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-The Project Gutenberg EBook of Les apôtres, by Ernest Renan
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les apôtres
- Histoire des origines du christianisme, volume 2
-
-Author: Ernest Renan
-
-Release Date: September 18, 2016 [EBook #53082]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES APÔTRES ***
-
-
-
-
-Produced by Madeleine Fournier. Images provided by
-gallica.bnf.fr, Bibliothèque Nationale de France.
-
-
-
-
-
- HISTOIRE
-
- DES ORIGINES
-
- DU CHRISTIANISME
-
-
-
- LIVRE DEUXIÈME
-
- QUI COMPREND DEPUIS LA MORT DE JÉSUS JUSQU'AUX GRANDES
- MISSIONS DE SAINT PAUL
-
-
- (33-45)
-
-
-
-
-
-
-
- LES
-
- APOTRES
-
-
-
- PAR
-
- ERNEST RENAN
-
-
- MEMBRE DE L'INSTITUT
-
-
-
- PARIS
-
-
- MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
-
- RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
-
- A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
-
-
- 1866
-
- Tous droits réservés
-
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
-
-Introduction.--Critique des documents originaux.................... i
-
- Chap.
-
- I. Formation des croyances relatives à la résurrection de
- Jésus.--Les apparitions de Jérusalem......................... 1
-
- II. Départ des disciples de Jérusalem.--Deuxième vie galiléenne
- de Jésus..................................................... 27
-
- III. Retour des apôtres à Jérusalem.--Fin de la période des
- apparitions.................................................. 45
-
- IV. Descente de l'Esprit-Saint.--Phénomènes extatiques et
- prophétiques................................................. 57
-
- V. Première Église de Jérusalem; elle est toute cénobitique..... 75
-
- VI. Conversion de Juifs hellénistes et de prosélytes............. 102
-
- VII. L'Église considérée comme une association de pauvres.
- --Institution du diaconat.--Les diaconesses et les veuves.... 115
-
- VIII. Première persécution.--Mort d'Étienne.--Destruction de
- la première Église de Jérusalem.............................. 135
-
- IX. Premières missions.--Le diacre Philippe...................... 150
-
- X. Conversion de saint Paul..................................... 163
-
- XI. Paix et développements intérieurs de l'Église de Judée....... 191
-
- XII. Fondation de l'Église d'Antioche............................. 215
-
- XIII. Idée d'un apostolat des gentils.--Saint Barnabé.............. 230
-
- XIV. Persécution d'Hérode Agrippa Ier............................. 243
-
- XV. Mouvements parallèles au christianisme ou imités du
- christianisme. Simon de Citton............................... 261
-
- XVI. Marche générale des missions chrétiennes..................... 278
-
- XVII. État du monde vers le milieu du premier siècle............... 304
-
-XVIII. Législation religieuse de ce temps........................... 346
-
- XIX. Avenir des missions.......................................... 366
-
-
-
-[Pg i]
-
-
-INTRODUCTION
-
-CRITIQUE DES DOCUMENTS ORIGINAUX.
-
-
-Le premier livre de notre _Histoire des Origines du christianisme_ a
-conduit les événements jusqu'à la mort et à l'ensevelissement de Jésus.
-Il faut maintenant reprendre les choses au point où nous les avons
-laissées, c'est-à-dire au samedi 4 avril de l'an 33. Ce sera encore
-durant quelque temps une sorte de continuation de la vie de Jésus.
-Après les mois de joyeuse ivresse, pendant lesquels le grand fondateur
-posa les bases d'un ordre nouveau pour l'humanité, ces années-ci furent
-les plus décisives dans l'histoire du monde. C'est encore Jésus qui,
-par le feu sacré dont il a déposé l'étincelle au cœur de quelques amis,
-crée des institutions de la plus haute originalité, remue, transforme
-les âmes, imprime à tout son cachet divin. Nous avons à montrer
-
-[Pg ii]
-comment, sous cette influence toujours agissante et victorieuse
-de la mort, s'établit la foi à la résurrection, à l'influence du
-Saint-Esprit, au don des langues, au pouvoir de l'Église. Nous
-exposerons l'organisation de l'Église de Jérusalem, ses premières
-épreuves, ses premières conquêtes, les plus anciennes missions qui
-sortirent de son sein. Nous suivrons le christianisme dans ses progrès
-rapides en Syrie jusqu'à Antioche, où se forme une seconde capitale,
-plus importante en un sens que Jérusalem, et destinée à la supplanter.
-Dans ce centre nouveau, où les païens convertis forment la majorité,
-nous verrons le christianisme se séparer définitivement du judaïsme
-et recevoir un nom; nous verrons surtout naître la grande idée de
-missions lointaines, destinées à porter le nom de Jésus dans le monde
-des gentils. Nous nous arrêterons au moment solennel où Paul, Barnabé,
-Jean-Marc partent pour l'exécution de ce grand dessein. Alors, nous
-interromprons notre récit pour jeter un coup d'œil sur le monde que les
-hardis missionnaires entreprennent de convertir. Nous essayerons de
-nous rendre compte de l'état intellectuel, politique, moral, religieux,
-social de l'empire romain vers l'an 45, date probable du départ de
-saint Paul pour sa première mission.
-
-Tel est le sujet de ce deuxième livre, que nous
-
-[Pg iii]
-intitulons _les Apôtres_, parce qu'il expose la période d'action
-commune, durant laquelle la petite famille créée par Jésus marche de
-concert, et est groupée moralement autour d'un point unique, Jérusalem.
-Notre livre prochain, le troisième, nous fera sortir de ce cénacle,
-et nous montrera presque seul en scène l'homme qui représente mieux
-qu'aucun autre le christianisme conquérant et voyageur, saint Paul.
-Bien qu'il se soit donné, à partir d'une certaine époque, le titre
-d'apôtre, Paul ne l'était pas au même titre que les Douze[1]; c'est un
-ouvrier de la deuxième heure et presque un intrus. L'état dans lequel
-les documents historiques nous sont parvenus nous fait ici une sorte
-d'illusion. Comme nous savons infiniment plus de choses sur Paul que
-sur les Douze, comme nous avons ses écrits authentiques et des mémoires
-originaux d'une grande précision sur quelques époques de sa vie, nous
-lui prêtons une importance de premier ordre, presque supérieure à celle
-de Jésus. C'est là une erreur. Paul est un très-grand homme, et il joua
-dans la fondation du christianisme un rôle des plus considérables. Mais
-il ne faut le comparer ni à Jésus,
-
-[Pg iv]
-ni même aux disciples immédiats de ce dernier. Paul n'a pas vu Jésus;
-il n'a pas goûté l'ambroisie de la prédication galiléenne. Or, l'homme
-le plus médiocre qui avait eu sa part de la manne céleste était, par
-cela même, supérieur à celui qui n'en avait senti que l'arrière-goût.
-Rien n'est plus faux qu'une opinion devenue à la mode de nos jours,
-et d'après laquelle Paul serait le vrai fondateur du christianisme.
-Le vrai fondateur du christianisme, c'est Jésus. Les premières places
-ensuite doivent être réservées à ces grands et obscurs compagnons de
-Jésus, à ces amies passionnées et fidèles, qui crurent en lui en dépit
-de la mort. Paul fut, au premier siècle, un phénomène en quelque sorte
-isolé. Il ne laissa pas d'école organisée; il laissa au contraire
-d'ardents adversaires qui voulurent, après sa mort, le bannir en
-quelque sorte de l'Église et le mettre sur le même pied que Simon
-le Magicien[2]. On lui enleva ce que nous regardons comme son œuvre
-propre, la conversion des gentils[3]. L'Église de Corinthe, qu'il avait
-fondée à lui seul[4], prétendit
-
-[Pg v]
-devoir son origine à lui et à saint Pierre[5]. Au IIe siècle, Papias
-et saint Justin ne prononcent pas son nom. C'est plus tard, quand la
-tradition orale ne fut plus rien, quand l'Écriture tint lieu de tout,
-que Paul prit dans la théologie chrétienne une place capitale. Paul, en
-effet, a une théologie. Pierre, Marie de Magdala, n'en eurent pas. Paul
-a laissé des ouvrages considérables; les écrits des autres apôtres ne
-peuvent le disputer aux siens ni en importance ni en authenticité.
-
-Au premier coup d'œil, les documents, pour la période qu'embrasse ce
-volume, sont rares et tout à fait insuffisants. Les témoignages directs
-se réduisent aux premiers chapitres des _Actes des Apôtres_, chapitres
-dont la valeur historique donne lieu à de graves objections. Mais la
-lumière que projettent sur cet intervalle obscur les derniers chapitres
-des Évangiles et surtout les épîtres de saint Paul, dissipe quelque peu
-les ténèbres. Un écrit ancien peut servir à faire connaître, d'abord
-l'époque même où il a été composé, en second lieu l'époque qui a
-précédé sa composition. Tout écrit suggère, en effet, des inductions
-rétrospectives sur l'état de la société d'où il est sorti. Dictées de
-l'an 53 à l'an 62 à peu près, les
-
-[Pg vi]
-épîtres de saint Paul sont pleines de renseignements pour les premières
-années du christianisme. Comme il s'agit ici, d'ailleurs, de grandes
-fondations sans dates précises, l'essentiel est de montrer les
-conditions dans lesquelles elles se formèrent. A ce sujet, je dois
-faire remarquer, une fois pour toutes, que la date courante, inscrite
-en tête de chaque page, n'est jamais qu'un à peu près. La chronologie
-de ces premières années n'a qu'un très-petit nombre de données fixes.
-Cependant, grâce au soin que le rédacteur des _Actes_ a pris de ne
-pas intervertir la série des faits; grâce à l'épître aux Galates, où
-se trouvent quelques indications numériques du plus grand prix, et à
-Josèphe, qui nous fournit la date d'événements de l'histoire profane
-liés à quelques faits concernant les apôtres, on arrive à créer pour
-l'histoire de ces derniers un canevas très-probable, et où les chances
-d'erreur flottent entre des limites assez rapprochées.
-
-Je répéterai encore, en tête de ce livre, ce que j'ai dit au
-commencement de ma _Vie de Jésus_. Dans des histoires comme celles-ci,
-où l'ensemble seul est certain, et où presque tous les détails
-prêtent plus ou moins au doute, par suite du caractère légendaire des
-documents, l'hypothèse est indispensable. Sur les époques dont nous ne
-savons rien, il n'y a pas d'hypothèses
-
-[Pg vii]
-à faire. Essayer de reproduire tel groupe de la statuaire antique, qui
-a certainement existé, mais dont nous n'avons aucun débris, et sur
-lequel nous ne possédons aucun renseignement écrit, est une œuvre tout
-arbitraire. Mais tenter de recomposer les frontons du Parthénon avec
-ce qui en reste, en s'aidant des textes anciens, des dessins faits au
-XVIIe siècle, de tous les renseignements, en un mot, en s'inspirant
-du style de ces inimitables morceaux, en tâchant d'en saisir l'âme et
-la vie, quoi de plus légitime? Il ne faut pas dire après cela qu'on
-a retrouvé l'œuvre du sculpteur antique; mais on a fait ce qu'on
-pouvait pour en approcher. Un tel procédé est d'autant plus légitime
-en histoire que le langage permet les formes dubitatives que le marbre
-n'admet pas. Rien n'empêche même de proposer le choix au lecteur
-entre diverses suppositions. La conscience de l'écrivain doit être
-tranquille, dès qu'il a présenté comme certain ce qui est certain,
-comme probable ce qui est probable, comme possible ce qui est possible.
-Dans les parties où le pied glisse entre l'histoire et la légende,
-c'est l'effet général seul qu'il faut poursuivre. Notre troisième
-livre, pour lequel nous aurons des documents absolument historiques, où
-nous devrons peindre des caractères à vive arête et raconter des faits
-nettement articulés, offrira un
-
-[Pg viii]
-récit plus ferme. On verra cependant qu'en somme la physionomie de
-cette période n'est pas connue avec plus de certitude. Les faits
-accomplis parlent plus haut que tous les détails biographiques. Nous
-savons très-peu de chose sur les artistes incomparables qui ont créé
-les chefs-d'œuvre de l'art grec. Mais ces chefs-d'œuvre nous en disent
-plus sur la personne de leurs auteurs et sur le public qui les apprécia
-que ne le feraient les narrations les plus circonstanciées, les textes
-les plus authentiques.
-
-Pour la connaissance des faits décisifs qui se passèrent dans les
-premiers jours après la mort de Jésus, les documents sont les derniers
-chapitres des Évangiles, contenant le récit des apparitions du
-Christ ressuscité[6]. Je n'ai pas à répéter ici ce que j'ai dit dans
-l'introduction de ma _Vie de Jésus_ sur la valeur de tels documents.
-Pour cette partie, nous avons heureusement un contrôle qui nous a
-manqué trop souvent dans la _Vie de Jésus_; je veux parler d'un passage
-capital de saint Paul (_I Cor._, xv, 5-8), qui établit: 1° la réalité
-des apparitions; 2° la longue durée
-
-[Pg ix]
-des apparitions, contrairement au récit des Évangiles synoptiques; 3°
-la variété des lieux où eurent lieu ces apparitions, contrairement
-à Marc et à Luc. L'étude de ce texte fondamental, jointe à beaucoup
-d'autres raisons, nous confirme dans les vues que nous avons énoncées
-sur la relation réciproque des synoptiques et du quatrième Évangile.
-En ce qui concerne le récit de la résurrection et des apparitions, le
-quatrième Évangile garde cette supériorité qu'il a pour tout le reste
-de la vie de Jésus. Si l'on veut trouver un récit suivi, logique,
-permettant de conjecturer avec vraisemblance ce qui se cacha derrière
-les illusions, c'est là qu'il faut le chercher. Je viens de toucher
-à la plus difficile des questions qui se rapportent aux origines du
-christianisme: «Quelle est la valeur historique du quatrième Évangile?»
-L'usage que j'en ai fait dans ma _Vie de Jésus_ est, le point sur
-lequel les critiques éclairés m'ont adressé le plus d'objections.
-Presque tous les savants qui appliquent à l'histoire de la théologie la
-méthode rationnelle repoussent le quatrième Évangile comme apocryphe
-à tous égards. J'ai beaucoup réfléchi de nouveau à ce problème, et je
-n'ai pu modifier d'une manière sensible ma première opinion. Seulement,
-comme je m'écarte sur ce point du sentiment général, je me suis fait un
-devoir d'exposer en détail
-
-[Pg x]
-les motifs de ma persistance. J'en ferai l'objet d'un appendice à la
-fin d'une édition revue et corrigée de la _Vie de Jésus_, qui paraîtra
-prochainement.
-
-Les _Actes des Apôtres_ sont le document le plus important pour
-l'histoire que nous avons à raconter. Je dois m'expliquer ici sur le
-caractère de cet ouvrage, sur sa valeur historique et sur l'usage que
-j'en ai fait.
-
-Une chose hors de doute, c'est que les _Actes_ ont eu le même auteur
-que le troisième Évangile et sont une continuation de cet Évangile. On
-ne s'arrêtera pas à, prouver cette proposition, laquelle n'a jamais
-été sérieusement contestée[7]. Les préfaces qui sont en tête des deux
-écrits, la dédicace de l'un et de l'autre à Théophile, la parfaite
-ressemblance du style et des idées fournissent à cet égard d'abondantes
-démonstrations.
-
-Une deuxième proposition, qui n'a pas la même certitude, mais qu'on
-peut cependant regarder comme très-probable, c'est que l'auteur des
-_Actes_ est un disciple de Paul, qui l'a accompagné dans une bonne
-partie de ses voyages. Au premier coup d'œil, cette
-
-[Pg xi]
-proposition paraît indubitable. En beaucoup d'endroits, à partir du
-verset 10 du chapitre xvi, l'auteur des _Actes_ se sert, dans le récit,
-du pronom, «nous,» indiquant ainsi que, pour lors, il faisait partie
-de la troupe apostolique qui entourait Paul. Cela semble démonstratif.
-Une seule issue, en effet, se présente pour échapper à la force d'un
-tel argument, c'est de supposer que les passages où se trouve le
-pronom «nous» ont été copiés par le dernier rédacteur des _Actes_
-dans un écrit antérieur, dans des mémoires originaux d'un disciple de
-Paul, par exemple de Timothée, et que le rédacteur, par inadvertance,
-aurait oublié de substituer à «nous» le nom du narrateur. Cette
-explication est bien peu admissible. On comprendrait tout au plus une
-telle négligence dans une compilation grossière. Mais le troisième
-Évangile et les Actes forment un ouvrage très-bien rédigé, composé
-avec réflexion et même avec art, écrit d'une même main et d'après un
-plan suivi[8]. Les deux livres réunis font un ensemble absolument du
-même style, présentant les mêmes locutions favorites et la même façon
-de citer l'Écriture. Une faute de rédaction aussi choquante que celle
-dont il s'agit serait inexplicable. On est donc invinciblement porté à
-conclure
-
-[Pg xii]
-que celui qui a écrit la fin de l'ouvrage en a écrit le commencement,
-et que le narrateur du tout est celui qui dit «nous» aux passages
-précités.
-
-Cela devient plus frappant encore, si l'on remarque dans quelles
-circonstances le narrateur se met ainsi en la compagnie de Paul.
-L'emploi du «nous» commence au moment où Paul passe en Macédoine
-pour la première fois (xvi, 10). Il cesse au moment où Paul sort de
-Philippes. Il recommence au moment où Paul, visitant la Macédoine pour
-la dernière fois, passe encore par Philippes (xx, 5, 6). Dès lors, le
-narrateur ne se sépare plus de Paul jusqu'à la fin. Si l'on remarque
-de plus que les chapitres où le narrateur accompagne l'apôtre ont un
-caractère particulier de précision, on ne doute plus que le narrateur
-n'ait été un Macédonien, ou plutôt un Philippien[9], qui vint au-devant
-de Paul à Troas, durant la seconde mission, qui resta à Philippes lors
-du départ de l'apôtre, et qui, lors du dernier passage de l'apôtre
-en cette ville (troisième mission), se joignît à lui pour ne plus le
-quitter. Comprendrait-on qu'un rédacteur, écrivant à distance, se
-fût laissé dominer à un tel point par les souvenirs d'un autre? Ces
-souvenirs feraient tache dans l'ensemble. Le
-
-[Pg xiii]
-narrateur qui dit «nous» aurait son style, ses expressions à part[10];
-il serait plus paulinien que le rédacteur général. Or, cela n'est pas;
-l'ouvrage présente une parfaite homogénéité.
-
-On s'étonnera peut-être qu'une thèse en apparence si évidente ait
-rencontré des contradicteurs. Mais la critique des écrits du Nouveau
-Testament offre beaucoup de ces clartés qu'on trouve, à l'examen,
-pleines d'incertitudes. Sous le rapport du style, des pensées, des
-doctrines, les _Actes_ ne sont guère ce qu'on attendrait d'un disciple
-de Paul. Ils ne ressemblent en rien aux épîtres de ce dernier. Pas
-une trace des fières doctrines qui font l'originalité de l'apôtre des
-gentils. Le tempérament de Paul est celui d'un protestant roide et
-personnel; l'auteur des _Actes_ nous fait l'effet d'un bon catholique,
-docile, optimiste, appelant chaque prêtre «un saint prêtre», chaque
-évêque «un grand évêque», prêt à embrasser toutes les fictions plutôt
-que de reconnaître que ces saints prêtres, ces grands évêques se
-disputent et se font parfois une rude guerre. Tout en professant pour
-Paul une grande admiration, l'auteur des _Actes_ évite
-
-[Pg xiv]
-de lui donner le titre d'apôtre[11], et il veut que l'initiative de
-la conversion des gentils appartienne à Pierre. On dirait, en somme,
-un disciple de Pierre plutôt que de Paul. Nous montrerons bientôt
-que, dans deux ou trois circonstances, ses principes de conciliation
-l'ont porté à fausser gravement la biographie de Paul; il commet des
-inexactitudes[12] et surtout des omissions vraiment étranges chez un
-disciple de ce dernier[13]. Il ne parle pas d'une seule des épîtres;
-il resserre de la façon la plus surprenante des exposés de première
-importance[14]. Même dans la partie où il a dû être compagnon de Paul,
-il est quelquefois singulièrement sec, peu informé, peu éveillé[15].
-Enfin, la mollesse et le vague de certains récits, la part de
-convention que l'on y découvre, feraient penser à un écrivain qui
-n'aurait eu aucune relation directe ni indirecte avec les apôtres, et
-qui écrirait vers l'an 100 ou 120.
-
-Faut-il s'arrêter à ces objections? Je ne le pense pas, et je persiste
-à croire que le dernier rédacteur
-
-[Pg xv]
-des _Actes_ est bien le disciple de Paul qui dit «nous» aux derniers
-chapitres. Toutes les difficultés, quelque insolubles qu'elles
-paraissent, doivent être, sinon écartées, du moins tenues en suspens
-par un argument aussi décisif que celui qui résulte de ce mot «nous».
-Ajoutons qu'en attribuant les _Actes_ à un compagnon de Paul, on
-explique deux particularités importantes: d'une part, la disproportion
-des parties de l'ouvrage, dont plus des trois cinquièmes sont
-consacrés à Paul; de l'autre, la disproportion qui se remarque dans
-la biographie même de Paul, dont la première mission est exposée avec
-une grande brièveté, tandis que certaines parties de la deuxième et
-de la troisième mission, surtout les derniers voyages, sont racontés
-avec de minutieux détails. Un homme tout à fait étranger à l'histoire
-apostolique n'aurait pas eu de ces inégalités. L'ensemble de son
-ouvrage eût été mieux conçu. Ce qui distingue l'histoire composée
-d'après des documents de l'histoire écrite en tout ou en partie
-d'original, c'est justement la disproportion: l'historien de cabinet
-prenant pour cadre de son récit les événements eux-mêmes, l'auteur de
-mémoires prenant pour cadre ses souvenirs ou du moins ses relations
-personnelles. Un historien ecclésiastique, une sorte d'Eusèbe, écrivant
-vers l'an 120, nous eût légué un livre tout autrement
-
-[Pg xvi]
-distribué à partir du chapitre xiii. La façon bizarre dont les _Actes_,
-à ce moment, sortent de l'orbite où ils tournaient jusque-là, ne
-s'explique, selon moi, que par la situation particulière de l'auteur et
-ses rapports avec Paul. Ce résultat sera naturellement confirmé si nous
-trouvons parmi les collaborateurs connus de Paul le nom de l'auteur
-auquel la tradition attribue notre écrit.
-
-C'est ce qui a lieu en effet. Les manuscrits et la tradition donnent
-pour auteur au troisième Évangile un certain _Lucanus_[16] ou _Lucas_.
-De ce qui a été dit, il résulte que, si _Lucas_ est vraiment l'auteur
-du troisième Évangile, il est également l'auteur des _Actes_. Or, ce
-nom de Lucas, nous le rencontrons justement comme celui d'un compagnon
-de Paul, dans l'épître aux Colossiens, iv, 14; dans celle à Philémon,
-24, et dans la deuxième à Timothée, iv, 11. Cette dernière épître est
-d'une authenticité plus que douteuse. Les épîtres aux Colossiens et
-à Philémon, de leur côté, quoique très-probablement authentiques, ne
-sont pourtant pas les épîtres les plus indubitables de saint Paul. Mais
-ces écrits sont, en tout cas, du premier siècle, et cela suffit pour
-prouver invinciblement que, parmi les disciples de Paul, il exista un
-Lucas.
-
-[Pg xvii]
-Le fabricateur des épîtres à Timothée, en effet, n'est sûrement
-pas le même que le fabricateur des épîtres aux Colossiens et à
-Philémon (en supposant, contrairement à notre opinion, que celles-ci
-soient apocryphes). Admettre qu'un faussaire eût attribué à Paul un
-compagnon imaginaire serait déjà peu vraisemblable. Mais sûrement
-des faussaires différents ne seraient pas tombés d'accord sur le
-même nom. Deux observations donnent à ce raisonnement une force
-particulière. La première, c'est que le nom de Lucas ou Lucanus est
-un nom rare parmi les premiers chrétiens, et qui ne prête pas à des
-confusions d'homonymes; la seconde, c'est que le Lucas des épîtres
-n'eut d'ailleurs aucune célébrité. Inscrire un nom célèbre en tête
-d'un écrit, comme on le fît pour la deuxième épître de Pierre, et
-très-probablement pour les épîtres de Paul à Tite et à Timothée,
-n'avait rien qui répugnât aux habitudes du temps. Mais inscrire en
-tête d'un écrit un faux nom, obscur d'ailleurs, c'est ce qui ne se
-conçoit plus. L'intention du faussaire était-elle de couvrir le livre
-de l'autorité de Paul? Mais, alors, pourquoi ne prenait-il pas le nom
-de Paul lui-même, ou du moins le nom de Timothée ou de Tite, disciples
-bien plus connus de l'apôtre des gentils? Luc n'avait aucune place dans
-la tradition, dans la légende, dans l'histoire. Les trois
-
-[Pg xviii]
-passages précités des épîtres ne pouvaient suffire pour faire de lui
-un garant admis de tous. Les épîtres à Timothée ont été probablement
-écrites après les _Actes_. Les mentions de Luc dans les épîtres aux
-Colossiens et à Philémon équivalent à une seule, ces deux écrits
-faisant corps ensemble. Nous pensons donc que l'auteur du troisième
-Évangile et des _Actes_ est bien réellement Luc, disciple de Paul.
-
-Ce nom même de Luc ou Lucain, et la profession de médecin qu'exerçait
-le disciple de Paul ainsi appelé[17], répondent bien aux indications
-que les deux livres fournissent sur leur auteur. Nous avons montré,
-en effet, que l'auteur du troisième Évangile et des _Actes_ était
-probablement de Philippes[18], colonie romaine, où le latin
-dominait[19]. De plus, l'auteur du troisième Évangile et des _Actes_
-connaît mal le judaïsme[20] et les affaires de Palestine[21]; il ne
-sait guère l'hébreu[22];
-
-[Pg xix]
-il est au courant des idées du monde païen[23], et il écrit le grec
-d'une façon assez correcte. L'ouvrage a été composé loin de la
-Judée, pour des gens qui en savaient mal la géographie[24], qui ne
-se souciaient ni d'une science rabbinique très-solide, ni des noms
-hébreux[25]. L'idée dominante de l'auteur est que, si le peuple avait
-été libre de suivre son penchant, il eût embrassé la foi de Jésus,
-et que c'est l'aristocratie juive qui l'en a empêché[26]. Le mot de
-_Juif_ est toujours pris chez lui en mauvaise part et comme synonyme
-d'ennemi des chrétiens[27]. Au contraire, il se montre très-favorable
-aux hérétiques samaritains[28].
-
-A quelle époque peut-on rapporter la composition
-
-[Pg xx]
-de cet écrit capital? Luc paraît pour la première fois en la compagnie
-de Paul, lors du premier voyage de l'apôtre en Macédoine, vers l'an
-52. Mettons qu'il eût alors vingt-cinq ans; il n'y aurait rien que de
-naturel à ce qu'il eût vécu jusqu'à l'an 100. La narration des _Actes_
-s'arrête à l'an 63[29]. Mais, la rédaction des _Actes_ étant évidemment
-postérieure à celle du troisième Évangile, et la date de la rédaction
-de ce troisième Évangile étant fixée d'une manière assez précise aux
-années qui suivirent de près la ruine de Jérusalem (an 70)[30], on ne
-peut songer à placer la rédaction des _Actes_ avant l'an 71 ou 72.
-
-S'il était sûr que les _Actes_ ont été composés immédiatement après
-l'Évangile, il faudrait s'arrêter là. Mais le doute sur ce point est
-permis. Quelques faits portent à croire qu'un intervalle s'est écoulé
-entre la composition du troisième Évangile et celle des _Actes_; on
-remarque, en effet, entre les derniers chapitres de l'Évangile et le
-premier des _Actes_ une singulière contradiction. D'après le dernier
-chapitre de l'Évangile, l'ascension semble avoir lieu le jour même de
-la résurrection[31]. D'après le premier chapitre des Actes[32],
-
-[Pg xxi]
-l'ascension n'eut lieu qu'au bout de quarante jours. Il est clair
-que cette seconde version nous présente une forme plus avancée de la
-légende, une forme qu'on adopta quand on sentit le besoin de créer
-de la place pour les diverses apparitions et de donner à la vie
-d'outre-tombe de Jésus un cadre complet et logique. On serait donc
-tenté de supposer que cette nouvelle façon de concevoir les choses ne
-parvint à l'auteur, ou ne lui vint à l'esprit, que dans l'intervalle de
-la rédaction des deux ouvrages. En tout cas, il reste très-remarquable
-que l'auteur, à quelques lignes de distance, se croie obligé d'ajouter
-de nouvelles circonstances à son premier récit et de le développer. Si
-son premier livre était encore entre ses mains, que n'y faisait-il les
-additions qui, séparées comme elles le sont, offrent quelque chose de
-si gauche? Cela n'est cependant pas décisif, et une circonstance grave
-porte à croire que Luc conçut en même temps le plan de l'ensemble.
-C'est la préface placée en tête de l'Évangile, laquelle semble commune
-aux deux livres[33]. La contradiction que nous venons de signaler
-s'explique peut-être par le peu de souci qu'on avait de présenter un
-emploi rigoureux du temps. C'est là ce qui fait que tous les
-
-[Pg xxii]
-récits de la vie d'outre-tombe de Jésus sont dans un complet désaccord
-sur la durée de cette vie. On tenait si peu à être historique, que le
-même narrateur ne se faisait nul scrupule de proposer successivement
-deux systèmes inconciliables. Les trois récits de la conversion de Paul
-dans les _Actes_[34] offrent aussi de petites différences qui prouvent
-simplement combien l'auteur s'inquiétait peu de l'exactitude des
-détails.
-
-Il semble donc qu'on serait fort près de la vérité en supposant que
-les _Actes_ furent écrits vers l'an 80. L'esprit du livre, en effet,
-répond bien à l'âge des premiers Flaviens. L'auteur paraît éviter tout
-ce qui aurait pu blesser les Romains. Il aime à montrer comment les
-fonctionnaires romains ont été favorables à la secte nouvelle, parfois
-même l'ont embrassée[35], comment du moins ils l'ont défendue contre
-les Juifs, combien la justice impériale est équitable et supérieure
-aux passions des pouvoirs locaux[36]. Il insiste en particulier sur
-les avantages que Paul dut à son litre de citoyen romain[37]. Il coupe
-court brusquement
-
-[Pg xxiii]
-à son récit au moment de l'arrivée de Paul à Rome, peut-être
-pour éviter d'avoir à raconter les cruautés de Néron envers les
-chrétiens[38]. Le contraste avec l'Apocalypse est frappant.
-L'Apocalypse, écrite l'an 68, est pleine du souvenir des infamies de
-Néron; une horrible haine contre Rome y déborde. Ici, on sent un homme
-doux, qui vit, à une époque de calme. Depuis l'an 70 environ, jusqu'aux
-dernières années du premier siècle, la situation fut assez bonne pour
-les chrétiens. Des personnages de la famille flavienne appartinrent
-au christianisme. Qui sait si Luc ne connut pas Flavius Clemens, s'il
-ne fut pas de sa _familia_, si les _Actes_ ne furent pas écrits pour
-ce puissant personnage, dont la position officielle exigeait des
-ménagements? Quelques indices ont porté à croire que le livre avait
-été composé à Rome. On dirait, en effet, que les principes de l'Église
-romaine ont pesé sur l'auteur. Cette Église, dès les premiers siècles,
-eut le caractère politique et hiérarchique qui l'a toujours distinguée.
-Le bon Luc put entrer dans cet esprit. Ses idées sur l'autorité
-ecclésiastique sont très-avancées; on y voit poindre le germe de
-l'épiscopat. Il écrivit l'histoire sur le ton
-
-[Pg xxiv]
-d'apologiste à toute outrance qui est celui des historiens officiels
-de la cour de Rome. Il fit comme ferait un historien ultramontain de
-Clément XIV, louant à la fois le pape et les jésuites, et cherchant
-à nous persuader, par un récit plein de componction, que, des deux
-côtés, en ce débat, on observe les règles de la charité. Dans deux
-cents ans, on établira aussi que le cardinal Antonelli et M. de Mérode
-s'aimaient comme deux frères. L'auteur des _Actes_ fut, mais avec une
-naïveté qu'on n'égala plus, le premier de ces narrateurs complaisants,
-béatement satisfaits, décidés à trouver que tout dans l'Église se
-passe d'une façon évangélique. Trop loyal pour condamner son maître
-Paul, trop orthodoxe pour ne pas se ranger à l'opinion officielle qui
-prévalait, il effaça les différences de doctrine pour laisser voir
-seulement le but commun, que tous ces grands fondateurs poursuivirent
-en effet par des voies si opposées et à travers de si énergiques
-rivalités.
-
-On comprend qu'un homme qui s'est mis par système dans une telle
-disposition d'âme est le moins capable du monde de représenter les
-choses comme elles se sont passées. La fidélité historique est pour lui
-chose indifférente; l'édification est tout ce qui importe. Luc s'en
-cache à peine; il écrit «pour que Théophile reconnaisse la vérité de ce
-que ses
-
-[Pg xxv]
-catéchistes lui ont-appris[39]». Il y avait donc déjà un système
-d'histoire ecclésiastique convenu, qui s'enseignait officiellement,
-et dont le cadre, aussi bien que celui de l'histoire évangélique
-elle-même[40], était probablement déjà fixé. Le caractère dominant des
-_Actes_, comme celui du troisième Évangile[41], est une piété tendre,
-une vive sympathie pour les gentils[42], un esprit conciliant, une
-préoccupation extrême du surnaturel, l'amour des petits et des humbles,
-un grand sentiment démocratique ou plutôt la persuasion que le peuple
-est naturellement chrétien, que ce sont les grands qui l'empêchent de
-suivre ses bons instincts[43], une idée exaltée du pouvoir de l'Église
-et de ses chefs, un goût très-remarquable pour la vie en commun[44].
-Les procédés de composition sont également les mêmes dans les deux
-ouvrages, de telle sorte que nous sommes à l'égard de l'histoire des
-apôtres comme nous serions à l'égard de l'histoire évangélique, si,
-pour esquisser cette dernière histoire, nous n'avions qu'un seul texte,
-l'Évangile de Luc.
-
-On sent les désavantages d'une telle situation. La
-
-[Pg xxvi]
-vie de Jésus dressée d'après le troisième Évangile seul serait
-extrêmement défectueuse et incomplète. Nous le savons, parce que, pour
-la vie de Jésus, la comparaison est possible. En même temps que Luc,
-nous possédons (sans parler du quatrième Évangile) Matthieu et Marc,
-qui, relativement à Luc, sont, en partie du moins, des originaux.
-Nous mettons le doigt sur les procédés violents au moyen desquels
-Luc disloque ou mêle ensemble les anecdotes, sur la façon dont il
-modifie la couleur de certains faits selon ses vues personnelles, sur
-les légendes pieuses qu'il ajoute aux traditions plus authentiques.
-N'est-il pas évident que, si nous pouvions faire une telle comparaison
-pour les _Actes_, nous arriverions à y trouver des fautes d'un genre
-analogue? Les _Actes_, dans leurs premiers chapitres, nous paraîtraient
-même sans doute inférieurs au troisième Évangile; car ces chapitres ont
-probablement été composés avec des documents moins nombreux et moins
-universellement acceptés.
-
-Une distinction fondamentale, en effet, est ici nécessaire. Au point
-de vue de la valeur historique, le livre des _Actes_ se divise en deux
-parties: l'une, comprenant les douze premiers chapitres et racontant
-les faits principaux de l'histoire de l'Église primitive; l'autre
-contenant les seize autres chapitres,
-
-[Pg xxvii]
-tous consacrés aux missions de saint Paul. Cette seconde partie
-elle-même renferme deux sortes de récits: d'une part, ceux où le
-narrateur se donne pour témoin oculaire; de l'autre, ceux où il
-ne fait que rapporter ce qu'on lui a dit. Il est clair que, même
-dans ce dernier cas, son autorité est grande. Souvent, ce sont les
-conversations de Paul qui ont fourni les renseignements. Vers la
-fin surtout, le récit prend un caractère étonnant de précision.
-Les dernières pages des _Actes_ sont les seules pages complétement
-historiques que nous ayons sur les origines chrétiennes. Les premières,
-au contraire, sont les plus attaquables de tout le Nouveau Testament.
-C'est surtout pour ces premières années que l'auteur obéit à des partis
-pris semblables à ceux qui font préoccupé dans la composition de son
-Évangile, et plus décevants encore. Son système des quarante jours, son
-récit de l'ascension, fermant par une sorte d'enlèvement final et de
-solennité théâtrale la vie fantastique de Jésus, sa façon de raconter
-la descente du Saint-Esprit et les prédications miraculeuses, sa
-manière d'entendre le don des langues, si différente de celle de saint
-Paul[45], décèlent les préoccupations d'une époque relativement basse,
-où la
-
-[Pg xxviii]
-légende est très-mûre, arrondie en quelque sorte dans toutes ses
-parties. Tout se passe chez lui avec une mise en scène étrange et un
-grand déploiement de merveilleux. Il faut se rappeler que l'auteur
-écrit un demi-siècle après les événements, loin du pays où ils se
-sont passés, sur des faits qu'il n'a pas vus, que son maître n'a
-pas vus davantage, d'après des traditions en partie fabuleuses ou
-transfigurées. Non-seulement Luc est d'une autre génération que les
-premiers fondateurs du christianisme; mais il est d'un autre monde;
-il est helléniste, très-peu juif, presque étranger à Jérusalem et
-aux secrets de la vie juive; il n'a pas touché la primitive société
-chrétienne; à peine en a-t-il connu les derniers représentants. On sent
-dans les miracles qu'il raconte plutôt des inventions _a priori_ que
-des faits transformés; les miracles de Pierre et ceux de Paul forment
-deux séries qui se répondent[46]. Ses personnages se ressemblent;
-Pierre ne diffère en rien de Paul, ni Paul de Pierre. Les discours
-qu'il met dans la bouche de ses héros, quoique habilement appropriés
-aux circonstances, sont tous du même style et appartiennent à l'auteur
-plutôt qu'à ceux auxquels il les attribue. On y trouve même des
-
-[Pg xxix]
-impossibilités[47]. Les _Actes_, en un mot, sont une histoire
-dogmatique, arrangée pour appuyer les doctrines orthodoxes du temps
-ou inculquer les idées qui souriaient le plus à la piété de l'auteur.
-Ajoutons qu'il ne pouvait en être autrement. On ne connaît l'origine
-de chaque religion que par les récits des croyants. Il n'y a que le
-sceptique qui écrive l'histoire _ad narrandum_.
-
-Ce ne sont pas là de simples soupçons, des conjectures d'une critique
-défiante à l'excès. Ce sont de solides inductions: toutes les fois
-qu'il nous est permis de contrôler le récit des _Actes_, nous le
-trouvons fautif et systématique. Le contrôle, en effet, que nous ne
-pouvons demander à des textes synoptiques, nous pouvons le demander aux
-épîtres de saint Paul, surtout à l'épître aux Galates. Il est clair
-que, dans les cas où les _Actes_ et les épîtres sont en désaccord,
-la préférence doit toujours être donnée aux épîtres, textes d'une
-authenticité absolue, plus anciens, d'une sincérité complète, sans
-légendes. En
-
-[Pg xxx]
-histoire, les documents ont d'autant plus de poids qu'ils ont moins
-la forme historique. L'autorité de toutes les chroniques doit céder à
-celle d'une inscription, d'une médaille, d'une charte, d'une lettre
-authentiques. A ce point de vue, les épîtres d'auteurs certains ou
-de dates certaines sont la base de toute l'histoire des origines
-chrétiennes. Sans elles, on peut dire que le doute atteindrait et
-ruinerait de fond en comble même la vie de Jésus. Or, dans deux
-circonstances très-importantes, les épîtres mettent en un jour frappant
-les tendances particulières de l'auteur des _Actes_ et son désir
-d'effacer la trace des divisions qui avaient existé entre Paul et les
-apôtres de Jérusalem[48].
-
-Et d'abord, l'auteur des _Actes_ veut que Paul, après l'accident de
-Damas (ix, 19 et suiv.; xxii, 17 et suiv.), soit venu à Jérusalem, à
-une époque où l'on
-
-[Pg xxxi]
-savait à peine sa conversion, qu'il ait été présenté aux apôtres,
-qu'il ait vécu avec les apôtres et les fidèles sur le pied de la plus
-grande cordialité, qu'il ait disputé publiquement contre les Juifs
-hellénistes, qu'un complot de ceux-ci et une révélation céleste l'aient
-porté à s'éloigner de Jérusalem. Or, Paul nous apprend que les choses
-se passèrent très-différemment. Pour prouver qu'il ne relève pas des
-Douze et qu'il doit à Jésus lui-même sa doctrine et sa mission, il
-assure (_Gal_., i, 11 et suiv.) qu'après sa conversion il évita de
-prendre conseil de qui que ce soit[49] et de se rendre à Jérusalem vers
-ceux qui étaient apôtres avant lui; qu'il alla prêcher dans le Hauran
-de son propre mouvement et sans mission de personne; que, trois ans
-plus tard, il est vrai, il accomplit le voyage de Jérusalem pour faire
-la connaissance de Céphas; qu'il resta quinze jours auprès de lui,
-mais qu'il ne vit aucun autre apôtre, si ce n'est Jacques, frère du
-Seigneur, si bien que son visage était inconnu aux Églises de Judée.
-L'effort pour adoucir les aspérités du rude apôtre, pour le présenter
-comme le collaborateur des Douze, travaillant à Jérusalem de concert
-avec eux, paraît ici avec évidence. On fait de Jérusalem sa capitale et
-son point
-
-[Pg xxxii]
-de départ; on veut que sa doctrine soit tellement identique à celle
-des apôtres, qu'il ait pu en quelque sorte les remplacer dans la
-prédication; on réduit son premier apostolat aux synagogues de Damas;
-on veut qu'il ait été disciple et auditeur, ce qu'il ne fut jamais[50];
-on resserre le temps entre sa conversion et son premier voyage à
-Jérusalem; on allonge son séjour dans cette ville; on l'y fait prêcher
-à la satisfaction générale; on soutient qu'il a vécu intimement avec
-tous les apôtres, quoique lui-même assure qu'il n'en a vu que deux;
-on montre les frères de Jérusalem veillant sur lui, tandis que Paul
-déclare que son visage leur est inconnu.
-
-Le désir de faire de Paul un visiteur assidu de Jérusalem, qui a porté
-notre auteur à avancer et à allonger son premier séjour en cette ville
-après sa conversion, semble l'avoir induit à prêter à l'apôtre un
-voyage de trop. Selon lui, Paul serait venu à Jérusalem avec Barnabé,
-porter l'offrande des fidèles, lors de la famine de l'an 44 (_Act_.,
-xi, 30; xii, 25). Or, Paul déclare expressément qu'entre le voyage qui
-eut lieu trois ans après sa conversion et le voyage pour l'affaire
-de la circoncision, il ne vint pas à Jérusalem (_Gal_., i et ii). En
-d'autres termes, Paul exclut
-
-[Pg xxxiii]
-formellement tout voyage entre _Act_., ix, 26 et _Act_., xv, 2.
-Nierait-on, contre toute raison, l'identité du voyage raconté _Gal_.,
-ii, 1 et suiv., avec le voyage raconté _Act_., xv, 2 et suiv., on
-n'obtiendrait pas une moindre contradiction. «Trois ans après ma
-conversion, dit saint Paul, je montai à Jérusalem, pour faire la
-connaissance de Céphas. Quatorze ans après, je montai de nouveau à
-Jérusalem...» On a pu douter si le point de départ de ces quatorze ans
-est la conversion, ou le voyage qui l'a suivi à trois ans d'intervalle.
-Prenons la première hypothèse, qui est la plus favorable à celui qui
-veut défendre le récit des _Actes_. Il y aurait donc onze ans, au
-moins, d'après saint Paul, entre son premier et son second voyage à
-Jérusalem; or, sûrement, il n'y a pas onze ans entre ce qui est raconté
-_Act_., ix, 26 et suiv. et ce qui est rapporté _Act_., xi, 30. Et le
-soutiendrait-on contre toute vraisemblance, on tomberait dans une
-autre impossibilité. En effet, ce qui est rapporté _Act_., xi, 30, est
-contemporain de la mort de Jacques, fils de Zébédée[51], laquelle nous
-fournit la seule date fixe des _Actes des Apôtres_, puisqu'elle précéda
-de très-peu de temps la mort d'Hérode Agrippa 1er, arrivée l'an 44[52].
-
-[Pg xxxiv]
-Le second voyage de Paul ayant eu lieu au moins quatorze ans après sa
-conversion, si Paul avait réellement fait le voyage de l'an 44, cette
-conversion aurait eu lieu l'an 30, ce qui est absurde. Il est donc
-impossible de maintenir au voyage raconté _Act_., xi, 30 et xii, 35,
-aucune réalité.
-
-Ces allées et venues paraissent avoir été racontées par notre auteur
-d'une façon très-inexacte. En comparant _Act_., xvii, 14-16; xviii, 5,
-à _I Thess._, iii, 1-2, on trouve un autre désaccord. Mais, celui-ci ne
-tenant pas à des motifs dogmatiques, nous n'avons pas à en parler ici.
-
-Ce qui est capital pour le sujet qui nous occupe, ce qui fournit le
-trait de lumière à la critique en cette question difficile de la valeur
-historique des _Actes_, c'est la comparaison des passages relatifs à
-l'affaire de la circoncision dans les _Actes_ (ch. xv) et dans l'épître
-aux Galates (ch. ii). Selon les _Actes_, des frères de Judée étant
-venus à Antioche et ayant soutenu la nécessité de la circoncision pour
-les païens convertis, une députation composée de Paul, de Barnabé, de
-plusieurs autres, est envoyée d'Antioche à Jérusalem pour consulter
-les apôtres et les anciens sur cette question. Ils sont reçus avec
-empressement par tout le monde; une grande assemblée a lieu. Le
-dissentiment se montre à peine, étouffé qu'il est sous les effusions
-
-[Pg xxxv]
-d'une charité réciproque et sous le bonheur de se trouver ensemble.
-Pierre énonce l'avis qu'on s'attendrait à trouver dans la bouche
-de Paul, à savoir que les païens convertis ne sont pas assujettis
-à la loi de Moïse. Jacques n'apporte à cet avis qu'une très-légère
-restriction[53]. Paul ne parle pas, et, à vrai dire, il n'a pas besoin
-de parler, puisque sa doctrine est mise ici dans la bouche de Pierre.
-L'avis des frères de Judée n'est soutenu par personne. Un décret
-solennel est porté conformément à l'avis de Jacques. Ce décret est
-signifié aux Églises par des députés choisis exprès.
-
-Comparons maintenant le récit de Paul dans l'épître aux Galates.
-Paul veut que le voyage qu'il fit cette fois-là à Jérusalem ait été
-l'effet d'un mouvement spontané et même le résultat d'une révélation.
-Arrivé à Jérusalem, il communique son Évangile à qui de droit; il a en
-particulier des entrevues avec ceux qui paraissent être des personnages
-considérables. On ne lui fait pas une seule critique; on ne lui
-communique rien; on ne lui demande que de se souvenir des pauvres de
-Jérusalem, Si Tite qui l'a accompagné consent à se laisser
-
-[Pg xxxvi]
-circoncire[54], c'est par égard pour «des faux frères intrus». Paul
-leur fait cette concession passagère; mais il ne se soumet pas à eux.
-Quant aux hommes importants (Paul ne parle d'eux qu'avec une nuance
-d'aigreur et d'ironie), ils ne lui ont rien appris de nouveau. Bien
-plus, Céphas étant venu plus tard à Antioche, Paul «lui résiste en
-face, parce qu'il a tort». D'abord, en effet, Céphas mangeait avec tous
-indistinctement. Arrivent des émissaires de Jacques; Pierre se cache,
-évite les incirconcis. «Voyant qu'il ne marchait pas dans la droite
-voie de la vérité de l'Évangile,» Paul apostrophe Céphas devant tout le
-monde et lui reproche amèrement sa conduite.
-
-On voit la différence. D'une part, une solennelle concorde; de l'autre,
-des colères mal retenues, des susceptibilités extrêmes. D'un côté,
-une sorte de concile; de l'autre, rien qui y ressemble. D'un côté, un
-décret formel porté par une autorité reconnue; de l'autre, des opinions
-diverses qui restent en présence, sans se rien céder réciproquement,
-si ce n'est pour la forme. Inutile de dire quelle est la version qui
-mérite la préférence. Le récit des _Actes_ est à peine vraisemblable,
-puisque, d'après ce récit, le concile
-
-[Pg xxxvii]
-a pour occasion une dispute dont on ne voit plus de trace dès que
-le concile est réuni. Les deux orateurs y tiennent des discours en
-opposition avec ce que nous savons par ailleurs de leur rôle. Le décret
-que le concile est censé avoir porté est sûrement une fiction. Si ce
-décret, dont Jacques aurait fixé la rédaction, avait été réellement
-promulgué, pourquoi ces transes du bon et timide Pierre devant les
-gens envoyés par Jacques? Pourquoi se cache-t-il? Lui et les chrétiens
-d'Antioche agissaient en pleine conformité avec le décret dont les
-termes auraient été arrêtés par Jacques lui-même. L'affaire de la
-circoncision eut lieu vers 51. Quelques années après, vers l'an 56,
-la querelle que le décret aurait terminée est plus vive que jamais.
-L'Église de Galatie est troublée par de nouveaux émissaires du parti
-juif de Jérusalem[55]. Paul répond à cette nouvelle attaque de ses
-ennemis par sa foudroyante épître. Si le décret rapporté _Act_., xv,
-avait quelque réalité, Paul avait un moyen bien simple de mettre
-fin au débat, c'était de le citer. Or, tout ce qu'il dit suppose la
-non-existence de ce décret. En 57, Paul, écrivant aux Corinthiens,
-ignore le même décret et même en viole les prescriptions. Le décret
-ordonne de s'abstenir des viandes immolées aux
-
-[Pg xxxviii]
-idoles. Paul, au contraire, est d'avis qu'on peut très-bien manger
-de ces viandes si cela ne scandalise personne, mais qu'il faut s'en
-abstenir dans le cas où cela ferait du scandale[56]. En 58, enfin, lors
-du dernier voyage de Paul à Jérusalem, Jacques est plus obstiné que
-jamais[57]. Un des traits caractéristiques des Actes, trait qui prouve
-bien que l'auteur se propose moins de présenter la vérité historique
-et même de satisfaire la logique que d'édifier des lecteurs pieux,
-est cette circonstance que la question de l'admission des incirconcis
-y est toujours résolue sans l'être jamais. Elle l'est d'abord par le
-baptême de l'eunuque de la candace, puis par le baptême du centurion
-Corneille, tous deux miraculeusement ordonnés, puis par la fondation
-de l'Église d'Antioche (xi, 19 et suiv.), puis par le prétendu concile
-de Jérusalem, ce qui n'empêche pas qu'aux dernières pages du livre
-(xxi, 20-21) la question est encore en suspens. A vrai dire, elle resta
-toujours en cet état. Les deux fractions du christianisme naissant ne
-se fondirent jamais. Seulement, l'une d'elles, celle qui garda les
-pratiques du judaïsme, resta inféconde et s'éteignit obscurément. Paul
-fut si loin d'être accepté de tous, qu'après sa mort une portion du
-christianisme[58]
-
-[Pg xxxix]
-l'anathématise et le poursuit de ses calomnies.
-
-C'est dans notre livre troisième que nous aurons à traiter avec
-détail la question de fond engagée dans ces curieux incidents. Nous
-avons voulu seulement donner ici quelques exemples de la manière
-dont l'auteur des _Actes_ entend l'histoire, de son système de
-conciliation, de ses idées préconçues. Faut-il conclure de là que
-les premiers chapitres des _Actes_ sont dénués d'autorité, comme le
-pensent des critiques célèbres, que la fiction y va jusqu'à créer de
-toutes pièces des personnages, tels que l'eunuque de la candace, le
-centurion Corneille, et même le diacre Étienne et la pieuse Tabitha?
-Je ne le crois nullement. Il est probable que l'auteur des _Actes_ n'a
-pas inventé de personnages[59]; mais c'est un avocat habile qui écrit
-pour prouver, et qui lâche de tirer parti des faits dont il a entendu
-parler pour démontrer ses thèses favorites, qui sont la légitimité de
-la vocation des gentils et l'institution divine de la hiérarchie. Un
-tel document demande à être employé avec de grandes précautions; mais
-le repousser absolument est aussi
-
-[Pg xl]
-peu critique que de le suivre aveuglément. Quelques paragraphes,
-d'ailleurs, même en cette première partie, ont une valeur reconnue de
-tous et représentent des mémoires authentiques, extraits par le dernier
-rédacteur. Le chapitre xii, en particulier, est de très-bon aloi, et
-paraît provenir de Jean-Marc.
-
-On voit dans quelle détresse nous serions, si nous n'avions pour
-documents en cette histoire qu'un livre aussi légendaire. Heureusement,
-nous en avons d'autres, qui se rapportent, il est vrai, directement
-à la période qui fera l'objet de notre livre troisième, mais qui
-répandent déjà sur celle-ci de très-grandes clartés. Ce sont les
-épîtres de saint Paul. L'épître aux Galates surtout est un véritable
-trésor, la base de toute la chronologie de cet âge, la clef qui
-ouvre tout, le témoignage qui doit rassurer les plus sceptiques sur
-la réalité des choses dont on pourrait douter. Je prie les lecteurs
-sérieux qui seraient tentés de me regarder comme trop hardi ou comme
-trop crédule de relire les deux premiers chapitres de cet écrit
-singulier. Ce sont, bien certainement, les deux pages les plus
-importantes pour l'étude du christianisme naissant. Les épîtres de
-saint Paul ont, en effet, un avantage sans égal en cette histoire:
-c'est leur authenticité absolue. Aucun doute n'a jamais été élevé par
-la critique sérieuse contre l'authenticité
-
-[Pg xli]
-de l'épître aux Galates, des deux épîtres aux Corinthiens, de l'épître
-aux Romains. Les raisons par lesquelles on a voulu attaquer les
-deux épîtres aux Thessaloniciens et celle aux Philippiens sont sans
-valeur. En tête de notre livre troisième, nous aurons à discuter les
-objections plus spécieuses, quoique aussi peu décisives, qu'on a
-élevées contre l'épître aux Colossiens et le billet à Philémon; le
-problème particulier que présente l'épître aux Éphésiens; les fortes
-preuves, enfin, qui portent à rejeter les deux épîtres à Timothée
-et celle à Tite. Les épîtres dont nous aurons à faire usage en ce
-volume sont celles dont l'authenticité est indubitable; ou, du moins,
-les inductions que nous tirerons des autres sont indépendantes de la
-question de savoir si elles ont été ou non dictées par saint Paul.
-
-On n'a pas à revenir ici sur les règles de critique qui ont été
-suivies dans la composition de cet ouvrage; car on l'a déjà, fait dans
-l'introduction de la _Vie de Jésus_. Les douze premiers chapitres des
-_Actes_ sont, en effet, un document analogue aux Évangiles synoptiques,
-et qui demande à être traité de la même façon. Ces sortes de documents,
-à demi historiques, à demi légendaires, ne peuvent être pris ni comme
-des légendes, ni comme de l'histoire. Presque tout y est faux dans le
-détail, et néanmoins il est permis d'en
-
-[Pg xlii]
-induire de précieuses vérités. Traduire purement et simplement ces
-récits, ce n'est pas faire de l'histoire. Ces récits, en effet, sont
-souvent contredits par d'autres textes plus autorisés. Par conséquent,
-même dans les cas où nous n'avons qu'un seul texte, on est toujours
-fondé à craindre que, s'il y en avait d'autres, la contradiction
-n'existât. Pour la vie de Jésus, le récit de Luc est sans cesse
-contrôlé et rectifié par les deux autres Évangiles synoptiques et
-par le quatrième. N'est-il pas probable, je le répète, que, si nous
-avions pour les _Actes_ l'analogue des Évangiles synoptiques et du
-quatrième Évangile, les Actes seraient mis en défaut sur une foule de
-points où nous n'avons maintenant que leur témoignage? De tout autres
-règles nous guideront dans notre livre troisième, où nous serons
-en pleine histoire positive, et où nous auront entre les mains des
-renseignements originaux et parfois autobiographiques. Quand saint
-Paul nous donne lui-même le récit de quelque épisode de sa vie qu'il
-n'avait pas d'intérêt à présenter sous tel ou tel jour, il est clair
-que nous n'avons qu'à insérer mot à mot dans notre récit ses paroles
-mêmes, selon la méthode de Tillemont. Mais, quand nous avons affaire
-à un narrateur préoccupé d'un système, écrivant pour faire prévaloir
-certaines idées, ayant ce mode de rédaction
-
-[Pg xliii]
-enfantin, aux contours vagues et mous, aux couleurs absolues et
-tranchées, qu'offre toujours la légende, le devoir du critique n'est
-pas de s'en tenir au texte; son devoir est de tâcher de découvrir ce
-que le texte peut receler de vrai, sans jamais se croire assuré de
-l'avoir trouvé. Défendre à la critique de pareilles interprétations
-serait aussi peu raisonnable que si l'on commandait à l'astronome de ne
-s'occuper que de l'état apparent du ciel. L'astronomie, au contraire,
-ne consiste-t-elle pas à redresser la parallaxe causée par la position
-de l'observateur et à construire un état réel véritable d'après un état
-apparent trompeur?
-
-Comment, d'ailleurs, prétendre qu'on doit suivre à la lettre des
-documents où se trouvent des impossibilités? Les douze premiers
-chapitres des _Actes_ sont un tissu de miracles. Or, une règle
-absolue de la critique, c'est de ne pas donner place dans les récits
-historiques à des circonstances miraculeuses. Cela n'est pas la
-conséquence d'un système métaphysique. C'est tout simplement un fait
-d'observation. On n'a jamais constaté de faits de ce genre. Tous les
-faits prétendus miraculeux qu'on peut étudier de près se résolvent
-en illusion ou en imposture. Si un seul miracle était prouvé, on ne
-pourrait rejeter en bloc tous ceux des anciennes histoires; car, après
-tout, en
-
-[Pg xliv]
-admettant qu'un très-grand nombre de ces derniers fussent faux, on
-pourrait croire que certains seraient vrais. Mais il n'en est pas
-ainsi. Tous les miracles discutables s'évanouissent. N'est-on pas
-autorisé à conclure de là que les miracles qui sont éloignés de nous
-par des siècles, et sur lesquels il n'y a pas moyen d'établir de débat
-contradictoire, sont aussi sans réalité? En d'autres termes, il n'y a
-de miracle que quand on y croit; ce qui fait le surnaturel, c'est la
-foi. Le catholicisme, qui prétend que la force miraculeuse n'est pas
-encore éteinte dans son sein, subit lui-même l'influence de cette loi.
-Les miracles qu'il prétend faire ne se passent pas dans les endroits où
-il faudrait. Quand on a un moyen si simple de se prouver, pourquoi ne
-pas s'en servir au grand jour? Un miracle à Paris, devant des savants
-compétents, mettrait fin à tant de doutes! Mais, hélas! voilà ce qui
-n'arrive jamais. Jamais il ne s'est passé de miracle devant le public
-qu'il faudrait convertir, je veux dire devant des incrédules. La
-condition du miracle, c'est la crédulité du témoin. Aucun miracle ne
-s'est produit devant ceux qui auraient pu le discuter et le critiquer.
-Il n'y a pas à cela une seule exception. Cicéron l'a dit avec son
-bon sens et sa finesse ordinaires: «Depuis quand cette force secrète
-a-t-elle disparu? Ne serait-ce pas depuis
-
-[Pg xlv]
-que les hommes sont devenus moins crédules[60]?»
-
-«Mais, dit-on, s'il est impossible de prouver qu'il y ait jamais eu
-un fait surnaturel, il est impossible aussi de prouver qu'il n'y en
-a pas eu. Le savant positif qui nie le surnaturel procède donc aussi
-gratuitement que le croyant qui l'admet.» Nullement. C'est à celui qui
-affirme une proposition de la prouver. Celui devant qui on l'affirme
-n'a qu'une seule chose à faire, attendre la preuve et y céder si elle
-est bonne. On serait venu sommer Buffon de donner une place dans son
-_Histoire naturelle_ aux sirènes et aux centaures, Buffon aurait
-répondu: «Montrez-moi un spécimen de ces êtres, et je les admettrai;
-jusque-là, ils n'existent pas pour moi.--Mais prouvez qu'ils n'existent
-pas.--C'est à vous de prouver qu'ils existent.» La charge de faire la
-preuve, dans la science, pèse sur ceux qui allèguent un fait. Pourquoi
-ne croit-on plus aux anges, aux démons, quoique d'innombrables textes
-historiques en supposent l'existence? Parce que jamais l'existence d'un
-ange, d'un démon ne s'est prouvée.
-
-Pour soutenir la réalité du miracle, on fait appel à des phénomènes
-qu'on prétend n'avoir pu se passer selon le cours des lois de la
-nature, la création de l'homme, par exemple. «La création de l'homme,
-
-[Pg xlvi]
-dit-on, n'a pu se faire que par une intervention directe de la
-Divinité; pourquoi cette intervention ne se produirait-elle pas
-dans les autres moments décisifs du développement de l'univers?» Je
-n'insisterai pas sur l'étrange philosophie et l'idée mesquine de la
-Divinité que renferme une telle manière de raisonner; car l'histoire
-doit avoir sa méthode indépendante de toute philosophie. Sans entrer
-le moins du monde sur le terrain de la théodicée, il est facile de
-montrer combien une telle argumentation est défectueuse. Elle équivaut
-à dire que tout ce qui n'arrive plus dans l'état actuel du monde, tout
-ce que nous ne pouvons pas expliquer dans l'état actuel de la science,
-est miraculeux. Mais alors le soleil est un miracle, car la science
-est loin d'avoir expliqué le soleil; la conception de chaque homme
-est un miracle, car la physiologie se tait encore sur ce point; la
-conscience est un miracle, car elle est un mystère absolu; tout animal
-est un miracle, car l'origine de la vie est un problème sur lequel
-nous n'avons encore presque aucune donnée. Si on répond que toute vie,
-toute âme est, en effet, d'un ordre supérieur à la nature, on joue
-sur les mots. Nous voulons bien l'entendre ainsi; mais alors il faut
-s'expliquer sur le mot miracle. Qu'est-ce qu'un miracle qui se passe
-tous les jours et à toute heure? Le miracle n'est pas l'inexpliqué;
-
-[Pg xlvii]
-c'est une dérogation formelle, au nom d'une volonté particulière, à des
-lois connues. Ce que nous nions, c'est le miracle à l'état d'exception,
-ce sont des interventions particulières, comme celle d'un horloger qui
-aurait fait une horloge, fort belle il est vrai, à laquelle cependant
-il serait obligé de temps en temps de mettre la main pour suppléer
-à l'insuffisance des rouages. Que Dieu soit en toute chose, surtout
-en tout ce qui vit, d'une manière permanente, c'est justement notre
-théorie; nous disons seulement qu'aucune intervention particulière
-d'une force surnaturelle n'a jamais été constatée. Nous nions la
-réalité du surnaturel particulier, jusqu'à ce qu'on nous ait apporté
-un fait de ce genre démontré. Chercher ce fait avant la création de
-l'homme; pour se dispenser de constater des miracles historiques,
-fuir au delà de l'histoire, à des époques où toute constatation est
-impossible; c'est se réfugier derrière le nuage, c'est prouver une
-chose obscure par une autre plus obscure, c'est contester une loi
-connue à cause d'un fait que nous ne connaissons pas. On invoque des
-miracles qui auraient eu lieu avant qu'aucun témoin existât, faute d'en
-pouvoir citer un qui ait eu de bons témoins.
-
-Sans doute, il s'est passé dans l'univers, à des époques reculées, des
-phénomènes qui ne se présentent
-
-[Pg xlviii]
-plus, au moins sur la même échelle, dans l'état actuel. Mais ces
-phénomènes ont eu leur raison d'être à l'heure où ils se sont
-manifestés. On rencontre dans les formations géologiques un grand
-nombre de minéraux et de pierres précieuses qui semblent ne plus se
-produire aujourd'hui dans la nature. Et pourtant, MM. Mitscherlich,
-Ebelmen, de Sénarmont, Daubrée ont recomposé artificiellement la
-plupart de ces minéraux et de ces pierres précieuses. S'il est douteux
-qu'on réussisse jamais à produire artificiellement la vie, cela tient à
-ce que la reproduction des circonstances où la vie commença (si elle a
-commencé) sera peut-être toujours au-dessus des moyens humains. Comment
-ramener un état de la planète disparu depuis des milliers d'années?
-comment faire une expérience qui dure des siècles? La diversité des
-milieux et des siècles de lente évolution, voilà ce qu'on oublie quand
-on appelle miracles les phénomènes qui se sont passés autrefois, et
-qui ne se passent plus aujourd'hui. Dans tel corps céleste, à l'heure
-qu'il est, il se produit peut-être des faits qui ont cessé chez nous
-depuis un temps infini. Certes, la formation de l'humanité est la chose
-du monde la plus choquante, la plus absurde, si on la suppose subite,
-instantanée. Elle rentre dans les analogies générales (sans cesser
-d'être mystérieuse), si on y voit le résultat
-
-[Pg xlix]
-d'un progrès lent continué durant des périodes incalculables. Il ne
-faut pas appliquer à la vie embryonnaire les lois de la vie de l'âge
-mûr. L'embryon développe, les uns après les autres, tous ses organes;
-l'homme adulte, au contraire, ne se crée plus d'organes. Il ne s'en
-crée plus, parce qu'il n'est plus dans l'âge de créer; de même que le
-langage ne s'invente plus, parce qu'il n'est plus à inventer.--Mais
-à quoi bon suivre des adversaires qui déplacent la question? Nous
-demandons un miracle historique constaté; on nous répond qu'avant
-l'histoire il a dû s'en passer. Certes, s'il fallait une preuve de la
-nécessité des croyances surnaturelles pour certains états de l'âme, on
-l'aurait dans ce fait que des esprits doués en toute autre chose de
-pénétration ont pu faire reposer l'édifice de leur foi sur un argument
-aussi désespéré.
-
-D'autres, abandonnant le miracle de l'ordre physique, se retranchent
-dans le miracle d'ordre moral, sans lequel ils prétendent que ces
-événements ne peuvent être expliqués. Certainement, la formation du
-christianisme est le plus grand fait de l'histoire religieuse du monde.
-Mais elle n'est pas un miracle pour cela. Le bouddhisme, le babisme ont
-eu des martyrs aussi nombreux, aussi exaltés, aussi résignés que le
-christianisme. Les miracles de la fondation de l'islamisme sont d'une
-tout autre nature, et j'avoue
-
-[Pg l]
-qu'ils me touchent peu. Il faut cependant remarquer que les docteurs
-musulmans font sur l'établissement de l'islamisme, sur sa diffusion
-comme par une traînée de feu, sur ses rapides conquêtes, sur la force
-qui lui donne partout un règne si absolu, les mêmes raisonnements que
-font les apologistes chrétiens sur l'établissement du christianisme,
-et prétendent montrer là clairement le doigt de Dieu. Accordons même,
-si l'on veut, que la fondation du christianisme soit un fait unique.
-Une autre chose absolument unique, c'est l'hellénisme, en entendant par
-ce mot l'idéal de perfection dans la littérature, dans l'art, dans la
-philosophie, que la Grèce a réalisé. L'art grec dépasse tous les autres
-arts autant que le christianisme dépasse les autres religions, et
-l'Acropole d'Athènes, collection de chefs-d'œuvre à côté desquels tout
-le reste n'est que tâtonnement maladroit ou imitation plus ou moins
-bien réussie, est peut-être ce qui défie le plus, en son genre, toute
-comparaison. L'hellénisme, en d'autres termes, est autant un prodige
-de beauté que le christianisme est un prodige de sainteté. Une chose
-unique n'est pas une chose miraculeuse. Dieu est à des degrés divers
-dans tout ce qui est beau, bon et vrai. Mais il n'est jamais dans une
-de ses manifestations d'une façon si exclusive, que la présence de son
-souffle en
-
-[Pg li]
-un mouvement religieux ou philosophique doive être considérée comme un
-privilège ou une exception.
-
-J'espère qu'un intervalle de deux années et demie écoulées depuis la
-publication de la _Vie de Jésus_ portera certains lecteurs à s'occuper
-de ces problèmes avec plus de calme. La controverse religieuse est
-toujours de mauvaise foi, sans le savoir et sans le vouloir. Il ne
-s'agit, pas pour elle de discuter avec indépendance, de chercher avec
-anxiété; il s'agit de défendre une doctrine arrêtée, de prouver que
-le dissident est un ignorant ou un homme de mauvaise foi. Calomnies,
-contre-sens, falsifications des idées et des textes, raisonnements
-triomphants sur des choses que l'adversaire n'a pas dites, cris de
-victoire sur des erreurs qu'il n'a pas commises, rien ne paraît déloyal
-à celui qui croit tenir en main les intérêts de la vérité absolue.
-J'aurais fort ignoré l'histoire, si je ne m'étais attendu à tout cela.
-J'ai assez de froideur pour y avoir été peu sensible, et un goût
-assez vif des choses de la foi pour qu'il m'ait été donné d'apprécier
-doucement ce qu'il y a eu parfois de touchant dans le sentiment qui
-inspirait mes contradicteurs. Souvent, en voyant tant de naïveté, une
-si pieuse assurance, une colère partant si franchement de si belles et
-si bonnes âmes, j'ai dit comme Jean Huss, à la vue d'une vieille femme
-qui
-
-[Pg lii]
-suait pour apporter un fagot à son bûcher: _O sancta simplicitas!_
-J'ai seulement regretté certaines émotions, qui ne pouvaient être
-que stériles. Selon la belle expression de l'Écriture, «Dieu n'est
-pas dans la tourmente». Ah! sans doute, si tout ce trouble aidait à
-découvrir la vérité, on se consolerait de tant d'agitation. Mais il
-n'en est pas ainsi; la vérité n'est pas faite pour l'homme passionné.
-Elle se réserve aux esprits qui cherchent sans parti pris, sans amour
-persistant, sans haine durable, avec une liberté absolue et sans nulle
-arrière-pensée d'agir sur la direction des affaires de l'humanité. Ces
-problèmes ne sont qu'une des innombrables questions dont le monde est
-rempli et que les curieux examinent. On n'offense personne en énonçant
-une opinion théorique. Ceux qui tiennent à leur foi comme à un trésor
-ont un moyen bien simple de la défendre, c'est de ne pas tenir compte
-des ouvrages écrits dans un sens différent du leur. Les timides font
-mieux de ne pas lire.
-
-Il est des personnes pratiques, qui, à propos d'une œuvre de science,
-demandent quel parti politique l'auteur s'est proposé de satisfaire,
-et qui veulent qu'une œuvre de poésie renferme une leçon de morale.
-Ces personnes n'admettent pas qu'on écrive pour autre chose qu'une
-propagande. L'idée de l'art et de la science, n'aspirant qu'à trouver
-le vrai et à
-
-[Pg liii]
-réaliser le beau, en dehors de toute politique, leur est étrangère.
-Entre nous et de telles personnes, les malentendus sont inévitables.
-«Ces gens-là, comme disait un philosophe grec, prennent avec leur main
-gauche ce que nous leur donnons avec notre main droite.» Une foule de
-lettres dictées par un sentiment honnête, que j'ai reçues, se résument
-ainsi: «Qu'avez-vous donc voulu? Quel but vous êtes-vous proposé?» Eh!
-mon Dieu! le même qu'on se propose en écrivant toute histoire, Si je
-disposais de plusieurs vies, j'emploierais l'une à écrire une histoire
-d'Alexandre, une autre à écrire une histoire d'Athènes, une troisième à
-écrire soit une histoire de la Révolution française, soit une histoire
-de l'ordre de Saint-François. Quel but me proposerais-je en écrivant
-ces ouvrages? Un seul: trouver le vrai et le faire vivre, travailler
-à ce que les grandes choses du passé soient connues, avec le plus
-d'exactitude possible et exposées d'une façon digne d'elles. La pensée
-d'ébranler la foi de personne est à mille lieues de moi. Ces œuvres
-doivent être exécutées avec une suprême indifférence, comme si l'on
-écrivait pour une planète déserte. Toute concession aux scrupules d'un
-ordre inférieur est un manquement au culte de l'art et de la vérité.
-Qui ne voit que l'absence de prosélytisme est la qualité et
-
-[Pg liv]
-le défaut des ouvrages composés dans un tel esprit?
-
-Le premier principe de l'école critique, en effet, est que chacun admet
-en matière de foi ce qu'il a besoin d'admettre, et fait, en quelque
-sorte, le lit de ses croyances proportionné à sa mesure et à sa taille.
-Comment serions-nous assez insensés pour nous mêler de ce qui dépend
-de circonstances sur lesquelles personne ne peut rien? Si quelqu'un
-vient à nos principes, c'est qu'il a le tour d'esprit et l'éducation
-nécessaires pour y venir; tous nos efforts ne donneraient pas cette
-éducation et ce tour d'esprit à ceux qui ne les ont pas. La philosophie
-diffère de la foi en ce que la foi est censée opérer par elle-même,
-indépendamment de l'intelligence qu'on a des dogmes. Nous croyons, au
-contraire, qu'une vérité n'a de valeur que quand on y est arrivé par
-soi-même, quand on voit tout l'ordre d'idées auquel elle se rattache.
-Nous ne nous obligeons pas à taire celles de nos opinions qui ne sont
-pas d'accord avec la croyance d'une portion de nos semblables; nous ne
-faisons aucun sacrifice aux exigences des diverses orthodoxies; mais
-nous ne songeons pas davantage à les attaquer ni à les provoquer; nous
-faisons comme si elles n'existaient pas. Pour moi, le jour où l'on
-pourrait me convaincre d'un effort pour attirer à mes idées un seul
-adhérent qui n'y vient pas de lui-même, on me causerait
-
-[Pg lv]
-la peine la plus vive. J'en conclurais ou que mon esprit s'est laissé
-troubler dans sa libre et sereine allure, ou que quelque chose s'est
-appesanti en moi, puisque je ne suis plus capable de me contenter de la
-joyeuse contemplation de l'univers.
-
-Qui ne voit, d'ailleurs, que, si mon but était de faire la guerre aux
-cultes établis, je devrais procéder d'une autre manière, m'attacher
-uniquement à montrer les impossibilités, les contradictions des textes
-et des dogmes tenus pour sacrés. Cette besogne fastidieuse a été faite
-mille fois et très-bien faite. En 1856[61], j'écrivais ce qui suit: «Je
-proteste une fois pour toutes contre la fausse interprétation qu'on
-donnerait à mes travaux, si l'on prenait comme des œuvres de polémique
-les divers essais sur l'histoire des religions que j'ai publiés, ou
-que je pourrai publier à l'avenir. Envisagés comme des œuvres de
-polémique, ces essais, je suis le premier à le reconnaître, seraient
-fort inhabiles. La polémique exige une stratégie à laquelle je suis
-étranger: il faut savoir choisir le côté faible de ses adversaires,
-s'y tenir, ne jamais toucher aux questions incertaines, se garder de
-toute concession, c'est-à-dire renoncer à ce qui fait l'essence même
-de l'esprit scientifique. Telle n'est pas ma méthode. La question
-fondamentale
-
-[Pg lvi]
-sur laquelle doit rouler la discussion religieuse, c'est-à-dire la
-question de la révélation et du surnaturel, je ne la touche jamais;
-non que cette question ne soit résolue pour moi avec une entière
-certitude, mais parce que la discussion d'une telle question n'est pas
-scientifique, ou, pour mieux dire, parce que la science indépendante
-la suppose antérieurement résolue. Certes, si je poursuivais un but
-quelconque de polémique ou de prosélytisme, ce serait là une faute
-capitale, ce serait transporter sur le terrain des problèmes délicats
-et obscurs une question qui se laisse traiter avec plus d'évidence
-dans les termes grossiers où la posent d'ordinaire les controversistes
-et les apologistes. Loin de regretter les avantages que je donne
-ainsi contre moi-même, je m'en réjouirai, si cela peut convaincre
-les théologiens que mes écrits sont d'un autre ordre que les leurs,
-qu'il n'y faut voir que de pures recherches d'érudition, attaquables
-comme telles, où l'on essaye parfois d'appliquer à la religion juive
-et à la religion chrétienne les principes de critique qu'on suit
-dans les autres branches de l'histoire et de la philologie. Quant à
-la discussion des questions purement théologiques, je n'y entrerai
-jamais, pas plus que MM. Burnouf, Creuzer, Guigniaut et tant d'autres
-historiens critiques des religions de l'antiquité ne se sont crus
-obligés d'entreprendre
-
-[Pg lvii]
-la réfutation ou l'apologie des cultes dont ils s'occupaient.
-L'histoire de l'humanité est pour moi un vaste ensemble où tout est
-essentiellement inégal et divers, mais où tout est du même ordre, sort
-des mêmes causes, obéit aux mêmes lois. Ces lois, je les recherche sans
-autre intention, que de découvrir l'exacte nuance de ce qui est. Rien
-ne me fera changer un rôle obscur, mais fructueux pour la science,
-contre le rôle de controversiste, rôle facile en ce qu'il concilie
-à l'écrivain une faveur assurée auprès des personnes qui croient
-devoir opposer la guerre à la guerre. A cette polémique, dont je suis
-loin de contester la nécessité, mais qui n'est ni dans mes goûts ni
-dans mes aptitudes, Voltaire suffit. On ne peut être à la fois bon
-controversiste et bon historien. Voltaire, si faible comme érudit,
-Voltaire, qui nous semble si dénué du sentiment de l'antiquité, à nous
-autres qui sommes initiés à une méthode meilleure, Voltaire est vingt
-fois victorieux d'adversaires encore plus dépourvus de critique qu'il
-ne l'est lui-même. Une nouvelle édition des œuvres de ce grand homme
-satisferait au besoin que le moment présent semble éprouver de faire
-une réponse aux envahissements de la théologie; réponse mauvaise en
-soi, mais accommodée à ce qu'il s'agit de combattre; réponse arriérée à
-une science arriérée. Faisons
-
-[Pg lviii]
-mieux, nous tous que possèdent l'amour du vrai et la grande curiosité.
-Laissons ces débats à ceux qui s'y complaisent; travaillons pour le
-petit nombre de ceux qui marchent dans la grande ligne de l'esprit
-humain. La popularité, je le sais, s'attache de préférence aux
-écrivains qui au lieu de poursuivre la forme la plus élevée de la
-vérité, s'appliquent à lutter contre les opinions de leur temps;
-mais, par un juste retour, ils n'ont plus de valeur dès que l'opinion
-qu'ils ont combattue a cessé d'être. Ceux qui ont réfuté la magie et
-l'astrologie judiciaire, au XVIe et au XVIIe siècle, ont rendu à la
-raison un immense service: et pourtant leurs écrits sont inconnus
-aujourd'hui; leur victoire même les a fait oublier.»
-
-Je m'en tiendrai invariablement à cette règle de conduite, la seule
-conforme, à la dignité du savant. Je sais que les recherches d'histoire
-religieuse touchent à des questions vives, qui semblent exiger une
-solution. Les personnes peu familiarisées avec la libre spéculation
-ne comprennent pas les calmes lenteurs de la pensée; les esprits
-pratiques s'impatientent contre la science, qui ne répond pas à leurs
-empressements. Défendons-nous de ces vaines ardeurs. Gardons-nous de
-rien fonder; restons dans nos Églises respectives, profitant de leur
-culte séculaire et de leur tradition de vertu, participant
-
-[Pg lix]
-à leurs bonnes œuvres et jouissant de la poésie de leur passé. Ne
-repoussons que leur intolérance. Pardonnons même à cette intolérance;
-car elle est, comme l'égoïsme, une des nécessités de la nature humaine.
-Supposer qu'il se fonde désormais de nouvelles familles religieuses
-ou que la proportion entre celles qui existent aujourd'hui arrive à
-changer beaucoup, c'est aller contre les apparences. Le catholicisme
-sera bientôt travaillé par de grands schismes; les temps d'Avignon, des
-antipapes, des clémentins et des urbanistes, vont revenir. L'Église
-catholique va refaire son XIVe siècle; mais, malgré ses divisions,
-elle restera l'Église catholique. Il est probable que dans cent ans la
-relation entre le nombre des protestants, celui des catholiques, celui
-des juifs n'aura pas sensiblement varié. Mais un grand changement se
-sera accompli, ou plutôt sera devenu sensible aux yeux de tous. Chacune
-de ces familles religieuses aura deux sortes de fidèles, les uns
-croyants absolus comme au moyen âge, les autres sacrifiant la lettre et
-ne tenant qu'à l'esprit. Cette seconde fraction grandira dans chaque
-communion, et, comme l'esprit rapproche autant que la lettre divise,
-les spiritualistes de chaque communion arriveront à se rapprocher
-tellement qu'ils négligeront de se réunir tout à fait. Le fanatisme
-
-[Pg lx]
-se perdra dans une tolérance générale. Le dogme deviendra une arche
-mystérieuse, que l'on conviendra de n'ouvrir jamais. Si l'arche est
-vide, alors, qu'importe? Une seule religion résistera, je le crains, à
-cet amollissement dogmatique; c'est l'islamisme. Il y a chez certains
-musulmans des anciennes écoles et chez quelques hommes éminents de
-Constantinople, il y a en Perse surtout des germes d'esprit large
-et conciliant. Si ces bons germes sont étouffés par le fanatisme
-des ulémas, l'islamisme périra; car deux choses sont évidentes:
-la première, c'est que la civilisation moderne ne désire pas que
-les anciens cultes meurent tout à fait; la seconde, c'est qu'elle
-ne souffrira pas d'être entravée dans son œuvre par les vieilles
-institutions religieuses. Celles-ci ont le choix entre fléchir ou
-mourir.
-
-Quant à la religion pure, dont la prétention est justement de ne pas
-être une secte ni une Église à part, pourquoi se donnerait-elle les
-inconvénients d'une position dont elle n'a pas les avantages? pourquoi
-élèverait-elle drapeau contre drapeau, quand elle sait que le salut
-est possible à tous et partout, qu'il dépend du degré de noblesse que
-chacun porte en soi? On comprend que le protestantisme, au XVIe siècle,
-ait été amené à une rupture ouverte. Le protestantisme partait d'une
-foi très-absolue. Loin de
-
-[Pg lxi]
-]correspondre à un affaiblissement du dogmatisme, la Réforme marqua
-une renaissance de l'esprit chrétien le plus rigide. Le mouvement du
-XIXe siècle, au contraire, part d'un sentiment qui est l'inverse du
-dogmatisme; il aboutira non à des sectes ou Églises séparées, mais à un
-adoucissement général de toutes les Églises. Les divisions tranchées
-augmentent le fanatisme de l'orthodoxie et provoquent des réactions.
-Les Luther, les Calvin firent les Caraffa, les Ghislieri, les Loyola,
-les Philippe II. Si notre Église nous repousse, ne récriminons
-pas; sachons apprécier la douceur des mœurs modernes, qui a rendu
-ces haines impuissantes; consolons-nous en songeant à cette Église
-invisible qui renferme les saints excommuniés, les meilleures âmes
-de chaque siècle. Les bannis d'une Église en sont toujours l'élite;
-ils devancent le temps; l'hérétique d'aujourd'hui est l'orthodoxe de
-l'avenir. Qu'est-ce, d'ailleurs, que l'excommunication des hommes? Le
-Père céleste n'excommunie que les esprits secs et les cœurs étroits.
-Si le prêtre refuse de nous admettre en son cimetière, défendons à nos
-familles de réclamer. C'est Dieu qui juge; la terre est une bonne mère
-qui ne fait pas de différences; le cadavre de l'homme de bien entrant
-dans le coin non bénit y porte la bénédiction avec lui.
-
-Sans doute, il est des positions où l'application de
-
-[Pg lxii]
-ces principes est difficile. L'esprit souffle où il veut; l'esprit,
-c'est la liberté. Or, il est des personnes rivées en quelque sorte
-à la foi absolue; je veux parler des hommes engagés dans les ordres
-sacrés ou revêtus d'un ministère pastoral. Même alors, une belle âme
-sait trouver des issues. Un digne prêtre de campagne arrive, par ses
-études solitaires et par la pureté de sa vie, à voir les impossibilités
-du dogmatisme littéral; faut-il qu'il contriste ceux qu'il a consolés
-jusque-là, qu'il explique aux simples des changements que ceux-ci ne
-peuvent bien comprendre? A Dieu ne plaise! Il n'y a pas deux hommes au
-monde qui aient juste les mêmes devoirs. Le bon évêque Colenso a fait
-un acte d'honnêteté comme l'Église n'en a pas vu depuis son origine en
-écrivant ses doutes dès qu'ils lui sont venus. Mais l'humble prêtre
-catholique, en un pays d'esprit étroit et timide, doit se taire. Oh!
-que de tombes discrètes, autour des églises de village, cachent ainsi
-de poétiques réserves, d'angéliques silences? Ceux dont le devoir a été
-de parler égaleront-ils le mérite de ces secrets connus de Dieu seul?
-
-La théorie n'est pas la pratique. L'idéal doit rester l'idéal; il doit
-craindre de se souiller au contact de la réalité. Des pensées bonnes
-pour ceux qui sont préservés par leur noblesse de tout danger moral
-peuvent,
-
-[Pg lxiii]
-si on les applique, n'être pas sans inconvénient pour ceux qui sont
-entachés de bassesse. On ne fait de grandes choses qu'avec des idées
-strictement arrêtées; car la capacité humaine est chose limitée;
-l'homme absolument sans préjugé serait impuissant. Jouissons de la
-liberté des fils de Dieu; mais prenons garde d'être complices de la
-diminution de vertu qui menacerait nos sociétés, si le christianisme
-venait à s'affaiblir. Que serions-nous sans lui? Qui remplacera ces
-grandes écoles de sérieux et de respect telles que Saint-Sulpice, ce
-ministère de dévouement des Filles de la Charité? Comment, n'être pas
-effrayé de la sécheresse de cœur et de la petitesse qui envahissent le
-monde? Notre dissidence avec les personnes qui croient aux religions
-positives est, après tout, uniquement scientifique; par le cœur, nous
-sommes avec elles; nous n'avons qu'un ennemi, et c'est aussi le leur,
-je veux dire le matérialisme vulgaire, la bassesse de l'homme intéressé.
-
-Paix donc, au nom de Dieu! Que les divers ordres de l'humanité
-vivent côte à côte, non en faussant leur génie propre pour se faire
-des concessions réciproques, qui les amoindriraient, mais en se
-supportant mutuellement. Rien ne doit régner ici-bas à l'exclusion
-de son contraire; aucune force ne doit pouvoir supprimer les autres.
-L'harmonie de l'humanité résulte
-
-[Pg lxiv]
-de la libre émission des notes les plus discordantes. Que l'orthodoxie
-réussisse à tuer la science, nous savons ce qui arrivera; le monde
-musulman et l'Espagne meurent pour avoir trop consciencieusement
-accompli cette tâche. Que le rationalisme veuille gouverner le monde
-sans égard pour les besoins religieux de l'âme, l'expérience de la
-Révolution française est là pour nous apprendre les conséquences d'une
-telle faute. L'instinct de l'art, porté aux plus grandes délicatesses,
-mais sans honnêteté, fit de l'Italie de la renaissance un coupe-gorge,
-un mauvais lieu. L'ennui, la sottise, la médiocrité sont la punition de
-certains pays protestants, où, sous prétexte de bon sens et d'esprit
-chrétien, on a supprimé l'art et réduit la science à quelque chose de
-mesquin. Lucrèce et sainte Thérèse, Aristophane et Socrate, Voltaire
-et François d'Assise, Raphaël et Vincent de Paul ont également raison
-d'être, et l'humanité serait moindre si un seul des éléments qui la
-composent lui manquait.
-
-[1] L'auteur des _Actes_ ne donne pas directement à saint Paul le titre
-d'apôtre. Ce titre est, en général, réservé par lui aux membres du
-collége central de Jérusalem.
-
-[2] Homélies pseudo-clémentines, xvii, 13-19.
-
-[3] Justin, _Apot. I_, 39. Dans les _Actes_, règne aussi l'idée que
-Pierre fût l'apôtre des gentils. Voir surtout chap. x. Comparez I
-Petri, i, 4.
-
-[4] I Cor., iii, 6, 10; iv, 14, 15; ix, 1, 2; II Cor., xi, 2, etc.
-
-[5] Lettre de Denys de Corinthe, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, II, 25.
-
-[6] Les lecteurs français peuvent consulter, pour de plus amples
-détails sur la discussion et la comparaison des quatre récits, Strauss,
-_Vie de Jésus_, 3e sect., ch. iv et v (traduction Littré); _Nouvelle
-Vie de Jésus_, l. 1, § 46 et suiv.; l. II, § 97 et suiv. (traduction
-Nefftzer et Dollfus).
-
-[7] L'Église l'admit de bonne heure comme évidente. Voir le canon
-de Muratori (_Antiq. Ital._, III, 854), collationné par Wieseler et
-restitué par Laurent (_Neutestamentliche Studien_, Gotha, 1866), lignes
-33 et suiv.
-
-[8] Luc, i, 1-4; _Act_., i, 4.
-
-[9] Remarquez surtout _Act_. xvi, 12.
-
-[10] On sait que, chez les, écrivains du Nouveau Testament, la pauvreté
-d'expression est grande, si bien que chacun a son petit dictionnaire à
-part. De là une règle précieuse pour déterminer l'auteur d'écrits même
-très-courts.
-
-[11] L'emploi de ce mot, _Act_., xiv, 4, 14, est bien indirect.
-
-[12] Comparez, par exemple, _Act_., xvii, 14-16; xviii, 5, à I Thess.,
-iii, 1-2.
-
-[13] I Cor., xv, 32; II Cor., i, 8; xi, 23 et suiv.; Rom., xv, 19; xvi,
-3 et suiv.
-
-[14] _Act_., xvi, 6; xviii, 22-23, en comparant l'épître aux Galates.
-
-[15] Par exemple, le séjour à Césarée est laissé dans l'obscurité.
-
-[16] Mabillon, _Museum Italicum_, I, 1° pars, p. 109.
-
-[17] Col., iv, 14.
-
-[18] V. ci-dessus, p. xii.
-
-[19] Presque toutes les inscriptions y sont latines, ainsi qu'à
-Neapolis (Cavala), le port de Philippes. Voir Heuzey, _Mission de
-Macédoine_, p. 11 et suiv. Les remarquables connaissances nautiques de
-l'auteur des _Actes_ (voir surtout ch. xxvii-xxviii) feraient croire
-qu'il était de Neapolis.
-
-[20] Par exemple, _Act_., x, 28.
-
-[21] _Act_., v, 36-37.
-
-[22] Les hébraïsmes de son style peuvent venir d'une lecture assidue
-des traductions grecques de l'Ancien Testament et surtout de la lecture
-des écrits composés par ses coreligionnaires de Palestine, qu'il copie
-souvent textuellement. Ses citations de l'Ancien Testament sont faites
-sans aucune connaissance du texte original (par exemple, xv, 16 et
-suiv.).
-
-[23] _Act_., xvii, 22 et suiv.
-
-[24] Luc, i, 26; iv, 31; xxiv, 13. Comp. ci-dessous, page 18, note.
-
-[25] Luc, i, 31, comparé à Matth., i, 21. Le nom de _Jeanne_, que Luc
-seul connaît, est bien suspect. Il ne semble pas que _Jean_ eût alors
-de correspondant féminin. Cependant voyez Talm. de Bab., _Sota, 22 a_.
-
-[26] _Act_., ii, 47; iv, 33; v, 13, 26.
-
-[27] _Act_., ix, 22, 23; xii, 3, 11; xiii, 45, 50 et une foule d'autres
-passages. Il en est de même pour le quatrième Évangile, parce que, lui
-aussi, fut rédigé hors de la Syrie.
-
-[28] Luc, x, 33 et suiv.; xvii, 16; _Act_., viii, 5 et suiv. De même
-dans le quatrième Évangile: Jean, iv, 5 et suiv. Opposez Matth., x, 5-6.
-
-[29] _Act_., xxviii, 30.
-
-[30] Voir _Vie de Jésus_, p. xvii.
-
-[31] Luc, xxiv, 50. Marc, xvi, 19, offre un arrangement semblable.
-
-[32] _Act_., i, 3, 9.
-
-[33] Remarquez surtout Luc, i, 1, l'expression τῶν πεπληροφορημένων ἐν
-ἡμῖν πραγμάτων.
-
-[34] Ch. x, xxii, xxvi.
-
-[35] Le centurion Cornélius, le proconsul Sergius Paulus.
-
-[36] _Act_., xiii, 7 et suiv.; xviii, 12 et suiv.; xix, 35 et suiv.;
-xxiv, 7, 17; xxv, 9, 16, 25; xxvii, 2; xxviii, 17-18.
-
-[37] _Ibid_., xvi, 37 et suiv.; xxii, 26 et suiv.
-
-[38] De semblables précautions n'étaient point rares. L'Apocalypse et
-l'épître de Pierre désignent Rome à mots couverts.
-
-[39] Luc, i, 4.
-
-[40] _Act_., i, 22.
-
-[41] Voir _Vie de Jésus_, p. xxxix et suiv.
-
-[42] Cela est sensible surtout dans l'histoire du centurion Corneille.
-
-[43] _Act_., ii, 47; iv, 33; v, 13, 26. Cf. Luc, xxiv, 19-20.
-
-[44] _Act_., ii, 44-45; iv, 34 et suiv.; v, 1 et suiv.
-
-[45] I. Cor. xii-xiv. Comp. Marc, xvi, 17, et même _Act_., ii, 4, 13;
-x, 46; xi, 15; xix, 6.
-
-[46] Comparez _Act_., iii, 2 et suiv. à xiv, 8 et suiv.; ix, 36 et
-suiv. à xx, 9 et suiv.; v, 1 et suiv. à xiii, 9 et suiv. v, 15-16 à
-xix, 12; xii, 7 et suiv. à xvi, 26 et suiv.; x, 44 à xix, 6.
-
-[47] Dans un discours que l'auteur prête à Gamaliel, en une
-circonstance qui est de l'an 36 à peu près, il est question de Theudas,
-dont l'entreprise est expressément déclarée antérieure à celle de Juda
-le Gaulonite (_Act_., v, 36-37). Or, la révolte de Theudas est de l'an
-44 (Jos., _Ant_., XX, v, 1), et en tout cas bien postérieure à celle du
-Gaulonite (Jos., _Ant_., XVIII, i, 1; _B. J._, II, viii, 1).
-
-[48] Les personnes qui ne peuvent lire sur tout ceci les écrits
-allemands de Baur, Schneckenburger, de Wette, Schwegler, Zeller, où les
-questions critiques relatives aux _Actes_ sont amenées à une solution
-à peu près définitive, consulteront avec fruit les _Études historiques
-et critiques sur les origines du christianisme_, par A. Stap (Paris,
-Lacroix, 1864), p. 116 et suiv.; Michel Nicolas, _Études critiques sur
-la Bible_. _Nouveau Testament_ (Paris, Lévy, 1864), p. 223 et suiv.;
-Reuss, _Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique_, l.
-VI, ch. v; divers travaux de MM. Kayser, Scherer, Reuss dans la _Revue
-de théologie_ de Strasbourg, 1e série, t. II et III; 2e série, t. II et
-III.
-
-[49] Pour la nuance de οὐ προσανεθέμην σαρκὶ καὶ αἵματι, comp. Matth.,
-xvi, 17.
-
-[50] C'est lui qui le déclara avec serment. Lire surtout les chap. i et
-ii de l'épître aux Galates.
-
-[51] _Act_., xii, 1.
-
-[52] Jos., _Ant_., XIX, viii, 2; _B. J._, II, xii, 6.
-
-[53] La citation d'Amos (xv, 16-17), faite par Jacques conformément
-à la version grecque et en désaccord avec l'hébreu, montre bien, du
-reste, que ce discours est une fiction de l'auteur.
-
-[54] Nous établirons plus tard que c'est là le vrai sens. En tout cas,
-le doute sur la question de savoir si Tite fut ou ne fut pas circoncis
-importe peu au raisonnement que nous poursuivons ici.
-
-[55] Comp. _Act_., xv, 1; _Gal_., i, 7; ii, 12.
-
-[56] I Cor., viii, 4, 9; x, 25-29.
-
-[57] _Act_., xxi, 20 et suiv.
-
-[58] Les ébionites surtout. Voir les Homélies pseudo-clémentines;
-Irenée, _Adv. hær._, I, xxvi., 2; Épiphane,_ Adv. hær._, hær. xxx;
-saint Jérôme, _In Matth_., xii, init.
-
-[59] Je sacrifierais cependant volontiers Ananie et Saphire.
-
-[60] _De divinatione_, II, 57.
-
-[61] Préface des _Études d'histoire religieuse_.
-
-
-
-[Pg 1]-[An 33]
-
-
-LES APOTRES
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-FORMATION DES CROYANCES RELATIVES A LA RÉSURRECTION DE JÉSUS.--LES
-APPARITIONS DE JÉRUSALEM.
-
-
-Jésus, quoique parlant sans cesse de résurrection, de nouvelle vie,
-n'avait jamais dit bien clairement qu'il ressusciterait en sa chair[1].
-Les disciples, dans
-
-[Pg 2]-[An 33]
-les premières heures qui suivirent sa mort, n'avaient à cet égard
-aucune espérance arrêtée. Les sentiments dont ils nous font la naïve
-confidence supposent même qu'ils croyaient tout fini. Ils pleurent et
-enterrent leur ami, sinon comme un mort vulgaire, du moins comme une
-personne dont la perte est irréparable[2]; ils sont tristes et abattus;
-l'espoir qu'ils avaient eu de le voir réaliser le salut d'Israël est
-convaincu de vanité; on dirait des hommes qui ont perdu une grande et
-chère illusion.
-
-Mais l'enthousiasme et l'amour ne connaissent pas les situations
-sans issue. Ils se jouent de l'impossible, et, plutôt que d'abdiquer
-l'espérance, ils font violence à toute réalité. Plusieurs paroles
-qu'on se rappelait du maître, celles surtout par lesquelles il avait
-prédit son futur avènement, pouvaient être interprétées en ce sens
-qu'il sortirait du tombeau[3]. Une telle croyance était d'ailleurs
-si naturelle, que la foi des disciples aurait suffi pour la créer de
-toutes pièces. Les grands prophètes Hénoch et Élie n'avaient pas goûté
-la mort. On commençait même à croire que les patriarches et les hommes
-de premier ordre dans l'ancienne loi n'étaient pas réellement morts, et
-que leurs corps étaient dans leurs sépulcres à Hébron,
-
-[Pg 3]-[An 33]
-vivants et animés[4]. Il devait arriver pour Jésus ce qui arrive pour
-tous les hommes qui ont captivé l'attention de leurs semblables.
-Le monde, habitué à leur attribuer des vertus surhumaines, ne peut
-admettre qu'ils aient subi la loi injuste, révoltante, inique, du
-trépas commun. Au moment où Mahomet expira, Omar sortit de la tente
-le sabre à la main, et déclara qu'il abattrait la tête de quiconque
-oserait dire que le prophète n'était plus[5]. La mort est chose si
-absurde quand elle frappe l'homme de génie ou l'homme d'un grand cœur,
-que le peuple ne croit pas à la possibilité d'une telle erreur de la
-nature. Les héros ne meurent pas. La vraie existence n'est-elle pas
-celle qui se continue pour nous au cœur de ceux qui nous aiment? Ce
-maître adoré avait rempli, durant des années, le petit monde qui se
-pressait autour de lui de joie et d'espérance; consentirait-on à le
-laisser pourrir au tombeau? Non; il avait trop vécu dans ceux qui
-l'entourèrent pour qu'on n'affirmât pas, après sa mort, qu'il vivait
-toujours[6].
-
-
-[Pg 4]-[An 33]
-La journée qui suivit l'ensevelissement de Jésus (samedi, 15 de nisan)
-fut remplie par ces pensées. On s'interdit toute œuvre des mains à
-cause du sabbat. Mais jamais repos ne fut plus fécond. La conscience
-chrétienne n'eut, ce jour-là, qu'un objet, le maître déposé au tombeau.
-Les femmes surtout le couvrirent en esprit de leurs plus tendres
-caresses. Leur pensée n'abandonne pas un instant ce doux ami, couché
-dans sa myrrhe, que les méchants ont tué! Ah! sans doute, les anges
-l'entourent, et se voilent la face en son linceul. Il disait bien qu'il
-mourrait, que sa mort serait le salut du pécheur, et qu'il revivrait
-dans le royaume de son Père. Oui, il revivra; Dieu ne laissera pas
-son fils en proie aux enfers; il ne permettra pas que son élu voie la
-corruption[7]. Qu'est-ce que cette pierre du tombeau qui pèse sur lui?
-Il la soulèvera; il remontera à la droite de son Père, d'où il est
-descendu. Et nous le verrons encore; nous entendrons sa voix charmante;
-nous jouirons de nouveau de ses entretiens, et c'est en vain qu'ils
-l'auront tué.
-
-La croyance à l'immortalité de l'âme, qui, par l'influence de la
-philosophie grecque, est devenue un dogme du christianisme, permet de
-prendre facilement
-
-[Pg 5]-[An 33]
-son parti de la mort, puisque la dissolution du corps en cette
-hypothèse n'est qu'une délivrance de l'âme, affranchie désormais de
-liens gênants sans lesquels elle peut exister. Mais cette théorie de
-l'homme, envisagé comme un composé de deux substances, n'était pas
-bien claire pour les Juifs. Le règne de Dieu et le règne de l'esprit
-consistaient pour eux dans une complète transformation du monde et
-dans l'anéantissement de la mort[8]. Reconnaître que la mort pouvait
-être victorieuse de Jésus, de celui qui venait supprimer son empire,
-c'était le comble de l'absurdité. L'idée seule qu'il pût souffrir avait
-autrefois révolté ses disciples[9]. Ceux-ci n'eurent donc pas de choix
-entre le désespoir ou une affirmation héroïque. Un homme pénétrant
-aurait pu annoncer dès le samedi que Jésus revivrait. La petite société
-chrétienne, ce jour-là, opéra le véritable miracle; elle ressuscita
-Jésus en son cœur par l'amour intense qu'elle lui porta. Elle décida
-que Jésus ne mourrait pas. L'amour chez ces âmes passionnées fut
-vraiment plus fort que la mort[10], et, comme le propre de la passion
-est d'être communicative, d'allumer à la manière d'un flambeau un
-sentiment qui
-
-[Pg 6]-[An 33]
-lui ressemble et se propage ensuite indéfiniment, Jésus, en un sens,
-à l'heure où nous sommes parvenus, est déjà ressuscité. Qu'un fait
-matériel insignifiant permette de croire que son corps n'est plus
-ici-bas, et le dogme de la résurrection sera fondé pour l'éternité.
-
-Ce fut ce qui arriva dans des circonstances qui, pour être en partie
-obscures, par suite de l'incohérence des traditions, et surtout des
-contradictions qu'elles présentent, se laissent néanmoins saisir avec
-un degré suffisant de probabilité[11].
-
-Le dimanche matin, de très-bonne heure, les femmes galiléennes qui,
-le vendredi soir, avaient embaumé le corps à la hâte, se rendirent
-au caveau où on l'avait provisoirement déposé. C'étaient Marie de
-Magdala, Marie Cléophas, Salomé, Jeanne, femme de Khouza, d'autres
-encore[12]. Elles vinrent probablement chacune de leur côté; car, s'il
-est difficile de révoquer en doute la tradition des trois Évangiles
-synoptiques, d'après laquelle plusieurs femmes vinrent au tombeau[13],
-il est certain d'un autre côté que,
-
-[Pg 7]-[An 33]
-dans les deux récits les plus authentiques[14] que nous ayons de la
-résurrection, Marie de Magdala joue seule un rôle. En tout cas, elle
-eut, en ce moment solennel, une part d'action tout à fait hors ligne.
-C'est elle qu'il faut suivre pas à pas; car elle porta, ce jour-là,
-pendant une heure tout le travail de la conscience chrétienne; son
-témoignage décida de la foi de l'avenir.
-
-Rappelons que le caveau où avait été renfermé le corps de Jésus était
-un caveau récemment creusé dans le roc et situé dans un jardin près
-du lieu de l'exécution[15]. On l'avait pris uniquement pour cette
-dernière cause, vu qu'il était tard, et qu'on ne voulait pas violer le
-sabbat[16]. Seul, le premier Évangile ajoute une circonstance: c'est
-que le caveau appartenait à Joseph d'Arimathie. Mais, en général, les
-circonstances
-
-[Pg 8]-[An 33]
-anecdotiques ajoutées par le premier Évangile au fond commun de la
-tradition sont sans valeur, surtout quand il s'agit des derniers jours
-de la vie de Jésus[17]. Le même Évangile mentionne un autre détail
-qui, vu le silence des autres, n'a aucune probabilité: c'est le fait
-des scellés et d'une garde mise au tombeau[18].--Rappelons aussi que
-les caveaux funéraires étaient des chambres basses, taillées dans un
-roc incliné, où l'on avait pratiqué une coupe verticale. La porte,
-d'ordinaire en contre-bas, était fermée par une pierre très-lourde,
-qui s'engageait dans une feuillure[19]. Ces chambres n'avaient pas
-de serrure fermant à clef; la pesanteur de la pierre était la seule
-garantie qu'on eût contre les voleurs ou les profanateurs de tombeaux;
-aussi s'arrangeait-on de telle sorte qu'il fallût pour la remuer ou
-une machine ou l'effort réuni de plusieurs personnes.--Toutes les
-traditions sont d'accord sur ce point que la pierre avait été mise à
-l'orifice du caveau le vendredi soir.
-
-Or, quand Marie de Magdala arriva, le dimanche
-
-[Pg 9]-[An 33]
-matin, la pierre n'était pas à sa place. Le caveau était ouvert. Le
-corps n'y était plus. L'idée de la résurrection était encore chez elle
-peu développée. Ce qui remplissait son âme, c'était un regret tendre
-et le désir de rendre les soins funèbres au corps de son divin ami.
-Aussi ses premiers sentiments furent-ils la surprise et la douleur.
-La disparition de ce corps chéri lui enlevait la dernière joie sur
-laquelle elle avait compté. Elle ne le toucherait plus de ses mains!...
-Et qu'était-il devenu?... L'idée d'une profanation se présenta à elle
-et la révolta. Peut-être, en même temps, une lueur d'espoir traversa
-son esprit. Sans perdre un moment, elle court à une maison où Pierre et
-Jean étaient réunis[20]: «On a pris le corps
-
-[Pg 10]-[An 33]
-du maître, dit-elle, et nous ne savons pas où on l'a mis.»
-
-Les deux disciples se lèvent à la hâte, et courent de toute leur force.
-Jean, le plus jeune, arrive le premier. Il se baisse pour regarder à
-l'intérieur, Marie avait raison. Le tombeau était vide. Les linges
-qui avaient servi à l'ensevelissement étaient épars dans le caveau.
-Pierre arrive à son tour. Tous deux entrent, examinent les linges,
-sans doute tachés de sang, et remarquent en particulier le suaire qui
-avait enveloppé la tête roulé à part en un coin[21]. Pierre et Jean se
-retirèrent chez eux dans un trouble extrême. S'ils ne prononcèrent pas
-encore le mot décisif: «Il est ressuscité!» on peut dire qu'une telle
-conséquence était irrévocablement tirée et que le dogme générateur du
-christianisme était déjà fondé.
-
-Pierre et Jean étant sortis du jardin, Marie resta seule sur le bord du
-caveau. Elle pleurait abondamment. Une seule pensée la préoccupait: Où
-avait-on mis le corps? Son cœur de femme n'allait pas au delà du désir
-de tenir encore dans ses bras le cadavre bien-aimé. Tout à coup, elle
-entend un bruit léger derrière elle. Un homme est debout. Elle croit
-d'abord que c'est le jardinier: «Oh! dit-elle,
-
-[Pg 11]-[An 33]
-si c'est toi qui l'as pris, dis-moi où tu l'as posé, afin que je
-l'emporte.» Pour toute réponse, elle s'entend appeler par son nom:
-«Marie!» C'était la voix qui tant de fois l'avait fait tressaillir.
-C'était l'accent de Jésus. «O mon maître!...» s'écrie-t-elle. Elle
-veut le toucher. Une sorte de mouvement instinctif la porte à baiser
-ses pieds[22]. La vision légère s'écarte et lui dit: «Ne me touche
-pas!» Peu à peu l'ombre disparaît[23]. Mais le miracle de l'amour est
-accompli. Ce que Céphas n'a pu faire, Marie l'a fait: elle a su tirer
-la vie, la parole douce et pénétrante du tombeau vide. Il ne s'agit
-plus de conséquences à déduire, ni de conjectures à former. Marie a vu
-et entendu. La résurrection a son premier témoin immédiat.
-
-Folle d'amour, ivre de joie, Marie rentra dans la ville, et aux
-premiers disciples qu'elle rencontra: «Je l'ai vu, il m'a parlé,»
-dit-elle[24]. Son imagination fortement troublée[25], ses discours
-entrecoupés et sans suite, la firent prendre par quelques-uns pour
-
-[Pg 12]-[An 33]
-une folle[26]. Pierre et Jean, de leur côté, racontent ce qu'ils
-ont vu. D'autres disciples vont au tombeau et voient de même[27].
-La conviction arrêtée de tout ce premier groupe fut que Jésus était
-ressuscité. Bien des doutes restaient encore; mais l'assurance de
-Marie, de Pierre, de Jean s'imposait aux autres. Plus tard, on appela
-cela «la vision de Pierre»[28]; Paul, en particulier, ne parle pas de
-la vision de Marie et reporte tout l'honneur de la première apparition
-sur Pierre. Mais cette expression était très-inexacte. Pierre ne vit
-que le caveau vide, le suaire et le linceul. Marie seule aima assez
-pour dépasser la nature et faire revivre le fantôme du maître exquis.
-Dans ces sortes de crises merveilleuses, voir après les autres n'est
-rien: tout le mérite est de voir pour la première fois; car les autres
-modèlent ensuite leur vision sur le type reçu. C'est le propre des
-belles organisations de concevoir l'image promptement, avec justesse et
-par une sorte de sens
-
-[Pg 13]-[An 33]
-intime du dessin. La gloire de la résurrection appartient donc à
-Marie de Magdala. Après Jésus, c'est Marie qui a le plus fait pour la
-fondation du christianisme. L'ombre créée par les sens délicats de
-Madeleine plane encore sur le monde. Reine et patronne des idéalistes,
-Madeleine a su mieux que personne affirmer son rêve, imposer à tous la
-vision sainte de son âme passionnée. Sa grande affirmation de femme:
-«Il est ressuscité!» a été la base de la foi de l'humanité. Loin
-d'ici, raison impuissante! Ne va pas appliquer une froide analyse à
-ce chef-d'œuvre de l'idéalisme et de l'amour. Si la sagesse renonce à
-consoler cette pauvre race humaine, trahie par le sort, laisse la folie
-tenter l'aventure. Où est le sage qui a donné au monde autant de joie
-que la possédée Marie de Magdala?
-
-Les autres femmes, cependant, qui avaient été au tombeau, répandaient
-des bruits divers[29]. Elles n'avaient pas vu Jésus[30]; mais elles
-parlaient d'un homme blanc, qu'elles avaient aperçu dans le caveau et
-qui leur avait dit: «Il n'est plus ici, retournez en
-
-[Pg 14]-[An 33]
-Galilée; il vous y précédera, vous l'y verrez[31].» Peut-être
-étaient-ce les linceuls blancs qui avaient donné lieu à cette
-hallucination. Peut-être aussi ne virent-elles rien, et ne
-commencèrent-elles à parler de leur vision que quand Marie de Magdala
-eut raconté la sienne. Selon un des textes les plus authentiques, en
-effet[32], elles gardèrent quelque temps le silence, silence qu'on
-attribua ensuite à la terreur. Quoi qu'il en soit, ces récits allaient
-à chaque heure grossissant, et subissaient d'étranges déformations.
-L'homme blanc devint l'ange de Dieu; on raconta que son vêtement était
-éblouissant comme la neige, que sa figure sembla un éclair. D'autres
-parlaient de deux anges, dont l'un apparut à la tête, l'autre au pied
-du tombeau[33]. Le soir, peut-être, bien des personnes croyaient déjà
-que les femmes avaient vu cet ange descendre du ciel, tirer la pierre,
-et Jésus s'élancer dehors avec fracas[34]. Elles-mêmes variaient sans
-doute dans leurs
-
-[Pg 15]-[An 33]
-dépositions[35]; subissant l'effet de l'imagination des autres, comme
-il arrive toujours aux gens du peuple, elles se prêtaient à tous les
-embellissements, et participaient à la création de la légende qui
-naissait autour d'elles et à propos d'elles.
-
-La journée fut orageuse et décisive. La petite société était fort
-dispersée. Quelques-uns étaient déjà partis pour la Galilée; d'autres
-s'étaient cachés par crainte[36]. La déplorable scène du vendredi,
-le spectacle navrant qu'on avait eu sous les yeux, en voyant celui
-dont on avait tant espéré finir sur le gibet sans que son Père vînt
-le délivrer, avaient d'ailleurs ébranlé la foi de plusieurs. Les
-nouvelles données par les femmes et par Pierre ne trouvèrent de divers
-côtés qu'une incrédulité à peine dissimulée[37]. Des récits divers se
-croisaient; les femmes allaient cà et là avec des discours étranges et
-peu concordants, enchérissant les unes sur les autres. Les sentiments
-les plus opposés se faisaient jour. Les uns pleuraient encore le triste
-
-[Pg 16]
-[An 33]
-
-événement de l'avant-veille; d'autres triomphaient déjà; tous étaient
-disposés à accueillir les récits les plus extraordinaires. Cependant
-la défiance qu'inspirait l'exaltation de Marie de Magdala[38], le
-peu d'autorité qu'avaient les femmes, l'incohérence de leurs récits,
-produisaient de grands doutes. On était dans l'attente de visions
-nouvelles, qui ne pouvaient pas manquer de venir. L'état de la secte
-était tout à fait favorable à la propagation de bruits étranges. Si
-toute la petite Église eût été réunie, la création légendaire eût été
-impossible; ceux qui savaient le secret de la disparition du corps
-eussent probablement réclamé contre l'erreur. Mais, dans le désarroi où
-l'on était, la porte était ouverte aux plus féconds malentendus.
-
-C'est le propre des états de l'âme où naissent l'extase et les
-apparitions d'être contagieux[39]. L'histoire de toutes les grandes
-crises religieuses prouve que ces sortes de visions se communiquent:
-dans une assemblée de personnes remplies des mêmes croyances, il suffit
-qu'un membre de la réunion affirme voir ou entendre quelque chose de
-surnaturel, pour que
-
-[Pg 17]-[An 33]
-les autres voient et entendent aussi. Chez les protestants persécutés,
-le bruit se répandait qu'on avait entendu les anges chanter des psaumes
-sur les ruines d'un temple récemment détruit; tous y allaient et
-entendaient le même psaume[40]. Dans les cas de ce genre, ce sont les
-plus échauffés qui font la loi et qui règlent le degré de l'atmosphère
-commune. L'exaltation des uns se transmet à tous; personne ne veut
-rester en arrière ni convenir qu'il est moins favorisé que les autres.
-Ceux qui ne voient rien sont entraînés et finissent par croire ou
-qu'ils sont moins clairvoyants, ou qu'ils ne se rendent pas compte
-de leurs sensations; en tout cas, ils se gardent de l'avouer; ils
-troubleraient la fête, attristeraient les autres et se feraient un rôle
-désagréable. Quand une apparition se produit dans de telles réunions,
-il est donc ordinaire que tous la voient ou l'acceptent. Il faut se
-rappeler, d'ailleurs, quel était le degré de culture intellectuelle
-des disciples de Jésus. Ce qu'on appelle une tête faible s'associe
-très-bien à l'exquise bonté du cœur. Les disciples croyaient aux
-fantômes[41];
-
-[Pg 18]-[An 33]
-ils s'imaginaient être entourés de miracles; ils ne participaient
-en rien à la science positive du temps. Cette science existait chez
-quelques centaines d'hommes, uniquement répandus dans les pays où
-la culture grecque avait pénétré. Mais le vulgaire, dans tous les
-pays, y participait très-peu. La Palestine était, à cet égard, un
-des pays les plus arriérés; les Galiléens étaient les plus ignorants
-des Palestiniens, et les disciples de Jésus pouvaient compter entre
-les gens les plus simples de la Galilée. C'était cette simplicité
-même qui leur avait valu leur céleste élection. Dans un tel monde,
-la croyance aux faits merveilleux trouvait les facilités les plus
-extraordinaires pour se répandre. Une fois l'opinion de la résurrection
-de Jésus ébruitée, de nombreuses visions devaient se produire. Elles se
-produisirent en effet.
-
-Dans la journée même du dimanche, à une heure avancée de la matinée, où
-déjà les récits des femmes avaient circulé, deux disciples, dont l'un
-se nommait Cléopatros ou Cléopas, entreprirent un petit voyage à un
-bourg nommé Emmaüs[42], situé à une faible distance de Jérusalem[43].
-Ils causaient entre eux
-
-[Pg 19]-[An 33]
-des derniers événements, et ils étaient pleins de tristesse. Dans
-la route, un compagnon inconnu s'adjoignit à eux et leur demanda la
-cause de leur chagrin. «Es-tu donc le seul étranger à Jérusalem,
-lui dirent-ils, pour ignorer ce qui vient de s'y passer? N'as-tu
-pas entendu parler de Jésus de Nazareth, qui fut un homme prophète,
-puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et le peuple? Ne
-sais-tu pas comment les prêtres et les grands l'ont fait condamner
-et crucifier? Nous espérions qu'il allait délivrer Israël, et voilà
-qu'aujourd'hui est le troisième jour depuis que tout cela s'est passé.
-Et puis, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont jetés ce matin
-dans d'étranges perplexités. Elles ont été avant le jour au tombeau;
-elles n'ont pas trouvé le corps, mais elles affirment avoir vu des
-anges, qui leur ont dit qu'il est vivant. Quelques-uns des nôtres ont
-été ensuite au tombeau; ils ont tout trouvé comme les femmes avaient
-dit;
-
-[Pg 20]-[An 33]
-mais lui, ils ne l'ont pas vu.» L'inconnu était un homme pieux, versé
-dans les Écritures, citant Moïse et les prophètes. Ces trois bonnes
-personnes lièrent amitié. A l'approche d'Emmaüs, comme l'inconnu allait
-continuer sa route, les deux disciples le supplièrent de prendre le
-repas du soir avec eux. Le jour baissait; les souvenirs des deux
-disciples deviennent alors plus poignants. Cette heure du repas du
-soir était celle que tous se rappelaient avec le plus de charme et
-de mélancolie. Combien de fois n'avaient-ils pas vu, à ce moment-là,
-le maître bien-aimé oublier le poids du jour dans l'abandon de gais
-entretiens, et, animé par quelques gouttes d'un vin très-noble, leur
-parler du fruit de la vigne qu'il boirait nouveau avec eux dans le
-royaume de son Père. Le geste qu'il faisait en rompant le pain et en le
-leur offrant, selon l'habitude du chef de maison chez les Juifs, était
-profondément gravé dans leur mémoire. Pleins d'une douce tristesse,
-ils oublient l'étranger; c'est Jésus qu'ils voient tenant le pain,
-puis le rompant et le leur offrant. Ces souvenirs les préoccupent à un
-tel point, qu'ils s'aperçoivent à peine que leur compagnon, pressé de
-continuer sa route, les a quittés. Et quand ils furent sortis de leur
-rêverie: «Ne sentions-nous pas, se dirent-ils, quelque chose d'étrange?
-Ne te souviens-tu pas que notre
-
-[Pg 21]-[An 33]
-cœur était comme ardent pendant qu'il nous parlait dans le
-chemin?»--«Et les prophéties qu'il citait prouvaient bien que le Messie
-doit souffrir pour entrer dans sa gloire. Ne l'as-tu pas reconnu à la
-fraction du pain?»--«Oui, nos yeux étaient fermés jusque-là; ils se
-sont ouverts quand il s'est évanoui.» La conviction des deux disciples
-fut qu'ils avaient vu Jésus. Ils rentrèrent en toute hâte à Jérusalem.
-
-Le groupe principal des disciples était justement à ce moment-là
-rassemblé autour de Pierre[44]. La nuit était tout à fait tombée.
-Chacun communiquait ses impressions et ce qu'il avait entendu dire. La
-croyance générale voulait déjà que Jésus fut ressuscité. A l'entrée
-des deux disciples, on se hâta de leur parler de ce qu'on appelait «la
-vision de Pierre»[45]. Eux, de leur côté, racontèrent ce qui leur était
-arrivé dans la route et comment ils l'avaient reconnu à la fraction
-du pain. L'imagination de tous se trouva vivement excitée. Les portes
-étaient fermées; car on redoutait les Juifs. Les villes orientales sont
-muettes après le coucher du soleil. Le silence était donc par moments
-très-profond à l'intérieur; tous les petits
-
-[Pg 22]-[An 33]
-bruits qui se produisaient par hasard étaient interprétés dans le sens
-de l'attente universelle. L'attente crée d'ordinaire son objet[46].
-Pendant un instant de silence, quelque léger souffle passa sur la face
-des assistants. A ces heures décisives, un courant d'air, une fenêtre
-qui crie, un murmure fortuit, arrêtent la croyance des peuples pour des
-siècles. En même temps que le souffle se fit sentir, on crut entendre
-des sons. Quelques-uns dirent qu'ils avaient discerné le mot _schalom_,
-«bonheur» ou «paix». C'était le salut ordinaire de Jésus et le mot
-par lequel il signalait sa présence. Nul doute possible; Jésus est
-présent; il est là dans l'assemblée. C'est sa voix chérie; chacun la
-reconnaît[47]. Cette imagination était d'autant plus facile à accepter
-que Jésus leur avait dit que, toutes les fois
-
-[Pg 23]-[An 33]
-qu'ils se réuniraient en son nom, il serait au milieu d'eux. Ce fut
-donc une chose reçue que, le dimanche soir, Jésus était apparu devant
-ses disciples assemblés. Quelques-uns prétendirent avoir distingué dans
-ses mains et ses pieds la marque des clous, et dans son flanc la trace
-du coup de lance. Selon une tradition fort répandue, ce fut ce soir-là
-même qu'il souffla sur ses disciples le Saint-Esprit[48]. L'idée, au
-moins, que son souffle avait couru sur la réunion fut généralement
-admise.
-
-Tels furent les incidents de ce jour qui a fixé le sort de l'humanité.
-L'opinion que Jésus était ressuscité s'y fonda d'une manière
-irrévocable. La secte, qu'on avait cru éteindre en tuant le maître, fut
-dès lors assurée d'un immense avenir.
-
-Quelques doutes, cependant, se produisaient encore[49]. L'apôtre
-Thomas, qui ne s'était pas trouvé à la réunion du dimanche soir, avoua
-qu'il portait quelque envie à ceux qui avaient vu la trace de la
-
-[Pg 24]-[An 33]
-lance et des clous. On dit que, huit jours après, il fut satisfait[50].
-Mais il en resta sur lui une tache légère et comme un doux reproche.
-Par une vue instinctive d'une exquise justesse, on comprit que l'idéal
-ne veut pas être touché avec les mains, qu'il n'a nul besoin de subir
-le contrôle de l'expérience. _Noli me tangere_ est le mot de toutes
-les grandes amours. Le toucher ne laisse rien à la foi; l'œil, organe
-plus pur et plus noble que la main, l'œil, que rien ne souille, et par
-qui rien n'est souillé, devint même bientôt un témoin superflu. Un
-sentiment singulier commença à se faire jour; toute hésitation parut
-un manque de loyauté et d'amour; on eut honte de rester en arrière; on
-s'interdit de désirer voir. Le dicton «Heureux ceux qui n'ont pas vu
-et qui ont cru[51]!» devint le mot de la situation. On trouva quelque
-chose de plus généreux à croire sans preuve. Les vrais amis de cœur ne
-voulurent pas avoir eu de vision[52], de même que, plus tard, saint
-Louis refusait d'être témoin d'un miracle eucharistique
-
-[Pg 25]-[An 33]
-pour ne pas s'enlever le mérite de la foi. Ce fut, dès lors, en fait de
-crédulité, une émulation effrayante et comme une sorte de surenchère.
-Le mérite consistant à croire sans avoir vu, la foi à tout prix, la foi
-gratuite, la foi allant jusqu'à la folie fut exaltée comme le premier
-des dons de l'âme. Le _credo quia absurdum_ est fondé; la loi des
-dogmes chrétiens sera une étrange progression qui ne s'arrêtera devant
-aucune impossibilité. Une sorte de sentiment chevaleresque empêchera de
-regarder jamais en arrière. Les dogmes les plus chers à la piété, ceux
-auxquels elle s'attachera avec le plus de frénésie, seront les plus
-répugnants à la raison, par suite de cette idée touchante que la valeur
-morale de la foi augmente en proportion de la difficulté de croire, et
-qu'on ne fait preuve d'aucun amour en admettant ce qui est clair.
-
-Ces premiers jours furent ainsi comme une période de fièvre intense,
-où les fidèles, s'enivrant les uns les autres et s'imposant les uns
-aux autres leurs rêves, s'entraînaient mutuellement et se portaient
-aux idées les plus exaltées. Les visions se multipliaient sans cesse.
-Les réunions du soir étaient le moment le plus ordinaire où elles se
-produisaient[53].
-
-[Pg 26]-[An 33]
-Quand les portes étaient fermées, et que tous étaient obsédés de leur
-idée fixe, le premier qui croyait entendre le doux mot _schalom_
-«salut» ou «paix», donnait le signal. Tous écoutaient et entendaient
-bientôt la même chose. C'était alors une grande joie pour ces âmes
-simples de savoir le maître au milieu d'elles. Chacun savourait la
-douceur de cette pensée, et se croyait favorisé de quelque colloque
-intérieur. D'autres visions étaient calquées sur un autre modèle, et
-rappelaient celle des voyageurs d'Emmaüs. Au moment du repas, on voyait
-Jésus apparaître, prendre le pain, le bénir, le rompre et l'offrir à
-celui qu'il favorisait de sa vision[54]. En quelques jours, un cycle
-entier de récits, fort divergents dans les détails, mais inspirés par
-un même esprit d'amour et de foi absolue, se forma et se répandit.
-C'est la plus grave erreur de croire que la légende a besoin de
-beaucoup de temps pour se faire. La légende naît parfois en un jour.
-Le dimanche soir (16 de nisan, 5 avril), la résurrection de Jésus
-était tenue pour une réalité. Huit jours après, le caractère de la vie
-d'outre-tombe qu'on fut amené à concevoir pour lui était arrêté quant
-aux traits essentiels.
-
-[1] Marc, xvi, 11; Luc, xviii, 34; xxiv, 11; Jean, xx, 9, 24 et suiv.
-L'opinion contraire exprimée dans Matth., xii, 40; xvi, 4, 21; xvii,
-9, 23; xx, 19; xxvi, 32; Marc, viii, 31; ix, 9-10, 31; x, 34; Luc,
-ix, 22; xi, 29-30; xviii, 31 et suiv.; xxiv, 6-8; Justin, _Dial. cum
-Tryph_., 106, vient de ce que, à partir d'une certaine époque, on tint
-beaucoup à ce que Jésus eût annoncé sa résurrection. Les synoptiques
-reconnaissent, du reste, que, si Jésus en parla, les apôtres n'y
-comprirent rien (Marc, ix, 10, 32; Luc, xviii, 34; comparez Luc, xxiv,
-8, et Jean, ii, 21-22).
-
-[2] Marc, xvi, 10; Luc, xxiv, 17, 21.
-
-[3] Passages précités, surtout Luc, xvii, 24-25; xviii, 31-34.
-
-[4] Talmud de Babylone, _Baba Bathra_, 58 _a_, et l'extrait arabe donné
-par L'abbé Bargès, dans le _Bulletin de l'Œuvre des pèlerinages en
-terre sainte_, février 1863.
-
-[5] Ibn-Hischam, _Sirat errasoul_, édit. Wüstenfeld, pages 1012 et suiv.
-
-[6] Luc, xxiv, 23; _Act_., xxv, 19; Jos, _Ant_., XVIII, iii, 3.
-
-[7] Ps. xvi, 10. Le sens de l'original est un peu différent. Mais c'est
-ainsi que les versions reçues traduisaient le passage.
-
-[8] I Thess., iv, 12 et suiv.; I Cor., xv entier; Apoc., xx-xxii.
-
-[9]. Matth., xvi, 21 et suiv.; Marc, viii, 31 et suiv.
-
-[10] Josèphe, _Ant_., XVIII, iii, 3.
-
-[11] Relire avec soin les quatre récits des Évangiles et le passage I
-Cor., xv, 4-8.
-
-[12] Matth., xxviii, 1; Marc, xvi, 1; Luc, xxiv, 1; Jean, xx, 1.
-
-[13] Jean, xx, 2, semble même supposer que Marie ne fut pas toujours
-seule.
-
-[14] Jean, xx, 1 et suiv., et Marc, xvi, 9 et suiv. Il faut observer
-que l'Évangile de Marc a, dans nos textes imprimés du Nouveau
-Testament, deux finales: Marc, xvi, 1-8: Marc, xvi, 9-20, sans
-parler de deux autres finales, dont l'une nous a été conservée par
-le manuscrit L de Paris et la marge de la version philoxénienne
-(_Nov. Test_. édit. Griesbach-Schultz, I, page 291, note), l'autre
-par saint Jérôme, _Adv. Pelag_., l. II (t. IV, 2e part., col. 520,
-édit. Martianay). La finale xvi, 9 et suiv. manque dans le manuscrit
-B du Vatican, dans le _Codex Sinaïticus_ et dans les plus importants
-manuscrits grecs. Mais elle est en tout cas d'une grande antiquité, et
-son accord avec le quatrième Évangile est une chose frappante.
-
-[15] Matth., xxvii, 60; Marc, xv, 46; Luc, xxiii, 53.
-
-[16] Jean, xix, 41-42.
-
-[17] Voir _Vie de Jésus_, p. xxxviii.
-
-[18] L'Évangile des hébreux renfermait peut-être quelque circonstance
-analogue (dans saint Jérôme, _De viris illustribus_, 2).
-
-[19] M. de Vogüé, _les Églises de la terre sainte_, p. 125-126. Le
-verbe ἀποκυλίω (Matth., xxviii, 2; Marc, xvi, 3, 4; Luc, xxiv, 2)
-prouve bien que telle était la disposition du tombeau de Jésus.
-
-[20] En tout ceci, le récit du quatrième Évangile a une grande
-supériorité. Il nous sert de guide principal. Dans Luc, xxiv, 12,
-Pierre seul va au tombeau. Dans la finale de Marc donnée par le
-manuscrit L et par la marge de la version philoxénienne (Griesbach,
-_loc. cit._), il y a τοῖς περὶ τὸν Πέτρον. Saint Paul (I Cor., xv, 5)
-également ne fait figurer que Pierre en cette première vision. Plus
-loin, Luc (xxiv, 24) supposa que plusieurs disciples sont allés au
-tombeau, ce qui s'applique probablement à des visites successives. Il
-est possible que Jean ait cédé ici à l'arrière-pensée, qui se trahit
-plus d'une fois en son Évangile, de montrer qu'il a eu dans l'histoire
-de Jésus un rôle de premier ordre, égal même à celui de Pierre.
-Peut-être aussi les déclarations répétées de Jean, qu'il a été témoin
-oculaire des faits fondamentaux de la foi chrétienne (Évang., i, 14;
-xxi, 24; I Joan., i, 1-3; iv, 14), doivent-elles s'appliquer à cette
-visite.
-
-[21] Jean, xx, 1-10. Comparez. Luc, xxiv, 12, 34; I Cor., xv, 5 et la
-finale de Marc dans le manuscrit L.
-
-[22] Matth., xxviii, 9, en observant que Matthieu, xxviii, 9-10, répond
-à Jean, xx, 16-17.
-
-[23] Jean, xx, 11-17, en accord avec Marc, xvi, 9-10. Comparez le récit
-parallèle, mais bien moins satisfaisant de Matth., xxviii, 1-10; Luc,
-xxiv, 1-10.
-
-[24] Jean, xx, 18.
-
-[25] Comparez Marc, xvi, 9; Luc, viii, 2.
-
-[26] Luc, xxiv, 11.
-
-[27] _Ibid_., xxiv, 24.
-
-[28] _Ibid_., xxiv, 34; I Cor., xv, 5; la finale de Marc dans le
-manuscrit L. Le fragment de l'Évangile des hébreux, dans saint Ignace,
-_Epist. ad Smyrn._, 3, et dans saint Jérôme, _De viris ill._, 16,
-semble placer «la vision de Pierre» le soir, et la fondre avec celle
-des apôtres assemblés. Mais saint Paul distingue expressément les deux
-visions.
-
-[29] Luc, xxiv, 22-24, 34. Il résulte de ces passages que les nouvelles
-se répandirent séparément.
-
-[30] Marc, xvi, 1-8.--Matthieu, xxviii, 9-10, dit le contraire. Mais
-cela détonne dans le système synoptique, où les femmes ne voient qu'un
-ange. Il semble que le premier Évangile a voulu concilier le système
-synoptique et celui du quatrième, où une seule femme voit Jésus.
-
-[31] Matth., xxviii, 2 et suiv.; Marc, xvi, 5 et suiv.; Luc, xxiv, 4,
-et suiv., 23. Cette apparition d'anges s'est introduite même dans le
-récit du quatrième Évangile (xx, 12-13), qu'elle dérange tout à fait,
-étant appliquée à Marie de Magdala. L'auteur n'a pas voulu abandonner
-ce trait donné par la tradition.
-
-[32] Marc, xvi, 8.
-
-[33] Luc, xxiv, 4-7; Jean, xx, 12-13.
-
-[34] Matth., xxviii, 1 et suiv. Le récit de Matthieu est celui où les
-circonstances ont été ainsi le plus exagérées. Le tremblement de terre
-et le rôle des gardiens sont probablement des additions tardives.
-
-[35] Les six ou sept récits que nous avons de cette scène du matin
-(Marc en ayant deux ou trois, et Paul ayant aussi le sien, sans parler
-de l'Évangile des hébreux) sont en complet désaccord les uns avec les
-autres.
-
-[36] Matth., xxvi, 31; Marc, xiv, 27; Jean, xvi, 32; Justin, _Apol_. I,
-50; _Dial. cum Tryph._, 53, 106. Le système de Justin est qu'au moment
-de la mort de Jésus, il y eut de la part des disciples une complète
-apostasie.
-
-[37] Matth., xxviii, 17; Marc, xvi, 11; Luc, xxiv, 11.
-
-[38] Marc, xvi, 9; Luc, viii, 2.
-
-[39] Voir, par exemple, Calmeil, _De la folie au point de vue
-pathologique, philosophique, historique et judiciaire_. Paris, 1845, 2
-vol. in-8°.
-
-[40] Voir les _Lettres pastorales_ de Jurieu, 1e année, 7e lettre; 3e
-année, 4e lettre; Misson, le _Théâtre sacré des Cévennes_ (Londres,
-1707), p. 28, 34, 38, 102, 103, 104, 107; Mémoires de Court, dans
-Sayous, _Hist. de la littér. française à l'étranger_, XVIIe siècle, I,
-p. 303; _Bulletin de la Société de l'hist. du protest, franc._, 1862,
-p. 174.
-
-[41] Matth., xiv, 26; Marc, vi, 49; Luc, xxiv, 37; Jean, iv, 19.
-
-[42] Marc, xvi, 12-13; Luc, xxiv, 13-33.
-
-[43] Comparez Josèphe, _B. J._, VII, vi, 6. Luc met ce village à
-soixante stades et Josèphe à trente stades de Jérusalem. Ἐξήκοντα, que
-portent certains manuscrits et certaines éditions de Josèphe, est une
-correction chrétienne. Voir l'édition de G. Dindorf. La situation la
-plus probable d'Emmaüs est Kulonié, joli endroit au fond d'un vallon,
-sur la route de Jérusalem à Jaffa. Voir Sepp, _Jerusalem und das
-Heilige Land_ (1863), I, p. 56; Bourquenoud, dans les _Études rel.
-hist. et litt_. des PP. de la Soc. de Jésus, 1863, n° 9, et, pour
-les distances exactes, H. Zschokke, _Das neutestamentliche Emmaüs_
-(Schaffouse, 1865).
-
-[44] Marc, xvi, 14; Luc, xxiv, 33 et suiv.; Jean, xx, 19 et suiv.;
-Évang. des hébr., dans saint Ignace, _Epist. ad Smyrn_., 3, et dans
-saint Jérôme, _De viris ill._, 16; I Cor., xv, 5.; Justin, _Dial. cum
-Tryph._, 106.
-
-[45] Luc, xxiv, 34.
-
-[46] Dans une île vis-à-vis de Rotterdam, dont la population est
-restée attachée au calvinisme le plus austère, les paysans sont
-persuadés que Jésus vient, à leur lit de mort, assurer ses élus de leur
-justification; beaucoup le voient en effet.
-
-[47] Pour concevoir la possibilité de pareilles illusions, il suffit
-de se rappeler les scènes de nos jours où des personnes réunies
-reconnaissent unanimement entendre des bruits sans réalité, et cela,
-avec une parfaite bonne foi. L'attente, l'effort de l'imagination,
-la disposition à croire, parfois des complaisances innocentes,
-expliquent ceux de ces phénomènes qui ne sont pas le produit direct
-de la fraude. Ces complaisances viennent, en général, de personnes
-convaincues, animées d'un sentiment bienveillant, ne voulant pas que
-la séance finisse mal, et désireuses de tirer d'embarras les maîtres
-de la maison. Quand on croit au miracle, on y aide toujours sans s'en
-apercevoir. Le doute et la négation sont impossibles dans ces sortes
-de réunions. On ferait de la peine à ceux qui croient et à ceux qui
-vous ont invité. Voilà pourquoi ces expériences, qui réussissent devant
-de petits comités, échouent d'ordinaire devant un public payant, et
-manquent toujours devant les commissions scientifiques.
-
-[48] Jean, xx, 22-23, qui a un écho dans Luc, xxiv, 49.
-
-[49] Matth., xxviii, 17; Marc, xvi, 14; Luc, xxiv, 39-40.
-
-[50] Jean, xx, 24-29; comparez Marc, xvi, 14: Luc, xxiv, 39-40, et
-la finale de Marc, conservée par saint Jérôme, _Adv. Pelag._, II (v.
-ci-dessus, p. 7).
-
-[51] Jean, xx, 29.
-
-[52] Il est bien remarquable, en effet, que Jean, sous le nom duquel
-nous a été transmis le dicton précité, n'a pas de vision particulière
-pour lui seul. Cf. I Cor., xv, 5-8.
-
-[53] Jean, xx, 26. Le passage xxi, 14, suppose, il est vrai, qu'il n'y
-eut à Jérusalem que deux apparitions devant les disciples réunis. Mais
-les passages xx, 30, et xxi, 25, laissent beaucoup plus de latitude.
-Comparez _Act_., i, 3.
-
-[54] Luc, xxiv, 41-43; Évangile des hébreux, dans saint Jérôme, _De
-viris illustribus_, 2; finale de Marc, dans saint Jérôme, _Adv.
-Pelag._, II.
-
-
-[Pg 27]-[An 33]
-
-CHAPITRE II.
-
-DÉPART DES DISCIPLES DE JÉRUSALEM.--DEUXIÈME VIE GALILÉENNE DE JÉSUS.
-
-
-Le désir le plus vif de ceux qui ont perdu une personne chère, est
-de revoir les lieux où ils ont vécu avec elle. Ce fut sans doute ce
-sentiment qui, quelques jours après les événements de la Pâque, porta
-les disciples à regagner la Galilée. Dès le moment de l'arrestation de
-Jésus, et immédiatement après sa mort, il est probable que plusieurs
-avaient déjà pris le chemin des provinces du Nord. Au moment de la
-résurrection, un bruit s'était répandu d'après lequel c'était en
-Galilée qu'on le reverrait. Quelques-unes des femmes qui avaient été
-au tombeau revinrent en disant que l'ange leur avait dit que Jésus les
-avait déjà précédées en Galilée[1]. D'autres disaient que c'était Jésus
-qui avait ordonné de s'y
-
-[Pg 28]-[An 33]
-rendre[2]. Parfois on croyait même se souvenir qu'il l'avait dit de
-son vivant[3]. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au bout de quelques
-jours, peut-être après l'achèvement complet des fêtes de Pâques, les
-disciples crurent avoir un commandement de retourner dans leur patrie,
-et y retournèrent en effet[4]. Peut-être les visions commençaient-elles
-à se ralentir à Jérusalem. Une sorte de nostalgie s'empara d'eux. Les
-courtes apparitions de Jésus n'étaient pas suffisantes pour compenser
-le vide énorme laissé par son absence. Ils songeaient avec un sentiment
-mélancolique au lac et à ces belles montagnes où ils avaient goûté le
-royaume de Dieu[5]. Les femmes surtout voulaient à tout prix retourner
-dans le pays où elles avaient joui de tant de bonheur. Il faut observer
-que l'ordre de partir venait surtout d'elles[6]. Cette ville
-
-[Pg 29]-[An 33]
-odieuse leur pesait; elles aspiraient à revoir la terre où elles
-avaient possédé celui qu'elles aimaient, bien sures d'avance de l'y
-rencontrer encore.
-
-La plupart des disciples partirent donc pleins de joie et d'espérance,
-peut-être en compagnie de la caravane qui ramenait les pèlerins de la
-fête de Pâques. Ce qu'ils espéraient trouver en Galilée, ce n'étaient
-pas seulement des visions passagères, c'était Jésus lui-même d'une
-manière continue, comme cela avait lieu avant sa mort. Une immense
-attente remplissait leurs âmes. Allait-il renouveler le royaume
-d'Israël, fonder définitivement le règne de Dieu, et, comme on disait,
-«révéler sa justice[7]»? Tout était possible. Ils se représentaient
-déjà les riants paysages où ils avaient joui de lui. Plusieurs
-croyaient qu'il leur avait donné rendez-vous sur une montagne[8],
-probablement celle-là même à laquelle se rattachaient leurs plus doux
-souvenirs. Jamais sans doute voyage ne fut plus joyeux. C'étaient tous
-leurs rêves de bonheur qui étaient à la veille de se réaliser. Ils
-allaient le revoir!
-
-Ils le revirent en effet. A peine rendus à leurs paisibles chimères,
-ils se crurent en pleine période évangélique. On était vers la fin du
-mois d'avril.
-
-[Pg 30]-[An 33]
-La terre alors est parsemée d'anémones rouges, qui sont probablement
-ces «lis des champs» dont Jésus aimait à tirer ses comparaisons. A
-chaque pas, on retrouvait ses paroles, comme attachées aux mille
-accidents du chemin. Voici l'arbre, la fleur, la semence, dont il prit
-sa parabole; voici la colline où il tint ses plus touchants discours;
-voici la barque où il enseigna. C'était comme un beau rêve recommencé,
-comme une illusion évanouie puis retrouvée. L'enchantement sembla
-renaître. Le doux «royaume de Dieu» galiléen reprit son cours. Cet air
-transparent, ces matinées sur la rive ou sur la montagne, ces nuits
-passées sur le lac en gardant les filets, se retrouvèrent pleines de
-visions. Ils le voyaient partout où ils avaient vécu avec lui. Sans
-doute, ce n'était pas la joie de la jouissance à toute heure. Parfois
-le lac devait leur paraître bien solitaire. Mais le grand amour se
-contente de peu de chose. Si tous tant que nous sommes, une fois par
-an, à la dérobée, durant un instant assez long pour échanger deux
-paroles, nous pouvions revoir les personnes aimées que nous avons
-perdues, la mort ne serait plus la mort!
-
-Tel était l'état d'âme de la troupe fidèle, dans cette courte période
-où le christianisme sembla revenir un moment à son berceau pour lui
-dire un éternel
-
-[Pg 31]-[An 33]
-adieu. Les principaux disciples, Pierre, Thomas, Nathanaël, les fils
-de Zébédée, se retrouvèrent sur le bord du lac et désormais vécurent
-ensemble[9]; ils avaient repris leur ancien état de pêcheurs, à
-Bethsaïda ou à Capharnahum. Les femmes galiléennes étaient sans doute
-avec eux. Elles avaient poussé plus que personne à ce retour, qui
-était pour elles un besoin de cœur. Ce fut leur dernier acte dans la
-fondation du christianisme. A partir de ce moment, on ne les voit plus
-paraître. Fidèles à leur amour, elles ne voulurent plus quitter le pays
-où elles avaient goûté leur grande joie[10]. On les oublia vite, et,
-comme le christianisme galiléen n'eut guère de postérité, leur souvenir
-se perdit complètement dans certaines branches de la tradition.
-Ces touchantes démoniaques, ces pécheresses converties, ces vraies
-fondatrices du christianisme, Marie de Magdala, Marie Cléophas, Jeanne,
-Susanne, passèrent à l'état de saintes délaissées. Saint Paul ne les
-connaît pas[11]. La foi qu'elles
-
-[Pg 32]-[An 33]
-avaient créée les mit presque dans l'ombre. Il faut descendre
-jusqu'au moyen âge pour que justice leur soit rendue; l'une d'elles,
-Marie-Madeleine, reprend alors sa place capitale dans le ciel chrétien.
-
-Les visions au bord du lac paraissent avoir été assez fréquentes.
-Sur ces flots où ils avaient touché Dieu, comment les disciples
-n'eussent-ils pas revu leur divin ami? Les plus simples circonstances
-le leur rendaient. Une fois, ils avaient ramé toute la nuit sans
-prendre un seul poisson; tout à coup les filets se remplissent; ce
-fut un miracle. Il leur sembla que quelqu'un leur avait dit de terre:
-«Jetez vos filets à droite.» Pierre et Jean se regardèrent: «C'est
-le Seigneur,» dit Jean. Pierre, qui était nu, se couvrit à la hâte
-de sa tunique et se jeta à la mer pour aller rejoindre l'invisible
-conseiller[12].--D'autres fois, Jésus venait prendre part à leurs
-simples repas. Un jour, à l'issue de la pêche, ils furent surpris de
-trouver les charbons allumés, un poisson posé dessus et du pain à côté.
-Un vif souvenir de leurs festins du temps passé leur traversa l'esprit.
-Le pain et le poisson en faisaient toujours une partie essentielle.
-Jésus avait l'habitude de leur en offrir. Ils
-
-[Pg 33]-[An 33]
-furent persuadés, après le repas, que Jésus s'était assis à côté
-d'eux et leur avait présenté de ces mets, déjà devenus pour eux
-eucharistiques et sacrés[13].
-
-C'était surtout Jean et Pierre qui étaient favorisés de ces intimes
-entretiens avec le fantôme bien-aimé. Un jour, Pierre, en songe
-peut-être (mais que dis-je! leur vie sur ces bords n'était-elle pas un
-songe perpétuel?), crut entendre Jésus lui demander: «M'aimes-tu?» La
-question se renouvela trois fois. Pierre, tout possédé d'un sentiment
-tendre et triste, s'imaginait répondre: «Oh! oui, Seigneur, tu sais que
-je t'aime;» et, à chaque fois, l'apparition disait:
-
-[Pg 34]-[An 33]
-«Pais mes brebis[14].» Une autre fois, Pierre fit à Jean la confidence
-d'un songe étrange. Il avait rêvé qu'il se promenait avec le maître.
-Jean venait par derrière à quelques pas. Jésus lui parla en termes
-très-obscurs, qui semblaient lui annoncer la prison ou une mort
-violente, et lui répéta à diverses reprises: «Suis-moi.» Pierre
-alors, montrant du doigt Jean qui les suivait, demanda: «Seigneur, et
-celui-là?--Celui-là, dit Jésus, si je veux qu'il reste, jusqu'à ce
-que je vienne, que t'importe? Suis-moi.» Après le supplice de Pierre,
-Jean se rappela ce rêve, et y vit une prédiction du genre de mort de
-son ami. Il le raconta à ses disciples; ceux-ci crurent y trouver
-l'assurance que leur maître ne mourrait pas avant l'avénement final de
-Jésus[15].
-
-Ces grands rêves mélancoliques, ces entretiens sans cesse interrompus
-et recommencés avec le mort chéri remplissaient les jours, et les mois.
-La sympathie de la Galilée pour le prophète que les Hiérosolymites
-avaient mis à mort s'était réveillée. Plus de cinq cents personnes
-étaient déjà groupées autour du souvenir de Jésus[16]. A défaut du
-maître perdu,
-
-[Pg 35]-[An 33]
-elles obéissaient à ses disciples les plus autorisés, surtout à Pierre.
-Un jour qu'à la suite de leurs chefs spirituels, les Galiléens fidèles
-étaient montés sur une de ces montagnes où Jésus les avait souvent
-conduits, ils crurent encore le voir. L'air sur ces hauteurs est plein
-d'étranges miroitements. La même illusion qui autrefois avait eu lieu
-pour les disciples les plus intimes[17] se produisit encore. La foule
-assemblée s'imagina voir le spectre divin se dessiner dans l'éther;
-tous tombèrent sur la face et adorèrent[18]. Le sentiment qu'inspire le
-clair horizon de ces montagnes est l'idée de l'ampleur du monde avec
-l'envie de le conquérir. Sur un des pics environnants, Satan, montrant
-de la main à Jésus les royaumes de la terre et toute leur gloire, les
-lui avait, disait-on, proposés, s'il voulait s'incliner devant lui.
-Cette fois, ce fut Jésus qui, du haut des sommets sacrés, montra à ses
-disciples la terre entière et leur assura l'avenir. Ils descendirent de
-la montagne persuadés que le fils de Dieu leur avait donné l'ordre de
-convertir le genre humain et avait promis d'être avec eux jusqu'à la
-fin des siècles. Une ardeur étrange, un feu divin, les remplissait au
-sortir de ces entretiens. Ils se regardaient
-
-[Pg 36]-[An 33]
-comme les missionnaires du monde, capables de tous les prodiges.
-Saint Paul vit plusieurs de ceux qui assistèrent à cette scène
-extraordinaire. Après vingt-cinq ans, leur impression était encore
-aussi forte et aussi vive que le premier jour[19].
-
-Près d'un an s'écoula dans cette vie suspendue entre le ciel et la
-terre[20]. Le charme, loin de décroître,
-
-[Pg 37]-[An 33]
-augmentait. C'est le propre des grandes et saintes choses, de grandir
-et de se purifier toujours. Le sentiment d'une personne aimée qu'on
-a perdue est bien plus fécond à distance qu'au lendemain de la mort.
-Plus on s'éloigne, plus ce sentiment devient énergique. La tristesse
-qui d'abord s'y mêlait et, en un sens, l'amoindrissait, se change en
-piété sereine. L'image du défunt se transfigure, s'idéalise, devient
-l'âme de la vie, le principe de toute action, la source de toute joie,
-l'oracle que l'on consulte, la consolation qu'on cherche aux moments
-d'abattement. La mort est la condition de toute apothéose. Jésus, si
-aimé durant sa vie, le fut ainsi plus encore après son dernier soupir,
-ou plutôt son dernier soupir devînt le commencement de sa véritable
-vie au sein de son Église. Il devint l'ami intérieur, le confident, le
-compagnon de voyage, celui qui, au détour de la route, se joint à vous,
-vous suit, s'attable avec
-
-[Pg 38]-[An 33]
-vous, et se fait connaître en s'évanouissant[21]. Le manque absolu de
-rigueur scientifique dans l'esprit des nouveaux croyants faisait qu'on
-ne se posait aucune question sur la nature de son existence. On se
-le représentait comme impassible, doué d'un corps subtil, traversant
-les cloisons opaques, tantôt visible, tantôt invisible, mais toujours
-vivant. Quelquefois, on pensait que son corps n'avait aucune matière,
-qu'il était une pure ombre ou apparence[22]. D'autres fois, on lui
-prêtait de la matérialité, de la chair, des os; par un scrupule
-naïf, et comme si l'hallucination eût voulu se précautionner contre
-elle-même, on le faisait boire, manger; on voulait qu'il se fût laissé
-palper[23]. Les idées flottaient sur ce point dans le vague le plus
-complet.
-
-A peine avons-nous songé jusqu'ici à poser une question oiseuse
-et insoluble. Pendant que Jésus ressuscitait de la vraie manière,
-c'est-à-dire dans le cœur de ceux qui l'aimaient, pendant que la
-conviction inébranlable des apôtres se formait et que la foi du monde
-se préparait, en quel endroit les [Pg 39][An 33]
-
-vers consumaient-ils le corps inanimé qui avait été, le samedi soir,
-déposé au sépulcre? On ignorera toujours ce détail; car, naturellement,
-les traditions chrétiennes ne peuvent rien nous apprendre là-dessus.
-C'est l'esprit qui vivifie; la chair n'est rien[24]. La résurrection
-fut le triomphe de l'idée sur la réalité. Une fois l'idée entrée dans
-son immortalité, qu'importe le corps?
-
-Vers l'an 80 ou 85, quand le texte actuel du premier Évangile reçut ses
-dernières additions, les Juifs avaient déjà à cet égard une opinion
-arrêtée[25]. A les en croire, les disciples seraient venus pendant la
-nuit et auraient volé le corps. La conscience chrétienne s'alarma de
-ce bruit, et, pour couper court à une telle objection, elle imagina
-la circonstance des gardiens et du sceau apposé au sépulcre[26].
-Cette circonstance, ne se trouvant que dans le premier Évangile,
-mêlée à des légendes d'une autorité très-faible[27], n'est nullement
-admissible[28]. Mais l'explication des Juifs, quoique irréfutable, est
-loin de satisfaire à tout.
-
-[Pg 40]-[An 33]
-On ne peut guère admettre que ceux qui ont si fortement cru Jésus
-ressuscité soient ceux-là mêmes qui avaient enlevé le corps. Quelque
-peu précise que fût la réflexion chez de tels hommes, on imagine à
-peine une si étrange illusion. Il faut se souvenir que la petite
-Église à ce moment était complètement dispersée. Il n'y avait nulle
-entente, nulle centralisation, nulle publicité régulière. Les croyances
-naissaient éparses, puis se rejoignaient comme elles pouvaient. Les
-contradictions entre les récits qui nous restent sur les incidents du
-dimanche matin prouvent que les bruits se répandirent par des canaux
-très-divers, et qu'on ne se soucia pas beaucoup de se mettre d'accord.
-Il est possible que le corps ait été enlevé par quelques-uns des
-disciples, et transporté par eux en Galilée[29]. Les autres, restés à
-Jérusalem, n'auront pas eu connaissance du fait. D'un autre côté, les
-disciples qui auront emporté le corps en Galilée n'auront eu d'abord
-aucune connaissance des récits qui se formèrent à Jérusalem, si bien
-que la croyance à la résurrection se sera formée derrière eux et les
-aura surpris ensuite. Ils n'auront pas réclamé, et, l'eussent-ils fait,
-cela n'eût rien dérangé. Quand il s'agit de miracles, une rectification
-tardive est non
-
-[Pg 41]-[An 33]
-avenue[30]. Jamais une difficulté matérielle n'empêche un sentiment
-de se développer et de créer les fictions dont il a besoin[31]. Dans
-l'histoire récente du miracle de la Salette, l'erreur a été démontrée
-jusqu'à l'évidence[32]; cela n'empêche pas la basilique de s'élever et
-la foi d'accourir.
-
-
-[Pg 42]-[An 33]
-Il est permis de supposer aussi que la disparition du corps fut le
-fait des Juifs. Peut-être crurent-ils par là prévenir les scènes
-tumultueuses qui pouvaient se produire sur le cadavre d'un homme aussi
-populaire que Jésus. Peut-être voulurent-ils empêcher qu'on ne lui fît
-des funérailles bruyantes ou qu'on n'élevât un tombeau à ce juste.
-Enfin, qui sait si la disparition du cadavre ne fut pas le fait du
-propriétaire du jardin ou du jardinier[33]? Ce propriétaire, selon
-toutes les vraisemblances[34], était étranger à la secte. On choisit
-son caveau parce qu'il était le plus voisin du Golgotha et parce
-qu'on était pressé[35]. Peut-être fut-il mécontent de cette prise de
-possession, et fit-il enlever le cadavre. A vrai dire, les détails,
-rapportés par le quatrième Évangile, des linceuls laissés dans le
-caveau, et du suaire plié soigneusement à part dans un coin[36], ne
-s'accordent guère avec une telle hypothèse. Cette dernière circonstance
-ferait supposer qu'une main de femme s'était glissée là[37]. Les
-
-[Pg 43]-[An 33]
-cinq récits de la visite des femmes au tombeau sont si confus et si
-embarrassés, qu'il nous est certes fort loisible de supposer qu'ils
-cachent quelque malentendu. La conscience féminine, dominée par la
-passion, est capable des illusions les plus bizarres. Souvent elle est
-complice de ses propres rêves[38]. Pour amener ces sortes d'incidents
-considérés comme merveilleux, personne ne trompe délibérément; mais
-tout le monde, sans y penser, est amené à conniver. Marie de Magdala
-avait été, selon le langage du temps, «possédée de sept démons[39]».
-Il faut tenir compte en tout ceci du peu de précision d'esprit des
-femmes d'Orient, de leur défaut absolu d'éducation et de la nuance
-particulière de leur sincérité. La conviction exaltée rend impossible
-tout retour sur soi-même. Quand on voit le ciel partout, on est amené à
-se mettre par moments à la place du ciel.
-
-Tirons le voile sur ces mystères. Dans les états de crise religieuse,
-tout étant considéré comme divin, les plus grands effets peuvent
-sortir des causes les plus mesquines. Si nous étions témoins des faits
-étranges qui sont à l'origine de toutes les œuvres de foi, nous y
-verrions des circonstances qui ne nous
-
-[Pg 44]-[An 33]
-paraîtraient pas en proportion avec l'importance des résultats,
-d'autres qui nous feraient sourire. Nos vieilles cathédrales comptent
-entre les plus belles choses du monde; on ne peut y entrer sans être
-en quelque sorte ivre de l'infini. Or, ces splendides merveilles sont
-presque toujours l'épanouissement de quelque petite supercherie.
-Et qu'importe en définitive? Le résultat seul compte en pareille
-matière. La foi purifie tout. L'incident matériel qui a fait croire
-à la résurrection n'a pas été la cause véritable de la résurrection.
-Ce qui a ressuscité Jésus, c'est l'amour. Cet amour fut si puissant
-qu'un petit hasard suffit pour élever l'édifice de la foi universelle.
-Si Jésus avait été moins aimé, si la foi à la résurrection avait eu
-moins de raison de s'établir, ces sortes de hasards auraient eu beau se
-produire; il n'en serait rien sorti. Un grain de sable amène la chute
-d'une montagne, quand le moment de tomber est venu pour la montagne.
-Les plus grandes choses viennent à la fois de causes très-grandes et
-très-petites. Les grandes causes sont seules réelles; les petites ne
-font que déterminer la production d'un effet qui était déjà depuis
-longtemps préparé.
-
-[1] Matth., xxviii, 7; Marc, xvi, 7.
-
-[2] Matth., xxviii, 10.
-
-[3] _Ibid_., xxvi, 32; Marc, xiv, 28.
-
-[4] Matth., xxviii, 16; Jean, xxi.--Luc, xxiv, 49, 50, 52 et les
-_Actes_, i, 3-4, sont ici en contradiction flagrante avec Marc, xvi,
-1-8, et Matthieu. La seconde finale de Marc (xvi, 9 et suiv.), et même
-les deux autres qui ne font pas partie du texte reçu (voir ci-dessus,
-p. 7), paraissent conçues dans le système de Luc. Mais cela ne peut
-prévaloir contre l'accord d'une partie de la tradition synoptique avec
-le quatrième Évangile et même, indirectement, avec Paul (I Cor., xv,
-5-8) sur ce point.
-
-[5] Matth., xxviii, 16.
-
-[6] _Ibid_., xxviii, 7; Marc, xvi, 7.
-
-[7] Finale de Marc, dans saint Jérôme, _Adv. Pelag._, II.
-
-[8] Matth., xxviii, 4 6.
-
-[9] Jean, xxi, 2 et suiv.
-
-[10] L'auteur des _Actes_, i, 14, les place à Jérusalem lors de
-l'ascension. Mais cela tient à son parti systématique (Luc, xxiv,
-49; _Act_., 1-4) de ne pas admettre de voyage en Galilée après la
-résurrection (système contredit par Matthieu et par Jean). Pour être
-fidèle à ce système, il est obligé de placer l'ascension à Béthanie, en
-quoi il est contredit par toutes les autres traditions.
-
-[11] I Cor., xv, 5 et suiv.
-
-[12] Jean, xxi, 1 et suiv. Ce chapitre a été ajouté à l'Évangile déjà
-achevé, comme un post-scriptum. Mais il est de la même provenance que
-le reste.
-
-[13] Jean, xxi, 9-14; comp. Luc, xxiv, 41-43. Jean réunit en une seule
-les deux scènes de la pêche et du repas. Mais Luc groupe autrement
-les choses. En tout cas, si on pèse attentivement les versets Jean,
-xxi, 14-15, on se convaincra que les liaisons de Jean sont ici un peu
-artificielles. Les hallucinations, au moment où elles naissent, sont
-toujours isolées. C'est plus tard qu'on en forme des anecdotes suivies.
-Cette façon de joindre comme consécutifs des faits séparés par des mois
-et des semaines se voit d'une manière frappante en comparant entre eux
-deux passages du même écrivain, Luc, Évang., xxiv, fin, et _Actes_, i,
-commencement. D'après le premier passage, Jésus serait monté au ciel
-le jour même de la résurrection; or, d'après le second, il y eut un
-intervalle de quarante jours. Si l'on prenait aussi à la rigueur Marc,
-xvi, 9-20, l'ascension aurait eu lieu le soir de la résurrection. Rien
-ne prouve mieux que la contradiction de Luc dans ces deux passages
-combien les rédacteurs des écrits évangéliques tenaient peu aux sutures
-de leurs récits.
-
-[14] Jean, xxi, 15 et suiv.
-
-[15] _Ibid_., xxi, 18 et suiv.
-
-[16] I Cor., xv, 6.
-
-[17] Transfiguration.
-
-[18] Matth., xxviii, 16-20; I Cor., xv, 6. Comparez Marc, xvi, 15 et
-suiv.; Luc, xxiv, 44 et suiv.
-
-[19] I Cor., xv, 6.
-
-[20] Jean ne limite pas la durée de la vie d'outre-tombe de Jésus. Il
-paraît la supposer assez longue. Selon Matthieu, elle n'aurait duré
-que le temps nécessaire pour faire le voyage de Galilée et se rendre
-à la montagne indiquée par Jésus. Selon la première finale inachevée
-de Marc (xvi, 1-8), les choses se seraient passées, ce semble, comme
-dans Matthieu. Selon la seconde finale (xvi, 9-20), selon d'autres
-(voir ci-dessus, p. 7, note 1), et selon l'Évangile de Luc, la vie
-d'outre-tombe semblerait n'avoir duré qu'un jour. Paul (I Cor., xv,
-5-8), d'accord avec le quatrième Évangile, la prolonge durant des
-années, puisqu'il donne sa vision, laquelle eut lieu cinq ou six ans
-au moins après la mort de Jésus, comme la dernière des apparitions. La
-circonstance des «cinq cents frères» conduit à la même supposition, car
-il ne semble pas qu'au lendemain de la mort de Jésus, le groupe de ses
-amis fût assez compacte pour fournir une telle assemblée (_Act._, i,
-15). Plusieurs sectes gnostiques, en particulier les valentiniens et
-les séthiens, évaluaient la durée des apparitions à dix-huit mois, et
-même fondaient là-dessus des théories mystiques (Irénée, _Adv. hær._,
-I, iii, 2; xxx, 14). Seul, l'auteur des _Actes_ (i, 3) fixe la durée
-de la vie d'outre-tombe de Jésus à quarante jours. Mais c'est là une
-bien faible autorité, surtout si l'on remarque qu'elle se rattache à
-un système erroné (Luc, xxiv, 49, 50, 52; _Act._, i, 4, 12), d'après
-lequel toute la vie d'outre-tombe se serait passée à Jérusalem ou
-aux environs. Le nombre quarante est symbolique (le peuple passe
-quarante ans au désert; Moïse, quarante jours au Sinaï; Élie et Jésus
-jeûnent quarante jours, etc.). Quant à la forme de récit adoptée par
-l'auteur des douze derniers versets du second Évangile et par l'auteur
-du troisième Évangile, forme d'après laquelle les circonstances
-sont serrées en un jour, voir ci-dessus, p. 33, note. L'autorité de
-Paul, la plus ancienne et la plus forte de toutes, corroborant celle
-du quatrième Évangile, qui offre pour cette partie de l'histoire
-évangélique le plus de suite et de vraisemblance, nous parait fournir
-un argument décisif.
-
-[21] Luc, xxiv, 31.
-
-[22] Jean, xx, 19, 26.
-
-[23] Matth., xxviii, 9; Luc, xxiv, 37 et suiv.; Jean, xx, 27 et suiv.;
-xxi, 5 et suiv.; Évangile des hébreux, dans saint Ignace, épitre aux
-Smyrniens, 3, et dans saint Jérôme, _De viris illustribus_, 16.
-
-[24] Jean, vi, 64.
-
-[25] Matth., xxviii, 11-15; Justin, _Dial. cum Tryph._, 17, 108.
-
-[26] Matth., xxvii, 62-66; xxviii, 4, 11-15.
-
-[27] _Ibid._, xxviii, 2 et suiv.
-
-[28] Les Juifs sont censés, Matth., xxvii, 63, savoir que Jésus
-a prédit qu'il ressusciterait. Mais les disciples mêmes de Jésus
-n'avaient à cet égard aucune idée précise. Voir ci-dessus, p. 1, note.
-
-[29] Le vague sentiment de ceci peut se retrouver dans Matthieu, xxvi,
-32; xxviii, 7, 10; Marc, xiv, 28; xvi, 7.
-
-[30] Cela s'est vu pour les miracles de la Salette et de Lourdes.--Une
-des manières les plus ordinaires dont se forme la légende miraculeuse
-est celle-ci. Un saint personnage passe pour faire des guérisons. On
-lui amène un malade, qui, par suite de l'émotion, se trouve soulagé.
-Le lendemain, on répète à dix lieues à la ronde qu'il y a eu miracle.
-Le malade meurt cinq ou six jours après; personne n'en parle, si bien
-que, à l'heure où l'on enterre le défunt, on raconte avec admiration
-sa guérison à quarante lieues de là.--Le mot prêté au philosophe grec
-devant les _ex-voto_ de Samothrace (Diog. Laërte, VI, ii, 59) est aussi
-d'une parfaite justesse.
-
-[31] Un phénomène de ce genre, et des plus frappants, se passe chaque
-année à Jérusalem. Les grecs orthodoxes prétendent que le feu qui
-s'allume spontanément au saint sépulcre le samedi saint de leur Pâque
-efface les péchés de ceux qui le promènent sur leur figure, et ne brûle
-pas. Des milliers de pélerins en font l'expérience et savent fort bien
-que ce feu brûle (les contorsions qu'ils font, jointes à l'odeur, le
-prouvent suffisamment). Néanmoins, il ne s'est jamais trouvé personne
-pour contredire la croyance de l'Église orthodoxe. Ce serait avouer
-qu'on a manqué de foi, qu'on a été indigne du miracle, et reconnaître,
-ô ciel! que les latins sont la vraie Église; car ce miracle est tenu
-des grecs pour la meilleure preuve que leur Église est la seule bonne.
-
-[32] Affaire de la Salette, devant le tribunal civil de Grenoble (arrêt
-du 2 mai 1855), et devant la cour de Grenoble (arrêt du 6 mai 1857),
-plaidoiries de MM. Jules Favre et Bethmont, etc., recueillies par J.
-Sabbatier (Grenoble, Vellot, 1857).
-
-[33] Jean, xx, 15, renfermerait-il une lueur de ceci?
-
-[34] Voir ci-dessus, p. 7-8.
-
-[35] Jean le dit expressément, xix, 41-42.
-
-[36] Jean, xx, 6-7.
-
-[37] On songe involontairement à Marie de Béthanie, qui, en effet, n'a
-pas de rôle indiqué le dimanche matin. Voir _Vie de Jésus_, p. 341 et
-suiv.; 359 et suiv.
-
-[38] Celse faisait déjà sur ce sujet d'excellentes observations
-critiques (dans Origène, _Contra Celsum_, II, 55).
-
-[39] Marc, xvi, 9; Luc, viii, 2.
-
-
-
-[Pg 45]-[An 34]
-CHAPITRE III.
-
-RETOUR DES APÔTRES A JÉRUSALEM.--FIN DE LA PÉRIODE DES APPARITIONS.
-
-
-Les apparitions, cependant, ainsi qu'il arrive dans les mouvements de
-crédulité enthousiaste, commençaient à se ralentir. Les imaginations
-populaires ressemblent aux maladies contagieuses; elles s'émoussent
-vite et changent de forme. L'activité des âmes ardentes se tournait
-déjà d'un autre côté. Ce qu'on croyait entendre de la bouche du
-cher ressuscité, c'était l'ordre d'aller devant soi, de prêcher, de
-convertir le monde. Par où commencer? Naturellement par Jérusalem[1].
-Le retour à Jérusalem fut donc résolu par ceux qui à ce moment
-dirigeaient la secte. Comme ces voyages se faisaient d'ordinaire en
-caravane, à l'époque des fêtes, on peut supposer avec
-
-[Pg 46]-[An 34]
-vraisemblance que le retour dont il s'agit eut lieu à la fête des
-Tabernacles de la fin de l'an 33 ou à la Pâque de l'an 34.
-
-La Galilée fut ainsi abandonnée par le christianisme, et abandonnée
-pour toujours. La petite Église qui y resta vécut encore sans doute;
-mais on n'entend plus parler d'elle. Elle fut probablement écrasée,
-comme tout le reste, par l'effroyable désastre que subit le pays lors
-de la guerre de Vespasien; les débris de la communauté dispersée se
-réfugièrent au delà du Jourdain. Après la guerre, ce ne fut pas le
-christianisme qui se reporta en Galilée; ce fut le judaïsme. Au IIe,
-au IIIe au IVe siècle, la Galilée est un pays tout juif, le centre du
-judaïsme, le pays du Talmud[2]. La Galilée ne compta ainsi que pour une
-heure dans l'histoire du christianisme; mais ce fut l'heure sainte par
-excellence; elle donna à la religion nouvelle ce qui l'a fait durer, sa
-poésie, son charme pénétrant. «L'Évangile», à la façon des synoptiques,
-fut une œuvre galiléenne. Or, nous essayerons de montrer plus tard que
-«l'Évangile», ainsi entendu, a été la cause principale du succès du
-christianisme et reste la plus sure garantie de son avenir.
-
-
-[Pg 47]-[An 34]
-Il est probable qu'une fraction de la petite école qui entourait
-Jésus dans ses derniers jours était restée à Jérusalem. Au moment
-de la séparation, la croyance à la résurrection était déjà
-établie. Cette croyance se développa ainsi des deux côtés avec une
-physionomie sensiblement différente, et telle est sans doute la cause
-des divergences complètes qui se remarquent dans les récits des
-apparitions. Deux traditions, l'une galiléenne, l'autre hiérosolymite,
-s'étaient formées; d'après la première, toutes les apparitions
-(sauf celles du premier moment) avaient eu lieu en Galilée; d'après
-la seconde, toutes avaient eu lieu à Jérusalem[3]. L'accord des
-deux fractions de la petite Église sur le dogme fondamental ne fît
-naturellement que confirmer la croyance commune. On s'embrassa dans la
-même foi; on se redit avec effusion: «Il est ressuscité!» Peut-être la
-joie et l'enthousiasme qui furent la conséquence de cette rencontre
-amenèrent-ils quelques autres visions. C'est vers ce temps qu'on peut
-placer «la vision
-
-[Pg 48]-[An 34]
-de Jacques», mentionnée par saint Paul[4]. Jacques était frère ou du
-moins parent de Jésus. On ne voit pas qu'il ait accompagné Jésus lors
-de son dernier séjour à Jérusalem. Il y vint probablement avec les
-apôtres, lorsque ceux-ci quittèrent la Galilée. Tous les grands apôtres
-avaient eu leur vision; il était difficile que ce «frère du Seigneur»
-n'eût pas la sienne. Ce fut, ce semble, une vision eucharistique,
-c'est-à-dire où Jésus apparut prenant et rompant le pain[5]. Plus tard,
-les parties de la famille chrétienne qui se rattachèrent à Jacques,
-ceux qu'on appela les hébreux, transportèrent cette vision au jour
-même de la résurrection, et voulurent qu'elle eût été la première de
-toutes[6].
-
-Il est très-remarquable, en effet, que la famille de Jésus, dont
-quelques membres, durant sa vie, avaient été incrédules et hostiles à
-sa mission[7], fait maintenant partie de l'Église et y tient une place
-très-élevée.
-
-[Pg 49]-[An 34]
-On est porté à supposer que la réconciliation se fit durant le séjour
-des apôtres en Galilée. La célébrité qu'avait prise tout à coup le
-nom de leur parent, ces cinq cents personnes qui croyaient en lui et
-assuraient l'avoir vu ressuscité, purent faire impression sur leur
-esprit[8]. Dès l'établissement définitif des apôtres à Jérusalem, on
-voit avec eux Marie, mère de Jésus, et les frères de Jésus[9]. En ce
-qui concerne Marie, il paraît que Jean, croyant obéir en cela à une
-recommandation de son maître, l'avait adoptée et prise avec lui[10].
-Il la ramena peut-être à Jérusalem. Cette femme, dont le rôle et le
-caractère personnels sont restés profondément obscurs, prenait dès lors
-de l'importance. Le mot que l'évangéliste met dans la bouche d'une
-inconnue: «Heureux le ventre qui t'a porté et les mamelles que tu as
-sucées!» commençait à se vérifier. Il est probable que Marie survécut
-peu d'années à son fils[11].
-
-Quant aux frères de Jésus, la question est plus obscure.
-
-[Pg 50]-[An 34]
-Jésus eut des frères et des sœurs[12]. Il semble probable cependant
-que, dans la classe de personnes qui s'appelaient «frères du Seigneur»,
-il y eut des parents au second degré. La question n'a de gravité qu'en
-ce qui concerne Jacques. Ce Jacques le Juste, ou «frère du Seigneur»,
-que nous allons voir jouer un très-grand rôle dans les trente premières
-années du christianisme, était-il Jacques, fils d'Alphée, qui paraît
-avoir été cousin germain de Jésus, ou un vrai frère de Jésus? Les
-données, à cet égard, sont tout à fait incertaines et contradictoires.
-Ce que nous savons de ce Jacques nous présente de lui une image
-tellement éloignée de celle de Jésus, qu'on répugne à croire que deux
-hommes si différents soient nés de la même mère. Si Jésus est le vrai
-fondateur du christianisme, Jacques en fut le plus dangereux ennemi;
-il faillit tout perdre par son esprit étroit. Plus tard, on crut
-certainement que Jacques le Juste était un vrai frère de Jésus[13].
-Mais peut-être s'était-il établi à ce sujet quelque confusion.
-
-Quoi qu'il en soit, les apôtres désormais ne se séparent plus que
-pour des voyages temporaires. Jérusalem devient leur centre[14]; ils
-semblent craindre de
-
-[Pg 51]-[An 34]
-se disperser, et certains traits paraissent révéler chez eux la
-préoccupation d'empêcher un nouveau retour en Galilée, lequel eût
-dissous la petite société. On supposa un ordre exprès de Jésus,
-interdisant de quitter Jérusalem, au moins jusqu'aux grandes
-manifestations que l'on attendait[15]. Les apparitions devenaient de
-plus en plus rares. On en parlait beaucoup moins, et l'on commençait
-à croire qu'on ne verrait plus le maître avant son retour solennel
-dans les nuées. Les imaginations se tournaient avec beaucoup de force
-vers une promesse qu'on supposait que Jésus avait faite. Durant sa
-vie, Jésus, dit-on, avait souvent parlé de l'Esprit-Saint, conçu comme
-une personnification de la sagesse divine[16]. Il avait promis à ses
-disciples que cet Esprit serait leur force dans les combats qu'ils
-auraient à livrer, leur inspiration dans les difficultés, leur avocat,
-s'ils avaient à parler en public. Quand les visions devinrent rares,
-on se rejeta sur cet Esprit, envisagé comme un consolateur, comme un
-autre lui-même que Jésus devait envoyer à ses amis. Quelquefois on se
-figurait que Jésus, se montrant tout à coup au milieu de ses disciples
-
-[Pg 52]-[An 34]
-assemblés, avait soufflé sur eux de sa propre bouche un courant d'air
-vivificateur[17]. D'autres fois, la disparition de Jésus était regardée
-comme la condition de la venue de l'Esprit[18]. On croyait que dans ses
-apparitions il avait promis la descente de cet Esprit[19]. Plusieurs
-établissaient un lien intime entre cette descente et la restauration
-du royaume d'Israël[20]. Toute l'activité d'imagination que la secte
-avait déployée pour créer la légende de Jésus ressuscité, elle allait
-maintenant l'appliquer à la création d'un ensemble de croyances pieuses
-sur la descente de l'Esprit et sur ses dons merveilleux.
-
-Il semble cependant qu'une grande apparition de Jésus eut lieu encore
-à Béthanie ou sur le mont des Oliviers[21]. Certaines traditions
-rapportaient à cette
-
-[Pg 53]-[An 34]
-vision les recommandations finales, la promesse réitérée de l'envoi du
-Saint-Esprit, l'acte par lequel il investit ses disciples du pouvoir de
-remettre les péchés[22]. Les traits caractéristiques de ces apparitions
-devenaient de plus en plus vagues; on les confondait les unes avec les
-autres. On finit par n'y plus penser beaucoup. Il fut reçu que Jésus
-était vivant[23], qu'il s'était manifesté par un nombre d'apparitions
-suffisant pour prouver son existence, qu'il pouvait se manifester
-encore en des visions partielles, jusqu'à la grande révélation finale
-où tout serait consommé[24]. Ainsi, saint Paul présente la vision
-qu'il eut sur la route de Damas comme du même ordre que celles qui
-viennent d'être racontées[25]. En tout cas, on admettait, en un sens
-idéaliste, que le maître était avec ses disciples et serait avec eux
-jusqu'à la fin[26]. Dans les premiers jours, les apparitions étant
-très-fréquentes, Jésus était conçu comme habitant la terre d'une façon
-continue et remplissant plus ou moins les fonctions de la vie terrestre.
-
-[Pg 54]-[An 34]
-Quand les visions devinrent rares, on se plia à une autre imagination.
-On se figura Jésus comme entré dans la gloire et assis à la droite de
-son Père. «Il est monté au ciel,» se dit-on.
-
-Ce mot resta pour la plupart à l'état d'image vague ou d'induction[27].
-Mais il se traduisit pour plusieurs en une scène matérielle. On voulut
-qu'à la suite de la dernière vision commune à tous les apôtres, et
-où il leur fit ses recommandations suprêmes, Jésus se fût élevé vers
-le ciel[28]. La scène fut plus tard développée et devint une légende
-complète. On raconta que des hommes célestes, selon l'appareil des
-manifestations divines très-brillantes[29], apparurent au moment où
-un nuage l'entourait, et consolèrent les disciples par l'assurance
-d'un retour dans les nues tout semblable à la scène dont ils venaient
-d'être témoins. La mort de Moïse avait été entourée par l'imagination
-populaire de circonstances du même genre[30]. Peut-être se souvint-on
-aussi de l'ascension
-
-[Pg 55]-[An 34]
-d'Élie[31].--Une tradition[32] plaça le lieu de cette scène près de
-Béthanie, sur le sommet du mont des Oliviers. Ce quartier était resté
-fort cher aux disciples, sans doute parce que Jésus y avait habité.
-
-La légende veut que les disciples, après cette scène merveilleuse,
-soient rentrés dans Jérusalem «avec joie[33]». Pour nous, c'est avec
-tristesse que nous dirons à Jésus le dernier adieu. Le retrouver vivant
-encore de sa vie d'ombre a été pour nous une grande consolation. Cette
-seconde vie de Jésus, image pâle de la première, est encore pleine
-de charme. Maintenant, tout parfum de lui est perdu. Enlevé sur son
-nuage à la droite de son Père, il nous laisse avec des hommes, et que
-la chute est lourde, ô ciel! Le règne de la poésie est passé. Marie
-de Magdala, retirée dans sa bourgade, y ensevelit ses souvenirs. Par
-suite de cette éternelle injustice qui fait que l'homme s'approprie à
-lui seul l'œuvre dans laquelle la femme a eu autant de part que lui,
-Céphas l'éclipse et la fait oublier! Plus de sermons sur la montagne;
-plus de possédées guéries; plus de courtisanes touchées; plus de ces
-collaboratrices étranges de l'œuvre de la Rédemption,
-
-[Pg 56]-[An 34]
-que Jésus n'avait pas repoussées. Le dieu a vraiment disparu.
-L'histoire de l'Église sera le plus souvent désormais l'histoire des
-trahisons que subira l'idée de Jésus. Mais, telle qu'elle est, cette
-histoire est encore un hymne à sa gloire. Les paroles et l'image de
-l'illustre Nazaréen resteront, au milieu de misères infinies, comme un
-idéal sublime. On comprendra mieux combien il fut grand, quand on aura
-vu combien ses disciples furent petits.
-
-[1] Luc, xxiv, 47.
-
-[2] Sur le nom de «Galiléens» donné aux chrétiens, voir ci-dessous, p.
-235, note 14.
-
-[3] Matthieu est exclusivement galiléen; Luc et le second Marc,
-xvi, 9-20, sont exclusivement hiérosolymites. Jean réunit les deux
-traditions. Paul (I Cor., xv, 5-8) admet aussi des visions arrivées sur
-des points très-éloignés. Il est possible que la vision «des cinq cents
-frères» de Paul, que nous avons identifiée par conjecture avec celle
-«de la montagne de Galilée» de Matthieu, soit une vision hiérosolymite.
-
-[4] I Cor., xv, 7. On, ne peut expliquer le silence des quatre
-Évangiles canoniques sur cette vision qu'en la rapportant à une époque
-placée en deçà du cadre de leur récit. L'ordre chronologique des
-visions, sur lequel saint Paul insiste avec tant de précision, conduit
-au même résultat.
-
-[5] Évang. des hébreux, cité par saint Jérôme, _De viris illustribus_,
-2. Comparez Luc, xxiv, 41-43.
-
-[6] Évang. des hébreux, _loc. cit._
-
-[7] Jean, vii, 5.
-
-[8] Y aurait-il une allusion à ce brusque changement dans Gal., ii, 6?
-
-[9] _Act._, i, 14, témoignage faible, il est vrai. On sent déjà chez
-Luc une tendance à grandir le rôle de Marie. Luc, chap. i et ii.
-
-[10] Jean, xix, 25-27.
-
-[11] La tradition sur son séjour à Éphèse est moderne et sans valeur.
-Voir Épiphane, _Adv. hær._, hær. lxxviii, 11.
-
-[12] Voir _Vie de Jésus_, p. 23 et suiv.
-
-[13] Évangile selon les hébreux, endroit cité ci-dessus, p. 48.
-
-[14] _Act._, viii, 1; Galat., i, 17-19; ii, 1 et suiv.
-
-[15] Luc, xxiv, 49; _Act._, i, 4.
-
-[16] Cette idée, il est vrai, n'est développée que dans le quatrième
-Évangile (ch. xiv, xv, xvi). Mais elle est indiquée dans Matth., iii,
-11; Marc, i, 8; Luc, iii, 16; xii, 11-12; xxiv, 49.
-
-[17] Jean, xx, 22-33.
-
-[18] _Ibid._, xvi, 7.
-
-[19] Luc, xxiv, 49; _Act._, i, 4 et suiv.
-
-[20] _Act._, i, 5-8.
-
-[21] I Cor., xv, 7; Luc, xxiv, 50 et suiv.; _Act._, i, 2 et suiv.
-Certes, il serait très-admissible que la vision de Béthanie racontée
-par Luc fût parallèle à la vision de la montagne, dans Matth., xxviii,
-16 et suiv., avec transposition de lieu. Cependant cette vision chez
-Matthieu n'est pas suivie de l'ascension. Dans la seconde finale de
-Marc, la vision des recommandations finales, suivie de l'ascension, a
-lieu à Jérusalem. Enfin Paul présente la vision «à tous les apôtres»,
-comme distincte de celle «aux cinq cents frères».
-
-[22] D'autres traditions rapportaient la collation de ce pouvoir à des
-visions antérieures (Jean, xx, 23).
-
-[23] Luc, xxiv, 23; _Act._, xxv, 19.
-
-[24] _Act._, i, 11.
-
-[25] I Cor., xv, 8.
-
-[26] Matth., xxviii, 20.
-
-[27] Jean, iii, 13; vi, 62; xvi, 7; xx, 17; Ephes., iv, 10; I Petri,
-iii, 22. Ni Matthieu ni Jean n'ont le récit de l'ascension. Paul (I
-Cor., xv, 7-8) en exclut jusqu'à l'idée.
-
-[28] Marc, xvi, 19; Luc, xxiv, 50-52; _Act._, 2-12; Justin, _Apol. I_,
-50; _Ascension d'Isaïe_, version éthiopienne, xi, 22; version latine
-(Venise, 1522), _sub fin_.
-
-[29] Comparez le récit de la transfiguration.
-
-[30] Jos., _Antiq_., IV, viii, 48.
-
-[31] II Reg., ii, 11 et suiv.
-
-[32] Luc, dernier chapitre de l'Évangile, et premier chapitre des
-_Actes_.
-
-[33] Luc, xxiv, 52.
-
-
-
-[Pg 57]-[An 34]
-CHAPITRE IV.
-
-DESCENTE DE L'ESPRIT-SAINT.--PHÉNOMÈNES EXTATIQUES ET PROPHÉTIQUES.
-
-
-Petits, étroits, ignorants, inexpérimentés, ils l'étaient autant qu'on
-peut l'être. Leur simplicité d'esprit était extrême; leur crédulité
-n'avait pas de bornes. Mais ils avaient une qualité: ils aimaient leur
-maître jusqu'à la folie. Le souvenir de Jésus était resté le mobile
-unique de leur vie; c'était une obsession perpétuelle, et il était
-clair qu'ils ne vivraient jamais que de celui qui, pendant deux ou
-trois ans, les avait si fortement attachés et séduits. Pour les âmes de
-rang secondaire, qui ne peuvent aimer Dieu directement, c'est-à-dire
-trouver du vrai, créer du beau, faire du bien par elles-mêmes, le salut
-est d'aimer quelqu'un en qui luise un reflet du vrai, du beau, du bien.
-Le plus grand nombre des hommes a besoin d'un culte à deux degrés. La
-foule des adorateurs veut un intermédiaire entre elle et Dieu.
-
-
-[Pg 58]-[An 34]
-Quand une personne a réussi à fixer autour d'elle plusieurs autres
-personnes par un lien moral élevé, et qu'elle meurt, il arrive toujours
-que les survivants, souvent divisés jusque-là par des rivalités et des
-dissentiments, se prennent d'une grande amitié les uns pour les autres.
-Mille chères images du passé qu'ils regrettent forment entre eux comme
-un trésor commun. C'est une manière d'aimer le mort que d'aimer ceux
-avec lesquels-on l'a connu. On cherche à se trouver ensemble pour
-se rappeler le temps heureux qui n'est plus. Une profonde parole de
-Jésus[1] se trouve alors vraie à la lettre: le mort est présent au
-milieu des personnes qui sont réunies par son souvenir.
-
-L'affection que les disciples avaient les uns pour les autres, du
-vivant de Jésus, fut ainsi décuplée après sa mort. Ils formaient une
-petite société fort retirée et vivaient exclusivement entre eux. Ils
-étaient à Jérusalem au nombre d'environ cent vingt[2]. Leur piété était
-vive, et encore toute renfermée dans les formes de la piété juive. Le
-temple était leur grand lieu de dévotion[3]. Ils travaillaient sans
-doute pour vivre; mais le
-
-[Pg 59]-[An 34]
-travail manuel, dans la société juive d'alors, occupait, très-peu. Tout
-le monde y avait un métier, et ce métier n'empêchait nullement qu'on
-fût un homme instruit ou bien élevé. Chez nous, les besoins matériels
-sont si difficiles à satisfaire, que l'homme vivant de ses mains est
-obligé de travailler douze ou quinze heures par jour; l'homme de loisir
-peut seul vaquer aux choses de l'âme; l'acquisition de l'instruction
-est une chose rare et chère. Mais, dans ces vieilles sociétés, dont
-l'Orient de nos jours donne encore une idée, dans ces climats, où la
-nature est si prodigue pour l'homme et si peu exigeante, la vie du
-travailleur laissait bien du loisir. Une sorte d'instruction commune
-mettait tout homme au courant des idées du temps. La nourriture et le
-vêtement suffisaient[4]; avec quelques heures de travail peu suivi, on
-y pourvoyait. Le reste appartenait au rêve, à la passion. La passion
-avait atteint dans ces âmes un degré d'énergie pour nous inconcevable.
-Les Juifs de ce temps[5] nous paraissent de vrais possédés, chacun
-obéissant comme un ressort aveugle à l'idée qui s'est emparée de lui.
-
-L'idée dominante, dans la communauté chrétienne, au moment où nous
-sommes, et où les apparitions ont
-
-[Pg 60]-[An 34]
-cessé, était la venue de l'Esprit-Saint. On croyait le recevoir
-sous la forme d'un souffle mystérieux qui passait sur l'assistance.
-Plusieurs se figuraient que c'était le souffle de Jésus lui-même[6].
-Toute consolation intérieure, tout mouvement de courage, tout élan
-d'enthousiasme, tout sentiment de gaieté vive et douce qu'on ressentait
-sans savoir d'où il venait, fut l'œuvre de l'Esprit. Ces bonnes
-consciences rapportaient, comme toujours, à une cause extérieure les
-sentiments exquis qui naissaient en elles. C'était particulièrement
-dans les assemblées que ces phénomènes bizarres d'illuminisme se
-produisaient. Quand tous étaient réunis, et qu'on attendait en silence
-l'inspiration d'en haut, un murmure, un bruit quelconque faisait
-croire à la venue de l'Esprit. Dans les premiers temps, c'étaient les
-apparitions de Jésus qui se produisaient de la sorte. Maintenant, le
-tour des idées avait changé. C'était l'haleine divine qui courait sur
-la petite Église et la remplissait d'effluves célestes.
-
-Ces croyances se rattachaient à des conceptions tirées de l'Ancien
-Testament. L'esprit prophétique est montré dans les livres hébreux
-comme un souffle qui pénètre l'homme et l'exalte. Dans la belle vision
-d'Élie[7], Dieu passe sous la figure d'un vent léger, qui
-
-[Pg 61]-[An 34]
-produit un petit bruissement. Ces vieilles images avaient amené, aux
-basses époques, des croyances fort analogues à celles des spirites de
-nos jours. Dans l'_Ascension d'Isaïe_[8], la venue de l'Esprit est
-accompagnée d'un certain froissement aux portes[9]. Plus souvent,
-toutefois, on concevait cette venue comme un autre baptême, savoir
-le «baptême de l'Esprit», bien supérieur à celui de Jean[10]. Les
-hallucinations du tact étant très-fréquentes parmi des personnes aussi
-nerveuses et aussi exaltées, le moindre courant d'air, accompagné d'un
-frémissement au milieu du silence, était considéré comme le passage
-de l'Esprit. L'un croyait sentir; bientôt tous sentaient[11], et
-l'enthousiasme se communiquait de proche en proche. L'analogie de ces
-phénomènes avec ceux que l'on retrouve chez les visionnaires, de tous
-les temps est facile à saisir. Ils se produisent journellement, en
-partie sous l'influence de la lecture du livre des _Actes des Apôtres_,
-dans les sectes anglaises ou américaines de _quakers_,
-
-[Pg 62]-[An 34]
-_jumpers, shakers_, irvingiens[12], chez les Mormons[13], dans les
-_camp-meetings_ et les _revivals_ de l'Amérique[14]. On les a vus
-reparaître chez nous dans la secte dite des «spirites». Mais une
-immense différence doit être faite entre des aberrations sans portée et
-sans avenir, et des illusions qui ont accompagné l'établissement d'un
-nouveau code religieux pour l'humanité.
-
-Entre toutes ces «descentes de l'Esprit», qui paraissent avoir été
-assez fréquentes, il y en eut une qui laissa dans l'Église naissante
-une profonde impression[15]. Un jour que les frères étaient réunis, un
-orage éclata. Un vent violent ouvrit les fenêtres; le ciel était en
-feu. Les orages en ces pays sont accompagnés d'un prodigieux dégagement
-de lumière; l'atmosphère est comme sillonnée de toutes parts de gerbes
-de flamme. Soit que le fluide électrique ait pénétré dans la pièce
-même, soit qu'un éclair éblouissant ait subitement illuminé la face
-de tous, on fut convaincu que l'Esprit était entré, et qu'il s'était
-épanché sur la tête de chacun sous forme
-
-[Pg 63]-[An 34]
-de langues de feu[16]. C'était une opinion répandue dans les écoles
-théurgiques de Syrie que l'insinuation de l'Esprit se faisait par
-un feu divin et sous forme de lueur mystérieuse[17]. On crut avoir
-assisté à toutes les splendeurs du Sinaï[18], à une manifestation
-divine analogue à celle des anciens jours. Le baptême de l'Esprit
-devint dès lors aussi un baptême de feu. Le baptême de l'Esprit et du
-feu fut opposé et hautement préféré au baptême de l'eau, le seul que
-Jean eût connu[19]. Le baptême du feu ne se produisit que dans des
-occasions rares. Les apôtres seuls et les disciples du premier cénacle
-furent censés l'avoir reçu. Mais l'idée que l'Esprit s'était épanché
-sur eux sous la forme de pinceaux de flamme, ressemblant à des langues
-ardentes, donna origine à une série d'idées singulières, qui tinrent
-une grande place dans les imaginations du temps.
-
-La langue de l'homme inspiré était supposée recevoir une sorte de
-sacrement. On prétendait que
-
-[Pg 64]-[An 34]
-plusieurs prophètes, avant leur mission, avaient été bègues[20];
-que l'ange de Dieu avait promené sur leurs lèvres un charbon qui
-les purifiait et leur conférait le don de l'éloquence[21]. Dans la
-prédication, l'homme était censé ne point parler de lui-même[22]. Sa
-langue était considérée comme l'organe de la Divinité qui l'inspirait.
-Ces langues de feu parurent un symbole frappant. On fut convaincu que
-Dieu avait voulu signifier ainsi qu'il versait sur les apôtres ses dons
-les plus précieux d'éloquence et d'inspiration. Mais on ne s'arrêta
-point là. Jérusalem était, comme la plupart des grandes villes de
-l'Orient, une ville très-polyglotte. La diversité des langues était une
-des difficultés qu'on y trouvait pour une propagande d'un caractère
-universel. Une des choses, d'ailleurs, qui effrayaient le plus les
-apôtres, au début d'une prédication destinée à embrasser le monde,
-était le nombre des langues qu'on y parlait; ils se demandaient sans
-cesse comment ils apprendraient tant de dialectes. «Le don des langues»
-devint de la sorte un privilège merveilleux. On crut la prédication
-de l'Évangile affranchie de l'obstacle que créait la diversité des
-idiomes. On se figura que, dans quelques circonstances solennelles,
-
-[Pg 65]-[An 34]
-les assistants avaient entendu la prédication apostolique chacun dans
-sa propre langue, en d'autres termes que la parole apostolique se
-traduisait d'elle-même à chacun des assistants[23]. D'autres fois, cela
-se concevait d'une manière un peu différente. On prêtait aux apôtres le
-don de savoir, par infusion divine, tous les idiomes et de les parler à
-volonté[24].
-
-Il y avait en cela une pensée libérale; on voulait dire que l'Évangile
-n'a pas de langue à lui, qu'il est traduisible en tous les idiomes,
-et que la traduction vaut l'original. Tel n'était pas le sentiment du
-judaïsme orthodoxe. L'hébreu était pour le juif de Jérusalem la «langue
-sainte»; aucun idiome ne pouvait lui être comparé. Les traductions de
-la Bible étaient peu estimées; tandis que le texte hébreu était gardé
-scrupuleusement, on se permettait dans les traductions des changements,
-des adoucissements. Les juifs d'Égypte et les hellénistes de Palestine
-pratiquaient, il est vrai, un système plus tolérant; ils employaient le
-grec dans la prière[25], et lisaient habituellement
-
-[Pg 66]-[An 34]
-les traductions grecques de la Bible. Mais la première idée chrétienne
-fut plus large encore: selon cette idée, la parole de Dieu n'a pas
-de langue propre; elle est libre, dégagée de toute entrave d'idiome;
-elle se livre à tous spontanément et sans interprète. La facilité avec
-laquelle le christianisme se détacha du dialecte sémitique qu'avait
-parlé Jésus, la liberté avec laquelle il laissa d'abord chaque peuple
-se créer sa liturgie et ses versions de la Bible en dialecte national,
-tenaient à cette espèce d'émancipation des langues. On admettait
-généralement que le Messie ramènerait toutes les langues comme tous les
-peuples à l'unité[26]. Le commun usage et la promiscuité des idiomes
-étaient le premier pas vers cette grande ère d'universelle pacification.
-
-Bientôt, du reste, le don des langues se transforma considérablement
-et aboutit à des effets plus étranges. L'exaltation des têtes amena
-l'extase et la prophétie. Dans ces moments d'extase, le fidèle, saisi
-par l'Esprit, proférait des sons inarticulés et sans suite, qu'on
-prenait pour des mots en langue étrangère, et qu'on cherchait naïvement
-à interpréter[27]. D'autres fois, on croyait que l'extatique parlait
-des langues nouvelles et inconnues jusque-là[28];
-
-[Pg 67]-[An 34]
-ou même la langue des anges[29]. Ces scènes bizarres, qui amenèrent des
-abus, ne devinrent habituelles que plus tard[30]. Mais il est probable
-que, dès les premières années du christianisme, elles se produisirent.
-Les visions des anciens prophètes avaient souvent été accompagnées de
-phénomènes d'excitation nerveuse[31]. L'état dithyrambique des Grecs
-entraînait des faits du même genre; la Pythie se servait de préférence
-de ces mots étrangers ou tombés en désuétude qu'on appelait, comme dans
-le phénomène apostolique, _glosses_[32]. Beaucoup des mots de passe du
-christianisme primitif, lesquels sont justement bilingues ou formés par
-anagrammes, tels que _Abba pater_, _Anathema Maranatha_[33], étaient
-peut-être sortis de ces accès bizarres, entremêlés de soupirs[34], de
-gémissements
-
-[Pg 68]-[An 34]
-étouffés, d'éjaculalions, de prières, d'élans subits, que l'on tenait
-pour prophétiques. C'était comme une vague musique de l'âme, épandue en
-sons indistincts, et que les auditeurs cherchaient à traduire en images
-et en mots déterminés[35], ou plutôt comme des prières de l'Esprit,
-s'adressant à Dieu en une langue connue de Dieu seul et que Dieu sait
-interpréter[36]. L'extatique, en effet, ne comprenait rien à ce qu'il
-disait, et n'en avait même aucune conscience[37]. On écoutait avec
-avidité, et on prêtait à des syllabes incohérentes les pensées qu'on
-trouvait sur-le-champ. Chacun se reportait à son patois et cherchait
-naïvement à expliquer les sons inintelligibles par ce qu'il savait en
-fait de langues. On y réussissait toujours plus ou moins, l'auditeur
-mettant dans ces mots entrecoupés ce qu'il avait au cœur.
-
-L'histoire des sectes d'illuminés est riche en faits du même genre. Les
-prédicants des Cévennes offrirent plusieurs cas de «glossolalie» [38].
-Mais le fait
-
-[Pg 69]-[An 34]
-le plus frappant est celui des «liseurs» suédois[39], vers 1841-1843.
-Des paroles involontaires, dénuées de sens pour ceux qui les
-prononçaient, et accompagnées de convulsions et d'évanouissements,
-furent longtemps un exercice journalier dans cette petite secte.
-Cela devint tout à fait contagieux, et un assez grand mouvement
-populaire s'y rattacha. Chez les irvingiens, le phénomène des langues
-s'est produit avec des traits qui reproduisent de la manière la plus
-frappante les récits des _Actes_ et de saint Paul[40]. Notre siècle a
-vu des scènes d'illusion du même genre qu'on ne rappellera pas ici; car
-il est toujours injuste de comparer la crédulité inséparable d'un grand
-mouvement religieux à la crédulité qui n'a pour cause que la platitude
-d'esprit.
-
-Ces phénomènes étranges transpiraient parfois au dehors. Des
-extatiques, au moment même où ils étaient en proie à leurs
-illuminations bizarres, osaient sortir et se montrer à la foule. On les
-prenait pour des gens
-
-[Pg 70]-[An 34]
-ivres[41]. Quoique sobre en fait de mysticisme, Jésus avait plus d'une
-fois présenté en sa personne les phénomènes ordinaires de l'extase[42].
-Les disciples, pendant deux ou trois ans, furent obsédés de ces idées.
-Le prophétisme était fréquent et considéré comme un don analogue à
-celui des langues[43]. La prière, mêlée de convulsions, de modulations
-cadencées, de soupirs mystiques, d'enthousiasme lyrique, de chants
-d'action de grâce[44], était un exercice journalier. Une riche veine
-de «cantiques», de «psaumes», d'«hymnes», imités de ceux de l'Ancien
-Testament, se trouva ainsi ouverte[45]. Tantôt la bouche et le cœur
-s'accompagnaient mutuellement; tantôt le cœur chantait seul, accompagné
-intérieurement de la grâce[46]. Aucune langue ne rendant les sensations
-nouvelles qui se produisaient, on se laissait aller à un bégayement
-indistinct, à la fois sublime et puéril, où ce qu'on peut appeler «la
-langue chrétienne» flottait à l'état d'embryon. Le christianisme, ne
-trouvant pas
-
-[Pg 71]-[An 34]
-dans les langues anciennes un instrument approprié à ses besoins,
-les a brisées. Mais, en attendant que la religion nouvelle se formât
-un idiome à son usage, il y eut des siècles d'efforts obscurs et
-comme de vagissement. Le style de saint Paul, et en général des
-écrivains du Nouveau Testament, qu'est-il, à sa manière, si ce n'est
-l'improvisation étouffée, haletante, informe, du «glossolale»? La
-langue leur faisait défaut. Comme les prophètes, ils débutaient par
-l'_a a a_ de l'enfant[47]. Ils ne savaient point parler. Le grec et le
-sémitique les trahissaient également. De là cette énorme violence que
-le christianisme naissant fit au langage. On dirait un bègue dans la
-bouche duquel les sons s'étouffent, se heurtent, et aboutissent à une
-pantomime confuse, mais souverainement expressive.
-
-Tout cela était bien loin du sentiment de Jésus; mais pour des esprits
-pénétrés de la croyance au surnaturel, ces phénomènes avaient une
-grande importance. Le don des langues, en particulier, était considéré
-comme un signe essentiel de la religion nouvelle et comme une preuve
-de sa vérité[48]. En tout cas, il en résultait de grands fruits
-d'édification. Plusieurs païens
-
-[Pg 72]-[An 34]
-étaient convertis par là[49]. Jusqu'au IIIe siècle, la «glossolalie»
-se manifesta d'une manière analogue à ce que décrit saint Paul, et
-fut considérée comme un miracle permanent[50]. Quelques-uns des mots
-sublimes du christianisme sont sortis de ces soupirs entrecoupés.
-L'effet général était touchant et pénétrant. Cette façon de mettre
-en commun ses inspirations et de les livrer à l'interprétation de
-la communauté devait établir entre les fidèles un lien profond de
-fraternité.
-
-Comme tous les mystiques, les nouveaux sectaires menaient une vie
-de jeûne et d'austérité[51]. Comme la plupart des Orientaux, ils
-mangeaient peu, ce qui contribuait à les maintenir dans l'exaltation.
-La sobriété du Syrien, cause de sa faiblesse physique, le met dans un
-état perpétuel de fièvre et de susceptibilité nerveuse. Nos grands
-efforts continus de tête sont impossibles avec un tel régime. Mais
-cette débilité cérébrale et musculaire amène, sans cause apparente, de
-vives alternatives de tristesse et de joie, qui mettent l'âme en
-
-[Pg 73]-[An 34]
-rapport continuel avec Dieu. Ce qu'on appelait «la tristesse selon
-Dieu[52]» passait pour un don céleste. Toute la doctrine des Pères de
-la vie spirituelle, des Jean Climaque, des Basile, des Nil, des Arsène,
-tous les secrets du grand art de la vie intérieure, une des créations
-les plus glorieuses du christianisme, étaient en germe dans l'étrange
-état d'âme que traversèrent, en leurs mois d'attente extatique, ces
-ancêtres illustres de tous les «hommes de désirs». Leur état moral
-était étrange; ils vivaient dans le surnaturel. Ils n'agissaient que
-par visions; les rêves, les circonstances les plus insignifiantes leur
-semblaient des avertissements du ciel[53].
-
-Sous le nom de dons du Saint-Esprit se cachaient ainsi les plus
-rares et les plus exquises effusions de l'âme, amour, piété, crainte
-respectueuse, soupirs sans objet, langueurs subites, tendresses
-spontanées. Tout ce qui naît de bon en l'homme, sans que l'homme y
-ait part, fut attribué à un souffle d'en haut. Les larmes surtout
-étaient tenues pour une faveur céleste. Ce don charmant, privilège des
-seules âmes très-bonnes et très-pures, se produisait avec des douceurs
-infinies. On sait quelle force les natures
-
-[Pg 74]-[An 34]
-délicates, surtout les femmes, puisent dans la divine faculté de
-pouvoir pleurer beaucoup. C'est leur prière, à elles, et sûrement la
-plus sainte des prières. Il faut descendre jusqu'en plein moyen âge, à
-cette piété toute trempée de pleurs des saint Bruno, des saint Bernard,
-des saint François d'Assise, pour retrouver les chastes mélancolies
-de ces premiers jours, où l'on sema vraiment dans les larmes pour
-moissonner dans la joie. Pleurer devint un acte pieux; ceux qui ne
-savaient ni prêcher, ni parler les langues, ni faire des miracles,
-pleuraient. On pleurait en priant, en prêchant, en avertissant[54];
-c'était l'avénement du règne des pleurs. On eût dit que les âmes se
-fondaient et voulaient, en l'absence d'un langage qui put rendre leurs
-sentiments, se répandre au dehors par une expression vive et abrégée de
-tout leur être intérieur.
-
-[1] Matth., xviii, 20.
-
-[2] _Act._, i, 15. La plus grande partie des «cinq cents frères» était
-sans doute restée en Galilée. Ce qui est dit _Act._, ii, 41, est
-sûrement une exagération, ou du moins une anticipation.
-
-[3] Luc, xxiv, 53; _Act._, ii, 46. Comp. Luc, ii, 37; Hégésippe, dans
-Eusèbe, _Hist. eccl._, II, 23.
-
-[4] Deuter., x, 18; I Tim., vi, 8.
-
-[5] Lire la _Guerre des Juifs_ de Josèphe.
-
-[6] Jean, xx, 22.
-
-[7] I Reg., xix, 11-12.
-
-[8] Cet ouvrage paraît avoir été écrit au commencement du IIe siècle de
-notre ère.
-
-[9] _Ascension d'Isaïe_, vi, 6 et suiv. (version éthiopienne).
-
-[10] Matth., iii, 11; Marc, i, 8; Luc, iii, 16; _Act._, i, 5; xi, 16;
-xix, 4; I Joan., v, 6 et suiv.
-
-[11] Comparez Misson, _le Théâtre sacré des Cévennes_ (Londres, 1707),
-p. 103.
-
-[12] _Revue des Deux Mondes_, sept. 1853, p. 966 et suiv.
