diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/53247-0.txt | 6217 | ||||
| -rw-r--r-- | old/53247-0.zip | bin | 110189 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/53247-h.zip | bin | 189257 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/53247-h/53247-h.htm | 6582 | ||||
| -rw-r--r-- | old/53247-h/images/abeille.jpg | bin | 14337 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/53247-h/images/cover.jpg | bin | 66682 -> 0 bytes |
9 files changed, 17 insertions, 12799 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..91dfc05 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #53247 (https://www.gutenberg.org/ebooks/53247) diff --git a/old/53247-0.txt b/old/53247-0.txt deleted file mode 100644 index 4831280..0000000 --- a/old/53247-0.txt +++ /dev/null @@ -1,6217 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Guy de Maupassant - -volume 09, by Guy de Maupassant - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: OEuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 09 - -Author: Guy de Maupassant - -Release Date: October 10, 2016 [EBook #53247] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUY DE *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version électronique reproduit dans son intégralité - la version originale. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - DE - GUY DE MAUPASSANT - - - - - LA PRÉSENTE ÉDITION - DES - ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT - - A ÉTÉ TIRÉE - - PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE - - EN VERTU D'UNE AUTORISATION - DE M. LE GARDE DES SCEAUX - - EN DATE DU 30 JANVIER 1902. - - - IL A ÉTÉ TIRÉ À PART - - 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE - - SAVOIR: - - 60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien. - 20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial. - 20 exemplaires (81 à 100) sur chine. - - _Le texte de ce volume - est conforme à celui de l'édition originale_: Les Sœurs Rondoli - _Paris, Paul Ollendorff, 1884, - avec addition de_: Le Baiser (_inédit_). - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - DE - GUY DE MAUPASSANT - - - - - LES SŒURS RONDOLI - - LE BAISER - - - PARIS - - LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR - 17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17 - - MDCCCCIX - - _Tous droits réservés._ - - - - -LES SŒURS RONDOLI. - - _A Georges de Porto Riche._ - - -I - -NON, dit Pierre Jouvenet, je ne connais pas l'Italie, et pourtant j'ai -tenté deux fois d'y pénétrer, mais je me suis trouvé arrêté à la -frontière de telle sorte qu'il m'a toujours été impossible de m'avancer -plus loin. Et pourtant ces deux tentatives m'ont donné une idée -charmante des mœurs de ce beau pays. Il me reste à connaître les -villes, les musées, les chefs-d'œuvre dont cette terre est peuplée. -J'essayerai de nouveau, au premier jour, de m'aventurer sur ce -territoire infranchissable. - ---Vous ne comprenez pas?--Je m'explique. - -C'est en 1874 que le désir me vint de voir Venise, Florence, Rome et -Naples. Ce goût me prit vers le 15 juin, alors que la sève violente du -printemps vous met au cœur des ardeurs de voyage et d'amour. - -Je ne suis pas voyageur cependant. Changer de place me paraît une action -inutile et fatigante. Les nuits en chemin de fer, le sommeil secoué des -wagons avec des douleurs dans la tête et des courbatures dans les -membres, les réveils éreintés dans cette boîte roulante, cette sensation -de crasse sur la peau, ces saletés volantes qui vous poudrent les yeux -et le poil, ce parfum de charbon dont on se nourrit, ces dîners -exécrables dans le courant d'air des buffets sont, à mon avis, de -détestables commencements pour une partie de plaisir. - -Après cette introduction du _Rapide_, nous avons les tristesses de -l'hôtel, du grand hôtel plein de monde et si vide, la chambre inconnue, -navrante, le lit suspect!--Je tiens à mon lit plus qu'à tout. Il est le -sanctuaire de la vie. On lui livre nue sa chair fatiguée pour qu'il la -ranime et la repose dans la blancheur des draps et dans la chaleur des -duvets. - -C'est là que nous trouvons les plus douces heures de l'existence, les -heures d'amour et de sommeil. Le lit est sacré. Il doit être respecté, -vénéré par nous, et aimé comme ce que nous avons de meilleur et de plus -doux sur la terre. - -Je ne puis soulever le drap d'un lit d'hôtel sans un frisson de dégoût. -Qu'a-t-on fait là dedans, l'autre nuit? Quels gens malpropres, -répugnants ont dormi sur ces matelas. Et je pense à tous les êtres -affreux qu'on coudoie chaque jour, aux vilains bossus, aux chairs -bourgeonneuses, aux mains noires, qui font songer aux pieds et au reste. -Je pense à ceux dont la rencontre vous jette au nez des odeurs -écœurantes d'ail ou d'humanité. Je pense aux difformes, aux -purulents, aux sueurs des malades, à toutes les laideurs et à toutes les -saletés de l'homme. - -Tout cela a passé dans ce lit où je vais dormir. J'ai mal au cœur en -glissant mon pied dedans. - -Et les dîners d'hôtel, les longs dîners de table d'hôte au milieu de -toutes ces personnes assommantes ou grotesques; et les affreux dîners -solitaires à la petite table du restaurant en face d'une pauvre bougie -coiffée d'un abat-jour. - -Et les soirs navrants dans la cité ignorée? Connaissez-vous rien de plus -lamentable que la nuit qui tombe sur une ville étrangère? On va devant -soi au milieu d'un mouvement, d'une agitation qui semblent surprenants -comme ceux de songes. On regarde ces figures qu'on n'a jamais vues, -qu'on ne reverra jamais; on écoute ces voix parler de choses qui vous -sont indifférentes, en une langue qu'on ne comprend même point. On -éprouve la sensation atroce de l'être perdu. On a le cœur serré, les -jambes molles, l'âme affaissée. On marche comme si on fuyait, on marche -pour ne pas rentrer dans l'hôtel où on se trouverait plus perdu encore -parce qu'on y est chez soi, dans le chez soi payé de tout le monde, et -on finit par tomber sur la chaise d'un café illuminé, dont les dorures -et les lumières vous accablent mille fois plus que les ombres de la rue. -Alors, devant le bock baveux apporté par un garçon qui court, on se sent -si abominablement seul qu'une sorte de folie vous saisit, un besoin de -partir, d'aller autre part, n'importe où, pour ne pas rester là, devant -cette table de marbre et sous ce lustre éclatant. Et on s'aperçoit -soudain qu'on est vraiment et toujours et partout seul au monde, mais -que dans les lieux connus, les coudoiements familiers vous donnent -seulement l'illusion de la fraternité humaine. C'est en ces heures -d'abandon, de noir isolement dans les cités lointaines qu'on pense -largement, clairement, et profondément. C'est alors qu'on voit bien -toute la vie d'un seul coup d'œil en dehors de l'optique d'espérance -éternelle, en dehors de la tromperie des habitudes prises et de -l'attente du bonheur toujours rêvé. - -C'est en allant loin qu'on comprend bien comme tout est proche et court -et vide; c'est en cherchant l'inconnu qu'on s'aperçoit bien comme tout -est médiocre et vite fini; c'est en parcourant la terre qu'on voit bien -comme elle est petite et sans cesse à peu près pareille. - -Oh! les soirées sombres de marche au hasard par des rues ignorées, je -les connais. J'ai plus peur d'elles que de tout. - -Aussi comme je ne voulais pour rien partir seul en ce voyage d'Italie je -décidai à m'accompagner mon ami Paul Pavilly. - -Vous connaissez Paul. Pour lui, le monde, la vie, c'est la femme. Il y a -beaucoup d'hommes de cette race-là. L'existence lui apparaît poétisée, -illuminée par la présence des femmes. La terre n'est habitable que -parce qu'elles y sont; le soleil est brillant et chaud parce qu'il les -éclaire. L'air est doux à respirer parce qu'il glisse sur leur peau et -fait voltiger les courts cheveux de leurs tempes. La lune est charmante -parce qu'elle leur donne à rêver et qu'elle prête à l'amour un charme -langoureux. Certes tous les actes de Paul ont les femmes pour mobile; -toutes ses pensées vont vers elles, ainsi que tous ses efforts et toutes -ses espérances. - -Un poète a flétri cette espèce d'hommes: - - Je déteste surtout le barde à l'œil humide - Qui regarde une étoile en murmurant un nom, - Et pour qui la nature immense serait vide - S'il ne portait en croupe ou Lisette ou Ninon. - - Ces gens-là sont charmants qui se donnent la peine, - Afin qu'on s'intéresse à ce pauvre univers, - D'attacher des jupons aux arbres de la plaine - Et la cornette blanche au front des coteaux verts. - - Certe ils n'ont pas compris tes musiques divines - Éternelle Nature aux frémissantes voix, - Ceux qui ne vont pas seuls par les creuses ravines - Et rêvent d'une femme au bruit que font les bois! - -Quand je parlai à Paul de l'Italie, il refusa d'abord absolument de -quitter Paris, mais je me mis à lui raconter des aventures de voyage, -je lui dis comme les Italiennes passent pour charmantes; je lui fis -espérer des plaisirs raffinés, à Naples, grâce à une recommandation que -j'avais pour un certain signore Michel Amoroso dont les relations sont -fort utiles aux voyageurs; et il se laissa tenter. - - -II - -Nous prîmes le _Rapide_ un jeudi soir, le 26 juin. On ne va guère dans -le Midi à cette époque; nous étions seuls dans le wagon, et de mauvaise -humeur tous les deux, ennuyés de quitter Paris, déplorant d'avoir cédé à -cette idée de voyage, regrettant Marly si frais, la Seine si belle, les -berges si douces, les bonnes journées de flâne dans une barque, les -bonnes soirées de somnolence sur la rive, en attendant la nuit qui -tombe. - -Paul se cala dans son coin, et déclara, dès que le train se fut mis en -route: «C'est stupide d'aller là-bas.» - -Comme il était trop tard pour qu'il changeât d'avis, je répliquai: «Il -ne fallait pas venir.» - -Il ne répondit point. Mais une envie de rire me prit en le regardant -tant il avait l'air furieux. Il ressemble certainement à un écureuil. -Chacun de nous d'ailleurs garde dans les traits, sous la ligne humaine, -un type d'animal, comme la marque de sa race primitive. Combien de gens -ont des gueules de bulldog, des têtes de bouc, de lapin, de renard, de -cheval, de bœuf! Paul est un écureuil devenu homme. Il a les yeux -vifs de cette bête, son poil roux, son nez pointu, son corps petit, fin, -souple et remuant, et puis une mystérieuse ressemblance dans l'allure -générale. Que sais-je? une similitude de gestes, de mouvements, de tenue -qu'on dirait être du souvenir. - -Enfin nous nous endormîmes tous les deux de ce sommeil bruissant de -chemin de fer que coupent d'horribles crampes dans les bras et dans le -cou et les arrêts brusques du train. - -Le réveil eut lieu comme nous filions le long du Rhône. Et bientôt le -cri continu des cigales entrant par la portière, ce cri qui semble la -voix de la terre chaude, le chant de la Provence, nous jeta dans la -figure, dans la poitrine, dans l'âme la gaie sensation du Midi, la -saveur du sol brûlé, de la patrie pierreuse et claire de l'olivier trapu -au feuillage vert de gris. - -Comme le train s'arrêtait encore, un employé se mit à courir le long du -convoi en lançant un _Valence_ sonore, un vrai _Valence_, avec l'accent, -avec tout l'accent, un _Valence_ enfin qui nous fit passer de nouveau -dans le corps ce goût de Provence que nous avait déjà donné la note -grinçante des cigales. - -Jusqu'à Marseille, rien de nouveau. - -Nous descendîmes au buffet pour déjeuner. - -Quand nous remontâmes dans notre wagon une femme y était installée. - -Paul me jeta un coup d'œil ravi; et, d'un geste machinal, il frisa sa -courte moustache, puis, soulevant un peu sa coiffure, il glissa, comme -un peigne, ses cinq doigts ouverts dans ses cheveux fort dérangés par -cette nuit de voyage. Puis il s'assit en face de l'inconnue. - -Chaque fois que je me trouve, soit en route, soit dans le monde, devant -un visage nouveau j'ai l'obsession de deviner quelle âme, quelle -intelligence, quel caractère se cachent derrière ces traits. - -C'était une jeune femme, toute jeune et jolie, une fille du Midi -assurément. Elle avait des yeux superbes, d'admirables cheveux noirs, -ondulés, un peu crêpelés, tellement touffus, vigoureux et longs, qu'ils -semblaient lourds, qu'ils donnaient rien qu'à les voir la sensation de -leur poids sur la tête. Vêtue avec élégance et un certain mauvais goût -méridional, elle semblait un peu commune. Les traits réguliers de sa -face n'avaient point cette grâce, ce fini des races élégantes, cette -délicatesse légère que les fils d'aristocrates reçoivent en naissant et -qui est comme la marque héréditaire d'un sang moins épais. - -Elle portait des bracelets trop larges pour être en or, des boucles -d'oreilles ornées de pierres transparentes trop grosses pour être des -diamants; et elle avait dans toute sa personne un je ne sais quoi de -peuple. On devinait qu'elle devait parler trop fort, crier en toute -occasion avec des gestes exubérants. - -Le train partit. - -Elle demeurait immobile à sa place, les yeux fixés devant elle dans une -pose renfrognée de femme furieuse. Elle n'avait pas même jeté un regard -sur nous. - -Paul se mit à causer avec moi, disant des choses apprêtées pour produire -de l'effet, étalant une devanture de conversation pour attirer l'intérêt -comme les marchands étalent en montre leurs objets de choix pour -éveiller le désir. - -Mais elle semblait ne pas entendre. - -«Toulon! dix minutes d'arrêt! Buffet!» cria l'employé. - -Paul me fit signe de descendre, et, sitôt sur le quai: «Dis-moi qui ça -peut bien être?» - -Je me mis à rire: «Je ne sais pas, moi. Ça m'est bien égal.» - -Il était fort allumé: «Elle est rudement jolie et fraîche, la gaillarde. -Quels yeux! Mais elle n'a pas l'air content. Elle doit avoir des -embêtements; elle ne fait attention à rien.» - -Je murmurai: «Tu perds tes frais.» - -Mais il se fâcha: «Je ne fais pas de frais, mon cher; je trouve cette -femme très jolie, voilà tout. Si on pouvait lui parler? Mais que lui -dire? Voyons, tu n'as pas une idée, toi? Tu ne soupçonnes pas qui ça -peut être? - ---Ma foi, non. Cependant je pencherais pour une cabotine qui rejoint sa -troupe après une fuite amoureuse.» - -Il eut l'air froissé, comme si je lui avais dit quelque chose de -blessant, et il reprit: «A quoi vois-tu ça. Moi je lui trouve au -contraire l'air très comme il faut.» - -Je répondis: «Regarde les bracelets, mon cher, et les boucles -d'oreilles, et la toilette. Je ne serais pas étonné non plus que ce fût -une danseuse, ou peut-être même une écuyère, mais plutôt une danseuse. -Elle a dans toute sa personne quelque chose qui sent le théâtre.» - -Cette idée le gênait décidément: «Elle est trop jeune, mon cher, elle a -à peine vingt ans. - ---Mais, mon bon, il y a bien des choses qu'on peut faire avant vingt -ans, la danse et la déclamation sont de celles-là, sans compter d'autres -encore qu'elle pratique peut-être uniquement. - ---Les voyageurs pour l'express de Nice, Vintimille, en voiture!» criait -l'employé. - -Il fallait remonter. Notre voisine mangeait une orange. Décidément, elle -n'était pas d'allure distinguée. Elle avait ouvert son mouchoir sur ses -genoux; et sa manière d'arracher la peau dorée, d'ouvrir la bouche pour -saisir les quartiers entre ses lèvres, de cracher les pépins par la -portière révélaient toute une éducation commune d'habitudes et de -gestes. - -Elle semblait d'ailleurs plus grinchue que jamais, et elle avalait -rapidement son fruit avec un air de fureur tout à fait drôle. - -Paul la dévorait du regard, cherchant ce qu'il fallait faire pour -éveiller son attention, pour remuer sa curiosité. Et il se remit à -causer avec moi, donnant jour à une procession d'idées distinguées, -citant familièrement des noms connus. Elle ne prenait nullement garde à -ses efforts. - -On passa Fréjus, Saint-Raphaël. Le train courait dans ce jardin, dans ce -paradis des roses, dans ce bois d'orangers et de citronniers épanouis -qui portent en même temps leurs bouquets blancs et leurs fruits d'or, -dans ce royaume des parfums, dans cette patrie des fleurs, sur ce rivage -admirable qui va de Marseille à Gênes. - -C'est en juin qu'il faut suivre cette côte où poussent, libres, -sauvages, par les étroits vallons sur les pentes des collines, toutes -les fleurs les plus belles. Et toujours on revoit des roses, des champs, -des plaines, des haies, des bosquets de roses. Elles grimpent aux murs, -s'ouvrent sur les toits, escaladant les arbres, éclatent dans les -feuillages, blanches, rouges, jaunes, petites ou énormes, maigres, avec -une robe unie et simple, ou charnues, en lourde et brillante toilette. - -Et leur souffle puissant, leur souffle continu épaissit l'air, le rend -savoureux et alanguissant. Et la senteur plus pénétrante encore des -orangers ouverts semble sucrer ce qu'on respire, en faire une friandise -pour l'odorat. - -La grande côte aux rochers bruns s'étend baignée par la Méditerranée -immobile. Le pesant soleil d'été tombe en nappe de feu sur les -montagnes, sur les longues berges de sable, sur la mer d'un bleu dur et -figé. Le train va toujours, entre dans les tunnels pour traverser les -caps, glisse sur les ondulations des collines, passe au-dessus de l'eau -sur des corniches droites comme des murs; et une douce, une vague odeur -salée, une odeur d'algues qui sèchent se mêle parfois à la grande et -troublante odeur des fleurs. - -Mais Paul ne voyait rien, ne regardait rien, ne sentait rien. La -voyageuse avait pris toute son attention. - -A Cannes, ayant encore à me parler, il me fit signe de descendre de -nouveau. - -A peine sortis du wagon, il me prit le bras. - ---Tu sais qu'elle est ravissante. Regarde ses yeux. Et ses cheveux, mon -cher, je n'en ai jamais vu de pareils! - -Je lui dis: «Allons, calme-toi; ou bien, attaque si tu as des -intentions. Elle ne m'a pas l'air imprenable, bien qu'elle paraisse un -peu grognon.» - -Il reprit: «Est-ce que tu ne pourrais pas lui parler, toi? Moi, je ne -trouve rien. Je suis d'une timidité stupide au début. Je n'ai jamais su -aborder une femme dans la rue. Je les suis, je tourne autour, je -m'approche, et jamais je ne découvre la phrase nécessaire. Une seule -fois j'ai fait une tentative de conversation. Comme je voyais de la -façon la plus évidente qu'on attendait mes ouvertures, et comme il -fallait absolument dire quelque chose, je balbutiai: «Vous allez bien, -madame?» Elle me rit au nez, et je me suis sauvé.» - -Je promis à Paul d'employer toute mon adresse pour amener une -conversation, et, lorsque nous eûmes repris nos places, je demandai -gracieusement à notre voisine: «Est-ce que la fumée de tabac vous gêne? -madame.» - -Elle répondit: «Non capisco.» - -C'était une Italienne! Une folle envie de rire me saisit. Paul ne -sachant pas un mot de cette langue, je devais lui servir d'interprète. -J'allais commencer mon rôle. Je prononçai, alors, en italien. - ---Je vous demandais, madame, si la fumée du tabac vous gêne le moins du -monde? - -Elle me jeta d'un air furieux: «Che mi fa!» - -Elle n'avait pas tourné la tête ni levé les yeux sur moi, et je demeurai -fort perplexe, ne sachant si je devais prendre ce «qu'est-ce que ça me -fait?» pour une autorisation, pour un refus, pour une vraie marque -d'indifférence ou pour un simple: «Laissez-moi tranquille.» - -Je repris: «Madame, si l'odeur vous gêne le moins du monde...?» - -Elle répondit alors: «mica» avec une intonation qui équivalait à: -«Fichez-moi la paix!» C'était cependant une permission, et je dis à -Paul: «Tu peux fumer.» Il me regardait avec ces yeux étonnés qu'on a -quand on cherche à comprendre des gens qui parlent devant vous une -langue étrangère. Et il demanda d'un air tout à fait drôle: - ---Qu'est-ce que tu lui as dit? - ---Je lui ai demandé si nous pouvions fumer? - ---Elle ne sait donc pas le français? - ---Pas un mot. - ---Qu'a-t-elle répondu? - ---Qu'elle nous autorisait à faire tout ce qui nous plairait. - -Et j'allumai mon cigare. - -Paul reprit: «C'est tout ce qu'elle a dit? - ---Mon cher, si tu avais compté ses paroles, tu aurais remarqué qu'elle -en a prononcé juste six, dont deux pour me faire comprendre qu'elle -n'entendait pas le français. Il en reste donc quatre. Or, en quatre -mots, on ne peut vraiment exprimer une quantité de choses.» - -Paul semblait tout à fait malheureux, désappointé, désorienté. - -Mais soudain l'Italienne me demanda de ce même ton mécontent qui lui -paraissait naturel: «Savez-vous à quelle heure nous arriverons à Gênes?» - -Je répondis: «A onze heures du soir, madame?» Puis, après une minute de -silence, je repris: «Nous allons également à Gênes, mon ami et moi, et -si nous pouvions, pendant le trajet, vous être bons à quelque chose, -croyez que nous en serions très heureux?» - -Comme elle ne répondait pas, j'insistai: «Vous êtes seule, et si vous -aviez besoin de nos services...» Elle articula un nouveau «mica» si dur -que je me tus brusquement. - -Paul demanda: - ---Qu'est-ce qu'elle a dit? - ---Elle a dit qu'elle te trouvait charmant. - -Mais il n'était pas en humeur de plaisanterie; et il me pria sèchement -de ne point me moquer de lui. Alors, je traduisis et la question de la -jeune femme et ma proposition galante si vertement repoussée. - -Il était vraiment agité comme un écureuil en cage. Il dit: «Si nous -pouvions savoir à quel hôtel elle descend, nous irions au même. Tâche -donc de l'interroger adroitement, de faire naître une nouvelle occasion -de lui parler.» - -Ce n'était vraiment pas facile et je ne savais qu'inventer, désireux -moi-même de faire connaissance avec cette personne difficile. - -On passa Nice, Monaco, Menton, et le train s'arrêta à la frontière pour -la visite des bagages. - -Bien que j'aie en horreur les gens mal élevés qui déjeunent et dînent -dans les wagons, j'allai acheter tout un chargement de provisions pour -tenter un effort suprême sur la gourmandise de notre compagne. Je -sentais bien que cette fille-là devait être, en temps ordinaire, d'abord -aisé. Une contrariété quelconque la rendait irritable, mais il suffisait -peut-être d'un rien, d'une envie éveillée, d'un mot, d'une offre bien -faite pour la dérider, la décider et la conquérir. - -On repartit. Nous étions toujours seuls tous les trois. J'étalai mes -vivres sur la banquette, je découpai le poulet, je disposai élégamment -les tranches de jambon sur un papier, puis j'arrangeai avec soin tout -près de la jeune femme notre dessert: fraises, prunes, cerises, gâteaux -et sucreries. - -Quand elle vit que nous nous mettions à manger, elle tira à son tour -d'un petit sac un morceau de chocolat et deux croissants et elle -commença à croquer de ses belles dents aiguës le pain croustillant et la -tablette. - -Paul me dit à demi-voix: - ---Invite-la donc? - ---C'est bien mon intention, mon cher, mais le début n'est pas facile. - -Cependant elle regardait parfois du côté de nos provisions et je sentis -bien qu'elle aurait encore faim une fois finis ses deux croissants. Je -la laissai donc terminer son dîner frugal. Puis je lui demandai: - ---Vous seriez tout à fait gracieuse, madame, si vous vouliez accepter un -de ces fruits? - -Elle répondit encore: «mica!» mais d'une voix moins méchante que dans le -jour, et j'insistai: «Alors, voulez-vous me permettre de vous offrir un -peu de vin. Je vois que vous n'avez rien bu. C'est du vin de votre -pays, du vin d'Italie, et puisque nous sommes maintenant chez vous, il -nous serait fort agréable de voir une jolie bouche italienne accepter -l'offre des Français, ses voisins.» - -Elle faisait «non» de la tête, doucement, avec la volonté de refuser, et -avec le désir d'accepter, et elle prononça encore «mica» mais un «mica» -presque poli. Je pris la petite bouteille vêtue de paille à la mode -italienne; j'emplis un verre et je le lui présentai. - ---Buvez, lui dis-je, ce sera notre bienvenue dans votre patrie. - -Elle prit le verre d'un air mécontent et le vida d'un seul trait, en -femme que la soif torture, puis elle me le rendit sans dire merci. - -Alors, je lui présentai les cerises: «Prenez, madame, je vous en prie. -Vous voyez bien que vous nous faites grand plaisir.» - -Elle regardait de son coin tous les fruits étalés à côté d'elle et elle -prononça si vite que j'avais grand'peine à entendre: «A me non piacciono -ne le ciliegie ne le susine; amo soltanto le fragole.» - ---Qu'est-ce qu'elle dit? demanda Paul aussitôt. - ---Elle dit qu'elle n'aime ni les cerises ni les prunes, mais seulement -les fraises. - -Et je posai sur ses genoux le journal plein de fraises des bois. Elle se -mit aussitôt à les manger très vite, les saisissant du bout des doigts -et les lançant, d'un peu loin, dans sa bouche qui s'ouvrait pour les -recevoir d'une façon coquette et charmante. - -Quand elle eut achevé le petit tas rouge que nous avions vu en quelques -minutes diminuer, fondre, disparaître sous le mouvement vif de ses -mains, je lui demandai: «Et maintenant, qu'est-ce que je peux vous -offrir?» - -Elle répondit: «Je veux bien un peu de poulet.» - -Et elle dévora certes la moitié de la volaille qu'elle dépeçait à grands -coups de mâchoire avec des allures de carnivore. Puis elle se décida à -prendre des cerises, qu'elle n'aimait pas, puis des prunes, puis des -gâteaux, puis elle dit: «C'est assez», et elle se blottit dans son coin. - -Je commençais à m'amuser beaucoup et je voulus la faire manger encore, -multipliant pour la décider, les compliments et les offres. Mais elle -redevint tout à coup furieuse et me jeta par la figure un «mica» répété -si terrible que je ne me hasardai plus à troubler sa digestion. - -Je me tournai vers mon ami: «Mon pauvre Paul, je crois que nous en -sommes pour nos frais.» - -La nuit venait, une chaude nuit d'été qui descendait lentement, étendait -ses ombres tièdes sur la terre brûlante et lasse. Au loin, de place en -place, par la mer, des feux s'allumaient sur les caps, au sommet des -promontoires, et des étoiles aussi commençaient à paraître à l'horizon -obscurci, et je les confondais parfois avec les phares. - -Le parfum des orangers devenait plus pénétrant; on le respirait avec -ivresse, en élargissant les poumons pour le boire profondément. Quelque -chose de doux, de délicieux, de divin semblait flotter dans l'air -embaumé. - -Et tout d'un coup, j'aperçus sous les arbres le long de la voie, dans -l'ombre toute noire maintenant, quelque chose comme une pluie d'étoiles. -On eût dit des gouttes de lumière sautillant, voletant, jouant et -courant dans les feuilles, des petits astres tombés du ciel pour faire -une partie sur la terre. C'étaient des lucioles, ces mouches ardentes -dansant dans l'air parfumé un étrange ballet de feu. - -Une d'elles, par hasard, entra dans notre wagon et se mit à vagabonder -jetant sa lueur intermittente, éteinte aussitôt qu'allumée. Je couvris -de son voile bleu notre quinquet et je regardais la mouche fantastique -aller, venir, selon les caprices de son vol enflammé. Elle se posa, tout -à coup, dans les cheveux noirs de notre voisine assoupie après dîner. Et -Paul demeurait en extase, les yeux fixés sur ce point brillant qui -scintillait, comme un bijou vivant sur le front de la femme endormie. - -L'Italienne se réveilla vers dix heures trois quarts, portant toujours -dans sa coiffure la petite bête allumée. Je dis, en la voyant remuer: -«Nous arrivons à Gênes, madame.» Elle murmura, sans me répondre, comme -obsédée par une pensée fixe et gênante: «Qu'est-ce que je vais faire -maintenant?» - -Puis, tout d'un coup, elle me demanda: - ---Voulez-vous que je vienne avec vous? - -Je demeurai tellement stupéfait que je ne comprenais pas. - ---Comment, avec nous? Que voulez-vous dire? - -Elle répéta, d'un air de plus en plus furieux: - ---Voulez-vous que j'aille avec vous tout de suite? - ---Je veux bien, moi; mais où désirez-vous aller? Où voulez-vous que je -vous conduise? - -Elle haussa les épaules avec une indifférence souveraine. - ---Où vous voudrez! Ça m'est égal. - -Elle répéta deux fois: «Che mi fa?» - ---Mais, c'est que nous allons à l'hôtel? - -Elle dit du ton le plus méprisant: «Eh bien! allons à l'hôtel.» - -Je me tournai vers Paul, et je prononçai: - ---Elle demande si nous voulons qu'elle vienne avec nous. - -La surprise affolée de mon ami me fit reprendre mon sang-froid. Il -balbutia: - ---Avec nous? Où ça? Pourquoi? Comment? - ---Je n'en sais rien, moi? Elle vient de me faire cette étrange -proposition du ton le plus irrité. J'ai répondu que nous allions à -l'hôtel; elle a répliqué: Eh bien, allons à l'hôtel! Elle ne doit pas -avoir le sou. C'est égal, elle a une singulière manière de faire -connaissance. - -Paul, agité et frémissant, s'écria: «Mais certes oui, je veux bien, -dis-lui que nous l'emmenons où il lui plaira.» Puis il hésita une -seconde et reprit d'une voix inquiète: «Seulement il faudrait savoir -avec qui elle vient? Est-ce avec toi ou avec moi?» - -Je me tournai vers l'Italienne qui ne semblait même pas nous écouter, -retombée dans sa complète insouciance et je lui dis: «Nous serons très -heureux, madame, de vous emmener avec nous. Seulement mon ami désirerait -savoir si c'est mon bras ou le sien que vous voulez prendre comme -appui?» - -Elle ouvrit sur moi ses grands yeux noirs et répondit avec une vague -surprise: «Che mi fa?» - -Je m'expliquai: On appelle en Italie, je crois, l'ami qui prend soin de -tous les désirs d'une femme, qui s'occupe de toutes ses volontés et -satisfait tous ses caprices, un _patito_. Lequel de nous deux -voulez-vous pour votre patito?» - -Elle répondit sans hésiter: «Vous!» - -Je me retournai vers Paul: «C'est moi qu'elle choisit, mon cher, tu -n'as pas de chance.» - -Il déclara, d'un air rageur: «Tant mieux pour toi.» - -Puis, après avoir réfléchi quelques minutes: «Est-ce que tu tiens à -emmener cette grue-là? Elle va nous faire rater notre voyage. Que -veux-tu que nous fassions de cette femme qui a l'air de je ne sais quoi? -On ne va seulement pas nous recevoir dans un hôtel comme il faut? - -Mais je commençais justement à trouver l'Italienne beaucoup mieux que je -ne l'avais jugée d'abord, et je tenais, oui, je tenais à l'emmener -maintenant. J'étais même ravi de cette pensée, et je sentais déjà ces -petits frissons d'attente que la perspective d'une nuit d'amour vous -fait passer dans les veines. - -Je répondis: «Mon cher, nous avons accepté. Il est trop tard pour -reculer. Tu as été le premier à me conseiller de répondre: Oui.» - -Il grommela: «C'est stupide! Enfin, fais comme tu voudras.» - -Le train sifflait, ralentissait; on arriva. - -Je descendis du wagon, puis je tendis la main à ma nouvelle compagne. -Elle sauta lestement à terre, et je lui offris mon bras qu'elle eut -l'air de prendre avec répugnance. Une fois les bagages reconnus et -réclamés, nous voilà partis à travers la ville. Paul marchait en -silence, d'un pas nerveux. - -Je lui dis: «Dans quel hôtel allons-nous descendre? Il est peut-être -difficile d'aller à la _Cité de Paris_ avec une femme, surtout avec -cette Italienne.» - -Paul m'interrompit: «Oui avec une Italienne qui a plutôt l'air d'une -fille que d'une duchesse. Enfin, cela ne me regarde pas. Agis à ton -gré!» - -Je demeurais perplexe. J'avais écrit à la _Cité de Paris_ pour retenir -notre appartement, et maintenant... je ne savais plus à quoi me décider. - -Deux commissionnaires nous suivaient avec les malles. Je repris: «Tu -devrais bien aller en avant. Tu dirais que nous arrivons. Tu laisserais, -en outre, entendre au patron que je suis avec une... amie, et que nous -désirons un appartement tout à fait séparé pour nous trois, afin de ne -pas nous mêler aux autres voyageurs. Il comprendra, et nous nous -déciderons d'après sa réponse. - -Mais Paul grommela: «Merci, ces commissions et ce rôle ne me vont -guère. Je ne suis pas venu ici pour préparer tes appartements et tes -plaisirs.» - -Mais j'insistai: «Voyons, mon cher, ne te fâche pas. Il vaut mieux -assurément descendre dans un bon hôtel que dans un mauvais, et ce n'est -pas bien difficile d'aller demander au patron trois chambres séparées, -avec salle à manger.» - -J'appuyai sur trois, ce qui le décida. - -Il prit donc les devants et je le vis entrer sous la grande porte d'un -bel hôtel pendant que je demeurais de l'autre côté de la rue, traînant -mon Italienne muette, et suivi pas à pas par les porteurs de colis. - -Paul enfin revint, avec un visage aussi maussade que celui de ma -compagne: «C'est fait, dit-il, on nous accepte; mais il n'y a que deux -chambres. Tu t'arrangeras comme tu pourras.» - -Et je le suivis, honteux d'entrer en cette compagnie suspecte. - -Nous avions deux chambres en effet, séparées par un petit salon. Je -priai qu'on nous apportât un souper froid, puis je me tournai un peu -perplexe, vers l'Italienne. - ---Nous n'avons pu nous procurer que deux chambres, madame, vous -choisirez celle que vous voudrez. - -Elle répondit par un éternel: «Che mi fa?» Alors je pris, par terre, sa -petite caisse de bois noir, une vraie malle de domestique, et je la -portai dans l'appartement de droite que je choisis pour elle... pour -nous. Une main française avait écrit sur un carré de papier collé -«Mademoiselle Francesca Rondoli. Gênes.» - -Je demandai: Vous vous appelez Francesca?» - -Elle fit «oui» de la tête, sans répondre. - -Je repris: «Nous allons souper tout à l'heure. En attendant, vous avez -peut-être envie de faire votre toilette?» - -Elle répondit par un «mica», mot aussi fréquent dans sa bouche que le -«che mi fa.» J'insistai: «Après un voyage en chemin de fer, il est si -agréable de se nettoyer.» - -Puis je pensai qu'elle n'avait peut-être pas les objets indispensables à -une femme, car elle me paraissait assurément dans une situation -singulière, comme au sortir de quelque aventure désagréable, et -j'apportai mon nécessaire. - -J'atteignis tous les petits instruments de propreté qu'il contenait: -une brosse à ongles, une brosse à dents neuve,--car j'en emporte -toujours avec moi un assortiment,--mes ciseaux, mes limes, des éponges. -Je débouchai un flacon d'eau de Cologne, un flacon d'eau de lavande -ambrée, un petit flacon de new mown hay, pour lui laisser le choix. -J'ouvris ma boîte à poudre de riz où baignait la houppe légère. Je -plaçai une de mes serviettes fines à cheval sur le pot à eau et je posai -un savon vierge auprès de la cuvette. - -Elle suivait mes mouvements de son œil large et fâché, sans paraître -étonnée ni satisfaite de mes soins. - -Je lui dis: «Voilà tout ce qu'il vous faut, je vous préviendrai quand le -souper sera prêt.» - -Et je rentrai dans le salon. Paul avait pris possession de l'autre -chambre et s'était enfermé dedans, je restai donc seul à attendre. - -Un garçon allait et venait, apportant les assiettes, les verres. Il mit -la table lentement, puis posa dessus un poulet froid et m'annonça que -j'étais servi. - -Je frappai doucement à la porte de Mlle Rondoli. Elle cria: «Entrez.» -J'entrai. Une suffocante odeur de parfumerie me saisit, cette odeur -violente, épaisse, des boutiques de coiffeurs. - -L'Italienne était assise sur sa malle dans une pose de songeuse -mécontente ou de bonne renvoyée. J'appréciai d'un coup d'œil ce -qu'elle entendait par faire sa toilette. La serviette était restée pliée -sur le pot à eau toujours plein. Le savon intact et sec demeurait auprès -de la cuvette vide; mais on eût dit que la jeune femme avait bu la -moitié des flacons d'essence. L'eau de Cologne cependant avait été -ménagée; il ne manquait environ qu'un tiers de la bouteille; elle avait -fait, par compensation, une surprenante consommation d'eau de lavande -ambrée et de new mown hay. Un nuage de poudre de riz, un vague -brouillard blanc semblait encore flotter dans l'air, tant elle s'en -était barbouillé le visage et le cou. Elle en portait une sorte de neige -dans les cils, dans les sourcils et sur les tempes, tandis que ses joues -en étaient plâtrées et qu'on en voyait des couches profondes dans tous -les creux de son visage, sur les ailes du nez, dans la fossette du -menton, aux coins des yeux. - -Quand elle se leva, elle répandit une odeur si violente que j'eus une -sensation de migraine. - -Et on se mit à table pour souper. Paul était devenu d'une humeur -exécrable. Je n'en pouvais tirer que des paroles de blâme, des -appréciations irritées ou des compliments désagréables. - -Mlle Francesca mangeait comme un gouffre. Dès qu'elle eut achevé son -repas, elle s'assoupit sur le canapé. Cependant, je voyais venir avec -inquiétude l'heure décisive de la répartition des logements. Je me -résolus à brusquer les choses, et m'asseyant auprès de l'Italienne, je -lui baisai la main avec galanterie. - -Elle entr'ouvrit ses yeux fatigués, me jeta entre ses paupières -soulevées un regard endormi et toujours mécontent. - -Je lui dis: «Puisque nous n'avons que deux chambres, voulez-vous me -permettre d'aller avec vous dans la vôtre?» - -Elle répondit: «Faites comme vous voudrez. Ça m'est égal. Che mi fa?» - -Cette indifférence me blessa: «Alors, ça ne vous est pas désagréable que -j'aille avec vous? - ---Ça m'est égal, faites comme vous voudrez. - ---Voulez-vous vous coucher tout de suite? - ---Oui, je veux bien; j'ai sommeil.» - -Elle se leva, bâilla, tendit la main à Paul qui la prit d'un air -furieux, et je l'éclairai dans notre appartement. - -Mais une inquiétude me hantait: «Voici, lui dis-je de nouveau, tout ce -qu'il vous faut.» - -Et j'eus soin de verser moi-même la moitié du pot à eau dans la cuvette -et de placer la serviette près du savon. - -Puis je retournai vers Paul. Il déclara dès que je fus rentré: «Tu as -amené là un joli chameau!» Je répliquai en riant: «Mon cher, ne dis pas -de mal des raisins trop verts.» - -Il reprit, avec une méchanceté sournoise: «Tu verras s'il t'en cuira, -mon bon.» - -Je tressaillis, et cette peur harcelante qui nous poursuit après les -amours suspectes, cette peur qui nous gâte les rencontres charmantes, -les caresses imprévues, tous les baisers cueillis à l'aventure, me -saisit. Je fis le brave cependant: «Allons donc, cette fille-là n'est -pas une rouleuse.» - -Mais il me tenait, le gredin! Il avait vu sur mon visage passer l'ombre -de mon inquiétude: - ---Avec ça que tu la connais? Je te trouve surprenant! Tu cueilles dans -un wagon une Italienne qui voyage seule; elle t'offre avec un cynisme -vraiment singulier d'aller coucher avec toi dans le premier hôtel venu. -Tu l'emmènes. Et tu prétends que ce n'est pas une fille! Et tu te -persuades que tu ne cours pas plus de danger ce soir que si tu allais -passer la nuit dans le lit d'une... d'une femme atteinte de petite -vérole. - -Et il riait de son rire mauvais et vexé. Je m'assis, torturé d'angoisse. -Qu'allais-je faire? Car il avait raison. Et un combat terrible se -livrait en moi entre la crainte et le désir. - -Il reprit: «Fais ce que tu voudras, je t'aurai prévenu; tu ne te -plaindras point des suites.» - -Mais je vis dans son œil une gaieté si ironique, un tel plaisir de -vengeance; il se moquait si gaillardement de moi que je n'hésitai plus. -Je lui tendis la main. «Bonsoir, lui dis-je. - - A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. - -Et ma foi, mon cher, la victoire vaut le danger.» - -Et j'entrai d'un pas ferme dans la chambre de Francesca. - -Je demeurai sur la porte, surpris, émerveillé. Elle dormait déjà, toute -nue, sur le lit. Le sommeil l'avait surprise comme elle venait de se -dévêtir; et elle reposait dans la pose charmante de la grande femme du -Titien. - -Elle semblait s'être couchée par lassitude, pour ôter ses bas, car ils -étaient restés sur le drap; puis elle avait pensé à quelque chose, sans -doute à quelque chose d'agréable, car elle avait attendu un peu avant de -se relever, pour laisser s'achever sa rêverie, puis, fermant doucement -les yeux, elle avait perdu connaissance. Une chemise de nuit, brodée au -col, achetée toute faite dans un magasin de confection, luxe de -débutante, gisait sur une chaise. - -Elle était charmante, jeune, ferme et fraîche. - -Quoi de plus joli qu'une femme endormie? Ce corps, dont tous les -contours sont doux, dont toutes les courbes séduisent, dont toutes les -molles saillies troublent le cœur, semble fait pour l'immobilité du -lit. Cette ligne onduleuse qui se creuse au flanc, se soulève à la -hanche, puis descend la pente légère et gracieuse de la jambe pour finir -si coquettement au bout du pied ne se dessine vraiment avec tout son -charme exquis, qu'allongée sur les draps d'une couche. - -J'allais oublier, en une seconde, les conseils prudents de mon camarade; -mais, soudain, m'étant tourné vers la toilette, je vis toutes choses -dans l'état où je les avais laissées; et je m'assis, tout à fait -anxieux, torturé par l'irrésolution. - -Certes, je suis resté là longtemps, fort longtemps, une heure peut-être, -sans me décider à rien, ni à l'audace ni à la fuite. La retraite -d'ailleurs m'était impossible, et il me fallait soit passer la nuit sur -un siège, soit me coucher à mon tour, à mes risques et périls. - -Quant à dormir ici ou là, je n'y devais pas songer, j'avais la tête trop -agitée et les yeux trop occupés. - -Je remuais sans cesse, vibrant, enfiévré, mal à l'aise, énervé à -l'excès. Puis je me fis un raisonnement de capitulard: «Ça ne m'engage à -rien de me coucher. Je serai toujours mieux, pour me reposer, sur un -matelas que sur une chaise.» - -Et je me déshabillai lentement; puis passant par-dessus la dormeuse, je -m'étendis contre la muraille, en offrant le dos à la tentation. - -Et je demeurai encore longtemps, fort longtemps sans dormir. - -Mais, tout à coup, ma voisine se réveilla. Elle ouvrit des yeux étonnés -et toujours mécontents, puis s'étant aperçue qu'elle était nue, elle se -leva et passa tranquillement sa chemise de nuit, avec autant -d'indifférence que si je n'avais pas été là. - -Alors... ma foi... je profitai de la circonstance, sans qu'elle parût -d'ailleurs s'en soucier le moins du monde. Et elle se rendormit -placidement, la tête posée sur son bras droit. - -Et je me mis à méditer sur l'imprudence et la faiblesse humaines. Puis -je m'assoupis enfin. - - -Elle s'habilla de bonne heure, en femme habituée aux travaux du matin. -Le mouvement qu'elle fit en se levant m'éveilla; et je la guettai entre -mes paupières à demi closes. - -Elle allait, venait, sans se presser, comme étonnée de n'avoir rien à -faire. Puis elle se décida à se rapprocher de la table de toilette et -elle vida, en une minute, tout ce qui restait de parfums dans mes -flacons. Elle usa aussi de l'eau, il est vrai, mais peu. - -Puis quand elle se fut complètement vêtue, elle se rassit sur sa malle, -et, un genou dans ses mains, elle demeura songeuse. - -Je fis alors semblant de l'apercevoir, et je dis: «Bonjour, Francesca.» - -Elle grommela, sans paraître plus gracieuse que la veille: «Bonjour.» - -Je demandai: «Avez-vous bien dormi?» - -Elle fit oui de la tête sans répondre; et sautant à terre, je m'avançai -pour l'embrasser. - -Elle me tendit son visage d'un mouvement ennuyé d'enfant qu'on caresse -malgré lui. Je la pris alors tendrement dans mes bras (le vin étant -tiré, j'eus été bien sot de n'en plus boire) et je posai lentement mes -lèvres sur ses grands yeux fâchés qu'elle fermait, avec ennui, sous mes -baisers, sur ses joues claires, sur ses lèvres charnues qu'elle -détournait. - -Je lui dis: «Vous n'aimez donc pas qu'on vous embrasse?» - -Elle répondit: «Mica.» - -Je m'assis sur la malle à côté d'elle, et passant mon bras sous le sien: -«Mica! mica! mica! pour tout. Je ne vous appellerai plus que -mademoiselle Mica.» - -Pour la première fois, je crus voir sur sa bouche une ombre de sourire, -mais il passa si vite que j'ai bien pu me tromper. - ---Mais si vous répondez toujours «mica» je ne saurai plus quoi tenter -pour vous plaire. Voyons, aujourd'hui, qu'est-ce que nous allons faire? - -Elle hésita comme si une apparence de désir eût traversé sa tête, puis -elle prononça nonchalamment: «Ça m'est égal, ce que vous voudrez. - ---Eh bien, mademoiselle Mica, nous prendrons une voiture et nous irons -nous promener.» - -Elle murmura: «Comme vous voudrez.» - -Paul nous attendait dans la salle à manger avec la mine ennuyée des -tiers dans les affaires d'amour. J'affectai une figure ravie et je lui -serrai la main avec une énergie pleine d'aveux triomphants. - -Il demanda: «Qu'est-ce que tu comptes faire?» - -Je répondis: «Mais nous allons d'abord parcourir un peu la ville, puis -nous pourrons prendre une voiture pour voir quelque coin des environs.» - -Le déjeuner fut silencieux, puis on partit par les rues, pour la visite -des musées. Je traînai à mon bras Francesca de palais en palais. Nous -parcourûmes le palais Spinola, le palais Doria, le palais Marcello -Durazzo, le palais Rouge et le palais Blanc. Elle ne regardait rien ou -bien levait parfois sur les chefs-d'œuvre son œil las et -nonchalant. Paul exaspéré nous suivait en grommelant des choses -désagréables. Puis une voiture nous promena par la campagne, muets tous -les trois. - -Puis on rentra pour dîner. - -Et le lendemain ce fut la même chose, et le lendemain encore. - -Paul, le troisième jour, me dit: «Tu sais, je te lâche, moi, je ne vais -pas rester trois semaines à te regarder faire l'amour avec cette -grue-là?» - -Je demeurais fort perplexe, fort gêné, car, à ma grande surprise, je -m'étais attaché à Francesca d'une façon singulière. L'homme est faible -et bête, entraînable pour un rien, et lâche toutes les fois que ses sens -sont excités ou domptés. Je tenais à cette fille que je ne connaissais -point, à cette fille taciturne et toujours mécontente. J'aimais sa -figure grogneuse, la moue de sa bouche, l'ennui de son regard; j'aimais -ses gestes fatigués, ses consentements méprisants, jusqu'à -l'indifférence de sa caresse. Un lien secret, ce lien mystérieux de -l'amour bestial, cette attache secrète de la possession qui ne rassasie -pas, me retenait près d'elle. Je le dis à Paul, tout franchement. Il me -traita d'imbécile, puis me dit: «Eh bien, emmène la.» - -Mais elle refusa obstinément de quitter Gênes sans vouloir expliquer -pourquoi. J'employai les prières, les raisonnements, les promesses; rien -n'y fit. - -Et je restai. - -Paul déclara qu'il allait partir tout seul. Il fit même sa malle, mais -il resta également. - -Et quinze jours se passèrent encore. - -Francesca, toujours silencieuse et d'humeur irritée, vivait à mon côté -plutôt qu'avec moi, répondant à tous mes désirs, à toutes mes demandes, -à toutes mes propositions par son éternel «che mi fa» ou par son non -moins éternel «mica». - -Mon ami ne dérageait plus. A toutes ses colères, je répondais: «Tu peux -t'en aller si tu t'ennuies. Je ne te retiens pas.» - -Alors il m'injuriait, m'accablait de reproches, s'écriait: «Mais où -veux-tu que j'aille maintenant. Nous pouvions disposer de trois -semaines, et voilà quinze jours passés! Ce n'est pas à présent que je -peux continuer ce voyage? Et puis, comme si j'allais partir tout seul -pour Venise, Florence et Rome! Mais tu me le payeras, et plus que tu ne -penses. On ne fait pas venir un homme de Paris pour l'enfermer dans un -hôtel de Gênes avec une rouleuse italienne!» - -Je lui disais tranquillement: «Eh bien, retourne à Paris, alors.» Et il -vociférait: «C'est ce que je vais faire et pas plus tard que demain.» - -Mais le lendemain il restait comme la veille, toujours furieux et -jurant. - -On nous connaissait maintenant par les rues, où nous errions du matin au -soir, par les rues étroites et sans trottoirs de cette ville qui -ressemble à un immense labyrinthe de pierre, percé de corridors pareils -à des souterrains. Nous allions dans ces passages où soufflent de -furieux courants d'air, dans ces traverses resserrées entre des -murailles si hautes, que l'on voit à peine le ciel. Des Français parfois -se retournaient, étonnés de reconnaître des compatriotes en compagnie de -cette fille ennuyée aux toilettes voyantes, dont l'allure vraiment -semblait singulière, déplacée entre nous, compromettante. - -Elle allait appuyée à mon bras, ne regardant rien. Pourquoi restait-elle -avec moi, avec nous, qui paraissions lui donner si peu d'agrément? Qui -était-elle? D'où venait-elle? Que faisait-elle? Avait-elle un projet, -une idée? Ou bien vivait-elle, à l'aventure, de rencontres et de -hasards? Je cherchais en vain à la comprendre, à la pénétrer, à -l'expliquer. Plus je la connaissais, plus elle m'étonnait, -m'apparaissait comme une énigme. Certes, elle n'était point une -drôlesse, faisant profession de l'amour. Elle me paraissait plutôt -quelque fille de pauvres gens, séduite, emmenée, puis lâchée et perdue -maintenant. Mais que comptait-elle devenir? Qu'attendait-elle? Car elle -ne semblait nullement s'efforcer de me conquérir ou de tirer de moi -quelque profit bien réel. - -J'essayai de l'interroger, de lui parler de son enfance, de sa famille. -Elle ne me répondit pas. Et je demeurais avec elle, le cœur libre et -la chair tenaillée, nullement las de la tenir en mes bras, cette femelle -hargneuse et superbe, accouplé comme une bête, pris par les sens ou -plutôt séduit, vaincu par une sorte de charme sensuel, un charme jeune, -sain, puissant, qui se dégageait d'elle, de sa peau savoureuse, des -lignes robustes de son corps. - -Huit jours encore s'écoulèrent. Le terme de mon voyage approchait, car -je devais être rentré à Paris le 11 juillet. Paul, maintenant, prenait à -peu près son parti de l'aventure, tout en m'injuriant toujours. Quant à -moi, j'inventais des plaisirs, des distractions, des promenades pour -amuser ma maîtresse et mon ami; je me donnais un mal infini. - -Un jour, je leur proposai une excursion à Santa Margarita. La petite -ville charmante, au milieu de jardins, se cache au pied d'une côte qui -s'avance au loin dans la mer jusqu'au village de Portofino. Nous -suivions tous trois l'admirable route qui court le long de la montagne. -Francesca soudain me dit: «Demain, je ne pourrai pas me promener avec -vous. J'irai voir des parents.» - -Puis elle se tut. Je ne l'interrogeai pas, sûr qu'elle ne me répondrait -point. - -Elle se leva en effet, le lendemain, de très bonne heure. Puis, comme je -restais couché, elle s'assit sur le pied de mon lit et prononça, d'un -air gêné, contrarié, hésitant: «Si je ne suis pas revenue ce soir, -est-ce que vous viendrez me chercher?» - -Je répondis: «Mais oui, certainement. Où faut-il aller?» - -Elle m'expliqua: «Vous irez dans la rue Victor-Emmanuel, puis vous -prendrez le passage Falcone et la traverse Saint-Raphaël, vous entrerez -dans la maison du marchand de mobilier, dans la cour, tout au fond, dans -le bâtiment qui est à droite, et vous demanderez Mme Rondoli. C'est là.» - -Et elle partit. Je demeurai fort surpris. - -En me voyant seul, Paul, stupéfait, balbutia: «Où donc est Francesca?» -Et je lui racontai ce qui venait de se passer. - -Il s'écria: «Eh bien, mon cher, profite de l'occasion et filons. Aussi -bien voilà notre temps fini. Deux jours de plus ou de moins ne changent -rien. En route, en route, fais ta malle. En route!» - -Je refusai: «Mais non mon cher, je ne puis vraiment lâcher cette fille -d'une pareille façon, après être resté près de trois semaines avec elle. -Il faut que je lui dise adieu, que je lui fasse accepter quelque chose; -non, je me conduirais là comme un saligaud.» - -Mais il ne voulait rien entendre, il me pressait, me harcelait. -Cependant je ne cédai pas. - -Je ne sortis point de la journée, attendant le retour de Francesca. Elle -ne revint point. - -Le soir, au dîner, Paul triomphait: «C'est elle qui t'a lâché, mon -cher. Ça, c'est drôle, c'est bien drôle.» - -J'étais étonné, je l'avoue et un peu vexé. Il me riait au nez, me -raillait: «Le moyen n'est pas mauvais, d'ailleurs, bien que -primitif.--Attendez-moi, je reviens.--Est-ce que tu vas l'attendre -longtemps? Qui sait? Tu auras peut-être la naïveté d'aller la chercher à -l'adresse indiquée:--Madame Rondoli, s'il vous plaît?--Ce n'est pas ici, -monsieur.--Je parie que tu as envie d'y aller?» - -Je protestai: «Mais non, mon cher, et je t'assure que si elle n'est pas -revenue demain matin, je pars à huit heures par l'express. Je serai -resté vingt-quatre heures. C'est assez: ma conscience sera tranquille.» - -Je passai toute la soirée dans l'inquiétude, un peu triste, un peu -nerveux. J'avais vraiment au cœur quelque chose pour elle. A minuit -je me couchai. Je dormis à peine. - -J'étais debout à six heures. Je réveillai Paul, je fis ma malle, et nous -prenions ensemble, deux heures plus tard, le train pour la France. - - -III - -Or, il arriva que l'année suivante, juste à la même époque, je fus -saisi, comme on l'est par une fièvre périodique, d'un nouveau désir de -voir l'Italie. Je me décidai tout de suite à entreprendre ce voyage, car -la visite de Florence, Venise et Rome fait partie assurément de -l'éducation d'un homme bien élevé. Cela donne d'ailleurs dans le monde -une multitude de sujets de conversation et permet de débiter des -banalités artistiques qui semblent toujours profondes. - -Je partis seul cette fois, et j'arrivai à Gênes à la même heure que -l'année précédente, mais sans aucune aventure de voyage. J'allai coucher -au même hôtel, et j'eus par hasard la même chambre! - -Mais à peine entré dans ce lit, voilà que le souvenir de Francesca, qui, -depuis la veille d'ailleurs flottait vaguement dans ma pensée, me hanta -avec une persistance étrange. - -Connaissez-vous cette obsession d'une femme, longtemps après, quand on -retourne aux lieux où on l'a aimée et possédée? - -C'est là une des sensations les plus violentes et les plus pénibles que -je connaisse. Il semble qu'on va la voir entrer, sourire, ouvrir les -bras. Son image, fuyante et précise, est devant vous, passe, revient et -disparaît. Elle vous torture comme un cauchemar, vous tient, vous emplit -le cœur, vous émeut les sens par sa présence irréelle. L'œil -l'aperçoit; l'odeur de son parfum vous poursuit; on a sur les lèvres le -goût de ses baisers, et la caresse de sa chair sur la peau. On est seul -cependant, on le sait, on souffre du trouble singulier de ce fantôme -évoqué. Et une tristesse lourde, navrante vous enveloppe. Il semble -qu'on vient d'être abandonné pour toujours. Tous les objets prennent une -signification désolante, jettent à l'âme, au cœur, une impression -horrible d'isolement, de délaissement. Oh! ne revoyez jamais la ville, -la maison, la chambre, le bois, le jardin, le banc où vous avez tenu -dans vos bras une femme aimée! - -Enfin, pendant toute la nuit, je fus poursuivi par le souvenir de -Francesca; et, peu à peu, le désir de la revoir entrait en moi, un désir -confus d'abord, puis plus vif, puis plus aigu, brûlant. Et je me décidai -à passer à Gênes la journée du lendemain, pour tâcher de la retrouver. -Si je n'y parvenais point, je prendrais le train du soir. - -Donc, le matin venu, je me mis à sa recherche. Je me rappelais -parfaitement le renseignement qu'elle m'avait donné en me quittant:--Rue -Victor-Emmanuel,--passage Falcone,--traverse Saint-Raphaël,--maison du -marchand de mobilier, au fond de la cour, le bâtiment à droite. - -Je trouvai tout cela non sans peine, et je frappai à la porte d'une -sorte de pavillon délabré. Une grosse femme vint ouvrir, qui avait dû -être fort belle, et qui n'était plus que fort sale. Trop grasse, elle -gardait cependant une majesté de lignes remarquables. Ses cheveux -dépeignés tombaient par mèches sur son front et sur ses épaules, et on -voyait flotter, dans une vaste robe de chambre criblée de taches, tout -son gros corps ballottant. Elle avait au cou un énorme collier doré, et, -aux deux poignets, de superbes bracelets en filigrane de Gênes. - -Elle demanda d'un air hostile: «Qu'est-ce que vous désirez?» - -Je répondis: «N'est-ce pas ici que demeure Mlle Francesca Rondoli? - ---Qu'est-ce que vous lui voulez? - ---J'ai eu le plaisir de la rencontrer l'année dernière, et j'aurais -désiré la revoir.» - -La vieille femme me fouillait de son œil méfiant: «Dites-moi où vous -l'avez rencontrée? - ---Mais, ici-même, à Gênes! - ---Comment vous appelez-vous?» - -J'hésitai une seconde, puis je dis mon nom. Je l'avais à peine prononcé -que l'Italienne leva les bras comme pour m'embrasser: «Ah! vous êtes le -Français; que je suis contente de vous voir! Que je suis contente! Mais, -comme vous lui avez fait de la peine à la pauvre enfant. Elle vous a -attendu un mois, monsieur, oui, un mois. Le premier jour, elle croyait -que vous alliez venir la chercher. Elle voulait voir si vous l'aimiez! -Si vous saviez comme elle a pleuré quand elle a compris que vous ne -viendriez pas. Oui, monsieur, elle a pleuré toutes ses larmes. Et puis, -elle a été à l'hôtel. Vous étiez parti. Alors, elle a cru que vous -faisiez votre voyage en Italie, et que vous alliez encore passer par -Gênes, et que vous la chercheriez en retournant puisqu'elle n'avait pas -voulu aller avec vous. Et elle a attendu, oui, monsieur, plus d'un mois; -et elle était bien triste, allez, bien triste. Je suis sa mère!» - -Je me sentis vraiment un peu déconcerté. Je repris cependant mon -assurance et je demandai: «Est-ce qu'elle est ici en ce moment? - ---Non, monsieur, elle est à Paris, avec un peintre, un garçon charmant -qui l'aime, monsieur, qui l'aime d'un grand amour et qui lui donne tout -ce qu'elle veut. Tenez, regardez ce qu'elle m'envoie, à moi sa mère. -C'est gentil, n'est-ce pas?» - -Et elle me montrait, avec une animation toute méridionale, les gros -bracelets de ses bras et le lourd collier de son cou. Elle reprit: «J'ai -aussi deux boucles d'oreilles avec des pierres, et une robe de soie, et -des bagues; mais je ne les porte pas le matin, je les mets seulement sur -le tantôt, quand je m'habille en toilette. Oh! elle est très heureuse, -monsieur, très heureuse. Comme elle sera contente quand je lui écrirai -que vous êtes venu. Mais entrez, monsieur, asseyez-vous. Vous prendrez -bien quelque chose, entrez.» - -Je refusais, voulant partir maintenant par le premier train. Mais elle -m'avait saisi le bras et m'attirait en répétant: «Entrez donc, monsieur, -il faut que je lui dise que vous êtes venu chez nous.» - -Et je pénétrai dans une petite salle assez obscure, meublée d'une table -et de quelques chaises. - -Elle reprit: «Oh! elle est très heureuse à présent, très heureuse. Quand -vous l'avez rencontrée dans le chemin de fer, elle avait un gros -chagrin. Son bon ami l'avait quittée à Marseille. Et elle revenait, la -pauvre enfant. Elle vous a bien aimé tout de suite, mais elle était -encore un peu triste, vous comprenez. Maintenant, rien ne lui manque; -elle m'écrit tout ce qu'elle fait. Il s'appelle M. Bellemin. On dit que -c'est un grand peintre chez vous. Il l'a rencontrée en passant ici, dans -la rue, oui, monsieur, dans la rue, et il l'a aimée tout de suite. Mais, -vous boirez bien un verre de sirop? Il est très bon. Est-ce que vous -êtes tout seul cette année?» - -Je répondis: «Oui, je suis tout seul.» - -Je me sentais gagné maintenant par une envie de rire qui grandissait, -mon premier désappointement s'envolant devant les déclarations de Mme -Rondoli mère. Il me fallut boire un verre de sirop. - -Elle continuait: «Comment vous êtes tout seul? Oh! que je suis fâchée -alors que Francesca ne soit plus ici; elle vous aurait tenu compagnie le -temps que vous allez rester dans la ville. Ce n'est pas gai de se -promener tout seul; et elle le regrettera bien de son côté.» - -Puis, comme je me levais, elle s'écria: «Mais si vous voulez que -Carlotta aille avec vous; elle connaît très bien les promenades. C'est -mon autre fille, monsieur, la seconde.» - -Elle prit sans doute ma stupéfaction pour un consentement, et se -précipitant sur la porte intérieure, elle l'ouvrit et cria dans le noir -d'un escalier invisible: «Carlotta! Carlotta! descends vite, viens tout -de suite, ma fille chérie.» - -Je voulus protester; elle ne me le permit pas: «Non, elle vous tiendra -compagnie; elle est très douce, et bien plus gaie que l'autre; c'est une -bonne fille, une très bonne fille que j'aime beaucoup.» - -J'entendais sur les marches un bruit de semelles de savates; et une -grande fille parut, brune, mince et jolie, mais dépeignée aussi, et -laissant deviner, sous une vieille robe de sa mère, son corps jeune et -svelte. - -Mme Rondoli la mit aussitôt au courant de ma situation: «C'est le -Français de Francesca, celui de l'an dernier, tu sais bien. Il venait la -chercher; il est tout seul, ce pauvre monsieur. Alors, je lui ai dit que -tu irais avec lui pour lui tenir compagnie.» - -Carlotta me regardait de ses beaux yeux bruns, et elle murmura en se -mettant à sourire: «S'il veut, je veux bien, moi.» - -Comment aurais-je pu refuser? Je déclarai: «Mais certainement que je -veux bien.» - -Alors Mme Rondoli la poussa dehors: «Va t'habiller, bien vite, bien -vite, tu mettras ta robe bleue et ton chapeau à fleurs, dépêche-toi.» - -Dès que sa fille fut sortie, elle m'expliqua: «J'en ai encore deux -autres, mais plus petites. Ça coûte cher, allez, d'élever quatre -enfants! Heureusement que l'aînée est tirée d'affaire à présent.» - -Et puis elle me parla de sa vie, de son mari qui était mort employé de -chemin de fer, et de toutes les qualités de sa seconde fille Carlotta. - -Celle-ci revint, vêtue dans le goût de l'aînée, d'une robe voyante et -singulière. - -Sa mère l'examina de la tête aux pieds, la jugea bien à son gré, et nous -dit: «Allez, maintenant, mes enfants.» - -Puis, s'adressant à sa fille: «Surtout, ne rentre pas plus tard que dix -heures, ce soir; tu sais que la porte est fermée.» - -Carlotta répondit: «Ne crains rien, maman.» - -Elle prit mon bras, et me voilà errant avec elle par les rues comme avec -sa sœur, l'année d'avant. - -Je revins à l'hôtel pour déjeuner, puis j'emmenai ma nouvelle amie à -Santa Margarita, refaisant la dernière promenade que j'avais faite avec -Francesca. - -Et, le soir, elle ne rentra pas, bien que la porte dût être fermée après -dix heures. - -Et pendant les quinze jours dont je pouvais disposer, je promenai -Carlotta dans les environs de Gênes. Elle ne me fit pas regretter -l'autre. - -Je la quittai tout en larmes, le matin de mon départ, en lui laissant, -avec un souvenir pour elle, quatre bracelets pour sa mère. - -Et je compte, un de ces jours, retourner voir l'Italie, tout en -songeant, avec une certaine inquiétude mêlée d'espoirs, que Mme Rondoli -possède encore deux filles. - - - _Les Sœurs Rondoli_ ont paru en feuilleton dans l'_Écho de Paris_ - du 29 mai au 5 juin 1884. - - - - -LA PATRONNE. - - _Au docteur Baraduc._ - - -J'HABITAIS alors, dit Georges Kervelen, une maison meublée, rue des -Saints-Pères. - -Quand mes parents décidèrent que j'irais faire mon droit à Paris, de -longues discussions eurent lieu pour régler toutes choses. Le chiffre de -ma pension avait été d'abord fixé à deux mille cinq cents francs, mais -ma pauvre mère fut prise d'une peur qu'elle exposa à mon père: «S'il -allait dépenser mal tout son argent et ne pas prendre une nourriture -suffisante, sa santé en souffrirait beaucoup. Ces jeunes gens sont -capables de tout.» - -Alors il fut décidé qu'on me chercherait une pension, une pension -modeste et confortable, et que ma famille en payerait directement le -prix, chaque mois. - -Je n'avais jamais quitté Quimper. Je désirais tout ce qu'on désire à mon -âge et j'étais disposé à vivre joyeusement, de toutes les façons. - -Des voisins à qui on demanda conseil indiquèrent une compatriote, Mme -Kergaran, qui prenait des pensionnaires. Mon père donc traita par -lettres avec cette personne respectable, chez qui j'arrivai, un soir, -accompagné d'une malle. - -Mme Kergaran avait quarante ans environ. Elle était forte, très forte, -parlait d'une voix de capitaine instructeur et décidait toutes les -questions d'un mot net et définitif. Sa demeure tout étroite, n'ayant -qu'une seule ouverture sur la rue, à chaque étage, avait l'air d'une -échelle de fenêtres, ou bien encore d'une tranche de maison en sandwich -entre deux autres. - -La patronne habitait au premier avec sa bonne; on faisait la cuisine et -on prenait les repas au second; quatre pensionnaires bretons logeaient -au troisième et au quatrième. J'eus les deux pièces du cinquième. - -Un petit escalier noir, tournant comme un tire-bouchon, conduisait à -ces deux mansardes. Tout le jour, sans s'arrêter, Mme Kergaran montait -et descendait cette spirale, occupée dans ce logis en tiroir comme un -capitaine à son bord. Elle entrait dix fois de suite dans chaque -appartement, surveillait tout avec un étonnant fracas de paroles, -regardait si les lits étaient bien faits, si les habits étaient bien -brossés, si le service ne laissait rien à désirer. Enfin, elle soignait -ses pensionnaires comme une mère, mieux qu'une mère. - -J'eus bientôt fait la connaissance de mes quatre compatriotes. Deux -étudiaient la médecine, et les deux autres faisaient leur droit, mais -tous subissaient le joug despotique de la patronne. Ils avaient peur -d'elle, comme un maraudeur a peur du garde champêtre. - -Quant à moi, je me sentis tout de suite des désirs d'indépendance, car -je suis un révolté par nature. Je déclarai d'abord que je voulais -rentrer à l'heure qui me plairait, car Mme Kergaran avait fixé minuit -comme dernière limite. A cette prétention, elle planta sur moi ses yeux -clairs pendant quelques secondes, puis elle déclara: - ---Ce n'est pas possible. Je ne peux pas tolérer qu'on réveille Annette -toute la nuit. Vous n'avez rien à faire dehors passé certaine heure. - -Je répondis avec fermeté: «D'après la loi, madame, vous êtes obligée de -m'ouvrir à toute heure. Si vous le refusez, je le ferai constater par -des sergents de ville et j'irai coucher à l'hôtel à vos frais, comme -c'est mon droit. Vous serez donc contrainte de m'ouvrir ou de me -renvoyer. La porte ou l'adieu. Choisissez.» - -Je lui riais au nez en posant ces conditions. Après une première -stupeur, elle voulut parlementer, mais je me montrai intraitable et elle -céda. Nous convînmes que j'aurais un passe-partout, mais à la condition -formelle que tout le monde l'ignorerait. - -Mon énergie fit sur elle une impression salutaire et elle me traita -désormais avec une faveur marquée. Elle avait des attentions, des petits -soins, des délicatesses pour moi, et même une certaine tendresse brusque -qui ne me déplaisait point. Quelquefois, dans mes heures de gaieté, je -l'embrassais par surprise, rien que pour la forte gifle qu'elle me -lançait aussitôt. Quand j'arrivais à baisser la tête assez vite, sa main -partie passait par-dessus moi avec la rapidité d'une balle, et je riais -comme un fou en me sauvant, tandis qu'elle criait: «Ah! la canaille! je -vous revaudrai ça». - -Nous étions devenus une paire d'amis. - - -Mais voilà que je fis la connaissance, sur le trottoir, d'une fillette -employée dans un magasin. - -Vous savez ce que sont ces amourettes de Paris. Un jour, comme on allait -à l'école, on rencontre une jeune personne en cheveux qui se promène au -bras d'une amie avant de rentrer au travail. On échange un regard, et on -sent en soi cette petite secousse que vous donne l'œil de certaines -femmes. C'est là une des choses charmantes de la vie, ces rapides -sympathies physiques que fait éclore une rencontre, cette légère et -délicate séduction qu'on subit tout à coup au frôlement d'un être né -pour vous plaire et pour être aimé de vous. Il sera aimé peu ou -beaucoup, qu'importe? Il est dans sa nature de répondre au secret désir -d'amour de la vôtre. Dès la première fois que vous apercevez ce visage, -cette bouche, ces cheveux, ce sourire, vous sentez leur charme entrer en -vous avec une joie douce et délicieuse, vous sentez une sorte de -bien-être heureux vous pénétrer, et l'éveil subit d'une tendresse encore -confuse qui vous pousse vers cette femme inconnue. Il semble qu'il y ait -en elle un appel auquel vous répondez, une attirance qui vous sollicite; -il semble qu'on la connaît depuis longtemps, qu'on l'a déjà vue, qu'on -sait ce qu'elle pense. - -Le lendemain, à la même heure, on repasse par la même rue. On la revoit. -Puis on revient le jour suivant, et encore le jour suivant. On se parle -enfin. Et l'amourette suit son cours, régulier comme une maladie. - -Donc, au bout de trois semaines, j'en étais avec Emma à la période qui -précède la chute. La chute même aurait eu lieu plus tôt si j'avais su en -quel endroit la provoquer. Mon amie vivait en famille et refusait avec -une énergie singulière de franchir le seuil d'un hôtel meublé. Je me -creusais la tête pour trouver un moyen, une ruse, une occasion. Enfin, -je pris un parti désespéré et je me décidai à la faire monter chez moi, -un soir, vers onze heures, sous prétexte d'une tasse de thé. Mme -Kergaran se couchait tous les jours à dix heures. Je pourrais donc -rentrer sans bruit au moyen de mon passe-partout, sans éveiller aucune -attention. Nous redescendrions de la même manière au bout d'une heure ou -deux. - -Emma accepta mon invitation après s'être fait un peu prier. - -Je passai une mauvaise journée. Je n'étais point tranquille. Je -craignais des complications, une catastrophe, quelque épouvantable -scandale. Le soir vint. Je sortis et j'entrai dans une brasserie où -j'absorbai deux tasses de café et quatre ou cinq petits verres pour me -donner du courage. Puis j'allai faire un tour sur le boulevard -Saint-Michel. J'entendis sonner dix heures, dix heures et demie. Et je -me dirigeai, à pas lents, vers le lieu de notre rendez-vous. Elle -m'attendait déjà. Elle prit mon bras avec une allure câline et nous -voilà partis, tout doucement, vers ma demeure. A mesure que j'approchais -de la porte, mon angoisse allait croissant. Je pensais: «Pourvu que Mme -Kergaran soit couchée.» - -Je dis à Emma deux ou trois fois: «Surtout, ne faites point