarade; nous n'avions
-rien de secret. Nous étions liés par une amitié profonde des cœurs et
-des esprits, une intimité fraternelle, une confiance absolue l'un dans
-l'autre. Il me disait ses plus délicates pensées, jusqu'à ces petites
-hontes de la conscience qu'on ose à peine s'avouer à soi-même. J'en
-faisais autant pour lui.
-
-J'avais été confident de toutes ses amours. Il l'avait été de toutes les
-miennes.
-
-Quand il m'annonça qu'il allait se marier, j'en fus blessé comme d'une
-trahison. Je sentis que c'était fini de cette cordiale et absolue
-affection qui nous unissait. Sa femme était entre nous. L'intimité du
-lit établit entre deux êtres, même quand ils ont cessé de s'aimer, une
-sorte de complicité, d'alliance mystérieuse. Ils sont, l'homme et la
-femme, comme deux associés discrets qui se défient de tout le monde.
-Mais ce lien si serré que noue le baiser conjugal, cesse brusquement du
-jour où la femme prend un amant.
-
-Je me rappelle comme d'hier toute la cérémonie du mariage de Blérot. Je
-n'avais pas voulu assister au contrat, ayant peu de goût pour ces sortes
-d'événements; j'allai seulement à la mairie et à l'église.
-
-Sa femme, que je ne connaissais point, était une grande jeune fille,
-blonde, un peu mince, jolie, avec des yeux pâles, des cheveux pâles, un
-teint pâle, des mains pâles. Elle marchait avec un léger mouvement
-onduleux, comme si elle eût été portée par une barque. Elle semblait
-faire en avançant une suite de longues révérences gracieuses.
-
-Blérot en paraissait fort amoureux. Il la regardait sans cesse, et je
-sentais frémir en lui un désir immodéré de cette femme.
-
-J'allai le voir au bout de quelques jours. Il me dit: «Tu ne te figures
-pas comme je suis heureux. Je l'aime follement. D'ailleurs elle est...
-elle est...» Il n'acheva pas la phrase, mais posant deux doigts sur sa
-bouche, il fit un geste qui signifie: divine, exquise, parfaite, et bien
-d'autres choses encore.
-
-Je demandai en riant: «Tant que ça?»
-
-Il répondit: «Tout ce que tu peux rêver!»
-
-Il me présenta. Elle fut charmante, familière comme il faut, me dit que
-la maison était mienne. Mais je sentais bien qu'il n'était plus mien,
-lui, Blérot. Notre intimité était coupée nette. C'est à peine si nous
-trouvions quelque chose à nous dire.
-
-Je m'en allai. Puis je fis un voyage en Orient. Je revins par la Russie,
-l'Allemagne, la Suède et la Hollande.
-
-Je ne rentrai à Paris qu'après dix-huit mois d'absence.
-
-Le lendemain de mon arrivée, comme j'errais sur le boulevard pour
-reprendre l'air de Paris, j'aperçus, venant à moi, un homme fort pâle,
-aux traits creusés, qui ressemblait à Blérot autant qu'un phtisique
-décharné peut ressembler à un fort garçon rouge et bedonnant un peu. Je
-le regardais, surpris, inquiet, me demandant: «Est-ce lui?» Il me vit,
-poussa un cri, tendit les bras. J'ouvris les miens, et nous nous
-embrassâmes en plein boulevard.
-
-Après quelques allées et venues de la rue Drouot au Vaudeville, comme
-nous nous disposions à nous séparer, car il paraissait déjà exténué
-d'avoir marché, je lui dis: «Tu n'as pas l'air bien portant. Es-tu
-malade?» Il répondit: «Oui, un peu souffrant.»
-
-Il avait l'apparence d'un homme qui va mourir; et un flot d'affection me
-monta au cœur pour ce vieux et si cher ami, le seul que j'aie jamais
-eu. Je lui serrai les mains.
-
---Qu'est-ce que tu as donc? Souffres-tu?
-
---Non, un peu de fatigue. Ce n'est rien.
-
---Que dit ton médecin?...
-
---Il parle d'anémie et m'ordonne du fer et de la viande rouge.»
-
-Un soupçon me traversa l'esprit. Je demandai:
-
---Es-tu heureux?
-
---Oui, très heureux.
-
---Tout à fait heureux?
-
---Tout à fait.
-
---Ta femme?...
-
---Charmante. Je l'aime plus que jamais. Mais je m'aperçus qu'il avait
-rougi. Il paraissait embarrassé comme s'il eût craint de nouvelles
-questions. Je lui saisis le bras, je le poussai dans un café vide à
-cette heure, je le fis asseoir de force, et, les yeux dans les yeux:
-
---Voyons, mon vieux René, dis-moi la vérité. Il balbutia: «Mais je n'ai
-rien à te dire.»
-
-Je repris d'une voix ferme: «Ce n'est pas vrai. Tu es malade, malade de
-cœur sans doute, et tu n'oses révéler à personne ton secret. C'est
-quelque chagrin qui te ronge. Mais tu me le diras à moi. Voyons,
-j'attends.»
-
-Il rougit encore, puis bégaya, en tournant la tête:
-
-«C'est stupide!... mais je suis... je suis foutu!...»
-
-Comme il se taisait, je repris: «Çà, voyons, parle.» Alors il prononça
-brusquement, comme s'il eût jeté hors de lui une pensée torturante,
-inavouée encore:
-
-«Eh bien! j'ai une femme qui me tue... voilà.»
-
-Je ne comprenais pas.--«Elle te rend malheureux. Elle te fait souffrir
-jour et nuit? Mais comment? En quoi?»
-
-Il murmura d'une voix faible, comme s'il se fût confessé d'un
-crime:--Non... je l'aime trop.
-
-Je demeurai interdit devant cet aveu brutal. Puis une envie de rire me
-saisit, puis, enfin, je pus répondre:
-
---Mais il me semble que tu... que tu pourrais... l'aimer moins.
-
-Il était redevenu très pâle. Il se décida enfin à me parler à cœur
-ouvert, comme autrefois:
-
---Non. Je ne peux pas. Et je meurs. Je le sais. Je meurs. Je me tue. Et
-j'ai peur. Dans certains jours, comme aujourd'hui, j'ai envie de la
-quitter, de m'en aller pour tout à fait, de partir au bout du monde,
-pour vivre, pour vivre longtemps. Et puis, quand le soir vient, je
-rentre à la maison, malgré moi, à petits pas, l'esprit torturé. Je monte
-l'escalier lentement. Je sonne. Elle est là, assise dans un fauteuil.
-Elle me dit: «Comme tu viens tard». Je l'embrasse. Puis nous nous
-mettons à table. Je pense tout le temps pendant le repas: «Je vais
-sortir après le dîner et je prendrai le train pour aller n'importe où».
-Mais quand nous retournons au salon, je me sens tellement fatigué que je
-n'ai plus le courage de me lever. Je reste. Et puis... et puis... Je
-succombe toujours...
-
-Je ne pus m'empêcher de sourire encore. Il le vit et reprit: «Tu ris,
-mais je t'assure que c'est horrible.
-
---Pourquoi, lui dis-je, ne préviens-tu pas ta femme? A moins d'être un
-monstre, elle comprendrait.»
-
-Il haussa les épaules. «Oh! tu en parles à ton aise. Si je ne la
-préviens pas, c'est que je connais sa nature. As-tu jamais entendu dire
-de certaines femmes:
-
-«Elle en est à son troisième mari?» Oui, n'est-ce pas, et cela t'a fait
-sourire, comme tout à l'heure. Et pourtant, c'était vrai. Qu'y faire? Ce
-n'est ni sa faute, ni la mienne. Elle est ainsi, parce que la nature l'a
-faite ainsi. Elle a mon cher un tempérament de Messaline. Elle l'ignore,
-mais je le sais bien, tant pis pour moi. Et elle est charmante, douce,
-tendre, trouvant naturelles et modérées nos caresses folles qui
-m'épuisent, qui me tuent. Elle a l'air d'une pensionnaire ignorante. Et
-elle est ignorante, la pauvre enfant.
-
-Oh! je prends chaque jour des résolutions énergiques. Comprends donc que
-je meurs. Mais il me suffit d'un regard de ses yeux, un de ces regards
-où je lis le désir ardent de ses lèvres, et je succombe aussitôt, me
-disant:
-
-«C'est la dernière fois. Je ne veux plus de ces baisers mortels.» Et
-puis, quand j'ai encore cédé, comme aujourd'hui, je sors, je vais
-devant moi en pensant à la mort, en me disant que je suis perdu, que
-c'est fini.
-
-J'ai l'esprit tellement frappé, tellement malade, qu'hier j'ai été faire
-un tour au Père-Lachaise. Je regardais ces tombes alignées comme des
-dominos. Et je pensais: «Je serai là, bientôt.» Je suis rentré, bien
-résolu à me dire malade, à la fuir. Je n'ai pas pu.
-
-Oh! tu ne connais pas cela. Demande à un fumeur que la nicotine
-empoisonne s'il peut renoncer à son habitude délicieuse et mortelle. Il
-te dira qu'il a essayé cent fois sans y parvenir. Et il ajoutera: «Tant
-pis. J'aime mieux en mourir.» Je suis ainsi. Quand on est pris dans
-l'engrenage d'une pareille passion ou d'un pareil vice, il faut y passer
-tout entier.»
-
-Il se leva, me tendit la main. Une colère tumultueuse m'envahissait, une
-colère haineuse contre cette femme, contre la femme, contre cet être
-inconscient, charmant, terrible. Il boutonnait son paletot pour s'en
-aller. Je lui jetai brutalement par la face: «Mais, sacrebleu, donne-lui
-des amants plutôt que de te laisser tuer ainsi.»
-
-Il haussa encore les épaules, sans répondre, et s'éloigna.
-
-Je fus six mois sans le revoir. Je m'attendais chaque matin à recevoir
-une lettre de faire part me priant à son enterrement. Mais je ne voulais
-point mettre les pieds chez lui, obéissant à un sentiment compliqué,
-fait de mépris pour cette femme et pour lui, de colère, d'indignation,
-de mille sensations diverses.
-
-Je me promenais aux Champs-Élysées par un beau jour de printemps.
-C'était un de ces après-midi tièdes qui remuent en nous des joies
-secrètes, qui nous allument les yeux et versent sur nous un tumultueux
-bonheur de vivre. Quelqu'un me frappa sur l'épaule. Je me retournai:
-c'était lui; c'était lui, superbe, bien portant, rose, gras, ventru.
-
-Il me tendit les deux mains, épanoui de plaisir, et criant: «Te voilà
-donc, lâcheur?»
-
-Je le regardais, perclus de surprise: «Mais... oui. Bigre, mes
-compliments. Tu as changé depuis six mois.»
-
-Il devint cramoisi, et reprit, en riant faux: «On fait ce qu'on peut.»
-
-Je le regardais avec une obstination qui le gênait visiblement. Je
-prononçai: «Alors... tu es... tu es guéri?»
-
-Il balbutia très vite: «Oui, tout à fait. Merci.» Puis, changeant de
-ton: «Quelle chance de te rencontrer, mon vieux. Hein! on va se revoir
-maintenant, et souvent j'espère?»
-
-Mais je ne lâchais point mon idée. Je voulais savoir. Je demandai:
-«Voyons, tu te rappelles bien la confidence que tu m'as faite, voilà six
-mois... Alors..., alors..., tu résistes maintenant.»
-
-Il articula en bredouillant: «Mettons que je ne t'ai rien dit, et
-laisse-moi tranquille. Mais tu sais, je te trouve et je te garde. Tu
-viens dîner à la maison.»
-
-Une envie folle me saisit soudain de voir cet intérieur, de comprendre.
-J'acceptai.
-
-Deux heures plus tard, il m'introduisait chez lui.
-
-Sa femme me reçut d'une façon charmante. Elle avait un air simple,
-adorablement naïf et distingué qui ravissait les yeux. Ses longues
-mains, sa joue, son cou étaient d'une blancheur et d'une finesse
-exquises; c'était là de la chair fine et noble, de la chair de race. Et
-elle marchait toujours avec ce long mouvement de chaloupe comme si
-chaque jambe, à chaque pas, eût légèrement fléchi.
-
-René l'embrassa sur le front, fraternellement et demanda: «Lucien n'est
-pas encore arrivé?»
-
-Elle répondit, d'une voix claire et légère: «Non, pas encore, mon ami.
-Tu sais qu'il est toujours un peu en retard.»
-
-Le timbre retentit. Un grand garçon parut, fort brun, avec des joues
-velues et un aspect d'hercule mondain. On nous présenta l'un à l'autre.
-Il s'appelait: Lucien Delabarre.
-
-René et lui se serrèrent énergiquement les mains. Et puis on se mit à
-table.
-
-Le dîner fut délicieux, plein de gaieté. René ne cessait de me parler,
-familièrement, cordialement, franchement, comme autrefois. C'était: «Tu
-sais, mon vieux.--Dis donc, mon vieux. Écoute, mon vieux.»--Puis soudain
-il s'écriait: «Tu ne te doutes pas du plaisir que j'ai à te retrouver.
-Il me semble que je renais.»
-
-Je regardais sa femme et l'autre. Ils demeuraient parfaitement corrects.
-Il me sembla pourtant une ou deux fois qu'ils échangeaient un rapide et
-furtif coup d'œil.
-
-Dès qu'on eut achevé le repas, René se tournant vers sa femme, déclara:
-«Ma chère amie, j'ai retrouvé Pierre et je l'enlève; nous allons
-bavarder le long du boulevard, comme jadis. Tu nous pardonneras cette
-équipée... de garçons. Je te laisse d'ailleurs M. Delabarre.»
-
-La jeune femme sourit et me dit, en me tendant la main: «Ne le gardez
-pas trop longtemps.»
-
-Et nous voilà, bras-dessus, bras-dessous, dans la rue. Alors, voulant
-savoir à tout prix: «Voyons, que s'est-il passé? Dis-moi?...» Mais il
-m'interrompit brusquement, et du ton grognon d'un homme tranquille qu'on
-dérange sans raison, il répondit: «Ah çà! mon vieux, fiche-moi donc la
-paix avec tes questions!» Puis il ajouta à mi-voix, comme se parlant à
-lui-même, avec cet air convaincu des gens qui ont pris une sage
-résolution: «C'était trop bête de se laisser crever comme ça, à la fin.»
-
-Je n'insistai pas. Nous marchions vite. Nous nous mîmes à bavarder. Et
-tout à coup il me souffla dans l'oreille: «Si nous allions voir des
-filles, hein?»
-
-Je me mis à rire franchement. «Comme tu voudras. Allons, mon vieux.»
-
-
- _Un Sage_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 4 décembre 1883, sous la
- signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-LE PARAPLUIE.
-
- _A Camille Oudinot._
-
-
-MADAME Oreille était économe. Elle savait la valeur d'un sou et
-possédait un arsenal de principes sévères sur la multiplication de
-l'argent. Sa bonne, assurément, avait grand mal à faire danser l'anse du
-panier; et M. Oreille n'obtenait sa monnaie de poche qu'avec une extrême
-difficulté. Ils étaient à leur aise, pourtant, et sans enfants; mais Mme
-Oreille éprouvait une vraie douleur à voir les pièces blanches sortir de
-chez elle. C'était comme une déchirure pour son cœur; et, chaque fois
-qu'il lui avait fallu faire une dépense de quelque importance, bien
-qu'indispensable, elle dormait fort mal la nuit suivante.
-
-Oreille répétait sans cesse à sa femme:
-
---Tu devrais avoir la main plus large, puisque nous ne mangeons jamais
-nos revenus.
-
-Elle répondait:
-
---On ne sait jamais ce qui peut arriver. Il vaut mieux avoir plus que
-moins.
-
-C'était une petite femme de quarante ans, vive, ridée, propre et souvent
-irritée.
-
-Son mari, à tout moment, se plaignait des privations qu'elle lui faisait
-endurer. Il en était certaines qui lui devenaient particulièrement
-pénibles, parce qu'elles atteignaient sa vanité.
-
-Il était commis principal au Ministère de la guerre, demeuré là
-uniquement pour obéir à sa femme, pour augmenter les rentes inutilisées
-de la maison.
-
-Or, pendant deux ans, il vint au bureau avec le même parapluie rapiécé
-qui donnait à rire à ses collègues. Las enfin de leurs quolibets, il
-exigea que Mme Oreille lui achetât un nouveau parapluie. Elle en prit un
-de huit francs cinquante, article de réclame d'un grand magasin. Les
-employés, en apercevant cet objet jeté dans Paris par milliers
-recommencèrent leurs plaisanteries, et Oreille en souffrit
-horriblement. Le parapluie ne valait rien. En trois mois, il fut hors de
-service, et la gaieté devint générale dans le Ministère. On fit même une
-chanson qu'on entendait du matin au soir, du haut en bas de l'immense
-bâtiment.
-
-Oreille, exaspéré, ordonna à sa femme de lui choisir un nouveau riflard,
-en soie fine, de vingt francs, et d'apporter une facture justificative.
-
-Elle en acheta un de dix-huit francs, et déclara, rouge d'irritation, en
-le remettant à son époux:
-
---Tu en as là pour cinq ans au moins.
-
-Oreille, triomphant, obtint un vrai succès au bureau.
-
-Lorsqu'il rentra le soir, sa femme, jetant un regard inquiet sur le
-parapluie, lui dit:
-
---Tu ne devrais pas le laisser serré avec l'élastique, c'est le moyen de
-couper la soie. C'est à toi d'y veiller, parce que je ne t'en achèterai
-pas un de sitôt.
-
-Elle le prit, dégrafa l'anneau et secoua les plis. Mais elle demeura
-saisie d'émotion. Un trou rond, grand comme un centime, lui apparut au
-milieu du parapluie. C'était une brûlure de cigare!
-
-Elle balbutia:
-
---Qu'est-ce qu'il a?
-
-Son mari répondit tranquillement, sans regarder:
-
---Qui, quoi? Que veux-tu dire?
-
-La colère l'étranglait maintenant; elle ne pouvait plus parler:
-
---Tu... tu... tu as brûlé... ton... ton... parapluie. Mais tu... tu...
-tu es donc fou!... Tu veux nous ruiner!
-
-Il se retourna, se sentant pâlir:
-
---Tu dis?
-
---Je dis que tu as brûlé ton parapluie. Tiens!...
-
-Et, s'élançant vers lui comme pour le battre, elle lui mit violemment
-sous le nez la petite brûlure circulaire.
-
-Il restait éperdu devant cette plaie, bredouillant:
-
---Ça, ça... qu'est-ce que c'est? Je ne sais pas, moi! Je n'ai rien fait,
-rien, je te le jure. Je ne sais pas ce qu'il a, moi, ce parapluie?
-
-Elle criait maintenant:
-
---Je parie que tu as fait des farces avec lui dans ton bureau, que tu as
-fait le saltimbanque, que tu l'as ouvert pour le montrer.
-
-Il répondit:
-
---Je l'ai ouvert une seule fois pour montrer comme il était beau. Voilà
-tout. Je te le jure.
-
-Mais elle trépignait de fureur, et elle lui fit une de ces scènes
-conjugales qui rendent le foyer familial plus redoutable pour un homme
-pacifique qu'un champ de bataille où pleuvent les balles.
-
-Elle ajusta une pièce avec un morceau de soie coupé sur l'ancien
-parapluie, qui était de couleur différente; et, le lendemain Oreille
-partit, d'un air humble, avec l'instrument raccommodé. Il le posa dans
-son armoire et n'y pensa plus que comme on pense à quelque mauvais
-souvenir.
-
-Mais à peine fut-il rentré, le soir, sa femme lui saisit son parapluie
-dans les mains, l'ouvrit pour constater son état, et demeura suffoquée
-devant un désastre irréparable. Il était criblé de petits trous
-provenant évidemment de brûlures, comme si on eût vidé dessus la cendre
-d'une pipe allumée. Il était perdu, perdu sans remède.
-
-Elle contemplait cela sans dire un mot, trop indignée pour qu'un son pût
-sortir de sa gorge. Lui aussi, il constatait le dégât et il restait
-stupide, épouvanté, consterné.
-
-Puis ils se regardèrent; puis il baissa les yeux; puis il reçut par la
-figure l'objet crevé qu'elle lui jetait; puis elle cria, retrouvant sa
-voix dans un emportement de fureur:
-
---Ah! canaille! canaille! Tu en as fait exprès! Mais tu me le payeras!
-Tu n'en auras plus...
-
-Et la scène recommença. Après une heure de tempête, il put enfin
-s'expliquer. Il jura qu'il n'y comprenait rien; que cela ne pouvait
-provenir que de malveillance ou de vengeance.
-
-Un coup de sonnette le délivra. C'était un ami qui devait dîner chez
-eux.
-
-Mme Oreille lui soumit le cas. Quant à acheter un nouveau parapluie,
-c'était fini, son mari n'en aurait plus.
-
-L'ami argumenta avec raison:
-
---Alors, madame, il perdra ses habits, qui valent certes davantage.
-
-La petite femme, toujours furieuse, répondit:
-
---Alors il prendra un parapluie de cuisine, je ne lui en donnerai pas un
-nouveau en soie.
-
-A cette pensée, Oreille se révolta.
-
---Alors je donnerai ma démission, moi! Mais je n'irai pas au Ministère
-avec un parapluie de cuisine.
-
-L'ami reprit:
-
---Faites recouvrir celui-là, ça ne coûte pas très cher.
-
-Mme Oreille, exaspérée, balbutiait:
-
---Il faut au moins huit francs pour le faire recouvrir. Huit francs et
-dix-huit, cela fait vingt-six! Vingt-six francs pour un parapluie, mais
-c'est de la folie! c'est de la démence!
-
-L'ami, bourgeois pauvre, eut une inspiration:
-
---Faites-le payer par votre Assurance. Les compagnies payent les objets
-brûlés, pourvu que le dégât ait eu lieu dans votre domicile.
-
-A ce conseil, la petite femme se calma net; puis, après une minute de
-réflexion, elle dit à son mari:
-
---Demain, avant de te rendre à ton Ministère, tu iras dans les bureaux
-de la _Maternelle_ faire constater l'état de ton parapluie et réclamer
-le payement.
-
-M. Oreille eut un soubresaut.
-
---Jamais de la vie je n'oserai! C'est dix-huit francs de perdus, voilà
-tout. Nous n'en mourrons pas.
-
-Et il sortit le lendemain avec une canne. Il faisait beau, heureusement.
-
-Restée seule à la maison, Mme Oreille ne pouvait se consoler de la perte
-de ses dix-huit francs. Elle avait le parapluie sur la table de la salle
-à manger, et elle tournait autour, sans parvenir à prendre une
-résolution.
-
-La pensée de l'Assurance lui revenait à tout instant, mais elle n'osait
-pas non plus affronter les regards railleurs des messieurs qui la
-recevraient, car elle était timide devant le monde, rougissant pour un
-rien, embarrassée dès qu'il lui fallait parler à des inconnus.
-
-Cependant le regret des dix-huit francs la faisait souffrir comme une
-blessure. Elle n'y voulait plus songer, et sans cesse le souvenir de
-cette perte la martelait douloureusement. Que faire cependant? Les
-heures passaient; elle ne se décidait à rien. Puis, tout à coup, comme
-les poltrons qui deviennent crânes, elle prit sa résolution:
-
---J'irai, et nous verrons bien!
-
-Mais il lui fallait d'abord préparer le parapluie pour que le désastre
-fût complet et la cause facile à soutenir. Elle prit une allumette sur
-la cheminée et fit, entre les baleines, une grande brûlure, large comme
-la main; puis elle roula délicatement ce qui restait de la soie, la
-fixa avec le cordelet élastique, mit son châle et son chapeau, et
-descendit d'un pied pressé vers la rue de Rivoli où se trouvait
-l'Assurance.
-
-Mais, à mesure qu'elle approchait, elle ralentissait le pas.
-Qu'allait-elle dire? Qu'allait-on lui répondre?
-
-Elle regardait les numéros des maisons. Elle en avait encore vingt-huit.
-Très bien! elle pouvait réfléchir. Elle allait de moins en moins vite.
-Soudain elle tressaillit. Voici la porte, sur laquelle brille en lettres
-d'or: «_La Maternelle_, Compagnie d'assurances contre l'incendie.» Déjà!
-Elle s'arrêta une seconde, anxieuse, honteuse, puis passa, puis revint,
-puis passa de nouveau, puis revint encore.
-
-Elle se dit enfin:
-
---Il faut y aller, pourtant. Mieux vaut plus tôt que plus tard.
-
-Mais, en pénétrant dans la maison, elle s'aperçut que son cœur
-battait.
-
-Elle entra dans une vaste pièce avec des guichets tout autour, et, par
-chaque guichet, on apercevait une tête d'homme dont le corps était
-masqué par un treillage.
-
-Un monsieur parut, portant des papiers. Elle s'arrêta et, d'une petite
-voix timide:
-
---Pardon, monsieur, pourriez-vous me dire où il faut s'adresser pour se
-faire rembourser les objets brûlés.
-
-Il répondit, avec un timbre sonore:
-
---Premier, à gauche. Au bureau des sinistres.
-
-Ce mot l'intimida davantage encore; et elle eut envie de se sauver, de
-ne rien dire, de sacrifier ses dix-huit francs. Mais à la pensée de
-cette somme, un peu de courage lui revint, et elle monta, essoufflée,
-s'arrêtant à chaque marche.
-
-Au premier, elle aperçut une porte, elle frappa. Une voix claire cria:
-
---Entrez!
-
-Elle entra, et se vit dans une grande pièce où trois messieurs, debout,
-décorés, solennels, causaient.
-
-Un d'eux lui demanda:
-
---Que désirez-vous, madame?
-
-Elle ne trouvait plus ses mots, elle bégaya:
-
---Je viens... je viens... pour... pour un sinistre.
-
-Le monsieur, poli, montra un siège.
-
---Donnez-vous la peine de vous asseoir, je suis à vous dans une minute.
-
-Et, retournant vers les deux autres, il reprit la conversation.
-
---La Compagnie, messieurs, ne se croit pas engagée envers vous pour plus
-de quatre cent mille francs. Nous ne pouvons admettre vos revendications
-pour les cent mille francs que vous prétendez nous faire payer en plus.
-L'estimation d'ailleurs...
-
-Un des deux autres l'interrompit:
-
---Cela suffit, monsieur, les tribunaux décideront. Nous n'avons plus
-qu'à nous retirer.
-
-Et ils sortirent après plusieurs saluts cérémonieux.
-
-Oh! si elle avait osé partir avec eux, elle l'aurait fait; elle aurait
-fui, abandonnant tout! Mais le pouvait-elle? Le monsieur revint et,
-s'inclinant:
-
---Qu'y a-t-il pour votre service, madame?
-
-Elle articula péniblement:
-
---Je viens pour... pour ceci.
-
-Le directeur baissa les yeux, avec un étonnement naïf, vers l'objet
-qu'elle lui tendait.
-
-Elle essayait, d'une main tremblante, de détacher l'élastique. Elle y
-parvint après quelques efforts, et ouvrit brusquement le squelette
-loqueteux du parapluie.
-
-L'homme prononça, d'un ton compatissant:
-
---Il me paraît bien malade.
-
-Elle déclara avec hésitation:
-
---Il m'a coûté vingt francs.
-
-Il s'étonna:
-
---Vraiment! Tant que ça.
-
---Oui, il était excellent. Je voulais vous faire constater son état.
-
---Fort bien; je vois. Fort bien. Mais je ne saisis pas en quoi cela peut
-me concerner.
-
-Une inquiétude la saisit. Peut-être cette compagnie-là ne payait-elle
-pas les menus objets, et elle dit:
-
---Mais... il est brûlé...
-
-Le monsieur ne nia pas:
-
---Je le vois bien.
-
-Elle restait bouche béante, ne sachant plus que dire; puis, soudain,
-comprenant son oubli, elle prononça avec précipitation:
-
---Je suis Mme Oreille. Nous sommes assurés à _la Maternelle_, et je
-viens vous réclamer le prix de ce dégât.
-
-Elle se hâta d'ajouter dans la crainte d'un refus positif:
-
---Je demande seulement que vous le fassiez recouvrir.
-
-Le directeur, embarrassé, déclara:
-
---Mais... madame... nous ne sommes pas marchands de parapluies. Nous ne
-pouvons nous charger de ces genres de réparations.
-
-La petite femme sentait l'aplomb lui revenir. Il fallait lutter. Elle
-lutterait donc! Elle n'avait plus peur; elle dit:
-
---Je demande seulement le prix de la réparation. Je la ferai bien faire
-moi-même.
-
-Le monsieur semblait confus:
-
---Vraiment, madame, c'est bien peu. On ne nous demande jamais
-d'indemnité pour des accidents d'une si minime importance. Nous ne
-pouvons rembourser, convenez-en, les mouchoirs, les gants, les balais,
-les savates, tous les petits objets qui sont exposés chaque jour à subir
-des avaries par la flamme.
-
-Elle devint rouge, sentant la colère l'envahir:
-
---Mais, monsieur, nous avons eu, au mois de décembre dernier, un feu de
-cheminée qui nous a causé au moins pour cinq cents francs de dégâts; M.
-Oreille n'a rien réclamé à la compagnie; aussi il est bien juste
-aujourd'hui qu'elle me paye mon parapluie!
-
-Le directeur, devinant le mensonge, dit en souriant:
-
---Vous avouerez, madame, qu'il est bien étonnant que M. Oreille, n'ayant
-rien demandé pour un dégât de cinq cents francs, vienne réclamer une
-réparation de cinq ou six francs pour un parapluie.
-
-Elle ne se troubla point et répliqua:
-
---Pardon, monsieur, le dégât de cinq cents francs concernait la bourse
-de M. Oreille, tandis que le dégât de dix-huit francs concerne la bourse
-de Mme Oreille, ce qui n'est pas la même chose.
-
-Il vit qu'il ne s'en débarrasserait pas et qu'il allait perdre sa
-journée, et il demanda avec résignation:
-
---Veuillez me dire alors comment l'accident est arrivé.
-
-Elle sentit la victoire et se mit à raconter:
-
---Voilà, monsieur: j'ai dans mon vestibule une espèce de chose en bronze
-où l'on pose les parapluies et les cannes. L'autre jour donc, en
-rentrant, je plaçai dedans celui-là. Il faut vous dire qu'il y a juste
-au-dessus une planchette pour mettre les bougies et les allumettes.
-J'allonge le bras et je prends quatre allumettes. J'en frotte une; elle
-rate. J'en frotte une autre; elle s'allume et s'éteint aussitôt. J'en
-frotte une troisième; elle en fait autant.
-
-Le directeur l'interrompit pour placer un mot d'esprit:
-
---C'étaient donc des allumettes du gouvernement?
-
-Elle ne comprit pas et continua:
-
---Ça se peut bien. Toujours est-il que la quatrième prit feu et
-j'allumai ma bougie; puis je rentrai dans ma chambre pour me coucher.
-Mais au bout d'un quart d'heure, il me sembla qu'on sentait le brûlé.
-Moi j'ai toujours peur du feu. Oh! si nous avons jamais un sinistre, ce
-ne sera pas ma faute! Surtout depuis le feu de cheminée dont je vous ai
-parlé, je ne vis pas. Je me relève donc, je sors, je cherche, je sens
-partout comme un chien de chasse, et je m'aperçois enfin que mon
-parapluie brûle. C'est probablement une allumette qui était tombée
-dedans. Vous voyez dans quel état ça l'a mis...
-
-Le directeur en avait pris son parti; il demanda:
-
---A combien estimez-vous le dégât?
-
-Elle demeura sans parole, n'osant pas fixer un chiffre. Puis elle dit,
-voulant être large:
-
---Faites-le réparer vous-même. Je m'en rapporte à vous.
-
-Il refusa:
-
---Non, madame, je ne peux pas. Dites-moi combien vous demandez.
-
---Mais... il me semble... que... Tenez, monsieur, je ne veux pas gagner
-sur vous, moi... nous allons faire une chose. Je porterai mon parapluie
-chez un fabricant qui le recouvrira en bonne soie, en soie durable, et
-je vous apporterai la facture. Ça vous va-t-il?
-
---Parfaitement, madame; c'est entendu. Voici un mot pour la caisse, qui
-remboursera votre dépense.
-
-Et il tendit une carte à Mme Oreille, qui la saisit, puis se leva et
-sortit en remerciant, ayant hâte d'être dehors, de crainte qu'il ne
-changeât d'avis.
-
-Elle allait maintenant d'un pas gai par la rue, cherchant un marchand de
-parapluies qui lui parût élégant. Quand elle eut trouvé une boutique
-d'allure riche, elle entra et dit, d'une voix assurée:
-
---Voici un parapluie à recouvrir en soie, en très bonne soie. Mettez-y
-ce que vous avez de meilleur. Je ne regarde pas au prix.
-
-
- _Le Parapluie_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 10 février 1884.
-
-
-
-
-LE VERROU.
-
- _A Raoul Deraisne._
-
-
-LES quatre verres devant les dîneurs restaient à moitié pleins
-maintenant, ce qui indique généralement que les convives le sont tout à
-fait. On commençait à parler sans écouter les réponses, chacun ne
-s'occupant que de ce qui se passait en lui; et les voix devenaient
-éclatantes, les gestes exubérants, les yeux allumés.
-
-C'était un dîner de garçons, de vieux garçons endurcis. Ils avaient
-fondé ce repas régulier, une vingtaine d'années auparavant, en le
-baptisant: «le Célibat». Ils étaient alors quatorze bien décidés à ne
-jamais prendre femme. Ils restaient quatre maintenant. Trois étaient
-morts et les sept autres mariés.
-
-Ces quatre-là tenaient bon; et ils observaient scrupuleusement, autant
-qu'il était en leur pouvoir, les règles établies au début de cette
-curieuse association. Ils s'étaient juré, les mains dans les mains, de
-détourner de ce qu'on appelle le droit chemin toutes les femmes qu'ils
-pourraient, de préférence celle des amis, de préférence encore celle des
-amis les plus intimes. Aussi, dès que l'un d'eux quittait la société
-pour fonder une famille, il avait soin de se fâcher d'une façon
-définitive avec tous ses anciens compagnons.
-
-Ils devaient, en outre, à chaque dîner s'entre-confesser, se raconter
-avec tous les détails et les noms, et les renseignements les plus
-précis, leurs dernières aventures. D'où cette espèce de dicton devenu
-familier entre eux: «Mentir comme un célibataire.»
-
-Ils professaient, en outre, le mépris le plus complet pour la Femme,
-qu'ils traitaient de «Bête à plaisir». Ils citaient à tout instant
-Schopenhauer, leur dieu, réclamaient le rétablissement des harems et des
-tours, avaient fait broder sur le linge de table, qui servait au dîner
-du Célibat, ce précepte ancien: «_Mulier, perpetuus infans_», et,
-au-dessous, le vers d'Alfred de Vigny:
-
- La femme, enfant malade et douze fois impure!
-
-De sorte qu'à force de mépriser les femmes, ils ne pensaient qu'à elles,
-ne vivaient que pour elles, tendaient vers elles tous leurs efforts,
-tous leurs désirs.
-
-Ceux d'entre eux qui s'étaient mariés, les appelaient vieux galantins,
-les plaisantaient et les craignaient.
-
-C'était juste au moment de boire le champagne que devaient commencer les
-confidences au dîner du Célibat.
-
-Ce jour-là, ces vieux, car ils étaient vieux à présent, et plus ils
-vieillissaient plus ils se racontaient de surprenantes bonnes fortunes,
-ces vieux furent intarissables. Chacun des quatre, depuis un mois, avait
-séduit au moins une femme par jour; et quelles femmes! les plus jeunes,
-les plus nobles, les plus riches, les plus belles!
-
-Quand ils eurent terminé leurs récits, l'un d'eux, celui qui, ayant
-parlé le premier, avait dû, ensuite, écouter les autres, se leva.
-«Maintenant que nous avons fini de blaguer, dit-il, je me propose de
-vous raconter, non pas ma dernière, mais ma première aventure, j'entends
-la première aventure de ma vie, ma première chute (car c'est une chute)
-dans les bras d'une femme. Oh! je ne veux pas vous narrer mon... comment
-dirai-je?... mon tout premier début, non. Le premier fossé sauté (je dis
-fossé au figuré) n'a rien d'intéressant. Il est généralement boueux, et
-on s'en relève un peu sali avec une charmante illusion de moins, un
-vague dégoût, une pointe de tristesse. Cette réalité de l'amour, la
-première fois qu'on la touche, répugne un peu; on la rêvait tout autre,
-plus délicate, plus fine. Il vous en reste une sensation morale et
-physique d'écœurement comme lorsqu'on a mis la main, par hasard, en
-des choses poisseuses et qu'on n'a pas d'eau pour se laver. On a beau
-frotter, ça reste.
-
-Oui, mais comme on s'y accoutume bien, et vite! Je te crois, qu'on s'y
-fait. Cependant... cependant, pour ma part, j'ai toujours regretté de
-n'avoir pas pu donner de conseils au Créateur au moment où il a organisé
-cette chose-là. Qu'est-ce que j'aurais imaginé; je ne le sais pas au
-juste; mais je crois que je l'aurais arrangée autrement. J'aurais
-cherché une combinaison plus convenable et plus poétique, oui, plus
-poétique.
-
-Je trouve que le bon Dieu s'est montré vraiment trop... trop...
-naturaliste. Il a manqué de poésie dans son invention.
-
-Donc, ce que je veux vous raconter, c'est ma première femme du monde, la
-première femme du monde que j'ai séduite. Pardon, je veux dire la
-première femme du monde qui m'a séduit. Car, au début, c'est nous qui
-nous laissons prendre, tandis que, plus tard... c'est la même chose.
-
-C'était une amie de ma mère, une femme charmante d'ailleurs. Ces
-êtres-là, quand ils sont chastes, c'est généralement par bêtise, et
-quand ils sont amoureux, ils sont enragés. On nous accuse de les
-corrompre! Ah bien oui! Avec elles, c'est toujours le lapin qui
-commence, et jamais le chasseur. Oh! elles n'ont pas l'air d'y toucher,
-je le sais, mais elles y touchent; elles font de nous ce qu'elles
-veulent sans que cela paraisse; et puis elles nous accusent de les avoir
-perdues, déshonorées, avilies, que sais-je?
-
-Celle dont je parle nourrissait assurément une furieuse envie de se
-faire avilir par moi. Elle avait peut-être trente-cinq ans; j'en
-comptais à peine vingt-deux. Je ne songeais pas plus à la séduire que
-je ne pensais à me faire trappiste. Or, un jour, comme je lui rendais
-visite, et que je considérais avec étonnement son costume, un peignoir
-du matin considérablement ouvert, ouvert comme une porte d'église quand
-on sonne la messe, elle me prit la main, la serra, vous savez, la serra
-comme elles serrent dans ces moments-là, et avec un soupir demi-pâmé,
-ces soupirs qui viennent d'en bas, elle me dit: «Oh! ne me regardez pas
-comme ça, mon enfant.»
-
-Je devins plus rouge qu'une tomate et plus timide que d'habitude,
-naturellement. J'avais bien envie de m'en aller, mais elle me tenait la
-main, et ferme. Elle la posa sur sa poitrine, une poitrine bien nourrie,
-et elle me dit: «Tenez, sentez mon cœur, comme il bat.» Certes, il
-battait. Moi, je commençais à saisir, mais je ne savais comment m'y
-prendre ni par où commencer. J'ai changé depuis.
-
-Comme je demeurais toujours une main appuyée sur la grasse doublure de
-son cœur, et l'autre main tenant mon chapeau, et comme je continuais
-à la regarder avec un sourire confus, un sourire niais, un sourire de
-peur, elle se redressa soudain, et, d'une voix irritée:--«Ah çà, que
-faites-vous, jeune homme, vous êtes indécent et mal appris.»--Je retirai
-ma main bien vite, je cessai de sourire, et je balbutiai des excuses, et
-je me levai, et je m'en allai abasourdi, la tête perdue.
-
-Mais j'étais pris, je rêvai d'elle. Je la trouvais charmante, adorable;
-je me figurai que je l'aimais, que je l'avais toujours aimée, je résolus
-d'être entreprenant, téméraire même!
-
-Quand je la revis, elle eut pour moi un petit sourire en coulisse. Oh!
-ce petit sourire, comme il me troubla. Et sa poignée de main fut longue,
-avec une insistance significative.
-
-A partir de ce jour je lui fis la cour, paraît-il. Du moins, elle
-m'affirma depuis que je l'avais séduite, captée, déshonorée, avec un
-rare machiavélisme, une habileté consommée, une persévérance de
-mathématicien, et des ruses d'Apache.
-
-Mais une chose me troublait étrangement. En quel lieu s'accomplirait mon
-triomphe? J'habitais dans ma famille, et ma famille, sur ce point, se
-montrait intransigeante. Je n'avais pas l'audace nécessaire pour
-franchir, une femme au bras, une porte d'hôtel en plein jour; je ne
-savais à qui demander conseil.
-
-Or mon amie, en causant avec moi d'une façon badine, m'affirma que tout
-jeune homme devait avoir une chambre en ville. Nous habitions à Paris.
-Ce fut un trait de lumière, j'eus une chambre; elle y vint.
-
-Elle y vint un jour de novembre. Cette visite, que j'aurais voulu
-différer, me troubla beaucoup parce que je n'avais pas de feu. Et je
-n'avais pas de feu parce que ma cheminée fumait. La veille justement
-j'avais fait une scène à mon propriétaire, un ancien commerçant, et il
-m'avait promis de venir lui-même avec le fumiste, avant deux jours, pour
-examiner attentivement les travaux à exécuter.
-
-Dès qu'elle fut entrée, je lui déclarai: «Je n'ai pas de feu parce que
-ma cheminée fume.» Elle n'eut pas même l'air de m'écouter, elle
-balbutia: «Ça ne fait rien, j'en ai...» Et comme je demeurais surpris,
-elle s'arrêta toute confuse; puis reprit: «Je ne sais plus ce que je
-dis... je suis folle... je perds la tête... Qu'est-ce que je fais,
-Seigneur! Pourquoi suis-je venue, malheureuse! Oh! quelle honte! quelle
-honte!...» Et elle s'abattit en sanglotant dans mes bras.
-
-Je crus à ses remords et je lui jurai que je la respecterais. Alors elle
-s'écroula à mes genoux en gémissant: «Mais tu ne vois donc pas que je
-t'aime, que tu m'as vaincue, affolée!»
-
-Aussitôt je crus opportun de commencer les approches. Mais elle
-tressaillit, se releva, s'enfuit jusque dans une armoire pour se cacher,
-en criant: «Oh! ne me regardez pas, non, non. Ce jour me fait honte. Au
-moins si tu ne me voyais pas, si nous étions dans l'ombre, la nuit, tous
-les deux. Y songes-tu? Quel rêve! Oh! ce jour!»
-
-Je me précipitai vers la fenêtre, je fermai les contrevents, je croisai
-les rideaux, je pendis un paletot sur un filet de lumière qui passait
-encore; puis, les mains étendues pour ne pas tomber sur les chaises, le
-cœur palpitant, je la cherchai, je la trouvai.
-
-Ce fut un nouveau voyage, à deux, à tâtons, les lèvres unies, vers
-l'autre coin où se trouvait mon alcôve. Nous n'allions pas droit, sans
-doute, car je rencontrai d'abord la cheminée, puis la commode, puis
-enfin ce que nous cherchions.
-
-Alors j'oubliai tout dans une extase frénétique. Ce fut une heure de
-folie, d'emportement, de joie surhumaine; puis, une délicieuse
-lassitude nous ayant envahis, nous nous endormîmes, aux bras l'un de
-l'autre.
-
-Et je rêvai. Mais voilà que dans mon rêve il me sembla qu'on m'appelait,
-qu'on criait au secours; puis je reçus un coup violent; j'ouvris les
-yeux!...
-
-Oh!... Le soleil couchant, rouge, magnifique, entrant tout entier par ma
-fenêtre grande ouverte, semblait nous regarder du bord de l'horizon,
-illuminait d'une lueur d'apothéose mon lit tumultueux, et, couchée
-dessus, une femme éperdue, qui hurlait, se débattait, se tortillait,
-s'agitait des pieds et des mains pour saisir un bout de drap, un coin de
-rideau, n'importe quoi, tandis que, debout au milieu de la chambre,
-effarés, côte à côte, mon propriétaire en redingote, flanqué du
-concierge et d'un fumiste noir comme un diable, nous contemplait avec
-des yeux stupides.
-
-Je me dressai furieux, prêt à lui sauter au collet, et je criai: «Que
-faites-vous chez moi, nom de Dieu!»
-
-Le fumiste, pris d'un rire irrésistible, laissa tomber la plaque de tôle
-qu'il portait à la main. Le concierge semblait devenu fou, et le
-propriétaire balbutia: «Mais, monsieur, c'était... c'était... pour la
-cheminée... la cheminée...» Je hurlai: «F...ichez le camp, nom de Dieu!»
-
-Alors il retira son chapeau d'un air confus et poli, et, s'en allant à
-reculons, murmura: «Pardon, monsieur, excusez-moi, si j'avais cru vous
-déranger, je ne serais pas venu. Le concierge m'avait affirmé que vous
-étiez sorti. Excusez-moi.» Et ils partirent.
-
-Depuis ce temps-là, voyez-vous, je ne ferme jamais les fenêtres; mais je
-pousse toujours les verrous.
-
-
- _Le Verrou_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 25 juillet 1882, sous
- la signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-RENCONTRE.
-
- _A Édouard Rod._
-
-
-CE fut un hasard, un vrai hasard. Le baron d'Étraille, fatigué de rester
-debout, entra, tous les appartements de la princesse étant ouverts ce
-soir de fête, dans la chambre à coucher déserte et presque sombre au
-sortir des salons illuminés.
-
-Il cherchait un siège où dormir, certain que sa femme ne voudrait point
-partir avant le jour. Il aperçut dès la porte, le large lit d'azur à
-fleurs d'or, dressé au milieu de la vaste pièce, pareil à un catafalque
-où aurait été enseveli l'amour, car la princesse n'était plus jeune. Par
-derrière, une grande tache claire donnait la sensation d'un lac vu par
-une haute fenêtre. C'était la glace, immense, discrète, habillée de
-draperies sombres qu'on laissait tomber quelquefois, qu'on avait souvent
-relevées; et la glace semblait regarder la couche, sa complice. On eût
-dit qu'elle avait des souvenirs, des regrets, comme ces châteaux que
-hantent les spectres des morts, et qu'on allait voir passer sur sa face
-unie et vide ces formes charmantes qu'ont les hanches nues des femmes,
-et les gestes doux des bras quand ils enlacent.
-
-Le baron s'était arrêté souriant, un peu ému au seuil de cette chambre
-d'amour. Mais soudain, quelque chose apparut dans la glace comme si les
-fantômes évoqués eussent surgi devant lui. Un homme et une femme, assis
-sur un divan très bas caché dans l'ombre, s'étaient levés. Et le cristal
-poli, reflétant leurs images, les montrait debout et se baisant aux
-lèvres avant de se séparer.
-
-Le baron reconnut sa femme et le marquis de Cervigné. Il se retourna et
-s'éloigna en homme fort et maître de lui; et il attendit que le jour
-vînt pour emmener la baronne; mais il ne songeait plus à dormir.
-
-Dès qu'il fut seul avec elle, il lui dit:
-
---Madame, je vous ai vue tout à l'heure dans la chambre de la princesse
-de Raynes. Je n'ai point besoin de m'expliquer davantage. Je n'aime ni
-les reproches, ni les violences, ni le ridicule. Voulant éviter ces
-choses, nous allons nous séparer sans bruit. Les hommes d'affaires
-régleront votre situation suivant mes ordres. Vous serez libre de vivre
-à votre guise n'étant plus sous mon toit, mais je vous préviens que si
-quelque scandale a lieu, comme vous continuez à porter mon nom, je serai
-forcé de me montrer sévère.
-
-Elle voulut parler; il l'en empêcha, s'inclina, et rentra chez lui.
-
-Il se sentait plutôt étonné et triste que malheureux. Il l'avait
-beaucoup aimée dans les premiers temps de leur mariage. Cette ardeur
-s'était peu à peu refroidie, et maintenant il avait souvent des
-caprices, soit au théâtre, soit dans le monde, tout en gardant néanmoins
-un certain goût pour la baronne.
-
-Elle était fort jeune, vingt-quatre ans à peine, petite, singulièrement
-blonde, et maigre, trop maigre. C'était une poupée de Paris, fine,
-gâtée, élégante, coquette, assez spirituelle, avec plus de charme que de
-beauté. Il disait familièrement à son frère en parlant d'elle: «Ma femme
-est charmante, provocante, seulement... elle ne vous laisse rien dans
-la main. Elle ressemble à ces verres de champagne où tout est mousse.
-Quand on a fini par trouver le fond, c'est bon tout de même, mais il y
-en a trop peu.»
-
-Il marchait dans sa chambre, de long en large, agité et songeant à mille
-choses. Par moments, des souffles de colère le soulevaient et il sentait
-des envies brutales d'aller casser les reins du marquis ou le souffleter
-au cercle. Puis il constatait que cela serait de mauvais goût, qu'on
-rirait de lui et non de l'autre, et que ces emportements lui venaient
-bien plus de sa vanité blessée que de son cœur meurtri. Il se coucha,
-mais ne dormit point.
-
-On apprit dans Paris, quelques jours plus tard, que le baron et la
-baronne d'Étraille s'étaient séparés à l'amiable pour incompatibilité
-d'humeur. On ne soupçonna rien, on ne chuchota pas et on ne s'étonna
-point.
-
-Le baron, cependant, pour éviter des rencontres qui lui seraient
-pénibles, voyagea pendant un an, puis il passa l'été suivant aux bains
-de mer, l'automne à chasser et il revint à Paris pour l'hiver. Pas une
-fois il ne vit sa femme.
-
-Il savait qu'on ne disait rien d'elle. Elle avait soin, au moins, de
-garder les apparences. Il n'en demandait pas davantage.
-
-Il s'ennuya, voyagea encore, puis restaura son château de Villebosc, ce
-qui lui demanda deux ans, puis il y reçut ses amis, ce qui l'occupa
-quinze mois au moins; puis, fatigué de ce plaisir usé, il rentra dans
-son hôtel de la rue de Lille, juste six années après la séparation.
-
-Il avait maintenant quarante-cinq ans, pas mal de cheveux blancs, un peu
-de ventre, et cette mélancolie des gens qui ont été beaux, recherchés,
-aimés et qui se détériorent tous les jours.
-
-Un mois après son retour à Paris, il prit froid en sortant du cercle et
-se mit à tousser. Son médecin lui ordonna d'aller finir l'hiver à Nice.
-
-Il partit donc, un lundi soir, par le rapide.
-
-Comme il se trouvait en retard, il arriva alors que le train se mettait
-en marche. Il y avait une place dans un coupé, il y monta. Une personne
-était déjà installée sur le fauteuil du fond, tellement enveloppée de
-fourrures et de manteaux qu'il ne put même deviner si c'était un homme
-ou une femme. On n'apercevait rien d'elle qu'un long paquet de
-vêtements. Quand il vit qu'il ne saurait rien, le baron, à son tour,
-s'installa, mit sa toque de voyage, déploya ses couvertures, se roula
-dedans, s'étendit et s'endormit.
-
-Il ne se réveilla qu'à l'aurore, et tout de suite il regarda vers son
-compagnon. Il n'avait point bougé de toute la nuit et il semblait encore
-en plein sommeil.
-
-M. d'Étraille en profita pour faire sa toilette du matin, brosser sa
-barbe et ses cheveux, refaire l'aspect de son visage que la nuit change
-si fort, si fort, quand on atteint un certain âge.
-
-Le grand poète a dit:
-
- Quand on est jeune, on a des matins triomphants!
-
-Quand on est jeune, on a de magnifiques réveils, avec la peau fraîche,
-l'œil luisant, les cheveux brillants de sève.
-
-Quand on vieillit, on a des réveils lamentables. L'œil terne, la joue
-rouge et bouffie, la bouche épaisse, les cheveux en bouillie et la barbe
-mêlée donnent au visage un aspect vieux, fatigué, fini.
-
-Le baron avait ouvert son nécessaire de voyage et il rajusta sa
-physionomie en quelques coups de brosse. Puis il attendit.
-
-Le train siffla, s'arrêta. Le voisin fit un mouvement. Il était sans
-doute réveillé. Puis la machine repartit. Un rayon de soleil oblique
-entrait maintenant dans le wagon et tombait juste en travers du dormeur,
-qui remua de nouveau, donna quelques coups de tête comme un poulet qui
-sort de sa coquille, et montra tranquillement son visage.
-
-C'était une jeune femme blonde, toute fraîche, fort jolie et grasse.
-Elle s'assit.
-
-Le baron, stupéfait, la regardait. Il ne savait plus ce qu'il devait
-croire. Car vraiment on eût juré que c'était... que c'était sa femme,
-mais sa femme extraordinairement changée... à son avantage, engraissée,
-oh! engraissée autant que lui-même, mais en mieux.
-
-Elle le regarda tranquillement, parut ne pas le reconnaître, et se
-débarrassa avec placidité des étoffes qui l'entouraient.
-
-Elle avait l'assurance calme d'une femme sûre d'elle-même, l'audace
-insolente du réveil, se sachant, se sentant en pleine beauté, en pleine
-fraîcheur.
-
-Le baron perdait vraiment la tête.
-
-Était-ce sa femme? Ou une autre qui lui aurait ressemblé comme une
-sœur? Depuis six ans qu'il ne l'avait vue, il pouvait se tromper.
-
-Elle bâilla. Il reconnut son geste. Mais de nouveau elle se tourna vers
-lui et le parcourut, le couvrit d'un regard tranquille, indifférent,
-d'un regard qui ne sait rien, puis elle considéra la campagne.
-
-Il demeura éperdu, horriblement perplexe. Il attendit, la guettant de
-côté, avec obstination.
-
-Mais oui, c'était sa femme, morbleu! Comment pouvait-il hésiter? Il n'y
-en avait pas deux avec ce nez-là? Mille souvenirs lui revenaient, des
-souvenirs de caresses, des petits détails de son corps, un grain de
-beauté sur la hanche, un autre au dos, en face du premier. Comme il les
-avait souvent baisés! Il se sentait envahi par une griserie ancienne,
-retrouvant l'odeur de sa peau, son sourire quand elle lui jetait ses
-bras sur les épaules, les intonations douces de sa voix, toutes ses
-câlineries gracieuses.
-
-Mais, comme elle était changée, embellie, c'était elle et ce n'était
-plus elle. Il la trouvait plus mûre, plus faite, plus femme, plus
-séduisante, plus désirable, adorablement désirable.