-
-[13] Jules Remy, _Voyage au pays des Mormons_ (Paris, 1860), livres ii
-et iii; par exemple, vol. I, p. 259-260; vol. II, 470 et suiv.
-
-[14] Astié, _le Réveil religieux des États-Unis_ (Lausanne, 1859).
-
-[15] _Act._, ii, 1-3; Justin, _Apol. I_, 50.
-
-
-[16] L'expression «langue de feu» signifie simplement, en hébreu, une
-flamme (Isaïe v, 24). Comp, Virgile, _Æn._, II, 682-84.
-
-[17] Jamblique (_De myst._, sect. III, cap. 6) expose toute la théorie
-de ces descentes lumineuses de l'Esprit.
-
-[18] Comparez Talmud de Babylone, _Chagiga_, 14 _b_, Midraschim, _Schir
-hasschirin rabba_, fol. 10 _b_; _Ruth rabba_, fol. 42 _a_; _Koheleth
-rabba_, 87 _a_.
-
-[19] Matth., iii, 11; Luc, iii, 16.
-
-[20] Exode, iv, 10; comp. Jérémie, i, 6.
-
-[21] Isaïe, vi, 5 et suiv.; comp. Jérém., i, 9.
-
-[22] Luc, xi, 12; Jean, xiv, 26.
-
-[23] _Act._, ii, 5 et suiv. C'est le sens le plus probable du récit,
-quoiqu'il puisse signifier aussi que chacun des idiomes était parlé
-séparément par chacun des prédicants.
-
-[24] _Act._, ii, 4. Comp. I Cor. xii, 10, 28; xiv, 21-22. Pour des
-imaginations analogues, voir Calmeil, _De la folie_, I, p. 9, 262; II,
-p. 357 et suiv.
-
-[25] Talmud de Jérusalem, Sota, 21 _b_.
-
-[26] _Testam. des douze patr._, Juda, 25.
-
-[27] _Act._, ii, 4; x, 44 et suiv.; xi, 15; xix, 6; I Cor., xii-xiv.
-
-[28] Marc, xvi, 17. Il faut se rappeler que, dans l'ancien hébreu,
-comme du reste dans toutes les langues anciennes (voir mon _Orig. du
-langage_, p. 177 et suiv.), les mots désignant «étranger», «langue
-étrangère», venaient de mots qui signifiaient «bégayer», «balbutier»,
-un idiome inconnu se présentant toujours aux peuples naïfs comme un
-bégayement indistinct. V. Isaïe, xxviii, 11; xxxiii, 19; I Cor., xiv,
-21.
-
-[29] I Cor., xiii, 1, en tenant compte de ce qui précède.
-
-[30] I Cor., xii, 28, 30; xiv, 2 et suiv.
-
-[31] I Sam., xix, 23 et suiv.
-
-[32] Plutarque, _De Pythiæ oraculis_, 24. Comparez la prédiction de
-Cassandre dans l'_Agamemnon_ d'Eschyle.
-
-[33] I Cor., xii, 3; xvi, 22; Rom., viii, 15.
-
-[34] Rom., viii, 23, 26, 27.
-
-[35] I Cor., xiii, 1; xiv, 7 et suiv.
-
-[36] Rom., viii, 26-27.
-
-[37] I Cor., xiv, 13, 14, 27 et suiv.
-
-[38] Jurieu, _Lettres pastorales_, 3e année, 3_e_ lettre; Misson, _le
-Théâtre sacré des Cévennes_, p. 10, 14, 15, 18, 19, 22, 31, 32, 36, 37,
-65, 66, 68, 70, 94, 104, 109, 126, 140; Brueys, _Histoire du fanatisme_
-(Montpellier, 1709), I, pages 145 et suiv.; Fléchier, _Lettres
-choisies_ (Lyon, 1734), I, p. 353 et suiv.
-
-[39] Karl Hase, _Hist. de l'Église_, § 439 et 458, 5; le journal
-protestant _l'Espérance_, 1er avril 1847.
-
-[40] M. Hohl, _Bruchstücke aus dem Leben und den Schriften Ed.
-Irving's_ (Saint-Gall, 1839), p. 145, 149 et suiv.; Karl Hase, _Hist.
-de l'Égl._, § 458, 4.--Pour les Mormons, voir Remy, _Voyage_, I, p.
-176-177, note; 259-260; II, p. 55 et suiv.--Pour les convulsionnaires
-de Saint-Médard, voir surtout Carré de Montgeron, _la Vérité sur les
-miracles_, etc. (Paris, 1737-1741), II, p. 18, 19, 49, 54, 55, 63, 64.
-80, etc.
-
-[41] _Act._, ii, 13, 15.
-
-[42] Marc, iii, 21 et suiv.; Jean, x, 20 et suiv.; xii, 27 et suiv.
-
-[43] _Act._, xix, 6; I Cor., xiv, 3 et suiv.
-
-[44] _Act._, x, 46; I Cor. xiv, 15, 16, 26.
-
-[45] Col., iii, 16; Eph., v, 19 (Ψαλμοί, ὔμνοί, ᾠδαὶ πνευματικαἰ). Voir
-les premiers chapitres de l'Évangile de Luc. Comparez, en particulier,
-Luc, i, 46 à _Act._, x, 46.
-
-[46] I Cor., xiv, 15; Col., iii, 16; Eph., v, 19.
-
-[47] Jérémie, i, 6.
-
-[48] Marc, xvi, 17.
-
-[49] I Cor., xiv, 22. Πνεῦμα, dans les épîtres de saint Paul, est
-souvent rapproché de δύναμις. Les phénomènes spirites sont regardés
-comme des δυνάμεις;, c'est-à-dire des miracles.
-
-[50] Irénée, _Adv. hær._, V, vi, 1; Tertullien, _Adv. Marcion._, V, 8;
-_Constit. apost._, VIII, 1.
-
-[51] Luc, ii, 37; II Cor., vi, 5; xi, 27.
-
-[52]. II Cor., vii, 10.
-
-[53] _Act._, viii, 26 et suiv.; x entier; xvi, 6, 7, 9 et suiv.
-Comparez Luc, ii, 27, etc.
-
-[54] _Act._, xx, 19, 31; Rom., viii, 23, 26.
-
-
-
-[Pg 75]-[An 35]
-CHAPITRE V.
-
-PREMIÈRE ÉGLISE DE JÉRUSALEM; ELLE EST TOUTE CÉNOBITIQUE.
-
-
-L'habitude de vivre ensemble, dans une même foi et dans une même
-attente, créa nécessairement beaucoup d'habitudes communes. Très-vite,
-des règles s'établirent et donnèrent à cette Église primitive quelque
-analogie avec les établissements de vie cénobitique, tels que le
-christianisme les connut plus tard. Beaucoup de préceptes de Jésus
-portaient à cela; le vrai idéal de la vie évangélique est un monastère,
-non un monastère fermé de grilles, une prison à la façon du moyen âge,
-avec la séparation des deux sexes, mais un asile au milieu du monde,
-un espace réservé pour la vie de l'esprit, une association libre ou
-petite confrérie intime, traçant une haie autour d'elle pour écarter
-les soucis qui nuisent à la liberté du royaume de Dieu.
-
-Tous vivaient donc en commun, n'ayant qu'un
-
-[Pg 76]-[An 35]
-cœur et qu'une âme[1]. Personne ne possédait rien qui lui fût propre.
-En se faisant disciple de Jésus, on vendait ses biens et on faisait don
-du prix à la société. Les chefs de la société distribuaient ensuite
-le bien commun à chacun selon ses besoins. Ils habitaient un seul
-quartier[2]. Ils prenaient leurs repas ensemble, et continuaient d'y
-attacher le sens mystique que Jésus avait prescrit[3]. De longues
-heures se passaient en prières. Ces prières étaient quelquefois
-improvisées à haute voix, plus souvent méditées en silence. Les
-extases étaient fréquentes, et chacun se croyait sans cesse favorisé
-de l'inspiration divine. La concorde était parfaite; nulle querelle
-dogmatique, nulle dispute de préséance. Le souvenir tendre de Jésus
-effaçait toutes les dissensions. La joie était dans tous les cœurs,
-vive et profonde[4]. La morale était austère, mais pénétrée d'un
-sentiment doux et tendre. On se groupait par maisons pour prier et se
-livrer aux exercices extatiques[5]. Le souvenir de ces deux ou trois
-premières
-
-[Pg 77]-[An 35]
-années resta comme celui d'un paradis terrestre, que le christianisme
-poursuivra désormais dans tous ses rêves, et où il essayera vainement
-de revenir. Qui ne voit, en effet, qu'une telle organisation ne pouvait
-s'appliquer qu'à une très-petite Église? Mais, plus tard, la vie
-monastique reprendra pour son compte cet idéal primitif, que l'Église
-universelle ne songera guère à réaliser.
-
-Que l'auteur des _Actes_, à qui nous devons le tableau de cette
-première chrétienté de Jérusalem, ait un peu forcé les couleurs, et
-en particulier exagéré la communauté de biens qui y régnait, cela est
-possible assurément. L'auteur des _Actes_ est le même que l'auteur
-du troisième Évangile, qui, dans la vie de Jésus, a l'habitude de
-transformer les faits selon ses théories[6], et chez lequel la tendance
-aux doctrines de l'_ébionisme_[7], c'est-à-dire de l'absolue pauvreté,
-est souvent très-sensible. Néanmoins, le récit des _Actes_ ne peut être
-ici dénué de quelque fondement. Quand même Jésus n'aurait prononcé
-aucun des axiomes communistes qu'on lit dans le troisième Évangile,
-il est certain que le renoncement aux biens de ce monde et l'aumône
-poussée jusqu'à se dépouiller
-
-[Pg 78]-[An 35]
-soi-même, était parfaitement conforme à l'esprit de sa prédication. La
-croyance que le monde va finir a toujours produit le dégoût des biens
-du monde et la vie commune[8]. Le récit des _Actes_ est, d'ailleurs,
-parfaitement conforme à ce que nous savons de l'origine des autres
-religions ascétiques, du bouddhisme, par exemple. Ces sortes de
-religions commencent toujours par la vie cénobitique. Leurs premiers
-adeptes sont des espèces de moines mendiants. Le laïque n'y apparaît
-que plus tard et quand ces religions ont conquis des sociétés entières,
-où la vie monastique ne peut exister qu'à l'état d'exception[9].
-
-Nous admettons donc, dans l'Église de Jérusalem, une période de vie
-cénobitique. Deux siècles plus tard, le christianisme faisait encore
-aux païens l'effet d'une secte communiste[10]. Il faut se rappeler que
-les esséniens ou thérapeutes avaient déjà donné le modèle de ce genre
-de vie, lequel sortait fort légitimement du mosaïsme. Le code mosaïque
-étant essentiellement
-
-[Pg 79]-[An 35]
-moral et non politique, son produit naturel était l'utopie sociale,
-l'église, la synagogue, le couvent, non l'état civil, la nation,
-la cité. L'Égypte avait, depuis plusieurs siècles, des reclus et
-des recluses nourris par l'État, probablement en exécution de legs
-charitables, auprès du Sérapéum de Memphis[11]. Il faut se rappeler
-surtout qu'une telle vie en Orient n'est nullement ce qu'elle a été
-dans notre Occident. En Orient, on peut très-bien jouir de la nature
-et de l'existence sans rien posséder. L'homme, dans ces pays, est
-toujours libre, parce qu'il a peu de besoins; l'esclavage du travail y
-est inconnu. Nous voulons bien que le communisme de l'Église primitive
-n'ait été ni aussi rigoureux ni aussi universel que le veut l'auteur
-des _Actes_. Ce qui est sûr, c'est qu'il y avait à Jérusalem une
-grande communauté de pauvres, gouvernée par les apôtres, et à laquelle
-on envoyait des dons de tous les points de la chrétienté[12]. Cette
-communauté fut obligée sans doute d'établir des règlements assez
-sévères, et, quelques
-
-[Pg 80]-[An 35]
-années plus tard, il fallut même, pour la gouverner, faire agir la
-terreur. Des légendes épouvantables circulaient, d'après lesquelles le
-seul fait d'avoir retenu quelque chose sur ce que l'on donnait à la
-communauté était présenté comme un crime capital, et puni de mort[13].
-
-Les portiques du temple, surtout le portique de Salomon, qui dominait
-le val de Cédron, étaient le lieu où se réunissaient habituellement
-les disciples pendant le jour[14]. Ils y retrouvaient le souvenir
-des heures que Jésus avait passées dans le même endroit. Au milieu
-de l'extrême activité qui régnait autour du temple, on devait les
-remarquer peu. Les galeries qui faisaient partie de cet édifice étaient
-le siège d'écoles et de sectes nombreuses, le théâtre de disputes sans
-fin. Les fidèles de Jésus devaient d'ailleurs passer pour des dévots
-très-exacts; car ils observaient encore les pratiques juives avec
-scrupule, priant aux heures voulues[15] et observant tous les préceptes
-de la Loi. C'étaient des juifs, ne différant des autres qu'en ce qu'ils
-croyaient le Messie déjà venu. Les gens qui n'étaient pas au courant de
-ce qui les concernait (et c'était l'immense majorité) les regardaient
-comme une secte de
-
-[Pg 81]-[An 35]
-_hasidim_ ou gens pieux. On n'était ni schismatique ni hérétique
-pour s'affilier à eux[16], pas plus qu'on ne cesse d'être protestant
-pour être disciple de Spener, ou catholique pour être de l'ordre de
-Saint-François ou de Saint-Bruno. Le peuple les aimait à cause de leur
-piété, de leur simplicité, de leur douceur[17]. Les aristocrates du
-temple les voyaient sans doute avec déplaisir. Mais la secte faisait
-peu d'éclats; elle était tranquille, grâce à son obscurité.
-
-Le soir, les frères rentraient à leur quartier et prenaient le repas,
-divisés par groupes[18], en signe de fraternité et en souvenir de
-Jésus, qu'ils voyaient toujours présent au milieu d'eux. Le chef de
-table rompait le pain, bénissait la coupe[19], et les faisait circuler
-comme un symbole d'union en Jésus. L'acte le plus vulgaire de la vie
-devenait ainsi le plus auguste et le plus saint. Ces repas en famille,
-toujours aimés des Juifs[20], étaient accompagnés de prières, d'élans
-pieux, et remplis d'une douce gaieté. On se croyait encore au temps où
-Jésus les animait de sa présence; on s'imaginait le
-
-[Pg 82]-[An 35]
-voir, et de bonne heure le bruit se répandit que Jésus avait dit:
-«Chaque fois que vous romprez le pain, faites-le en mémoire de
-moi[21].» Le pain lui-même devint en quelque sorte Jésus, conçu comme
-source unique de force pour ceux qui l'avaient aimé et qui vivaient
-encore de lui. Ces repas, qui furent toujours le symbole principal
-du christianisme et l'âme de ses mystères[22], avaient d'abord lieu
-tous les soirs. Mais bientôt l'usage les restreignit au dimanche[23]
-soir[24]. Plus tard, le repas mystique fut transporté au matin[25]. Il
-est probable qu'au moment de l'histoire où nous sommes arrivés, le jour
-férié de chaque semaine était encore, pour les chrétiens, le samedi[26].
-
-Les apôtres choisis par Jésus et qu'on supposait avoir reçu de lui un
-mandat spécial pour annoncer au monde le royaume de Dieu, avaient, dans
-la petite communauté, une supériorité incontestée. Un des premiers
-soins, dès que la secte se vit assise tranquillement à Jérusalem, fut
-de combler le vide que Juda
-
-[Pg 83]-[An 35]
-de Kérioth avait laissé dans son sein[27]. L'opinion que ce dernier
-avait trahi son maître et avait été la cause de sa mort devenait de
-plus en plus générale. La légende s'en mêlait, et tous les jours on
-apprenait quelque circonstance nouvelle qui ajoutait à la noirceur de
-son action. Il s'était acheté un champ près de la vieille nécropole de
-Hakeldama, au sud de Jérusalem, et il y vivait retiré[28]. Tel était
-l'état d'exaltation naïve où se trouvait toute la petite Église, que,
-pour le remplacer, on résolut d'avoir recours à la voie du sort. En
-général, dans les grandes émotions religieuses, on affectionne ce moyen
-de se décider, car on admet en principe que rien n'est fortuit, qu'on
-est l'objet principal de l'attention divine, et que la part de Dieu
-dans un fait est d'autant plus grande que celle de l'homme est plus
-faible. On tint seulement à ce que les candidats fussent pris dans
-le groupe des disciples les plus anciens, qui avaient été témoins de
-toute la série des événements depuis le baptême de Jean. Cela réduisait
-considérablement le nombre des éligibles. Deux seulement se trouvèrent
-sur les rangs, José Bar-Saba, qui portait le nom de _Justus_[29], et
-Matthia. Le sort tomba sur Matthia, qui
-
-[Pg 84]-[An 35]
-dès lors fut compté au nombre des Douze. Mais ce fut le seul exemple
-d'un tel remplacement. Les apôtres furent conçus désormais comme nommés
-une fois pour toutes par Jésus et ne devant pas avoir de successeurs.
-Le danger d'un collége permanent, gardant pour lui toute la vie et
-toute la force de l'association, fut écarté, pour un temps, avec un
-instinct profond. La concentration de l'Église en une oligarchie ne
-vint que bien plus tard.
-
-Il faut se prémunir, du reste, contre les malentendus que ce nom
-d'«apôtre» peut provoquer et auxquels il n'a pas manqué de donner
-lieu. Dès une époque fort ancienne, on fut amené par quelques passages
-des Évangiles, et surtout par l'analogie de la vie de saint Paul,
-à concevoir les apôtres comme des missionnaires essentiellement
-voyageurs, se partageant en quelque sorte le monde d'avance, et
-parcourant en conquérants tous les royaumes de la terre[30]. Un
-cycle de légendes se forma sur cette donnée et s'imposa à l'histoire
-ecclésiastique[31]. Rien déplus contraire à la vérité[32]. Le corps des
-Douze fut d'habitude en permanence à Jérusalem; jusqu'à l'an 60 à peu
-près, les apôtres ne sortirent de la ville sainte que pour des missions
-
-[Pg 85]-[An 35]
-temporaires. Par là s'explique l'obscurité où restèrent la plupart des
-membres du conseil central. Très-peu d'entre eux eurent un rôle. Ce
-fut une sorte de sacré collége ou de sénat[33], uniquement destiné à
-représenter la tradition et l'esprit conservateur. On finit par les
-décharger de toute fonction active, de sorte qu'il ne leur resta qu'à
-prêcher et à prier[34]; encore les rôles brillants de la prédication ne
-leur échurent-ils pas. On savait à peine leurs noms hors de Jérusalem,
-et, vers l'an 70 ou 80, les listes qu'on donnait de ces douze élus
-primitifs n'étaient d'accord que sur les noms principaux[35].
-
-Les «frères du Seigneur» paraissent souvent à côté des «apôtres»,
-quoiqu'ils en fussent distincts[36]. Leur autorité était au moins égale
-à celle des apôtres. Ces deux groupes constituaient, dans l'Église
-naissante, une sorte d'aristocratie fondée uniquement sur les rapports
-plus ou moins intimes que leurs membres avaient eus avec le maître.
-C'étaient là les hommes que Paul appelait «les colonnes[37]» de
-l'Église de Jérusalem. On voit, du reste, que les
-
-[Pg 86]-[An 35]
-distinctions de la hiérarchie ecclésiastique n'existaient pas encore.
-Le titre n'était rien; l'importance personnelle était tout. Le principe
-du célibat ecclésiastique était bien déjà, posé[38]; mais il fallait du
-temps pour amener tous ces germes à leur complet développement. Pierre
-et Philippe étaient mariés, avaient des fils et des filles[39].
-
-Le terme pour désigner la réunion des fidèles était l'hébreu _kahal_,
-qu'on rendit par le mot essentiellement démocratique ἐκκλησία.
-_Ecclesia_, c'est la convocation du peuple dans les vieilles cités
-grecques, l'appel au Pnyx ou à l'_agora_. A partir du IIe ou du IIIe
-siècle avant J.-C., les mots de la démocratie athénienne devinrent en
-quelque sorte de droit commun dans la langue hellénique; plusieurs
-de ces termes[40], par suite de l'usage qu'en firent les confréries
-grecques, entrèrent dans la langue chrétienne. C'était, en effet, la
-vie populaire, restreinte depuis des siècles, qui reprenait son cours
-sous des formes tout à fait différentes. L'Église primitive est une
-petite démocratie à sa manière. Il n'est pas jusqu'à l'élection par le
-sort,
-
-[Pg 87]-[An 35]
-moyen si cher aux anciennes républiques, qui ne s'y retrouve
-parfois[41]. Moins âpre pourtant et moins soupçonneuse que les
-anciennes cités, l'Église déléguait volontiers son autorité; comme
-toute société théocratique, elle tendait à abdiquer entre les mains
-d'un clergé, et il était facile de prévoir qu'un ou deux siècles
-ne s'écouleraient pas avant que toute cette démocratie tournât à
-l'oligarchie.
-
-Le pouvoir qu'on prêtait à l'Église réunie et à ses chefs était énorme.
-L'Église conférait toute mission, se guidant uniquement dans ses choix
-sur des signes donnés par l'Esprit[42]. Son autorité allait jusqu'à
-décréter la mort. On racontait qu'à la voix de Pierre, des délinquants
-étaient tombés à la renverse et avaient expiré sur-le-champ[43].
-Saint Paul, un peu plus tard, ne craint pas, en excommuniant un
-incestueux, «de le livrer à Satan pour la mort de sa chair, afin que
-son esprit soit sauvé au grand jour du Seigneur[44]». L'excommunication
-était tenue pour l'équivalent d'une sentence de mort. On ne doutait
-pas qu'une personne que les apôtres ou les chefs d'Église avaient
-retranchée du corps des saints et
-
-[Pg 88]-[An 35]
-livrée au pouvoir du mal[45], ne fût perdue. Satan était considéré
-comme l'auteur des maladies; lui livrer le membre gangrené, c'était
-livrer celui-ci à l'exécuteur naturel de la sentence. Une mort
-prématurée était tenue d'ordinaire pour le résultat d'un de ces arrêts
-occultes, qui, selon la forte expression hébraïque, «extirpait une âme
-d'Israël[46]». Les apôtres se croyaient investis de droits surnaturels.
-En prononçant de telles condamnations, ils pensaient que leurs
-anathèmes ne pouvaient manquer d'être suivis d'effet.
-
-L'impression terrible que faisaient les excommunications, et la
-haine de tous les confrères contre les membres ainsi retranchés,
-pouvaient en effet, dans beaucoup de cas, amener la mort, ou du moins
-forcer le coupable à s'expatrier. La même équivoque terrible se
-retrouvait dans l'ancienne Loi. «L'extirpation» impliquait à la fois
-la mort, l'expulsion de la communauté, l'exil, un trépas solitaire et
-mystérieux[47]. Tuer l'apostat, le blasphémateur, frapper le corps pour
-sauver l'âme, devait paraître tout légitime.
-
-[Pg 89]-[An 35]
-Il faut se rappeler que nous sommes au temps des zélotes, qui
-regardaient comme un acte de vertu de poignarder quiconque manquait à
-la loi[48], et ne pas oublier que certains chrétiens étaient ou avaient
-été zélotes[49]. Des récits comme celui de la mort d'Ananie et de
-Saphire[50] n'excitaient aucun scrupule. L'idée de la puissance civile
-était si étrangère à tout ce monde placé en dehors du droit romain, on
-était si persuadé que l'Église est une société complète, se suffisant à
-elle-même, que personne ne voyait, dans un miracle entraînant la mort
-ou la mutilation d'une personne, un attentat punissable devant la loi
-civile. L'enthousiasme et une foi ardente couvraient tout, excusaient
-tout. Mais l'effroyable danger que recelaient pour l'avenir ces maximes
-théocratiques s'aperçoit facilement. L'Église est armée d'un glaive;
-l'excommunication sera un arrêt de mort. Il y a désormais dans le monde
-un pouvoir en dehors de l'État qui dispose de la vie des citoyens.
-Certes, si l'autorité romaine s'était bornée à réprimer chez les juifs
-et les chrétiens des principes aussi condamnables, elle aurait eu mille
-fois raison. Seulement, dans sa brutalité,
-
-[Pg 90]-[An 35]
-elle confondit la plus légitime des libertés, celle d'adorer à sa
-manière, avec des abus qu'aucune société n'a jamais pu supporter
-impunément.
-
-Pierre avait parmi les apôtres une certaine primauté, tenant surtout à
-son zèle et à son activité[51]. En ces premières années, il se sépare
-à peine de Jean, fils de Zébédée. Ils marchaient presque toujours
-ensemble[52], et leur concorde fut sans doute la pierre angulaire de
-la foi nouvelle. Jacques, frère du Seigneur, les égalait presque en
-autorité, au moins dans une fraction de l'Église. Quant à certains amis
-intimes de Jésus, comme les femmes galiléennes, la famille de Béthanie,
-nous avons déjà remarqué qu'il n'est plus question d'eux. Moins
-soucieuses d'organiser et de fonder, les fidèles compagnes de Jésus se
-contentaient d'aimer mort celui qu'elles avaient aimé vivant. Plongées
-dans leur attente, les nobles femmes qui ont fait la foi du monde
-étaient presque des inconnues pour les hommes importants de Jérusalem.
-Quand elles moururent, les traits les plus importants de l'histoire
-du christianisme naissant furent mis au tombeau avec elles. Les rôles
-actifs font seuls la renommée; ceux qui se contentent
-
-[Pg 91]-[An 35]
-d'aimer en secret restent obscurs, mais sûrement ils ont la meilleure
-part.
-
-Inutile de dire que ce petit groupe de gens simples n'avait aucune
-théologie spéculative. Jésus s'était tenu sagement éloigné de toute
-métaphysique. Il n'eut qu'un dogme, sa propre filiation divine et la
-divinité de sa mission. Tout le symbole de l'Église primitive pouvait
-tenir en une ligne: «Jésus est le Messie, fils de Dieu.» Cette croyance
-reposait sur un argument péremptoire, le fait de la résurrection, dont
-les disciples se portaient comme témoins. En réalité, personne (pas
-même les femmes galiléennes) ne disait avoir vu la résurrection[53].
-Mais l'absence du corps et les apparitions qui avaient suivi
-paraissaient équivalentes au fait lui-même. Attester la résurrection
-de Jésus, telle était la tâche que tous envisageaient comme leur étant
-spécialement imposée[54]. On s'imagina d'ailleurs bien vite que le
-maître
-
-[Pg 92]-[An 35]
-avait prédit cet événement. On se rappela diverses paroles de lui,
-qu'on se figura n'avoir pas bien comprises, et où l'on vit après
-coup une annonce de la résurrection[55]. La croyance en la prochaine
-manifestation glorieuse de Jésus était universelle[56]. Le mot secret
-que les confrères disaient entre eux pour se reconnaître et se
-fortifier, était _Maran atha_, «le Seigneur va venir»[57]! On croyait
-se rappeler une déclaration de Jésus, d'après laquelle la prédication
-n'aurait pas le temps d'atteindre toutes les villes d'Israël avant que
-le Fils de l'homme apparût dans sa majesté[58]. En attendant, Jésus
-ressuscité est assis à la droite de son Père. Là, il se repose jusqu'au
-jour solennel où il viendra, assis sur les nuées, juger les vivants et
-les morts[59].
-
-L'idée qu'ils avaient de Jésus était celle que Jésus leur avait
-donnée lui-même. Jésus a été un prophète puissant en œuvres et en
-paroles[60], un homme élu de Dieu, ayant reçu une mission spéciale pour
-l'humanité[61], mission qu'il a prouvée par ses miracles et surtout
-
-[Pg 93]-[An 35]
-par sa résurrection. Dieu l'a oint de l'Esprit-Saint et l'a revêtu
-de force; il a passé en faisant du bien et en guérissant ceux qui
-étaient sous le pouvoir du diable[62]; car Dieu était avec lui[63].
-C'est le fils de Dieu, c'est-à-dire un homme parfaitement de Dieu,
-un représentant de Dieu sur la terre; c'est le Messie, le sauveur
-d'Israël, annoncé par les prophètes[64]. La lecture des livres de
-l'Ancien Testament, surtout des prophètes et des psaumes, était
-habituelle, dans la secte. On portait dans cette lecture une idée fixe,
-celle de retrouver partout le type de Jésus. On fut persuadé que les
-anciens livres hébreux étaient pleins de lui, et, dès les premières
-années, il se forma une collection de textes tirés des prophètes, des
-psaumes, et de certains livres apocryphes, où l'on était convaincu que
-la vie de Jésus était prédite et décrite par avance[65]. Cette méthode
-d'interprétation arbitraire était alors celle de toutes les écoles
-juives. Les allusions messianiques étaient une sorte de jeu d'esprit,
-analogue à l'usage que les anciens prédicateurs faisaient des passages
-
-[Pg 94]-[An 35]
-de la Bible, détournés de leur sens naturel et pris comme de simples
-ornements de rhétorique sacrée.
-
-Jésus, avec son tact exquis des choses religieuses, n'avait institué
-aucun rituel nouveau. La nouvelle secte n'avait pas encore de
-cérémonies spéciales[66]. Les pratiques de piété étaient les pratiques
-juives. Les réunions n'avaient rien de liturgique dans le sens
-précis; c'étaient des séances de confréries, où l'on se livrait à
-la prière, aux exercices de glossolalie, de prophétie[67], et à la
-lecture de la correspondance. Rien encore de sacerdotal. Il n'y a pas
-de prêtre (_cohen_ ou ἱερεύς); le _presbyteros_ est «l'ancien» de la
-communauté, rien de plus. Le seul prêtre est Jésus[68]; en un autre
-sens, tous les fidèles le sont[69]. Le jeûne était considéré comme
-une pratique très-méritoire[70]. Le baptême était le signe d'entrée
-dans la secte[71]. Le rite était le même que pour celui de Jean, mais
-on l'administrait au nom de Jésus[72]. Le baptême toutefois était
-considéré comme une initiation insuffisante.
-
-[Pg 95]-[An 35]
-Il devait être suivi de la collation des dons du Saint-Esprit[73],
-laquelle se faisait au moyen d'une prière prononcée par les apôtres sur
-la tête du néophyte, avec l'imposition des mains.
-
-Cette imposition des mains, déjà si familière à Jésus[74], était
-l'acte sacramentel par excellence[75]. Elle conférait l'inspiration,
-l'illumination intérieure, le pouvoir de faire des prodiges, de
-prophétiser, de parler les langues. C'était ce qu'on appelait le
-baptême de l'Esprit. On croyait se rappeler une parole de Jésus:
-«Jean vous a baptisés par l'eau; mais vous, vous serez baptisés
-par l'Esprit[76].» Peu à peu, on fondit ensemble toutes ces
-idées, et le baptême se conféra «au nom du Père et du Fils et de
-l'Esprit-Saint[77].» Mais il n'est pas probable que cette formule,
-aux premiers jours où nous sommes, fût encore employée. On voit la
-simplicité de ce culte, chrétien primitif. Ni Jésus ni les apôtres ne
-l'avaient inventé. Certaines sectes juives avaient adopté avant eux ces
-
-[Pg 96]-[An 35]
-cérémonies graves et solennelles, qui paraissent venir en partie de la
-Chaldée, où elles sont encore pratiquées avec des liturgies spéciales
-par les Sabiens ou Mendaïtes[78]. La religion de la Perse renfermait
-aussi beaucoup de rites du même genre[79].
-
-Les croyances de médecine populaire, qui avaient fait une partie de
-la force de Jésus, se continuaient dans ses disciples. Le pouvoir
-des guérisons était une des grâces merveilleuses que conférait
-l'Esprit[80]. Les premiers chrétiens, comme presque tous les juifs
-du temps, voyaient dans les maladies la punition d'une faute[81] ou
-l'œuvre d'un démon malfaisant[82]. Les apôtres passaient, ainsi que
-Jésus, pour de puissants exorcistes[83]. On s'imaginait que des lotions
-d'huile opérées par eux, avec imposition des mains et invocation du nom
-de Jésus, étaient toutes-puissantes pour laver les péchés causes de la
-maladie
-
-[Pg 97]-[An 35]
-et pour guérir le malade[84]. L'huile a toujours été en Orient le
-médicament par excellence[85]. Seule, du reste, l'imposition des mains
-des apôtres était censée avoir les mêmes effets[86]. Cette imposition
-se faisait par l'attouchement immédiat. Il n'est pas impossible que,
-dans certains cas, la chaleur des mains, se communiquant vivement à la
-tête, procurât au malade un peu de soulagement.
-
-La secte étant jeune et peu nombreuse, la question des morts ne se
-posa pour elle que plus tard. L'effet causé par les premiers décès qui
-eurent lieu dans les rangs des confrères fut étrange[87]. On s'inquiéta
-du sort des trépassés; on se demanda s'ils seraient moins favorisés que
-ceux qui étaient réservés pour voir de leurs yeux l'avénement du Fils
-de l'homme. On en vint généralement à considérer l'intervalle entre la
-mort et la résurrection comme une sorte de lacune dans la conscience du
-défunt[88]. L'idée, exposée dans le _Phédon_, que l'âme existe avant
-et après la mort, que la mort est un bien, qu'elle est même l'état
-philosophique par excellence, puisque
-
-[Pg 98]-[An 35]
-l'âme alors est tout à fait libre et dégagée, cette idée, dis-je,
-n'était nullement arrêtée chez les premiers chrétiens. Le plus
-souvent, il semble que l'homme pour eux n'existait pas sans corps.
-Cette conception dura longtemps, et ne céda que quand la doctrine de
-l'immortalité de l'âme, au sens de la philosophie grecque, eut fait
-son entrée dans l'Église, et se fut combinée tant bien que mal avec
-le dogme chrétien de la résurrection et du renouvellement universel.
-A l'heure où nous sommes, la croyance à la résurrection régnait à peu
-près seule[89]. Le rite des funérailles était sans doute le rite juif.
-On n'y attachait nulle importance; aucune inscription n'indiquait le
-nom du mort. La grande résurrection était proche; le corps du fidèle
-n'avait à faire dans le rocher qu'un bien court séjour. On ne tint
-pas beaucoup à se mettre d'accord sur la question de savoir si la
-résurrection serait universelle, c'est-à-dire embrasserait les bons et
-les méchants, ou si elle s'appliquerait aux seuls élus[90].
-
-
-[Pg 99]-[An 35]
-Un des phénomènes les plus remarquables de la nouvelle religion fut
-la réapparition du prophétisme. Depuis longtemps, on ne parlait plus
-guère de prophètes en Israël. Ce genre particulier d'inspiration
-sembla renaître dans la petite secte. L'Église primitive eut plusieurs
-prophètes et prophétesses[91], analogues à ceux de l'Ancien Testament.
-Les psalmistes reparurent aussi. Le modèle des psaumes chrétiens nous
-est sans doute offert par les cantiques que Luc aime à semer dans
-son Évangile[92], et qui sont calqués sur les cantiques de l'Ancien
-Testament. Ces psaumes, ces prophéties sont dénués d'originalité sous
-le rapport de la forme; mais un admirable esprit de douceur et de piété
-les anime et les pénètre. C'est comme un écho affaibli des dernières
-productions de la lyre sacrée d'Israël. Le livre des Psaumes fut en
-quelque sorte le calice de fleur où l'abeille chrétienne butina son
-premier suc. Le Pentateuque, au contraire, était, à ce qu'il semble,
-peu lu et peu médité; on y substituait des allégories à la façon
-des _midraschim_ juifs, où tout le sens historique des livres était
-supprimé.
-
-Le chant dont on accompagnait les hymnes nouveaux[93]
-
-[Pg 100]-[An 35]
-était probablement cette espèce de sanglot sans notes distinctes, qui
-est encore le chant d'église des Grecs, des Maronites et en général
-des chrétiens d'Orient[94]. C'est moins une modulation musicale
-qu'une manière de forcer la voix et d'émettre par le nez une sorte
-de gémissement où toutes les inflexions se suivent avec rapidité. On
-exécute cette mélopée bizarre, debout, l'œil fixe, le front plissé,
-le sourcil froncé, avec un air d'effort. Le mot _amen_ surtout se
-dit d'une voix chevrotante, avec tremblement. Ce mot jouait un grand
-rôle dans la liturgie. A l'imitation des Juifs[95], les nouveaux
-fidèles l'employaient pour marquer l'adhésion de la foule à la parole
-du prophète ou du préchantre[96]. On lui attribuait déjà peut-être
-des vertus secrètes, et on le prononçait avec une certaine emphase.
-Nous ignorons si ce chant ecclésiastique primitif était accompagné
-d'instruments[97]. Quant au chant intime, à
-
-[Pg 101]-[An 35]
-celui que les fidèles «chantaient en leur cœur[98]», et qui n'était
-que le trop-plein de ces âmes tendres, ardentes et rêveuses, il
-s'exécutait sans doute comme les cantilènes des lollards du moyen âge,
-à mi-voix[99]. En général, c'était la joie qui s'épanchait par ces
-hymnes. Une des maximes des sages de la secte était: «Si tu es triste,
-prie; si tu es gai, chante[100].»
-
-Purement destinée, du reste, à l'édification des frères assemblés,
-cette première littérature chrétienne ne s'écrivait pas. Composer des
-livres était une idée qui ne venait à personne. Jésus avait parlé; on
-se souvenait de ses paroles. N'avait-il pas promis que la génération de
-ses auditeurs ne passerait pas avant qu'il reparût[101]?
-
-[1] _Act._, ii, 42-47; iv, 32-37; v, 1-11; vi, 1 et suiv.
-
-[2] _Ibid._, ii, 44, 46, 47.
-
-[3] _Ibid._, ii, 46; xx, 7, 11.
-
-[4] Jamais littérature ne répéta si souvent le mot «joie» que celle du
-Nouveau Testament. Voir I Thess., i, 6; v, 16; Rom., xiv, 17; xv, 13;
-Galat., v, 22; Philip., i, 25; iii, 1; iv, 4; I Joan., i, 4, etc.
-
-[5] _Act._, xii, 12.
-
-[6] Voir _Vie de Jésus_, p. xxxix et suiv.
-
-[7] _Ebionim_ veut dire «pauvres». Voir _Vie de Jésus_, p. 182-183.
-
-[8] Se rappeler l'an 1000. Tous les actes commençant par la formule:
-_Adventante mundi vespera_, ou d'autres semblables, sont des donations
-aux monastères.
-
-[9] Hodgson, dans le _Journal Asiat. Soc. of Bengal_, t. V, p. 33 et
-suiv.; Eugène Burnouf, _Introd. à l'histoire du buddhisme indien_, I,
-p. 278 et suiv.
-
-[10] Lucien, Mort de Peregrinus, 13.
-
-[11] Papyrus de Turin, de Londres, de Paris, groupés par Brunet de
-Preste, _Mém. sur le Sérapéum de Memphis_ (Paris, 1852); Egger, _Mém.
-d'hist. anc. et de philologie_, p. 151 et suiv., et dans les _Notices
-et extraits_, t. XVIII, 2e part., p. 264-359. Observez que la vie
-érémitique chrétienne prit naissance en Égypte.
-
-[12] _Act._, xi, 29-30; xxiv, 17; Galat., ii, 10; Rom., xv, 26 et
-suiv.; I Cor, xvi, 1-4; II Cor., viii et ix.
-
-[13] _Act._, v, 1-11.
-
-[14] _Ibid._, ii, 46; v, 12.
-
-[15] _Ibid._, iii, 1.
-
-[16] Jacques, par exemple, resta toute sa vie un juif pur.
-
-[17] _Act._, ii, 47; iv, 33; v, 13, 26.
-
-[18] _Ibid._, ii, 46.
-
-[19] I Cor., x, 16; Justin, _Apol. I_, 65-67.
-
-[20] Συνδεῖπνα. Joseph., _Antiq._, XIV, x, 8, 12.
-
-[21] Luc, xxii, 19; I Cor., xi, 24 et suiv.; Justin, _loc. cit._
-
-[22] En l'an 37, l'eucharistie est déjà une institution pleine d'abus
-(I Cor., xi, 17 et suiv.), et, par conséquent, vieille.
-
-[23] _Act._, xx, 7; Pline, _Epist._, X, 97; Justin, _Apol. I_, 67.
-
-[24] _Act._, xx, 7, 11.
-
-[25] Pline, _Epist._, X, 97.
-
-[26] Jean, xx, 26, ne suffit pas pour prouver le contraire. Les
-ébionites gardèrent toujours le sabbat. Saint Jérôme, _In Matth._, xii,
-init.
-
-[27] _Act._, i, 15-26.
-
-[28] Voir _Vie de Jésus_, p. 437 et suiv.
-
-[29] Comparez Eusèbe, _II. E._, III, 39 (d'après Papias).
-
-[30] Justin, _Apol._ I, 39, 50.
-
-[31] Pseudo-Abdias, etc.
-
-[32] Comparez I Cor., xv, 10 et Rom., xv, 19.
-
-[33] Gal., i, 17-19.
-
-[34] _Act._, vi, 4.
-
-[35] Comparez Matth., x, 2-4; Marc, iii, 16-19; Luc, vi, 14-16, _Act._,
-i, 13.
-
-[36] _Act._, i, 14; Gal., i, 19; I Cor., ix, 5.
-
-[37] Gal., ii, 9.
-
-[38] Voir _Vie de Jésus_, p. 307.
-
-[39] Voir _Vie de Jésus_, p. 150. Cf. Papias, dans Eusèbe, _II. E._,
-III, 39; Polycrate, _ibid._, V, 24; Clément d'Alex., _Strom._, III, 6;
-VII, 11.
-
-[40] Par exemple, ἐπίσκοπος, peut-être κλῆρος. V. Wescher, dans la
-_Revue archéol._, avril 1866, et ci-dessous, p. 352-333.
-
-[41] _Act._, 26. V. ci-dessous, p. 353.
-
-[42] _Act._, xiii, 1 et suiv.; Clém. d'Alex., dans Eusèbe, _II. E._,
-III, 23.
-
-[43] _Act._, v, 1-11.
-
-[44] I Cor, v, 1 et suiv.
-
-[45] I Tim., i, 20.
-
-[46] Gen., xvii, 14 et autres passages nombreux dans le code mosaïque;
-Mischna, _Kerithouth_, i, 1; Talmud de Bab., _Moëd katon_, 28 _a_.
-Comparez Tertullien, _De anima_, 57.
-
-[47] Voir les dictionnaires hébreux et rabbiniques, au mot תרכ.
-Comparer le mot _exterminare_.
-
-[48] Mischna, _Sanhedrin_, ix, 6; Jean, xvi, 2; Jos., _B. J._, VII,
-viii, 1; III Macch. (apocr.), vii, 8, 12-13.
-
-[49] Luc, vi, 15; _Act._, i, 13. Comparez Matth., x, 4; Marc, iii, 18.
-
-[50] _Act._, v, 1-11. Comparez _Act._, xiii, 9-11.
-
-[51] _Act._, i, 15; ii, 14, 37; v, 3, 29; Gal., i, 18; ii, 8.
-
-[52] _Act._, iii, 1 et suiv.; viii, 14; Gal., ii, 9. Comparez Jean, xx,
-2 et suiv.; xxi, 20 et suiv.
-
-[53] Selon Matth., xxviii, 1 et suiv., les gardiens auraient été
-témoins de la descente de l'ange qui tira la pierre. Ce récit,
-très-embarrassé, voudrait aussi laisser entendre que les femmes furent
-témoins du même fait, mais il ne le dit pas expressément. En tout
-cas, ce que les gardiens et les femmes auraient vu, d'après le même
-récit, ce ne serait pas Jésus ressuscitant, ce serait l'ange. Une telle
-rédaction, isolée, inconsistante, est évidemment la plus moderne de
-toutes.
-
-[54] Luc, xxiv, 48; _Act._, 1, 22; ii, 32; iii, 15; iv, 33; v, 32; x,
-41; xiii, 30, 31.
-
-[55] Voir ci-dessus, page 1, note.
-
-[56] Voir _Vie de Jésus_, p. 275 et suiv.
-
-[57] I Cor., xvi, 22. Ces deux mois sont syro-chaldaïques.
-
-[58] Matth., x, 23.
-
-[59] _Act._, ii, 33 et suiv.; x, 42.
-
-[60] Luc, xxiv, 19.
-
-[61] _Act._, ii, 22.
-
-[62] Les maladies étaient considérées en général comme l'ouvrage du
-démon.
-
-[63] _Act._, x, 38.
-
-[64] _Ibid._, ii, 36; viii, 37; ix, 22; xvii, 3, etc.
-
-[65] _Ibid._, ii, 14 et suiv.; iii, 12 et suiv.; iv, 8 et suiv., 25 et
-suiv.; vii, 2 et suiv.; x, 43, et l'épître attribuée à saint Barnabé,
-tout entière.
-
-[66] Jac., i, 26-27.
-
-[67] Plus tard, cela s'appela λειτουργεῖν. _Act._, xiii, 2.
-
-[68] Hebr., v, 6; vi, 20; viii, 4; x, 11.
-
-[69] Apoc., i, 6; v, 10; xx, 6.
-
-[70] _Act._, xiii, 2; Luc, ii, 37.
-
-[71] Rom., vi, 4 et suiv.
-
-[72] _Act._, viii, 12, 16; x, 48.
-
-[73] _Act._, viii, 16; x, 47.
-
-[74] Matth., ix, 18; xix, 13, 15; Marc, v, 23; vi, 5; vii, 32; viii,
-23, 25; x, 16; Luc, iv, 40; xiii, 13.
-
-[75] _Act._, vi, 6; viii, 17-19; ix, 12, 17; xiii, 3; xiv, 6; xxviii,
-8; I Tim., iv, 14; v, 22; II Tim., i, 6; Hébr., vi, 2; Jac., v, 13.
-
-[76] Matth., iii, 11; Marc, i, 8; Luc, iii, 16; Jean, i, 26; _Act._, i,
-5; xi, 16; xix, 4.
-
-[77] Matth., xxviii, 19.
-
-[78] Voir le _Cholasté_ (Manuscrits sabiens de la Bibl. imp., nos8, 10,
-11, 13).
-
-[79] _Vendidad-Sadé_, VIII, 296 et suiv.; IX, 1-145; XVI, 18-19;
-Spiegel, _Avesta_, II, p. lxxxiii et suiv.
-
-[80] I Cor., xii, 9, 28, 30.
-
-[81] Matth., ix, 2; Marc, ii, 5; Jean, v, 14; ix, 2; Jac., v, 15;
-Mischna, _Schabbath_, ii, 6; Talm. de Bab., _Nedarim_, fol. 41 _a_.
-
-[82] Matth., ix, 33; xii, 22; Marc, ix, 16, 24; Luc, xi, 14; _Act._,
-xix, 12; Tertullien, _Apol._, 22; _Adv. Marc._, iv, 8.
-
-[83] _Act._, v, 16; xix, 12-16.
-
-[84] Jac., v, 14-15; Marc, vi, 13.
-
-[85] Luc, x, 34.
-
-[86] Marc, xvi, 18; _Act._, xxviii, 8.
-
-[87] I Thess., iv, 13 et suiv.; I Cor., xv, 12 et suiv.
-
-[88] Phil., i, 23, semble d'une nuance un peu différente. Cependant
-comparez I Thess., iv, 14-17. Voir surtout Apoc., xx, 4-6.
-
-[89] Paul, endroits précités, et Phil., iii, 11; Apoc., xx entier;
-Papias, dans Eusèbe, _II. E._, III, 39. On voit poindre parfois la
-croyance contraire, surtout dans Luc (Évang., xvi, 22 et suiv.; xxiii,
-43, 46). Mais c'est là une autorité faible sur un point de théologie
-juive. Voir ci-dessus, Introd., p. xviii-xix. Les esséniens avaient
-déjà adopté le dogme grec de l'immortalité de l'âme.
-
-[90] Comparez _Act._, xxiv, 15, à I Thess., iv, 13 et suiv.; Phil.,
-iii, 11. Cf. Apoc., xx, 5. Voir Leblant, _Inscr. chrét. de la Gaule_,
-II, p. 81 et suiv.
-
-[91] _Act._, xi, 27 et suiv.; xiii, 1; xv, 32; xxi, 9, 10 et suiv.; I
-Cor., xii, 28 et suiv.; xiv, 29-37; Eph., iii, 5; iv, 11; Apocal., i,
-3; xvi, 6; xviii, 20, 24; xxii, 9.
-
-[92] Luc, i, 46 et suiv., 68 et suiv.; ii, 29 et suiv.
-
-[93] _Act._, xvi, 25; I Cor., xiv, 15; Col., iii, 16; Eph., v, 19;
-Jac., v, 13.
-
-[94] L'identité de ce chant chez des communautés religieuses séparées
-depuis les premiers siècles prouve qu'il est fort ancien.
-
-[95] Num., v, 22; Deuter., xxvii, 15 et suiv.; Ps. cvi, 48; I Paral.,
-xvi, 36; Nehem., v, 13; viii, 6.
-
-[96] I Cor., xiv, 16; Justin, _Apol. I_, 65, 67.
-
-[97] I Cor., xiv, 7, 8, ne le prouve pas. L'emploi du verbe Ψάλλω ne le
-prouve pas non plus. Ce verbe impliquait originairement l'usage d'un
-instrument à cordes, mais avec le temps il était devenu synonyme de
-«chanter des psaumes».
-
-[98] Col., iii, 16; Eph., v, 49.
-
-[99] Voir du Cange, au mot _Lollardi_ (édit. Didot). Comparez les
-cantilènes des Cévenols, _Avertissement prophétiques d'Élie Marion_
-(Londres 1707), p. 10, 12, 14, etc.
-
-[100] Jac., v, 13.
-
-[101] Matth., xvi, 28; xxiv, 34; Marc, viii, 39; xiii, 30; Luc, ix, 27;
-xxi, 32.
-
-
-
-[Pg 102]-[An 36]
-CHAPITRE VI.
-
-CONVERSION DE JUIFS HELLÉNISTES ET DE PROSÉLYTES.
-
-
-Jusqu'ici, l'Église de Jérusalem s'est montrée à nous comme une petite
-colonie galiléenne. Les amis que Jésus s'était faits à Jérusalem et
-aux environs, tels que Lazare, Marthe, Marie de Béthanie, Joseph
-d'Arimathie, Nicodème, avaient disparu de la scène. Le groupe galiléen,
-serré autour des Douze, resta seul compacte et actif. Les prédications
-de ces disciples zélés étaient continuelles. Plus tard, après la
-destruction de Jérusalem, et loin de la Judée, on se représenta les
-sermons des apôtres comme des scènes publiques, ayant lieu sur les
-places, en présence de foules assemblées[1]. Une telle conception
-paraît devoir être mise au nombre de ces images convenues dont la
-légende est si prodigue. Les autorités
-
-[Pg 103]-[An 36]
-qui avaient fait mettre Jésus à mort n'eussent pas permis que de tels
-scandales se renouvelassent. Le prosélytisme des fidèles s'exerçait
-surtout par des conversations pénétrantes, où la chaleur de leur âme
-se communiquait de proche en proche[2]. Leurs prédications sous le
-portique de Salomon devaient s'adresser à des cercles peu nombreux.
-Mais l'effet n'en était que plus profond. Leurs discours consistaient
-surtout en citations de l'Ancien Testament, par lesquelles on croyait
-prouver que Jésus était le Messie[3]. Le raisonnement était subtil et
-faible, mais toute l'exégèse des Juifs de ce temps est du même genre;
-les conséquences que les docteurs de la Mischna tirent des textes de la
-Bible ne sont pas plus satisfaisantes.
-
-Plus faible encore était la preuve invoquée à l'appui de leurs
-arguments, et tirée de prétendus prodiges. Impossible de douter que les
-apôtres aient cru faire des miracles. Les miracles passaient pour le
-signe de toute mission divine[4]. Saint Paul, de beaucoup l'esprit le
-plus mûr de la première école
-
-[Pg 104]-[An 36]
-chrétienne, crut en opérer[5]. On tenait pour certain que Jésus en
-avait fait. Il était naturel que la série de ces manifestations
-divines se continuât. En effet, la thaumaturgie est un privilège des
-apôtres jusqu'à la fin du premier siècle[6]. Les miracles des apôtres
-sont de même nature que ceux de Jésus, et consistent surtout, mais
-non pas exclusivement, en guérisons de maladies et en exorcismes de
-possédés[7]. On prétendait que leur ombre seule suffisait pour opérer
-des cures merveilleuses[8]. Ces prodiges étaient tenus pour des dons
-réguliers du Saint-Esprit, et appréciés au même titre que le don de
-science, de prédication, de prophétie[9]. Au IIIe siècle, l'Église
-croyait encore posséder les mêmes privilèges, et exercer comme une
-sorte de droit permanent le pouvoir de guérir les malades, de chasser
-les démons, de prédire l'avenir[10].
-
-[Pg 105]-[An 36]
-L'ignorance rendait tout possible à cet égard. Ne voyons-nous pas, de
-nos jours, des personnes honnêtes, mais auxquelles manque l'esprit
-scientifique, trompées d'une façon durable par les chimères du
-magnétisme et par d'autres illusions[11]?
-
-Ce n'est point par ces erreurs naïves, ni par les chétifs discours
-que nous lisons dans les _Actes_, qu'il faut juger des moyens de
-conversion dont disposaient les fondateurs du christianisme. La vraie
-prédication, c'étaient les entretiens intimes de ces hommes bons et
-convaincus; c'était le reflet, encore sensible dans leurs discours, de
-la parole de Jésus; c'était surtout leur piété, leur douceur. L'attrait
-de la vie commune qu'ils menaient avait aussi beaucoup de force. Leur
-maison était comme un hospice où tous les pauvres, tous les délaissés
-trouvaient asile et secours.
-
-Un des premiers qui s'affilièrent à la société naissante fut un
-Chypriote nommé Joseph Hallévi ou le Lévite. Il vendit son champ comme
-les autres, et en apporta le prix aux pieds des Douze. C'était un homme
-intelligent, d'un dévouement à toute épreuve, d'une parole facile. Les
-apôtres se l'attachèrent de très-près, et l'appelèrent _Bar-naba_,
-
-[Pg 106]-[An 36]
-c'est-à-dire «le fils de la prophétie» ou «de la prédication»[12].
-Il comptait, en effet, au nombre des prophètes[13], c'est-à-dire des
-prédicateurs inspirés. Nous le verrons plus tard jouer un rôle capital.
-Après saint Paul, ce fut le missionnaire le plus actif du premier
-siècle. Un certain Mnason, son compatriote, se convertit vers le même
-temps[14]. Chypre avait beaucoup de juiveries[15]. Barnabé et Mnason
-étaient sans doute des Juifs de race[16]. Les relations intimes et
-prolongées de Barnabé avec l'Église de Jérusalem font croire que le
-syro-chaldaïque lui était familier.
-
-Une conquête presque aussi importante que celle de Barnabé fut celle
-d'un certain Jean, qui portait le surnom romain de _Marcus_. Il était
-cousin de Barnabé, et circoncis[17]. Sa mère Marie devait jouir d'une
-honnête aisance; elle se convertit comme son fils, et sa demeure fut
-plus d'une fois le rendez-vous des apôtres[18].
-
-[Pg 107]-[An 36]
-Ces deux conversions paraissent avoir été l'ouvrage de Pierre[19].
-En tout cas, Pierre était très-lié avec la mère et le fils; il se
-regardait comme chez lui dans leur maison[20]. Même en admettant
-l'hypothèse où Jean-Marc ne serait pas identique à l'auteur
-vrai ou supposé du second Évangile[21], son rôle serait encore
-très-considérable. Nous le verrons plus tard accompagner dans leurs
-courses apostoliques Paul, Barnabé, et probablement Pierre lui-même.
-
-Le premier feu se propagea ainsi avec une grande rapidité. Les hommes
-les plus célèbres du siècle apostolique furent presque tous gagnés
-en deux ou trois années, par une sorte d'entraînement simultané. Ce
-fut une seconde génération chrétienne, parallèle à celle qui s'était
-formée, cinq ou six ans auparavant, sur le bord du lac de Tibériade.
-Cette seconde génération n'avait pas vu Jésus, et ne pouvait égaler la
-première en autorité. Mais elle devait la surpasser par son activité et
-par son
-
-[Pg 108]-[An 36]
-goût pour les missions lointaines. Un des plus connus parmi les
-nouveaux adeptes était Stéphanus ou Étienne, qui semble n'avoir été
-avant sa conversion qu'un simple prosélyte[22]. C'était un homme,
-plein d'ardeur et de passion. Sa foi était des plus vives, et on le
-croyait favorisé de tous les dons de l'Esprit[23]. Philippe, qui, comme
-Stéphanus, fut diacre et évangéliste zélé, s'attacha à la communauté
-vers le même temps[24]. On le confondit souvent avec son homonyme
-l'apôtre[25]. Enfin, à cette époque, se convertirent Andronic et
-Junie[26], probablement deux époux, qui donnèrent, comme plus tard
-Aquila et Priscille, le modèle d'un couple apostolique, voué à tous les
-soins du missionnaire. Ils étaient du sang d'Israël, et ils furent avec
-les apôtres dans des rapports très-étroits[27].
-
-
-[Pg 109]-[An 36]
-Les nouveaux convertis étaient tous juifs de religion, quand la
-grâce les toucha; mais ils appartenaient à deux classes de juifs
-bien différentes. Les uns étaient des «hébreux»[28], c'est-à-dire
-des Juifs de Palestine, parlant hébreu ou plutôt araméen, lisant la
-Bible dans le texte hébreu; les autres étaient des «hellénistes»,
-c'est-à-dire des Juifs parlant grec, lisant la Bible en grec. Ces
-derniers se subdivisaient encore en deux classes, les uns étant de
-sang juif, les autres étant des prosélytes, c'est-à-dire des gens
-d'origine non israélite, affiliés au judaïsme à des degrés divers. Ces
-hellénistes, lesquels venaient presque tous de Syrie, d'Asie Mineure,
-d'Égypte ou de Cyrène[29], habitaient à Jérusalem des quartiers
-distincts. Ils avaient leurs synagogues séparées et formaient ainsi de
-petites communautés à part. Jérusalem comptait un grand nombre de ces
-synagogues particulières[30]. C'est là que la parole de Jésus trouva le
-sol préparé pour la recevoir et la faire fructifier.
-
-
-[Pg 110]-[An 36]
-Tout le noyau primitif de l'Église avait été exclusivement composé
-d'«hébreux»; le dialecte araméen, qui fut la langue de Jésus, y avait
-seul été connu et employé. Mais on voit que, dès la deuxième ou la
-troisième année après la mort de Jésus, le grec faisait invasion dans
-la petite communauté, où il devait bientôt devenir dominant. Par suite
-de leurs relations journalières avec ces nouveaux frères, Pierre,
-Jean, Jacques, Jude, et en général les disciples galiléens, apprirent
-le grec d'autant plus facilement qu'ils en savaient peut-être déjà
-quelque chose. Un incident dont il sera bientôt parlé montre que
-cette diversité de langues causa d'abord quelque division dans la
-communauté, et que les deux fractions n'avaient pas entre elles des
-rapports très-faciles[31]. Après la ruine de Jérusalem, nous verrons
-les «hébreux», retirés au delà du Jourdain, à la hauteur du lac de
-Tibériade, former une Église séparée, qui eut des destinées à part.
-Mais, dans l'intervalle de ces deux faits, il ne semble pas que la
-diversité de langues ait eu de conséquence dans l'Église. Les Orientaux
-ont une grande facilité pour apprendre les langues; dans les villes,
-chacun parle habituellement deux ou trois idiomes. Il est donc probable
-que ceux des apôtres galiléens qui jouèrent un rôle actif acquirent la
-pratique
-
-[Pg 111]-[An 36]
-du grec[32], et arrivèrent même à s'en servir de préférence au
-syro-chaldaïque, quand les fidèles parlant grec durent de beaucoup
-les plus nombreux. Le dialecte palestinien devait être abandonné, du
-jour où l'on songeait à une propagande s'étendant au loin. Un patois
-provincial, qu'on écrivait à peine[33], et qu'on ne parlait pas hors de
-la Syrie, était aussi peu propre que possible à un tel objet. Le grec,
-au contraire, fut en quelque sorte imposé au christianisme. C'était
-la langue universelle du moment, au moins pour le bassin oriental
-de la Méditerranée. C'était, en particulier, la langue des Juifs
-dispersés dans tout l'empire romain. Alors, comme de nos jours, les
-Juifs adoptaient avec une grande facilité les idiomes des pays qu'ils
-habitaient. Ils ne se piquaient pas de purisme, et c'est là ce qui fait
-que le grec du christianisme primitif est si mauvais. Les Juifs, même
-les plus instruits, prononçaient mal la langue classique[34]. Leur
-phrase était toujours calquée sur le syriaque; ils ne se débarrassèrent
-jamais
-
-[Pg 112]-[An 36]
-de la pesanteur des dialectes grossiers que la conquête macédonienne
-leur avait portés[35].
-
-Les conversions au christianisme devinrent bientôt beaucoup plus
-nombreuses chez les «hellénistes» que chez les «hébreux». Les vieux
-Juifs de Jérusalem étaient peu attirés vers une secte de provinciaux,
-médiocrement versés dans la seule science qu'un pharisien appréciât,
-la science de la Loi[36]. La position de la petite Église à l'égard du
-judaïsme était, comme le fut celle de Jésus lui-même, un peu équivoque.
-Mais tout parti religieux ou politique porte en lui une force qui le
-domine et l'oblige à parcourir son orbite malgré lui. Les premiers
-chrétiens, quel que fut leur respect apparent pour le judaïsme,
-n'étaient en réalité des juifs que par leur naissance ou par leurs
-habitudes extérieures. L'esprit vrai de la secte venait d'ailleurs.
-Ce qui germait dans le judaïsme officiel, c'était le Talmud; or, le
-christianisme n'a aucune affinité avec l'école talmudique. Voilà
-pourquoi le christianisme
-
-[Pg 113]-[An 36]
-trouvait surtout faveur dans les parties les moins juives du judaïsme.
-Les orthodoxes rigides s'y prêtaient peu; c'étaient les nouveaux
-venus, gens à peine catéchisés, n'ayant pas été aux grandes écoles,
-dégagés de la routine et non initiés à la langue sainte, qui prêtaient
-l'oreille aux apôtres et à leurs disciples. Médiocrement considérés
-de l'aristocratie de Jérusalem, ces parvenus du judaïsme prenaient
-ainsi une sorte de revanche. Ce sont toujours les parties jeunes et
-nouvellement acquises d'une communauté qui ont le moins de souci de la
-tradition, et qui sont le plus portées aux nouveautés.
-
-Dans ces classes peu assujetties aux docteurs de la Loi, la crédulité
-était aussi, ce semble, plus naïve et plus entière. Ce qui frappe chez
-le juif talmudiste, ce n'est pas la crédulité. Le juif crédule et ami
-du merveilleux, que connurent les satiriques latins, n'est pas le Juif
-de Jérusalem; c'est le juif helléniste, à la fois très-religieux et peu
-instruit, par conséquent très-superstitieux. Ni le sadducéen à demi
-incrédule, ni le pharisien rigoriste ne devaient être fort touchés de
-la théurgie qui était en si grande vogue dans le cercle apostolique.
-Mais le _Judæus Apella_, dont l'épicurien Horace souriait[37], était
-là pour croire. Les questions sociales, d'ailleurs, intéressaient
-particulièrement
-
-[Pg 114]-[An 36]
-ceux qui ne bénéficiaient pas des richesses que le temple et les
-institutions centrales de la nation faisaient affluer à Jérusalem.
-Or, ce fut en se combinant avec des besoins fort analogues à ce qu'on
-appelle maintenant «socialisme» que la secte nouvelle posa le fondement
-solide sur lequel devait s'asseoir l'édifice de son avenir.
-
-[1] _Actes_, premiers chapitres.
-
-[2] _Act._, v, 42.
-
-[3] Voir, par exemple, _Act._, ii, 34 et suiv., et en général tous les
-discours des premiers chapitres.
-
-[4] I Cor., i, 22; ii, 4-5; II Cor., xii, 12; I Thess., i, 5; II
-Thess., ii, 9; Gal., iii, 5; Rom., xv, 18-19.
-
-[5] Rom., xv, 19; II Cor., xii, 12; I Thess., i, 5.
-
-[6] _Act._, v, 12-16. Les _Actes_ sont pleins de miracles. Celui
-d'Eutyque (_Act._, xx, 7-12) est sûrement raconté par un témoin
-oculaire. De même pour _Act._, xxviii. Comp. Papias, dans Eusèbe, _II.
-E._, III, 39.
-
-[7] Les exorcismes juifs et chrétiens furent regardés comme les plus
-efficaces, même par les païens. Damascius, _Vie d'Isidore_, 56.
-
-[8] _Act._, v, 15.
-
-[9] I Cor., xii, 9 et suiv., 28 et suiv.; _Constit. apost._, VIII, i.
-
-[10] Irénée, _Adv. hær._, II, xxxii, 4; V, vi, 1; Tertullien, _Apol._,
-23, 43; _Ad Scapulam_, 2; _De corona_, 11; _De spectaculis_, 24, _De
-anima_, 57; _Constit. apost._, chapitre cité, lequel paraît tiré de
-l'ouvrage de saint Hippolyte sur les _Charismata_.
-
-[11] Pour les Mormons, le miracle est chose quotidienne; chacun a les
-siens. Jules Remy, _Voy. au pays des Mormons_, I, p. 140, 192, 259-260;
-II, 53 et suiv.
-
-[12] _Act._, iv, 36-37. Cf. _ibid._, xv, 32.
-
-[13] _Ibid._, xiii, 1.
-
-[14] _Ibid._, xxi, 16.
-
-[15] Jos., _Ant._, XIII, x, 4; XVII, xii, 1, 2; Philo, _Leg. ad Caium_,
-§ 36.
-
-[16] Cela résulte pour Barnabé de son nom _Hallévi_ et de Col., iv,
-10-11. _Mnason_ semble la traduction de quelque nom hébreu où entrait
-la racine _zacar_, comme Zacharie.
-
-[17] Col., iv, 10-11.
-
-[18] _Act._, xii, 12.
-
-[19] I Petri, v, 13; _Act._, xii, 12; Papias, dans Eusèbe, _H. E._,
-III, 39.
-
-[20] _Act._, xii, 12-14. Tout ce chapitre, où les choses relatives à
-Pierre sont si intimement racontées, paraît rédigé par Jean-Marc ou
-d'après ses renseignements.
-
-[21] Le nom de _Marcus_ n'étant pas commun chez les Juifs de ce temps,
-il ne semble pas qu'il faille rapporter à des individus différents les
-passages où il est question d'un personnage de ce nom.
-
-[22] Comparez _Act._, viii, 2 à _Act._, ii, 5.
-
-[23] _Act._, vi, 5.
-
-[24] _Ibid._
-
-[25] Comparez _Actes_, xxi, 8-9 à Papias, dans Eusèbe, _Hist. Eccl._,
-III, 39.
-
-[26] Rom., xvi, 7. Il est douteux si Ἰουνίαν vient de Ἰουνία ou de
-Ἰουνίας = _Junianus_.
-
-[27] Paul les appelle ses συγγενεῖς; mais il est difficile de dire si
-cela signifie qu'ils étaient Juifs, ou de la tribu de Benjamin, ou de
-Tarse, ou réellement parents de Paul. Le premier sens est de beaucoup
-le plus probable. Comp. Rom., ix, 3; xi, 14. En tout cas, ce mot
-implique qu'ils étaient Juifs.
-
-[28] _Act._, vi, 1, 5; II Cor., xi, 22; Phil., iii, 5.
-
-[29] _Act._, ii, 9-11; vi, 9.
-
-[30] Le Talmud de Jérusalem, _Megilla_, fol. 73 _d_, en porte le
-nombre à quatre cent quatre-vingts. Comp. Midrasch _Eka_, 52 _b_, 70
-_d_. Un tel nombre n'a rien d'incroyable pour ceux qui ont vu ces
-petites mosquées de famille qu'on trouve à chaque pas dans les villes
-musulmanes. Mais les renseignements talmudiques sur Jérusalem sont de
-médiocre autorité.
-
-[31] _Act._, vi, 1.
-
-[32] L'épître de saint Jacques est écrite en un grec assez pur. Il est
-vrai que l'authenticité de cette épître n'est pas certaine.
-
-[33] Les savants écrivaient dans l'ancien hébreu, un peu altéré.
-Des morceaux comme celui qu'on lit dans le Talmud de Babylone,
-_Kidduschin_, fol. 66 _a_, peuvent avoir été écrits vers ce temps.
-
-[34] Jos., _Ant._, dernier paragraphe.
-
-[35] C'est ce que prouvent les transcriptions du grec en syriaque. J'ai
-développé ceci dans mes _Éclaircissements tirés des langues sémitiques
-sur quelques points de la prononciation grecque_, (Paris, 1849.) La
-langue des inscriptions grecques de Syrie est très-mauvaise.
-
-[36] Jos., _Ant._, loc. cit.
-
-[37] _Sat._, I, v, 105.
-
-
-
-[Pg 115]-[An 36]
-CHAPITRE VII.
-
-ÉGLISE CONSIDÉRÉE COMME UNE ASSOCIATION DE PAUVRES.
-
-INSTITUTION DU DIACONAT.
-
-LES DIACONESSES ET LES VEUVES.
-
-
-Une vérité générale nous est révélée par l'histoire comparée des
-religions: toutes celles qui ont eu un commencement, et qui ne sont
-pas contemporaines de l'origine du langage lui-même, se sont établies
-par des raisons sociales bien plutôt que par des raisons théologiques.
-Il en fut sûrement ainsi pour le bouddhisme. Ce qui fit la fortune
-prodigieuse de cette religion, ce ne fut pas la philosophie nihiliste
-qui lui servait de base; ce fut sa partie sociale. C'est en proclamant
-l'abolition des castes, en établissant, selon son expression, «une loi
-de grâce pour tous,» que Çakya-Mouni et ses disciples entraînèrent
-après eux l'Inde d'abord, puis la plus grande partie de l'Asie[1].
-Comme le christianisme, le bouddhisme fut
-
-[Pg 116]-[An 36]
-un mouvement de pauvres. Le grand attrait qui fit qu'on s'y précipita,
-fut la facilité offerte aux classes déshéritées de se réhabiliter
-par la profession d'un culte qui les relevait et leur offrait des
-ressources infinies d'assistance et de pitié.
-
-Le nombre des pauvres était, au premier siècle de notre ère,
-très-considérable en Judée. Le pays est par sa nature dénué des
-ressources qui procurent l'aisance. Dans ces pays sans industrie,
-presque toutes les fortunes ont pour origine ou des institutions
-religieuses richement dotées, ou les faveurs d'un gouvernement. Les
-richesses du temple étaient depuis longtemps l'apanage exclusif d'un
-petit nombre de nobles. Les Asmonéens avaient constitué autour de
-leur dynastie un groupe de familles riches; les Hérodes augmentèrent
-beaucoup le luxe et le bien-être dans une certaine classe de la
-société. Mais le vrai Juif théocrate, tournant le dos à la civilisation
-romaine, n'en devint que plus pauvre. Il se forma toute une classe
-de saints hommes, pieux, fanatiques, observateurs rigides de la Loi,
-tout à fait misérables d'extérieur. C'est dans cette classe que se
-recrutèrent les sectes et les partis fanatiques, si nombreux à cette
-époque. Le rêve universel était le règne du prolétaire
-
-[Pg 117]-[An 36]
-juif resté fidèle, et l'humiliation du riche, considéré comme un
-transfuge, comme un traître passé à la vie profane, à la civilisation
-du dehors. Jamais haine n'égala celle de ces pauvres de Dieu contre les
-constructions splendides qui commençaient à couvrir le pays, et contre
-les ouvrages des Romains[2]. Obligés, pour ne pas mourir de faim, de
-travailler à ces édifices qui leur paraissaient des monuments d'orgueil
-et de luxe défendu, ils se croyaient victimes de riches méchants,
-corrompus, infidèles à la Loi.
-
-On conçoit combien une association de secours mutuels, dans un tel
-état social, fut accueillie avec empressement. La petite Église
-chrétienne dut sembler un paradis. Cette famille de frères, simples
-et unis, attira de toutes parts des affiliés. En retour de ce qu'on
-apportait, on obtenait un avenir assuré, une confraternité très-douce,
-et de précieuses espérances. L'habitude générale était de convertir
-sa fortune en espèces avant d'entrer dans la secte[3]. Cette fortune
-consistait d'ordinaire en petites propriétés rurales peu productives
-et d'une exploitation incommode. Il n'y avait qu'avantage, surtout
-pour des gens non mariés, à échanger ces parcelles de terre contre un
-placement à fonds perdus dans une société d'assurance, en vue
-
-[Pg 118]-[An 36]
-du royaume de Dieu. Quelques personnes mariées vinrent même au-devant
-de cet arrangement; des précautions furent prises pour que les
-associés apportassent réellement tout leur avoir, et ne gardassent
-rien en dehors du fonds commun[4]. En effet, comme chacun recevait
-non en proportion de la mise qu'il avait faite, mais en proportion
-de ses besoins[5], toute réserve de propriété était bien un vol fait
-à la communauté. On voit la ressemblance surprenante de tels essais
-d'organisation du prolétariat avec certaines utopies qui se sont
-produites à une époque peu éloignée de nous. Mais une différence
-profonde venait de ce que le communisme chrétien avait une base
-religieuse, tandis que le socialisme moderne n'en a pas. Il est clair
-qu'une association où le dividende est en raison des besoins de chacun,
-et non en raison du capital apporté, ne peut reposer que sur un
-sentiment d'abnégation très-exalté et sur une foi ardente en un idéal
-religieux.
-
-Dans une telle constitution sociale, les difficultés administratives
-devaient être fort nombreuses, quel que fût le degré de fraternité qui
-régnât. Entre les deux fractions de la communauté, dont l'idiome
-
-[Pg 119]-[An 36]
-n'était pas le même, les malentendus étaient inévitables. Il était
-difficile que les Juifs de race n'eussent pas un peu de dédain à
-l'égard de leurs coreligionnaires moins nobles. En effet, des murmures
-ne tardèrent pas à se faire entendre. Les «hellénistes», qui devenaient
-chaque jour plus nombreux, se plaignaient que leurs veuves fussent
-moins bien traitées dans les distributions que celles des «hébreux»[6].
-Jusque-là, les apôtres avaient présidé aux soins de l'économat.
-Mais, en présence de telles réclamations, ils sentirent la nécessité
-de déléguer cette partie de leurs pouvoirs. Ils proposèrent à la
-communauté de confier les soins administratifs à sept hommes sages et
-considérés. La proposition fut acceptée. On procéda à l'élection. Les
-sept élus furent Stéphanus ou Étienne, Philippe, Prochore, Nicanor,
-Timon, Parménas et Nicolas. Ce dernier était d'Antioche; c'était un
-simple prosélyte. Étienne était peut-être de la même condition[7]. Il
-semble qu'à l'inverse de ce qui s'était pratiqué dans l'élection de
-l'apôtre Matthia, on s'imposa de choisir les sept administrateurs,
-non dans le groupe des disciples primitifs, mais parmi les nouveaux
-convertis et surtout parmi les hellénistes. Tous, en effet, portent des
-noms purement
-
-[Pg 120]-[An 36]
-grecs. Étienne était le plus considérable des sept, et en quelque
-sorte leur chef. On les présenta aux apôtres, qui, selon un rite déjà
-consacré, prièrent sur leur tête en leur imposant les mains.
-
-On donna aux administrateurs ainsi désignés le nom syriaque de
-_Schammaschîn_, en grec Διάκονοι. On les appelait aussi quelquefois
-«les Sept», pour les opposer aux «Douze»[8]. Telle fut donc
-l'origine du diaconat, qui se trouve être la plus ancienne fonction
-ecclésiastique, le plus ancien des ordres sacrés. Toutes les Églises
-organisées plus tard eurent des diacres, à l'imitation de celle de
-Jérusalem. La fécondité d'une telle institution fut merveilleuse.
-C'était le soin du pauvre élevé à l'égal d'un service religieux.
-C'était la proclamation de cette vérité que les questions sociales sont
-les premières dont on doive se préoccuper. C'était la fondation de
-l'économie politique en tant que chose religieuse. Les diacres furent
-les meilleurs prédicateurs du christianisme. Nous allons bientôt voir
-quel rôle ils eurent comme évangélistes. Comme organisateurs, comme
-économes, comme administrateurs, ils eurent un rôle bien plus important
-encore. Ces hommes pratiques, en contact perpétuel avec les pauvres,
-les malades, les femmes, pénétraient partout, voyaient tout, exhortaient
-
-[Pg 121]-[An 36]
-et convertissaient de la manière la plus efficace[9]. Ils firent bien
-plus que les apôtres, immobiles à Jérusalem sur leur siège d'honneur.
-Ils furent les créateurs du christianisme en ce qu'il eut de plus
-solide et de plus durable.
-
-De très-bonne heure, des femmes furent admises à cet emploi[10]. Elles
-portaient, comme de nos jours, le nom de «sœurs[11]». C'étaient d'abord
-des veuves[12]; plus tard, on préféra des vierges pour cet office[13].
-Le tact qui guida en tout ceci la primitive Église fut admirable.
-Ces hommes simples et bons jetèrent avec une science profonde, parce
-qu'elle venait du cœur, les bases de la grande chose chrétienne
-par excellence, la charité. Rien ne leur avait donné le modèle de
-telles institutions. Un vaste ministère de bienfaisance et de secours
-réciproques, ou les deux sexes apportaient leurs qualités diverses et
-concertaient leurs efforts en vue du soulagement des misères humaines,
-voilà la sainte création qui sortit du travail de ces deux ou trois
-premières années.
-
-[Pg 122]-[An 36]
-Ce furent les plus fécondes de l'histoire du christianisme. On sent que
-la pensée encore vivante de Jésus remplit ses disciples et les dirige
-en tous leurs actes avec une merveilleuse lucidité. Pour être juste,
-en effet, c'est à Jésus qu'il faut reporter l'honneur de ce que les
-apôtres firent de grand. Il est probable que, de son vivant, il avait
-jeté les bases des établissements qui se développèrent avec un plein
-succès aussitôt après sa mort.
-
-Les femmes accouraient naturellement vers une communauté où le faible
-était entouré de tant de garanties. Leur position dans la société
-d'alors était humble et précaire[14]; la veuve surtout, malgré quelques
-lois protectrices, était le plus souvent abandonnée à la misère et peu
-respectée. Beaucoup de docteurs voulaient qu'on ne donnât à la femme
-aucune éducation religieuse[15]. Le Talmud met sur le même rang parmi
-les fléaux du monde la veuve bavarde et curieuse, qui passe sa vie
-en commérages chez les voisines, et la vierge qui perd son temps en
-prières[16]. La nouvelle religion créa à ces pauvres déshéritées
-
-[Pg 123]-[An 36]
-un asile honorable et sûr[17]. Quelques femmes tenaient dans
-l'Église un rang très-considérable, et leur maison servait de lieu
-de réunion[18]. Quant à celles qui n'avaient pas de maison, on les
-constitua en une espèce d'ordre ou de corps presbytéral féminin[19],
-qui comprenait aussi probablement des vierges, et qui joua un rôle
-capital dans l'organisation de l'aumône. Les institutions qu'on regarde
-comme le fruit tardif du christianisme, les congrégations de femmes,
-les béguines, les sœurs de la charité furent une de ses premières
-créations, le principe de sa force, l'expression la plus parfaite de
-son esprit. En particulier, l'admirable idée de consacrer par une sorte
-de caractère religieux et d'assujettir à une discipline régulière les
-femmes qui ne sont pas dans les liens du mariage, est toute chrétienne.
-Le mot «veuve» devint synonyme de personne religieuse, vouée à Dieu,
-et par suite de «diaconesse»[20]. Dans ces pays, où l'épouse de
-vingt-quatre ans est déjà flétrie, où il n'y a pas de milieu entre
-l'enfant et la vieille femme, c'était comme une nouvelle vie que l'on
-créait pour la moitié de l'espèce humaine la plus capable de dévouement.
-
-
-[Pg 124]-[An 36]
-Les temps des Séleucides avaient été une terrible époque de
-débordements féminins. On ne vit jamais tant de drames domestiques,
-de telles séries d'empoisonneuses et d'adultères. Les sages d'alors
-durent considérer la femme comme un fléau dans l'humanité, comme un
-principe de bassesse et de honte, comme un mauvais génie ayant pour
-rôle unique de combattre ce qui germe de noble en l'autre sexe[21].
-Le christianisme changea les choses. A cet âge qui à nos yeux est
-encore la jeunesse, mais où la vie de la femme d'Orient est si morne,
-si fatalement livrée aux suggestions du mal, la veuve pouvait,
-en entourant sa tête d'un châle noir[22], devenir une personne
-respectable, dignement occupée, une diaconesse, l'égale des hommes les
-plus estimés. Cette position si difficile de la veuve sans enfants, le
-christianisme l'éleva, la rendit sainte[23]. La veuve redevint presque
-l'égale de la vierge. Ce fut la _calogrie_ ou «belle
-
-[Pg 125]-[An 36]
-vieille[24]», vénérée, utile, traitée de mère. Ces femmes allant,
-venant sans cesse[25], étaient d'admirables missionnaires pour le culte
-nouveau. Les protestants se trompent en portant dans l'appréciation
-de ces faits notre esprit moderne d'individualité. Quand il s'agit
-d'histoire chrétienne, c'est le socialisme, le cénobitisme, qui sont
-primitifs.
-
-L'évêque, le prêtre, comme le temps les a faits, n'existaient pas
-encore. Mais le ministère pastoral, cette intime familiarité des âmes,
-en dehors des liens du sang, était déjà fondé. Ceci a toujours été
-le don spécial de Jésus, et comme un héritage de lui. Jésus avait
-souvent répété qu'il était pour chacun plus que son père, plus que sa
-mère, qu'il fallait pour le suivre quitter les êtres les plus chers.
-Au-dessus de la famille, le christianisme mettait quelque chose; il
-créait la fraternité, le mariage spirituels. Le mariage antique,
-livrant l'épouse à l'époux sans restriction, sans contre-poids, était
-un véritable esclavage. La liberté morale de la femme a commencé le
-jour où l'Église lui a donné un confident, un guide en Jésus, qui la
-dirige et la console, qui toujours l'écoute, et parfois l'engage à
-résister. La
-
-[Pg 126]-[An 36]
-femme a besoin d'être gouvernée, n'est heureuse que gouvernée; mais il
-faut qu'elle aime celui qui la gouverne. Voilà ce que ni les sociétés
-anciennes, ni le judaïsme, ni l'islamisme, n'ont pu faire. La femme
-n'a jamais eu jusqu'ici une conscience religieuse, une individualité
-morale, une opinion propre que dans le christianisme. Grâce aux évêques
-et à la vie monastique, une Radegonde saura trouver des moyens pour
-échapper des bras d'un époux barbare. La vie de l'âme étant tout ce
-qui compte, il est juste et raisonnable que le pasteur qui sait faire
-vibrer les cordes divines, le conseiller secret qui tient la clef des
-consciences, soit plus que le père, plus que l'époux.
-
-En un sens, le christianisme fut une réaction contre la constitution
-trop étroite de la famille dans la race aryenne. Non-seulement les
-vieilles sociétés aryennes n'admettaient guère que l'homme marié, mais
-elles entendaient le mariage dans le sens le plus strict. C'était
-quelque chose d'analogue à la famille anglaise, un cercle étroit,
-fermé, étouffant, un égoïsme à plusieurs, aussi desséchant pour l'âme
-que l'égoïsme à un seul. Le christianisme, avec sa divine notion de la
-liberté du royaume de Dieu, corrigea ces exagérations. Et d'abord, il
-se garda de faire peser sur tout le monde les devoirs du commun
-
-[Pg 127]-[An 36]
-des hommes. Il vit que la famille n'est pas le cadre absolu de la vie,
-ou, du moins, un cadre fait pour tous, que le devoir de reproduire
-l'espèce humaine ne pèse pas sur tous, qu'il doit y avoir des personnes
-affranchies de ces devoirs, sacrés sans doute, mais non faits pour
-tous. L'exception que la société grecque fit en faveur des _hétères_ à
-la façon d'Aspasie, que la société italienne fit pour la _cortigiana_
-à la manière d'Imperia, à cause des nécessités de la société polie,
-le christianisme la fit pour le prêtre, la religieuse, la diaconesse,
-en vue du bien général. Il admit des états divers dans la société. Il
-y a des âmes qui trouvent plus doux de s'aimer à cinq cents que de
-s'aimer à cinq ou six, pour lesquelles la famille dans ses conditions
-ordinaires paraîtrait insuffisante, froide, ennuyeuse. Pourquoi étendre
-à tous les exigences de nos sociétés ternes et médiocres? La famille
-temporelle ne suffît pas à l'homme. Il lui faut des frères et des sœurs
-en dehors de la chair.
-
-Par sa hiérarchie des différentes fonctions sociales[26], l'Église
-primitive parut concilier un moment ces exigences opposées. Nous ne
-comprendrons jamais combien on fut heureux sous ces règles
-
-[Pg 128]-[An 36]
-saintes, qui soutenaient la liberté sans l'étreindre, rendant possibles
-à la fois les douceurs de la vie commune et celles de la vie privée.
-C'était le contraire du pêle-mêle de nos sociétés artificielles
-et sans amour, où l'âme sensible est quelquefois si cruellement
-isolée. L'atmosphère était chaude et douce dans ces petits réduits
-qu'on appelait des Églises. On vivait ensemble de la même foi et
-des mêmes espérances. Mais il est clair aussi que ces conditions ne
-pouvaient s'appliquer à une grande société. Quand des pays entiers se
-firent chrétiens, la règle des premières Églises devint une utopie
-et se réfugia dans les monastères. La vie monastique n'est, en ce
-sens, que la continuation des Églises primitives[27]. Le couvent
-est la conséquence nécessaire de l'esprit chrétien; il n'y a pas de
-christianisme parfait sans couvent, puisque l'idéal évangélique ne peut
-se réaliser que là.
-
-Une large part, assurément, doit être faite au judaïsme dans ces
-grandes créations. Chacune des communautés juives dispersées sur les
-côtes de la Méditerranée, était déjà une sorte d'Église, avec sa caisse
-de secours mutuels. L'aumône, toujours
-
-[Pg 129]-[An 36]
-recommandée par les sages[28], était devenue un précepte; elle se
-faisait au temple et dans les synagogues[29]; elle passait pour le
-premier devoir du prosélyte[30]. Dans tous les temps, le judaïsme s'est
-distingué par le soin de ses pauvres et par le sentiment de charité
-fraternelle qu'il inspire.
-
-Il y a une suprême injustice à opposer le christianisme au judaïsme
-comme un reproche, puisque tout ce qui est dans le christianisme
-primitif est venu en somme du judaïsme. C'est en songeant au monde
-romain qu'on est frappé des miracles de charité et d'association libre
-opérés par l'Église. Jamais société profane, ne reconnaissant pour
-base que la raison, n'a produit de si admirables effets. La loi de
-toute société profane, philosophique, si j'ose le dire, est la liberté,
-parfois l'égalité, jamais la fraternité. La charité, au point de vue
-du droit, n'a rien d'obligatoire; elle ne regarde que les individus;
-on lui trouve même certains inconvénients et on s'en défie. Toute
-tentative pour appliquer les deniers publics
-
-[Pg 130]-[An 36]
-au bien-être des prolétaires semble du communisme. Quand un homme
-meurt de faim, quand des classes entières languissent dans la misère,
-la politique se borne à trouver que cela est fâcheux. Elle montre
-fort bien qu'il n'y a d'ordre civil et politique qu'avec la liberté;
-or, la conséquence de la liberté est que celui qui n'a rien et qui ne
-peut rien gagner meure de faim. Cela est logique; mais rien ne tient
-contre l'abus de la logique. Les besoins de la classe la plus nombreuse
-finissent toujours par l'emporter. Des institutions purement politiques
-et civiles ne suffisent pas; les aspirations sociales et religieuses
-ont droit aussi à une légitime satisfaction.
-
-La gloire du peuple juif est d'avoir proclamé avec éclat ce principe,
-d'où est sortie la ruine des États anciens, et qu'on ne déracinera
-plus. La loi juive est sociale et non politique; les prophètes, les
-auteurs d'apocalypses sont des promoteurs de révolutions sociales, non
-de révolutions politiques. Dans la première moitié du premier siècle,
-mis en présence de la civilisation profane, les Juifs n'ont qu'une
-idée, c'est de refuser les bienfaits du droit romain, de ce droit
-philosophique, athée, égal pour tous, et de proclamer l'excellence de
-leur loi théocratique, qui forme une société religieuse et morale. La
-Loi fait le bonheur, voilà, l'idée de tous les penseurs juifs,
-
-[Pg 131]-[An 36]
-tels que Philon et Josèphe. Les lois des autres peuples veillent à
-ce que la justice ait son cours; peu leur importe que les hommes
-soient bons et heureux. La loi juive descend aux derniers détails de
-l'éducation morale.--Le christianisme n'est que le développement de
-la même idée. Chaque Église est un monastère, où tous ont des droits
-sur tous, où il ne doit y avoir ni pauvres ni méchants, où tous par
-conséquent se surveillent, se commandent. Le christianisme primitif
-peut se définir une grande association de pauvres, un effort héroïque
-contre l'égoïsme, fondé sur cette idée que chacun n'a droit qu'à son
-nécessaire, que le superflu appartient à ceux qui n'ont pas. On voit
-sans peine qu'entre un tel esprit et l'esprit romain il s'établira une
-lutte à mort, et que le christianisme, de son côté, n'arrivera à régner
-sur le monde qu'à condition de modifier profondément ses tendances
-natives et son programme originel.
-
-Mais les besoins qu'il représente dureront éternellement. La vie
-commune, à partir de la seconde moitié du moyen âge, ayant servi aux
-abus d'une Église intolérante, le monastère étant devenu trop souvent
-un fief féodal ou la caserne d'une milice dangereuse et fanatique,
-l'esprit moderne s'est montré fort sévère à l'égard du cénobitisme.
-Nous avons oublié que c'est dans la vie commune que l'âme de l'homme
-
-[Pg 132]-[An 36]
-a goûté le plus de joie. Le cantique «Oh! qu'il est bon, qu'il est
-charmant à des frères d'habiter ensemble[31]!» a cessé d'être le nôtre.
-Mais, quand l'individualisme moderne aura porté ses derniers fruits;
-quand l'humanité, rapetissée, attristée, devenue impuissante, reviendra
-aux grandes institutions et aux fortes disciplines; quand notre
-mesquine société bourgeoise, je dis mal, notre monde de pygmées, aura
-été chassé à coups de fouet par les parties héroïques et idéalistes de
-l'humanité, alors la vie commune reprendra tout son prix. Une foule
-de grandes choses, telles que la science, s'organiseront sous forme
-monastique, avec hérédité en dehors du sang. L'importance que notre
-siècle attribue à la famille diminuera. L'égoïsme, loi essentielle de
-la société civile, ne suffira pas aux grandes âmes. Toutes, accourant
-des points les plus opposés, se ligueront contre la vulgarité. On
-retrouvera du sens aux paroles de Jésus et aux idées du moyen âge sur
-la pauvreté. On comprendra que posséder quelque chose ait pu être
-tenu pour une infériorité, et que les fondateurs de la vie mystique
-aient disputé des siècles pour savoir si Jésus posséda du moins «les
-choses qui se consomment par l'usage». Ces subtilités franciscaines
-redeviendront de grands
-
-[Pg 133]-[An 36]
-problèmes sociaux. Le splendide idéal tracé par l'auteur des _Actes_
-sera inscrit comme une révélation prophétique à l'entrée du paradis
-de l'humanité: «La multitude des fidèles n'avait qu'un cœur et
-qu'une âme, et aucun d'eux ne regardait ce qu'il possédait comme lui
-appartenant, car ils jouissaient de tout en commun. Aussi n'y avait-il
-pas de pauvres parmi eux; ceux qui avaient des champs ou des maisons
-les vendaient et en apportaient le prix aux pieds des apôtres; puis
-on faisait la part de chacun selon ses besoins. Et, chaque jour, ils
-rompaient le pain en pleine concorde, avec joie et simplicité de
-cœur[32]!»
-
-Ne devançons pas les temps. Nous sommes arrivés à l'an 36 à peu
-près. Tibère, à Caprée, ne se doute guère de l'ennemi qui croît pour
-l'Empire. En deux ou trois années, la secte nouvelle avait fait des
-progrès surprenants. Elle comptait plusieurs milliers de fidèles[33].
-Il était déjà facile de prévoir que ses conquêtes s'effectueraient
-surtout du côté des hellénistes et des prosélytes. Le groupe galiléen
-qui avait entendu le maître, tout en gardant sa primauté, était comme
-noyé sous un flot de nouveaux venus, parlant grec. On pressent déjà que
-le rôle principal appartiendra à ces derniers. A l'heure
-
-[Pg 134]-[An 36]
-où nous sommes, aucun païen, c'est-à-dire aucun homme sans lien
-antérieur avec le judaïsme, n'est entré dans l'Église. Mais des
-prosélytes[34] y occupent des fonctions très-importantes. Le cercle
-de provenance des disciples s'est aussi fort élargi; ce n'est plus un
-simple petit collége de Palestiniens; on y compte des gens de Chypre,
-d'Antioche, de Cyrène[35], et en général de presque tous les points des
-côtes orientales de la Méditerranée où s'étaient établies des colonies
-juives. L'Égypte seule faisait défaut dans cette primitive Église et
-fera défaut longtemps encore. Les juifs de ce pays étaient presque en
-schisme avec la Judée. Ils vivaient de leur vie propre, supérieure à
-beaucoup d'égards à celle de la Palestine, et ils recevaient faiblement
-le contre-coup des mouvements religieux de Jérusalem.
-
-[1] Voir les textes réunis et traduits par Eugène Burnouf, _Introd. à
-l'hist. du buddhisme indien_, I, p. 137 et suiv., surtout p. 198-199.
-
-[2] Voir _Vie de Jésus_, p. 181 et 211.
-
-[3] _Act._, ii, 45; iv, 34, 37; v, 1.
-
-[4] _Act._, v, 1 et suiv.
-
-[5] _Ibid._, ii, 45; iv, 35.
-
-[6] _Act._, vi, 1 et suiv.
-
-[7] Voir ci-dessus, p. 108.
-
-[8] _Act._, xxi, 8.
-
-[9] Phil., i, 1; I Tim., iii, 8 et suiv.
-
-[10] Rom., xvi, 1, 12; I Tim., iii, 11; v, 9 et suiv.; Pline, _Epist._,
-X, 97. Les épîtres à Timothée ne sont probablement pas de saint Paul;
-mais elles sont en tout cas fort anciennes.
-
-[11] Rom., xvi, 1; I Cor., ix, 5; Philem., 2.
-
-[12] I Tim., v, 9 et suiv.
-
-[13] _Constit. apost._, VI, 17.
-
-[14] Sap., ii, 10; Eccl., xxxvii, 17; Matth., xxiii, 14; Marc, xii, 40;
-Luc, xx, 47; Jac., i, 27.
-
-[15] Mischna, _Sota_, iii, 4.
-
-[16] Talm. de Bab., _Sota_, 22 _a_; comp. I Tim., v, 13; Buxtorf, _Lex.
-chald. talm. rabb._, aux mots תיכילצ et תוככוש.
-
-[17] _Act._, vi,1.
-
-[18] _Ibid._, xii, 12.
-
-[19] I Tim., v, 9 et suiv. Comp. _Act._, ix, 39, 41.
-
-[20] I Tim., v, 3 et suiv.
-
-[21] _Ecclésiaste_, vii, 27; _Ecclésiastique_, vii, 26 et suiv.; ix, 1
-et suiv.; xxv, 22 et suiv.; xxvi, 1 et suiv.; xlii, 9 et suiv.
-
-[22] Pour le costume des veuves dans l'Église orientale, voir le
-manuscrit grec n° 64 de la Bibliothèque impériale (ancien fonds), fol.
-11. Le costume des calogries est encore aujourd'hui à peu près le même,
-le type de la religieuse orientale étant la veuve, tandis que celui de
-la nonne latine est la vierge.
-
-[23] Comparez le _Pasteur_ d'Hermas, vis. ii, ch. 4.
-
-[24] Καλογρἰα, nom des religieuses dans l'Église orientale. Καλὸς
-réunit ici les deux sens de «beau» et de «bon».
-
-[25] Voir ci-dessus, p. 122, note 3.
-
-[26] I Cor., xii entier.
-
-[27] Les congrégations piétistes de l'Amérique, qui sont, dans le
-protestantisme, l'analogue des couvents catholiques, rappellent aussi
-par beaucoup de traits les Églises primitives. V. L. Bridel, _Récits
-américains_ (Lausanne, 1861).
-
-[28] Prov., iii, 27 et suiv.; x, 2; xi, 4; xxii, 9; xxviii, 27; Eccli.,
-iii, 23 et suiv.; vii, 36; xii, 1 et suiv.; xviii, 14; xx, 13 et suiv.;
-xxxi, 11; Tobie, ii, 15, 22; iv, 11; xii, 9; xiv, 11; Daniel, iv, 24;
-Talm. de Jérus., _Peah_, 15 _b_.
-
-[29] Matth., vi, 2; Mischna, _Schekalim_, v, 6; Talm. de Jérus.,
-_Demaï_, fol. 23 _b_.
-
-[30] _Act._, x, 2, 4, 31.
-
-[31] Ps. cxxxiii.
-
-[32] _Act._, ii, 44-47; iv, 32-35.
-
-[33] _Ibid._, ii, 41.
-
-[34] Voir ci-dessus, p. 108, 119-120.
-
-[35] _Act._, vi, 5; xi, 20.
-
-
-
-[Pg 135]-[An 36]
-CHAPITRE VIII.
-
-PREMIÈRE PERSÉCUTION.--MORT D'ÉTIENNE.--DESTRUCTION DE LA PREMIÈRE
-ÉGLISE DE JÉRUSALEM.
-
-
-Il était inévitable que les prédications de la secte nouvelle, même
-en se produisant avec beaucoup de réserve, réveillassent les colères
-qui s'étaient amassées contre le fondateur et avaient fini par amener
-sa mort. La famille sadducéenne de Hanan, qui avait fait tuer Jésus,
-régnait toujours. Joseph Kaïapha occupa, jusqu'en 36, le souverain
-pontificat, dont il abandonnait tout le pouvoir effectif à son
-beau-père Hanan, et à ses parents Jean et Alexandre[1]. Ces hommes
-arrogants et sans pitié voyaient avec impatience une troupe de bonnes
-et saintes gens, sans titre officiel, gagner la faveur de la foule[2].
-Une ou deux fois, Pierre, Jean et les principaux
-
-[Pg 136]-[An 36]
-membres du collége apostolique, furent mis en prison et condamnés à la
-flagellation. C'était le châtiment qu'on infligeait aux hérétiques[3].
-L'autorisation des Romains n'était pas nécessaire pour l'appliquer.
-Comme on le pense bien, ces brutalités ne faisaient qu'exciter l'ardeur
-des apôtres. Ils sortiront du sanhédrin, où ils venaient de subir
-la flagellation, pleins de joie d'avoir été jugés dignes de subir
-un affront pour celui qu ils aimaient[4]. Éternelle puérilité des
-répressions pénales, appliquées aux choses de l'âme! Ils passaient
-sans doute pour des hommes d'ordre, pour des modèles de prudence et de
-sagesse, les étourdis qui crurent sérieusement, l'an 36, avoir raison
-du christianisme au moyen de quelques coups de fouet.
-
-Ces violences venaient surtout des sadducéens[5], c'est-à-dire du haut
-clergé qui entourait le temple et en tirait d'immenses profits[6].
-On ne voit pas que les pharisiens aient déployé contre la secte
-l'animosité qu'ils montrèrent contre Jésus. Les nouveaux croyants
-étaient des gens pieux, rigides, assez analogues par leur genre de vie
-aux pharisiens eux-mêmes.
-
-[Pg 137]-[An 36]
-La rage que ces derniers ressentirent contre le fondateur venait de la
-supériorité de Jésus, supériorité que celui-ci ne prenait aucun soin de
-dissimuler. Ses fines railleries, son esprit, son charme, son aversion
-pour les faux dévots, avaient allumé des haines féroces. Les apôtres,
-au contraire, étaient dénués d'esprit; ils n'employèrent jamais
-l'ironie. Les pharisiens leur furent par moments favorables; plusieurs
-pharisiens se firent même chrétiens[7]. Les terribles anathèmes
-de Jésus contre le pharisaïsme n'étaient pas encore écrits, et la
-tradition des paroles du maître n'était ni générale ni uniforme[8].
-
-Ces premiers chrétiens étaient d'ailleurs des gens si inoffensifs, que
-plusieurs personnes de l'aristocratie juive, sans faire précisément
-partie de la secte, étaient bien disposés pour eux. Nicodème et Joseph
-d'Arimathie, qui avaient connu Jésus, restèrent sans doute avec
-l'Église en des liens fraternels. Le docteur juif le plus célèbre du
-temps, Rabbi Gamaliel le Vieux, petit-fils
-
-[Pg 138]-[An 36]
-de Hillel, homme à idées larges et très-tolérant, opina, dit-on, dans
-le sanhédrin en faveur de la liberté des prédications évangéliques[9].
-L'auteur des _Actes_ lui prête un raisonnement excellent, qui devrait
-être la règle de conduite des gouvernements, toutes les fois qu'ils se
-trouvent en présence de nouveautés dans l'ordre intellectuel ou moral.
-«Si cette œuvre est frivole, laissez-la, elle tombera d'elle-même; si
-elle est sérieuse, comment osez-vous résister à l'œuvre de Dieu? En
-tout cas, vous ne réussirez pas à l'arrêter.» Gamaliel fut peu écouté.
-Les esprits libéraux, au milieu de fanatismes opposés, n'ont aucune
-chance de réussir.
-
-Un éclat terrible fut provoqué par le diacre Étienne[10]. Sa
-prédication avait, à ce qu'il paraît, beaucoup de succès. La foule
-s'amassait autour de lui, et ces rassemblements aboutissaient à
-des querelles fort vives. C'étaient surtout des hellénistes ou des
-prosélytes, des habitués de la synagogue dite des _Libertini_[11], des
-gens de Cyrène, d'Alexandrie, de Cilicie, d'Éphèse, qui s'animaient à
-ces disputes. Étienne soutenait
-
-[Pg 139]-[An 37]
-avec passion que Jésus était le Messie, que les prêtres avaient commis
-un crime en le mettant à mort, que les Juifs étaient des rebelles, fils
-de rebelles, des gens qui niaient l'évidence. Les autorités résolurent
-de perdre ce prédicateur audacieux. Des témoins furent apostés pour
-saisir en ses discours quelque parole contre Moïse. Naturellement, ils
-trouvèrent ce qu'ils cherchaient. Étienne fut arrêté, et on l'amena
-devant le sanhédrin. Le mot qu'on lui reprochait était presque celui-là
-même qui amena la condamnation de Jésus[12]. On l'accusait de dire que
-Jésus de Nazareth détruirait le temple, et changerait les traditions
-qu'on attribuait à Moïse. Il est très-possible, en effet, qu'Étienne
-eût tenu un pareil langage. Un chrétien de cette époque n'aurait pas eu
-l'idée de parler directement contre la Loi, puisque tous l'observaient
-encore; quant aux traditions, Étienne put les combattre, comme l'avait
-fait Jésus lui-même; or, ces traditions étaient follement rapportées
-à Moïse par les orthodoxes, et on leur attribuait une valeur égale à
-celle de la loi écrite[13].
-
-Étienne se défendit en exposant la thèse chrétienne avec un grand luxe
-de citations de la Loi, des
-
-[Pg 140]-[An 37]
-Psaumes, des prophètes, et termina en reprochant aux membres du
-sanhédrin l'homicide de Jésus. «Têtes dures, cœurs incirconcis, leur
-dit-il, vous résisterez donc toujours au Saint-Esprit, comme l'ont fait
-vos pères! Lequel des prophètes vos pères n'ont-ils pas persécuté? Ils
-ont tué ceux qui annonçaient la venue du Juste, que vous avez livré et
-dont vous avez été les meurtriers. Cette loi, que vous aviez reçue de
-la bouche des anges[14], vous ne l'avez pas gardée!...» A ces mots, un
-cri de rage l'interrompit. Étienne, s'exaltant de plus en plus, tomba
-dans un de ces accès d'enthousiasme qu'on appelait l'inspiration du
-Saint-Esprit. Ses yeux se fixèrent en haut; il vit la gloire de Dieu
-et Jésus à côté de son Père, et il s'écria: «Voilà, que je vois les
-cieux ouverts et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu.» Tous
-les assistants bouchèrent leurs oreilles, et se jetèrent sur lui, en
-grinçant les dents. On l'entraîna hors de la ville et on le lapida. Les
-témoins, qui, selon la Loi[15], devaient jeter les premières pierres,
-tirèrent leurs vêtements et les déposèrent
-
-[Pg 141]-[An 37]
-posèrent aux pieds d'un jeune fanatique nommé Saül ou Paul, lequel
-songeait avec une joie secrète aux mérites qu'il acquérait en
-participant à la mort d'un blasphémateur[16].
-
-En tout ceci, on observa à la lettre les prescriptions du Deutéronome,
-ch. XIII. Mais, envisagée par le côté du droit civil, cette exécution
-tumultuaire, accomplie sans le concours des Romains, n'était pas
-régulière[17]. Pour Jésus, nous avons vu qu'il fallut la ratification
-du procurateur. Peut-être cette ratification fut-elle obtenue pour
-Étienne, et l'exécution ne suivit-elle pas la sentence d'aussi près
-que le veut le narrateur des _Actes_. Peut-être aussi l'autorité
-romaine s'était-elle relâchée en Judée. Pilate venait d'être suspendu
-de ses fonctions, ou était sur le point de l'être. La cause de cette
-disgrâce fut justement la trop grande fermeté qu'il avait montrée
-dans son administration[18]. Le fanatisme juif lui avait rendu la vie
-insupportable. Peut-être était-il fatigué de refuser à ces frénétiques
-les violences qu'ils lui demandaient, et l'altière famille de Hanan
-était-elle arrivée à n'avoir plus besoin de permission pour prononcer
-des sentences de mort. Lucius Vitellius
-
-[Pg 142]-[An 37]
-(le père de celui qui fut empereur) était alors légat impérial de
-Syrie. Il cherchait à gagner les bonnes grâces des populations, et il
-fit rendre aux Juifs les vêtements pontificaux qui, depuis Hérode le
-Grand, étaient gardés dans la tour Antonia[19]. Loin de soutenir Pilate
-dans ses actes de rigueur, il donna raison aux plaintes des indigènes,
-et renvoya Pilate à Rome pour répondre aux accusations de ses
-administrés (commencement de l'an 36). Le principal grief de ceux-ci
-était que le procurateur ne se prêtait pas assez complaisamment à leurs
-désirs d'intolérance[20]. Vitellius le remplaça provisoirement par son
-ami Marcellus, qui fut sans doute plus attentif à ne pas mécontenter
-les Juifs, et par conséquent plus facile à leur accorder des meurtres
-religieux. La mort de Tibère (16 mars de l'an 37) ne fit qu'encourager
-Vitellius dans cette politique. Les deux premières années du règne de
-Caligula furent une époque d'affaiblissement général de l'autorité
-romaine en Syrie. La politique de ce prince, avant qu'il eut perdu
-l'esprit, fut de rendre aux peuples de l'Orient leur autonomie et des
-chefs indigènes. C'est ainsi qu'il établit les royautés ou principautés
-d'Antiochus de Comagène, d'Hérode
-
-[Pg 143]-[An 37]
-Agrippa, de Soheym, de Cotys, de Polémon II, et qu'il laissa s'agrandir
-celle de Hâreth[21]. Quand Pilate arriva à Rome, il trouva le
-nouveau règne déjà commencé. Il est probable que Caligula lui donna
-tort, puisqu'il confia le gouvernement de Jérusalem à un nouveau
-fonctionnaire, Marullus, lequel paraît n'avoir pas excité de la part
-des Juifs les violentes récriminations qui accablèrent d'embarras le
-pauvre Pilate et l'abreuvèrent d'ennuis[22].
-
-Ce qu'il importe, en tout cas, de remarquer, c'est qu'à l'époque où
-nous sommes, les persécuteurs du christianisme ne sont pas les Romains;
-ce sont les Juifs orthodoxes. Les Romains conservaient, au milieu de ce
-fanatisme, un principe de tolérance et de raison. Si on peut reprocher
-quelque chose à l'autorité impériale, c'est d'avoir été trop faible et
-de ne pas avoir tout d'abord coupé court aux conséquences civiles d'une
-loi sanguinaire, ordonnant la peine de mort pour des délits religieux.
-Mais la domination romaine n'était pas encore un pouvoir complet comme
-elle le fut plus tard; c'était une sorte de protectorat
-
-[Pg 144]-[An 37]
-ou de suzeraineté. On poussa la condescendance jusqu'à ne pas mettre
-la tête de l'empereur sur les monnaies frappées sous les procurateurs,
-afin de ne pas choquer les idées juives[23]. Rome ne cherchait pas
-encore, en Orient du moins, à imposer aux peuples vaincus ses lois,
-ses dieux, ses mœurs; elle les laissait dans leurs pratiques locales,
-en dehors du droit romain. Leur demi-indépendance était comme un
-signe de plus de leur infériorité. Le pouvoir impérial en Orient, à
-cette époque, ressemblait assez à l'autorité turque, et l'état des
-populations indigènes à celui des _raïas_. L'idée de droits égaux
-et de garanties égales pour tous n'existait pas. Chaque groupe
-provincial avait sa juridiction, comme aujourd'hui les diverses Églises
-chrétiennes et les juifs dans l'empire ottoman. Il y a peu d'années,
-en Turquie, les patriarches des diverses communautés de _raïas_, pour
-peu qu'ils s'entendissent avec la Porte, étaient souverains à l'égard
-de leurs subordonnés, et pouvaient prononcer contre eux les peines les
-plus cruelles.
-
-L'année de la mort d'Étienne pouvant flotter entre les années 36, 37,
-38, on ne sait si Kaïapha doit en porter la responsabilité. Kaïapha fut
-déposé par
-
-[Pg 145]-[An 37]
-Lucius Vitellius, l'an 36, peu de temps après Pilate[24]; mais le
-changement fut peu considérable. Il eut pour successeur son beau-frère
-Jonathan, fils de Hanan. Celui-ci, à son tour, eut pour successeur son
-frère Théophile, fils de Hanan[25], lequel continua le pontificat dans
-la maison de Hanan jusqu'à l'an 42. Hanan vivait encore, et, possesseur
-réel du pouvoir, maintenait dans sa famille les principes d'orgueil, de
-dureté, de haine contre les novateurs, qui y étaient en quelque sorte
-héréditaires.
-
-La mort d'Étienne produisit une grande impression. Les prosélytes lui
-firent des funérailles accompagnées de pleurs et de gémissements[26].
-La séparation entre les nouveaux sectaires et le judaïsme n'était
-pas encore absolue. Les prosélytes et les hellénistes, moins sévères
-en fait d'orthodoxie que les juifs purs, crurent devoir rendre des
-hommages publics à un homme qui honorait leur corporation et que ses
-croyances particulières n'avaient pas mis hors la loi.
-
-Ainsi s'ouvrit l'ère des martyrs chrétiens. Le martyre n'était pas une
-chose entièrement nouvelle. Sans
-
-[Pg 146]-[An 37]
-parler de Jean-Baptiste et de Jésus, le judaïsme, à l'époque
-d'Antiochus Épiphane, avait eu ses témoins fidèles jusqu'à la mort.
-Mais la série de victimes courageuses qui s'ouvre par saint Étienne
-a exercé une influence particulière sur l'histoire de l'esprit
-humain. Elle a introduit dans le monde occidental un élément qui lui
-manquait, la foi exclusive et absolue, cette idée qu'il y a une seule
-religion bonne et vraie. En ce sens, les martyrs ont commencé l'ère
-de l'intolérance. On peut dire avec bien de la probabilité que celui
-qui donne sa vie pour sa foi serait intolérant s'il était maître. Le
-christianisme, qui avait traversé trois cents ans de persécutions,
-devenu dominateur à son tour, fut plus persécuteur qu'aucune religion
-ne l'avait été. Quand on a versé son sang pour une cause, on est trop
-porté à verser le sang des autres pour conserver le trésor qu'on a
-conquis.
-
-Le meurtre d'Étienne ne fut pas, du reste, un fait isolé. Profitant
-de la faiblesse des fonctionnaires romains, les juifs firent peser
-sur l'Église une vraie persécution[27]. Il semble que les vexations
-portèrent principalement sur les hellénistes
-
-[Pg 147]-[An 37]
-et les prosélytes, dont les libres allures exaspéraient les orthodoxes.
-L'Église de Jérusalem, déjà si fortement organisée, fut obligée de
-se disperser. Les apôtres, selon un principe qui paraît avoir été
-fortement arrêté dans leur esprit[28], ne quittèrent pas la ville. Il
-en fut probablement ainsi de tout le groupe purement juif, de ceux
-qu'on appelait les «hébreux»[29]. Mais la grande communauté, avec
-ses repas en commun, ses services de diacres, ses exercices variés,
-cessa dès lors, et ne se reforma plus sur son premier modèle. Elle
-avait duré trois ou quatre ans. Ce fut pour le christianisme naissant
-une bonne fortune sans égale que ses premiers essais d'association,
-essentiellement communistes, aient été sitôt brisés. Les essais de
-ce genre engendrent des abus si choquants, que les établissements
-communistes sont condamnés à crouler en très-peu de temps[30], ou à
-méconnaître bien vite le principe qui les a créés[31]. Grâce à la
-persécution de l'an 37, l'Église cénobitique de Jérusalem fut délivrée
-de l'épreuve du temps. Elle tomba en sa
-
-[Pg 148]-[An 37]
-fleur, avant que les difficultés intérieures l'eussent minée. Elle
-resta comme un rêve splendide, dont le souvenir anima dans leur
-vie d'épreuve tous ceux qui en avaient fait partie, comme un idéal
-auquel le christianisme aspirera sans cesse à revenir, sans y réussir
-jamais[32]. Ceux qui savent quel trésor inappréciable est pour les
-membres encore existants de l'Église saint-simonienne le souvenir de
-Ménilmontant, quelle amitié cela crée entre eux, quelle joie luit dans
-leurs yeux quand on en parle, comprendront le lien puissant qu'établit
-entre les nouveaux frères le fait d'avoir aimé, puis souffert ensemble.
-Les grandes vies ont presque toujours pour principe quelques mois
-durant lesquels on a senti Dieu, et dont le parfum suffit pour remplir
-des années entières de force et de suavité.
-
-Le premier rôle, dans la persécution que nous venons de raconter,
-appartint à ce jeune Saül, que nous avons déjà trouvé contribuant,
-autant qu'il était en lui, au meurtre d'Étienne. Ce furieux, muni
-d'une permission des prêtres, entrait dans les maisons soupçonnées
-de renfermer des chrétiens, s'emparait violemment des hommes et des
-femmes, et les traînait en prison ou au tribunal[33]. Saül se vantait
-qu'aucun
-
-[Pg 149]-[An 37]
-homme de sa génération n'était aussi zélé que lui pour les
-traditions[34]. souvent, il est vrai, la douceur, la résignation de
-ses victimes l'étonnait; il éprouvait comme un remords; il s'imaginait
-entendre ces femmes pieuses, espérant le royaume de Dieu, qu'il avait
-jetées en prison, lui dire pendant la nuit, d'une voix douce: «Pourquoi
-nous persécutes-tu?» Le sang d'Étienne, qui avait presque jailli sur
-lui, lui troublait parfois la vue. Bien des choses qu'il avait ouï dire
-de Jésus lui allaient au cœur. Cet être surhumain, dans sa vie éthérée,
-d'où il sortait quelquefois pour se révéler en de courtes apparitions,
-le hantait comme un spectre. Mais Saül repoussait avec horreur de
-telles pensées; il se confirmait avec une sorte de frénésie dans la
-foi à ses traditions, et il rêvait de nouvelles cruautés contre ceux
-qui les attaquaient. Son nom était devenu la terreur des fidèles; on
-craignait de sa part les violences les plus atroces, les perfidies les
-plus sanglantes[35].
-
-[1] _Act._, iv, 6. Voir _Vie de Jésus_, p. 364 et suiv.
-
-[2] _Act._, iv, 1-31; v, 17-41.
-
-[3] Voir _Vie de Jésus_, p. 137.
-
-[4] _Act._, v, 41.
-
-[5] _Ibid._, iv, 5-6; v, 17. Comp. Jac., ii, 6.
-
-[6] Γένος ἀρχιερατικόν, dans les _Actes_, l. c.; ἀρχιερεἵς, dans
-Josèphe, _Ant._, XX, viii, 8.
-
-[7] _Act._, xv, 5; xxi, 20.
-
-[8] Ajoutons que l'antipathie réciproque de Jésus et des pharisiens
-semble avoir été exagérée par les évangélistes synoptiques, peut-être à
-cause des événements qui amenèrent, lors de la grande guerre, la fuite
-des chrétiens au delà du Jourdain. On ne peut nier que Jacques, frère
-du Seigneur, ne soit presque un pharisien.
-
-[9] _Act._, v, 34 et suiv. Voir _Vie de Jésus_, p. 220-221.
-
-[10] _Act._, vi, 8-vii, 59.
-
-[11] Probablement des descendants des Juifs qui avaient été amenés à
-Rome comme esclaves, puis affranchis. Philon, _Leg. ad Caium_, § 23;
-Tacite, _Ann._, II, 85.
-
-[12] Voir _Vie de Jésus_, p. 354, 396, 424.
-
-[13] Matth., xv, 2 et suiv.; Marc, vii, 3; Gal., i, 14.
-
-[14] Comparez Gal., iii, 19; Hebr., ii, 2; Jos., _Ant._, XV, v, 3.
-On se figurait que Dieu lui-même ne s'était pas montré dans les
-théophanies do l'ancienne Loi, mais qu'il avait substitué en sa place
-une sorte d'intermédiaire, le _maleak Jehovah_. Voir les dictionnaires
-hébreux, au mot ךאלם.
-
-[15] Deuter., xvii, 7.
-
-[16] _Act._, vii, 59; xxii, 20; xxvi, 40.
-
-[17] Jean, xviii, 31.
-
-[18] Jos., _Ant._, XVIII, iv, 2.
-
-[19] Jos., _Ant._, XV, xi, 4; XVIII, iv, 2. Comp. XX, i, 1, 2.
-
-[20] Tout le procès de Jésus le prouve. Comparez _Act._, xxiv, 27; xxv,
-9.
-
-[21] Suétone, _Caius_, 16; Dion Cassius, LIX, 8, 12; Josèphe, _Ant._,
-XVIII, v, 3; vi, 10; II Cor., xi, 32.
-
-[22] Ventidius Cumanus éprouva des aventures toutes semblables. Il est
-vrai que Josèphe exagère les disgrâces de tous ceux qui ont été opposés
-à sa nation.
-
-[23] Madden, _History of Jewish Coinage_, p. 134 et suiv.
-
-[24] Jos., _Ant._, XVIII, iv, 3.
-
-[25] _Ibid._ XVIII, v, 3.
-
-[26] _Act._, viii, 2. Les mots ἀνὴρ εὐλαβὴς désignent un prosélyte, non
-un juif pur. Cf. _Act._, ii, 5.
-
-[27] _Act._, viii, 1 et suiv.; xi, 19. _Act._, xxvi, 10, ferait même
-croire qu'il y eut d'autres morts que celle d'Étienne. Mais il ne faut
-pas abuser des mots dans des rédactions d'un style aussi mou. Comp.
-_Act._, ix, 1-2 à xxii, 5 et xxvi, 12.
-
-[28] Comparez _Act._, i, 4; viii, 1, 14; Gal., i, 17 et suiv.
-
-[29] Act., ix, 26-30, prouve, en effet, que, dans la pensée de
-l'auteur, les expressions de viii, 1, n'avaient pas un sens aussi
-absolu qu'on pourrait le croire.
-
-[30] C'est ce qui arriva pour les esséniens.
-
-[31] C'est ce qui arriva pour les franciscains.
-
-[32] I Thess., ii, 14.
-
-[33] _Act._, viii, 3; ix, 13, 14, 21, 26; xxii, 4, 19; xxvi, 9 et
-suiv.; Gal., i, 13, 23; I Cor., xv, 9; Phil., iii, 6; I Tim., i, 13.
-
-[34] Gal., i, 14; _Act._, xxvi, 5; Phil., iii, 5.
-
-[35] _Act._, ix, 13, 21, 26.
-
-
-
-[Pg 150]-[An 38]
-CHAPITRE IX.
-
-PREMIÈRES MISSIONS.--LE DIACRE PHILIPPE.
-
-
-La persécution de l'an 37 eut, comme il arrive toujours, pour
-conséquence une expansion de la doctrine qu'on voulait arrêter.
-Jusqu'ici, la prédication chrétienne ne s'est guère étendue hors de
-Jérusalem; aucune mission n'a été entreprise; renfermée dans son
-communisme exalté mais étroit, l'Église mère n'a pas rayonné autour
-d'elle ni formé de succursales. La dispersion du petit cénacle jeta
-la bonne semence aux quatre vents du ciel. Les membres de l'Église de
-Jérusalem, violemment chassés de leur quartier, se répandirent dans
-toutes les parties de la Judée et de la Samarie[1], et y prêchèrent
-partout le royaume de Dieu. Les diacres, en particulier, dégagés de
-leurs fonctions administratives par
-
-[Pg 151]-[An 38]
-la ruine de la communauté, devinrent des évangélistes excellents.
-Ils furent l'élément actif et jeune de la secte, en opposition avec
-l'élément un peu lourd constitué par les apôtres et les «hébreux».
-Une seule circonstance, celle de la langue, aurait suffi pour créer à
-ces derniers une infériorité sous le rapport de la prédication. Ils
-parlaient, au moins comme langue habituelle, un dialecte dont les Juifs
-mêmes ne se servaient pas à quelques lieues de Jérusalem. Ce fut aux
-hellénistes qu'échut tout l'honneur de la grande conquête dont le récit
-va être maintenant notre principal objet.
-
-Le théâtre de la première de ces missions, qui devaient bientôt
-embrasser tout le bassin de la Méditerranée, fut la région voisine
-de Jérusalem, dans un cercle de deux ou trois journées. Le diacre
-Philippe[2] fut le
-
-[Pg 152]-[An 38]
-héros de cette première expédition sainte. Il évangélisa la Samarie
-avec un grand succès. Les Samaritains étaient schismatiques; mais la
-jeune secte, à l'exemple du maître, était moins susceptible que les
-juifs rigoureux sur ces questions d'orthodoxie. Jésus, disait-on,
-s'était montré à diverses reprises assez favorable aux Samaritains[3].
-
-Philippe paraît avoir été un des hommes apostoliques les plus
-préoccupés de théurgie[4]. Les récits qui se rapportent à lui nous
-transportent dans un monde étrange et fantastique. On expliqua par
-des prodiges les conversions qu'il fit chez les Samaritains et en
-particulier à Sébaste, leur capitale. Ce pays lui-même était tout
-rempli d'idées superstitieuses sur la magie. L'an 36, c'est-à-dire deux
-ou trois ans avant l'arrivée des prédicateurs chrétiens, un fanatique
-avait excité parmi les Samaritains une émotion assez sérieuse, en
-prêchant la nécessité d'un retour au mosaïsme primitif, dont il
-prétendait avoir retrouvé les ustensiles sacrés[5]. Un certain Simon,
-du village de Gitta ou Gitton[6], qui arriva plus tard
-
-[Pg 153]-[An 38]
-à une grande réputation, commençait dès lors à se faire connaître par
-ses prestiges[7]. On souffre de voir l'Évangile trouver une préparation
-et un appui en de telles chimères. Une assez grande foule se fit
-baptiser au nom de Jésus. Philippe avait le pouvoir de baptiser, mais
-non celui de conférer le Saint-Esprit. Ce privilège était réservé
-aux apôtres. Quand on apprit à Jérusalem la formation d'un groupe de
-fidèles à Sébaste, on résolut d'envoyer Pierre et Jean pour compléter
-leur initiation. Les deux apôtres vinrent, imposèrent les mains aux
-nouveaux convertis, prièrent sur leur tête; ceux-ci furent doués
-sur-le-champ des pouvoirs merveilleux
-
-[Pg 154]-[An 38]
-attachés à la collation du Saint-Esprit. Les miracles, la prophétie,
-tous les phénomènes de l'illuminisme se produisirent, et l'Église de
-Sébaste n'eut sous ce rapport rien à envier à celle de Jérusalem[8].
-
-S'il faut en croire la tradition, Simon de Gitton se trouva dès lors
-en rapport avec les chrétiens. Converti, à ce que l'on rapporte, par
-la prédication et les miracles de Philippe, il se fit baptiser et
-s'attacha à cet évangéliste. Puis, quand les apôtres Pierre et Jean
-furent arrivés, et qu'il eut vu les pouvoirs surnaturels que procurait
-l'imposition des mains, il vint, dit-on, leur offrir de l'argent pour
-qu'ils lui donnassent aussi la faculté de conférer le Saint-Esprit.
-Pierre alors lui aurait fait cette réponse admirable: «Périsse ton
-argent avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s'achète! Tu n'as
-ni part ni héritage en tout ceci, car ton cœur n'est pas droit devant
-Dieu[9].»
-
-Qu'elles aient été ou non prononcées, ces paroles semblent tracer
-exactement la situation de Simon à l'égard de la secte naissante.
-Nous verrons, en effet, que, selon toutes les apparences, Simon de
-Gitton fut le chef d'un mouvement religieux, parallèle à celui du
-christianisme, qu'on peut regarder comme une
-
-[Pg 155]-[An 38]
-sorte de contrefaçon samaritaine de l'œuvre de Jésus. Simon avait-il
-déjà commencé à dogmatiser et à faire des prodiges quand Philippe
-arriva à Sébaste? Entra-t-il dès lors en rapport avec l'Église
-chrétienne? L'anecdote qui a fait de lui le père de toute «simonie»
-a-t-elle quelque réalité? Faut-il admettre que le monde vit un
-jour en face l'un de l'autre deux thaumaturges, dont l'un était un
-charlatan, et dont l'autre était la «pierre» qui a servi de base à
-la foi de l'humanité? Un sorcier a-t-il pu balancer les destinées du
-christianisme? Voilà ce que nous ignorons, faute de documents; car
-le récit des _Actes_ est ici de faible autorité, et, dès le premier
-siècle, Simon devint pour l'Église chrétienne un sujet de légendes.
-Dans l'histoire, l'idée générale seule est pure. Il serait injuste
-de s'arrêter à ce qu'a de choquant cette triste page des origines
-chrétiennes. Pour les auditoires grossiers, le miracle prouve la
-doctrine; pour nous, la doctrine fait oublier le miracle. Quand une
-croyance a consolé et amélioré l'humanité, elle est excusable d'avoir
-employé des preuves proportionnées à la faiblesse du public auquel elle
-s'adressait. Mais, quand on a prouvé l'erreur par l'erreur, quelle
-excuse alléguer? Ce n'est pas une condamnation que nous entendons
-prononcer contre Simon de Gitton. Nous aurons à nous expliquer plus
-
-[Pg 156]-[An 38]
-tard sur sa doctrine et sur son rôle, qui ne se dévoila que sous le
-règne de Claude[10]. Il importait seulement de remarquer ici qu'un
-principe important semble s'être introduit à son propos dans la
-théurgie chrétienne. Obligée d'admettre que des imposteurs faisaient
-aussi des miracles, la théologie orthodoxe attribua ces miracles au
-démon. Pour conserver aux prodiges quelque valeur démonstrative, on
-fut obligé d'imaginer des règles pour discerner les vrais et les
-faux miracles. On descendit pour cela jusqu'à un ordre d'idées fort
-puéril[11].
-
-Pierre et Jean, après avoir confirmé l'Église de Sébaste, repartirent
-pour Jérusalem, qu'ils regagnèrent en évangélisant les villages du
-pays des Samaritains[12]. Le diacre Philippe continua ses courses
-évangéliques en se rabattant vers le sud, sur l'ancien pays des
-Philistins[13]. Ce pays, depuis l'avénement des Macchabées, avait
-été fort entamé par les Juifs[14]; il s'en fallait cependant que le
-judaïsme y dominât. Dans ce voyage, Philippe opéra une conversion qui
-
-[Pg 157]-[An 38]
-fit quelque bruit et dont on parla beaucoup à cause d'une circonstance
-particulière. Un jour qu'il cheminait sur la route de Jérusalem à
-Gaza, laquelle est fort déserte[15], il rencontra un riche voyageur,
-évidemment un étranger, car il allait en char, mode de locomotion
-qui de tout temps fut presque inconnu aux habitants de la Syrie et
-de la Palestine. Il revenait de Jérusalem, et, assis gravement, il
-lisait la Bible à haute voix, selon un usage alors assez répandu[16].
-Philippe, qui en toute chose croyait agir par une inspiration d'en
-haut, se sentit comme attiré vers ce char. Il se mit à le côtoyer, et
-entra doucement en conversation avec l'opulent personnage, s'offrant
-à lui expliquer les endroits qu'il ne comprendrait pas. Ce fut pour
-l'évangéliste une belle occasion de développer la thèse chrétienne
-sur les figures de l'Ancien Testament. Il prouva que, dans les livres
-prophétiques, tout se rapportait à Jésus, que Jésus était le mot de la
-grande énigme, que c'était de lui en particulier que le Voyant avait
-parlé dans ce beau passage: «Il a été conduit comme une brebis à la
-mort; comme un agneau, muet devant celui qui le tond, il n'a pas ouvert
-la
-
-[Pg 158]-[An 38]
-bouche[17].» Le voyageur le crut, et, à la première eau qu'on
-rencontra: «Voilà de l'eau, dit-il; est-ce que je ne pourrais pas être
-baptisé?» On fit arrêter le char; Philippe et le voyageur descendirent
-dans l'eau, et ce dernier fut baptisé.
-
-Or, le voyageur était un puissant personnage. C'était un eunuque de
-la candace d'Éthiopie, son ministre des finances et le gardien de ses
-trésors, lequel était venu adorer à Jérusalem, et s'en retournait
-maintenant à Napata[18] par la route d'Égypte. _Candace_ ou _candaoce_
-était le titre de la royauté féminine d'Éthiopie, vers le temps où
-nous sommes[19]. Le judaïsme avait dès lors pénétré en Nubie et en
-Abyssinie[20]; beaucoup d'indigènes s'étaient convertis, ou du moins
-comptaient parmi ces prosélytes qui, sans être circoncis, adoraient le
-Dieu unique[21]. L'eunuque était peut-être de cette dernière classe, un
-
-[Pg 159]-[An 38]
-simple païen pieux, comme le centurion Cornélius, qui figurera bientôt
-en cette histoire. Il est impossible, en tout cas, de supposer qu'il
-fût complètement initié au judaïsme[22]. On n'entendit plus, passé
-cela, parler de l'eunuque. Mais Philippe raconta l'incident, et plus
-tard on y attacha de l'importance. Quand la question de l'admission des
-païens dans l'Église chrétienne devint l'affaire capitale, on trouva
-ici un précédent fort grave. Philippe était censé avoir agi en toute
-cette affaire par inspiration divine[23]. Ce baptême, donné par ordre
-de l'Esprit-Saint à un homme à peine juif, notoirement incirconcis, qui
-ne croyait au christianisme que depuis quelques heures, eut une haute
-valeur dogmatique. Ce fut un argument pour ceux qui pensaient que les
-portes de l'Église nouvelle devaient être ouvertes à tous[24].
-
-Philippe, après cette aventure, se rendit à Aschdod
-
-[Pg 160]-[An 38]
-ou Azote. Tel était le naïf état d'enthousiasme où vivaient ces
-missionnaires, qu'ils croyaient à chaque pas entendre des voix du ciel,
-recevoir des directions de l'Esprit[25]. Chacun de leurs pas leur
-semblait réglé par une force supérieure, et, quand ils allaient d'une
-ville à l'autre, ils pensaient obéir à une inspiration surnaturelle.
-Parfois, ils s'imaginaient faire des voyages aériens. Philippe était à
-cet égard un des plus exaltés. C'est sur l'indication d'un ange qu'il
-croyait être venu de Samarie à l'endroit où il rencontra l'eunuque;
-après le baptême de celui-ci, il était persuadé que l'Esprit l'avait
-enlevé et l'avait transporté tout d'une traite à Azote[26].
-
-Azote et la route de Gaza furent le terme de la première prédication
-évangélique vers le sud. Au delà étaient le désert et la vie nomade
-sur laquelle le christianisme eut toujours peu de prise. D'Azote,
-le diacre Philippe tourna vers le nord et evangélisa toute la côte
-jusqu'à Césarée. Peut-être les Églises de Joppé et de Lydda, que nous
-trouverons bientôt florissantes[27], furent-elles fondées par lui.
-A Césarée, il se fixa et fonda une Église importante[28]. Nous l'y
-rencontrerons
-
-[Pg 161]-[An 38]
-encore vingt ans plus tard[29]. Césarée était une ville neuve et
-la plus considérable de la Judée[30]. Elle avait été bâtie sur
-remplacement d'une forteresse sidonienne appelée «tour d'Abdastarte,
-ou de Straton», par Hérode le Grand, lequel lui donna, en l'honneur
-d'Auguste, le nom que ses ruines portent encore aujourd'hui. Césarée
-était de beaucoup le meilleur port de toute la Palestine, et elle
-tendait de jour en jour à en devenir la capitale. Fatigués du séjour
-de Jérusalem, les procurateurs de Judée allaient bientôt y faire leur
-résidence habituelle[31]. Elle était surtout peuplée de païens[32]; les
-Juifs y étaient cependant assez nombreux; des rixes cruelles avaient
-souvent lieu entre les deux classes de la population[33]. La langue,
-grecque y était seule parlée, et les Juifs eux-mêmes en étaient venus
-à réciter certaines parties de la liturgie en grec[34]. Les rabbis
-austères de Jérusalem envisageaient Césarée comme un séjour profane,
-dangereux et où l'on devenait presque un païen[35]. Par toutes les
-raisons qui viennent d'être dites, cette ville aura
-
-[Pg 162]-[An 38]
-beaucoup d'importance dans la suite de notre histoire. Ce fut en
-quelque sorte le port du christianisme, le point par lequel l'Église de
-Jérusalem communiqua avec toute la Méditerranée.
-
-Bien d'autres missions, dont l'histoire nous est inconnue, furent
-conduites parallèlement à celle de Philippe[36]. La rapidité même avec
-laquelle se fit cette première prédication fut la cause de son succès.
-En l'an 38, cinq ans après la mort de Jésus, et un an peut-être après
-la mort d'Étienne, toute la Palestine en deçà du Jourdain avait entendu
-la bonne nouvelle de la bouche des missionnaires partis de Jérusalem.
-La Galilée, de son côté, gardait la semence sainte, et probablement
-la répandait autour d'elle, bien qu'on ne sache rien des missions
-parties de ce pays. Peut-être la ville de Damas, qui, dès l'époque
-où nous sommes, avait aussi des chrétiens[37], reçut-elle la foi de
-prédicateurs galiléens.
-
-[1] _Act._, viii, 1, 4; xi, 19.
-
-[2] _Act._, viii, 5 et suiv. Que ce ne soit pas l'apôtre, cela résulte
-des passages _Act._, viii, 1, 5, 12, 14, 40; xxi, 8, comparés entre
-eux. Il est vrai que le verset _Act._, xxi, 9, comparé à ce que disent
-Papias (dans Eusèbe, _II. E._, III, 39), Polycrate (_ibid._, V, 24),
-Clément d'Alexandrie (_Strom._, III, 6), ferait identifier l'apôtre
-Philippe, dont parlent ces trois écrivains ecclésiastiques, avec le
-Philippe qui joue un rôle important dans les _Actes_. Mais il est plus
-naturel d'admettre que le verset en question renferme une méprise et
-a été interpolé que de contredire la tradition des Églises d'Asie et
-d'Hiérapolis même, où le Philippe qui eut des filles prophétesses se
-retira. Les données particulières que possède l'auteur du quatrième
-Évangile (écrit, ce semble, en Asie Mineure) sur l'apôtre Philippe se
-trouvent ainsi expliquées.
-
-[3] Voir _Vie de Jésus_, ch. xiv. Il se peut cependant que la tendance
-habituelle à l'auteur des _Actes_ se retrouve ici. Voir Introd., p.
-xix, xxxix, et ci-dessous, p. 159, 205.
-
-[4] _Act._, viii, 5-40.
-
-[5] Jos., _Ant._, XVIII, iv, 1, 2.
-
-[6] Aujourd'hui _Jît_ sur la route de Naplouse à Jaffa, à une heure et
-demie de Naplouse et de Sébastieh. V. Robinson, _Biblical researches_,
-II, p. 308, note; III, 134 (2e édit.) et sa carte.
-
-[7] Les renseignements relatifs à ce personnage chez les écrivains
-chrétiens sont si fabuleux, que des doutes ont pu s'élever sur la
-réalité de son existence. Ces doutes sont d'autant plus spécieux que,
-dans la littérature pseudo-clémentine, «Simon le Magicien» est souvent
-un pseudonyme de saint Paul. Mais nous ne pouvons admettre que la
-légende de Simon repose sur cette unique base. Comment l'auteur des
-Actes, si favorable à saint Paul, eût-il admis une donnée dont le sens
-hoslile ne pouvait lui échapper? La suite chronologique de l'école
-simonienne, les écrits qui nous restent d'elle, les traits précis de
-topographie et de chronologie donnés par saint Justin, compatriote de
-notre thaumaturge, ne s'expliquent pas, d'ailleurs, dans l'hypothèse
-où la personne de Simon serait imaginaire (voir surtout Justin, _Apol.
-II_, 15, et _Dial. cum Tryph._, 120).
-
-[8] _Act._, viii, 5 et suiv.
-
-[9] _Ibid._, viii, 9 et suiv.
-
-[10] Justin, _Apol. I_, 26, 56.
-
-[11] Homil. pseudo-clem., xvii, 15, 17; Quadratus, dans Eusèbe, _H.
-E._, IV, 3.
-
-[12] _Act._, viii, 25.
-
-[13] _Ibid._, viii, 26-40.
-
-[14] I Macch., x, 86, 89; xi, 60 et suiv; Jos., _Ant._, XIII, xiii, 3;
-XV, vii, 3; XVIII, xi, 5; _B. J._, I, iv, 2.
-
-[15] Robinson, _Bibl. researches_, II, p. 41 et 514-515 (2_e_ édit.).
-
-[16] Talm. de Bab., _Erubin_, 53 _b_ et 54 _a_; _Sota_, 46 _b_.
-
-[17] _Isaïe_, liii, 7.
-
-[18] Aujourd'hui Mérawi, près du Gébel-Barkal (Lepsius, _Denkmæler_, I,
-pl. 1 et 2 _bis_). Strabon, XVII, i, 54.
-
-[19] Strabon, XVII, i, 54; Pline, VI, xxxv, 8; Dion Cassius, LIV, 5;
-Eusèbe, _II. E._, II, 1.
-
-[20] Les descendants de ces juifs existent encore sous le nom de
-_Falâsyân_. Les missionnaires qui les convertirent venaient d'Égypte.
-Leur version de la Bible a été faite sur la version grecque. Les
-Falâsyàn ne sont pas Israélites de sang.
-
-[21] Jean, xii, 20; _Act._, x, 2.
-
-[22] Voir Deutér., xxiii, 1. Il est vrai que εὐνοῦχος peut se prendre
-par catachrèse pour désigner un chambellan ou fonctionnaire de cour
-orientale. Mais δυνάστης suffisait à rendre cette idée; εὐνοῦχος doit
-donc être pris ici au sens propre.
-
-[23] _Act._, viii, 26, 29.
-
-[24] Conclure de là que toute cette histoire a été inventée par
-l'auteur des _Actes_ nous paraît téméraire. L'auteur des _Actes_
-insiste avec complaisance sur les faits qui appuient ses opinions; mais
-nous ne croyons pas qu'il introduise dans son récit des faits purement
-symboliques ou imaginés à dessein. Voir l'Introd., p. xxxviii-xxxix.
-
-[25] Pour l'état analogue des premiers Mormons, voir Jules Remy,
-_Voyage au pays des Mormons_ (Paris, 1860), I, p. 195 et la suite.
-
-[26] _Act._, viii, 39-40. Comp. Luc, iv, 14.
-
-[27] _Act._, ix, 32, 38.
-
-[28] _Ibid._, viii, 40; xi, 11.
-
-[29] _Act._, xxi, 8.
-
-[30] Jos., _B. J._, III, ix, 1.
-
-[31] _Act._, xxiii, 23 et suiv.; xxv, 1, 5; Tacite,_ Hist._, II, 79.
-
-[32] Jos., _B. J._, III, ix, 1.
-
-[33] Jos., _Ant._, XX, viii, 7; _B. J._, II, xiii, 5,--xiv, 5; xviii, 1.
-
-[34] Talm. de Jérusalem, _Sota_, 21 _b_.
-
-[35] Jos., _Ant._, XIX., vii, 3-4; viii, 2.
-
-[36] _Act._, xi, 19.
-
-[37] _Ibid._, ix, 2, 10, 19.
-
-
-
-[Pg 163]-[An 38]
-CHAPITRE X.
-
-CONVERSION DE SAINT PAUL.
-
-
-Mais l'an 38 valut à l'Église naissante une bien autre conquête. C'est
-dans le courant de cette année[1], en effet, qu'on peut placer avec
-vraisemblance la conversion de ce Saül que nous avons trouvé complice
-de la lapidation d'Étienne, agent principal de la persécution de l'an
-37, et qui va devenir, par un mystérieux coup de la grâce, le plus
-ardent des disciples de Jésus.
-
-Saül était né à Tarse, en Cilicie[2], l'an 10 ou 12 de notre ère[3].
-Selon la mode du temps, on avait
-
-[Pg 164]-[An 38]
-latinisé son nom en celui de «Paul»[4]. Il ne porta néanmoins ce
-dernier nom d'une manière suivie que lorsqu'il eut pris le rôle
-d'apôtre des gentils[5]. Paul était du sang juif le plus pur[6]. Sa
-famille, originaire peut-être de la ville de Cischala en Galilée[7],
-prétendait appartenir à la tribu de Benjamin[8]. Son père était en
-possession du titre de citoyen romain[9]. Sans doute quelqu'un de
-ses ancêtres avait acheté cette qualité, ou l'avait acquise par des
-services. On peut supposer que son grand-père l'avait obtenue pour
-avoir aidé Pompée lors de la conquête romaine (63 ans avant J.-C.). Sa
-famille, comme
-
-[Pg 165]-[An 38]
-toutes les bonnes et anciennes maisons juives, appartenait au parti des
-pharisiens[10]. Paul fut élevé dans les principes les plus sévères de
-cette secte[11], et, s'il en répudia plus tard les dogmes étroits, il
-en garda toujours la foi ardente, l'âpreté et l'exaltation.
-
-Tarse était, à l'époque d'Auguste, une ville très-florissante. La
-population appartenait, pour la plus grande partie, à la race grecque
-et araméenne; mais les juifs y étaient nombreux, comme dans toutes
-les villes de commerce[12]. Le goût des lettres et des sciences y
-était fort répandu, et aucune ville du monde, sans excepter Athènes
-et Alexandrie, n'était aussi riche en écoles et en instituts
-scientifiques[13]. Le nombre des hommes savants que Tarse produisit ou
-qui y firent leurs études est vraiment extraordinaire[14]. Mais il ne
-faudrait pas conclure de là que Paul reçut une éducation hellénique
-très-soignée. Les juifs fréquentaient rarement les établissements
-d'instruction profane[15]. Les écoles les plus célèbres de Tarse
-étaient les écoles de rhétorique[16]. La première chose qu'on
-
-[Pg 166]-[An 38]
-apprenait en de telles écoles était le grec classique. Il n'est pas
-croyable qu'un homme qui eût pris des leçons même élémentaires de
-grammaire et de rhétorique eût écrit cette langue bizarre, incorrecte,
-si peu hellénique par le tour, qui est celle des lettres de saint Paul.
-Il parlait habituellement et facilement en grec[17]; il écrivait ou
-plutôt dictait[18] en cette langue; mais son grec était celui des juifs
-hellénistes, un grec chargé d'hébraïsmes et de syriacismes, qui devait
-être à peine intelligible pour un lettré du temps, et qu'on ne comprend
-bien qu'en cherchant le tour syriaque que Paul avait dans l'esprit en
-dictant. Lui-même reconnaît le caractère populaire et grossier de sa
-langue[19]. Quand il pouvait, il parlait «l'hébreu», c'est-à-dire le
-syro-chaldaïque du temps[20]. C'est en cette langue qu'il pensait;
-c'est en cette langue que lui parle la voix intime du chemin de
-Damas[21].
-
-Sa doctrine ne trahit non plus aucun emprunt direct fait à la
-philosophie grecque. La citation d'un vers de la _Thaïs_ de Ménandre,
-qu'on trouve dans
-
-[Pg 167]-[An 38]
-ses écrits[22], est un de ces proverbes monostiques qui étaient dans
-toutes les bouches et qu'on pouvait très-bien alléguer sans avoir
-lu les originaux. Deux autres citations, l'une d'Épiménide, l'autre
-d'Aratus, qui figurent sous son nom[23], outre qu'il n'est pas certain
-qu'elles soient de son fait, s'expliquent aussi par des emprunts
-de seconde main[24]. La culture de Paul est presque exclusivement
-juive[25]; c'est dans le Talmud, bien plus que dans la Grèce classique,
-qu'il faut chercher ses analogues. Quelques idées générales que la
-philosophie avait partout répandues et qu'on pouvait connaître sans
-avoir ouvert un seul livre des philosophes[26], parvinrent seules
-jusqu'à lui. Sa façon de raisonner est des plus étranges. Certainement
-il ne savait rien de la logique péripatéticienne. Son syllogisme n'est
-pas du tout celui d'Aristote; au contraire, sa dialectique a la plus
-grande ressemblance avec celle
-
-[Pg 168]-[An 38]
-du Talmud. Paul, en général, se laisse conduire par les mots plus que
-par les idées. Un mot qu'il a dans l'esprit le domine et le conduit à
-un ordre de pensées fort éloigné de l'objet principal. Ses transitions
-sont brusques, ses développements interrompus, ses périodes fréquemment
-suspendues. Aucun écrivain ne fut plus inégal. On chercherait vainement
-dans toutes les littératures un phénomène aussi bizarre que celui d'une
-page sublime, comme le treizième chapitre de la première épître aux
-Corinthiens, à côté de faibles argumentations, de pénibles redites, de
-fastidieuses subtilités.
-
-Son père le destina de bonne heure à être rabbi. Mais, selon l'usage
-général[27], il lui donna un état. Paul était tapissier[28], ou,
-si l'on aime mieux, ouvrier en ces grosses toiles de Cilicie qu'on
-appelait _cilicium_. A diverses reprises, il exerça ce métier[29]; il
-n'avait pas de fortune patrimoniale. Il eut au moins une sœur, dont
-le fils habita Jérusalem[30]. Les indices qu'on a d'un frère[31] et
-d'autres parents[32], qui auraient embrassé
-
-[Pg 169]-[An 38]
-le christianisme, sont très-vagues et très-incertains.
-
-La délicatesse des manières étant, selon les idées de la bourgeoisie
-moderne, en rapport avec la fortune, nous nous figurerions volontiers,
-d'après ce qui précède, Paul comme un homme du peuple mal élevé et sans
-distinction. Ce serait là une idée tout à fait fausse. Sa politesse,
-quand il le voulait, était extrême; ses manières étaient exquises.
-Malgré l'incorrection du style, ses lettres révèlent un homme de
-beaucoup d'esprit[33], trouvant dans l'élévation de ses sentiments des
-expressions d'un rare bonheur. Jamais correspondance ne révéla des
-attentions plus recherchées, des nuances plus fines, des timidités,
-des hésitations plus aimables. Une ou deux de ses plaisanteries nous
-choquent[34]. Mais quelle verve! quelle richesse de mots charmants!
-quel naturel! On sent que son caractère, dans les moments où la passion
-ne le rendait pas irascible et farouche, devait être celui d'un homme
-poli, empressé, affectueux, parfois susceptible, un peu jaloux.
-Inférieurs devant le grand public[35], ces hommes ont, dans le sein
-des petites Églises, d'immenses avantages, par l'attachement qu'ils
-inspirent, par leurs
-
-[Pg 170]-[An 38]
-aptitudes pratiques et par leur habile manière de sortir des plus
-grandes difficultés.
-
-La mine de Paul était chétive et ne répondait pas, ce semble, à la
-grandeur de son âme. Il était laid, de courte taille, épais et voûté.
-Ses fortes épaules portaient bizarrement une tête petite et chauve.
-Sa face blême était comme envahie par une barbe épaisse, un nez
-aquilin, des yeux perçants, des sourcils noirs qui se rejoignaient
-sur le front[36]. Sa parole n'avait non plus rien qui imposât[37].
-Quelque chose de craintif, d'embarrassé, d'incorrect, donnait d'abord
-une pauvre idée de son éloquence[38]. En homme de tact, il insistait
-lui-même sur ses défauts extérieurs, et en tirait avantage[39]. La race
-juive a cela de remarquable qu'elle présente à la fois des types de la
-plus grande beauté et de la plus complète laideur; mais la laideur juive
-
-[Pg 171]-[An 38]
-est quelque chose de tout à fait à part. Tel de ces étranges visages,
-qui excite d'abord le sourire, prend, dès qu'il s'illumine, une sorte
-d'éclat profond et de majesté.
-
-Le tempérament de Paul n'était pas moins singulier que son extérieur.
-Sa constitution, évidemment très-résistante, puisqu'elle supporta une
-vie pleine de fatigues et de souffrances, n'était pas saine. Il fait
-sans cesse allusion à sa faiblesse corporelle; il se présente comme un
-homme qui n'a qu'un souffle, malade, épuisé, et avec cela timide, sans
-apparence, sans prestige, sans rien de ce qui fait de l'effet, si bien
-qu'on a eu du mérite à ne pas s'arrêter à de si misérables dehors[40].
-Ailleurs, il parle avec mystère d'une épreuve secrète, «d'une-pointe
-enfoncée en sa chair,» qu'il compare à un ange de Satan, occupé à le
-souffleter, et auquel Dieu a permis de s'attacher à lui pour l'empêcher
-de s'enorgueillir[41]. Trois fois il a demandé au Seigneur de l'en
-délivrer; trois fois le Seigneur lui a répondu: «Ma grâce te suffit.»
-C'était, apparemment, quelque infirmité; car l'entendre de l'attrait
-des voluptés charnelles n'est guère possible, puisque lui-même nous
-apprend ailleurs
-
-[Pg 172]-[An 38]
-qu'il y était insensible[42]. Il paraît qu'il ne se maria pas[43]; la
-froideur complète de son tempérament, conséquence des ardeurs sans
-égales de son cerveau, se montre par toute sa vie; il s'en vante avec
-une assurance qui n'était peut-être pas exempte de quelque affectation,
-et qui, en tout cas, a pour nous quelque chose de déplaisant[44].
-
-Il vint jeune à Jérusalem[45], et entra, dit-on, à l'école de Gamaliel
-le Vieux[46]. Gamaliel était l'homme le plus éclairé de Jérusalem.
-Comme le nom de pharisien s'appliquait à tout Juif considérable qui
-n'était pas des familles sacerdotales, Gamaliel passait pour un membre
-de cette secte. Mais il n'en avait pas l'esprit étroit et exclusif.
-C'était un homme libéral, éclairé, comprenant les païens, sachant le
-grec[47]. Peut-être
-
-[Pg 173]-[An 38]
-les larges idées que professa saint Paul devenu chrétien furent-elles
-une réminiscence des enseignements de son premier maître; il faut
-avouer toutefois que ce ne fut pas la modération qu'il apprit d'abord
-de lui. Dans cette atmosphère brûlante de Jérusalem, il arriva à
-un degré extrême de fanatisme. Il était à la tête du jeune parti
-pharisien, rigoriste et exalté, qui poussait l'attachement au passé
-national jusqu'aux derniers excès[48]. Il ne connut pas Jésus[49] et
-ne fut pas mêlé à la scène sanglante du Golgotha. Mais nous l'avons vu
-prenant une part active au meurtre d'Étienne, et figurant en première
-ligne parmi les persécuteurs de l'Église. Il ne respirait que mort et
-menaces, et courait Jérusalem en vrai forcené, porteur d'un mandat qui
-autorisait toutes ses brutalités. Il allait de synagogue en synagogue,
-forçant les gens timides de renier le nom de Jésus, faisant fouetter ou
-emprisonner les autres[50]. Quand l'Église de Jérusalem fut dispersée,
-sa rage se répandit sur les villes voisines[51]; les progrès que
-
-[Pg 174]-[An 38]
-faisait la foi nouvelle l'exaspéraient, et, ayant appris qu'un groupe
-de fidèles s'était formé à Damas, il demanda au grand prêtre Théophile,
-fils de Hanan[52], des lettres pour la synagogue de cette ville, qui
-lui conférassent le pouvoir d'arrêter les personnes mal pensantes, et
-de les amener garrottées à Jérusalem[53].
-
-Le désarroi de l'autorité romaine en Judée, depuis la mort de Tibère,
-explique ces vexations arbitraires. On était sous l'insensé Caligula.
-L'administration se détraquait de toutes parts. Le fanatisme avait
-gagné tout ce que le pouvoir civil avait perdu. Après le renvoi de
-Pilate et les concessions faites aux indigènes par Lucius Vitellius,
-on eut pour principe délaisser le pays se gouverner selon ses lois.
-Mille tyrannies locales profitèrent de la faiblesse d'un pouvoir devenu
-insouciant. Damas, d'ailleurs, venait de passer entre les mains du
-roi nabatéen Hartat ou Hâreth, dont la capitale était à Pétra[54].
-Ce prince, puissant et brave, après avoir battu Hérode Antipas et
-tenu tête aux forces romaines commandées par le légat impérial Lucius
-Vitellius, avait été merveilleusement servi par la fortune. La nouvelle
-de la mort de Tibère (16 mars 37)
-
-[Pg 175]-[An 38]
-avait subitement arrêté Vitellius[55]. Hâreth s'était emparé de Damas
-et y avait établi un ethnarque ou gouverneur[56]. Les juifs, dans
-ces moments d'occupation nouvelle, formaient un parti considérable.
-Ils étaient nombreux à Damas et y exerçaient un grand prosélytisme,
-notamment parmi les femmes[57]. On voulait les contenter; le moyen de
-les gagner était toujours de faire des concessions à leur autonomie,
-et toute concession à leur autonomie était une permission de violences
-religieuses[58]. Punir, tuer ceux qui ne pensaient pas comme eux, voilà
-ce qu'ils appelaient indépendance et liberté.
-
-Paul, sorti de Jérusalem, suivit sans doute la route ordinaire, et
-passa le Jourdain au «pont des Filles de Jacob». L'exaltation de son
-cerveau était à son comble; il était par moments troublé, ébranlé. La
-passion n'est pas une règle de foi. L'homme passionné va d'une croyance
-à une autre fort diverse; seulement, il y porte la même fougue. Comme
-toutes
-
-[Pg 176]-[An 38]
-les âmes fortes, Paul était près d'aimer ce qu'il haïssait. Était-il
-sûr après tout de ne pas contrarier l'œuvre de Dieu? Les idées si
-mesurées et si justes de son maître Gamaliel[59] lui revenaient
-peut-être à l'esprit. Souvent ces âmes ardentes ont de terribles
-retours. Il subissait le charme de ceux qu'il torturait[60]. Plus on
-les connaissait, ces bons sectaires, plus on les aimait. Or, nul ne les
-connaissait aussi bien que leur persécuteur. Par moments, il croyait
-voir la douce figure du maître qui inspirait à ses disciples tant de
-patience, le regarder d'un air de pitié et avec un tendre reproche. Ce
-qu'on racontait des apparitions de Jésus, conçu comme un être aérien
-et parfois visible, le frappait beaucoup; car, aux époques et dans les
-pays où l'on croit au merveilleux, les récits miraculeux s'imposent
-également aux partis opposés; les musulmans ont peur des miracles
-d'Élie, et demandent, comme les chrétiens, des cures surnaturelles à
-saint Georges et à saint Antoine. Paul, après avoir traversé l'Iturée,
-était entré dans la grande plaine de Damas. Il approchait de la ville,
-et s'était probablement déjà engagé dans les jardins qui l'entourent.
-Il était midi[61]. Paul avait avec lui plusieurs
-
-[Pg 177]-[An 38]
-compagnons, et, ce semble, voyageait à pied[62].
-
-La route de Jérusalem à Damas n'a guère changé. C'est celle qui,
-sortant de Damas dans la direction du sud-ouest, traverse la belle
-plaine arrosée à la fois par les ruisseaux affluents de l'Abana et
-du Pharphar, et sur laquelle s'échelonnent aujourd'hui les villages
-de Dareya, Kaukab, Sasa. On ne saurait chercher l'endroit dont nous
-parlons, et qui va être le théâtre d'un des faits les plus importants
-de l'histoire de l'humanité, au delà de Kaukab (quatre heures de
-Damas)[63]. Il est même probable que le point en question fut beaucoup
-plus rapproché de la ville, et qu'on serait dans le vrai en le
-plaçant vers Dareya (une heure et demie de Damas), ou entre Dareya
-et l'extrémité du Meidan[64]. Paul avait devant lui la ville, dont
-quelques édifices devaient déjà se dessiner à travers les arbres;
-derrière lui, le dôme majestueux de l'Hermon, avec ses sillons de
-neige, qui le font ressembler à la tête chenue d'un vieillard; sur sa
-droite, le Hauran, les deux petites chaînes parallèles qui resserrent
-le cours inférieur du Pharphar[65], et les tumulus[66]
-
-[Pg 178]-[An 38]
-de la région des lacs; sur sa gauche, les derniers contre-forts de
-l'Anti-Liban, allant rejoindre l'Hermon. L'impression de ces campagnes
-richement cultivées, de ces vergers délicieux, séparés les uns des
-autres par des rigoles et chargés des plus beaux fruits, est celle du
-calme et du bonheur. Qu'on se figure une route ombragée, s'ouvrant dans
-une couche épaisse de terreau, sans cesse détrempée par les canaux
-d'irrigation, bordée de talus, et serpentant au travers des oliviers,
-des noyers, des abricotiers, des pruniers, reliés entre eux par des
-vignes en girandole, on aura l'image du lieu où arriva l'événement
-étrange qui a exercé une si grande influence sur la foi du monde.
-Vous vous croyez à peine en Orient dans ces environs de Damas[67], et
-surtout, au sortir des âpres et brûlantes régions de la Gaulonitide
-et de l'Iturée, ce qui remplit l'âme, c'est la joie de retrouver les
-travaux de l'homme et les bénédictions du ciel. Depuis l'antiquité la
-plus reculée jusqu'à nos jours, toute cette zone qui entoure Damas de
-fraîcheur et de bien-être n'a eu qu'un nom, n'a inspiré qu'un rêve,
-celui du «paradis de Dieu».
-
-Si Paul trouva là des visions terribles, c'est qu'il
-
-[Pg 179]-[An 38]
-les portait en son esprit. Chaque pas qu'il faisait vers Damas
-éveillait en lui de cuisantes perplexités. L'odieux rôle de bourreau
-qu'il allait jouer lui devenait insupportable. Les maisons qu'il
-commence à apercevoir sont peut-être celles de ses victimes. Cette
-pensée l'obsède, ralentit son pas; il voudrait ne pas avancer; il
-s'imagine résister à un aiguillon qui le presse[68]. La fatigue de la
-route[69], se joignant à cette préoccupation, l'accable. Il avait, à
-ce qu'il paraît, les yeux enflammés[70], peut-être un commencement
-d'ophthalmie. Dans ces marches prolongées, les dernières heures sont
-les plus dangereuses. Toutes les causes débilitantes des jours passés
-s'y accumulent; les forces nerveuses se détendent; une réaction
-s'opère. Peut-être aussi le brusque passage de la plaine dévorée par
-le soleil aux frais ombrages des jardins détermina-t-il un accès
-dans l'organisation maladive[71] et gravement ébranlée du voyageur
-fanatique. Les fièvres pernicieuses, accompagnées de transport au
-cerveau, sont dans ces parages tout à fait subites. En quelques
-minutes, on est comme foudroyé. Quand l'accès est passé, on garde
-l'impression
-
-[Pg 180]-[An 38]
-d'une nuit profonde, traversée d'éclairs, où l'on a vu des images se
-dessiner sur un fond noir[72]. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'un coup
-terrible enleva en un instant à Paul ce qui lui restait de conscience
-distincte, et le renversa par terre privé de sentiment.
-
-Il est impossible, avec les récits que nous avons de cet événement
-singulier[73], de dire si quelque fait extérieur amena la crise qui
-valut au christianisme son plus ardent apôtre. Dans de pareils cas,
-au reste, le fait extérieur est peu de chose. C'est l'état d'âme de
-saint Paul, ce sont ses remords, à l'approche de la ville où il va
-mettre le comble à ses méfaits, qui furent les vraies causes de sa
-conversion[74]. Je préfère beaucoup pour ma part l'hypothèse d'un fait
-personnel à Paul et senti de lui
-
-[Pg 181]-[An 38]
-seul[75]. Il n'est pas invraisemblable cependant qu'un orage[76] ait
-éclaté tout à coup. Les flancs de l'Hermon sont le point de formation
-de tonnerres dont rien n'égale la violence. Les âmes les plus froides
-ne traversent pas sans émotion ces effroyables pluies de feu. Il faut
-se rappeler que, pour toute l'antiquité, les accidents de ce genre
-étaient des révélations divines, qu'avec les idées qu'on se faisait
-alors de la Providence, rien n'était fortuit, que chaque homme avait
-l'habitude de rapporter à lui les phénomènes naturels qui se passaient
-autour de lui. Pour les Juifs, en particulier, le tonnerre était
-toujours la voix de Dieu; l'éclair, le feu de Dieu. Paul était sous
-le coup de la plus vive excitation. Il était naturel qu'il prêtât à
-la voix de l'orage ce qu'il avait dans son propre cœur. Qu'un délire
-fiévreux, amené par un coup de soleil ou une ophthalmie, se soit tout à
-coup emparé de lui; qu'un
-
-[Pg 182]-[An 38]
-éclair ait amené un long éblouissement; qu'un éclat de la foudre l'ait
-renversé et ait produit une commotion cérébrale, qui oblitéra pour
-un temps le sens de la vue, peu importe. Les souvenirs de l'Apôtre à
-cet égard paraissent avoir été assez confus; il était persuadé que le
-fait avait été surnaturel, et une telle opinion ne lui permettait pas
-une conscience nette des circonstances matérielles. Ces commotions
-cérébrales produisent parfois une sorte d'effet rétroactif et troublent
-complètement les souvenirs des moments qui ont précédé la crise[77].
-Paul, d'ailleurs, nous apprend lui-même qu'il était sujet aux
-visions[78]; quelque circonstance insignifiante aux yeux de tout autre
-dut suffire pour le mettre hors de lui.
-
-Au milieu des hallucinations auxquelles tous ses sens étaient en proie,
-que vit-il, qu'entendit-il? Il vit la figure qui le poursuivait depuis
-plusieurs jours; il vit le fantôme sur lequel couraient tant de récits.
-Il vit Jésus lui-même[79], lui disant en hébreu: «Saül, Saül, pourquoi
-me persécutes-tu?» Les natures impétueuses passent tout d'une pièce
-d'un extrême à
-
-[Pg 183]-[An 38]
-l'autre[80]. Il y a pour elles, ce qui n'existe pas pour les natures
-froides, des moments solennels, des minutes qui décident du reste de
-la vie. Les hommes réfléchis ne changent pas; ils se transforment. Les
-hommes ardents, au contraire, changent et ne se transforment pas. Le
-dogmatisme est comme une robe de Nessus qu'ils ne peuvent arracher. Il
-leur faut un prétexte d'aimer et de haïr. Nos races occidentales seules
-ont su produire de ces esprits larges, délicats, forts et flexibles,
-qu'aucune illusion momentanée n'entraîne, qu'aucune vaine affirmation
-ne séduit. L'Orient n'a jamais eu d'hommes de cette espèce. En quelques
-secondes, se pressèrent dans l'âme de Paul toutes ses plus profondes
-pensées. L'horreur de sa conduite se montra vivement à lui. Il se vit
-couvert du sang d'Étienne; ce martyr lui apparut comme son père, son
-initiateur. Il fut touché à vif, bouleversé de fond en comble. Mais,
-en somme, il n'avait fait que changer de fanatisme. Sa sincérité, son
-besoin de foi absolue lui interdisaient les moyens termes. Il était
-clair qu'il déploierait un jour pour Jésus ce même zèle de feu qu'il
-avait mis à le persécuter.
-
-Paul entra à Damas avec l'aide de ses compagnons,
-
-[Pg 184]-[An 38]
-qui le tenaient par la main[81]. Ils le déposèrent chez un certain
-Juda, qui demeurait dans la rue Droite, grande rue à colonnades,
-longue de plus d'un mille et large de cent pieds, qui traversait la
-ville de l'est à l'ouest, et dont le tracé forme encore aujourd'hui,
-sauf quelques déviations, la principale artère de Damas[82].
-L'éblouissement[83] et le transport au cerveau ne diminuaient pas
-d'intensité. Pendant trois jours, Paul, en proie à la fièvre, ne
-mangea ni ne but. Ce qui se passa durant cette crise dans une tête
-brûlante, affolée par une violente commotion, se devine facilement. On
-parla devant lui des chrétiens de Damas et en particulier d'un certain
-Hanania, qui paraît avoir été le chef de la communauté[84], Paul
-
-[Pg 185]-[An 38]
-avait souvent entendu vanter les pouvoirs miraculeux des nouveaux
-croyants à l'égard des maladies; l'idée que l'imposition des mains
-le tirerait de l'état où il était, s'empara de lui. Ses yeux étaient
-toujours fort enflammés. Parmi les images qui se succédaient en son
-cerveau[85], il crut voir Hanania entrer et lui faire le geste familier
-aux chrétiens. Il fut persuadé dès lors qu'il devrait sa guérison
-à Hanania. Hanania fut averti; il vint, parla doucement au malade,
-l'appela son frère, et lui imposa les mains. Le calme, à partir de ce
-moment, rentra dans l'âme de Paul. Il se crut guéri, et, la maladie
-étant surtout nerveuse, il le fut. De petites croûtes ou écailles
-tombèrent, dit-on, de ses yeux[86]; il mangea et reprit des forces.
-
-Il reçut le baptême presque aussitôt[87]. Les doctrines de l'Église
-étaient si simples qu'il n'eut rien de nouveau à apprendre. Il fut
-sur-le-champ chrétien et parfait chrétien. De qui d'ailleurs aurait-il
-eu à recevoir des leçons? Jésus lui-même lui était apparu. Il avait eu
-sa vision de Jésus ressuscité, comme Jacques, comme Pierre. C'était par
-révélation immédiate
-
-[Pg 186]-[An 38]
-qu'il avait tout appris. La fière et indomptable nature de Paul
-reparaissait ici. Abattu sur le chemin, il voulut bien se soumettre,
-mais se soumettre à Jésus seul, à Jésus qui avait quitté la droite de
-son Père pour venir le convertir et l'instruire. Telle est la base
-de sa foi; tel sera un jour le point de départ de ses prétentions.
-Il soutiendra que c'est à dessein qu'il n'est pas allé à Jérusalem
-aussitôt après sa conversion se mettre en rapport avec ceux qui
-étaient apôtres avant lui; qu'il a reçu sa révélation particulière et
-qu'il ne tient rien de personne; qu'il est apôtre comme les Douze par
-institution divine et par commission directe de Jésus; que sa doctrine
-est la bonne, quand même un ange dirait le contraire[88]. Un immense
-danger entra avec cet orgueilleux dans le sein de la petite société de
-pauvres en esprit qui a constitué jusqu'ici le christianisme. Ce sera
-un vrai miracle si ses violences et son inflexible personnalité ne font
-pas tout éclater. Mais aussi que sa hardiesse, sa force d'initiative,
-sa décision vont être un élément précieux à côté de l'esprit étroit,
-timide, indécis des saints de Jérusalem! Sûrement, si le christianisme
-fût resté entre les
-
-[Pg 187]-[An 38]
-mains de ces bonnes gens, renfermé dans un conventicule d'illuminés
-menant la vie commune; il se fut éteint comme l'essénisme sans presque
-laisser de souvenir. C'est l'indocile Paul qui fera sa fortune, et qui,
-au risque de tous les périls, le mènera hardiment en haute mer. A côté
-du fidèle obéissant, recevant sa foi sans mot dire de son supérieur,
-il y aura le chrétien dégagé de toute autorité, qui ne croira que
-par conviction personnelle. Le protestantisme existe déjà, cinq ans
-après la mort de Jésus; saint Paul en est l'illustre fondateur. Jésus
-n'avait sans doute pas prévu de tels disciples; ce sont eux peut-être
-qui contribueront le plus à faire vivre son œuvre, et lui assureront
-l'éternité.
-
-Les natures violentes et portées au prosélytisme ne changent jamais
-que l'objet de leur passion. Aussi ardent pour la foi nouvelle qu'il
-l'avait été pour l'ancienne, saint Paul, comme Omar, passa en un
-jour du rôle de persécuteur au rôle d'apôtre. Il ne revint pas à
-Jérusalem[89], où sa position auprès des Douze aurait eu quelque chose
-de délicat. Il resta à Damas et dans le Hauran[90], et, pendant trois
-ans (38-41), y prêcha que Jésus était fils de Dieu[91]. Hérode
-
-[Pg 188]-[An 38]
-Agrippa Ier possédait la souveraineté du Hauran et des pays voisins;
-mais son pouvoir était sur plusieurs points annulé par celui du roi
-nabatéen Hâreth. L'affaiblissement de la puissance romaine, en Syrie,
-avait livré à l'ambitieux Arabe la grande et riche ville de Damas,
-ainsi qu'une partie des contrées au delà du Jourdain et de l'Hermon,
-qui naissaient alors à la civilisation[92]. Un autre émir, Soheym[93],
-peut-être parent ou lieutenant de Hâreth, se faisait donner par
-Caligula l'investiture de l'Iturée. Ce fut au milieu de ce grand
-éveil de la race arabe[94], sur ce sol étrange, où une race énergique
-déployait avec éclat son activité fiévreuse, que Paul répandit le
-premier feu de son âme d'apôtre[95]. Peut-être le mouvement matériel,
-si brillant, qui transformait le pays, nuisit-il
-
-[Pg 189]-[An 38]
-au succès d'une prédication tout idéaliste et fondée sur la croyance à
-une prochaine fin du monde. On ne trouve aucune trace, en effet, d'une
-Église d'Arabie fondée par saint Paul. Si la région du Hauran devient,
-vers l'an 70, un des centres les plus importants du christianisme, elle
-le doit à l'émigration des chrétiens de Palestine, et ce sont justement
-les ennemis de saint Paul, les ébionites, qui ont de ce côté leur
-principal établissement.
-
-A Damas, où il y avait beaucoup de juifs[96], Paul fut plus écouté. Il
-entrait dans les synagogues, et se livrait à de vives argumentations
-pour prouver que Jésus était le Christ. L'étonnement des fidèles
-était extrême; celui qui avait persécuté leurs frères de Jérusalem
-et qui était venu pour les enchaîner, le voilà devenu leur premier
-apologiste[97]! Son audace, sa singularité, avaient bien quelque
-chose qui les effrayait; il était seul; il ne prenait conseil de
-personne[98]; il ne faisait pas école; on le regardait avec plus de
-curiosité que de sympathie. On sentait que c'était un frère, mais un
-frère d'une espèce toute particulière. On le croyait incapable
-
-[Pg 190]-[An 38]
-d'une trahison; mais les bonnes et médiocres natures éprouvent toujours
-un sentiment de défiance et d'effroi à côté des natures puissantes et
-originales, qu'elles sentent bien devoir un jour leur échapper.
-
-[1] Cette date résulte de la comparaison des chapitres ix, xi, xii des
-_Actes_ avec Gal., i, 18; ii, 1, et du synchronisme que présente le
-chapitre xii des _Actes_ avec l'histoire profane, synchronisme qui fixe
-la date des faits racontés en ce chapitre à l'an 44.
-
-[2] _Act._, ix, 11; xxi, 39; xxii, 3.
-
-[3] Dans l'épître à Philémon, écrite vers l'an 61, il se qualifie de
-«vieillard» (v, 9). _Act._, vii, 57, il est qualifié de jeune homme,
-pour un fait relatif à l'an 37, à peu près.
-
-[4] De la même manière que les «Jésus» se faisaient appeler «Jason»;
-les «Joseph», «Hégésippe»; les «Éliacim», «Alcime», etc. Saint Jérôme
-(_De viris ill._, 5) suppose que Paul prit son nom du proconsul Sergius
-Paulus (_Act._, xiii, 9). Une telle explication parait peu admissible.
-Si les _Actes_ ne donnent à Saül le nom de «Paul» qu'à partir de
-ses relations avec ce personnage, cela tient peut-être à ce que la
-conversion supposée de Sergius aurait été le premier acte éclatant de
-Paul comme apôtre des gentils.
-
-[5] _Act._, xiii, 9 et la suite; la suscription de toutes les épîtres;
-II Petri, iii, 15.
-
-[6] Les calomnies ébionites (Épiphane, _Adv. hær._, hær. xxx, 16 et 25)
-ne doivent pas être prises au sérieux.
-
-[7] Saint Jérôme, _loc. cit_. Inadmissible comme la présente saint
-Jérôme, cette tradition semble néanmoins avoir quelque fondement.
-
-[8] Rom., xi, 1; Phil., iii, 5.
-
-[9] _Act._, xxii, 28.
-
-[10] _Act._, xxiii, 6.
-
-[11] Phil., iii, 5; _Act._, xxvi, 5.
-
-[12] _Act._, vi, 9; Philo, _Leg. ad Caium_, § 36.
-
-[13] Strabon, XIV, x, 13.
-
-[14] _Ibid._, XIV, x, 14-15; Philostrate, _Vie d'Apollonius_, I, 7.
-
-[15] Jos., _Ant._, dernier paragraphe. Cf. _Vie de Jésus_, p, 33-34.
-
-[16] Philostrate, _loc. cit_.
-
-[17] _Act._, xvii, 22 et suiv.; xxi, 37.
-
-[18] Gal., vi, 11; Rom., xvi, 22.
-
-[19] II Cor., xi, 6.
-
-[20] _Act._, xxi, 40. J'ai expliqué ailleurs te sens du mot έβραϊστί.
-_Hist. des lang. sémit._, II, i, 5; III, i, 2.
-
-[21] _Act._, xxvi, 14.
-
-[22] I Cor., xv, 33. Cf. Meinecke, _Menandri fragm._, p. 75.
-
-[23] Tit., i, 12; _Act._, xvii, 28. L'authenticité de l'épître a Tite
-est très-douteuse. Quant au discours rapporté au chapitre xvii des
-_Actes_, il est l'ouvrage de l'auteur des _Actes_ bien plus que de
-saint Paul.
-
-[24] Le vers cité d'Aratus (_Phœnom._, 5) se retrouve, en effet, dans
-Cléanthe (_Hymne à Jupiter_, 5}. Tous deux l'empruntaient sans doute à
-quelque hymne religieux anonyme.
-
-[25] Gal., i, 14.
-
-[26] _Act._, xvii, 22 et suiv., en tenant compte de la note 23,
-ci-dessus.
-
-[27] Voir _Vie de Jésus_, p. 72.
-
-[28] _Act._, xviii, 3.
-
-[29] _Ibid._, xviii, 3; I Cor., iv, 12; I Thess., ii, 9; II Thess.,
-iii, 8.
-
-[30] _Act._, xxiii, 16.
-
-[31] II Cor., viii, 18, 22; xii, 18.
-
-[32] Rom., xvi, 7, 11, 21. Sur le sens de συγγενής en ces passages,
-voir ci-dessus, p. 108, note 27.
-
-[33] Voir surtout l'épître à Philémon.
-
-[34] Gal., v, 12; Phil., iii, 2.
-
-[35] II Cor., x, 10.
-
-[36] _Acta Pauli et Theclæ_, 3, dans Tischendorf, _Acta Apost. apocr._
-(Leipzig 1851). p. 41 et les notes (texte ancien, lors même qu'il ne
-serait pas l'original dont parle Tertullien); le _Philopatris_, 12
-(ouvrage composé vers l'an 363); Malala, _Chronogr._, p. 257, édit.
-Bonn; Nicéphore, _Hist. eccl._, II, 37. Tous ces passages, surtout
-celui du _Philopatris_, supposent d'assez anciens portraits. Ce qui
-leur donne de l'autorité, c'est que Malala, Nicéphore et même l'auteur
-des _Actes de sainte Thècle_ veulent, malgré tout cela, faire de Paul
-un bel homme.
-
-[37] I Cor., ii, 1 et suiv.; II Cor., x, 1-2, 10; xi, 6.
-
-[38] I Cor., ii, 3; II Cor., x, 10.
-
-[39] II Cor., xi, 30; xii, 5, 9, 10.
-
-[40] I Cor., ii, 3; II Cor., i, 8-9; x, 10; xi, 30; xii, 5, 9-10; Gal.,
-iv, 13-14.
-
-[41] II Cor., xii, 7-10.
-
-[42] I Cor., vii, 7-8 et le contexte.
-
-[43] I Cor., vii, 7-8; ix, 5. Ce second passage est loin d'être
-démonstratif. Phil., iv, 3, ferait supposer le contraire. Comp. Clément
-d'Alexandrie, _Strom._, III, 6, et Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 30. Le
-passage I Cor., vii, 7-8, a seul ici du poids.
-
-[44] I Cor., vii, 7-9.
-
-[45] _Act._, xxii, 3; xxvi, 4.
-
-[46] _Ibid._, xxii, 3. Paul ne parle pas de ce maître à certains
-endroits de ses épîtres où il eût été naturel de le nommer (Phil., iii,
-5). Il n'est pas impossible que l'auteur des _Actes_ ait mis d'office
-son héros en rapport avec le plus célèbre docteur de Jérusalem dont
-il savait le nom. Il y a contradiction absolue entre les principes
-de Gamaliel (_Act._, v, 34 et suiv.) et la conduite de Paul avant sa
-conversion.
-
-[47] Voir _Vie de Jésus_, p. 220-221.
-
-[48] Gal., i, 13-14; _Act._, xxii, 3; xxvi, 5.
-
-[49] II Cor., v, 16, ne l'implique nullement. Les passages _Act._,
-xxii, 3; xxvi, 4, portent à croire que Paul s'est trouvé à Jérusalem
-en même temps que Jésus. Mais ce n'est pas une raison pour qu'ils se
-soient vus.
-
-[50] _Act._, xxii, 4, 19; xxvi, 10-11.
-
-[51] _Ibid._, xxvi, 11.
-
-[52] Grand prêtre de 37 à 42. Jos., _Ant._, XVIII, v, 3; XIX, vi, 2].
-
-[53] _Act._, ix, 1-2, 14; xxii, 5; xxvi, 12.
-
-[54] Voir _Revue numismatique_, nouv. série, t. III (1858), p. 296 et
-suiv., 362 et suiv.; _Revue archéol._ avril 1864, p. 284 et suiv.
-
-[55] Jos., _B. J._, II, xx, 2.
-
-[56] II Cor., xi, 32. La série des monnaies romaines de Damas offre,
-en effet, une lacune pour les règnes de Caligula et de Claude. Eckhel,
-_Doctrina num. vet._, pars 1a, vol. III, p. 330. La monnaie damasquine
-au type d'«Arétas philhellène» (_ibid._) semble être de notre Hâreth
-[communication de M. Waddington].
-
-[57] Jos., _Ant._, XVIII, v, 1, 3.
-
-[58] Comp. _Act._, xii, 3; xxiv, 27; xxv, 9.
-
-[59] _Act._, v, 34 et suiv.
-
-[60] Voir un trait analogue dans la conversion d'Omar. Ibn-Hischam,
-_Sirat errasoul_, p. 226 (édition Wüstenfeld).
-
-[61] _Act._, ix, 3; xxii, 6; xxvi, 13.
-
-[62] _Act._, ix, 4, 8; xxii, 7, 11; xxvi, 14, 16.
-
-[63] C'est là que la tradition du moyen âge fixait le lieu du miracle.
-
-[64] Cela résulte de _Act._, ix, 3, 8; xxii, 6, 11.
-
-[65] _Nahr el-Awadj_.
-
-[66] _Tuleil_.
-
-[67] La plaine est, en effet, à plus de dix-sept cents mètres au-dessus
-du niveau de la mer.
-
-[68] _Act._, xxvi, 14.
-
-[69] De Jérusalem à Damas, il y a huit fortes journées.
-
-[70] _Act._, ix, 8, 9, 18; xxii, 11, 13.
-
-[71] Voir ci-dessus, p. 171, et II Cor., xii, 1 et suiv.
-
-[72] J'ai éprouvé un accès de ce genre à Byblos; avec d'autres
-principes, j'aurais certainement pris les hallucinations que j'eus
-alors pour des visions.
-
-[73] Nous possédons trois récits de cet épisode capital: _Act._, ix,
-1 et suiv.; xxii, 5 et suiv.; xxvi, 12 et suiv. Les différences qu'on
-remarque entre ces passages prouvent que l'Apôtre lui-même variait
-dans les récits qu'il faisait de sa conversion. Le récit _Actes_,
-ix, lui-même, n'est pas homogène, comme nous le montrerons bientôt.
-Comparez Gal., 1, 15-17; I Cor., ix, 1; xv, 8; _Act._, ix, 27.
-
-[74] Chez les Mormons et dans les «réveils» américains, presque toutes
-les conversions sont aussi amenées par une grande tension de l'âme,
-produisant des hallucinations.
-
-[75] La circonstance que les compagnons de Paul voient et entendent
-comme lui peut fort bien être légendaire, d'autant plus que les récits
-sont, sur ce point, en contradiction expresse. Comp. _Act._, ix, 7;
-xxii, 9; xxvi, 13. L'hypothèse d'une chute de cheval est repoussée
-par l'ensemble des récits. Quant à l'opinion qui rejette toute la
-narration des _Actes_, en se fondant sur ἐν ἐμοί, de Gal., i, 16, elle
-est exagérée. Ἐν ἐμοί, dans ce passage, a le sens de «pour moi», «à mon
-sujet». Comp. Gal., i, 24, Paul eut sûrement, à un moment précis, une
-vision qui détermina sa conversion.
-
-[76] _Act._, ix, 3, 7; xxii, 6, 9, 11; xxvi, 13.
-
-[77] C'est ce que j'éprouvai dans mon accès de Byblos. Les souvenirs
-de la veille du jour où je tombai sans connaissance se sont totalement
-effacés de mon esprit.
-
-[78] II Cor., xii, 1 et suiv.
-
-[79] _Act._, ix, 27; Gal., i, 16; I Cor., ix, 1; xv, 8; Homélies
-pseudo-clémentines, xvii, 13-19.
-
-[80] Comparez ce qui se passa pour Omar. _Sirat errasoul_, p. 226 et
-suiv.
-
-[81] _Act._, ix, 8; xxii, 11.
-
-[82] Son ancien nom arabe était _Tarik el-Adhwa_. On l'appelle
-aujourd'hui _Tarik el-Mustekim_, qui répond à Ῥύμη ἐυθεῖα. La porte
-Orientale (_Bâb Scharki_) et quelques vestiges des colonnades
-subsistent encore. Voir les textes arabes donnés par Wüstenfeld dans
-la _Zeitschrift für vergleichende Erdkunde_ de Lüdde, année 1842, p.
-168; Porter, _Syria and Palestine_, p. 477; Wilson, _The Lands of the
-Bible_, II, 345, 351-52.
-
-[83] _Act._, xxii, 11.
-
-[84] Le récit du chapitre ix des _Actes_ semble ici composé de doux
-textes entremêlés; l'un, plus original, comprenant les versets 9, 12,
-18; l'autre, plus développé, plus dialogué, plus légendaire, comprenant
-les versets 9, 10, 11, 13, 14, 15, 16, 17, 18. Le v. 12, en effet,
-ne se rattache ni à ce qui précède, ni à ce qui suit. Le récit xxii,
-12-16, est plus conforme au second des textes susmentionnés qu'au
-premier.
-
-[85] _Act._, ix, 12. Il faut lire ἄνδρα ἐν ὁράματι, comme porte le
-manuscrit B du Vatican. Comp. verset 10.
-
-[86] _Act._, ix, 18; comp. _Tobie_, ii, 9; vi, 10; xi, 13.
-
-[87] _Act._, ix, 18; xxii, 16.
-
-[88] Gal., i, 1, 8-9, 11 et suiv.; I Cor., ix, 1; xi, 23; xv, 8, 9;
-Col., i, 25; Ephes., i, 19; iii, 3, 7, 8; _Act._, xx, 24; xxii, 14-15,
-21; xxvi, 16; Homiliæ pseudo-clem., xviii, 13-19.
-
-[89] Gal., i, 17.
-
-[90] Ἀραβία est «la province d'Arabie», ayant pour partie principale
-l'Auranitide (Hauran).
-
-[91] Gal., i, 17 et suiv.; _Act._, ix, 19 et suiv.; xxvi, 20. L'auteur
-des _Actes_ croit que ce premier séjour à Damas fut court et que Paul,
-peu après sa conversion, vint à Jérusalem et y prêcha. (Comp. xxii,
-17.) Mais le passage de l'épître aux Galates est péremptoire.
-
-[92] Voir les inscriptions découvertes par MM. Waddington et de Vogüe
-(_Revue archéol_., avril 1864, p. 284 et suiv.; _Comptes rendus de
-l'Acad. des Inscr. et B.-L._, 1865, p. 106-108), Comparez ci-dessus, p.
-174-175.
-
-[93] Dion Cassius, LIX, 12.
-
-[94] J'ai développé ceci dans _Bulletin archéologique_ de MM. de
-Longpérier et de Witte, septembre 1856.
-
-[95] Le lien du verset Gal., i, 16 avec les suivants prouve que Paul
-prêcha immédiatement après sa conversion.
-
-[96] Jos., _B. J._, I, ii, 25; II, xx, 2.
-
-[97] _Act._, ix, 20-22.
-
-[98] Gal., i, 16. C'est le sens de οὐ προσανεθέμην σαρκὶ καὶ αἵματι.
-Comp. Matth., xvi, 17.
-
-
-
-[Pg 191]-[An 38]
-CHAPITRE XI.
-
-PAIX ET DÉVELOPPEMENTS INTÉRIEURS DE L'ÉGLISE DE JUDÉE.
-
-
-De l'an 38 à l'an 44, aucune persécution ne paraît s'être appesantie
-sur l'Église[1]. Les fidèles s'imposèrent sans doute des précautions
-qu'ils négligeaient avant la mort d'Étienne, et évitèrent de parler en
-public. Peut-être aussi les disgrâces des Juifs qui, durant toute la
-seconde partie du règne de Caligula, furent, en lutte avec ce prince,
-contribuèrent-elles à favoriser la secte naissante. Les Juifs, en
-effet, étaient d'autant plus persécuteurs qu'ils étaient en meilleure
-intelligence avec les Romains. Pour acheter ou récompenser leur
-tranquillité, ceux-ci étaient portés à augmenter leurs privilèges, et,
-en particulier, celui
-
-[Pg 192]-[An 38]
-auquel ils tenaient le plus, le droit de tuer les personnes qu'ils
-regardaient comme infidèles à la Loi[2]. Or, les années où nous sommes
-arrivés comptèrent entre les plus orageuses de l'histoire, toujours si
-troublée, de ce peuple singulier.
-
-L'antipathie que les Juifs, par leur supériorité morale, leurs coutumes
-bizarres, et aussi par leur dureté, excitaient chez les populations au
-milieu desquelles ils vivaient, était arrivée à son comble, surtout à
-Alexandrie[3]. Ces haines accumulées profitèrent, pour se satisfaire,
-du passage à l'empire d'un des fous les plus dangereux qui aient
-régné. Caligula, au moins depuis la maladie qui acheva de déranger
-ses facultés mentales (octobre 37), donnait l'affreux spectacle d'un
-écervelé gouvernant le monde avec les pouvoirs les plus énormes que
-jamais homme eût tenus dans sa main. La loi désastreuse du césarisme
-rendait possibles de telles horreurs, et faisait qu'elles étaient sans
-remède. Cela dura trois ans et trois mois. On a honte de raconter en
-une histoire sérieuse ce qui va suivre. Avant d'entrer dans le récit
-de ces saturnales, il faut dire avec Suétone: _Reliqua ut de monstro
-narranda sunt_.
-
-
-[Pg 193]-[An 38]
-Le plus inoffensif passe-temps de cet insensé était le souci de sa
-propre divinité[4]. Il y mettait une espèce d'ironie amère, un mélange
-de sérieux et de comique (car le monstre ne manquait pas d'esprit),
-une sorte de dérision profonde du genre humain. Les ennemis des Juifs
-virent quel parti on pouvait tirer de cette manie. L'abaissement
-religieux du monde était tel, qu'il ne s'éleva pas une protestation
-contre les sacrilèges du césar; chaque culte s'empressa de lui
-décerner les titres et les honneurs qu'il réservait à ses dieux.
-C'est la gloire éternelle des Juifs d'avoir élevé, au milieu de cette
-ignoble idolâtrie, le cri de la conscience indignée. Le principe
-d'intolérance qui était en eux, et qui les entraînait à tant d'actes
-cruels, paraissait ici par son beau côté. Affirmant seuls que leur
-religion était la religion absolue, ils ne plièrent pas devant l'odieux
-caprice du tyran. Ce fut pour eux l'origine de tracasseries sans fin.
-Il suffisait qu'il y eût dans une ville un homme mécontent de la
-synagogue, méchant, ou simplement espiègle, pour amener d'affreuses
-conséquences. Un jour, c'était un autel à Caligula qu'on trouvait érigé
-à l'endroit où les Juifs le pouvaient le
-
-[Pg 194]-[An 38]
-moins souffrir[5]. Un autre jour, c'était une troupe de gamins,
-criant au scandale, parce que les Juifs seuls refusaient de placer la
-statue de l'empereur dans leurs lieux de prière; on courait alors aux
-synagogues et aux oratoires; on y installait le buste de Caligula[6];
-on mettait les malheureux dans l'alternative ou de renoncer à leur
-religion, ou de commettre un crime de lèse-majesté. Il s'ensuivait
-d'affreuses vexations.
-
-De telles plaisanteries s'étaient déjà plusieurs fois renouvelées,
-quand on suggéra à l'empereur une idée plus diabolique encore; ce fut
-de placer son colosse en or dans le sanctuaire du temple de Jérusalem,
-et de faire dédier le temple lui-même à sa divinité[7]. Cette odieuse
-intrigue faillit hâter de trente ans la révolte et la ruine de la
-nation juive. La modération du légat impérial, Publius Pétronius, et
-l'intervention du roi Hérode Agrippa, favori de Caligula, prévinrent
-la catastrophe. Mais, jusqu'au moment où l'épée de Chæréa délivra la
-terre du tyran le plus exécrable qu'elle eût encore supporté, les Juifs
-vécurent partout dans la terreur. Philon nous a conservé
-
-[Pg 195]-[An 38]
-le détail de la scène inouïe qui se passa quand la députation dont
-il était le chef fut admise à voir l'empereur[8]. Caligula les reçut
-pendant qu'il visitait les villas de Mécène et de Lamia, près de la
-mer, aux environs de Pouzzoles. Il était ce jour-là en veine de gaieté.
-Hélicon, son railleur de prédilection, lui avait conté toute sorte
-de bouffonneries sur les Juifs. «Ah! c'est donc vous, leur dit-il
-avec un rire amer et en montrant les dents, qui seuls ne voulez pas
-me reconnaître pour dieu, et qui préférez en adorer un que vous ne
-sauriez seulement nommer?» Il accompagna ces paroles d'un épouvantable
-blasphème. Les Juifs tremblaient; leurs adversaires alexandrins prirent
-les premiers la parole: «Vous détesteriez, seigneur, encore bien
-davantage ces gens et toute leur nation, si vous saviez l'aversion
-qu'ils ont pour vous; car ils ont été les seuls qui n'aient point
-sacrifié pour votre santé, lorsque tous les peuples le faisaient.»
-A ces mots, les Juifs s'écrièrent que c'était là une calomnie, et
-qu'ils avaient offert trois fois pour la prospérité de l'empereur les
-sacrifices les plus solennels qui fussent en leur religion. «Soit, dit
-Caligula avec un sérieux fort comique, vous avez sacrifié; c'est bien;
-mais ce n'est pas à moi que vous avez sacrifié.
-
-[Pg 196]-[An 38]
-Quel avantage en retiré-je?» Là-dessus, leur tournant le dos, il
-se mit à parcourir les appartements, donnant des ordres pour les
-réparations, montant et descendant sans cesse. Les malheureux députés
-(entre lesquels Philon, âgé de quatre-vingts ans, l'homme peut-être le
-plus vénérable du temps, depuis que Jésus n'était plus) le suivaient
-en haut, en bas, essoufflés, tremblants, bafoués par l'assistance.
-Caligula, se retournant tout à coup: «A propos, leur dit-il, pourquoi
-donc ne mangez-vous pas de porc?» Les flatteurs éclatèrent de rire; des
-officiers, d'un ton sévère, les avertirent qu'on manquait à la majesté
-de l'empereur par des rires immodérés. Les Juifs balbutièrent; un d'eux
-dit assez gauchement: «Mais il y a des personnes qui ne mangent pas
-d'agneau.--- Ah! pour ceux-là, dit l'empereur, ils ont bien raison;
-c'est une viande qui n'a pas de goût.» Il feignit ensuite de s'enquérir
-de leur affaire; puis, la harangue à peine commencée, il les quitte
-et va donner des ordres pour la décoration d'une salle qu'il voulait
-garnir de pierre spéculaire. Il revient, affectant un air modéré,
-demande aux envoyés s'ils ont quelque chose à ajouter, et, comme
-ceux-ci reprennent le discours interrompu, il leur tourne le dos pour
-aller voir une autre salle qu'il faisait orner de peintures. Ce jeu de
-tigre, badinant avec sa proie,
-
-[Pg 197]-[An 39]
-dura des heures. Les Juifs s'attendaient à la mort. Mais, au dernier
-moment, les griffes de la bête rentrèrent. «Allons! dit Caligula en
-repassant, décidément ces gens-ci ne sont pas aussi coupables qu'ils
-sont à plaindre de ne pas croire à ma divinité.» Voilà comment les
-questions les plus graves pouvaient être traitées sous l'horrible
-régime que la bassesse du monde avait créé, qu'une soldatesque et une
-populace également viles chérissaient, que la lâcheté de presque tous
-maintenait.
-
-On comprend que cette situation si tendue ait enlevé aux Juifs, du
-temps de Marullus, beaucoup de cette audace qui les faisait parler si
-fièrement à Pilate. Déjà presque détachés du temple, les chrétiens
-devaient être bien moins effrayés que les Juifs des projets sacrilèges
-de Caligula. Ils étaient, d'ailleurs, trop peu nombreux pour que l'on
-connût à Rome leur existence. L'orage du temps de Caligula, comme celui
-qui aboutit à la prise de Jérusalem par Titus, passa sur leur tête, et
-à plusieurs égards les servit. Tout ce qui affaiblissait l'indépendance
-juive leur était favorable, puisque c'était autant d'enlevé au pouvoir
-d'une orthodoxie soupçonneuse, appuyant ses prétentions par de sévères
-pénalités.
-
-Cette période de paix fut féconde en développements intérieurs.
-L'Église naissante se divisait en
-
-[Pg 198]-[An 39]
-trois provinces: Judée, Samarie, Galilée[9], à laquelle sans doute se
-rattachait Damas. Jérusalem avait sa primauté absolument incontestée.
-L'Église de cette ville, qui avait été dispersée après la mort
-d'Étienne, se reconstitua vite. Les apôtres n'avaient jamais quitté
-la ville. Les frères du Seigneur continuaient d'y résider et de jouir
-d'une grande autorité[10]. Il ne semble pas que cette nouvelle Église
-de Jérusalem ait été organisée d'une manière aussi rigoureuse que la
-première; la communauté des biens n'y fut pas strictement rétablie.
-Seulement, on fonda une grande caisse des pauvres, où devaient être
-versées les aumônes que les Églises particulières envoyaient à l'Église
-mère, origine et source permanente de leur foi[11].
-
-Pierre faisait de fréquents voyages apostoliques dans les environs
-de Jérusalem[12]. Il jouissait toujours d'une grande réputation de
-thaumaturge. A Lydda[13], en particulier, il passa pour avoir guéri
-un paralytique nommé Énée, miracle qui, dit-on, amena de nombreuses
-conversions dans la plaine de Saron[14].
-
-[Pg 199]-[An 40]
-De Lydda, il se rendit à Joppé[15], ville qui paraît avoir été un
-centre pour le christianisme. Des villes d'ouvriers, de marins, de
-pauvres gens, où les Juifs orthodoxes ne dominaient pas[16], étaient
-celles où la secte trouvait les meilleures dispositions. Pierre fit un
-long séjour à Joppé, chez un tanneur nommé Simon, qui demeurait près de
-la mer[17]. L'industrie du cuir était un métier presque impur; on ne
-devait pas fréquenter ceux qui l'exerçaient, si bien que les corroyeurs
-étaient réduits à demeurer dans des quartiers à part[18]. Pierre, en
-choisissant un tel hôte, donnait une marque de son indifférence pour
-les préjugés juifs, et travaillait à cet ennoblissement des petits
-métiers qui est, pour une bonne part, l'ouvrage de l'esprit chrétien.
-
-L'organisation des œuvres de charité surtout se poursuivait activement.
-L'Église de Joppé possédait une femme admirable nommée en araméen
-_Tabitha_ (gazelle), et en grec _Dorcas_[19], qui consacrait tous ses
-
-[Pg 200]-[An 40]
-soins aux pauvres[20]. Elle était riche, ce semble, et distribuait son
-bien en aumônes. Cette respectable dame avait formé une réunion de
-veuves pieuses, qui passaient avec elles leurs journées[21] à tisser
-des habits pour les indigents. Comme le schisme du christianisme avec
-le judaïsme n'était pas encore consommé, il est probable que les Juifs
-bénéficiaient de ces actes de charité. «Les saints et les veuves[22]»
-étaient ainsi de pieuses personnes, faisant du bien à tous, des espèces
-de bégards et de béguines, que les seuls rigoristes d'une orthodoxie
-pédantesque tenaient pour suspects, des _fraticelli_ aimés du peuple,
-dévots, charitables, pleins de pitié.
-
-Le germe de ces associations de femmes, qui sont une des gloires
-du christianisme, exista de la sorte dans les premières Églises de
-Judée. A Jaffa commença la génération de ces femmes voilées, vêtues
-de lin, qui devaient continuer à travers les siècles la tradition des
-charitables secrets. Tabitha fut la mère d'une famille qui ne finira
-pas, tant qu'il y aura des misères à soulager et de bons instincts
-de femme à satisfaire. On raconta plus tard que Pierre l'avait
-ressuscitée. Hélas! la mort, tout
-
-[Pg 201]-[An 40]
-insensée, toute révoltante qu'elle est en pareil cas, est inflexible.
-Quand l'âme la plus exquise s'est exhalée, l'arrêt demeure irrévocable;
-la femme la plus excellente ne répond pas plus que la femme vulgaire et
-frivole à l'invitation des voix amies qui la rappellent. Mais l'idée
-n'est pas assujettie aux conditions de la matière. La vertu et la bonté
-échappent aux prises de la mort. Tabitha n'avait pas besoin d'être
-ressuscitée. Pour quatre jours de plus à passer en cette triste vie,
-fallait-il la déranger de sa douce et immuable éternité? Laissez-la
-reposer en paix; le jour des justes viendra.
-
-Dans ces villes très-mêlées, le problème de l'admission des païens au
-baptême se posait avec beaucoup d'urgence. Pierre en était fortement
-préoccupé. Un jour qu'il priait à Joppé, sur la terrasse de la maison
-du tanneur, ayant devant lui cette mer qui allait bientôt porter la
-foi nouvelle à tout l'Empire, il eut une extase prophétique. Dans le
-demi-sommeil où il était plongé, il crut éprouver une sensation de
-faim, et demanda quelque chose. Or, pendant qu'on le lui préparait, il
-vit le ciel ouvert et une nappe nouée aux quatre coins en descendre.
-Ayant regardé à l'intérieur de la nappe, il y vit des animaux de toute
-espèce, et crut entendre une voix qui lui disait: «Tue et mange.» Et
-sur l'objection qu'il fit que plusieurs
-
-[Pg 202]-[An 40]
-de ces animaux étaient impurs: «N'appelle pas impur ce que Dieu a
-purifié,» lui fut-il répondu. Cela, à ce qu'il paraît, se répéta
-par trois fois. Pierre fut persuadé que ces animaux représentaient
-symboliquement la masse des gentils, que Dieu lui-même venait de rendre
-aptes à la communion sainte du royaume de Dieu[23].
-
-L'occasion se présenta bientôt d'appliquer ces principes. De Joppé,
-Pierre se rendit à Césarée. Là, il fut mis en rapport avec un centurion
-nommé Cornélius[24]. La garnison de Césarée était formée, en partie du
-moins, par une de ces cohortes composées de volontaires italiens, qu'on
-appelait _Italicœ_[25]. Le nom complet de celle-ci a pu être _cohors
-prima Augusta Italica civium romanorum_[26]. Cornélius était centurion
-de cette cohorte, par conséquent Italien et citoyen romain. C'était un
-honnête homme, qui depuis longtemps se sentait de l'attrait pour le cul
-le monothéiste des Juifs. Il priait, faisait des aumônes, pratiquait
-en un mot les préceptes de religion naturelle que suppose le judaïsme;
-mais il n'était pas circoncis; ce
-
-[Pg 203]-[An 40]
-n'était pas un prosélyte à un degré quelconque; c'était un païen
-pieux, un Israélite de cœur, rien de plus[27]. Toute sa maison et
-quelques soldats de sa centurie étaient, dit-on, dans les mêmes
-dispositions[28]. Cornélius demanda à entrer dans l'Église nouvelle.
-Pierre, dont la nature était ouverte et bienveillante, le lui accorda,
-et le centurion fut baptisé[29].
-
-Peut-être Pierre ne vit-il d'abord à cela aucune difficulté; mais, à
-son retour à Jérusalem, on lui en fit de grands reproches. Il avait
-violé ouvertement la Loi, il était entré chez des incirconcis et avait
-mangé avec eux. La question était capitale, en effet; il s'agissait
-de savoir si la Loi était abolie, s'il était permis de la violer par
-prosélytisme, si les gentils pouvaient être reçus de plain-pied dans
-l'Église. Pierre, pour se défendre, raconta sa vision de Joppé. Plus
-tard, le fait du centurion servit d'argument dans la grande question du
-baptême des incirconcis. Pour lui donner plus de force, on supposa que
-chaque phase de
-
-[Pg 204]-[An 40]
-cette grande affaire avait été marquée par un ordre du Ciel. On raconta
-qu'à la suite de longues prières, Cornélius avait vu un ange qui lui
-avait ordonné d'aller quérir Pierre à Joppé; que la vision symbolique
-de Pierre eut lieu à l'heure même où arrivèrent les messagers de
-Cornélius; que d'ailleurs Dieu s'était chargé de légitimer tout ce qui
-avait été fait, puisque, l'Esprit-Saint étant descendu sur Cornélius
-et sur les gens de sa maison, ceux-ci avaient parlé les langues et
-psalmodié à la façon des autres fidèles. Était-il naturel de refuser le
-baptême à des personnes qui avaient reçu le Saint-Esprit?
-
-L'Église de Jérusalem était encore exclusivement composée de Juifs
-et de prosélytes. Le Saint-Esprit se répandant sur des incirconcis,
-antérieurement au baptême, parut un fait très-extraordinaire. Il
-est probable que dès lors existait un parti opposé en principe à
-l'admission des gentils, et que tout le monde n'accepta pas les
-explications de Pierre. L'auteur des _Actes_[30] veut que l'approbation
-ait été unanime. Mais, dans quelques années, nous verrons la question
-renaître avec bien plus de vivacité[31]. On accepta peut-être le fait
-du bon centurion, comme celui de l'eunuque
-
-[Pg 205]-[An 40]
-éthiopien, à titre de fait exceptionnel, justifié par une révélation et
-un ordre exprès de Dieu. L'affaire était loin d'être décidée. Ce fut la
-première controverse dans le sein de l'Église; le paradis de la paix
-intérieure avait duré six ou sept ans.
-
-Dès l'an 40 à peu près, la grande question d'où l'avenir du
-christianisme paraît ainsi avoir été posée. Pierre et Philippe, avec
-beaucoup de justesse, entrevirent la vraie solution et baptisèrent
-des païens. Sans doute, dans les deux récits que l'auteur des _Actes_
-nous donne à ce sujet, et qui sont en partie calqués l'un sur l'autre,
-il est difficile de méconnaître un système. L'auteur des _Actes_
-appartient à un parti de conciliation, favorable à l'introduction
-des païens dans l'Église, et qui ne veut pas avouer la violence des
-divisions que l'affaire a soulevées. On sent parfaitement qu'en
-écrivant les épisodes de l'eunuque, du centurion, et même de la
-conversion des Samaritains, cet auteur ne veut pas seulement raconter,
-qu'il cherche surtout des précédents à une opinion. Mais nous ne
-pouvons admettre, d'un autre côté, qu'il invente les faits qu'il
-raconte. Les conversions de l'eunuque de la candace et du centurion
-Cornélius sont probablement des faits réels, présentés et transformés
-selon les besoins de la thèse en vue de laquelle le livre des _Actes_ a
-été composé.
-
-
-[Pg 206]-[An 41]
-Celui qui devait, dix ou onze ans plus tard, donner à ce débat une
-portée si décisive, Paul, ne s'y mêlait pas encore. Il était dans le
-Hauran ou à Damas, prêchant, réfutant les Juifs, mettant au service
-de la foi nouvelle autant d'ardeur qu'il en avait montré pour la
-combattre. Le fanatisme, dont il avait été l'instrument, ne tarda pas
-à le poursuivre à son tour. Les Juifs résolurent de le perdre. Ils
-obtinrent de l'ethnarque qui gouvernait Damas au nom de Hâreth, un
-ordre de l'arrêter. Paul se cacha. On sut qu'il devait sortir de la
-ville; l'ethnarque, qui voulait plaire aux Juifs, plaça des escouades
-aux portes pour se saisir de sa personne; mais les frères le firent
-échapper de nuit en le descendant, au moyen d'un panier, par la fenêtre
-d'une maison qui surplombait le rempart[32].
-
-Échappé à ce danger, Paul dirigea ses yeux vers Jérusalem. Il y avait
-trois ans[33] qu'il était chrétien, et il n'avait pas encore vu les
-apôtres. Son caractère roide, peu liant, porté à s'isoler, lui avait
-d'abord fait tourner le dos en quelque sorte à la grande famille dans
-laquelle il venait d'entrer malgré lui, et préférer pour son premier
-apostolat un pays nouveau, où il ne devait trouver aucun collègue. Le
-désir de voir
-
-[Pg 207]-[An 41]
-Pierre, cependant, s'était éveillé en lui[34]. Il reconnaissait son
-autorité et le désignait, comme tout le monde, du nom de _Képha_ «la
-pierre». Il se rendit donc à Jérusalem, faisant en sens contraire la
-route qu'il avait parcourue trois ans auparavant en des dispositions si
-différentes.
-
-Sa position à Jérusalem fut extrêmement fausse et embarrassée. On y
-avait bien entendu dire que le persécuteur était devenu le plus zélé
-des évangélistes et le premier défenseur de la foi qu'il avait voulu
-détruire[35]. Mais il restait contre lui de grandes préventions.
