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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les apôtres - Histoire des origines du christianisme, volume 2 - -Author: Ernest Renan - -Release Date: September 18, 2016 [EBook #53082] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES APÔTRES *** - - - - -Produced by Madeleine Fournier. Images provided by -gallica.bnf.fr, Bibliothèque Nationale de France. - - - - - - HISTOIRE - - DES ORIGINES - - DU CHRISTIANISME - - - - LIVRE DEUXIÈME - - QUI COMPREND DEPUIS LA MORT DE JÉSUS JUSQU'AUX GRANDES - MISSIONS DE SAINT PAUL - - - (33-45) - - - - - - - - LES - - APOTRES - - - - PAR - - ERNEST RENAN - - - MEMBRE DE L'INSTITUT - - - - PARIS - - - MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS - - RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 - - A LA LIBRAIRIE NOUVELLE - - - 1866 - - Tous droits réservés - - - - - * * * * * - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages - -Introduction.--Critique des documents originaux.................... i - - Chap. - - I. Formation des croyances relatives à la résurrection de - Jésus.--Les apparitions de Jérusalem......................... 1 - - II. Départ des disciples de Jérusalem.--Deuxième vie galiléenne - de Jésus..................................................... 27 - - III. Retour des apôtres à Jérusalem.--Fin de la période des - apparitions.................................................. 45 - - IV. Descente de l'Esprit-Saint.--Phénomènes extatiques et - prophétiques................................................. 57 - - V. Première Église de Jérusalem; elle est toute cénobitique..... 75 - - VI. Conversion de Juifs hellénistes et de prosélytes............. 102 - - VII. L'Église considérée comme une association de pauvres. - --Institution du diaconat.--Les diaconesses et les veuves.... 115 - - VIII. Première persécution.--Mort d'Étienne.--Destruction de - la première Église de Jérusalem.............................. 135 - - IX. Premières missions.--Le diacre Philippe...................... 150 - - X. Conversion de saint Paul..................................... 163 - - XI. Paix et développements intérieurs de l'Église de Judée....... 191 - - XII. Fondation de l'Église d'Antioche............................. 215 - - XIII. Idée d'un apostolat des gentils.--Saint Barnabé.............. 230 - - XIV. Persécution d'Hérode Agrippa Ier............................. 243 - - XV. Mouvements parallèles au christianisme ou imités du - christianisme. Simon de Citton............................... 261 - - XVI. Marche générale des missions chrétiennes..................... 278 - - XVII. État du monde vers le milieu du premier siècle............... 304 - -XVIII. Législation religieuse de ce temps........................... 346 - - XIX. Avenir des missions.......................................... 366 - - - -[Pg i] - - -INTRODUCTION - -CRITIQUE DES DOCUMENTS ORIGINAUX. - - -Le premier livre de notre _Histoire des Origines du christianisme_ a -conduit les événements jusqu'à la mort et à l'ensevelissement de Jésus. -Il faut maintenant reprendre les choses au point où nous les avons -laissées, c'est-à-dire au samedi 4 avril de l'an 33. Ce sera encore -durant quelque temps une sorte de continuation de la vie de Jésus. -Après les mois de joyeuse ivresse, pendant lesquels le grand fondateur -posa les bases d'un ordre nouveau pour l'humanité, ces années-ci furent -les plus décisives dans l'histoire du monde. C'est encore Jésus qui, -par le feu sacré dont il a déposé l'étincelle au cœur de quelques amis, -crée des institutions de la plus haute originalité, remue, transforme -les âmes, imprime à tout son cachet divin. Nous avons à montrer - -[Pg ii] -comment, sous cette influence toujours agissante et victorieuse -de la mort, s'établit la foi à la résurrection, à l'influence du -Saint-Esprit, au don des langues, au pouvoir de l'Église. Nous -exposerons l'organisation de l'Église de Jérusalem, ses premières -épreuves, ses premières conquêtes, les plus anciennes missions qui -sortirent de son sein. Nous suivrons le christianisme dans ses progrès -rapides en Syrie jusqu'à Antioche, où se forme une seconde capitale, -plus importante en un sens que Jérusalem, et destinée à la supplanter. -Dans ce centre nouveau, où les païens convertis forment la majorité, -nous verrons le christianisme se séparer définitivement du judaïsme -et recevoir un nom; nous verrons surtout naître la grande idée de -missions lointaines, destinées à porter le nom de Jésus dans le monde -des gentils. Nous nous arrêterons au