-
-Donc cette femme étrangère, inconnue, rencontrée par hasard dans un
-wagon était à lui, lui appartenait de par la loi. Il n'avait qu'à dire:
-«Je veux».
-
-Il avait jadis dormi dans ses bras, vécu dans son amour. Il la
-retrouvait maintenant si changée qu'il la reconnaissait à peine. C'était
-une autre et c'était elle en même temps: c'était une autre, née, formée,
-grandie depuis qu'il l'avait quittée; c'était elle aussi qu'il avait
-possédée, dont il retrouvait les attitudes modifiées, les traits anciens
-plus formés, le sourire moins mignard, les gestes plus assurés.
-C'étaient deux femmes en une, mêlant une grande part d'inconnu nouveau à
-une grande part de souvenir aimé. C'était quelque chose de singulier, de
-troublant, d'excitant, une sorte de mystère d'amour où flottait une
-confusion délicieuse. C'était sa femme dans un corps nouveau, dans une
-chair nouvelle que ses lèvres n'avaient point parcourus.
-
-Et il pensait, en effet, qu'en six années tout change en nous. Seul le
-contour demeure reconnaissable, et quelquefois même il disparaît.
-
-Le sang, les cheveux, la peau, tout recommence, tout se reforme. Et
-quand on est demeuré longtemps sans se voir, on retrouve un autre être
-tout différent, bien qu'il soit le même et qu'il porte le même nom.
-
-Et le cœur aussi peut varier, les idées aussi se modifient, se
-renouvellent, si bien qu'en quarante ans de vie nous pouvons, par de
-lentes et constantes transformations, devenir quatre ou cinq êtres
-absolument nouveaux et différents.
-
-Il songeait, troublé jusqu'à l'âme. La pensée lui vint brusquement du
-soir où il l'avait surprise dans la chambre de la princesse. Aucune
-fureur ne l'agita. Il n'avait pas sous les yeux la même femme, la petite
-poupée maigre et vive de jadis.
-
-Qu'allait-il faire? Comment lui parler? Que lui dire? L'avait-elle
-reconnu, elle?
-
-Le train s'arrêtait de nouveau. Il se leva, salua et prononça: «Berthe,
-n'avez-vous besoin de rien. Je pourrais vous apporter...»
-
-Elle le regarda des pieds à la tête et répondit, sans étonnement, sans
-confusion, sans colère, avec une placide indifférence: «Non--de
-rien--merci.»
-
-Il descendit et fit quelques pas sur le quai pour se secouer comme pour
-reprendre ses sens après une chute. Qu'allait-il faire maintenant?
-Monter dans un autre wagon? Il aurait l'air de fuir. Se montrer galant,
-empressé? Il aurait l'air de demander pardon. Parler comme un maître? Il
-aurait l'air d'un goujat, et puis, vraiment, il n'en avait plus le
-droit.
-
-Il remonta et reprit sa place.
-
-Elle aussi, pendant son absence, avait fait vivement sa toilette. Elle
-était étendue maintenant sur le fauteuil, impassible et radieuse.
-
-Il se tourna vers elle et lui dit: «Ma chère Berthe, puisqu'un hasard
-bien singulier nous remet en présence après six ans de séparation, de
-séparation sans violence, allons-nous continuer à nous regarder comme
-deux ennemis irréconciliables? Nous sommes enfermés en tête-à-tête? Tant
-pis, ou tant mieux. Moi je ne m'en irai pas. Donc n'est-il pas
-préférable de causer comme... comme... comme... des... amis, jusqu'au
-terme de notre route?»
-
-Elle répondit tranquillement: «Comme vous voudrez.»
-
-Alors il demeura court, ne sachant que dire. Puis, ayant de l'audace, il
-s'approcha, s'assit sur le fauteuil du milieu, et d'une voix galante:
-«Je vois qu'il faut vous faire la cour, soit. C'est d'ailleurs un
-plaisir, car vous êtes charmante. Vous ne vous figurez point comme vous
-avez gagné depuis six ans. Je ne connais pas de femme qui m'ait donné la
-sensation délicieuse que j'ai eue en vous voyant sortir de vos
-fourrures, tout à l'heure. Vraiment, je n'aurais pas cru possible un tel
-changement...»
-
-Elle prononça, sans remuer la tête, et sans le regarder: «Je ne vous en
-dirai pas autant, car vous avez beaucoup perdu.»
-
-Il rougit, confus et troublé, puis avec un sourire résigné: «Vous êtes
-dure.»
-
-Elle se tourna vers lui: «Pourquoi? Je constate. Vous n'avez pas
-l'intention de m'offrir votre amour, n'est-ce pas? Donc il est
-absolument indifférent que je vous trouve bien ou mal? Mais je vois que
-ce sujet vous est pénible. Parlons d'autre chose. Qu'avez-vous fait
-depuis que je ne vous ai vu?»
-
-Il avait perdu contenance, il balbutia: «Moi? j'ai voyagé, j'ai chassé,
-j'ai vieilli, comme vous le voyez. Et vous?»
-
-Elle déclara avec sérénité: «Moi, j'ai gardé les apparences comme vous
-me l'aviez ordonné.»
-
-Un mot brutal lui vint aux lèvres. Il ne le dit pas, mais prenant la
-main de sa femme, il la baisa: «Et je vous en remercie.»
-
-Elle fut surprise. Il était fort vraiment, et toujours maître de lui.
-
-Il reprit: «Puisque vous avez consenti à ma première demande,
-voulez-vous maintenant que nous causions sans aigreur.»
-
-Elle eut un petit geste de mépris. «De l'aigreur? mais je n'en ai pas.
-Vous m'êtes complètement étranger. Je cherche seulement à animer une
-conversation difficile.»
-
-Il la regardait toujours, séduit malgré sa rudesse, sentant un désir
-brutal l'envahir, un désir irrésistible, un désir de maître.
-
-Elle prononça, sentant bien qu'elle l'avait blessé, et s'acharnant:
-«Quel âge avez-vous donc aujourd'hui. Je vous croyais plus jeune que
-vous ne paraissez.»
-
-Il pâlit: «J'ai quarante-cinq ans.» Puis il ajouta: «J'ai oublié de vous
-demander des nouvelles de la princesse de Raynes. Vous la voyez
-toujours?»
-
-Elle lui jeta un regard de haine: «Oui, toujours. Elle va fort
-bien--merci.»
-
-Et ils demeurèrent côte à côte, le cœur agité, l'âme irritée. Tout à
-coup il déclara: «Ma chère Berthe, je viens de changer d'avis. Vous
-êtes ma femme, et je prétends que vous reveniez aujourd'hui sous mon
-toit. Je trouve que vous avez gagné en beauté et en caractère, et je
-vous reprends. Je suis votre mari, c'est mon droit.»
-
-Elle fut stupéfaite, et le regarda dans les yeux pour y lire sa pensée.
-Il avait un visage impassible, impénétrable et résolu.
-
-Elle répondit: «Je suis bien fâchée, mais j'ai des engagements.»
-
-Il sourit: «Tant pis pour vous. La loi me donne la force. J'en userai.»
-
-On arrivait à Marseille; le train sifflait, ralentissant sa marche. La
-baronne se leva, roula ses couvertures avec assurance, puis se tournant
-vers son mari: «Mon cher Raymond, n'abusez pas d'un tête-à-tête que j'ai
-préparé. J'ai voulu prendre une précaution, suivant vos conseils, pour
-n'avoir rien à craindre ni de vous ni du monde, quoi qu'il arrive. Vous
-allez à Nice, n'est-ce pas?
-
---J'irai où vous irez.
-
---Pas du tout. Écoutez-moi, et je vous promets que vous me laisserez
-tranquille. Tout à l'heure, sur le quai de la gare, vous allez voir la
-princesse de Raynes et la comtesse Henriot qui m'attendent avec leurs
-maris. J'ai voulu qu'on nous vît ensemble, vous et moi, et qu'on sût
-bien que nous avons passé la nuit seuls, dans ce coupé. Ne craignez
-rien. Ces dames le raconteront partout, tant la chose paraîtra
-surprenante.
-
-Je vous disais tout à l'heure que, suivant en tous points vos
-recommandations, j'avais soigneusement gardé les apparences. Il n'a pas
-été question du reste, n'est-ce pas. Eh bien, c'est pour continuer que
-j'ai tenu à cette rencontre. Vous m'avez ordonné d'éviter avec soin le
-scandale, je l'évite, mon cher..., car j'ai peur..., j'ai peur...
-
-Elle attendit que le train fût complètement arrêté, et comme une bande
-d'amis s'élançait à sa portière et l'ouvrait, elle acheva:
-
---J'ai peur d'être enceinte.
-
-La princesse tendait les bras pour l'embrasser. La baronne lui dit
-montrant le baron stupide d'étonnement et cherchant à deviner la vérité:
-
---Vous ne reconnaissez donc pas Raymond? Il est bien changé, en effet.
-Il a consenti à m'accompagner pour ne pas me laisser voyager seule. Nous
-faisons quelquefois des fugues comme cela, en bons amis qui ne peuvent
-vivre ensemble. Nous allons d'ailleurs nous quitter ici. Il a déjà assez
-de moi.»
-
-Elle tendait sa main qu'il prit machinalement. Puis elle sauta sur le
-quai au milieu de ceux qui l'attendaient.
-
-Le baron ferma brusquement la portière, trop ému pour dire un mot ou
-pour prendre une résolution. Il entendait la voix de sa femme et ses
-rires joyeux qui s'éloignaient.
-
-Il ne l'a jamais revue.
-
-Avait-elle menti? Disait-elle vrai? Il l'ignora toujours.
-
-
- _Rencontre_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 11 mars 1884, sous la
- signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-SUICIDES.
-
- _A Georges Legrand._
-
-
-IL ne passe guère de jour sans qu'on lise dans quelque journal le fait
-divers suivant:
-
-«Dans la nuit de mercredi à jeudi, les habitants de la maison portant le
-nº 40 de la rue de... ont été réveillés par deux détonations
-successives. Le bruit partait d'un logement habité par M. X... La porte
-fut ouverte, et on trouva ce locataire baigné dans son sang, tenant
-encore à la main le revolver avec lequel il s'était donné la mort.
-
-«M. X... était âgé de cinquante-sept ans, jouissait d'une aisance
-honorable et avait tout ce qu'il faut pour être heureux. On ignore
-absolument la cause de sa funeste détermination.»
-
-Quelles douleurs profondes, quelles lésions du cœur, désespoirs
-cachés, blessures brûlantes poussent au suicide ces gens qui sont
-heureux? On cherche, on imagine des drames d'amour, on soupçonne des
-désastres d'argent et, comme on ne découvre jamais rien de précis, on
-met sur ces morts, le mot «Mystère».
-
-Une lettre trouvée sur la table d'un de ces «suicidés sans raison», et
-écrite pendant la dernière nuit, auprès du pistolet chargé, est tombée
-entre nos mains. Nous la croyons intéressante. Elle ne révèle aucune des
-grandes catastrophes qu'on cherche toujours derrière ces actes de
-désespoir; mais elle montre la lente succession des petites misères de
-la vie, la désorganisation fatale d'une existence solitaire, dont les
-rêves sont disparus, elle donne la raison de ces fins tragiques que les
-nerveux et les sensitifs seuls comprendront.
-
-La voici:
-
- «Il est minuit. Quand j'aurai fini cette lettre, je me tuerai.
- Pourquoi? Je vais tâcher de le dire, non pour ceux qui liront ces
- lignes, mais pour moi-même, pour renforcer mon courage défaillant, me
- bien pénétrer de la nécessité maintenant fatale de cet acte qui ne
- pourrait être que différé.
-
- J'ai été élevé par des parents simples qui croyaient à tout. Et j'ai
- cru comme eux.
-
- Mon rêve dura longtemps. Les derniers lambeaux viennent seulement de
- se déchirer.
-
- Depuis quelques années déjà un phénomène se passe en moi. Tous les
- événements de l'existence qui, autrefois, resplendissaient à mes yeux
- comme des aurores, me semblent se décolorer. La signification des
- choses m'est apparue dans sa réalité brutale; et la raison vraie de
- l'amour m'a dégoûté même des poétiques tendresses.
-
- Nous sommes les jouets éternels d'illusions stupides et charmantes
- toujours renouvelées.
-
- Alors, vieillissant, j'avais pris mon parti de l'horrible misère des
- choses, de l'inutilité des efforts, de la vanité des attentes, quand
- une lumière nouvelle sur le néant de tout m'est apparue, ce soir,
- après dîner.
-
- Autrefois, j'étais joyeux! Tout me charmait: les femmes qui
- passent, l'aspect des rues, les lieux que j'habite; et je
- m'intéressais même à la forme des vêtements. Mais la répétition des
- mêmes visions a fini par m'emplir le cœur de lassitude et d'ennui,
- comme il arriverait pour un spectateur entrant chaque soir au même
- théâtre.
-
- Tous les jours, à la même heure depuis trente ans, je me lève; et,
- dans le même restaurant, depuis trente ans, je mange aux mêmes heures
- les mêmes plats apportés par des garçons différents.
-
- J'ai tenté de voyager? L'isolement qu'on éprouve en des lieux
- inconnus m'a fait peur. Je me suis senti tellement seul sur la terre,
- et si petit, que j'ai repris bien vite la route de chez moi.
-
- Mais alors l'immuable physionomie de mes meubles, depuis trente ans
- à la même place, l'usure de mes fauteuils que j'avais connus neufs,
- l'odeur de mon appartement (car chaque logis prend, avec le temps,
- une odeur particulière), m'ont donné, chaque soir, la nausée des
- habitudes et la noire mélancolie de vivre ainsi.
-
- Tout se répète sans cesse et lamentablement. La manière même dont
- je mets en rentrant la clef dans la serrure, la place où je trouve
- toujours mes allumettes, le premier coup d'œil jeté dans ma
- chambre quand le phosphore s'enflamme, me donnent envie de sauter par
- la fenêtre et d'en finir avec ces événements monotones auxquels nous
- n'échappons jamais.
-
- J'éprouve chaque jour, en me rasant, un désir immodéré de me couper
- la gorge; et ma figure, toujours la même, que je revois dans la
- petite glace avec du savon sur les joues, m'a plusieurs fois fait
- pleurer de tristesse.
-
- Je ne puis même plus me retrouver auprès des gens que je rencontrais
- jadis avec plaisir, tant je les connais, tant je sais ce qu'ils vont
- me dire et ce que je vais répondre, tant j'ai vu le moule de leurs
- pensées immuables, le pli de leurs raisonnements. Chaque cerveau est
- comme un cirque, où tourne éternellement un pauvre cheval enfermé.
- Quels que soient nos efforts, nos détours, nos crochets, la limite
- est proche et arrondie d'une façon continue, sans saillies imprévues
- et sans porte sur l'inconnu. Il faut tourner, tourner toujours, par
- les mêmes idées, les mêmes joies, les mêmes plaisanteries, les mêmes
- habitudes, les mêmes croyances, les mêmes écœurements.
-
- Le brouillard était affreux, ce soir. Il enveloppait le boulevard
- où les becs de gaz obscurcis semblaient des chandelles fumeuses.
- Un poids plus lourd que d'habitude me pesait sur les épaules. Je
- digérais mal, probablement.
-
- Car une bonne digestion est tout dans la vie. C'est elle qui donne
- l'inspiration à l'artiste, les désirs amoureux aux jeunes gens,
- des idées claires aux penseurs, la joie de vivre à tout le monde,
- et elle permet de manger beaucoup (ce qui est encore le plus grand
- bonheur). Un estomac malade pousse au scepticisme, à l'incrédulité,
- fait germer les songes noirs et les désirs de mort. Je l'ai remarqué
- fort souvent. Je ne me tuerais peut-être pas si j'avais bien digéré
- ce soir.
-
- Quand je fus assis dans le fauteuil où je m'asseois tous les jours
- depuis trente ans, je jetai les yeux autour de moi, et je me sentis
- saisi par une détresse si horrible que je me crus près de devenir fou.
-
- Je cherchai ce que je pourrais faire pour échapper à moi-même? Toute
- occupation m'épouvanta comme plus odieuse encore que l'inaction.
- Alors, je songeai à mettre de l'ordre dans mes papiers.
-
- Voici longtemps que je songeais à cette besogne d'épurer mes
- tiroirs; car depuis trente ans, je jette pêle-mêle dans le même
- meuble mes lettres et mes factures, et le désordre de ce mélange
- m'a souvent causé bien des ennuis. Mais j'éprouve une telle fatigue
- morale et physique à la seule pensée de ranger quelque chose que je
- n'ai jamais eu le courage de me mettre à ce travail odieux.
-
- Donc je m'assis devant mon secrétaire et je l'ouvris, voulant faire
- un choix dans mes papiers anciens pour en détruire une grande partie.
-
- Je demeurai d'abord troublé devant cet entassement de feuilles
- jaunies, puis j'en pris une.
-
- Oh! ne touchez jamais à ce meuble, à ce cimetière, des
- correspondances d'autrefois, si vous tenez à la vie! Et, si vous
- l'ouvrez par hasard, saisissez à pleines mains les lettres qu'il
- contient, fermez les yeux pour n'en point lire un mot, pour qu'une
- seule écriture oubliée et reconnue ne vous jette d'un seul coup
- dans l'océan des souvenirs; portez au feu ces papiers mortels; et,
- quand ils seront en cendres, écrasez-les encore en une poussière
- invisible... ou sinon vous êtes perdu... comme je suis perdu depuis
- une heure!...
-
- Ah! les premières lettres que j'ai relues ne m'ont point intéressé.
- Elles étaient récentes d'ailleurs, et me venaient d'hommes vivants
- que je rencontre encore assez souvent et dont la présence ne me
- touche guère. Mais soudain une enveloppe m'a fait tressaillir. Une
- grande écriture large y avait tracé mon nom; et brusquement les
- larmes me sont montées aux yeux. C'était mon plus cher ami, celui-là,
- le compagnon de ma jeunesse, le confident de mes espérances; et
- il m'apparut si nettement, avec son sourire bon enfant et la main
- tendue vers moi qu'un frisson me secoua les os. Oui, oui, les morts
- reviennent, car je l'ai vu! Notre mémoire est un monde plus parfait
- que l'univers: elle rend la vie à ce qui n'existe plus!
-
- La main tremblante, le regard brumeux, j'ai relu tout ce qu'il
- me disait, et dans mon pauvre cœur sanglotant j'ai senti une
- meurtrissure si douloureuse que je me mis à pousser des gémissements
- comme un homme dont on brise les membres.
-
- Alors j'ai remonté toute ma vie ainsi qu'on remonte un fleuve. J'ai
- reconnu des gens oubliés depuis si longtemps que je ne savais plus
- leur nom. Leur figure seule vivait en moi. Dans les lettres de ma
- mère, j'ai retrouvé les vieux domestiques et la forme de notre maison
- et les petits détails insignifiants où s'attache l'esprit des enfants.
-
- Oui, j'ai revu soudain toutes les vieilles toilettes de ma mère avec
- ses physionomies différentes suivant les modes qu'elle portait et
- les coiffures qu'elle avait successivement adoptées. Elle me hantait
- surtout dans une robe de soie à ramages anciens; et je me rappelais
- une phrase, qu'un jour, portant cette robe, elle m'avait dite:
- «Robert, mon enfant, si tu ne te tiens pas droit, tu seras bossu
- toute ta vie.»
-
- Puis soudain, ouvrant un autre tiroir, je me retrouvai en face de
- mes souvenirs d'amour: une bottine de bal, un mouchoir déchiré, une
- jarretière même, des cheveux et des fleurs desséchées. Alors les doux
- romans de ma vie, dont les héroïnes encore vivantes ont aujourd'hui
- des cheveux tout blancs, m'ont plongé dans l'amère mélancolie des
- choses à jamais finies. Oh! les fronts jeunes où frisent les cheveux
- dorés, la caresse des mains, le regard qui parle, les cœurs qui
- battent, ce sourire qui promet les lèvres, ces lèvres qui promettent
- l'étreinte... Et le premier baiser..., ce baiser sans fin qui fait
- se fermer les yeux, qui anéantit toute pensée dans l'incommensurable
- bonheur de la possession prochaine.
-
- Prenant à pleines mains ces vieux gages des tendresses lointaines,
- je les couvris de caresses furieuses, et dans mon âme ravagée par
- les souvenirs, je revoyais chacune à l'heure de l'abandon, et je
- souffrais un supplice plus cruel que toutes les tortures imaginées
- par toutes les fables de l'enfer.
-
- Une dernière lettre restait. Elle était de moi et dictée de cinquante
- ans auparavant par mon professeur d'écriture. La voici:
-
- «MA PETITE MAMAN CHÉRIE,
-
- «J'ai aujourd'hui sept ans. C'est l'âge de raison, j'en profite pour
- te remercier de m'avoir donné le jour.
-
- «Ton petit garçon qui t'adore,
-
- «ROBERT.»
-
- C'était fini. J'arrivais à la source, et brusquement je me retournai
- pour envisager le reste de mes jours. Je vis la vieillesse hideuse et
- solitaire, et les infirmités prochaines et tout fini, fini, fini! Et
- personne autour de moi.
-
- Mon revolver est là, sur la table... Je l'arme... Ne relisez jamais
- vos vieilles lettres.»
-
-Et voilà comment se tuent beaucoup d'hommes dont on fouille en vain
-l'existence pour y découvrir de grands chagrins.
-
-
- _Suicides_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 17 avril 1883, sous la
- signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-DÉCORÉ!
-
-
-DES gens naissent avec un instinct prédominant, une vocation ou
-simplement un désir éveillé, dès qu'ils commencent à parler, à penser.
-
-M. Sacrement n'avait, depuis son enfance, qu'une idée en tête, être
-décoré. Tout jeune il portait des croix de la Légion d'honneur en zinc
-comme d'autres enfants portent un képi et il donnait fièrement la main à
-sa mère, dans la rue, en bombant sa petite poitrine ornée du ruban rouge
-et de l'étoile de métal.
-
-Après de pauvres études il échoua au baccalauréat, et, ne sachant plus
-que faire, il épousa une jolie fille, car il avait de la fortune.
-
-Ils vécurent à Paris comme vivent des bourgeois riches, allant dans leur
-monde, sans se mêler au monde, fiers de la connaissance d'un député qui
-pouvait devenir ministre, et amis de deux chefs de division.
-
-Mais la pensée entrée aux premiers jours de sa vie dans la tête de M.
-Sacrement, ne le quittait plus et il souffrait d'une façon continue de
-n'avoir point le droit de montrer sur sa redingote un petit ruban de
-couleur.
-
-Les gens décorés qu'il rencontrait sur le boulevard lui portaient un
-coup au cœur. Il les regardait de coin avec une jalousie exaspérée.
-Parfois, par les longs après-midi de désœuvrement, il se mettait à
-les compter. Il se disait: «Voyons, combien j'en trouverai de la
-Madeleine à la rue Drouot.»
-
-Et il allait lentement, inspectant les vêtements, l'œil exercé à
-distinguer de loin le petit point rouge. Quand il arrivait au bout de sa
-promenade, il s'étonnait toujours des chiffres: «Huit officiers, et
-dix-sept chevaliers. Tant que ça! C'est stupide de prodiguer les croix
-d'une pareille façon. Voyons si j'en trouverai autant au retour.»
-
-Et il revenait à pas lents, désolé quand la foule pressée des passants
-pouvait gêner ses recherches, lui faire oublier quelqu'un.
-
-Il connaissait les quartiers où on en trouvait le plus. Ils abondaient
-au Palais-Royal. L'avenue de l'Opéra ne valait pas la rue de la Paix; le
-côté droit du boulevard était mieux fréquenté que le gauche.
-
-Ils semblaient aussi préférer certains cafés, certains théâtres. Chaque
-fois que M. Sacrement apercevait un groupe de vieux messieurs à cheveux
-blancs arrêtés au milieu du trottoir, et gênant la circulation, il se
-disait: «Voici des officiers de la Légion d'honneur!» Et il avait envie
-de les saluer.
-
-Les officiers (il l'avait souvent remarqué) ont une autre allure que les
-simples chevaliers. Leur port de tête est différent. On sent bien qu'ils
-possèdent officiellement une considération plus haute, une importance
-plus étendue.
-
-Parfois aussi une rage saisissait M. Sacrement, une fureur contre tous
-les gens décorés; et il sentait pour eux une haine de socialiste.
-
-Alors, en rentrant chez lui, excité par la rencontre de tant de croix,
-comme l'est un pauvre affamé après avoir passé devant les grandes
-boutiques de nourriture, il déclarait d'une voix forte: «Quand donc,
-enfin, nous débarrassera-t-on de ce sale gouvernement? Sa femme
-surprise, lui demandait: «Qu'est-ce que tu as aujourd'hui».
-
-Et il répondait: «J'ai que je suis indigné par les injustices que je
-vois commettre partout. Ah! que les communards avaient raison!»
-
-Mais il ressortait après son dîner, et il allait considérer les magasins
-de décorations. Il examinait tous ces emblèmes de formes diverses, de
-couleurs variées. Il aurait voulu les posséder tous, et, dans une
-cérémonie publique, dans une immense salle pleine de monde, pleine de
-peuple émerveillé, marcher en tête d'un cortège, la poitrine
-étincelante, zébrée de brochettes alignées l'une sur l'autre, suivant la
-forme de ses côtes, et passer gravement, le claque sous le bras, luisant
-comme un astre au milieu de chuchotements admiratifs, dans une rumeur de
-respect.
-
-Il n'avait, hélas! aucun titre pour aucune décoration.
-
-Il se dit: «La Légion d'honneur est vraiment par trop difficile pour un
-homme qui ne remplit aucune fonction publique. Si j'essayais de me
-faire nommer officier d'Académie!»
-
-Mais il ne savait comment s'y prendre. Il en parla à sa femme qui
-demeura stupéfaite.
-
---«Officier d'Académie? Qu'est-ce que tu as fait pour cela.»
-
-Il s'emporta: «Mais comprends donc ce que je veux dire. Je cherche
-justement ce qu'il faut faire. Tu es stupide par moments.»
-
-Elle sourit: «Parfaitement, tu as raison. Mais je ne sais pas, moi?»
-
-Il avait une idée: «Si tu en parlais au député Rosselin, il pourrait me
-donner un excellent conseil. Moi, tu comprends que je n'ose guère
-aborder cette question directement avec lui. C'est assez délicat, assez
-difficile; venant de toi, la chose devient toute naturelle.»
-
-Mme Sacrement fit ce qu'il demandait. M. Rosselin promit d'en parler au
-Ministre. Alors Sacrement le harcela. Le député finit par lui répondre
-qu'il fallait faire une demande et énumérer ses titres.
-
-Ses titres? Voilà. Il n'était même pas bachelier.
-
-Il se mit cependant à la besogne et commença une brochure traitant: «Du
-droit du peuple à l'instruction.» Il ne la put achever par pénurie
-d'idées.
-
-Il chercha des sujets plus faciles et en aborda plusieurs
-successivement. Ce fut d'abord: «L'instruction des enfants par les
-yeux.» Il voulait qu'on établît dans les quartiers pauvres des espèces
-de théâtres gratuits pour les petits enfants. Les parents les y
-conduiraient dès leur plus jeune âge, et on leur donnerait là, par le
-moyen d'une lanterne magique, des notions de toutes les connaissances
-humaines. Ce seraient de véritables cours. Le regard instruirait le
-cerveau, et les images resteraient gravées dans la mémoire, rendant pour
-ainsi dire visible la science.
-
-Quoi de plus simple que d'enseigner ainsi l'histoire universelle, la
-géographie, l'histoire naturelle, la botanique, la zoologie, l'anatomie,
-etc..., etc.?
-
-Il fit imprimer ce mémoire et en envoya un exemplaire à chaque député,
-dix à chaque ministre, cinquante au président de la République, dix
-également à chacun des journaux parisiens, cinq aux journaux de
-province.
-
-Puis il traita la question des bibliothèques des rues, voulant que
-l'État fît promener par les rues des petites voitures pleines de
-livres, pareilles aux voitures des marchandes d'oranges. Chaque habitant
-aurait droit à dix volumes par mois en location, moyennant un sou
-d'abonnement.
-
-«Le peuple, disait M. Sacrement, ne se dérange que pour ses plaisirs.
-Puisqu'il ne va pas à l'instruction! il faut que l'instruction vienne à
-lui, etc.»
-
-Aucun bruit ne se fit autour de ces essais. Il adressa cependant sa
-demande. On lui répondit qu'on prenait note, qu'on instruisait. Il se
-crut sûr du succès; il attendit. Rien ne vint.
-
-Alors il se décida à faire des démarches personnelles. Il sollicita une
-audience du ministre de l'instruction publique, et il fut reçu par un
-attaché de cabinet tout jeune et déjà grave, important même, et qui
-jouait, comme d'un piano, d'une série de petits boutons blancs pour
-appeler les huissiers et les garçons de l'antichambre ainsi que les
-employés subalternes. Il affirma au solliciteur que son affaire était en
-bonne voie et il lui conseilla de continuer ses remarquables travaux.
-
-Et M. Sacrement se remit à l'œuvre.
-
-M. Rosselin, le député, semblait maintenant s'intéresser beaucoup à son
-succès, et il lui donnait même une foule de conseils pratiques
-excellents. Il était décoré d'ailleurs, sans qu'on sût quels motifs lui
-avaient valu cette distinction.
-
-Il indiqua à Sacrement des études nouvelles à entreprendre, il le
-présenta à des Sociétés savantes qui s'occupaient de points de science
-particulièrement obscurs, dans l'intention de parvenir à des honneurs.
-Il le patronna même au ministère.
-
-Or, un jour, comme il venait déjeuner chez son ami (il mangeait souvent
-dans la maison depuis plusieurs mois) il lui dit tout bas en lui serrant
-les mains: «Je viens d'obtenir pour vous une grande faveur. Le comité
-des travaux historiques vous charge d'une mission. Il s'agit de
-recherches à faire dans diverses bibliothèques de France.»
-
-Sacrement, défaillant, n'en put manger ni boire. Il partit huit jours
-plus tard.
-
-Il allait de ville en ville, étudiant les catalogues, fouillant en des
-greniers bondés de bouquins poudreux, en proie à la haine des
-bibliothécaires.
-
-Or, un soir, comme il se trouvait à Rouen il voulut aller embrasser sa
-femme qu'il n'avait point vue depuis une semaine; et il prit le train
-de neuf heures qui devait le mettre à minuit chez lui.
-
-Il avait sa clef. Il entra sans bruit, frémissant de plaisir, tout
-heureux de lui faire cette surprise. Elle s'était enfermée, quel ennui!
-Alors il cria à travers la porte: «Jeanne, c'est moi!»
-
-Elle dut avoir grand'peur, car il l'entendit sauter du lit et parler
-seule comme dans un rêve. Puis elle courut à son cabinet de toilette,
-l'ouvrit et le referma, traversa plusieurs fois sa chambre dans une
-course rapide, nu-pieds, secouant les meubles dont les verreries
-sonnaient. Puis, enfin, elle demanda: «C'est bien toi, Alexandre?»
-
-Il répondit: «Mais oui, c'est moi, ouvre donc!»
-
-La porte céda, et sa femme se jeta sur son cœur en balbutiant: «Oh!
-quelle terreur! quelle surprise! quelle joie!»
-
-Alors, il commença à se dévêtir, méthodiquement, comme il faisait tout.
-Et il reprit, sur une chaise, son pardessus qu'il avait l'habitude
-d'accrocher dans le vestibule. Mais, soudain, il demeura stupéfait. La
-boutonnière portait un ruban rouge!
-
-Il balbutia: «Ce... ce... ce paletot est décoré!»
-
-Alors sa femme, d'un bond, se jeta sur lui, et lui saisissant dans les
-mains le vêtement: «Non... tu te trompes... donne-moi ça.»
-
-Mais il le tenait toujours par une manche, ne le lâchant pas, répétant
-dans une sorte d'affolement: «Hein?... Pourquoi?... Explique-moi?... A
-qui ce pardessus?... Ce n'est pas le mien, puisqu'il porte la Légion
-d'honneur?»
-
-Elle s'efforçait de le lui arracher, éperdue, bégayant: «Écoute...
-écoute... donne-moi ça... Je ne peux pas te dire... c'est un secret...
-écoute.»
-
-Mais il se fâchait, devenait pâle: «Je veux savoir comment ce paletot
-est ici. Ce n'est pas le mien.»
-
-Alors, elle lui cria dans la figure: «Si, tais-toi, jure-moi...
-écoute... eh bien! tu es décoré!»
-
-Il eut une telle secousse d'émotion qu'il lâcha le pardessus et alla
-tomber dans un fauteuil.
-
---Je suis... tu dis... je suis... décoré.
-
---Oui... c'est un secret, un grand secret...
-
-Elle avait enfermé dans une armoire le vêtement glorieux, et revenait
-vers son mari, tremblante et pâle. Elle reprit: «Oui, c'est un pardessus
-neuf que je t'ai fait faire. Mais j'avais juré de ne te rien dire. Cela
-ne sera pas officiel avant un mois ou six semaines. Il faut que ta
-mission soit terminée. Tu ne devais le savoir qu'à ton retour. C'est M.
-Rosselin qui a obtenu ça pour toi...»
-
-Sacrement, défaillant, bégayait: «Rosselin... décoré... Il m'a fait
-décorer... moi... lui... Ah!...»
-
-Et il fut obligé de boire un verre d'eau.
-
-Un petit papier blanc gisait par terre, tombé de la poche du pardessus.
-Sacrement le ramassa, c'était une carte de visite. Il lut:
-«Rosselin--député.»
-
-«Tu vois bien», dit la femme.
-
-Et il se mit à pleurer de joie.
-
-Huit jours plus tard l'_Officiel_ annonçait que M. Sacrement était nommé
-chevalier de la Légion d'honneur, pour services exceptionnels.
-
-
- _Décoré!_ a paru dans _le Gil-Blas_ du samedi 13 novembre 1883, sous
- la signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-CHÂLI.
-
- _A Jean Béraud._
-
-
-L'AMIRAL de la Vallée, qui semblait assoupi dans son fauteuil, prononça
-de sa voix de vieille femme: «J'ai eu, moi, une petite aventure d'amour,
-très singulière, voulez-vous que je vous la dise?»
-
-Et il parla, sans remuer, du fond de son large siège, en gardant sur les
-lèvres ce sourire ridé qui ne le quittait jamais, ce sourire à la
-Voltaire qui le faisait passer pour un affreux sceptique.
-
-
-I
-
-J'avais trente ans alors, et j'étais lieutenant de vaisseau, quand on me
-chargea d'une mission astronomique dans l'Inde centrale. Le gouvernement
-anglais me donna tous les moyens nécessaires pour venir à bout de mon
-entreprise et je m'enfonçai bientôt avec une suite de quelques hommes
-dans ce pays étrange, surprenant, prodigieux.
-
-Il faudrait vingt volumes pour raconter ce voyage. Je traversai des
-contrées invraisemblablement magnifiques; je fus reçu par des princes
-d'une beauté surhumaine et vivant dans une incroyable magnificence. Il
-me sembla pendant deux mois, que je marchais dans un poème, que je
-parcourais un royaume de féeries sur le dos d'éléphants imaginaires. Je
-découvrais au milieu des forêts fantastiques des ruines
-invraisemblables; je trouvais, en des cités d'une fantaisie de songe, de
-prodigieux monuments, fins et ciselés comme des bijoux, légers comme des
-dentelles et énormes comme des montagnes, ces monuments, fabuleux,
-divins, d'une grâce telle qu'on devient amoureux de leurs formes ainsi
-qu'on peut être amoureux d'une femme, et qu'on éprouve à les voir, un
-plaisir physique et sensuel. Enfin, comme dit M. Victor Hugo, je
-marchais, tout éveillé dans un rêve.
-
-Puis j'atteignis enfin le terme de mon voyage, la ville de Ganhara,
-autrefois une des plus prospères de l'Inde centrale, aujourd'hui bien
-déchue, et gouvernée par un prince opulent, autoritaire, violent,
-généreux et cruel, le Rajah Maddan, un vrai souverain d'Orient, délicat
-et barbare, affable et sanguinaire, d'une grâce féminine et d'une
-férocité impitoyable.
-
-La cité est dans le fond d'une vallée au bord d'un petit lac, qu'entoure
-un peuple de pagodes baignant dans l'eau leurs murailles.
-
-La ville, de loin forme une tache blanche qui grandit quand on approche,
-et peu à peu on découvre les dômes, les aiguilles, les flèches, tous
-les sommets élégants et sveltes des gracieux monuments indiens.
-
-A une heure des portes environ, je rencontrai un éléphant superbement
-harnaché, entouré d'une escorte d'honneur que le souverain m'envoyait.
-Et je fus conduit en grande pompe, au palais.
-
-J'aurais voulu prendre le temps de me vêtir avec luxe, mais l'impatience
-royale ne me le permit pas. On voulait d'abord me connaître, savoir ce
-qu'on aurait à attendre de moi comme distraction; puis on verrait.
-
-Je fus introduit, au milieu de soldats bronzés comme des statues et
-couverts d'uniformes étincelants, dans une grande salle entourée de
-galeries, où se tenaient debout des hommes habillés de robes éclatantes
-et étoilées de pierres précieuses.
-
-Sur un banc pareil à un de nos bancs de jardin sans dossier, mais revêtu
-d'un tapis admirable, j'aperçus une masse luisante, une sorte de soleil
-assis: c'était le Rajah, qui m'attendait, immobile dans une robe du plus
-pur jaune serin. Il portait sur lui dix ou quinze millions de diamants,
-et seule, sur son front, brillait la fameuse étoile de Delhi qui a
-toujours appartenu à l'illustre dynastie des Parihara de Mundore dont
-mon hôte était descendant.
-
-C'était un garçon de vingt-cinq ans environ, qui semblait avoir du sang
-nègre dans les veines, bien qu'il appartînt à la plus pure race hindoue.
-Il avait les yeux larges, fixes, un peu vagues, les pommettes
-saillantes, les lèvres grosses, la barbe frisée, le front bas et des
-dents éclatantes, aiguës, qu'il montrait souvent dans un sourire
-machinal.
-
-Il se leva et vint me tendre la main, à l'anglaise, puis me fit asseoir
-à son côté sur un banc si haut que mes pieds touchaient à peine à terre.
-On était fort mal là-dessus.
-
-Et aussitôt il me proposa une chasse au tigre pour le lendemain. La
-chasse et les luttes étaient ses grandes occupations, et il ne
-comprenait guère qu'on pût s'occuper d'autre chose.
-
-Il se persuadait évidemment que je n'étais venu si loin que pour le
-distraire un peu et l'accompagner dans ses plaisirs.
-
-Comme j'avais grand besoin de lui, je tâchai de flatter ses penchants.
-Il fut tellement satisfait de mon attitude qu'il voulut me montrer
-immédiatement un combat de lutteurs, et il m'entraîna dans une sorte
-d'arène située à l'intérieur du palais.
-
-Sur son ordre, deux hommes parurent, nus, cuivrés, les mains armées de
-griffes d'acier; et ils s'attaquèrent aussitôt, cherchant à se frapper
-avec cette arme tranchante qui traçait sur leur peau noire de longues
-déchirures d'où coulait le sang.
-
-Cela dura longtemps. Les corps n'étaient plus que des plaies, et les
-combattants se labouraient toujours les chairs avec cette sorte de
-râteau fait de lames aiguës. Un d'eux avait une joue hachée; l'oreille
-de l'autre était fendue en trois morceaux.
-
-Et le prince regardait cela avec une joie féroce et passionnée. Il
-tressaillait de bonheur, poussait des grognements de plaisir et imitait
-avec des gestes inconscients, tous les mouvements des lutteurs, criant
-sans cesse: «Frappe, frappe donc.»
-
-Un d'eux tomba sans connaissance; il fallut l'emporter de l'arène rouge
-de sang, et le Rajah fit un long soupir de regret, de chagrin que ce fût
-déjà fini.
-
-Puis il se tourna vers moi pour connaître mon opinion. J'étais indigné,
-mais je le félicitai vivement; et il ordonna aussitôt de me conduire au
-Couch-Mahal (palais du plaisir) où j'habiterais.
-
-Je traversai les invraisemblables jardins que l'on trouve là-bas et je
-parvins à ma résidence.
-
-Ce palais, ce bijou, situé à l'extrémité du parc royal, plongeait dans
-le lac sacré de Vihara tout un côté de ses murailles. Il était carré,
-présentant sur ses quatre faces trois rangs superposés de galeries à
-colonnades divinement ouvragées. A chaque angle s'élançaient des
-tourelles, légères, hautes ou basses, seules ou mariées par deux, de
-taille inégale et de physionomie différente, qui semblaient bien les
-fleurs naturelles poussées sur cette gracieuse plante d'architecture
-orientale. Toutes étaient surmontées de toits bizarres, pareils à des
-coiffures coquettes.
-
-Au centre de l'édifice, un dôme puissant élevait jusqu'à un ravissant
-clocheton mince et tout à jour, sa coupole allongée et ronde semblable à
-un sein de marbre blanc tendu vers le ciel.
-
-Et tout le monument, des pieds à la tête, était couvert de sculptures,
-de ces exquises arabesques qui grisent le regard, de processions
-immobiles de personnages délicats, dont les attitudes et les gestes de
-pierre racontaient les mœurs et les coutumes de l'Inde.
-
-Les chambres étaient éclairées par des fenêtres à arceaux dentelés,
-donnant sur les jardins. Sur le sol de marbre, de gracieux bouquets
-étaient dessinés par des onyx, des lapis lazuli et des agates.
-
-J'avais eu à peine le temps d'achever ma toilette, quand un dignitaire
-de la cour, Haribadada, spécialement chargé des communications entre le
-prince et moi, m'annonça la visite de son souverain.
-
-Et le Rajah au safran parut, me serra de nouveau la main et se mit à me
-raconter mille choses en me demandant sans cesse mon avis que j'avais
-grand'peine à lui donner. Puis il voulut me montrer les ruines du palais
-ancien, à l'autre bout des jardins.
-
-C'était une vraie forêt de pierres, qu'habitait un peuple de grands
-singes. A notre approche, les mâles se mirent à courir sur les murs en
-nous faisant d'horribles grimaces, et les femelles se sauvaient,
-montrant leur derrière pelé et portant dans leurs bras leurs petits. Le
-roi riait follement, me pinçait l'épaule pour me témoigner son plaisir,
-et il s'assit au milieu des décombres, tandis que, tout autour de nous,
-accroupies au sommet des murailles, perchées sur toutes les saillies,
-une assemblée de bêtes à favoris blancs nous tirait la langue et nous
-montrait le poing.
-
-Quand il en eut assez de ce spectacle, le souverain jaune se leva et se
-remit en marche gravement, me traînant toujours à son côté, heureux de
-m'avoir montré de pareilles choses le jour même de mon arrivée, et me
-rappelant qu'une grande chasse au tigre aurait lieu le lendemain en mon
-honneur.
-
-Je la suivis, cette chasse, et une seconde, une troisième, dix, vingt de
-suite. On poursuivit tour à tour tous les animaux que nourrit la
-contrée: la panthère, l'ours, l'éléphant, l'antilope, l'hippopotame, le
-crocodile, que sais-je, la moitié des bêtes de la création. J'étais
-éreinté, dégoûté de voir couler du sang, las de ce plaisir toujours
-pareil.
-
-A la fin, l'ardeur du prince se calma, et il me laissa, sur mes
-instantes prières, un peu de loisir pour travailler. Il se contentait
-maintenant de me combler de présents. Il m'envoyait des bijoux, des
-étoffes magnifiques, des animaux dressés, que Haribadada me présentait
-avec un respect grave apparent comme si j'eusse été le soleil lui-même,
-bien qu'il me méprisât beaucoup au fond.
-
-Et chaque jour une procession de serviteurs m'apportait en des plats
-couverts une portion de chaque mets du repas royal; chaque jour il
-fallait paraître et prendre un plaisir extrême à quelque divertissement
-nouveau organisé pour moi: danses de Bayadères, jongleries, revues de
-troupes, à tout ce que pouvait inventer ce Rajah hospitalier, mais
-gêneur, pour me montrer sa surprenante patrie dans tout son charme et
-dans toute sa splendeur.
-
-Sitôt qu'on me laissait un peu seul, je travaillais, ou bien j'allais
-voir les singes dont la société me plaisait infiniment plus que celle du
-roi.
-
-Mais un soir, comme je revenais d'une promenade, je trouvai devant la
-porte de mon palais, Haribadada, solennel, qui m'annonça, en termes
-mystérieux, qu'un cadeau du souverain m'attendait dans ma chambre; et il
-me présenta les excuses de son maître pour n'avoir pas pensé plus tôt à
-m'offrir une chose dont je devais être privé.
-
-Après ce discours obscur, l'ambassadeur s'inclina et disparut.
-
-J'entrai et j'aperçus, alignées contre le mur par rang de taille, six
-petites filles côte à côte, immobiles, pareilles à une brochette
-d'éperlans. La plus âgée avait peut-être huit ans, la plus jeune six
-ans. Au premier moment, je ne compris pas bien pourquoi cette pension
-était installée chez moi, puis je devinai l'attention délicate du
-prince, c'était un harem dont il me faisait présent. Il l'avait choisi
-fort jeune par excès de gracieuseté. Car plus le fruit est vert, plus il
-est estimé, là-bas.
-
-Et je demeurai tout à fait confus et gêné, honteux, en face de ces
-mioches qui me regardaient avec leurs grands yeux graves, et qui
-semblaient déjà savoir ce que je pouvais exiger d'elles.
-
-Je ne savais que leur dire. J'avais envie de les renvoyer, mais on ne
-rend pas un présent du souverain. C'eût été une mortelle injure. Il
-fallait donc garder, installer chez moi ce troupeau d'enfants.
-
-Elles restaient fixes, me dévisageant toujours, attendant mon ordre,
-cherchant à lire dans mon œil ma pensée. Oh! le maudit cadeau. Comme
-il me gênait! A la fin, me sentant ridicule, je demandai à la plus
-grande:
-
---Comment t'appelles-tu, toi?
-
---Elle répondit: «Châli».
-
-Cette gamine à la peau si jolie, un peu jaune, comme de l'ivoire, était
-une merveille, une statue avec sa face aux lignes longues et sévères.
-
-Alors, je prononçai, pour voir ce qu'elle pourrait répondre, peut-être
-pour l'embarrasser:
-
---Pourquoi es-tu ici?
-
-Elle dit de sa voix douce, harmonieuse: «Je viens pour faire ce qu'il te
-plaira d'exiger de moi, mon seigneur.»
-
-La gamine était renseignée.
-
-Et je posai la même question à la plus petite qui articula nettement de
-sa voix plus frêle: «Je suis ici pour ce qu'il te plaira de me demander,
-mon maître.»
-
-Elle avait l'air d'une petite souris, celle-là, elle était gentille
-comme tout. Je l'enlevai dans mes bras et l'embrassai. Les autres eurent
-un mouvement comme pour se retirer, pensant sans doute que je venais
-d'indiquer mon choix, mais je leur ordonnai de rester, et, m'asseyant à
-l'indienne, je les fis prendre place, en rond, autour de moi, puis je me
-mis à leur conter une histoire de génies, car je parlais passablement
-leur langue.
-
-Elles écoutaient de toute leur attention, tressaillaient aux détails
-merveilleux, frémissaient d'angoisse, remuaient les mains. Elles ne
-songeaient plus guère, les pauvres petites, à la raison qui les avait
-fait venir.
-
-Quand j'eus terminé mon conte, j'appelai mon serviteur de confiance
-Latchmân et je fis apporter des sucreries, des confitures et des
-pâtisseries, dont elles mangèrent à se rendre malades, puis commençant à
-trouver fort drôle cette aventure, j'organisai des jeux pour amuser mes
-femmes.
-
-Un de ces divertissements surtout eut un énorme succès. Je faisais le
-pont avec mes jambes, et mes six bambines passaient dessous en courant,
-la plus petite ouvrant la marche, et la plus grande me bousculant un peu
-parce qu'elle ne se baissait jamais assez. Cela leur faisait pousser des
-éclats de rire assourdissants, et ces voix jeunes sonnant sous les
-voûtes basses de mon somptueux palais le réveillaient, le peuplaient de
-gaieté enfantine, le meublaient de vie.
-
-Puis je pris beaucoup d'intérêt à l'installation du dortoir où allaient
-coucher mes innocentes concubines. Enfin je les enfermai chez elles sous
-la garde de quatre femmes de service que le prince m'avait envoyées en
-même temps pour prendre soin de mes sultanes.
-
-Pendant huit jours j'eus un vrai plaisir à faire le papa avec ces
-poupées. Nous avions d'admirables parties de cache-cache, de chat-perché
-et de main-chaude qui les jetaient en des délires de bonheur, car je
-leur révélais chaque jour un de ces jeux inconnus, si pleins d'intérêt.
-
-Ma demeure maintenant avait l'air d'une classe. Et mes petites amies,
-vêtues de soieries admirables, d'étoffes brodées d'or et d'argent,
-couraient à la façon de petits animaux humains à travers les longues
-galeries et les tranquilles salles où tombait par les arceaux une
-lumière affaiblie.
-
-Puis, un soir, je ne sais comment cela se fit, la plus grande, celle qui
-s'appelait Châli et qui ressemblait à une statuette de vieil ivoire,
-devint ma femme pour de vrai.
-
-C'était un adorable petit être, doux, timide et gai qui m'aima bientôt
-d'une affection ardente et que j'aimais étrangement, avec honte, avec
-hésitation, avec une sorte de peur de la justice européenne, avec des
-réserves, des scrupules et cependant avec une tendresse sensuelle
-passionnée. Je la chérissais comme un père, et je la caressais comme un
-homme.
-
-Pardon, mesdames, je vais un peu loin.
-
-Les autres continuaient à jouer dans ce palais, pareilles à une bande de
-jeunes chats.
-
-Châli ne me quittait plus, sauf quand j'allais chez le prince.
-
-Nous passions des heures exquises ensemble dans les ruines du vieux
-palais, au milieu des singes devenus nos amis.
-
-Elle se couchait sur mes genoux et restait là roulant des choses en sa
-petite tête de sphinx, ou peut-être, ne pensant à rien, mais gardant
-cette belle et charmante pose héréditaire de ces peuples nobles et
-songeurs, la pose hiératique des statues sacrées.
-
-J'avais apporté dans un grand plat de cuivre des provisions, des
-gâteaux, des fruits. Et les guenons s'approchaient peu à peu, suivies de
-leurs petits plus timides; puis elles s'asseyaient en cercle autour de
-nous, n'osant approcher davantage, attendant que je fisse ma
-distribution de friandises.
-
-Alors presque toujours un mâle plus hardi s'en venait jusqu'à moi, la
-main tendue comme un mendiant; et je lui remettais un morceau qu'il
-allait porter à sa femelle. Et toutes les autres se mettaient à pousser
-des cris furieux, des cris de jalousie et de colère, et je ne pouvais
-faire cesser cet affreux vacarme qu'en jetant sa part à chacune.
-
-Me trouvant fort bien dans ces ruines, je voulus y apporter mes
-instruments pour travailler. Mais aussitôt qu'ils aperçurent le cuivre
-des appareils de précision, les singes, prenant sans doute ces choses
-pour des engins de mort, s'enfuirent de tous les côtés en poussant des
-clameurs épouvantables.
-
-Je passais souvent aussi mes soirées avec Châli, sur une des galeries
-extérieures qui dominait le lac de Vihara. Nous regardions, sans parler,
-la lune éclatante qui glissait au fond du ciel en jetant sur l'eau un
-manteau d'argent frissonnant, et là-bas, sur l'autre rive, la ligne des
-petites pagodes, semblables à des champignons gracieux qui auraient
-poussé le pied dans l'eau. Et prenant en mes bras la tête sérieuse de ma
-petite maîtresse, je baisais lentement, longuement son front poli, ces
-grands yeux pleins du secret de cette terre antique et fabuleuse, et ses
-lèvres calmes qui s'ouvraient sous ma caresse. Et j'éprouvais une
-sensation confuse, puissante, poétique surtout, la sensation que je
-possédais toute une race dans cette fillette, cette belle race
-mystérieuse d'où semblent sorties toutes les autres.
-
-Le prince cependant continuait à m'accabler de cadeaux.
-
-Un jour il m'envoya un objet bien inattendu qui excita chez Châli une
-admiration passionnée.
-
-C'était simplement une boîte de coquillages, une de ces boîtes en carton
-recouvertes d'une enveloppe de petites coquilles collées simplement sur
-la pâte. En France, cela aurait valu au plus quarante sous. Mais là-bas,
-le prix de ce bijou était inestimable. C'était le premier sans doute qui
-fût entré dans le royaume.
-
-Je le posai sur un meuble et je le laissai là, souriant de l'importance
-donnée à ce vilain bibelot de bazar.
-
-Mais Châli ne se lassait pas de le considérer, de l'admirer, pleine de
-respect et d'extase. Elle me demandait de temps en temps: «Tu permets
-que je le touche?» Et quand je l'y avais autorisée, elle soulevait le
-couvercle, le refermait avec de grandes précautions, elle caressait de
-ses doigts fins, très doucement, la toison de petits coquillages, et
-elle semblait éprouver, par ce contact, une jouissance délicieuse qui
-lui pénétrait jusqu'au cœur.
-
-Cependant j'avais terminé mes travaux et il me fallait m'en retourner.
-Je fus longtemps à m'y décider, retenu maintenant par ma tendresse pour
-ma petite amie. Enfin, je dus en prendre mon parti.
-
-Le prince, désolé, organisa de nouvelles chasses, de nouveaux combats de
-lutteurs; mais, après quinze jours de ces plaisirs, je déclarai que je
-ne pouvais demeurer davantage, et il me laissa ma liberté.
-
-Les adieux de Châli furent déchirants. Elle pleurait, couchée sur moi,
-la tête dans ma poitrine, toute secouée par le chagrin. Je ne savais que
-faire pour la consoler, mes baisers ne servant à rien.
-
-Tout à coup j'eus une idée, et, me levant, j'allai chercher la boîte aux
-coquillages que je lui mis dans les mains. «C'est pour toi. Elle
-t'appartient.»
-
-Alors, je la vis d'abord sourire. Tout son visage s'éclairait d'une joie
-intérieure, de cette joie profonde des rêves impossibles réalisés tout à
-coup.
-
-Et elle m'embrassa avec furie.
-
-N'importe, elle pleura bien fort tout de même au moment du dernier
-adieu.
-
-Je distribuai des baisers de père et des gâteaux à tout le reste de mes
-femmes, et je partis.
-
-
-II
-
-Deux ans s'écoulèrent, puis les hasards du service en mer me ramenèrent
-à Bombay. Par suite de circonstances imprévues on m'y laissa pour une
-nouvelle mission à laquelle me désignait ma connaissance du pays et de
-la langue.