de bruit -dans l'escalier.» - -Elle se mit à rire: «Vous avez donc bien peur d'être entendu. - ---Non, mais je ne veux pas réveiller mon voisin qui est gravement -malade.» - -Voici la rue des Saints-Pères. J'approche de mon logis avec cette -appréhension qu'on a en se rendant chez un dentiste. Toutes les fenêtres -sont sombres. On dort sans doute. Je respire. J'ouvre la porte avec des -précautions de voleur. Je fais entrer ma compagne, puis je referme, et -je monte l'escalier sur la pointe des pieds en retenant mon souffle et -en allumant des allumettes bougies pour que la jeune fille ne fasse -point quelque faux pas. - -En passant devant la chambre de la patronne je sens que mon cœur bat -à coups précipités. Enfin, nous voici au second étage, puis au -troisième, puis au cinquième. J'entre chez moi. Victoire! - -Cependant, je n'osais parler qu'à voix basse et j'ôtai mes bottines pour -ne faire aucun bruit. Le thé, préparé sur une lampe à esprit-de-vin, fut -bu sur le coin de ma commode. Puis je devins pressant..... -pressant....., et peu à peu, comme dans un jeu, j'enlevai un à un les -vêtements de mon amie, qui cédait en résistant, rouge, confuse, -retardant toujours l'instant fatal et charmant. - -Elle n'avait plus, ma foi, qu'un court jupon blanc quand ma porte -s'ouvrit d'un seul coup, et Mme Kergaran parut, une bougie à la main, -exactement dans le même costume qu'Emma. - -J'avais fait un bond loin d'elle et je restais debout effaré, regardant -les deux femmes qui se dévisageaient. Qu'allait-il se passer? - -La patronne prononça d'un ton hautain que je ne lui connaissais pas: «Je -ne veux pas de filles dans ma maison, monsieur Kervelen.» - -Je balbutiai: «Mais, madame Kergaran, mademoiselle n'est que mon amie. -Elle venait prendre une tasse de thé.» - -La grosse femme reprit: «On ne se met pas en chemise pour prendre une -tasse de thé. Vous allez faire partir tout de suite cette personne.» - -Emma, consternée, commençait à pleurer en se cachant la figure dans sa -jupe. Moi, je perdais la tête, ne sachant que faire ni que dire. La -patronne ajouta avec une irrésistible autorité: «Aidez mademoiselle à se -rhabiller et reconduisez-la tout de suite.» - -Je n'avais pas autre chose à faire, assurément, et je ramassai la robe -tombée en rond, comme un ballon crevé, sur le parquet, puis je la passai -sur la tête de la fillette, et je m'efforçai de l'agrafer, de -l'ajuster, avec une peine infinie. Elle m'aidait, en pleurant toujours, -affolée, se hâtant, faisant toutes sortes d'erreurs, ne sachant plus -retrouver les cordons ni les boutonnières; et Mme Kergaran impassible, -debout, sa bougie à la main, nous éclairait dans une pose sévère de -justicier. - -Emma maintenant précipitait ses mouvements, se couvrait éperdument, -nouait, épinglait, laçait, rattachait avec furie, harcelée par un -impérieux besoin de fuir; et sans même boutonner ses bottines, elle -passa en courant devant la patronne et s'élança dans l'escalier. Je la -suivais en savates, à moitié dévêtu moi-même, répétant: «Mademoiselle, -écoutez, mademoiselle.» - -Je sentais bien qu'il fallait lui dire quelque chose, mais je ne -trouvais rien. Je la rattrapai juste à la porte de la rue, et je voulus -lui prendre le bras, mais elle me repoussa violemment, balbutiant d'une -voix basse et nerveuse: «Laissez-moi..... laissez-moi..... ne me touchez -pas.» - -Et elle se sauva dans la rue en refermant la porte derrière elle. - -Je me retournai. Mme Kergaran était restée au haut du premier étage, et -je remontai les marches à pas lents, m'attendant à tout, et prêt à -tout. - -La chambre de la patronne était ouverte, elle m'y fit entrer en -prononçant d'un ton sévère: «J'ai à vous parler, monsieur Kervelen.» - -Je passai devant elle en baissant la tête. Elle posa sa bougie sur la -cheminée, puis, croisant ses bras sur sa puissante poitrine que couvrait -mal une fine camisole blanche: - ---Ah ça, monsieur Kervelen, vous prenez donc ma maison pour une maison -publique!» - -Je n'étais pas fier. Je murmurai: «Mais non, madame Kergaran. Il ne faut -pas vous fâcher, voyons, vous savez bien ce que c'est qu'un jeune -homme.» - -Elle répondit: «Je sais que je ne veux pas de créatures chez moi, -entendez-vous. Je sais que je ferai respecter mon toit, et la réputation -de ma maison, entendez-vous? Je sais.....» - -Elle parla pendant vingt minutes au moins, accumulant les raisons sur -les indignations, m'accablant sous l'honorabilité de sa _maison_, me -lardant de reproches mordants. - -Moi (l'homme est un singulier animal), au lieu de l'écouter, je la -regardais. Je n'entendais plus un mot, mais plus un mot. Elle avait une -poitrine superbe, la gaillarde, ferme, blanche et grasse, un peu grosse -peut-être, mais tentante à faire passer des frissons dans le dos. Je ne -me serais jamais douté vraiment qu'il y eût de pareilles choses sous la -robe de laine de la patronne. Elle semblait rajeunie de dix ans, en -déshabillé. Et voilà que je me sentais tout drôle, tout..... Comment -dirai-je?..... tout remué. Je retrouvais brusquement devant elle ma -situation..... interrompue un quart d'heure plus tôt dans ma chambre. - -Et, derrière elle, là-bas, dans l'alcôve, je regardais son lit. Il était -entr'ouvert, écrasé, montrant, par le trou creusé dans les draps, la -pesée du corps qui s'était couché là. Et je pensais qu'il devait faire -très bon et très chaud là dedans, plus chaud que dans un autre lit. -Pourquoi plus chaud? Je n'en sais rien, sans doute à cause de l'opulence -des chairs qui s'y étaient reposées. - -Quoi de plus troublant et de plus charmant qu'un lit défait? Celui-là me -grisait, de loin, me faisait courir des frémissements sur la peau. - -Elle parlait toujours, mais doucement maintenant, elle parlait en amie -rude et bienveillante qui ne demande plus qu'à pardonner. - -Je balbutiai: «Voyons..... voyons..... madame Kergaran..... voyons.....» -Et comme elle s'était tue pour attendre ma réponse, je la saisis dans -mes deux bras et je me mis à l'embrasser, mais à l'embrasser comme un -affamé, comme un homme qui attend ça depuis longtemps. - -Elle se débattait, tournait la tête, sans se fâcher trop fort, répétant -machinalement selon son habitude: «Oh! la canaille... la canaille... la -ca...» - -Elle ne put pas achever le mot, je l'avais enlevée d'un effort, et je -l'emportais, serrée contre moi. On est rudement vigoureux, allez, en -certains moments! - -Je rencontrai le bord du lit, et je tombai dessus sans la lâcher..... - -Il y faisait en effet fort bon et fort chaud dans son lit. - -Une heure plus tard, la bougie s'étant éteinte, la patronne se leva pour -allumer l'autre. Et comme elle revenait se glisser à mon côté, enfonçant -sous les draps sa jambe ronde et forte, elle prononça d'une voix -câline, satisfaite, reconnaissante peut-être: «Oh!... la canaille!... -la canaille!...» - - - _La Patronne_ a paru dans le _Gil-Blas_ du 1er avril 1884, sous la - signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -LE PETIT FÛT. - - _A Adolphe Tavernier._ - - -MAÎTRE Chicot, l'aubergiste d'Épreville, arrêta son tilbury devant la -ferme de la mère Magloire. C'était un grand gaillard de quarante ans, -rouge et ventru, et qui passait pour malicieux. - -Il attacha son cheval au poteau de la barrière, puis il pénétra dans la -cour. Il possédait un bien attenant aux terres de la vieille, qu'il -convoitait depuis longtemps. Vingt fois il avait essayé de les acheter, -mais la mère Magloire s'y refusait avec obstination. - ---J'y sieus née, j'y mourrai, disait-elle. - -Il la trouva épluchant des pommes de terre devant sa porte. Âgée de -soixante-douze ans, elle était sèche, ridée, courbée, mais infatigable -comme une jeune fille. Chicot lui tapa dans le dos avec amitié, puis -s'assit près d'elle sur un escabeau. - ---Eh bien! la mère, et c'te santé, toujours bonne? - ---Pas trop mal, et vous, maît' Prosper? - ---Eh! eh! quéques douleurs; sans ça, ce s'rait à satisfaction. - ---Allons, tant mieux! - -Elle ne dit plus rien. Chicot la regardait accomplir sa besogne. Ses -doigts crochus, noués, durs comme des pattes de crabe, saisissaient à la -façon de pinces les tubercules grisâtres dans une manne, et vivement -elle les faisait tourner, enlevant de longues bandes de peau sous la -lame d'un vieux couteau qu'elle tenait de l'autre main. Et, quand la -pomme de terre était devenue toute jaune, elle la jetait dans un seau -d'eau. Trois poules hardies s'en venaient l'une après l'autre jusque -dans ses jupes ramasser les épluchures, puis se sauvaient à toutes -pattes, portant au bec leur butin. - -Chicot semblait gêné, hésitant, anxieux, avec quelque chose sur la -langue qui ne voulait pas sortir. A la fin, il se décida: - ---Dites donc, mère Magloire... - ---Qué qu'i a pour votre service? - ---C'te ferme, vous n'voulez toujours point m' la vendre? - ---Pour ça non. N'y comptez point. C'est dit, c'est dit, n'y r'venez pas. - ---C'est qu'j'ai trouvé un arrangement qui f'rait notre affaire à tous -les deux. - ---Qué qu' c'est? - ---Le v'la. Vous m'la vendez, et pi vous la gardez tout d' même. Vous n'y -êtes point? Suivez ma raison. - -La vieille cessa d'éplucher ses légumes et fixa sur l'aubergiste ses -yeux vifs sous leurs paupières fripées. - -Il reprit: - ---Je m'explique. J'vous donne, chaque mois, cent cinquante francs. Vous -entendez bien: chaque mois j'vous apporte ici, avec mon tilbury, trente -écus de cent sous. Et pi n'y a rien de changé de plus, rien de rien; -vous restez chez vous, vous n' vous occupez point de mé, vous n' me -d'vez rien. Vous n' faites que prendre mon argent. Ça vous va-t'il? - -Il la regardait d'un air joyeux, d'un air de bonne humeur. - -La vieille le considérait avec méfiance, cherchant le piège. Elle -demanda: - ---Ça, c'est pour mé; mais pour vous, c'te ferme, ça n' vous la donne -point? - -Il reprit: - ---N' vous tracassez point de ça. Vous restez tant que l' bon Dieu vous -laissera vivre. Vous êtes chez vous. Seulement vous m' ferez un p'tit -papier chez l'notaire pour qu'après vous ça me revienne. Vous n'avez -point d'éfants, rien qu' des neveux que vous n'y tenez guère. Ça vous -va-t-il? Vous gardez votre bien votre vie durant, et j' vous donne -trente écus de cent sous par mois. C'est tout gain pour vous. - -La vieille demeurait surprise, inquiète, mais tentée. Elle répliqua: - ---Je n' dis point non. Seulement, j'veux m' faire une raison là-dessus. -Rev'nez causer d'ça dans l' courant d' l'autre semaine. J'vous f'rai une -réponse d'mon idée. - -Et maître Chicot s'en alla, content comme un roi qui vient de conquérir -un empire. - -La mère Magloire demeura songeuse. Elle ne dormit pas la nuit suivante. -Pendant quatre jours, elle eut une fièvre d'hésitation. Elle flairait -bien quelque chose de mauvais pour elle là dedans, mais la pensée des -trente écus par mois, de ce bel argent sonnant qui s'en viendrait couler -dans son tablier, qui lui tomberait comme ça du ciel, sans rien faire, -la ravageait de désir. - -Alors elle alla trouver le notaire et lui conta son cas. Il lui -conseilla d'accepter la proposition de Chicot, mais en demandant -cinquante écus de cent sous au lieu de trente, sa ferme valant, au bas -mot, soixante mille francs. - ---Si vous vivez quinze ans, disait le notaire, il ne la payera encore, -de cette façon, que quarante-cinq mille francs. - -La vieille frémit à cette perspective de cinquante écus de cent sous par -mois; mais elle se méfiait toujours, craignant mille choses imprévues, -des ruses cachées, et elle demeura jusqu'au soir à poser des questions, -ne pouvant se décider à partir. Enfin elle ordonna de préparer l'acte, -et elle rentra troublée comme si elle eût bu quatre pots de cidre -nouveau. - -Quand Chicot vint pour savoir la réponse elle se fit longtemps prier, -déclarant qu'elle ne voulait pas, mais rongée par la peur qu'il ne -consentît point à donner les cinquante pièces de cent sous. Enfin, -comme il insistait, elle énonça ses prétentions. - -Il eut un sursaut de désappointement et refusa. - -Alors, pour le convaincre, elle se mit à raisonner sur la durée probable -de sa vie. - ---Je n'en ai pas pour pu de cinq à six ans pour sûr. Me v'là sur mes -soixante-treize, et pas vaillante avec ça. L'aut'e soir, je crûmes que -j'allais passer. Il me semblait qu'on me vidait l' corps, qu'il a fallu -me porter à mon lit. - -Mais Chicot ne se laissait pas prendre. - ---Allons, allons, vieille pratique, vous êtes solide comme l' clocher d' -l'église. Vous vivrez pour le moins cent dix ans. C'est vous qui -m'enterrerez, pour sûr. - -Tout le jour fut encore perdu en discussions. Mais, comme la vieille ne -céda pas, l'aubergiste, à la fin, consentit à donner les cinquante écus. - -Ils signèrent l'acte le lendemain. Et la mère Magloire exigea dix écus -de pots de vin. - - -Trois ans s'écoulèrent. La bonne femme se portait comme un charme. Elle -paraissait n'avoir pas vieilli d'un jour, et Chicot se désespérait. Il -lui semblait, à lui, qu'il payait cette rente depuis un demi-siècle, -qu'il était trompé, floué, ruiné. Il allait de temps en temps rendre -visite à la fermière, comme on va voir, en juillet, dans les champs, si -les blés sont mûrs pour la faux. Elle le recevait avec une malice dans -le regard. On eût dit qu'elle se félicitait du bon tour qu'elle lui -avait joué; et il remontait bien vite dans son tilbury en murmurant: - ---Tu ne crèveras donc point, carcasse! - -Il ne savait que faire. Il eût voulu l'étrangler en la voyant. Il la -haïssait d'une haine féroce, sournoise, d'une haine de paysan volé. - -Alors il chercha des moyens. - -Un jour enfin, il s'en revint la voir en se frottant les mains, comme il -faisait la première fois lorsqu'il lui avait proposé le marché. - -Et, après avoir causé quelques minutes: - ---Dites donc, la mère, pourquoi que vous ne v'nez point dîner à la -maison, quand vous passez à Épreville? On en jase; on dit comme ça que -j' sommes pu amis, et ça me fait deuil. Vous savez, chez mé, vous ne -payerez point. J'suis pas regardant à un dîner. Tant que le cœur -vous en dira, v'nez sans retenue, ça m' fera plaisir. - -La mère Magloire ne se le fit point répéter, et le surlendemain, comme -elle allait au marché dans sa carriole conduite par son valet Célestin, -elle mit sans gêne son cheval à l'écurie chez maître Chicot, et réclama -le dîner promis. - -L'aubergiste, radieux, la traita comme une dame, lui servit du poulet, -du boudin, de l'andouille, du gigot et du lard aux choux. Mais elle ne -mangea presque rien, sobre depuis son enfance, ayant toujours vécu d'un -peu de soupe et d'une croûte de pain beurrée. - -Chicot insistait, désappointé. Elle ne buvait pas non plus. Elle refusa -de prendre du café. - -Il demanda: - ---Vous accepterez toujours bien un p'tit verre. - ---Ah! pour ça, oui. Je ne dis pas non. - -Et il cria de tous ses poumons, à travers l'auberge: - ---Rosalie, apporte la fine, la surfine, le fil-en-dix. - -Et la servante apparut, tenant une longue bouteille ornée d'une feuille -de vigne en papier. - -Il emplit deux petits verres. - ---Goûtez ça, la mère, c'est de la fameuse. - -Et la bonne femme se mit à boire tout doucement, à petites gorgées, -faisant durer le plaisir. Quand elle eut vidé son verre, elle l'égoutta, -puis déclara: - ---Ça, oui, c'est de la fine. - -Elle n'avait point fini de parler que Chicot lui en versait un second -coup. Elle voulut refuser, mais il était trop tard, et elle le dégusta -longuement, comme le premier. - -Il voulut alors lui faire accepter une troisième tournée, mais elle -résista. Il insistait: - ---Ça, c'est du lait, voyez-vous; mé j'en bois dix, douze, sans embarras. -Ça passe comme du sucre. Rien au ventre, rien à la tête; on dirait que -ça s'évapore sur la langue. Y a rien de meilleur pour la santé! - -Comme elle en avait bien envie, elle céda, mais elle n'en prit que la -moitié du verre. - -Alors Chicot, dans un élan de générosité, s'écria: - ---T'nez, puisqu'elle vous plaît, j' vas vous en donner un p'tit fût, -histoire de vous montrer que j' sommes toujours une paire d'amis. - -La bonne femme ne dit pas non, et s'en alla, un peu grise. - -Le lendemain, l'aubergiste entra dans la cour de la mère Magloire, puis -tira du fond de sa voiture une petite barrique cerclée de fer. Puis il -voulut lui faire goûter le contenu, pour prouver que c'était bien la -même fine; et quand ils en eurent encore bu chacun trois verres, il -déclara, en s'en allant: - ---Et puis, vous savez, quand n'y en aura pu, y en a encore; n' vous -gênez point. Je n' suis pas regardant. Pû tôt que ce sera fini, pu que -je serai content. - -Et il remonta dans son tilbury. - -Il revint quatre jours plus tard. La vieille était devant sa porte, -occupée à couper le pain de la soupe. - -Il s'approcha, lui dit bonjour, lui parla dans le nez, histoire de -sentir son haleine. Et il reconnut un souffle d'alcool. Alors son visage -s'éclaira. - ---Vous m'offrirez bien un verre de fil? dit-il. - -Et ils trinquèrent deux ou trois fois. - -Mais bientôt le bruit courut dans la contrée que la mère Magloire -s'ivrognait toute seule. On la ramassait tantôt dans sa cuisine, tantôt -dans sa cour, tantôt dans les chemins des environs, et il fallait la -rapporter chez elle, inerte comme un cadavre. - -Chicot n'allait plus chez elle, et, quand on lui parlait de la paysanne, -il murmurait avec un visage triste: - ---C'est-il pas malheureux, à son âge, d'avoir pris c't' habitude-là? -Voyez-vous, quand on est vieux, y a pas de ressource. Ça finira bien par -lui jouer un mauvais tour! - -Ça lui joua un mauvais tour, en effet. Elle mourut l'hiver suivant, vers -la Noël, étant tombée, soûle, dans la neige. - -Et maître Chicot hérita de la ferme, en déclarant: - ---C'te manante, si alle s'était point boissonnée, alle en avait bien -pour dix ans de plus. - - - _Le Petit Fût_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 7 avril 1884. - - - - -LUI? - - _A Pierre Decourcelle._ - - -MON cher ami, tu n'y comprends rien? et je le conçois. Tu me crois -devenu fou? Je le suis peut-être un peu, mais non pas pour les raisons -que tu supposes. - -Oui. Je me marie. Voilà. - -Et pourtant mes idées et mes convictions n'ont pas changé. Je considère -l'accouplement légal comme une bêtise. Je suis certain que huit maris -sur dix sont cocus. Et ils ne méritent pas moins pour avoir eu -l'imbécillité d'enchaîner leur vie, de renoncer à l'amour libre, la -seule chose gaie et bonne au monde, de couper l'aile à la fantaisie qui -nous pousse sans cesse à toutes les femmes, etc., etc. Plus que jamais -je me sens incapable d'aimer une femme parce que j'aimerai toujours trop -toutes les autres. Je voudrais avoir mille bras, mille lèvres et -mille... tempéraments pour pouvoir étreindre en même temps une armée de -ces êtres charmants et sans importance. - -Et cependant je me marie. - -J'ajoute que je ne connais guère ma femme de demain. Je l'ai vue -seulement quatre ou cinq fois. Je sais qu'elle ne me déplaît point; cela -me suffit pour ce que j'en veux faire. Elle est petite; blonde et -grasse. Après-demain, je désirerai ardemment une femme grande, brune et -mince. - -Elle n'est pas riche. Elle appartient à une famille moyenne. C'est une -jeune fille comme on en trouve à la grosse, bonnes à marier, sans -qualités et sans défauts apparents, dans la bourgeoisie ordinaire. On -dit d'elle: «Mlle Lajolle est bien gentille.» On dira demain: «Elle est -fort gentille, Mme Raymon.» Elle appartient enfin à la légion des jeunes -filles honnêtes «dont on est heureux de faire sa femme» jusqu'au jour où -on découvre qu'on préfère justement toutes les autres femmes à celle -qu'on a choisie. - -Alors pourquoi me marier, diras-tu? - -J'ose à peine t'avouer l'étrange et invraisemblable raison qui me pousse -à cet acte insensé. - -Je me marie pour n'être pas seul! - -Je ne sais comment dire cela, comment me faire comprendre. Tu auras -pitié de moi, et tu me mépriseras, tant mon état d'esprit est misérable. - -Je ne veux plus être seul, la nuit. Je veux sentir un être près de moi, -contre moi, un être qui peut parler, dire quelque chose, n'importe quoi. - -Je veux pouvoir briser son sommeil; lui poser une question quelconque -brusquement, une question stupide pour entendre une voix, pour sentir -habitée ma demeure, pour sentir une âme en éveil, un raisonnement en -travail, pour voir, allumant brusquement ma bougie, une figure humaine à -mon côté..., parce que... parce que... (je n'ose pas avouer cette -honte)... parce que j'ai peur, tout seul. - -Oh! tu ne me comprends pas encore. - -Je n'ai pas peur d'un danger. Un homme entrerait, je le tuerais sans -frissonner. Je n'ai pas peur des revenants; je ne crois pas au -surnaturel. Je n'ai pas peur des morts; je crois à l'anéantissement -définitif de chaque être qui disparaît! - -Alors!... Oui, alors!... Eh bien! j'ai peur de moi! j'ai peur de la -peur; peur des spasmes de mon esprit qui s'affole, peur de cette -horrible sensation de la terreur incompréhensible. - -Ris si tu veux. Cela est affreux, inguérissable. J'ai peur des murs, des -meubles, des objets familiers qui s'animent, pour moi, d'une sorte de -vie animale. J'ai peur surtout du trouble horrible de ma pensée, de ma -raison qui m'échappe brouillée, dispersée par une mystérieuse et -invisible angoisse. - -Je sens d'abord une vague inquiétude qui me passe dans l'âme et me fait -courir un frisson sur la peau. Je regarde autour de moi. Rien! Et je -voudrais quelque chose! Quoi? Quelque chose de compréhensible. Puisque -j'ai peur uniquement parce que je ne comprends pas ma peur. - -Je parle! j'ai peur de ma voix. Je marche! j'ai peur de l'inconnu de -derrière la porte, de derrière le rideau, de dans l'armoire, de sous le -lit. Et pourtant je sais qu'il n'y a rien nulle part. - -Je me retourne brusquement parce que j'ai peur de ce qui est derrière -moi, bien qu'il n'y ait rien et que je le sache. - -Je m'agite, je sens mon effarement grandir; et je m'enferme dans ma -chambre; et je m'enfonce dans mon lit, et je me cache sous mes draps; et -blotti, roulé comme une boule, je ferme les yeux désespérément, et je -demeure ainsi pendant un temps infini avec cette pensée que ma bougie -demeure allumée sur ma table de nuit et qu'il faudrait pourtant -l'éteindre. Et je n'ose pas. - -N'est-ce pas affreux, d'être ainsi? - -Autrefois je n'éprouvais rien de cela. Je rentrais tranquillement. -J'allais et je venais en mon logis sans que rien troublât la sérénité de -mon âme. Si l'on m'avait dit quelle maladie de peur invraisemblable, -stupide et terrible, devait me saisir un jour, j'aurais bien ri; -j'ouvrais les portes dans l'ombre avec assurance; je me couchais -lentement sans pousser les verrous, et je ne me relevais jamais au -milieu des nuits pour m'assurer que toutes les issues de ma chambre -étaient fortement closes. - -Cela a commencé l'an dernier d'une singulière façon. - -C'était en automne, par un soir humide. Quand ma bonne fut partie, -après mon dîner, je me demandai ce que j'allais faire. Je marchai -quelque temps à travers ma chambre. Je me sentais las, accablé sans -raison, incapable de travailler, sans force même pour lire. Une pluie -fine mouillait les vitres; j'étais triste, tout pénétré par une de ces -tristesses sans causes qui vous donnent envie de pleurer, qui vous font -désirer de parler à n'importe qui pour secouer la lourdeur de notre -pensée. - -Je me sentais seul. Mon logis me paraissait vide comme il n'avait jamais -été. Une solitude infinie et navrante m'entourait. Que faire? Je -m'assis. Alors une impatience nerveuse me courut dans les jambes. Je me -relevai, et je me remis à marcher. J'avais peut-être aussi un peu de -fièvre, car mes mains, que je tenais rejointes derrière mon dos, comme -on fait souvent quand on se promène avec lenteur, se brûlaient l'une à -l'autre, et je le remarquai. Puis soudain un frisson de froid me courut -dans le dos. Je pensai que l'humidité du dehors entrait chez moi, et -l'idée de faire du feu me vint. J'en allumai; c'était la première fois -de l'année. Et je m'assis de nouveau en regardant la flamme. Mais -bientôt l'impossibilité de rester en place me fit encore me relever, et -je sentis qu'il fallait m'en aller, me secouer, trouver un ami. - -Je sortis. J'allai chez trois camarades que je ne rencontrai pas; puis, -je gagnai le boulevard, décidé à découvrir une personne de connaissance. - -Il faisait triste partout. Les trottoirs trempés luisaient. Une tiédeur -d'eau, une de ces tiédeurs qui vous glacent par frissons brusques, une -tiédeur pesante de pluie impalpable accablait la rue, semblait lasser et -obscurcir la flamme du gaz. - -J'allais d'un pas mou, me répétant: «Je ne trouverai personne avec qui -causer.» - -J'inspectai plusieurs fois les cafés, depuis la Madeleine jusqu'au -faubourg Poissonnière. Des gens tristes, assis devant des tables, -semblaient n'avoir pas même la force de finir leurs consommations. - -J'errai longtemps ainsi, et, vers minuit, je me mis en route pour -rentrer chez moi. J'étais fort calme, mais fort las. Mon concierge, qui -se couche avant onze heures, m'ouvrit tout de suite, contrairement à son -habitude, et je pensai: «Tiens, un autre locataire vient sans doute de -remonter.» - -Quand je sors de chez moi, je donne toujours à ma porte deux tours de -clef. Je la trouvai simplement tirée, et cela me frappa. Je supposai -qu'on m'avait monté des lettres dans la soirée. - -J'entrai. Mon feu brûlait encore et éclairait même un peu l'appartement. -Je pris une bougie pour aller l'allumer au foyer, lorsqu'en jetant les -yeux devant moi, j'aperçus quelqu'un assis dans mon fauteuil, et qui se -chauffait les pieds en me tournant le dos. - -Je n'eus pas peur, oh! non, pas le moins du monde. Une supposition très -vraisemblable me traversa l'esprit; celle qu'un de mes amis était venu -pour me voir. La concierge, prévenue par moi à ma sortie, avait dit que -j'allais rentrer, avait prêté sa clef. Et toutes les circonstances de -mon retour, en une seconde, me revinrent à la pensée: le cordon tiré -tout de suite, ma porte seulement poussée. - -Mon ami, dont je ne voyais que les cheveux, s'était endormi devant mon -feu en m'attendant, et je m'avançai pour le réveiller. Je le voyais -parfaitement, un de ses bras pendant à droite; ses pieds étaient croisés -l'un sur l'autre; sa tête, penchée un peu sur le côté gauche du -fauteuil, indiquait bien le sommeil. Je me demandais: Qui est-ce? On y -voyait peu d'ailleurs dans la pièce. J'avançai la main pour lui toucher -l'épaule!... - -Je rencontrai le bois du siège! Il n'y avait plus personne. Le fauteuil -était vide! - -Quel sursaut, miséricorde! - -Je reculai d'abord comme si un danger terrible eût apparu devant moi. - -Puis je me retournai, sentant quelqu'un derrière mon dos; puis, -aussitôt, un impérieux besoin de revoir le fauteuil me fit pivoter -encore une fois. Et je demeurai debout, haletant d'épouvante, tellement -éperdu que je n'avais plus une pensée, prêt à tomber. - -Mais je suis un homme de sang-froid, et tout de suite la raison me -revint. Je songeai: «Je viens d'avoir une hallucination, voilà tout.» Et -je réfléchis immédiatement sur ce phénomène. La pensée va vite dans ces -moments-là. - -J'avais eu une hallucination--c'était là un fait incontestable. Or, mon -esprit était demeuré tout le temps lucide, fonctionnant régulièrement et -logiquement. Il n'y avait donc aucun trouble du côté du cerveau. Les -yeux seuls s'étaient trompés, avaient trompé ma pensée. Les yeux -avaient eu une vision, une de ces visions qui font croire aux miracles -les gens naïfs. C'était là un accident nerveux de l'appareil optique, -rien de plus, un peu de congestion peut-être. - -Et j'allumai ma bougie. Je m'aperçus, en me baissant vers le feu, que je -tremblais, et je me relevai d'une secousse, comme si on m'eût touché par -derrière. - -Je n'étais point tranquille assurément. - -Je fis quelques pas; je parlai haut. Je chantai à mi-voix quelques -refrains. - -Puis je fermai la porte de ma chambre à double tour, et je me sentis un -peu rassuré. Personne ne pouvait entrer, au moins. - -Je m'assis encore et je réfléchis longtemps à mon aventure; puis je me -couchai, et je soufflai ma lumière. - -Pendant quelques minutes, tout alla bien. Je restais sur le dos, assez -paisiblement. Puis le besoin me vint de regarder dans ma chambre, et je -me mis sur le côté. - -Mon feu n'avait plus que deux ou trois tisons rouges qui éclairaient -juste les pieds du fauteuil, et je crus revoir l'homme assis dessus. - -J'enflammai une allumette d'un mouvement rapide. Je m'étais trompé, je -ne voyais plus rien. - -Je me levai, cependant, et j'allai cacher le fauteuil derrière mon lit. - -Puis je refis l'obscurité et je tâchai de m'endormir. Je n'avais pas -perdu connaissance depuis plus de cinq minutes, quand j'aperçus en -songe, et nettement comme dans la réalité, toute la scène de la soirée. -Je me réveillai éperdument, et, ayant éclairé mon logis, je demeurai -assis dans mon lit, sans oser même essayer de redormir. - -Deux fois cependant le sommeil m'envahit, malgré moi, pendant quelques -secondes. Deux fois je revis la chose. Je me croyais devenu fou. - -Quand le jour parut, je me sentis guéri et je sommeillai paisiblement -jusqu'à midi. - -C'était fini, bien fini. J'avais eu la fièvre, le cauchemar, que -sais-je? J'avais été malade, enfin. Je me trouvai néanmoins fort bête. - -Je fus très gai ce jour-là. Je dînai au cabaret; j'allai voir le -spectacle, puis je me mis en chemin pour rentrer. Mais voilà qu'en -approchant de ma maison une inquiétude étrange me saisit. J'avais peur -de le revoir, lui. Non pas peur de lui, non pas peur de sa présence, à -laquelle je ne croyais point, mais j'avais peur d'un trouble nouveau de -mes yeux, peur de l'hallucination, peur de l'épouvante qui me saisirait. - -Pendant plus d'une heure, j'errai de long en large sur le trottoir; puis -je me trouvai trop imbécile à la fin et j'entrai. Je haletais tellement -que je ne pouvais plus monter mon escalier. Je restai encore plus de dix -minutes devant mon logement sur le palier, puis, brusquement, j'eus un -élan de courage, un roidissement de volonté. J'enfonçai ma clef; je me -précipitai en avant une bougie à la main, je poussai d'un coup de pied -la porte entrebâillée de ma chambre, et je jetai un regard effaré vers -la cheminée. Je ne vis rien.--Ah!... - -Quel soulagement! Quelle joie! Quelle délivrance! J'allais et je venais -d'un air gaillard. Mais je ne me sentais pas rassuré; je me retournais -par sursauts; l'ombre des coins m'inquiétait. - -Je dormis mal, réveillé sans cesse par des bruits imaginaires. Mais je -ne le vis pas. Non. C'était fini! - - -Depuis ce jour-là j'ai peur tout seul, la nuit. Je la sens là, près de -moi, autour de moi, la vision. Elle ne m'est point apparue de nouveau. -Oh non! Et qu'importe, d'ailleurs, puisque je n'y crois pas, puisque je -sais que ce n'est rien! - -Elle me gêne cependant parce que j'y pense sans cesse.--Une main pendait -du côté droit; sa tête était penchée du côté gauche comme celle d'un -homme qui dort... Allons, assez, nom de Dieu! je n'y veux plus songer! - -Qu'est-ce que cette obsession, pourtant? Pourquoi cette persistance? Ses -pieds étaient tout près du feu! - -Il me hante, c'est fou, mais c'est ainsi. Qui, Il? Je sais bien qu'il -n'existe pas, que ce n'est rien! Il n'existe que dans mon appréhension, -que dans ma crainte, que dans mon angoisse! Allons, assez!... - -Oui, mais j'ai beau me raisonner, me roidir, je ne peux plus rester seul -chez moi, parce qu'il y est. Je ne le verrai plus, je le sais, il ne se -montrera plus, c'est fini cela. Mais il y est tout de même, dans ma -pensée. Il demeure invisible, cela n'empêche qu'il y soit. Il est -derrière les portes, dans l'armoire fermée, sous le lit, dans tous les -coins obscurs, dans toutes les ombres. Si je tourne la porte, si -j'ouvre l'armoire, si je baisse ma lumière sous le lit, si j'éclaire les -coins, les ombres, il n'y est plus; mais alors je le sens derrière moi. -Je me retourne, certain cependant que je ne le verrai pas, que je ne le -verrai plus. Il n'en est pas moins derrière moi, encore. - -C'est stupide, mais c'est atroce. Que veux-tu? Je n'y peux rien. - -Mais si nous étions deux chez moi, je sens, oui, je sens assurément -qu'il n'y serait plus! Car il est là parce que je suis seul, uniquement -parce que je suis seul! - - - _Lui?_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 3 juillet 1883, sous la - signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -MON ONCLE SOSTHÈNE. - - _A Paul Ginisty._ - - -MON oncle Sosthène était un libre penseur comme il en existe beaucoup, -un libre penseur par bêtise. On est souvent religieux de la même façon. -La vue d'un prêtre le jetait en des fureurs inconcevables; il lui -montrait le poing, lui faisait des cornes, et touchait du fer derrière -son dos, ce qui indique déjà une croyance, la croyance au mauvais -œil. Or, quand il s'agit de croyances irraisonnées, il faut les avoir -toutes ou n'en pas avoir du tout. Moi qui suis aussi libre penseur, -c'est-à-dire un révolté contre tous les dogmes que fit inventer la peur -de la mort, je n'ai pas de colère contre les temples, qu'ils soient -catholiques, apostoliques, romains, protestants, russes, grecs, -bouddhistes, juifs, musulmans. Et puis, moi, j'ai une façon de les -considérer et de les expliquer. Un temple, c'est un hommage à l'inconnu. -Plus la pensée s'élargit, plus l'inconnu diminue, plus les temples -s'écroulent. Mais, au lieu d'y mettre des encensoirs, j'y placerais des -télescopes et des microscopes et des machines électriques. Voilà! - -Mon oncle et moi nous différions sur presque tous les points. Il était -patriote, moi je ne le suis pas, parce que le patriotisme, c'est encore -une religion. C'est l'œuf des guerres. - -Mon oncle était franc-maçon. Moi, je déclare les francs-maçons plus -bêtes que les vieilles dévotes. C'est mon opinion et je la soutiens. -Tant qu'à avoir une religion, l'ancienne me suffirait. - -Ces nigauds-là ne font qu'imiter les curés. Ils ont pour symbole un -triangle au lieu d'une croix. Ils ont des églises qu'ils appellent des -Loges, avec un tas de cultes divers: le rite Écossais, le rite Français, -le Grand-Orient, une série de balivernes à crever de rire. - -Puis, qu'est-ce qu'ils veulent? Se secourir mutuellement en se -chatouillant le fond de la main? Je n'y vois pas de mal. Ils ont mis en -pratique le précepte chrétien: «Secourez-vous les uns les autres.» La -seule différence consiste dans le chatouillement. Mais, est-ce la peine -de faire tant de cérémonies pour prêter cent sous à un pauvre diable? -Les religieux, pour qui l'aumône et le secours sont un devoir et un -métier, tracent en tête de leurs épîtres trois lettres: J. M. J. Les -francs-maçons posent trois points en queue de leur nom. Dos à dos, -compères. - -Mon oncle me répondait: «Justement nous élevons religion contre -religion. Nous faisons de la libre pensée l'arme qui tuera le -cléricalisme. La franc-maçonnerie est la citadelle où sont enrôlés tous -les démolisseurs de divinités.» - -Je ripostais: «Mais, mon bon oncle» (au fond je disais: «vieille -moule»), c'est justement ce que je vous reproche. Au lieu de détruire, -vous organisez la concurrence: ça fait baisser les prix, voilà tout. Et -puis encore, si vous n'admettiez parmi vous que des libres penseurs, je -comprendrais; mais vous recevez tout le monde. Vous avez des catholiques -en masse, même des chefs du parti. Pie IX fut des vôtres, avant d'être -pape. Si vous appelez une Société ainsi composée une citadelle contre -le cléricalisme, je la trouve faible, votre citadelle.» - -Alors, mon oncle, clignant de l'œil, ajoutait: «Notre véritable -action, notre action la plus formidable a lieu en politique. Nous -sapons, d'une façon continue et sûre, l'esprit monarchique.» - -Cette fois j'éclatais. «Ah! oui, vous êtes des malins! Si vous me dites -que la Franc-Maçonnerie est une usine à élections, je vous l'accorde; -qu'elle sert de machine à faire voter pour les candidats de toutes -nuances, je ne le nierai jamais; qu'elle n'a d'autre fonction que de -berner le bon peuple, de l'enrégimenter pour le faire aller à l'urne -comme on envoie au feu les soldats, je serai de votre avis; qu'elle est -utile, indispensable même à toutes les ambitions politiques parce -qu'elle change chacun de ses membres en agent électoral, je vous -crierai: «C'est clair comme le soleil!» Mais si vous me prétendez -qu'elle sert à saper l'esprit monarchique, je vous ris au nez. - -«Considérez-moi un peu cette vaste et mystérieuse association -démocratique, qui a eu pour grand maître, en France, le prince Napoléon -sous l'Empire; qui a pour grand maître, en Allemagne, le prince -héritier; en Russie le frère du czar; dont font partie le roi Humbert et -le prince de Galles; et toutes les caboches couronnées du globe!» - -Cette fois mon oncle me glissait dans l'oreille: «C'est vrai; mais tous -ces princes servent nos projets sans s'en douter. - ---Et réciproquement, n'est-ce pas?» - -Et j'ajoutais en moi: «Tas de niais!» - -Et il fallait voir mon oncle Sosthène offrir à dîner à un franc-maçon. - -Ils se rencontraient d'abord et se touchaient les mains avec un air -mystérieux tout à fait drôle, on voyait qu'ils se livraient à une série -de pressions secrètes. Quand je voulais mettre mon oncle en fureur, je -n'avais qu'à lui rappeler que les chiens aussi ont une manière toute -franc-maçonnique de se reconnaître. - -Puis mon oncle emmenait son ami dans les coins, comme pour lui confier -des choses considérables; puis, à table, face à face, ils avaient une -façon de se considérer, de croiser leurs regards, de boire avec un coup -d'œil comme pour se répéter sans cesse: «Nous en sommes, hein!» - -Et penser qu'ils sont ainsi des millions sur la terre qui s'amusent à -ces simagrées! J'aimerais encore mieux être jésuite. - - -Or, il y avait dans notre ville un vieux jésuite qui était la bête noire -de mon oncle Sosthène. Chaque fois qu'il le rencontrait ou seulement -s'il l'apercevait de loin, il murmurait: «Crapule, va!» Puis, me prenant -le bras, il me confiait dans l'oreille: «Tu verras que ce gredin-là me -fera du mal un jour ou l'autre. Je le sens.» - -Mon oncle disait vrai. Et voici comment l'accident se produisit par ma -faute. - -Nous approchions de la semaine sainte. Alors, mon oncle eut l'idée -d'organiser un dîner gras pour le vendredi, mais un vrai dîner, avec -andouille et cervelas. Je résistai tant que je pus; je disais: «Je ferai -gras comme toujours ce jour-là, mais tout seul, chez moi. C'est idiot, -votre manifestation. Pourquoi manifester? En quoi cela vous gêne-t-il -que des gens ne mangent pas de viande?» - -Mais mon oncle tint bon. Il invita trois amis dans le premier restaurant -de la ville; et comme c'était lui qui payait, je ne refusai pas non plus -de manifester. - -Dès quatre heures, nous occupions une place en vue au café Pénelope, le -mieux fréquenté, et mon oncle Sosthène, d'une voix forte, racontait -notre menu. - -A six heures on se mit à table. A dix heures on mangeait encore et nous -avions bu, à cinq, dix-huit bouteilles de vin fin, plus quatre de -champagne. Alors mon oncle proposa ce qu'il appelait la «tournée de -l'archevêque». On plaçait en ligne, devant soi, six petits verres qu'on -remplissait avec des liqueurs différentes; puis il les fallait vider -coup sur coup pendant qu'un des assistants comptait jusqu'à vingt. -C'était stupide; mais mon oncle Sosthène trouvait cela «de -circonstance». - -A onze heures, il était gris comme un chantre. Il le fallut emporter en -voiture et mettre au lit, et déjà on pouvait prévoir que sa -manifestation anticléricale allait tourner en une épouvantable -indigestion. - -Comme je rentrais à mon logis, gris moi-même, mais d'une ivresse gaie, -une idée machiavélique, et qui satisfaisait tous mes instincts de -scepticisme, me traversa la tête. - -Je rajustai ma cravate, je pris un air désespéré, et j'allai sonner -comme un furieux à la porte du vieux jésuite. Il était sourd; il me fit -attendre. Mais comme j'ébranlais toute la maison à coups de pied, il -parut enfin, en bonnet de coton, à sa fenêtre, et demanda: «Qu'est-ce -qu'on me veut?» - -Je criai: «Vite, vite, mon révérend père, ouvrez-moi; c'est un malade -désespéré qui réclame votre saint ministère!» - -Le pauvre bonhomme passa tout de suite un pantalon et descendit sans -soutane. Je lui racontai d'une voix haletante, que mon oncle, le libre -penseur, saisi soudain d'un malaise terrible qui faisait prévoir une -très grave maladie, avait été pris d'une grande peur de la mort, et -qu'il désirait le voir, causer avec lui, écouter ses conseils, connaître -mieux les croyances, se rapprocher de l'Église, et, sans doute, se -confesser, puis communier, pour franchir, en paix avec lui-même, le -redoutable pas. - -Et j'ajoutai d'un ton frondeur: «Il le désire, enfin. Si cela ne lui -fait pas de bien cela ne lui fera toujours pas de mal.» - -Le vieux jésuite, effaré, ravi, tout tremblant, me dit: «Attendez-moi -une minute, mon enfant, je viens.» Mais j'ajoutai: «Pardon, mon révérend -père, je ne vous accompagnerai pas, mes convictions ne me le permettent -point. J'ai même refusé de venir vous chercher; aussi je vous prierai -de ne pas avouer que vous m'avez vu, mais de vous dire prévenu de la -maladie de mon oncle par une espèce de révélation.» - -Le bonhomme y consentit et s'en alla, d'un pas rapide, sonner à la porte -de mon oncle Sosthène. La servante qui soignait le malade ouvrit -bientôt, et je vis la soutane noire disparaître dans cette forteresse de -la libre pensée. - -Je me cachai sous une porte voisine pour attendre l'événement. Bien -portant, mon oncle eût assommé le jésuite, mais je le savais incapable -de remuer un bras, et je me demandais avec une joie délirante quelle -invraisemblable scène allait se jouer entre ces deux antagonistes? -Quelle lutte? quelle explication? quelle stupéfaction? quel -brouillamini? et quel dénouement à cette situation sans issue, que -l'indignation de mon oncle rendrait plus tragique encore! - -Je riais tout seul à me tenir les côtes; je me répétais à mi-voix: «Ah! -la bonne farce, la bonne farce!» - -Cependant il faisait froid, et je m'aperçus que le jésuite restait bien -longtemps. Je me disais: «Ils s'expliquent.» - -Une heure passa, puis deux, puis trois. Le révérend père ne sortait -point. Qu'était-il arrivé? Mon oncle était-il mort de saisissement en le -voyant? Ou bien avait-il tué l'homme en soutane? Ou bien s'étaient-ils -entre-mangés? Cette dernière supposition me sembla peu vraisemblable, -mon oncle me paraissant en ce moment incapable d'absorber un gramme de -nourriture de plus. Le jour se leva. - -Inquiet, et n'osant pas entrer à mon tour, je me rappelai qu'un de mes -amis demeurait juste en face. J'allai chez lui; je lui dis la chose, qui -l'étonna et le fit rire, et je m'embusquai à sa fenêtre. - -A neuf heures, il prit ma place, et je dormis un peu. A deux heures, je -le remplaçai à mon tour. Nous étions démesurément troublés. - -A six heures, le jésuite sortit d'un air pacifique et satisfait, et nous -le vîmes s'éloigner d'un pas tranquille. - -Alors honteux et timide, je sonnai à mon tour à la porte de mon oncle. -La servante parut. Je n'osai l'interroger et je montai, sans rien dire. - -Mon oncle Sosthène, pâle, défait, abattu, l'œil morne, les bras -inertes, gisait dans son lit. Une petite image de piété était piquée au -rideau avec une épingle. - -On sentait fortement l'indigestion dans la chambre. - -Je dis: «Eh bien, mon oncle, vous êtes couché? Ça ne va donc pas?» - -Il répondit d'une voix accablée: «Oh! mon pauvre enfant, j'ai été bien -malade, j'ai failli mourir. - ---Comment ça, mon oncle? - ---Je ne sais pas; c'est bien étonnant. Mais ce qu'il y a de plus -étrange, c'est que le père jésuite qui sort d'ici, tu sais, ce brave -homme que je ne pouvais souffrir, eh bien, il a eu une révélation de mon -état, et il est venu me trouver.» - -Je fus pris d'un effroyable besoin de rire. «Ah! vraiment? - ---Oui, il est venu. Il a entendu une voix qui lui disait de se lever et -de venir parce que j'allais mourir. C'est une révélation.» - -Je fis semblant d'éternuer pour ne pas éclater. J'avais envie de me -rouler par terre. - -Au bout d'une minute, je repris d'un ton indigné, malgré des fusées de -gaieté: «Et vous l'avez reçu, mon oncle, vous? un libre penseur? un -franc-maçon? Vous ne l'avez pas jeté dehors?» - -Il parut confus, et balbutia: «Écoute donc, c'était si étonnant, si -étonnant, si providentiel! Et puis il m'a parlé de mon père. Il a connu -mon père autrefois. - ---Votre père, mon oncle? - ---Oui, il paraît qu'il a connu mon père. - ---Mais ce n'est pas une raison pour recevoir un jésuite. - ---Je le sais bien, mais j'étais malade, si malade! Et il m'a soigné avec -un grand dévouement toute la nuit. Il a été parfait. C'est lui qui m'a -sauvé. Ils sont un peu médecins, ces gens-là. - ---Ah! il vous a soigné toute la nuit. Mais vous m'avez dit tout de suite -qu'il sortait seulement d'ici. - ---Oui, c'est vrai. Comme il s'était montré excellent à mon égard, je -l'ai gardé à déjeuner. Il a mangé là auprès de mon lit, sur une petite -table, pendant que je prenais une tasse de thé. - ---Et... il a fait gras?» - -Mon oncle eut un mouvement froissé, comme si je venais de commettre une -grosse inconvenance, et il ajouta: - -«Ne plaisante pas, Gaston, il y a des railleries déplacées. Cet homme -m'a été en cette occasion plus dévoué qu'aucun parent; j'entends qu'on -respecte ses convictions.» - -Cette fois, j'étais atterré; je répondis néanmoins: «Très bien, mon -oncle. Et après le déjeuner, qu'avez-vous fait? - ---Nous avons joué une partie de bésigue, puis il a dit son bréviaire, -pendant que je lisais un petit livre qu'il avait sur lui, et qui n'est -pas mal écrit du tout. - ---Un livre pieux, mon oncle? - ---Oui et non, ou plutôt non, c'est l'histoire de leurs missions dans -l'Afrique centrale. C'est plutôt un livre de voyage et d'aventures. -C'est très beau ce qu'ils ont fait là, ces hommes.» - -Je commençais à trouver que ça tournait mal. Je me levai: «Allons, -adieu, mon oncle, je vois que vous quittez la franc-maçonnerie pour la -religion. Vous êtes un renégat.» - -Il fut encore un peu confus et murmura: «Mais la religion est une espèce -de franc-maçonnerie.» - -Je demandai: «Quand revient-il, votre jésuite?» Mon oncle balbutia: -«Je... je ne sais pas, peut-être demain... ce n'est pas sûr.» - -Et je sortis absolument abasourdi. - -Elle a mal tourné, ma farce! Mon oncle est converti radicalement. -Jusque-là, peu m'importait. Clérical ou franc-maçon, pour moi c'est -bonnet blanc et blanc bonnet; mais le pis, c'est qu'il vient de tester, -oui de tester, et de me déshériter, monsieur, en faveur du père jésuite. - - - _Mon Oncle Sosthène_ a paru dans _le Gil-Blas_ du samedi 12 août 1882, - sous la signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -LE MAL D'ANDRÉ. - - _A Edgar Courtois._ - - -LA maison du notaire avait façade sur la place. Par derrière, un beau -jardin bien planté s'étendait jusqu'au passage des Piques, toujours -désert, dont il était séparé par un mur. - -C'est au bout de ce jardin que la femme de Maître Moreau avait donné -rendez-vous, pour la première fois, au capitaine Sommerive qui la -poursuivait depuis longtemps. - -Son mari était parti passer huit jours à Paris. Elle se trouvait donc -libre pour la semaine entière. Le capitaine avait tant prié, l'avait -implorée avec des paroles si douces; elle était persuadée qu'il l'aimait -si violemment, elle se sentait elle-même si isolée, si méconnue, si -négligée au milieu des contrats dont s'occupait uniquement le notaire, -qu'elle avait laissé prendre son cœur sans se demander si elle -donnerait plus un jour. - -Puis, après des mois d'amour platonique, de mains pressées, de baisers -rapides volés derrière une porte, le capitaine avait déclaré qu'il -quitterait immédiatement la ville en demandant son changement s'il -n'obtenait pas un rendez-vous, un vrai rendez-vous, dans l'ombre des -arbres, pendant l'absence du mari. - -Elle avait cédé; elle avait promis. - -Elle l'attendait maintenant, blottie contre le mur, le cœur battant, -tressaillant aux moindres bruits. - -Tout à coup elle entendit qu'on escaladait le mur, et elle faillit se -sauver. Si ce n'était pas lui? Si c'était un voleur? Mais non; une voix -appelait doucement «Mathilde». Elle répondit «Étienne». Et un homme -tomba dans le chemin avec un bruit de ferraille. - -C'était lui! quel baiser! - -Ils demeurèrent longtemps debout, enlacés, les lèvres unies. Mais tout à -coup une pluie fine se mit à tomber, et les gouttes glissant de feuille -en feuille faisaient dans l'ombre un frémissement d'eau. Elle -tressaillit lorsqu'elle reçut la première goutte sur le cou. - -Il lui disait: «Mathilde, ma chérie, mon ange, entrons chez vous. Il est -minuit, nous n'avons rien à craindre. Allons chez vous; je vous -supplie.» - -Elle répondait: «Non, mon bien-aimé, j'ai peur. Qui sait ce qui peut -nous arriver.» - -Mais il la tenait serrée en ses bras, et lui murmurait dans l'oreille: -«Vos domestiques sont au troisième étage, sur la place. Votre chambre -est au premier, sur le jardin. Personne ne nous entendra. Je vous aime, -je veux t'aimer librement, tout entière, des pieds à la tête.» Et il -l'étreignait avec violence, en l'affolant de baisers. - -Elle résistait encore, effrayée, honteuse aussi. Mais il la saisit par -la taille, l'enleva et l'emporta, sous la pluie qui devenait terrible. - -La porte était restée ouverte; ils montèrent à tâtons l'escalier; puis, -lorsqu'ils furent entrés dans la chambre, elle poussa les verrous, -pendant qu'il enflammait une allumette. - -Mais elle tomba défaillante sur un fauteuil. Il se mit à ses genoux et, -lentement, il la dévêtait, ayant commencé par les bottines et par les -bas, pour baiser ses pieds. - -Elle disait, haletante: «Non, non, Étienne, je vous en supplie, -laissez-moi rester honnête; je vous en voudrais trop, après! c'est si -laid, cela, si grossier! Ne peut-on s'aimer avec les âmes seulement... -Étienne.» - -Avec une adresse de femme de chambre, et une vivacité d'homme pressé, il -déboutonnait, dénouait, dégrafait, délaçait sans repos. Et quand elle -voulut se lever et fuir pour échapper à ses audaces, elle sortit -brusquement de ses robes, de ses jupes et de son linge toute nue, comme -une main sort d'un manchon. - -Éperdue, elle courut vers le lit pour se cacher sous les rideaux. La -retraite était dangereuse. Il l'y suivit. Mais comme il voulait la -joindre et qu'il se hâtait, son sabre, détaché trop vite, tomba sur le -parquet avec un bruit retentissant. - -Aussitôt une plainte prolongée, un cri aigu et continu, un cri d'enfant -partit de la chambre voisine, dont la porte était restée ouverte. - -Elle murmura: «Oh! vous venez de réveiller André; il ne pourra pas se -rendormir.» - -Son fils avait quinze mois et il couchait près de sa mère, afin qu'elle -pût sans cesse veiller sur lui. - -Le capitaine, fou d'ardeur, n'écoutait pas. «Qu'importe? qu'importe? Je -t'aime; tu es à moi, Mathilde.» - -Mais elle se débattait, désolée, épouvantée. «Non, non! écoute comme il -crie; il va réveiller la nourrice. Si elle venait, que ferions-nous? -Nous serions perdus! Étienne, écoute, quand il fait ça, la nuit, son -père le prend dans notre lit pour le calmer. Il se tait tout de suite, -tout de suite, il n'y a pas d'autre moyen. Laisse-moi le prendre, -Étienne... - -L'enfant hurlait, poussait ces clameurs perçantes qui traversent les -murs les plus épais, qu'on entend de la rue en passant près des logis. - -Le capitaine, consterné, se releva, et Mathilde, s'élançant, alla -chercher le mioche qu'elle apporta dans sa couche. Il se tut. - -Étienne s'assit à cheval sur une chaise et roula une cigarette. Au bout -de cinq minutes à peine, André dormait. La mère murmura: «Je vais le -reporter maintenant.» Et elle alla reposer l'enfant dans son berceau -avec des précautions infinies. - -Quand elle revint, le capitaine l'attendait les bras ouverts. - -Il l'enlaça, fou d'amour. Et elle, vaincue enfin, l'étreignant, -balbutiait: - ---Étienne... Étienne... mon amour! Oh! si tu savais comme... comme... - -André se remit à crier. Le capitaine, furieux, jura: «Nom de Dieu de -chenapan! Il ne va pas se taire, ce morveux-là!» - -Non, il ne se taisait pas, le morveux, il beuglait. - -Mathilde crut entendre remuer au-dessus. C'était la nourrice qui venait -sans doute. Elle s'élança, prit son fils, et le rapporta dans son lit. -Il redevint muet aussitôt. - -Trois fois de suite on le recoucha dans son berceau. Trois fois de suite -il fallut le reprendre. - -Le capitaine Sommerive partit une heure avant l'aurore en sacrant à -bouche que veux-tu. - -Mais, pour calmer son impatience, Mathilde lui avait promis de le -recevoir encore, le soir même. - -Il arriva, comme la veille, mais plus impatient, plus enflammé, rendu -furieux par l'attente. - -Il eut soin de poser son sabre avec douceur, sur les deux bras d'un -fauteuil; il ôta ses bottes comme un voleur, et parla si bas que -Mathilde ne l'entendait plus. Enfin, il allait être heureux, tout à -fait heureux, quand le parquet ou quelque meuble, ou peut-être le lit -lui-même, craqua. Ce fut un bruit sec comme si quelque support s'était -brisé, et aussitôt un cri, faible d'abord, puis suraigu, y répondit. -André s'était réveillé. - -Il glapissait comme un renard. S'il continuait ainsi, certes, toute la -maison allait se lever. - -La mère affolée s'élança et le rapporta. Le capitaine ne se releva pas. -Il rageait. Alors, tout doucement il étendit la main, prit entre deux -doigts un peu de chair du marmot, n'importe où, à la cuisse ou bien au -derrière, et il pinça. L'enfant se débattit, hurlant à déchirer les -oreilles. Alors le capitaine, exaspéré, pinça plus fort, partout, avec -fureur. Il saisissait vivement le bourrelet de peau et le tordait en le -serrant violemment, puis le lâchait pour en prendre un autre à côté, -puis un autre plus loin, puis encore un autre. - -L'enfant poussait des clameurs de poulet qu'on égorge ou de chien qu'on -flagelle. La mère éplorée l'embrassait, le caressait, tâchait de le -calmer, d'étouffer ses cris sous les baisers. Mais André devenait violet -comme s'il allait avoir des convulsions, et il agitait ses petits pieds -et ses petites mains d'une façon effrayante et navrante. - -Le capitaine dit d'une voix douce: «Essayez donc de le reporter dans son -berceau; il s'apaisera peut-être.» Et Mathilde s'en alla vers l'autre -chambre avec son enfant dans ses bras. - -Dès qu'il fut sorti du lit de sa mère, il cria moins fort; et dès qu'il -fut rentré dans le sien, il se tut, avec quelques sanglots encore, de -temps en temps. - -Le reste de la nuit fut tranquille; et le capitaine fut heureux. - -La nuit suivante, il revint encore. Comme il parlait un peu fort, André -se réveilla de nouveau et se mit à glapir. Sa mère bien vite l'alla -chercher; mais le capitaine pinça si bien, si durement et si longtemps -que le marmot suffoqua, les yeux tournés, l'écume aux lèvres. - -On le remit en son berceau. Il se calma tout aussitôt. - -Au bout de quatre jours, il ne pleurait plus pour aller dans le lit -maternel. - -Le notaire revint le samedi soir. Il reprit sa place au foyer et dans la -chambre conjugale. - -Il se coucha de bonne heure, étant fatigué du voyage; puis, dès qu'il -eut bien retrouvé ses habitudes et accompli scrupuleusement tous ses -devoirs d'homme honnête et méthodique, il s'étonna: «Tiens, mais André -ne pleure pas, ce soir. Va donc le chercher un peu, Mathilde, ça me fait -plaisir de le sentir entre nous deux.» - -La femme aussitôt se leva et alla prendre l'enfant; mais dès qu'il se -vit dans ce lit où il aimait tant s'endormir quelques jours auparavant, -le marmot épouvanté se tordit, et hurla si furieusement qu'il fallut le -reporter en son berceau. - -Maître Moreau n'en revenait pas: «Quelle drôle de chose? Qu'est-ce qu'il -a ce soir? Peut-être qu'il a sommeil?» - -Sa femme répondit: «Il a été toujours comme ça pendant ton absence. Je -n'ai pas pu le prendre une seule fois.» - -Au matin, l'enfant réveillé se mit à jouer et à rire en remuant ses -menottes. - -Le notaire attendri accourut, embrassa son produit, puis l'enleva dans -ses bras pour le rapporter dans la couche conjugale. André riait, du -rire ébauché des petits êtres dont la pensée est vague encore. Tout à -coup il aperçut le lit, sa mère dedans; et sa petite figure heureuse se -plissa, décomposée, tandis que des cris furieux sortaient de sa gorge et -qu'il se débattait comme si on l'eût martyrisé. - -Le père, étonné, murmura: «Il a quelque chose, cet enfant», et d'un -mouvement naturel il releva sa chemise. - -Il poussa un «ah!» de stupeur. Les mollets, les cuisses, les reins, tout -le derrière du petit étaient marbrés de taches bleues, grandes comme des -sous. - -Maître Moreau cria: «Mathilde, regarde, c'est affreux». La mère, -éperdue, se précipita. Le milieu de chacune des taches semblait traversé -d'une ligne violette où le sang était venu mourir. C'était là, certes, -quelque maladie effroyable et bizarre, le commencement d'une sorte de -lèpre, d'une de ces affections étranges où la peau devient tantôt -pustuleuse comme le dos des crapauds, tantôt écailleuse comme celui des -crocodiles. - -Les parents éperdus se regardaient. Maître Moreau s'écria: «Il faut -aller chercher le médecin.» - -Mais Mathilde, plus pâle qu'une morte, contemplait fixement son fils -aussi tacheté qu'un léopard. Et, soudain, poussant un cri, un cri -violent, irréfléchi, comme si elle eût aperçu quelqu'un qui -l'emplissait d'horreur, elle jeta: «Oh! le misérable!...» - -M. Moreau, surpris, demanda: «Hein? De qui parles-tu? Quel misérable?» - -Elle devint rouge jusqu'aux cheveux et balbutia: «Rien... c'est... -vois-tu... je devine... c'est... il ne faut pas aller chercher le -médecin... c'est assurément cette misérable nourrice qui pince le petit -pour le faire taire quand il crie.» - -Le notaire, exaspéré, alla quérir la nourrice et faillit la battre. Elle -nia avec effronterie, mais fut chassée. - -Et sa conduite, signalée à la municipalité, l'empêcha de trouver -d'autres places. - - - _Le Mal d'André_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 24 juillet 1883, - sous la signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -LE PAIN MAUDIT. - - _A Henry Brainne._ - - -I - -LE père Taille avait trois filles. Anna, l'aînée, dont on ne parlait -guère dans la famille, Rose, la cadette, âgée maintenant de dix-huit -ans, et Claire, la dernière, encore gosse, qui venait de prendre son -quinzième printemps. - -Le père Taille, veuf aujourd'hui, était maître mécanicien dans la -fabrique de boutons de M. Lebrument. C'était un brave homme, très -considéré, très droit, très sobre, une sorte d'ouvrier modèle. Il -habitait rue d'Angoulême, au Havre. - -Quand Anna avait pris la clef des champs, comme on dit, le vieux était -entré dans une colère épouvantable; il avait menacé de tuer le -séducteur, un blanc-bec, un chef de rayon d'un grand magasin de -nouveautés de la ville. Puis, on lui avait dit de divers côtés que la -petite se rangeait, qu'elle mettait de l'argent sur l'État, qu'elle ne -courait pas, liée maintenant avec un homme d'âge, un juge au tribunal de -commerce, M. Dubois; et le père s'était calmé. - -Il s'inquiétait même de ce qu'elle faisait, demandait des renseignements -sur sa maison à ses anciennes camarades qui avaient été la revoir; et -quand on lui affirmait qu'elle était dans ses meubles et qu'elle avait -un tas de vases de couleur sur ses cheminées, des tableaux peints sur -les murs, des pendules dorées et des tapis partout, un petit sourire -content lui glissait sur les lèvres. Depuis trente ans il travaillait, -lui, pour amasser cinq ou six pauvres mille francs! La fillette n'était -pas bête, après tout! - -Or, voilà qu'un matin, le fils Touchard, dont le père était tonnelier au -bout de la rue, vint lui demander la main de Rose, la seconde. Le -cœur du vieux se mit à battre. Les Touchard étaient riches et bien -posés; il avait décidément de la chance dans ses filles. - -La noce fut décidée, et on résolut qu'on la ferait d'importance. Elle -aurait lieu à Sainte-Adresse, au restaurant de la mère Jusa. Cela -coûterait bon, par exemple, ma foi tant pis, une fois n'était pas -coutume. - -Mais un matin, comme le vieux était rentré au logis pour déjeuner, au -moment où il se mettait à table avec ses deux filles, la porte s'ouvrit -brusquement et Anna parut. Elle avait une toilette brillante, et des -bagues, et un chapeau à plume. Elle était gentille comme un cœur avec -tout ça. Elle sauta au cou du père, qui n'eut pas le temps de dire -«ouf», puis elle tomba en pleurant dans les bras de ses deux sœurs, -puis elle s'assit en s'essuyant les yeux et demanda une assiette pour -manger la soupe avec la famille. Cette fois, le père Taille fut attendri -jusqu'aux larmes à son tour, et il répéta à plusieurs reprises: «C'est -bien, ça, petite, c'est bien, c'est bien.» Alors elle dit tout de suite -son affaire.--Elle ne voulait pas qu'on fît la noce de Rose à -Sainte-Adresse, elle ne voulait pas, ah mais non. On la ferait chez -elle, donc, cette noce, et ça ne coûterait rien au père. Ses -dispositions étaient prises, tout arrangé, tout réglé; elle se chargeait -de tout, voilà! - -Le vieux répéta: «Ça, c'est bien, petite, c'est bien.» Mais un scrupule -lui vint. Les Touchard consentiraient-ils? Rose, la fiancée, surprise, -demanda: «Pourquoi qu'ils ne voudraient pas, donc? Laisse faire, je m'en -charge, je vais en parler à Philippe, moi.» - -Elle en parla à son prétendu, en effet, le jour même; et Philippe -déclara que ça lui allait parfaitement. Le père et la mère Touchard -furent aussi ravis de faire un bon dîner qui ne coûterait rien. Et ils -disaient: «Ça sera bien, pour sûr, vu que monsieur Dubois roule sur -l'or.» - -Alors ils demandèrent la permission d'inviter une amie, Mlle Florence, -la cuisinière des gens du premier. Anna consentit à tout. - -Le mariage était fixé au dernier mardi du mois. - - -II - -Après la formalité de la mairie et la cérémonie religieuse, la noce se -dirigea vers la maison d'Anna. Les Taille avaient amené, de leur côté, -un cousin d'âge, M. Sauvetanin, homme à réflexions philosophiques, -cérémonieux et compassé, dont on attendait l'héritage, et une vieille -tante, Mme Lamondois. - -M. Sauvetanin avait été désigné pour offrir son bras à Anna. On les -avait accouplés, les jugeant les deux personnes les plus importantes et -les plus distinguées de la société. - -Dès qu'on arriva devant la porte d'Anna, elle quitta immédiatement son -cavalier et courut en avant en déclarant: «Je vais vous montrer le -chemin.» - -Elle monta, en courant, l'escalier, tandis que la procession des -invités suivait plus lentement. - -Dès que la jeune fille eut ouvert son logis, elle se rangea pour laisser -passer le monde qui défilait devant elle en roulant de grands yeux et en -tournant la tête de tous les côtés pour voir ce luxe mystérieux. - -La table était mise dans le salon, la salle à manger ayant été jugée -trop petite. Un restaurateur voisin avait loué les couverts, et les -carafes pleines de vin luisaient sous un rayon de soleil qui tombait -d'une fenêtre. - -Les dames pénétrèrent dans la chambre à coucher pour se débarrasser de -leurs châles et de leurs coiffures, et le père Touchard, debout sur la -porte, clignait de l'œil vers le lit bas et large, et faisait aux -hommes des petits signes farceurs et bienveillants. Le père Taille, très -digne, regardait avec un orgueil intime l'ameublement somptueux de son -enfant, et il allait de pièce en pièce, tenant toujours à la main son -chapeau, inventoriant les objets d'un regard, marchant à la façon d'un -sacristain dans une église. - -Anna allait, venait, courait, donnait des ordres, hâtait le repas. - -Enfin, elle apparut sur le seuil de la salle à manger démeublée, en -criant: «Venez tous par ici une minute.» Les douze invités se -précipitèrent et aperçurent douze verres de madère en couronne sur un -guéridon. - -Rose et son mari se tenaient par la taille, s'embrassaient déjà dans les -coins. M. Sauvetanin ne quittait pas Anna de l'œil, poursuivi sans -doute par cette ardeur, par cette attente qui remuent les hommes, même -vieux et laids, auprès des femmes galantes, comme si elles devaient par -métier, par obligation professionnelle, un peu d'elles à tous les mâles. - -Puis on se mit à table, et le repas commença. Les parents occupaient un -bout, les jeunes gens tout l'autre bout. Mme Touchard la mère présidait -à droite, la jeune mariée présidait à gauche. Anna s'occupait de tous et -de chacun, veillait à ce que les verres fussent toujours pleins et les -assiettes toujours garnies. Une certaine gêne respectueuse, une certaine -intimidation devant la richesse du logis et la solennité du service -paralysaient les convives. On mangeait bien, on mangeait bon, mais on ne -rigolait pas comme on doit rigoler dans les noces. On se sentait dans -une atmosphère trop distinguée, cela gênait. Mme Touchard, la mère, qui -aimait rire, tâchait d'animer la situation, et, comme on arrivait au -dessert, elle cria: «Dis donc, Philippe, chante-nous quelque chose.» Son -fils passait dans sa rue pour posséder une des plus jolies voix du -Havre. - -Le marié aussitôt se leva, sourit, et se tournant vers sa belle-sœur, -par politesse et par galanterie, il chercha quelque chose de -circonstance, de grave, de comme il faut, qu'il jugeait en harmonie avec -le sérieux du dîner. - -Anna prit un air content et se renversa sur sa chaise pour écouter. Tous -les visages devinrent attentifs et vaguement souriants. - -Le chanteur annonça «Le Pain maudit» et arrondissant le bras droit, ce -qui fit remonter son habit dans son cou, il commença: - - Il est un pain béni qu'à la terre économe - Il nous faut arracher d'un bras victorieux. - C'est le pain du travail, celui que l'honnête homme, - Le soir, à ses enfants, apporte tout joyeux. - Mais il en est un autre, à mine tentatrice, - Pain maudit que l'Enfer pour nous damner sema (_bis_). - Enfants, n'y touchez pas, car c'est le pain du vice! - Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là! (_bis_) - -Toute la table applaudit avec frénésie. Le père Touchard déclara: «Ça, -c'est tapé.» La cuisinière invitée tourna dans sa main un croûton -qu'elle regardait avec attendrissement. M. Sauvetanin murmura: «Très -bien!» Et la tante Lamondois s'essuyait déjà les yeux avec sa serviette. - -Le marié annonça: «Deuxième couplet» et le lança avec une énergie -croissante: - - Respect au malheureux qui, tout brisé par l'âge, - Nous implore en passant sur le bord du chemin, - Mais flétrissons celui qui, désertant l'ouvrage, - Alerte et bien portant, ose tendre la main. - Mendier sans besoin, c'est voler la vieillesse, - C'est voler l'ouvrier que le travail courba (_bis_). - Honte à celui qui vit du pain de la paresse, - Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là (_bis_). - -Tous, même les deux servants restés debout contre les murs, hurlèrent en -chœur le refrain. Les voix fausses et pointues des femmes faisaient -détonner les voix grasses des hommes. - -La tante et la mariée pleuraient tout à fait. Le père Taille se mouchait -avec un bruit de trombone, et le père Touchard affolé brandissait un -pain tout entier jusqu'au milieu de la table. La cuisinière amie -laissait tomber des larmes muettes sur son croûton qu'elle tourmentait -toujours. - -M. Sauvetanin prononça au milieu de l'émotion générale: «Voilà des -choses saines, bien différentes des gaudrioles.» - -Anna, troublée aussi, envoyait des baisers à sa sœur et lui montrait -d'un signe amical son mari, comme pour la féliciter. - -Le jeune homme, grisé par le succès, reprit: - - Dans ton simple réduit, ouvrière gentille, - Tu sembles écouter la voix du tentateur! - Pauvre enfant, va, crois-moi, ne quitte pas l'aiguille. - Tes parents n'ont que toi, toi seule es leur bonheur. - Dans un luxe honteux trouveras-tu des charmes - Lorsque, te maudissant, ton père expirera (_bis_). - Le pain du déshonneur se pétrit dans les larmes. - Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là (_bis_). - -Seuls les deux servants et le père Touchard reprirent le refrain. Anna, -toute pâle, avait baissé les yeux. Le marié, interdit, regardait autour -de lui sans comprendre la cause de ce froid subit. La cuisinière avait -soudain lâché son croûton comme s'il était devenu empoisonné. - -M. Sauvetanin déclara gravement, pour sauver la situation: «Le dernier -couplet est de trop». Le père Taille, rouge jusqu'aux oreilles, roulait -des regards féroces autour de lui. - -Alors Anna, qui avait les yeux pleins de larmes, dit aux valets d'une -voix mouillée, d'une voix de femme qui pleure: «Apportez le champagne.» - -Aussitôt une joie secoua les invités. Les visages redevinrent radieux. -Et comme le père Touchard, qui n'avait rien vu, rien senti, rien -compris, brandissait toujours son pain et chantait tout seul, en le -montrant aux convives: - - Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là, - -toute la noce, électrisée en voyant apparaître les bouteilles coiffées -d'argent, reprit avec un bruit de tonnerre: - - Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là. - - - _Le Pain maudit_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 29 mai 1883, sous - la signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -LE CAS DE MADAME LUNEAU. - - _A Georges Duval._ - - -LE juge de paix, gros, avec un œil fermé et l'autre à peine ouvert, -écoute les plaignants d'un air mécontent. Parfois il pousse une sorte de -grognement qui fait préjuger son opinion, et il interrompt d'une voix -grêle comme celle d'un enfant, pour poser des questions. - -Il vient de régler l'affaire de M. Joly contre M. Petitpas, au sujet de -la borne d'un champ qui aurait été déplacée par mégarde par le -charretier de M. Petitpas, en labourant. - -Il appelle l'affaire d'Hippolyte Lacour, sacristain et quincaillier, -contre Mme Céleste-Césarine Luneau, veuve d'Anthime Isidore. - -Hippolyte Lacour a quarante-cinq ans; grand, maigre, portant des cheveux -longs, et rasé comme un homme d'église, il parle d'une voix lente, -traînante et chantante. - -Mme Luneau semble avoir quarante ans. Charpentée en lutteur, elle gonfle -de partout sa robe étroite et collante. Ses hanches énormes supportent -une poitrine débordante par devant, et, par derrière, des omoplates -grasses comme des seins. Son cou large soutient une tête aux traits -saillants, et sa voix pleine, sans être grave, pousse des notes qui font -vibrer les vitres et les tympans. Enceinte, elle présente en avant un -ventre énorme comme une montagne. - -Les témoins à décharge attendent leur tour. - -M. le juge de paix attaque la question. - ---Hippolyte Lacour, exposez votre réclamation. - -Le plaignant prend la parole. - ---Voilà, monsieur le juge de paix. Il y aura neuf mois à la Saint-Michel -que Mme Luneau est venue me trouver, un soir, comme j'avais sonné -l'_Angelus_, et elle m'exposa sa situation par rapport à sa stérilité... - -LE JUGE DE PAIX.