moment solennel où Paul, Barnabé, -Jean-Marc partent pour l'exécution de ce grand dessein. Alors, nous -interromprons notre récit pour jeter un coup d'œil sur le monde que les -hardis missionnaires entreprennent de convertir. Nous essayerons de -nous rendre compte de l'état intellectuel, politique, moral, religieux, -social de l'empire romain vers l'an 45, date probable du départ de -saint Paul pour sa première mission. - -Tel est le sujet de ce deuxième livre, que nous - -[Pg iii] -intitulons _les Apôtres_, parce qu'il expose la période d'action -commune, durant laquelle la petite famille créée par Jésus marche de -concert, et est groupée moralement autour d'un point unique, Jérusalem. -Notre livre prochain, le troisième, nous fera sortir de ce cénacle, -et nous montrera presque seul en scène l'homme qui représente mieux -qu'aucun autre le christianisme conquérant et voyageur, saint Paul. -Bien qu'il se soit donné, à partir d'une certaine époque, le titre -d'apôtre, Paul ne l'était pas au même titre que les Douze[1]; c'est un -ouvrier de la deuxième heure et presque un intrus. L'état dans lequel -les documents historiques nous sont parvenus nous fait ici une sorte -d'illusion. Comme nous savons infiniment plus de choses sur Paul que -sur les Douze, comme nous avons ses écrits authentiques et des mémoires -originaux d'une grande précision sur quelques époques de sa vie, nous -lui prêtons une importance de premier ordre, presque supérieure à celle -de Jésus. C'est là une erreur. Paul est un très-grand homme, et il joua -dans la fondation du christianisme un rôle des plus considérables. Mais -il ne faut le comparer ni à Jésus, - -[Pg iv] -ni même aux disciples immédiats de ce dernier. Paul n'a pas vu Jésus; -il n'a pas goûté l'ambroisie de la prédication galiléenne. Or, l'homme -le plus médiocre qui avait eu sa part de la manne céleste était, par -cela même, supérieur à celui qui n'en avait senti que l'arrière-goût. -Rien n'est plus faux qu'une opinion devenue à la mode de nos jours, -et d'après laquelle Paul serait le vrai fondateur du christianisme. -Le vrai fondateur du christianisme, c'est Jésus. Les premières places -ensuite doivent être réservées à ces grands et obscurs compagnons de -Jésus, à ces amies passionnées et fidèles, qui crurent en lui en dépit -de la mort. Paul fut, au premier siècle, un phénomène en quelque sorte -isolé. Il ne laissa pas d'école organisée; il laissa au contraire -d'ardents adversaires qui voulurent, après sa mort, le bannir en -quelque sorte de l'Église et le mettre sur le même pied que Simon -le Magicien[2]. On lui enleva ce que nous regardons comme son œuvre -propre, la conversion des gentils[3]. L'Église de Corinthe, qu'il avait -fondée à lui seul[4], prétendit - -[Pg v] -devoir son origine à lui et à saint Pierre[5]. Au IIe siècle, Papias -et saint Justin ne prononcent pas son nom. C'est plus tard, quand la -tradition orale ne fut plus rien, quand l'Écriture tint lieu de tout, -que Paul prit dans la théologie chrétienne une place capitale. Paul, en -effet, a une théologie. Pierre, Marie de Magdala, n'en eurent pas. Paul -a laissé des ouvrages considérables; les écrits des autres apôtres ne -peuvent le disputer aux siens ni en importance ni en authenticité. - -Au premier coup d'œil, les documents, pour la période qu'embrasse ce -volume, sont rares et tout à fait insuffisants. Les témoignages directs -se réduisent aux premiers chapitres des _Actes des Apôtres_, chapitres -dont la valeur historique donne lieu à de graves objections. Mais la -lumière que projettent sur cet intervalle obscur les derniers chapitres -des Évangiles et surtout les épîtres de saint Paul, dissipe quelque peu -les ténèbres. Un écrit ancien peut servir à faire connaître, d'abord -l'époque même où il a été composé, en second lieu l'époque qui a -précédé sa composition. Tout écrit suggère, en effet, des inductions -rétrospectives sur l'état de la société d'où il est sorti. Dictées de -l'an 53 à l'an 62 à peu près, les - -[Pg vi] -épîtres de saint Paul sont pleines de renseignements pour les premières -années du christianisme. Comme il s'agit ici, d'ailleurs, de grandes -fondations sans dates précises, l'essentiel est de montrer les -conditions dans lesquelles elles se formèrent. A ce sujet, je dois -faire remarquer, une fois pour toutes, que la date courante, inscrite -en tête de chaque page, n'est jamais qu'un à peu près. La chronologie -de ces premières années n'a qu'un très-petit nombre de données fixes. -Cependant, grâce au soin que le rédacteur des _Actes_ a pris de ne -pas intervertir