-Plusieurs craignaient de sa part quelque horrible machination. On
-l'avait vu si enragé, si cruel, si ardent à pénétrer dans les maisons,
-à déchirer le secret des familles pour chercher des victimes, qu'on
-le croyait capable de jouer une odieuse comédie pour mieux perdre
-ceux qu'il haïssait[36]. Il demeurait, ce semble, dans la maison de
-Pierre[37]. Plusieurs des disciples restaient sourds à ses avances et
-se retiraient de lui[38]. Un homme de cœur et de volonté, Barnabé, joua
-à ce moment un rôle décisif. En qualité
-
-[Pg 208]-[An 41]
-de Chypriote et de nouveau converti, il comprenait mieux que les
-disciples galiléens la position de Paul. Il vint au-devant de lui, le
-prit en quelque sorte par la main, le présenta aux plus soupçonneux
-et se fit son garant[39]. Par cet acte de sagesse et de pénétration,
-Barnabé mérita au plus haut degré du christianisme. Ce fut lui qui
-devina Paul; c'est à lui que l'Église doit le plus extraordinaire de
-ses fondateurs. L'amitié féconde de ces deux hommes apostoliques,
-amitié qui ne souffrit aucun nuage, malgré bien des dissentiments,
-amena plus tard leur association en vue de missions chez les gentils.
-Cette grande association date, en un sens, du premier séjour de Paul
-à Jérusalem. Parmi les causes de la foi du monde, il faut compter
-le généreux mouvement de Barnabé tendant la main à Paul suspect et
-délaissé, l'intuition profonde qui lui fit découvrir une âme d'apôtre
-sous cet air humilié, la franchise avec laquelle il rompit la glace
-et abattit les obstacles que les fâcheux antécédents du converti,
-peut-être aussi
-
-[Pg 209]-[An 41]
-certains traits de son caractère, avaient élevés entre lui et ses
-frères nouveaux.
-
-Paul, du reste, évita comme systématiquement de voir les apôtres. C'est
-lui-même qui le dit, et il prend la peine de l'affirmer avec serment;
-il ne vit que Pierre et Jacques, frère du Seigneur[40]. Son séjour ne
-dura que deux semaines[41]. Certes, il est possible qu'à l'époque où il
-écrivit l'épître aux Galates (vers 56), Paul se soit trouvé entraîné,
-par les besoins du moment, à fausser un peu la couleur de ses rapports
-avec les apôtres, à les présenter comme plus secs, plus impérieux,
-qu'ils ne le furent en réalité. Vers 56, il tenait essentiellement à
-prouver qu'il n'avait rien reçu de Jérusalem, qu'il n'était nullement
-le mandataire du conseil des Douze, établi dans cette ville. Son
-attitude, à Jérusalem, aurait été l'allure haute et altière d'un maître
-qui évite les rapports avec les autres maîtres, pour ne pas avoir l'air
-de se subordonner à eux, et non la mine humble
-
-[Pg 210]-[An 41]
-et repentante d'un coupable honteux de son passé, comme le veut
-l'auteur des _Actes_. Nous ne pouvons croire que, dès l'an 41, Paul fût
-animé de cette espèce de soin jaloux de garder sa propre originalité
-qu'il montra plus tard. La rareté de ses entrevues avec les apôtres
-et la brièveté de son séjour à Jérusalem vinrent probablement de son
-embarras, devant des gens d'une autre nature que lui et pleins de
-préjugés à son égard, bien plutôt que d'une politique raffinée, qui lui
-aurait fait voir, quinze ans d'avance, les inconvénients qu'il pouvait
-y avoir à les fréquenter.
-
-En réalité, ce qui devait mettre une sorte de mur entre les apôtres
-et Paul, c'était surtout la différence de leur caractère et de leur
-éducation. Les apôtres étaient tous Galiléens; ils n'avaient pas été
-aux grandes écoles juives; ils avaient vu Jésus; ils se souvenaient de
-ses paroles; c'étaient de bonnes et pieuses natures, parfois un peu
-solennelles et naïves. Paul était un homme d'action, plein de feu,
-médiocrement mystique, enrôlé comme par une force supérieure dans une
-secte qui n'était nullement celle de sa première adoption. La révolte,
-la protestation, étaient ses sentiments habituels[42]. Son instruction
-
-[Pg 211]-[An 41]
-juive était beaucoup plus forte que celle de tous ses nouveaux
-confrères. Mais, n'ayant pas entendu Jésus, n'ayant pas été institué
-par lui, il avait, selon les idées chrétiennes, une grande infériorité.
-Or, Paul n'était pas fait pour accepter une place secondaire. Son
-altière individualité exigeait un rôle à part. C'est probablement vers
-ce temps que naquit en lui l'idée bizarre qu'après tout il n'avait rien
-à envier à ceux qui avaient connu Jésus et avaient été choisis par lui,
-puisque lui aussi avait vu Jésus, avait reçu de Jésus une révélation
-directe et le mandat de son apostolat. Même ceux qui furent honorés
-d'une apparition personnelle du Christ ressuscité n'eurent rien de
-plus que lui. Pour avoir été la dernière, sa vision n'en avait pas été
-moins remarquable. Elle s'était produite dans des circonstances qui lui
-donnaient un cachet particulier d'importance et de distinction[43].
-Erreur capitale! L'écho de la voix de Jésus se retrouvait dans les
-discours du plus humble de ses disciples. Avec toute sa science juive,
-Paul ne pouvait suppléer à l'immense désavantage qui résultait pour
-lui de sa tardive initiation. Le Christ qu'il avait vu sur le chemin
-de Damas n'était pas, quoi qu'il dît, le Christ de Galilée; c'était le
-Christ de son imagination, de
-
-[Pg 212]-[An 41]
-son sens propre. Quoiqu'il fut attentif à recueillir les paroles du
-maître[44], il est clair que ce n'était ici qu'un disciple de seconde
-main. Si Paul eût rencontré Jésus vivant, on peut douter qu'il se fût
-attaché à lui. Sa doctrine sera la sienne, non celle de Jésus; les
-révélations dont il est si fier sont le fruit de son cerveau.
-
-Ces idées, qu'il n'osait communiquer encore, lui rendaient le séjour de
-Jérusalem désagréable. Au bout de quinze jours, il prit congé de Pierre
-et partit. Il avait vu si peu de monde qu'il osait dire que personne
-dans les Églises de Judée ne connaissait son visage et ne savait
-quelque chose de lui autrement que par ouï-dire[45]. Plus tard, il
-attribua ce brusque départ à une révélation. Il racontait qu'un jour,
-priant dans le temple, il eut une extase, qu'il vit Jésus en personne,
-et reçut de lui l'ordre de quitter au plus vite Jérusalem, «parce qu'on
-n'y était pas disposé à recevoir son témoignage». En échange de ces
-endurcis, Jésus lui aurait promis l'apostolat de nations lointaines
-et un auditoire plus docile à sa voix[46]. Quant à ceux qui voulurent
-effacer les traces des nombreux
-
-[Pg 213]-[An 41]
-déchirements que l'entrée de ce disciple insoumis causa dans l'Église,
-ils prétendirent que Paul passa un assez long temps à Jérusalem, vivant
-avec les frères sur le pied de la plus complète liberté, mais que,
-s'étant mis à prêcher les Juifs hellénistes, il faillit être tué par
-eux, si bien que les frères durent veiller à sa sûreté et le faire
-conduire à Césarée[47].
-
-Il est probable, en effet, que, de Jérusalem, il se rendit à
-Césarée. Mais il y resta peu, et se mit à parcourir la Syrie, puis
-la Cilicie[48]. Il prêchait sans doute déjà, mais pour son compte et
-sans accord avec personne. Tarse, sa patrie, fut son séjour habituel
-durant cette période de sa vie apostolique, qu'on peut évaluer à deux
-ans[49]. Il est possible que les Églises de Cilicie lui aient dû leurs
-commencements[50]. Cependant la vie de Paul n'était pas, dès cette
-époque, telle que nous la voyons plus tard. Il ne prenait pas le titre
-d'apôtre, lequel était alors strictement réservé aux Douze[51]. Ce
-n'est qu'à partir de son association
-
-[Pg 214]-[An 41]
-avec Barnabé (an 45) qu'il entre dans cette carrière de pérégrinations
-sacrées et de prédications qui devaient faire de lui le type du
-missionnaire voyageur.
-
-[1] _Act._, ix, 31.
-
-[2] Voir l'aveu atrocement naïf de III Macch., vii, 12-13.
-
-[3] Lire le IIIe livre (apocryphe) des Macchabées, tout entier, en le
-comparant à celui d'Esther.
-
-[4] Suétone, _Caius_, 22, 52; Dion Cassius, LIX, 26-28; Philon,
-_Legatio ad Caium_, § 25, etc.; Josèphe, _Ant._, XVIII; viii; XIX, i,
-1-2; _B. J._, II, x.
-
-[5] Philon, _Leg. ad Caium_, § 30.
-
-[6] Philon, _In Flaccum_, § 7; _Leg. ad Caium_, § 18, 20, 26, 43.
-
-[7] Philon, _Leg. ad Caium_, § 29; Josèphe, _Ant._, XVIII, viii; _B.
-J._, II, x; Tacite, _Ann._, XII, 54; _Hist._, V, 9, en complétant le
-premier passage par le second.
-
-[8] Philon, _Leg. ad Caium_, § 27, 30, 44 et suiv.
-
-[9] _Act._, ix, 31.
-
-[10] Gal., i, 18-19; ii, 9.
-
-[11] _Act._, xi, 29-30, et ci-dessus, p. 79.
-
-[12] _Act._, ix, 32.
-
-[13] Aujourd'hui Ludd.
-
-[14] _Act._, ix, 32-35.
-
-[15] Jaffa.
-
-[16] Jos., _Ant._, XIV, x, 6.
-
-[17] _Act._, ix, 43; x, 6, 17, 32.
-
-[18] 4. Mischna, _Ketuboth_, vii, 10.
-
-[19] Comp. Gruter, p. 891, 4; Reinesius, _Inscript._, XIV, 61, Mommsen,
-_Inscr. regni Neap._, 622, 2034, 3092, 4985; Pape, _Wört. der griech.
-Eigenn._, à ce mot. Cf. Jos., _B. J._, IV, iii, 6.
-
-[20] _Act._, ix, 36 et suiv.
-
-[21] _Ibid._, ix, 39. Le grec porte ὅσα ἐποίει μετ’ αὐτῶν οὖσα.
-
-[22] _Ibid._,ix, 32, 41.
-
-[23] _Act._, x, 9-16; xi, 5-10.
-
-[24] _Ibid._, x, 1-xi, 18.
-
-[25] Il y en avait au moins trente-deux (Orelli et Henzen,_ Inscr.
-lat_., nos 90, 512, 6756).
-
-[26] Comp. _Act._, xxvii, 1, et Henzen, n° 6709.
-
-[27] Comparez Luc, vii, 2 et suiv. Luc se complaît, il est vrai,
-dans cette idée de centurions vertueux et juifs par l'âme sans la
-circoncision (voir l'Introd., p. xxii). Mais l'exemple d'Izate (Jos.,
-_Ant._, XX, ii, 5). prouve que de telles situations étaient possibles.
-Comp., Jos., _B. J._, II, xxviii, 2; Orelli, _Inscr._, n° 2523.
-
-[28] _Act._, x, 2, 7.
-
-[29] Ceci paraît, il est vrai, en contradiction avec Gal., ii, 7-9.
-Mais la conduite de Pierre en ce qui concerne l'admission des gentils
-fut toujours très-peu consistante. Gal., ii, 12.
-
-[30] _Act._, xi, 18.
-
-[31] _Ibid._, xv, 1 et suiv.
-
-[32] II Cor., ii, 32-33; _Act._, ix, 23-25.
-
-[33] Gal., i, 48.
-
-[34] Gal., i, 18.
-
-[35] _Ibid._, i, 23.
-
-[36] _Act._, ix, 26.
-
-[37] Gal., i, 18.
-
-[38] _Act._, ix, 26.
-
-[39] _Act._, ix, 27. Toute cette partie des _Actes_ a trop peu de
-valeur historique pour qu'on puisse affirmer que la belle action de
-Barnabé ait eu lieu durant les quinze jours que Paul passa à Jérusalem.
-Mais il y a sans doute dans la manière dont les _Actes_ présentent la
-chose un sentiment, vrai des relations de Paul et de Barnabé.
-
-[40] Gal., i, 19-20.
-
-[41] _Ibid._, i, 18. Impossible, par conséquent, d'admettre comme
-exacts les versets 28-29 du ch. ix des _Actes_. L'auteur des _Actes_
-abuse de ces embûches et de ces projets meurtriers. Les _Actes_
-diffèrent de l'épître aux Galates, en ce qu'ils supposent le premier
-séjour de saint Paul à Jérusalem plus long et plus voisin de sa
-conversion. Naturellement, c'est l'épître qui mérite la préférence, au
-moins pour la chronologie et les circonstances matérielles.
-
-[42] Voir surtout l'épître aux Galates.
-
-[43] Épître aux Galates, i, 11-12 et presque entière; I Cor., ix, 1 et
-suiv.; xv, 1 et suiv.; II Cor., xi, 21 et suiv.
-
-[44] On en trouve le sentiment plus ou moins direct: Rom., xii, 14; I
-Cor., xiii, 2; II Cor., iii, 6; I Thess., iv, 8; v, 2, 6.
-
-[45] Gal., i, 22-23.
-
-[46] _Act._, xxii, 17-21.
-
-[47] _Act._, ix, 29-30.
-
-[48] Gal., i, 21.
-
-[49] _Act._, ix, 30; xi, 25. La donnée chronologique capitale pour
-cette époque de la vie de saint Paul est Gal., i, 18; ii, 1.
-
-[50] La Cilicie avait une Église en l'an 51. _Act._, xv, 23, 41.
-
-[51] C'est dans l'épître aux Galates (vers 56) que Paul se place pour
-la première fois avec éclat au rang des apôtres (i, 1 et la suite).
-Selon Gal., ii, 7-10, il aurait reçu ce titre en 51. Cependant, il
-ne le prend pas encore dans la suscription des deux épîtres aux
-Thessaloniciens, qui sont de l'an 53. I Thess., ii, 6 n'implique pas
-un titre officiel. L'auteur des _Actes_ ne donne jamais à Paul le nom
-d'«apôtre». «Les apôtres», pour l'auteur des _Actes_, sont «les Douze».
-_Act._, xiv, 4, 14 est une exception.
-
-
-
-[Pg 215]-[An 41]
-CHAPITRE XII.
-
-FONDATION DE L'ÉGLISE D'ANTIOCHE.
-
-
-La foi nouvelle faisait de proche en proche d'étonnants progrès. Les
-membres de l'Église de Jérusalem qui avaient été dispersés à la suite
-de la mort d'Étienne, poussant leurs conquêtes le long de la côte de
-Phénicie, atteignirent Chypre et Antioche. Ils avaient d'abord pour
-principe absolu de ne prêcher qu'aux Juifs[1].
-
-Antioche, «la métropole de l'Orient», la troisième ville du monde[2],
-fut le centre de cette chrétienté de la Syrie du Nord. C'était une
-ville de plus de cinq cent mille âmes, presque aussi grande que Paris
-avant ses récentes extensions[3], résidence du
-
-[Pg 216]-[An 41]
-légat impérial de Syrie. Portée tout d'abord par les Séleucides à un
-haut degré de splendeur, elle n'avait fait que profiter de l'occupation
-romaine. En général, les Séleucides avaient devancé les Romains dans le
-goût des décorations théâtrales appliquées aux grandes cités. Temples,
-aqueducs, bains, basiliques, rien ne manquait à Antioche de ce qui
-faisait une grande ville syrienne de cette époque. Les rues bordées de
-colonnades, avec leurs carrefours décorés de statues, y avaient plus
-de symétrie et de régularité que partout ailleurs[4]. Un _Corso_ orné
-de quatre rangs de colonnes, formant deux galeries couvertes avec une
-large avenue au milieu, traversait la ville de part en part[5], sur
-une longueur de trente-six stades (plus d'une lieue)[6]. Mais Antioche
-n'avait pas seulement d'immenses constructions
-
-[Pg 217]-[An 41]
-d'utilité publique[7]; elle avait aussi, ce que peu de villes syriennes
-possédaient, des chefs-d'œuvre d'art grec, d'admirables statues[8],
-des œuvres classiques d'une délicatesse que le siècle ne savait
-plus imiter. Antioche, dès sa fondation, avait été une ville tout
-hellénique. Les Macédoniens d'Antigone et de Séleucus avaient porté
-dans cette région du bas Oronte leurs souvenirs les plus vivants, les
-cultes, les noms de leur pays[9]. La mythologie grecque s'y était créé
-comme une seconde patrie; on avait la prétention de montrer dans le
-pays une foule de «lieux saints» se rattachant à cette mythologie. La
-ville était pleine du culte d'Apollon et des nymphes. Daphné, lieu
-enchanteur à deux petites heures de la ville, rappelait aux conquérants
-les plus riantes fictions. C'était une sorte de plagiat, de contrefaçon
-des mythes de la mère patrie, analogue à ces transports hardis par
-lesquels les tribus primitives faisaient voyager avec elles leur
-géographie mythique, leur Bérécynthe, leur Arvanda, leur Ida, leur
-Olympe. Ces fables grecques constituaient
-
-[Pg 218]-[An 41]
-une religion bien vieillie et à peine plus sérieuse que les
-_Métamorphoses_ d'Ovide. Les anciennes religions du pays, en
-particulier celle du mont Casius[10], y ajoutaient un peu de gravité.
-Mais la légèreté syrienne, le charlatanisme babylonien, toutes les
-impostures de l'Asie, se confondant à cette limite des deux mondes,
-avaient fait d'Antioche la capitale du mensonge, la sentine de toutes
-les infamies.
-
-A côté de la population grecque, en effet, laquelle ne fut nulle part
-en Orient (si l'on excepte Alexandrie) aussi dense qu'ici, Antioche
-compta toujours dans son sein un nombre considérable d'indigènes
-syriens, parlant syriaque[11]. Ces indigènes constituaient une basse
-classe, habitant les faubourgs de la grande cité et les villages
-populeux qui formaient autour d'elle une vaste banlieue[12],
-Charandama, Ghisira, Gandigura, Apate (noms pour la plupart
-syriaques)[13], Les mariages entre ces Syriens et les Grecs étant
-ordinaires, Séleucus d'ailleurs ayant établi par une
-
-[Pg 219]-[An 41]
-loi que tout étranger qui s'établirait dans la ville en deviendrait
-citoyen, Antioche, au bout de trois siècles et demi d'existence,
-se trouva un des points du monde où la race était le plus mêlée.
-L'avilissement des âmes y était effroyable. Le propre de ces foyers de
-putréfaction morale, c'est d'amener toutes les races au même niveau.
-L'ignominie de certaines villes levantines, dominées par l'esprit
-d'intrigue, livrées tout entières aux basses et subtiles pensées, peut
-à peine nous donner une idée du degré de corruption où arriva l'espèce
-humaine à Antioche. C'était un ramas inouï de bateleurs, de charlatans,
-de mimes[14], de magiciens, de thaumaturges, de sorciers[15], de
-prêtres imposteurs; une ville de courses, de jeux, de danses, de
-processions, de fêtes, de bacchanales; un luxe effréné, toutes les
-folies de l'Orient, les superstitions les plus malsaines, le fanatisme
-de l'orgie[16].
-
-[Pg 220]-[An 41]
-Tour à tour serviles et ingrats, lâches et insolents, les Antiochéniens
-étaient le modèle accompli de ces foules vouées au césarisme,
-sans patrie, sans nationalité, sans honneur de famille, sans nom
-à garder. Le grand _Corso_ qui traversait la ville était comme un
-théâtre, où roulaient tout le jour les flots d'une populace futile,
-légère, changeante, émeutière[17], parfois spirituelle[18], occupée
-de chansons, de parodies, de plaisanteries, d'impertinences de
-toute espèce[19]. La ville était fort lettrée[20], mais d'une pure
-littérature de rhéteurs[21]. Les spectacles étaient étranges; il y eut
-des jeux où l'on vit des chœurs de jeunes filles nues prendre part
-à tous les exercices avec un simple bandeau[22]; à la célèbre fête
-de Maïouma, des troupes de courtisanes nageaient en public dans des
-bassins[23]
-
-[Pg 221]-[An 41]
-remplis d'une eau limpide[24]. C'était comme un enivrement, comme un
-songe de Sardanapale, où se déroulaient pêle-mêle toutes les voluptés,
-toutes les débauches, n'excluant pas certaines délicatesses. Ce fleuve
-de boue qui, sortant par l'embouchure de l'Oronte, venait inonder
-Rome[25], avait là sa source principale. Deux cents décurions étaient
-occupés à régler les liturgies et les fêtes[26]. La municipalité
-possédait de vastes domaines publics, dont les duumvirs partageaient
-l'usufruit entre les citoyens pauvres[27]. Comme toutes les villes
-de plaisir, Antioche avait une plèbe infime, vivant du public ou de
-sordides profits.
-
-La beauté des œuvres d'art et le charme infini de la nature[28]
-empêchaient cet abaissement moral de dégénérer tout à fait en laideur
-et en vulgarité. Le site d'Antioche est un des plus pittoresques du
-monde. La ville occupait l'intervalle entre l'Oronte et les pentes du
-mont Silpius, l'un des'embranchements du mont Casius. Rien n'égalait
-l'abondance et la beauté des
-
-[Pg 222]-[An 41]
-eaux[29]. L'enceinte, gravissant des rochers à pic par un vrai tour de
-force d'architecture militaire[30], embrassait le sommet des monts, et
-formait avec les rochers, à une hauteur énorme, une couronne dentelée
-d'un merveilleux effet. Cette disposition de remparts, unissant les
-avantages des anciennes acropoles à ceux des grandes villes fermées,
-fut en général préférée par les lieutenants d'Alexandre, comme on le
-voit à Séleucie de Piérie, à Ephèse, à Smyrne, à Thessalonique. Il en
-résultait de surprenantes perspectives. Antioche avait, au dedans de
-ses murs, des montagnes de sept cents pieds de haut, des rochers à
-pic, des torrents, des précipices, des ravins profonds, des cascades,
-des grottes inaccessibles; au milieu de tout cela, des jardins
-délicieux[31]. Un épais fourré de myrtes, de buis Henri, de lauriers,
-de plantes toujours vertes et du vert le plus tendre, des rochers
-tapissés d'œillets, de jacinthes, de cyclamens, donnent à ces hauteurs
-sauvages l'aspect de parterres suspendus. La variété des fleurs,
-la fraîcheur du gazon, composé d'une multitude inouïe de petites
-graminées, la beauté des platanes
-
-[Pg 223]-[An 41]
-qui bordent l'Oronte, inspirent la gaieté, quelque chose du parfum
-suave dont s'enivrèrent ces beaux génies de Jean Chrysostome, de
-Libanius, de Julien. Sur la rive droite du fleuve s'étend une vaste
-plaine, bornée d'un côte par l'Amanus et les monts bizarrement découpés
-de la Piérie, de l'autre par les plateaux de la Cyrrhestique[32],
-derrière lesquels on sent le dangereux voisinage de l'Arabe et du
-désert. La vallée de l'Oronte, qui s'ouvre à l'ouest, met ce bassin
-intérieur en communication avec la mer, ou pour mieux dire avec le
-vaste monde au sein duquel la Méditerranée a constitué de tout temps
-une sorte de route neutre et de lien fédéral.
-
-Parmi les colonies diverses que les ordonnances libérales des
-Séleucides attirèrent dans la capitale de la Syrie, celle des juifs
-était une des plus nombreuses[33]; elle datait de Séleucus Nicator
-et possédait les mêmes droits que les Grecs[34]. Bien que les juifs
-eussent un ethnarque particulier, leurs rapports avec les païens
-étaient très-fréquents. Ici, comme à Alexandrie, ces rapports
-dégénéraient souvent en
-
-[Pg 224]-[An 41]
-rixes et en agressions[35]. D'un autre côté, ils donnaient lieu à une
-active propagande religieuse. Le polythéisme officiel devenant de plus
-en plus insuffisant pour les âmes sérieuses, la philosophie grecque et
-le judaïsme attiraient tous ceux que les vaines pompes du paganisme ne
-satisfaisaient pas. Le nombre des prosélytes était considérable. Dès
-les premiers jours du christianisme, Antioche avait fourni à l'Église
-de Jérusalem un de ses hommes les plus influents, Nicolas, l'un des
-diacres[36]. Il y avait là d'excellents germes qui n'attendaient qu'un
-rayon de la grâce pour éclore et pour porter les plus beaux fruits
-qu'on eut encore vus.
-
-L'Église d'Antioche dut sa fondation à quelques croyants originaires de
-Chypre et de Cyrène, qui avaient déjà beaucoup prêché[37]. Jusque-là,
-ils ne s'étaient adressés qu'aux juifs. Mais, dans une ville où les
-juifs purs, les juifs prosélytes, les «gens craignant Dieu» ou païens
-à demi juifs, les purs païens, vivaient ensemble[38], de petites
-prédications bornées à un groupe de maisons devenaient impossibles. Le
-sentiment d'aristocratie religieuse qui remplissait
-
-[Pg 225]-[An 41]
-d'orgueil les Juifs de Jérusalem n'existait pas dans ces grandes villes
-d'une civilisation toute profane, où l'horizon était plus étendu et
-où les préjugés étaient moins enracinés. Les missionnaires chypriotes
-et cyrénéens furent donc amenés à se départir de leur règle. Ils
-prêchèrent indifféremment aux Juifs et aux Grecs[39].
-
-Les dispositions réciproques de la population juive et de la population
-païenne paraissent, à ce moment, avoir été fort mauvaises[40]. Mais des
-circonstances d'un autre ordre servirent peut-être les idées nouvelles.
-Le tremblement de terre qui avait gravement endommagé la cité le 23
-mars de l'an 37 occupait encore les esprits. Toute la ville ne parlait
-que d'un charlatan nommé Debborius, qui prétendait empêcher le retour
-de tels accidents par des talismans ridicules[41]. Cela tenait les
-esprits tendus vers les choses surnaturelles. Quoi qu'il en soit, le
-succès de la prédication chrétienne fut très-grand. Une jeune Église
-ardente, novatrice, pleine d'avenir,
-
-[Pg 226]-[An 41]
-parce qu'elle était composée des éléments les plus divers, fut fondée
-en peu de temps. Tous les dons du Saint-Esprit s'y répandirent, et
-il était dès lors facile de prévoir que cette Église nouvelle, libre
-du mosaïsme étroit qui traçait un cercle infranchissable autour de
-Jérusalem, serait le second berceau du christianisme. Certes Jérusalem
-restera à jamais la capitale religieuse du monde. Cependant le point
-de départ de l'Église des gentils, le foyer primordial des missions
-chrétiennes fut vraiment Antioche. C'est là que pour la première fois
-se constitua une Église chrétienne dégagée de liens avec le judaïsme;
-c'est là que s'établit la grande propagande de l'âge apostolique; c'est
-là que se forma définitivement saint Paul. Antioche marque la seconde
-étape des progrès du christianisme. En fait de noblesse chrétienne, ni
-Rome, ni Alexandrie, ni Constantinople ne sauraient lui être comparées.
-
-La topographie de la vieille Antioche est si effacée qu'on chercherait
-vainement sur ce sol, presque vide de traces antiques, le point où
-il faut rattacher tant de grands souvenirs. Ici, comme partout, le
-christianisme dut s'établir dans les quartiers pauvres, parmi les
-gens de petits métiers. La basilique qu'on appelait «Ancienne» et
-«Apostolique[42]» au IVe siècle,
-
-[Pg 227]-[An 41]
-était située dans la rue dite de Singon, près du Panthéon[43]. Mais
-on ne sait où était ce Panthéon. La tradition et certaines vagues
-analogies inviteraient à chercher le quartier chrétien primitif du
-côté de la porte qui garde encore aujourd'hui le nom de Paul, _Bâb
-Bolos_[44], et au pied de la montagne nommée par Procope _Stavrin_,
-qui porte le côté sud-est des remparts d'Antioche[45]. C'était une des
-parties de la ville les moins riches en monuments païens. On y voit
-encore les restes d'anciens sanctuaires dédiés à saint Pierre, à saint
-Paul, à saint Jean. Là paraît avoir été le quartier où le christianisme
-s'est le plus longtemps maintenu, après la conquête musulmane. Là fut
-aussi, ce semble, le quartier des «saints» par opposition à la profane
-Antioche. Le rocher y est percé, comme une ruche, de grottes qui
-paraissent avoir
-
-[Pg 228]-[An 41]
-servi à des anachorètes. Quand on chemine sur ces pentes escarpées, où,
-vers le IVe siècle, de bons stylites, disciples à la fois de l'Inde et
-de la Galilée, de Jésus et de Çakya-Mouni, prenaient en dédain la ville
-voluptueuse du haut de leur pilier ou de leur caverne fleurie[46], il
-est probable qu'on n'est pas bien loin des endroits où demeurèrent
-Pierre et Paul. L'Église d'Antioche est celle dont l'histoire se suit
-le mieux et renferme le moins de fables. La tradition chrétienne, dans
-une ville où le christianisme eut une si vigoureuse continuité, peut
-avoir de la valeur.
-
-La langue dominante de l'Église d'Antioche était le grec. Il est bien
-probable cependant que les faubourgs parlant syriaque donnèrent à la
-secte de nombreux adeptes. Déjà, par conséquent, Antioche renfermait
-le germe de deux Églises rivales et plus tard ennemies, l'une parlant
-grec, représentée maintenant par les grecs de Syrie, soit orthodoxes,
-soit catholiques; l'autre dont les représentants actuels sont les
-Maronites, ayant parlé autrefois le syriaque et le conservant encore
-comme langue sacrée. Les Maronites, qui, sous leur catholicisme tout
-moderne, cachent une haute ancienneté, sont probablement
-
-[Pg 229]-[An 41]
-les derniers descendants de ces Syriens antérieurs à Séleucus, de
-ces faubouriens ou _pagani_ de Ghisira, Charandama, etc.[47], qui
-firent dès les premiers siècles Église à part, furent persécutés par
-les empereurs orthodoxes comme hérétiques, et s'enfuirent dans le
-Liban[48], où, en haine de l'Église grecque et par suite d'affinités
-plus profondes, ils firent alliance avec les latins.
-
-Quant aux Juifs convertis d'Antioche, ils furent aussi
-très-nombreux[49]. Mais on doit croire qu'ils acceptèrent tout d'abord
-la fraternité avec les gentils[50]. C'est sur les bords de l'Oronte que
-la fusion religieuse des races, rêvée par Jésus, disons mieux, par six
-siècles de prophètes, devint une réalité.
-
-[1] _Act._, xi, 49.
-
-[2] Jos., _B. J._, III, ii, 4. Rome et Alexandrie étaient les deux
-premières. Comp. Strabon, XVI, ii, 5.
-
-[3] C. Otfried Müller, _Antiquit. Antiochenœ_ (Gœttingæ, 1839), p. 68.
-Jean Chrysostome, _In sanct. Ignatium_, 4 (Opp. t. II, p. 597, édit.
-Montfaucon); _In Matth._ homilia lxxxv, 4 (t. VII, p. 810), évalue
-la population d'Antioche à deux cent mille âmes, sans compter les
-esclaves, les enfants et les immenses faubourgs. La ville actuelle n'a
-pas plus de sept mille habitants.
-
-[4] Les rues analogues de Palmyre, Gérase, Gadare, Sébaste étaient
-probablement des imitations du grand _Corso_ d'Antioche.
-
-[5] On en trouve quelques traces dans la direction de _Bâb Bolos_.
-
-[6] Dion Chrysostome, Orat. xlvii (t. II, p. 229, édit. de Reiske);
-Libanius, _Antiochicus_, p. 337, 340, 342, 356 (édit. Reiske); Malala,
-p. 232 et suiv., 276, 280 et suiv. (édit. de Bonn). Le constructeur de
-ces grands ouvrages fut Antiochus Épiphane.
-
-[7] Libanius, _Antioch._, 342, 344.
-
-[8] Pausanias, VI, ii, 7; Malala, p. 201; Visconti, _Mus. Pio-Clem._,
-t. III, 46. Voir surtout les médailles d'Antioche.
-
-[9] Piérie, Bottia, Pénée, Tempé, Castalie, jeux olympiques, Iopolis
-(qu'on rattachait à Io). La ville prétendait devoir sa célébrité à
-Inachus, à Oreste, à Daphné, à Triptolème.
-
-[10] Voir Malala, p. 199; Spartien, _Vie d'Adrien_, 14; Julien,
-_Misopogon_, p. 361-362; Ammien Marcellin, XXII, 14; Eckfael, _Doct.
-num. vet._, pars 1a, III, p. 326; Guigniaut, _Religions de l'ant._,
-planches, n° 268.
-
-[11] Jean Chrysostome, _Ad pop. Antioch._ homil., xix, 1 (t. II, p.
-189); _De sanctis martyr._, 1 (t. II, p. 651).
-
-[12] Libanius, _Antioch._, p. 348.
-
-[13] _Act. SS. Maii_, V, p. 383, 409, 414, 415, 416; Assemani, _Bib.
-Or._, II., 323.
-
-[14] Juvénal, Sat., iii, 62 et suiv.; Stace, _Silves_, I, vi, 72.
-
-[15] Tacite, _Ann._, II, 69.
-
-[16] Malala, p. 284, 287 et suiv.; Libanius, _De angariis_, p. 555
-et suiv.; _De carcere vinctis_, p. 455 et suiv.; _Ad Timocratem_, p.
-385; _Antioch._, p. 323; Philostr., _Vie d'Apoll._, I, 16; Lucien,
-_De saltatione_, 76; Diod. Sic., fragm. l. XXXIV, n° 34 (p. 538, éd.
-Dindorf); Jean Chrys., Homil. vii _in Matth._, 5 (t. VII, p. 113);
-lxxiii _in Matth._, 3 (_ibid._, p. 712); _De consubst. contra Anom._, 1
-(t. I, p. 501); _De Anna_, 1 (t. IV, p. 730); _De Dav. et Saüle_, iii,
-1 (t. IV, 768-770); Julien, _Misopogon_, p. 343, 350, édit. Spanheim;
-_Actes de sainte Thècle_, attribués à Basile de Séleucie, publiés par
-P. Pantinus (Anvers, 1608), p. 70
-
-[17] Philostr., _Apoll._, III, 58; Ausone, _Clar. Urb._, 2; J.
-Capitolin, _Verus_, 7; _Marc-Aur._, 25; Hérodien, II, 10; Jean
-d'Antioche, dans les _Excerpta Valesiana_, p. 844; Suidas, au mot
-Ἰοβιανός.
-
-[18] Julien, _Misopogon_, p. 344, 365, etc.; Eunape, _Vies des Soph._,
-p. 496, édit. Boissonade (Didot); Ammien Marcellin, XXII, 14.
-
-[19] Jean Chrys., _De Lazaro_, ii, 11 (t. I, p. 722-723).
-
-[20] Cic., _Pro Archia_, 3, en tenant compte de l'exagération ordinaire
-à l'avocat.
-
-[21] Philostrate, _Vie d'Apollonius_, III, 58.
-
-[22] Malala, p. 287-289.
-
-[23] Jean Chrysost., Homil. vii _in Matth._, 5, 6 (t. VII, p. 113).
-Voir O. Müller, _Antiquit. Antioch._, 33, note.
-
-[24] Libanius, _Antiochicus_, p. 355-356.
-
-[25] Juvénal, iii, 62 et suiv., et Forcellini, au mot _ambubaja_, en
-observant que le mot _ambuba_ est syriaque.
-
-[26] Libanius, _Antioch._, p. 315; _De carcere vinctis_, p. 455, etc.,
-Julien, _Misopogon_, p. 367, édit, Spanheim.
-
-[27] Libanius, _Pro rhetoribus_, p. 211.
-
-[28] Libanius, _Antiochicus_, p. 363.
-
-[29] Libanius, _Antiochicus_, p. 354 et suiv.
-
-[30] L'enceinte actuelle, qui est du temps de Justinien, présente les
-mêmes particularités.
-
-[31] Libanius, _Antioch._, p. 337, 338, 339.
-
-[32] Le lac _Ak-Deniz_, qui forme de ce côté la limite actuelle
-du territoire d'Antakieh, n'existait pas, à ce qu'il semble, dans
-l'antiquité. V. Ritter, _Erdkunde_, XVII, p. 1149, 1613 et suiv.
-
-[33] Josèphe, _Ant._, XII, iii, 1; XIV, xii, 6; _B. J._, II, xviii, 5;
-VII, iii, 2-4.
-
-[34] Josèphe, _Contre Apion_, II, 4; _B. J._, VII, iii, 3-4; v, 2.
-
-[35] Malala, p. 244-245.; Jos., _B. J._, VII, v, 2.
-
-[36] _Act._, vi, 5.
-
-[37] _Ibid._, xi, 19 et suiv.
-
-[38] Comparez Jos., _B. J._, II, xviii, 2.
-
-[39] _Act._, xi, 20-21. La bonne leçon est Ἕλληνας. Ἑλληνιστἀς est venu
-d'un faux rapprochement avec ix, 29.
-
-[40] Malala, p. 245. Le récit de Malala ne peut, du reste, être exact.
-Josèphe ne dit pas mot de l'invasion dont parle le chronographe.
-
-[41] _Ibid._, p. 243, 265-266 (Comparez _Comptes rendus de l'Acad. des
-Inscr. et B.-L._, séance du 17 août 1865.
-
-[42] S. Athanase, _Tomus ad Antioch_, (Opp. t. I, p. 771, édit.
-Montfaucon); S. Jean Chrysost., _Ad pop. Ant._ homil. i et ii, init.
-(t. II, p. 1 et 20); _In Inscr. Act._, ii, init. (t. III, 60); _Chron.
-Pasch._, p. 296 (Paris); Théodoret, _Hist. eccl._, II, 27; III, 2,
-8, 9. Le rapprochement de ces passages ne permet pas de rendre ἐν τῆ
-καλουμένῃ Παλαιᾷ par «dans ce qu'on appelait l'ancienne ville», ainsi
-que les éditeurs l'ont fait quelquefois.
-
-[43] Malala, p. 242.
-
-[44] Pococke, _Descript. of the East_, vol. II, part. i, p. 192
-(Londres, 1745); Chesney, _Expedition for the survey of the rivers
-Euphr. and Tigris_, I, 425 et suiv.
-
-[45] C'est-à-dire à l'opposite de la partie de la ville ancienne qui
-est encore habitée.
-
-[46] Voir ci-dessous, p. 233, note 5.
-
-[47] Le type des Maronites se retrouve d'une manière frappante dans
-toute la région d'Antakieh, de Soueidieh et de Beylan.
-
-[48] F. Naironi, _Evoplia fidei cathol._ (Romæ, 1694), p. 58 et suiv.,
-et l'ouvrage de S. Ém. Paul-Pierre Masad, patriarche actuel des
-Maronites, intitulé _Kitâb ed-durr el-manzoum_ (en arabe, imprimé au
-couvent de Tamisch dans le Kesrouan, 1863).
-
-[49] _Act._, xi, 19-20; xiii, 1.
-
-[50] Gal., ii, 14 et suiv. le suppose.
-
-
-
-[Pg 230]-[An 42]
-CHAPITRE XIII.
-
-IDÉE D'UN APOSTOLAT DES GENTILS.
-
-SAINT-BARNABÉ.
-
-
-Quand on apprit à Jérusalem ce qui s'était passé à Antioche, l'émotion
-fut grande[1]. Malgré la bonne volonté de quelques-uns des principaux
-membres de l'Église de Jérusalem, en particulier de Pierre, le collége
-apostolique continuait d'être assiégé des idées les plus mesquines.
-Chaque fois qu'on apprenait que la bonne nouvelle avait été annoncée
-à des païens, il se produisait, de la part de quelques anciens, des
-signes de mécontentement. L'homme qui cette fois triompha de cette
-misérable jalousie et qui empêcha les maximes exclusives des «hébreux»
-de ruiner l'avenir du christianisme, fut Barnabé. Barnabé était
-l'esprit le plus éclairé de l'Église de Jérusalem, il était le chef du
-parti libéral, qui voulait le progrès
-
-[Pg 231]-[An 42]
-et l'Église ouverte à tous. Déjà il avait puissamment contribué à lever
-les défiances qui s'étaient élevées contre Paul. Cette fois, il exerça
-encore une grande influence. Envoyé comme délégué du corps apostolique
-à Antioche, il vit et approuva tout ce qui s'était fait; il déclara que
-l'Église nouvelle n'avait qu'à continuer dans la voie où elle était
-entrée. Les conversions continuaient à se produire en grand nombre[2].
-La force vivante et créatrice du christianisme semblait s'être
-concentrée à Antioche. Barnabé, dont le zèle voulait toujours être au
-point où l'action était la plus vive, y resta. Antioche sera désormais
-son Église; c'est de là qu'il va exercer le ministère le plus fécond.
-Le christianisme a été injuste envers ce grand homme, en ne le plaçant
-pas en première ligne parmi ses fondateurs. Toutes les idées larges et
-bonnes eurent Barnabé pour patron. L'intelligente hardiesse de Barnabé
-fut le contre-poids à ce qu'aurait eu de funeste l'entêtement de ces
-Juifs bornés qui formaient le parti conservateur de Jérusalem.
-
-Une magnifique idée germa à Antioche dans ce grand cœur. Paul était
-à Tarse dans un repos qui, pour un homme aussi actif, devait être un
-supplice.
-
-[Pg 232]-[An 42]
-Sa fausse position, sa roideur, ses prétentions exagérées annulaient
-une partie de ses qualités. Il se rongeait lui-même, et restait presque
-inutile. Barnabé sut appliquer à son œuvre véritable cette force qui
-se consumait en une solitude malsaine et dangereuse. Une seconde fois,
-il tendit la main à Paul, et amena ce caractère sauvage à la société
-de frères qu'il voulait fuir. Il alla lui-même à Tarse, le chercha,
-l'amena à Antioche[3]. Voilà ce que les vieux obstinés de Jérusalem
-n'auraient jamais su faire. Gagner cette grande âme rétractile,
-susceptible; se plier aux faiblesses, aux humeurs d'un homme plein de
-feu, mais très-personnel; se faire son inférieur, préparer le champ le
-plus favorable au déploiement de son activité en s'oubliant soi-même,
-c'est là certes le comble de ce qu'a jamais pu faire la vertu; c'est
-là ce que Barnabé fit pour saint Paul. La plus grande partie de la
-gloire de ce dernier revient à l'homme modeste qui le devança en
-toutes choses, s'effaça devant lui, découvrit ce qu'il valait, le mit
-en lumière, empêcha plus d'une fois ses défauts de tout gâter et les
-idées étroites des autres de le jeter dans la révolte, prévint le tort
-irrémédiable que de mesquines personnalités auraient pu faire à l'œuvre
-de Dieu.
-
-
-[Pg 233]-[An 43]
-Durant une année entière, Barnabé et Paul furent unis dans cette active
-collaboration[4]. Ce fut une des années les plus brillantes, et sans
-doute la plus heureuse de la vie de Paul. La féconde originalité de ces
-deux grands hommes éleva l'Église d'Antioche à une hauteur qu'aucune
-Église n'avait atteinte jusque-là. La capitale de la Syrie était un
-des points du monde où il y avait le plus d'éveil. Les questions
-religieuses et sociales, à l'époque romaine comme de notre temps, se
-faisaient jour principalement dans les grandes agglomérations d'hommes.
-Une sorte de réaction contre l'immoralité générale, qui plus tard
-fera d'Antioche la patrie des stylites et des solitaires[5], était
-déjà sensible. La bonne doctrine trouvait ainsi dans cette ville les
-meilleures conditions de succès qu'elle eût encore rencontrées.
-
-Une circonstance capitale prouve, du reste, que la secte eut pour la
-première fois à Antioche pleine conscience d'elle-même. Ce fut dans
-cette ville qu'elle reçut un nom distinct. Jusque-là, les adhérents
-s'étaient appelés entre eux «les croyants»,
-
-[Pg 234]-[An 43]
-«les fidèles», «les saints», «les frères», «les disciples»; mais il n'y
-avait pas de nom officiel et public pour les designer. C'est à Antioche
-que le nom de _christianus_ fut formé[6]. La terminaison en est latine,
-et non grecque, ce qui semble indiquer qu'il fut créé par l'autorité
-romaine, comme appellation de police[7], de même que _herodiani,
-pompeiani, cæsariani_[8]. Il est certain, en tout cas, qu'un tel nom
-fut formé par la population païenne. Il renfermait un malentendu; car
-il supposait que _Christus_, traduction de l'hébreu _Maschiah_ (le
-Messie), était un nom propre[9]. Plusieurs même de ceux qui étaient peu
-au courant des idées juives ou chrétiennes, devaient être amenés par ce
-nom à croire que _Christus_ ou _Chrestus_ était un chef de parti encore
-vivant[10].
-
-[Pg 235]-[An 43]
-La prononciation vulgaire, en effet, était _chrestiani_[11].
-
-Les Juifs, en tout cas, n'adoptèrent pas, au moins d'une façon
-suivie[12], le nom donné par les Romains à leurs coreligionnaires
-schismatiqnes. Ils continuèrent d'appeler les nouveaux sectaires
-«Nazaréens» ou «Nazoréens»[13], sans doute parce qu'ils avaient
-l'habitude d'appeler Jésus _Han-nasri_ ou _Han-nosri_, «le Nazaréen».
-Ce nom a prévalu jusqu'à nos jours dans tout l'Orient[14].
-
-C'est ici un moment très-important. L'heure où une création nouvelle
-reçoit son nom est solennelle;
-
-[Pg 236]-[An 43]
-car le nom est le signe définitif de l'existence. C'est par le nom
-qu'un être individuel ou collectif devient lui-même et sort d'un autre.
-La formation du mot «chrétien» marque ainsi la date précise où l'Église
-de Jésus se sépara du judaïsme. Longtemps encore on confondra les deux
-religions; mais cette confusion n'aura lieu que dans les pays où la
-croissance du christianisme est, si j'ose le dire, arriérée. La secte,
-du reste, accepta vite l'appellation qu'on avait faite pour elle et la
-considéra comme un titre d'honneur[15]. Quand on songe que, dix ans
-après la mort de Jésus, sa religion a déjà un nom en langue grecque et
-en langue latine dans la capitale de la Syrie, on s'étonne des progrès
-accomplis en si peu de temps. Le christianisme est complètement détaché
-du sein de sa mère; la vraie pensée de Jésus a triomphé de l'indécision
-de ses premiers disciples; l'Église de Jérusalem est dépassée;
-l'araméen, la langue de Jésus, est inconnue à une partie de son école;
-le christianisme parle grec; il est lancé définitivement dans le grand
-tourbillon du monde grec et romain, d'où il ne sortira plus.
-
-L'activité, la fièvre d'idées qui se produisait dans cette jeune église
-dut être quelque chose d'extraordinaire. Les grandes manifestations
-«spirites» y
-
-[Pg 237]-[An 43]
-étaient fréquentes[16]. Tous se croyaient inspirés, sur des modes
-divers. Les uns étaient «prophètes», les autres «docteurs»[17].
-Barnabé, comme son nom l'indique[18], avait sans doute rang de
-prophète: Paul n'avait pas de titre spécial. On citait encore, parmi
-les notables de l'Église d'Antioche, Siméon surnommé _Niger_, Lucius de
-Cyrène, Menahem, qui avait été frère de lait d'Hérode Antipas, et qui
-par conséquent devait être assez âgé[19]. Tous ces personnages étaient
-juifs. Parmi les païens convertis était peut-être déjà cet Evhode qui
-paraît, à une certaine époque, avoir tenu le premier rang dans l'Église
-d'Antioche[20]. Sans doute, les païens qui répondirent à la première
-prédication eurent d'abord quelque infériorité; ils devaient peu
-briller dans les exercices publics de glossolalie, de prédication, de
-prophétie.
-
-Paul, au milieu de cette société entraînante, se laissa aller au
-courant. Plus tard, il se montra contraire à la glossolalie[21], et
-il est probable que jamais il ne la pratiqua. Mais il eut beaucoup de
-visions et
-
-[Pg 238]-[An 43]
-de révélations immédiates[22]. C'est apparemment à Antioche[23] qu'il
-eut cette grande extase qu'il raconte en ces termes: «Je connais un
-homme en Christ, qui, il y a quatorze ans (la chose se passait-elle
-corporellement ou en dehors du corps? je l'ignore, Dieu le sait),
-fut ravi jusqu'au troisième ciel[24]. Et je sais que cet homme (Dieu
-pourrait dire si ce fut en corps ou sans corps) a été ravi dans le
-paradis[25], où il a entendu des paroles ineffables, qu'il n'est
-pas permis à un mortel de dire[26].» En général, sobre et pratique,
-Paul partageait cependant les idées de son temps sur le surnaturel.
-Il croyait faire des miracles[27], comme tout le monde; il était
-impossible que les dons du Saint-Esprit, qui passaient pour être de
-droit commun dans l'Église[28], lui fussent refusés.
-
-
-[Pg 239]-[An 44]
-Mais des esprits possédés d'une flamme si vive ne pouvaient s'en
-tenir à ces chimères d'une exubérante piété. On se tourna vite vers
-l'action. L'idée de grandes missions destinées à convertir les païens,
-en commençant par l'Asie Mineure, s'empara de toutes les têtes. Une
-pareille idée, fût-elle née à Jérusalem, n'aurait pu s'y réaliser.
-L'Église de Jérusalem était dénuée de ressources pécuniaires. Un grand
-établissement de propagande exige une certaine mise de fonds. Or, toute
-la caisse commune de Jérusalem allait à nourrir les bons pauvres, et
-parfois n'y suffisait pas. De toutes les parties du monde, il fallait
-envoyer des secours pour que ces nobles mendiants ne mourussent
-pas de faim[29]. Le communisme avait créé à Jérusalem une misère
-irrémédiable et une complète incapacité pour les grandes entreprises.
-L'Église d'Antioche était exempte d'un tel fléau. Les Juifs, dans ces
-villes profanes, étaient arrivés à l'aisance, parfois à de grandes
-fortunes[30]; les fidèles entraient dans l'Église avec un avoir assez
-considérable. Ce fut Antioche qui fournit les capitaux de la fondation
-du christianisme. On conçoit la totale différence de mœurs et d'esprit
-que cette circonstance à elle seule dut établir
-
-[Pg 240]-[An 44]
-entre les deux Églises. Jérusalem resta la ville des pauvres de Dieu,
-des _ebionim_, des bons rêveurs galiléens, ivres et comme étourdis
-des promesses du royaume des cieux[31]. Antioche, presque étrangère
-à la parole de Jésus, qu'elle n'avait pas entendue, fut l'Église
-de l'action, du progrès. Antioche fut la ville de Paul; Jérusalem,
-la ville du vieux collége apostolique, enseveli dans ses songes,
-impuissant en face des problèmes nouveaux qui s'ouvraient, mais ébloui
-de son incomparable privilège, et riche de ses inappréciables souvenirs.
-
-Une circonstance justement mit bientôt tous ces traits en lumière.
-L'imprévoyance était telle dans cette pauvre Église famélique de
-Jérusalem, que le moindre accident mettait la communauté aux abois. Or,
-dans un pays où l'organisation économique était nulle, où le commerce
-avait peu de développement et où les sources du bien-être étaient
-médiocres, les famines ne pouvaient manquer d'arriver. Il y en eut une
-terrible la quatrième année du règne de Claude, l'an 44[32]. Quand les
-symptômes s'en firent sentir,
-
-[Pg 241]-[An 44]
-les anciens de Jérusalem eurent l'idée de recourir aux frères des
-Églises plus riches de Syrie. Une ambassade de prophètes hiérosolymites
-vint à Antioche[33]. L'un d'eux, nommé Agab, qui passait pour avoir un
-haut degré de clairvoyance, se vit tout à coup saisi de l'Esprit, et
-annonça le fléau qui allait sévir. Les fidèles d'Antioche furent fort
-touchés des maux qui menaçaient la mère Église, dont ils se regardaient
-encore comme tributaires. Ils firent une collecte, à laquelle chacun
-contribua selon son pouvoir. Barnabé fut chargé d'aller en porter le
-produit aux frères de Judée[34]. Jérusalem restera encore longtemps
-la capitale du christianisme. Les choses uniques y sont centralisées;
-il n'y a d'apôtres que là[35]. Mais un grand pas est fait. Durant
-plusieurs années, il n'y a eu qu'une Église complétement organisée,
-celle de Jérusalem, centre absolu de la foi, d'où toute vie émane, où
-toute vie reflue. Il n'en est plus ainsi maintenant. Antioche est une
-
-[Pg 242]-[An 44]
-Église parfaite. Elle a toute la hiérarchie des dons du Saint-Esprit.
-Les missions partent de là[36] et y reviennent[37]. C'est une seconde
-capitale, ou, pour mieux dire, un second cœur, qui a son action propre,
-et dont la force s'exerce dans toutes les directions.
-
-Il est même facile de prévoir dès à présent que la seconde capitale
-l'emportera bientôt sur la première. La décadence de l'Église de
-Jérusalem, en effet, fut rapide. C'est le propre des institutions
-fondées sur le communisme d'avoir un premier moment brillant, car le
-communisme suppose toujours une grande exaltation, mais de dégénérer
-très-vite, le communisme étant contraire à la nature humaine. Dans
-ses accès de vertu, l'homme croit pouvoir se passer entièrement de
-l'égoïsme et de l'intérêt propre; l'égoïsme prend sa revanche en
-prouvant que l'absolu désintéressement engendre des maux plus graves
-que ceux qu'on avait cru éviter par la suppression de la propriété.
-
-[1] _Act._, xi, 22 et suiv.
-
-[2] _Act._, xi, 22-24.
-
-[3] _Act._, xi, 25.
-
-[4] _Act._, xi, 26.
-
-[5] Libanius, _Pro templis_, p. 164 et suiv.; _De carcere vinctis_, p.
-458; Théodoret, _Hist. eccl._, IV, 28; Jean Chrysost., Homil. lxxii _in
-Matth._, 3 (t. VII, p. 705); _In Epist. ad Ephes._ hom. vi, 4 (t. XI,
-p. 44); _In I Tim._ hom. xiv, 3 et suiv. (_ibid._ p. 628 et suiv.);
-Nicéphore, XII, 44; Glycas, p. 257 (éd. Paris).
-
-[6] _Act._, xi, 26.
-
-[7] Les passages I Petri, iv, 16, et Jac., ii, 7, comparés à Suétone,
-_Néron_, 16, et à Tacite, _Ann._, XV, 44, confirment cette idée. Voir
-aussi _Act._, xxvi, 28.
-
-[8] Il est vrai qu'on trouve Ἀσιανός (_Act._, xx, 4; Philon, _Legatio_,
-36; Strabon, etc). Mais il paraît que c'est là un latinisme, de même
-que Δαλδιανοί, et les noms des sectes, Σιμωνιανοί, Κηρινθιανοί,
-Σηθιανοί, etc. Le dérivé hellénique de χριστός eût été χρίστειος. Il ne
-sert de rien de dire que la terminaison _anus_ est une forme dorique du
-grec ηνος, on n'avait nulle souvenance de cela au premier siècle.
-
-[9] Tacite (_loc. cit._) le prend ainsi.
-
-[10] Suétone, _Claude_, 25. Nous discuterons ce passage dans notre
-livre suivant.
-
-[11] _Corpus inscr. gr._, nos 2883 _d_, 3857 _g_, 3857 _p_, 3865 _l_;
-Tertullien, _Apol._, 3; Lactance, _Divin. Inst._, IV, 7. Comp. la forme
-française _chrestien_.
-
-[12] Jac., ii, 7, n'implique qu'un usage momentané et incertain.
-
-[13] _Act._, xxiv. 5; Tertullien, _Adv. Marcionem_, IV, 8.
-
-[14] _Nesâra_. Les noms de _meschihoio_ en syriaque, _mesihi_ en arabe,
-sont relativement modernes, et calqués sur χριστιανός. Le nom de
-«Galiléens» est bien plus récent. Ce fut Julien qui le mit à la mode,
-et même le rendit officiel, en y attachant une nuance de raillerie
-et de mépris, Juliani _Epist._, vii; Grégoire de Nazianze, Orat. IV
-(invect. i), 76; S. Cyrille d'Alex., _Contre Julien_, II, p. 39 (édit.
-Spanheim); _Philopatris_, dialogue attribué faussement à Lucien, et qui
-est en réalité du temps de Julien, § 12; Théodoret, _Hist. eccl._, III,
-4. Je pense que, dans Épictète (Arrien, _Dissert._, IV, vii, 6; et dans
-Marc-Aurèle (_Pensées_, XI, 3), ce nom ne désigne pas les chrétiens,
-mais qu'il faut l'entendre des «sicaires» ou zélotes, disciples
-fanatiques de Juda le Galiléen ou le Gaulonite et de Jean de Gischala.
-
-[15] I Pétri, iv, 16; Jac., ii, 7.
-
-[16] _Act._, xiii, 2.
-
-[17] _Ibid._, xiii, 1.
-
-[18] Voir ci-dessus, p. 105-106.
-
-[19] _Act._, xiii, 1.
-
-[20] Eusèbe, _Chron._, à l'année 43; _Hist. eccl._, III, 22; Ignatii
-_Epist. ad Antioch._ (apocr.), 7.
-
-[21] I Cor., xiv entier.
-
-[22] II Cor., xii, 1-5.
-
-[23] Il place en effet cette vision quatorze ans avant l'année où il
-écrivait la deuxième aux Corinthiens, laquelle est de l'an 57 à peu
-près. Il n'est pas impossible cependant qu'il fût encore à Tarse.
-
-[24] Pour les idées juives sur les cieux superposés, voir _Testam.
-des 12 patr._, Levi, 3; _Ascension d'Isaïe_, vi, 13; vii, 8 et toute
-la suite du livre; Talm. de Babyl., _Chagiga_, 12 _b_; Midraschim,
-_Bereschith rabba_, sect. xix, fol. 19 _c_; _Schemoth rabba_, sect.
-xv, fol. 115 _d_;Bammidbar rabba, sect. xiii, fol. 218 _a_; _Debarim
-rabba_, sect. ii, fol. 253 _a_; _Schir hasschirim rabba_, fol. 24 _d_.
-
-[25] Comparez Talmud de Babyl., _Chagiga_, 14 _b_.
-
-[26] Comparez _Ascension d'Isaïe_, vi, 15; vii, 3 et suiv.
-
-[27] II Cor., xii, 12; Rom., xv, 19.
-
-[28] I Cor., xii entier.
-
-[29] _Act._, xi, 29; xxiv, 17; Gal., ii, 10; Rom., xv, 26; I Cor., xvi,
-1; II Cor., viii, 4, 14; ix, 1, 12.
-
-[30] Jos., _Ant._, XVIII, vi, 3, 4; XX, v, 2.
-
-[31] Jac., ii, 5 et suiv.
-
-[32] _Act._, xi, 28; Jos., _Ant._, XX, ii, 6; v, 2; Eusèbe, _Hist.
-eccl._, II, 8 et 12. Comp. _Act._, xii, 20; Tac. _Ann._, XII, 43;
-Suétone, _Claude_, 18; Dion Cassius, LX, 11. Aurélius Victor, _Cœs._,
-4; Eusèbe, _Chron._, années 43 et suiv. Le règne de Claude fut affligé
-presque chaque année par des famines partielles de l'Empire.
-
-[33] _Act._, xi, 27 et suiv.
-
-[34] Le livre des _Actes_ (xi, 30; xii, 25) met Paul de ce voyage. Mais
-Paul déclare qu'entre son premier séjour de deux semaines et son voyage
-pour l'affaire de la circoncision, il n'alla pas à Jérusalem (Gal., ii,
-1, en tenant compte de l'argumentation générale de Paul à cet endroit).
-Voir ci-dessus, Introd., p. xxxii-xxxiii.
-
-[35] Gal., i, 17-19.
-
-[36] _Act._, xiii, 3; xv, 36; xviii, 23.
-
-[37] _Ibid._, xiv, 25; xviii, 22.
-
-
-
-[Pg 243]-[An 44]
-CHAPITRE XIV.
-
-PERSÉCUTION D'HÉRODE AGRIPPA Ier.
-
-
-Barnabé trouva l'Église de Jérusalem dans un grand trouble. L'année 44
-fut très-orageuse pour elle. Outre la famine, elle vit se rallumer le
-feu de la persécution, qui s'était ralenti depuis la mort d'Étienne.
-
-Hérode Agrippa, petit-fils d'Hérode le Grand, avait réussi, depuis
-l'année 41, à recomposer la royauté de son aïeul. Grâce à la faveur de
-Caligula, il était parvenu à réunir sous sa domination la Batanée, la
-Trachonitide, une partie du Hauran, l'Abilène, la Galilée, la Pérée[1].
-Le rôle ignoble qu'il joua dans la tragi-comédie qui porta Claude à
-l'empire[2], acheva sa fortune. Ce vil Oriental, en récompense
-
-[Pg 244]-[An 44]
-des leçons de bassesse et de perfidie qu'il avait données à Rome,
-obtint pour lui la Samarie et la Judée, et pour son frère Hérode la
-petite royauté de Chalcis[3]. Il avait laissé à Rome les plus mauvais
-souvenirs, et on attribuait en partie à ses conseils les cruautés de
-Caligula[4]. Son armée et les villes païennes de Sébaste, de Césarée,
-qu'il sacrifiait à Jérusalem, ne l'aimaient pas[5]. Mais les Juifs le
-trouvaient généreux, magnifique, sympathique à leurs maux. Il cherchait
-à se rendre populaire auprès d'eux, et affectait une politique toute
-différente de celle d'Hérode le Grand. Ce dernier vivait bien plus
-en vue du monde grec et romain qu'en vue des Juifs. Hérode Agrippa,
-au contraire, aimait Jérusalem, observait rigoureusement la religion
-juive, affectait le scrupule, et ne laissait jamais passer un jour sans
-faire ses dévotions[6]. Il allait jusqu'à recevoir avec douceur les
-avis des rigoristes, et se donnait la peine de se justifier de leurs
-reproches[7]. Il fit remise aux Hiérosolymites du tribut que chaque
-
-[Pg 245]-[An 44]
-maison lui devait[8]. Les orthodoxes, en un mot, eurent en lui un roi
-selon leur cœur.
-
-Il était inévitable qu'un prince de ce caractère persécutât les
-chrétiens. Sincère ou non, Hérode Agrippa était un souverain juif dans
-toute la force du terme[9]. La maison d'Hérode, en s'affaiblissant,
-tournait à la dévotion. Ce n'était plus cette large pensée profane
-du fondateur de la dynastie, aspirant à faire vivre ensemble et
-sous l'empire commun de la civilisation les cultes les plus divers.
-Quand Hérode Agrippa devenu roi mit pour la première fois le pied à
-Alexandrie, ce fut comme roi des Juifs qu'on l'accueillit; ce fut ce
-titre qui irrita la population et donna lieu à des bouffonneries sans
-fin[10]. Or, que pouvait être un roi des Juifs, si ce n'est le gardien
-de la Loi et des traditions, un souverain théocrate et persécuteur?
-Depuis Hérode le Grand, sous lequel le fanatisme fut tout à fait
-comprimé, jusqu'à l'explosion de la guerre qui amena la ruine de
-Jérusalem, il y eut ainsi une progression toujours croissante d'ardeur
-religieuse. La mort de Caligula (24 janvier 41) avait produit une
-réaction favorable aux Juifs. Claude fut en général bienveillant pour
-eux[11],
-
-[Pg 246]-[An 44]
-par l'effet du crédit qu'avaient sur lui Hérode Agrippa et Hérode,
-roi de Chalcis. Non-seulement il donna raison aux juifs d'Alexandrie
-dans leurs querelles avec les habitants, et leur octroya le droit de
-se choisir un ethnarque; mais il publia, dit-on, un édit par lequel il
-accordait aux juifs, dans toute l'étendue de l'Empire, ce qu'il avait
-accordé à ceux d'Alexandrie, c'est-à-dire la liberté de vivre selon
-leurs lois, à la seule condition de ne pas outrager les autres cultes.
-Quelques essais de vexations analogues à celles qui s'étaient produites
-sous Caligula, furent réprimés[12]. Jérusalem s'agrandit beaucoup; le
-quartier de Bézétha s'ajouta à la ville[13]. L'autorité romaine se
-faisait à peine sentir, bien que Vibius Marsus, homme prudent, mûri par
-les grandes charges, et d'un esprit très-cultivé[14], qui avait succédé
-à Publius Pétronius dans la fonction de légat impérial de Syrie, fît
-de temps en temps remarquer à Rome le danger de ces royautés à demi
-indépendantes d'Orient[15].
-
-
-[Pg 247]-[An 44]
-L'espèce de féodalité qui, depuis la mort de Tibère, tendait à
-s'établir en Syrie et dans les contrées voisines[16], était, en effet,
-un arrêt dans la politique impériale, et n'avait guère que de mauvais
-résultats. Les «rois» venant à Rome étaient des personnages, et y
-exerçaient une détestable influence. La corruption et l'abaissement du
-peuple, surtout sous Caligula, vinrent en grande partie du spectacle
-que donnaient ces misérables qu'on voyait successivement traîner leur
-pourpre au théâtre, au palais du césar, dans les prisons[17]. En ce
-qui concerne les Juifs, nous avons vu[18] que l'autonomie signifiait
-l'intolérance. Le souverain pontificat ne sortait par instants de la
-famille de Hanan que pour entrer dans celle de Boëthus, non moins
-altière et cruelle. Un souverain jaloux de plaire aux Juifs ne pouvait
-manquer de leur accorder ce qu'ils aimaient le mieux, c'est-à-dire des
-sévérités contre tout ce qui s'écartait de la rigoureuse orthodoxie[19].
-
-Hérode Agrippa, en effet, devint sur la fin de son
-
-[Pg 248]-[An 44]
-règne un violent persécuteur[20]. Quelque temps avant la Pâque de l'an
-44, il fit trancher la tête à l'un des principaux membres du collége
-apostolique, Jacques, fils de Zébédée, frère de Jean. L'affaire ne fut
-pas présentée comme religieuse; il n'y eut pas de procès inquisitorial
-devant le sanhédrin; la sentence fut prononcée en vertu du pouvoir
-arbitraire du souverain, comme cela eut lieu pour Jean-Baptiste[21].
-Encouragé par le bon effet que cette exécution produisit sur les
-Juifs[22], Hérode Agrippa ne voulut pas s'arrêter en une veine si
-facile de popularité. On était aux premiers jours de la fête de
-Pâque, époque ordinaire de redoublement du fanatisme. Agrippa ordonna
-d'enfermer Pierre dans la tour Antonia. Il voulait le faire juger et
-mettre à mort avec grand appareil, devant la masse de peuple alors
-assemblé.
-
-Une circonstance que nous ignorons, et qui fut tenue pour miraculeuse,
-ouvrit la prison de Pierre. Un soir que plusieurs des fidèles étaient
-assemblés dans la maison de Marie, mère de Jean-Marc, où Pierre
-demeurait d'habitude, on entendit tout à coup frapper à la porte. La
-servante, nommée Rhodé, alla écouter. Elle reconnut la voix de Pierre.
-Transportée
-
-[Pg 249]-[An 44]
-de joie, au lieu d'ouvrir, elle rentre en courant et annonce que Pierre
-est là. On la traite de folle. Elle jure qu'elle dit vrai. «C'est son
-ange,» disent quelques-uns. On entend frapper à plusieurs reprises;
-c'était bien lui. L'allégresse fut infinie. Pierre fit sur-le-champ
-annoncer sa délivrance à Jacques, frère du Seigneur, et aux autres
-fidèles. On crut que c'était l'ange de Dieu qui était entré dans la
-prison de l'apôtre, et avait fait tomber les chaînes et les verrous.
-Pierre racontait, en effet, que tout cela s'était passé pendant qu'il
-était dans une espèce d'extase; qu'après avoir passé la première et la
-deuxième garde et franchi la porte de fer qui donnait sur la ville,
-l'ange l'accompagna encore l'espace d'une rue, puis le quitta; qu'alors
-il revint à lui et reconnut la main de Dieu, qui avait envoyé un
-messager céleste pour le délivrer[23].
-
-Agrippa survécut peu à ces violences[24]. Dans le courant de l'année
-il alla à Césarée pour célébrer des jeux en l'honneur de Claude. Le
-concours fut extraordinaire; les gens de Tyr et de Sidon, qui avaient
-des difficultés avec lui, y vinrent pour lui
-
-[Pg 250]-[An 44]
-demander merci. Ces fêtes déplaisaient beaucoup aux Juifs, et parce
-qu'elles avaient lieu dans la ville impure de Césarée, et parce
-qu'elles se donnaient dans le théâtre. Déjà, une fois, le roi ayant
-quitté Jérusalem dans des circonstances semblables, un certain rabbi
-Siméon avait proposé de le déclarer étranger au judaïsme et de
-l'exclure du temple. Le roi avait poussé la condescendance jusqu'à
-placer le rabbi à côté de lui au théâtre, pour lui prouver qu'il ne s'y
-passait rien de contraire à la Loi[25]. Croyant avoir ainsi satisfait
-les rigoristes, Hérode Agrippa se laissa aller à son goût pour les
-pompes profanes. Le second jour de la fête, il entra de très-bon
-matin au théâtre, revêtu d'une tunique en étoffe d'argent, d'un éclat
-merveilleux. L'effet de cette tunique resplendissante aux rayons du
-soleil levant fut extraordinaire. Les Phéniciens qui entouraient le
-roi lui prodiguèrent des adulations empreintes de paganisme, «C'est
-un dieu, disaient-ils, et non un homme.» Le roi ne témoigna pas son
-indignation et ne blâma pas cette parole. Il mourut cinq jours après.
-Juifs et chrétiens crurent qu'il avait été frappé pour n'avoir pas
-repoussé avec horreur une flatterie blasphématoire. La tradition
-chrétienne voulut qu'il fût mort
-
-[Pg 251]-[An 44]
-du châtiment réservé aux ennemis de Dieu, une maladie vermiculaire[26].
-Les symptômes rapportés par Josèphe feraient croire plutôt à un
-empoisonnement, et ce qui est dit dans les Actes de la conduite
-équivoque des Phéniciens et du soin qu'ils prirent de gagner Blastus,
-valet de chambre du roi, fortifierait cette hypothèse.
-
-La mort d'Hérode Agrippa Ier amena la fin de toute indépendance pour
-Jérusalem. La ville recommença d'être administrée par des procurateurs,
-et ce régime dura jusqu'à la grande révolte. Ce fut un bonheur pour
-le christianisme; car il est bien remarquable que cette religion qui
-devait soutenir, plus tard, une lutte si terrible contre l'empire
-romain, grandit à l'ombre du principe romain et sous sa protection.
-C'était Rome, ainsi que nous l'avons déjà plusieurs fois remarqué,
-qui empêchait le judaïsme de se livrer pleinement à ses instincts
-d'intolérance, et d'étouffer les développements libres qui se
-produisaient dans son sein. Toute diminution de l'autorité juive était
-un bienfait pour la secte naissante. Cuspius Fadus, le premier de cette
-nouvelle série de procurateurs, fut un autre Pilate, plein de fermeté
-ou du moins de bon vouloir. Mais Claude continuait de
-
-[Pg 252]-[An 44]
-se montrer favorable aux prétentions juives, surtout à l'instigation
-du jeune Hérode Agrippa, fils d'Hérode Agrippa I_er_, qu'il avait près
-de lui, et qu'il aimait beaucoup[27]. Après la courte administration
-de Cuspius Fadus, on vit les fonctions de procurateur confiées à un
-Juif, à ce Tibère Alexandre, neveu de Philon, et fils de l'alabarque
-des Juifs d'Alexandrie, qui arriva à de hautes fonctions et joua un
-grand rôle dans les affaires politiques du siècle. Il est vrai que les
-Juifs ne l'aimaient pas et le regardaient, non sans raison, comme un
-apostat[28].
-
-Pour couper court à ces disputes sans cesse renaissantes, on eut
-recours à un expédient conforme aux bons principes. On fit une sorte
-de séparation du spirituel et du temporel. Le pouvoir politique resta
-aux procurateurs; mais Hérode, roi de Chalcis, frère d'Agrippa Ier, fut
-nommé préfet du temple, gardien des habits pontificaux, trésorier de la
-caisse sacrée, et investi du droit de nommer les grands prêtres[29]. A
-sa mort (an 48), Hérode Agrippa II, fils d'Hérode Agrippa Ier, succéda
-à son oncle dans ces charges.
-
-[Pg 253]-[An 44]
-qu'il garda jusqu'à la grande guerre. Claude, en tout ceci, se montrait
-plein de bonté. Les hauts fonctionnaires romains, en Syrie, bien qu'ils
-fussent moins portés que l'empereur aux concessions, usèrent aussi de
-beaucoup de modération. Le procurateur Ventidius Cumanus poussa la
-condescendance jusqu'à faire décapiter, au milieu des Juifs formant la
-haie, un soldat qui avait déchiré un exemplaire du Pentateuque[30].
-Tout était inutile; Josèphe fait avec raison dater de l'administration
-de Cumanus les désordres qui ne finirent plus que par la destruction de
-Jérusalem.
-
-Le christianisme ne jouait aucun rôle dans ces troubles[31]. Mais ces
-troubles étaient, comme le christianisme lui-même, un des symptômes de
-la fièvre extraordinaire qui dévorait le peuple juif, et du travail
-divin qui s'accomplissait en lui. Jamais la foi juive n'avait fait de
-tels progrès[32]. Le temple de Jérusalem était un des sanctuaires du
-monde dont la réputation s'étendait le plus loin, et où l'on faisait le
-plus d'offrandes[33]. Le judaïsme était devenu la
-
-[Pg 254]-[An 44]
-religion dominante de plusieurs parties de la Syrie. Les princes
-asmonéens y avaient converti violemment des populations entières
-(Iduméens, Ituréens, etc.)[34]. Il y avait beaucoup d'exemples de la
-circoncision ainsi imposée par la force[35]; l'ardeur pour faire des
-prosélytes était très-grande[36]. La maison d'Hérode elle-même servait
-puissamment la propagande juive. Pour épouser des princesses de cette
-famille, dont les richesses étaient immenses, les princes des petites
-dynasties, vassales des Romains, d'Emèse, de Pont et de Cilicie, se
-faisaient juifs[37]. L'Arabie, l'Éthiopie, comptaient aussi un grand
-nombre de convertis. Les familles royales de Mésène et d'Adiabène,
-tributaires des Parthes, étaient gagnées, surtout du côté des
-femmes[38]. Il était reçu qu'on trouvait le bonheur en connaissant et
-en pratiquant la Loi[39]. Même quand on ne se faisait pas circoncire,
-on modifiait plus ou moins sa religion dans le sens juif; une sorte de
-monothéisme devenait l'esprit général de la religion en Syrie. A Damas,
-ville qui n'était nullement d'origine israélite.
-
-[Pg 255]-[An 44]
-presque toutes les femmes avaient adopté la religion juive[40].
-Derrières le judaïsme pharisaïque, se formait ainsi une sorte de
-judaïsme libre, de moindre aloi, ne sachant pas tous les secrets de
-la secte[41], n'apportant que sa bonne volonté et son bon cœur, mais
-ayant bien plus d'avenir. La situation était, à quelques égards,
-celle du catholicisme de nos jours, où nous voyons, d'une part, des
-théologiens bornés et orgueilleux, qui seuls ne gagneraient pas plus
-d'âmes au catholicisme que les pharisiens n'en gagnèrent au judaïsme;
-de l'autre, de pieux laïques, mille fois hérétiques sans le savoir,
-mais pleins d'un zèle touchant, riches en bonnes œuvres et en poétiques
-sentiments, tout occupés à dissimuler ou à réparer par de complaisantes
-explications les fautes de leurs docteurs.
-
-Un des exemples les plus extraordinaires de ce penchant qui entraînait
-vers le judaïsme les âmes religieuses, fut celui que donna la famille
-royale de l'Adiabène sur le Tigre[42]. Cette maison, persane d'origine
-et de mœurs[43], déjà en partie initiée à la culture grecque[44], se
-fit presque tout entière juive, et entra
-
-[Pg 256]-[An 44]
-même dans la haute dévotion; car, comme nous l'avons dit, ces
-prosélytes étaient souvent plus pieux que les Juifs de naissance.
-Izate, chef de la famille, embrassa le judaïsme sur la prédication d'un
-marchand juif, nommé Ananie, qui, en entrant pour son petit commerce
-dans le sérail d'Abennérig, roi de Mésène, avait converti toutes les
-femmes et s'était constitué leur précepteur spirituel. Les femmes
-mirent Izate en rapport avec lui. Vers le même temps, Hélène, sa mère,
-se faisait instruire dans la vraie religion par un autre juif. Izate,
-dans son zèle de nouveau converti, voulait aussi se faire circoncire.
-Mais sa mère et Ananie l'en dissuadèrent vivement. Ananie lui prouva
-que l'observation des commandements de Dieu était plus importante
-que la circoncision, et qu'on pouvait être fort bon juif sans cette
-cérémonie. Une pareille tolérance était le fait d'un petit nombre
-d'esprits éclairés. Quelque temps après, un Juif de Galilée, nommé
-Éléazar, ayant trouvé le roi qui lisait le Pentateuque, lui montra, par
-les textes, qu'il ne pouvait pas observer la Loi sans être circoncis.
-Izate en fut persuadé, et se fit faire l'opération sur le champ[45].
-
-
-[Pg 257]-[An 44]
-La conversion d'Izate fut suivie de celle de son frère Monobaze et
-de presque toute la famille. Vers l'an 44, Hélène vint se fixer à
-Jérusalem, où elle fit bâtir pour la maison royale d'Adiabène un palais
-et un mausolée de famille, qui existe encore[46]. Elle se rendit fort
-chère aux Juifs par son affabilité et ses aumônes. C'était une grande
-édification de la voir, comme une pieuse juive, fréquenter le temple,
-consulter les docteurs, lire la Loi, l'enseigner à ses fils. Dans la
-peste de l'an 44, cette sainte personne fut la providence de la ville.
-Elle fit acheter une grande quantité de blé en Égypte, et de figues
-sèches à Chypre. Izate, de son côté, envoya des sommes considérables
-pour être distribuées aux pauvres. Les richesses de l'Adiabène se
-dépensaient en partie à Jérusalem. Les fils d'Izate vinrent y apprendre
-les usages et la langue des Juifs. Toute cette famille fut ainsi la
-ressource de ce peuple de mendiants. Elle avait pris dans la ville
-comme droit de cité; plusieurs de ses membres s'y trouvaient lors du
-siège de Titus[47]; d'autres figurent dans les écrits talmudiques,
-présentés
-
-[Pg 258]-[An 44]
-comme des modèles de piété et de détachement[48].
-
-C'est par là que la famille royale d'Adiabène appartient à l'histoire
-du christianisme. Sans être chrétienne, en effet, comme certaines
-traditions l'ont voulu[49], cette famille représenta sous différents
-égards les prémices des gentils. En embrassant le judaïsme, elle
-obéit au sentiment qui devait amener au christianisme le monde païen
-tout entier. Les vrais Israélites selon Dieu étaient bien plutôt ces
-étrangers, animés d'un sentiment religieux si profondément sincère,
-que le pharisien rogue et malveillant, pour lequel la religion n'était
-qu'un prétexte de haines et de dédains. Ces bons prosélytes, parce
-qu'ils étaient vraiment saints, n'étaient nullement fanatiques. Ils
-admettaient que la vraie religion pouvait se pratiquer sous l'empire
-des codes civils les plus divers. Ils séparaient complètement la
-religion de la politique. La distinction entre les sectaires séditieux
-qui devaient défendre Jérusalem avec rage, et les pacifiques dévots
-qui, au premier bruit de guerre, devaient fuir vers
-
-[Pg 259]-[An 44]
-les montagnes[50], se manifestait de plus en plus.
-
-On voit, du moins, que la question des prosélytes se posait dans le
-judaïsme et le christianisme de la même manière. De part et d'autre,
-on sentait le besoin d'élargir la porte d'entrée. Pour ceux qui se
-plaçaient à ce point de vue, la circoncision était une pratique inutile
-ou nuisible; les observances mosaïques étaient un simple signe de
-race, n'ayant de valeur que pour les fils d'Abraham. Avant de devenir
-la religion universelle, le judaïsme était obligé de se réduire à une
-sorte de déisme, n'imposant que les devoirs de la religion naturelle.
-Il y avait là une sublime mission à remplir, et une partie du judaïsme,
-dans la première moitié du premier siècle, s'y prêta d'une manière fort
-intelligente. Par un côté, le judaïsme était un de ces innombrables
-cultes nationaux[51] qui remplissaient le monde, et dont la sainteté
-venait uniquement de ce que les ancêtres avaient adoré de la sorte;
-par un autre côté, le judaïsme était la religion absolue, faite pour
-tous, destinée à être adoptée de tous. L'épouvantable débordement
-de fanatisme qui prit le dessus en Judée, et qui amena la guerre
-d'extermination, coupa court à cet avenir.
-
-[Pg 260]-[An 44]
-Ce fut le christianisme qui reprit pour son compte la tâche que la
-synagogue n'avait pas su accomplir. Laissant de côté les questions
-rituelles, le christianisme continua la propagande monothéiste du
-judaïsme. Ce qui avait fait le succès du judaïsme auprès des femmes
-de Damas, au sérail d'Abennérig, auprès d'Hélène, auprès de tant de
-prosélytes pieux, fit la force du christianisme dans le monde entier.
-En ce sens, la gloire du christianisme est vraiment confondue avec
-celle du judaïsme. Une génération de fanatiques priva ce dernier de sa
-récompense, et l'empêcha de recueillir la moisson qu'il avait préparée.
-
-[1] Les inscriptions de ces contrées confirment pleinement les
-indications de Josèphe. (_Comptes rendus de l'Acad. des Inscr. et
-B.-L._, 1865, p. 106-109).
-
-[2] Josèphe, _Ant._, XIX, iv; _B. J._, II, xi.
-
-[3] Jos., _Ant._, XIX, v, 1; vi, 1; _B. J._, II, xi, 5; Dion Cassius,
-LX, 8.
-
-[4] Dion Cassius, LIX, 24.
-
-[5] Jos., _Ant._, XIX, ix, 1.
-
-[6] _Ibid._, XIX, vi, 1, 3; vii, 3, 4; viii, 2; ix, 1.
-
-[7] _Ibid._, XIX, vii, 4.
-
-[8] Jos., _Ant._, XIX, vi, 3.
-
-[9] Juvénal, Sat. vi, 158-159; Perse, Sat. v, 180.
-
-[10] Philon, _In Flaccum_, § 5 et suiv.
-
-[11] Jos., _Ant._, XIX, v, 2 et la suite; XX, vi, 3; _B. J._, II,
-xii, 7. Les mesures restrictives qu'il prit contre les juifs de Rome
-(_Act._, xviii, 2; Suétone, _Claude_, 25; Dion Cassius, LX, 6) tenaient
-à des circonstances locales.
-
-[12] I. Jos., _Ant._, XIX, vi, 3.
-
-[13] Jos., _Ant._, XIX, vii, 2; _B. J._, II, xi, 6; V, iv, 2; Tacite,
-_Hist._, V, 12.
-
-[14] Tacite, _Ann._, VI, 47.
-
-[15] Jos., _Ant._, XIX, vii, 2; viii, 1; XX, i, 1.
-
-[16] Jos., _Ant._, XIX, viii, 1.
-
-[17] Suétone, _Caius_, 22, 26, 35; Dion Cassius, LIX, 24; LX, 8;
-Tacite, _Ann._, XI, 8. Comme type de ce rôle des petits rois d'Orient,
-étudier la carrière d'Hérode Agrippa Ier dans Josèphe (_Ant._, XVIII et
-XIX). Comp. Horace, _Sat._, I, vii.
-
-[18] Ci-dessus, p. 143-144, 174-175, 191-192.
-
-[19] _Act._, xii, 3.
-
-[20] _Act._, xii, 1 et suiv.
-
-[21] En effet, Jacques fut décapité et non lapidé.
-
-[22] _Act._, xii, 3 et suiv.
-
-[23] _Act._, xii, 9-11. Le récit des _Actes_ est tellement vif et
-juste, qu'il est difficile d'y trouver place pour une élaboration
-légendaire prolongée.
-
-[24] Jos., _Ant._, XIX, viii, 2; _Act._, xii, 18-23.
-
-[25] Jos., _Ant._, XIX, vii, 4.
-
-[26] _Act._, xii, 23. Comp. II Macch., ix, 9; Jos., _B. J._, I, xxxiii,
-5; Talm, de Bab, _Sota_, 35 _a_.
-
-[27] Jos., _Ant._, XIX, vi, 1: XX, i, 1, 2.
-
-[28] Jos., _Ant._, XX, v, 2; _B. J._, II, xv, 1; xviii, 7 et suiv.; IV,
-x, 6; V, i, 6; Tacite, _Ann._, XV, 28; _Hist._, I, 11; II, 79; Suétone,
-_Vesp._, 6; _Corpus inscr. græc._, n° 4957 (cf. _ibid._, III, p. 311).
-
-[29] Jos., _Ant._, XX, i, 3.
-
-[30] Jos., _Ant._, XX, v. 4; _B. J._, II, xii, 2.
-
-[31] Josèphe, qui expose l'histoire de ces agitations avec un soin si
-minutieux, n'y mêle jamais les chrétiens.
-
-[32] Jos., _Contre Apion_, II, 39; Dion Cassius, LXVI, 4.
-
-[33] Jos., _B. J._, IV, iv, 3; V, xiii, 6; Suét., _Aug._, 93; Strabon,
-XVI, ii, 34, 37; Tacite, _Hist._, V, 5.
-
-[34] Jos., _Ant._, XIII, ix, 1; xi, 3; xv, 4; XV, vii, 9.
-
-[35] Jos., _B. J._, II, xvii, 10; _Vita_, 23.
-
-[36] Matth., xxiii, 13.
-
-[37] Jos., _Ant._, XX, vii, 1, 3. Comp. XVI, vii, 6.
-
-[38] _Ibid._, XX, ii, 4.
-
-[39] _Ibid._, XX, ii, 5, 6; iv, 1.
-
-[40] Jos., _B. J._, II, XX, 2.
-
-[41] Sénèque, fragm. dans S. Aug., _De civ. Dei_, VI, 11.
-
-[42] Jos., _Ant._, XX, ii-iv.
-
-[43] Tacite, _Ann._, XII, 13, 14. La plupart des noms de cette famille
-sont persans.
-
-[44] Le nom d' «Hélène» le prouve. Cependant il est remarquable
-que le grec ne figure pas sur l'inscription bilingue (syriaque et
-syro-chaldaïque) du tombeau d'une princesse de cette famille, découvert
-et rapporté à Paris par M. de Saulcy. Voir _Journal Asiatique_,
-décembre 1865.
-
-[45] Cf. _Bereschith rabba_, xlvi, 51 _d_.
-
-[46] C'est, selon toutes les apparences, le monument connu aujourd'hui
-sous le nom de «tombeaux des rois». Voir _Journal Asiatique_, endroit
-cité.
-
-[47] Jos., _B. J._, II, xix, 2; VI, vi, 4.
-
-[48] Talm. de Jérus., _Peah_, 15 _b_, où l'on prête à l'un des Monobaze
-quelques maximes qui rappellent tout à fait l'Évangile (Matth., vi,
-19 et suiv.); Talm. de Bab., _Baba Bathra_, 11 _a_; _Joma_, 37 _a_;
-_Nazir_, 19 _b_; _Schabbath_, 68 _b_; Sifra, 70 _a_; Bereschith rabba,
-xlvi, fol. 51 _d_.
-
-[49] Moïse de Khorène, II, 35; Orose, VII, 6.
-
-[50] Luc, xxi, 21.
-
-[51] Τὰ πάτρια ἔθη, expression si familière à Josèphe, quand il défend
-la position des Juifs dans le monde païen.
-
-
-
-[Pg 261]-[An 45]
-CHAPITRE XV.
-
-MOUVEMENTS PARALLÈLES AU CHRISTIANISME OU IMITÉS DU CHRISTIANISME.
-SIMON DE GITTON.
-
-
-Le christianisme maintenant est bien réellement fondé. Dans l'histoire
-des religions, il n'y a que les premières années qui soient difficiles
-à traverser. Une fois qu'une croyance a résisté aux dures épreuves
-qui accueillent toute fondation nouvelle, son avenir est assuré. Plus
-habiles que les autres sectaires du même temps, esséniens, baptistes,
-partisans de Judas le Gaulonite, qui ne sortirent pas du monde juif
-et périrent avec lui, les fondateurs du christianisme, avec une rare
-sûreté de vue, se jetèrent de très-bonne heure dans le vaste monde
-et s'y firent leur place. Le peu de mentions que nous trouvons des
-chrétiens dans Josèphe, dans le Talmud et dans les écrivains grecs et
-latins, ne doit pas nous surprendre. Josèphe nous est arrivé par des
-copistes chrétiens, qui ont supprimé tout ce qui était désagréable
-
-[Pg 262]-[An 45]
-à leur croyance. On peut supposer qu'il parlait plus longuement de
-Jésus et des chrétiens qu'il ne le fait dans l'édition qui nous est
-parvenue. Le Talmud a également subi, au moyen âge et lors de sa
-première publication[1], beaucoup de retranchements et d'altérations,
-la censure chrétienne s'étant exercée sur le texte avec sévérité, et
-une foule de malheureux juifs ayant été brûlés pour s'être trouvés
-en possession d'un livre contenant des passages considérés comme
-blasphématoires. Il n'est pas étonnant que les écrivains grecs
-et latins se préoccupent peu d'un mouvement qu'ils ne pouvaient
-comprendre, et qui se passa dans un petit monde fermé pour eux. Le
-christianisme se perd à leurs yeux sur le fond obscur du judaïsme;
-c'était une querelle de famille au sein d'une nation abjecte; à quoi
-bon s'en occuper? Les deux ou trois passages où Tacite et Suétone
-parlent des chrétiens prouvent que, pour être d'ordinaire en dehors du
-cercle visuel de la grande publicité, la secte nouvelle était cependant
-un fait très-considérable, puisque, par une ou deux échappées, nous la
-voyons, à travers le nuage de l'inattention générale, se dessiner avec
-beaucoup de netteté.
-
-Ce qui a contribué, du reste, à effacer un peu les
-
-[Pg 263]-[An 45]
-contours du christianisme dans l'histoire du monde juif au premier
-siècle de notre ère, c'est qu'il n'y est pas un fait isolé. Philon,
-à l'heure où nous sommes parvenus, avait terminé sa carrière, toute
-consacrée à l'amour du bien. La secte de Judas le Gaulonite durait
-toujours. L'agitateur avait eu pour continuateurs de sa pensée ses
-fils Jacques, Simon et Menahem. Jacques et Simon furent crucifiés par
-l'ordre du procurateur renégat Tibère Alexandre[2]. Quant à Menahem, il
-jouera dans la catastrophe finale de la nation un rôle important[3].
-L'an 44, un enthousiaste, nommé Theudas[4], s'était élevé, annonçant
-la prochaine délivrance, invitant les foules à le suivre au désert,
-promettant, comme un autre Josué, de leur faire passer le Jourdain
-à pied sec; ce passage était, selon lui, le vrai baptême qui devait
-initier chacun de ses fidèles au royaume de Dieu. Plus de quatre cents
-personnes le suivirent. Le procurateur Cuspius Fadus envoya contre
-lui de la cavalerie, dispersa sa troupe et le tua[5]. Quelques années
-auparavant, toute
-
-[Pg 264]-[An 45]
-la Samarie s'était émue à la voix d'un illuminé, qui prétendait avoir
-eu la révélation de l'endroit du Garizim où Moïse avait caché les
-instruments sacrés du culte. Pilate avait comprimé ce mouvement avec
-une grande rigueur[6]. Quant à Jérusalem, la paix désormais est finie
-pour elle. A partir de l'arrivée du procurateur Ventidius Cumanus (an
-48), les troubles n'y cessent plus. L'excitation était poussée à un tel
-point, que la vie y était devenue impossible; les circonstances les
-plus insignifiantes amenaient des explosions[7]. On sentait partout une
-fermentation étrange, une sorte de trouble mystérieux. Les imposteurs
-se multipliaient de toutes parts[8]. L'épouvantable fléau des zélotes
-(_kenaïm_) ou sicaires commençait à paraître. Des misérables, armés de
-poignards, se glissaient dans les foules, frappaient leurs victimes,
-et étaient ensuite les premiers à crier au meurtre. Il ne se passait
-pas de jour qu'on n'entendît parler de quelque assassinat de ce genre.
-Une terreur extraordinaire se répandit. Josèphe présente les crimes des
-zélotes comme de pures scélératesses[9]; mais il n'est pas douteux que
-le fanatisme
-
-[Pg 265]-[An 45]
-ne s'en mêlât[10]. C'était pour défendre la Loi que ces misérables
-s'armaient du poignard. Quiconque manquait devant eux à une des
-prescriptions légales, voyait son arrêt prononcé et aussitôt exécuté.
-Ils croyaient par là faire l'œuvre la plus méritoire et la plus
-agréable à Dieu.
-
-Des rêveries analogues à celles de Theudas se renouvelaient de toutes
-parts. Des personnages, se prétendant inspirés, soulevaient le peuple
-et l'entraînaient avec eux au désert, sous prétexte de lui faire voir,
-par des signes manifestes, que Dieu allait le délivrer. L'autorité
-romaine exterminait par milliers les dupes de ces agitateurs[11]. Un
-juif d'Égypte qui vint à Jérusalem, vers l'an 56, eut l'art, par ses
-prestiges, d'attirer après lui trente mille personnes, entre lesquelles
-quatre mille sicaires. Du désert, il voulut les mener sur la montagne
-des Oliviers, pour voir de là, disait-il, tomber à sa seule parole les
-murailles de Jérusalem. Félix, qui était alors procurateur, marcha
-contre lui et dissipa sa bande. L'Égyptien se sauva, et ne parut plus
-depuis[12]. Mais, comme dans un corps malsain les maux se succèdent les
-uns aux autres, on vit bientôt après
-
-[Pg 266]-[An 45]
-diverses troupes mêlées de magiciens et de voleurs, qui portaient
-ouvertement le peuple à se révolter contre les Romains, menaçant de
-mort ceux qui continueraient à leur obéir. Sous ce prétexte, ils
-tuaient les riches, pillaient leurs biens, brûlaient les villages,
-et remplissaient toute la Judée des marques de leur fureur[13]. Une
-effroyable guerre s'annonçait. Un esprit de vertige régnait partout, et
-maintenait les imaginations dans un état voisin de la folie.
-
-Il n'est pas impossible qu'il y ait eu chez Theudas une certaine
-arrière-pensée d'imitation à l'égard de Jésus et de Jean-Baptiste.
-Cette imitation, au moins, se trahit avec évidence dans Simon de
-Gitton, si les traditions chrétiennes sur ce personnage méritent
-quelque foi[14]. Nous l'avons déjà rencontré en rapport avec les
-apôtres, à propos de la première mission de Philippe à Samarie. C'est
-sous le règne de Claude qu'il parvint à la célébrité[15]. Ses miracles
-passaient pour constants, et tout le monde à Samarie le regardait comme
-un personnage surnaturel[16].
-
-Ses miracles, toutefois, n'étaient pas l'unique fondement de sa
-réputation. Il y joignait, ce semble,
-
-[Pg 267]-[An 45]
-une doctrine, dont il nous est difficile de juger, l'ouvrage intitulé
-_la Grande Exposition_, qui lui est attribué et qui nous est arrivé par
-extraits, n'étant probablement qu'une expression fort modifiée de ses
-idées[17]. Simon, pendant son séjour à Alexandrie[18], paraît avoir
-puisé dans ses études de philosophie grecque un système de théosophie
-syncrétique et d'exégèse allégorique analogue à celui de Philon. Ce
-système a sa grandeur. Tantôt il rappelle la cabbale juive, tantôt les
-théories panthéistes de la philosophie indienne; envisagé par certains
-côtés, il semblerait empreint de bouddhisme et de parsisme[19]. En tête
-de toutes choses est «Celui qui est, qui a été et qui sera[20]»,
-
-[Pg 268]-[An 45]
-c'est-à-dire le _Jahveh_ samaritain, entendu selon la force
-étymologique de son nom, l'Être éternel, unique, s'engendrant lui-même,
-s'augmentant lui-même, se cherchant lui-même, se trouvant lui-même,
-père, mère, sœur, époux, fils de lui-même[21]. Au sein de cet infini,
-tout existe éternellement en puissance; tout passe à l'acte et à la
-réalité par la conscience de l'homme, par la raison, le langage et la
-science[22]. Le monde s'explique soit par une hiérarchie de principes
-abstraits, analogues aux Æons du gnosticisme et à l'arbre séphirotique
-de la cabbale, soit par un système d'anges qui semble emprunté aux
-croyances de la Perse. Parfois, ces abstractions sont présentées comme
-des traductions de faits physiques et physiologiques. D'autres fois,
-les «puissances divines», considérées comme des substances séparées,
-se réalisent en des incarnations successives, soit féminines, soit
-masculines, dont le but est la délivrance des créatures engagées dans
-les liens de la matière. La première de ces «puissances» est celle qui
-s'appelle par excellence «la Grande», et qui est l'intelligence de ce
-monde, l'universelle Providence[23]. Elle est masculine. Simon
-
-[Pg 269]-[An 45]
-passait pour en être l'incarnation. A côté d'elle est sa syzygie
-féminine, «la Grande Pensée». Habitué à revêtir ses théories d'un
-symbolisme étrange et à imaginer des interprétations allégoriques
-pour les anciens textes sacrés et profanes, Simon, ou l'auteur de _la
-Grande Exposition_, donnait à cette vertu divine le nom d'«Hélène»,
-signifiant par là qu'elle était l'objet de l'universelle poursuite, la
-cause éternelle de dispute entre les hommes, celle qui se venge de ses
-ennemis en les rendant aveugles, jusqu'au moment où ils consentent à
-chanter la palinodie[24]; thème bizarre qui, mal compris, ou travesti
-à dessein, donna lieu chez les Pères de l'Église aux contes les plus
-puérils[25]. La connaissance de la littérature grecque que possède
-l'auteur de _la Grande Exposition_ est, en tout cas, très-remarquable.
-Il soutenait que, quand on sait les comprendre, les écrits des païens
-suffisent à la connaissance de toutes choses[26]. Son large éclectisme
-embrassait toutes les révélations et cherchait à les fondre en un seul
-ordre de vérités.
-
-Quant au fond de son système, il a beaucoup d'analogie avec celui de
-Valentin et avec les doctrines sur
-
-[Pg 270]-[An 45]
-les personnes divines qu'on trouve dans le quatrième Évangile, dans
-Philon, dans les Targums[27]. Ce «Métatrône[28]», que les Juifs
-plaçaient à côte de la Divinité et presque dans son sein, ressemble
-fort à «la Grande Puissance». On voit figurer dans la théologie
-des Samaritains un Grand Ange, chef des autres, et des espèces de
-manifestations, ou «vertus divines[29]», analogues à celles que la
-cabbale juive se figura de son côté. Il semble donc bien que Simon
-de Gitton fut une sorte de théosophe, dans le genre de Philon et des
-cabbalistes. Peut-être se rapprocha-t-il un moment du christianisme;
-mais sûrement il ne s'y attacha point d'une manière définitive.
-
-Fit-il réellement quelques emprunts aux disciples de Jésus, c'est ce
-qu'il est fort difficile de décider. Si la Grande Exposition est de lui
-à un degré quelconque, on doit admettre que sur plusieurs points il
-devança les idées chrétiennes, et que sur d'autres il les adopta avec
-beaucoup de largeur[30]. Il paraît
-
-[Pg 271]-[An 45]
-qu'il essaya d'un éclectisme analogue à celui que pratiqua plus tard
-Mahomet, et qu'il tenta de fonder son rôle religieux sur l'acceptation
-préalable de la mission divine de Jean[31] et de Jésus. Il voulut
-être en rapport mystique avec eux. Il soutint, dit-on, que c'était
-lui, Simon, qui était apparu aux Samaritains comme Père, aux Juifs
-par le crucifiement visible du Fils, aux gentils par l'infusion du
-Saint-Esprit[32]. Il prépara aussi la voie, ce semble, à la doctrine
-des docètes. Il disait que c'était lui qui avait souffert en Judée
-dans la personne de Jésus, mais que cette souffrance n'avait été
-qu'apparente[33]. Sa prétention à être la Divinité même et à se faire
-adorer a été probablement exagérée par les chrétiens, qui n'ont cherché
-qu'à le rendre odieux.
-
-On voit, du reste, que la doctrine de _la Grande Exposition_ est celle
-de presque tous les écrits gnostiques; si vraiment Simon a professé ces
-doctrines, c'est avec pleine raison que les Pères de l'Église ont fait
-de lui le fondateur du gnosticisme[34]. Nous croyons que _la Grande
-Exposition_ n'a qu'une authenticité
-
-[Pg 272]-[An 45]
-relative; qu'elle est, ou peu s'en faut, à la doctrine de Simon ce que
-le quatrième Évangile est à la pensée de Jésus; qu'elle remonte aux
-premières années du IIe siècle, c'est-à-dire à l'époque où les idées
-théosophiques du _Logos_ prirent définitivement le dessus. Ces idées,
-que nous trouverons en germe dans l'Église chrétienne vers l'an 60[35],
-purent cependant avoir été connues de Simon, dont il est permis de
-prolonger la carrière jusqu'à la fin du siècle.
-
-L'idée que nous nous faisons de ce personnage énigmatique est donc
-celle d'une espèce de plagiaire du christianisme. La contrefaçon
-semble une habitude constante chez les Samaritains[36]. De même qu'ils
-avaient toujours imité le judaïsme de Jérusalem, ces sectaires eurent
-aussi leur copie du christianisme, leur gnose, leurs spéculations
-théosophiques, leur cabbale. Mais Simon fut-il un imitateur respectable
-et à qui il n'a manqué que de réussir, ou un prestidigitateur immoral
-et sans sérieux[37], exploitant au profit de
-
-[Pg 273]-[An 45]
-sa vogue une doctrine formée de lambeaux recueillis çà et là? voilà
-ce qu'on ignorera probablement toujours. Simon garde ainsi devant
-l'histoire la position la plus fausse; il marcha sur une corde tendue
-où nulle hésitation n'est permise; en cet ordre, il n'y a pas de milieu
-entre une chute ridicule et le plus merveilleux succès.
-
-Nous aurons encore à nous occuper de Simon et à rechercher si les
-légendes sur son séjour à Rome renferment quelque réalité. Ce qu'il
-y a de certain, c'est que la secte simonienne dura jusqu'au IIIe
-siècle[38]; qu'elle eut des Églises jusqu'à Antioche, peut-être même
-à Rome; que Ménandre de Capharétée et Cléobius[39] continuèrent la
-doctrine de Simon, ou plutôt imitèrent son rôle de théurge, avec un
-souvenir plus ou moins présent de Jésus et de ses apôtres. Simon et
-ses disciples furent en grande estime chez leurs coreligionnaires. Des
-sectes du même genre, parallèles au christianisme[40], et plus ou moins
-empreintes de gnosticisme, ne cessèrent de se produire
-
-[Pg 274]-[An 45]
-parmi les Samaritains jusqu'à leur quasi-destruction par Justinien. Le
-sort de cette petite religion fut de recevoir le contre-coup de tout
-ce qui se passait autour d'elle, sans rien produire de tout à fait
-original.
-
-Quant aux chrétiens, la mémoire de Simon de Gitton fut chez eux en
-abomination. Ces prestiges, qui ressemblaient si fort aux leurs,
-les irritaient. Avoir balancé le succès des apôtres fut le plus
-impardonnable des crimes. On prétendit que les prodiges de Simon et de
-ses disciples étaient l'ouvrage du diable, et on flétrit le théosophe
-samaritain du nom de «Magicien[41]», que les fidèles prenaient en
-très-mauvaise part. Toute la légende chrétienne de Simon fut empreinte
-d'une colère concentrée. On lui prêta les maximes du quiétisme et les
-excès qu'on suppose d'ordinaire en être la conséquence[42]. On le
-considéra comme le père de toute erreur, le premier hérésiarque. On se
-plut à raconter ses mésaventures risibles, ses défaites par l'apôtre
-Pierre[43]. On attribua au plus vil motif le mouvement
-
-[Pg 275]-[An 45]
-qui le porta vers le christianisme. On était si préoccupé de son
-nom, qu'on croyait le lire à tort et à travers sur des cippes où il
-n'était pas écrit[44]. Le symbolisme dont il avait revêtu ses idées fut
-interprété de la façon la plus grotesque. L'«Hélène» qu'il identifiait
-avec «la première intelligence», devint une fille publique qu'il avait
-achetée sur le marché de Tyr[45]. Son nom enfin, haï presque à l'égal
-de celui de Judas, et pris comme synonyme d'_antiapôtre_[46], devint la
-dernière injure et comme un mot proverbial pour
-
-[Pg 276]-[An 45]
-désigner un imposteur de profession, un adversaire de la vérité,
-qu'on voulait indiquer avec mystère[47]. Ce fut le premier ennemi du
-christianisme, ou plutôt le premier personnage que le christianisme
-traita comme tel. C'est dire assez qu'on n'épargna ni les fraudes
-pieuses ni les calomnies pour le diffamer[48]. La critique, en
-pareil cas, ne saurait tenter une réhabilitation; les documents
-contradictoires lui manquent. Tout ce qu'elle peut, c'est de constater
-la physionomie des traditions et le parti pris de dénigrement qu'on y
-remarque.
-
-Au moins doit-elle s'interdire de charger la mémoire du théurge
-samaritain d'un rapprochement qui peut n'être que fortuit. Dans un
-récit de l'historien Josèphe, un magicien juif, nommé Simon, né à
-Chypre, joue pour le procurateur Félix le rôle de proxénète[49]. Les
-circonstances de ce récit ne conviennent pas assez bien à Simon de
-Gitton pour qu'il soit
-
-[Pg 277]-[An 45]
-permis de le rendre responsable des faits d'un personnage qui peut
-n'avoir eu de commun avec lui qu'un nom porté alors par des milliers
-d'hommes, et une prétention aux œuvres surnaturelles que partageaient
-malheureusement une foule de ses contemporains.
-
-[1] On sait qu'il ne reste aucun manuscrit du Talmud pour contrôler les
-éditions imprimées.
-
-[2] Jos., _Ant._, XX, v, 2.
-
-[3] Jos., _B. J._, II, xvii, 8-10; _Vita_, 5.
-
-[4] Le rapprochement du christianisme avec les deux mouvements de Judas
-et de Theudas est fait par l'auteur des _Actes_ lui-même (v, 36-37).
-
-[5] Jos., _Ant._, XX, v, 1; _Act._, v, 36. On remarquera l'anachronisme
-commis par l'auteur des _Actes_.
-
-[6] Jos., _Ant._, XVIII, iv, 1-2.
-
-[7] Jos., _Ant._, XX, v, 3-4; _B. J._, II, xii, 1-2; Tacite, _Ann._,
-XII, 54.
-
-[8] Jos., _Ant._, XX, viii, 5.
-
-[9] Jos., _Ant._, XX, viii, 5; _B. J._, xiii, 3.
-
-[10] Jos., _B. J._, VII, viii, 1; Mischna, _Sanhédrin_, ix, 6.
-
-[11] Jos., _Ant._, XX, viii, 6, 10; _B. J._, II, xiii, 4.
-
-[12] Jos., _Ant._, XX, viii, 6; _B. J._, II, xiii, 5; _Act._, xxi, 38.
-
-[13] Jos., _Ant._, XX, viii, 6; _B. J._, II, xiii, 6.
-
-[14] Voir ci-dessus, p. 153, note.
-
-[15] Justin, _Apol. I_, 26, 56. Il est singulier que Josèphe, si bien
-au courant des choses samaritaines, ne parle pas de lui.
-
-[16] _Act._, viii, 9 et suiv.
-
-[17] On ne peut le tenir pour une composition totalement apocryphe, vu
-l'accord qui existe entre le système énoncé dans ce livre et le peu que
-nous apprennent les _Actes_ de la doctrine de Simon sur les «puissances
-divines».
-
-[18] Homil. pseudo-clem., ii, 22, 24.
-
-[19] Justin, _Apol. I_, 26, 56; II, 15; _Dial. cum Tryphone_, 120;
-Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 2-5; xxvii, 4; II, præf.; III, præf.;
-Homiliæ pseudo-clementinæ, i, 15; ii, 22, 25, etc.; _Recogn._, I, 72;
-II, 7 et suiv.; III, 47; _Philosophumena_, IV, vii; VI, i; X, iv;
-Épiphane, _Adv. hær._, hær. xxi; Origène, _Contra Celsum_, V, 62; VI,
-11; Tertullien, _De anima_, 34; _Constit. apost._, VI, 16; S. Jérôme,
-_In Matth._, xxiv, 5; Théodoret, _hæret. fab._, I, 4. C'est dans les
-extraits textuels que donnent les _Philosophumena_, et non dans les
-travestissements des autres Pères de l'Église, qu'il faut prendre une
-idée de _la Grande Exposition_.
-
-[20] _Philosophum._, IV, vii; VI, i, 9, 12, 13, 17, 18. Comparez
-Apocalypse, i, 4, 8; iv, 8; xi, 17.
-
-[21] _Philosophum._, VI, i, 17.
-
-[22] _Ibid._, VI, i, 46.
-
-[23] _Act._, viii, 10; _Philosophum._, VI, i, 18; Homil. pseudo-clem.,
-ii, 22.
-
-[24] Allusion à l'aventure du poëte Stésichore.
-
-[25] Irenée, _Adv. hær._, I, xxiii, 2-4; Homil. pseudo-clem., ii, 23,
-25; _Philosophumena_, VI, i, 19.
-
-[26] _Philosophum._,VI, vi, 16.
-
-[27] Voir _Vie de Jésus_, p. 247-249.
-
-[28] _Ibid._, p. 247, note 4.
-
-[29] _Chron. samarit._, c. 10 (édid. Juynboll, Leyde, 1848). Cf.
-Reland, _De Sam._, § 7; dans ses _Dissertat. miscell._, part. II;
-Gesenius, _Comment. de Sam. Theol._ (Halle, 1854), p. 21 et suiv.
-
-[30] Dans l'extrait donné par les _Philosophumena_, VI, i, 16 _sub
-finem_, on lit une citation empruntée aux Évangiles synoptiques,
-laquelle semble être présentée comme se trouvant dans le texte de _la
-Grande Exposition_. Mais il peut y avoir ici quelque inadvertance.
-
-[31] Homil. pseudo-clem., ii, 23-24.
-
-[32] Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 3; _Philosophum._, VI, i, 19.
-
-[33] Homil. pseudo-clem., ii, 22; _Recogn._, II, 14.
-
-[34] Irénée, _Adv. hær._, II, præf.; III, præf.
-
-[35] Voir l'épître, très-probablement authentique, de saint Paul aux
-Colossiens, i, 15 et suiv.
-
-[36] Épiph., _Adv. hær._, hær., lxxx, 1.
-
-[37] Ce qui ferait incliner vers cette seconde hypothèse, c'est que la
-secte de Simon se changea vite en une école de prestiges, une fabrique
-de philtres et d'incantations. _Philosophumena_, VI, i, 20; Tertullien,
-_De anima_, 57.
-
-[38] _Philosophum._, VI, i, 20. Cf. Orig., _Contra Cels._, I, 57; VI,
-11.
-
-[39] Hégésippe, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, IV, 22; Clém. d'Alex.,
-_Strom._, VII, 17; _Constit. apost._, VI, 8, 16; XVIII, 1 et suiv.;
-Justin, _Apol. I_, 26, 56; Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 5;
-_Philosoph._, VII, 28; Épiph., _Adv. hær._, xxii et xxiii, init.;
-Théodoret, _hær. fab._, I, 1, 2; Tertullien, _De prœscr._, 46; _De
-anima_, 50.
-
-[40] La plus célèbre est celle de Dosithée.
-
-[41] _Act._, viii, 9; Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 1.
-
-[42] _Philosophumena_, VI, i, 19, 20. L'auteur n'attribue ces doctrines
-perverses qu'aux disciples de Simon. Mais, si l'école eut vraiment
-cette physionomie, le maître en dut bien aussi avoir quelque chose.
-
-[43] Nous examinerons plus tard ce que cachent ces récits.
-
-[44] L'inscription SIMONI•DEO•SANCTO, rapportée par Justin (_Apol.
-I_, 26), comme se trouvant dans l'île du Tibre, et mentionnée après
-lui par d'autres Pères de l'Église, était une inscription latine au
-dieu sabin Semo Sancus, SIMONI•DEO•SANCTO. On trouva en effet, sous
-Grégoire XIII, dans l'île Saint-Barthélemy, une inscription, maintenant
-au Vatican, et qui portait cette dédicace. V. Baronius, _Ann. eccl._,
-ad annum 44; Orelli, _Inscr. lat._, n° 1860. Il y avait à cet endroit
-de l'île du Tibre un collége de _bidentales_ en l'honneur de Semo
-Sancus, renfermant plusieurs inscriptions du même genre. Orelli, n°
-1861 (Mommsen, _Inscr. lat. regni Neapol._, n° 6770). Comp. Orelli, n°
-1859, Henzen, n° 6999; Mabillon, _Museum Ital._, I, 1re part., p. 84.
-Le n° 1862 d'Orelli ne doit pas être pris en considération (voir _Corp.
-inscr. lat._, I, n° 542).
-
-[45] Ce grossier malentendu n'aurait pu être levé sans la découverte
-des _Philosophumena_, qui seuls donnent des extraits textuels de
-l'_Apophasis magna_ (voir VI, i, 19). Tyr était célèbre par ses
-courtisanes.
-
-[46] Ἐχθρὸς ἄνθρωπος, ἀντικείμενος. Voir Homil. _pseudo-clem._, hom.
-xvii, entière.
-
-[47] Ainsi, dans la littérature pseudo-clémentine, le nom de Simon le
-Magicien désigne par moments l'apôtre Paul, à qui l'auteur en veut
-beaucoup.
-
-[48] Il faut remarquer que, dans les _Actes_, il n'est pas encore
-traité en ennemi. On lui reproche seulement un sentiment bas, et on
-laisse croire qu'il se repentit (viii, 24). Peut-être Simon vivait-il
-encore quand ces lignes furent écrites, et ses rapports avec le
-christianisme n'étaient-ils pas encore devenus absolument mauvais.
-
-[49] Jos., _Ant._, XX, vii, 1.
-
-
-
-[Pg 278]-[An 45]
-CHAPITRE XVI.
-
-MARCHE GÉNÉRALE DES MISSIONS CHRÉTIENNES.
-
-
-Nous avons vu Barnabé partir d'Antioche pour remettre aux fidèles
-de Jérusalem la collecte de leurs frères de Syrie. Nous l'avons vu
-assister à quelques-unes des émotions que la persécution d'Hérode
-Agrippa Ier causa à l'Église de Jérusalem[1]. Revenons avec lui à
-Antioche, où toute l'activité créatrice de la secte semble en ce moment
-concentrée.
-
-Barnabé y ramena avec lui un zélé collaborateur. C'était son cousin
-Jean-Marc, le disciple intime de Pierre[2], le fils de cette Marie
-chez laquelle le premier des apôtres aimait à demeurer. Sans doute,
-en prenant avec lui ce nouveau coopérateur, il pensait déjà à la
-grande entreprise à laquelle il devait l'associer. Peut-être même
-entrevoyait-il les divisions que
-
-[Pg 279]-[An 45]
-cette entreprise susciterait, et était-il bien aise d'y mêler un homme
-qu'on savait être le bras droit de Pierre, c'est-à-dire de celui des
-apôtres qui avait dans les affaires générales le plus d'autorité.
-
-Cette entreprise n'était pas moins qu'une série de grandes missions
-qui devaient partir d'Antioche, ayant pour programme avoué la
-conversion du monde entier. Comme toutes les grandes résolutions qui se
-prenaient dans l'Église, celle-ci fut attribuée à une inspiration du
-Saint-Esprit. On crut à une vocation spéciale, à un choix surnaturel,
-qu'on supposa avoir été communiqué à l'Église d'Antioche pendant
-qu'elle jeûnait et priait. Peut-être l'un des prophètes de l'Église,
-Menahem ou Lucius, dans un de ses accès de glossolalie, prononça-t-il
-des paroles d'où l'on conclut que Paul et Barnabé étaient prédestinés
-à cette mission[3]. Quant à Paul, il était convaincu que Dieu l'avait
-choisi dès le ventre de sa mère pour l'œuvre à laquelle il allait
-désormais se dévouer tout entier[4].
-
-Les deux apôtres s'adjoignirent, à titre de subordonné, pour les
-seconder dans les soucis matériels de leur entreprise, ce Jean-Marc que
-Barnabé avait
-
-[Pg 280]-[An 45]
-fait venir avec lui de Jérusalem[5]. Quand les préparatifs furent
-terminés, il y eut des jeûnes, des prières; on imposa, dit-on, les
-mains aux deux apôtres en signe d'une mission conférée par l'Église
-elle-même[6]; on les livra à la grâce de Dieu, et ils partirent[7]. De
-quel côté vont-ils se diriger? Quel monde vont-ils évangéliser? C'est
-ce qu'il importe maintenant de rechercher.
-
-Toutes les grandes missions chrétiennes primitives se dirigèrent vers
-l'ouest, ou, en d'autres termes, se donnèrent pour théâtre et pour
-cadre l'empire romain. Si l'on excepte quelques petites portions du
-territoire, vassal des Arsacides, compris entre l'Euphrate et le
-Tigre, l'empire des Parthes ne reçut pas de missions chrétiennes, au
-premier siècle[8]. Le Tigre fut, du côté de l'orient, une borne que le
-christianisme ne dépassa que sous les Sassanides. Deux grandes causes,
-la Méditerranée et l'empire romain, déterminèrent ce fait capital.
-
-
-[Pg 281]-[An 45]
-La Méditerranée était depuis mille ans la grande route où s'étaient
-croisées toutes les civilisations et toutes les idées. Les Romains,
-l'ayant délivrée de la piraterie, en avaient fait une voie de
-communication sans égale. Une nombreuse marine de cabotage rendait
-très-faciles les voyages sur les côtes de ce grand lac. La sécurité
-relative qu'offraient les routes de l'Empire, les garanties qu'on
-trouvait dans les pouvoirs publics, la diffusion des Juifs sur tout
-le littoral de la Méditerranée, l'usage de la langue grecque dans la
-portion orientale de cette mer[9], l'unité de civilisation que les
-Grecs d'abord, puis les Romains y avaient créée, firent de la carte
-de l'Empire la carte même des pays réservés aux missions chrétiennes
-et destinés à devenir chrétiens. L'_orbis_ romain devint l'_orbis_
-chrétien, et en ce sens on peut dire que les fondateurs de l'Empire ont
-été les fondateurs de la monarchie chrétienne, ou du moins qu'ils en
-ont dessiné les contours. Toute province conquise par l'empire romain a
-été une province conquise au christianisme. Qu'on se figure les apôtres
-en présence d'une Asie Mineure, d'une Grèce, d'une Italie divisées en
-cent petites républiques, d'une Gaule, d'une Espagne, d'une Afrique,
-d'une Égypte en possession de vieilles institutions nationales, on
-
-[Pg 282]-[An 45]
-n'imagine plus leur succès, ou plutôt on n'imagine plus que leur projet
-ait pu naître. L'unité de l'Empire était la condition préalable de tout
-grand prosélytisme religieux, se mettant au-dessus des nationalités.
-L'Empire le sentit bien au IVe siècle; il devint chrétien; il vit que
-le christianisme était la religion qu'il avait faite sans le savoir,
-la religion délimitée par ses frontières, identifiée avec lui, capable
-de lui procurer une seconde vie. L'Église, de son côté, se fit toute
-romaine, et est restée jusqu'à nos jours comme un débris de l'Empire.
-On eût dit à Paul que Claude était son premier coopérateur; on eût
-dit à Claude que ce Juif qui part d'Antioche va fonder la plus solide
-partie de l'édifice impérial, on les eût fort étonnés l'un et l'autre.
-On eût dit vrai cependant.
-
-De tous les pays étrangers à la Judée, le premier où le christianisme
-s'établit fut naturellement la Syrie. Le voisinage de la Palestine et
-le grand nombre de Juifs établis dans cette contrée[10], rendaient un
-tel fait inévitable. Chypre, l'Asie Mineure, la Macédoine, la Grèce et
-l'Italie furent ensuite visités par les hommes apostoliques à quelques
-années de distance. Le midi de la Gaule, l'Espagne, la côte d'Afrique,
-bien qu'ils aient été assez tôt évangélisés, peuvent être considérés
-
-[Pg 283]-[An 45]
-comme formant un étage plus récent dans les substructions du
-christianisme.
-
-Il en fut de même de l'Égypte. L'Égypte ne joue presque aucun rôle
-dans l'histoire apostolique; les missionnaires chrétiens semblent
-systématiquement y tourner le dos. Ce pays, qui, à partir du IIIe
-siècle, devint le théâtre d'événements si importants dans l'histoire de
-la religion, fut d'abord fort en retard avec le christianisme. Apollos
-est le seul docteur chrétien sorti de l'école d'Alexandrie; encore
-avait-il appris le christianisme dans ses voyages[11]. Il faut chercher
-la cause de ce phénomène remarquable dans le peu de rapports qui
-existait entre les Juifs d'Égypte et ceux de Palestine, et surtout dans
-ce fait que l'Égypte juive avait en quelque sorte son développement
-religieux à part. L'Égypte avait Philon et les thérapeutes; c'était là
-son christianisme[12], lequel la dispensait et la détournait d'accorder
-à l'autre une oreille attentive. Quant à l'Égypte païenne, elle
-possédait des institutions religieuses bien plus résistantes que celles
-du paganisme gréco-romain[13]; la religion égyptienne était encore dans
-toute sa force; c'était
-
-[Pg 284]-[An 45]
-presque le moment où se bâtissaient ces temples énormes d'Esneh,
-d'Ombos, où l'espérance d'avoir dans le petit Césarion un dernier roi
-Ptolémée, un Messie national, faisait sortir de terre ces sanctuaires
-de Dendérah, d'Hermonthis, comparables aux plus beaux ouvrages
-pharaoniques. Le christianisme s'assit partout, sur les ruines du
-sentiment national et des cultes locaux. La dégradation des âmes en
-Égypte y rendait rares, d'ailleurs, les aspirations qui ouvrirent
-partout au christianisme de si faciles accès.
-
-Un rapide éclair partant de Syrie, illuminant presque simultanément les
-trois grandes péninsules d'Asie Mineure, de Grèce, d'Italie, et bientôt
-suivi d'un second reflet qui embrassa presque toutes les côtes de la
-Méditerranée, voilà ce que fut la première apparition du christianisme.
-La marche des navires apostoliques est toujours à peu près la même. La
-prédication chrétienne semble suivre un sillage antérieur, qui n'est
-autre que celui de l'émigration juive. Comme une contagion qui, prenant
-son point de départ au fond de la Méditerranée, apparaît tout à coup
-sur un certain nombre de points du littoral par une correspondance
-secrète, le christianisme eut ses ports d'arrivage en quelque sorte
-désignés d'avance. Ces ports étaient presque tous marqués par des
-colonies juives. Une synagogue précéda,
-
-[Pg 285]-[An 45]
-en général, l'établissement de l'Église. On dirait une traînée de
-poudre, ou mieux encore une sorte de chaîne électrique, le long de
-laquelle l'idée nouvelle courut d'une façon presque instantanée.
-
-Depuis cent cinquante ans, en effet, le judaïsme, jusque-là borné à
-l'Orient et à l'Égypte, avait pris son vol vers l'Occident. Cyrène,
-Chypre, l'Asie Mineure, certaines villes de Macédoine et de Grèce,
-l'Italie, avaient des juiveries importantes[14]. Les juifs donnaient
-le premier exemple de ce genre de patriotisme que les Parsis, les
-Arméniens et, jusqu'à un certain point, les Grecs modernes devaient
-montrer plus tard; patriotisme extrêmement énergique, quoique non
-attaché à un sol déterminé; patriotisme de marchands répandus partout,
-se reconnaissant partout pour frères; patriotisme aboutissant à former
-non de grands États compactes, mais de petites communautés autonomes
-au sein des autres États. Fortement associés entre eux, ces juifs de
-la dispersion constituaient dans les villes des congrégations presque
-indépendantes, ayant leurs magistrats, leurs conseils. Dans certaines
-villes, ils avaient un ethnarque ou alabarque, investi de droits
-presque souverains. Ils habitaient des quartiers à
-
-[Pg 286]-[An 45]
-part, soustraits à la juridiction ordinaire, fort méprises du reste
-du monde, mais où régnait le bonheur. On y était plutôt pauvre que
-riche. Le temps des grandes fortunes juives n'était pas encore venu;
-elles commencèrent en Espagne, sous les Visigoths[15]. L'accaparement
-de la finance par les juifs fut l'effet de l'incapacité administrative
-des barbares, de la haine que conçut l'Église pour la science de
-l'argent et de ses idées superficielles sur le prêt à intérêt. Sous
-l'empire romain, rien de semblable. Or, quand le juif n'est pas riche,
-il est pauvre; l'aisance bourgeoise n'est pas son fait. En tout cas,
-il sait très-bien supporter la pauvreté. Ce qu'il sait mieux encore,
-c'est allier la préoccupation religieuse la plus exaltée à la plus
-rare habileté commerciale. Les excentricités théologiques n'excluent
-nullement le bon sens en affaires. En Angleterre, en Amérique, en
-Russie, les sectaires les plus bizarres (irvingiens, saints des
-derniers jours, raskolniks) sont de très-bons marchands.
-
-Le propre de la vie juive pieusement pratiquée a toujours été de
-produire beaucoup de gaieté et de cordialité. On s'aimait dans ce petit
-monde; on y aimait un passé et le même passé; les cérémonies
-
-[Pg 287]-[An 45]
-religieuses embrassaient fort doucement la vie. C'était quelque chose
-d'analogue à ces communautés distinctes qui existent encore dans chaque
-grande ville turque; par exemple, aux communautés grecque, arménienne,
-juive, de Smyrne, étroites camaraderies où tout le monde se connaît,
-vit ensemble, intrigue ensemble. Dans ces petites républiques, les
-questions religieuses dominent toujours les questions politiques, ou
-plutôt suppléent au manque de celles-ci. Une hérésie y est une affaire
-d'État; un schisme y a toujours pour origine une question de personnes.
-Les Romains, sauf de rares exceptions, ne pénétraient jamais dans
-ces quartiers réservés. Les synagogues promulguaient des décrets,
-décernaient des honneurs[16], faisaient acte de vraies municipalités.
-L'influence de ces corporations était très-grande. A Alexandrie, elle
-était de premier ordre, et dominait toute l'histoire intérieure de la
-cité[17]. A Rome, les juifs étaient nombreux[18] et formaient
-
-[Pg 288]-[An 45]
-un appui qu'on ne dédaignait pas. Cicéron présente comme un acte de
-courage d'avoir osé leur résister[19]. César les favorisa et les trouva
-fidèles[20]. Tibère fut amené, afin de les contenir, aux mesures les
-plus sévères[21]. Caligula, dont le règne fut pour eux néfaste en
-Orient, leur rendit leur liberté d'association à Rome[22]. Claude, qui
-les favorisait en Judée, se vit obligé de les chasser de la ville[23].
-On les rencontrait partout[24], et on osait dire d'eux comme des Grecs,
-que, vaincus, ils avaient imposé des lois à leurs dominateurs[25].
-
-Les dispositions des populations indigènes envers ces étrangers étaient
-fort diverses. D'une part, le sentiment de répulsion et d'antipathie
-que les juifs, par leur esprit d'isolement jaloux, leur caractère
-rancunier, leurs habitudes insociables, ont produit
-
-[Pg 289]-[An 45]
-autour d'eux partout où ils ont été nombreux et organisés, se
-manifestait avec force[26]. Quand ils étaient libres, ils étaient en
-réalité privilégiés; car ils jouissaient des avantages de la société,
-sans en supporter les charges[27]. Des charlatans exploitaient le
-mouvement de curiosité que causait leur culte, et, sous prétexte d'en
-exposer les secrets, se livraient à toutes sortes de friponneries[28].
-Des pamphlets violents et à demi burlesques, comme celui d'Apion,
-pamphlets où les écrivains profanes ont trop souvent puisé leurs
-renseignements[29], circulaient, servant d'aliment aux colères du
-public païen. Les juifs semblent avoir été en général taquins, portés
-à se plaindre. On voyait en eux une société secrète, malveillante pour
-le reste des hommes, dont les membres se poussaient à tout prix, au
-détriment des autres[30]. Leurs usages bizarres,
-
-[Pg 290]-[An 45]
-leur aversion pour certains aliments, leur saleté, leur manque de
-distinction, la mauvaise odeur qu'ils exhalaient[31], leurs scrupules
-religieux, leurs minuties dans l'observance du sabbat, étaient trouvés
-ridicules[32]. Mis au ban de la société, les juifs, par une conséquence
-naturelle, n'avaient aucun souci de paraître gentilshommes. On les
-rencontrait partout en voyage avec des habits luisants de saleté, un
-air gauche, une mine fatiguée, un teint pâle, de gros yeux malades[33],
-une expression béate, faisant bande à part avec leurs femmes, leurs
-enfants, leurs paquets de couvertures, le panier qui constituait
-tout leur mobilier[34]. Dans les villes, ils exerçaient les trafics
-les plus chétifs, mendiants[35], chiffonniers, brocanteurs, vendeurs
-d'allumettes[36]. On dépréciait injustement
-
-[Pg 291]-[An 45]
-leur loi et leur histoire. Tantôt on les trouvait superstitieux[37],
-cruels[38]; tantôt, athées, contempteurs des dieux[39]. Leur aversion
-pour les images paraissait de la pure impiété. La circoncision surtout
-fournissait le thème d'interminables railleries[40].
-
-Mais ces jugements superficiels n'étaient pas ceux de tous. Les juifs
-avaient autant d'amis que de détracteurs. Leur gravité, leurs bonnes
-mœurs, la simplicité de leur culte charmaient une foule de gens.
-On sentait en eux quelque chose de supérieur. Une vaste propagande
-monothéiste et mosaïque s'organisait[41]; une sorte de tourbillon
-puissant se formait autour de ce singulier petit peuple. Le pauvre
-colporteur juif du
-
-[Pg 292]-[An 45]
-Transtévère[42], sortant le matin avec son éventaire de merceries,
-rentrait souvent le soir, riche d'aumônes venues d'une main pieuse[43].
-Les femmes surtout étaient attirées vers ces missionnaires en
-haillons[44]. Juvénal[45] compte le penchant vers la religion juive
-parmi les vices qu'il reproche aux dames de son temps. Celles qui
-étaient converties vantaient le trésor qu'elles avaient trouvé et le
-bonheur dont elles jouissaient[46].
-
-Le vieil esprit hellénique et romain résistait énergiquement; le mépris
-et la haine pour les juifs sont le signe de tous les esprits cultivés,
-Cicéron, Horace, Sénèque, Juvénal, Tacite, Quintilien, Suétone[47].
-Au contraire, cette masse énorme de populations mêlées que l'Empire
-avait assujetties, populations auxquelles l'ancien esprit romain et la
-sagesse hellénique étaient étrangères ou indifférentes, accouraient en
-foule vers une société où elles trouvaient des exemples touchants de
-concorde, de charité,
-
-[Pg 293]-[An 45]
-de secours mutuels[48], d'attachement à son état, de goût pour le
-travail[49], de fière pauvreté. La mendicité, qui fut plus tard une
-chose toute chrétienne, était dès lors une chose juive. Le mendiant par
-état, «formé par sa mère», se présentait à l'idée des poëtes du temps
-comme un juif[50].
-
-L'exemption de certaines charges civiles, en particulier de la milice,
-pouvait aussi contribuer à faire regarder le sort des juifs comme
-enviable[51]. L'État alors demandait beaucoup de sacrifices et donnait
-peu de joies morales. Il y faisait un froid glacial, comme en une
-plaine uniforme et sans abri. La vie, si triste au sein du paganisme,
-reprenait son charme et son prix dans ces tièdes atmosphères de
-synagogue et d'église. Ce n'était pas la liberté qu'on y trouvait. Les
-confrères s'espionnaient beaucoup, se tracassaient sans cesse les uns
-les autres. Mais, quoique la vie intérieure de ces petites communautés
-fût fort agitée, on s'y plaisait infiniment; on ne les quittait pas;
-il n'y avait pas d'apostat. Le pauvre y était content, regardait la
-richesse sans envie, avec la tranquillité d'une bonne conscience[52].
-Le sentiment vraiment
-
-[Pg 294]-[An 45]
-démocratique de la folie des mondains, de la vanité des richesses et
-des grandeurs profanes, s'y exprimait finement. On y comprenait peu le
-monde païen, et on le jugeait avec une sévérité outrée; la civilisation
-romaine paraissait un amas d'impuretés et de vices odieux[53], de la
-même manière qu'un honnête ouvrier de nos jours, imbu des déclamations
-socialistes, se représente les «aristocrates» sous les couleurs les
-plus noires. Mais il y avait là de la vie, de la gaieté, de l'intérêt,
-comme aujourd'hui dans les plus pauvres synagogues des juifs de
-Pologne et de Gallicie. Le manque d'élégance et de délicatesse dans
-les habitudes était compensé par un précieux esprit de famille et de
-bonhomie patriarcale. Dans la grande société, au contraire, l'égoïsme
-et l'isolement des âmes avaient porté leurs derniers fruits.
-
-La parole de Zacharie[54] se vérifiait: le monde se prenait aux pans
-de l'habit des Juifs et leur disait: «Menez-nous à Jérusalem». Il n'y
-avait pas de grande ville où l'on n'observât le sabbat, le jeûne et les
-autres cérémonies du judaïsme[55]. Josèphe[56] ose provoquer ceux qui
-en douteraient à considérer
-
-[Pg 295]-[An 45]
-leur patrie ou même leur propre maison, pour voir s'ils n'y trouveront
-pas la confirmation de ce qu'il dit. La présence à Rome et près de
-l'empereur de plusieurs membres de la famille des Hérodes, lesquels
-pratiquaient leur culte avec éclat à la face de tous[57], contribuait
-beaucoup à cette publicité. Le sabbat, du reste, s'imposait par une
-sorte de nécessité dans les quartiers où il y avait des juifs. Leur
-obstination absolue à ne pas ouvrir leurs boutiques ce jour-là forçait
-bien les voisins à modifier leurs habitudes en conséquence. C'est ainsi
-qu'à Salonique, on peut dire que le sabbat s'observe encore de nos
-jours, la population juive y étant assez riche et assez nombreuse pour
-faire la loi et régler par la fermeture de ses comptoirs le jour du
-repos.
-
-Presque à l'égal du Juif, souvent de compagnie avec lui, le
-Syrien était un actif instrument de la conquête de l'Occident par
-l'Orient[58]. On les confondait parfois, et Cicéron croyait avoir
-trouvé le trait commun qui les unissait en les appelant «des nations
-nées pour la servitude[59]». C'était là ce qui
-
-[Pg 296]-[An 45]
-leur assurait l'avenir; car l'avenir alors était aux esclaves. Un trait
-non moins essentiel du Syrien était sa facilité, sa souplesse, la
-clarté superficielle de son esprit. La nature syrienne est comme une
-image fugitive dans les nuées du ciel. On voit par moments certaines
-lignes s'y tracer avec grâce; mais ces lignes n'arrivent jamais à
-former un dessin complet. Dans l'ombre, à la lueur indécise d'une
-lampe, la femme syrienne, sous ses voiles, avec son œil vague et ses
-mollesses infinies, produit quelques instants d'illusion. Puis, quand
-on veut analyser cette beauté, elle s'évanouit; elle ne supporte pas
-l'examen. Tout cela, au reste, dure à peine trois ou quatre années. Ce
-que la race syrienne a de charmant, c'est l'enfant de cinq ou six ans;
-à l'inverse de la Grèce, où l'enfant était peu de chose, le jeune homme
-inférieur à l'homme fait, l'homme fait inférieur au vieillard[60].
-L'intelligence syrienne attache par un air de promptitude et de
-légèreté; mais elle manque de fixité, de solidité; à peu près comme ce
-«vin d'or» du Liban, qui cause un transport agréable, mais dont on se
-fatigue vite. Les vrais dons de Dieu ont quelque chose à la fois de fin
-et de fort, d'enivrant et de durable. La Grèce est plus appréciée
-
-[Pg 297]-[An 45]
-aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été; elle le sera toujours de plus en
-plus.
-
-Beaucoup des émigrants syriens que le désir de faire fortune entraînait
-vers l'Occident étaient plus ou moins rattachés au judaïsme. Ceux
-qui ne l'étaient pas restaient fidèles au culte de leur village[61],
-c'est-à-dire au souvenir de quelque temple dédié à un «Jupiter»
-local[62], lequel n'était d'ordinaire que le Dieu suprême, déterminé
-par quelque titre particulier[63]. C'était au fond une espèce de
-monothéisme que ces Syriens apportaient sous le couvert de leurs dieux
-étranges. Comparés du moins aux personnalités divines profondément
-distinctes qu'offrait le polythéisme grec et romain, les dieux dont il
-s'agit, pour la plupart synonymes du Soleil, étaient presque des frères
-du dieu unique[64]. Semblables à de longues
-
-[Pg 298]-[An 45]
-mélopées énervantes, ces cultes de Syrie pouvaient paraître moins secs
-que le culte latin, moins vides que le culte grec. Les femmes syriennes
-y prenaient quelque chose à la fois de voluptueux et d'exalté. Ces
-femmes furent de tout temps des êtres bizarres, disputées entre le
-démon et Dieu, flottant entre la sainte et la possédée. La sainte des
-vertus sérieuses, des héroïques renoncements, des résolutions suivies
-appartient à d'autres races et à d'autres climats; la sainte des fortes
-imaginations, des entraînements absolus, des promptes amours, est la
-sainte de Syrie. La possédée de notre moyen âge est l'esclave de Satan
-par bassesse ou par péché; la possédée de Syrie est la folle par idéal,
-la femme dont le sentiment a été blessé, qui se venge par la frénésie
-ou se renferme dans le mutisme[65], qui n'attend pour être guérie
-qu'une douce parole ou qu'un doux regard. Transportées dans le monde
-occidental, ces Syriennes acquéraient de l'influence, quelquefois par
-de mauvais arts de femme, plus souvent par une certaine supériorité
-morale et une réelle capacité. Cela se vit surtout cent cinquante ans
-plus tard, quand les personnages les plus importants de Rome épousèrent
-des Syriennes, qui prirent tout à coup
-
-[Pg 299]-[An 45]
-sur les affaires un très-grand ascendant. La femme musulmane de nos
-jours, mégère criarde, sottement fanatique, n'existant guère que pour
-le mal, presque incapable de vertu, ne doit pas faire oublier les
-Julia Domna, les Julia Mæsa, les Julia Mamæa, les Julia Soémie, qui
-portèrent, à Rome, en fait de religion, une tolérance et des instincts
-de mysticité inconnus jusque-là. Ce qu'il y a de bien remarquable
-aussi, c'est que la dynastie syrienne amenée de la sorte se montra
-favorable au christianisme, que Mamée, et plus tard l'empereur Philippe
-l'Arabe[66], passèrent pour chrétiens. Le christianisme, au IIIe et
-au IVe siècle, fut par excellence la religion de la Syrie. Après la
-Palestine, la Syrie eut la plus grande part à sa fondation.
-
-C'est surtout à Rome que le Syrien, au premier siècle, exerçait sa
-pénétrante activité. Chargé de presque tous les petits métiers, valet
-de place, commissionnaire, porteur de litière, le _Syrus_[67] entrait
-partout, introduisant avec lui la langue et les mœurs de son pays[68].
-Il n'avait ni la fierté ni la hauteur philosophique
-
-[Pg 300]-[An 45]
-des Européens, encore moins leur vigueur; faible de corps, pâle,
-souvent fiévreux, ne sachant ni manger ni dormir à des heures réglées,
-à la façon de nos lourdes et solides races, consommant peu de viande,
-vivant d'oignons et de courges, dormant peu et d'un sommeil léger, le
-Syrien mourait jeune et était habituellement malade[69]. Ce qu'il avait
-en propre, c'était l'humilité, la douceur, l'affabilité, une certaine
-bonté; nulle solidité d'esprit, mais beaucoup de charme; peu de bon
-sens, si ce n'est quand il s'agissait de son négoce, mais une étonnante
-ardeur et une séduction toute féminine. Le Syrien, n'ayant jamais eu de
-vie politique, a une aptitude toute particulière pour les mouvements
-religieux. Ce pauvre Maronite, à demi femme, humble, déguenillé, a
-fait la plus grande des révolutions. Son ancêtre, le Syrus de Rome,
-a été le plus zélé porteur de la bonne nouvelle à tous les affligés.
-Chaque année amenait en Grèce, en Italie, en Gaule, des colonies de ces
-Syriens poussés par le goût naturel qu'ils avaient pour les petites
-affaires[70]. On les reconnaissait sur les
-
-[Pg 301]-[An 45]
-navires à leur famille nombreuse, à ces troupes de jolis enfants,
-presque du même âge, qui les suivaient, la mère, avec l'air enfantin
-d'une petite fille de quatorze ans, se tenant à côté de son mari,
-soumise, doucement rieuse, à peine supérieure à ses fils aînés[71]. Les
-têtes, dans ce groupe paisible, sont peu accentuées; sûrement il n'y
-a pas là d'Archimède, de Platon, de Phidias. Mais ce marchand syrien,
-arrivé à Rome, sera un homme bon et miséricordieux, charitable pour
-ses compatriotes, aimant les pauvres. Il causera avec les esclaves,
-leur révélera un asile où ces malheureux, réduits par la dureté romaine
-à la plus désolante solitude, trouveront un peu de consolation. Les
-races grecques et latines, races de maîtres, faites pour le grand, ne
-savaient pas tirer parti d'une position humble[72]. L'esclave de ces
-races passait sa vie dans la révolte et le désir du mal. L'esclave
-idéal de l'antiquité a tous les défauts: gourmand, menteur, méchant,
-ennemi naturel de son maître[73]. Par là, il prouvait en quelque
-manière sa noblesse; il protestait contre une situation hors nature. Le
-bon Syrien,
-
-[Pg 302]-[An 45]
-lui, ne protestait pas; il acceptait son ignominie, et cherchait à en
-tirer le meilleur parti possible. Il se conciliait la bienveillance
-de son maître, osait lui parler, savait plaire à sa maîtresse. Ce
-grand agent de démocratie allait ainsi dénouant maille par maille le
-réseau de la civilisation antique. Les vieilles sociétés, fondées
-sur le dédain, sur l'inégalité des races, sur la valeur militaire,
-étaient perdues. L'infirmité, la bassesse, vont maintenant devenir un
-avantage, un perfectionnement de la vertu[74]. La noblesse romaine,
-la sagesse grecque, lutteront encore trois siècles. Tacite trouvera
-bon qu'on déporte des milliers de ces malheureux: _si interissent,
-vile damnum_[75]! L'aristocratie romaine s'irritera, trouvera
-mauvais que cette canaille ait ses dieux, ses institutions. Mais la
-victoire est écrite d'avance. Le Syrien, le pauvre homme qui aime ses
-semblables, qui partage avec eux, qui s'associe avec eux, l'emportera.
-L'aristocratie romaine périra, faute de pitié.
-
-Pour nous expliquer la révolution qui va s'accomplir, il faut nous
-rendre compte de l'état politique, social, moral, intellectuel et
-religieux des pays où le prosélytisme juif avait ainsi ouvert des
-sillons que la prédication chrétienne doit féconder. Cette
-
-[Pg 303]-[An 45]
-étude montrera, j'espère, avec évidence, que la conversion du monde
-aux idées juives et chrétiennes était inévitable, et ne laissera
-d'étonnement que sur un point, c'est que cette conversion se soit faite
-si lentement et si tard.
-
-[1] _Act._, xii, 1, 25. Remarquez toute la contexture du chapitre.
-
-[2] I Petri, v, 13; Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39.
-
-[3] _Act._, xiii, 2.
-
-[4] Gal., i, 15-16; _Act._, xxii, 15, 21; xxvi, 17-18; I Cor., i, 1;
-Rom., i, 1, 5; xv, 15 et suiv.
-
-[5] _Act._, XIII, 5.
-
-[6] L'auteur des _Actes_, partisan de la hiérarchie et du pouvoir de
-l'Église, a peut-être introduit cette circonstance. Paul ne sait rien
-d'une telle ordination ou consécration. Il tient sa mission de Jésus,
-et ne se croit pas plus l'envoyé de l'Église d'Antioche que de celle de
-Jérusalem.
-
-[7] _Act._, xiii, 3; xiv, 25.
-
-[8] Dans I Petri, v, 13, Babylone désigne Rome.
-
-[9] Cicéron, _Pro Archia_, 10.
-
-[10] Jos., _B. J._, II, xx, 2; VII, iii, 3.
-
-[11] Act., xviii, 24 et suiv.
-
-[12] Voir Philon, _De vita contemplativa_, entier.
-
-[13] Pseudo-Hermès, _Asclepius_, fol. 158 v., 139 r. (Florence, Juntes,
-1512).
-
-[14] Cicéron, _Pro Flacco_, 28; Philon, _In Flaccum_, § 7; _Leg. ad
-Caium_, § 36; _Act._, ii, 5-11; vi, 9; _Corp. inscr. gr._, n° 5361.
-
-[15] _Lex Wisigoth._, livre XII, tit. ii et iii, dans Walter, _Corpus
-juris germanici antiqui_, t. I, p. 630 et suiv.
-
-[16] Voir _Vie de Jésus_, p. 137.
-
-[17] Philon, _In Flacc._, § 5 et 6; Jos., _Ant._, XVIII, viii, 1; XIX,
-v, 2; _B. J._, II, xviii, 7 et suiv.; VII, x, 1; Papyrus publié dans
-les _Notices et extraits_, XVIII, 2e part., p. 383 et suiv.
-
-[18] Dion Cassius, XXXVII, 17; LX, 6; Philon, _Leg. ad Caium_, § 23;
-Josèphe, _Ant._, XIV, x, 8; XVII, xi, i; XVIII, iii, 5, Hor., _Sat._,
-I, iv, 142-143; v, 100; ix, 69 et suiv.; Perse, v, 179-184; Suétone,
-_Tib._, 36; _Claud._, 25; _Domit._, 12; Juvénal, iii, 14; vi, 542 et
-suiv.
-
-[19] _Pro Flacco_, 28.
-
-[20] Jos., _Ant._, XIV, x; Suétone, _Julius_, 84.
-
-[21] Suet., _Tib._, 36; Tac., _Ann._, II, 85; Jos., _Ant._, XVIII, iii,
-4, 5.
-
-[22] Dion Cassius, LX, 6.
-
-[23] Suétone, _Claude_, 25; _Act._, xviii, 2; Dion Cassius, LX, 6.
-
-[24] Josèphe, _B. J._, VII, iii, 3.
-
-[25] Sénèque, fragment dans saint Aug., _De civ. Dei._, VI, 11;
-Rutilius Numatianus, I, 395 et suiv.; Jos., _Contre Apion_, II, 39;
-Juvénal, Sat. vi, 544; xiv, 96 et suiv.
-
-[26] Philon, _In Flacc._, § 5; Tac., _Hist._, V, 4, 5, 8; Dion Cassius,
-XLIX, 22; Juvénal, xiv, 103; Diod. Sic., fragm. i du livre XXXIV et iii
-du livre XL; Philostrate, _Vie d'Apoll._, V, 33; I Thess., ii, 15.
-
-[27] Jos., _Ant._, XIV, x; XVI, vi; XX, viii, 7; Philon, _In Flaccum et
-Legatio ad Caium_.
-
-[28] Jos., _Ant._, XVIII, iii, 4, 5; Juvénal, vi, 543 et suiv.
-
-[29] Jos., _Contre Apion_, entier; passages précités de Tacite et
-de Diodore de Sicile; Trogue Pompée (Justin) XXXVI, ii; Ptolémée
-Héphestion ou Chennus, dans les _Script. poet. hist. græci_ de
-Westermann, p. 194. Cf. Quintilien, III, vii, 2.
-
-[30] Cic., _Pro Flacco_, 28; Tacite, Hist., V, 5; Juvénal, xiv,
-103-104; Diodore de Sicile et Philostrate, endroits cités; Rutilius
-Numatianus, I, 383 et suiv.
-
-[31] Martial, IV, 4; Ammien Marcellin, XXII, 5.
-
-[32] Suétone, _Aug._, 76; Horace, _Sat._, I, ix, 69 et suiv.; Juvénal,
-iii, 13-16, 296; vi, 156-160, 542-547; xiv, 96-107; Martial, _Épigr._,
-IV, 4; VII, 29, 34, 54; XI, 95; XII, 57; Rutilius Numat., _l. c._, et
-surtout Josèphe, _Contre Apion_, II, 13; Philon, _Leg. ad Caium_, §
-26-28.
-
-[33] Martial, _Épigr._, XII, 57.
-
-[34] Juvénal, _Sat._, iii, 14; vi, 542.
-
-[35] Juvénal, _Sat._, iii, 296; vi, 543 et suiv.; Martial, _Épigr._, I,
-42; XII, 57.
-
-[36] Martial, _Épigr._, I, 42; XII, 57; Stace, _Silves_, I, vi, 73-74.
-Voir Forcellini, au mot _sulphuratum_.
-
-[37] Horace, _Sat._, I, v, 100; Juvénal, _Sat._, vi, 544 et suiv.; xiv,
-96 et suiv.; Apulée, _Florida_, I, 6.
-
-[38] Dion Cassius, LXVIII, 32.
-
-[39] Tacite, _Hist._, V, 5, 9; Dion Cassius, LXVII, 14.
-
-[40] Horace, _Sat._, I, ix, 70; _Judæus Apella_ paraît renfermer une
-plaisanterie du même genre (voir les scoliastes Acron et Porphyrion,
-sur Hor., _Sat._, I, v, 100; comparez le passage de S. Avitus,
-_Poemata_, V, 364, cité par Forcellini, au mot _Apella_, mais que je
-ne retrouve ni dans les éditions de ce Père ni dans l'ancien manuscrit
-latin, Bibl. Imp., n° 11320, tel que le donne le savant lexicographe);
-Juvénal, _Sat._, xiv, 99 et suiv.; Martial, _Épigr._, VII, 29, 34, 54;
-XI, 95.
-
-[41] Josèphe, _Contre Apion_, II, 39; Tac., _Ann._, II, 85; _Hist._,
-V, 5; Hor., _Sat._, I, iv, 142-143; Juvénal, xiv, 96 et suiv.; Dion
-Cassius, XXXVII, 17; LXVII, 14.
-
-[42] Martial, _Épigr._, I, 42; XII, 57.
-
-[43] Juvénal, _Sat._, vi, 546 et suiv.
-
-[44] Josèphe, _Ant._, XVIII, iii, 5; XX, ii, 4; _B. J._, II, xx, 2;
-_Act._, xiii, 50; xvi, 14.
-
-[45] _Loc. cit._
-
-[46] Josèphe, _Ant._, XX, ii, 5; iv, 1.
-
-[47] Passages déjà cités. Strabon montre bien plus de justesse et de
-pénétration (XVI, ii, 34 et suiv.). Comp. Dion Cassius, XXXVII, 17 et
-suiv.
-
-[48] Tac., _Hist._, V, 5.
-
-[49] Josèphe, _Contre Apion_, II, 39.
-
-[50] Martial, XII, 57.
-
-[51] Jos., _Ant._, XIV, x, 6, 11-14.
-
-[52] _Ecclésiastique_, x, 23, 26, 27.
-
-[53] Rom., i, 24 et suiv.
-
-[54] Zach., viii, 33.
-
-[55] Hor. _Sat._, I, ix, 69; Perse, v, 179 et suiv.; Juvénal, _Sat._,
-vi, 159; xiv, 96 et suiv.
-
-[56] _Contre Apion_, II, 39.
-
-[57] Perse, v, 179-184; Juvénal, vi, 157-160. La remarquable
-préoccupation du judaïsme qu'on remarque chez les écrivains romains
-du premier siècle, surtout chez les satiriques, vient de cette
-circonstance.
-
-[58] Juvénal, _Sat._, iii, 62 et suiv.
-
-[59] Cic., _De prov. consul._, 5.
-
-[60] Les enfants qui m'avaient plu lors de mon premier voyage, je les
-retrouvai, quatre ans après, laids, communs et alourdis.
-
-[61] Πατρῷοις θεοῖς, formule très-fréquente dans les inscriptions
-émanant de Syriens (_Corpus inscr. græc._, nos 4449, 4450, 4451, 4463,
-4479, 4480, 6015).
-
-[62] _Corpus inscr. græc._, nos 4474, 4475, 5936; Mission de
-_Phénicie_, l. II, c. ii [sous presse], inscription d'Abédat. Comp.
-_Corpus_, nos 2271, 5853.
-
-[63] Ζεὺς οὐράνιος, ἐπουράνιος, ὕψιστος, μέγιστος, θεὸς σατράπης.
-_Corpus inscr. gr._, nos 4500, 4501, 4502, 4503, 6012; Lepsius,
-_Denkmæler_, t. XII, feuille 100, n° 590; _Mission de Phénicie_, p.
-103, 104, et la suite [sous presse].
-
-[64] J'ai développé ceci dans le _Journal Asiatique_, février-mars
-1859, p. 259 et suiv., et dans la _Mission de Phénicie_, l. II, c. ii.
-
-[65] Code syrien, dans Land, _Anecdota Syriaca_, I, p. 152; faits
-divers dont j'ai été témoin.
-
-[66] Né dans le Hauran.
-
-[67] Voir Forcellini, au mot _Syrus_. Ce mot désignait en général «les
-Orientaux». Leblant, _Inscript. chrét. de la Gaule_, I, p. 207, 328-329.
-
-[68] Juvénal, iii, 62-63.
-
-[69] Tel est aujourd'hui le tempérament du Syrien chrétien.
-
-[70] Inscriptions dans les _Mém. de la Soc. des Antiquaires de Fr._, t.
-XXVIII, 4 et suiv.; dans Leblant, _Inscript. chrét. de la Gaule_, I, p.
-cxliv, 207, 324 et suiv., 353 et suiv., 375 et suiv.; II, 259, 459 et
-suiv.
-
-[71] Les Maronites colonisent encore dans presque tout le Levant à la
-façon des Juifs, des Arméniens et des Grecs, quoique sur une moindre
-échelle.
-
-[72] Lire Cicéron, _De offic._, I, 42; Denys d'Halicarnasse, II, 28;
-IX, 25.
-
-[73] Voir les types d'esclaves dans Plaute et Térence.
-
-[74] II Cor., xii, 9.
-
-[75] Tacite, _Ann._, II, 85.
-
-
-
-[Pg 304]-[An 45]
-CHAPITRE XVII.
-
-ÉTAT DU MONDE VERS LE MILIEU DU PREMIER SIÈCLE.
-
-
-L'état politique du monde était des plus tristes. Toute l'autorité
-était concentrée à Rome et dans les légions. Là se passaient les
-scènes les plus honteuses et les plus dégradantes. L'aristocratie
-romaine, qui avait conquis le monde, et qui, en somme, resta seule aux
-affaires sous les Césars, se livrait à la saturnale de crimes la plus
-effrénée dont le monde se souvienne. César et Auguste, en établissant
-le principal, avaient vu avec une parfaite justesse les besoins de
-leur temps. Le monde était si bas, sous le rapport politique, qu'aucun
-autre gouvernement n'était plus possible. Depuis que Rome avait conquis
-des provinces sans nombre, l'ancienne constitution, fondée sur le
-privilège des familles patriciennes, espèces de _tories_ obstinés et
-malveillants, ne pouvait
-
-[Pg 305]-[An 45]
-subsister[1]. Mais Auguste avait manqué à tous les devoirs du vrai
-politique, en laissant l'avenir au hasard. Sans hérédité régulière,
-sans règles fixes d'adoption, sans loi d'élection, sans limites
-constitutionnelles, le césarisme était comme un poids colossal sur
-le pont d'un navire sans lest. Les plus terribles secousses étaient
-inévitables. Trois fois, en un siècle, sous Caligula, sous Néron et
-sous Domitien, le plus grand pouvoir qui ait jamais existé tomba entre
-les mains d'hommes exécrables ou extravagants. De là des horreurs qui
-ont été à peine dépassées par les monstres des dynasties mongoles. Dans
-cette série fatale de souverains, on en est réduit à excuser presque
-un Tibère, qui ne fut complètement méchant que vers la fin de sa vie,
-un Claude, qui ne fut que bizarre, gauche et mal entouré. Rome devint
-une école d'immoralité et de cruauté. Il faut ajouter que le mal venait
-surtout de l'Orient, de ces flatteurs de bas étage, de ces hommes
-infâmes que l'Égypte et la Syrie envoyaient à Rome[2], où, profitant de
-l'oppression des vrais Romains, ils se sentaient tout-puissants
-
-[Pg 306]-[An 45]
-auprès des scélérats qui gouvernaient. Les plus choquantes ignominies
-de l'Empire, telles que l'apothéose de l'empereur, sa divinisation de
-son vivant, venaient de l'Orient, et surtout de l'Égypte, qui était
-alors un des pays les plus corrompus de l'univers[3].
-
-Le véritable esprit romain, en effet, vivait encore. La noblesse
-humaine était loin d'être éteinte. Une grande tradition de fierté et de
-vertu se continuait dans quelques familles, qui arrivèrent au pouvoir
-avec Nerva, qui firent la splendeur du siècle des Antonins et dont
-Tacite a été l'éloquent interprète. Un temps où se préparaient des
-esprits aussi profondément honnêtes que Quintilien, Pline le Jeune,
-Tacite, n'est pas un temps dont il faille désespérer. Le débordement
-de la surface n'atteignait pas le grand fond d'honnêteté et de sérieux
-qui était dans la bonne société romaine; quelques familles offraient
-encore des modèles d'ordre, de dévouement au devoir, de concorde, de
-solide vertu. Il y avait dans les maisons nobles d'admirables épouses,
-d'admirables sœurs[4]. Fut-il jamais destinée
-
-[Pg 307]-[An 45]
-plus touchante que celle de cette jeune et chaste Octavie, fille de
-Claude, femme de Néron, restée pure à travers toutes les infamies, tuée
-à vingt-deux ans, sans qu'elle eût jamais senti aucune joie? Les femmes
-qualifiées dans les inscriptions de _castissimæ, univiræ_ ne sont
-point rares[5]. Des épouses accompagnèrent leurs maris dans l'exil[6];
-d'autres partagèrent leur noble mort[7]. La vieille simplicité romaine
-n'était pas perdue; l'éducation des enfants était grave et soignée. Les
-femmes les plus nobles travaillaient de leurs mains à des ouvrages de
-laine[8];
-
-[Pg 308]-[An 45]
-les soucis de toilette étaient presque inconnus dans les bonnes
-familles[9].
-
-Les excellents hommes d'État qui sortent pour ainsi dire de terre
-sous Trajan ne s'improvisèrent pas. Ils avaient servi sous les règnes
-précédents; seulement, ils avaient eu peu d'influence, rejetés qu'ils
-étaient dans l'ombre par les affranchis et les favoris infimes de
-l'empereur. Des hommes de première valeur occupèrent ainsi de grandes
-charges sous Néron. Les cadres étaient bons; le passage au pouvoir
-des mauvais empereurs, tout désastreux qu'il était, ne suffisait pas
-pour changer la marche générale des affaires et les principes de
-l'État. L'Empire, loin d'être en décadence, était dans toute la force
-de la plus robuste jeunesse. La décadence viendra pour lui, mais deux
-cents ans plus tard, et, chose étrange! sous de bien moins mauvais
-souverains. A n'envisager que la politique, la situation était analogue
-à celle de la France, qui, manquant depuis la Révolution d'une règle
-constamment suivie dans la succession des pouvoirs, peut traverser
-de si périlleuses aventures, sans que son organisation intérieure et
-sa force nationale en souffrent trop. Sous le rapport moral, on peut
-comparer le temps dont
-
-[Pg 309]-[An 45]
-nous parlons au XVIIIe siècle, époque que l'on croirait tout à fait
-corrompue si on la jugeait par les mémoires, la littérature manuscrite,
-les collections d'anecdotes du temps, et où cependant certaines maisons
-gardaient une si grande austérité de mœurs[10].
-
-La philosophie avait fait alliance avec les honnêtes familles romaines
-et résistait noblement. L'école stoïcienne produisait les grands
-caractères de Crémutius Cordus, de Thraséas, d'Arria, d'Helvidius
-Priscus, d'Annæus Cornutus, de Musonius Rufus, maîtres admirables
-d'aristocratique vertu. La roideur et les exagérations de cette école
-venaient de l'horrible cruauté du gouvernement des Césars. La pensée
-perpétuelle de l'homme de bien était de s'endurcir aux supplices et
-de se préparer à la mort[11]. Lucain, avec mauvais goût, Perse, avec
-un talent supérieur, exprimaient les plus hauts sentiments d'une
-grande âme. Sénèque le Philosophe, Pline l'Ancien, Papirius Fabianus,
-maintenaient une tradition élevée de science et de philosophie. Tout ne
-pliait
-
-[Pg 310]-[An 45]
-pas; il y avait des sages. Mais trop souvent ils n'avaient d'autre
-ressource que de mourir. Les portions ignobles de l'humanité prenaient
-par moments le dessus. L'esprit de vertige et de cruauté débordait
-alors, et faisait de Rome un véritable enfer[12].
-
-Ce gouvernement, si épouvantablement inégal à Rome, était beaucoup
-meilleur dans les provinces. On s'y apercevait assez peu des secousses
-qui ébranlaient la capitale. Malgré ses défauts, l'administration
-romaine valait mieux que les royautés et les républiques que la
-conquête avait supprimées. Le temps des municipalités souveraines
-était passé depuis des siècles. Ces petits États s'étaient détruits
-eux-mêmes par leur égoïsme, leur esprit jaloux, leur ignorance ou leur
-peu de souci des libertés privées. L'ancienne vie grecque, toute de
-luttes, tout extérieure, ne satisfaisait plus personne. Elle avait
-été charmante à son jour; mais ce brillant Olympe d'une démocratie de
-demi-dieux, ayant perdu sa fraîcheur, était devenu quelque chose de
-sec, de froid, d'insignifiant, de vain, de superficiel, faute de bonté
-et de solide honnêteté. C'est ce qui fit la légitimité de la domination
-macédonienne, puis de l'administration romaine. L'Empire ne connaissait
-pas encore les excès de la centralisation.
-
-[Pg 311]-[An 45]
-Jusqu'au temps de Dioclétien, il laissa aux provinces et aux villes
-beaucoup de liberté. Des royaumes presque indépendants subsistaient
-en Palestine, en Syrie, en Asie Mineure, dans la petite Arménie, en
-Thrace, sous la protection de Rome. Ces royaumes ne devinrent des
-dangers, à partir de Caligula, que parce qu'on négligea de suivre
-à leur égard les règles de grande et profonde politique qu'Auguste
-avait tracées[13]. Les villes libres, et elles étaient nombreuses, se
-gouvernaient selon leurs lois; elles avaient le pouvoir législatif et
-toutes les magistratures d'un État autonome; jusqu'au IIIe siècle,
-les décrets municipaux se rendent avec la formule: «Le sénat et le
-peuple[14]...» Les théâtres ne servaient pas seulement aux plaisirs de
-la scène; ils étaient partout des foyers d'opinion et de mouvement.
-La plupart des villes étaient, à des titres divers, de petites
-républiques. L'esprit municipal y était très-fort[15]; elles n'avaient
-perdu que le droit de se déclarer la guerre, droit funeste qui avait
-fait du monde un champ de carnage. «Les bienfaits du peuple romain
-envers le genre humain» étaient le thème de déclamations parfois
-
-[Pg 312]-[An 45]
-adulatrices, mais auxquelles il serait injuste de dénier toute
-sincérité[16]. Le culte de «la paix romaine[17]», l'idée d'une grande
-démocratie, organisée sous la tutelle de Rome, était au fond de
-toutes les pensées[18]. Un rhéteur grec déployait une vaste érudition
-pour prouver que la gloire de Rome devait être recueillie par toutes
-les branches de la race hellénique comme une sorte de patrimoine
-commun[19]. En ce qui concerne la Syrie, l'Asie Mineure, l'Égypte, on
-peut dire que la conquête romaine n'y détruisit aucune liberté. Ces
-pays étaient morts depuis longtemps à la vie politique ou ne l'avaient
-jamais eue.
-
-En somme, malgré les exactions des gouverneurs et les violences
-inséparables d'un gouvernement absolu, le monde, sous bien des
-rapports, n'avait pas encore été aussi heureux. Une administration
-venant d'un centre éloigné était un si grand avantage, que même les
-rapines exercées par les préteurs des derniers
-
-[Pg 313]-[An 45]
-temps de la République n'avaient pas réussi à la rendre odieuse. La
-loi Julia, d'ailleurs, avait fort limité le champ des abus et des
-concussions. Les folies ou les cruautés de l'empereur, excepté sous
-Néron, n'atteignirent que l'aristocratie romaine et l'entourage
-immédiat du prince. Jamais l'homme qui ne veut pas s'occuper de
-politique n'avait vécu plus à l'aise. Les républiques de l'antiquité,
-où chacun était forcé de s'occuper des querelles de partis[20], étaient
-des séjours fort incommodes. On y était sans cesse dérangé, proscrit.
-Maintenant, le temps semblait fait exprès pour les prosélytismes
-larges, supérieurs aux querelles de petites villes, aux rivalités de
-dynasties. Les attentats contre la liberté venaient de ce qui restait
-encore d'indépendance aux provinces ou aux communautés, bien plus que
-de l'administration romaine[21]. Nous avons eu et nous aurons encore eu
-cette histoire de nombreuses occasions de le faire remarquer.
-
-Dans ceux des pays conquis où les besoins politiques n'existaient
-pas depuis des siècles, et où l'on n'était privé que du droit de
-se déchirer par des guerres continuelles, l'Empire fut une ère de
-prospérité
-
-[Pg 314]-[An 45]
-et de bien-être comme on n'en avait jamais connu[22]; il est même
-permis d'ajouter sans paradoxe, de liberté. D'un côté, la liberté du
-commerce et de l'industrie, dont les républiques grecques n'avaient
-pas l'idée, devint possible. D'un autre côté, la liberté de penser ne
-fit que gagner au régime nouveau. Cette liberté-là se trouve toujours
-mieux d'avoir affaire à un roi ou à un prince qu'à des bourgeois
-jaloux et bornés. Les républiques anciennes ne l'eurent pas. Les Grecs
-firent sans cela de grandes choses, grâce à l'incomparable puissance
-de leur génie; mais, il ne faut pas l'oublier, Athènes avait bel
-et bien l'inquisition[23]. L'inquisiteur, c'était l'archonte-roi;
-le saint office, c'était le portique Royal, où ressortissaient les
-accusations «d'impiété». Les accusations de cette sorte étaient fort
-nombreuses; c'est le genre de causes qu'on trouve le plus fréquemment
-dans les orateurs attiques. Non-seulement les délits philosophiques,
-tels que nier Dieu ou la Providence, mais les atteintes les plus
-légères aux cultes municipaux, la prédication de religions étrangères,
-les infractions les plus puériles à la scrupuleuse législation
-des mystères, étaient des crimes entraînant la mort, Les dieux
-qu'Aristophane bafouait
-
-[Pg 315]-[An 45]
-sur la scène tuaient quelquefois. Ils tuèrent Socrate; ils faillirent
-tuer Alcibiade. Anaxagore, Protagoras, Théodore l'Athée, Diagoras de
-Mélos, Prodicus de Céos, Stilpon, Aristote, Théophraste, Aspasie,
-Euripide[24], furent plus ou moins sérieusement inquiétés. La liberté
-de penser fut, en somme, le fruit des royautés sorties de la conquête
-macédonienne. Ce furent les Attales, les Ptolémées, qui les premiers
-donnèrent aux penseurs les facilités qu'aucune des vieilles républiques
-ne leur avait offertes. L'empire romain continua la même tradition. Il
-y eut, sous l'Empire, plus d'un acte arbitraire contre les philosophes;
-mais cela venait toujours de ce qu'ils s'occupaient de politique[25].
-On chercherait vainement, dans le recueil des lois romaines antérieures
-à Constantin, un texte contre la liberté de penser; dans l'histoire
-des empereurs, un procès de doctrine abstraite. Pas un savant ne fut
-inquiété. Des hommes que le moyen âge eut brûlés, tels que Galien,
-Lucien, Plotin, vécurent tranquilles, protégés par la loi. L'Empire
-inaugura une période de liberté, en ce
-
-[Pg 316]-[An 45]
-sens qu'il éteignit la souveraineté absolue de la famille, de la
-ville, de la tribu, et remplaça ou tempéra ces souverainetés par-celle
-de l'État. Or, un pouvoir absolu est d'autant plus vexatoire qu'il
-s'exerce dans un cercle plus restreint. Les républiques anciennes, la
-féodalité tyrannisèrent l'individu bien plus que ne l'a fait l'État.
-Certes, l'empire romain, à certaines époques, persécuta durement
-le christianisme[26]; mais du moins il ne l'arrêta pas. Or, les
-républiques l'eussent rendu impossible; le judaïsme, s'il n'avait pas
-subi la pression de l'autorité romaine, eût suffi pour l'étouffer. Ce
-qui empêcha les pharisiens de tuer le christianisme, ce furent les
-magistrats romains[27].
-
-De larges idées de fraternité universelle, sorties pour la plupart du
-stoïcisme[28], une sorte de sentiment général de l'humanité, étaient le
-fruit du régime moins étroit et de l'éducation moins exclusive auxquels
-l'individu était soumis[29]. On rêvait une nouvelle
-
-[Pg 317]-[An 45]
-ère et de nouveaux mondes[30]. La richesse publique était grande, et,
-malgré l'imperfection des doctrines économiques du temps, l'aisance
-fort répandue. Les mœurs n'étaient pas ce qu'on se figure souvent.
-A Rome, il est vrai, tous les vices s'affichaient avec un cynisme
-révoltant[31]; les spectacles surtout avaient introduit une affreuse
-corruption. Certains pays, comme l'Égypte, étaient aussi descendus à la
-dernière bassesse. Mais il y avait dans la plupart des provinces une
-classe moyenne, où la bonté, la foi conjugale, les vertus domestiques,
-la probité, étaient suffisamment répandues[32]. Existe-t-il quelque
-part un idéal de la vie de famille, dans un monde
-
-[Pg 318]-[An 45]
-d'honnêtes bourgeois de petites villes, plus charmant que celui que
-Plutarque nous a laissé? Quelle bonhomie! quelle douceur de mœurs!
-quelle chaste et aimable simplicité[33]! Chéronée n'était évidemment
-pas le seul endroit où la vie fût si pure et si innocente.
-
-Les habitudes, même en dehors de Rome, avaient bien encore quelque
-chose de cruel, soit comme reste des mœurs antiques, partout si
-sanguinaires, soit par l'influence spéciale de la dureté romaine.
-Mais on était en progrès sous ce rapport. Quel sentiment doux et pur,
-quelle impression de mélancolique tendresse n'avaient pas trouvé sous
-la plume de Virgile ou de Tibulle leur plus fine expression? Le monde
-s'assouplissait, perdait sa rigueur antique, acquérait de la mollesse
-et de la sensibilité. Des maximes d'humanité se répandaient[34];
-l'égalité, l'idée abstraite des droits de l'homme, étaient hautement
-prêchées par le stoïcisme[35]. La femme, grâce au système dotal du
-droit romain, devenait de plus en plus maîtresse d'elle-même; les
-préceptes sur la manière
-
-[Pg 319]-[An 45]
-de traiter les esclaves s'élevaient[36]; Sénèque mangeait avec les
-siens[37]. L'esclave n'est plus cet être nécessairement grotesque et
-méchant, que la comédie latine introduit pour provoquer les éclats de
-rire, et que Caton recommande de traiter comme une bête de somme[38].
-Maintenant les temps sont bien changés. L'esclave est moralement
-égal à son maître; on admet qu'il est capable de vertu, de fidélité,
-de dévouement, et il en donne des preuves[39]. Les préjugés sur la
-noblesse de naissance s'effaçaient[40]. Plusieurs lois très-humaines et
-très-justes s'établissaient,
-
-[Pg 320]-[An 45]
-même sous les plus mauvais empereurs[41]. Tibère était un financier
-habile; il fonda sur des bases excellentes un établissement de crédit
-foncier[42]. Néron porta dans le système des impôts, jusque-là
-inique et barbare, des perfectionnements qui font honte même à notre
-temps[43]. Le progrès de la législation était considérable, bien que la
-peine de mort fût encore stupidement prodiguée. L'amour du pauvre, la
-sympathie pour tous, l'aumône, devenaient des vertus[44].
-
-Le théâtre était un des scandales les plus insupportables aux honnêtes
-gens, et l'une des premières causes qui excitaient l'antipathie des
-juifs et des judaïsants de toute espèce contre la civilisation profane
-du temps. Ces cuves gigantesques leur semblaient
-
-[Pg 321]-[An 45]
-le cloaque où bouillonnaient tous les vices. Pendant que les premiers
-rangs applaudissaient, souvent aux gradins les plus élevés se faisaient
-jour la répulsion et l'horreur. Les spectacles de gladiateurs ne
-s'établirent qu'avec peine dans les provinces. Les pays helléniques, du
-moins, les réprouvèrent, et s'en tinrent le plus souvent aux anciens
-exercices grecs[45]. Les jeux sanglants gardèrent toujours en Orient
-une marque d'origine romaine très-prononcée[46]. Les Athéniens, par
-émulation contre ceux de Corinthe[47], ayant un jour délibéré d'imiter
-ces jeux barbares, un philosophe se leva, dit-on, et fit une motion
-pour qu'on renversât préalablement l'autel de la Pitié[48]. L'horreur
-du théâtre, du stade, du gymnase, c'est-à-dire des lieux publics, de ce
-qui constituait essentiellement une ville grecque ou romaine, fut ainsi
-l'un des sentiments les plus profonds des chrétiens, et l'un de ceux
-qui eurent le plus de conséquence. La civilisation ancienne était une
-civilisation publique; les choses s'y passaient en plein air, devant
-les citoyens assemblés; c'était l'inverse de nos sociétés, où la vie
-est toute
-
-[Pg 322]-[An 45]
-privée et dose dans l'enceinte de la maison. Le théâtre avait hérité de
-l'_agora_ et du _forum_. L'anathème jeté sur le théâtre rejaillit sur
-toute la société. Une rivalité profonde s'établit entre l'église, d'une
-part, les jeux publics de l'autre. L'esclave, chassé des jeux, se porta
-à l'église. Je ne me suis jamais assis dans ces mornes arènes, qui sont
-toujours le reste le mieux conservé d'une ville antique, sans y avoir
-vu en esprit la lutte des deux mondes:--ici l'honnête pauvre homme,
-déjà à demi chrétien, assis au dernier rang, se voilant la face et
-sortant indigné,--là un philosophe se levant tout à coup et reprochant
-à la foule sa bassesse[49]. Ces exemples étaient rares au premier
-siècle. Cependant la protestation commençait à se faire entendre[50].
-Le théâtre devenait un lieu fort décrié[51].
-
-La législation et les règles administratives de l'Empire étaient encore
-un véritable chaos. Le despotisme central, les franchises municipales
-et provinciales, le caprice des gouverneurs, les violences des
-communautés
-
-[Pg 323]-[An 45]
-indépendantes se heurtaient de la manière la plus étrange. Mais la
-liberté religieuse gagnait à ces conflits. La belle administration
-unitaire qui s'établit à partir de Trajan sera bien plus fatale au
-culte naissant que l'état irrégulier, plein d'imprévu, sans police
-rigoureuse, du temps des Césars.
-
-Les institutions d'assistance publique, fondées sur ce principe que
-l'État a des devoirs paternels envers ses membres, ne se développèrent
-largement que depuis Nerva et Trajan[52]. On en trouve cependant
-quelques traces au premier siècle[53]. Il y avait déjà des secours pour
-les enfants[54], des distributions d'aliments aux indigents, des taxes
-de boulangerie avec indemnité pour les marchands, des précautions pour
-l'approvisionnement, des primes et des assurances pour les armateurs,
-des bons de pain qui permettaient d'acheter le blé à prix réduit[55].
-Tous les empereurs,
-
-[Pg 324]-[An 45]
-sans exception, montrèrent la plus grande sollicitude pour ces
-questions, inférieures si l'on veut, mais qui, à certaines époques,
-priment toutes les autres. Dans la haute antiquité, on peut dire
-que le monde n'avait pas besoin de charité. Le monde alors était
-jeune, vaillant; l'hôpital était inutile. La bonne et simple morale
-homérique, selon laquelle l'hôte, le mendiant, viennent de la part
-de Jupiter[56], est la morale de robustes et gais adolescents. La
-Grèce, à son âge classique, énonça les maximes les plus exquises de
-pitié, de bienfaisance, d'humanité, sans y mêler aucune arrière-pensée
-d'inquiétude sociale ou de mélancolie[57]. L'homme, à cette époque,
-était encore sain et heureux; on pouvait ne pas tenir compte du
-mal. Sous le rapport des institutions de secours mutuels, les Grecs
-eurent d'ailleurs une grande antériorité sur les Romains[58]. Jamais
-une disposition libérale, bienveillante, ne sortit de cette cruelle
-noblesse qui exerça, pendant la durée de la République, un pouvoir si
-oppressif. Au temps où nous sommes, les fortunes colossales
-
-[Pg 325]-[An 45]
-de l'aristocratie, le luxe, les grandes agglomérations d'hommes sur
-certains points, et par-dessus tout la dureté de cœur particulière
-aux Romains, leur aversion pour la pitié[59], avaient fait naître le
-«paupérisme». Les complaisances de certains empereurs pour la canaille
-de Rome n'avaient fait qu'aggraver le mal. La sportule, les _tesseræ
-frumentariæ_ encourageaient le vice et l'oisiveté, mais ne portaient
-aucun remède à la misère. Ici, comme en beaucoup d'autres choses,
-l'Orient avait sur le monde occidental une réelle supériorité. Les
-Juifs possédaient de vraies institutions charitables. Les temples
-d'Égypte paraissent avoir eu quelquefois une caisse des pauvres[60].
-Le collége de reclus et de recluses du Sérapéum de Memphis[61] était
-aussi, en quelque manière, un établissement de charité. La crise
-terrible que traversait l'humanité dans la capitale de l'Empire se
-faisait peu sentir dans les pays éloignés, où la vie était restée plus
-simple. Le reproche d'avoir empoisonné la terre, l'assimilation de Rome
-à une courtisane qui a versé
-
-[Pg 326]-[An 45]
-au monde le vin de son immoralité, était juste à beaucoup d'égards[62].
-La province valait mieux que Rome, ou plutôt les éléments impurs qui de
-toutes parts s'amassaient à Rome, comme en un égout, avaient formé là
-un foyer d'infection, où les vieilles vertus romaines étaient étouffées
-et où les bonnes semences venues d'ailleurs se développaient lentement.
-
-L'état intellectuel des diverses parties de l'Empire était peu
-satisfaisant. Sous ce rapport, il y avait une véritable décadence.
-La haute culture de l'esprit n'est pas aussi indépendante des
-circonstances politiques que l'est la moralité privée. Il s'en faut,
-d'ailleurs, que les progrès de la haute culture de l'esprit et ceux de
-la moralité soient parallèles. Marc-Aurèle fut certes un plus honnête
-homme que tous les anciens philosophes grecs; et pourtant ses notions
-positives sur les réalités de l'univers sont inférieures à celles
-d'Aristote, d'Épicure; car il croit par moments aux dieux comme à des
-personnages finis et distincts, aux songes, aux présages. Le monde,
-à l'époque romaine, accomplit un progrès de moralité et subit une
-décadence scientifique. De Tibère à Nerva, cettle décadence est tout à
-fait sensible. Le
-
-[Pg 327]-[An 45]
-génie grec, avec une originalité, une force, une richesse qui n'ont
-jamais été égalées, avait créé depuis des siècles l'encyclopédie
-rationnelle, la discipline normale de l'esprit. Ce mouvement
-merveilleux, datant de Thalès et des premières écoles d'Ionie (six
-cents ans avant Jésus-Christ), était à peu près arrêté vers l'an 120
-avant Jésus-Christ. Les derniers survivants de ces cinq siècles de
-génie, Apollonius de Perge, Ératosthène, Aristarque, Héron, Archimède,
-Hipparque, Chrysippe, Carnéade, Panétius, étaient morts sans avoir eu
-de successeurs. Je ne vois que Posidonius et quelques astronomes qui
-continuent encore les vieilles traditions d'Alexandrie, de Rhodes,
-de Pergame. La Grèce, si habile à créer, n'avait pas su tirer de sa
-science ni de sa philosophie un enseignement populaire, un remède
-contre les superstitions. Tout en possédant dans leur sein d'admirables
-instituts scientifiques, l'Égypte, l'Asie Mineure, la Grèce même
-étaient livrées aux plus sottes croyances. Or, quand la science
-n'arrive pas à dominer la superstition, la superstition étouffe la
-science. Entre ces deux forces opposées, le duel est à mort.
-
-L'Italie, en adoptant la science grecque, avait su, un moment, l'animer
-d'un sentiment nouveau. Lucrèce avait fourni le modèle du grand poëme
-philosophique, à la fois hymne et blasphème, inspirant
-
-[Pg 328]-[An 45]
-tour à tour la sérénité et le désespoir, pénétré de ce sentiment
-profond de la destinée humaine qui manqua toujours aux Grecs. Ceux-ci,
-en vrais enfants qu'ils étaient, prenaient la vie d'une façon si
-gaie, que jamais ils ne songèrent à maudire les dieux, à trouver la
-nature injuste et perfide envers l'homme. De plus graves pensées se
-firent jour chez les philosophes latins. Mais, pas mieux que la Grèce,
-Rome ne sut faire de la science la base d'une éducation populaire.
-Pendant que Cicéron donnait avec un tact exquis une forme achevée
-aux idées qu'il empruntait aux Hellènes; que Lucrèce écrivait son
-étonnant poëme; qu'Horace avouait à Auguste, qui ne s'en émouvait pas,
-sa franche incrédulité; qu'un des plus charmants poètes du temps,
-Ovide, traitait en élégant libertin les fables les plus respectables;
-que les grands stoïciens tiraient les conséquences pratiques de la
-philosophie grecque, les plus folles chimères trouvaient créance, la
-foi au merveilleux était sans bornes. Jamais on ne fut plus occupé de
-prophéties, de prodiges[63]. Le beau déisme éclectique de Cicéron[64],
-continué et perfectionné encore par Sénèque[65],
-
-[Pg 329]-[An 45]
-restait la croyance d'un petit nombre d'esprits élevés, n'exerçant
-aucune action sur leur siècle.
-
-L'Empire, jusqu'à Vespasien, n'avait rien qui pût s'appeler instruction
-publique[66]. Ce qu'il eut plus tard en ce genre fut presque borné à de
-fades exercices de grammairiens; la décadence générale en fut plutôt
-hâtée que ralentie. Les derniers temps du gouvernement républicain
-et le règne d'Auguste furent témoins d'un des plus beaux mouvements
-littéraires qu'il y ait jamais eu. Mais, après la mort du grand
-empereur, la décadence est rapide, ou, pour mieux dire, tout à fait
-subite. La société intelligente et cultivée des Cicéron, des Atticus,
-des César, des Mécène, des Agrippa, des Pollion, avait disparu comme
-un songe. Sans doute, il y avait encore des hommes éclairés, des
-hommes au courant de la science de leur temps, occupant de hautes
-positions sociales, tels que les Sénèques et la société littéraire dont
-ils étaient le centre, Lucilius, Gallion, Pline. Le corps du droit
-romain, qui est la philosophie même codifiée, la mise en pratique du
-rationalisme grec, continuait sa majestueuse croissance. Les grandes
-familles romaines
-
-[Pg 330]-[An 45]
-avaient conservé un fond de religion élevée et une grande horreur de la
-superstition[67]. Les géographes Strabon et Pomponius Méla, le médecin
-et encyclopédiste Celse, le botaniste Dioscoride, le jurisconsulte
-Sempronius Proculus, étaient des têtes fort bien faites. Mais c'étaient
-là des exceptions. A part quelques milliers d'hommes éclairés, le monde
-était plongé dans une complète ignorance des lois de la nature[68].
-La crédulité était une maladie générale[69]. La culture littéraire se
-réduisait à une creuse rhétorique, qui n'apprenait rien. La direction
-essentiellement morale et pratique que la philosophie avait prise
-bannissait les grandes spéculations. Les connaissances humaines, si
-l'on excepte la géographie, ne faisaient aucun progrès. L'amateur
-instruit et lettré remplaçait le savant créateur. Le suprême défaut des
-Romains faisait sentir ici sa fatale influence. Ce peuple, si grand
-par l'empire, était secondaire par l'esprit. Les Romains les plus
-instruits, Lucrèce, Vitruve, Celse, Pline, Sénèque, étaient, pour les
-connaissances
-
-[Pg 331]-[An 45]
-positives, les écoliers des Grecs. Trop souvent même, c'était la plus
-médiocre science grecque que l'on copiait médiocrement[70]. La ville
-de Rome n'eut jamais de grande école scientifique. Le charlatanisme
-y régnait presque sans contrôle. Enfin, la littérature latine, qui
-certainement eut des parties admirables, fleurit peu de temps et ne
-sortit pas du monde occidental[71].
-
-La Grèce, heureusement, restait fidèle à son génie. Le prodigieux
-éclat de la puissance romaine l'avait éblouie, interdite, mais non
-anéantie. Dans cinquante ans, elle aura reconquis le monde, elle sera
-de nouveau la maîtresse de tous ceux qui pensent, elle s'assiéra sur
-le trône avec les Antonins. Mais, maintenant, la Grèce elle-même est
-à une de ses heures de lassitude. Le génie y est rare; la science
-originale, inférieure à ce qu'elle avait été aux siècles précédents et
-à ce qu'elle sera au siècle suivant. L'école d'Alexandrie, en décadence
-depuis près de deux siècles, qui, cependant, à l'époque de César,
-possédait encore Sosigène, est muette maintenant.
-
-De la mort d'Auguste à l'avénement de Trajan, il faut donc placer une
-période d'abaissement momentané pour l'esprit humain. Le monde antique
-était loin
-
-[Pg 332]-[An 45]
-d'avoir dit son dernier mot; mais la cruelle épreuve qu'il traversait
-lui ôtait la voix et le cœur. Viennent des jours meilleurs, et
-l'esprit, délivré du désolant régime des Césars, semblera revivre.
-Épictète, Plutarque, Dion Chrysostome, Quintilien, Tacite, Pline le
-Jeune, Juvénal, Rufus d'Éphèse, Arétée, Galien, Ptolémée, Hypsiclès,
-Théon, Lucien, ramèneront les plus beaux jours de la Grèce, non de
-cette Grèce inimitable qui n'a existé qu'une fois pour le désespoir et
-le charme de ceux qui aiment le beau, mais d'une Grèce riche et féconde
-encore, qui, en confondant ses dons avec ceux de l'esprit romain,
-produira des fruits nouveaux pleins d'originalité.
-
-Le goût général était fort mauvais. Les grands écrivains grecs font
-défaut. Les écrivains latins que nous connaissons, à l'exception du
-satirique Perse, sont médiocres et sans génie. La déclamation gâtait
-tout. Le principe par lequel le public jugeait des œuvres de l'esprit
-était à peu près le même que de notre temps. On ne cherchait que le
-trait brillant. La parole n'était plus ce vêtement simple de la pensée,
-tirant toute son élégance de sa parfaite proportion avec l'idée à
-exprimer. On cultivait la parole pour elle-même. Le but d'un auteur en
-écrivant était de montrer son talent. On mesurait l'excellence d'une
-«récitation» ou lecture publique, au nombre
-
-[Pg 333]-[An 45]
-de mots applaudis dont elle était semée. Le grand principe qu'en
-fait d'art tout doit servir à l'ornement, mais que tout ce qui est
-mis exprès pour l'ornement est mauvais, ce principe, dis-je, était
-profondément oublié. Le temps était, si l'on veut, très-littéraire.
-On ne parlait, que d'éloquence, de bon style, et au fond presque tout
-le monde écrivait mal; il n'y avait pas un seul orateur; car le bon
-orateur, le bon écrivain sont gens qui ne font métier ni de l'un ni
-de l'autre. Au théâtre, l'acteur principal absorbait l'attention;
-on supprimait les pièces pour ne réciter que les morceaux d'éclat,
-les _cantica_. L'esprit de la littérature était un «dilettantisme»
-niais, qui gagnait jusqu'aux empereurs, une sotte vanité qui portait
-chacun à prouver qu'il avait de l'esprit. De là une extrême fadeur,
-d'interminables «Théséides», des drames faits pour être lus en coterie,
-toute une banalité poétique qu'on ne peut comparer qu'aux épopées et
-aux tragédies classiques d'il y a soixante ans.
-
-Le stoïcisme lui-même ne put échapper à ce défaut, ou du moins ne
-sut pas, avant Épictète et Marc-Aurèle, trouver une belle forme pour
-revêtir ses doctrines. Ce sont des monuments vraiment étranges que ces
-tragédies de Sénèque, où les plus hauts sentiments sont exprimés sur le
-ton d'un
-
-[Pg 334]-[An 45]
-charlatanisme littéraire tout à fait fatigant, indices à la fois d'un
-progrès moral et d'une décadence de goût irrémédiable. Il en faut
-dire autant de Lucain. La tension d'âme, effet naturel de ce que la
-situation avait d'éminemment tragique, donnait naissance à un genre
-enflé, où l'unique souci était de briller par de belles sentences. Il
-arrivait quelque chose d'analogue à ce qui se passa chez nous sous la
-Révolution; la crise la plus forte qui fut jamais ne produisit guère
-qu'une littérature de rhéteurs, pleine de déclamation. Il ne faut pas
-s'arrêter à cela. Les pensées neuves s'expriment parfois avec beaucoup
-de prétention. Le style de Sénèque est sobre, simple et pur, comparé à
-celui de saint Augustin. Or, nous pardonnons à saint Augustin son style
-souvent détestable, ses _concetti_ insipides, pour ses beaux sentiments.
-
-En tout cas, cette éducation, noble et distinguée à beaucoup d'égards,
-n'arrivait pas jusqu'au peuple. C'eût été là un médiocre inconvénient,
-si le peuple avait eu du moins un aliment religieux, quelque chose
-d'analogue à ce que reçoivent, à l'église, les portions les plus
-déshéritées de nos sociétés. Mais la religion dans toutes les parties
-de l'Empire était fort abaissée. Rome, avec une haute raison, avait
-laissé debout les anciens cultes, n'en retranchant que ce
-
-[Pg 335]-[An 45]
-qui était inhumain[72], séditieux ou injurieux pour les autres[73].
-Elle avait étendu sur tous une sorte de vernis officiel, qui les
-amenait à se ressembler et les fondait tant bien que mal ensemble.
-Malheureusement, ces vieux cultes, d'origine fort diverse, avaient
-un trait commun: c'était une égale impossibilité d'arriver à un
-enseignement théologique, à une morale appliquée, à une prédication
-édifiante, à un ministère pastoral vraiment fructueux pour le peuple.
-Le temple païen n'était nullement ce que furent à leur belle époque la
-synagogue et l'église, je veux dire maison commune, école, hôtellerie,
-hospice, abri où le pauvre va chercher un asile[74]. C'était une
-froide _cella_, où l'on n'entrait guère, où l'on n'apprenait rien. Le
-culte romain était peut-être le moins mauvais de ceux qu'on pratiquait
-encore. La pureté de cœur et de corps y était considérée comme faisant
-partie de la religion[75]. Par sa gravité, sa décence, son austérité,
-ce culte, à part quelques farces analogues à notre carnaval, était
-supérieur aux cérémonies bizarres et prêtant au ridicule que les
-personnes atteintes des manies orientales introduisaient
-
-[Pg 336]-[An 45]
-secrètement. L'affectation que mettaient les patriciens romains à
-distinguer «la religion», c'est-à-dire leur propre culte, de «la
-superstition», c'est-à-dire des cultes étrangers[76], nous paraît
-cependant assez puérile. Tous les cultes païens étaient essentiellement
-superstitieux. Le paysan qui de nos jours met un sou dans le tronc
-d'une chapelle à miracles, qui invoque tel saint pour ses bœufs ou ses
-chevaux, qui boit de certaine eau dans certaines maladies, est en cela
-païen. Presque toutes nos superstitions sont les restes d'une religion
-antérieure au christianisme, que celui-ci n'a pu déraciner entièrement.
-Si l'on voulait retrouver de nos jours l'image du paganisme, c'est dans
-quelque village perdu, au fond des campagnes les plus arriérées, qu'il
-faudrait le chercher.
-
-N'ayant pour gardiens qu'une tradition populaire vacillante et des
-sacristains intéressés, les cultes païens ne pouvaient manquer de
-dégénérer en adulation[77]. Auguste, quoique avec réserve, accepta
-
-[Pg 337]-[An 45]
-d'être adoré de son vivant dans les provinces[78]. Tibère laissa juger
-sous ses yeux cet ignoble concours des villes d'Asie, se disputant
-l'honneur de lui élever un temple[79]. Les extravagantes impiétés de
-Caligula[80] ne produisirent aucune réaction; hors du judaïsme, il ne
-se trouva pas un seul prêtre pour résister à de telles folies. Sortis
-pour la plupart d'un culte primitif des forces naturelles, dix fois
-transformés par des mélanges de toute sorte et par l'imagination des
-peuples, les cultes païens étaient limités par leur passé. On n'en
-pouvait tirer ce qui n'y fut jamais, le déisme, l'édification. Les
-Pères de l'Église nous font sourire quand ils relèvent les méfaits de
-Saturne comme père de famille, de Jupiter comme mari. Mais, certes,
-il était bien plus ridicule encore d'ériger Jupiter (c'est-à-dire
-l'atmosphère) en un dieu moral, qui commande, défend, récompense,
-punit. Dans un monde qui aspirait à posséder un catéchisme, que
-pouvait-on faire d'un culte comme, celui de Vénus, sorti d'une vieille
-nécessité
-
-[Pg 338]-[An 45]
-sociale des premières navigations phéniciennes dans la Méditerranée,
-mais devenu avec le temps un outrage à ce qu'on envisageait de plus en
-plus comme l'essence de la religion?
-
-De toutes parts, en effet, se manifestait avec énergie le besoin d'une
-religion monothéiste, donnant pour base à la morale des prescriptions
-divines. Il vient ainsi une époque où les religions naturalistes,
-réduites à de purs enfantillages, à des simagrées de sorciers, ne
-peuvent plus suffire aux sociétés, où l'humanité veut une religion
-morale, philosophique. Le bouddhisme, le zoroastrisme, répondirent
-à ce besoin dans l'Inde, dans la Perse. L'orphisme, les mystères,
-avaient tenté la même chose dans le monde grec, sans réussir d'une
-manière durable. A l'époque où nous sommes, le problème se posait
-pour l'ensemble du monde avec une sorte d'unanimité solennelle et
-d'impérieuse grandeur.
-
-La Grèce, il est vrai, faisait une exception à cet égard. L'hellénisme
-était beaucoup moins usé que les autres religions de l'Empire.
-Plutarque, dans sa petite ville de Béotie, vécut de l'hellénisme,
-tranquille, heureux, content comme un enfant, avec la conscience
-religieuse la plus calme. Chez lui, pas une trace de crise, de
-déchirement, d'inquiétude, de révolution imminente. Mais il n'y avait
-que l'esprit
-
-[Pg 339]-[An 45]
-grec qui fût capable d'une sérénité si enfantine. Toujours satisfaite
-d'elle-même, fière de son passé et de cette brillante mythologie dont
-elle possédait tous les lieux saints, la Grèce ne participait pas aux
-tourments intérieurs qui travaillaient le reste du monde. Seule, elle
-n'appelait pas le christianisme; seule, elle voulut s'en passer; seule,
-elle prétendit mieux faire[81]. Cela tenait à cette jeunesse éternelle,
-à ce patriotisme, à cette gaieté, qui ont toujours caractérisé le
-véritable Hellène, et qui, aujourd'hui encore, font que le Grec est
-comme étranger aux soucis profonds qui nous minent. L'hellénisme se
-trouva ainsi en mesure de tenter une renaissance qu'aucun autre des
-cultes de l'Empire n'aurait pu essayer. Au IIe, au IIIe au IVe siècle
-de notre ère, l'hellénisme se constituera en religion organisée, par
-une sorte de fusion entre la mythologie et la philosophie grecques,
-et, avec ses philosophes thaumaturges, ses anciens sages érigés en
-révélateurs, ses légendes de Pythagore et d'Apollonius, fera au
-christianisme une concurrence qui, pour être restée impuissante, n'en a
-pas moins été le plus dangereux obstacle que la religion de Jésus ait
-trouvé sur son chemin.
-
-
-[Pg 340]-[An 45]
-Cette tentative ne se produisit pas encore au temps des Césars. Les
-premiers philosophes qui essayèrent une espèce d'alliance entre la
-philosophie et le paganisme, Euphrate de Tyr, Apollonius de Tyane et
-Plutarque, sont de la fin du siècle. Euphrate de Tyr nous est mal
-connu. La légende a tellement recouvert la trame de la biographie
-véritable d'Apollonius, qu'on ne sait s'il faut le compter parmi les
-sages, parmi les fondateurs religieux ou parmi les charlatans. Quant à
-Plutarque, c'est moins un penseur, un novateur, qu'un esprit modéré qui
-veut mettre tout le monde d'accord en rendant la philosophie timide et
-la religion à moitié raisonnable. Il n'y a rien chez lui de Porphyre
-ni de Julien. Les essais d'exégèse allégorique des stoïciens[82] sont
-bien faibles. Les mystères, comme ceux de Bacchus, où l'on enseignait
-l'immortalité de l'âme sous de gracieux symboles[83], étaient bornés
-à certains pays et n'avaient pas d'influence étendue. L'incrédulité à
-la religion officielle était générale dans la classe éclairée[84]. Les
-hommes politiques
-
-[Pg 341]-[An 45]
-qui affectaient le plus de soutenir le culte de l'État s'en raillaient
-par de forts jolis mots[85]. On énonçait ouvertement le système immoral
-que les fables religieuses ne sont bonnes que pour le peuple, et
-doivent être maintenues pour lui[86]. Précaution fort inutile; car la
-foi du peuple était elle-même profondément ébranlée[87].
-
-A partir de l'avénement de Tibère, il est vrai, une réaction religieuse
-est sensible. Il semble que le monde s'effraye de l'incrédulité avouée
-des temps de César et d'Auguste; on prélude à la malencontreuse
-tentative de Julien; toutes les superstitions se voient réhabilitées
-par raison d'État[88]. Valère Maxime donne le premier exemple d'un
-écrivain de bas étage se faisant
-
-[Pg 342]-[An 45]
-l'auxiliaire de théologiens aux abois, d'une plume vénale ou souillée
-mise au service de la religion. Mais ce sont les cultes étrangers qui
-profitent le plus de ce retour. La réaction sérieuse en faveur du
-culte gréco-romain ne se produira qu'au IIe siècle. Maintenant, les
-classes que possède l'inquiétude religieuse se tournent vers les cultes
-venus de l'Orient[89]. Isis et Scrapis trouvent plus de faveur que
-jamais[90]. Les imposteurs de toute espèce, thaumaturges; magiciens,
-profitent de ce besoin, et, comme il arrive d'ordinaire aux époques
-et dans les pays où la religion d'État est faible, pullulent de tous
-côtés[91]; qu'on se rappelle les types réels ou fictifs d'Apollonius de
-Tyane, d'Alexandre d'Abonotique, de Pérégrinus, de Simon de Gitton[92].
-Ces erreurs mêmes et ces chimères étaient comme une prière de la terre
-en travail, comme les essais infructueux d'un monde cherchant sa règle
-et aboutissant parfois dans ses efforts convulsifs à de monstrueuses
-créations destinées à l'oubli.
-
-
-[Pg 343]-[An 45]
-En somme, le milieu du premier siècle est une des époques les plus
-mauvaises de l'histoire ancienne. La société grecque et romaine s'y
-montre en décadence sur ce qui précède et fort arriérée à l'égard
-de ce qui suit. Mais la grandeur de la crise décelait bien quelque
-formation étrange et secrète. La vie semblait avoir perdu ses mobiles;
-les suicides se multipliaient[93]. Jamais siècle n'avait offert une
-telle lutte entre le bien et le mal. Le mal, c'était un despotisme
-redoutable, mettant le monde entre les mains d'hommes atroces et de
-fous; c'était la corruption de mœurs, qui résultait de l'introduction
-à Rome des vices de l'Orient; c'était l'absence d'une bonne religion
-et d'une sérieuse instruction publique. Le bien, c'était, d'une part,
-la philosophie, combattant à poitrine découverte contre les tyrans,
-défiant les monstres, trois ou quatre fois proscrite en un demi-siècle
-(sous Néron, sous Vespasien, sous Domitien)[94]; c'étaient, d'une autre
-part, les efforts de la vertu populaire, ces légitimes aspirations à un
-meilleur état religieux, cette tendance vers les confréries, vers les
-cultes monothéistes, cette réhabilitation du
-
-[Pg 344]-[An 45]
-pauvre, qui se produisaient principalement sous le couvert du judaïsme
-et du christianisme. Ces deux grandes protestations étaient loin
-d'être d'accord; le parti philosophique et le parti chrétien ne se
-connaissaient pas, et ils avaient si peu conscience de la communauté
-de leurs efforts, que le parti philosophique, étant arrivé au pouvoir
-par l'avénement de Nerva, fut loin d'être favorable au christianisme.
-A vrai dire, le dessein des chrétiens était bien plus radical. Les
-stoïciens, maîtres de l'Empire, le réformèrent et présidèrent aux cent
-plus belles années de l'histoire de l'humanité. Les chrétiens, maîtres
-de l'empire à partir de Constantin, achevèrent de le ruiner. L'héroïsme
-des uns ne doit pas faire oublier celui des autres. Le christianisme,
-si injuste pour les vertus païennes, prit à tâche de déprécier ceux qui
-avaient combattu les mêmes ennemis que lui. Il y eut dans la résistance
-de la philosophie, au premier siècle, autant de grandeur que dans
-celle du christianisme; mais que la récompense de part et d'autre a
-été inégale! Le martyr qui renversa du pied les idoles a sa légende;
-pourquoi Annæus Cornutus, qui déclara devant Néron que les livres de
-celui-ci ne vaudraient jamais ceux de Chrysippe[95]; pourquoi Helvidius
-Priscus,
-
-[Pg 345]-[An 45]
-qui dit en face à Vespasien: «Il est en toi de tuer; en moi de
-mourir[96];» pourquoi Démétrius le Cynique, qui répondit à Néron
-irrité: «Vous me menacez de la mort; mais la nature vous en
-menace[97],» n'ont-ils pas leur image parmi les héros populaires que
-tous aiment et saluent? L'humanité dispose-t-elle de tant de forces
-contre le vice et la bassesse, qu'il soit permis à chaque école de
-vertu de repousser l'aide des autres et de soutenir qu'elle seule a le
-droit d'être courageuse, fière, résignée?
-
-[1] Tacite, _Ann._, I, 2; Florus, IV, 3; Pomponius, dans le Digeste, l.
-I, tit. ii, fr. 2.
-
-[2] Hélicon, Apelle, Eucère, etc. Les «rois» d'Orient étaient
-considérés par les Romains comme les maîtres en tyrannie de leurs
-mauvais empereurs. Dion Cassius, LIX, 24.
-
-[3] Voir l'inscription du parasite d'Antoine, dans les _Comptes rendus
-de l'Acad. des Inscr. et B.-L._, 1864, p. 166 et suiv. Comparez Tacite,
-_Ann._, IV, 55-56.
-
-[4] Voir comme exemple l'oraison funèbre de Turia, par son mari Q.
-Lucrétius Vespillo; texte épigraphique publié pour la première fois
-d'une manière complète par M. Mommsen, dans les _Mémoires de l'Académie
-de Berlin_ pour 1863, p. 455 et suiv. Comparez l'oraison funèbre de
-Murdia (Orelli, _Inscr. lat._, n° 4860) et celle de Matidie, par
-l'empereur Adrien (_Mém. de l'Académie de Berlin_, vol. cité, p. 483
-et suiv.) On se laisse trop préoccuper par les passages des satiriques
-latins où les vices des femmes sont âprement relevés. C'est comme si
-l'on traçait le tableau des mœurs générales du XVIIe siècle d'après
-Mathurin Resnier et Boileau.
-
-[5] Orelli, nos 2647 et suiv., surtout 2677, 2742, 4530, 4860: Henzen.
-nos 7382 et suiv., surtout un 7406; Renier, _Inscr. de l'Algérie_, n°
-1987. Ces épithètes peuvent avoir été souvent mensongères; mais elles
-prouvent du moins le prix qu'on attachait à la vertu.
-
-[6] Pline, Epist., VII, 19; IX, 13; Appien, _Guerres civiles_, IV, 36.
-Fannia suivit deux fois en exil son mari Helvidius Priscus; elle fut
-bannie une troisième fois après sa mort.
-
-[7] L'héroïsme d'Arria est connu de tous.
-
-[8] Suétone, _Aug._, 73; Oraison funèbre de Turia, I, ligne 30.
-
-[9] Oraison funèbre de Turia, I, ligne 31.
-
-[10] L'opinion beaucoup trop sévère de saint Paul (Rom., i, 24 et
-suiv.) s'explique de la même manière. Saint Paul ne connaissait pas la
-haute société romaine. Ce sont là, d'ailleurs, de ces invectives comme
-on font les prédicateurs, et qu'il ne faut jamais prendre à la lettre.
-
-[11] Sénèque, _Epist._, xii, xxiv, xxvi, lviii, lxx; _De ira_, III, 15;
-_De tranquillitate animi_, 10.
-
-[12] Apocal., xvii. Cf. Sénèque, _Epist._, xcv, 16 et suiv.
-
-[13] Suétone, _Aug._, 48.
-
-[14] Les exemples en sont innombrables dans les inscriptions.
-
-[15] Plutarque, _Prœc. ger. reipubl._, xv, 3-4; _An seni sit ger.
-resp._, entier.
-
-[16] Jos., _Ant._, XIV, x, 22, 23. Comp. Tacite, _Ann._, IV, 55-56;
-Rutilius Numatianus, _Itin._, I, 63 et suiv.
-
-[17] «Immensa romanæ pacis majestas.» Pline, _Hist. nat._, XXVII, 1.
-
-[18] Ælius Aristide, _Éloge de Rome_, entier; Plutarque, traité de la
-_Fortune des Romains_, le commencement; Philon, _Leg. ad Caium_, § 21,
-22, 39, 40.
-
-[19] Denys d'Halicarnasse, _Antiquités romaines_, I, commenc.
-
-[20] Plutarque, _Vie de Solon_, 20.
-
-[21] Voir Athénée, XII, 68; Élien, _Var. Hist._, IX, 12; Suidas, au mot
-Ἐπίκουρος.
-
-[22] Tacite, _Ann._, I, 2.
-
-[23] Étudiez le caractère d'Euthyphron dans Platon.
-
-[24] Diog. Laërce, II, 101, 116; V, 5, 6, 37, 38; IX, 32; Athénée,
-XIII, 92; XV, 52; Élien, _Var. Hist._, II, 23; III, 36; Plutarque,
-_Périclès_, 32; _De plac. philos._, I, vii, 2; Diod. Sic., XIII, vi, 7;
-Scol. d'Aristophane, in _Aves_, 1073.
-
-[25] En particulier, sous Vespasien; fait d'Helvidius Priscus.
-
-[26] Nous essayerons cependant de montrer plus tard que ces
-persécutions, au moins jusqu'à celle de Dèce, ont été exagérées.
-
-[27] Les premiers chrétiens sont, en effet, très-respectueux pour
-l'autorité romaine. Rom., xiii, 1 et suiv.; I Petri, iv, 14-16. Pour S.
-Luc, voyez ci-dessus, Introd., p. xxii-xxiii.