--Soyez plus explicite, je vous prie. - -HIPPOLYTE.--Je m'éclaircis, monsieur le juge. Or, qu'elle voulait un -enfant et qu'elle me demandait ma participation. Je ne fis pas de -difficultés, et elle me promit cent francs. La chose accordée et réglée, -elle refuse aujourd'hui sa promesse. Je la réclame devant vous, monsieur -le juge de paix. - -LE JUGE DE PAIX.--Je ne vous comprends pas du tout. Vous dites qu'elle -voulait un enfant? Comment? Quel genre d'enfant? Un enfant pour -l'adopter? - -HIPPOLYTE.--Non, monsieur le juge, un neuf. - -LE JUGE DE PAIX.--Qu'entendez-vous par ces mots: «Un neuf?» - -HIPPOLYTE.--J'entends un enfant à naître, que nous aurions ensemble, -comme si nous étions mari et femme. - -LE JUGE DE PAIX.--Vous me surprenez infiniment. Dans quel but -pouvait-elle vous faire cette proposition anormale? - -HIPPOLYTE.--Monsieur le juge, le but ne m'apparut pas au premier abord -et je fus aussi un peu intercepté. Comme je ne fais rien sans me rendre -compte de tout, je voulus me pénétrer de ses raisons et elle me les -énuméra. - -Or son époux, Anthime Isidore, que vous avez connu comme vous et moi, -était mort la semaine d'avant, avec tout son bien en retour à sa -famille. Donc, la chose la contrariant, vu l'argent, elle s'en fut -trouver un législateur qui la renseigna sur le cas d'une naissance dans -les dix mois. Je veux dire que si elle accouchait dans les dix mois -après l'extinction de feu Anthime Isidore, le produit était considéré -comme légitime et donnait droit à l'héritage. - -Elle se résolut sur-le-champ à courir les conséquences et elle s'en vint -me trouver à la sortie de l'église comme j'ai eu l'honneur de vous le -dire, vu que je suis père légitime de huit enfants, tous viables, dont -mon premier est épicier à Caen, département du Calvados, et uni en -légitime mariage à Victoire-Élisabeth Rabou... - -LE JUGE DE PAIX.--Ces détails sont inutiles. Revenez au fait. - -HIPPOLYTE.--J'y entre, monsieur le juge. Donc elle me dit: «Si tu -réussis, je te donnerai cent francs dès que j'aurai fait constater la -grossesse par le médecin.» - -Or je me mis en état, monsieur le juge, d'être à même de la satisfaire. -Au bout de six semaines ou deux mois, en effet, j'appris avec -satisfaction la réussite. Mais ayant demandé les cent francs, elle me -les refusa. Je les réclamai de nouveau à diverses reprises sans obtenir -un radis. Elle me traita même de flibustier et d'impuissant, dont la -preuve du contraire est de la regarder. - -LE JUGE DE PAIX.--Qu'avez-vous à dire, femme Luneau? - -Mme LUNEAU.--Je dis, monsieur le juge de paix, que cet homme est un -flibustier! - -LE JUGE DE PAIX.--Quelle preuve apportez-vous à l'appui de cette -assertion? - -Mme LUNEAU (rouge, suffoquant, balbutiant).--Quelle preuve? quelle -preuve? Je n'en ai pas eu une, de preuve, de vraie, de preuve que -l'enfant n'est pas à lui. Non, pas à lui, monsieur le juge, j'en jure -sur la tête de mon défunt mari, pas à lui. - -LE JUGE DE PAIX.--A qui est-il donc, dans ce cas? - -Mme LUNEAU (bégayant de colère).--Je sais ti, moi, je sais ti? A tout le -monde, pardi. Tenez, v'là mes témoins, monsieur le juge; les v'là tous. -Ils sont six. Tirez-leur des dépositions, tirez-leur. Ils répondront... - -LE JUGE DE PAIX.--Calmez-vous, madame Luneau, calmez-vous et répondez -froidement. Quelles raisons avez-vous de douter que cet homme soit le -père de l'enfant que vous portez? - -Mme LUNEAU.--Quelles raisons? J'en ai cent pour une, cent, deux cents, -cinq cents, dix mille, un million et plus, de raisons. Vu qu'après lui -avoir fait la proposition que vous savez avec promesse de cent francs, -j'appris qu'il était cocu, sauf votre respect, monsieur le juge, et que -les siens n'étaient pas à lui, ses enfants, pas à lui, pas un. - -HIPPOLYTE LACOUR, avec calme.--C'est des menteries. - -Mme LUNEAU, exaspérée.--Des menteries! des menteries! Si on peut dire! A -preuve que sa femme s'est fait rencontrer par tout le monde, que je vous -dis, par tout le monde. Tenez, vlà mes témoins, m'sieur le juge de -paix. Tirez-leur des dépositions? - -HIPPOLYTE LACOUR, froidement.--C'est des menteries. - -Mme LUNEAU.--Si on peut dire! Et les rouges, c'est-il toi qui les as -faits, les rouges? - -LE JUGE DE PAIX.--Pas de personnalités, s'il vous plaît, ou je serai -contraint de sévir. - -Mme LUNEAU.--Donc, la doutance m'étant venue sur ses capacités, je me -dis, comme on dit, que deux précautions valent mieux qu'une, et je -comptai mon affaire à Césaire Lepic, que voilà, mon témoin; qu'il me -dit: «A votre disposition, madame Luneau», et qu'il m'a prêté son -concours pour le cas où Hippolyte aurait fait défaut. Mais vu qu'alors -ça fut connu des autres témoins que je voulais me prémunir, il s'en est -trouvé plus de cent, si j'avais voulu, monsieur le juge. - -Le grand que vous voyez là, celui qui s'appelle Lucas Chandelier, m'a -juré alors que j'avais tort de donner les cent francs à Hippolyte -Lacour, vu qu'il n'avait pas fait plus que l's'autres qui ne réclamaient -rien. - -HIPPOLYTE.--Fallait point me les promettre, alors. Moi j'ai compté, -monsieur le juge. Avec moi, pas d'erreur: chose promise, chose tenue. - -Mme LUNEAU, hors d'elle.--Cent francs! cent francs! Cent francs pour ça, -flibustier, cent francs! Ils ne m'ont rien demandé, eusse, rien de rien. -Tiens, les v'là, ils sont six. Tirez-leur des dépositions, monsieur le -juge de paix, ils répondront pour sûr, ils répondront. (_A Hippolyte._) -Guête-les donc, flibustier, s'ils te valent pas. Ils sont six, j'en -aurais eu cent, deux cents, cinq cents, tant que j'aurais voulu, pour -rien! flibustier! - -HIPPOLYTE.--Quand y en aurait cent mille!... - -Mme LUNEAU.--Oui, cent mille, si j'avais voulu... - -HIPPOLYTE.--Je n'en ai pas moins fait mon devoir... ça ne change pas nos -conventions. - -Mme LUNEAU, tapant à deux mains sur son ventre.--Eh bien, prouve que -c'est toi, prouve-le, prouve-le, flibustier. J' t'en défie! - -HIPPOLYTE, avec calme.--C'est p't-être pas plus moi qu'un autre. Ça -n'empêche que vous m'avez promis cent francs pour ma part. Fallait pas -vous adresser à tout le monde ensuite. Ça ne change rien. J' l'aurais -bien fait tout seul. - -Mme LUNEAU.--C'est pas vrai! Flibustier! Interpellez mes témoins, -monsieur le juge de paix. Ils répondront pour sûr. - -Le juge de paix appelle les témoins à décharge. Ils sont six, rouges, -les mains ballantes, intimidés. - -LE JUGE DE PAIX.--Lucas Chandelier, avez-vous lieu de présumer que vous -soyez le père de l'enfant que Mme Luneau porte dans son flanc? - -LUCAS CHANDELIER.--Oui, m'sieu. - -LE JUGE DE PAIX.--Célestin-Pierre Sidoine, avez-vous lieu de présumer -que vous soyez le père de l'enfant que Mme Luneau porte dans son flanc? - -CÉLESTIN-PIERRE SIDOINE.--Oui, m'sieu. - -(Les quatre autres témoins déposent identiquement de la même façon.) - -Le juge de paix, après s'être recueilli, prononce: - - «Attendu que si Hippolyte Lacour a lieu de s'estimer le père de - l'enfant que réclamait Mme Luneau, les nommés Lucas Chandelier, etc., - etc., ont des raisons analogues, sinon prépondérantes, de réclamer la - même paternité; - - «Mais attendu que Mme Luneau avait primitivement invoqué l'assistance - de Hippolyte Lacour, moyennant une indemnité convenue et consentie de - cent francs; - - «Attendu pourtant que si on peut estimer entière la bonne foi du sieur - Lacour, il est permis de contester son droit strict de s'engager d'une - pareille façon, étant donné que le plaignant est marié, et tenu par la - loi à rester fidèle à son épouse légitime; - - «Attendu, en outre, etc., etc., etc. - - «Condamne Mme Luneau à vingt-cinq francs de dommages-intérêts envers - le sieur Hippolyte Lacour, pour perte de temps et détournement - insolite.» - - - _Le Cas de Madame Luneau_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 21 août - 1883, sous la signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -UN SAGE. - - _Au baron de Vaux._ - - -BLÉROT était mon ami d'enfance, mon plus cher camarade; nous n'avions -rien de secret. Nous étions liés par une amitié profonde des cœurs et -des esprits, une intimité fraternelle, une confiance absolue l'un dans -l'autre. Il me disait ses plus délicates pensées, jusqu'à ces petites -hontes de la conscience qu'on ose à peine s'avouer à soi-même. J'en -faisais autant pour lui. - -J'avais été confident de toutes ses amours. Il l'avait été de toutes les -miennes. - -Quand il m'annonça qu'il allait se marier, j'en fus blessé comme d'une -trahison. Je sentis que c'était fini de cette cordiale et absolue -affection qui nous unissait. Sa femme était entre nous. L'intimité du -lit établit entre deux êtres, même quand ils ont cessé de s'aimer, une -sorte de complicité, d'alliance mystérieuse. Ils sont, l'homme et la -femme, comme deux associés discrets qui se défient de tout le monde. -Mais ce lien si serré que noue le baiser conjugal, cesse brusquement du -jour où la femme prend un amant. - -Je me rappelle comme d'hier toute la cérémonie du mariage de Blérot. Je -n'avais pas voulu assister au contrat, ayant peu de goût pour ces sortes -d'événements; j'allai seulement à la mairie et à l'église. - -Sa femme, que je ne connaissais point, était une grande jeune fille, -blonde, un peu mince, jolie, avec des yeux pâles, des cheveux pâles, un -teint pâle, des mains pâles. Elle marchait avec un léger mouvement -onduleux, comme si elle eût été portée par une barque. Elle semblait -faire en avançant une suite de longues révérences gracieuses. - -Blérot en paraissait fort amoureux. Il la regardait sans cesse, et je -sentais frémir en lui un désir immodéré de cette femme. - -J'allai le voir au bout de quelques jours. Il me dit: «Tu ne te figures -pas comme je suis heureux. Je l'aime follement. D'ailleurs elle est... -elle est...» Il n'acheva pas la phrase, mais posant deux doigts sur sa -bouche, il fit un geste qui signifie: divine, exquise, parfaite, et bien -d'autres choses encore. - -Je demandai en riant: «Tant que ça?» - -Il répondit: «Tout ce que tu peux rêver!» - -Il me présenta. Elle fut charmante, familière comme il faut, me dit que -la maison était mienne. Mais je sentais bien qu'il n'était plus mien, -lui, Blérot. Notre intimité était coupée nette. C'est à peine si nous -trouvions quelque chose à nous dire. - -Je m'en allai. Puis je fis un voyage en Orient. Je revins par la Russie, -l'Allemagne, la Suède et la Hollande. - -Je ne rentrai à Paris qu'après dix-huit mois d'absence. - -Le lendemain de mon arrivée, comme j'errais sur le boulevard pour -reprendre l'air de Paris, j'aperçus, venant à moi, un homme fort pâle, -aux traits creusés, qui ressemblait à Blérot autant qu'un phtisique -décharné peut ressembler à un fort garçon rouge et bedonnant un peu. Je -le regardais, surpris, inquiet, me demandant: «Est-ce lui?» Il me vit, -poussa un cri, tendit les bras. J'ouvris les miens, et nous nous -embrassâmes en plein boulevard. - -Après quelques allées et venues de la rue Drouot au Vaudeville, comme -nous nous disposions à nous séparer, car il paraissait déjà exténué -d'avoir marché, je lui dis: «Tu n'as pas l'air bien portant. Es-tu -malade?» Il répondit: «Oui, un peu souffrant.» - -Il avait l'apparence d'un homme qui va mourir; et un flot d'affection me -monta au cœur pour ce vieux et si cher ami, le seul que j'aie jamais -eu. Je lui serrai les mains. - ---Qu'est-ce que tu as donc? Souffres-tu? - ---Non, un peu de fatigue. Ce n'est rien. - ---Que dit ton médecin?... - ---Il parle d'anémie et m'ordonne du fer et de la viande rouge.» - -Un soupçon me traversa l'esprit. Je demandai: - ---Es-tu heureux? - ---Oui, très heureux. - ---Tout à fait heureux? - ---Tout à fait. - ---Ta femme?... - ---Charmante. Je l'aime plus que jamais. Mais je m'aperçus qu'il avait -rougi. Il paraissait embarrassé comme s'il eût craint de nouvelles -questions. Je lui saisis le bras, je le poussai dans un café vide à -cette heure, je le fis asseoir de force, et, les yeux dans les yeux: - ---Voyons, mon vieux René, dis-moi la vérité. Il balbutia: «Mais je n'ai -rien à te dire.» - -Je repris d'une voix ferme: «Ce n'est pas vrai. Tu es malade, malade de -cœur sans doute, et tu n'oses révéler à personne ton secret. C'est -quelque chagrin qui te ronge. Mais tu me le diras à moi. Voyons, -j'attends.» - -Il rougit encore, puis bégaya, en tournant la tête: - -«C'est stupide!... mais je suis... je suis foutu!...» - -Comme il se taisait, je repris: «Çà, voyons, parle.» Alors il prononça -brusquement, comme s'il eût jeté hors de lui une pensée torturante, -inavouée encore: - -«Eh bien! j'ai une femme qui me tue... voilà.» - -Je ne comprenais pas.--«Elle te rend malheureux. Elle te fait souffrir -jour et nuit? Mais comment? En quoi?» - -Il murmura d'une voix faible, comme s'il se fût confessé d'un -crime:--Non... je l'aime trop. - -Je demeurai interdit devant cet aveu brutal. Puis une envie de rire me -saisit, puis, enfin, je pus répondre: - ---Mais il me semble que tu... que tu pourrais... l'aimer moins. - -Il était redevenu très pâle. Il se décida enfin à me parler à cœur -ouvert, comme autrefois: - ---Non. Je ne peux pas. Et je meurs. Je le sais. Je meurs. Je me tue. Et -j'ai peur. Dans certains jours, comme aujourd'hui, j'ai envie de la -quitter, de m'en aller pour tout à fait, de partir au bout du monde, -pour vivre, pour vivre longtemps. Et puis, quand le soir vient, je -rentre à la maison, malgré moi, à petits pas, l'esprit torturé. Je monte -l'escalier lentement. Je sonne. Elle est là, assise dans un fauteuil. -Elle me dit: «Comme tu viens tard». Je l'embrasse. Puis nous nous -mettons à table. Je pense tout le temps pendant le repas: «Je vais -sortir après le dîner et je prendrai le train pour aller n'importe où». -Mais quand nous retournons au salon, je me sens tellement fatigué que je -n'ai plus le courage de me lever. Je reste. Et puis... et puis... Je -succombe toujours... - -Je ne pus m'empêcher de sourire encore. Il le vit et reprit: «Tu ris, -mais je t'assure que c'est horrible. - ---Pourquoi, lui dis-je, ne préviens-tu pas ta femme? A moins d'être un -monstre, elle comprendrait.» - -Il haussa les épaules. «Oh! tu en parles à ton aise. Si je ne la -préviens pas, c'est que je connais sa nature. As-tu jamais entendu dire -de certaines femmes: - -«Elle en est à son troisième mari?» Oui, n'est-ce pas, et cela t'a fait -sourire, comme tout à l'heure. Et pourtant, c'était vrai. Qu'y faire? Ce -n'est ni sa faute, ni la mienne. Elle est ainsi, parce que la nature l'a -faite ainsi. Elle a mon cher un tempérament de Messaline. Elle l'ignore, -mais je le sais bien, tant pis pour moi. Et elle est charmante, douce, -tendre, trouvant naturelles et modérées nos caresses folles qui -m'épuisent, qui me tuent. Elle a l'air d'une pensionnaire ignorante. Et -elle est ignorante, la pauvre enfant. - -Oh! je prends chaque jour des résolutions énergiques. Comprends donc que -je meurs. Mais il me suffit d'un regard de ses yeux, un de ces regards -où je lis le désir ardent de ses lèvres, et je succombe aussitôt, me -disant: - -«C'est la dernière fois. Je ne veux plus de ces baisers mortels.» Et -puis, quand j'ai encore cédé, comme aujourd'hui, je sors, je vais -devant moi en pensant à la mort, en me disant que je suis perdu, que -c'est fini. - -J'ai l'esprit tellement frappé, tellement malade, qu'hier j'ai été faire -un tour au Père-Lachaise. Je regardais ces tombes alignées comme des -dominos. Et je pensais: «Je serai là, bientôt.» Je suis rentré, bien -résolu à me dire malade, à la fuir. Je n'ai pas pu. - -Oh! tu ne connais pas cela. Demande à un fumeur que la nicotine -empoisonne s'il peut renoncer à son habitude délicieuse et mortelle. Il -te dira qu'il a essayé cent fois sans y parvenir. Et il ajoutera: «Tant -pis. J'aime mieux en mourir.» Je suis ainsi. Quand on est pris dans -l'engrenage d'une pareille passion ou d'un pareil vice, il faut y passer -tout entier.» - -Il se leva, me tendit la main. Une colère tumultueuse m'envahissait, une -colère haineuse contre cette femme, contre la femme, contre cet être -inconscient, charmant, terrible. Il boutonnait son paletot pour s'en -aller. Je lui jetai brutalement par la face: «Mais, sacrebleu, donne-lui -des amants plutôt que de te laisser tuer ainsi.» - -Il haussa encore les épaules, sans répondre, et s'éloigna. - -Je fus six mois sans le revoir. Je m'attendais chaque matin à recevoir -une lettre de faire part me priant à son enterrement. Mais je ne voulais -point mettre les pieds chez lui, obéissant à un sentiment compliqué, -fait de mépris pour cette femme et pour lui, de colère, d'indignation, -de mille sensations diverses. - -Je me promenais aux Champs-Élysées par un beau jour de printemps. -C'était un de ces après-midi tièdes qui remuent en nous des joies -secrètes, qui nous allument les yeux et versent sur nous un tumultueux -bonheur de vivre. Quelqu'un me frappa sur l'épaule. Je me retournai: -c'était lui; c'était lui, superbe, bien portant, rose, gras, ventru. - -Il me tendit les deux mains, épanoui de plaisir, et criant: «Te voilà -donc, lâcheur?» - -Je le regardais, perclus de surprise: «Mais... oui. Bigre, mes -compliments. Tu as changé depuis six mois.» - -Il devint cramoisi, et reprit, en riant faux: «On fait ce qu'on peut.» - -Je le regardais avec une obstination qui le gênait visiblement. Je -prononçai: «Alors... tu es... tu es guéri?» - -Il balbutia très vite: «Oui, tout à fait. Merci.» Puis, changeant de -ton: «Quelle chance de te rencontrer, mon vieux. Hein! on va se revoir -maintenant, et souvent j'espère?» - -Mais je ne lâchais point mon idée. Je voulais savoir. Je demandai: -«Voyons, tu te rappelles bien la confidence que tu m'as faite, voilà six -mois... Alors..., alors..., tu résistes maintenant.» - -Il articula en bredouillant: «Mettons que je ne t'ai rien dit, et -laisse-moi tranquille. Mais tu sais, je te trouve et je te garde. Tu -viens dîner à la maison.» - -Une envie folle me saisit soudain de voir cet intérieur, de comprendre. -J'acceptai. - -Deux heures plus tard, il m'introduisait chez lui. - -Sa femme me reçut d'une façon charmante. Elle avait un air simple, -adorablement naïf et distingué qui ravissait les yeux. Ses longues -mains, sa joue, son cou étaient d'une blancheur et d'une finesse -exquises; c'était là de la chair fine et noble, de la chair de race. Et -elle marchait toujours avec ce long mouvement de chaloupe comme si -chaque jambe, à chaque pas, eût légèrement fléchi. - -René l'embrassa sur le front, fraternellement et demanda: «Lucien n'est -pas encore arrivé?» - -Elle répondit, d'une voix claire et légère: «Non, pas encore, mon ami. -Tu sais qu'il est toujours un peu en retard.» - -Le timbre retentit. Un grand garçon parut, fort brun, avec des joues -velues et un aspect d'hercule mondain. On nous présenta l'un à l'autre. -Il s'appelait: Lucien Delabarre. - -René et lui se serrèrent énergiquement les mains. Et puis on se mit à -table. - -Le dîner fut délicieux, plein de gaieté. René ne cessait de me parler, -familièrement, cordialement, franchement, comme autrefois. C'était: «Tu -sais, mon vieux.--Dis donc, mon vieux. Écoute, mon vieux.»--Puis soudain -il s'écriait: «Tu ne te doutes pas du plaisir que j'ai à te retrouver. -Il me semble que je renais.» - -Je regardais sa femme et l'autre. Ils demeuraient parfaitement corrects. -Il me sembla pourtant une ou deux fois qu'ils échangeaient un rapide et -furtif coup d'œil. - -Dès qu'on eut achevé le repas, René se tournant vers sa femme, déclara: -«Ma chère amie, j'ai retrouvé Pierre et je l'enlève; nous allons -bavarder le long du boulevard, comme jadis. Tu nous pardonneras cette -équipée... de garçons. Je te laisse d'ailleurs M. Delabarre.» - -La jeune femme sourit et me dit, en me tendant la main: «Ne le gardez -pas trop longtemps.» - -Et nous voilà, bras-dessus, bras-dessous, dans la rue. Alors, voulant -savoir à tout prix: «Voyons, que s'est-il passé? Dis-moi?...» Mais il -m'interrompit brusquement, et du ton grognon d'un homme tranquille qu'on -dérange sans raison, il répondit: «Ah çà! mon vieux, fiche-moi donc la -paix avec tes questions!» Puis il ajouta à mi-voix, comme se parlant à -lui-même, avec cet air convaincu des gens qui ont pris une sage -résolution: «C'était trop bête de se laisser crever comme ça, à la fin.» - -Je n'insistai pas. Nous marchions vite. Nous nous mîmes à bavarder. Et -tout à coup il me souffla dans l'oreille: «Si nous allions voir des -filles, hein?» - -Je me mis à rire franchement. «Comme tu voudras. Allons, mon vieux.» - - - _Un Sage_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 4 décembre 1883, sous la - signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -LE PARAPLUIE. - - _A Camille Oudinot._ - - -MADAME Oreille était économe. Elle savait la valeur d'un sou et -possédait un arsenal de principes sévères sur la multiplication de -l'argent. Sa bonne, assurément, avait grand mal à faire danser l'anse du -panier; et M. Oreille n'obtenait sa monnaie de poche qu'avec une extrême -difficulté. Ils étaient à leur aise, pourtant, et sans enfants; mais Mme -Oreille éprouvait une vraie douleur à voir les pièces blanches sortir de -chez elle. C'était comme une déchirure pour son cœur; et, chaque fois -qu'il lui avait fallu faire une dépense de quelque importance, bien -qu'indispensable, elle dormait fort mal la nuit suivante. - -Oreille répétait sans cesse à sa femme: - ---Tu devrais avoir la main plus large, puisque nous ne mangeons jamais -nos revenus. - -Elle répondait: - ---On ne sait jamais ce qui peut arriver. Il vaut mieux avoir plus que -moins. - -C'était une petite femme de quarante ans, vive, ridée, propre et souvent -irritée. - -Son mari, à tout moment, se plaignait des privations qu'elle lui faisait -endurer. Il en était certaines qui lui devenaient particulièrement -pénibles, parce qu'elles atteignaient sa vanité. - -Il était commis principal au Ministère de la guerre, demeuré là -uniquement pour obéir à sa femme, pour augmenter les rentes inutilisées -de la maison. - -Or, pendant deux ans, il vint au bureau avec le même parapluie rapiécé -qui donnait à rire à ses collègues. Las enfin de leurs quolibets, il -exigea que Mme Oreille lui achetât un nouveau parapluie. Elle en prit un -de huit francs cinquante, article de réclame d'un grand magasin. Les -employés, en apercevant cet objet jeté dans Paris par milliers -recommencèrent leurs plaisanteries, et Oreille en souffrit -horriblement. Le parapluie ne valait rien. En trois mois, il fut hors de -service, et la gaieté devint générale dans le Ministère. On fit même une -chanson qu'on entendait du matin au soir, du haut en bas de l'immense -bâtiment. - -Oreille, exaspéré, ordonna à sa femme de lui choisir un nouveau riflard, -en soie fine, de vingt francs, et d'apporter une facture justificative. - -Elle en acheta un de dix-huit francs, et déclara, rouge d'irritation, en -le remettant à son époux: - ---Tu en as là pour cinq ans au moins. - -Oreille, triomphant, obtint un vrai succès au bureau. - -Lorsqu'il rentra le soir, sa femme, jetant un regard inquiet sur le -parapluie, lui dit: - ---Tu ne devrais pas le laisser serré avec l'élastique, c'est le moyen de -couper la soie. C'est à toi d'y veiller, parce que je ne t'en achèterai -pas un de sitôt. - -Elle le prit, dégrafa l'anneau et secoua les plis. Mais elle demeura -saisie d'émotion. Un trou rond, grand comme un centime, lui apparut au -milieu du parapluie. C'était une brûlure de cigare! - -Elle balbutia: - ---Qu'est-ce qu'il a? - -Son mari répondit tranquillement, sans regarder: - ---Qui, quoi? Que veux-tu dire? - -La colère l'étranglait maintenant; elle ne pouvait plus parler: - ---Tu... tu... tu as brûlé... ton... ton... parapluie. Mais tu... tu... -tu es donc fou!... Tu veux nous ruiner! - -Il se retourna, se sentant pâlir: - ---Tu dis? - ---Je dis que tu as brûlé ton parapluie. Tiens!... - -Et, s'élançant vers lui comme pour le battre, elle lui mit violemment -sous le nez la petite brûlure circulaire. - -Il restait éperdu devant cette plaie, bredouillant: - ---Ça, ça... qu'est-ce que c'est? Je ne sais pas, moi! Je n'ai rien fait, -rien, je te le jure. Je ne sais pas ce qu'il a, moi, ce parapluie? - -Elle criait maintenant: - ---Je parie que tu as fait des farces avec lui dans ton bureau, que tu as -fait le saltimbanque, que tu l'as ouvert pour le montrer. - -Il répondit: - ---Je l'ai ouvert une seule fois pour montrer comme il était beau. Voilà -tout. Je te le jure. - -Mais elle trépignait de fureur, et elle lui fit une de ces scènes -conjugales qui rendent le foyer familial plus redoutable pour un homme -pacifique qu'un champ de bataille où pleuvent les balles. - -Elle ajusta une pièce avec un morceau de soie coupé sur l'ancien -parapluie, qui était de couleur différente; et, le lendemain Oreille -partit, d'un air humble, avec l'instrument raccommodé. Il le posa dans -son armoire et n'y pensa plus que comme on pense à quelque mauvais -souvenir. - -Mais à peine fut-il rentré, le soir, sa femme lui saisit son parapluie -dans les mains, l'ouvrit pour constater son état, et demeura suffoquée -devant un désastre irréparable. Il était criblé de petits trous -provenant évidemment de brûlures, comme si on eût vidé dessus la cendre -d'une pipe allumée. Il était perdu, perdu sans remède. - -Elle contemplait cela sans dire un mot, trop indignée pour qu'un son pût -sortir de sa gorge. Lui aussi, il constatait le dégât et il restait -stupide, épouvanté, consterné. - -Puis ils se regardèrent; puis il baissa les yeux; puis il reçut par la -figure l'objet crevé qu'elle lui jetait; puis elle cria, retrouvant sa -voix dans un emportement de fureur: - ---Ah! canaille! canaille! Tu en as fait exprès! Mais tu me le payeras! -Tu n'en auras plus... - -Et la scène recommença. Après une heure de tempête, il put enfin -s'expliquer. Il jura qu'il n'y comprenait rien; que cela ne pouvait -provenir que de malveillance ou de vengeance. - -Un coup de sonnette le délivra. C'était un ami qui devait dîner chez -eux. - -Mme Oreille lui soumit le cas. Quant à acheter un nouveau parapluie, -c'était fini, son mari n'en aurait plus. - -L'ami argumenta avec raison: - ---Alors, madame, il perdra ses habits, qui valent certes davantage. - -La petite femme, toujours furieuse, répondit: - ---Alors il prendra un parapluie de cuisine, je ne lui en donnerai pas un -nouveau en soie. - -A cette pensée, Oreille se révolta. - ---Alors je donnerai ma démission, moi! Mais je n'irai pas au Ministère -avec un parapluie de cuisine. - -L'ami reprit: - ---Faites recouvrir celui-là, ça ne coûte pas très cher. - -Mme Oreille, exaspérée, balbutiait: - ---Il faut au moins huit francs pour le faire recouvrir. Huit francs et -dix-huit, cela fait vingt-six! Vingt-six francs pour un parapluie, mais -c'est de la folie! c'est de la démence! - -L'ami, bourgeois pauvre, eut une inspiration: - ---Faites-le payer par votre Assurance. Les compagnies payent les objets -brûlés, pourvu que le dégât ait eu lieu dans votre domicile. - -A ce conseil, la petite femme se calma net; puis, après une minute de -réflexion, elle dit à son mari: - ---Demain, avant de te rendre à ton Ministère, tu iras dans les bureaux -de la _Maternelle_ faire constater l'état de ton parapluie et réclamer -le payement. - -M. Oreille eut un soubresaut. - ---Jamais de la vie je n'oserai! C'est dix-huit francs de perdus, voilà -tout. Nous n'en mourrons pas. - -Et il sortit le lendemain avec une canne. Il faisait beau, heureusement. - -Restée seule à la maison, Mme Oreille ne pouvait se consoler de la perte -de ses dix-huit francs. Elle avait le parapluie sur la table de la salle -à manger, et elle tournait autour, sans parvenir à prendre une -résolution. - -La pensée de l'Assurance lui revenait à tout instant, mais elle n'osait -pas non plus affronter les regards railleurs des messieurs qui la -recevraient, car elle était timide devant le monde, rougissant pour un -rien, embarrassée dès qu'il lui fallait parler à des inconnus. - -Cependant le regret des dix-huit francs la faisait souffrir comme une -blessure. Elle n'y voulait plus songer, et sans cesse le souvenir de -cette perte la martelait douloureusement. Que faire cependant? Les -heures passaient; elle ne se décidait à rien. Puis, tout à coup, comme -les poltrons qui deviennent crânes, elle prit sa résolution: - ---J'irai, et nous verrons bien! - -Mais il lui fallait d'abord préparer le parapluie pour que le désastre -fût complet et la cause facile à soutenir. Elle prit une allumette sur -la cheminée et fit, entre les baleines, une grande brûlure, large comme -la main; puis elle roula délicatement ce qui restait de la soie, la -fixa avec le cordelet élastique, mit son châle et son chapeau, et -descendit d'un pied pressé vers la rue de Rivoli où se trouvait -l'Assurance. - -Mais, à mesure qu'elle approchait, elle ralentissait le pas. -Qu'allait-elle dire? Qu'allait-on lui répondre? - -Elle regardait les numéros des maisons. Elle en avait encore vingt-huit. -Très bien! elle pouvait réfléchir. Elle allait de moins en moins vite. -Soudain elle tressaillit. Voici la porte, sur laquelle brille en lettres -d'or: «_La Maternelle_, Compagnie d'assurances contre l'incendie.» Déjà! -Elle s'arrêta une seconde, anxieuse, honteuse, puis passa, puis revint, -puis passa de nouveau, puis revint encore. - -Elle se dit enfin: - ---Il faut y aller, pourtant. Mieux vaut plus tôt que plus tard. - -Mais, en pénétrant dans la maison, elle s'aperçut que son cœur -battait. - -Elle entra dans une vaste pièce avec des guichets tout autour, et, par -chaque guichet, on apercevait une tête d'homme dont le corps était -masqué par un treillage. - -Un monsieur parut, portant des papiers. Elle s'arrêta et, d'une petite -voix timide: - ---Pardon, monsieur, pourriez-vous me dire où il faut s'adresser pour se -faire rembourser les objets brûlés. - -Il répondit, avec un timbre sonore: - ---Premier, à gauche. Au bureau des sinistres. - -Ce mot l'intimida davantage encore; et elle eut envie de se sauver, de -ne rien dire, de sacrifier ses dix-huit francs. Mais à la pensée de -cette somme, un peu de courage lui revint, et elle monta, essoufflée, -s'arrêtant à chaque marche. - -Au premier, elle aperçut une porte, elle frappa. Une voix claire cria: - ---Entrez! - -Elle entra, et se vit dans une grande pièce où trois messieurs, debout, -décorés, solennels, causaient. - -Un d'eux lui demanda: - ---Que désirez-vous, madame? - -Elle ne trouvait plus ses mots, elle bégaya: - ---Je viens... je viens... pour... pour un sinistre. - -Le monsieur, poli, montra un siège. - ---Donnez-vous la peine de vous asseoir, je suis à vous dans une minute. - -Et, retournant vers les deux autres, il reprit la conversation. - ---La Compagnie, messieurs, ne se croit pas engagée envers vous pour plus -de quatre cent mille francs. Nous ne pouvons admettre vos revendications -pour les cent mille francs que vous prétendez nous faire payer en plus. -L'estimation d'ailleurs... - -Un des deux autres l'interrompit: - ---Cela suffit, monsieur, les tribunaux décideront. Nous n'avons plus -qu'à nous retirer. - -Et ils sortirent après plusieurs saluts cérémonieux. - -Oh! si elle avait osé partir avec eux, elle l'aurait fait; elle aurait -fui, abandonnant tout! Mais le pouvait-elle? Le monsieur revint et, -s'inclinant: - ---Qu'y a-t-il pour votre service, madame? - -Elle articula péniblement: - ---Je viens pour... pour ceci. - -Le directeur baissa les yeux, avec un étonnement naïf, vers l'objet -qu'elle lui tendait. - -Elle essayait, d'une main tremblante, de détacher l'élastique. Elle y -parvint après quelques efforts, et ouvrit brusquement le squelette -loqueteux du parapluie. - -L'homme prononça, d'un ton compatissant: - ---Il me paraît bien malade. - -Elle déclara avec hésitation: - ---Il m'a coûté vingt francs. - -Il s'étonna: - ---Vraiment! Tant que ça. - ---Oui, il était excellent. Je voulais vous faire constater son état. - ---Fort bien; je vois. Fort bien. Mais je ne saisis pas en quoi cela peut -me concerner. - -Une inquiétude la saisit. Peut-être cette compagnie-là ne payait-elle -pas les menus objets, et elle dit: - ---Mais... il est brûlé... - -Le monsieur ne nia pas: - ---Je le vois bien. - -Elle restait bouche béante, ne sachant plus que dire; puis, soudain, -comprenant son oubli, elle prononça avec précipitation: - ---Je suis Mme Oreille. Nous sommes assurés à _la Maternelle_, et je -viens vous réclamer le prix de ce dégât. - -Elle se hâta d'ajouter dans la crainte d'un refus positif: - ---Je demande seulement que vous le fassiez recouvrir. - -Le directeur, embarrassé, déclara: - ---Mais... madame... nous ne sommes pas marchands de parapluies. Nous ne -pouvons nous charger de ces genres de réparations. - -La petite femme sentait l'aplomb lui revenir. Il fallait lutter. Elle -lutterait donc! Elle n'avait plus peur; elle dit: - ---Je demande seulement le prix de la réparation. Je la ferai bien faire -moi-même. - -Le monsieur semblait confus: - ---Vraiment, madame, c'est bien peu. On ne nous demande jamais -d'indemnité pour des accidents d'une si minime importance. Nous ne -pouvons rembourser, convenez-en, les mouchoirs, les gants, les balais, -les savates, tous les petits objets qui sont exposés chaque jour à subir -des avaries par la flamme. - -Elle devint rouge, sentant la colère l'envahir: - ---Mais, monsieur, nous avons eu, au mois de décembre dernier, un feu de -cheminée qui nous a causé au moins pour cinq cents francs de dégâts; M. -Oreille n'a rien réclamé à la compagnie; aussi il est bien juste -aujourd'hui qu'elle me paye mon parapluie! - -Le directeur, devinant le mensonge, dit en souriant: - ---Vous avouerez, madame, qu'il est bien étonnant que M. Oreille, n'ayant -rien demandé pour un dégât de cinq cents francs, vienne réclamer une -réparation de cinq ou six francs pour un parapluie. - -Elle ne se troubla point et répliqua: - ---Pardon, monsieur, le dégât de cinq cents francs concernait la bourse -de M. Oreille, tandis que le dégât de dix-huit francs concerne la bourse -de Mme Oreille, ce qui n'est pas la même chose. - -Il vit qu'il ne s'en débarrasserait pas et qu'il allait perdre sa -journée, et il demanda avec résignation: - ---Veuillez me dire alors comment l'accident est arrivé. - -Elle sentit la victoire et se mit à raconter: - ---Voilà, monsieur: j'ai dans mon vestibule une espèce de chose en bronze -où l'on pose les parapluies et les cannes. L'autre jour donc, en -rentrant, je plaçai dedans celui-là. Il faut vous dire qu'il y a juste -au-dessus une planchette pour mettre les bougies et les allumettes. -J'allonge le bras et je prends quatre allumettes. J'en frotte une; elle -rate. J'en frotte une autre; elle s'allume et s'éteint aussitôt. J'en -frotte une troisième; elle en fait autant. - -Le directeur l'interrompit pour placer un mot d'esprit: - ---C'étaient donc des allumettes du gouvernement? - -Elle ne comprit pas et continua: - ---Ça se peut bien. Toujours est-il que la quatrième prit feu et -j'allumai ma bougie; puis je rentrai dans ma chambre pour me coucher. -Mais au bout d'un quart d'heure, il me sembla qu'on sentait le brûlé. -Moi j'ai toujours peur du feu. Oh! si nous avons jamais un sinistre, ce -ne sera pas ma faute! Surtout depuis le feu de cheminée dont je vous ai -parlé, je ne vis pas. Je me relève donc, je sors, je cherche, je sens -partout comme un chien de chasse, et je m'aperçois enfin que mon -parapluie brûle. C'est probablement une allumette qui était tombée -dedans. Vous voyez dans quel état ça l'a mis... - -Le directeur en avait pris son parti; il demanda: - ---A combien estimez-vous le dégât? - -Elle demeura sans parole, n'osant pas fixer un chiffre. Puis elle dit, -voulant être large: - ---Faites-le réparer vous-même. Je m'en rapporte à vous. - -Il refusa: - ---Non, madame, je ne peux pas. Dites-moi combien vous demandez. - ---Mais... il me semble... que... Tenez, monsieur, je ne veux pas gagner -sur vous, moi... nous allons faire une chose. Je porterai mon parapluie -chez un fabricant qui le recouvrira en bonne soie, en soie durable, et -je vous apporterai la facture. Ça vous va-t-il? - ---Parfaitement, madame; c'est entendu. Voici un mot pour la caisse, qui -remboursera votre dépense. - -Et il tendit une carte à Mme Oreille, qui la saisit, puis se leva et -sortit en remerciant, ayant hâte d'être dehors, de crainte qu'il ne -changeât d'avis. - -Elle allait maintenant d'un pas gai par la rue, cherchant un marchand de -parapluies qui lui parût élégant. Quand elle eut trouvé une boutique -d'allure riche, elle entra et dit, d'une voix assurée: - ---Voici un parapluie à recouvrir en soie, en très bonne soie. Mettez-y -ce que vous avez de meilleur. Je ne regarde pas au prix. - - - _Le Parapluie_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 10 février 1884. - - - - -LE VERROU. - - _A Raoul Deraisne._ - - -LES quatre verres devant les dîneurs restaient à moitié pleins -maintenant, ce qui indique généralement que les convives le sont tout à -fait. On commençait à parler sans écouter les réponses, chacun ne -s'occupant que de ce qui se passait en lui; et les voix devenaient -éclatantes, les gestes exubérants, les yeux allumés. - -C'était un dîner de garçons, de vieux garçons endurcis. Ils avaient -fondé ce repas régulier, une vingtaine d'années auparavant, en le -baptisant: «le Célibat». Ils étaient alors quatorze bien décidés à ne -jamais prendre femme. Ils restaient quatre maintenant. Trois étaient -morts et les sept autres mariés. - -Ces quatre-là tenaient bon; et ils observaient scrupuleusement, autant -qu'il était en leur pouvoir, les règles établies au début de cette -curieuse association. Ils s'étaient juré, les mains dans les mains, de -détourner de ce qu'on appelle le droit chemin toutes les femmes qu'ils -pourraient, de préférence celle des amis, de préférence encore celle des -amis les plus intimes. Aussi, dès que l'un d'eux quittait la société -pour fonder une famille, il avait soin de se fâcher d'une façon -définitive avec tous ses anciens compagnons. - -Ils devaient, en outre, à chaque dîner s'entre-confesser, se raconter -avec tous les détails et les noms, et les renseignements les plus -précis, leurs dernières aventures. D'où cette espèce de dicton devenu -familier entre eux: «Mentir comme un célibataire.» - -Ils professaient, en outre, le mépris le plus complet pour la Femme, -qu'ils traitaient de «Bête à plaisir». Ils citaient à tout instant -Schopenhauer, leur dieu, réclamaient le rétablissement des harems et des -tours, avaient fait broder sur le linge de table, qui servait au dîner -du Célibat, ce précepte ancien: «_Mulier, perpetuus infans_», et, -au-dessous, le vers d'Alfred de Vigny: - - La femme, enfant malade et douze fois impure! - -De sorte qu'à force de mépriser les femmes, ils ne pensaient qu'à elles, -ne vivaient que pour elles, tendaient vers elles tous leurs efforts, -tous leurs désirs. - -Ceux d'entre eux qui s'étaient mariés, les appelaient vieux galantins, -les plaisantaient et les craignaient. - -C'était juste au moment de boire le champagne que devaient commencer les -confidences au dîner du Célibat. - -Ce jour-là, ces vieux, car ils étaient vieux à présent, et plus ils -vieillissaient plus ils se racontaient de surprenantes bonnes fortunes, -ces vieux furent intarissables. Chacun des quatre, depuis un mois, avait -séduit au moins une femme par jour; et quelles femmes! les plus jeunes, -les plus nobles, les plus riches, les plus belles! - -Quand ils eurent terminé leurs récits, l'un d'eux, celui qui, ayant -parlé le premier, avait dû, ensuite, écouter les autres, se leva. -«Maintenant que nous avons fini de blaguer, dit-il, je me propose de -vous raconter, non pas ma dernière, mais ma première aventure, j'entends -la première aventure de ma vie, ma première chute (car c'est une chute) -dans les bras d'une femme. Oh! je ne veux pas vous narrer mon... comment -dirai-je?... mon tout premier début, non. Le premier fossé sauté (je dis -fossé au figuré) n'a rien d'intéressant. Il est généralement boueux, et -on s'en relève un peu sali avec une charmante illusion de moins, un -vague dégoût, une pointe de tristesse. Cette réalité de l'amour, la -première fois qu'on la touche, répugne un peu; on la rêvait tout autre, -plus délicate, plus fine. Il vous en reste une sensation morale et -physique d'écœurement comme lorsqu'on a mis la main, par hasard, en -des choses poisseuses et qu'on n'a pas d'eau pour se laver. On a beau -frotter, ça reste. - -Oui, mais comme on s'y accoutume bien, et vite! Je te crois, qu'on s'y -fait. Cependant... cependant, pour ma part, j'ai toujours regretté de -n'avoir pas pu donner de conseils au Créateur au moment où il a organisé -cette chose-là. Qu'est-ce que j'aurais imaginé; je ne le sais pas au -juste; mais je crois que je l'aurais arrangée autrement. J'aurais -cherché une combinaison plus convenable et plus poétique, oui, plus -poétique. - -Je trouve que le bon Dieu s'est montré vraiment trop... trop... -naturaliste. Il a manqué de poésie dans son invention. - -Donc, ce que je veux vous raconter, c'est ma première femme du monde, la -première femme du monde que j'ai séduite. Pardon, je veux dire la -première femme du monde qui m'a séduit. Car, au début, c'est nous qui -nous laissons prendre, tandis que, plus tard... c'est la même chose. - -C'était une amie de ma mère, une femme charmante d'ailleurs. Ces -êtres-là, quand ils sont chastes, c'est généralement par bêtise, et -quand ils sont amoureux, ils sont enragés. On nous accuse de les -corrompre! Ah bien oui! Avec elles, c'est toujours le lapin qui -commence, et jamais le chasseur. Oh! elles n'ont pas l'air d'y toucher, -je le sais, mais elles y touchent; elles font de nous ce qu'elles -veulent sans que cela paraisse; et puis elles nous accusent de les avoir -perdues, déshonorées, avilies, que sais-je? - -Celle dont je parle nourrissait assurément une furieuse envie de se -faire avilir par moi. Elle avait peut-être trente-cinq ans; j'en -comptais à peine vingt-deux. Je ne songeais pas plus à la séduire que -je ne pensais à me faire trappiste. Or, un jour, comme je lui rendais -visite, et que je considérais avec étonnement son costume, un peignoir -du matin considérablement ouvert, ouvert comme une porte d'église quand -on sonne la messe, elle me prit la main, la serra, vous savez, la serra -comme elles serrent dans ces moments-là, et avec un soupir demi-pâmé, -ces soupirs qui viennent d'en bas, elle me dit: «Oh! ne me regardez pas -comme ça, mon enfant.» - -Je devins plus rouge qu'une tomate et plus timide que d'habitude, -naturellement. J'avais bien envie de m'en aller, mais elle me tenait la -main, et ferme. Elle la posa sur sa poitrine, une poitrine bien nourrie, -et elle me dit: «Tenez, sentez mon cœur, comme il bat.» Certes, il -battait. Moi, je commençais à saisir, mais je ne savais comment m'y -prendre ni par où commencer. J'ai changé depuis. - -Comme je demeurais toujours une main appuyée sur la grasse doublure de -son cœur, et l'autre main tenant mon chapeau, et comme je continuais -à la regarder avec un sourire confus, un sourire niais, un sourire de -peur, elle se redressa soudain, et, d'une voix irritée:--«Ah çà, que -faites-vous, jeune homme, vous êtes indécent et mal appris.»--Je retirai -ma main bien vite, je cessai de sourire, et je balbutiai des excuses, et -je me levai, et je m'en allai abasourdi, la tête perdue. - -Mais j'étais pris, je rêvai d'elle. Je la trouvais charmante, adorable; -je me figurai que je l'aimais, que je l'avais toujours aimée, je résolus -d'être entreprenant, téméraire même! - -Quand je la revis, elle eut pour moi un petit sourire en coulisse. Oh! -ce petit sourire, comme il me troubla. Et sa poignée de main fut longue, -avec une insistance significative. - -A partir de ce jour je lui fis la cour, paraît-il. Du moins, elle -m'affirma depuis que je l'avais séduite, captée, déshonorée, avec un -rare machiavélisme, une habileté consommée, une persévérance de -mathématicien, et des ruses d'Apache. - -Mais une chose me troublait étrangement. En quel lieu s'accomplirait mon -triomphe? J'habitais dans ma famille, et ma famille, sur ce point, se -montrait intransigeante. Je n'avais pas l'audace nécessaire pour -franchir, une femme au bras, une porte d'hôtel en plein jour; je ne -savais à qui demander conseil. - -Or mon amie, en causant avec moi d'une façon badine, m'affirma que tout -jeune homme devait avoir une chambre en ville. Nous habitions à Paris. -Ce fut un trait de lumière, j'eus une chambre; elle y vint. - -Elle y vint un jour de novembre. Cette visite, que j'aurais voulu -différer, me troubla beaucoup parce que je n'avais pas de feu. Et je -n'avais pas de feu parce que ma cheminée fumait. La veille justement -j'avais fait une scène à mon propriétaire, un ancien commerçant, et il -m'avait promis de venir lui-même avec le fumiste, avant deux jours, pour -examiner attentivement les travaux à exécuter. - -Dès qu'elle fut entrée, je lui déclarai: «Je n'ai pas de feu parce que -ma cheminée fume.» Elle n'eut pas même l'air de m'écouter, elle -balbutia: «Ça ne fait rien, j'en ai...» Et comme je demeurais surpris, -elle s'arrêta toute confuse; puis reprit: «Je ne sais plus ce que je -dis... je suis folle... je perds la tête... Qu'est-ce que je fais, -Seigneur! Pourquoi suis-je venue, malheureuse! Oh! quelle honte! quelle -honte!...» Et elle s'abattit en sanglotant dans mes bras. - -Je crus à ses remords et je lui jurai que je la respecterais. Alors elle -s'écroula à mes genoux en gémissant: «Mais tu ne vois donc pas que je -t'aime, que tu m'as vaincue, affolée!» - -Aussitôt je crus opportun de commencer les approches. Mais elle -tressaillit, se releva, s'enfuit jusque dans une armoire pour se cacher, -en criant: «Oh! ne me regardez pas, non, non. Ce jour me fait honte. Au -moins si tu ne me voyais pas, si nous étions dans l'ombre, la nuit, tous -les deux. Y songes-tu? Quel rêve! Oh! ce jour!» - -Je me précipitai vers la fenêtre, je fermai les contrevents, je croisai -les rideaux, je pendis un paletot sur un filet de lumière qui passait -encore; puis, les mains étendues pour ne pas tomber sur les chaises, le -cœur palpitant, je la cherchai, je la trouvai. - -Ce fut un nouveau voyage, à deux, à tâtons, les lèvres unies, vers -l'autre coin où se trouvait mon alcôve. Nous n'allions pas droit, sans -doute, car je rencontrai d'abord la cheminée, puis la commode, puis -enfin ce que nous cherchions. - -Alors j'oubliai tout dans une extase frénétique. Ce fut une heure de -folie, d'emportement, de joie surhumaine; puis, une délicieuse -lassitude nous ayant envahis, nous nous endormîmes, aux bras l'un de -l'autre. - -Et je rêvai. Mais voilà que dans mon rêve il me sembla qu'on m'appelait, -qu'on criait au secours; puis je reçus un coup violent; j'ouvris les -yeux!... - -Oh!... Le soleil couchant, rouge, magnifique, entrant tout entier par ma -fenêtre grande ouverte, semblait nous regarder du bord de l'horizon, -illuminait d'une lueur d'apothéose mon lit tumultueux, et, couchée -dessus, une femme éperdue, qui hurlait, se débattait, se tortillait, -s'agitait des pieds et des mains pour saisir un bout de drap, un coin de -rideau, n'importe quoi, tandis que, debout au milieu de la chambre, -effarés, côte à côte, mon propriétaire en redingote, flanqué du -concierge et d'un fumiste noir comme un diable, nous contemplait avec -des yeux stupides. - -Je me dressai furieux, prêt à lui sauter au collet, et je criai: «Que -faites-vous chez moi, nom de Dieu!» - -Le fumiste, pris d'un rire irrésistible, laissa tomber la plaque de tôle -qu'il portait à la main. Le concierge semblait devenu fou, et le -propriétaire balbutia: «Mais, monsieur, c'était... c'était... pour la -cheminée... la cheminée...» Je hurlai: «F...ichez le camp, nom de Dieu!» - -Alors il retira son chapeau d'un air confus et poli, et, s'en allant à -reculons, murmura: «Pardon, monsieur, excusez-moi, si j'avais cru vous -déranger, je ne serais pas venu. Le concierge m'avait affirmé que vous -étiez sorti. Excusez-moi.» Et ils partirent. - -Depuis ce temps-là, voyez-vous, je ne ferme jamais les fenêtres; mais je -pousse toujours les verrous. - - - _Le Verrou_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 25 juillet 1882, sous - la signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -RENCONTRE. - - _A Édouard Rod._ - - -CE fut un hasard, un vrai hasard. Le baron d'Étraille, fatigué de rester -debout, entra, tous les appartements de la princesse étant ouverts ce -soir de fête, dans la chambre à coucher déserte et presque sombre au -sortir des salons illuminés. - -Il cherchait un siège où dormir, certain que sa femme ne voudrait point -partir avant le jour. Il aperçut dès la porte, le large lit d'azur à -fleurs d'or, dressé au milieu de la vaste pièce, pareil à un catafalque -où aurait été enseveli l'amour, car la princesse n'était plus jeune. Par -derrière, une grande tache claire donnait la sensation d'un lac vu par -une haute fenêtre. C'était la glace, immense, discrète, habillée de -draperies sombres qu'on laissait tomber quelquefois, qu'on avait souvent -relevées; et la glace semblait regarder la couche, sa complice. On eût -dit qu'elle avait des souvenirs, des regrets, comme ces châteaux que -hantent les spectres des morts, et qu'on allait voir passer sur sa face -unie et vide ces formes charmantes qu'ont les hanches nues des femmes, -et les gestes doux des bras quand ils enlacent. - -Le baron s'était arrêté souriant, un peu ému au seuil de cette chambre -d'amour. Mais soudain, quelque chose apparut dans la glace comme si les -fantômes évoqués eussent surgi devant lui. Un homme et une femme, assis -sur un divan très bas caché dans l'ombre, s'étaient levés. Et le cristal -poli, reflétant leurs images, les montrait debout et se baisant aux -lèvres avant de se séparer. - -Le baron reconnut sa femme et le marquis de Cervigné. Il se retourna et -s'éloigna en homme fort et maître de lui; et il attendit que le jour -vînt pour emmener la baronne; mais il ne songeait plus à dormir. - -Dès qu'il fut seul avec elle, il lui dit: - ---Madame, je vous ai vue tout à l'heure dans la chambre de la princesse -de Raynes. Je n'ai point besoin de m'expliquer davantage. Je n'aime ni -les reproches, ni les violences, ni le ridicule. Voulant éviter ces -choses, nous allons nous séparer sans bruit. Les hommes d'affaires -régleront votre situation suivant mes ordres. Vous serez libre de vivre -à votre guise n'étant plus sous mon toit, mais je vous préviens que si -quelque scandale a lieu, comme vous continuez à porter mon nom, je serai -forcé de me montrer sévère. - -Elle voulut parler; il l'en empêcha, s'inclina, et rentra chez lui. - -Il se sentait plutôt étonné et triste que malheureux. Il l'avait -beaucoup aimée dans les premiers temps de leur mariage. Cette ardeur -s'était peu à peu refroidie, et maintenant il avait souvent des -caprices, soit au théâtre, soit dans le monde, tout en gardant néanmoins -un certain goût pour la baronne. - -Elle était fort jeune, vingt-quatre ans à peine, petite, singulièrement -blonde, et maigre, trop maigre. C'était une poupée de Paris, fine, -gâtée, élégante, coquette, assez spirituelle, avec plus de charme que de -beauté. Il disait familièrement à son frère en parlant d'elle: «Ma femme -est charmante, provocante, seulement... elle ne vous laisse rien dans -la main. Elle ressemble à ces verres de champagne où tout est mousse. -Quand on a fini par trouver le fond, c'est bon tout de même, mais il y -en a trop peu.» - -Il marchait dans sa chambre, de long en large, agité et songeant à mille -choses. Par moments, des souffles de colère le soulevaient et il sentait -des envies brutales d'aller casser les reins du marquis ou le souffleter -au cercle. Puis il constatait que cela serait de mauvais goût, qu'on -rirait de lui et non de l'autre, et que ces emportements lui venaient -bien plus de sa vanité blessée que de son cœur meurtri. Il se coucha, -mais ne dormit point. - -On apprit dans Paris, quelques jours plus tard, que le baron et la -baronne d'Étraille s'étaient séparés à l'amiable pour incompatibilité -d'humeur. On ne soupçonna rien, on ne chuchota pas et on ne s'étonna -point. - -Le baron, cependant, pour éviter des rencontres qui lui seraient -pénibles, voyagea pendant un an, puis il passa l'été suivant aux bains -de mer, l'automne à chasser et il revint à Paris pour l'hiver. Pas une -fois il ne vit sa femme. - -Il savait qu'on ne disait rien d'elle. Elle avait soin, au moins, de -garder les apparences. Il n'en demandait pas davantage. - -Il s'ennuya, voyagea encore, puis restaura son château de Villebosc, ce -qui lui demanda deux ans, puis il y reçut ses amis, ce qui l'occupa -quinze mois au moins; puis, fatigué de ce plaisir usé, il rentra dans -son hôtel de la rue de Lille, juste six années après la séparation. - -Il avait maintenant quarante-cinq ans, pas mal de cheveux blancs, un peu -de ventre, et cette mélancolie des gens qui ont été beaux, recherchés, -aimés et qui se détériorent tous les jours. - -Un mois après son retour à Paris, il prit froid en sortant du cercle et -se mit à tousser. Son médecin lui ordonna d'aller finir l'hiver à Nice. - -Il partit donc, un lundi soir, par le rapide. - -Comme il se trouvait en retard, il arriva alors que le train se mettait -en marche. Il y avait une place dans un coupé, il y monta. Une personne -était déjà installée sur le fauteuil du fond, tellement enveloppée de -fourrures et de manteaux qu'il ne put même deviner si c'était un homme -ou une femme. On n'apercevait rien d'elle qu'un long paquet de -vêtements. Quand il vit qu'il ne saurait rien, le baron, à son tour, -s'installa, mit sa toque de voyage, déploya ses couvertures, se roula -dedans, s'étendit et s'endormit. - -Il ne se réveilla qu'à l'aurore, et tout de suite il regarda vers son -compagnon. Il n'avait point bougé de toute la nuit et il semblait encore -en plein sommeil. - -M. d'Étraille en profita pour faire sa toilette du matin, brosser sa -barbe et ses cheveux, refaire l'aspect de son visage que la nuit change -si fort, si fort, quand on atteint un certain âge. - -Le grand poète a dit: - - Quand on est jeune, on a des matins triomphants! - -Quand on est jeune, on a de magnifiques réveils, avec la peau fraîche, -l'œil luisant, les cheveux brillants de sève. - -Quand on vieillit, on a des réveils lamentables. L'œil terne, la joue -rouge et bouffie, la bouche épaisse, les cheveux en bouillie et la barbe -mêlée donnent au visage un aspect vieux, fatigué, fini. - -Le baron avait ouvert son nécessaire de voyage et il rajusta sa -physionomie en quelques coups de brosse. Puis il attendit. - -Le train siffla, s'arrêta. Le voisin fit un mouvement. Il était sans -doute réveillé. Puis la machine repartit. Un rayon de soleil oblique -entrait maintenant dans le wagon et tombait juste en travers du dormeur, -qui remua de nouveau, donna quelques coups de tête comme un poulet qui -sort de sa coquille, et montra tranquillement son visage. - -C'était une jeune femme blonde, toute fraîche, fort jolie et grasse. -Elle s'assit. - -Le baron, stupéfait, la regardait. Il ne savait plus ce qu'il devait -croire. Car vraiment on eût juré que c'était... que c'était sa femme, -mais sa femme extraordinairement changée... à son avantage, engraissée, -oh! engraissée autant que lui-même, mais en mieux. - -Elle le regarda tranquillement, parut ne pas le reconnaître, et se -débarrassa avec placidité des étoffes qui l'entouraient. - -Elle avait l'assurance calme d'une femme sûre d'elle-même, l'audace -insolente du réveil, se sachant, se sentant en pleine beauté, en pleine -fraîcheur. - -Le baron perdait vraiment la tête. - -Était-ce sa femme? Ou une autre qui lui aurait ressemblé comme une -sœur? Depuis six ans qu'il ne l'avait vue, il pouvait se tromper. - -Elle bâilla. Il reconnut son geste. Mais de nouveau elle se tourna vers -lui et le parcourut, le couvrit d'un regard tranquille, indifférent, -d'un regard qui ne sait rien, puis elle considéra la campagne. - -Il demeura éperdu, horriblement perplexe. Il attendit, la guettant de -côté, avec obstination. - -Mais oui, c'était sa femme, morbleu! Comment pouvait-il hésiter? Il n'y -en avait pas deux avec ce nez-là? Mille souvenirs lui revenaient, des -souvenirs de caresses, des petits détails de son corps, un grain de -beauté sur la hanche, un autre au dos, en face du premier. Comme il les -avait souvent baisés! Il se sentait envahi par une griserie ancienne, -retrouvant l'odeur de sa peau, son sourire quand elle lui jetait ses -bras sur les épaules, les intonations douces de sa voix, toutes ses -câlineries gracieuses. - -Mais, comme elle était changée, embellie, c'était elle et ce n'était -plus elle. Il la trouvait plus mûre, plus faite, plus femme, plus -séduisante, plus désirable, adorablement désirable. - -Donc cette femme étrangère, inconnue, rencontrée par hasard dans un -wagon était à lui, lui appartenait de par la loi. Il n'avait qu'à dire: -«Je veux». - -Il avait jadis dormi dans ses bras, vécu dans son amour. Il la -retrouvait maintenant si changée qu'il la reconnaissait à peine. C'était -une autre et c'était elle en même temps: c'était une autre, née, formée, -grandie depuis qu'il l'avait quittée; c'était elle aussi qu'il avait -possédée, dont il retrouvait les attitudes modifiées, les traits anciens -plus formés, le sourire moins mignard, les gestes plus assurés. -C'étaient deux femmes en une, mêlant une grande part d'inconnu nouveau à -une grande part de souvenir aimé. C'était quelque chose de singulier, de -troublant, d'excitant, une sorte de mystère d'amour où flottait une -confusion délicieuse. C'était sa femme dans un corps nouveau, dans une -chair nouvelle que ses lèvres n'avaient point parcourus. - -Et il pensait, en effet, qu'en six années tout change en nous. Seul le -contour demeure reconnaissable, et quelquefois même il disparaît. - -Le sang, les cheveux, la peau, tout recommence, tout se reforme. Et -quand on est demeuré longtemps sans se voir, on retrouve un autre être -tout différent, bien qu'il soit le même et qu'il porte le même nom. - -Et le cœur aussi peut varier, les idées aussi se modifient, se -renouvellent, si bien qu'en quarante ans de vie nous pouvons, par de -lentes et constantes transformations, devenir quatre ou cinq êtres -absolument nouveaux et différents. - -Il songeait, troublé jusqu'à l'âme. La pensée lui vint brusquement du -soir où il l'avait surprise dans la chambre de la princesse. Aucune -fureur ne l'agita. Il n'avait pas sous les yeux la même femme, la petite -poupée maigre et vive de jadis. - -Qu'allait-il faire? Comment lui parler? Que lui dire? L'avait-elle -reconnu, elle? - -Le train s'arrêtait de nouveau. Il se leva, salua et prononça: «Berthe, -n'avez-vous besoin de rien. Je pourrais vous apporter...» - -Elle le regarda des pieds à la tête et répondit, sans étonnement, sans -confusion, sans colère, avec une placide indifférence: «Non--de -rien--merci.» - -Il descendit et fit quelques pas sur le quai pour se secouer comme pour -reprendre ses sens après une chute. Qu'allait-il faire maintenant? -Monter dans un autre wagon? Il aurait l'air de fuir. Se montrer galant, -empressé? Il aurait l'air de demander pardon. Parler comme un maître? Il -aurait l'air d'un goujat, et puis, vraiment, il n'en avait plus le -droit. - -Il remonta et reprit sa place. - -Elle aussi, pendant son absence, avait fait vivement sa toilette. Elle -était étendue maintenant sur le fauteuil, impassible et radieuse. - -Il se tourna vers elle et lui dit: «Ma chère Berthe, puisqu'un hasard -bien singulier nous remet en présence après six ans de séparation, de -séparation sans violence, allons-nous continuer à nous regarder comme -deux ennemis irréconciliables? Nous sommes enfermés en tête-à-tête? Tant -pis, ou tant mieux. Moi je ne m'en irai pas. Donc n'est-il pas -préférable de causer comme... comme... comme... des... amis, jusqu'au -terme de notre route?» - -Elle répondit tranquillement: «Comme vous voudrez.» - -Alors il demeura court, ne sachant que dire. Puis, ayant de l'audace, il -s'approcha, s'assit sur le fauteuil du milieu, et d'une voix galante: -«Je vois qu'il faut vous faire la cour, soit. C'est d'ailleurs un -plaisir, car vous êtes charmante. Vous ne vous figurez point comme vous -avez gagné depuis six ans. Je ne connais pas de femme qui m'ait donné la -sensation délicieuse que j'ai eue en vous voyant sortir de vos -fourrures, tout à l'heure. Vraiment, je n'aurais pas cru possible un tel -changement...» - -Elle prononça, sans remuer la tête, et sans le regarder: «Je ne vous en -dirai pas autant, car vous avez beaucoup perdu.» - -Il rougit, confus et troublé, puis avec un sourire résigné: «Vous êtes -dure.» - -Elle se tourna vers lui: «Pourquoi? Je constate. Vous n'avez pas -l'intention de m'offrir votre amour, n'est-ce pas? Donc il est -absolument indifférent que je vous trouve bien ou mal? Mais je vois que -ce sujet vous est pénible. Parlons d'autre chose. Qu'avez-vous fait -depuis que je ne vous ai vu?» - -Il avait perdu contenance, il balbutia: «Moi? j'ai voyagé, j'ai chassé, -j'ai vieilli, comme vous le voyez. Et vous?» - -Elle déclara avec sérénité: «Moi, j'ai gardé les apparences comme vous -me l'aviez ordonné.» - -Un mot brutal lui vint aux lèvres. Il ne le dit pas, mais prenant la -main de sa femme, il la baisa: «Et je vous en remercie.» - -Elle fut surprise. Il était fort vraiment, et toujours maître de lui. - -Il reprit: «Puisque vous avez consenti à ma première demande, -voulez-vous maintenant que nous causions sans aigreur.» - -Elle eut un petit geste de mépris. «De l'aigreur? mais je n'en ai pas. -Vous m'êtes complètement étranger. Je cherche seulement à animer une -conversation difficile.» - -Il la regardait toujours, séduit malgré sa rudesse, sentant un désir -brutal l'envahir, un désir irrésistible, un désir de maître. - -Elle prononça, sentant bien qu'elle l'avait blessé, et s'acharnant: -«Quel âge avez-vous donc aujourd'hui. Je vous croyais plus jeune que -vous ne paraissez.» - -Il pâlit: «J'ai quarante-cinq ans.» Puis il ajouta: «J'ai oublié de vous -demander des nouvelles de la princesse de Raynes. Vous la voyez -toujours?» - -Elle lui jeta un regard de haine: «Oui, toujours. Elle va fort -bien--merci.» - -Et ils demeurèrent côte à côte, le cœur agité, l'âme irritée. Tout à -coup il déclara: «Ma chère Berthe, je viens de changer d'avis. Vous -êtes ma femme, et je prétends que vous reveniez aujourd'hui sous mon -toit. Je trouve que vous avez gagné en beauté et en caractère, et je -vous reprends. Je suis votre mari, c'est mon droit.» - -Elle fut stupéfaite, et le regarda dans les yeux pour y lire sa pensée. -Il avait un visage impassible, impénétrable et résolu. - -Elle répondit: «Je suis bien fâchée, mais j'ai des engagements.» - -Il sourit: «Tant pis pour vous. La loi me donne la force. J'en userai.» - -On arrivait à Marseille; le train sifflait, ralentissant sa marche. La -baronne se leva, roula ses couvertures avec assurance, puis se tournant -vers son mari: «Mon cher Raymond, n'abusez pas d'un tête-à-tête que j'ai -préparé. J'ai voulu prendre une précaution, suivant vos conseils, pour -n'avoir rien à craindre ni de vous ni du monde, quoi qu'il arrive. Vous -allez à Nice, n'est-ce pas? - ---J'irai où vous irez. - ---Pas du tout. Écoutez-moi, et je vous promets que vous me laisserez -tranquille. Tout à l'heure, sur le quai de la gare, vous allez voir la -princesse de Raynes et la comtesse Henriot qui m'attendent avec leurs -maris. J'ai voulu qu'on nous vît ensemble, vous et moi, et qu'on sût -bien que nous avons passé la nuit seuls, dans ce coupé. Ne craignez -rien. Ces dames le raconteront partout, tant la chose paraîtra -surprenante. - -Je vous disais tout à l'heure que, suivant en tous points vos -recommandations, j'avais soigneusement gardé les apparences. Il n'a pas -été question du reste, n'est-ce pas. Eh bien, c'est pour continuer que -j'ai tenu à cette rencontre. Vous m'avez ordonné d'éviter avec soin le -scandale, je l'évite, mon cher..., car j'ai peur..., j'ai peur... - -Elle attendit que le train fût complètement arrêté, et comme une bande -d'amis s'élançait à sa portière et l'ouvrait, elle acheva: - ---J'ai peur d'être enceinte. - -La princesse tendait les bras pour l'embrasser. La baronne lui dit -montrant le baron stupide d'étonnement et cherchant à deviner la vérité: - ---Vous ne reconnaissez donc pas Raymond? Il est bien changé, en effet. -Il a consenti à m'accompagner pour ne pas me laisser voyager seule. Nous -faisons quelquefois des fugues comme cela, en bons amis qui ne peuvent -vivre ensemble. Nous allons d'ailleurs nous quitter ici. Il a déjà assez -de moi.» - -Elle tendait sa main qu'il prit machinalement. Puis elle sauta sur le -quai au milieu de ceux qui l'attendaient. - -Le baron ferma brusquement la portière, trop ému pour dire un mot ou -pour prendre une résolution. Il entendait la voix de sa femme et ses -rires joyeux qui s'éloignaient. - -Il ne l'a jamais revue. - -Avait-elle menti? Disait-elle vrai? Il l'ignora toujours. - - - _Rencontre_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 11 mars 1884, sous la - signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -SUICIDES. - - _A Georges Legrand._ - - -IL ne passe guère de jour sans qu'on lise dans quelque journal le fait -divers suivant: - -«Dans la nuit de mercredi à jeudi, les habitants de la maison portant le -nº 40 de la rue de... ont été réveillés par deux détonations -successives. Le bruit partait d'un logement habité par M. X... La porte -fut ouverte, et on trouva ce locataire baigné dans son sang, tenant -encore à la main le revolver avec lequel il s'était donné la mort. - -«M. X... était âgé de cinquante-sept ans, jouissait d'une aisance -honorable et avait tout ce qu'il faut pour être heureux. On ignore -absolument la cause de sa funeste détermination.» - -Quelles douleurs profondes, quelles lésions du cœur, désespoirs -cachés, blessures brûlantes poussent au suicide ces gens qui sont -heureux? On cherche, on imagine des drames d'amour, on soupçonne des -désastres d'argent et, comme on ne découvre jamais rien de précis, on -met sur ces morts, le mot «Mystère». - -Une lettre trouvée sur la table d'un de ces «suicidés sans raison», et -écrite pendant la dernière nuit, auprès du pistolet chargé, est tombée -entre nos mains. Nous la croyons intéressante. Elle ne révèle aucune des -grandes catastrophes qu'on cherche toujours derrière ces actes de -désespoir; mais elle montre la lente succession des petites misères de -la vie, la désorganisation fatale d'une existence solitaire, dont les -rêves sont disparus, elle donne la raison de ces fins tragiques que les -nerveux et les sensitifs seuls comprendront. - -La voici: - - «Il est minuit. Quand j'aurai fini cette lettre, je me tuerai. - Pourquoi? Je vais tâcher de le dire, non pour ceux qui liront ces - lignes, mais pour moi-même, pour renforcer mon courage défaillant, me - bien pénétrer de la nécessité maintenant fatale de cet acte qui ne - pourrait être que différé. - - J'ai été élevé par des parents simples qui croyaient à tout. Et j'ai - cru comme eux. - - Mon rêve dura longtemps. Les derniers lambeaux viennent seulement de - se déchirer. - - Depuis quelques années déjà un phénomène se passe en moi. Tous les - événements de l'existence qui, autrefois, resplendissaient à mes yeux - comme des aurores, me semblent se décolorer. La signification des - choses m'est apparue dans sa réalité brutale; et la raison vraie de - l'amour m'a dégoûté même des poétiques tendresses. - - Nous sommes les jouets éternels d'illusions stupides et charmantes - toujours renouvelées. - - Alors, vieillissant, j'avais pris mon parti de l'horrible misère des - choses, de l'inutilité des efforts, de la vanité des attentes, quand - une lumière nouvelle sur le néant de tout m'est apparue, ce soir, - après dîner. - - Autrefois, j'étais joyeux! Tout me charmait: les femmes qui - passent, l'aspect des rues, les lieux que j'habite; et je - m'intéressais même à la forme des vêtements. Mais la répétition des - mêmes visions a fini par m'emplir le cœur de lassitude et d'ennui, - comme il arriverait pour