la série des faits; grâce à l'épître aux Galates, où -se trouvent quelques indications numériques du plus grand prix, et à -Josèphe, qui nous fournit la date d'événements de l'histoire profane -liés à quelques faits concernant les apôtres, on arrive à créer pour -l'histoire de ces derniers un canevas très-probable, et où les chances -d'erreur flottent entre des limites assez rapprochées. - -Je répéterai encore, en tête de ce livre, ce que j'ai dit au -commencement de ma _Vie de Jésus_. Dans des histoires comme celles-ci, -où l'ensemble seul est certain, et où presque tous les détails -prêtent plus ou moins au doute, par suite du caractère légendaire des -documents, l'hypothèse est indispensable. Sur les époques dont nous ne -savons rien, il n'y a pas d'hypothèses - -[Pg vii] -à faire. Essayer de reproduire tel groupe de la statuaire antique, qui -a certainement existé, mais dont nous n'avons aucun débris, et sur -lequel nous ne possédons aucun renseignement écrit, est une œuvre tout -arbitraire. Mais tenter de recomposer les frontons du Parthénon avec -ce qui en reste, en s'aidant des textes anciens, des dessins faits au -XVIIe siècle, de tous les renseignements, en un mot, en s'inspirant -du style de ces inimitables morceaux, en tâchant d'en saisir l'âme et -la vie, quoi de plus légitime? Il ne faut pas dire après cela qu'on -a retrouvé l'œuvre du sculpteur antique; mais on a fait ce qu'on -pouvait pour en approcher. Un tel procédé est d'autant plus légitime -en histoire que le langage permet les formes dubitatives que le marbre -n'admet pas. Rien n'empêche même de proposer le choix au lecteur -entre diverses suppositions. La conscience de l'écrivain doit être -tranquille, dès qu'il a présenté comme certain ce qui est certain, -comme probable ce qui est probable, comme possible ce qui est possible. -Dans les parties où le pied glisse entre l'histoire et la légende, -c'est l'effet général seul qu'il faut poursuivre. Notre troisième -livre, pour lequel nous aurons des documents absolument historiques, où -nous devrons peindre des caractères à vive arête et raconter des faits -nettement articulés, offrira un - -[Pg viii] -récit plus ferme. On verra cependant qu'en somme la physionomie de -cette période n'est pas connue avec plus de certitude. Les faits -accomplis parlent plus haut que tous les détails biographiques. Nous -savons très-peu de chose sur les artistes incomparables qui ont créé -les chefs-d'œuvre de l'art grec. Mais ces chefs-d'œuvre nous en disent -plus sur la personne de leurs auteurs et sur le public qui les apprécia -que ne le feraient les narrations les plus circonstanciées, les textes -les plus authentiques. - -Pour la connaissance des faits décisifs qui se passèrent dans les -premiers jours après la mort de Jésus, les documents sont les derniers -chapitres des Évangiles, contenant le récit des apparitions du -Christ ressuscité[6]. Je n'ai pas à répéter ici ce que j'ai dit dans -l'introduction de ma _Vie de Jésus_ sur la valeur de tels documents. -Pour cette partie, nous avons heureusement un contrôle qui nous a -manqué trop souvent dans la _Vie de Jésus_; je veux parler d'un passage -capital de saint Paul (_I Cor._, xv, 5-8), qui établit: 1° la réalité -des apparitions; 2° la longue durée - -[Pg ix] -des apparitions, contrairement au récit des Évangiles synoptiques; 3° -la variété des lieux où eurent lieu ces apparitions, contrairement -à Marc et à Luc. L'étude de ce texte fondamental, jointe à beaucoup -d'autres raisons, nous confirme dans les vues que nous avons énoncées -sur la relation réciproque des synoptiques et du quatrième Évangile. -En ce qui concerne le récit de la résurrection et des apparitions, le -quatrième Évangile garde cette supériorité qu'il a pour tout le reste -de la vie de Jésus. Si l'on veut trouver un récit suivi, logique, -permettant de conjecturer avec vraisemblance ce qui se cacha derrière -les illusions, c'est là qu'il faut le chercher. Je viens de toucher -à la plus difficile des questions qui se rapportent aux origines du -christianisme: «Quelle est la valeur historique du quatrième Évangile?» -L'usage que j'en ai fait dans ma _Vie de Jésus_ est, le point sur -lequel les critiques éclairés m'ont adressé le plus d'objections. -Presque tous les savants qui appliquent à l'histoire de la théologie la -méthode rationnelle repoussent le quatrième Évangile comme apocryphe -à tous égards. J'ai beaucoup réfléchi de nouveau à ce problème, et je -n'ai pu modifier d'une manière sensible ma première opinion. Seulement, -comme je m'écarte sur ce point du