-
-Je terminai mes travaux le plus vite possible, et comme j'avais encore
-trois mois devant moi, je voulus aller faire une petite visite à mon
-ami, le roi de Ganhara, et à ma chère petite femme Châli que j'allais
-trouver bien changée sans doute.
-
-Le Rajah Maddan me reçut avec des démonstrations de joie frénétiques. Il
-fit égorger devant moi trois gladiateurs, et il ne me laissa pas seul
-une seconde pendant la première journée de mon retour.
-
-Le soir enfin, me trouvant libre, je fis appeler Haribadada, et après
-beaucoup de questions diverses, pour dérouter sa perspicacité, je lui
-demandai: «Et sais-tu ce qu'est devenue la petite Châli que le Rajah
-m'avait donnée.»
-
-L'homme prit une figure triste, ennuyée, et répondit avec une grande
-gêne:
-
---Il vaut mieux ne pas parler d'elle!
-
---Pourquoi cela. Elle était une gentille petite femme.
-
---Elle a mal tourné, seigneur.
-
---Comment, Châli? Qu'est-elle devenue? Où est-elle?
-
---Je veux dire qu'elle a mal fini.
-
---Mal fini? est-elle morte?
-
---Oui, seigneur. Elle avait commis une vilaine action.
-
-J'étais fort ému, je sentais battre mon cœur, et une angoisse me
-serrer la poitrine.
-
-Je repris: «Une vilaine action? Qu'a-t-elle fait? Que lui est-il
-arrivé?»
-
-L'homme, de plus en plus embarrassé, murmura: «Il vaut mieux que vous ne
-le demandiez pas.
-
---Si, je veux le savoir.
-
---Elle avait volé.
-
---Comment, Châli? Qui a-t-elle volé?
-
---Vous, seigneur.
-
---Moi? Comment cela?
-
---Elle vous a pris, le jour de votre départ, le coffret que le prince
-vous avait donné. On l'a trouvé entre ses mains!
-
---Quel coffret?
-
---Le coffret de coquillages.
-
---Mais je le lui avais donné.»
-
-L'Indien leva sur moi des yeux stupéfaits et répondit: «Oui, elle a
-juré, en effet, par tous les serments sacrés, que vous le lui aviez
-donné. Mais on n'a pas cru que vous auriez pu offrir à une esclave un
-cadeau du roi, et le Rajah l'a fait punir.
-
---Comment, punir? Qu'est-ce qu'on lui a fait?
-
---On l'a attachée dans un sac, seigneur, et on l'a jetée au lac, de
-cette fenêtre, de la fenêtre de la chambre où nous sommes, où elle avait
-commis le vol.»
-
-Je me sentis traversé par la plus atroce sensation de douleur que j'aie
-jamais éprouvée, et je fis signe à Haribadada de se retirer pour qu'il
-ne me vît pas pleurer.
-
-Et je passai la nuit sur la galerie qui dominait le lac, sur la galerie,
-où j'avais tenu tant de fois la pauvre enfant sur mes genoux.
-
-Et je pensais que le squelette de son joli petit corps décomposé était
-là, sous moi, dans un sac de toile noué par une corde, au fond de cette
-eau noire que nous regardions ensemble autrefois.
-
-Je repartis le lendemain malgré les prières et le chagrin véhément du
-Rajah.
-
-Et je crois maintenant que je n'ai jamais aimé d'autre femme que Châli.
-
-
- _Châli_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 15 avril 1884, sous la
- signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-LE BAISER.
-
-
-MA CHÈRE MIGNONNE,
-
-DONC, tu pleures du matin au soir et du soir au matin, parce que ton
-mari t'abandonne; tu ne sais que faire, et tu implores un conseil de ta
-vieille tante que tu supposes apparemment bien experte. Je n'en sais pas
-si long que tu crois, et cependant je ne suis point sans doute tout à
-fait ignorante dans cet art d'aimer ou plutôt de se faire aimer, qui te
-manque un peu. Je puis bien, à mon âge, avouer cela.
-
-Tu n'as pour lui, me dis-tu, que des attentions, que des douceurs, que
-des caresses, que des baisers. Le mal vient peut-être de là; je crois
-que tu l'embrasses trop.
-
-Ma chérie, nous avons aux mains le plus terrible pouvoir qui soit:
-l'amour.
-
-L'homme, doué de sa force physique, l'exerce par la violence. La femme,
-douée du charme, domine par la caresse. C'est notre arme, arme
-redoutable, invincible, mais qu'il faut savoir manier.
-
-Nous sommes, sache-le bien, les maîtresses de la terre. Raconter
-l'histoire de l'Amour depuis les origines du monde, ce serait raconter
-l'homme lui-même. Tout vient de là, les arts, les grands événements, les
-mœurs, les coutumes, les guerres, les bouleversements d'empires.
-
-Dans la Bible, tu trouves Dalila, Judith; dans la Fable, Omphale,
-Hélène; dans l'Histoire, les Sabines, Cléopâtre et bien d'autres.
-
-Donc, nous régnons, souveraines toutes-puissantes. Mais il nous faut,
-comme les rois, user d'une diplomatie délicate.
-
-L'Amour, ma chère petite, est fait de finesses, d'imperceptibles
-sensations.
-
-Nous savons qu'il est fort comme la Mort; mais il est aussi fragile que
-le verre. Le moindre choc le brise et notre domination s'écroule alors,
-sans que nous puissions la réédifier.
-
-Nous avons la faculté de nous faire adorer, mais il nous manque une
-toute petite chose, le discernement des nuances dans la caresse, le
-flair subtil du TROP dans la manifestation de notre tendresse. Aux
-heures d'étreinte nous perdons le sentiment des finesses, tandis que
-l'homme que nous dominons reste maître de lui, demeure capable de juger
-le ridicule de certains mots, le manque de justesse de certains gestes.
-
-Prends bien garde à cela, ma mignonne: c'est le défaut de notre
-cuirasse, c'est notre talon d'Achille.
-
-Sais-tu d'où vient notre vraie puissance? Du baiser, du seul baiser!
-Quand nous savons tendre et abandonner nos lèvres, nous pouvons devenir
-des reines.
-
-Le baiser n'est qu'une préface, pourtant. Mais une préface charmante,
-plus délicieuse que l'œuvre elle-même, une préface qu'on relit sans
-cesse, tandis qu'on ne peut pas toujours... relire le livre.
-
-Oui, la rencontre des bouches est la plus parfaite, la plus divine
-sensation qui soit donnée aux humains, la dernière, la suprême limite du
-bonheur.
-
-C'est dans le baiser, dans le seul baiser qu'on croit parfois sentir
-cette impossible union des âmes que nous poursuivons, cette confusion
-des cœurs défaillants.
-
-Te rappelles-tu les vers de Sully-Prudhomme:
-
- Les caresses ne sont que d'inquiets transports,
- Infructueux essais du pauvre Amour qui tente
- L'impossible union des âmes par le corps.
-
-Une seule caresse donne cette sensation profonde, immatérielle des deux
-êtres ne faisant plus qu'un, c'est le baiser. Tout le délire violent de
-la complète possession ne vaut cette frémissante approche des bouches,
-ce premier contact humide et frais, puis cette attache immobile, éperdue
-et longue, si longue! de l'une à l'autre.
-
-Donc, ma belle, le baiser est notre arme la plus forte, mais il faut
-craindre de l'émousser. Sa valeur, ne l'oublie pas, est relative,
-purement convention. Elle change sans cesse suivant les circonstances,
-les dispositions du moment, l'état d'attente et d'extase de l'esprit. Je
-vais m'appuyer sur un exemple.
-
-Un autre poète, François Coppée, a fait un vers que nous avons toutes
-dans la mémoire, un vers que nous trouvons adorable, qui nous fait
-tressaillir jusqu'au cœur.
-
-Après avoir décrit l'attente de l'amoureux dans une chambre fermée, par
-un soir d'hiver, ses inquiétudes, ses impatiences nerveuses, sa crainte
-horrible de ne pas LA voir venir, il raconte l'arrivée de la femme aimée
-qui entre enfin, toute pressée, essoufflée, apportant du froid dans ses
-jupes, et il s'écrie:
-
- Oh! les premiers baisers à travers la voilette!
-
-N'est-ce point là un vers d'un sentiment exquis, d'une observation
-délicate et charmante, d'une parfaite vérité. Toutes celles qui ont
-couru au rendez-vous clandestin, que la passion a jetées dans les bras
-d'un homme, les connaissent bien ces délicieux premiers baisers à
-travers la voilette, et frémissent encore à leur souvenir. Et pourtant
-ils ne tirent leur charme que des circonstances, du retard, de l'attente
-anxieuse; mais, en vérité, au point de vue purement, ou, si tu préfères,
-impurement sensuel, ils sont détestables.
-
-Réfléchis. Il fait froid dehors. La jeune femme a marché vite, la
-voilette est toute mouillée par son souffle refroidi. Des gouttelles
-d'eau brillent dans les mailles de dentelle noire. L'amant se précipite
-et colle ses lèvres ardentes à cette vapeur de poumons liquéfiée. Le
-voile humide, qui déteint et porte la saveur ignoble des colorations
-chimiques, pénètre dans la bouche du jeune homme, mouille sa moustache.
-Il ne goûte nullement aux lèvres de la bien-aimée, il ne goûte qu'à la
-teinture de cette dentelle trempée d'haleine froide.
-
-Et pourtant nous nous écrions toutes, comme le poète:
-
- Oh! les premiers baisers à travers la voilette!
-
-Donc la valeur de cette caresse étant toute conventionnelle, il faut
-craindre de la déprécier.
-
-Eh bien, ma chérie, je t'ai vue en plusieurs occasions très maladroite.
-Tu n'es pas la seule, d'ailleurs; la plupart des femmes perdent leur
-autorité par l'abus seul des baisers, des baisers intempestifs. Quand
-elles sentent leur mari ou leur amant un peu las, à ces heures
-d'affaissement où le cœur a besoin de repos comme le corps, au lieu
-de comprendre ce qui se passe en lui, elles s'acharnent en des caresses
-inopportunes, le lassent par l'obstination des lèvres tendues, le
-fatiguent en l'étreignant sans rime ni raison.
-
-Crois-en mon expérience. D'abord n'embrasse jamais ton mari en public,
-en wagon, au restaurant. C'est du plus mauvais goût; refoule ton envie.
-Il se sentirait ridicule et t'en voudrait toujours.
-
-Méfie-toi surtout des baisers inutiles prodigués dans l'intimité. Tu en
-fais, j'en suis certaine, une effroyable consommation.
-
-Ainsi je t'ai vue un jour tout à fait choquante. Tu ne te le rappelles
-pas sans doute.
-
-Nous étions tous trois dans ton petit salon, et, comme vous ne vous
-gêniez guère devant moi, ton mari te tenait sur ses genoux et
-t'embrassait longuement la nuque, la bouche perdue dans les cheveux
-frisés du cou. Soudain tu as crié: «Ah! le feu!» Vous n'y songiez guère,
-il s'éteignait. Quelques tisons assombris expirants rougissaient à peine
-le foyer. Alors il s'est levé, s'élançant vers le coffre à bois où il
-saisit deux bûches énormes qu'il rapportait à grand'peine, quand tu es
-venue vers lui les lèvres mendiantes, murmurant: «Embrasse-moi». Il
-tourna la tête avec effort en soutenant péniblement les souches. Alors
-tu posas doucement, lentement, ta bouche sur celle du malheureux qui
-demeura le col de travers, les reins tordus, les bras rompus, tremblant
-de fatigue et d'effort désespéré. Et tu éternisas ce baiser de supplice
-sans voir et sans comprendre. Puis, quand tu le laissas libre, tu te mis
-à murmurer d'un air fâché: «Comme tu m'embrasses mal.»--Parbleu, ma
-chérie!
-
-Oh! prends garde à cela. Nous avons toutes cette sotte manie, ce besoin
-inconscient et bête de nous précipiter aux moments les plus mal choisis:
-quand il porte un verre plein d'eau, quand il remet ses bottes, quand il
-renoue sa cravate, quand il se trouve enfin dans quelque posture
-pénible, et de l'immobiliser par une gênante caresse qui le fait rester
-une minute avec un geste commencé et le seul désir d'être débarrassé de
-nous.
-
-Surtout ne juge pas insignifiante et mesquine cette critique. L'amour
-est délicat, ma petite: un rien le froisse; tout dépend, sache-le, du
-tact de nos câlineries. Un baiser maladroit peut faire bien du mal.
-
-Expérimente mes conseils.
-
- Ta vieille tante,
-
- COLLETTE.
-
-
- _Pour copie conforme_: MAUFRIGNEUSE.
-
- _Le Baiser_ a paru dans _le Gaulois_ du 14 novembre 1882.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- Pages.
-
- Les Sœurs Rondoli. 1
-
- La Patronne. 61
-
- Le Petit Fût. 77
-
- Lui? 91
-
- Mon Oncle Sosthène. 107
-
- Le Mal d'André. 123
-
- Le Pain maudit. 137
-
- Le Cas de Madame Luneau. 151
-
- Un Sage. 163
-
- Le Parapluie. 177
-
- Le Verrou. 195
-
- Rencontre. 209
-
- Suicides. 227
-
- Décoré! 241
-
- Châli. 257
-
- Le Baiser. (_inédit_) 281
-
-
- * * * * *
-
-
- Liste des modifications:
-
- Page 118: «m'enbusquai» remplacé par «m'embusquai» (et je m'embusquai
- à sa fenêtre)
- Page 221: «irréconciables» par «irréconciliables» (comme deux ennemis
- irréconciliables?)
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Guy de Maupassan
- - volume 09, by Guy de Maupassant
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUY DE ***
-
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-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Guy de Maupassant -
-volume 09, by Guy de Maupassant
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: OEuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 09
-
-Author: Guy de Maupassant
-
-Release Date: October 10, 2016 [EBook #53247]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUY DE ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
-
-<p><a href="#table_des_matieres">Table des matières</a></p>
-
-<h1><span class="small70">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br />
-<span class="small50">DE</span><br />
-GUY DE MAUPASSANT</h1>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="tirage">LA PRÉSENTE ÉDITION</p>
-
-<p class="tirage">DES</p>
-
-<p class="tirage">ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT</p>
-
-<p class="tirage">A ÉTÉ TIRÉE</p>
-
-<p class="tirage">PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE</p>
-
-<p class="tirage">EN VERTU D’UNE AUTORISATION</p>
-
-<p class="tirage">DE M. LE GARDE DES SCEAUX</p>
-
-<p class="tirage">EN DATE DU 30 JANVIER 1902.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="center">IL A ÉTÉ TIRÉ À PART</p>
-
-<p class="center">100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE</p>
-
-<p class="center">SAVOIR:</p>
-
-<p class="center margintop1">60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.<br />
-20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.<br />
-20 exemplaires (81 à 100) sur chine.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="center"><i>Le texte de ce volume<br />
-est conforme à celui de l’édition originale</i>: Les Sœurs Rondoli<br />
-<i>Paris, Paul Ollendorff, 1884,<br />
-avec addition de</i>:<br />
-Le Baiser (<i>inédit</i>).</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<div class="titlepage">
- <p class="center">ŒUVRES COMPLÈTES</p>
-
- <p class="title1">DE</p>
-
- <p class="title2">GUY DE MAUPASSANT</p>
-
- <hr class="small5" />
-
- <p class="title3">LES<br />
- SŒURS RONDOLI</p>
-
- <hr class="small7" />
-
- <p class="center">LE BAISER</p>
-
- <div class="figcenter2" style="width: 135px;">
- <img src="images/abeille.jpg" alt="" title="" width="135" height="200" />
- </div>
-
- <p class="title4">PARIS</p>
-
- <p class="title5">LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR</p>
-
- <p class="title6">17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17</p>
-
- <hr class="small6" />
-
- <p class="title5">MDCCCCIX</p>
-
- <p class="title1"><i>Tous droits réservés.</i></p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_1">LES SŒURS RONDOLI.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Georges de Porto Riche.</i></p>
-
-<p class="center2">I</p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">N</span><span class="smcap">ON</span>, dit Pierre Jouvenet, je ne connais pas l’Italie, et pourtant j’ai
-tenté deux fois d’y pénétrer, mais je me suis trouvé arrêté à la
-frontière de telle sorte qu’il m’a toujours été impossible de m’avancer
-plus loin. Et pourtant ces deux tentatives m’ont donné une idée
-charmante des mœurs de ce beau pays. Il me reste à connaître les
-villes, les musées, les chefs-d’œuvre dont cette terre est peuplée.
-J’essayerai de nouveau, au premier jour, de m’aventurer sur ce
-territoire infranchissable.</p>
-
-<p>—Vous ne comprenez pas?—Je m’explique.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_4">4</span></p>
-
-<p>C’est en 1874 que le désir me vint de voir Venise, Florence, Rome et
-Naples. Ce goût me prit vers le 15 juin, alors que la sève violente du
-printemps vous met au cœur des ardeurs de voyage et d’amour.</p>
-
-<p>Je ne suis pas voyageur cependant. Changer de place me paraît une action
-inutile et fatigante. Les nuits en chemin de fer, le sommeil secoué des
-wagons avec des douleurs dans la tête et des courbatures dans les
-membres, les réveils éreintés dans cette boîte roulante, cette sensation
-de crasse sur la peau, ces saletés volantes qui vous poudrent les yeux
-et le poil, ce parfum de charbon dont on se nourrit, ces dîners
-exécrables dans le courant d’air des buffets sont, à mon avis, de
-détestables commencements pour une partie de plaisir.</p>
-
-<p>Après cette introduction du <i>Rapide</i>, nous avons les tristesses de
-l’hôtel, du grand hôtel plein de monde et si vide, la chambre inconnue,
-navrante, le lit suspect!—Je tiens à mon lit plus qu’à tout. Il est le
-sanctuaire de la vie. On lui livre nue sa chair fatiguée pour qu’il la
-ranime et la repose dans la blancheur des draps et dans la chaleur des
-duvets.</p>
-
-<p>C’est là que nous trouvons les plus douces <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> heures de l’existence,
-les heures d’amour et de sommeil. Le lit est sacré. Il doit être
-respecté, vénéré par nous, et aimé comme ce que nous avons de meilleur
-et de plus doux sur la terre.</p>
-
-<p>Je ne puis soulever le drap d’un lit d’hôtel sans un frisson de dégoût.
-Qu’a-t-on fait là dedans, l’autre nuit? Quels gens malpropres,
-répugnants ont dormi sur ces matelas. Et je pense à tous les êtres
-affreux qu’on coudoie chaque jour, aux vilains bossus, aux chairs
-bourgeonneuses, aux mains noires, qui font songer aux pieds et au reste.
-Je pense à ceux dont la rencontre vous jette au nez des odeurs
-écœurantes d’ail ou d’humanité. Je pense aux difformes, aux
-purulents, aux sueurs des malades, à toutes les laideurs et à toutes les
-saletés de l’homme.</p>
-
-<p>Tout cela a passé dans ce lit où je vais dormir. J’ai mal au cœur en
-glissant mon pied dedans.</p>
-
-<p>Et les dîners d’hôtel, les longs dîners de table d’hôte au milieu de
-toutes ces personnes assommantes ou grotesques; et les affreux dîners
-solitaires à la petite table du restaurant en face d’une pauvre bougie
-coiffée d’un abat-jour.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_6">6</span></p>
-
-<p>Et les soirs navrants dans la cité ignorée? Connaissez-vous rien de plus
-lamentable que la nuit qui tombe sur une ville étrangère? On va devant
-soi au milieu d’un mouvement, d’une agitation qui semblent surprenants
-comme ceux de songes. On regarde ces figures qu’on n’a jamais vues,
-qu’on ne reverra jamais; on écoute ces voix parler de choses qui vous
-sont indifférentes, en une langue qu’on ne comprend même point. On
-éprouve la sensation atroce de l’être perdu. On a le cœur serré, les
-jambes molles, l’âme affaissée. On marche comme si on fuyait, on marche
-pour ne pas rentrer dans l’hôtel où on se trouverait plus perdu encore
-parce qu’on y est chez soi, dans le chez soi payé de tout le monde, et
-on finit par tomber sur la chaise d’un café illuminé, dont les dorures
-et les lumières vous accablent mille fois plus que les ombres de la rue.
-Alors, devant le bock baveux apporté par un garçon qui court, on se sent
-si abominablement seul qu’une sorte de folie vous saisit, un besoin de
-partir, d’aller autre part, n’importe où, pour ne pas rester là, devant
-cette table de marbre et sous ce lustre éclatant. Et on s’aperçoit
-soudain qu’on est vraiment et toujours et partout seul au monde, <span class="pagenum" id="Page_7">7</span>
-mais que dans les lieux connus, les coudoiements familiers vous donnent
-seulement l’illusion de la fraternité humaine. C’est en ces heures
-d’abandon, de noir isolement dans les cités lointaines qu’on pense
-largement, clairement, et profondément. C’est alors qu’on voit bien
-toute la vie d’un seul coup d’œil en dehors de l’optique d’espérance
-éternelle, en dehors de la tromperie des habitudes prises et de
-l’attente du bonheur toujours rêvé.</p>
-
-<p>C’est en allant loin qu’on comprend bien comme tout est proche et court
-et vide; c’est en cherchant l’inconnu qu’on s’aperçoit bien comme tout
-est médiocre et vite fini; c’est en parcourant la terre qu’on voit bien
-comme elle est petite et sans cesse à peu près pareille.</p>
-
-<p>Oh! les soirées sombres de marche au hasard par des rues ignorées, je
-les connais. J’ai plus peur d’elles que de tout.</p>
-
-<p>Aussi comme je ne voulais pour rien partir seul en ce voyage d’Italie je
-décidai à m’accompagner mon ami Paul Pavilly.</p>
-
-<p>Vous connaissez Paul. Pour lui, le monde, la vie, c’est la femme. Il y a
-beaucoup d’hommes de cette race-là. L’existence lui apparaît poétisée,
-illuminée par la présence des femmes. La terre n’est habitable que parce
-<span class="pagenum" id="Page_8">8</span> qu’elles y sont; le soleil est brillant et chaud parce qu’il les
-éclaire. L’air est doux à respirer parce qu’il glisse sur leur peau et
-fait voltiger les courts cheveux de leurs tempes. La lune est charmante
-parce qu’elle leur donne à rêver et qu’elle prête à l’amour un charme
-langoureux. Certes tous les actes de Paul ont les femmes pour mobile;
-toutes ses pensées vont vers elles, ainsi que tous ses efforts et toutes
-ses espérances.</p>
-
-<p>Un poète a flétri cette espèce d’hommes:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanzanoindent">
- Je déteste surtout le barde à l’œil humide<br />
- Qui regarde une étoile en murmurant un nom,<br />
- Et pour qui la nature immense serait vide<br />
- S’il ne portait en croupe ou Lisette ou Ninon.<br />
- </div>
-
- <div class="stanzanoindent">
- Ces gens-là sont charmants qui se donnent la peine,<br />
- Afin qu’on s’intéresse à ce pauvre univers,<br />
- D’attacher des jupons aux arbres de la plaine<br />
- Et la cornette blanche au front des coteaux verts.<br />
- </div>
-
- <div class="stanzanoindent">
- Certe ils n’ont pas compris tes musiques divines<br />
- Éternelle Nature aux frémissantes voix,<br />
- Ceux qui ne vont pas seuls par les creuses ravines<br />
- Et rêvent d’une femme au bruit que font les bois!<br />
- </div>
-</div>
-
-<p>Quand je parlai à Paul de l’Italie, il refusa d’abord absolument de
-quitter Paris, mais je <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> me mis à lui raconter des aventures de
-voyage, je lui dis comme les Italiennes passent pour charmantes; je lui
-fis espérer des plaisirs raffinés, à Naples, grâce à une recommandation
-que j’avais pour un certain signore Michel Amoroso dont les relations
-sont fort utiles aux voyageurs; et il se laissa tenter.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_10">10</span></p>
-
-<p class="center2">II</p>
-
-<p>Nous prîmes le <i>Rapide</i> un jeudi soir, le 26 juin. On ne va guère dans
-le Midi à cette époque; nous étions seuls dans le wagon, et de mauvaise
-humeur tous les deux, ennuyés de quitter Paris, déplorant d’avoir cédé à
-cette idée de voyage, regrettant Marly si frais, la Seine si belle, les
-berges si douces, les bonnes journées de flâne dans une barque, les
-bonnes soirées de somnolence sur la rive, en attendant la nuit qui
-tombe.</p>
-
-<p>Paul se cala dans son coin, et déclara, dès que le train se fut mis en
-route: «C’est stupide d’aller là-bas.»</p>
-
-<p>Comme il était trop tard pour qu’il changeât d’avis, je répliquai: «Il
-ne fallait pas venir.»</p>
-
-<p>Il ne répondit point. Mais une envie de <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> rire me prit en le
-regardant tant il avait l’air furieux. Il ressemble certainement à un
-écureuil. Chacun de nous d’ailleurs garde dans les traits, sous la ligne
-humaine, un type d’animal, comme la marque de sa race primitive. Combien
-de gens ont des gueules de bulldog, des têtes de bouc, de lapin, de
-renard, de cheval, de bœuf! Paul est un écureuil devenu homme. Il a
-les yeux vifs de cette bête, son poil roux, son nez pointu, son corps
-petit, fin, souple et remuant, et puis une mystérieuse ressemblance dans
-l’allure générale. Que sais-je? une similitude de gestes, de mouvements,
-de tenue qu’on dirait être du souvenir.</p>
-
-<p>Enfin nous nous endormîmes tous les deux de ce sommeil bruissant de
-chemin de fer que coupent d’horribles crampes dans les bras et dans le
-cou et les arrêts brusques du train.</p>
-
-<p>Le réveil eut lieu comme nous filions le long du Rhône. Et bientôt le
-cri continu des cigales entrant par la portière, ce cri qui semble la
-voix de la terre chaude, le chant de la Provence, nous jeta dans la
-figure, dans la poitrine, dans l’âme la gaie sensation du Midi, la
-saveur du sol brûlé, de la patrie pierreuse et claire de l’olivier trapu
-au feuillage vert de gris.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_12">12</span></p>
-
-<p>Comme le train s’arrêtait encore, un employé se mit à courir le long du
-convoi en lançant un <i>Valence</i> sonore, un vrai <i>Valence</i>, avec l’accent,
-avec tout l’accent, un <i>Valence</i> enfin qui nous fit passer de nouveau
-dans le corps ce goût de Provence que nous avait déjà donné la note
-grinçante des cigales.</p>
-
-<p>Jusqu’à Marseille, rien de nouveau.</p>
-
-<p>Nous descendîmes au buffet pour déjeuner.</p>
-
-<p>Quand nous remontâmes dans notre wagon une femme y était installée.</p>
-
-<p>Paul me jeta un coup d’œil ravi; et, d’un geste machinal, il frisa sa
-courte moustache, puis, soulevant un peu sa coiffure, il glissa, comme
-un peigne, ses cinq doigts ouverts dans ses cheveux fort dérangés par
-cette nuit de voyage. Puis il s’assit en face de l’inconnue.</p>
-
-<p>Chaque fois que je me trouve, soit en route, soit dans le monde, devant
-un visage nouveau j’ai l’obsession de deviner quelle âme, quelle
-intelligence, quel caractère se cachent derrière ces traits.</p>
-
-<p>C’était une jeune femme, toute jeune et jolie, une fille du Midi
-assurément. Elle avait des yeux superbes, d’admirables cheveux noirs,
-ondulés, un peu crêpelés, tellement touffus, vigoureux et longs, qu’ils
-semblaient lourds, <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> qu’ils donnaient rien qu’à les voir la sensation
-de leur poids sur la tête. Vêtue avec élégance et un certain mauvais
-goût méridional, elle semblait un peu commune. Les traits réguliers de
-sa face n’avaient point cette grâce, ce fini des races élégantes, cette
-délicatesse légère que les fils d’aristocrates reçoivent en naissant et
-qui est comme la marque héréditaire d’un sang moins épais.</p>
-
-<p>Elle portait des bracelets trop larges pour être en or, des boucles
-d’oreilles ornées de pierres transparentes trop grosses pour être des
-diamants; et elle avait dans toute sa personne un je ne sais quoi de
-peuple. On devinait qu’elle devait parler trop fort, crier en toute
-occasion avec des gestes exubérants.</p>
-
-<p>Le train partit.</p>
-
-<p>Elle demeurait immobile à sa place, les yeux fixés devant elle dans une
-pose renfrognée de femme furieuse. Elle n’avait pas même jeté un regard
-sur nous.</p>
-
-<p>Paul se mit à causer avec moi, disant des choses apprêtées pour produire
-de l’effet, étalant une devanture de conversation pour attirer l’intérêt
-comme les marchands étalent en montre leurs objets de choix pour
-éveiller le désir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_14">14</span></p>
-
-<p>Mais elle semblait ne pas entendre.</p>
-
-<p>«Toulon! dix minutes d’arrêt! Buffet!» cria l’employé.</p>
-
-<p>Paul me fit signe de descendre, et, sitôt sur le quai: «Dis-moi qui ça
-peut bien être?»</p>
-
-<p>Je me mis à rire: «Je ne sais pas, moi. Ça m’est bien égal.»</p>
-
-<p>Il était fort allumé: «Elle est rudement jolie et fraîche, la gaillarde.
-Quels yeux! Mais elle n’a pas l’air content. Elle doit avoir des
-embêtements; elle ne fait attention à rien.»</p>
-
-<p>Je murmurai: «Tu perds tes frais.»</p>
-
-<p>Mais il se fâcha: «Je ne fais pas de frais, mon cher; je trouve cette
-femme très jolie, voilà tout. Si on pouvait lui parler? Mais que lui
-dire? Voyons, tu n’as pas une idée, toi? Tu ne soupçonnes pas qui ça
-peut être?</p>
-
-<p>—Ma foi, non. Cependant je pencherais pour une cabotine qui rejoint sa
-troupe après une fuite amoureuse.»</p>
-
-<p>Il eut l’air froissé, comme si je lui avais dit quelque chose de
-blessant, et il reprit: «A quoi vois-tu ça. Moi je lui trouve au
-contraire l’air très comme il faut.»</p>
-
-<p>Je répondis: «Regarde les bracelets, mon cher, et les boucles
-d’oreilles, et la toilette. Je ne serais pas étonné non plus que ce fût
-une <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> danseuse, ou peut-être même une écuyère, mais plutôt une
-danseuse. Elle a dans toute sa personne quelque chose qui sent le
-théâtre.»</p>
-
-<p>Cette idée le gênait décidément: «Elle est trop jeune, mon cher, elle a
-à peine vingt ans.</p>
-
-<p>—Mais, mon bon, il y a bien des choses qu’on peut faire avant vingt
-ans, la danse et la déclamation sont de celles-là, sans compter d’autres
-encore qu’elle pratique peut-être uniquement.</p>
-
-<p>—Les voyageurs pour l’express de Nice, Vintimille, en voiture!» criait
-l’employé.</p>
-
-<p>Il fallait remonter. Notre voisine mangeait une orange. Décidément, elle
-n’était pas d’allure distinguée. Elle avait ouvert son mouchoir sur ses
-genoux; et sa manière d’arracher la peau dorée, d’ouvrir la bouche pour
-saisir les quartiers entre ses lèvres, de cracher les pépins par la
-portière révélaient toute une éducation commune d’habitudes et de
-gestes.</p>
-
-<p>Elle semblait d’ailleurs plus grinchue que jamais, et elle avalait
-rapidement son fruit avec un air de fureur tout à fait drôle.</p>
-
-<p>Paul la dévorait du regard, cherchant ce qu’il fallait faire pour
-éveiller son attention, pour remuer sa curiosité. Et il se remit à
-causer <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> avec moi, donnant jour à une procession d’idées distinguées,
-citant familièrement des noms connus. Elle ne prenait nullement garde à
-ses efforts.</p>
-
-<p>On passa Fréjus, Saint-Raphaël. Le train courait dans ce jardin, dans ce
-paradis des roses, dans ce bois d’orangers et de citronniers épanouis
-qui portent en même temps leurs bouquets blancs et leurs fruits d’or,
-dans ce royaume des parfums, dans cette patrie des fleurs, sur ce rivage
-admirable qui va de Marseille à Gênes.</p>
-
-<p>C’est en juin qu’il faut suivre cette côte où poussent, libres,
-sauvages, par les étroits vallons sur les pentes des collines, toutes
-les fleurs les plus belles. Et toujours on revoit des roses, des champs,
-des plaines, des haies, des bosquets de roses. Elles grimpent aux murs,
-s’ouvrent sur les toits, escaladant les arbres, éclatent dans les
-feuillages, blanches, rouges, jaunes, petites ou énormes, maigres, avec
-une robe unie et simple, ou charnues, en lourde et brillante toilette.</p>
-
-<p>Et leur souffle puissant, leur souffle continu épaissit l’air, le rend
-savoureux et alanguissant. Et la senteur plus pénétrante encore des
-orangers ouverts semble sucrer ce qu’on respire, <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> en faire une
-friandise pour l’odorat.</p>
-
-<p>La grande côte aux rochers bruns s’étend baignée par la Méditerranée
-immobile. Le pesant soleil d’été tombe en nappe de feu sur les
-montagnes, sur les longues berges de sable, sur la mer d’un bleu dur et
-figé. Le train va toujours, entre dans les tunnels pour traverser les
-caps, glisse sur les ondulations des collines, passe au-dessus de l’eau
-sur des corniches droites comme des murs; et une douce, une vague odeur
-salée, une odeur d’algues qui sèchent se mêle parfois à la grande et
-troublante odeur des fleurs.</p>
-
-<p>Mais Paul ne voyait rien, ne regardait rien, ne sentait rien. La
-voyageuse avait pris toute son attention.</p>
-
-<p>A Cannes, ayant encore à me parler, il me fit signe de descendre de
-nouveau.</p>
-
-<p>A peine sortis du wagon, il me prit le bras.</p>
-
-<p>—Tu sais qu’elle est ravissante. Regarde ses yeux. Et ses cheveux, mon
-cher, je n’en ai jamais vu de pareils!</p>
-
-<p>Je lui dis: «Allons, calme-toi; ou bien, attaque si tu as des
-intentions. Elle ne m’a pas l’air imprenable, bien qu’elle paraisse un
-peu grognon.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_18">18</span></p>
-
-<p>Il reprit: «Est-ce que tu ne pourrais pas lui parler, toi? Moi, je ne
-trouve rien. Je suis d’une timidité stupide au début. Je n’ai jamais su
-aborder une femme dans la rue. Je les suis, je tourne autour, je
-m’approche, et jamais je ne découvre la phrase nécessaire. Une seule
-fois j’ai fait une tentative de conversation. Comme je voyais de la
-façon la plus évidente qu’on attendait mes ouvertures, et comme il
-fallait absolument dire quelque chose, je balbutiai: «Vous allez bien,
-madame?» Elle me rit au nez, et je me suis sauvé.»</p>
-
-<p>Je promis à Paul d’employer toute mon adresse pour amener une
-conversation, et, lorsque nous eûmes repris nos places, je demandai
-gracieusement à notre voisine: «Est-ce que la fumée de tabac vous gêne?
-madame.»</p>
-
-<p>Elle répondit: «Non capisco.»</p>
-
-<p>C’était une Italienne! Une folle envie de rire me saisit. Paul ne
-sachant pas un mot de cette langue, je devais lui servir d’interprète.
-J’allais commencer mon rôle. Je prononçai, alors, en italien.</p>
-
-<p>—Je vous demandais, madame, si la fumée du tabac vous gêne le moins du
-monde?</p>
-
-<p>Elle me jeta d’un air furieux: «Che mi fa!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_19">19</span></p>
-
-<p>Elle n’avait pas tourné la tête ni levé les yeux sur moi, et je demeurai
-fort perplexe, ne sachant si je devais prendre ce «qu’est-ce que ça me
-fait?» pour une autorisation, pour un refus, pour une vraie marque
-d’indifférence ou pour un simple: «Laissez-moi tranquille.»</p>
-
-<p>Je repris: «Madame, si l’odeur vous gêne le moins du monde...?»</p>
-
-<p>Elle répondit alors: «mica» avec une intonation qui équivalait à:
-«Fichez-moi la paix!» C’était cependant une permission, et je dis à
-Paul: «Tu peux fumer.» Il me regardait avec ces yeux étonnés qu’on a
-quand on cherche à comprendre des gens qui parlent devant vous une
-langue étrangère. Et il demanda d’un air tout à fait drôle:</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que tu lui as dit?</p>
-
-<p>—Je lui ai demandé si nous pouvions fumer?</p>
-
-<p>—Elle ne sait donc pas le français?</p>
-
-<p>—Pas un mot.</p>
-
-<p>—Qu’a-t-elle répondu?</p>
-
-<p>—Qu’elle nous autorisait à faire tout ce qui nous plairait.</p>
-
-<p>Et j’allumai mon cigare.</p>
-
-<p>Paul reprit: «C’est tout ce qu’elle a dit?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span></p>
-
-<p>—Mon cher, si tu avais compté ses paroles, tu aurais remarqué qu’elle
-en a prononcé juste six, dont deux pour me faire comprendre qu’elle
-n’entendait pas le français. Il en reste donc quatre. Or, en quatre
-mots, on ne peut vraiment exprimer une quantité de choses.»</p>
-
-<p>Paul semblait tout à fait malheureux, désappointé, désorienté.</p>
-
-<p>Mais soudain l’Italienne me demanda de ce même ton mécontent qui lui
-paraissait naturel: «Savez-vous à quelle heure nous arriverons à Gênes?»</p>
-
-<p>Je répondis: «A onze heures du soir, madame?» Puis, après une minute de
-silence, je repris: «Nous allons également à Gênes, mon ami et moi, et
-si nous pouvions, pendant le trajet, vous être bons à quelque chose,
-croyez que nous en serions très heureux?»</p>
-
-<p>Comme elle ne répondait pas, j’insistai: «Vous êtes seule, et si vous
-aviez besoin de nos services...» Elle articula un nouveau «mica» si dur
-que je me tus brusquement.</p>
-
-<p>Paul demanda:</p>
-
-<p>—Qu’est-ce qu’elle a dit?</p>
-
-<p>—Elle a dit qu’elle te trouvait charmant.</p>
-
-<p>Mais il n’était pas en humeur de plaisanterie; <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> et il me pria
-sèchement de ne point me moquer de lui. Alors, je traduisis et la
-question de la jeune femme et ma proposition galante si vertement
-repoussée.</p>
-
-<p>Il était vraiment agité comme un écureuil en cage. Il dit: «Si nous
-pouvions savoir à quel hôtel elle descend, nous irions au même. Tâche
-donc de l’interroger adroitement, de faire naître une nouvelle occasion
-de lui parler.»</p>
-
-<p>Ce n’était vraiment pas facile et je ne savais qu’inventer, désireux
-moi-même de faire connaissance avec cette personne difficile.</p>
-
-<p>On passa Nice, Monaco, Menton, et le train s’arrêta à la frontière pour
-la visite des bagages.</p>
-
-<p>Bien que j’aie en horreur les gens mal élevés qui déjeunent et dînent
-dans les wagons, j’allai acheter tout un chargement de provisions pour
-tenter un effort suprême sur la gourmandise de notre compagne. Je
-sentais bien que cette fille-là devait être, en temps ordinaire, d’abord
-aisé. Une contrariété quelconque la rendait irritable, mais il suffisait
-peut-être d’un rien, d’une envie éveillée, d’un mot, d’une offre bien
-faite pour la dérider, la décider et la conquérir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span></p>
-
-<p>On repartit. Nous étions toujours seuls tous les trois. J’étalai mes
-vivres sur la banquette, je découpai le poulet, je disposai élégamment
-les tranches de jambon sur un papier, puis j’arrangeai avec soin tout
-près de la jeune femme notre dessert: fraises, prunes, cerises, gâteaux
-et sucreries.</p>
-
-<p>Quand elle vit que nous nous mettions à manger, elle tira à son tour
-d’un petit sac un morceau de chocolat et deux croissants et elle
-commença à croquer de ses belles dents aiguës le pain croustillant et la
-tablette.</p>
-
-<p>Paul me dit à demi-voix:</p>
-
-<p>—Invite-la donc?</p>
-
-<p>—C’est bien mon intention, mon cher, mais le début n’est pas facile.</p>
-
-<p>Cependant elle regardait parfois du côté de nos provisions et je sentis
-bien qu’elle aurait encore faim une fois finis ses deux croissants. Je
-la laissai donc terminer son dîner frugal. Puis je lui demandai:</p>
-
-<p>—Vous seriez tout à fait gracieuse, madame, si vous vouliez accepter un
-de ces fruits?</p>
-
-<p>Elle répondit encore: «mica!» mais d’une voix moins méchante que dans le
-jour, et j’insistai: «Alors, voulez-vous me permettre de vous offrir un
-peu de vin. Je vois que vous <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> n’avez rien bu. C’est du vin de votre
-pays, du vin d’Italie, et puisque nous sommes maintenant chez vous, il
-nous serait fort agréable de voir une jolie bouche italienne accepter
-l’offre des Français, ses voisins.»</p>
-
-<p>Elle faisait «non» de la tête, doucement, avec la volonté de refuser, et
-avec le désir d’accepter, et elle prononça encore «mica» mais un «mica»
-presque poli. Je pris la petite bouteille vêtue de paille à la mode
-italienne; j’emplis un verre et je le lui présentai.</p>
-
-<p>—Buvez, lui dis-je, ce sera notre bienvenue dans votre patrie.</p>
-
-<p>Elle prit le verre d’un air mécontent et le vida d’un seul trait, en
-femme que la soif torture, puis elle me le rendit sans dire merci.</p>
-
-<p>Alors, je lui présentai les cerises: «Prenez, madame, je vous en prie.
-Vous voyez bien que vous nous faites grand plaisir.»</p>
-
-<p>Elle regardait de son coin tous les fruits étalés à côté d’elle et elle
-prononça si vite que j’avais grand’peine à entendre: «A me non piacciono
-ne le ciliegie ne le susine; amo soltanto le fragole.»</p>
-
-<p>—Qu’est-ce qu’elle dit? demanda Paul aussitôt.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_24">24</span></p>
-
-<p>—Elle dit qu’elle n’aime ni les cerises ni les prunes, mais seulement
-les fraises.</p>
-
-<p>Et je posai sur ses genoux le journal plein de fraises des bois. Elle se
-mit aussitôt à les manger très vite, les saisissant du bout des doigts
-et les lançant, d’un peu loin, dans sa bouche qui s’ouvrait pour les
-recevoir d’une façon coquette et charmante.</p>
-
-<p>Quand elle eut achevé le petit tas rouge que nous avions vu en quelques
-minutes diminuer, fondre, disparaître sous le mouvement vif de ses
-mains, je lui demandai: «Et maintenant, qu’est-ce que je peux vous
-offrir?»</p>
-
-<p>Elle répondit: «Je veux bien un peu de poulet.»</p>
-
-<p>Et elle dévora certes la moitié de la volaille qu’elle dépeçait à grands
-coups de mâchoire avec des allures de carnivore. Puis elle se décida à
-prendre des cerises, qu’elle n’aimait pas, puis des prunes, puis des
-gâteaux, puis elle dit: «C’est assez», et elle se blottit dans son coin.</p>
-
-<p>Je commençais à m’amuser beaucoup et je voulus la faire manger encore,
-multipliant pour la décider, les compliments et les offres. Mais elle
-redevint tout à coup furieuse et me <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> jeta par la figure un «mica»
-répété si terrible que je ne me hasardai plus à troubler sa digestion.</p>
-
-<p>Je me tournai vers mon ami: «Mon pauvre Paul, je crois que nous en
-sommes pour nos frais.»</p>
-
-<p>La nuit venait, une chaude nuit d’été qui descendait lentement, étendait
-ses ombres tièdes sur la terre brûlante et lasse. Au loin, de place en
-place, par la mer, des feux s’allumaient sur les caps, au sommet des
-promontoires, et des étoiles aussi commençaient à paraître à l’horizon
-obscurci, et je les confondais parfois avec les phares.</p>
-
-<p>Le parfum des orangers devenait plus pénétrant; on le respirait avec
-ivresse, en élargissant les poumons pour le boire profondément. Quelque
-chose de doux, de délicieux, de divin semblait flotter dans l’air
-embaumé.</p>
-
-<p>Et tout d’un coup, j’aperçus sous les arbres le long de la voie, dans
-l’ombre toute noire maintenant, quelque chose comme une pluie d’étoiles.
-On eût dit des gouttes de lumière sautillant, voletant, jouant et
-courant dans les feuilles, des petits astres tombés du ciel pour faire
-une partie sur la terre. C’étaient des lucioles, ces mouches ardentes
-dansant <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> dans l’air parfumé un étrange ballet de feu.</p>
-
-<p>Une d’elles, par hasard, entra dans notre wagon et se mit à vagabonder
-jetant sa lueur intermittente, éteinte aussitôt qu’allumée. Je couvris
-de son voile bleu notre quinquet et je regardais la mouche fantastique
-aller, venir, selon les caprices de son vol enflammé. Elle se posa, tout
-à coup, dans les cheveux noirs de notre voisine assoupie après dîner. Et
-Paul demeurait en extase, les yeux fixés sur ce point brillant qui
-scintillait, comme un bijou vivant sur le front de la femme endormie.</p>
-
-<p>L’Italienne se réveilla vers dix heures trois quarts, portant toujours
-dans sa coiffure la petite bête allumée. Je dis, en la voyant remuer:
-«Nous arrivons à Gênes, madame.» Elle murmura, sans me répondre, comme
-obsédée par une pensée fixe et gênante: «Qu’est-ce que je vais faire
-maintenant?»</p>
-
-<p>Puis, tout d’un coup, elle me demanda:</p>
-
-<p>—Voulez-vous que je vienne avec vous?</p>
-
-<p>Je demeurai tellement stupéfait que je ne comprenais pas.</p>
-
-<p>—Comment, avec nous? Que voulez-vous dire?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_27">27</span></p>
-
-<p>Elle répéta, d’un air de plus en plus furieux:</p>
-
-<p>—Voulez-vous que j’aille avec vous tout de suite?</p>
-
-<p>—Je veux bien, moi; mais où désirez-vous aller? Où voulez-vous que je
-vous conduise?</p>
-
-<p>Elle haussa les épaules avec une indifférence souveraine.</p>
-
-<p>—Où vous voudrez! Ça m’est égal.</p>
-
-<p>Elle répéta deux fois: «Che mi fa?»</p>
-
-<p>—Mais, c’est que nous allons à l’hôtel?</p>
-
-<p>Elle dit du ton le plus méprisant: «Eh bien! allons à l’hôtel.»</p>
-
-<p>Je me tournai vers Paul, et je prononçai:</p>
-
-<p>—Elle demande si nous voulons qu’elle vienne avec nous.</p>
-
-<p>La surprise affolée de mon ami me fit reprendre mon sang-froid. Il
-balbutia:</p>
-
-<p>—Avec nous? Où ça? Pourquoi? Comment?</p>
-
-<p>—Je n’en sais rien, moi? Elle vient de me faire cette étrange
-proposition du ton le plus irrité. J’ai répondu que nous allions à
-l’hôtel; elle a répliqué: Eh bien, allons à <span class="pagenum" id="Page_28">28</span> l’hôtel! Elle ne doit
-pas avoir le sou. C’est égal, elle a une singulière manière de faire
-connaissance.</p>
-
-<p>Paul, agité et frémissant, s’écria: «Mais certes oui, je veux bien,
-dis-lui que nous l’emmenons où il lui plaira.» Puis il hésita une
-seconde et reprit d’une voix inquiète: «Seulement il faudrait savoir
-avec qui elle vient? Est-ce avec toi ou avec moi?»</p>
-
-<p>Je me tournai vers l’Italienne qui ne semblait même pas nous écouter,
-retombée dans sa complète insouciance et je lui dis: «Nous serons très
-heureux, madame, de vous emmener avec nous. Seulement mon ami désirerait
-savoir si c’est mon bras ou le sien que vous voulez prendre comme
-appui?»</p>
-
-<p>Elle ouvrit sur moi ses grands yeux noirs et répondit avec une vague
-surprise: «Che mi fa?»</p>
-
-<p>Je m’expliquai: On appelle en Italie, je crois, l’ami qui prend soin de
-tous les désirs d’une femme, qui s’occupe de toutes ses volontés et
-satisfait tous ses caprices, un <i>patito</i>. Lequel de nous deux
-voulez-vous pour votre patito?»</p>
-
-<p>Elle répondit sans hésiter: «Vous!»</p>
-
-<p>Je me retournai vers Paul: «C’est moi <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> qu’elle choisit, mon cher, tu
-n’as pas de chance.»</p>
-
-<p>Il déclara, d’un air rageur: «Tant mieux pour toi.»</p>
-
-<p>Puis, après avoir réfléchi quelques minutes: «Est-ce que tu tiens à
-emmener cette grue-là? Elle va nous faire rater notre voyage. Que
-veux-tu que nous fassions de cette femme qui a l’air de je ne sais quoi?
-On ne va seulement pas nous recevoir dans un hôtel comme il faut?</p>
-
-<p>Mais je commençais justement à trouver l’Italienne beaucoup mieux que je
-ne l’avais jugée d’abord, et je tenais, oui, je tenais à l’emmener
-maintenant. J’étais même ravi de cette pensée, et je sentais déjà ces
-petits frissons d’attente que la perspective d’une nuit d’amour vous
-fait passer dans les veines.</p>
-
-<p>Je répondis: «Mon cher, nous avons accepté. Il est trop tard pour
-reculer. Tu as été le premier à me conseiller de répondre: Oui.»</p>
-
-<p>Il grommela: «C’est stupide! Enfin, fais comme tu voudras.»</p>
-
-<p>Le train sifflait, ralentissait; on arriva.</p>
-
-<p>Je descendis du wagon, puis je tendis la main à ma nouvelle compagne.
-Elle sauta lestement <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> à terre, et je lui offris mon bras qu’elle eut
-l’air de prendre avec répugnance. Une fois les bagages reconnus et
-réclamés, nous voilà partis à travers la ville. Paul marchait en
-silence, d’un pas nerveux.</p>
-
-<p>Je lui dis: «Dans quel hôtel allons-nous descendre? Il est peut-être
-difficile d’aller à la <i>Cité de Paris</i> avec une femme, surtout avec
-cette Italienne.»</p>
-
-<p>Paul m’interrompit: «Oui avec une Italienne qui a plutôt l’air d’une
-fille que d’une duchesse. Enfin, cela ne me regarde pas. Agis à ton
-gré!»</p>
-
-<p>Je demeurais perplexe. J’avais écrit à la <i>Cité de Paris</i> pour retenir
-notre appartement, et maintenant... je ne savais plus à quoi me décider.</p>
-
-<p>Deux commissionnaires nous suivaient avec les malles. Je repris: «Tu
-devrais bien aller en avant. Tu dirais que nous arrivons. Tu laisserais,
-en outre, entendre au patron que je suis avec une... amie, et que nous
-désirons un appartement tout à fait séparé pour nous trois, afin de ne
-pas nous mêler aux autres voyageurs. Il comprendra, et nous nous
-déciderons d’après sa réponse.</p>
-
-<p>Mais Paul grommela: «Merci, ces commissions <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> et ce rôle ne me vont
-guère. Je ne suis pas venu ici pour préparer tes appartements et tes
-plaisirs.»</p>
-
-<p>Mais j’insistai: «Voyons, mon cher, ne te fâche pas. Il vaut mieux
-assurément descendre dans un bon hôtel que dans un mauvais, et ce n’est
-pas bien difficile d’aller demander au patron trois chambres séparées,
-avec salle à manger.»</p>
-
-<p>J’appuyai sur trois, ce qui le décida.</p>
-
-<p>Il prit donc les devants et je le vis entrer sous la grande porte d’un
-bel hôtel pendant que je demeurais de l’autre côté de la rue, traînant
-mon Italienne muette, et suivi pas à pas par les porteurs de colis.</p>
-
-<p>Paul enfin revint, avec un visage aussi maussade que celui de ma
-compagne: «C’est fait, dit-il, on nous accepte; mais il n’y a que deux
-chambres. Tu t’arrangeras comme tu pourras.»</p>
-
-<p>Et je le suivis, honteux d’entrer en cette compagnie suspecte.</p>
-
-<p>Nous avions deux chambres en effet, séparées par un petit salon. Je
-priai qu’on nous apportât un souper froid, puis je me tournai un peu
-perplexe, vers l’Italienne.</p>
-
-<p>—Nous n’avons pu nous procurer que <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> deux chambres, madame, vous
-choisirez celle que vous voudrez.</p>
-
-<p>Elle répondit par un éternel: «Che mi fa?» Alors je pris, par terre, sa
-petite caisse de bois noir, une vraie malle de domestique, et je la
-portai dans l’appartement de droite que je choisis pour elle... pour
-nous. Une main française avait écrit sur un carré de papier collé
-«Mademoiselle Francesca Rondoli. Gênes.»</p>
-
-<p>Je demandai: Vous vous appelez Francesca?»</p>
-
-<p>Elle fit «oui» de la tête, sans répondre.</p>
-
-<p>Je repris: «Nous allons souper tout à l’heure. En attendant, vous avez
-peut-être envie de faire votre toilette?»</p>
-
-<p>Elle répondit par un «mica», mot aussi fréquent dans sa bouche que le
-«che mi fa.» J’insistai: «Après un voyage en chemin de fer, il est si
-agréable de se nettoyer.»</p>
-
-<p>Puis je pensai qu’elle n’avait peut-être pas les objets indispensables à
-une femme, car elle me paraissait assurément dans une situation
-singulière, comme au sortir de quelque aventure désagréable, et
-j’apportai mon nécessaire.</p>
-
-<p>J’atteignis tous les petits instruments de <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> propreté qu’il
-contenait: une brosse à ongles, une brosse à dents neuve,—car j’en
-emporte toujours avec moi un assortiment,—mes ciseaux, mes limes, des
-éponges. Je débouchai un flacon d’eau de Cologne, un flacon d’eau de
-lavande ambrée, un petit flacon de new mown hay, pour lui laisser le
-choix. J’ouvris ma boîte à poudre de riz où baignait la houppe légère.