un spectateur entrant chaque soir au même - théâtre. - - Tous les jours, à la même heure depuis trente ans, je me lève; et, - dans le même restaurant, depuis trente ans, je mange aux mêmes heures - les mêmes plats apportés par des garçons différents. - - J'ai tenté de voyager? L'isolement qu'on éprouve en des lieux - inconnus m'a fait peur. Je me suis senti tellement seul sur la terre, - et si petit, que j'ai repris bien vite la route de chez moi. - - Mais alors l'immuable physionomie de mes meubles, depuis trente ans - à la même place, l'usure de mes fauteuils que j'avais connus neufs, - l'odeur de mon appartement (car chaque logis prend, avec le temps, - une odeur particulière), m'ont donné, chaque soir, la nausée des - habitudes et la noire mélancolie de vivre ainsi. - - Tout se répète sans cesse et lamentablement. La manière même dont - je mets en rentrant la clef dans la serrure, la place où je trouve - toujours mes allumettes, le premier coup d'œil jeté dans ma - chambre quand le phosphore s'enflamme, me donnent envie de sauter par - la fenêtre et d'en finir avec ces événements monotones auxquels nous - n'échappons jamais. - - J'éprouve chaque jour, en me rasant, un désir immodéré de me couper - la gorge; et ma figure, toujours la même, que je revois dans la - petite glace avec du savon sur les joues, m'a plusieurs fois fait - pleurer de tristesse. - - Je ne puis même plus me retrouver auprès des gens que je rencontrais - jadis avec plaisir, tant je les connais, tant je sais ce qu'ils vont - me dire et ce que je vais répondre, tant j'ai vu le moule de leurs - pensées immuables, le pli de leurs raisonnements. Chaque cerveau est - comme un cirque, où tourne éternellement un pauvre cheval enfermé. - Quels que soient nos efforts, nos détours, nos crochets, la limite - est proche et arrondie d'une façon continue, sans saillies imprévues - et sans porte sur l'inconnu. Il faut tourner, tourner toujours, par - les mêmes idées, les mêmes joies, les mêmes plaisanteries, les mêmes - habitudes, les mêmes croyances, les mêmes écœurements. - - Le brouillard était affreux, ce soir. Il enveloppait le boulevard - où les becs de gaz obscurcis semblaient des chandelles fumeuses. - Un poids plus lourd que d'habitude me pesait sur les épaules. Je - digérais mal, probablement. - - Car une bonne digestion est tout dans la vie. C'est elle qui donne - l'inspiration à l'artiste, les désirs amoureux aux jeunes gens, - des idées claires aux penseurs, la joie de vivre à tout le monde, - et elle permet de manger beaucoup (ce qui est encore le plus grand - bonheur). Un estomac malade pousse au scepticisme, à l'incrédulité, - fait germer les songes noirs et les désirs de mort. Je l'ai remarqué - fort souvent. Je ne me tuerais peut-être pas si j'avais bien digéré - ce soir. - - Quand je fus assis dans le fauteuil où je m'asseois tous les jours - depuis trente ans, je jetai les yeux autour de moi, et je me sentis - saisi par une détresse si horrible que je me crus près de devenir fou. - - Je cherchai ce que je pourrais faire pour échapper à moi-même? Toute - occupation m'épouvanta comme plus odieuse encore que l'inaction. - Alors, je songeai à mettre de l'ordre dans mes papiers. - - Voici longtemps que je songeais à cette besogne d'épurer mes - tiroirs; car depuis trente ans, je jette pêle-mêle dans le même - meuble mes lettres et mes factures, et le désordre de ce mélange - m'a souvent causé bien des ennuis. Mais j'éprouve une telle fatigue - morale et physique à la seule pensée de ranger quelque chose que je - n'ai jamais eu le courage de me mettre à ce travail odieux. - - Donc je m'assis devant mon secrétaire et je l'ouvris, voulant faire - un choix dans mes papiers anciens pour en détruire une grande partie. - - Je demeurai d'abord troublé devant cet entassement de feuilles - jaunies, puis j'en pris une. - - Oh! ne touchez jamais à ce meuble, à ce cimetière, des - correspondances d'autrefois, si vous tenez à la vie! Et, si vous - l'ouvrez par hasard, saisissez à pleines mains les lettres qu'il - contient, fermez les yeux pour n'en point lire un mot, pour qu'une - seule écriture oubliée et reconnue ne vous jette d'un seul coup - dans l'océan des souvenirs; portez au feu ces papiers mortels; et, - quand ils seront en cendres, écrasez-les encore en une poussière - invisible... ou sinon vous êtes perdu... comme je suis perdu depuis - une heure!... - - Ah! les premières lettres que j'ai relues ne m'ont point intéressé. - Elles étaient récentes d'ailleurs, et me venaient d'hommes vivants - que je rencontre encore assez souvent et dont la présence ne me - touche guère. Mais soudain une enveloppe m'a fait tressaillir. Une - grande écriture large y avait tracé mon nom; et brusquement les - larmes me sont montées aux yeux. C'était mon plus cher ami, celui-là, - le compagnon de ma jeunesse, le confident de mes espérances; et - il m'apparut si nettement, avec son sourire bon enfant et la main - tendue vers moi qu'un frisson me secoua les os. Oui, oui, les morts - reviennent, car je l'ai vu! Notre mémoire est un monde plus parfait - que l'univers: elle rend la vie à ce qui n'existe plus! - - La main tremblante, le regard brumeux, j'ai relu tout ce qu'il - me disait, et dans mon pauvre cœur sanglotant j'ai senti une - meurtrissure si douloureuse que je me mis à pousser des gémissements - comme un homme dont on brise les membres. - - Alors j'ai remonté toute ma vie ainsi qu'on remonte un fleuve. J'ai - reconnu des gens oubliés depuis si longtemps que je ne savais plus - leur nom. Leur figure seule vivait en moi. Dans les lettres de ma - mère, j'ai retrouvé les vieux domestiques et la forme de notre maison - et les petits détails insignifiants où s'attache l'esprit des enfants. - - Oui, j'ai revu soudain toutes les vieilles toilettes de ma mère avec - ses physionomies différentes suivant les modes qu'elle portait et - les coiffures qu'elle avait successivement adoptées. Elle me hantait - surtout dans une robe de soie à ramages anciens; et je me rappelais - une phrase, qu'un jour, portant cette robe, elle m'avait dite: - «Robert, mon enfant, si tu ne te tiens pas droit, tu seras bossu - toute ta vie.» - - Puis soudain, ouvrant un autre tiroir, je me retrouvai en face de - mes souvenirs d'amour: une bottine de bal, un mouchoir déchiré, une - jarretière même, des cheveux et des fleurs desséchées. Alors les doux - romans de ma vie, dont les héroïnes encore vivantes ont aujourd'hui - des cheveux tout blancs, m'ont plongé dans l'amère mélancolie des - choses à jamais finies. Oh! les fronts jeunes où frisent les cheveux - dorés, la caresse des mains, le regard qui parle, les cœurs qui - battent, ce sourire qui promet les lèvres, ces lèvres qui promettent - l'étreinte... Et le premier baiser..., ce baiser sans fin qui fait - se fermer les yeux, qui anéantit toute pensée dans l'incommensurable - bonheur de la possession prochaine. - - Prenant à pleines mains ces vieux gages des tendresses lointaines, - je les couvris de caresses furieuses, et dans mon âme ravagée par - les souvenirs, je revoyais chacune à l'heure de l'abandon, et je - souffrais un supplice plus cruel que toutes les tortures imaginées - par toutes les fables de l'enfer. - - Une dernière lettre restait. Elle était de moi et dictée de cinquante - ans auparavant par mon professeur d'écriture. La voici: - - «MA PETITE MAMAN CHÉRIE, - - «J'ai aujourd'hui sept ans. C'est l'âge de raison, j'en profite pour - te remercier de m'avoir donné le jour. - - «Ton petit garçon qui t'adore, - - «ROBERT.» - - C'était fini. J'arrivais à la source, et brusquement je me retournai - pour envisager le reste de mes jours. Je vis la vieillesse hideuse et - solitaire, et les infirmités prochaines et tout fini, fini, fini! Et - personne autour de moi. - - Mon revolver est là, sur la table... Je l'arme... Ne relisez jamais - vos vieilles lettres.» - -Et voilà comment se tuent beaucoup d'hommes dont on fouille en vain -l'existence pour y découvrir de grands chagrins. - - - _Suicides_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 17 avril 1883, sous la - signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -DÉCORÉ! - - -DES gens naissent avec un instinct prédominant, une vocation ou -simplement un désir éveillé, dès qu'ils commencent à parler, à penser. - -M. Sacrement n'avait, depuis son enfance, qu'une idée en tête, être -décoré. Tout jeune il portait des croix de la Légion d'honneur en zinc -comme d'autres enfants portent un képi et il donnait fièrement la main à -sa mère, dans la rue, en bombant sa petite poitrine ornée du ruban rouge -et de l'étoile de métal. - -Après de pauvres études il échoua au baccalauréat, et, ne sachant plus -que faire, il épousa une jolie fille, car il avait de la fortune. - -Ils vécurent à Paris comme vivent des bourgeois riches, allant dans leur -monde, sans se mêler au monde, fiers de la connaissance d'un député qui -pouvait devenir ministre, et amis de deux chefs de division. - -Mais la pensée entrée aux premiers jours de sa vie dans la tête de M. -Sacrement, ne le quittait plus et il souffrait d'une façon continue de -n'avoir point le droit de montrer sur sa redingote un petit ruban de -couleur. - -Les gens décorés qu'il rencontrait sur le boulevard lui portaient un -coup au cœur. Il les regardait de coin avec une jalousie exaspérée. -Parfois, par les longs après-midi de désœuvrement, il se mettait à -les compter. Il se disait: «Voyons, combien j'en trouverai de la -Madeleine à la rue Drouot.» - -Et il allait lentement, inspectant les vêtements, l'œil exercé à -distinguer de loin le petit point rouge. Quand il arrivait au bout de sa -promenade, il s'étonnait toujours des chiffres: «Huit officiers, et -dix-sept chevaliers. Tant que ça! C'est stupide de prodiguer les croix -d'une pareille façon. Voyons si j'en trouverai autant au retour.» - -Et il revenait à pas lents, désolé quand la foule pressée des passants -pouvait gêner ses recherches, lui faire oublier quelqu'un. - -Il connaissait les quartiers où on en trouvait le plus. Ils abondaient -au Palais-Royal. L'avenue de l'Opéra ne valait pas la rue de la Paix; le -côté droit du boulevard était mieux fréquenté que le gauche. - -Ils semblaient aussi préférer certains cafés, certains théâtres. Chaque -fois que M. Sacrement apercevait un groupe de vieux messieurs à cheveux -blancs arrêtés au milieu du trottoir, et gênant la circulation, il se -disait: «Voici des officiers de la Légion d'honneur!» Et il avait envie -de les saluer. - -Les officiers (il l'avait souvent remarqué) ont une autre allure que les -simples chevaliers. Leur port de tête est différent. On sent bien qu'ils -possèdent officiellement une considération plus haute, une importance -plus étendue. - -Parfois aussi une rage saisissait M. Sacrement, une fureur contre tous -les gens décorés; et il sentait pour eux une haine de socialiste. - -Alors, en rentrant chez lui, excité par la rencontre de tant de croix, -comme l'est un pauvre affamé après avoir passé devant les grandes -boutiques de nourriture, il déclarait d'une voix forte: «Quand donc, -enfin, nous débarrassera-t-on de ce sale gouvernement? Sa femme -surprise, lui demandait: «Qu'est-ce que tu as aujourd'hui». - -Et il répondait: «J'ai que je suis indigné par les injustices que je -vois commettre partout. Ah! que les communards avaient raison!» - -Mais il ressortait après son dîner, et il allait considérer les magasins -de décorations. Il examinait tous ces emblèmes de formes diverses, de -couleurs variées. Il aurait voulu les posséder tous, et, dans une -cérémonie publique, dans une immense salle pleine de monde, pleine de -peuple émerveillé, marcher en tête d'un cortège, la poitrine -étincelante, zébrée de brochettes alignées l'une sur l'autre, suivant la -forme de ses côtes, et passer gravement, le claque sous le bras, luisant -comme un astre au milieu de chuchotements admiratifs, dans une rumeur de -respect. - -Il n'avait, hélas! aucun titre pour aucune décoration. - -Il se dit: «La Légion d'honneur est vraiment par trop difficile pour un -homme qui ne remplit aucune fonction publique. Si j'essayais de me -faire nommer officier d'Académie!» - -Mais il ne savait comment s'y prendre. Il en parla à sa femme qui -demeura stupéfaite. - ---«Officier d'Académie? Qu'est-ce que tu as fait pour cela.» - -Il s'emporta: «Mais comprends donc ce que je veux dire. Je cherche -justement ce qu'il faut faire. Tu es stupide par moments.» - -Elle sourit: «Parfaitement, tu as raison. Mais je ne sais pas, moi?» - -Il avait une idée: «Si tu en parlais au député Rosselin, il pourrait me -donner un excellent conseil. Moi, tu comprends que je n'ose guère -aborder cette question directement avec lui. C'est assez délicat, assez -difficile; venant de toi, la chose devient toute naturelle.» - -Mme Sacrement fit ce qu'il demandait. M. Rosselin promit d'en parler au -Ministre. Alors Sacrement le harcela. Le député finit par lui répondre -qu'il fallait faire une demande et énumérer ses titres. - -Ses titres? Voilà. Il n'était même pas bachelier. - -Il se mit cependant à la besogne et commença une brochure traitant: «Du -droit du peuple à l'instruction.» Il ne la put achever par pénurie -d'idées. - -Il chercha des sujets plus faciles et en aborda plusieurs -successivement. Ce fut d'abord: «L'instruction des enfants par les -yeux.» Il voulait qu'on établît dans les quartiers pauvres des espèces -de théâtres gratuits pour les petits enfants. Les parents les y -conduiraient dès leur plus jeune âge, et on leur donnerait là, par le -moyen d'une lanterne magique, des notions de toutes les connaissances -humaines. Ce seraient de véritables cours. Le regard instruirait le -cerveau, et les images resteraient gravées dans la mémoire, rendant pour -ainsi dire visible la science. - -Quoi de plus simple que d'enseigner ainsi l'histoire universelle, la -géographie, l'histoire naturelle, la botanique, la zoologie, l'anatomie, -etc..., etc.? - -Il fit imprimer ce mémoire et en envoya un exemplaire à chaque député, -dix à chaque ministre, cinquante au président de la République, dix -également à chacun des journaux parisiens, cinq aux journaux de -province. - -Puis il traita la question des bibliothèques des rues, voulant que -l'État fît promener par les rues des petites voitures pleines de -livres, pareilles aux voitures des marchandes d'oranges. Chaque habitant -aurait droit à dix volumes par mois en location, moyennant un sou -d'abonnement. - -«Le peuple, disait M. Sacrement, ne se dérange que pour ses plaisirs. -Puisqu'il ne va pas à l'instruction! il faut que l'instruction vienne à -lui, etc.» - -Aucun bruit ne se fit autour de ces essais. Il adressa cependant sa -demande. On lui répondit qu'on prenait note, qu'on instruisait. Il se -crut sûr du succès; il attendit. Rien ne vint. - -Alors il se décida à faire des démarches personnelles. Il sollicita une -audience du ministre de l'instruction publique, et il fut reçu par un -attaché de cabinet tout jeune et déjà grave, important même, et qui -jouait, comme d'un piano, d'une série de petits boutons blancs pour -appeler les huissiers et les garçons de l'antichambre ainsi que les -employés subalternes. Il affirma au solliciteur que son affaire était en -bonne voie et il lui conseilla de continuer ses remarquables travaux. - -Et M. Sacrement se remit à l'œuvre. - -M. Rosselin, le député, semblait maintenant s'intéresser beaucoup à son -succès, et il lui donnait même une foule de conseils pratiques -excellents. Il était décoré d'ailleurs, sans qu'on sût quels motifs lui -avaient valu cette distinction. - -Il indiqua à Sacrement des études nouvelles à entreprendre, il le -présenta à des Sociétés savantes qui s'occupaient de points de science -particulièrement obscurs, dans l'intention de parvenir à des honneurs. -Il le patronna même au ministère. - -Or, un jour, comme il venait déjeuner chez son ami (il mangeait souvent -dans la maison depuis plusieurs mois) il lui dit tout bas en lui serrant -les mains: «Je viens d'obtenir pour vous une grande faveur. Le comité -des travaux historiques vous charge d'une mission. Il s'agit de -recherches à faire dans diverses bibliothèques de France.» - -Sacrement, défaillant, n'en put manger ni boire. Il partit huit jours -plus tard. - -Il allait de ville en ville, étudiant les catalogues, fouillant en des -greniers bondés de bouquins poudreux, en proie à la haine des -bibliothécaires. - -Or, un soir, comme il se trouvait à Rouen il voulut aller embrasser sa -femme qu'il n'avait point vue depuis une semaine; et il prit le train -de neuf heures qui devait le mettre à minuit chez lui. - -Il avait sa clef. Il entra sans bruit, frémissant de plaisir, tout -heureux de lui faire cette surprise. Elle s'était enfermée, quel ennui! -Alors il cria à travers la porte: «Jeanne, c'est moi!» - -Elle dut avoir grand'peur, car il l'entendit sauter du lit et parler -seule comme dans un rêve. Puis elle courut à son cabinet de toilette, -l'ouvrit et le referma, traversa plusieurs fois sa chambre dans une -course rapide, nu-pieds, secouant les meubles dont les verreries -sonnaient. Puis, enfin, elle demanda: «C'est bien toi, Alexandre?» - -Il répondit: «Mais oui, c'est moi, ouvre donc!» - -La porte céda, et sa femme se jeta sur son cœur en balbutiant: «Oh! -quelle terreur! quelle surprise! quelle joie!» - -Alors, il commença à se dévêtir, méthodiquement, comme il faisait tout. -Et il reprit, sur une chaise, son pardessus qu'il avait l'habitude -d'accrocher dans le vestibule. Mais, soudain, il demeura stupéfait. La -boutonnière portait un ruban rouge! - -Il balbutia: «Ce... ce... ce paletot est décoré!» - -Alors sa femme, d'un bond, se jeta sur lui, et lui saisissant dans les -mains le vêtement: «Non... tu te trompes... donne-moi ça.» - -Mais il le tenait toujours par une manche, ne le lâchant pas, répétant -dans une sorte d'affolement: «Hein?... Pourquoi?... Explique-moi?... A -qui ce pardessus?... Ce n'est pas le mien, puisqu'il porte la Légion -d'honneur?» - -Elle s'efforçait de le lui arracher, éperdue, bégayant: «Écoute... -écoute... donne-moi ça... Je ne peux pas te dire... c'est un secret... -écoute.» - -Mais il se fâchait, devenait pâle: «Je veux savoir comment ce paletot -est ici. Ce n'est pas le mien.» - -Alors, elle lui cria dans la figure: «Si, tais-toi, jure-moi... -écoute... eh bien! tu es décoré!» - -Il eut une telle secousse d'émotion qu'il lâcha le pardessus et alla -tomber dans un fauteuil. - ---Je suis... tu dis... je suis... décoré. - ---Oui... c'est un secret, un grand secret... - -Elle avait enfermé dans une armoire le vêtement glorieux, et revenait -vers son mari, tremblante et pâle. Elle reprit: «Oui, c'est un pardessus -neuf que je t'ai fait faire. Mais j'avais juré de ne te rien dire. Cela -ne sera pas officiel avant un mois ou six semaines. Il faut que ta -mission soit terminée. Tu ne devais le savoir qu'à ton retour. C'est M. -Rosselin qui a obtenu ça pour toi...» - -Sacrement, défaillant, bégayait: «Rosselin... décoré... Il m'a fait -décorer... moi... lui... Ah!...» - -Et il fut obligé de boire un verre d'eau. - -Un petit papier blanc gisait par terre, tombé de la poche du pardessus. -Sacrement le ramassa, c'était une carte de visite. Il lut: -«Rosselin--député.» - -«Tu vois bien», dit la femme. - -Et il se mit à pleurer de joie. - -Huit jours plus tard l'_Officiel_ annonçait que M. Sacrement était nommé -chevalier de la Légion d'honneur, pour services exceptionnels. - - - _Décoré!_ a paru dans _le Gil-Blas_ du samedi 13 novembre 1883, sous - la signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -CHÂLI. - - _A Jean Béraud._ - - -L'AMIRAL de la Vallée, qui semblait assoupi dans son fauteuil, prononça -de sa voix de vieille femme: «J'ai eu, moi, une petite aventure d'amour, -très singulière, voulez-vous que je vous la dise?» - -Et il parla, sans remuer, du fond de son large siège, en gardant sur les -lèvres ce sourire ridé qui ne le quittait jamais, ce sourire à la -Voltaire qui le faisait passer pour un affreux sceptique. - - -I - -J'avais trente ans alors, et j'étais lieutenant de vaisseau, quand on me -chargea d'une mission astronomique dans l'Inde centrale. Le gouvernement -anglais me donna tous les moyens nécessaires pour venir à bout de mon -entreprise et je m'enfonçai bientôt avec une suite de quelques hommes -dans ce pays étrange, surprenant, prodigieux. - -Il faudrait vingt volumes pour raconter ce voyage. Je traversai des -contrées invraisemblablement magnifiques; je fus reçu par des princes -d'une beauté surhumaine et vivant dans une incroyable magnificence. Il -me sembla pendant deux mois, que je marchais dans un poème, que je -parcourais un royaume de féeries sur le dos d'éléphants imaginaires. Je -découvrais au milieu des forêts fantastiques des ruines -invraisemblables; je trouvais, en des cités d'une fantaisie de songe, de -prodigieux monuments, fins et ciselés comme des bijoux, légers comme des -dentelles et énormes comme des montagnes, ces monuments, fabuleux, -divins, d'une grâce telle qu'on devient amoureux de leurs formes ainsi -qu'on peut être amoureux d'une femme, et qu'on éprouve à les voir, un -plaisir physique et sensuel. Enfin, comme dit M. Victor Hugo, je -marchais, tout éveillé dans un rêve. - -Puis j'atteignis enfin le terme de mon voyage, la ville de Ganhara, -autrefois une des plus prospères de l'Inde centrale, aujourd'hui bien -déchue, et gouvernée par un prince opulent, autoritaire, violent, -généreux et cruel, le Rajah Maddan, un vrai souverain d'Orient, délicat -et barbare, affable et sanguinaire, d'une grâce féminine et d'une -férocité impitoyable. - -La cité est dans le fond d'une vallée au bord d'un petit lac, qu'entoure -un peuple de pagodes baignant dans l'eau leurs murailles. - -La ville, de loin forme une tache blanche qui grandit quand on approche, -et peu à peu on découvre les dômes, les aiguilles, les flèches, tous -les sommets élégants et sveltes des gracieux monuments indiens. - -A une heure des portes environ, je rencontrai un éléphant superbement -harnaché, entouré d'une escorte d'honneur que le souverain m'envoyait. -Et je fus conduit en grande pompe, au palais. - -J'aurais voulu prendre le temps de me vêtir avec luxe, mais l'impatience -royale ne me le permit pas. On voulait d'abord me connaître, savoir ce -qu'on aurait à attendre de moi comme distraction; puis on verrait. - -Je fus introduit, au milieu de soldats bronzés comme des statues et -couverts d'uniformes étincelants, dans une grande salle entourée de -galeries, où se tenaient debout des hommes habillés de robes éclatantes -et étoilées de pierres précieuses. - -Sur un banc pareil à un de nos bancs de jardin sans dossier, mais revêtu -d'un tapis admirable, j'aperçus une masse luisante, une sorte de soleil -assis: c'était le Rajah, qui m'attendait, immobile dans une robe du plus -pur jaune serin. Il portait sur lui dix ou quinze millions de diamants, -et seule, sur son front, brillait la fameuse étoile de Delhi qui a -toujours appartenu à l'illustre dynastie des Parihara de Mundore dont -mon hôte était descendant. - -C'était un garçon de vingt-cinq ans environ, qui semblait avoir du sang -nègre dans les veines, bien qu'il appartînt à la plus pure race hindoue. -Il avait les yeux larges, fixes, un peu vagues, les pommettes -saillantes, les lèvres grosses, la barbe frisée, le front bas et des -dents éclatantes, aiguës, qu'il montrait souvent dans un sourire -machinal. - -Il se leva et vint me tendre la main, à l'anglaise, puis me fit asseoir -à son côté sur un banc si haut que mes pieds touchaient à peine à terre. -On était fort mal là-dessus. - -Et aussitôt il me proposa une chasse au tigre pour le lendemain. La -chasse et les luttes étaient ses grandes occupations, et il ne -comprenait guère qu'on pût s'occuper d'autre chose. - -Il se persuadait évidemment que je n'étais venu si loin que pour le -distraire un peu et l'accompagner dans ses plaisirs. - -Comme j'avais grand besoin de lui, je tâchai de flatter ses penchants. -Il fut tellement satisfait de mon attitude qu'il voulut me montrer -immédiatement un combat de lutteurs, et il m'entraîna dans une sorte -d'arène située à l'intérieur du palais. - -Sur son ordre, deux hommes parurent, nus, cuivrés, les mains armées de -griffes d'acier; et ils s'attaquèrent aussitôt, cherchant à se frapper -avec cette arme tranchante qui traçait sur leur peau noire de longues -déchirures d'où coulait le sang. - -Cela dura longtemps. Les corps n'étaient plus que des plaies, et les -combattants se labouraient toujours les chairs avec cette sorte de -râteau fait de lames aiguës. Un d'eux avait une joue hachée; l'oreille -de l'autre était fendue en trois morceaux. - -Et le prince regardait cela avec une joie féroce et passionnée. Il -tressaillait de bonheur, poussait des grognements de plaisir et imitait -avec des gestes inconscients, tous les mouvements des lutteurs, criant -sans cesse: «Frappe, frappe donc.» - -Un d'eux tomba sans connaissance; il fallut l'emporter de l'arène rouge -de sang, et le Rajah fit un long soupir de regret, de chagrin que ce fût -déjà fini. - -Puis il se tourna vers moi pour connaître mon opinion. J'étais indigné, -mais je le félicitai vivement; et il ordonna aussitôt de me conduire au -Couch-Mahal (palais du plaisir) où j'habiterais. - -Je traversai les invraisemblables jardins que l'on trouve là-bas et je -parvins à ma résidence. - -Ce palais, ce bijou, situé à l'extrémité du parc royal, plongeait dans -le lac sacré de Vihara tout un côté de ses murailles. Il était carré, -présentant sur ses quatre faces trois rangs superposés de galeries à -colonnades divinement ouvragées. A chaque angle s'élançaient des -tourelles, légères, hautes ou basses, seules ou mariées par deux, de -taille inégale et de physionomie différente, qui semblaient bien les -fleurs naturelles poussées sur cette gracieuse plante d'architecture -orientale. Toutes étaient surmontées de toits bizarres, pareils à des -coiffures coquettes. - -Au centre de l'édifice, un dôme puissant élevait jusqu'à un ravissant -clocheton mince et tout à jour, sa coupole allongée et ronde semblable à -un sein de marbre blanc tendu vers le ciel. - -Et tout le monument, des pieds à la tête, était couvert de sculptures, -de ces exquises arabesques qui grisent le regard, de processions -immobiles de personnages délicats, dont les attitudes et les gestes de -pierre racontaient les mœurs et les coutumes de l'Inde. - -Les chambres étaient éclairées par des fenêtres à arceaux dentelés, -donnant sur les jardins. Sur le sol de marbre, de gracieux bouquets -étaient dessinés par des onyx, des lapis lazuli et des agates. - -J'avais eu à peine le temps d'achever ma toilette, quand un dignitaire -de la cour, Haribadada, spécialement chargé des communications entre le -prince et moi, m'annonça la visite de son souverain. - -Et le Rajah au safran parut, me serra de nouveau la main et se mit à me -raconter mille choses en me demandant sans cesse mon avis que j'avais -grand'peine à lui donner. Puis il voulut me montrer les ruines du palais -ancien, à l'autre bout des jardins. - -C'était une vraie forêt de pierres, qu'habitait un peuple de grands -singes. A notre approche, les mâles se mirent à courir sur les murs en -nous faisant d'horribles grimaces, et les femelles se sauvaient, -montrant leur derrière pelé et portant dans leurs bras leurs petits. Le -roi riait follement, me pinçait l'épaule pour me témoigner son plaisir, -et il s'assit au milieu des décombres, tandis que, tout autour de nous, -accroupies au sommet des murailles, perchées sur toutes les saillies, -une assemblée de bêtes à favoris blancs nous tirait la langue et nous -montrait le poing. - -Quand il en eut assez de ce spectacle, le souverain jaune se leva et se -remit en marche gravement, me traînant toujours à son côté, heureux de -m'avoir montré de pareilles choses le jour même de mon arrivée, et me -rappelant qu'une grande chasse au tigre aurait lieu le lendemain en mon -honneur. - -Je la suivis, cette chasse, et une seconde, une troisième, dix, vingt de -suite. On poursuivit tour à tour tous les animaux que nourrit la -contrée: la panthère, l'ours, l'éléphant, l'antilope, l'hippopotame, le -crocodile, que sais-je, la moitié des bêtes de la création. J'étais -éreinté, dégoûté de voir couler du sang, las de ce plaisir toujours -pareil. - -A la fin, l'ardeur du prince se calma, et il me laissa, sur mes -instantes prières, un peu de loisir pour travailler. Il se contentait -maintenant de me combler de présents. Il m'envoyait des bijoux, des -étoffes magnifiques, des animaux dressés, que Haribadada me présentait -avec un respect grave apparent comme si j'eusse été le soleil lui-même, -bien qu'il me méprisât beaucoup au fond. - -Et chaque jour une procession de serviteurs m'apportait en des plats -couverts une portion de chaque mets du repas royal; chaque jour il -fallait paraître et prendre un plaisir extrême à quelque divertissement -nouveau organisé pour moi: danses de Bayadères, jongleries, revues de -troupes, à tout ce que pouvait inventer ce Rajah hospitalier, mais -gêneur, pour me montrer sa surprenante patrie dans tout son charme et -dans toute sa splendeur. - -Sitôt qu'on me laissait un peu seul, je travaillais, ou bien j'allais -voir les singes dont la société me plaisait infiniment plus que celle du -roi. - -Mais un soir, comme je revenais d'une promenade, je trouvai devant la -porte de mon palais, Haribadada, solennel, qui m'annonça, en termes -mystérieux, qu'un cadeau du souverain m'attendait dans ma chambre; et il -me présenta les excuses de son maître pour n'avoir pas pensé plus tôt à -m'offrir une chose dont je devais être privé. - -Après ce discours obscur, l'ambassadeur s'inclina et disparut. - -J'entrai et j'aperçus, alignées contre le mur par rang de taille, six -petites filles côte à côte, immobiles, pareilles à une brochette -d'éperlans. La plus âgée avait peut-être huit ans, la plus jeune six -ans. Au premier moment, je ne compris pas bien pourquoi cette pension -était installée chez moi, puis je devinai l'attention délicate du -prince, c'était un harem dont il me faisait présent. Il l'avait choisi -fort jeune par excès de gracieuseté. Car plus le fruit est vert, plus il -est estimé, là-bas. - -Et je demeurai tout à fait confus et gêné, honteux, en face de ces -mioches qui me regardaient avec leurs grands yeux graves, et qui -semblaient déjà savoir ce que je pouvais exiger d'elles. - -Je ne savais que leur dire. J'avais envie de les renvoyer, mais on ne -rend pas un présent du souverain. C'eût été une mortelle injure. Il -fallait donc garder, installer chez moi ce troupeau d'enfants. - -Elles restaient fixes, me dévisageant toujours, attendant mon ordre, -cherchant à lire dans mon œil ma pensée. Oh! le maudit cadeau. Comme -il me gênait! A la fin, me sentant ridicule, je demandai à la plus -grande: - ---Comment t'appelles-tu, toi? - ---Elle répondit: «Châli». - -Cette gamine à la peau si jolie, un peu jaune, comme de l'ivoire, était -une merveille, une statue avec sa face aux lignes longues et sévères. - -Alors, je prononçai, pour voir ce qu'elle pourrait répondre, peut-être -pour l'embarrasser: - ---Pourquoi es-tu ici? - -Elle dit de sa voix douce, harmonieuse: «Je viens pour faire ce qu'il te -plaira d'exiger de moi, mon seigneur.» - -La gamine était renseignée. - -Et je posai la même question à la plus petite qui articula nettement de -sa voix plus frêle: «Je suis ici pour ce qu'il te plaira de me demander, -mon maître.» - -Elle avait l'air d'une petite souris, celle-là, elle était gentille -comme tout. Je l'enlevai dans mes bras et l'embrassai. Les autres eurent -un mouvement comme pour se retirer, pensant sans doute que je venais -d'indiquer mon choix, mais je leur ordonnai de rester, et, m'asseyant à -l'indienne, je les fis prendre place, en rond, autour de moi, puis je me -mis à leur conter une histoire de génies, car je parlais passablement -leur langue. - -Elles écoutaient de toute leur attention, tressaillaient aux détails -merveilleux, frémissaient d'angoisse, remuaient les mains. Elles ne -songeaient plus guère, les pauvres petites, à la raison qui les avait -fait venir. - -Quand j'eus terminé mon conte, j'appelai mon serviteur de confiance -Latchmân et je fis apporter des sucreries, des confitures et des -pâtisseries, dont elles mangèrent à se rendre malades, puis commençant à -trouver fort drôle cette aventure, j'organisai des jeux pour amuser mes -femmes. - -Un de ces divertissements surtout eut un énorme succès. Je faisais le -pont avec mes jambes, et mes six bambines passaient dessous en courant, -la plus petite ouvrant la marche, et la plus grande me bousculant un peu -parce qu'elle ne se baissait jamais assez. Cela leur faisait pousser des -éclats de rire assourdissants, et ces voix jeunes sonnant sous les -voûtes basses de mon somptueux palais le réveillaient, le peuplaient de -gaieté enfantine, le meublaient de vie. - -Puis je pris beaucoup d'intérêt à l'installation du dortoir où allaient -coucher mes innocentes concubines. Enfin je les enfermai chez elles sous -la garde de quatre femmes de service que le prince m'avait envoyées en -même temps pour prendre soin de mes sultanes. - -Pendant huit jours j'eus un vrai plaisir à faire le papa avec ces -poupées. Nous avions d'admirables parties de cache-cache, de chat-perché -et de main-chaude qui les jetaient en des délires de bonheur, car je -leur révélais chaque jour un de ces jeux inconnus, si pleins d'intérêt. - -Ma demeure maintenant avait l'air d'une classe. Et mes petites amies, -vêtues de soieries admirables, d'étoffes brodées d'or et d'argent, -couraient à la façon de petits animaux humains à travers les longues -galeries et les tranquilles salles où tombait par les arceaux une -lumière affaiblie. - -Puis, un soir, je ne sais comment cela se fit, la plus grande, celle qui -s'appelait Châli et qui ressemblait à une statuette de vieil ivoire, -devint ma femme pour de vrai. - -C'était un adorable petit être, doux, timide et gai qui m'aima bientôt -d'une affection ardente et que j'aimais étrangement, avec honte, avec -hésitation, avec une sorte de peur de la justice européenne, avec des -réserves, des scrupules et cependant avec une tendresse sensuelle -passionnée. Je la chérissais comme un père, et je la caressais comme un -homme. - -Pardon, mesdames, je vais un peu loin. - -Les autres continuaient à jouer dans ce palais, pareilles à une bande de -jeunes chats. - -Châli ne me quittait plus, sauf quand j'allais chez le prince. - -Nous passions des heures exquises ensemble dans les ruines du vieux -palais, au milieu des singes devenus nos amis. - -Elle se couchait sur mes genoux et restait là roulant des choses en sa -petite tête de sphinx, ou peut-être, ne pensant à rien, mais gardant -cette belle et charmante pose héréditaire de ces peuples nobles et -songeurs, la pose hiératique des statues sacrées. - -J'avais apporté dans un grand plat de cuivre des provisions, des -gâteaux, des fruits. Et les guenons s'approchaient peu à peu, suivies de -leurs petits plus timides; puis elles s'asseyaient en cercle autour de -nous, n'osant approcher davantage, attendant que je fisse ma -distribution de friandises. - -Alors presque toujours un mâle plus hardi s'en venait jusqu'à moi, la -main tendue comme un mendiant; et je lui remettais un morceau qu'il -allait porter à sa femelle. Et toutes les autres se mettaient à pousser -des cris furieux, des cris de jalousie et de colère, et je ne pouvais -faire cesser cet affreux vacarme qu'en jetant sa part à chacune. - -Me trouvant fort bien dans ces ruines, je voulus y apporter mes -instruments pour travailler. Mais aussitôt qu'ils aperçurent le cuivre -des appareils de précision, les singes, prenant sans doute ces choses -pour des engins de mort, s'enfuirent de tous les côtés en poussant des -clameurs épouvantables. - -Je passais souvent aussi mes soirées avec Châli, sur une des galeries -extérieures qui dominait le lac de Vihara. Nous regardions, sans parler, -la lune éclatante qui glissait au fond du ciel en jetant sur l'eau un -manteau d'argent frissonnant, et là-bas, sur l'autre rive, la ligne des -petites pagodes, semblables à des champignons gracieux qui auraient -poussé le pied dans l'eau. Et prenant en mes bras la tête sérieuse de ma -petite maîtresse, je baisais lentement, longuement son front poli, ces -grands yeux pleins du secret de cette terre antique et fabuleuse, et ses -lèvres calmes qui s'ouvraient sous ma caresse. Et j'éprouvais une -sensation confuse, puissante, poétique surtout, la sensation que je -possédais toute une race dans cette fillette, cette belle race -mystérieuse d'où semblent sorties toutes les autres. - -Le prince cependant continuait à m'accabler de cadeaux. - -Un jour il m'envoya un objet bien inattendu qui excita chez Châli une -admiration passionnée. - -C'était simplement une boîte de coquillages, une de ces boîtes en carton -recouvertes d'une enveloppe de petites coquilles collées simplement sur -la pâte. En France, cela aurait valu au plus quarante sous. Mais là-bas, -le prix de ce bijou était inestimable. C'était le premier sans doute qui -fût entré dans le royaume. - -Je le posai sur un meuble et je le laissai là, souriant de l'importance -donnée à ce vilain bibelot de bazar. - -Mais Châli ne se lassait pas de le considérer, de l'admirer, pleine de -respect et d'extase. Elle me demandait de temps en temps: «Tu permets -que je le touche?» Et quand je l'y avais autorisée, elle soulevait le -couvercle, le refermait avec de grandes précautions, elle caressait de -ses doigts fins, très doucement, la toison de petits coquillages, et -elle semblait éprouver, par ce contact, une jouissance délicieuse qui -lui pénétrait jusqu'au cœur. - -Cependant j'avais terminé mes travaux et il me fallait m'en retourner. -Je fus longtemps à m'y décider, retenu maintenant par ma tendresse pour -ma petite amie. Enfin, je dus en prendre mon parti. - -Le prince, désolé, organisa de nouvelles chasses, de nouveaux combats de -lutteurs; mais, après quinze jours de ces plaisirs, je déclarai que je -ne pouvais demeurer davantage, et il me laissa ma liberté. - -Les adieux de Châli furent déchirants. Elle pleurait, couchée sur moi, -la tête dans ma poitrine, toute secouée par le chagrin. Je ne savais que -faire pour la consoler, mes baisers ne servant à rien. - -Tout à coup j'eus une idée, et, me levant, j'allai chercher la boîte aux -coquillages que je lui mis dans les mains. «C'est pour toi. Elle -t'appartient.» - -Alors, je la vis d'abord sourire. Tout son visage s'éclairait d'une joie -intérieure, de cette joie profonde des rêves impossibles réalisés tout à -coup. - -Et elle m'embrassa avec furie. - -N'importe, elle pleura bien fort tout de même au moment du dernier -adieu. - -Je distribuai des baisers de père et des gâteaux à tout le reste de mes -femmes, et je partis. - - -II - -Deux ans s'écoulèrent, puis les hasards du service en mer me ramenèrent -à Bombay. Par suite de circonstances imprévues on m'y laissa pour une -nouvelle mission à laquelle me désignait ma connaissance du pays et de -la langue. - -Je terminai mes travaux le plus vite possible, et comme j'avais encore -trois mois devant moi, je voulus aller faire une petite visite à mon -ami, le roi de Ganhara, et à ma chère petite femme Châli que j'allais -trouver bien changée sans doute. - -Le Rajah Maddan me reçut avec des démonstrations de joie frénétiques. Il -fit égorger devant moi trois gladiateurs, et il ne me laissa pas seul -une seconde pendant la première journée de mon retour. - -Le soir enfin, me trouvant libre, je fis appeler Haribadada, et après -beaucoup de questions diverses, pour dérouter sa perspicacité, je lui -demandai: «Et sais-tu ce qu'est devenue la petite Châli que le Rajah -m'avait donnée.» - -L'homme prit une figure triste, ennuyée, et répondit avec une grande -gêne: - ---Il vaut mieux ne pas parler d'elle! - ---Pourquoi cela. Elle était une gentille petite femme. - ---Elle a mal tourné, seigneur. - ---Comment, Châli? Qu'est-elle devenue? Où est-elle? - ---Je veux dire qu'elle a mal fini. - ---Mal fini? est-elle morte? - ---Oui, seigneur. Elle avait commis une vilaine action. - -J'étais fort ému, je sentais battre mon cœur, et une angoisse me -serrer la poitrine. - -Je repris: «Une vilaine action? Qu'a-t-elle fait? Que lui est-il -arrivé?» - -L'homme, de plus en plus embarrassé, murmura: «Il vaut mieux que vous ne -le demandiez pas. - ---Si, je veux le savoir. - ---Elle avait volé. - ---Comment, Châli? Qui a-t-elle volé? - ---Vous, seigneur. - ---Moi? Comment cela? - ---Elle vous a pris, le jour de votre départ, le coffret que le prince -vous avait donné. On l'a trouvé entre ses mains! - ---Quel coffret? - ---Le coffret de coquillages. - ---Mais je le lui avais donné.» - -L'Indien leva sur moi des yeux stupéfaits et répondit: «Oui, elle a -juré, en effet, par tous les serments sacrés, que vous le lui aviez -donné. Mais on n'a pas cru que vous auriez pu offrir à une esclave un -cadeau du roi, et le Rajah l'a fait punir. - ---Comment, punir? Qu'est-ce qu'on lui a fait? - ---On l'a attachée dans un sac, seigneur, et on l'a jetée au lac, de -cette fenêtre, de la fenêtre de la chambre où nous sommes, où elle avait -commis le vol.» - -Je me sentis traversé par la plus atroce sensation de douleur que j'aie -jamais éprouvée, et je fis signe à Haribadada de se retirer pour qu'il -ne me vît pas pleurer. - -Et je passai la nuit sur la galerie qui dominait le lac, sur la galerie, -où j'avais tenu tant de fois la pauvre enfant sur mes genoux. - -Et je pensais que le squelette de son joli petit corps décomposé était -là, sous moi, dans un sac de toile noué par une corde, au fond de cette -eau noire que nous regardions ensemble autrefois. - -Je repartis le lendemain malgré les prières et le chagrin véhément du -Rajah. - -Et je crois maintenant que je n'ai jamais aimé d'autre femme que Châli. - - - _Châli_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 15 avril 1884, sous la - signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -LE BAISER. - - -MA CHÈRE MIGNONNE, - -DONC, tu pleures du matin au soir et du soir au matin, parce que ton -mari t'abandonne; tu ne sais que faire, et tu implores un conseil de ta -vieille tante que tu supposes apparemment bien experte. Je n'en sais pas -si long que tu crois, et cependant je ne suis point sans doute tout à -fait ignorante dans cet art d'aimer ou plutôt de se faire aimer, qui te -manque un peu. Je puis bien, à mon âge, avouer cela. - -Tu n'as pour lui, me dis-tu, que des attentions, que des douceurs, que -des caresses, que des baisers. Le mal vient peut-être de là; je crois -que tu l'embrasses trop. - -Ma chérie, nous avons aux mains le plus terrible pouvoir qui soit: -l'amour. - -L'homme, doué de sa force physique, l'exerce par la violence. La femme, -douée du charme, domine par la caresse. C'est notre arme, arme -redoutable, invincible, mais qu'il faut savoir manier. - -Nous sommes, sache-le bien, les maîtresses de la terre. Raconter -l'histoire de l'Amour depuis les origines du monde, ce serait raconter -l'homme lui-même. Tout vient de là, les arts, les grands événements, les -mœurs, les coutumes, les guerres, les bouleversements d'empires. - -Dans la Bible, tu trouves Dalila, Judith; dans la Fable, Omphale, -Hélène; dans l'Histoire, les Sabines, Cléopâtre et bien d'autres. - -Donc, nous régnons, souveraines toutes-puissantes. Mais il nous faut, -comme les rois, user d'une diplomatie délicate. - -L'Amour, ma chère petite, est fait de finesses, d'imperceptibles -sensations. - -Nous savons qu'il est fort comme la Mort; mais il est aussi fragile que -le verre. Le moindre choc le brise et notre domination s'écroule alors, -sans que nous puissions la réédifier. - -Nous avons la faculté de nous faire adorer, mais il nous manque une -toute petite chose, le discernement des nuances dans la caresse, le -flair subtil du TROP dans la manifestation de notre tendresse. Aux -heures d'étreinte nous perdons le sentiment des finesses, tandis que -l'homme que nous dominons reste maître de lui, demeure capable de juger -le ridicule de certains mots, le manque de justesse de certains gestes. - -Prends bien garde à cela, ma mignonne: c'est le défaut de notre -cuirasse, c'est notre talon d'Achille. - -Sais-tu d'où vient notre vraie puissance? Du baiser, du seul baiser! -Quand nous savons tendre et abandonner nos lèvres, nous pouvons devenir -des reines. - -Le baiser n'est qu'une préface, pourtant. Mais une préface charmante, -plus délicieuse que l'œuvre elle-même, une préface qu'on relit sans -cesse, tandis qu'on ne peut pas toujours... relire le livre. - -Oui, la rencontre des bouches est la plus parfaite, la plus divine -sensation qui soit donnée aux humains, la dernière, la suprême limite du -bonheur. - -C'est dans le baiser, dans le seul baiser qu'on croit parfois sentir -cette impossible union des âmes que nous poursuivons, cette confusion -des cœurs défaillants. - -Te rappelles-tu les vers de Sully-Prudhomme: - - Les caresses ne sont que d'inquiets transports, - Infructueux essais du pauvre Amour qui tente - L'impossible union des âmes par le corps. - -Une seule caresse donne cette sensation profonde, immatérielle des deux -êtres ne faisant plus qu'un, c'est le baiser. Tout le délire violent de -la complète possession ne vaut cette frémissante approche des bouches, -ce premier contact humide et frais, puis cette attache immobile, éperdue -et longue, si longue! de l'une à l'autre. - -Donc, ma belle, le baiser est notre arme la plus forte, mais il faut -craindre de l'émousser. Sa valeur, ne l'oublie pas, est relative, -purement convention. Elle change sans cesse suivant les circonstances, -les dispositions du moment, l'état d'attente et d'extase de l'esprit. Je -vais m'appuyer sur un exemple. - -Un autre poète, François Coppée, a fait un vers que nous avons toutes -dans la mémoire, un vers que nous trouvons adorable, qui nous fait -tressaillir jusqu'au cœur. - -Après avoir décrit l'attente de l'amoureux dans une chambre fermée, par -un soir d'hiver, ses inquiétudes, ses impatiences nerveuses, sa crainte -horrible de ne pas LA voir venir, il raconte l'arrivée de la femme aimée -qui entre enfin, toute pressée, essoufflée, apportant du froid dans ses -jupes, et il s'écrie: - - Oh! les premiers baisers à travers la voilette! - -N'est-ce point là un vers d'un sentiment exquis, d'une observation -délicate et charmante, d'une parfaite vérité. Toutes celles qui ont -couru au rendez-vous clandestin, que la passion a jetées dans les bras -d'un homme, les connaissent bien ces délicieux premiers baisers à -travers la voilette, et frémissent encore à leur souvenir. Et pourtant -ils ne tirent leur charme que des circonstances, du retard, de l'attente -anxieuse; mais, en vérité, au point de vue purement, ou, si tu préfères, -impurement sensuel, ils sont détestables. - -Réfléchis. Il fait froid dehors. La jeune femme a marché vite, la -voilette est toute mouillée par son souffle refroidi. Des gouttelles -d'eau brillent dans les mailles de dentelle noire. L'amant se précipite -et colle ses lèvres ardentes à cette vapeur de poumons liquéfiée. Le -voile humide, qui déteint et porte la saveur ignoble des colorations -chimiques, pénètre dans la bouche du jeune homme, mouille sa moustache. -Il ne goûte nullement aux lèvres de la bien-aimée, il ne goûte qu'à la -teinture de cette dentelle trempée d'haleine froide. - -Et pourtant nous nous écrions toutes, comme le poète: - - Oh! les premiers baisers à travers la voilette! - -Donc la valeur de cette caresse étant toute conventionnelle, il faut -craindre de la déprécier. - -Eh bien, ma chérie, je t'ai vue en plusieurs occasions très maladroite. -Tu n'es pas la seule, d'ailleurs; la plupart des femmes perdent leur -autorité par l'abus seul des baisers, des baisers intempestifs. Quand -elles sentent leur mari ou leur amant un peu las, à ces heures -d'affaissement où le cœur a besoin de repos comme le corps, au lieu -de comprendre ce qui se passe en lui, elles s'acharnent en des caresses -inopportunes, le lassent par l'obstination des lèvres tendues, le -fatiguent en l'étreignant sans rime ni raison. - -Crois-en mon expérience. D'abord n'embrasse jamais ton mari en public, -en wagon, au restaurant. C'est du plus mauvais goût; refoule ton envie. -Il se sentirait ridicule et t'en voudrait toujours. - -Méfie-toi surtout des baisers inutiles prodigués dans l'intimité. Tu en -fais, j'en suis certaine, une effroyable consommation. - -Ainsi je t'ai vue un jour tout à fait choquante. Tu ne te le rappelles -pas sans doute. - -Nous étions tous trois dans ton petit salon, et, comme vous ne vous -gêniez guère devant moi, ton mari te tenait sur ses genoux et -t'embrassait longuement la nuque, la bouche perdue dans les cheveux -frisés du cou. Soudain tu as crié: «Ah! le feu!» Vous n'y songiez guère, -il s'éteignait. Quelques tisons assombris expirants rougissaient à peine -le foyer. Alors il s'est levé, s'élançant vers le coffre à bois où il -saisit deux bûches énormes qu'il rapportait à grand'peine, quand tu es -venue vers lui les lèvres mendiantes, murmurant: «Embrasse-moi». Il -tourna la tête avec effort en soutenant péniblement les souches. Alors -tu posas doucement, lentement, ta bouche sur celle du malheureux qui -demeura le col de travers, les reins tordus, les bras rompus, tremblant -de fatigue et d'effort désespéré. Et tu éternisas ce baiser de supplice -sans voir et sans comprendre. Puis, quand tu le laissas libre, tu te mis -à murmurer d'un air fâché: «Comme tu m'embrasses mal.»--Parbleu, ma -chérie! - -Oh! prends garde à cela. Nous avons toutes cette sotte manie, ce besoin -inconscient et bête de nous précipiter aux moments les plus mal choisis: -quand il porte un verre plein d'eau, quand il remet ses bottes, quand il -renoue sa cravate, quand il se trouve enfin dans quelque posture -pénible, et de l'immobiliser par une gênante caresse qui le fait rester -une minute avec un geste commencé et le seul désir d'être débarrassé de -nous. - -Surtout ne juge pas insignifiante et mesquine cette critique. L'amour -est délicat, ma petite: un rien le froisse; tout dépend, sache-le, du -tact de nos câlineries. Un baiser maladroit peut faire bien du mal. - -Expérimente mes conseils. - - Ta vieille tante, - - COLLETTE. - - - _Pour copie conforme_: MAUFRIGNEUSE. - - _Le Baiser_ a paru dans _le Gaulois_ du 14 novembre 1882. - - - - - TABLE DES MATIÈRES. - - - Pages. - - Les Sœurs Rondoli. 1 - - La Patronne. 61 - - Le Petit Fût. 77 - - Lui? 91 - - Mon Oncle Sosthène. 107 - - Le Mal d'André. 123 - - Le Pain maudit. 137 - - Le Cas de Madame Luneau. 151 - - Un Sage. 163 - - Le Parapluie. 177 - - Le Verrou. 195 - - Rencontre. 209 - - Suicides. 227 - - Décoré! 241 - - Châli. 257 - - Le Baiser. (_inédit_) 281 - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - Page 118: «m'enbusquai» remplacé par «m'embusquai» (et je m'embusquai - à sa fenêtre) - Page 221: «irréconciables» par «irréconciliables» (comme deux ennemis - irréconciliables?) - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Guy de Maupassan - - volume 09, by Guy de Maupassant - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUY DE *** - -***** This file should be named 53247-0.txt or 53247-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/2/4/53247/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/53247-0.zip b/old/53247-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index b52de0f..0000000 --- a/old/53247-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/53247-h.zip b/old/53247-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 403a739..0000000 --- a/old/53247-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/53247-h/53247-h.htm b/old/53247-h/53247-h.htm deleted file mode 100644 index d691ca0..0000000 --- a/old/53247-h/53247-h.htm +++ /dev/null @@ -1,6582 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title>The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de Guy de Maupassant, volume 09, by Guy de Maupassant</title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - - <style type="text/css"> - -body {margin-left: 15%; margin-right: 15%;} - -p {margin-top: 0.75em; text-align: justify; margin-bottom: 0.75em; text-indent: 1.5em;} - -/* headings centered */ -h1,h2 {text-align: center;} - -h1 {font-size: 2.5em; margin-top: 1.5em; margin-bottom: 2em;} -.small50 {text-align: center; font-size: 50%; text-indent: 0;} -.small70 {text-align: center; font-size: 70%; text-indent: 0;} - -h2 {font-size: 1.8em; margin-top: 1.5em; margin-bottom: 2.25em; letter-spacing: 0.1em; -word-spacing: 0.4em;} - -hr.full {width: 100%; margin: 5em auto 5em auto; height: 0.25em; -border-width: 0.25em 0 0 0; border-style: solid; border-color: #000000; -clear: both;} - -hr.small {margin: 4em 40% 4em 40%; border-color: #A9A9A9; -border-style: solid; clear: both;} - -hr.small2 {margin: 2em 45% 2em 45%; border-color: #000000; border-style: solid; -clear: both;} - -hr.small5 {margin: 1em 46% 2em 46%; border-color: #000000; border-style: solid; -clear: both;} - -hr.small6 {margin: 1em 48% 2em 48%; border-color: #000000; border-style: solid; -clear: both;} - -hr.small7 {margin: 1em 47% 2em 47%; border-color: #000000; border-style: solid; -clear: both;} - -.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 85%;} -sup {font-size: 80%; vertical-align: 30%;} - -.tirage {font-size: 1.1em; margin-top: 0.75em; margin-bottom: 0.75em; -text-align: center; text-indent: 0em;} - -.titlepage {text-align: center; text-indent: 0; page-break-before: always; -page-break-after: always;} - -.title1 {text-align: center; font-size: 80%; text-indent: 0;} -.title2 {text-align: center; font-size: 130%; letter-spacing: 0.12em; word-spacing: 0.3em; -text-indent: 0;} -.title3 {margin-top: 0.6em; margin-bottom: 0.75em; text-align: center; text-indent: 0em; -letter-spacing: 0.12em; word-spacing: 0.2em; font-size: 300%;} - -.title4 {text-align: center; font-weight: bold; font-size: 130%; text-indent: 0;} -.title5 {text-align: center; font-size: 110%; text-indent: 0;} -.title6 {text-align: center; font-size: 95%; text-indent: 0;} - -.center {text-align: center; text-indent: 0em;} -.center2 {text-align: center; font-weight: bold; font-size: 130%; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em; text-indent: 0em;} -.br {margin-top: 1.5em;} -.line {text-align: center; text-indent: 0em; margin-top: -3em; margin-bottom: 1em;} -.rdedication {text-align: right; text-indent: 0em; margin-top: 1.5em; margin-right: 4em; margin-bottom: 2em;} -.ldedication {text-align: left; text-indent: 0em; margin-top: 1.5em; margin-left: 4em; margin-bottom: 2em;} -.noindent {text-indent: 0em;} -.nota {margin: 2em 12% 2em 12%;} - -.margintop1 {margin-top:1em;} - -.blockquote {margin: 2em 12% 2em 12%;} -.quote {margin: 1em 5% 1em 5%; font-size: 100%;} - -/* Plain dropcaps */ -.dropcap {float: left; width: auto;padding-right: 0.1em; font-size: 350%; -line-height: 83%;} - -/* letters */ -.rsignature {text-align: right; margin-top: 1.5em; padding-right: 6em; text-indent: 0em;} -.rsignature2 {text-align: right; padding-right: 4em; text-indent: 0em;} - -/* poems noindent*/ -.poem {text-align : left; margin-left: 10%; margin-right: 10%;} -.poem .stanzanoindent {margin: 1em 0 1em 0; text-indent: 0em;} - -/* images */ -img {margin-left: auto; margin-right: auto;} - -.figcenter2 {margin: 2em auto 2em auto; text-align: center; text-indent: 0;} - -/* tables */ -table {margin: 1.25em auto 1.25em auto;} - -.tdltop {text-align: left; vertical-align: top; padding-right: 1em;} -.tdltopnowrap {white-space: nowrap; text-align: left; vertical-align: top; padding-right: 1em;} -.tdrtop {text-align: right; vertical-align: top; padding-left: 1em;} - -/* page numbers */ -.pagenum {position: absolute; left: 5%; font-size: 90%; -font-weight: normal; font-style: normal; text-align: right; -color: #C0C0C0; background-color: inherit; text-indent: 0em;} - -a:link {color: #879bbb; text-decoration: none;} - -/* note au lecteur */ -.tnote {font-family: sans-serif; border: solid 1px #ccc; font-size: 0.9em; margin-top: 4em; -margin-left: auto; margin-right: auto; padding: 0 1em 0.5em 1em; max-width: 50%;} - -/* correction popup */ -ins.correction {text-decoration: none; border-bottom: thin dotted silver;} - -/* e-readers */ -@media handheld - - { - body {margin: 0; padding: 0; width: 90%;} - .dropcap {float: left;} - } - - --> - </style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Guy de Maupassant - -volume 09, by Guy de Maupassant - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: OEuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 09 - -Author: Guy de Maupassant - -Release Date: October 10, 2016 [EBook #53247] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUY DE *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p> - -<p><a href="#table_des_matieres">Table des matières</a></p> - -<h1><span class="small70">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br /> -<span class="small50">DE</span><br /> -GUY DE MAUPASSANT</h1> - -<hr class="small2" /> - -<p class="tirage">LA PRÉSENTE ÉDITION</p> - -<p class="tirage">DES</p> - -<p class="tirage">ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT</p> - -<p class="tirage">A ÉTÉ TIRÉE</p> - -<p class="tirage">PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE</p> - -<p class="tirage">EN VERTU D’UNE AUTORISATION</p> - -<p class="tirage">DE M. LE GARDE DES SCEAUX</p> - -<p class="tirage">EN DATE DU 30 JANVIER 1902.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="center">IL A ÉTÉ TIRÉ À PART</p> - -<p class="center">100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE</p> - -<p class="center">SAVOIR:</p> - -<p class="center margintop1">60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.<br /> -20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.<br /> -20 exemplaires (81 à 100) sur chine.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="center"><i>Le texte de ce volume<br /> -est conforme à celui de l’édition originale</i>: Les Sœurs Rondoli<br /> -<i>Paris, Paul Ollendorff, 1884,<br /> -avec addition de</i>:<br /> -Le Baiser (<i>inédit</i>).</p> - -<hr class="small" /> - -<div class="titlepage"> - <p class="center">ŒUVRES COMPLÈTES</p> - - <p class="title1">DE</p> - - <p class="title2">GUY DE MAUPASSANT</p> - - <hr class="small5" /> - - <p class="title3">LES<br /> - SŒURS RONDOLI</p> - - <hr class="small7" /> - - <p class="center">LE BAISER</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 135px;"> - <img src="images/abeille.jpg" alt="" title="" width="135" height="200" /> - </div> - - <p class="title4">PARIS</p> - - <p class="title5">LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR</p> - - <p class="title6">17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17</p> - - <hr class="small6" /> - - <p class="title5">MDCCCCIX</p> - - <p class="title1"><i>Tous droits réservés.</i></p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_1">LES SŒURS RONDOLI.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Georges de Porto Riche.</i></p> - -<p class="center2">I</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">N</span><span class="smcap">ON</span>, dit Pierre Jouvenet, je ne connais pas l’Italie, et pourtant j’ai -tenté deux fois d’y pénétrer, mais je me suis trouvé arrêté à la -frontière de telle sorte qu’il m’a toujours été impossible de m’avancer -plus loin. Et pourtant ces deux tentatives m’ont donné une idée -charmante des mœurs de ce beau pays. Il me reste à connaître les -villes, les musées, les chefs-d’œuvre dont cette terre est peuplée. -J’essayerai de nouveau, au premier jour, de m’aventurer sur ce -territoire infranchissable.</p> - -<p>—Vous ne comprenez pas?—Je m’explique.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_4">4</span></p> - -<p>C’est en 1874 que le désir me vint de voir Venise, Florence, Rome et -Naples. Ce goût me prit vers le 15 juin, alors que la sève violente du -printemps vous met au cœur des ardeurs de voyage et d’amour.</p> - -<p>Je ne suis pas voyageur cependant. Changer de place me paraît une action -inutile et fatigante. Les nuits en chemin de fer, le sommeil secoué des -wagons avec des douleurs dans la tête et des courbatures dans les -membres, les réveils éreintés dans cette boîte roulante, cette sensation -de crasse sur la peau, ces saletés volantes qui vous poudrent les yeux -et le poil, ce parfum de charbon dont on se nourrit, ces dîners -exécrables dans le courant d’air des buffets sont, à mon avis, de -détestables commencements pour une partie de plaisir.</p> - -<p>Après cette introduction du <i>Rapide</i>, nous avons les tristesses de -l’hôtel, du grand hôtel plein de monde et si vide, la chambre inconnue, -navrante, le lit suspect!—Je tiens à mon lit plus qu’à tout. Il est le -sanctuaire de la vie. On lui livre nue sa chair fatiguée pour qu’il la -ranime et la repose dans la blancheur des draps et dans la chaleur des -duvets.</p> - -<p>C’est là que nous trouvons les plus douces <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> heures de l’existence, -les heures d’amour et de sommeil. Le lit est sacré. Il doit être -respecté, vénéré par nous, et aimé comme ce que nous avons de meilleur -et de plus doux sur la terre.</p> - -<p>Je ne puis soulever le drap d’un lit d’hôtel sans un frisson de dégoût. -Qu’a-t-on fait là dedans, l’autre nuit? Quels gens malpropres, -répugnants ont dormi sur ces matelas. Et je pense à tous les êtres -affreux qu’on coudoie chaque jour, aux vilains bossus, aux chairs -bourgeonneuses, aux mains noires, qui font songer aux pieds et au reste. -Je pense à ceux dont la rencontre vous jette au nez des odeurs -écœurantes d’ail ou d’humanité. Je pense aux difformes, aux -purulents, aux sueurs des malades, à toutes les laideurs et à toutes les -saletés de l’homme.</p> - -<p>Tout cela a passé dans ce lit où je vais dormir. J’ai mal au cœur en -glissant mon pied dedans.</p> - -<p>Et les dîners d’hôtel, les longs dîners de table d’hôte au milieu de -toutes ces personnes assommantes ou grotesques; et les affreux dîners -solitaires à la petite table du restaurant en face d’une pauvre bougie -coiffée d’un abat-jour.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_6">6</span></p> - -<p>Et les soirs navrants dans la cité ignorée? Connaissez-vous rien de plus -lamentable que la nuit qui tombe sur une ville étrangère? On va devant -soi au milieu d’un mouvement, d’une agitation qui semblent surprenants -comme ceux de songes. On regarde ces figures qu’on n’a jamais vues, -qu’on ne reverra jamais; on écoute ces voix parler de choses qui vous -sont indifférentes, en une langue qu’on ne comprend même point. On -éprouve la sensation atroce de l’être perdu. On a le cœur serré, les -jambes molles, l’âme affaissée. On marche comme si on fuyait, on marche -pour ne pas rentrer dans l’hôtel où on se trouverait plus perdu encore -parce qu’on y est chez soi, dans le chez soi payé de tout le monde, et -on finit par tomber sur la chaise d’un café illuminé, dont les dorures -et les lumières vous accablent mille fois plus que les ombres de la rue. -Alors, devant le bock baveux apporté par un garçon qui court, on se sent -si abominablement seul qu’une sorte de folie vous saisit, un besoin de -partir, d’aller autre part, n’importe où, pour ne pas rester là, devant -cette table de marbre et sous ce lustre éclatant. Et on s’aperçoit -soudain qu’on est vraiment et toujours et partout seul au monde, <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> -mais que dans les lieux connus, les coudoiements familiers vous donnent -seulement l’illusion de la fraternité humaine. C’est en ces heures -d’abandon, de noir isolement dans les cités lointaines qu’on pense -largement, clairement, et profondément. C’est alors qu’on voit bien -toute la vie d’un seul coup d’œil en dehors de l’optique d’espérance -éternelle, en dehors de la tromperie des habitudes prises et de -l’attente du bonheur toujours rêvé.</p> - -<p>C’est en allant loin qu’on comprend bien comme tout est proche et court -et vide; c’est en cherchant l’inconnu qu’on s’aperçoit bien comme tout -est médiocre et vite fini; c’est en parcourant la terre qu’on voit bien -comme elle est petite et sans cesse à peu près pareille.</p> - -<p>Oh! les soirées sombres de marche au hasard par des rues ignorées, je -les connais. J’ai plus peur d’elles que de tout.</p> - -<p>Aussi comme je ne voulais pour rien partir seul en ce voyage d’Italie je -décidai à m’accompagner mon ami Paul Pavilly.</p> - -<p>Vous connaissez Paul. Pour lui, le monde, la vie, c’est la femme. Il y a -beaucoup d’hommes de cette race-là. L’existence lui apparaît poétisée, -illuminée par la présence des femmes. La terre n’est habitable que parce -<span class="pagenum" id="Page_8">8</span> qu’elles y sont; le soleil est brillant et chaud parce qu’il les -éclaire. L’air est doux à respirer parce qu’il glisse sur leur peau et -fait voltiger les courts cheveux de leurs tempes. La lune est charmante -parce qu’elle leur donne à rêver et qu’elle prête à l’amour un charme -langoureux. Certes tous les actes de Paul ont les femmes pour mobile; -toutes ses pensées vont vers elles, ainsi que tous ses efforts et toutes -ses espérances.</p> - -<p>Un poète a flétri cette espèce d’hommes:</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanzanoindent"> - Je déteste surtout le barde à l’œil humide<br /> - Qui regarde une étoile en murmurant un nom,<br /> - Et pour qui la nature immense serait vide<br /> - S’il ne portait en croupe ou Lisette ou Ninon.<br /> - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - Ces gens-là sont charmants qui se donnent la peine,<br /> - Afin qu’on s’intéresse à ce pauvre univers,<br /> - D’attacher des jupons aux arbres de la plaine<br /> - Et la cornette blanche au front des coteaux verts.<br /> - </div> - - <div class="stanzanoindent"> - Certe ils n’ont pas compris tes musiques divines<br /> - Éternelle Nature aux frémissantes voix,<br /> - Ceux qui ne vont pas seuls par les creuses ravines<br /> - Et rêvent d’une femme au bruit que font les bois!<br /> - </div> -</div> - -<p>Quand je parlai à Paul de l’Italie, il refusa d’abord absolument de -quitter Paris, mais je <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> me mis à lui raconter des aventures de -voyage, je lui dis comme les Italiennes passent pour charmantes; je lui -fis espérer des plaisirs raffinés, à Naples, grâce à une recommandation -que j’avais pour un certain signore Michel Amoroso dont les relations -sont fort utiles aux voyageurs; et il se laissa tenter.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_10">10</span></p> - -<p class="center2">II</p> - -<p>Nous prîmes le <i>Rapide</i> un jeudi soir, le 26 juin. On ne va guère dans -le Midi à cette époque; nous étions seuls dans le wagon, et de mauvaise -humeur tous les deux, ennuyés de quitter Paris, déplorant d’avoir cédé à -cette idée de voyage, regrettant Marly si frais, la Seine si belle, les -berges si douces, les bonnes journées de flâne dans une barque, les -bonnes soirées de somnolence sur la rive, en attendant la nuit qui -tombe.</p> - -<p>Paul se cala dans son coin, et déclara, dès que le train se fut mis en -route: «C’est stupide d’aller là-bas.»</p> - -<p>Comme il était trop tard pour qu’il changeât d’avis, je répliquai: «Il -ne fallait pas venir.»</p> - -<p>Il ne répondit point. Mais une envie de <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> rire me prit en le -regardant tant il avait l’air furieux. Il ressemble certainement à un -écureuil. Chacun de nous d’ailleurs garde dans les traits, sous la ligne -humaine, un type d’animal, comme la marque de sa race primitive. Combien -de gens ont des gueules de bulldog, des têtes de bouc, de lapin, de -renard, de cheval, de bœuf! Paul est un écureuil devenu homme. Il a -les yeux vifs de cette bête, son poil roux, son nez pointu, son corps -petit, fin, souple et remuant, et puis une mystérieuse ressemblance dans -l’allure générale. Que sais-je? une similitude de gestes, de mouvements, -de tenue qu’on dirait être du souvenir.</p> - -<p>Enfin nous nous endormîmes tous les deux de ce sommeil bruissant de -chemin de fer que coupent d’horribles crampes dans les bras et dans le -cou et les arrêts brusques du train.</p> - -<p>Le réveil eut lieu comme nous filions le long du Rhône. Et bientôt le -cri continu des cigales entrant par la portière, ce cri qui semble la -voix de la terre chaude, le chant de la Provence, nous jeta dans la -figure, dans la poitrine, dans l’âme la gaie sensation du Midi, la -saveur du sol brûlé, de la patrie pierreuse et claire de l’olivier trapu -au feuillage vert de gris.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_12">12</span></p> - -<p>Comme le train s’arrêtait encore, un employé se mit à courir le long du -convoi en lançant un <i>Valence</i> sonore, un vrai <i>Valence</i>, avec l’accent, -avec tout l’accent, un <i>Valence</i> enfin qui nous fit passer de nouveau -dans le corps ce goût de Provence que nous avait déjà donné la note -grinçante des cigales.</p> - -<p>Jusqu’à Marseille, rien de nouveau.</p> - -<p>Nous descendîmes au buffet pour déjeuner.</p> - -<p>Quand nous remontâmes dans notre wagon une femme y était installée.</p> - -<p>Paul me jeta un coup d’œil ravi; et, d’un geste machinal, il frisa sa -courte moustache, puis, soulevant un peu sa coiffure, il glissa, comme -un peigne, ses cinq doigts ouverts dans ses cheveux fort dérangés par -cette nuit de voyage. Puis il s’assit en face de l’inconnue.