-
-[28] Diogène Laërce, VII, i, 32, 33; Eusèbe, _Prépar. évang._, XV, 15;
-et, en général, le _De legibus_ et le _De officiis_ de Cicéron.
-
-[29] Térence, _Heautont._, I, i, 77; Cic., _De finibus bon. et mal._,
-V, 23; _Partit. orat._, 16, 24; Ovide, _Fastes_, II, 684; Lucain, VI,
-34 et suiv.; Sénèque, _Epist._, xlviii, xcv, 51 et suiv.; _De ira_,
-I, 5; III, 43; Arrien, _Dissert. d'Épict._, I, ix, 6; II, v, 26,
-Plutarque, _De la fort. des Rom._, 2; _De la fort. d'Alexandre_, I, 8,
-9.
-
-[30] Virgile, _Égl._, iv; Sénèque, _Médée_, 375 et suiv.
-
-[31] Tac., _Ann._, II, 85; Suétone, _Tib._, 35; Ovide, _Fast._, II,
-497-514.
-
-[32] Les inscriptions de femmes contiennent les expressions les plus
-touchantes. «Mater omnium hominum, parens omnibus subveniens,» dans
-Renier, _Inscr. de l'Algérie_, n° 1987. Comp. _ibid._, n° 2756;
-Mommsen, _Inscr. R. N._, n° 1431. «Duobus virtutis et castitatis
-exemplis,» _Not. et mém. de la Soc. de Constantine_, 1865, p. 158. Voir
-l'inscription d'Urbanille, dans Guérin, _Voy. archéol. dans la rég. de
-Tunis_, I, 289 et la délicieuse inscription Orelli, n° 4648. Plusieurs
-de ces textes sont postérieurs au premier siècle; mais les sentiments
-qu'ils expriment n'étaient pas nouveaux, quand on les écrivit.
-
-[33] _Propos de table_, I, v, 1; _Vie de Démosth._, 2; le dialogue de
-_l'Amour_, 2, et surtout la _Consolation_ à sa femme.
-
-[34] «Caritas generis humani,» Cic., _De finibus_, V, 23. «Homo sacra
-res homini,» Sénèque,_ Epist._, xcv, 33.
-
-[35] Sénèque, _Epist._, xxxi, xlvii; _De benef._, III, 18 et suiv.
-
-[36] Tacite, _Ann._, XIV, 42 et suiv.; Suétone, _Claude_, 25; Dion
-Cassius, LX, 29; Pline, _Epist._, VIII, 16; Inscript. de Lanuvium, col.
-2, lignes 1-4 (dans Mommsen, _De coll. et sodal. Rom._, ad calcem);
-Sénèque le Rhéteur, _Controv._, III, 21; VII, 6; Sénèque le Phil.,
-_Epist._, xlvii; _De benef._, III, 18 et suiv.; Columelle, _De re
-rustica_, I, 8; Plutarque, _Vie de Caton l'Ancien_, 5; _De ira_, 11.
-
-[37] _Epist._, xlvii, 13.
-
-[38] Caton, _De re rustica_, 58, 59, 104; Plutarque, _Vie de Caton_,
-4, 5. Comparez les maximes presque aussi dures de l'_Ecclésiastique_,
-xxxiii, 25 et suiv.
-
-[39] Tacite, _Ann._, XIV, 60; Dion Cassius, XLVII, 10; LX, 16; LXII,
-13; LXVI, 14; Suétone, _Caius_, 16; Appien, _Guerres civiles_, IV,
-à partir du chapitre xvii (surtout le ch. xxxvi et suiv.), jusqu'au
-chapitre li. Juvénal, vi, 476 et suiv., peint les mœurs du plus mauvais
-monde.
-
-[40] Horace, _Sat._, I, vi, 1 etsuiv.; Cic., _Epist_., III, 7; Sénèque
-le Rhéteur, _Controv._, I, 6.
-
-[41] Suétone, _Caius_, 15, 16; _Claude_, 19, 23, 25; _Néron_, 16; Dion
-Cassius, LX, 25, 29.
-
-[42] Tacite, _Ann._, VI, 17; comp. IV, 6.
-
-[43] Tacite _Ann._, XIII, 50-51; Suétone, Néron, 10.
-
-[44] Épitaphe du joaillier Evhodus (hominis boni, misericordis, amantis
-pauperes), _Corpus inscr. lat._, n° 1027, inscription du siècle
-d'Auguste (Cf. Egger, _Mém. d'hist. anc. et de phil._, p. 351 et
-suiv.); Perrot, _Exploration de la Galatie_, etc., p. 118-119 (πτωχοὺς
-φιλέοντα); Oraison funèbre de Matidie, par Adrien (_Mém. de l'Acad. de
-Berlin_ pour 1863, p. 489); Mommsen, _Inscr. regni Neap._, n° 1431,
-2868, 4880; Sénèque le Rhéteur, _Controv._, I, 1; III, 19; IV, 27;
-VIII, 6; Sénèque le Phil., _De clem._, II, 5, 6; _De benef._, I, 1; II,
-11; IV, 14; VII, 31. Comparez Leblant, _Inscr. chrét. de la Gaule_, II,
-p. 23 et suiv.; Orelli, n° 4657; Fea, _Framm. de fasti consol._, p. 90;
-R. Garrucci, _Cimitero degli ant. Eibre_, p. 44.
-
-[45] _Corpus inscr. græc._, n° 2758.
-
-[46] _Ibid._, nos 2194 _b_, 2511, 2759_ b_.
-
-[47] Il faut se rappeler que la Corinthe de l'époque romaine était une
-colonie d'étrangers, formée sur l'emplacement de la vieille ville par
-César et par Auguste.
-
-[48] Lucien, _Démonax_, 57.
-
-[49] Dion Cassius, LXVI, 15.
-
-[50] Voir surtout Ælius Aristide, traité contre la comédie (I, p. 751
-et suiv., édit. Dindorf).
-
-[51] Il est remarquable que, dans plusieurs villes d'Asie Mineure, les
-restes des théâtres antiques sont encore aujourd'hui des repaires de
-prostitution, Comp. Ovide, _Art d'aimer_, I, 89 et suiv.
-
-[52] Orelli-Henzen, nos 1172, 3362 et suiv., 6669; Guérin, _Voy. en
-Tunisie_, II, p. 59; Borghesi,_ Œuvres complètes_, IV, p. 269 et suiv.;
-E. Desjardins, _De tabulis alimentariis_ (Paris 1854); Aurélius Victor,
-_Epitome_, Nerva; Pline, _Epist._, I, 8; VII, 18.
-
-[53] Inscriptions dans Desjardins, _op. cit._, pars II, cap. i.
-
-[54] Suétone, _Aug._, 41, 46; Dion Cassius, LI, 21; LVIII, 2.
-
-[55] Tacite, _Ann._, II, 87; VI, 13; XV, 18, 39; Suétone, _Aug._,
-41, 42; _Claude_, 18. Comp. Dion Cassius, LXII, 18; Orelli, n° 3358
-et suiv.; Henzen, 6662 et suiv.; Forcellini, à l'article _Tessera
-frumentaria_.
-
-[56] _Odyss._, VI, 207.
-
-[57] Euripide, _Suppl._, v. 773 et suivant; Aristote, _Rhétor._, II,
-viii; _Morale à Nicomaque_, VIII, i; IX, x. Voir Stobée, _Florilège_,
-xxxvii et cxiii, et, en général, les fragments de Ménandre et des
-comiques grecs.
-
-[58] Aristote, _Politique_, VI, iii, 4 et 5.
-
-[59] Cicéron, _Tusculanes_, IV, 7, 8; Sénèque, _De clem._, II, 5, 6.
-
-[60] Papyrus du Louvre, n° 37, col. 1, ligne 24, dans les _Notices et
-extraits_, t. XVIII, 2e part., p. 298.
-
-[61] V. ci-dessus, p. 79.
-
-[62] Apoc., xvii et suiv.
-
-[63] Virgile, _Egl._, iv; _Georg._, I, 463 et suiv.; Horace, _Od._, I,
-ii; Tacite, _Ann._, VI, 12; Suétone, _Aug._, 31.
-
-[64] Voir, par exemple, _De republ._, III, 22, cité et conservé par
-Lactance, _Instit. div._, VI, 8.
-
-[65] Voir, par exemple, l'admirable lettre xxxi à Lucilius.
-
-[66] Suétone, _Vesp._, 18; Dion Cassius, t. VI, p. 558 (édit. Sturz);
-Eusèbe, _Chron._, l'an 89; Pline, _Epist._, I, 8; Henzen, Suppl. à
-Orelli, p. 124, n° 1172.
-
-[67] Oraison funèbre de Turia, I, lignes 30-31.
-
-[68] Voir surtout le premier livre de Valère Maxime, l'ouvrage de
-Julius Obsequens sur les Prodiges, et les _Discours sacrés_ d'Ælius
-Aristide.
-
-[69] Auguste (Suétone, _Aug._, 90-92), César même, dit-on (Pline,
-_Hist. nat._, XXVIII, iv, 7, mais j'en doute), n'y échappaient pas.
-
-[70] Manilius, Hygin, traductions d'Aratus.
-
-[71] Cicéron, _Pro Archia_, 10.
-
-[72] Suétone, _Claude_, 25.
-
-[73] Josèphe,_ Ant._, XIX, v, 3.
-
-[74] _Bereschith rabba_, ch. lxv, fol. 65 _b_; du Cange, au mot
-_matricularius_.
-
-[75] Cicéron, _De legibus_, II, 8; Vopiscus, _Aurélien_, 19.
-
-[76] «Religio sine superstitione.» Oraison funèbre de Turia, I, lignes
-30-31. Voir le _Traité de la superstition_ de Plutarque.
-
-[77] Voir Mélilon, Περὶ ἀληθείας, dans le _Spicilegium syriacum_ de
-Cureton, p. 43 ou dans le _Spicil. Solesmense_ de dom Pitra, t. II, p.
-xli, pour se bien rendre compte de l'impression que cela faisait sur
-les juifs et les chrétiens.
-
-[78] Suétone, _Aug._, 52; Dion Cass., LI, 20; Tacite, _Ann._, I, 10;
-Aurel. Victor, _Cœs._, 1; Appien, _Bell. Civ._, V, 132; Jos., _B. J._,
-I, xxi, 2, 3, 4, 7; Noris, _Cenotaphia Pisana_, dissert. I, cap. 4;
-_Kalendarium Cumanum_, dans _Corpus inscr. lat._, I, p. 310; Eckhel,
-_Doctrina num. vet._, pars 2a, vol. VI, p. 100, 124 et suiv.
-
-[79] Tacite, _Ann._, IV, 55-56. Comp. Vatère Maxime, prol.
-
-[80] Voir ci-dessus, p. 193 et suiv.
-
-[81] Corinthe, la seule ville de Grèce qui ait eu, aux premiers
-siècles, une chrétienté considérable, n'était plus à cette époque une
-ville hellénique.
-
-[82] Héraclide, Cornutus. Comp. Cic., _De natura deorum_, III, 23-25,
-60, 62-64.
-
-[83] Plutarque, _Consolatio ad uxorem_, 10; _De sera numinis vindicta_,
-22; Heuzey, _Mission de Macédoine_, p. 128; _Revue archéologique_,
-avril 1864, p. 282.
-
-[84] Lucrèce, I, 63 et suiv.; Salluste, _Catil._, 52; Cic., _De nat.
-deorum_, II, 24, 28; _De divinat._, II, 33, 35, 57; _De haruspicum
-responsis_, presque entier; _Tuscul._, I, 16; Juvénal, Sat. ii,
-149-152; Sénèque, _Epist._, xxiv, 17.
-
-[85] «Sua cuique civitali religio est, nostra nobis.» Cic., _Pro
-Flacco_, 28.
-
-[86] Cic., _De nat. deorum_, I, 30, 42; _De divinat._, II, 12, 33,
-35, 72; _De harusp. resp._, 6, etc.; Tite-Live, I, 19; Quinte-Curce,
-IV, 10; Plutarque, _De plac. phil._, I, vii, 2; Diod. Sic., I, ii, 2;
-Varron, dans saint Aug., _De civit. Dei_, IV, 31, 32; VI, 6; Denys
-d'Halic., II, 20; VIII, 5; Valère Waxiino, I, ii.
-
-[87] Cic., _De divinat._, II, 15; Juvénal, ii, 149 et suiv.
-
-[88] Tac., _Ann._, XI, 15; Pline, _Epist._, X, 97, _sub fin_. Étudier
-le personnage de Sérapion dans Plutarque, _De Pythiæ oraculis_. Comp.
-_De EI apud Delphos_, init. Voir surtout Valère Maxime, livre I, tout
-entier.
-
-[89] Juv, Sat. vi, 489, 527 et suiv.; Tacite, _Ann._, XI, 15. Comp.
-Lucien, _l'Assemblée des dieux_; Tertullien, _Apolog._, 6.
-
-[90] Jos., Ant., XVIII, iii, 4; Tacite, _Ann._, II, 85; Le Bas,
-_Inscr._, part. V, n° 395.
-
-[91] Plutarque, _De Pyth. orac._, 25.
-
-[92] Voir Lucien, _Alexander seu pseudomantis_ et _De morte Peregrini_.
-
-[93] Sénèque, _Epist._, xxii, xxiv, lxx; Inscription de Lanuvium, 2e
-col., lignes 5-6; Orelli, 4404.
-
-[94] Dion Cassius, LXVI, 13; LXVII, 13; Suétone, _Domit._, 10; Tacite,
-_Agricola_, 2, 45; Pline, _Epist._, III, 11; Philostrate, _Vie
-d'Apollonius_, l. VII, entier; Eusèbe, _Chron._, ad ann. Chr. 90.
-
-[95] Dion Cassius, LXII, 29.
-
-[96] Arrien, _Dissert. d'Épictète_, I, ii, 21.
-
-[97] _Ibid._, I, xxv, 22.
-
-
-
-[Pg 346]-[An 45]
-CHAPITRE XVIII.
-
-LÉGISLATION RELIGIEUSE DE CE TEMPS.
-
-
-L'Empire, au premier siècle, tout en se montrant hostile aux
-innovations religieuses qui venaient de l'Orient, ne les combattait pas
-encore d'une manière constante. Le principe de la religion d'État était
-assez mollement soutenu. Sous la République, à diverses reprises, on
-avait proscrit les rites étrangers, en particulier ceux de Sabazius,
-d'Isis, de Sérapis[1]. Cela fut fort inutile. Le peuple était porté
-vers ces cultes comme par un entraînement irrésistible[2]. Quand on
-décréta, l'an de Rome 535, la démolition du temple
-
-[Pg 347]-[An 45]
-d'Isis et de Sérapis, on ne trouva pas un ouvrier pour se mettre à
-l'œuvre, et le consul fut obligé de briser lui-même la porte à coups de
-hache[3]. Il est clair que le culte latin ne suffisait plus à la foule.
-On suppose, non sans raison, que ce fut pour flatter les instincts
-populaires que César rétablit les cultes d'Isis et de Sérapis[4].
-
-Avec la profonde et libérale intuition qui le caractérise, ce grand
-homme s'était montré favorable à une complète liberté de conscience[5].
-Auguste fut plus attaché à la religion nationale[6]. Il avait de
-l'antipathie pour les cultes orientaux[7]; il interdit même la
-propagation des cérémonies égyptiennes en Italie[8]; mais il voulut que
-chaque culte, le culte juif en particulier, fût maître chez lui[9].
-Il exempta les juifs de tout ce qui eût blessé leur conscience, en
-particulier de toute action civile le jour du sabbat[10]. Quelques
-personnes de son entourage montraient moins de tolérance et auraient
-volontiers fait de lui
-
-[Pg 348]-[An 45]
-un persécuteur religieux au profit du culte latin[11]. Il ne paraît pas
-avoir cédé à ces conseils funestes. Josèphe, suspect d'exagération en
-ceci, veut même qu'il ait fait des dons de vases sacrés au temple de
-Jérusalem[12].
-
-Ce fut Tibère qui le premier posa le principe de la religion d'État
-avec netteté, et prit des précautions sérieuses contre la propagande
-juive et orientale[13]. Il faut se rappeler que l'empereur était «grand
-pontife», et qu'en protégeant le vieux culte romain, il semblait
-accomplir un devoir de sa charge. Caligula retira les édits de
-Tibère[14]; mais sa folie ne permettait rien de suivi. Claude parait
-avoir imité la politique d'Auguste. A Rome, il fortifia le culte
-latin, se montra préoccupé des progrès que faisaient les religions
-étrangères[15], usa de rigueur contre les juifs[16], et poursuivit avec
-acharnement les confréries[17]. En
-
-[Pg 349]-[An 45]
-Judée, au contraire, il se montra bienveillant pour les indigènes[18].
-La faveur dont jouirent à Rome les Agrippa sous ces deux derniers
-règnes assurait à leurs coreligionnaires une puissante protection, hors
-les cas où la police de Rome exigeait des mesures de sûreté.
-
-Quant à Néron, il s'occupa peu de religion[19]. Ses actes odieux envers
-les chrétiens furent des actes de férocité, et non des dispositions
-législatives[20]. Les exemples de persécution qu'on cite dans la
-société romaine de ce temps émanent plutôt de l'autorité de la
-famille que de l'autorité publique[21]. Encore de tels faits ne se
-passaient-ils que dans les maisons nobles de Rome, qui conservaient les
-anciennes traditions[22]. Les provinces étaient parfaitement libres de
-suivre leur culte, à la seule condition de ne pas outrager les cultes
-des autres pays[23]. Les provinciaux[24],
-
-[Pg 350]-[An 45]
-à Rome, avaient le même droit, pourvu qu'ils ne fissent pas
-d'esclandre. Les deux seules religions auxquelles l'Empire ait fait
-la guerre au premier siècle, le druidisme et le judaïsme, étaient des
-forteresses où se défendaient des nationalités. Tout le monde était
-convaincu que la profession du judaïsme impliquait le mépris des lois
-civiles et l'indifférence pour la prospérité de l'État[25]. Quand
-le judaïsme voulait être une simple religion individuelle, on ne le
-persécutait pas[26]. Les rigueurs contre le culte de Sérapis venaient
-peut-être du caractère monothéiste qu'il présentait[27], et qui déjà le
-faisait confondre avec le culte juif et le culte chrétien[28].
-
-Aucune loi fixe[29] n'interdisait donc, au temps des apôtres, la
-profession des religions monothéistes. Ces religions, jusqu'à
-l'avénement des empereurs syriens, sont toujours surveillées; mais ce
-n'est qu'à partir de
-
-[Pg 351]-[An 45]
-Trajan qu'on voit l'Empire les persécuter systématiquement, comme
-hostiles aux autres, comme intolérantes et comme impliquant la négation
-de l'État. En somme, la seule chose à laquelle l'empire romain ait
-déclaré la guerre, en fait de religion, c'est la théocratie. Son
-principe était celui de l'État laïque; il n'admettait pas qu'une
-religion eût des conséquences civiles ou politiques à aucun degré;
-il n'admettait surtout aucune association dans l'État en dehors de
-l'État. Ce dernier point est essentiel; il est, à vrai dire, la racine
-de toutes les persécutions. La loi sur les confréries, bien plus
-que l'intolérance religieuse, fut la cause fatale des violences qui
-déshonorèrent les règnes des meilleurs souverains.
-
-Les pays grecs, en fait d'association comme dans toutes les choses
-bonnes et délicates, avaient eu la priorité sur les Romains. Les
-_éranes_ ou _thiases_ grecs d'Athènes, de Rhodes, des îles de
-l'Archipel avaient été de belles sociétés de secours mutuels,
-de crédit, d'assurance en cas d'incendie, de piété, d'honnêtes
-plaisirs[30]. Chaque érane avait ses décisions gravées
-
-[Pg 352]-[An 45]
-sur des stèles, ses archives, sa caisse commune, alimentée par des
-dons volontaires et des cotisations. Les éranistes, ou thiasites,
-célébraient ensemble certaines fêtes, se réunissaient pour des
-banquets, où régnait la cordialité[31]. Le sociétaire, dans ses
-embarras d'argent, pouvait faire des emprunts à la caisse, à charge de
-remboursement. Les femmes faisaient partie de ces éranes; elles avaient
-leur présidente à part (_proéranistrie_). Les assemblées étaient
-absolument secrètes; un règlement sévère y maintenait l'ordre; elles
-avaient lieu, ce semble, dans des jardins fermés, entourés de portiques
-ou de petites constructions, et au milieu desquels s'élevait l'autel
-des sacrifices[32]. Enfin, chaque congrégation avait un corps de
-dignitaires, tirés au sort pour un an (_clérotes_[33]), selon l'usage
-des anciennes démocraties grecques, et d'où le «clergé» chrétien[34]
-peut
-
-[Pg 353]-[An 45]
-avoir tiré son nom. Le président seul était élu. Ces officiers
-faisaient subir au récipiendaire une sorte d'examen, et devaient
-certifier qu'il était «saint, pieux et bon»[35]. Il y eut, dans ces
-petites confréries, durant les deux ou trois siècles qui précédèrent
-notre ère, un mouvement presque aussi varié que celui qui produisit au
-moyen âge tant d'ordres religieux et de subdivisions de ces ordres.
-On en a compté, dans la seule île de Rhodes, jusqu'à dix-neuf[36],
-dont plusieurs portent les noms de leurs fondateurs et de leurs
-réformateurs. Quelques-uns de ces thiases, surtout ceux de Bacchus[37],
-avaient des doctrines relevées, et cherchaient à donner aux hommes de
-bonne volonté quelque consolation. S'il restait encore dans le monde
-grec un peu d'amour, de piété, de morale religieuse, c'était grâce à
-la liberté de pareils cultes privés. Ces cultes faisaient une sorte de
-concurrence à la religion officielle,
-
-[Pg 354]-[An 45]
-dont l'abandon devenait plus sensible de jour en jour.
-
-A Rome, les associations du même genre trouvaient plus de
-difficultés[38], et non moins de faveur dans les classes déshéritées.
-Les principes de la politique romaine sur les confréries avaient
-été promulgués pour la première fois sous la République (186 avant
-J.-C.), à propos des bacchanales. Les Romains, par goût naturel,
-étaient très-portés vers les associations[39], en particulier vers
-les associations religieuses[40]; mais ces sortes de congrégations
-permanentes déplaisaient aux patriciens[41], gardiens des pouvoirs
-publics, lesquels, dans leur étroite et sèche conception de la
-vie, n'admettaient comme groupes sociaux que la famille et l'État.
-Les précautions les plus minutieuses furent prises: nécessité de
-l'autorisation préalable, limitation du nombre des assistants, défense
-d'avoir un _magister sacrorum_ permanent et de constituer un fonds
-commun au moyen de souscriptions[42]. La même sollicitude se manifeste à
-
-[Pg 355]-[An 45]
-diverses reprises dans l'histoire de l'Empire. L'arsenal des lois
-contenait des textes pour toutes les répression[43]. Mais il dépendait
-du pouvoir d'en user ou de n'en user pas. Les cultes proscrits
-reparaissaient souvent très-peu d'années après leur proscription[44].
-L'émigration étrangère, d'ailleurs, surtout celle des Syriens,
-renouvelait sans cesse le fonds où s'alimentaient les croyances qu'on
-cherchait vainement à extirper.
-
-On s'étonne de voir à quel degré un sujet en apparence aussi secondaire
-préoccupait les plus fortes têtes. Une des principales attentions de
-César et d'Auguste fut d'empêcher la formation de nouveaux colléges
-et de détruire ceux qui étaient déjà établis[45]. Un décret porté, ce
-semble, sous Auguste essaya de définir avec netteté les limites du
-droit de réunion et d'association. Ces limites étaient extrêmement
-étroites. Les _colléges_ doivent être uniquement
-
-[Pg 356]-[An 45]
-funéraires. Il ne leur est permis de se réunir qu'une fois par mois;
-ils ne peuvent s'occuper que de la sépulture des membres défunts; sous
-aucun prétexte ils ne doivent élargir leurs attributions[46]. L'Empire
-s'acharnait à l'impossible. Il voulait, par suite de son idée exagérée
-de l'État, isoler l'individu, détruire tout lien moral entre les
-hommes, combattre un désir légitime des pauvres, celui de se serrer les
-uns contre les autres dans un petit réduit pour avoir chaud ensemble.
-Dans l'ancienne Grèce, la cité était très-tyrannique; mais elle
-donnait en échange de ses vexations tant de plaisir, tant de lumière,
-tant de gloire, que nul ne songeait à s'en plaindre. On mourait avec
-joie pour elle; on subissait sans révolte ses plus injustes caprices.
-L'empire romain, lui, était trop vaste pour être une patrie. Il offrait
-à tous de grands avantages matériels; il ne donnait rien à aimer.
-L'insupportable tristesse inséparable d'une telle vie parut pire que la
-mort.
-
-
-[Pg 357]-[An 45]
-Aussi, malgré tous les efforts des hommes politiques, les confréries
-prirent-elles d'immenses développements. Ce fut l'analogue exact de
-nos confréries du moyen âge, avec leur saint patron et leurs repas
-de corps. Les grandes familles avaient le souci de leur nom, de la
-patrie, de la tradition; mais les humbles, les petits, n'avaient que
-le _collegium_. Ils mettaient là leurs complaisances. Tous les textes
-nous montrent ces _collegia_ ou _cœtus_ comme formés d'esclaves[47],
-de vétérans[48], de petites gens (_tenuiores_)[49]. L'égalité y
-régnait entre les hommes libres, les affranchis, les personnes
-serviles[50]. Les femmes y étaient nombreuses[51]. Au risque de mille
-tracasseries, quelquefois des peines les plus sévères, on voulait être
-membre d'un de ces _collegia_, où l'on vivait dans les liens d'une
-agréable confraternité, où l'on trouvait des secours mutuels, où l'on
-contractait des liens qui duraient après la mort[52].
-
-[Pg 358]-[An 45]
-Le lieu de réunion, ou _schola collegii_, avait d'ordinaire un
-_tétrastyle_ (portique à quatre faces)[53], où était affiché le
-règlement du collége, à côté de l'autel du dieu protecteur, et un
-_triclinium_ pour les repas. Les repas, en effet, étaient impatiemment
-attendus; ils avaient lieu aux fêtes patronales ou aux anniversaires
-de certains confrères, qui avaient fait des fondations[54]. Chacun y
-apportait sa sportule; un des confrères, à tour de rôle, fournissait
-les accessoires du dîner, savoir les lits, la vaisselle de table, le
-pain, le vin, les sardines, l'eau chaude[55]. L'esclave qui venait
-d'être affranchi devait à ses camarades une amphore de bon vin[56]. Une
-joie douce animait le festin; il était expressément réglé qu'on n'y
-
-[Pg 359]-[An 45]
-devait traiter d'aucune affaire relative au collége, afin que rien ne
-troublât le quart d'heure de joie et de repos que ces pauvres gens se
-ménageaient[57]. Tout acte de turbulence et toute parole désagréable
-étaient punis d'une amende[58].
-
-A s'en tenir aux apparences, ces colléges n'étaient que des
-associations d'enterrement mutuel[59]. Mais cela seul eût suffi pour
-leur donner un caractère moral. A l'époque romaine, comme de notre
-temps et à toutes les époques où la religion est affaiblie, la piété
-des tombeaux était presque la seule que le peuple gardât. On aimait
-à songer qu'on ne serait pas jeté aux horribles fosses communes[60],
-que le collége pourvoirait à vos funérailles, que les confrères qui
-seraient venus à pied au bûcher recevraient un petit honoraire[61] de
-vingt centimes[62]. Les esclaves, en particulier, avaient besoin de
-croire que, si leur maître faisait jeter leur corps à la voirie, il y
-aurait quelques amis pour leur faire «des
-
-[Pg 360]-[An 45]
-funérailles imaginaires[63]. Le pauvre homme mettait par mois un sou
-au tronc commun pour se procurer après sa mort une petite urne dans
-un _columbarium_, avec une plaque de marbre où son nom fût gravé.
-La sépulture chez les Romains, étant intimement liée aux sacra
-_gentilitia_ ou rites de famille, avait une extrême importance. Les
-personnes enterrées ensemble contractaient une sorte de fraternité
-intime et de parenté[64].
-
-Voilà pourquoi le christianisme se présenta longtemps à Rome comme
-une sorte de _collegium_ funèbre et pourquoi les premiers sanctuaires
-chrétiens furent les tombeaux des martyrs[65]. Si le christianisme
-n'eût été que cela, il n'eût pas provoqué tant de rigueurs; mais il
-était bien autre chose encore; il avait des caisses communes[66]; il
-se vantait d'être une cité complète; il se croyait assuré d'avoir
-l'avenir. Quand on entre le samedi soir dans l'enceinte d'une
-
-[Pg 361]-[An 45]
-église grecque en Turquie, par exemple dans celle de Sainte-Photini,
-à Smyrne, on est frappé de la puissance de ces religions de comité,
-au sein d'une société persécutrice ou malveillante. Cet entassement
-irrégulier de constructions (église, presbytère, écoles, prison),
-ces fidèles allant et venant en leur petite cité fermée, ces tombes
-fraîchement ouvertes et sur lesquelles brûle une lampe, cette odeur
-cadavérique, cette impression de moisissure humide, ce murmure de
-prières, ces appels à l'aumône, forment une atmosphère molle et chaude,
-qu'un étranger, par moments, peut trouver assez fade, mais qui doit
-être bien douce pour l'affilié.
-
-Les sociétés, une fois munies d'une autorisation spéciale, avaient à
-Rome tous les droits de personnes civiles[67]; mais cette autorisation
-n'était accordée qu'avec des réserves infinies, dès que les sociétés
-avaient une caisse et qu'il s'agissait d'autre chose que se faire
-enterrer[68]. Le prétexte de religion ou d'accomplissement
-
-[Pg 362]-[An 45]
-de vœux en commun est prévu et formellement indiqué parmi les
-circonstances qui donnent à une réunion le caractère de délit[69];
-et ce délit n'était autre que celui de lèse-majesté, au moins pour
-l'individu qui avait provoqué la réunion[70]. Claude alla jusqu'à
-fermer les cabarets où les confrères se réunissaient, jusqu'à interdire
-les petits restaurants où les pauvres gens trouvaient à bon marché
-de l'eau chaude et du bouilli[71]. Trajan et les meilleurs empereurs
-virent toutes les associations avec défiance[72]. L'extrême humilité
-des personnes fut une condition essentielle pour que le droit de
-réunion religieuse fût accordé; et encore l'était-il avec beaucoup
-de réserves[73]. Les légistes qui ont constitué le droit romain, si
-éminents comme jurisconsultes, donnèrent la mesure de leur ignorance de
-la nature humaine en poursuivant de toute
-
-[Pg 363]-[An 45]
-façon, même par la menace de la peine de mort, en restreignant par
-toute sorte de précautions odieuses ou puériles un éternel besoin de
-l'âme[74]. Comme les auteurs de notre «Code civil», ils se figuraient
-la vie avec une mortelle froideur. Si la vie consistait à s'amuser par
-ordre supérieur, à manger son morceau de pain, à goûter son plaisir
-en son rang et sous l'œil du chef, tout cela serait bien conçu. Mais
-la punition des sociétés qui s'abandonnent à cette direction fausse
-et bornée, c'est d'abord l'ennui, puis le triomphe violent des partis
-religieux. Jamais l'homme ne consentira à respirer cet air glacial;
-il lui faut la petite enceinte, la confrérie où l'on vit et meurt
-ensemble. Nos grandes sociétés abstraites ne sont pas suffisantes pour
-répondre à tous les instincts de sociabilité qui sont dans l'homme.
-Laissez-le mettre son cœur à quelque chose, chercher sa consolation où
-il la trouve, se créer des frères, contracter des liens de cœur. Que la
-main froide de l'État n'intervienne pas dans ce royaume de l'âme, qui
-est le royaume de la
-
-[Pg 364]-[An 45]
-liberté. La vie, la joie ne renaîtront dans le monde que quand notre
-défiance contre les _collegia_, ce triste héritage du droit romain,
-aura disparu. L'association en dehors de l'État, sans détruire
-l'État, est la question capitale de l'avenir. La loi future sur les
-associations décidera si la société moderne aura ou non le sort de
-l'ancienne. Un exemple devrait suffire: l'empire romain avait lié sa
-destinée à la loi sur les _cœtus illiciti_, les _illicita collegia_.
-Les chrétiens et les barbares, accomplissant en ceci l'œuvre de la
-conscience humaine, ont brisé la loi; l'Empire, qui s'y était attaché,
-a sombré avec elle.
-
-Le monde grec et romain, monde laïque, monde profane, qui ne savait pas
-ce que c'est qu'un prêtre, qui n'avait ni loi divine, ni livre révélé,
-touchait ici à des problèmes qu'il ne pouvait résoudre. Ajoutons que,
-s'il avait eu des prêtres, une théologie sévère, une religion fortement
-organisée, il n'eût pas créé l'État laïque, inauguré l'idée d'une
-société rationnelle, d'une société fondée sur les simples nécessités
-humaines et sur les rapports naturels des individus. L'infériorité
-religieuse des Grecs et des Romains était la conséquence de leur
-supériorité politique et intellectuelle. La supériorité religieuse du
-peuple juif, au contraire, a été la cause de son infériorité politique
-et philosophique. Le judaïsme et le
-
-[Pg 365]-[An 45]
-christianisme primitif renfermaient la négation ou plutôt la mise
-en tutelle de l'état civil. Comme l'islamisme, ils établissaient la
-société sur la religion. Quand on prend les choses humaines par ce
-côté, on fonde de grands prosélytismes universels, on a des apôtres
-courant le monde d'un bout à l'autre et le convertissant; mais on ne
-fonde pas des institutions politiques, une indépendance nationale, une
-dynastie, un code, un peuple.
-
-[1] Valère Max., I, iii; Tite Live, XXXIX, 8-18; Cicéron, _De legibus_,
-II, 8; Denys d'Halic., II, 20; Dion Cassius, XL, 47; XLII, 26;
-Tertullien, _Apol._, 6; _Adv. nationes_, I, 10.
-
-[2] Properce, IV, i, 17; Lucain, VIII, 831; Dion Cassitis, XLVII, 15;
-Arnobe, II, 73.
-
-[3] Valère Maxime, I, iii, 3.
-
-[4] Dion Cassius, XLVII, 15.
-
-[5] Jos., XIV, x. Comp. Cicéron, _Pro Flacco_, 28.
-
-[6] Suét., _Aug._, 31, 93; Dion Cassis, LII, 36.
-
-[7] Suét., _Aug._, 93.
-
-[8] Dion Cassius, LIV, 6.
-
-[9] Jos., _Ant._, XVI, vi.
-
-[10] _Ibid._, XVI, vi, 2.
-
-[11] Dion Cassius, LII, 36.
-
-[12] Jos., _B. J._, V, xiii, 6. Comp. Suétone, _Aug._, 93.
-
-[13] Suétone, _Tib._, 36; Tac., _Ann._, II, 85; Jos., _Ant._, XVIII,
-iii, 4, 5; Philon, _In Flaccum_, § 1; _Leg. ad Caium_, § 24; Senèque,
-_Epist._, cviii, 22. L'assertion de Tertullien (_Apolog._, 5),
-reproduite par d'autres écrivains ecclésiastiques, sur l'intention
-qu'aurait eue Tibère de mettre Jésus-Christ au rang des dieux, ne
-mérite pas d'être discutée.
-
-[14] Dion Cassius, LX, 6.
-
-[15] Tacite, _Ann._, XI, 15.
-
-[16] Dion Cassius, LX, 6; Suétone, _Claude_, 25; _Act._, xviii, 2.
-
-[17] Dion Cassius, LX, 6.
-
-[18] Jos., _Ant._, XIX, v, 2; XX, vi, 3; _B. J._, II, xii, 7.
-
-[19] Suét., _Néron_, 56.
-
-[20] Tacite, _Ann._, XV, 44; Suétone, _Néron_, 16. Ceci sera développé
-plus tard.
-
-[21] Tacite, _Ann._, XIII, 32.
-
-[22] Comp. Dion Cassius (Xiphilin), _Domit._, sub fin.; Suétone,
-_Domit._, 15. Cette distinction est formellement faite dans le Digeste,
-l. XLVII, tit. xxii, _de Coll. et Corp._, 1 et 3.
-
-[23] Cic., _Pro Flacco_, 28.
-
-[24] Cette distinction est indiquée dans les _Actes_, xvi, 20-21. Cf.
-xviii, 13.
-
-[25] Cic., _Pro Flacco_, 28; Juvénal, xiv, 100 et suiv.; Tacite,
-_Hist._, V, 4, 3; Pline, _Epist._, X, 97; Dion Cassius, LII, 36.
-
-[26] Jos., _B. J._, VII, v, 2.
-
-[27] Ælius Aristide, _Pro Serapide_, 53; Julien, Orat. IV, p. 136
-de l'édition de Spanheim, et les pierres gravées recueillies par M.
-Leblant dans le _Bulletin de la Soc. des Antiq. de Fr._, 1859, p.
-191-195.
-
-[28] Tac., _Ann._, II, 85; Suét., _Tib._, 36; Jos., _Ant._, XVIII, iii,
-4-5; lettre d'Adrien, dans Vopiscus, _Vita Saturnini_, 8.
-
-[29] Dion Cassius, XXXVII, 17.
-
-[30] Voir les inscriptions publiées ou corrigées dans la _Revue
-archéol._, nov. 1864, 397 et suiv.; déc. 1864, p. 460 et suiv.; juin
-1865, p. 451-452 et p. 497 et suiv.; sept. 1865, p. 214 et suiv.; avril
-1866; Ross, _Inscr. græc, ined._, fasc. II, n° 282, 291, 292; Hamilton,
-_Researches in Asia Minor_, vol. II, n° 301; _Corpus inscr. græc._, n°
-120, 126, 2525 _b_, 2562; Rhangabé, _Antiq. hellén._, n° 811; Henzen,
-n° 6082; Virgile, _Ecl._, v, 30. Comp. Harpocration, _Lex._, au mot
-ἐρανιστής; Festus, au mot _Thiasitas_; Digeste, XLVII, xxii, _de Coll.
-et Corp._, 4; Pline, _Epist._, X, 93, 94.
-
-[31] Aristote, _Mor. à Nicom._, VIII, ix, 5; Plut., _Quest. grecques_,
-44.
-
-[32] Wescher, dans les _Archives des missions scientif._, 2e série,
-t. I, p. 432, et _Rev. arch._, sept. 1865, p. 221-222. Cf. Aristote,
-_Œconom._, II, 3; Strabon, IX, i, 15;_ Corpus inscr. gr._, n° 2271,
-lignes 13-14.
-
-[33] Κληρωτοί.
-
-[34] Κλῆρος. L'étymologie ecclésiastique de κλῆρος est différente et
-implique une allusion à la position de la tribu de Lévi en Israël.
-Mais il n'est pas impossible que le mot ait été primitivement emprunté
-aux confréries grecques (cf. _Act._, i, 25-26; I Petri, v, 3, Clém.
-d'Alex., dans Eusèbe, _II. E._, III, 23). M. Wescher a trouvé parmi les
-dignitaires de ces confréries un ἐπίσκοπος (_Revue arch._, avril 1866).
-Voir ci-dessus, p. 86. L'assemblée s'appelait quelquefois συναγωγή
-(_Revue arch._, sept. 1865, p. 216; Pollux, IX, viii, 143).
-
-[35] _Corp. inscr. gr._, n° 126, Comp. _Rev. arch._, sept. 1865, p. 216.
-
-[36] Wescher, dans la _Revue archéol._, déc. 1864, p. 460 et suiv.
-
-[37] Voir ci-dessus, p. 338, note 2.
-
-[38] Les confréries grecques n'en furent pas tout à fait exemptes.
-Inscript. dans la _Revue archéol._, déc. 1864, p. 462 et suiv.
-
-[39] Digeste, XLVII, xxii, de _Coll. et Corp._, 4.
-
-[40] Tite-Live, XXIX, 10 et suiv.; Orelli et Henzen, _Inscr. lat._, c.
-v, § 21.
-
-[41] Dion Cassius, LII, 36; LX, 6.
-
-[42] Tite-Live, XXXIX, 8-18. Comp. le décret épigraphique dans le
-_Corpus inscr. latinarum_, I, p. 43-44. Cf. Cic., _De legibus_, II, 8.
-
-[43] Cic., _Pro Sext._, 25; _In Pis._, 4; Asconius, _In Cornelianam_,
-75 (édit. Orelli); _In Pisonianam_, p. 7-8; Dion Cassius, XXXVIII, 13,
-14; Digeste, III, iv, _Quod cujusc._, 1, XLVII, xxii, _de Coll. et
-Corp._, entier.
-
-[44] Suétone, _Domit._, 1; Dion Cassius, XLVII, 15; LX, 6; LXVI, 24;
-passages de Tertullien et d'Arnobe, précités.
-
-[45] Suétone, _César_, 42; _Aug._, 32; Jos., _Ant._, XIV, x, 8; Dion
-Cassius, LII. 36.
-
-[46] «Kaput ex S. C. P. R. Quibus coïre, convenire, collegiumque habere
-liceat. Qui stipem menstruam conferre volent in funera, ii in collegium
-coeant, neque sub specie ejus collegi nisi semel in mense coeant
-conferondi causa unde defuncti sepeliantur.» Inscription de Lanuvium.
-1re col., lignes 10-13, dans Mommsen, _De collegiis et sodaliciis
-Romanorum_ (Kiliæ, 1843), p. 81-82 et _ad calcem_. Cf. Digeste, XLVII,
-xxii, _de Coll. et Corp._, 1; Tertullien, _Apolog._, 39.
-
-[47] Inscription de Lanuvium, 2e col., lignes 3, 7; Digeste, XLVII,
-xxii, _de Coll. et Corp._, 3.
-
-[48] Digeste, XLVII, xi, _de Extr. crim._, 2.
-
-[49] _Ibid._, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 1 et 3.
-
-[50] Heuzey, _Mission de Macédoine_, p. 71 et suiv.; Orelli, _Inscr._,
-n° 4093.
-
-[51] Orelli, 2409; Melchiorri et P. Visconti, _Silloge d'inscrizioni
-antiche_, p. 6.
-
-[52] Voir les pièces relatives aux colléges d'Esculape et Hygie, de
-Jupiter Cernénus et de Diane et Antinoüs, dans Mommsen, _op. cit._, p.
-93 et suiv. Comp. Orelli, _Inscr. lat._, nos 1710 et suiv., 2394, 2395,
-2413, 4075, 4079, 4107, 4207, 4938, 5044; Mommsen, _op. cit._, p. 96,
-113, 114; de Rossi, _Bullettino di archeol. cristiana_, 2e année, n° 8.
-
-[53] Inscription de Lanuvium, 1re col., lignes 6-7; Orelli, 2270; de
-Rossi, _Bullett. di archeol. crist._, 2e année, n° 8.
-
-[54] Inscript. de Lanuvium, 2e col., lignes 11-13; Orelli, 4420.
-
-[55] Inscript. de Lanuvium, 1re col., lignes 3-9, 21; 2e col., lignes
-7-17; Mommsen, _Inscr. regni Neap._, 2559; Marini, _Atti_, p. 398;
-Muratori, 491, 7; Mommsen, _De coll. et sod._, p. 109 et suiv., 113.
-Comp. I Cor., xi, 20 et suiv. Le président des églises chrétiennes est
-appelé par les païens θιασάρχης. Lucien, _Pérégrinus_, 11.
-
-[56] Inscript. de Lanuvium, 2e col., ligne 7.
-
-[57] Inscription de Lanuvium, 2e col., lignes 24-25.
-
-[58] _Ibid._, 2e col., lignes 26-29. Cf. _Corpus inscr. gr._, n° 126.
-
-[59] Orelli, _Inscr. lat._, nos 2399, 2400, 2405, 4093, 4103; Mommsen,
-_De coll. et sod. Rom._, p. 97; Heuzey, endroit cité. Comparez encore
-aujourd'hui les petits cimetières de confréries à Rome.
-
-[60] Hor., _Sat._, I, viii, 8 et suiv.
-
-[61] _Funeraticium_.
-
-[62] Inscription de Lanuvium, 1re col., lignes 24, 25, 32.
-
-[63] Inscription de Lanuvium, 2_e_ col., lignes 3-5.
-
-[64] Cicéron, _De offic._, I, 17; Schol. Bobb. ad Cic., _Pro Archia_,
-x, 1. Comp. Plutarque, _De frat. amore_, 7; Digeste, XLVII, xxii, _de
-Coll. et Corp._, 4. Dans une inscription de Rome, le fondateur d'une
-sépulture stipule que tous ceux qui y seront déposés devront être de sa
-religion, _ad religionem pertinentes meam_ (de Rossi, _Bullettino di
-archeol. crist._, 3e année, n° 7, p. 54).
-
-[65] Tertullien, _Ad Scapulam_, 3; de Rossi, _op. cit._, 3e année, n°
-12.
-
-[66] S. Justin, _Apol._, I, 67; Tertullien, _Apolog._, 39.
-
-[67] Ulpien, _Fragm._, xxii, 6; Digeste, III, iv, _Quod cujusc._, 1;
-XLVI, i, _de Fid. et Mand._, 22; XLVII, ii, _de Furtis_, 31; XLVII,
-xxii, _de Coll. et Corp._, 1 et 3; Gruter, 322, 3 et 4; 424, 12;
-Orelli, 4080; Marini, _Atti_, p. 95; Muratori, 516, 1; _Mém. de la Soc.
-des Antiq. de Fr._, XX, p. 78.
-
-[68] Dig., XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, entier; Inscr. de
-Lanuvium, 1re col., lignes 10-13; Marini, _Atti_, p. 552; Muratori,
-520, 3; Orelli, 4075, 4115, 1567, 2797, 3140, 3913; Henzeri, 6633,
-6745; d'autres encore dans Mommsen, _op. cit._, p. 80 et suiv.
-
-[69] Digeste, XLVII, xi, de _Extr. crim._, 2.
-
-[70] _Ibid._, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 2: XLVIII, iv, _ad Leg.
-Jul. majest._, 1.
-
-[71] Dion Cassius, LX, 6. Comp. Suétone, _Néron_, 16.
-
-[72] Voir la correspondance administrative de Pline et de Trajan.
-Pline, _Epist._, X, 43, 93, 94, 97, 98.
-
-[73] «Permittitur tenuioribus stipem menstruam conferre, dum tamen
-semel in mense coeant, ne sub prætextu hujusmodi illicitum collegium
-coeant (Dig, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 1).» «Servos quoque
-licet in collegio tenuiorum recipi volentibus dominis (_ibid._, 3).»
-Cf. Pline, _Epist._, X, 94; Tertullien, _Apol._, 39.
-
-[74] Digeste, I, xii, _de Off. præf. urbi_, I, § 14 (cf. Mommsen,
-_op. cit._, p. 127); III, iv, _Quod cujusc._, 1; XLVII, xx, _de Coll.
-et Corp._, 3. Il faut remarquer que l'excellent Marc-Aurèle élargit,
-autant qu'il put, le droit d'association. Dig., XXXIV, v, _de Rebus
-dubiis_, 20; XL, iii, _de Manumissionibus_, 1; et même XLVII, xxii, _de
-Coll. et Corp._, 1.
-
-
-
-[Pg 366]-[An 45]
-CHAPITRE XIX.
-
-AVENIR DES MISSIONS.
-
-
-Tel était le monde que les missionnaires chrétiens entreprirent
-de convertir. On doit voir maintenant, ce me semble, qu'une telle
-entreprise ne fut pas une folie, et que sa réussite ne fut pas un
-miracle. Le monde était travaillé de besoins moraux auxquels la
-religion nouvelle répondait admirablement. Les mœurs s'adoucissaient;
-on voulait un culte plus pur; la notion des droits de l'homme, les
-idées d'améliorations sociales gagnaient de toutes parts. D'un autre
-côté, la crédulité était extrême; le nombre des personnes instruites,
-très-peu considérable. Que des apôtres ardents, juifs, c'est-à-dire
-monothéistes, disciples de Jésus, c'est-à-dire pénétrés de la plus
-douce prédication morale que l'oreille des hommes eût encore entendue,
-se présentent à un tel monde, et sûrement ils seront écoutés. Les rêves
-
-[Pg 367]-[An 45]
-qui se mêlent à leur enseignement ne seront pas un obstacle à leur
-succès; le nombre de ceux qui ne croient pas au surnaturel, au miracle,
-est très-faible. S'ils sont humbles et pauvres, c'est tant mieux.
-L'humanité, au point où elle est, ne peut être sauvée que par un
-effort venant du peuple. Les anciennes religions païennes ne sont pas
-réformables; l'État romain est ce que sera toujours l'État, roide,
-sec, juste et dur. Dans ce monde qui périt faute d'amour, l'avenir
-appartient à celui qui touchera la source vive de la piété populaire.
-Le libéralisme grec, la vieille gravité romaine sont pour cela tout à
-fait impuissants.
-
-La fondation du christianisme est, à ce point de vue, l'œuvre la
-plus grande qu'aient jamais faite des hommes du peuple. Très-vite
-sans doute, des hommes et des femmes de la haute noblesse romaine
-s'affilièrent à l'Église. Dès la fin du premier siècle, Flavius Clemens
-et Flavie Domitille nous montrent le christianisme pénétrant presque
-dans le palais des Césars[1]. A partir des premiers Antonins, il y a
-des gens riches dans la communauté. Vers la fin du
-
-[Pg 368]-[An 45]
-IIe siècle, on y trouve quelques-uns des personnages les plus
-considérables de l'Empire[2]. Mais, au début, tous ou presque tous
-furent humbles[3]. Dans les plus anciennes Églises, pas plus qu'en
-Galilée autour de Jésus, ne se trouvèrent des nobles, des puissants.
-Or, en ces grandes créations, c'est la première heure qui est décisive.
-La gloire des religions appartient tout entière à leurs fondateurs. Les
-religions, en effet, sont affaire de foi. Croire est chose vulgaire; le
-chef-d'œuvre est de savoir inspirer la foi.
-
-Quand on cherche à se figurer ces merveilleuses origines, on se
-représente d'ordinaire les choses sur le modèle de notre temps, et
-l'on est amené ainsi à de graves erreurs. L'homme du peuple, au
-premier siècle de notre ère, surtout dans les pays grecs et orientaux,
-ne ressemblait nullement à ce qu'il est aujourd'hui. L'éducation
-ne traçait pas alors entre les classes une barrière aussi forte
-que maintenant. Ces races de la Méditerranée, si l'on excepte les
-populations du Latium, lesquelles avaient disparu ou
-
-[Pg 369]-[An 45]
-avaient perdu toute importance depuis que l'empire romain, en
-conquérant le monde, était devenu la chose des peuples vaincus, ces
-races, dis-je, étaient moins solides que les nôtres, mais plus légères,
-plus vives, plus spirituelles, plus idéalistes. Le pesant matérialisme
-de nos classes déshéritées, ce quelque chose de morne et d'éteint,
-effet de nos climats et legs fatal du moyen âge, qui donne à nos
-pauvres une physionomie si navrante, n'était pas le défaut des pauvres
-dont il s'agit ici. Bien que fort ignorants et fort crédules, ils ne
-l'étaient guère plus que les hommes riches et puissants. Il ne faut
-donc pas se représenter l'établissement du christianisme comme analogue
-à ce que serait chez nous un mouvement partant des classes populaires
-et finissant (chose à nos yeux impossible) par obtenir l'assentiment
-des hommes instruits. Les fondateurs du christianisme étaient des gens
-du peuple, en ce sens qu'ils étaient vêtus d'une façon commune, qu'ils
-vivaient simplement, qu'ils parlaient mal, ou plutôt ne cherchaient
-en parlant qu'à exprimer leur idée avec vivacité. Mais ils n'étaient
-inférieurs comme intelligence qu'à un tout petit nombre d'hommes,
-survivants chaque jour plus rares du grand monde de César et d'Auguste.
-Comparés à l'élite de philosophes qui faisaient le lien entre le siècle
-d'Auguste et celui des Antonins,
-
-[Pg 370]-[An 45]
-les premiers chrétiens étaient des esprits faibles. Comparés à la masse
-des sujets de l'Empire, ils étaient éclairés. Parfois on les traitait
-de libres penseurs; le cri de la populace contre eux était: «A mort les
-athées[4]!» Et cela n'est pas surprenant. Le monde faisait d'effrayants
-progrès en superstition. Les deux premières capitales du christianisme
-des gentils, Antioche et Ephèse, étaient les deux villes de l'Empire
-les plus adonnées aux croyances surnaturelles. Le IIe et le IIIe siècle
-poussèrent jusqu'à la démence la soif du merveilleux et la crédulité.
-
-Le christianisme naquit en dehors du monde officiel, mais non pas
-précisément au-dessous. C'est en apparence et selon les préjugés
-mondains que les disciples de Jésus étaient de petites gens. Le mondain
-aime ce qui est fier et fort; il parle sans affabilité à l'homme
-humble; l'honneur, comme il l'entend, consiste à ne pas se laisser
-insulter; il méprise celui qui s'avoue faible, qui souffre tout, se
-met au-dessous de tout, cède sa tunique, tend sa joue aux soufflets.
-Là est son erreur; car le faible, qu'il dédaigne, lui est d'ordinaire
-supérieur; la somme de vertu est chez ceux qui obéissent (servantes,
-ouvriers,
-
-[Pg 371]-[An 45]
-soldats, marins, etc.) plus grande que chez ceux qui commandent et
-jouissent. Et cela est presque dans l'ordre, puisque commander et
-jouir, loin d'aider à la vertu, sont une difficulté pour être vertueux.
-
-Jésus comprit à merveille que le peuple a dans son sein le grand
-réservoir de dévouement et de résignation qui sauve le monde. Voilà
-pourquoi il proclama heureux les pauvres, jugeant qu'il leur est plus
-aisé qu'aux autres d'être bons. Les chrétiens primitifs furent, par
-essence, des pauvres. «Pauvres» fut leur nom[5]. Même quand le chrétien
-fut riche, au IIe et au IIIe siècle, il fut en esprit un _tenuior_[6];
-il se sauva grâce à la loi sur les _collegia tenuiorum_. Les chrétiens
-n'étaient certes pas tous des esclaves et des gens de basse condition;
-mais l'équivalent social d'un chrétien était un esclave; ce qui se
-disait d'un esclave se disait d'un chrétien. De part et d'autre,
-on se fait honneur des mêmes vertus, bonté, humilité, résignation,
-douceur. Le jugement des auteurs païens est à cet égard unanime. Tous
-sans exception reconnaissent dans le chrétien les traits du caractère
-servile, indifférence pour les grandes affaires, air triste et contrit,
-jugement morose sur
-
-[Pg 372]
-le siècle, aversion pour les jeux, les théâtres, les gymnases, les
-bains[7].
-
-En un mot, les païens étaient le monde; les chrétiens n'étaient pas du
-monde. Ils étaient un petit troupeau à part, haï du monde, trouvant
-le monde mauvais[8], cherchant à «se garder immaculé du monde[9]».
-L'idéal du christianisme sera le contraire de celui du mondain[10]. Le
-parfait chrétien aimera l'abjection; il aura les vertus du pauvre, du
-simple, de celui qui ne cherche pas à se faire valoir. Mais il aura les
-défauts de ses vertus; il déclarera vaines et frivoles bien des choses
-qui ne le sont pas; il rapetissera l'univers; il sera l'ennemi ou le
-contempteur de la beauté. Un système où la Vénus de Milo n'est qu'une
-idole est un système faux ou du moins partiel; car la beauté vaut
-presque le bien et le vrai. Une décadence dans l'art est, en tout cas,
-inévitable avec de pareilles idées. Le chrétien ne tiendra ni à bien
-bâtir, ni à bien sculpter, ni à bien dessiner; il est
-
-[Pg 373]-[An 45]
-trop idéaliste. Il tiendra peu à savoir; la curiosité lui paraît chose
-vaine. Confondant la grande volupté de l'âme, qui est une des manières
-de toucher l'infini, avec le plaisir vulgaire, il s'interdira de jouir.
-Il est trop vertueux.
-
-Une autre loi se montre dès à présent comme devant dominer cette
-histoire. L'établissement du christianisme correspond à la suppression
-de la vie politique dans le monde de la Méditerranée; le christianisme
-naît et se répand à une époque où il n'y a plus de patrie. Si
-quelque chose manque totalement aux fondateurs de l'Église, c'est le
-patriotisme. Ils ne sont pas cosmopolites; car toute la planète est
-pour eux un lieu d'exil; ils sont idéalistes dans le sens le plus
-absolu. La patrie est un composé de corps et d'âme. L'âme, ce sont les
-souvenirs, les usages, les légendes, les malheurs, les espérances,
-les regrets communs; le corps, c'est le sol, la race, la langue, les
-montagnes, les fleuves, les productions caractéristiques. Or, jamais
-on ne fut plus détaché de tout cela que les premiers chrétiens. Ils ne
-tiennent pas à la Judée; au bout de quelques années, ils ont oublié
-la Galilée; la gloire de la Grèce et de Rome leur est indifférente.
-Les contrées où le christianisme s'établit d'abord, la Syrie, Chypre,
-l'Asie Mineure, ne se souvenaient plus d'un temps
-
-[Pg 374]-[An 45]
-où elles eussent été libres. La Grèce et Rome avaient encore un grand
-sentiment national. Mais, à Rome, le patriotisme vivait dans l'armée
-et dans quelques familles; en Grèce, le christianisme ne fructifie
-qu'à Corinthe, ville qui, depuis sa destruction par Mummius et sa
-reconstruction par César, était un ramas de gens de toute sorte. Les
-vrais pays grecs, alors comme aujourd'hui très-jaloux, très-absorbés
-par le souvenir de leur passé, se prêtèrent peu à la prédication
-nouvelle; ils furent toujours médiocrement chrétiens. Au contraire,
-ces pays mous, gais, voluptueux, d'Asie, de Syrie, pays de plaisir,
-de mœurs libres, de laisser aller, habitués à recevoir la vie et le
-gouvernement d'ailleurs, n'avaient rien à abdiquer en fait de fierté
-et de traditions. Les plus anciennes métropoles du christianisme,
-Antioche, Éphèse, Thessalonique, Corinthe, Rome, furent des villes
-communes, si j'ose le dire, des villes à la façon de la moderne
-Alexandrie, où affluaient toutes les races, où ce mariage entre l'homme
-et le sol, qui constitue une nation, était absolument rompu.
-
-L'importance donnée aux questions sociales est toujours à l'inverse
-des préoccupations politiques. Le socialisme prend le dessus, quand
-le patriotisme s'affaiblit. Le christianisme fut l'explosion d'idées
-sociales et religieuses à laquelle il fallait s'attendre dès
-
-[Pg 375]-[An 45]
-qu'Auguste eut mis fin aux luttes politiques. Culte universel, comme
-l'islamisme, le christianisme sera au fond l'ennemi des nationalités.
-Il faudra bien des siècles et bien des schismes pour qu'on arrive à
-former des Églises nationales avec une religion qui fut d'abord la
-négation de toute patrie terrestre, qui naquit à une époque où il
-n'y avait plus au monde de cité ni de citoyens, et que les vieilles
-républiques, roides et fortes, d'Italie et de Grèce eussent sûrement
-expulsée comme un poison mortel pour l'État.
-
-Et ce fut là une des causes de grandeur du culte nouveau.
-L'humanité est chose diverse, changeante, tiraillée par des désirs
-contradictoires. Grande est la patrie, et saints sont les héros
-de Marathon, des Thermopyles, de Valmy et de Fleurus. La patrie,
-cependant, n'est pas tout ici-bas. On est homme et fils de Dieu, avant
-d'être Français ou Allemand. Le royaume de Dieu, rêve éternel qu'on
-n'arrachera pas du cœur de l'homme, est la protestation contre ce que
-le patriotisme a de trop exclusif. La pensée d'une organisation de
-l'humanité en vue de son plus grand bonheur et de son amélioration
-morale est chrétienne et légitime. L'État ne sait et ne peut savoir
-qu'une seule chose, organiser l'égoïsme. Cela n'est pas indifférent;
-car l'égoïsme est le plus puissant et le plus saisissable des mobiles
-humains. Mais
-
-[Pg 376]-[An 45]
-cela ne suffit pas. Les gouvernements qui sont partis de cette
-supposition que l'homme n'est composé que d'instincts cupides se sont
-trompés. Le dévouement est aussi naturel que l'égoïsme à l'homme de
-grande race. L'organisation du dévouement, c'est la religion. Qu'on
-n'espère donc pas se passer de religion ni d'associations religieuses.
-Chaque progrès des sociétés modernes rendra ce besoin-là plus impérieux.
-
-Voilà de quelle manière ces récits d'événements étranges peuvent
-être pour nous pleins d'enseignements et d'exemples. Il ne faut pas
-s'arrêter à certains traits que la différence des temps fait paraître
-bizarres. Quand il s'agit de croyances populaires, il y a toujours une
-immense disproportion entre la grandeur du but idéal que poursuit la
-foi et la petitesse des circonstances matérielles qui ont fait croire.
-De là cette particularité que, dans l'histoire religieuse, des détails
-choquants et des actes ressemblant à la folie peuvent être mêlés à tout
-ce qu'il y a de plus sublime. Le moine qui inventa la sainte ampoule a
-été l'un des fondateurs du royaume de France. Qui ne voudrait effacer
-de la vie de Jésus l'épisode des démoniaques de Gergésa? Jamais homme
-de sang-froid n'a fait ce que firent François d'Assise, Jeanne d'Arc,
-Pierre l'Ermite, Ignace de Loyola. Rien n'est plus relatif que le mot
-de folie appliqué au passé de
-
-[Pg 377]-[An 45]
-l'esprit humain. Si l'on suivait les idées répandues de nos jours,
-il n'y a pas de prophète, pas d'apôtre, pas de saint qui n'aurait dû
-être enfermé. La conscience humaine est très-instable, aux époques où
-la réflexion n'est pas avancée; dans ces états de l'âme, c'est par
-des passages insensibles que le bien devient le mal et que le mal
-devient le bien, que le beau confine au laid et que le laid redevient
-la beauté. Il n'y a pas de justice possible envers le passé, si l'on
-n'admet cela. Un même souffle divin pénètre toute l'histoire et en
-fait l'admirable unité; mais la variété des combinaisons que peuvent
-produire les facultés humaines est infinie. Les apôtres diffèrent moins
-de nous que les fondateurs du bouddhisme, lesquels étaient pourtant
-plus près de nous par la langue et probablement par la race. Notre
-siècle a vu des mouvements religieux tout aussi extraordinaires que
-ceux d'autrefois, mouvements qui ont provoqué autant d'enthousiasme,
-qui ont eu déjà, proportion gardée, plus de martyrs, et dont l'avenir
-est encore incertain.
-
-Je ne parle pas des Mormons, secte à quelques égards si sotte et si
-abjecte que l'on hésite à la prendre au sérieux. Il est instructif
-cependant de voir, en plein XIXe siècle, des milliers d'hommes de notre
-race vivant dans le miracle, croyant avec une foi aveugle
-
-[Pg 378]-[An 45]
-des merveilles qu'ils disent avoir vues et touchées. Il y a déjà toute
-une littérature pour montrer l'accord du mormonisme et de la science;
-ce qui vaut mieux, cette religion, fondée sur de niaises impostures,
-a su accomplir des prodiges de patience et d'abnégation; dans cinq
-cents ans, des docteurs prouveront sa divinité par les merveilles de
-son établissement. Le bâbisme, en Perse, a été un phénomène autrement
-considérable[11]. Un homme doux et sans aucune prétention, une sorte de
-Spinoza modeste et pieux, s'est vu, presque malgré lui, élevé au rang
-de thaumaturge, d'incarnation divine, et est devenu le chef d'une secte
-nombreuse, ardente et fanatique, qui a failli amener une révolution
-comparable à celle de l'islam. Des milliers de martyrs sont accourus
-pour lui avec allégresse au-devant de la mort. Un jour sans pareil
-peut-être dans l'histoire du monde fut celui de la grande boucherie qui
-se fit des bâbis à Téhéran. «On vit ce jour-là dans les rues et les
-bazars de Téhéran, dit un narrateur qui a
-
-[Pg 379]-[An 45]
-tout su d'original[12], un spectacle que la population semble devoir
-n'oublier jamais. Quand la conversation, encore aujourd'hui, se met sur
-cette matière, on peut juger de l'admiration mêlée d'horreur que la
-foule éprouva et que les années n'ont pas diminuée. On vit s'avancer
-entre les bourreaux des enfants et des femmes, les chairs ouvertes sur
-tout le corps, avec des mèches allumées, flamblantes, fichées dans les
-blessures. On traînait les victimes par des cordes et on les faisait
-marcher à coups de fouet. Enfants et femmes s'avançaient en chantant un
-verset qui dit: «En vérité, nous venons de Dieu et nous retournons à
-lui!» Leurs voix s'élevaient éclatantes au-dessus du silence profond de
-la foule. Quand un des suppliciés tombait et qu'on le faisait relever à
-coups de fouet ou de baïonnette, pour peu que la perte de son sang, qui
-ruisselait sur tous ses membres, lui laissât encore un peu de force,
-il se mettait à danser et criait avec un surcroît d'enthousiasme: «En
-vérité, nous sommes à Dieu et nous retournons à lui!» Quelques-uns
-des enfants expirèrent dans le trajet. Les bourreaux jetèrent leurs
-corps sous les pieds de leurs pères et de leurs sœurs, qui marchèrent
-fièrement dessus et ne leur donnèrent pas deux regards.
-
-
-[Pg 380]-[An 45]
-Quand on arriva au lieu d'exécution, on proposa encore aux victimes
-la vie pour leur abjuration. Un bourreau imagina de dire à un père
-que, s'il ne cédait pas, il couperait la gorge à ses deux fils sur sa
-poitrine. C'étaient deux petits garçons, dont l'aîné avait quatorze
-ans, et qui, rouges de leur propre sang, les chairs calcinées,
-écoutaient froidement le dialogue; le père répondit, en se couchant
-par terre, qu'il était prêt, et l'aîné des enfants, réclamant avec
-emportement son droit d'aînesse, demanda à être égorgé le premier[13].
-Enfin, tout fut achevé; la nuit tomba sur un amas de chairs informes;
-les têtes étaient attachées en paquets au poteau de justice, et les
-chiens des faubourgs se dirigeaient par troupes de ce côté.»
-
-Cela se passait en 1852. La secte de Mazdak, sous Chosroès Nouschirvan,
-fut étouffée dans un pareil bain de sang. Le dévouement absolu est pour
-les natures naïves la plus exquise des jouissances et une sorte de
-besoin. Dans l'affaire des bâbis, on vit des gens qui étaient à peine
-de la secte venir se dénoncer
-
-[Pg 381]-[An 45]
-eux-mêmes, afin qu'on les adjoignît aux patients. Il est si doux à
-l'homme de souffrir pour quelque chose, que dans bien des cas l'appât
-du martyre suffit pour faire croire. Un disciple qui fut le compagnon
-de supplice du Bâb, suspendu à côté de lui aux remparts de Tébriz, et
-attendant la mort, n'avait qu'un mot à la bouche: «Es-tu content de
-moi, maître?»
-
-Les personnes qui regardent comme miraculeux ou chimérique ce qui
-dans l'histoire dépasse les calculs d'un bon sens vulgaire, doivent
-trouver de tels faits inexplicables. La condition fondamentale de la
-critique est de savoir comprendre les états divers de l'esprit humain.
-La foi absolue est pour nous un fait complètement étranger. En dehors
-des sciences positives, d'une certitude en quelque sorte matérielle,
-toute opinion n'est à nos yeux qu'un à peu près, impliquant une part de
-vérité et une part d'erreur. La part d'erreur peut être aussi petite
-que l'on voudra; elle ne se réduit jamais à zéro, quand il s'agit de
-choses morales, impliquant une question d'art, de langage, de forme
-littéraire, de personnes. Telle n'est pas la manière de voir des
-esprits étroits et obstinés, des Orientaux par exemple. L'œil de ces
-gens n'est pas comme le nôtre; c'est l'œil d'émail des personnages de
-mosaïques, terne, fixe. Ils ne savent voir qu'une
-
-[Pg 382]-[An 45]
-seule chose à la fois, cette chose les obsède, s'empare d'eux; ils ne
-sont plus maîtres alors de croire ou de ne pas croire; il n'y a plus
-de place en eux pour une arrière-pensée réfléchie. Une opinion ainsi
-embrassée, on se fait tuer pour elle. Le martyr est en religion ce que
-l'homme de parti est en politique. Il n'y a pas eu beaucoup de martyrs
-très-intelligents. Les confesseurs du temps de Dioclétien durent être,
-après la paix de l'Église, de gênants et impérieux personnages. On
-n'est jamais bien tolérant, quand on croit qu'on a tout à fait raison
-et que les autres ont tout à fait tort.
-
-Les grands embrasements religieux, étant la conséquence d'une manière
-très-arrêtée de voir les choses, deviennent ainsi des énigmes pour un
-siècle comme le nôtre, où la rigueur des convictions s'est affaiblie.
-Chez nous, l'homme sincère modifie sans cesse ses opinions; en
-premier lieu, parce que le monde change; en second lieu, parce que
-l'appréciateur change aussi. Nous croyons plusieurs choses à la fois.
-Nous aimons la justice et la vérité; pour elles nous exposerions notre
-vie; mais nous n'admettons pas que le juste et le vrai soient l'apanage
-d'une secte ou d'un parti. Nous sommes bons Français; mais nous avouons
-que les Allemands, les Anglais nous sont supérieurs à bien des égards.
-Il n'en est pas ainsi aux
-
-[Pg 383]-[An 45]
-époques et dans les pays où chacun est de sa communion, de sa race,
-de son école politique, d'une façon entière, et voilà pourquoi toutes
-les grandes créations religieuses ont eu lieu dans des sociétés dont
-l'esprit général était plus ou moins analogue à celui de l'Orient.
-Jusqu'ici, en effet, la foi absolue a seule réussi à s'imposer aux
-autres. Une bonne servante de Lyon, Blandine, qui s'est fait tuer
-pour sa foi, il y a dix-sept cents ans, un brutal chef de bande,
-Clovis, qui trouva bon, il y après de quatorze siècles, d'embrasser le
-catholicisme, nous font encore la loi.
-
-Qui ne s'est arrêté, en parcourant nos anciennes villes devenues
-modernes, au pied des gigantesques monuments de la foi des vieux
-âges? Tout s'est renouvelé à l'entour; plus un vestige des habitudes
-d'autrefois; la cathédrale est restée, un peu dégradée peut-être à la
-hauteur de la main de l'homme, mais profondément enracinée dans le sol.
-_Mole sua stat!_ Sa masse est son droit. Elle a résisté au déluge qui
-a tout balayé autour d'elle; pas un des hommes d'autrefois, revenant
-visiter les lieux où il vécut, ne retrouverait sa maison; seul, le
-corbeau qui a posé son nid dans les hauteurs de l'édifice sacré n'a pas
-vu porter le marteau sur sa demeure. Étrange prescription! Ces honnêtes
-martyrs, ces rudes convertis, ces pirates bâtisseurs d'églises nous
-dominent toujours. Nous sommes
-
-[Pg 384]-[An 45]
-chrétiens, parce qu'il leur a plu de l'être. Comme en politique il n'y
-a que les fondations barbares qui durent, en religion il n'y a que
-les affirmations spontanées, et, si j'ose le dire, fanatiques, qui
-soient contagieuses. C'est que les religions sont des œuvres toutes
-populaires. Leur succès ne dépend pas des preuves plus ou moins bonnes
-qu'elles administrent de leur divinité; leur succès est en proportion
-de ce qu'elles disent au cœur du peuple.
-
-Suit-il de là que la religion soit destinée à diminuer peu à peu et à
-disparaître comme les erreurs populaires sur la magie, la sorcellerie,
-les esprits? Non certes. La religion n'est pas une erreur populaire;
-c'est une grande vérité d'instinct, entrevue par le peuple, exprimée
-par le peuple. Tous les symboles qui servent à donner une forme au
-sentiment religieux sont incomplets, et leur sort est d'être rejetés
-les uns après les autres. Mais rien n'est plus faux que le rêve de
-certaines personnes qui, cherchant à concevoir l'humanité parfaite,
-la conçoivent sans religion. C'est l'inverse qu'il faut dire. La
-Chine, qui est une humanité inférieure, n'a presque pas de religion.
-Au contraire, supposons une planète habitée par une humanité dont la
-puissance intellectuelle, morale, physique, soit double de celle de
-l'humanité terrestre, cette humanité-là serait au
-
-[Pg 385]-[An 45]
-moins deux fois plus religieuse que la nôtre. Je dis «au moins»; car il
-est probable que l'augmentation des facultés religieuses aurait lieu
-dans une progression plus rapide que l'augmentation de la capacité
-intellectuelle, et ne se ferait pas selon la simple proportion directe.
-Supposons une humanité dix fois plus forte que la nôtre; cette
-humanité-là serait infiniment plus religieuse. Il est même probable
-qu'à ce degré de sublimité, dégagé de tout souci matériel et de tout
-égoïsme, doué d'un tact parfait et d'un goût divinement délicat, voyant
-la bassesse et le néant de tout ce qui n'est pas le vrai, le bien ou le
-beau, l'homme serait uniquement religieux, plongé dans une perpétuelle
-adoration, roulant d'extases en extases, naissant, vivant et mourant
-dans un torrent de volupté. L'égoïsme, en effet, qui donne la mesure de
-l'infériorité des êtres, décroît à mesure, qu'on s'éloigne de l'animal.
-Un être parfait ne serait plus égoïste; il serait tout religieux. Le
-progrès aura donc pour effet d'agrandir la religion, et non de la
-détruire ou de la diminuer.
-
-Mais il est temps de revenir aux trois missionnaires, Paul, Barnabé,
-Jean-Marc, que nous avons laissés au moment où ils sortent d'Antioche
-par la porte qui conduit à Séleucie. Dans mon troisième livre,
-j'essayerai de suivre les traces de ces messagers de bonne
-
-[Pg 386]-[An 45]
-nouvelle, sur terre et sur mer, par le calme et la tempête, par les
-bons et les mauvais jours. J'ai hâte de redire cette épopée sans égale,
-de peindre ces routes infinies d'Asie et d'Europe, le long desquelles
-ils semèrent le grain de l'Évangile, ces flots qu'ils traversèrent tant
-de fois en des situations si diverses. La grande-odyssée chrétienne
-va commencer. Déjà, la barque apostolique a tendu ses voiles; le vent
-souffle, et n'aspire qu'à porter sur ses ailes les paroles de Jésus.
-
-[1] Voir de Rossi, _Bulletino di archeol. cristiana_, 3e année, nos 3,
-5, 6, 12. Le fait de Pomponia Græcina (Tac., _Ann._, XIII, 32), sous
-Néron, est déjà caractéristique; mais il n'est pas sûr qu'elle fût
-chrétienne.
-
-[2] Voir de Rossi, _Roma sotterranea_, I p. 309; et pl. xxi, n°
-12; et les rapprochements épigraphiques faits par Léon Renier, _Comptes
-rendus de l'Acad. des Inscr. et B.-L._, 1865, p. 289 et suiv., et par
-le général Creuly, _Rev. arch._, janv. 1866, p. 63-64. Comp. de Rossi;
-_Bull._, 3e année, n° 10, p. 77-79.
-
-[3] I Cor., i, 26 et suiv.; Jac., ii, 5 et suiv.
-
-[4] Αἶρε τοὺς ἀθέους. Voir la relation du martyre de saint Polycarpe, §
-3, 9, 12, dans Ruinart, _Acta sincera_, p. 31 et suiv.
-
-[5] _Ebionim_. Voir _Vie de Jésus_, p. 179 et suiv., en rapprochant
-Jac., ii, 5 et suiv. Comp. les πτωχοὶ τῷ πνεύματι. Matth., v, 3.
-
-[6] Voir ci-dessus, p. 357, 362.
-
-[7] Tacite, _Ann._, XV, 44; Pline, _Epist._, X, 97; Suétone, _Néron_,
-16; _Domit._, 15; le _Philopatris_, entier; Rutilius Numatianus, I, 389
-et suiv.; 440 et suiv.
-
-[8] Jean, xv, 17 et suiv.; xvi, 8 et suiv., 33, xvii, 15 et suiv.
-
-[9] Jac, i, 27.
-
-[10] Je parle ici des tendances essentielles et primitives du
-christianisme, et non du christianisme complètement transformé, surtout
-par les jésuites, qu'on prêche de nos jours.
-
-[11] Voir l'histoire des origines du bâbisme, racontée par M. de
-Gobineau, _les Relig. et les Philos. dans l'Asie centrale_ (Paris,
-1865), p. 141 et suiv.; et par Mirza Kazem-beg, dans le _Journal
-asiatique_ [sous presse]. Moi-même, à Constantinople, j'ai pu
-recueillir, de deux personnes qui ont été mêlées de près à l'histoire
-du bâbisme, des renseignements qui confirment le récit de ces deux
-savants.
-
-[12] M. de Gobineau, ouvr. cit., p. 301 et suiv
-
-[13] Un autre détail que je tiens de source première est celui-ci:
-Quelques sectaires, qu'on voulait amener à rétractation, furent
-attachés à la gueule de canons, amorcés d'une mèche longue et brûlant
-lentement. On leur proposait de couper la mèche s'ils reniaient le Bâb.
-Eux, les bras tendus vers le feu, le suppliaient de se hâter et de
-venir bien vite consommer leur bonheur.]
-
-
-FIN DES _APOTRES_.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les apôtres, by Ernest Renan
-
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-The Project Gutenberg EBook of Les apôtres, by Ernest Renan
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Les apôtres
- Histoire des origines du christianisme, volume 2
-
-Author: Ernest Renan
-
-Release Date: September 18, 2016 [EBook #53082]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES APÔTRES ***
-
-
-
-
-Produced by Madeleine Fournier. Images provided by
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-<hr class="r35" />
-
-<p class="edition">HISTOIRE<br />
-
-DES ORIGINES<br />
-
-DU CHRISTIANISME<br /><br />
-
-LIVRE DEUXIÈME<br />
-
-QUI COMPREND DEPUIS LA MORT DE JÉSUS JUSQU'AUX GRANDES<br />
-
-MISSIONS DE SAINT PAUL<br />
-
-(33&ndash;45)</p>
-
-<hr class="r35" />
-<h1>LES<br />
-
-APOTRES</h1>
-
-
-
-<p class="author"><span style="font-weight: normal; font-size: smaller;">PAR</span><br />
-
-ERNEST RENAN<br />
-
-<span style="font-weight: normal; font-size: 60%;">
-MEMBRE DE L'INSTITUT</span></p>
-
-
-<p class="editor">PARIS<br />
-
-
-MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br />
-
-<span style="font-weight: normal; letter-spacing: 0.2em;">
-<span style="font-size: smaller;">RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</span><br/>
-
-A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</span></p>
-
-
-<p class="edition">1866</p>
-
-<p class="center">Tous droits réservés</p>
-
-
-<hr class="full" />
-
-
-<h2><a id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table class="toc">
-<tr><td>
-<a href="#INTRODUCTION">Introduction.</a></td><td>Critique des documents originaux
-</td></tr>
-<tr><td>
-Chap.</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_PREMIER">I.</a></td><td>Formation des croyances relatives à la résurrection de
-Jésus.&mdash;Les apparitions de Jérusalem</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_II">II.</a></td><td>Départ des disciples de Jérusalem.&mdash;Deuxième vie galiléenne
-de Jésus</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_III">III.</a></td><td>Retour des apôtres à Jérusalem.&mdash;Fin de la période des
-apparitions</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_IV">IV.</a></td><td>Descente de l'Esprit-Saint.&mdash;Phénomènes extatiques et
-prophétiques</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_V">V.</a></td><td>Première Église de Jérusalem; elle est toute cénobitique</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td>Conversion de Juifs hellénistes et de prosélytes</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_VII">VII.</a></td><td>L'Église considérée comme une association de pauvres.
-&mdash;Institution du diaconat.&mdash;Les diaconesses et les veuves</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_VIII">VIII.</a></td><td>Première persécution.&mdash;Mort d'Étienne.&mdash;Destruction de
-la première Église de Jérusalem</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_IX">IX.</a></td><td>Premières missions.&mdash;Le diacre Philippe</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_X">X.</a></td><td>Conversion de saint Paul</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_XI">XI.</a></td><td>Paix et développements intérieurs de l'Église de Judée</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_XII">XII.</a></td><td>Fondation de l'Église d'Antioche</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_XIII">XIII.</a></td><td>Idée d'un apostolat des gentils.&mdash;Saint Barnabé</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_XIV">XIV.</a></td><td>Persécution d'Hérode Agrippa I<sup>er</sup></td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_XV">XV.</a></td><td>Mouvements parallèles au christianisme ou imités du
-christianisme. Simon de Citton</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_XVI">XVI.</a></td><td>Marche générale des missions chrétiennes</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_XVII">XVII.</a></td><td>État du monde vers le milieu du premier siècle</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII.</a></td><td>Législation religieuse de ce temps</td></tr>
-<tr><td>
-<a href="#CHAPITRE_XIX">XIX.</a></td><td>Avenir des missions</td></tr>
-</table>
-
-<hr class="full" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[Pg <span class="smcap">i</span>]</a></span></p>
-
-<h2><a id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION<br />
-
-<span style="font-size: smaller;">CRITIQUE DES DOCUMENTS ORIGINAUX.</span></h2>
-
-
-<p>Le premier livre de notre <i>Histoire des Origines
-du christianisme</i> a conduit les événements jusqu'à
-la mort et à l'ensevelissement de Jésus. Il faut maintenant
-reprendre les choses au point où nous les
-avons laissées, c'est-à-dire au samedi 4 avril de
-l'an 33. Ce sera encore durant quelque temps une
-sorte de continuation de la vie de Jésus. Après les
-mois de joyeuse ivresse, pendant lesquels le grand
-fondateur posa les bases d'un ordre nouveau pour
-l'humanité, ces années-ci furent les plus décisives
-dans l'histoire du monde. C'est encore Jésus qui,
-par le feu sacré dont il a déposé l'étincelle au
-cœur de quelques amis, crée des institutions de la
-plus haute originalité, remue, transforme les âmes,
-imprime à tout son cachet divin. Nous avons à montrer
-<span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[Pg <span class="smcap">ii</span>]</a></span>comment, sous cette influence toujours agissante
-et victorieuse de la mort, s'établit la foi à
-la résurrection, à l'influence du Saint-Esprit, au
-don des langues, au pouvoir de l'Église. Nous exposerons
-l'organisation de l'Église de Jérusalem, ses
-premières épreuves, ses premières conquêtes, les
-plus anciennes missions qui sortirent de son sein.
-Nous suivrons le christianisme dans ses progrès rapides
-en Syrie jusqu'à Antioche, où se forme une
-seconde capitale, plus importante en un sens que
-Jérusalem, et destinée à la supplanter. Dans ce
-centre nouveau, où les païens convertis forment la
-majorité, nous verrons le christianisme se séparer
-définitivement du judaïsme et recevoir un nom; nous
-verrons surtout naître la grande idée de missions
-lointaines, destinées à porter le nom de Jésus dans le
-monde des gentils. Nous nous arrêterons au moment
-solennel où Paul, Barnabé, Jean-Marc partent pour
-l'exécution de ce grand dessein. Alors, nous interromprons
-notre récit pour jeter un coup d'œil sur le
-monde que les hardis missionnaires entreprennent
-de convertir. Nous essayerons de nous rendre compte
-de l'état intellectuel, politique, moral, religieux, social
-de l'empire romain vers l'an 45, date probable
-du départ de saint Paul pour sa première mission.</p>
-
-<p>Tel est le sujet de ce deuxième livre, que nous
-<span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[Pg <span class="smcap">iii</span>]</a></span>intitulons <i>les Apôtres</i>, parce qu'il expose la période
-d'action commune, durant laquelle la petite famille
-créée par Jésus marche de concert, et est groupée
-moralement autour d'un point unique, Jérusalem.
-Notre livre prochain, le troisième, nous fera sortir de
-ce cénacle, et nous montrera presque seul en scène
-l'homme qui représente mieux qu'aucun autre le
-christianisme conquérant et voyageur, saint Paul.
-Bien qu'il se soit donné, à partir d'une certaine
-époque, le titre d'apôtre, Paul ne l'était pas au
-même titre que les Douze<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>; c'est un ouvrier de
-la deuxième heure et presque un intrus. L'état
-dans lequel les documents historiques nous sont
-parvenus nous fait ici une sorte d'illusion. Comme
-nous savons infiniment plus de choses sur Paul
-que sur les Douze, comme nous avons ses écrits
-authentiques et des mémoires originaux d'une
-grande précision sur quelques époques de sa vie,
-nous lui prêtons une importance de premier ordre,
-presque supérieure à celle de Jésus. C'est là une
-erreur. Paul est un très-grand homme, et il joua
-dans la fondation du christianisme un rôle des plus
-considérables. Mais il ne faut le comparer ni à Jésus,
-<span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[Pg <span class="smcap">iv</span>]</a></span>ni même aux disciples immédiats de ce dernier.
-Paul n'a pas vu Jésus; il n'a pas goûté l'ambroisie
-de la prédication galiléenne. Or, l'homme le plus
-médiocre qui avait eu sa part de la manne céleste
-était, par cela même, supérieur à celui qui
-n'en avait senti que l'arrière-goût. Rien n'est plus
-faux qu'une opinion devenue à la mode de nos
-jours, et d'après laquelle Paul serait le vrai fondateur
-du christianisme. Le vrai fondateur du christianisme,
-c'est Jésus. Les premières places ensuite
-doivent être réservées à ces grands et obscurs compagnons
-de Jésus, à ces amies passionnées et fidèles,
-qui crurent en lui en dépit de la mort. Paul fut, au
-premier siècle, un phénomène en quelque sorte isolé.
-Il ne laissa pas d'école organisée; il laissa au contraire
-d'ardents adversaires qui voulurent, après sa
-mort, le bannir en quelque sorte de l'Église et le
-mettre sur le même pied que Simon le Magicien<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.
-On lui enleva ce que nous regardons comme son
-œuvre propre, la conversion des gentils<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. L'Église
-de Corinthe, qu'il avait fondée à lui seul<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, prétendit
-<span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[Pg <span class="smcap">v</span>]</a></span>devoir son origine à lui et à saint Pierre<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Au
-<span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> siècle, Papias et saint Justin ne prononcent pas
-son nom. C'est plus tard, quand la tradition orale
-ne fut plus rien, quand l'Écriture tint lieu de tout,
-que Paul prit dans la théologie chrétienne une
-place capitale. Paul, en effet, a une théologie. Pierre,
-Marie de Magdala, n'en eurent pas. Paul a laissé des
-ouvrages considérables; les écrits des autres apôtres
-ne peuvent le disputer aux siens ni en importance ni
-en authenticité.</p>
-
-<p>Au premier coup d'œil, les documents, pour la
-période qu'embrasse ce volume, sont rares et tout à
-fait insuffisants. Les témoignages directs se réduisent
-aux premiers chapitres des <i>Actes des Apôtres</i>,
-chapitres dont la valeur historique donne lieu à de
-graves objections. Mais la lumière que projettent sur
-cet intervalle obscur les derniers chapitres des Évangiles
-et surtout les épîtres de saint Paul, dissipe
-quelque peu les ténèbres. Un écrit ancien peut servir
-à faire connaître, d'abord l'époque même où il a été
-composé, en second lieu l'époque qui a précédé sa
-composition. Tout écrit suggère, en effet, des inductions
-rétrospectives sur l'état de la société d'où il est
-sorti. Dictées de l'an 53 à l'an 62 à peu près, les
-<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[Pg <span class="smcap">vi</span>]</a></span>épîtres de saint Paul sont pleines de renseignements
-pour les premières années du christianisme. Comme
-il s'agit ici, d'ailleurs, de grandes fondations sans
-dates précises, l'essentiel est de montrer les conditions
-dans lesquelles elles se formèrent. A ce sujet,
-je dois faire remarquer, une fois pour toutes, que la
-date courante, inscrite en tête de chaque page, n'est
-jamais qu'un à peu près. La chronologie de ces premières
-années n'a qu'un très-petit nombre de données
-fixes. Cependant, grâce au soin que le rédacteur
-des <i>Actes</i> a pris de ne pas intervertir la série des
-faits; grâce à l'épître aux Galates, où se trouvent
-quelques indications numériques du plus grand prix,
-et à Josèphe, qui nous fournit la date d'événements
-de l'histoire profane liés à quelques faits concernant
-les apôtres, on arrive à créer pour l'histoire
-de ces derniers un canevas très-probable, et où les
-chances d'erreur flottent entre des limites assez rapprochées.</p>
-
-<p>Je répéterai encore, en tête de ce livre, ce que j'ai
-dit au commencement de ma <i>Vie de Jésus</i>. Dans des
-histoires comme celles-ci, où l'ensemble seul est certain,
-et où presque tous les détails prêtent plus ou
-moins au doute, par suite du caractère légendaire
-des documents, l'hypothèse est indispensable. Sur les
-époques dont nous ne savons rien, il n'y a pas d'hypothèses
-<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[Pg <span class="smcap">vii</span>]</a></span>à faire. Essayer de reproduire tel groupe de
-la statuaire antique, qui a certainement existé,
-mais dont nous n'avons aucun débris, et sur lequel
-nous ne possédons aucun renseignement écrit, est
-une œuvre tout arbitraire. Mais tenter de recomposer
-les frontons du Parthénon avec ce qui en reste,
-en s'aidant des textes anciens, des dessins faits au
-<span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle, de tous les renseignements, en un mot,
-en s'inspirant du style de ces inimitables morceaux,
-en tâchant d'en saisir l'âme et la vie, quoi de plus
-légitime? Il ne faut pas dire après cela qu'on a retrouvé
-l'œuvre du sculpteur antique; mais on a fait
-ce qu'on pouvait pour en approcher. Un tel procédé
-est d'autant plus légitime en histoire que le langage
-permet les formes dubitatives que le marbre n'admet
-pas. Rien n'empêche même de proposer le choix au
-lecteur entre diverses suppositions. La conscience de
-l'écrivain doit être tranquille, dès qu'il a présenté
-comme certain ce qui est certain, comme probable
-ce qui est probable, comme possible ce qui est possible.
-Dans les parties où le pied glisse entre l'histoire
-et la légende, c'est l'effet général seul qu'il
-faut poursuivre. Notre troisième livre, pour lequel
-nous aurons des documents absolument historiques,
-où nous devrons peindre des caractères à vive arête
-et raconter des faits nettement articulés, offrira un
-<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">[Pg <span class="smcap">viii</span>]</a></span>récit plus ferme. On verra cependant qu'en somme la
-physionomie de cette période n'est pas connue avec
-plus de certitude. Les faits accomplis parlent plus
-haut que tous les détails biographiques. Nous savons
-très-peu de chose sur les artistes incomparables
-qui ont créé les chefs-d'œuvre de l'art grec.
-Mais ces chefs-d'œuvre nous en disent plus sur la
-personne de leurs auteurs et sur le public qui les
-apprécia que ne le feraient les narrations les plus
-circonstanciées, les textes les plus authentiques.</p>
-
-<p>Pour la connaissance des faits décisifs qui se passèrent
-dans les premiers jours après la mort de Jésus,
-les documents sont les derniers chapitres des Évangiles,
-contenant le récit des apparitions du Christ ressuscité<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.
-Je n'ai pas à répéter ici ce que j'ai dit dans
-l'introduction de ma <i>Vie de Jésus</i> sur la valeur de
-tels documents. Pour cette partie, nous avons heureusement
-un contrôle qui nous a manqué trop souvent
-dans la <i>Vie de Jésus</i>; je veux parler d'un passage
-capital de saint Paul (<i>I Cor.</i>, <span class="smcap">xv</span>, 5&ndash;8), qui
-établit: 1<sup>o</sup> la réalité des apparitions; 2<sup>o</sup> la longue durée
-<span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">[Pg <span class="smcap">ix</span>]</a></span>des apparitions, contrairement au récit des Évangiles
-synoptiques; 3<sup>o</sup> la variété des lieux où eurent
-lieu ces apparitions, contrairement à Marc et à Luc.
-L'étude de ce texte fondamental, jointe à beaucoup
-d'autres raisons, nous confirme dans les vues que
-nous avons énoncées sur la relation réciproque des
-synoptiques et du quatrième Évangile. En ce qui concerne
-le récit de la résurrection et des apparitions,
-le quatrième Évangile garde cette supériorité qu'il a
-pour tout le reste de la vie de Jésus. Si l'on veut
-trouver un récit suivi, logique, permettant de conjecturer
-avec vraisemblance ce qui se cacha derrière
-les illusions, c'est là qu'il faut le chercher. Je viens
-de toucher à la plus difficile des questions qui se
-rapportent aux origines du christianisme: «Quelle
-est la valeur historique du quatrième Évangile?»
-L'usage que j'en ai fait dans ma <i>Vie de Jésus</i>
-est, le point sur lequel les critiques éclairés m'ont
-adressé le plus d'objections. Presque tous les savants
-qui appliquent à l'histoire de la théologie la méthode
-rationnelle repoussent le quatrième Évangile comme
-apocryphe à tous égards. J'ai beaucoup réfléchi de
-nouveau à ce problème, et je n'ai pu modifier d'une
-manière sensible ma première opinion. Seulement,
-comme je m'écarte sur ce point du sentiment général,
-je me suis fait un devoir d'exposer en détail
-<span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">[Pg <span class="smcap">x</span>]</a></span>les motifs de ma persistance. J'en ferai l'objet d'un
-appendice à la fin d'une édition revue et corrigée
-de la <i>Vie de Jésus</i>, qui paraîtra prochainement.</p>
-
-<p>Les <i>Actes des Apôtres</i> sont le document le plus
-important pour l'histoire que nous avons à raconter.
-Je dois m'expliquer ici sur le caractère de cet ouvrage,
-sur sa valeur historique et sur l'usage que j'en ai
-fait.</p>
-
-<p>Une chose hors de doute, c'est que les <i>Actes</i> ont
-eu le même auteur que le troisième Évangile et sont
-une continuation de cet Évangile. On ne s'arrêtera
-pas à, prouver cette proposition, laquelle n'a jamais
-été sérieusement contestée<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. Les préfaces qui sont en
-tête des deux écrits, la dédicace de l'un et de l'autre
-à Théophile, la parfaite ressemblance du style et des
-idées fournissent à cet égard d'abondantes démonstrations.</p>
-
-<p>Une deuxième proposition, qui n'a pas la même
-certitude, mais qu'on peut cependant regarder comme
-très-probable, c'est que l'auteur des <i>Actes</i> est un
-disciple de Paul, qui l'a accompagné dans une bonne
-partie de ses voyages. Au premier coup d'œil, cette
-<span class="pagenum"><a name="Page_xi" id="Page_xi">[Pg <span class="smcap">xi</span>]</a></span>proposition paraît indubitable. En beaucoup d'endroits,
-à partir du verset 10 du chapitre <span class="smcap">xvi</span>, l'auteur
-des <i>Actes</i> se sert, dans le récit, du pronom,
-«nous,» indiquant ainsi que, pour lors, il faisait partie
-de la troupe apostolique qui entourait Paul. Cela
-semble démonstratif. Une seule issue, en effet, se présente
-pour échapper à la force d'un tel argument, c'est
-de supposer que les passages où se trouve le pronom
-«nous» ont été copiés par le dernier rédacteur des
-<i>Actes</i> dans un écrit antérieur, dans des mémoires originaux
-d'un disciple de Paul, par exemple de Timothée,
-et que le rédacteur, par inadvertance, aurait
-oublié de substituer à «nous» le nom du narrateur.
-Cette explication est bien peu admissible. On comprendrait
-tout au plus une telle négligence dans une
-compilation grossière. Mais le troisième Évangile et les
-Actes forment un ouvrage très-bien rédigé, composé
-avec réflexion et même avec art, écrit d'une même
-main et d'après un plan suivi<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. Les deux livres réunis
-font un ensemble absolument du même style, présentant
-les mêmes locutions favorites et la même
-façon de citer l'Écriture. Une faute de rédaction aussi
-choquante que celle dont il s'agit serait inexplicable.
-On est donc invinciblement porté à conclure
-<span class="pagenum"><a name="Page_xii" id="Page_xii">[Pg <span class="smcap">xii</span>]</a></span>que celui qui a écrit la fin de l'ouvrage en a écrit le
-commencement, et que le narrateur du tout est celui
-qui dit «nous» aux passages précités.</p>
-
-<p>Cela devient plus frappant encore, si l'on remarque
-dans quelles circonstances le narrateur se
-met ainsi en la compagnie de Paul. L'emploi du
-«nous» commence au moment où Paul passe en
-Macédoine pour la première fois (<span class="smcap">xvi</span>, 10). Il cesse
-au moment où Paul sort de Philippes. Il recommence
-au moment où Paul, visitant la Macédoine pour la
-dernière fois, passe encore par Philippes (<span class="smcap">xx</span>, 5, 6).
-Dès lors, le narrateur ne se sépare plus de Paul jusqu'à
-la fin. Si l'on remarque de plus que les chapitres
-où le narrateur accompagne l'apôtre ont un caractère
-particulier de précision, on ne doute plus que le
-narrateur n'ait été un Macédonien, ou plutôt un Philippien<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>,
-qui vint au-devant de Paul à Troas, durant
-la seconde mission, qui resta à Philippes lors du
-départ de l'apôtre, et qui, lors du dernier passage
-de l'apôtre en cette ville (troisième mission), se joignît
-à lui pour ne plus le quitter. Comprendrait-on
-qu'un rédacteur, écrivant à distance, se fût laissé dominer
-à un tel point par les souvenirs d'un autre?
-Ces souvenirs feraient tache dans l'ensemble. Le
-<span class="pagenum"><a name="Page_xiii" id="Page_xiii">[Pg <span class="smcap">xiii</span>]</a></span>narrateur qui dit «nous» aurait son style, ses expressions
-à part<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>; il serait plus paulinien que le
-rédacteur général. Or, cela n'est pas; l'ouvrage présente
-une parfaite homogénéité.</p>
-
-<p>On s'étonnera peut-être qu'une thèse en apparence
-si évidente ait rencontré des contradicteurs. Mais la
-critique des écrits du Nouveau Testament offre beaucoup
-de ces clartés qu'on trouve, à l'examen, pleines
-d'incertitudes. Sous le rapport du style, des pensées,
-des doctrines, les <i>Actes</i> ne sont guère ce qu'on
-attendrait d'un disciple de Paul. Ils ne ressemblent
-en rien aux épîtres de ce dernier. Pas une trace des
-fières doctrines qui font l'originalité de l'apôtre des
-gentils. Le tempérament de Paul est celui d'un protestant
-roide et personnel; l'auteur des <i>Actes</i> nous
-fait l'effet d'un bon catholique, docile, optimiste,
-appelant chaque prêtre «un saint prêtre», chaque
-évêque «un grand évêque», prêt à embrasser toutes
-les fictions plutôt que de reconnaître que ces saints
-prêtres, ces grands évêques se disputent et se font
-parfois une rude guerre. Tout en professant pour
-Paul une grande admiration, l'auteur des <i>Actes</i> évite
-<span class="pagenum"><a name="Page_xiv" id="Page_xiv">[Pg <span class="smcap">xiv</span>]</a></span>de lui donner le titre d'apôtre<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, et il veut que l'initiative
-de la conversion des gentils appartienne à Pierre. On
-dirait, en somme, un disciple de Pierre plutôt que de
-Paul. Nous montrerons bientôt que, dans deux ou
-trois circonstances, ses principes de conciliation l'ont
-porté à fausser gravement la biographie de Paul; il
-commet des inexactitudes<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> et surtout des omissions
-vraiment étranges chez un disciple de ce dernier<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.
-Il ne parle pas d'une seule des épîtres; il resserre de
-la façon la plus surprenante des exposés de première
-importance<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. Même dans la partie où il a dû être
-compagnon de Paul, il est quelquefois singulièrement
-sec, peu informé, peu éveillé<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>. Enfin, la mollesse
-et le vague de certains récits, la part de convention
-que l'on y découvre, feraient penser à un
-écrivain qui n'aurait eu aucune relation directe ni
-indirecte avec les apôtres, et qui écrirait vers l'an
-100 ou 120.</p>
-
-<p>Faut-il s'arrêter à ces objections? Je ne le pense
-pas, et je persiste à croire que le dernier rédacteur
-<span class="pagenum"><a name="Page_xv" id="Page_xv">[Pg <span class="smcap">xv</span>]</a></span>des <i>Actes</i> est bien le disciple de Paul qui dit «nous»
-aux derniers chapitres. Toutes les difficultés, quelque
-insolubles qu'elles paraissent, doivent être, sinon
-écartées, du moins tenues en suspens par un argument
-aussi décisif que celui qui résulte de ce mot
-«nous». Ajoutons qu'en attribuant les <i>Actes</i> à un
-compagnon de Paul, on explique deux particularités
-importantes: d'une part, la disproportion des
-parties de l'ouvrage, dont plus des trois cinquièmes
-sont consacrés à Paul; de l'autre, la disproportion
-qui se remarque dans la biographie même de Paul,
-dont la première mission est exposée avec une
-grande brièveté, tandis que certaines parties de
-la deuxième et de la troisième mission, surtout
-les derniers voyages, sont racontés avec de minutieux
-détails. Un homme tout à fait étranger à
-l'histoire apostolique n'aurait pas eu de ces inégalités.
-L'ensemble de son ouvrage eût été mieux conçu. Ce qui
-distingue l'histoire composée d'après des documents
-de l'histoire écrite en tout ou en partie d'original,
-c'est justement la disproportion: l'historien de cabinet
-prenant pour cadre de son récit les événements eux-mêmes,
-l'auteur de mémoires prenant pour cadre ses
-souvenirs ou du moins ses relations personnelles. Un
-historien ecclésiastique, une sorte d'Eusèbe, écrivant
-vers l'an 120, nous eût légué un livre tout autrement
-<span class="pagenum"><a name="Page_xvi" id="Page_xvi">[Pg <span class="smcap">xvi</span>]</a></span>distribué à partir du chapitre <span class="smcap">xiii</span>. La façon bizarre
-dont les <i>Actes</i>, à ce moment, sortent de l'orbite où ils
-tournaient jusque-là, ne s'explique, selon moi, que
-par la situation particulière de l'auteur et ses rapports
-avec Paul. Ce résultat sera naturellement confirmé
-si nous trouvons parmi les collaborateurs connus
-de Paul le nom de l'auteur auquel la tradition attribue
-notre écrit.</p>
-
-<p>C'est ce qui a lieu en effet. Les manuscrits et la
-tradition donnent pour auteur au troisième Évangile
-un certain <i>Lucanus</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> ou <i>Lucas</i>. De ce qui a été dit,
-il résulte que, si <i>Lucas</i> est vraiment l'auteur du troisième
-Évangile, il est également l'auteur des <i>Actes</i>.
-Or, ce nom de Lucas, nous le rencontrons justement
-comme celui d'un compagnon de Paul, dans l'épître
-aux Colossiens, <span class="smcap">iv</span>, 14; dans celle à Philémon, 24,
-et dans la deuxième à Timothée, <span class="smcap">iv</span>, 11. Cette dernière
-épître est d'une authenticité plus que douteuse.
-Les épîtres aux Colossiens et à Philémon, de leur
-côté, quoique très-probablement authentiques, ne sont
-pourtant pas les épîtres les plus indubitables de saint
-Paul. Mais ces écrits sont, en tout cas, du premier
-siècle, et cela suffit pour prouver invinciblement que,
-parmi les disciples de Paul, il exista un Lucas.
-<span class="pagenum"><a name="Page_xvii" id="Page_xvii">[Pg <span class="smcap">xvii</span>]</a></span>Le fabricateur des épîtres à Timothée, en effet,
-n'est sûrement pas le même que le fabricateur des
-épîtres aux Colossiens et à Philémon (en supposant,
-contrairement à notre opinion, que celles-ci soient
-apocryphes). Admettre qu'un faussaire eût attribué à
-Paul un compagnon imaginaire serait déjà peu vraisemblable.
-Mais sûrement des faussaires différents ne
-seraient pas tombés d'accord sur le même nom. Deux
-observations donnent à ce raisonnement une force
-particulière. La première, c'est que le nom de Lucas
-ou Lucanus est un nom rare parmi les premiers
-chrétiens, et qui ne prête pas à des confusions d'homonymes;
-la seconde, c'est que le Lucas des épîtres
-n'eut d'ailleurs aucune célébrité. Inscrire un nom
-célèbre en tête d'un écrit, comme on le fît pour la
-deuxième épître de Pierre, et très-probablement
-pour les épîtres de Paul à Tite et à Timothée, n'avait
-rien qui répugnât aux habitudes du temps. Mais
-inscrire en tête d'un écrit un faux nom, obscur d'ailleurs,
-c'est ce qui ne se conçoit plus. L'intention du
-faussaire était-elle de couvrir le livre de l'autorité de
-Paul? Mais, alors, pourquoi ne prenait-il pas le nom
-de Paul lui-même, ou du moins le nom de Timothée
-ou de Tite, disciples bien plus connus de l'apôtre
-des gentils? Luc n'avait aucune place dans la tradition,
-dans la légende, dans l'histoire. Les trois
-<span class="pagenum"><a name="Page_xviii" id="Page_xviii">[Pg <span class="smcap">xviii</span>]</a></span>passages précités des épîtres ne pouvaient suffire
-pour faire de lui un garant admis de tous. Les
-épîtres à Timothée ont été probablement écrites
-après les <i>Actes</i>. Les mentions de Luc dans les épîtres
-aux Colossiens et à Philémon équivalent à une
-seule, ces deux écrits faisant corps ensemble. Nous
-pensons donc que l'auteur du troisième Évangile et
-des <i>Actes</i> est bien réellement Luc, disciple de Paul.</p>
-
-<p>Ce nom même de Luc ou Lucain, et la profession
-de médecin qu'exerçait le disciple de Paul ainsi appelé<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>,
-répondent bien aux indications que les deux
-livres fournissent sur leur auteur. Nous avons montré,
-en effet, que l'auteur du troisième Évangile et
-des <i>Actes</i> était probablement de Philippes<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, colonie
-romaine, où le latin dominait<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>. De plus, l'auteur du
-troisième Évangile et des <i>Actes</i> connaît mal le judaïsme<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>
-et les affaires de Palestine<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>; il ne sait guère l'hébreu<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>;
-<span class="pagenum"><a name="Page_xix" id="Page_xix">[Pg <span class="smcap">xix</span>]</a></span>il est au courant des idées du monde païen<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, et il
-écrit le grec d'une façon assez correcte. L'ouvrage a
-été composé loin de la Judée, pour des gens qui en
-savaient mal la géographie<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, qui ne se souciaient
-ni d'une science rabbinique très-solide, ni des noms
-hébreux<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. L'idée dominante de l'auteur est que, si le
-peuple avait été libre de suivre son penchant, il eût
-embrassé la foi de Jésus, et que c'est l'aristocratie
-juive qui l'en a empêché<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. Le mot de <i>Juif</i> est toujours
-pris chez lui en mauvaise part et comme synonyme
-d'ennemi des chrétiens<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. Au contraire, il se
-montre très-favorable aux hérétiques samaritains<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
-
-<p>A quelle époque peut-on rapporter la composition
-<span class="pagenum"><a name="Page_xx" id="Page_xx">[Pg <span class="smcap">xx</span>]</a></span>de cet écrit capital? Luc paraît pour la première fois
-en la compagnie de Paul, lors du premier voyage de
-l'apôtre en Macédoine, vers l'an 52. Mettons qu'il
-eût alors vingt-cinq ans; il n'y aurait rien que de
-naturel à ce qu'il eût vécu jusqu'à l'an 100. La narration
-des <i>Actes</i> s'arrête à l'an 63<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>. Mais, la rédaction
-des <i>Actes</i> étant évidemment postérieure à celle
-du troisième Évangile, et la date de la rédaction de
-ce troisième Évangile étant fixée d'une manière assez
-précise aux années qui suivirent de près la ruine
-de Jérusalem (an 70)<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>, on ne peut songer à placer la
-rédaction des <i>Actes</i> avant l'an 71 ou 72.</p>
-
-<p>S'il était sûr que les <i>Actes</i> ont été composés immédiatement
-après l'Évangile, il faudrait s'arrêter là.
-Mais le doute sur ce point est permis. Quelques faits
-portent à croire qu'un intervalle s'est écoulé entre la
-composition du troisième Évangile et celle des <i>Actes</i>;
-on remarque, en effet, entre les derniers chapitres de
-l'Évangile et le premier des <i>Actes</i> une singulière
-contradiction. D'après le dernier chapitre de l'Évangile,
-l'ascension semble avoir lieu le jour même de la
-résurrection<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>. D'après le premier chapitre des Actes<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>,
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxi" id="Page_xxi">[Pg <span class="smcap">xxi</span>]</a></span>l'ascension n'eut lieu qu'au bout de quarante jours.
-Il est clair que cette seconde version nous présente
-une forme plus avancée de la légende, une forme
-qu'on adopta quand on sentit le besoin de créer de
-la place pour les diverses apparitions et de donner
-à la vie d'outre-tombe de Jésus un cadre complet et
-logique. On serait donc tenté de supposer que cette
-nouvelle façon de concevoir les choses ne parvint à
-l'auteur, ou ne lui vint à l'esprit, que dans l'intervalle
-de la rédaction des deux ouvrages. En tout cas, il
-reste très-remarquable que l'auteur, à quelques lignes
-de distance, se croie obligé d'ajouter de nouvelles
-circonstances à son premier récit et de le
-développer. Si son premier livre était encore entre
-ses mains, que n'y faisait-il les additions qui, séparées
-comme elles le sont, offrent quelque chose de si
-gauche? Cela n'est cependant pas décisif, et une
-circonstance grave porte à croire que Luc conçut en
-même temps le plan de l'ensemble. C'est la préface
-placée en tête de l'Évangile, laquelle semble commune
-aux deux livres<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>. La contradiction que nous
-venons de signaler s'explique peut-être par le peu
-de souci qu'on avait de présenter un emploi rigoureux
-du temps. C'est là ce qui fait que tous les
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxii" id="Page_xxii">[Pg <span class="smcap">xxii</span>]</a></span>récits de la vie d'outre-tombe de Jésus sont dans un
-complet désaccord sur la durée de cette vie. On
-tenait si peu à être historique, que le même narrateur
-ne se faisait nul scrupule de proposer successivement
-deux systèmes inconciliables. Les trois récits
-de la conversion de Paul dans les <i>Actes</i><a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a> offrent aussi
-de petites différences qui prouvent simplement combien
-l'auteur s'inquiétait peu de l'exactitude des détails.</p>
-
-<p>Il semble donc qu'on serait fort près de la vérité
-en supposant que les <i>Actes</i> furent écrits vers
-l'an 80. L'esprit du livre, en effet, répond bien à
-l'âge des premiers Flaviens. L'auteur paraît éviter
-tout ce qui aurait pu blesser les Romains. Il aime à
-montrer comment les fonctionnaires romains ont été
-favorables à la secte nouvelle, parfois même l'ont embrassée<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>,
-comment du moins ils l'ont défendue contre
-les Juifs, combien la justice impériale est équitable et
-supérieure aux passions des pouvoirs locaux<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>. Il
-insiste en particulier sur les avantages que Paul dut
-à son litre de citoyen romain<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>. Il coupe court brusquement
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxiii" id="Page_xxiii">[Pg <span class="smcap">xxiii</span>]</a></span>à son récit au moment de l'arrivée de Paul
-à Rome, peut-être pour éviter d'avoir à raconter les
-cruautés de Néron envers les chrétiens<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>. Le contraste
-avec l'Apocalypse est frappant. L'Apocalypse,
-écrite l'an 68, est pleine du souvenir des infamies de
-Néron; une horrible haine contre Rome y déborde.
-Ici, on sent un homme doux, qui vit, à une époque
-de calme. Depuis l'an 70 environ, jusqu'aux dernières
-années du premier siècle, la situation fut assez
-bonne pour les chrétiens. Des personnages de la
-famille flavienne appartinrent au christianisme. Qui
-sait si Luc ne connut pas Flavius Clemens, s'il ne
-fut pas de sa <i>familia</i>, si les <i>Actes</i> ne furent pas écrits
-pour ce puissant personnage, dont la position officielle
-exigeait des ménagements? Quelques indices
-ont porté à croire que le livre avait été composé à
-Rome. On dirait, en effet, que les principes de l'Église
-romaine ont pesé sur l'auteur. Cette Église, dès les
-premiers siècles, eut le caractère politique et hiérarchique
-qui l'a toujours distinguée. Le bon Luc put
-entrer dans cet esprit. Ses idées sur l'autorité ecclésiastique
-sont très-avancées; on y voit poindre le
-germe de l'épiscopat. Il écrivit l'histoire sur le ton
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxiv" id="Page_xxiv">[Pg <span class="smcap">xxiv</span>]</a></span>d'apologiste à toute outrance qui est celui des historiens
-officiels de la cour de Rome. Il fit comme
-ferait un historien ultramontain de Clément XIV,
-louant à la fois le pape et les jésuites, et cherchant
-à nous persuader, par un récit plein de componction,
-que, des deux côtés, en ce débat, on observe les règles
-de la charité. Dans deux cents ans, on établira aussi
-que le cardinal Antonelli et M. de Mérode s'aimaient
-comme deux frères. L'auteur des <i>Actes</i> fut, mais avec
-une naïveté qu'on n'égala plus, le premier de ces
-narrateurs complaisants, béatement satisfaits, décidés
-à trouver que tout dans l'Église se passe d'une
-façon évangélique. Trop loyal pour condamner son
-maître Paul, trop orthodoxe pour ne pas se ranger
-à l'opinion officielle qui prévalait, il effaça les différences
-de doctrine pour laisser voir seulement le but
-commun, que tous ces grands fondateurs poursuivirent
-en effet par des voies si opposées et à travers
-de si énergiques rivalités.</p>
-
-<p>On comprend qu'un homme qui s'est mis par
-système dans une telle disposition d'âme est le
-moins capable du monde de représenter les choses
-comme elles se sont passées. La fidélité historique est
-pour lui chose indifférente; l'édification est tout ce
-qui importe. Luc s'en cache à peine; il écrit «pour
-que Théophile reconnaisse la vérité de ce que ses
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxv" id="Page_xxv">[Pg <span class="smcap">xxv</span>]</a></span>catéchistes lui ont-appris<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>». Il y avait donc déjà un
-système d'histoire ecclésiastique convenu, qui s'enseignait
-officiellement, et dont le cadre, aussi bien que
-celui de l'histoire évangélique elle-même<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, était probablement
-déjà fixé. Le caractère dominant des <i>Actes</i>,
-comme celui du troisième Évangile<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, est une piété
-tendre, une vive sympathie pour les gentils<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, un
-esprit conciliant, une préoccupation extrême du surnaturel,
-l'amour des petits et des humbles, un grand
-sentiment démocratique ou plutôt la persuasion que
-le peuple est naturellement chrétien, que ce sont les
-grands qui l'empêchent de suivre ses bons instincts<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>,
-une idée exaltée du pouvoir de l'Église et de ses
-chefs, un goût très-remarquable pour la vie en commun<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.
-Les procédés de composition sont également
-les mêmes dans les deux ouvrages, de telle sorte que
-nous sommes à l'égard de l'histoire des apôtres comme
-nous serions à l'égard de l'histoire évangélique, si,
-pour esquisser cette dernière histoire, nous n'avions
-qu'un seul texte, l'Évangile de Luc.</p>
-
-<p>On sent les désavantages d'une telle situation. La
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxvi" id="Page_xxvi">[Pg <span class="smcap">xxvi</span>]</a></span>vie de Jésus dressée d'après le troisième Évangile
-seul serait extrêmement défectueuse et incomplète.
-Nous le savons, parce que, pour la vie de Jésus, la
-comparaison est possible. En même temps que Luc,
-nous possédons (sans parler du quatrième Évangile)
-Matthieu et Marc, qui, relativement à Luc, sont, en
-partie du moins, des originaux. Nous mettons le
-doigt sur les procédés violents au moyen desquels
-Luc disloque ou mêle ensemble les anecdotes, sur
-la façon dont il modifie la couleur de certains faits
-selon ses vues personnelles, sur les légendes pieuses
-qu'il ajoute aux traditions plus authentiques. N'est-il
-pas évident que, si nous pouvions faire une telle
-comparaison pour les <i>Actes</i>, nous arriverions à y
-trouver des fautes d'un genre analogue? Les <i>Actes</i>,
-dans leurs premiers chapitres, nous paraîtraient
-même sans doute inférieurs au troisième Évangile;
-car ces chapitres ont probablement été composés
-avec des documents moins nombreux et moins universellement
-acceptés.</p>
-
-<p>Une distinction fondamentale, en effet, est ici
-nécessaire. Au point de vue de la valeur historique,
-le livre des <i>Actes</i> se divise en deux parties: l'une,
-comprenant les douze premiers chapitres et racontant
-les faits principaux de l'histoire de l'Église primitive;
-l'autre contenant les seize autres chapitres,
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxvii" id="Page_xxvii">[Pg <span class="smcap">xxvii</span>]</a></span>tous consacrés aux missions de saint Paul. Cette
-seconde partie elle-même renferme deux sortes de
-récits: d'une part, ceux où le narrateur se donne pour
-témoin oculaire; de l'autre, ceux où il ne fait que
-rapporter ce qu'on lui a dit. Il est clair que, même
-dans ce dernier cas, son autorité est grande. Souvent,
-ce sont les conversations de Paul qui ont
-fourni les renseignements. Vers la fin surtout, le
-récit prend un caractère étonnant de précision. Les
-dernières pages des <i>Actes</i> sont les seules pages complétement
-historiques que nous ayons sur les origines
-chrétiennes. Les premières, au contraire, sont les
-plus attaquables de tout le Nouveau Testament. C'est
-surtout pour ces premières années que l'auteur obéit
-à des partis pris semblables à ceux qui font préoccupé
-dans la composition de son Évangile, et plus
-décevants encore. Son système des quarante jours,
-son récit de l'ascension, fermant par une sorte d'enlèvement
-final et de solennité théâtrale la vie fantastique
-de Jésus, sa façon de raconter la descente
-du Saint-Esprit et les prédications miraculeuses,
-sa manière d'entendre le don des langues, si différente
-de celle de saint Paul<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, décèlent les préoccupations
-d'une époque relativement basse, où la
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxviii" id="Page_xxviii">[Pg <span class="smcap">xxviii</span>]</a></span>légende est très-mûre, arrondie en quelque sorte
-dans toutes ses parties. Tout se passe chez lui avec
-une mise en scène étrange et un grand déploiement
-de merveilleux. Il faut se rappeler que l'auteur écrit
-un demi-siècle après les événements, loin du pays
-où ils se sont passés, sur des faits qu'il n'a pas vus,
-que son maître n'a pas vus davantage, d'après des
-traditions en partie fabuleuses ou transfigurées. Non-seulement
-Luc est d'une autre génération que les premiers
-fondateurs du christianisme; mais il est d'un
-autre monde; il est helléniste, très-peu juif, presque
-étranger à Jérusalem et aux secrets de la vie juive;
-il n'a pas touché la primitive société chrétienne; à
-peine en a-t-il connu les derniers représentants. On
-sent dans les miracles qu'il raconte plutôt des inventions
-<i>a priori</i> que des faits transformés; les miracles
-de Pierre et ceux de Paul forment deux séries qui se
-répondent<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. Ses personnages se ressemblent; Pierre
-ne diffère en rien de Paul, ni Paul de Pierre. Les discours
-qu'il met dans la bouche de ses héros, quoique
-habilement appropriés aux circonstances, sont tous
-du même style et appartiennent à l'auteur plutôt qu'à
-ceux auxquels il les attribue. On y trouve même des
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxix" id="Page_xxix">[Pg <span class="smcap">xxix</span>]</a></span>impossibilités<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>. Les <i>Actes</i>, en un mot, sont une histoire
-dogmatique, arrangée pour appuyer les doctrines
-orthodoxes du temps ou inculquer les idées
-qui souriaient le plus à la piété de l'auteur. Ajoutons
-qu'il ne pouvait en être autrement. On ne connaît
-l'origine de chaque religion que par les récits des
-croyants. Il n'y a que le sceptique qui écrive l'histoire
-<i>ad narrandum</i>.</p>
-
-<p>Ce ne sont pas là de simples soupçons, des conjectures
-d'une critique défiante à l'excès. Ce sont de
-solides inductions: toutes les fois qu'il nous est
-permis de contrôler le récit des <i>Actes</i>, nous le
-trouvons fautif et systématique. Le contrôle, en effet,
-que nous ne pouvons demander à des textes synoptiques,
-nous pouvons le demander aux épîtres de
-saint Paul, surtout à l'épître aux Galates. Il est clair
-que, dans les cas où les <i>Actes</i> et les épîtres sont en
-désaccord, la préférence doit toujours être donnée
-aux épîtres, textes d'une authenticité absolue, plus
-anciens, d'une sincérité complète, sans légendes. En
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxx" id="Page_xxx">[Pg <span class="smcap">xxx</span>]</a></span>histoire, les documents ont d'autant plus de poids
-qu'ils ont moins la forme historique. L'autorité de
-toutes les chroniques doit céder à celle d'une inscription,
-d'une médaille, d'une charte, d'une lettre
-authentiques. A ce point de vue, les épîtres d'auteurs
-certains ou de dates certaines sont la base de toute
-l'histoire des origines chrétiennes. Sans elles, on peut
-dire que le doute atteindrait et ruinerait de fond en
-comble même la vie de Jésus. Or, dans deux circonstances
-très-importantes, les épîtres mettent en un
-jour frappant les tendances particulières de l'auteur
-des <i>Actes</i> et son désir d'effacer la trace des divisions
-qui avaient existé entre Paul et les apôtres de
-Jérusalem<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p>
-
-<p>Et d'abord, l'auteur des <i>Actes</i> veut que Paul, après
-l'accident de Damas (<span class="smcap">ix</span>, 19 et suiv.; <span class="smcap">xxii</span>, 17 et
-suiv.), soit venu à Jérusalem, à une époque où l'on
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxxi" id="Page_xxxi">[Pg <span class="smcap">xxxi</span>]</a></span>savait à peine sa conversion, qu'il ait été présenté
-aux apôtres, qu'il ait vécu avec les apôtres et les
-fidèles sur le pied de la plus grande cordialité, qu'il
-ait disputé publiquement contre les Juifs hellénistes,
-qu'un complot de ceux-ci et une révélation céleste
-l'aient porté à s'éloigner de Jérusalem. Or, Paul
-nous apprend que les choses se passèrent très-différemment.
-Pour prouver qu'il ne relève pas des
-Douze et qu'il doit à Jésus lui-même sa doctrine et
-sa mission, il assure (<i>Gal</i>., <span class="smcap">i</span>, 11 et suiv.) qu'après
-sa conversion il évita de prendre conseil de qui que
-ce soit<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a> et de se rendre à Jérusalem vers ceux qui
-étaient apôtres avant lui; qu'il alla prêcher dans le
-Hauran de son propre mouvement et sans mission de
-personne; que, trois ans plus tard, il est vrai, il accomplit
-le voyage de Jérusalem pour faire la connaissance
-de Céphas; qu'il resta quinze jours auprès
-de lui, mais qu'il ne vit aucun autre apôtre, si ce
-n'est Jacques, frère du Seigneur, si bien que son visage
-était inconnu aux Églises de Judée. L'effort pour
-adoucir les aspérités du rude apôtre, pour le présenter
-comme le collaborateur des Douze, travaillant à
-Jérusalem de concert avec eux, paraît ici avec évidence.
-On fait de Jérusalem sa capitale et son point
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxxii" id="Page_xxxii">[Pg <span class="smcap">xxxii</span>]</a></span>de départ; on veut que sa doctrine soit tellement
-identique à celle des apôtres, qu'il ait pu en quelque
-sorte les remplacer dans la prédication; on réduit
-son premier apostolat aux synagogues de Damas; on
-veut qu'il ait été disciple et auditeur, ce qu'il ne fut
-jamais<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>; on resserre le temps entre sa conversion et
-son premier voyage à Jérusalem; on allonge son séjour
-dans cette ville; on l'y fait prêcher à la satisfaction
-générale; on soutient qu'il a vécu intimement
-avec tous les apôtres, quoique lui-même assure qu'il
-n'en a vu que deux; on montre les frères de Jérusalem
-veillant sur lui, tandis que Paul déclare que
-son visage leur est inconnu.</p>
-
-<p>Le désir de faire de Paul un visiteur assidu de
-Jérusalem, qui a porté notre auteur à avancer et à
-allonger son premier séjour en cette ville après sa
-conversion, semble l'avoir induit à prêter à l'apôtre
-un voyage de trop. Selon lui, Paul serait venu à Jérusalem
-avec Barnabé, porter l'offrande des fidèles,
-lors de la famine de l'an 44 (<i>Act</i>., <span class="smcap">xi</span>, 30; <span class="smcap">xii</span>, 25).
-Or, Paul déclare expressément qu'entre le voyage qui
-eut lieu trois ans après sa conversion et le voyage
-pour l'affaire de la circoncision, il ne vint pas à Jérusalem
-(<i>Gal</i>., <span class="smcap">i</span> et <span class="smcap">ii</span>). En d'autres termes, Paul exclut
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxxiii" id="Page_xxxiii">[Pg <span class="smcap">xxxiii</span>]</a></span>formellement tout voyage entre <i>Act</i>., <span class="smcap">ix</span>, 26 et <i>Act</i>.,
-<span class="smcap">xv</span>, 2. Nierait-on, contre toute raison, l'identité du
-voyage raconté <i>Gal</i>., <span class="smcap">ii</span>, 1 et suiv., avec le voyage
-raconté <i>Act</i>., <span class="smcap">xv</span>, 2 et suiv., on n'obtiendrait pas une
-moindre contradiction. «Trois ans après ma conversion,
-dit saint Paul, je montai à Jérusalem, pour faire
-la connaissance de Céphas. Quatorze ans après, je
-montai de nouveau à Jérusalem...» On a pu douter
-si le point de départ de ces quatorze ans est la conversion,
-ou le voyage qui l'a suivi à trois ans d'intervalle.
-Prenons la première hypothèse, qui est la plus
-favorable à celui qui veut défendre le récit des <i>Actes</i>.
-Il y aurait donc onze ans, au moins, d'après saint
-Paul, entre son premier et son second voyage à Jérusalem;
-or, sûrement, il n'y a pas onze ans entre
-ce qui est raconté <i>Act</i>., <span class="smcap">ix</span>, 26 et suiv. et ce qui est
-rapporté <i>Act</i>., <span class="smcap">xi</span>, 30. Et le soutiendrait-on contre
-toute vraisemblance, on tomberait dans une autre
-impossibilité. En effet, ce qui est rapporté <i>Act</i>., <span class="smcap">xi</span>, 30,
-est contemporain de la mort de Jacques, fils de Zébédée<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>,
-laquelle nous fournit la seule date fixe des
-<i>Actes des Apôtres</i>, puisqu'elle précéda de très-peu de
-temps la mort d'Hérode Agrippa 1<sup>er</sup>, arrivée l'an 44<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>.
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxxiv" id="Page_xxxiv">[Pg <span class="smcap">xxxiv</span>]</a></span>Le second voyage de Paul ayant eu lieu au moins
-quatorze ans après sa conversion, si Paul avait réellement
-fait le voyage de l'an 44, cette conversion
-aurait eu lieu l'an 30, ce qui est absurde. Il est donc
-impossible de maintenir au voyage raconté <i>Act</i>., <span class="smcap">xi</span>,
-30 et <span class="smcap">xii</span>, 35, aucune réalité.</p>
-
-<p>Ces allées et venues paraissent avoir été racontées
-par notre auteur d'une façon très-inexacte. En comparant
-<i>Act</i>., <span class="smcap">xvii</span>, 14&ndash;16; <span class="smcap">xviii</span>, 5, à <i>I Thess.</i>, <span class="smcap">iii</span>, 1-2,
-on trouve un autre désaccord. Mais, celui-ci ne tenant
-pas à des motifs dogmatiques, nous n'avons pas
-à en parler ici.</p>
-
-<p>Ce qui est capital pour le sujet qui nous occupe, ce
-qui fournit le trait de lumière à la critique en cette
-question difficile de la valeur historique des <i>Actes</i>, c'est
-la comparaison des passages relatifs à l'affaire de la
-circoncision dans les <i>Actes</i> (ch. <span class="smcap">xv</span>) et dans l'épître
-aux Galates (ch. <span class="smcap">ii</span>). Selon les <i>Actes</i>, des frères de
-Judée étant venus à Antioche et ayant soutenu la
-nécessité de la circoncision pour les païens convertis,
-une députation composée de Paul, de Barnabé, de
-plusieurs autres, est envoyée d'Antioche à Jérusalem
-pour consulter les apôtres et les anciens sur cette
-question. Ils sont reçus avec empressement par tout le
-monde; une grande assemblée a lieu. Le dissentiment
-se montre à peine, étouffé qu'il est sous les effusions
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxxv" id="Page_xxxv">[Pg <span class="smcap">xxxv</span>]</a></span>d'une charité réciproque et sous le bonheur de se
-trouver ensemble. Pierre énonce l'avis qu'on s'attendrait
-à trouver dans la bouche de Paul, à savoir
-que les païens convertis ne sont pas assujettis à la
-loi de Moïse. Jacques n'apporte à cet avis qu'une
-très-légère restriction<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>. Paul ne parle pas, et, à vrai
-dire, il n'a pas besoin de parler, puisque sa doctrine
-est mise ici dans la bouche de Pierre. L'avis des
-frères de Judée n'est soutenu par personne. Un décret
-solennel est porté conformément à l'avis de
-Jacques. Ce décret est signifié aux Églises par des
-députés choisis exprès.</p>
-
-<p>Comparons maintenant le récit de Paul dans l'épître
-aux Galates. Paul veut que le voyage qu'il fit
-cette fois-là à Jérusalem ait été l'effet d'un mouvement
-spontané et même le résultat d'une révélation. Arrivé
-à Jérusalem, il communique son Évangile à qui de droit;
-il a en particulier des entrevues avec ceux qui paraissent
-être des personnages considérables. On ne lui fait
-pas une seule critique; on ne lui communique rien; on
-ne lui demande que de se souvenir des pauvres de Jérusalem,
-Si Tite qui l'a accompagné consent à se laisser
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxxvi" id="Page_xxxvi">[Pg <span class="smcap">xxxvi</span>]</a></span>circoncire<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>, c'est par égard pour «des faux frères
-intrus». Paul leur fait cette concession passagère;
-mais il ne se soumet pas à eux. Quant aux hommes
-importants (Paul ne parle d'eux qu'avec une nuance
-d'aigreur et d'ironie), ils ne lui ont rien appris de
-nouveau. Bien plus, Céphas étant venu plus tard à
-Antioche, Paul «lui résiste en face, parce qu'il a
-tort». D'abord, en effet, Céphas mangeait avec tous
-indistinctement. Arrivent des émissaires de Jacques;
-Pierre se cache, évite les incirconcis. «Voyant qu'il
-ne marchait pas dans la droite voie de la vérité de
-l'Évangile,» Paul apostrophe Céphas devant tout le
-monde et lui reproche amèrement sa conduite.</p>
-
-<p>On voit la différence. D'une part, une solennelle
-concorde; de l'autre, des colères mal retenues, des
-susceptibilités extrêmes. D'un côté, une sorte de
-concile; de l'autre, rien qui y ressemble. D'un côté,
-un décret formel porté par une autorité reconnue;
-de l'autre, des opinions diverses qui restent en présence,
-sans se rien céder réciproquement, si ce n'est
-pour la forme. Inutile de dire quelle est la version
-qui mérite la préférence. Le récit des <i>Actes</i> est à peine
-vraisemblable, puisque, d'après ce récit, le concile
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxxvii" id="Page_xxxvii">[Pg <span class="smcap">xxxvii</span>]</a></span>a pour occasion une dispute dont on ne voit plus de
-trace dès que le concile est réuni. Les deux orateurs
-y tiennent des discours en opposition avec ce que
-nous savons par ailleurs de leur rôle. Le décret
-que le concile est censé avoir porté est sûrement une
-fiction. Si ce décret, dont Jacques aurait fixé la rédaction,
-avait été réellement promulgué, pourquoi ces
-transes du bon et timide Pierre devant les gens envoyés
-par Jacques? Pourquoi se cache-t-il? Lui et les
-chrétiens d'Antioche agissaient en pleine conformité
-avec le décret dont les termes auraient été arrêtés par
-Jacques lui-même. L'affaire de la circoncision eut
-lieu vers 51. Quelques années après, vers l'an 56, la
-querelle que le décret aurait terminée est plus vive
-que jamais. L'Église de Galatie est troublée par de
-nouveaux émissaires du parti juif de Jérusalem<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>. Paul
-répond à cette nouvelle attaque de ses ennemis par sa
-foudroyante épître. Si le décret rapporté <i>Act</i>., <span class="smcap">xv</span>, avait
-quelque réalité, Paul avait un moyen bien simple de
-mettre fin au débat, c'était de le citer. Or, tout ce
-qu'il dit suppose la non-existence de ce décret. En 57,
-Paul, écrivant aux Corinthiens, ignore le même décret
-et même en viole les prescriptions. Le décret
-ordonne de s'abstenir des viandes immolées aux
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxxviii" id="Page_xxxviii">[Pg <span class="smcap">xxxviii</span>]</a></span>idoles. Paul, au contraire, est d'avis qu'on peut très-bien
-manger de ces viandes si cela ne scandalise
-personne, mais qu'il faut s'en abstenir dans le cas
-où cela ferait du scandale<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>. En 58, enfin, lors du
-dernier voyage de Paul à Jérusalem, Jacques est
-plus obstiné que jamais<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>. Un des traits caractéristiques
-des Actes, trait qui prouve bien que l'auteur
-se propose moins de présenter la vérité historique et
-même de satisfaire la logique que d'édifier des lecteurs
-pieux, est cette circonstance que la question de
-l'admission des incirconcis y est toujours résolue
-sans l'être jamais. Elle l'est d'abord par le baptême
-de l'eunuque de la candace, puis par le baptême du
-centurion Corneille, tous deux miraculeusement ordonnés,
-puis par la fondation de l'Église d'Antioche
-(<span class="smcap">xi</span>, 19 et suiv.), puis par le prétendu concile de
-Jérusalem, ce qui n'empêche pas qu'aux dernières
-pages du livre (<span class="smcap">xxi</span>, 20&ndash;21) la question est encore en
-suspens. A vrai dire, elle resta toujours en cet état.
-Les deux fractions du christianisme naissant ne se
-fondirent jamais. Seulement, l'une d'elles, celle qui
-garda les pratiques du judaïsme, resta inféconde et
-s'éteignit obscurément. Paul fut si loin d'être accepté
-de tous, qu'après sa mort une portion du christianisme<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>
-<span class="pagenum"><a name="Page_xxxix" id="Page_xxxix">[Pg <span class="smcap">xxxix</span>]</a></span>l'anathématise et le poursuit de ses calomnies.</p>
-
-<p>C'est dans notre livre troisième que nous aurons
-à traiter avec détail la question de fond engagée dans
-ces curieux incidents. Nous avons voulu seulement
-donner ici quelques exemples de la manière dont
-l'auteur des <i>Actes</i> entend l'histoire, de son système de
-conciliation, de ses idées préconçues. Faut-il conclure
-de là que les premiers chapitres des <i>Actes</i> sont dénués
-d'autorité, comme le pensent des critiques célèbres,
-que la fiction y va jusqu'à créer de toutes pièces
-des personnages, tels que l'eunuque de la candace,
-le centurion Corneille, et même le diacre
-Étienne et la pieuse Tabitha? Je ne le crois nullement.
-Il est probable que l'auteur des <i>Actes</i> n'a pas
-inventé de personnages<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>; mais c'est un avocat habile
-qui écrit pour prouver, et qui lâche de tirer parti
-des faits dont il a entendu parler pour démontrer ses
-thèses favorites, qui sont la légitimité de la vocation
-des gentils et l'institution divine de la hiérarchie. Un
-tel document demande à être employé avec de grandes
-précautions; mais le repousser absolument est aussi
-<span class="pagenum"><a name="Page_xl" id="Page_xl">[Pg <span class="smcap">xl</span>]</a></span>peu critique que de le suivre aveuglément. Quelques
-paragraphes, d'ailleurs, même en cette première partie,
-ont une valeur reconnue de tous et représentent
-des mémoires authentiques, extraits par le dernier
-rédacteur. Le chapitre <span class="smcap">xii</span>, en particulier, est de très-bon
-aloi, et paraît provenir de Jean-Marc.</p>
-
-<p>On voit dans quelle détresse nous serions, si nous
-n'avions pour documents en cette histoire qu'un
-livre aussi légendaire. Heureusement, nous en avons
-d'autres, qui se rapportent, il est vrai, directement à la
-période qui fera l'objet de notre livre troisième, mais
-qui répandent déjà sur celle-ci de très-grandes
-clartés. Ce sont les épîtres de saint Paul. L'épître
-aux Galates surtout est un véritable trésor, la base
-de toute la chronologie de cet âge, la clef qui ouvre
-tout, le témoignage qui doit rassurer les plus sceptiques
-sur la réalité des choses dont on pourrait douter.
-Je prie les lecteurs sérieux qui seraient tentés de me
-regarder comme trop hardi ou comme trop crédule
-de relire les deux premiers chapitres de cet écrit singulier.
-Ce sont, bien certainement, les deux pages les
-plus importantes pour l'étude du christianisme
-naissant. Les épîtres de saint Paul ont, en effet,
-un avantage sans égal en cette histoire: c'est leur
-authenticité absolue. Aucun doute n'a jamais été
-élevé par la critique sérieuse contre l'authenticité
-<span class="pagenum"><a name="Page_xli" id="Page_xli">[Pg <span class="smcap">xli</span>]</a></span>de l'épître aux Galates, des deux épîtres aux Corinthiens,
-de l'épître aux Romains. Les raisons par
-lesquelles on a voulu attaquer les deux épîtres aux
-Thessaloniciens et celle aux Philippiens sont sans
-valeur. En tête de notre livre troisième, nous aurons
-à discuter les objections plus spécieuses, quoique
-aussi peu décisives, qu'on a élevées contre l'épître
-aux Colossiens et le billet à Philémon; le problème
-particulier que présente l'épître aux Éphésiens; les
-fortes preuves, enfin, qui portent à rejeter les deux
-épîtres à Timothée et celle à Tite. Les épîtres dont
-nous aurons à faire usage en ce volume sont celles
-dont l'authenticité est indubitable; ou, du moins,
-les inductions que nous tirerons des autres sont
-indépendantes de la question de savoir si elles ont
-été ou non dictées par saint Paul.</p>
-
-<p>On n'a pas à revenir ici sur les règles de critique
-qui ont été suivies dans la composition de cet ouvrage;
-car on l'a déjà, fait dans l'introduction de la <i>Vie de
-Jésus</i>. Les douze premiers chapitres des <i>Actes</i> sont,
-en effet, un document analogue aux Évangiles synoptiques,
-et qui demande à être traité de la même façon.
-Ces sortes de documents, à demi historiques, à demi
-légendaires, ne peuvent être pris ni comme des légendes,
-ni comme de l'histoire. Presque tout y est
-faux dans le détail, et néanmoins il est permis d'en
-<span class="pagenum"><a name="Page_xlii" id="Page_xlii">[Pg <span class="smcap">xlii</span>]</a></span>induire de précieuses vérités. Traduire purement et
-simplement ces récits, ce n'est pas faire de l'histoire.
-Ces récits, en effet, sont souvent contredits par d'autres
-textes plus autorisés. Par conséquent, même
-dans les cas où nous n'avons qu'un seul texte, on est
-toujours fondé à craindre que, s'il y en avait
-d'autres, la contradiction n'existât. Pour la vie de
-Jésus, le récit de Luc est sans cesse contrôlé et
-rectifié par les deux autres Évangiles synoptiques
-et par le quatrième. N'est-il pas probable, je le
-répète, que, si nous avions pour les <i>Actes</i> l'analogue
-des Évangiles synoptiques et du quatrième
-Évangile, les Actes seraient mis en défaut sur une
-foule de points où nous n'avons maintenant que leur
-témoignage? De tout autres règles nous guideront
-dans notre livre troisième, où nous serons en pleine
-histoire positive, et où nous auront entre les mains
-des renseignements originaux et parfois autobiographiques.
-Quand saint Paul nous donne lui-même le
-récit de quelque épisode de sa vie qu'il n'avait pas
-d'intérêt à présenter sous tel ou tel jour, il est clair
-que nous n'avons qu'à insérer mot à mot dans notre
-récit ses paroles mêmes, selon la méthode de Tillemont.
-Mais, quand nous avons affaire à un narrateur
-préoccupé d'un système, écrivant pour faire prévaloir
-certaines idées, ayant ce mode de rédaction
-<span class="pagenum"><a name="Page_xliii" id="Page_xliii">[Pg <span class="smcap">xliii</span>]</a></span>enfantin, aux contours vagues et mous, aux couleurs
-absolues et tranchées, qu'offre toujours la légende,
-le devoir du critique n'est pas de s'en tenir au texte;
-son devoir est de tâcher de découvrir ce que le texte
-peut receler de vrai, sans jamais se croire assuré de
-l'avoir trouvé. Défendre à la critique de pareilles interprétations
-serait aussi peu raisonnable que si l'on
-commandait à l'astronome de ne s'occuper que de
-l'état apparent du ciel. L'astronomie, au contraire,
-ne consiste-t-elle pas à redresser la parallaxe causée
-par la position de l'observateur et à construire un
-état réel véritable d'après un état apparent trompeur?</p>
-
-<p>Comment, d'ailleurs, prétendre qu'on doit suivre
-à la lettre des documents où se trouvent des impossibilités?
-Les douze premiers chapitres des <i>Actes</i> sont
-un tissu de miracles. Or, une règle absolue de la
-critique, c'est de ne pas donner place dans les récits
-historiques à des circonstances miraculeuses. Cela
-n'est pas la conséquence d'un système métaphysique.
-C'est tout simplement un fait d'observation. On n'a
-jamais constaté de faits de ce genre. Tous les faits
-prétendus miraculeux qu'on peut étudier de près se
-résolvent en illusion ou en imposture. Si un seul
-miracle était prouvé, on ne pourrait rejeter en bloc
-tous ceux des anciennes histoires; car, après tout, en
-<span class="pagenum"><a name="Page_xliv" id="Page_xliv">[Pg <span class="smcap">xliv</span>]</a></span>admettant qu'un très-grand nombre de ces derniers
-fussent faux, on pourrait croire que certains seraient
-vrais. Mais il n'en est pas ainsi. Tous les miracles
-discutables s'évanouissent. N'est-on pas autorisé à
-conclure de là que les miracles qui sont éloignés de
-nous par des siècles, et sur lesquels il n'y a pas moyen
-d'établir de débat contradictoire, sont aussi sans réalité?
-En d'autres termes, il n'y a de miracle que
-quand on y croit; ce qui fait le surnaturel, c'est la
-foi. Le catholicisme, qui prétend que la force miraculeuse
-n'est pas encore éteinte dans son sein, subit
-lui-même l'influence de cette loi. Les miracles qu'il
-prétend faire ne se passent pas dans les endroits où
-il faudrait. Quand on a un moyen si simple de se prouver,
-pourquoi ne pas s'en servir au grand jour? Un
-miracle à Paris, devant des savants compétents,
-mettrait fin à tant de doutes! Mais, hélas! voilà ce
-qui n'arrive jamais. Jamais il ne s'est passé de miracle
-devant le public qu'il faudrait convertir, je
-veux dire devant des incrédules. La condition du
-miracle, c'est la crédulité du témoin. Aucun miracle
-ne s'est produit devant ceux qui auraient pu le
-discuter et le critiquer. Il n'y a pas à cela une
-seule exception. Cicéron l'a dit avec son bon sens
-et sa finesse ordinaires: «Depuis quand cette force
-secrète a-t-elle disparu? Ne serait-ce pas depuis
-<span class="pagenum"><a name="Page_xlv" id="Page_xlv">[Pg <span class="smcap">xlv</span>]</a></span>que les hommes sont devenus moins crédules<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>?»</p>
-
-<p>«Mais, dit-on, s'il est impossible de prouver qu'il y
-ait jamais eu un fait surnaturel, il est impossible aussi
-de prouver qu'il n'y en a pas eu. Le savant positif qui
-nie le surnaturel procède donc aussi gratuitement que
-le croyant qui l'admet.» Nullement. C'est à celui qui
-affirme une proposition de la prouver. Celui devant qui
-on l'affirme n'a qu'une seule chose à faire, attendre
-la preuve et y céder si elle est bonne. On serait venu
-sommer Buffon de donner une place dans son <i>Histoire
-naturelle</i> aux sirènes et aux centaures, Buffon aurait
-répondu: «Montrez-moi un spécimen de ces êtres,
-et je les admettrai; jusque-là, ils n'existent pas pour
-moi.&mdash;Mais prouvez qu'ils n'existent pas.&mdash;C'est à
-vous de prouver qu'ils existent.» La charge de faire la
-preuve, dans la science, pèse sur ceux qui allèguent
-un fait. Pourquoi ne croit-on plus aux anges, aux
-démons, quoique d'innombrables textes historiques
-en supposent l'existence? Parce que jamais l'existence
-d'un ange, d'un démon ne s'est prouvée.</p>
-
-<p>Pour soutenir la réalité du miracle, on fait appel à
-des phénomènes qu'on prétend n'avoir pu se passer
-selon le cours des lois de la nature, la création de
-l'homme, par exemple. «La création de l'homme,
-<span class="pagenum"><a name="Page_xlvi" id="Page_xlvi">[Pg <span class="smcap">xlvi</span>]</a></span>dit-on, n'a pu se faire que par une intervention directe
-de la Divinité; pourquoi cette intervention ne
-se produirait-elle pas dans les autres moments décisifs
-du développement de l'univers?» Je n'insisterai
-pas sur l'étrange philosophie et l'idée mesquine de la
-Divinité que renferme une telle manière de raisonner;
-car l'histoire doit avoir sa méthode indépendante de
-toute philosophie. Sans entrer le moins du monde
-sur le terrain de la théodicée, il est facile de montrer
-combien une telle argumentation est défectueuse.
-Elle équivaut à dire que tout ce qui n'arrive plus
-dans l'état actuel du monde, tout ce que nous ne
-pouvons pas expliquer dans l'état actuel de la science,
-est miraculeux. Mais alors le soleil est un miracle,
-car la science est loin d'avoir expliqué le soleil; la
-conception de chaque homme est un miracle, car la
-physiologie se tait encore sur ce point; la conscience
-est un miracle, car elle est un mystère absolu; tout
-animal est un miracle, car l'origine de la vie est un
-problème sur lequel nous n'avons encore presque
-aucune donnée. Si on répond que toute vie, toute
-âme est, en effet, d'un ordre supérieur à la nature, on
-joue sur les mots. Nous voulons bien l'entendre ainsi;
-mais alors il faut s'expliquer sur le mot miracle.
-Qu'est-ce qu'un miracle qui se passe tous les jours
-et à toute heure? Le miracle n'est pas l'inexpliqué;
-<span class="pagenum"><a name="Page_xlvii" id="Page_xlvii">[Pg <span class="smcap">xlvii</span>]</a></span>c'est une dérogation formelle, au nom d'une volonté
-particulière, à des lois connues. Ce que nous nions,
-c'est le miracle à l'état d'exception, ce sont des interventions
-particulières, comme celle d'un horloger
-qui aurait fait une horloge, fort belle il est vrai, à laquelle
-cependant il serait obligé de temps en temps
-de mettre la main pour suppléer à l'insuffisance des
-rouages. Que Dieu soit en toute chose, surtout en
-tout ce qui vit, d'une manière permanente, c'est justement
-notre théorie; nous disons seulement qu'aucune
-intervention particulière d'une force surnaturelle
-n'a jamais été constatée. Nous nions la réalité du
-surnaturel particulier, jusqu'à ce qu'on nous ait apporté
-un fait de ce genre démontré. Chercher ce fait
-avant la création de l'homme; pour se dispenser de
-constater des miracles historiques, fuir au delà de
-l'histoire, à des époques où toute constatation est
-impossible; c'est se réfugier derrière le nuage, c'est
-prouver une chose obscure par une autre plus obscure,
-c'est contester une loi connue à cause d'un fait
-que nous ne connaissons pas. On invoque des miracles
-qui auraient eu lieu avant qu'aucun témoin
-existât, faute d'en pouvoir citer un qui ait eu de
-bons témoins.</p>
-
-<p>Sans doute, il s'est passé dans l'univers, à des époques
-reculées, des phénomènes qui ne se présentent
-<span class="pagenum"><a name="Page_xlviii" id="Page_xlviii">[Pg <span class="smcap">xlviii</span>]</a></span>plus, au moins sur la même échelle, dans l'état actuel.
-Mais ces phénomènes ont eu leur raison d'être à
-l'heure où ils se sont manifestés. On rencontre dans
-les formations géologiques un grand nombre de minéraux
-et de pierres précieuses qui semblent ne plus
-se produire aujourd'hui dans la nature. Et pourtant,
-MM. Mitscherlich, Ebelmen, de Sénarmont, Daubrée
-ont recomposé artificiellement la plupart de ces minéraux
-et de ces pierres précieuses. S'il est douteux
-qu'on réussisse jamais à produire artificiellement
-la vie, cela tient à ce que la reproduction des circonstances
-où la vie commença (si elle a commencé)
-sera peut-être toujours au-dessus des moyens humains.
-Comment ramener un état de la planète disparu
-depuis des milliers d'années? comment faire
-une expérience qui dure des siècles? La diversité
-des milieux et des siècles de lente évolution, voilà
-ce qu'on oublie quand on appelle miracles les phénomènes
-qui se sont passés autrefois, et qui ne
-se passent plus aujourd'hui. Dans tel corps céleste, à
-l'heure qu'il est, il se produit peut-être des faits qui
-ont cessé chez nous depuis un temps infini. Certes, la
-formation de l'humanité est la chose du monde la plus
-choquante, la plus absurde, si on la suppose subite,
-instantanée. Elle rentre dans les analogies générales
-(sans cesser d'être mystérieuse), si on y voit le résultat
-<span class="pagenum"><a name="Page_xlix" id="Page_xlix">[Pg <span class="smcap">xlix</span>]</a></span>d'un progrès lent continué durant des périodes
-incalculables. Il ne faut pas appliquer à la vie embryonnaire
-les lois de la vie de l'âge mûr. L'embryon
-développe, les uns après les autres, tous ses
-organes; l'homme adulte, au contraire, ne se crée plus
-d'organes. Il ne s'en crée plus, parce qu'il n'est plus
-dans l'âge de créer; de même que le langage ne s'invente
-plus, parce qu'il n'est plus à inventer.&mdash;Mais à
-quoi bon suivre des adversaires qui déplacent la question?
-Nous demandons un miracle historique constaté;
-on nous répond qu'avant l'histoire il a dû s'en passer.
-Certes, s'il fallait une preuve de la nécessité des
-croyances surnaturelles pour certains états de l'âme,
-on l'aurait dans ce fait que des esprits doués en toute
-autre chose de pénétration ont pu faire reposer l'édifice
-de leur foi sur un argument aussi désespéré.</p>
-
-<p>D'autres, abandonnant le miracle de l'ordre physique,
-se retranchent dans le miracle d'ordre moral,
-sans lequel ils prétendent que ces événements ne
-peuvent être expliqués. Certainement, la formation
-du christianisme est le plus grand fait de l'histoire
-religieuse du monde. Mais elle n'est pas un miracle
-pour cela. Le bouddhisme, le babisme ont eu des
-martyrs aussi nombreux, aussi exaltés, aussi résignés
-que le christianisme. Les miracles de la fondation
-de l'islamisme sont d'une tout autre nature, et j'avoue
-[Pg l]qu'ils me touchent peu. Il faut cependant remarquer
-que les docteurs musulmans font sur l'établissement
-de l'islamisme, sur sa diffusion comme par une traînée
-de feu, sur ses rapides conquêtes, sur la force
-qui lui donne partout un règne si absolu, les mêmes
-raisonnements que font les apologistes chrétiens
-sur l'établissement du christianisme, et prétendent
-montrer là clairement le doigt de Dieu. Accordons
-même, si l'on veut, que la fondation du christianisme
-soit un fait unique. Une autre chose absolument
-unique, c'est l'hellénisme, en entendant par ce
-mot l'idéal de perfection dans la littérature, dans
-l'art, dans la philosophie, que la Grèce a réalisé. L'art
-grec dépasse tous les autres arts autant que le christianisme
-dépasse les autres religions, et l'Acropole
-d'Athènes, collection de chefs-d'œuvre à côté desquels
-tout le reste n'est que tâtonnement maladroit
-ou imitation plus ou moins bien réussie, est peut-être
-ce qui défie le plus, en son genre, toute comparaison.
-L'hellénisme, en d'autres termes, est autant
-un prodige de beauté que le christianisme est
-un prodige de sainteté. Une chose unique n'est pas
-une chose miraculeuse. Dieu est à des degrés divers
-dans tout ce qui est beau, bon et vrai. Mais
-il n'est jamais dans une de ses manifestations d'une
-façon si exclusive, que la présence de son souffle en
-<span class="pagenum"><a name="Page_li" id="Page_li">[Pg <span class="smcap">li</span>]</a></span>un mouvement religieux ou philosophique doive être
-considérée comme un privilège ou une exception.</p>
-
-<p>J'espère qu'un intervalle de deux années et demie
-écoulées depuis la publication de la <i>Vie de Jésus</i>
-portera certains lecteurs à s'occuper de ces problèmes
-avec plus de calme. La controverse religieuse
-est toujours de mauvaise foi, sans le savoir
-et sans le vouloir. Il ne s'agit, pas pour elle de discuter
-avec indépendance, de chercher avec anxiété; il
-s'agit de défendre une doctrine arrêtée, de prouver
-que le dissident est un ignorant ou un homme
-de mauvaise foi. Calomnies, contre-sens, falsifications
-des idées et des textes, raisonnements triomphants
-sur des choses que l'adversaire n'a pas dites,
-cris de victoire sur des erreurs qu'il n'a pas commises,
-rien ne paraît déloyal à celui qui croit tenir
-en main les intérêts de la vérité absolue. J'aurais
-fort ignoré l'histoire, si je ne m'étais attendu à tout
-cela. J'ai assez de froideur pour y avoir été peu sensible,
-et un goût assez vif des choses de la foi pour
-qu'il m'ait été donné d'apprécier doucement ce qu'il
-y a eu parfois de touchant dans le sentiment qui inspirait
-mes contradicteurs. Souvent, en voyant tant de
-naïveté, une si pieuse assurance, une colère partant
-si franchement de si belles et si bonnes âmes, j'ai dit
-comme Jean Huss, à la vue d'une vieille femme qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_lii" id="Page_lii">[Pg <span class="smcap">lii</span>]</a></span>suait pour apporter un fagot à son bûcher: <i>O sancta
-simplicitas!</i> J'ai seulement regretté certaines émotions,
-qui ne pouvaient être que stériles. Selon la belle
-expression de l'Écriture, «Dieu n'est pas dans la
-tourmente». Ah! sans doute, si tout ce trouble aidait
-à découvrir la vérité, on se consolerait de tant d'agitation.
-Mais il n'en est pas ainsi; la vérité n'est pas
-faite pour l'homme passionné. Elle se réserve aux esprits
-qui cherchent sans parti pris, sans amour persistant,
-sans haine durable, avec une liberté absolue
-et sans nulle arrière-pensée d'agir sur la direction des
-affaires de l'humanité. Ces problèmes ne sont qu'une
-des innombrables questions dont le monde est rempli
-et que les curieux examinent. On n'offense personne
-en énonçant une opinion théorique. Ceux qui tiennent
-à leur foi comme à un trésor ont un moyen bien simple
-de la défendre, c'est de ne pas tenir compte des
-ouvrages écrits dans un sens différent du leur. Les
-timides font mieux de ne pas lire.</p>
-
-<p>Il est des personnes pratiques, qui, à propos d'une
-œuvre de science, demandent quel parti politique
-l'auteur s'est proposé de satisfaire, et qui veulent
-qu'une œuvre de poésie renferme une leçon de morale.
-Ces personnes n'admettent pas qu'on écrive
-pour autre chose qu'une propagande. L'idée de l'art
-et de la science, n'aspirant qu'à trouver le vrai et à
-<span class="pagenum"><a name="Page_liii" id="Page_liii">[Pg <span class="smcap">liii</span>]</a></span>réaliser le beau, en dehors de toute politique, leur
-est étrangère. Entre nous et de telles personnes,
-les malentendus sont inévitables. «Ces gens-là,
-comme disait un philosophe grec, prennent avec
-leur main gauche ce que nous leur donnons avec
-notre main droite.» Une foule de lettres dictées
-par un sentiment honnête, que j'ai reçues, se résument
-ainsi: «Qu'avez-vous donc voulu? Quel
-but vous êtes-vous proposé?» Eh! mon Dieu!
-le même qu'on se propose en écrivant toute histoire,
-Si je disposais de plusieurs vies, j'emploierais
-l'une à écrire une histoire d'Alexandre, une autre
-à écrire une histoire d'Athènes, une troisième à
-écrire soit une histoire de la Révolution française,
-soit une histoire de l'ordre de Saint-François. Quel
-but me proposerais-je en écrivant ces ouvrages? Un
-seul: trouver le vrai et le faire vivre, travailler à ce
-que les grandes choses du passé soient connues, avec
-le plus d'exactitude possible et exposées d'une façon
-digne d'elles. La pensée d'ébranler la foi de personne
-est à mille lieues de moi. Ces œuvres doivent
-être exécutées avec une suprême indifférence, comme
-si l'on écrivait pour une planète déserte. Toute concession
-aux scrupules d'un ordre inférieur est un
-manquement au culte de l'art et de la vérité. Qui ne
-voit que l'absence de prosélytisme est la qualité et
-<span class="pagenum"><a name="Page_liv" id="Page_liv">[Pg <span class="smcap">liv</span>]</a></span>le défaut des ouvrages composés dans un tel esprit?</p>
-
-<p>Le premier principe de l'école critique, en effet, est
-que chacun admet en matière de foi ce qu'il a besoin
-d'admettre, et fait, en quelque sorte, le lit
-de ses croyances proportionné à sa mesure et à
-sa taille. Comment serions-nous assez insensés pour
-nous mêler de ce qui dépend de circonstances sur
-lesquelles personne ne peut rien? Si quelqu'un vient
-à nos principes, c'est qu'il a le tour d'esprit et l'éducation
-nécessaires pour y venir; tous nos efforts ne
-donneraient pas cette éducation et ce tour d'esprit à
-ceux qui ne les ont pas. La philosophie diffère de la
-foi en ce que la foi est censée opérer par elle-même,
-indépendamment de l'intelligence qu'on a des
-dogmes. Nous croyons, au contraire, qu'une vérité
-n'a de valeur que quand on y est arrivé par soi-même,
-quand on voit tout l'ordre d'idées auquel elle se rattache.
-Nous ne nous obligeons pas à taire celles de
-nos opinions qui ne sont pas d'accord avec la croyance
-d'une portion de nos semblables; nous ne faisons aucun
-sacrifice aux exigences des diverses orthodoxies;
-mais nous ne songeons pas davantage à les attaquer
-ni à les provoquer; nous faisons comme si elles n'existaient
-pas. Pour moi, le jour où l'on pourrait me convaincre
-d'un effort pour attirer à mes idées un seul
-adhérent qui n'y vient pas de lui-même, on me causerait
-<span class="pagenum"><a name="Page_lv" id="Page_lv">[Pg <span class="smcap">lv</span>]</a></span>la peine la plus vive. J'en conclurais ou que mon
-esprit s'est laissé troubler dans sa libre et sereine
-allure, ou que quelque chose s'est appesanti en moi,
-puisque je ne suis plus capable de me contenter de
-la joyeuse contemplation de l'univers.</p>
-
-<p>Qui ne voit, d'ailleurs, que, si mon but était de
-faire la guerre aux cultes établis, je devrais procéder
-d'une autre manière, m'attacher uniquement à montrer
-les impossibilités, les contradictions des textes
-et des dogmes tenus pour sacrés. Cette besogne fastidieuse
-a été faite mille fois et très-bien faite. En
-1856<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>, j'écrivais ce qui suit: «Je proteste une fois
-pour toutes contre la fausse interprétation qu'on donnerait
-à mes travaux, si l'on prenait comme des
-œuvres de polémique les divers essais sur l'histoire
-des religions que j'ai publiés, ou que je pourrai publier
-à l'avenir. Envisagés comme des œuvres de
-polémique, ces essais, je suis le premier à le reconnaître,
-seraient fort inhabiles. La polémique exige
-une stratégie à laquelle je suis étranger: il faut
-savoir choisir le côté faible de ses adversaires, s'y
-tenir, ne jamais toucher aux questions incertaines, se
-garder de toute concession, c'est-à-dire renoncer à
-ce qui fait l'essence même de l'esprit scientifique.
-Telle n'est pas ma méthode. La question fondamentale
-<span class="pagenum"><a name="Page_lvi" id="Page_lvi">[Pg <span class="smcap">lvi</span>]</a></span>sur laquelle doit rouler la discussion religieuse,
-c'est-à-dire la question de la révélation et du surnaturel,
-je ne la touche jamais; non que cette question
-ne soit résolue pour moi avec une entière certitude,
-mais parce que la discussion d'une telle question
-n'est pas scientifique, ou, pour mieux dire, parce que
-la science indépendante la suppose antérieurement
-résolue. Certes, si je poursuivais un but quelconque
-de polémique ou de prosélytisme, ce serait là une
-faute capitale, ce serait transporter sur le terrain des
-problèmes délicats et obscurs une question qui se
-laisse traiter avec plus d'évidence dans les termes
-grossiers où la posent d'ordinaire les controversistes
-et les apologistes. Loin de regretter les avantages que
-je donne ainsi contre moi-même, je m'en réjouirai,
-si cela peut convaincre les théologiens que mes écrits
-sont d'un autre ordre que les leurs, qu'il n'y faut voir
-que de pures recherches d'érudition, attaquables
-comme telles, où l'on essaye parfois d'appliquer à la
-religion juive et à la religion chrétienne les principes
-de critique qu'on suit dans les autres branches de
-l'histoire et de la philologie. Quant à la discussion
-des questions purement théologiques, je n'y entrerai
-jamais, pas plus que MM. Burnouf, Creuzer, Guigniaut
-et tant d'autres historiens critiques des religions
-de l'antiquité ne se sont crus obligés d'entreprendre
-<span class="pagenum"><a name="Page_lvii" id="Page_lvii">[Pg <span class="smcap">lvii</span>]</a></span>la réfutation ou l'apologie des cultes dont ils
-s'occupaient. L'histoire de l'humanité est pour moi
-un vaste ensemble où tout est essentiellement inégal
-et divers, mais où tout est du même ordre, sort des
-mêmes causes, obéit aux mêmes lois. Ces lois, je les
-recherche sans autre intention, que de découvrir
-l'exacte nuance de ce qui est. Rien ne me fera changer
-un rôle obscur, mais fructueux pour la science,
-contre le rôle de controversiste, rôle facile en ce
-qu'il concilie à l'écrivain une faveur assurée auprès
-des personnes qui croient devoir opposer la guerre à
-la guerre. A cette polémique, dont je suis loin de
-contester la nécessité, mais qui n'est ni dans mes
-goûts ni dans mes aptitudes, Voltaire suffit. On ne
-peut être à la fois bon controversiste et bon historien.
-Voltaire, si faible comme érudit, Voltaire, qui nous
-semble si dénué du sentiment de l'antiquité, à nous
-autres qui sommes initiés à une méthode meilleure,
-Voltaire est vingt fois victorieux d'adversaires encore
-plus dépourvus de critique qu'il ne l'est lui-même.
-Une nouvelle édition des œuvres de ce grand
-homme satisferait au besoin que le moment présent
-semble éprouver de faire une réponse aux
-envahissements de la théologie; réponse mauvaise
-en soi, mais accommodée à ce qu'il s'agit de combattre;
-réponse arriérée à une science arriérée. Faisons
-<span class="pagenum"><a name="Page_lviii" id="Page_lviii">[Pg <span class="smcap">lviii</span>]</a></span>mieux, nous tous que possèdent l'amour du vrai
-et la grande curiosité. Laissons ces débats à ceux qui
-s'y complaisent; travaillons pour le petit nombre de
-ceux qui marchent dans la grande ligne de l'esprit
-humain. La popularité, je le sais, s'attache de préférence
-aux écrivains qui au lieu de poursuivre la
-forme la plus élevée de la vérité, s'appliquent à lutter
-contre les opinions de leur temps; mais, par un
-juste retour, ils n'ont plus de valeur dès que l'opinion
-qu'ils ont combattue a cessé d'être. Ceux qui ont
-réfuté la magie et l'astrologie judiciaire, au <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> et
-au <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle, ont rendu à la raison un immense
-service: et pourtant leurs écrits sont inconnus aujourd'hui;
-leur victoire même les a fait oublier.»</p>
-
-<p>Je m'en tiendrai invariablement à cette règle de
-conduite, la seule conforme, à la dignité du savant.
-Je sais que les recherches d'histoire religieuse touchent
-à des questions vives, qui semblent exiger
-une solution. Les personnes peu familiarisées avec
-la libre spéculation ne comprennent pas les calmes
-lenteurs de la pensée; les esprits pratiques s'impatientent
-contre la science, qui ne répond pas
-à leurs empressements. Défendons-nous de ces
-vaines ardeurs. Gardons-nous de rien fonder; restons
-dans nos Églises respectives, profitant de leur
-culte séculaire et de leur tradition de vertu, participant
-<span class="pagenum"><a name="Page_lix" id="Page_lix">[Pg <span class="smcap">lix</span>]</a></span>à leurs bonnes œuvres et jouissant de la
-poésie de leur passé. Ne repoussons que leur intolérance.
-Pardonnons même à cette intolérance; car
-elle est, comme l'égoïsme, une des nécessités de
-la nature humaine. Supposer qu'il se fonde désormais
-de nouvelles familles religieuses ou que la proportion
-entre celles qui existent aujourd'hui arrive
-à changer beaucoup, c'est aller contre les apparences.
-Le catholicisme sera bientôt travaillé par
-de grands schismes; les temps d'Avignon, des antipapes,
-des clémentins et des urbanistes, vont revenir.
-L'Église catholique va refaire son <span class="smcap">xiv</span><sup>e</sup> siècle;
-mais, malgré ses divisions, elle restera l'Église catholique.
-Il est probable que dans cent ans la relation
-entre le nombre des protestants, celui des catholiques,
-celui des juifs n'aura pas sensiblement
-varié. Mais un grand changement se sera accompli,
-ou plutôt sera devenu sensible aux yeux de tous.
-Chacune de ces familles religieuses aura deux sortes
-de fidèles, les uns croyants absolus comme au moyen
-âge, les autres sacrifiant la lettre et ne tenant qu'à
-l'esprit. Cette seconde fraction grandira dans chaque
-communion, et, comme l'esprit rapproche autant
-que la lettre divise, les spiritualistes de chaque communion
-arriveront à se rapprocher tellement qu'ils
-négligeront de se réunir tout à fait. Le fanatisme
-<span class="pagenum"><a name="Page_lx" id="Page_lx">[Pg <span class="smcap">lx</span>]</a></span>se perdra dans une tolérance générale. Le dogme
-deviendra une arche mystérieuse, que l'on conviendra
-de n'ouvrir jamais. Si l'arche est vide, alors,
-qu'importe? Une seule religion résistera, je le crains,
-à cet amollissement dogmatique; c'est l'islamisme.
-Il y a chez certains musulmans des anciennes écoles
-et chez quelques hommes éminents de Constantinople,
-il y a en Perse surtout des germes d'esprit large
-et conciliant. Si ces bons germes sont étouffés par le
-fanatisme des ulémas, l'islamisme périra; car deux
-choses sont évidentes: la première, c'est que la civilisation
-moderne ne désire pas que les anciens cultes
-meurent tout à fait; la seconde, c'est qu'elle ne souffrira
-pas d'être entravée dans son œuvre par les
-vieilles institutions religieuses. Celles-ci ont le choix
-entre fléchir ou mourir.</p>
-
-<p>Quant à la religion pure, dont la prétention est
-justement de ne pas être une secte ni une Église à
-part, pourquoi se donnerait-elle les inconvénients
-d'une position dont elle n'a pas les avantages? pourquoi
-élèverait-elle drapeau contre drapeau, quand
-elle sait que le salut est possible à tous et partout,
-qu'il dépend du degré de noblesse que chacun porte
-en soi? On comprend que le protestantisme, au
-<span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> siècle, ait été amené à une rupture ouverte. Le
-protestantisme partait d'une foi très-absolue. Loin de
-<span class="pagenum"><a name="Page_lxi" id="Page_lxi">[Pg <span class="smcap">lxi</span>]</a></span>]correspondre à un affaiblissement du dogmatisme, la
-Réforme marqua une renaissance de l'esprit chrétien
-le plus rigide. Le mouvement du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle, au contraire,
-part d'un sentiment qui est l'inverse du dogmatisme;
-il aboutira non à des sectes ou Églises séparées,
-mais à un adoucissement général de toutes les
-Églises. Les divisions tranchées augmentent le fanatisme
-de l'orthodoxie et provoquent des réactions. Les
-Luther, les Calvin firent les Caraffa, les Ghislieri, les
-Loyola, les Philippe II. Si notre Église nous repousse,
-ne récriminons pas; sachons apprécier la douceur
-des mœurs modernes, qui a rendu ces haines impuissantes;
-consolons-nous en songeant à cette Église
-invisible qui renferme les saints excommuniés, les
-meilleures âmes de chaque siècle. Les bannis d'une
-Église en sont toujours l'élite; ils devancent le temps;
-l'hérétique d'aujourd'hui est l'orthodoxe de l'avenir.
-Qu'est-ce, d'ailleurs, que l'excommunication des
-hommes? Le Père céleste n'excommunie que les
-esprits secs et les cœurs étroits. Si le prêtre refuse
-de nous admettre en son cimetière, défendons à
-nos familles de réclamer. C'est Dieu qui juge; la
-terre est une bonne mère qui ne fait pas de différences;
-le cadavre de l'homme de bien entrant dans
-le coin non bénit y porte la bénédiction avec lui.</p>
-
-<p>Sans doute, il est des positions où l'application de
-<span class="pagenum"><a name="Page_lxii" id="Page_lxii">[Pg <span class="smcap">lxii</span>]</a></span>ces principes est difficile. L'esprit souffle où il veut;
-l'esprit, c'est la liberté. Or, il est des personnes
-rivées en quelque sorte à la foi absolue; je veux parler
-des hommes engagés dans les ordres sacrés ou revêtus
-d'un ministère pastoral. Même alors, une belle
-âme sait trouver des issues. Un digne prêtre de
-campagne arrive, par ses études solitaires et par la
-pureté de sa vie, à voir les impossibilités du dogmatisme
-littéral; faut-il qu'il contriste ceux qu'il a consolés
-jusque-là, qu'il explique aux simples des changements
-que ceux-ci ne peuvent bien comprendre?
-A Dieu ne plaise! Il n'y a pas deux hommes au
-monde qui aient juste les mêmes devoirs. Le bon
-évêque Colenso a fait un acte d'honnêteté comme
-l'Église n'en a pas vu depuis son origine en écrivant
-ses doutes dès qu'ils lui sont venus. Mais l'humble
-prêtre catholique, en un pays d'esprit étroit et timide,
-doit se taire. Oh! que de tombes discrètes, autour
-des églises de village, cachent ainsi de poétiques
-réserves, d'angéliques silences? Ceux dont le devoir
-a été de parler égaleront-ils le mérite de ces secrets
-connus de Dieu seul?</p>
-
-<p>La théorie n'est pas la pratique. L'idéal doit rester
-l'idéal; il doit craindre de se souiller au contact de la
-réalité. Des pensées bonnes pour ceux qui sont préservés
-par leur noblesse de tout danger moral peuvent,
-<span class="pagenum"><a name="Page_lxiii" id="Page_lxiii">[Pg <span class="smcap">lxiii</span>]</a></span>si on les applique, n'être pas sans inconvénient
-pour ceux qui sont entachés de bassesse. On ne
-fait de grandes choses qu'avec des idées strictement
-arrêtées; car la capacité humaine est chose limitée;
-l'homme absolument sans préjugé serait impuissant.
-Jouissons de la liberté des fils de Dieu; mais prenons
-garde d'être complices de la diminution de vertu qui
-menacerait nos sociétés, si le christianisme venait à
-s'affaiblir. Que serions-nous sans lui? Qui remplacera
-ces grandes écoles de sérieux et de respect
-telles que Saint-Sulpice, ce ministère de dévouement
-des Filles de la Charité? Comment, n'être pas effrayé
-de la sécheresse de cœur et de la petitesse qui envahissent
-le monde? Notre dissidence avec les personnes
-qui croient aux religions positives est, après tout,
-uniquement scientifique; par le cœur, nous sommes
-avec elles; nous n'avons qu'un ennemi, et c'est aussi
-le leur, je veux dire le matérialisme vulgaire, la bassesse
-de l'homme intéressé.</p>
-
-<p>Paix donc, au nom de Dieu! Que les divers ordres
-de l'humanité vivent côte à côte, non en faussant leur
-génie propre pour se faire des concessions réciproques,
-qui les amoindriraient, mais en se supportant
-mutuellement. Rien ne doit régner ici-bas à l'exclusion
-de son contraire; aucune force ne doit pouvoir
-supprimer les autres. L'harmonie de l'humanité résulte
-<span class="pagenum"><a name="Page_lxiv" id="Page_lxiv">[Pg <span class="smcap">lxiv</span>]</a></span>de la libre émission des notes les plus discordantes.
-Que l'orthodoxie réussisse à tuer la science,
-nous savons ce qui arrivera; le monde musulman
-et l'Espagne meurent pour avoir trop consciencieusement
-accompli cette tâche. Que le rationalisme veuille
-gouverner le monde sans égard pour les besoins religieux
-de l'âme, l'expérience de la Révolution française
-est là pour nous apprendre les conséquences
-d'une telle faute. L'instinct de l'art, porté aux plus
-grandes délicatesses, mais sans honnêteté, fit de
-l'Italie de la renaissance un coupe-gorge, un mauvais
-lieu. L'ennui, la sottise, la médiocrité sont la
-punition de certains pays protestants, où, sous prétexte
-de bon sens et d'esprit chrétien, on a supprimé
-l'art et réduit la science à quelque chose de
-mesquin. Lucrèce et sainte Thérèse, Aristophane et
-Socrate, Voltaire et François d'Assise, Raphaël et
-Vincent de Paul ont également raison d'être, et l'humanité
-serait moindre si un seul des éléments qui la
-composent lui manquait.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> L'auteur des <i>Actes</i> ne donne pas directement à saint Paul le
-titre d'apôtre. Ce titre est, en général, réservé par lui aux membres
-du collége central de Jérusalem.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Homélies pseudo-clémentines, <span class="smcap">xvii</span>, 13&ndash;19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Justin, <i>Apot. I</i>, 39. Dans les <i>Actes</i>, règne aussi l'idée que
-Pierre fût l'apôtre des gentils. Voir surtout chap. <span class="smcap">x</span>. Comparez
-I Petri, <span class="smcap">i</span>, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> I Cor., <span class="smcap">iii</span>, 6, 10; <span class="smcap">iv</span>, 14, 15; <span class="smcap">ix</span>, 1, 2; II Cor., <span class="smcap">xi</span>, 2, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Lettre de Denys de Corinthe, dans Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, II, 25.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Les lecteurs français peuvent consulter, pour de plus amples
-détails sur la discussion et la comparaison des quatre récits,
-Strauss, <i>Vie de Jésus</i>, 3<sup>e</sup> sect., ch. <span class="smcap">iv</span> et <span class="smcap">v</span> (traduction Littré); <i>Nouvelle
-Vie de Jésus</i>, l. 1, § 46 et suiv.; l. II, § 97 et suiv. (traduction
-Nefftzer et Dollfus).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> L'Église l'admit de bonne heure comme évidente. Voir le canon
-de Muratori (<i>Antiq. Ital.</i>, III, 854), collationné par Wieseler
-et restitué par Laurent (<i>Neutestamentliche Studien</i>, Gotha, 1866),
-lignes 33 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Luc, <span class="smcap">i</span>, 1&ndash;4; <i>Act</i>., <span class="smcap">i</span>, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Remarquez surtout <i>Act</i>. <span class="smcap">xvi</span>, 12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> On sait que, chez les, écrivains du Nouveau Testament, la
-pauvreté d'expression est grande, si bien que chacun a son petit
-dictionnaire à part. De là une règle précieuse pour déterminer
-l'auteur d'écrits même très-courts.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> L'emploi de ce mot, <i>Act</i>., <span class="smcap">xiv</span>, 4, 14, est bien indirect.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Comparez, par exemple, <i>Act</i>., <span class="smcap">xvii</span>, 14&ndash;16; <span class="smcap">xviii</span>, 5, à I Thess.,
-<span class="smcap">iii</span>, 1&ndash;2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 32; II Cor., <span class="smcap">i</span>, 8; <span class="smcap">xi</span>, 23 et suiv.; Rom., <span class="smcap">xv</span>, 19;
-<span class="smcap">xvi</span>, 3 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">xvi</span>, 6; <span class="smcap">xviii</span>, 22&ndash;23, en comparant l'épître aux Galates.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Par exemple, le séjour à Césarée est laissé dans l'obscurité.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Mabillon, <i>Museum Italicum</i>, I, 1<sup>o</sup> pars, p. 109.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Col., <span class="smcap">iv</span>, 14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> V. ci-dessus, p. <a href="#Page_xii"><span class="smcap">xii</span></a>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Presque toutes les inscriptions y sont latines, ainsi qu'à Neapolis
-(Cavala), le port de Philippes. Voir Heuzey, <i>Mission de Macédoine</i>,
-p. 11 et suiv. Les remarquables connaissances nautiques
-de l'auteur des <i>Actes</i> (voir surtout ch. <span class="smcap">xxvii</span>-<span class="smcap">xxviii</span>) feraient croire
-qu'il était de Neapolis.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Par exemple, <i>Act</i>., <span class="smcap">x</span>, 28.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">v</span>, 36&ndash;37.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Les hébraïsmes de son style peuvent venir d'une lecture assidue
-des traductions grecques de l'Ancien Testament et surtout
-de la lecture des écrits composés par ses coreligionnaires de Palestine,
-qu'il copie souvent textuellement. Ses citations de l'Ancien
-Testament sont faites sans aucune connaissance du texte original
-(par exemple, <span class="smcap">xv</span>, 16 et suiv.).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">xvii</span>, 22 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Luc, <span class="smcap">i</span>, 26; <span class="smcap">iv</span>, 31; <span class="smcap">xxiv</span>, 13. Comp. ci-dessous, page <a href="#Page_18">18</a>, note.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Luc, <span class="smcap">i</span>, 31, comparé à Matth., <span class="smcap">i</span>, 21. Le nom de <i>Jeanne</i>, que Luc
-seul connaît, est bien suspect. Il ne semble pas que <i>Jean</i> eût alors de
-correspondant féminin. Cependant voyez Talm. de Bab., <i>Sota, 22 a</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">ii</span>, 47; <span class="smcap">iv</span>, 33; <span class="smcap">v</span>, 13, 26.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">ix</span>, 22, 23; <span class="smcap">xii</span>, 3, 11; <span class="smcap">xiii</span>, 45, 50 et une foule d'autres
-passages. Il en est de même pour le quatrième Évangile,
-parce que, lui aussi, fut rédigé hors de la Syrie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Luc, <span class="smcap">x</span>, 33 et suiv.; <span class="smcap">xvii</span>, 16; <i>Act</i>., <span class="smcap">viii</span>, 5 et suiv. De même
-dans le quatrième Évangile: Jean, <span class="smcap">iv</span>, 5 et suiv. Opposez Matth.,
-<span class="smcap">x</span>, 5&ndash;6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">xxviii</span>, 30.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. <span class="smcap">xvii</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 50. Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 19, offre un arrangement semblable.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">i</span>, 3, 9.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Remarquez surtout Luc, <span class="smcap">i</span>, 1, l'expression τῶν πεπληροφορημένων
-ἐν ἡμῖν πραγμάτων.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Ch. <span class="smcap">x</span>, <span class="smcap">xxii</span>, <span class="smcap">xxvi</span>.
-</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Le centurion Cornélius, le proconsul Sergius Paulus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">xiii</span>, 7 et suiv.; <span class="smcap">xviii</span>, 12 et suiv.; <span class="smcap">xix</span>, 35 et suiv.;
-<span class="smcap">xxiv</span>, 7, 17; <span class="smcap">xxv</span>, 9, 16, 25; <span class="smcap">xxvii</span>, 2; <span class="smcap">xxviii</span>, 17&ndash;18.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Ibid</i>., <span class="smcap">xvi</span>, 37 et suiv.; <span class="smcap">xxii</span>, 26 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> De semblables précautions n'étaient point rares. L'Apocalypse
-et l'épître de Pierre désignent Rome à mots couverts.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Luc, <span class="smcap">i</span>, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">i</span>, 22.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. <span class="smcap">xxxix</span> et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Cela est sensible surtout dans l'histoire du centurion Corneille.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">ii</span>, 47; <span class="smcap">iv</span>, 33; <span class="smcap">v</span>, 13, 26. Cf. Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 19&ndash;20.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">ii</span>, 44&ndash;45; <span class="smcap">iv</span>, 34 et suiv.; <span class="smcap">v</span>, 1 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> I. Cor. <span class="smcap">xii</span>-<span class="smcap">xiv</span>. Comp. Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 17, et même <i>Act</i>., <span class="smcap">ii</span>, 4, 13;
-<span class="smcap">x</span>, 46; <span class="smcap">xi</span>, 15; <span class="smcap">xix</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Comparez <i>Act</i>., <span class="smcap">iii</span>, 2 et suiv. à <span class="smcap">xiv</span>, 8 et suiv.; <span class="smcap">ix</span>, 36 et suiv.
-à <span class="smcap">xx</span>, 9 et suiv.; <span class="smcap">v</span>, 1 et suiv. à <span class="smcap">xiii</span>, 9 et suiv. <span class="smcap">v</span>, 15&ndash;16 à <span class="smcap">xix</span>, 12;
-<span class="smcap">xii</span>, 7 et suiv. à <span class="smcap">xvi</span>, 26 et suiv.; <span class="smcap">x</span>, 44 à <span class="smcap">xix</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Dans un discours que l'auteur prête à Gamaliel, en une circonstance
-qui est de l'an 36 à peu près, il est question de Theudas,
-dont l'entreprise est expressément déclarée antérieure à celle de
-Juda le Gaulonite (<i>Act</i>., <span class="smcap">v</span>, 36&ndash;37). Or, la révolte de Theudas est
-de l'an 44 (Jos., <i>Ant</i>., XX, <span class="smcap">v</span>, 1), et en tout cas bien postérieure
-à celle du Gaulonite (Jos., <i>Ant</i>., XVIII, <span class="smcap">i</span>, 1; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">viii</span>, 1).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Les personnes qui ne peuvent lire sur tout ceci les écrits allemands
-de Baur, Schneckenburger, de Wette, Schwegler, Zeller,
-où les questions critiques relatives aux <i>Actes</i> sont amenées à une
-solution à peu près définitive, consulteront avec fruit les <i>Études
-historiques et critiques sur les origines du christianisme</i>, par
-A. Stap (Paris, Lacroix, 1864), p. 116 et suiv.; Michel Nicolas,
-<i>Études critiques sur la Bible</i>. <i>Nouveau Testament</i> (Paris,
-Lévy, 1864), p. 223 et suiv.; Reuss, <i>Histoire de la théologie
-chrétienne au siècle apostolique</i>, l. VI, ch. <span class="smcap">v</span>; divers travaux
-de MM. Kayser, Scherer, Reuss dans la <i>Revue de théologie</i> de
-Strasbourg, 1<sup>e</sup> série, t. II et III; 2<sup>e</sup> série, t. II et III.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Pour la nuance de οὐ προσανεθέμην σαρκὶ καὶ αἵματι, comp.
-Matth., <span class="smcap">xvi</span>, 17.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> C'est lui qui le déclara avec serment. Lire surtout les chap. <span class="smcap">i</span>
-et <span class="smcap">ii</span> de l'épître aux Galates.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">xii</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., XIX, <span class="smcap">viii</span>, 2; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xii</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> La citation d'Amos (<span class="smcap">xv</span>, 16&ndash;17), faite par Jacques conformément
-à la version grecque et en désaccord avec l'hébreu,
-montre bien, du reste, que ce discours est une fiction de l'auteur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Nous établirons plus tard que c'est là le vrai sens. En tout
-cas, le doute sur la question de savoir si Tite fut ou ne fut pas
-circoncis importe peu au raisonnement que nous poursuivons ici.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Comp. <i>Act</i>., <span class="smcap">xv</span>, 1; <i>Gal</i>., <span class="smcap">i</span>, 7; <span class="smcap">ii</span>, 12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> I Cor., <span class="smcap">viii</span>, 4, 9; <span class="smcap">x</span>, 25&ndash;29.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">xxi</span>, 20 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Les ébionites surtout. Voir les Homélies pseudo-clémentines;
-Irenée, <i>Adv. hær.</i>, I, <span class="smcap">xxvi</span>., 2; Épiphane,<i> Adv. hær.</i>, hær. <span class="smcap">xxx</span>;
-saint Jérôme, <i>In Matth</i>., <span class="smcap">xii</span>, init.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Je sacrifierais cependant volontiers Ananie et Saphire.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> <i>De divinatione</i>, II, 57.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Préface des <i>Études d'histoire religieuse.</i></p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p>
-<span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span>
-
-</p>
-
-
-<h2>LES APOTRES</h2>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h2><a id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">FORMATION DES CROYANCES RELATIVES A LA RÉSURRECTION
-DE JÉSUS.&mdash;LES APPARITIONS DE JÉRUSALEM.</span>
-</h2>
-
-<p class="p2">
-<span class="sidenote">[An 33]</span>
-Jésus, quoique parlant sans cesse de résurrection,
-de nouvelle vie, n'avait jamais dit bien clairement
-qu'il ressusciterait en sa chair<a name="FNanchor_1_62" id="FNanchor_1_62"></a><a href="#Footnote_1_62" class="fnanchor">[1]</a>. Les disciples, dans
-<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span>les premières heures qui suivirent sa mort, n'avaient
-à cet égard aucune espérance arrêtée. Les sentiments
-dont ils nous font la naïve confidence supposent
-même qu'ils croyaient tout fini. Ils pleurent et enterrent
-leur ami, sinon comme un mort vulgaire, du
-moins comme une personne dont la perte est irréparable<a name="FNanchor_2_63" id="FNanchor_2_63"></a><a href="#Footnote_2_63" class="fnanchor">[2]</a>;
-ils sont tristes et abattus; l'espoir qu'ils
-avaient eu de le voir réaliser le salut d'Israël est convaincu
-de vanité; on dirait des hommes qui ont perdu
-une grande et chère illusion.
-</p>
-<p>
-Mais l'enthousiasme et l'amour ne connaissent pas
-les situations sans issue. Ils se jouent de l'impossible,
-et, plutôt que d'abdiquer l'espérance, ils font
-violence à toute réalité. Plusieurs paroles qu'on se
-rappelait du maître, celles surtout par lesquelles il
-avait prédit son futur avènement, pouvaient être
-interprétées en ce sens qu'il sortirait du tombeau<a name="FNanchor_3_64" id="FNanchor_3_64"></a><a href="#Footnote_3_64" class="fnanchor">[3]</a>.
-Une telle croyance était d'ailleurs si naturelle, que
-la foi des disciples aurait suffi pour la créer de toutes
-pièces. Les grands prophètes Hénoch et Élie n'avaient
-pas goûté la mort. On commençait même à croire
-que les patriarches et les hommes de premier ordre
-dans l'ancienne loi n'étaient pas réellement morts, et
-que leurs corps étaient dans leurs sépulcres à Hébron,
-<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span>vivants et animés<a name="FNanchor_4_65" id="FNanchor_4_65"></a><a href="#Footnote_4_65" class="fnanchor">[4]</a>. Il devait arriver pour Jésus
-ce qui arrive pour tous les hommes qui ont captivé
-l'attention de leurs semblables. Le monde, habitué
-à leur attribuer des vertus surhumaines, ne
-peut admettre qu'ils aient subi la loi injuste, révoltante,
-inique, du trépas commun. Au moment où
-Mahomet expira, Omar sortit de la tente le sabre à la
-main, et déclara qu'il abattrait la tête de quiconque
-oserait dire que le prophète n'était plus<a name="FNanchor_5_66" id="FNanchor_5_66"></a><a href="#Footnote_5_66" class="fnanchor">[5]</a>. La mort
-est chose si absurde quand elle frappe l'homme de
-génie ou l'homme d'un grand cœur, que le peuple ne
-croit pas à la possibilité d'une telle erreur de la
-nature. Les héros ne meurent pas. La vraie existence
-n'est-elle pas celle qui se continue pour nous
-au cœur de ceux qui nous aiment? Ce maître adoré
-avait rempli, durant des années, le petit monde
-qui se pressait autour de lui de joie et d'espérance;
-consentirait-on à le laisser pourrir au tombeau? Non;
-il avait trop vécu dans ceux qui l'entourèrent pour
-qu'on n'affirmât pas, après sa mort, qu'il vivait
-toujours<a name="FNanchor_6_67" id="FNanchor_6_67"></a><a href="#Footnote_6_67" class="fnanchor">[6]</a>.
-</p>
-<p>
-<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span>La journée qui suivit l'ensevelissement de Jésus
-(samedi, 15 de nisan) fut remplie par ces pensées.
-On s'interdit toute œuvre des mains à cause du
-sabbat. Mais jamais repos ne fut plus fécond. La
-conscience chrétienne n'eut, ce jour-là, qu'un objet,
-le maître déposé au tombeau. Les femmes surtout
-le couvrirent en esprit de leurs plus tendres caresses.
-Leur pensée n'abandonne pas un instant ce doux
-ami, couché dans sa myrrhe, que les méchants ont
-tué! Ah! sans doute, les anges l'entourent, et se
-voilent la face en son linceul. Il disait bien qu'il
-mourrait, que sa mort serait le salut du pécheur, et
-qu'il revivrait dans le royaume de son Père. Oui, il
-revivra; Dieu ne laissera pas son fils en proie aux
-enfers; il ne permettra pas que son élu voie la corruption<a name="FNanchor_7_68" id="FNanchor_7_68"></a><a href="#Footnote_7_68" class="fnanchor">[7]</a>.
-Qu'est-ce que cette pierre du tombeau qui
-pèse sur lui? Il la soulèvera; il remontera à la droite
-de son Père, d'où il est descendu. Et nous le verrons
-encore; nous entendrons sa voix charmante; nous
-jouirons de nouveau de ses entretiens, et c'est en vain
-qu'ils l'auront tué.
-</p>
-<p>
-La croyance à l'immortalité de l'âme, qui, par
-l'influence de la philosophie grecque, est devenue
-un dogme du christianisme, permet de prendre facilement
-<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span>[An 33]son parti de la mort, puisque la dissolution du
-corps en cette hypothèse n'est qu'une délivrance de
-l'âme, affranchie désormais de liens gênants sans lesquels
-elle peut exister. Mais cette théorie de l'homme,
-envisagé comme un composé de deux substances,
-n'était pas bien claire pour les Juifs. Le règne de
-Dieu et le règne de l'esprit consistaient pour eux
-dans une complète transformation du monde et dans
-l'anéantissement de la mort<a name="FNanchor_8_69" id="FNanchor_8_69"></a><a href="#Footnote_8_69" class="fnanchor">[8]</a>. Reconnaître que la
-mort pouvait être victorieuse de Jésus, de celui qui
-venait supprimer son empire, c'était le comble de
-l'absurdité. L'idée seule qu'il pût souffrir avait autrefois
-révolté ses disciples<a name="FNanchor_9_70" id="FNanchor_9_70"></a><a href="#Footnote_9_70" class="fnanchor">[9]</a>. Ceux-ci n'eurent donc
-pas de choix entre le désespoir ou une affirmation
-héroïque. Un homme pénétrant aurait pu annoncer
-dès le samedi que Jésus revivrait. La petite société
-chrétienne, ce jour-là, opéra le véritable miracle;
-elle ressuscita Jésus en son cœur par l'amour
-intense qu'elle lui porta. Elle décida que Jésus ne
-mourrait pas. L'amour chez ces âmes passionnées
-fut vraiment plus fort que la mort<a name="FNanchor_10_71" id="FNanchor_10_71"></a><a href="#Footnote_10_71" class="fnanchor">[10]</a>, et, comme le
-propre de la passion est d'être communicative, d'allumer
-à la manière d'un flambeau un sentiment qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span>lui ressemble et se propage ensuite indéfiniment, Jésus,
-en un sens, à l'heure où nous sommes parvenus,
-est déjà ressuscité. Qu'un fait matériel insignifiant
-permette de croire que son corps n'est plus ici-bas,
-et le dogme de la résurrection sera fondé pour
-l'éternité.
-</p>
-<p>
-Ce fut ce qui arriva dans des circonstances qui,
-pour être en partie obscures, par suite de l'incohérence
-des traditions, et surtout des contradictions
-qu'elles présentent, se laissent néanmoins saisir avec
-un degré suffisant de probabilité<a name="FNanchor_11_72" id="FNanchor_11_72"></a><a href="#Footnote_11_72" class="fnanchor">[11]</a>.
-</p>
-<p>
-Le dimanche matin, de très-bonne heure, les
-femmes galiléennes qui, le vendredi soir, avaient
-embaumé le corps à la hâte, se rendirent au caveau
-où on l'avait provisoirement déposé. C'étaient Marie
-de Magdala, Marie Cléophas, Salomé, Jeanne, femme
-de Khouza, d'autres encore<a name="FNanchor_12_73" id="FNanchor_12_73"></a><a href="#Footnote_12_73" class="fnanchor">[12]</a>. Elles vinrent probablement
-chacune de leur côté; car, s'il est difficile de
-révoquer en doute la tradition des trois Évangiles
-synoptiques, d'après laquelle plusieurs femmes vinrent
-au tombeau<a name="FNanchor_13_74" id="FNanchor_13_74"></a><a href="#Footnote_13_74" class="fnanchor">[13]</a>, il est certain d'un autre côté que,
-<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span>dans les deux récits les plus authentiques<a name="FNanchor_14_75" id="FNanchor_14_75"></a><a href="#Footnote_14_75" class="fnanchor">[14]</a> que nous
-ayons de la résurrection, Marie de Magdala joue seule
-un rôle. En tout cas, elle eut, en ce moment solennel,
-une part d'action tout à fait hors ligne. C'est elle qu'il
-faut suivre pas à pas; car elle porta, ce jour-là, pendant
-une heure tout le travail de la conscience chrétienne;
-son témoignage décida de la foi de l'avenir.
-</p>
-<p>
-Rappelons que le caveau où avait été renfermé le
-corps de Jésus était un caveau récemment creusé
-dans le roc et situé dans un jardin près du lieu de
-l'exécution<a name="FNanchor_15_76" id="FNanchor_15_76"></a><a href="#Footnote_15_76" class="fnanchor">[15]</a>. On l'avait pris uniquement pour cette
-dernière cause, vu qu'il était tard, et qu'on ne voulait
-pas violer le sabbat<a name="FNanchor_16_77" id="FNanchor_16_77"></a><a href="#Footnote_16_77" class="fnanchor">[16]</a>. Seul, le premier Évangile
-ajoute une circonstance: c'est que le caveau appartenait
-à Joseph d'Arimathie. Mais, en général, les circonstances
-<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>anecdotiques ajoutées par le premier
-Évangile au fond commun de la tradition sont sans
-valeur, surtout quand il s'agit des derniers jours de
-la vie de Jésus<a name="FNanchor_17_78" id="FNanchor_17_78"></a><a href="#Footnote_17_78" class="fnanchor">[17]</a>. Le même Évangile mentionne un
-autre détail qui, vu le silence des autres, n'a aucune
-probabilité: c'est le fait des scellés et d'une garde
-mise au tombeau<a name="FNanchor_18_79" id="FNanchor_18_79"></a><a href="#Footnote_18_79" class="fnanchor">[18]</a>.&mdash;Rappelons aussi que les caveaux
-funéraires étaient des chambres basses, taillées
-dans un roc incliné, où l'on avait pratiqué une coupe
-verticale. La porte, d'ordinaire en contre-bas, était
-fermée par une pierre très-lourde, qui s'engageait
-dans une feuillure<a name="FNanchor_19_80" id="FNanchor_19_80"></a><a href="#Footnote_19_80" class="fnanchor">[19]</a>. Ces chambres n'avaient pas
-de serrure fermant à clef; la pesanteur de la pierre
-était la seule garantie qu'on eût contre les voleurs
-ou les profanateurs de tombeaux; aussi s'arrangeait-on
-de telle sorte qu'il fallût pour la remuer
-ou une machine ou l'effort réuni de plusieurs personnes.&mdash;Toutes
-les traditions sont d'accord sur ce
-point que la pierre avait été mise à l'orifice du caveau
-le vendredi soir.
-</p>
-<p>
-Or, quand Marie de Magdala arriva, le dimanche
-<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span>matin, la pierre n'était pas à sa place. Le caveau
-était ouvert. Le corps n'y était plus. L'idée de la résurrection
-était encore chez elle peu développée. Ce
-qui remplissait son âme, c'était un regret tendre et le
-désir de rendre les soins funèbres au corps de son
-divin ami. Aussi ses premiers sentiments furent-ils la
-surprise et la douleur. La disparition de ce corps chéri
-lui enlevait la dernière joie sur laquelle elle avait
-compté. Elle ne le toucherait plus de ses mains!...
-Et qu'était-il devenu?... L'idée d'une profanation
-se présenta à elle et la révolta. Peut-être, en même
-temps, une lueur d'espoir traversa son esprit. Sans
-perdre un moment, elle court à une maison où
-Pierre et Jean étaient réunis<a name="FNanchor_20_81" id="FNanchor_20_81"></a><a href="#Footnote_20_81" class="fnanchor">[20]</a>: «On a pris le corps
-<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span>du maître, dit-elle, et nous ne savons pas où on l'a
-mis.»
-</p>
-<p>
-Les deux disciples se lèvent à la hâte, et courent de
-toute leur force. Jean, le plus jeune, arrive le premier.
-Il se baisse pour regarder à l'intérieur, Marie avait
-raison. Le tombeau était vide. Les linges qui avaient
-servi à l'ensevelissement étaient épars dans le caveau.
-Pierre arrive à son tour. Tous deux entrent,
-examinent les linges, sans doute tachés de sang, et remarquent
-en particulier le suaire qui avait enveloppé
-la tête roulé à part en un coin<a name="FNanchor_21_82" id="FNanchor_21_82"></a><a href="#Footnote_21_82" class="fnanchor">[21]</a>. Pierre et Jean se
-retirèrent chez eux dans un trouble extrême. S'ils ne
-prononcèrent pas encore le mot décisif: «Il est ressuscité!»
-on peut dire qu'une telle conséquence était
-irrévocablement tirée et que le dogme générateur
-du christianisme était déjà fondé.
-</p>
-<p>
-Pierre et Jean étant sortis du jardin, Marie resta
-seule sur le bord du caveau. Elle pleurait abondamment.
-Une seule pensée la préoccupait: Où avait-on
-mis le corps? Son cœur de femme n'allait pas au
-delà du désir de tenir encore dans ses bras le
-cadavre bien-aimé. Tout à coup, elle entend un
-bruit léger derrière elle. Un homme est debout.
-Elle croit d'abord que c'est le jardinier: «Oh! dit-elle,
-<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span>si c'est toi qui l'as pris, dis-moi où tu l'as posé,
-afin que je l'emporte.» Pour toute réponse, elle s'entend
-appeler par son nom: «Marie!» C'était la
-voix qui tant de fois l'avait fait tressaillir. C'était
-l'accent de Jésus. «O mon maître!...» s'écrie-t-elle.
-Elle veut le toucher. Une sorte de mouvement
-instinctif la porte à baiser ses pieds<a name="FNanchor_22_83" id="FNanchor_22_83"></a><a href="#Footnote_22_83" class="fnanchor">[22]</a>. La vision
-légère s'écarte et lui dit: «Ne me touche pas!» Peu
-à peu l'ombre disparaît<a name="FNanchor_23_84" id="FNanchor_23_84"></a><a href="#Footnote_23_84" class="fnanchor">[23]</a>. Mais le miracle de l'amour
-est accompli. Ce que Céphas n'a pu faire, Marie l'a
-fait: elle a su tirer la vie, la parole douce et pénétrante
-du tombeau vide. Il ne s'agit plus de conséquences
-à déduire, ni de conjectures à former. Marie
-a vu et entendu. La résurrection a son premier témoin
-immédiat.
-</p>
-<p>
-Folle d'amour, ivre de joie, Marie rentra dans la
-ville, et aux premiers disciples qu'elle rencontra:
-«Je l'ai vu, il m'a parlé,» dit-elle<a name="FNanchor_24_85" id="FNanchor_24_85"></a><a href="#Footnote_24_85" class="fnanchor">[24]</a>. Son imagination
-fortement troublée<a name="FNanchor_25_86" id="FNanchor_25_86"></a><a href="#Footnote_25_86" class="fnanchor">[25]</a>, ses discours entrecoupés et
-sans suite, la firent prendre par quelques-uns pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span>une folle<a name="FNanchor_26_87" id="FNanchor_26_87"></a><a href="#Footnote_26_87" class="fnanchor">[26]</a>. Pierre et Jean, de leur côté, racontent ce
-qu'ils ont vu. D'autres disciples vont au tombeau et
-voient de même<a name="FNanchor_27_88" id="FNanchor_27_88"></a><a href="#Footnote_27_88" class="fnanchor">[27]</a>. La conviction arrêtée de tout ce
-premier groupe fut que Jésus était ressuscité. Bien
-des doutes restaient encore; mais l'assurance de
-Marie, de Pierre, de Jean s'imposait aux autres.
-Plus tard, on appela cela «la vision de Pierre»<a name="FNanchor_28_89" id="FNanchor_28_89"></a><a href="#Footnote_28_89" class="fnanchor">[28]</a>;
-Paul, en particulier, ne parle pas de la vision de
-Marie et reporte tout l'honneur de la première apparition
-sur Pierre. Mais cette expression était très-inexacte.
-Pierre ne vit que le caveau vide, le suaire
-et le linceul. Marie seule aima assez pour dépasser
-la nature et faire revivre le fantôme du maître
-exquis. Dans ces sortes de crises merveilleuses,
-voir après les autres n'est rien: tout le mérite est
-de voir pour la première fois; car les autres modèlent
-ensuite leur vision sur le type reçu. C'est le
-propre des belles organisations de concevoir l'image
-promptement, avec justesse et par une sorte de sens
-<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span>intime du dessin. La gloire de la résurrection appartient
-donc à Marie de Magdala. Après Jésus, c'est Marie
-qui a le plus fait pour la fondation du christianisme.
-L'ombre créée par les sens délicats de Madeleine plane
-encore sur le monde. Reine et patronne des idéalistes,
-Madeleine a su mieux que personne affirmer son rêve,
-imposer à tous la vision sainte de son âme passionnée.
-Sa grande affirmation de femme: «Il est ressuscité!»
-a été la base de la foi de l'humanité. Loin d'ici, raison
-impuissante! Ne va pas appliquer une froide
-analyse à ce chef-d'œuvre de l'idéalisme et de l'amour.
-Si la sagesse renonce à consoler cette pauvre
-race humaine, trahie par le sort, laisse la folie tenter
-l'aventure. Où est le sage qui a donné au monde
-autant de joie que la possédée Marie de Magdala?
-</p>
-<p>
-Les autres femmes, cependant, qui avaient été
-au tombeau, répandaient des bruits divers<a name="FNanchor_29_90" id="FNanchor_29_90"></a><a href="#Footnote_29_90" class="fnanchor">[29]</a>. Elles
-n'avaient pas vu Jésus<a name="FNanchor_30_91" id="FNanchor_30_91"></a><a href="#Footnote_30_91" class="fnanchor">[30]</a>; mais elles parlaient d'un
-homme blanc, qu'elles avaient aperçu dans le caveau
-et qui leur avait dit: «Il n'est plus ici, retournez en
-<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span>Galilée; il vous y précédera, vous l'y verrez<a name="FNanchor_31_92" id="FNanchor_31_92"></a><a href="#Footnote_31_92" class="fnanchor">[31]</a>.» Peut-être
-étaient-ce les linceuls blancs qui avaient donné lieu
-à cette hallucination. Peut-être aussi ne virent-elles
-rien, et ne commencèrent-elles à parler de leur vision
-que quand Marie de Magdala eut raconté la sienne.
-Selon un des textes les plus authentiques, en effet<a name="FNanchor_32_93" id="FNanchor_32_93"></a><a href="#Footnote_32_93" class="fnanchor">[32]</a>,
-elles gardèrent quelque temps le silence, silence
-qu'on attribua ensuite à la terreur. Quoi qu'il en soit,
-ces récits allaient à chaque heure grossissant, et
-subissaient d'étranges déformations. L'homme blanc
-devint l'ange de Dieu; on raconta que son vêtement
-était éblouissant comme la neige, que sa figure sembla
-un éclair. D'autres parlaient de deux anges, dont
-l'un apparut à la tête, l'autre au pied du tombeau<a name="FNanchor_33_94" id="FNanchor_33_94"></a><a href="#Footnote_33_94" class="fnanchor">[33]</a>.
-Le soir, peut-être, bien des personnes croyaient déjà
-que les femmes avaient vu cet ange descendre du
-ciel, tirer la pierre, et Jésus s'élancer dehors avec
-fracas<a name="FNanchor_34_95" id="FNanchor_34_95"></a><a href="#Footnote_34_95" class="fnanchor">[34]</a>. Elles-mêmes variaient sans doute dans leurs
-<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>dépositions<a name="FNanchor_35_96" id="FNanchor_35_96"></a><a href="#Footnote_35_96" class="fnanchor">[35]</a>; subissant l'effet de l'imagination des
-autres, comme il arrive toujours aux gens du peuple,
-elles se prêtaient à tous les embellissements, et participaient
-à la création de la légende qui naissait autour
-d'elles et à propos d'elles.
-</p>
-<p>
-La journée fut orageuse et décisive. La petite société
-était fort dispersée. Quelques-uns étaient déjà partis
-pour la Galilée; d'autres s'étaient cachés par crainte<a name="FNanchor_36_97" id="FNanchor_36_97"></a><a href="#Footnote_36_97" class="fnanchor">[36]</a>.
-La déplorable scène du vendredi, le spectacle navrant
-qu'on avait eu sous les yeux, en voyant celui dont
-on avait tant espéré finir sur le gibet sans que son
-Père vînt le délivrer, avaient d'ailleurs ébranlé la foi
-de plusieurs. Les nouvelles données par les femmes
-et par Pierre ne trouvèrent de divers côtés qu'une
-incrédulité à peine dissimulée<a name="FNanchor_37_98" id="FNanchor_37_98"></a><a href="#Footnote_37_98" class="fnanchor">[37]</a>. Des récits divers se
-croisaient; les femmes allaient cà et là avec des discours
-étranges et peu concordants, enchérissant les
-unes sur les autres. Les sentiments les plus opposés
-se faisaient jour. Les uns pleuraient encore le triste
-<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span>événement de l'avant-veille; d'autres triomphaient
-déjà; tous étaient disposés à accueillir les récits les
-plus extraordinaires. Cependant la défiance qu'inspirait
-l'exaltation de Marie de Magdala<a name="FNanchor_38_99" id="FNanchor_38_99"></a><a href="#Footnote_38_99" class="fnanchor">[38]</a>, le peu d'autorité
-qu'avaient les femmes, l'incohérence de leurs
-récits, produisaient de grands doutes. On était
-dans l'attente de visions nouvelles, qui ne pouvaient
-pas manquer de venir. L'état de la secte était
-tout à fait favorable à la propagation de bruits
-étranges. Si toute la petite Église eût été réunie, la
-création légendaire eût été impossible; ceux qui savaient
-le secret de la disparition du corps eussent
-probablement réclamé contre l'erreur. Mais, dans le
-désarroi où l'on était, la porte était ouverte aux plus
-féconds malentendus.