-Je plaçai une de mes serviettes fines à cheval sur le pot à eau et je
-posai un savon vierge auprès de la cuvette.</p>
-
-<p>Elle suivait mes mouvements de son œil large et fâché, sans paraître
-étonnée ni satisfaite de mes soins.</p>
-
-<p>Je lui dis: «Voilà tout ce qu’il vous faut, je vous préviendrai quand le
-souper sera prêt.»</p>
-
-<p>Et je rentrai dans le salon. Paul avait pris possession de l’autre
-chambre et s’était enfermé dedans, je restai donc seul à attendre.</p>
-
-<p>Un garçon allait et venait, apportant les assiettes, les verres. Il mit
-la table lentement, puis posa dessus un poulet froid et m’annonça que
-j’étais servi.</p>
-
-<p>Je frappai doucement à la porte de M<sup>lle</sup> Rondoli. Elle cria: «Entrez.»
-J’entrai. Une suffocante odeur de parfumerie me saisit, cette <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> odeur
-violente, épaisse, des boutiques de coiffeurs.</p>
-
-<p>L’Italienne était assise sur sa malle dans une pose de songeuse
-mécontente ou de bonne renvoyée. J’appréciai d’un coup d’œil ce
-qu’elle entendait par faire sa toilette. La serviette était restée pliée
-sur le pot à eau toujours plein. Le savon intact et sec demeurait auprès
-de la cuvette vide; mais on eût dit que la jeune femme avait bu la
-moitié des flacons d’essence. L’eau de Cologne cependant avait été
-ménagée; il ne manquait environ qu’un tiers de la bouteille; elle avait
-fait, par compensation, une surprenante consommation d’eau de lavande
-ambrée et de new mown hay. Un nuage de poudre de riz, un vague
-brouillard blanc semblait encore flotter dans l’air, tant elle s’en
-était barbouillé le visage et le cou. Elle en portait une sorte de neige
-dans les cils, dans les sourcils et sur les tempes, tandis que ses joues
-en étaient plâtrées et qu’on en voyait des couches profondes dans tous
-les creux de son visage, sur les ailes du nez, dans la fossette du
-menton, aux coins des yeux.</p>
-
-<p>Quand elle se leva, elle répandit une odeur si violente que j’eus une
-sensation de migraine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_35">35</span></p>
-
-<p>Et on se mit à table pour souper. Paul était devenu d’une humeur
-exécrable. Je n’en pouvais tirer que des paroles de blâme, des
-appréciations irritées ou des compliments désagréables.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Francesca mangeait comme un gouffre. Dès qu’elle eut achevé son
-repas, elle s’assoupit sur le canapé. Cependant, je voyais venir avec
-inquiétude l’heure décisive de la répartition des logements. Je me
-résolus à brusquer les choses, et m’asseyant auprès de l’Italienne, je
-lui baisai la main avec galanterie.</p>
-
-<p>Elle entr’ouvrit ses yeux fatigués, me jeta entre ses paupières
-soulevées un regard endormi et toujours mécontent.</p>
-
-<p>Je lui dis: «Puisque nous n’avons que deux chambres, voulez-vous me
-permettre d’aller avec vous dans la vôtre?»</p>
-
-<p>Elle répondit: «Faites comme vous voudrez. Ça m’est égal. Che mi fa?»</p>
-
-<p>Cette indifférence me blessa: «Alors, ça ne vous est pas désagréable que
-j’aille avec vous?</p>
-
-<p>—Ça m’est égal, faites comme vous voudrez.</p>
-
-<p>—Voulez-vous vous coucher tout de suite?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_36">36</span></p>
-
-<p>—Oui, je veux bien; j’ai sommeil.»</p>
-
-<p>Elle se leva, bâilla, tendit la main à Paul qui la prit d’un air
-furieux, et je l’éclairai dans notre appartement.</p>
-
-<p>Mais une inquiétude me hantait: «Voici, lui dis-je de nouveau, tout ce
-qu’il vous faut.»</p>
-
-<p>Et j’eus soin de verser moi-même la moitié du pot à eau dans la cuvette
-et de placer la serviette près du savon.</p>
-
-<p>Puis je retournai vers Paul. Il déclara dès que je fus rentré: «Tu as
-amené là un joli chameau!» Je répliquai en riant: «Mon cher, ne dis pas
-de mal des raisins trop verts.»</p>
-
-<p>Il reprit, avec une méchanceté sournoise: «Tu verras s’il t’en cuira,
-mon bon.»</p>
-
-<p>Je tressaillis, et cette peur harcelante qui nous poursuit après les
-amours suspectes, cette peur qui nous gâte les rencontres charmantes,
-les caresses imprévues, tous les baisers cueillis à l’aventure, me
-saisit. Je fis le brave cependant: «Allons donc, cette fille-là n’est
-pas une rouleuse.»</p>
-
-<p>Mais il me tenait, le gredin! Il avait vu sur mon visage passer l’ombre
-de mon inquiétude:</p>
-
-<p>—Avec ça que tu la connais? Je te trouve <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> surprenant! Tu cueilles
-dans un wagon une Italienne qui voyage seule; elle t’offre avec un
-cynisme vraiment singulier d’aller coucher avec toi dans le premier
-hôtel venu. Tu l’emmènes. Et tu prétends que ce n’est pas une fille! Et
-tu te persuades que tu ne cours pas plus de danger ce soir que si tu
-allais passer la nuit dans le lit d’une... d’une femme atteinte de
-petite vérole.</p>
-
-<p>Et il riait de son rire mauvais et vexé. Je m’assis, torturé d’angoisse.
-Qu’allais-je faire? Car il avait raison. Et un combat terrible se
-livrait en moi entre la crainte et le désir.</p>
-
-<p>Il reprit: «Fais ce que tu voudras, je t’aurai prévenu; tu ne te
-plaindras point des suites.»</p>
-
-<p>Mais je vis dans son œil une gaieté si ironique, un tel plaisir de
-vengeance; il se moquait si gaillardement de moi que je n’hésitai plus.
-Je lui tendis la main. «Bonsoir, lui dis-je.</p>
-
-<div class="poem">
- <p class="noindent">A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.</p>
-</div>
-
-<p>Et ma foi, mon cher, la victoire vaut le danger.»</p>
-
-<p>Et j’entrai d’un pas ferme dans la chambre de Francesca.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_38">38</span></p>
-
-<p>Je demeurai sur la porte, surpris, émerveillé. Elle dormait déjà, toute
-nue, sur le lit. Le sommeil l’avait surprise comme elle venait de se
-dévêtir; et elle reposait dans la pose charmante de la grande femme du
-Titien.</p>
-
-<p>Elle semblait s’être couchée par lassitude, pour ôter ses bas, car ils
-étaient restés sur le drap; puis elle avait pensé à quelque chose, sans
-doute à quelque chose d’agréable, car elle avait attendu un peu avant de
-se relever, pour laisser s’achever sa rêverie, puis, fermant doucement
-les yeux, elle avait perdu connaissance. Une chemise de nuit, brodée au
-col, achetée toute faite dans un magasin de confection, luxe de
-débutante, gisait sur une chaise.</p>
-
-<p>Elle était charmante, jeune, ferme et fraîche.</p>
-
-<p>Quoi de plus joli qu’une femme endormie? Ce corps, dont tous les
-contours sont doux, dont toutes les courbes séduisent, dont toutes les
-molles saillies troublent le cœur, semble fait pour l’immobilité du
-lit. Cette ligne onduleuse qui se creuse au flanc, se soulève à la
-hanche, puis descend la pente légère et gracieuse de la jambe pour finir
-si coquettement au bout du pied ne se dessine vraiment avec <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> tout
-son charme exquis, qu’allongée sur les draps d’une couche.</p>
-
-<p>J’allais oublier, en une seconde, les conseils prudents de mon camarade;
-mais, soudain, m’étant tourné vers la toilette, je vis toutes choses
-dans l’état où je les avais laissées; et je m’assis, tout à fait
-anxieux, torturé par l’irrésolution.</p>
-
-<p>Certes, je suis resté là longtemps, fort longtemps, une heure peut-être,
-sans me décider à rien, ni à l’audace ni à la fuite. La retraite
-d’ailleurs m’était impossible, et il me fallait soit passer la nuit sur
-un siège, soit me coucher à mon tour, à mes risques et périls.</p>
-
-<p>Quant à dormir ici ou là, je n’y devais pas songer, j’avais la tête trop
-agitée et les yeux trop occupés.</p>
-
-<p>Je remuais sans cesse, vibrant, enfiévré, mal à l’aise, énervé à
-l’excès. Puis je me fis un raisonnement de capitulard: «Ça ne m’engage à
-rien de me coucher. Je serai toujours mieux, pour me reposer, sur un
-matelas que sur une chaise.»</p>
-
-<p>Et je me déshabillai lentement; puis passant par-dessus la dormeuse, je
-m’étendis contre la muraille, en offrant le dos à la tentation.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_40">40</span></p>
-
-<p>Et je demeurai encore longtemps, fort longtemps sans dormir.</p>
-
-<p>Mais, tout à coup, ma voisine se réveilla. Elle ouvrit des yeux étonnés
-et toujours mécontents, puis s’étant aperçue qu’elle était nue, elle se
-leva et passa tranquillement sa chemise de nuit, avec autant
-d’indifférence que si je n’avais pas été là.</p>
-
-<p>Alors... ma foi... je profitai de la circonstance, sans qu’elle parût
-d’ailleurs s’en soucier le moins du monde. Et elle se rendormit
-placidement, la tête posée sur son bras droit.</p>
-
-<p>Et je me mis à méditer sur l’imprudence et la faiblesse humaines. Puis
-je m’assoupis enfin.</p>
-
-<p class="br">Elle s’habilla de bonne heure, en femme habituée aux travaux du matin.
-Le mouvement qu’elle fit en se levant m’éveilla; et je la guettai entre
-mes paupières à demi closes.</p>
-
-<p>Elle allait, venait, sans se presser, comme étonnée de n’avoir rien à
-faire. Puis elle se décida à se rapprocher de la table de toilette et
-elle vida, en une minute, tout ce qui restait de parfums dans mes
-flacons. Elle usa aussi de l’eau, il est vrai, mais peu.</p>
-
-<p>Puis quand elle se fut complètement vêtue, <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> elle se rassit sur sa
-malle, et, un genou dans ses mains, elle demeura songeuse.</p>
-
-<p>Je fis alors semblant de l’apercevoir, et je dis: «Bonjour, Francesca.»</p>
-
-<p>Elle grommela, sans paraître plus gracieuse que la veille: «Bonjour.»</p>
-
-<p>Je demandai: «Avez-vous bien dormi?»</p>
-
-<p>Elle fit oui de la tête sans répondre; et sautant à terre, je m’avançai
-pour l’embrasser.</p>
-
-<p>Elle me tendit son visage d’un mouvement ennuyé d’enfant qu’on caresse
-malgré lui. Je la pris alors tendrement dans mes bras (le vin étant
-tiré, j’eus été bien sot de n’en plus boire) et je posai lentement mes
-lèvres sur ses grands yeux fâchés qu’elle fermait, avec ennui, sous mes
-baisers, sur ses joues claires, sur ses lèvres charnues qu’elle
-détournait.</p>
-
-<p>Je lui dis: «Vous n’aimez donc pas qu’on vous embrasse?»</p>
-
-<p>Elle répondit: «Mica.»</p>
-
-<p>Je m’assis sur la malle à côté d’elle, et passant mon bras sous le sien:
-«Mica! mica! mica! pour tout. Je ne vous appellerai plus que
-mademoiselle Mica.»</p>
-
-<p>Pour la première fois, je crus voir sur sa bouche une ombre de sourire,
-mais il passa si vite que j’ai bien pu me tromper.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_42">42</span></p>
-
-<p>—Mais si vous répondez toujours «mica» je ne saurai plus quoi tenter
-pour vous plaire. Voyons, aujourd’hui, qu’est-ce que nous allons faire?</p>
-
-<p>Elle hésita comme si une apparence de désir eût traversé sa tête, puis
-elle prononça nonchalamment: «Ça m’est égal, ce que vous voudrez.</p>
-
-<p>—Eh bien, mademoiselle Mica, nous prendrons une voiture et nous irons
-nous promener.»</p>
-
-<p>Elle murmura: «Comme vous voudrez.»</p>
-
-<p>Paul nous attendait dans la salle à manger avec la mine ennuyée des
-tiers dans les affaires d’amour. J’affectai une figure ravie et je lui
-serrai la main avec une énergie pleine d’aveux triomphants.</p>
-
-<p>Il demanda: «Qu’est-ce que tu comptes faire?»</p>
-
-<p>Je répondis: «Mais nous allons d’abord parcourir un peu la ville, puis
-nous pourrons prendre une voiture pour voir quelque coin des environs.»</p>
-
-<p>Le déjeuner fut silencieux, puis on partit par les rues, pour la visite
-des musées. Je traînai à mon bras Francesca de palais en palais. Nous
-parcourûmes le palais Spinola, le <span class="pagenum" id="Page_43">43</span> palais Doria, le palais Marcello
-Durazzo, le palais Rouge et le palais Blanc. Elle ne regardait rien ou
-bien levait parfois sur les chefs-d’œuvre son œil las et
-nonchalant. Paul exaspéré nous suivait en grommelant des choses
-désagréables. Puis une voiture nous promena par la campagne, muets tous
-les trois.</p>
-
-<p>Puis on rentra pour dîner.</p>
-
-<p>Et le lendemain ce fut la même chose, et le lendemain encore.</p>
-
-<p>Paul, le troisième jour, me dit: «Tu sais, je te lâche, moi, je ne vais
-pas rester trois semaines à te regarder faire l’amour avec cette
-grue-là?»</p>
-
-<p>Je demeurais fort perplexe, fort gêné, car, à ma grande surprise, je
-m’étais attaché à Francesca d’une façon singulière. L’homme est faible
-et bête, entraînable pour un rien, et lâche toutes les fois que ses sens
-sont excités ou domptés. Je tenais à cette fille que je ne connaissais
-point, à cette fille taciturne et toujours mécontente. J’aimais sa
-figure grogneuse, la moue de sa bouche, l’ennui de son regard; j’aimais
-ses gestes fatigués, ses consentements méprisants, jusqu’à
-l’indifférence de sa caresse. Un lien secret, ce lien mystérieux de
-l’amour bestial, cette attache secrète <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> de la possession qui ne
-rassasie pas, me retenait près d’elle. Je le dis à Paul, tout
-franchement. Il me traita d’imbécile, puis me dit: «Eh bien, emmène la.»</p>
-
-<p>Mais elle refusa obstinément de quitter Gênes sans vouloir expliquer
-pourquoi. J’employai les prières, les raisonnements, les promesses; rien
-n’y fit.</p>
-
-<p>Et je restai.</p>
-
-<p>Paul déclara qu’il allait partir tout seul. Il fit même sa malle, mais
-il resta également.</p>
-
-<p>Et quinze jours se passèrent encore.</p>
-
-<p>Francesca, toujours silencieuse et d’humeur irritée, vivait à mon côté
-plutôt qu’avec moi, répondant à tous mes désirs, à toutes mes demandes,
-à toutes mes propositions par son éternel «che mi fa» ou par son non
-moins éternel «mica».</p>
-
-<p>Mon ami ne dérageait plus. A toutes ses colères, je répondais: «Tu peux
-t’en aller si tu t’ennuies. Je ne te retiens pas.»</p>
-
-<p>Alors il m’injuriait, m’accablait de reproches, s’écriait: «Mais où
-veux-tu que j’aille maintenant. Nous pouvions disposer de trois
-semaines, et voilà quinze jours passés! Ce n’est pas à présent que je
-peux continuer ce voyage? Et puis, comme si j’allais partir tout <span class="pagenum" id="Page_45">45</span>
-seul pour Venise, Florence et Rome! Mais tu me le payeras, et plus que
-tu ne penses. On ne fait pas venir un homme de Paris pour l’enfermer
-dans un hôtel de Gênes avec une rouleuse italienne!»</p>
-
-<p>Je lui disais tranquillement: «Eh bien, retourne à Paris, alors.» Et il
-vociférait: «C’est ce que je vais faire et pas plus tard que demain.»</p>
-
-<p>Mais le lendemain il restait comme la veille, toujours furieux et
-jurant.</p>
-
-<p>On nous connaissait maintenant par les rues, où nous errions du matin au
-soir, par les rues étroites et sans trottoirs de cette ville qui
-ressemble à un immense labyrinthe de pierre, percé de corridors pareils
-à des souterrains. Nous allions dans ces passages où soufflent de
-furieux courants d’air, dans ces traverses resserrées entre des
-murailles si hautes, que l’on voit à peine le ciel. Des Français parfois
-se retournaient, étonnés de reconnaître des compatriotes en compagnie de
-cette fille ennuyée aux toilettes voyantes, dont l’allure vraiment
-semblait singulière, déplacée entre nous, compromettante.</p>
-
-<p>Elle allait appuyée à mon bras, ne regardant rien. Pourquoi restait-elle
-avec moi, avec <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> nous, qui paraissions lui donner si peu d’agrément?
-Qui était-elle? D’où venait-elle? Que faisait-elle? Avait-elle un
-projet, une idée? Ou bien vivait-elle, à l’aventure, de rencontres et de
-hasards? Je cherchais en vain à la comprendre, à la pénétrer, à
-l’expliquer. Plus je la connaissais, plus elle m’étonnait,
-m’apparaissait comme une énigme. Certes, elle n’était point une
-drôlesse, faisant profession de l’amour. Elle me paraissait plutôt
-quelque fille de pauvres gens, séduite, emmenée, puis lâchée et perdue
-maintenant. Mais que comptait-elle devenir? Qu’attendait-elle? Car elle
-ne semblait nullement s’efforcer de me conquérir ou de tirer de moi
-quelque profit bien réel.</p>
-
-<p>J’essayai de l’interroger, de lui parler de son enfance, de sa famille.
-Elle ne me répondit pas. Et je demeurais avec elle, le cœur libre et
-la chair tenaillée, nullement las de la tenir en mes bras, cette femelle
-hargneuse et superbe, accouplé comme une bête, pris par les sens ou
-plutôt séduit, vaincu par une sorte de charme sensuel, un charme jeune,
-sain, puissant, qui se dégageait d’elle, de sa peau savoureuse, des
-lignes robustes de son corps.</p>
-
-<p>Huit jours encore s’écoulèrent. Le terme <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> de mon voyage approchait,
-car je devais être rentré à Paris le 11 juillet. Paul, maintenant,
-prenait à peu près son parti de l’aventure, tout en m’injuriant
-toujours. Quant à moi, j’inventais des plaisirs, des distractions, des
-promenades pour amuser ma maîtresse et mon ami; je me donnais un mal
-infini.</p>
-
-<p>Un jour, je leur proposai une excursion à Santa Margarita. La petite
-ville charmante, au milieu de jardins, se cache au pied d’une côte qui
-s’avance au loin dans la mer jusqu’au village de Portofino. Nous
-suivions tous trois l’admirable route qui court le long de la montagne.
-Francesca soudain me dit: «Demain, je ne pourrai pas me promener avec
-vous. J’irai voir des parents.»</p>
-
-<p>Puis elle se tut. Je ne l’interrogeai pas, sûr qu’elle ne me répondrait
-point.</p>
-
-<p>Elle se leva en effet, le lendemain, de très bonne heure. Puis, comme je
-restais couché, elle s’assit sur le pied de mon lit et prononça, d’un
-air gêné, contrarié, hésitant: «Si je ne suis pas revenue ce soir,
-est-ce que vous viendrez me chercher?»</p>
-
-<p>Je répondis: «Mais oui, certainement. Où faut-il aller?»</p>
-
-<p>Elle m’expliqua: «Vous irez dans la rue <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> Victor-Emmanuel, puis vous
-prendrez le passage Falcone et la traverse Saint-Raphaël, vous entrerez
-dans la maison du marchand de mobilier, dans la cour, tout au fond, dans
-le bâtiment qui est à droite, et vous demanderez M<sup>me</sup> Rondoli. C’est
-là.»</p>
-
-<p>Et elle partit. Je demeurai fort surpris.</p>
-
-<p>En me voyant seul, Paul, stupéfait, balbutia: «Où donc est Francesca?»
-Et je lui racontai ce qui venait de se passer.</p>
-
-<p>Il s’écria: «Eh bien, mon cher, profite de l’occasion et filons. Aussi
-bien voilà notre temps fini. Deux jours de plus ou de moins ne changent
-rien. En route, en route, fais ta malle. En route!»</p>
-
-<p>Je refusai: «Mais non mon cher, je ne puis vraiment lâcher cette fille
-d’une pareille façon, après être resté près de trois semaines avec elle.
-Il faut que je lui dise adieu, que je lui fasse accepter quelque chose;
-non, je me conduirais là comme un saligaud.»</p>
-
-<p>Mais il ne voulait rien entendre, il me pressait, me harcelait.
-Cependant je ne cédai pas.</p>
-
-<p>Je ne sortis point de la journée, attendant le retour de Francesca. Elle
-ne revint point.</p>
-
-<p>Le soir, au dîner, Paul triomphait: «C’est <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> elle qui t’a lâché, mon
-cher. Ça, c’est drôle, c’est bien drôle.»</p>
-
-<p>J’étais étonné, je l’avoue et un peu vexé. Il me riait au nez, me
-raillait: «Le moyen n’est pas mauvais, d’ailleurs, bien que
-primitif.—Attendez-moi, je reviens.—Est-ce que tu vas l’attendre
-longtemps? Qui sait? Tu auras peut-être la naïveté d’aller la chercher à
-l’adresse indiquée:—Madame Rondoli, s’il vous plaît?—Ce n’est pas ici,
-monsieur.—Je parie que tu as envie d’y aller?»</p>
-
-<p>Je protestai: «Mais non, mon cher, et je t’assure que si elle n’est pas
-revenue demain matin, je pars à huit heures par l’express. Je serai
-resté vingt-quatre heures. C’est assez: ma conscience sera tranquille.»</p>
-
-<p>Je passai toute la soirée dans l’inquiétude, un peu triste, un peu
-nerveux. J’avais vraiment au cœur quelque chose pour elle. A minuit
-je me couchai. Je dormis à peine.</p>
-
-<p>J’étais debout à six heures. Je réveillai Paul, je fis ma malle, et nous
-prenions ensemble, deux heures plus tard, le train pour la France.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_50">50</span></p>
-
-<p class="center2">III</p>
-
-<p>Or, il arriva que l’année suivante, juste à la même époque, je fus
-saisi, comme on l’est par une fièvre périodique, d’un nouveau désir de
-voir l’Italie. Je me décidai tout de suite à entreprendre ce voyage, car
-la visite de Florence, Venise et Rome fait partie assurément de
-l’éducation d’un homme bien élevé. Cela donne d’ailleurs dans le monde
-une multitude de sujets de conversation et permet de débiter des
-banalités artistiques qui semblent toujours profondes.</p>
-
-<p>Je partis seul cette fois, et j’arrivai à Gênes à la même heure que
-l’année précédente, mais sans aucune aventure de voyage. J’allai coucher
-au même hôtel, et j’eus par hasard la même chambre!</p>
-
-<p>Mais à peine entré dans ce lit, voilà que le souvenir de Francesca, qui,
-depuis la veille <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> d’ailleurs flottait vaguement dans ma pensée, me
-hanta avec une persistance étrange.</p>
-
-<p>Connaissez-vous cette obsession d’une femme, longtemps après, quand on
-retourne aux lieux où on l’a aimée et possédée?</p>
-
-<p>C’est là une des sensations les plus violentes et les plus pénibles que
-je connaisse. Il semble qu’on va la voir entrer, sourire, ouvrir les
-bras. Son image, fuyante et précise, est devant vous, passe, revient et
-disparaît. Elle vous torture comme un cauchemar, vous tient, vous emplit
-le cœur, vous émeut les sens par sa présence irréelle. L’œil
-l’aperçoit; l’odeur de son parfum vous poursuit; on a sur les lèvres le
-goût de ses baisers, et la caresse de sa chair sur la peau. On est seul
-cependant, on le sait, on souffre du trouble singulier de ce fantôme
-évoqué. Et une tristesse lourde, navrante vous enveloppe. Il semble
-qu’on vient d’être abandonné pour toujours. Tous les objets prennent une
-signification désolante, jettent à l’âme, au cœur, une impression
-horrible d’isolement, de délaissement. Oh! ne revoyez jamais la ville,
-la maison, la chambre, le bois, le jardin, le banc où vous avez tenu
-dans vos bras une femme aimée!</p>
-
-<p>Enfin, pendant toute la nuit, je fus poursuivi <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> par le souvenir de
-Francesca; et, peu à peu, le désir de la revoir entrait en moi, un désir
-confus d’abord, puis plus vif, puis plus aigu, brûlant. Et je me décidai
-à passer à Gênes la journée du lendemain, pour tâcher de la retrouver.
-Si je n’y parvenais point, je prendrais le train du soir.</p>
-
-<p>Donc, le matin venu, je me mis à sa recherche. Je me rappelais
-parfaitement le renseignement qu’elle m’avait donné en me quittant:—Rue
-Victor-Emmanuel,—passage Falcone,—traverse Saint-Raphaël,—maison du
-marchand de mobilier, au fond de la cour, le bâtiment à droite.</p>
-
-<p>Je trouvai tout cela non sans peine, et je frappai à la porte d’une
-sorte de pavillon délabré. Une grosse femme vint ouvrir, qui avait dû
-être fort belle, et qui n’était plus que fort sale. Trop grasse, elle
-gardait cependant une majesté de lignes remarquables. Ses cheveux
-dépeignés tombaient par mèches sur son front et sur ses épaules, et on
-voyait flotter, dans une vaste robe de chambre criblée de taches, tout
-son gros corps ballottant. Elle avait au cou un énorme collier doré, et,
-aux deux poignets, de superbes bracelets en filigrane de Gênes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_53">53</span></p>
-
-<p>Elle demanda d’un air hostile: «Qu’est-ce que vous désirez?»</p>
-
-<p>Je répondis: «N’est-ce pas ici que demeure M<sup>lle</sup> Francesca Rondoli?</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que vous lui voulez?</p>
-
-<p>—J’ai eu le plaisir de la rencontrer l’année dernière, et j’aurais
-désiré la revoir.»</p>
-
-<p>La vieille femme me fouillait de son œil méfiant: «Dites-moi où vous
-l’avez rencontrée?</p>
-
-<p>—Mais, ici-même, à Gênes!</p>
-
-<p>—Comment vous appelez-vous?»</p>
-
-<p>J’hésitai une seconde, puis je dis mon nom. Je l’avais à peine prononcé
-que l’Italienne leva les bras comme pour m’embrasser: «Ah! vous êtes le
-Français; que je suis contente de vous voir! Que je suis contente! Mais,
-comme vous lui avez fait de la peine à la pauvre enfant. Elle vous a
-attendu un mois, monsieur, oui, un mois. Le premier jour, elle croyait
-que vous alliez venir la chercher. Elle voulait voir si vous l’aimiez!
-Si vous saviez comme elle a pleuré quand elle a compris que vous ne
-viendriez pas. Oui, monsieur, elle a pleuré toutes ses larmes. Et puis,
-elle a été à l’hôtel. Vous étiez parti. Alors, elle a cru que vous
-faisiez votre voyage en Italie, et que vous <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> alliez encore passer
-par Gênes, et que vous la chercheriez en retournant puisqu’elle n’avait
-pas voulu aller avec vous. Et elle a attendu, oui, monsieur, plus d’un
-mois; et elle était bien triste, allez, bien triste. Je suis sa mère!»</p>
-
-<p>Je me sentis vraiment un peu déconcerté. Je repris cependant mon
-assurance et je demandai: «Est-ce qu’elle est ici en ce moment?</p>
-
-<p>—Non, monsieur, elle est à Paris, avec un peintre, un garçon charmant
-qui l’aime, monsieur, qui l’aime d’un grand amour et qui lui donne tout
-ce qu’elle veut. Tenez, regardez ce qu’elle m’envoie, à moi sa mère.
-C’est gentil, n’est-ce pas?»</p>
-
-<p>Et elle me montrait, avec une animation toute méridionale, les gros
-bracelets de ses bras et le lourd collier de son cou. Elle reprit: «J’ai
-aussi deux boucles d’oreilles avec des pierres, et une robe de soie, et
-des bagues; mais je ne les porte pas le matin, je les mets seulement sur
-le tantôt, quand je m’habille en toilette. Oh! elle est très heureuse,
-monsieur, très heureuse. Comme elle sera contente quand je lui écrirai
-que vous êtes venu. Mais entrez, monsieur, asseyez-vous. Vous prendrez
-bien quelque chose, entrez.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_55">55</span></p>
-
-<p>Je refusais, voulant partir maintenant par le premier train. Mais elle
-m’avait saisi le bras et m’attirait en répétant: «Entrez donc, monsieur,
-il faut que je lui dise que vous êtes venu chez nous.»</p>
-
-<p>Et je pénétrai dans une petite salle assez obscure, meublée d’une table
-et de quelques chaises.</p>
-
-<p>Elle reprit: «Oh! elle est très heureuse à présent, très heureuse. Quand
-vous l’avez rencontrée dans le chemin de fer, elle avait un gros
-chagrin. Son bon ami l’avait quittée à Marseille. Et elle revenait, la
-pauvre enfant. Elle vous a bien aimé tout de suite, mais elle était
-encore un peu triste, vous comprenez. Maintenant, rien ne lui manque;
-elle m’écrit tout ce qu’elle fait. Il s’appelle M. Bellemin. On dit que
-c’est un grand peintre chez vous. Il l’a rencontrée en passant ici, dans
-la rue, oui, monsieur, dans la rue, et il l’a aimée tout de suite. Mais,
-vous boirez bien un verre de sirop? Il est très bon. Est-ce que vous
-êtes tout seul cette année?»</p>
-
-<p>Je répondis: «Oui, je suis tout seul.»</p>
-
-<p>Je me sentais gagné maintenant par une envie de rire qui grandissait,
-mon premier désappointement s’envolant devant les déclarations <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> de
-M<sup>me</sup> Rondoli mère. Il me fallut boire un verre de sirop.</p>
-
-<p>Elle continuait: «Comment vous êtes tout seul? Oh! que je suis fâchée
-alors que Francesca ne soit plus ici; elle vous aurait tenu compagnie le
-temps que vous allez rester dans la ville. Ce n’est pas gai de se
-promener tout seul; et elle le regrettera bien de son côté.»</p>
-
-<p>Puis, comme je me levais, elle s’écria: «Mais si vous voulez que
-Carlotta aille avec vous; elle connaît très bien les promenades. C’est
-mon autre fille, monsieur, la seconde.»</p>
-
-<p>Elle prit sans doute ma stupéfaction pour un consentement, et se
-précipitant sur la porte intérieure, elle l’ouvrit et cria dans le noir
-d’un escalier invisible: «Carlotta! Carlotta! descends vite, viens tout
-de suite, ma fille chérie.»</p>
-
-<p>Je voulus protester; elle ne me le permit pas: «Non, elle vous tiendra
-compagnie; elle est très douce, et bien plus gaie que l’autre; c’est une
-bonne fille, une très bonne fille que j’aime beaucoup.»</p>
-
-<p>J’entendais sur les marches un bruit de semelles de savates; et une
-grande fille parut, brune, mince et jolie, mais dépeignée aussi, <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> et
-laissant deviner, sous une vieille robe de sa mère, son corps jeune et
-svelte.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Rondoli la mit aussitôt au courant de ma situation: «C’est le
-Français de Francesca, celui de l’an dernier, tu sais bien. Il venait la
-chercher; il est tout seul, ce pauvre monsieur. Alors, je lui ai dit que
-tu irais avec lui pour lui tenir compagnie.»</p>
-
-<p>Carlotta me regardait de ses beaux yeux bruns, et elle murmura en se
-mettant à sourire: «S’il veut, je veux bien, moi.»</p>
-
-<p>Comment aurais-je pu refuser? Je déclarai: «Mais certainement que je
-veux bien.»</p>
-
-<p>Alors M<sup>me</sup> Rondoli la poussa dehors: «Va t’habiller, bien vite, bien
-vite, tu mettras ta robe bleue et ton chapeau à fleurs, dépêche-toi.»</p>
-
-<p>Dès que sa fille fut sortie, elle m’expliqua: «J’en ai encore deux
-autres, mais plus petites. Ça coûte cher, allez, d’élever quatre
-enfants! Heureusement que l’aînée est tirée d’affaire à présent.»</p>
-
-<p>Et puis elle me parla de sa vie, de son mari qui était mort employé de
-chemin de fer, et de toutes les qualités de sa seconde fille Carlotta.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_58">58</span></p>
-
-<p>Celle-ci revint, vêtue dans le goût de l’aînée, d’une robe voyante et
-singulière.</p>
-
-<p>Sa mère l’examina de la tête aux pieds, la jugea bien à son gré, et nous
-dit: «Allez, maintenant, mes enfants.»</p>
-
-<p>Puis, s’adressant à sa fille: «Surtout, ne rentre pas plus tard que dix
-heures, ce soir; tu sais que la porte est fermée.»</p>
-
-<p>Carlotta répondit: «Ne crains rien, maman.»</p>
-
-<p>Elle prit mon bras, et me voilà errant avec elle par les rues comme avec
-sa sœur, l’année d’avant.</p>
-
-<p>Je revins à l’hôtel pour déjeuner, puis j’emmenai ma nouvelle amie à
-Santa Margarita, refaisant la dernière promenade que j’avais faite avec
-Francesca.</p>
-
-<p>Et, le soir, elle ne rentra pas, bien que la porte dût être fermée après
-dix heures.</p>
-
-<p>Et pendant les quinze jours dont je pouvais disposer, je promenai
-Carlotta dans les environs de Gênes. Elle ne me fit pas regretter
-l’autre.</p>
-
-<p>Je la quittai tout en larmes, le matin de mon départ, en lui laissant,
-avec un souvenir pour elle, quatre bracelets pour sa mère.</p>
-
-<p>Et je compte, un de ces jours, retourner <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> voir l’Italie, tout en
-songeant, avec une certaine inquiétude mêlée d’espoirs, que M<sup>me</sup>
-Rondoli possède encore deux filles.</p>
-
-<div class="nota">
- <p><i>Les Sœurs Rondoli</i> ont paru en feuilleton dans l’<i>Écho de Paris</i>
- du 29 mai au 5 juin 1884.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_2">LA PATRONNE.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>Au docteur Baraduc.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">J</span><span class="smcap">’HABITAIS</span> alors, dit Georges Kervelen, une maison meublée, rue des
-Saints-Pères.</p>
-
-<p>Quand mes parents décidèrent que j’irais faire mon droit à Paris, de
-longues discussions eurent lieu pour régler toutes choses. Le chiffre de
-ma pension avait été d’abord fixé à deux mille cinq cents francs, mais
-ma pauvre mère fut prise d’une peur qu’elle exposa à mon père: «S’il
-allait dépenser mal tout son argent et ne pas prendre une nourriture
-suffisante, sa santé en souffrirait beaucoup. Ces jeunes gens sont
-capables de tout.»</p>
-
-<p>Alors il fut décidé qu’on me chercherait une pension, une pension
-modeste et confortable, <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> et que ma famille en payerait directement
-le prix, chaque mois.</p>
-
-<p>Je n’avais jamais quitté Quimper. Je désirais tout ce qu’on désire à mon
-âge et j’étais disposé à vivre joyeusement, de toutes les façons.</p>
-
-<p>Des voisins à qui on demanda conseil indiquèrent une compatriote, M<sup>me</sup>
-Kergaran, qui prenait des pensionnaires. Mon père donc traita par
-lettres avec cette personne respectable, chez qui j’arrivai, un soir,
-accompagné d’une malle.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Kergaran avait quarante ans environ. Elle était forte, très
-forte, parlait d’une voix de capitaine instructeur et décidait toutes
-les questions d’un mot net et définitif. Sa demeure tout étroite,
-n’ayant qu’une seule ouverture sur la rue, à chaque étage, avait l’air
-d’une échelle de fenêtres, ou bien encore d’une tranche de maison en
-sandwich entre deux autres.</p>
-
-<p>La patronne habitait au premier avec sa bonne; on faisait la cuisine et
-on prenait les repas au second; quatre pensionnaires bretons logeaient
-au troisième et au quatrième. J’eus les deux pièces du cinquième.</p>
-
-<p>Un petit escalier noir, tournant comme un <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> tire-bouchon, conduisait
-à ces deux mansardes. Tout le jour, sans s’arrêter, M<sup>me</sup> Kergaran
-montait et descendait cette spirale, occupée dans ce logis en tiroir
-comme un capitaine à son bord. Elle entrait dix fois de suite dans
-chaque appartement, surveillait tout avec un étonnant fracas de paroles,
-regardait si les lits étaient bien faits, si les habits étaient bien
-brossés, si le service ne laissait rien à désirer. Enfin, elle soignait
-ses pensionnaires comme une mère, mieux qu’une mère.</p>
-
-<p>J’eus bientôt fait la connaissance de mes quatre compatriotes. Deux
-étudiaient la médecine, et les deux autres faisaient leur droit, mais
-tous subissaient le joug despotique de la patronne. Ils avaient peur
-d’elle, comme un maraudeur a peur du garde champêtre.</p>
-
-<p>Quant à moi, je me sentis tout de suite des désirs d’indépendance, car
-je suis un révolté par nature. Je déclarai d’abord que je voulais
-rentrer à l’heure qui me plairait, car M<sup>me</sup> Kergaran avait fixé minuit
-comme dernière limite. A cette prétention, elle planta sur moi ses yeux
-clairs pendant quelques secondes, puis elle déclara:</p>
-
-<p>—Ce n’est pas possible. Je ne peux pas <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> tolérer qu’on réveille
-Annette toute la nuit. Vous n’avez rien à faire dehors passé certaine
-heure.</p>
-
-<p>Je répondis avec fermeté: «D’après la loi, madame, vous êtes obligée de
-m’ouvrir à toute heure. Si vous le refusez, je le ferai constater par
-des sergents de ville et j’irai coucher à l’hôtel à vos frais, comme
-c’est mon droit. Vous serez donc contrainte de m’ouvrir ou de me
-renvoyer. La porte ou l’adieu. Choisissez.»</p>
-
-<p>Je lui riais au nez en posant ces conditions. Après une première
-stupeur, elle voulut parlementer, mais je me montrai intraitable et elle
-céda. Nous convînmes que j’aurais un passe-partout, mais à la condition
-formelle que tout le monde l’ignorerait.</p>
-
-<p>Mon énergie fit sur elle une impression salutaire et elle me traita
-désormais avec une faveur marquée. Elle avait des attentions, des petits
-soins, des délicatesses pour moi, et même une certaine tendresse brusque
-qui ne me déplaisait point. Quelquefois, dans mes heures de gaieté, je
-l’embrassais par surprise, rien que pour la forte gifle qu’elle me
-lançait aussitôt. Quand j’arrivais à baisser la tête assez vite, sa main
-partie passait par-dessus moi <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> avec la rapidité d’une balle, et je
-riais comme un fou en me sauvant, tandis qu’elle criait: «Ah! la
-canaille! je vous revaudrai ça».</p>
-
-<p>Nous étions devenus une paire d’amis.</p>
-
-<p class="br">Mais voilà que je fis la connaissance, sur le trottoir, d’une fillette
-employée dans un magasin.</p>
-
-<p>Vous savez ce que sont ces amourettes de Paris. Un jour, comme on allait
-à l’école, on rencontre une jeune personne en cheveux qui se promène au
-bras d’une amie avant de rentrer au travail. On échange un regard, et on
-sent en soi cette petite secousse que vous donne l’œil de certaines
-femmes. C’est là une des choses charmantes de la vie, ces rapides
-sympathies physiques que fait éclore une rencontre, cette légère et
-délicate séduction qu’on subit tout à coup au frôlement d’un être né
-pour vous plaire et pour être aimé de vous. Il sera aimé peu ou
-beaucoup, qu’importe? Il est dans sa nature de répondre au secret désir
-d’amour de la vôtre. Dès la première fois que vous apercevez ce visage,
-cette bouche, ces cheveux, ce sourire, vous sentez leur charme entrer en
-vous avec une joie douce et délicieuse, vous sentez une <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> sorte de
-bien-être heureux vous pénétrer, et l’éveil subit d’une tendresse encore
-confuse qui vous pousse vers cette femme inconnue. Il semble qu’il y ait
-en elle un appel auquel vous répondez, une attirance qui vous sollicite;
-il semble qu’on la connaît depuis longtemps, qu’on l’a déjà vue, qu’on
-sait ce qu’elle pense.</p>
-
-<p>Le lendemain, à la même heure, on repasse par la même rue. On la revoit.
-Puis on revient le jour suivant, et encore le jour suivant. On se parle
-enfin. Et l’amourette suit son cours, régulier comme une maladie.</p>
-
-<p>Donc, au bout de trois semaines, j’en étais avec Emma à la période qui
-précède la chute. La chute même aurait eu lieu plus tôt si j’avais su en
-quel endroit la provoquer. Mon amie vivait en famille et refusait avec
-une énergie singulière de franchir le seuil d’un hôtel meublé. Je me
-creusais la tête pour trouver un moyen, une ruse, une occasion. Enfin,
-je pris un parti désespéré et je me décidai à la faire monter chez moi,
-un soir, vers onze heures, sous prétexte d’une tasse de thé. M<sup>me</sup>
-Kergaran se couchait tous les jours à dix heures. Je pourrais donc
-rentrer sans bruit au moyen de mon passe-partout, sans <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> éveiller
-aucune attention. Nous redescendrions de la même manière au bout d’une
-heure ou deux.</p>
-
-<p>Emma accepta mon invitation après s’être fait un peu prier.</p>
-
-<p>Je passai une mauvaise journée. Je n’étais point tranquille. Je
-craignais des complications, une catastrophe, quelque épouvantable
-scandale. Le soir vint. Je sortis et j’entrai dans une brasserie où
-j’absorbai deux tasses de café et quatre ou cinq petits verres pour me
-donner du courage. Puis j’allai faire un tour sur le boulevard
-Saint-Michel. J’entendis sonner dix heures, dix heures et demie. Et je
-me dirigeai, à pas lents, vers le lieu de notre rendez-vous. Elle
-m’attendait déjà. Elle prit mon bras avec une allure câline et nous
-voilà partis, tout doucement, vers ma demeure. A mesure que j’approchais
-de la porte, mon angoisse allait croissant. Je pensais: «Pourvu que
-M<sup>me</sup> Kergaran soit couchée.»</p>
-
-<p>Je dis à Emma deux ou trois fois: «Surtout, ne faites point de bruit
-dans l’escalier.»</p>
-
-<p>Elle se mit à rire: «Vous avez donc bien peur d’être entendu.</p>
-
-<p>—Non, mais je ne veux pas réveiller mon voisin qui est gravement
-malade.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_70">70</span></p>
-
-<p>Voici la rue des Saints-Pères. J’approche de mon logis avec cette
-appréhension qu’on a en se rendant chez un dentiste. Toutes les fenêtres
-sont sombres. On dort sans doute. Je respire. J’ouvre la porte avec des
-précautions de voleur. Je fais entrer ma compagne, puis je referme, et
-je monte l’escalier sur la pointe des pieds en retenant mon souffle et
-en allumant des allumettes bougies pour que la jeune fille ne fasse
-point quelque faux pas.</p>
-
-<p>En passant devant la chambre de la patronne je sens que mon cœur bat
-à coups précipités. Enfin, nous voici au second étage, puis au
-troisième, puis au cinquième. J’entre chez moi. Victoire!</p>
-
-<p>Cependant, je n’osais parler qu’à voix basse et j’ôtai mes bottines pour
-ne faire aucun bruit. Le thé, préparé sur une lampe à esprit-de-vin, fut
-bu sur le coin de ma commode. Puis je devins pressant.....
-pressant....., et peu à peu, comme dans un jeu, j’enlevai un à un les
-vêtements de mon amie, qui cédait en résistant, rouge, confuse,
-retardant toujours l’instant fatal et charmant.</p>
-
-<p>Elle n’avait plus, ma foi, qu’un court jupon blanc quand ma porte
-s’ouvrit d’un seul <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> coup, et M<sup>me</sup> Kergaran parut, une bougie à la
-main, exactement dans le même costume qu’Emma.</p>
-
-<p>J’avais fait un bond loin d’elle et je restais debout effaré, regardant
-les deux femmes qui se dévisageaient. Qu’allait-il se passer?</p>
-
-<p>La patronne prononça d’un ton hautain que je ne lui connaissais pas: «Je
-ne veux pas de filles dans ma maison, monsieur Kervelen.»</p>
-
-<p>Je balbutiai: «Mais, madame Kergaran, mademoiselle n’est que mon amie.
-Elle venait prendre une tasse de thé.»</p>
-
-<p>La grosse femme reprit: «On ne se met pas en chemise pour prendre une
-tasse de thé. Vous allez faire partir tout de suite cette personne.»</p>
-
-<p>Emma, consternée, commençait à pleurer en se cachant la figure dans sa
-jupe. Moi, je perdais la tête, ne sachant que faire ni que dire. La
-patronne ajouta avec une irrésistible autorité: «Aidez mademoiselle à se
-rhabiller et reconduisez-la tout de suite.»</p>
-
-<p>Je n’avais pas autre chose à faire, assurément, et je ramassai la robe
-tombée en rond, comme un ballon crevé, sur le parquet, puis je la passai
-sur la tête de la fillette, et je <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> m’efforçai de l’agrafer, de
-l’ajuster, avec une peine infinie. Elle m’aidait, en pleurant toujours,
-affolée, se hâtant, faisant toutes sortes d’erreurs, ne sachant plus
-retrouver les cordons ni les boutonnières; et M<sup>me</sup> Kergaran
-impassible, debout, sa bougie à la main, nous éclairait dans une pose
-sévère de justicier.</p>
-
-<p>Emma maintenant précipitait ses mouvements, se couvrait éperdument,
-nouait, épinglait, laçait, rattachait avec furie, harcelée par un
-impérieux besoin de fuir; et sans même boutonner ses bottines, elle
-passa en courant devant la patronne et s’élança dans l’escalier. Je la
-suivais en savates, à moitié dévêtu moi-même, répétant: «Mademoiselle,
-écoutez, mademoiselle.»</p>
-
-<p>Je sentais bien qu’il fallait lui dire quelque chose, mais je ne
-trouvais rien. Je la rattrapai juste à la porte de la rue, et je voulus
-lui prendre le bras, mais elle me repoussa violemment, balbutiant d’une
-voix basse et nerveuse: «Laissez-moi..... laissez-moi..... ne me touchez
-pas.»</p>
-
-<p>Et elle se sauva dans la rue en refermant la porte derrière elle.</p>
-
-<p>Je me retournai. M<sup>me</sup> Kergaran était restée au haut du premier étage,
-et je remontai les <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> marches à pas lents, m’attendant à tout, et prêt
-à tout.</p>
-
-<p>La chambre de la patronne était ouverte, elle m’y fit entrer en
-prononçant d’un ton sévère: «J’ai à vous parler, monsieur Kervelen.»</p>
-
-<p>Je passai devant elle en baissant la tête. Elle posa sa bougie sur la
-cheminée, puis, croisant ses bras sur sa puissante poitrine que couvrait
-mal une fine camisole blanche:</p>
-
-<p>—Ah ça, monsieur Kervelen, vous prenez donc ma maison pour une maison
-publique!»</p>
-
-<p>Je n’étais pas fier. Je murmurai: «Mais non, madame Kergaran. Il ne faut
-pas vous fâcher, voyons, vous savez bien ce que c’est qu’un jeune
-homme.»</p>
-
-<p>Elle répondit: «Je sais que je ne veux pas de créatures chez moi,
-entendez-vous. Je sais que je ferai respecter mon toit, et la réputation
-de ma maison, entendez-vous? Je sais.....»</p>
-
-<p>Elle parla pendant vingt minutes au moins, accumulant les raisons sur
-les indignations, m’accablant sous l’honorabilité de sa <i>maison</i>, me
-lardant de reproches mordants.</p>
-
-<p>Moi (l’homme est un singulier animal), au <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> lieu de l’écouter, je la
-regardais. Je n’entendais plus un mot, mais plus un mot. Elle avait une
-poitrine superbe, la gaillarde, ferme, blanche et grasse, un peu grosse
-peut-être, mais tentante à faire passer des frissons dans le dos. Je ne
-me serais jamais douté vraiment qu’il y eût de pareilles choses sous la
-robe de laine de la patronne. Elle semblait rajeunie de dix ans, en
-déshabillé. Et voilà que je me sentais tout drôle, tout..... Comment
-dirai-je?..... tout remué. Je retrouvais brusquement devant elle ma
-situation..... interrompue un quart d’heure plus tôt dans ma chambre.</p>
-
-<p>Et, derrière elle, là-bas, dans l’alcôve, je regardais son lit. Il était
-entr’ouvert, écrasé, montrant, par le trou creusé dans les draps, la
-pesée du corps qui s’était couché là. Et je pensais qu’il devait faire
-très bon et très chaud là dedans, plus chaud que dans un autre lit.
-Pourquoi plus chaud? Je n’en sais rien, sans doute à cause de l’opulence
-des chairs qui s’y étaient reposées.</p>
-
-<p>Quoi de plus troublant et de plus charmant qu’un lit défait? Celui-là me
-grisait, de loin, me faisait courir des frémissements sur la peau.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p>
-
-<p>Elle parlait toujours, mais doucement maintenant, elle parlait en amie
-rude et bienveillante qui ne demande plus qu’à pardonner.</p>
-
-<p>Je balbutiai: «Voyons..... voyons..... madame Kergaran..... voyons.....»
-Et comme elle s’était tue pour attendre ma réponse, je la saisis dans
-mes deux bras et je me mis à l’embrasser, mais à l’embrasser comme un
-affamé, comme un homme qui attend ça depuis longtemps.</p>
-
-<p>Elle se débattait, tournait la tête, sans se fâcher trop fort, répétant
-machinalement selon son habitude: «Oh! la canaille... la canaille... la
-ca...»</p>
-
-<p>Elle ne put pas achever le mot, je l’avais enlevée d’un effort, et je
-l’emportais, serrée contre moi. On est rudement vigoureux, allez, en
-certains moments!</p>
-
-<p>Je rencontrai le bord du lit, et je tombai dessus sans la lâcher.....</p>
-
-<p>Il y faisait en effet fort bon et fort chaud dans son lit.</p>
-
-<p>Une heure plus tard, la bougie s’étant éteinte, la patronne se leva pour
-allumer l’autre. Et comme elle revenait se glisser à mon côté, enfonçant
-sous les draps sa jambe ronde et forte, elle prononça d’une voix câline,
-<span class="pagenum" id="Page_76">76</span> satisfaite, reconnaissante peut-être: «Oh!... la canaille!... la
-canaille!...»</p>
-
-<div class="nota">
- <p><i>La Patronne</i> a paru dans le <i>Gil-Blas</i> du 1<sup>er</sup> avril 1884, sous la
- signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_3">LE PETIT FÛT.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Adolphe Tavernier.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">AÎTRE</span> Chicot, l’aubergiste d’Épreville, arrêta son tilbury devant la
-ferme de la mère Magloire. C’était un grand gaillard de quarante ans,
-rouge et ventru, et qui passait pour malicieux.</p>
-
-<p>Il attacha son cheval au poteau de la barrière, puis il pénétra dans la
-cour. Il possédait un bien attenant aux terres de la vieille, qu’il
-convoitait depuis longtemps. Vingt fois il avait essayé de les acheter,
-mais la mère Magloire s’y refusait avec obstination.</p>
-
-<p>—J’y sieus née, j’y mourrai, disait-elle.</p>
-
-<p>Il la trouva épluchant des pommes de terre devant sa porte. Âgée de
-soixante-douze <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> ans, elle était sèche, ridée, courbée, mais
-infatigable comme une jeune fille. Chicot lui tapa dans le dos avec
-amitié, puis s’assit près d’elle sur un escabeau.</p>
-
-<p>—Eh bien! la mère, et c’te santé, toujours bonne?</p>
-
-<p>—Pas trop mal, et vous, maît’ Prosper?</p>
-
-<p>—Eh! eh! quéques douleurs; sans ça, ce s’rait à satisfaction.</p>
-
-<p>—Allons, tant mieux!</p>
-
-<p>Elle ne dit plus rien. Chicot la regardait accomplir sa besogne. Ses
-doigts crochus, noués, durs comme des pattes de crabe, saisissaient à la
-façon de pinces les tubercules grisâtres dans une manne, et vivement
-elle les faisait tourner, enlevant de longues bandes de peau sous la
-lame d’un vieux couteau qu’elle tenait de l’autre main. Et, quand la
-pomme de terre était devenue toute jaune, elle la jetait dans un seau
-d’eau. Trois poules hardies s’en venaient l’une après l’autre jusque
-dans ses jupes ramasser les épluchures, puis se sauvaient à toutes
-pattes, portant au bec leur butin.</p>
-
-<p>Chicot semblait gêné, hésitant, anxieux, avec quelque chose sur la
-langue qui ne voulait pas sortir. A la fin, il se décida:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_81">81</span></p>
-
-<p>—Dites donc, mère Magloire...</p>
-
-<p>—Qué qu’i a pour votre service?</p>
-
-<p>—C’te ferme, vous n’voulez toujours point m’ la vendre?</p>
-
-<p>—Pour ça non. N’y comptez point. C’est dit, c’est dit, n’y r’venez pas.</p>
-
-<p>—C’est qu’j’ai trouvé un arrangement qui f’rait notre affaire à tous
-les deux.</p>
-
-<p>—Qué qu’ c’est?</p>
-
-<p>—Le v’la. Vous m’la vendez, et pi vous la gardez tout d’ même. Vous n’y
-êtes point? Suivez ma raison.</p>
-
-<p>La vieille cessa d’éplucher ses légumes et fixa sur l’aubergiste ses
-yeux vifs sous leurs paupières fripées.</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>—Je m’explique. J’vous donne, chaque mois, cent cinquante francs. Vous
-entendez bien: chaque mois j’vous apporte ici, avec mon tilbury, trente
-écus de cent sous. Et pi n’y a rien de changé de plus, rien de rien;
-vous restez chez vous, vous n’ vous occupez point de mé, vous n’ me
-d’vez rien. Vous n’ faites que prendre mon argent. Ça vous va-t’il?</p>
-
-<p>Il la regardait d’un air joyeux, d’un air de bonne humeur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_82">82</span></p>
-
-<p>La vieille le considérait avec méfiance, cherchant le piège. Elle
-demanda:</p>
-
-<p>—Ça, c’est pour mé; mais pour vous, c’te ferme, ça n’ vous la donne
-point?</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>—N’ vous tracassez point de ça. Vous restez tant que l’ bon Dieu vous
-laissera vivre. Vous êtes chez vous. Seulement vous m’ ferez un p’tit
-papier chez l’notaire pour qu’après vous ça me revienne. Vous n’avez
-point d’éfants, rien qu’ des neveux que vous n’y tenez guère. Ça vous
-va-t-il? Vous gardez votre bien votre vie durant, et j’ vous donne
-trente écus de cent sous par mois. C’est tout gain pour vous.</p>
-
-<p>La vieille demeurait surprise, inquiète, mais tentée. Elle répliqua:</p>
-
-<p>—Je n’ dis point non. Seulement, j’veux m’ faire une raison là-dessus.