</p> - -<p>Chaque fois que je me trouve, soit en route, soit dans le monde, devant -un visage nouveau j’ai l’obsession de deviner quelle âme, quelle -intelligence, quel caractère se cachent derrière ces traits.</p> - -<p>C’était une jeune femme, toute jeune et jolie, une fille du Midi -assurément. Elle avait des yeux superbes, d’admirables cheveux noirs, -ondulés, un peu crêpelés, tellement touffus, vigoureux et longs, qu’ils -semblaient lourds, <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> qu’ils donnaient rien qu’à les voir la sensation -de leur poids sur la tête. Vêtue avec élégance et un certain mauvais -goût méridional, elle semblait un peu commune. Les traits réguliers de -sa face n’avaient point cette grâce, ce fini des races élégantes, cette -délicatesse légère que les fils d’aristocrates reçoivent en naissant et -qui est comme la marque héréditaire d’un sang moins épais.</p> - -<p>Elle portait des bracelets trop larges pour être en or, des boucles -d’oreilles ornées de pierres transparentes trop grosses pour être des -diamants; et elle avait dans toute sa personne un je ne sais quoi de -peuple. On devinait qu’elle devait parler trop fort, crier en toute -occasion avec des gestes exubérants.</p> - -<p>Le train partit.</p> - -<p>Elle demeurait immobile à sa place, les yeux fixés devant elle dans une -pose renfrognée de femme furieuse. Elle n’avait pas même jeté un regard -sur nous.</p> - -<p>Paul se mit à causer avec moi, disant des choses apprêtées pour produire -de l’effet, étalant une devanture de conversation pour attirer l’intérêt -comme les marchands étalent en montre leurs objets de choix pour -éveiller le désir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_14">14</span></p> - -<p>Mais elle semblait ne pas entendre.</p> - -<p>«Toulon! dix minutes d’arrêt! Buffet!» cria l’employé.</p> - -<p>Paul me fit signe de descendre, et, sitôt sur le quai: «Dis-moi qui ça -peut bien être?»</p> - -<p>Je me mis à rire: «Je ne sais pas, moi. Ça m’est bien égal.»</p> - -<p>Il était fort allumé: «Elle est rudement jolie et fraîche, la gaillarde. -Quels yeux! Mais elle n’a pas l’air content. Elle doit avoir des -embêtements; elle ne fait attention à rien.»</p> - -<p>Je murmurai: «Tu perds tes frais.»</p> - -<p>Mais il se fâcha: «Je ne fais pas de frais, mon cher; je trouve cette -femme très jolie, voilà tout. Si on pouvait lui parler? Mais que lui -dire? Voyons, tu n’as pas une idée, toi? Tu ne soupçonnes pas qui ça -peut être?</p> - -<p>—Ma foi, non. Cependant je pencherais pour une cabotine qui rejoint sa -troupe après une fuite amoureuse.»</p> - -<p>Il eut l’air froissé, comme si je lui avais dit quelque chose de -blessant, et il reprit: «A quoi vois-tu ça. Moi je lui trouve au -contraire l’air très comme il faut.»</p> - -<p>Je répondis: «Regarde les bracelets, mon cher, et les boucles -d’oreilles, et la toilette. Je ne serais pas étonné non plus que ce fût -une <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> danseuse, ou peut-être même une écuyère, mais plutôt une -danseuse. Elle a dans toute sa personne quelque chose qui sent le -théâtre.»</p> - -<p>Cette idée le gênait décidément: «Elle est trop jeune, mon cher, elle a -à peine vingt ans.</p> - -<p>—Mais, mon bon, il y a bien des choses qu’on peut faire avant vingt -ans, la danse et la déclamation sont de celles-là, sans compter d’autres -encore qu’elle pratique peut-être uniquement.</p> - -<p>—Les voyageurs pour l’express de Nice, Vintimille, en voiture!» criait -l’employé.</p> - -<p>Il fallait remonter. Notre voisine mangeait une orange. Décidément, elle -n’était pas d’allure distinguée. Elle avait ouvert son mouchoir sur ses -genoux; et sa manière d’arracher la peau dorée, d’ouvrir la bouche pour -saisir les quartiers entre ses lèvres, de cracher les pépins par la -portière révélaient toute une éducation commune d’habitudes et de -gestes.</p> - -<p>Elle semblait d’ailleurs plus grinchue que jamais, et elle avalait -rapidement son fruit avec un air de fureur tout à fait drôle.</p> - -<p>Paul la dévorait du regard, cherchant ce qu’il fallait faire pour -éveiller son attention, pour remuer sa curiosité. Et il se remit à -causer <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> avec moi, donnant jour à une procession d’idées distinguées, -citant familièrement des noms connus. Elle ne prenait nullement garde à -ses efforts.</p> - -<p>On passa Fréjus, Saint-Raphaël. Le train courait dans ce jardin, dans ce -paradis des roses, dans ce bois d’orangers et de citronniers épanouis -qui portent en même temps leurs bouquets blancs et leurs fruits d’or, -dans ce royaume des parfums, dans cette patrie des fleurs, sur ce rivage -admirable qui va de Marseille à Gênes.</p> - -<p>C’est en juin qu’il faut suivre cette côte où poussent, libres, -sauvages, par les étroits vallons sur les pentes des collines, toutes -les fleurs les plus belles. Et toujours on revoit des roses, des champs, -des plaines, des haies, des bosquets de roses. Elles grimpent aux murs, -s’ouvrent sur les toits, escaladant les arbres, éclatent dans les -feuillages, blanches, rouges, jaunes, petites ou énormes, maigres, avec -une robe unie et simple, ou charnues, en lourde et brillante toilette.</p> - -<p>Et leur souffle puissant, leur souffle continu épaissit l’air, le rend -savoureux et alanguissant. Et la senteur plus pénétrante encore des -orangers ouverts semble sucrer ce qu’on respire, <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> en faire une -friandise pour l’odorat.</p> - -<p>La grande côte aux rochers bruns s’étend baignée par la Méditerranée -immobile. Le pesant soleil d’été tombe en nappe de feu sur les -montagnes, sur les longues berges de sable, sur la mer d’un bleu dur et -figé. Le train va toujours, entre dans les tunnels pour traverser les -caps, glisse sur les ondulations des collines, passe au-dessus de l’eau -sur des corniches droites comme des murs; et une douce, une vague odeur -salée, une odeur d’algues qui sèchent se mêle parfois à la grande et -troublante odeur des fleurs.</p> - -<p>Mais Paul ne voyait rien, ne regardait rien, ne sentait rien. La -voyageuse avait pris toute son attention.</p> - -<p>A Cannes, ayant encore à me parler, il me fit signe de descendre de -nouveau.</p> - -<p>A peine sortis du wagon, il me prit le bras.</p> - -<p>—Tu sais qu’elle est ravissante. Regarde ses yeux. Et ses cheveux, mon -cher, je n’en ai jamais vu de pareils!</p> - -<p>Je lui dis: «Allons, calme-toi; ou bien, attaque si tu as des -intentions. Elle ne m’a pas l’air imprenable, bien qu’elle paraisse un -peu grognon.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_18">18</span></p> - -<p>Il reprit: «Est-ce que tu ne pourrais pas lui parler, toi? Moi, je ne -trouve rien. Je suis d’une timidité stupide au début. Je n’ai jamais su -aborder une femme dans la rue. Je les suis, je tourne autour, je -m’approche, et jamais je ne découvre la phrase nécessaire. Une seule -fois j’ai fait une tentative de conversation. Comme je voyais de la -façon la plus évidente qu’on attendait mes ouvertures, et comme il -fallait absolument dire quelque chose, je balbutiai: «Vous allez bien, -madame?» Elle me rit au nez, et je me suis sauvé.»</p> - -<p>Je promis à Paul d’employer toute mon adresse pour amener une -conversation, et, lorsque nous eûmes repris nos places, je demandai -gracieusement à notre voisine: «Est-ce que la fumée de tabac vous gêne? -madame.»</p> - -<p>Elle répondit: «Non capisco.»</p> - -<p>C’était une Italienne! Une folle envie de rire me saisit. Paul ne -sachant pas un mot de cette langue, je devais lui servir d’interprète. -J’allais commencer mon rôle. Je prononçai, alors, en italien.</p> - -<p>—Je vous demandais, madame, si la fumée du tabac vous gêne le moins du -monde?</p> - -<p>Elle me jeta d’un air furieux: «Che mi fa!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_19">19</span></p> - -<p>Elle n’avait pas tourné la tête ni levé les yeux sur moi, et je demeurai -fort perplexe, ne sachant si je devais prendre ce «qu’est-ce que ça me -fait?» pour une autorisation, pour un refus, pour une vraie marque -d’indifférence ou pour un simple: «Laissez-moi tranquille.»</p> - -<p>Je repris: «Madame, si l’odeur vous gêne le moins du monde...?»</p> - -<p>Elle répondit alors: «mica» avec une intonation qui équivalait à: -«Fichez-moi la paix!» C’était cependant une permission, et je dis à -Paul: «Tu peux fumer.» Il me regardait avec ces yeux étonnés qu’on a -quand on cherche à comprendre des gens qui parlent devant vous une -langue étrangère. Et il demanda d’un air tout à fait drôle:</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu lui as dit?</p> - -<p>—Je lui ai demandé si nous pouvions fumer?</p> - -<p>—Elle ne sait donc pas le français?</p> - -<p>—Pas un mot.</p> - -<p>—Qu’a-t-elle répondu?</p> - -<p>—Qu’elle nous autorisait à faire tout ce qui nous plairait.</p> - -<p>Et j’allumai mon cigare.</p> - -<p>Paul reprit: «C’est tout ce qu’elle a dit?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span></p> - -<p>—Mon cher, si tu avais compté ses paroles, tu aurais remarqué qu’elle -en a prononcé juste six, dont deux pour me faire comprendre qu’elle -n’entendait pas le français. Il en reste donc quatre. Or, en quatre -mots, on ne peut vraiment exprimer une quantité de choses.»</p> - -<p>Paul semblait tout à fait malheureux, désappointé, désorienté.</p> - -<p>Mais soudain l’Italienne me demanda de ce même ton mécontent qui lui -paraissait naturel: «Savez-vous à quelle heure nous arriverons à Gênes?»</p> - -<p>Je répondis: «A onze heures du soir, madame?» Puis, après une minute de -silence, je repris: «Nous allons également à Gênes, mon ami et moi, et -si nous pouvions, pendant le trajet, vous être bons à quelque chose, -croyez que nous en serions très heureux?»</p> - -<p>Comme elle ne répondait pas, j’insistai: «Vous êtes seule, et si vous -aviez besoin de nos services...» Elle articula un nouveau «mica» si dur -que je me tus brusquement.</p> - -<p>Paul demanda:</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’elle a dit?</p> - -<p>—Elle a dit qu’elle te trouvait charmant.</p> - -<p>Mais il n’était pas en humeur de plaisanterie; <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> et il me pria -sèchement de ne point me moquer de lui. Alors, je traduisis et la -question de la jeune femme et ma proposition galante si vertement -repoussée.</p> - -<p>Il était vraiment agité comme un écureuil en cage. Il dit: «Si nous -pouvions savoir à quel hôtel elle descend, nous irions au même. Tâche -donc de l’interroger adroitement, de faire naître une nouvelle occasion -de lui parler.»</p> - -<p>Ce n’était vraiment pas facile et je ne savais qu’inventer, désireux -moi-même de faire connaissance avec cette personne difficile.</p> - -<p>On passa Nice, Monaco, Menton, et le train s’arrêta à la frontière pour -la visite des bagages.</p> - -<p>Bien que j’aie en horreur les gens mal élevés qui déjeunent et dînent -dans les wagons, j’allai acheter tout un chargement de provisions pour -tenter un effort suprême sur la gourmandise de notre compagne. Je -sentais bien que cette fille-là devait être, en temps ordinaire, d’abord -aisé. Une contrariété quelconque la rendait irritable, mais il suffisait -peut-être d’un rien, d’une envie éveillée, d’un mot, d’une offre bien -faite pour la dérider, la décider et la conquérir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span></p> - -<p>On repartit. Nous étions toujours seuls tous les trois. J’étalai mes -vivres sur la banquette, je découpai le poulet, je disposai élégamment -les tranches de jambon sur un papier, puis j’arrangeai avec soin tout -près de la jeune femme notre dessert: fraises, prunes, cerises, gâteaux -et sucreries.</p> - -<p>Quand elle vit que nous nous mettions à manger, elle tira à son tour -d’un petit sac un morceau de chocolat et deux croissants et elle -commença à croquer de ses belles dents aiguës le pain croustillant et la -tablette.</p> - -<p>Paul me dit à demi-voix:</p> - -<p>—Invite-la donc?</p> - -<p>—C’est bien mon intention, mon cher, mais le début n’est pas facile.</p> - -<p>Cependant elle regardait parfois du côté de nos provisions et je sentis -bien qu’elle aurait encore faim une fois finis ses deux croissants. Je -la laissai donc terminer son dîner frugal. Puis je lui demandai:</p> - -<p>—Vous seriez tout à fait gracieuse, madame, si vous vouliez accepter un -de ces fruits?</p> - -<p>Elle répondit encore: «mica!» mais d’une voix moins méchante que dans le -jour, et j’insistai: «Alors, voulez-vous me permettre de vous offrir un -peu de vin. Je vois que vous <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> n’avez rien bu. C’est du vin de votre -pays, du vin d’Italie, et puisque nous sommes maintenant chez vous, il -nous serait fort agréable de voir une jolie bouche italienne accepter -l’offre des Français, ses voisins.»</p> - -<p>Elle faisait «non» de la tête, doucement, avec la volonté de refuser, et -avec le désir d’accepter, et elle prononça encore «mica» mais un «mica» -presque poli. Je pris la petite bouteille vêtue de paille à la mode -italienne; j’emplis un verre et je le lui présentai.</p> - -<p>—Buvez, lui dis-je, ce sera notre bienvenue dans votre patrie.</p> - -<p>Elle prit le verre d’un air mécontent et le vida d’un seul trait, en -femme que la soif torture, puis elle me le rendit sans dire merci.</p> - -<p>Alors, je lui présentai les cerises: «Prenez, madame, je vous en prie. -Vous voyez bien que vous nous faites grand plaisir.»</p> - -<p>Elle regardait de son coin tous les fruits étalés à côté d’elle et elle -prononça si vite que j’avais grand’peine à entendre: «A me non piacciono -ne le ciliegie ne le susine; amo soltanto le fragole.»</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’elle dit? demanda Paul aussitôt.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_24">24</span></p> - -<p>—Elle dit qu’elle n’aime ni les cerises ni les prunes, mais seulement -les fraises.</p> - -<p>Et je posai sur ses genoux le journal plein de fraises des bois. Elle se -mit aussitôt à les manger très vite, les saisissant du bout des doigts -et les lançant, d’un peu loin, dans sa bouche qui s’ouvrait pour les -recevoir d’une façon coquette et charmante.</p> - -<p>Quand elle eut achevé le petit tas rouge que nous avions vu en quelques -minutes diminuer, fondre, disparaître sous le mouvement vif de ses -mains, je lui demandai: «Et maintenant, qu’est-ce que je peux vous -offrir?»</p> - -<p>Elle répondit: «Je veux bien un peu de poulet.»</p> - -<p>Et elle dévora certes la moitié de la volaille qu’elle dépeçait à grands -coups de mâchoire avec des allures de carnivore. Puis elle se décida à -prendre des cerises, qu’elle n’aimait pas, puis des prunes, puis des -gâteaux, puis elle dit: «C’est assez», et elle se blottit dans son coin.</p> - -<p>Je commençais à m’amuser beaucoup et je voulus la faire manger encore, -multipliant pour la décider, les compliments et les offres. Mais elle -redevint tout à coup furieuse et me <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> jeta par la figure un «mica» -répété si terrible que je ne me hasardai plus à troubler sa digestion.</p> - -<p>Je me tournai vers mon ami: «Mon pauvre Paul, je crois que nous en -sommes pour nos frais.»</p> - -<p>La nuit venait, une chaude nuit d’été qui descendait lentement, étendait -ses ombres tièdes sur la terre brûlante et lasse. Au loin, de place en -place, par la mer, des feux s’allumaient sur les caps, au sommet des -promontoires, et des étoiles aussi commençaient à paraître à l’horizon -obscurci, et je les confondais parfois avec les phares.</p> - -<p>Le parfum des orangers devenait plus pénétrant; on le respirait avec -ivresse, en élargissant les poumons pour le boire profondément. Quelque -chose de doux, de délicieux, de divin semblait flotter dans l’air -embaumé.</p> - -<p>Et tout d’un coup, j’aperçus sous les arbres le long de la voie, dans -l’ombre toute noire maintenant, quelque chose comme une pluie d’étoiles. -On eût dit des gouttes de lumière sautillant, voletant, jouant et -courant dans les feuilles, des petits astres tombés du ciel pour faire -une partie sur la terre. C’étaient des lucioles, ces mouches ardentes -dansant <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> dans l’air parfumé un étrange ballet de feu.</p> - -<p>Une d’elles, par hasard, entra dans notre wagon et se mit à vagabonder -jetant sa lueur intermittente, éteinte aussitôt qu’allumée. Je couvris -de son voile bleu notre quinquet et je regardais la mouche fantastique -aller, venir, selon les caprices de son vol enflammé. Elle se posa, tout -à coup, dans les cheveux noirs de notre voisine assoupie après dîner. Et -Paul demeurait en extase, les yeux fixés sur ce point brillant qui -scintillait, comme un bijou vivant sur le front de la femme endormie.</p> - -<p>L’Italienne se réveilla vers dix heures trois quarts, portant toujours -dans sa coiffure la petite bête allumée. Je dis, en la voyant remuer: -«Nous arrivons à Gênes, madame.» Elle murmura, sans me répondre, comme -obsédée par une pensée fixe et gênante: «Qu’est-ce que je vais faire -maintenant?»</p> - -<p>Puis, tout d’un coup, elle me demanda:</p> - -<p>—Voulez-vous que je vienne avec vous?</p> - -<p>Je demeurai tellement stupéfait que je ne comprenais pas.</p> - -<p>—Comment, avec nous? Que voulez-vous dire?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_27">27</span></p> - -<p>Elle répéta, d’un air de plus en plus furieux:</p> - -<p>—Voulez-vous que j’aille avec vous tout de suite?</p> - -<p>—Je veux bien, moi; mais où désirez-vous aller? Où voulez-vous que je -vous conduise?</p> - -<p>Elle haussa les épaules avec une indifférence souveraine.</p> - -<p>—Où vous voudrez! Ça m’est égal.</p> - -<p>Elle répéta deux fois: «Che mi fa?»</p> - -<p>—Mais, c’est que nous allons à l’hôtel?</p> - -<p>Elle dit du ton le plus méprisant: «Eh bien! allons à l’hôtel.»</p> - -<p>Je me tournai vers Paul, et je prononçai:</p> - -<p>—Elle demande si nous voulons qu’elle vienne avec nous.</p> - -<p>La surprise affolée de mon ami me fit reprendre mon sang-froid. Il -balbutia:</p> - -<p>—Avec nous? Où ça? Pourquoi? Comment?</p> - -<p>—Je n’en sais rien, moi? Elle vient de me faire cette étrange -proposition du ton le plus irrité. J’ai répondu que nous allions à -l’hôtel; elle a répliqué: Eh bien, allons à <span class="pagenum" id="Page_28">28</span> l’hôtel! Elle ne doit -pas avoir le sou. C’est égal, elle a une singulière manière de faire -connaissance.</p> - -<p>Paul, agité et frémissant, s’écria: «Mais certes oui, je veux bien, -dis-lui que nous l’emmenons où il lui plaira.» Puis il hésita une -seconde et reprit d’une voix inquiète: «Seulement il faudrait savoir -avec qui elle vient? Est-ce avec toi ou avec moi?»</p> - -<p>Je me tournai vers l’Italienne qui ne semblait même pas nous écouter, -retombée dans sa complète insouciance et je lui dis: «Nous serons très -heureux, madame, de vous emmener avec nous. Seulement mon ami désirerait -savoir si c’est mon bras ou le sien que vous voulez prendre comme -appui?»</p> - -<p>Elle ouvrit sur moi ses grands yeux noirs et répondit avec une vague -surprise: «Che mi fa?»</p> - -<p>Je m’expliquai: On appelle en Italie, je crois, l’ami qui prend soin de -tous les désirs d’une femme, qui s’occupe de toutes ses volontés et -satisfait tous ses caprices, un <i>patito</i>. Lequel de nous deux -voulez-vous pour votre patito?»</p> - -<p>Elle répondit sans hésiter: «Vous!»</p> - -<p>Je me retournai vers Paul: «C’est moi <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> qu’elle choisit, mon cher, tu -n’as pas de chance.»</p> - -<p>Il déclara, d’un air rageur: «Tant mieux pour toi.»</p> - -<p>Puis, après avoir réfléchi quelques minutes: «Est-ce que tu tiens à -emmener cette grue-là? Elle va nous faire rater notre voyage. Que -veux-tu que nous fassions de cette femme qui a l’air de je ne sais quoi? -On ne va seulement pas nous recevoir dans un hôtel comme il faut?</p> - -<p>Mais je commençais justement à trouver l’Italienne beaucoup mieux que je -ne l’avais jugée d’abord, et je tenais, oui, je tenais à l’emmener -maintenant. J’étais même ravi de cette pensée, et je sentais déjà ces -petits frissons d’attente que la perspective d’une nuit d’amour vous -fait passer dans les veines.</p> - -<p>Je répondis: «Mon cher, nous avons accepté. Il est trop tard pour -reculer. Tu as été le premier à me conseiller de répondre: Oui.»</p> - -<p>Il grommela: «C’est stupide! Enfin, fais comme tu voudras.»</p> - -<p>Le train sifflait, ralentissait; on arriva.</p> - -<p>Je descendis du wagon, puis je tendis la main à ma nouvelle compagne. -Elle sauta lestement <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> à terre, et je lui offris mon bras qu’elle eut -l’air de prendre avec répugnance. Une fois les bagages reconnus et -réclamés, nous voilà partis à travers la ville. Paul marchait en -silence, d’un pas nerveux.</p> - -<p>Je lui dis: «Dans quel hôtel allons-nous descendre? Il est peut-être -difficile d’aller à la <i>Cité de Paris</i> avec une femme, surtout avec -cette Italienne.»</p> - -<p>Paul m’interrompit: «Oui avec une Italienne qui a plutôt l’air d’une -fille que d’une duchesse. Enfin, cela ne me regarde pas. Agis à ton -gré!»</p> - -<p>Je demeurais perplexe. J’avais écrit à la <i>Cité de Paris</i> pour retenir -notre appartement, et maintenant... je ne savais plus à quoi me décider.</p> - -<p>Deux commissionnaires nous suivaient avec les malles. Je repris: «Tu -devrais bien aller en avant. Tu dirais que nous arrivons. Tu laisserais, -en outre, entendre au patron que je suis avec une... amie, et que nous -désirons un appartement tout à fait séparé pour nous trois, afin de ne -pas nous mêler aux autres voyageurs. Il comprendra, et nous nous -déciderons d’après sa réponse.</p> - -<p>Mais Paul grommela: «Merci, ces commissions <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> et ce rôle ne me vont -guère. Je ne suis pas venu ici pour préparer tes appartements et tes -plaisirs.»</p> - -<p>Mais j’insistai: «Voyons, mon cher, ne te fâche pas. Il vaut mieux -assurément descendre dans un bon hôtel que dans un mauvais, et ce n’est -pas bien difficile d’aller demander au patron trois chambres séparées, -avec salle à manger.»</p> - -<p>J’appuyai sur trois, ce qui le décida.</p> - -<p>Il prit donc les devants et je le vis entrer sous la grande porte d’un -bel hôtel pendant que je demeurais de l’autre côté de la rue, traînant -mon Italienne muette, et suivi pas à pas par les porteurs de colis.</p> - -<p>Paul enfin revint, avec un visage aussi maussade que celui de ma -compagne: «C’est fait, dit-il, on nous accepte; mais il n’y a que deux -chambres. Tu t’arrangeras comme tu pourras.»</p> - -<p>Et je le suivis, honteux d’entrer en cette compagnie suspecte.</p> - -<p>Nous avions deux chambres en effet, séparées par un petit salon. Je -priai qu’on nous apportât un souper froid, puis je me tournai un peu -perplexe, vers l’Italienne.</p> - -<p>—Nous n’avons pu nous procurer que <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> deux chambres, madame, vous -choisirez celle que vous voudrez.</p> - -<p>Elle répondit par un éternel: «Che mi fa?» Alors je pris, par terre, sa -petite caisse de bois noir, une vraie malle de domestique, et je la -portai dans l’appartement de droite que je choisis pour elle... pour -nous. Une main française avait écrit sur un carré de papier collé -«Mademoiselle Francesca Rondoli. Gênes.»</p> - -<p>Je demandai: Vous vous appelez Francesca?»</p> - -<p>Elle fit «oui» de la tête, sans répondre.</p> - -<p>Je repris: «Nous allons souper tout à l’heure. En attendant, vous avez -peut-être envie de faire votre toilette?»</p> - -<p>Elle répondit par un «mica», mot aussi fréquent dans sa bouche que le -«che mi fa.» J’insistai: «Après un voyage en chemin de fer, il est si -agréable de se nettoyer.»</p> - -<p>Puis je pensai qu’elle n’avait peut-être pas les objets indispensables à -une femme, car elle me paraissait assurément dans une situation -singulière, comme au sortir de quelque aventure désagréable, et -j’apportai mon nécessaire.</p> - -<p>J’atteignis tous les petits instruments de <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> propreté qu’il -contenait: une brosse à ongles, une brosse à dents neuve,—car j’en -emporte toujours avec moi un assortiment,—mes ciseaux, mes limes, des -éponges. Je débouchai un flacon d’eau de Cologne, un flacon d’eau de -lavande ambrée, un petit flacon de new mown hay, pour lui laisser le -choix. J’ouvris ma boîte à poudre de riz où baignait la houppe légère. -Je plaçai une de mes serviettes fines à cheval sur le pot à eau et je -posai un savon vierge auprès de la cuvette.</p> - -<p>Elle suivait mes mouvements de son œil large et fâché, sans paraître -étonnée ni satisfaite de mes soins.</p> - -<p>Je lui dis: «Voilà tout ce qu’il vous faut, je vous préviendrai quand le -souper sera prêt.»</p> - -<p>Et je rentrai dans le salon. Paul avait pris possession de l’autre -chambre et s’était enfermé dedans, je restai donc seul à attendre.</p> - -<p>Un garçon allait et venait, apportant les assiettes, les verres. Il mit -la table lentement, puis posa dessus un poulet froid et m’annonça que -j’étais servi.</p> - -<p>Je frappai doucement à la porte de M<sup>lle</sup> Rondoli. Elle cria: «Entrez.» -J’entrai. Une suffocante odeur de parfumerie me saisit, cette <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> odeur -violente, épaisse, des boutiques de coiffeurs.</p> - -<p>L’Italienne était assise sur sa malle dans une pose de songeuse -mécontente ou de bonne renvoyée. J’appréciai d’un coup d’œil ce -qu’elle entendait par faire sa toilette. La serviette était restée pliée -sur le pot à eau toujours plein. Le savon intact et sec demeurait auprès -de la cuvette vide; mais on eût dit que la jeune femme avait bu la -moitié des flacons d’essence. L’eau de Cologne cependant avait été -ménagée; il ne manquait environ qu’un tiers de la bouteille; elle avait -fait, par compensation, une surprenante consommation d’eau de lavande -ambrée et de new mown hay. Un nuage de poudre de riz, un vague -brouillard blanc semblait encore flotter dans l’air, tant elle s’en -était barbouillé le visage et le cou. Elle en portait une sorte de neige -dans les cils, dans les sourcils et sur les tempes, tandis que ses joues -en étaient plâtrées et qu’on en voyait des couches profondes dans tous -les creux de son visage, sur les ailes du nez, dans la fossette du -menton, aux coins des yeux.</p> - -<p>Quand elle se leva, elle répandit une odeur si violente que j’eus une -sensation de migraine.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_35">35</span></p> - -<p>Et on se mit à table pour souper. Paul était devenu d’une humeur -exécrable. Je n’en pouvais tirer que des paroles de blâme, des -appréciations irritées ou des compliments désagréables.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Francesca mangeait comme un gouffre. Dès qu’elle eut achevé son -repas, elle s’assoupit sur le canapé. Cependant, je voyais venir avec -inquiétude l’heure décisive de la répartition des logements. Je me -résolus à brusquer les choses, et m’asseyant auprès de l’Italienne, je -lui baisai la main avec galanterie.</p> - -<p>Elle entr’ouvrit ses yeux fatigués, me jeta entre ses paupières -soulevées un regard endormi et toujours mécontent.</p> - -<p>Je lui dis: «Puisque nous n’avons que deux chambres, voulez-vous me -permettre d’aller avec vous dans la vôtre?»</p> - -<p>Elle répondit: «Faites comme vous voudrez. Ça m’est égal. Che mi fa?»</p> - -<p>Cette indifférence me blessa: «Alors, ça ne vous est pas désagréable que -j’aille avec vous?</p> - -<p>—Ça m’est égal, faites comme vous voudrez.</p> - -<p>—Voulez-vous vous coucher tout de suite?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_36">36</span></p> - -<p>—Oui, je veux bien; j’ai sommeil.»</p> - -<p>Elle se leva, bâilla, tendit la main à Paul qui la prit d’un air -furieux, et je l’éclairai dans notre appartement.</p> - -<p>Mais une inquiétude me hantait: «Voici, lui dis-je de nouveau, tout ce -qu’il vous faut.»</p> - -<p>Et j’eus soin de verser moi-même la moitié du pot à eau dans la cuvette -et de placer la serviette près du savon.</p> - -<p>Puis je retournai vers Paul. Il déclara dès que je fus rentré: «Tu as -amené là un joli chameau!» Je répliquai en riant: «Mon cher, ne dis pas -de mal des raisins trop verts.»</p> - -<p>Il reprit, avec une méchanceté sournoise: «Tu verras s’il t’en cuira, -mon bon.»</p> - -<p>Je tressaillis, et cette peur harcelante qui nous poursuit après les -amours suspectes, cette peur qui nous gâte les rencontres charmantes, -les caresses imprévues, tous les baisers cueillis à l’aventure, me -saisit. Je fis le brave cependant: «Allons donc, cette fille-là n’est -pas une rouleuse.»</p> - -<p>Mais il me tenait, le gredin! Il avait vu sur mon visage passer l’ombre -de mon inquiétude:</p> - -<p>—Avec ça que tu la connais? Je te trouve <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> surprenant! Tu cueilles -dans un wagon une Italienne qui voyage seule; elle t’offre avec un -cynisme vraiment singulier d’aller coucher avec toi dans le premier -hôtel venu. Tu l’emmènes. Et tu prétends que ce n’est pas une fille! Et -tu te persuades que tu ne cours pas plus de danger ce soir que si tu -allais passer la nuit dans le lit d’une... d’une femme atteinte de -petite vérole.</p> - -<p>Et il riait de son rire mauvais et vexé. Je m’assis, torturé d’angoisse. -Qu’allais-je faire? Car il avait raison. Et un combat terrible se -livrait en moi entre la crainte et le désir.</p> - -<p>Il reprit: «Fais ce que tu voudras, je t’aurai prévenu; tu ne te -plaindras point des suites.»</p> - -<p>Mais je vis dans son œil une gaieté si ironique, un tel plaisir de -vengeance; il se moquait si gaillardement de moi que je n’hésitai plus. -Je lui tendis la main. «Bonsoir, lui dis-je.</p> - -<div class="poem"> - <p class="noindent">A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.</p> -</div> - -<p>Et ma foi, mon cher, la victoire vaut le danger.»</p> - -<p>Et j’entrai d’un pas ferme dans la chambre de Francesca.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_38">38</span></p> - -<p>Je demeurai sur la porte, surpris, émerveillé. Elle dormait déjà, toute -nue, sur le lit. Le sommeil l’avait surprise comme elle venait de se -dévêtir; et elle reposait dans la pose charmante de la grande femme du -Titien.</p> - -<p>Elle semblait s’être couchée par lassitude, pour ôter ses bas, car ils -étaient restés sur le drap; puis elle avait pensé à quelque chose, sans -doute à quelque chose d’agréable, car elle avait attendu un peu avant de -se relever, pour laisser s’achever sa rêverie, puis, fermant doucement -les yeux, elle avait perdu connaissance. Une chemise de nuit, brodée au -col, achetée toute faite dans un magasin de confection, luxe de -débutante, gisait sur une chaise.</p> - -<p>Elle était charmante, jeune, ferme et fraîche.</p> - -<p>Quoi de plus joli qu’une femme endormie? Ce corps, dont tous les -contours sont doux, dont toutes les courbes séduisent, dont toutes les -molles saillies troublent le cœur, semble fait pour l’immobilité du -lit. Cette ligne onduleuse qui se creuse au flanc, se soulève à la -hanche, puis descend la pente légère et gracieuse de la jambe pour finir -si coquettement au bout du pied ne se dessine vraiment avec <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> tout -son charme exquis, qu’allongée sur les draps d’une couche.</p> - -<p>J’allais oublier, en une seconde, les conseils prudents de mon camarade; -mais, soudain, m’étant tourné vers la toilette, je vis toutes choses -dans l’état où je les avais laissées; et je m’assis, tout à fait -anxieux, torturé par l’irrésolution.</p> - -<p>Certes, je suis resté là longtemps, fort longtemps, une heure peut-être, -sans me décider à rien, ni à l’audace ni à la fuite. La retraite -d’ailleurs m’était impossible, et il me fallait soit passer la nuit sur -un siège, soit me coucher à mon tour, à mes risques et périls.</p> - -<p>Quant à dormir ici ou là, je n’y devais pas songer, j’avais la tête trop -agitée et les yeux trop occupés.</p> - -<p>Je remuais sans cesse, vibrant, enfiévré, mal à l’aise, énervé à -l’excès. Puis je me fis un raisonnement de capitulard: «Ça ne m’engage à -rien de me coucher. Je serai toujours mieux, pour me reposer, sur un -matelas que sur une chaise.»</p> - -<p>Et je me déshabillai lentement; puis passant par-dessus la dormeuse, je -m’étendis contre la muraille, en offrant le dos à la tentation.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_40">40</span></p> - -<p>Et je demeurai encore longtemps, fort longtemps sans dormir.</p> - -<p>Mais, tout à coup, ma voisine se réveilla. Elle ouvrit des yeux étonnés -et toujours mécontents, puis s’étant aperçue qu’elle était nue, elle se -leva et passa tranquillement sa chemise de nuit, avec autant -d’indifférence que si je n’avais pas été là.</p> - -<p>Alors... ma foi... je profitai de la circonstance, sans qu’elle parût -d’ailleurs s’en soucier le moins du monde. Et elle se rendormit -placidement, la tête posée sur son bras droit.</p> - -<p>Et je me mis à méditer sur l’imprudence et la faiblesse humaines. Puis -je m’assoupis enfin.</p> - -<p class="br">Elle s’habilla de bonne heure, en femme habituée aux travaux du matin. -Le mouvement qu’elle fit en se levant m’éveilla; et je la guettai entre -mes paupières à demi closes.</p> - -<p>Elle allait, venait, sans se presser, comme étonnée de n’avoir rien à -faire. Puis elle se décida à se rapprocher de la table de toilette et -elle vida, en une minute, tout ce qui restait de parfums dans mes -flacons. Elle usa aussi de l’eau, il est vrai, mais peu.</p> - -<p>Puis quand elle se fut complètement vêtue, <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> elle se rassit sur sa -malle, et, un genou dans ses mains, elle demeura songeuse.</p> - -<p>Je fis alors semblant de l’apercevoir, et je dis: «Bonjour, Francesca.»</p> - -<p>Elle grommela, sans paraître plus gracieuse que la veille: «Bonjour.»</p> - -<p>Je demandai: «Avez-vous bien dormi?»</p> - -<p>Elle fit oui de la tête sans répondre; et sautant à terre, je m’avançai -pour l’embrasser.</p> - -<p>Elle me tendit son visage d’un mouvement ennuyé d’enfant qu’on caresse -malgré lui. Je la pris alors tendrement dans mes bras (le vin étant -tiré, j’eus été bien sot de n’en plus boire) et je posai lentement mes -lèvres sur ses grands yeux fâchés qu’elle fermait, avec ennui, sous mes -baisers, sur ses joues claires, sur ses lèvres charnues qu’elle -détournait.</p> - -<p>Je lui dis: «Vous n’aimez donc pas qu’on vous embrasse?»</p> - -<p>Elle répondit: «Mica.»</p> - -<p>Je m’assis sur la malle à côté d’elle, et passant mon bras sous le sien: -«Mica! mica! mica! pour tout. Je ne vous appellerai plus que -mademoiselle Mica.»</p> - -<p>Pour la première fois, je crus voir sur sa bouche une ombre de sourire, -mais il passa si vite que j’ai bien pu me tromper.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_42">42</span></p> - -<p>—Mais si vous répondez toujours «mica» je ne saurai plus quoi tenter -pour vous plaire. Voyons, aujourd’hui, qu’est-ce que nous allons faire?</p> - -<p>Elle hésita comme si une apparence de désir eût traversé sa tête, puis -elle prononça nonchalamment: «Ça m’est égal, ce que vous voudrez.</p> - -<p>—Eh bien, mademoiselle Mica, nous prendrons une voiture et nous irons -nous promener.»</p> - -<p>Elle murmura: «Comme vous voudrez.»</p> - -<p>Paul nous attendait dans la salle à manger avec la mine ennuyée des -tiers dans les affaires d’amour. J’affectai une figure ravie et je lui -serrai la main avec une énergie pleine d’aveux triomphants.</p> - -<p>Il demanda: «Qu’est-ce que tu comptes faire?»</p> - -<p>Je répondis: «Mais nous allons d’abord parcourir un peu la ville, puis -nous pourrons prendre une voiture pour voir quelque coin des environs.»</p> - -<p>Le déjeuner fut silencieux, puis on partit par les rues, pour la visite -des musées. Je traînai à mon bras Francesca de palais en palais. Nous -parcourûmes le palais Spinola, le <span class="pagenum" id="Page_43">43</span> palais Doria, le palais Marcello -Durazzo, le palais Rouge et le palais Blanc. Elle ne regardait rien ou -bien levait parfois sur les chefs-d’œuvre son œil las et -nonchalant. Paul exaspéré nous suivait en grommelant des choses -désagréables. Puis une voiture nous promena par la campagne, muets tous -les trois.</p> - -<p>Puis on rentra pour dîner.</p> - -<p>Et le lendemain ce fut la même chose, et le lendemain encore.</p> - -<p>Paul, le troisième jour, me dit: «Tu sais, je te lâche, moi, je ne vais -pas rester trois semaines à te regarder faire l’amour avec cette -grue-là?»</p> - -<p>Je demeurais fort perplexe, fort gêné, car, à ma grande surprise, je -m’étais attaché à Francesca d’une façon singulière. L’homme est faible -et bête, entraînable pour un rien, et lâche toutes les fois que ses sens -sont excités ou domptés. Je tenais à cette fille que je ne connaissais -point, à cette fille taciturne et toujours mécontente. J’aimais sa -figure grogneuse, la moue de sa bouche, l’ennui de son regard; j’aimais -ses gestes fatigués, ses consentements méprisants, jusqu’à -l’indifférence de sa caresse. Un lien secret, ce lien mystérieux de -l’amour bestial, cette attache secrète <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> de la possession qui ne -rassasie pas, me retenait près d’elle. Je le dis à Paul, tout -franchement. Il me traita d’imbécile, puis me dit: «Eh bien, emmène la.»</p> - -<p>Mais elle refusa obstinément de quitter Gênes sans vouloir expliquer -pourquoi. J’employai les prières, les raisonnements, les promesses; rien -n’y fit.</p> - -<p>Et je restai.</p> - -<p>Paul déclara qu’il allait partir tout seul. Il fit même sa malle, mais -il resta également.</p> - -<p>Et quinze jours se passèrent encore.</p> - -<p>Francesca, toujours silencieuse et d’humeur irritée, vivait à mon côté -plutôt qu’avec moi, répondant à tous mes désirs, à toutes mes demandes, -à toutes mes propositions par son éternel «che mi fa» ou par son non -moins éternel «mica».</p> - -<p>Mon ami ne dérageait plus. A toutes ses colères, je répondais: «Tu peux -t’en aller si tu t’ennuies. Je ne te retiens pas.»</p> - -<p>Alors il m’injuriait, m’accablait de reproches, s’écriait: «Mais où -veux-tu que j’aille maintenant. Nous pouvions disposer de trois -semaines, et voilà quinze jours passés! Ce n’est pas à présent que je -peux continuer ce voyage? Et puis, comme si j’allais partir tout <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> -seul pour Venise, Florence et Rome! Mais tu me le payeras, et plus que -tu ne penses. On ne fait pas venir un homme de Paris pour l’enfermer -dans un hôtel de Gênes avec une rouleuse italienne!»</p> - -<p>Je lui disais tranquillement: «Eh bien, retourne à Paris, alors.» Et il -vociférait: «C’est ce que je vais faire et pas plus tard que demain.»</p> - -<p>Mais le lendemain il restait comme la veille, toujours furieux et -jurant.</p> - -<p>On nous connaissait maintenant par les rues, où nous errions du matin au -soir, par les rues étroites et sans trottoirs de cette ville qui -ressemble à un immense labyrinthe de pierre, percé de corridors pareils -à des souterrains. Nous allions dans ces passages où soufflent de -furieux courants d’air, dans ces traverses resserrées entre des -murailles si hautes, que l’on voit à peine le ciel. Des Français parfois -se retournaient, étonnés de reconnaître des compatriotes en compagnie de -cette fille ennuyée aux toilettes voyantes, dont l’allure vraiment -semblait singulière, déplacée entre nous, compromettante.</p> - -<p>Elle allait appuyée à mon bras, ne regardant rien. Pourquoi restait-elle -avec moi, avec <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> nous, qui paraissions lui donner si peu d’agrément? -Qui était-elle? D’où venait-elle? Que faisait-elle? Avait-elle un -projet, une idée? Ou bien vivait-elle, à l’aventure, de rencontres et de -hasards? Je cherchais en vain à la comprendre, à la pénétrer, à -l’expliquer. Plus je la connaissais, plus elle m’étonnait, -m’apparaissait comme une énigme. Certes, elle n’était point une -drôlesse, faisant profession de l’amour. Elle me paraissait plutôt -quelque fille de pauvres gens, séduite, emmenée, puis lâchée et perdue -maintenant. Mais que comptait-elle devenir? Qu’attendait-elle? Car elle -ne semblait nullement s’efforcer de me conquérir ou de tirer de moi -quelque profit bien réel.</p> - -<p>J’essayai de l’interroger, de lui parler de son enfance, de sa famille. -Elle ne me répondit pas. Et je demeurais avec elle, le cœur libre et -la chair tenaillée, nullement las de la tenir en mes bras, cette femelle -hargneuse et superbe, accouplé comme une bête, pris par les sens ou -plutôt séduit, vaincu par une sorte de charme sensuel, un charme jeune, -sain, puissant, qui se dégageait d’elle, de sa peau savoureuse, des -lignes robustes de son corps.</p> - -<p>Huit jours encore s’écoulèrent. Le terme <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> de mon voyage approchait, -car je devais être rentré à Paris le 11 juillet. Paul, maintenant, -prenait à peu près son parti de l’aventure, tout en m’injuriant -toujours. Quant à moi, j’inventais des plaisirs, des distractions, des -promenades pour amuser ma maîtresse et mon ami; je me donnais un mal -infini.</p> - -<p>Un jour, je leur proposai une excursion à Santa Margarita. La petite -ville charmante, au milieu de jardins, se cache au pied d’une côte qui -s’avance au loin dans la mer jusqu’au village de Portofino. Nous -suivions tous trois l’admirable route qui court le long de la montagne. -Francesca soudain me dit: «Demain, je ne pourrai pas me promener avec -vous. J’irai voir des parents.»</p> - -<p>Puis elle se tut. Je ne l’interrogeai pas, sûr qu’elle ne me répondrait -point.</p> - -<p>Elle se leva en effet, le lendemain, de très bonne heure. Puis, comme je -restais couché, elle s’assit sur le pied de mon lit et prononça, d’un -air gêné, contrarié, hésitant: «Si je ne suis pas revenue ce soir, -est-ce que vous viendrez me chercher?»</p> - -<p>Je répondis: «Mais oui, certainement. Où faut-il aller?»</p> - -<p>Elle m’expliqua: «Vous irez dans la rue <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> Victor-Emmanuel, puis vous -prendrez le passage Falcone et la traverse Saint-Raphaël, vous entrerez -dans la maison du marchand de mobilier, dans la cour, tout au fond, dans -le bâtiment qui est à droite, et vous demanderez M<sup>me</sup> Rondoli. C’est -là.»</p> - -<p>Et elle partit. Je demeurai fort surpris.</p> - -<p>En me voyant seul, Paul, stupéfait, balbutia: «Où donc est Francesca?» -Et je lui racontai ce qui venait de se passer.</p> - -<p>Il s’écria: «Eh bien, mon cher, profite de l’occasion et filons. Aussi -bien voilà notre temps fini. Deux jours de plus ou de moins ne changent -rien. En route, en route, fais ta malle. En route!»</p> - -<p>Je refusai: «Mais non mon cher, je ne puis vraiment lâcher cette fille -d’une pareille façon, après être resté près de trois semaines avec elle. -Il faut que je lui dise adieu, que je lui fasse accepter quelque chose; -non, je me conduirais là comme un saligaud.»</p> - -<p>Mais il ne voulait rien entendre, il me pressait, me harcelait. -Cependant je ne cédai pas.</p> - -<p>Je ne sortis point de la journée, attendant le retour de Francesca. Elle -ne revint point.</p> - -<p>Le soir, au dîner, Paul triomphait: «C’est <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> elle qui t’a lâché, mon -cher. Ça, c’est drôle, c’est bien drôle.»</p> - -<p>J’étais étonné, je l’avoue et un peu vexé. Il me riait au nez, me -raillait: «Le moyen n’est pas mauvais, d’ailleurs, bien que -primitif.—Attendez-moi, je reviens.—Est-ce que tu vas l’attendre -longtemps? Qui sait? Tu auras peut-être la naïveté d’aller la chercher à -l’adresse indiquée:—Madame Rondoli, s’il vous plaît?—Ce n’est pas ici, -monsieur.—Je parie que tu as envie d’y aller?»</p> - -<p>Je protestai: «Mais non, mon cher, et je t’assure que si elle n’est pas -revenue demain matin, je pars à huit heures par l’express. Je serai -resté vingt-quatre heures. C’est assez: ma conscience sera tranquille.»</p> - -<p>Je passai toute la soirée dans l’inquiétude, un peu triste, un peu -nerveux. J’avais vraiment au cœur quelque chose pour elle. A minuit -je me couchai. Je dormis à peine.</p> - -<p>J’étais debout à six heures. Je réveillai Paul, je fis ma malle, et nous -prenions ensemble, deux heures plus tard, le train pour la France.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_50">50</span></p> - -<p class="center2">III</p> - -<p>Or, il arriva que l’année suivante, juste à la même époque, je fus -saisi, comme on l’est par une fièvre périodique, d’un nouveau désir de -voir l’Italie. Je me décidai tout de suite à entreprendre ce voyage, car -la visite de Florence, Venise et Rome fait partie assurément de -l’éducation d’un homme bien élevé. Cela donne d’ailleurs dans le monde -une multitude de sujets de conversation et permet de débiter des -banalités artistiques qui semblent toujours profondes.</p> - -<p>Je partis seul cette fois, et j’arrivai à Gênes à la même heure que -l’année précédente, mais sans aucune aventure de voyage. J’allai coucher -au même hôtel, et j’eus par hasard la même chambre!</p> - -<p>Mais à peine entré dans ce lit, voilà que le souvenir de Francesca, qui, -depuis la veille <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> d’ailleurs flottait vaguement dans ma pensée, me -hanta avec une persistance étrange.</p> - -<p>Connaissez-vous cette obsession d’une femme, longtemps après, quand on -retourne aux lieux où on l’a aimée et possédée?</p> - -<p>C’est là une des sensations les plus violentes et les plus pénibles que -je connaisse. Il semble qu’on va la voir entrer, sourire, ouvrir les -bras. Son image, fuyante et précise, est devant vous, passe, revient et -disparaît. Elle vous torture comme un cauchemar, vous tient, vous emplit -le cœur, vous émeut les sens par sa présence irréelle. L’œil -l’aperçoit; l’odeur de son parfum vous poursuit; on a sur les lèvres le -goût de ses baisers, et la caresse de sa chair sur la peau. On est seul -cependant, on le sait, on souffre du trouble singulier de ce fantôme -évoqué. Et une tristesse lourde, navrante vous enveloppe. Il semble -qu’on vient d’être abandonné pour toujours. Tous les objets prennent une -signification désolante, jettent à l’âme, au cœur, une impression -horrible d’isolement, de délaissement. Oh! ne revoyez jamais la ville, -la maison, la chambre, le bois, le jardin, le banc où vous avez tenu -dans vos bras une femme aimée!</p> - -<p>Enfin, pendant toute la nuit, je fus poursuivi <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> par le souvenir de -Francesca; et, peu à peu, le désir de la revoir entrait en moi, un désir -confus d’abord, puis plus vif, puis plus aigu, brûlant. Et je me décidai -à passer à Gênes la journée du lendemain, pour tâcher de la retrouver. -Si je n’y parvenais point, je prendrais le train du soir.</p> - -<p>Donc, le matin venu, je me mis à sa recherche. Je me rappelais -parfaitement le renseignement qu’elle m’avait donné en me quittant:—Rue -Victor-Emmanuel,—passage Falcone,—traverse Saint-Raphaël,—maison du -marchand de mobilier, au fond de la cour, le bâtiment à droite.</p> - -<p>Je trouvai tout cela non sans peine, et je frappai à la porte d’une -sorte de pavillon délabré. Une grosse femme vint ouvrir, qui avait dû -être fort belle, et qui n’était plus que fort sale. Trop grasse, elle -gardait cependant une majesté de lignes remarquables. Ses cheveux -dépeignés tombaient par mèches sur son front et sur ses épaules, et on -voyait flotter, dans une vaste robe de chambre criblée de taches, tout -son gros corps ballottant. Elle avait au cou un énorme collier doré, et, -aux deux poignets, de superbes bracelets en filigrane de Gênes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_53">53</span></p> - -<p>Elle demanda d’un air hostile: «Qu’est-ce que vous désirez?»</p> - -<p>Je répondis: «N’est-ce pas ici que demeure M<sup>lle</sup> Francesca Rondoli?</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous lui voulez?</p> - -<p>—J’ai eu le plaisir de la rencontrer l’année dernière, et j’aurais -désiré la revoir.»</p> - -<p>La vieille femme me fouillait de son œil méfiant: «Dites-moi où vous -l’avez rencontrée?</p> - -<p>—Mais, ici-même, à Gênes!</p> - -<p>—Comment vous appelez-vous?»</p> - -<p>J’hésitai une seconde, puis je dis mon nom. Je l’avais à peine prononcé -que l’Italienne leva les bras comme pour m’embrasser: «Ah! vous êtes le -Français; que je suis contente de vous voir! Que je suis contente! Mais, -comme vous lui avez fait de la peine à la pauvre enfant. Elle vous a -attendu un mois, monsieur, oui, un mois. Le premier jour, elle croyait -que vous alliez venir la chercher. Elle voulait voir si vous l’aimiez! -Si vous saviez comme elle a pleuré quand elle a compris que vous ne -viendriez pas. Oui, monsieur, elle a pleuré toutes ses larmes. Et puis, -elle a été à l’hôtel. Vous étiez parti. Alors, elle a cru que vous -faisiez votre voyage en Italie, et que vous <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> alliez encore passer -par Gênes, et que vous la chercheriez en retournant puisqu’elle n’avait -pas voulu aller avec vous. Et elle a attendu, oui, monsieur, plus d’un -mois; et elle était bien triste, allez, bien triste. Je suis sa mère!»</p> - -<p>Je me sentis vraiment un peu déconcerté. Je repris cependant mon -assurance et je demandai: «Est-ce qu’elle est ici en ce moment?</p> - -<p>—Non, monsieur, elle est à Paris, avec un peintre, un garçon charmant -qui l’aime, monsieur, qui l’aime d’un grand amour et qui lui donne tout -ce qu’elle veut. Tenez, regardez ce qu’elle m’envoie, à moi sa mère. -C’est gentil, n’est-ce pas?»</p> - -<p>Et elle me montrait, avec une animation toute méridionale, les gros -bracelets de ses bras et le lourd collier de son cou. Elle reprit: «J’ai -aussi deux boucles d’oreilles avec des pierres, et une robe de soie, et -des bagues; mais je ne les porte pas le matin, je les mets seulement sur -le tantôt, quand je m’habille en toilette. Oh! elle est très heureuse, -monsieur, très heureuse. Comme elle sera contente quand je lui écrirai -que vous êtes venu. Mais entrez, monsieur, asseyez-vous. Vous prendrez -bien quelque chose, entrez.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_55">55</span></p> - -<p>Je refusais, voulant partir maintenant par le premier train. Mais elle -m’avait saisi le bras et m’attirait en répétant: «Entrez donc, monsieur, -il faut que je lui dise que vous êtes venu chez nous.»</p> - -<p>Et je pénétrai dans une petite salle assez obscure, meublée d’une table -et de quelques chaises.</p> - -<p>Elle reprit: «Oh! elle est très heureuse à présent, très heureuse. Quand -vous l’avez rencontrée dans le chemin de fer, elle avait un gros -chagrin. Son bon ami l’avait quittée à Marseille. Et elle revenait, la -pauvre enfant. Elle vous a bien aimé tout de suite, mais elle était -encore un peu triste, vous comprenez. Maintenant, rien ne lui manque; -elle m’écrit tout ce qu’elle fait. Il s’appelle M. Bellemin. On dit que -c’est un grand peintre chez vous. Il l’a rencontrée en passant ici, dans -la rue, oui, monsieur, dans la rue, et il l’a aimée tout de suite. Mais, -vous boirez bien un verre de sirop? Il est très bon. Est-ce que vous -êtes tout seul cette année?»</p> - -<p>Je répondis: «Oui, je suis tout seul.»</p> - -<p>Je me sentais gagné maintenant par une envie de rire qui grandissait, -mon premier désappointement s’envolant devant les déclarations <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> de -M<sup>me</sup> Rondoli mère. Il me fallut boire un verre de sirop.</p> - -<p>Elle continuait: «Comment vous êtes tout seul? Oh! que je suis fâchée -alors que Francesca ne soit plus ici; elle vous aurait tenu compagnie le -temps que vous allez rester dans la ville. Ce n’est pas gai de se -promener tout seul; et elle le regrettera bien de son côté.»</p> - -<p>Puis, comme je me levais, elle s’écria: «Mais si vous voulez que -Carlotta aille avec vous; elle connaît très bien les promenades. C’est -mon autre fille, monsieur, la seconde.»</p> - -<p>Elle prit sans doute ma stupéfaction pour un consentement, et se -précipitant sur la porte intérieure, elle l’ouvrit et cria dans le noir -d’un escalier invisible: «Carlotta! Carlotta! descends vite, viens tout -de suite, ma fille chérie.»</p> - -<p>Je voulus protester; elle ne me le permit pas: «Non, elle vous tiendra -compagnie; elle est très douce, et bien plus gaie que l’autre; c’est une -bonne fille, une très bonne fille que j’aime beaucoup.»</p> - -<p>J’entendais sur les marches un bruit de semelles de savates; et une -grande fille parut, brune, mince et jolie, mais dépeignée aussi, <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> et -laissant deviner, sous une vieille robe de sa mère, son corps jeune et -svelte.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Rondoli la mit aussitôt au courant de ma situation: «C’est le -Français de Francesca, celui de l’an dernier, tu sais bien. Il venait la -chercher; il est tout seul, ce pauvre monsieur. Alors, je lui ai dit que -tu irais avec lui pour lui tenir compagnie.»</p> - -<p>Carlotta me regardait de ses beaux yeux bruns, et elle murmura en se -mettant à sourire: «S’il veut, je veux bien, moi.»</p> - -<p>Comment aurais-je pu refuser? Je déclarai: «Mais certainement que je -veux bien.»</p> - -<p>Alors M<sup>me</sup> Rondoli la poussa dehors: «Va t’habiller, bien vite, bien -vite, tu mettras ta robe bleue et ton chapeau à fleurs, dépêche-toi.»</p> - -<p>Dès que sa fille fut sortie, elle m’expliqua: «J’en ai encore deux -autres, mais plus petites. Ça coûte cher, allez, d’élever quatre -enfants! Heureusement que l’aînée est tirée d’affaire à présent.»</p> - -<p>Et puis elle me parla de sa vie, de son mari qui était mort employé de -chemin de fer, et de toutes les qualités de sa seconde fille Carlotta.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_58">58</span></p> - -<p>Celle-ci revint, vêtue dans le goût de l’aînée, d’une robe voyante et -singulière.</p> - -<p>Sa mère l’examina de la tête aux pieds, la jugea bien à son gré, et nous -dit: «Allez, maintenant, mes enfants.»</p> - -<p>Puis, s’adressant à sa fille: «Surtout, ne rentre pas plus tard que dix -heures, ce soir; tu sais que la porte est fermée.»</p> - -<p>Carlotta répondit: «Ne crains rien, maman.»</p> - -<p>Elle prit mon bras, et me voilà errant avec elle par les rues comme avec -sa sœur, l’année d’avant.</p> - -<p>Je revins à l’hôtel pour déjeuner, puis j’emmenai ma nouvelle amie à -Santa Margarita, refaisant la dernière promenade que j’avais faite avec -Francesca.</p> - -<p>Et, le soir, elle ne rentra pas, bien que la porte dût être fermée après -dix heures.</p> - -<p>Et pendant les quinze jours dont je pouvais disposer, je promenai -Carlotta dans les environs de Gênes. Elle ne me fit pas regretter -l’autre.</p> - -<p>Je la quittai tout en larmes, le matin de mon départ, en lui laissant, -avec un souvenir pour elle, quatre bracelets pour sa mère.</p> - -<p>Et je compte, un de ces jours, retourner <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> voir l’Italie, tout en -songeant, avec une certaine inquiétude mêlée d’espoirs, que M<sup>me</sup> -Rondoli possède encore deux filles.</p> - -<div class="nota"> - <p><i>Les Sœurs Rondoli</i> ont paru en feuilleton dans l’<i>Écho de Paris</i> - du 29 mai au 5 juin 1884.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_2">LA PATRONNE.</h2> - -<p class="rdedication"><i>Au docteur Baraduc.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">J</span><span class="smcap">’HABITAIS</span> alors, dit Georges Kervelen, une maison meublée, rue des -Saints-Pères.</p> - -<p>Quand mes parents décidèrent que j’irais faire mon droit à Paris, de -longues discussions eurent lieu pour régler toutes choses. Le chiffre de -ma pension avait été d’abord fixé à deux mille cinq cents francs, mais -ma pauvre mère fut prise d’une peur qu’elle exposa à mon père: «S’il -allait dépenser mal tout son argent et ne pas prendre une nourriture -suffisante, sa santé en souffrirait beaucoup. Ces jeunes gens sont -capables de tout.»</p> - -<p>Alors il fut décidé qu’on me chercherait une pension, une pension -modeste et confortable, <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> et que ma famille en payerait directement -le prix, chaque mois.</p> - -<p>Je n’avais jamais quitté Quimper. Je désirais tout ce qu’on désire à mon -âge et j’étais disposé à vivre joyeusement, de toutes les façons.</p> - -<p>Des voisins à qui on demanda conseil indiquèrent une compatriote, M<sup>me</sup> -Kergaran, qui prenait des pensionnaires. Mon père donc traita par -lettres avec cette personne respectable, chez qui j’arrivai, un soir, -accompagné d’une malle.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Kergaran avait quarante ans environ. Elle était forte, très -forte, parlait d’une voix de capitaine instructeur et décidait toutes -les questions d’un mot net et définitif. Sa demeure tout étroite, -n’ayant qu’une seule ouverture sur la rue, à chaque étage, avait l’air -d’une échelle de fenêtres, ou bien encore d’une tranche de maison en -sandwich entre deux autres.</p> - -<p>La patronne habitait au premier avec sa bonne; on faisait la cuisine et -on prenait les repas au second; quatre pensionnaires bretons logeaient -au troisième et au quatrième. J’eus les deux pièces du cinquième.</p> - -<p>Un petit escalier noir, tournant comme un <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> tire-bouchon, conduisait -à ces deux mansardes. Tout le jour, sans s’arrêter, M<sup>me</sup> Kergaran -montait et descendait cette spirale, occupée dans ce logis en tiroir -comme un capitaine à son bord. Elle entrait dix fois de suite dans -chaque appartement, surveillait tout avec un étonnant fracas de paroles, -regardait si les lits étaient bien faits, si les habits étaient bien -brossés, si le service ne laissait rien à désirer. Enfin, elle soignait -ses pensionnaires comme une mère, mieux qu’une mère.</p> - -<p>J’eus bientôt fait la connaissance de mes quatre compatriotes. Deux -étudiaient la médecine, et les deux autres faisaient leur droit, mais -tous subissaient le joug despotique de la patronne. Ils avaient peur -d’elle, comme un maraudeur a peur du garde champêtre.</p> - -<p>Quant à moi, je me sentis tout de suite des désirs d’indépendance, car -je suis un révolté par nature. Je déclarai d’abord que je voulais -rentrer à l’heure qui me plairait, car M<sup>me</sup> Kergaran avait fixé minuit -comme dernière limite. A cette prétention, elle planta sur moi ses yeux -clairs pendant quelques secondes, puis elle déclara:</p> - -<p>—Ce n’est pas possible. Je ne peux pas <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> tolérer qu’on réveille -Annette toute la nuit. Vous n’avez rien à faire dehors passé certaine -heure.</p> - -<p>Je répondis avec fermeté: «D’après la loi, madame, vous êtes obligée de -m’ouvrir à toute heure. Si vous le refusez, je le ferai constater par -des sergents de ville et j’irai coucher à l’hôtel à vos frais, comme -c’est mon droit. Vous serez donc contrainte de m’ouvrir ou de me -renvoyer. La porte ou l’adieu. Choisissez.»</p> - -<p>Je lui riais au nez en posant ces conditions. Après une première -stupeur, elle voulut parlementer, mais je me montrai intraitable et elle -céda. Nous convînmes que j’aurais un passe-partout, mais à la condition -formelle que tout le monde l’ignorerait.</p> - -<p>Mon énergie fit sur elle une impression salutaire et elle me traita -désormais avec une faveur marquée. Elle avait des attentions, des petits -soins, des délicatesses pour moi, et même une certaine tendresse brusque -qui ne me déplaisait point. Quelquefois, dans mes heures de gaieté, je -l’embrassais par surprise, rien que pour la forte gifle qu’elle me -lançait aussitôt. Quand j’arrivais à baisser la tête assez vite, sa main -partie passait par-dessus moi <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> avec la rapidité d’une balle, et je -riais comme un fou en me sauvant, tandis qu’elle criait: «Ah! la -canaille! je vous revaudrai ça».</p> - -<p>Nous étions devenus une paire d’amis.</p> - -<p class="br">Mais voilà que je fis la connaissance, sur le trottoir, d’une fillette -employée dans un magasin.</p> - -<p>Vous savez ce que sont ces amourettes de Paris. Un jour, comme on allait -à l’école, on rencontre une jeune personne en cheveux qui se promène au -bras d’une amie avant de rentrer au travail. On échange un regard, et on -sent en soi cette petite secousse que vous donne l’œil de certaines -femmes. C’est là une des choses charmantes de la vie, ces rapides -sympathies physiques que fait éclore une rencontre, cette légère et -délicate séduction qu’on subit tout à coup au frôlement d’un être né -pour vous plaire et pour être aimé de vous. Il sera aimé peu ou -beaucoup, qu’importe? Il est dans sa nature de répondre au secret désir -d’amour de la vôtre. Dès la première fois que vous apercevez ce visage, -cette bouche, ces cheveux, ce sourire, vous sentez leur charme entrer en -vous avec une joie douce et délicieuse, vous sentez une <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> sorte de -bien-être heureux vous pénétrer, et l’éveil subit d’une tendresse encore -confuse qui vous pousse vers cette femme inconnue. Il semble qu’il y ait -en elle un appel auquel vous répondez, une attirance qui vous sollicite; -il semble qu’on la connaît depuis longtemps, qu’on l’a déjà vue, qu’on -sait ce qu’elle pense.</p> - -<p>Le lendemain, à la même heure, on repasse par la même rue. On la revoit. -Puis on revient le jour suivant, et encore le jour suivant. On se parle -enfin. Et l’amourette suit son cours, régulier comme une maladie.</p> - -<p>Donc, au bout de trois semaines, j’en étais avec Emma à la période qui -précède la chute. La chute même aurait eu lieu plus tôt si j’avais su en -quel endroit la provoquer. Mon amie vivait en famille et refusait avec -une énergie singulière de franchir le seuil d’un hôtel meublé. Je me -creusais la tête pour trouver un moyen, une ruse, une occasion. Enfin, -je pris un parti désespéré et je me décidai à la faire monter chez moi, -un soir, vers onze heures, sous prétexte d’une tasse de thé. M<sup>me</sup> -Kergaran se couchait tous les jours à dix heures. Je pourrais donc -rentrer sans bruit au moyen de mon passe-partout, sans <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> éveiller -aucune attention. Nous redescendrions de la même manière au bout d’une -heure ou deux.</p> - -<p>Emma accepta mon invitation après s’être fait un peu prier.</p> - -<p>Je passai une mauvaise journée. Je n’étais point tranquille. Je -craignais des complications, une catastrophe, quelque épouvantable -scandale. Le soir vint. Je sortis et j’entrai dans une brasserie où -j’absorbai deux tasses de café et quatre ou cinq petits verres pour me -donner du courage. Puis j’allai faire un tour sur le boulevard -Saint-Michel. J’entendis sonner dix heures, dix heures et demie. Et je -me dirigeai, à pas lents, vers le lieu de notre rendez-vous. Elle -m’attendait déjà. Elle prit mon bras avec une allure câline et nous -voilà partis, tout doucement, vers ma demeure. A mesure que j’approchais -de la porte, mon angoisse allait croissant. Je pensais: «Pourvu que -M<sup>me</sup> Kergaran soit couchée.»</p> - -<p>Je dis à Emma deux ou trois fois: «Surtout, ne faites point de bruit -dans l’escalier.»</p> - -<p>Elle se mit à rire: «Vous avez donc bien peur d’être entendu.</p> - -<p>—Non, mais je ne veux pas réveiller mon voisin qui est gravement -malade.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_70">70</span></p> - -<p>Voici la rue des Saints-Pères. J’approche de mon logis avec cette -appréhension qu’on a en se rendant chez un dentiste. Toutes les fenêtres -sont sombres. On dort sans doute. Je respire. J’ouvre la porte avec des -précautions de voleur. Je fais entrer ma compagne, puis je referme, et -je monte l’escalier sur la pointe des pieds en retenant mon souffle et -en allumant des allumettes bougies pour que la jeune fille ne fasse -point quelque faux pas.</p> - -<p>En passant devant la chambre de la patronne je sens que mon cœur bat -à coups précipités. Enfin, nous voici au second étage, puis au -troisième, puis au cinquième. J’entre chez moi. Victoire!</p> - -<p>Cependant, je n’osais parler qu’à voix basse et j’ôtai mes bottines pour -ne faire aucun bruit. Le thé, préparé sur une lampe à esprit-de-vin, fut -bu sur le coin de ma commode. Puis je devins pressant..... -pressant....., et peu à peu, comme dans un jeu, j’enlevai un à un les -vêtements de mon amie, qui cédait en résistant, rouge, confuse, -retardant toujours l’instant fatal et charmant.</p> - -<p>Elle n’avait plus, ma foi, qu’un court jupon blanc quand ma porte -s’ouvrit d’un seul <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> coup, et M<sup>me</sup> Kergaran parut, une bougie à la -main, exactement dans le même costume qu’Emma.</p> - -<p>J’avais fait un bond loin d’elle et je restais debout effaré, regardant -les deux femmes qui se dévisageaient. Qu’allait-il se passer?</p> - -<p>La patronne prononça d’un ton hautain que je ne lui connaissais pas: «Je -ne veux pas de filles dans ma maison, monsieur Kervelen.»</p> - -<p>Je balbutiai: «Mais, madame Kergaran, mademoiselle n’est que mon amie. -Elle venait prendre une tasse de thé.»</p> - -<p>La grosse femme reprit: «On ne se met pas en chemise pour prendre une -tasse de thé. Vous allez faire partir tout de suite cette personne.»</p> - -<p>Emma, consternée, commençait à pleurer en se cachant la figure dans sa -jupe. Moi, je perdais la tête, ne sachant que faire ni que dire. La -patronne ajouta avec une irrésistible autorité: «Aidez mademoiselle à se -rhabiller et reconduisez-la tout de suite.»</p> - -<p>Je n’avais pas autre chose à faire, assurément, et je ramassai la robe -tombée en rond, comme un ballon crevé, sur le parquet, puis je la passai -sur la tête de la fillette, et je <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> m’efforçai de l’agrafer, de -l’ajuster, avec une peine infinie. Elle m’aidait, en pleurant toujours, -affolée, se hâtant, faisant toutes sortes d’erreurs, ne sachant plus -retrouver les cordons ni les boutonnières; et M<sup>me</sup> Kergaran -impassible, debout, sa bougie à la main, nous éclairait dans une pose -sévère de justicier.</p> - -<p>Emma maintenant précipitait ses mouvements, se couvrait éperdument, -nouait, épinglait, laçait, rattachait avec furie, harcelée par un -impérieux besoin de fuir; et sans même boutonner ses bottines, elle -passa en courant devant la patronne et s’élança dans l’escalier. Je la -suivais en savates, à moitié dévêtu moi-même, répétant: «Mademoiselle, -écoutez, mademoiselle.»</p> - -<p>Je sentais bien qu’il fallait lui dire quelque chose, mais je ne -trouvais rien. Je la rattrapai juste à la porte de la rue, et je voulus -lui prendre le bras, mais elle me repoussa violemment, balbutiant d’une -voix basse et nerveuse: «Laissez-moi..... laissez-moi..... ne me touchez -pas.»</p> - -<p>Et elle se sauva dans la rue en refermant la porte derrière elle.</p> - -<p>Je me retournai. M<sup>me</sup> Kergaran était restée au haut du premier étage, -et je remontai les <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> marches à pas lents, m’attendant à tout, et prêt -à tout.</p> - -<p>La chambre de la patronne était ouverte, elle m’y fit entrer en -prononçant d’un ton sévère: «J’ai à vous parler, monsieur Kervelen.»</p> - -<p>Je passai devant elle en baissant la tête. Elle posa sa bougie sur la -cheminée, puis, croisant ses bras sur sa puissante poitrine que couvrait -mal une fine camisole blanche:</p> - -<p>—Ah ça, monsieur Kervelen, vous prenez donc ma maison pour une maison -publique!»</p> - -<p>Je n’étais pas fier. Je murmurai: «Mais non, madame Kergaran. Il ne faut -pas vous fâcher, voyons, vous savez bien ce que c’est qu’un jeune -homme.»</p> - -<p>Elle répondit: «Je sais que je ne veux pas de créatures chez moi, -entendez-vous. Je sais que je ferai respecter mon toit, et la réputation -de ma maison, entendez-vous? Je sais.....»</p> - -<p>Elle parla pendant vingt minutes au moins, accumulant les raisons sur -les indignations, m’accablant sous l’honorabilité de sa <i>maison</i>, me -lardant de reproches mordants.</p> - -<p>Moi (l’homme est un singulier animal), au <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> lieu de l’écouter, je la -regardais. Je n’entendais plus un mot, mais plus un mot. Elle avait une -poitrine superbe, la gaillarde, ferme, blanche et grasse, un peu grosse -peut-être, mais tentante à faire passer des frissons dans le dos. Je ne -me serais jamais douté vraiment qu’il y eût de pareilles choses sous la -robe de laine de la patronne. Elle semblait rajeunie de dix ans, en -déshabillé. Et voilà que je me sentais tout drôle, tout..... Comment -dirai-je?..... tout remué. Je retrouvais brusquement devant elle ma -situation..... interrompue un quart d’heure plus tôt dans ma chambre.</p> - -<p>Et, derrière elle, là-bas, dans l’alcôve, je regardais son lit. Il était -entr’ouvert, écrasé, montrant, par le trou creusé dans les draps, la -pesée du corps qui s’était couché là. Et je pensais qu’il devait faire -très bon et très chaud là dedans, plus chaud que dans un autre lit. -Pourquoi plus chaud? Je n’en sais rien, sans doute à cause de l’opulence -des chairs qui s’y étaient reposées.