-</p>
-<p>
-C'est le propre des états de l'âme où naissent l'extase
-et les apparitions d'être contagieux<a name="FNanchor_39_100" id="FNanchor_39_100"></a><a href="#Footnote_39_100" class="fnanchor">[39]</a>. L'histoire
-de toutes les grandes crises religieuses prouve que
-ces sortes de visions se communiquent: dans une assemblée
-de personnes remplies des mêmes croyances,
-il suffit qu'un membre de la réunion affirme voir
-ou entendre quelque chose de surnaturel, pour que
-<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span>les autres voient et entendent aussi. Chez les protestants
-persécutés, le bruit se répandait qu'on
-avait entendu les anges chanter des psaumes sur les
-ruines d'un temple récemment détruit; tous y allaient
-et entendaient le même psaume<a name="FNanchor_40_101" id="FNanchor_40_101"></a><a href="#Footnote_40_101" class="fnanchor">[40]</a>. Dans les cas de ce
-genre, ce sont les plus échauffés qui font la loi et qui
-règlent le degré de l'atmosphère commune. L'exaltation
-des uns se transmet à tous; personne ne
-veut rester en arrière ni convenir qu'il est moins
-favorisé que les autres. Ceux qui ne voient rien sont
-entraînés et finissent par croire ou qu'ils sont moins
-clairvoyants, ou qu'ils ne se rendent pas compte de
-leurs sensations; en tout cas, ils se gardent de
-l'avouer; ils troubleraient la fête, attristeraient les
-autres et se feraient un rôle désagréable. Quand une
-apparition se produit dans de telles réunions, il est
-donc ordinaire que tous la voient ou l'acceptent. Il
-faut se rappeler, d'ailleurs, quel était le degré de
-culture intellectuelle des disciples de Jésus. Ce qu'on
-appelle une tête faible s'associe très-bien à l'exquise
-bonté du cœur. Les disciples croyaient aux fantômes<a name="FNanchor_41_102" id="FNanchor_41_102"></a><a href="#Footnote_41_102" class="fnanchor">[41]</a>;
-<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>ils s'imaginaient être entourés de miracles;
-ils ne participaient en rien à la science positive du
-temps. Cette science existait chez quelques centaines
-d'hommes, uniquement répandus dans les pays où la
-culture grecque avait pénétré. Mais le vulgaire, dans
-tous les pays, y participait très-peu. La Palestine
-était, à cet égard, un des pays les plus arriérés; les
-Galiléens étaient les plus ignorants des Palestiniens,
-et les disciples de Jésus pouvaient compter entre les
-gens les plus simples de la Galilée. C'était cette simplicité
-même qui leur avait valu leur céleste élection.
-Dans un tel monde, la croyance aux faits merveilleux
-trouvait les facilités les plus extraordinaires
-pour se répandre. Une fois l'opinion de la résurrection
-de Jésus ébruitée, de nombreuses visions devaient
-se produire. Elles se produisirent en effet.
-</p>
-<p>
-Dans la journée même du dimanche, à une heure
-avancée de la matinée, où déjà les récits des femmes
-avaient circulé, deux disciples, dont l'un se nommait
-Cléopatros ou Cléopas, entreprirent un petit voyage
-à un bourg nommé Emmaüs<a name="FNanchor_42_103" id="FNanchor_42_103"></a><a href="#Footnote_42_103" class="fnanchor">[42]</a>, situé à une faible
-distance de Jérusalem<a name="FNanchor_43_104" id="FNanchor_43_104"></a><a href="#Footnote_43_104" class="fnanchor">[43]</a>. Ils causaient entre eux
-<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>des derniers événements, et ils étaient pleins de tristesse.
-Dans la route, un compagnon inconnu s'adjoignit
-à eux et leur demanda la cause de leur chagrin.
-«Es-tu donc le seul étranger à Jérusalem, lui
-dirent-ils, pour ignorer ce qui vient de s'y passer?
-N'as-tu pas entendu parler de Jésus de Nazareth,
-qui fut un homme prophète, puissant en œuvres et
-en paroles devant Dieu et le peuple? Ne sais-tu pas
-comment les prêtres et les grands l'ont fait condamner
-et crucifier? Nous espérions qu'il allait délivrer
-Israël, et voilà qu'aujourd'hui est le troisième
-jour depuis que tout cela s'est passé. Et puis,
-quelques femmes qui sont des nôtres nous ont
-jetés ce matin dans d'étranges perplexités. Elles
-ont été avant le jour au tombeau; elles n'ont pas
-trouvé le corps, mais elles affirment avoir vu des
-anges, qui leur ont dit qu'il est vivant. Quelques-uns
-des nôtres ont été ensuite au tombeau;
-ils ont tout trouvé comme les femmes avaient dit;
-<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>mais lui, ils ne l'ont pas vu.» L'inconnu était
-un homme pieux, versé dans les Écritures, citant
-Moïse et les prophètes. Ces trois bonnes personnes
-lièrent amitié. A l'approche d'Emmaüs, comme l'inconnu
-allait continuer sa route, les deux disciples le
-supplièrent de prendre le repas du soir avec eux. Le
-jour baissait; les souvenirs des deux disciples deviennent
-alors plus poignants. Cette heure du repas
-du soir était celle que tous se rappelaient avec le
-plus de charme et de mélancolie. Combien de fois
-n'avaient-ils pas vu, à ce moment-là, le maître bien-aimé
-oublier le poids du jour dans l'abandon de gais
-entretiens, et, animé par quelques gouttes d'un vin
-très-noble, leur parler du fruit de la vigne qu'il boirait
-nouveau avec eux dans le royaume de son Père.
-Le geste qu'il faisait en rompant le pain et en le leur
-offrant, selon l'habitude du chef de maison chez les
-Juifs, était profondément gravé dans leur mémoire.
-Pleins d'une douce tristesse, ils oublient l'étranger;
-c'est Jésus qu'ils voient tenant le pain, puis le rompant
-et le leur offrant. Ces souvenirs les préoccupent
-à un tel point, qu'ils s'aperçoivent à peine que
-leur compagnon, pressé de continuer sa route, les
-a quittés. Et quand ils furent sortis de leur rêverie:
-«Ne sentions-nous pas, se dirent-ils, quelque
-chose d'étrange? Ne te souviens-tu pas que notre
-<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span>cœur était comme ardent pendant qu'il nous parlait
-dans le chemin?»&mdash;«Et les prophéties qu'il citait
-prouvaient bien que le Messie doit souffrir pour
-entrer dans sa gloire. Ne l'as-tu pas reconnu à la
-fraction du pain?»&mdash;«Oui, nos yeux étaient fermés
-jusque-là; ils se sont ouverts quand il s'est évanoui.»
-La conviction des deux disciples fut qu'ils avaient
-vu Jésus. Ils rentrèrent en toute hâte à Jérusalem.
-</p>
-<p>
-Le groupe principal des disciples était justement
-à ce moment-là rassemblé autour de Pierre<a name="FNanchor_44_105" id="FNanchor_44_105"></a><a href="#Footnote_44_105" class="fnanchor">[44]</a>. La nuit
-était tout à fait tombée. Chacun communiquait ses
-impressions et ce qu'il avait entendu dire. La croyance
-générale voulait déjà que Jésus fut ressuscité. A l'entrée
-des deux disciples, on se hâta de leur parler
-de ce qu'on appelait «la vision de Pierre»<a name="FNanchor_45_106" id="FNanchor_45_106"></a><a href="#Footnote_45_106" class="fnanchor">[45]</a>. Eux,
-de leur côté, racontèrent ce qui leur était arrivé dans
-la route et comment ils l'avaient reconnu à la fraction
-du pain. L'imagination de tous se trouva vivement
-excitée. Les portes étaient fermées; car on redoutait
-les Juifs. Les villes orientales sont muettes
-après le coucher du soleil. Le silence était donc par
-moments très-profond à l'intérieur; tous les petits
-<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span>bruits qui se produisaient par hasard étaient interprétés
-dans le sens de l'attente universelle. L'attente crée
-d'ordinaire son objet<a name="FNanchor_46_107" id="FNanchor_46_107"></a><a href="#Footnote_46_107" class="fnanchor">[46]</a>. Pendant un instant de silence,
-quelque léger souffle passa sur la face des assistants.
-A ces heures décisives, un courant d'air, une fenêtre
-qui crie, un murmure fortuit, arrêtent la croyance
-des peuples pour des siècles. En même temps que le
-souffle se fit sentir, on crut entendre des sons. Quelques-uns
-dirent qu'ils avaient discerné le mot <i>schalom</i>,
-«bonheur» ou «paix». C'était le salut ordinaire de
-Jésus et le mot par lequel il signalait sa présence.
-Nul doute possible; Jésus est présent; il est là dans
-l'assemblée. C'est sa voix chérie; chacun la reconnaît<a name="FNanchor_47_108" id="FNanchor_47_108"></a><a href="#Footnote_47_108" class="fnanchor">[47]</a>.
-Cette imagination était d'autant plus facile à
-accepter que Jésus leur avait dit que, toutes les fois
-<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span>qu'ils se réuniraient en son nom, il serait au milieu
-d'eux. Ce fut donc une chose reçue que, le dimanche
-soir, Jésus était apparu devant ses disciples assemblés.
-Quelques-uns prétendirent avoir distingué dans
-ses mains et ses pieds la marque des clous, et dans
-son flanc la trace du coup de lance. Selon une tradition
-fort répandue, ce fut ce soir-là même qu'il
-souffla sur ses disciples le Saint-Esprit<a name="FNanchor_48_109" id="FNanchor_48_109"></a><a href="#Footnote_48_109" class="fnanchor">[48]</a>. L'idée, au
-moins, que son souffle avait couru sur la réunion fut
-généralement admise.
-</p>
-<p>
-Tels furent les incidents de ce jour qui a fixé le
-sort de l'humanité. L'opinion que Jésus était ressuscité
-s'y fonda d'une manière irrévocable. La secte,
-qu'on avait cru éteindre en tuant le maître, fut dès
-lors assurée d'un immense avenir.
-</p>
-<p>
-Quelques doutes, cependant, se produisaient encore<a name="FNanchor_49_110" id="FNanchor_49_110"></a><a href="#Footnote_49_110" class="fnanchor">[49]</a>.
-L'apôtre Thomas, qui ne s'était pas trouvé à
-la réunion du dimanche soir, avoua qu'il portait
-quelque envie à ceux qui avaient vu la trace de la
-<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>lance et des clous. On dit que, huit jours après, il fut
-satisfait<a name="FNanchor_50_111" id="FNanchor_50_111"></a><a href="#Footnote_50_111" class="fnanchor">[50]</a>. Mais il en resta sur lui une tache légère et
-comme un doux reproche. Par une vue instinctive
-d'une exquise justesse, on comprit que l'idéal ne
-veut pas être touché avec les mains, qu'il n'a nul
-besoin de subir le contrôle de l'expérience. <i>Noli
-me tangere</i> est le mot de toutes les grandes amours.
-Le toucher ne laisse rien à la foi; l'œil, organe
-plus pur et plus noble que la main, l'œil, que
-rien ne souille, et par qui rien n'est souillé, devint
-même bientôt un témoin superflu. Un sentiment
-singulier commença à se faire jour; toute hésitation
-parut un manque de loyauté et d'amour; on
-eut honte de rester en arrière; on s'interdit de désirer
-voir. Le dicton «Heureux ceux qui n'ont pas vu
-et qui ont cru<a name="FNanchor_51_112" id="FNanchor_51_112"></a><a href="#Footnote_51_112" class="fnanchor">[51]</a>!» devint le mot de la situation. On
-trouva quelque chose de plus généreux à croire sans
-preuve. Les vrais amis de cœur ne voulurent pas
-avoir eu de vision<a name="FNanchor_52_113" id="FNanchor_52_113"></a><a href="#Footnote_52_113" class="fnanchor">[52]</a>, de même que, plus tard, saint
-Louis refusait d'être témoin d'un miracle eucharistique
-<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>pour ne pas s'enlever le mérite de la foi. Ce fut,
-dès lors, en fait de crédulité, une émulation effrayante
-et comme une sorte de surenchère. Le mérite consistant
-à croire sans avoir vu, la foi à tout prix, la foi gratuite,
-la foi allant jusqu'à la folie fut exaltée comme le
-premier des dons de l'âme. Le <i>credo quia absurdum</i>
-est fondé; la loi des dogmes chrétiens sera une
-étrange progression qui ne s'arrêtera devant aucune
-impossibilité. Une sorte de sentiment chevaleresque
-empêchera de regarder jamais en arrière. Les dogmes
-les plus chers à la piété, ceux auxquels elle s'attachera
-avec le plus de frénésie, seront les plus répugnants
-à la raison, par suite de cette idée touchante
-que la valeur morale de la foi augmente en proportion
-de la difficulté de croire, et qu'on ne fait preuve
-d'aucun amour en admettant ce qui est clair.
-</p>
-<p>
-Ces premiers jours furent ainsi comme une période
-de fièvre intense, où les fidèles, s'enivrant les
-uns les autres et s'imposant les uns aux autres leurs
-rêves, s'entraînaient mutuellement et se portaient
-aux idées les plus exaltées. Les visions se multipliaient
-sans cesse. Les réunions du soir étaient le
-moment le plus ordinaire où elles se produisaient<a name="FNanchor_53_114" id="FNanchor_53_114"></a><a href="#Footnote_53_114" class="fnanchor">[53]</a>.
-<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>Quand les portes étaient fermées, et que tous étaient
-obsédés de leur idée fixe, le premier qui croyait entendre
-le doux mot <i>schalom</i> «salut» ou «paix»,
-donnait le signal. Tous écoutaient et entendaient
-bientôt la même chose. C'était alors une grande joie
-pour ces âmes simples de savoir le maître au milieu
-d'elles. Chacun savourait la douceur de cette pensée,
-et se croyait favorisé de quelque colloque intérieur.
-D'autres visions étaient calquées sur un autre modèle,
-et rappelaient celle des voyageurs d'Emmaüs.
-Au moment du repas, on voyait Jésus apparaître,
-prendre le pain, le bénir, le rompre et l'offrir à
-celui qu'il favorisait de sa vision<a name="FNanchor_54_115" id="FNanchor_54_115"></a><a href="#Footnote_54_115" class="fnanchor">[54]</a>. En quelques
-jours, un cycle entier de récits, fort divergents dans
-les détails, mais inspirés par un même esprit d'amour
-et de foi absolue, se forma et se répandit. C'est la
-plus grave erreur de croire que la légende a besoin
-de beaucoup de temps pour se faire. La légende
-naît parfois en un jour. Le dimanche soir (16 de
-nisan, 5 avril), la résurrection de Jésus était tenue
-pour une réalité. Huit jours après, le caractère de la
-vie d'outre-tombe qu'on fut amené à concevoir pour
-lui était arrêté quant aux traits essentiels.
-</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_62" id="Footnote_1_62"></a><a href="#FNanchor_1_62"><span class="label">[1]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 11; Luc, <span class="smcap">xviii</span>, 34; <span class="smcap">xxiv</span>, 11; Jean, <span class="smcap">xx</span>, 9, 24 et
-suiv. L'opinion contraire exprimée dans Matth., <span class="smcap">xii</span>, 40; <span class="smcap">xvi</span>, 4,
-21; <span class="smcap">xvii</span>, 9, 23; <span class="smcap">xx</span>, 19; <span class="smcap">xxvi</span>, 32; Marc, <span class="smcap">viii</span>, 31; <span class="smcap">ix</span>, 9&ndash;10, 31;
-<span class="smcap">x</span>, 34; Luc, <span class="smcap">ix</span>, 22; <span class="smcap">xi</span>, 29&ndash;30; <span class="smcap">xviii</span>, 31 et suiv.; <span class="smcap">xxiv</span>, 6&ndash;8; Justin,
-<i>Dial. cum Tryph</i>., 106, vient de ce que, à partir d'une certaine
-époque, on tint beaucoup à ce que Jésus eût annoncé sa résurrection.
-Les synoptiques reconnaissent, du reste, que, si Jésus en
-parla, les apôtres n'y comprirent rien (Marc, <span class="smcap">ix</span>, 10, 32; Luc,
-<span class="smcap">xviii</span>, 34; comparez Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 8, et Jean, <span class="smcap">ii</span>, 21&ndash;22).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_63" id="Footnote_2_63"></a><a href="#FNanchor_2_63"><span class="label">[2]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 10; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 17, 21.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_64" id="Footnote_3_64"></a><a href="#FNanchor_3_64"><span class="label">[3]</span></a> Passages précités, surtout Luc, <span class="smcap">xvii</span>, 24&ndash;25; <span class="smcap">xviii</span>, 31&ndash;34.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_65" id="Footnote_4_65"></a><a href="#FNanchor_4_65"><span class="label">[4]</span></a> Talmud de Babylone, <i>Baba Bathra</i>, 58 <i>a</i>, et l'extrait arabe
-donné par L'abbé Bargès, dans le <i>Bulletin de l'Œuvre des pèlerinages
-en terre sainte</i>, février 1863.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_66" id="Footnote_5_66"></a><a href="#FNanchor_5_66"><span class="label">[5]</span></a> Ibn-Hischam, <i>Sirat errasoul</i>, édit. Wüstenfeld, pages 1012
-et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_67" id="Footnote_6_67"></a><a href="#FNanchor_6_67"><span class="label">[6]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 23; <i>Act</i>., <span class="smcap">xxv</span>, 19; Jos, <i>Ant</i>., XVIII, <span class="smcap">iii</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_68" id="Footnote_7_68"></a><a href="#FNanchor_7_68"><span class="label">[7]</span></a> Ps. <span class="smcap">xvi</span>, 10. Le sens de l'original est un peu différent. Mais
-c'est ainsi que les versions reçues traduisaient le passage.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_69" id="Footnote_8_69"></a><a href="#FNanchor_8_69"><span class="label">[8]</span></a> I Thess., <span class="smcap">iv</span>, 12 et suiv.; I Cor., <span class="smcap">xv</span> entier; Apoc., <span class="smcap">xx</span>-<span class="smcap">xxii</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_70" id="Footnote_9_70"></a><a href="#FNanchor_9_70"><span class="label">[9]</span></a>. Matth., <span class="smcap">xvi</span>, 21 et suiv.; Marc, <span class="smcap">viii</span>, 31 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_71" id="Footnote_10_71"></a><a href="#FNanchor_10_71"><span class="label">[10]</span></a> Josèphe, <i>Ant</i>., XVIII, <span class="smcap">iii</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_72" id="Footnote_11_72"></a><a href="#FNanchor_11_72"><span class="label">[11]</span></a> Relire avec soin les quatre récits des Évangiles et le passage
-I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 4&ndash;8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_73" id="Footnote_12_73"></a><a href="#FNanchor_12_73"><span class="label">[12]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 1; Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 1; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 1; Jean, <span class="smcap">xx</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_74" id="Footnote_13_74"></a><a href="#FNanchor_13_74"><span class="label">[13]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 2, semble même supposer que Marie ne fut pas
-toujours seule.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_75" id="Footnote_14_75"></a><a href="#FNanchor_14_75"><span class="label">[14]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 1 et suiv., et Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 9 et suiv. Il faut observer
-que l'Évangile de Marc a, dans nos textes imprimés du Nouveau
-Testament, deux finales: Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 1&ndash;8: Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 9&ndash;20,
-sans parler de deux autres finales, dont l'une nous a été conservée
-par le manuscrit L de Paris et la marge de la version
-philoxénienne (<i>Nov. Test</i>. édit. Griesbach-Schultz, I, page 291,
-note), l'autre par saint Jérôme, <i>Adv. Pelag</i>., l. II (t. IV, 2<sup>e</sup> part.,
-col. 520, édit. Martianay). La finale <span class="smcap">xvi</span>, 9 et suiv. manque dans
-le manuscrit B du Vatican, dans le <i>Codex Sinaïticus</i> et dans les
-plus importants manuscrits grecs. Mais elle est en tout cas d'une
-grande antiquité, et son accord avec le quatrième Évangile est une
-chose frappante.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_76" id="Footnote_15_76"></a><a href="#FNanchor_15_76"><span class="label">[15]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxvii</span>, 60; Marc, <span class="smcap">xv</span>, 46; Luc, <span class="smcap">xxiii</span>, 53.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_77" id="Footnote_16_77"></a><a href="#FNanchor_16_77"><span class="label">[16]</span></a> Jean, <span class="smcap">xix</span>, 41&ndash;42.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_78" id="Footnote_17_78"></a><a href="#FNanchor_17_78"><span class="label">[17]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. <span class="smcap">xxxviii</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_79" id="Footnote_18_79"></a><a href="#FNanchor_18_79"><span class="label">[18]</span></a> L'Évangile des hébreux renfermait peut-être quelque circonstance
-analogue (dans saint Jérôme, <i>De viris illustribus</i>, 2).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_80" id="Footnote_19_80"></a><a href="#FNanchor_19_80"><span class="label">[19]</span></a> M. de Vogüé, <i>les Églises de la terre sainte</i>, p. 125&ndash;126.
-Le verbe ἀποκυλίω (Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 2; Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 3, 4; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 2)
-prouve bien que telle était la disposition du tombeau de Jésus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_81" id="Footnote_20_81"></a><a href="#FNanchor_20_81"><span class="label">[20]</span></a> En tout ceci, le récit du quatrième Évangile a une grande
-supériorité. Il nous sert de guide principal. Dans Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 12,
-Pierre seul va au tombeau. Dans la finale de Marc donnée par le
-manuscrit L et par la marge de la version philoxénienne (Griesbach,
-<i>loc. cit.</i>), il y a τοῖς περὶ τὸν Πέτρον. Saint Paul (I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5)
-également ne fait figurer que Pierre en cette première vision. Plus
-loin, Luc (<span class="smcap">xxiv</span>, 24) supposa que plusieurs disciples sont allés au
-tombeau, ce qui s'applique probablement à des visites successives.
-Il est possible que Jean ait cédé ici à l'arrière-pensée, qui se
-trahit plus d'une fois en son Évangile, de montrer qu'il a eu
-dans l'histoire de Jésus un rôle de premier ordre, égal même à
-celui de Pierre. Peut-être aussi les déclarations répétées de Jean,
-qu'il a été témoin oculaire des faits fondamentaux de la foi chrétienne
-(Évang., <span class="smcap">i</span>, 14; <span class="smcap">xxi</span>, 24; I Joan., <span class="smcap">i</span>, 1&ndash;3; <span class="smcap">iv</span>, 14), doivent-elles
-s'appliquer à cette visite.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_82" id="Footnote_21_82"></a><a href="#FNanchor_21_82"><span class="label">[21]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 1&ndash;10. Comparez. Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 12, 34; I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5 et
-la finale de Marc dans le manuscrit L.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_83" id="Footnote_22_83"></a><a href="#FNanchor_22_83"><span class="label">[22]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 9, en observant que Matthieu, <span class="smcap">xxviii</span>, 9&ndash;10,
-répond à Jean, <span class="smcap">xx</span>, 16&ndash;17.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_84" id="Footnote_23_84"></a><a href="#FNanchor_23_84"><span class="label">[23]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 11&ndash;17, en accord avec Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 9&ndash;10. Comparez
-le récit parallèle, mais bien moins satisfaisant de Matth., <span class="smcap">xxviii</span>,
-1&ndash;10; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 1&ndash;10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_85" id="Footnote_24_85"></a><a href="#FNanchor_24_85"><span class="label">[24]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 18.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_86" id="Footnote_25_86"></a><a href="#FNanchor_25_86"><span class="label">[25]</span></a> Comparez Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 9; Luc, <span class="smcap">viii</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_87" id="Footnote_26_87"></a><a href="#FNanchor_26_87"><span class="label">[26]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_88" id="Footnote_27_88"></a><a href="#FNanchor_27_88"><span class="label">[27]</span></a> <i>Ibid</i>., <span class="smcap">xxiv</span>, 24.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_89" id="Footnote_28_89"></a><a href="#FNanchor_28_89"><span class="label">[28]</span></a> <i>Ibid</i>., <span class="smcap">xxiv</span>, 34; I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5; la finale de Marc dans le manuscrit
-L. Le fragment de l'Évangile des hébreux, dans saint
-Ignace, <i>Epist. ad Smyrn.</i>, 3, et dans saint Jérôme, <i>De viris
-ill.</i>, 16, semble placer «la vision de Pierre» le soir, et la fondre
-avec celle des apôtres assemblés. Mais saint Paul distingue expressément
-les deux visions.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_90" id="Footnote_29_90"></a><a href="#FNanchor_29_90"><span class="label">[29]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 22&ndash;24, 34. Il résulte de ces passages que les nouvelles
-se répandirent séparément.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_91" id="Footnote_30_91"></a><a href="#FNanchor_30_91"><span class="label">[30]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 1&ndash;8.&mdash;Matthieu, <span class="smcap">xxviii</span>, 9&ndash;10, dit le contraire. Mais
-cela détonne dans le système synoptique, où les femmes ne voient
-qu'un ange. Il semble que le premier Évangile a voulu concilier le
-système synoptique et celui du quatrième, où une seule femme
-voit Jésus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_92" id="Footnote_31_92"></a><a href="#FNanchor_31_92"><span class="label">[31]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 2 et suiv.; Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 5 et suiv.; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 4,
-et suiv., 23. Cette apparition d'anges s'est introduite même dans le
-récit du quatrième Évangile (<span class="smcap">xx</span>, 12&ndash;13), qu'elle dérange tout à fait,
-étant appliquée à Marie de Magdala. L'auteur n'a pas voulu abandonner
-ce trait donné par la tradition.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_93" id="Footnote_32_93"></a><a href="#FNanchor_32_93"><span class="label">[32]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_94" id="Footnote_33_94"></a><a href="#FNanchor_33_94"><span class="label">[33]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 4&ndash;7; Jean, <span class="smcap">xx</span>, 12&ndash;13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_95" id="Footnote_34_95"></a><a href="#FNanchor_34_95"><span class="label">[34]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 1 et suiv. Le récit de Matthieu est celui où
-les circonstances ont été ainsi le plus exagérées. Le tremblement de
-terre et le rôle des gardiens sont probablement des additions tardives.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_96" id="Footnote_35_96"></a><a href="#FNanchor_35_96"><span class="label">[35]</span></a> Les six ou sept récits que nous avons de cette scène du matin
-(Marc en ayant deux ou trois, et Paul ayant aussi le sien, sans
-parler de l'Évangile des hébreux) sont en complet désaccord les
-uns avec les autres.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_97" id="Footnote_36_97"></a><a href="#FNanchor_36_97"><span class="label">[36]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxvi</span>, 31; Marc, <span class="smcap">xiv</span>, 27; Jean, <span class="smcap">xvi</span>, 32; Justin, <i>Apol</i>.
-I, 50; <i>Dial. cum Tryph.</i>, 53, 106. Le système de Justin est qu'au
-moment de la mort de Jésus, il y eut de la part des disciples
-une complète apostasie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_98" id="Footnote_37_98"></a><a href="#FNanchor_37_98"><span class="label">[37]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 17; Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 11; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_99" id="Footnote_38_99"></a><a href="#FNanchor_38_99"><span class="label">[38]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 9; Luc, <span class="smcap">viii</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_100" id="Footnote_39_100"></a><a href="#FNanchor_39_100"><span class="label">[39]</span></a> Voir, par exemple, Calmeil, <i>De la folie au point de vue
-pathologique, philosophique, historique et judiciaire</i>. Paris,
-1845, 2 vol. in-8<sup>o</sup>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_101" id="Footnote_40_101"></a><a href="#FNanchor_40_101"><span class="label">[40]</span></a> Voir les <i>Lettres pastorales</i> de Jurieu, 1<sup>e</sup> année, 7<sup>e</sup> lettre;
-3<sup>e</sup> année, 4<sup>e</sup> lettre; Misson, le <i>Théâtre sacré des Cévennes</i> (Londres,
-1707), p. 28, 34, 38, 102, 103, 104, 107; Mémoires de
-Court, dans Sayous, <i>Hist. de la littér. française à l'étranger</i>,
-<span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle, I, p. 303; <i>Bulletin de la Société de l'hist. du
-protest, franc.</i>, 1862, p. 174.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_102" id="Footnote_41_102"></a><a href="#FNanchor_41_102"><span class="label">[41]</span></a> Matth., <span class="smcap">xiv</span>, 26; Marc, <span class="smcap">vi</span>, 49; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 37; Jean, <span class="smcap">iv</span>, 19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_103" id="Footnote_42_103"></a><a href="#FNanchor_42_103"><span class="label">[42]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 12&ndash;13; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 13&ndash;33.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_104" id="Footnote_43_104"></a><a href="#FNanchor_43_104"><span class="label">[43]</span></a> Comparez Josèphe, <i>B. J.</i>, VII, <span class="smcap">vi</span>, 6. Luc met ce village à
-soixante stades et Josèphe à trente stades de Jérusalem. Ἐξήκοντα,
-que portent certains manuscrits et certaines éditions de Josèphe,
-est une correction chrétienne. Voir l'édition de G. Dindorf. La
-situation la plus probable d'Emmaüs est Kulonié, joli endroit au
-fond d'un vallon, sur la route de Jérusalem à Jaffa. Voir Sepp,
-<i>Jerusalem und das Heilige Land</i> (1863), I, p. 56; Bourquenoud,
-dans les <i>Études rel. hist. et litt</i>. des PP. de la Soc. de Jésus,
-1863, n<sup>o</sup> 9, et, pour les distances exactes, H. Zschokke, <i>Das neutestamentliche
-Emmaüs</i> (Schaffouse, 1865).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_105" id="Footnote_44_105"></a><a href="#FNanchor_44_105"><span class="label">[44]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 14; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 33 et suiv.; Jean, <span class="smcap">xx</span>, 19 et suiv.;
-Évang. des hébr., dans saint Ignace, <i>Epist. ad Smyrn</i>., 3, et dans
-saint Jérôme, <i>De viris ill.</i>, 16; I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5.; Justin, <i>Dial. cum
-Tryph.</i>, 106.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_106" id="Footnote_45_106"></a><a href="#FNanchor_45_106"><span class="label">[45]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 34.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_107" id="Footnote_46_107"></a><a href="#FNanchor_46_107"><span class="label">[46]</span></a> Dans une île vis-à-vis de Rotterdam, dont la population est
-restée attachée au calvinisme le plus austère, les paysans sont persuadés
-que Jésus vient, à leur lit de mort, assurer ses élus de leur
-justification; beaucoup le voient en effet.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_108" id="Footnote_47_108"></a><a href="#FNanchor_47_108"><span class="label">[47]</span></a> Pour concevoir la possibilité de pareilles illusions, il suffit
-de se rappeler les scènes de nos jours où des personnes réunies
-reconnaissent unanimement entendre des bruits sans réalité, et
-cela, avec une parfaite bonne foi. L'attente, l'effort de l'imagination,
-la disposition à croire, parfois des complaisances innocentes,
-expliquent ceux de ces phénomènes qui ne sont pas le produit
-direct de la fraude. Ces complaisances viennent, en général, de
-personnes convaincues, animées d'un sentiment bienveillant, ne
-voulant pas que la séance finisse mal, et désireuses de tirer d'embarras
-les maîtres de la maison. Quand on croit au miracle, on y
-aide toujours sans s'en apercevoir. Le doute et la négation sont impossibles
-dans ces sortes de réunions. On ferait de la peine à ceux
-qui croient et à ceux qui vous ont invité. Voilà pourquoi ces
-expériences, qui réussissent devant de petits comités, échouent
-d'ordinaire devant un public payant, et manquent toujours devant
-les commissions scientifiques.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_109" id="Footnote_48_109"></a><a href="#FNanchor_48_109"><span class="label">[48]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 22&ndash;23, qui a un écho dans Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 49.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_110" id="Footnote_49_110"></a><a href="#FNanchor_49_110"><span class="label">[49]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 17; Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 14; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 39&ndash;40.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_111" id="Footnote_50_111"></a><a href="#FNanchor_50_111"><span class="label">[50]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 24&ndash;29; comparez Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 14: Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 39&ndash;40,
-et la finale de Marc, conservée par saint Jérôme, <i>Adv. Pelag.</i>, II
-(v. ci-dessus, p. 7).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_51_112" id="Footnote_51_112"></a><a href="#FNanchor_51_112"><span class="label">[51]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 29.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_52_113" id="Footnote_52_113"></a><a href="#FNanchor_52_113"><span class="label">[52]</span></a> Il est bien remarquable, en effet, que Jean, sous le nom duquel
-nous a été transmis le dicton précité, n'a pas de vision particulière
-pour lui seul. Cf. I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5&ndash;8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_53_114" id="Footnote_53_114"></a><a href="#FNanchor_53_114"><span class="label">[53]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 26. Le passage <span class="smcap">xxi</span>, 14, suppose, il est vrai, qu'il
-n'y eut à Jérusalem que deux apparitions devant les disciples
-réunis. Mais les passages <span class="smcap">xx</span>, 30, et <span class="smcap">xxi</span>, 25, laissent beaucoup
-plus de latitude. Comparez <i>Act</i>., <span class="smcap">i</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_54_115" id="Footnote_54_115"></a><a href="#FNanchor_54_115"><span class="label">[54]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 41&ndash;43; Évangile des hébreux, dans saint Jérôme,
-<i>De viris illustribus</i>, 2; finale de Marc, dans saint Jérôme, <i>Adv.
-Pelag.</i>, II.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span></p>
-
-<h2>
-<a id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">DÉPART DES DISCIPLES DE JÉRUSALEM.&mdash;DEUXIÈME VIE
-GALILÉENNE DE JÉSUS.</span></h2>
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 33]</span>
-Le désir le plus vif de ceux qui ont perdu une
-personne chère, est de revoir les lieux où ils ont
-vécu avec elle. Ce fut sans doute ce sentiment qui,
-quelques jours après les événements de la Pâque,
-porta les disciples à regagner la Galilée. Dès le
-moment de l'arrestation de Jésus, et immédiatement
-après sa mort, il est probable que plusieurs avaient
-déjà pris le chemin des provinces du Nord. Au moment
-de la résurrection, un bruit s'était répandu
-d'après lequel c'était en Galilée qu'on le reverrait.
-Quelques-unes des femmes qui avaient été au tombeau
-revinrent en disant que l'ange leur avait dit que
-Jésus les avait déjà précédées en Galilée<a name="FNanchor_1_116" id="FNanchor_1_116"></a><a href="#Footnote_1_116" class="fnanchor">[1]</a>. D'autres
-disaient que c'était Jésus qui avait ordonné de s'y
-<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span>rendre<a name="FNanchor_2_117" id="FNanchor_2_117"></a><a href="#Footnote_2_117" class="fnanchor">[2]</a>. Parfois on croyait même se souvenir qu'il
-l'avait dit de son vivant<a name="FNanchor_3_118" id="FNanchor_3_118"></a><a href="#Footnote_3_118" class="fnanchor">[3]</a>. Ce qu'il y a de certain,
-c'est qu'au bout de quelques jours, peut-être après
-l'achèvement complet des fêtes de Pâques, les disciples
-crurent avoir un commandement de retourner
-dans leur patrie, et y retournèrent en effet<a name="FNanchor_4_119" id="FNanchor_4_119"></a><a href="#Footnote_4_119" class="fnanchor">[4]</a>. Peut-être
-les visions commençaient-elles à se ralentir à Jérusalem.
-Une sorte de nostalgie s'empara d'eux. Les
-courtes apparitions de Jésus n'étaient pas suffisantes
-pour compenser le vide énorme laissé par son absence.
-Ils songeaient avec un sentiment mélancolique
-au lac et à ces belles montagnes où ils avaient goûté
-le royaume de Dieu<a name="FNanchor_5_120" id="FNanchor_5_120"></a><a href="#Footnote_5_120" class="fnanchor">[5]</a>. Les femmes surtout voulaient
-à tout prix retourner dans le pays où elles avaient
-joui de tant de bonheur. Il faut observer que
-l'ordre de partir venait surtout d'elles<a name="FNanchor_6_121" id="FNanchor_6_121"></a><a href="#Footnote_6_121" class="fnanchor">[6]</a>. Cette ville
-<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>odieuse leur pesait; elles aspiraient à revoir la terre
-où elles avaient possédé celui qu'elles aimaient, bien
-sures d'avance de l'y rencontrer encore.
-</p>
-<p>
-La plupart des disciples partirent donc pleins de
-joie et d'espérance, peut-être en compagnie de la
-caravane qui ramenait les pèlerins de la fête de Pâques.
-Ce qu'ils espéraient trouver en Galilée, ce
-n'étaient pas seulement des visions passagères, c'était
-Jésus lui-même d'une manière continue, comme cela
-avait lieu avant sa mort. Une immense attente remplissait
-leurs âmes. Allait-il renouveler le royaume
-d'Israël, fonder définitivement le règne de Dieu, et,
-comme on disait, «révéler sa justice<a name="FNanchor_7_122" id="FNanchor_7_122"></a><a href="#Footnote_7_122" class="fnanchor">[7]</a>»? Tout était
-possible. Ils se représentaient déjà les riants paysages
-où ils avaient joui de lui. Plusieurs croyaient qu'il
-leur avait donné rendez-vous sur une montagne<a name="FNanchor_8_123" id="FNanchor_8_123"></a><a href="#Footnote_8_123" class="fnanchor">[8]</a>,
-probablement celle-là même à laquelle se rattachaient
-leurs plus doux souvenirs. Jamais sans doute
-voyage ne fut plus joyeux. C'étaient tous leurs rêves
-de bonheur qui étaient à la veille de se réaliser.
-Ils allaient le revoir!
-</p>
-<p>
-Ils le revirent en effet. A peine rendus à leurs
-paisibles chimères, ils se crurent en pleine période
-évangélique. On était vers la fin du mois d'avril.
-<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>La terre alors est parsemée d'anémones rouges,
-qui sont probablement ces «lis des champs» dont
-Jésus aimait à tirer ses comparaisons. A chaque
-pas, on retrouvait ses paroles, comme attachées
-aux mille accidents du chemin. Voici l'arbre, la
-fleur, la semence, dont il prit sa parabole; voici
-la colline où il tint ses plus touchants discours;
-voici la barque où il enseigna. C'était comme un
-beau rêve recommencé, comme une illusion évanouie
-puis retrouvée. L'enchantement sembla renaître. Le
-doux «royaume de Dieu» galiléen reprit son cours.
-Cet air transparent, ces matinées sur la rive ou sur
-la montagne, ces nuits passées sur le lac en gardant
-les filets, se retrouvèrent pleines de visions.
-Ils le voyaient partout où ils avaient vécu avec lui.
-Sans doute, ce n'était pas la joie de la jouissance
-à toute heure. Parfois le lac devait leur paraître bien
-solitaire. Mais le grand amour se contente de peu
-de chose. Si tous tant que nous sommes, une fois
-par an, à la dérobée, durant un instant assez long
-pour échanger deux paroles, nous pouvions revoir
-les personnes aimées que nous avons perdues, la
-mort ne serait plus la mort!
-</p>
-<p>
-Tel était l'état d'âme de la troupe fidèle, dans
-cette courte période où le christianisme sembla revenir
-un moment à son berceau pour lui dire un éternel
-<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span>adieu. Les principaux disciples, Pierre, Thomas,
-Nathanaël, les fils de Zébédée, se retrouvèrent sur
-le bord du lac et désormais vécurent ensemble<a name="FNanchor_9_124" id="FNanchor_9_124"></a><a href="#Footnote_9_124" class="fnanchor">[9]</a>; ils
-avaient repris leur ancien état de pêcheurs, à Bethsaïda
-ou à Capharnahum. Les femmes galiléennes
-étaient sans doute avec eux. Elles avaient poussé
-plus que personne à ce retour, qui était pour elles
-un besoin de cœur. Ce fut leur dernier acte dans la
-fondation du christianisme. A partir de ce moment,
-on ne les voit plus paraître. Fidèles à leur amour,
-elles ne voulurent plus quitter le pays où elles avaient
-goûté leur grande joie<a name="FNanchor_10_125" id="FNanchor_10_125"></a><a href="#Footnote_10_125" class="fnanchor">[10]</a>. On les oublia vite, et, comme
-le christianisme galiléen n'eut guère de postérité, leur
-souvenir se perdit complètement dans certaines branches
-de la tradition. Ces touchantes démoniaques,
-ces pécheresses converties, ces vraies fondatrices du
-christianisme, Marie de Magdala, Marie Cléophas,
-Jeanne, Susanne, passèrent à l'état de saintes délaissées.
-Saint Paul ne les connaît pas<a name="FNanchor_11_126" id="FNanchor_11_126"></a><a href="#Footnote_11_126" class="fnanchor">[11]</a>. La foi qu'elles
-<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>avaient créée les mit presque dans l'ombre. Il faut
-descendre jusqu'au moyen âge pour que justice leur
-soit rendue; l'une d'elles, Marie-Madeleine, reprend
-alors sa place capitale dans le ciel chrétien.
-</p>
-<p>
-Les visions au bord du lac paraissent avoir été
-assez fréquentes. Sur ces flots où ils avaient touché
-Dieu, comment les disciples n'eussent-ils pas revu
-leur divin ami? Les plus simples circonstances le leur
-rendaient. Une fois, ils avaient ramé toute la nuit
-sans prendre un seul poisson; tout à coup les filets
-se remplissent; ce fut un miracle. Il leur sembla
-que quelqu'un leur avait dit de terre: «Jetez vos
-filets à droite.» Pierre et Jean se regardèrent:
-«C'est le Seigneur,» dit Jean. Pierre, qui était
-nu, se couvrit à la hâte de sa tunique et se jeta à
-la mer pour aller rejoindre l'invisible conseiller<a name="FNanchor_12_127" id="FNanchor_12_127"></a><a href="#Footnote_12_127" class="fnanchor">[12]</a>.&mdash;D'autres
-fois, Jésus venait prendre part à leurs simples
-repas. Un jour, à l'issue de la pêche, ils furent
-surpris de trouver les charbons allumés, un poisson
-posé dessus et du pain à côté. Un vif souvenir de leurs
-festins du temps passé leur traversa l'esprit. Le pain
-et le poisson en faisaient toujours une partie essentielle.
-Jésus avait l'habitude de leur en offrir. Ils
-<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>furent persuadés, après le repas, que Jésus s'était
-assis à côté d'eux et leur avait présenté de ces mets,
-déjà devenus pour eux eucharistiques et sacrés<a name="FNanchor_13_128" id="FNanchor_13_128"></a><a href="#Footnote_13_128" class="fnanchor">[13]</a>.
-</p>
-<p>
-C'était surtout Jean et Pierre qui étaient favorisés
-de ces intimes entretiens avec le fantôme bien-aimé.
-Un jour, Pierre, en songe peut-être (mais
-que dis-je! leur vie sur ces bords n'était-elle pas un
-songe perpétuel?), crut entendre Jésus lui demander:
-«M'aimes-tu?» La question se renouvela trois fois.
-Pierre, tout possédé d'un sentiment tendre et triste,
-s'imaginait répondre: «Oh! oui, Seigneur, tu sais
-que je t'aime;» et, à chaque fois, l'apparition disait:
-<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>«Pais mes brebis<a name="FNanchor_14_129" id="FNanchor_14_129"></a><a href="#Footnote_14_129" class="fnanchor">[14]</a>.» Une autre fois, Pierre fit à
-Jean la confidence d'un songe étrange. Il avait rêvé
-qu'il se promenait avec le maître. Jean venait par
-derrière à quelques pas. Jésus lui parla en termes
-très-obscurs, qui semblaient lui annoncer la prison
-ou une mort violente, et lui répéta à diverses
-reprises: «Suis-moi.» Pierre alors, montrant
-du doigt Jean qui les suivait, demanda: «Seigneur,
-et celui-là?&mdash;Celui-là, dit Jésus, si je
-veux qu'il reste, jusqu'à ce que je vienne, que t'importe?
-Suis-moi.» Après le supplice de Pierre,
-Jean se rappela ce rêve, et y vit une prédiction du
-genre de mort de son ami. Il le raconta à ses disciples;
-ceux-ci crurent y trouver l'assurance que leur
-maître ne mourrait pas avant l'avénement final de
-Jésus<a name="FNanchor_15_130" id="FNanchor_15_130"></a><a href="#Footnote_15_130" class="fnanchor">[15]</a>.
-</p>
-<p>
-Ces grands rêves mélancoliques, ces entretiens sans
-cesse interrompus et recommencés avec le mort chéri
-remplissaient les jours, et les mois. La sympathie de
-la Galilée pour le prophète que les Hiérosolymites
-avaient mis à mort s'était réveillée. Plus de cinq
-cents personnes étaient déjà groupées autour du
-souvenir de Jésus<a name="FNanchor_16_131" id="FNanchor_16_131"></a><a href="#Footnote_16_131" class="fnanchor">[16]</a>. A défaut du maître perdu,
-<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>elles obéissaient à ses disciples les plus autorisés,
-surtout à Pierre. Un jour qu'à la suite de leurs chefs
-spirituels, les Galiléens fidèles étaient montés sur une
-de ces montagnes où Jésus les avait souvent conduits,
-ils crurent encore le voir. L'air sur ces hauteurs est
-plein d'étranges miroitements. La même illusion qui
-autrefois avait eu lieu pour les disciples les plus
-intimes<a name="FNanchor_17_132" id="FNanchor_17_132"></a><a href="#Footnote_17_132" class="fnanchor">[17]</a> se produisit encore. La foule assemblée
-s'imagina voir le spectre divin se dessiner dans
-l'éther; tous tombèrent sur la face et adorèrent<a name="FNanchor_18_133" id="FNanchor_18_133"></a><a href="#Footnote_18_133" class="fnanchor">[18]</a>.
-Le sentiment qu'inspire le clair horizon de ces montagnes
-est l'idée de l'ampleur du monde avec l'envie
-de le conquérir. Sur un des pics environnants, Satan,
-montrant de la main à Jésus les royaumes de la terre
-et toute leur gloire, les lui avait, disait-on, proposés,
-s'il voulait s'incliner devant lui. Cette fois, ce fut Jésus
-qui, du haut des sommets sacrés, montra à ses disciples
-la terre entière et leur assura l'avenir. Ils descendirent
-de la montagne persuadés que le fils de Dieu
-leur avait donné l'ordre de convertir le genre humain
-et avait promis d'être avec eux jusqu'à la fin des siècles.
-Une ardeur étrange, un feu divin, les remplissait
-au sortir de ces entretiens. Ils se regardaient
-<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>comme les missionnaires du monde, capables de tous
-les prodiges. Saint Paul vit plusieurs de ceux qui
-assistèrent à cette scène extraordinaire. Après vingt-cinq
-ans, leur impression était encore aussi forte et
-aussi vive que le premier jour<a name="FNanchor_19_134" id="FNanchor_19_134"></a><a href="#Footnote_19_134" class="fnanchor">[19]</a>.
-</p>
-<p>
-Près d'un an s'écoula dans cette vie suspendue
-entre le ciel et la terre<a name="FNanchor_20_135" id="FNanchor_20_135"></a><a href="#Footnote_20_135" class="fnanchor">[20]</a>. Le charme, loin de décroître,
-<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>augmentait. C'est le propre des grandes et saintes
-choses, de grandir et de se purifier toujours. Le sentiment
-d'une personne aimée qu'on a perdue est bien
-plus fécond à distance qu'au lendemain de la mort.
-Plus on s'éloigne, plus ce sentiment devient énergique.
-La tristesse qui d'abord s'y mêlait et, en un sens,
-l'amoindrissait, se change en piété sereine. L'image
-du défunt se transfigure, s'idéalise, devient l'âme
-de la vie, le principe de toute action, la source
-de toute joie, l'oracle que l'on consulte, la consolation
-qu'on cherche aux moments d'abattement. La
-mort est la condition de toute apothéose. Jésus, si
-aimé durant sa vie, le fut ainsi plus encore après
-son dernier soupir, ou plutôt son dernier soupir devînt
-le commencement de sa véritable vie au sein de
-son Église. Il devint l'ami intérieur, le confident, le
-compagnon de voyage, celui qui, au détour de la
-route, se joint à vous, vous suit, s'attable avec
-<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>vous, et se fait connaître en s'évanouissant<a name="FNanchor_21_136" id="FNanchor_21_136"></a><a href="#Footnote_21_136" class="fnanchor">[21]</a>. Le
-manque absolu de rigueur scientifique dans l'esprit
-des nouveaux croyants faisait qu'on ne se posait aucune
-question sur la nature de son existence. On se
-le représentait comme impassible, doué d'un corps
-subtil, traversant les cloisons opaques, tantôt visible,
-tantôt invisible, mais toujours vivant. Quelquefois,
-on pensait que son corps n'avait aucune matière,
-qu'il était une pure ombre ou apparence<a name="FNanchor_22_137" id="FNanchor_22_137"></a><a href="#Footnote_22_137" class="fnanchor">[22]</a>. D'autres
-fois, on lui prêtait de la matérialité, de la chair, des
-os; par un scrupule naïf, et comme si l'hallucination
-eût voulu se précautionner contre elle-même, on le
-faisait boire, manger; on voulait qu'il se fût laissé
-palper<a name="FNanchor_23_138" id="FNanchor_23_138"></a><a href="#Footnote_23_138" class="fnanchor">[23]</a>. Les idées flottaient sur ce point dans le
-vague le plus complet.
-</p>
-<p>
-A peine avons-nous songé jusqu'ici à poser une
-question oiseuse et insoluble. Pendant que Jésus ressuscitait
-de la vraie manière, c'est-à-dire dans le
-cœur de ceux qui l'aimaient, pendant que la conviction
-inébranlable des apôtres se formait et que
-la foi du monde se préparait, en quel endroit les
-<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>vers consumaient-ils le corps inanimé qui avait été,
-le samedi soir, déposé au sépulcre? On ignorera
-toujours ce détail; car, naturellement, les traditions
-chrétiennes ne peuvent rien nous apprendre
-là-dessus. C'est l'esprit qui vivifie; la chair n'est
-rien<a name="FNanchor_24_139" id="FNanchor_24_139"></a><a href="#Footnote_24_139" class="fnanchor">[24]</a>. La résurrection fut le triomphe de l'idée sur
-la réalité. Une fois l'idée entrée dans son immortalité,
-qu'importe le corps?
-</p>
-<p>
-Vers l'an 80 ou 85, quand le texte actuel du premier
-Évangile reçut ses dernières additions, les Juifs
-avaient déjà à cet égard une opinion arrêtée<a name="FNanchor_25_140" id="FNanchor_25_140"></a><a href="#Footnote_25_140" class="fnanchor">[25]</a>.
-A les en croire, les disciples seraient venus pendant
-la nuit et auraient volé le corps. La conscience
-chrétienne s'alarma de ce bruit, et, pour couper court
-à une telle objection, elle imagina la circonstance des
-gardiens et du sceau apposé au sépulcre<a name="FNanchor_26_141" id="FNanchor_26_141"></a><a href="#Footnote_26_141" class="fnanchor">[26]</a>. Cette circonstance,
-ne se trouvant que dans le premier Évangile,
-mêlée à des légendes d'une autorité très-faible<a name="FNanchor_27_142" id="FNanchor_27_142"></a><a href="#Footnote_27_142" class="fnanchor">[27]</a>,
-n'est nullement admissible<a name="FNanchor_28_143" id="FNanchor_28_143"></a><a href="#Footnote_28_143" class="fnanchor">[28]</a>. Mais l'explication des
-Juifs, quoique irréfutable, est loin de satisfaire à tout.
-<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>On ne peut guère admettre que ceux qui ont si fortement
-cru Jésus ressuscité soient ceux-là mêmes
-qui avaient enlevé le corps. Quelque peu précise
-que fût la réflexion chez de tels hommes, on imagine
-à peine une si étrange illusion. Il faut se souvenir
-que la petite Église à ce moment était complètement
-dispersée. Il n'y avait nulle entente, nulle centralisation,
-nulle publicité régulière. Les croyances
-naissaient éparses, puis se rejoignaient comme elles
-pouvaient. Les contradictions entre les récits qui nous
-restent sur les incidents du dimanche matin prouvent
-que les bruits se répandirent par des canaux très-divers,
-et qu'on ne se soucia pas beaucoup de se
-mettre d'accord. Il est possible que le corps ait été
-enlevé par quelques-uns des disciples, et transporté
-par eux en Galilée<a name="FNanchor_29_144" id="FNanchor_29_144"></a><a href="#Footnote_29_144" class="fnanchor">[29]</a>. Les autres, restés à Jérusalem,
-n'auront pas eu connaissance du fait. D'un autre côté,
-les disciples qui auront emporté le corps en Galilée
-n'auront eu d'abord aucune connaissance des récits
-qui se formèrent à Jérusalem, si bien que la croyance
-à la résurrection se sera formée derrière eux et les
-aura surpris ensuite. Ils n'auront pas réclamé, et,
-l'eussent-ils fait, cela n'eût rien dérangé. Quand il
-s'agit de miracles, une rectification tardive est non
-<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>avenue<a name="FNanchor_30_145" id="FNanchor_30_145"></a><a href="#Footnote_30_145" class="fnanchor">[30]</a>. Jamais une difficulté matérielle n'empêche
-un sentiment de se développer et de créer les fictions
-dont il a besoin<a name="FNanchor_31_146" id="FNanchor_31_146"></a><a href="#Footnote_31_146" class="fnanchor">[31]</a>. Dans l'histoire récente du miracle
-de la Salette, l'erreur a été démontrée jusqu'à l'évidence<a name="FNanchor_32_147" id="FNanchor_32_147"></a><a href="#Footnote_32_147" class="fnanchor">[32]</a>;
-cela n'empêche pas la basilique de s'élever
-et la foi d'accourir.
-</p>
-<p>
-<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>Il est permis de supposer aussi que la disparition du
-corps fut le fait des Juifs. Peut-être crurent-ils par
-là prévenir les scènes tumultueuses qui pouvaient se
-produire sur le cadavre d'un homme aussi populaire
-que Jésus. Peut-être voulurent-ils empêcher qu'on
-ne lui fît des funérailles bruyantes ou qu'on n'élevât
-un tombeau à ce juste. Enfin, qui sait si la disparition
-du cadavre ne fut pas le fait du propriétaire
-du jardin ou du jardinier<a name="FNanchor_33_148" id="FNanchor_33_148"></a><a href="#Footnote_33_148" class="fnanchor">[33]</a>? Ce propriétaire, selon
-toutes les vraisemblances<a name="FNanchor_34_149" id="FNanchor_34_149"></a><a href="#Footnote_34_149" class="fnanchor">[34]</a>, était étranger à la secte.
-On choisit son caveau parce qu'il était le plus voisin
-du Golgotha et parce qu'on était pressé<a name="FNanchor_35_150" id="FNanchor_35_150"></a><a href="#Footnote_35_150" class="fnanchor">[35]</a>. Peut-être
-fut-il mécontent de cette prise de possession, et fit-il
-enlever le cadavre. A vrai dire, les détails, rapportés
-par le quatrième Évangile, des linceuls laissés dans
-le caveau, et du suaire plié soigneusement à part
-dans un coin<a name="FNanchor_36_151" id="FNanchor_36_151"></a><a href="#Footnote_36_151" class="fnanchor">[36]</a>, ne s'accordent guère avec une telle
-hypothèse. Cette dernière circonstance ferait supposer
-qu'une main de femme s'était glissée là<a name="FNanchor_37_152" id="FNanchor_37_152"></a><a href="#Footnote_37_152" class="fnanchor">[37]</a>. Les
-<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span>cinq récits de la visite des femmes au tombeau sont
-si confus et si embarrassés, qu'il nous est certes fort
-loisible de supposer qu'ils cachent quelque malentendu.
-La conscience féminine, dominée par la
-passion, est capable des illusions les plus bizarres.
-Souvent elle est complice de ses propres rêves<a name="FNanchor_38_153" id="FNanchor_38_153"></a><a href="#Footnote_38_153" class="fnanchor">[38]</a>.
-Pour amener ces sortes d'incidents considérés comme
-merveilleux, personne ne trompe délibérément; mais
-tout le monde, sans y penser, est amené à conniver.
-Marie de Magdala avait été, selon le langage du
-temps, «possédée de sept démons<a name="FNanchor_39_154" id="FNanchor_39_154"></a><a href="#Footnote_39_154" class="fnanchor">[39]</a>». Il faut tenir
-compte en tout ceci du peu de précision d'esprit des
-femmes d'Orient, de leur défaut absolu d'éducation
-et de la nuance particulière de leur sincérité. La conviction
-exaltée rend impossible tout retour sur soi-même.
-Quand on voit le ciel partout, on est amené
-à se mettre par moments à la place du ciel.
-</p>
-<p>
-Tirons le voile sur ces mystères. Dans les états de
-crise religieuse, tout étant considéré comme divin,
-les plus grands effets peuvent sortir des causes les
-plus mesquines. Si nous étions témoins des faits
-étranges qui sont à l'origine de toutes les œuvres de
-foi, nous y verrions des circonstances qui ne nous
-<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span>paraîtraient pas en proportion avec l'importance des
-résultats, d'autres qui nous feraient sourire. Nos
-vieilles cathédrales comptent entre les plus belles
-choses du monde; on ne peut y entrer sans être en
-quelque sorte ivre de l'infini. Or, ces splendides merveilles
-sont presque toujours l'épanouissement de quelque
-petite supercherie. Et qu'importe en définitive?
-Le résultat seul compte en pareille matière. La foi
-purifie tout. L'incident matériel qui a fait croire à la
-résurrection n'a pas été la cause véritable de la résurrection.
-Ce qui a ressuscité Jésus, c'est l'amour. Cet
-amour fut si puissant qu'un petit hasard suffit pour
-élever l'édifice de la foi universelle. Si Jésus avait été
-moins aimé, si la foi à la résurrection avait eu moins
-de raison de s'établir, ces sortes de hasards auraient
-eu beau se produire; il n'en serait rien sorti. Un
-grain de sable amène la chute d'une montagne, quand
-le moment de tomber est venu pour la montagne. Les
-plus grandes choses viennent à la fois de causes très-grandes
-et très-petites. Les grandes causes sont
-seules réelles; les petites ne font que déterminer la
-production d'un effet qui était déjà depuis longtemps
-préparé.
-</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_116" id="Footnote_1_116"></a><a href="#FNanchor_1_116"><span class="label">[1]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 7; Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_117" id="Footnote_2_117"></a><a href="#FNanchor_2_117"><span class="label">[2]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_118" id="Footnote_3_118"></a><a href="#FNanchor_3_118"><span class="label">[3]</span></a> <i>Ibid</i>., <span class="smcap">xxvi</span>, 32; Marc, <span class="smcap">xiv</span>, 28.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_119" id="Footnote_4_119"></a><a href="#FNanchor_4_119"><span class="label">[4]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 16; Jean, <span class="smcap">xxi</span>.&mdash;Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 49, 50, 52 et les
-<i>Actes</i>, <span class="smcap">i</span>, 3&ndash;4, sont ici en contradiction flagrante avec Marc, <span class="smcap">xvi</span>,
-1&ndash;8, et Matthieu. La seconde finale de Marc (<span class="smcap">xvi</span>, 9 et suiv.), et
-même les deux autres qui ne font pas partie du texte reçu (voir
-ci-dessus, p. 7), paraissent conçues dans le système de Luc.
-Mais cela ne peut prévaloir contre l'accord d'une partie de la tradition
-synoptique avec le quatrième Évangile et même, indirectement,
-avec Paul (I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5&ndash;8) sur ce point.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_120" id="Footnote_5_120"></a><a href="#FNanchor_5_120"><span class="label">[5]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 16.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_121" id="Footnote_6_121"></a><a href="#FNanchor_6_121"><span class="label">[6]</span></a> <i>Ibid</i>., <span class="smcap">xxviii</span>, 7; Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_122" id="Footnote_7_122"></a><a href="#FNanchor_7_122"><span class="label">[7]</span></a> Finale de Marc, dans saint Jérôme, <i>Adv. Pelag.</i>, II.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_123" id="Footnote_8_123"></a><a href="#FNanchor_8_123"><span class="label">[8]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 4 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_124" id="Footnote_9_124"></a><a href="#FNanchor_9_124"><span class="label">[9]</span></a> Jean, <span class="smcap">xxi</span>, 2 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_125" id="Footnote_10_125"></a><a href="#FNanchor_10_125"><span class="label">[10]</span></a> L'auteur des <i>Actes</i>, <span class="smcap">i</span>, 14, les place à Jérusalem lors de l'ascension.
-Mais cela tient à son parti systématique (Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 49;
-<i>Act</i>., 1&ndash;4) de ne pas admettre de voyage en Galilée après la
-résurrection (système contredit par Matthieu et par Jean). Pour
-être fidèle à ce système, il est obligé de placer l'ascension à Béthanie,
-en quoi il est contredit par toutes les autres traditions.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_126" id="Footnote_11_126"></a><a href="#FNanchor_11_126"><span class="label">[11]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_127" id="Footnote_12_127"></a><a href="#FNanchor_12_127"><span class="label">[12]</span></a> Jean, <span class="smcap">xxi</span>, 1 et suiv. Ce chapitre a été ajouté à l'Évangile
-déjà achevé, comme un post-scriptum. Mais il est de la même
-provenance que le reste.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_128" id="Footnote_13_128"></a><a href="#FNanchor_13_128"><span class="label">[13]</span></a> Jean, <span class="smcap">xxi</span>, 9&ndash;14; comp. Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 41&ndash;43. Jean réunit en une
-seule les deux scènes de la pêche et du repas. Mais Luc groupe
-autrement les choses. En tout cas, si on pèse attentivement les
-versets Jean, <span class="smcap">xxi</span>, 14&ndash;15, on se convaincra que les liaisons de
-Jean sont ici un peu artificielles. Les hallucinations, au moment
-où elles naissent, sont toujours isolées. C'est plus tard qu'on en
-forme des anecdotes suivies. Cette façon de joindre comme consécutifs
-des faits séparés par des mois et des semaines se voit
-d'une manière frappante en comparant entre eux deux passages
-du même écrivain, Luc, Évang., <span class="smcap">xxiv</span>, fin, et <i>Actes</i>, <span class="smcap">i</span>, commencement.
-D'après le premier passage, Jésus serait monté au ciel le
-jour même de la résurrection; or, d'après le second, il y eut un
-intervalle de quarante jours. Si l'on prenait aussi à la rigueur
-Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 9&ndash;20, l'ascension aurait eu lieu le soir de la résurrection.
-Rien ne prouve mieux que la contradiction de Luc dans ces
-deux passages combien les rédacteurs des écrits évangéliques tenaient
-peu aux sutures de leurs récits.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_129" id="Footnote_14_129"></a><a href="#FNanchor_14_129"><span class="label">[14]</span></a> Jean, <span class="smcap">xxi</span>, 15 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_130" id="Footnote_15_130"></a><a href="#FNanchor_15_130"><span class="label">[15]</span></a> <i>Ibid</i>., <span class="smcap">xxi</span>, 18 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_131" id="Footnote_16_131"></a><a href="#FNanchor_16_131"><span class="label">[16]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_132" id="Footnote_17_132"></a><a href="#FNanchor_17_132"><span class="label">[17]</span></a> Transfiguration.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_133" id="Footnote_18_133"></a><a href="#FNanchor_18_133"><span class="label">[18]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 16&ndash;20; I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 6. Comparez Marc, <span class="smcap">xvi</span>,
-15 et suiv.; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 44 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_134" id="Footnote_19_134"></a><a href="#FNanchor_19_134"><span class="label">[19]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_135" id="Footnote_20_135"></a><a href="#FNanchor_20_135"><span class="label">[20]</span></a> Jean ne limite pas la durée de la vie d'outre-tombe de Jésus.
-Il paraît la supposer assez longue. Selon Matthieu, elle n'aurait
-duré que le temps nécessaire pour faire le voyage de Galilée et se
-rendre à la montagne indiquée par Jésus. Selon la première finale
-inachevée de Marc (<span class="smcap">xvi</span>, 1&ndash;8), les choses se seraient passées, ce
-semble, comme dans Matthieu. Selon la seconde finale (<span class="smcap">xvi</span>, 9&ndash;20),
-selon d'autres (voir ci-dessus, p. 7, note 1), et selon l'Évangile
-de Luc, la vie d'outre-tombe semblerait n'avoir duré qu'un jour.
-Paul (I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5&ndash;8), d'accord avec le quatrième Évangile, la prolonge
-durant des années, puisqu'il donne sa vision, laquelle eut
-lieu cinq ou six ans au moins après la mort de Jésus, comme la
-dernière des apparitions. La circonstance des «cinq cents frères»
-conduit à la même supposition, car il ne semble pas qu'au lendemain
-de la mort de Jésus, le groupe de ses amis fût assez compacte
-pour fournir une telle assemblée (<i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 15). Plusieurs
-sectes gnostiques, en particulier les valentiniens et les séthiens,
-évaluaient la durée des apparitions à dix-huit mois, et même fondaient
-là-dessus des théories mystiques (Irénée, <i>Adv. hær.</i>, I, <span class="smcap">iii</span>,
-2; <span class="smcap">xxx</span>, 14). Seul, l'auteur des <i>Actes</i> (<span class="smcap">i</span>, 3) fixe la durée de la
-vie d'outre-tombe de Jésus à quarante jours. Mais c'est là une
-bien faible autorité, surtout si l'on remarque qu'elle se rattache
-à un système erroné (Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 49, 50, 52; <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 4, 12),
-d'après lequel toute la vie d'outre-tombe se serait passée à Jérusalem
-ou aux environs. Le nombre quarante est symbolique (le
-peuple passe quarante ans au désert; Moïse, quarante jours au
-Sinaï; Élie et Jésus jeûnent quarante jours, etc.). Quant à la forme
-de récit adoptée par l'auteur des douze derniers versets du second
-Évangile et par l'auteur du troisième Évangile, forme d'après laquelle
-les circonstances sont serrées en un jour, voir ci-dessus,
-p. <a href="#Page_33">33</a>, note. L'autorité de Paul, la plus ancienne et la plus forte
-de toutes, corroborant celle du quatrième Évangile, qui offre pour
-cette partie de l'histoire évangélique le plus de suite et de vraisemblance,
-nous parait fournir un argument décisif.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_136" id="Footnote_21_136"></a><a href="#FNanchor_21_136"><span class="label">[21]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 31.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_137" id="Footnote_22_137"></a><a href="#FNanchor_22_137"><span class="label">[22]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 19, 26.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_138" id="Footnote_23_138"></a><a href="#FNanchor_23_138"><span class="label">[23]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 9; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 37 et suiv.; Jean, <span class="smcap">xx</span>, 27 et
-suiv.; <span class="smcap">xxi</span>, 5 et suiv.; Évangile des hébreux, dans saint Ignace,
-épitre aux Smyrniens, 3, et dans saint Jérôme, <i>De viris illustribus</i>,
-16.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_139" id="Footnote_24_139"></a><a href="#FNanchor_24_139"><span class="label">[24]</span></a> Jean, <span class="smcap">vi</span>, 64.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_140" id="Footnote_25_140"></a><a href="#FNanchor_25_140"><span class="label">[25]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 11&ndash;15; Justin, <i>Dial. cum Tryph.</i>, 17, 108.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_141" id="Footnote_26_141"></a><a href="#FNanchor_26_141"><span class="label">[26]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxvii</span>, 62&ndash;66; <span class="smcap">xxviii</span>, 4, 11&ndash;15.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_142" id="Footnote_27_142"></a><a href="#FNanchor_27_142"><span class="label">[27]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xxviii</span>, 2 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_143" id="Footnote_28_143"></a><a href="#FNanchor_28_143"><span class="label">[28]</span></a> Les Juifs sont censés, Matth., <span class="smcap">xxvii</span>, 63, savoir que Jésus a
-prédit qu'il ressusciterait. Mais les disciples mêmes de Jésus n'avaient
-à cet égard aucune idée précise. Voir ci-dessus, p. <a href="#Page_1">1</a>, note.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_144" id="Footnote_29_144"></a><a href="#FNanchor_29_144"><span class="label">[29]</span></a> Le vague sentiment de ceci peut se retrouver dans Matthieu,
-<span class="smcap">xxvi</span>, 32; <span class="smcap">xxviii</span>, 7, 10; Marc, <span class="smcap">xiv</span>, 28; <span class="smcap">xvi</span>, 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_145" id="Footnote_30_145"></a><a href="#FNanchor_30_145"><span class="label">[30]</span></a> Cela s'est vu pour les miracles de la Salette et de Lourdes.&mdash;Une
-des manières les plus ordinaires dont se forme la légende
-miraculeuse est celle-ci. Un saint personnage passe pour faire des
-guérisons. On lui amène un malade, qui, par suite de l'émotion,
-se trouve soulagé. Le lendemain, on répète à dix lieues à la ronde
-qu'il y a eu miracle. Le malade meurt cinq ou six jours après;
-personne n'en parle, si bien que, à l'heure où l'on enterre le défunt,
-on raconte avec admiration sa guérison à quarante lieues de
-là.&mdash;Le mot prêté au philosophe grec devant les <i>ex-voto</i> de
-Samothrace (Diog. Laërte, VI, <span class="smcap">ii</span>, 59) est aussi d'une parfaite
-justesse.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_146" id="Footnote_31_146"></a><a href="#FNanchor_31_146"><span class="label">[31]</span></a> Un phénomène de ce genre, et des plus frappants, se passe
-chaque année à Jérusalem. Les grecs orthodoxes prétendent que
-le feu qui s'allume spontanément au saint sépulcre le samedi
-saint de leur Pâque efface les péchés de ceux qui le promènent sur
-leur figure, et ne brûle pas. Des milliers de pélerins en font
-l'expérience et savent fort bien que ce feu brûle (les contorsions
-qu'ils font, jointes à l'odeur, le prouvent suffisamment). Néanmoins,
-il ne s'est jamais trouvé personne pour contredire la
-croyance de l'Église orthodoxe. Ce serait avouer qu'on a manqué
-de foi, qu'on a été indigne du miracle, et reconnaître, ô ciel! que
-les latins sont la vraie Église; car ce miracle est tenu des grecs
-pour la meilleure preuve que leur Église est la seule bonne.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_147" id="Footnote_32_147"></a><a href="#FNanchor_32_147"><span class="label">[32]</span></a> Affaire de la Salette, devant le tribunal civil de Grenoble
-(arrêt du 2 mai 1855), et devant la cour de Grenoble (arrêt du
-6 mai 1857), plaidoiries de MM. Jules Favre et Bethmont, etc.,
-recueillies par J. Sabbatier (Grenoble, Vellot, 1857).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_148" id="Footnote_33_148"></a><a href="#FNanchor_33_148"><span class="label">[33]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 15, renfermerait-il une lueur de ceci?</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_149" id="Footnote_34_149"></a><a href="#FNanchor_34_149"><span class="label">[34]</span></a> Voir ci-dessus, p. 7&ndash;8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_150" id="Footnote_35_150"></a><a href="#FNanchor_35_150"><span class="label">[35]</span></a> Jean le dit expressément, <span class="smcap">xix</span>, 41&ndash;42.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_151" id="Footnote_36_151"></a><a href="#FNanchor_36_151"><span class="label">[36]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 6&ndash;7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_152" id="Footnote_37_152"></a><a href="#FNanchor_37_152"><span class="label">[37]</span></a> On songe involontairement à Marie de Béthanie, qui, en effet,
-n'a pas de rôle indiqué le dimanche matin. Voir <i>Vie de Jésus</i>,
-p. 341 et suiv.; 359 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_153" id="Footnote_38_153"></a><a href="#FNanchor_38_153"><span class="label">[38]</span></a> Celse faisait déjà sur ce sujet d'excellentes observations critiques
-(dans Origène, <i>Contra Celsum</i>, II, 55).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_154" id="Footnote_39_154"></a><a href="#FNanchor_39_154"><span class="label">[39]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 9; Luc, <span class="smcap">viii</span>, 2.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">RETOUR DES APÔTRES A JÉRUSALEM.&mdash;FIN DE LA PÉRIODE
-DES APPARITIONS.</span></h2>
-
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 34]</span>
-Les apparitions, cependant, ainsi qu'il arrive dans
-les mouvements de crédulité enthousiaste, commençaient
-à se ralentir. Les imaginations populaires ressemblent
-aux maladies contagieuses; elles s'émoussent
-vite et changent de forme. L'activité des âmes
-ardentes se tournait déjà d'un autre côté. Ce qu'on
-croyait entendre de la bouche du cher ressuscité,
-c'était l'ordre d'aller devant soi, de prêcher, de convertir
-le monde. Par où commencer? Naturellement
-par Jérusalem<a name="FNanchor_1_155" id="FNanchor_1_155"></a><a href="#Footnote_1_155" class="fnanchor">[1]</a>. Le retour à Jérusalem fut donc résolu
-par ceux qui à ce moment dirigeaient la secte.
-Comme ces voyages se faisaient d'ordinaire en caravane,
-à l'époque des fêtes, on peut supposer avec
-<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span>vraisemblance que le retour dont il s'agit eut lieu
-à la fête des Tabernacles de la fin de l'an 33 ou à
-la Pâque de l'an 34.</p>
-
-<p>La Galilée fut ainsi abandonnée par le christianisme,
-et abandonnée pour toujours. La petite Église
-qui y resta vécut encore sans doute; mais on n'entend
-plus parler d'elle. Elle fut probablement écrasée,
-comme tout le reste, par l'effroyable désastre que
-subit le pays lors de la guerre de Vespasien; les
-débris de la communauté dispersée se réfugièrent
-au delà du Jourdain. Après la guerre, ce ne fut
-pas le christianisme qui se reporta en Galilée; ce
-fut le judaïsme. Au <span class="smcap">ii</span><sup>e</sup>, au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">iv</span><sup>e</sup> siècle, la Galilée
-est un pays tout juif, le centre du judaïsme, le
-pays du Talmud<a name="FNanchor_2_156" id="FNanchor_2_156"></a><a href="#Footnote_2_156" class="fnanchor">[2]</a>. La Galilée ne compta ainsi que
-pour une heure dans l'histoire du christianisme; mais
-ce fut l'heure sainte par excellence; elle donna à la
-religion nouvelle ce qui l'a fait durer, sa poésie,
-son charme pénétrant. «L'Évangile», à la façon
-des synoptiques, fut une œuvre galiléenne. Or, nous
-essayerons de montrer plus tard que «l'Évangile»,
-ainsi entendu, a été la cause principale du succès
-du christianisme et reste la plus sure garantie de son
-avenir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>Il est probable qu'une fraction de la petite école
-qui entourait Jésus dans ses derniers jours était restée
-à Jérusalem. Au moment de la séparation, la croyance
-à la résurrection était déjà établie. Cette croyance se
-développa ainsi des deux côtés avec une physionomie
-sensiblement différente, et telle est sans doute la
-cause des divergences complètes qui se remarquent
-dans les récits des apparitions. Deux traditions, l'une
-galiléenne, l'autre hiérosolymite, s'étaient formées;
-d'après la première, toutes les apparitions (sauf celles
-du premier moment) avaient eu lieu en Galilée; d'après
-la seconde, toutes avaient eu lieu à Jérusalem<a name="FNanchor_3_157" id="FNanchor_3_157"></a><a href="#Footnote_3_157" class="fnanchor">[3]</a>. L'accord
-des deux fractions de la petite Église sur le dogme
-fondamental ne fît naturellement que confirmer la
-croyance commune. On s'embrassa dans la même foi;
-on se redit avec effusion: «Il est ressuscité!» Peut-être
-la joie et l'enthousiasme qui furent la conséquence
-de cette rencontre amenèrent-ils quelques autres visions.
-C'est vers ce temps qu'on peut placer «la vision
-<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span>de Jacques», mentionnée par saint Paul<a name="FNanchor_4_158" id="FNanchor_4_158"></a><a href="#Footnote_4_158" class="fnanchor">[4]</a>. Jacques
-était frère ou du moins parent de Jésus. On ne voit
-pas qu'il ait accompagné Jésus lors de son dernier
-séjour à Jérusalem. Il y vint probablement avec les
-apôtres, lorsque ceux-ci quittèrent la Galilée. Tous
-les grands apôtres avaient eu leur vision; il était
-difficile que ce «frère du Seigneur» n'eût pas la
-sienne. Ce fut, ce semble, une vision eucharistique,
-c'est-à-dire où Jésus apparut prenant et rompant le
-pain<a name="FNanchor_5_159" id="FNanchor_5_159"></a><a href="#Footnote_5_159" class="fnanchor">[5]</a>. Plus tard, les parties de la famille chrétienne
-qui se rattachèrent à Jacques, ceux qu'on appela les
-hébreux, transportèrent cette vision au jour même
-de la résurrection, et voulurent qu'elle eût été la
-première de toutes<a name="FNanchor_6_160" id="FNanchor_6_160"></a><a href="#Footnote_6_160" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
-
-<p>Il est très-remarquable, en effet, que la famille de
-Jésus, dont quelques membres, durant sa vie, avaient
-été incrédules et hostiles à sa mission<a name="FNanchor_7_161" id="FNanchor_7_161"></a><a href="#Footnote_7_161" class="fnanchor">[7]</a>, fait maintenant
-partie de l'Église et y tient une place très-élevée.
-<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>On est porté à supposer que la réconciliation se fit
-durant le séjour des apôtres en Galilée. La célébrité
-qu'avait prise tout à coup le nom de leur parent, ces
-cinq cents personnes qui croyaient en lui et assuraient
-l'avoir vu ressuscité, purent faire impression sur leur
-esprit<a name="FNanchor_8_162" id="FNanchor_8_162"></a><a href="#Footnote_8_162" class="fnanchor">[8]</a>. Dès l'établissement définitif des apôtres à Jérusalem,
-on voit avec eux Marie, mère de Jésus, et les
-frères de Jésus<a name="FNanchor_9_163" id="FNanchor_9_163"></a><a href="#Footnote_9_163" class="fnanchor">[9]</a>. En ce qui concerne Marie, il paraît
-que Jean, croyant obéir en cela à une recommandation
-de son maître, l'avait adoptée et prise avec lui<a name="FNanchor_10_164" id="FNanchor_10_164"></a><a href="#Footnote_10_164" class="fnanchor">[10]</a>. Il la
-ramena peut-être à Jérusalem. Cette femme, dont le
-rôle et le caractère personnels sont restés profondément
-obscurs, prenait dès lors de l'importance. Le mot que
-l'évangéliste met dans la bouche d'une inconnue:
-«Heureux le ventre qui t'a porté et les mamelles
-que tu as sucées!» commençait à se vérifier. Il est
-probable que Marie survécut peu d'années à son
-fils<a name="FNanchor_11_165" id="FNanchor_11_165"></a><a href="#Footnote_11_165" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
-
-<p>Quant aux frères de Jésus, la question est plus obscure.
-<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span>Jésus eut des frères et des sœurs<a name="FNanchor_12_166" id="FNanchor_12_166"></a><a href="#Footnote_12_166" class="fnanchor">[12]</a>. Il semble
-probable cependant que, dans la classe de personnes
-qui s'appelaient «frères du Seigneur», il y eut des
-parents au second degré. La question n'a de gravité
-qu'en ce qui concerne Jacques. Ce Jacques le
-Juste, ou «frère du Seigneur», que nous allons voir
-jouer un très-grand rôle dans les trente premières
-années du christianisme, était-il Jacques, fils d'Alphée,
-qui paraît avoir été cousin germain de Jésus,
-ou un vrai frère de Jésus? Les données, à cet égard,
-sont tout à fait incertaines et contradictoires. Ce que
-nous savons de ce Jacques nous présente de lui une
-image tellement éloignée de celle de Jésus, qu'on répugne
-à croire que deux hommes si différents soient
-nés de la même mère. Si Jésus est le vrai fondateur
-du christianisme, Jacques en fut le plus dangereux
-ennemi; il faillit tout perdre par son esprit étroit.
-Plus tard, on crut certainement que Jacques le Juste
-était un vrai frère de Jésus<a name="FNanchor_13_167" id="FNanchor_13_167"></a><a href="#Footnote_13_167" class="fnanchor">[13]</a>. Mais peut-être s'était-il
-établi à ce sujet quelque confusion.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, les apôtres désormais ne se séparent
-plus que pour des voyages temporaires. Jérusalem
-devient leur centre<a name="FNanchor_14_168" id="FNanchor_14_168"></a><a href="#Footnote_14_168" class="fnanchor">[14]</a>; ils semblent craindre de
-<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>se disperser, et certains traits paraissent révéler chez
-eux la préoccupation d'empêcher un nouveau retour
-en Galilée, lequel eût dissous la petite société. On supposa
-un ordre exprès de Jésus, interdisant de quitter
-Jérusalem, au moins jusqu'aux grandes manifestations
-que l'on attendait<a name="FNanchor_15_169" id="FNanchor_15_169"></a><a href="#Footnote_15_169" class="fnanchor">[15]</a>. Les apparitions devenaient de
-plus en plus rares. On en parlait beaucoup moins, et
-l'on commençait à croire qu'on ne verrait plus le
-maître avant son retour solennel dans les nuées.
-Les imaginations se tournaient avec beaucoup de
-force vers une promesse qu'on supposait que Jésus
-avait faite. Durant sa vie, Jésus, dit-on, avait souvent
-parlé de l'Esprit-Saint, conçu comme une personnification
-de la sagesse divine<a name="FNanchor_16_170" id="FNanchor_16_170"></a><a href="#Footnote_16_170" class="fnanchor">[16]</a>. Il avait promis
-à ses disciples que cet Esprit serait leur force dans
-les combats qu'ils auraient à livrer, leur inspiration
-dans les difficultés, leur avocat, s'ils avaient à parler
-en public. Quand les visions devinrent rares,
-on se rejeta sur cet Esprit, envisagé comme un consolateur,
-comme un autre lui-même que Jésus devait
-envoyer à ses amis. Quelquefois on se figurait que
-Jésus, se montrant tout à coup au milieu de ses disciples
-<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span>assemblés, avait soufflé sur eux de sa propre
-bouche un courant d'air vivificateur<a name="FNanchor_17_171" id="FNanchor_17_171"></a><a href="#Footnote_17_171" class="fnanchor">[17]</a>. D'autres fois,
-la disparition de Jésus était regardée comme la condition
-de la venue de l'Esprit<a name="FNanchor_18_172" id="FNanchor_18_172"></a><a href="#Footnote_18_172" class="fnanchor">[18]</a>. On croyait que
-dans ses apparitions il avait promis la descente de
-cet Esprit<a name="FNanchor_19_173" id="FNanchor_19_173"></a><a href="#Footnote_19_173" class="fnanchor">[19]</a>. Plusieurs établissaient un lien intime
-entre cette descente et la restauration du royaume
-d'Israël<a name="FNanchor_20_174" id="FNanchor_20_174"></a><a href="#Footnote_20_174" class="fnanchor">[20]</a>. Toute l'activité d'imagination que la
-secte avait déployée pour créer la légende de Jésus
-ressuscité, elle allait maintenant l'appliquer à la création
-d'un ensemble de croyances pieuses sur la descente
-de l'Esprit et sur ses dons merveilleux.</p>
-
-<p>Il semble cependant qu'une grande apparition de
-Jésus eut lieu encore à Béthanie ou sur le mont des
-Oliviers<a name="FNanchor_21_175" id="FNanchor_21_175"></a><a href="#Footnote_21_175" class="fnanchor">[21]</a>. Certaines traditions rapportaient à cette
-<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span>vision les recommandations finales, la promesse réitérée
-de l'envoi du Saint-Esprit, l'acte par lequel il
-investit ses disciples du pouvoir de remettre les péchés<a name="FNanchor_22_176" id="FNanchor_22_176"></a><a href="#Footnote_22_176" class="fnanchor">[22]</a>.
-Les traits caractéristiques de ces apparitions
-devenaient de plus en plus vagues; on les
-confondait les unes avec les autres. On finit par
-n'y plus penser beaucoup. Il fut reçu que Jésus était
-vivant<a name="FNanchor_23_177" id="FNanchor_23_177"></a><a href="#Footnote_23_177" class="fnanchor">[23]</a>, qu'il s'était manifesté par un nombre d'apparitions
-suffisant pour prouver son existence, qu'il
-pouvait se manifester encore en des visions partielles,
-jusqu'à la grande révélation finale où tout
-serait consommé<a name="FNanchor_24_178" id="FNanchor_24_178"></a><a href="#Footnote_24_178" class="fnanchor">[24]</a>. Ainsi, saint Paul présente la
-vision qu'il eut sur la route de Damas comme du
-même ordre que celles qui viennent d'être racontées<a name="FNanchor_25_179" id="FNanchor_25_179"></a><a href="#Footnote_25_179" class="fnanchor">[25]</a>.
-En tout cas, on admettait, en un sens idéaliste,
-que le maître était avec ses disciples et serait
-avec eux jusqu'à la fin<a name="FNanchor_26_180" id="FNanchor_26_180"></a><a href="#Footnote_26_180" class="fnanchor">[26]</a>. Dans les premiers jours,
-les apparitions étant très-fréquentes, Jésus était conçu
-comme habitant la terre d'une façon continue et remplissant
-plus ou moins les fonctions de la vie terrestre.
-<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>Quand les visions devinrent rares, on se plia
-à une autre imagination. On se figura Jésus comme
-entré dans la gloire et assis à la droite de son Père.
-«Il est monté au ciel,» se dit-on.</p>
-
-<p>Ce mot resta pour la plupart à l'état d'image
-vague ou d'induction<a name="FNanchor_27_181" id="FNanchor_27_181"></a><a href="#Footnote_27_181" class="fnanchor">[27]</a>. Mais il se traduisit pour
-plusieurs en une scène matérielle. On voulut qu'à la
-suite de la dernière vision commune à tous les apôtres,
-et où il leur fit ses recommandations suprêmes,
-Jésus se fût élevé vers le ciel<a name="FNanchor_28_182" id="FNanchor_28_182"></a><a href="#Footnote_28_182" class="fnanchor">[28]</a>. La scène fut plus
-tard développée et devint une légende complète. On
-raconta que des hommes célestes, selon l'appareil
-des manifestations divines très-brillantes<a name="FNanchor_29_183" id="FNanchor_29_183"></a><a href="#Footnote_29_183" class="fnanchor">[29]</a>, apparurent
-au moment où un nuage l'entourait, et consolèrent
-les disciples par l'assurance d'un retour dans
-les nues tout semblable à la scène dont ils venaient
-d'être témoins. La mort de Moïse avait été entourée
-par l'imagination populaire de circonstances du même
-genre<a name="FNanchor_30_184" id="FNanchor_30_184"></a><a href="#Footnote_30_184" class="fnanchor">[30]</a>. Peut-être se souvint-on aussi de l'ascension
-<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>d'Élie<a name="FNanchor_31_185" id="FNanchor_31_185"></a><a href="#Footnote_31_185" class="fnanchor">[31]</a>.&mdash;Une tradition<a name="FNanchor_32_186" id="FNanchor_32_186"></a><a href="#Footnote_32_186" class="fnanchor">[32]</a> plaça le lieu de cette
-scène près de Béthanie, sur le sommet du mont des
-Oliviers. Ce quartier était resté fort cher aux disciples,
-sans doute parce que Jésus y avait habité.</p>
-
-<p>La légende veut que les disciples, après cette scène
-merveilleuse, soient rentrés dans Jérusalem «avec
-joie<a name="FNanchor_33_187" id="FNanchor_33_187"></a><a href="#Footnote_33_187" class="fnanchor">[33]</a>». Pour nous, c'est avec tristesse que nous
-dirons à Jésus le dernier adieu. Le retrouver vivant
-encore de sa vie d'ombre a été pour nous une grande
-consolation. Cette seconde vie de Jésus, image pâle
-de la première, est encore pleine de charme. Maintenant,
-tout parfum de lui est perdu. Enlevé sur son
-nuage à la droite de son Père, il nous laisse avec des
-hommes, et que la chute est lourde, ô ciel! Le règne
-de la poésie est passé. Marie de Magdala, retirée
-dans sa bourgade, y ensevelit ses souvenirs. Par
-suite de cette éternelle injustice qui fait que l'homme
-s'approprie à lui seul l'œuvre dans laquelle la femme
-a eu autant de part que lui, Céphas l'éclipse et la fait
-oublier! Plus de sermons sur la montagne; plus de
-possédées guéries; plus de courtisanes touchées; plus
-de ces collaboratrices étranges de l'œuvre de la Rédemption,
-<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>que Jésus n'avait pas repoussées. Le dieu
-a vraiment disparu. L'histoire de l'Église sera le plus
-souvent désormais l'histoire des trahisons que subira
-l'idée de Jésus. Mais, telle qu'elle est, cette histoire
-est encore un hymne à sa gloire. Les paroles et l'image
-de l'illustre Nazaréen resteront, au milieu de misères
-infinies, comme un idéal sublime. On comprendra
-mieux combien il fut grand, quand on aura
-vu combien ses disciples furent petits.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_155" id="Footnote_1_155"></a><a href="#FNanchor_1_155"><span class="label">[1]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 47.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_156" id="Footnote_2_156"></a><a href="#FNanchor_2_156"><span class="label">[2]</span></a> Sur le nom de «Galiléens» donné aux chrétiens, voir ci-dessous,
-p. <a href="#Page_235">235</a>, note 14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_157" id="Footnote_3_157"></a><a href="#FNanchor_3_157"><span class="label">[3]</span></a> Matthieu est exclusivement galiléen; Luc et le second Marc,
-<span class="smcap">xvi</span>, 9&ndash;20, sont exclusivement hiérosolymites. Jean réunit les deux
-traditions. Paul (I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5&ndash;8) admet aussi des visions arrivées
-sur des points très-éloignés. Il est possible que la vision
-«des cinq cents frères» de Paul, que nous avons identifiée par
-conjecture avec celle «de la montagne de Galilée» de Matthieu,
-soit une vision hiérosolymite.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_158" id="Footnote_4_158"></a><a href="#FNanchor_4_158"><span class="label">[4]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 7. On, ne peut expliquer le silence des quatre
-Évangiles canoniques sur cette vision qu'en la rapportant à une
-époque placée en deçà du cadre de leur récit. L'ordre chronologique
-des visions, sur lequel saint Paul insiste avec tant de précision,
-conduit au même résultat.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_159" id="Footnote_5_159"></a><a href="#FNanchor_5_159"><span class="label">[5]</span></a> Évang. des hébreux, cité par saint Jérôme, <i>De viris illustribus</i>,
-2. Comparez Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 41&ndash;43.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_160" id="Footnote_6_160"></a><a href="#FNanchor_6_160"><span class="label">[6]</span></a> Évang. des hébreux, <i>loc. cit.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_161" id="Footnote_7_161"></a><a href="#FNanchor_7_161"><span class="label">[7]</span></a> Jean, <span class="smcap">vii</span>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_162" id="Footnote_8_162"></a><a href="#FNanchor_8_162"><span class="label">[8]</span></a> Y aurait-il une allusion à ce brusque changement dans
-Gal., <span class="smcap">ii</span>, 6?</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_163" id="Footnote_9_163"></a><a href="#FNanchor_9_163"><span class="label">[9]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 14, témoignage faible, il est vrai. On sent déjà
-chez Luc une tendance à grandir le rôle de Marie. Luc, chap. <span class="smcap">i</span>
-et <span class="smcap">ii</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_164" id="Footnote_10_164"></a><a href="#FNanchor_10_164"><span class="label">[10]</span></a> Jean, <span class="smcap">xix</span>, 25&ndash;27.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_165" id="Footnote_11_165"></a><a href="#FNanchor_11_165"><span class="label">[11]</span></a> La tradition sur son séjour à Éphèse est moderne et sans valeur.
-Voir Épiphane, <i>Adv. hær.</i>, hær. <span class="smcap">lxxviii</span>, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_166" id="Footnote_12_166"></a><a href="#FNanchor_12_166"><span class="label">[12]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 23 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_167" id="Footnote_13_167"></a><a href="#FNanchor_13_167"><span class="label">[13]</span></a> Évangile selon les hébreux, endroit cité ci-dessus, p. 48.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_168" id="Footnote_14_168"></a><a href="#FNanchor_14_168"><span class="label">[14]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 1; Galat., <span class="smcap">i</span>, 17&ndash;19; <span class="smcap">ii</span>, 1 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_169" id="Footnote_15_169"></a><a href="#FNanchor_15_169"><span class="label">[15]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 49; <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_170" id="Footnote_16_170"></a><a href="#FNanchor_16_170"><span class="label">[16]</span></a> Cette idée, il est vrai, n'est développée que dans le quatrième
-Évangile (ch. <span class="smcap">xiv</span>, <span class="smcap">xv</span>, <span class="smcap">xvi</span>). Mais elle est indiquée dans Matth., <span class="smcap">iii</span>,
-11; Marc, <span class="smcap">i</span>, 8; Luc, <span class="smcap">iii</span>, 16; <span class="smcap">xii</span>, 11&ndash;12; <span class="smcap">xxiv</span>, 49.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_171" id="Footnote_17_171"></a><a href="#FNanchor_17_171"><span class="label">[17]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 22&ndash;33.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_172" id="Footnote_18_172"></a><a href="#FNanchor_18_172"><span class="label">[18]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xvi</span>, 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_173" id="Footnote_19_173"></a><a href="#FNanchor_19_173"><span class="label">[19]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 49; <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 4 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_174" id="Footnote_20_174"></a><a href="#FNanchor_20_174"><span class="label">[20]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 5&ndash;8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_175" id="Footnote_21_175"></a><a href="#FNanchor_21_175"><span class="label">[21]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 7; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 50 et suiv.; <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 2 et suiv.
-Certes, il serait très-admissible que la vision de Béthanie racontée
-par Luc fût parallèle à la vision de la montagne, dans Matth.,
-<span class="smcap">xxviii</span>, 16 et suiv., avec transposition de lieu. Cependant cette
-vision chez Matthieu n'est pas suivie de l'ascension. Dans la seconde
-finale de Marc, la vision des recommandations finales, suivie
-de l'ascension, a lieu à Jérusalem. Enfin Paul présente la vision
-«à tous les apôtres», comme distincte de celle «aux cinq cents
-frères».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_176" id="Footnote_22_176"></a><a href="#FNanchor_22_176"><span class="label">[22]</span></a> D'autres traditions rapportaient la collation de ce pouvoir à
-des visions antérieures (Jean, <span class="smcap">xx</span>, 23).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_177" id="Footnote_23_177"></a><a href="#FNanchor_23_177"><span class="label">[23]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 23; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxv</span>, 19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_178" id="Footnote_24_178"></a><a href="#FNanchor_24_178"><span class="label">[24]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_179" id="Footnote_25_179"></a><a href="#FNanchor_25_179"><span class="label">[25]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_180" id="Footnote_26_180"></a><a href="#FNanchor_26_180"><span class="label">[26]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 20.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_181" id="Footnote_27_181"></a><a href="#FNanchor_27_181"><span class="label">[27]</span></a> Jean, <span class="smcap">iii</span>, 13; <span class="smcap">vi</span>, 62; <span class="smcap">xvi</span>, 7; <span class="smcap">xx</span>, 17; Ephes., <span class="smcap">iv</span>, 10; I Petri,
-<span class="smcap">iii</span>, 22. Ni Matthieu ni Jean n'ont le récit de l'ascension. Paul
-(I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 7&ndash;8) en exclut jusqu'à l'idée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_182" id="Footnote_28_182"></a><a href="#FNanchor_28_182"><span class="label">[28]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 19; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 50&ndash;52; <i>Act.</i>, 2&ndash;12; Justin, <i>Apol. I</i>,
-50; <i>Ascension d'Isaïe</i>, version éthiopienne, <span class="smcap">xi</span>, 22; version latine
-(Venise, 1522), <i>sub fin</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_183" id="Footnote_29_183"></a><a href="#FNanchor_29_183"><span class="label">[29]</span></a> Comparez le récit de la transfiguration.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_184" id="Footnote_30_184"></a><a href="#FNanchor_30_184"><span class="label">[30]</span></a> Jos., <i>Antiq</i>., IV, <span class="smcap">viii</span>, 48.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_185" id="Footnote_31_185"></a><a href="#FNanchor_31_185"><span class="label">[31]</span></a> II Reg., <span class="smcap">ii</span>, 11 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_186" id="Footnote_32_186"></a><a href="#FNanchor_32_186"><span class="label">[32]</span></a> Luc, dernier chapitre de l'Évangile, et premier chapitre des
-<i>Actes</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_187" id="Footnote_33_187"></a><a href="#FNanchor_33_187"><span class="label">[33]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 52.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">DESCENTE DE L'ESPRIT-SAINT.&mdash;PHÉNOMÈNES EXTATIQUES
-ET PROPHÉTIQUES.</span></h2>
-
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 34]</span>
-Petits, étroits, ignorants, inexpérimentés, ils
-l'étaient autant qu'on peut l'être. Leur simplicité
-d'esprit était extrême; leur crédulité n'avait pas de
-bornes. Mais ils avaient une qualité: ils aimaient leur
-maître jusqu'à la folie. Le souvenir de Jésus était
-resté le mobile unique de leur vie; c'était une obsession
-perpétuelle, et il était clair qu'ils ne vivraient jamais
-que de celui qui, pendant deux ou trois ans, les
-avait si fortement attachés et séduits. Pour les âmes
-de rang secondaire, qui ne peuvent aimer Dieu directement,
-c'est-à-dire trouver du vrai, créer du beau,
-faire du bien par elles-mêmes, le salut est d'aimer
-quelqu'un en qui luise un reflet du vrai, du beau,
-du bien. Le plus grand nombre des hommes a besoin
-d'un culte à deux degrés. La foule des adorateurs
-veut un intermédiaire entre elle et Dieu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>Quand une personne a réussi à fixer autour d'elle
-plusieurs autres personnes par un lien moral élevé,
-et qu'elle meurt, il arrive toujours que les survivants,
-souvent divisés jusque-là par des rivalités et des dissentiments,
-se prennent d'une grande amitié les uns
-pour les autres. Mille chères images du passé qu'ils regrettent
-forment entre eux comme un trésor commun.
-C'est une manière d'aimer le mort que d'aimer ceux
-avec lesquels-on l'a connu. On cherche à se trouver
-ensemble pour se rappeler le temps heureux qui n'est
-plus. Une profonde parole de Jésus<a name="FNanchor_1_188" id="FNanchor_1_188"></a><a href="#Footnote_1_188" class="fnanchor">[1]</a> se trouve alors
-vraie à la lettre: le mort est présent au milieu des
-personnes qui sont réunies par son souvenir.</p>
-
-<p>L'affection que les disciples avaient les uns pour les
-autres, du vivant de Jésus, fut ainsi décuplée après sa
-mort. Ils formaient une petite société fort retirée et
-vivaient exclusivement entre eux. Ils étaient à Jérusalem
-au nombre d'environ cent vingt<a name="FNanchor_2_189" id="FNanchor_2_189"></a><a href="#Footnote_2_189" class="fnanchor">[2]</a>. Leur piété était
-vive, et encore toute renfermée dans les formes de la
-piété juive. Le temple était leur grand lieu de dévotion<a name="FNanchor_3_190" id="FNanchor_3_190"></a><a href="#Footnote_3_190" class="fnanchor">[3]</a>.
-Ils travaillaient sans doute pour vivre; mais le
-<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>travail manuel, dans la société juive d'alors, occupait,
-très-peu. Tout le monde y avait un métier, et ce
-métier n'empêchait nullement qu'on fût un homme
-instruit ou bien élevé. Chez nous, les besoins matériels
-sont si difficiles à satisfaire, que l'homme vivant de
-ses mains est obligé de travailler douze ou quinze
-heures par jour; l'homme de loisir peut seul vaquer
-aux choses de l'âme; l'acquisition de l'instruction
-est une chose rare et chère. Mais, dans ces vieilles
-sociétés, dont l'Orient de nos jours donne encore une
-idée, dans ces climats, où la nature est si prodigue
-pour l'homme et si peu exigeante, la vie du travailleur
-laissait bien du loisir. Une sorte d'instruction
-commune mettait tout homme au courant des idées
-du temps. La nourriture et le vêtement suffisaient<a name="FNanchor_4_191" id="FNanchor_4_191"></a><a href="#Footnote_4_191" class="fnanchor">[4]</a>;
-avec quelques heures de travail peu suivi, on y
-pourvoyait. Le reste appartenait au rêve, à la passion.
-La passion avait atteint dans ces âmes un degré
-d'énergie pour nous inconcevable. Les Juifs de ce
-temps<a name="FNanchor_5_192" id="FNanchor_5_192"></a><a href="#Footnote_5_192" class="fnanchor">[5]</a> nous paraissent de vrais possédés, chacun
-obéissant comme un ressort aveugle à l'idée qui s'est
-emparée de lui.</p>
-
-<p>L'idée dominante, dans la communauté chrétienne,
-au moment où nous sommes, et où les apparitions ont
-<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span>cessé, était la venue de l'Esprit-Saint. On croyait le
-recevoir sous la forme d'un souffle mystérieux qui passait
-sur l'assistance. Plusieurs se figuraient que c'était
-le souffle de Jésus lui-même<a name="FNanchor_6_193" id="FNanchor_6_193"></a><a href="#Footnote_6_193" class="fnanchor">[6]</a>. Toute consolation intérieure,
-tout mouvement de courage, tout élan d'enthousiasme,
-tout sentiment de gaieté vive et douce
-qu'on ressentait sans savoir d'où il venait, fut l'œuvre
-de l'Esprit. Ces bonnes consciences rapportaient,
-comme toujours, à une cause extérieure les sentiments
-exquis qui naissaient en elles. C'était particulièrement
-dans les assemblées que ces phénomènes bizarres
-d'illuminisme se produisaient. Quand tous étaient
-réunis, et qu'on attendait en silence l'inspiration d'en
-haut, un murmure, un bruit quelconque faisait croire
-à la venue de l'Esprit. Dans les premiers temps,
-c'étaient les apparitions de Jésus qui se produisaient
-de la sorte. Maintenant, le tour des idées avait changé.
-C'était l'haleine divine qui courait sur la petite Église
-et la remplissait d'effluves célestes.</p>
-
-<p>Ces croyances se rattachaient à des conceptions
-tirées de l'Ancien Testament. L'esprit prophétique
-est montré dans les livres hébreux comme un souffle
-qui pénètre l'homme et l'exalte. Dans la belle vision
-d'Élie<a name="FNanchor_7_194" id="FNanchor_7_194"></a><a href="#Footnote_7_194" class="fnanchor">[7]</a>, Dieu passe sous la figure d'un vent léger, qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>produit un petit bruissement. Ces vieilles images
-avaient amené, aux basses époques, des croyances
-fort analogues à celles des spirites de nos jours. Dans
-l'<i>Ascension d'Isaïe</i><a name="FNanchor_8_195" id="FNanchor_8_195"></a><a href="#Footnote_8_195" class="fnanchor">[8]</a>, la venue de l'Esprit est accompagnée
-d'un certain froissement aux portes<a name="FNanchor_9_196" id="FNanchor_9_196"></a><a href="#Footnote_9_196" class="fnanchor">[9]</a>. Plus
-souvent, toutefois, on concevait cette venue comme
-un autre baptême, savoir le «baptême de l'Esprit»,
-bien supérieur à celui de Jean<a name="FNanchor_10_197" id="FNanchor_10_197"></a><a href="#Footnote_10_197" class="fnanchor">[10]</a>. Les hallucinations du
-tact étant très-fréquentes parmi des personnes aussi
-nerveuses et aussi exaltées, le moindre courant d'air,
-accompagné d'un frémissement au milieu du silence,
-était considéré comme le passage de l'Esprit. L'un
-croyait sentir; bientôt tous sentaient<a name="FNanchor_11_198" id="FNanchor_11_198"></a><a href="#Footnote_11_198" class="fnanchor">[11]</a>, et l'enthousiasme
-se communiquait de proche en proche. L'analogie
-de ces phénomènes avec ceux que l'on retrouve
-chez les visionnaires, de tous les temps est facile à
-saisir. Ils se produisent journellement, en partie sous
-l'influence de la lecture du livre des <i>Actes des Apôtres</i>,
-dans les sectes anglaises ou américaines de <i>quakers</i>,
-<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span><i>jumpers, shakers</i>, irvingiens<a name="FNanchor_12_199" id="FNanchor_12_199"></a><a href="#Footnote_12_199" class="fnanchor">[12]</a>, chez les Mormons<a name="FNanchor_13_200" id="FNanchor_13_200"></a><a href="#Footnote_13_200" class="fnanchor">[13]</a>,
-dans les <i>camp-meetings</i> et les <i>revivals</i> de l'Amérique<a name="FNanchor_14_201" id="FNanchor_14_201"></a><a href="#Footnote_14_201" class="fnanchor">[14]</a>.
-On les a vus reparaître chez nous dans la secte dite
-des «spirites». Mais une immense différence doit être
-faite entre des aberrations sans portée et sans avenir,
-et des illusions qui ont accompagné l'établissement
-d'un nouveau code religieux pour l'humanité.</p>
-
-<p>Entre toutes ces «descentes de l'Esprit», qui paraissent
-avoir été assez fréquentes, il y en eut une
-qui laissa dans l'Église naissante une profonde impression<a name="FNanchor_15_202" id="FNanchor_15_202"></a><a href="#Footnote_15_202" class="fnanchor">[15]</a>.
-Un jour que les frères étaient réunis, un
-orage éclata. Un vent violent ouvrit les fenêtres; le ciel
-était en feu. Les orages en ces pays sont accompagnés
-d'un prodigieux dégagement de lumière; l'atmosphère
-est comme sillonnée de toutes parts de
-gerbes de flamme. Soit que le fluide électrique
-ait pénétré dans la pièce même, soit qu'un éclair
-éblouissant ait subitement illuminé la face de tous,
-on fut convaincu que l'Esprit était entré, et qu'il
-s'était épanché sur la tête de chacun sous forme
-<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>de langues de feu<a name="FNanchor_16_203" id="FNanchor_16_203"></a><a href="#Footnote_16_203" class="fnanchor">[16]</a>. C'était une opinion répandue
-dans les écoles théurgiques de Syrie que l'insinuation
-de l'Esprit se faisait par un feu divin et sous
-forme de lueur mystérieuse<a name="FNanchor_17_204" id="FNanchor_17_204"></a><a href="#Footnote_17_204" class="fnanchor">[17]</a>. On crut avoir assisté à
-toutes les splendeurs du Sinaï<a name="FNanchor_18_205" id="FNanchor_18_205"></a><a href="#Footnote_18_205" class="fnanchor">[18]</a>, à une manifestation
-divine analogue à celle des anciens jours. Le baptême
-de l'Esprit devint dès lors aussi un baptême de feu.
-Le baptême de l'Esprit et du feu fut opposé et hautement
-préféré au baptême de l'eau, le seul que
-Jean eût connu<a name="FNanchor_19_206" id="FNanchor_19_206"></a><a href="#Footnote_19_206" class="fnanchor">[19]</a>. Le baptême du feu ne se produisit
-que dans des occasions rares. Les apôtres seuls et
-les disciples du premier cénacle furent censés l'avoir
-reçu. Mais l'idée que l'Esprit s'était épanché sur eux
-sous la forme de pinceaux de flamme, ressemblant à
-des langues ardentes, donna origine à une série
-d'idées singulières, qui tinrent une grande place dans
-les imaginations du temps.</p>
-
-<p>La langue de l'homme inspiré était supposée recevoir
-une sorte de sacrement. On prétendait que
-<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>plusieurs prophètes, avant leur mission, avaient été
-bègues<a name="FNanchor_20_207" id="FNanchor_20_207"></a><a href="#Footnote_20_207" class="fnanchor">[20]</a>; que l'ange de Dieu avait promené sur leurs
-lèvres un charbon qui les purifiait et leur conférait
-le don de l'éloquence<a name="FNanchor_21_208" id="FNanchor_21_208"></a><a href="#Footnote_21_208" class="fnanchor">[21]</a>. Dans la prédication, l'homme
-était censé ne point parler de lui-même<a name="FNanchor_22_209" id="FNanchor_22_209"></a><a href="#Footnote_22_209" class="fnanchor">[22]</a>. Sa langue
-était considérée comme l'organe de la Divinité qui
-l'inspirait. Ces langues de feu parurent un symbole
-frappant. On fut convaincu que Dieu avait voulu signifier
-ainsi qu'il versait sur les apôtres ses dons les
-plus précieux d'éloquence et d'inspiration. Mais on
-ne s'arrêta point là. Jérusalem était, comme la plupart
-des grandes villes de l'Orient, une ville très-polyglotte.
-La diversité des langues était une des
-difficultés qu'on y trouvait pour une propagande d'un
-caractère universel. Une des choses, d'ailleurs, qui
-effrayaient le plus les apôtres, au début d'une prédication
-destinée à embrasser le monde, était le nombre
-des langues qu'on y parlait; ils se demandaient sans
-cesse comment ils apprendraient tant de dialectes. «Le
-don des langues» devint de la sorte un privilège merveilleux.
-On crut la prédication de l'Évangile affranchie
-de l'obstacle que créait la diversité des idiomes.
-On se figura que, dans quelques circonstances solennelles,
-<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>les assistants avaient entendu la prédication
-apostolique chacun dans sa propre langue, en d'autres
-termes que la parole apostolique se traduisait
-d'elle-même à chacun des assistants<a name="FNanchor_23_210" id="FNanchor_23_210"></a><a href="#Footnote_23_210" class="fnanchor">[23]</a>. D'autres fois,
-cela se concevait d'une manière un peu différente. On
-prêtait aux apôtres le don de savoir, par infusion
-divine, tous les idiomes et de les parler à volonté<a name="FNanchor_24_211" id="FNanchor_24_211"></a><a href="#Footnote_24_211" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
-
-<p>Il y avait en cela une pensée libérale; on voulait
-dire que l'Évangile n'a pas de langue à lui, qu'il
-est traduisible en tous les idiomes, et que la traduction
-vaut l'original. Tel n'était pas le sentiment du
-judaïsme orthodoxe. L'hébreu était pour le juif de
-Jérusalem la «langue sainte»; aucun idiome ne
-pouvait lui être comparé. Les traductions de la Bible
-étaient peu estimées; tandis que le texte hébreu était
-gardé scrupuleusement, on se permettait dans les
-traductions des changements, des adoucissements.
-Les juifs d'Égypte et les hellénistes de Palestine pratiquaient,
-il est vrai, un système plus tolérant; ils
-employaient le grec dans la prière<a name="FNanchor_25_212" id="FNanchor_25_212"></a><a href="#Footnote_25_212" class="fnanchor">[25]</a>, et lisaient habituellement
-<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>les traductions grecques de la Bible. Mais
-la première idée chrétienne fut plus large encore:
-selon cette idée, la parole de Dieu n'a pas de langue
-propre; elle est libre, dégagée de toute entrave
-d'idiome; elle se livre à tous spontanément et sans
-interprète. La facilité avec laquelle le christianisme
-se détacha du dialecte sémitique qu'avait parlé Jésus,
-la liberté avec laquelle il laissa d'abord chaque peuple
-se créer sa liturgie et ses versions de la Bible en dialecte
-national, tenaient à cette espèce d'émancipation
-des langues. On admettait généralement que le Messie
-ramènerait toutes les langues comme tous les peuples
-à l'unité<a name="FNanchor_26_213" id="FNanchor_26_213"></a><a href="#Footnote_26_213" class="fnanchor">[26]</a>. Le commun usage et la promiscuité
-des idiomes étaient le premier pas vers cette grande
-ère d'universelle pacification.</p>
-
-<p>Bientôt, du reste, le don des langues se transforma
-considérablement et aboutit à des effets plus
-étranges. L'exaltation des têtes amena l'extase et
-la prophétie. Dans ces moments d'extase, le fidèle,
-saisi par l'Esprit, proférait des sons inarticulés et
-sans suite, qu'on prenait pour des mots en langue
-étrangère, et qu'on cherchait naïvement à interpréter<a name="FNanchor_27_214" id="FNanchor_27_214"></a><a href="#Footnote_27_214" class="fnanchor">[27]</a>.
-D'autres fois, on croyait que l'extatique
-parlait des langues nouvelles et inconnues jusque-là<a name="FNanchor_28_215" id="FNanchor_28_215"></a><a href="#Footnote_28_215" class="fnanchor">[28]</a>;
-<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>ou même la langue des anges<a name="FNanchor_29_216" id="FNanchor_29_216"></a><a href="#Footnote_29_216" class="fnanchor">[29]</a>. Ces scènes bizarres,
-qui amenèrent des abus, ne devinrent habituelles
-que plus tard<a name="FNanchor_30_217" id="FNanchor_30_217"></a><a href="#Footnote_30_217" class="fnanchor">[30]</a>. Mais il est probable que, dès
-les premières années du christianisme, elles se produisirent.
-Les visions des anciens prophètes avaient
-souvent été accompagnées de phénomènes d'excitation
-nerveuse<a name="FNanchor_31_218" id="FNanchor_31_218"></a><a href="#Footnote_31_218" class="fnanchor">[31]</a>. L'état dithyrambique des Grecs entraînait
-des faits du même genre; la Pythie se servait de
-préférence de ces mots étrangers ou tombés en désuétude
-qu'on appelait, comme dans le phénomène apostolique,
-<i>glosses</i><a name="FNanchor_32_219" id="FNanchor_32_219"></a><a href="#Footnote_32_219" class="fnanchor">[32]</a>. Beaucoup des mots de passe du
-christianisme primitif, lesquels sont justement bilingues
-ou formés par anagrammes, tels que <i>Abba pater</i>,
-<i>Anathema Maranatha</i><a name="FNanchor_33_220" id="FNanchor_33_220"></a><a href="#Footnote_33_220" class="fnanchor">[33]</a>, étaient peut-être sortis de
-ces accès bizarres, entremêlés de soupirs<a name="FNanchor_34_221" id="FNanchor_34_221"></a><a href="#Footnote_34_221" class="fnanchor">[34]</a>, de gémissements
-<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>étouffés, d'éjaculalions, de prières, d'élans
-subits, que l'on tenait pour prophétiques. C'était
-comme une vague musique de l'âme, épandue en sons
-indistincts, et que les auditeurs cherchaient à traduire
-en images et en mots déterminés<a name="FNanchor_35_222" id="FNanchor_35_222"></a><a href="#Footnote_35_222" class="fnanchor">[35]</a>, ou plutôt comme
-des prières de l'Esprit, s'adressant à Dieu en une langue
-connue de Dieu seul et que Dieu sait interpréter<a name="FNanchor_36_223" id="FNanchor_36_223"></a><a href="#Footnote_36_223" class="fnanchor">[36]</a>.
-L'extatique, en effet, ne comprenait rien à ce qu'il
-disait, et n'en avait même aucune conscience<a name="FNanchor_37_224" id="FNanchor_37_224"></a><a href="#Footnote_37_224" class="fnanchor">[37]</a>. On
-écoutait avec avidité, et on prêtait à des syllabes incohérentes
-les pensées qu'on trouvait sur-le-champ.
-Chacun se reportait à son patois et cherchait naïvement
-à expliquer les sons inintelligibles par ce qu'il
-savait en fait de langues. On y réussissait toujours
-plus ou moins, l'auditeur mettant dans ces mots entrecoupés
-ce qu'il avait au cœur.</p>
-
-<p>L'histoire des sectes d'illuminés est riche en faits
-du même genre. Les prédicants des Cévennes offrirent
-plusieurs cas de «glossolalie» <a name="FNanchor_38_225" id="FNanchor_38_225"></a><a href="#Footnote_38_225" class="fnanchor">[38]</a>. Mais le fait
-<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span>le plus frappant est celui des «liseurs» suédois<a name="FNanchor_39_226" id="FNanchor_39_226"></a><a href="#Footnote_39_226" class="fnanchor">[39]</a>,
-vers 1841&ndash;1843. Des paroles involontaires, dénuées
-de sens pour ceux qui les prononçaient, et accompagnées
-de convulsions et d'évanouissements, furent
-longtemps un exercice journalier dans cette petite
-secte. Cela devint tout à fait contagieux, et un assez
-grand mouvement populaire s'y rattacha. Chez les
-irvingiens, le phénomène des langues s'est produit
-avec des traits qui reproduisent de la manière la plus
-frappante les récits des <i>Actes</i> et de saint Paul<a name="FNanchor_40_227" id="FNanchor_40_227"></a><a href="#Footnote_40_227" class="fnanchor">[40]</a>. Notre
-siècle a vu des scènes d'illusion du même genre
-qu'on ne rappellera pas ici; car il est toujours injuste
-de comparer la crédulité inséparable d'un grand mouvement
-religieux à la crédulité qui n'a pour cause
-que la platitude d'esprit.</p>
-
-<p>Ces phénomènes étranges transpiraient parfois au
-dehors. Des extatiques, au moment même où ils étaient
-en proie à leurs illuminations bizarres, osaient sortir
-et se montrer à la foule. On les prenait pour des gens
-<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>ivres<a name="FNanchor_41_228" id="FNanchor_41_228"></a><a href="#Footnote_41_228" class="fnanchor">[41]</a>. Quoique sobre en fait de mysticisme, Jésus
-avait plus d'une fois présenté en sa personne les
-phénomènes ordinaires de l'extase<a name="FNanchor_42_229" id="FNanchor_42_229"></a><a href="#Footnote_42_229" class="fnanchor">[42]</a>. Les disciples,
-pendant deux ou trois ans, furent obsédés de ces
-idées. Le prophétisme était fréquent et considéré
-comme un don analogue à celui des langues<a name="FNanchor_43_230" id="FNanchor_43_230"></a><a href="#Footnote_43_230" class="fnanchor">[43]</a>. La
-prière, mêlée de convulsions, de modulations cadencées,
-de soupirs mystiques, d'enthousiasme lyrique,
-de chants d'action de grâce<a name="FNanchor_44_231" id="FNanchor_44_231"></a><a href="#Footnote_44_231" class="fnanchor">[44]</a>, était un exercice journalier.
-Une riche veine de «cantiques», de «psaumes»,
-d'«hymnes», imités de ceux de l'Ancien Testament,
-se trouva ainsi ouverte<a name="FNanchor_45_232" id="FNanchor_45_232"></a><a href="#Footnote_45_232" class="fnanchor">[45]</a>. Tantôt la bouche et
-le cœur s'accompagnaient mutuellement; tantôt le
-cœur chantait seul, accompagné intérieurement de la
-grâce<a name="FNanchor_46_233" id="FNanchor_46_233"></a><a href="#Footnote_46_233" class="fnanchor">[46]</a>. Aucune langue ne rendant les sensations nouvelles
-qui se produisaient, on se laissait aller à un bégayement
-indistinct, à la fois sublime et puéril, où ce
-qu'on peut appeler «la langue chrétienne» flottait à
-l'état d'embryon. Le christianisme, ne trouvant pas
-<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>dans les langues anciennes un instrument approprié
-à ses besoins, les a brisées. Mais, en attendant que la
-religion nouvelle se formât un idiome à son usage,
-il y eut des siècles d'efforts obscurs et comme de
-vagissement. Le style de saint Paul, et en général
-des écrivains du Nouveau Testament, qu'est-il, à sa
-manière, si ce n'est l'improvisation étouffée, haletante,
-informe, du «glossolale»? La langue leur faisait
-défaut. Comme les prophètes, ils débutaient par
-l'<i>a a a</i> de l'enfant<a name="FNanchor_47_234" id="FNanchor_47_234"></a><a href="#Footnote_47_234" class="fnanchor">[47]</a>. Ils ne savaient point parler. Le
-grec et le sémitique les trahissaient également. De là
-cette énorme violence que le christianisme naissant
-fit au langage. On dirait un bègue dans la bouche
-duquel les sons s'étouffent, se heurtent, et aboutissent
-à une pantomime confuse, mais souverainement
-expressive.</p>
-
-<p>Tout cela était bien loin du sentiment de Jésus;
-mais pour des esprits pénétrés de la croyance au surnaturel,
-ces phénomènes avaient une grande importance.
-Le don des langues, en particulier, était considéré
-comme un signe essentiel de la religion nouvelle et
-comme une preuve de sa vérité<a name="FNanchor_48_235" id="FNanchor_48_235"></a><a href="#Footnote_48_235" class="fnanchor">[48]</a>. En tout cas, il en résultait
-de grands fruits d'édification. Plusieurs païens
-<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>étaient convertis par là<a name="FNanchor_49_236" id="FNanchor_49_236"></a><a href="#Footnote_49_236" class="fnanchor">[49]</a>. Jusqu'au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle, la «glossolalie»
-se manifesta d'une manière analogue à ce que
-décrit saint Paul, et fut considérée comme un miracle
-permanent<a name="FNanchor_50_237" id="FNanchor_50_237"></a><a href="#Footnote_50_237" class="fnanchor">[50]</a>. Quelques-uns des mots sublimes
-du christianisme sont sortis de ces soupirs entrecoupés.
-L'effet général était touchant et pénétrant.
-Cette façon de mettre en commun ses inspirations et
-de les livrer à l'interprétation de la communauté
-devait établir entre les fidèles un lien profond de fraternité.</p>
-
-<p>Comme tous les mystiques, les nouveaux sectaires
-menaient une vie de jeûne et d'austérité<a name="FNanchor_51_238" id="FNanchor_51_238"></a><a href="#Footnote_51_238" class="fnanchor">[51]</a>. Comme la
-plupart des Orientaux, ils mangeaient peu, ce qui contribuait
-à les maintenir dans l'exaltation. La sobriété
-du Syrien, cause de sa faiblesse physique, le met dans
-un état perpétuel de fièvre et de susceptibilité nerveuse.
-Nos grands efforts continus de tête sont impossibles
-avec un tel régime. Mais cette débilité cérébrale et
-musculaire amène, sans cause apparente, de vives alternatives
-de tristesse et de joie, qui mettent l'âme en
-<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>rapport continuel avec Dieu. Ce qu'on appelait «la
-tristesse selon Dieu<a name="FNanchor_52_239" id="FNanchor_52_239"></a><a href="#Footnote_52_239" class="fnanchor">[52]</a>» passait pour un don céleste.
-Toute la doctrine des Pères de la vie spirituelle, des
-Jean Climaque, des Basile, des Nil, des Arsène,
-tous les secrets du grand art de la vie intérieure,
-une des créations les plus glorieuses du christianisme,
-étaient en germe dans l'étrange état d'âme
-que traversèrent, en leurs mois d'attente extatique,
-ces ancêtres illustres de tous les «hommes de désirs».
-Leur état moral était étrange; ils vivaient
-dans le surnaturel. Ils n'agissaient que par visions;
-les rêves, les circonstances les plus insignifiantes leur
-semblaient des avertissements du ciel<a name="FNanchor_53_240" id="FNanchor_53_240"></a><a href="#Footnote_53_240" class="fnanchor">[53]</a>.</p>
-
-<p>Sous le nom de dons du Saint-Esprit se cachaient
-ainsi les plus rares et les plus exquises effusions de
-l'âme, amour, piété, crainte respectueuse, soupirs
-sans objet, langueurs subites, tendresses spontanées.
-Tout ce qui naît de bon en l'homme, sans que
-l'homme y ait part, fut attribué à un souffle d'en
-haut. Les larmes surtout étaient tenues pour une faveur
-céleste. Ce don charmant, privilège des seules
-âmes très-bonnes et très-pures, se produisait avec
-des douceurs infinies. On sait quelle force les natures
-<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>délicates, surtout les femmes, puisent dans la divine
-faculté de pouvoir pleurer beaucoup. C'est leur
-prière, à elles, et sûrement la plus sainte des prières.
-Il faut descendre jusqu'en plein moyen âge, à cette
-piété toute trempée de pleurs des saint Bruno, des
-saint Bernard, des saint François d'Assise, pour retrouver
-les chastes mélancolies de ces premiers jours,
-où l'on sema vraiment dans les larmes pour moissonner
-dans la joie. Pleurer devint un acte pieux;
-ceux qui ne savaient ni prêcher, ni parler les langues,
-ni faire des miracles, pleuraient. On pleurait
-en priant, en prêchant, en avertissant<a name="FNanchor_54_241" id="FNanchor_54_241"></a><a href="#Footnote_54_241" class="fnanchor">[54]</a>; c'était l'avénement
-du règne des pleurs. On eût dit que les
-âmes se fondaient et voulaient, en l'absence d'un
-langage qui put rendre leurs sentiments, se répandre
-au dehors par une expression vive et abrégée de tout
-leur être intérieur.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_188" id="Footnote_1_188"></a><a href="#FNanchor_1_188"><span class="label">[1]</span></a> Matth., <span class="smcap">xviii</span>, 20.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_189" id="Footnote_2_189"></a><a href="#FNanchor_2_189"><span class="label">[2]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 15. La plus grande partie des «cinq cents frères»
-était sans doute restée en Galilée. Ce qui est dit <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 41, est
-sûrement une exagération, ou du moins une anticipation.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_190" id="Footnote_3_190"></a><a href="#FNanchor_3_190"><span class="label">[3]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 53; <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 46. Comp. Luc, <span class="smcap">ii</span>, 37; Hégésippe,
-dans Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, II, 23.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_191" id="Footnote_4_191"></a><a href="#FNanchor_4_191"><span class="label">[4]</span></a> Deuter., <span class="smcap">x</span>, 18; I Tim., <span class="smcap">vi</span>, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_192" id="Footnote_5_192"></a><a href="#FNanchor_5_192"><span class="label">[5]</span></a> Lire la <i>Guerre des Juifs</i> de Josèphe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_193" id="Footnote_6_193"></a><a href="#FNanchor_6_193"><span class="label">[6]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 22.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_194" id="Footnote_7_194"></a><a href="#FNanchor_7_194"><span class="label">[7]</span></a> I Reg., <span class="smcap">xix</span>, 11&ndash;12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_195" id="Footnote_8_195"></a><a href="#FNanchor_8_195"><span class="label">[8]</span></a> Cet ouvrage paraît avoir été écrit au commencement du
-<span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> siècle de notre ère.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_196" id="Footnote_9_196"></a><a href="#FNanchor_9_196"><span class="label">[9]</span></a> <i>Ascension d'Isaïe</i>, <span class="smcap">vi</span>, 6 et suiv. (version éthiopienne).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_197" id="Footnote_10_197"></a><a href="#FNanchor_10_197"><span class="label">[10]</span></a> Matth., <span class="smcap">iii</span>, 11; Marc, <span class="smcap">i</span>, 8; Luc, <span class="smcap">iii</span>, 16; <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 5; <span class="smcap">xi</span>, 16;
-<span class="smcap">xix</span>, 4; I Joan., <span class="smcap">v</span>, 6 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_198" id="Footnote_11_198"></a><a href="#FNanchor_11_198"><span class="label">[11]</span></a> Comparez Misson, <i>le Théâtre sacré des Cévennes</i> (Londres,
-1707), p. 103.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_199" id="Footnote_12_199"></a><a href="#FNanchor_12_199"><span class="label">[12]</span></a> <i>Revue des Deux Mondes</i>, sept. 1853, p. 966 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_200" id="Footnote_13_200"></a><a href="#FNanchor_13_200"><span class="label">[13]</span></a> Jules Remy, <i>Voyage au pays des Mormons</i> (Paris, 1860),
-livres <span class="smcap">ii</span> et <span class="smcap">iii</span>; par exemple, vol. I, p. 259&ndash;260; vol. II, 470 et
-suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_201" id="Footnote_14_201"></a><a href="#FNanchor_14_201"><span class="label">[14]</span></a> Astié, <i>le Réveil religieux des États-Unis</i> (Lausanne, 1859).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_202" id="Footnote_15_202"></a><a href="#FNanchor_15_202"><span class="label">[15]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 1&ndash;3; Justin, <i>Apol. I</i>, 50.</p></div>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_203" id="Footnote_16_203"></a><a href="#FNanchor_16_203"><span class="label">[16]</span></a> L'expression «langue de feu» signifie simplement, en hébreu,
-une flamme (Isaïe <span class="smcap">v</span>, 24). Comp, Virgile, <i>Æn.</i>, II, 682&ndash;84.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_204" id="Footnote_17_204"></a><a href="#FNanchor_17_204"><span class="label">[17]</span></a> Jamblique (<i>De myst.</i>, sect. III, cap. 6) expose toute la théorie
-de ces descentes lumineuses de l'Esprit.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_205" id="Footnote_18_205"></a><a href="#FNanchor_18_205"><span class="label">[18]</span></a> Comparez Talmud de Babylone, <i>Chagiga</i>, 14 <i>b</i>, Midraschim,
-<i>Schir hasschirin rabba</i>, fol. 10 <i>b</i>; <i>Ruth rabba</i>, fol. 42 <i>a</i>; <i>Koheleth
-rabba</i>, 87 <i>a</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_206" id="Footnote_19_206"></a><a href="#FNanchor_19_206"><span class="label">[19]</span></a> Matth., <span class="smcap">iii</span>, 11; Luc, <span class="smcap">iii</span>, 16.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_207" id="Footnote_20_207"></a><a href="#FNanchor_20_207"><span class="label">[20]</span></a> Exode, <span class="smcap">iv</span>, 10; comp. Jérémie, <span class="smcap">i</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_208" id="Footnote_21_208"></a><a href="#FNanchor_21_208"><span class="label">[21]</span></a> Isaïe, <span class="smcap">vi</span>, 5 et suiv.; comp. Jérém., <span class="smcap">i</span>, 9.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_209" id="Footnote_22_209"></a><a href="#FNanchor_22_209"><span class="label">[22]</span></a> Luc, <span class="smcap">xi</span>, 12; Jean, <span class="smcap">xiv</span>, 26.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_210" id="Footnote_23_210"></a><a href="#FNanchor_23_210"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 5 et suiv. C'est le sens le plus probable du récit,
-quoiqu'il puisse signifier aussi que chacun des idiomes était parlé
-séparément par chacun des prédicants.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_211" id="Footnote_24_211"></a><a href="#FNanchor_24_211"><span class="label">[24]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 4. Comp. I Cor. <span class="smcap">xii</span>, 10, 28; <span class="smcap">xiv</span>, 21&ndash;22. Pour des
-imaginations analogues, voir Calmeil, <i>De la folie</i>, I, p. 9, 262;
-II, p. 357 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_212" id="Footnote_25_212"></a><a href="#FNanchor_25_212"><span class="label">[25]</span></a> Talmud de Jérusalem, Sota, 21 <i>b</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_213" id="Footnote_26_213"></a><a href="#FNanchor_26_213"><span class="label">[26]</span></a> <i>Testam. des douze patr.</i>, Juda, 25.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_214" id="Footnote_27_214"></a><a href="#FNanchor_27_214"><span class="label">[27]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 4; <span class="smcap">x</span>, 44 et suiv.; <span class="smcap">xi</span>, 15; <span class="smcap">xix</span>, 6; I Cor., <span class="smcap">xii</span>-<span class="smcap">xiv</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_215" id="Footnote_28_215"></a><a href="#FNanchor_28_215"><span class="label">[28]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 17. Il faut se rappeler que, dans l'ancien hébreu,
-comme du reste dans toutes les langues anciennes (voir mon <i>Orig.
-du langage</i>, p. 177 et suiv.), les mots désignant «étranger»,
-«langue étrangère», venaient de mots qui signifiaient «bégayer»,
-«balbutier», un idiome inconnu se présentant toujours aux peuples
-naïfs comme un bégayement indistinct. V. Isaïe, <span class="smcap">xxviii</span>, 11;
-<span class="smcap">xxxiii</span>, 19; I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 21.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_216" id="Footnote_29_216"></a><a href="#FNanchor_29_216"><span class="label">[29]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiii</span>, 1, en tenant compte de ce qui précède.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_217" id="Footnote_30_217"></a><a href="#FNanchor_30_217"><span class="label">[30]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xii</span>, 28, 30; <span class="smcap">xiv</span>, 2 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_218" id="Footnote_31_218"></a><a href="#FNanchor_31_218"><span class="label">[31]</span></a> I Sam., <span class="smcap">xix</span>, 23 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_219" id="Footnote_32_219"></a><a href="#FNanchor_32_219"><span class="label">[32]</span></a> Plutarque, <i>De Pythiæ oraculis</i>, 24. Comparez la prédiction
-de Cassandre dans l'<i>Agamemnon</i> d'Eschyle.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_220" id="Footnote_33_220"></a><a href="#FNanchor_33_220"><span class="label">[33]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xii</span>, 3; <span class="smcap">xvi</span>, 22; Rom., <span class="smcap">viii</span>, 15.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_221" id="Footnote_34_221"></a><a href="#FNanchor_34_221"><span class="label">[34]</span></a> Rom., <span class="smcap">viii</span>, 23, 26, 27.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_222" id="Footnote_35_222"></a><a href="#FNanchor_35_222"><span class="label">[35]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiii</span>, 1; <span class="smcap">xiv</span>, 7 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_223" id="Footnote_36_223"></a><a href="#FNanchor_36_223"><span class="label">[36]</span></a> Rom., <span class="smcap">viii</span>, 26&ndash;27.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_224" id="Footnote_37_224"></a><a href="#FNanchor_37_224"><span class="label">[37]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 13, 14, 27 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_225" id="Footnote_38_225"></a><a href="#FNanchor_38_225"><span class="label">[38]</span></a> Jurieu, <i>Lettres pastorales</i>, 3<sup>e</sup> année, 3<i>e</i> lettre; Misson,
-<i>le Théâtre sacré des Cévennes</i>, p. 10, 14, 15, 18, 19, 22, 31, 32,
-36, 37, 65, 66, 68, 70, 94, 104, 109, 126, 140; Brueys, <i>Histoire
-du fanatisme</i> (Montpellier, 1709), I, pages 145 et suiv.; Fléchier,
-<i>Lettres choisies</i> (Lyon, 1734), I, p. 353 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_226" id="Footnote_39_226"></a><a href="#FNanchor_39_226"><span class="label">[39]</span></a> Karl Hase, <i>Hist. de l'Église</i>, § 439 et 458, 5; le journal
-protestant <i>l'Espérance</i>, 1<sup>er</sup> avril 1847.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_227" id="Footnote_40_227"></a><a href="#FNanchor_40_227"><span class="label">[40]</span></a> M. Hohl, <i>Bruchstücke aus dem Leben und den Schriften
-Ed. Irving's</i> (Saint-Gall, 1839), p. 145, 149 et suiv.; Karl Hase,
-<i>Hist. de l'Égl.</i>, § 458, 4.&mdash;Pour les Mormons, voir Remy, <i>Voyage</i>,
-I, p. 176&ndash;177, note; 259&ndash;260; II, p. 55 et suiv.&mdash;Pour les convulsionnaires
-de Saint-Médard, voir surtout Carré de Montgeron, <i>la Vérité
-sur les miracles</i>, etc. (Paris, 1737&ndash;1741), II, p. 18, 19, 49, 54, 55,
-63, 64. 80, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_228" id="Footnote_41_228"></a><a href="#FNanchor_41_228"><span class="label">[41]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 13, 15.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_229" id="Footnote_42_229"></a><a href="#FNanchor_42_229"><span class="label">[42]</span></a> Marc, <span class="smcap">iii</span>, 21 et suiv.; Jean, <span class="smcap">x</span>, 20 et suiv.; <span class="smcap">xii</span>, 27 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_230" id="Footnote_43_230"></a><a href="#FNanchor_43_230"><span class="label">[43]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xix</span>, 6; I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 3 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_231" id="Footnote_44_231"></a><a href="#FNanchor_44_231"><span class="label">[44]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">x</span>, 46; I Cor. <span class="smcap">xiv</span>, 15, 16, 26.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_232" id="Footnote_45_232"></a><a href="#FNanchor_45_232"><span class="label">[45]</span></a> Col., <span class="smcap">iii</span>, 16; Eph., <span class="smcap">v</span>, 19 (Ψαλμοί, ὔμνοί, ᾠδαὶ πνευματικαἰ). Voir
-les premiers chapitres de l'Évangile de Luc. Comparez, en particulier,
-Luc, <span class="smcap">i</span>, 46 à <i>Act.</i>, <span class="smcap">x</span>, 46.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_233" id="Footnote_46_233"></a><a href="#FNanchor_46_233"><span class="label">[46]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 15; Col., <span class="smcap">iii</span>, 16; Eph., <span class="smcap">v</span>, 19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_234" id="Footnote_47_234"></a><a href="#FNanchor_47_234"><span class="label">[47]</span></a> Jérémie, <span class="smcap">i</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_235" id="Footnote_48_235"></a><a href="#FNanchor_48_235"><span class="label">[48]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 17.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_236" id="Footnote_49_236"></a><a href="#FNanchor_49_236"><span class="label">[49]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 22. Πνεῦμα, dans les épîtres de saint Paul, est
-souvent rapproché de δύναμις. Les phénomènes spirites sont regardés
-comme des δυνάμεις;, c'est-à-dire des miracles.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_237" id="Footnote_50_237"></a><a href="#FNanchor_50_237"><span class="label">[50]</span></a> Irénée, <i>Adv. hær.</i>, V, <span class="smcap">vi</span>, 1; Tertullien, <i>Adv. Marcion.</i>, V, 8;
-<i>Constit. apost.</i>, VIII, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_51_238" id="Footnote_51_238"></a><a href="#FNanchor_51_238"><span class="label">[51]</span></a> Luc, <span class="smcap">ii</span>, 37; II Cor., <span class="smcap">vi</span>, 5; <span class="smcap">xi</span>, 27.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_52_239" id="Footnote_52_239"></a><a href="#FNanchor_52_239"><span class="label">[52]</span></a>. II Cor., <span class="smcap">vii</span>, 10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_53_240" id="Footnote_53_240"></a><a href="#FNanchor_53_240"><span class="label">[53]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 26 et suiv.; <span class="smcap">x</span> entier; <span class="smcap">xvi</span>, 6, 7, 9 et suiv. Comparez
-Luc, <span class="smcap">ii</span>, 27, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_54_241" id="Footnote_54_241"></a><a href="#FNanchor_54_241"><span class="label">[54]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xx</span>, 19, 31; Rom., <span class="smcap">viii</span>, 23, 26.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">PREMIÈRE ÉGLISE DE JÉRUSALEM; ELLE EST TOUTE CÉNOBITIQUE.</span></h2>
-
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 35]</span>
-L'habitude de vivre ensemble, dans une même foi
-et dans une même attente, créa nécessairement beaucoup
-d'habitudes communes. Très-vite, des règles
-s'établirent et donnèrent à cette Église primitive quelque
-analogie avec les établissements de vie cénobitique,
-tels que le christianisme les connut plus tard.
-Beaucoup de préceptes de Jésus portaient à cela; le
-vrai idéal de la vie évangélique est un monastère, non
-un monastère fermé de grilles, une prison à la façon du
-moyen âge, avec la séparation des deux sexes, mais un
-asile au milieu du monde, un espace réservé pour la
-vie de l'esprit, une association libre ou petite confrérie
-intime, traçant une haie autour d'elle pour
-écarter les soucis qui nuisent à la liberté du royaume
-de Dieu.</p>
-
-<p>Tous vivaient donc en commun, n'ayant qu'un
-<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>cœur et qu'une âme<a name="FNanchor_1_242" id="FNanchor_1_242"></a><a href="#Footnote_1_242" class="fnanchor">[1]</a>. Personne ne possédait rien qui
-lui fût propre. En se faisant disciple de Jésus, on vendait
-ses biens et on faisait don du prix à la société. Les
-chefs de la société distribuaient ensuite le bien commun
-à chacun selon ses besoins. Ils habitaient un seul quartier<a name="FNanchor_2_243" id="FNanchor_2_243"></a><a href="#Footnote_2_243" class="fnanchor">[2]</a>.
-Ils prenaient leurs repas ensemble, et continuaient
-d'y attacher le sens mystique que Jésus avait
-prescrit<a name="FNanchor_3_244" id="FNanchor_3_244"></a><a href="#Footnote_3_244" class="fnanchor">[3]</a>. De longues heures se passaient en prières.
-Ces prières étaient quelquefois improvisées à haute
-voix, plus souvent méditées en silence. Les extases
-étaient fréquentes, et chacun se croyait sans cesse favorisé
-de l'inspiration divine. La concorde était parfaite;
-nulle querelle dogmatique, nulle dispute de préséance.
-Le souvenir tendre de Jésus effaçait toutes
-les dissensions. La joie était dans tous les cœurs,
-vive et profonde<a name="FNanchor_4_245" id="FNanchor_4_245"></a><a href="#Footnote_4_245" class="fnanchor">[4]</a>. La morale était austère, mais pénétrée
-d'un sentiment doux et tendre. On se groupait
-par maisons pour prier et se livrer aux exercices extatiques<a name="FNanchor_5_246" id="FNanchor_5_246"></a><a href="#Footnote_5_246" class="fnanchor">[5]</a>.
-Le souvenir de ces deux ou trois premières
-<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>années resta comme celui d'un paradis terrestre, que
-le christianisme poursuivra désormais dans tous ses
-rêves, et où il essayera vainement de revenir. Qui ne
-voit, en effet, qu'une telle organisation ne pouvait s'appliquer
-qu'à une très-petite Église? Mais, plus tard,
-la vie monastique reprendra pour son compte cet
-idéal primitif, que l'Église universelle ne songera
-guère à réaliser.</p>
-
-<p>Que l'auteur des <i>Actes</i>, à qui nous devons le tableau
-de cette première chrétienté de Jérusalem, ait
-un peu forcé les couleurs, et en particulier exagéré
-la communauté de biens qui y régnait, cela est
-possible assurément. L'auteur des <i>Actes</i> est le même
-que l'auteur du troisième Évangile, qui, dans la vie
-de Jésus, a l'habitude de transformer les faits selon
-ses théories<a name="FNanchor_6_247" id="FNanchor_6_247"></a><a href="#Footnote_6_247" class="fnanchor">[6]</a>, et chez lequel la tendance aux doctrines
-de l'<i>ébionisme</i><a name="FNanchor_7_248" id="FNanchor_7_248"></a><a href="#Footnote_7_248" class="fnanchor">[7]</a>, c'est-à-dire de l'absolue pauvreté,
-est souvent très-sensible. Néanmoins, le récit
-des <i>Actes</i> ne peut être ici dénué de quelque fondement.
-Quand même Jésus n'aurait prononcé aucun des
-axiomes communistes qu'on lit dans le troisième Évangile,
-il est certain que le renoncement aux biens de
-ce monde et l'aumône poussée jusqu'à se dépouiller
-<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span>soi-même, était parfaitement conforme à l'esprit
-de sa prédication. La croyance que le monde
-va finir a toujours produit le dégoût des biens du
-monde et la vie commune<a name="FNanchor_8_249" id="FNanchor_8_249"></a><a href="#Footnote_8_249" class="fnanchor">[8]</a>. Le récit des <i>Actes</i> est,
-d'ailleurs, parfaitement conforme à ce que nous savons
-de l'origine des autres religions ascétiques, du
-bouddhisme, par exemple. Ces sortes de religions
-commencent toujours par la vie cénobitique. Leurs
-premiers adeptes sont des espèces de moines mendiants.
-Le laïque n'y apparaît que plus tard et quand
-ces religions ont conquis des sociétés entières, où
-la vie monastique ne peut exister qu'à l'état d'exception<a name="FNanchor_9_250" id="FNanchor_9_250"></a><a href="#Footnote_9_250" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
-
-<p>Nous admettons donc, dans l'Église de Jérusalem,
-une période de vie cénobitique. Deux siècles plus
-tard, le christianisme faisait encore aux païens l'effet
-d'une secte communiste<a name="FNanchor_10_251" id="FNanchor_10_251"></a><a href="#Footnote_10_251" class="fnanchor">[10]</a>. Il faut se rappeler que les
-esséniens ou thérapeutes avaient déjà donné le modèle
-de ce genre de vie, lequel sortait fort légitimement
-du mosaïsme. Le code mosaïque étant essentiellement
-<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span>moral et non politique, son produit naturel
-était l'utopie sociale, l'église, la synagogue, le couvent,
-non l'état civil, la nation, la cité. L'Égypte
-avait, depuis plusieurs siècles, des reclus et des recluses
-nourris par l'État, probablement en exécution
-de legs charitables, auprès du Sérapéum de Memphis<a name="FNanchor_11_252" id="FNanchor_11_252"></a><a href="#Footnote_11_252" class="fnanchor">[11]</a>.
-Il faut se rappeler surtout qu'une telle vie en
-Orient n'est nullement ce qu'elle a été dans notre
-Occident. En Orient, on peut très-bien jouir de la
-nature et de l'existence sans rien posséder. L'homme,
-dans ces pays, est toujours libre, parce qu'il a peu
-de besoins; l'esclavage du travail y est inconnu.
-Nous voulons bien que le communisme de l'Église
-primitive n'ait été ni aussi rigoureux ni aussi universel
-que le veut l'auteur des <i>Actes</i>. Ce qui est sûr, c'est
-qu'il y avait à Jérusalem une grande communauté
-de pauvres, gouvernée par les apôtres, et à laquelle
-on envoyait des dons de tous les points de la chrétienté<a name="FNanchor_12_253" id="FNanchor_12_253"></a><a href="#Footnote_12_253" class="fnanchor">[12]</a>.
-Cette communauté fut obligée sans doute
-d'établir des règlements assez sévères, et, quelques
-<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>années plus tard, il fallut même, pour la gouverner,
-faire agir la terreur. Des légendes épouvantables
-circulaient, d'après lesquelles le seul fait d'avoir retenu
-quelque chose sur ce que l'on donnait à la communauté
-était présenté comme un crime capital, et
-puni de mort<a name="FNanchor_13_254" id="FNanchor_13_254"></a><a href="#Footnote_13_254" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
-
-<p>Les portiques du temple, surtout le portique de
-Salomon, qui dominait le val de Cédron, étaient le lieu
-où se réunissaient habituellement les disciples pendant
-le jour<a name="FNanchor_14_255" id="FNanchor_14_255"></a><a href="#Footnote_14_255" class="fnanchor">[14]</a>. Ils y retrouvaient le souvenir des heures que
-Jésus avait passées dans le même endroit. Au milieu de
-l'extrême activité qui régnait autour du temple, on devait
-les remarquer peu. Les galeries qui faisaient partie
-de cet édifice étaient le siège d'écoles et de sectes
-nombreuses, le théâtre de disputes sans fin. Les fidèles
-de Jésus devaient d'ailleurs passer pour des dévots
-très-exacts; car ils observaient encore les pratiques
-juives avec scrupule, priant aux heures voulues<a name="FNanchor_15_256" id="FNanchor_15_256"></a><a href="#Footnote_15_256" class="fnanchor">[15]</a> et
-observant tous les préceptes de la Loi. C'étaient des
-juifs, ne différant des autres qu'en ce qu'ils croyaient
-le Messie déjà venu. Les gens qui n'étaient pas au
-courant de ce qui les concernait (et c'était l'immense
-majorité) les regardaient comme une secte de
-<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span><i>hasidim</i> ou gens pieux. On n'était ni schismatique
-ni hérétique pour s'affilier à eux<a name="FNanchor_16_257" id="FNanchor_16_257"></a><a href="#Footnote_16_257" class="fnanchor">[16]</a>, pas plus qu'on ne
-cesse d'être protestant pour être disciple de Spener,
-ou catholique pour être de l'ordre de Saint-François
-ou de Saint-Bruno. Le peuple les aimait à cause de
-leur piété, de leur simplicité, de leur douceur<a name="FNanchor_17_258" id="FNanchor_17_258"></a><a href="#Footnote_17_258" class="fnanchor">[17]</a>. Les
-aristocrates du temple les voyaient sans doute avec
-déplaisir. Mais la secte faisait peu d'éclats; elle était
-tranquille, grâce à son obscurité.</p>
-
-<p>Le soir, les frères rentraient à leur quartier et prenaient
-le repas, divisés par groupes<a name="FNanchor_18_259" id="FNanchor_18_259"></a><a href="#Footnote_18_259" class="fnanchor">[18]</a>, en signe
-de fraternité et en souvenir de Jésus, qu'ils voyaient
-toujours présent au milieu d'eux. Le chef de table
-rompait le pain, bénissait la coupe<a name="FNanchor_19_260" id="FNanchor_19_260"></a><a href="#Footnote_19_260" class="fnanchor">[19]</a>, et les faisait
-circuler comme un symbole d'union en Jésus.
-L'acte le plus vulgaire de la vie devenait ainsi
-le plus auguste et le plus saint. Ces repas en
-famille, toujours aimés des Juifs<a name="FNanchor_20_261" id="FNanchor_20_261"></a><a href="#Footnote_20_261" class="fnanchor">[20]</a>, étaient accompagnés
-de prières, d'élans pieux, et remplis d'une
-douce gaieté. On se croyait encore au temps où
-Jésus les animait de sa présence; on s'imaginait le
-<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>voir, et de bonne heure le bruit se répandit que
-Jésus avait dit: «Chaque fois que vous romprez le
-pain, faites-le en mémoire de moi<a name="FNanchor_21_262" id="FNanchor_21_262"></a><a href="#Footnote_21_262" class="fnanchor">[21]</a>.» Le pain lui-même
-devint en quelque sorte Jésus, conçu comme
-source unique de force pour ceux qui l'avaient aimé
-et qui vivaient encore de lui. Ces repas, qui furent
-toujours le symbole principal du christianisme et
-l'âme de ses mystères<a name="FNanchor_22_263" id="FNanchor_22_263"></a><a href="#Footnote_22_263" class="fnanchor">[22]</a>, avaient d'abord lieu tous les
-soirs. Mais bientôt l'usage les restreignit au dimanche<a name="FNanchor_23_264" id="FNanchor_23_264"></a><a href="#Footnote_23_264" class="fnanchor">[23]</a>
-soir<a name="FNanchor_24_265" id="FNanchor_24_265"></a><a href="#Footnote_24_265" class="fnanchor">[24]</a>. Plus tard, le repas mystique fut transporté
-au matin<a name="FNanchor_25_266" id="FNanchor_25_266"></a><a href="#Footnote_25_266" class="fnanchor">[25]</a>. Il est probable qu'au moment de l'histoire
-où nous sommes arrivés, le jour férié de chaque semaine
-était encore, pour les chrétiens, le samedi<a name="FNanchor_26_267" id="FNanchor_26_267"></a><a href="#Footnote_26_267" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
-
-<p>Les apôtres choisis par Jésus et qu'on supposait
-avoir reçu de lui un mandat spécial pour annoncer
-au monde le royaume de Dieu, avaient, dans la petite
-communauté, une supériorité incontestée. Un des premiers
-soins, dès que la secte se vit assise tranquillement
-à Jérusalem, fut de combler le vide que Juda
-<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>de Kérioth avait laissé dans son sein<a name="FNanchor_27_268" id="FNanchor_27_268"></a><a href="#Footnote_27_268" class="fnanchor">[27]</a>. L'opinion que
-ce dernier avait trahi son maître et avait été la cause
-de sa mort devenait de plus en plus générale. La
-légende s'en mêlait, et tous les jours on apprenait
-quelque circonstance nouvelle qui ajoutait à la noirceur
-de son action. Il s'était acheté un champ près
-de la vieille nécropole de Hakeldama, au sud de
-Jérusalem, et il y vivait retiré<a name="FNanchor_28_269" id="FNanchor_28_269"></a><a href="#Footnote_28_269" class="fnanchor">[28]</a>. Tel était l'état d'exaltation
-naïve où se trouvait toute la petite Église, que,
-pour le remplacer, on résolut d'avoir recours à la
-voie du sort. En général, dans les grandes émotions
-religieuses, on affectionne ce moyen de se décider,
-car on admet en principe que rien n'est fortuit, qu'on
-est l'objet principal de l'attention divine, et que la
-part de Dieu dans un fait est d'autant plus grande que
-celle de l'homme est plus faible. On tint seulement à
-ce que les candidats fussent pris dans le groupe des
-disciples les plus anciens, qui avaient été témoins
-de toute la série des événements depuis le baptême
-de Jean. Cela réduisait considérablement le
-nombre des éligibles. Deux seulement se trouvèrent
-sur les rangs, José Bar-Saba, qui portait le nom de
-<i>Justus</i><a name="FNanchor_29_270" id="FNanchor_29_270"></a><a href="#Footnote_29_270" class="fnanchor">[29]</a>, et Matthia. Le sort tomba sur Matthia, qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>dès lors fut compté au nombre des Douze. Mais ce fut
-le seul exemple d'un tel remplacement. Les apôtres
-furent conçus désormais comme nommés une fois
-pour toutes par Jésus et ne devant pas avoir de successeurs.
-Le danger d'un collége permanent, gardant
-pour lui toute la vie et toute la force de l'association,
-fut écarté, pour un temps, avec un instinct
-profond. La concentration de l'Église en une oligarchie
-ne vint que bien plus tard.</p>
-
-<p>Il faut se prémunir, du reste, contre les malentendus
-que ce nom d'«apôtre» peut provoquer et auxquels
-il n'a pas manqué de donner lieu. Dès une époque
-fort ancienne, on fut amené par quelques passages des
-Évangiles, et surtout par l'analogie de la vie de saint
-Paul, à concevoir les apôtres comme des missionnaires
-essentiellement voyageurs, se partageant en quelque
-sorte le monde d'avance, et parcourant en conquérants
-tous les royaumes de la terre<a name="FNanchor_30_271" id="FNanchor_30_271"></a><a href="#Footnote_30_271" class="fnanchor">[30]</a>. Un cycle de légendes
-se forma sur cette donnée et s'imposa à l'histoire ecclésiastique<a name="FNanchor_31_272" id="FNanchor_31_272"></a><a href="#Footnote_31_272" class="fnanchor">[31]</a>.
-Rien déplus contraire à la vérité<a name="FNanchor_32_273" id="FNanchor_32_273"></a><a href="#Footnote_32_273" class="fnanchor">[32]</a>. Le
-corps des Douze fut d'habitude en permanence à Jérusalem;
-jusqu'à l'an 60 à peu près, les apôtres ne
-sortirent de la ville sainte que pour des missions
-<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>temporaires. Par là s'explique l'obscurité où restèrent
-la plupart des membres du conseil central. Très-peu
-d'entre eux eurent un rôle. Ce fut une sorte
-de sacré collége ou de sénat<a name="FNanchor_33_274" id="FNanchor_33_274"></a><a href="#Footnote_33_274" class="fnanchor">[33]</a>, uniquement destiné
-à représenter la tradition et l'esprit conservateur.
-On finit par les décharger de toute fonction
-active, de sorte qu'il ne leur resta qu'à prêcher et à
-prier<a name="FNanchor_34_275" id="FNanchor_34_275"></a><a href="#Footnote_34_275" class="fnanchor">[34]</a>; encore les rôles brillants de la prédication
-ne leur échurent-ils pas. On savait à peine leurs
-noms hors de Jérusalem, et, vers l'an 70 ou 80, les
-listes qu'on donnait de ces douze élus primitifs n'étaient
-d'accord que sur les noms principaux<a name="FNanchor_35_276" id="FNanchor_35_276"></a><a href="#Footnote_35_276" class="fnanchor">[35]</a>.</p>
-
-<p>Les «frères du Seigneur» paraissent souvent à
-côté des «apôtres», quoiqu'ils en fussent distincts<a name="FNanchor_36_277" id="FNanchor_36_277"></a><a href="#Footnote_36_277" class="fnanchor">[36]</a>.
-Leur autorité était au moins égale à celle des apôtres.
-Ces deux groupes constituaient, dans l'Église naissante,
-une sorte d'aristocratie fondée uniquement
-sur les rapports plus ou moins intimes que leurs membres
-avaient eus avec le maître. C'étaient là les
-hommes que Paul appelait «les colonnes<a name="FNanchor_37_278" id="FNanchor_37_278"></a><a href="#Footnote_37_278" class="fnanchor">[37]</a>» de
-l'Église de Jérusalem. On voit, du reste, que les
-<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>distinctions de la hiérarchie ecclésiastique n'existaient
-pas encore. Le titre n'était rien; l'importance
-personnelle était tout. Le principe du célibat ecclésiastique
-était bien déjà, posé<a name="FNanchor_38_279" id="FNanchor_38_279"></a><a href="#Footnote_38_279" class="fnanchor">[38]</a>; mais il fallait du
-temps pour amener tous ces germes à leur complet
-développement. Pierre et Philippe étaient mariés,
-avaient des fils et des filles<a name="FNanchor_39_280" id="FNanchor_39_280"></a><a href="#Footnote_39_280" class="fnanchor">[39]</a>.</p>
-
-<p>Le terme pour désigner la réunion des fidèles était
-l'hébreu <i>kahal</i>, qu'on rendit par le mot essentiellement
-démocratique ἐκκλησία. <i>Ecclesia</i>, c'est la convocation
-du peuple dans les vieilles cités grecques, l'appel
-au Pnyx ou à l'<i>agora</i>. A partir du <span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> ou du <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle
-avant J.-C., les mots de la démocratie athénienne
-devinrent en quelque sorte de droit commun dans la
-langue hellénique; plusieurs de ces termes<a name="FNanchor_40_281" id="FNanchor_40_281"></a><a href="#Footnote_40_281" class="fnanchor">[40]</a>, par suite
-de l'usage qu'en firent les confréries grecques, entrèrent
-dans la langue chrétienne. C'était, en effet, la
-vie populaire, restreinte depuis des siècles, qui reprenait
-son cours sous des formes tout à fait différentes.
-L'Église primitive est une petite démocratie à sa manière.
-Il n'est pas jusqu'à l'élection par le sort,
-<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>moyen si cher aux anciennes républiques, qui ne s'y
-retrouve parfois<a name="FNanchor_41_282" id="FNanchor_41_282"></a><a href="#Footnote_41_282" class="fnanchor">[41]</a>. Moins âpre pourtant et moins soupçonneuse
-que les anciennes cités, l'Église déléguait
-volontiers son autorité; comme toute société théocratique,
-elle tendait à abdiquer entre les mains d'un
-clergé, et il était facile de prévoir qu'un ou deux
-siècles ne s'écouleraient pas avant que toute cette démocratie
-tournât à l'oligarchie.</p>
-
-<p>Le pouvoir qu'on prêtait à l'Église réunie et à ses
-chefs était énorme. L'Église conférait toute mission,
-se guidant uniquement dans ses choix sur des signes
-donnés par l'Esprit<a name="FNanchor_42_283" id="FNanchor_42_283"></a><a href="#Footnote_42_283" class="fnanchor">[42]</a>. Son autorité allait jusqu'à
-décréter la mort. On racontait qu'à la voix de
-Pierre, des délinquants étaient tombés à la renverse
-et avaient expiré sur-le-champ<a name="FNanchor_43_284" id="FNanchor_43_284"></a><a href="#Footnote_43_284" class="fnanchor">[43]</a>. Saint Paul, un peu
-plus tard, ne craint pas, en excommuniant un incestueux,
-«de le livrer à Satan pour la mort de sa
-chair, afin que son esprit soit sauvé au grand jour du
-Seigneur<a name="FNanchor_44_285" id="FNanchor_44_285"></a><a href="#Footnote_44_285" class="fnanchor">[44]</a>». L'excommunication était tenue pour
-l'équivalent d'une sentence de mort. On ne doutait
-pas qu'une personne que les apôtres ou les chefs
-d'Église avaient retranchée du corps des saints et
-<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>livrée au pouvoir du mal<a name="FNanchor_45_286" id="FNanchor_45_286"></a><a href="#Footnote_45_286" class="fnanchor">[45]</a>, ne fût perdue. Satan
-était considéré comme l'auteur des maladies; lui
-livrer le membre gangrené, c'était livrer celui-ci à
-l'exécuteur naturel de la sentence. Une mort prématurée
-était tenue d'ordinaire pour le résultat d'un de
-ces arrêts occultes, qui, selon la forte expression
-hébraïque, «extirpait une âme d'Israël<a name="FNanchor_46_287" id="FNanchor_46_287"></a><a href="#Footnote_46_287" class="fnanchor">[46]</a>». Les apôtres
-se croyaient investis de droits surnaturels. En
-prononçant de telles condamnations, ils pensaient que
-leurs anathèmes ne pouvaient manquer d'être suivis
-d'effet.</p>
-
-<p>L'impression terrible que faisaient les excommunications,
-et la haine de tous les confrères contre
-les membres ainsi retranchés, pouvaient en effet,
-dans beaucoup de cas, amener la mort, ou du moins
-forcer le coupable à s'expatrier. La même équivoque
-terrible se retrouvait dans l'ancienne Loi. «L'extirpation»
-impliquait à la fois la mort, l'expulsion de la
-communauté, l'exil, un trépas solitaire et mystérieux<a name="FNanchor_47_288" id="FNanchor_47_288"></a><a href="#Footnote_47_288" class="fnanchor">[47]</a>.
-Tuer l'apostat, le blasphémateur, frapper le
-corps pour sauver l'âme, devait paraître tout légitime.
-<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>Il faut se rappeler que nous sommes au temps
-des zélotes, qui regardaient comme un acte de vertu
-de poignarder quiconque manquait à la loi<a name="FNanchor_48_289" id="FNanchor_48_289"></a><a href="#Footnote_48_289" class="fnanchor">[48]</a>, et ne
-pas oublier que certains chrétiens étaient ou avaient
-été zélotes<a name="FNanchor_49_290" id="FNanchor_49_290"></a><a href="#Footnote_49_290" class="fnanchor">[49]</a>. Des récits comme celui de la mort d'Ananie
-et de Saphire<a name="FNanchor_50_291" id="FNanchor_50_291"></a><a href="#Footnote_50_291" class="fnanchor">[50]</a> n'excitaient aucun scrupule. L'idée
-de la puissance civile était si étrangère à tout ce
-monde placé en dehors du droit romain, on était si
-persuadé que l'Église est une société complète, se suffisant
-à elle-même, que personne ne voyait, dans un
-miracle entraînant la mort ou la mutilation d'une
-personne, un attentat punissable devant la loi civile.
-L'enthousiasme et une foi ardente couvraient
-tout, excusaient tout. Mais l'effroyable danger que
-recelaient pour l'avenir ces maximes théocratiques
-s'aperçoit facilement. L'Église est armée d'un glaive;
-l'excommunication sera un arrêt de mort. Il y a désormais
-dans le monde un pouvoir en dehors de l'État
-qui dispose de la vie des citoyens. Certes, si l'autorité
-romaine s'était bornée à réprimer chez les juifs et les
-chrétiens des principes aussi condamnables, elle aurait
-eu mille fois raison. Seulement, dans sa brutalité,
-<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>elle confondit la plus légitime des libertés, celle d'adorer
-à sa manière, avec des abus qu'aucune société
-n'a jamais pu supporter impunément.</p>
-
-<p>Pierre avait parmi les apôtres une certaine primauté,
-tenant surtout à son zèle et à son activité<a name="FNanchor_51_292" id="FNanchor_51_292"></a><a href="#Footnote_51_292" class="fnanchor">[51]</a>.
-En ces premières années, il se sépare à peine de
-Jean, fils de Zébédée. Ils marchaient presque toujours
-ensemble<a name="FNanchor_52_293" id="FNanchor_52_293"></a><a href="#Footnote_52_293" class="fnanchor">[52]</a>, et leur concorde fut sans doute
-la pierre angulaire de la foi nouvelle. Jacques,
-frère du Seigneur, les égalait presque en autorité,
-au moins dans une fraction de l'Église. Quant à
-certains amis intimes de Jésus, comme les femmes
-galiléennes, la famille de Béthanie, nous avons
-déjà remarqué qu'il n'est plus question d'eux. Moins
-soucieuses d'organiser et de fonder, les fidèles compagnes
-de Jésus se contentaient d'aimer mort celui
-qu'elles avaient aimé vivant. Plongées dans leur
-attente, les nobles femmes qui ont fait la foi du
-monde étaient presque des inconnues pour les hommes
-importants de Jérusalem. Quand elles moururent,
-les traits les plus importants de l'histoire du christianisme
-naissant furent mis au tombeau avec elles. Les
-rôles actifs font seuls la renommée; ceux qui se contentent
-<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span>d'aimer en secret restent obscurs, mais sûrement
-ils ont la meilleure part.</p>
-
-<p>Inutile de dire que ce petit groupe de gens simples
-n'avait aucune théologie spéculative. Jésus s'était
-tenu sagement éloigné de toute métaphysique. Il
-n'eut qu'un dogme, sa propre filiation divine et la
-divinité de sa mission. Tout le symbole de l'Église
-primitive pouvait tenir en une ligne: «Jésus est le
-Messie, fils de Dieu.» Cette croyance reposait sur
-un argument péremptoire, le fait de la résurrection,
-dont les disciples se portaient comme témoins. En
-réalité, personne (pas même les femmes galiléennes)
-ne disait avoir vu la résurrection<a name="FNanchor_53_294" id="FNanchor_53_294"></a><a href="#Footnote_53_294" class="fnanchor">[53]</a>. Mais l'absence
-du corps et les apparitions qui avaient suivi paraissaient
-équivalentes au fait lui-même. Attester la
-résurrection de Jésus, telle était la tâche que tous
-envisageaient comme leur étant spécialement imposée<a name="FNanchor_54_295" id="FNanchor_54_295"></a><a href="#Footnote_54_295" class="fnanchor">[54]</a>.
-On s'imagina d'ailleurs bien vite que le maître
-<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>avait prédit cet événement. On se rappela diverses
-paroles de lui, qu'on se figura n'avoir pas bien
-comprises, et où l'on vit après coup une annonce
-de la résurrection<a name="FNanchor_55_296" id="FNanchor_55_296"></a><a href="#Footnote_55_296" class="fnanchor">[55]</a>. La croyance en la prochaine
-manifestation glorieuse de Jésus était universelle<a name="FNanchor_56_297" id="FNanchor_56_297"></a><a href="#Footnote_56_297" class="fnanchor">[56]</a>.
-Le mot secret que les confrères disaient entre eux
-pour se reconnaître et se fortifier, était <i>Maran atha</i>,
-«le Seigneur va venir»<a name="FNanchor_57_298" id="FNanchor_57_298"></a><a href="#Footnote_57_298" class="fnanchor">[57]</a>! On croyait se rappeler
-une déclaration de Jésus, d'après laquelle la
-prédication n'aurait pas le temps d'atteindre toutes
-les villes d'Israël avant que le Fils de l'homme apparût
-dans sa majesté<a name="FNanchor_58_299" id="FNanchor_58_299"></a><a href="#Footnote_58_299" class="fnanchor">[58]</a>. En attendant, Jésus ressuscité
-est assis à la droite de son Père. Là, il se repose
-jusqu'au jour solennel où il viendra, assis sur les
-nuées, juger les vivants et les morts<a name="FNanchor_59_300" id="FNanchor_59_300"></a><a href="#Footnote_59_300" class="fnanchor">[59]</a>.</p>
-
-<p>L'idée qu'ils avaient de Jésus était celle que Jésus
-leur avait donnée lui-même. Jésus a été un prophète
-puissant en œuvres et en paroles<a name="FNanchor_60_301" id="FNanchor_60_301"></a><a href="#Footnote_60_301" class="fnanchor">[60]</a>, un homme élu de
-Dieu, ayant reçu une mission spéciale pour l'humanité<a name="FNanchor_61_302" id="FNanchor_61_302"></a><a href="#Footnote_61_302" class="fnanchor">[61]</a>,
-mission qu'il a prouvée par ses miracles et surtout
-<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>par sa résurrection. Dieu l'a oint de l'Esprit-Saint
-et l'a revêtu de force; il a passé en faisant du
-bien et en guérissant ceux qui étaient sous le pouvoir
-du diable<a name="FNanchor_62_303" id="FNanchor_62_303"></a><a href="#Footnote_62_303" class="fnanchor">[62]</a>; car Dieu était avec lui<a name="FNanchor_63_304" id="FNanchor_63_304"></a><a href="#Footnote_63_304" class="fnanchor">[63]</a>. C'est le
-fils de Dieu, c'est-à-dire un homme parfaitement de
-Dieu, un représentant de Dieu sur la terre; c'est le
-Messie, le sauveur d'Israël, annoncé par les prophètes<a name="FNanchor_64_305" id="FNanchor_64_305"></a><a href="#Footnote_64_305" class="fnanchor">[64]</a>.
-La lecture des livres de l'Ancien Testament,
-surtout des prophètes et des psaumes, était habituelle,
-dans la secte. On portait dans cette lecture une idée
-fixe, celle de retrouver partout le type de Jésus. On fut
-persuadé que les anciens livres hébreux étaient pleins
-de lui, et, dès les premières années, il se forma une
-collection de textes tirés des prophètes, des psaumes,
-et de certains livres apocryphes, où l'on était convaincu
-que la vie de Jésus était prédite et décrite par avance<a name="FNanchor_65_306" id="FNanchor_65_306"></a><a href="#Footnote_65_306" class="fnanchor">[65]</a>.
-Cette méthode d'interprétation arbitraire était alors
-celle de toutes les écoles juives. Les allusions messianiques
-étaient une sorte de jeu d'esprit, analogue à
-l'usage que les anciens prédicateurs faisaient des passages
-<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>de la Bible, détournés de leur sens naturel et
-pris comme de simples ornements de rhétorique sacrée.</p>
-
-<p>Jésus, avec son tact exquis des choses religieuses,
-n'avait institué aucun rituel nouveau. La nouvelle
-secte n'avait pas encore de cérémonies spéciales<a name="FNanchor_66_307" id="FNanchor_66_307"></a><a href="#Footnote_66_307" class="fnanchor">[66]</a>.
-Les pratiques de piété étaient les pratiques juives.
-Les réunions n'avaient rien de liturgique dans le sens
-précis; c'étaient des séances de confréries, où l'on se
-livrait à la prière, aux exercices de glossolalie, de prophétie<a name="FNanchor_67_308" id="FNanchor_67_308"></a><a href="#Footnote_67_308" class="fnanchor">[67]</a>,
-et à la lecture de la correspondance. Rien
-encore de sacerdotal. Il n'y a pas de prêtre (<i>cohen</i>
-ou ἱερεύς); le <i>presbyteros</i> est «l'ancien» de la communauté,
-rien de plus. Le seul prêtre est Jésus<a name="FNanchor_68_309" id="FNanchor_68_309"></a><a href="#Footnote_68_309" class="fnanchor">[68]</a>; en
-un autre sens, tous les fidèles le sont<a name="FNanchor_69_310" id="FNanchor_69_310"></a><a href="#Footnote_69_310" class="fnanchor">[69]</a>. Le jeûne était
-considéré comme une pratique très-méritoire<a name="FNanchor_70_311" id="FNanchor_70_311"></a><a href="#Footnote_70_311" class="fnanchor">[70]</a>. Le
-baptême était le signe d'entrée dans la secte<a name="FNanchor_71_312" id="FNanchor_71_312"></a><a href="#Footnote_71_312" class="fnanchor">[71]</a>. Le rite
-était le même que pour celui de Jean, mais on l'administrait
-au nom de Jésus<a name="FNanchor_72_313" id="FNanchor_72_313"></a><a href="#Footnote_72_313" class="fnanchor">[72]</a>. Le baptême toutefois
-était considéré comme une initiation insuffisante.
-<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span>Il devait être suivi de la collation des dons du Saint-Esprit<a name="FNanchor_73_314" id="FNanchor_73_314"></a><a href="#Footnote_73_314" class="fnanchor">[73]</a>,
-laquelle se faisait au moyen d'une prière prononcée
-par les apôtres sur la tête du néophyte, avec
-l'imposition des mains.</p>
-
-<p>Cette imposition des mains, déjà si familière à
-Jésus<a name="FNanchor_74_315" id="FNanchor_74_315"></a><a href="#Footnote_74_315" class="fnanchor">[74]</a>, était l'acte sacramentel par excellence<a name="FNanchor_75_316" id="FNanchor_75_316"></a><a href="#Footnote_75_316" class="fnanchor">[75]</a>.
-Elle conférait l'inspiration, l'illumination intérieure,
-le pouvoir de faire des prodiges, de prophétiser, de
-parler les langues. C'était ce qu'on appelait le baptême
-de l'Esprit. On croyait se rappeler une parole
-de Jésus: «Jean vous a baptisés par l'eau; mais
-vous, vous serez baptisés par l'Esprit<a name="FNanchor_76_317" id="FNanchor_76_317"></a><a href="#Footnote_76_317" class="fnanchor">[76]</a>.» Peu à peu,
-on fondit ensemble toutes ces idées, et le baptême se
-conféra «au nom du Père et du Fils et de l'Esprit-Saint<a name="FNanchor_77_318" id="FNanchor_77_318"></a><a href="#Footnote_77_318" class="fnanchor">[77]</a>.»
-Mais il n'est pas probable que cette formule,
-aux premiers jours où nous sommes, fût encore
-employée. On voit la simplicité de ce culte, chrétien
-primitif. Ni Jésus ni les apôtres ne l'avaient inventé.
-Certaines sectes juives avaient adopté avant eux ces
-<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>cérémonies graves et solennelles, qui paraissent venir
-en partie de la Chaldée, où elles sont encore pratiquées
-avec des liturgies spéciales par les Sabiens ou
-Mendaïtes<a name="FNanchor_78_319" id="FNanchor_78_319"></a><a href="#Footnote_78_319" class="fnanchor">[78]</a>. La religion de la Perse renfermait aussi
-beaucoup de rites du même genre<a name="FNanchor_79_320" id="FNanchor_79_320"></a><a href="#Footnote_79_320" class="fnanchor">[79]</a>.</p>
-
-<p>Les croyances de médecine populaire, qui avaient
-fait une partie de la force de Jésus, se continuaient
-dans ses disciples. Le pouvoir des guérisons était
-une des grâces merveilleuses que conférait l'Esprit<a name="FNanchor_80_321" id="FNanchor_80_321"></a><a href="#Footnote_80_321" class="fnanchor">[80]</a>.
-Les premiers chrétiens, comme presque tous les juifs
-du temps, voyaient dans les maladies la punition
-d'une faute<a name="FNanchor_81_322" id="FNanchor_81_322"></a><a href="#Footnote_81_322" class="fnanchor">[81]</a> ou l'œuvre d'un démon malfaisant<a name="FNanchor_82_323" id="FNanchor_82_323"></a><a href="#Footnote_82_323" class="fnanchor">[82]</a>.
-Les apôtres passaient, ainsi que Jésus, pour de puissants
-exorcistes<a name="FNanchor_83_324" id="FNanchor_83_324"></a><a href="#Footnote_83_324" class="fnanchor">[83]</a>. On s'imaginait que des lotions
-d'huile opérées par eux, avec imposition des mains
-et invocation du nom de Jésus, étaient toutes-puissantes
-pour laver les péchés causes de la maladie
-<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>et pour guérir le malade<a name="FNanchor_84_325" id="FNanchor_84_325"></a><a href="#Footnote_84_325" class="fnanchor">[84]</a>. L'huile a toujours été
-en Orient le médicament par excellence<a name="FNanchor_85_326" id="FNanchor_85_326"></a><a href="#Footnote_85_326" class="fnanchor">[85]</a>. Seule, du
-reste, l'imposition des mains des apôtres était censée
-avoir les mêmes effets<a name="FNanchor_86_327" id="FNanchor_86_327"></a><a href="#Footnote_86_327" class="fnanchor">[86]</a>. Cette imposition se faisait
-par l'attouchement immédiat. Il n'est pas impossible
-que, dans certains cas, la chaleur des mains, se
-communiquant vivement à la tête, procurât au malade
-un peu de soulagement.</p>
-
-<p>La secte étant jeune et peu nombreuse, la question
-des morts ne se posa pour elle que plus tard.
-L'effet causé par les premiers décès qui eurent lieu
-dans les rangs des confrères fut étrange<a name="FNanchor_87_328" id="FNanchor_87_328"></a><a href="#Footnote_87_328" class="fnanchor">[87]</a>. On s'inquiéta
-du sort des trépassés; on se demanda s'ils seraient
-moins favorisés que ceux qui étaient réservés
-pour voir de leurs yeux l'avénement du Fils de
-l'homme. On en vint généralement à considérer l'intervalle
-entre la mort et la résurrection comme une
-sorte de lacune dans la conscience du défunt<a name="FNanchor_88_329" id="FNanchor_88_329"></a><a href="#Footnote_88_329" class="fnanchor">[88]</a>. L'idée,
-exposée dans le <i>Phédon</i>, que l'âme existe avant et
-après la mort, que la mort est un bien, qu'elle est
-même l'état philosophique par excellence, puisque
-<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span>l'âme alors est tout à fait libre et dégagée, cette idée,
-dis-je, n'était nullement arrêtée chez les premiers
-chrétiens. Le plus souvent, il semble que l'homme
-pour eux n'existait pas sans corps. Cette conception
-dura longtemps, et ne céda que quand la doctrine
-de l'immortalité de l'âme, au sens de la philosophie
-grecque, eut fait son entrée dans l'Église, et
-se fut combinée tant bien que mal avec le dogme chrétien
-de la résurrection et du renouvellement universel.
-A l'heure où nous sommes, la croyance à la résurrection
-régnait à peu près seule<a name="FNanchor_89_330" id="FNanchor_89_330"></a><a href="#Footnote_89_330" class="fnanchor">[89]</a>. Le rite des funérailles
-était sans doute le rite juif. On n'y attachait nulle
-importance; aucune inscription n'indiquait le nom du
-mort. La grande résurrection était proche; le corps
-du fidèle n'avait à faire dans le rocher qu'un bien
-court séjour. On ne tint pas beaucoup à se mettre d'accord
-sur la question de savoir si la résurrection serait
-universelle, c'est-à-dire embrasserait les bons et
-les méchants, ou si elle s'appliquerait aux seuls élus<a name="FNanchor_90_331" id="FNanchor_90_331"></a><a href="#Footnote_90_331" class="fnanchor">[90]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span>Un des phénomènes les plus remarquables de la
-nouvelle religion fut la réapparition du prophétisme.
-Depuis longtemps, on ne parlait plus guère de
-prophètes en Israël. Ce genre particulier d'inspiration
-sembla renaître dans la petite secte. L'Église primitive
-eut plusieurs prophètes et prophétesses<a name="FNanchor_91_332" id="FNanchor_91_332"></a><a href="#Footnote_91_332" class="fnanchor">[91]</a>, analogues
-à ceux de l'Ancien Testament. Les psalmistes
-reparurent aussi. Le modèle des psaumes chrétiens
-nous est sans doute offert par les cantiques que Luc
-aime à semer dans son Évangile<a name="FNanchor_92_333" id="FNanchor_92_333"></a><a href="#Footnote_92_333" class="fnanchor">[92]</a>, et qui sont calqués
-sur les cantiques de l'Ancien Testament. Ces psaumes,
-ces prophéties sont dénués d'originalité sous le rapport
-de la forme; mais un admirable esprit de douceur et
-de piété les anime et les pénètre. C'est comme un écho
-affaibli des dernières productions de la lyre sacrée
-d'Israël. Le livre des Psaumes fut en quelque sorte
-le calice de fleur où l'abeille chrétienne butina son
-premier suc. Le Pentateuque, au contraire, était, à
-ce qu'il semble, peu lu et peu médité; on y substituait
-des allégories à la façon des <i>midraschim</i> juifs,
-où tout le sens historique des livres était supprimé.</p>
-
-<p>Le chant dont on accompagnait les hymnes nouveaux<a name="FNanchor_93_334" id="FNanchor_93_334"></a><a href="#Footnote_93_334" class="fnanchor">[93]</a>
-<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>était probablement cette espèce de sanglot sans
-notes distinctes, qui est encore le chant d'église des
-Grecs, des Maronites et en général des chrétiens
-d'Orient<a name="FNanchor_94_335" id="FNanchor_94_335"></a><a href="#Footnote_94_335" class="fnanchor">[94]</a>. C'est moins une modulation musicale
-qu'une manière de forcer la voix et d'émettre par le
-nez une sorte de gémissement où toutes les inflexions
-se suivent avec rapidité. On exécute cette mélopée
-bizarre, debout, l'œil fixe, le front plissé, le
-sourcil froncé, avec un air d'effort. Le mot <i>amen</i>
-surtout se dit d'une voix chevrotante, avec tremblement.
-Ce mot jouait un grand rôle dans la liturgie.
-A l'imitation des Juifs<a name="FNanchor_95_336" id="FNanchor_95_336"></a><a href="#Footnote_95_336" class="fnanchor">[95]</a>, les nouveaux fidèles l'employaient
-pour marquer l'adhésion de la foule à la
-parole du prophète ou du préchantre<a name="FNanchor_96_337" id="FNanchor_96_337"></a><a href="#Footnote_96_337" class="fnanchor">[96]</a>. On lui attribuait
-déjà peut-être des vertus secrètes, et on le
-prononçait avec une certaine emphase. Nous ignorons
-si ce chant ecclésiastique primitif était accompagné
-d'instruments<a name="FNanchor_97_338" id="FNanchor_97_338"></a><a href="#Footnote_97_338" class="fnanchor">[97]</a>. Quant au chant intime, à
-<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>celui que les fidèles «chantaient en leur cœur<a name="FNanchor_98_339" id="FNanchor_98_339"></a><a href="#Footnote_98_339" class="fnanchor">[98]</a>», et
-qui n'était que le trop-plein de ces âmes tendres,
-ardentes et rêveuses, il s'exécutait sans doute comme
-les cantilènes des lollards du moyen âge, à mi-voix<a name="FNanchor_99_340" id="FNanchor_99_340"></a><a href="#Footnote_99_340" class="fnanchor">[99]</a>.
-En général, c'était la joie qui s'épanchait par ces
-hymnes. Une des maximes des sages de la secte était:
-«Si tu es triste, prie; si tu es gai, chante<a name="FNanchor_100_341" id="FNanchor_100_341"></a><a href="#Footnote_100_341" class="fnanchor">[100]</a>.»</p>
-
-<p>Purement destinée, du reste, à l'édification des
-frères assemblés, cette première littérature chrétienne
-ne s'écrivait pas. Composer des livres était
-une idée qui ne venait à personne. Jésus avait parlé;
-on se souvenait de ses paroles. N'avait-il pas promis
-que la génération de ses auditeurs ne passerait pas
-avant qu'il reparût<a name="FNanchor_101_342" id="FNanchor_101_342"></a><a href="#Footnote_101_342" class="fnanchor">[101]</a>?</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_242" id="Footnote_1_242"></a><a href="#FNanchor_1_242"><span class="label">[1]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 42&ndash;47; <span class="smcap">iv</span>, 32&ndash;37; <span class="smcap">v</span>, 1&ndash;11; <span class="smcap">vi</span>, 1 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_243" id="Footnote_2_243"></a><a href="#FNanchor_2_243"><span class="label">[2]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 44, 46, 47.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_244" id="Footnote_3_244"></a><a href="#FNanchor_3_244"><span class="label">[3]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 46; <span class="smcap">xx</span>, 7, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_245" id="Footnote_4_245"></a><a href="#FNanchor_4_245"><span class="label">[4]</span></a> Jamais littérature ne répéta si souvent le mot «joie» que
-celle du Nouveau Testament. Voir I Thess., <span class="smcap">i</span>, 6; <span class="smcap">v</span>, 16; Rom., <span class="smcap">xiv</span>,
-17; <span class="smcap">xv</span>, 13; Galat., <span class="smcap">v</span>, 22; Philip., <span class="smcap">i</span>, 25; <span class="smcap">iii</span>, 1; <span class="smcap">iv</span>, 4; I Joan., <span class="smcap">i</span>,
-4, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_246" id="Footnote_5_246"></a><a href="#FNanchor_5_246"><span class="label">[5]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_247" id="Footnote_6_247"></a><a href="#FNanchor_6_247"><span class="label">[6]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. <span class="smcap">xxxix</span> et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_248" id="Footnote_7_248"></a><a href="#FNanchor_7_248"><span class="label">[7]</span></a> <i>Ebionim</i> veut dire «pauvres». Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 182&ndash;183.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_249" id="Footnote_8_249"></a><a href="#FNanchor_8_249"><span class="label">[8]</span></a> Se rappeler l'an 1000. Tous les actes commençant par la
-formule: <i>Adventante mundi vespera</i>, ou d'autres semblables, sont
-des donations aux monastères.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_250" id="Footnote_9_250"></a><a href="#FNanchor_9_250"><span class="label">[9]</span></a> Hodgson, dans le <i>Journal Asiat. Soc. of Bengal</i>, t. V, p. 33
-et suiv.; Eugène Burnouf, <i>Introd. à l'histoire du buddhisme
-indien</i>, I, p. 278 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_251" id="Footnote_10_251"></a><a href="#FNanchor_10_251"><span class="label">[10]</span></a> Lucien, Mort de Peregrinus, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_252" id="Footnote_11_252"></a><a href="#FNanchor_11_252"><span class="label">[11]</span></a> Papyrus de Turin, de Londres, de Paris, groupés par Brunet
-de Preste, <i>Mém. sur le Sérapéum de Memphis</i> (Paris, 1852);
-Egger, <i>Mém. d'hist. anc. et de philologie</i>, p. 151 et suiv., et
-dans les <i>Notices et extraits</i>, t. XVIII, 2<sup>e</sup> part., p. 264&ndash;359. Observez
-que la vie érémitique chrétienne prit naissance en Égypte.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_253" id="Footnote_12_253"></a><a href="#FNanchor_12_253"><span class="label">[12]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 29&ndash;30; <span class="smcap">xxiv</span>, 17; Galat., <span class="smcap">ii</span>, 10; Rom., <span class="smcap">xv</span>, 26 et
-suiv.; I Cor, <span class="smcap">xvi</span>, 1&ndash;4; II Cor., <span class="smcap">viii</span> et <span class="smcap">ix</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_254" id="Footnote_13_254"></a><a href="#FNanchor_13_254"><span class="label">[13]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 1&ndash;11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_255" id="Footnote_14_255"></a><a href="#FNanchor_14_255"><span class="label">[14]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 46; <span class="smcap">v</span>, 12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_256" id="Footnote_15_256"></a><a href="#FNanchor_15_256"><span class="label">[15]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">iii</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_257" id="Footnote_16_257"></a><a href="#FNanchor_16_257"><span class="label">[16]</span></a> Jacques, par exemple, resta toute sa vie un juif pur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_258" id="Footnote_17_258"></a><a href="#FNanchor_17_258"><span class="label">[17]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 47; <span class="smcap">iv</span>, 33; <span class="smcap">v</span>, 13, 26.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_259" id="Footnote_18_259"></a><a href="#FNanchor_18_259"><span class="label">[18]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 46.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_260" id="Footnote_19_260"></a><a href="#FNanchor_19_260"><span class="label">[19]</span></a> I Cor., <span class="smcap">x</span>, 16; Justin, <i>Apol. I</i>, 65&ndash;67.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_261" id="Footnote_20_261"></a><a href="#FNanchor_20_261"><span class="label">[20]</span></a> Συνδεῖπνα. Joseph., <i>Antiq.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>, 8, 12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_262" id="Footnote_21_262"></a><a href="#FNanchor_21_262"><span class="label">[21]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxii</span>, 19; I Cor., <span class="smcap">xi</span>, 24 et suiv.; Justin, <i>loc. cit.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_263" id="Footnote_22_263"></a><a href="#FNanchor_22_263"><span class="label">[22]</span></a> En l'an 37, l'eucharistie est déjà une institution pleine d'abus
-(I Cor., <span class="smcap">xi</span>, 17 et suiv.), et, par conséquent, vieille.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_264" id="Footnote_23_264"></a><a href="#FNanchor_23_264"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xx</span>, 7; Pline, <i>Epist.</i>, X, 97; Justin, <i>Apol. I</i>, 67.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_265" id="Footnote_24_265"></a><a href="#FNanchor_24_265"><span class="label">[24]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xx</span>, 7, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_266" id="Footnote_25_266"></a><a href="#FNanchor_25_266"><span class="label">[25]</span></a> Pline, <i>Epist.</i>, X, 97.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_267" id="Footnote_26_267"></a><a href="#FNanchor_26_267"><span class="label">[26]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 26, ne suffit pas pour prouver le contraire. Les ébionites
-gardèrent toujours le sabbat. Saint Jérôme, <i>In Matth.</i>, <span class="smcap">xii</span>, init.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_268" id="Footnote_27_268"></a><a href="#FNanchor_27_268"><span class="label">[27]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 15&ndash;26.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_269" id="Footnote_28_269"></a><a href="#FNanchor_28_269"><span class="label">[28]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 437 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_270" id="Footnote_29_270"></a><a href="#FNanchor_29_270"><span class="label">[29]</span></a> Comparez Eusèbe, <i>II. E.</i>, III, 39 (d'après Papias).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_271" id="Footnote_30_271"></a><a href="#FNanchor_30_271"><span class="label">[30]</span></a> Justin, <i>Apol.</i> I, 39, 50.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_272" id="Footnote_31_272"></a><a href="#FNanchor_31_272"><span class="label">[31]</span></a> Pseudo-Abdias, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_273" id="Footnote_32_273"></a><a href="#FNanchor_32_273"><span class="label">[32]</span></a> Comparez I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 10 et Rom., <span class="smcap">xv</span>, 19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_274" id="Footnote_33_274"></a><a href="#FNanchor_33_274"><span class="label">[33]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 17&ndash;19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_275" id="Footnote_34_275"></a><a href="#FNanchor_34_275"><span class="label">[34]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_276" id="Footnote_35_276"></a><a href="#FNanchor_35_276"><span class="label">[35]</span></a> Comparez Matth., <span class="smcap">x</span>, 2&ndash;4; Marc, <span class="smcap">iii</span>, 16&ndash;19; Luc, <span class="smcap">vi</span>, 14&ndash;16,
-<i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_277" id="Footnote_36_277"></a><a href="#FNanchor_36_277"><span class="label">[36]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 14; Gal., <span class="smcap">i</span>, 19; I Cor., <span class="smcap">ix</span>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_278" id="Footnote_37_278"></a><a href="#FNanchor_37_278"><span class="label">[37]</span></a> Gal., <span class="smcap">ii</span>, 9.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_279" id="Footnote_38_279"></a><a href="#FNanchor_38_279"><span class="label">[38]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 307.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_280" id="Footnote_39_280"></a><a href="#FNanchor_39_280"><span class="label">[39]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 150. Cf. Papias, dans Eusèbe, <i>II. E.</i>, III,
-39; Polycrate, <i>ibid.</i>, V, 24; Clément d'Alex., <i>Strom.</i>, III, 6;
-VII, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_281" id="Footnote_40_281"></a><a href="#FNanchor_40_281"><span class="label">[40]</span></a> Par exemple, ἐπίσκοπος, peut-être κλῆρος. V. Wescher, dans
-la <i>Revue archéol.</i>, avril 1866, et ci-dessous, p. 352&ndash;333.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_282" id="Footnote_41_282"></a><a href="#FNanchor_41_282"><span class="label">[41]</span></a> <i>Act.</i>, 26. V. ci-dessous, p. 353.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_283" id="Footnote_42_283"></a><a href="#FNanchor_42_283"><span class="label">[42]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 1 et suiv.; Clém. d'Alex., dans Eusèbe, <i>II. E.</i>, III, 23.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_284" id="Footnote_43_284"></a><a href="#FNanchor_43_284"><span class="label">[43]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 1&ndash;11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_285" id="Footnote_44_285"></a><a href="#FNanchor_44_285"><span class="label">[44]</span></a> I Cor, <span class="smcap">v</span>, 1 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_286" id="Footnote_45_286"></a><a href="#FNanchor_45_286"><span class="label">[45]</span></a> I Tim., <span class="smcap">i</span>, 20.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_287" id="Footnote_46_287"></a><a href="#FNanchor_46_287"><span class="label">[46]</span></a> Gen., <span class="smcap">xvii</span>, 14 et autres passages nombreux dans le code
-mosaïque; Mischna, <i>Kerithouth</i>, <span class="smcap">i</span>, 1; Talmud de Bab., <i>Moëd
-katon</i>, 28 <i>a</i>. Comparez Tertullien, <i>De anima</i>, 57.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_288" id="Footnote_47_288"></a><a href="#FNanchor_47_288"><span class="label">[47]</span></a> Voir les dictionnaires hébreux et rabbiniques, au mot תרכ.
-Comparer le mot <i>exterminare</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_289" id="Footnote_48_289"></a><a href="#FNanchor_48_289"><span class="label">[48]</span></a> Mischna, <i>Sanhedrin</i>, <span class="smcap">ix</span>, 6; Jean, <span class="smcap">xvi</span>, 2; Jos., <i>B. J.</i>, VII,
-<span class="smcap">viii</span>, 1; III Macch. (apocr.), <span class="smcap">vii</span>, 8, 12&ndash;13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_290" id="Footnote_49_290"></a><a href="#FNanchor_49_290"><span class="label">[49]</span></a> Luc, <span class="smcap">vi</span>, 15; <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 13. Comparez Matth., <span class="smcap">x</span>, 4; Marc,
-<span class="smcap">iii</span>, 18.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_291" id="Footnote_50_291"></a><a href="#FNanchor_50_291"><span class="label">[50]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 1&ndash;11. Comparez <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 9&ndash;11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_51_292" id="Footnote_51_292"></a><a href="#FNanchor_51_292"><span class="label">[51]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 15; <span class="smcap">ii</span>, 14, 37; <span class="smcap">v</span>, 3, 29; Gal., <span class="smcap">i</span>, 18; <span class="smcap">ii</span>, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_52_293" id="Footnote_52_293"></a><a href="#FNanchor_52_293"><span class="label">[52]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">iii</span>, 1 et suiv.; <span class="smcap">viii</span>, 14; Gal., <span class="smcap">ii</span>, 9. Comparez Jean, <span class="smcap">xx</span>,
-2 et suiv.; <span class="smcap">xxi</span>, 20 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_53_294" id="Footnote_53_294"></a><a href="#FNanchor_53_294"><span class="label">[53]</span></a> Selon Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 1 et suiv., les gardiens auraient été
-témoins de la descente de l'ange qui tira la pierre. Ce récit, très-embarrassé,
-voudrait aussi laisser entendre que les femmes furent
-témoins du même fait, mais il ne le dit pas expressément. En tout
-cas, ce que les gardiens et les femmes auraient vu, d'après le
-même récit, ce ne serait pas Jésus ressuscitant, ce serait l'ange.
-Une telle rédaction, isolée, inconsistante, est évidemment la plus
-moderne de toutes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_54_295" id="Footnote_54_295"></a><a href="#FNanchor_54_295"><span class="label">[54]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 48; <i>Act.</i>, 1, 22; <span class="smcap">ii</span>, 32; <span class="smcap">iii</span>, 15; <span class="smcap">iv</span>, 33; <span class="smcap">v</span>, 32; <span class="smcap">x</span>,
-41; <span class="smcap">xiii</span>, 30, 31.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_55_296" id="Footnote_55_296"></a><a href="#FNanchor_55_296"><span class="label">[55]</span></a> Voir ci-dessus, page <a href="#Page_1">1</a>, note.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_56_297" id="Footnote_56_297"></a><a href="#FNanchor_56_297"><span class="label">[56]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 275 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_57_298" id="Footnote_57_298"></a><a href="#FNanchor_57_298"><span class="label">[57]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xvi</span>, 22. Ces deux mois sont syro-chaldaïques.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_58_299" id="Footnote_58_299"></a><a href="#FNanchor_58_299"><span class="label">[58]</span></a> Matth., <span class="smcap">x</span>, 23.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_59_300" id="Footnote_59_300"></a><a href="#FNanchor_59_300"><span class="label">[59]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 33 et suiv.; <span class="smcap">x</span>, 42.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_60_301" id="Footnote_60_301"></a><a href="#FNanchor_60_301"><span class="label">[60]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_61_302" id="Footnote_61_302"></a><a href="#FNanchor_61_302"><span class="label">[61]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 22.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_62_303" id="Footnote_62_303"></a><a href="#FNanchor_62_303"><span class="label">[62]</span></a> Les maladies étaient considérées en général comme l'ouvrage
-du démon.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_63_304" id="Footnote_63_304"></a><a href="#FNanchor_63_304"><span class="label">[63]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">x</span>, 38.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_64_305" id="Footnote_64_305"></a><a href="#FNanchor_64_305"><span class="label">[64]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 36; <span class="smcap">viii</span>, 37; <span class="smcap">ix</span>, 22; <span class="smcap">xvii</span>, 3, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_65_306" id="Footnote_65_306"></a><a href="#FNanchor_65_306"><span class="label">[65]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 14 et suiv.; <span class="smcap">iii</span>, 12 et suiv.; <span class="smcap">iv</span>, 8 et suiv., 25 et suiv.;
-<span class="smcap">vii</span>, 2 et suiv.; <span class="smcap">x</span>, 43, et l'épître attribuée à saint Barnabé, tout
-entière.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_66_307" id="Footnote_66_307"></a><a href="#FNanchor_66_307"><span class="label">[66]</span></a> Jac., <span class="smcap">i</span>, 26&ndash;27.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_67_308" id="Footnote_67_308"></a><a href="#FNanchor_67_308"><span class="label">[67]</span></a> Plus tard, cela s'appela λειτουργεῖν. <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_68_309" id="Footnote_68_309"></a><a href="#FNanchor_68_309"><span class="label">[68]</span></a> Hebr., <span class="smcap">v</span>, 6; <span class="smcap">vi</span>, 20; <span class="smcap">viii</span>, 4; <span class="smcap">x</span>, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_69_310" id="Footnote_69_310"></a><a href="#FNanchor_69_310"><span class="label">[69]</span></a> Apoc., <span class="smcap">i</span>, 6; <span class="smcap">v</span>, 10; <span class="smcap">xx</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_70_311" id="Footnote_70_311"></a><a href="#FNanchor_70_311"><span class="label">[70]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 2; Luc, <span class="smcap">ii</span>, 37.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_71_312" id="Footnote_71_312"></a><a href="#FNanchor_71_312"><span class="label">[71]</span></a> Rom., <span class="smcap">vi</span>, 4 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_72_313" id="Footnote_72_313"></a><a href="#FNanchor_72_313"><span class="label">[72]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 12, 16; <span class="smcap">x</span>, 48.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_73_314" id="Footnote_73_314"></a><a href="#FNanchor_73_314"><span class="label">[73]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 16; <span class="smcap">x</span>, 47.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_74_315" id="Footnote_74_315"></a><a href="#FNanchor_74_315"><span class="label">[74]</span></a> Matth., <span class="smcap">ix</span>, 18; <span class="smcap">xix</span>, 13, 15; Marc, <span class="smcap">v</span>, 23; <span class="smcap">vi</span>, 5; <span class="smcap">vii</span>, 32;
-<span class="smcap">viii</span>, 23, 25; <span class="smcap">x</span>, 16; Luc, <span class="smcap">iv</span>, 40; <span class="smcap">xiii</span>, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_75_316" id="Footnote_75_316"></a><a href="#FNanchor_75_316"><span class="label">[75]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 6; <span class="smcap">viii</span>, 17&ndash;19; <span class="smcap">ix</span>, 12, 17; <span class="smcap">xiii</span>, 3; <span class="smcap">xiv</span>, 6; <span class="smcap">xxviii</span>,
-8; I Tim., <span class="smcap">iv</span>, 14; <span class="smcap">v</span>, 22; II Tim., <span class="smcap">i</span>, 6; Hébr., <span class="smcap">vi</span>, 2; Jac., <span class="smcap">v</span>, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_76_317" id="Footnote_76_317"></a><a href="#FNanchor_76_317"><span class="label">[76]</span></a> Matth., <span class="smcap">iii</span>, 11; Marc, <span class="smcap">i</span>, 8; Luc, <span class="smcap">iii</span>, 16; Jean, <span class="smcap">i</span>, 26; <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>,
-5; <span class="smcap">xi</span>, 16; <span class="smcap">xix</span>, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_77_318" id="Footnote_77_318"></a><a href="#FNanchor_77_318"><span class="label">[77]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_78_319" id="Footnote_78_319"></a><a href="#FNanchor_78_319"><span class="label">[78]</span></a> Voir le <i>Cholasté</i> (Manuscrits sabiens de la Bibl. imp., n<sup>os</sup>8,
-10, 11, 13).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_79_320" id="Footnote_79_320"></a><a href="#FNanchor_79_320"><span class="label">[79]</span></a> <i>Vendidad-Sadé</i>, VIII, 296 et suiv.; IX, 1&ndash;145; XVI, 18&ndash;19;
-Spiegel, <i>Avesta</i>, II, p. <span class="smcap">lxxxiii</span> et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_80_321" id="Footnote_80_321"></a><a href="#FNanchor_80_321"><span class="label">[80]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xii</span>, 9, 28, 30.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_81_322" id="Footnote_81_322"></a><a href="#FNanchor_81_322"><span class="label">[81]</span></a> Matth., <span class="smcap">ix</span>, 2; Marc, <span class="smcap">ii</span>, 5; Jean, <span class="smcap">v</span>, 14; <span class="smcap">ix</span>, 2; Jac., <span class="smcap">v</span>, 15; Mischna,
-<i>Schabbath</i>, <span class="smcap">ii</span>, 6; Talm. de Bab., <i>Nedarim</i>, fol. 41 <i>a</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_82_323" id="Footnote_82_323"></a><a href="#FNanchor_82_323"><span class="label">[82]</span></a> Matth., <span class="smcap">ix</span>, 33; <span class="smcap">xii</span>, 22; Marc, <span class="smcap">ix</span>, 16, 24; Luc, <span class="smcap">xi</span>, 14; <i>Act.</i>,
-<span class="smcap">xix</span>, 12; Tertullien, <i>Apol.</i>, 22; <i>Adv. Marc.</i>, <span class="smcap">iv</span>, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_83_324" id="Footnote_83_324"></a><a href="#FNanchor_83_324"><span class="label">[83]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 16; <span class="smcap">xix</span>, 12&ndash;16.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_84_325" id="Footnote_84_325"></a><a href="#FNanchor_84_325"><span class="label">[84]</span></a> Jac., <span class="smcap">v</span>, 14&ndash;15; Marc, <span class="smcap">vi</span>, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_85_326" id="Footnote_85_326"></a><a href="#FNanchor_85_326"><span class="label">[85]</span></a> Luc, <span class="smcap">x</span>, 34.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_86_327" id="Footnote_86_327"></a><a href="#FNanchor_86_327"><span class="label">[86]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 18; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxviii</span>, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_87_328" id="Footnote_87_328"></a><a href="#FNanchor_87_328"><span class="label">[87]</span></a> I Thess., <span class="smcap">iv</span>, 13 et suiv.; I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 12 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_88_329" id="Footnote_88_329"></a><a href="#FNanchor_88_329"><span class="label">[88]</span></a> Phil., <span class="smcap">i</span>, 23, semble d'une nuance un peu différente. Cependant
-comparez I Thess., <span class="smcap">iv</span>, 14&ndash;17. Voir surtout Apoc., <span class="smcap">xx</span>, 4&ndash;6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_89_330" id="Footnote_89_330"></a><a href="#FNanchor_89_330"><span class="label">[89]</span></a> Paul, endroits précités, et Phil., <span class="smcap">iii</span>, 11; Apoc., <span class="smcap">xx</span> entier;
-Papias, dans Eusèbe, <i>II. E.</i>, III, 39. On voit poindre parfois la
-croyance contraire, surtout dans Luc (Évang., <span class="smcap">xvi</span>, 22 et suiv.;
-<span class="smcap">xxiii</span>, 43, 46). Mais c'est là une autorité faible sur un point de
-théologie juive. Voir ci-dessus, Introd., p. <span class="smcap">xviii</span>-<span class="smcap">xix</span>. Les esséniens
-avaient déjà adopté le dogme grec de l'immortalité de l'âme.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_90_331" id="Footnote_90_331"></a><a href="#FNanchor_90_331"><span class="label">[90]</span></a> Comparez <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxiv</span>, 15, à I Thess., <span class="smcap">iv</span>, 13 et suiv.; Phil., <span class="smcap">iii</span>,
-11. Cf. Apoc., <span class="smcap">xx</span>, 5. Voir Leblant, <i>Inscr. chrét. de la Gaule</i>, II,
-p. 81 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_91_332" id="Footnote_91_332"></a><a href="#FNanchor_91_332"><span class="label">[91]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 27 et suiv.; <span class="smcap">xiii</span>, 1; <span class="smcap">xv</span>, 32; <span class="smcap">xxi</span>, 9, 10 et suiv.;
-I Cor., <span class="smcap">xii</span>, 28 et suiv.; <span class="smcap">xiv</span>, 29&ndash;37; Eph., <span class="smcap">iii</span>, 5; <span class="smcap">iv</span>, 11; Apocal.,
-<span class="smcap">i</span>, 3; <span class="smcap">xvi</span>, 6; <span class="smcap">xviii</span>, 20, 24; <span class="smcap">xxii</span>, 9.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_92_333" id="Footnote_92_333"></a><a href="#FNanchor_92_333"><span class="label">[92]</span></a> Luc, <span class="smcap">i</span>, 46 et suiv., 68 et suiv.; <span class="smcap">ii</span>, 29 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_93_334" id="Footnote_93_334"></a><a href="#FNanchor_93_334"><span class="label">[93]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xvi</span>, 25; I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 15; Col., <span class="smcap">iii</span>, 16; Eph., <span class="smcap">v</span>, 19;
-Jac., <span class="smcap">v</span>, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_94_335" id="Footnote_94_335"></a><a href="#FNanchor_94_335"><span class="label">[94]</span></a> L'identité de ce chant chez des communautés religieuses
-séparées depuis les premiers siècles prouve qu'il est fort ancien.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_95_336" id="Footnote_95_336"></a><a href="#FNanchor_95_336"><span class="label">[95]</span></a> Num., <span class="smcap">v</span>, 22; Deuter., <span class="smcap">xxvii</span>, 15 et suiv.; Ps. <span class="smcap">cvi</span>, 48; I Paral.,
-<span class="smcap">xvi</span>, 36; Nehem., <span class="smcap">v</span>, 13; <span class="smcap">viii</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_96_337" id="Footnote_96_337"></a><a href="#FNanchor_96_337"><span class="label">[96]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 16; Justin, <i>Apol. I</i>, 65, 67.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_97_338" id="Footnote_97_338"></a><a href="#FNanchor_97_338"><span class="label">[97]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 7, 8, ne le prouve pas. L'emploi du verbe Ψάλλω
-ne le prouve pas non plus. Ce verbe impliquait originairement
-l'usage d'un instrument à cordes, mais avec le temps il était devenu
-synonyme de «chanter des psaumes».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_98_339" id="Footnote_98_339"></a><a href="#FNanchor_98_339"><span class="label">[98]</span></a> Col., <span class="smcap">iii</span>, 16; Eph., <span class="smcap">v</span>, 49.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_99_340" id="Footnote_99_340"></a><a href="#FNanchor_99_340"><span class="label">[99]</span></a> Voir du Cange, au mot <i>Lollardi</i> (édit. Didot). Comparez
-les cantilènes des Cévenols, <i>Avertissement prophétiques d'Élie
-Marion</i> (Londres 1707), p. 10, 12, 14, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_100_341" id="Footnote_100_341"></a><a href="#FNanchor_100_341"><span class="label">[100]</span></a> Jac., <span class="smcap">v</span>, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_101_342" id="Footnote_101_342"></a><a href="#FNanchor_101_342"><span class="label">[101]</span></a> Matth., <span class="smcap">xvi</span>, 28; <span class="smcap">xxiv</span>, 34; Marc, <span class="smcap">viii</span>, 39; <span class="smcap">xiii</span>, 30; Luc, <span class="smcap">ix</span>,
-27; <span class="smcap">xxi</span>, 32.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">CONVERSION DE JUIFS HELLÉNISTES ET DE PROSÉLYTES.</span></h2>
-
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 36]</span>
-Jusqu'ici, l'Église de Jérusalem s'est montrée à
-nous comme une petite colonie galiléenne. Les amis
-que Jésus s'était faits à Jérusalem et aux environs,
-tels que Lazare, Marthe, Marie de Béthanie, Joseph
-d'Arimathie, Nicodème, avaient disparu de la scène.
-Le groupe galiléen, serré autour des Douze, resta
-seul compacte et actif. Les prédications de ces disciples
-zélés étaient continuelles. Plus tard, après la
-destruction de Jérusalem, et loin de la Judée, on
-se représenta les sermons des apôtres comme des
-scènes publiques, ayant lieu sur les places, en présence
-de foules assemblées<a name="FNanchor_1_343" id="FNanchor_1_343"></a><a href="#Footnote_1_343" class="fnanchor">[1]</a>. Une telle conception
-paraît devoir être mise au nombre de ces images
-convenues dont la légende est si prodigue. Les autorités
-<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span>qui avaient fait mettre Jésus à mort n'eussent
-pas permis que de tels scandales se renouvelassent.