-Rev’nez causer d’ça dans l’ courant d’ l’autre semaine. J’vous f’rai une
-réponse d’mon idée.</p>
-
-<p>Et maître Chicot s’en alla, content comme un roi qui vient de conquérir
-un empire.</p>
-
-<p>La mère Magloire demeura songeuse. Elle ne dormit pas la nuit suivante.
-Pendant quatre jours, elle eut une fièvre d’hésitation. Elle flairait
-bien quelque chose de mauvais <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> pour elle là dedans, mais la pensée
-des trente écus par mois, de ce bel argent sonnant qui s’en viendrait
-couler dans son tablier, qui lui tomberait comme ça du ciel, sans rien
-faire, la ravageait de désir.</p>
-
-<p>Alors elle alla trouver le notaire et lui conta son cas. Il lui
-conseilla d’accepter la proposition de Chicot, mais en demandant
-cinquante écus de cent sous au lieu de trente, sa ferme valant, au bas
-mot, soixante mille francs.</p>
-
-<p>—Si vous vivez quinze ans, disait le notaire, il ne la payera encore,
-de cette façon, que quarante-cinq mille francs.</p>
-
-<p>La vieille frémit à cette perspective de cinquante écus de cent sous par
-mois; mais elle se méfiait toujours, craignant mille choses imprévues,
-des ruses cachées, et elle demeura jusqu’au soir à poser des questions,
-ne pouvant se décider à partir. Enfin elle ordonna de préparer l’acte,
-et elle rentra troublée comme si elle eût bu quatre pots de cidre
-nouveau.</p>
-
-<p>Quand Chicot vint pour savoir la réponse elle se fit longtemps prier,
-déclarant qu’elle ne voulait pas, mais rongée par la peur qu’il ne
-consentît point à donner les cinquante <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> pièces de cent sous. Enfin,
-comme il insistait, elle énonça ses prétentions.</p>
-
-<p>Il eut un sursaut de désappointement et refusa.</p>
-
-<p>Alors, pour le convaincre, elle se mit à raisonner sur la durée probable
-de sa vie.</p>
-
-<p>—Je n’en ai pas pour pu de cinq à six ans pour sûr. Me v’là sur mes
-soixante-treize, et pas vaillante avec ça. L’aut’e soir, je crûmes que
-j’allais passer. Il me semblait qu’on me vidait l’ corps, qu’il a fallu
-me porter à mon lit.</p>
-
-<p>Mais Chicot ne se laissait pas prendre.</p>
-
-<p>—Allons, allons, vieille pratique, vous êtes solide comme l’ clocher d’
-l’église. Vous vivrez pour le moins cent dix ans. C’est vous qui
-m’enterrerez, pour sûr.</p>
-
-<p>Tout le jour fut encore perdu en discussions. Mais, comme la vieille ne
-céda pas, l’aubergiste, à la fin, consentit à donner les cinquante écus.</p>
-
-<p>Ils signèrent l’acte le lendemain. Et la mère Magloire exigea dix écus
-de pots de vin.</p>
-
-<p class="br">Trois ans s’écoulèrent. La bonne femme se portait comme un charme. Elle
-paraissait n’avoir pas vieilli d’un jour, et Chicot se désespérait. <span class="pagenum" id="Page_85">85</span>
-Il lui semblait, à lui, qu’il payait cette rente depuis un demi-siècle,
-qu’il était trompé, floué, ruiné. Il allait de temps en temps rendre
-visite à la fermière, comme on va voir, en juillet, dans les champs, si
-les blés sont mûrs pour la faux. Elle le recevait avec une malice dans
-le regard. On eût dit qu’elle se félicitait du bon tour qu’elle lui
-avait joué; et il remontait bien vite dans son tilbury en murmurant:</p>
-
-<p>—Tu ne crèveras donc point, carcasse!</p>
-
-<p>Il ne savait que faire. Il eût voulu l’étrangler en la voyant. Il la
-haïssait d’une haine féroce, sournoise, d’une haine de paysan volé.</p>
-
-<p>Alors il chercha des moyens.</p>
-
-<p>Un jour enfin, il s’en revint la voir en se frottant les mains, comme il
-faisait la première fois lorsqu’il lui avait proposé le marché.</p>
-
-<p>Et, après avoir causé quelques minutes:</p>
-
-<p>—Dites donc, la mère, pourquoi que vous ne v’nez point dîner à la
-maison, quand vous passez à Épreville? On en jase; on dit comme ça que
-j’ sommes pu amis, et ça me fait deuil. Vous savez, chez mé, vous ne
-payerez point. J’suis pas regardant à un <span class="pagenum" id="Page_86">86</span> dîner. Tant que le cœur
-vous en dira, v’nez sans retenue, ça m’ fera plaisir.</p>
-
-<p>La mère Magloire ne se le fit point répéter, et le surlendemain, comme
-elle allait au marché dans sa carriole conduite par son valet Célestin,
-elle mit sans gêne son cheval à l’écurie chez maître Chicot, et réclama
-le dîner promis.</p>
-
-<p>L’aubergiste, radieux, la traita comme une dame, lui servit du poulet,
-du boudin, de l’andouille, du gigot et du lard aux choux. Mais elle ne
-mangea presque rien, sobre depuis son enfance, ayant toujours vécu d’un
-peu de soupe et d’une croûte de pain beurrée.</p>
-
-<p>Chicot insistait, désappointé. Elle ne buvait pas non plus. Elle refusa
-de prendre du café.</p>
-
-<p>Il demanda:</p>
-
-<p>—Vous accepterez toujours bien un p’tit verre.</p>
-
-<p>—Ah! pour ça, oui. Je ne dis pas non.</p>
-
-<p>Et il cria de tous ses poumons, à travers l’auberge:</p>
-
-<p>—Rosalie, apporte la fine, la surfine, le fil-en-dix.</p>
-
-<p>Et la servante apparut, tenant une longue <span class="pagenum" id="Page_87">87</span> bouteille ornée d’une
-feuille de vigne en papier.</p>
-
-<p>Il emplit deux petits verres.</p>
-
-<p>—Goûtez ça, la mère, c’est de la fameuse.</p>
-
-<p>Et la bonne femme se mit à boire tout doucement, à petites gorgées,
-faisant durer le plaisir. Quand elle eut vidé son verre, elle l’égoutta,
-puis déclara:</p>
-
-<p>—Ça, oui, c’est de la fine.</p>
-
-<p>Elle n’avait point fini de parler que Chicot lui en versait un second
-coup. Elle voulut refuser, mais il était trop tard, et elle le dégusta
-longuement, comme le premier.</p>
-
-<p>Il voulut alors lui faire accepter une troisième tournée, mais elle
-résista. Il insistait:</p>
-
-<p>—Ça, c’est du lait, voyez-vous; mé j’en bois dix, douze, sans embarras.
-Ça passe comme du sucre. Rien au ventre, rien à la tête; on dirait que
-ça s’évapore sur la langue. Y a rien de meilleur pour la santé!</p>
-
-<p>Comme elle en avait bien envie, elle céda, mais elle n’en prit que la
-moitié du verre.</p>
-
-<p>Alors Chicot, dans un élan de générosité, s’écria:</p>
-
-<p>—T’nez, puisqu’elle vous plaît, j’ vas vous en donner un p’tit fût,
-histoire de vous montrer que j’ sommes toujours une paire d’amis.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_88">88</span></p>
-
-<p>La bonne femme ne dit pas non, et s’en alla, un peu grise.</p>
-
-<p>Le lendemain, l’aubergiste entra dans la cour de la mère Magloire, puis
-tira du fond de sa voiture une petite barrique cerclée de fer. Puis il
-voulut lui faire goûter le contenu, pour prouver que c’était bien la
-même fine; et quand ils en eurent encore bu chacun trois verres, il
-déclara, en s’en allant:</p>
-
-<p>—Et puis, vous savez, quand n’y en aura pu, y en a encore; n’ vous
-gênez point. Je n’ suis pas regardant. Pû tôt que ce sera fini, pu que
-je serai content.</p>
-
-<p>Et il remonta dans son tilbury.</p>
-
-<p>Il revint quatre jours plus tard. La vieille était devant sa porte,
-occupée à couper le pain de la soupe.</p>
-
-<p>Il s’approcha, lui dit bonjour, lui parla dans le nez, histoire de
-sentir son haleine. Et il reconnut un souffle d’alcool. Alors son visage
-s’éclaira.</p>
-
-<p>—Vous m’offrirez bien un verre de fil? dit-il.</p>
-
-<p>Et ils trinquèrent deux ou trois fois.</p>
-
-<p>Mais bientôt le bruit courut dans la contrée que la mère Magloire
-s’ivrognait toute seule. On la ramassait tantôt dans sa cuisine, <span class="pagenum" id="Page_89">89</span>
-tantôt dans sa cour, tantôt dans les chemins des environs, et il fallait
-la rapporter chez elle, inerte comme un cadavre.</p>
-
-<p>Chicot n’allait plus chez elle, et, quand on lui parlait de la paysanne,
-il murmurait avec un visage triste:</p>
-
-<p>—C’est-il pas malheureux, à son âge, d’avoir pris c’t’ habitude-là?
-Voyez-vous, quand on est vieux, y a pas de ressource. Ça finira bien par
-lui jouer un mauvais tour!</p>
-
-<p>Ça lui joua un mauvais tour, en effet. Elle mourut l’hiver suivant, vers
-la Noël, étant tombée, soûle, dans la neige.</p>
-
-<p>Et maître Chicot hérita de la ferme, en déclarant:</p>
-
-<p>—C’te manante, si alle s’était point boissonnée, alle en avait bien
-pour dix ans de plus.</p>
-
-<div class="nota">
- <p><i>Le Petit Fût</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du lundi 7 avril 1884.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_4">LUI?</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Pierre Decourcelle.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">ON</span> cher ami, tu n’y comprends rien? et je le conçois. Tu me crois
-devenu fou? Je le suis peut-être un peu, mais non pas pour les raisons
-que tu supposes.</p>
-
-<p>Oui. Je me marie. Voilà.</p>
-
-<p>Et pourtant mes idées et mes convictions n’ont pas changé. Je considère
-l’accouplement légal comme une bêtise. Je suis certain que huit maris
-sur dix sont cocus. Et ils ne méritent pas moins pour avoir eu
-l’imbécillité d’enchaîner leur vie, de renoncer à l’amour libre, la
-seule chose gaie et bonne au monde, de couper l’aile à la fantaisie qui
-nous pousse <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> sans cesse à toutes les femmes, etc., etc. Plus que
-jamais je me sens incapable d’aimer une femme parce que j’aimerai
-toujours trop toutes les autres. Je voudrais avoir mille bras, mille
-lèvres et mille... tempéraments pour pouvoir étreindre en même temps une
-armée de ces êtres charmants et sans importance.</p>
-
-<p>Et cependant je me marie.</p>
-
-<p>J’ajoute que je ne connais guère ma femme de demain. Je l’ai vue
-seulement quatre ou cinq fois. Je sais qu’elle ne me déplaît point; cela
-me suffit pour ce que j’en veux faire. Elle est petite; blonde et
-grasse. Après-demain, je désirerai ardemment une femme grande, brune et
-mince.</p>
-
-<p>Elle n’est pas riche. Elle appartient à une famille moyenne. C’est une
-jeune fille comme on en trouve à la grosse, bonnes à marier, sans
-qualités et sans défauts apparents, dans la bourgeoisie ordinaire. On
-dit d’elle: «M<sup>lle</sup> Lajolle est bien gentille.» On dira demain: «Elle
-est fort gentille, M<sup>me</sup> Raymon.» Elle appartient enfin à la légion des
-jeunes filles honnêtes «dont on est heureux de faire sa femme» jusqu’au
-jour où on découvre qu’on préfère justement toutes les autres femmes à
-celle qu’on a choisie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_95">95</span></p>
-
-<p>Alors pourquoi me marier, diras-tu?</p>
-
-<p>J’ose à peine t’avouer l’étrange et invraisemblable raison qui me pousse
-à cet acte insensé.</p>
-
-<p>Je me marie pour n’être pas seul!</p>
-
-<p>Je ne sais comment dire cela, comment me faire comprendre. Tu auras
-pitié de moi, et tu me mépriseras, tant mon état d’esprit est misérable.</p>
-
-<p>Je ne veux plus être seul, la nuit. Je veux sentir un être près de moi,
-contre moi, un être qui peut parler, dire quelque chose, n’importe quoi.</p>
-
-<p>Je veux pouvoir briser son sommeil; lui poser une question quelconque
-brusquement, une question stupide pour entendre une voix, pour sentir
-habitée ma demeure, pour sentir une âme en éveil, un raisonnement en
-travail, pour voir, allumant brusquement ma bougie, une figure humaine à
-mon côté..., parce que... parce que... (je n’ose pas avouer cette
-honte)... parce que j’ai peur, tout seul.</p>
-
-<p>Oh! tu ne me comprends pas encore.</p>
-
-<p>Je n’ai pas peur d’un danger. Un homme entrerait, je le tuerais sans
-frissonner. Je n’ai pas peur des revenants; je ne crois pas au
-surnaturel. Je n’ai pas peur des morts; je crois <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> à l’anéantissement
-définitif de chaque être qui disparaît!</p>
-
-<p>Alors!... Oui, alors!... Eh bien! j’ai peur de moi! j’ai peur de la
-peur; peur des spasmes de mon esprit qui s’affole, peur de cette
-horrible sensation de la terreur incompréhensible.</p>
-
-<p>Ris si tu veux. Cela est affreux, inguérissable. J’ai peur des murs, des
-meubles, des objets familiers qui s’animent, pour moi, d’une sorte de
-vie animale. J’ai peur surtout du trouble horrible de ma pensée, de ma
-raison qui m’échappe brouillée, dispersée par une mystérieuse et
-invisible angoisse.</p>
-
-<p>Je sens d’abord une vague inquiétude qui me passe dans l’âme et me fait
-courir un frisson sur la peau. Je regarde autour de moi. Rien! Et je
-voudrais quelque chose! Quoi? Quelque chose de compréhensible. Puisque
-j’ai peur uniquement parce que je ne comprends pas ma peur.</p>
-
-<p>Je parle! j’ai peur de ma voix. Je marche! j’ai peur de l’inconnu de
-derrière la porte, de derrière le rideau, de dans l’armoire, de sous le
-lit. Et pourtant je sais qu’il n’y a rien nulle part.</p>
-
-<p>Je me retourne brusquement parce que j’ai <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> peur de ce qui est
-derrière moi, bien qu’il n’y ait rien et que je le sache.</p>
-
-<p>Je m’agite, je sens mon effarement grandir; et je m’enferme dans ma
-chambre; et je m’enfonce dans mon lit, et je me cache sous mes draps; et
-blotti, roulé comme une boule, je ferme les yeux désespérément, et je
-demeure ainsi pendant un temps infini avec cette pensée que ma bougie
-demeure allumée sur ma table de nuit et qu’il faudrait pourtant
-l’éteindre. Et je n’ose pas.</p>
-
-<p>N’est-ce pas affreux, d’être ainsi?</p>
-
-<p>Autrefois je n’éprouvais rien de cela. Je rentrais tranquillement.
-J’allais et je venais en mon logis sans que rien troublât la sérénité de
-mon âme. Si l’on m’avait dit quelle maladie de peur invraisemblable,
-stupide et terrible, devait me saisir un jour, j’aurais bien ri;
-j’ouvrais les portes dans l’ombre avec assurance; je me couchais
-lentement sans pousser les verrous, et je ne me relevais jamais au
-milieu des nuits pour m’assurer que toutes les issues de ma chambre
-étaient fortement closes.</p>
-
-<p>Cela a commencé l’an dernier d’une singulière façon.</p>
-
-<p>C’était en automne, par un soir humide. <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> Quand ma bonne fut partie,
-après mon dîner, je me demandai ce que j’allais faire. Je marchai
-quelque temps à travers ma chambre. Je me sentais las, accablé sans
-raison, incapable de travailler, sans force même pour lire. Une pluie
-fine mouillait les vitres; j’étais triste, tout pénétré par une de ces
-tristesses sans causes qui vous donnent envie de pleurer, qui vous font
-désirer de parler à n’importe qui pour secouer la lourdeur de notre
-pensée.</p>
-
-<p>Je me sentais seul. Mon logis me paraissait vide comme il n’avait jamais
-été. Une solitude infinie et navrante m’entourait. Que faire? Je
-m’assis. Alors une impatience nerveuse me courut dans les jambes. Je me
-relevai, et je me remis à marcher. J’avais peut-être aussi un peu de
-fièvre, car mes mains, que je tenais rejointes derrière mon dos, comme
-on fait souvent quand on se promène avec lenteur, se brûlaient l’une à
-l’autre, et je le remarquai. Puis soudain un frisson de froid me courut
-dans le dos. Je pensai que l’humidité du dehors entrait chez moi, et
-l’idée de faire du feu me vint. J’en allumai; c’était la première fois
-de l’année. Et je m’assis de nouveau en regardant la flamme. Mais
-bientôt <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> l’impossibilité de rester en place me fit encore me
-relever, et je sentis qu’il fallait m’en aller, me secouer, trouver un
-ami.</p>
-
-<p>Je sortis. J’allai chez trois camarades que je ne rencontrai pas; puis,
-je gagnai le boulevard, décidé à découvrir une personne de connaissance.</p>
-
-<p>Il faisait triste partout. Les trottoirs trempés luisaient. Une tiédeur
-d’eau, une de ces tiédeurs qui vous glacent par frissons brusques, une
-tiédeur pesante de pluie impalpable accablait la rue, semblait lasser et
-obscurcir la flamme du gaz.</p>
-
-<p>J’allais d’un pas mou, me répétant: «Je ne trouverai personne avec qui
-causer.»</p>
-
-<p>J’inspectai plusieurs fois les cafés, depuis la Madeleine jusqu’au
-faubourg Poissonnière. Des gens tristes, assis devant des tables,
-semblaient n’avoir pas même la force de finir leurs consommations.</p>
-
-<p>J’errai longtemps ainsi, et, vers minuit, je me mis en route pour
-rentrer chez moi. J’étais fort calme, mais fort las. Mon concierge, qui
-se couche avant onze heures, m’ouvrit tout de suite, contrairement à son
-habitude, et je pensai: «Tiens, un autre locataire vient sans doute de
-remonter.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_100">100</span></p>
-
-<p>Quand je sors de chez moi, je donne toujours à ma porte deux tours de
-clef. Je la trouvai simplement tirée, et cela me frappa. Je supposai
-qu’on m’avait monté des lettres dans la soirée.</p>
-
-<p>J’entrai. Mon feu brûlait encore et éclairait même un peu l’appartement.
-Je pris une bougie pour aller l’allumer au foyer, lorsqu’en jetant les
-yeux devant moi, j’aperçus quelqu’un assis dans mon fauteuil, et qui se
-chauffait les pieds en me tournant le dos.</p>
-
-<p>Je n’eus pas peur, oh! non, pas le moins du monde. Une supposition très
-vraisemblable me traversa l’esprit; celle qu’un de mes amis était venu
-pour me voir. La concierge, prévenue par moi à ma sortie, avait dit que
-j’allais rentrer, avait prêté sa clef. Et toutes les circonstances de
-mon retour, en une seconde, me revinrent à la pensée: le cordon tiré
-tout de suite, ma porte seulement poussée.</p>
-
-<p>Mon ami, dont je ne voyais que les cheveux, s’était endormi devant mon
-feu en m’attendant, et je m’avançai pour le réveiller. Je le voyais
-parfaitement, un de ses bras pendant à droite; ses pieds étaient croisés
-l’un sur l’autre; sa tête, penchée un peu sur le côté gauche du
-fauteuil, indiquait bien le <span class="pagenum" id="Page_101">101</span> sommeil. Je me demandais: Qui est-ce?
-On y voyait peu d’ailleurs dans la pièce. J’avançai la main pour lui
-toucher l’épaule!...</p>
-
-<p>Je rencontrai le bois du siège! Il n’y avait plus personne. Le fauteuil
-était vide!</p>
-
-<p>Quel sursaut, miséricorde!</p>
-
-<p>Je reculai d’abord comme si un danger terrible eût apparu devant moi.</p>
-
-<p>Puis je me retournai, sentant quelqu’un derrière mon dos; puis,
-aussitôt, un impérieux besoin de revoir le fauteuil me fit pivoter
-encore une fois. Et je demeurai debout, haletant d’épouvante, tellement
-éperdu que je n’avais plus une pensée, prêt à tomber.</p>
-
-<p>Mais je suis un homme de sang-froid, et tout de suite la raison me
-revint. Je songeai: «Je viens d’avoir une hallucination, voilà tout.» Et
-je réfléchis immédiatement sur ce phénomène. La pensée va vite dans ces
-moments-là.</p>
-
-<p>J’avais eu une hallucination—c’était là un fait incontestable. Or, mon
-esprit était demeuré tout le temps lucide, fonctionnant régulièrement et
-logiquement. Il n’y avait donc aucun trouble du côté du cerveau. Les
-yeux seuls s’étaient trompés, avaient trompé <span class="pagenum" id="Page_102">102</span> ma pensée. Les yeux
-avaient eu une vision, une de ces visions qui font croire aux miracles
-les gens naïfs. C’était là un accident nerveux de l’appareil optique,
-rien de plus, un peu de congestion peut-être.</p>
-
-<p>Et j’allumai ma bougie. Je m’aperçus, en me baissant vers le feu, que je
-tremblais, et je me relevai d’une secousse, comme si on m’eût touché par
-derrière.</p>
-
-<p>Je n’étais point tranquille assurément.</p>
-
-<p>Je fis quelques pas; je parlai haut. Je chantai à mi-voix quelques
-refrains.</p>
-
-<p>Puis je fermai la porte de ma chambre à double tour, et je me sentis un
-peu rassuré. Personne ne pouvait entrer, au moins.</p>
-
-<p>Je m’assis encore et je réfléchis longtemps à mon aventure; puis je me
-couchai, et je soufflai ma lumière.</p>
-
-<p>Pendant quelques minutes, tout alla bien. Je restais sur le dos, assez
-paisiblement. Puis le besoin me vint de regarder dans ma chambre, et je
-me mis sur le côté.</p>
-
-<p>Mon feu n’avait plus que deux ou trois tisons rouges qui éclairaient
-juste les pieds du fauteuil, et je crus revoir l’homme assis dessus.</p>
-
-<p>J’enflammai une allumette d’un mouvement <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> rapide. Je m’étais trompé,
-je ne voyais plus rien.</p>
-
-<p>Je me levai, cependant, et j’allai cacher le fauteuil derrière mon lit.</p>
-
-<p>Puis je refis l’obscurité et je tâchai de m’endormir. Je n’avais pas
-perdu connaissance depuis plus de cinq minutes, quand j’aperçus en
-songe, et nettement comme dans la réalité, toute la scène de la soirée.
-Je me réveillai éperdument, et, ayant éclairé mon logis, je demeurai
-assis dans mon lit, sans oser même essayer de redormir.</p>
-
-<p>Deux fois cependant le sommeil m’envahit, malgré moi, pendant quelques
-secondes. Deux fois je revis la chose. Je me croyais devenu fou.</p>
-
-<p>Quand le jour parut, je me sentis guéri et je sommeillai paisiblement
-jusqu’à midi.</p>
-
-<p>C’était fini, bien fini. J’avais eu la fièvre, le cauchemar, que
-sais-je? J’avais été malade, enfin. Je me trouvai néanmoins fort bête.</p>
-
-<p>Je fus très gai ce jour-là. Je dînai au cabaret; j’allai voir le
-spectacle, puis je me mis en chemin pour rentrer. Mais voilà qu’en
-approchant de ma maison une inquiétude étrange me saisit. J’avais peur
-de le revoir, lui. Non pas peur de lui, non pas peur de sa <span class="pagenum" id="Page_104">104</span>
-présence, à laquelle je ne croyais point, mais j’avais peur d’un trouble
-nouveau de mes yeux, peur de l’hallucination, peur de l’épouvante qui me
-saisirait.</p>
-
-<p>Pendant plus d’une heure, j’errai de long en large sur le trottoir; puis
-je me trouvai trop imbécile à la fin et j’entrai. Je haletais tellement
-que je ne pouvais plus monter mon escalier. Je restai encore plus de dix
-minutes devant mon logement sur le palier, puis, brusquement, j’eus un
-élan de courage, un roidissement de volonté. J’enfonçai ma clef; je me
-précipitai en avant une bougie à la main, je poussai d’un coup de pied
-la porte entrebâillée de ma chambre, et je jetai un regard effaré vers
-la cheminée. Je ne vis rien.—Ah!...</p>
-
-<p>Quel soulagement! Quelle joie! Quelle délivrance! J’allais et je venais
-d’un air gaillard. Mais je ne me sentais pas rassuré; je me retournais
-par sursauts; l’ombre des coins m’inquiétait.</p>
-
-<p>Je dormis mal, réveillé sans cesse par des bruits imaginaires. Mais je
-ne le vis pas. Non. C’était fini!</p>
-
-<p class="br">Depuis ce jour-là j’ai peur tout seul, la <span class="pagenum" id="Page_105">105</span> nuit. Je la sens là, près
-de moi, autour de moi, la vision. Elle ne m’est point apparue de
-nouveau. Oh non! Et qu’importe, d’ailleurs, puisque je n’y crois pas,
-puisque je sais que ce n’est rien!</p>
-
-<p>Elle me gêne cependant parce que j’y pense sans cesse.—Une main pendait
-du côté droit; sa tête était penchée du côté gauche comme celle d’un
-homme qui dort... Allons, assez, nom de Dieu! je n’y veux plus songer!</p>
-
-<p>Qu’est-ce que cette obsession, pourtant? Pourquoi cette persistance? Ses
-pieds étaient tout près du feu!</p>
-
-<p>Il me hante, c’est fou, mais c’est ainsi. Qui, Il? Je sais bien qu’il
-n’existe pas, que ce n’est rien! Il n’existe que dans mon appréhension,
-que dans ma crainte, que dans mon angoisse! Allons, assez!...</p>
-
-<p>Oui, mais j’ai beau me raisonner, me roidir, je ne peux plus rester seul
-chez moi, parce qu’il y est. Je ne le verrai plus, je le sais, il ne se
-montrera plus, c’est fini cela. Mais il y est tout de même, dans ma
-pensée. Il demeure invisible, cela n’empêche qu’il y soit. Il est
-derrière les portes, dans l’armoire fermée, sous le lit, dans tous les
-coins <span class="pagenum" id="Page_106">106</span> obscurs, dans toutes les ombres. Si je tourne la porte, si
-j’ouvre l’armoire, si je baisse ma lumière sous le lit, si j’éclaire les
-coins, les ombres, il n’y est plus; mais alors je le sens derrière moi.
-Je me retourne, certain cependant que je ne le verrai pas, que je ne le
-verrai plus. Il n’en est pas moins derrière moi, encore.</p>
-
-<p>C’est stupide, mais c’est atroce. Que veux-tu? Je n’y peux rien.</p>
-
-<p>Mais si nous étions deux chez moi, je sens, oui, je sens assurément
-qu’il n’y serait plus! Car il est là parce que je suis seul, uniquement
-parce que je suis seul!</p>
-
-<div class="nota">
- <p><i>Lui?</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 3 juillet 1883, sous la
- signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_5">MON ONCLE SOSTHÈNE.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Paul Ginisty.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">ON</span> oncle Sosthène était un libre penseur comme il en existe beaucoup,
-un libre penseur par bêtise. On est souvent religieux de la même façon.
-La vue d’un prêtre le jetait en des fureurs inconcevables; il lui
-montrait le poing, lui faisait des cornes, et touchait du fer derrière
-son dos, ce qui indique déjà une croyance, la croyance au mauvais
-œil. Or, quand il s’agit de croyances irraisonnées, il faut les avoir
-toutes ou n’en pas avoir du tout. Moi qui suis aussi libre penseur,
-c’est-à-dire un révolté contre tous les dogmes que fit inventer la peur
-de la mort, je n’ai pas de colère contre les temples, qu’ils soient
-catholiques, <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> apostoliques, romains, protestants, russes, grecs,
-bouddhistes, juifs, musulmans. Et puis, moi, j’ai une façon de les
-considérer et de les expliquer. Un temple, c’est un hommage à l’inconnu.
-Plus la pensée s’élargit, plus l’inconnu diminue, plus les temples
-s’écroulent. Mais, au lieu d’y mettre des encensoirs, j’y placerais des
-télescopes et des microscopes et des machines électriques. Voilà!</p>
-
-<p>Mon oncle et moi nous différions sur presque tous les points. Il était
-patriote, moi je ne le suis pas, parce que le patriotisme, c’est encore
-une religion. C’est l’œuf des guerres.</p>
-
-<p>Mon oncle était franc-maçon. Moi, je déclare les francs-maçons plus
-bêtes que les vieilles dévotes. C’est mon opinion et je la soutiens.
-Tant qu’à avoir une religion, l’ancienne me suffirait.</p>
-
-<p>Ces nigauds-là ne font qu’imiter les curés. Ils ont pour symbole un
-triangle au lieu d’une croix. Ils ont des églises qu’ils appellent des
-Loges, avec un tas de cultes divers: le rite Écossais, le rite Français,
-le Grand-Orient, une série de balivernes à crever de rire.</p>
-
-<p>Puis, qu’est-ce qu’ils veulent? Se secourir mutuellement en se
-chatouillant le fond de <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> la main? Je n’y vois pas de mal. Ils ont
-mis en pratique le précepte chrétien: «Secourez-vous les uns les
-autres.» La seule différence consiste dans le chatouillement. Mais,
-est-ce la peine de faire tant de cérémonies pour prêter cent sous à un
-pauvre diable? Les religieux, pour qui l’aumône et le secours sont un
-devoir et un métier, tracent en tête de leurs épîtres trois lettres: J.
-M. J. Les francs-maçons posent trois points en queue de leur nom. Dos à
-dos, compères.</p>
-
-<p>Mon oncle me répondait: «Justement nous élevons religion contre
-religion. Nous faisons de la libre pensée l’arme qui tuera le
-cléricalisme. La franc-maçonnerie est la citadelle où sont enrôlés tous
-les démolisseurs de divinités.»</p>
-
-<p>Je ripostais: «Mais, mon bon oncle» (au fond je disais: «vieille
-moule»), c’est justement ce que je vous reproche. Au lieu de détruire,
-vous organisez la concurrence: ça fait baisser les prix, voilà tout. Et
-puis encore, si vous n’admettiez parmi vous que des libres penseurs, je
-comprendrais; mais vous recevez tout le monde. Vous avez des catholiques
-en masse, même des chefs du parti. Pie IX fut des vôtres, avant d’être
-pape. Si vous appelez <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> une Société ainsi composée une citadelle
-contre le cléricalisme, je la trouve faible, votre citadelle.»</p>
-
-<p>Alors, mon oncle, clignant de l’œil, ajoutait: «Notre véritable
-action, notre action la plus formidable a lieu en politique. Nous
-sapons, d’une façon continue et sûre, l’esprit monarchique.»</p>
-
-<p>Cette fois j’éclatais. «Ah! oui, vous êtes des malins! Si vous me dites
-que la Franc-Maçonnerie est une usine à élections, je vous l’accorde;
-qu’elle sert de machine à faire voter pour les candidats de toutes
-nuances, je ne le nierai jamais; qu’elle n’a d’autre fonction que de
-berner le bon peuple, de l’enrégimenter pour le faire aller à l’urne
-comme on envoie au feu les soldats, je serai de votre avis; qu’elle est
-utile, indispensable même à toutes les ambitions politiques parce
-qu’elle change chacun de ses membres en agent électoral, je vous
-crierai: «C’est clair comme le soleil!» Mais si vous me prétendez
-qu’elle sert à saper l’esprit monarchique, je vous ris au nez.</p>
-
-<p>«Considérez-moi un peu cette vaste et mystérieuse association
-démocratique, qui a eu pour grand maître, en France, le prince <span class="pagenum" id="Page_113">113</span>
-Napoléon sous l’Empire; qui a pour grand maître, en Allemagne, le prince
-héritier; en Russie le frère du czar; dont font partie le roi Humbert et
-le prince de Galles; et toutes les caboches couronnées du globe!»</p>
-
-<p>Cette fois mon oncle me glissait dans l’oreille: «C’est vrai; mais tous
-ces princes servent nos projets sans s’en douter.</p>
-
-<p>—Et réciproquement, n’est-ce pas?»</p>
-
-<p>Et j’ajoutais en moi: «Tas de niais!»</p>
-
-<p>Et il fallait voir mon oncle Sosthène offrir à dîner à un franc-maçon.</p>
-
-<p>Ils se rencontraient d’abord et se touchaient les mains avec un air
-mystérieux tout à fait drôle, on voyait qu’ils se livraient à une série
-de pressions secrètes. Quand je voulais mettre mon oncle en fureur, je
-n’avais qu’à lui rappeler que les chiens aussi ont une manière toute
-franc-maçonnique de se reconnaître.</p>
-
-<p>Puis mon oncle emmenait son ami dans les coins, comme pour lui confier
-des choses considérables; puis, à table, face à face, ils avaient une
-façon de se considérer, de croiser leurs regards, de boire avec un coup
-d’œil comme pour se répéter sans cesse: «Nous en sommes, hein!»</p>
-
-<p>Et penser qu’ils sont ainsi des millions sur <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> la terre qui s’amusent
-à ces simagrées! J’aimerais encore mieux être jésuite.</p>
-
-<p class="br">Or, il y avait dans notre ville un vieux jésuite qui était la bête noire
-de mon oncle Sosthène. Chaque fois qu’il le rencontrait ou seulement
-s’il l’apercevait de loin, il murmurait: «Crapule, va!» Puis, me prenant
-le bras, il me confiait dans l’oreille: «Tu verras que ce gredin-là me
-fera du mal un jour ou l’autre. Je le sens.»</p>
-
-<p>Mon oncle disait vrai. Et voici comment l’accident se produisit par ma
-faute.</p>
-
-<p>Nous approchions de la semaine sainte. Alors, mon oncle eut l’idée
-d’organiser un dîner gras pour le vendredi, mais un vrai dîner, avec
-andouille et cervelas. Je résistai tant que je pus; je disais: «Je ferai
-gras comme toujours ce jour-là, mais tout seul, chez moi. C’est idiot,
-votre manifestation. Pourquoi manifester? En quoi cela vous gêne-t-il
-que des gens ne mangent pas de viande?»</p>
-
-<p>Mais mon oncle tint bon. Il invita trois amis dans le premier restaurant
-de la ville; et comme c’était lui qui payait, je ne refusai pas non plus
-de manifester.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_115">115</span></p>
-
-<p>Dès quatre heures, nous occupions une place en vue au café Pénelope, le
-mieux fréquenté, et mon oncle Sosthène, d’une voix forte, racontait
-notre menu.</p>
-
-<p>A six heures on se mit à table. A dix heures on mangeait encore et nous
-avions bu, à cinq, dix-huit bouteilles de vin fin, plus quatre de
-champagne. Alors mon oncle proposa ce qu’il appelait la «tournée de
-l’archevêque». On plaçait en ligne, devant soi, six petits verres qu’on
-remplissait avec des liqueurs différentes; puis il les fallait vider
-coup sur coup pendant qu’un des assistants comptait jusqu’à vingt.
-C’était stupide; mais mon oncle Sosthène trouvait cela «de
-circonstance».</p>
-
-<p>A onze heures, il était gris comme un chantre. Il le fallut emporter en
-voiture et mettre au lit, et déjà on pouvait prévoir que sa
-manifestation anticléricale allait tourner en une épouvantable
-indigestion.</p>
-
-<p>Comme je rentrais à mon logis, gris moi-même, mais d’une ivresse gaie,
-une idée machiavélique, et qui satisfaisait tous mes instincts de
-scepticisme, me traversa la tête.</p>
-
-<p>Je rajustai ma cravate, je pris un air désespéré, et j’allai sonner
-comme un furieux à la <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> porte du vieux jésuite. Il était sourd; il me
-fit attendre. Mais comme j’ébranlais toute la maison à coups de pied, il
-parut enfin, en bonnet de coton, à sa fenêtre, et demanda: «Qu’est-ce
-qu’on me veut?»</p>
-
-<p>Je criai: «Vite, vite, mon révérend père, ouvrez-moi; c’est un malade
-désespéré qui réclame votre saint ministère!»</p>
-
-<p>Le pauvre bonhomme passa tout de suite un pantalon et descendit sans
-soutane. Je lui racontai d’une voix haletante, que mon oncle, le libre
-penseur, saisi soudain d’un malaise terrible qui faisait prévoir une
-très grave maladie, avait été pris d’une grande peur de la mort, et
-qu’il désirait le voir, causer avec lui, écouter ses conseils, connaître
-mieux les croyances, se rapprocher de l’Église, et, sans doute, se
-confesser, puis communier, pour franchir, en paix avec lui-même, le
-redoutable pas.</p>
-
-<p>Et j’ajoutai d’un ton frondeur: «Il le désire, enfin. Si cela ne lui
-fait pas de bien cela ne lui fera toujours pas de mal.»</p>
-
-<p>Le vieux jésuite, effaré, ravi, tout tremblant, me dit: «Attendez-moi
-une minute, mon enfant, je viens.» Mais j’ajoutai: «Pardon, mon révérend
-père, je ne vous accompagnerai pas, mes convictions ne me le permettent
-point. <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> J’ai même refusé de venir vous chercher; aussi je vous
-prierai de ne pas avouer que vous m’avez vu, mais de vous dire prévenu
-de la maladie de mon oncle par une espèce de révélation.»</p>
-
-<p>Le bonhomme y consentit et s’en alla, d’un pas rapide, sonner à la porte
-de mon oncle Sosthène. La servante qui soignait le malade ouvrit
-bientôt, et je vis la soutane noire disparaître dans cette forteresse de
-la libre pensée.</p>
-
-<p>Je me cachai sous une porte voisine pour attendre l’événement. Bien
-portant, mon oncle eût assommé le jésuite, mais je le savais incapable
-de remuer un bras, et je me demandais avec une joie délirante quelle
-invraisemblable scène allait se jouer entre ces deux antagonistes?
-Quelle lutte? quelle explication? quelle stupéfaction? quel
-brouillamini? et quel dénouement à cette situation sans issue, que
-l’indignation de mon oncle rendrait plus tragique encore!</p>
-
-<p>Je riais tout seul à me tenir les côtes; je me répétais à mi-voix: «Ah!
-la bonne farce, la bonne farce!»</p>
-
-<p>Cependant il faisait froid, et je m’aperçus que le jésuite restait bien
-longtemps. Je me disais: «Ils s’expliquent.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_118">118</span></p>
-
-<p>Une heure passa, puis deux, puis trois. Le révérend père ne sortait
-point. Qu’était-il arrivé? Mon oncle était-il mort de saisissement en le
-voyant? Ou bien avait-il tué l’homme en soutane? Ou bien s’étaient-ils
-entre-mangés? Cette dernière supposition me sembla peu vraisemblable,
-mon oncle me paraissant en ce moment incapable d’absorber un gramme de
-nourriture de plus. Le jour se leva.</p>
-
-<p>Inquiet, et n’osant pas entrer à mon tour, je me rappelai qu’un de mes
-amis demeurait juste en face. J’allai chez lui; je lui dis la chose, qui
-l’étonna et le fit rire, et je <ins class="correction" title="m’enbusquai">m’embusquai</ins> à sa fenêtre.</p>
-
-<p>A neuf heures, il prit ma place, et je dormis un peu. A deux heures, je
-le remplaçai à mon tour. Nous étions démesurément troublés.</p>
-
-<p>A six heures, le jésuite sortit d’un air pacifique et satisfait, et nous
-le vîmes s’éloigner d’un pas tranquille.</p>
-
-<p>Alors honteux et timide, je sonnai à mon tour à la porte de mon oncle.
-La servante parut. Je n’osai l’interroger et je montai, sans rien dire.</p>
-
-<p>Mon oncle Sosthène, pâle, défait, abattu, <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> l’œil morne, les bras
-inertes, gisait dans son lit. Une petite image de piété était piquée au
-rideau avec une épingle.</p>
-
-<p>On sentait fortement l’indigestion dans la chambre.</p>
-
-<p>Je dis: «Eh bien, mon oncle, vous êtes couché? Ça ne va donc pas?»</p>
-
-<p>Il répondit d’une voix accablée: «Oh! mon pauvre enfant, j’ai été bien
-malade, j’ai failli mourir.</p>
-
-<p>—Comment ça, mon oncle?</p>
-
-<p>—Je ne sais pas; c’est bien étonnant. Mais ce qu’il y a de plus
-étrange, c’est que le père jésuite qui sort d’ici, tu sais, ce brave
-homme que je ne pouvais souffrir, eh bien, il a eu une révélation de mon
-état, et il est venu me trouver.»</p>
-
-<p>Je fus pris d’un effroyable besoin de rire. «Ah! vraiment?</p>
-
-<p>—Oui, il est venu. Il a entendu une voix qui lui disait de se lever et
-de venir parce que j’allais mourir. C’est une révélation.»</p>
-
-<p>Je fis semblant d’éternuer pour ne pas éclater. J’avais envie de me
-rouler par terre.</p>
-
-<p>Au bout d’une minute, je repris d’un ton indigné, malgré des fusées de
-gaieté: «Et vous l’avez reçu, mon oncle, vous? un libre <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> penseur? un
-franc-maçon? Vous ne l’avez pas jeté dehors?»</p>
-
-<p>Il parut confus, et balbutia: «Écoute donc, c’était si étonnant, si
-étonnant, si providentiel! Et puis il m’a parlé de mon père. Il a connu
-mon père autrefois.</p>
-
-<p>—Votre père, mon oncle?</p>
-
-<p>—Oui, il paraît qu’il a connu mon père.</p>
-
-<p>—Mais ce n’est pas une raison pour recevoir un jésuite.</p>
-
-<p>—Je le sais bien, mais j’étais malade, si malade! Et il m’a soigné avec
-un grand dévouement toute la nuit. Il a été parfait. C’est lui qui m’a
-sauvé. Ils sont un peu médecins, ces gens-là.</p>
-
-<p>—Ah! il vous a soigné toute la nuit. Mais vous m’avez dit tout de suite
-qu’il sortait seulement d’ici.</p>
-
-<p>—Oui, c’est vrai. Comme il s’était montré excellent à mon égard, je
-l’ai gardé à déjeuner. Il a mangé là auprès de mon lit, sur une petite
-table, pendant que je prenais une tasse de thé.</p>
-
-<p>—Et... il a fait gras?»</p>
-
-<p>Mon oncle eut un mouvement froissé, comme si je venais de commettre une
-grosse inconvenance, et il ajouta:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_121">121</span></p>
-
-<p>«Ne plaisante pas, Gaston, il y a des railleries déplacées. Cet homme
-m’a été en cette occasion plus dévoué qu’aucun parent; j’entends qu’on
-respecte ses convictions.»</p>
-
-<p>Cette fois, j’étais atterré; je répondis néanmoins: «Très bien, mon
-oncle. Et après le déjeuner, qu’avez-vous fait?</p>
-
-<p>—Nous avons joué une partie de bésigue, puis il a dit son bréviaire,
-pendant que je lisais un petit livre qu’il avait sur lui, et qui n’est
-pas mal écrit du tout.</p>
-
-<p>—Un livre pieux, mon oncle?</p>
-
-<p>—Oui et non, ou plutôt non, c’est l’histoire de leurs missions dans
-l’Afrique centrale. C’est plutôt un livre de voyage et d’aventures.
-C’est très beau ce qu’ils ont fait là, ces hommes.»</p>
-
-<p>Je commençais à trouver que ça tournait mal. Je me levai: «Allons,
-adieu, mon oncle, je vois que vous quittez la franc-maçonnerie pour la
-religion. Vous êtes un renégat.»</p>
-
-<p>Il fut encore un peu confus et murmura: «Mais la religion est une espèce
-de franc-maçonnerie.»</p>
-
-<p>Je demandai: «Quand revient-il, votre jésuite?» Mon oncle balbutia:
-«Je... je ne sais pas, peut-être demain... ce n’est pas sûr.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_122">122</span></p>
-
-<p>Et je sortis absolument abasourdi.</p>
-
-<p>Elle a mal tourné, ma farce! Mon oncle est converti radicalement.
-Jusque-là, peu m’importait. Clérical ou franc-maçon, pour moi c’est
-bonnet blanc et blanc bonnet; mais le pis, c’est qu’il vient de tester,
-oui de tester, et de me déshériter, monsieur, en faveur du père jésuite.</p>
-
-<div class="nota">
- <p><i>Mon Oncle Sosthène</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du samedi 12 août 1882,
- sous la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_6">LE MAL D’ANDRÉ.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Edgar Courtois.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">A</span> maison du notaire avait façade sur la place. Par derrière, un beau
-jardin bien planté s’étendait jusqu’au passage des Piques, toujours
-désert, dont il était séparé par un mur.</p>
-
-<p>C’est au bout de ce jardin que la femme de Maître Moreau avait donné
-rendez-vous, pour la première fois, au capitaine Sommerive qui la
-poursuivait depuis longtemps.</p>
-
-<p>Son mari était parti passer huit jours à Paris. Elle se trouvait donc
-libre pour la semaine entière. Le capitaine avait tant prié, l’avait
-implorée avec des paroles si douces; elle était persuadée qu’il l’aimait
-si violemment, elle se sentait elle-même si isolée, si <span class="pagenum" id="Page_126">126</span> méconnue, si
-négligée au milieu des contrats dont s’occupait uniquement le notaire,
-qu’elle avait laissé prendre son cœur sans se demander si elle
-donnerait plus un jour.</p>
-
-<p>Puis, après des mois d’amour platonique, de mains pressées, de baisers
-rapides volés derrière une porte, le capitaine avait déclaré qu’il
-quitterait immédiatement la ville en demandant son changement s’il
-n’obtenait pas un rendez-vous, un vrai rendez-vous, dans l’ombre des
-arbres, pendant l’absence du mari.</p>
-
-<p>Elle avait cédé; elle avait promis.</p>
-
-<p>Elle l’attendait maintenant, blottie contre le mur, le cœur battant,
-tressaillant aux moindres bruits.</p>
-
-<p>Tout à coup elle entendit qu’on escaladait le mur, et elle faillit se
-sauver. Si ce n’était pas lui? Si c’était un voleur? Mais non; une voix
-appelait doucement «Mathilde». Elle répondit «Étienne». Et un homme
-tomba dans le chemin avec un bruit de ferraille.</p>
-
-<p>C’était lui! quel baiser!</p>
-
-<p>Ils demeurèrent longtemps debout, enlacés, les lèvres unies. Mais tout à
-coup une pluie fine se mit à tomber, et les gouttes glissant de feuille
-en feuille faisaient dans l’ombre un frémissement d’eau. Elle
-tressaillit lorsqu’elle <span class="pagenum" id="Page_127">127</span> reçut la première goutte sur le cou.</p>
-
-<p>Il lui disait: «Mathilde, ma chérie, mon ange, entrons chez vous. Il est
-minuit, nous n’avons rien à craindre. Allons chez vous; je vous
-supplie.»</p>
-
-<p>Elle répondait: «Non, mon bien-aimé, j’ai peur. Qui sait ce qui peut
-nous arriver.»</p>
-
-<p>Mais il la tenait serrée en ses bras, et lui murmurait dans l’oreille:
-«Vos domestiques sont au troisième étage, sur la place. Votre chambre
-est au premier, sur le jardin. Personne ne nous entendra. Je vous aime,
-je veux t’aimer librement, tout entière, des pieds à la tête.» Et il
-l’étreignait avec violence, en l’affolant de baisers.</p>
-
-<p>Elle résistait encore, effrayée, honteuse aussi. Mais il la saisit par
-la taille, l’enleva et l’emporta, sous la pluie qui devenait terrible.</p>
-
-<p>La porte était restée ouverte; ils montèrent à tâtons l’escalier; puis,
-lorsqu’ils furent entrés dans la chambre, elle poussa les verrous,
-pendant qu’il enflammait une allumette.</p>
-
-<p>Mais elle tomba défaillante sur un fauteuil. Il se mit à ses genoux et,
-lentement, il la dévêtait, ayant commencé par les bottines et par les
-bas, pour baiser ses pieds.</p>
-
-<p>Elle disait, haletante: «Non, non, <span class="pagenum" id="Page_128">128</span> Étienne, je vous en supplie,
-laissez-moi rester honnête; je vous en voudrais trop, après! c’est si
-laid, cela, si grossier! Ne peut-on s’aimer avec les âmes seulement...
-Étienne.»</p>
-
-<p>Avec une adresse de femme de chambre, et une vivacité d’homme pressé, il
-déboutonnait, dénouait, dégrafait, délaçait sans repos. Et quand elle
-voulut se lever et fuir pour échapper à ses audaces, elle sortit
-brusquement de ses robes, de ses jupes et de son linge toute nue, comme
-une main sort d’un manchon.</p>
-
-<p>Éperdue, elle courut vers le lit pour se cacher sous les rideaux. La
-retraite était dangereuse. Il l’y suivit. Mais comme il voulait la
-joindre et qu’il se hâtait, son sabre, détaché trop vite, tomba sur le
-parquet avec un bruit retentissant.</p>
-
-<p>Aussitôt une plainte prolongée, un cri aigu et continu, un cri d’enfant
-partit de la chambre voisine, dont la porte était restée ouverte.</p>
-
-<p>Elle murmura: «Oh! vous venez de réveiller André; il ne pourra pas se
-rendormir.»</p>
-
-<p>Son fils avait quinze mois et il couchait près de sa mère, afin qu’elle
-pût sans cesse veiller sur lui.</p>
-
-<p>Le capitaine, fou d’ardeur, n’écoutait pas. <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> «Qu’importe?
-qu’importe? Je t’aime; tu es à moi, Mathilde.»</p>
-
-<p>Mais elle se débattait, désolée, épouvantée. «Non, non! écoute comme il
-crie; il va réveiller la nourrice. Si elle venait, que ferions-nous?
-Nous serions perdus! Étienne, écoute, quand il fait ça, la nuit, son
-père le prend dans notre lit pour le calmer. Il se tait tout de suite,
-tout de suite, il n’y a pas d’autre moyen. Laisse-moi le prendre,
-Étienne...</p>
-
-<p>L’enfant hurlait, poussait ces clameurs perçantes qui traversent les
-murs les plus épais, qu’on entend de la rue en passant près des logis.</p>
-
-<p>Le capitaine, consterné, se releva, et Mathilde, s’élançant, alla
-chercher le mioche qu’elle apporta dans sa couche. Il se tut.</p>
-
-<p>Étienne s’assit à cheval sur une chaise et roula une cigarette. Au bout
-de cinq minutes à peine, André dormait. La mère murmura: «Je vais le
-reporter maintenant.» Et elle alla reposer l’enfant dans son berceau
-avec des précautions infinies.</p>
-
-<p>Quand elle revint, le capitaine l’attendait les bras ouverts.</p>
-
-<p>Il l’enlaça, fou d’amour. Et elle, vaincue enfin, l’étreignant,
-balbutiait:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_130">130</span></p>
-
-<p>—Étienne... Étienne... mon amour! Oh! si tu savais comme... comme...</p>
-
-<p>André se remit à crier. Le capitaine, furieux, jura: «Nom de Dieu de
-chenapan! Il ne va pas se taire, ce morveux-là!»</p>
-
-<p>Non, il ne se taisait pas, le morveux, il beuglait.</p>
-
-<p>Mathilde crut entendre remuer au-dessus. C’était la nourrice qui venait
-sans doute. Elle s’élança, prit son fils, et le rapporta dans son lit.
-Il redevint muet aussitôt.</p>
-
-<p>Trois fois de suite on le recoucha dans son berceau. Trois fois de suite
-il fallut le reprendre.</p>
-
-<p>Le capitaine Sommerive partit une heure avant l’aurore en sacrant à
-bouche que veux-tu.</p>
-
-<p>Mais, pour calmer son impatience, Mathilde lui avait promis de le
-recevoir encore, le soir même.</p>
-
-<p>Il arriva, comme la veille, mais plus impatient, plus enflammé, rendu
-furieux par l’attente.</p>
-
-<p>Il eut soin de poser son sabre avec douceur, sur les deux bras d’un
-fauteuil; il ôta ses bottes comme un voleur, et parla si bas que
-Mathilde ne l’entendait plus. Enfin, il allait <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> être heureux, tout à
-fait heureux, quand le parquet ou quelque meuble, ou peut-être le lit
-lui-même, craqua. Ce fut un bruit sec comme si quelque support s’était
-brisé, et aussitôt un cri, faible d’abord, puis suraigu, y répondit.
-André s’était réveillé.</p>
-
-<p>Il glapissait comme un renard. S’il continuait ainsi, certes, toute la
-maison allait se lever.</p>
-
-<p>La mère affolée s’élança et le rapporta. Le capitaine ne se releva pas.