</p> - -<p>Quoi de plus troublant et de plus charmant qu’un lit défait? Celui-là me -grisait, de loin, me faisait courir des frémissements sur la peau.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p> - -<p>Elle parlait toujours, mais doucement maintenant, elle parlait en amie -rude et bienveillante qui ne demande plus qu’à pardonner.</p> - -<p>Je balbutiai: «Voyons..... voyons..... madame Kergaran..... voyons.....» -Et comme elle s’était tue pour attendre ma réponse, je la saisis dans -mes deux bras et je me mis à l’embrasser, mais à l’embrasser comme un -affamé, comme un homme qui attend ça depuis longtemps.</p> - -<p>Elle se débattait, tournait la tête, sans se fâcher trop fort, répétant -machinalement selon son habitude: «Oh! la canaille... la canaille... la -ca...»</p> - -<p>Elle ne put pas achever le mot, je l’avais enlevée d’un effort, et je -l’emportais, serrée contre moi. On est rudement vigoureux, allez, en -certains moments!</p> - -<p>Je rencontrai le bord du lit, et je tombai dessus sans la lâcher.....</p> - -<p>Il y faisait en effet fort bon et fort chaud dans son lit.</p> - -<p>Une heure plus tard, la bougie s’étant éteinte, la patronne se leva pour -allumer l’autre. Et comme elle revenait se glisser à mon côté, enfonçant -sous les draps sa jambe ronde et forte, elle prononça d’une voix câline, -<span class="pagenum" id="Page_76">76</span> satisfaite, reconnaissante peut-être: «Oh!... la canaille!... la -canaille!...»</p> - -<div class="nota"> - <p><i>La Patronne</i> a paru dans le <i>Gil-Blas</i> du 1<sup>er</sup> avril 1884, sous la - signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_3">LE PETIT FÛT.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Adolphe Tavernier.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">AÎTRE</span> Chicot, l’aubergiste d’Épreville, arrêta son tilbury devant la -ferme de la mère Magloire. C’était un grand gaillard de quarante ans, -rouge et ventru, et qui passait pour malicieux.</p> - -<p>Il attacha son cheval au poteau de la barrière, puis il pénétra dans la -cour. Il possédait un bien attenant aux terres de la vieille, qu’il -convoitait depuis longtemps. Vingt fois il avait essayé de les acheter, -mais la mère Magloire s’y refusait avec obstination.</p> - -<p>—J’y sieus née, j’y mourrai, disait-elle.</p> - -<p>Il la trouva épluchant des pommes de terre devant sa porte. Âgée de -soixante-douze <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> ans, elle était sèche, ridée, courbée, mais -infatigable comme une jeune fille. Chicot lui tapa dans le dos avec -amitié, puis s’assit près d’elle sur un escabeau.</p> - -<p>—Eh bien! la mère, et c’te santé, toujours bonne?</p> - -<p>—Pas trop mal, et vous, maît’ Prosper?</p> - -<p>—Eh! eh! quéques douleurs; sans ça, ce s’rait à satisfaction.</p> - -<p>—Allons, tant mieux!</p> - -<p>Elle ne dit plus rien. Chicot la regardait accomplir sa besogne. Ses -doigts crochus, noués, durs comme des pattes de crabe, saisissaient à la -façon de pinces les tubercules grisâtres dans une manne, et vivement -elle les faisait tourner, enlevant de longues bandes de peau sous la -lame d’un vieux couteau qu’elle tenait de l’autre main. Et, quand la -pomme de terre était devenue toute jaune, elle la jetait dans un seau -d’eau. Trois poules hardies s’en venaient l’une après l’autre jusque -dans ses jupes ramasser les épluchures, puis se sauvaient à toutes -pattes, portant au bec leur butin.</p> - -<p>Chicot semblait gêné, hésitant, anxieux, avec quelque chose sur la -langue qui ne voulait pas sortir. A la fin, il se décida:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_81">81</span></p> - -<p>—Dites donc, mère Magloire...</p> - -<p>—Qué qu’i a pour votre service?</p> - -<p>—C’te ferme, vous n’voulez toujours point m’ la vendre?</p> - -<p>—Pour ça non. N’y comptez point. C’est dit, c’est dit, n’y r’venez pas.</p> - -<p>—C’est qu’j’ai trouvé un arrangement qui f’rait notre affaire à tous -les deux.</p> - -<p>—Qué qu’ c’est?</p> - -<p>—Le v’la. Vous m’la vendez, et pi vous la gardez tout d’ même. Vous n’y -êtes point? Suivez ma raison.</p> - -<p>La vieille cessa d’éplucher ses légumes et fixa sur l’aubergiste ses -yeux vifs sous leurs paupières fripées.</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Je m’explique. J’vous donne, chaque mois, cent cinquante francs. Vous -entendez bien: chaque mois j’vous apporte ici, avec mon tilbury, trente -écus de cent sous. Et pi n’y a rien de changé de plus, rien de rien; -vous restez chez vous, vous n’ vous occupez point de mé, vous n’ me -d’vez rien. Vous n’ faites que prendre mon argent. Ça vous va-t’il?</p> - -<p>Il la regardait d’un air joyeux, d’un air de bonne humeur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_82">82</span></p> - -<p>La vieille le considérait avec méfiance, cherchant le piège. Elle -demanda:</p> - -<p>—Ça, c’est pour mé; mais pour vous, c’te ferme, ça n’ vous la donne -point?</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—N’ vous tracassez point de ça. Vous restez tant que l’ bon Dieu vous -laissera vivre. Vous êtes chez vous. Seulement vous m’ ferez un p’tit -papier chez l’notaire pour qu’après vous ça me revienne. Vous n’avez -point d’éfants, rien qu’ des neveux que vous n’y tenez guère. Ça vous -va-t-il? Vous gardez votre bien votre vie durant, et j’ vous donne -trente écus de cent sous par mois. C’est tout gain pour vous.</p> - -<p>La vieille demeurait surprise, inquiète, mais tentée. Elle répliqua:</p> - -<p>—Je n’ dis point non. Seulement, j’veux m’ faire une raison là-dessus. -Rev’nez causer d’ça dans l’ courant d’ l’autre semaine. J’vous f’rai une -réponse d’mon idée.</p> - -<p>Et maître Chicot s’en alla, content comme un roi qui vient de conquérir -un empire.</p> - -<p>La mère Magloire demeura songeuse. Elle ne dormit pas la nuit suivante. -Pendant quatre jours, elle eut une fièvre d’hésitation. Elle flairait -bien quelque chose de mauvais <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> pour elle là dedans, mais la pensée -des trente écus par mois, de ce bel argent sonnant qui s’en viendrait -couler dans son tablier, qui lui tomberait comme ça du ciel, sans rien -faire, la ravageait de désir.</p> - -<p>Alors elle alla trouver le notaire et lui conta son cas. Il lui -conseilla d’accepter la proposition de Chicot, mais en demandant -cinquante écus de cent sous au lieu de trente, sa ferme valant, au bas -mot, soixante mille francs.</p> - -<p>—Si vous vivez quinze ans, disait le notaire, il ne la payera encore, -de cette façon, que quarante-cinq mille francs.</p> - -<p>La vieille frémit à cette perspective de cinquante écus de cent sous par -mois; mais elle se méfiait toujours, craignant mille choses imprévues, -des ruses cachées, et elle demeura jusqu’au soir à poser des questions, -ne pouvant se décider à partir. Enfin elle ordonna de préparer l’acte, -et elle rentra troublée comme si elle eût bu quatre pots de cidre -nouveau.</p> - -<p>Quand Chicot vint pour savoir la réponse elle se fit longtemps prier, -déclarant qu’elle ne voulait pas, mais rongée par la peur qu’il ne -consentît point à donner les cinquante <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> pièces de cent sous. Enfin, -comme il insistait, elle énonça ses prétentions.</p> - -<p>Il eut un sursaut de désappointement et refusa.</p> - -<p>Alors, pour le convaincre, elle se mit à raisonner sur la durée probable -de sa vie.</p> - -<p>—Je n’en ai pas pour pu de cinq à six ans pour sûr. Me v’là sur mes -soixante-treize, et pas vaillante avec ça. L’aut’e soir, je crûmes que -j’allais passer. Il me semblait qu’on me vidait l’ corps, qu’il a fallu -me porter à mon lit.</p> - -<p>Mais Chicot ne se laissait pas prendre.</p> - -<p>—Allons, allons, vieille pratique, vous êtes solide comme l’ clocher d’ -l’église. Vous vivrez pour le moins cent dix ans. C’est vous qui -m’enterrerez, pour sûr.</p> - -<p>Tout le jour fut encore perdu en discussions. Mais, comme la vieille ne -céda pas, l’aubergiste, à la fin, consentit à donner les cinquante écus.</p> - -<p>Ils signèrent l’acte le lendemain. Et la mère Magloire exigea dix écus -de pots de vin.</p> - -<p class="br">Trois ans s’écoulèrent. La bonne femme se portait comme un charme. Elle -paraissait n’avoir pas vieilli d’un jour, et Chicot se désespérait. <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> -Il lui semblait, à lui, qu’il payait cette rente depuis un demi-siècle, -qu’il était trompé, floué, ruiné. Il allait de temps en temps rendre -visite à la fermière, comme on va voir, en juillet, dans les champs, si -les blés sont mûrs pour la faux. Elle le recevait avec une malice dans -le regard. On eût dit qu’elle se félicitait du bon tour qu’elle lui -avait joué; et il remontait bien vite dans son tilbury en murmurant:</p> - -<p>—Tu ne crèveras donc point, carcasse!</p> - -<p>Il ne savait que faire. Il eût voulu l’étrangler en la voyant. Il la -haïssait d’une haine féroce, sournoise, d’une haine de paysan volé.</p> - -<p>Alors il chercha des moyens.</p> - -<p>Un jour enfin, il s’en revint la voir en se frottant les mains, comme il -faisait la première fois lorsqu’il lui avait proposé le marché.</p> - -<p>Et, après avoir causé quelques minutes:</p> - -<p>—Dites donc, la mère, pourquoi que vous ne v’nez point dîner à la -maison, quand vous passez à Épreville? On en jase; on dit comme ça que -j’ sommes pu amis, et ça me fait deuil. Vous savez, chez mé, vous ne -payerez point. J’suis pas regardant à un <span class="pagenum" id="Page_86">86</span> dîner. Tant que le cœur -vous en dira, v’nez sans retenue, ça m’ fera plaisir.</p> - -<p>La mère Magloire ne se le fit point répéter, et le surlendemain, comme -elle allait au marché dans sa carriole conduite par son valet Célestin, -elle mit sans gêne son cheval à l’écurie chez maître Chicot, et réclama -le dîner promis.</p> - -<p>L’aubergiste, radieux, la traita comme une dame, lui servit du poulet, -du boudin, de l’andouille, du gigot et du lard aux choux. Mais elle ne -mangea presque rien, sobre depuis son enfance, ayant toujours vécu d’un -peu de soupe et d’une croûte de pain beurrée.</p> - -<p>Chicot insistait, désappointé. Elle ne buvait pas non plus. Elle refusa -de prendre du café.</p> - -<p>Il demanda:</p> - -<p>—Vous accepterez toujours bien un p’tit verre.</p> - -<p>—Ah! pour ça, oui. Je ne dis pas non.</p> - -<p>Et il cria de tous ses poumons, à travers l’auberge:</p> - -<p>—Rosalie, apporte la fine, la surfine, le fil-en-dix.</p> - -<p>Et la servante apparut, tenant une longue <span class="pagenum" id="Page_87">87</span> bouteille ornée d’une -feuille de vigne en papier.</p> - -<p>Il emplit deux petits verres.</p> - -<p>—Goûtez ça, la mère, c’est de la fameuse.</p> - -<p>Et la bonne femme se mit à boire tout doucement, à petites gorgées, -faisant durer le plaisir. Quand elle eut vidé son verre, elle l’égoutta, -puis déclara:</p> - -<p>—Ça, oui, c’est de la fine.</p> - -<p>Elle n’avait point fini de parler que Chicot lui en versait un second -coup. Elle voulut refuser, mais il était trop tard, et elle le dégusta -longuement, comme le premier.</p> - -<p>Il voulut alors lui faire accepter une troisième tournée, mais elle -résista. Il insistait:</p> - -<p>—Ça, c’est du lait, voyez-vous; mé j’en bois dix, douze, sans embarras. -Ça passe comme du sucre. Rien au ventre, rien à la tête; on dirait que -ça s’évapore sur la langue. Y a rien de meilleur pour la santé!</p> - -<p>Comme elle en avait bien envie, elle céda, mais elle n’en prit que la -moitié du verre.</p> - -<p>Alors Chicot, dans un élan de générosité, s’écria:</p> - -<p>—T’nez, puisqu’elle vous plaît, j’ vas vous en donner un p’tit fût, -histoire de vous montrer que j’ sommes toujours une paire d’amis.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_88">88</span></p> - -<p>La bonne femme ne dit pas non, et s’en alla, un peu grise.</p> - -<p>Le lendemain, l’aubergiste entra dans la cour de la mère Magloire, puis -tira du fond de sa voiture une petite barrique cerclée de fer. Puis il -voulut lui faire goûter le contenu, pour prouver que c’était bien la -même fine; et quand ils en eurent encore bu chacun trois verres, il -déclara, en s’en allant:</p> - -<p>—Et puis, vous savez, quand n’y en aura pu, y en a encore; n’ vous -gênez point. Je n’ suis pas regardant. Pû tôt que ce sera fini, pu que -je serai content.</p> - -<p>Et il remonta dans son tilbury.</p> - -<p>Il revint quatre jours plus tard. La vieille était devant sa porte, -occupée à couper le pain de la soupe.</p> - -<p>Il s’approcha, lui dit bonjour, lui parla dans le nez, histoire de -sentir son haleine. Et il reconnut un souffle d’alcool. Alors son visage -s’éclaira.</p> - -<p>—Vous m’offrirez bien un verre de fil? dit-il.</p> - -<p>Et ils trinquèrent deux ou trois fois.</p> - -<p>Mais bientôt le bruit courut dans la contrée que la mère Magloire -s’ivrognait toute seule. On la ramassait tantôt dans sa cuisine, <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> -tantôt dans sa cour, tantôt dans les chemins des environs, et il fallait -la rapporter chez elle, inerte comme un cadavre.</p> - -<p>Chicot n’allait plus chez elle, et, quand on lui parlait de la paysanne, -il murmurait avec un visage triste:</p> - -<p>—C’est-il pas malheureux, à son âge, d’avoir pris c’t’ habitude-là? -Voyez-vous, quand on est vieux, y a pas de ressource. Ça finira bien par -lui jouer un mauvais tour!</p> - -<p>Ça lui joua un mauvais tour, en effet. Elle mourut l’hiver suivant, vers -la Noël, étant tombée, soûle, dans la neige.</p> - -<p>Et maître Chicot hérita de la ferme, en déclarant:</p> - -<p>—C’te manante, si alle s’était point boissonnée, alle en avait bien -pour dix ans de plus.</p> - -<div class="nota"> - <p><i>Le Petit Fût</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du lundi 7 avril 1884.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_4">LUI?</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Pierre Decourcelle.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">ON</span> cher ami, tu n’y comprends rien? et je le conçois. Tu me crois -devenu fou? Je le suis peut-être un peu, mais non pas pour les raisons -que tu supposes.</p> - -<p>Oui. Je me marie. Voilà.</p> - -<p>Et pourtant mes idées et mes convictions n’ont pas changé. Je considère -l’accouplement légal comme une bêtise. Je suis certain que huit maris -sur dix sont cocus. Et ils ne méritent pas moins pour avoir eu -l’imbécillité d’enchaîner leur vie, de renoncer à l’amour libre, la -seule chose gaie et bonne au monde, de couper l’aile à la fantaisie qui -nous pousse <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> sans cesse à toutes les femmes, etc., etc. Plus que -jamais je me sens incapable d’aimer une femme parce que j’aimerai -toujours trop toutes les autres. Je voudrais avoir mille bras, mille -lèvres et mille... tempéraments pour pouvoir étreindre en même temps une -armée de ces êtres charmants et sans importance.</p> - -<p>Et cependant je me marie.</p> - -<p>J’ajoute que je ne connais guère ma femme de demain. Je l’ai vue -seulement quatre ou cinq fois. Je sais qu’elle ne me déplaît point; cela -me suffit pour ce que j’en veux faire. Elle est petite; blonde et -grasse. Après-demain, je désirerai ardemment une femme grande, brune et -mince.</p> - -<p>Elle n’est pas riche. Elle appartient à une famille moyenne. C’est une -jeune fille comme on en trouve à la grosse, bonnes à marier, sans -qualités et sans défauts apparents, dans la bourgeoisie ordinaire. On -dit d’elle: «M<sup>lle</sup> Lajolle est bien gentille.» On dira demain: «Elle -est fort gentille, M<sup>me</sup> Raymon.» Elle appartient enfin à la légion des -jeunes filles honnêtes «dont on est heureux de faire sa femme» jusqu’au -jour où on découvre qu’on préfère justement toutes les autres femmes à -celle qu’on a choisie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_95">95</span></p> - -<p>Alors pourquoi me marier, diras-tu?</p> - -<p>J’ose à peine t’avouer l’étrange et invraisemblable raison qui me pousse -à cet acte insensé.</p> - -<p>Je me marie pour n’être pas seul!</p> - -<p>Je ne sais comment dire cela, comment me faire comprendre. Tu auras -pitié de moi, et tu me mépriseras, tant mon état d’esprit est misérable.</p> - -<p>Je ne veux plus être seul, la nuit. Je veux sentir un être près de moi, -contre moi, un être qui peut parler, dire quelque chose, n’importe quoi.</p> - -<p>Je veux pouvoir briser son sommeil; lui poser une question quelconque -brusquement, une question stupide pour entendre une voix, pour sentir -habitée ma demeure, pour sentir une âme en éveil, un raisonnement en -travail, pour voir, allumant brusquement ma bougie, une figure humaine à -mon côté..., parce que... parce que... (je n’ose pas avouer cette -honte)... parce que j’ai peur, tout seul.</p> - -<p>Oh! tu ne me comprends pas encore.</p> - -<p>Je n’ai pas peur d’un danger. Un homme entrerait, je le tuerais sans -frissonner. Je n’ai pas peur des revenants; je ne crois pas au -surnaturel. Je n’ai pas peur des morts; je crois <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> à l’anéantissement -définitif de chaque être qui disparaît!</p> - -<p>Alors!... Oui, alors!... Eh bien! j’ai peur de moi! j’ai peur de la -peur; peur des spasmes de mon esprit qui s’affole, peur de cette -horrible sensation de la terreur incompréhensible.</p> - -<p>Ris si tu veux. Cela est affreux, inguérissable. J’ai peur des murs, des -meubles, des objets familiers qui s’animent, pour moi, d’une sorte de -vie animale. J’ai peur surtout du trouble horrible de ma pensée, de ma -raison qui m’échappe brouillée, dispersée par une mystérieuse et -invisible angoisse.</p> - -<p>Je sens d’abord une vague inquiétude qui me passe dans l’âme et me fait -courir un frisson sur la peau. Je regarde autour de moi. Rien! Et je -voudrais quelque chose! Quoi? Quelque chose de compréhensible. Puisque -j’ai peur uniquement parce que je ne comprends pas ma peur.</p> - -<p>Je parle! j’ai peur de ma voix. Je marche! j’ai peur de l’inconnu de -derrière la porte, de derrière le rideau, de dans l’armoire, de sous le -lit. Et pourtant je sais qu’il n’y a rien nulle part.</p> - -<p>Je me retourne brusquement parce que j’ai <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> peur de ce qui est -derrière moi, bien qu’il n’y ait rien et que je le sache.</p> - -<p>Je m’agite, je sens mon effarement grandir; et je m’enferme dans ma -chambre; et je m’enfonce dans mon lit, et je me cache sous mes draps; et -blotti, roulé comme une boule, je ferme les yeux désespérément, et je -demeure ainsi pendant un temps infini avec cette pensée que ma bougie -demeure allumée sur ma table de nuit et qu’il faudrait pourtant -l’éteindre. Et je n’ose pas.</p> - -<p>N’est-ce pas affreux, d’être ainsi?</p> - -<p>Autrefois je n’éprouvais rien de cela. Je rentrais tranquillement. -J’allais et je venais en mon logis sans que rien troublât la sérénité de -mon âme. Si l’on m’avait dit quelle maladie de peur invraisemblable, -stupide et terrible, devait me saisir un jour, j’aurais bien ri; -j’ouvrais les portes dans l’ombre avec assurance; je me couchais -lentement sans pousser les verrous, et je ne me relevais jamais au -milieu des nuits pour m’assurer que toutes les issues de ma chambre -étaient fortement closes.</p> - -<p>Cela a commencé l’an dernier d’une singulière façon.</p> - -<p>C’était en automne, par un soir humide. <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> Quand ma bonne fut partie, -après mon dîner, je me demandai ce que j’allais faire. Je marchai -quelque temps à travers ma chambre. Je me sentais las, accablé sans -raison, incapable de travailler, sans force même pour lire. Une pluie -fine mouillait les vitres; j’étais triste, tout pénétré par une de ces -tristesses sans causes qui vous donnent envie de pleurer, qui vous font -désirer de parler à n’importe qui pour secouer la lourdeur de notre -pensée.</p> - -<p>Je me sentais seul. Mon logis me paraissait vide comme il n’avait jamais -été. Une solitude infinie et navrante m’entourait. Que faire? Je -m’assis. Alors une impatience nerveuse me courut dans les jambes. Je me -relevai, et je me remis à marcher. J’avais peut-être aussi un peu de -fièvre, car mes mains, que je tenais rejointes derrière mon dos, comme -on fait souvent quand on se promène avec lenteur, se brûlaient l’une à -l’autre, et je le remarquai. Puis soudain un frisson de froid me courut -dans le dos. Je pensai que l’humidité du dehors entrait chez moi, et -l’idée de faire du feu me vint. J’en allumai; c’était la première fois -de l’année. Et je m’assis de nouveau en regardant la flamme. Mais -bientôt <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> l’impossibilité de rester en place me fit encore me -relever, et je sentis qu’il fallait m’en aller, me secouer, trouver un -ami.</p> - -<p>Je sortis. J’allai chez trois camarades que je ne rencontrai pas; puis, -je gagnai le boulevard, décidé à découvrir une personne de connaissance.</p> - -<p>Il faisait triste partout. Les trottoirs trempés luisaient. Une tiédeur -d’eau, une de ces tiédeurs qui vous glacent par frissons brusques, une -tiédeur pesante de pluie impalpable accablait la rue, semblait lasser et -obscurcir la flamme du gaz.</p> - -<p>J’allais d’un pas mou, me répétant: «Je ne trouverai personne avec qui -causer.»</p> - -<p>J’inspectai plusieurs fois les cafés, depuis la Madeleine jusqu’au -faubourg Poissonnière. Des gens tristes, assis devant des tables, -semblaient n’avoir pas même la force de finir leurs consommations.</p> - -<p>J’errai longtemps ainsi, et, vers minuit, je me mis en route pour -rentrer chez moi. J’étais fort calme, mais fort las. Mon concierge, qui -se couche avant onze heures, m’ouvrit tout de suite, contrairement à son -habitude, et je pensai: «Tiens, un autre locataire vient sans doute de -remonter.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_100">100</span></p> - -<p>Quand je sors de chez moi, je donne toujours à ma porte deux tours de -clef. Je la trouvai simplement tirée, et cela me frappa. Je supposai -qu’on m’avait monté des lettres dans la soirée.</p> - -<p>J’entrai. Mon feu brûlait encore et éclairait même un peu l’appartement. -Je pris une bougie pour aller l’allumer au foyer, lorsqu’en jetant les -yeux devant moi, j’aperçus quelqu’un assis dans mon fauteuil, et qui se -chauffait les pieds en me tournant le dos.</p> - -<p>Je n’eus pas peur, oh! non, pas le moins du monde. Une supposition très -vraisemblable me traversa l’esprit; celle qu’un de mes amis était venu -pour me voir. La concierge, prévenue par moi à ma sortie, avait dit que -j’allais rentrer, avait prêté sa clef. Et toutes les circonstances de -mon retour, en une seconde, me revinrent à la pensée: le cordon tiré -tout de suite, ma porte seulement poussée.</p> - -<p>Mon ami, dont je ne voyais que les cheveux, s’était endormi devant mon -feu en m’attendant, et je m’avançai pour le réveiller. Je le voyais -parfaitement, un de ses bras pendant à droite; ses pieds étaient croisés -l’un sur l’autre; sa tête, penchée un peu sur le côté gauche du -fauteuil, indiquait bien le <span class="pagenum" id="Page_101">101</span> sommeil. Je me demandais: Qui est-ce? -On y voyait peu d’ailleurs dans la pièce. J’avançai la main pour lui -toucher l’épaule!...</p> - -<p>Je rencontrai le bois du siège! Il n’y avait plus personne. Le fauteuil -était vide!</p> - -<p>Quel sursaut, miséricorde!</p> - -<p>Je reculai d’abord comme si un danger terrible eût apparu devant moi.</p> - -<p>Puis je me retournai, sentant quelqu’un derrière mon dos; puis, -aussitôt, un impérieux besoin de revoir le fauteuil me fit pivoter -encore une fois. Et je demeurai debout, haletant d’épouvante, tellement -éperdu que je n’avais plus une pensée, prêt à tomber.</p> - -<p>Mais je suis un homme de sang-froid, et tout de suite la raison me -revint. Je songeai: «Je viens d’avoir une hallucination, voilà tout.» Et -je réfléchis immédiatement sur ce phénomène. La pensée va vite dans ces -moments-là.</p> - -<p>J’avais eu une hallucination—c’était là un fait incontestable. Or, mon -esprit était demeuré tout le temps lucide, fonctionnant régulièrement et -logiquement. Il n’y avait donc aucun trouble du côté du cerveau. Les -yeux seuls s’étaient trompés, avaient trompé <span class="pagenum" id="Page_102">102</span> ma pensée. Les yeux -avaient eu une vision, une de ces visions qui font croire aux miracles -les gens naïfs. C’était là un accident nerveux de l’appareil optique, -rien de plus, un peu de congestion peut-être.</p> - -<p>Et j’allumai ma bougie. Je m’aperçus, en me baissant vers le feu, que je -tremblais, et je me relevai d’une secousse, comme si on m’eût touché par -derrière.</p> - -<p>Je n’étais point tranquille assurément.</p> - -<p>Je fis quelques pas; je parlai haut. Je chantai à mi-voix quelques -refrains.</p> - -<p>Puis je fermai la porte de ma chambre à double tour, et je me sentis un -peu rassuré. Personne ne pouvait entrer, au moins.</p> - -<p>Je m’assis encore et je réfléchis longtemps à mon aventure; puis je me -couchai, et je soufflai ma lumière.</p> - -<p>Pendant quelques minutes, tout alla bien. Je restais sur le dos, assez -paisiblement. Puis le besoin me vint de regarder dans ma chambre, et je -me mis sur le côté.</p> - -<p>Mon feu n’avait plus que deux ou trois tisons rouges qui éclairaient -juste les pieds du fauteuil, et je crus revoir l’homme assis dessus.</p> - -<p>J’enflammai une allumette d’un mouvement <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> rapide. Je m’étais trompé, -je ne voyais plus rien.</p> - -<p>Je me levai, cependant, et j’allai cacher le fauteuil derrière mon lit.</p> - -<p>Puis je refis l’obscurité et je tâchai de m’endormir. Je n’avais pas -perdu connaissance depuis plus de cinq minutes, quand j’aperçus en -songe, et nettement comme dans la réalité, toute la scène de la soirée. -Je me réveillai éperdument, et, ayant éclairé mon logis, je demeurai -assis dans mon lit, sans oser même essayer de redormir.</p> - -<p>Deux fois cependant le sommeil m’envahit, malgré moi, pendant quelques -secondes. Deux fois je revis la chose. Je me croyais devenu fou.</p> - -<p>Quand le jour parut, je me sentis guéri et je sommeillai paisiblement -jusqu’à midi.</p> - -<p>C’était fini, bien fini. J’avais eu la fièvre, le cauchemar, que -sais-je? J’avais été malade, enfin. Je me trouvai néanmoins fort bête.</p> - -<p>Je fus très gai ce jour-là. Je dînai au cabaret; j’allai voir le -spectacle, puis je me mis en chemin pour rentrer. Mais voilà qu’en -approchant de ma maison une inquiétude étrange me saisit. J’avais peur -de le revoir, lui. Non pas peur de lui, non pas peur de sa <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> -présence, à laquelle je ne croyais point, mais j’avais peur d’un trouble -nouveau de mes yeux, peur de l’hallucination, peur de l’épouvante qui me -saisirait.</p> - -<p>Pendant plus d’une heure, j’errai de long en large sur le trottoir; puis -je me trouvai trop imbécile à la fin et j’entrai. Je haletais tellement -que je ne pouvais plus monter mon escalier. Je restai encore plus de dix -minutes devant mon logement sur le palier, puis, brusquement, j’eus un -élan de courage, un roidissement de volonté. J’enfonçai ma clef; je me -précipitai en avant une bougie à la main, je poussai d’un coup de pied -la porte entrebâillée de ma chambre, et je jetai un regard effaré vers -la cheminée. Je ne vis rien.—Ah!...</p> - -<p>Quel soulagement! Quelle joie! Quelle délivrance! J’allais et je venais -d’un air gaillard. Mais je ne me sentais pas rassuré; je me retournais -par sursauts; l’ombre des coins m’inquiétait.</p> - -<p>Je dormis mal, réveillé sans cesse par des bruits imaginaires. Mais je -ne le vis pas. Non. C’était fini!</p> - -<p class="br">Depuis ce jour-là j’ai peur tout seul, la <span class="pagenum" id="Page_105">105</span> nuit. Je la sens là, près -de moi, autour de moi, la vision. Elle ne m’est point apparue de -nouveau. Oh non! Et qu’importe, d’ailleurs, puisque je n’y crois pas, -puisque je sais que ce n’est rien!</p> - -<p>Elle me gêne cependant parce que j’y pense sans cesse.—Une main pendait -du côté droit; sa tête était penchée du côté gauche comme celle d’un -homme qui dort... Allons, assez, nom de Dieu! je n’y veux plus songer!</p> - -<p>Qu’est-ce que cette obsession, pourtant? Pourquoi cette persistance? Ses -pieds étaient tout près du feu!</p> - -<p>Il me hante, c’est fou, mais c’est ainsi. Qui, Il? Je sais bien qu’il -n’existe pas, que ce n’est rien! Il n’existe que dans mon appréhension, -que dans ma crainte, que dans mon angoisse! Allons, assez!...</p> - -<p>Oui, mais j’ai beau me raisonner, me roidir, je ne peux plus rester seul -chez moi, parce qu’il y est. Je ne le verrai plus, je le sais, il ne se -montrera plus, c’est fini cela. Mais il y est tout de même, dans ma -pensée. Il demeure invisible, cela n’empêche qu’il y soit. Il est -derrière les portes, dans l’armoire fermée, sous le lit, dans tous les -coins <span class="pagenum" id="Page_106">106</span> obscurs, dans toutes les ombres. Si je tourne la porte, si -j’ouvre l’armoire, si je baisse ma lumière sous le lit, si j’éclaire les -coins, les ombres, il n’y est plus; mais alors je le sens derrière moi. -Je me retourne, certain cependant que je ne le verrai pas, que je ne le -verrai plus. Il n’en est pas moins derrière moi, encore.</p> - -<p>C’est stupide, mais c’est atroce. Que veux-tu? Je n’y peux rien.</p> - -<p>Mais si nous étions deux chez moi, je sens, oui, je sens assurément -qu’il n’y serait plus! Car il est là parce que je suis seul, uniquement -parce que je suis seul!</p> - -<div class="nota"> - <p><i>Lui?</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 3 juillet 1883, sous la - signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_5">MON ONCLE SOSTHÈNE.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Paul Ginisty.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">ON</span> oncle Sosthène était un libre penseur comme il en existe beaucoup, -un libre penseur par bêtise. On est souvent religieux de la même façon. -La vue d’un prêtre le jetait en des fureurs inconcevables; il lui -montrait le poing, lui faisait des cornes, et touchait du fer derrière -son dos, ce qui indique déjà une croyance, la croyance au mauvais -œil. Or, quand il s’agit de croyances irraisonnées, il faut les avoir -toutes ou n’en pas avoir du tout. Moi qui suis aussi libre penseur, -c’est-à-dire un révolté contre tous les dogmes que fit inventer la peur -de la mort, je n’ai pas de colère contre les temples, qu’ils soient -catholiques, <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> apostoliques, romains, protestants, russes, grecs, -bouddhistes, juifs, musulmans. Et puis, moi, j’ai une façon de les -considérer et de les expliquer. Un temple, c’est un hommage à l’inconnu. -Plus la pensée s’élargit, plus l’inconnu diminue, plus les temples -s’écroulent. Mais, au lieu d’y mettre des encensoirs, j’y placerais des -télescopes et des microscopes et des machines électriques. Voilà!</p> - -<p>Mon oncle et moi nous différions sur presque tous les points. Il était -patriote, moi je ne le suis pas, parce que le patriotisme, c’est encore -une religion. C’est l’œuf des guerres.</p> - -<p>Mon oncle était franc-maçon. Moi, je déclare les francs-maçons plus -bêtes que les vieilles dévotes. C’est mon opinion et je la soutiens. -Tant qu’à avoir une religion, l’ancienne me suffirait.</p> - -<p>Ces nigauds-là ne font qu’imiter les curés. Ils ont pour symbole un -triangle au lieu d’une croix. Ils ont des églises qu’ils appellent des -Loges, avec un tas de cultes divers: le rite Écossais, le rite Français, -le Grand-Orient, une série de balivernes à crever de rire.</p> - -<p>Puis, qu’est-ce qu’ils veulent? Se secourir mutuellement en se -chatouillant le fond de <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> la main? Je n’y vois pas de mal. Ils ont -mis en pratique le précepte chrétien: «Secourez-vous les uns les -autres.» La seule différence consiste dans le chatouillement. Mais, -est-ce la peine de faire tant de cérémonies pour prêter cent sous à un -pauvre diable? Les religieux, pour qui l’aumône et le secours sont un -devoir et un métier, tracent en tête de leurs épîtres trois lettres: J. -M. J. Les francs-maçons posent trois points en queue de leur nom. Dos à -dos, compères.</p> - -<p>Mon oncle me répondait: «Justement nous élevons religion contre -religion. Nous faisons de la libre pensée l’arme qui tuera le -cléricalisme. La franc-maçonnerie est la citadelle où sont enrôlés tous -les démolisseurs de divinités.»</p> - -<p>Je ripostais: «Mais, mon bon oncle» (au fond je disais: «vieille -moule»), c’est justement ce que je vous reproche. Au lieu de détruire, -vous organisez la concurrence: ça fait baisser les prix, voilà tout. Et -puis encore, si vous n’admettiez parmi vous que des libres penseurs, je -comprendrais; mais vous recevez tout le monde. Vous avez des catholiques -en masse, même des chefs du parti. Pie IX fut des vôtres, avant d’être -pape. Si vous appelez <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> une Société ainsi composée une citadelle -contre le cléricalisme, je la trouve faible, votre citadelle.»</p> - -<p>Alors, mon oncle, clignant de l’œil, ajoutait: «Notre véritable -action, notre action la plus formidable a lieu en politique. Nous -sapons, d’une façon continue et sûre, l’esprit monarchique.»</p> - -<p>Cette fois j’éclatais. «Ah! oui, vous êtes des malins! Si vous me dites -que la Franc-Maçonnerie est une usine à élections, je vous l’accorde; -qu’elle sert de machine à faire voter pour les candidats de toutes -nuances, je ne le nierai jamais; qu’elle n’a d’autre fonction que de -berner le bon peuple, de l’enrégimenter pour le faire aller à l’urne -comme on envoie au feu les soldats, je serai de votre avis; qu’elle est -utile, indispensable même à toutes les ambitions politiques parce -qu’elle change chacun de ses membres en agent électoral, je vous -crierai: «C’est clair comme le soleil!» Mais si vous me prétendez -qu’elle sert à saper l’esprit monarchique, je vous ris au nez.</p> - -<p>«Considérez-moi un peu cette vaste et mystérieuse association -démocratique, qui a eu pour grand maître, en France, le prince <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> -Napoléon sous l’Empire; qui a pour grand maître, en Allemagne, le prince -héritier; en Russie le frère du czar; dont font partie le roi Humbert et -le prince de Galles; et toutes les caboches couronnées du globe!»</p> - -<p>Cette fois mon oncle me glissait dans l’oreille: «C’est vrai; mais tous -ces princes servent nos projets sans s’en douter.</p> - -<p>—Et réciproquement, n’est-ce pas?»</p> - -<p>Et j’ajoutais en moi: «Tas de niais!»</p> - -<p>Et il fallait voir mon oncle Sosthène offrir à dîner à un franc-maçon.</p> - -<p>Ils se rencontraient d’abord et se touchaient les mains avec un air -mystérieux tout à fait drôle, on voyait qu’ils se livraient à une série -de pressions secrètes. Quand je voulais mettre mon oncle en fureur, je -n’avais qu’à lui rappeler que les chiens aussi ont une manière toute -franc-maçonnique de se reconnaître.</p> - -<p>Puis mon oncle emmenait son ami dans les coins, comme pour lui confier -des choses considérables; puis, à table, face à face, ils avaient une -façon de se considérer, de croiser leurs regards, de boire avec un coup -d’œil comme pour se répéter sans cesse: «Nous en sommes, hein!»</p> - -<p>Et penser qu’ils sont ainsi des millions sur <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> la terre qui s’amusent -à ces simagrées! J’aimerais encore mieux être jésuite.</p> - -<p class="br">Or, il y avait dans notre ville un vieux jésuite qui était la bête noire -de mon oncle Sosthène. Chaque fois qu’il le rencontrait ou seulement -s’il l’apercevait de loin, il murmurait: «Crapule, va!» Puis, me prenant -le bras, il me confiait dans l’oreille: «Tu verras que ce gredin-là me -fera du mal un jour ou l’autre. Je le sens.»</p> - -<p>Mon oncle disait vrai. Et voici comment l’accident se produisit par ma -faute.</p> - -<p>Nous approchions de la semaine sainte. Alors, mon oncle eut l’idée -d’organiser un dîner gras pour le vendredi, mais un vrai dîner, avec -andouille et cervelas. Je résistai tant que je pus; je disais: «Je ferai -gras comme toujours ce jour-là, mais tout seul, chez moi. C’est idiot, -votre manifestation. Pourquoi manifester? En quoi cela vous gêne-t-il -que des gens ne mangent pas de viande?»</p> - -<p>Mais mon oncle tint bon. Il invita trois amis dans le premier restaurant -de la ville; et comme c’était lui qui payait, je ne refusai pas non plus -de manifester.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_115">115</span></p> - -<p>Dès quatre heures, nous occupions une place en vue au café Pénelope, le -mieux fréquenté, et mon oncle Sosthène, d’une voix forte, racontait -notre menu.</p> - -<p>A six heures on se mit à table. A dix heures on mangeait encore et nous -avions bu, à cinq, dix-huit bouteilles de vin fin, plus quatre de -champagne. Alors mon oncle proposa ce qu’il appelait la «tournée de -l’archevêque». On plaçait en ligne, devant soi, six petits verres qu’on -remplissait avec des liqueurs différentes; puis il les fallait vider -coup sur coup pendant qu’un des assistants comptait jusqu’à vingt. -C’était stupide; mais mon oncle Sosthène trouvait cela «de -circonstance».</p> - -<p>A onze heures, il était gris comme un chantre. Il le fallut emporter en -voiture et mettre au lit, et déjà on pouvait prévoir que sa -manifestation anticléricale allait tourner en une épouvantable -indigestion.</p> - -<p>Comme je rentrais à mon logis, gris moi-même, mais d’une ivresse gaie, -une idée machiavélique, et qui satisfaisait tous mes instincts de -scepticisme, me traversa la tête.</p> - -<p>Je rajustai ma cravate, je pris un air désespéré, et j’allai sonner -comme un furieux à la <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> porte du vieux jésuite. Il était sourd; il me -fit attendre. Mais comme j’ébranlais toute la maison à coups de pied, il -parut enfin, en bonnet de coton, à sa fenêtre, et demanda: «Qu’est-ce -qu’on me veut?»</p> - -<p>Je criai: «Vite, vite, mon révérend père, ouvrez-moi; c’est un malade -désespéré qui réclame votre saint ministère!»</p> - -<p>Le pauvre bonhomme passa tout de suite un pantalon et descendit sans -soutane. Je lui racontai d’une voix haletante, que mon oncle, le libre -penseur, saisi soudain d’un malaise terrible qui faisait prévoir une -très grave maladie, avait été pris d’une grande peur de la mort, et -qu’il désirait le voir, causer avec lui, écouter ses conseils, connaître -mieux les croyances, se rapprocher de l’Église, et, sans doute, se -confesser, puis communier, pour franchir, en paix avec lui-même, le -redoutable pas.</p> - -<p>Et j’ajoutai d’un ton frondeur: «Il le désire, enfin. Si cela ne lui -fait pas de bien cela ne lui fera toujours pas de mal.»</p> - -<p>Le vieux jésuite, effaré, ravi, tout tremblant, me dit: «Attendez-moi -une minute, mon enfant, je viens.» Mais j’ajoutai: «Pardon, mon révérend -père, je ne vous accompagnerai pas, mes convictions ne me le permettent -point. <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> J’ai même refusé de venir vous chercher; aussi je vous -prierai de ne pas avouer que vous m’avez vu, mais de vous dire prévenu -de la maladie de mon oncle par une espèce de révélation.»</p> - -<p>Le bonhomme y consentit et s’en alla, d’un pas rapide, sonner à la porte -de mon oncle Sosthène. La servante qui soignait le malade ouvrit -bientôt, et je vis la soutane noire disparaître dans cette forteresse de -la libre pensée.</p> - -<p>Je me cachai sous une porte voisine pour attendre l’événement. Bien -portant, mon oncle eût assommé le jésuite, mais je le savais incapable -de remuer un bras, et je me demandais avec une joie délirante quelle -invraisemblable scène allait se jouer entre ces deux antagonistes? -Quelle lutte? quelle explication? quelle stupéfaction? quel -brouillamini? et quel dénouement à cette situation sans issue, que -l’indignation de mon oncle rendrait plus tragique encore!</p> - -<p>Je riais tout seul à me tenir les côtes; je me répétais à mi-voix: «Ah! -la bonne farce, la bonne farce!»</p> - -<p>Cependant il faisait froid, et je m’aperçus que le jésuite restait bien -longtemps. Je me disais: «Ils s’expliquent.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_118">118</span></p> - -<p>Une heure passa, puis deux, puis trois. Le révérend père ne sortait -point. Qu’était-il arrivé? Mon oncle était-il mort de saisissement en le -voyant? Ou bien avait-il tué l’homme en soutane? Ou bien s’étaient-ils -entre-mangés? Cette dernière supposition me sembla peu vraisemblable, -mon oncle me paraissant en ce moment incapable d’absorber un gramme de -nourriture de plus. Le jour se leva.</p> - -<p>Inquiet, et n’osant pas entrer à mon tour, je me rappelai qu’un de mes -amis demeurait juste en face. J’allai chez lui; je lui dis la chose, qui -l’étonna et le fit rire, et je <ins class="correction" title="m’enbusquai">m’embusquai</ins> à sa fenêtre.</p> - -<p>A neuf heures, il prit ma place, et je dormis un peu. A deux heures, je -le remplaçai à mon tour. Nous étions démesurément troublés.</p> - -<p>A six heures, le jésuite sortit d’un air pacifique et satisfait, et nous -le vîmes s’éloigner d’un pas tranquille.</p> - -<p>Alors honteux et timide, je sonnai à mon tour à la porte de mon oncle. -La servante parut. Je n’osai l’interroger et je montai, sans rien dire.</p> - -<p>Mon oncle Sosthène, pâle, défait, abattu, <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> l’œil morne, les bras -inertes, gisait dans son lit. Une petite image de piété était piquée au -rideau avec une épingle.</p> - -<p>On sentait fortement l’indigestion dans la chambre.</p> - -<p>Je dis: «Eh bien, mon oncle, vous êtes couché? Ça ne va donc pas?»</p> - -<p>Il répondit d’une voix accablée: «Oh! mon pauvre enfant, j’ai été bien -malade, j’ai failli mourir.</p> - -<p>—Comment ça, mon oncle?</p> - -<p>—Je ne sais pas; c’est bien étonnant. Mais ce qu’il y a de plus -étrange, c’est que le père jésuite qui sort d’ici, tu sais, ce brave -homme que je ne pouvais souffrir, eh bien, il a eu une révélation de mon -état, et il est venu me trouver.»</p> - -<p>Je fus pris d’un effroyable besoin de rire. «Ah! vraiment?</p> - -<p>—Oui, il est venu. Il a entendu une voix qui lui disait de se lever et -de venir parce que j’allais mourir. C’est une révélation.»</p> - -<p>Je fis semblant d’éternuer pour ne pas éclater. J’avais envie de me -rouler par terre.</p> - -<p>Au bout d’une minute, je repris d’un ton indigné, malgré des fusées de -gaieté: «Et vous l’avez reçu, mon oncle, vous? un libre <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> penseur? un -franc-maçon? Vous ne l’avez pas jeté dehors?»</p> - -<p>Il parut confus, et balbutia: «Écoute donc, c’était si étonnant, si -étonnant, si providentiel! Et puis il m’a parlé de mon père. Il a connu -mon père autrefois.</p> - -<p>—Votre père, mon oncle?</p> - -<p>—Oui, il paraît qu’il a connu mon père.</p> - -<p>—Mais ce n’est pas une raison pour recevoir un jésuite.</p> - -<p>—Je le sais bien, mais j’étais malade, si malade! Et il m’a soigné avec -un grand dévouement toute la nuit. Il a été parfait. C’est lui qui m’a -sauvé. Ils sont un peu médecins, ces gens-là.</p> - -<p>—Ah! il vous a soigné toute la nuit. Mais vous m’avez dit tout de suite -qu’il sortait seulement d’ici.</p> - -<p>—Oui, c’est vrai. Comme il s’était montré excellent à mon égard, je -l’ai gardé à déjeuner. Il a mangé là auprès de mon lit, sur une petite -table, pendant que je prenais une tasse de thé.</p> - -<p>—Et... il a fait gras?»</p> - -<p>Mon oncle eut un mouvement froissé, comme si je venais de commettre une -grosse inconvenance, et il ajouta:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_121">121</span></p> - -<p>«Ne plaisante pas, Gaston, il y a des railleries déplacées. Cet homme -m’a été en cette occasion plus dévoué qu’aucun parent; j’entends qu’on -respecte ses convictions.»</p> - -<p>Cette fois, j’étais atterré; je répondis néanmoins: «Très bien, mon -oncle. Et après le déjeuner, qu’avez-vous fait?</p> - -<p>—Nous avons joué une partie de bésigue, puis il a dit son bréviaire, -pendant que je lisais un petit livre qu’il avait sur lui, et qui n’est -pas mal écrit du tout.</p> - -<p>—Un livre pieux, mon oncle?</p> - -<p>—Oui et non, ou plutôt non, c’est l’histoire de leurs missions dans -l’Afrique centrale. C’est plutôt un livre de voyage et d’aventures. -C’est très beau ce qu’ils ont fait là, ces hommes.»</p> - -<p>Je commençais à trouver que ça tournait mal. Je me levai: «Allons, -adieu, mon oncle, je vois que vous quittez la franc-maçonnerie pour la -religion. Vous êtes un renégat.»</p> - -<p>Il fut encore un peu confus et murmura: «Mais la religion est une espèce -de franc-maçonnerie.»</p> - -<p>Je demandai: «Quand revient-il, votre jésuite?» Mon oncle balbutia: -«Je... je ne sais pas, peut-être demain... ce n’est pas sûr.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_122">122</span></p> - -<p>Et je sortis absolument abasourdi.</p> - -<p>Elle a mal tourné, ma farce! Mon oncle est converti radicalement. -Jusque-là, peu m’importait. Clérical ou franc-maçon, pour moi c’est -bonnet blanc et blanc bonnet; mais le pis, c’est qu’il vient de tester, -oui de tester, et de me déshériter, monsieur, en faveur du père jésuite.</p> - -<div class="nota"> - <p><i>Mon Oncle Sosthène</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du samedi 12 août 1882, - sous la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_6">LE MAL D’ANDRÉ.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Edgar Courtois.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">A</span> maison du notaire avait façade sur la place. Par derrière, un beau -jardin bien planté s’étendait jusqu’au passage des Piques, toujours -désert, dont il était séparé par un mur.</p> - -<p>C’est au bout de ce jardin que la femme de Maître Moreau avait donné -rendez-vous, pour la première fois, au capitaine Sommerive qui la -poursuivait depuis longtemps.</p> - -<p>Son mari était parti passer huit jours à Paris. Elle se trouvait donc -libre pour la semaine entière. Le capitaine avait tant prié, l’avait -implorée avec des paroles si douces; elle était persuadée qu’il l’aimait -si violemment, elle se sentait elle-même si isolée, si <span class="pagenum" id="Page_126">126</span> méconnue, si -négligée au milieu des contrats dont s’occupait uniquement le notaire, -qu’elle avait laissé prendre son cœur sans se demander si elle -donnerait plus un jour.</p> - -<p>Puis, après des mois d’amour platonique, de mains pressées, de baisers -rapides volés derrière une porte, le capitaine avait déclaré qu’il -quitterait immédiatement la ville en demandant son changement s’il -n’obtenait pas un rendez-vous, un vrai rendez-vous, dans l’ombre des -arbres, pendant l’absence du mari.</p> - -<p>Elle avait cédé; elle avait promis.</p> - -<p>Elle l’attendait maintenant, blottie contre le mur, le cœur battant, -tressaillant aux moindres bruits.</p> - -<p>Tout à coup elle entendit qu’on escaladait le mur, et elle faillit se -sauver. Si ce n’était pas lui? Si c’était un voleur? Mais non; une voix -appelait doucement «Mathilde». Elle répondit «Étienne». Et un homme -tomba dans le chemin avec un bruit de ferraille.</p> - -<p>C’était lui! quel baiser!</p> - -<p>Ils demeurèrent longtemps debout, enlacés, les lèvres unies. Mais tout à -coup une pluie fine se mit à tomber, et les gouttes glissant de feuille -en feuille faisaient dans l’ombre un frémissement d’eau. Elle -tressaillit lorsqu’elle <span class="pagenum" id="Page_127">127</span> reçut la première goutte sur le cou.</p> - -<p>Il lui disait: «Mathilde, ma chérie, mon ange, entrons chez vous. Il est -minuit, nous n’avons rien à craindre. Allons chez vous; je vous -supplie.»</p> - -<p>Elle répondait: «Non, mon bien-aimé, j’ai peur. Qui sait ce qui peut -nous arriver.»</p> - -<p>Mais il la tenait serrée en ses bras, et lui murmurait dans l’oreille: -«Vos domestiques sont au troisième étage, sur la place. Votre chambre -est au premier, sur le jardin. Personne ne nous entendra. Je vous aime, -je veux t’aimer librement, tout entière, des pieds à la tête.» Et il -l’étreignait avec violence, en l’affolant de baisers.</p> - -<p>Elle résistait encore, effrayée, honteuse aussi. Mais il la saisit par -la taille, l’enleva et l’emporta, sous la pluie qui devenait terrible.</p> - -<p>La porte était restée ouverte; ils montèrent à tâtons l’escalier; puis, -lorsqu’ils furent entrés dans la chambre, elle poussa les verrous, -pendant qu’il enflammait une allumette.</p> - -<p>Mais elle tomba défaillante sur un fauteuil. Il se mit à ses genoux et, -lentement, il la dévêtait, ayant commencé par les bottines et par les -bas, pour baiser ses pieds.</p> - -<p>Elle disait, haletante: «Non, non, <span class="pagenum" id="Page_128">128</span> Étienne, je vous en supplie, -laissez-moi rester honnête; je vous en voudrais trop, après! c’est si -laid, cela, si grossier! Ne peut-on s’aimer avec les âmes seulement... -Étienne.»</p> - -<p>Avec une adresse de femme de chambre, et une vivacité d’homme pressé, il -déboutonnait, dénouait, dégrafait, délaçait sans repos. Et quand elle -voulut se lever et fuir pour échapper à ses audaces, elle sortit -brusquement de ses robes, de ses jupes et de son linge toute nue, comme -une main sort d’un manchon.</p> - -<p>Éperdue, elle courut vers le lit pour se cacher sous les rideaux. La -retraite était dangereuse. Il l’y suivit. Mais comme il voulait la -joindre et qu’il se hâtait, son sabre, détaché trop vite, tomba sur le -parquet avec un bruit retentissant.</p> - -<p>Aussitôt une plainte prolongée, un cri aigu et continu, un cri d’enfant -partit de la chambre voisine, dont la porte était restée ouverte.</p> - -<p>Elle murmura: «Oh! vous venez de réveiller André; il ne pourra pas se -rendormir.»</p> - -<p>Son fils avait quinze mois et il couchait près de sa mère, afin qu’elle -pût sans cesse veiller sur lui.</p> - -<p>Le capitaine, fou d’ardeur, n’écoutait pas. <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> «Qu’importe? -qu’importe? Je t’aime; tu es à moi, Mathilde.»</p> - -<p>Mais elle se débattait, désolée, épouvantée. «Non, non! écoute comme il -crie; il va réveiller la nourrice. Si elle venait, que ferions-nous? -Nous serions perdus! Étienne, écoute, quand il fait ça, la nuit, son -père le prend dans notre lit pour le calmer. Il se tait tout de suite, -tout de suite, il n’y a pas d’autre moyen. Laisse-moi le prendre, -Étienne...</p> - -<p>L’enfant hurlait, poussait ces clameurs perçantes qui traversent les -murs les plus épais, qu’on entend de la rue en passant près des logis.</p> - -<p>Le capitaine, consterné, se releva, et Mathilde, s’élançant, alla -chercher le mioche qu’elle apporta dans sa couche. Il se tut.</p> - -<p>Étienne s’assit à cheval sur une chaise et roula une cigarette. Au bout -de cinq minutes à peine, André dormait. La mère murmura: «Je vais le -reporter maintenant.» Et elle alla reposer l’enfant dans son berceau -avec des précautions infinies.</p> - -<p>Quand elle revint, le capitaine l’attendait les bras ouverts.</p> - -<p>Il l’enlaça, fou d’amour. Et elle, vaincue enfin, l’étreignant, -balbutiait:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_130">130</span></p> - -<p>—Étienne... Étienne... mon amour! Oh! si tu savais comme... comme...</p> - -<p>André se remit à crier. Le capitaine, furieux, jura: «Nom de Dieu de -chenapan! Il ne va pas se taire, ce morveux-là!»</p> - -<p>Non, il ne se taisait pas, le morveux, il beuglait.</p> - -<p>Mathilde crut entendre remuer au-dessus. C’était la nourrice qui venait -sans doute. Elle s’élança, prit son fils, et le rapporta dans son lit. -Il redevint muet aussitôt.</p> - -<p>Trois fois de suite on le recoucha dans son berceau. Trois fois de suite -il fallut le reprendre.</p> - -<p>Le capitaine Sommerive partit une heure avant l’aurore en sacrant à -bouche que veux-tu.</p> - -<p>Mais, pour calmer son impatience, Mathilde lui avait promis de le -recevoir encore, le soir même.</p> - -<p>Il arriva, comme la veille, mais plus impatient, plus enflammé, rendu -furieux par l’attente.</p> - -<p>Il eut soin de poser son sabre avec douceur, sur les deux bras d’un -fauteuil; il ôta ses bottes comme un voleur, et parla si bas que -Mathilde ne l’entendait plus. Enfin, il allait <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> être heureux, tout à -fait heureux, quand le parquet ou quelque meuble, ou peut-être le lit -lui-même, craqua. Ce fut un bruit sec comme si quelque support s’était -brisé, et aussitôt un cri, faible d’abord, puis suraigu, y répondit. -André s’était réveillé.</p> - -<p>Il glapissait comme un renard. S’il continuait ainsi, certes, toute la -maison allait se lever.</p> - -<p>La mère affolée s’élança et le rapporta. Le capitaine ne se releva pas. -Il rageait. Alors, tout doucement il étendit la main, prit entre deux -doigts un peu de chair du marmot, n’importe où, à la cuisse ou bien au -derrière, et il pinça. L’enfant se débattit, hurlant à déchirer les -oreilles. Alors le capitaine, exaspéré, pinça plus fort, partout, avec -fureur. Il saisissait vivement le bourrelet de peau et le tordait en le -serrant violemment, puis le lâchait pour en prendre un autre à côté, -puis un autre plus loin, puis encore un autre.</p> - -<p>L’enfant poussait des clameurs de poulet qu’on égorge ou de chien qu’on -flagelle. La mère éplorée l’embrassait, le caressait, tâchait de le -calmer, d’étouffer ses cris sous les baisers. Mais André devenait violet -comme s’il allait avoir des convulsions, et il agitait ses <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> petits -pieds et ses petites mains d’une façon effrayante et navrante.</p> - -<p>Le capitaine dit d’une voix douce: «Essayez donc de le reporter dans son -berceau; il s’apaisera peut-être.» Et Mathilde s’en alla vers l’autre -chambre avec son enfant dans ses bras.</p> - -<p>Dès qu’il fut sorti du lit de sa mère, il cria moins fort; et dès qu’il -fut rentré dans le sien, il se tut, avec quelques sanglots encore, de -temps en temps.</p> - -<p>Le reste de la nuit fut tranquille; et le capitaine fut heureux.</p> - -<p>La nuit suivante, il revint encore. Comme il parlait un peu fort, André -se réveilla de nouveau et se mit à glapir. Sa mère bien vite l’alla -chercher; mais le capitaine pinça si bien, si durement et si longtemps -que le marmot suffoqua, les yeux tournés, l’écume aux lèvres.</p> - -<p>On le remit en son berceau. Il se calma tout aussitôt.</p> - -<p>Au bout de quatre jours, il ne pleurait plus pour aller dans le lit -maternel.</p> - -<p>Le notaire revint le samedi soir. Il reprit sa place au foyer et dans la -chambre conjugale.</p> - -<p>Il se coucha de bonne heure, étant fatigué <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> du voyage; puis, dès -qu’il eut bien retrouvé ses habitudes et accompli scrupuleusement tous -ses devoirs d’homme honnête et méthodique, il s’étonna: «Tiens, mais -André ne pleure pas, ce soir. Va donc le chercher un peu, Mathilde, ça -me fait plaisir de le sentir entre nous deux.»</p> - -<p>La femme aussitôt se leva et alla prendre l’enfant; mais dès qu’il se -vit dans ce lit où il aimait tant s’endormir quelques jours auparavant, -le marmot épouvanté se tordit, et hurla si furieusement qu’il fallut le -reporter en son berceau.</p> - -<p>Maître Moreau n’en revenait pas: «Quelle drôle de chose? Qu’est-ce qu’il -a ce soir? Peut-être qu’il a sommeil?»</p> - -<p>Sa femme répondit: «Il a été toujours comme ça pendant ton absence. Je -n’ai pas pu le prendre une seule fois.»</p> - -<p>Au matin, l’enfant réveillé se mit à jouer et à rire en remuant ses -menottes.</p> - -<p>Le notaire attendri accourut, embrassa son produit, puis l’enleva dans -ses bras pour le rapporter dans la couche conjugale. André riait, du -rire ébauché des petits êtres dont la pensée est vague encore. Tout à -coup il aperçut le lit, sa mère dedans; et sa petite figure <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> -heureuse se plissa, décomposée, tandis que des cris furieux sortaient de -sa gorge et qu’il se débattait comme si on l’eût martyrisé.</p> - -<p>Le père, étonné, murmura: «Il a quelque chose, cet enfant», et d’un -mouvement naturel il releva sa chemise.</p> - -<p>Il poussa un «ah!» de stupeur. Les mollets, les cuisses, les reins, tout -le derrière du petit étaient marbrés de taches bleues, grandes comme des -sous.</p> - -<p>Maître Moreau cria: «Mathilde, regarde, c’est affreux». La mère, -éperdue, se précipita. Le milieu de chacune des taches semblait traversé -d’une ligne violette où le sang était venu mourir. C’était là, certes, -quelque maladie effroyable et bizarre, le commencement d’une sorte de -lèpre, d’une de ces affections étranges où la peau devient tantôt -pustuleuse comme le dos des crapauds, tantôt écailleuse comme celui des -crocodiles.</p> - -<p>Les parents éperdus se regardaient. Maître Moreau s’écria: «Il faut -aller chercher le médecin.»</p> - -<p>Mais Mathilde, plus pâle qu’une morte, contemplait fixement son fils -aussi tacheté qu’un léopard. Et, soudain, poussant un cri, un cri -violent, irréfléchi, comme si elle eût <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> aperçu quelqu’un qui -l’emplissait d’horreur, elle jeta: «Oh! le misérable!...»</p> - -<p>M. Moreau, surpris, demanda: «Hein? De qui parles-tu? Quel misérable?»</p> - -<p>Elle devint rouge jusqu’aux cheveux et balbutia: «Rien... c’est... -vois-tu... je devine... c’est... il ne faut pas aller chercher le -médecin... c’est assurément cette misérable nourrice qui pince le petit -pour le faire taire quand il crie.»</p> - -<p>Le notaire, exaspéré, alla quérir la nourrice et faillit la battre. Elle -nia avec effronterie, mais fut chassée.</p> - -<p>Et sa conduite, signalée à la municipalité, l’empêcha de trouver -d’autres places.</p> - -<div class="nota"> - <p><i>Le Mal d’André</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 24 juillet 1883, - sous la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_7">LE PAIN MAUDIT.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Henry Brainne.</i></p> - -<p class="center2">I</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">E</span> père Taille avait trois filles. Anna, l’aînée, dont on ne parlait -guère dans la famille, Rose, la cadette, âgée maintenant de dix-huit -ans, et Claire, la dernière, encore gosse, qui venait de prendre son -quinzième printemps.</p> - -<p>Le père Taille, veuf aujourd’hui, était maître mécanicien dans la -fabrique de boutons de M. Lebrument. C’était un brave homme, très -considéré, très droit, très sobre, une sorte d’ouvrier modèle. Il -habitait rue d’Angoulême, au Havre.</p> - -<p>Quand Anna avait pris la clef des champs, <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> comme on dit, le vieux -était entré dans une colère épouvantable; il avait menacé de tuer le -séducteur, un blanc-bec, un chef de rayon d’un grand magasin de -nouveautés de la ville. Puis, on lui avait dit de divers côtés que la -petite se rangeait, qu’elle mettait de l’argent sur l’État, qu’elle ne -courait pas, liée maintenant avec un homme d’âge, un juge au tribunal de -commerce, M. Dubois; et le père s’était calmé.</p> - -<p>Il s’inquiétait même de ce qu’elle faisait, demandait des renseignements -sur sa maison à ses anciennes camarades qui avaient été la revoir; et -quand on lui affirmait qu’elle était dans ses meubles et qu’elle avait -un tas de vases de couleur sur ses cheminées, des tableaux peints sur -les murs, des pendules dorées et des tapis partout, un petit sourire -content lui glissait sur les lèvres. Depuis trente ans il travaillait, -lui, pour amasser cinq ou six pauvres mille francs! La fillette n’était -pas bête, après tout!</p> - -<p>Or, voilà qu’un matin, le fils Touchard, dont le père était tonnelier au -bout de la rue, vint lui demander la main de Rose, la seconde. Le -cœur du vieux se mit à battre. Les Touchard étaient riches et bien -posés; <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> il avait décidément de la chance dans ses filles.</p> - -<p>La noce fut décidée, et on résolut qu’on la ferait d’importance. Elle -aurait lieu à Sainte-Adresse, au restaurant de la mère Jusa. Cela -coûterait bon, par exemple, ma foi tant pis, une fois n’était pas -coutume.</p> - -<p>Mais un matin, comme le vieux était rentré au logis pour déjeuner, au -moment où il se mettait à table avec ses deux filles, la porte s’ouvrit -brusquement et Anna parut. Elle avait une toilette brillante, et des -bagues, et un chapeau à plume. Elle était gentille comme un cœur avec -tout ça. Elle sauta au cou du père, qui n’eut pas le temps de dire -«ouf», puis elle tomba en pleurant dans les bras de ses deux sœurs, -puis elle s’assit en s’essuyant les yeux et demanda une assiette pour -manger la soupe avec la famille. Cette fois, le père Taille fut attendri -jusqu’aux larmes à son tour, et il répéta à plusieurs reprises: «C’est -bien, ça, petite, c’est bien, c’est bien.» Alors elle dit tout de suite -son affaire.—Elle ne voulait pas qu’on fît la noce de Rose à -Sainte-Adresse, elle ne voulait pas, ah mais non. On la ferait chez -elle, donc, cette noce, et ça ne coûterait rien au <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> père. Ses -dispositions étaient prises, tout arrangé, tout réglé; elle se chargeait -de tout, voilà!</p> - -<p>Le vieux répéta: «Ça, c’est bien, petite, c’est bien.» Mais un scrupule -lui vint. Les Touchard consentiraient-ils? Rose, la fiancée, surprise, -demanda: «Pourquoi qu’ils ne voudraient pas, donc? Laisse faire, je m’en -charge, je vais en parler à Philippe, moi.»</p> - -<p>Elle en parla à son prétendu, en effet, le jour même; et Philippe -déclara que ça lui allait parfaitement. Le père et la mère Touchard -furent aussi ravis de faire un bon dîner qui ne coûterait rien. Et ils -disaient: «Ça sera bien, pour sûr, vu que monsieur Dubois roule sur -l’or.»</p> - -<p>Alors ils demandèrent la permission d’inviter une amie, M<sup>lle</sup> -Florence, la cuisinière des gens du premier. Anna consentit à tout.</p> - -<p>Le mariage était fixé au dernier mardi du mois.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_143">143</span></p> - -<p class="center2">II</p> - -<p>Après la formalité de la mairie et la cérémonie religieuse, la noce se -dirigea vers la maison d’Anna. Les Taille avaient amené, de leur côté, -un cousin d’âge, M. Sauvetanin, homme à réflexions philosophiques, -cérémonieux et compassé, dont on attendait l’héritage, et une vieille -tante, M<sup>me</sup> Lamondois.</p> - -<p>M. Sauvetanin avait été désigné pour offrir son bras à Anna. On les -avait accouplés, les jugeant les deux personnes les plus importantes et -les plus distinguées de la société.</p> - -<p>Dès qu’on arriva devant la porte d’Anna, elle quitta immédiatement son -cavalier et courut en avant en déclarant: «Je vais vous montrer le -chemin.»</p> - -<p>Elle monta, en courant, l’escalier, tandis <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> que la procession des -invités suivait plus lentement.</p> - -<p>Dès que la jeune fille eut ouvert son logis, elle se rangea pour laisser -passer le monde qui défilait devant elle en roulant de grands yeux et en -tournant la tête de tous les côtés pour voir ce luxe mystérieux.</p> - -<p>La table était mise dans le salon, la salle à manger ayant été jugée -trop petite. Un restaurateur voisin avait loué les couverts, et les -carafes pleines de vin luisaient sous un rayon de soleil qui tombait -d’une fenêtre.</p> - -<p>Les dames pénétrèrent dans la chambre à coucher pour se débarrasser de -leurs châles et de leurs coiffures, et le père Touchard, debout sur la -porte, clignait de l’œil vers le lit bas et large, et faisait aux -hommes des petits signes farceurs et bienveillants. Le père Taille, très -digne, regardait avec un orgueil intime l’ameublement somptueux de son -enfant, et il allait de pièce en pièce, tenant toujours à la main son -chapeau, inventoriant les objets d’un regard, marchant à la façon d’un -sacristain dans une église.</p> - -<p>Anna allait, venait, courait, donnait des ordres, hâtait le repas.</p> - -<p>Enfin, elle apparut sur le seuil de la salle à <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> manger démeublée, en -criant: «Venez tous par ici une minute.» Les douze invités se -précipitèrent et aperçurent douze verres de madère en couronne sur un -guéridon.</p> - -<p>Rose et son mari se tenaient par la taille, s’embrassaient déjà dans les -coins. M. Sauvetanin ne quittait pas Anna de l’œil, poursuivi sans -doute par cette ardeur, par cette attente qui remuent les hommes, même -vieux et laids, auprès des femmes galantes, comme si elles devaient par -métier, par obligation professionnelle, un peu d’elles à tous les mâles.</p> - -<p>Puis on se mit à table, et le repas commença. Les parents occupaient un -bout, les jeunes gens tout l’autre bout. M<sup>me</sup> Touchard la mère -présidait à droite, la jeune mariée présidait à gauche. Anna s’occupait -de tous et de chacun, veillait à ce que les verres fussent toujours -pleins et les assiettes toujours garnies. Une certaine gêne -respectueuse, une certaine intimidation devant la richesse du logis et -la solennité du service paralysaient les convives. On mangeait bien, on -mangeait bon, mais on ne rigolait pas comme on doit rigoler dans les -noces. On se sentait dans une atmosphère trop distinguée, cela gênait. -M<sup>me</sup> Touchard, la mère, qui aimait rire, <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> tâchait d’animer la -situation, et, comme on arrivait au dessert, elle cria: «Dis donc, -Philippe, chante-nous quelque chose.» Son fils passait dans sa rue pour -posséder une des plus jolies voix du Havre.</p> - -<p>Le marié aussitôt se leva, sourit, et se tournant vers sa belle-sœur, -par politesse et par galanterie, il chercha quelque chose de -circonstance, de grave, de comme il faut, qu’il jugeait en harmonie avec -le sérieux du dîner.</p> - -<p>Anna prit un air content et se renversa sur sa chaise pour écouter. Tous -les visages devinrent attentifs et vaguement souriants.</p> - -<p>Le chanteur annonça «Le Pain maudit» et arrondissant le bras droit, ce -qui fit remonter son habit dans son cou, il commença:</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanzanoindent"> - Il est un pain béni qu’à la terre économe<br /> - Il nous faut arracher d’un bras victorieux.<br /> - C’est le pain du travail, celui que l’honnête homme,<br /> - Le soir, à ses enfants, apporte tout joyeux.<br /> - Mais il en est un autre, à mine tentatrice,<br /> - Pain maudit que l’Enfer pour nous damner sema (<i>bis</i>).<br /> - Enfants, n’y touchez pas, car c’est le pain du vice!<br /> - Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là! (<i>bis</i>)<br /> - </div> -</div> - -<p>Toute la table applaudit avec frénésie. Le père Touchard déclara: «Ça, -c’est tapé.» La cuisinière invitée tourna dans sa main un <span class="pagenum" id="Page_147">147</span> croûton -qu’elle regardait avec attendrissement. M. Sauvetanin murmura: «Très -bien!» Et la tante Lamondois s’essuyait déjà les yeux avec sa serviette.</p> - -<p>Le marié annonça: «Deuxième couplet» et le lança avec une énergie -croissante:</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanzanoindent"> - Respect au malheureux qui, tout brisé par l’âge,<br /> - Nous implore en passant sur le bord du chemin,<br /> - Mais flétrissons celui qui, désertant l’ouvrage,<br /> - Alerte et bien portant, ose tendre la main.<br /> - Mendier sans besoin, c’est voler la vieillesse,<br /> - C’est voler l’ouvrier que le travail courba (<i>bis</i>).<br /> - Honte à celui qui vit du pain de la paresse,<br /> - Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là (<i>bis</i>).<br /> - </div> -</div> - -<p>Tous, même les deux servants restés debout contre les murs, hurlèrent en -chœur le refrain. Les voix fausses et pointues des femmes faisaient -détonner les voix grasses des hommes.</p> - -<p>La tante et la mariée pleuraient tout à fait. Le père Taille se mouchait -avec un bruit de trombone, et le père Touchard affolé brandissait un -pain tout entier jusqu’au milieu de la table. La cuisinière amie -laissait tomber des larmes muettes sur son croûton qu’elle tourmentait -toujours.</p> - -<p>M. Sauvetanin prononça au milieu de <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> l’émotion générale: «Voilà des -choses saines, bien différentes des gaudrioles.»</p> - -<p>Anna, troublée aussi, envoyait des baisers à sa sœur et lui montrait -d’un signe amical son mari, comme pour la féliciter.</p> - -<p>Le jeune homme, grisé par le succès, reprit:</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanzanoindent"> - Dans ton simple réduit, ouvrière gentille,<br /> - Tu sembles écouter la voix du tentateur!<br /> - Pauvre enfant, va, crois-moi, ne quitte pas l’aiguille.<br /> - Tes parents n’ont que toi, toi seule es leur bonheur.<br /> - Dans un luxe honteux trouveras-tu des charmes<br /> - Lorsque, te maudissant, ton père expirera (<i>bis</i>).<br /> - Le pain du déshonneur se pétrit dans les larmes.<br /> - Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là (<i>bis</i>).<br /> - </div> -</div> - -<p>Seuls les deux servants et le père Touchard reprirent le refrain. Anna, -toute pâle, avait baissé les yeux. Le marié, interdit, regardait autour -de lui sans comprendre la cause de ce froid subit. La cuisinière avait -soudain lâché son croûton comme s’il était devenu empoisonné.