-Le prosélytisme des fidèles s'exerçait surtout par des
-conversations pénétrantes, où la chaleur de leur âme
-se communiquait de proche en proche<a name="FNanchor_2_344" id="FNanchor_2_344"></a><a href="#Footnote_2_344" class="fnanchor">[2]</a>. Leurs prédications
-sous le portique de Salomon devaient s'adresser
-à des cercles peu nombreux. Mais l'effet n'en
-était que plus profond. Leurs discours consistaient
-surtout en citations de l'Ancien Testament, par lesquelles
-on croyait prouver que Jésus était le Messie<a name="FNanchor_3_345" id="FNanchor_3_345"></a><a href="#Footnote_3_345" class="fnanchor">[3]</a>.
-Le raisonnement était subtil et faible, mais toute
-l'exégèse des Juifs de ce temps est du même genre;
-les conséquences que les docteurs de la Mischna tirent
-des textes de la Bible ne sont pas plus satisfaisantes.</p>
-
-<p>Plus faible encore était la preuve invoquée à
-l'appui de leurs arguments, et tirée de prétendus
-prodiges. Impossible de douter que les apôtres aient
-cru faire des miracles. Les miracles passaient pour
-le signe de toute mission divine<a name="FNanchor_4_346" id="FNanchor_4_346"></a><a href="#Footnote_4_346" class="fnanchor">[4]</a>. Saint Paul, de
-beaucoup l'esprit le plus mûr de la première école
-<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span>chrétienne, crut en opérer<a name="FNanchor_5_347" id="FNanchor_5_347"></a><a href="#Footnote_5_347" class="fnanchor">[5]</a>. On tenait pour certain
-que Jésus en avait fait. Il était naturel que la
-série de ces manifestations divines se continuât. En
-effet, la thaumaturgie est un privilège des apôtres
-jusqu'à la fin du premier siècle<a name="FNanchor_6_348" id="FNanchor_6_348"></a><a href="#Footnote_6_348" class="fnanchor">[6]</a>. Les miracles des
-apôtres sont de même nature que ceux de Jésus, et consistent
-surtout, mais non pas exclusivement, en guérisons
-de maladies et en exorcismes de possédés<a name="FNanchor_7_349" id="FNanchor_7_349"></a><a href="#Footnote_7_349" class="fnanchor">[7]</a>. On
-prétendait que leur ombre seule suffisait pour opérer
-des cures merveilleuses<a name="FNanchor_8_350" id="FNanchor_8_350"></a><a href="#Footnote_8_350" class="fnanchor">[8]</a>. Ces prodiges étaient tenus
-pour des dons réguliers du Saint-Esprit, et appréciés
-au même titre que le don de science, de prédication,
-de prophétie<a name="FNanchor_9_351" id="FNanchor_9_351"></a><a href="#Footnote_9_351" class="fnanchor">[9]</a>. Au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle, l'Église croyait encore
-posséder les mêmes privilèges, et exercer comme une
-sorte de droit permanent le pouvoir de guérir les malades,
-de chasser les démons, de prédire l'avenir<a name="FNanchor_10_352" id="FNanchor_10_352"></a><a href="#Footnote_10_352" class="fnanchor">[10]</a>.
-<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>L'ignorance rendait tout possible à cet égard. Ne
-voyons-nous pas, de nos jours, des personnes honnêtes,
-mais auxquelles manque l'esprit scientifique,
-trompées d'une façon durable par les chimères du
-magnétisme et par d'autres illusions<a name="FNanchor_11_353" id="FNanchor_11_353"></a><a href="#Footnote_11_353" class="fnanchor">[11]</a>?</p>
-
-<p>Ce n'est point par ces erreurs naïves, ni par les chétifs
-discours que nous lisons dans les <i>Actes</i>, qu'il
-faut juger des moyens de conversion dont disposaient
-les fondateurs du christianisme. La vraie prédication,
-c'étaient les entretiens intimes de ces hommes bons et
-convaincus; c'était le reflet, encore sensible dans leurs
-discours, de la parole de Jésus; c'était surtout leur
-piété, leur douceur. L'attrait de la vie commune
-qu'ils menaient avait aussi beaucoup de force. Leur
-maison était comme un hospice où tous les pauvres,
-tous les délaissés trouvaient asile et secours.</p>
-
-<p>Un des premiers qui s'affilièrent à la société
-naissante fut un Chypriote nommé Joseph Hallévi
-ou le Lévite. Il vendit son champ comme les autres,
-et en apporta le prix aux pieds des Douze.
-C'était un homme intelligent, d'un dévouement à
-toute épreuve, d'une parole facile. Les apôtres se
-l'attachèrent de très-près, et l'appelèrent <i>Bar-naba</i>,
-<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>c'est-à-dire «le fils de la prophétie» ou «de la
-prédication»<a name="FNanchor_12_354" id="FNanchor_12_354"></a><a href="#Footnote_12_354" class="fnanchor">[12]</a>. Il comptait, en effet, au nombre
-des prophètes<a name="FNanchor_13_355" id="FNanchor_13_355"></a><a href="#Footnote_13_355" class="fnanchor">[13]</a>, c'est-à-dire des prédicateurs inspirés.
-Nous le verrons plus tard jouer un rôle capital.
-Après saint Paul, ce fut le missionnaire le plus actif
-du premier siècle. Un certain Mnason, son compatriote,
-se convertit vers le même temps<a name="FNanchor_14_356" id="FNanchor_14_356"></a><a href="#Footnote_14_356" class="fnanchor">[14]</a>. Chypre avait
-beaucoup de juiveries<a name="FNanchor_15_357" id="FNanchor_15_357"></a><a href="#Footnote_15_357" class="fnanchor">[15]</a>. Barnabé et Mnason étaient
-sans doute des Juifs de race<a name="FNanchor_16_358" id="FNanchor_16_358"></a><a href="#Footnote_16_358" class="fnanchor">[16]</a>. Les relations intimes
-et prolongées de Barnabé avec l'Église de Jérusalem
-font croire que le syro-chaldaïque lui était familier.</p>
-
-<p>Une conquête presque aussi importante que celle
-de Barnabé fut celle d'un certain Jean, qui portait le
-surnom romain de <i>Marcus</i>. Il était cousin de Barnabé,
-et circoncis<a name="FNanchor_17_359" id="FNanchor_17_359"></a><a href="#Footnote_17_359" class="fnanchor">[17]</a>. Sa mère Marie devait jouir d'une honnête
-aisance; elle se convertit comme son fils, et sa demeure
-fut plus d'une fois le rendez-vous des apôtres<a name="FNanchor_18_360" id="FNanchor_18_360"></a><a href="#Footnote_18_360" class="fnanchor">[18]</a>.
-<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>Ces deux conversions paraissent avoir été l'ouvrage de
-Pierre<a name="FNanchor_19_361" id="FNanchor_19_361"></a><a href="#Footnote_19_361" class="fnanchor">[19]</a>. En tout cas, Pierre était très-lié avec la mère
-et le fils; il se regardait comme chez lui dans leur maison<a name="FNanchor_20_362" id="FNanchor_20_362"></a><a href="#Footnote_20_362" class="fnanchor">[20]</a>.
-Même en admettant l'hypothèse où Jean-Marc
-ne serait pas identique à l'auteur vrai ou supposé du
-second Évangile<a name="FNanchor_21_363" id="FNanchor_21_363"></a><a href="#Footnote_21_363" class="fnanchor">[21]</a>, son rôle serait encore très-considérable.
-Nous le verrons plus tard accompagner dans
-leurs courses apostoliques Paul, Barnabé, et probablement
-Pierre lui-même.</p>
-
-<p>Le premier feu se propagea ainsi avec une grande
-rapidité. Les hommes les plus célèbres du siècle
-apostolique furent presque tous gagnés en deux
-ou trois années, par une sorte d'entraînement simultané.
-Ce fut une seconde génération chrétienne,
-parallèle à celle qui s'était formée, cinq ou six
-ans auparavant, sur le bord du lac de Tibériade.
-Cette seconde génération n'avait pas vu Jésus, et
-ne pouvait égaler la première en autorité. Mais elle
-devait la surpasser par son activité et par son
-<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>goût pour les missions lointaines. Un des plus connus
-parmi les nouveaux adeptes était Stéphanus
-ou Étienne, qui semble n'avoir été avant sa conversion
-qu'un simple prosélyte<a name="FNanchor_22_364" id="FNanchor_22_364"></a><a href="#Footnote_22_364" class="fnanchor">[22]</a>. C'était un homme,
-plein d'ardeur et de passion. Sa foi était des plus
-vives, et on le croyait favorisé de tous les dons
-de l'Esprit<a name="FNanchor_23_365" id="FNanchor_23_365"></a><a href="#Footnote_23_365" class="fnanchor">[23]</a>. Philippe, qui, comme Stéphanus, fut
-diacre et évangéliste zélé, s'attacha à la communauté
-vers le même temps<a name="FNanchor_24_366" id="FNanchor_24_366"></a><a href="#Footnote_24_366" class="fnanchor">[24]</a>. On le confondit souvent avec
-son homonyme l'apôtre<a name="FNanchor_25_367" id="FNanchor_25_367"></a><a href="#Footnote_25_367" class="fnanchor">[25]</a>. Enfin, à cette époque,
-se convertirent Andronic et Junie<a name="FNanchor_26_368" id="FNanchor_26_368"></a><a href="#Footnote_26_368" class="fnanchor">[26]</a>, probablement
-deux époux, qui donnèrent, comme plus tard Aquila
-et Priscille, le modèle d'un couple apostolique, voué
-à tous les soins du missionnaire. Ils étaient du sang
-d'Israël, et ils furent avec les apôtres dans des rapports
-très-étroits<a name="FNanchor_27_369" id="FNanchor_27_369"></a><a href="#Footnote_27_369" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span>Les nouveaux convertis étaient tous juifs de religion,
-quand la grâce les toucha; mais ils appartenaient
-à deux classes de juifs bien différentes. Les
-uns étaient des «hébreux»<a name="FNanchor_28_370" id="FNanchor_28_370"></a><a href="#Footnote_28_370" class="fnanchor">[28]</a>, c'est-à-dire des Juifs de
-Palestine, parlant hébreu ou plutôt araméen, lisant
-la Bible dans le texte hébreu; les autres étaient des
-«hellénistes», c'est-à-dire des Juifs parlant grec,
-lisant la Bible en grec. Ces derniers se subdivisaient
-encore en deux classes, les uns étant de sang juif, les
-autres étant des prosélytes, c'est-à-dire des gens d'origine
-non israélite, affiliés au judaïsme à des degrés
-divers. Ces hellénistes, lesquels venaient presque tous
-de Syrie, d'Asie Mineure, d'Égypte ou de Cyrène<a name="FNanchor_29_371" id="FNanchor_29_371"></a><a href="#Footnote_29_371" class="fnanchor">[29]</a>,
-habitaient à Jérusalem des quartiers distincts. Ils
-avaient leurs synagogues séparées et formaient ainsi
-de petites communautés à part. Jérusalem comptait
-un grand nombre de ces synagogues particulières<a name="FNanchor_30_372" id="FNanchor_30_372"></a><a href="#Footnote_30_372" class="fnanchor">[30]</a>.
-C'est là que la parole de Jésus trouva le sol préparé
-pour la recevoir et la faire fructifier.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>Tout le noyau primitif de l'Église avait été exclusivement
-composé d'«hébreux»; le dialecte araméen,
-qui fut la langue de Jésus, y avait seul été
-connu et employé. Mais on voit que, dès la deuxième
-ou la troisième année après la mort de Jésus, le grec
-faisait invasion dans la petite communauté, où il devait
-bientôt devenir dominant. Par suite de leurs relations
-journalières avec ces nouveaux frères, Pierre,
-Jean, Jacques, Jude, et en général les disciples galiléens,
-apprirent le grec d'autant plus facilement qu'ils
-en savaient peut-être déjà quelque chose. Un incident
-dont il sera bientôt parlé montre que cette diversité de
-langues causa d'abord quelque division dans la communauté,
-et que les deux fractions n'avaient pas entre
-elles des rapports très-faciles<a name="FNanchor_31_373" id="FNanchor_31_373"></a><a href="#Footnote_31_373" class="fnanchor">[31]</a>. Après la ruine de
-Jérusalem, nous verrons les «hébreux», retirés
-au delà du Jourdain, à la hauteur du lac de Tibériade,
-former une Église séparée, qui eut des destinées
-à part. Mais, dans l'intervalle de ces deux faits,
-il ne semble pas que la diversité de langues ait eu de
-conséquence dans l'Église. Les Orientaux ont une
-grande facilité pour apprendre les langues; dans les
-villes, chacun parle habituellement deux ou trois
-idiomes. Il est donc probable que ceux des apôtres
-galiléens qui jouèrent un rôle actif acquirent la pratique
-<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>du grec<a name="FNanchor_32_374" id="FNanchor_32_374"></a><a href="#Footnote_32_374" class="fnanchor">[32]</a>, et arrivèrent même à s'en servir de
-préférence au syro-chaldaïque, quand les fidèles parlant
-grec durent de beaucoup les plus nombreux.
-Le dialecte palestinien devait être abandonné, du
-jour où l'on songeait à une propagande s'étendant au
-loin. Un patois provincial, qu'on écrivait à peine<a name="FNanchor_33_375" id="FNanchor_33_375"></a><a href="#Footnote_33_375" class="fnanchor">[33]</a>,
-et qu'on ne parlait pas hors de la Syrie, était aussi
-peu propre que possible à un tel objet. Le grec,
-au contraire, fut en quelque sorte imposé au christianisme.
-C'était la langue universelle du moment,
-au moins pour le bassin oriental de la Méditerranée.
-C'était, en particulier, la langue des Juifs dispersés
-dans tout l'empire romain. Alors, comme de
-nos jours, les Juifs adoptaient avec une grande facilité
-les idiomes des pays qu'ils habitaient. Ils ne se
-piquaient pas de purisme, et c'est là ce qui fait que
-le grec du christianisme primitif est si mauvais. Les
-Juifs, même les plus instruits, prononçaient mal la
-langue classique<a name="FNanchor_34_376" id="FNanchor_34_376"></a><a href="#Footnote_34_376" class="fnanchor">[34]</a>. Leur phrase était toujours calquée
-sur le syriaque; ils ne se débarrassèrent jamais
-<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>de la pesanteur des dialectes grossiers que la conquête
-macédonienne leur avait portés<a name="FNanchor_35_377" id="FNanchor_35_377"></a><a href="#Footnote_35_377" class="fnanchor">[35]</a>.</p>
-
-<p>Les conversions au christianisme devinrent bientôt
-beaucoup plus nombreuses chez les «hellénistes»
-que chez les «hébreux». Les vieux Juifs de Jérusalem
-étaient peu attirés vers une secte de provinciaux,
-médiocrement versés dans la seule science
-qu'un pharisien appréciât, la science de la Loi<a name="FNanchor_36_378" id="FNanchor_36_378"></a><a href="#Footnote_36_378" class="fnanchor">[36]</a>. La
-position de la petite Église à l'égard du judaïsme
-était, comme le fut celle de Jésus lui-même, un
-peu équivoque. Mais tout parti religieux ou politique
-porte en lui une force qui le domine et l'oblige
-à parcourir son orbite malgré lui. Les premiers
-chrétiens, quel que fut leur respect apparent pour
-le judaïsme, n'étaient en réalité des juifs que par
-leur naissance ou par leurs habitudes extérieures.
-L'esprit vrai de la secte venait d'ailleurs. Ce qui
-germait dans le judaïsme officiel, c'était le Talmud;
-or, le christianisme n'a aucune affinité avec
-l'école talmudique. Voilà pourquoi le christianisme
-<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span>trouvait surtout faveur dans les parties les moins
-juives du judaïsme. Les orthodoxes rigides s'y prêtaient
-peu; c'étaient les nouveaux venus, gens à
-peine catéchisés, n'ayant pas été aux grandes écoles,
-dégagés de la routine et non initiés à la langue
-sainte, qui prêtaient l'oreille aux apôtres et à leurs
-disciples. Médiocrement considérés de l'aristocratie
-de Jérusalem, ces parvenus du judaïsme prenaient
-ainsi une sorte de revanche. Ce sont toujours les
-parties jeunes et nouvellement acquises d'une communauté
-qui ont le moins de souci de la tradition, et
-qui sont le plus portées aux nouveautés.</p>
-
-<p>Dans ces classes peu assujetties aux docteurs de
-la Loi, la crédulité était aussi, ce semble, plus
-naïve et plus entière. Ce qui frappe chez le juif talmudiste,
-ce n'est pas la crédulité. Le juif crédule
-et ami du merveilleux, que connurent les satiriques
-latins, n'est pas le Juif de Jérusalem; c'est le juif helléniste,
-à la fois très-religieux et peu instruit, par
-conséquent très-superstitieux. Ni le sadducéen à demi
-incrédule, ni le pharisien rigoriste ne devaient être fort
-touchés de la théurgie qui était en si grande vogue
-dans le cercle apostolique. Mais le <i>Judæus Apella</i>,
-dont l'épicurien Horace souriait<a name="FNanchor_37_379" id="FNanchor_37_379"></a><a href="#Footnote_37_379" class="fnanchor">[37]</a>, était là pour croire.
-Les questions sociales, d'ailleurs, intéressaient particulièrement
-<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>ceux qui ne bénéficiaient pas des richesses
-que le temple et les institutions centrales de
-la nation faisaient affluer à Jérusalem. Or, ce fut en
-se combinant avec des besoins fort analogues à ce
-qu'on appelle maintenant «socialisme» que la secte
-nouvelle posa le fondement solide sur lequel devait
-s'asseoir l'édifice de son avenir.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_343" id="Footnote_1_343"></a><a href="#FNanchor_1_343"><span class="label">[1]</span></a> <i>Actes</i>, premiers chapitres</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_344" id="Footnote_2_344"></a><a href="#FNanchor_2_344"><span class="label">[2]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 42.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_345" id="Footnote_3_345"></a><a href="#FNanchor_3_345"><span class="label">[3]</span></a> Voir, par exemple, <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 34 et suiv., et en général tous
-les discours des premiers chapitres.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_346" id="Footnote_4_346"></a><a href="#FNanchor_4_346"><span class="label">[4]</span></a> I Cor., <span class="smcap">i</span>, 22; <span class="smcap">ii</span>, 4&ndash;5; II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 12; I Thess., <span class="smcap">i</span>, 5; II Thess.,
-<span class="smcap">ii</span>, 9; Gal., <span class="smcap">iii</span>, 5; Rom., <span class="smcap">xv</span>, 18&ndash;19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_347" id="Footnote_5_347"></a><a href="#FNanchor_5_347"><span class="label">[5]</span></a> Rom., <span class="smcap">xv</span>, 19; II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 12; I Thess., <span class="smcap">i</span>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_348" id="Footnote_6_348"></a><a href="#FNanchor_6_348"><span class="label">[6]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 12&ndash;16. Les <i>Actes</i> sont pleins de miracles. Celui
-d'Eutyque (<i>Act.</i>, <span class="smcap">xx</span>, 7&ndash;12) est sûrement raconté par un témoin
-oculaire. De même pour <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxviii</span>. Comp. Papias, dans Eusèbe,
-<i>II. E.</i>, III, 39.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_349" id="Footnote_7_349"></a><a href="#FNanchor_7_349"><span class="label">[7]</span></a> Les exorcismes juifs et chrétiens furent regardés comme les
-plus efficaces, même par les païens. Damascius, <i>Vie d'Isidore</i>, 56.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_350" id="Footnote_8_350"></a><a href="#FNanchor_8_350"><span class="label">[8]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 15.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_351" id="Footnote_9_351"></a><a href="#FNanchor_9_351"><span class="label">[9]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xii</span>, 9 et suiv., 28 et suiv.; <i>Constit. apost.</i>, VIII, <span class="smcap">i</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_352" id="Footnote_10_352"></a><a href="#FNanchor_10_352"><span class="label">[10]</span></a> Irénée, <i>Adv. hær.</i>, II, <span class="smcap">xxxii</span>, 4; V, <span class="smcap">vi</span>, 1; Tertullien, <i>Apol.</i>,
-23, 43; <i>Ad Scapulam</i>, 2; <i>De corona</i>, 11; <i>De spectaculis</i>, 24,
-<i>De anima</i>, 57; <i>Constit. apost.</i>, chapitre cité, lequel paraît tiré
-de l'ouvrage de saint Hippolyte sur les <i>Charismata</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_353" id="Footnote_11_353"></a><a href="#FNanchor_11_353"><span class="label">[11]</span></a> Pour les Mormons, le miracle est chose quotidienne; chacun
-a les siens. Jules Remy, <i>Voy. au pays des Mormons</i>, I, p. 140,
-192, 259&ndash;260; II, 53 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_354" id="Footnote_12_354"></a><a href="#FNanchor_12_354"><span class="label">[12]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">iv</span>, 36&ndash;37. Cf. <i>ibid.</i>, <span class="smcap">xv</span>, 32.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_355" id="Footnote_13_355"></a><a href="#FNanchor_13_355"><span class="label">[13]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_356" id="Footnote_14_356"></a><a href="#FNanchor_14_356"><span class="label">[14]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xxi</span>, 16.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_357" id="Footnote_15_357"></a><a href="#FNanchor_15_357"><span class="label">[15]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIII, <span class="smcap">x</span>, 4; XVII, <span class="smcap">xii</span>, 1, 2; Philo, <i>Leg. ad Caium</i>, § 36.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_358" id="Footnote_16_358"></a><a href="#FNanchor_16_358"><span class="label">[16]</span></a> Cela résulte pour Barnabé de son nom <i>Hallévi</i> et de Col., <span class="smcap">iv</span>,
-10&ndash;11. <i>Mnason</i> semble la traduction de quelque nom hébreu où
-entrait la racine <i>zacar</i>, comme Zacharie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_359" id="Footnote_17_359"></a><a href="#FNanchor_17_359"><span class="label">[17]</span></a> Col., <span class="smcap">iv</span>, 10&ndash;11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_360" id="Footnote_18_360"></a><a href="#FNanchor_18_360"><span class="label">[18]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_361" id="Footnote_19_361"></a><a href="#FNanchor_19_361"><span class="label">[19]</span></a> I Petri, <span class="smcap">v</span>, 13; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 12; Papias, dans Eusèbe, <i>H. E.</i>,
-III, 39.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_362" id="Footnote_20_362"></a><a href="#FNanchor_20_362"><span class="label">[20]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 12&ndash;14. Tout ce chapitre, où les choses relatives à
-Pierre sont si intimement racontées, paraît rédigé par Jean-Marc ou
-d'après ses renseignements.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_363" id="Footnote_21_363"></a><a href="#FNanchor_21_363"><span class="label">[21]</span></a> Le nom de <i>Marcus</i> n'étant pas commun chez les Juifs de ce
-temps, il ne semble pas qu'il faille rapporter à des individus différents
-les passages où il est question d'un personnage de ce nom.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_364" id="Footnote_22_364"></a><a href="#FNanchor_22_364"><span class="label">[22]</span></a> Comparez <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 2 à <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_365" id="Footnote_23_365"></a><a href="#FNanchor_23_365"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_366" id="Footnote_24_366"></a><a href="#FNanchor_24_366"><span class="label">[24]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_367" id="Footnote_25_367"></a><a href="#FNanchor_25_367"><span class="label">[25]</span></a> Comparez <i>Actes</i>, <span class="smcap">xxi</span>, 8&ndash;9 à Papias, dans Eusèbe, <i>Hist. Eccl.</i>,
-III, 39.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_368" id="Footnote_26_368"></a><a href="#FNanchor_26_368"><span class="label">[26]</span></a> Rom., <span class="smcap">xvi</span>, 7. Il est douteux si Ἰουνίαν vient de Ἰουνία ou de
-Ἰουνίας = <i>Junianus</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_369" id="Footnote_27_369"></a><a href="#FNanchor_27_369"><span class="label">[27]</span></a> Paul les appelle ses συγγενεῖς; mais il est difficile de dire si
-cela signifie qu'ils étaient Juifs, ou de la tribu de Benjamin, ou
-de Tarse, ou réellement parents de Paul. Le premier sens est de
-beaucoup le plus probable. Comp. Rom., <span class="smcap">ix</span>, 3; <span class="smcap">xi</span>, 14. En tout
-cas, ce mot implique qu'ils étaient Juifs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_370" id="Footnote_28_370"></a><a href="#FNanchor_28_370"><span class="label">[28]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 1, 5; II Cor., <span class="smcap">xi</span>, 22; Phil., <span class="smcap">iii</span>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_371" id="Footnote_29_371"></a><a href="#FNanchor_29_371"><span class="label">[29]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 9&ndash;11; <span class="smcap">vi</span>, 9.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_372" id="Footnote_30_372"></a><a href="#FNanchor_30_372"><span class="label">[30]</span></a> Le Talmud de Jérusalem, <i>Megilla</i>, fol. 73 <i>d</i>, en porte le
-nombre à quatre cent quatre-vingts. Comp. Midrasch <i>Eka</i>, 52 <i>b</i>,
-70 <i>d</i>. Un tel nombre n'a rien d'incroyable pour ceux qui ont vu
-ces petites mosquées de famille qu'on trouve à chaque pas dans
-les villes musulmanes. Mais les renseignements talmudiques sur
-Jérusalem sont de médiocre autorité.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_373" id="Footnote_31_373"></a><a href="#FNanchor_31_373"><span class="label">[31]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_374" id="Footnote_32_374"></a><a href="#FNanchor_32_374"><span class="label">[32]</span></a> L'épître de saint Jacques est écrite en un grec assez pur. Il
-est vrai que l'authenticité de cette épître n'est pas certaine.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_375" id="Footnote_33_375"></a><a href="#FNanchor_33_375"><span class="label">[33]</span></a> Les savants écrivaient dans l'ancien hébreu, un peu altéré.
-Des morceaux comme celui qu'on lit dans le Talmud de Babylone,
-<i>Kidduschin</i>, fol. 66 <i>a</i>, peuvent avoir été écrits vers ce temps.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_376" id="Footnote_34_376"></a><a href="#FNanchor_34_376"><span class="label">[34]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, dernier paragraphe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_377" id="Footnote_35_377"></a><a href="#FNanchor_35_377"><span class="label">[35]</span></a> C'est ce que prouvent les transcriptions du grec en syriaque.
-J'ai développé ceci dans mes <i>Éclaircissements tirés des langues
-sémitiques sur quelques points de la prononciation grecque</i>,
-(Paris, 1849.) La langue des inscriptions grecques de Syrie est
-très-mauvaise.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_378" id="Footnote_36_378"></a><a href="#FNanchor_36_378"><span class="label">[36]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, loc. cit.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_379" id="Footnote_37_379"></a><a href="#FNanchor_37_379"><span class="label">[37]</span></a> <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">v</span>, 105.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-<p>
-<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>
-</p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">ÉGLISE CONSIDÉRÉE COMME UNE ASSOCIATION DE PAUVRES.<br />
-
-INSTITUTION DU DIACONAT.<br />
-
-LES DIACONESSES ET LES VEUVES.</span></h2>
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 36]</span>
-Une vérité générale nous est révélée par l'histoire
-comparée des religions: toutes celles qui ont eu un
-commencement, et qui ne sont pas contemporaines de
-l'origine du langage lui-même, se sont établies par
-des raisons sociales bien plutôt que par des raisons
-théologiques. Il en fut sûrement ainsi pour le bouddhisme.
-Ce qui fit la fortune prodigieuse de cette
-religion, ce ne fut pas la philosophie nihiliste qui lui
-servait de base; ce fut sa partie sociale. C'est en
-proclamant l'abolition des castes, en établissant,
-selon son expression, «une loi de grâce pour tous,»
-que Çakya-Mouni et ses disciples entraînèrent après
-eux l'Inde d'abord, puis la plus grande partie de
-l'Asie<a name="FNanchor_1_380" id="FNanchor_1_380"></a><a href="#Footnote_1_380" class="fnanchor">[1]</a>. Comme le christianisme, le bouddhisme fut
-<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>un mouvement de pauvres. Le grand attrait qui fit
-qu'on s'y précipita, fut la facilité offerte aux classes
-déshéritées de se réhabiliter par la profession d'un
-culte qui les relevait et leur offrait des ressources
-infinies d'assistance et de pitié.
-</p>
-<p>
-Le nombre des pauvres était, au premier siècle de
-notre ère, très-considérable en Judée. Le pays est par
-sa nature dénué des ressources qui procurent l'aisance.
-Dans ces pays sans industrie, presque toutes les fortunes
-ont pour origine ou des institutions religieuses
-richement dotées, ou les faveurs d'un gouvernement.
-Les richesses du temple étaient depuis longtemps
-l'apanage exclusif d'un petit nombre de nobles. Les
-Asmonéens avaient constitué autour de leur dynastie
-un groupe de familles riches; les Hérodes augmentèrent
-beaucoup le luxe et le bien-être dans une
-certaine classe de la société. Mais le vrai Juif théocrate,
-tournant le dos à la civilisation romaine, n'en
-devint que plus pauvre. Il se forma toute une classe
-de saints hommes, pieux, fanatiques, observateurs
-rigides de la Loi, tout à fait misérables d'extérieur.
-C'est dans cette classe que se recrutèrent les sectes
-et les partis fanatiques, si nombreux à cette époque.
-Le rêve universel était le règne du prolétaire
-<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>juif resté fidèle, et l'humiliation du riche, considéré
-comme un transfuge, comme un traître passé
-à la vie profane, à la civilisation du dehors. Jamais
-haine n'égala celle de ces pauvres de Dieu contre les
-constructions splendides qui commençaient à couvrir
-le pays, et contre les ouvrages des Romains<a name="FNanchor_2_381" id="FNanchor_2_381"></a><a href="#Footnote_2_381" class="fnanchor">[2]</a>. Obligés,
-pour ne pas mourir de faim, de travailler à ces
-édifices qui leur paraissaient des monuments d'orgueil
-et de luxe défendu, ils se croyaient victimes de riches
-méchants, corrompus, infidèles à la Loi.
-</p>
-<p>
-On conçoit combien une association de secours
-mutuels, dans un tel état social, fut accueillie avec
-empressement. La petite Église chrétienne dut sembler
-un paradis. Cette famille de frères, simples et
-unis, attira de toutes parts des affiliés. En retour de
-ce qu'on apportait, on obtenait un avenir assuré, une
-confraternité très-douce, et de précieuses espérances.
-L'habitude générale était de convertir sa fortune en
-espèces avant d'entrer dans la secte<a name="FNanchor_3_382" id="FNanchor_3_382"></a><a href="#Footnote_3_382" class="fnanchor">[3]</a>. Cette fortune
-consistait d'ordinaire en petites propriétés rurales peu
-productives et d'une exploitation incommode. Il n'y
-avait qu'avantage, surtout pour des gens non mariés,
-à échanger ces parcelles de terre contre un placement
-à fonds perdus dans une société d'assurance, en vue
-<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span>du royaume de Dieu. Quelques personnes mariées
-vinrent même au-devant de cet arrangement; des
-précautions furent prises pour que les associés apportassent
-réellement tout leur avoir, et ne gardassent
-rien en dehors du fonds commun<a name="FNanchor_4_383" id="FNanchor_4_383"></a><a href="#Footnote_4_383" class="fnanchor">[4]</a>. En effet,
-comme chacun recevait non en proportion de la
-mise qu'il avait faite, mais en proportion de ses
-besoins<a name="FNanchor_5_384" id="FNanchor_5_384"></a><a href="#Footnote_5_384" class="fnanchor">[5]</a>, toute réserve de propriété était bien un
-vol fait à la communauté. On voit la ressemblance
-surprenante de tels essais d'organisation du prolétariat
-avec certaines utopies qui se sont produites
-à une époque peu éloignée de nous. Mais une différence
-profonde venait de ce que le communisme
-chrétien avait une base religieuse, tandis que le socialisme
-moderne n'en a pas. Il est clair qu'une
-association où le dividende est en raison des besoins
-de chacun, et non en raison du capital apporté, ne
-peut reposer que sur un sentiment d'abnégation
-très-exalté et sur une foi ardente en un idéal religieux.
-</p>
-<p>
-Dans une telle constitution sociale, les difficultés
-administratives devaient être fort nombreuses, quel
-que fût le degré de fraternité qui régnât. Entre
-les deux fractions de la communauté, dont l'idiome
-<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>n'était pas le même, les malentendus étaient inévitables.
-Il était difficile que les Juifs de race n'eussent
-pas un peu de dédain à l'égard de leurs coreligionnaires
-moins nobles. En effet, des murmures ne tardèrent
-pas à se faire entendre. Les «hellénistes»,
-qui devenaient chaque jour plus nombreux, se plaignaient
-que leurs veuves fussent moins bien traitées
-dans les distributions que celles des «hébreux»<a name="FNanchor_6_385" id="FNanchor_6_385"></a><a href="#Footnote_6_385" class="fnanchor">[6]</a>.
-Jusque-là, les apôtres avaient présidé aux soins de
-l'économat. Mais, en présence de telles réclamations,
-ils sentirent la nécessité de déléguer cette partie de
-leurs pouvoirs. Ils proposèrent à la communauté de
-confier les soins administratifs à sept hommes sages
-et considérés. La proposition fut acceptée. On procéda
-à l'élection. Les sept élus furent Stéphanus ou
-Étienne, Philippe, Prochore, Nicanor, Timon, Parménas
-et Nicolas. Ce dernier était d'Antioche; c'était
-un simple prosélyte. Étienne était peut-être de la
-même condition<a name="FNanchor_7_386" id="FNanchor_7_386"></a><a href="#Footnote_7_386" class="fnanchor">[7]</a>. Il semble qu'à l'inverse de ce qui
-s'était pratiqué dans l'élection de l'apôtre Matthia,
-on s'imposa de choisir les sept administrateurs,
-non dans le groupe des disciples primitifs, mais
-parmi les nouveaux convertis et surtout parmi les
-hellénistes. Tous, en effet, portent des noms purement
-<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>grecs. Étienne était le plus considérable des
-sept, et en quelque sorte leur chef. On les présenta
-aux apôtres, qui, selon un rite déjà consacré, prièrent
-sur leur tête en leur imposant les mains.
-</p>
-<p>
-On donna aux administrateurs ainsi désignés le
-nom syriaque de <i>Schammaschîn</i>, en grec Διάκονοι. On
-les appelait aussi quelquefois «les Sept», pour les
-opposer aux «Douze»<a name="FNanchor_8_387" id="FNanchor_8_387"></a><a href="#Footnote_8_387" class="fnanchor">[8]</a>. Telle fut donc l'origine du
-diaconat, qui se trouve être la plus ancienne fonction
-ecclésiastique, le plus ancien des ordres sacrés.
-Toutes les Églises organisées plus tard eurent des
-diacres, à l'imitation de celle de Jérusalem. La
-fécondité d'une telle institution fut merveilleuse.
-C'était le soin du pauvre élevé à l'égal d'un service
-religieux. C'était la proclamation de cette vérité que
-les questions sociales sont les premières dont on doive
-se préoccuper. C'était la fondation de l'économie politique
-en tant que chose religieuse. Les diacres furent
-les meilleurs prédicateurs du christianisme.
-Nous allons bientôt voir quel rôle ils eurent comme
-évangélistes. Comme organisateurs, comme économes,
-comme administrateurs, ils eurent un rôle bien
-plus important encore. Ces hommes pratiques, en
-contact perpétuel avec les pauvres, les malades, les
-femmes, pénétraient partout, voyaient tout, exhortaient
-<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>et convertissaient de la manière la plus efficace<a name="FNanchor_9_388" id="FNanchor_9_388"></a><a href="#Footnote_9_388" class="fnanchor">[9]</a>.
-Ils firent bien plus que les apôtres, immobiles
-à Jérusalem sur leur siège d'honneur. Ils furent les
-créateurs du christianisme en ce qu'il eut de plus
-solide et de plus durable.
-</p>
-<p>
-De très-bonne heure, des femmes furent admises
-à cet emploi<a name="FNanchor_10_389" id="FNanchor_10_389"></a><a href="#Footnote_10_389" class="fnanchor">[10]</a>. Elles portaient, comme de nos
-jours, le nom de «sœurs<a name="FNanchor_11_390" id="FNanchor_11_390"></a><a href="#Footnote_11_390" class="fnanchor">[11]</a>». C'étaient d'abord des
-veuves<a name="FNanchor_12_391" id="FNanchor_12_391"></a><a href="#Footnote_12_391" class="fnanchor">[12]</a>; plus tard, on préféra des vierges pour cet
-office<a name="FNanchor_13_392" id="FNanchor_13_392"></a><a href="#Footnote_13_392" class="fnanchor">[13]</a>. Le tact qui guida en tout ceci la primitive
-Église fut admirable. Ces hommes simples et bons
-jetèrent avec une science profonde, parce qu'elle
-venait du cœur, les bases de la grande chose chrétienne
-par excellence, la charité. Rien ne leur avait
-donné le modèle de telles institutions. Un vaste ministère
-de bienfaisance et de secours réciproques,
-ou les deux sexes apportaient leurs qualités diverses
-et concertaient leurs efforts en vue du soulagement
-des misères humaines, voilà la sainte création qui
-sortit du travail de ces deux ou trois premières années.
-<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>Ce furent les plus fécondes de l'histoire du
-christianisme. On sent que la pensée encore vivante
-de Jésus remplit ses disciples et les dirige en tous
-leurs actes avec une merveilleuse lucidité. Pour être
-juste, en effet, c'est à Jésus qu'il faut reporter
-l'honneur de ce que les apôtres firent de grand. Il
-est probable que, de son vivant, il avait jeté les
-bases des établissements qui se développèrent avec
-un plein succès aussitôt après sa mort.
-</p>
-<p>
-Les femmes accouraient naturellement vers une
-communauté où le faible était entouré de tant de
-garanties. Leur position dans la société d'alors était
-humble et précaire<a name="FNanchor_14_393" id="FNanchor_14_393"></a><a href="#Footnote_14_393" class="fnanchor">[14]</a>; la veuve surtout, malgré
-quelques lois protectrices, était le plus souvent
-abandonnée à la misère et peu respectée. Beaucoup
-de docteurs voulaient qu'on ne donnât à la femme
-aucune éducation religieuse<a name="FNanchor_15_394" id="FNanchor_15_394"></a><a href="#Footnote_15_394" class="fnanchor">[15]</a>. Le Talmud met sur
-le même rang parmi les fléaux du monde la veuve
-bavarde et curieuse, qui passe sa vie en commérages
-chez les voisines, et la vierge qui perd son temps en
-prières<a name="FNanchor_16_395" id="FNanchor_16_395"></a><a href="#Footnote_16_395" class="fnanchor">[16]</a>. La nouvelle religion créa à ces pauvres déshéritées
-<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>un asile honorable et sûr<a name="FNanchor_17_396" id="FNanchor_17_396"></a><a href="#Footnote_17_396" class="fnanchor">[17]</a>. Quelques femmes
-tenaient dans l'Église un rang très-considérable, et
-leur maison servait de lieu de réunion<a name="FNanchor_18_397" id="FNanchor_18_397"></a><a href="#Footnote_18_397" class="fnanchor">[18]</a>. Quant à celles
-qui n'avaient pas de maison, on les constitua en une
-espèce d'ordre ou de corps presbytéral féminin<a name="FNanchor_19_398" id="FNanchor_19_398"></a><a href="#Footnote_19_398" class="fnanchor">[19]</a>, qui
-comprenait aussi probablement des vierges, et qui
-joua un rôle capital dans l'organisation de l'aumône.
-Les institutions qu'on regarde comme le fruit
-tardif du christianisme, les congrégations de femmes,
-les béguines, les sœurs de la charité furent une de
-ses premières créations, le principe de sa force, l'expression
-la plus parfaite de son esprit. En particulier,
-l'admirable idée de consacrer par une sorte de caractère
-religieux et d'assujettir à une discipline régulière
-les femmes qui ne sont pas dans les liens du mariage,
-est toute chrétienne. Le mot «veuve» devint
-synonyme de personne religieuse, vouée à Dieu, et par
-suite de «diaconesse»<a name="FNanchor_20_399" id="FNanchor_20_399"></a><a href="#Footnote_20_399" class="fnanchor">[20]</a>. Dans ces pays, où l'épouse
-de vingt-quatre ans est déjà flétrie, où il n'y a pas
-de milieu entre l'enfant et la vieille femme, c'était
-comme une nouvelle vie que l'on créait pour la moitié
-de l'espèce humaine la plus capable de dévouement.
-</p>
-<p>
-<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span>Les temps des Séleucides avaient été une terrible
-époque de débordements féminins. On ne vit jamais
-tant de drames domestiques, de telles séries d'empoisonneuses
-et d'adultères. Les sages d'alors durent
-considérer la femme comme un fléau dans l'humanité,
-comme un principe de bassesse et de honte,
-comme un mauvais génie ayant pour rôle unique de
-combattre ce qui germe de noble en l'autre sexe<a name="FNanchor_21_400" id="FNanchor_21_400"></a><a href="#Footnote_21_400" class="fnanchor">[21]</a>.
-Le christianisme changea les choses. A cet âge qui à
-nos yeux est encore la jeunesse, mais où la vie de la
-femme d'Orient est si morne, si fatalement livrée aux
-suggestions du mal, la veuve pouvait, en entourant
-sa tête d'un châle noir<a name="FNanchor_22_401" id="FNanchor_22_401"></a><a href="#Footnote_22_401" class="fnanchor">[22]</a>, devenir une personne respectable,
-dignement occupée, une diaconesse, l'égale
-des hommes les plus estimés. Cette position si
-difficile de la veuve sans enfants, le christianisme
-l'éleva, la rendit sainte<a name="FNanchor_23_402" id="FNanchor_23_402"></a><a href="#Footnote_23_402" class="fnanchor">[23]</a>. La veuve redevint presque
-l'égale de la vierge. Ce fut la <i>calogrie</i> ou «belle
-<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>vieille<a name="FNanchor_24_403" id="FNanchor_24_403"></a><a href="#Footnote_24_403" class="fnanchor">[24]</a>», vénérée, utile, traitée de mère. Ces
-femmes allant, venant sans cesse<a name="FNanchor_25_404" id="FNanchor_25_404"></a><a href="#Footnote_25_404" class="fnanchor">[25]</a>, étaient d'admirables
-missionnaires pour le culte nouveau. Les protestants
-se trompent en portant dans l'appréciation
-de ces faits notre esprit moderne d'individualité.
-Quand il s'agit d'histoire chrétienne, c'est le socialisme,
-le cénobitisme, qui sont primitifs.
-</p>
-<p>
-L'évêque, le prêtre, comme le temps les a faits,
-n'existaient pas encore. Mais le ministère pastoral,
-cette intime familiarité des âmes, en dehors des liens
-du sang, était déjà fondé. Ceci a toujours été le don
-spécial de Jésus, et comme un héritage de lui. Jésus
-avait souvent répété qu'il était pour chacun plus que
-son père, plus que sa mère, qu'il fallait pour le
-suivre quitter les êtres les plus chers. Au-dessus de
-la famille, le christianisme mettait quelque chose;
-il créait la fraternité, le mariage spirituels. Le
-mariage antique, livrant l'épouse à l'époux sans
-restriction, sans contre-poids, était un véritable
-esclavage. La liberté morale de la femme a commencé
-le jour où l'Église lui a donné un confident,
-un guide en Jésus, qui la dirige et la console, qui
-toujours l'écoute, et parfois l'engage à résister. La
-<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>femme a besoin d'être gouvernée, n'est heureuse que
-gouvernée; mais il faut qu'elle aime celui qui la gouverne.
-Voilà ce que ni les sociétés anciennes, ni le
-judaïsme, ni l'islamisme, n'ont pu faire. La femme n'a
-jamais eu jusqu'ici une conscience religieuse, une
-individualité morale, une opinion propre que dans
-le christianisme. Grâce aux évêques et à la vie monastique,
-une Radegonde saura trouver des moyens
-pour échapper des bras d'un époux barbare. La
-vie de l'âme étant tout ce qui compte, il est juste
-et raisonnable que le pasteur qui sait faire vibrer
-les cordes divines, le conseiller secret qui tient la
-clef des consciences, soit plus que le père, plus que
-l'époux.
-</p>
-<p>
-En un sens, le christianisme fut une réaction
-contre la constitution trop étroite de la famille dans
-la race aryenne. Non-seulement les vieilles sociétés
-aryennes n'admettaient guère que l'homme marié,
-mais elles entendaient le mariage dans le sens le
-plus strict. C'était quelque chose d'analogue à la
-famille anglaise, un cercle étroit, fermé, étouffant,
-un égoïsme à plusieurs, aussi desséchant pour l'âme
-que l'égoïsme à un seul. Le christianisme, avec sa
-divine notion de la liberté du royaume de Dieu,
-corrigea ces exagérations. Et d'abord, il se garda de
-faire peser sur tout le monde les devoirs du commun
-<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>des hommes. Il vit que la famille n'est pas le cadre
-absolu de la vie, ou, du moins, un cadre fait pour
-tous, que le devoir de reproduire l'espèce humaine
-ne pèse pas sur tous, qu'il doit y avoir des personnes
-affranchies de ces devoirs, sacrés sans doute,
-mais non faits pour tous. L'exception que la société
-grecque fit en faveur des <i>hétères</i> à la façon
-d'Aspasie, que la société italienne fit pour la <i>cortigiana</i>
-à la manière d'Imperia, à cause des nécessités
-de la société polie, le christianisme la fit pour
-le prêtre, la religieuse, la diaconesse, en vue du
-bien général. Il admit des états divers dans la société.
-Il y a des âmes qui trouvent plus doux de s'aimer à
-cinq cents que de s'aimer à cinq ou six, pour lesquelles
-la famille dans ses conditions ordinaires
-paraîtrait insuffisante, froide, ennuyeuse. Pourquoi
-étendre à tous les exigences de nos sociétés ternes
-et médiocres? La famille temporelle ne suffît pas à
-l'homme. Il lui faut des frères et des sœurs en dehors
-de la chair.
-</p>
-<p>
-Par sa hiérarchie des différentes fonctions sociales<a name="FNanchor_26_405" id="FNanchor_26_405"></a><a href="#Footnote_26_405" class="fnanchor">[26]</a>,
-l'Église primitive parut concilier un moment
-ces exigences opposées. Nous ne comprendrons
-jamais combien on fut heureux sous ces règles
-<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span>saintes, qui soutenaient la liberté sans l'étreindre,
-rendant possibles à la fois les douceurs de la vie
-commune et celles de la vie privée. C'était le contraire
-du pêle-mêle de nos sociétés artificielles et sans
-amour, où l'âme sensible est quelquefois si cruellement
-isolée. L'atmosphère était chaude et douce dans
-ces petits réduits qu'on appelait des Églises. On vivait
-ensemble de la même foi et des mêmes espérances.
-Mais il est clair aussi que ces conditions ne pouvaient
-s'appliquer à une grande société. Quand des pays
-entiers se firent chrétiens, la règle des premières
-Églises devint une utopie et se réfugia dans les
-monastères. La vie monastique n'est, en ce sens, que
-la continuation des Églises primitives<a name="FNanchor_27_406" id="FNanchor_27_406"></a><a href="#Footnote_27_406" class="fnanchor">[27]</a>. Le couvent est
-la conséquence nécessaire de l'esprit chrétien; il n'y
-a pas de christianisme parfait sans couvent, puisque
-l'idéal évangélique ne peut se réaliser que là.
-</p>
-<p>
-Une large part, assurément, doit être faite au judaïsme
-dans ces grandes créations. Chacune des
-communautés juives dispersées sur les côtes de la
-Méditerranée, était déjà une sorte d'Église, avec
-sa caisse de secours mutuels. L'aumône, toujours
-<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>recommandée par les sages<a name="FNanchor_28_407" id="FNanchor_28_407"></a><a href="#Footnote_28_407" class="fnanchor">[28]</a>, était devenue un précepte;
-elle se faisait au temple et dans les synagogues<a name="FNanchor_29_408" id="FNanchor_29_408"></a><a href="#Footnote_29_408" class="fnanchor">[29]</a>;
-elle passait pour le premier devoir du
-prosélyte<a name="FNanchor_30_409" id="FNanchor_30_409"></a><a href="#Footnote_30_409" class="fnanchor">[30]</a>. Dans tous les temps, le judaïsme s'est
-distingué par le soin de ses pauvres et par le sentiment
-de charité fraternelle qu'il inspire.
-</p>
-<p>
-Il y a une suprême injustice à opposer le christianisme
-au judaïsme comme un reproche, puisque tout
-ce qui est dans le christianisme primitif est venu en
-somme du judaïsme. C'est en songeant au monde
-romain qu'on est frappé des miracles de charité et
-d'association libre opérés par l'Église. Jamais société
-profane, ne reconnaissant pour base que la raison,
-n'a produit de si admirables effets. La loi de toute
-société profane, philosophique, si j'ose le dire, est la
-liberté, parfois l'égalité, jamais la fraternité. La charité,
-au point de vue du droit, n'a rien d'obligatoire;
-elle ne regarde que les individus; on lui
-trouve même certains inconvénients et on s'en défie.
-Toute tentative pour appliquer les deniers publics
-<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>au bien-être des prolétaires semble du communisme.
-Quand un homme meurt de faim, quand des classes
-entières languissent dans la misère, la politique se
-borne à trouver que cela est fâcheux. Elle montre
-fort bien qu'il n'y a d'ordre civil et politique qu'avec
-la liberté; or, la conséquence de la liberté est que
-celui qui n'a rien et qui ne peut rien gagner meure
-de faim. Cela est logique; mais rien ne tient contre
-l'abus de la logique. Les besoins de la classe la plus
-nombreuse finissent toujours par l'emporter. Des
-institutions purement politiques et civiles ne suffisent
-pas; les aspirations sociales et religieuses ont
-droit aussi à une légitime satisfaction.
-</p>
-<p>
-La gloire du peuple juif est d'avoir proclamé avec
-éclat ce principe, d'où est sortie la ruine des États
-anciens, et qu'on ne déracinera plus. La loi juive
-est sociale et non politique; les prophètes, les auteurs
-d'apocalypses sont des promoteurs de révolutions
-sociales, non de révolutions politiques. Dans la
-première moitié du premier siècle, mis en présence
-de la civilisation profane, les Juifs n'ont qu'une idée,
-c'est de refuser les bienfaits du droit romain, de
-ce droit philosophique, athée, égal pour tous, et de
-proclamer l'excellence de leur loi théocratique, qui
-forme une société religieuse et morale. La Loi fait
-le bonheur, voilà, l'idée de tous les penseurs juifs,
-<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>tels que Philon et Josèphe. Les lois des autres peuples
-veillent à ce que la justice ait son cours; peu
-leur importe que les hommes soient bons et heureux.
-La loi juive descend aux derniers détails de l'éducation
-morale.&mdash;Le christianisme n'est que le développement
-de la même idée. Chaque Église est un
-monastère, où tous ont des droits sur tous, où il ne
-doit y avoir ni pauvres ni méchants, où tous par conséquent
-se surveillent, se commandent. Le christianisme
-primitif peut se définir une grande association
-de pauvres, un effort héroïque contre l'égoïsme,
-fondé sur cette idée que chacun n'a droit qu'à son
-nécessaire, que le superflu appartient à ceux qui n'ont
-pas. On voit sans peine qu'entre un tel esprit et l'esprit
-romain il s'établira une lutte à mort, et que le christianisme,
-de son côté, n'arrivera à régner sur le
-monde qu'à condition de modifier profondément ses
-tendances natives et son programme originel.
-</p>
-<p>
-Mais les besoins qu'il représente dureront éternellement.
-La vie commune, à partir de la seconde
-moitié du moyen âge, ayant servi aux abus d'une
-Église intolérante, le monastère étant devenu trop
-souvent un fief féodal ou la caserne d'une milice dangereuse
-et fanatique, l'esprit moderne s'est montré
-fort sévère à l'égard du cénobitisme. Nous avons oublié
-que c'est dans la vie commune que l'âme de l'homme
-<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>a goûté le plus de joie. Le cantique «Oh! qu'il est
-bon, qu'il est charmant à des frères d'habiter ensemble<a name="FNanchor_31_410" id="FNanchor_31_410"></a><a href="#Footnote_31_410" class="fnanchor">[31]</a>!»
-a cessé d'être le nôtre. Mais, quand l'individualisme
-moderne aura porté ses derniers fruits;
-quand l'humanité, rapetissée, attristée, devenue
-impuissante, reviendra aux grandes institutions et
-aux fortes disciplines; quand notre mesquine société
-bourgeoise, je dis mal, notre monde de pygmées,
-aura été chassé à coups de fouet par les parties
-héroïques et idéalistes de l'humanité, alors la vie
-commune reprendra tout son prix. Une foule de
-grandes choses, telles que la science, s'organiseront
-sous forme monastique, avec hérédité en dehors
-du sang. L'importance que notre siècle attribue à
-la famille diminuera. L'égoïsme, loi essentielle de
-la société civile, ne suffira pas aux grandes âmes.
-Toutes, accourant des points les plus opposés, se
-ligueront contre la vulgarité. On retrouvera du
-sens aux paroles de Jésus et aux idées du moyen
-âge sur la pauvreté. On comprendra que posséder
-quelque chose ait pu être tenu pour une infériorité,
-et que les fondateurs de la vie mystique aient
-disputé des siècles pour savoir si Jésus posséda du
-moins «les choses qui se consomment par l'usage».
-Ces subtilités franciscaines redeviendront de grands
-<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>problèmes sociaux. Le splendide idéal tracé par l'auteur
-des <i>Actes</i> sera inscrit comme une révélation
-prophétique à l'entrée du paradis de l'humanité: «La
-multitude des fidèles n'avait qu'un cœur et qu'une
-âme, et aucun d'eux ne regardait ce qu'il possédait
-comme lui appartenant, car ils jouissaient de tout
-en commun. Aussi n'y avait-il pas de pauvres parmi
-eux; ceux qui avaient des champs ou des maisons
-les vendaient et en apportaient le prix aux pieds des
-apôtres; puis on faisait la part de chacun selon ses
-besoins. Et, chaque jour, ils rompaient le pain en
-pleine concorde, avec joie et simplicité de cœur<a name="FNanchor_32_411" id="FNanchor_32_411"></a><a href="#Footnote_32_411" class="fnanchor">[32]</a>!»
-</p>
-<p>
-Ne devançons pas les temps. Nous sommes arrivés
-à l'an 36 à peu près. Tibère, à Caprée, ne se
-doute guère de l'ennemi qui croît pour l'Empire. En
-deux ou trois années, la secte nouvelle avait fait des
-progrès surprenants. Elle comptait plusieurs milliers
-de fidèles<a name="FNanchor_33_412" id="FNanchor_33_412"></a><a href="#Footnote_33_412" class="fnanchor">[33]</a>. Il était déjà facile de prévoir que
-ses conquêtes s'effectueraient surtout du côté des
-hellénistes et des prosélytes. Le groupe galiléen qui
-avait entendu le maître, tout en gardant sa primauté,
-était comme noyé sous un flot de nouveaux
-venus, parlant grec. On pressent déjà que le rôle
-principal appartiendra à ces derniers. A l'heure
-<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>où nous sommes, aucun païen, c'est-à-dire aucun
-homme sans lien antérieur avec le judaïsme, n'est
-entré dans l'Église. Mais des prosélytes<a name="FNanchor_34_413" id="FNanchor_34_413"></a><a href="#Footnote_34_413" class="fnanchor">[34]</a> y occupent
-des fonctions très-importantes. Le cercle de provenance
-des disciples s'est aussi fort élargi; ce n'est plus
-un simple petit collége de Palestiniens; on y compte
-des gens de Chypre, d'Antioche, de Cyrène<a name="FNanchor_35_414" id="FNanchor_35_414"></a><a href="#Footnote_35_414" class="fnanchor">[35]</a>, et en
-général de presque tous les points des côtes orientales
-de la Méditerranée où s'étaient établies des colonies
-juives. L'Égypte seule faisait défaut dans cette primitive
-Église et fera défaut longtemps encore. Les
-juifs de ce pays étaient presque en schisme avec
-la Judée. Ils vivaient de leur vie propre, supérieure
-à beaucoup d'égards à celle de la Palestine,
-et ils recevaient faiblement le contre-coup des mouvements
-religieux de Jérusalem.
-</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_380" id="Footnote_1_380"></a><a href="#FNanchor_1_380"><span class="label">[1]</span></a> Voir les textes réunis et traduits par Eugène Burnouf, <i>Introd.
-à l'hist. du buddhisme indien</i>, I, p. 137 et suiv., surtout p. 198&ndash;199.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_381" id="Footnote_2_381"></a><a href="#FNanchor_2_381"><span class="label">[2]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 181 et 211.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_382" id="Footnote_3_382"></a><a href="#FNanchor_3_382"><span class="label">[3]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 45; <span class="smcap">iv</span>, 34, 37; <span class="smcap">v</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_383" id="Footnote_4_383"></a><a href="#FNanchor_4_383"><span class="label">[4]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 1 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_384" id="Footnote_5_384"></a><a href="#FNanchor_5_384"><span class="label">[5]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 45; <span class="smcap">iv</span>, 35.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_385" id="Footnote_6_385"></a><a href="#FNanchor_6_385"><span class="label">[6]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 1 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_386" id="Footnote_7_386"></a><a href="#FNanchor_7_386"><span class="label">[7]</span></a> Voir ci-dessus, p. 108.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_387" id="Footnote_8_387"></a><a href="#FNanchor_8_387"><span class="label">[8]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxi</span>, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_388" id="Footnote_9_388"></a><a href="#FNanchor_9_388"><span class="label">[9]</span></a> Phil., <span class="smcap">i</span>, 1; I Tim., <span class="smcap">iii</span>, 8 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_389" id="Footnote_10_389"></a><a href="#FNanchor_10_389"><span class="label">[10]</span></a> Rom., <span class="smcap">xvi</span>, 1, 12; I Tim., <span class="smcap">iii</span>, 11; <span class="smcap">v</span>, 9 et suiv.; Pline, <i>Epist.</i>,
-X, 97. Les épîtres à Timothée ne sont probablement pas de saint
-Paul; mais elles sont en tout cas fort anciennes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_390" id="Footnote_11_390"></a><a href="#FNanchor_11_390"><span class="label">[11]</span></a> Rom., <span class="smcap">xvi</span>, 1; I Cor., <span class="smcap">ix</span>, 5; Philem., 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_391" id="Footnote_12_391"></a><a href="#FNanchor_12_391"><span class="label">[12]</span></a> I Tim., <span class="smcap">v</span>, 9 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_392" id="Footnote_13_392"></a><a href="#FNanchor_13_392"><span class="label">[13]</span></a> <i>Constit. apost.</i>, VI, 17.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_393" id="Footnote_14_393"></a><a href="#FNanchor_14_393"><span class="label">[14]</span></a> Sap., <span class="smcap">ii</span>, 10; Eccl., <span class="smcap">xxxvii</span>, 17; Matth., <span class="smcap">xxiii</span>, 14; Marc, <span class="smcap">xii</span>,
-40; Luc, <span class="smcap">xx</span>, 47; Jac., <span class="smcap">i</span>, 27.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_394" id="Footnote_15_394"></a><a href="#FNanchor_15_394"><span class="label">[15]</span></a> Mischna, <i>Sota</i>, <span class="smcap">iii</span>, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_395" id="Footnote_16_395"></a><a href="#FNanchor_16_395"><span class="label">[16]</span></a> Talm. de Bab., <i>Sota</i>, 22 <i>a</i>; comp. I Tim., <span class="smcap">v</span>, 13; Buxtorf,
-<i>Lex. chald. talm. rabb.</i>, aux mots תיכילצ et תוככוש.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_396" id="Footnote_17_396"></a><a href="#FNanchor_17_396"><span class="label">[17]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>,1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_397" id="Footnote_18_397"></a><a href="#FNanchor_18_397"><span class="label">[18]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_398" id="Footnote_19_398"></a><a href="#FNanchor_19_398"><span class="label">[19]</span></a> I Tim., <span class="smcap">v</span>, 9 et suiv. Comp. <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 39, 41.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_399" id="Footnote_20_399"></a><a href="#FNanchor_20_399"><span class="label">[20]</span></a> I Tim., <span class="smcap">v</span>, 3 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_400" id="Footnote_21_400"></a><a href="#FNanchor_21_400"><span class="label">[21]</span></a> <i>Ecclésiaste</i>, <span class="smcap">vii</span>, 27; <i>Ecclésiastique</i>, <span class="smcap">vii</span>, 26 et suiv.;
-<span class="smcap">ix</span>, 1 et suiv.; <span class="smcap">xxv</span>, 22 et suiv.; <span class="smcap">xxvi</span>, 1 et suiv.; <span class="smcap">xlii</span>, 9 et
-suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_401" id="Footnote_22_401"></a><a href="#FNanchor_22_401"><span class="label">[22]</span></a> Pour le costume des veuves dans l'Église orientale, voir le
-manuscrit grec n<sup>o</sup> 64 de la Bibliothèque impériale (ancien fonds),
-fol. 11. Le costume des calogries est encore aujourd'hui à peu près
-le même, le type de la religieuse orientale étant la veuve, tandis
-que celui de la nonne latine est la vierge.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_402" id="Footnote_23_402"></a><a href="#FNanchor_23_402"><span class="label">[23]</span></a> Comparez le <i>Pasteur</i> d'Hermas, vis. <span class="smcap">ii</span>, ch. 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_403" id="Footnote_24_403"></a><a href="#FNanchor_24_403"><span class="label">[24]</span></a> Καλογρἰα, nom des religieuses dans l'Église orientale. Καλὸς
-réunit ici les deux sens de «beau» et de «bon».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_404" id="Footnote_25_404"></a><a href="#FNanchor_25_404"><span class="label">[25]</span></a> Voir ci-dessus, p. 122, note 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_405" id="Footnote_26_405"></a><a href="#FNanchor_26_405"><span class="label">[26]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xii</span> entier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_406" id="Footnote_27_406"></a><a href="#FNanchor_27_406"><span class="label">[27]</span></a> Les congrégations piétistes de l'Amérique, qui sont, dans le
-protestantisme, l'analogue des couvents catholiques, rappellent
-aussi par beaucoup de traits les Églises primitives. V. L. Bridel,
-<i>Récits américains</i> (Lausanne, 1861).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_407" id="Footnote_28_407"></a><a href="#FNanchor_28_407"><span class="label">[28]</span></a> Prov., <span class="smcap">iii</span>, 27 et suiv.; <span class="smcap">x</span>, 2; <span class="smcap">xi</span>, 4; <span class="smcap">xxii</span>, 9; <span class="smcap">xxviii</span>, 27; Eccli.,
-<span class="smcap">iii</span>, 23 et suiv.; <span class="smcap">vii</span>, 36; <span class="smcap">xii</span>, 1 et suiv.; <span class="smcap">xviii</span>, 14; <span class="smcap">xx</span>, 13 et suiv.;
-<span class="smcap">xxxi</span>, 11; Tobie, <span class="smcap">ii</span>, 15, 22; <span class="smcap">iv</span>, 11; <span class="smcap">xii</span>, 9; <span class="smcap">xiv</span>, 11; Daniel, <span class="smcap">iv</span>, 24;
-Talm. de Jérus., <i>Peah</i>, 15 <i>b</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_408" id="Footnote_29_408"></a><a href="#FNanchor_29_408"><span class="label">[29]</span></a> Matth., <span class="smcap">vi</span>, 2; Mischna, <i>Schekalim</i>, <span class="smcap">v</span>, 6; Talm. de Jérus.,
-<i>Demaï</i>, fol. 23 <i>b</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_409" id="Footnote_30_409"></a><a href="#FNanchor_30_409"><span class="label">[30]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">x</span>, 2, 4, 31.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_410" id="Footnote_31_410"></a><a href="#FNanchor_31_410"><span class="label">[31]</span></a> Ps. <span class="smcap">cxxxiii</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_411" id="Footnote_32_411"></a><a href="#FNanchor_32_411"><span class="label">[32]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 44&ndash;47; <span class="smcap">iv</span>, 32&ndash;35.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_412" id="Footnote_33_412"></a><a href="#FNanchor_33_412"><span class="label">[33]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 41.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_413" id="Footnote_34_413"></a><a href="#FNanchor_34_413"><span class="label">[34]</span></a> Voir ci-dessus, p. <a href="#Page_108">108</a>, <a href="#Page_119">119&ndash;120</a>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_414" id="Footnote_35_414"></a><a href="#FNanchor_35_414"><span class="label">[35]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 5; <span class="smcap">xi</span>, 20.</p></div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">PREMIÈRE PERSÉCUTION.&mdash;MORT D'ÉTIENNE.&mdash;DESTRUCTION
-DE LA PREMIÈRE ÉGLISE DE JÉRUSALEM.</span></h2>
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 36]</span>
-Il était inévitable que les prédications de la secte
-nouvelle, même en se produisant avec beaucoup
-de réserve, réveillassent les colères qui s'étaient
-amassées contre le fondateur et avaient fini par
-amener sa mort. La famille sadducéenne de Hanan,
-qui avait fait tuer Jésus, régnait toujours. Joseph
-Kaïapha occupa, jusqu'en 36, le souverain pontificat,
-dont il abandonnait tout le pouvoir effectif à son
-beau-père Hanan, et à ses parents Jean et Alexandre<a name="FNanchor_1_415" id="FNanchor_1_415"></a><a href="#Footnote_1_415" class="fnanchor">[1]</a>.
-Ces hommes arrogants et sans pitié voyaient
-avec impatience une troupe de bonnes et saintes
-gens, sans titre officiel, gagner la faveur de la
-foule<a name="FNanchor_2_416" id="FNanchor_2_416"></a><a href="#Footnote_2_416" class="fnanchor">[2]</a>. Une ou deux fois, Pierre, Jean et les principaux
-<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>membres du collége apostolique, furent mis
-en prison et condamnés à la flagellation. C'était
-le châtiment qu'on infligeait aux hérétiques<a name="FNanchor_3_417" id="FNanchor_3_417"></a><a href="#Footnote_3_417" class="fnanchor">[3]</a>. L'autorisation
-des Romains n'était pas nécessaire pour
-l'appliquer. Comme on le pense bien, ces brutalités
-ne faisaient qu'exciter l'ardeur des apôtres. Ils sortiront
-du sanhédrin, où ils venaient de subir la flagellation,
-pleins de joie d'avoir été jugés dignes de subir
-un affront pour celui qu ils aimaient<a name="FNanchor_4_418" id="FNanchor_4_418"></a><a href="#Footnote_4_418" class="fnanchor">[4]</a>. Éternelle puérilité
-des répressions pénales, appliquées aux choses
-de l'âme! Ils passaient sans doute pour des hommes
-d'ordre, pour des modèles de prudence et de sagesse,
-les étourdis qui crurent sérieusement, l'an 36, avoir
-raison du christianisme au moyen de quelques coups
-de fouet.</p>
-
-<p>Ces violences venaient surtout des sadducéens<a name="FNanchor_5_419" id="FNanchor_5_419"></a><a href="#Footnote_5_419" class="fnanchor">[5]</a>,
-c'est-à-dire du haut clergé qui entourait le temple et
-en tirait d'immenses profits<a name="FNanchor_6_420" id="FNanchor_6_420"></a><a href="#Footnote_6_420" class="fnanchor">[6]</a>. On ne voit pas que les
-pharisiens aient déployé contre la secte l'animosité
-qu'ils montrèrent contre Jésus. Les nouveaux croyants
-étaient des gens pieux, rigides, assez analogues
-par leur genre de vie aux pharisiens eux-mêmes.
-<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>La rage que ces derniers ressentirent contre le
-fondateur venait de la supériorité de Jésus, supériorité
-que celui-ci ne prenait aucun soin de dissimuler.
-Ses fines railleries, son esprit, son charme, son
-aversion pour les faux dévots, avaient allumé des
-haines féroces. Les apôtres, au contraire, étaient
-dénués d'esprit; ils n'employèrent jamais l'ironie.
-Les pharisiens leur furent par moments favorables;
-plusieurs pharisiens se firent même chrétiens<a name="FNanchor_7_421" id="FNanchor_7_421"></a><a href="#Footnote_7_421" class="fnanchor">[7]</a>.
-Les terribles anathèmes de Jésus contre le
-pharisaïsme n'étaient pas encore écrits, et la tradition
-des paroles du maître n'était ni générale ni
-uniforme<a name="FNanchor_8_422" id="FNanchor_8_422"></a><a href="#Footnote_8_422" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<p>Ces premiers chrétiens étaient d'ailleurs des gens
-si inoffensifs, que plusieurs personnes de l'aristocratie
-juive, sans faire précisément partie de la secte, étaient
-bien disposés pour eux. Nicodème et Joseph d'Arimathie,
-qui avaient connu Jésus, restèrent sans doute
-avec l'Église en des liens fraternels. Le docteur juif le
-plus célèbre du temps, Rabbi Gamaliel le Vieux, petit-fils
-<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>de Hillel, homme à idées larges et très-tolérant,
-opina, dit-on, dans le sanhédrin en faveur de la liberté
-des prédications évangéliques<a name="FNanchor_9_423" id="FNanchor_9_423"></a><a href="#Footnote_9_423" class="fnanchor">[9]</a>. L'auteur des <i>Actes</i> lui
-prête un raisonnement excellent, qui devrait être la
-règle de conduite des gouvernements, toutes les fois
-qu'ils se trouvent en présence de nouveautés dans
-l'ordre intellectuel ou moral. «Si cette œuvre est frivole,
-laissez-la, elle tombera d'elle-même; si elle est
-sérieuse, comment osez-vous résister à l'œuvre de
-Dieu? En tout cas, vous ne réussirez pas à l'arrêter.»
-Gamaliel fut peu écouté. Les esprits libéraux, au milieu
-de fanatismes opposés, n'ont aucune chance de
-réussir.</p>
-
-<p><span class="sidenote">[An 37]</span>
-Un éclat terrible fut provoqué par le diacre Étienne<a name="FNanchor_10_424" id="FNanchor_10_424"></a><a href="#Footnote_10_424" class="fnanchor">[10]</a>.
-Sa prédication avait, à ce qu'il paraît, beaucoup de
-succès. La foule s'amassait autour de lui, et ces rassemblements
-aboutissaient à des querelles fort vives.
-C'étaient surtout des hellénistes ou des prosélytes,
-des habitués de la synagogue dite des <i>Libertini</i><a name="FNanchor_11_425" id="FNanchor_11_425"></a><a href="#Footnote_11_425" class="fnanchor">[11]</a>, des
-gens de Cyrène, d'Alexandrie, de Cilicie, d'Éphèse,
-qui s'animaient à ces disputes. Étienne soutenait
-<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>avec passion que Jésus était le Messie, que les
-prêtres avaient commis un crime en le mettant à
-mort, que les Juifs étaient des rebelles, fils de
-rebelles, des gens qui niaient l'évidence. Les autorités
-résolurent de perdre ce prédicateur audacieux.
-Des témoins furent apostés pour saisir en
-ses discours quelque parole contre Moïse. Naturellement,
-ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient. Étienne
-fut arrêté, et on l'amena devant le sanhédrin. Le
-mot qu'on lui reprochait était presque celui-là même
-qui amena la condamnation de Jésus<a name="FNanchor_12_426" id="FNanchor_12_426"></a><a href="#Footnote_12_426" class="fnanchor">[12]</a>. On l'accusait
-de dire que Jésus de Nazareth détruirait le
-temple, et changerait les traditions qu'on attribuait
-à Moïse. Il est très-possible, en effet, qu'Étienne
-eût tenu un pareil langage. Un chrétien de cette
-époque n'aurait pas eu l'idée de parler directement
-contre la Loi, puisque tous l'observaient encore;
-quant aux traditions, Étienne put les combattre,
-comme l'avait fait Jésus lui-même; or, ces traditions
-étaient follement rapportées à Moïse par les orthodoxes,
-et on leur attribuait une valeur égale à celle de
-la loi écrite<a name="FNanchor_13_427" id="FNanchor_13_427"></a><a href="#Footnote_13_427" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
-
-<p>Étienne se défendit en exposant la thèse chrétienne
-avec un grand luxe de citations de la Loi, des
-<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>Psaumes, des prophètes, et termina en reprochant
-aux membres du sanhédrin l'homicide de Jésus.
-«Têtes dures, cœurs incirconcis, leur dit-il, vous
-résisterez donc toujours au Saint-Esprit, comme l'ont
-fait vos pères! Lequel des prophètes vos pères n'ont-ils
-pas persécuté? Ils ont tué ceux qui annonçaient
-la venue du Juste, que vous avez livré et dont vous
-avez été les meurtriers. Cette loi, que vous aviez
-reçue de la bouche des anges<a name="FNanchor_14_428" id="FNanchor_14_428"></a><a href="#Footnote_14_428" class="fnanchor">[14]</a>, vous ne l'avez pas
-gardée!...» A ces mots, un cri de rage l'interrompit.
-Étienne, s'exaltant de plus en plus, tomba dans
-un de ces accès d'enthousiasme qu'on appelait l'inspiration
-du Saint-Esprit. Ses yeux se fixèrent en
-haut; il vit la gloire de Dieu et Jésus à côté de
-son Père, et il s'écria: «Voilà, que je vois les cieux
-ouverts et le Fils de l'homme debout à la droite
-de Dieu.» Tous les assistants bouchèrent leurs
-oreilles, et se jetèrent sur lui, en grinçant les dents.
-On l'entraîna hors de la ville et on le lapida. Les
-témoins, qui, selon la Loi<a name="FNanchor_15_429" id="FNanchor_15_429"></a><a href="#Footnote_15_429" class="fnanchor">[15]</a>, devaient jeter les premières
-pierres, tirèrent leurs vêtements et les déposèrent
-<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>posèrent aux pieds d'un jeune fanatique nommé Saül
-ou Paul, lequel songeait avec une joie secrète aux
-mérites qu'il acquérait en participant à la mort d'un
-blasphémateur<a name="FNanchor_16_430" id="FNanchor_16_430"></a><a href="#Footnote_16_430" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
-
-<p>En tout ceci, on observa à la lettre les prescriptions
-du Deutéronome, ch. <span class="smcap">xiii</span>. Mais, envisagée
-par le côté du droit civil, cette exécution tumultuaire,
-accomplie sans le concours des Romains,
-n'était pas régulière<a name="FNanchor_17_431" id="FNanchor_17_431"></a><a href="#Footnote_17_431" class="fnanchor">[17]</a>. Pour Jésus, nous avons vu
-qu'il fallut la ratification du procurateur. Peut-être
-cette ratification fut-elle obtenue pour Étienne, et
-l'exécution ne suivit-elle pas la sentence d'aussi près
-que le veut le narrateur des <i>Actes</i>. Peut-être aussi
-l'autorité romaine s'était-elle relâchée en Judée.
-Pilate venait d'être suspendu de ses fonctions, ou
-était sur le point de l'être. La cause de cette disgrâce
-fut justement la trop grande fermeté qu'il avait
-montrée dans son administration<a name="FNanchor_18_432" id="FNanchor_18_432"></a><a href="#Footnote_18_432" class="fnanchor">[18]</a>. Le fanatisme juif
-lui avait rendu la vie insupportable. Peut-être était-il
-fatigué de refuser à ces frénétiques les violences qu'ils
-lui demandaient, et l'altière famille de Hanan était-elle
-arrivée à n'avoir plus besoin de permission pour
-prononcer des sentences de mort. Lucius Vitellius
-<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span>(le père de celui qui fut empereur) était alors légat
-impérial de Syrie. Il cherchait à gagner les bonnes
-grâces des populations, et il fit rendre aux Juifs les
-vêtements pontificaux qui, depuis Hérode le Grand,
-étaient gardés dans la tour Antonia<a name="FNanchor_19_433" id="FNanchor_19_433"></a><a href="#Footnote_19_433" class="fnanchor">[19]</a>. Loin de soutenir
-Pilate dans ses actes de rigueur, il donna raison aux
-plaintes des indigènes, et renvoya Pilate à Rome pour
-répondre aux accusations de ses administrés (commencement
-de l'an 36). Le principal grief de ceux-ci
-était que le procurateur ne se prêtait pas assez complaisamment
-à leurs désirs d'intolérance<a name="FNanchor_20_434" id="FNanchor_20_434"></a><a href="#Footnote_20_434" class="fnanchor">[20]</a>. Vitellius
-le remplaça provisoirement par son ami Marcellus,
-qui fut sans doute plus attentif à ne pas mécontenter
-les Juifs, et par conséquent plus facile à leur accorder
-des meurtres religieux. La mort de Tibère
-(16 mars de l'an 37) ne fit qu'encourager Vitellius
-dans cette politique. Les deux premières années du
-règne de Caligula furent une époque d'affaiblissement
-général de l'autorité romaine en Syrie. La politique
-de ce prince, avant qu'il eut perdu l'esprit, fut de
-rendre aux peuples de l'Orient leur autonomie et des
-chefs indigènes. C'est ainsi qu'il établit les royautés
-ou principautés d'Antiochus de Comagène, d'Hérode
-<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>Agrippa, de Soheym, de Cotys, de Polémon II, et
-qu'il laissa s'agrandir celle de Hâreth<a name="FNanchor_21_435" id="FNanchor_21_435"></a><a href="#Footnote_21_435" class="fnanchor">[21]</a>. Quand Pilate
-arriva à Rome, il trouva le nouveau règne déjà commencé.
-Il est probable que Caligula lui donna tort,
-puisqu'il confia le gouvernement de Jérusalem à un
-nouveau fonctionnaire, Marullus, lequel paraît n'avoir
-pas excité de la part des Juifs les violentes récriminations
-qui accablèrent d'embarras le pauvre Pilate
-et l'abreuvèrent d'ennuis<a name="FNanchor_22_436" id="FNanchor_22_436"></a><a href="#Footnote_22_436" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
-
-<p>Ce qu'il importe, en tout cas, de remarquer, c'est
-qu'à l'époque où nous sommes, les persécuteurs du
-christianisme ne sont pas les Romains; ce sont les
-Juifs orthodoxes. Les Romains conservaient, au
-milieu de ce fanatisme, un principe de tolérance et de
-raison. Si on peut reprocher quelque chose à l'autorité
-impériale, c'est d'avoir été trop faible et de ne
-pas avoir tout d'abord coupé court aux conséquences
-civiles d'une loi sanguinaire, ordonnant la peine de
-mort pour des délits religieux. Mais la domination
-romaine n'était pas encore un pouvoir complet comme
-elle le fut plus tard; c'était une sorte de protectorat
-<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span>ou de suzeraineté. On poussa la condescendance jusqu'à
-ne pas mettre la tête de l'empereur sur les
-monnaies frappées sous les procurateurs, afin de ne
-pas choquer les idées juives<a name="FNanchor_23_437" id="FNanchor_23_437"></a><a href="#Footnote_23_437" class="fnanchor">[23]</a>. Rome ne cherchait pas
-encore, en Orient du moins, à imposer aux peuples
-vaincus ses lois, ses dieux, ses mœurs; elle les laissait
-dans leurs pratiques locales, en dehors du droit
-romain. Leur demi-indépendance était comme un
-signe de plus de leur infériorité. Le pouvoir impérial
-en Orient, à cette époque, ressemblait assez à l'autorité
-turque, et l'état des populations indigènes à celui
-des <i>raïas</i>. L'idée de droits égaux et de garanties
-égales pour tous n'existait pas. Chaque groupe provincial
-avait sa juridiction, comme aujourd'hui les
-diverses Églises chrétiennes et les juifs dans l'empire
-ottoman. Il y a peu d'années, en Turquie, les patriarches
-des diverses communautés de <i>raïas</i>, pour
-peu qu'ils s'entendissent avec la Porte, étaient souverains
-à l'égard de leurs subordonnés, et pouvaient
-prononcer contre eux les peines les plus
-cruelles.</p>
-
-<p>L'année de la mort d'Étienne pouvant flotter entre
-les années 36, 37, 38, on ne sait si Kaïapha doit
-en porter la responsabilité. Kaïapha fut déposé par
-<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>Lucius Vitellius, l'an 36, peu de temps après Pilate<a name="FNanchor_24_438" id="FNanchor_24_438"></a><a href="#Footnote_24_438" class="fnanchor">[24]</a>;
-mais le changement fut peu considérable. Il eut pour
-successeur son beau-frère Jonathan, fils de Hanan.
-Celui-ci, à son tour, eut pour successeur son frère
-Théophile, fils de Hanan<a name="FNanchor_25_439" id="FNanchor_25_439"></a><a href="#Footnote_25_439" class="fnanchor">[25]</a>, lequel continua le pontificat
-dans la maison de Hanan jusqu'à l'an 42. Hanan
-vivait encore, et, possesseur réel du pouvoir, maintenait
-dans sa famille les principes d'orgueil, de
-dureté, de haine contre les novateurs, qui y étaient
-en quelque sorte héréditaires.</p>
-
-<p>La mort d'Étienne produisit une grande impression.
-Les prosélytes lui firent des funérailles accompagnées
-de pleurs et de gémissements<a name="FNanchor_26_440" id="FNanchor_26_440"></a><a href="#Footnote_26_440" class="fnanchor">[26]</a>. La
-séparation entre les nouveaux sectaires et le judaïsme
-n'était pas encore absolue. Les prosélytes et
-les hellénistes, moins sévères en fait d'orthodoxie que
-les juifs purs, crurent devoir rendre des hommages
-publics à un homme qui honorait leur corporation et
-que ses croyances particulières n'avaient pas mis
-hors la loi.</p>
-
-<p>Ainsi s'ouvrit l'ère des martyrs chrétiens. Le martyre
-n'était pas une chose entièrement nouvelle. Sans
-<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>parler de Jean-Baptiste et de Jésus, le judaïsme, à
-l'époque d'Antiochus Épiphane, avait eu ses témoins
-fidèles jusqu'à la mort. Mais la série de victimes
-courageuses qui s'ouvre par saint Étienne a exercé
-une influence particulière sur l'histoire de l'esprit humain.
-Elle a introduit dans le monde occidental un
-élément qui lui manquait, la foi exclusive et absolue,
-cette idée qu'il y a une seule religion bonne et
-vraie. En ce sens, les martyrs ont commencé l'ère de
-l'intolérance. On peut dire avec bien de la probabilité
-que celui qui donne sa vie pour sa foi serait
-intolérant s'il était maître. Le christianisme, qui avait
-traversé trois cents ans de persécutions, devenu dominateur
-à son tour, fut plus persécuteur qu'aucune
-religion ne l'avait été. Quand on a versé son sang
-pour une cause, on est trop porté à verser le sang des
-autres pour conserver le trésor qu'on a conquis.</p>
-
-<p>Le meurtre d'Étienne ne fut pas, du reste, un
-fait isolé. Profitant de la faiblesse des fonctionnaires
-romains, les juifs firent peser sur l'Église
-une vraie persécution<a name="FNanchor_27_441" id="FNanchor_27_441"></a><a href="#Footnote_27_441" class="fnanchor">[27]</a>. Il semble que les vexations
-portèrent principalement sur les hellénistes
-<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span>et les prosélytes, dont les libres allures exaspéraient
-les orthodoxes. L'Église de Jérusalem, déjà
-si fortement organisée, fut obligée de se disperser.
-Les apôtres, selon un principe qui paraît
-avoir été fortement arrêté dans leur esprit<a name="FNanchor_28_442" id="FNanchor_28_442"></a><a href="#Footnote_28_442" class="fnanchor">[28]</a>, ne
-quittèrent pas la ville. Il en fut probablement ainsi
-de tout le groupe purement juif, de ceux qu'on
-appelait les «hébreux»<a name="FNanchor_29_443" id="FNanchor_29_443"></a><a href="#Footnote_29_443" class="fnanchor">[29]</a>. Mais la grande communauté,
-avec ses repas en commun, ses services de
-diacres, ses exercices variés, cessa dès lors, et ne
-se reforma plus sur son premier modèle. Elle avait
-duré trois ou quatre ans. Ce fut pour le christianisme
-naissant une bonne fortune sans égale que
-ses premiers essais d'association, essentiellement
-communistes, aient été sitôt brisés. Les essais de ce
-genre engendrent des abus si choquants, que les
-établissements communistes sont condamnés à crouler
-en très-peu de temps<a name="FNanchor_30_444" id="FNanchor_30_444"></a><a href="#Footnote_30_444" class="fnanchor">[30]</a>, ou à méconnaître bien
-vite le principe qui les a créés<a name="FNanchor_31_445" id="FNanchor_31_445"></a><a href="#Footnote_31_445" class="fnanchor">[31]</a>. Grâce à la persécution
-de l'an 37, l'Église cénobitique de Jérusalem
-fut délivrée de l'épreuve du temps. Elle tomba en sa
-<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span>fleur, avant que les difficultés intérieures l'eussent
-minée. Elle resta comme un rêve splendide, dont le
-souvenir anima dans leur vie d'épreuve tous ceux
-qui en avaient fait partie, comme un idéal auquel le
-christianisme aspirera sans cesse à revenir, sans y
-réussir jamais<a name="FNanchor_32_446" id="FNanchor_32_446"></a><a href="#Footnote_32_446" class="fnanchor">[32]</a>. Ceux qui savent quel trésor inappréciable
-est pour les membres encore existants de l'Église
-saint-simonienne le souvenir de Ménilmontant,
-quelle amitié cela crée entre eux, quelle joie luit
-dans leurs yeux quand on en parle, comprendront
-le lien puissant qu'établit entre les nouveaux frères le
-fait d'avoir aimé, puis souffert ensemble. Les grandes
-vies ont presque toujours pour principe quelques mois
-durant lesquels on a senti Dieu, et dont le parfum
-suffit pour remplir des années entières de force et de
-suavité.</p>
-
-<p>Le premier rôle, dans la persécution que nous
-venons de raconter, appartint à ce jeune Saül, que
-nous avons déjà trouvé contribuant, autant qu'il était
-en lui, au meurtre d'Étienne. Ce furieux, muni d'une
-permission des prêtres, entrait dans les maisons soupçonnées
-de renfermer des chrétiens, s'emparait violemment
-des hommes et des femmes, et les traînait en
-prison ou au tribunal<a name="FNanchor_33_447" id="FNanchor_33_447"></a><a href="#Footnote_33_447" class="fnanchor">[33]</a>. Saül se vantait qu'aucun
-<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>homme de sa génération n'était aussi zélé que lui
-pour les traditions<a name="FNanchor_34_448" id="FNanchor_34_448"></a><a href="#Footnote_34_448" class="fnanchor">[34]</a>. souvent, il est vrai, la douceur,
-la résignation de ses victimes l'étonnait; il
-éprouvait comme un remords; il s'imaginait entendre
-ces femmes pieuses, espérant le royaume de
-Dieu, qu'il avait jetées en prison, lui dire pendant
-la nuit, d'une voix douce: «Pourquoi nous persécutes-tu?»
-Le sang d'Étienne, qui avait presque
-jailli sur lui, lui troublait parfois la vue. Bien des
-choses qu'il avait ouï dire de Jésus lui allaient au
-cœur. Cet être surhumain, dans sa vie éthérée, d'où
-il sortait quelquefois pour se révéler en de courtes
-apparitions, le hantait comme un spectre. Mais Saül
-repoussait avec horreur de telles pensées; il se confirmait
-avec une sorte de frénésie dans la foi à ses
-traditions, et il rêvait de nouvelles cruautés contre
-ceux qui les attaquaient. Son nom était devenu la
-terreur des fidèles; on craignait de sa part les violences
-les plus atroces, les perfidies les plus sanglantes<a name="FNanchor_35_449" id="FNanchor_35_449"></a><a href="#Footnote_35_449" class="fnanchor">[35]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_415" id="Footnote_1_415"></a><a href="#FNanchor_1_415"><span class="label">[1]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">iv</span>, 6. Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 364 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_416" id="Footnote_2_416"></a><a href="#FNanchor_2_416"><span class="label">[2]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">iv</span>, 1&ndash;31; <span class="smcap">v</span>, 17&ndash;41.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_417" id="Footnote_3_417"></a><a href="#FNanchor_3_417"><span class="label">[3]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 137.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_418" id="Footnote_4_418"></a><a href="#FNanchor_4_418"><span class="label">[4]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 41.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_419" id="Footnote_5_419"></a><a href="#FNanchor_5_419"><span class="label">[5]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">iv</span>, 5&ndash;6; <span class="smcap">v</span>, 17. Comp. Jac., <span class="smcap">ii</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_420" id="Footnote_6_420"></a><a href="#FNanchor_6_420"><span class="label">[6]</span></a> Γένος ἀρχιερατικόν, dans les <i>Actes</i>, l. <span class="smcap">c</span>.; ἀρχιερεἵς, dans Josèphe,
-<i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">viii</span>, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_421" id="Footnote_7_421"></a><a href="#FNanchor_7_421"><span class="label">[7]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xv</span>, 5; <span class="smcap">xxi</span>, 20.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_422" id="Footnote_8_422"></a><a href="#FNanchor_8_422"><span class="label">[8]</span></a> Ajoutons que l'antipathie réciproque de Jésus et des pharisiens
-semble avoir été exagérée par les évangélistes synoptiques,
-peut-être à cause des événements qui amenèrent, lors de la grande
-guerre, la fuite des chrétiens au delà du Jourdain. On ne peut nier
-que Jacques, frère du Seigneur, ne soit presque un pharisien.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_423" id="Footnote_9_423"></a><a href="#FNanchor_9_423"><span class="label">[9]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 34 et suiv. Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 220&ndash;221.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_424" id="Footnote_10_424"></a><a href="#FNanchor_10_424"><span class="label">[10]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 8-<span class="smcap">vii</span>, 59.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_425" id="Footnote_11_425"></a><a href="#FNanchor_11_425"><span class="label">[11]</span></a> Probablement des descendants des Juifs qui avaient été amenés
-à Rome comme esclaves, puis affranchis. Philon, <i>Leg. ad
-Caium</i>, § 23; Tacite, <i>Ann.</i>, II, 85.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_426" id="Footnote_12_426"></a><a href="#FNanchor_12_426"><span class="label">[12]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 354, 396, 424.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_427" id="Footnote_13_427"></a><a href="#FNanchor_13_427"><span class="label">[13]</span></a> Matth., <span class="smcap">xv</span>, 2 et suiv.; Marc, <span class="smcap">vii</span>, 3; Gal., <span class="smcap">i</span>, 14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_428" id="Footnote_14_428"></a><a href="#FNanchor_14_428"><span class="label">[14]</span></a> Comparez Gal., <span class="smcap">iii</span>, 19; Hebr., <span class="smcap">ii</span>, 2; Jos., <i>Ant.</i>, XV, <span class="smcap">v</span>, 3.
-On se figurait que Dieu lui-même ne s'était pas montré dans les
-théophanies do l'ancienne Loi, mais qu'il avait substitué en sa
-place une sorte d'intermédiaire, le <i>maleak Jehovah</i>. Voir les
-dictionnaires hébreux, au mot ךאלם.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_429" id="Footnote_15_429"></a><a href="#FNanchor_15_429"><span class="label">[15]</span></a> Deuter., <span class="smcap">xvii</span>, 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_430" id="Footnote_16_430"></a><a href="#FNanchor_16_430"><span class="label">[16]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vii</span>, 59; <span class="smcap">xxii</span>, 20; <span class="smcap">xxvi</span>, 40.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_431" id="Footnote_17_431"></a><a href="#FNanchor_17_431"><span class="label">[17]</span></a> Jean, <span class="smcap">xviii</span>, 31.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_432" id="Footnote_18_432"></a><a href="#FNanchor_18_432"><span class="label">[18]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iv</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_433" id="Footnote_19_433"></a><a href="#FNanchor_19_433"><span class="label">[19]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XV, <span class="smcap">xi</span>, 4; XVIII, <span class="smcap">iv</span>, 2. Comp. XX, <span class="smcap">i</span>, 1, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_434" id="Footnote_20_434"></a><a href="#FNanchor_20_434"><span class="label">[20]</span></a> Tout le procès de Jésus le prouve. Comparez <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxiv</span>, 27;
-<span class="smcap">xxv</span>, 9.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_435" id="Footnote_21_435"></a><a href="#FNanchor_21_435"><span class="label">[21]</span></a> Suétone, <i>Caius</i>, 16; Dion Cassius, LIX, 8, 12; Josèphe, <i>Ant.</i>,
-XVIII, <span class="smcap">v</span>, 3; <span class="smcap">vi</span>, 10; II Cor., <span class="smcap">xi</span>, 32.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_436" id="Footnote_22_436"></a><a href="#FNanchor_22_436"><span class="label">[22]</span></a> Ventidius Cumanus éprouva des aventures toutes semblables.
-Il est vrai que Josèphe exagère les disgrâces de tous ceux qui ont
-été opposés à sa nation.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_437" id="Footnote_23_437"></a><a href="#FNanchor_23_437"><span class="label">[23]</span></a> Madden, <i>History of Jewish Coinage</i>, p. 134 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_438" id="Footnote_24_438"></a><a href="#FNanchor_24_438"><span class="label">[24]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iv</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_439" id="Footnote_25_439"></a><a href="#FNanchor_25_439"><span class="label">[25]</span></a> <i>Ibid.</i> XVIII, <span class="smcap">v</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_440" id="Footnote_26_440"></a><a href="#FNanchor_26_440"><span class="label">[26]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 2. Les mots ἀνὴρ εὐλαβὴς désignent un prosélyte,
-non un juif pur. Cf. <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_441" id="Footnote_27_441"></a><a href="#FNanchor_27_441"><span class="label">[27]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 1 et suiv.; <span class="smcap">xi</span>, 19. <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxvi</span>, 10, ferait même
-croire qu'il y eut d'autres morts que celle d'Étienne. Mais il ne
-faut pas abuser des mots dans des rédactions d'un style aussi
-mou. Comp. <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 1&ndash;2 à <span class="smcap">xxii</span>, 5 et <span class="smcap">xxvi</span>, 12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_442" id="Footnote_28_442"></a><a href="#FNanchor_28_442"><span class="label">[28]</span></a> Comparez <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 4; <span class="smcap">viii</span>, 1, 14; Gal., <span class="smcap">i</span>, 17 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_443" id="Footnote_29_443"></a><a href="#FNanchor_29_443"><span class="label">[29]</span></a> Act., <span class="smcap">ix</span>, 26&ndash;30, prouve, en effet, que, dans la pensée de l'auteur,
-les expressions de <span class="smcap">viii</span>, 1, n'avaient pas un sens aussi absolu
-qu'on pourrait le croire.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_444" id="Footnote_30_444"></a><a href="#FNanchor_30_444"><span class="label">[30]</span></a> C'est ce qui arriva pour les esséniens.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_445" id="Footnote_31_445"></a><a href="#FNanchor_31_445"><span class="label">[31]</span></a> C'est ce qui arriva pour les franciscains.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_446" id="Footnote_32_446"></a><a href="#FNanchor_32_446"><span class="label">[32]</span></a> I Thess., <span class="smcap">ii</span>, 14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_447" id="Footnote_33_447"></a><a href="#FNanchor_33_447"><span class="label">[33]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 3; <span class="smcap">ix</span>, 13, 14, 21, 26; <span class="smcap">xxii</span>, 4, 19; <span class="smcap">xxvi</span>, 9 et
-suiv.; Gal., <span class="smcap">i</span>, 13, 23; I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 9; Phil., <span class="smcap">iii</span>, 6; I Tim., <span class="smcap">i</span>, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_448" id="Footnote_34_448"></a><a href="#FNanchor_34_448"><span class="label">[34]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 14; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxvi</span>, 5; Phil., <span class="smcap">iii</span>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_449" id="Footnote_35_449"></a><a href="#FNanchor_35_449"><span class="label">[35]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 13, 21, 26.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">PREMIÈRES MISSIONS.&mdash;LE DIACRE PHILIPPE.</span></h2>
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 38]</span>
-La persécution de l'an 37 eut, comme il arrive
-toujours, pour conséquence une expansion de la doctrine
-qu'on voulait arrêter. Jusqu'ici, la prédication
-chrétienne ne s'est guère étendue hors de Jérusalem;
-aucune mission n'a été entreprise; renfermée dans
-son communisme exalté mais étroit, l'Église mère
-n'a pas rayonné autour d'elle ni formé de succursales.
-La dispersion du petit cénacle jeta la
-bonne semence aux quatre vents du ciel. Les membres
-de l'Église de Jérusalem, violemment chassés
-de leur quartier, se répandirent dans toutes les parties
-de la Judée et de la Samarie<a name="FNanchor_1_450" id="FNanchor_1_450"></a><a href="#Footnote_1_450" class="fnanchor">[1]</a>, et y prêchèrent
-partout le royaume de Dieu. Les diacres, en particulier,
-dégagés de leurs fonctions administratives par
-<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>la ruine de la communauté, devinrent des évangélistes
-excellents. Ils furent l'élément actif et jeune de la
-secte, en opposition avec l'élément un peu lourd constitué
-par les apôtres et les «hébreux». Une seule
-circonstance, celle de la langue, aurait suffi pour
-créer à ces derniers une infériorité sous le rapport
-de la prédication. Ils parlaient, au moins comme
-langue habituelle, un dialecte dont les Juifs mêmes
-ne se servaient pas à quelques lieues de Jérusalem.
-Ce fut aux hellénistes qu'échut tout l'honneur de
-la grande conquête dont le récit va être maintenant
-notre principal objet.</p>
-
-<p>Le théâtre de la première de ces missions, qui devaient
-bientôt embrasser tout le bassin de la Méditerranée,
-fut la région voisine de Jérusalem, dans un cercle
-de deux ou trois journées. Le diacre Philippe<a name="FNanchor_2_451" id="FNanchor_2_451"></a><a href="#Footnote_2_451" class="fnanchor">[2]</a> fut le
-<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>héros de cette première expédition sainte. Il évangélisa
-la Samarie avec un grand succès. Les Samaritains
-étaient schismatiques; mais la jeune secte, à
-l'exemple du maître, était moins susceptible que les
-juifs rigoureux sur ces questions d'orthodoxie. Jésus,
-disait-on, s'était montré à diverses reprises assez favorable
-aux Samaritains<a name="FNanchor_3_452" id="FNanchor_3_452"></a><a href="#Footnote_3_452" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<p>Philippe paraît avoir été un des hommes apostoliques
-les plus préoccupés de théurgie<a name="FNanchor_4_453" id="FNanchor_4_453"></a><a href="#Footnote_4_453" class="fnanchor">[4]</a>. Les récits
-qui se rapportent à lui nous transportent dans un
-monde étrange et fantastique. On expliqua par des
-prodiges les conversions qu'il fit chez les Samaritains
-et en particulier à Sébaste, leur capitale. Ce pays lui-même
-était tout rempli d'idées superstitieuses sur
-la magie. L'an 36, c'est-à-dire deux ou trois ans
-avant l'arrivée des prédicateurs chrétiens, un fanatique
-avait excité parmi les Samaritains une émotion
-assez sérieuse, en prêchant la nécessité d'un retour
-au mosaïsme primitif, dont il prétendait avoir
-retrouvé les ustensiles sacrés<a name="FNanchor_5_454" id="FNanchor_5_454"></a><a href="#Footnote_5_454" class="fnanchor">[5]</a>. Un certain Simon,
-du village de Gitta ou Gitton<a name="FNanchor_6_455" id="FNanchor_6_455"></a><a href="#Footnote_6_455" class="fnanchor">[6]</a>, qui arriva plus tard
-<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span>à une grande réputation, commençait dès lors à se
-faire connaître par ses prestiges<a name="FNanchor_7_456" id="FNanchor_7_456"></a><a href="#Footnote_7_456" class="fnanchor">[7]</a>. On souffre de
-voir l'Évangile trouver une préparation et un appui
-en de telles chimères. Une assez grande foule
-se fit baptiser au nom de Jésus. Philippe avait le
-pouvoir de baptiser, mais non celui de conférer le
-Saint-Esprit. Ce privilège était réservé aux apôtres.
-Quand on apprit à Jérusalem la formation d'un
-groupe de fidèles à Sébaste, on résolut d'envoyer
-Pierre et Jean pour compléter leur initiation. Les
-deux apôtres vinrent, imposèrent les mains aux
-nouveaux convertis, prièrent sur leur tête; ceux-ci
-furent doués sur-le-champ des pouvoirs merveilleux
-<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span>attachés à la collation du Saint-Esprit. Les miracles,
-la prophétie, tous les phénomènes de l'illuminisme
-se produisirent, et l'Église de Sébaste n'eut sous ce
-rapport rien à envier à celle de Jérusalem<a name="FNanchor_8_457" id="FNanchor_8_457"></a><a href="#Footnote_8_457" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<p>S'il faut en croire la tradition, Simon de Gitton se
-trouva dès lors en rapport avec les chrétiens. Converti,
-à ce que l'on rapporte, par la prédication et les
-miracles de Philippe, il se fit baptiser et s'attacha à
-cet évangéliste. Puis, quand les apôtres Pierre et
-Jean furent arrivés, et qu'il eut vu les pouvoirs surnaturels
-que procurait l'imposition des mains, il vint,
-dit-on, leur offrir de l'argent pour qu'ils lui donnassent
-aussi la faculté de conférer le Saint-Esprit.
-Pierre alors lui aurait fait cette réponse admirable:
-«Périsse ton argent avec toi, puisque tu as cru que
-le don de Dieu s'achète! Tu n'as ni part ni héritage
-en tout ceci, car ton cœur n'est pas droit devant
-Dieu<a name="FNanchor_9_458" id="FNanchor_9_458"></a><a href="#Footnote_9_458" class="fnanchor">[9]</a>.»</p>
-
-<p>Qu'elles aient été ou non prononcées, ces paroles
-semblent tracer exactement la situation de Simon à
-l'égard de la secte naissante. Nous verrons, en effet,
-que, selon toutes les apparences, Simon de Gitton fut
-le chef d'un mouvement religieux, parallèle à celui
-du christianisme, qu'on peut regarder comme une
-<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>sorte de contrefaçon samaritaine de l'œuvre de Jésus.
-Simon avait-il déjà commencé à dogmatiser et à faire
-des prodiges quand Philippe arriva à Sébaste? Entra-t-il
-dès lors en rapport avec l'Église chrétienne? L'anecdote
-qui a fait de lui le père de toute «simonie»
-a-t-elle quelque réalité? Faut-il admettre que le
-monde vit un jour en face l'un de l'autre deux
-thaumaturges, dont l'un était un charlatan, et dont
-l'autre était la «pierre» qui a servi de base à la foi
-de l'humanité? Un sorcier a-t-il pu balancer les destinées
-du christianisme? Voilà ce que nous ignorons,
-faute de documents; car le récit des <i>Actes</i> est
-ici de faible autorité, et, dès le premier siècle, Simon
-devint pour l'Église chrétienne un sujet de légendes.
-Dans l'histoire, l'idée générale seule est
-pure. Il serait injuste de s'arrêter à ce qu'a de choquant
-cette triste page des origines chrétiennes.
-Pour les auditoires grossiers, le miracle prouve
-la doctrine; pour nous, la doctrine fait oublier le
-miracle. Quand une croyance a consolé et amélioré
-l'humanité, elle est excusable d'avoir employé des
-preuves proportionnées à la faiblesse du public auquel
-elle s'adressait. Mais, quand on a prouvé l'erreur
-par l'erreur, quelle excuse alléguer? Ce n'est pas une
-condamnation que nous entendons prononcer contre
-Simon de Gitton. Nous aurons à nous expliquer plus
-<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span>tard sur sa doctrine et sur son rôle, qui ne se dévoila
-que sous le règne de Claude<a name="FNanchor_10_459" id="FNanchor_10_459"></a><a href="#Footnote_10_459" class="fnanchor">[10]</a>. Il importait seulement
-de remarquer ici qu'un principe important semble
-s'être introduit à son propos dans la théurgie
-chrétienne. Obligée d'admettre que des imposteurs
-faisaient aussi des miracles, la théologie orthodoxe
-attribua ces miracles au démon. Pour conserver aux
-prodiges quelque valeur démonstrative, on fut obligé
-d'imaginer des règles pour discerner les vrais et les
-faux miracles. On descendit pour cela jusqu'à un
-ordre d'idées fort puéril<a name="FNanchor_11_460" id="FNanchor_11_460"></a><a href="#Footnote_11_460" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
-
-<p>Pierre et Jean, après avoir confirmé l'Église de
-Sébaste, repartirent pour Jérusalem, qu'ils regagnèrent
-en évangélisant les villages du pays des Samaritains<a name="FNanchor_12_461" id="FNanchor_12_461"></a><a href="#Footnote_12_461" class="fnanchor">[12]</a>.
-Le diacre Philippe continua ses courses
-évangéliques en se rabattant vers le sud, sur l'ancien
-pays des Philistins<a name="FNanchor_13_462" id="FNanchor_13_462"></a><a href="#Footnote_13_462" class="fnanchor">[13]</a>. Ce pays, depuis l'avénement
-des Macchabées, avait été fort entamé par les Juifs<a name="FNanchor_14_463" id="FNanchor_14_463"></a><a href="#Footnote_14_463" class="fnanchor">[14]</a>;
-il s'en fallait cependant que le judaïsme y dominât.
-Dans ce voyage, Philippe opéra une conversion qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span>fit quelque bruit et dont on parla beaucoup à cause
-d'une circonstance particulière. Un jour qu'il cheminait
-sur la route de Jérusalem à Gaza, laquelle
-est fort déserte<a name="FNanchor_15_464" id="FNanchor_15_464"></a><a href="#Footnote_15_464" class="fnanchor">[15]</a>, il rencontra un riche voyageur,
-évidemment un étranger, car il allait en char,
-mode de locomotion qui de tout temps fut presque
-inconnu aux habitants de la Syrie et de la Palestine.
-Il revenait de Jérusalem, et, assis gravement, il
-lisait la Bible à haute voix, selon un usage alors
-assez répandu<a name="FNanchor_16_465" id="FNanchor_16_465"></a><a href="#Footnote_16_465" class="fnanchor">[16]</a>. Philippe, qui en toute chose croyait
-agir par une inspiration d'en haut, se sentit comme
-attiré vers ce char. Il se mit à le côtoyer, et entra
-doucement en conversation avec l'opulent personnage,
-s'offrant à lui expliquer les endroits qu'il ne
-comprendrait pas. Ce fut pour l'évangéliste une
-belle occasion de développer la thèse chrétienne sur
-les figures de l'Ancien Testament. Il prouva que,
-dans les livres prophétiques, tout se rapportait à
-Jésus, que Jésus était le mot de la grande énigme,
-que c'était de lui en particulier que le Voyant
-avait parlé dans ce beau passage: «Il a été conduit
-comme une brebis à la mort; comme un agneau,
-muet devant celui qui le tond, il n'a pas ouvert la
-<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>bouche<a name="FNanchor_17_466" id="FNanchor_17_466"></a><a href="#Footnote_17_466" class="fnanchor">[17]</a>.» Le voyageur le crut, et, à la première eau
-qu'on rencontra: «Voilà de l'eau, dit-il; est-ce que
-je ne pourrais pas être baptisé?» On fit arrêter le
-char; Philippe et le voyageur descendirent dans
-l'eau, et ce dernier fut baptisé.</p>
-
-<p>Or, le voyageur était un puissant personnage.
-C'était un eunuque de la candace d'Éthiopie, son
-ministre des finances et le gardien de ses trésors,
-lequel était venu adorer à Jérusalem, et s'en retournait
-maintenant à Napata<a name="FNanchor_18_467" id="FNanchor_18_467"></a><a href="#Footnote_18_467" class="fnanchor">[18]</a> par la route d'Égypte.
-<i>Candace</i> ou <i>candaoce</i> était le titre de la royauté féminine
-d'Éthiopie, vers le temps où nous sommes<a name="FNanchor_19_468" id="FNanchor_19_468"></a><a href="#Footnote_19_468" class="fnanchor">[19]</a>.
-Le judaïsme avait dès lors pénétré en Nubie et en
-Abyssinie<a name="FNanchor_20_469" id="FNanchor_20_469"></a><a href="#Footnote_20_469" class="fnanchor">[20]</a>; beaucoup d'indigènes s'étaient convertis,
-ou du moins comptaient parmi ces prosélytes qui,
-sans être circoncis, adoraient le Dieu unique<a name="FNanchor_21_470" id="FNanchor_21_470"></a><a href="#Footnote_21_470" class="fnanchor">[21]</a>. L'eunuque
-était peut-être de cette dernière classe, un
-<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>simple païen pieux, comme le centurion Cornélius, qui
-figurera bientôt en cette histoire. Il est impossible, en
-tout cas, de supposer qu'il fût complètement initié au
-judaïsme<a name="FNanchor_22_471" id="FNanchor_22_471"></a><a href="#Footnote_22_471" class="fnanchor">[22]</a>. On n'entendit plus, passé cela, parler de
-l'eunuque. Mais Philippe raconta l'incident, et plus
-tard on y attacha de l'importance. Quand la question
-de l'admission des païens dans l'Église chrétienne
-devint l'affaire capitale, on trouva ici un précédent
-fort grave. Philippe était censé avoir agi en toute cette
-affaire par inspiration divine<a name="FNanchor_23_472" id="FNanchor_23_472"></a><a href="#Footnote_23_472" class="fnanchor">[23]</a>. Ce baptême, donné
-par ordre de l'Esprit-Saint à un homme à peine juif,
-notoirement incirconcis, qui ne croyait au christianisme
-que depuis quelques heures, eut une haute
-valeur dogmatique. Ce fut un argument pour ceux
-qui pensaient que les portes de l'Église nouvelle
-devaient être ouvertes à tous<a name="FNanchor_24_473" id="FNanchor_24_473"></a><a href="#Footnote_24_473" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
-
-<p>Philippe, après cette aventure, se rendit à Aschdod
-<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>ou Azote. Tel était le naïf état d'enthousiasme où
-vivaient ces missionnaires, qu'ils croyaient à chaque
-pas entendre des voix du ciel, recevoir des directions
-de l'Esprit<a name="FNanchor_25_474" id="FNanchor_25_474"></a><a href="#Footnote_25_474" class="fnanchor">[25]</a>. Chacun de leurs pas leur semblait réglé
-par une force supérieure, et, quand ils allaient d'une
-ville à l'autre, ils pensaient obéir à une inspiration
-surnaturelle. Parfois, ils s'imaginaient faire des
-voyages aériens. Philippe était à cet égard un des
-plus exaltés. C'est sur l'indication d'un ange qu'il
-croyait être venu de Samarie à l'endroit où il rencontra
-l'eunuque; après le baptême de celui-ci, il
-était persuadé que l'Esprit l'avait enlevé et l'avait
-transporté tout d'une traite à Azote<a name="FNanchor_26_475" id="FNanchor_26_475"></a><a href="#Footnote_26_475" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
-
-<p>Azote et la route de Gaza furent le terme de la première
-prédication évangélique vers le sud. Au delà
-étaient le désert et la vie nomade sur laquelle le christianisme
-eut toujours peu de prise. D'Azote, le diacre
-Philippe tourna vers le nord et evangélisa toute la côte
-jusqu'à Césarée. Peut-être les Églises de Joppé et de
-Lydda, que nous trouverons bientôt florissantes<a name="FNanchor_27_476" id="FNanchor_27_476"></a><a href="#Footnote_27_476" class="fnanchor">[27]</a>,
-furent-elles fondées par lui. A Césarée, il se fixa et
-fonda une Église importante<a name="FNanchor_28_477" id="FNanchor_28_477"></a><a href="#Footnote_28_477" class="fnanchor">[28]</a>. Nous l'y rencontrerons
-<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>encore vingt ans plus tard<a name="FNanchor_29_478" id="FNanchor_29_478"></a><a href="#Footnote_29_478" class="fnanchor">[29]</a>. Césarée était une ville
-neuve et la plus considérable de la Judée<a name="FNanchor_30_479" id="FNanchor_30_479"></a><a href="#Footnote_30_479" class="fnanchor">[30]</a>. Elle avait
-été bâtie sur remplacement d'une forteresse sidonienne
-appelée «tour d'Abdastarte, ou de Straton»,
-par Hérode le Grand, lequel lui donna, en l'honneur
-d'Auguste, le nom que ses ruines portent encore aujourd'hui.
-Césarée était de beaucoup le meilleur port
-de toute la Palestine, et elle tendait de jour en jour à
-en devenir la capitale. Fatigués du séjour de Jérusalem,
-les procurateurs de Judée allaient bientôt y faire
-leur résidence habituelle<a name="FNanchor_31_480" id="FNanchor_31_480"></a><a href="#Footnote_31_480" class="fnanchor">[31]</a>. Elle était surtout peuplée
-de païens<a name="FNanchor_32_481" id="FNanchor_32_481"></a><a href="#Footnote_32_481" class="fnanchor">[32]</a>; les Juifs y étaient cependant assez nombreux;
-des rixes cruelles avaient souvent lieu entre
-les deux classes de la population<a name="FNanchor_33_482" id="FNanchor_33_482"></a><a href="#Footnote_33_482" class="fnanchor">[33]</a>. La langue, grecque
-y était seule parlée, et les Juifs eux-mêmes en
-étaient venus à réciter certaines parties de la liturgie
-en grec<a name="FNanchor_34_483" id="FNanchor_34_483"></a><a href="#Footnote_34_483" class="fnanchor">[34]</a>. Les rabbis austères de Jérusalem envisageaient
-Césarée comme un séjour profane, dangereux
-et où l'on devenait presque un païen<a name="FNanchor_35_484" id="FNanchor_35_484"></a><a href="#Footnote_35_484" class="fnanchor">[35]</a>. Par toutes
-les raisons qui viennent d'être dites, cette ville aura
-<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span>beaucoup d'importance dans la suite de notre histoire.
-Ce fut en quelque sorte le port du christianisme,
-le point par lequel l'Église de Jérusalem
-communiqua avec toute la Méditerranée.</p>
-
-<p>Bien d'autres missions, dont l'histoire nous est inconnue,
-furent conduites parallèlement à celle de
-Philippe<a name="FNanchor_36_485" id="FNanchor_36_485"></a><a href="#Footnote_36_485" class="fnanchor">[36]</a>. La rapidité même avec laquelle se fit cette
-première prédication fut la cause de son succès. En
-l'an 38, cinq ans après la mort de Jésus, et un an
-peut-être après la mort d'Étienne, toute la Palestine
-en deçà du Jourdain avait entendu la bonne nouvelle
-de la bouche des missionnaires partis de Jérusalem.
-La Galilée, de son côté, gardait la semence sainte,
-et probablement la répandait autour d'elle, bien
-qu'on ne sache rien des missions parties de ce pays.
-Peut-être la ville de Damas, qui, dès l'époque où
-nous sommes, avait aussi des chrétiens<a name="FNanchor_37_486" id="FNanchor_37_486"></a><a href="#Footnote_37_486" class="fnanchor">[37]</a>, reçut-elle
-la foi de prédicateurs galiléens.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_450" id="Footnote_1_450"></a><a href="#FNanchor_1_450"><span class="label">[1]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 1, 4; <span class="smcap">xi</span>, 19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_451" id="Footnote_2_451"></a><a href="#FNanchor_2_451"><span class="label">[2]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 5 et suiv. Que ce ne soit pas l'apôtre, cela résulte
-des passages <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 1, 5, 12, 14, 40; <span class="smcap">xxi</span>, 8, comparés entre
-eux. Il est vrai que le verset <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxi</span>, 9, comparé à ce que disent
-Papias (dans Eusèbe, <i>II. E.</i>, III, 39), Polycrate (<i>ibid.</i>, V, 24), Clément
-d'Alexandrie (<i>Strom.</i>, III, 6), ferait identifier l'apôtre Philippe,
-dont parlent ces trois écrivains ecclésiastiques, avec le Philippe
-qui joue un rôle important dans les <i>Actes</i>. Mais il est plus naturel
-d'admettre que le verset en question renferme une méprise
-et a été interpolé que de contredire la tradition des Églises d'Asie
-et d'Hiérapolis même, où le Philippe qui eut des filles prophétesses
-se retira. Les données particulières que possède l'auteur du
-quatrième Évangile (écrit, ce semble, en Asie Mineure) sur l'apôtre
-Philippe se trouvent ainsi expliquées.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_452" id="Footnote_3_452"></a><a href="#FNanchor_3_452"><span class="label">[3]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, ch. <span class="smcap">xiv</span>. Il se peut cependant que la tendance
-habituelle à l'auteur des <i>Actes</i> se retrouve ici. Voir Introd.,
-p. <span class="smcap">xix</span>, <span class="smcap">xxxix</span>, et ci-dessous, p. 159, 205.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_453" id="Footnote_4_453"></a><a href="#FNanchor_4_453"><span class="label">[4]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 5&ndash;40.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_454" id="Footnote_5_454"></a><a href="#FNanchor_5_454"><span class="label">[5]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iv</span>, 1, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_455" id="Footnote_6_455"></a><a href="#FNanchor_6_455"><span class="label">[6]</span></a> Aujourd'hui <i>Jît</i> sur la route de Naplouse à Jaffa, à une heure
-et demie de Naplouse et de Sébastieh. V. Robinson, <i>Biblical researches</i>,
-II, p. 308, note; III, 134 (2<sup>e</sup> édit.) et sa carte.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_456" id="Footnote_7_456"></a><a href="#FNanchor_7_456"><span class="label">[7]</span></a> Les renseignements relatifs à ce personnage chez les écrivains
-chrétiens sont si fabuleux, que des doutes ont pu s'élever sur la
-réalité de son existence. Ces doutes sont d'autant plus spécieux que,
-dans la littérature pseudo-clémentine, «Simon le Magicien» est
-souvent un pseudonyme de saint Paul. Mais nous ne pouvons admettre
-que la légende de Simon repose sur cette unique base.
-Comment l'auteur des Actes, si favorable à saint Paul, eût-il
-admis une donnée dont le sens hoslile ne pouvait lui échapper?
-La suite chronologique de l'école simonienne, les écrits qui nous
-restent d'elle, les traits précis de topographie et de chronologie
-donnés par saint Justin, compatriote de notre thaumaturge, ne s'expliquent
-pas, d'ailleurs, dans l'hypothèse où la personne de Simon
-serait imaginaire (voir surtout Justin, <i>Apol. II</i>, 15, et <i>Dial. cum
-Tryph.</i>, 120).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_457" id="Footnote_8_457"></a><a href="#FNanchor_8_457"><span class="label">[8]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 5 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_458" id="Footnote_9_458"></a><a href="#FNanchor_9_458"><span class="label">[9]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 9 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_459" id="Footnote_10_459"></a><a href="#FNanchor_10_459"><span class="label">[10]</span></a> Justin, <i>Apol. I</i>, 26, 56.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_460" id="Footnote_11_460"></a><a href="#FNanchor_11_460"><span class="label">[11]</span></a> Homil. pseudo-clem., <span class="smcap">xvii</span>, 15, 17; Quadratus, dans Eusèbe,
-<i>H. E.</i>, IV, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_461" id="Footnote_12_461"></a><a href="#FNanchor_12_461"><span class="label">[12]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 25.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_462" id="Footnote_13_462"></a><a href="#FNanchor_13_462"><span class="label">[13]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 26&ndash;40.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_463" id="Footnote_14_463"></a><a href="#FNanchor_14_463"><span class="label">[14]</span></a> I Macch., <span class="smcap">x</span>, 86, 89; <span class="smcap">xi</span>, 60 et suiv; Jos., <i>Ant.</i>, XIII, <span class="smcap">xiii</span>, 3;
-XV, <span class="smcap">vii</span>, 3; XVIII, <span class="smcap">xi</span>, 5; <i>B. J.</i>, I, <span class="smcap">iv</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_464" id="Footnote_15_464"></a><a href="#FNanchor_15_464"><span class="label">[15]</span></a> Robinson, <i>Bibl. researches</i>, II, p. 41 et 514&ndash;515 (2<i>e</i> édit.).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_465" id="Footnote_16_465"></a><a href="#FNanchor_16_465"><span class="label">[16]</span></a> Talm. de Bab., <i>Erubin</i>, 53 <i>b</i> et 54 <i>a</i>; <i>Sota</i>, 46 <i>b</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_466" id="Footnote_17_466"></a><a href="#FNanchor_17_466"><span class="label">[17]</span></a> <i>Isaïe</i>, <span class="smcap">liii</span>, 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_467" id="Footnote_18_467"></a><a href="#FNanchor_18_467"><span class="label">[18]</span></a> Aujourd'hui Mérawi, près du Gébel-Barkal (Lepsius, <i>Denkmæler</i>,
-I, pl. 1 et 2 <i>bis</i>). Strabon, XVII, <span class="smcap">i</span>, 54.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_468" id="Footnote_19_468"></a><a href="#FNanchor_19_468"><span class="label">[19]</span></a> Strabon, XVII, <span class="smcap">i</span>, 54; Pline, VI, <span class="smcap">xxxv</span>, 8; Dion Cassius, LIV,
-5; Eusèbe, <i>II. E.</i>, II, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_469" id="Footnote_20_469"></a><a href="#FNanchor_20_469"><span class="label">[20]</span></a> Les descendants de ces juifs existent encore sous le nom de
-<i>Falâsyân</i>. Les missionnaires qui les convertirent venaient d'Égypte.
-Leur version de la Bible a été faite sur la version grecque.
-Les Falâsyàn ne sont pas Israélites de sang.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_470" id="Footnote_21_470"></a><a href="#FNanchor_21_470"><span class="label">[21]</span></a> Jean, <span class="smcap">xii</span>, 20; <i>Act.</i>, <span class="smcap">x</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_471" id="Footnote_22_471"></a><a href="#FNanchor_22_471"><span class="label">[22]</span></a> Voir Deutér., <span class="smcap">xxiii</span>, 1. Il est vrai que εὐνοῦχος peut se prendre
-par catachrèse pour désigner un chambellan ou fonctionnaire
-de cour orientale. Mais δυνάστης suffisait à rendre cette idée;
-εὐνοῦχος doit donc être pris ici au sens propre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_472" id="Footnote_23_472"></a><a href="#FNanchor_23_472"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 26, 29.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_473" id="Footnote_24_473"></a><a href="#FNanchor_24_473"><span class="label">[24]</span></a> Conclure de là que toute cette histoire a été inventée par
-l'auteur des <i>Actes</i> nous paraît téméraire. L'auteur des <i>Actes</i> insiste
-avec complaisance sur les faits qui appuient ses opinions;
-mais nous ne croyons pas qu'il introduise dans son récit des faits
-purement symboliques ou imaginés à dessein. Voir l'Introd.,
-p. <span class="smcap"><a href="#Page_xxxviii">xxxviii-xxxix</a></span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_474" id="Footnote_25_474"></a><a href="#FNanchor_25_474"><span class="label">[25]</span></a> Pour l'état analogue des premiers Mormons, voir Jules Remy,
-<i>Voyage au pays des Mormons</i> (Paris, 1860), I, p. 195 et la suite.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_475" id="Footnote_26_475"></a><a href="#FNanchor_26_475"><span class="label">[26]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 39&ndash;40. Comp. Luc, <span class="smcap">iv</span>, 14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_476" id="Footnote_27_476"></a><a href="#FNanchor_27_476"><span class="label">[27]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 32, 38.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_477" id="Footnote_28_477"></a><a href="#FNanchor_28_477"><span class="label">[28]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">viii</span>. 40; <span class="smcap">xi</span>, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_478" id="Footnote_29_478"></a><a href="#FNanchor_29_478"><span class="label">[29]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxi</span>, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_479" id="Footnote_30_479"></a><a href="#FNanchor_30_479"><span class="label">[30]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, III, <span class="smcap">ix</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_480" id="Footnote_31_480"></a><a href="#FNanchor_31_480"><span class="label">[31]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxiii</span>, 23 et suiv.; <span class="smcap">xxv</span>, 1, 5; Tacite,<i> Hist.</i>, II, 79.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_481" id="Footnote_32_481"></a><a href="#FNanchor_32_481"><span class="label">[32]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, III, <span class="smcap">ix</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_482" id="Footnote_33_482"></a><a href="#FNanchor_33_482"><span class="label">[33]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">viii</span>, 7; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xiii</span>, 5,&mdash;<span class="smcap">xiv</span>, 5; <span class="smcap">xviii</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_483" id="Footnote_34_483"></a><a href="#FNanchor_34_483"><span class="label">[34]</span></a> Talm. de Jérusalem, <i>Sota</i>, 21 <i>b</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_484" id="Footnote_35_484"></a><a href="#FNanchor_35_484"><span class="label">[35]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX., <span class="smcap">vii</span>, 3&ndash;4; <span class="smcap">viii</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_485" id="Footnote_36_485"></a><a href="#FNanchor_36_485"><span class="label">[36]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_486" id="Footnote_37_486"></a><a href="#FNanchor_37_486"><span class="label">[37]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 2, 10, 19.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">CONVERSION DE SAINT PAUL.</span></h2>
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 38]</span>
-Mais l'an 38 valut à l'Église naissante une bien
-autre conquête. C'est dans le courant de cette année<a name="FNanchor_1_487" id="FNanchor_1_487"></a><a href="#Footnote_1_487" class="fnanchor">[1]</a>,
-en effet, qu'on peut placer avec vraisemblance la conversion
-de ce Saül que nous avons trouvé complice
-de la lapidation d'Étienne, agent principal de la
-persécution de l'an 37, et qui va devenir, par un
-mystérieux coup de la grâce, le plus ardent des disciples
-de Jésus.</p>
-
-<p>Saül était né à Tarse, en Cilicie<a name="FNanchor_2_488" id="FNanchor_2_488"></a><a href="#Footnote_2_488" class="fnanchor">[2]</a>, l'an 10 ou 12
-de notre ère<a name="FNanchor_3_489" id="FNanchor_3_489"></a><a href="#Footnote_3_489" class="fnanchor">[3]</a>. Selon la mode du temps, on avait
-<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>latinisé son nom en celui de «Paul»<a name="FNanchor_4_490" id="FNanchor_4_490"></a><a href="#Footnote_4_490" class="fnanchor">[4]</a>. Il ne porta
-néanmoins ce dernier nom d'une manière suivie que
-lorsqu'il eut pris le rôle d'apôtre des gentils<a name="FNanchor_5_491" id="FNanchor_5_491"></a><a href="#Footnote_5_491" class="fnanchor">[5]</a>. Paul
-était du sang juif le plus pur<a name="FNanchor_6_492" id="FNanchor_6_492"></a><a href="#Footnote_6_492" class="fnanchor">[6]</a>. Sa famille, originaire
-peut-être de la ville de Cischala en Galilée<a name="FNanchor_7_493" id="FNanchor_7_493"></a><a href="#Footnote_7_493" class="fnanchor">[7]</a>,
-prétendait appartenir à la tribu de Benjamin<a name="FNanchor_8_494" id="FNanchor_8_494"></a><a href="#Footnote_8_494" class="fnanchor">[8]</a>. Son
-père était en possession du titre de citoyen romain<a name="FNanchor_9_495" id="FNanchor_9_495"></a><a href="#Footnote_9_495" class="fnanchor">[9]</a>.
-Sans doute quelqu'un de ses ancêtres avait
-acheté cette qualité, ou l'avait acquise par des services.
-On peut supposer que son grand-père l'avait
-obtenue pour avoir aidé Pompée lors de la conquête
-romaine (63 ans avant J.-C.). Sa famille, comme
-<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>toutes les bonnes et anciennes maisons juives, appartenait
-au parti des pharisiens<a name="FNanchor_10_496" id="FNanchor_10_496"></a><a href="#Footnote_10_496" class="fnanchor">[10]</a>. Paul fut élevé dans
-les principes les plus sévères de cette secte<a name="FNanchor_11_497" id="FNanchor_11_497"></a><a href="#Footnote_11_497" class="fnanchor">[11]</a>, et, s'il
-en répudia plus tard les dogmes étroits, il en garda
-toujours la foi ardente, l'âpreté et l'exaltation.</p>
-
-<p>Tarse était, à l'époque d'Auguste, une ville très-florissante.
-La population appartenait, pour la plus
-grande partie, à la race grecque et araméenne; mais
-les juifs y étaient nombreux, comme dans toutes les
-villes de commerce<a name="FNanchor_12_498" id="FNanchor_12_498"></a><a href="#Footnote_12_498" class="fnanchor">[12]</a>. Le goût des lettres et des
-sciences y était fort répandu, et aucune ville du
-monde, sans excepter Athènes et Alexandrie, n'était
-aussi riche en écoles et en instituts scientifiques<a name="FNanchor_13_499" id="FNanchor_13_499"></a><a href="#Footnote_13_499" class="fnanchor">[13]</a>. Le
-nombre des hommes savants que Tarse produisit ou qui
-y firent leurs études est vraiment extraordinaire<a name="FNanchor_14_500" id="FNanchor_14_500"></a><a href="#Footnote_14_500" class="fnanchor">[14]</a>.
-Mais il ne faudrait pas conclure de là que Paul reçut
-une éducation hellénique très-soignée. Les juifs fréquentaient
-rarement les établissements d'instruction
-profane<a name="FNanchor_15_501" id="FNanchor_15_501"></a><a href="#Footnote_15_501" class="fnanchor">[15]</a>. Les écoles les plus célèbres de Tarse étaient
-les écoles de rhétorique<a name="FNanchor_16_502" id="FNanchor_16_502"></a><a href="#Footnote_16_502" class="fnanchor">[16]</a>. La première chose qu'on
-<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span>apprenait en de telles écoles était le grec classique. Il
-n'est pas croyable qu'un homme qui eût pris des
-leçons même élémentaires de grammaire et de rhétorique
-eût écrit cette langue bizarre, incorrecte, si
-peu hellénique par le tour, qui est celle des lettres de
-saint Paul. Il parlait habituellement et facilement en
-grec<a name="FNanchor_17_503" id="FNanchor_17_503"></a><a href="#Footnote_17_503" class="fnanchor">[17]</a>; il écrivait ou plutôt dictait<a name="FNanchor_18_504" id="FNanchor_18_504"></a><a href="#Footnote_18_504" class="fnanchor">[18]</a> en cette langue;
-mais son grec était celui des juifs hellénistes, un
-grec chargé d'hébraïsmes et de syriacismes, qui
-devait être à peine intelligible pour un lettré du
-temps, et qu'on ne comprend bien qu'en cherchant
-le tour syriaque que Paul avait dans l'esprit en dictant.
-Lui-même reconnaît le caractère populaire et
-grossier de sa langue<a name="FNanchor_19_505" id="FNanchor_19_505"></a><a href="#Footnote_19_505" class="fnanchor">[19]</a>. Quand il pouvait, il parlait
-«l'hébreu», c'est-à-dire le syro-chaldaïque du
-temps<a name="FNanchor_20_506" id="FNanchor_20_506"></a><a href="#Footnote_20_506" class="fnanchor">[20]</a>. C'est en cette langue qu'il pensait; c'est en
-cette langue que lui parle la voix intime du chemin
-de Damas<a name="FNanchor_21_507" id="FNanchor_21_507"></a><a href="#Footnote_21_507" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
-
-<p>Sa doctrine ne trahit non plus aucun emprunt
-direct fait à la philosophie grecque. La citation d'un
-vers de la <i>Thaïs</i> de Ménandre, qu'on trouve dans
-<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span>ses écrits<a name="FNanchor_22_508" id="FNanchor_22_508"></a><a href="#Footnote_22_508" class="fnanchor">[22]</a>, est un de ces proverbes monostiques
-qui étaient dans toutes les bouches et qu'on pouvait
-très-bien alléguer sans avoir lu les originaux. Deux
-autres citations, l'une d'Épiménide, l'autre d'Aratus,
-qui figurent sous son nom<a name="FNanchor_23_509" id="FNanchor_23_509"></a><a href="#Footnote_23_509" class="fnanchor">[23]</a>, outre qu'il n'est pas
-certain qu'elles soient de son fait, s'expliquent aussi
-par des emprunts de seconde main<a name="FNanchor_24_510" id="FNanchor_24_510"></a><a href="#Footnote_24_510" class="fnanchor">[24]</a>. La culture de
-Paul est presque exclusivement juive<a name="FNanchor_25_511" id="FNanchor_25_511"></a><a href="#Footnote_25_511" class="fnanchor">[25]</a>; c'est dans le
-Talmud, bien plus que dans la Grèce classique, qu'il
-faut chercher ses analogues. Quelques idées générales
-que la philosophie avait partout répandues et qu'on
-pouvait connaître sans avoir ouvert un seul livre des
-philosophes<a name="FNanchor_26_512" id="FNanchor_26_512"></a><a href="#Footnote_26_512" class="fnanchor">[26]</a>, parvinrent seules jusqu'à lui. Sa façon
-de raisonner est des plus étranges. Certainement il ne
-savait rien de la logique péripatéticienne. Son syllogisme
-n'est pas du tout celui d'Aristote; au contraire,
-sa dialectique a la plus grande ressemblance avec celle
-<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span>du Talmud. Paul, en général, se laisse conduire par
-les mots plus que par les idées. Un mot qu'il a dans
-l'esprit le domine et le conduit à un ordre de pensées
-fort éloigné de l'objet principal. Ses transitions
-sont brusques, ses développements interrompus, ses
-périodes fréquemment suspendues. Aucun écrivain
-ne fut plus inégal. On chercherait vainement dans
-toutes les littératures un phénomène aussi bizarre que
-celui d'une page sublime, comme le treizième chapitre
-de la première épître aux Corinthiens, à côté
-de faibles argumentations, de pénibles redites, de
-fastidieuses subtilités.</p>
-
-<p>Son père le destina de bonne heure à être rabbi.
-Mais, selon l'usage général<a name="FNanchor_27_513" id="FNanchor_27_513"></a><a href="#Footnote_27_513" class="fnanchor">[27]</a>, il lui donna un état.
-Paul était tapissier<a name="FNanchor_28_514" id="FNanchor_28_514"></a><a href="#Footnote_28_514" class="fnanchor">[28]</a>, ou, si l'on aime mieux, ouvrier
-en ces grosses toiles de Cilicie qu'on appelait <i>cilicium</i>.
-A diverses reprises, il exerça ce métier<a name="FNanchor_29_515" id="FNanchor_29_515"></a><a href="#Footnote_29_515" class="fnanchor">[29]</a>; il n'avait pas
-de fortune patrimoniale. Il eut au moins une sœur,
-dont le fils habita Jérusalem<a name="FNanchor_30_516" id="FNanchor_30_516"></a><a href="#Footnote_30_516" class="fnanchor">[30]</a>. Les indices qu'on a
-d'un frère<a name="FNanchor_31_517" id="FNanchor_31_517"></a><a href="#Footnote_31_517" class="fnanchor">[31]</a> et d'autres parents<a name="FNanchor_32_518" id="FNanchor_32_518"></a><a href="#Footnote_32_518" class="fnanchor">[32]</a>, qui auraient embrassé
-<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>le christianisme, sont très-vagues et très-incertains.</p>
-
-<p>La délicatesse des manières étant, selon les idées
-de la bourgeoisie moderne, en rapport avec la fortune,
-nous nous figurerions volontiers, d'après ce
-qui précède, Paul comme un homme du peuple mal
-élevé et sans distinction. Ce serait là une idée tout
-à fait fausse. Sa politesse, quand il le voulait, était
-extrême; ses manières étaient exquises. Malgré l'incorrection
-du style, ses lettres révèlent un homme
-de beaucoup d'esprit<a name="FNanchor_33_519" id="FNanchor_33_519"></a><a href="#Footnote_33_519" class="fnanchor">[33]</a>, trouvant dans l'élévation de
-ses sentiments des expressions d'un rare bonheur.
-Jamais correspondance ne révéla des attentions plus
-recherchées, des nuances plus fines, des timidités,
-des hésitations plus aimables. Une ou deux de
-ses plaisanteries nous choquent<a name="FNanchor_34_520" id="FNanchor_34_520"></a><a href="#Footnote_34_520" class="fnanchor">[34]</a>. Mais quelle verve!
-quelle richesse de mots charmants! quel naturel!
-On sent que son caractère, dans les moments où la
-passion ne le rendait pas irascible et farouche, devait
-être celui d'un homme poli, empressé, affectueux,
-parfois susceptible, un peu jaloux. Inférieurs
-devant le grand public<a name="FNanchor_35_521" id="FNanchor_35_521"></a><a href="#Footnote_35_521" class="fnanchor">[35]</a>, ces hommes ont,
-dans le sein des petites Églises, d'immenses avantages,
-par l'attachement qu'ils inspirent, par leurs
-<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>aptitudes pratiques et par leur habile manière de
-sortir des plus grandes difficultés.</p>
-
-<p>La mine de Paul était chétive et ne répondait pas,
-ce semble, à la grandeur de son âme. Il était laid, de
-courte taille, épais et voûté. Ses fortes épaules portaient
-bizarrement une tête petite et chauve. Sa face
-blême était comme envahie par une barbe épaisse, un
-nez aquilin, des yeux perçants, des sourcils noirs qui
-se rejoignaient sur le front<a name="FNanchor_36_522" id="FNanchor_36_522"></a><a href="#Footnote_36_522" class="fnanchor">[36]</a>. Sa parole n'avait non plus
-rien qui imposât<a name="FNanchor_37_523" id="FNanchor_37_523"></a><a href="#Footnote_37_523" class="fnanchor">[37]</a>. Quelque chose de craintif, d'embarrassé,
-d'incorrect, donnait d'abord une pauvre
-idée de son éloquence<a name="FNanchor_38_524" id="FNanchor_38_524"></a><a href="#Footnote_38_524" class="fnanchor">[38]</a>. En homme de tact, il insistait
-lui-même sur ses défauts extérieurs, et en tirait avantage<a name="FNanchor_39_525" id="FNanchor_39_525"></a><a href="#Footnote_39_525" class="fnanchor">[39]</a>.
-La race juive a cela de remarquable qu'elle
-présente à la fois des types de la plus grande beauté
-et de la plus complète laideur; mais la laideur juive
-<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span>est quelque chose de tout à fait à part. Tel de ces
-étranges visages, qui excite d'abord le sourire, prend,
-dès qu'il s'illumine, une sorte d'éclat profond et de
-majesté.</p>
-
-<p>Le tempérament de Paul n'était pas moins singulier
-que son extérieur. Sa constitution, évidemment
-très-résistante, puisqu'elle supporta une vie pleine de
-fatigues et de souffrances, n'était pas saine. Il fait
-sans cesse allusion à sa faiblesse corporelle; il se présente
-comme un homme qui n'a qu'un souffle, malade,
-épuisé, et avec cela timide, sans apparence, sans
-prestige, sans rien de ce qui fait de l'effet, si bien
-qu'on a eu du mérite à ne pas s'arrêter à de si misérables
-dehors<a name="FNanchor_40_526" id="FNanchor_40_526"></a><a href="#Footnote_40_526" class="fnanchor">[40]</a>. Ailleurs, il parle avec mystère d'une
-épreuve secrète, «d'une-pointe enfoncée en sa chair,»
-qu'il compare à un ange de Satan, occupé à le souffleter,
-et auquel Dieu a permis de s'attacher à lui
-pour l'empêcher de s'enorgueillir<a name="FNanchor_41_527" id="FNanchor_41_527"></a><a href="#Footnote_41_527" class="fnanchor">[41]</a>. Trois fois il a
-demandé au Seigneur de l'en délivrer; trois fois le
-Seigneur lui a répondu: «Ma grâce te suffit.»
-C'était, apparemment, quelque infirmité; car l'entendre
-de l'attrait des voluptés charnelles n'est guère
-possible, puisque lui-même nous apprend ailleurs
-<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>qu'il y était insensible<a name="FNanchor_42_528" id="FNanchor_42_528"></a><a href="#Footnote_42_528" class="fnanchor">[42]</a>. Il paraît qu'il ne se maria
-pas<a name="FNanchor_43_529" id="FNanchor_43_529"></a><a href="#Footnote_43_529" class="fnanchor">[43]</a>; la froideur complète de son tempérament, conséquence
-des ardeurs sans égales de son cerveau,
-se montre par toute sa vie; il s'en vante avec une
-assurance qui n'était peut-être pas exempte de quelque
-affectation, et qui, en tout cas, a pour nous
-quelque chose de déplaisant<a name="FNanchor_44_530" id="FNanchor_44_530"></a><a href="#Footnote_44_530" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
-
-<p>Il vint jeune à Jérusalem<a name="FNanchor_45_531" id="FNanchor_45_531"></a><a href="#Footnote_45_531" class="fnanchor">[45]</a>, et entra, dit-on, à l'école
-de Gamaliel le Vieux<a name="FNanchor_46_532" id="FNanchor_46_532"></a><a href="#Footnote_46_532" class="fnanchor">[46]</a>. Gamaliel était l'homme le plus
-éclairé de Jérusalem. Comme le nom de pharisien
-s'appliquait à tout Juif considérable qui n'était pas
-des familles sacerdotales, Gamaliel passait pour un
-membre de cette secte. Mais il n'en avait pas l'esprit
-étroit et exclusif. C'était un homme libéral, éclairé,
-comprenant les païens, sachant le grec<a name="FNanchor_47_533" id="FNanchor_47_533"></a><a href="#Footnote_47_533" class="fnanchor">[47]</a>. Peut-être
-<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span>les larges idées que professa saint Paul devenu chrétien
-furent-elles une réminiscence des enseignements
-de son premier maître; il faut avouer toutefois que
-ce ne fut pas la modération qu'il apprit d'abord de lui.
-Dans cette atmosphère brûlante de Jérusalem, il arriva
-à un degré extrême de fanatisme. Il était à la
-tête du jeune parti pharisien, rigoriste et exalté, qui
-poussait l'attachement au passé national jusqu'aux
-derniers excès<a name="FNanchor_48_534" id="FNanchor_48_534"></a><a href="#Footnote_48_534" class="fnanchor">[48]</a>. Il ne connut pas Jésus<a name="FNanchor_49_535" id="FNanchor_49_535"></a><a href="#Footnote_49_535" class="fnanchor">[49]</a> et ne fut
-pas mêlé à la scène sanglante du Golgotha. Mais
-nous l'avons vu prenant une part active au meurtre
-d'Étienne, et figurant en première ligne parmi
-les persécuteurs de l'Église. Il ne respirait que
-mort et menaces, et courait Jérusalem en vrai forcené,
-porteur d'un mandat qui autorisait toutes
-ses brutalités. Il allait de synagogue en synagogue,
-forçant les gens timides de renier le nom de
-Jésus, faisant fouetter ou emprisonner les autres<a name="FNanchor_50_536" id="FNanchor_50_536"></a><a href="#Footnote_50_536" class="fnanchor">[50]</a>.
-Quand l'Église de Jérusalem fut dispersée, sa rage
-se répandit sur les villes voisines<a name="FNanchor_51_537" id="FNanchor_51_537"></a><a href="#Footnote_51_537" class="fnanchor">[51]</a>; les progrès que
-<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>faisait la foi nouvelle l'exaspéraient, et, ayant appris
-qu'un groupe de fidèles s'était formé à Damas, il
-demanda au grand prêtre Théophile, fils de Hanan<a name="FNanchor_52_538" id="FNanchor_52_538"></a><a href="#Footnote_52_538" class="fnanchor">[52]</a>,
-des lettres pour la synagogue de cette ville, qui lui
-conférassent le pouvoir d'arrêter les personnes mal
-pensantes, et de les amener garrottées à Jérusalem<a name="FNanchor_53_539" id="FNanchor_53_539"></a><a href="#Footnote_53_539" class="fnanchor">[53]</a>.</p>
-
-<p>Le désarroi de l'autorité romaine en Judée, depuis
-la mort de Tibère, explique ces vexations arbitraires.
-On était sous l'insensé Caligula. L'administration se
-détraquait de toutes parts. Le fanatisme avait gagné
-tout ce que le pouvoir civil avait perdu. Après le renvoi
-de Pilate et les concessions faites aux indigènes par
-Lucius Vitellius, on eut pour principe délaisser le pays
-se gouverner selon ses lois. Mille tyrannies locales profitèrent
-de la faiblesse d'un pouvoir devenu insouciant.
-Damas, d'ailleurs, venait de passer entre les mains
-du roi nabatéen Hartat ou Hâreth, dont la capitale
-était à Pétra<a name="FNanchor_54_540" id="FNanchor_54_540"></a><a href="#Footnote_54_540" class="fnanchor">[54]</a>. Ce prince, puissant et brave, après
-avoir battu Hérode Antipas et tenu tête aux forces
-romaines commandées par le légat impérial Lucius
-Vitellius, avait été merveilleusement servi par la fortune.
-La nouvelle de la mort de Tibère (16 mars 37)
-<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>avait subitement arrêté Vitellius<a name="FNanchor_55_541" id="FNanchor_55_541"></a><a href="#Footnote_55_541" class="fnanchor">[55]</a>. Hâreth s'était
-emparé de Damas et y avait établi un ethnarque ou
-gouverneur<a name="FNanchor_56_542" id="FNanchor_56_542"></a><a href="#Footnote_56_542" class="fnanchor">[56]</a>. Les juifs, dans ces moments d'occupation
-nouvelle, formaient un parti considérable. Ils
-étaient nombreux à Damas et y exerçaient un grand
-prosélytisme, notamment parmi les femmes<a name="FNanchor_57_543" id="FNanchor_57_543"></a><a href="#Footnote_57_543" class="fnanchor">[57]</a>. On
-voulait les contenter; le moyen de les gagner était
-toujours de faire des concessions à leur autonomie,
-et toute concession à leur autonomie était une permission
-de violences religieuses<a name="FNanchor_58_544" id="FNanchor_58_544"></a><a href="#Footnote_58_544" class="fnanchor">[58]</a>. Punir, tuer ceux
-qui ne pensaient pas comme eux, voilà ce qu'ils appelaient
-indépendance et liberté.</p>
-
-<p>Paul, sorti de Jérusalem, suivit sans doute la route
-ordinaire, et passa le Jourdain au «pont des Filles
-de Jacob». L'exaltation de son cerveau était à son
-comble; il était par moments troublé, ébranlé. La
-passion n'est pas une règle de foi. L'homme passionné
-va d'une croyance à une autre fort diverse;
-seulement, il y porte la même fougue. Comme toutes
-<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span>les âmes fortes, Paul était près d'aimer ce qu'il
-haïssait. Était-il sûr après tout de ne pas contrarier
-l'œuvre de Dieu? Les idées si mesurées et si
-justes de son maître Gamaliel<a name="FNanchor_59_545" id="FNanchor_59_545"></a><a href="#Footnote_59_545" class="fnanchor">[59]</a> lui revenaient peut-être
-à l'esprit. Souvent ces âmes ardentes ont de terribles
-retours. Il subissait le charme de ceux qu'il torturait<a name="FNanchor_60_546" id="FNanchor_60_546"></a><a href="#Footnote_60_546" class="fnanchor">[60]</a>.
-Plus on les connaissait, ces bons sectaires,
-plus on les aimait. Or, nul ne les connaissait aussi
-bien que leur persécuteur. Par moments, il croyait
-voir la douce figure du maître qui inspirait à ses disciples
-tant de patience, le regarder d'un air de pitié
-et avec un tendre reproche. Ce qu'on racontait des
-apparitions de Jésus, conçu comme un être aérien
-et parfois visible, le frappait beaucoup; car, aux époques
-et dans les pays où l'on croit au merveilleux,
-les récits miraculeux s'imposent également aux partis
-opposés; les musulmans ont peur des miracles d'Élie,
-et demandent, comme les chrétiens, des cures surnaturelles
-à saint Georges et à saint Antoine. Paul,
-après avoir traversé l'Iturée, était entré dans la grande
-plaine de Damas. Il approchait de la ville, et s'était
-probablement déjà engagé dans les jardins qui l'entourent.
-Il était midi<a name="FNanchor_61_547" id="FNanchor_61_547"></a><a href="#Footnote_61_547" class="fnanchor">[61]</a>. Paul avait avec lui plusieurs
-<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>compagnons, et, ce semble, voyageait à pied<a name="FNanchor_62_548" id="FNanchor_62_548"></a><a href="#Footnote_62_548" class="fnanchor">[62]</a>.</p>
-
-<p>La route de Jérusalem à Damas n'a guère changé.
-C'est celle qui, sortant de Damas dans la direction
-du sud-ouest, traverse la belle plaine arrosée à
-la fois par les ruisseaux affluents de l'Abana et du
-Pharphar, et sur laquelle s'échelonnent aujourd'hui
-les villages de Dareya, Kaukab, Sasa. On ne saurait
-chercher l'endroit dont nous parlons, et qui va
-être le théâtre d'un des faits les plus importants
-de l'histoire de l'humanité, au delà de Kaukab
-(quatre heures de Damas)<a name="FNanchor_63_549" id="FNanchor_63_549"></a><a href="#Footnote_63_549" class="fnanchor">[63]</a>. Il est même probable
-que le point en question fut beaucoup plus rapproché
-de la ville, et qu'on serait dans le vrai
-en le plaçant vers Dareya (une heure et demie
-de Damas), ou entre Dareya et l'extrémité du Meidan<a name="FNanchor_64_550" id="FNanchor_64_550"></a><a href="#Footnote_64_550" class="fnanchor">[64]</a>.
-Paul avait devant lui la ville, dont quelques
-édifices devaient déjà se dessiner à travers les arbres;
-derrière lui, le dôme majestueux de l'Hermon,
-avec ses sillons de neige, qui le font ressembler
-à la tête chenue d'un vieillard; sur sa droite, le
-Hauran, les deux petites chaînes parallèles qui resserrent
-le cours inférieur du Pharphar<a name="FNanchor_65_551" id="FNanchor_65_551"></a><a href="#Footnote_65_551" class="fnanchor">[65]</a>, et les tumulus<a name="FNanchor_66_552" id="FNanchor_66_552"></a><a href="#Footnote_66_552" class="fnanchor">[66]</a>
-<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span>de la région des lacs; sur sa gauche, les
-derniers contre-forts de l'Anti-Liban, allant rejoindre
-l'Hermon. L'impression de ces campagnes richement
-cultivées, de ces vergers délicieux, séparés les uns
-des autres par des rigoles et chargés des plus beaux
-fruits, est celle du calme et du bonheur. Qu'on
-se figure une route ombragée, s'ouvrant dans une
-couche épaisse de terreau, sans cesse détrempée
-par les canaux d'irrigation, bordée de talus, et serpentant
-au travers des oliviers, des noyers, des abricotiers,
-des pruniers, reliés entre eux par des vignes
-en girandole, on aura l'image du lieu où arriva l'événement
-étrange qui a exercé une si grande influence
-sur la foi du monde. Vous vous croyez à peine en
-Orient dans ces environs de Damas<a name="FNanchor_67_553" id="FNanchor_67_553"></a><a href="#Footnote_67_553" class="fnanchor">[67]</a>, et surtout, au
-sortir des âpres et brûlantes régions de la Gaulonitide
-et de l'Iturée, ce qui remplit l'âme, c'est la joie
-de retrouver les travaux de l'homme et les bénédictions
-du ciel. Depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à
-nos jours, toute cette zone qui entoure Damas
-de fraîcheur et de bien-être n'a eu qu'un nom, n'a
-inspiré qu'un rêve, celui du «paradis de Dieu».</p>
-
-<p>Si Paul trouva là des visions terribles, c'est qu'il
-<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>les portait en son esprit. Chaque pas qu'il faisait vers
-Damas éveillait en lui de cuisantes perplexités.
-L'odieux rôle de bourreau qu'il allait jouer lui devenait
-insupportable. Les maisons qu'il commence à
-apercevoir sont peut-être celles de ses victimes. Cette
-pensée l'obsède, ralentit son pas; il voudrait ne pas
-avancer; il s'imagine résister à un aiguillon qui le
-presse<a name="FNanchor_68_554" id="FNanchor_68_554"></a><a href="#Footnote_68_554" class="fnanchor">[68]</a>. La fatigue de la route<a name="FNanchor_69_555" id="FNanchor_69_555"></a><a href="#Footnote_69_555" class="fnanchor">[69]</a>, se joignant à cette
-préoccupation, l'accable. Il avait, à ce qu'il paraît,
-les yeux enflammés<a name="FNanchor_70_556" id="FNanchor_70_556"></a><a href="#Footnote_70_556" class="fnanchor">[70]</a>, peut-être un commencement
-d'ophthalmie. Dans ces marches prolongées, les
-dernières heures sont les plus dangereuses. Toutes
-les causes débilitantes des jours passés s'y accumulent;
-les forces nerveuses se détendent; une réaction
-s'opère. Peut-être aussi le brusque passage de
-la plaine dévorée par le soleil aux frais ombrages
-des jardins détermina-t-il un accès dans l'organisation
-maladive<a name="FNanchor_71_557" id="FNanchor_71_557"></a><a href="#Footnote_71_557" class="fnanchor">[71]</a> et gravement ébranlée du voyageur
-fanatique. Les fièvres pernicieuses, accompagnées de
-transport au cerveau, sont dans ces parages tout
-à fait subites. En quelques minutes, on est comme
-foudroyé. Quand l'accès est passé, on garde l'impression
-<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>d'une nuit profonde, traversée d'éclairs, où
-l'on a vu des images se dessiner sur un fond noir<a name="FNanchor_72_558" id="FNanchor_72_558"></a><a href="#Footnote_72_558" class="fnanchor">[72]</a>.
-Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'un coup terrible enleva
-en un instant à Paul ce qui lui restait de conscience
-distincte, et le renversa par terre privé de
-sentiment.</p>
-
-<p>Il est impossible, avec les récits que nous avons
-de cet événement singulier<a name="FNanchor_73_559" id="FNanchor_73_559"></a><a href="#Footnote_73_559" class="fnanchor">[73]</a>, de dire si quelque fait
-extérieur amena la crise qui valut au christianisme
-son plus ardent apôtre. Dans de pareils cas, au
-reste, le fait extérieur est peu de chose. C'est l'état
-d'âme de saint Paul, ce sont ses remords, à l'approche
-de la ville où il va mettre le comble à ses
-méfaits, qui furent les vraies causes de sa conversion<a name="FNanchor_74_560" id="FNanchor_74_560"></a><a href="#Footnote_74_560" class="fnanchor">[74]</a>.
-Je préfère beaucoup pour ma part l'hypothèse
-d'un fait personnel à Paul et senti de lui
-<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>seul<a name="FNanchor_75_561" id="FNanchor_75_561"></a><a href="#Footnote_75_561" class="fnanchor">[75]</a>. Il n'est pas invraisemblable cependant qu'un
-orage<a name="FNanchor_76_562" id="FNanchor_76_562"></a><a href="#Footnote_76_562" class="fnanchor">[76]</a> ait éclaté tout à coup. Les flancs de l'Hermon
-sont le point de formation de tonnerres dont rien
-n'égale la violence. Les âmes les plus froides ne traversent
-pas sans émotion ces effroyables pluies de feu.
-Il faut se rappeler que, pour toute l'antiquité, les accidents
-de ce genre étaient des révélations divines,
-qu'avec les idées qu'on se faisait alors de la Providence,
-rien n'était fortuit, que chaque homme avait
-l'habitude de rapporter à lui les phénomènes naturels
-qui se passaient autour de lui. Pour les Juifs, en particulier,
-le tonnerre était toujours la voix de Dieu; l'éclair,
-le feu de Dieu. Paul était sous le coup de la plus
-vive excitation. Il était naturel qu'il prêtât à la voix
-de l'orage ce qu'il avait dans son propre cœur. Qu'un
-délire fiévreux, amené par un coup de soleil ou une
-ophthalmie, se soit tout à coup emparé de lui; qu'un
-<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span>éclair ait amené un long éblouissement; qu'un éclat
-de la foudre l'ait renversé et ait produit une commotion
-cérébrale, qui oblitéra pour un temps le sens de
-la vue, peu importe. Les souvenirs de l'Apôtre à
-cet égard paraissent avoir été assez confus; il était
-persuadé que le fait avait été surnaturel, et une
-telle opinion ne lui permettait pas une conscience
-nette des circonstances matérielles. Ces commotions
-cérébrales produisent parfois une sorte d'effet
-rétroactif et troublent complètement les souvenirs des
-moments qui ont précédé la crise<a name="FNanchor_77_563" id="FNanchor_77_563"></a><a href="#Footnote_77_563" class="fnanchor">[77]</a>. Paul, d'ailleurs,
-nous apprend lui-même qu'il était sujet aux visions<a name="FNanchor_78_564" id="FNanchor_78_564"></a><a href="#Footnote_78_564" class="fnanchor">[78]</a>;
-quelque circonstance insignifiante aux yeux de tout
-autre dut suffire pour le mettre hors de lui.</p>
-
-<p>Au milieu des hallucinations auxquelles tous ses
-sens étaient en proie, que vit-il, qu'entendit-il? Il
-vit la figure qui le poursuivait depuis plusieurs jours;
-il vit le fantôme sur lequel couraient tant de récits.
-Il vit Jésus lui-même<a name="FNanchor_79_565" id="FNanchor_79_565"></a><a href="#Footnote_79_565" class="fnanchor">[79]</a>, lui disant en hébreu: «Saül,
-Saül, pourquoi me persécutes-tu?» Les natures impétueuses
-passent tout d'une pièce d'un extrême à
-<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>l'autre<a name="FNanchor_80_566" id="FNanchor_80_566"></a><a href="#Footnote_80_566" class="fnanchor">[80]</a>. Il y a pour elles, ce qui n'existe pas pour
-les natures froides, des moments solennels, des minutes
-qui décident du reste de la vie. Les hommes
-réfléchis ne changent pas; ils se transforment. Les
-hommes ardents, au contraire, changent et ne se
-transforment pas. Le dogmatisme est comme une
-robe de Nessus qu'ils ne peuvent arracher. Il leur
-faut un prétexte d'aimer et de haïr. Nos races occidentales
-seules ont su produire de ces esprits larges,
-délicats, forts et flexibles, qu'aucune illusion momentanée
-n'entraîne, qu'aucune vaine affirmation ne
-séduit. L'Orient n'a jamais eu d'hommes de cette espèce.
-En quelques secondes, se pressèrent dans l'âme
-de Paul toutes ses plus profondes pensées. L'horreur
-de sa conduite se montra vivement à lui. Il se vit
-couvert du sang d'Étienne; ce martyr lui apparut
-comme son père, son initiateur. Il fut touché à vif,
-bouleversé de fond en comble. Mais, en somme, il
-n'avait fait que changer de fanatisme. Sa sincérité,
-son besoin de foi absolue lui interdisaient les moyens
-termes. Il était clair qu'il déploierait un jour pour
-Jésus ce même zèle de feu qu'il avait mis à le persécuter.</p>
-
-<p>Paul entra à Damas avec l'aide de ses compagnons,
-<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>qui le tenaient par la main<a name="FNanchor_81_567" id="FNanchor_81_567"></a><a href="#Footnote_81_567" class="fnanchor">[81]</a>. Ils le déposèrent chez
-un certain Juda, qui demeurait dans la rue Droite,
-grande rue à colonnades, longue de plus d'un mille et
-large de cent pieds, qui traversait la ville de l'est à
-l'ouest, et dont le tracé forme encore aujourd'hui,
-sauf quelques déviations, la principale artère de
-Damas<a name="FNanchor_82_568" id="FNanchor_82_568"></a><a href="#Footnote_82_568" class="fnanchor">[82]</a>. L'éblouissement<a name="FNanchor_83_569" id="FNanchor_83_569"></a><a href="#Footnote_83_569" class="fnanchor">[83]</a> et le transport au cerveau
-ne diminuaient pas d'intensité. Pendant trois
-jours, Paul, en proie à la fièvre, ne mangea ni ne
-but. Ce qui se passa durant cette crise dans une
-tête brûlante, affolée par une violente commotion, se
-devine facilement. On parla devant lui des chrétiens
-de Damas et en particulier d'un certain Hanania, qui
-paraît avoir été le chef de la communauté<a name="FNanchor_84_570" id="FNanchor_84_570"></a><a href="#Footnote_84_570" class="fnanchor">[84]</a>, Paul
-<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>avait souvent entendu vanter les pouvoirs miraculeux
-des nouveaux croyants à l'égard des maladies;
-l'idée que l'imposition des mains le tirerait de l'état
-où il était, s'empara de lui. Ses yeux étaient toujours
-fort enflammés. Parmi les images qui se succédaient
-en son cerveau<a name="FNanchor_85_571" id="FNanchor_85_571"></a><a href="#Footnote_85_571" class="fnanchor">[85]</a>, il crut voir Hanania entrer et
-lui faire le geste familier aux chrétiens. Il fut persuadé
-dès lors qu'il devrait sa guérison à Hanania. Hanania
-fut averti; il vint, parla doucement au malade,
-l'appela son frère, et lui imposa les mains. Le
-calme, à partir de ce moment, rentra dans l'âme de
-Paul. Il se crut guéri, et, la maladie étant surtout
-nerveuse, il le fut. De petites croûtes ou écailles
-tombèrent, dit-on, de ses yeux<a name="FNanchor_86_572" id="FNanchor_86_572"></a><a href="#Footnote_86_572" class="fnanchor">[86]</a>; il mangea et reprit
-des forces.</p>
-
-<p>Il reçut le baptême presque aussitôt<a name="FNanchor_87_573" id="FNanchor_87_573"></a><a href="#Footnote_87_573" class="fnanchor">[87]</a>. Les doctrines
-de l'Église étaient si simples qu'il n'eut rien
-de nouveau à apprendre. Il fut sur-le-champ chrétien
-et parfait chrétien. De qui d'ailleurs aurait-il eu
-à recevoir des leçons? Jésus lui-même lui était apparu.
-Il avait eu sa vision de Jésus ressuscité, comme
-Jacques, comme Pierre. C'était par révélation immédiate
-<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>qu'il avait tout appris. La fière et indomptable
-nature de Paul reparaissait ici. Abattu sur le chemin,
-il voulut bien se soumettre, mais se soumettre à
-Jésus seul, à Jésus qui avait quitté la droite de son
-Père pour venir le convertir et l'instruire. Telle est
-la base de sa foi; tel sera un jour le point de départ
-de ses prétentions. Il soutiendra que c'est à
-dessein qu'il n'est pas allé à Jérusalem aussitôt après
-sa conversion se mettre en rapport avec ceux qui
-étaient apôtres avant lui; qu'il a reçu sa révélation
-particulière et qu'il ne tient rien de personne; qu'il
-est apôtre comme les Douze par institution divine
-et par commission directe de Jésus; que sa doctrine
-est la bonne, quand même un ange dirait le
-contraire<a name="FNanchor_88_574" id="FNanchor_88_574"></a><a href="#Footnote_88_574" class="fnanchor">[88]</a>. Un immense danger entra avec cet orgueilleux
-dans le sein de la petite société de pauvres
-en esprit qui a constitué jusqu'ici le christianisme.
-Ce sera un vrai miracle si ses violences et son
-inflexible personnalité ne font pas tout éclater. Mais
-aussi que sa hardiesse, sa force d'initiative, sa décision
-vont être un élément précieux à côté de
-l'esprit étroit, timide, indécis des saints de Jérusalem!
-Sûrement, si le christianisme fût resté entre les
-<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>mains de ces bonnes gens, renfermé dans un conventicule
-d'illuminés menant la vie commune; il se fut
-éteint comme l'essénisme sans presque laisser de souvenir.
-C'est l'indocile Paul qui fera sa fortune, et qui,
-au risque de tous les périls, le mènera hardiment en
-haute mer. A côté du fidèle obéissant, recevant sa
-foi sans mot dire de son supérieur, il y aura le chrétien
-dégagé de toute autorité, qui ne croira que par
-conviction personnelle. Le protestantisme existe déjà,
-cinq ans après la mort de Jésus; saint Paul en est
-l'illustre fondateur. Jésus n'avait sans doute pas prévu
-de tels disciples; ce sont eux peut-être qui contribueront
-le plus à faire vivre son œuvre, et lui assureront
-l'éternité.</p>
-
-<p>Les natures violentes et portées au prosélytisme ne
-changent jamais que l'objet de leur passion. Aussi
-ardent pour la foi nouvelle qu'il l'avait été pour l'ancienne,
-saint Paul, comme Omar, passa en un jour
-du rôle de persécuteur au rôle d'apôtre. Il ne revint
-pas à Jérusalem<a name="FNanchor_89_575" id="FNanchor_89_575"></a><a href="#Footnote_89_575" class="fnanchor">[89]</a>, où sa position auprès des Douze
-aurait eu quelque chose de délicat. Il resta à Damas
-et dans le Hauran<a name="FNanchor_90_576" id="FNanchor_90_576"></a><a href="#Footnote_90_576" class="fnanchor">[90]</a>, et, pendant trois ans (38&ndash;41),
-y prêcha que Jésus était fils de Dieu<a name="FNanchor_91_577" id="FNanchor_91_577"></a><a href="#Footnote_91_577" class="fnanchor">[91]</a>. Hérode
-<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>Agrippa I<sup>er</sup> possédait la souveraineté du Hauran et
-des pays voisins; mais son pouvoir était sur plusieurs
-points annulé par celui du roi nabatéen Hâreth.
-L'affaiblissement de la puissance romaine, en Syrie,
-avait livré à l'ambitieux Arabe la grande et riche ville
-de Damas, ainsi qu'une partie des contrées au delà
-du Jourdain et de l'Hermon, qui naissaient alors à la
-civilisation<a name="FNanchor_92_578" id="FNanchor_92_578"></a><a href="#Footnote_92_578" class="fnanchor">[92]</a>. Un autre émir, Soheym<a name="FNanchor_93_579" id="FNanchor_93_579"></a><a href="#Footnote_93_579" class="fnanchor">[93]</a>, peut-être
-parent ou lieutenant de Hâreth, se faisait donner
-par Caligula l'investiture de l'Iturée. Ce fut au milieu
-de ce grand éveil de la race arabe<a name="FNanchor_94_580" id="FNanchor_94_580"></a><a href="#Footnote_94_580" class="fnanchor">[94]</a>, sur ce sol
-étrange, où une race énergique déployait avec éclat
-son activité fiévreuse, que Paul répandit le premier
-feu de son âme d'apôtre<a name="FNanchor_95_581" id="FNanchor_95_581"></a><a href="#Footnote_95_581" class="fnanchor">[95]</a>. Peut-être le mouvement
-matériel, si brillant, qui transformait le pays, nuisit-il
-<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>au succès d'une prédication tout idéaliste et
-fondée sur la croyance à une prochaine fin du monde.
-On ne trouve aucune trace, en effet, d'une Église
-d'Arabie fondée par saint Paul. Si la région du
-Hauran devient, vers l'an 70, un des centres les plus
-importants du christianisme, elle le doit à l'émigration
-des chrétiens de Palestine, et ce sont justement
-les ennemis de saint Paul, les ébionites, qui ont de
-ce côté leur principal établissement.</p>
-
-<p>A Damas, où il y avait beaucoup de juifs<a name="FNanchor_96_582" id="FNanchor_96_582"></a><a href="#Footnote_96_582" class="fnanchor">[96]</a>,
-Paul fut plus écouté. Il entrait dans les synagogues,
-et se livrait à de vives argumentations
-pour prouver que Jésus était le Christ. L'étonnement
-des fidèles était extrême; celui qui avait
-persécuté leurs frères de Jérusalem et qui était venu
-pour les enchaîner, le voilà devenu leur premier apologiste<a name="FNanchor_97_583" id="FNanchor_97_583"></a><a href="#Footnote_97_583" class="fnanchor">[97]</a>!
-Son audace, sa singularité, avaient bien
-quelque chose qui les effrayait; il était seul; il ne
-prenait conseil de personne<a name="FNanchor_98_584" id="FNanchor_98_584"></a><a href="#Footnote_98_584" class="fnanchor">[98]</a>; il ne faisait pas école;
-on le regardait avec plus de curiosité que de sympathie.
-On sentait que c'était un frère, mais un frère
-d'une espèce toute particulière. On le croyait incapable
-<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>d'une trahison; mais les bonnes et médiocres
-natures éprouvent toujours un sentiment de défiance
-et d'effroi à côté des natures puissantes et
-originales, qu'elles sentent bien devoir un jour leur
-échapper.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_487" id="Footnote_1_487"></a><a href="#FNanchor_1_487"><span class="label">[1]</span></a> Cette date résulte de la comparaison des chapitres <span class="smcap">ix</span>, <span class="smcap">xi</span>, <span class="smcap">xii</span>
-des <i>Actes</i> avec Gal., <span class="smcap">i</span>, 18; <span class="smcap">ii</span>, 1, et du synchronisme que présente
-le chapitre <span class="smcap">xii</span> des <i>Actes</i> avec l'histoire profane, synchronisme qui
-fixe la date des faits racontés en ce chapitre à l'an 44.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_488" id="Footnote_2_488"></a><a href="#FNanchor_2_488"><span class="label">[2]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 11; <span class="smcap">xxi</span>, 39; <span class="smcap">xxii</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_489" id="Footnote_3_489"></a><a href="#FNanchor_3_489"><span class="label">[3]</span></a> Dans l'épître à Philémon, écrite vers l'an 61, il se qualifie de
-«vieillard» (<span class="smcap">v</span>, 9). <i>Act.</i>, <span class="smcap">vii</span>, 57, il est qualifié de jeune homme,
-pour un fait relatif à l'an 37, à peu près.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_490" id="Footnote_4_490"></a><a href="#FNanchor_4_490"><span class="label">[4]</span></a> De la même manière que les «Jésus» se faisaient appeler
-«Jason»; les «Joseph», «Hégésippe»; les «Éliacim», «Alcime»,
-etc. Saint Jérôme (<i>De viris ill.</i>, 5) suppose que Paul prit
-son nom du proconsul Sergius Paulus (<i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 9). Une telle
-explication parait peu admissible. Si les <i>Actes</i> ne donnent à Saül le
-nom de «Paul» qu'à partir de ses relations avec ce personnage,
-cela tient peut-être à ce que la conversion supposée de Sergius
-aurait été le premier acte éclatant de Paul comme apôtre des gentils.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_491" id="Footnote_5_491"></a><a href="#FNanchor_5_491"><span class="label">[5]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 9 et la suite; la suscription de toutes les épîtres;
-II Petri, <span class="smcap">iii</span>, 15.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_492" id="Footnote_6_492"></a><a href="#FNanchor_6_492"><span class="label">[6]</span></a> Les calomnies ébionites (Épiphane, <i>Adv. hær.</i>, hær. <span class="smcap">xxx</span>, 16
-et 25) ne doivent pas être prises au sérieux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_493" id="Footnote_7_493"></a><a href="#FNanchor_7_493"><span class="label">[7]</span></a> Saint Jérôme, <i>loc. cit</i>. Inadmissible comme la présente saint
-Jérôme, cette tradition semble néanmoins avoir quelque fondement.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_494" id="Footnote_8_494"></a><a href="#FNanchor_8_494"><span class="label">[8]</span></a> Rom., <span class="smcap">xi</span>, 1; Phil., <span class="smcap">iii</span>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_495" id="Footnote_9_495"></a><a href="#FNanchor_9_495"><span class="label">[9]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 28.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_496" id="Footnote_10_496"></a><a href="#FNanchor_10_496"><span class="label">[10]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxiii</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_497" id="Footnote_11_497"></a><a href="#FNanchor_11_497"><span class="label">[11]</span></a> Phil., <span class="smcap">iii</span>, 5; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxvi</span>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_498" id="Footnote_12_498"></a><a href="#FNanchor_12_498"><span class="label">[12]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 9; Philo, <i>Leg. ad Caium</i>, § 36.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_499" id="Footnote_13_499"></a><a href="#FNanchor_13_499"><span class="label">[13]</span></a> Strabon, XIV, <span class="smcap">x</span>, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_500" id="Footnote_14_500"></a><a href="#FNanchor_14_500"><span class="label">[14]</span></a> <i>Ibid.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>, 14&ndash;15; Philostrate, <i>Vie d'Apollonius</i>, I, 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_501" id="Footnote_15_501"></a><a href="#FNanchor_15_501"><span class="label">[15]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, dernier paragraphe. Cf. <i>Vie de Jésus</i>, p, 33&ndash;34.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_502" id="Footnote_16_502"></a><a href="#FNanchor_16_502"><span class="label">[16]</span></a> Philostrate, <i>loc. cit</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_503" id="Footnote_17_503"></a><a href="#FNanchor_17_503"><span class="label">[17]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xvii</span>, 22 et suiv.; <span class="smcap">xxi</span>, 37.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_504" id="Footnote_18_504"></a><a href="#FNanchor_18_504"><span class="label">[18]</span></a> Gal., <span class="smcap">vi</span>, 11; Rom., <span class="smcap">xvi</span>, 22.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_505" id="Footnote_19_505"></a><a href="#FNanchor_19_505"><span class="label">[19]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xi</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_506" id="Footnote_20_506"></a><a href="#FNanchor_20_506"><span class="label">[20]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxi</span>, 40. J'ai expliqué ailleurs te sens du mot έβραϊστί.
-<i>Hist. des lang. sémit.</i>, II, <span class="smcap">i</span>, 5; III, <span class="smcap">i</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_507" id="Footnote_21_507"></a><a href="#FNanchor_21_507"><span class="label">[21]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxvi</span>, 14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_508" id="Footnote_22_508"></a><a href="#FNanchor_22_508"><span class="label">[22]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 33. Cf. Meinecke, <i>Menandri fragm.</i>, p. 75.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_509" id="Footnote_23_509"></a><a href="#FNanchor_23_509"><span class="label">[23]</span></a> Tit., <span class="smcap">i</span>, 12; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xvii</span>, 28. L'authenticité de l'épître a Tite
-est très-douteuse. Quant au discours rapporté au chapitre <span class="smcap">xvii</span> des
-<i>Actes</i>, il est l'ouvrage de l'auteur des <i>Actes</i> bien plus que de
-saint Paul.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_510" id="Footnote_24_510"></a><a href="#FNanchor_24_510"><span class="label">[24]</span></a> Le vers cité d'Aratus (<i>Phœnom.</i>, 5) se retrouve, en effet,
-dans Cléanthe (<i>Hymne à Jupiter</i>, 5}. Tous deux l'empruntaient
-sans doute à quelque hymne religieux anonyme.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_511" id="Footnote_25_511"></a><a href="#FNanchor_25_511"><span class="label">[25]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_512" id="Footnote_26_512"></a><a href="#FNanchor_26_512"><span class="label">[26]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xvii</span>, 22 et suiv., en tenant compte de la note 23, ci-dessus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_513" id="Footnote_27_513"></a><a href="#FNanchor_27_513"><span class="label">[27]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 72.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_514" id="Footnote_28_514"></a><a href="#FNanchor_28_514"><span class="label">[28]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xviii</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_515" id="Footnote_29_515"></a><a href="#FNanchor_29_515"><span class="label">[29]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xviii</span>, 3; I Cor., <span class="smcap">iv</span>, 12; I Thess., <span class="smcap">ii</span>, 9; II Thess., <span class="smcap">iii</span>, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_516" id="Footnote_30_516"></a><a href="#FNanchor_30_516"><span class="label">[30]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxiii</span>, 16.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_517" id="Footnote_31_517"></a><a href="#FNanchor_31_517"><span class="label">[31]</span></a> II Cor., <span class="smcap">viii</span>, 18, 22; <span class="smcap">xii</span>, 18.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_518" id="Footnote_32_518"></a><a href="#FNanchor_32_518"><span class="label">[32]</span></a> Rom., <span class="smcap">xvi</span>, 7, 11, 21. Sur le sens de συγγενής en ces passages,
-voir ci-dessus, p. <a href="#Page_108">108</a>, note 27.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_519" id="Footnote_33_519"></a><a href="#FNanchor_33_519"><span class="label">[33]</span></a> Voir surtout l'épître à Philémon.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_520" id="Footnote_34_520"></a><a href="#FNanchor_34_520"><span class="label">[34]</span></a> Gal., <span class="smcap">v</span>, 12; Phil., <span class="smcap">iii</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_521" id="Footnote_35_521"></a><a href="#FNanchor_35_521"><span class="label">[35]</span></a> II Cor., <span class="smcap">x</span>, 10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_522" id="Footnote_36_522"></a><a href="#FNanchor_36_522"><span class="label">[36]</span></a> <i>Acta Pauli et Theclæ</i>, 3, dans Tischendorf, <i>Acta Apost.
-apocr.</i> (Leipzig 1851). p. 41 et les notes (texte ancien, lors même
-qu'il ne serait pas l'original dont parle Tertullien); le <i>Philopatris</i>,
-12 (ouvrage composé vers l'an 363); Malala, <i>Chronogr.</i>, p. 257,
-édit. Bonn; Nicéphore, <i>Hist. eccl.</i>, II, 37. Tous ces passages, surtout
-celui du <i>Philopatris</i>, supposent d'assez anciens portraits. Ce
-qui leur donne de l'autorité, c'est que Malala, Nicéphore et même
-l'auteur des <i>Actes de sainte Thècle</i> veulent, malgré tout cela,
-faire de Paul un bel homme.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_523" id="Footnote_37_523"></a><a href="#FNanchor_37_523"><span class="label">[37]</span></a> I Cor., <span class="smcap">ii</span>, 1 et suiv.; II Cor., <span class="smcap">x</span>, 1&ndash;2, 10; <span class="smcap">xi</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_524" id="Footnote_38_524"></a><a href="#FNanchor_38_524"><span class="label">[38]</span></a> I Cor., <span class="smcap">ii</span>, 3; II Cor., <span class="smcap">x</span>, 10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_525" id="Footnote_39_525"></a><a href="#FNanchor_39_525"><span class="label">[39]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xi</span>, 30; <span class="smcap">xii</span>, 5, 9, 10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_526" id="Footnote_40_526"></a><a href="#FNanchor_40_526"><span class="label">[40]</span></a> I Cor., <span class="smcap">ii</span>, 3; II Cor., <span class="smcap">i</span>, 8&ndash;9; <span class="smcap">x</span>, 10; <span class="smcap">xi</span>, 30; <span class="smcap">xii</span>, 5, 9&ndash;10;
-Gal., <span class="smcap">iv</span>, 13&ndash;14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_527" id="Footnote_41_527"></a><a href="#FNanchor_41_527"><span class="label">[41]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 7&ndash;10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_528" id="Footnote_42_528"></a><a href="#FNanchor_42_528"><span class="label">[42]</span></a> I Cor., <span class="smcap">vii</span>, 7&ndash;8 et le contexte.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_529" id="Footnote_43_529"></a><a href="#FNanchor_43_529"><span class="label">[43]</span></a> I Cor., <span class="smcap">vii</span>, 7&ndash;8; <span class="smcap">ix</span>, 5. Ce second passage est loin d'être
-démonstratif. Phil., <span class="smcap">iv</span>, 3, ferait supposer le contraire. Comp. Clément
-d'Alexandrie, <i>Strom.</i>, III, 6, et Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 30.
-Le passage I Cor., <span class="smcap">vii</span>, 7&ndash;8, a seul ici du poids.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_530" id="Footnote_44_530"></a><a href="#FNanchor_44_530"><span class="label">[44]</span></a> I Cor., <span class="smcap">vii</span>, 7&ndash;9.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_531" id="Footnote_45_531"></a><a href="#FNanchor_45_531"><span class="label">[45]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 3; <span class="smcap">xxvi</span>, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_532" id="Footnote_46_532"></a><a href="#FNanchor_46_532"><span class="label">[46]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 3. Paul ne parle pas de ce maître à certains endroits
-de ses épîtres où il eût été naturel de le nommer (Phil., <span class="smcap">iii</span>,
-5). Il n'est pas impossible que l'auteur des <i>Actes</i> ait mis d'office
-son héros en rapport avec le plus célèbre docteur de Jérusalem
-dont il savait le nom. Il y a contradiction absolue entre les principes
-de Gamaliel (<i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 34 et suiv.) et la conduite de Paul
-avant sa conversion.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_533" id="Footnote_47_533"></a><a href="#FNanchor_47_533"><span class="label">[47]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 220&ndash;221.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_534" id="Footnote_48_534"></a><a href="#FNanchor_48_534"><span class="label">[48]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 13&ndash;14; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 3; <span class="smcap">xxvi</span>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_535" id="Footnote_49_535"></a><a href="#FNanchor_49_535"><span class="label">[49]</span></a> II Cor., <span class="smcap">v</span>, 16, ne l'implique nullement. Les passages <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>,
-3; <span class="smcap">xxvi</span>, 4, portent à croire que Paul s'est trouvé à Jérusalem en
-même temps que Jésus. Mais ce n'est pas une raison pour qu'ils
-se soient vus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_536" id="Footnote_50_536"></a><a href="#FNanchor_50_536"><span class="label">[50]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 4, 19; <span class="smcap">xxvi</span>, 10&ndash;11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_51_537" id="Footnote_51_537"></a><a href="#FNanchor_51_537"><span class="label">[51]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xxvi</span>, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_52_538" id="Footnote_52_538"></a><a href="#FNanchor_52_538"><span class="label">[52]</span></a> Grand prêtre de 37 à 42. Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">v</span>, 3; XIX,
-<span class="smcap">vi</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_53_539" id="Footnote_53_539"></a><a href="#FNanchor_53_539"><span class="label">[53]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 1&ndash;2, 14; <span class="smcap">xxii</span>, 5; <span class="smcap">xxvi</span>, 12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_54_540" id="Footnote_54_540"></a><a href="#FNanchor_54_540"><span class="label">[54]</span></a> Voir <i>Revue numismatique</i>, nouv. série, t. III (1858), p. 296
-et suiv., 362 et suiv.; <i>Revue archéol.</i> avril 1864, p. 284 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_55_541" id="Footnote_55_541"></a><a href="#FNanchor_55_541"><span class="label">[55]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xx</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_56_542" id="Footnote_56_542"></a><a href="#FNanchor_56_542"><span class="label">[56]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xi</span>, 32. La série des monnaies romaines de Damas
-offre, en effet, une lacune pour les règnes de Caligula et de Claude.
-Eckhel, <i>Doctrina num. vet.</i>, pars 1<sup>a</sup>, vol. III, p. 330. La monnaie
-damasquine au type d'«Arétas philhellène» (<i>ibid.</i>) semble être
-de notre Hâreth [communication de M. Waddington].</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_57_543" id="Footnote_57_543"></a><a href="#FNanchor_57_543"><span class="label">[57]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">v</span>, 1, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_58_544" id="Footnote_58_544"></a><a href="#FNanchor_58_544"><span class="label">[58]</span></a> Comp. <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 3; <span class="smcap">xxiv</span>, 27; <span class="smcap">xxv</span>, 9.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_59_545" id="Footnote_59_545"></a><a href="#FNanchor_59_545"><span class="label">[59]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 34 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_60_546" id="Footnote_60_546"></a><a href="#FNanchor_60_546"><span class="label">[60]</span></a> Voir un trait analogue dans la conversion d'Omar. Ibn-Hischam,
-<i>Sirat errasoul</i>, p. 226 (édition Wüstenfeld).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_61_547" id="Footnote_61_547"></a><a href="#FNanchor_61_547"><span class="label">[61]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 3; <span class="smcap">xxii</span>, 6; <span class="smcap">xxvi</span>, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_62_548" id="Footnote_62_548"></a><a href="#FNanchor_62_548"><span class="label">[62]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 4, 8; <span class="smcap">xxii</span>, 7, 11; <span class="smcap">xxvi</span>, 14, 16.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_63_549" id="Footnote_63_549"></a><a href="#FNanchor_63_549"><span class="label">[63]</span></a> C'est là que la tradition du moyen âge fixait le lieu du miracle.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_64_550" id="Footnote_64_550"></a><a href="#FNanchor_64_550"><span class="label">[64]</span></a> Cela résulte de <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 3, 8; <span class="smcap">xxii</span>, 6, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_65_551" id="Footnote_65_551"></a><a href="#FNanchor_65_551"><span class="label">[65]</span></a> <i>Nahr el-Awadj</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_66_552" id="Footnote_66_552"></a><a href="#FNanchor_66_552"><span class="label">[66]</span></a> <i>Tuleil</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_67_553" id="Footnote_67_553"></a><a href="#FNanchor_67_553"><span class="label">[67]</span></a> La plaine est, en effet, à plus de dix-sept cents mètres au-dessus
-du niveau de la mer.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_68_554" id="Footnote_68_554"></a><a href="#FNanchor_68_554"><span class="label">[68]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxvi</span>, 14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_69_555" id="Footnote_69_555"></a><a href="#FNanchor_69_555"><span class="label">[69]</span></a> De Jérusalem à Damas, il y a huit fortes journées.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_70_556" id="Footnote_70_556"></a><a href="#FNanchor_70_556"><span class="label">[70]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 8, 9, 18; <span class="smcap">xxii</span>, 11, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_71_557" id="Footnote_71_557"></a><a href="#FNanchor_71_557"><span class="label">[71]</span></a> Voir ci-dessus, p. 171, et II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 1 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_72_558" id="Footnote_72_558"></a><a href="#FNanchor_72_558"><span class="label">[72]</span></a> J'ai éprouvé un accès de ce genre à Byblos; avec d'autres
-principes, j'aurais certainement pris les hallucinations que j'eus
-alors pour des visions.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_73_559" id="Footnote_73_559"></a><a href="#FNanchor_73_559"><span class="label">[73]</span></a> Nous possédons trois récits de cet épisode capital: <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>,
-1 et suiv.; <span class="smcap">xxii</span>, 5 et suiv.; <span class="smcap">xxvi</span>, 12 et suiv. Les différences qu'on
-remarque entre ces passages prouvent que l'Apôtre lui-même variait
-dans les récits qu'il faisait de sa conversion. Le récit <i>Actes</i>,
-<span class="smcap">ix</span>, lui-même, n'est pas homogène, comme nous le montrerons
-bientôt. Comparez Gal., 1, 15&ndash;17; I Cor., <span class="smcap">ix</span>, 1; <span class="smcap">xv</span>, 8; <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 27.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_74_560" id="Footnote_74_560"></a><a href="#FNanchor_74_560"><span class="label">[74]</span></a> Chez les Mormons et dans les «réveils» américains, presque
-toutes les conversions sont aussi amenées par une grande tension
-de l'âme, produisant des hallucinations.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_75_561" id="Footnote_75_561"></a><a href="#FNanchor_75_561"><span class="label">[75]</span></a> La circonstance que les compagnons de Paul voient et entendent
-comme lui peut fort bien être légendaire, d'autant plus
-que les récits sont, sur ce point, en contradiction expresse.
-Comp. <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 7; <span class="smcap">xxii</span>, 9; <span class="smcap">xxvi</span>, 13. L'hypothèse d'une chute
-de cheval est repoussée par l'ensemble des récits. Quant à l'opinion
-qui rejette toute la narration des <i>Actes</i>, en se fondant sur
-ἐν ἐμοί, de Gal., <span class="smcap">i</span>, 16, elle est exagérée. Ἐν ἐμοί, dans ce passage,
-a le sens de «pour moi», «à mon sujet». Comp. Gal., <span class="smcap">i</span>, 24, Paul
-eut sûrement, à un moment précis, une vision qui détermina
-sa conversion.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_76_562" id="Footnote_76_562"></a><a href="#FNanchor_76_562"><span class="label">[76]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 3, 7; <span class="smcap">xxii</span>, 6, 9, 11; <span class="smcap">xxvi</span>, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_77_563" id="Footnote_77_563"></a><a href="#FNanchor_77_563"><span class="label">[77]</span></a> C'est ce que j'éprouvai dans mon accès de Byblos. Les souvenirs
-de la veille du jour où je tombai sans connaissance se sont
-totalement effacés de mon esprit.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_78_564" id="Footnote_78_564"></a><a href="#FNanchor_78_564"><span class="label">[78]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 1 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_79_565" id="Footnote_79_565"></a><a href="#FNanchor_79_565"><span class="label">[79]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 27; Gal., <span class="smcap">i</span>, 16; I Cor., <span class="smcap">ix</span>, 1; <span class="smcap">xv</span>, 8; Homélies
-pseudo-clémentines, <span class="smcap">xvii</span>, 13&ndash;19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_80_566" id="Footnote_80_566"></a><a href="#FNanchor_80_566"><span class="label">[80]</span></a> Comparez ce qui se passa pour Omar. <i>Sirat errasoul</i>, p. 226
-et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_81_567" id="Footnote_81_567"></a><a href="#FNanchor_81_567"><span class="label">[81]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 8; <span class="smcap">xxii</span>, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_82_568" id="Footnote_82_568"></a><a href="#FNanchor_82_568"><span class="label">[82]</span></a> Son ancien nom arabe était <i>Tarik el-Adhwa</i>. On l'appelle
-aujourd'hui <i>Tarik el-Mustekim</i>, qui répond à Ῥύμη ἐυθεῖα. La porte
-Orientale (<i>Bâb Scharki</i>) et quelques vestiges des colonnades subsistent
-encore. Voir les textes arabes donnés par Wüstenfeld
-dans la <i>Zeitschrift für vergleichende Erdkunde</i> de Lüdde,
-année 1842, p. 168; Porter, <i>Syria and Palestine</i>, p. 477; Wilson,
-<i>The Lands of the Bible</i>, II, 345, 351&ndash;52.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_83_569" id="Footnote_83_569"></a><a href="#FNanchor_83_569"><span class="label">[83]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_84_570" id="Footnote_84_570"></a><a href="#FNanchor_84_570"><span class="label">[84]</span></a> Le récit du chapitre <span class="smcap">ix</span> des <i>Actes</i> semble ici composé de
-doux textes entremêlés; l'un, plus original, comprenant les versets
-9, 12, 18; l'autre, plus développé, plus dialogué, plus
-légendaire, comprenant les versets 9, 10, 11, 13, 14, 15, 16, 17,
-18. Le v. 12, en effet, ne se rattache ni à ce qui précède, ni à ce
-qui suit. Le récit <span class="smcap">xxii</span>, 12&ndash;16, est plus conforme au second des
-textes susmentionnés qu'au premier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_85_571" id="Footnote_85_571"></a><a href="#FNanchor_85_571"><span class="label">[85]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 12. Il faut lire ἄνδρα ἐν ὁράματι, comme porte le manuscrit
-B du Vatican. Comp. verset 10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_86_572" id="Footnote_86_572"></a><a href="#FNanchor_86_572"><span class="label">[86]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 18; comp. <i>Tobie</i>, <span class="smcap">ii</span>, 9; <span class="smcap">vi</span>, 10; <span class="smcap">xi</span>, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_87_573" id="Footnote_87_573"></a><a href="#FNanchor_87_573"><span class="label">[87]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 18; <span class="smcap">xxii</span>, 16.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_88_574" id="Footnote_88_574"></a><a href="#FNanchor_88_574"><span class="label">[88]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 1, 8&ndash;9, 11 et suiv.; I Cor., <span class="smcap">ix</span>, 1; <span class="smcap">xi</span>, 23; <span class="smcap">xv</span>, 8, 9;
-Col., <span class="smcap">i</span>, 25; Ephes., <span class="smcap">i</span>, 19; <span class="smcap">iii</span>, 3, 7, 8; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xx</span>, 24; <span class="smcap">xxii</span>, 14&ndash;15,
-21; <span class="smcap">xxvi</span>, 16; Homiliæ pseudo-clem., <span class="smcap">xviii</span>, 13&ndash;19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_89_575" id="Footnote_89_575"></a><a href="#FNanchor_89_575"><span class="label">[89]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 17.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_90_576" id="Footnote_90_576"></a><a href="#FNanchor_90_576"><span class="label">[90]</span></a> Ἀραβία est «la province d'Arabie», ayant pour partie principale
-l'Auranitide (Hauran).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_91_577" id="Footnote_91_577"></a><a href="#FNanchor_91_577"><span class="label">[91]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 17 et suiv.; <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 19 et suiv.; <span class="smcap">xxvi</span>, 20. L'auteur
-des <i>Actes</i> croit que ce premier séjour à Damas fut court et que
-Paul, peu après sa conversion, vint à Jérusalem et y prêcha.
-(Comp. <span class="smcap">xxii</span>, 17.) Mais le passage de l'épître aux Galates est
-péremptoire.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_92_578" id="Footnote_92_578"></a><a href="#FNanchor_92_578"><span class="label">[92]</span></a> Voir les inscriptions découvertes par MM. Waddington et
-de Vogüe (<i>Revue archéol</i>., avril 1864, p. 284 et suiv.; <i>Comptes
-rendus de l'Acad. des Inscr. et B.-L.</i>, 1865, p. 106&ndash;108), Comparez
-ci-dessus, p. 174&ndash;175.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_93_579" id="Footnote_93_579"></a><a href="#FNanchor_93_579"><span class="label">[93]</span></a> Dion Cassius, LIX, 12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_94_580" id="Footnote_94_580"></a><a href="#FNanchor_94_580"><span class="label">[94]</span></a> J'ai développé ceci dans <i>Bulletin archéologique</i> de MM. de
-Longpérier et de Witte, septembre 1856.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_95_581" id="Footnote_95_581"></a><a href="#FNanchor_95_581"><span class="label">[95]</span></a> Le lien du verset Gal., <span class="smcap">i</span>, 16 avec les suivants prouve que
-Paul prêcha immédiatement après sa conversion.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_96_582" id="Footnote_96_582"></a><a href="#FNanchor_96_582"><span class="label">[96]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, I, <span class="smcap">ii</span>, 25; II, <span class="smcap">xx</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_97_583" id="Footnote_97_583"></a><a href="#FNanchor_97_583"><span class="label">[97]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 20&ndash;22.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_98_584" id="Footnote_98_584"></a><a href="#FNanchor_98_584"><span class="label">[98]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 16. C'est le sens de οὐ προσανεθέμην σαρκὶ καὶ αἵματι.
-Comp. Matth., <span class="smcap">xvi</span>, 17.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">PAIX ET DÉVELOPPEMENTS INTÉRIEURS DE L'ÉGLISE
-DE JUDÉE.</span></h2>
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 38]</span>
-De l'an 38 à l'an 44, aucune persécution ne paraît
-s'être appesantie sur l'Église<a name="FNanchor_1_585" id="FNanchor_1_585"></a><a href="#Footnote_1_585" class="fnanchor">[1]</a>. Les fidèles s'imposèrent
-sans doute des précautions qu'ils négligeaient
-avant la mort d'Étienne, et évitèrent de parler en
-public. Peut-être aussi les disgrâces des Juifs qui,
-durant toute la seconde partie du règne de Caligula,
-furent, en lutte avec ce prince, contribuèrent-elles à
-favoriser la secte naissante. Les Juifs, en effet, étaient
-d'autant plus persécuteurs qu'ils étaient en meilleure
-intelligence avec les Romains. Pour acheter ou récompenser
-leur tranquillité, ceux-ci étaient portés à
-augmenter leurs privilèges, et, en particulier, celui
-<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>auquel ils tenaient le plus, le droit de tuer les personnes
-qu'ils regardaient comme infidèles à la Loi<a name="FNanchor_2_586" id="FNanchor_2_586"></a><a href="#Footnote_2_586" class="fnanchor">[2]</a>.
-Or, les années où nous sommes arrivés comptèrent
-entre les plus orageuses de l'histoire, toujours si troublée,
-de ce peuple singulier.</p>
-
-<p>L'antipathie que les Juifs, par leur supériorité
-morale, leurs coutumes bizarres, et aussi par leur
-dureté, excitaient chez les populations au milieu desquelles
-ils vivaient, était arrivée à son comble, surtout
-à Alexandrie<a name="FNanchor_3_587" id="FNanchor_3_587"></a><a href="#Footnote_3_587" class="fnanchor">[3]</a>. Ces haines accumulées profitèrent,
-pour se satisfaire, du passage à l'empire d'un
-des fous les plus dangereux qui aient régné. Caligula,
-au moins depuis la maladie qui acheva de déranger
-ses facultés mentales (octobre 37), donnait
-l'affreux spectacle d'un écervelé gouvernant le monde
-avec les pouvoirs les plus énormes que jamais
-homme eût tenus dans sa main. La loi désastreuse du
-césarisme rendait possibles de telles horreurs, et
-faisait qu'elles étaient sans remède. Cela dura trois
-ans et trois mois. On a honte de raconter en une
-histoire sérieuse ce qui va suivre. Avant d'entrer
-dans le récit de ces saturnales, il faut dire avec Suétone:
-<i>Reliqua ut de monstro narranda sunt</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span>Le plus inoffensif passe-temps de cet insensé était
-le souci de sa propre divinité<a name="FNanchor_4_588" id="FNanchor_4_588"></a><a href="#Footnote_4_588" class="fnanchor">[4]</a>. Il y mettait une
-espèce d'ironie amère, un mélange de sérieux et de
-comique (car le monstre ne manquait pas d'esprit),
-une sorte de dérision profonde du genre humain.
-Les ennemis des Juifs virent quel parti on pouvait
-tirer de cette manie. L'abaissement religieux du
-monde était tel, qu'il ne s'éleva pas une protestation
-contre les sacrilèges du césar; chaque culte s'empressa
-de lui décerner les titres et les honneurs qu'il
-réservait à ses dieux. C'est la gloire éternelle des
-Juifs d'avoir élevé, au milieu de cette ignoble idolâtrie,
-le cri de la conscience indignée. Le principe
-d'intolérance qui était en eux, et qui les entraînait à
-tant d'actes cruels, paraissait ici par son beau côté.
-Affirmant seuls que leur religion était la religion
-absolue, ils ne plièrent pas devant l'odieux caprice
-du tyran. Ce fut pour eux l'origine de tracasseries
-sans fin. Il suffisait qu'il y eût dans une ville un
-homme mécontent de la synagogue, méchant, ou
-simplement espiègle, pour amener d'affreuses conséquences.
-Un jour, c'était un autel à Caligula qu'on
-trouvait érigé à l'endroit où les Juifs le pouvaient le
-<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>moins souffrir<a name="FNanchor_5_589" id="FNanchor_5_589"></a><a href="#Footnote_5_589" class="fnanchor">[5]</a>. Un autre jour, c'était une troupe de
-gamins, criant au scandale, parce que les Juifs seuls
-refusaient de placer la statue de l'empereur dans leurs
-lieux de prière; on courait alors aux synagogues et
-aux oratoires; on y installait le buste de Caligula<a name="FNanchor_6_590" id="FNanchor_6_590"></a><a href="#Footnote_6_590" class="fnanchor">[6]</a>;
-on mettait les malheureux dans l'alternative ou de
-renoncer à leur religion, ou de commettre un crime
-de lèse-majesté. Il s'ensuivait d'affreuses vexations.</p>
-
-<p>De telles plaisanteries s'étaient déjà plusieurs fois
-renouvelées, quand on suggéra à l'empereur une
-idée plus diabolique encore; ce fut de placer son
-colosse en or dans le sanctuaire du temple de Jérusalem,
-et de faire dédier le temple lui-même à sa
-divinité<a name="FNanchor_7_591" id="FNanchor_7_591"></a><a href="#Footnote_7_591" class="fnanchor">[7]</a>. Cette odieuse intrigue faillit hâter de trente
-ans la révolte et la ruine de la nation juive. La modération
-du légat impérial, Publius Pétronius, et l'intervention
-du roi Hérode Agrippa, favori de Caligula,
-prévinrent la catastrophe. Mais, jusqu'au moment
-où l'épée de Chæréa délivra la terre du tyran le
-plus exécrable qu'elle eût encore supporté, les Juifs
-vécurent partout dans la terreur. Philon nous a conservé
-<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>le détail de la scène inouïe qui se passa quand
-la députation dont il était le chef fut admise à voir
-l'empereur<a name="FNanchor_8_592" id="FNanchor_8_592"></a><a href="#Footnote_8_592" class="fnanchor">[8]</a>. Caligula les reçut pendant qu'il visitait
-les villas de Mécène et de Lamia, près de la mer, aux
-environs de Pouzzoles. Il était ce jour-là en veine
-de gaieté. Hélicon, son railleur de prédilection,
-lui avait conté toute sorte de bouffonneries sur les
-Juifs. «Ah! c'est donc vous, leur dit-il avec un rire
-amer et en montrant les dents, qui seuls ne voulez pas
-me reconnaître pour dieu, et qui préférez en adorer un
-que vous ne sauriez seulement nommer?» Il accompagna
-ces paroles d'un épouvantable blasphème.
-Les Juifs tremblaient; leurs adversaires alexandrins
-prirent les premiers la parole: «Vous détesteriez,
-seigneur, encore bien davantage ces gens et toute
-leur nation, si vous saviez l'aversion qu'ils ont pour
-vous; car ils ont été les seuls qui n'aient point sacrifié
-pour votre santé, lorsque tous les peuples le faisaient.»
-A ces mots, les Juifs s'écrièrent que c'était
-là une calomnie, et qu'ils avaient offert trois fois
-pour la prospérité de l'empereur les sacrifices les plus
-solennels qui fussent en leur religion. «Soit, dit Caligula
-avec un sérieux fort comique, vous avez sacrifié;
-c'est bien; mais ce n'est pas à moi que vous avez sacrifié.
-<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>Quel avantage en retiré-je?» Là-dessus, leur
-tournant le dos, il se mit à parcourir les appartements,
-donnant des ordres pour les réparations, montant
-et descendant sans cesse. Les malheureux députés
-(entre lesquels Philon, âgé de quatre-vingts ans,
-l'homme peut-être le plus vénérable du temps, depuis
-que Jésus n'était plus) le suivaient en haut, en bas,
-essoufflés, tremblants, bafoués par l'assistance. Caligula,
-se retournant tout à coup: «A propos, leur
-dit-il, pourquoi donc ne mangez-vous pas de porc?»
-Les flatteurs éclatèrent de rire; des officiers, d'un
-ton sévère, les avertirent qu'on manquait à la majesté
-de l'empereur par des rires immodérés. Les
-Juifs balbutièrent; un d'eux dit assez gauchement:
-«Mais il y a des personnes qui ne mangent pas
-d'agneau.&mdash;- Ah! pour ceux-là, dit l'empereur, ils
-ont bien raison; c'est une viande qui n'a pas de
-goût.» Il feignit ensuite de s'enquérir de leur affaire;
-puis, la harangue à peine commencée, il les quitte
-et va donner des ordres pour la décoration d'une salle
-qu'il voulait garnir de pierre spéculaire. Il revient, affectant
-un air modéré, demande aux envoyés s'ils
-ont quelque chose à ajouter, et, comme ceux-ci reprennent
-le discours interrompu, il leur tourne le dos
-pour aller voir une autre salle qu'il faisait orner de
-peintures. Ce jeu de tigre, badinant avec sa proie,
-<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span>dura des heures. Les Juifs s'attendaient à la mort.
-Mais, au dernier moment, les griffes de la bête rentrèrent.
-«Allons! dit Caligula en repassant, décidément
-ces gens-ci ne sont pas aussi coupables qu'ils
-sont à plaindre de ne pas croire à ma divinité.»
-Voilà comment les questions les plus graves pouvaient
-être traitées sous l'horrible régime que la bassesse du
-monde avait créé, qu'une soldatesque et une populace
-également viles chérissaient, que la lâcheté de
-presque tous maintenait.</p>
-
-<p><span class="sidenote">[An 39]</span>
-On comprend que cette situation si tendue ait
-enlevé aux Juifs, du temps de Marullus, beaucoup de
-cette audace qui les faisait parler si fièrement à
-Pilate. Déjà presque détachés du temple, les chrétiens
-devaient être bien moins effrayés que les Juifs
-des projets sacrilèges de Caligula. Ils étaient, d'ailleurs,
-trop peu nombreux pour que l'on connût à
-Rome leur existence. L'orage du temps de Caligula,
-comme celui qui aboutit à la prise de Jérusalem
-par Titus, passa sur leur tête, et à plusieurs
-égards les servit. Tout ce qui affaiblissait l'indépendance
-juive leur était favorable, puisque c'était autant
-d'enlevé au pouvoir d'une orthodoxie soupçonneuse,
-appuyant ses prétentions par de sévères pénalités.</p>
-
-<p>Cette période de paix fut féconde en développements
-intérieurs. L'Église naissante se divisait en
-<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>trois provinces: Judée, Samarie, Galilée<a name="FNanchor_9_593" id="FNanchor_9_593"></a><a href="#Footnote_9_593" class="fnanchor">[9]</a>, à laquelle
-sans doute se rattachait Damas. Jérusalem avait
-sa primauté absolument incontestée. L'Église de
-cette ville, qui avait été dispersée après la mort
-d'Étienne, se reconstitua vite. Les apôtres n'avaient
-jamais quitté la ville. Les frères du Seigneur continuaient
-d'y résider et de jouir d'une grande autorité<a name="FNanchor_10_594" id="FNanchor_10_594"></a><a href="#Footnote_10_594" class="fnanchor">[10]</a>.
-Il ne semble pas que cette nouvelle Église de Jérusalem
-ait été organisée d'une manière aussi rigoureuse
-que la première; la communauté des biens n'y fut
-pas strictement rétablie. Seulement, on fonda une
-grande caisse des pauvres, où devaient être versées
-les aumônes que les Églises particulières envoyaient
-à l'Église mère, origine et source permanente
-de leur foi<a name="FNanchor_11_595" id="FNanchor_11_595"></a><a href="#Footnote_11_595" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
-
-<p>Pierre faisait de fréquents voyages apostoliques
-dans les environs de Jérusalem<a name="FNanchor_12_596" id="FNanchor_12_596"></a><a href="#Footnote_12_596" class="fnanchor">[12]</a>. Il jouissait toujours
-d'une grande réputation de thaumaturge. A Lydda<a name="FNanchor_13_597" id="FNanchor_13_597"></a><a href="#Footnote_13_597" class="fnanchor">[13]</a>,
-en particulier, il passa pour avoir guéri un paralytique
-nommé Énée, miracle qui, dit-on, amena de
-nombreuses conversions dans la plaine de Saron<a name="FNanchor_14_598" id="FNanchor_14_598"></a><a href="#Footnote_14_598" class="fnanchor">[14]</a>.
-<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span>De Lydda, il se rendit à Joppé<a name="FNanchor_15_599" id="FNanchor_15_599"></a><a href="#Footnote_15_599" class="fnanchor">[15]</a>, ville qui paraît avoir
-été un centre pour le christianisme. Des villes d'ouvriers,
-de marins, de pauvres gens, où les Juifs orthodoxes
-ne dominaient pas<a name="FNanchor_16_600" id="FNanchor_16_600"></a><a href="#Footnote_16_600" class="fnanchor">[16]</a>, étaient celles où la
-secte trouvait les meilleures dispositions. Pierre fit
-un long séjour à Joppé, chez un tanneur nommé
-Simon, qui demeurait près de la mer<a name="FNanchor_17_601" id="FNanchor_17_601"></a><a href="#Footnote_17_601" class="fnanchor">[17]</a>. L'industrie
-du cuir était un métier presque impur; on ne
-devait pas fréquenter ceux qui l'exerçaient, si bien
-que les corroyeurs étaient réduits à demeurer dans
-des quartiers à part<a name="FNanchor_18_602" id="FNanchor_18_602"></a><a href="#Footnote_18_602" class="fnanchor">[18]</a>. Pierre, en choisissant un tel
-hôte, donnait une marque de son indifférence pour
-les préjugés juifs, et travaillait à cet ennoblissement
-des petits métiers qui est, pour une bonne part, l'ouvrage
-de l'esprit chrétien.</p>
-
-<p><span class="sidenote">[An 40]</span>
-L'organisation des œuvres de charité surtout se
-poursuivait activement. L'Église de Joppé possédait
-une femme admirable nommée en araméen <i>Tabitha</i>
-(gazelle), et en grec <i>Dorcas</i><a name="FNanchor_19_603" id="FNanchor_19_603"></a><a href="#Footnote_19_603" class="fnanchor">[19]</a>, qui consacrait tous ses
-<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span>soins aux pauvres<a name="FNanchor_20_604" id="FNanchor_20_604"></a><a href="#Footnote_20_604" class="fnanchor">[20]</a>. Elle était riche, ce semble, et
-distribuait son bien en aumônes. Cette respectable
-dame avait formé une réunion de veuves pieuses,
-qui passaient avec elles leurs journées<a name="FNanchor_21_605" id="FNanchor_21_605"></a><a href="#Footnote_21_605" class="fnanchor">[21]</a> à tisser des
-habits pour les indigents. Comme le schisme du
-christianisme avec le judaïsme n'était pas encore
-consommé, il est probable que les Juifs bénéficiaient
-de ces actes de charité. «Les saints et les veuves<a name="FNanchor_22_606" id="FNanchor_22_606"></a><a href="#Footnote_22_606" class="fnanchor">[22]</a>»
-étaient ainsi de pieuses personnes, faisant du bien à
-tous, des espèces de bégards et de béguines, que
-les seuls rigoristes d'une orthodoxie pédantesque
-tenaient pour suspects, des <i>fraticelli</i> aimés du peuple,
-dévots, charitables, pleins de pitié.</p>
-
-<p>Le germe de ces associations de femmes, qui
-sont une des gloires du christianisme, exista de la
-sorte dans les premières Églises de Judée. A Jaffa
-commença la génération de ces femmes voilées,
-vêtues de lin, qui devaient continuer à travers
-les siècles la tradition des charitables secrets. Tabitha
-fut la mère d'une famille qui ne finira pas,
-tant qu'il y aura des misères à soulager et de bons
-instincts de femme à satisfaire. On raconta plus tard
-que Pierre l'avait ressuscitée. Hélas! la mort, tout
-<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span>insensée, toute révoltante qu'elle est en pareil cas,
-est inflexible. Quand l'âme la plus exquise s'est
-exhalée, l'arrêt demeure irrévocable; la femme la
-plus excellente ne répond pas plus que la femme vulgaire
-et frivole à l'invitation des voix amies qui la
-rappellent. Mais l'idée n'est pas assujettie aux conditions
-de la matière. La vertu et la bonté échappent
-aux prises de la mort. Tabitha n'avait pas besoin
-d'être ressuscitée. Pour quatre jours de plus à passer
-en cette triste vie, fallait-il la déranger de sa douce
-et immuable éternité? Laissez-la reposer en paix; le
-jour des justes viendra.</p>
-
-<p>Dans ces villes très-mêlées, le problème de l'admission
-des païens au baptême se posait avec beaucoup
-d'urgence. Pierre en était fortement préoccupé. Un
-jour qu'il priait à Joppé, sur la terrasse de la maison
-du tanneur, ayant devant lui cette mer qui allait
-bientôt porter la foi nouvelle à tout l'Empire, il eut
-une extase prophétique. Dans le demi-sommeil où il
-était plongé, il crut éprouver une sensation de faim,
-et demanda quelque chose. Or, pendant qu'on le lui
-préparait, il vit le ciel ouvert et une nappe nouée aux
-quatre coins en descendre. Ayant regardé à l'intérieur
-de la nappe, il y vit des animaux de toute
-espèce, et crut entendre une voix qui lui disait: «Tue
-et mange.» Et sur l'objection qu'il fit que plusieurs
-<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span>de ces animaux étaient impurs: «N'appelle pas
-impur ce que Dieu a purifié,» lui fut-il répondu.