-Il rageait. Alors, tout doucement il étendit la main, prit entre deux
-doigts un peu de chair du marmot, n’importe où, à la cuisse ou bien au
-derrière, et il pinça. L’enfant se débattit, hurlant à déchirer les
-oreilles. Alors le capitaine, exaspéré, pinça plus fort, partout, avec
-fureur. Il saisissait vivement le bourrelet de peau et le tordait en le
-serrant violemment, puis le lâchait pour en prendre un autre à côté,
-puis un autre plus loin, puis encore un autre.</p>
-
-<p>L’enfant poussait des clameurs de poulet qu’on égorge ou de chien qu’on
-flagelle. La mère éplorée l’embrassait, le caressait, tâchait de le
-calmer, d’étouffer ses cris sous les baisers. Mais André devenait violet
-comme s’il allait avoir des convulsions, et il agitait ses <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> petits
-pieds et ses petites mains d’une façon effrayante et navrante.</p>
-
-<p>Le capitaine dit d’une voix douce: «Essayez donc de le reporter dans son
-berceau; il s’apaisera peut-être.» Et Mathilde s’en alla vers l’autre
-chambre avec son enfant dans ses bras.</p>
-
-<p>Dès qu’il fut sorti du lit de sa mère, il cria moins fort; et dès qu’il
-fut rentré dans le sien, il se tut, avec quelques sanglots encore, de
-temps en temps.</p>
-
-<p>Le reste de la nuit fut tranquille; et le capitaine fut heureux.</p>
-
-<p>La nuit suivante, il revint encore. Comme il parlait un peu fort, André
-se réveilla de nouveau et se mit à glapir. Sa mère bien vite l’alla
-chercher; mais le capitaine pinça si bien, si durement et si longtemps
-que le marmot suffoqua, les yeux tournés, l’écume aux lèvres.</p>
-
-<p>On le remit en son berceau. Il se calma tout aussitôt.</p>
-
-<p>Au bout de quatre jours, il ne pleurait plus pour aller dans le lit
-maternel.</p>
-
-<p>Le notaire revint le samedi soir. Il reprit sa place au foyer et dans la
-chambre conjugale.</p>
-
-<p>Il se coucha de bonne heure, étant fatigué <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> du voyage; puis, dès
-qu’il eut bien retrouvé ses habitudes et accompli scrupuleusement tous
-ses devoirs d’homme honnête et méthodique, il s’étonna: «Tiens, mais
-André ne pleure pas, ce soir. Va donc le chercher un peu, Mathilde, ça
-me fait plaisir de le sentir entre nous deux.»</p>
-
-<p>La femme aussitôt se leva et alla prendre l’enfant; mais dès qu’il se
-vit dans ce lit où il aimait tant s’endormir quelques jours auparavant,
-le marmot épouvanté se tordit, et hurla si furieusement qu’il fallut le
-reporter en son berceau.</p>
-
-<p>Maître Moreau n’en revenait pas: «Quelle drôle de chose? Qu’est-ce qu’il
-a ce soir? Peut-être qu’il a sommeil?»</p>
-
-<p>Sa femme répondit: «Il a été toujours comme ça pendant ton absence. Je
-n’ai pas pu le prendre une seule fois.»</p>
-
-<p>Au matin, l’enfant réveillé se mit à jouer et à rire en remuant ses
-menottes.</p>
-
-<p>Le notaire attendri accourut, embrassa son produit, puis l’enleva dans
-ses bras pour le rapporter dans la couche conjugale. André riait, du
-rire ébauché des petits êtres dont la pensée est vague encore. Tout à
-coup il aperçut le lit, sa mère dedans; et sa petite figure <span class="pagenum" id="Page_134">134</span>
-heureuse se plissa, décomposée, tandis que des cris furieux sortaient de
-sa gorge et qu’il se débattait comme si on l’eût martyrisé.</p>
-
-<p>Le père, étonné, murmura: «Il a quelque chose, cet enfant», et d’un
-mouvement naturel il releva sa chemise.</p>
-
-<p>Il poussa un «ah!» de stupeur. Les mollets, les cuisses, les reins, tout
-le derrière du petit étaient marbrés de taches bleues, grandes comme des
-sous.</p>
-
-<p>Maître Moreau cria: «Mathilde, regarde, c’est affreux». La mère,
-éperdue, se précipita. Le milieu de chacune des taches semblait traversé
-d’une ligne violette où le sang était venu mourir. C’était là, certes,
-quelque maladie effroyable et bizarre, le commencement d’une sorte de
-lèpre, d’une de ces affections étranges où la peau devient tantôt
-pustuleuse comme le dos des crapauds, tantôt écailleuse comme celui des
-crocodiles.</p>
-
-<p>Les parents éperdus se regardaient. Maître Moreau s’écria: «Il faut
-aller chercher le médecin.»</p>
-
-<p>Mais Mathilde, plus pâle qu’une morte, contemplait fixement son fils
-aussi tacheté qu’un léopard. Et, soudain, poussant un cri, un cri
-violent, irréfléchi, comme si elle eût <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> aperçu quelqu’un qui
-l’emplissait d’horreur, elle jeta: «Oh! le misérable!...»</p>
-
-<p>M. Moreau, surpris, demanda: «Hein? De qui parles-tu? Quel misérable?»</p>
-
-<p>Elle devint rouge jusqu’aux cheveux et balbutia: «Rien... c’est...
-vois-tu... je devine... c’est... il ne faut pas aller chercher le
-médecin... c’est assurément cette misérable nourrice qui pince le petit
-pour le faire taire quand il crie.»</p>
-
-<p>Le notaire, exaspéré, alla quérir la nourrice et faillit la battre. Elle
-nia avec effronterie, mais fut chassée.</p>
-
-<p>Et sa conduite, signalée à la municipalité, l’empêcha de trouver
-d’autres places.</p>
-
-<div class="nota">
- <p><i>Le Mal d’André</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 24 juillet 1883,
- sous la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_7">LE PAIN MAUDIT.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Henry Brainne.</i></p>
-
-<p class="center2">I</p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">E</span> père Taille avait trois filles. Anna, l’aînée, dont on ne parlait
-guère dans la famille, Rose, la cadette, âgée maintenant de dix-huit
-ans, et Claire, la dernière, encore gosse, qui venait de prendre son
-quinzième printemps.</p>
-
-<p>Le père Taille, veuf aujourd’hui, était maître mécanicien dans la
-fabrique de boutons de M. Lebrument. C’était un brave homme, très
-considéré, très droit, très sobre, une sorte d’ouvrier modèle. Il
-habitait rue d’Angoulême, au Havre.</p>
-
-<p>Quand Anna avait pris la clef des champs, <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> comme on dit, le vieux
-était entré dans une colère épouvantable; il avait menacé de tuer le
-séducteur, un blanc-bec, un chef de rayon d’un grand magasin de
-nouveautés de la ville. Puis, on lui avait dit de divers côtés que la
-petite se rangeait, qu’elle mettait de l’argent sur l’État, qu’elle ne
-courait pas, liée maintenant avec un homme d’âge, un juge au tribunal de
-commerce, M. Dubois; et le père s’était calmé.</p>
-
-<p>Il s’inquiétait même de ce qu’elle faisait, demandait des renseignements
-sur sa maison à ses anciennes camarades qui avaient été la revoir; et
-quand on lui affirmait qu’elle était dans ses meubles et qu’elle avait
-un tas de vases de couleur sur ses cheminées, des tableaux peints sur
-les murs, des pendules dorées et des tapis partout, un petit sourire
-content lui glissait sur les lèvres. Depuis trente ans il travaillait,
-lui, pour amasser cinq ou six pauvres mille francs! La fillette n’était
-pas bête, après tout!</p>
-
-<p>Or, voilà qu’un matin, le fils Touchard, dont le père était tonnelier au
-bout de la rue, vint lui demander la main de Rose, la seconde. Le
-cœur du vieux se mit à battre. Les Touchard étaient riches et bien
-posés; <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> il avait décidément de la chance dans ses filles.</p>
-
-<p>La noce fut décidée, et on résolut qu’on la ferait d’importance. Elle
-aurait lieu à Sainte-Adresse, au restaurant de la mère Jusa. Cela
-coûterait bon, par exemple, ma foi tant pis, une fois n’était pas
-coutume.</p>
-
-<p>Mais un matin, comme le vieux était rentré au logis pour déjeuner, au
-moment où il se mettait à table avec ses deux filles, la porte s’ouvrit
-brusquement et Anna parut. Elle avait une toilette brillante, et des
-bagues, et un chapeau à plume. Elle était gentille comme un cœur avec
-tout ça. Elle sauta au cou du père, qui n’eut pas le temps de dire
-«ouf», puis elle tomba en pleurant dans les bras de ses deux sœurs,
-puis elle s’assit en s’essuyant les yeux et demanda une assiette pour
-manger la soupe avec la famille. Cette fois, le père Taille fut attendri
-jusqu’aux larmes à son tour, et il répéta à plusieurs reprises: «C’est
-bien, ça, petite, c’est bien, c’est bien.» Alors elle dit tout de suite
-son affaire.—Elle ne voulait pas qu’on fît la noce de Rose à
-Sainte-Adresse, elle ne voulait pas, ah mais non. On la ferait chez
-elle, donc, cette noce, et ça ne coûterait rien au <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> père. Ses
-dispositions étaient prises, tout arrangé, tout réglé; elle se chargeait
-de tout, voilà!</p>
-
-<p>Le vieux répéta: «Ça, c’est bien, petite, c’est bien.» Mais un scrupule
-lui vint. Les Touchard consentiraient-ils? Rose, la fiancée, surprise,
-demanda: «Pourquoi qu’ils ne voudraient pas, donc? Laisse faire, je m’en
-charge, je vais en parler à Philippe, moi.»</p>
-
-<p>Elle en parla à son prétendu, en effet, le jour même; et Philippe
-déclara que ça lui allait parfaitement. Le père et la mère Touchard
-furent aussi ravis de faire un bon dîner qui ne coûterait rien. Et ils
-disaient: «Ça sera bien, pour sûr, vu que monsieur Dubois roule sur
-l’or.»</p>
-
-<p>Alors ils demandèrent la permission d’inviter une amie, M<sup>lle</sup>
-Florence, la cuisinière des gens du premier. Anna consentit à tout.</p>
-
-<p>Le mariage était fixé au dernier mardi du mois.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_143">143</span></p>
-
-<p class="center2">II</p>
-
-<p>Après la formalité de la mairie et la cérémonie religieuse, la noce se
-dirigea vers la maison d’Anna. Les Taille avaient amené, de leur côté,
-un cousin d’âge, M. Sauvetanin, homme à réflexions philosophiques,
-cérémonieux et compassé, dont on attendait l’héritage, et une vieille
-tante, M<sup>me</sup> Lamondois.</p>
-
-<p>M. Sauvetanin avait été désigné pour offrir son bras à Anna. On les
-avait accouplés, les jugeant les deux personnes les plus importantes et
-les plus distinguées de la société.</p>
-
-<p>Dès qu’on arriva devant la porte d’Anna, elle quitta immédiatement son
-cavalier et courut en avant en déclarant: «Je vais vous montrer le
-chemin.»</p>
-
-<p>Elle monta, en courant, l’escalier, tandis <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> que la procession des
-invités suivait plus lentement.</p>
-
-<p>Dès que la jeune fille eut ouvert son logis, elle se rangea pour laisser
-passer le monde qui défilait devant elle en roulant de grands yeux et en
-tournant la tête de tous les côtés pour voir ce luxe mystérieux.</p>
-
-<p>La table était mise dans le salon, la salle à manger ayant été jugée
-trop petite. Un restaurateur voisin avait loué les couverts, et les
-carafes pleines de vin luisaient sous un rayon de soleil qui tombait
-d’une fenêtre.</p>
-
-<p>Les dames pénétrèrent dans la chambre à coucher pour se débarrasser de
-leurs châles et de leurs coiffures, et le père Touchard, debout sur la
-porte, clignait de l’œil vers le lit bas et large, et faisait aux
-hommes des petits signes farceurs et bienveillants. Le père Taille, très
-digne, regardait avec un orgueil intime l’ameublement somptueux de son
-enfant, et il allait de pièce en pièce, tenant toujours à la main son
-chapeau, inventoriant les objets d’un regard, marchant à la façon d’un
-sacristain dans une église.</p>
-
-<p>Anna allait, venait, courait, donnait des ordres, hâtait le repas.</p>
-
-<p>Enfin, elle apparut sur le seuil de la salle à <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> manger démeublée, en
-criant: «Venez tous par ici une minute.» Les douze invités se
-précipitèrent et aperçurent douze verres de madère en couronne sur un
-guéridon.</p>
-
-<p>Rose et son mari se tenaient par la taille, s’embrassaient déjà dans les
-coins. M. Sauvetanin ne quittait pas Anna de l’œil, poursuivi sans
-doute par cette ardeur, par cette attente qui remuent les hommes, même
-vieux et laids, auprès des femmes galantes, comme si elles devaient par
-métier, par obligation professionnelle, un peu d’elles à tous les mâles.</p>
-
-<p>Puis on se mit à table, et le repas commença. Les parents occupaient un
-bout, les jeunes gens tout l’autre bout. M<sup>me</sup> Touchard la mère
-présidait à droite, la jeune mariée présidait à gauche. Anna s’occupait
-de tous et de chacun, veillait à ce que les verres fussent toujours
-pleins et les assiettes toujours garnies. Une certaine gêne
-respectueuse, une certaine intimidation devant la richesse du logis et
-la solennité du service paralysaient les convives. On mangeait bien, on
-mangeait bon, mais on ne rigolait pas comme on doit rigoler dans les
-noces. On se sentait dans une atmosphère trop distinguée, cela gênait.
-M<sup>me</sup> Touchard, la mère, qui aimait rire, <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> tâchait d’animer la
-situation, et, comme on arrivait au dessert, elle cria: «Dis donc,
-Philippe, chante-nous quelque chose.» Son fils passait dans sa rue pour
-posséder une des plus jolies voix du Havre.</p>
-
-<p>Le marié aussitôt se leva, sourit, et se tournant vers sa belle-sœur,
-par politesse et par galanterie, il chercha quelque chose de
-circonstance, de grave, de comme il faut, qu’il jugeait en harmonie avec
-le sérieux du dîner.</p>
-
-<p>Anna prit un air content et se renversa sur sa chaise pour écouter. Tous
-les visages devinrent attentifs et vaguement souriants.</p>
-
-<p>Le chanteur annonça «Le Pain maudit» et arrondissant le bras droit, ce
-qui fit remonter son habit dans son cou, il commença:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanzanoindent">
- Il est un pain béni qu’à la terre économe<br />
- Il nous faut arracher d’un bras victorieux.<br />
- C’est le pain du travail, celui que l’honnête homme,<br />
- Le soir, à ses enfants, apporte tout joyeux.<br />
- Mais il en est un autre, à mine tentatrice,<br />
- Pain maudit que l’Enfer pour nous damner sema (<i>bis</i>).<br />
- Enfants, n’y touchez pas, car c’est le pain du vice!<br />
- Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là! (<i>bis</i>)<br />
- </div>
-</div>
-
-<p>Toute la table applaudit avec frénésie. Le père Touchard déclara: «Ça,
-c’est tapé.» La cuisinière invitée tourna dans sa main un <span class="pagenum" id="Page_147">147</span> croûton
-qu’elle regardait avec attendrissement. M. Sauvetanin murmura: «Très
-bien!» Et la tante Lamondois s’essuyait déjà les yeux avec sa serviette.</p>
-
-<p>Le marié annonça: «Deuxième couplet» et le lança avec une énergie
-croissante:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanzanoindent">
- Respect au malheureux qui, tout brisé par l’âge,<br />
- Nous implore en passant sur le bord du chemin,<br />
- Mais flétrissons celui qui, désertant l’ouvrage,<br />
- Alerte et bien portant, ose tendre la main.<br />
- Mendier sans besoin, c’est voler la vieillesse,<br />
- C’est voler l’ouvrier que le travail courba (<i>bis</i>).<br />
- Honte à celui qui vit du pain de la paresse,<br />
- Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là (<i>bis</i>).<br />
- </div>
-</div>
-
-<p>Tous, même les deux servants restés debout contre les murs, hurlèrent en
-chœur le refrain. Les voix fausses et pointues des femmes faisaient
-détonner les voix grasses des hommes.</p>
-
-<p>La tante et la mariée pleuraient tout à fait. Le père Taille se mouchait
-avec un bruit de trombone, et le père Touchard affolé brandissait un
-pain tout entier jusqu’au milieu de la table. La cuisinière amie
-laissait tomber des larmes muettes sur son croûton qu’elle tourmentait
-toujours.</p>
-
-<p>M. Sauvetanin prononça au milieu de <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> l’émotion générale: «Voilà des
-choses saines, bien différentes des gaudrioles.»</p>
-
-<p>Anna, troublée aussi, envoyait des baisers à sa sœur et lui montrait
-d’un signe amical son mari, comme pour la féliciter.</p>
-
-<p>Le jeune homme, grisé par le succès, reprit:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanzanoindent">
- Dans ton simple réduit, ouvrière gentille,<br />
- Tu sembles écouter la voix du tentateur!<br />
- Pauvre enfant, va, crois-moi, ne quitte pas l’aiguille.<br />
- Tes parents n’ont que toi, toi seule es leur bonheur.<br />
- Dans un luxe honteux trouveras-tu des charmes<br />
- Lorsque, te maudissant, ton père expirera (<i>bis</i>).<br />
- Le pain du déshonneur se pétrit dans les larmes.<br />
- Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là (<i>bis</i>).<br />
- </div>
-</div>
-
-<p>Seuls les deux servants et le père Touchard reprirent le refrain. Anna,
-toute pâle, avait baissé les yeux. Le marié, interdit, regardait autour
-de lui sans comprendre la cause de ce froid subit. La cuisinière avait
-soudain lâché son croûton comme s’il était devenu empoisonné.</p>
-
-<p>M. Sauvetanin déclara gravement, pour sauver la situation: «Le dernier
-couplet est de trop». Le père Taille, rouge jusqu’aux oreilles, roulait
-des regards féroces autour de lui.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_149">149</span></p>
-
-<p>Alors Anna, qui avait les yeux pleins de larmes, dit aux valets d’une
-voix mouillée, d’une voix de femme qui pleure: «Apportez le champagne.»</p>
-
-<p>Aussitôt une joie secoua les invités. Les visages redevinrent radieux.
-Et comme le père Touchard, qui n’avait rien vu, rien senti, rien
-compris, brandissait toujours son pain et chantait tout seul, en le
-montrant aux convives:</p>
-
-<div class="poem">
- <p class="noindent">Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là,</p>
-</div>
-
-<p class="noindent">toute la noce, électrisée en voyant apparaître les bouteilles coiffées
-d’argent, reprit avec un bruit de tonnerre:</p>
-
-<div class="poem">
- <p class="noindent">Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là.</p>
-</div>
-
-<div class="nota">
- <p><i>Le Pain maudit</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 29 mai 1883, sous
- la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_8">LE CAS DE MADAME LUNEAU.</h2>
-
-<p class="rdedication"> <i>A Georges Duval.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">E</span> juge de paix, gros, avec un œil fermé et l’autre à peine ouvert,
-écoute les plaignants d’un air mécontent. Parfois il pousse une sorte de
-grognement qui fait préjuger son opinion, et il interrompt d’une voix
-grêle comme celle d’un enfant, pour poser des questions.</p>
-
-<p>Il vient de régler l’affaire de M. Joly contre M. Petitpas, au sujet de
-la borne d’un champ qui aurait été déplacée par mégarde par le
-charretier de M. Petitpas, en labourant.</p>
-
-<p>Il appelle l’affaire d’Hippolyte Lacour, sacristain et quincaillier,
-contre M<sup>me</sup> Céleste-Césarine Luneau, veuve d’Anthime Isidore.</p>
-
-<p>Hippolyte Lacour a quarante-cinq ans; grand, maigre, portant des cheveux
-longs, et <span class="pagenum" id="Page_154">154</span> rasé comme un homme d’église, il parle d’une voix lente,
-traînante et chantante.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Luneau semble avoir quarante ans. Charpentée en lutteur, elle
-gonfle de partout sa robe étroite et collante. Ses hanches énormes
-supportent une poitrine débordante par devant, et, par derrière, des
-omoplates grasses comme des seins. Son cou large soutient une tête aux
-traits saillants, et sa voix pleine, sans être grave, pousse des notes
-qui font vibrer les vitres et les tympans. Enceinte, elle présente en
-avant un ventre énorme comme une montagne.</p>
-
-<p>Les témoins à décharge attendent leur tour.</p>
-
-<p>M. le juge de paix attaque la question.</p>
-
-<p>—Hippolyte Lacour, exposez votre réclamation.</p>
-
-<p>Le plaignant prend la parole.</p>
-
-<p>—Voilà, monsieur le juge de paix. Il y aura neuf mois à la Saint-Michel
-que M<sup>me</sup> Luneau est venue me trouver, un soir, comme j’avais sonné
-l’<i>Angelus</i>, et elle m’exposa sa situation par rapport à sa stérilité...</p>
-
-<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Soyez plus explicite, je vous prie.</p>
-
-<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—Je m’éclaircis, monsieur le <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> juge. Or, qu’elle voulait
-un enfant et qu’elle me demandait ma participation. Je ne fis pas de
-difficultés, et elle me promit cent francs. La chose accordée et réglée,
-elle refuse aujourd’hui sa promesse. Je la réclame devant vous, monsieur
-le juge de paix.</p>
-
-<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Je ne vous comprends pas du tout. Vous dites qu’elle
-voulait un enfant? Comment? Quel genre d’enfant? Un enfant pour
-l’adopter?</p>
-
-<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—Non, monsieur le juge, un neuf.</p>
-
-<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Qu’entendez-vous par ces mots: «Un neuf?»</p>
-
-<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—J’entends un enfant à naître, que nous aurions ensemble,
-comme si nous étions mari et femme.</p>
-
-<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Vous me surprenez infiniment. Dans quel but
-pouvait-elle vous faire cette proposition anormale?</p>
-
-<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—Monsieur le juge, le but ne m’apparut pas au premier abord
-et je fus aussi un peu intercepté. Comme je ne fais rien sans <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> me
-rendre compte de tout, je voulus me pénétrer de ses raisons et elle me
-les énuméra.</p>
-
-<p>Or son époux, Anthime Isidore, que vous avez connu comme vous et moi,
-était mort la semaine d’avant, avec tout son bien en retour à sa
-famille. Donc, la chose la contrariant, vu l’argent, elle s’en fut
-trouver un législateur qui la renseigna sur le cas d’une naissance dans
-les dix mois. Je veux dire que si elle accouchait dans les dix mois
-après l’extinction de feu Anthime Isidore, le produit était considéré
-comme légitime et donnait droit à l’héritage.</p>
-
-<p>Elle se résolut sur-le-champ à courir les conséquences et elle s’en vint
-me trouver à la sortie de l’église comme j’ai eu l’honneur de vous le
-dire, vu que je suis père légitime de huit enfants, tous viables, dont
-mon premier est épicier à Caen, département du Calvados, et uni en
-légitime mariage à Victoire-Élisabeth Rabou...</p>
-
-<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Ces détails sont inutiles. Revenez au fait.</p>
-
-<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—J’y entre, monsieur le juge. Donc elle me dit: «Si tu
-réussis, je te donnerai <span class="pagenum" id="Page_157">157</span> cent francs dès que j’aurai fait constater
-la grossesse par le médecin.»</p>
-
-<p>Or je me mis en état, monsieur le juge, d’être à même de la satisfaire.
-Au bout de six semaines ou deux mois, en effet, j’appris avec
-satisfaction la réussite. Mais ayant demandé les cent francs, elle me
-les refusa. Je les réclamai de nouveau à diverses reprises sans obtenir
-un radis. Elle me traita même de flibustier et d’impuissant, dont la
-preuve du contraire est de la regarder.</p>
-
-<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Qu’avez-vous à dire, femme Luneau?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>.—Je dis, monsieur le juge de paix, que cet homme est un
-flibustier!</p>
-
-<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Quelle preuve apportez-vous à l’appui de cette
-assertion?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span> (rouge, suffoquant, balbutiant).—Quelle preuve? quelle
-preuve? Je n’en ai pas eu une, de preuve, de vraie, de preuve que
-l’enfant n’est pas à lui. Non, pas à lui, monsieur le juge, j’en jure
-sur la tête de mon défunt mari, pas à lui.</p>
-
-<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—A qui est-il donc, dans ce cas?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_158">158</span></p>
-
-<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span> (bégayant de colère).—Je sais ti, moi, je sais ti? A tout
-le monde, pardi. Tenez, v’là mes témoins, monsieur le juge; les v’là
-tous. Ils sont six. Tirez-leur des dépositions, tirez-leur. Ils
-répondront...</p>
-
-<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Calmez-vous, madame Luneau, calmez-vous et répondez
-froidement. Quelles raisons avez-vous de douter que cet homme soit le
-père de l’enfant que vous portez?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>.—Quelles raisons? J’en ai cent pour une, cent, deux
-cents, cinq cents, dix mille, un million et plus, de raisons. Vu
-qu’après lui avoir fait la proposition que vous savez avec promesse de
-cent francs, j’appris qu’il était cocu, sauf votre respect, monsieur le
-juge, et que les siens n’étaient pas à lui, ses enfants, pas à lui, pas
-un.</p>
-
-<p><span class="smcap">Hippolyte Lacour</span>, avec calme.—C’est des menteries.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>, exaspérée.—Des menteries! des menteries! Si on peut
-dire! A preuve que sa femme s’est fait rencontrer par tout le monde, que
-je vous dis, par tout le monde. <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> Tenez, vlà mes témoins, m’sieur le
-juge de paix. Tirez-leur des dépositions?</p>
-
-<p><span class="smcap">Hippolyte Lacour</span>, froidement.—C’est des menteries.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>.—Si on peut dire! Et les rouges, c’est-il toi qui les as
-faits, les rouges?</p>
-
-<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Pas de personnalités, s’il vous plaît, ou je serai
-contraint de sévir.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>.—Donc, la doutance m’étant venue sur ses capacités, je me
-dis, comme on dit, que deux précautions valent mieux qu’une, et je
-comptai mon affaire à Césaire Lepic, que voilà, mon témoin; qu’il me
-dit: «A votre disposition, madame Luneau», et qu’il m’a prêté son
-concours pour le cas où Hippolyte aurait fait défaut. Mais vu qu’alors
-ça fut connu des autres témoins que je voulais me prémunir, il s’en est
-trouvé plus de cent, si j’avais voulu, monsieur le juge.</p>
-
-<p>Le grand que vous voyez là, celui qui s’appelle Lucas Chandelier, m’a
-juré alors que j’avais tort de donner les cent francs à Hippolyte
-Lacour, vu qu’il n’avait pas fait plus que l’s’autres qui ne réclamaient
-rien.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_160">160</span></p>
-
-<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—Fallait point me les promettre, alors. Moi j’ai compté,
-monsieur le juge. Avec moi, pas d’erreur: chose promise, chose tenue.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>, hors d’elle.—Cent francs! cent francs! Cent francs pour
-ça, flibustier, cent francs! Ils ne m’ont rien demandé, eusse, rien de
-rien. Tiens, les v’là, ils sont six. Tirez-leur des dépositions,
-monsieur le juge de paix, ils répondront pour sûr, ils répondront. (<i>A
-Hippolyte.</i>) Guête-les donc, flibustier, s’ils te valent pas. Ils sont
-six, j’en aurais eu cent, deux cents, cinq cents, tant que j’aurais
-voulu, pour rien! flibustier!</p>
-
-<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—Quand y en aurait cent mille!...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>.—Oui, cent mille, si j’avais voulu...</p>
-
-<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—Je n’en ai pas moins fait mon devoir... ça ne change pas nos
-conventions.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>, tapant à deux mains sur son ventre.—Eh bien, prouve que
-c’est toi, prouve-le, prouve-le, flibustier. J’ t’en défie!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_161">161</span></p>
-
-<p><span class="smcap">Hippolyte</span>, avec calme.—C’est p’t-être pas plus moi qu’un autre. Ça
-n’empêche que vous m’avez promis cent francs pour ma part. Fallait pas
-vous adresser à tout le monde ensuite. Ça ne change rien. J’ l’aurais
-bien fait tout seul.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>.—C’est pas vrai! Flibustier! Interpellez mes témoins,
-monsieur le juge de paix. Ils répondront pour sûr.</p>
-
-<p>Le juge de paix appelle les témoins à décharge. Ils sont six, rouges,
-les mains ballantes, intimidés.</p>
-
-<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Lucas Chandelier, avez-vous lieu de présumer que vous
-soyez le père de l’enfant que M<sup>me</sup> Luneau porte dans son flanc?</p>
-
-<p><span class="smcap">Lucas Chandelier.</span>—Oui, m’sieu.</p>
-
-<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Célestin-Pierre Sidoine, avez-vous lieu de présumer
-que vous soyez le père de l’enfant que M<sup>me</sup> Luneau porte dans son
-flanc?</p>
-
-<p><span class="smcap">Célestin-Pierre Sidoine.</span>—Oui, m’sieu.</p>
-
-<p>(Les quatre autres témoins déposent identiquement de la même façon.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span></p>
-
-<p>Le juge de paix, après s’être recueilli, prononce:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Attendu que si Hippolyte Lacour a lieu de s’estimer le père de
- l’enfant que réclamait M<sup>me</sup> Luneau, les nommés Lucas Chandelier,
- etc., etc., ont des raisons analogues, sinon prépondérantes, de
- réclamer la même paternité;</p>
-
- <p>«Mais attendu que M<sup>me</sup> Luneau avait primitivement invoqué
- l’assistance de Hippolyte Lacour, moyennant une indemnité convenue et
- consentie de cent francs;</p>
-
- <p>«Attendu pourtant que si on peut estimer entière la bonne foi du sieur
- Lacour, il est permis de contester son droit strict de s’engager d’une
- pareille façon, étant donné que le plaignant est marié, et tenu par la
- loi à rester fidèle à son épouse légitime;</p>
-
- <p>«Attendu, en outre, etc., etc., etc.</p>
-
- <p>«Condamne M<sup>me</sup> Luneau à vingt-cinq francs de dommages-intérêts
- envers le sieur Hippolyte Lacour, pour perte de temps et détournement
- insolite.»</p>
-</div>
-
-<div class="nota">
- <p><i>Le Cas de Madame Luneau</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 21 août
- 1883, sous la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_9">UN SAGE.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>Au baron de Vaux.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">B</span><span class="smcap">LÉROT</span> était mon ami d’enfance, mon plus cher camarade; nous n’avions
-rien de secret. Nous étions liés par une amitié profonde des cœurs et
-des esprits, une intimité fraternelle, une confiance absolue l’un dans
-l’autre. Il me disait ses plus délicates pensées, jusqu’à ces petites
-hontes de la conscience qu’on ose à peine s’avouer à soi-même. J’en
-faisais autant pour lui.</p>
-
-<p>J’avais été confident de toutes ses amours. Il l’avait été de toutes les
-miennes.</p>
-
-<p>Quand il m’annonça qu’il allait se marier, j’en fus blessé comme d’une
-trahison. Je sentis que c’était fini de cette cordiale et absolue
-affection qui nous unissait. Sa femme était <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> entre nous. L’intimité
-du lit établit entre deux êtres, même quand ils ont cessé de s’aimer,
-une sorte de complicité, d’alliance mystérieuse. Ils sont, l’homme et la
-femme, comme deux associés discrets qui se défient de tout le monde.
-Mais ce lien si serré que noue le baiser conjugal, cesse brusquement du
-jour où la femme prend un amant.</p>
-
-<p>Je me rappelle comme d’hier toute la cérémonie du mariage de Blérot. Je
-n’avais pas voulu assister au contrat, ayant peu de goût pour ces sortes
-d’événements; j’allai seulement à la mairie et à l’église.</p>
-
-<p>Sa femme, que je ne connaissais point, était une grande jeune fille,
-blonde, un peu mince, jolie, avec des yeux pâles, des cheveux pâles, un
-teint pâle, des mains pâles. Elle marchait avec un léger mouvement
-onduleux, comme si elle eût été portée par une barque. Elle semblait
-faire en avançant une suite de longues révérences gracieuses.</p>
-
-<p>Blérot en paraissait fort amoureux. Il la regardait sans cesse, et je
-sentais frémir en lui un désir immodéré de cette femme.</p>
-
-<p>J’allai le voir au bout de quelques jours. Il me dit: «Tu ne te figures
-pas comme je suis heureux. Je l’aime follement. D’ailleurs elle <span class="pagenum" id="Page_167">167</span>
-est... elle est...» Il n’acheva pas la phrase, mais posant deux doigts
-sur sa bouche, il fit un geste qui signifie: divine, exquise, parfaite,
-et bien d’autres choses encore.</p>
-
-<p>Je demandai en riant: «Tant que ça?»</p>
-
-<p>Il répondit: «Tout ce que tu peux rêver!»</p>
-
-<p>Il me présenta. Elle fut charmante, familière comme il faut, me dit que
-la maison était mienne. Mais je sentais bien qu’il n’était plus mien,
-lui, Blérot. Notre intimité était coupée nette. C’est à peine si nous
-trouvions quelque chose à nous dire.</p>
-
-<p>Je m’en allai. Puis je fis un voyage en Orient. Je revins par la Russie,
-l’Allemagne, la Suède et la Hollande.</p>
-
-<p>Je ne rentrai à Paris qu’après dix-huit mois d’absence.</p>
-
-<p>Le lendemain de mon arrivée, comme j’errais sur le boulevard pour
-reprendre l’air de Paris, j’aperçus, venant à moi, un homme fort pâle,
-aux traits creusés, qui ressemblait à Blérot autant qu’un phtisique
-décharné peut ressembler à un fort garçon rouge et bedonnant un peu. Je
-le regardais, surpris, inquiet, me demandant: «Est-ce lui?» Il me vit,
-poussa un cri, tendit les bras. J’ouvris les <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> miens, et nous nous
-embrassâmes en plein boulevard.</p>
-
-<p>Après quelques allées et venues de la rue Drouot au Vaudeville, comme
-nous nous disposions à nous séparer, car il paraissait déjà exténué
-d’avoir marché, je lui dis: «Tu n’as pas l’air bien portant. Es-tu
-malade?» Il répondit: «Oui, un peu souffrant.»</p>
-
-<p>Il avait l’apparence d’un homme qui va mourir; et un flot d’affection me
-monta au cœur pour ce vieux et si cher ami, le seul que j’aie jamais
-eu. Je lui serrai les mains.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que tu as donc? Souffres-tu?</p>
-
-<p>—Non, un peu de fatigue. Ce n’est rien.</p>
-
-<p>—Que dit ton médecin?...</p>
-
-<p>—Il parle d’anémie et m’ordonne du fer et de la viande rouge.»</p>
-
-<p>Un soupçon me traversa l’esprit. Je demandai:</p>
-
-<p>—Es-tu heureux?</p>
-
-<p>—Oui, très heureux.</p>
-
-<p>—Tout à fait heureux?</p>
-
-<p>—Tout à fait.</p>
-
-<p>—Ta femme?...</p>
-
-<p>—Charmante. Je l’aime plus que jamais. Mais je m’aperçus qu’il avait
-rougi. Il paraissait embarrassé comme s’il eût craint de nouvelles <span class="pagenum" id="Page_169">169</span>
-questions. Je lui saisis le bras, je le poussai dans un café vide à
-cette heure, je le fis asseoir de force, et, les yeux dans les yeux:</p>
-
-<p>—Voyons, mon vieux René, dis-moi la vérité. Il balbutia: «Mais je n’ai
-rien à te dire.»</p>
-
-<p>Je repris d’une voix ferme: «Ce n’est pas vrai. Tu es malade, malade de
-cœur sans doute, et tu n’oses révéler à personne ton secret. C’est
-quelque chagrin qui te ronge. Mais tu me le diras à moi. Voyons,
-j’attends.»</p>
-
-<p>Il rougit encore, puis bégaya, en tournant la tête:</p>
-
-<p>«C’est stupide!... mais je suis... je suis foutu!...»</p>
-
-<p>Comme il se taisait, je repris: «Çà, voyons, parle.» Alors il prononça
-brusquement, comme s’il eût jeté hors de lui une pensée torturante,
-inavouée encore:</p>
-
-<p>«Eh bien! j’ai une femme qui me tue... voilà.»</p>
-
-<p>Je ne comprenais pas.—«Elle te rend malheureux. Elle te fait souffrir
-jour et nuit? Mais comment? En quoi?»</p>
-
-<p>Il murmura d’une voix faible, comme s’il se fût confessé d’un
-crime:—Non... je l’aime trop.</p>
-
-<p>Je demeurai interdit devant cet aveu brutal. <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> Puis une envie de rire
-me saisit, puis, enfin, je pus répondre:</p>
-
-<p>—Mais il me semble que tu... que tu pourrais... l’aimer moins.</p>
-
-<p>Il était redevenu très pâle. Il se décida enfin à me parler à cœur
-ouvert, comme autrefois:</p>
-
-<p>—Non. Je ne peux pas. Et je meurs. Je le sais. Je meurs. Je me tue. Et
-j’ai peur. Dans certains jours, comme aujourd’hui, j’ai envie de la
-quitter, de m’en aller pour tout à fait, de partir au bout du monde,
-pour vivre, pour vivre longtemps. Et puis, quand le soir vient, je
-rentre à la maison, malgré moi, à petits pas, l’esprit torturé. Je monte
-l’escalier lentement. Je sonne. Elle est là, assise dans un fauteuil.
-Elle me dit: «Comme tu viens tard». Je l’embrasse. Puis nous nous
-mettons à table. Je pense tout le temps pendant le repas: «Je vais
-sortir après le dîner et je prendrai le train pour aller n’importe où».
-Mais quand nous retournons au salon, je me sens tellement fatigué que je
-n’ai plus le courage de me lever. Je reste. Et puis... et puis... Je
-succombe toujours...</p>
-
-<p>Je ne pus m’empêcher de sourire encore. Il le vit et reprit: «Tu ris,
-mais je t’assure que c’est horrible.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_171">171</span></p>
-
-<p>—Pourquoi, lui dis-je, ne préviens-tu pas ta femme? A moins d’être un
-monstre, elle comprendrait.»</p>
-
-<p>Il haussa les épaules. «Oh! tu en parles à ton aise. Si je ne la
-préviens pas, c’est que je connais sa nature. As-tu jamais entendu dire
-de certaines femmes:</p>
-
-<p>«Elle en est à son troisième mari?» Oui, n’est-ce pas, et cela t’a fait
-sourire, comme tout à l’heure. Et pourtant, c’était vrai. Qu’y faire? Ce
-n’est ni sa faute, ni la mienne. Elle est ainsi, parce que la nature l’a
-faite ainsi. Elle a mon cher un tempérament de Messaline. Elle l’ignore,
-mais je le sais bien, tant pis pour moi. Et elle est charmante, douce,
-tendre, trouvant naturelles et modérées nos caresses folles qui
-m’épuisent, qui me tuent. Elle a l’air d’une pensionnaire ignorante. Et
-elle est ignorante, la pauvre enfant.</p>
-
-<p>Oh! je prends chaque jour des résolutions énergiques. Comprends donc que
-je meurs. Mais il me suffit d’un regard de ses yeux, un de ces regards
-où je lis le désir ardent de ses lèvres, et je succombe aussitôt, me
-disant:</p>
-
-<p>«C’est la dernière fois. Je ne veux plus de ces baisers mortels.» Et
-puis, quand j’ai encore cédé, comme aujourd’hui, je sors, je vais <span class="pagenum" id="Page_172">172</span>
-devant moi en pensant à la mort, en me disant que je suis perdu, que
-c’est fini.</p>
-
-<p>J’ai l’esprit tellement frappé, tellement malade, qu’hier j’ai été faire
-un tour au Père-Lachaise. Je regardais ces tombes alignées comme des
-dominos. Et je pensais: «Je serai là, bientôt.» Je suis rentré, bien
-résolu à me dire malade, à la fuir. Je n’ai pas pu.</p>
-
-<p>Oh! tu ne connais pas cela. Demande à un fumeur que la nicotine
-empoisonne s’il peut renoncer à son habitude délicieuse et mortelle. Il
-te dira qu’il a essayé cent fois sans y parvenir. Et il ajoutera: «Tant
-pis. J’aime mieux en mourir.» Je suis ainsi. Quand on est pris dans
-l’engrenage d’une pareille passion ou d’un pareil vice, il faut y passer
-tout entier.»</p>
-
-<p>Il se leva, me tendit la main. Une colère tumultueuse m’envahissait, une
-colère haineuse contre cette femme, contre la femme, contre cet être
-inconscient, charmant, terrible. Il boutonnait son paletot pour s’en
-aller. Je lui jetai brutalement par la face: «Mais, sacrebleu, donne-lui
-des amants plutôt que de te laisser tuer ainsi.»</p>
-
-<p>Il haussa encore les épaules, sans répondre, et s’éloigna.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_173">173</span></p>
-
-<p>Je fus six mois sans le revoir. Je m’attendais chaque matin à recevoir
-une lettre de faire part me priant à son enterrement. Mais je ne voulais
-point mettre les pieds chez lui, obéissant à un sentiment compliqué,
-fait de mépris pour cette femme et pour lui, de colère, d’indignation,
-de mille sensations diverses.</p>
-
-<p>Je me promenais aux Champs-Élysées par un beau jour de printemps.
-C’était un de ces après-midi tièdes qui remuent en nous des joies
-secrètes, qui nous allument les yeux et versent sur nous un tumultueux
-bonheur de vivre. Quelqu’un me frappa sur l’épaule. Je me retournai:
-c’était lui; c’était lui, superbe, bien portant, rose, gras, ventru.</p>
-
-<p>Il me tendit les deux mains, épanoui de plaisir, et criant: «Te voilà
-donc, lâcheur?»</p>
-
-<p>Je le regardais, perclus de surprise: «Mais... oui. Bigre, mes
-compliments. Tu as changé depuis six mois.»</p>
-
-<p>Il devint cramoisi, et reprit, en riant faux: «On fait ce qu’on peut.»</p>
-
-<p>Je le regardais avec une obstination qui le gênait visiblement. Je
-prononçai: «Alors... tu es... tu es guéri?»</p>
-
-<p>Il balbutia très vite: «Oui, tout à fait. Merci.» Puis, changeant de
-ton: «Quelle chance de <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> te rencontrer, mon vieux. Hein! on va se
-revoir maintenant, et souvent j’espère?»</p>
-
-<p>Mais je ne lâchais point mon idée. Je voulais savoir. Je demandai:
-«Voyons, tu te rappelles bien la confidence que tu m’as faite, voilà six
-mois... Alors..., alors..., tu résistes maintenant.»</p>
-
-<p>Il articula en bredouillant: «Mettons que je ne t’ai rien dit, et
-laisse-moi tranquille. Mais tu sais, je te trouve et je te garde. Tu
-viens dîner à la maison.»</p>
-
-<p>Une envie folle me saisit soudain de voir cet intérieur, de comprendre.
-J’acceptai.</p>
-
-<p>Deux heures plus tard, il m’introduisait chez lui.</p>
-
-<p>Sa femme me reçut d’une façon charmante. Elle avait un air simple,
-adorablement naïf et distingué qui ravissait les yeux. Ses longues
-mains, sa joue, son cou étaient d’une blancheur et d’une finesse
-exquises; c’était là de la chair fine et noble, de la chair de race. Et
-elle marchait toujours avec ce long mouvement de chaloupe comme si
-chaque jambe, à chaque pas, eût légèrement fléchi.</p>
-
-<p>René l’embrassa sur le front, fraternellement et demanda: «Lucien n’est
-pas encore arrivé?»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_175">175</span></p>
-
-<p>Elle répondit, d’une voix claire et légère: «Non, pas encore, mon ami.
-Tu sais qu’il est toujours un peu en retard.»</p>
-
-<p>Le timbre retentit. Un grand garçon parut, fort brun, avec des joues
-velues et un aspect d’hercule mondain. On nous présenta l’un à l’autre.
-Il s’appelait: Lucien Delabarre.</p>
-
-<p>René et lui se serrèrent énergiquement les mains. Et puis on se mit à
-table.</p>
-
-<p>Le dîner fut délicieux, plein de gaieté. René ne cessait de me parler,
-familièrement, cordialement, franchement, comme autrefois. C’était: «Tu
-sais, mon vieux.—Dis donc, mon vieux. Écoute, mon vieux.»—Puis soudain
-il s’écriait: «Tu ne te doutes pas du plaisir que j’ai à te retrouver.
-Il me semble que je renais.»</p>
-
-<p>Je regardais sa femme et l’autre. Ils demeuraient parfaitement corrects.
-Il me sembla pourtant une ou deux fois qu’ils échangeaient un rapide et
-furtif coup d’œil.</p>
-
-<p>Dès qu’on eut achevé le repas, René se tournant vers sa femme, déclara:
-«Ma chère amie, j’ai retrouvé Pierre et je l’enlève; nous allons
-bavarder le long du boulevard, comme jadis. Tu nous pardonneras cette
-équipée... <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> de garçons. Je te laisse d’ailleurs M. Delabarre.»</p>
-
-<p>La jeune femme sourit et me dit, en me tendant la main: «Ne le gardez
-pas trop longtemps.»</p>
-
-<p>Et nous voilà, bras-dessus, bras-dessous, dans la rue. Alors, voulant
-savoir à tout prix: «Voyons, que s’est-il passé? Dis-moi?...» Mais il
-m’interrompit brusquement, et du ton grognon d’un homme tranquille qu’on
-dérange sans raison, il répondit: «Ah çà! mon vieux, fiche-moi donc la
-paix avec tes questions!» Puis il ajouta à mi-voix, comme se parlant à
-lui-même, avec cet air convaincu des gens qui ont pris une sage
-résolution: «C’était trop bête de se laisser crever comme ça, à la fin.»</p>
-
-<p>Je n’insistai pas. Nous marchions vite. Nous nous mîmes à bavarder. Et
-tout à coup il me souffla dans l’oreille: «Si nous allions voir des
-filles, hein?»</p>
-
-<p>Je me mis à rire franchement. «Comme tu voudras. Allons, mon vieux.»</p>
-
-<div class="nota">
- <p><i>Un Sage</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 4 décembre 1883, sous la
- signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_10">LE PARAPLUIE.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Camille Oudinot.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">ADAME</span> Oreille était économe. Elle savait la valeur d’un sou et
-possédait un arsenal de principes sévères sur la multiplication de
-l’argent. Sa bonne, assurément, avait grand mal à faire danser l’anse du
-panier; et M. Oreille n’obtenait sa monnaie de poche qu’avec une extrême
-difficulté. Ils étaient à leur aise, pourtant, et sans enfants; mais
-M<sup>me</sup> Oreille éprouvait une vraie douleur à voir les pièces blanches
-sortir de chez elle. C’était comme une déchirure pour son cœur; et,
-chaque fois qu’il lui avait fallu faire une dépense de quelque
-importance, bien qu’indispensable, elle dormait fort mal la nuit
-suivante.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_180">180</span></p>
-
-<p>Oreille répétait sans cesse à sa femme:</p>
-
-<p>—Tu devrais avoir la main plus large, puisque nous ne mangeons jamais
-nos revenus.</p>
-
-<p>Elle répondait:</p>
-
-<p>—On ne sait jamais ce qui peut arriver. Il vaut mieux avoir plus que
-moins.</p>
-
-<p>C’était une petite femme de quarante ans, vive, ridée, propre et souvent
-irritée.</p>
-
-<p>Son mari, à tout moment, se plaignait des privations qu’elle lui faisait
-endurer. Il en était certaines qui lui devenaient particulièrement
-pénibles, parce qu’elles atteignaient sa vanité.</p>
-
-<p>Il était commis principal au Ministère de la guerre, demeuré là
-uniquement pour obéir à sa femme, pour augmenter les rentes inutilisées
-de la maison.</p>
-
-<p>Or, pendant deux ans, il vint au bureau avec le même parapluie rapiécé
-qui donnait à rire à ses collègues. Las enfin de leurs quolibets, il
-exigea que M<sup>me</sup> Oreille lui achetât un nouveau parapluie. Elle en prit
-un de huit francs cinquante, article de réclame d’un grand magasin. Les
-employés, en apercevant cet objet jeté dans Paris par milliers
-recommencèrent leurs plaisanteries, et Oreille en <span class="pagenum" id="Page_181">181</span> souffrit
-horriblement. Le parapluie ne valait rien. En trois mois, il fut hors de
-service, et la gaieté devint générale dans le Ministère. On fit même une
-chanson qu’on entendait du matin au soir, du haut en bas de l’immense
-bâtiment.</p>
-
-<p>Oreille, exaspéré, ordonna à sa femme de lui choisir un nouveau riflard,
-en soie fine, de vingt francs, et d’apporter une facture justificative.</p>
-
-<p>Elle en acheta un de dix-huit francs, et déclara, rouge d’irritation, en
-le remettant à son époux:</p>
-
-<p>—Tu en as là pour cinq ans au moins.</p>
-
-<p>Oreille, triomphant, obtint un vrai succès au bureau.</p>
-
-<p>Lorsqu’il rentra le soir, sa femme, jetant un regard inquiet sur le
-parapluie, lui dit:</p>
-
-<p>—Tu ne devrais pas le laisser serré avec l’élastique, c’est le moyen de
-couper la soie. C’est à toi d’y veiller, parce que je ne t’en achèterai
-pas un de sitôt.</p>
-
-<p>Elle le prit, dégrafa l’anneau et secoua les plis. Mais elle demeura
-saisie d’émotion. Un trou rond, grand comme un centime, lui apparut au
-milieu du parapluie. C’était une brûlure de cigare!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_182">182</span></p>
-
-<p>Elle balbutia:</p>
-
-<p>—Qu’est-ce qu’il a?</p>
-
-<p>Son mari répondit tranquillement, sans regarder:</p>
-
-<p>—Qui, quoi? Que veux-tu dire?</p>
-
-<p>La colère l’étranglait maintenant; elle ne pouvait plus parler:</p>
-
-<p>—Tu... tu... tu as brûlé... ton... ton... parapluie. Mais tu... tu...
-tu es donc fou!... Tu veux nous ruiner!</p>
-
-<p>Il se retourna, se sentant pâlir:</p>
-
-<p>—Tu dis?</p>
-
-<p>—Je dis que tu as brûlé ton parapluie. Tiens!...</p>
-
-<p>Et, s’élançant vers lui comme pour le battre, elle lui mit violemment
-sous le nez la petite brûlure circulaire.</p>
-
-<p>Il restait éperdu devant cette plaie, bredouillant:</p>
-
-<p>—Ça, ça... qu’est-ce que c’est? Je ne sais pas, moi! Je n’ai rien fait,
-rien, je te le jure. Je ne sais pas ce qu’il a, moi, ce parapluie?</p>
-
-<p>Elle criait maintenant:</p>
-
-<p>—Je parie que tu as fait des farces avec lui dans ton bureau, que tu as
-fait le saltimbanque, que tu l’as ouvert pour le montrer.</p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_183">183</span></p>
-
-<p>—Je l’ai ouvert une seule fois pour montrer comme il était beau. Voilà
-tout. Je te le jure.</p>
-
-<p>Mais elle trépignait de fureur, et elle lui fit une de ces scènes
-conjugales qui rendent le foyer familial plus redoutable pour un homme
-pacifique qu’un champ de bataille où pleuvent les balles.</p>
-
-<p>Elle ajusta une pièce avec un morceau de soie coupé sur l’ancien
-parapluie, qui était de couleur différente; et, le lendemain Oreille
-partit, d’un air humble, avec l’instrument raccommodé. Il le posa dans
-son armoire et n’y pensa plus que comme on pense à quelque mauvais
-souvenir.</p>
-
-<p>Mais à peine fut-il rentré, le soir, sa femme lui saisit son parapluie
-dans les mains, l’ouvrit pour constater son état, et demeura suffoquée
-devant un désastre irréparable. Il était criblé de petits trous
-provenant évidemment de brûlures, comme si on eût vidé dessus la cendre
-d’une pipe allumée. Il était perdu, perdu sans remède.</p>
-
-<p>Elle contemplait cela sans dire un mot, trop indignée pour qu’un son pût
-sortir de sa gorge. Lui aussi, il constatait le dégât et il restait
-stupide, épouvanté, consterné.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_184">184</span></p>
-
-<p>Puis ils se regardèrent; puis il baissa les yeux; puis il reçut par la
-figure l’objet crevé qu’elle lui jetait; puis elle cria, retrouvant sa
-voix dans un emportement de fureur:</p>
-
-<p>—Ah! canaille! canaille! Tu en as fait exprès! Mais tu me le payeras!
-Tu n’en auras plus...</p>
-
-<p>Et la scène recommença. Après une heure de tempête, il put enfin
-s’expliquer. Il jura qu’il n’y comprenait rien; que cela ne pouvait
-provenir que de malveillance ou de vengeance.</p>
-
-<p>Un coup de sonnette le délivra. C’était un ami qui devait dîner chez
-eux.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Oreille lui soumit le cas. Quant à acheter un nouveau parapluie,
-c’était fini, son mari n’en aurait plus.</p>
-
-<p>L’ami argumenta avec raison:</p>
-
-<p>—Alors, madame, il perdra ses habits, qui valent certes davantage.</p>
-
-<p>La petite femme, toujours furieuse, répondit:</p>
-
-<p>—Alors il prendra un parapluie de cuisine, je ne lui en donnerai pas un
-nouveau en soie.</p>
-
-<p>A cette pensée, Oreille se révolta.</p>
-
-<p>—Alors je donnerai ma démission, moi! <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> Mais je n’irai pas au
-Ministère avec un parapluie de cuisine.</p>
-
-<p>L’ami reprit:</p>
-
-<p>—Faites recouvrir celui-là, ça ne coûte pas très cher.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Oreille, exaspérée, balbutiait:</p>
-
-<p>—Il faut au moins huit francs pour le faire recouvrir. Huit francs et
-dix-huit, cela fait vingt-six! Vingt-six francs pour un parapluie, mais
-c’est de la folie! c’est de la démence!</p>
-
-<p>L’ami, bourgeois pauvre, eut une inspiration:</p>
-
-<p>—Faites-le payer par votre Assurance. Les compagnies payent les objets
-brûlés, pourvu que le dégât ait eu lieu dans votre domicile.</p>
-
-<p>A ce conseil, la petite femme se calma net; puis, après une minute de
-réflexion, elle dit à son mari:</p>
-
-<p>—Demain, avant de te rendre à ton Ministère, tu iras dans les bureaux
-de la <i>Maternelle</i> faire constater l’état de ton parapluie et réclamer
-le payement.</p>
-
-<p>M. Oreille eut un soubresaut.</p>
-
-<p>—Jamais de la vie je n’oserai! C’est dix-huit francs de perdus, voilà
-tout. Nous n’en mourrons pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_186">186</span></p>
-
-<p>Et il sortit le lendemain avec une canne. Il faisait beau, heureusement.</p>
-
-<p>Restée seule à la maison, M<sup>me</sup> Oreille ne pouvait se consoler de la
-perte de ses dix-huit francs. Elle avait le parapluie sur la table de la
-salle à manger, et elle tournait autour, sans parvenir à prendre une
-résolution.</p>
-
-<p>La pensée de l’Assurance lui revenait à tout instant, mais elle n’osait
-pas non plus affronter les regards railleurs des messieurs qui la
-recevraient, car elle était timide devant le monde, rougissant pour un
-rien, embarrassée dès qu’il lui fallait parler à des inconnus.</p>
-
-<p>Cependant le regret des dix-huit francs la faisait souffrir comme une
-blessure. Elle n’y voulait plus songer, et sans cesse le souvenir de
-cette perte la martelait douloureusement. Que faire cependant? Les
-heures passaient; elle ne se décidait à rien. Puis, tout à coup, comme
-les poltrons qui deviennent crânes, elle prit sa résolution:</p>
-
-<p>—J’irai, et nous verrons bien!</p>
-
-<p>Mais il lui fallait d’abord préparer le parapluie pour que le désastre
-fût complet et la cause facile à soutenir. Elle prit une allumette sur
-la cheminée et fit, entre les baleines, une grande brûlure, large comme
-la main; puis <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> elle roula délicatement ce qui restait de la soie, la
-fixa avec le cordelet élastique, mit son châle et son chapeau, et
-descendit d’un pied pressé vers la rue de Rivoli où se trouvait
-l’Assurance.</p>
-
-<p>Mais, à mesure qu’elle approchait, elle ralentissait le pas.