</p> - -<p>M. Sauvetanin déclara gravement, pour sauver la situation: «Le dernier -couplet est de trop». Le père Taille, rouge jusqu’aux oreilles, roulait -des regards féroces autour de lui.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_149">149</span></p> - -<p>Alors Anna, qui avait les yeux pleins de larmes, dit aux valets d’une -voix mouillée, d’une voix de femme qui pleure: «Apportez le champagne.»</p> - -<p>Aussitôt une joie secoua les invités. Les visages redevinrent radieux. -Et comme le père Touchard, qui n’avait rien vu, rien senti, rien -compris, brandissait toujours son pain et chantait tout seul, en le -montrant aux convives:</p> - -<div class="poem"> - <p class="noindent">Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là,</p> -</div> - -<p class="noindent">toute la noce, électrisée en voyant apparaître les bouteilles coiffées -d’argent, reprit avec un bruit de tonnerre:</p> - -<div class="poem"> - <p class="noindent">Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là.</p> -</div> - -<div class="nota"> - <p><i>Le Pain maudit</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 29 mai 1883, sous - la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_8">LE CAS DE MADAME LUNEAU.</h2> - -<p class="rdedication"> <i>A Georges Duval.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">E</span> juge de paix, gros, avec un œil fermé et l’autre à peine ouvert, -écoute les plaignants d’un air mécontent. Parfois il pousse une sorte de -grognement qui fait préjuger son opinion, et il interrompt d’une voix -grêle comme celle d’un enfant, pour poser des questions.</p> - -<p>Il vient de régler l’affaire de M. Joly contre M. Petitpas, au sujet de -la borne d’un champ qui aurait été déplacée par mégarde par le -charretier de M. Petitpas, en labourant.</p> - -<p>Il appelle l’affaire d’Hippolyte Lacour, sacristain et quincaillier, -contre M<sup>me</sup> Céleste-Césarine Luneau, veuve d’Anthime Isidore.</p> - -<p>Hippolyte Lacour a quarante-cinq ans; grand, maigre, portant des cheveux -longs, et <span class="pagenum" id="Page_154">154</span> rasé comme un homme d’église, il parle d’une voix lente, -traînante et chantante.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Luneau semble avoir quarante ans. Charpentée en lutteur, elle -gonfle de partout sa robe étroite et collante. Ses hanches énormes -supportent une poitrine débordante par devant, et, par derrière, des -omoplates grasses comme des seins. Son cou large soutient une tête aux -traits saillants, et sa voix pleine, sans être grave, pousse des notes -qui font vibrer les vitres et les tympans. Enceinte, elle présente en -avant un ventre énorme comme une montagne.</p> - -<p>Les témoins à décharge attendent leur tour.</p> - -<p>M. le juge de paix attaque la question.</p> - -<p>—Hippolyte Lacour, exposez votre réclamation.</p> - -<p>Le plaignant prend la parole.</p> - -<p>—Voilà, monsieur le juge de paix. Il y aura neuf mois à la Saint-Michel -que M<sup>me</sup> Luneau est venue me trouver, un soir, comme j’avais sonné -l’<i>Angelus</i>, et elle m’exposa sa situation par rapport à sa stérilité...</p> - -<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Soyez plus explicite, je vous prie.</p> - -<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—Je m’éclaircis, monsieur le <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> juge. Or, qu’elle voulait -un enfant et qu’elle me demandait ma participation. Je ne fis pas de -difficultés, et elle me promit cent francs. La chose accordée et réglée, -elle refuse aujourd’hui sa promesse. Je la réclame devant vous, monsieur -le juge de paix.</p> - -<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Je ne vous comprends pas du tout. Vous dites qu’elle -voulait un enfant? Comment? Quel genre d’enfant? Un enfant pour -l’adopter?</p> - -<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—Non, monsieur le juge, un neuf.</p> - -<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Qu’entendez-vous par ces mots: «Un neuf?»</p> - -<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—J’entends un enfant à naître, que nous aurions ensemble, -comme si nous étions mari et femme.</p> - -<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Vous me surprenez infiniment. Dans quel but -pouvait-elle vous faire cette proposition anormale?</p> - -<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—Monsieur le juge, le but ne m’apparut pas au premier abord -et je fus aussi un peu intercepté. Comme je ne fais rien sans <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> me -rendre compte de tout, je voulus me pénétrer de ses raisons et elle me -les énuméra.</p> - -<p>Or son époux, Anthime Isidore, que vous avez connu comme vous et moi, -était mort la semaine d’avant, avec tout son bien en retour à sa -famille. Donc, la chose la contrariant, vu l’argent, elle s’en fut -trouver un législateur qui la renseigna sur le cas d’une naissance dans -les dix mois. Je veux dire que si elle accouchait dans les dix mois -après l’extinction de feu Anthime Isidore, le produit était considéré -comme légitime et donnait droit à l’héritage.</p> - -<p>Elle se résolut sur-le-champ à courir les conséquences et elle s’en vint -me trouver à la sortie de l’église comme j’ai eu l’honneur de vous le -dire, vu que je suis père légitime de huit enfants, tous viables, dont -mon premier est épicier à Caen, département du Calvados, et uni en -légitime mariage à Victoire-Élisabeth Rabou...</p> - -<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Ces détails sont inutiles. Revenez au fait.</p> - -<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—J’y entre, monsieur le juge. Donc elle me dit: «Si tu -réussis, je te donnerai <span class="pagenum" id="Page_157">157</span> cent francs dès que j’aurai fait constater -la grossesse par le médecin.»</p> - -<p>Or je me mis en état, monsieur le juge, d’être à même de la satisfaire. -Au bout de six semaines ou deux mois, en effet, j’appris avec -satisfaction la réussite. Mais ayant demandé les cent francs, elle me -les refusa. Je les réclamai de nouveau à diverses reprises sans obtenir -un radis. Elle me traita même de flibustier et d’impuissant, dont la -preuve du contraire est de la regarder.</p> - -<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Qu’avez-vous à dire, femme Luneau?</p> - -<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>.—Je dis, monsieur le juge de paix, que cet homme est un -flibustier!</p> - -<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Quelle preuve apportez-vous à l’appui de cette -assertion?</p> - -<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span> (rouge, suffoquant, balbutiant).—Quelle preuve? quelle -preuve? Je n’en ai pas eu une, de preuve, de vraie, de preuve que -l’enfant n’est pas à lui. Non, pas à lui, monsieur le juge, j’en jure -sur la tête de mon défunt mari, pas à lui.</p> - -<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—A qui est-il donc, dans ce cas?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_158">158</span></p> - -<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span> (bégayant de colère).—Je sais ti, moi, je sais ti? A tout -le monde, pardi. Tenez, v’là mes témoins, monsieur le juge; les v’là -tous. Ils sont six. Tirez-leur des dépositions, tirez-leur. Ils -répondront...</p> - -<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Calmez-vous, madame Luneau, calmez-vous et répondez -froidement. Quelles raisons avez-vous de douter que cet homme soit le -père de l’enfant que vous portez?</p> - -<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>.—Quelles raisons? J’en ai cent pour une, cent, deux -cents, cinq cents, dix mille, un million et plus, de raisons. Vu -qu’après lui avoir fait la proposition que vous savez avec promesse de -cent francs, j’appris qu’il était cocu, sauf votre respect, monsieur le -juge, et que les siens n’étaient pas à lui, ses enfants, pas à lui, pas -un.</p> - -<p><span class="smcap">Hippolyte Lacour</span>, avec calme.—C’est des menteries.</p> - -<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>, exaspérée.—Des menteries! des menteries! Si on peut -dire! A preuve que sa femme s’est fait rencontrer par tout le monde, que -je vous dis, par tout le monde. <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> Tenez, vlà mes témoins, m’sieur le -juge de paix. Tirez-leur des dépositions?</p> - -<p><span class="smcap">Hippolyte Lacour</span>, froidement.—C’est des menteries.</p> - -<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>.—Si on peut dire! Et les rouges, c’est-il toi qui les as -faits, les rouges?</p> - -<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Pas de personnalités, s’il vous plaît, ou je serai -contraint de sévir.</p> - -<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>.—Donc, la doutance m’étant venue sur ses capacités, je me -dis, comme on dit, que deux précautions valent mieux qu’une, et je -comptai mon affaire à Césaire Lepic, que voilà, mon témoin; qu’il me -dit: «A votre disposition, madame Luneau», et qu’il m’a prêté son -concours pour le cas où Hippolyte aurait fait défaut. Mais vu qu’alors -ça fut connu des autres témoins que je voulais me prémunir, il s’en est -trouvé plus de cent, si j’avais voulu, monsieur le juge.</p> - -<p>Le grand que vous voyez là, celui qui s’appelle Lucas Chandelier, m’a -juré alors que j’avais tort de donner les cent francs à Hippolyte -Lacour, vu qu’il n’avait pas fait plus que l’s’autres qui ne réclamaient -rien.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_160">160</span></p> - -<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—Fallait point me les promettre, alors. Moi j’ai compté, -monsieur le juge. Avec moi, pas d’erreur: chose promise, chose tenue.</p> - -<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>, hors d’elle.—Cent francs! cent francs! Cent francs pour -ça, flibustier, cent francs! Ils ne m’ont rien demandé, eusse, rien de -rien. Tiens, les v’là, ils sont six. Tirez-leur des dépositions, -monsieur le juge de paix, ils répondront pour sûr, ils répondront. (<i>A -Hippolyte.</i>) Guête-les donc, flibustier, s’ils te valent pas. Ils sont -six, j’en aurais eu cent, deux cents, cinq cents, tant que j’aurais -voulu, pour rien! flibustier!</p> - -<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—Quand y en aurait cent mille!...</p> - -<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>.—Oui, cent mille, si j’avais voulu...</p> - -<p><span class="smcap">Hippolyte.</span>—Je n’en ai pas moins fait mon devoir... ça ne change pas nos -conventions.</p> - -<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>, tapant à deux mains sur son ventre.—Eh bien, prouve que -c’est toi, prouve-le, prouve-le, flibustier. J’ t’en défie!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_161">161</span></p> - -<p><span class="smcap">Hippolyte</span>, avec calme.—C’est p’t-être pas plus moi qu’un autre. Ça -n’empêche que vous m’avez promis cent francs pour ma part. Fallait pas -vous adresser à tout le monde ensuite. Ça ne change rien. J’ l’aurais -bien fait tout seul.</p> - -<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Luneau</span>.—C’est pas vrai! Flibustier! Interpellez mes témoins, -monsieur le juge de paix. Ils répondront pour sûr.</p> - -<p>Le juge de paix appelle les témoins à décharge. Ils sont six, rouges, -les mains ballantes, intimidés.</p> - -<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Lucas Chandelier, avez-vous lieu de présumer que vous -soyez le père de l’enfant que M<sup>me</sup> Luneau porte dans son flanc?</p> - -<p><span class="smcap">Lucas Chandelier.</span>—Oui, m’sieu.</p> - -<p><span class="smcap">Le Juge de paix.</span>—Célestin-Pierre Sidoine, avez-vous lieu de présumer -que vous soyez le père de l’enfant que M<sup>me</sup> Luneau porte dans son -flanc?</p> - -<p><span class="smcap">Célestin-Pierre Sidoine.</span>—Oui, m’sieu.</p> - -<p>(Les quatre autres témoins déposent identiquement de la même façon.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span></p> - -<p>Le juge de paix, après s’être recueilli, prononce:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Attendu que si Hippolyte Lacour a lieu de s’estimer le père de - l’enfant que réclamait M<sup>me</sup> Luneau, les nommés Lucas Chandelier, - etc., etc., ont des raisons analogues, sinon prépondérantes, de - réclamer la même paternité;</p> - - <p>«Mais attendu que M<sup>me</sup> Luneau avait primitivement invoqué - l’assistance de Hippolyte Lacour, moyennant une indemnité convenue et - consentie de cent francs;</p> - - <p>«Attendu pourtant que si on peut estimer entière la bonne foi du sieur - Lacour, il est permis de contester son droit strict de s’engager d’une - pareille façon, étant donné que le plaignant est marié, et tenu par la - loi à rester fidèle à son épouse légitime;</p> - - <p>«Attendu, en outre, etc., etc., etc.</p> - - <p>«Condamne M<sup>me</sup> Luneau à vingt-cinq francs de dommages-intérêts - envers le sieur Hippolyte Lacour, pour perte de temps et détournement - insolite.»</p> -</div> - -<div class="nota"> - <p><i>Le Cas de Madame Luneau</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 21 août - 1883, sous la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_9">UN SAGE.</h2> - -<p class="rdedication"><i>Au baron de Vaux.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">B</span><span class="smcap">LÉROT</span> était mon ami d’enfance, mon plus cher camarade; nous n’avions -rien de secret. Nous étions liés par une amitié profonde des cœurs et -des esprits, une intimité fraternelle, une confiance absolue l’un dans -l’autre. Il me disait ses plus délicates pensées, jusqu’à ces petites -hontes de la conscience qu’on ose à peine s’avouer à soi-même. J’en -faisais autant pour lui.</p> - -<p>J’avais été confident de toutes ses amours. Il l’avait été de toutes les -miennes.</p> - -<p>Quand il m’annonça qu’il allait se marier, j’en fus blessé comme d’une -trahison. Je sentis que c’était fini de cette cordiale et absolue -affection qui nous unissait. Sa femme était <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> entre nous. L’intimité -du lit établit entre deux êtres, même quand ils ont cessé de s’aimer, -une sorte de complicité, d’alliance mystérieuse. Ils sont, l’homme et la -femme, comme deux associés discrets qui se défient de tout le monde. -Mais ce lien si serré que noue le baiser conjugal, cesse brusquement du -jour où la femme prend un amant.</p> - -<p>Je me rappelle comme d’hier toute la cérémonie du mariage de Blérot. Je -n’avais pas voulu assister au contrat, ayant peu de goût pour ces sortes -d’événements; j’allai seulement à la mairie et à l’église.</p> - -<p>Sa femme, que je ne connaissais point, était une grande jeune fille, -blonde, un peu mince, jolie, avec des yeux pâles, des cheveux pâles, un -teint pâle, des mains pâles. Elle marchait avec un léger mouvement -onduleux, comme si elle eût été portée par une barque. Elle semblait -faire en avançant une suite de longues révérences gracieuses.</p> - -<p>Blérot en paraissait fort amoureux. Il la regardait sans cesse, et je -sentais frémir en lui un désir immodéré de cette femme.</p> - -<p>J’allai le voir au bout de quelques jours. Il me dit: «Tu ne te figures -pas comme je suis heureux. Je l’aime follement. D’ailleurs elle <span class="pagenum" id="Page_167">167</span> -est... elle est...» Il n’acheva pas la phrase, mais posant deux doigts -sur sa bouche, il fit un geste qui signifie: divine, exquise, parfaite, -et bien d’autres choses encore.</p> - -<p>Je demandai en riant: «Tant que ça?»</p> - -<p>Il répondit: «Tout ce que tu peux rêver!»</p> - -<p>Il me présenta. Elle fut charmante, familière comme il faut, me dit que -la maison était mienne. Mais je sentais bien qu’il n’était plus mien, -lui, Blérot. Notre intimité était coupée nette. C’est à peine si nous -trouvions quelque chose à nous dire.</p> - -<p>Je m’en allai. Puis je fis un voyage en Orient. Je revins par la Russie, -l’Allemagne, la Suède et la Hollande.</p> - -<p>Je ne rentrai à Paris qu’après dix-huit mois d’absence.</p> - -<p>Le lendemain de mon arrivée, comme j’errais sur le boulevard pour -reprendre l’air de Paris, j’aperçus, venant à moi, un homme fort pâle, -aux traits creusés, qui ressemblait à Blérot autant qu’un phtisique -décharné peut ressembler à un fort garçon rouge et bedonnant un peu. Je -le regardais, surpris, inquiet, me demandant: «Est-ce lui?» Il me vit, -poussa un cri, tendit les bras. J’ouvris les <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> miens, et nous nous -embrassâmes en plein boulevard.</p> - -<p>Après quelques allées et venues de la rue Drouot au Vaudeville, comme -nous nous disposions à nous séparer, car il paraissait déjà exténué -d’avoir marché, je lui dis: «Tu n’as pas l’air bien portant. Es-tu -malade?» Il répondit: «Oui, un peu souffrant.»</p> - -<p>Il avait l’apparence d’un homme qui va mourir; et un flot d’affection me -monta au cœur pour ce vieux et si cher ami, le seul que j’aie jamais -eu. Je lui serrai les mains.</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu as donc? Souffres-tu?</p> - -<p>—Non, un peu de fatigue. Ce n’est rien.</p> - -<p>—Que dit ton médecin?...</p> - -<p>—Il parle d’anémie et m’ordonne du fer et de la viande rouge.»</p> - -<p>Un soupçon me traversa l’esprit. Je demandai:</p> - -<p>—Es-tu heureux?</p> - -<p>—Oui, très heureux.</p> - -<p>—Tout à fait heureux?</p> - -<p>—Tout à fait.</p> - -<p>—Ta femme?...</p> - -<p>—Charmante. Je l’aime plus que jamais. Mais je m’aperçus qu’il avait -rougi. Il paraissait embarrassé comme s’il eût craint de nouvelles <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> -questions. Je lui saisis le bras, je le poussai dans un café vide à -cette heure, je le fis asseoir de force, et, les yeux dans les yeux:</p> - -<p>—Voyons, mon vieux René, dis-moi la vérité. Il balbutia: «Mais je n’ai -rien à te dire.»</p> - -<p>Je repris d’une voix ferme: «Ce n’est pas vrai. Tu es malade, malade de -cœur sans doute, et tu n’oses révéler à personne ton secret. C’est -quelque chagrin qui te ronge. Mais tu me le diras à moi. Voyons, -j’attends.»</p> - -<p>Il rougit encore, puis bégaya, en tournant la tête:</p> - -<p>«C’est stupide!... mais je suis... je suis foutu!...»</p> - -<p>Comme il se taisait, je repris: «Çà, voyons, parle.» Alors il prononça -brusquement, comme s’il eût jeté hors de lui une pensée torturante, -inavouée encore:</p> - -<p>«Eh bien! j’ai une femme qui me tue... voilà.»</p> - -<p>Je ne comprenais pas.—«Elle te rend malheureux. Elle te fait souffrir -jour et nuit? Mais comment? En quoi?»</p> - -<p>Il murmura d’une voix faible, comme s’il se fût confessé d’un -crime:—Non... je l’aime trop.</p> - -<p>Je demeurai interdit devant cet aveu brutal. <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> Puis une envie de rire -me saisit, puis, enfin, je pus répondre:</p> - -<p>—Mais il me semble que tu... que tu pourrais... l’aimer moins.</p> - -<p>Il était redevenu très pâle. Il se décida enfin à me parler à cœur -ouvert, comme autrefois:</p> - -<p>—Non. Je ne peux pas. Et je meurs. Je le sais. Je meurs. Je me tue. Et -j’ai peur. Dans certains jours, comme aujourd’hui, j’ai envie de la -quitter, de m’en aller pour tout à fait, de partir au bout du monde, -pour vivre, pour vivre longtemps. Et puis, quand le soir vient, je -rentre à la maison, malgré moi, à petits pas, l’esprit torturé. Je monte -l’escalier lentement. Je sonne. Elle est là, assise dans un fauteuil. -Elle me dit: «Comme tu viens tard». Je l’embrasse. Puis nous nous -mettons à table. Je pense tout le temps pendant le repas: «Je vais -sortir après le dîner et je prendrai le train pour aller n’importe où». -Mais quand nous retournons au salon, je me sens tellement fatigué que je -n’ai plus le courage de me lever. Je reste. Et puis... et puis... Je -succombe toujours...</p> - -<p>Je ne pus m’empêcher de sourire encore. Il le vit et reprit: «Tu ris, -mais je t’assure que c’est horrible.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_171">171</span></p> - -<p>—Pourquoi, lui dis-je, ne préviens-tu pas ta femme? A moins d’être un -monstre, elle comprendrait.»</p> - -<p>Il haussa les épaules. «Oh! tu en parles à ton aise. Si je ne la -préviens pas, c’est que je connais sa nature. As-tu jamais entendu dire -de certaines femmes:</p> - -<p>«Elle en est à son troisième mari?» Oui, n’est-ce pas, et cela t’a fait -sourire, comme tout à l’heure. Et pourtant, c’était vrai. Qu’y faire? Ce -n’est ni sa faute, ni la mienne. Elle est ainsi, parce que la nature l’a -faite ainsi. Elle a mon cher un tempérament de Messaline. Elle l’ignore, -mais je le sais bien, tant pis pour moi. Et elle est charmante, douce, -tendre, trouvant naturelles et modérées nos caresses folles qui -m’épuisent, qui me tuent. Elle a l’air d’une pensionnaire ignorante. Et -elle est ignorante, la pauvre enfant.</p> - -<p>Oh! je prends chaque jour des résolutions énergiques. Comprends donc que -je meurs. Mais il me suffit d’un regard de ses yeux, un de ces regards -où je lis le désir ardent de ses lèvres, et je succombe aussitôt, me -disant:</p> - -<p>«C’est la dernière fois. Je ne veux plus de ces baisers mortels.» Et -puis, quand j’ai encore cédé, comme aujourd’hui, je sors, je vais <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> -devant moi en pensant à la mort, en me disant que je suis perdu, que -c’est fini.</p> - -<p>J’ai l’esprit tellement frappé, tellement malade, qu’hier j’ai été faire -un tour au Père-Lachaise. Je regardais ces tombes alignées comme des -dominos. Et je pensais: «Je serai là, bientôt.» Je suis rentré, bien -résolu à me dire malade, à la fuir. Je n’ai pas pu.</p> - -<p>Oh! tu ne connais pas cela. Demande à un fumeur que la nicotine -empoisonne s’il peut renoncer à son habitude délicieuse et mortelle. Il -te dira qu’il a essayé cent fois sans y parvenir. Et il ajoutera: «Tant -pis. J’aime mieux en mourir.» Je suis ainsi. Quand on est pris dans -l’engrenage d’une pareille passion ou d’un pareil vice, il faut y passer -tout entier.»</p> - -<p>Il se leva, me tendit la main. Une colère tumultueuse m’envahissait, une -colère haineuse contre cette femme, contre la femme, contre cet être -inconscient, charmant, terrible. Il boutonnait son paletot pour s’en -aller. Je lui jetai brutalement par la face: «Mais, sacrebleu, donne-lui -des amants plutôt que de te laisser tuer ainsi.»</p> - -<p>Il haussa encore les épaules, sans répondre, et s’éloigna.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_173">173</span></p> - -<p>Je fus six mois sans le revoir. Je m’attendais chaque matin à recevoir -une lettre de faire part me priant à son enterrement. Mais je ne voulais -point mettre les pieds chez lui, obéissant à un sentiment compliqué, -fait de mépris pour cette femme et pour lui, de colère, d’indignation, -de mille sensations diverses.</p> - -<p>Je me promenais aux Champs-Élysées par un beau jour de printemps. -C’était un de ces après-midi tièdes qui remuent en nous des joies -secrètes, qui nous allument les yeux et versent sur nous un tumultueux -bonheur de vivre. Quelqu’un me frappa sur l’épaule. Je me retournai: -c’était lui; c’était lui, superbe, bien portant, rose, gras, ventru.</p> - -<p>Il me tendit les deux mains, épanoui de plaisir, et criant: «Te voilà -donc, lâcheur?»</p> - -<p>Je le regardais, perclus de surprise: «Mais... oui. Bigre, mes -compliments. Tu as changé depuis six mois.»</p> - -<p>Il devint cramoisi, et reprit, en riant faux: «On fait ce qu’on peut.»</p> - -<p>Je le regardais avec une obstination qui le gênait visiblement. Je -prononçai: «Alors... tu es... tu es guéri?»</p> - -<p>Il balbutia très vite: «Oui, tout à fait. Merci.» Puis, changeant de -ton: «Quelle chance de <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> te rencontrer, mon vieux. Hein! on va se -revoir maintenant, et souvent j’espère?»</p> - -<p>Mais je ne lâchais point mon idée. Je voulais savoir. Je demandai: -«Voyons, tu te rappelles bien la confidence que tu m’as faite, voilà six -mois... Alors..., alors..., tu résistes maintenant.»</p> - -<p>Il articula en bredouillant: «Mettons que je ne t’ai rien dit, et -laisse-moi tranquille. Mais tu sais, je te trouve et je te garde. Tu -viens dîner à la maison.»</p> - -<p>Une envie folle me saisit soudain de voir cet intérieur, de comprendre. -J’acceptai.</p> - -<p>Deux heures plus tard, il m’introduisait chez lui.</p> - -<p>Sa femme me reçut d’une façon charmante. Elle avait un air simple, -adorablement naïf et distingué qui ravissait les yeux. Ses longues -mains, sa joue, son cou étaient d’une blancheur et d’une finesse -exquises; c’était là de la chair fine et noble, de la chair de race. Et -elle marchait toujours avec ce long mouvement de chaloupe comme si -chaque jambe, à chaque pas, eût légèrement fléchi.</p> - -<p>René l’embrassa sur le front, fraternellement et demanda: «Lucien n’est -pas encore arrivé?»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_175">175</span></p> - -<p>Elle répondit, d’une voix claire et légère: «Non, pas encore, mon ami. -Tu sais qu’il est toujours un peu en retard.»</p> - -<p>Le timbre retentit. Un grand garçon parut, fort brun, avec des joues -velues et un aspect d’hercule mondain. On nous présenta l’un à l’autre. -Il s’appelait: Lucien Delabarre.</p> - -<p>René et lui se serrèrent énergiquement les mains. Et puis on se mit à -table.</p> - -<p>Le dîner fut délicieux, plein de gaieté. René ne cessait de me parler, -familièrement, cordialement, franchement, comme autrefois. C’était: «Tu -sais, mon vieux.—Dis donc, mon vieux. Écoute, mon vieux.»—Puis soudain -il s’écriait: «Tu ne te doutes pas du plaisir que j’ai à te retrouver. -Il me semble que je renais.»</p> - -<p>Je regardais sa femme et l’autre. Ils demeuraient parfaitement corrects. -Il me sembla pourtant une ou deux fois qu’ils échangeaient un rapide et -furtif coup d’œil.</p> - -<p>Dès qu’on eut achevé le repas, René se tournant vers sa femme, déclara: -«Ma chère amie, j’ai retrouvé Pierre et je l’enlève; nous allons -bavarder le long du boulevard, comme jadis. Tu nous pardonneras cette -équipée... <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> de garçons. Je te laisse d’ailleurs M. Delabarre.»</p> - -<p>La jeune femme sourit et me dit, en me tendant la main: «Ne le gardez -pas trop longtemps.»</p> - -<p>Et nous voilà, bras-dessus, bras-dessous, dans la rue. Alors, voulant -savoir à tout prix: «Voyons, que s’est-il passé? Dis-moi?...» Mais il -m’interrompit brusquement, et du ton grognon d’un homme tranquille qu’on -dérange sans raison, il répondit: «Ah çà! mon vieux, fiche-moi donc la -paix avec tes questions!» Puis il ajouta à mi-voix, comme se parlant à -lui-même, avec cet air convaincu des gens qui ont pris une sage -résolution: «C’était trop bête de se laisser crever comme ça, à la fin.»</p> - -<p>Je n’insistai pas. Nous marchions vite. Nous nous mîmes à bavarder. Et -tout à coup il me souffla dans l’oreille: «Si nous allions voir des -filles, hein?»</p> - -<p>Je me mis à rire franchement. «Comme tu voudras. Allons, mon vieux.»</p> - -<div class="nota"> - <p><i>Un Sage</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 4 décembre 1883, sous la - signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_10">LE PARAPLUIE.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Camille Oudinot.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">ADAME</span> Oreille était économe. Elle savait la valeur d’un sou et -possédait un arsenal de principes sévères sur la multiplication de -l’argent. Sa bonne, assurément, avait grand mal à faire danser l’anse du -panier; et M. Oreille n’obtenait sa monnaie de poche qu’avec une extrême -difficulté. Ils étaient à leur aise, pourtant, et sans enfants; mais -M<sup>me</sup> Oreille éprouvait une vraie douleur à voir les pièces blanches -sortir de chez elle. C’était comme une déchirure pour son cœur; et, -chaque fois qu’il lui avait fallu faire une dépense de quelque -importance, bien qu’indispensable, elle dormait fort mal la nuit -suivante.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_180">180</span></p> - -<p>Oreille répétait sans cesse à sa femme:</p> - -<p>—Tu devrais avoir la main plus large, puisque nous ne mangeons jamais -nos revenus.</p> - -<p>Elle répondait:</p> - -<p>—On ne sait jamais ce qui peut arriver. Il vaut mieux avoir plus que -moins.</p> - -<p>C’était une petite femme de quarante ans, vive, ridée, propre et souvent -irritée.</p> - -<p>Son mari, à tout moment, se plaignait des privations qu’elle lui faisait -endurer. Il en était certaines qui lui devenaient particulièrement -pénibles, parce qu’elles atteignaient sa vanité.</p> - -<p>Il était commis principal au Ministère de la guerre, demeuré là -uniquement pour obéir à sa femme, pour augmenter les rentes inutilisées -de la maison.</p> - -<p>Or, pendant deux ans, il vint au bureau avec le même parapluie rapiécé -qui donnait à rire à ses collègues. Las enfin de leurs quolibets, il -exigea que M<sup>me</sup> Oreille lui achetât un nouveau parapluie. Elle en prit -un de huit francs cinquante, article de réclame d’un grand magasin. Les -employés, en apercevant cet objet jeté dans Paris par milliers -recommencèrent leurs plaisanteries, et Oreille en <span class="pagenum" id="Page_181">181</span> souffrit -horriblement. Le parapluie ne valait rien. En trois mois, il fut hors de -service, et la gaieté devint générale dans le Ministère. On fit même une -chanson qu’on entendait du matin au soir, du haut en bas de l’immense -bâtiment.</p> - -<p>Oreille, exaspéré, ordonna à sa femme de lui choisir un nouveau riflard, -en soie fine, de vingt francs, et d’apporter une facture justificative.</p> - -<p>Elle en acheta un de dix-huit francs, et déclara, rouge d’irritation, en -le remettant à son époux:</p> - -<p>—Tu en as là pour cinq ans au moins.</p> - -<p>Oreille, triomphant, obtint un vrai succès au bureau.</p> - -<p>Lorsqu’il rentra le soir, sa femme, jetant un regard inquiet sur le -parapluie, lui dit:</p> - -<p>—Tu ne devrais pas le laisser serré avec l’élastique, c’est le moyen de -couper la soie. C’est à toi d’y veiller, parce que je ne t’en achèterai -pas un de sitôt.</p> - -<p>Elle le prit, dégrafa l’anneau et secoua les plis. Mais elle demeura -saisie d’émotion. Un trou rond, grand comme un centime, lui apparut au -milieu du parapluie. C’était une brûlure de cigare!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_182">182</span></p> - -<p>Elle balbutia:</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’il a?</p> - -<p>Son mari répondit tranquillement, sans regarder:</p> - -<p>—Qui, quoi? Que veux-tu dire?</p> - -<p>La colère l’étranglait maintenant; elle ne pouvait plus parler:</p> - -<p>—Tu... tu... tu as brûlé... ton... ton... parapluie. Mais tu... tu... -tu es donc fou!... Tu veux nous ruiner!</p> - -<p>Il se retourna, se sentant pâlir:</p> - -<p>—Tu dis?</p> - -<p>—Je dis que tu as brûlé ton parapluie. Tiens!...</p> - -<p>Et, s’élançant vers lui comme pour le battre, elle lui mit violemment -sous le nez la petite brûlure circulaire.</p> - -<p>Il restait éperdu devant cette plaie, bredouillant:</p> - -<p>—Ça, ça... qu’est-ce que c’est? Je ne sais pas, moi! Je n’ai rien fait, -rien, je te le jure. Je ne sais pas ce qu’il a, moi, ce parapluie?</p> - -<p>Elle criait maintenant:</p> - -<p>—Je parie que tu as fait des farces avec lui dans ton bureau, que tu as -fait le saltimbanque, que tu l’as ouvert pour le montrer.</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_183">183</span></p> - -<p>—Je l’ai ouvert une seule fois pour montrer comme il était beau. Voilà -tout. Je te le jure.</p> - -<p>Mais elle trépignait de fureur, et elle lui fit une de ces scènes -conjugales qui rendent le foyer familial plus redoutable pour un homme -pacifique qu’un champ de bataille où pleuvent les balles.</p> - -<p>Elle ajusta une pièce avec un morceau de soie coupé sur l’ancien -parapluie, qui était de couleur différente; et, le lendemain Oreille -partit, d’un air humble, avec l’instrument raccommodé. Il le posa dans -son armoire et n’y pensa plus que comme on pense à quelque mauvais -souvenir.</p> - -<p>Mais à peine fut-il rentré, le soir, sa femme lui saisit son parapluie -dans les mains, l’ouvrit pour constater son état, et demeura suffoquée -devant un désastre irréparable. Il était criblé de petits trous -provenant évidemment de brûlures, comme si on eût vidé dessus la cendre -d’une pipe allumée. Il était perdu, perdu sans remède.</p> - -<p>Elle contemplait cela sans dire un mot, trop indignée pour qu’un son pût -sortir de sa gorge. Lui aussi, il constatait le dégât et il restait -stupide, épouvanté, consterné.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_184">184</span></p> - -<p>Puis ils se regardèrent; puis il baissa les yeux; puis il reçut par la -figure l’objet crevé qu’elle lui jetait; puis elle cria, retrouvant sa -voix dans un emportement de fureur:</p> - -<p>—Ah! canaille! canaille! Tu en as fait exprès! Mais tu me le payeras! -Tu n’en auras plus...</p> - -<p>Et la scène recommença. Après une heure de tempête, il put enfin -s’expliquer. Il jura qu’il n’y comprenait rien; que cela ne pouvait -provenir que de malveillance ou de vengeance.</p> - -<p>Un coup de sonnette le délivra. C’était un ami qui devait dîner chez -eux.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Oreille lui soumit le cas. Quant à acheter un nouveau parapluie, -c’était fini, son mari n’en aurait plus.</p> - -<p>L’ami argumenta avec raison:</p> - -<p>—Alors, madame, il perdra ses habits, qui valent certes davantage.</p> - -<p>La petite femme, toujours furieuse, répondit:</p> - -<p>—Alors il prendra un parapluie de cuisine, je ne lui en donnerai pas un -nouveau en soie.</p> - -<p>A cette pensée, Oreille se révolta.</p> - -<p>—Alors je donnerai ma démission, moi! <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> Mais je n’irai pas au -Ministère avec un parapluie de cuisine.</p> - -<p>L’ami reprit:</p> - -<p>—Faites recouvrir celui-là, ça ne coûte pas très cher.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Oreille, exaspérée, balbutiait:</p> - -<p>—Il faut au moins huit francs pour le faire recouvrir. Huit francs et -dix-huit, cela fait vingt-six! Vingt-six francs pour un parapluie, mais -c’est de la folie! c’est de la démence!</p> - -<p>L’ami, bourgeois pauvre, eut une inspiration:</p> - -<p>—Faites-le payer par votre Assurance. Les compagnies payent les objets -brûlés, pourvu que le dégât ait eu lieu dans votre domicile.</p> - -<p>A ce conseil, la petite femme se calma net; puis, après une minute de -réflexion, elle dit à son mari:</p> - -<p>—Demain, avant de te rendre à ton Ministère, tu iras dans les bureaux -de la <i>Maternelle</i> faire constater l’état de ton parapluie et réclamer -le payement.</p> - -<p>M. Oreille eut un soubresaut.</p> - -<p>—Jamais de la vie je n’oserai! C’est dix-huit francs de perdus, voilà -tout. Nous n’en mourrons pas.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_186">186</span></p> - -<p>Et il sortit le lendemain avec une canne. Il faisait beau, heureusement.</p> - -<p>Restée seule à la maison, M<sup>me</sup> Oreille ne pouvait se consoler de la -perte de ses dix-huit francs. Elle avait le parapluie sur la table de la -salle à manger, et elle tournait autour, sans parvenir à prendre une -résolution.</p> - -<p>La pensée de l’Assurance lui revenait à tout instant, mais elle n’osait -pas non plus affronter les regards railleurs des messieurs qui la -recevraient, car elle était timide devant le monde, rougissant pour un -rien, embarrassée dès qu’il lui fallait parler à des inconnus.</p> - -<p>Cependant le regret des dix-huit francs la faisait souffrir comme une -blessure. Elle n’y voulait plus songer, et sans cesse le souvenir de -cette perte la martelait douloureusement. Que faire cependant? Les -heures passaient; elle ne se décidait à rien. Puis, tout à coup, comme -les poltrons qui deviennent crânes, elle prit sa résolution:</p> - -<p>—J’irai, et nous verrons bien!</p> - -<p>Mais il lui fallait d’abord préparer le parapluie pour que le désastre -fût complet et la cause facile à soutenir. Elle prit une allumette sur -la cheminée et fit, entre les baleines, une grande brûlure, large comme -la main; puis <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> elle roula délicatement ce qui restait de la soie, la -fixa avec le cordelet élastique, mit son châle et son chapeau, et -descendit d’un pied pressé vers la rue de Rivoli où se trouvait -l’Assurance.</p> - -<p>Mais, à mesure qu’elle approchait, elle ralentissait le pas. -Qu’allait-elle dire? Qu’allait-on lui répondre?</p> - -<p>Elle regardait les numéros des maisons. Elle en avait encore vingt-huit. -Très bien! elle pouvait réfléchir. Elle allait de moins en moins vite. -Soudain elle tressaillit. Voici la porte, sur laquelle brille en lettres -d’or: «<i>La Maternelle</i>, Compagnie d’assurances contre l’incendie.» Déjà! -Elle s’arrêta une seconde, anxieuse, honteuse, puis passa, puis revint, -puis passa de nouveau, puis revint encore.</p> - -<p>Elle se dit enfin:</p> - -<p>—Il faut y aller, pourtant. Mieux vaut plus tôt que plus tard.</p> - -<p>Mais, en pénétrant dans la maison, elle s’aperçut que son cœur -battait.</p> - -<p>Elle entra dans une vaste pièce avec des guichets tout autour, et, par -chaque guichet, on apercevait une tête d’homme dont le corps était -masqué par un treillage.</p> - -<p>Un monsieur parut, portant des papiers. <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> Elle s’arrêta et, d’une -petite voix timide:</p> - -<p>—Pardon, monsieur, pourriez-vous me dire où il faut s’adresser pour se -faire rembourser les objets brûlés.</p> - -<p>Il répondit, avec un timbre sonore:</p> - -<p>—Premier, à gauche. Au bureau des sinistres.</p> - -<p>Ce mot l’intimida davantage encore; et elle eut envie de se sauver, de -ne rien dire, de sacrifier ses dix-huit francs. Mais à la pensée de -cette somme, un peu de courage lui revint, et elle monta, essoufflée, -s’arrêtant à chaque marche.</p> - -<p>Au premier, elle aperçut une porte, elle frappa. Une voix claire cria:</p> - -<p>—Entrez!</p> - -<p>Elle entra, et se vit dans une grande pièce où trois messieurs, debout, -décorés, solennels, causaient.</p> - -<p>Un d’eux lui demanda:</p> - -<p>—Que désirez-vous, madame?</p> - -<p>Elle ne trouvait plus ses mots, elle bégaya:</p> - -<p>—Je viens... je viens... pour... pour un sinistre.</p> - -<p>Le monsieur, poli, montra un siège.</p> - -<p>—Donnez-vous la peine de vous asseoir, je suis à vous dans une minute.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_189">189</span></p> - -<p>Et, retournant vers les deux autres, il reprit la conversation.</p> - -<p>—La Compagnie, messieurs, ne se croit pas engagée envers vous pour plus -de quatre cent mille francs. Nous ne pouvons admettre vos revendications -pour les cent mille francs que vous prétendez nous faire payer en plus. -L’estimation d’ailleurs...</p> - -<p>Un des deux autres l’interrompit:</p> - -<p>—Cela suffit, monsieur, les tribunaux décideront. Nous n’avons plus -qu’à nous retirer.</p> - -<p>Et ils sortirent après plusieurs saluts cérémonieux.</p> - -<p>Oh! si elle avait osé partir avec eux, elle l’aurait fait; elle aurait -fui, abandonnant tout! Mais le pouvait-elle? Le monsieur revint et, -s’inclinant:</p> - -<p>—Qu’y a-t-il pour votre service, madame?</p> - -<p>Elle articula péniblement:</p> - -<p>—Je viens pour... pour ceci.</p> - -<p>Le directeur baissa les yeux, avec un étonnement naïf, vers l’objet -qu’elle lui tendait.</p> - -<p>Elle essayait, d’une main tremblante, de détacher l’élastique. Elle y -parvint après quelques efforts, et ouvrit brusquement le squelette -loqueteux du parapluie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_190">190</span></p> - -<p>L’homme prononça, d’un ton compatissant:</p> - -<p>—Il me paraît bien malade.</p> - -<p>Elle déclara avec hésitation:</p> - -<p>—Il m’a coûté vingt francs.</p> - -<p>Il s’étonna:</p> - -<p>—Vraiment! Tant que ça.</p> - -<p>—Oui, il était excellent. Je voulais vous faire constater son état.</p> - -<p>—Fort bien; je vois. Fort bien. Mais je ne saisis pas en quoi cela peut -me concerner.</p> - -<p>Une inquiétude la saisit. Peut-être cette compagnie-là ne payait-elle -pas les menus objets, et elle dit:</p> - -<p>—Mais... il est brûlé...</p> - -<p>Le monsieur ne nia pas:</p> - -<p>—Je le vois bien.</p> - -<p>Elle restait bouche béante, ne sachant plus que dire; puis, soudain, -comprenant son oubli, elle prononça avec précipitation:</p> - -<p>—Je suis M<sup>me</sup> Oreille. Nous sommes assurés à <i>la Maternelle</i>, et je -viens vous réclamer le prix de ce dégât.</p> - -<p>Elle se hâta d’ajouter dans la crainte d’un refus positif:</p> - -<p>—Je demande seulement que vous le fassiez recouvrir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_191">191</span></p> - -<p>Le directeur, embarrassé, déclara:</p> - -<p>—Mais... madame... nous ne sommes pas marchands de parapluies. Nous ne -pouvons nous charger de ces genres de réparations.</p> - -<p>La petite femme sentait l’aplomb lui revenir. Il fallait lutter. Elle -lutterait donc! Elle n’avait plus peur; elle dit:</p> - -<p>—Je demande seulement le prix de la réparation. Je la ferai bien faire -moi-même.</p> - -<p>Le monsieur semblait confus:</p> - -<p>—Vraiment, madame, c’est bien peu. On ne nous demande jamais -d’indemnité pour des accidents d’une si minime importance. Nous ne -pouvons rembourser, convenez-en, les mouchoirs, les gants, les balais, -les savates, tous les petits objets qui sont exposés chaque jour à subir -des avaries par la flamme.</p> - -<p>Elle devint rouge, sentant la colère l’envahir:</p> - -<p>—Mais, monsieur, nous avons eu, au mois de décembre dernier, un feu de -cheminée qui nous a causé au moins pour cinq cents francs de dégâts; M. -Oreille n’a rien réclamé à la compagnie; aussi il est bien juste -aujourd’hui qu’elle me paye mon parapluie!</p> - -<p>Le directeur, devinant le mensonge, dit en souriant:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_192">192</span></p> - -<p>—Vous avouerez, madame, qu’il est bien étonnant que M. Oreille, n’ayant -rien demandé pour un dégât de cinq cents francs, vienne réclamer une -réparation de cinq ou six francs pour un parapluie.</p> - -<p>Elle ne se troubla point et répliqua:</p> - -<p>—Pardon, monsieur, le dégât de cinq cents francs concernait la bourse -de M. Oreille, tandis que le dégât de dix-huit francs concerne la bourse -de M<sup>me</sup> Oreille, ce qui n’est pas la même chose.</p> - -<p>Il vit qu’il ne s’en débarrasserait pas et qu’il allait perdre sa -journée, et il demanda avec résignation:</p> - -<p>—Veuillez me dire alors comment l’accident est arrivé.</p> - -<p>Elle sentit la victoire et se mit à raconter:</p> - -<p>—Voilà, monsieur: j’ai dans mon vestibule une espèce de chose en bronze -où l’on pose les parapluies et les cannes. L’autre jour donc, en -rentrant, je plaçai dedans celui-là. Il faut vous dire qu’il y a juste -au-dessus une planchette pour mettre les bougies et les allumettes. -J’allonge le bras et je prends quatre allumettes. J’en frotte une; elle -rate. J’en frotte une autre; elle s’allume et s’éteint aussitôt. J’en -frotte une troisième; elle en fait autant.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_193">193</span></p> - -<p>Le directeur l’interrompit pour placer un mot d’esprit:</p> - -<p>—C’étaient donc des allumettes du gouvernement?</p> - -<p>Elle ne comprit pas et continua:</p> - -<p>—Ça se peut bien. Toujours est-il que la quatrième prit feu et -j’allumai ma bougie; puis je rentrai dans ma chambre pour me coucher. -Mais au bout d’un quart d’heure, il me sembla qu’on sentait le brûlé. -Moi j’ai toujours peur du feu. Oh! si nous avons jamais un sinistre, ce -ne sera pas ma faute! Surtout depuis le feu de cheminée dont je vous ai -parlé, je ne vis pas. Je me relève donc, je sors, je cherche, je sens -partout comme un chien de chasse, et je m’aperçois enfin que mon -parapluie brûle. C’est probablement une allumette qui était tombée -dedans. Vous voyez dans quel état ça l’a mis...</p> - -<p>Le directeur en avait pris son parti; il demanda:</p> - -<p>—A combien estimez-vous le dégât?</p> - -<p>Elle demeura sans parole, n’osant pas fixer un chiffre. Puis elle dit, -voulant être large:</p> - -<p>—Faites-le réparer vous-même. Je m’en rapporte à vous.</p> - -<p>Il refusa:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_194">194</span></p> - -<p>—Non, madame, je ne peux pas. Dites-moi combien vous demandez.</p> - -<p>—Mais... il me semble... que... Tenez, monsieur, je ne veux pas gagner -sur vous, moi... nous allons faire une chose. Je porterai mon parapluie -chez un fabricant qui le recouvrira en bonne soie, en soie durable, et -je vous apporterai la facture. Ça vous va-t-il?</p> - -<p>—Parfaitement, madame; c’est entendu. Voici un mot pour la caisse, qui -remboursera votre dépense.</p> - -<p>Et il tendit une carte à M<sup>me</sup> Oreille, qui la saisit, puis se leva et -sortit en remerciant, ayant hâte d’être dehors, de crainte qu’il ne -changeât d’avis.</p> - -<p>Elle allait maintenant d’un pas gai par la rue, cherchant un marchand de -parapluies qui lui parût élégant. Quand elle eut trouvé une boutique -d’allure riche, elle entra et dit, d’une voix assurée:</p> - -<p>—Voici un parapluie à recouvrir en soie, en très bonne soie. Mettez-y -ce que vous avez de meilleur. Je ne regarde pas au prix.</p> - -<div class="nota"> - <p><i>Le Parapluie</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du dimanche 10 février 1884.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_11">LE VERROU.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Raoul Deraisne.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">ES</span> quatre verres devant les dîneurs restaient à moitié pleins -maintenant, ce qui indique généralement que les convives le sont tout à -fait. On commençait à parler sans écouter les réponses, chacun ne -s’occupant que de ce qui se passait en lui; et les voix devenaient -éclatantes, les gestes exubérants, les yeux allumés.</p> - -<p>C’était un dîner de garçons, de vieux garçons endurcis. Ils avaient -fondé ce repas régulier, une vingtaine d’années auparavant, en le -baptisant: «le Célibat». Ils étaient alors quatorze bien décidés à ne -jamais prendre femme. Ils restaient quatre maintenant. <span class="pagenum" id="Page_198">198</span> Trois -étaient morts et les sept autres mariés.</p> - -<p>Ces quatre-là tenaient bon; et ils observaient scrupuleusement, autant -qu’il était en leur pouvoir, les règles établies au début de cette -curieuse association. Ils s’étaient juré, les mains dans les mains, de -détourner de ce qu’on appelle le droit chemin toutes les femmes qu’ils -pourraient, de préférence celle des amis, de préférence encore celle des -amis les plus intimes. Aussi, dès que l’un d’eux quittait la société -pour fonder une famille, il avait soin de se fâcher d’une façon -définitive avec tous ses anciens compagnons.</p> - -<p>Ils devaient, en outre, à chaque dîner s’entre-confesser, se raconter -avec tous les détails et les noms, et les renseignements les plus -précis, leurs dernières aventures. D’où cette espèce de dicton devenu -familier entre eux: «Mentir comme un célibataire.»</p> - -<p>Ils professaient, en outre, le mépris le plus complet pour la Femme, -qu’ils traitaient de «Bête à plaisir». Ils citaient à tout instant -Schopenhauer, leur dieu, réclamaient le rétablissement des harems et des -tours, avaient fait broder sur le linge de table, qui servait au dîner -du Célibat, ce précepte ancien: <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> «<i>Mulier, perpetuus infans</i>», et, -au-dessous, le vers d’Alfred de Vigny:</p> - -<div class="poem"> - <p class="noindent">La femme, enfant malade et douze fois impure!</p> -</div> - -<p>De sorte qu’à force de mépriser les femmes, ils ne pensaient qu’à elles, -ne vivaient que pour elles, tendaient vers elles tous leurs efforts, -tous leurs désirs.</p> - -<p>Ceux d’entre eux qui s’étaient mariés, les appelaient vieux galantins, -les plaisantaient et les craignaient.</p> - -<p>C’était juste au moment de boire le champagne que devaient commencer les -confidences au dîner du Célibat.</p> - -<p>Ce jour-là, ces vieux, car ils étaient vieux à présent, et plus ils -vieillissaient plus ils se racontaient de surprenantes bonnes fortunes, -ces vieux furent intarissables. Chacun des quatre, depuis un mois, avait -séduit au moins une femme par jour; et quelles femmes! les plus jeunes, -les plus nobles, les plus riches, les plus belles!</p> - -<p>Quand ils eurent terminé leurs récits, l’un d’eux, celui qui, ayant -parlé le premier, avait dû, ensuite, écouter les autres, se leva. -«Maintenant que nous avons fini de blaguer, dit-il, <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> je me propose -de vous raconter, non pas ma dernière, mais ma première aventure, -j’entends la première aventure de ma vie, ma première chute (car c’est -une chute) dans les bras d’une femme. Oh! je ne veux pas vous narrer -mon... comment dirai-je?... mon tout premier début, non. Le premier -fossé sauté (je dis fossé au figuré) n’a rien d’intéressant. Il est -généralement boueux, et on s’en relève un peu sali avec une charmante -illusion de moins, un vague dégoût, une pointe de tristesse. Cette -réalité de l’amour, la première fois qu’on la touche, répugne un peu; on -la rêvait tout autre, plus délicate, plus fine. Il vous en reste une -sensation morale et physique d’écœurement comme lorsqu’on a mis la -main, par hasard, en des choses poisseuses et qu’on n’a pas d’eau pour -se laver. On a beau frotter, ça reste.</p> - -<p>Oui, mais comme on s’y accoutume bien, et vite! Je te crois, qu’on s’y -fait. Cependant... cependant, pour ma part, j’ai toujours regretté de -n’avoir pas pu donner de conseils au Créateur au moment où il a organisé -cette chose-là. Qu’est-ce que j’aurais imaginé; je ne le sais pas au -juste; mais je crois que je l’aurais arrangée autrement. J’aurais <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> -cherché une combinaison plus convenable et plus poétique, oui, plus -poétique.</p> - -<p>Je trouve que le bon Dieu s’est montré vraiment trop... trop... -naturaliste. Il a manqué de poésie dans son invention.</p> - -<p>Donc, ce que je veux vous raconter, c’est ma première femme du monde, la -première femme du monde que j’ai séduite. Pardon, je veux dire la -première femme du monde qui m’a séduit. Car, au début, c’est nous qui -nous laissons prendre, tandis que, plus tard... c’est la même chose.</p> - -<p>C’était une amie de ma mère, une femme charmante d’ailleurs. Ces -êtres-là, quand ils sont chastes, c’est généralement par bêtise, et -quand ils sont amoureux, ils sont enragés. On nous accuse de les -corrompre! Ah bien oui! Avec elles, c’est toujours le lapin qui -commence, et jamais le chasseur. Oh! elles n’ont pas l’air d’y toucher, -je le sais, mais elles y touchent; elles font de nous ce qu’elles -veulent sans que cela paraisse; et puis elles nous accusent de les avoir -perdues, déshonorées, avilies, que sais-je?</p> - -<p>Celle dont je parle nourrissait assurément une furieuse envie de se -faire avilir par moi. Elle avait peut-être trente-cinq ans; j’en -comptais <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> à peine vingt-deux. Je ne songeais pas plus à la séduire -que je ne pensais à me faire trappiste. Or, un jour, comme je lui -rendais visite, et que je considérais avec étonnement son costume, un -peignoir du matin considérablement ouvert, ouvert comme une porte -d’église quand on sonne la messe, elle me prit la main, la serra, vous -savez, la serra comme elles serrent dans ces moments-là, et avec un -soupir demi-pâmé, ces soupirs qui viennent d’en bas, elle me dit: «Oh! -ne me regardez pas comme ça, mon enfant.»</p> - -<p>Je devins plus rouge qu’une tomate et plus timide que d’habitude, -naturellement. J’avais bien envie de m’en aller, mais elle me tenait la -main, et ferme. Elle la posa sur sa poitrine, une poitrine bien nourrie, -et elle me dit: «Tenez, sentez mon cœur, comme il bat.» Certes, il -battait. Moi, je commençais à saisir, mais je ne savais comment m’y -prendre ni par où commencer. J’ai changé depuis.</p> - -<p>Comme je demeurais toujours une main appuyée sur la grasse doublure de -son cœur, et l’autre main tenant mon chapeau, et comme je continuais -à la regarder avec un sourire confus, un sourire niais, un sourire <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> -de peur, elle se redressa soudain, et, d’une voix irritée:—«Ah çà, que -faites-vous, jeune homme, vous êtes indécent et mal appris.»—Je retirai -ma main bien vite, je cessai de sourire, et je balbutiai des excuses, et -je me levai, et je m’en allai abasourdi, la tête perdue.</p> - -<p>Mais j’étais pris, je rêvai d’elle. Je la trouvais charmante, adorable; -je me figurai que je l’aimais, que je l’avais toujours aimée, je résolus -d’être entreprenant, téméraire même!</p> - -<p>Quand je la revis, elle eut pour moi un petit sourire en coulisse. Oh! -ce petit sourire, comme il me troubla. Et sa poignée de main fut longue, -avec une insistance significative.</p> - -<p>A partir de ce jour je lui fis la cour, paraît-il. Du moins, elle -m’affirma depuis que je l’avais séduite, captée, déshonorée, avec un -rare machiavélisme, une habileté consommée, une persévérance de -mathématicien, et des ruses d’Apache.</p> - -<p>Mais une chose me troublait étrangement. En quel lieu s’accomplirait mon -triomphe? J’habitais dans ma famille, et ma famille, sur ce point, se -montrait intransigeante. Je n’avais pas l’audace nécessaire pour -franchir, une <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> femme au bras, une porte d’hôtel en plein jour; je ne -savais à qui demander conseil.</p> - -<p>Or mon amie, en causant avec moi d’une façon badine, m’affirma que tout -jeune homme devait avoir une chambre en ville. Nous habitions à Paris. -Ce fut un trait de lumière, j’eus une chambre; elle y vint.</p> - -<p>Elle y vint un jour de novembre. Cette visite, que j’aurais voulu -différer, me troubla beaucoup parce que je n’avais pas de feu. Et je -n’avais pas de feu parce que ma cheminée fumait. La veille justement -j’avais fait une scène à mon propriétaire, un ancien commerçant, et il -m’avait promis de venir lui-même avec le fumiste, avant deux jours, pour -examiner attentivement les travaux à exécuter.</p> - -<p>Dès qu’elle fut entrée, je lui déclarai: «Je n’ai pas de feu parce que -ma cheminée fume.» Elle n’eut pas même l’air de m’écouter, elle -balbutia: «Ça ne fait rien, j’en ai...» Et comme je demeurais surpris, -elle s’arrêta toute confuse; puis reprit: «Je ne sais plus ce que je -dis... je suis folle... je perds la tête... Qu’est-ce que je fais, -Seigneur! Pourquoi suis-je venue, malheureuse! Oh! quelle honte! quelle -honte!...» Et elle s’abattit en sanglotant dans mes bras.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_205">205</span></p> - -<p>Je crus à ses remords et je lui jurai que je la respecterais. Alors elle -s’écroula à mes genoux en gémissant: «Mais tu ne vois donc pas que je -t’aime, que tu m’as vaincue, affolée!»</p> - -<p>Aussitôt je crus opportun de commencer les approches. Mais elle -tressaillit, se releva, s’enfuit jusque dans une armoire pour se cacher, -en criant: «Oh! ne me regardez pas, non, non. Ce jour me fait honte. Au -moins si tu ne me voyais pas, si nous étions dans l’ombre, la nuit, tous -les deux. Y songes-tu? Quel rêve! Oh! ce jour!»</p> - -<p>Je me précipitai vers la fenêtre, je fermai les contrevents, je croisai -les rideaux, je pendis un paletot sur un filet de lumière qui passait -encore; puis, les mains étendues pour ne pas tomber sur les chaises, le -cœur palpitant, je la cherchai, je la trouvai.</p> - -<p>Ce fut un nouveau voyage, à deux, à tâtons, les lèvres unies, vers -l’autre coin où se trouvait mon alcôve. Nous n’allions pas droit, sans -doute, car je rencontrai d’abord la cheminée, puis la commode, puis -enfin ce que nous cherchions.</p> - -<p>Alors j’oubliai tout dans une extase frénétique. Ce fut une heure de -folie, d’emportement, <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> de joie surhumaine; puis, une délicieuse -lassitude nous ayant envahis, nous nous endormîmes, aux bras l’un de -l’autre.</p> - -<p>Et je rêvai. Mais voilà que dans mon rêve il me sembla qu’on m’appelait, -qu’on criait au secours; puis je reçus un coup violent; j’ouvris les -yeux!...</p> - -<p>Oh!... Le soleil couchant, rouge, magnifique, entrant tout entier par ma -fenêtre grande ouverte, semblait nous regarder du bord de l’horizon, -illuminait d’une lueur d’apothéose mon lit tumultueux, et, couchée -dessus, une femme éperdue, qui hurlait, se débattait, se tortillait, -s’agitait des pieds et des mains pour saisir un bout de drap, un coin de -rideau, n’importe quoi, tandis que, debout au milieu de la chambre, -effarés, côte à côte, mon propriétaire en redingote, flanqué du -concierge et d’un fumiste noir comme un diable, nous contemplait avec -des yeux stupides.</p> - -<p>Je me dressai furieux, prêt à lui sauter au collet, et je criai: «Que -faites-vous chez moi, nom de Dieu!»</p> - -<p>Le fumiste, pris d’un rire irrésistible, laissa tomber la plaque de tôle -qu’il portait à la main. Le concierge semblait devenu fou, et le -propriétaire balbutia: «Mais, monsieur, <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> c’était... c’était... pour -la cheminée... la cheminée...» Je hurlai: «F...ichez le camp, nom de -Dieu!»</p> - -<p>Alors il retira son chapeau d’un air confus et poli, et, s’en allant à -reculons, murmura: «Pardon, monsieur, excusez-moi, si j’avais cru vous -déranger, je ne serais pas venu. Le concierge m’avait affirmé que vous -étiez sorti. Excusez-moi.» Et ils partirent.</p> - -<p>Depuis ce temps-là, voyez-vous, je ne ferme jamais les fenêtres; mais je -pousse toujours les verrous.</p> - -<div class="nota"> - <p><i>Le Verrou</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 25 juillet 1882, sous - la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_12">RENCONTRE.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Édouard Rod.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">C</span><span class="smcap">E</span> fut un hasard, un vrai hasard. Le baron d’Étraille, fatigué de rester -debout, entra, tous les appartements de la princesse étant ouverts ce -soir de fête, dans la chambre à coucher déserte et presque sombre au -sortir des salons illuminés.</p> - -<p>Il cherchait un siège où dormir, certain que sa femme ne voudrait point -partir avant le jour. Il aperçut dès la porte, le large lit d’azur à -fleurs d’or, dressé au milieu de la vaste pièce, pareil à un catafalque -où aurait été enseveli l’amour, car la princesse n’était plus jeune. Par -derrière, une grande tache claire donnait la sensation d’un lac vu par -une haute fenêtre. C’était la glace, immense, <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> discrète, habillée de -draperies sombres qu’on laissait tomber quelquefois, qu’on avait souvent -relevées; et la glace semblait regarder la couche, sa complice. On eût -dit qu’elle avait des souvenirs, des regrets, comme ces châteaux que -hantent les spectres des morts, et qu’on allait voir passer sur sa face -unie et vide ces formes charmantes qu’ont les hanches nues des femmes, -et les gestes doux des bras quand ils enlacent.</p> - -<p>Le baron s’était arrêté souriant, un peu ému au seuil de cette chambre -d’amour. Mais soudain, quelque chose apparut dans la glace comme si les -fantômes évoqués eussent surgi devant lui. Un homme et une femme, assis -sur un divan très bas caché dans l’ombre, s’étaient levés. Et le cristal -poli, reflétant leurs images, les montrait debout et se baisant aux -lèvres avant de se séparer.</p> - -<p>Le baron reconnut sa femme et le marquis de Cervigné. Il se retourna et -s’éloigna en homme fort et maître de lui; et il attendit que le jour -vînt pour emmener la baronne; mais il ne songeait plus à dormir.</p> - -<p>Dès qu’il fut seul avec elle, il lui dit:</p> - -<p>—Madame, je vous ai vue tout à l’heure dans la chambre de la princesse -de Raynes. <span class="pagenum" id="Page_213">213</span> Je n’ai point besoin de m’expliquer davantage. Je n’aime -ni les reproches, ni les violences, ni le ridicule. Voulant éviter ces -choses, nous allons nous séparer sans bruit. Les hommes d’affaires -régleront votre situation suivant mes ordres. Vous serez libre de vivre -à votre guise n’étant plus sous mon toit, mais je vous préviens que si -quelque scandale a lieu, comme vous continuez à porter mon nom, je serai -forcé de me montrer sévère.</p> - -<p>Elle voulut parler; il l’en empêcha, s’inclina, et rentra chez lui.</p> - -<p>Il se sentait plutôt étonné et triste que malheureux. Il l’avait -beaucoup aimée dans les premiers temps de leur mariage. Cette ardeur -s’était peu à peu refroidie, et maintenant il avait souvent des -caprices, soit au théâtre, soit dans le monde, tout en gardant néanmoins -un certain goût pour la baronne.</p> - -<p>Elle était fort jeune, vingt-quatre ans à peine, petite, singulièrement -blonde, et maigre, trop maigre. C’était une poupée de Paris, fine, -gâtée, élégante, coquette, assez spirituelle, avec plus de charme que de -beauté. Il disait familièrement à son frère en parlant d’elle: «Ma femme -est charmante, <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> provocante, seulement... elle ne vous laisse rien -dans la main. Elle ressemble à ces verres de champagne où tout est -mousse. Quand on a fini par trouver le fond, c’est bon tout de même, -mais il y en a trop peu.»</p> - -<p>Il marchait dans sa chambre, de long en large, agité et songeant à mille -choses. Par moments, des souffles de colère le soulevaient et il sentait -des envies brutales d’aller casser les reins du marquis ou le souffleter -au cercle. Puis il constatait que cela serait de mauvais goût, qu’on -rirait de lui et non de l’autre, et que ces emportements lui venaient -bien plus de sa vanité blessée que de son cœur meurtri. Il se coucha, -mais ne dormit point.</p> - -<p>On apprit dans Paris, quelques jours plus tard, que le baron et la -baronne d’Étraille s’étaient séparés à l’amiable pour incompatibilité -d’humeur. On ne soupçonna rien, on ne chuchota pas et on ne s’étonna -point.</p> - -<p>Le baron, cependant, pour éviter des rencontres qui lui seraient -pénibles, voyagea pendant un an, puis il passa l’été suivant aux bains -de mer, l’automne à chasser et il revint à Paris pour l’hiver. Pas une -fois il ne vit sa femme.</p> - -<p>Il savait qu’on ne disait rien d’elle. Elle <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> avait soin, au moins, -de garder les apparences. Il n’en demandait pas davantage.</p> - -<p>Il s’ennuya, voyagea encore, puis restaura son château de Villebosc, ce -qui lui demanda deux ans, puis il y reçut ses amis, ce qui l’occupa -quinze mois au moins; puis, fatigué de ce plaisir usé, il rentra dans -son hôtel de la rue de Lille, juste six années après la séparation.</p> - -<p>Il avait maintenant quarante-cinq ans, pas mal de cheveux blancs, un peu -de ventre, et cette mélancolie des gens qui ont été beaux, recherchés, -aimés et qui se détériorent tous les jours.</p> - -<p>Un mois après son retour à Paris, il prit froid en sortant du cercle et -se mit à tousser. Son médecin lui ordonna d’aller finir l’hiver à Nice.</p> - -<p>Il partit donc, un lundi soir, par le rapide.</p> - -<p>Comme il se trouvait en retard, il arriva alors que le train se mettait -en marche. Il y avait une place dans un coupé, il y monta. Une personne -était déjà installée sur le fauteuil du fond, tellement enveloppée de -fourrures et de manteaux qu’il ne put même deviner si c’était un homme -ou une femme. On n’apercevait rien d’elle qu’un long paquet <span class="pagenum" id="Page_216">216</span> de -vêtements. Quand il vit qu’il ne saurait rien, le baron, à son tour, -s’installa, mit sa toque de voyage, déploya ses couvertures, se roula -dedans, s’étendit et s’endormit.</p> - -<p>Il ne se réveilla qu’à l’aurore, et tout de suite il regarda vers son -compagnon. Il n’avait point bougé de toute la nuit et il semblait encore -en plein sommeil.</p> - -<p>M. d’Étraille en profita pour faire sa toilette du matin, brosser sa -barbe et ses cheveux, refaire l’aspect de son visage que la nuit change -si fort, si fort, quand on atteint un certain âge.</p> - -<p>Le grand poète a dit:</p> - -<div class="poem"> - <p class="noindent">Quand on est jeune, on a des matins triomphants!</p> -</div> - -<p>Quand on est jeune, on a de magnifiques réveils, avec la peau fraîche, -l’œil luisant, les cheveux brillants de sève.</p> - -<p>Quand on vieillit, on a des réveils lamentables. L’œil terne, la joue -rouge et bouffie, la bouche épaisse, les cheveux en bouillie et la barbe -mêlée donnent au visage un aspect vieux, fatigué, fini.</p> - -<p>Le baron avait ouvert son nécessaire de <span class="pagenum" id="Page_217">217</span> voyage et il rajusta sa -physionomie en quelques coups de brosse. Puis il attendit.</p> - -<p>Le train siffla, s’arrêta. Le voisin fit un mouvement. Il était sans -doute réveillé. Puis la machine repartit. Un rayon de soleil oblique -entrait maintenant dans le wagon et tombait juste en travers du dormeur, -qui remua de nouveau, donna quelques coups de tête comme un poulet qui -sort de sa coquille, et montra tranquillement son visage.</p> - -<p>C’était une jeune femme blonde, toute fraîche, fort jolie et grasse. -Elle s’assit.</p> - -<p>Le baron, stupéfait, la regardait. Il ne savait plus ce qu’il devait -croire. Car vraiment on eût juré que c’était... que c’était sa femme, -mais sa femme extraordinairement changée... à son avantage, engraissée, -oh! engraissée autant que lui-même, mais en mieux.</p> - -<p>Elle le regarda tranquillement, parut ne pas le reconnaître, et se -débarrassa avec placidité des étoffes qui l’entouraient.</p> - -<p>Elle avait l’assurance calme d’une femme sûre d’elle-même, l’audace -insolente du réveil, se sachant, se sentant en pleine beauté, en pleine -fraîcheur.</p> - -<p>Le baron perdait vraiment la tête.</p> - -<p>Était-ce sa femme? Ou une autre qui lui <span class="pagenum" id="Page_218">218</span> aurait ressemblé comme une -sœur? Depuis six ans qu’il ne l’avait vue, il pouvait se tromper.</p> - -<p>Elle bâilla. Il reconnut son geste. Mais de nouveau elle se tourna vers -lui et le parcourut, le couvrit d’un regard tranquille, indifférent, -d’un regard qui ne sait rien, puis elle considéra la campagne.</p> - -<p>Il demeura éperdu, horriblement perplexe. Il attendit, la guettant de -côté, avec obstination.</p> - -<p>Mais oui, c’était sa femme, morbleu! Comment pouvait-il hésiter? Il n’y -en avait pas deux avec ce nez-là? Mille souvenirs lui revenaient, des -souvenirs de caresses, des petits détails de son corps, un grain de -beauté sur la hanche, un autre au dos, en face du premier. Comme il les -avait souvent baisés! Il se sentait envahi par une griserie ancienne, -retrouvant l’odeur de sa peau, son sourire quand elle lui jetait ses -bras sur les épaules, les intonations douces de sa voix, toutes ses -câlineries gracieuses.</p> - -<p>Mais, comme elle était changée, embellie, c’était elle et ce n’était -plus elle. Il la trouvait plus mûre, plus faite, plus femme, plus -séduisante, plus désirable, adorablement désirable.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_219">219</span></p> - -<p>Donc cette femme étrangère, inconnue, rencontrée par hasard dans un -wagon était à lui, lui appartenait de par la loi. Il n’avait qu’à dire: -«Je veux».</p> - -<p>Il avait jadis dormi dans ses bras, vécu dans son amour. Il la -retrouvait maintenant si changée qu’il la reconnaissait à peine. C’était -une autre et c’était elle en même temps: c’était une autre, née, formée, -grandie depuis qu’il l’avait quittée; c’était elle aussi qu’il avait -possédée, dont il retrouvait les attitudes modifiées, les traits anciens -plus formés, le sourire moins mignard, les gestes plus assurés. -C’étaient deux femmes en une, mêlant une grande part d’inconnu nouveau à -une grande part de souvenir aimé. C’était quelque chose de singulier, de -troublant, d’excitant, une sorte de mystère d’amour où flottait une -confusion délicieuse. C’était sa femme dans un corps nouveau, dans une -chair nouvelle que ses lèvres n’avaient point parcourus.</p> - -<p>Et il pensait, en effet, qu’en six années tout change en nous. Seul le -contour demeure reconnaissable, et quelquefois même il disparaît.</p> - -<p>Le sang, les cheveux, la peau, tout recommence, <span class="pagenum" id="Page_220">220</span> tout se reforme. Et -quand on est demeuré longtemps sans se voir, on retrouve un autre être -tout différent, bien qu’il soit le même et qu’il porte le même nom.</p> - -<p>Et le cœur aussi peut varier, les idées aussi se modifient, se -renouvellent, si bien qu’en quarante ans de vie nous pouvons, par de -lentes et constantes transformations, devenir quatre ou cinq êtres -absolument nouveaux et différents.</p> - -<p>Il songeait, troublé jusqu’à l’âme. La pensée lui vint brusquement du -soir où il l’avait surprise dans la chambre de la princesse. Aucune -fureur ne l’agita. Il n’avait pas sous les yeux la même femme, la petite -poupée maigre et vive de jadis.</p> - -<p>Qu’allait-il faire? Comment lui parler? Que lui dire? L’avait-elle -reconnu, elle?</p> - -<p>Le train s’arrêtait de nouveau. Il se leva, salua et prononça: «Berthe, -n’avez-vous besoin de rien. Je pourrais vous apporter...»