-Cela, à ce qu'il paraît, se répéta par trois fois. Pierre
-fut persuadé que ces animaux représentaient symboliquement
-la masse des gentils, que Dieu lui-même
-venait de rendre aptes à la communion sainte du
-royaume de Dieu<a name="FNanchor_23_607" id="FNanchor_23_607"></a><a href="#Footnote_23_607" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
-
-<p>L'occasion se présenta bientôt d'appliquer ces
-principes. De Joppé, Pierre se rendit à Césarée. Là,
-il fut mis en rapport avec un centurion nommé Cornélius<a name="FNanchor_24_608" id="FNanchor_24_608"></a><a href="#Footnote_24_608" class="fnanchor">[24]</a>.
-La garnison de Césarée était formée, en partie
-du moins, par une de ces cohortes composées de
-volontaires italiens, qu'on appelait <i>Italicœ</i><a name="FNanchor_25_609" id="FNanchor_25_609"></a><a href="#Footnote_25_609" class="fnanchor">[25]</a>. Le nom
-complet de celle-ci a pu être <i>cohors prima Augusta
-Italica civium romanorum</i><a name="FNanchor_26_610" id="FNanchor_26_610"></a><a href="#Footnote_26_610" class="fnanchor">[26]</a>. Cornélius était centurion
-de cette cohorte, par conséquent Italien et citoyen
-romain. C'était un honnête homme, qui depuis longtemps
-se sentait de l'attrait pour le cul le monothéiste
-des Juifs. Il priait, faisait des aumônes, pratiquait
-en un mot les préceptes de religion naturelle que suppose
-le judaïsme; mais il n'était pas circoncis; ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>n'était pas un prosélyte à un degré quelconque;
-c'était un païen pieux, un Israélite de cœur, rien de
-plus<a name="FNanchor_27_611" id="FNanchor_27_611"></a><a href="#Footnote_27_611" class="fnanchor">[27]</a>. Toute sa maison et quelques soldats de sa
-centurie étaient, dit-on, dans les mêmes dispositions<a name="FNanchor_28_612" id="FNanchor_28_612"></a><a href="#Footnote_28_612" class="fnanchor">[28]</a>.
-Cornélius demanda à entrer dans l'Église nouvelle.
-Pierre, dont la nature était ouverte et bienveillante,
-le lui accorda, et le centurion fut baptisé<a name="FNanchor_29_613" id="FNanchor_29_613"></a><a href="#Footnote_29_613" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
-
-<p>Peut-être Pierre ne vit-il d'abord à cela aucune
-difficulté; mais, à son retour à Jérusalem, on lui en
-fit de grands reproches. Il avait violé ouvertement la
-Loi, il était entré chez des incirconcis et avait mangé
-avec eux. La question était capitale, en effet; il s'agissait
-de savoir si la Loi était abolie, s'il était permis
-de la violer par prosélytisme, si les gentils pouvaient
-être reçus de plain-pied dans l'Église. Pierre, pour
-se défendre, raconta sa vision de Joppé. Plus tard, le
-fait du centurion servit d'argument dans la grande
-question du baptême des incirconcis. Pour lui donner
-plus de force, on supposa que chaque phase de
-<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span>cette grande affaire avait été marquée par un ordre
-du Ciel. On raconta qu'à la suite de longues prières,
-Cornélius avait vu un ange qui lui avait ordonné
-d'aller quérir Pierre à Joppé; que la vision symbolique
-de Pierre eut lieu à l'heure même où arrivèrent
-les messagers de Cornélius; que d'ailleurs
-Dieu s'était chargé de légitimer tout ce qui avait
-été fait, puisque, l'Esprit-Saint étant descendu sur
-Cornélius et sur les gens de sa maison, ceux-ci
-avaient parlé les langues et psalmodié à la façon
-des autres fidèles. Était-il naturel de refuser le baptême
-à des personnes qui avaient reçu le Saint-Esprit?</p>
-
-<p>L'Église de Jérusalem était encore exclusivement
-composée de Juifs et de prosélytes. Le Saint-Esprit
-se répandant sur des incirconcis, antérieurement au
-baptême, parut un fait très-extraordinaire. Il est probable
-que dès lors existait un parti opposé en principe
-à l'admission des gentils, et que tout le monde
-n'accepta pas les explications de Pierre. L'auteur des
-<i>Actes</i><a name="FNanchor_30_614" id="FNanchor_30_614"></a><a href="#Footnote_30_614" class="fnanchor">[30]</a> veut que l'approbation ait été unanime. Mais,
-dans quelques années, nous verrons la question renaître
-avec bien plus de vivacité<a name="FNanchor_31_615" id="FNanchor_31_615"></a><a href="#Footnote_31_615" class="fnanchor">[31]</a>. On accepta peut-être
-le fait du bon centurion, comme celui de l'eunuque
-<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span>éthiopien, à titre de fait exceptionnel, justifié
-par une révélation et un ordre exprès de Dieu.
-L'affaire était loin d'être décidée. Ce fut la première
-controverse dans le sein de l'Église; le paradis de la
-paix intérieure avait duré six ou sept ans.</p>
-
-<p>Dès l'an 40 à peu près, la grande question d'où
-l'avenir du christianisme paraît ainsi avoir
-été posée. Pierre et Philippe, avec beaucoup de justesse,
-entrevirent la vraie solution et baptisèrent des
-païens. Sans doute, dans les deux récits que l'auteur
-des <i>Actes</i> nous donne à ce sujet, et qui sont en partie
-calqués l'un sur l'autre, il est difficile de méconnaître
-un système. L'auteur des <i>Actes</i> appartient à un parti
-de conciliation, favorable à l'introduction des païens
-dans l'Église, et qui ne veut pas avouer la violence
-des divisions que l'affaire a soulevées. On sent parfaitement
-qu'en écrivant les épisodes de l'eunuque,
-du centurion, et même de la conversion des Samaritains,
-cet auteur ne veut pas seulement raconter,
-qu'il cherche surtout des précédents à une opinion.
-Mais nous ne pouvons admettre, d'un autre côté,
-qu'il invente les faits qu'il raconte. Les conversions
-de l'eunuque de la candace et du centurion Cornélius
-sont probablement des faits réels, présentés et
-transformés selon les besoins de la thèse en vue
-de laquelle le livre des <i>Actes</i> a été composé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span><span class="sidenote">[An 41]</span>Celui qui devait, dix ou onze ans plus tard, donner
-à ce débat une portée si décisive, Paul, ne s'y mêlait
-pas encore. Il était dans le Hauran ou à Damas,
-prêchant, réfutant les Juifs, mettant au service de la
-foi nouvelle autant d'ardeur qu'il en avait montré
-pour la combattre. Le fanatisme, dont il avait été
-l'instrument, ne tarda pas à le poursuivre à son tour.
-Les Juifs résolurent de le perdre. Ils obtinrent de
-l'ethnarque qui gouvernait Damas au nom de Hâreth,
-un ordre de l'arrêter. Paul se cacha. On sut
-qu'il devait sortir de la ville; l'ethnarque, qui voulait
-plaire aux Juifs, plaça des escouades aux portes pour
-se saisir de sa personne; mais les frères le firent
-échapper de nuit en le descendant, au moyen d'un
-panier, par la fenêtre d'une maison qui surplombait
-le rempart<a name="FNanchor_32_616" id="FNanchor_32_616"></a><a href="#Footnote_32_616" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
-
-<p>Échappé à ce danger, Paul dirigea ses yeux vers
-Jérusalem. Il y avait trois ans<a name="FNanchor_33_617" id="FNanchor_33_617"></a><a href="#Footnote_33_617" class="fnanchor">[33]</a> qu'il était chrétien,
-et il n'avait pas encore vu les apôtres. Son caractère
-roide, peu liant, porté à s'isoler, lui avait d'abord fait
-tourner le dos en quelque sorte à la grande famille
-dans laquelle il venait d'entrer malgré lui, et préférer
-pour son premier apostolat un pays nouveau, où il
-ne devait trouver aucun collègue. Le désir de voir
-<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span>Pierre, cependant, s'était éveillé en lui<a name="FNanchor_34_618" id="FNanchor_34_618"></a><a href="#Footnote_34_618" class="fnanchor">[34]</a>. Il reconnaissait
-son autorité et le désignait, comme tout le
-monde, du nom de <i>Képha</i> «la pierre». Il se rendit
-donc à Jérusalem, faisant en sens contraire la route
-qu'il avait parcourue trois ans auparavant en des
-dispositions si différentes.</p>
-
-<p>Sa position à Jérusalem fut extrêmement fausse et
-embarrassée. On y avait bien entendu dire que le persécuteur
-était devenu le plus zélé des évangélistes et
-le premier défenseur de la foi qu'il avait voulu détruire<a name="FNanchor_35_619" id="FNanchor_35_619"></a><a href="#Footnote_35_619" class="fnanchor">[35]</a>.
-Mais il restait contre lui de grandes préventions.
-Plusieurs craignaient de sa part quelque horrible
-machination. On l'avait vu si enragé, si cruel,
-si ardent à pénétrer dans les maisons, à déchirer le
-secret des familles pour chercher des victimes, qu'on
-le croyait capable de jouer une odieuse comédie pour
-mieux perdre ceux qu'il haïssait<a name="FNanchor_36_620" id="FNanchor_36_620"></a><a href="#Footnote_36_620" class="fnanchor">[36]</a>. Il demeurait, ce
-semble, dans la maison de Pierre<a name="FNanchor_37_621" id="FNanchor_37_621"></a><a href="#Footnote_37_621" class="fnanchor">[37]</a>. Plusieurs des
-disciples restaient sourds à ses avances et se retiraient
-de lui<a name="FNanchor_38_622" id="FNanchor_38_622"></a><a href="#Footnote_38_622" class="fnanchor">[38]</a>. Un homme de cœur et de volonté,
-Barnabé, joua à ce moment un rôle décisif. En qualité
-<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span>de Chypriote et de nouveau converti, il comprenait
-mieux que les disciples galiléens la position de
-Paul. Il vint au-devant de lui, le prit en quelque
-sorte par la main, le présenta aux plus soupçonneux
-et se fit son garant<a name="FNanchor_39_623" id="FNanchor_39_623"></a><a href="#Footnote_39_623" class="fnanchor">[39]</a>. Par cet acte de sagesse et de
-pénétration, Barnabé mérita au plus haut degré du
-christianisme. Ce fut lui qui devina Paul; c'est à
-lui que l'Église doit le plus extraordinaire de ses
-fondateurs. L'amitié féconde de ces deux hommes
-apostoliques, amitié qui ne souffrit aucun nuage,
-malgré bien des dissentiments, amena plus tard leur
-association en vue de missions chez les gentils. Cette
-grande association date, en un sens, du premier séjour
-de Paul à Jérusalem. Parmi les causes de la foi du
-monde, il faut compter le généreux mouvement de
-Barnabé tendant la main à Paul suspect et délaissé,
-l'intuition profonde qui lui fit découvrir une âme
-d'apôtre sous cet air humilié, la franchise avec laquelle
-il rompit la glace et abattit les obstacles que
-les fâcheux antécédents du converti, peut-être aussi
-<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>certains traits de son caractère, avaient élevés entre
-lui et ses frères nouveaux.</p>
-
-<p>Paul, du reste, évita comme systématiquement
-de voir les apôtres. C'est lui-même qui le dit, et
-il prend la peine de l'affirmer avec serment; il ne
-vit que Pierre et Jacques, frère du Seigneur<a name="FNanchor_40_624" id="FNanchor_40_624"></a><a href="#Footnote_40_624" class="fnanchor">[40]</a>. Son
-séjour ne dura que deux semaines<a name="FNanchor_41_625" id="FNanchor_41_625"></a><a href="#Footnote_41_625" class="fnanchor">[41]</a>. Certes, il est possible
-qu'à l'époque où il écrivit l'épître aux Galates
-(vers 56), Paul se soit trouvé entraîné, par les besoins
-du moment, à fausser un peu la couleur de ses
-rapports avec les apôtres, à les présenter comme
-plus secs, plus impérieux, qu'ils ne le furent en réalité.
-Vers 56, il tenait essentiellement à prouver
-qu'il n'avait rien reçu de Jérusalem, qu'il n'était
-nullement le mandataire du conseil des Douze, établi
-dans cette ville. Son attitude, à Jérusalem, aurait été
-l'allure haute et altière d'un maître qui évite les rapports
-avec les autres maîtres, pour ne pas avoir
-l'air de se subordonner à eux, et non la mine humble
-<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span>et repentante d'un coupable honteux de son passé,
-comme le veut l'auteur des <i>Actes</i>. Nous ne pouvons
-croire que, dès l'an 41, Paul fût animé de cette espèce
-de soin jaloux de garder sa propre originalité
-qu'il montra plus tard. La rareté de ses entrevues avec
-les apôtres et la brièveté de son séjour à Jérusalem
-vinrent probablement de son embarras, devant des
-gens d'une autre nature que lui et pleins de préjugés
-à son égard, bien plutôt que d'une politique
-raffinée, qui lui aurait fait voir, quinze ans d'avance,
-les inconvénients qu'il pouvait y avoir à les
-fréquenter.</p>
-
-<p>En réalité, ce qui devait mettre une sorte de mur
-entre les apôtres et Paul, c'était surtout la différence
-de leur caractère et de leur éducation. Les apôtres
-étaient tous Galiléens; ils n'avaient pas été aux
-grandes écoles juives; ils avaient vu Jésus; ils se
-souvenaient de ses paroles; c'étaient de bonnes et
-pieuses natures, parfois un peu solennelles et naïves.
-Paul était un homme d'action, plein de feu, médiocrement
-mystique, enrôlé comme par une force supérieure
-dans une secte qui n'était nullement celle de
-sa première adoption. La révolte, la protestation,
-étaient ses sentiments habituels<a name="FNanchor_42_626" id="FNanchor_42_626"></a><a href="#Footnote_42_626" class="fnanchor">[42]</a>. Son instruction
-<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>juive était beaucoup plus forte que celle de tous ses
-nouveaux confrères. Mais, n'ayant pas entendu Jésus,
-n'ayant pas été institué par lui, il avait, selon les
-idées chrétiennes, une grande infériorité. Or, Paul
-n'était pas fait pour accepter une place secondaire.
-Son altière individualité exigeait un rôle à part. C'est
-probablement vers ce temps que naquit en lui l'idée
-bizarre qu'après tout il n'avait rien à envier à ceux
-qui avaient connu Jésus et avaient été choisis par
-lui, puisque lui aussi avait vu Jésus, avait reçu de
-Jésus une révélation directe et le mandat de son
-apostolat. Même ceux qui furent honorés d'une apparition
-personnelle du Christ ressuscité n'eurent rien
-de plus que lui. Pour avoir été la dernière, sa vision
-n'en avait pas été moins remarquable. Elle s'était
-produite dans des circonstances qui lui donnaient un
-cachet particulier d'importance et de distinction<a name="FNanchor_43_627" id="FNanchor_43_627"></a><a href="#Footnote_43_627" class="fnanchor">[43]</a>.
-Erreur capitale! L'écho de la voix de Jésus se retrouvait
-dans les discours du plus humble de ses disciples.
-Avec toute sa science juive, Paul ne pouvait suppléer
-à l'immense désavantage qui résultait pour lui de sa
-tardive initiation. Le Christ qu'il avait vu sur le
-chemin de Damas n'était pas, quoi qu'il dît, le Christ
-de Galilée; c'était le Christ de son imagination, de
-<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span>son sens propre. Quoiqu'il fut attentif à recueillir les
-paroles du maître<a name="FNanchor_44_628" id="FNanchor_44_628"></a><a href="#Footnote_44_628" class="fnanchor">[44]</a>, il est clair que ce n'était ici
-qu'un disciple de seconde main. Si Paul eût rencontré
-Jésus vivant, on peut douter qu'il se fût attaché
-à lui. Sa doctrine sera la sienne, non celle de Jésus;
-les révélations dont il est si fier sont le fruit de son
-cerveau.</p>
-
-<p>Ces idées, qu'il n'osait communiquer encore, lui
-rendaient le séjour de Jérusalem désagréable. Au bout
-de quinze jours, il prit congé de Pierre et partit. Il
-avait vu si peu de monde qu'il osait dire que personne
-dans les Églises de Judée ne connaissait son visage
-et ne savait quelque chose de lui autrement que par
-ouï-dire<a name="FNanchor_45_629" id="FNanchor_45_629"></a><a href="#Footnote_45_629" class="fnanchor">[45]</a>. Plus tard, il attribua ce brusque départ à
-une révélation. Il racontait qu'un jour, priant dans le
-temple, il eut une extase, qu'il vit Jésus en personne,
-et reçut de lui l'ordre de quitter au plus vite Jérusalem,
-«parce qu'on n'y était pas disposé à recevoir
-son témoignage». En échange de ces endurcis,
-Jésus lui aurait promis l'apostolat de nations lointaines
-et un auditoire plus docile à sa voix<a name="FNanchor_46_630" id="FNanchor_46_630"></a><a href="#Footnote_46_630" class="fnanchor">[46]</a>. Quant
-à ceux qui voulurent effacer les traces des nombreux
-<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>déchirements que l'entrée de ce disciple insoumis
-causa dans l'Église, ils prétendirent que Paul passa
-un assez long temps à Jérusalem, vivant avec les
-frères sur le pied de la plus complète liberté, mais
-que, s'étant mis à prêcher les Juifs hellénistes, il
-faillit être tué par eux, si bien que les frères durent
-veiller à sa sûreté et le faire conduire à Césarée<a name="FNanchor_47_631" id="FNanchor_47_631"></a><a href="#Footnote_47_631" class="fnanchor">[47]</a>.</p>
-
-<p>Il est probable, en effet, que, de Jérusalem, il se
-rendit à Césarée. Mais il y resta peu, et se mit à
-parcourir la Syrie, puis la Cilicie<a name="FNanchor_48_632" id="FNanchor_48_632"></a><a href="#Footnote_48_632" class="fnanchor">[48]</a>. Il prêchait sans
-doute déjà, mais pour son compte et sans accord
-avec personne. Tarse, sa patrie, fut son séjour habituel
-durant cette période de sa vie apostolique, qu'on
-peut évaluer à deux ans<a name="FNanchor_49_633" id="FNanchor_49_633"></a><a href="#Footnote_49_633" class="fnanchor">[49]</a>. Il est possible que les
-Églises de Cilicie lui aient dû leurs commencements<a name="FNanchor_50_634" id="FNanchor_50_634"></a><a href="#Footnote_50_634" class="fnanchor">[50]</a>.
-Cependant la vie de Paul n'était pas, dès cette époque,
-telle que nous la voyons plus tard. Il ne prenait
-pas le titre d'apôtre, lequel était alors strictement
-réservé aux Douze<a name="FNanchor_51_635" id="FNanchor_51_635"></a><a href="#Footnote_51_635" class="fnanchor">[51]</a>. Ce n'est qu'à partir de son association
-<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>avec Barnabé (an 45) qu'il entre dans
-cette carrière de pérégrinations sacrées et de prédications
-qui devaient faire de lui le type du missionnaire
-voyageur.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_585" id="Footnote_1_585"></a><a href="#FNanchor_1_585"><span class="label">[1]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 31.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_586" id="Footnote_2_586"></a><a href="#FNanchor_2_586"><span class="label">[2]</span></a> Voir l'aveu atrocement naïf de III Macch., <span class="smcap">vii</span>, 12&ndash;13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_587" id="Footnote_3_587"></a><a href="#FNanchor_3_587"><span class="label">[3]</span></a> Lire le III<sup>e</sup> livre (apocryphe) des Macchabées, tout entier,
-en le comparant à celui d'Esther.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_588" id="Footnote_4_588"></a><a href="#FNanchor_4_588"><span class="label">[4]</span></a> Suétone, <i>Caius</i>, 22, 52; Dion Cassius, LIX, 26&ndash;28; Philon,
-<i>Legatio ad Caium</i>, § 25, etc.; Josèphe, <i>Ant.</i>, XVIII; <span class="smcap">viii</span>; XIX, <span class="smcap">i</span>,
-1&ndash;2; <i>B. J.</i>, II, x.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_589" id="Footnote_5_589"></a><a href="#FNanchor_5_589"><span class="label">[5]</span></a> Philon, <i>Leg. ad Caium</i>, § 30.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_590" id="Footnote_6_590"></a><a href="#FNanchor_6_590"><span class="label">[6]</span></a> Philon, <i>In Flaccum</i>, § 7; <i>Leg. ad Caium</i>, § 18, 20, 26, 43.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_591" id="Footnote_7_591"></a><a href="#FNanchor_7_591"><span class="label">[7]</span></a> Philon, <i>Leg. ad Caium</i>, § 29; Josèphe, <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">viii</span>;
-<i>B. J.</i>, II, x; Tacite, <i>Ann.</i>, XII, 54; <i>Hist.</i>, V, 9, en complétant le
-premier passage par le second.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_592" id="Footnote_8_592"></a><a href="#FNanchor_8_592"><span class="label">[8]</span></a> Philon, <i>Leg. ad Caium</i>, § 27, 30, 44 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_593" id="Footnote_9_593"></a><a href="#FNanchor_9_593"><span class="label">[9]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 31.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_594" id="Footnote_10_594"></a><a href="#FNanchor_10_594"><span class="label">[10]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 18&ndash;19; <span class="smcap">ii</span>, 9.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_595" id="Footnote_11_595"></a><a href="#FNanchor_11_595"><span class="label">[11]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 29&ndash;30, et ci-dessus, p. 79.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_596" id="Footnote_12_596"></a><a href="#FNanchor_12_596"><span class="label">[12]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 32.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_597" id="Footnote_13_597"></a><a href="#FNanchor_13_597"><span class="label">[13]</span></a> Aujourd'hui Ludd.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_598" id="Footnote_14_598"></a><a href="#FNanchor_14_598"><span class="label">[14]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 32&ndash;35.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_599" id="Footnote_15_599"></a><a href="#FNanchor_15_599"><span class="label">[15]</span></a> Jaffa.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_600" id="Footnote_16_600"></a><a href="#FNanchor_16_600"><span class="label">[16]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIV, x, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_601" id="Footnote_17_601"></a><a href="#FNanchor_17_601"><span class="label">[17]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 43; x, 6, 17, 32.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_602" id="Footnote_18_602"></a><a href="#FNanchor_18_602"><span class="label">[18]</span></a> 4. Mischna, <i>Ketuboth</i>, <span class="smcap">vii</span>, 10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_603" id="Footnote_19_603"></a><a href="#FNanchor_19_603"><span class="label">[19]</span></a> Comp. Gruter, p. 891, 4; Reinesius, <i>Inscript.</i>, XIV, 61,
-Mommsen, <i>Inscr. regni Neap.</i>, 622, 2034, 3092, 4985; Pape,
-<i>Wört. der griech. Eigenn.</i>, à ce mot. Cf. Jos., <i>B. J.</i>, IV,
-<span class="smcap">iii</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_604" id="Footnote_20_604"></a><a href="#FNanchor_20_604"><span class="label">[20]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 36 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_605" id="Footnote_21_605"></a><a href="#FNanchor_21_605"><span class="label">[21]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 39. Le grec porte ὅσα ἐποίει μετ’ αὐτῶν οὖσα.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_606" id="Footnote_22_606"></a><a href="#FNanchor_22_606"><span class="label">[22]</span></a> <i>Ibid.</i>,<span class="smcap">ix</span>, 32, 41.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_607" id="Footnote_23_607"></a><a href="#FNanchor_23_607"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, x, 9&ndash;16; <span class="smcap">xi</span>, 5&ndash;10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_608" id="Footnote_24_608"></a><a href="#FNanchor_24_608"><span class="label">[24]</span></a> <i>Ibid.</i>, x, 1-<span class="smcap">xi</span>, 18.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_609" id="Footnote_25_609"></a><a href="#FNanchor_25_609"><span class="label">[25]</span></a> Il y en avait au moins trente-deux (Orelli et Henzen,<i> Inscr.
-lat</i>., n<sup>os</sup> 90, 512, 6756).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_610" id="Footnote_26_610"></a><a href="#FNanchor_26_610"><span class="label">[26]</span></a> Comp. <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxvii</span>, 1, et Henzen, n<sup>o</sup> 6709.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_611" id="Footnote_27_611"></a><a href="#FNanchor_27_611"><span class="label">[27]</span></a> Comparez Luc, <span class="smcap">vii</span>, 2 et suiv. Luc se complaît, il est vrai,
-dans cette idée de centurions vertueux et juifs par l'âme sans la
-circoncision (voir l'Introd., p. <span class="smcap">xxii</span>). Mais l'exemple d'Izate (Jos.,
-<i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">ii</span>, 5). prouve que de telles situations étaient possibles.
-Comp., Jos., <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xxviii</span>, 2; Orelli, <i>Inscr.</i>, n<sup>o</sup> 2523.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_612" id="Footnote_28_612"></a><a href="#FNanchor_28_612"><span class="label">[28]</span></a> <i>Act.</i>, x, 2, 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_613" id="Footnote_29_613"></a><a href="#FNanchor_29_613"><span class="label">[29]</span></a> Ceci paraît, il est vrai, en contradiction avec Gal., <span class="smcap">ii</span>, 7&ndash;9.
-Mais la conduite de Pierre en ce qui concerne l'admission des gentils
-fut toujours très-peu consistante. Gal., <span class="smcap">ii</span>, 12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_614" id="Footnote_30_614"></a><a href="#FNanchor_30_614"><span class="label">[30]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 18.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_615" id="Footnote_31_615"></a><a href="#FNanchor_31_615"><span class="label">[31]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xv</span>, 1 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_616" id="Footnote_32_616"></a><a href="#FNanchor_32_616"><span class="label">[32]</span></a> II Cor., <span class="smcap">ii</span>, 32&ndash;33; <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 23&ndash;25.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_617" id="Footnote_33_617"></a><a href="#FNanchor_33_617"><span class="label">[33]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 48.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_618" id="Footnote_34_618"></a><a href="#FNanchor_34_618"><span class="label">[34]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 18.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_619" id="Footnote_35_619"></a><a href="#FNanchor_35_619"><span class="label">[35]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">i</span>, 23.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_620" id="Footnote_36_620"></a><a href="#FNanchor_36_620"><span class="label">[36]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 26.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_621" id="Footnote_37_621"></a><a href="#FNanchor_37_621"><span class="label">[37]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 18.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_622" id="Footnote_38_622"></a><a href="#FNanchor_38_622"><span class="label">[38]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 26.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_623" id="Footnote_39_623"></a><a href="#FNanchor_39_623"><span class="label">[39]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 27. Toute cette partie des <i>Actes</i> a trop peu de valeur
-historique pour qu'on puisse affirmer que la belle action de
-Barnabé ait eu lieu durant les quinze jours que Paul passa à Jérusalem.
-Mais il y a sans doute dans la manière dont les <i>Actes</i> présentent
-la chose un sentiment, vrai des relations de Paul et de Barnabé.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_624" id="Footnote_40_624"></a><a href="#FNanchor_40_624"><span class="label">[40]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 19&ndash;20.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_625" id="Footnote_41_625"></a><a href="#FNanchor_41_625"><span class="label">[41]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">i</span>, 18. Impossible, par conséquent, d'admettre comme
-exacts les versets 28&ndash;29 du ch. <span class="smcap">ix</span> des <i>Actes</i>. L'auteur des <i>Actes</i>
-abuse de ces embûches et de ces projets meurtriers. Les <i>Actes</i>
-diffèrent de l'épître aux Galates, en ce qu'ils supposent le premier
-séjour de saint Paul à Jérusalem plus long et plus voisin de
-sa conversion. Naturellement, c'est l'épître qui mérite la préférence,
-au moins pour la chronologie et les circonstances matérielles.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_626" id="Footnote_42_626"></a><a href="#FNanchor_42_626"><span class="label">[42]</span></a> Voir surtout l'épître aux Galates.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_627" id="Footnote_43_627"></a><a href="#FNanchor_43_627"><span class="label">[43]</span></a> Épître aux Galates, <span class="smcap">i</span>, 11&ndash;12 et presque entière; I Cor., <span class="smcap">ix</span>, 1
-et suiv.; <span class="smcap">xv</span>, 1 et suiv.; II Cor., <span class="smcap">xi</span>, 21 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_628" id="Footnote_44_628"></a><a href="#FNanchor_44_628"><span class="label">[44]</span></a> On en trouve le sentiment plus ou moins direct: Rom., <span class="smcap">xii</span>,
-14; I Cor., <span class="smcap">xiii</span>, 2; II Cor., <span class="smcap">iii</span>, 6; I Thess., <span class="smcap">iv</span>, 8; v, 2, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_629" id="Footnote_45_629"></a><a href="#FNanchor_45_629"><span class="label">[45]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 22&ndash;23.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_630" id="Footnote_46_630"></a><a href="#FNanchor_46_630"><span class="label">[46]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 17&ndash;21.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_631" id="Footnote_47_631"></a><a href="#FNanchor_47_631"><span class="label">[47]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 29&ndash;30.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_632" id="Footnote_48_632"></a><a href="#FNanchor_48_632"><span class="label">[48]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 21.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_633" id="Footnote_49_633"></a><a href="#FNanchor_49_633"><span class="label">[49]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 30; <span class="smcap">xi</span>, 25. La donnée chronologique capitale pour
-cette époque de la vie de saint Paul est Gal., <span class="smcap">i</span>, 18; <span class="smcap">ii</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_634" id="Footnote_50_634"></a><a href="#FNanchor_50_634"><span class="label">[50]</span></a> La Cilicie avait une Église en l'an 51. <i>Act.</i>, <span class="smcap">xv</span>, 23, 41.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_51_635" id="Footnote_51_635"></a><a href="#FNanchor_51_635"><span class="label">[51]</span></a> C'est dans l'épître aux Galates (vers 56) que Paul se place
-pour la première fois avec éclat au rang des apôtres (<span class="smcap">i</span>, 1 et la
-suite). Selon Gal., <span class="smcap">ii</span>, 7&ndash;10, il aurait reçu ce titre en 51. Cependant,
-il ne le prend pas encore dans la suscription des deux
-épîtres aux Thessaloniciens, qui sont de l'an 53. I Thess., <span class="smcap">ii</span>, 6
-n'implique pas un titre officiel. L'auteur des <i>Actes</i> ne donne
-jamais à Paul le nom d'«apôtre». «Les apôtres», pour l'auteur
-des <i>Actes</i>, sont «les Douze». <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiv</span>, 4, 14 est une exception.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">FONDATION DE L'ÉGLISE D'ANTIOCHE.</span></h2>
-
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 41]</span>
-La foi nouvelle faisait de proche en proche d'étonnants
-progrès. Les membres de l'Église de Jérusalem
-qui avaient été dispersés à la suite de la mort
-d'Étienne, poussant leurs conquêtes le long de la
-côte de Phénicie, atteignirent Chypre et Antioche.
-Ils avaient d'abord pour principe absolu de ne prêcher
-qu'aux Juifs<a name="FNanchor_1_636" id="FNanchor_1_636"></a><a href="#Footnote_1_636" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Antioche, «la métropole de l'Orient», la troisième
-ville du monde<a name="FNanchor_2_637" id="FNanchor_2_637"></a><a href="#Footnote_2_637" class="fnanchor">[2]</a>, fut le centre de cette chrétienté
-de la Syrie du Nord. C'était une ville de plus
-de cinq cent mille âmes, presque aussi grande que
-Paris avant ses récentes extensions<a name="FNanchor_3_638" id="FNanchor_3_638"></a><a href="#Footnote_3_638" class="fnanchor">[3]</a>, résidence du
-<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>légat impérial de Syrie. Portée tout d'abord par les
-Séleucides à un haut degré de splendeur, elle n'avait
-fait que profiter de l'occupation romaine. En général,
-les Séleucides avaient devancé les Romains dans
-le goût des décorations théâtrales appliquées aux
-grandes cités. Temples, aqueducs, bains, basiliques,
-rien ne manquait à Antioche de ce qui faisait
-une grande ville syrienne de cette époque. Les
-rues bordées de colonnades, avec leurs carrefours
-décorés de statues, y avaient plus de symétrie et
-de régularité que partout ailleurs<a name="FNanchor_4_639" id="FNanchor_4_639"></a><a href="#Footnote_4_639" class="fnanchor">[4]</a>. Un <i>Corso</i> orné
-de quatre rangs de colonnes, formant deux galeries
-couvertes avec une large avenue au milieu,
-traversait la ville de part en part<a name="FNanchor_5_640" id="FNanchor_5_640"></a><a href="#Footnote_5_640" class="fnanchor">[5]</a>, sur une longueur
-de trente-six stades (plus d'une lieue)<a name="FNanchor_6_641" id="FNanchor_6_641"></a><a href="#Footnote_6_641" class="fnanchor">[6]</a>. Mais
-Antioche n'avait pas seulement d'immenses constructions
-<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>d'utilité publique<a name="FNanchor_7_642" id="FNanchor_7_642"></a><a href="#Footnote_7_642" class="fnanchor">[7]</a>; elle avait aussi, ce que peu
-de villes syriennes possédaient, des chefs-d'œuvre
-d'art grec, d'admirables statues<a name="FNanchor_8_643" id="FNanchor_8_643"></a><a href="#Footnote_8_643" class="fnanchor">[8]</a>, des œuvres classiques
-d'une délicatesse que le siècle ne savait plus
-imiter. Antioche, dès sa fondation, avait été une ville
-tout hellénique. Les Macédoniens d'Antigone et de
-Séleucus avaient porté dans cette région du bas
-Oronte leurs souvenirs les plus vivants, les cultes,
-les noms de leur pays<a name="FNanchor_9_644" id="FNanchor_9_644"></a><a href="#Footnote_9_644" class="fnanchor">[9]</a>. La mythologie grecque s'y
-était créé comme une seconde patrie; on avait la
-prétention de montrer dans le pays une foule de
-«lieux saints» se rattachant à cette mythologie.
-La ville était pleine du culte d'Apollon et des
-nymphes. Daphné, lieu enchanteur à deux petites
-heures de la ville, rappelait aux conquérants les
-plus riantes fictions. C'était une sorte de plagiat,
-de contrefaçon des mythes de la mère patrie, analogue
-à ces transports hardis par lesquels les tribus
-primitives faisaient voyager avec elles leur géographie
-mythique, leur Bérécynthe, leur Arvanda,
-leur Ida, leur Olympe. Ces fables grecques constituaient
-<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>une religion bien vieillie et à peine plus sérieuse
-que les <i>Métamorphoses</i> d'Ovide. Les anciennes
-religions du pays, en particulier celle du mont Casius<a name="FNanchor_10_645" id="FNanchor_10_645"></a><a href="#Footnote_10_645" class="fnanchor">[10]</a>,
-y ajoutaient un peu de gravité. Mais la légèreté
-syrienne, le charlatanisme babylonien, toutes les
-impostures de l'Asie, se confondant à cette limite
-des deux mondes, avaient fait d'Antioche la capitale
-du mensonge, la sentine de toutes les infamies.</p>
-
-<p>A côté de la population grecque, en effet, laquelle
-ne fut nulle part en Orient (si l'on excepte Alexandrie)
-aussi dense qu'ici, Antioche compta toujours
-dans son sein un nombre considérable d'indigènes
-syriens, parlant syriaque<a name="FNanchor_11_646" id="FNanchor_11_646"></a><a href="#Footnote_11_646" class="fnanchor">[11]</a>. Ces indigènes constituaient
-une basse classe, habitant les faubourgs de la
-grande cité et les villages populeux qui formaient autour
-d'elle une vaste banlieue<a name="FNanchor_12_647" id="FNanchor_12_647"></a><a href="#Footnote_12_647" class="fnanchor">[12]</a>, Charandama, Ghisira,
-Gandigura, Apate (noms pour la plupart syriaques)<a name="FNanchor_13_648" id="FNanchor_13_648"></a><a href="#Footnote_13_648" class="fnanchor">[13]</a>,
-Les mariages entre ces Syriens et les Grecs étant
-ordinaires, Séleucus d'ailleurs ayant établi par une
-<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>loi que tout étranger qui s'établirait dans la ville en
-deviendrait citoyen, Antioche, au bout de trois
-siècles et demi d'existence, se trouva un des points
-du monde où la race était le plus mêlée. L'avilissement
-des âmes y était effroyable. Le propre de ces
-foyers de putréfaction morale, c'est d'amener toutes
-les races au même niveau. L'ignominie de certaines
-villes levantines, dominées par l'esprit d'intrigue,
-livrées tout entières aux basses et subtiles pensées,
-peut à peine nous donner une idée du degré de corruption
-où arriva l'espèce humaine à Antioche. C'était
-un ramas inouï de bateleurs, de charlatans, de
-mimes<a name="FNanchor_14_649" id="FNanchor_14_649"></a><a href="#Footnote_14_649" class="fnanchor">[14]</a>, de magiciens, de thaumaturges, de sorciers<a name="FNanchor_15_650" id="FNanchor_15_650"></a><a href="#Footnote_15_650" class="fnanchor">[15]</a>,
-de prêtres imposteurs; une ville de courses, de jeux,
-de danses, de processions, de fêtes, de bacchanales;
-un luxe effréné, toutes les folies de l'Orient, les superstitions
-les plus malsaines, le fanatisme de l'orgie<a name="FNanchor_16_651" id="FNanchor_16_651"></a><a href="#Footnote_16_651" class="fnanchor">[16]</a>.
-<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>Tour à tour serviles et ingrats, lâches et insolents,
-les Antiochéniens étaient le modèle accompli de ces
-foules vouées au césarisme, sans patrie, sans nationalité,
-sans honneur de famille, sans nom à garder.
-Le grand <i>Corso</i> qui traversait la ville était comme un
-théâtre, où roulaient tout le jour les flots d'une populace
-futile, légère, changeante, émeutière<a name="FNanchor_17_652" id="FNanchor_17_652"></a><a href="#Footnote_17_652" class="fnanchor">[17]</a>, parfois
-spirituelle<a name="FNanchor_18_653" id="FNanchor_18_653"></a><a href="#Footnote_18_653" class="fnanchor">[18]</a>, occupée de chansons, de parodies, de
-plaisanteries, d'impertinences de toute espèce<a name="FNanchor_19_654" id="FNanchor_19_654"></a><a href="#Footnote_19_654" class="fnanchor">[19]</a>. La
-ville était fort lettrée<a name="FNanchor_20_655" id="FNanchor_20_655"></a><a href="#Footnote_20_655" class="fnanchor">[20]</a>, mais d'une pure littérature
-de rhéteurs<a name="FNanchor_21_656" id="FNanchor_21_656"></a><a href="#Footnote_21_656" class="fnanchor">[21]</a>. Les spectacles étaient étranges; il y
-eut des jeux où l'on vit des chœurs de jeunes filles
-nues prendre part à tous les exercices avec un simple
-bandeau<a name="FNanchor_22_657" id="FNanchor_22_657"></a><a href="#Footnote_22_657" class="fnanchor">[22]</a>; à la célèbre fête de Maïouma, des troupes
-de courtisanes nageaient en public dans des bassins<a name="FNanchor_23_658" id="FNanchor_23_658"></a><a href="#Footnote_23_658" class="fnanchor">[23]</a>
-<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>remplis d'une eau limpide<a name="FNanchor_24_659" id="FNanchor_24_659"></a><a href="#Footnote_24_659" class="fnanchor">[24]</a>. C'était comme un enivrement,
-comme un songe de Sardanapale, où se déroulaient
-pêle-mêle toutes les voluptés, toutes les débauches,
-n'excluant pas certaines délicatesses. Ce fleuve
-de boue qui, sortant par l'embouchure de l'Oronte,
-venait inonder Rome<a name="FNanchor_25_660" id="FNanchor_25_660"></a><a href="#Footnote_25_660" class="fnanchor">[25]</a>, avait là sa source principale.
-Deux cents décurions étaient occupés à régler les
-liturgies et les fêtes<a name="FNanchor_26_661" id="FNanchor_26_661"></a><a href="#Footnote_26_661" class="fnanchor">[26]</a>. La municipalité possédait de
-vastes domaines publics, dont les duumvirs partageaient
-l'usufruit entre les citoyens pauvres<a name="FNanchor_27_662" id="FNanchor_27_662"></a><a href="#Footnote_27_662" class="fnanchor">[27]</a>.
-Comme toutes les villes de plaisir, Antioche avait
-une plèbe infime, vivant du public ou de sordides
-profits.</p>
-
-<p>La beauté des œuvres d'art et le charme infini de
-la nature<a name="FNanchor_28_663" id="FNanchor_28_663"></a><a href="#Footnote_28_663" class="fnanchor">[28]</a> empêchaient cet abaissement moral de dégénérer
-tout à fait en laideur et en vulgarité. Le site
-d'Antioche est un des plus pittoresques du monde. La
-ville occupait l'intervalle entre l'Oronte et les pentes
-du mont Silpius, l'un des'embranchements du mont
-Casius. Rien n'égalait l'abondance et la beauté des
-<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>eaux<a name="FNanchor_29_664" id="FNanchor_29_664"></a><a href="#Footnote_29_664" class="fnanchor">[29]</a>. L'enceinte, gravissant des rochers à pic par
-un vrai tour de force d'architecture militaire<a name="FNanchor_30_665" id="FNanchor_30_665"></a><a href="#Footnote_30_665" class="fnanchor">[30]</a>, embrassait
-le sommet des monts, et formait avec les
-rochers, à une hauteur énorme, une couronne dentelée
-d'un merveilleux effet. Cette disposition de remparts,
-unissant les avantages des anciennes acropoles
-à ceux des grandes villes fermées, fut en général
-préférée par les lieutenants d'Alexandre, comme on
-le voit à Séleucie de Piérie, à Ephèse, à Smyrne, à
-Thessalonique. Il en résultait de surprenantes perspectives.
-Antioche avait, au dedans de ses murs,
-des montagnes de sept cents pieds de haut, des
-rochers à pic, des torrents, des précipices, des ravins
-profonds, des cascades, des grottes inaccessibles;
-au milieu de tout cela, des jardins délicieux<a name="FNanchor_31_666" id="FNanchor_31_666"></a><a href="#Footnote_31_666" class="fnanchor">[31]</a>.
-Un épais fourré de myrtes, de buis Henri, de lauriers,
-de plantes toujours vertes et du vert le plus
-tendre, des rochers tapissés d'œillets, de jacinthes,
-de cyclamens, donnent à ces hauteurs sauvages
-l'aspect de parterres suspendus. La variété des
-fleurs, la fraîcheur du gazon, composé d'une multitude
-inouïe de petites graminées, la beauté des platanes
-<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span>qui bordent l'Oronte, inspirent la gaieté, quelque
-chose du parfum suave dont s'enivrèrent ces
-beaux génies de Jean Chrysostome, de Libanius,
-de Julien. Sur la rive droite du fleuve s'étend une
-vaste plaine, bornée d'un côte par l'Amanus et les
-monts bizarrement découpés de la Piérie, de l'autre
-par les plateaux de la Cyrrhestique<a name="FNanchor_32_667" id="FNanchor_32_667"></a><a href="#Footnote_32_667" class="fnanchor">[32]</a>, derrière lesquels
-on sent le dangereux voisinage de l'Arabe et
-du désert. La vallée de l'Oronte, qui s'ouvre à l'ouest,
-met ce bassin intérieur en communication avec la
-mer, ou pour mieux dire avec le vaste monde au sein
-duquel la Méditerranée a constitué de tout temps une
-sorte de route neutre et de lien fédéral.</p>
-
-<p>Parmi les colonies diverses que les ordonnances
-libérales des Séleucides attirèrent dans la capitale de
-la Syrie, celle des juifs était une des plus nombreuses<a name="FNanchor_33_668" id="FNanchor_33_668"></a><a href="#Footnote_33_668" class="fnanchor">[33]</a>;
-elle datait de Séleucus Nicator et possédait
-les mêmes droits que les Grecs<a name="FNanchor_34_669" id="FNanchor_34_669"></a><a href="#Footnote_34_669" class="fnanchor">[34]</a>. Bien que les
-juifs eussent un ethnarque particulier, leurs rapports
-avec les païens étaient très-fréquents. Ici, comme à
-Alexandrie, ces rapports dégénéraient souvent en
-<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span>rixes et en agressions<a name="FNanchor_35_670" id="FNanchor_35_670"></a><a href="#Footnote_35_670" class="fnanchor">[35]</a>. D'un autre côté, ils donnaient
-lieu à une active propagande religieuse. Le polythéisme
-officiel devenant de plus en plus insuffisant
-pour les âmes sérieuses, la philosophie grecque et le
-judaïsme attiraient tous ceux que les vaines pompes
-du paganisme ne satisfaisaient pas. Le nombre des
-prosélytes était considérable. Dès les premiers jours
-du christianisme, Antioche avait fourni à l'Église de
-Jérusalem un de ses hommes les plus influents,
-Nicolas, l'un des diacres<a name="FNanchor_36_671" id="FNanchor_36_671"></a><a href="#Footnote_36_671" class="fnanchor">[36]</a>. Il y avait là d'excellents
-germes qui n'attendaient qu'un rayon de la grâce
-pour éclore et pour porter les plus beaux fruits qu'on
-eut encore vus.</p>
-
-<p>L'Église d'Antioche dut sa fondation à quelques
-croyants originaires de Chypre et de Cyrène, qui
-avaient déjà beaucoup prêché<a name="FNanchor_37_672" id="FNanchor_37_672"></a><a href="#Footnote_37_672" class="fnanchor">[37]</a>. Jusque-là, ils ne
-s'étaient adressés qu'aux juifs. Mais, dans une ville
-où les juifs purs, les juifs prosélytes, les «gens craignant
-Dieu» ou païens à demi juifs, les purs païens,
-vivaient ensemble<a name="FNanchor_38_673" id="FNanchor_38_673"></a><a href="#Footnote_38_673" class="fnanchor">[38]</a>, de petites prédications bornées
-à un groupe de maisons devenaient impossibles.
-Le sentiment d'aristocratie religieuse qui remplissait
-<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span>d'orgueil les Juifs de Jérusalem n'existait pas
-dans ces grandes villes d'une civilisation toute profane,
-où l'horizon était plus étendu et où les préjugés
-étaient moins enracinés. Les missionnaires chypriotes
-et cyrénéens furent donc amenés à se départir
-de leur règle. Ils prêchèrent indifféremment aux
-Juifs et aux Grecs<a name="FNanchor_39_674" id="FNanchor_39_674"></a><a href="#Footnote_39_674" class="fnanchor">[39]</a>.</p>
-
-<p>Les dispositions réciproques de la population juive
-et de la population païenne paraissent, à ce moment,
-avoir été fort mauvaises<a name="FNanchor_40_675" id="FNanchor_40_675"></a><a href="#Footnote_40_675" class="fnanchor">[40]</a>. Mais des circonstances
-d'un autre ordre servirent peut-être les idées
-nouvelles. Le tremblement de terre qui avait gravement
-endommagé la cité le 23 mars de l'an 37
-occupait encore les esprits. Toute la ville ne parlait
-que d'un charlatan nommé Debborius, qui prétendait
-empêcher le retour de tels accidents par des
-talismans ridicules<a name="FNanchor_41_676" id="FNanchor_41_676"></a><a href="#Footnote_41_676" class="fnanchor">[41]</a>. Cela tenait les esprits tendus
-vers les choses surnaturelles. Quoi qu'il en soit, le
-succès de la prédication chrétienne fut très-grand.
-Une jeune Église ardente, novatrice, pleine d'avenir,
-<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span>parce qu'elle était composée des éléments les plus divers,
-fut fondée en peu de temps. Tous les dons
-du Saint-Esprit s'y répandirent, et il était dès lors
-facile de prévoir que cette Église nouvelle, libre du
-mosaïsme étroit qui traçait un cercle infranchissable
-autour de Jérusalem, serait le second berceau du
-christianisme. Certes Jérusalem restera à jamais la
-capitale religieuse du monde. Cependant le point de
-départ de l'Église des gentils, le foyer primordial des
-missions chrétiennes fut vraiment Antioche. C'est là
-que pour la première fois se constitua une Église
-chrétienne dégagée de liens avec le judaïsme; c'est
-là que s'établit la grande propagande de l'âge apostolique;
-c'est là que se forma définitivement saint
-Paul. Antioche marque la seconde étape des progrès
-du christianisme. En fait de noblesse chrétienne,
-ni Rome, ni Alexandrie, ni Constantinople ne sauraient
-lui être comparées.</p>
-
-<p>La topographie de la vieille Antioche est si effacée
-qu'on chercherait vainement sur ce sol, presque vide
-de traces antiques, le point où il faut rattacher tant
-de grands souvenirs. Ici, comme partout, le christianisme
-dut s'établir dans les quartiers pauvres, parmi
-les gens de petits métiers. La basilique qu'on appelait
-«Ancienne» et «Apostolique<a name="FNanchor_42_677" id="FNanchor_42_677"></a><a href="#Footnote_42_677" class="fnanchor">[42]</a>» au <span class="smcap">iv</span><sup>e</sup> siècle,
-<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>était située dans la rue dite de Singon, près du Panthéon<a name="FNanchor_43_678" id="FNanchor_43_678"></a><a href="#Footnote_43_678" class="fnanchor">[43]</a>.
-Mais on ne sait où était ce Panthéon. La
-tradition et certaines vagues analogies inviteraient à
-chercher le quartier chrétien primitif du côté de
-la porte qui garde encore aujourd'hui le nom de
-Paul, <i>Bâb Bolos</i><a name="FNanchor_44_679" id="FNanchor_44_679"></a><a href="#Footnote_44_679" class="fnanchor">[44]</a>, et au pied de la montagne nommée
-par Procope <i>Stavrin</i>, qui porte le côté sud-est
-des remparts d'Antioche<a name="FNanchor_45_680" id="FNanchor_45_680"></a><a href="#Footnote_45_680" class="fnanchor">[45]</a>. C'était une des parties de
-la ville les moins riches en monuments païens. On
-y voit encore les restes d'anciens sanctuaires dédiés à
-saint Pierre, à saint Paul, à saint Jean. Là paraît avoir
-été le quartier où le christianisme s'est le plus longtemps
-maintenu, après la conquête musulmane. Là
-fut aussi, ce semble, le quartier des «saints» par opposition
-à la profane Antioche. Le rocher y est percé,
-comme une ruche, de grottes qui paraissent avoir
-<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span>servi à des anachorètes. Quand on chemine sur ces
-pentes escarpées, où, vers le <span class="smcap">iv</span><sup>e</sup> siècle, de bons
-stylites, disciples à la fois de l'Inde et de la Galilée,
-de Jésus et de Çakya-Mouni, prenaient en dédain
-la ville voluptueuse du haut de leur pilier ou
-de leur caverne fleurie<a name="FNanchor_46_681" id="FNanchor_46_681"></a><a href="#Footnote_46_681" class="fnanchor">[46]</a>, il est probable qu'on n'est
-pas bien loin des endroits où demeurèrent Pierre et
-Paul. L'Église d'Antioche est celle dont l'histoire se
-suit le mieux et renferme le moins de fables. La tradition
-chrétienne, dans une ville où le christianisme
-eut une si vigoureuse continuité, peut avoir de la
-valeur.</p>
-
-<p>La langue dominante de l'Église d'Antioche était le
-grec. Il est bien probable cependant que les faubourgs
-parlant syriaque donnèrent à la secte de
-nombreux adeptes. Déjà, par conséquent, Antioche
-renfermait le germe de deux Églises rivales et
-plus tard ennemies, l'une parlant grec, représentée
-maintenant par les grecs de Syrie, soit orthodoxes,
-soit catholiques; l'autre dont les représentants
-actuels sont les Maronites, ayant parlé autrefois le
-syriaque et le conservant encore comme langue sacrée.
-Les Maronites, qui, sous leur catholicisme tout
-moderne, cachent une haute ancienneté, sont probablement
-<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>les derniers descendants de ces Syriens
-antérieurs à Séleucus, de ces faubouriens ou <i>pagani</i>
-de Ghisira, Charandama, etc.<a name="FNanchor_47_682" id="FNanchor_47_682"></a><a href="#Footnote_47_682" class="fnanchor">[47]</a>, qui firent dès
-les premiers siècles Église à part, furent persécutés
-par les empereurs orthodoxes comme hérétiques, et
-s'enfuirent dans le Liban<a name="FNanchor_48_683" id="FNanchor_48_683"></a><a href="#Footnote_48_683" class="fnanchor">[48]</a>, où, en haine de l'Église
-grecque et par suite d'affinités plus profondes, ils
-firent alliance avec les latins.</p>
-
-<p>Quant aux Juifs convertis d'Antioche, ils furent
-aussi très-nombreux<a name="FNanchor_49_684" id="FNanchor_49_684"></a><a href="#Footnote_49_684" class="fnanchor">[49]</a>. Mais on doit croire qu'ils
-acceptèrent tout d'abord la fraternité avec les gentils<a name="FNanchor_50_685" id="FNanchor_50_685"></a><a href="#Footnote_50_685" class="fnanchor">[50]</a>.
-C'est sur les bords de l'Oronte que la fusion
-religieuse des races, rêvée par Jésus, disons mieux,
-par six siècles de prophètes, devint une réalité.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_636" id="Footnote_1_636"></a><a href="#FNanchor_1_636"><span class="label">[1]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 49.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_637" id="Footnote_2_637"></a><a href="#FNanchor_2_637"><span class="label">[2]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, III, <span class="smcap">ii</span>, 4. Rome et Alexandrie étaient les deux
-premières. Comp. Strabon, XVI, <span class="smcap">ii</span>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_638" id="Footnote_3_638"></a><a href="#FNanchor_3_638"><span class="label">[3]</span></a> C. Otfried Müller, <i>Antiquit. Antiochenœ</i> (Gœttingæ, 1839),
-p. 68. Jean Chrysostome, <i>In sanct. Ignatium</i>, 4 (Opp. t. II, p. 597,
-édit. Montfaucon); <i>In Matth.</i> homilia <span class="smcap">lxxxv</span>, 4 (t. VII, p. 810),
-évalue la population d'Antioche à deux cent mille âmes, sans
-compter les esclaves, les enfants et les immenses faubourgs. La
-ville actuelle n'a pas plus de sept mille habitants.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_639" id="Footnote_4_639"></a><a href="#FNanchor_4_639"><span class="label">[4]</span></a> Les rues analogues de Palmyre, Gérase, Gadare, Sébaste
-étaient probablement des imitations du grand <i>Corso</i> d'Antioche.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_640" id="Footnote_5_640"></a><a href="#FNanchor_5_640"><span class="label">[5]</span></a> On en trouve quelques traces dans la direction de <i>Bâb Bolos</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_641" id="Footnote_6_641"></a><a href="#FNanchor_6_641"><span class="label">[6]</span></a> Dion Chrysostome, Orat. <span class="smcap">xlvii</span> (t. II, p. 229, édit. de Reiske);
-Libanius, <i>Antiochicus</i>, p. 337, 340, 342, 356 (édit. Reiske); Malala,
-p. 232 et suiv., 276, 280 et suiv. (édit. de Bonn). Le constructeur
-de ces grands ouvrages fut Antiochus Épiphane.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_642" id="Footnote_7_642"></a><a href="#FNanchor_7_642"><span class="label">[7]</span></a> Libanius, <i>Antioch.</i>, 342, 344.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_643" id="Footnote_8_643"></a><a href="#FNanchor_8_643"><span class="label">[8]</span></a> Pausanias, VI, <span class="smcap">ii</span>, 7; Malala, p. 201; Visconti, <i>Mus. Pio-Clem.</i>,
-t. III, 46. Voir surtout les médailles d'Antioche.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_644" id="Footnote_9_644"></a><a href="#FNanchor_9_644"><span class="label">[9]</span></a> Piérie, Bottia, Pénée, Tempé, Castalie, jeux olympiques, Iopolis
-(qu'on rattachait à Io). La ville prétendait devoir sa célébrité
-à Inachus, à Oreste, à Daphné, à Triptolème.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_645" id="Footnote_10_645"></a><a href="#FNanchor_10_645"><span class="label">[10]</span></a> Voir Malala, p. 199; Spartien, <i>Vie d'Adrien</i>, 14; Julien, <i>Misopogon</i>,
-p. 361&ndash;362; Ammien Marcellin, XXII, 14; Eckfael, <i>Doct.
-num. vet.</i>, pars 1<sup>a</sup>, III, p. 326; Guigniaut, <i>Religions de l'ant.</i>,
-planches, n<sup>o</sup> 268.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_646" id="Footnote_11_646"></a><a href="#FNanchor_11_646"><span class="label">[11]</span></a> Jean Chrysostome, <i>Ad pop. Antioch.</i> homil., <span class="smcap">xix</span>, 1 (t. II,
-p. 189); <i>De sanctis martyr.</i>, 1 (t. II, p. 651).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_647" id="Footnote_12_647"></a><a href="#FNanchor_12_647"><span class="label">[12]</span></a> Libanius, <i>Antioch.</i>, p. 348.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_648" id="Footnote_13_648"></a><a href="#FNanchor_13_648"><span class="label">[13]</span></a> <i>Act. SS. Maii</i>, V, p. 383, 409, 414, 415, 416; Assemani,
-<i>Bib. Or.</i>, II., 323.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_649" id="Footnote_14_649"></a><a href="#FNanchor_14_649"><span class="label">[14]</span></a> Juvénal, Sat., <span class="smcap">iii</span>, 62 et suiv.; Stace, <i>Silves</i>, I, <span class="smcap">vi</span>, 72.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_650" id="Footnote_15_650"></a><a href="#FNanchor_15_650"><span class="label">[15]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, II, 69.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_651" id="Footnote_16_651"></a><a href="#FNanchor_16_651"><span class="label">[16]</span></a> Malala, p. 284, 287 et suiv.; Libanius, <i>De angariis</i>, p. 555
-et suiv.; <i>De carcere vinctis</i>, p. 455 et suiv.; <i>Ad Timocratem</i>,
-p. 385; <i>Antioch.</i>, p. 323; Philostr., <i>Vie d'Apoll.</i>, I, 16; Lucien,
-<i>De saltatione</i>, 76; Diod. Sic., fragm. l. XXXIV, n<sup>o</sup> 34 (p. 538,
-éd. Dindorf); Jean Chrys., Homil. <span class="smcap">vii</span> <i>in Matth.</i>, 5 (t. VII,
-p. 113); <span class="smcap">lxxiii</span> <i>in Matth.</i>, 3 (<i>ibid.</i>, p. 712); <i>De consubst. contra
-Anom.</i>, 1 (t. I, p. 501); <i>De Anna</i>, 1 (t. IV, p. 730); <i>De
-Dav. et Saüle</i>, <span class="smcap">iii</span>, 1 (t. IV, 768&ndash;770); Julien, <i>Misopogon</i>,
-p. 343, 350, édit. Spanheim; <i>Actes de sainte Thècle</i>, attribués
-à Basile de Séleucie, publiés par P. Pantinus (Anvers, 1608),
-p. 70</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_652" id="Footnote_17_652"></a><a href="#FNanchor_17_652"><span class="label">[17]</span></a> Philostr., <i>Apoll.</i>, III, 58; Ausone, <i>Clar. Urb.</i>, 2; J. Capitolin,
-<i>Verus</i>, 7; <i>Marc-Aur.</i>, 25; Hérodien, II, 10; Jean d'Antioche, dans
-les <i>Excerpta Valesiana</i>, p. 844; Suidas, au mot Ἰοβιανός.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_653" id="Footnote_18_653"></a><a href="#FNanchor_18_653"><span class="label">[18]</span></a> Julien, <i>Misopogon</i>, p. 344, 365, etc.; Eunape, <i>Vies des Soph.</i>,
-p. 496, édit. Boissonade (Didot); Ammien Marcellin, XXII, 14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_654" id="Footnote_19_654"></a><a href="#FNanchor_19_654"><span class="label">[19]</span></a> Jean Chrys., <i>De Lazaro</i>, <span class="smcap">ii</span>, 11 (t. I, p. 722&ndash;723).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_655" id="Footnote_20_655"></a><a href="#FNanchor_20_655"><span class="label">[20]</span></a> Cic., <i>Pro Archia</i>, 3, en tenant compte de l'exagération
-ordinaire à l'avocat.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_656" id="Footnote_21_656"></a><a href="#FNanchor_21_656"><span class="label">[21]</span></a> Philostrate, <i>Vie d'Apollonius</i>, III, 58.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_657" id="Footnote_22_657"></a><a href="#FNanchor_22_657"><span class="label">[22]</span></a> Malala, p. 287&ndash;289.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_658" id="Footnote_23_658"></a><a href="#FNanchor_23_658"><span class="label">[23]</span></a> Jean Chrysost., Homil. <span class="smcap">vii</span> <i>in Matth.</i>, 5, 6 (t. VII, p. 113). Voir
-O. Müller, <i>Antiquit. Antioch.</i>, 33, note.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_659" id="Footnote_24_659"></a><a href="#FNanchor_24_659"><span class="label">[24]</span></a> Libanius, <i>Antiochicus</i>, p. 355&ndash;356.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_660" id="Footnote_25_660"></a><a href="#FNanchor_25_660"><span class="label">[25]</span></a> Juvénal, <span class="smcap">iii</span>, 62 et suiv., et Forcellini, au mot <i>ambubaja</i>, en
-observant que le mot <i>ambuba</i> est syriaque.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_661" id="Footnote_26_661"></a><a href="#FNanchor_26_661"><span class="label">[26]</span></a> Libanius, <i>Antioch.</i>, p. 315; <i>De carcere vinctis</i>, p. 455, etc.,
-Julien, <i>Misopogon</i>, p. 367, édit, Spanheim.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_662" id="Footnote_27_662"></a><a href="#FNanchor_27_662"><span class="label">[27]</span></a> Libanius, <i>Pro rhetoribus</i>, p. 211.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_663" id="Footnote_28_663"></a><a href="#FNanchor_28_663"><span class="label">[28]</span></a> Libanius, <i>Antiochicus</i>, p. 363.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_664" id="Footnote_29_664"></a><a href="#FNanchor_29_664"><span class="label">[29]</span></a> Libanius, <i>Antiochicus</i>, p. 354 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_665" id="Footnote_30_665"></a><a href="#FNanchor_30_665"><span class="label">[30]</span></a> L'enceinte actuelle, qui est du temps de Justinien, présente
-les mêmes particularités.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_666" id="Footnote_31_666"></a><a href="#FNanchor_31_666"><span class="label">[31]</span></a> Libanius, <i>Antioch.</i>, p. 337, 338, 339.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_667" id="Footnote_32_667"></a><a href="#FNanchor_32_667"><span class="label">[32]</span></a> Le lac <i>Ak-Deniz</i>, qui forme de ce côté la limite actuelle
-du territoire d'Antakieh, n'existait pas, à ce qu'il semble, dans
-l'antiquité. V. Ritter, <i>Erdkunde</i>, XVII, p. 1149, 1613 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_668" id="Footnote_33_668"></a><a href="#FNanchor_33_668"><span class="label">[33]</span></a> Josèphe, <i>Ant.</i>, XII, <span class="smcap">iii</span>, 1; XIV, <span class="smcap">xii</span>, 6; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xviii</span>, 5;
-VII, <span class="smcap">iii</span>, 2&ndash;4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_669" id="Footnote_34_669"></a><a href="#FNanchor_34_669"><span class="label">[34]</span></a> Josèphe, <i>Contre Apion</i>, II, 4; <i>B. J.</i>, VII, <span class="smcap">iii</span>, 3&ndash;4; v, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_670" id="Footnote_35_670"></a><a href="#FNanchor_35_670"><span class="label">[35]</span></a> Malala, p. 244&ndash;245.; Jos., <i>B. J.</i>, VII, v, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_671" id="Footnote_36_671"></a><a href="#FNanchor_36_671"><span class="label">[36]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_672" id="Footnote_37_672"></a><a href="#FNanchor_37_672"><span class="label">[37]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 19 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_673" id="Footnote_38_673"></a><a href="#FNanchor_38_673"><span class="label">[38]</span></a> Comparez Jos., <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xviii</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_674" id="Footnote_39_674"></a><a href="#FNanchor_39_674"><span class="label">[39]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 20&ndash;21. La bonne leçon est Ἕλληνας. Ἑλληνιστἀς est
-venu d'un faux rapprochement avec <span class="smcap">ix</span>, 29.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_675" id="Footnote_40_675"></a><a href="#FNanchor_40_675"><span class="label">[40]</span></a> Malala, p. 245. Le récit de Malala ne peut, du reste, être
-exact. Josèphe ne dit pas mot de l'invasion dont parle le chronographe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_676" id="Footnote_41_676"></a><a href="#FNanchor_41_676"><span class="label">[41]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 243, 265&ndash;266 (Comparez <i>Comptes rendus de l'Acad.
-des Inscr. et B.-L.</i>, séance du 17 août 1865.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_677" id="Footnote_42_677"></a><a href="#FNanchor_42_677"><span class="label">[42]</span></a> S. Athanase, <i>Tomus ad Antioch</i>, (Opp. t. I, p. 771, édit. Montfaucon);
-S. Jean Chrysost., <i>Ad pop. Ant.</i> homil. i et <span class="smcap">ii</span>, init. (t. II,
-p. 1 et 20); <i>In Inscr. Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, init. (t. III, 60); <i>Chron. Pasch.</i>, p. 296
-(Paris); Théodoret, <i>Hist. eccl.</i>, II, 27; III, 2, 8, 9. Le rapprochement
-de ces passages ne permet pas de rendre ἐν τῆ καλουμένῃ
-Παλαιᾷ par «dans ce qu'on appelait l'ancienne ville», ainsi que
-les éditeurs l'ont fait quelquefois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_678" id="Footnote_43_678"></a><a href="#FNanchor_43_678"><span class="label">[43]</span></a> Malala, p. 242.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_679" id="Footnote_44_679"></a><a href="#FNanchor_44_679"><span class="label">[44]</span></a> Pococke, <i>Descript. of the East</i>, vol. II, part. <span class="smcap">i</span>, p. 192 (Londres,
-1745); Chesney, <i>Expedition for the survey of the rivers
-Euphr. and Tigris</i>, I, 425 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_680" id="Footnote_45_680"></a><a href="#FNanchor_45_680"><span class="label">[45]</span></a> C'est-à-dire à l'opposite de la partie de la ville ancienne qui
-est encore habitée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_681" id="Footnote_46_681"></a><a href="#FNanchor_46_681"><span class="label">[46]</span></a> Voir ci-dessous, p. <a href="#Page_233">233</a>, note 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_682" id="Footnote_47_682"></a><a href="#FNanchor_47_682"><span class="label">[47]</span></a> Le type des Maronites se retrouve d'une manière frappante
-dans toute la région d'Antakieh, de Soueidieh et de Beylan.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_683" id="Footnote_48_683"></a><a href="#FNanchor_48_683"><span class="label">[48]</span></a> F. Naironi, <i>Evoplia fidei cathol.</i> (Romæ, 1694), p. 58 et
-suiv., et l'ouvrage de S. Ém. Paul-Pierre Masad, patriarche actuel
-des Maronites, intitulé <i>Kitâb ed-durr el-manzoum</i> (en arabe, imprimé
-au couvent de Tamisch dans le Kesrouan, 1863).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_684" id="Footnote_49_684"></a><a href="#FNanchor_49_684"><span class="label">[49]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 19&ndash;20; <span class="smcap">xiii</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_685" id="Footnote_50_685"></a><a href="#FNanchor_50_685"><span class="label">[50]</span></a> Gal., <span class="smcap">ii</span>, 14 et suiv. le suppose.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">IDÉE D'UN APOSTOLAT DES GENTILS.<br />
-
-SAINT-BARNABÉ.</span></h2>
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 42]</span>
-Quand on apprit à Jérusalem ce qui s'était passé
-à Antioche, l'émotion fut grande<a name="FNanchor_1_686" id="FNanchor_1_686"></a><a href="#Footnote_1_686" class="fnanchor">[1]</a>. Malgré la bonne
-volonté de quelques-uns des principaux membres de
-l'Église de Jérusalem, en particulier de Pierre, le
-collége apostolique continuait d'être assiégé des idées
-les plus mesquines. Chaque fois qu'on apprenait que
-la bonne nouvelle avait été annoncée à des païens,
-il se produisait, de la part de quelques anciens,
-des signes de mécontentement. L'homme qui cette
-fois triompha de cette misérable jalousie et qui empêcha
-les maximes exclusives des «hébreux» de
-ruiner l'avenir du christianisme, fut Barnabé. Barnabé
-était l'esprit le plus éclairé de l'Église de Jérusalem,
-il était le chef du parti libéral, qui voulait le progrès
-<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>et l'Église ouverte à tous. Déjà il avait puissamment
-contribué à lever les défiances qui s'étaient
-élevées contre Paul. Cette fois, il exerça encore
-une grande influence. Envoyé comme délégué du
-corps apostolique à Antioche, il vit et approuva
-tout ce qui s'était fait; il déclara que l'Église nouvelle
-n'avait qu'à continuer dans la voie où elle était
-entrée. Les conversions continuaient à se produire en
-grand nombre<a name="FNanchor_2_687" id="FNanchor_2_687"></a><a href="#Footnote_2_687" class="fnanchor">[2]</a>. La force vivante et créatrice du
-christianisme semblait s'être concentrée à Antioche.
-Barnabé, dont le zèle voulait toujours être au point
-où l'action était la plus vive, y resta. Antioche sera
-désormais son Église; c'est de là qu'il va exercer le
-ministère le plus fécond. Le christianisme a été injuste
-envers ce grand homme, en ne le plaçant pas en première
-ligne parmi ses fondateurs. Toutes les idées
-larges et bonnes eurent Barnabé pour patron. L'intelligente
-hardiesse de Barnabé fut le contre-poids
-à ce qu'aurait eu de funeste l'entêtement de ces Juifs
-bornés qui formaient le parti conservateur de Jérusalem.</p>
-
-<p>Une magnifique idée germa à Antioche dans ce
-grand cœur. Paul était à Tarse dans un repos qui,
-pour un homme aussi actif, devait être un supplice.
-<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>Sa fausse position, sa roideur, ses prétentions exagérées
-annulaient une partie de ses qualités. Il se rongeait
-lui-même, et restait presque inutile. Barnabé
-sut appliquer à son œuvre véritable cette force qui
-se consumait en une solitude malsaine et dangereuse.
-Une seconde fois, il tendit la main à Paul,
-et amena ce caractère sauvage à la société de frères
-qu'il voulait fuir. Il alla lui-même à Tarse, le chercha,
-l'amena à Antioche<a name="FNanchor_3_688" id="FNanchor_3_688"></a><a href="#Footnote_3_688" class="fnanchor">[3]</a>. Voilà ce que les vieux obstinés
-de Jérusalem n'auraient jamais su faire. Gagner
-cette grande âme rétractile, susceptible; se plier
-aux faiblesses, aux humeurs d'un homme plein de
-feu, mais très-personnel; se faire son inférieur, préparer
-le champ le plus favorable au déploiement de
-son activité en s'oubliant soi-même, c'est là certes le
-comble de ce qu'a jamais pu faire la vertu; c'est là
-ce que Barnabé fit pour saint Paul. La plus grande
-partie de la gloire de ce dernier revient à l'homme
-modeste qui le devança en toutes choses, s'effaça
-devant lui, découvrit ce qu'il valait, le mit en lumière,
-empêcha plus d'une fois ses défauts de tout
-gâter et les idées étroites des autres de le jeter dans
-la révolte, prévint le tort irrémédiable que de mesquines
-personnalités auraient pu faire à l'œuvre de
-Dieu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span><span class="sidenote">[An 43]</span>Durant une année entière, Barnabé et Paul furent
-unis dans cette active collaboration<a name="FNanchor_4_689" id="FNanchor_4_689"></a><a href="#Footnote_4_689" class="fnanchor">[4]</a>. Ce fut une des
-années les plus brillantes, et sans doute la plus heureuse
-de la vie de Paul. La féconde originalité de ces
-deux grands hommes éleva l'Église d'Antioche à une
-hauteur qu'aucune Église n'avait atteinte jusque-là.
-La capitale de la Syrie était un des points du monde où
-il y avait le plus d'éveil. Les questions religieuses et
-sociales, à l'époque romaine comme de notre temps,
-se faisaient jour principalement dans les grandes agglomérations
-d'hommes. Une sorte de réaction contre
-l'immoralité générale, qui plus tard fera d'Antioche
-la patrie des stylites et des solitaires<a name="FNanchor_5_690" id="FNanchor_5_690"></a><a href="#Footnote_5_690" class="fnanchor">[5]</a>, était déjà sensible.
-La bonne doctrine trouvait ainsi dans cette ville
-les meilleures conditions de succès qu'elle eût encore
-rencontrées.</p>
-
-<p>Une circonstance capitale prouve, du reste, que
-la secte eut pour la première fois à Antioche pleine
-conscience d'elle-même. Ce fut dans cette ville
-qu'elle reçut un nom distinct. Jusque-là, les adhérents
-s'étaient appelés entre eux «les croyants»,
-<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>«les fidèles», «les saints», «les frères», «les disciples»;
-mais il n'y avait pas de nom officiel et public
-pour les designer. C'est à Antioche que le nom de
-<i>christianus</i> fut formé<a name="FNanchor_6_691" id="FNanchor_6_691"></a><a href="#Footnote_6_691" class="fnanchor">[6]</a>. La terminaison en est latine,
-et non grecque, ce qui semble indiquer qu'il fut créé
-par l'autorité romaine, comme appellation de police<a name="FNanchor_7_692" id="FNanchor_7_692"></a><a href="#Footnote_7_692" class="fnanchor">[7]</a>,
-de même que <i>herodiani, pompeiani, cæsariani</i><a name="FNanchor_8_693" id="FNanchor_8_693"></a><a href="#Footnote_8_693" class="fnanchor">[8]</a>. Il
-est certain, en tout cas, qu'un tel nom fut formé
-par la population païenne. Il renfermait un malentendu;
-car il supposait que <i>Christus</i>, traduction
-de l'hébreu <i>Maschiah</i> (le Messie), était un nom
-propre<a name="FNanchor_9_694" id="FNanchor_9_694"></a><a href="#Footnote_9_694" class="fnanchor">[9]</a>. Plusieurs même de ceux qui étaient peu
-au courant des idées juives ou chrétiennes, devaient
-être amenés par ce nom à croire que <i>Christus</i> ou
-<i>Chrestus</i> était un chef de parti encore vivant<a name="FNanchor_10_695" id="FNanchor_10_695"></a><a href="#Footnote_10_695" class="fnanchor">[10]</a>.
-<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span>La prononciation vulgaire, en effet, était <i>chrestiani</i><a name="FNanchor_11_696" id="FNanchor_11_696"></a><a href="#Footnote_11_696" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
-
-<p>Les Juifs, en tout cas, n'adoptèrent pas, au
-moins d'une façon suivie<a name="FNanchor_12_697" id="FNanchor_12_697"></a><a href="#Footnote_12_697" class="fnanchor">[12]</a>, le nom donné par les
-Romains à leurs coreligionnaires schismatiqnes. Ils
-continuèrent d'appeler les nouveaux sectaires «Nazaréens»
-ou «Nazoréens»<a name="FNanchor_13_698" id="FNanchor_13_698"></a><a href="#Footnote_13_698" class="fnanchor">[13]</a>, sans doute parce qu'ils
-avaient l'habitude d'appeler Jésus <i>Han-nasri</i> ou <i>Han-nosri</i>,
-«le Nazaréen». Ce nom a prévalu jusqu'à nos
-jours dans tout l'Orient<a name="FNanchor_14_699" id="FNanchor_14_699"></a><a href="#Footnote_14_699" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
-
-<p>C'est ici un moment très-important. L'heure où
-une création nouvelle reçoit son nom est solennelle;
-<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span>car le nom est le signe définitif de l'existence. C'est
-par le nom qu'un être individuel ou collectif devient
-lui-même et sort d'un autre. La formation du
-mot «chrétien» marque ainsi la date précise où
-l'Église de Jésus se sépara du judaïsme. Longtemps
-encore on confondra les deux religions; mais cette
-confusion n'aura lieu que dans les pays où la croissance
-du christianisme est, si j'ose le dire, arriérée.
-La secte, du reste, accepta vite l'appellation qu'on
-avait faite pour elle et la considéra comme un titre
-d'honneur<a name="FNanchor_15_700" id="FNanchor_15_700"></a><a href="#Footnote_15_700" class="fnanchor">[15]</a>. Quand on songe que, dix ans après la
-mort de Jésus, sa religion a déjà un nom en langue
-grecque et en langue latine dans la capitale de la
-Syrie, on s'étonne des progrès accomplis en si peu
-de temps. Le christianisme est complètement détaché
-du sein de sa mère; la vraie pensée de Jésus a
-triomphé de l'indécision de ses premiers disciples;
-l'Église de Jérusalem est dépassée; l'araméen, la langue
-de Jésus, est inconnue à une partie de son école;
-le christianisme parle grec; il est lancé définitivement
-dans le grand tourbillon du monde grec et romain,
-d'où il ne sortira plus.</p>
-
-<p>L'activité, la fièvre d'idées qui se produisait dans
-cette jeune église dut être quelque chose d'extraordinaire.
-Les grandes manifestations «spirites» y
-<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span>étaient fréquentes<a name="FNanchor_16_701" id="FNanchor_16_701"></a><a href="#Footnote_16_701" class="fnanchor">[16]</a>. Tous se croyaient inspirés, sur
-des modes divers. Les uns étaient «prophètes»,
-les autres «docteurs»<a name="FNanchor_17_702" id="FNanchor_17_702"></a><a href="#Footnote_17_702" class="fnanchor">[17]</a>. Barnabé, comme son nom
-l'indique<a name="FNanchor_18_703" id="FNanchor_18_703"></a><a href="#Footnote_18_703" class="fnanchor">[18]</a>, avait sans doute rang de prophète: Paul
-n'avait pas de titre spécial. On citait encore, parmi
-les notables de l'Église d'Antioche, Siméon surnommé
-<i>Niger</i>, Lucius de Cyrène, Menahem, qui avait
-été frère de lait d'Hérode Antipas, et qui par conséquent
-devait être assez âgé<a name="FNanchor_19_704" id="FNanchor_19_704"></a><a href="#Footnote_19_704" class="fnanchor">[19]</a>. Tous ces personnages
-étaient juifs. Parmi les païens convertis était
-peut-être déjà cet Evhode qui paraît, à une certaine
-époque, avoir tenu le premier rang dans l'Église
-d'Antioche<a name="FNanchor_20_705" id="FNanchor_20_705"></a><a href="#Footnote_20_705" class="fnanchor">[20]</a>. Sans doute, les païens qui répondirent
-à la première prédication eurent d'abord quelque
-infériorité; ils devaient peu briller dans les exercices
-publics de glossolalie, de prédication, de prophétie.</p>
-
-<p>Paul, au milieu de cette société entraînante, se
-laissa aller au courant. Plus tard, il se montra contraire
-à la glossolalie<a name="FNanchor_21_706" id="FNanchor_21_706"></a><a href="#Footnote_21_706" class="fnanchor">[21]</a>, et il est probable que jamais
-il ne la pratiqua. Mais il eut beaucoup de visions et
-<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>de révélations immédiates<a name="FNanchor_22_707" id="FNanchor_22_707"></a><a href="#Footnote_22_707" class="fnanchor">[22]</a>. C'est apparemment à
-Antioche<a name="FNanchor_23_708" id="FNanchor_23_708"></a><a href="#Footnote_23_708" class="fnanchor">[23]</a> qu'il eut cette grande extase qu'il raconte
-en ces termes: «Je connais un homme en Christ,
-qui, il y a quatorze ans (la chose se passait-elle corporellement
-ou en dehors du corps? je l'ignore, Dieu
-le sait), fut ravi jusqu'au troisième ciel<a name="FNanchor_24_709" id="FNanchor_24_709"></a><a href="#Footnote_24_709" class="fnanchor">[24]</a>. Et je sais
-que cet homme (Dieu pourrait dire si ce fut en corps
-ou sans corps) a été ravi dans le paradis<a name="FNanchor_25_710" id="FNanchor_25_710"></a><a href="#Footnote_25_710" class="fnanchor">[25]</a>, où il a
-entendu des paroles ineffables, qu'il n'est pas permis
-à un mortel de dire<a name="FNanchor_26_711" id="FNanchor_26_711"></a><a href="#Footnote_26_711" class="fnanchor">[26]</a>.» En général, sobre et
-pratique, Paul partageait cependant les idées de son
-temps sur le surnaturel. Il croyait faire des miracles<a name="FNanchor_27_712" id="FNanchor_27_712"></a><a href="#Footnote_27_712" class="fnanchor">[27]</a>,
-comme tout le monde; il était impossible que
-les dons du Saint-Esprit, qui passaient pour être de
-droit commun dans l'Église<a name="FNanchor_28_713" id="FNanchor_28_713"></a><a href="#Footnote_28_713" class="fnanchor">[28]</a>, lui fussent refusés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span><span class="sidenote">[An 44]</span>Mais des esprits possédés d'une flamme si vive ne
-pouvaient s'en tenir à ces chimères d'une exubérante
-piété. On se tourna vite vers l'action. L'idée de
-grandes missions destinées à convertir les païens, en
-commençant par l'Asie Mineure, s'empara de toutes
-les têtes. Une pareille idée, fût-elle née à Jérusalem,
-n'aurait pu s'y réaliser. L'Église de Jérusalem
-était dénuée de ressources pécuniaires. Un grand
-établissement de propagande exige une certaine mise
-de fonds. Or, toute la caisse commune de Jérusalem
-allait à nourrir les bons pauvres, et parfois n'y suffisait
-pas. De toutes les parties du monde, il fallait
-envoyer des secours pour que ces nobles mendiants ne
-mourussent pas de faim<a name="FNanchor_29_714" id="FNanchor_29_714"></a><a href="#Footnote_29_714" class="fnanchor">[29]</a>. Le communisme avait créé
-à Jérusalem une misère irrémédiable et une complète
-incapacité pour les grandes entreprises. L'Église d'Antioche
-était exempte d'un tel fléau. Les Juifs, dans ces
-villes profanes, étaient arrivés à l'aisance, parfois à
-de grandes fortunes<a name="FNanchor_30_715" id="FNanchor_30_715"></a><a href="#Footnote_30_715" class="fnanchor">[30]</a>; les fidèles entraient dans l'Église
-avec un avoir assez considérable. Ce fut Antioche
-qui fournit les capitaux de la fondation du christianisme.
-On conçoit la totale différence de mœurs et
-d'esprit que cette circonstance à elle seule dut établir
-<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span>entre les deux Églises. Jérusalem resta la ville des pauvres
-de Dieu, des <i>ebionim</i>, des bons rêveurs galiléens,
-ivres et comme étourdis des promesses du royaume
-des cieux<a name="FNanchor_31_716" id="FNanchor_31_716"></a><a href="#Footnote_31_716" class="fnanchor">[31]</a>. Antioche, presque étrangère à la parole
-de Jésus, qu'elle n'avait pas entendue, fut l'Église de
-l'action, du progrès. Antioche fut la ville de Paul;
-Jérusalem, la ville du vieux collége apostolique,
-enseveli dans ses songes, impuissant en face des
-problèmes nouveaux qui s'ouvraient, mais ébloui de
-son incomparable privilège, et riche de ses inappréciables
-souvenirs.</p>
-
-<p>Une circonstance justement mit bientôt tous ces
-traits en lumière. L'imprévoyance était telle dans cette
-pauvre Église famélique de Jérusalem, que le moindre
-accident mettait la communauté aux abois. Or, dans
-un pays où l'organisation économique était nulle, où
-le commerce avait peu de développement et où les
-sources du bien-être étaient médiocres, les famines
-ne pouvaient manquer d'arriver. Il y en eut une
-terrible la quatrième année du règne de Claude,
-l'an 44<a name="FNanchor_32_717" id="FNanchor_32_717"></a><a href="#Footnote_32_717" class="fnanchor">[32]</a>. Quand les symptômes s'en firent sentir,
-<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span>les anciens de Jérusalem eurent l'idée de recourir
-aux frères des Églises plus riches de Syrie.
-Une ambassade de prophètes hiérosolymites vint
-à Antioche<a name="FNanchor_33_718" id="FNanchor_33_718"></a><a href="#Footnote_33_718" class="fnanchor">[33]</a>. L'un d'eux, nommé Agab, qui passait
-pour avoir un haut degré de clairvoyance, se vit
-tout à coup saisi de l'Esprit, et annonça le fléau
-qui allait sévir. Les fidèles d'Antioche furent fort
-touchés des maux qui menaçaient la mère Église,
-dont ils se regardaient encore comme tributaires.
-Ils firent une collecte, à laquelle chacun contribua
-selon son pouvoir. Barnabé fut chargé d'aller en porter
-le produit aux frères de Judée<a name="FNanchor_34_719" id="FNanchor_34_719"></a><a href="#Footnote_34_719" class="fnanchor">[34]</a>. Jérusalem restera
-encore longtemps la capitale du christianisme. Les
-choses uniques y sont centralisées; il n'y a d'apôtres
-que là<a name="FNanchor_35_720" id="FNanchor_35_720"></a><a href="#Footnote_35_720" class="fnanchor">[35]</a>. Mais un grand pas est fait. Durant plusieurs
-années, il n'y a eu qu'une Église complétement
-organisée, celle de Jérusalem, centre absolu de
-la foi, d'où toute vie émane, où toute vie reflue. Il
-n'en est plus ainsi maintenant. Antioche est une
-<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span>Église parfaite. Elle a toute la hiérarchie des dons du
-Saint-Esprit. Les missions partent de là<a name="FNanchor_36_721" id="FNanchor_36_721"></a><a href="#Footnote_36_721" class="fnanchor">[36]</a> et y reviennent<a name="FNanchor_37_722" id="FNanchor_37_722"></a><a href="#Footnote_37_722" class="fnanchor">[37]</a>.
-C'est une seconde capitale, ou, pour
-mieux dire, un second cœur, qui a son action propre,
-et dont la force s'exerce dans toutes les directions.</p>
-
-<p>Il est même facile de prévoir dès à présent que la
-seconde capitale l'emportera bientôt sur la première.
-La décadence de l'Église de Jérusalem, en effet,
-fut rapide. C'est le propre des institutions fondées
-sur le communisme d'avoir un premier moment
-brillant, car le communisme suppose toujours une
-grande exaltation, mais de dégénérer très-vite, le
-communisme étant contraire à la nature humaine.
-Dans ses accès de vertu, l'homme croit pouvoir se
-passer entièrement de l'égoïsme et de l'intérêt propre;
-l'égoïsme prend sa revanche en prouvant que
-l'absolu désintéressement engendre des maux plus
-graves que ceux qu'on avait cru éviter par la suppression
-de la propriété.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_686" id="Footnote_1_686"></a><a href="#FNanchor_1_686"><span class="label">[1]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 22 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_687" id="Footnote_2_687"></a><a href="#FNanchor_2_687"><span class="label">[2]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 22&ndash;24.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_688" id="Footnote_3_688"></a><a href="#FNanchor_3_688"><span class="label">[3]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 25.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_689" id="Footnote_4_689"></a><a href="#FNanchor_4_689"><span class="label">[4]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 26.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_690" id="Footnote_5_690"></a><a href="#FNanchor_5_690"><span class="label">[5]</span></a> Libanius, <i>Pro templis</i>, p. 164 et suiv.; <i>De carcere vinctis</i>,
-p. 458; Théodoret, <i>Hist. eccl.</i>, IV, 28; Jean Chrysost., Homil.
-<span class="smcap">lxxii</span> <i>in Matth.</i>, 3 (t. VII, p. 705); <i>In Epist. ad Ephes.</i> hom. <span class="smcap">vi</span>,
-4 (t. XI, p. 44); <i>In I Tim.</i> hom. <span class="smcap">xiv</span>, 3 et suiv. (<i>ibid.</i> p. 628 et
-suiv.); Nicéphore, XII, 44; Glycas, p. 257 (éd. Paris).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_691" id="Footnote_6_691"></a><a href="#FNanchor_6_691"><span class="label">[6]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 26.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_692" id="Footnote_7_692"></a><a href="#FNanchor_7_692"><span class="label">[7]</span></a> Les passages I Petri, <span class="smcap">iv</span>, 16, et Jac., <span class="smcap">ii</span>, 7, comparés à Suétone,
-<i>Néron</i>, 16, et à Tacite, <i>Ann.</i>, XV, 44, confirment cette idée. Voir
-aussi <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxvi</span>, 28.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_693" id="Footnote_8_693"></a><a href="#FNanchor_8_693"><span class="label">[8]</span></a> Il est vrai qu'on trouve Ἀσιανός (<i>Act.</i>, <span class="smcap">xx</span>, 4; Philon, <i>Legatio</i>,
-36; Strabon, etc). Mais il paraît que c'est là un latinisme, de
-même que Δαλδιανοί, et les noms des sectes, Σιμωνιανοί, Κηρινθιανοί,
-Σηθιανοί, etc. Le dérivé hellénique de χριστός eût été χρίστειος. Il ne
-sert de rien de dire que la terminaison <i>anus</i> est une forme dorique
-du grec ηνος, on n'avait nulle souvenance de cela au premier siècle.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_694" id="Footnote_9_694"></a><a href="#FNanchor_9_694"><span class="label">[9]</span></a> Tacite (<i>loc. cit.</i>) le prend ainsi.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_695" id="Footnote_10_695"></a><a href="#FNanchor_10_695"><span class="label">[10]</span></a> Suétone, <i>Claude</i>, 25. Nous discuterons ce passage dans notre
-livre suivant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_696" id="Footnote_11_696"></a><a href="#FNanchor_11_696"><span class="label">[11]</span></a> <i>Corpus inscr. gr.</i>, n<sup>os</sup> 2883 <i>d</i>, 3857 <i>g</i>, 3857 <i>p</i>, 3865 <i>l</i>; Tertullien,
-<i>Apol.</i>, 3; Lactance, <i>Divin. Inst.</i>, IV, 7. Comp. la forme
-française <i>chrestien</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_697" id="Footnote_12_697"></a><a href="#FNanchor_12_697"><span class="label">[12]</span></a> Jac., <span class="smcap">ii</span>, 7, n'implique qu'un usage momentané et incertain.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_698" id="Footnote_13_698"></a><a href="#FNanchor_13_698"><span class="label">[13]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxiv</span>. 5; Tertullien, <i>Adv. Marcionem</i>, IV, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_699" id="Footnote_14_699"></a><a href="#FNanchor_14_699"><span class="label">[14]</span></a> <i>Nesâra</i>. Les noms de <i>meschihoio</i> en syriaque, <i>mesihi</i> en
-arabe, sont relativement modernes, et calqués sur χριστιανός. Le
-nom de «Galiléens» est bien plus récent. Ce fut Julien qui le mit
-à la mode, et même le rendit officiel, en y attachant une nuance
-de raillerie et de mépris, Juliani <i>Epist.</i>, <span class="smcap">vii</span>; Grégoire de Nazianze,
-Orat. IV (invect. i), 76; S. Cyrille d'Alex., <i>Contre Julien</i>, II, p. 39
-(édit. Spanheim); <i>Philopatris</i>, dialogue attribué faussement à Lucien,
-et qui est en réalité du temps de Julien, § 12; Théodoret,
-<i>Hist. eccl.</i>, III, 4. Je pense que, dans Épictète (Arrien, <i>Dissert.</i>,
-IV, <span class="smcap">vii</span>, 6; et dans Marc-Aurèle (<i>Pensées</i>, XI, 3), ce nom ne
-désigne pas les chrétiens, mais qu'il faut l'entendre des «sicaires»
-ou zélotes, disciples fanatiques de Juda le Galiléen ou le Gaulonite
-et de Jean de Gischala.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_700" id="Footnote_15_700"></a><a href="#FNanchor_15_700"><span class="label">[15]</span></a> I Pétri, <span class="smcap">iv</span>, 16; Jac., <span class="smcap">ii</span>, 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_701" id="Footnote_16_701"></a><a href="#FNanchor_16_701"><span class="label">[16]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_702" id="Footnote_17_702"></a><a href="#FNanchor_17_702"><span class="label">[17]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_703" id="Footnote_18_703"></a><a href="#FNanchor_18_703"><span class="label">[18]</span></a> Voir ci-dessus, p. 105&ndash;106.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_704" id="Footnote_19_704"></a><a href="#FNanchor_19_704"><span class="label">[19]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_705" id="Footnote_20_705"></a><a href="#FNanchor_20_705"><span class="label">[20]</span></a> Eusèbe, <i>Chron.</i>, à l'année 43; <i>Hist. eccl.</i>, III, 22; Ignatii
-<i>Epist. ad Antioch.</i> (apocr.), 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_706" id="Footnote_21_706"></a><a href="#FNanchor_21_706"><span class="label">[21]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiv</span> entier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_707" id="Footnote_22_707"></a><a href="#FNanchor_22_707"><span class="label">[22]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 1&ndash;5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_708" id="Footnote_23_708"></a><a href="#FNanchor_23_708"><span class="label">[23]</span></a> Il place en effet cette vision quatorze ans avant l'année où il
-écrivait la deuxième aux Corinthiens, laquelle est de l'an 57 à peu
-près. Il n'est pas impossible cependant qu'il fût encore à Tarse.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_709" id="Footnote_24_709"></a><a href="#FNanchor_24_709"><span class="label">[24]</span></a> Pour les idées juives sur les cieux superposés, voir <i>Testam.
-des 12 patr.</i>, Levi, 3; <i>Ascension d'Isaïe</i>, <span class="smcap">vi</span>, 13; <span class="smcap">vii</span>, 8 et toute
-la suite du livre; Talm. de Babyl., <i>Chagiga</i>, 12 <i>b</i>; Midraschim,
-<i>Bereschith rabba</i>, sect. <span class="smcap">xix</span>, fol. 19 <i>c</i>; <i>Schemoth rabba</i>, sect. <span class="smcap">xv</span>,
-fol. 115 <i>d</i>;Bammidbar rabba, sect. <span class="smcap">xiii</span>, fol. 218 <i>a</i>; <i>Debarim rabba</i>,
-sect. <span class="smcap">ii</span>, fol. 253 <i>a</i>; <i>Schir hasschirim rabba</i>, fol. 24 <i>d</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_710" id="Footnote_25_710"></a><a href="#FNanchor_25_710"><span class="label">[25]</span></a> Comparez Talmud de Babyl., <i>Chagiga</i>, 14 <i>b</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_711" id="Footnote_26_711"></a><a href="#FNanchor_26_711"><span class="label">[26]</span></a> Comparez <i>Ascension d'Isaïe</i>, <span class="smcap">vi</span>, 15; <span class="smcap">vii</span>, 3 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_712" id="Footnote_27_712"></a><a href="#FNanchor_27_712"><span class="label">[27]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 12; Rom., <span class="smcap">xv</span>, 19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_713" id="Footnote_28_713"></a><a href="#FNanchor_28_713"><span class="label">[28]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xii</span> entier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_714" id="Footnote_29_714"></a><a href="#FNanchor_29_714"><span class="label">[29]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 29; <span class="smcap">xxiv</span>, 17; Gal., <span class="smcap">ii</span>, 10; Rom., <span class="smcap">xv</span>, 26; I Cor.,
-<span class="smcap">xvi</span>, 1; II Cor., <span class="smcap">viii</span>, 4, 14; <span class="smcap">ix</span>, 1, 12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_715" id="Footnote_30_715"></a><a href="#FNanchor_30_715"><span class="label">[30]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">vi</span>, 3, 4; XX, v, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_716" id="Footnote_31_716"></a><a href="#FNanchor_31_716"><span class="label">[31]</span></a> Jac., <span class="smcap">ii</span>, 5 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_717" id="Footnote_32_717"></a><a href="#FNanchor_32_717"><span class="label">[32]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 28; Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">ii</span>, 6; v, 2; Eusèbe, <i>Hist.
-eccl.</i>, II, 8 et 12. Comp. <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 20; Tac. <i>Ann.</i>, XII, 43; Suétone,
-<i>Claude</i>, 18; Dion Cassius, LX, 11. Aurélius Victor, <i>Cœs.</i>,
-4; Eusèbe, <i>Chron.</i>, années 43 et suiv. Le règne de Claude fut affligé
-presque chaque année par des famines partielles de l'Empire.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_718" id="Footnote_33_718"></a><a href="#FNanchor_33_718"><span class="label">[33]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 27 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_719" id="Footnote_34_719"></a><a href="#FNanchor_34_719"><span class="label">[34]</span></a> Le livre des <i>Actes</i> (<span class="smcap">xi</span>, 30; <span class="smcap">xii</span>, 25) met Paul de ce
-voyage. Mais Paul déclare qu'entre son premier séjour de deux
-semaines et son voyage pour l'affaire de la circoncision, il n'alla
-pas à Jérusalem (Gal., <span class="smcap">ii</span>, 1, en tenant compte de l'argumentation
-générale de Paul à cet endroit). Voir ci-dessus, Introd., p.
-<span class="smcap">xxxii</span>-<span class="smcap">xxxiii</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_720" id="Footnote_35_720"></a><a href="#FNanchor_35_720"><span class="label">[35]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 17&ndash;19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_721" id="Footnote_36_721"></a><a href="#FNanchor_36_721"><span class="label">[36]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 3; <span class="smcap">xv</span>, 36; <span class="smcap">xviii</span>, 23.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_722" id="Footnote_37_722"></a><a href="#FNanchor_37_722"><span class="label">[37]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xiv</span>, 25; <span class="smcap">xviii</span>, 22.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">PERSÉCUTION D'HÉRODE AGRIPPA I<sup>er</sup>.</span></h2>
-
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 44]</span>
-Barnabé trouva l'Église de Jérusalem dans un
-grand trouble. L'année 44 fut très-orageuse pour
-elle. Outre la famine, elle vit se rallumer le feu de
-la persécution, qui s'était ralenti depuis la mort
-d'Étienne.
-</p>
-<p>
-Hérode Agrippa, petit-fils d'Hérode le Grand,
-avait réussi, depuis l'année 41, à recomposer la
-royauté de son aïeul. Grâce à la faveur de Caligula,
-il était parvenu à réunir sous sa domination la
-Batanée, la Trachonitide, une partie du Hauran,
-l'Abilène, la Galilée, la Pérée<a name="FNanchor_1_723" id="FNanchor_1_723"></a><a href="#Footnote_1_723" class="fnanchor">[1]</a>. Le rôle ignoble qu'il
-joua dans la tragi-comédie qui porta Claude à l'empire<a name="FNanchor_2_724" id="FNanchor_2_724"></a><a href="#Footnote_2_724" class="fnanchor">[2]</a>,
-acheva sa fortune. Ce vil Oriental, en récompense
-<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>des leçons de bassesse et de perfidie qu'il
-avait données à Rome, obtint pour lui la Samarie et
-la Judée, et pour son frère Hérode la petite royauté
-de Chalcis<a name="FNanchor_3_725" id="FNanchor_3_725"></a><a href="#Footnote_3_725" class="fnanchor">[3]</a>. Il avait laissé à Rome les plus mauvais
-souvenirs, et on attribuait en partie à ses conseils
-les cruautés de Caligula<a name="FNanchor_4_726" id="FNanchor_4_726"></a><a href="#Footnote_4_726" class="fnanchor">[4]</a>. Son armée et les villes
-païennes de Sébaste, de Césarée, qu'il sacrifiait à
-Jérusalem, ne l'aimaient pas<a name="FNanchor_5_727" id="FNanchor_5_727"></a><a href="#Footnote_5_727" class="fnanchor">[5]</a>. Mais les Juifs le trouvaient
-généreux, magnifique, sympathique à leurs
-maux. Il cherchait à se rendre populaire auprès
-d'eux, et affectait une politique toute différente de
-celle d'Hérode le Grand. Ce dernier vivait bien
-plus en vue du monde grec et romain qu'en vue
-des Juifs. Hérode Agrippa, au contraire, aimait Jérusalem,
-observait rigoureusement la religion juive,
-affectait le scrupule, et ne laissait jamais passer
-un jour sans faire ses dévotions<a name="FNanchor_6_728" id="FNanchor_6_728"></a><a href="#Footnote_6_728" class="fnanchor">[6]</a>. Il allait jusqu'à
-recevoir avec douceur les avis des rigoristes, et se
-donnait la peine de se justifier de leurs reproches<a name="FNanchor_7_729" id="FNanchor_7_729"></a><a href="#Footnote_7_729" class="fnanchor">[7]</a>.
-Il fit remise aux Hiérosolymites du tribut que chaque
-<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>maison lui devait<a name="FNanchor_8_730" id="FNanchor_8_730"></a><a href="#Footnote_8_730" class="fnanchor">[8]</a>. Les orthodoxes, en un mot, eurent
-en lui un roi selon leur cœur.
-</p>
-<p>
-Il était inévitable qu'un prince de ce caractère
-persécutât les chrétiens. Sincère ou non, Hérode
-Agrippa était un souverain juif dans toute la force
-du terme<a name="FNanchor_9_731" id="FNanchor_9_731"></a><a href="#Footnote_9_731" class="fnanchor">[9]</a>. La maison d'Hérode, en s'affaiblissant,
-tournait à la dévotion. Ce n'était plus cette large pensée
-profane du fondateur de la dynastie, aspirant à
-faire vivre ensemble et sous l'empire commun de la
-civilisation les cultes les plus divers. Quand Hérode
-Agrippa devenu roi mit pour la première fois le pied
-à Alexandrie, ce fut comme roi des Juifs qu'on l'accueillit;
-ce fut ce titre qui irrita la population et
-donna lieu à des bouffonneries sans fin<a name="FNanchor_10_732" id="FNanchor_10_732"></a><a href="#Footnote_10_732" class="fnanchor">[10]</a>. Or, que
-pouvait être un roi des Juifs, si ce n'est le gardien
-de la Loi et des traditions, un souverain théocrate
-et persécuteur? Depuis Hérode le Grand, sous lequel
-le fanatisme fut tout à fait comprimé, jusqu'à
-l'explosion de la guerre qui amena la ruine de Jérusalem,
-il y eut ainsi une progression toujours croissante
-d'ardeur religieuse. La mort de Caligula (24 janvier
-41) avait produit une réaction favorable aux
-Juifs. Claude fut en général bienveillant pour eux<a name="FNanchor_11_733" id="FNanchor_11_733"></a><a href="#Footnote_11_733" class="fnanchor">[11]</a>,
-<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span>par l'effet du crédit qu'avaient sur lui Hérode Agrippa
-et Hérode, roi de Chalcis. Non-seulement il donna
-raison aux juifs d'Alexandrie dans leurs querelles
-avec les habitants, et leur octroya le droit de se
-choisir un ethnarque; mais il publia, dit-on, un
-édit par lequel il accordait aux juifs, dans toute
-l'étendue de l'Empire, ce qu'il avait accordé à ceux
-d'Alexandrie, c'est-à-dire la liberté de vivre selon
-leurs lois, à la seule condition de ne pas outrager
-les autres cultes. Quelques essais de vexations analogues
-à celles qui s'étaient produites sous Caligula,
-furent réprimés<a name="FNanchor_12_734" id="FNanchor_12_734"></a><a href="#Footnote_12_734" class="fnanchor">[12]</a>. Jérusalem s'agrandit beaucoup; le
-quartier de Bézétha s'ajouta à la ville<a name="FNanchor_13_735" id="FNanchor_13_735"></a><a href="#Footnote_13_735" class="fnanchor">[13]</a>. L'autorité
-romaine se faisait à peine sentir, bien que Vibius Marsus,
-homme prudent, mûri par les grandes charges,
-et d'un esprit très-cultivé<a name="FNanchor_14_736" id="FNanchor_14_736"></a><a href="#Footnote_14_736" class="fnanchor">[14]</a>, qui avait succédé à
-Publius Pétronius dans la fonction de légat impérial
-de Syrie, fît de temps en temps remarquer à
-Rome le danger de ces royautés à demi indépendantes
-d'Orient<a name="FNanchor_15_737" id="FNanchor_15_737"></a><a href="#Footnote_15_737" class="fnanchor">[15]</a>.
-</p>
-<p>
-<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span>L'espèce de féodalité qui, depuis la mort de
-Tibère, tendait à s'établir en Syrie et dans les contrées
-voisines<a name="FNanchor_16_738" id="FNanchor_16_738"></a><a href="#Footnote_16_738" class="fnanchor">[16]</a>, était, en effet, un arrêt dans la
-politique impériale, et n'avait guère que de mauvais
-résultats. Les «rois» venant à Rome étaient
-des personnages, et y exerçaient une détestable
-influence. La corruption et l'abaissement du peuple,
-surtout sous Caligula, vinrent en grande partie
-du spectacle que donnaient ces misérables qu'on
-voyait successivement traîner leur pourpre au théâtre,
-au palais du césar, dans les prisons<a name="FNanchor_17_739" id="FNanchor_17_739"></a><a href="#Footnote_17_739" class="fnanchor">[17]</a>. En ce qui
-concerne les Juifs, nous avons vu<a name="FNanchor_18_740" id="FNanchor_18_740"></a><a href="#Footnote_18_740" class="fnanchor">[18]</a> que l'autonomie
-signifiait l'intolérance. Le souverain pontificat
-ne sortait par instants de la famille de Hanan que
-pour entrer dans celle de Boëthus, non moins altière
-et cruelle. Un souverain jaloux de plaire aux
-Juifs ne pouvait manquer de leur accorder ce qu'ils
-aimaient le mieux, c'est-à-dire des sévérités contre
-tout ce qui s'écartait de la rigoureuse orthodoxie<a name="FNanchor_19_741" id="FNanchor_19_741"></a><a href="#Footnote_19_741" class="fnanchor">[19]</a>.
-</p>
-<p>
-Hérode Agrippa, en effet, devint sur la fin de son
-<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span>règne un violent persécuteur<a name="FNanchor_20_742" id="FNanchor_20_742"></a><a href="#Footnote_20_742" class="fnanchor">[20]</a>. Quelque temps avant
-la Pâque de l'an 44, il fit trancher la tête à l'un des
-principaux membres du collége apostolique, Jacques,
-fils de Zébédée, frère de Jean. L'affaire ne fut pas
-présentée comme religieuse; il n'y eut pas de procès
-inquisitorial devant le sanhédrin; la sentence fut
-prononcée en vertu du pouvoir arbitraire du souverain,
-comme cela eut lieu pour Jean-Baptiste<a name="FNanchor_21_743" id="FNanchor_21_743"></a><a href="#Footnote_21_743" class="fnanchor">[21]</a>.
-Encouragé par le bon effet que cette exécution produisit
-sur les Juifs<a name="FNanchor_22_744" id="FNanchor_22_744"></a><a href="#Footnote_22_744" class="fnanchor">[22]</a>, Hérode Agrippa ne voulut pas
-s'arrêter en une veine si facile de popularité. On était
-aux premiers jours de la fête de Pâque, époque ordinaire
-de redoublement du fanatisme. Agrippa ordonna
-d'enfermer Pierre dans la tour Antonia. Il voulait le
-faire juger et mettre à mort avec grand appareil,
-devant la masse de peuple alors assemblé.
-</p>
-<p>
-Une circonstance que nous ignorons, et qui fut
-tenue pour miraculeuse, ouvrit la prison de Pierre.
-Un soir que plusieurs des fidèles étaient assemblés
-dans la maison de Marie, mère de Jean-Marc, où
-Pierre demeurait d'habitude, on entendit tout à coup
-frapper à la porte. La servante, nommée Rhodé, alla
-écouter. Elle reconnut la voix de Pierre. Transportée
-<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>de joie, au lieu d'ouvrir, elle rentre en courant et
-annonce que Pierre est là. On la traite de folle. Elle
-jure qu'elle dit vrai. «C'est son ange,» disent quelques-uns.
-On entend frapper à plusieurs reprises;
-c'était bien lui. L'allégresse fut infinie. Pierre fit sur-le-champ
-annoncer sa délivrance à Jacques, frère
-du Seigneur, et aux autres fidèles. On crut que c'était
-l'ange de Dieu qui était entré dans la prison de
-l'apôtre, et avait fait tomber les chaînes et les verrous.
-Pierre racontait, en effet, que tout cela s'était
-passé pendant qu'il était dans une espèce d'extase;
-qu'après avoir passé la première et la deuxième garde
-et franchi la porte de fer qui donnait sur la ville,
-l'ange l'accompagna encore l'espace d'une rue, puis
-le quitta; qu'alors il revint à lui et reconnut la main
-de Dieu, qui avait envoyé un messager céleste pour
-le délivrer<a name="FNanchor_23_745" id="FNanchor_23_745"></a><a href="#Footnote_23_745" class="fnanchor">[23]</a>.
-</p>
-<p>
-Agrippa survécut peu à ces violences<a name="FNanchor_24_746" id="FNanchor_24_746"></a><a href="#Footnote_24_746" class="fnanchor">[24]</a>. Dans le
-courant de l'année il alla à Césarée pour célébrer
-des jeux en l'honneur de Claude. Le concours fut
-extraordinaire; les gens de Tyr et de Sidon, qui
-avaient des difficultés avec lui, y vinrent pour lui
-<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>demander merci. Ces fêtes déplaisaient beaucoup
-aux Juifs, et parce qu'elles avaient lieu dans la ville
-impure de Césarée, et parce qu'elles se donnaient
-dans le théâtre. Déjà, une fois, le roi ayant quitté
-Jérusalem dans des circonstances semblables, un certain
-rabbi Siméon avait proposé de le déclarer étranger
-au judaïsme et de l'exclure du temple. Le
-roi avait poussé la condescendance jusqu'à placer le
-rabbi à côté de lui au théâtre, pour lui prouver qu'il
-ne s'y passait rien de contraire à la Loi<a name="FNanchor_25_747" id="FNanchor_25_747"></a><a href="#Footnote_25_747" class="fnanchor">[25]</a>. Croyant
-avoir ainsi satisfait les rigoristes, Hérode Agrippa se
-laissa aller à son goût pour les pompes profanes.
-Le second jour de la fête, il entra de très-bon matin
-au théâtre, revêtu d'une tunique en étoffe d'argent,
-d'un éclat merveilleux. L'effet de cette tunique resplendissante
-aux rayons du soleil levant fut extraordinaire.
-Les Phéniciens qui entouraient le roi lui prodiguèrent
-des adulations empreintes de paganisme,
-«C'est un dieu, disaient-ils, et non un homme.»
-Le roi ne témoigna pas son indignation et ne blâma
-pas cette parole. Il mourut cinq jours après. Juifs et
-chrétiens crurent qu'il avait été frappé pour n'avoir
-pas repoussé avec horreur une flatterie blasphématoire.
-La tradition chrétienne voulut qu'il fût mort
-<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span>du châtiment réservé aux ennemis de Dieu, une maladie
-vermiculaire<a name="FNanchor_26_748" id="FNanchor_26_748"></a><a href="#Footnote_26_748" class="fnanchor">[26]</a>. Les symptômes rapportés par
-Josèphe feraient croire plutôt à un empoisonnement,
-et ce qui est dit dans les Actes de la conduite équivoque
-des Phéniciens et du soin qu'ils prirent de
-gagner Blastus, valet de chambre du roi, fortifierait
-cette hypothèse.
-</p>
-<p>
-La mort d'Hérode Agrippa I<sup>er</sup> amena la fin de
-toute indépendance pour Jérusalem. La ville recommença
-d'être administrée par des procurateurs,
-et ce régime dura jusqu'à la grande révolte. Ce
-fut un bonheur pour le christianisme; car il est
-bien remarquable que cette religion qui devait soutenir,
-plus tard, une lutte si terrible contre l'empire
-romain, grandit à l'ombre du principe romain et
-sous sa protection. C'était Rome, ainsi que nous
-l'avons déjà plusieurs fois remarqué, qui empêchait le
-judaïsme de se livrer pleinement à ses instincts d'intolérance,
-et d'étouffer les développements libres qui
-se produisaient dans son sein. Toute diminution de
-l'autorité juive était un bienfait pour la secte naissante.
-Cuspius Fadus, le premier de cette nouvelle série de
-procurateurs, fut un autre Pilate, plein de fermeté ou
-du moins de bon vouloir. Mais Claude continuait de
-<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span>se montrer favorable aux prétentions juives, surtout
-à l'instigation du jeune Hérode Agrippa, fils d'Hérode
-Agrippa I<i>er</i>, qu'il avait près de lui, et qu'il aimait
-beaucoup<a name="FNanchor_27_749" id="FNanchor_27_749"></a><a href="#Footnote_27_749" class="fnanchor">[27]</a>. Après la courte administration de Cuspius
-Fadus, on vit les fonctions de procurateur confiées
-à un Juif, à ce Tibère Alexandre, neveu de Philon,
-et fils de l'alabarque des Juifs d'Alexandrie, qui
-arriva à de hautes fonctions et joua un grand rôle
-dans les affaires politiques du siècle. Il est vrai que
-les Juifs ne l'aimaient pas et le regardaient, non
-sans raison, comme un apostat<a name="FNanchor_28_750" id="FNanchor_28_750"></a><a href="#Footnote_28_750" class="fnanchor">[28]</a>.
-</p>
-<p>
-Pour couper court à ces disputes sans cesse renaissantes,
-on eut recours à un expédient conforme aux
-bons principes. On fit une sorte de séparation du
-spirituel et du temporel. Le pouvoir politique resta
-aux procurateurs; mais Hérode, roi de Chalcis, frère
-d'Agrippa I<sup>er</sup>, fut nommé préfet du temple, gardien
-des habits pontificaux, trésorier de la caisse sacrée,
-et investi du droit de nommer les grands prêtres<a name="FNanchor_29_751" id="FNanchor_29_751"></a><a href="#Footnote_29_751" class="fnanchor">[29]</a>.
-A sa mort (an 48), Hérode Agrippa II, fils d'Hérode
-Agrippa I<sup>er</sup>, succéda à son oncle dans ces charges.
-<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span>qu'il garda jusqu'à la grande guerre. Claude, en
-tout ceci, se montrait plein de bonté. Les hauts fonctionnaires
-romains, en Syrie, bien qu'ils fussent
-moins portés que l'empereur aux concessions, usèrent
-aussi de beaucoup de modération. Le procurateur
-Ventidius Cumanus poussa la condescendance
-jusqu'à faire décapiter, au milieu des Juifs formant la
-haie, un soldat qui avait déchiré un exemplaire du
-Pentateuque<a name="FNanchor_30_752" id="FNanchor_30_752"></a><a href="#Footnote_30_752" class="fnanchor">[30]</a>. Tout était inutile; Josèphe fait avec
-raison dater de l'administration de Cumanus les
-désordres qui ne finirent plus que par la destruction
-de Jérusalem.
-</p>
-<p>
-Le christianisme ne jouait aucun rôle dans ces
-troubles<a name="FNanchor_31_753" id="FNanchor_31_753"></a><a href="#Footnote_31_753" class="fnanchor">[31]</a>. Mais ces troubles étaient, comme le
-christianisme lui-même, un des symptômes de la
-fièvre extraordinaire qui dévorait le peuple juif, et
-du travail divin qui s'accomplissait en lui. Jamais la
-foi juive n'avait fait de tels progrès<a name="FNanchor_32_754" id="FNanchor_32_754"></a><a href="#Footnote_32_754" class="fnanchor">[32]</a>. Le temple
-de Jérusalem était un des sanctuaires du monde dont
-la réputation s'étendait le plus loin, et où l'on faisait
-le plus d'offrandes<a name="FNanchor_33_755" id="FNanchor_33_755"></a><a href="#Footnote_33_755" class="fnanchor">[33]</a>. Le judaïsme était devenu la
-<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span>religion dominante de plusieurs parties de la Syrie.
-Les princes asmonéens y avaient converti violemment
-des populations entières (Iduméens, Ituréens,
-etc.)<a name="FNanchor_34_756" id="FNanchor_34_756"></a><a href="#Footnote_34_756" class="fnanchor">[34]</a>. Il y avait beaucoup d'exemples de
-la circoncision ainsi imposée par la force<a name="FNanchor_35_757" id="FNanchor_35_757"></a><a href="#Footnote_35_757" class="fnanchor">[35]</a>; l'ardeur
-pour faire des prosélytes était très-grande<a name="FNanchor_36_758" id="FNanchor_36_758"></a><a href="#Footnote_36_758" class="fnanchor">[36]</a>. La maison
-d'Hérode elle-même servait puissamment la
-propagande juive. Pour épouser des princesses de
-cette famille, dont les richesses étaient immenses, les
-princes des petites dynasties, vassales des Romains,
-d'Emèse, de Pont et de Cilicie, se faisaient juifs<a name="FNanchor_37_759" id="FNanchor_37_759"></a><a href="#Footnote_37_759" class="fnanchor">[37]</a>.
-L'Arabie, l'Éthiopie, comptaient aussi un grand
-nombre de convertis. Les familles royales de Mésène
-et d'Adiabène, tributaires des Parthes, étaient gagnées,
-surtout du côté des femmes<a name="FNanchor_38_760" id="FNanchor_38_760"></a><a href="#Footnote_38_760" class="fnanchor">[38]</a>. Il était reçu
-qu'on trouvait le bonheur en connaissant et en pratiquant
-la Loi<a name="FNanchor_39_761" id="FNanchor_39_761"></a><a href="#Footnote_39_761" class="fnanchor">[39]</a>. Même quand on ne se faisait pas
-circoncire, on modifiait plus ou moins sa religion
-dans le sens juif; une sorte de monothéisme devenait
-l'esprit général de la religion en Syrie. A Damas,
-ville qui n'était nullement d'origine israélite.
-<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span>presque toutes les femmes avaient adopté la religion
-juive<a name="FNanchor_40_762" id="FNanchor_40_762"></a><a href="#Footnote_40_762" class="fnanchor">[40]</a>. Derrières le judaïsme pharisaïque, se formait
-ainsi une sorte de judaïsme libre, de moindre aloi,
-ne sachant pas tous les secrets de la secte<a name="FNanchor_41_763" id="FNanchor_41_763"></a><a href="#Footnote_41_763" class="fnanchor">[41]</a>, n'apportant
-que sa bonne volonté et son bon cœur, mais
-ayant bien plus d'avenir. La situation était, à quelques
-égards, celle du catholicisme de nos jours, où
-nous voyons, d'une part, des théologiens bornés et
-orgueilleux, qui seuls ne gagneraient pas plus d'âmes
-au catholicisme que les pharisiens n'en gagnèrent au
-judaïsme; de l'autre, de pieux laïques, mille fois hérétiques
-sans le savoir, mais pleins d'un zèle touchant,
-riches en bonnes œuvres et en poétiques sentiments,
-tout occupés à dissimuler ou à réparer par de complaisantes
-explications les fautes de leurs docteurs.
-</p>
-<p>
-Un des exemples les plus extraordinaires de ce
-penchant qui entraînait vers le judaïsme les âmes religieuses,
-fut celui que donna la famille royale de
-l'Adiabène sur le Tigre<a name="FNanchor_42_764" id="FNanchor_42_764"></a><a href="#Footnote_42_764" class="fnanchor">[42]</a>. Cette maison, persane d'origine
-et de mœurs<a name="FNanchor_43_765" id="FNanchor_43_765"></a><a href="#Footnote_43_765" class="fnanchor">[43]</a>, déjà en partie initiée à la culture
-grecque<a name="FNanchor_44_766" id="FNanchor_44_766"></a><a href="#Footnote_44_766" class="fnanchor">[44]</a>, se fit presque tout entière juive, et entra
-<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span>même dans la haute dévotion; car, comme nous l'avons
-dit, ces prosélytes étaient souvent plus pieux que
-les Juifs de naissance. Izate, chef de la famille, embrassa
-le judaïsme sur la prédication d'un marchand
-juif, nommé Ananie, qui, en entrant pour son petit
-commerce dans le sérail d'Abennérig, roi de Mésène,
-avait converti toutes les femmes et s'était constitué
-leur précepteur spirituel. Les femmes mirent Izate en
-rapport avec lui. Vers le même temps, Hélène, sa mère,
-se faisait instruire dans la vraie religion par un autre
-juif. Izate, dans son zèle de nouveau converti, voulait
-aussi se faire circoncire. Mais sa mère et Ananie
-l'en dissuadèrent vivement. Ananie lui prouva que
-l'observation des commandements de Dieu était plus
-importante que la circoncision, et qu'on pouvait être
-fort bon juif sans cette cérémonie. Une pareille tolérance
-était le fait d'un petit nombre d'esprits éclairés.
-Quelque temps après, un Juif de Galilée, nommé
-Éléazar, ayant trouvé le roi qui lisait le Pentateuque,
-lui montra, par les textes, qu'il ne pouvait pas observer
-la Loi sans être circoncis. Izate en fut persuadé,
-et se fit faire l'opération sur le champ<a name="FNanchor_45_767" id="FNanchor_45_767"></a><a href="#Footnote_45_767" class="fnanchor">[45]</a>.
-</p>
-<p>
-<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span>La conversion d'Izate fut suivie de celle de son
-frère Monobaze et de presque toute la famille. Vers
-l'an 44, Hélène vint se fixer à Jérusalem, où elle fit
-bâtir pour la maison royale d'Adiabène un palais
-et un mausolée de famille, qui existe encore<a name="FNanchor_46_768" id="FNanchor_46_768"></a><a href="#Footnote_46_768" class="fnanchor">[46]</a>. Elle
-se rendit fort chère aux Juifs par son affabilité et
-ses aumônes. C'était une grande édification de la
-voir, comme une pieuse juive, fréquenter le temple,
-consulter les docteurs, lire la Loi, l'enseigner
-à ses fils. Dans la peste de l'an 44, cette sainte
-personne fut la providence de la ville. Elle fit acheter
-une grande quantité de blé en Égypte, et de
-figues sèches à Chypre. Izate, de son côté, envoya
-des sommes considérables pour être distribuées aux
-pauvres. Les richesses de l'Adiabène se dépensaient
-en partie à Jérusalem. Les fils d'Izate vinrent
-y apprendre les usages et la langue des
-Juifs. Toute cette famille fut ainsi la ressource de
-ce peuple de mendiants. Elle avait pris dans la
-ville comme droit de cité; plusieurs de ses membres
-s'y trouvaient lors du siège de Titus<a name="FNanchor_47_769" id="FNanchor_47_769"></a><a href="#Footnote_47_769" class="fnanchor">[47]</a>; d'autres
-figurent dans les écrits talmudiques, présentés
-<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span>comme des modèles de piété et de détachement<a name="FNanchor_48_770" id="FNanchor_48_770"></a><a href="#Footnote_48_770" class="fnanchor">[48]</a>.
-</p>
-<p>
-C'est par là que la famille royale d'Adiabène appartient
-à l'histoire du christianisme. Sans être chrétienne,
-en effet, comme certaines traditions l'ont
-voulu<a name="FNanchor_49_771" id="FNanchor_49_771"></a><a href="#Footnote_49_771" class="fnanchor">[49]</a>, cette famille représenta sous différents égards
-les prémices des gentils. En embrassant le judaïsme,
-elle obéit au sentiment qui devait amener au christianisme
-le monde païen tout entier. Les vrais Israélites
-selon Dieu étaient bien plutôt ces étrangers, animés
-d'un sentiment religieux si profondément sincère, que
-le pharisien rogue et malveillant, pour lequel la religion
-n'était qu'un prétexte de haines et de dédains.
-Ces bons prosélytes, parce qu'ils étaient vraiment
-saints, n'étaient nullement fanatiques. Ils admettaient
-que la vraie religion pouvait se pratiquer sous l'empire
-des codes civils les plus divers. Ils séparaient
-complètement la religion de la politique. La distinction
-entre les sectaires séditieux qui devaient défendre
-Jérusalem avec rage, et les pacifiques dévots
-qui, au premier bruit de guerre, devaient fuir vers
-<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>les montagnes<a name="FNanchor_50_772" id="FNanchor_50_772"></a><a href="#Footnote_50_772" class="fnanchor">[50]</a>, se manifestait de plus en plus.
-</p>
-<p>
-On voit, du moins, que la question des prosélytes
-se posait dans le judaïsme et le christianisme
-de la même manière. De part et d'autre, on sentait
-le besoin d'élargir la porte d'entrée. Pour ceux qui
-se plaçaient à ce point de vue, la circoncision était
-une pratique inutile ou nuisible; les observances mosaïques
-étaient un simple signe de race, n'ayant de
-valeur que pour les fils d'Abraham. Avant de devenir
-la religion universelle, le judaïsme était obligé de
-se réduire à une sorte de déisme, n'imposant que
-les devoirs de la religion naturelle. Il y avait là une
-sublime mission à remplir, et une partie du judaïsme,
-dans la première moitié du premier siècle,
-s'y prêta d'une manière fort intelligente. Par un
-côté, le judaïsme était un de ces innombrables cultes
-nationaux<a name="FNanchor_51_773" id="FNanchor_51_773"></a><a href="#Footnote_51_773" class="fnanchor">[51]</a> qui remplissaient le monde, et dont la sainteté
-venait uniquement de ce que les ancêtres avaient
-adoré de la sorte; par un autre côté, le judaïsme
-était la religion absolue, faite pour tous, destinée à
-être adoptée de tous. L'épouvantable débordement de
-fanatisme qui prit le dessus en Judée, et qui amena
-la guerre d'extermination, coupa court à cet avenir.
-<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span>Ce fut le christianisme qui reprit pour son compte
-la tâche que la synagogue n'avait pas su accomplir.
-Laissant de côté les questions rituelles, le christianisme
-continua la propagande monothéiste du judaïsme.
-Ce qui avait fait le succès du judaïsme
-auprès des femmes de Damas, au sérail d'Abennérig,
-auprès d'Hélène, auprès de tant de prosélytes
-pieux, fit la force du christianisme dans le monde
-entier. En ce sens, la gloire du christianisme est
-vraiment confondue avec celle du judaïsme. Une génération
-de fanatiques priva ce dernier de sa récompense,
-et l'empêcha de recueillir la moisson qu'il
-avait préparée.
-</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_723" id="Footnote_1_723"></a><a href="#FNanchor_1_723"><span class="label">[1]</span></a> Les inscriptions de ces contrées confirment pleinement les
-indications de Josèphe. (<i>Comptes rendus de l'Acad. des Inscr.
-et B.-L.</i>, 1865, p. 106&ndash;109).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_724" id="Footnote_2_724"></a><a href="#FNanchor_2_724"><span class="label">[2]</span></a> Josèphe, <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">iv</span>; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xi</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_725" id="Footnote_3_725"></a><a href="#FNanchor_3_725"><span class="label">[3]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, v, 1; <span class="smcap">vi</span>, 1; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xi</span>, 5; Dion Cassius,
-LX, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_726" id="Footnote_4_726"></a><a href="#FNanchor_4_726"><span class="label">[4]</span></a> Dion Cassius, LIX, 24.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_727" id="Footnote_5_727"></a><a href="#FNanchor_5_727"><span class="label">[5]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">ix</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_728" id="Footnote_6_728"></a><a href="#FNanchor_6_728"><span class="label">[6]</span></a> <i>Ibid.</i>, XIX, <span class="smcap">vi</span>, 1, 3; <span class="smcap">vii</span>, 3, 4; <span class="smcap">viii</span>, 2; <span class="smcap">ix</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_729" id="Footnote_7_729"></a><a href="#FNanchor_7_729"><span class="label">[7]</span></a> <i>Ibid.</i>, XIX, <span class="smcap">vii</span>, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_730" id="Footnote_8_730"></a><a href="#FNanchor_8_730"><span class="label">[8]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">vi</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_731" id="Footnote_9_731"></a><a href="#FNanchor_9_731"><span class="label">[9]</span></a> Juvénal, Sat. <span class="smcap">vi</span>, 158&ndash;159; Perse, Sat. v, 180.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_732" id="Footnote_10_732"></a><a href="#FNanchor_10_732"><span class="label">[10]</span></a> Philon, <i>In Flaccum</i>, § 5 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_733" id="Footnote_11_733"></a><a href="#FNanchor_11_733"><span class="label">[11]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, v, 2 et la suite; XX, <span class="smcap">vi</span>, 3; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xii</span>, 7.
-Les mesures restrictives qu'il prit contre les juifs de Rome (<i>Act.</i>,
-<span class="smcap">xviii</span>, 2; Suétone, <i>Claude</i>, 25; Dion Cassius, LX, 6) tenaient à des
-circonstances locales.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_734" id="Footnote_12_734"></a><a href="#FNanchor_12_734"><span class="label">[12]</span></a> I. Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">vi</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_735" id="Footnote_13_735"></a><a href="#FNanchor_13_735"><span class="label">[13]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">vii</span>, 2; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xi</span>, 6; V, <span class="smcap">iv</span>, 2; Tacite, <i>Hist.</i>,
-V, 12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_736" id="Footnote_14_736"></a><a href="#FNanchor_14_736"><span class="label">[14]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, VI, 47.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_737" id="Footnote_15_737"></a><a href="#FNanchor_15_737"><span class="label">[15]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">vii</span>, 2; <span class="smcap">viii</span>, 1; XX, <span class="smcap">i</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_738" id="Footnote_16_738"></a><a href="#FNanchor_16_738"><span class="label">[16]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">viii</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_739" id="Footnote_17_739"></a><a href="#FNanchor_17_739"><span class="label">[17]</span></a> Suétone, <i>Caius</i>, 22, 26, 35; Dion Cassius, LIX, 24; LX, 8;
-Tacite, <i>Ann.</i>, XI, 8. Comme type de ce rôle des petits rois d'Orient,
-étudier la carrière d'Hérode Agrippa I<sup>er</sup> dans Josèphe (<i>Ant.</i>,
-XVIII et XIX). Comp. Horace, <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">vii</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_740" id="Footnote_18_740"></a><a href="#FNanchor_18_740"><span class="label">[18]</span></a> Ci-dessus, p. <a href="#Page_143">143&ndash;144</a>, <a href="#Page_174">174&ndash;175</a>, <a href="#Page_191">191&ndash;192</a>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_741" id="Footnote_19_741"></a><a href="#FNanchor_19_741"><span class="label">[19]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_742" id="Footnote_20_742"></a><a href="#FNanchor_20_742"><span class="label">[20]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 1 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_743" id="Footnote_21_743"></a><a href="#FNanchor_21_743"><span class="label">[21]</span></a> En effet, Jacques fut décapité et non lapidé.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_744" id="Footnote_22_744"></a><a href="#FNanchor_22_744"><span class="label">[22]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 3 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_745" id="Footnote_23_745"></a><a href="#FNanchor_23_745"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 9&ndash;11. Le récit des <i>Actes</i> est tellement vif et
-juste, qu'il est difficile d'y trouver place pour une élaboration
-légendaire prolongée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_746" id="Footnote_24_746"></a><a href="#FNanchor_24_746"><span class="label">[24]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">viii</span>, 2; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 18&ndash;23.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_747" id="Footnote_25_747"></a><a href="#FNanchor_25_747"><span class="label">[25]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">vii</span>, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_748" id="Footnote_26_748"></a><a href="#FNanchor_26_748"><span class="label">[26]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 23. Comp. II Macch., <span class="smcap">ix</span>, 9; Jos., <i>B. J.</i>, I, <span class="smcap">xxxiii</span>, 5;
-Talm, de Bab, <i>Sota</i>, 35 <i>a</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_749" id="Footnote_27_749"></a><a href="#FNanchor_27_749"><span class="label">[27]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">vi</span>, 1: XX, <span class="smcap">i</span>, 1, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_750" id="Footnote_28_750"></a><a href="#FNanchor_28_750"><span class="label">[28]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, v, 2; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xv</span>, 1; <span class="smcap">xviii</span>, 7 et suiv.; IV,
-x, 6; V, <span class="smcap">i</span>, 6; Tacite, <i>Ann.</i>, XV, 28; <i>Hist.</i>, I, 11; II, 79; Suétone,
-<i>Vesp.</i>, 6; <i>Corpus inscr. græc.</i>, n<sup>o</sup> 4957 (cf. <i>ibid.</i>, III, p. 311).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_751" id="Footnote_29_751"></a><a href="#FNanchor_29_751"><span class="label">[29]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">i</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_752" id="Footnote_30_752"></a><a href="#FNanchor_30_752"><span class="label">[30]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, v. 4; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xii</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_753" id="Footnote_31_753"></a><a href="#FNanchor_31_753"><span class="label">[31]</span></a> Josèphe, qui expose l'histoire de ces agitations avec un
-soin si minutieux, n'y mêle jamais les chrétiens.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_754" id="Footnote_32_754"></a><a href="#FNanchor_32_754"><span class="label">[32]</span></a> Jos., <i>Contre Apion</i>, II, 39; Dion Cassius, LXVI, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_755" id="Footnote_33_755"></a><a href="#FNanchor_33_755"><span class="label">[33]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, IV, <span class="smcap">iv</span>, 3; V, <span class="smcap">xiii</span>, 6; Suét., <i>Aug.</i>, 93; Strabon,
-XVI, <span class="smcap">ii</span>, 34, 37; Tacite, <i>Hist.</i>, V, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_756" id="Footnote_34_756"></a><a href="#FNanchor_34_756"><span class="label">[34]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIII, <span class="smcap">ix</span>, 1; <span class="smcap">xi</span>, 3; <span class="smcap">xv</span>, 4; XV, <span class="smcap">vii</span>, 9.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_757" id="Footnote_35_757"></a><a href="#FNanchor_35_757"><span class="label">[35]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xvii</span>, 10; <i>Vita</i>, 23.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_758" id="Footnote_36_758"></a><a href="#FNanchor_36_758"><span class="label">[36]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxiii</span>, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_759" id="Footnote_37_759"></a><a href="#FNanchor_37_759"><span class="label">[37]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">vii</span>, 1, 3. Comp. XVI, <span class="smcap">vii</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_760" id="Footnote_38_760"></a><a href="#FNanchor_38_760"><span class="label">[38]</span></a> <i>Ibid.</i>, XX, <span class="smcap">ii</span>, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_761" id="Footnote_39_761"></a><a href="#FNanchor_39_761"><span class="label">[39]</span></a> <i>Ibid.</i>, XX, <span class="smcap">ii</span>, 5, 6; <span class="smcap">iv</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_762" id="Footnote_40_762"></a><a href="#FNanchor_40_762"><span class="label">[40]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, II, XX, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_763" id="Footnote_41_763"></a><a href="#FNanchor_41_763"><span class="label">[41]</span></a> Sénèque, fragm. dans S. Aug., <i>De civ. Dei</i>, VI, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_764" id="Footnote_42_764"></a><a href="#FNanchor_42_764"><span class="label">[42]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">ii</span>-<span class="smcap">iv</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_765" id="Footnote_43_765"></a><a href="#FNanchor_43_765"><span class="label">[43]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, XII, 13, 14. La plupart des noms de cette famille
-sont persans.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_766" id="Footnote_44_766"></a><a href="#FNanchor_44_766"><span class="label">[44]</span></a> Le nom d' «Hélène» le prouve. Cependant il est remarquable
-que le grec ne figure pas sur l'inscription bilingue (syriaque
-et syro-chaldaïque) du tombeau d'une princesse de cette famille,
-découvert et rapporté à Paris par M. de Saulcy. Voir
-<i>Journal Asiatique</i>, décembre 1865.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_767" id="Footnote_45_767"></a><a href="#FNanchor_45_767"><span class="label">[45]</span></a> Cf. <i>Bereschith rabba</i>, <span class="smcap">xlvi</span>, 51 <i>d</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_768" id="Footnote_46_768"></a><a href="#FNanchor_46_768"><span class="label">[46]</span></a> C'est, selon toutes les apparences, le monument connu aujourd'hui
-sous le nom de «tombeaux des rois». Voir <i>Journal
-Asiatique</i>, endroit cité.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_769" id="Footnote_47_769"></a><a href="#FNanchor_47_769"><span class="label">[47]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xix</span>, 2; VI, <span class="smcap">vi</span>, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_770" id="Footnote_48_770"></a><a href="#FNanchor_48_770"><span class="label">[48]</span></a> Talm. de Jérus., <i>Peah</i>, 15 <i>b</i>, où l'on prête à l'un des Monobaze
-quelques maximes qui rappellent tout à fait l'Évangile
-(Matth., <span class="smcap">vi</span>, 19 et suiv.); Talm. de Bab., <i>Baba Bathra</i>, 11 <i>a</i>;
-<i>Joma</i>, 37 <i>a</i>; <i>Nazir</i>, 19 <i>b</i>; <i>Schabbath</i>, 68 <i>b</i>; Sifra, 70 <i>a</i>; Bereschith
-rabba, <span class="smcap">xlvi</span>, fol. 51 <i>d</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_771" id="Footnote_49_771"></a><a href="#FNanchor_49_771"><span class="label">[49]</span></a> Moïse de Khorène, II, 35; Orose, VII, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_772" id="Footnote_50_772"></a><a href="#FNanchor_50_772"><span class="label">[50]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxi</span>, 21.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_51_773" id="Footnote_51_773"></a><a href="#FNanchor_51_773"><span class="label">[51]</span></a> Τὰ πάτρια ἔθη, expression si familière à Josèphe, quand il défend
-la position des Juifs dans le monde païen.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">MOUVEMENTS PARALLÈLES AU CHRISTIANISME OU IMITÉS DU
-CHRISTIANISME. SIMON DE GITTON.</span></h2>
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 45]</span>
-Le christianisme maintenant est bien réellement
-fondé. Dans l'histoire des religions, il n'y a que les
-premières années qui soient difficiles à traverser.
-Une fois qu'une croyance a résisté aux dures épreuves
-qui accueillent toute fondation nouvelle, son avenir
-est assuré. Plus habiles que les autres sectaires du
-même temps, esséniens, baptistes, partisans de
-Judas le Gaulonite, qui ne sortirent pas du monde
-juif et périrent avec lui, les fondateurs du christianisme,
-avec une rare sûreté de vue, se jetèrent de
-très-bonne heure dans le vaste monde et s'y firent
-leur place. Le peu de mentions que nous trouvons
-des chrétiens dans Josèphe, dans le Talmud et dans
-les écrivains grecs et latins, ne doit pas nous surprendre.
-Josèphe nous est arrivé par des copistes
-chrétiens, qui ont supprimé tout ce qui était désagréable
-<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span>à leur croyance. On peut supposer qu'il parlait
-plus longuement de Jésus et des chrétiens qu'il
-ne le fait dans l'édition qui nous est parvenue. Le Talmud
-a également subi, au moyen âge et lors de sa première
-publication<a name="FNanchor_1_774" id="FNanchor_1_774"></a><a href="#Footnote_1_774" class="fnanchor">[1]</a>, beaucoup de retranchements et
-d'altérations, la censure chrétienne s'étant exercée
-sur le texte avec sévérité, et une foule de malheureux
-juifs ayant été brûlés pour s'être trouvés en possession
-d'un livre contenant des passages considérés comme
-blasphématoires. Il n'est pas étonnant que les écrivains
-grecs et latins se préoccupent peu d'un mouvement
-qu'ils ne pouvaient comprendre, et qui se
-passa dans un petit monde fermé pour eux. Le christianisme
-se perd à leurs yeux sur le fond obscur du
-judaïsme; c'était une querelle de famille au sein
-d'une nation abjecte; à quoi bon s'en occuper? Les
-deux ou trois passages où Tacite et Suétone parlent
-des chrétiens prouvent que, pour être d'ordinaire en
-dehors du cercle visuel de la grande publicité, la
-secte nouvelle était cependant un fait très-considérable,
-puisque, par une ou deux échappées, nous la
-voyons, à travers le nuage de l'inattention générale,
-se dessiner avec beaucoup de netteté.</p>
-
-<p>Ce qui a contribué, du reste, à effacer un peu les
-<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span>contours du christianisme dans l'histoire du monde
-juif au premier siècle de notre ère, c'est qu'il n'y est
-pas un fait isolé. Philon, à l'heure où nous sommes
-parvenus, avait terminé sa carrière, toute consacrée
-à l'amour du bien. La secte de Judas le Gaulonite
-durait toujours. L'agitateur avait eu pour continuateurs
-de sa pensée ses fils Jacques, Simon et Menahem.
-Jacques et Simon furent crucifiés par l'ordre
-du procurateur renégat Tibère Alexandre<a name="FNanchor_2_775" id="FNanchor_2_775"></a><a href="#Footnote_2_775" class="fnanchor">[2]</a>. Quant
-à Menahem, il jouera dans la catastrophe finale
-de la nation un rôle important<a name="FNanchor_3_776" id="FNanchor_3_776"></a><a href="#Footnote_3_776" class="fnanchor">[3]</a>. L'an 44, un enthousiaste,
-nommé Theudas<a name="FNanchor_4_777" id="FNanchor_4_777"></a><a href="#Footnote_4_777" class="fnanchor">[4]</a>, s'était élevé, annonçant
-la prochaine délivrance, invitant les foules à le
-suivre au désert, promettant, comme un autre Josué,
-de leur faire passer le Jourdain à pied sec; ce passage
-était, selon lui, le vrai baptême qui devait initier chacun
-de ses fidèles au royaume de Dieu. Plus de quatre
-cents personnes le suivirent. Le procurateur Cuspius
-Fadus envoya contre lui de la cavalerie, dispersa sa
-troupe et le tua<a name="FNanchor_5_778" id="FNanchor_5_778"></a><a href="#Footnote_5_778" class="fnanchor">[5]</a>. Quelques années auparavant, toute
-<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span>la Samarie s'était émue à la voix d'un illuminé, qui
-prétendait avoir eu la révélation de l'endroit du Garizim
-où Moïse avait caché les instruments sacrés du
-culte. Pilate avait comprimé ce mouvement avec une
-grande rigueur<a name="FNanchor_6_779" id="FNanchor_6_779"></a><a href="#Footnote_6_779" class="fnanchor">[6]</a>. Quant à Jérusalem, la paix désormais
-est finie pour elle. A partir de l'arrivée du procurateur
-Ventidius Cumanus (an 48), les troubles
-n'y cessent plus. L'excitation était poussée à un tel
-point, que la vie y était devenue impossible; les circonstances
-les plus insignifiantes amenaient des
-explosions<a name="FNanchor_7_780" id="FNanchor_7_780"></a><a href="#Footnote_7_780" class="fnanchor">[7]</a>. On sentait partout une fermentation
-étrange, une sorte de trouble mystérieux. Les imposteurs
-se multipliaient de toutes parts<a name="FNanchor_8_781" id="FNanchor_8_781"></a><a href="#Footnote_8_781" class="fnanchor">[8]</a>. L'épouvantable
-fléau des zélotes (<i>kenaïm</i>) ou sicaires
-commençait à paraître. Des misérables, armés de poignards,
-se glissaient dans les foules, frappaient
-leurs victimes, et étaient ensuite les premiers à crier
-au meurtre. Il ne se passait pas de jour qu'on n'entendît
-parler de quelque assassinat de ce genre.
-Une terreur extraordinaire se répandit. Josèphe présente
-les crimes des zélotes comme de pures scélératesses<a name="FNanchor_9_782" id="FNanchor_9_782"></a><a href="#Footnote_9_782" class="fnanchor">[9]</a>;
-mais il n'est pas douteux que le fanatisme
-<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span>ne s'en mêlât<a name="FNanchor_10_783" id="FNanchor_10_783"></a><a href="#Footnote_10_783" class="fnanchor">[10]</a>. C'était pour défendre la Loi
-que ces misérables s'armaient du poignard. Quiconque
-manquait devant eux à une des prescriptions
-légales, voyait son arrêt prononcé et aussitôt exécuté.
-Ils croyaient par là faire l'œuvre la plus méritoire
-et la plus agréable à Dieu.</p>
-
-<p>Des rêveries analogues à celles de Theudas se
-renouvelaient de toutes parts. Des personnages,
-se prétendant inspirés, soulevaient le peuple et l'entraînaient
-avec eux au désert, sous prétexte de lui
-faire voir, par des signes manifestes, que Dieu
-allait le délivrer. L'autorité romaine exterminait
-par milliers les dupes de ces agitateurs<a name="FNanchor_11_784" id="FNanchor_11_784"></a><a href="#Footnote_11_784" class="fnanchor">[11]</a>. Un juif
-d'Égypte qui vint à Jérusalem, vers l'an 56, eut
-l'art, par ses prestiges, d'attirer après lui trente
-mille personnes, entre lesquelles quatre mille sicaires.
-Du désert, il voulut les mener sur la montagne
-des Oliviers, pour voir de là, disait-il, tomber
-à sa seule parole les murailles de Jérusalem. Félix,
-qui était alors procurateur, marcha contre lui et dissipa
-sa bande. L'Égyptien se sauva, et ne parut plus
-depuis<a name="FNanchor_12_785" id="FNanchor_12_785"></a><a href="#Footnote_12_785" class="fnanchor">[12]</a>. Mais, comme dans un corps malsain les maux
-se succèdent les uns aux autres, on vit bientôt après
-<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>diverses troupes mêlées de magiciens et de voleurs,
-qui portaient ouvertement le peuple à se révolter
-contre les Romains, menaçant de mort ceux qui continueraient
-à leur obéir. Sous ce prétexte, ils tuaient
-les riches, pillaient leurs biens, brûlaient les villages,
-et remplissaient toute la Judée des marques de leur
-fureur<a name="FNanchor_13_786" id="FNanchor_13_786"></a><a href="#Footnote_13_786" class="fnanchor">[13]</a>. Une effroyable guerre s'annonçait. Un
-esprit de vertige régnait partout, et maintenait les
-imaginations dans un état voisin de la folie.</p>
-
-<p>Il n'est pas impossible qu'il y ait eu chez Theudas
-une certaine arrière-pensée d'imitation à l'égard de
-Jésus et de Jean-Baptiste. Cette imitation, au moins,
-se trahit avec évidence dans Simon de Gitton, si les
-traditions chrétiennes sur ce personnage méritent
-quelque foi<a name="FNanchor_14_787" id="FNanchor_14_787"></a><a href="#Footnote_14_787" class="fnanchor">[14]</a>. Nous l'avons déjà rencontré en rapport
-avec les apôtres, à propos de la première mission
-de Philippe à Samarie. C'est sous le règne de Claude
-qu'il parvint à la célébrité<a name="FNanchor_15_788" id="FNanchor_15_788"></a><a href="#Footnote_15_788" class="fnanchor">[15]</a>. Ses miracles passaient
-pour constants, et tout le monde à Samarie le regardait
-comme un personnage surnaturel<a name="FNanchor_16_789" id="FNanchor_16_789"></a><a href="#Footnote_16_789" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
-
-<p>Ses miracles, toutefois, n'étaient pas l'unique fondement
-de sa réputation. Il y joignait, ce semble,
-<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span>une doctrine, dont il nous est difficile de juger, l'ouvrage
-intitulé <i>la Grande Exposition</i>, qui lui est attribué
-et qui nous est arrivé par extraits, n'étant probablement
-qu'une expression fort modifiée de ses idées<a name="FNanchor_17_790" id="FNanchor_17_790"></a><a href="#Footnote_17_790" class="fnanchor">[17]</a>.
-Simon, pendant son séjour à Alexandrie<a name="FNanchor_18_791" id="FNanchor_18_791"></a><a href="#Footnote_18_791" class="fnanchor">[18]</a>, paraît avoir
-puisé dans ses études de philosophie grecque un système
-de théosophie syncrétique et d'exégèse allégorique
-analogue à celui de Philon. Ce système a sa
-grandeur. Tantôt il rappelle la cabbale juive, tantôt
-les théories panthéistes de la philosophie indienne;
-envisagé par certains côtés, il semblerait empreint
-de bouddhisme et de parsisme<a name="FNanchor_19_792" id="FNanchor_19_792"></a><a href="#Footnote_19_792" class="fnanchor">[19]</a>. En tête de toutes
-choses est «Celui qui est, qui a été et qui sera<a name="FNanchor_20_793" id="FNanchor_20_793"></a><a href="#Footnote_20_793" class="fnanchor">[20]</a>»,
-<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>c'est-à-dire le <i>Jahveh</i> samaritain, entendu selon la
-force étymologique de son nom, l'Être éternel, unique,
-s'engendrant lui-même, s'augmentant lui-même,
-se cherchant lui-même, se trouvant lui-même,
-père, mère, sœur, époux, fils de lui-même<a name="FNanchor_21_794" id="FNanchor_21_794"></a><a href="#Footnote_21_794" class="fnanchor">[21]</a>.
-Au sein de cet infini, tout existe éternellement en
-puissance; tout passe à l'acte et à la réalité par la
-conscience de l'homme, par la raison, le langage
-et la science<a name="FNanchor_22_795" id="FNanchor_22_795"></a><a href="#Footnote_22_795" class="fnanchor">[22]</a>. Le monde s'explique soit par une
-hiérarchie de principes abstraits, analogues aux
-Æons du gnosticisme et à l'arbre séphirotique de
-la cabbale, soit par un système d'anges qui semble
-emprunté aux croyances de la Perse. Parfois, ces
-abstractions sont présentées comme des traductions
-de faits physiques et physiologiques. D'autres fois,
-les «puissances divines», considérées comme des
-substances séparées, se réalisent en des incarnations
-successives, soit féminines, soit masculines,
-dont le but est la délivrance des créatures engagées
-dans les liens de la matière. La première de ces «puissances»
-est celle qui s'appelle par excellence «la
-Grande», et qui est l'intelligence de ce monde,
-l'universelle Providence<a name="FNanchor_23_796" id="FNanchor_23_796"></a><a href="#Footnote_23_796" class="fnanchor">[23]</a>. Elle est masculine. Simon
-<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span>passait pour en être l'incarnation. A côté d'elle est sa
-syzygie féminine, «la Grande Pensée». Habitué à revêtir
-ses théories d'un symbolisme étrange et à imaginer
-des interprétations allégoriques pour les anciens
-textes sacrés et profanes, Simon, ou l'auteur de <i>la
-Grande Exposition</i>, donnait à cette vertu divine le nom
-d'«Hélène», signifiant par là qu'elle était l'objet de
-l'universelle poursuite, la cause éternelle de dispute
-entre les hommes, celle qui se venge de ses ennemis
-en les rendant aveugles, jusqu'au moment où ils consentent
-à chanter la palinodie<a name="FNanchor_24_797" id="FNanchor_24_797"></a><a href="#Footnote_24_797" class="fnanchor">[24]</a>; thème bizarre qui,
-mal compris, ou travesti à dessein, donna lieu chez
-les Pères de l'Église aux contes les plus puérils<a name="FNanchor_25_798" id="FNanchor_25_798"></a><a href="#Footnote_25_798" class="fnanchor">[25]</a>.
-La connaissance de la littérature grecque que possède
-l'auteur de <i>la Grande Exposition</i> est, en tout
-cas, très-remarquable. Il soutenait que, quand on
-sait les comprendre, les écrits des païens suffisent
-à la connaissance de toutes choses<a name="FNanchor_26_799" id="FNanchor_26_799"></a><a href="#Footnote_26_799" class="fnanchor">[26]</a>. Son large éclectisme
-embrassait toutes les révélations et cherchait
-à les fondre en un seul ordre de vérités.</p>
-
-<p>Quant au fond de son système, il a beaucoup d'analogie
-avec celui de Valentin et avec les doctrines sur
-<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span>les personnes divines qu'on trouve dans le quatrième
-Évangile, dans Philon, dans les Targums<a name="FNanchor_27_800" id="FNanchor_27_800"></a><a href="#Footnote_27_800" class="fnanchor">[27]</a>. Ce «Métatrône<a name="FNanchor_28_801" id="FNanchor_28_801"></a><a href="#Footnote_28_801" class="fnanchor">[28]</a>»,
-que les Juifs plaçaient à côte de la Divinité
-et presque dans son sein, ressemble fort à «la Grande
-Puissance». On voit figurer dans la théologie des
-Samaritains un Grand Ange, chef des autres, et des
-espèces de manifestations, ou «vertus divines<a name="FNanchor_29_802" id="FNanchor_29_802"></a><a href="#Footnote_29_802" class="fnanchor">[29]</a>»,
-analogues à celles que la cabbale juive se figura de
-son côté. Il semble donc bien que Simon de Gitton
-fut une sorte de théosophe, dans le genre de Philon
-et des cabbalistes. Peut-être se rapprocha-t-il un moment
-du christianisme; mais sûrement il ne s'y attacha
-point d'une manière définitive.</p>
-
-<p>Fit-il réellement quelques emprunts aux disciples
-de Jésus, c'est ce qu'il est fort difficile de décider. Si
-la Grande Exposition est de lui à un degré quelconque,
-on doit admettre que sur plusieurs points il devança
-les idées chrétiennes, et que sur d'autres il
-les adopta avec beaucoup de largeur<a name="FNanchor_30_803" id="FNanchor_30_803"></a><a href="#Footnote_30_803" class="fnanchor">[30]</a>. Il paraît
-<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>qu'il essaya d'un éclectisme analogue à celui que
-pratiqua plus tard Mahomet, et qu'il tenta de fonder
-son rôle religieux sur l'acceptation préalable de la
-mission divine de Jean<a name="FNanchor_31_804" id="FNanchor_31_804"></a><a href="#Footnote_31_804" class="fnanchor">[31]</a> et de Jésus. Il voulut être
-en rapport mystique avec eux. Il soutint, dit-on, que
-c'était lui, Simon, qui était apparu aux Samaritains
-comme Père, aux Juifs par le crucifiement visible
-du Fils, aux gentils par l'infusion du Saint-Esprit<a name="FNanchor_32_805" id="FNanchor_32_805"></a><a href="#Footnote_32_805" class="fnanchor">[32]</a>.
-Il prépara aussi la voie, ce semble, à la doctrine
-des docètes. Il disait que c'était lui qui avait souffert
-en Judée dans la personne de Jésus, mais que
-cette souffrance n'avait été qu'apparente<a name="FNanchor_33_806" id="FNanchor_33_806"></a><a href="#Footnote_33_806" class="fnanchor">[33]</a>. Sa prétention
-à être la Divinité même et à se faire adorer a été
-probablement exagérée par les chrétiens, qui n'ont
-cherché qu'à le rendre odieux.</p>
-
-<p>On voit, du reste, que la doctrine de <i>la Grande
-Exposition</i> est celle de presque tous les écrits gnostiques;
-si vraiment Simon a professé ces doctrines, c'est
-avec pleine raison que les Pères de l'Église ont fait
-de lui le fondateur du gnosticisme<a name="FNanchor_34_807" id="FNanchor_34_807"></a><a href="#Footnote_34_807" class="fnanchor">[34]</a>. Nous croyons
-que <i>la Grande Exposition</i> n'a qu'une authenticité
-<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span>relative; qu'elle est, ou peu s'en faut, à la doctrine
-de Simon ce que le quatrième Évangile est à la
-pensée de Jésus; qu'elle remonte aux premières années
-du <span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> siècle, c'est-à-dire à l'époque où les
-idées théosophiques du <i>Logos</i> prirent définitivement
-le dessus. Ces idées, que nous trouverons
-en germe dans l'Église chrétienne vers l'an 60<a name="FNanchor_35_808" id="FNanchor_35_808"></a><a href="#Footnote_35_808" class="fnanchor">[35]</a>,
-purent cependant avoir été connues de Simon, dont
-il est permis de prolonger la carrière jusqu'à la fin
-du siècle.</p>
-
-<p>L'idée que nous nous faisons de ce personnage
-énigmatique est donc celle d'une espèce de plagiaire
-du christianisme. La contrefaçon semble une habitude
-constante chez les Samaritains<a name="FNanchor_36_809" id="FNanchor_36_809"></a><a href="#Footnote_36_809" class="fnanchor">[36]</a>. De même qu'ils
-avaient toujours imité le judaïsme de Jérusalem, ces
-sectaires eurent aussi leur copie du christianisme,
-leur gnose, leurs spéculations théosophiques, leur
-cabbale. Mais Simon fut-il un imitateur respectable et
-à qui il n'a manqué que de réussir, ou un prestidigitateur
-immoral et sans sérieux<a name="FNanchor_37_810" id="FNanchor_37_810"></a><a href="#Footnote_37_810" class="fnanchor">[37]</a>, exploitant au profit de
-<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span>sa vogue une doctrine formée de lambeaux recueillis
-çà et là? voilà ce qu'on ignorera probablement toujours.
-Simon garde ainsi devant l'histoire la position
-la plus fausse; il marcha sur une corde tendue où
-nulle hésitation n'est permise; en cet ordre, il n'y a
-pas de milieu entre une chute ridicule et le plus
-merveilleux succès.</p>
-
-<p>Nous aurons encore à nous occuper de Simon et
-à rechercher si les légendes sur son séjour à Rome
-renferment quelque réalité. Ce qu'il y a de certain,
-c'est que la secte simonienne dura jusqu'au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle<a name="FNanchor_38_811" id="FNanchor_38_811"></a><a href="#Footnote_38_811" class="fnanchor">[38]</a>;
-qu'elle eut des Églises jusqu'à Antioche, peut-être
-même à Rome; que Ménandre de Capharétée
-et Cléobius<a name="FNanchor_39_812" id="FNanchor_39_812"></a><a href="#Footnote_39_812" class="fnanchor">[39]</a> continuèrent la doctrine de Simon,
-ou plutôt imitèrent son rôle de théurge, avec un
-souvenir plus ou moins présent de Jésus et de ses
-apôtres. Simon et ses disciples furent en grande estime
-chez leurs coreligionnaires. Des sectes du même
-genre, parallèles au christianisme<a name="FNanchor_40_813" id="FNanchor_40_813"></a><a href="#Footnote_40_813" class="fnanchor">[40]</a>, et plus ou moins
-empreintes de gnosticisme, ne cessèrent de se produire
-<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span>parmi les Samaritains jusqu'à leur quasi-destruction
-par Justinien. Le sort de cette petite religion
-fut de recevoir le contre-coup de tout ce qui se
-passait autour d'elle, sans rien produire de tout à
-fait original.</p>
-
-<p>Quant aux chrétiens, la mémoire de Simon de
-Gitton fut chez eux en abomination. Ces prestiges,
-qui ressemblaient si fort aux leurs, les irritaient.
-Avoir balancé le succès des apôtres fut le plus impardonnable
-des crimes. On prétendit que les prodiges
-de Simon et de ses disciples étaient l'ouvrage
-du diable, et on flétrit le théosophe samaritain du
-nom de «Magicien<a name="FNanchor_41_814" id="FNanchor_41_814"></a><a href="#Footnote_41_814" class="fnanchor">[41]</a>», que les fidèles prenaient
-en très-mauvaise part. Toute la légende chrétienne
-de Simon fut empreinte d'une colère concentrée.
-On lui prêta les maximes du quiétisme et les
-excès qu'on suppose d'ordinaire en être la conséquence<a name="FNanchor_42_815" id="FNanchor_42_815"></a><a href="#Footnote_42_815" class="fnanchor">[42]</a>.
-On le considéra comme le père de toute
-erreur, le premier hérésiarque. On se plut à raconter
-ses mésaventures risibles, ses défaites par l'apôtre
-Pierre<a name="FNanchor_43_816" id="FNanchor_43_816"></a><a href="#Footnote_43_816" class="fnanchor">[43]</a>. On attribua au plus vil motif le mouvement
-<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span>qui le porta vers le christianisme. On était si préoccupé
-de son nom, qu'on croyait le lire à tort et à travers
-sur des cippes où il n'était pas écrit<a name="FNanchor_44_817" id="FNanchor_44_817"></a><a href="#Footnote_44_817" class="fnanchor">[44]</a>. Le symbolisme
-dont il avait revêtu ses idées fut interprété
-de la façon la plus grotesque. L'«Hélène» qu'il
-identifiait avec «la première intelligence», devint
-une fille publique qu'il avait achetée sur le marché de
-Tyr<a name="FNanchor_45_818" id="FNanchor_45_818"></a><a href="#Footnote_45_818" class="fnanchor">[45]</a>. Son nom enfin, haï presque à l'égal de celui de
-Judas, et pris comme synonyme d'<i>antiapôtre</i><a name="FNanchor_46_819" id="FNanchor_46_819"></a><a href="#Footnote_46_819" class="fnanchor">[46]</a>, devint
-la dernière injure et comme un mot proverbial pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>désigner un imposteur de profession, un adversaire
-de la vérité, qu'on voulait indiquer avec mystère<a name="FNanchor_47_820" id="FNanchor_47_820"></a><a href="#Footnote_47_820" class="fnanchor">[47]</a>.
-Ce fut le premier ennemi du christianisme, ou plutôt
-le premier personnage que le christianisme traita
-comme tel. C'est dire assez qu'on n'épargna ni les
-fraudes pieuses ni les calomnies pour le diffamer<a name="FNanchor_48_821" id="FNanchor_48_821"></a><a href="#Footnote_48_821" class="fnanchor">[48]</a>.
-La critique, en pareil cas, ne saurait tenter une réhabilitation;
-les documents contradictoires lui manquent.
-Tout ce qu'elle peut, c'est de constater la
-physionomie des traditions et le parti pris de dénigrement
-qu'on y remarque.</p>
-
-<p>Au moins doit-elle s'interdire de charger la mémoire
-du théurge samaritain d'un rapprochement qui
-peut n'être que fortuit. Dans un récit de l'historien
-Josèphe, un magicien juif, nommé Simon, né à
-Chypre, joue pour le procurateur Félix le rôle de
-proxénète<a name="FNanchor_49_822" id="FNanchor_49_822"></a><a href="#Footnote_49_822" class="fnanchor">[49]</a>. Les circonstances de ce récit ne conviennent
-pas assez bien à Simon de Gitton pour qu'il soit
-<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>permis de le rendre responsable des faits d'un personnage
-qui peut n'avoir eu de commun avec lui qu'un
-nom porté alors par des milliers d'hommes, et une
-prétention aux œuvres surnaturelles que partageaient
-malheureusement une foule de ses contemporains.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_774" id="Footnote_1_774"></a><a href="#FNanchor_1_774"><span class="label">[1]</span></a> On sait qu'il ne reste aucun manuscrit du Talmud pour
-contrôler les éditions imprimées.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_775" id="Footnote_2_775"></a><a href="#FNanchor_2_775"><span class="label">[2]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">v</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_776" id="Footnote_3_776"></a><a href="#FNanchor_3_776"><span class="label">[3]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xvii</span>, 8&ndash;10; <i>Vita</i>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_777" id="Footnote_4_777"></a><a href="#FNanchor_4_777"><span class="label">[4]</span></a> Le rapprochement du christianisme avec les deux mouvements
-de Judas et de Theudas est fait par l'auteur des <i>Actes</i> lui-même
-(<span class="smcap">v</span>, 36&ndash;37).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_778" id="Footnote_5_778"></a><a href="#FNanchor_5_778"><span class="label">[5]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">v</span>, 1; <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 36. On remarquera l'anachronisme
-commis par l'auteur des <i>Actes</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_779" id="Footnote_6_779"></a><a href="#FNanchor_6_779"><span class="label">[6]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iv</span>, 1&ndash;2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_780" id="Footnote_7_780"></a><a href="#FNanchor_7_780"><span class="label">[7]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">v</span>, 3&ndash;4; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xii</span>, 1&ndash;2; Tacite, <i>Ann.</i>, XII, 54.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_781" id="Footnote_8_781"></a><a href="#FNanchor_8_781"><span class="label">[8]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">viii</span>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_782" id="Footnote_9_782"></a><a href="#FNanchor_9_782"><span class="label">[9]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">viii</span>, 5; <i>B. J.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_783" id="Footnote_10_783"></a><a href="#FNanchor_10_783"><span class="label">[10]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, VII, <span class="smcap">viii</span>, 1; Mischna, <i>Sanhédrin</i>, <span class="smcap">ix</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_784" id="Footnote_11_784"></a><a href="#FNanchor_11_784"><span class="label">[11]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">viii</span>, 6, 10; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xiii</span>, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_785" id="Footnote_12_785"></a><a href="#FNanchor_12_785"><span class="label">[12]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">viii</span>, 6; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xiii</span>, 5; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxi</span>, 38.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_786" id="Footnote_13_786"></a><a href="#FNanchor_13_786"><span class="label">[13]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">viii</span>, 6; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xiii</span>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_787" id="Footnote_14_787"></a><a href="#FNanchor_14_787"><span class="label">[14]</span></a> Voir ci-dessus, p. <a href="#Page_153">153</a>, note.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_788" id="Footnote_15_788"></a><a href="#FNanchor_15_788"><span class="label">[15]</span></a> Justin, <i>Apol. I</i>, 26, 56. Il est singulier que Josèphe, si bien
-au courant des choses samaritaines, ne parle pas de lui.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_789" id="Footnote_16_789"></a><a href="#FNanchor_16_789"><span class="label">[16]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 9 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_790" id="Footnote_17_790"></a><a href="#FNanchor_17_790"><span class="label">[17]</span></a> On ne peut le tenir pour une composition totalement apocryphe,
-vu l'accord qui existe entre le système énoncé dans ce
-livre et le peu que nous apprennent les <i>Actes</i> de la doctrine de
-Simon sur les «puissances divines».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_791" id="Footnote_18_791"></a><a href="#FNanchor_18_791"><span class="label">[18]</span></a> Homil. pseudo-clem., <span class="smcap">ii</span>, 22, 24.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_792" id="Footnote_19_792"></a><a href="#FNanchor_19_792"><span class="label">[19]</span></a> Justin, <i>Apol. I</i>, 26, 56; II, 15; <i>Dial. cum Tryphone</i>, 120;
-Irénée, <i>Adv. hær.</i>, I, <span class="smcap">xxiii</span>, 2&ndash;5; <span class="smcap">xxvii</span>, 4; II, præf.; III, præf.;
-Homiliæ pseudo-clementinæ, <span class="smcap">i</span>, 15; <span class="smcap">ii</span>, 22, 25, etc.; <i>Recogn.</i>, I,
-72; II, 7 et suiv.; III, 47; <i>Philosophumena</i>, IV, <span class="smcap">vii</span>; VI, <span class="smcap">i</span>; X,
-<span class="smcap">iv</span>; Épiphane, <i>Adv. hær.</i>, hær. <span class="smcap">xxi</span>; Origène, <i>Contra Celsum</i>, V,
-62; VI, 11; Tertullien, <i>De anima</i>, 34; <i>Constit. apost.</i>, VI, 16;
-S. Jérôme, <i>In Matth.</i>, <span class="smcap">xxiv</span>, 5; Théodoret, <i>hæret. fab.</i>, I, 4. C'est
-dans les extraits textuels que donnent les <i>Philosophumena</i>, et
-non dans les travestissements des autres Pères de l'Église, qu'il
-faut prendre une idée de <i>la Grande Exposition</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_793" id="Footnote_20_793"></a><a href="#FNanchor_20_793"><span class="label">[20]</span></a> <i>Philosophum.</i>, IV, <span class="smcap">vii</span>; VI, <span class="smcap">i</span>, 9, 12, 13, 17, 18. Comparez
-Apocalypse, <span class="smcap">i</span>, 4, 8; <span class="smcap">iv</span>, 8; <span class="smcap">xi</span>, 17.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_794" id="Footnote_21_794"></a><a href="#FNanchor_21_794"><span class="label">[21]</span></a> <i>Philosophum.</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 17.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_795" id="Footnote_22_795"></a><a href="#FNanchor_22_795"><span class="label">[22]</span></a> <i>Ibid.</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 46.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_796" id="Footnote_23_796"></a><a href="#FNanchor_23_796"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 10; <i>Philosophum.</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 18; Homil. pseudo-clem.,
-<span class="smcap">ii</span>, 22.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_797" id="Footnote_24_797"></a><a href="#FNanchor_24_797"><span class="label">[24]</span></a> Allusion à l'aventure du poëte Stésichore.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_798" id="Footnote_25_798"></a><a href="#FNanchor_25_798"><span class="label">[25]</span></a> Irenée, <i>Adv. hær.</i>, I, <span class="smcap">xxiii</span>, 2&ndash;4; Homil. pseudo-clem., <span class="smcap">ii</span>, 23,
-25; <i>Philosophumena</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_799" id="Footnote_26_799"></a><a href="#FNanchor_26_799"><span class="label">[26]</span></a> <i>Philosophum.</i>,VI, <span class="smcap">vi</span>, 16.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_800" id="Footnote_27_800"></a><a href="#FNanchor_27_800"><span class="label">[27]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 247&ndash;249.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_801" id="Footnote_28_801"></a><a href="#FNanchor_28_801"><span class="label">[28]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 247, note 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_802" id="Footnote_29_802"></a><a href="#FNanchor_29_802"><span class="label">[29]</span></a> <i>Chron. samarit.</i>, c. 10 (édid. Juynboll, Leyde, 1848). Cf.
-Reland, <i>De Sam.</i>, § 7; dans ses <i>Dissertat. miscell.</i>, part. II; Gesenius,
-<i>Comment. de Sam. Theol.</i> (Halle, 1854), p. 21 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_803" id="Footnote_30_803"></a><a href="#FNanchor_30_803"><span class="label">[30]</span></a> Dans l'extrait donné par les <i>Philosophumena</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 16 <i>sub
-finem</i>, on lit une citation empruntée aux Évangiles synoptiques,
-laquelle semble être présentée comme se trouvant dans le texte de
-<i>la Grande Exposition</i>. Mais il peut y avoir ici quelque inadvertance.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_804" id="Footnote_31_804"></a><a href="#FNanchor_31_804"><span class="label">[31]</span></a> Homil. pseudo-clem., <span class="smcap">ii</span>, 23&ndash;24.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_805" id="Footnote_32_805"></a><a href="#FNanchor_32_805"><span class="label">[32]</span></a> Irénée, <i>Adv. hær.</i>, I, <span class="smcap">xxiii</span>, 3; <i>Philosophum.</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_806" id="Footnote_33_806"></a><a href="#FNanchor_33_806"><span class="label">[33]</span></a> Homil. pseudo-clem., <span class="smcap">ii</span>, 22; <i>Recogn.</i>, II, 14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_807" id="Footnote_34_807"></a><a href="#FNanchor_34_807"><span class="label">[34]</span></a> Irénée, <i>Adv. hær.</i>, II, præf.; III, præf.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_808" id="Footnote_35_808"></a><a href="#FNanchor_35_808"><span class="label">[35]</span></a> Voir l'épître, très-probablement authentique, de saint Paul
-aux Colossiens, <span class="smcap">i</span>, 15 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_809" id="Footnote_36_809"></a><a href="#FNanchor_36_809"><span class="label">[36]</span></a> Épiph., <i>Adv. hær.</i>, hær., <span class="smcap">lxxx</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_810" id="Footnote_37_810"></a><a href="#FNanchor_37_810"><span class="label">[37]</span></a> Ce qui ferait incliner vers cette seconde hypothèse, c'est
-que la secte de Simon se changea vite en une école de prestiges,
-une fabrique de philtres et d'incantations. <i>Philosophumena</i>,
-VI, <span class="smcap">i</span>, 20; Tertullien, <i>De anima</i>, 57.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_811" id="Footnote_38_811"></a><a href="#FNanchor_38_811"><span class="label">[38]</span></a> <i>Philosophum.</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 20. Cf. Orig., <i>Contra Cels.</i>, I, 57; VI, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_812" id="Footnote_39_812"></a><a href="#FNanchor_39_812"><span class="label">[39]</span></a> Hégésippe, dans Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, IV, 22; Clém. d'Alex.,
-<i>Strom.</i>, VII, 17; <i>Constit. apost.</i>, VI, 8, 16; XVIII, 1 et suiv.; Justin,
-<i>Apol. I</i>, 26, 56; Irénée, <i>Adv. hær.</i>, I, <span class="smcap">xxiii</span>, 5; <i>Philosoph.</i>,
-VII, 28; Épiph., <i>Adv. hær.</i>, <span class="smcap">xxii</span> et <span class="smcap">xxiii</span>, init.; Théodoret, <i>hær.
-fab.</i>, I, 1, 2; Tertullien, <i>De prœscr.</i>, 46; <i>De anima</i>, 50.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_813" id="Footnote_40_813"></a><a href="#FNanchor_40_813"><span class="label">[40]</span></a> La plus célèbre est celle de Dosithée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_814" id="Footnote_41_814"></a><a href="#FNanchor_41_814"><span class="label">[41]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 9; Irénée, <i>Adv. hær.</i>, I, <span class="smcap">xxiii</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_815" id="Footnote_42_815"></a><a href="#FNanchor_42_815"><span class="label">[42]</span></a> <i>Philosophumena</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 19, 20. L'auteur n'attribue ces
-doctrines perverses qu'aux disciples de Simon. Mais, si l'école
-eut vraiment cette physionomie, le maître en dut bien aussi avoir
-quelque chose.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_816" id="Footnote_43_816"></a><a href="#FNanchor_43_816"><span class="label">[43]</span></a> Nous examinerons plus tard ce que cachent ces récits.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_817" id="Footnote_44_817"></a><a href="#FNanchor_44_817"><span class="label">[44]</span></a> L'inscription <span class="smcap">simoni•deo•sancto</span>, rapportée par Justin
-(<i>Apol. I</i>, 26), comme se trouvant dans l'île du Tibre, et mentionnée
-après lui par d'autres Pères de l'Église, était une inscription
-latine au dieu sabin Semo Sancus, <span class="smcap">simoni•deo•sancto</span>. On
-trouva en effet, sous Grégoire XIII, dans l'île Saint-Barthélemy, une
-inscription, maintenant au Vatican, et qui portait cette dédicace.
-V. Baronius, <i>Ann. eccl.</i>, ad annum 44; Orelli, <i>Inscr. lat.</i>, n<sup>o</sup> 1860.
-Il y avait à cet endroit de l'île du Tibre un collége de <i>bidentales</i>
-en l'honneur de Semo Sancus, renfermant plusieurs inscriptions
-du même genre. Orelli, n<sup>o</sup> 1861 (Mommsen, <i>Inscr. lat. regni
-Neapol.</i>, n<sup>o</sup> 6770). Comp. Orelli, n<sup>o</sup> 1859, Henzen, n<sup>o</sup> 6999; Mabillon,
-<i>Museum Ital.</i>, I, 1<sup>re</sup> part., p. 84. Le n<sup>o</sup> 1862 d'Orelli
-ne doit pas être pris en considération (voir <i>Corp. inscr. lat.</i>, I,
-n<sup>o</sup> 542).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_818" id="Footnote_45_818"></a><a href="#FNanchor_45_818"><span class="label">[45]</span></a> Ce grossier malentendu n'aurait pu être levé sans la découverte
-des <i>Philosophumena</i>, qui seuls donnent des extraits textuels
-de l'<i>Apophasis magna</i> (voir VI, <span class="smcap">i</span>, 19). Tyr était célèbre par ses
-courtisanes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_819" id="Footnote_46_819"></a><a href="#FNanchor_46_819"><span class="label">[46]</span></a> Ἐχθρὸς ἄνθρωπος, ἀντικείμενος. Voir Homil. <i>pseudo-clem.</i>, hom.
-<span class="smcap">xvii</span>, entière.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_820" id="Footnote_47_820"></a><a href="#FNanchor_47_820"><span class="label">[47]</span></a> Ainsi, dans la littérature pseudo-clémentine, le nom de Simon
-le Magicien désigne par moments l'apôtre Paul, à qui l'auteur
-en veut beaucoup.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_821" id="Footnote_48_821"></a><a href="#FNanchor_48_821"><span class="label">[48]</span></a> Il faut remarquer que, dans les <i>Actes</i>, il n'est pas encore
-traité en ennemi. On lui reproche seulement un sentiment bas, et
-on laisse croire qu'il se repentit (<span class="smcap">viii</span>, 24). Peut-être Simon vivait-il
-encore quand ces lignes furent écrites, et ses rapports avec le
-christianisme n'étaient-ils pas encore devenus absolument mauvais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_822" id="Footnote_49_822"></a><a href="#FNanchor_49_822"><span class="label">[49]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">vii</span>, 1.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">MARCHE GÉNÉRALE DES MISSIONS CHRÉTIENNES.</span></h2>
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 45]</span>
-Nous avons vu Barnabé partir d'Antioche pour remettre
-aux fidèles de Jérusalem la collecte de leurs
-frères de Syrie. Nous l'avons vu assister à quelques-unes
-des émotions que la persécution d'Hérode
-Agrippa I<sup>er</sup> causa à l'Église de Jérusalem<a name="FNanchor_1_823" id="FNanchor_1_823"></a><a href="#Footnote_1_823" class="fnanchor">[1]</a>. Revenons
-avec lui à Antioche, où toute l'activité créatrice de
-la secte semble en ce moment concentrée.</p>
-
-<p>Barnabé y ramena avec lui un zélé collaborateur.
-C'était son cousin Jean-Marc, le disciple intime de
-Pierre<a name="FNanchor_2_824" id="FNanchor_2_824"></a><a href="#Footnote_2_824" class="fnanchor">[2]</a>, le fils de cette Marie chez laquelle le premier
-des apôtres aimait à demeurer. Sans doute, en
-prenant avec lui ce nouveau coopérateur, il pensait
-déjà à la grande entreprise à laquelle il devait l'associer.
-Peut-être même entrevoyait-il les divisions que
-<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span>cette entreprise susciterait, et était-il bien aise d'y
-mêler un homme qu'on savait être le bras droit de
-Pierre, c'est-à-dire de celui des apôtres qui avait
-dans les affaires générales le plus d'autorité.</p>
-
-<p>Cette entreprise n'était pas moins qu'une série de
-grandes missions qui devaient partir d'Antioche,
-ayant pour programme avoué la conversion du monde
-entier. Comme toutes les grandes résolutions qui se
-prenaient dans l'Église, celle-ci fut attribuée à une
-inspiration du Saint-Esprit. On crut à une vocation
-spéciale, à un choix surnaturel, qu'on supposa avoir
-été communiqué à l'Église d'Antioche pendant
-qu'elle jeûnait et priait. Peut-être l'un des prophètes
-de l'Église, Menahem ou Lucius, dans un de
-ses accès de glossolalie, prononça-t-il des paroles
-d'où l'on conclut que Paul et Barnabé étaient prédestinés
-à cette mission<a name="FNanchor_3_825" id="FNanchor_3_825"></a><a href="#Footnote_3_825" class="fnanchor">[3]</a>. Quant à Paul, il était convaincu
-que Dieu l'avait choisi dès le ventre de sa
-mère pour l'œuvre à laquelle il allait désormais se
-dévouer tout entier<a name="FNanchor_4_826" id="FNanchor_4_826"></a><a href="#Footnote_4_826" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<p>Les deux apôtres s'adjoignirent, à titre de subordonné,
-pour les seconder dans les soucis matériels
-de leur entreprise, ce Jean-Marc que Barnabé avait
-<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span>fait venir avec lui de Jérusalem<a name="FNanchor_5_827" id="FNanchor_5_827"></a><a href="#Footnote_5_827" class="fnanchor">[5]</a>. Quand les préparatifs
-furent terminés, il y eut des jeûnes, des prières;
-on imposa, dit-on, les mains aux deux apôtres en
-signe d'une mission conférée par l'Église elle-même<a name="FNanchor_6_828" id="FNanchor_6_828"></a><a href="#Footnote_6_828" class="fnanchor">[6]</a>;
-on les livra à la grâce de Dieu, et ils partirent<a name="FNanchor_7_829" id="FNanchor_7_829"></a><a href="#Footnote_7_829" class="fnanchor">[7]</a>. De
-quel côté vont-ils se diriger? Quel monde vont-ils
-évangéliser? C'est ce qu'il importe maintenant de rechercher.</p>
-
-<p>Toutes les grandes missions chrétiennes primitives
-se dirigèrent vers l'ouest, ou, en d'autres termes, se
-donnèrent pour théâtre et pour cadre l'empire romain.
-Si l'on excepte quelques petites portions du territoire,
-vassal des Arsacides, compris entre l'Euphrate et le
-Tigre, l'empire des Parthes ne reçut pas de missions
-chrétiennes, au premier siècle<a name="FNanchor_8_830" id="FNanchor_8_830"></a><a href="#Footnote_8_830" class="fnanchor">[8]</a>. Le Tigre fut, du
-côté de l'orient, une borne que le christianisme ne
-dépassa que sous les Sassanides. Deux grandes
-causes, la Méditerranée et l'empire romain, déterminèrent
-ce fait capital.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span>La Méditerranée était depuis mille ans la grande
-route où s'étaient croisées toutes les civilisations et
-toutes les idées. Les Romains, l'ayant délivrée de la
-piraterie, en avaient fait une voie de communication
-sans égale. Une nombreuse marine de cabotage
-rendait très-faciles les voyages sur les côtes de
-ce grand lac. La sécurité relative qu'offraient les
-routes de l'Empire, les garanties qu'on trouvait
-dans les pouvoirs publics, la diffusion des Juifs sur
-tout le littoral de la Méditerranée, l'usage de la
-langue grecque dans la portion orientale de cette
-mer<a name="FNanchor_9_831" id="FNanchor_9_831"></a><a href="#Footnote_9_831" class="fnanchor">[9]</a>, l'unité de civilisation que les Grecs d'abord,
-puis les Romains y avaient créée, firent de la carte
-de l'Empire la carte même des pays réservés aux
-missions chrétiennes et destinés à devenir chrétiens.
-L'<i>orbis</i> romain devint l'<i>orbis</i> chrétien, et en ce sens
-on peut dire que les fondateurs de l'Empire ont été
-les fondateurs de la monarchie chrétienne, ou du
-moins qu'ils en ont dessiné les contours. Toute province
-conquise par l'empire romain a été une province
-conquise au christianisme. Qu'on se figure les apôtres
-en présence d'une Asie Mineure, d'une Grèce, d'une
-Italie divisées en cent petites républiques, d'une
-Gaule, d'une Espagne, d'une Afrique, d'une Égypte
-en possession de vieilles institutions nationales, on
-<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span>n'imagine plus leur succès, ou plutôt on n'imagine
-plus que leur projet ait pu naître. L'unité de l'Empire
-était la condition préalable de tout grand prosélytisme
-religieux, se mettant au-dessus des nationalités.
-L'Empire le sentit bien au <span class="smcap">iv</span><sup>e</sup> siècle; il devint
-chrétien; il vit que le christianisme était la religion
-qu'il avait faite sans le savoir, la religion délimitée par
-ses frontières, identifiée avec lui, capable de lui procurer
-une seconde vie. L'Église, de son côté, se fit
-toute romaine, et est restée jusqu'à nos jours comme
-un débris de l'Empire. On eût dit à Paul que Claude
-était son premier coopérateur; on eût dit à Claude
-que ce Juif qui part d'Antioche va fonder la plus
-solide partie de l'édifice impérial, on les eût fort étonnés
-l'un et l'autre. On eût dit vrai cependant.</p>
-
-<p>De tous les pays étrangers à la Judée, le premier
-où le christianisme s'établit fut naturellement la Syrie.
-Le voisinage de la Palestine et le grand nombre de
-Juifs établis dans cette contrée<a name="FNanchor_10_832" id="FNanchor_10_832"></a><a href="#Footnote_10_832" class="fnanchor">[10]</a>, rendaient un tel fait
-inévitable. Chypre, l'Asie Mineure, la Macédoine, la
-Grèce et l'Italie furent ensuite visités par les hommes
-apostoliques à quelques années de distance. Le midi
-de la Gaule, l'Espagne, la côte d'Afrique, bien qu'ils
-aient été assez tôt évangélisés, peuvent être considérés
-<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span>comme formant un étage plus récent dans les
-substructions du christianisme.</p>
-
-<p>Il en fut de même de l'Égypte. L'Égypte ne joue
-presque aucun rôle dans l'histoire apostolique; les
-missionnaires chrétiens semblent systématiquement y
-tourner le dos. Ce pays, qui, à partir du <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle,
-devint le théâtre d'événements si importants dans
-l'histoire de la religion, fut d'abord fort en retard avec
-le christianisme. Apollos est le seul docteur chrétien
-sorti de l'école d'Alexandrie; encore avait-il appris
-le christianisme dans ses voyages<a name="FNanchor_11_833" id="FNanchor_11_833"></a><a href="#Footnote_11_833" class="fnanchor">[11]</a>. Il faut chercher
-la cause de ce phénomène remarquable dans le
-peu de rapports qui existait entre les Juifs d'Égypte
-et ceux de Palestine, et surtout dans ce fait que
-l'Égypte juive avait en quelque sorte son développement
-religieux à part. L'Égypte avait Philon et les
-thérapeutes; c'était là son christianisme<a name="FNanchor_12_834" id="FNanchor_12_834"></a><a href="#Footnote_12_834" class="fnanchor">[12]</a>, lequel la
-dispensait et la détournait d'accorder à l'autre une
-oreille attentive. Quant à l'Égypte païenne, elle possédait
-des institutions religieuses bien plus résistantes
-que celles du paganisme gréco-romain<a name="FNanchor_13_835" id="FNanchor_13_835"></a><a href="#Footnote_13_835" class="fnanchor">[13]</a>; la religion
-égyptienne était encore dans toute sa force; c'était
-<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span>presque le moment où se bâtissaient ces temples
-énormes d'Esneh, d'Ombos, où l'espérance d'avoir
-dans le petit Césarion un dernier roi Ptolémée, un
-Messie national, faisait sortir de terre ces sanctuaires
-de Dendérah, d'Hermonthis, comparables aux plus
-beaux ouvrages pharaoniques. Le christianisme s'assit
-partout, sur les ruines du sentiment national et des
-cultes locaux. La dégradation des âmes en Égypte y
-rendait rares, d'ailleurs, les aspirations qui ouvrirent
-partout au christianisme de si faciles accès.</p>
-
-<p>Un rapide éclair partant de Syrie, illuminant
-presque simultanément les trois grandes péninsules
-d'Asie Mineure, de Grèce, d'Italie, et bientôt suivi
-d'un second reflet qui embrassa presque toutes les
-côtes de la Méditerranée, voilà ce que fut la première
-apparition du christianisme. La marche des
-navires apostoliques est toujours à peu près la même.
-La prédication chrétienne semble suivre un sillage
-antérieur, qui n'est autre que celui de l'émigration
-juive. Comme une contagion qui, prenant son point
-de départ au fond de la Méditerranée, apparaît tout
-à coup sur un certain nombre de points du littoral
-par une correspondance secrète, le christianisme
-eut ses ports d'arrivage en quelque sorte désignés
-d'avance. Ces ports étaient presque tous marqués
-par des colonies juives. Une synagogue précéda,
-<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span>en général, l'établissement de l'Église. On dirait une
-traînée de poudre, ou mieux encore une sorte de
-chaîne électrique, le long de laquelle l'idée nouvelle
-courut d'une façon presque instantanée.</p>
-
-<p>Depuis cent cinquante ans, en effet, le judaïsme,
-jusque-là borné à l'Orient et à l'Égypte, avait pris son
-vol vers l'Occident. Cyrène, Chypre, l'Asie Mineure,
-certaines villes de Macédoine et de Grèce, l'Italie,
-avaient des juiveries importantes<a name="FNanchor_14_836" id="FNanchor_14_836"></a><a href="#Footnote_14_836" class="fnanchor">[14]</a>. Les juifs donnaient
-le premier exemple de ce genre de patriotisme que les
-Parsis, les Arméniens et, jusqu'à un certain point, les
-Grecs modernes devaient montrer plus tard; patriotisme
-extrêmement énergique, quoique non attaché à
-un sol déterminé; patriotisme de marchands répandus
-partout, se reconnaissant partout pour frères; patriotisme
-aboutissant à former non de grands États compactes,
-mais de petites communautés autonomes au
-sein des autres États. Fortement associés entre eux, ces
-juifs de la dispersion constituaient dans les villes des
-congrégations presque indépendantes, ayant leurs
-magistrats, leurs conseils. Dans certaines villes, ils
-avaient un ethnarque ou alabarque, investi de droits
-presque souverains. Ils habitaient des quartiers à
-<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span>part, soustraits à la juridiction ordinaire, fort méprises
-du reste du monde, mais où régnait le bonheur.
-On y était plutôt pauvre que riche. Le temps des
-grandes fortunes juives n'était pas encore venu;
-elles commencèrent en Espagne, sous les Visigoths<a name="FNanchor_15_837" id="FNanchor_15_837"></a><a href="#Footnote_15_837" class="fnanchor">[15]</a>.
-L'accaparement de la finance par les juifs fut l'effet
-de l'incapacité administrative des barbares, de la
-haine que conçut l'Église pour la science de l'argent
-et de ses idées superficielles sur le prêt à intérêt.
-Sous l'empire romain, rien de semblable. Or,
-quand le juif n'est pas riche, il est pauvre; l'aisance
-bourgeoise n'est pas son fait. En tout cas, il sait très-bien
-supporter la pauvreté. Ce qu'il sait mieux encore,
-c'est allier la préoccupation religieuse la plus exaltée
-à la plus rare habileté commerciale. Les excentricités
-théologiques n'excluent nullement le bon sens
-en affaires. En Angleterre, en Amérique, en Russie,
-les sectaires les plus bizarres (irvingiens, saints des
-derniers jours, raskolniks) sont de très-bons marchands.</p>
-
-<p>Le propre de la vie juive pieusement pratiquée
-a toujours été de produire beaucoup de gaieté et de
-cordialité. On s'aimait dans ce petit monde; on y
-aimait un passé et le même passé; les cérémonies
-<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span>religieuses embrassaient fort doucement la vie. C'était
-quelque chose d'analogue à ces communautés distinctes
-qui existent encore dans chaque grande
-ville turque; par exemple, aux communautés grecque,
-arménienne, juive, de Smyrne, étroites camaraderies
-où tout le monde se connaît, vit ensemble,
-intrigue ensemble. Dans ces petites républiques,
-les questions religieuses dominent toujours les
-questions politiques, ou plutôt suppléent au manque
-de celles-ci. Une hérésie y est une affaire
-d'État; un schisme y a toujours pour origine une
-question de personnes. Les Romains, sauf de rares
-exceptions, ne pénétraient jamais dans ces quartiers
-réservés. Les synagogues promulguaient des décrets,
-décernaient des honneurs<a name="FNanchor_16_838" id="FNanchor_16_838"></a><a href="#Footnote_16_838" class="fnanchor">[16]</a>, faisaient acte de vraies
-municipalités. L'influence de ces corporations était
-très-grande. A Alexandrie, elle était de premier ordre,
-et dominait toute l'histoire intérieure de la cité<a name="FNanchor_17_839" id="FNanchor_17_839"></a><a href="#Footnote_17_839" class="fnanchor">[17]</a>.
-A Rome, les juifs étaient nombreux<a name="FNanchor_18_840" id="FNanchor_18_840"></a><a href="#Footnote_18_840" class="fnanchor">[18]</a> et formaient
-<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span>un appui qu'on ne dédaignait pas. Cicéron présente
-comme un acte de courage d'avoir osé leur
-résister<a name="FNanchor_19_841" id="FNanchor_19_841"></a><a href="#Footnote_19_841" class="fnanchor">[19]</a>. César les favorisa et les trouva fidèles<a name="FNanchor_20_842" id="FNanchor_20_842"></a><a href="#Footnote_20_842" class="fnanchor">[20]</a>.
-Tibère fut amené, afin de les contenir, aux mesures
-les plus sévères<a name="FNanchor_21_843" id="FNanchor_21_843"></a><a href="#Footnote_21_843" class="fnanchor">[21]</a>. Caligula, dont le règne fut pour
-eux néfaste en Orient, leur rendit leur liberté d'association
-à Rome<a name="FNanchor_22_844" id="FNanchor_22_844"></a><a href="#Footnote_22_844" class="fnanchor">[22]</a>. Claude, qui les favorisait en
-Judée, se vit obligé de les chasser de la ville<a name="FNanchor_23_845" id="FNanchor_23_845"></a><a href="#Footnote_23_845" class="fnanchor">[23]</a>.
-On les rencontrait partout<a name="FNanchor_24_846" id="FNanchor_24_846"></a><a href="#Footnote_24_846" class="fnanchor">[24]</a>, et on osait dire d'eux
-comme des Grecs, que, vaincus, ils avaient imposé
-des lois à leurs dominateurs<a name="FNanchor_25_847" id="FNanchor_25_847"></a><a href="#Footnote_25_847" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
-
-<p>Les dispositions des populations indigènes envers
-ces étrangers étaient fort diverses. D'une part, le
-sentiment de répulsion et d'antipathie que les juifs,
-par leur esprit d'isolement jaloux, leur caractère
-rancunier, leurs habitudes insociables, ont produit
-<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span>autour d'eux partout où ils ont été nombreux et organisés,
-se manifestait avec force<a name="FNanchor_26_848" id="FNanchor_26_848"></a><a href="#Footnote_26_848" class="fnanchor">[26]</a>. Quand ils étaient
-libres, ils étaient en réalité privilégiés; car ils jouissaient
-des avantages de la société, sans en supporter
-les charges<a name="FNanchor_27_849" id="FNanchor_27_849"></a><a href="#Footnote_27_849" class="fnanchor">[27]</a>. Des charlatans exploitaient le mouvement
-de curiosité que causait leur culte, et, sous
-prétexte d'en exposer les secrets, se livraient à toutes
-sortes de friponneries<a name="FNanchor_28_850" id="FNanchor_28_850"></a><a href="#Footnote_28_850" class="fnanchor">[28]</a>. Des pamphlets violents et
-à demi burlesques, comme celui d'Apion, pamphlets
-où les écrivains profanes ont trop souvent puisé leurs
-renseignements<a name="FNanchor_29_851" id="FNanchor_29_851"></a><a href="#Footnote_29_851" class="fnanchor">[29]</a>, circulaient, servant d'aliment aux
-colères du public païen. Les juifs semblent avoir été
-en général taquins, portés à se plaindre. On voyait en
-eux une société secrète, malveillante pour le reste des
-hommes, dont les membres se poussaient à tout prix,
-au détriment des autres<a name="FNanchor_30_852" id="FNanchor_30_852"></a><a href="#Footnote_30_852" class="fnanchor">[30]</a>. Leurs usages bizarres,
-<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span>leur aversion pour certains aliments, leur saleté, leur
-manque de distinction, la mauvaise odeur qu'ils
-exhalaient<a name="FNanchor_31_853" id="FNanchor_31_853"></a><a href="#Footnote_31_853" class="fnanchor">[31]</a>, leurs scrupules religieux, leurs minuties
-dans l'observance du sabbat, étaient trouvés
-ridicules<a name="FNanchor_32_854" id="FNanchor_32_854"></a><a href="#Footnote_32_854" class="fnanchor">[32]</a>. Mis au ban de la société, les juifs, par une
-conséquence naturelle, n'avaient aucun souci de paraître
-gentilshommes. On les rencontrait partout en
-voyage avec des habits luisants de saleté, un air
-gauche, une mine fatiguée, un teint pâle, de gros
-yeux malades<a name="FNanchor_33_855" id="FNanchor_33_855"></a><a href="#Footnote_33_855" class="fnanchor">[33]</a>, une expression béate, faisant bande
-à part avec leurs femmes, leurs enfants, leurs paquets
-de couvertures, le panier qui constituait tout leur mobilier<a name="FNanchor_34_856" id="FNanchor_34_856"></a><a href="#Footnote_34_856" class="fnanchor">[34]</a>.
-Dans les villes, ils exerçaient les trafics les
-plus chétifs, mendiants<a name="FNanchor_35_857" id="FNanchor_35_857"></a><a href="#Footnote_35_857" class="fnanchor">[35]</a>, chiffonniers, brocanteurs,
-vendeurs d'allumettes<a name="FNanchor_36_858" id="FNanchor_36_858"></a><a href="#Footnote_36_858" class="fnanchor">[36]</a>. On dépréciait injustement
-<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span>leur loi et leur histoire. Tantôt on les trouvait superstitieux<a name="FNanchor_37_859" id="FNanchor_37_859"></a><a href="#Footnote_37_859" class="fnanchor">[37]</a>,
-cruels<a name="FNanchor_38_860" id="FNanchor_38_860"></a><a href="#Footnote_38_860" class="fnanchor">[38]</a>; tantôt, athées, contempteurs
-des dieux<a name="FNanchor_39_861" id="FNanchor_39_861"></a><a href="#Footnote_39_861" class="fnanchor">[39]</a>. Leur aversion pour les images paraissait
-de la pure impiété. La circoncision surtout fournissait
-le thème d'interminables railleries<a name="FNanchor_40_862" id="FNanchor_40_862"></a><a href="#Footnote_40_862" class="fnanchor">[40]</a>.</p>
-
-<p>Mais ces jugements superficiels n'étaient pas ceux
-de tous. Les juifs avaient autant d'amis que de détracteurs.
-Leur gravité, leurs bonnes mœurs, la simplicité
-de leur culte charmaient une foule de gens. On
-sentait en eux quelque chose de supérieur. Une vaste
-propagande monothéiste et mosaïque s'organisait<a name="FNanchor_41_863" id="FNanchor_41_863"></a><a href="#Footnote_41_863" class="fnanchor">[41]</a>;
-une sorte de tourbillon puissant se formait autour de
-ce singulier petit peuple. Le pauvre colporteur juif du
-<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span>Transtévère<a name="FNanchor_42_864" id="FNanchor_42_864"></a><a href="#Footnote_42_864" class="fnanchor">[42]</a>, sortant le matin avec son éventaire de
-merceries, rentrait souvent le soir, riche d'aumônes
-venues d'une main pieuse<a name="FNanchor_43_865" id="FNanchor_43_865"></a><a href="#Footnote_43_865" class="fnanchor">[43]</a>. Les femmes surtout étaient
-attirées vers ces missionnaires en haillons<a name="FNanchor_44_866" id="FNanchor_44_866"></a><a href="#Footnote_44_866" class="fnanchor">[44]</a>. Juvénal<a name="FNanchor_45_867" id="FNanchor_45_867"></a><a href="#Footnote_45_867" class="fnanchor">[45]</a>
-compte le penchant vers la religion juive parmi les
-vices qu'il reproche aux dames de son temps. Celles
-qui étaient converties vantaient le trésor qu'elles
-avaient trouvé et le bonheur dont elles jouissaient<a name="FNanchor_46_868" id="FNanchor_46_868"></a><a href="#Footnote_46_868" class="fnanchor">[46]</a>.</p>
-
-<p>Le vieil esprit hellénique et romain résistait énergiquement;
-le mépris et la haine pour les juifs sont
-le signe de tous les esprits cultivés, Cicéron, Horace,
-Sénèque, Juvénal, Tacite, Quintilien, Suétone<a name="FNanchor_47_869" id="FNanchor_47_869"></a><a href="#Footnote_47_869" class="fnanchor">[47]</a>.
-Au contraire, cette masse énorme de populations
-mêlées que l'Empire avait assujetties, populations
-auxquelles l'ancien esprit romain et la sagesse hellénique
-étaient étrangères ou indifférentes, accouraient
-en foule vers une société où elles trouvaient
-des exemples touchants de concorde, de charité,
-<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span>de secours mutuels<a name="FNanchor_48_870" id="FNanchor_48_870"></a><a href="#Footnote_48_870" class="fnanchor">[48]</a>, d'attachement à son état, de
-goût pour le travail<a name="FNanchor_49_871" id="FNanchor_49_871"></a><a href="#Footnote_49_871" class="fnanchor">[49]</a>, de fière pauvreté. La mendicité,
-qui fut plus tard une chose toute chrétienne,
-était dès lors une chose juive. Le mendiant par état,
-«formé par sa mère», se présentait à l'idée des
-poëtes du temps comme un juif<a name="FNanchor_50_872" id="FNanchor_50_872"></a><a href="#Footnote_50_872" class="fnanchor">[50]</a>.</p>
-
-<p>L'exemption de certaines charges civiles, en particulier
-de la milice, pouvait aussi contribuer à faire
-regarder le sort des juifs comme enviable<a name="FNanchor_51_873" id="FNanchor_51_873"></a><a href="#Footnote_51_873" class="fnanchor">[51]</a>. L'État
-alors demandait beaucoup de sacrifices et donnait
-peu de joies morales. Il y faisait un froid glacial,
-comme en une plaine uniforme et sans abri. La vie,
-si triste au sein du paganisme, reprenait son charme
-et son prix dans ces tièdes atmosphères de synagogue
-et d'église. Ce n'était pas la liberté qu'on y
-trouvait. Les confrères s'espionnaient beaucoup, se
-tracassaient sans cesse les uns les autres. Mais, quoique
-la vie intérieure de ces petites communautés fût
-fort agitée, on s'y plaisait infiniment; on ne les quittait
-pas; il n'y avait pas d'apostat. Le pauvre y était
-content, regardait la richesse sans envie, avec la tranquillité
-d'une bonne conscience<a name="FNanchor_52_874" id="FNanchor_52_874"></a><a href="#Footnote_52_874" class="fnanchor">[52]</a>. Le sentiment vraiment
-<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span>démocratique de la folie des mondains, de la
-vanité des richesses et des grandeurs profanes, s'y
-exprimait finement. On y comprenait peu le monde
-païen, et on le jugeait avec une sévérité outrée; la
-civilisation romaine paraissait un amas d'impuretés
-et de vices odieux<a name="FNanchor_53_875" id="FNanchor_53_875"></a><a href="#Footnote_53_875" class="fnanchor">[53]</a>, de la même manière qu'un honnête
-ouvrier de nos jours, imbu des déclamations socialistes,
-se représente les «aristocrates» sous les
-couleurs les plus noires. Mais il y avait là de la vie,
-de la gaieté, de l'intérêt, comme aujourd'hui dans
-les plus pauvres synagogues des juifs de Pologne et
-de Gallicie. Le manque d'élégance et de délicatesse
-dans les habitudes était compensé par un précieux
-esprit de famille et de bonhomie patriarcale. Dans la
-grande société, au contraire, l'égoïsme et l'isolement
-des âmes avaient porté leurs derniers fruits.</p>
-
-<p>La parole de Zacharie<a name="FNanchor_54_876" id="FNanchor_54_876"></a><a href="#Footnote_54_876" class="fnanchor">[54]</a> se vérifiait: le monde se
-prenait aux pans de l'habit des Juifs et leur disait:
-«Menez-nous à Jérusalem». Il n'y avait pas de
-grande ville où l'on n'observât le sabbat, le jeûne
-et les autres cérémonies du judaïsme<a name="FNanchor_55_877" id="FNanchor_55_877"></a><a href="#Footnote_55_877" class="fnanchor">[55]</a>. Josèphe<a name="FNanchor_56_878" id="FNanchor_56_878"></a><a href="#Footnote_56_878" class="fnanchor">[56]</a>
-ose provoquer ceux qui en douteraient à considérer
-<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span>leur patrie ou même leur propre maison, pour voir
-s'ils n'y trouveront pas la confirmation de ce qu'il
-dit. La présence à Rome et près de l'empereur de
-plusieurs membres de la famille des Hérodes, lesquels
-pratiquaient leur culte avec éclat à la face de
-tous<a name="FNanchor_57_879" id="FNanchor_57_879"></a><a href="#Footnote_57_879" class="fnanchor">[57]</a>, contribuait beaucoup à cette publicité. Le
-sabbat, du reste, s'imposait par une sorte de nécessité
-dans les quartiers où il y avait des juifs. Leur
-obstination absolue à ne pas ouvrir leurs boutiques
-ce jour-là forçait bien les voisins à modifier leurs
-habitudes en conséquence. C'est ainsi qu'à Salonique,
-on peut dire que le sabbat s'observe encore de nos
-jours, la population juive y étant assez riche et assez
-nombreuse pour faire la loi et régler par la fermeture
-de ses comptoirs le jour du repos.</p>
-
-<p>Presque à l'égal du Juif, souvent de compagnie
-avec lui, le Syrien était un actif instrument de la
-conquête de l'Occident par l'Orient<a name="FNanchor_58_880" id="FNanchor_58_880"></a><a href="#Footnote_58_880" class="fnanchor">[58]</a>. On les confondait
-parfois, et Cicéron croyait avoir trouvé le trait
-commun qui les unissait en les appelant «des nations
-nées pour la servitude<a name="FNanchor_59_881" id="FNanchor_59_881"></a><a href="#Footnote_59_881" class="fnanchor">[59]</a>». C'était là ce qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span>leur assurait l'avenir; car l'avenir alors était aux esclaves.
-Un trait non moins essentiel du Syrien était
-sa facilité, sa souplesse, la clarté superficielle de son
-esprit. La nature syrienne est comme une image
-fugitive dans les nuées du ciel. On voit par moments
-certaines lignes s'y tracer avec grâce; mais
-ces lignes n'arrivent jamais à former un dessin complet.
-Dans l'ombre, à la lueur indécise d'une lampe,
-la femme syrienne, sous ses voiles, avec son œil vague
-et ses mollesses infinies, produit quelques instants
-d'illusion. Puis, quand on veut analyser cette beauté,
-elle s'évanouit; elle ne supporte pas l'examen. Tout
-cela, au reste, dure à peine trois ou quatre années.
-Ce que la race syrienne a de charmant, c'est
-l'enfant de cinq ou six ans; à l'inverse de la Grèce,
-où l'enfant était peu de chose, le jeune homme
-inférieur à l'homme fait, l'homme fait inférieur au
-vieillard<a name="FNanchor_60_882" id="FNanchor_60_882"></a><a href="#Footnote_60_882" class="fnanchor">[60]</a>. L'intelligence syrienne attache par un
-air de promptitude et de légèreté; mais elle manque
-de fixité, de solidité; à peu près comme ce
-«vin d'or» du Liban, qui cause un transport agréable,
-mais dont on se fatigue vite. Les vrais dons de
-Dieu ont quelque chose à la fois de fin et de fort,
-d'enivrant et de durable. La Grèce est plus appréciée
-<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span>aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été; elle le sera
-toujours de plus en plus.</p>
-
-<p>Beaucoup des émigrants syriens que le désir de
-faire fortune entraînait vers l'Occident étaient plus ou
-moins rattachés au judaïsme. Ceux qui ne l'étaient
-pas restaient fidèles au culte de leur village<a name="FNanchor_61_883" id="FNanchor_61_883"></a><a href="#Footnote_61_883" class="fnanchor">[61]</a>, c'est-à-dire
-au souvenir de quelque temple dédié à un
-«Jupiter» local<a name="FNanchor_62_884" id="FNanchor_62_884"></a><a href="#Footnote_62_884" class="fnanchor">[62]</a>, lequel n'était d'ordinaire que le
-Dieu suprême, déterminé par quelque titre particulier<a name="FNanchor_63_885" id="FNanchor_63_885"></a><a href="#Footnote_63_885" class="fnanchor">[63]</a>.