-Qu’allait-elle dire? Qu’allait-on lui répondre?</p>
-
-<p>Elle regardait les numéros des maisons. Elle en avait encore vingt-huit.
-Très bien! elle pouvait réfléchir. Elle allait de moins en moins vite.
-Soudain elle tressaillit. Voici la porte, sur laquelle brille en lettres
-d’or: «<i>La Maternelle</i>, Compagnie d’assurances contre l’incendie.» Déjà!
-Elle s’arrêta une seconde, anxieuse, honteuse, puis passa, puis revint,
-puis passa de nouveau, puis revint encore.</p>
-
-<p>Elle se dit enfin:</p>
-
-<p>—Il faut y aller, pourtant. Mieux vaut plus tôt que plus tard.</p>
-
-<p>Mais, en pénétrant dans la maison, elle s’aperçut que son cœur
-battait.</p>
-
-<p>Elle entra dans une vaste pièce avec des guichets tout autour, et, par
-chaque guichet, on apercevait une tête d’homme dont le corps était
-masqué par un treillage.</p>
-
-<p>Un monsieur parut, portant des papiers. <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> Elle s’arrêta et, d’une
-petite voix timide:</p>
-
-<p>—Pardon, monsieur, pourriez-vous me dire où il faut s’adresser pour se
-faire rembourser les objets brûlés.</p>
-
-<p>Il répondit, avec un timbre sonore:</p>
-
-<p>—Premier, à gauche. Au bureau des sinistres.</p>
-
-<p>Ce mot l’intimida davantage encore; et elle eut envie de se sauver, de
-ne rien dire, de sacrifier ses dix-huit francs. Mais à la pensée de
-cette somme, un peu de courage lui revint, et elle monta, essoufflée,
-s’arrêtant à chaque marche.</p>
-
-<p>Au premier, elle aperçut une porte, elle frappa. Une voix claire cria:</p>
-
-<p>—Entrez!</p>
-
-<p>Elle entra, et se vit dans une grande pièce où trois messieurs, debout,
-décorés, solennels, causaient.</p>
-
-<p>Un d’eux lui demanda:</p>
-
-<p>—Que désirez-vous, madame?</p>
-
-<p>Elle ne trouvait plus ses mots, elle bégaya:</p>
-
-<p>—Je viens... je viens... pour... pour un sinistre.</p>
-
-<p>Le monsieur, poli, montra un siège.</p>
-
-<p>—Donnez-vous la peine de vous asseoir, je suis à vous dans une minute.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_189">189</span></p>
-
-<p>Et, retournant vers les deux autres, il reprit la conversation.</p>
-
-<p>—La Compagnie, messieurs, ne se croit pas engagée envers vous pour plus
-de quatre cent mille francs. Nous ne pouvons admettre vos revendications
-pour les cent mille francs que vous prétendez nous faire payer en plus.
-L’estimation d’ailleurs...</p>
-
-<p>Un des deux autres l’interrompit:</p>
-
-<p>—Cela suffit, monsieur, les tribunaux décideront. Nous n’avons plus
-qu’à nous retirer.</p>
-
-<p>Et ils sortirent après plusieurs saluts cérémonieux.</p>
-
-<p>Oh! si elle avait osé partir avec eux, elle l’aurait fait; elle aurait
-fui, abandonnant tout! Mais le pouvait-elle? Le monsieur revint et,
-s’inclinant:</p>
-
-<p>—Qu’y a-t-il pour votre service, madame?</p>
-
-<p>Elle articula péniblement:</p>
-
-<p>—Je viens pour... pour ceci.</p>
-
-<p>Le directeur baissa les yeux, avec un étonnement naïf, vers l’objet
-qu’elle lui tendait.</p>
-
-<p>Elle essayait, d’une main tremblante, de détacher l’élastique. Elle y
-parvint après quelques efforts, et ouvrit brusquement le squelette
-loqueteux du parapluie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_190">190</span></p>
-
-<p>L’homme prononça, d’un ton compatissant:</p>
-
-<p>—Il me paraît bien malade.</p>
-
-<p>Elle déclara avec hésitation:</p>
-
-<p>—Il m’a coûté vingt francs.</p>
-
-<p>Il s’étonna:</p>
-
-<p>—Vraiment! Tant que ça.</p>
-
-<p>—Oui, il était excellent. Je voulais vous faire constater son état.</p>
-
-<p>—Fort bien; je vois. Fort bien. Mais je ne saisis pas en quoi cela peut
-me concerner.</p>
-
-<p>Une inquiétude la saisit. Peut-être cette compagnie-là ne payait-elle
-pas les menus objets, et elle dit:</p>
-
-<p>—Mais... il est brûlé...</p>
-
-<p>Le monsieur ne nia pas:</p>
-
-<p>—Je le vois bien.</p>
-
-<p>Elle restait bouche béante, ne sachant plus que dire; puis, soudain,
-comprenant son oubli, elle prononça avec précipitation:</p>
-
-<p>—Je suis M<sup>me</sup> Oreille. Nous sommes assurés à <i>la Maternelle</i>, et je
-viens vous réclamer le prix de ce dégât.</p>
-
-<p>Elle se hâta d’ajouter dans la crainte d’un refus positif:</p>
-
-<p>—Je demande seulement que vous le fassiez recouvrir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_191">191</span></p>
-
-<p>Le directeur, embarrassé, déclara:</p>
-
-<p>—Mais... madame... nous ne sommes pas marchands de parapluies. Nous ne
-pouvons nous charger de ces genres de réparations.</p>
-
-<p>La petite femme sentait l’aplomb lui revenir. Il fallait lutter. Elle
-lutterait donc! Elle n’avait plus peur; elle dit:</p>
-
-<p>—Je demande seulement le prix de la réparation. Je la ferai bien faire
-moi-même.</p>
-
-<p>Le monsieur semblait confus:</p>
-
-<p>—Vraiment, madame, c’est bien peu. On ne nous demande jamais
-d’indemnité pour des accidents d’une si minime importance. Nous ne
-pouvons rembourser, convenez-en, les mouchoirs, les gants, les balais,
-les savates, tous les petits objets qui sont exposés chaque jour à subir
-des avaries par la flamme.</p>
-
-<p>Elle devint rouge, sentant la colère l’envahir:</p>
-
-<p>—Mais, monsieur, nous avons eu, au mois de décembre dernier, un feu de
-cheminée qui nous a causé au moins pour cinq cents francs de dégâts; M.
-Oreille n’a rien réclamé à la compagnie; aussi il est bien juste
-aujourd’hui qu’elle me paye mon parapluie!</p>
-
-<p>Le directeur, devinant le mensonge, dit en souriant:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_192">192</span></p>
-
-<p>—Vous avouerez, madame, qu’il est bien étonnant que M. Oreille, n’ayant
-rien demandé pour un dégât de cinq cents francs, vienne réclamer une
-réparation de cinq ou six francs pour un parapluie.</p>
-
-<p>Elle ne se troubla point et répliqua:</p>
-
-<p>—Pardon, monsieur, le dégât de cinq cents francs concernait la bourse
-de M. Oreille, tandis que le dégât de dix-huit francs concerne la bourse
-de M<sup>me</sup> Oreille, ce qui n’est pas la même chose.</p>
-
-<p>Il vit qu’il ne s’en débarrasserait pas et qu’il allait perdre sa
-journée, et il demanda avec résignation:</p>
-
-<p>—Veuillez me dire alors comment l’accident est arrivé.</p>
-
-<p>Elle sentit la victoire et se mit à raconter:</p>
-
-<p>—Voilà, monsieur: j’ai dans mon vestibule une espèce de chose en bronze
-où l’on pose les parapluies et les cannes. L’autre jour donc, en
-rentrant, je plaçai dedans celui-là. Il faut vous dire qu’il y a juste
-au-dessus une planchette pour mettre les bougies et les allumettes.
-J’allonge le bras et je prends quatre allumettes. J’en frotte une; elle
-rate. J’en frotte une autre; elle s’allume et s’éteint aussitôt. J’en
-frotte une troisième; elle en fait autant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_193">193</span></p>
-
-<p>Le directeur l’interrompit pour placer un mot d’esprit:</p>
-
-<p>—C’étaient donc des allumettes du gouvernement?</p>
-
-<p>Elle ne comprit pas et continua:</p>
-
-<p>—Ça se peut bien. Toujours est-il que la quatrième prit feu et
-j’allumai ma bougie; puis je rentrai dans ma chambre pour me coucher.
-Mais au bout d’un quart d’heure, il me sembla qu’on sentait le brûlé.
-Moi j’ai toujours peur du feu. Oh! si nous avons jamais un sinistre, ce
-ne sera pas ma faute! Surtout depuis le feu de cheminée dont je vous ai
-parlé, je ne vis pas. Je me relève donc, je sors, je cherche, je sens
-partout comme un chien de chasse, et je m’aperçois enfin que mon
-parapluie brûle. C’est probablement une allumette qui était tombée
-dedans. Vous voyez dans quel état ça l’a mis...</p>
-
-<p>Le directeur en avait pris son parti; il demanda:</p>
-
-<p>—A combien estimez-vous le dégât?</p>
-
-<p>Elle demeura sans parole, n’osant pas fixer un chiffre. Puis elle dit,
-voulant être large:</p>
-
-<p>—Faites-le réparer vous-même. Je m’en rapporte à vous.</p>
-
-<p>Il refusa:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_194">194</span></p>
-
-<p>—Non, madame, je ne peux pas. Dites-moi combien vous demandez.</p>
-
-<p>—Mais... il me semble... que... Tenez, monsieur, je ne veux pas gagner
-sur vous, moi... nous allons faire une chose. Je porterai mon parapluie
-chez un fabricant qui le recouvrira en bonne soie, en soie durable, et
-je vous apporterai la facture. Ça vous va-t-il?</p>
-
-<p>—Parfaitement, madame; c’est entendu. Voici un mot pour la caisse, qui
-remboursera votre dépense.</p>
-
-<p>Et il tendit une carte à M<sup>me</sup> Oreille, qui la saisit, puis se leva et
-sortit en remerciant, ayant hâte d’être dehors, de crainte qu’il ne
-changeât d’avis.</p>
-
-<p>Elle allait maintenant d’un pas gai par la rue, cherchant un marchand de
-parapluies qui lui parût élégant. Quand elle eut trouvé une boutique
-d’allure riche, elle entra et dit, d’une voix assurée:</p>
-
-<p>—Voici un parapluie à recouvrir en soie, en très bonne soie. Mettez-y
-ce que vous avez de meilleur. Je ne regarde pas au prix.</p>
-
-<div class="nota">
- <p><i>Le Parapluie</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du dimanche 10 février 1884.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_11">LE VERROU.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Raoul Deraisne.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">ES</span> quatre verres devant les dîneurs restaient à moitié pleins
-maintenant, ce qui indique généralement que les convives le sont tout à
-fait. On commençait à parler sans écouter les réponses, chacun ne
-s’occupant que de ce qui se passait en lui; et les voix devenaient
-éclatantes, les gestes exubérants, les yeux allumés.</p>
-
-<p>C’était un dîner de garçons, de vieux garçons endurcis. Ils avaient
-fondé ce repas régulier, une vingtaine d’années auparavant, en le
-baptisant: «le Célibat». Ils étaient alors quatorze bien décidés à ne
-jamais prendre femme. Ils restaient quatre maintenant. <span class="pagenum" id="Page_198">198</span> Trois
-étaient morts et les sept autres mariés.</p>
-
-<p>Ces quatre-là tenaient bon; et ils observaient scrupuleusement, autant
-qu’il était en leur pouvoir, les règles établies au début de cette
-curieuse association. Ils s’étaient juré, les mains dans les mains, de
-détourner de ce qu’on appelle le droit chemin toutes les femmes qu’ils
-pourraient, de préférence celle des amis, de préférence encore celle des
-amis les plus intimes. Aussi, dès que l’un d’eux quittait la société
-pour fonder une famille, il avait soin de se fâcher d’une façon
-définitive avec tous ses anciens compagnons.</p>
-
-<p>Ils devaient, en outre, à chaque dîner s’entre-confesser, se raconter
-avec tous les détails et les noms, et les renseignements les plus
-précis, leurs dernières aventures. D’où cette espèce de dicton devenu
-familier entre eux: «Mentir comme un célibataire.»</p>
-
-<p>Ils professaient, en outre, le mépris le plus complet pour la Femme,
-qu’ils traitaient de «Bête à plaisir». Ils citaient à tout instant
-Schopenhauer, leur dieu, réclamaient le rétablissement des harems et des
-tours, avaient fait broder sur le linge de table, qui servait au dîner
-du Célibat, ce précepte ancien: <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> «<i>Mulier, perpetuus infans</i>», et,
-au-dessous, le vers d’Alfred de Vigny:</p>
-
-<div class="poem">
- <p class="noindent">La femme, enfant malade et douze fois impure!</p>
-</div>
-
-<p>De sorte qu’à force de mépriser les femmes, ils ne pensaient qu’à elles,
-ne vivaient que pour elles, tendaient vers elles tous leurs efforts,
-tous leurs désirs.</p>
-
-<p>Ceux d’entre eux qui s’étaient mariés, les appelaient vieux galantins,
-les plaisantaient et les craignaient.</p>
-
-<p>C’était juste au moment de boire le champagne que devaient commencer les
-confidences au dîner du Célibat.</p>
-
-<p>Ce jour-là, ces vieux, car ils étaient vieux à présent, et plus ils
-vieillissaient plus ils se racontaient de surprenantes bonnes fortunes,
-ces vieux furent intarissables. Chacun des quatre, depuis un mois, avait
-séduit au moins une femme par jour; et quelles femmes! les plus jeunes,
-les plus nobles, les plus riches, les plus belles!</p>
-
-<p>Quand ils eurent terminé leurs récits, l’un d’eux, celui qui, ayant
-parlé le premier, avait dû, ensuite, écouter les autres, se leva.
-«Maintenant que nous avons fini de blaguer, dit-il, <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> je me propose
-de vous raconter, non pas ma dernière, mais ma première aventure,
-j’entends la première aventure de ma vie, ma première chute (car c’est
-une chute) dans les bras d’une femme. Oh! je ne veux pas vous narrer
-mon... comment dirai-je?... mon tout premier début, non. Le premier
-fossé sauté (je dis fossé au figuré) n’a rien d’intéressant. Il est
-généralement boueux, et on s’en relève un peu sali avec une charmante
-illusion de moins, un vague dégoût, une pointe de tristesse. Cette
-réalité de l’amour, la première fois qu’on la touche, répugne un peu; on
-la rêvait tout autre, plus délicate, plus fine. Il vous en reste une
-sensation morale et physique d’écœurement comme lorsqu’on a mis la
-main, par hasard, en des choses poisseuses et qu’on n’a pas d’eau pour
-se laver. On a beau frotter, ça reste.</p>
-
-<p>Oui, mais comme on s’y accoutume bien, et vite! Je te crois, qu’on s’y
-fait. Cependant... cependant, pour ma part, j’ai toujours regretté de
-n’avoir pas pu donner de conseils au Créateur au moment où il a organisé
-cette chose-là. Qu’est-ce que j’aurais imaginé; je ne le sais pas au
-juste; mais je crois que je l’aurais arrangée autrement. J’aurais <span class="pagenum" id="Page_201">201</span>
-cherché une combinaison plus convenable et plus poétique, oui, plus
-poétique.</p>
-
-<p>Je trouve que le bon Dieu s’est montré vraiment trop... trop...
-naturaliste. Il a manqué de poésie dans son invention.</p>
-
-<p>Donc, ce que je veux vous raconter, c’est ma première femme du monde, la
-première femme du monde que j’ai séduite. Pardon, je veux dire la
-première femme du monde qui m’a séduit. Car, au début, c’est nous qui
-nous laissons prendre, tandis que, plus tard... c’est la même chose.</p>
-
-<p>C’était une amie de ma mère, une femme charmante d’ailleurs. Ces
-êtres-là, quand ils sont chastes, c’est généralement par bêtise, et
-quand ils sont amoureux, ils sont enragés. On nous accuse de les
-corrompre! Ah bien oui! Avec elles, c’est toujours le lapin qui
-commence, et jamais le chasseur. Oh! elles n’ont pas l’air d’y toucher,
-je le sais, mais elles y touchent; elles font de nous ce qu’elles
-veulent sans que cela paraisse; et puis elles nous accusent de les avoir
-perdues, déshonorées, avilies, que sais-je?</p>
-
-<p>Celle dont je parle nourrissait assurément une furieuse envie de se
-faire avilir par moi. Elle avait peut-être trente-cinq ans; j’en
-comptais <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> à peine vingt-deux. Je ne songeais pas plus à la séduire
-que je ne pensais à me faire trappiste. Or, un jour, comme je lui
-rendais visite, et que je considérais avec étonnement son costume, un
-peignoir du matin considérablement ouvert, ouvert comme une porte
-d’église quand on sonne la messe, elle me prit la main, la serra, vous
-savez, la serra comme elles serrent dans ces moments-là, et avec un
-soupir demi-pâmé, ces soupirs qui viennent d’en bas, elle me dit: «Oh!
-ne me regardez pas comme ça, mon enfant.»</p>
-
-<p>Je devins plus rouge qu’une tomate et plus timide que d’habitude,
-naturellement. J’avais bien envie de m’en aller, mais elle me tenait la
-main, et ferme. Elle la posa sur sa poitrine, une poitrine bien nourrie,
-et elle me dit: «Tenez, sentez mon cœur, comme il bat.» Certes, il
-battait. Moi, je commençais à saisir, mais je ne savais comment m’y
-prendre ni par où commencer. J’ai changé depuis.</p>
-
-<p>Comme je demeurais toujours une main appuyée sur la grasse doublure de
-son cœur, et l’autre main tenant mon chapeau, et comme je continuais
-à la regarder avec un sourire confus, un sourire niais, un sourire <span class="pagenum" id="Page_203">203</span>
-de peur, elle se redressa soudain, et, d’une voix irritée:—«Ah çà, que
-faites-vous, jeune homme, vous êtes indécent et mal appris.»—Je retirai
-ma main bien vite, je cessai de sourire, et je balbutiai des excuses, et
-je me levai, et je m’en allai abasourdi, la tête perdue.</p>
-
-<p>Mais j’étais pris, je rêvai d’elle. Je la trouvais charmante, adorable;
-je me figurai que je l’aimais, que je l’avais toujours aimée, je résolus
-d’être entreprenant, téméraire même!</p>
-
-<p>Quand je la revis, elle eut pour moi un petit sourire en coulisse. Oh!
-ce petit sourire, comme il me troubla. Et sa poignée de main fut longue,
-avec une insistance significative.</p>
-
-<p>A partir de ce jour je lui fis la cour, paraît-il. Du moins, elle
-m’affirma depuis que je l’avais séduite, captée, déshonorée, avec un
-rare machiavélisme, une habileté consommée, une persévérance de
-mathématicien, et des ruses d’Apache.</p>
-
-<p>Mais une chose me troublait étrangement. En quel lieu s’accomplirait mon
-triomphe? J’habitais dans ma famille, et ma famille, sur ce point, se
-montrait intransigeante. Je n’avais pas l’audace nécessaire pour
-franchir, une <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> femme au bras, une porte d’hôtel en plein jour; je ne
-savais à qui demander conseil.</p>
-
-<p>Or mon amie, en causant avec moi d’une façon badine, m’affirma que tout
-jeune homme devait avoir une chambre en ville. Nous habitions à Paris.
-Ce fut un trait de lumière, j’eus une chambre; elle y vint.</p>
-
-<p>Elle y vint un jour de novembre. Cette visite, que j’aurais voulu
-différer, me troubla beaucoup parce que je n’avais pas de feu. Et je
-n’avais pas de feu parce que ma cheminée fumait. La veille justement
-j’avais fait une scène à mon propriétaire, un ancien commerçant, et il
-m’avait promis de venir lui-même avec le fumiste, avant deux jours, pour
-examiner attentivement les travaux à exécuter.</p>
-
-<p>Dès qu’elle fut entrée, je lui déclarai: «Je n’ai pas de feu parce que
-ma cheminée fume.» Elle n’eut pas même l’air de m’écouter, elle
-balbutia: «Ça ne fait rien, j’en ai...» Et comme je demeurais surpris,
-elle s’arrêta toute confuse; puis reprit: «Je ne sais plus ce que je
-dis... je suis folle... je perds la tête... Qu’est-ce que je fais,
-Seigneur! Pourquoi suis-je venue, malheureuse! Oh! quelle honte! quelle
-honte!...» Et elle s’abattit en sanglotant dans mes bras.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_205">205</span></p>
-
-<p>Je crus à ses remords et je lui jurai que je la respecterais. Alors elle
-s’écroula à mes genoux en gémissant: «Mais tu ne vois donc pas que je
-t’aime, que tu m’as vaincue, affolée!»</p>
-
-<p>Aussitôt je crus opportun de commencer les approches. Mais elle
-tressaillit, se releva, s’enfuit jusque dans une armoire pour se cacher,
-en criant: «Oh! ne me regardez pas, non, non. Ce jour me fait honte. Au
-moins si tu ne me voyais pas, si nous étions dans l’ombre, la nuit, tous
-les deux. Y songes-tu? Quel rêve! Oh! ce jour!»</p>
-
-<p>Je me précipitai vers la fenêtre, je fermai les contrevents, je croisai
-les rideaux, je pendis un paletot sur un filet de lumière qui passait
-encore; puis, les mains étendues pour ne pas tomber sur les chaises, le
-cœur palpitant, je la cherchai, je la trouvai.</p>
-
-<p>Ce fut un nouveau voyage, à deux, à tâtons, les lèvres unies, vers
-l’autre coin où se trouvait mon alcôve. Nous n’allions pas droit, sans
-doute, car je rencontrai d’abord la cheminée, puis la commode, puis
-enfin ce que nous cherchions.</p>
-
-<p>Alors j’oubliai tout dans une extase frénétique. Ce fut une heure de
-folie, d’emportement, <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> de joie surhumaine; puis, une délicieuse
-lassitude nous ayant envahis, nous nous endormîmes, aux bras l’un de
-l’autre.</p>
-
-<p>Et je rêvai. Mais voilà que dans mon rêve il me sembla qu’on m’appelait,
-qu’on criait au secours; puis je reçus un coup violent; j’ouvris les
-yeux!...</p>
-
-<p>Oh!... Le soleil couchant, rouge, magnifique, entrant tout entier par ma
-fenêtre grande ouverte, semblait nous regarder du bord de l’horizon,
-illuminait d’une lueur d’apothéose mon lit tumultueux, et, couchée
-dessus, une femme éperdue, qui hurlait, se débattait, se tortillait,
-s’agitait des pieds et des mains pour saisir un bout de drap, un coin de
-rideau, n’importe quoi, tandis que, debout au milieu de la chambre,
-effarés, côte à côte, mon propriétaire en redingote, flanqué du
-concierge et d’un fumiste noir comme un diable, nous contemplait avec
-des yeux stupides.</p>
-
-<p>Je me dressai furieux, prêt à lui sauter au collet, et je criai: «Que
-faites-vous chez moi, nom de Dieu!»</p>
-
-<p>Le fumiste, pris d’un rire irrésistible, laissa tomber la plaque de tôle
-qu’il portait à la main. Le concierge semblait devenu fou, et le
-propriétaire balbutia: «Mais, monsieur, <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> c’était... c’était... pour
-la cheminée... la cheminée...» Je hurlai: «F...ichez le camp, nom de
-Dieu!»</p>
-
-<p>Alors il retira son chapeau d’un air confus et poli, et, s’en allant à
-reculons, murmura: «Pardon, monsieur, excusez-moi, si j’avais cru vous
-déranger, je ne serais pas venu. Le concierge m’avait affirmé que vous
-étiez sorti. Excusez-moi.» Et ils partirent.</p>
-
-<p>Depuis ce temps-là, voyez-vous, je ne ferme jamais les fenêtres; mais je
-pousse toujours les verrous.</p>
-
-<div class="nota">
- <p><i>Le Verrou</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 25 juillet 1882, sous
- la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_12">RENCONTRE.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Édouard Rod.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">C</span><span class="smcap">E</span> fut un hasard, un vrai hasard. Le baron d’Étraille, fatigué de rester
-debout, entra, tous les appartements de la princesse étant ouverts ce
-soir de fête, dans la chambre à coucher déserte et presque sombre au
-sortir des salons illuminés.</p>
-
-<p>Il cherchait un siège où dormir, certain que sa femme ne voudrait point
-partir avant le jour. Il aperçut dès la porte, le large lit d’azur à
-fleurs d’or, dressé au milieu de la vaste pièce, pareil à un catafalque
-où aurait été enseveli l’amour, car la princesse n’était plus jeune. Par
-derrière, une grande tache claire donnait la sensation d’un lac vu par
-une haute fenêtre. C’était la glace, immense, <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> discrète, habillée de
-draperies sombres qu’on laissait tomber quelquefois, qu’on avait souvent
-relevées; et la glace semblait regarder la couche, sa complice. On eût
-dit qu’elle avait des souvenirs, des regrets, comme ces châteaux que
-hantent les spectres des morts, et qu’on allait voir passer sur sa face
-unie et vide ces formes charmantes qu’ont les hanches nues des femmes,
-et les gestes doux des bras quand ils enlacent.</p>
-
-<p>Le baron s’était arrêté souriant, un peu ému au seuil de cette chambre
-d’amour. Mais soudain, quelque chose apparut dans la glace comme si les
-fantômes évoqués eussent surgi devant lui. Un homme et une femme, assis
-sur un divan très bas caché dans l’ombre, s’étaient levés. Et le cristal
-poli, reflétant leurs images, les montrait debout et se baisant aux
-lèvres avant de se séparer.</p>
-
-<p>Le baron reconnut sa femme et le marquis de Cervigné. Il se retourna et
-s’éloigna en homme fort et maître de lui; et il attendit que le jour
-vînt pour emmener la baronne; mais il ne songeait plus à dormir.</p>
-
-<p>Dès qu’il fut seul avec elle, il lui dit:</p>
-
-<p>—Madame, je vous ai vue tout à l’heure dans la chambre de la princesse
-de Raynes. <span class="pagenum" id="Page_213">213</span> Je n’ai point besoin de m’expliquer davantage. Je n’aime
-ni les reproches, ni les violences, ni le ridicule. Voulant éviter ces
-choses, nous allons nous séparer sans bruit. Les hommes d’affaires
-régleront votre situation suivant mes ordres. Vous serez libre de vivre
-à votre guise n’étant plus sous mon toit, mais je vous préviens que si
-quelque scandale a lieu, comme vous continuez à porter mon nom, je serai
-forcé de me montrer sévère.</p>
-
-<p>Elle voulut parler; il l’en empêcha, s’inclina, et rentra chez lui.</p>
-
-<p>Il se sentait plutôt étonné et triste que malheureux. Il l’avait
-beaucoup aimée dans les premiers temps de leur mariage. Cette ardeur
-s’était peu à peu refroidie, et maintenant il avait souvent des
-caprices, soit au théâtre, soit dans le monde, tout en gardant néanmoins
-un certain goût pour la baronne.</p>
-
-<p>Elle était fort jeune, vingt-quatre ans à peine, petite, singulièrement
-blonde, et maigre, trop maigre. C’était une poupée de Paris, fine,
-gâtée, élégante, coquette, assez spirituelle, avec plus de charme que de
-beauté. Il disait familièrement à son frère en parlant d’elle: «Ma femme
-est charmante, <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> provocante, seulement... elle ne vous laisse rien
-dans la main. Elle ressemble à ces verres de champagne où tout est
-mousse. Quand on a fini par trouver le fond, c’est bon tout de même,
-mais il y en a trop peu.»</p>
-
-<p>Il marchait dans sa chambre, de long en large, agité et songeant à mille
-choses. Par moments, des souffles de colère le soulevaient et il sentait
-des envies brutales d’aller casser les reins du marquis ou le souffleter
-au cercle. Puis il constatait que cela serait de mauvais goût, qu’on
-rirait de lui et non de l’autre, et que ces emportements lui venaient
-bien plus de sa vanité blessée que de son cœur meurtri. Il se coucha,
-mais ne dormit point.</p>
-
-<p>On apprit dans Paris, quelques jours plus tard, que le baron et la
-baronne d’Étraille s’étaient séparés à l’amiable pour incompatibilité
-d’humeur. On ne soupçonna rien, on ne chuchota pas et on ne s’étonna
-point.</p>
-
-<p>Le baron, cependant, pour éviter des rencontres qui lui seraient
-pénibles, voyagea pendant un an, puis il passa l’été suivant aux bains
-de mer, l’automne à chasser et il revint à Paris pour l’hiver. Pas une
-fois il ne vit sa femme.</p>
-
-<p>Il savait qu’on ne disait rien d’elle. Elle <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> avait soin, au moins,
-de garder les apparences. Il n’en demandait pas davantage.</p>
-
-<p>Il s’ennuya, voyagea encore, puis restaura son château de Villebosc, ce
-qui lui demanda deux ans, puis il y reçut ses amis, ce qui l’occupa
-quinze mois au moins; puis, fatigué de ce plaisir usé, il rentra dans
-son hôtel de la rue de Lille, juste six années après la séparation.</p>
-
-<p>Il avait maintenant quarante-cinq ans, pas mal de cheveux blancs, un peu
-de ventre, et cette mélancolie des gens qui ont été beaux, recherchés,
-aimés et qui se détériorent tous les jours.</p>
-
-<p>Un mois après son retour à Paris, il prit froid en sortant du cercle et
-se mit à tousser. Son médecin lui ordonna d’aller finir l’hiver à Nice.</p>
-
-<p>Il partit donc, un lundi soir, par le rapide.</p>
-
-<p>Comme il se trouvait en retard, il arriva alors que le train se mettait
-en marche. Il y avait une place dans un coupé, il y monta. Une personne
-était déjà installée sur le fauteuil du fond, tellement enveloppée de
-fourrures et de manteaux qu’il ne put même deviner si c’était un homme
-ou une femme. On n’apercevait rien d’elle qu’un long paquet <span class="pagenum" id="Page_216">216</span> de
-vêtements. Quand il vit qu’il ne saurait rien, le baron, à son tour,
-s’installa, mit sa toque de voyage, déploya ses couvertures, se roula
-dedans, s’étendit et s’endormit.</p>
-
-<p>Il ne se réveilla qu’à l’aurore, et tout de suite il regarda vers son
-compagnon. Il n’avait point bougé de toute la nuit et il semblait encore
-en plein sommeil.</p>
-
-<p>M. d’Étraille en profita pour faire sa toilette du matin, brosser sa
-barbe et ses cheveux, refaire l’aspect de son visage que la nuit change
-si fort, si fort, quand on atteint un certain âge.</p>
-
-<p>Le grand poète a dit:</p>
-
-<div class="poem">
- <p class="noindent">Quand on est jeune, on a des matins triomphants!</p>
-</div>
-
-<p>Quand on est jeune, on a de magnifiques réveils, avec la peau fraîche,
-l’œil luisant, les cheveux brillants de sève.</p>
-
-<p>Quand on vieillit, on a des réveils lamentables. L’œil terne, la joue
-rouge et bouffie, la bouche épaisse, les cheveux en bouillie et la barbe
-mêlée donnent au visage un aspect vieux, fatigué, fini.</p>
-
-<p>Le baron avait ouvert son nécessaire de <span class="pagenum" id="Page_217">217</span> voyage et il rajusta sa
-physionomie en quelques coups de brosse. Puis il attendit.</p>
-
-<p>Le train siffla, s’arrêta. Le voisin fit un mouvement. Il était sans
-doute réveillé. Puis la machine repartit. Un rayon de soleil oblique
-entrait maintenant dans le wagon et tombait juste en travers du dormeur,
-qui remua de nouveau, donna quelques coups de tête comme un poulet qui
-sort de sa coquille, et montra tranquillement son visage.</p>
-
-<p>C’était une jeune femme blonde, toute fraîche, fort jolie et grasse.
-Elle s’assit.</p>
-
-<p>Le baron, stupéfait, la regardait. Il ne savait plus ce qu’il devait
-croire. Car vraiment on eût juré que c’était... que c’était sa femme,
-mais sa femme extraordinairement changée... à son avantage, engraissée,
-oh! engraissée autant que lui-même, mais en mieux.</p>
-
-<p>Elle le regarda tranquillement, parut ne pas le reconnaître, et se
-débarrassa avec placidité des étoffes qui l’entouraient.</p>
-
-<p>Elle avait l’assurance calme d’une femme sûre d’elle-même, l’audace
-insolente du réveil, se sachant, se sentant en pleine beauté, en pleine
-fraîcheur.</p>
-
-<p>Le baron perdait vraiment la tête.</p>
-
-<p>Était-ce sa femme? Ou une autre qui lui <span class="pagenum" id="Page_218">218</span> aurait ressemblé comme une
-sœur? Depuis six ans qu’il ne l’avait vue, il pouvait se tromper.</p>
-
-<p>Elle bâilla. Il reconnut son geste. Mais de nouveau elle se tourna vers
-lui et le parcourut, le couvrit d’un regard tranquille, indifférent,
-d’un regard qui ne sait rien, puis elle considéra la campagne.</p>
-
-<p>Il demeura éperdu, horriblement perplexe. Il attendit, la guettant de
-côté, avec obstination.</p>
-
-<p>Mais oui, c’était sa femme, morbleu! Comment pouvait-il hésiter? Il n’y
-en avait pas deux avec ce nez-là? Mille souvenirs lui revenaient, des
-souvenirs de caresses, des petits détails de son corps, un grain de
-beauté sur la hanche, un autre au dos, en face du premier. Comme il les
-avait souvent baisés! Il se sentait envahi par une griserie ancienne,
-retrouvant l’odeur de sa peau, son sourire quand elle lui jetait ses
-bras sur les épaules, les intonations douces de sa voix, toutes ses
-câlineries gracieuses.</p>
-
-<p>Mais, comme elle était changée, embellie, c’était elle et ce n’était
-plus elle. Il la trouvait plus mûre, plus faite, plus femme, plus
-séduisante, plus désirable, adorablement désirable.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_219">219</span></p>
-
-<p>Donc cette femme étrangère, inconnue, rencontrée par hasard dans un
-wagon était à lui, lui appartenait de par la loi. Il n’avait qu’à dire:
-«Je veux».</p>
-
-<p>Il avait jadis dormi dans ses bras, vécu dans son amour. Il la
-retrouvait maintenant si changée qu’il la reconnaissait à peine. C’était
-une autre et c’était elle en même temps: c’était une autre, née, formée,
-grandie depuis qu’il l’avait quittée; c’était elle aussi qu’il avait
-possédée, dont il retrouvait les attitudes modifiées, les traits anciens
-plus formés, le sourire moins mignard, les gestes plus assurés.
-C’étaient deux femmes en une, mêlant une grande part d’inconnu nouveau à
-une grande part de souvenir aimé. C’était quelque chose de singulier, de
-troublant, d’excitant, une sorte de mystère d’amour où flottait une
-confusion délicieuse. C’était sa femme dans un corps nouveau, dans une
-chair nouvelle que ses lèvres n’avaient point parcourus.</p>
-
-<p>Et il pensait, en effet, qu’en six années tout change en nous. Seul le
-contour demeure reconnaissable, et quelquefois même il disparaît.</p>
-
-<p>Le sang, les cheveux, la peau, tout recommence, <span class="pagenum" id="Page_220">220</span> tout se reforme. Et
-quand on est demeuré longtemps sans se voir, on retrouve un autre être
-tout différent, bien qu’il soit le même et qu’il porte le même nom.</p>
-
-<p>Et le cœur aussi peut varier, les idées aussi se modifient, se
-renouvellent, si bien qu’en quarante ans de vie nous pouvons, par de
-lentes et constantes transformations, devenir quatre ou cinq êtres
-absolument nouveaux et différents.</p>
-
-<p>Il songeait, troublé jusqu’à l’âme. La pensée lui vint brusquement du
-soir où il l’avait surprise dans la chambre de la princesse. Aucune
-fureur ne l’agita. Il n’avait pas sous les yeux la même femme, la petite
-poupée maigre et vive de jadis.</p>
-
-<p>Qu’allait-il faire? Comment lui parler? Que lui dire? L’avait-elle
-reconnu, elle?</p>
-
-<p>Le train s’arrêtait de nouveau. Il se leva, salua et prononça: «Berthe,
-n’avez-vous besoin de rien. Je pourrais vous apporter...»</p>
-
-<p>Elle le regarda des pieds à la tête et répondit, sans étonnement, sans
-confusion, sans colère, avec une placide indifférence: «Non—de
-rien—merci.»</p>
-
-<p>Il descendit et fit quelques pas sur le quai pour se secouer comme pour
-reprendre ses <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> sens après une chute. Qu’allait-il faire maintenant?
-Monter dans un autre wagon? Il aurait l’air de fuir. Se montrer galant,
-empressé? Il aurait l’air de demander pardon. Parler comme un maître? Il
-aurait l’air d’un goujat, et puis, vraiment, il n’en avait plus le
-droit.</p>
-
-<p>Il remonta et reprit sa place.</p>
-
-<p>Elle aussi, pendant son absence, avait fait vivement sa toilette. Elle
-était étendue maintenant sur le fauteuil, impassible et radieuse.</p>
-
-<p>Il se tourna vers elle et lui dit: «Ma chère Berthe, puisqu’un hasard
-bien singulier nous remet en présence après six ans de séparation, de
-séparation sans violence, allons-nous continuer à nous regarder comme
-deux ennemis <ins class="correction" title="irréconciables">irréconciliables</ins>? Nous sommes enfermés en tête-à-tête? Tant
-pis, ou tant mieux. Moi je ne m’en irai pas. Donc n’est-il pas
-préférable de causer comme... comme... comme... des... amis, jusqu’au
-terme de notre route?»</p>
-
-<p>Elle répondit tranquillement: «Comme vous voudrez.»</p>
-
-<p>Alors il demeura court, ne sachant que dire. Puis, ayant de l’audace, il
-s’approcha, s’assit sur le fauteuil du milieu, et d’une voix <span class="pagenum" id="Page_222">222</span>
-galante: «Je vois qu’il faut vous faire la cour, soit. C’est d’ailleurs
-un plaisir, car vous êtes charmante. Vous ne vous figurez point comme
-vous avez gagné depuis six ans. Je ne connais pas de femme qui m’ait
-donné la sensation délicieuse que j’ai eue en vous voyant sortir de vos
-fourrures, tout à l’heure. Vraiment, je n’aurais pas cru possible un tel
-changement...»</p>
-
-<p>Elle prononça, sans remuer la tête, et sans le regarder: «Je ne vous en
-dirai pas autant, car vous avez beaucoup perdu.»</p>
-
-<p>Il rougit, confus et troublé, puis avec un sourire résigné: «Vous êtes
-dure.»</p>
-
-<p>Elle se tourna vers lui: «Pourquoi? Je constate. Vous n’avez pas
-l’intention de m’offrir votre amour, n’est-ce pas? Donc il est
-absolument indifférent que je vous trouve bien ou mal? Mais je vois que
-ce sujet vous est pénible. Parlons d’autre chose. Qu’avez-vous fait
-depuis que je ne vous ai vu?»</p>
-
-<p>Il avait perdu contenance, il balbutia: «Moi? j’ai voyagé, j’ai chassé,
-j’ai vieilli, comme vous le voyez. Et vous?»</p>
-
-<p>Elle déclara avec sérénité: «Moi, j’ai gardé les apparences comme vous
-me l’aviez ordonné.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span></p>
-
-<p>Un mot brutal lui vint aux lèvres. Il ne le dit pas, mais prenant la
-main de sa femme, il la baisa: «Et je vous en remercie.»</p>
-
-<p>Elle fut surprise. Il était fort vraiment, et toujours maître de lui.</p>
-
-<p>Il reprit: «Puisque vous avez consenti à ma première demande,
-voulez-vous maintenant que nous causions sans aigreur.»</p>
-
-<p>Elle eut un petit geste de mépris. «De l’aigreur? mais je n’en ai pas.
-Vous m’êtes complètement étranger. Je cherche seulement à animer une
-conversation difficile.»</p>
-
-<p>Il la regardait toujours, séduit malgré sa rudesse, sentant un désir
-brutal l’envahir, un désir irrésistible, un désir de maître.</p>
-
-<p>Elle prononça, sentant bien qu’elle l’avait blessé, et s’acharnant:
-«Quel âge avez-vous donc aujourd’hui. Je vous croyais plus jeune que
-vous ne paraissez.»</p>
-
-<p>Il pâlit: «J’ai quarante-cinq ans.» Puis il ajouta: «J’ai oublié de vous
-demander des nouvelles de la princesse de Raynes. Vous la voyez
-toujours?»</p>
-
-<p>Elle lui jeta un regard de haine: «Oui, toujours. Elle va fort
-bien—merci.»</p>
-
-<p>Et ils demeurèrent côte à côte, le cœur agité, l’âme irritée. Tout à
-coup il déclara: <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> «Ma chère Berthe, je viens de changer d’avis. Vous
-êtes ma femme, et je prétends que vous reveniez aujourd’hui sous mon
-toit. Je trouve que vous avez gagné en beauté et en caractère, et je
-vous reprends. Je suis votre mari, c’est mon droit.»</p>
-
-<p>Elle fut stupéfaite, et le regarda dans les yeux pour y lire sa pensée.
-Il avait un visage impassible, impénétrable et résolu.</p>
-
-<p>Elle répondit: «Je suis bien fâchée, mais j’ai des engagements.»</p>
-
-<p>Il sourit: «Tant pis pour vous. La loi me donne la force. J’en userai.»</p>
-
-<p>On arrivait à Marseille; le train sifflait, ralentissant sa marche. La
-baronne se leva, roula ses couvertures avec assurance, puis se tournant
-vers son mari: «Mon cher Raymond, n’abusez pas d’un tête-à-tête que j’ai
-préparé. J’ai voulu prendre une précaution, suivant vos conseils, pour
-n’avoir rien à craindre ni de vous ni du monde, quoi qu’il arrive. Vous
-allez à Nice, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>—J’irai où vous irez.</p>
-
-<p>—Pas du tout. Écoutez-moi, et je vous promets que vous me laisserez
-tranquille. Tout à l’heure, sur le quai de la gare, vous allez voir la
-princesse de Raynes et la comtesse <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> Henriot qui m’attendent avec
-leurs maris. J’ai voulu qu’on nous vît ensemble, vous et moi, et qu’on
-sût bien que nous avons passé la nuit seuls, dans ce coupé. Ne craignez
-rien. Ces dames le raconteront partout, tant la chose paraîtra
-surprenante.</p>
-
-<p>Je vous disais tout à l’heure que, suivant en tous points vos
-recommandations, j’avais soigneusement gardé les apparences. Il n’a pas
-été question du reste, n’est-ce pas. Eh bien, c’est pour continuer que
-j’ai tenu à cette rencontre. Vous m’avez ordonné d’éviter avec soin le
-scandale, je l’évite, mon cher..., car j’ai peur..., j’ai peur...</p>
-
-<p>Elle attendit que le train fût complètement arrêté, et comme une bande
-d’amis s’élançait à sa portière et l’ouvrait, elle acheva:</p>
-
-<p>—J’ai peur d’être enceinte.</p>
-
-<p>La princesse tendait les bras pour l’embrasser. La baronne lui dit
-montrant le baron stupide d’étonnement et cherchant à deviner la vérité:</p>
-
-<p>—Vous ne reconnaissez donc pas Raymond? Il est bien changé, en effet.
-Il a consenti à m’accompagner pour ne pas me laisser voyager seule. Nous
-faisons quelquefois des fugues comme cela, en bons amis qui ne peuvent
-<span class="pagenum" id="Page_226">226</span> vivre ensemble. Nous allons d’ailleurs nous quitter ici. Il a déjà
-assez de moi.»</p>
-
-<p>Elle tendait sa main qu’il prit machinalement. Puis elle sauta sur le
-quai au milieu de ceux qui l’attendaient.</p>
-
-<p>Le baron ferma brusquement la portière, trop ému pour dire un mot ou
-pour prendre une résolution. Il entendait la voix de sa femme et ses
-rires joyeux qui s’éloignaient.</p>
-
-<p>Il ne l’a jamais revue.</p>
-
-<p>Avait-elle menti? Disait-elle vrai? Il l’ignora toujours.</p>
-
-<div class="nota">
- <p><i>Rencontre</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 11 mars 1884, sous la
- signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_13">SUICIDES.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Georges Legrand.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">I</span><span class="smcap">L</span> ne passe guère de jour sans qu’on lise dans quelque journal le fait
-divers suivant:</p>
-
-<p>«Dans la nuit de mercredi à jeudi, les habitants de la maison portant le
-n<sup>o</sup> 40 de la rue de... ont été réveillés par deux détonations
-successives. Le bruit partait d’un logement habité par M. X... La porte
-fut ouverte, et on trouva ce locataire baigné dans son sang, tenant
-encore à la main le revolver avec lequel il s’était donné la mort.</p>
-
-<p>«M. X... était âgé de cinquante-sept ans, jouissait d’une aisance
-honorable et avait tout ce qu’il faut pour être heureux. On ignore <span class="pagenum" id="Page_230">230</span>
-absolument la cause de sa funeste détermination.»</p>
-
-<p>Quelles douleurs profondes, quelles lésions du cœur, désespoirs
-cachés, blessures brûlantes poussent au suicide ces gens qui sont
-heureux? On cherche, on imagine des drames d’amour, on soupçonne des
-désastres d’argent et, comme on ne découvre jamais rien de précis, on
-met sur ces morts, le mot «Mystère».</p>
-
-<p>Une lettre trouvée sur la table d’un de ces «suicidés sans raison», et
-écrite pendant la dernière nuit, auprès du pistolet chargé, est tombée
-entre nos mains. Nous la croyons intéressante. Elle ne révèle aucune des
-grandes catastrophes qu’on cherche toujours derrière ces actes de
-désespoir; mais elle montre la lente succession des petites misères de
-la vie, la désorganisation fatale d’une existence solitaire, dont les
-rêves sont disparus, elle donne la raison de ces fins tragiques que les
-nerveux et les sensitifs seuls comprendront.</p>
-
-<p>La voici:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Il est minuit. Quand j’aurai fini cette lettre, je me tuerai. Pourquoi?
- Je vais tâcher de le dire, non pour ceux qui liront ces lignes, mais
- pour moi-même, pour renforcer <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> mon courage défaillant, me bien
- pénétrer de la nécessité maintenant fatale de cet acte qui ne pourrait
- être que différé.</p>
-
- <p>J’ai été élevé par des parents simples qui croyaient à tout. Et j’ai cru
- comme eux.</p>
-
- <p>Mon rêve dura longtemps. Les derniers lambeaux viennent seulement de se
- déchirer.</p>
-
- <p>Depuis quelques années déjà un phénomène se passe en moi. Tous les
- événements de l’existence qui, autrefois, resplendissaient à mes yeux
- comme des aurores, me semblent se décolorer. La signification des choses
- m’est apparue dans sa réalité brutale; et la raison vraie de l’amour m’a
- dégoûté même des poétiques tendresses.</p>
-
- <p>Nous sommes les jouets éternels d’illusions stupides et charmantes
- toujours renouvelées.</p>
-
- <p>Alors, vieillissant, j’avais pris mon parti de l’horrible misère des
- choses, de l’inutilité des efforts, de la vanité des attentes, quand une
- lumière nouvelle sur le néant de tout m’est apparue, ce soir, après
- dîner.</p>
-
- <p>Autrefois, j’étais joyeux! Tout me charmait: les femmes qui passent,
- l’aspect des rues, les lieux que j’habite; et je m’intéressais même à la
- forme des vêtements. Mais la répétition des mêmes visions a fini par
- m’emplir <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> le cœur de lassitude et d’ennui, comme il arriverait
- pour un spectateur entrant chaque soir au même théâtre.</p>
-
- <p>Tous les jours, à la même heure depuis trente ans, je me lève; et, dans
- le même restaurant, depuis trente ans, je mange aux mêmes heures les
- mêmes plats apportés par des garçons différents.</p>
-
- <p>J’ai tenté de voyager? L’isolement qu’on éprouve en des lieux inconnus
- m’a fait peur. Je me suis senti tellement seul sur la terre, et si
- petit, que j’ai repris bien vite la route de chez moi.</p>
-
- <p>Mais alors l’immuable physionomie de mes meubles, depuis trente ans à la
- même place, l’usure de mes fauteuils que j’avais connus neufs, l’odeur
- de mon appartement (car chaque logis prend, avec le temps, une odeur
- particulière), m’ont donné, chaque soir, la nausée des habitudes et la
- noire mélancolie de vivre ainsi.</p>
-
- <p>Tout se répète sans cesse et lamentablement. La manière même dont je
- mets en rentrant la clef dans la serrure, la place où je trouve toujours
- mes allumettes, le premier coup d’œil jeté dans ma chambre quand le
- phosphore s’enflamme, me donnent envie de <span class="pagenum" id="Page_233">233</span> sauter par la fenêtre et
- d’en finir avec ces événements monotones auxquels nous n’échappons
- jamais.</p>
-
- <p>J’éprouve chaque jour, en me rasant, un désir immodéré de me couper la
- gorge; et ma figure, toujours la même, que je revois dans la petite
- glace avec du savon sur les joues, m’a plusieurs fois fait pleurer de
- tristesse.</p>
-
- <p>Je ne puis même plus me retrouver auprès des gens que je rencontrais
- jadis avec plaisir, tant je les connais, tant je sais ce qu’ils vont me
- dire et ce que je vais répondre, tant j’ai vu le moule de leurs pensées
- immuables, le pli de leurs raisonnements. Chaque cerveau est comme un
- cirque, où tourne éternellement un pauvre cheval enfermé. Quels que
- soient nos efforts, nos détours, nos crochets, la limite est proche et
- arrondie d’une façon continue, sans saillies imprévues et sans porte sur
- l’inconnu. Il faut tourner, tourner toujours, par les mêmes idées, les
- mêmes joies, les mêmes plaisanteries, les mêmes habitudes, les mêmes
- croyances, les mêmes écœurements.</p>
-
- <p>Le brouillard était affreux, ce soir. Il enveloppait le boulevard où les
- becs de gaz <span class="pagenum" id="Page_234">234</span> obscurcis semblaient des chandelles fumeuses. Un poids
- plus lourd que d’habitude me pesait sur les épaules. Je digérais mal,
- probablement.</p>
-
- <p>Car une bonne digestion est tout dans la vie. C’est elle qui donne
- l’inspiration à l’artiste, les désirs amoureux aux jeunes gens, des
- idées claires aux penseurs, la joie de vivre à tout le monde, et elle
- permet de manger beaucoup (ce qui est encore le plus grand bonheur). Un
- estomac malade pousse au scepticisme, à l’incrédulité, fait germer les
- songes noirs et les désirs de mort. Je l’ai remarqué fort souvent. Je ne
- me tuerais peut-être pas si j’avais bien digéré ce soir.</p>
-
- <p>Quand je fus assis dans le fauteuil où je m’asseois tous les jours
- depuis trente ans, je jetai les yeux autour de moi, et je me sentis
- saisi par une détresse si horrible que je me crus près de devenir fou.</p>
-
- <p>Je cherchai ce que je pourrais faire pour échapper à moi-même? Toute
- occupation m’épouvanta comme plus odieuse encore que l’inaction. Alors,
- je songeai à mettre de l’ordre dans mes papiers.</p>
-
- <p>Voici longtemps que je songeais à cette besogne d’épurer mes tiroirs;
- car depuis <span class="pagenum" id="Page_235">235</span> trente ans, je jette pêle-mêle dans le même meuble mes
- lettres et mes factures, et le désordre de ce mélange m’a souvent causé
- bien des ennuis. Mais j’éprouve une telle fatigue morale et physique à
- la seule pensée de ranger quelque chose que je n’ai jamais eu le courage
- de me mettre à ce travail odieux.</p>
-
- <p>Donc je m’assis devant mon secrétaire et je l’ouvris, voulant faire un
- choix dans mes papiers anciens pour en détruire une grande partie.</p>
-
- <p>Je demeurai d’abord troublé devant cet entassement de feuilles jaunies,
- puis j’en pris une.</p>
-
- <p>Oh! ne touchez jamais à ce meuble, à ce cimetière, des correspondances
- d’autrefois, si vous tenez à la vie! Et, si vous l’ouvrez par hasard,
- saisissez à pleines mains les lettres qu’il contient, fermez les yeux
- pour n’en point lire un mot, pour qu’une seule écriture oubliée et
- reconnue ne vous jette d’un seul coup dans l’océan des souvenirs; portez
- au feu ces papiers mortels; et, quand ils seront en cendres, écrasez-les
- encore en une poussière invisible... ou sinon vous êtes perdu... comme
- je suis perdu depuis une heure!...</p>
-
- <p>Ah! les premières lettres que j’ai relues ne <span class="pagenum" id="Page_236">236</span> m’ont point intéressé.
- Elles étaient récentes d’ailleurs, et me venaient d’hommes vivants que
- je rencontre encore assez souvent et dont la présence ne me touche
- guère. Mais soudain une enveloppe m’a fait tressaillir. Une grande
- écriture large y avait tracé mon nom; et brusquement les larmes me sont
- montées aux yeux. C’était mon plus cher ami, celui-là, le compagnon de
- ma jeunesse, le confident de mes espérances; et il m’apparut si
- nettement, avec son sourire bon enfant et la main tendue vers moi qu’un
- frisson me secoua les os. Oui, oui, les morts reviennent, car je l’ai
- vu! Notre mémoire est un monde plus parfait que l’univers: elle rend la
- vie à ce qui n’existe plus!</p>
-
- <p>La main tremblante, le regard brumeux, j’ai relu tout ce qu’il me
- disait, et dans mon pauvre cœur sanglotant j’ai senti une
- meurtrissure si douloureuse que je me mis à pousser des gémissements
- comme un homme dont on brise les membres.</p>
-
- <p>Alors j’ai remonté toute ma vie ainsi qu’on remonte un fleuve. J’ai
- reconnu des gens oubliés depuis si longtemps que je ne savais plus leur
- nom. Leur figure seule vivait en moi. Dans les lettres de ma mère, j’ai
- retrouvé <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> les vieux domestiques et la forme de notre maison et les
- petits détails insignifiants où s’attache l’esprit des enfants.</p>
-
- <p>Oui, j’ai revu soudain toutes les vieilles toilettes de ma mère avec ses
- physionomies différentes suivant les modes qu’elle portait et les
- coiffures qu’elle avait successivement adoptées. Elle me hantait surtout
- dans une robe de soie à ramages anciens; et je me rappelais une phrase,
- qu’un jour, portant cette robe, elle m’avait dite: «Robert, mon enfant,
- si tu ne te tiens pas droit, tu seras bossu toute ta vie.»</p>
-
- <p>Puis soudain, ouvrant un autre tiroir, je me retrouvai en face de mes
- souvenirs d’amour: une bottine de bal, un mouchoir déchiré, une
- jarretière même, des cheveux et des fleurs desséchées. Alors les doux
- romans de ma vie, dont les héroïnes encore vivantes ont aujourd’hui des
- cheveux tout blancs, m’ont plongé dans l’amère mélancolie des choses à
- jamais finies. Oh! les fronts jeunes où frisent les cheveux dorés, la
- caresse des mains, le regard qui parle, les cœurs qui battent, ce
- sourire qui promet les lèvres, ces lèvres qui promettent l’étreinte...