</p> - -<p>Elle le regarda des pieds à la tête et répondit, sans étonnement, sans -confusion, sans colère, avec une placide indifférence: «Non—de -rien—merci.»</p> - -<p>Il descendit et fit quelques pas sur le quai pour se secouer comme pour -reprendre ses <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> sens après une chute. Qu’allait-il faire maintenant? -Monter dans un autre wagon? Il aurait l’air de fuir. Se montrer galant, -empressé? Il aurait l’air de demander pardon. Parler comme un maître? Il -aurait l’air d’un goujat, et puis, vraiment, il n’en avait plus le -droit.</p> - -<p>Il remonta et reprit sa place.</p> - -<p>Elle aussi, pendant son absence, avait fait vivement sa toilette. Elle -était étendue maintenant sur le fauteuil, impassible et radieuse.</p> - -<p>Il se tourna vers elle et lui dit: «Ma chère Berthe, puisqu’un hasard -bien singulier nous remet en présence après six ans de séparation, de -séparation sans violence, allons-nous continuer à nous regarder comme -deux ennemis <ins class="correction" title="irréconciables">irréconciliables</ins>? Nous sommes enfermés en tête-à-tête? Tant -pis, ou tant mieux. Moi je ne m’en irai pas. Donc n’est-il pas -préférable de causer comme... comme... comme... des... amis, jusqu’au -terme de notre route?»</p> - -<p>Elle répondit tranquillement: «Comme vous voudrez.»</p> - -<p>Alors il demeura court, ne sachant que dire. Puis, ayant de l’audace, il -s’approcha, s’assit sur le fauteuil du milieu, et d’une voix <span class="pagenum" id="Page_222">222</span> -galante: «Je vois qu’il faut vous faire la cour, soit. C’est d’ailleurs -un plaisir, car vous êtes charmante. Vous ne vous figurez point comme -vous avez gagné depuis six ans. Je ne connais pas de femme qui m’ait -donné la sensation délicieuse que j’ai eue en vous voyant sortir de vos -fourrures, tout à l’heure. Vraiment, je n’aurais pas cru possible un tel -changement...»</p> - -<p>Elle prononça, sans remuer la tête, et sans le regarder: «Je ne vous en -dirai pas autant, car vous avez beaucoup perdu.»</p> - -<p>Il rougit, confus et troublé, puis avec un sourire résigné: «Vous êtes -dure.»</p> - -<p>Elle se tourna vers lui: «Pourquoi? Je constate. Vous n’avez pas -l’intention de m’offrir votre amour, n’est-ce pas? Donc il est -absolument indifférent que je vous trouve bien ou mal? Mais je vois que -ce sujet vous est pénible. Parlons d’autre chose. Qu’avez-vous fait -depuis que je ne vous ai vu?»</p> - -<p>Il avait perdu contenance, il balbutia: «Moi? j’ai voyagé, j’ai chassé, -j’ai vieilli, comme vous le voyez. Et vous?»</p> - -<p>Elle déclara avec sérénité: «Moi, j’ai gardé les apparences comme vous -me l’aviez ordonné.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span></p> - -<p>Un mot brutal lui vint aux lèvres. Il ne le dit pas, mais prenant la -main de sa femme, il la baisa: «Et je vous en remercie.»</p> - -<p>Elle fut surprise. Il était fort vraiment, et toujours maître de lui.</p> - -<p>Il reprit: «Puisque vous avez consenti à ma première demande, -voulez-vous maintenant que nous causions sans aigreur.»</p> - -<p>Elle eut un petit geste de mépris. «De l’aigreur? mais je n’en ai pas. -Vous m’êtes complètement étranger. Je cherche seulement à animer une -conversation difficile.»</p> - -<p>Il la regardait toujours, séduit malgré sa rudesse, sentant un désir -brutal l’envahir, un désir irrésistible, un désir de maître.</p> - -<p>Elle prononça, sentant bien qu’elle l’avait blessé, et s’acharnant: -«Quel âge avez-vous donc aujourd’hui. Je vous croyais plus jeune que -vous ne paraissez.»</p> - -<p>Il pâlit: «J’ai quarante-cinq ans.» Puis il ajouta: «J’ai oublié de vous -demander des nouvelles de la princesse de Raynes. Vous la voyez -toujours?»</p> - -<p>Elle lui jeta un regard de haine: «Oui, toujours. Elle va fort -bien—merci.»</p> - -<p>Et ils demeurèrent côte à côte, le cœur agité, l’âme irritée. Tout à -coup il déclara: <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> «Ma chère Berthe, je viens de changer d’avis. Vous -êtes ma femme, et je prétends que vous reveniez aujourd’hui sous mon -toit. Je trouve que vous avez gagné en beauté et en caractère, et je -vous reprends. Je suis votre mari, c’est mon droit.»</p> - -<p>Elle fut stupéfaite, et le regarda dans les yeux pour y lire sa pensée. -Il avait un visage impassible, impénétrable et résolu.</p> - -<p>Elle répondit: «Je suis bien fâchée, mais j’ai des engagements.»</p> - -<p>Il sourit: «Tant pis pour vous. La loi me donne la force. J’en userai.»</p> - -<p>On arrivait à Marseille; le train sifflait, ralentissant sa marche. La -baronne se leva, roula ses couvertures avec assurance, puis se tournant -vers son mari: «Mon cher Raymond, n’abusez pas d’un tête-à-tête que j’ai -préparé. J’ai voulu prendre une précaution, suivant vos conseils, pour -n’avoir rien à craindre ni de vous ni du monde, quoi qu’il arrive. Vous -allez à Nice, n’est-ce pas?</p> - -<p>—J’irai où vous irez.</p> - -<p>—Pas du tout. Écoutez-moi, et je vous promets que vous me laisserez -tranquille. Tout à l’heure, sur le quai de la gare, vous allez voir la -princesse de Raynes et la comtesse <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> Henriot qui m’attendent avec -leurs maris. J’ai voulu qu’on nous vît ensemble, vous et moi, et qu’on -sût bien que nous avons passé la nuit seuls, dans ce coupé. Ne craignez -rien. Ces dames le raconteront partout, tant la chose paraîtra -surprenante.</p> - -<p>Je vous disais tout à l’heure que, suivant en tous points vos -recommandations, j’avais soigneusement gardé les apparences. Il n’a pas -été question du reste, n’est-ce pas. Eh bien, c’est pour continuer que -j’ai tenu à cette rencontre. Vous m’avez ordonné d’éviter avec soin le -scandale, je l’évite, mon cher..., car j’ai peur..., j’ai peur...</p> - -<p>Elle attendit que le train fût complètement arrêté, et comme une bande -d’amis s’élançait à sa portière et l’ouvrait, elle acheva:</p> - -<p>—J’ai peur d’être enceinte.</p> - -<p>La princesse tendait les bras pour l’embrasser. La baronne lui dit -montrant le baron stupide d’étonnement et cherchant à deviner la vérité:</p> - -<p>—Vous ne reconnaissez donc pas Raymond? Il est bien changé, en effet. -Il a consenti à m’accompagner pour ne pas me laisser voyager seule. Nous -faisons quelquefois des fugues comme cela, en bons amis qui ne peuvent -<span class="pagenum" id="Page_226">226</span> vivre ensemble. Nous allons d’ailleurs nous quitter ici. Il a déjà -assez de moi.»</p> - -<p>Elle tendait sa main qu’il prit machinalement. Puis elle sauta sur le -quai au milieu de ceux qui l’attendaient.</p> - -<p>Le baron ferma brusquement la portière, trop ému pour dire un mot ou -pour prendre une résolution. Il entendait la voix de sa femme et ses -rires joyeux qui s’éloignaient.</p> - -<p>Il ne l’a jamais revue.</p> - -<p>Avait-elle menti? Disait-elle vrai? Il l’ignora toujours.</p> - -<div class="nota"> - <p><i>Rencontre</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 11 mars 1884, sous la - signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_13">SUICIDES.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Georges Legrand.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">I</span><span class="smcap">L</span> ne passe guère de jour sans qu’on lise dans quelque journal le fait -divers suivant:</p> - -<p>«Dans la nuit de mercredi à jeudi, les habitants de la maison portant le -n<sup>o</sup> 40 de la rue de... ont été réveillés par deux détonations -successives. Le bruit partait d’un logement habité par M. X... La porte -fut ouverte, et on trouva ce locataire baigné dans son sang, tenant -encore à la main le revolver avec lequel il s’était donné la mort.</p> - -<p>«M. X... était âgé de cinquante-sept ans, jouissait d’une aisance -honorable et avait tout ce qu’il faut pour être heureux. On ignore <span class="pagenum" id="Page_230">230</span> -absolument la cause de sa funeste détermination.»</p> - -<p>Quelles douleurs profondes, quelles lésions du cœur, désespoirs -cachés, blessures brûlantes poussent au suicide ces gens qui sont -heureux? On cherche, on imagine des drames d’amour, on soupçonne des -désastres d’argent et, comme on ne découvre jamais rien de précis, on -met sur ces morts, le mot «Mystère».</p> - -<p>Une lettre trouvée sur la table d’un de ces «suicidés sans raison», et -écrite pendant la dernière nuit, auprès du pistolet chargé, est tombée -entre nos mains. Nous la croyons intéressante. Elle ne révèle aucune des -grandes catastrophes qu’on cherche toujours derrière ces actes de -désespoir; mais elle montre la lente succession des petites misères de -la vie, la désorganisation fatale d’une existence solitaire, dont les -rêves sont disparus, elle donne la raison de ces fins tragiques que les -nerveux et les sensitifs seuls comprendront.</p> - -<p>La voici:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Il est minuit. Quand j’aurai fini cette lettre, je me tuerai. Pourquoi? - Je vais tâcher de le dire, non pour ceux qui liront ces lignes, mais - pour moi-même, pour renforcer <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> mon courage défaillant, me bien - pénétrer de la nécessité maintenant fatale de cet acte qui ne pourrait - être que différé.</p> - - <p>J’ai été élevé par des parents simples qui croyaient à tout. Et j’ai cru - comme eux.</p> - - <p>Mon rêve dura longtemps. Les derniers lambeaux viennent seulement de se - déchirer.</p> - - <p>Depuis quelques années déjà un phénomène se passe en moi. Tous les - événements de l’existence qui, autrefois, resplendissaient à mes yeux - comme des aurores, me semblent se décolorer. La signification des choses - m’est apparue dans sa réalité brutale; et la raison vraie de l’amour m’a - dégoûté même des poétiques tendresses.</p> - - <p>Nous sommes les jouets éternels d’illusions stupides et charmantes - toujours renouvelées.</p> - - <p>Alors, vieillissant, j’avais pris mon parti de l’horrible misère des - choses, de l’inutilité des efforts, de la vanité des attentes, quand une - lumière nouvelle sur le néant de tout m’est apparue, ce soir, après - dîner.</p> - - <p>Autrefois, j’étais joyeux! Tout me charmait: les femmes qui passent, - l’aspect des rues, les lieux que j’habite; et je m’intéressais même à la - forme des vêtements. Mais la répétition des mêmes visions a fini par - m’emplir <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> le cœur de lassitude et d’ennui, comme il arriverait - pour un spectateur entrant chaque soir au même théâtre.</p> - - <p>Tous les jours, à la même heure depuis trente ans, je me lève; et, dans - le même restaurant, depuis trente ans, je mange aux mêmes heures les - mêmes plats apportés par des garçons différents.</p> - - <p>J’ai tenté de voyager? L’isolement qu’on éprouve en des lieux inconnus - m’a fait peur. Je me suis senti tellement seul sur la terre, et si - petit, que j’ai repris bien vite la route de chez moi.</p> - - <p>Mais alors l’immuable physionomie de mes meubles, depuis trente ans à la - même place, l’usure de mes fauteuils que j’avais connus neufs, l’odeur - de mon appartement (car chaque logis prend, avec le temps, une odeur - particulière), m’ont donné, chaque soir, la nausée des habitudes et la - noire mélancolie de vivre ainsi.</p> - - <p>Tout se répète sans cesse et lamentablement. La manière même dont je - mets en rentrant la clef dans la serrure, la place où je trouve toujours - mes allumettes, le premier coup d’œil jeté dans ma chambre quand le - phosphore s’enflamme, me donnent envie de <span class="pagenum" id="Page_233">233</span> sauter par la fenêtre et - d’en finir avec ces événements monotones auxquels nous n’échappons - jamais.</p> - - <p>J’éprouve chaque jour, en me rasant, un désir immodéré de me couper la - gorge; et ma figure, toujours la même, que je revois dans la petite - glace avec du savon sur les joues, m’a plusieurs fois fait pleurer de - tristesse.</p> - - <p>Je ne puis même plus me retrouver auprès des gens que je rencontrais - jadis avec plaisir, tant je les connais, tant je sais ce qu’ils vont me - dire et ce que je vais répondre, tant j’ai vu le moule de leurs pensées - immuables, le pli de leurs raisonnements. Chaque cerveau est comme un - cirque, où tourne éternellement un pauvre cheval enfermé. Quels que - soient nos efforts, nos détours, nos crochets, la limite est proche et - arrondie d’une façon continue, sans saillies imprévues et sans porte sur - l’inconnu. Il faut tourner, tourner toujours, par les mêmes idées, les - mêmes joies, les mêmes plaisanteries, les mêmes habitudes, les mêmes - croyances, les mêmes écœurements.</p> - - <p>Le brouillard était affreux, ce soir. Il enveloppait le boulevard où les - becs de gaz <span class="pagenum" id="Page_234">234</span> obscurcis semblaient des chandelles fumeuses. Un poids - plus lourd que d’habitude me pesait sur les épaules. Je digérais mal, - probablement.</p> - - <p>Car une bonne digestion est tout dans la vie. C’est elle qui donne - l’inspiration à l’artiste, les désirs amoureux aux jeunes gens, des - idées claires aux penseurs, la joie de vivre à tout le monde, et elle - permet de manger beaucoup (ce qui est encore le plus grand bonheur). Un - estomac malade pousse au scepticisme, à l’incrédulité, fait germer les - songes noirs et les désirs de mort. Je l’ai remarqué fort souvent. Je ne - me tuerais peut-être pas si j’avais bien digéré ce soir.</p> - - <p>Quand je fus assis dans le fauteuil où je m’asseois tous les jours - depuis trente ans, je jetai les yeux autour de moi, et je me sentis - saisi par une détresse si horrible que je me crus près de devenir fou.</p> - - <p>Je cherchai ce que je pourrais faire pour échapper à moi-même? Toute - occupation m’épouvanta comme plus odieuse encore que l’inaction. Alors, - je songeai à mettre de l’ordre dans mes papiers.</p> - - <p>Voici longtemps que je songeais à cette besogne d’épurer mes tiroirs; - car depuis <span class="pagenum" id="Page_235">235</span> trente ans, je jette pêle-mêle dans le même meuble mes - lettres et mes factures, et le désordre de ce mélange m’a souvent causé - bien des ennuis. Mais j’éprouve une telle fatigue morale et physique à - la seule pensée de ranger quelque chose que je n’ai jamais eu le courage - de me mettre à ce travail odieux.</p> - - <p>Donc je m’assis devant mon secrétaire et je l’ouvris, voulant faire un - choix dans mes papiers anciens pour en détruire une grande partie.</p> - - <p>Je demeurai d’abord troublé devant cet entassement de feuilles jaunies, - puis j’en pris une.</p> - - <p>Oh! ne touchez jamais à ce meuble, à ce cimetière, des correspondances - d’autrefois, si vous tenez à la vie! Et, si vous l’ouvrez par hasard, - saisissez à pleines mains les lettres qu’il contient, fermez les yeux - pour n’en point lire un mot, pour qu’une seule écriture oubliée et - reconnue ne vous jette d’un seul coup dans l’océan des souvenirs; portez - au feu ces papiers mortels; et, quand ils seront en cendres, écrasez-les - encore en une poussière invisible... ou sinon vous êtes perdu... comme - je suis perdu depuis une heure!...</p> - - <p>Ah! les premières lettres que j’ai relues ne <span class="pagenum" id="Page_236">236</span> m’ont point intéressé. - Elles étaient récentes d’ailleurs, et me venaient d’hommes vivants que - je rencontre encore assez souvent et dont la présence ne me touche - guère. Mais soudain une enveloppe m’a fait tressaillir. Une grande - écriture large y avait tracé mon nom; et brusquement les larmes me sont - montées aux yeux. C’était mon plus cher ami, celui-là, le compagnon de - ma jeunesse, le confident de mes espérances; et il m’apparut si - nettement, avec son sourire bon enfant et la main tendue vers moi qu’un - frisson me secoua les os. Oui, oui, les morts reviennent, car je l’ai - vu! Notre mémoire est un monde plus parfait que l’univers: elle rend la - vie à ce qui n’existe plus!</p> - - <p>La main tremblante, le regard brumeux, j’ai relu tout ce qu’il me - disait, et dans mon pauvre cœur sanglotant j’ai senti une - meurtrissure si douloureuse que je me mis à pousser des gémissements - comme un homme dont on brise les membres.</p> - - <p>Alors j’ai remonté toute ma vie ainsi qu’on remonte un fleuve. J’ai - reconnu des gens oubliés depuis si longtemps que je ne savais plus leur - nom. Leur figure seule vivait en moi. Dans les lettres de ma mère, j’ai - retrouvé <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> les vieux domestiques et la forme de notre maison et les - petits détails insignifiants où s’attache l’esprit des enfants.</p> - - <p>Oui, j’ai revu soudain toutes les vieilles toilettes de ma mère avec ses - physionomies différentes suivant les modes qu’elle portait et les - coiffures qu’elle avait successivement adoptées. Elle me hantait surtout - dans une robe de soie à ramages anciens; et je me rappelais une phrase, - qu’un jour, portant cette robe, elle m’avait dite: «Robert, mon enfant, - si tu ne te tiens pas droit, tu seras bossu toute ta vie.»</p> - - <p>Puis soudain, ouvrant un autre tiroir, je me retrouvai en face de mes - souvenirs d’amour: une bottine de bal, un mouchoir déchiré, une - jarretière même, des cheveux et des fleurs desséchées. Alors les doux - romans de ma vie, dont les héroïnes encore vivantes ont aujourd’hui des - cheveux tout blancs, m’ont plongé dans l’amère mélancolie des choses à - jamais finies. Oh! les fronts jeunes où frisent les cheveux dorés, la - caresse des mains, le regard qui parle, les cœurs qui battent, ce - sourire qui promet les lèvres, ces lèvres qui promettent l’étreinte... - Et le premier baiser..., ce baiser sans fin qui fait se fermer les yeux, - <span class="pagenum" id="Page_238">238</span> qui anéantit toute pensée dans l’incommensurable bonheur de la - possession prochaine.</p> - - <p>Prenant à pleines mains ces vieux gages des tendresses lointaines, je - les couvris de caresses furieuses, et dans mon âme ravagée par les - souvenirs, je revoyais chacune à l’heure de l’abandon, et je souffrais - un supplice plus cruel que toutes les tortures imaginées par toutes les - fables de l’enfer.</p> - - <p>Une dernière lettre restait. Elle était de moi et dictée de cinquante - ans auparavant par mon professeur d’écriture. La voici:</p> -</div> - -<div class="blockquote"> - <p class="ldedication">«<span class="smcap">Ma petite maman chérie</span>,</p> - - <p>«J’ai aujourd’hui sept ans. C’est l’âge de raison, j’en profite pour - te remercier de m’avoir donné le jour.</p> - - <p>«Ton petit garçon qui t’adore,</p> - - <p class="rsignature">«<span class="smcap">Robert</span>.»</p> -</div> - -<div class="quote"> - <p>C’était fini. J’arrivais à la source, et brusquement je me retournai - pour envisager le reste de mes jours. Je vis la vieillesse hideuse et - solitaire, et les infirmités prochaines et tout fini, fini, fini! Et - personne autour de moi.</p> - - <p>Mon revolver est là, sur la table... Je l’arme... Ne relisez jamais vos - vieilles lettres.»</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_239">239</span></p> - -<p>Et voilà comment se tuent beaucoup d’hommes dont on fouille en vain -l’existence pour y découvrir de grands chagrins.</p> - -<div class="nota"> - <p><i>Suicides</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 17 avril 1883, sous la - signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_14">DÉCORÉ!</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">D</span><span class="smcap">ES</span> gens naissent avec un instinct prédominant, une vocation ou -simplement un désir éveillé, dès qu’ils commencent à parler, à penser.</p> - -<p>M. Sacrement n’avait, depuis son enfance, qu’une idée en tête, être -décoré. Tout jeune il portait des croix de la Légion d’honneur en zinc -comme d’autres enfants portent un képi et il donnait fièrement la main à -sa mère, dans la rue, en bombant sa petite poitrine ornée du ruban rouge -et de l’étoile de métal.</p> - -<p>Après de pauvres études il échoua au baccalauréat, et, ne sachant plus -que faire, <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> il épousa une jolie fille, car il avait de la fortune.</p> - -<p>Ils vécurent à Paris comme vivent des bourgeois riches, allant dans leur -monde, sans se mêler au monde, fiers de la connaissance d’un député qui -pouvait devenir ministre, et amis de deux chefs de division.</p> - -<p>Mais la pensée entrée aux premiers jours de sa vie dans la tête de M. -Sacrement, ne le quittait plus et il souffrait d’une façon continue de -n’avoir point le droit de montrer sur sa redingote un petit ruban de -couleur.</p> - -<p>Les gens décorés qu’il rencontrait sur le boulevard lui portaient un -coup au cœur. Il les regardait de coin avec une jalousie exaspérée. -Parfois, par les longs après-midi de désœuvrement, il se mettait à -les compter. Il se disait: «Voyons, combien j’en trouverai de la -Madeleine à la rue Drouot.»</p> - -<p>Et il allait lentement, inspectant les vêtements, l’œil exercé à -distinguer de loin le petit point rouge. Quand il arrivait au bout de sa -promenade, il s’étonnait toujours des chiffres: «Huit officiers, et -dix-sept chevaliers. Tant que ça! C’est stupide de prodiguer les croix -d’une pareille façon. Voyons si j’en trouverai autant au retour.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_245">245</span></p> - -<p>Et il revenait à pas lents, désolé quand la foule pressée des passants -pouvait gêner ses recherches, lui faire oublier quelqu’un.</p> - -<p>Il connaissait les quartiers où on en trouvait le plus. Ils abondaient -au Palais-Royal. L’avenue de l’Opéra ne valait pas la rue de la Paix; le -côté droit du boulevard était mieux fréquenté que le gauche.</p> - -<p>Ils semblaient aussi préférer certains cafés, certains théâtres. Chaque -fois que M. Sacrement apercevait un groupe de vieux messieurs à cheveux -blancs arrêtés au milieu du trottoir, et gênant la circulation, il se -disait: «Voici des officiers de la Légion d’honneur!» Et il avait envie -de les saluer.</p> - -<p>Les officiers (il l’avait souvent remarqué) ont une autre allure que les -simples chevaliers. Leur port de tête est différent. On sent bien qu’ils -possèdent officiellement une considération plus haute, une importance -plus étendue.</p> - -<p>Parfois aussi une rage saisissait M. Sacrement, une fureur contre tous -les gens décorés; et il sentait pour eux une haine de socialiste.</p> - -<p>Alors, en rentrant chez lui, excité par la rencontre de tant de croix, -comme l’est un pauvre affamé après avoir passé devant les <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> grandes -boutiques de nourriture, il déclarait d’une voix forte: «Quand donc, -enfin, nous débarrassera-t-on de ce sale gouvernement? Sa femme -surprise, lui demandait: «Qu’est-ce que tu as aujourd’hui».</p> - -<p>Et il répondait: «J’ai que je suis indigné par les injustices que je -vois commettre partout. Ah! que les communards avaient raison!»</p> - -<p>Mais il ressortait après son dîner, et il allait considérer les magasins -de décorations. Il examinait tous ces emblèmes de formes diverses, de -couleurs variées. Il aurait voulu les posséder tous, et, dans une -cérémonie publique, dans une immense salle pleine de monde, pleine de -peuple émerveillé, marcher en tête d’un cortège, la poitrine -étincelante, zébrée de brochettes alignées l’une sur l’autre, suivant la -forme de ses côtes, et passer gravement, le claque sous le bras, luisant -comme un astre au milieu de chuchotements admiratifs, dans une rumeur de -respect.</p> - -<p>Il n’avait, hélas! aucun titre pour aucune décoration.</p> - -<p>Il se dit: «La Légion d’honneur est vraiment par trop difficile pour un -homme qui ne remplit aucune fonction publique. Si j’essayais <span class="pagenum" id="Page_247">247</span> de me -faire nommer officier d’Académie!»</p> - -<p>Mais il ne savait comment s’y prendre. Il en parla à sa femme qui -demeura stupéfaite.</p> - -<p>—«Officier d’Académie? Qu’est-ce que tu as fait pour cela.»</p> - -<p>Il s’emporta: «Mais comprends donc ce que je veux dire. Je cherche -justement ce qu’il faut faire. Tu es stupide par moments.»</p> - -<p>Elle sourit: «Parfaitement, tu as raison. Mais je ne sais pas, moi?»</p> - -<p>Il avait une idée: «Si tu en parlais au député Rosselin, il pourrait me -donner un excellent conseil. Moi, tu comprends que je n’ose guère -aborder cette question directement avec lui. C’est assez délicat, assez -difficile; venant de toi, la chose devient toute naturelle.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Sacrement fit ce qu’il demandait. M. Rosselin promit d’en parler -au Ministre. Alors Sacrement le harcela. Le député finit par lui -répondre qu’il fallait faire une demande et énumérer ses titres.</p> - -<p>Ses titres? Voilà. Il n’était même pas bachelier.</p> - -<p>Il se mit cependant à la besogne et commença <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> une brochure traitant: -«Du droit du peuple à l’instruction.» Il ne la put achever par pénurie -d’idées.</p> - -<p>Il chercha des sujets plus faciles et en aborda plusieurs -successivement. Ce fut d’abord: «L’instruction des enfants par les -yeux.» Il voulait qu’on établît dans les quartiers pauvres des espèces -de théâtres gratuits pour les petits enfants. Les parents les y -conduiraient dès leur plus jeune âge, et on leur donnerait là, par le -moyen d’une lanterne magique, des notions de toutes les connaissances -humaines. Ce seraient de véritables cours. Le regard instruirait le -cerveau, et les images resteraient gravées dans la mémoire, rendant pour -ainsi dire visible la science.</p> - -<p>Quoi de plus simple que d’enseigner ainsi l’histoire universelle, la -géographie, l’histoire naturelle, la botanique, la zoologie, l’anatomie, -etc..., etc.?</p> - -<p>Il fit imprimer ce mémoire et en envoya un exemplaire à chaque député, -dix à chaque ministre, cinquante au président de la République, dix -également à chacun des journaux parisiens, cinq aux journaux de -province.</p> - -<p>Puis il traita la question des bibliothèques des rues, voulant que -l’État fît promener par <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> les rues des petites voitures pleines de -livres, pareilles aux voitures des marchandes d’oranges. Chaque habitant -aurait droit à dix volumes par mois en location, moyennant un sou -d’abonnement.</p> - -<p>«Le peuple, disait M. Sacrement, ne se dérange que pour ses plaisirs. -Puisqu’il ne va pas à l’instruction! il faut que l’instruction vienne à -lui, etc.»</p> - -<p>Aucun bruit ne se fit autour de ces essais. Il adressa cependant sa -demande. On lui répondit qu’on prenait note, qu’on instruisait. Il se -crut sûr du succès; il attendit. Rien ne vint.</p> - -<p>Alors il se décida à faire des démarches personnelles. Il sollicita une -audience du ministre de l’instruction publique, et il fut reçu par un -attaché de cabinet tout jeune et déjà grave, important même, et qui -jouait, comme d’un piano, d’une série de petits boutons blancs pour -appeler les huissiers et les garçons de l’antichambre ainsi que les -employés subalternes. Il affirma au solliciteur que son affaire était en -bonne voie et il lui conseilla de continuer ses remarquables travaux.</p> - -<p>Et M. Sacrement se remit à l’œuvre.</p> - -<p>M. Rosselin, le député, semblait maintenant <span class="pagenum" id="Page_250">250</span> s’intéresser beaucoup à -son succès, et il lui donnait même une foule de conseils pratiques -excellents. Il était décoré d’ailleurs, sans qu’on sût quels motifs lui -avaient valu cette distinction.</p> - -<p>Il indiqua à Sacrement des études nouvelles à entreprendre, il le -présenta à des Sociétés savantes qui s’occupaient de points de science -particulièrement obscurs, dans l’intention de parvenir à des honneurs. -Il le patronna même au ministère.</p> - -<p>Or, un jour, comme il venait déjeuner chez son ami (il mangeait souvent -dans la maison depuis plusieurs mois) il lui dit tout bas en lui serrant -les mains: «Je viens d’obtenir pour vous une grande faveur. Le comité -des travaux historiques vous charge d’une mission. Il s’agit de -recherches à faire dans diverses bibliothèques de France.»</p> - -<p>Sacrement, défaillant, n’en put manger ni boire. Il partit huit jours -plus tard.</p> - -<p>Il allait de ville en ville, étudiant les catalogues, fouillant en des -greniers bondés de bouquins poudreux, en proie à la haine des -bibliothécaires.</p> - -<p>Or, un soir, comme il se trouvait à Rouen il voulut aller embrasser sa -femme qu’il <span class="pagenum" id="Page_251">251</span> n’avait point vue depuis une semaine; et il prit le -train de neuf heures qui devait le mettre à minuit chez lui.</p> - -<p>Il avait sa clef. Il entra sans bruit, frémissant de plaisir, tout -heureux de lui faire cette surprise. Elle s’était enfermée, quel ennui! -Alors il cria à travers la porte: «Jeanne, c’est moi!»</p> - -<p>Elle dut avoir grand’peur, car il l’entendit sauter du lit et parler -seule comme dans un rêve. Puis elle courut à son cabinet de toilette, -l’ouvrit et le referma, traversa plusieurs fois sa chambre dans une -course rapide, nu-pieds, secouant les meubles dont les verreries -sonnaient. Puis, enfin, elle demanda: «C’est bien toi, Alexandre?»</p> - -<p>Il répondit: «Mais oui, c’est moi, ouvre donc!»</p> - -<p>La porte céda, et sa femme se jeta sur son cœur en balbutiant: «Oh! -quelle terreur! quelle surprise! quelle joie!»</p> - -<p>Alors, il commença à se dévêtir, méthodiquement, comme il faisait tout. -Et il reprit, sur une chaise, son pardessus qu’il avait l’habitude -d’accrocher dans le vestibule. Mais, soudain, il demeura stupéfait. La -boutonnière portait un ruban rouge!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_252">252</span></p> - -<p>Il balbutia: «Ce... ce... ce paletot est décoré!»</p> - -<p>Alors sa femme, d’un bond, se jeta sur lui, et lui saisissant dans les -mains le vêtement: «Non... tu te trompes... donne-moi ça.»</p> - -<p>Mais il le tenait toujours par une manche, ne le lâchant pas, répétant -dans une sorte d’affolement: «Hein?... Pourquoi?... Explique-moi?... A -qui ce pardessus?... Ce n’est pas le mien, puisqu’il porte la Légion -d’honneur?»</p> - -<p>Elle s’efforçait de le lui arracher, éperdue, bégayant: «Écoute... -écoute... donne-moi ça... Je ne peux pas te dire... c’est un secret... -écoute.»</p> - -<p>Mais il se fâchait, devenait pâle: «Je veux savoir comment ce paletot -est ici. Ce n’est pas le mien.»</p> - -<p>Alors, elle lui cria dans la figure: «Si, tais-toi, jure-moi... -écoute... eh bien! tu es décoré!»</p> - -<p>Il eut une telle secousse d’émotion qu’il lâcha le pardessus et alla -tomber dans un fauteuil.</p> - -<p>—Je suis... tu dis... je suis... décoré.</p> - -<p>—Oui... c’est un secret, un grand secret...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_253">253</span></p> - -<p>Elle avait enfermé dans une armoire le vêtement glorieux, et revenait -vers son mari, tremblante et pâle. Elle reprit: «Oui, c’est un pardessus -neuf que je t’ai fait faire. Mais j’avais juré de ne te rien dire. Cela -ne sera pas officiel avant un mois ou six semaines. Il faut que ta -mission soit terminée. Tu ne devais le savoir qu’à ton retour. C’est M. -Rosselin qui a obtenu ça pour toi...»</p> - -<p>Sacrement, défaillant, bégayait: «Rosselin... décoré... Il m’a fait -décorer... moi... lui... Ah!...»</p> - -<p>Et il fut obligé de boire un verre d’eau.</p> - -<p>Un petit papier blanc gisait par terre, tombé de la poche du pardessus. -Sacrement le ramassa, c’était une carte de visite. Il lut: -«Rosselin—député.»</p> - -<p>«Tu vois bien», dit la femme.</p> - -<p>Et il se mit à pleurer de joie.</p> - -<p>Huit jours plus tard l’<i>Officiel</i> annonçait que M. Sacrement était nommé -chevalier de la Légion d’honneur, pour services exceptionnels.</p> - -<div class="nota"> - <p><i>Décoré!</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du samedi 13 novembre 1883, sous - la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_15">CHÂLI.</h2> - -<p class="rdedication"><i>A Jean Béraud.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">’ AMIRAL</span> de la Vallée, qui semblait assoupi dans son fauteuil, prononça -de sa voix de vieille femme: «J’ai eu, moi, une petite aventure d’amour, -très singulière, voulez-vous que je vous la dise?»</p> - -<p>Et il parla, sans remuer, du fond de son large siège, en gardant sur les -lèvres ce sourire ridé qui ne le quittait jamais, ce sourire à la -Voltaire qui le faisait passer pour un affreux sceptique.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_258">258</span></p> - -<p class="center2">I</p> - -<p>J’avais trente ans alors, et j’étais lieutenant de vaisseau, quand on me -chargea d’une mission astronomique dans l’Inde centrale. Le gouvernement -anglais me donna tous les moyens nécessaires pour venir à bout de mon -entreprise et je m’enfonçai bientôt avec une suite de quelques hommes -dans ce pays étrange, surprenant, prodigieux.</p> - -<p>Il faudrait vingt volumes pour raconter ce voyage. Je traversai des -contrées invraisemblablement magnifiques; je fus reçu par des princes -d’une beauté surhumaine et vivant dans une incroyable magnificence. Il -me sembla pendant deux mois, que je marchais dans un poème, que je -parcourais un royaume de féeries sur le dos d’éléphants imaginaires. Je -<span class="pagenum" id="Page_259">259</span> découvrais au milieu des forêts fantastiques des ruines -invraisemblables; je trouvais, en des cités d’une fantaisie de songe, de -prodigieux monuments, fins et ciselés comme des bijoux, légers comme des -dentelles et énormes comme des montagnes, ces monuments, fabuleux, -divins, d’une grâce telle qu’on devient amoureux de leurs formes ainsi -qu’on peut être amoureux d’une femme, et qu’on éprouve à les voir, un -plaisir physique et sensuel. Enfin, comme dit M. Victor Hugo, je -marchais, tout éveillé dans un rêve.</p> - -<p>Puis j’atteignis enfin le terme de mon voyage, la ville de Ganhara, -autrefois une des plus prospères de l’Inde centrale, aujourd’hui bien -déchue, et gouvernée par un prince opulent, autoritaire, violent, -généreux et cruel, le Rajah Maddan, un vrai souverain d’Orient, délicat -et barbare, affable et sanguinaire, d’une grâce féminine et d’une -férocité impitoyable.</p> - -<p>La cité est dans le fond d’une vallée au bord d’un petit lac, qu’entoure -un peuple de pagodes baignant dans l’eau leurs murailles.</p> - -<p>La ville, de loin forme une tache blanche qui grandit quand on approche, -et peu à peu <span class="pagenum" id="Page_260">260</span> on découvre les dômes, les aiguilles, les flèches, -tous les sommets élégants et sveltes des gracieux monuments indiens.</p> - -<p>A une heure des portes environ, je rencontrai un éléphant superbement -harnaché, entouré d’une escorte d’honneur que le souverain m’envoyait. -Et je fus conduit en grande pompe, au palais.</p> - -<p>J’aurais voulu prendre le temps de me vêtir avec luxe, mais l’impatience -royale ne me le permit pas. On voulait d’abord me connaître, savoir ce -qu’on aurait à attendre de moi comme distraction; puis on verrait.</p> - -<p>Je fus introduit, au milieu de soldats bronzés comme des statues et -couverts d’uniformes étincelants, dans une grande salle entourée de -galeries, où se tenaient debout des hommes habillés de robes éclatantes -et étoilées de pierres précieuses.</p> - -<p>Sur un banc pareil à un de nos bancs de jardin sans dossier, mais revêtu -d’un tapis admirable, j’aperçus une masse luisante, une sorte de soleil -assis: c’était le Rajah, qui m’attendait, immobile dans une robe du plus -pur jaune serin. Il portait sur lui dix ou quinze millions de diamants, -et seule, sur son front, brillait la fameuse étoile de Delhi qui a -toujours <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> appartenu à l’illustre dynastie des Parihara de Mundore -dont mon hôte était descendant.</p> - -<p>C’était un garçon de vingt-cinq ans environ, qui semblait avoir du sang -nègre dans les veines, bien qu’il appartînt à la plus pure race hindoue. -Il avait les yeux larges, fixes, un peu vagues, les pommettes -saillantes, les lèvres grosses, la barbe frisée, le front bas et des -dents éclatantes, aiguës, qu’il montrait souvent dans un sourire -machinal.</p> - -<p>Il se leva et vint me tendre la main, à l’anglaise, puis me fit asseoir -à son côté sur un banc si haut que mes pieds touchaient à peine à terre. -On était fort mal là-dessus.</p> - -<p>Et aussitôt il me proposa une chasse au tigre pour le lendemain. La -chasse et les luttes étaient ses grandes occupations, et il ne -comprenait guère qu’on pût s’occuper d’autre chose.</p> - -<p>Il se persuadait évidemment que je n’étais venu si loin que pour le -distraire un peu et l’accompagner dans ses plaisirs.</p> - -<p>Comme j’avais grand besoin de lui, je tâchai de flatter ses penchants. -Il fut tellement satisfait de mon attitude qu’il voulut me montrer -immédiatement un combat de lutteurs, <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> et il m’entraîna dans une -sorte d’arène située à l’intérieur du palais.</p> - -<p>Sur son ordre, deux hommes parurent, nus, cuivrés, les mains armées de -griffes d’acier; et ils s’attaquèrent aussitôt, cherchant à se frapper -avec cette arme tranchante qui traçait sur leur peau noire de longues -déchirures d’où coulait le sang.</p> - -<p>Cela dura longtemps. Les corps n’étaient plus que des plaies, et les -combattants se labouraient toujours les chairs avec cette sorte de -râteau fait de lames aiguës. Un d’eux avait une joue hachée; l’oreille -de l’autre était fendue en trois morceaux.</p> - -<p>Et le prince regardait cela avec une joie féroce et passionnée. Il -tressaillait de bonheur, poussait des grognements de plaisir et imitait -avec des gestes inconscients, tous les mouvements des lutteurs, criant -sans cesse: «Frappe, frappe donc.»</p> - -<p>Un d’eux tomba sans connaissance; il fallut l’emporter de l’arène rouge -de sang, et le Rajah fit un long soupir de regret, de chagrin que ce fût -déjà fini.</p> - -<p>Puis il se tourna vers moi pour connaître mon opinion. J’étais indigné, -mais je le félicitai vivement; et il ordonna aussitôt de me <span class="pagenum" id="Page_263">263</span> -conduire au Couch-Mahal (palais du plaisir) où j’habiterais.</p> - -<p>Je traversai les invraisemblables jardins que l’on trouve là-bas et je -parvins à ma résidence.</p> - -<p>Ce palais, ce bijou, situé à l’extrémité du parc royal, plongeait dans -le lac sacré de Vihara tout un côté de ses murailles. Il était carré, -présentant sur ses quatre faces trois rangs superposés de galeries à -colonnades divinement ouvragées. A chaque angle s’élançaient des -tourelles, légères, hautes ou basses, seules ou mariées par deux, de -taille inégale et de physionomie différente, qui semblaient bien les -fleurs naturelles poussées sur cette gracieuse plante d’architecture -orientale. Toutes étaient surmontées de toits bizarres, pareils à des -coiffures coquettes.</p> - -<p>Au centre de l’édifice, un dôme puissant élevait jusqu’à un ravissant -clocheton mince et tout à jour, sa coupole allongée et ronde semblable à -un sein de marbre blanc tendu vers le ciel.</p> - -<p>Et tout le monument, des pieds à la tête, était couvert de sculptures, -de ces exquises arabesques qui grisent le regard, de processions -immobiles de personnages délicats, dont <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> les attitudes et les gestes -de pierre racontaient les mœurs et les coutumes de l’Inde.</p> - -<p>Les chambres étaient éclairées par des fenêtres à arceaux dentelés, -donnant sur les jardins. Sur le sol de marbre, de gracieux bouquets -étaient dessinés par des onyx, des lapis lazuli et des agates.</p> - -<p>J’avais eu à peine le temps d’achever ma toilette, quand un dignitaire -de la cour, Haribadada, spécialement chargé des communications entre le -prince et moi, m’annonça la visite de son souverain.</p> - -<p>Et le Rajah au safran parut, me serra de nouveau la main et se mit à me -raconter mille choses en me demandant sans cesse mon avis que j’avais -grand’peine à lui donner. Puis il voulut me montrer les ruines du palais -ancien, à l’autre bout des jardins.</p> - -<p>C’était une vraie forêt de pierres, qu’habitait un peuple de grands -singes. A notre approche, les mâles se mirent à courir sur les murs en -nous faisant d’horribles grimaces, et les femelles se sauvaient, -montrant leur derrière pelé et portant dans leurs bras leurs petits. Le -roi riait follement, me pinçait l’épaule pour me témoigner son plaisir, -et il s’assit au milieu des décombres, tandis que, tout autour <span class="pagenum" id="Page_265">265</span> de -nous, accroupies au sommet des murailles, perchées sur toutes les -saillies, une assemblée de bêtes à favoris blancs nous tirait la langue -et nous montrait le poing.</p> - -<p>Quand il en eut assez de ce spectacle, le souverain jaune se leva et se -remit en marche gravement, me traînant toujours à son côté, heureux de -m’avoir montré de pareilles choses le jour même de mon arrivée, et me -rappelant qu’une grande chasse au tigre aurait lieu le lendemain en mon -honneur.</p> - -<p>Je la suivis, cette chasse, et une seconde, une troisième, dix, vingt de -suite. On poursuivit tour à tour tous les animaux que nourrit la -contrée: la panthère, l’ours, l’éléphant, l’antilope, l’hippopotame, le -crocodile, que sais-je, la moitié des bêtes de la création. J’étais -éreinté, dégoûté de voir couler du sang, las de ce plaisir toujours -pareil.</p> - -<p>A la fin, l’ardeur du prince se calma, et il me laissa, sur mes -instantes prières, un peu de loisir pour travailler. Il se contentait -maintenant de me combler de présents. Il m’envoyait des bijoux, des -étoffes magnifiques, des animaux dressés, que Haribadada me présentait -avec un respect grave apparent comme si j’eusse été le soleil lui-même, -<span class="pagenum" id="Page_266">266</span> bien qu’il me méprisât beaucoup au fond.</p> - -<p>Et chaque jour une procession de serviteurs m’apportait en des plats -couverts une portion de chaque mets du repas royal; chaque jour il -fallait paraître et prendre un plaisir extrême à quelque divertissement -nouveau organisé pour moi: danses de Bayadères, jongleries, revues de -troupes, à tout ce que pouvait inventer ce Rajah hospitalier, mais -gêneur, pour me montrer sa surprenante patrie dans tout son charme et -dans toute sa splendeur.</p> - -<p>Sitôt qu’on me laissait un peu seul, je travaillais, ou bien j’allais -voir les singes dont la société me plaisait infiniment plus que celle du -roi.</p> - -<p>Mais un soir, comme je revenais d’une promenade, je trouvai devant la -porte de mon palais, Haribadada, solennel, qui m’annonça, en termes -mystérieux, qu’un cadeau du souverain m’attendait dans ma chambre; et il -me présenta les excuses de son maître pour n’avoir pas pensé plus tôt à -m’offrir une chose dont je devais être privé.</p> - -<p>Après ce discours obscur, l’ambassadeur s’inclina et disparut.</p> - -<p>J’entrai et j’aperçus, alignées contre le mur par rang de taille, six -petites filles côte à <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> côte, immobiles, pareilles à une brochette -d’éperlans. La plus âgée avait peut-être huit ans, la plus jeune six -ans. Au premier moment, je ne compris pas bien pourquoi cette pension -était installée chez moi, puis je devinai l’attention délicate du -prince, c’était un harem dont il me faisait présent. Il l’avait choisi -fort jeune par excès de gracieuseté. Car plus le fruit est vert, plus il -est estimé, là-bas.</p> - -<p>Et je demeurai tout à fait confus et gêné, honteux, en face de ces -mioches qui me regardaient avec leurs grands yeux graves, et qui -semblaient déjà savoir ce que je pouvais exiger d’elles.</p> - -<p>Je ne savais que leur dire. J’avais envie de les renvoyer, mais on ne -rend pas un présent du souverain. C’eût été une mortelle injure. Il -fallait donc garder, installer chez moi ce troupeau d’enfants.</p> - -<p>Elles restaient fixes, me dévisageant toujours, attendant mon ordre, -cherchant à lire dans mon œil ma pensée. Oh! le maudit cadeau. Comme -il me gênait! A la fin, me sentant ridicule, je demandai à la plus -grande:</p> - -<p>—Comment t’appelles-tu, toi?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_268">268</span></p> - -<p>—Elle répondit: «Châli».</p> - -<p>Cette gamine à la peau si jolie, un peu jaune, comme de l’ivoire, était -une merveille, une statue avec sa face aux lignes longues et sévères.</p> - -<p>Alors, je prononçai, pour voir ce qu’elle pourrait répondre, peut-être -pour l’embarrasser:</p> - -<p>—Pourquoi es-tu ici?</p> - -<p>Elle dit de sa voix douce, harmonieuse: «Je viens pour faire ce qu’il te -plaira d’exiger de moi, mon seigneur.»</p> - -<p>La gamine était renseignée.</p> - -<p>Et je posai la même question à la plus petite qui articula nettement de -sa voix plus frêle: «Je suis ici pour ce qu’il te plaira de me demander, -mon maître.»</p> - -<p>Elle avait l’air d’une petite souris, celle-là, elle était gentille -comme tout. Je l’enlevai dans mes bras et l’embrassai. Les autres eurent -un mouvement comme pour se retirer, pensant sans doute que je venais -d’indiquer mon choix, mais je leur ordonnai de rester, et, m’asseyant à -l’indienne, je les fis prendre place, en rond, autour de moi, puis je me -mis à leur conter une histoire de génies, car je parlais passablement -leur langue.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_269">269</span></p> - -<p>Elles écoutaient de toute leur attention, tressaillaient aux détails -merveilleux, frémissaient d’angoisse, remuaient les mains. Elles ne -songeaient plus guère, les pauvres petites, à la raison qui les avait -fait venir.</p> - -<p>Quand j’eus terminé mon conte, j’appelai mon serviteur de confiance -Latchmân et je fis apporter des sucreries, des confitures et des -pâtisseries, dont elles mangèrent à se rendre malades, puis commençant à -trouver fort drôle cette aventure, j’organisai des jeux pour amuser mes -femmes.</p> - -<p>Un de ces divertissements surtout eut un énorme succès. Je faisais le -pont avec mes jambes, et mes six bambines passaient dessous en courant, -la plus petite ouvrant la marche, et la plus grande me bousculant un peu -parce qu’elle ne se baissait jamais assez. Cela leur faisait pousser des -éclats de rire assourdissants, et ces voix jeunes sonnant sous les -voûtes basses de mon somptueux palais le réveillaient, le peuplaient de -gaieté enfantine, le meublaient de vie.</p> - -<p>Puis je pris beaucoup d’intérêt à l’installation du dortoir où allaient -coucher mes innocentes concubines. Enfin je les enfermai chez elles sous -la garde de quatre femmes de service <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> que le prince m’avait envoyées -en même temps pour prendre soin de mes sultanes.</p> - -<p>Pendant huit jours j’eus un vrai plaisir à faire le papa avec ces -poupées. Nous avions d’admirables parties de cache-cache, de chat-perché -et de main-chaude qui les jetaient en des délires de bonheur, car je -leur révélais chaque jour un de ces jeux inconnus, si pleins d’intérêt.</p> - -<p>Ma demeure maintenant avait l’air d’une classe. Et mes petites amies, -vêtues de soieries admirables, d’étoffes brodées d’or et d’argent, -couraient à la façon de petits animaux humains à travers les longues -galeries et les tranquilles salles où tombait par les arceaux une -lumière affaiblie.</p> - -<p>Puis, un soir, je ne sais comment cela se fit, la plus grande, celle qui -s’appelait Châli et qui ressemblait à une statuette de vieil ivoire, -devint ma femme pour de vrai.</p> - -<p>C’était un adorable petit être, doux, timide et gai qui m’aima bientôt -d’une affection ardente et que j’aimais étrangement, avec honte, avec -hésitation, avec une sorte de peur de la justice européenne, avec des -réserves, des scrupules et cependant avec une tendresse sensuelle -passionnée. Je la chérissais <span class="pagenum" id="Page_271">271</span> comme un père, et je la caressais -comme un homme.</p> - -<p>Pardon, mesdames, je vais un peu loin.</p> - -<p>Les autres continuaient à jouer dans ce palais, pareilles à une bande de -jeunes chats.</p> - -<p>Châli ne me quittait plus, sauf quand j’allais chez le prince.</p> - -<p>Nous passions des heures exquises ensemble dans les ruines du vieux -palais, au milieu des singes devenus nos amis.</p> - -<p>Elle se couchait sur mes genoux et restait là roulant des choses en sa -petite tête de sphinx, ou peut-être, ne pensant à rien, mais gardant -cette belle et charmante pose héréditaire de ces peuples nobles et -songeurs, la pose hiératique des statues sacrées.</p> - -<p>J’avais apporté dans un grand plat de cuivre des provisions, des -gâteaux, des fruits. Et les guenons s’approchaient peu à peu, suivies de -leurs petits plus timides; puis elles s’asseyaient en cercle autour de -nous, n’osant approcher davantage, attendant que je fisse ma -distribution de friandises.</p> - -<p>Alors presque toujours un mâle plus hardi s’en venait jusqu’à moi, la -main tendue comme un mendiant; et je lui remettais un morceau qu’il -allait porter à sa femelle. Et toutes les <span class="pagenum" id="Page_272">272</span> autres se mettaient à -pousser des cris furieux, des cris de jalousie et de colère, et je ne -pouvais faire cesser cet affreux vacarme qu’en jetant sa part à chacune.</p> - -<p>Me trouvant fort bien dans ces ruines, je voulus y apporter mes -instruments pour travailler. Mais aussitôt qu’ils aperçurent le cuivre -des appareils de précision, les singes, prenant sans doute ces choses -pour des engins de mort, s’enfuirent de tous les côtés en poussant des -clameurs épouvantables.</p> - -<p>Je passais souvent aussi mes soirées avec Châli, sur une des galeries -extérieures qui dominait le lac de Vihara. Nous regardions, sans parler, -la lune éclatante qui glissait au fond du ciel en jetant sur l’eau un -manteau d’argent frissonnant, et là-bas, sur l’autre rive, la ligne des -petites pagodes, semblables à des champignons gracieux qui auraient -poussé le pied dans l’eau. Et prenant en mes bras la tête sérieuse de ma -petite maîtresse, je baisais lentement, longuement son front poli, ces -grands yeux pleins du secret de cette terre antique et fabuleuse, et ses -lèvres calmes qui s’ouvraient sous ma caresse. Et j’éprouvais une -sensation confuse, puissante, poétique surtout, la sensation que je -possédais <span class="pagenum" id="Page_273">273</span> toute une race dans cette fillette, cette belle race -mystérieuse d’où semblent sorties toutes les autres.</p> - -<p>Le prince cependant continuait à m’accabler de cadeaux.</p> - -<p>Un jour il m’envoya un objet bien inattendu qui excita chez Châli une -admiration passionnée.</p> - -<p>C’était simplement une boîte de coquillages, une de ces boîtes en carton -recouvertes d’une enveloppe de petites coquilles collées simplement sur -la pâte. En France, cela aurait valu au plus quarante sous. Mais là-bas, -le prix de ce bijou était inestimable. C’était le premier sans doute qui -fût entré dans le royaume.</p> - -<p>Je le posai sur un meuble et je le laissai là, souriant de l’importance -donnée à ce vilain bibelot de bazar.</p> - -<p>Mais Châli ne se lassait pas de le considérer, de l’admirer, pleine de -respect et d’extase. Elle me demandait de temps en temps: «Tu permets -que je le touche?» Et quand je l’y avais autorisée, elle soulevait le -couvercle, le refermait avec de grandes précautions, elle caressait de -ses doigts fins, très doucement, la toison de petits coquillages, <span class="pagenum" id="Page_274">274</span> -et elle semblait éprouver, par ce contact, une jouissance délicieuse qui -lui pénétrait jusqu’au cœur.</p> - -<p>Cependant j’avais terminé mes travaux et il me fallait m’en retourner. -Je fus longtemps à m’y décider, retenu maintenant par ma tendresse pour -ma petite amie. Enfin, je dus en prendre mon parti.</p> - -<p>Le prince, désolé, organisa de nouvelles chasses, de nouveaux combats de -lutteurs; mais, après quinze jours de ces plaisirs, je déclarai que je -ne pouvais demeurer davantage, et il me laissa ma liberté.</p> - -<p>Les adieux de Châli furent déchirants. Elle pleurait, couchée sur moi, -la tête dans ma poitrine, toute secouée par le chagrin. Je ne savais que -faire pour la consoler, mes baisers ne servant à rien.</p> - -<p>Tout à coup j’eus une idée, et, me levant, j’allai chercher la boîte aux -coquillages que je lui mis dans les mains. «C’est pour toi. Elle -t’appartient.»</p> - -<p>Alors, je la vis d’abord sourire. Tout son visage s’éclairait d’une joie -intérieure, de cette joie profonde des rêves impossibles réalisés tout à -coup.</p> - -<p>Et elle m’embrassa avec furie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_275">275</span></p> - -<p>N’importe, elle pleura bien fort tout de même au moment du dernier -adieu.</p> - -<p>Je distribuai des baisers de père et des gâteaux à tout le reste de mes -femmes, et je partis.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_276">276</span></p> - -<p class="center2">II</p> - -<p>Deux ans s’écoulèrent, puis les hasards du service en mer me ramenèrent -à Bombay. Par suite de circonstances imprévues on m’y laissa pour une -nouvelle mission à laquelle me désignait ma connaissance du pays et de -la langue.</p> - -<p>Je terminai mes travaux le plus vite possible, et comme j’avais encore -trois mois devant moi, je voulus aller faire une petite visite à mon -ami, le roi de Ganhara, et à ma chère petite femme Châli que j’allais -trouver bien changée sans doute.</p> - -<p>Le Rajah Maddan me reçut avec des démonstrations de joie frénétiques. Il -fit égorger devant moi trois gladiateurs, et il ne me laissa pas seul -une seconde pendant la première journée de mon retour.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_277">277</span></p> - -<p>Le soir enfin, me trouvant libre, je fis appeler Haribadada, et après -beaucoup de questions diverses, pour dérouter sa perspicacité, je lui -demandai: «Et sais-tu ce qu’est devenue la petite Châli que le Rajah -m’avait donnée.»</p> - -<p>L’homme prit une figure triste, ennuyée, et répondit avec une grande -gêne:</p> - -<p>—Il vaut mieux ne pas parler d’elle!</p> - -<p>—Pourquoi cela. Elle était une gentille petite femme.</p> - -<p>—Elle a mal tourné, seigneur.</p> - -<p>—Comment, Châli? Qu’est-elle devenue? Où est-elle?</p> - -<p>—Je veux dire qu’elle a mal fini.</p> - -<p>—Mal fini? est-elle morte?</p> - -<p>—Oui, seigneur. Elle avait commis une vilaine action.</p> - -<p>J’étais fort ému, je sentais battre mon cœur, et une angoisse me -serrer la poitrine.</p> - -<p>Je repris: «Une vilaine action? Qu’a-t-elle fait? Que lui est-il -arrivé?»</p> - -<p>L’homme, de plus en plus embarrassé, murmura: «Il vaut mieux que vous ne -le demandiez pas.</p> - -<p>—Si, je veux le savoir.</p> - -<p>—Elle avait volé.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_278">278</span></p> - -<p>—Comment, Châli? Qui a-t-elle volé?</p> - -<p>—Vous, seigneur.</p> - -<p>—Moi? Comment cela?</p> - -<p>—Elle vous a pris, le jour de votre départ, le coffret que le prince -vous avait donné. On l’a trouvé entre ses mains!</p> - -<p>—Quel coffret?</p> - -<p>—Le coffret de coquillages.</p> - -<p>—Mais je le lui avais donné.»</p> - -<p>L’Indien leva sur moi des yeux stupéfaits et répondit: «Oui, elle a -juré, en effet, par tous les serments sacrés, que vous le lui aviez -donné. Mais on n’a pas cru que vous auriez pu offrir à une esclave un -cadeau du roi, et le Rajah l’a fait punir.</p> - -<p>—Comment, punir? Qu’est-ce qu’on lui a fait?</p> - -<p>—On l’a attachée dans un sac, seigneur, et on l’a jetée au lac, de -cette fenêtre, de la fenêtre de la chambre où nous sommes, où elle avait -commis le vol.»</p> - -<p>Je me sentis traversé par la plus atroce sensation de douleur que j’aie -jamais éprouvée, et je fis signe à Haribadada de se retirer pour qu’il -ne me vît pas pleurer.</p> - -<p>Et je passai la nuit sur la galerie qui dominait le lac, sur la galerie, -où j’avais tenu <span class="pagenum" id="Page_279">279</span> tant de fois la pauvre enfant sur mes genoux.</p> - -<p>Et je pensais que le squelette de son joli petit corps décomposé était -là, sous moi, dans un sac de toile noué par une corde, au fond de cette -eau noire que nous regardions ensemble autrefois.</p> - -<p>Je repartis le lendemain malgré les prières et le chagrin véhément du -Rajah.</p> - -<p>Et je crois maintenant que je n’ai jamais aimé d’autre femme que Châli.</p> - -<div class="nota"> - <p><i>Châli</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 15 avril 1884, sous la - signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_16">LE BAISER.</h2> - -<p class="ldedication"><span class="smcap">Ma chère mignonne</span>,</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">D</span><span class="smcap">ONC</span>, tu pleures du matin au soir et du soir au matin, parce que ton -mari t’abandonne; tu ne sais que faire, et tu implores un conseil de ta -vieille tante que tu supposes apparemment bien experte. Je n’en sais pas -si long que tu crois, et cependant je ne suis point sans doute tout à -fait ignorante dans cet art d’aimer ou plutôt de se faire aimer, qui te -manque un peu. Je puis bien, à mon âge, avouer cela.</p> - -<p>Tu n’as pour lui, me dis-tu, que des attentions, que des douceurs, que -des caresses, que des baisers. Le mal vient peut-être de là; je crois -que tu l’embrasses trop.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_284">284</span></p> - -<p>Ma chérie, nous avons aux mains le plus terrible pouvoir qui soit: -l’amour.</p> - -<p>L’homme, doué de sa force physique, l’exerce par la violence. La femme, -douée du charme, domine par la caresse. C’est notre arme, arme -redoutable, invincible, mais qu’il faut savoir manier.</p> - -<p>Nous sommes, sache-le bien, les maîtresses de la terre. Raconter -l’histoire de l’Amour depuis les origines du monde, ce serait raconter -l’homme lui-même. Tout vient de là, les arts, les grands événements, les -mœurs, les coutumes, les guerres, les bouleversements d’empires.</p> - -<p>Dans la Bible, tu trouves Dalila, Judith; dans la Fable, Omphale, -Hélène; dans l’Histoire, les Sabines, Cléopâtre et bien d’autres.</p> - -<p>Donc, nous régnons, souveraines toutes-puissantes. Mais il nous faut, -comme les rois, user d’une diplomatie délicate.</p> - -<p>L’Amour, ma chère petite, est fait de finesses, d’imperceptibles -sensations.</p> - -<p>Nous savons qu’il est fort comme la Mort; mais il est aussi fragile que -le verre. Le moindre choc le brise et notre domination s’écroule alors, -sans que nous puissions la réédifier.</p> - -<p>Nous avons la faculté de nous faire adorer, <span class="pagenum" id="Page_285">285</span> mais il nous manque une -toute petite chose, le discernement des nuances dans la caresse, le -flair subtil du <span class="smcap">TROP</span> dans la manifestation de notre tendresse. Aux -heures d’étreinte nous perdons le sentiment des finesses, tandis que -l’homme que nous dominons reste maître de lui, demeure capable de juger -le ridicule de certains mots, le manque de justesse de certains gestes.</p> - -<p>Prends bien garde à cela, ma mignonne: c’est le défaut de notre -cuirasse, c’est notre talon d’Achille.</p> - -<p>Sais-tu d’où vient notre vraie puissance? Du baiser, du seul baiser! -Quand nous savons tendre et abandonner nos lèvres, nous pouvons devenir -des reines.</p> - -<p>Le baiser n’est qu’une préface, pourtant. Mais une préface charmante, -plus délicieuse que l’œuvre elle-même, une préface qu’on relit sans -cesse, tandis qu’on ne peut pas toujours... relire le livre.</p> - -<p>Oui, la rencontre des bouches est la plus parfaite, la plus divine -sensation qui soit donnée aux humains, la dernière, la suprême limite du -bonheur.</p> - -<p>C’est dans le baiser, dans le seul baiser qu’on croit parfois sentir -cette impossible <span class="pagenum" id="Page_286">286</span> union des âmes que nous poursuivons, cette -confusion des cœurs défaillants.</p> - -<p>Te rappelles-tu les vers de Sully-Prudhomme:</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanzanoindent"> - Les caresses ne sont que d’inquiets transports,<br /> - Infructueux essais du pauvre Amour qui tente<br /> - L’impossible union des âmes par le corps.<br /> - </div> -</div> - -<p>Une seule caresse donne cette sensation profonde, immatérielle des deux -êtres ne faisant plus qu’un, c’est le baiser. Tout le délire violent de -la complète possession ne vaut cette frémissante approche des bouches, -ce premier contact humide et frais, puis cette attache immobile, éperdue -et longue, si longue! de l’une à l’autre.</p> - -<p>Donc, ma belle, le baiser est notre arme la plus forte, mais il faut -craindre de l’émousser. Sa valeur, ne l’oublie pas, est relative, -purement convention. Elle change sans cesse suivant les circonstances, -les dispositions du moment, l’état d’attente et d’extase de l’esprit. Je -vais m’appuyer sur un exemple.</p> - -<p>Un autre poète, François Coppée, a fait un vers que nous avons toutes -dans la mémoire, un vers que nous trouvons adorable, qui nous fait -tressaillir jusqu’au cœur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_287">287</span></p> - -<p>Après avoir décrit l’attente de l’amoureux dans une chambre fermée, par -un soir d’hiver, ses inquiétudes, ses impatiences nerveuses, sa crainte -horrible de ne pas <span class="smcap">LA</span> voir venir, il raconte l’arrivée de la femme aimée -qui entre enfin, toute pressée, essoufflée, apportant du froid dans ses -jupes, et il s’écrie:</p> - -<div class="poem"> - <p class="noindent">Oh! les premiers baisers à travers la voilette!</p> -</div> - -<p>N’est-ce point là un vers d’un sentiment exquis, d’une observation -délicate et charmante, d’une parfaite vérité. Toutes celles qui ont -couru au rendez-vous clandestin, que la passion a jetées dans les bras -d’un homme, les connaissent bien ces délicieux premiers baisers à -travers la voilette, et frémissent encore à leur souvenir. Et pourtant -ils ne tirent leur charme que des circonstances, du retard, de l’attente -anxieuse; mais, en vérité, au point de vue purement, ou, si tu préfères, -impurement sensuel, ils sont détestables.</p> - -<p>Réfléchis. Il fait froid dehors. La jeune femme a marché vite, la -voilette est toute mouillée par son souffle refroidi. Des gouttelles -d’eau brillent dans les mailles de dentelle noire. L’amant se précipite -et colle ses lèvres ardentes à cette vapeur de poumons <span class="pagenum" id="Page_288">288</span> liquéfiée. -Le voile humide, qui déteint et porte la saveur ignoble des colorations -chimiques, pénètre dans la bouche du jeune homme, mouille sa moustache. -Il ne goûte nullement aux lèvres de la bien-aimée, il ne goûte qu’à la -teinture de cette dentelle trempée d’haleine froide.</p> - -<p>Et pourtant nous nous écrions toutes, comme le poète:</p> - -<div class="poem"> - <p class="noindent">Oh! les premiers baisers à travers la voilette!</p> -</div> - -<p>Donc la valeur de cette caresse étant toute conventionnelle, il faut -craindre de la déprécier.</p> - -<p>Eh bien, ma chérie, je t’ai vue en plusieurs occasions très maladroite. -Tu n’es pas la seule, d’ailleurs; la plupart des femmes perdent leur -autorité par l’abus seul des baisers, des baisers intempestifs. Quand -elles sentent leur mari ou leur amant un peu las, à ces heures -d’affaissement où le cœur a besoin de repos comme le corps, au lieu -de comprendre ce qui se passe en lui, elles s’acharnent en des caresses -inopportunes, le lassent par l’obstination des lèvres tendues, le -fatiguent en l’étreignant sans rime ni raison.</p> - -<p>Crois-en mon expérience. D’abord n’embrasse <span class="pagenum" id="Page_289">289</span> jamais ton mari en -public, en wagon, au restaurant. C’est du plus mauvais goût; refoule ton -envie. Il se sentirait ridicule et t’en voudrait toujours.</p> - -<p>Méfie-toi surtout des baisers inutiles prodigués dans l’intimité. Tu en -fais, j’en suis certaine, une effroyable consommation.</p> - -<p>Ainsi je t’ai vue un jour tout à fait choquante. Tu ne te le rappelles -pas sans doute.</p> - -<p>Nous étions tous trois dans ton petit salon, et, comme vous ne vous -gêniez guère devant moi, ton mari te tenait sur ses genoux et -t’embrassait longuement la nuque, la bouche perdue dans les cheveux -frisés du cou. Soudain tu as crié: «Ah! le feu!» Vous n’y songiez guère, -il s’éteignait. Quelques tisons assombris expirants rougissaient à peine -le foyer. Alors il s’est levé, s’élançant vers le coffre à bois où il -saisit deux bûches énormes qu’il rapportait à grand’peine, quand tu es -venue vers lui les lèvres mendiantes, murmurant: «Embrasse-moi». Il -tourna la tête avec effort en soutenant péniblement les souches. Alors -tu posas doucement, lentement, ta bouche sur celle du malheureux qui -demeura le col de travers, les reins tordus, les bras rompus, tremblant -de fatigue et d’effort désespéré. <span class="pagenum" id="Page_290">290</span> Et tu éternisas ce baiser de -supplice sans voir et sans comprendre. Puis, quand tu le laissas libre, -tu te mis à murmurer d’un air fâché: «Comme tu m’embrasses -mal.»—Parbleu, ma chérie!</p> - -<p>Oh! prends garde à cela. Nous avons toutes cette sotte manie, ce besoin -inconscient et bête de nous précipiter aux moments les plus mal choisis: -quand il porte un verre plein d’eau, quand il remet ses bottes, quand il -renoue sa cravate, quand il se trouve enfin dans quelque posture -pénible, et de l’immobiliser par une gênante caresse qui le fait rester -une minute avec un geste commencé et le seul désir d’être débarrassé de -nous.</p> - -<p>Surtout ne juge pas insignifiante et mesquine cette critique. L’amour -est délicat, ma petite: un rien le froisse; tout dépend, sache-le, du -tact de nos câlineries. Un baiser maladroit peut faire bien du mal.</p> - -<p>Expérimente mes conseils.</p> - -<p class="rsignature">Ta vieille tante,</p> - -<p class="rsignature2"><span class="smcap">Collette</span>.</p> - -<p class="center"><i>Pour copie conforme</i>: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> - -<div class="nota"> - <p><i>Le Baiser</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 14 novembre 1882.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_291">291</span></p> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="table_des_matieres">TABLE DES MATIÈRES.</h2> - -<table style="width: 40%" summary="table_des_chapitres"> - <tr> - <td class="tdltop"> </td> - <td class="tdrtop">Pages.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Les Sœurs Rondoli.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">1</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">La Patronne.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">61</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le Petit Fût.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">77</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Lui?</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">91</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Mon Oncle Sosthène.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_5">107</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le Mal d’André.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_6">123</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le Pain maudit.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_7">137</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltopnowrap">Le Cas de Madame Luneau.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_8">151</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Un Sage.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_9">163</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le Parapluie.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_10">177</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le Verrou.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_11">195</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Rencontre.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_12">209</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Suicides.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_13">227</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Décoré!</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_14">241</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Châli.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_15">257</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le Baiser. (<i>inédit</i>)</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_16">281</a></td> - </tr> -</table> - -<hr class="small2" /> - -<div class="tnote" id="note_au_lecteur"> - <h2>Au lecteur</h2> - - <p class="line">~~~~~</p> - - <p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité - la version originale.</p> - - <p>La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures.</p> - - <p>L’orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale" >souris</ins> sur - le mot pour voir le texte original.</p> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Guy de Maupassan - - volume 09, by Guy de Maupassant - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUY DE *** - -***** This file should be named 53247-h.htm or 53247-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/2/4/53247/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/53247-h/images/abeille.jpg b/old/53247-h/images/abeille.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9e072a7..0000000 --- a/old/53247-h/images/abeille.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53247-h/images/cover.jpg b/old/53247-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9cbebe8..0000000 --- a/old/53247-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