-C'était au fond une espèce de monothéisme que
-ces Syriens apportaient sous le couvert de leurs dieux
-étranges. Comparés du moins aux personnalités divines
-profondément distinctes qu'offrait le polythéisme
-grec et romain, les dieux dont il s'agit, pour la
-plupart synonymes du Soleil, étaient presque des
-frères du dieu unique<a name="FNanchor_64_886" id="FNanchor_64_886"></a><a href="#Footnote_64_886" class="fnanchor">[64]</a>. Semblables à de longues
-<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span>mélopées énervantes, ces cultes de Syrie pouvaient
-paraître moins secs que le culte latin, moins vides que
-le culte grec. Les femmes syriennes y prenaient quelque
-chose à la fois de voluptueux et d'exalté. Ces
-femmes furent de tout temps des êtres bizarres, disputées
-entre le démon et Dieu, flottant entre la sainte
-et la possédée. La sainte des vertus sérieuses, des
-héroïques renoncements, des résolutions suivies appartient
-à d'autres races et à d'autres climats; la
-sainte des fortes imaginations, des entraînements absolus,
-des promptes amours, est la sainte de Syrie.
-La possédée de notre moyen âge est l'esclave de
-Satan par bassesse ou par péché; la possédée de
-Syrie est la folle par idéal, la femme dont le sentiment
-a été blessé, qui se venge par la frénésie
-ou se renferme dans le mutisme<a name="FNanchor_65_887" id="FNanchor_65_887"></a><a href="#Footnote_65_887" class="fnanchor">[65]</a>, qui n'attend
-pour être guérie qu'une douce parole ou qu'un doux
-regard. Transportées dans le monde occidental, ces
-Syriennes acquéraient de l'influence, quelquefois par
-de mauvais arts de femme, plus souvent par une
-certaine supériorité morale et une réelle capacité.
-Cela se vit surtout cent cinquante ans plus tard,
-quand les personnages les plus importants de Rome
-épousèrent des Syriennes, qui prirent tout à coup
-<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span>sur les affaires un très-grand ascendant. La femme
-musulmane de nos jours, mégère criarde, sottement
-fanatique, n'existant guère que pour le mal, presque
-incapable de vertu, ne doit pas faire oublier les Julia
-Domna, les Julia Mæsa, les Julia Mamæa, les Julia
-Soémie, qui portèrent, à Rome, en fait de religion,
-une tolérance et des instincts de mysticité inconnus
-jusque-là. Ce qu'il y a de bien remarquable aussi,
-c'est que la dynastie syrienne amenée de la sorte
-se montra favorable au christianisme, que Mamée, et
-plus tard l'empereur Philippe l'Arabe<a name="FNanchor_66_888" id="FNanchor_66_888"></a><a href="#Footnote_66_888" class="fnanchor">[66]</a>, passèrent
-pour chrétiens. Le christianisme, au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> et au <span class="smcap">iv</span><sup>e</sup> siècle,
-fut par excellence la religion de la Syrie. Après
-la Palestine, la Syrie eut la plus grande part à sa
-fondation.</p>
-
-<p>C'est surtout à Rome que le Syrien, au premier
-siècle, exerçait sa pénétrante activité. Chargé de presque
-tous les petits métiers, valet de place, commissionnaire,
-porteur de litière, le <i>Syrus</i><a name="FNanchor_67_889" id="FNanchor_67_889"></a><a href="#Footnote_67_889" class="fnanchor">[67]</a> entrait partout,
-introduisant avec lui la langue et les mœurs de son
-pays<a name="FNanchor_68_890" id="FNanchor_68_890"></a><a href="#Footnote_68_890" class="fnanchor">[68]</a>. Il n'avait ni la fierté ni la hauteur philosophique
-<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span>des Européens, encore moins leur vigueur;
-faible de corps, pâle, souvent fiévreux, ne sachant ni
-manger ni dormir à des heures réglées, à la façon de
-nos lourdes et solides races, consommant peu de
-viande, vivant d'oignons et de courges, dormant peu
-et d'un sommeil léger, le Syrien mourait jeune et
-était habituellement malade<a name="FNanchor_69_891" id="FNanchor_69_891"></a><a href="#Footnote_69_891" class="fnanchor">[69]</a>. Ce qu'il avait en propre,
-c'était l'humilité, la douceur, l'affabilité, une certaine
-bonté; nulle solidité d'esprit, mais beaucoup de
-charme; peu de bon sens, si ce n'est quand il s'agissait
-de son négoce, mais une étonnante ardeur
-et une séduction toute féminine. Le Syrien, n'ayant
-jamais eu de vie politique, a une aptitude toute particulière
-pour les mouvements religieux. Ce pauvre
-Maronite, à demi femme, humble, déguenillé, a fait
-la plus grande des révolutions. Son ancêtre, le Syrus
-de Rome, a été le plus zélé porteur de la bonne
-nouvelle à tous les affligés. Chaque année amenait
-en Grèce, en Italie, en Gaule, des colonies de ces
-Syriens poussés par le goût naturel qu'ils avaient
-pour les petites affaires<a name="FNanchor_70_892" id="FNanchor_70_892"></a><a href="#Footnote_70_892" class="fnanchor">[70]</a>. On les reconnaissait sur les
-<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span>navires à leur famille nombreuse, à ces troupes de
-jolis enfants, presque du même âge, qui les suivaient,
-la mère, avec l'air enfantin d'une petite fille
-de quatorze ans, se tenant à côté de son mari, soumise,
-doucement rieuse, à peine supérieure à ses fils aînés<a name="FNanchor_71_893" id="FNanchor_71_893"></a><a href="#Footnote_71_893" class="fnanchor">[71]</a>.
-Les têtes, dans ce groupe paisible, sont peu accentuées;
-sûrement il n'y a pas là d'Archimède, de Platon,
-de Phidias. Mais ce marchand syrien, arrivé à
-Rome, sera un homme bon et miséricordieux, charitable
-pour ses compatriotes, aimant les pauvres. Il
-causera avec les esclaves, leur révélera un asile où
-ces malheureux, réduits par la dureté romaine à la
-plus désolante solitude, trouveront un peu de consolation.
-Les races grecques et latines, races de maîtres,
-faites pour le grand, ne savaient pas tirer parti d'une
-position humble<a name="FNanchor_72_894" id="FNanchor_72_894"></a><a href="#Footnote_72_894" class="fnanchor">[72]</a>. L'esclave de ces races passait sa
-vie dans la révolte et le désir du mal. L'esclave idéal
-de l'antiquité a tous les défauts: gourmand, menteur,
-méchant, ennemi naturel de son maître<a name="FNanchor_73_895" id="FNanchor_73_895"></a><a href="#Footnote_73_895" class="fnanchor">[73]</a>. Par là,
-il prouvait en quelque manière sa noblesse; il protestait
-contre une situation hors nature. Le bon Syrien,
-<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span>lui, ne protestait pas; il acceptait son ignominie, et
-cherchait à en tirer le meilleur parti possible. Il se
-conciliait la bienveillance de son maître, osait lui
-parler, savait plaire à sa maîtresse. Ce grand agent
-de démocratie allait ainsi dénouant maille par maille
-le réseau de la civilisation antique. Les vieilles sociétés,
-fondées sur le dédain, sur l'inégalité des
-races, sur la valeur militaire, étaient perdues. L'infirmité,
-la bassesse, vont maintenant devenir un
-avantage, un perfectionnement de la vertu<a name="FNanchor_74_896" id="FNanchor_74_896"></a><a href="#Footnote_74_896" class="fnanchor">[74]</a>. La noblesse
-romaine, la sagesse grecque, lutteront encore
-trois siècles. Tacite trouvera bon qu'on déporte des
-milliers de ces malheureux: <i>si interissent, vile damnum</i><a name="FNanchor_75_897" id="FNanchor_75_897"></a><a href="#Footnote_75_897" class="fnanchor">[75]</a>!
-L'aristocratie romaine s'irritera, trouvera
-mauvais que cette canaille ait ses dieux, ses institutions.
-Mais la victoire est écrite d'avance. Le Syrien,
-le pauvre homme qui aime ses semblables, qui
-partage avec eux, qui s'associe avec eux, l'emportera.
-L'aristocratie romaine périra, faute de pitié.</p>
-
-<p>Pour nous expliquer la révolution qui va s'accomplir,
-il faut nous rendre compte de l'état politique,
-social, moral, intellectuel et religieux des pays
-où le prosélytisme juif avait ainsi ouvert des sillons
-que la prédication chrétienne doit féconder. Cette
-<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span>étude montrera, j'espère, avec évidence, que la conversion
-du monde aux idées juives et chrétiennes était
-inévitable, et ne laissera d'étonnement que sur un
-point, c'est que cette conversion se soit faite si lentement
-et si tard.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_823" id="Footnote_1_823"></a><a href="#FNanchor_1_823"><span class="label">[1]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 1, 25. Remarquez toute la contexture du chapitre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_824" id="Footnote_2_824"></a><a href="#FNanchor_2_824"><span class="label">[2]</span></a> I Petri, <span class="smcap">v</span>, 13; Papias, dans Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 39.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_825" id="Footnote_3_825"></a><a href="#FNanchor_3_825"><span class="label">[3]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_826" id="Footnote_4_826"></a><a href="#FNanchor_4_826"><span class="label">[4]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 15&ndash;16; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 15, 21; <span class="smcap">xxvi</span>, 17&ndash;18; I Cor., <span class="smcap">i</span>,
-1; Rom., <span class="smcap">i</span>, 1, 5; <span class="smcap">xv</span>, 15 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_827" id="Footnote_5_827"></a><a href="#FNanchor_5_827"><span class="label">[5]</span></a> <i>Act.</i>, XIII, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_828" id="Footnote_6_828"></a><a href="#FNanchor_6_828"><span class="label">[6]</span></a> L'auteur des <i>Actes</i>, partisan de la hiérarchie et du pouvoir
-de l'Église, a peut-être introduit cette circonstance. Paul ne sait
-rien d'une telle ordination ou consécration. Il tient sa mission de
-Jésus, et ne se croit pas plus l'envoyé de l'Église d'Antioche que
-de celle de Jérusalem.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_829" id="Footnote_7_829"></a><a href="#FNanchor_7_829"><span class="label">[7]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 3; <span class="smcap">xiv</span>, 25.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_830" id="Footnote_8_830"></a><a href="#FNanchor_8_830"><span class="label">[8]</span></a> Dans I Petri, <span class="smcap">v</span>, 13, Babylone désigne Rome.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_831" id="Footnote_9_831"></a><a href="#FNanchor_9_831"><span class="label">[9]</span></a> Cicéron, <i>Pro Archia</i>, 10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_832" id="Footnote_10_832"></a><a href="#FNanchor_10_832"><span class="label">[10]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xx</span>, 2; VII, <span class="smcap">iii</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_833" id="Footnote_11_833"></a><a href="#FNanchor_11_833"><span class="label">[11]</span></a> Act., <span class="smcap">xviii</span>, 24 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_834" id="Footnote_12_834"></a><a href="#FNanchor_12_834"><span class="label">[12]</span></a> Voir Philon, <i>De vita contemplativa</i>, entier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_835" id="Footnote_13_835"></a><a href="#FNanchor_13_835"><span class="label">[13]</span></a> Pseudo-Hermès, <i>Asclepius</i>, fol. 158 v., 139 r. (Florence,
-Juntes, 1512).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_836" id="Footnote_14_836"></a><a href="#FNanchor_14_836"><span class="label">[14]</span></a> Cicéron, <i>Pro Flacco</i>, 28; Philon, <i>In Flaccum</i>, § 7; <i>Leg. ad
-Caium</i>, § 36; <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 5&ndash;11; <span class="smcap">vi</span>, 9; <i>Corp. inscr. gr.</i>, n<sup>o</sup> 5361.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_837" id="Footnote_15_837"></a><a href="#FNanchor_15_837"><span class="label">[15]</span></a> <i>Lex Wisigoth.</i>, livre XII, tit. <span class="smcap">ii</span> et <span class="smcap">iii</span>, dans Walter, <i>Corpus
-juris germanici antiqui</i>, t. I, p. 630 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_838" id="Footnote_16_838"></a><a href="#FNanchor_16_838"><span class="label">[16]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 137.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_839" id="Footnote_17_839"></a><a href="#FNanchor_17_839"><span class="label">[17]</span></a> Philon, <i>In Flacc.</i>, § 5 et 6; Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">viii</span>, 1; XIX,
-<span class="smcap">v</span>, 2; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xviii</span>, 7 et suiv.; VII, <span class="smcap">x</span>, 1; Papyrus publié dans les
-<i>Notices et extraits</i>, XVIII, 2<sup>e</sup> part., p. 383 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_840" id="Footnote_18_840"></a><a href="#FNanchor_18_840"><span class="label">[18]</span></a> Dion Cassius, XXXVII, 17; LX, 6; Philon, <i>Leg. ad Caium</i>,
-§ 23; Josèphe, <i>Ant.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>, 8; XVII, <span class="smcap">xi</span>, <span class="smcap">i</span>; XVIII, <span class="smcap">iii</span>, 5,
-Hor., <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">iv</span>, 142&ndash;143; <span class="smcap">v</span>, 100; <span class="smcap">ix</span>, 69 et suiv.; Perse, <span class="smcap">v</span>, 179&ndash;184;
-Suétone, <i>Tib.</i>, 36; <i>Claud.</i>, 25; <i>Domit.</i>, 12; Juvénal, <span class="smcap">iii</span>,
-14; <span class="smcap">vi</span>, 542 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_841" id="Footnote_19_841"></a><a href="#FNanchor_19_841"><span class="label">[19]</span></a> <i>Pro Flacco</i>, 28.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_842" id="Footnote_20_842"></a><a href="#FNanchor_20_842"><span class="label">[20]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>; Suétone, <i>Julius</i>, 84.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_843" id="Footnote_21_843"></a><a href="#FNanchor_21_843"><span class="label">[21]</span></a> Suet., <i>Tib.</i>, 36; Tac., <i>Ann.</i>, II, 85; Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iii</span>, 4, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_844" id="Footnote_22_844"></a><a href="#FNanchor_22_844"><span class="label">[22]</span></a> Dion Cassius, LX, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_845" id="Footnote_23_845"></a><a href="#FNanchor_23_845"><span class="label">[23]</span></a> Suétone, <i>Claude</i>, 25; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xviii</span>, 2; Dion Cassius, LX, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_846" id="Footnote_24_846"></a><a href="#FNanchor_24_846"><span class="label">[24]</span></a> Josèphe, <i>B. J.</i>, VII, <span class="smcap">iii</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_847" id="Footnote_25_847"></a><a href="#FNanchor_25_847"><span class="label">[25]</span></a> Sénèque, fragment dans saint Aug., <i>De civ. Dei.</i>, VI, 11;
-Rutilius Numatianus, I, 395 et suiv.; Jos., <i>Contre Apion</i>, II, 39;
-Juvénal, Sat. <span class="smcap">vi</span>, 544; <span class="smcap">xiv</span>, 96 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_848" id="Footnote_26_848"></a><a href="#FNanchor_26_848"><span class="label">[26]</span></a> Philon, <i>In Flacc.</i>, § 5; Tac., <i>Hist.</i>, V, 4, 5, 8; Dion Cassius,
-XLIX, 22; Juvénal, <span class="smcap">xiv</span>, 103; Diod. Sic., fragm. i du livre XXXIV
-et <span class="smcap">iii</span> du livre XL; Philostrate, <i>Vie d'Apoll.</i>, V, 33; I Thess.,
-<span class="smcap">ii</span>, 15.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_849" id="Footnote_27_849"></a><a href="#FNanchor_27_849"><span class="label">[27]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>; XVI, <span class="smcap">vi</span>; XX, <span class="smcap">viii</span>, 7; Philon, <i>In Flaccum
-et Legatio ad Caium</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_850" id="Footnote_28_850"></a><a href="#FNanchor_28_850"><span class="label">[28]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iii</span>, 4, 5; Juvénal, <span class="smcap">vi</span>, 543 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_851" id="Footnote_29_851"></a><a href="#FNanchor_29_851"><span class="label">[29]</span></a> Jos., <i>Contre Apion</i>, entier; passages précités de Tacite et de
-Diodore de Sicile; Trogue Pompée (Justin) XXXVI, <span class="smcap">ii</span>; Ptolémée
-Héphestion ou Chennus, dans les <i>Script. poet. hist. græci</i> de
-Westermann, p. 194. Cf. Quintilien, III, <span class="smcap">vii</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_852" id="Footnote_30_852"></a><a href="#FNanchor_30_852"><span class="label">[30]</span></a> Cic., <i>Pro Flacco</i>, 28; Tacite, Hist., V, 5; Juvénal, <span class="smcap">xiv</span>, 103&ndash;104;
-Diodore de Sicile et Philostrate, endroits cités; Rutilius
-Numatianus, I, 383 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_853" id="Footnote_31_853"></a><a href="#FNanchor_31_853"><span class="label">[31]</span></a> Martial, IV, 4; Ammien Marcellin, XXII, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_854" id="Footnote_32_854"></a><a href="#FNanchor_32_854"><span class="label">[32]</span></a> Suétone, <i>Aug.</i>, 76; Horace, <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">ix</span>, 69 et suiv.; Juvénal,
-<span class="smcap">iii</span>, 13&ndash;16, 296; <span class="smcap">vi</span>, 156&ndash;160, 542&ndash;547; <span class="smcap">xiv</span>, 96&ndash;107; Martial, <i>Épigr.</i>,
-IV, 4; VII, 29, 34, 54; XI, 95; XII, 57; Rutilius Numat., <i>l. c.</i>,
-et surtout Josèphe, <i>Contre Apion</i>, II, 13; Philon, <i>Leg. ad Caium</i>,
-§ 26&ndash;28.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_855" id="Footnote_33_855"></a><a href="#FNanchor_33_855"><span class="label">[33]</span></a> Martial, <i>Épigr.</i>, XII, 57.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_856" id="Footnote_34_856"></a><a href="#FNanchor_34_856"><span class="label">[34]</span></a> Juvénal, <i>Sat.</i>, <span class="smcap">iii</span>, 14; <span class="smcap">vi</span>, 542.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_857" id="Footnote_35_857"></a><a href="#FNanchor_35_857"><span class="label">[35]</span></a> Juvénal, <i>Sat.</i>, <span class="smcap">iii</span>, 296; <span class="smcap">vi</span>, 543 et suiv.; Martial, <i>Épigr.</i>, I, 42;
-XII, 57.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_858" id="Footnote_36_858"></a><a href="#FNanchor_36_858"><span class="label">[36]</span></a> Martial, <i>Épigr.</i>, I, 42; XII, 57; Stace, <i>Silves</i>, I, <span class="smcap">vi</span>, 73&ndash;74.
-Voir Forcellini, au mot <i>sulphuratum</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_859" id="Footnote_37_859"></a><a href="#FNanchor_37_859"><span class="label">[37]</span></a> Horace, <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">v</span>, 100; Juvénal, <i>Sat.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 544 et suiv.; <span class="smcap">xiv</span>,
-96 et suiv.; Apulée, <i>Florida</i>, I, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_860" id="Footnote_38_860"></a><a href="#FNanchor_38_860"><span class="label">[38]</span></a> Dion Cassius, LXVIII, 32.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_861" id="Footnote_39_861"></a><a href="#FNanchor_39_861"><span class="label">[39]</span></a> Tacite, <i>Hist.</i>, V, 5, 9; Dion Cassius, LXVII, 14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_862" id="Footnote_40_862"></a><a href="#FNanchor_40_862"><span class="label">[40]</span></a> Horace, <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">ix</span>, 70; <i>Judæus Apella</i> paraît renfermer
-une plaisanterie du même genre (voir les scoliastes Acron et
-Porphyrion, sur Hor., <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">v</span>, 100; comparez le passage de
-S. Avitus, <i>Poemata</i>, V, 364, cité par Forcellini, au mot <i>Apella</i>,
-mais que je ne retrouve ni dans les éditions de ce Père ni dans
-l'ancien manuscrit latin, Bibl. Imp., n<sup>o</sup> 11320, tel que le donne
-le savant lexicographe); Juvénal, <i>Sat.</i>, <span class="smcap">xiv</span>, 99 et suiv.; Martial,
-<i>Épigr.</i>, VII, 29, 34, 54; XI, 95.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_863" id="Footnote_41_863"></a><a href="#FNanchor_41_863"><span class="label">[41]</span></a> Josèphe, <i>Contre Apion</i>, II, 39; Tac., <i>Ann.</i>, II, 85; <i>Hist.</i>, V,
-5; Hor., <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">iv</span>, 142&ndash;143; Juvénal, <span class="smcap">xiv</span>, 96 et suiv.; Dion Cassius,
-XXXVII, 17; LXVII, 14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_864" id="Footnote_42_864"></a><a href="#FNanchor_42_864"><span class="label">[42]</span></a> Martial, <i>Épigr.</i>, I, 42; XII, 57.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_865" id="Footnote_43_865"></a><a href="#FNanchor_43_865"><span class="label">[43]</span></a> Juvénal, <i>Sat.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 546 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_866" id="Footnote_44_866"></a><a href="#FNanchor_44_866"><span class="label">[44]</span></a> Josèphe, <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iii</span>, 5; XX, <span class="smcap">ii</span>, 4; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xx</span>, 2; <i>Act.</i>,
-<span class="smcap">xiii</span>, 50; <span class="smcap">xvi</span>, 14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_867" id="Footnote_45_867"></a><a href="#FNanchor_45_867"><span class="label">[45]</span></a> <i>Loc. cit.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_868" id="Footnote_46_868"></a><a href="#FNanchor_46_868"><span class="label">[46]</span></a> Josèphe, <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">ii</span>, 5; <span class="smcap">iv</span>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_869" id="Footnote_47_869"></a><a href="#FNanchor_47_869"><span class="label">[47]</span></a> Passages déjà cités. Strabon montre bien plus de justesse et
-de pénétration (XVI, <span class="smcap">ii</span>, 34 et suiv.). Comp. Dion Cassius, XXXVII,
-17 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_870" id="Footnote_48_870"></a><a href="#FNanchor_48_870"><span class="label">[48]</span></a> Tac., <i>Hist.</i>, V, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_871" id="Footnote_49_871"></a><a href="#FNanchor_49_871"><span class="label">[49]</span></a> Josèphe, <i>Contre Apion</i>, II, 39.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_872" id="Footnote_50_872"></a><a href="#FNanchor_50_872"><span class="label">[50]</span></a> Martial, XII, 57.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_51_873" id="Footnote_51_873"></a><a href="#FNanchor_51_873"><span class="label">[51]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>, 6, 11&ndash;14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_52_874" id="Footnote_52_874"></a><a href="#FNanchor_52_874"><span class="label">[52]</span></a> <i>Ecclésiastique</i>, <span class="smcap">x</span>, 23, 26, 27.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_53_875" id="Footnote_53_875"></a><a href="#FNanchor_53_875"><span class="label">[53]</span></a> Rom., <span class="smcap">i</span>, 24 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_54_876" id="Footnote_54_876"></a><a href="#FNanchor_54_876"><span class="label">[54]</span></a> Zach., <span class="smcap">viii</span>, 33.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_55_877" id="Footnote_55_877"></a><a href="#FNanchor_55_877"><span class="label">[55]</span></a> Hor. <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">ix</span>, 69; Perse, <span class="smcap">v</span>, 179 et suiv.; Juvénal, <i>Sat.</i>, <span class="smcap">vi</span>,
-159; <span class="smcap">xiv</span>, 96 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_56_878" id="Footnote_56_878"></a><a href="#FNanchor_56_878"><span class="label">[56]</span></a> <i>Contre Apion</i>, II, 39.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_57_879" id="Footnote_57_879"></a><a href="#FNanchor_57_879"><span class="label">[57]</span></a> Perse, <span class="smcap">v</span>, 179&ndash;184; Juvénal, <span class="smcap">vi</span>, 157&ndash;160. La remarquable
-préoccupation du judaïsme qu'on remarque chez les écrivains
-romains du premier siècle, surtout chez les satiriques, vient de
-cette circonstance.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_58_880" id="Footnote_58_880"></a><a href="#FNanchor_58_880"><span class="label">[58]</span></a> Juvénal, <i>Sat.</i>, <span class="smcap">iii</span>, 62 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_59_881" id="Footnote_59_881"></a><a href="#FNanchor_59_881"><span class="label">[59]</span></a> Cic., <i>De prov. consul.</i>, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_60_882" id="Footnote_60_882"></a><a href="#FNanchor_60_882"><span class="label">[60]</span></a> Les enfants qui m'avaient plu lors de mon premier voyage,
-je les retrouvai, quatre ans après, laids, communs et alourdis.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_61_883" id="Footnote_61_883"></a><a href="#FNanchor_61_883"><span class="label">[61]</span></a> Πατρῷοις θεοῖς, formule très-fréquente dans les inscriptions
-émanant de Syriens (<i>Corpus inscr. græc.</i>, n<sup>os</sup> 4449, 4450, 4451,
-4463, 4479, 4480, 6015).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_62_884" id="Footnote_62_884"></a><a href="#FNanchor_62_884"><span class="label">[62]</span></a> <i>Corpus inscr. græc.</i>, n<sup>os</sup> 4474, 4475, 5936; Mission de <i>Phénicie</i>,
-l. II, c. <span class="smcap">ii</span> [sous presse], inscription d'Abédat. Comp. <i>Corpus</i>,
-n<sup>os</sup> 2271, 5853.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_63_885" id="Footnote_63_885"></a><a href="#FNanchor_63_885"><span class="label">[63]</span></a> Ζεὺς οὐράνιος, ἐπουράνιος, ὕψιστος, μέγιστος, θεὸς σατράπης. <i>Corpus
-inscr. gr.</i>, n<sup>os</sup> 4500, 4501, 4502, 4503, 6012; Lepsius, <i>Denkmæler</i>,
-t. XII, feuille 100, n<sup>o</sup> 590; <i>Mission de Phénicie</i>, p. 103, 104, et la
-suite [sous presse].</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_64_886" id="Footnote_64_886"></a><a href="#FNanchor_64_886"><span class="label">[64]</span></a> J'ai développé ceci dans le <i>Journal Asiatique</i>, février-mars
-1859, p. 259 et suiv., et dans la <i>Mission de Phénicie</i>, l. II, c. <span class="smcap">ii</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_65_887" id="Footnote_65_887"></a><a href="#FNanchor_65_887"><span class="label">[65]</span></a> Code syrien, dans Land, <i>Anecdota Syriaca</i>, I, p. 152; faits
-divers dont j'ai été témoin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_66_888" id="Footnote_66_888"></a><a href="#FNanchor_66_888"><span class="label">[66]</span></a> Né dans le Hauran.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_67_889" id="Footnote_67_889"></a><a href="#FNanchor_67_889"><span class="label">[67]</span></a> Voir Forcellini, au mot <i>Syrus</i>. Ce mot désignait en général
-«les Orientaux». Leblant, <i>Inscript. chrét. de la Gaule</i>, I, p. 207,
-328&ndash;329.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_68_890" id="Footnote_68_890"></a><a href="#FNanchor_68_890"><span class="label">[68]</span></a> Juvénal, <span class="smcap">iii</span>, 62&ndash;63.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_69_891" id="Footnote_69_891"></a><a href="#FNanchor_69_891"><span class="label">[69]</span></a> Tel est aujourd'hui le tempérament du Syrien chrétien.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_70_892" id="Footnote_70_892"></a><a href="#FNanchor_70_892"><span class="label">[70]</span></a> Inscriptions dans les <i>Mém. de la Soc. des Antiquaires de
-Fr.</i>, t. XXVIII, 4 et suiv.; dans Leblant, <i>Inscript. chrét. de la
-Gaule</i>, I, p. <span class="smcap">cxliv</span>, 207, 324 et suiv., 353 et suiv., 375 et suiv.;
-II, 259, 459 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_71_893" id="Footnote_71_893"></a><a href="#FNanchor_71_893"><span class="label">[71]</span></a> Les Maronites colonisent encore dans presque tout le Levant
-à la façon des Juifs, des Arméniens et des Grecs, quoique sur
-une moindre échelle.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_72_894" id="Footnote_72_894"></a><a href="#FNanchor_72_894"><span class="label">[72]</span></a> Lire Cicéron, <i>De offic.</i>, I, 42; Denys d'Halicarnasse, II, 28;
-IX, 25.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_73_895" id="Footnote_73_895"></a><a href="#FNanchor_73_895"><span class="label">[73]</span></a> Voir les types d'esclaves dans Plaute et Térence.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_74_896" id="Footnote_74_896"></a><a href="#FNanchor_74_896"><span class="label">[74]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 9.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_75_897" id="Footnote_75_897"></a><a href="#FNanchor_75_897"><span class="label">[75]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, II, 85.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">ÉTAT DU MONDE VERS LE MILIEU DU PREMIER SIÈCLE.</span></h2>
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 45]</span>
-L'état politique du monde était des plus tristes.
-Toute l'autorité était concentrée à Rome et dans les
-légions. Là se passaient les scènes les plus honteuses
-et les plus dégradantes. L'aristocratie romaine,
-qui avait conquis le monde, et qui, en somme, resta
-seule aux affaires sous les Césars, se livrait à la
-saturnale de crimes la plus effrénée dont le monde
-se souvienne. César et Auguste, en établissant le
-principal, avaient vu avec une parfaite justesse les
-besoins de leur temps. Le monde était si bas, sous le
-rapport politique, qu'aucun autre gouvernement
-n'était plus possible. Depuis que Rome avait conquis
-des provinces sans nombre, l'ancienne constitution,
-fondée sur le privilège des familles patriciennes,
-espèces de <i>tories</i> obstinés et malveillants, ne pouvait
-<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span>subsister<a name="FNanchor_1_898" id="FNanchor_1_898"></a><a href="#Footnote_1_898" class="fnanchor">[1]</a>. Mais Auguste avait manqué à tous les
-devoirs du vrai politique, en laissant l'avenir au
-hasard. Sans hérédité régulière, sans règles fixes
-d'adoption, sans loi d'élection, sans limites constitutionnelles,
-le césarisme était comme un poids colossal
-sur le pont d'un navire sans lest. Les plus terribles
-secousses étaient inévitables. Trois fois, en un
-siècle, sous Caligula, sous Néron et sous Domitien,
-le plus grand pouvoir qui ait jamais existé tomba entre
-les mains d'hommes exécrables ou extravagants. De là
-des horreurs qui ont été à peine dépassées par les
-monstres des dynasties mongoles. Dans cette série
-fatale de souverains, on en est réduit à excuser presque
-un Tibère, qui ne fut complètement méchant
-que vers la fin de sa vie, un Claude, qui ne fut que
-bizarre, gauche et mal entouré. Rome devint une école
-d'immoralité et de cruauté. Il faut ajouter que le
-mal venait surtout de l'Orient, de ces flatteurs de
-bas étage, de ces hommes infâmes que l'Égypte et
-la Syrie envoyaient à Rome<a name="FNanchor_2_899" id="FNanchor_2_899"></a><a href="#Footnote_2_899" class="fnanchor">[2]</a>, où, profitant de l'oppression
-des vrais Romains, ils se sentaient tout-puissants
-<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span>auprès des scélérats qui gouvernaient.
-Les plus choquantes ignominies de l'Empire, telles
-que l'apothéose de l'empereur, sa divinisation de son
-vivant, venaient de l'Orient, et surtout de l'Égypte,
-qui était alors un des pays les plus corrompus de
-l'univers<a name="FNanchor_3_900" id="FNanchor_3_900"></a><a href="#Footnote_3_900" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<p>Le véritable esprit romain, en effet, vivait encore. La
-noblesse humaine était loin d'être éteinte. Une grande
-tradition de fierté et de vertu se continuait dans quelques
-familles, qui arrivèrent au pouvoir avec Nerva,
-qui firent la splendeur du siècle des Antonins et dont
-Tacite a été l'éloquent interprète. Un temps où se
-préparaient des esprits aussi profondément honnêtes
-que Quintilien, Pline le Jeune, Tacite, n'est pas un
-temps dont il faille désespérer. Le débordement de la
-surface n'atteignait pas le grand fond d'honnêteté et
-de sérieux qui était dans la bonne société romaine;
-quelques familles offraient encore des modèles d'ordre,
-de dévouement au devoir, de concorde, de solide
-vertu. Il y avait dans les maisons nobles d'admirables
-épouses, d'admirables sœurs<a name="FNanchor_4_901" id="FNanchor_4_901"></a><a href="#Footnote_4_901" class="fnanchor">[4]</a>. Fut-il jamais destinée
-<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span>plus touchante que celle de cette jeune et chaste
-Octavie, fille de Claude, femme de Néron, restée
-pure à travers toutes les infamies, tuée à vingt-deux
-ans, sans qu'elle eût jamais senti aucune joie? Les
-femmes qualifiées dans les inscriptions de <i>castissimæ,
-univiræ</i> ne sont point rares<a name="FNanchor_5_902" id="FNanchor_5_902"></a><a href="#Footnote_5_902" class="fnanchor">[5]</a>. Des épouses
-accompagnèrent leurs maris dans l'exil<a name="FNanchor_6_903" id="FNanchor_6_903"></a><a href="#Footnote_6_903" class="fnanchor">[6]</a>; d'autres
-partagèrent leur noble mort<a name="FNanchor_7_904" id="FNanchor_7_904"></a><a href="#Footnote_7_904" class="fnanchor">[7]</a>. La vieille simplicité
-romaine n'était pas perdue; l'éducation des enfants
-était grave et soignée. Les femmes les plus nobles
-travaillaient de leurs mains à des ouvrages de laine<a name="FNanchor_8_905" id="FNanchor_8_905"></a><a href="#Footnote_8_905" class="fnanchor">[8]</a>;
-<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span>les soucis de toilette étaient presque inconnus dans
-les bonnes familles<a name="FNanchor_9_906" id="FNanchor_9_906"></a><a href="#Footnote_9_906" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
-
-<p>Les excellents hommes d'État qui sortent pour
-ainsi dire de terre sous Trajan ne s'improvisèrent pas.
-Ils avaient servi sous les règnes précédents; seulement,
-ils avaient eu peu d'influence, rejetés qu'ils
-étaient dans l'ombre par les affranchis et les favoris
-infimes de l'empereur. Des hommes de première
-valeur occupèrent ainsi de grandes charges sous Néron.
-Les cadres étaient bons; le passage au pouvoir
-des mauvais empereurs, tout désastreux qu'il
-était, ne suffisait pas pour changer la marche générale
-des affaires et les principes de l'État. L'Empire,
-loin d'être en décadence, était dans toute la
-force de la plus robuste jeunesse. La décadence
-viendra pour lui, mais deux cents ans plus tard, et,
-chose étrange! sous de bien moins mauvais souverains.
-A n'envisager que la politique, la situation était
-analogue à celle de la France, qui, manquant depuis
-la Révolution d'une règle constamment suivie dans
-la succession des pouvoirs, peut traverser de si périlleuses
-aventures, sans que son organisation intérieure
-et sa force nationale en souffrent trop. Sous
-le rapport moral, on peut comparer le temps dont
-<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span>nous parlons au <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle, époque que l'on croirait
-tout à fait corrompue si on la jugeait par les
-mémoires, la littérature manuscrite, les collections
-d'anecdotes du temps, et où cependant certaines maisons
-gardaient une si grande austérité de mœurs<a name="FNanchor_10_907" id="FNanchor_10_907"></a><a href="#Footnote_10_907" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
-
-<p>La philosophie avait fait alliance avec les honnêtes
-familles romaines et résistait noblement. L'école
-stoïcienne produisait les grands caractères de Crémutius
-Cordus, de Thraséas, d'Arria, d'Helvidius
-Priscus, d'Annæus Cornutus, de Musonius Rufus,
-maîtres admirables d'aristocratique vertu. La roideur
-et les exagérations de cette école venaient de l'horrible
-cruauté du gouvernement des Césars. La pensée
-perpétuelle de l'homme de bien était de s'endurcir
-aux supplices et de se préparer à la mort<a name="FNanchor_11_908" id="FNanchor_11_908"></a><a href="#Footnote_11_908" class="fnanchor">[11]</a>.
-Lucain, avec mauvais goût, Perse, avec un talent
-supérieur, exprimaient les plus hauts sentiments
-d'une grande âme. Sénèque le Philosophe, Pline
-l'Ancien, Papirius Fabianus, maintenaient une tradition
-élevée de science et de philosophie. Tout ne pliait
-<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span>pas; il y avait des sages. Mais trop souvent ils n'avaient
-d'autre ressource que de mourir. Les portions
-ignobles de l'humanité prenaient par moments
-le dessus. L'esprit de vertige et de cruauté débordait
-alors, et faisait de Rome un véritable enfer<a name="FNanchor_12_909" id="FNanchor_12_909"></a><a href="#Footnote_12_909" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
-
-<p>Ce gouvernement, si épouvantablement inégal à
-Rome, était beaucoup meilleur dans les provinces.
-On s'y apercevait assez peu des secousses qui ébranlaient
-la capitale. Malgré ses défauts, l'administration
-romaine valait mieux que les royautés et les républiques
-que la conquête avait supprimées. Le temps
-des municipalités souveraines était passé depuis des
-siècles. Ces petits États s'étaient détruits eux-mêmes
-par leur égoïsme, leur esprit jaloux, leur ignorance
-ou leur peu de souci des libertés privées. L'ancienne
-vie grecque, toute de luttes, tout extérieure, ne satisfaisait
-plus personne. Elle avait été charmante à
-son jour; mais ce brillant Olympe d'une démocratie
-de demi-dieux, ayant perdu sa fraîcheur, était devenu
-quelque chose de sec, de froid, d'insignifiant, de vain,
-de superficiel, faute de bonté et de solide honnêteté.
-C'est ce qui fit la légitimité de la domination macédonienne,
-puis de l'administration romaine. L'Empire
-ne connaissait pas encore les excès de la centralisation.
-<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span>Jusqu'au temps de Dioclétien, il laissa aux provinces
-et aux villes beaucoup de liberté. Des royaumes
-presque indépendants subsistaient en Palestine, en
-Syrie, en Asie Mineure, dans la petite Arménie, en
-Thrace, sous la protection de Rome. Ces royaumes ne
-devinrent des dangers, à partir de Caligula, que parce
-qu'on négligea de suivre à leur égard les règles de
-grande et profonde politique qu'Auguste avait tracées<a name="FNanchor_13_910" id="FNanchor_13_910"></a><a href="#Footnote_13_910" class="fnanchor">[13]</a>.
-Les villes libres, et elles étaient nombreuses,
-se gouvernaient selon leurs lois; elles avaient le pouvoir
-législatif et toutes les magistratures d'un État
-autonome; jusqu'au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle, les décrets municipaux
-se rendent avec la formule: «Le sénat et le
-peuple<a name="FNanchor_14_911" id="FNanchor_14_911"></a><a href="#Footnote_14_911" class="fnanchor">[14]</a>...» Les théâtres ne servaient pas seulement
-aux plaisirs de la scène; ils étaient partout des foyers
-d'opinion et de mouvement. La plupart des villes
-étaient, à des titres divers, de petites républiques.
-L'esprit municipal y était très-fort<a name="FNanchor_15_912" id="FNanchor_15_912"></a><a href="#Footnote_15_912" class="fnanchor">[15]</a>; elles n'avaient
-perdu que le droit de se déclarer la guerre, droit funeste
-qui avait fait du monde un champ de carnage.
-«Les bienfaits du peuple romain envers le genre
-humain» étaient le thème de déclamations parfois
-<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span>adulatrices, mais auxquelles il serait injuste de dénier
-toute sincérité<a name="FNanchor_16_913" id="FNanchor_16_913"></a><a href="#Footnote_16_913" class="fnanchor">[16]</a>. Le culte de «la paix romaine<a name="FNanchor_17_914" id="FNanchor_17_914"></a><a href="#Footnote_17_914" class="fnanchor">[17]</a>»,
-l'idée d'une grande démocratie, organisée sous la
-tutelle de Rome, était au fond de toutes les pensées<a name="FNanchor_18_915" id="FNanchor_18_915"></a><a href="#Footnote_18_915" class="fnanchor">[18]</a>.
-Un rhéteur grec déployait une vaste érudition
-pour prouver que la gloire de Rome devait
-être recueillie par toutes les branches de la race
-hellénique comme une sorte de patrimoine commun<a name="FNanchor_19_916" id="FNanchor_19_916"></a><a href="#Footnote_19_916" class="fnanchor">[19]</a>.
-En ce qui concerne la Syrie, l'Asie Mineure,
-l'Égypte, on peut dire que la conquête romaine n'y
-détruisit aucune liberté. Ces pays étaient morts depuis
-longtemps à la vie politique ou ne l'avaient
-jamais eue.</p>
-
-<p>En somme, malgré les exactions des gouverneurs
-et les violences inséparables d'un gouvernement absolu,
-le monde, sous bien des rapports, n'avait pas
-encore été aussi heureux. Une administration venant
-d'un centre éloigné était un si grand avantage, que
-même les rapines exercées par les préteurs des derniers
-<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span>temps de la République n'avaient pas réussi à
-la rendre odieuse. La loi Julia, d'ailleurs, avait fort
-limité le champ des abus et des concussions. Les folies
-ou les cruautés de l'empereur, excepté sous Néron,
-n'atteignirent que l'aristocratie romaine et l'entourage
-immédiat du prince. Jamais l'homme qui ne veut pas
-s'occuper de politique n'avait vécu plus à l'aise. Les
-républiques de l'antiquité, où chacun était forcé de
-s'occuper des querelles de partis<a name="FNanchor_20_917" id="FNanchor_20_917"></a><a href="#Footnote_20_917" class="fnanchor">[20]</a>, étaient des séjours
-fort incommodes. On y était sans cesse dérangé,
-proscrit. Maintenant, le temps semblait fait
-exprès pour les prosélytismes larges, supérieurs aux
-querelles de petites villes, aux rivalités de dynasties.
-Les attentats contre la liberté venaient de ce
-qui restait encore d'indépendance aux provinces ou
-aux communautés, bien plus que de l'administration
-romaine<a name="FNanchor_21_918" id="FNanchor_21_918"></a><a href="#Footnote_21_918" class="fnanchor">[21]</a>. Nous avons eu et nous aurons encore eu
-cette histoire de nombreuses occasions de le faire
-remarquer.</p>
-
-<p>Dans ceux des pays conquis où les besoins politiques
-n'existaient pas depuis des siècles, et où l'on
-n'était privé que du droit de se déchirer par des
-guerres continuelles, l'Empire fut une ère de prospérité
-<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span>et de bien-être comme on n'en avait jamais connu<a name="FNanchor_22_919" id="FNanchor_22_919"></a><a href="#Footnote_22_919" class="fnanchor">[22]</a>;
-il est même permis d'ajouter sans paradoxe, de liberté.
-D'un côté, la liberté du commerce et de l'industrie,
-dont les républiques grecques n'avaient pas
-l'idée, devint possible. D'un autre côté, la liberté de
-penser ne fit que gagner au régime nouveau. Cette
-liberté-là se trouve toujours mieux d'avoir affaire
-à un roi ou à un prince qu'à des bourgeois jaloux
-et bornés. Les républiques anciennes ne l'eurent
-pas. Les Grecs firent sans cela de grandes choses,
-grâce à l'incomparable puissance de leur génie;
-mais, il ne faut pas l'oublier, Athènes avait bel et
-bien l'inquisition<a name="FNanchor_23_920" id="FNanchor_23_920"></a><a href="#Footnote_23_920" class="fnanchor">[23]</a>. L'inquisiteur, c'était l'archonte-roi;
-le saint office, c'était le portique Royal, où
-ressortissaient les accusations «d'impiété». Les accusations
-de cette sorte étaient fort nombreuses;
-c'est le genre de causes qu'on trouve le plus fréquemment
-dans les orateurs attiques. Non-seulement
-les délits philosophiques, tels que nier Dieu ou
-la Providence, mais les atteintes les plus légères
-aux cultes municipaux, la prédication de religions
-étrangères, les infractions les plus puériles à la scrupuleuse
-législation des mystères, étaient des crimes
-entraînant la mort, Les dieux qu'Aristophane bafouait
-<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span>sur la scène tuaient quelquefois. Ils tuèrent Socrate;
-ils faillirent tuer Alcibiade. Anaxagore, Protagoras,
-Théodore l'Athée, Diagoras de Mélos, Prodicus de
-Céos, Stilpon, Aristote, Théophraste, Aspasie, Euripide<a name="FNanchor_24_921" id="FNanchor_24_921"></a><a href="#Footnote_24_921" class="fnanchor">[24]</a>,
-furent plus ou moins sérieusement inquiétés. La
-liberté de penser fut, en somme, le fruit des royautés
-sorties de la conquête macédonienne. Ce furent les
-Attales, les Ptolémées, qui les premiers donnèrent aux
-penseurs les facilités qu'aucune des vieilles républiques
-ne leur avait offertes. L'empire romain continua
-la même tradition. Il y eut, sous l'Empire, plus
-d'un acte arbitraire contre les philosophes; mais
-cela venait toujours de ce qu'ils s'occupaient de
-politique<a name="FNanchor_25_922" id="FNanchor_25_922"></a><a href="#Footnote_25_922" class="fnanchor">[25]</a>. On chercherait vainement, dans le
-recueil des lois romaines antérieures à Constantin,
-un texte contre la liberté de penser; dans l'histoire
-des empereurs, un procès de doctrine abstraite.
-Pas un savant ne fut inquiété. Des hommes que le
-moyen âge eut brûlés, tels que Galien, Lucien,
-Plotin, vécurent tranquilles, protégés par la loi.
-L'Empire inaugura une période de liberté, en ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span>sens qu'il éteignit la souveraineté absolue de la famille,
-de la ville, de la tribu, et remplaça ou
-tempéra ces souverainetés par-celle de l'État. Or,
-un pouvoir absolu est d'autant plus vexatoire qu'il
-s'exerce dans un cercle plus restreint. Les républiques
-anciennes, la féodalité tyrannisèrent l'individu
-bien plus que ne l'a fait l'État. Certes, l'empire romain,
-à certaines époques, persécuta durement le
-christianisme<a name="FNanchor_26_923" id="FNanchor_26_923"></a><a href="#Footnote_26_923" class="fnanchor">[26]</a>; mais du moins il ne l'arrêta pas. Or,
-les républiques l'eussent rendu impossible; le judaïsme,
-s'il n'avait pas subi la pression de l'autorité
-romaine, eût suffi pour l'étouffer. Ce qui empêcha
-les pharisiens de tuer le christianisme, ce furent
-les magistrats romains<a name="FNanchor_27_924" id="FNanchor_27_924"></a><a href="#Footnote_27_924" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
-
-<p>De larges idées de fraternité universelle, sorties
-pour la plupart du stoïcisme<a name="FNanchor_28_925" id="FNanchor_28_925"></a><a href="#Footnote_28_925" class="fnanchor">[28]</a>, une sorte de sentiment
-général de l'humanité, étaient le fruit du régime
-moins étroit et de l'éducation moins exclusive auxquels
-l'individu était soumis<a name="FNanchor_29_926" id="FNanchor_29_926"></a><a href="#Footnote_29_926" class="fnanchor">[29]</a>. On rêvait une nouvelle
-<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span>ère et de nouveaux mondes<a name="FNanchor_30_927" id="FNanchor_30_927"></a><a href="#Footnote_30_927" class="fnanchor">[30]</a>. La richesse publique
-était grande, et, malgré l'imperfection des doctrines
-économiques du temps, l'aisance fort répandue. Les
-mœurs n'étaient pas ce qu'on se figure souvent. A
-Rome, il est vrai, tous les vices s'affichaient avec un
-cynisme révoltant<a name="FNanchor_31_928" id="FNanchor_31_928"></a><a href="#Footnote_31_928" class="fnanchor">[31]</a>; les spectacles surtout avaient
-introduit une affreuse corruption. Certains pays,
-comme l'Égypte, étaient aussi descendus à la dernière
-bassesse. Mais il y avait dans la plupart des
-provinces une classe moyenne, où la bonté, la
-foi conjugale, les vertus domestiques, la probité,
-étaient suffisamment répandues<a name="FNanchor_32_929" id="FNanchor_32_929"></a><a href="#Footnote_32_929" class="fnanchor">[32]</a>. Existe-t-il quelque
-part un idéal de la vie de famille, dans un monde
-<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span>d'honnêtes bourgeois de petites villes, plus charmant
-que celui que Plutarque nous a laissé? Quelle bonhomie!
-quelle douceur de mœurs! quelle chaste et
-aimable simplicité<a name="FNanchor_33_930" id="FNanchor_33_930"></a><a href="#Footnote_33_930" class="fnanchor">[33]</a>! Chéronée n'était évidemment
-pas le seul endroit où la vie fût si pure et si innocente.</p>
-
-<p>Les habitudes, même en dehors de Rome, avaient
-bien encore quelque chose de cruel, soit comme
-reste des mœurs antiques, partout si sanguinaires,
-soit par l'influence spéciale de la dureté romaine.
-Mais on était en progrès sous ce rapport. Quel sentiment
-doux et pur, quelle impression de mélancolique
-tendresse n'avaient pas trouvé sous la plume
-de Virgile ou de Tibulle leur plus fine expression?
-Le monde s'assouplissait, perdait sa rigueur antique,
-acquérait de la mollesse et de la sensibilité. Des
-maximes d'humanité se répandaient<a name="FNanchor_34_931" id="FNanchor_34_931"></a><a href="#Footnote_34_931" class="fnanchor">[34]</a>; l'égalité, l'idée
-abstraite des droits de l'homme, étaient hautement
-prêchées par le stoïcisme<a name="FNanchor_35_932" id="FNanchor_35_932"></a><a href="#Footnote_35_932" class="fnanchor">[35]</a>. La femme, grâce au système
-dotal du droit romain, devenait de plus en plus
-maîtresse d'elle-même; les préceptes sur la manière
-<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span>de traiter les esclaves s'élevaient<a name="FNanchor_36_933" id="FNanchor_36_933"></a><a href="#Footnote_36_933" class="fnanchor">[36]</a>; Sénèque mangeait
-avec les siens<a name="FNanchor_37_934" id="FNanchor_37_934"></a><a href="#Footnote_37_934" class="fnanchor">[37]</a>. L'esclave n'est plus cet être
-nécessairement grotesque et méchant, que la comédie
-latine introduit pour provoquer les éclats de rire,
-et que Caton recommande de traiter comme une bête
-de somme<a name="FNanchor_38_935" id="FNanchor_38_935"></a><a href="#Footnote_38_935" class="fnanchor">[38]</a>. Maintenant les temps sont bien changés.
-L'esclave est moralement égal à son maître; on
-admet qu'il est capable de vertu, de fidélité, de
-dévouement, et il en donne des preuves<a name="FNanchor_39_936" id="FNanchor_39_936"></a><a href="#Footnote_39_936" class="fnanchor">[39]</a>. Les préjugés
-sur la noblesse de naissance s'effaçaient<a name="FNanchor_40_937" id="FNanchor_40_937"></a><a href="#Footnote_40_937" class="fnanchor">[40]</a>. Plusieurs
-lois très-humaines et très-justes s'établissaient,
-<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span>même sous les plus mauvais empereurs<a name="FNanchor_41_938" id="FNanchor_41_938"></a><a href="#Footnote_41_938" class="fnanchor">[41]</a>. Tibère était
-un financier habile; il fonda sur des bases excellentes
-un établissement de crédit foncier<a name="FNanchor_42_939" id="FNanchor_42_939"></a><a href="#Footnote_42_939" class="fnanchor">[42]</a>. Néron
-porta dans le système des impôts, jusque-là inique
-et barbare, des perfectionnements qui font honte
-même à notre temps<a name="FNanchor_43_940" id="FNanchor_43_940"></a><a href="#Footnote_43_940" class="fnanchor">[43]</a>. Le progrès de la législation
-était considérable, bien que la peine de mort fût encore
-stupidement prodiguée. L'amour du pauvre, la sympathie
-pour tous, l'aumône, devenaient des vertus<a name="FNanchor_44_941" id="FNanchor_44_941"></a><a href="#Footnote_44_941" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
-
-<p>Le théâtre était un des scandales les plus insupportables
-aux honnêtes gens, et l'une des premières
-causes qui excitaient l'antipathie des juifs et des judaïsants
-de toute espèce contre la civilisation profane
-du temps. Ces cuves gigantesques leur semblaient
-<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span>le cloaque où bouillonnaient tous les vices. Pendant
-que les premiers rangs applaudissaient, souvent aux
-gradins les plus élevés se faisaient jour la répulsion et
-l'horreur. Les spectacles de gladiateurs ne s'établirent
-qu'avec peine dans les provinces. Les pays helléniques,
-du moins, les réprouvèrent, et s'en tinrent le
-plus souvent aux anciens exercices grecs<a name="FNanchor_45_942" id="FNanchor_45_942"></a><a href="#Footnote_45_942" class="fnanchor">[45]</a>. Les jeux
-sanglants gardèrent toujours en Orient une marque
-d'origine romaine très-prononcée<a name="FNanchor_46_943" id="FNanchor_46_943"></a><a href="#Footnote_46_943" class="fnanchor">[46]</a>. Les Athéniens,
-par émulation contre ceux de Corinthe<a name="FNanchor_47_944" id="FNanchor_47_944"></a><a href="#Footnote_47_944" class="fnanchor">[47]</a>, ayant un
-jour délibéré d'imiter ces jeux barbares, un philosophe
-se leva, dit-on, et fit une motion pour qu'on
-renversât préalablement l'autel de la Pitié<a name="FNanchor_48_945" id="FNanchor_48_945"></a><a href="#Footnote_48_945" class="fnanchor">[48]</a>. L'horreur
-du théâtre, du stade, du gymnase, c'est-à-dire des
-lieux publics, de ce qui constituait essentiellement
-une ville grecque ou romaine, fut ainsi l'un des sentiments
-les plus profonds des chrétiens, et l'un de ceux
-qui eurent le plus de conséquence. La civilisation ancienne
-était une civilisation publique; les choses s'y
-passaient en plein air, devant les citoyens assemblés;
-c'était l'inverse de nos sociétés, où la vie est toute
-<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span>privée et dose dans l'enceinte de la maison. Le
-théâtre avait hérité de l'<i>agora</i> et du <i>forum</i>. L'anathème
-jeté sur le théâtre rejaillit sur toute la
-société. Une rivalité profonde s'établit entre l'église,
-d'une part, les jeux publics de l'autre. L'esclave,
-chassé des jeux, se porta à l'église. Je ne me suis
-jamais assis dans ces mornes arènes, qui sont toujours
-le reste le mieux conservé d'une ville antique,
-sans y avoir vu en esprit la lutte des deux mondes:&mdash;ici
-l'honnête pauvre homme, déjà à demi chrétien,
-assis au dernier rang, se voilant la face et sortant
-indigné,&mdash;là un philosophe se levant tout à
-coup et reprochant à la foule sa bassesse<a name="FNanchor_49_946" id="FNanchor_49_946"></a><a href="#Footnote_49_946" class="fnanchor">[49]</a>. Ces exemples
-étaient rares au premier siècle. Cependant la
-protestation commençait à se faire entendre<a name="FNanchor_50_947" id="FNanchor_50_947"></a><a href="#Footnote_50_947" class="fnanchor">[50]</a>. Le
-théâtre devenait un lieu fort décrié<a name="FNanchor_51_948" id="FNanchor_51_948"></a><a href="#Footnote_51_948" class="fnanchor">[51]</a>.</p>
-
-<p>La législation et les règles administratives de l'Empire
-étaient encore un véritable chaos. Le despotisme
-central, les franchises municipales et provinciales,
-le caprice des gouverneurs, les violences des communautés
-<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span>indépendantes se heurtaient de la manière
-la plus étrange. Mais la liberté religieuse gagnait à
-ces conflits. La belle administration unitaire qui s'établit
-à partir de Trajan sera bien plus fatale au culte
-naissant que l'état irrégulier, plein d'imprévu, sans
-police rigoureuse, du temps des Césars.</p>
-
-<p>Les institutions d'assistance publique, fondées sur
-ce principe que l'État a des devoirs paternels envers
-ses membres, ne se développèrent largement que depuis
-Nerva et Trajan<a name="FNanchor_52_949" id="FNanchor_52_949"></a><a href="#Footnote_52_949" class="fnanchor">[52]</a>. On en trouve cependant quelques
-traces au premier siècle<a name="FNanchor_53_950" id="FNanchor_53_950"></a><a href="#Footnote_53_950" class="fnanchor">[53]</a>. Il y avait déjà des
-secours pour les enfants<a name="FNanchor_54_951" id="FNanchor_54_951"></a><a href="#Footnote_54_951" class="fnanchor">[54]</a>, des distributions d'aliments
-aux indigents, des taxes de boulangerie avec indemnité
-pour les marchands, des précautions pour l'approvisionnement,
-des primes et des assurances pour
-les armateurs, des bons de pain qui permettaient
-d'acheter le blé à prix réduit<a name="FNanchor_55_952" id="FNanchor_55_952"></a><a href="#Footnote_55_952" class="fnanchor">[55]</a>. Tous les empereurs,
-<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span>sans exception, montrèrent la plus grande sollicitude
-pour ces questions, inférieures si l'on veut, mais qui,
-à certaines époques, priment toutes les autres. Dans
-la haute antiquité, on peut dire que le monde n'avait
-pas besoin de charité. Le monde alors était jeune, vaillant;
-l'hôpital était inutile. La bonne et simple morale
-homérique, selon laquelle l'hôte, le mendiant, viennent
-de la part de Jupiter<a name="FNanchor_56_953" id="FNanchor_56_953"></a><a href="#Footnote_56_953" class="fnanchor">[56]</a>, est la morale de robustes
-et gais adolescents. La Grèce, à son âge classique,
-énonça les maximes les plus exquises de pitié, de
-bienfaisance, d'humanité, sans y mêler aucune arrière-pensée
-d'inquiétude sociale ou de mélancolie<a name="FNanchor_57_954" id="FNanchor_57_954"></a><a href="#Footnote_57_954" class="fnanchor">[57]</a>.
-L'homme, à cette époque, était encore sain et heureux;
-on pouvait ne pas tenir compte du mal. Sous
-le rapport des institutions de secours mutuels, les
-Grecs eurent d'ailleurs une grande antériorité sur les
-Romains<a name="FNanchor_58_955" id="FNanchor_58_955"></a><a href="#Footnote_58_955" class="fnanchor">[58]</a>. Jamais une disposition libérale, bienveillante,
-ne sortit de cette cruelle noblesse qui exerça,
-pendant la durée de la République, un pouvoir si
-oppressif. Au temps où nous sommes, les fortunes colossales
-<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span>de l'aristocratie, le luxe, les grandes agglomérations
-d'hommes sur certains points, et par-dessus
-tout la dureté de cœur particulière aux Romains,
-leur aversion pour la pitié<a name="FNanchor_59_956" id="FNanchor_59_956"></a><a href="#Footnote_59_956" class="fnanchor">[59]</a>, avaient fait
-naître le «paupérisme». Les complaisances de
-certains empereurs pour la canaille de Rome n'avaient
-fait qu'aggraver le mal. La sportule, les <i>tesseræ
-frumentariæ</i> encourageaient le vice et l'oisiveté,
-mais ne portaient aucun remède à la misère.
-Ici, comme en beaucoup d'autres choses, l'Orient
-avait sur le monde occidental une réelle supériorité.
-Les Juifs possédaient de vraies institutions charitables.
-Les temples d'Égypte paraissent avoir eu quelquefois
-une caisse des pauvres<a name="FNanchor_60_957" id="FNanchor_60_957"></a><a href="#Footnote_60_957" class="fnanchor">[60]</a>. Le collége de reclus
-et de recluses du Sérapéum de Memphis<a name="FNanchor_61_958" id="FNanchor_61_958"></a><a href="#Footnote_61_958" class="fnanchor">[61]</a> était
-aussi, en quelque manière, un établissement de
-charité. La crise terrible que traversait l'humanité
-dans la capitale de l'Empire se faisait peu sentir
-dans les pays éloignés, où la vie était restée plus
-simple. Le reproche d'avoir empoisonné la terre,
-l'assimilation de Rome à une courtisane qui a versé
-<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span>au monde le vin de son immoralité, était juste à
-beaucoup d'égards<a name="FNanchor_62_959" id="FNanchor_62_959"></a><a href="#Footnote_62_959" class="fnanchor">[62]</a>. La province valait mieux que
-Rome, ou plutôt les éléments impurs qui de toutes
-parts s'amassaient à Rome, comme en un égout,
-avaient formé là un foyer d'infection, où les vieilles
-vertus romaines étaient étouffées et où les bonnes
-semences venues d'ailleurs se développaient lentement.</p>
-
-<p>L'état intellectuel des diverses parties de l'Empire
-était peu satisfaisant. Sous ce rapport, il y avait une
-véritable décadence. La haute culture de l'esprit
-n'est pas aussi indépendante des circonstances politiques
-que l'est la moralité privée. Il s'en faut, d'ailleurs,
-que les progrès de la haute culture de l'esprit
-et ceux de la moralité soient parallèles. Marc-Aurèle
-fut certes un plus honnête homme que tous les anciens
-philosophes grecs; et pourtant ses notions positives
-sur les réalités de l'univers sont inférieures
-à celles d'Aristote, d'Épicure; car il croit par moments
-aux dieux comme à des personnages finis et
-distincts, aux songes, aux présages. Le monde, à
-l'époque romaine, accomplit un progrès de moralité
-et subit une décadence scientifique. De Tibère à
-Nerva, cettle décadence est tout à fait sensible. Le
-<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span>génie grec, avec une originalité, une force, une richesse
-qui n'ont jamais été égalées, avait créé depuis
-des siècles l'encyclopédie rationnelle, la discipline
-normale de l'esprit. Ce mouvement merveilleux,
-datant de Thalès et des premières écoles d'Ionie (six
-cents ans avant Jésus-Christ), était à peu près arrêté
-vers l'an 120 avant Jésus-Christ. Les derniers
-survivants de ces cinq siècles de génie, Apollonius
-de Perge, Ératosthène, Aristarque, Héron, Archimède,
-Hipparque, Chrysippe, Carnéade, Panétius,
-étaient morts sans avoir eu de successeurs. Je ne vois
-que Posidonius et quelques astronomes qui continuent
-encore les vieilles traditions d'Alexandrie, de Rhodes,
-de Pergame. La Grèce, si habile à créer, n'avait pas
-su tirer de sa science ni de sa philosophie un enseignement
-populaire, un remède contre les superstitions.
-Tout en possédant dans leur sein d'admirables
-instituts scientifiques, l'Égypte, l'Asie Mineure, la
-Grèce même étaient livrées aux plus sottes croyances.
-Or, quand la science n'arrive pas à dominer la superstition,
-la superstition étouffe la science. Entre ces
-deux forces opposées, le duel est à mort.</p>
-
-<p>L'Italie, en adoptant la science grecque, avait
-su, un moment, l'animer d'un sentiment nouveau.
-Lucrèce avait fourni le modèle du grand poëme
-philosophique, à la fois hymne et blasphème, inspirant
-<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span>tour à tour la sérénité et le désespoir, pénétré
-de ce sentiment profond de la destinée humaine
-qui manqua toujours aux Grecs. Ceux-ci, en
-vrais enfants qu'ils étaient, prenaient la vie d'une
-façon si gaie, que jamais ils ne songèrent à maudire
-les dieux, à trouver la nature injuste et perfide envers
-l'homme. De plus graves pensées se firent jour chez
-les philosophes latins. Mais, pas mieux que la Grèce,
-Rome ne sut faire de la science la base d'une éducation
-populaire. Pendant que Cicéron donnait avec
-un tact exquis une forme achevée aux idées qu'il
-empruntait aux Hellènes; que Lucrèce écrivait son
-étonnant poëme; qu'Horace avouait à Auguste, qui
-ne s'en émouvait pas, sa franche incrédulité; qu'un
-des plus charmants poètes du temps, Ovide, traitait
-en élégant libertin les fables les plus respectables;
-que les grands stoïciens tiraient les conséquences
-pratiques de la philosophie grecque, les plus folles chimères
-trouvaient créance, la foi au merveilleux était
-sans bornes. Jamais on ne fut plus occupé de prophéties,
-de prodiges<a name="FNanchor_63_960" id="FNanchor_63_960"></a><a href="#Footnote_63_960" class="fnanchor">[63]</a>. Le beau déisme éclectique de
-Cicéron<a name="FNanchor_64_961" id="FNanchor_64_961"></a><a href="#Footnote_64_961" class="fnanchor">[64]</a>, continué et perfectionné encore par Sénèque<a name="FNanchor_65_962" id="FNanchor_65_962"></a><a href="#Footnote_65_962" class="fnanchor">[65]</a>,
-<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span>restait la croyance d'un petit nombre d'esprits
-élevés, n'exerçant aucune action sur leur siècle.</p>
-
-<p>L'Empire, jusqu'à Vespasien, n'avait rien qui pût
-s'appeler instruction publique<a name="FNanchor_66_963" id="FNanchor_66_963"></a><a href="#Footnote_66_963" class="fnanchor">[66]</a>. Ce qu'il eut plus
-tard en ce genre fut presque borné à de fades exercices
-de grammairiens; la décadence générale en fut
-plutôt hâtée que ralentie. Les derniers temps du gouvernement
-républicain et le règne d'Auguste furent
-témoins d'un des plus beaux mouvements littéraires
-qu'il y ait jamais eu. Mais, après la mort du grand
-empereur, la décadence est rapide, ou, pour mieux
-dire, tout à fait subite. La société intelligente et cultivée
-des Cicéron, des Atticus, des César, des Mécène, des
-Agrippa, des Pollion, avait disparu comme un songe.
-Sans doute, il y avait encore des hommes éclairés,
-des hommes au courant de la science de leur temps,
-occupant de hautes positions sociales, tels que les
-Sénèques et la société littéraire dont ils étaient le
-centre, Lucilius, Gallion, Pline. Le corps du droit
-romain, qui est la philosophie même codifiée, la mise
-en pratique du rationalisme grec, continuait sa majestueuse
-croissance. Les grandes familles romaines
-<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span>avaient conservé un fond de religion élevée et une
-grande horreur de la superstition<a name="FNanchor_67_964" id="FNanchor_67_964"></a><a href="#Footnote_67_964" class="fnanchor">[67]</a>. Les géographes
-Strabon et Pomponius Méla, le médecin et encyclopédiste
-Celse, le botaniste Dioscoride, le jurisconsulte
-Sempronius Proculus, étaient des têtes fort bien
-faites. Mais c'étaient là des exceptions. A part quelques
-milliers d'hommes éclairés, le monde était plongé
-dans une complète ignorance des lois de la nature<a name="FNanchor_68_965" id="FNanchor_68_965"></a><a href="#Footnote_68_965" class="fnanchor">[68]</a>.
-La crédulité était une maladie générale<a name="FNanchor_69_966" id="FNanchor_69_966"></a><a href="#Footnote_69_966" class="fnanchor">[69]</a>. La culture
-littéraire se réduisait à une creuse rhétorique, qui
-n'apprenait rien. La direction essentiellement morale
-et pratique que la philosophie avait prise bannissait
-les grandes spéculations. Les connaissances
-humaines, si l'on excepte la géographie, ne faisaient
-aucun progrès. L'amateur instruit et lettré remplaçait
-le savant créateur. Le suprême défaut des
-Romains faisait sentir ici sa fatale influence. Ce
-peuple, si grand par l'empire, était secondaire par
-l'esprit. Les Romains les plus instruits, Lucrèce,
-Vitruve, Celse, Pline, Sénèque, étaient, pour les connaissances
-<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span>positives, les écoliers des Grecs. Trop souvent
-même, c'était la plus médiocre science grecque
-que l'on copiait médiocrement<a name="FNanchor_70_967" id="FNanchor_70_967"></a><a href="#Footnote_70_967" class="fnanchor">[70]</a>. La ville de Rome
-n'eut jamais de grande école scientifique. Le charlatanisme
-y régnait presque sans contrôle. Enfin, la
-littérature latine, qui certainement eut des parties
-admirables, fleurit peu de temps et ne sortit pas du
-monde occidental<a name="FNanchor_71_968" id="FNanchor_71_968"></a><a href="#Footnote_71_968" class="fnanchor">[71]</a>.</p>
-
-<p>La Grèce, heureusement, restait fidèle à son génie.
-Le prodigieux éclat de la puissance romaine
-l'avait éblouie, interdite, mais non anéantie. Dans
-cinquante ans, elle aura reconquis le monde, elle
-sera de nouveau la maîtresse de tous ceux qui pensent,
-elle s'assiéra sur le trône avec les Antonins.
-Mais, maintenant, la Grèce elle-même est à une de ses
-heures de lassitude. Le génie y est rare; la science
-originale, inférieure à ce qu'elle avait été aux siècles
-précédents et à ce qu'elle sera au siècle suivant.
-L'école d'Alexandrie, en décadence depuis près de
-deux siècles, qui, cependant, à l'époque de César,
-possédait encore Sosigène, est muette maintenant.</p>
-
-<p>De la mort d'Auguste à l'avénement de Trajan, il
-faut donc placer une période d'abaissement momentané
-pour l'esprit humain. Le monde antique était loin
-<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span>d'avoir dit son dernier mot; mais la cruelle épreuve
-qu'il traversait lui ôtait la voix et le cœur. Viennent
-des jours meilleurs, et l'esprit, délivré du désolant
-régime des Césars, semblera revivre. Épictète, Plutarque,
-Dion Chrysostome, Quintilien, Tacite, Pline
-le Jeune, Juvénal, Rufus d'Éphèse, Arétée, Galien,
-Ptolémée, Hypsiclès, Théon, Lucien, ramèneront les
-plus beaux jours de la Grèce, non de cette Grèce inimitable
-qui n'a existé qu'une fois pour le désespoir et
-le charme de ceux qui aiment le beau, mais d'une
-Grèce riche et féconde encore, qui, en confondant
-ses dons avec ceux de l'esprit romain, produira des
-fruits nouveaux pleins d'originalité.</p>
-
-<p>Le goût général était fort mauvais. Les grands
-écrivains grecs font défaut. Les écrivains latins que
-nous connaissons, à l'exception du satirique Perse,
-sont médiocres et sans génie. La déclamation gâtait
-tout. Le principe par lequel le public jugeait des
-œuvres de l'esprit était à peu près le même que de
-notre temps. On ne cherchait que le trait brillant.
-La parole n'était plus ce vêtement simple de la pensée,
-tirant toute son élégance de sa parfaite proportion
-avec l'idée à exprimer. On cultivait la parole
-pour elle-même. Le but d'un auteur en écrivant était
-de montrer son talent. On mesurait l'excellence
-d'une «récitation» ou lecture publique, au nombre
-<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span>de mots applaudis dont elle était semée. Le grand
-principe qu'en fait d'art tout doit servir à l'ornement,
-mais que tout ce qui est mis exprès pour
-l'ornement est mauvais, ce principe, dis-je, était
-profondément oublié. Le temps était, si l'on veut,
-très-littéraire. On ne parlait, que d'éloquence, de bon
-style, et au fond presque tout le monde écrivait
-mal; il n'y avait pas un seul orateur; car le bon orateur,
-le bon écrivain sont gens qui ne font métier ni
-de l'un ni de l'autre. Au théâtre, l'acteur principal
-absorbait l'attention; on supprimait les pièces pour
-ne réciter que les morceaux d'éclat, les <i>cantica</i>.
-L'esprit de la littérature était un «dilettantisme»
-niais, qui gagnait jusqu'aux empereurs, une sotte
-vanité qui portait chacun à prouver qu'il avait de
-l'esprit. De là une extrême fadeur, d'interminables
-«Théséides», des drames faits pour être lus en coterie,
-toute une banalité poétique qu'on ne peut comparer
-qu'aux épopées et aux tragédies classiques d'il
-y a soixante ans.</p>
-
-<p>Le stoïcisme lui-même ne put échapper à ce
-défaut, ou du moins ne sut pas, avant Épictète et
-Marc-Aurèle, trouver une belle forme pour revêtir
-ses doctrines. Ce sont des monuments vraiment
-étranges que ces tragédies de Sénèque, où les plus
-hauts sentiments sont exprimés sur le ton d'un
-<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span>charlatanisme littéraire tout à fait fatigant, indices
-à la fois d'un progrès moral et d'une décadence de
-goût irrémédiable. Il en faut dire autant de Lucain.
-La tension d'âme, effet naturel de ce que la
-situation avait d'éminemment tragique, donnait naissance
-à un genre enflé, où l'unique souci était de
-briller par de belles sentences. Il arrivait quelque
-chose d'analogue à ce qui se passa chez nous sous
-la Révolution; la crise la plus forte qui fut jamais
-ne produisit guère qu'une littérature de rhéteurs,
-pleine de déclamation. Il ne faut pas s'arrêter à
-cela. Les pensées neuves s'expriment parfois avec
-beaucoup de prétention. Le style de Sénèque est
-sobre, simple et pur, comparé à celui de saint Augustin.
-Or, nous pardonnons à saint Augustin son
-style souvent détestable, ses <i>concetti</i> insipides, pour
-ses beaux sentiments.</p>
-
-<p>En tout cas, cette éducation, noble et distinguée à
-beaucoup d'égards, n'arrivait pas jusqu'au peuple.
-C'eût été là un médiocre inconvénient, si le peuple
-avait eu du moins un aliment religieux, quelque
-chose d'analogue à ce que reçoivent, à l'église, les
-portions les plus déshéritées de nos sociétés. Mais la
-religion dans toutes les parties de l'Empire était fort
-abaissée. Rome, avec une haute raison, avait laissé
-debout les anciens cultes, n'en retranchant que ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span>qui était inhumain<a name="FNanchor_72_969" id="FNanchor_72_969"></a><a href="#Footnote_72_969" class="fnanchor">[72]</a>, séditieux ou injurieux pour les
-autres<a name="FNanchor_73_970" id="FNanchor_73_970"></a><a href="#Footnote_73_970" class="fnanchor">[73]</a>. Elle avait étendu sur tous une sorte de vernis
-officiel, qui les amenait à se ressembler et les fondait
-tant bien que mal ensemble. Malheureusement,
-ces vieux cultes, d'origine fort diverse, avaient un
-trait commun: c'était une égale impossibilité d'arriver
-à un enseignement théologique, à une morale appliquée,
-à une prédication édifiante, à un ministère pastoral
-vraiment fructueux pour le peuple. Le temple
-païen n'était nullement ce que furent à leur belle
-époque la synagogue et l'église, je veux dire maison
-commune, école, hôtellerie, hospice, abri où le pauvre
-va chercher un asile<a name="FNanchor_74_971" id="FNanchor_74_971"></a><a href="#Footnote_74_971" class="fnanchor">[74]</a>. C'était une froide <i>cella</i>, où l'on
-n'entrait guère, où l'on n'apprenait rien. Le culte romain
-était peut-être le moins mauvais de ceux qu'on
-pratiquait encore. La pureté de cœur et de corps y était
-considérée comme faisant partie de la religion<a name="FNanchor_75_972" id="FNanchor_75_972"></a><a href="#Footnote_75_972" class="fnanchor">[75]</a>. Par
-sa gravité, sa décence, son austérité, ce culte, à part
-quelques farces analogues à notre carnaval, était supérieur
-aux cérémonies bizarres et prêtant au ridicule
-que les personnes atteintes des manies orientales introduisaient
-<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span>secrètement. L'affectation que mettaient
-les patriciens romains à distinguer «la religion»,
-c'est-à-dire leur propre culte, de «la superstition»,
-c'est-à-dire des cultes étrangers<a name="FNanchor_76_973" id="FNanchor_76_973"></a><a href="#Footnote_76_973" class="fnanchor">[76]</a>, nous paraît cependant
-assez puérile. Tous les cultes païens étaient
-essentiellement superstitieux. Le paysan qui de nos
-jours met un sou dans le tronc d'une chapelle à miracles,
-qui invoque tel saint pour ses bœufs ou ses
-chevaux, qui boit de certaine eau dans certaines maladies,
-est en cela païen. Presque toutes nos superstitions
-sont les restes d'une religion antérieure au
-christianisme, que celui-ci n'a pu déraciner entièrement.
-Si l'on voulait retrouver de nos jours l'image
-du paganisme, c'est dans quelque village perdu, au
-fond des campagnes les plus arriérées, qu'il faudrait
-le chercher.</p>
-
-<p>N'ayant pour gardiens qu'une tradition populaire
-vacillante et des sacristains intéressés, les cultes
-païens ne pouvaient manquer de dégénérer en adulation<a name="FNanchor_77_974" id="FNanchor_77_974"></a><a href="#Footnote_77_974" class="fnanchor">[77]</a>.
-Auguste, quoique avec réserve, accepta
-<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span>d'être adoré de son vivant dans les provinces<a name="FNanchor_78_975" id="FNanchor_78_975"></a><a href="#Footnote_78_975" class="fnanchor">[78]</a>.
-Tibère laissa juger sous ses yeux cet ignoble concours
-des villes d'Asie, se disputant l'honneur de lui
-élever un temple<a name="FNanchor_79_976" id="FNanchor_79_976"></a><a href="#Footnote_79_976" class="fnanchor">[79]</a>. Les extravagantes impiétés de
-Caligula<a name="FNanchor_80_977" id="FNanchor_80_977"></a><a href="#Footnote_80_977" class="fnanchor">[80]</a> ne produisirent aucune réaction; hors
-du judaïsme, il ne se trouva pas un seul prêtre
-pour résister à de telles folies. Sortis pour la plupart
-d'un culte primitif des forces naturelles, dix
-fois transformés par des mélanges de toute sorte
-et par l'imagination des peuples, les cultes païens
-étaient limités par leur passé. On n'en pouvait tirer
-ce qui n'y fut jamais, le déisme, l'édification. Les
-Pères de l'Église nous font sourire quand ils relèvent
-les méfaits de Saturne comme père de famille, de
-Jupiter comme mari. Mais, certes, il était bien plus
-ridicule encore d'ériger Jupiter (c'est-à-dire l'atmosphère)
-en un dieu moral, qui commande, défend,
-récompense, punit. Dans un monde qui aspirait à posséder
-un catéchisme, que pouvait-on faire d'un culte
-comme, celui de Vénus, sorti d'une vieille nécessité
-<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span>sociale des premières navigations phéniciennes dans
-la Méditerranée, mais devenu avec le temps un outrage
-à ce qu'on envisageait de plus en plus comme
-l'essence de la religion?</p>
-
-<p>De toutes parts, en effet, se manifestait avec
-énergie le besoin d'une religion monothéiste, donnant
-pour base à la morale des prescriptions divines. Il
-vient ainsi une époque où les religions naturalistes,
-réduites à de purs enfantillages, à des simagrées de
-sorciers, ne peuvent plus suffire aux sociétés, où l'humanité
-veut une religion morale, philosophique. Le
-bouddhisme, le zoroastrisme, répondirent à ce besoin
-dans l'Inde, dans la Perse. L'orphisme, les mystères,
-avaient tenté la même chose dans le monde grec, sans
-réussir d'une manière durable. A l'époque où nous
-sommes, le problème se posait pour l'ensemble du
-monde avec une sorte d'unanimité solennelle et d'impérieuse
-grandeur.</p>
-
-<p>La Grèce, il est vrai, faisait une exception à cet
-égard. L'hellénisme était beaucoup moins usé que
-les autres religions de l'Empire. Plutarque, dans
-sa petite ville de Béotie, vécut de l'hellénisme,
-tranquille, heureux, content comme un enfant, avec
-la conscience religieuse la plus calme. Chez lui, pas
-une trace de crise, de déchirement, d'inquiétude, de
-révolution imminente. Mais il n'y avait que l'esprit
-<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span>grec qui fût capable d'une sérénité si enfantine. Toujours
-satisfaite d'elle-même, fière de son passé et de
-cette brillante mythologie dont elle possédait tous les
-lieux saints, la Grèce ne participait pas aux tourments
-intérieurs qui travaillaient le reste du monde.
-Seule, elle n'appelait pas le christianisme; seule, elle
-voulut s'en passer; seule, elle prétendit mieux faire<a name="FNanchor_81_978" id="FNanchor_81_978"></a><a href="#Footnote_81_978" class="fnanchor">[81]</a>.
-Cela tenait à cette jeunesse éternelle, à ce patriotisme,
-à cette gaieté, qui ont toujours caractérisé le
-véritable Hellène, et qui, aujourd'hui encore, font
-que le Grec est comme étranger aux soucis profonds
-qui nous minent. L'hellénisme se trouva ainsi en mesure
-de tenter une renaissance qu'aucun autre des
-cultes de l'Empire n'aurait pu essayer. Au <span class="smcap">ii</span><sup>e</sup>, au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup>
-au <span class="smcap">iv</span><sup>e</sup> siècle de notre ère, l'hellénisme se constituera
-en religion organisée, par une sorte de fusion entre
-la mythologie et la philosophie grecques, et, avec
-ses philosophes thaumaturges, ses anciens sages érigés
-en révélateurs, ses légendes de Pythagore et
-d'Apollonius, fera au christianisme une concurrence
-qui, pour être restée impuissante, n'en a pas moins
-été le plus dangereux obstacle que la religion de
-Jésus ait trouvé sur son chemin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span>Cette tentative ne se produisit pas encore au temps
-des Césars. Les premiers philosophes qui essayèrent
-une espèce d'alliance entre la philosophie et le paganisme,
-Euphrate de Tyr, Apollonius de Tyane et
-Plutarque, sont de la fin du siècle. Euphrate de Tyr
-nous est mal connu. La légende a tellement recouvert
-la trame de la biographie véritable d'Apollonius, qu'on
-ne sait s'il faut le compter parmi les sages, parmi les
-fondateurs religieux ou parmi les charlatans. Quant
-à Plutarque, c'est moins un penseur, un novateur,
-qu'un esprit modéré qui veut mettre tout le monde
-d'accord en rendant la philosophie timide et la religion
-à moitié raisonnable. Il n'y a rien chez lui de
-Porphyre ni de Julien. Les essais d'exégèse allégorique
-des stoïciens<a name="FNanchor_82_979" id="FNanchor_82_979"></a><a href="#Footnote_82_979" class="fnanchor">[82]</a> sont bien faibles. Les mystères,
-comme ceux de Bacchus, où l'on enseignait l'immortalité
-de l'âme sous de gracieux symboles<a name="FNanchor_83_980" id="FNanchor_83_980"></a><a href="#Footnote_83_980" class="fnanchor">[83]</a>, étaient
-bornés à certains pays et n'avaient pas d'influence
-étendue. L'incrédulité à la religion officielle était
-générale dans la classe éclairée<a name="FNanchor_84_981" id="FNanchor_84_981"></a><a href="#Footnote_84_981" class="fnanchor">[84]</a>. Les hommes politiques
-<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span>qui affectaient le plus de soutenir le culte de
-l'État s'en raillaient par de forts jolis mots<a name="FNanchor_85_982" id="FNanchor_85_982"></a><a href="#Footnote_85_982" class="fnanchor">[85]</a>. On
-énonçait ouvertement le système immoral que les
-fables religieuses ne sont bonnes que pour le peuple,
-et doivent être maintenues pour lui<a name="FNanchor_86_983" id="FNanchor_86_983"></a><a href="#Footnote_86_983" class="fnanchor">[86]</a>. Précaution fort
-inutile; car la foi du peuple était elle-même profondément
-ébranlée<a name="FNanchor_87_984" id="FNanchor_87_984"></a><a href="#Footnote_87_984" class="fnanchor">[87]</a>.</p>
-
-<p>A partir de l'avénement de Tibère, il est vrai, une
-réaction religieuse est sensible. Il semble que le
-monde s'effraye de l'incrédulité avouée des temps de
-César et d'Auguste; on prélude à la malencontreuse
-tentative de Julien; toutes les superstitions se voient
-réhabilitées par raison d'État<a name="FNanchor_88_985" id="FNanchor_88_985"></a><a href="#Footnote_88_985" class="fnanchor">[88]</a>. Valère Maxime donne
-le premier exemple d'un écrivain de bas étage se faisant
-<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span>l'auxiliaire de théologiens aux abois, d'une
-plume vénale ou souillée mise au service de la religion.
-Mais ce sont les cultes étrangers qui profitent
-le plus de ce retour. La réaction sérieuse en
-faveur du culte gréco-romain ne se produira qu'au
-<span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> siècle. Maintenant, les classes que possède l'inquiétude
-religieuse se tournent vers les cultes venus de
-l'Orient<a name="FNanchor_89_986" id="FNanchor_89_986"></a><a href="#Footnote_89_986" class="fnanchor">[89]</a>. Isis et Scrapis trouvent plus de faveur que
-jamais<a name="FNanchor_90_987" id="FNanchor_90_987"></a><a href="#Footnote_90_987" class="fnanchor">[90]</a>. Les imposteurs de toute espèce, thaumaturges;
-magiciens, profitent de ce besoin, et, comme
-il arrive d'ordinaire aux époques et dans les pays où
-la religion d'État est faible, pullulent de tous côtés<a name="FNanchor_91_988" id="FNanchor_91_988"></a><a href="#Footnote_91_988" class="fnanchor">[91]</a>;
-qu'on se rappelle les types réels ou fictifs d'Apollonius
-de Tyane, d'Alexandre d'Abonotique, de Pérégrinus,
-de Simon de Gitton<a name="FNanchor_92_989" id="FNanchor_92_989"></a><a href="#Footnote_92_989" class="fnanchor">[92]</a>. Ces erreurs mêmes et ces
-chimères étaient comme une prière de la terre en
-travail, comme les essais infructueux d'un monde
-cherchant sa règle et aboutissant parfois dans ses
-efforts convulsifs à de monstrueuses créations destinées
-à l'oubli.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span>En somme, le milieu du premier siècle est une des
-époques les plus mauvaises de l'histoire ancienne. La
-société grecque et romaine s'y montre en décadence
-sur ce qui précède et fort arriérée à l'égard
-de ce qui suit. Mais la grandeur de la crise décelait
-bien quelque formation étrange et secrète. La vie
-semblait avoir perdu ses mobiles; les suicides se multipliaient<a name="FNanchor_93_990" id="FNanchor_93_990"></a><a href="#Footnote_93_990" class="fnanchor">[93]</a>.
-Jamais siècle n'avait offert une telle lutte
-entre le bien et le mal. Le mal, c'était un despotisme
-redoutable, mettant le monde entre les mains
-d'hommes atroces et de fous; c'était la corruption
-de mœurs, qui résultait de l'introduction à Rome
-des vices de l'Orient; c'était l'absence d'une bonne
-religion et d'une sérieuse instruction publique. Le
-bien, c'était, d'une part, la philosophie, combattant
-à poitrine découverte contre les tyrans, défiant les
-monstres, trois ou quatre fois proscrite en un demi-siècle
-(sous Néron, sous Vespasien, sous Domitien)<a name="FNanchor_94_991" id="FNanchor_94_991"></a><a href="#Footnote_94_991" class="fnanchor">[94]</a>;
-c'étaient, d'une autre part, les efforts de la vertu
-populaire, ces légitimes aspirations à un meilleur
-état religieux, cette tendance vers les confréries,
-vers les cultes monothéistes, cette réhabilitation du
-<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span>pauvre, qui se produisaient principalement sous le
-couvert du judaïsme et du christianisme. Ces deux
-grandes protestations étaient loin d'être d'accord;
-le parti philosophique et le parti chrétien ne se
-connaissaient pas, et ils avaient si peu conscience
-de la communauté de leurs efforts, que le parti philosophique,
-étant arrivé au pouvoir par l'avénement
-de Nerva, fut loin d'être favorable au christianisme.
-A vrai dire, le dessein des chrétiens était bien plus
-radical. Les stoïciens, maîtres de l'Empire, le réformèrent
-et présidèrent aux cent plus belles années de
-l'histoire de l'humanité. Les chrétiens, maîtres de
-l'empire à partir de Constantin, achevèrent de le ruiner.
-L'héroïsme des uns ne doit pas faire oublier celui
-des autres. Le christianisme, si injuste pour les vertus
-païennes, prit à tâche de déprécier ceux qui avaient
-combattu les mêmes ennemis que lui. Il y eut dans
-la résistance de la philosophie, au premier siècle,
-autant de grandeur que dans celle du christianisme;
-mais que la récompense de part et d'autre a été inégale!
-Le martyr qui renversa du pied les idoles a
-sa légende; pourquoi Annæus Cornutus, qui déclara
-devant Néron que les livres de celui-ci ne vaudraient
-jamais ceux de Chrysippe<a name="FNanchor_95_992" id="FNanchor_95_992"></a><a href="#Footnote_95_992" class="fnanchor">[95]</a>; pourquoi Helvidius Priscus,
-<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span>qui dit en face à Vespasien: «Il est en toi de
-tuer; en moi de mourir<a name="FNanchor_96_993" id="FNanchor_96_993"></a><a href="#Footnote_96_993" class="fnanchor">[96]</a>;» pourquoi Démétrius le
-Cynique, qui répondit à Néron irrité: «Vous me
-menacez de la mort; mais la nature vous en menace<a name="FNanchor_97_994" id="FNanchor_97_994"></a><a href="#Footnote_97_994" class="fnanchor">[97]</a>,»
-n'ont-ils pas leur image parmi les héros populaires
-que tous aiment et saluent? L'humanité dispose-t-elle
-de tant de forces contre le vice et la
-bassesse, qu'il soit permis à chaque école de vertu de
-repousser l'aide des autres et de soutenir qu'elle
-seule a le droit d'être courageuse, fière, résignée?</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_898" id="Footnote_1_898"></a><a href="#FNanchor_1_898"><span class="label">[1]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, I, 2; Florus, IV, 3; Pomponius, dans le Digeste,
-l. I, tit. <span class="smcap">ii</span>, fr. 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_899" id="Footnote_2_899"></a><a href="#FNanchor_2_899"><span class="label">[2]</span></a> Hélicon, Apelle, Eucère, etc. Les «rois» d'Orient étaient
-considérés par les Romains comme les maîtres en tyrannie de leurs
-mauvais empereurs. Dion Cassius, LIX, 24.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_900" id="Footnote_3_900"></a><a href="#FNanchor_3_900"><span class="label">[3]</span></a> Voir l'inscription du parasite d'Antoine, dans les <i>Comptes
-rendus de l'Acad. des Inscr. et B.-L.</i>, 1864, p. 166 et suiv. Comparez
-Tacite, <i>Ann.</i>, IV, 55&ndash;56.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_901" id="Footnote_4_901"></a><a href="#FNanchor_4_901"><span class="label">[4]</span></a> Voir comme exemple l'oraison funèbre de Turia, par son
-mari Q. Lucrétius Vespillo; texte épigraphique publié pour la
-première fois d'une manière complète par M. Mommsen, dans les
-<i>Mémoires de l'Académie de Berlin</i> pour 1863, p. 455 et suiv.
-Comparez l'oraison funèbre de Murdia (Orelli, <i>Inscr. lat.</i>,
-n<sup>o</sup> 4860) et celle de Matidie, par l'empereur Adrien (<i>Mém. de
-l'Académie de Berlin</i>, vol. cité, p. 483 et suiv.) On se laisse trop
-préoccuper par les passages des satiriques latins où les vices des
-femmes sont âprement relevés. C'est comme si l'on traçait le
-tableau des mœurs générales du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle d'après Mathurin
-Resnier et Boileau.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_902" id="Footnote_5_902"></a><a href="#FNanchor_5_902"><span class="label">[5]</span></a> Orelli, n<sup>os</sup> 2647 et suiv., surtout 2677, 2742, 4530, 4860:
-Henzen. n<sup>os</sup> 7382 et suiv., surtout un 7406; Renier, <i>Inscr. de
-l'Algérie</i>, n<sup>o</sup> 1987. Ces épithètes peuvent avoir été souvent mensongères;
-mais elles prouvent du moins le prix qu'on attachait à
-la vertu.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_903" id="Footnote_6_903"></a><a href="#FNanchor_6_903"><span class="label">[6]</span></a> Pline, Epist., VII, 19; IX, 13; Appien, <i>Guerres civiles</i>,
-IV, 36. Fannia suivit deux fois en exil son mari Helvidius Priscus;
-elle fut bannie une troisième fois après sa mort.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_904" id="Footnote_7_904"></a><a href="#FNanchor_7_904"><span class="label">[7]</span></a> L'héroïsme d'Arria est connu de tous.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_905" id="Footnote_8_905"></a><a href="#FNanchor_8_905"><span class="label">[8]</span></a> Suétone, <i>Aug.</i>, 73; Oraison funèbre de Turia, I, ligne 30.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_906" id="Footnote_9_906"></a><a href="#FNanchor_9_906"><span class="label">[9]</span></a> Oraison funèbre de Turia, I, ligne 31.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_907" id="Footnote_10_907"></a><a href="#FNanchor_10_907"><span class="label">[10]</span></a> L'opinion beaucoup trop sévère de saint Paul (Rom., <span class="smcap">i</span>, 24
-et suiv.) s'explique de la même manière. Saint Paul ne connaissait
-pas la haute société romaine. Ce sont là, d'ailleurs, de ces
-invectives comme on font les prédicateurs, et qu'il ne faut jamais
-prendre à la lettre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_908" id="Footnote_11_908"></a><a href="#FNanchor_11_908"><span class="label">[11]</span></a> Sénèque, <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xii</span>, <span class="smcap">xxiv</span>, <span class="smcap">xxvi</span>, <span class="smcap">lviii</span>, <span class="smcap">lxx</span>; <i>De ira</i>, III, 15;
-<i>De tranquillitate animi</i>, 10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_909" id="Footnote_12_909"></a><a href="#FNanchor_12_909"><span class="label">[12]</span></a> Apocal., <span class="smcap">xvii</span>. Cf. Sénèque, <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xcv</span>, 16 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_910" id="Footnote_13_910"></a><a href="#FNanchor_13_910"><span class="label">[13]</span></a> Suétone, <i>Aug.</i>, 48.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_911" id="Footnote_14_911"></a><a href="#FNanchor_14_911"><span class="label">[14]</span></a> Les exemples en sont innombrables dans les inscriptions.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_912" id="Footnote_15_912"></a><a href="#FNanchor_15_912"><span class="label">[15]</span></a> Plutarque, <i>Prœc. ger. reipubl.</i>, <span class="smcap">xv</span>, 3&ndash;4; <i>An seni sit ger.
-resp.</i>, entier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_913" id="Footnote_16_913"></a><a href="#FNanchor_16_913"><span class="label">[16]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>, 22, 23. Comp. Tacite, <i>Ann.</i>, IV, 55&ndash;56;
-Rutilius Numatianus, <i>Itin.</i>, I, 63 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_914" id="Footnote_17_914"></a><a href="#FNanchor_17_914"><span class="label">[17]</span></a> «Immensa romanæ pacis majestas.» Pline, <i>Hist. nat.</i>,
-XXVII, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_915" id="Footnote_18_915"></a><a href="#FNanchor_18_915"><span class="label">[18]</span></a> Ælius Aristide, <i>Éloge de Rome</i>, entier; Plutarque, traité de
-la <i>Fortune des Romains</i>, le commencement; Philon, <i>Leg. ad
-Caium</i>, § 21, 22, 39, 40.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_916" id="Footnote_19_916"></a><a href="#FNanchor_19_916"><span class="label">[19]</span></a> Denys d'Halicarnasse, <i>Antiquités romaines</i>, I, commenc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_917" id="Footnote_20_917"></a><a href="#FNanchor_20_917"><span class="label">[20]</span></a> Plutarque, <i>Vie de Solon</i>, 20.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_918" id="Footnote_21_918"></a><a href="#FNanchor_21_918"><span class="label">[21]</span></a> Voir Athénée, XII, 68; Élien, <i>Var. Hist.</i>, IX, 12; Suidas, au
-mot Ἐπίκουρος.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_919" id="Footnote_22_919"></a><a href="#FNanchor_22_919"><span class="label">[22]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, I, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_920" id="Footnote_23_920"></a><a href="#FNanchor_23_920"><span class="label">[23]</span></a> Étudiez le caractère d'Euthyphron dans Platon.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_921" id="Footnote_24_921"></a><a href="#FNanchor_24_921"><span class="label">[24]</span></a> Diog. Laërce, II, 101, 116; V, 5, 6, 37, 38; IX, 32; Athénée,
-XIII, 92; XV, 52; Élien, <i>Var. Hist.</i>, II, 23; III, 36; Plutarque,
-<i>Périclès</i>, 32; <i>De plac. philos.</i>, I, <span class="smcap">vii</span>, 2; Diod. Sic., XIII, <span class="smcap">vi</span>, 7;
-Scol. d'Aristophane, in <i>Aves</i>, 1073.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_922" id="Footnote_25_922"></a><a href="#FNanchor_25_922"><span class="label">[25]</span></a> En particulier, sous Vespasien; fait d'Helvidius Priscus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_923" id="Footnote_26_923"></a><a href="#FNanchor_26_923"><span class="label">[26]</span></a> Nous essayerons cependant de montrer plus tard que ces
-persécutions, au moins jusqu'à celle de Dèce, ont été exagérées.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_924" id="Footnote_27_924"></a><a href="#FNanchor_27_924"><span class="label">[27]</span></a> Les premiers chrétiens sont, en effet, très-respectueux pour
-l'autorité romaine. Rom., <span class="smcap">xiii</span>, 1 et suiv.; I Petri, <span class="smcap">iv</span>, 14&ndash;16. Pour
-S. Luc, voyez ci-dessus, Introd., p. <span class="smcap"><a href="#Page_xxii">xxii-xxiii</a></span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_925" id="Footnote_28_925"></a><a href="#FNanchor_28_925"><span class="label">[28]</span></a> Diogène Laërce, VII, <span class="smcap">i</span>, 32, 33; Eusèbe, <i>Prépar. évang.</i>, XV,
-15; et, en général, le <i>De legibus</i> et le <i>De officiis</i> de Cicéron.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_926" id="Footnote_29_926"></a><a href="#FNanchor_29_926"><span class="label">[29]</span></a> Térence, <i>Heautont.</i>, I, <span class="smcap">i</span>, 77; Cic., <i>De finibus bon. et mal.</i>,
-V, 23; <i>Partit. orat.</i>, 16, 24; Ovide, <i>Fastes</i>, II, 684; Lucain,
-VI, 34 et suiv.; Sénèque, <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xlviii</span>, <span class="smcap">xcv</span>, 51 et suiv.; <i>De ira</i>,
-I, 5; III, 43; Arrien, <i>Dissert. d'Épict.</i>, I, <span class="smcap">ix</span>, 6; II, <span class="smcap">v</span>, 26, Plutarque,
-<i>De la fort. des Rom.</i>, 2; <i>De la fort. d'Alexandre</i>, I, 8, 9.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_927" id="Footnote_30_927"></a><a href="#FNanchor_30_927"><span class="label">[30]</span></a> Virgile, <i>Égl.</i>, <span class="smcap">iv</span>; Sénèque, <i>Médée</i>, 375 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_928" id="Footnote_31_928"></a><a href="#FNanchor_31_928"><span class="label">[31]</span></a> Tac., <i>Ann.</i>, II, 85; Suétone, <i>Tib.</i>, 35; Ovide, <i>Fast.</i>, II, 497&ndash;514.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_929" id="Footnote_32_929"></a><a href="#FNanchor_32_929"><span class="label">[32]</span></a> Les inscriptions de femmes contiennent les expressions les
-plus touchantes. «Mater omnium hominum, parens omnibus subveniens,»
-dans Renier, <i>Inscr. de l'Algérie</i>, n<sup>o</sup> 1987. Comp. <i>ibid.</i>,
-n<sup>o</sup> 2756; Mommsen, <i>Inscr. R. N.</i>, n<sup>o</sup> 1431. «Duobus virtutis et
-castitatis exemplis,» <i>Not. et mém. de la Soc. de Constantine</i>,
-1865, p. 158. Voir l'inscription d'Urbanille, dans Guérin, <i>Voy.
-archéol. dans la rég. de Tunis</i>, I, 289 et la délicieuse inscription
-Orelli, n<sup>o</sup> 4648. Plusieurs de ces textes sont postérieurs au
-premier siècle; mais les sentiments qu'ils expriment n'étaient pas
-nouveaux, quand on les écrivit.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_930" id="Footnote_33_930"></a><a href="#FNanchor_33_930"><span class="label">[33]</span></a> <i>Propos de table</i>, I, <span class="smcap">v</span>, 1; <i>Vie de Démosth.</i>, 2; le dialogue
-de <i>l'Amour</i>, 2, et surtout la <i>Consolation</i> à sa femme.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_931" id="Footnote_34_931"></a><a href="#FNanchor_34_931"><span class="label">[34]</span></a> «Caritas generis humani,» Cic., <i>De finibus</i>, V, 23. «Homo
-sacra res homini,» Sénèque,<i> Epist.</i>, <span class="smcap">xcv</span>, 33.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_932" id="Footnote_35_932"></a><a href="#FNanchor_35_932"><span class="label">[35]</span></a> Sénèque, <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xxxi</span>, <span class="smcap">xlvii</span>; <i>De benef.</i>, III, 18 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_933" id="Footnote_36_933"></a><a href="#FNanchor_36_933"><span class="label">[36]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, XIV, 42 et suiv.; Suétone, <i>Claude</i>, 25; Dion
-Cassius, LX, 29; Pline, <i>Epist.</i>, VIII, 16; Inscript. de Lanuvium,
-col. 2, lignes 1&ndash;4 (dans Mommsen, <i>De coll. et sodal. Rom.</i>, ad
-calcem); Sénèque le Rhéteur, <i>Controv.</i>, III, 21; VII, 6; Sénèque
-le Phil., <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xlvii</span>; <i>De benef.</i>, III, 18 et suiv.; Columelle,
-<i>De re rustica</i>, I, 8; Plutarque, <i>Vie de Caton l'Ancien</i>, 5; <i>De
-ira</i>, 11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_934" id="Footnote_37_934"></a><a href="#FNanchor_37_934"><span class="label">[37]</span></a> <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xlvii</span>, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_935" id="Footnote_38_935"></a><a href="#FNanchor_38_935"><span class="label">[38]</span></a> Caton, <i>De re rustica</i>, 58, 59, 104; Plutarque, <i>Vie de Caton</i>,
-4, 5. Comparez les maximes presque aussi dures de l'<i>Ecclésiastique</i>,
-<span class="smcap">xxxiii</span>, 25 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_936" id="Footnote_39_936"></a><a href="#FNanchor_39_936"><span class="label">[39]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, XIV, 60; Dion Cassius, XLVII, 10; LX, 16;
-LXII, 13; LXVI, 14; Suétone, <i>Caius</i>, 16; Appien, <i>Guerres civiles</i>,
-IV, à partir du chapitre <span class="smcap">xvii</span> (surtout le ch. <span class="smcap">xxxvi</span> et suiv.), jusqu'au
-chapitre <span class="smcap">li</span>. Juvénal, <span class="smcap">vi</span>, 476 et suiv., peint les mœurs du
-plus mauvais monde.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_937" id="Footnote_40_937"></a><a href="#FNanchor_40_937"><span class="label">[40]</span></a> Horace, <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">vi</span>, 1 etsuiv.; Cic., <i>Epist</i>., III, 7; Sénèque le
-Rhéteur, <i>Controv.</i>, I, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_938" id="Footnote_41_938"></a><a href="#FNanchor_41_938"><span class="label">[41]</span></a> Suétone, <i>Caius</i>, 15, 16; <i>Claude</i>, 19, 23, 25; <i>Néron</i>, 16; Dion
-Cassius, LX, 25, 29.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_939" id="Footnote_42_939"></a><a href="#FNanchor_42_939"><span class="label">[42]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, VI, 17; comp. IV, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_940" id="Footnote_43_940"></a><a href="#FNanchor_43_940"><span class="label">[43]</span></a> Tacite <i>Ann.</i>, XIII, 50&ndash;51; Suétone, Néron, 10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_941" id="Footnote_44_941"></a><a href="#FNanchor_44_941"><span class="label">[44]</span></a> Épitaphe du joaillier Evhodus (hominis boni, misericordis,
-amantis pauperes), <i>Corpus inscr. lat.</i>, n<sup>o</sup> 1027, inscription du
-siècle d'Auguste (Cf. Egger, <i>Mém. d'hist. anc. et de phil.</i>, p. 351
-et suiv.); Perrot, <i>Exploration de la Galatie</i>, etc., p. 118&ndash;119
-(πτωχοὺς φιλέοντα); Oraison funèbre de Matidie, par Adrien (<i>Mém.
-de l'Acad. de Berlin</i> pour 1863, p. 489); Mommsen, <i>Inscr. regni
-Neap.</i>, n<sup>o</sup> 1431, 2868, 4880; Sénèque le Rhéteur, <i>Controv.</i>, I, 1;
-III, 19; IV, 27; VIII, 6; Sénèque le Phil., <i>De clem.</i>, II, 5, 6; <i>De
-benef.</i>, I, 1; II, 11; IV, 14; VII, 31. Comparez Leblant, <i>Inscr. chrét.
-de la Gaule</i>, II, p. 23 et suiv.; Orelli, n<sup>o</sup> 4657; Fea, <i>Framm. de fasti
-consol.</i>, p. 90; R. Garrucci, <i>Cimitero degli ant. Eibre</i>, p. 44.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_942" id="Footnote_45_942"></a><a href="#FNanchor_45_942"><span class="label">[45]</span></a> <i>Corpus inscr. græc.</i>, n<sup>o</sup> 2758.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_943" id="Footnote_46_943"></a><a href="#FNanchor_46_943"><span class="label">[46]</span></a> <i>Ibid.</i>, n<sup>os</sup> 2194 <i>b</i>, 2511, 2759<i> b</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_944" id="Footnote_47_944"></a><a href="#FNanchor_47_944"><span class="label">[47]</span></a> Il faut se rappeler que la Corinthe de l'époque romaine était
-une colonie d'étrangers, formée sur l'emplacement de la vieille ville
-par César et par Auguste.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_945" id="Footnote_48_945"></a><a href="#FNanchor_48_945"><span class="label">[48]</span></a> Lucien, <i>Démonax</i>, 57.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_946" id="Footnote_49_946"></a><a href="#FNanchor_49_946"><span class="label">[49]</span></a> Dion Cassius, LXVI, 15.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_947" id="Footnote_50_947"></a><a href="#FNanchor_50_947"><span class="label">[50]</span></a> Voir surtout Ælius Aristide, traité contre la comédie (I, p.
-751 et suiv., édit. Dindorf).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_51_948" id="Footnote_51_948"></a><a href="#FNanchor_51_948"><span class="label">[51]</span></a> Il est remarquable que, dans plusieurs villes d'Asie Mineure,
-les restes des théâtres antiques sont encore aujourd'hui des
-repaires de prostitution, Comp. Ovide, <i>Art d'aimer</i>, I, 89 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_52_949" id="Footnote_52_949"></a><a href="#FNanchor_52_949"><span class="label">[52]</span></a> Orelli-Henzen, n<sup>os</sup> 1172, 3362 et suiv., 6669; Guérin, <i>Voy.
-en Tunisie</i>, II, p. 59; Borghesi,<i> Œuvres complètes</i>, IV, p. 269 et
-suiv.; E. Desjardins, <i>De tabulis alimentariis</i> (Paris 1854); Aurélius
-Victor, <i>Epitome</i>, Nerva; Pline, <i>Epist.</i>, I, 8; VII, 18.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_53_950" id="Footnote_53_950"></a><a href="#FNanchor_53_950"><span class="label">[53]</span></a> Inscriptions dans Desjardins, <i>op. cit.</i>, pars II, cap. <span class="smcap">i</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_54_951" id="Footnote_54_951"></a><a href="#FNanchor_54_951"><span class="label">[54]</span></a> Suétone, <i>Aug.</i>, 41, 46; Dion Cassius, LI, 21; LVIII, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_55_952" id="Footnote_55_952"></a><a href="#FNanchor_55_952"><span class="label">[55]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, II, 87; VI, 13; XV, 18, 39; Suétone, <i>Aug.</i>,
-41, 42; <i>Claude</i>, 18. Comp. Dion Cassius, LXII, 18; Orelli, n<sup>o</sup> 3358
-et suiv.; Henzen, 6662 et suiv.; Forcellini, à l'article <i>Tessera
-frumentaria</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_56_953" id="Footnote_56_953"></a><a href="#FNanchor_56_953"><span class="label">[56]</span></a> <i>Odyss.</i>, VI, 207.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_57_954" id="Footnote_57_954"></a><a href="#FNanchor_57_954"><span class="label">[57]</span></a> Euripide, <i>Suppl.</i>, v. 773 et suivant; Aristote, <i>Rhétor.</i>, II,
-<span class="smcap">viii</span>; <i>Morale à Nicomaque</i>, VIII, <span class="smcap">i</span>; IX, <span class="smcap">x</span>. Voir Stobée, <i>Florilège</i>,
-<span class="smcap">xxxvii</span> et <span class="smcap">cxiii</span>, et, en général, les fragments de Ménandre
-et des comiques grecs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_58_955" id="Footnote_58_955"></a><a href="#FNanchor_58_955"><span class="label">[58]</span></a> Aristote, <i>Politique</i>, VI, <span class="smcap">iii</span>, 4 et 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_59_956" id="Footnote_59_956"></a><a href="#FNanchor_59_956"><span class="label">[59]</span></a> Cicéron, <i>Tusculanes</i>, IV, 7, 8; Sénèque, <i>De clem.</i>, II,
-5, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_60_957" id="Footnote_60_957"></a><a href="#FNanchor_60_957"><span class="label">[60]</span></a> Papyrus du Louvre, n<sup>o</sup> 37, col. 1, ligne 24, dans les <i>Notices
-et extraits</i>, t. XVIII, 2<sup>e</sup> part., p. 298.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_61_958" id="Footnote_61_958"></a><a href="#FNanchor_61_958"><span class="label">[61]</span></a> V. ci-dessus, p. 79.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_62_959" id="Footnote_62_959"></a><a href="#FNanchor_62_959"><span class="label">[62]</span></a> Apoc., <span class="smcap">xvii</span> et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_63_960" id="Footnote_63_960"></a><a href="#FNanchor_63_960"><span class="label">[63]</span></a> Virgile, <i>Egl.</i>, <span class="smcap">iv</span>; <i>Georg.</i>, I, 463 et suiv.; Horace, <i>Od.</i>, I, <span class="smcap">ii</span>;
-Tacite, <i>Ann.</i>, VI, 12; Suétone, <i>Aug.</i>, 31.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_64_961" id="Footnote_64_961"></a><a href="#FNanchor_64_961"><span class="label">[64]</span></a> Voir, par exemple, <i>De republ.</i>, III, 22, cité et conservé par
-Lactance, <i>Instit. div.</i>, VI, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_65_962" id="Footnote_65_962"></a><a href="#FNanchor_65_962"><span class="label">[65]</span></a> Voir, par exemple, l'admirable lettre <span class="smcap">xxxi</span> à Lucilius.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_66_963" id="Footnote_66_963"></a><a href="#FNanchor_66_963"><span class="label">[66]</span></a> Suétone, <i>Vesp.</i>, 18; Dion Cassius, t. VI, p. 558 (édit. Sturz);
-Eusèbe, <i>Chron.</i>, l'an 89; Pline, <i>Epist.</i>, I, 8; Henzen, Suppl. à
-Orelli, p. 124, n<sup>o</sup> 1172.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_67_964" id="Footnote_67_964"></a><a href="#FNanchor_67_964"><span class="label">[67]</span></a> Oraison funèbre de Turia, I, lignes 30&ndash;31.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_68_965" id="Footnote_68_965"></a><a href="#FNanchor_68_965"><span class="label">[68]</span></a> Voir surtout le premier livre de Valère Maxime, l'ouvrage
-de Julius Obsequens sur les Prodiges, et les <i>Discours sacrés</i>
-d'Ælius Aristide.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_69_966" id="Footnote_69_966"></a><a href="#FNanchor_69_966"><span class="label">[69]</span></a> Auguste (Suétone, <i>Aug.</i>, 90&ndash;92), César même, dit-on
-(Pline, <i>Hist. nat.</i>, XXVIII, <span class="smcap">iv</span>, 7, mais j'en doute), n'y échappaient
-pas.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_70_967" id="Footnote_70_967"></a><a href="#FNanchor_70_967"><span class="label">[70]</span></a> Manilius, Hygin, traductions d'Aratus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_71_968" id="Footnote_71_968"></a><a href="#FNanchor_71_968"><span class="label">[71]</span></a> Cicéron, <i>Pro Archia</i>, 10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_72_969" id="Footnote_72_969"></a><a href="#FNanchor_72_969"><span class="label">[72]</span></a> Suétone, <i>Claude</i>, 25.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_73_970" id="Footnote_73_970"></a><a href="#FNanchor_73_970"><span class="label">[73]</span></a> Josèphe,<i> Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">v</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_74_971" id="Footnote_74_971"></a><a href="#FNanchor_74_971"><span class="label">[74]</span></a> <i>Bereschith rabba</i>, ch. <span class="smcap">lxv</span>, fol. 65 <i>b</i>; du Cange, au mot <i>matricularius</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_75_972" id="Footnote_75_972"></a><a href="#FNanchor_75_972"><span class="label">[75]</span></a> Cicéron, <i>De legibus</i>, II, 8; Vopiscus, <i>Aurélien</i>, 19.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_76_973" id="Footnote_76_973"></a><a href="#FNanchor_76_973"><span class="label">[76]</span></a> «Religio sine superstitione.» Oraison funèbre de Turia, I,
-lignes 30&ndash;31. Voir le <i>Traité de la superstition</i> de Plutarque.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_77_974" id="Footnote_77_974"></a><a href="#FNanchor_77_974"><span class="label">[77]</span></a> Voir Mélilon, Περὶ ἀληθείας, dans le <i>Spicilegium syriacum</i>
-de Cureton, p. 43 ou dans le <i>Spicil. Solesmense</i> de dom Pitra,
-t. II, p. <span class="smcap">xli</span>, pour se bien rendre compte de l'impression que cela
-faisait sur les juifs et les chrétiens.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_78_975" id="Footnote_78_975"></a><a href="#FNanchor_78_975"><span class="label">[78]</span></a> Suétone, <i>Aug.</i>, 52; Dion Cass., LI, 20; Tacite, <i>Ann.</i>, I, 10;
-Aurel. Victor, <i>Cœs.</i>, 1; Appien, <i>Bell. Civ.</i>, V, 132; Jos., <i>B. J.</i>, I,
-<span class="smcap">xxi</span>, 2, 3, 4, 7; Noris, <i>Cenotaphia Pisana</i>, dissert. I, cap. 4;
-<i>Kalendarium Cumanum</i>, dans <i>Corpus inscr. lat.</i>, I, p. 310;
-Eckhel, <i>Doctrina num. vet.</i>, pars 2<sup>a</sup>, vol. VI, p. 100, 124 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_79_976" id="Footnote_79_976"></a><a href="#FNanchor_79_976"><span class="label">[79]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, IV, 55&ndash;56. Comp. Vatère Maxime, prol.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_80_977" id="Footnote_80_977"></a><a href="#FNanchor_80_977"><span class="label">[80]</span></a> Voir ci-dessus, p. <a href="#Page_193">193</a> et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_81_978" id="Footnote_81_978"></a><a href="#FNanchor_81_978"><span class="label">[81]</span></a> Corinthe, la seule ville de Grèce qui ait eu, aux premiers
-siècles, une chrétienté considérable, n'était plus à cette époque une
-ville hellénique.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_82_979" id="Footnote_82_979"></a><a href="#FNanchor_82_979"><span class="label">[82]</span></a> Héraclide, Cornutus. Comp. Cic., <i>De natura deorum</i>, III, 23&ndash;25,
-60, 62&ndash;64.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_83_980" id="Footnote_83_980"></a><a href="#FNanchor_83_980"><span class="label">[83]</span></a> Plutarque, <i>Consolatio ad uxorem</i>, 10; <i>De sera numinis
-vindicta</i>, 22; Heuzey, <i>Mission de Macédoine</i>, p. 128; <i>Revue archéologique</i>,
-avril 1864, p. 282.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_84_981" id="Footnote_84_981"></a><a href="#FNanchor_84_981"><span class="label">[84]</span></a> Lucrèce, I, 63 et suiv.; Salluste, <i>Catil.</i>, 52; Cic., <i>De nat.
-deorum</i>, II, 24, 28; <i>De divinat.</i>, II, 33, 35, 57; <i>De haruspicum
-responsis</i>, presque entier; <i>Tuscul.</i>, I, 16; Juvénal, Sat. <span class="smcap">ii</span>, 149&ndash;152;
-Sénèque, <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xxiv</span>, 17.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_85_982" id="Footnote_85_982"></a><a href="#FNanchor_85_982"><span class="label">[85]</span></a> «Sua cuique civitali religio est, nostra nobis.» Cic., <i>Pro
-Flacco</i>, 28.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_86_983" id="Footnote_86_983"></a><a href="#FNanchor_86_983"><span class="label">[86]</span></a> Cic., <i>De nat. deorum</i>, I, 30, 42; <i>De divinat.</i>, II, 12, 33, 35,
-72; <i>De harusp. resp.</i>, 6, etc.; Tite-Live, I, 19; Quinte-Curce, IV,
-10; Plutarque, <i>De plac. phil.</i>, I, <span class="smcap">vii</span>, 2; Diod. Sic., I, <span class="smcap">ii</span>, 2; Varron,
-dans saint Aug., <i>De civit. Dei</i>, IV, 31, 32; VI, 6; Denys d'Halic.,
-II, 20; VIII, 5; Valère Waxiino, I, <span class="smcap">ii</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_87_984" id="Footnote_87_984"></a><a href="#FNanchor_87_984"><span class="label">[87]</span></a> Cic., <i>De divinat.</i>, II, 15; Juvénal, <span class="smcap">ii</span>, 149 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_88_985" id="Footnote_88_985"></a><a href="#FNanchor_88_985"><span class="label">[88]</span></a> Tac., <i>Ann.</i>, XI, 15; Pline, <i>Epist.</i>, X, 97, <i>sub fin</i>. Étudier le
-personnage de Sérapion dans Plutarque, <i>De Pythiæ oraculis</i>. Comp.
-<i>De EI apud Delphos</i>, init. Voir surtout Valère Maxime, livre I,
-tout entier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_89_986" id="Footnote_89_986"></a><a href="#FNanchor_89_986"><span class="label">[89]</span></a> Juv, Sat. <span class="smcap">vi</span>, 489, 527 et suiv.; Tacite, <i>Ann.</i>, XI, 15. Comp.
-Lucien, <i>l'Assemblée des dieux</i>; Tertullien, <i>Apolog.</i>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_90_987" id="Footnote_90_987"></a><a href="#FNanchor_90_987"><span class="label">[90]</span></a> Jos., Ant., XVIII, <span class="smcap">iii</span>, 4; Tacite, <i>Ann.</i>, II, 85; Le Bas, <i>Inscr.</i>,
-part. V, n<sup>o</sup> 395.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_91_988" id="Footnote_91_988"></a><a href="#FNanchor_91_988"><span class="label">[91]</span></a> Plutarque, <i>De Pyth. orac.</i>, 25.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_92_989" id="Footnote_92_989"></a><a href="#FNanchor_92_989"><span class="label">[92]</span></a> Voir Lucien, <i>Alexander seu pseudomantis</i> et <i>De morte Peregrini</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_93_990" id="Footnote_93_990"></a><a href="#FNanchor_93_990"><span class="label">[93]</span></a> Sénèque, <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, <span class="smcap">xxiv</span>, <span class="smcap">lxx</span>; Inscription de Lanuvium,
-2<sup>e</sup> col., lignes 5&ndash;6; Orelli, 4404.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_94_991" id="Footnote_94_991"></a><a href="#FNanchor_94_991"><span class="label">[94]</span></a> Dion Cassius, LXVI, 13; LXVII, 13; Suétone, <i>Domit.</i>, 10;
-Tacite, <i>Agricola</i>, 2, 45; Pline, <i>Epist.</i>, III, 11; Philostrate, <i>Vie
-d'Apollonius</i>, l. VII, entier; Eusèbe, <i>Chron.</i>, ad ann. Chr. 90.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_95_992" id="Footnote_95_992"></a><a href="#FNanchor_95_992"><span class="label">[95]</span></a> Dion Cassius, LXII, 29.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_96_993" id="Footnote_96_993"></a><a href="#FNanchor_96_993"><span class="label">[96]</span></a> Arrien, <i>Dissert. d'Épictète</i>, I, <span class="smcap">ii</span>, 21.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_97_994" id="Footnote_97_994"></a><a href="#FNanchor_97_994"><span class="label">[97]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, <span class="smcap">xxv</span>, 22.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">LÉGISLATION RELIGIEUSE DE CE TEMPS.</span></h2>
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 45]</span>
-L'Empire, au premier siècle, tout en se montrant
-hostile aux innovations religieuses qui venaient de
-l'Orient, ne les combattait pas encore d'une manière
-constante. Le principe de la religion d'État était assez
-mollement soutenu. Sous la République, à diverses
-reprises, on avait proscrit les rites étrangers, en particulier
-ceux de Sabazius, d'Isis, de Sérapis<a name="FNanchor_1_995" id="FNanchor_1_995"></a><a href="#Footnote_1_995" class="fnanchor">[1]</a>. Cela
-fut fort inutile. Le peuple était porté vers ces cultes
-comme par un entraînement irrésistible<a name="FNanchor_2_996" id="FNanchor_2_996"></a><a href="#Footnote_2_996" class="fnanchor">[2]</a>. Quand on
-décréta, l'an de Rome 535, la démolition du temple
-<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span>d'Isis et de Sérapis, on ne trouva pas un ouvrier pour
-se mettre à l'œuvre, et le consul fut obligé de briser
-lui-même la porte à coups de hache<a name="FNanchor_3_997" id="FNanchor_3_997"></a><a href="#Footnote_3_997" class="fnanchor">[3]</a>. Il est clair que
-le culte latin ne suffisait plus à la foule. On suppose,
-non sans raison, que ce fut pour flatter les instincts
-populaires que César rétablit les cultes d'Isis et de
-Sérapis<a name="FNanchor_4_998" id="FNanchor_4_998"></a><a href="#Footnote_4_998" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<p>Avec la profonde et libérale intuition qui le caractérise,
-ce grand homme s'était montré favorable à
-une complète liberté de conscience<a name="FNanchor_5_999" id="FNanchor_5_999"></a><a href="#Footnote_5_999" class="fnanchor">[5]</a>. Auguste fut plus
-attaché à la religion nationale<a name="FNanchor_6_1000" id="FNanchor_6_1000"></a><a href="#Footnote_6_1000" class="fnanchor">[6]</a>. Il avait de l'antipathie
-pour les cultes orientaux<a name="FNanchor_7_1001" id="FNanchor_7_1001"></a><a href="#Footnote_7_1001" class="fnanchor">[7]</a>; il interdit même
-la propagation des cérémonies égyptiennes en Italie<a name="FNanchor_8_1002" id="FNanchor_8_1002"></a><a href="#Footnote_8_1002" class="fnanchor">[8]</a>;
-mais il voulut que chaque culte, le culte juif
-en particulier, fût maître chez lui<a name="FNanchor_9_1003" id="FNanchor_9_1003"></a><a href="#Footnote_9_1003" class="fnanchor">[9]</a>. Il exempta les
-juifs de tout ce qui eût blessé leur conscience, en
-particulier de toute action civile le jour du sabbat<a name="FNanchor_10_1004" id="FNanchor_10_1004"></a><a href="#Footnote_10_1004" class="fnanchor">[10]</a>.
-Quelques personnes de son entourage montraient
-moins de tolérance et auraient volontiers fait de lui
-<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span>un persécuteur religieux au profit du culte latin<a name="FNanchor_11_1005" id="FNanchor_11_1005"></a><a href="#Footnote_11_1005" class="fnanchor">[11]</a>. Il ne
-paraît pas avoir cédé à ces conseils funestes. Josèphe,
-suspect d'exagération en ceci, veut même qu'il ait fait
-des dons de vases sacrés au temple de Jérusalem<a name="FNanchor_12_1006" id="FNanchor_12_1006"></a><a href="#Footnote_12_1006" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
-
-<p>Ce fut Tibère qui le premier posa le principe de la
-religion d'État avec netteté, et prit des précautions
-sérieuses contre la propagande juive et orientale<a name="FNanchor_13_1007" id="FNanchor_13_1007"></a><a href="#Footnote_13_1007" class="fnanchor">[13]</a>.
-Il faut se rappeler que l'empereur était «grand pontife»,
-et qu'en protégeant le vieux culte romain, il
-semblait accomplir un devoir de sa charge. Caligula
-retira les édits de Tibère<a name="FNanchor_14_1008" id="FNanchor_14_1008"></a><a href="#Footnote_14_1008" class="fnanchor">[14]</a>; mais sa folie ne permettait
-rien de suivi. Claude parait avoir imité la politique
-d'Auguste. A Rome, il fortifia le culte latin,
-se montra préoccupé des progrès que faisaient les religions
-étrangères<a name="FNanchor_15_1009" id="FNanchor_15_1009"></a><a href="#Footnote_15_1009" class="fnanchor">[15]</a>, usa de rigueur contre les juifs<a name="FNanchor_16_1010" id="FNanchor_16_1010"></a><a href="#Footnote_16_1010" class="fnanchor">[16]</a>,
-et poursuivit avec acharnement les confréries<a name="FNanchor_17_1011" id="FNanchor_17_1011"></a><a href="#Footnote_17_1011" class="fnanchor">[17]</a>. En
-<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span>Judée, au contraire, il se montra bienveillant pour
-les indigènes<a name="FNanchor_18_1012" id="FNanchor_18_1012"></a><a href="#Footnote_18_1012" class="fnanchor">[18]</a>. La faveur dont jouirent à Rome les
-Agrippa sous ces deux derniers règnes assurait à
-leurs coreligionnaires une puissante protection, hors
-les cas où la police de Rome exigeait des mesures de
-sûreté.</p>
-
-<p>Quant à Néron, il s'occupa peu de religion<a name="FNanchor_19_1013" id="FNanchor_19_1013"></a><a href="#Footnote_19_1013" class="fnanchor">[19]</a>. Ses
-actes odieux envers les chrétiens furent des actes de
-férocité, et non des dispositions législatives<a name="FNanchor_20_1014" id="FNanchor_20_1014"></a><a href="#Footnote_20_1014" class="fnanchor">[20]</a>. Les
-exemples de persécution qu'on cite dans la société
-romaine de ce temps émanent plutôt de l'autorité de
-la famille que de l'autorité publique<a name="FNanchor_21_1015" id="FNanchor_21_1015"></a><a href="#Footnote_21_1015" class="fnanchor">[21]</a>. Encore de tels
-faits ne se passaient-ils que dans les maisons nobles
-de Rome, qui conservaient les anciennes traditions<a name="FNanchor_22_1016" id="FNanchor_22_1016"></a><a href="#Footnote_22_1016" class="fnanchor">[22]</a>.
-Les provinces étaient parfaitement libres de suivre
-leur culte, à la seule condition de ne pas outrager
-les cultes des autres pays<a name="FNanchor_23_1017" id="FNanchor_23_1017"></a><a href="#Footnote_23_1017" class="fnanchor">[23]</a>. Les provinciaux<a name="FNanchor_24_1018" id="FNanchor_24_1018"></a><a href="#Footnote_24_1018" class="fnanchor">[24]</a>,
-<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span>à Rome, avaient le même droit, pourvu qu'ils ne
-fissent pas d'esclandre. Les deux seules religions auxquelles
-l'Empire ait fait la guerre au premier siècle,
-le druidisme et le judaïsme, étaient des forteresses
-où se défendaient des nationalités. Tout le monde
-était convaincu que la profession du judaïsme impliquait
-le mépris des lois civiles et l'indifférence pour
-la prospérité de l'État<a name="FNanchor_25_1019" id="FNanchor_25_1019"></a><a href="#Footnote_25_1019" class="fnanchor">[25]</a>. Quand le judaïsme voulait
-être une simple religion individuelle, on ne le persécutait
-pas<a name="FNanchor_26_1020" id="FNanchor_26_1020"></a><a href="#Footnote_26_1020" class="fnanchor">[26]</a>. Les rigueurs contre le culte de Sérapis
-venaient peut-être du caractère monothéiste qu'il
-présentait<a name="FNanchor_27_1021" id="FNanchor_27_1021"></a><a href="#Footnote_27_1021" class="fnanchor">[27]</a>, et qui déjà le faisait confondre avec le
-culte juif et le culte chrétien<a name="FNanchor_28_1022" id="FNanchor_28_1022"></a><a href="#Footnote_28_1022" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
-
-<p>Aucune loi fixe<a name="FNanchor_29_1023" id="FNanchor_29_1023"></a><a href="#Footnote_29_1023" class="fnanchor">[29]</a> n'interdisait donc, au temps des
-apôtres, la profession des religions monothéistes. Ces
-religions, jusqu'à l'avénement des empereurs syriens,
-sont toujours surveillées; mais ce n'est qu'à partir de
-<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span>Trajan qu'on voit l'Empire les persécuter systématiquement,
-comme hostiles aux autres, comme intolérantes
-et comme impliquant la négation de l'État.
-En somme, la seule chose à laquelle l'empire romain
-ait déclaré la guerre, en fait de religion, c'est la
-théocratie. Son principe était celui de l'État laïque;
-il n'admettait pas qu'une religion eût des conséquences
-civiles ou politiques à aucun degré; il n'admettait
-surtout aucune association dans l'État en
-dehors de l'État. Ce dernier point est essentiel; il
-est, à vrai dire, la racine de toutes les persécutions.
-La loi sur les confréries, bien plus que l'intolérance
-religieuse, fut la cause fatale des violences qui déshonorèrent
-les règnes des meilleurs souverains.</p>
-
-<p>Les pays grecs, en fait d'association comme dans
-toutes les choses bonnes et délicates, avaient eu la
-priorité sur les Romains. Les <i>éranes</i> ou <i>thiases</i> grecs
-d'Athènes, de Rhodes, des îles de l'Archipel avaient
-été de belles sociétés de secours mutuels, de crédit,
-d'assurance en cas d'incendie, de piété, d'honnêtes
-plaisirs<a name="FNanchor_30_1024" id="FNanchor_30_1024"></a><a href="#Footnote_30_1024" class="fnanchor">[30]</a>. Chaque érane avait ses décisions gravées
-<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span>sur des stèles, ses archives, sa caisse commune,
-alimentée par des dons volontaires et des cotisations.
-Les éranistes, ou thiasites, célébraient ensemble certaines
-fêtes, se réunissaient pour des banquets, où
-régnait la cordialité<a name="FNanchor_31_1025" id="FNanchor_31_1025"></a><a href="#Footnote_31_1025" class="fnanchor">[31]</a>. Le sociétaire, dans ses embarras
-d'argent, pouvait faire des emprunts à la
-caisse, à charge de remboursement. Les femmes faisaient
-partie de ces éranes; elles avaient leur présidente
-à part (<i>proéranistrie</i>). Les assemblées étaient
-absolument secrètes; un règlement sévère y maintenait
-l'ordre; elles avaient lieu, ce semble, dans des
-jardins fermés, entourés de portiques ou de petites
-constructions, et au milieu desquels s'élevait l'autel
-des sacrifices<a name="FNanchor_32_1026" id="FNanchor_32_1026"></a><a href="#Footnote_32_1026" class="fnanchor">[32]</a>. Enfin, chaque congrégation avait
-un corps de dignitaires, tirés au sort pour un an
-(<i>clérotes</i><a name="FNanchor_33_1027" id="FNanchor_33_1027"></a><a href="#Footnote_33_1027" class="fnanchor">[33]</a>), selon l'usage des anciennes démocraties
-grecques, et d'où le «clergé» chrétien<a name="FNanchor_34_1028" id="FNanchor_34_1028"></a><a href="#Footnote_34_1028" class="fnanchor">[34]</a> peut
-<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span>avoir tiré son nom. Le président seul était élu.
-Ces officiers faisaient subir au récipiendaire une
-sorte d'examen, et devaient certifier qu'il était
-«saint, pieux et bon»<a name="FNanchor_35_1029" id="FNanchor_35_1029"></a><a href="#Footnote_35_1029" class="fnanchor">[35]</a>. Il y eut, dans ces petites
-confréries, durant les deux ou trois siècles qui précédèrent
-notre ère, un mouvement presque aussi
-varié que celui qui produisit au moyen âge tant
-d'ordres religieux et de subdivisions de ces ordres.
-On en a compté, dans la seule île de Rhodes, jusqu'à
-dix-neuf<a name="FNanchor_36_1030" id="FNanchor_36_1030"></a><a href="#Footnote_36_1030" class="fnanchor">[36]</a>, dont plusieurs portent les noms
-de leurs fondateurs et de leurs réformateurs. Quelques-uns
-de ces thiases, surtout ceux de Bacchus<a name="FNanchor_37_1031" id="FNanchor_37_1031"></a><a href="#Footnote_37_1031" class="fnanchor">[37]</a>,
-avaient des doctrines relevées, et cherchaient à donner
-aux hommes de bonne volonté quelque consolation.
-S'il restait encore dans le monde grec un peu
-d'amour, de piété, de morale religieuse, c'était
-grâce à la liberté de pareils cultes privés. Ces cultes
-faisaient une sorte de concurrence à la religion officielle,
-<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span>dont l'abandon devenait plus sensible de jour
-en jour.</p>
-
-<p>A Rome, les associations du même genre trouvaient
-plus de difficultés<a name="FNanchor_38_1032" id="FNanchor_38_1032"></a><a href="#Footnote_38_1032" class="fnanchor">[38]</a>, et non moins de faveur
-dans les classes déshéritées. Les principes de la politique
-romaine sur les confréries avaient été promulgués
-pour la première fois sous la République (186
-avant J.-C.), à propos des bacchanales. Les Romains,
-par goût naturel, étaient très-portés vers les
-associations<a name="FNanchor_39_1033" id="FNanchor_39_1033"></a><a href="#Footnote_39_1033" class="fnanchor">[39]</a>, en particulier vers les associations religieuses<a name="FNanchor_40_1034" id="FNanchor_40_1034"></a><a href="#Footnote_40_1034" class="fnanchor">[40]</a>;
-mais ces sortes de congrégations permanentes
-déplaisaient aux patriciens<a name="FNanchor_41_1035" id="FNanchor_41_1035"></a><a href="#Footnote_41_1035" class="fnanchor">[41]</a>, gardiens des
-pouvoirs publics, lesquels, dans leur étroite et sèche
-conception de la vie, n'admettaient comme groupes
-sociaux que la famille et l'État. Les précautions les
-plus minutieuses furent prises: nécessité de l'autorisation
-préalable, limitation du nombre des assistants,
-défense d'avoir un <i>magister sacrorum</i> permanent
-et de constituer un fonds commun au moyen de
-souscriptions<a name="FNanchor_42_1036" id="FNanchor_42_1036"></a><a href="#Footnote_42_1036" class="fnanchor">[42]</a>. La même sollicitude se manifeste à
-<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span>diverses reprises dans l'histoire de l'Empire. L'arsenal
-des lois contenait des textes pour toutes les
-répression<a name="FNanchor_43_1037" id="FNanchor_43_1037"></a><a href="#Footnote_43_1037" class="fnanchor">[43]</a>. Mais il dépendait du pouvoir d'en user
-ou de n'en user pas. Les cultes proscrits reparaissaient
-souvent très-peu d'années après leur proscription<a name="FNanchor_44_1038" id="FNanchor_44_1038"></a><a href="#Footnote_44_1038" class="fnanchor">[44]</a>.
-L'émigration étrangère, d'ailleurs, surtout
-celle des Syriens, renouvelait sans cesse le fonds où
-s'alimentaient les croyances qu'on cherchait vainement
-à extirper.</p>
-
-<p>On s'étonne de voir à quel degré un sujet en apparence
-aussi secondaire préoccupait les plus fortes
-têtes. Une des principales attentions de César et
-d'Auguste fut d'empêcher la formation de nouveaux
-colléges et de détruire ceux qui étaient déjà établis<a name="FNanchor_45_1039" id="FNanchor_45_1039"></a><a href="#Footnote_45_1039" class="fnanchor">[45]</a>.
-Un décret porté, ce semble, sous Auguste essaya
-de définir avec netteté les limites du droit de réunion
-et d'association. Ces limites étaient extrêmement
-étroites. Les <i>colléges</i> doivent être uniquement
-<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span>funéraires. Il ne leur est permis de se réunir
-qu'une fois par mois; ils ne peuvent s'occuper que de
-la sépulture des membres défunts; sous aucun prétexte
-ils ne doivent élargir leurs attributions<a name="FNanchor_46_1040" id="FNanchor_46_1040"></a><a href="#Footnote_46_1040" class="fnanchor">[46]</a>. L'Empire
-s'acharnait à l'impossible. Il voulait, par suite
-de son idée exagérée de l'État, isoler l'individu, détruire
-tout lien moral entre les hommes, combattre
-un désir légitime des pauvres, celui de se serrer les
-uns contre les autres dans un petit réduit pour avoir
-chaud ensemble. Dans l'ancienne Grèce, la cité
-était très-tyrannique; mais elle donnait en échange
-de ses vexations tant de plaisir, tant de lumière, tant
-de gloire, que nul ne songeait à s'en plaindre. On
-mourait avec joie pour elle; on subissait sans révolte
-ses plus injustes caprices. L'empire romain, lui, était
-trop vaste pour être une patrie. Il offrait à tous de
-grands avantages matériels; il ne donnait rien à
-aimer. L'insupportable tristesse inséparable d'une
-telle vie parut pire que la mort.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span>Aussi, malgré tous les efforts des hommes politiques,
-les confréries prirent-elles d'immenses développements.
-Ce fut l'analogue exact de nos confréries
-du moyen âge, avec leur saint patron et leurs
-repas de corps. Les grandes familles avaient le
-souci de leur nom, de la patrie, de la tradition;
-mais les humbles, les petits, n'avaient que le <i>collegium</i>.
-Ils mettaient là leurs complaisances. Tous
-les textes nous montrent ces <i>collegia</i> ou <i>cœtus</i>
-comme formés d'esclaves<a name="FNanchor_47_1041" id="FNanchor_47_1041"></a><a href="#Footnote_47_1041" class="fnanchor">[47]</a>, de vétérans<a name="FNanchor_48_1042" id="FNanchor_48_1042"></a><a href="#Footnote_48_1042" class="fnanchor">[48]</a>, de petites
-gens (<i>tenuiores</i>)<a name="FNanchor_49_1043" id="FNanchor_49_1043"></a><a href="#Footnote_49_1043" class="fnanchor">[49]</a>. L'égalité y régnait entre les
-hommes libres, les affranchis, les personnes serviles<a name="FNanchor_50_1044" id="FNanchor_50_1044"></a><a href="#Footnote_50_1044" class="fnanchor">[50]</a>.
-Les femmes y étaient nombreuses<a name="FNanchor_51_1045" id="FNanchor_51_1045"></a><a href="#Footnote_51_1045" class="fnanchor">[51]</a>. Au risque
-de mille tracasseries, quelquefois des peines les
-plus sévères, on voulait être membre d'un de ces <i>collegia</i>,
-où l'on vivait dans les liens d'une agréable confraternité,
-où l'on trouvait des secours mutuels, où
-l'on contractait des liens qui duraient après la mort<a name="FNanchor_52_1046" id="FNanchor_52_1046"></a><a href="#Footnote_52_1046" class="fnanchor">[52]</a>.
-<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span>Le lieu de réunion, ou <i>schola collegii</i>, avait d'ordinaire
-un <i>tétrastyle</i> (portique à quatre faces)<a name="FNanchor_53_1047" id="FNanchor_53_1047"></a><a href="#Footnote_53_1047" class="fnanchor">[53]</a>,
-où était affiché le règlement du collége, à côté de
-l'autel du dieu protecteur, et un <i>triclinium</i> pour les
-repas. Les repas, en effet, étaient impatiemment attendus;
-ils avaient lieu aux fêtes patronales ou aux
-anniversaires de certains confrères, qui avaient fait
-des fondations<a name="FNanchor_54_1048" id="FNanchor_54_1048"></a><a href="#Footnote_54_1048" class="fnanchor">[54]</a>. Chacun y apportait sa sportule;
-un des confrères, à tour de rôle, fournissait les accessoires
-du dîner, savoir les lits, la vaisselle de table,
-le pain, le vin, les sardines, l'eau chaude<a name="FNanchor_55_1049" id="FNanchor_55_1049"></a><a href="#Footnote_55_1049" class="fnanchor">[55]</a>. L'esclave
-qui venait d'être affranchi devait à ses camarades
-une amphore de bon vin<a name="FNanchor_56_1050" id="FNanchor_56_1050"></a><a href="#Footnote_56_1050" class="fnanchor">[56]</a>. Une joie douce animait
-le festin; il était expressément réglé qu'on n'y
-<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span>devait traiter d'aucune affaire relative au collége, afin
-que rien ne troublât le quart d'heure de joie et de
-repos que ces pauvres gens se ménageaient<a name="FNanchor_57_1051" id="FNanchor_57_1051"></a><a href="#Footnote_57_1051" class="fnanchor">[57]</a>. Tout
-acte de turbulence et toute parole désagréable étaient
-punis d'une amende<a name="FNanchor_58_1052" id="FNanchor_58_1052"></a><a href="#Footnote_58_1052" class="fnanchor">[58]</a>.</p>
-
-<p>A s'en tenir aux apparences, ces colléges n'étaient
-que des associations d'enterrement mutuel<a name="FNanchor_59_1053" id="FNanchor_59_1053"></a><a href="#Footnote_59_1053" class="fnanchor">[59]</a>. Mais
-cela seul eût suffi pour leur donner un caractère
-moral. A l'époque romaine, comme de notre temps
-et à toutes les époques où la religion est affaiblie,
-la piété des tombeaux était presque la seule
-que le peuple gardât. On aimait à songer qu'on ne
-serait pas jeté aux horribles fosses communes<a name="FNanchor_60_1054" id="FNanchor_60_1054"></a><a href="#Footnote_60_1054" class="fnanchor">[60]</a>, que
-le collége pourvoirait à vos funérailles, que les confrères
-qui seraient venus à pied au bûcher recevraient
-un petit honoraire<a name="FNanchor_61_1055" id="FNanchor_61_1055"></a><a href="#Footnote_61_1055" class="fnanchor">[61]</a> de vingt centimes<a name="FNanchor_62_1056" id="FNanchor_62_1056"></a><a href="#Footnote_62_1056" class="fnanchor">[62]</a>. Les
-esclaves, en particulier, avaient besoin de croire
-que, si leur maître faisait jeter leur corps à la
-voirie, il y aurait quelques amis pour leur faire «des
-<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span>funérailles imaginaires<a name="FNanchor_63_1057" id="FNanchor_63_1057"></a><a href="#Footnote_63_1057" class="fnanchor">[63]</a>. Le pauvre homme mettait
-par mois un sou au tronc commun pour se procurer
-après sa mort une petite urne dans un <i>columbarium</i>,
-avec une plaque de marbre où son nom fût gravé.
-La sépulture chez les Romains, étant intimement liée
-aux sacra <i>gentilitia</i> ou rites de famille, avait une
-extrême importance. Les personnes enterrées ensemble
-contractaient une sorte de fraternité intime et de
-parenté<a name="FNanchor_64_1058" id="FNanchor_64_1058"></a><a href="#Footnote_64_1058" class="fnanchor">[64]</a>.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi le christianisme se présenta longtemps
-à Rome comme une sorte de <i>collegium</i> funèbre
-et pourquoi les premiers sanctuaires chrétiens
-furent les tombeaux des martyrs<a name="FNanchor_65_1059" id="FNanchor_65_1059"></a><a href="#Footnote_65_1059" class="fnanchor">[65]</a>. Si le christianisme
-n'eût été que cela, il n'eût pas provoqué tant
-de rigueurs; mais il était bien autre chose encore; il
-avait des caisses communes<a name="FNanchor_66_1060" id="FNanchor_66_1060"></a><a href="#Footnote_66_1060" class="fnanchor">[66]</a>; il se vantait d'être une
-cité complète; il se croyait assuré d'avoir l'avenir.
-Quand on entre le samedi soir dans l'enceinte d'une
-<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span>église grecque en Turquie, par exemple dans celle
-de Sainte-Photini, à Smyrne, on est frappé de la
-puissance de ces religions de comité, au sein d'une
-société persécutrice ou malveillante. Cet entassement
-irrégulier de constructions (église, presbytère,
-écoles, prison), ces fidèles allant et venant en
-leur petite cité fermée, ces tombes fraîchement ouvertes
-et sur lesquelles brûle une lampe, cette odeur
-cadavérique, cette impression de moisissure humide,
-ce murmure de prières, ces appels à l'aumône, forment
-une atmosphère molle et chaude, qu'un étranger,
-par moments, peut trouver assez fade, mais qui
-doit être bien douce pour l'affilié.</p>
-
-<p>Les sociétés, une fois munies d'une autorisation
-spéciale, avaient à Rome tous les droits de personnes
-civiles<a name="FNanchor_67_1061" id="FNanchor_67_1061"></a><a href="#Footnote_67_1061" class="fnanchor">[67]</a>; mais cette autorisation n'était accordée
-qu'avec des réserves infinies, dès que les sociétés
-avaient une caisse et qu'il s'agissait d'autre chose que
-se faire enterrer<a name="FNanchor_68_1062" id="FNanchor_68_1062"></a><a href="#Footnote_68_1062" class="fnanchor">[68]</a>. Le prétexte de religion ou d'accomplissement
-<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span>de vœux en commun est prévu et formellement
-indiqué parmi les circonstances qui donnent à
-une réunion le caractère de délit<a name="FNanchor_69_1063" id="FNanchor_69_1063"></a><a href="#Footnote_69_1063" class="fnanchor">[69]</a>; et ce délit n'était
-autre que celui de lèse-majesté, au moins pour l'individu
-qui avait provoqué la réunion<a name="FNanchor_70_1064" id="FNanchor_70_1064"></a><a href="#Footnote_70_1064" class="fnanchor">[70]</a>. Claude alla jusqu'à
-fermer les cabarets où les confrères se réunissaient,
-jusqu'à interdire les petits restaurants où les
-pauvres gens trouvaient à bon marché de l'eau chaude
-et du bouilli<a name="FNanchor_71_1065" id="FNanchor_71_1065"></a><a href="#Footnote_71_1065" class="fnanchor">[71]</a>. Trajan et les meilleurs empereurs virent
-toutes les associations avec défiance<a name="FNanchor_72_1066" id="FNanchor_72_1066"></a><a href="#Footnote_72_1066" class="fnanchor">[72]</a>. L'extrême humilité
-des personnes fut une condition essentielle pour
-que le droit de réunion religieuse fût accordé; et encore
-l'était-il avec beaucoup de réserves<a name="FNanchor_73_1067" id="FNanchor_73_1067"></a><a href="#Footnote_73_1067" class="fnanchor">[73]</a>. Les légistes
-qui ont constitué le droit romain, si éminents comme
-jurisconsultes, donnèrent la mesure de leur ignorance
-de la nature humaine en poursuivant de toute
-<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span>façon, même par la menace de la peine de mort,
-en restreignant par toute sorte de précautions odieuses
-ou puériles un éternel besoin de l'âme<a name="FNanchor_74_1068" id="FNanchor_74_1068"></a><a href="#Footnote_74_1068" class="fnanchor">[74]</a>. Comme les
-auteurs de notre «Code civil», ils se figuraient la
-vie avec une mortelle froideur. Si la vie consistait
-à s'amuser par ordre supérieur, à manger son morceau
-de pain, à goûter son plaisir en son rang et
-sous l'œil du chef, tout cela serait bien conçu. Mais
-la punition des sociétés qui s'abandonnent à cette
-direction fausse et bornée, c'est d'abord l'ennui,
-puis le triomphe violent des partis religieux. Jamais
-l'homme ne consentira à respirer cet air glacial;
-il lui faut la petite enceinte, la confrérie où
-l'on vit et meurt ensemble. Nos grandes sociétés
-abstraites ne sont pas suffisantes pour répondre à
-tous les instincts de sociabilité qui sont dans
-l'homme. Laissez-le mettre son cœur à quelque
-chose, chercher sa consolation où il la trouve,
-se créer des frères, contracter des liens de cœur.
-Que la main froide de l'État n'intervienne pas dans
-ce royaume de l'âme, qui est le royaume de la
-<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span>liberté. La vie, la joie ne renaîtront dans le monde
-que quand notre défiance contre les <i>collegia</i>, ce triste
-héritage du droit romain, aura disparu. L'association
-en dehors de l'État, sans détruire l'État, est la question
-capitale de l'avenir. La loi future sur les associations
-décidera si la société moderne aura ou non le
-sort de l'ancienne. Un exemple devrait suffire: l'empire
-romain avait lié sa destinée à la loi sur les <i>cœtus
-illiciti</i>, les <i>illicita collegia</i>. Les chrétiens et les barbares,
-accomplissant en ceci l'œuvre de la conscience
-humaine, ont brisé la loi; l'Empire, qui s'y était attaché,
-a sombré avec elle.</p>
-
-<p>Le monde grec et romain, monde laïque, monde
-profane, qui ne savait pas ce que c'est qu'un prêtre,
-qui n'avait ni loi divine, ni livre révélé, touchait ici à
-des problèmes qu'il ne pouvait résoudre. Ajoutons
-que, s'il avait eu des prêtres, une théologie sévère,
-une religion fortement organisée, il n'eût pas créé
-l'État laïque, inauguré l'idée d'une société rationnelle,
-d'une société fondée sur les simples nécessités
-humaines et sur les rapports naturels des individus.
-L'infériorité religieuse des Grecs et des
-Romains était la conséquence de leur supériorité politique
-et intellectuelle. La supériorité religieuse du
-peuple juif, au contraire, a été la cause de son infériorité
-politique et philosophique. Le judaïsme et le
-<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[Pg 365]</a></span>christianisme primitif renfermaient la négation ou
-plutôt la mise en tutelle de l'état civil. Comme l'islamisme,
-ils établissaient la société sur la religion.
-Quand on prend les choses humaines par ce côté,
-on fonde de grands prosélytismes universels, on a
-des apôtres courant le monde d'un bout à l'autre et
-le convertissant; mais on ne fonde pas des institutions
-politiques, une indépendance nationale, une
-dynastie, un code, un peuple.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_995" id="Footnote_1_995"></a><a href="#FNanchor_1_995"><span class="label">[1]</span></a> Valère Max., I, <span class="smcap">iii</span>; Tite Live, XXXIX, 8&ndash;18; Cicéron, <i>De
-legibus</i>, II, 8; Denys d'Halic., II, 20; Dion Cassius, XL, 47; XLII,
-26; Tertullien, <i>Apol.</i>, 6; <i>Adv. nationes</i>, I, 10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_996" id="Footnote_2_996"></a><a href="#FNanchor_2_996"><span class="label">[2]</span></a> Properce, IV, <span class="smcap">i</span>, 17; Lucain, VIII, 831; Dion Cassitis, XLVII,
-15; Arnobe, II, 73.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_997" id="Footnote_3_997"></a><a href="#FNanchor_3_997"><span class="label">[3]</span></a> Valère Maxime, I, <span class="smcap">iii</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_998" id="Footnote_4_998"></a><a href="#FNanchor_4_998"><span class="label">[4]</span></a> Dion Cassius, XLVII, 15.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_999" id="Footnote_5_999"></a><a href="#FNanchor_5_999"><span class="label">[5]</span></a> Jos., XIV, <span class="smcap">x</span>. Comp. Cicéron, <i>Pro Flacco</i>, 28.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_1000" id="Footnote_6_1000"></a><a href="#FNanchor_6_1000"><span class="label">[6]</span></a> Suét., <i>Aug.</i>, 31, 93; Dion Cassis, LII, 36.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_1001" id="Footnote_7_1001"></a><a href="#FNanchor_7_1001"><span class="label">[7]</span></a> Suét., <i>Aug.</i>, 93.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_1002" id="Footnote_8_1002"></a><a href="#FNanchor_8_1002"><span class="label">[8]</span></a> Dion Cassius, LIV, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_1003" id="Footnote_9_1003"></a><a href="#FNanchor_9_1003"><span class="label">[9]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVI, <span class="smcap">vi</span>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_1004" id="Footnote_10_1004"></a><a href="#FNanchor_10_1004"><span class="label">[10]</span></a> <i>Ibid.</i>, XVI, <span class="smcap">vi</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_1005" id="Footnote_11_1005"></a><a href="#FNanchor_11_1005"><span class="label">[11]</span></a> Dion Cassius, LII, 36.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_1006" id="Footnote_12_1006"></a><a href="#FNanchor_12_1006"><span class="label">[12]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, V, <span class="smcap">xiii</span>, 6. Comp. Suétone, <i>Aug.</i>, 93.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_1007" id="Footnote_13_1007"></a><a href="#FNanchor_13_1007"><span class="label">[13]</span></a> Suétone, <i>Tib.</i>, 36; Tac., <i>Ann.</i>, II, 85; Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iii</span>,
-4, 5; Philon, <i>In Flaccum</i>, § 1; <i>Leg. ad Caium</i>, § 24; Senèque,
-<i>Epist.</i>, <span class="smcap">cviii</span>, 22. L'assertion de Tertullien (<i>Apolog.</i>, 5), reproduite
-par d'autres écrivains ecclésiastiques, sur l'intention qu'aurait eue
-Tibère de mettre Jésus-Christ au rang des dieux, ne mérite pas
-d'être discutée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_1008" id="Footnote_14_1008"></a><a href="#FNanchor_14_1008"><span class="label">[14]</span></a> Dion Cassius, LX, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_1009" id="Footnote_15_1009"></a><a href="#FNanchor_15_1009"><span class="label">[15]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, XI, 15.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_1010" id="Footnote_16_1010"></a><a href="#FNanchor_16_1010"><span class="label">[16]</span></a> Dion Cassius, LX, 6; Suétone, <i>Claude</i>, 25; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xviii</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_1011" id="Footnote_17_1011"></a><a href="#FNanchor_17_1011"><span class="label">[17]</span></a> Dion Cassius, LX, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_1012" id="Footnote_18_1012"></a><a href="#FNanchor_18_1012"><span class="label">[18]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">v</span>, 2; XX, <span class="smcap">vi</span>, 3; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xii</span>, 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_1013" id="Footnote_19_1013"></a><a href="#FNanchor_19_1013"><span class="label">[19]</span></a> Suét., <i>Néron</i>, 56.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_1014" id="Footnote_20_1014"></a><a href="#FNanchor_20_1014"><span class="label">[20]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, XV, 44; Suétone, <i>Néron</i>, 16. Ceci sera développé
-plus tard.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_1015" id="Footnote_21_1015"></a><a href="#FNanchor_21_1015"><span class="label">[21]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, XIII, 32.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_1016" id="Footnote_22_1016"></a><a href="#FNanchor_22_1016"><span class="label">[22]</span></a> Comp. Dion Cassius (Xiphilin), <i>Domit.</i>, sub fin.; Suétone,
-<i>Domit.</i>, 15. Cette distinction est formellement faite dans le Digeste,
-l. XLVII, tit. <span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 1 et 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_1017" id="Footnote_23_1017"></a><a href="#FNanchor_23_1017"><span class="label">[23]</span></a> Cic., <i>Pro Flacco</i>, 28.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_1018" id="Footnote_24_1018"></a><a href="#FNanchor_24_1018"><span class="label">[24]</span></a> Cette distinction est indiquée dans les <i>Actes</i>, <span class="smcap">xvi</span>, 20&ndash;21.
-Cf. <span class="smcap">xviii</span>, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_1019" id="Footnote_25_1019"></a><a href="#FNanchor_25_1019"><span class="label">[25]</span></a> Cic., <i>Pro Flacco</i>, 28; Juvénal, <span class="smcap">xiv</span>, 100 et suiv.; Tacite, <i>Hist.</i>,
-V, 4, 3; Pline, <i>Epist.</i>, X, 97; Dion Cassius, LII, 36.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_1020" id="Footnote_26_1020"></a><a href="#FNanchor_26_1020"><span class="label">[26]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, VII, <span class="smcap">v</span>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_1021" id="Footnote_27_1021"></a><a href="#FNanchor_27_1021"><span class="label">[27]</span></a> Ælius Aristide, <i>Pro Serapide</i>, 53; Julien, Orat. IV, p. 136
-de l'édition de Spanheim, et les pierres gravées recueillies par
-M. Leblant dans le <i>Bulletin de la Soc. des Antiq. de Fr.</i>, 1859,
-p. 191&ndash;195.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_1022" id="Footnote_28_1022"></a><a href="#FNanchor_28_1022"><span class="label">[28]</span></a> Tac., <i>Ann.</i>, II, 85; Suét., <i>Tib.</i>, 36; Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iii</span>,
-4&ndash;5; lettre d'Adrien, dans Vopiscus, <i>Vita Saturnini</i>, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_1023" id="Footnote_29_1023"></a><a href="#FNanchor_29_1023"><span class="label">[29]</span></a> Dion Cassius, XXXVII, 17.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_1024" id="Footnote_30_1024"></a><a href="#FNanchor_30_1024"><span class="label">[30]</span></a> Voir les inscriptions publiées ou corrigées dans la <i>Revue
-archéol.</i>, nov. 1864, 397 et suiv.; déc. 1864, p. 460 et suiv.; juin
-1865, p. 451&ndash;452 et p. 497 et suiv.; sept. 1865, p. 214 et suiv.;
-avril 1866; Ross, <i>Inscr. græc, ined.</i>, fasc. II, n<sup>o</sup> 282, 291, 292;
-Hamilton, <i>Researches in Asia Minor</i>, vol. II, n<sup>o</sup> 301; <i>Corpus
-inscr. græc.</i>, n<sup>o</sup> 120, 126, 2525 <i>b</i>, 2562; Rhangabé, <i>Antiq. hellén.</i>,
-n<sup>o</sup> 811; Henzen, n<sup>o</sup> 6082; Virgile, <i>Ecl.</i>, <span class="smcap">v</span>, 30. Comp. Harpocration,
-<i>Lex.</i>, au mot ἐρανιστής; Festus, au mot <i>Thiasitas</i>; Digeste,
-XLVII, <span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 4; Pline, <i>Epist.</i>, X, 93, 94.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_1025" id="Footnote_31_1025"></a><a href="#FNanchor_31_1025"><span class="label">[31]</span></a> Aristote, <i>Mor. à Nicom.</i>, VIII, <span class="smcap">ix</span>, 5; Plut., <i>Quest. grecques</i>, 44.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_1026" id="Footnote_32_1026"></a><a href="#FNanchor_32_1026"><span class="label">[32]</span></a> Wescher, dans les <i>Archives des missions scientif.</i>, 2<sup>e</sup> série,
-t. I, p. 432, et <i>Rev. arch.</i>, sept. 1865, p. 221&ndash;222. Cf. Aristote,
-<i>Œconom.</i>, II, 3; Strabon, IX, <span class="smcap">i</span>, 15;<i> Corpus inscr. gr.</i>, n<sup>o</sup> 2271,
-lignes 13&ndash;14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_1027" id="Footnote_33_1027"></a><a href="#FNanchor_33_1027"><span class="label">[33]</span></a> Κληρωτοί.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_1028" id="Footnote_34_1028"></a><a href="#FNanchor_34_1028"><span class="label">[34]</span></a> Κλῆρος. L'étymologie ecclésiastique de κλῆρος est différente et
-implique une allusion à la position de la tribu de Lévi en Israël.
-Mais il n'est pas impossible que le mot ait été primitivement emprunté
-aux confréries grecques (cf. <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 25&ndash;26; I Petri, <span class="smcap">v</span>, 3,
-Clém. d'Alex., dans Eusèbe, <i>II. E.</i>, III, 23). M. Wescher a trouvé
-parmi les dignitaires de ces confréries un ἐπίσκοπος (<i>Revue arch.</i>,
-avril 1866). Voir ci-dessus, p. <a href="#Page_86">86</a>. L'assemblée s'appelait quelquefois
-συναγωγή (<i>Revue arch.</i>, sept. 1865, p. 216; Pollux, IX, <span class="smcap">viii</span>, 143).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_1029" id="Footnote_35_1029"></a><a href="#FNanchor_35_1029"><span class="label">[35]</span></a> <i>Corp. inscr. gr.</i>, n<sup>o</sup> 126, Comp. <i>Rev. arch.</i>, sept. 1865, p. 216.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_1030" id="Footnote_36_1030"></a><a href="#FNanchor_36_1030"><span class="label">[36]</span></a> Wescher, dans la <i>Revue archéol.</i>, déc. 1864, p. 460 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_1031" id="Footnote_37_1031"></a><a href="#FNanchor_37_1031"><span class="label">[37]</span></a> Voir ci-dessus, p. <a href="#Page_338">338</a>, note 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_1032" id="Footnote_38_1032"></a><a href="#FNanchor_38_1032"><span class="label">[38]</span></a> Les confréries grecques n'en furent pas tout à fait exemptes.
-Inscript. dans la <i>Revue archéol.</i>, déc. 1864, p. 462 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_1033" id="Footnote_39_1033"></a><a href="#FNanchor_39_1033"><span class="label">[39]</span></a> Digeste, XLVII, <span class="smcap">xxii</span>, de <i>Coll. et Corp.</i>, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_1034" id="Footnote_40_1034"></a><a href="#FNanchor_40_1034"><span class="label">[40]</span></a> Tite-Live, XXIX, 10 et suiv.; Orelli et Henzen, <i>Inscr. lat.</i>,
-c. <span class="smcap">v</span>, § 21.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_1035" id="Footnote_41_1035"></a><a href="#FNanchor_41_1035"><span class="label">[41]</span></a> Dion Cassius, LII, 36; LX, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_1036" id="Footnote_42_1036"></a><a href="#FNanchor_42_1036"><span class="label">[42]</span></a> Tite-Live, XXXIX, 8&ndash;18. Comp. le décret épigraphique dans
-le <i>Corpus inscr. latinarum</i>, I, p. 43&ndash;44. Cf. Cic., <i>De legibus</i>, II, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_1037" id="Footnote_43_1037"></a><a href="#FNanchor_43_1037"><span class="label">[43]</span></a> Cic., <i>Pro Sext.</i>, 25; <i>In Pis.</i>, 4; Asconius, <i>In Cornelianam</i>,
-75 (édit. Orelli); <i>In Pisonianam</i>, p. 7&ndash;8; Dion Cassius,
-XXXVIII, 13, 14; Digeste, III, <span class="smcap">iv</span>, <i>Quod cujusc.</i>, 1, XLVII, <span class="smcap">xxii</span>,
-<i>de Coll. et Corp.</i>, entier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_1038" id="Footnote_44_1038"></a><a href="#FNanchor_44_1038"><span class="label">[44]</span></a> Suétone, <i>Domit.</i>, 1; Dion Cassius, XLVII, 15; LX, 6; LXVI,
-24; passages de Tertullien et d'Arnobe, précités.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_1039" id="Footnote_45_1039"></a><a href="#FNanchor_45_1039"><span class="label">[45]</span></a> Suétone, <i>César</i>, 42; <i>Aug.</i>, 32; Jos., <i>Ant.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>, 8; Dion
-Cassius, LII. 36.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_1040" id="Footnote_46_1040"></a><a href="#FNanchor_46_1040"><span class="label">[46]</span></a> «Kaput ex S. C. P. R. Quibus coïre, convenire, collegiumque
-habere liceat. Qui stipem menstruam conferre volent in funera, ii
-in collegium coeant, neque sub specie ejus collegi nisi semel in
-mense coeant conferondi causa unde defuncti sepeliantur.» Inscription
-de Lanuvium. 1<sup>re</sup> col., lignes 10&ndash;13, dans Mommsen, <i>De
-collegiis et sodaliciis Romanorum</i> (Kiliæ, 1843), p. 81&ndash;82 et <i>ad
-calcem</i>. Cf. Digeste, XLVII, <span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 1; Tertullien,
-<i>Apolog.</i>, 39.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_1041" id="Footnote_47_1041"></a><a href="#FNanchor_47_1041"><span class="label">[47]</span></a> Inscription de Lanuvium, 2<sup>e</sup> col., lignes 3, 7; Digeste, XLVII,
-<span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_1042" id="Footnote_48_1042"></a><a href="#FNanchor_48_1042"><span class="label">[48]</span></a> Digeste, XLVII, <span class="smcap">xi</span>, <i>de Extr. crim.</i>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_1043" id="Footnote_49_1043"></a><a href="#FNanchor_49_1043"><span class="label">[49]</span></a> <i>Ibid.</i>, XLVII, <span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 1 et 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_1044" id="Footnote_50_1044"></a><a href="#FNanchor_50_1044"><span class="label">[50]</span></a> Heuzey, <i>Mission de Macédoine</i>, p. 71 et suiv.; Orelli,
-<i>Inscr.</i>, n<sup>o</sup> 4093.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_51_1045" id="Footnote_51_1045"></a><a href="#FNanchor_51_1045"><span class="label">[51]</span></a> Orelli, 2409; Melchiorri et P. Visconti, <i>Silloge d'inscrizioni
-antiche</i>, p. 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_52_1046" id="Footnote_52_1046"></a><a href="#FNanchor_52_1046"><span class="label">[52]</span></a> Voir les pièces relatives aux colléges d'Esculape et Hygie,
-de Jupiter Cernénus et de Diane et Antinoüs, dans Mommsen, <i>op.
-cit.</i>, p. 93 et suiv. Comp. Orelli, <i>Inscr. lat.</i>, n<sup>os</sup> 1710 et suiv.,
-2394, 2395, 2413, 4075, 4079, 4107, 4207, 4938, 5044; Mommsen,
-<i>op. cit.</i>, p. 96, 113, 114; de Rossi, <i>Bullettino di archeol.
-cristiana</i>, 2<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_53_1047" id="Footnote_53_1047"></a><a href="#FNanchor_53_1047"><span class="label">[53]</span></a> Inscription de Lanuvium, 1<sup>re</sup> col., lignes 6&ndash;7; Orelli, 2270;
-de Rossi, <i>Bullett. di archeol. crist.</i>, 2<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_54_1048" id="Footnote_54_1048"></a><a href="#FNanchor_54_1048"><span class="label">[54]</span></a> Inscript. de Lanuvium, 2<sup>e</sup> col., lignes 11&ndash;13; Orelli, 4420.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_55_1049" id="Footnote_55_1049"></a><a href="#FNanchor_55_1049"><span class="label">[55]</span></a> Inscript. de Lanuvium, 1<sup>re</sup> col., lignes 3&ndash;9, 21; 2<sup>e</sup> col.,
-lignes 7&ndash;17; Mommsen, <i>Inscr. regni Neap.</i>, 2559; Marini, <i>Atti</i>,
-p. 398; Muratori, 491, 7; Mommsen, <i>De coll. et sod.</i>, p. 109 et
-suiv., 113. Comp. I Cor., <span class="smcap">xi</span>, 20 et suiv. Le président des églises
-chrétiennes est appelé par les païens θιασάρχης. Lucien, <i>Pérégrinus</i>,
-11.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_56_1050" id="Footnote_56_1050"></a><a href="#FNanchor_56_1050"><span class="label">[56]</span></a> Inscript. de Lanuvium, 2<sup>e</sup> col., ligne 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_57_1051" id="Footnote_57_1051"></a><a href="#FNanchor_57_1051"><span class="label">[57]</span></a> Inscription de Lanuvium, 2<sup>e</sup> col., lignes 24&ndash;25.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_58_1052" id="Footnote_58_1052"></a><a href="#FNanchor_58_1052"><span class="label">[58]</span></a> <i>Ibid.</i>, 2<sup>e</sup> col., lignes 26&ndash;29. Cf. <i>Corpus inscr. gr.</i>, n<sup>o</sup> 126.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_59_1053" id="Footnote_59_1053"></a><a href="#FNanchor_59_1053"><span class="label">[59]</span></a> Orelli, <i>Inscr. lat.</i>, n<sup>os</sup> 2399, 2400, 2405, 4093, 4103; Mommsen,
-<i>De coll. et sod. Rom.</i>, p. 97; Heuzey, endroit cité. Comparez
-encore aujourd'hui les petits cimetières de confréries à Rome.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_60_1054" id="Footnote_60_1054"></a><a href="#FNanchor_60_1054"><span class="label">[60]</span></a> Hor., <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">viii</span>, 8 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_61_1055" id="Footnote_61_1055"></a><a href="#FNanchor_61_1055"><span class="label">[61]</span></a> <i>Funeraticium</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_62_1056" id="Footnote_62_1056"></a><a href="#FNanchor_62_1056"><span class="label">[62]</span></a> Inscription de Lanuvium, 1<sup>re</sup> col., lignes 24, 25, 32.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_63_1057" id="Footnote_63_1057"></a><a href="#FNanchor_63_1057"><span class="label">[63]</span></a> Inscription de Lanuvium, 2<i>e</i> col., lignes 3&ndash;5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_64_1058" id="Footnote_64_1058"></a><a href="#FNanchor_64_1058"><span class="label">[64]</span></a> Cicéron, <i>De offic.</i>, I, 17; Schol. Bobb. ad Cic., <i>Pro Archia</i>,
-<span class="smcap">x</span>, 1. Comp. Plutarque, <i>De frat. amore</i>, 7; Digeste, XLVII,
-<span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 4. Dans une inscription de Rome, le fondateur
-d'une sépulture stipule que tous ceux qui y seront déposés
-devront être de sa religion, <i>ad religionem pertinentes meam</i> (de
-Rossi, <i>Bullettino di archeol. crist.</i>, 3<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 7, p. 54).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_65_1059" id="Footnote_65_1059"></a><a href="#FNanchor_65_1059"><span class="label">[65]</span></a> Tertullien, <i>Ad Scapulam</i>, 3; de Rossi, <i>op. cit.</i>, 3<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_66_1060" id="Footnote_66_1060"></a><a href="#FNanchor_66_1060"><span class="label">[66]</span></a> S. Justin, <i>Apol.</i>, I, 67; Tertullien, <i>Apolog.</i>, 39.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_67_1061" id="Footnote_67_1061"></a><a href="#FNanchor_67_1061"><span class="label">[67]</span></a> Ulpien, <i>Fragm.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 6; Digeste, III, <span class="smcap">iv</span>, <i>Quod cujusc.</i>, 1;
-XLVI, <span class="smcap">i</span>, <i>de Fid. et Mand.</i>, 22; XLVII, <span class="smcap">ii</span>, <i>de Furtis</i>, 31; XLVII,
-<span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 1 et 3; Gruter, 322, 3 et 4; 424, 12;
-Orelli, 4080; Marini, <i>Atti</i>, p. 95; Muratori, 516, 1; <i>Mém. de la
-Soc. des Antiq. de Fr.</i>, XX, p. 78.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_68_1062" id="Footnote_68_1062"></a><a href="#FNanchor_68_1062"><span class="label">[68]</span></a> Dig., XLVII, <span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, entier; Inscr. de Lanuvium,
-1<sup>re</sup> col., lignes 10&ndash;13; Marini, <i>Atti</i>, p. 552; Muratori,
-520, 3; Orelli, 4075, 4115, 1567, 2797, 3140, 3913; Henzeri, 6633,
-6745; d'autres encore dans Mommsen, <i>op. cit.</i>, p. 80 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_69_1063" id="Footnote_69_1063"></a><a href="#FNanchor_69_1063"><span class="label">[69]</span></a> Digeste, XLVII, <span class="smcap">xi</span>, de <i>Extr. crim.</i>, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_70_1064" id="Footnote_70_1064"></a><a href="#FNanchor_70_1064"><span class="label">[70]</span></a> <i>Ibid.</i>, XLVII, <span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 2: XLVIII, <span class="smcap">iv</span>, <i>ad
-Leg. Jul. majest.</i>, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_71_1065" id="Footnote_71_1065"></a><a href="#FNanchor_71_1065"><span class="label">[71]</span></a> Dion Cassius, LX, 6. Comp. Suétone, <i>Néron</i>, 16.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_72_1066" id="Footnote_72_1066"></a><a href="#FNanchor_72_1066"><span class="label">[72]</span></a> Voir la correspondance administrative de Pline et de Trajan.
-Pline, <i>Epist.</i>, X, 43, 93, 94, 97, 98.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_73_1067" id="Footnote_73_1067"></a><a href="#FNanchor_73_1067"><span class="label">[73]</span></a> «Permittitur tenuioribus stipem menstruam conferre, dum
-tamen semel in mense coeant, ne sub prætextu hujusmodi illicitum
-collegium coeant (Dig, XLVII, <span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 1).»
-«Servos quoque licet in collegio tenuiorum recipi volentibus dominis
-(<i>ibid.</i>, 3).» Cf. Pline, <i>Epist.</i>, X, 94; Tertullien, <i>Apol.</i>, 39.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_74_1068" id="Footnote_74_1068"></a><a href="#FNanchor_74_1068"><span class="label">[74]</span></a> Digeste, I, <span class="smcap">xii</span>, <i>de Off. præf. urbi</i>, I, § 14 (cf. Mommsen,
-<i>op. cit.</i>, p. 127); III, <span class="smcap">iv</span>, <i>Quod cujusc.</i>, 1; XLVII, <span class="smcap">xx</span>, <i>de Coll. et
-Corp.</i>, 3. Il faut remarquer que l'excellent Marc-Aurèle élargit, autant
-qu'il put, le droit d'association. Dig., XXXIV, <span class="smcap">v</span>, <i>de Rebus
-dubiis</i>, 20; XL, <span class="smcap">iii</span>, <i>de Manumissionibus</i>, 1; et même XLVII,
-<span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 1.</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[Pg 366]</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.<br />
-
-<span style="font-size: 70%;">AVENIR DES MISSIONS.</span></h2>
-
-
-<p class="p2"><span class="sidenote">[An 45]</span>
-Tel était le monde que les missionnaires chrétiens
-entreprirent de convertir. On doit voir maintenant,
-ce me semble, qu'une telle entreprise ne fut pas une
-folie, et que sa réussite ne fut pas un miracle. Le
-monde était travaillé de besoins moraux auxquels
-la religion nouvelle répondait admirablement. Les
-mœurs s'adoucissaient; on voulait un culte plus
-pur; la notion des droits de l'homme, les idées
-d'améliorations sociales gagnaient de toutes parts.
-D'un autre côté, la crédulité était extrême; le nombre
-des personnes instruites, très-peu considérable.
-Que des apôtres ardents, juifs, c'est-à-dire monothéistes,
-disciples de Jésus, c'est-à-dire pénétrés
-de la plus douce prédication morale que l'oreille des
-hommes eût encore entendue, se présentent à un tel
-monde, et sûrement ils seront écoutés. Les rêves
-<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[Pg 367]</a></span>qui se mêlent à leur enseignement ne seront pas un
-obstacle à leur succès; le nombre de ceux qui ne
-croient pas au surnaturel, au miracle, est très-faible.
-S'ils sont humbles et pauvres, c'est tant mieux. L'humanité,
-au point où elle est, ne peut être sauvée
-que par un effort venant du peuple. Les anciennes
-religions païennes ne sont pas réformables; l'État
-romain est ce que sera toujours l'État, roide, sec,
-juste et dur. Dans ce monde qui périt faute d'amour,
-l'avenir appartient à celui qui touchera la source vive
-de la piété populaire. Le libéralisme grec, la vieille
-gravité romaine sont pour cela tout à fait impuissants.</p>
-
-<p>La fondation du christianisme est, à ce point de
-vue, l'œuvre la plus grande qu'aient jamais faite des
-hommes du peuple. Très-vite sans doute, des
-hommes et des femmes de la haute noblesse romaine
-s'affilièrent à l'Église. Dès la fin du premier
-siècle, Flavius Clemens et Flavie Domitille nous montrent
-le christianisme pénétrant presque dans le palais
-des Césars<a name="FNanchor_1_1069" id="FNanchor_1_1069"></a><a href="#Footnote_1_1069" class="fnanchor">[1]</a>. A partir des premiers Antonins, il y a
-des gens riches dans la communauté. Vers la fin du
-<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[Pg 368]</a></span><span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> siècle, on y trouve quelques-uns des personnages
-les plus considérables de l'Empire<a name="FNanchor_2_9999" id="FNanchor_2_9999"></a><a href="#Footnote_2_9999" class="fnanchor">[2]</a>. Mais, au début,
-tous ou presque tous furent humbles<a name="FNanchor_3_1070" id="FNanchor_3_1070"></a><a href="#Footnote_3_1070" class="fnanchor">[3]</a>. Dans les plus
-anciennes Églises, pas plus qu'en Galilée autour de
-Jésus, ne se trouvèrent des nobles, des puissants. Or,
-en ces grandes créations, c'est la première heure qui
-est décisive. La gloire des religions appartient tout
-entière à leurs fondateurs. Les religions, en effet, sont
-affaire de foi. Croire est chose vulgaire; le chef-d'œuvre
-est de savoir inspirer la foi.</p>
-
-<p>Quand on cherche à se figurer ces merveilleuses
-origines, on se représente d'ordinaire les choses sur
-le modèle de notre temps, et l'on est amené ainsi à
-de graves erreurs. L'homme du peuple, au premier
-siècle de notre ère, surtout dans les pays grecs et
-orientaux, ne ressemblait nullement à ce qu'il est
-aujourd'hui. L'éducation ne traçait pas alors entre
-les classes une barrière aussi forte que maintenant.
-Ces races de la Méditerranée, si l'on excepte les populations
-du Latium, lesquelles avaient disparu ou
-<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[Pg 369]</a></span>avaient perdu toute importance depuis que l'empire
-romain, en conquérant le monde, était devenu la chose
-des peuples vaincus, ces races, dis-je, étaient moins
-solides que les nôtres, mais plus légères, plus vives,
-plus spirituelles, plus idéalistes. Le pesant matérialisme
-de nos classes déshéritées, ce quelque chose de
-morne et d'éteint, effet de nos climats et legs fatal
-du moyen âge, qui donne à nos pauvres une physionomie
-si navrante, n'était pas le défaut des pauvres
-dont il s'agit ici. Bien que fort ignorants et fort crédules,
-ils ne l'étaient guère plus que les hommes
-riches et puissants. Il ne faut donc pas se représenter
-l'établissement du christianisme comme analogue
-à ce que serait chez nous un mouvement partant
-des classes populaires et finissant (chose à nos
-yeux impossible) par obtenir l'assentiment des
-hommes instruits. Les fondateurs du christianisme
-étaient des gens du peuple, en ce sens qu'ils étaient
-vêtus d'une façon commune, qu'ils vivaient simplement,
-qu'ils parlaient mal, ou plutôt ne cherchaient
-en parlant qu'à exprimer leur idée avec vivacité. Mais
-ils n'étaient inférieurs comme intelligence qu'à un
-tout petit nombre d'hommes, survivants chaque jour
-plus rares du grand monde de César et d'Auguste.
-Comparés à l'élite de philosophes qui faisaient le
-lien entre le siècle d'Auguste et celui des Antonins,
-<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[Pg 370]</a></span>les premiers chrétiens étaient des esprits faibles. Comparés
-à la masse des sujets de l'Empire, ils étaient
-éclairés. Parfois on les traitait de libres penseurs; le
-cri de la populace contre eux était: «A mort les
-athées<a name="FNanchor_4_1071" id="FNanchor_4_1071"></a><a href="#Footnote_4_1071" class="fnanchor">[4]</a>!» Et cela n'est pas surprenant. Le monde
-faisait d'effrayants progrès en superstition. Les deux
-premières capitales du christianisme des gentils, Antioche
-et Ephèse, étaient les deux villes de l'Empire
-les plus adonnées aux croyances surnaturelles. Le
-<span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> et le <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle poussèrent jusqu'à la démence la
-soif du merveilleux et la crédulité.</p>
-
-<p>Le christianisme naquit en dehors du monde officiel,
-mais non pas précisément au-dessous. C'est en
-apparence et selon les préjugés mondains que les disciples
-de Jésus étaient de petites gens. Le mondain
-aime ce qui est fier et fort; il parle sans affabilité
-à l'homme humble; l'honneur, comme il l'entend,
-consiste à ne pas se laisser insulter; il méprise celui
-qui s'avoue faible, qui souffre tout, se met au-dessous
-de tout, cède sa tunique, tend sa joue aux soufflets.
-Là est son erreur; car le faible, qu'il dédaigne,
-lui est d'ordinaire supérieur; la somme de vertu
-est chez ceux qui obéissent (servantes, ouvriers,
-<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[Pg 371]</a></span>soldats, marins, etc.) plus grande que chez ceux qui
-commandent et jouissent. Et cela est presque dans
-l'ordre, puisque commander et jouir, loin d'aider
-à la vertu, sont une difficulté pour être vertueux.</p>
-
-<p>Jésus comprit à merveille que le peuple a dans
-son sein le grand réservoir de dévouement et de
-résignation qui sauve le monde. Voilà pourquoi il
-proclama heureux les pauvres, jugeant qu'il leur est
-plus aisé qu'aux autres d'être bons. Les chrétiens
-primitifs furent, par essence, des pauvres. «Pauvres»
-fut leur nom<a name="FNanchor_5_1072" id="FNanchor_5_1072"></a><a href="#Footnote_5_1072" class="fnanchor">[5]</a>. Même quand le chrétien fut
-riche, au <span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> et au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle, il fut en esprit un
-<i>tenuior</i><a name="FNanchor_6_1073" id="FNanchor_6_1073"></a><a href="#Footnote_6_1073" class="fnanchor">[6]</a>; il se sauva grâce à la loi sur les <i>collegia
-tenuiorum</i>. Les chrétiens n'étaient certes pas tous des
-esclaves et des gens de basse condition; mais l'équivalent
-social d'un chrétien était un esclave; ce qui se
-disait d'un esclave se disait d'un chrétien. De part et
-d'autre, on se fait honneur des mêmes vertus, bonté,
-humilité, résignation, douceur. Le jugement des
-auteurs païens est à cet égard unanime. Tous sans
-exception reconnaissent dans le chrétien les traits
-du caractère servile, indifférence pour les grandes
-affaires, air triste et contrit, jugement morose sur
-<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[Pg 372]</a></span>le siècle, aversion pour les jeux, les théâtres, les
-gymnases, les bains<a name="FNanchor_7_1074" id="FNanchor_7_1074"></a><a href="#Footnote_7_1074" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
-
-<p>En un mot, les païens étaient le monde; les chrétiens
-n'étaient pas du monde. Ils étaient un petit troupeau
-à part, haï du monde, trouvant le monde mauvais<a name="FNanchor_8_1075" id="FNanchor_8_1075"></a><a href="#Footnote_8_1075" class="fnanchor">[8]</a>,
-cherchant à «se garder immaculé du monde<a name="FNanchor_9_1076" id="FNanchor_9_1076"></a><a href="#Footnote_9_1076" class="fnanchor">[9]</a>».
-L'idéal du christianisme sera le contraire de celui du
-mondain<a name="FNanchor_10_1077" id="FNanchor_10_1077"></a><a href="#Footnote_10_1077" class="fnanchor">[10]</a>. Le parfait chrétien aimera l'abjection; il
-aura les vertus du pauvre, du simple, de celui qui
-ne cherche pas à se faire valoir. Mais il aura les défauts
-de ses vertus; il déclarera vaines et frivoles
-bien des choses qui ne le sont pas; il rapetissera
-l'univers; il sera l'ennemi ou le contempteur de la
-beauté. Un système où la Vénus de Milo n'est qu'une
-idole est un système faux ou du moins partiel; car
-la beauté vaut presque le bien et le vrai. Une décadence
-dans l'art est, en tout cas, inévitable avec
-de pareilles idées. Le chrétien ne tiendra ni à bien
-bâtir, ni à bien sculpter, ni à bien dessiner; il est
-<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[Pg 373]</a></span>trop idéaliste. Il tiendra peu à savoir; la curiosité
-lui paraît chose vaine. Confondant la grande volupté
-de l'âme, qui est une des manières de toucher l'infini,
-avec le plaisir vulgaire, il s'interdira de jouir.
-Il est trop vertueux.</p>
-
-<p>Une autre loi se montre dès à présent comme
-devant dominer cette histoire. L'établissement du
-christianisme correspond à la suppression de la vie
-politique dans le monde de la Méditerranée; le christianisme
-naît et se répand à une époque où il n'y a
-plus de patrie. Si quelque chose manque totalement
-aux fondateurs de l'Église, c'est le patriotisme. Ils
-ne sont pas cosmopolites; car toute la planète est
-pour eux un lieu d'exil; ils sont idéalistes dans le
-sens le plus absolu. La patrie est un composé de
-corps et d'âme. L'âme, ce sont les souvenirs, les
-usages, les légendes, les malheurs, les espérances,
-les regrets communs; le corps, c'est le sol, la race,
-la langue, les montagnes, les fleuves, les productions
-caractéristiques. Or, jamais on ne fut plus
-détaché de tout cela que les premiers chrétiens. Ils
-ne tiennent pas à la Judée; au bout de quelques années,
-ils ont oublié la Galilée; la gloire de la Grèce
-et de Rome leur est indifférente. Les contrées où le
-christianisme s'établit d'abord, la Syrie, Chypre,
-l'Asie Mineure, ne se souvenaient plus d'un temps
-<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[Pg 374]</a></span>où elles eussent été libres. La Grèce et Rome avaient
-encore un grand sentiment national. Mais, à Rome,
-le patriotisme vivait dans l'armée et dans quelques
-familles; en Grèce, le christianisme ne fructifie qu'à
-Corinthe, ville qui, depuis sa destruction par Mummius
-et sa reconstruction par César, était un ramas
-de gens de toute sorte. Les vrais pays grecs, alors
-comme aujourd'hui très-jaloux, très-absorbés par le
-souvenir de leur passé, se prêtèrent peu à la prédication
-nouvelle; ils furent toujours médiocrement chrétiens.
-Au contraire, ces pays mous, gais, voluptueux,
-d'Asie, de Syrie, pays de plaisir, de mœurs libres,
-de laisser aller, habitués à recevoir la vie et le gouvernement
-d'ailleurs, n'avaient rien à abdiquer en fait
-de fierté et de traditions. Les plus anciennes métropoles
-du christianisme, Antioche, Éphèse, Thessalonique,
-Corinthe, Rome, furent des villes communes,
-si j'ose le dire, des villes à la façon de la moderne
-Alexandrie, où affluaient toutes les races, où ce mariage
-entre l'homme et le sol, qui constitue une nation,
-était absolument rompu.</p>
-
-<p>L'importance donnée aux questions sociales est
-toujours à l'inverse des préoccupations politiques.
-Le socialisme prend le dessus, quand le patriotisme
-s'affaiblit. Le christianisme fut l'explosion d'idées sociales
-et religieuses à laquelle il fallait s'attendre dès
-<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[Pg 375]</a></span>qu'Auguste eut mis fin aux luttes politiques. Culte
-universel, comme l'islamisme, le christianisme sera
-au fond l'ennemi des nationalités. Il faudra bien des
-siècles et bien des schismes pour qu'on arrive à
-former des Églises nationales avec une religion qui
-fut d'abord la négation de toute patrie terrestre, qui
-naquit à une époque où il n'y avait plus au monde de
-cité ni de citoyens, et que les vieilles républiques,
-roides et fortes, d'Italie et de Grèce eussent sûrement
-expulsée comme un poison mortel pour l'État.</p>
-
-<p>Et ce fut là une des causes de grandeur du culte
-nouveau. L'humanité est chose diverse, changeante,
-tiraillée par des désirs contradictoires. Grande est
-la patrie, et saints sont les héros de Marathon,
-des Thermopyles, de Valmy et de Fleurus. La patrie,
-cependant, n'est pas tout ici-bas. On est homme
-et fils de Dieu, avant d'être Français ou Allemand.
-Le royaume de Dieu, rêve éternel qu'on n'arrachera
-pas du cœur de l'homme, est la protestation contre
-ce que le patriotisme a de trop exclusif. La pensée
-d'une organisation de l'humanité en vue de son plus
-grand bonheur et de son amélioration morale est
-chrétienne et légitime. L'État ne sait et ne peut savoir
-qu'une seule chose, organiser l'égoïsme. Cela
-n'est pas indifférent; car l'égoïsme est le plus puissant
-et le plus saisissable des mobiles humains. Mais
-<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[Pg 376]</a></span>cela ne suffit pas. Les gouvernements qui sont partis
-de cette supposition que l'homme n'est composé que
-d'instincts cupides se sont trompés. Le dévouement
-est aussi naturel que l'égoïsme à l'homme de grande
-race. L'organisation du dévouement, c'est la religion.
-Qu'on n'espère donc pas se passer de religion ni d'associations
-religieuses. Chaque progrès des sociétés
-modernes rendra ce besoin-là plus impérieux.</p>
-
-<p>Voilà de quelle manière ces récits d'événements
-étranges peuvent être pour nous pleins d'enseignements
-et d'exemples. Il ne faut pas s'arrêter à certains
-traits que la différence des temps fait paraître
-bizarres. Quand il s'agit de croyances populaires, il y
-a toujours une immense disproportion entre la grandeur
-du but idéal que poursuit la foi et la petitesse
-des circonstances matérielles qui ont fait croire. De
-là cette particularité que, dans l'histoire religieuse,
-des détails choquants et des actes ressemblant à
-la folie peuvent être mêlés à tout ce qu'il y a de plus
-sublime. Le moine qui inventa la sainte ampoule
-a été l'un des fondateurs du royaume de France. Qui
-ne voudrait effacer de la vie de Jésus l'épisode des
-démoniaques de Gergésa? Jamais homme de sang-froid
-n'a fait ce que firent François d'Assise, Jeanne
-d'Arc, Pierre l'Ermite, Ignace de Loyola. Rien n'est
-plus relatif que le mot de folie appliqué au passé de
-<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[Pg 377]</a></span>l'esprit humain. Si l'on suivait les idées répandues
-de nos jours, il n'y a pas de prophète, pas d'apôtre,
-pas de saint qui n'aurait dû être enfermé. La conscience
-humaine est très-instable, aux époques où la
-réflexion n'est pas avancée; dans ces états de l'âme,
-c'est par des passages insensibles que le bien devient
-le mal et que le mal devient le bien, que le beau
-confine au laid et que le laid redevient la beauté. Il
-n'y a pas de justice possible envers le passé, si l'on
-n'admet cela. Un même souffle divin pénètre toute
-l'histoire et en fait l'admirable unité; mais la variété
-des combinaisons que peuvent produire les facultés
-humaines est infinie. Les apôtres diffèrent moins de
-nous que les fondateurs du bouddhisme, lesquels
-étaient pourtant plus près de nous par la langue et
-probablement par la race. Notre siècle a vu des
-mouvements religieux tout aussi extraordinaires que
-ceux d'autrefois, mouvements qui ont provoqué autant
-d'enthousiasme, qui ont eu déjà, proportion
-gardée, plus de martyrs, et dont l'avenir est encore
-incertain.</p>
-
-<p>Je ne parle pas des Mormons, secte à quelques
-égards si sotte et si abjecte que l'on hésite à la prendre
-au sérieux. Il est instructif cependant de voir, en
-plein <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle, des milliers d'hommes de notre race
-vivant dans le miracle, croyant avec une foi aveugle
-<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[Pg 378]</a></span>des merveilles qu'ils disent avoir vues et touchées. Il
-y a déjà toute une littérature pour montrer l'accord
-du mormonisme et de la science; ce qui vaut mieux,
-cette religion, fondée sur de niaises impostures, a
-su accomplir des prodiges de patience et d'abnégation;
-dans cinq cents ans, des docteurs prouveront
-sa divinité par les merveilles de son établissement.
-Le bâbisme, en Perse, a été un phénomène autrement
-considérable<a name="FNanchor_11_1078" id="FNanchor_11_1078"></a><a href="#Footnote_11_1078" class="fnanchor">[11]</a>. Un homme doux et sans aucune
-prétention, une sorte de Spinoza modeste et pieux,
-s'est vu, presque malgré lui, élevé au rang de thaumaturge,
-d'incarnation divine, et est devenu le chef
-d'une secte nombreuse, ardente et fanatique, qui
-a failli amener une révolution comparable à celle
-de l'islam. Des milliers de martyrs sont accourus
-pour lui avec allégresse au-devant de la mort. Un
-jour sans pareil peut-être dans l'histoire du monde
-fut celui de la grande boucherie qui se fit des
-bâbis à Téhéran. «On vit ce jour-là dans les rues
-et les bazars de Téhéran, dit un narrateur qui a
-<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[Pg 379]</a></span>tout su d'original<a name="FNanchor_12_1079" id="FNanchor_12_1079"></a><a href="#Footnote_12_1079" class="fnanchor">[12]</a>, un spectacle que la population
-semble devoir n'oublier jamais. Quand la conversation,
-encore aujourd'hui, se met sur cette matière,
-on peut juger de l'admiration mêlée d'horreur que la
-foule éprouva et que les années n'ont pas diminuée.
-On vit s'avancer entre les bourreaux des enfants et
-des femmes, les chairs ouvertes sur tout le corps,
-avec des mèches allumées, flamblantes, fichées dans
-les blessures. On traînait les victimes par des cordes
-et on les faisait marcher à coups de fouet. Enfants
-et femmes s'avançaient en chantant un verset qui dit:
-«En vérité, nous venons de Dieu et nous retournons
-à lui!» Leurs voix s'élevaient éclatantes au-dessus
-du silence profond de la foule. Quand un des suppliciés
-tombait et qu'on le faisait relever à coups de
-fouet ou de baïonnette, pour peu que la perte de son
-sang, qui ruisselait sur tous ses membres, lui laissât
-encore un peu de force, il se mettait à danser et
-criait avec un surcroît d'enthousiasme: «En vérité,
-nous sommes à Dieu et nous retournons à lui!»
-Quelques-uns des enfants expirèrent dans le trajet.
-Les bourreaux jetèrent leurs corps sous les pieds de
-leurs pères et de leurs sœurs, qui marchèrent fièrement
-dessus et ne leur donnèrent pas deux regards.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[Pg 380]</a></span>Quand on arriva au lieu d'exécution, on proposa
-encore aux victimes la vie pour leur abjuration. Un
-bourreau imagina de dire à un père que, s'il ne cédait
-pas, il couperait la gorge à ses deux fils sur sa poitrine.
-C'étaient deux petits garçons, dont l'aîné avait quatorze
-ans, et qui, rouges de leur propre sang, les chairs
-calcinées, écoutaient froidement le dialogue; le père
-répondit, en se couchant par terre, qu'il était prêt,
-et l'aîné des enfants, réclamant avec emportement
-son droit d'aînesse, demanda à être égorgé le premier<a name="FNanchor_13_1080" id="FNanchor_13_1080"></a><a href="#Footnote_13_1080" class="fnanchor">[13]</a>.
-Enfin, tout fut achevé; la nuit tomba sur un
-amas de chairs informes; les têtes étaient attachées
-en paquets au poteau de justice, et les chiens des
-faubourgs se dirigeaient par troupes de ce côté.»</p>
-
-<p>Cela se passait en 1852. La secte de Mazdak,
-sous Chosroès Nouschirvan, fut étouffée dans un
-pareil bain de sang. Le dévouement absolu est pour
-les natures naïves la plus exquise des jouissances et
-une sorte de besoin. Dans l'affaire des bâbis, on vit
-des gens qui étaient à peine de la secte venir se dénoncer
-<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[Pg 381]</a></span>eux-mêmes, afin qu'on les adjoignît aux patients.
-Il est si doux à l'homme de souffrir pour quelque
-chose, que dans bien des cas l'appât du martyre
-suffit pour faire croire. Un disciple qui fut le compagnon
-de supplice du Bâb, suspendu à côté de lui
-aux remparts de Tébriz, et attendant la mort, n'avait
-qu'un mot à la bouche: «Es-tu content de moi,
-maître?»</p>
-
-<p>Les personnes qui regardent comme miraculeux ou
-chimérique ce qui dans l'histoire dépasse les calculs
-d'un bon sens vulgaire, doivent trouver de tels faits
-inexplicables. La condition fondamentale de la critique
-est de savoir comprendre les états divers de l'esprit
-humain. La foi absolue est pour nous un fait complètement
-étranger. En dehors des sciences positives,
-d'une certitude en quelque sorte matérielle, toute
-opinion n'est à nos yeux qu'un à peu près, impliquant
-une part de vérité et une part d'erreur. La part
-d'erreur peut être aussi petite que l'on voudra; elle
-ne se réduit jamais à zéro, quand il s'agit de choses
-morales, impliquant une question d'art, de langage,
-de forme littéraire, de personnes. Telle n'est pas la
-manière de voir des esprits étroits et obstinés, des
-Orientaux par exemple. L'œil de ces gens n'est pas
-comme le nôtre; c'est l'œil d'émail des personnages
-de mosaïques, terne, fixe. Ils ne savent voir qu'une
-<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[Pg 382]</a></span>seule chose à la fois, cette chose les obsède, s'empare
-d'eux; ils ne sont plus maîtres alors de croire
-ou de ne pas croire; il n'y a plus de place en eux
-pour une arrière-pensée réfléchie. Une opinion ainsi
-embrassée, on se fait tuer pour elle. Le martyr est en
-religion ce que l'homme de parti est en politique. Il
-n'y a pas eu beaucoup de martyrs très-intelligents.
-Les confesseurs du temps de Dioclétien durent être,
-après la paix de l'Église, de gênants et impérieux personnages.
-On n'est jamais bien tolérant, quand on
-croit qu'on a tout à fait raison et que les autres ont
-tout à fait tort.</p>
-
-<p>Les grands embrasements religieux, étant la conséquence
-d'une manière très-arrêtée de voir les choses,
-deviennent ainsi des énigmes pour un siècle comme
-le nôtre, où la rigueur des convictions s'est affaiblie.
-Chez nous, l'homme sincère modifie sans cesse ses
-opinions; en premier lieu, parce que le monde
-change; en second lieu, parce que l'appréciateur
-change aussi. Nous croyons plusieurs choses à la fois.
-Nous aimons la justice et la vérité; pour elles nous
-exposerions notre vie; mais nous n'admettons pas
-que le juste et le vrai soient l'apanage d'une secte ou
-d'un parti. Nous sommes bons Français; mais nous
-avouons que les Allemands, les Anglais nous sont supérieurs
-à bien des égards. Il n'en est pas ainsi aux
-<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[Pg 383]</a></span>époques et dans les pays où chacun est de sa communion,
-de sa race, de son école politique, d'une
-façon entière, et voilà pourquoi toutes les grandes
-créations religieuses ont eu lieu dans des sociétés dont
-l'esprit général était plus ou moins analogue à celui
-de l'Orient. Jusqu'ici, en effet, la foi absolue a seule
-réussi à s'imposer aux autres. Une bonne servante de
-Lyon, Blandine, qui s'est fait tuer pour sa foi, il y a
-dix-sept cents ans, un brutal chef de bande, Clovis,
-qui trouva bon, il y après de quatorze siècles, d'embrasser
-le catholicisme, nous font encore la loi.</p>
-
-<p>Qui ne s'est arrêté, en parcourant nos anciennes
-villes devenues modernes, au pied des gigantesques
-monuments de la foi des vieux âges? Tout s'est renouvelé
-à l'entour; plus un vestige des habitudes d'autrefois;
-la cathédrale est restée, un peu dégradée
-peut-être à la hauteur de la main de l'homme, mais
-profondément enracinée dans le sol. <i>Mole sua stat!</i> Sa
-masse est son droit. Elle a résisté au déluge qui a tout
-balayé autour d'elle; pas un des hommes d'autrefois,
-revenant visiter les lieux où il vécut, ne retrouverait
-sa maison; seul, le corbeau qui a posé son nid dans
-les hauteurs de l'édifice sacré n'a pas vu porter le marteau
-sur sa demeure. Étrange prescription! Ces honnêtes
-martyrs, ces rudes convertis, ces pirates bâtisseurs
-d'églises nous dominent toujours. Nous sommes
-<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[Pg 384]</a></span>chrétiens, parce qu'il leur a plu de l'être. Comme en
-politique il n'y a que les fondations barbares qui durent,
-en religion il n'y a que les affirmations spontanées,
-et, si j'ose le dire, fanatiques, qui soient
-contagieuses. C'est que les religions sont des œuvres
-toutes populaires. Leur succès ne dépend pas des
-preuves plus ou moins bonnes qu'elles administrent
-de leur divinité; leur succès est en proportion de ce
-qu'elles disent au cœur du peuple.</p>
-
-<p>Suit-il de là que la religion soit destinée à diminuer
-peu à peu et à disparaître comme les erreurs
-populaires sur la magie, la sorcellerie, les esprits?
-Non certes. La religion n'est pas une erreur populaire;
-c'est une grande vérité d'instinct, entrevue
-par le peuple, exprimée par le peuple. Tous les
-symboles qui servent à donner une forme au sentiment
-religieux sont incomplets, et leur sort est
-d'être rejetés les uns après les autres. Mais rien
-n'est plus faux que le rêve de certaines personnes
-qui, cherchant à concevoir l'humanité parfaite, la
-conçoivent sans religion. C'est l'inverse qu'il faut
-dire. La Chine, qui est une humanité inférieure, n'a
-presque pas de religion. Au contraire, supposons une
-planète habitée par une humanité dont la puissance
-intellectuelle, morale, physique, soit double de celle
-de l'humanité terrestre, cette humanité-là serait au
-<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[Pg 385]</a></span>moins deux fois plus religieuse que la nôtre. Je dis
-«au moins»; car il est probable que l'augmentation
-des facultés religieuses aurait lieu dans une progression
-plus rapide que l'augmentation de la capacité
-intellectuelle, et ne se ferait pas selon la simple
-proportion directe. Supposons une humanité dix fois
-plus forte que la nôtre; cette humanité-là serait infiniment
-plus religieuse. Il est même probable qu'à ce
-degré de sublimité, dégagé de tout souci matériel et
-de tout égoïsme, doué d'un tact parfait et d'un goût
-divinement délicat, voyant la bassesse et le néant
-de tout ce qui n'est pas le vrai, le bien ou le beau,
-l'homme serait uniquement religieux, plongé dans
-une perpétuelle adoration, roulant d'extases en extases,
-naissant, vivant et mourant dans un torrent
-de volupté. L'égoïsme, en effet, qui donne la mesure
-de l'infériorité des êtres, décroît à mesure, qu'on
-s'éloigne de l'animal. Un être parfait ne serait plus
-égoïste; il serait tout religieux. Le progrès aura donc
-pour effet d'agrandir la religion, et non de la détruire
-ou de la diminuer.</p>
-
-<p>Mais il est temps de revenir aux trois missionnaires,
-Paul, Barnabé, Jean-Marc, que nous avons laissés
-au moment où ils sortent d'Antioche par la porte qui
-conduit à Séleucie. Dans mon troisième livre, j'essayerai
-de suivre les traces de ces messagers de bonne
-<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[Pg 386]</a></span>nouvelle, sur terre et sur mer, par le calme et la tempête,
-par les bons et les mauvais jours. J'ai hâte de
-redire cette épopée sans égale, de peindre ces routes
-infinies d'Asie et d'Europe, le long desquelles ils
-semèrent le grain de l'Évangile, ces flots qu'ils traversèrent
-tant de fois en des situations si diverses.
-La grande-odyssée chrétienne va commencer. Déjà,
-la barque apostolique a tendu ses voiles; le vent
-souffle, et n'aspire qu'à porter sur ses ailes les paroles
-de Jésus.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1069" id="Footnote_1_1069"></a><a href="#FNanchor_1_1069"><span class="label">[1]</span></a> Voir de Rossi, <i>Bulletino di archeol. cristiana</i>, 3<sup>e</sup> année,
-n<sup>os</sup> 3, 5, 6, 12. Le fait de Pomponia Græcina (Tac., <i>Ann.</i>, XIII,
-32), sous Néron, est déjà caractéristique; mais il n'est pas sûr
-qu'elle fût chrétienne.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_9999" id="Footnote_2_9999"></a><a href="#FNanchor_2_9999"><span class="label">[2]</span></a> Voir de Rossi, <i>Roma sotterranea</i>, I p. 309; et pl. <span class="smcap">xxi</span>,
-n<sup>o</sup> 12; et les rapprochements épigraphiques faits par Léon Renier,
-<i>Comptes rendus de l'Acad. des Inscr. et B.-L.</i>, 1865, p. 289 et
-suiv., et par le général Creuly, <i>Rev. arch.</i>, janv. 1866, p. 63&ndash;64.
-Comp. de Rossi; <i>Bull.</i>, 3<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 10, p. 77&ndash;79.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_1070" id="Footnote_3_1070"></a><a href="#FNanchor_3_1070"><span class="label">[3]</span></a> I Cor., <span class="smcap">i</span>, 26 et suiv.; Jac., <span class="smcap">ii</span>, 5 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_1071" id="Footnote_4_1071"></a><a href="#FNanchor_4_1071"><span class="label">[4]</span></a> Αἶρε τοὺς ἀθέους. Voir la relation du martyre de saint Polycarpe,
-§ 3, 9, 12, dans Ruinart, <i>Acta sincera</i>, p. 31 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_1072" id="Footnote_5_1072"></a><a href="#FNanchor_5_1072"><span class="label">[5]</span></a> <i>Ebionim</i>. Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 179 et suiv., en rapprochant
-Jac., <span class="smcap">ii</span>, 5 et suiv. Comp. les πτωχοὶ τῷ πνεύματι. Matth., <span class="smcap">v</span>, 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_1073" id="Footnote_6_1073"></a><a href="#FNanchor_6_1073"><span class="label">[6]</span></a> Voir ci-dessus, p. 357, 362.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_1074" id="Footnote_7_1074"></a><a href="#FNanchor_7_1074"><span class="label">[7]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, XV, 44; Pline, <i>Epist.</i>, X, 97; Suétone, <i>Néron</i>,
-16; <i>Domit.</i>, 15; le <i>Philopatris</i>, entier; Rutilius Numatianus, I,
-389 et suiv.; 440 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_1075" id="Footnote_8_1075"></a><a href="#FNanchor_8_1075"><span class="label">[8]</span></a> Jean, <span class="smcap">xv</span>, 17 et suiv.; <span class="smcap">xvi</span>, 8 et suiv., 33, <span class="smcap">xvii</span>, 15 et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_1076" id="Footnote_9_1076"></a><a href="#FNanchor_9_1076"><span class="label">[9]</span></a> Jac, <span class="smcap">i</span>, 27.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_1077" id="Footnote_10_1077"></a><a href="#FNanchor_10_1077"><span class="label">[10]</span></a> Je parle ici des tendances essentielles et primitives du christianisme,
-et non du christianisme complètement transformé, surtout
-par les jésuites, qu'on prêche de nos jours.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_1078" id="Footnote_11_1078"></a><a href="#FNanchor_11_1078"><span class="label">[11]</span></a> Voir l'histoire des origines du bâbisme, racontée par M. de
-Gobineau, <i>les Relig. et les Philos. dans l'Asie centrale</i> (Paris,
-1865), p. 141 et suiv.; et par Mirza Kazem-beg, dans le <i>Journal
-asiatique</i> [sous presse]. Moi-même, à Constantinople, j'ai pu recueillir,
-de deux personnes qui ont été mêlées de près à l'histoire
-du bâbisme, des renseignements qui confirment le récit de ces
-deux savants.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_1079" id="Footnote_12_1079"></a><a href="#FNanchor_12_1079"><span class="label">[12]</span></a> M. de Gobineau, ouvr. cit., p. 301 et suiv</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_1080" id="Footnote_13_1080"></a><a href="#FNanchor_13_1080"><span class="label">[13]</span></a> Un autre détail que je tiens de source première est celui-ci:
-Quelques sectaires, qu'on voulait amener à rétractation, furent
-attachés à la gueule de canons, amorcés d'une mèche longue et
-brûlant lentement. On leur proposait de couper la mèche s'ils reniaient
-le Bâb. Eux, les bras tendus vers le feu, le suppliaient de
-se hâter et de venir bien vite consommer leur bonheur.</p></div>
-
-<p class="p2">&nbsp;</p>
-
-<p class="center">FIN DES <i>APOTRES</i>.</p>
-
-
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-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
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-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les apôtres, by Ernest Renan
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES APÔTRES ***
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