- Et le premier baiser..., ce baiser sans fin qui fait se fermer les yeux,
- <span class="pagenum" id="Page_238">238</span> qui anéantit toute pensée dans l’incommensurable bonheur de la
- possession prochaine.</p>
-
- <p>Prenant à pleines mains ces vieux gages des tendresses lointaines, je
- les couvris de caresses furieuses, et dans mon âme ravagée par les
- souvenirs, je revoyais chacune à l’heure de l’abandon, et je souffrais
- un supplice plus cruel que toutes les tortures imaginées par toutes les
- fables de l’enfer.</p>
-
- <p>Une dernière lettre restait. Elle était de moi et dictée de cinquante
- ans auparavant par mon professeur d’écriture. La voici:</p>
-</div>
-
-<div class="blockquote">
- <p class="ldedication">«<span class="smcap">Ma petite maman chérie</span>,</p>
-
- <p>«J’ai aujourd’hui sept ans. C’est l’âge de raison, j’en profite pour
- te remercier de m’avoir donné le jour.</p>
-
- <p>«Ton petit garçon qui t’adore,</p>
-
- <p class="rsignature">«<span class="smcap">Robert</span>.»</p>
-</div>
-
-<div class="quote">
- <p>C’était fini. J’arrivais à la source, et brusquement je me retournai
- pour envisager le reste de mes jours. Je vis la vieillesse hideuse et
- solitaire, et les infirmités prochaines et tout fini, fini, fini! Et
- personne autour de moi.</p>
-
- <p>Mon revolver est là, sur la table... Je l’arme... Ne relisez jamais vos
- vieilles lettres.»</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_239">239</span></p>
-
-<p>Et voilà comment se tuent beaucoup d’hommes dont on fouille en vain
-l’existence pour y découvrir de grands chagrins.</p>
-
-<div class="nota">
- <p><i>Suicides</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 17 avril 1883, sous la
- signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_14">DÉCORÉ!</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">D</span><span class="smcap">ES</span> gens naissent avec un instinct prédominant, une vocation ou
-simplement un désir éveillé, dès qu’ils commencent à parler, à penser.</p>
-
-<p>M. Sacrement n’avait, depuis son enfance, qu’une idée en tête, être
-décoré. Tout jeune il portait des croix de la Légion d’honneur en zinc
-comme d’autres enfants portent un képi et il donnait fièrement la main à
-sa mère, dans la rue, en bombant sa petite poitrine ornée du ruban rouge
-et de l’étoile de métal.</p>
-
-<p>Après de pauvres études il échoua au baccalauréat, et, ne sachant plus
-que faire, <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> il épousa une jolie fille, car il avait de la fortune.</p>
-
-<p>Ils vécurent à Paris comme vivent des bourgeois riches, allant dans leur
-monde, sans se mêler au monde, fiers de la connaissance d’un député qui
-pouvait devenir ministre, et amis de deux chefs de division.</p>
-
-<p>Mais la pensée entrée aux premiers jours de sa vie dans la tête de M.
-Sacrement, ne le quittait plus et il souffrait d’une façon continue de
-n’avoir point le droit de montrer sur sa redingote un petit ruban de
-couleur.</p>
-
-<p>Les gens décorés qu’il rencontrait sur le boulevard lui portaient un
-coup au cœur. Il les regardait de coin avec une jalousie exaspérée.
-Parfois, par les longs après-midi de désœuvrement, il se mettait à
-les compter. Il se disait: «Voyons, combien j’en trouverai de la
-Madeleine à la rue Drouot.»</p>
-
-<p>Et il allait lentement, inspectant les vêtements, l’œil exercé à
-distinguer de loin le petit point rouge. Quand il arrivait au bout de sa
-promenade, il s’étonnait toujours des chiffres: «Huit officiers, et
-dix-sept chevaliers. Tant que ça! C’est stupide de prodiguer les croix
-d’une pareille façon. Voyons si j’en trouverai autant au retour.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_245">245</span></p>
-
-<p>Et il revenait à pas lents, désolé quand la foule pressée des passants
-pouvait gêner ses recherches, lui faire oublier quelqu’un.</p>
-
-<p>Il connaissait les quartiers où on en trouvait le plus. Ils abondaient
-au Palais-Royal. L’avenue de l’Opéra ne valait pas la rue de la Paix; le
-côté droit du boulevard était mieux fréquenté que le gauche.</p>
-
-<p>Ils semblaient aussi préférer certains cafés, certains théâtres. Chaque
-fois que M. Sacrement apercevait un groupe de vieux messieurs à cheveux
-blancs arrêtés au milieu du trottoir, et gênant la circulation, il se
-disait: «Voici des officiers de la Légion d’honneur!» Et il avait envie
-de les saluer.</p>
-
-<p>Les officiers (il l’avait souvent remarqué) ont une autre allure que les
-simples chevaliers. Leur port de tête est différent. On sent bien qu’ils
-possèdent officiellement une considération plus haute, une importance
-plus étendue.</p>
-
-<p>Parfois aussi une rage saisissait M. Sacrement, une fureur contre tous
-les gens décorés; et il sentait pour eux une haine de socialiste.</p>
-
-<p>Alors, en rentrant chez lui, excité par la rencontre de tant de croix,
-comme l’est un pauvre affamé après avoir passé devant les <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> grandes
-boutiques de nourriture, il déclarait d’une voix forte: «Quand donc,
-enfin, nous débarrassera-t-on de ce sale gouvernement? Sa femme
-surprise, lui demandait: «Qu’est-ce que tu as aujourd’hui».</p>
-
-<p>Et il répondait: «J’ai que je suis indigné par les injustices que je
-vois commettre partout. Ah! que les communards avaient raison!»</p>
-
-<p>Mais il ressortait après son dîner, et il allait considérer les magasins
-de décorations. Il examinait tous ces emblèmes de formes diverses, de
-couleurs variées. Il aurait voulu les posséder tous, et, dans une
-cérémonie publique, dans une immense salle pleine de monde, pleine de
-peuple émerveillé, marcher en tête d’un cortège, la poitrine
-étincelante, zébrée de brochettes alignées l’une sur l’autre, suivant la
-forme de ses côtes, et passer gravement, le claque sous le bras, luisant
-comme un astre au milieu de chuchotements admiratifs, dans une rumeur de
-respect.</p>
-
-<p>Il n’avait, hélas! aucun titre pour aucune décoration.</p>
-
-<p>Il se dit: «La Légion d’honneur est vraiment par trop difficile pour un
-homme qui ne remplit aucune fonction publique. Si j’essayais <span class="pagenum" id="Page_247">247</span> de me
-faire nommer officier d’Académie!»</p>
-
-<p>Mais il ne savait comment s’y prendre. Il en parla à sa femme qui
-demeura stupéfaite.</p>
-
-<p>—«Officier d’Académie? Qu’est-ce que tu as fait pour cela.»</p>
-
-<p>Il s’emporta: «Mais comprends donc ce que je veux dire. Je cherche
-justement ce qu’il faut faire. Tu es stupide par moments.»</p>
-
-<p>Elle sourit: «Parfaitement, tu as raison. Mais je ne sais pas, moi?»</p>
-
-<p>Il avait une idée: «Si tu en parlais au député Rosselin, il pourrait me
-donner un excellent conseil. Moi, tu comprends que je n’ose guère
-aborder cette question directement avec lui. C’est assez délicat, assez
-difficile; venant de toi, la chose devient toute naturelle.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Sacrement fit ce qu’il demandait. M. Rosselin promit d’en parler
-au Ministre. Alors Sacrement le harcela. Le député finit par lui
-répondre qu’il fallait faire une demande et énumérer ses titres.</p>
-
-<p>Ses titres? Voilà. Il n’était même pas bachelier.</p>
-
-<p>Il se mit cependant à la besogne et commença <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> une brochure traitant:
-«Du droit du peuple à l’instruction.» Il ne la put achever par pénurie
-d’idées.</p>
-
-<p>Il chercha des sujets plus faciles et en aborda plusieurs
-successivement. Ce fut d’abord: «L’instruction des enfants par les
-yeux.» Il voulait qu’on établît dans les quartiers pauvres des espèces
-de théâtres gratuits pour les petits enfants. Les parents les y
-conduiraient dès leur plus jeune âge, et on leur donnerait là, par le
-moyen d’une lanterne magique, des notions de toutes les connaissances
-humaines. Ce seraient de véritables cours. Le regard instruirait le
-cerveau, et les images resteraient gravées dans la mémoire, rendant pour
-ainsi dire visible la science.</p>
-
-<p>Quoi de plus simple que d’enseigner ainsi l’histoire universelle, la
-géographie, l’histoire naturelle, la botanique, la zoologie, l’anatomie,
-etc..., etc.?</p>
-
-<p>Il fit imprimer ce mémoire et en envoya un exemplaire à chaque député,
-dix à chaque ministre, cinquante au président de la République, dix
-également à chacun des journaux parisiens, cinq aux journaux de
-province.</p>
-
-<p>Puis il traita la question des bibliothèques des rues, voulant que
-l’État fît promener par <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> les rues des petites voitures pleines de
-livres, pareilles aux voitures des marchandes d’oranges. Chaque habitant
-aurait droit à dix volumes par mois en location, moyennant un sou
-d’abonnement.</p>
-
-<p>«Le peuple, disait M. Sacrement, ne se dérange que pour ses plaisirs.
-Puisqu’il ne va pas à l’instruction! il faut que l’instruction vienne à
-lui, etc.»</p>
-
-<p>Aucun bruit ne se fit autour de ces essais. Il adressa cependant sa
-demande. On lui répondit qu’on prenait note, qu’on instruisait. Il se
-crut sûr du succès; il attendit. Rien ne vint.</p>
-
-<p>Alors il se décida à faire des démarches personnelles. Il sollicita une
-audience du ministre de l’instruction publique, et il fut reçu par un
-attaché de cabinet tout jeune et déjà grave, important même, et qui
-jouait, comme d’un piano, d’une série de petits boutons blancs pour
-appeler les huissiers et les garçons de l’antichambre ainsi que les
-employés subalternes. Il affirma au solliciteur que son affaire était en
-bonne voie et il lui conseilla de continuer ses remarquables travaux.</p>
-
-<p>Et M. Sacrement se remit à l’œuvre.</p>
-
-<p>M. Rosselin, le député, semblait maintenant <span class="pagenum" id="Page_250">250</span> s’intéresser beaucoup à
-son succès, et il lui donnait même une foule de conseils pratiques
-excellents. Il était décoré d’ailleurs, sans qu’on sût quels motifs lui
-avaient valu cette distinction.</p>
-
-<p>Il indiqua à Sacrement des études nouvelles à entreprendre, il le
-présenta à des Sociétés savantes qui s’occupaient de points de science
-particulièrement obscurs, dans l’intention de parvenir à des honneurs.
-Il le patronna même au ministère.</p>
-
-<p>Or, un jour, comme il venait déjeuner chez son ami (il mangeait souvent
-dans la maison depuis plusieurs mois) il lui dit tout bas en lui serrant
-les mains: «Je viens d’obtenir pour vous une grande faveur. Le comité
-des travaux historiques vous charge d’une mission. Il s’agit de
-recherches à faire dans diverses bibliothèques de France.»</p>
-
-<p>Sacrement, défaillant, n’en put manger ni boire. Il partit huit jours
-plus tard.</p>
-
-<p>Il allait de ville en ville, étudiant les catalogues, fouillant en des
-greniers bondés de bouquins poudreux, en proie à la haine des
-bibliothécaires.</p>
-
-<p>Or, un soir, comme il se trouvait à Rouen il voulut aller embrasser sa
-femme qu’il <span class="pagenum" id="Page_251">251</span> n’avait point vue depuis une semaine; et il prit le
-train de neuf heures qui devait le mettre à minuit chez lui.</p>
-
-<p>Il avait sa clef. Il entra sans bruit, frémissant de plaisir, tout
-heureux de lui faire cette surprise. Elle s’était enfermée, quel ennui!
-Alors il cria à travers la porte: «Jeanne, c’est moi!»</p>
-
-<p>Elle dut avoir grand’peur, car il l’entendit sauter du lit et parler
-seule comme dans un rêve. Puis elle courut à son cabinet de toilette,
-l’ouvrit et le referma, traversa plusieurs fois sa chambre dans une
-course rapide, nu-pieds, secouant les meubles dont les verreries
-sonnaient. Puis, enfin, elle demanda: «C’est bien toi, Alexandre?»</p>
-
-<p>Il répondit: «Mais oui, c’est moi, ouvre donc!»</p>
-
-<p>La porte céda, et sa femme se jeta sur son cœur en balbutiant: «Oh!
-quelle terreur! quelle surprise! quelle joie!»</p>
-
-<p>Alors, il commença à se dévêtir, méthodiquement, comme il faisait tout.
-Et il reprit, sur une chaise, son pardessus qu’il avait l’habitude
-d’accrocher dans le vestibule. Mais, soudain, il demeura stupéfait. La
-boutonnière portait un ruban rouge!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_252">252</span></p>
-
-<p>Il balbutia: «Ce... ce... ce paletot est décoré!»</p>
-
-<p>Alors sa femme, d’un bond, se jeta sur lui, et lui saisissant dans les
-mains le vêtement: «Non... tu te trompes... donne-moi ça.»</p>
-
-<p>Mais il le tenait toujours par une manche, ne le lâchant pas, répétant
-dans une sorte d’affolement: «Hein?... Pourquoi?... Explique-moi?... A
-qui ce pardessus?... Ce n’est pas le mien, puisqu’il porte la Légion
-d’honneur?»</p>
-
-<p>Elle s’efforçait de le lui arracher, éperdue, bégayant: «Écoute...
-écoute... donne-moi ça... Je ne peux pas te dire... c’est un secret...
-écoute.»</p>
-
-<p>Mais il se fâchait, devenait pâle: «Je veux savoir comment ce paletot
-est ici. Ce n’est pas le mien.»</p>
-
-<p>Alors, elle lui cria dans la figure: «Si, tais-toi, jure-moi...
-écoute... eh bien! tu es décoré!»</p>
-
-<p>Il eut une telle secousse d’émotion qu’il lâcha le pardessus et alla
-tomber dans un fauteuil.</p>
-
-<p>—Je suis... tu dis... je suis... décoré.</p>
-
-<p>—Oui... c’est un secret, un grand secret...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_253">253</span></p>
-
-<p>Elle avait enfermé dans une armoire le vêtement glorieux, et revenait
-vers son mari, tremblante et pâle. Elle reprit: «Oui, c’est un pardessus
-neuf que je t’ai fait faire. Mais j’avais juré de ne te rien dire. Cela
-ne sera pas officiel avant un mois ou six semaines. Il faut que ta
-mission soit terminée. Tu ne devais le savoir qu’à ton retour. C’est M.
-Rosselin qui a obtenu ça pour toi...»</p>
-
-<p>Sacrement, défaillant, bégayait: «Rosselin... décoré... Il m’a fait
-décorer... moi... lui... Ah!...»</p>
-
-<p>Et il fut obligé de boire un verre d’eau.</p>
-
-<p>Un petit papier blanc gisait par terre, tombé de la poche du pardessus.
-Sacrement le ramassa, c’était une carte de visite. Il lut:
-«Rosselin—député.»</p>
-
-<p>«Tu vois bien», dit la femme.</p>
-
-<p>Et il se mit à pleurer de joie.</p>
-
-<p>Huit jours plus tard l’<i>Officiel</i> annonçait que M. Sacrement était nommé
-chevalier de la Légion d’honneur, pour services exceptionnels.</p>
-
-<div class="nota">
- <p><i>Décoré!</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du samedi 13 novembre 1883, sous
- la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_15">CHÂLI.</h2>
-
-<p class="rdedication"><i>A Jean Béraud.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">’ AMIRAL</span> de la Vallée, qui semblait assoupi dans son fauteuil, prononça
-de sa voix de vieille femme: «J’ai eu, moi, une petite aventure d’amour,
-très singulière, voulez-vous que je vous la dise?»</p>
-
-<p>Et il parla, sans remuer, du fond de son large siège, en gardant sur les
-lèvres ce sourire ridé qui ne le quittait jamais, ce sourire à la
-Voltaire qui le faisait passer pour un affreux sceptique.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_258">258</span></p>
-
-<p class="center2">I</p>
-
-<p>J’avais trente ans alors, et j’étais lieutenant de vaisseau, quand on me
-chargea d’une mission astronomique dans l’Inde centrale. Le gouvernement
-anglais me donna tous les moyens nécessaires pour venir à bout de mon
-entreprise et je m’enfonçai bientôt avec une suite de quelques hommes
-dans ce pays étrange, surprenant, prodigieux.</p>
-
-<p>Il faudrait vingt volumes pour raconter ce voyage. Je traversai des
-contrées invraisemblablement magnifiques; je fus reçu par des princes
-d’une beauté surhumaine et vivant dans une incroyable magnificence. Il
-me sembla pendant deux mois, que je marchais dans un poème, que je
-parcourais un royaume de féeries sur le dos d’éléphants imaginaires. Je
-<span class="pagenum" id="Page_259">259</span> découvrais au milieu des forêts fantastiques des ruines
-invraisemblables; je trouvais, en des cités d’une fantaisie de songe, de
-prodigieux monuments, fins et ciselés comme des bijoux, légers comme des
-dentelles et énormes comme des montagnes, ces monuments, fabuleux,
-divins, d’une grâce telle qu’on devient amoureux de leurs formes ainsi
-qu’on peut être amoureux d’une femme, et qu’on éprouve à les voir, un
-plaisir physique et sensuel. Enfin, comme dit M. Victor Hugo, je
-marchais, tout éveillé dans un rêve.</p>
-
-<p>Puis j’atteignis enfin le terme de mon voyage, la ville de Ganhara,
-autrefois une des plus prospères de l’Inde centrale, aujourd’hui bien
-déchue, et gouvernée par un prince opulent, autoritaire, violent,
-généreux et cruel, le Rajah Maddan, un vrai souverain d’Orient, délicat
-et barbare, affable et sanguinaire, d’une grâce féminine et d’une
-férocité impitoyable.</p>
-
-<p>La cité est dans le fond d’une vallée au bord d’un petit lac, qu’entoure
-un peuple de pagodes baignant dans l’eau leurs murailles.</p>
-
-<p>La ville, de loin forme une tache blanche qui grandit quand on approche,
-et peu à peu <span class="pagenum" id="Page_260">260</span> on découvre les dômes, les aiguilles, les flèches,
-tous les sommets élégants et sveltes des gracieux monuments indiens.</p>
-
-<p>A une heure des portes environ, je rencontrai un éléphant superbement
-harnaché, entouré d’une escorte d’honneur que le souverain m’envoyait.
-Et je fus conduit en grande pompe, au palais.</p>
-
-<p>J’aurais voulu prendre le temps de me vêtir avec luxe, mais l’impatience
-royale ne me le permit pas. On voulait d’abord me connaître, savoir ce
-qu’on aurait à attendre de moi comme distraction; puis on verrait.</p>
-
-<p>Je fus introduit, au milieu de soldats bronzés comme des statues et
-couverts d’uniformes étincelants, dans une grande salle entourée de
-galeries, où se tenaient debout des hommes habillés de robes éclatantes
-et étoilées de pierres précieuses.</p>
-
-<p>Sur un banc pareil à un de nos bancs de jardin sans dossier, mais revêtu
-d’un tapis admirable, j’aperçus une masse luisante, une sorte de soleil
-assis: c’était le Rajah, qui m’attendait, immobile dans une robe du plus
-pur jaune serin. Il portait sur lui dix ou quinze millions de diamants,
-et seule, sur son front, brillait la fameuse étoile de Delhi qui a
-toujours <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> appartenu à l’illustre dynastie des Parihara de Mundore
-dont mon hôte était descendant.</p>
-
-<p>C’était un garçon de vingt-cinq ans environ, qui semblait avoir du sang
-nègre dans les veines, bien qu’il appartînt à la plus pure race hindoue.
-Il avait les yeux larges, fixes, un peu vagues, les pommettes
-saillantes, les lèvres grosses, la barbe frisée, le front bas et des
-dents éclatantes, aiguës, qu’il montrait souvent dans un sourire
-machinal.</p>
-
-<p>Il se leva et vint me tendre la main, à l’anglaise, puis me fit asseoir
-à son côté sur un banc si haut que mes pieds touchaient à peine à terre.
-On était fort mal là-dessus.</p>
-
-<p>Et aussitôt il me proposa une chasse au tigre pour le lendemain. La
-chasse et les luttes étaient ses grandes occupations, et il ne
-comprenait guère qu’on pût s’occuper d’autre chose.</p>
-
-<p>Il se persuadait évidemment que je n’étais venu si loin que pour le
-distraire un peu et l’accompagner dans ses plaisirs.</p>
-
-<p>Comme j’avais grand besoin de lui, je tâchai de flatter ses penchants.
-Il fut tellement satisfait de mon attitude qu’il voulut me montrer
-immédiatement un combat de lutteurs, <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> et il m’entraîna dans une
-sorte d’arène située à l’intérieur du palais.</p>
-
-<p>Sur son ordre, deux hommes parurent, nus, cuivrés, les mains armées de
-griffes d’acier; et ils s’attaquèrent aussitôt, cherchant à se frapper
-avec cette arme tranchante qui traçait sur leur peau noire de longues
-déchirures d’où coulait le sang.</p>
-
-<p>Cela dura longtemps. Les corps n’étaient plus que des plaies, et les
-combattants se labouraient toujours les chairs avec cette sorte de
-râteau fait de lames aiguës. Un d’eux avait une joue hachée; l’oreille
-de l’autre était fendue en trois morceaux.</p>
-
-<p>Et le prince regardait cela avec une joie féroce et passionnée. Il
-tressaillait de bonheur, poussait des grognements de plaisir et imitait
-avec des gestes inconscients, tous les mouvements des lutteurs, criant
-sans cesse: «Frappe, frappe donc.»</p>
-
-<p>Un d’eux tomba sans connaissance; il fallut l’emporter de l’arène rouge
-de sang, et le Rajah fit un long soupir de regret, de chagrin que ce fût
-déjà fini.</p>
-
-<p>Puis il se tourna vers moi pour connaître mon opinion. J’étais indigné,
-mais je le félicitai vivement; et il ordonna aussitôt de me <span class="pagenum" id="Page_263">263</span>
-conduire au Couch-Mahal (palais du plaisir) où j’habiterais.</p>
-
-<p>Je traversai les invraisemblables jardins que l’on trouve là-bas et je
-parvins à ma résidence.</p>
-
-<p>Ce palais, ce bijou, situé à l’extrémité du parc royal, plongeait dans
-le lac sacré de Vihara tout un côté de ses murailles. Il était carré,
-présentant sur ses quatre faces trois rangs superposés de galeries à
-colonnades divinement ouvragées. A chaque angle s’élançaient des
-tourelles, légères, hautes ou basses, seules ou mariées par deux, de
-taille inégale et de physionomie différente, qui semblaient bien les
-fleurs naturelles poussées sur cette gracieuse plante d’architecture
-orientale. Toutes étaient surmontées de toits bizarres, pareils à des
-coiffures coquettes.</p>
-
-<p>Au centre de l’édifice, un dôme puissant élevait jusqu’à un ravissant
-clocheton mince et tout à jour, sa coupole allongée et ronde semblable à
-un sein de marbre blanc tendu vers le ciel.</p>
-
-<p>Et tout le monument, des pieds à la tête, était couvert de sculptures,
-de ces exquises arabesques qui grisent le regard, de processions
-immobiles de personnages délicats, dont <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> les attitudes et les gestes
-de pierre racontaient les mœurs et les coutumes de l’Inde.</p>
-
-<p>Les chambres étaient éclairées par des fenêtres à arceaux dentelés,
-donnant sur les jardins. Sur le sol de marbre, de gracieux bouquets
-étaient dessinés par des onyx, des lapis lazuli et des agates.</p>
-
-<p>J’avais eu à peine le temps d’achever ma toilette, quand un dignitaire
-de la cour, Haribadada, spécialement chargé des communications entre le
-prince et moi, m’annonça la visite de son souverain.</p>
-
-<p>Et le Rajah au safran parut, me serra de nouveau la main et se mit à me
-raconter mille choses en me demandant sans cesse mon avis que j’avais
-grand’peine à lui donner. Puis il voulut me montrer les ruines du palais
-ancien, à l’autre bout des jardins.</p>
-
-<p>C’était une vraie forêt de pierres, qu’habitait un peuple de grands
-singes. A notre approche, les mâles se mirent à courir sur les murs en
-nous faisant d’horribles grimaces, et les femelles se sauvaient,
-montrant leur derrière pelé et portant dans leurs bras leurs petits. Le
-roi riait follement, me pinçait l’épaule pour me témoigner son plaisir,
-et il s’assit au milieu des décombres, tandis que, tout autour <span class="pagenum" id="Page_265">265</span> de
-nous, accroupies au sommet des murailles, perchées sur toutes les
-saillies, une assemblée de bêtes à favoris blancs nous tirait la langue
-et nous montrait le poing.</p>
-
-<p>Quand il en eut assez de ce spectacle, le souverain jaune se leva et se
-remit en marche gravement, me traînant toujours à son côté, heureux de
-m’avoir montré de pareilles choses le jour même de mon arrivée, et me
-rappelant qu’une grande chasse au tigre aurait lieu le lendemain en mon
-honneur.</p>
-
-<p>Je la suivis, cette chasse, et une seconde, une troisième, dix, vingt de
-suite. On poursuivit tour à tour tous les animaux que nourrit la
-contrée: la panthère, l’ours, l’éléphant, l’antilope, l’hippopotame, le
-crocodile, que sais-je, la moitié des bêtes de la création. J’étais
-éreinté, dégoûté de voir couler du sang, las de ce plaisir toujours
-pareil.</p>
-
-<p>A la fin, l’ardeur du prince se calma, et il me laissa, sur mes
-instantes prières, un peu de loisir pour travailler. Il se contentait
-maintenant de me combler de présents. Il m’envoyait des bijoux, des
-étoffes magnifiques, des animaux dressés, que Haribadada me présentait
-avec un respect grave apparent comme si j’eusse été le soleil lui-même,
-<span class="pagenum" id="Page_266">266</span> bien qu’il me méprisât beaucoup au fond.</p>
-
-<p>Et chaque jour une procession de serviteurs m’apportait en des plats
-couverts une portion de chaque mets du repas royal; chaque jour il
-fallait paraître et prendre un plaisir extrême à quelque divertissement
-nouveau organisé pour moi: danses de Bayadères, jongleries, revues de
-troupes, à tout ce que pouvait inventer ce Rajah hospitalier, mais
-gêneur, pour me montrer sa surprenante patrie dans tout son charme et
-dans toute sa splendeur.</p>
-
-<p>Sitôt qu’on me laissait un peu seul, je travaillais, ou bien j’allais
-voir les singes dont la société me plaisait infiniment plus que celle du
-roi.</p>
-
-<p>Mais un soir, comme je revenais d’une promenade, je trouvai devant la
-porte de mon palais, Haribadada, solennel, qui m’annonça, en termes
-mystérieux, qu’un cadeau du souverain m’attendait dans ma chambre; et il
-me présenta les excuses de son maître pour n’avoir pas pensé plus tôt à
-m’offrir une chose dont je devais être privé.</p>
-
-<p>Après ce discours obscur, l’ambassadeur s’inclina et disparut.</p>
-
-<p>J’entrai et j’aperçus, alignées contre le mur par rang de taille, six
-petites filles côte à <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> côte, immobiles, pareilles à une brochette
-d’éperlans. La plus âgée avait peut-être huit ans, la plus jeune six
-ans. Au premier moment, je ne compris pas bien pourquoi cette pension
-était installée chez moi, puis je devinai l’attention délicate du
-prince, c’était un harem dont il me faisait présent. Il l’avait choisi
-fort jeune par excès de gracieuseté. Car plus le fruit est vert, plus il
-est estimé, là-bas.</p>
-
-<p>Et je demeurai tout à fait confus et gêné, honteux, en face de ces
-mioches qui me regardaient avec leurs grands yeux graves, et qui
-semblaient déjà savoir ce que je pouvais exiger d’elles.</p>
-
-<p>Je ne savais que leur dire. J’avais envie de les renvoyer, mais on ne
-rend pas un présent du souverain. C’eût été une mortelle injure. Il
-fallait donc garder, installer chez moi ce troupeau d’enfants.</p>
-
-<p>Elles restaient fixes, me dévisageant toujours, attendant mon ordre,
-cherchant à lire dans mon œil ma pensée. Oh! le maudit cadeau. Comme
-il me gênait! A la fin, me sentant ridicule, je demandai à la plus
-grande:</p>
-
-<p>—Comment t’appelles-tu, toi?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_268">268</span></p>
-
-<p>—Elle répondit: «Châli».</p>
-
-<p>Cette gamine à la peau si jolie, un peu jaune, comme de l’ivoire, était
-une merveille, une statue avec sa face aux lignes longues et sévères.</p>
-
-<p>Alors, je prononçai, pour voir ce qu’elle pourrait répondre, peut-être
-pour l’embarrasser:</p>
-
-<p>—Pourquoi es-tu ici?</p>
-
-<p>Elle dit de sa voix douce, harmonieuse: «Je viens pour faire ce qu’il te
-plaira d’exiger de moi, mon seigneur.»</p>
-
-<p>La gamine était renseignée.</p>
-
-<p>Et je posai la même question à la plus petite qui articula nettement de
-sa voix plus frêle: «Je suis ici pour ce qu’il te plaira de me demander,
-mon maître.»</p>
-
-<p>Elle avait l’air d’une petite souris, celle-là, elle était gentille
-comme tout. Je l’enlevai dans mes bras et l’embrassai. Les autres eurent
-un mouvement comme pour se retirer, pensant sans doute que je venais
-d’indiquer mon choix, mais je leur ordonnai de rester, et, m’asseyant à
-l’indienne, je les fis prendre place, en rond, autour de moi, puis je me
-mis à leur conter une histoire de génies, car je parlais passablement
-leur langue.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_269">269</span></p>
-
-<p>Elles écoutaient de toute leur attention, tressaillaient aux détails
-merveilleux, frémissaient d’angoisse, remuaient les mains. Elles ne
-songeaient plus guère, les pauvres petites, à la raison qui les avait
-fait venir.</p>
-
-<p>Quand j’eus terminé mon conte, j’appelai mon serviteur de confiance
-Latchmân et je fis apporter des sucreries, des confitures et des
-pâtisseries, dont elles mangèrent à se rendre malades, puis commençant à
-trouver fort drôle cette aventure, j’organisai des jeux pour amuser mes
-femmes.</p>
-
-<p>Un de ces divertissements surtout eut un énorme succès. Je faisais le
-pont avec mes jambes, et mes six bambines passaient dessous en courant,
-la plus petite ouvrant la marche, et la plus grande me bousculant un peu
-parce qu’elle ne se baissait jamais assez. Cela leur faisait pousser des
-éclats de rire assourdissants, et ces voix jeunes sonnant sous les
-voûtes basses de mon somptueux palais le réveillaient, le peuplaient de
-gaieté enfantine, le meublaient de vie.</p>
-
-<p>Puis je pris beaucoup d’intérêt à l’installation du dortoir où allaient
-coucher mes innocentes concubines. Enfin je les enfermai chez elles sous
-la garde de quatre femmes de service <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> que le prince m’avait envoyées
-en même temps pour prendre soin de mes sultanes.</p>
-
-<p>Pendant huit jours j’eus un vrai plaisir à faire le papa avec ces
-poupées. Nous avions d’admirables parties de cache-cache, de chat-perché
-et de main-chaude qui les jetaient en des délires de bonheur, car je
-leur révélais chaque jour un de ces jeux inconnus, si pleins d’intérêt.</p>
-
-<p>Ma demeure maintenant avait l’air d’une classe. Et mes petites amies,
-vêtues de soieries admirables, d’étoffes brodées d’or et d’argent,
-couraient à la façon de petits animaux humains à travers les longues
-galeries et les tranquilles salles où tombait par les arceaux une
-lumière affaiblie.</p>
-
-<p>Puis, un soir, je ne sais comment cela se fit, la plus grande, celle qui
-s’appelait Châli et qui ressemblait à une statuette de vieil ivoire,
-devint ma femme pour de vrai.</p>
-
-<p>C’était un adorable petit être, doux, timide et gai qui m’aima bientôt
-d’une affection ardente et que j’aimais étrangement, avec honte, avec
-hésitation, avec une sorte de peur de la justice européenne, avec des
-réserves, des scrupules et cependant avec une tendresse sensuelle
-passionnée. Je la chérissais <span class="pagenum" id="Page_271">271</span> comme un père, et je la caressais
-comme un homme.</p>
-
-<p>Pardon, mesdames, je vais un peu loin.</p>
-
-<p>Les autres continuaient à jouer dans ce palais, pareilles à une bande de
-jeunes chats.</p>
-
-<p>Châli ne me quittait plus, sauf quand j’allais chez le prince.</p>
-
-<p>Nous passions des heures exquises ensemble dans les ruines du vieux
-palais, au milieu des singes devenus nos amis.</p>
-
-<p>Elle se couchait sur mes genoux et restait là roulant des choses en sa
-petite tête de sphinx, ou peut-être, ne pensant à rien, mais gardant
-cette belle et charmante pose héréditaire de ces peuples nobles et
-songeurs, la pose hiératique des statues sacrées.</p>
-
-<p>J’avais apporté dans un grand plat de cuivre des provisions, des
-gâteaux, des fruits. Et les guenons s’approchaient peu à peu, suivies de
-leurs petits plus timides; puis elles s’asseyaient en cercle autour de
-nous, n’osant approcher davantage, attendant que je fisse ma
-distribution de friandises.</p>
-
-<p>Alors presque toujours un mâle plus hardi s’en venait jusqu’à moi, la
-main tendue comme un mendiant; et je lui remettais un morceau qu’il
-allait porter à sa femelle. Et toutes les <span class="pagenum" id="Page_272">272</span> autres se mettaient à
-pousser des cris furieux, des cris de jalousie et de colère, et je ne
-pouvais faire cesser cet affreux vacarme qu’en jetant sa part à chacune.</p>
-
-<p>Me trouvant fort bien dans ces ruines, je voulus y apporter mes
-instruments pour travailler. Mais aussitôt qu’ils aperçurent le cuivre
-des appareils de précision, les singes, prenant sans doute ces choses
-pour des engins de mort, s’enfuirent de tous les côtés en poussant des
-clameurs épouvantables.</p>
-
-<p>Je passais souvent aussi mes soirées avec Châli, sur une des galeries
-extérieures qui dominait le lac de Vihara. Nous regardions, sans parler,
-la lune éclatante qui glissait au fond du ciel en jetant sur l’eau un
-manteau d’argent frissonnant, et là-bas, sur l’autre rive, la ligne des
-petites pagodes, semblables à des champignons gracieux qui auraient
-poussé le pied dans l’eau. Et prenant en mes bras la tête sérieuse de ma
-petite maîtresse, je baisais lentement, longuement son front poli, ces
-grands yeux pleins du secret de cette terre antique et fabuleuse, et ses
-lèvres calmes qui s’ouvraient sous ma caresse. Et j’éprouvais une
-sensation confuse, puissante, poétique surtout, la sensation que je
-possédais <span class="pagenum" id="Page_273">273</span> toute une race dans cette fillette, cette belle race
-mystérieuse d’où semblent sorties toutes les autres.</p>
-
-<p>Le prince cependant continuait à m’accabler de cadeaux.</p>
-
-<p>Un jour il m’envoya un objet bien inattendu qui excita chez Châli une
-admiration passionnée.</p>
-
-<p>C’était simplement une boîte de coquillages, une de ces boîtes en carton
-recouvertes d’une enveloppe de petites coquilles collées simplement sur
-la pâte. En France, cela aurait valu au plus quarante sous. Mais là-bas,
-le prix de ce bijou était inestimable. C’était le premier sans doute qui
-fût entré dans le royaume.</p>
-
-<p>Je le posai sur un meuble et je le laissai là, souriant de l’importance
-donnée à ce vilain bibelot de bazar.</p>
-
-<p>Mais Châli ne se lassait pas de le considérer, de l’admirer, pleine de
-respect et d’extase. Elle me demandait de temps en temps: «Tu permets
-que je le touche?» Et quand je l’y avais autorisée, elle soulevait le
-couvercle, le refermait avec de grandes précautions, elle caressait de
-ses doigts fins, très doucement, la toison de petits coquillages, <span class="pagenum" id="Page_274">274</span>
-et elle semblait éprouver, par ce contact, une jouissance délicieuse qui
-lui pénétrait jusqu’au cœur.</p>
-
-<p>Cependant j’avais terminé mes travaux et il me fallait m’en retourner.
-Je fus longtemps à m’y décider, retenu maintenant par ma tendresse pour
-ma petite amie. Enfin, je dus en prendre mon parti.</p>
-
-<p>Le prince, désolé, organisa de nouvelles chasses, de nouveaux combats de
-lutteurs; mais, après quinze jours de ces plaisirs, je déclarai que je
-ne pouvais demeurer davantage, et il me laissa ma liberté.</p>
-
-<p>Les adieux de Châli furent déchirants. Elle pleurait, couchée sur moi,
-la tête dans ma poitrine, toute secouée par le chagrin. Je ne savais que
-faire pour la consoler, mes baisers ne servant à rien.</p>
-
-<p>Tout à coup j’eus une idée, et, me levant, j’allai chercher la boîte aux
-coquillages que je lui mis dans les mains. «C’est pour toi. Elle
-t’appartient.»</p>
-
-<p>Alors, je la vis d’abord sourire. Tout son visage s’éclairait d’une joie
-intérieure, de cette joie profonde des rêves impossibles réalisés tout à
-coup.</p>
-
-<p>Et elle m’embrassa avec furie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_275">275</span></p>
-
-<p>N’importe, elle pleura bien fort tout de même au moment du dernier
-adieu.</p>
-
-<p>Je distribuai des baisers de père et des gâteaux à tout le reste de mes
-femmes, et je partis.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_276">276</span></p>
-
-<p class="center2">II</p>
-
-<p>Deux ans s’écoulèrent, puis les hasards du service en mer me ramenèrent
-à Bombay. Par suite de circonstances imprévues on m’y laissa pour une
-nouvelle mission à laquelle me désignait ma connaissance du pays et de
-la langue.</p>
-
-<p>Je terminai mes travaux le plus vite possible, et comme j’avais encore
-trois mois devant moi, je voulus aller faire une petite visite à mon
-ami, le roi de Ganhara, et à ma chère petite femme Châli que j’allais
-trouver bien changée sans doute.</p>
-
-<p>Le Rajah Maddan me reçut avec des démonstrations de joie frénétiques. Il
-fit égorger devant moi trois gladiateurs, et il ne me laissa pas seul
-une seconde pendant la première journée de mon retour.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_277">277</span></p>
-
-<p>Le soir enfin, me trouvant libre, je fis appeler Haribadada, et après
-beaucoup de questions diverses, pour dérouter sa perspicacité, je lui
-demandai: «Et sais-tu ce qu’est devenue la petite Châli que le Rajah
-m’avait donnée.»</p>
-
-<p>L’homme prit une figure triste, ennuyée, et répondit avec une grande
-gêne:</p>
-
-<p>—Il vaut mieux ne pas parler d’elle!</p>
-
-<p>—Pourquoi cela. Elle était une gentille petite femme.</p>
-
-<p>—Elle a mal tourné, seigneur.</p>
-
-<p>—Comment, Châli? Qu’est-elle devenue? Où est-elle?</p>
-
-<p>—Je veux dire qu’elle a mal fini.</p>
-
-<p>—Mal fini? est-elle morte?</p>
-
-<p>—Oui, seigneur. Elle avait commis une vilaine action.</p>
-
-<p>J’étais fort ému, je sentais battre mon cœur, et une angoisse me
-serrer la poitrine.</p>
-
-<p>Je repris: «Une vilaine action? Qu’a-t-elle fait? Que lui est-il
-arrivé?»</p>
-
-<p>L’homme, de plus en plus embarrassé, murmura: «Il vaut mieux que vous ne
-le demandiez pas.</p>
-
-<p>—Si, je veux le savoir.</p>
-
-<p>—Elle avait volé.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_278">278</span></p>
-
-<p>—Comment, Châli? Qui a-t-elle volé?</p>
-
-<p>—Vous, seigneur.</p>
-
-<p>—Moi? Comment cela?</p>
-
-<p>—Elle vous a pris, le jour de votre départ, le coffret que le prince
-vous avait donné. On l’a trouvé entre ses mains!</p>
-
-<p>—Quel coffret?</p>
-
-<p>—Le coffret de coquillages.</p>
-
-<p>—Mais je le lui avais donné.»</p>
-
-<p>L’Indien leva sur moi des yeux stupéfaits et répondit: «Oui, elle a
-juré, en effet, par tous les serments sacrés, que vous le lui aviez
-donné. Mais on n’a pas cru que vous auriez pu offrir à une esclave un
-cadeau du roi, et le Rajah l’a fait punir.</p>
-
-<p>—Comment, punir? Qu’est-ce qu’on lui a fait?</p>
-
-<p>—On l’a attachée dans un sac, seigneur, et on l’a jetée au lac, de
-cette fenêtre, de la fenêtre de la chambre où nous sommes, où elle avait
-commis le vol.»</p>
-
-<p>Je me sentis traversé par la plus atroce sensation de douleur que j’aie
-jamais éprouvée, et je fis signe à Haribadada de se retirer pour qu’il
-ne me vît pas pleurer.</p>
-
-<p>Et je passai la nuit sur la galerie qui dominait le lac, sur la galerie,
-où j’avais tenu <span class="pagenum" id="Page_279">279</span> tant de fois la pauvre enfant sur mes genoux.</p>
-
-<p>Et je pensais que le squelette de son joli petit corps décomposé était
-là, sous moi, dans un sac de toile noué par une corde, au fond de cette
-eau noire que nous regardions ensemble autrefois.</p>
-
-<p>Je repartis le lendemain malgré les prières et le chagrin véhément du
-Rajah.</p>
-
-<p>Et je crois maintenant que je n’ai jamais aimé d’autre femme que Châli.</p>
-
-<div class="nota">
- <p><i>Châli</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 15 avril 1884, sous la
- signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_16">LE BAISER.</h2>
-
-<p class="ldedication"><span class="smcap">Ma chère mignonne</span>,</p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">D</span><span class="smcap">ONC</span>, tu pleures du matin au soir et du soir au matin, parce que ton
-mari t’abandonne; tu ne sais que faire, et tu implores un conseil de ta
-vieille tante que tu supposes apparemment bien experte. Je n’en sais pas
-si long que tu crois, et cependant je ne suis point sans doute tout à
-fait ignorante dans cet art d’aimer ou plutôt de se faire aimer, qui te
-manque un peu. Je puis bien, à mon âge, avouer cela.</p>
-
-<p>Tu n’as pour lui, me dis-tu, que des attentions, que des douceurs, que
-des caresses, que des baisers. Le mal vient peut-être de là; je crois
-que tu l’embrasses trop.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_284">284</span></p>
-
-<p>Ma chérie, nous avons aux mains le plus terrible pouvoir qui soit:
-l’amour.</p>
-
-<p>L’homme, doué de sa force physique, l’exerce par la violence. La femme,
-douée du charme, domine par la caresse. C’est notre arme, arme
-redoutable, invincible, mais qu’il faut savoir manier.</p>
-
-<p>Nous sommes, sache-le bien, les maîtresses de la terre. Raconter
-l’histoire de l’Amour depuis les origines du monde, ce serait raconter
-l’homme lui-même. Tout vient de là, les arts, les grands événements, les
-mœurs, les coutumes, les guerres, les bouleversements d’empires.</p>
-
-<p>Dans la Bible, tu trouves Dalila, Judith; dans la Fable, Omphale,
-Hélène; dans l’Histoire, les Sabines, Cléopâtre et bien d’autres.</p>
-
-<p>Donc, nous régnons, souveraines toutes-puissantes. Mais il nous faut,
-comme les rois, user d’une diplomatie délicate.</p>
-
-<p>L’Amour, ma chère petite, est fait de finesses, d’imperceptibles
-sensations.</p>
-
-<p>Nous savons qu’il est fort comme la Mort; mais il est aussi fragile que
-le verre. Le moindre choc le brise et notre domination s’écroule alors,
-sans que nous puissions la réédifier.</p>
-
-<p>Nous avons la faculté de nous faire adorer, <span class="pagenum" id="Page_285">285</span> mais il nous manque une
-toute petite chose, le discernement des nuances dans la caresse, le
-flair subtil du <span class="smcap">TROP</span> dans la manifestation de notre tendresse. Aux
-heures d’étreinte nous perdons le sentiment des finesses, tandis que
-l’homme que nous dominons reste maître de lui, demeure capable de juger
-le ridicule de certains mots, le manque de justesse de certains gestes.</p>
-
-<p>Prends bien garde à cela, ma mignonne: c’est le défaut de notre
-cuirasse, c’est notre talon d’Achille.</p>
-
-<p>Sais-tu d’où vient notre vraie puissance? Du baiser, du seul baiser!
-Quand nous savons tendre et abandonner nos lèvres, nous pouvons devenir
-des reines.</p>
-
-<p>Le baiser n’est qu’une préface, pourtant. Mais une préface charmante,
-plus délicieuse que l’œuvre elle-même, une préface qu’on relit sans
-cesse, tandis qu’on ne peut pas toujours... relire le livre.</p>
-
-<p>Oui, la rencontre des bouches est la plus parfaite, la plus divine
-sensation qui soit donnée aux humains, la dernière, la suprême limite du
-bonheur.</p>
-
-<p>C’est dans le baiser, dans le seul baiser qu’on croit parfois sentir
-cette impossible <span class="pagenum" id="Page_286">286</span> union des âmes que nous poursuivons, cette
-confusion des cœurs défaillants.</p>
-
-<p>Te rappelles-tu les vers de Sully-Prudhomme:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanzanoindent">
- Les caresses ne sont que d’inquiets transports,<br />
- Infructueux essais du pauvre Amour qui tente<br />
- L’impossible union des âmes par le corps.<br />
- </div>
-</div>
-
-<p>Une seule caresse donne cette sensation profonde, immatérielle des deux
-êtres ne faisant plus qu’un, c’est le baiser. Tout le délire violent de
-la complète possession ne vaut cette frémissante approche des bouches,
-ce premier contact humide et frais, puis cette attache immobile, éperdue
-et longue, si longue! de l’une à l’autre.</p>
-
-<p>Donc, ma belle, le baiser est notre arme la plus forte, mais il faut
-craindre de l’émousser. Sa valeur, ne l’oublie pas, est relative,
-purement convention. Elle change sans cesse suivant les circonstances,
-les dispositions du moment, l’état d’attente et d’extase de l’esprit. Je
-vais m’appuyer sur un exemple.</p>
-
-<p>Un autre poète, François Coppée, a fait un vers que nous avons toutes
-dans la mémoire, un vers que nous trouvons adorable, qui nous fait
-tressaillir jusqu’au cœur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_287">287</span></p>
-
-<p>Après avoir décrit l’attente de l’amoureux dans une chambre fermée, par
-un soir d’hiver, ses inquiétudes, ses impatiences nerveuses, sa crainte
-horrible de ne pas <span class="smcap">LA</span> voir venir, il raconte l’arrivée de la femme aimée
-qui entre enfin, toute pressée, essoufflée, apportant du froid dans ses
-jupes, et il s’écrie:</p>
-
-<div class="poem">
- <p class="noindent">Oh! les premiers baisers à travers la voilette!</p>
-</div>
-
-<p>N’est-ce point là un vers d’un sentiment exquis, d’une observation
-délicate et charmante, d’une parfaite vérité. Toutes celles qui ont
-couru au rendez-vous clandestin, que la passion a jetées dans les bras
-d’un homme, les connaissent bien ces délicieux premiers baisers à
-travers la voilette, et frémissent encore à leur souvenir. Et pourtant
-ils ne tirent leur charme que des circonstances, du retard, de l’attente
-anxieuse; mais, en vérité, au point de vue purement, ou, si tu préfères,
-impurement sensuel, ils sont détestables.</p>
-
-<p>Réfléchis. Il fait froid dehors. La jeune femme a marché vite, la
-voilette est toute mouillée par son souffle refroidi. Des gouttelles
-d’eau brillent dans les mailles de dentelle noire. L’amant se précipite
-et colle ses lèvres ardentes à cette vapeur de poumons <span class="pagenum" id="Page_288">288</span> liquéfiée.
-Le voile humide, qui déteint et porte la saveur ignoble des colorations
-chimiques, pénètre dans la bouche du jeune homme, mouille sa moustache.
-Il ne goûte nullement aux lèvres de la bien-aimée, il ne goûte qu’à la
-teinture de cette dentelle trempée d’haleine froide.</p>
-
-<p>Et pourtant nous nous écrions toutes, comme le poète:</p>
-
-<div class="poem">
- <p class="noindent">Oh! les premiers baisers à travers la voilette!</p>
-</div>
-
-<p>Donc la valeur de cette caresse étant toute conventionnelle, il faut
-craindre de la déprécier.</p>
-
-<p>Eh bien, ma chérie, je t’ai vue en plusieurs occasions très maladroite.
-Tu n’es pas la seule, d’ailleurs; la plupart des femmes perdent leur
-autorité par l’abus seul des baisers, des baisers intempestifs. Quand
-elles sentent leur mari ou leur amant un peu las, à ces heures
-d’affaissement où le cœur a besoin de repos comme le corps, au lieu
-de comprendre ce qui se passe en lui, elles s’acharnent en des caresses
-inopportunes, le lassent par l’obstination des lèvres tendues, le
-fatiguent en l’étreignant sans rime ni raison.</p>
-
-<p>Crois-en mon expérience. D’abord n’embrasse <span class="pagenum" id="Page_289">289</span> jamais ton mari en
-public, en wagon, au restaurant. C’est du plus mauvais goût; refoule ton
-envie. Il se sentirait ridicule et t’en voudrait toujours.</p>
-
-<p>Méfie-toi surtout des baisers inutiles prodigués dans l’intimité. Tu en
-fais, j’en suis certaine, une effroyable consommation.</p>
-
-<p>Ainsi je t’ai vue un jour tout à fait choquante. Tu ne te le rappelles
-pas sans doute.</p>
-
-<p>Nous étions tous trois dans ton petit salon, et, comme vous ne vous
-gêniez guère devant moi, ton mari te tenait sur ses genoux et
-t’embrassait longuement la nuque, la bouche perdue dans les cheveux
-frisés du cou. Soudain tu as crié: «Ah! le feu!» Vous n’y songiez guère,
-il s’éteignait. Quelques tisons assombris expirants rougissaient à peine
-le foyer. Alors il s’est levé, s’élançant vers le coffre à bois où il
-saisit deux bûches énormes qu’il rapportait à grand’peine, quand tu es
-venue vers lui les lèvres mendiantes, murmurant: «Embrasse-moi». Il
-tourna la tête avec effort en soutenant péniblement les souches. Alors
-tu posas doucement, lentement, ta bouche sur celle du malheureux qui
-demeura le col de travers, les reins tordus, les bras rompus, tremblant
-de fatigue et d’effort désespéré. <span class="pagenum" id="Page_290">290</span> Et tu éternisas ce baiser de
-supplice sans voir et sans comprendre. Puis, quand tu le laissas libre,
-tu te mis à murmurer d’un air fâché: «Comme tu m’embrasses
-mal.»—Parbleu, ma chérie!</p>
-
-<p>Oh! prends garde à cela. Nous avons toutes cette sotte manie, ce besoin
-inconscient et bête de nous précipiter aux moments les plus mal choisis:
-quand il porte un verre plein d’eau, quand il remet ses bottes, quand il
-renoue sa cravate, quand il se trouve enfin dans quelque posture
-pénible, et de l’immobiliser par une gênante caresse qui le fait rester
-une minute avec un geste commencé et le seul désir d’être débarrassé de
-nous.</p>
-
-<p>Surtout ne juge pas insignifiante et mesquine cette critique. L’amour
-est délicat, ma petite: un rien le froisse; tout dépend, sache-le, du
-tact de nos câlineries. Un baiser maladroit peut faire bien du mal.</p>
-
-<p>Expérimente mes conseils.</p>
-
-<p class="rsignature">Ta vieille tante,</p>
-
-<p class="rsignature2"><span class="smcap">Collette</span>.</p>
-
-<p class="center"><i>Pour copie conforme</i>: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-
-<div class="nota">
- <p><i>Le Baiser</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 14 novembre 1882.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_291">291</span></p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="table_des_matieres">TABLE DES MATIÈRES.</h2>
-
-<table style="width: 40%" summary="table_des_chapitres">
- <tr>
- <td class="tdltop">&nbsp;</td>
- <td class="tdrtop">Pages.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Les Sœurs Rondoli.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">1</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">La Patronne.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">61</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Le Petit Fût.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">77</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Lui?</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">91</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Mon Oncle Sosthène.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_5">107</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Le Mal d’André.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_6">123</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Le Pain maudit.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_7">137</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltopnowrap">Le Cas de Madame Luneau.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_8">151</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Un Sage.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_9">163</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Le Parapluie.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_10">177</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Le Verrou.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_11">195</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Rencontre.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_12">209</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Suicides.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_13">227</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Décoré!</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_14">241</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Châli.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_15">257</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Le Baiser. (<i>inédit</i>)</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_16">281</a></td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<div class="tnote" id="note_au_lecteur">
- <h2>Au lecteur</h2>
-
- <p class="line">~~~~~</p>
-
- <p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité
- la version originale.</p>
-
- <p>La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.</p>
-
- <p>L’orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale" >souris</ins> sur
- le mot pour voir le texte original.</p>
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Guy de Maupassan
- - volume 09, by Guy de Maupassant
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUY DE ***
-
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-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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