sentiment général, je me suis fait un -devoir d'exposer en détail - -[Pg x] -les motifs de ma persistance. J'en ferai l'objet d'un appendice à la -fin d'une édition revue et corrigée de la _Vie de Jésus_, qui paraîtra -prochainement. - -Les _Actes des Apôtres_ sont le document le plus important pour -l'histoire que nous avons à raconter. Je dois m'expliquer ici sur le -caractère de cet ouvrage, sur sa valeur historique et sur l'usage que -j'en ai fait. - -Une chose hors de doute, c'est que les _Actes_ ont eu le même auteur -que le troisième Évangile et sont une continuation de cet Évangile. On -ne s'arrêtera pas à, prouver cette proposition, laquelle n'a jamais -été sérieusement contestée[7]. Les préfaces qui sont en tête des deux -écrits, la dédicace de l'un et de l'autre à Théophile, la parfaite -ressemblance du style et des idées fournissent à cet égard d'abondantes -démonstrations. - -Une deuxième proposition, qui n'a pas la même certitude, mais qu'on -peut cependant regarder comme très-probable, c'est que l'auteur des -_Actes_ est un disciple de Paul, qui l'a accompagné dans une bonne -partie de ses voyages. Au premier coup d'œil, cette - -[Pg xi] -proposition paraît indubitable. En beaucoup d'endroits, à partir du -verset 10 du chapitre xvi, l'auteur des _Actes_ se sert, dans le récit, -du pronom, «nous,» indiquant ainsi que, pour lors, il faisait partie -de la troupe apostolique qui entourait Paul. Cela semble démonstratif. -Une seule issue, en effet, se présente pour échapper à la force d'un -tel argument, c'est de supposer que les passages où se trouve le -pronom «nous» ont été copiés par le dernier rédacteur des _Actes_ -dans un écrit antérieur, dans des mémoires originaux d'un disciple de -Paul, par exemple de Timothée, et que le rédacteur, par inadvertance, -aurait oublié de substituer à «nous» le nom du narrateur. Cette -explication est bien peu admissible. On comprendrait tout au plus une -telle négligence dans une compilation grossière. Mais le troisième -Évangile et les Actes forment un ouvrage très-bien rédigé, composé -avec réflexion et même avec art, écrit d'une même main et d'après un -plan suivi[8]. Les deux livres réunis font un ensemble absolument du -même style, présentant les mêmes locutions favorites et la même façon -de citer l'Écriture. Une faute de rédaction aussi choquante que celle -dont il s'agit serait inexplicable. On est donc invinciblement porté à -conclure - -[Pg xii] -que celui qui a écrit la fin de l'ouvrage en a écrit le commencement, -et que le narrateur du tout est celui qui dit «nous» aux passages -précités. - -Cela devient plus frappant encore, si l'on remarque dans quelles -circonstances le narrateur se met ainsi en la compagnie de Paul. -L'emploi du «nous» commence au moment où Paul passe en Macédoine -pour la première fois (xvi, 10). Il cesse au moment où Paul sort de -Philippes. Il recommence au moment où Paul, visitant la Macédoine pour -la dernière fois, passe encore par Philippes (xx, 5, 6). Dès lors, le -narrateur ne se sépare plus de Paul jusqu'à la fin. Si l'on remarque -de plus que les chapitres où le narrateur accompagne l'apôtre ont un -caractère particulier de précision, on ne doute plus que le narrateur -n'ait été un Macédonien, ou plutôt un Philippien[9], qui vint au-devant -de Paul à Troas, durant la seconde mission, qui resta à Philippes lors -du départ de l'apôtre, et qui, lors du dernier passage de l'apôtre -en cette ville (troisième mission), se joignît à lui pour ne plus le -quitter. Comprendrait-on qu'un rédacteur, écrivant à distance, se -fût laissé dominer à un tel point par les souvenirs d'un autre? Ces -souvenirs feraient tache dans l'ensemble. Le - -[Pg xiii] -narrateur qui dit «nous» aurait son style, ses expressions à part[10]; -il serait plus paulinien que le rédacteur général. Or, cela n'est pas; -l'ouvrage présente une parfaite homogénéité. - -On s'étonnera peut-être qu'une thèse en apparence si évidente ait -rencontré des contradicteurs. Mais la critique des écrits du Nouveau -Testament offre beaucoup de ces clartés qu'on trouve, à l'examen, -pleines d'incertitudes. Sous le rapport du style, des pensées, des -doctrines, les _Actes_ ne sont guère ce qu'on attendrait d'un disciple -de Paul. Ils ne ressemblent en rien aux épîtres de ce dernier. Pas -une trace des fières doctrines qui font l'originalité de l'apôtre des -gentils. Le tempérament de Paul est celui d'un protestant roide et -personnel; l'auteur des _Actes_ nous fait l'effet d'un bon catholique, -docile, optimiste, appelant chaque prêtre «un saint prêtre», chaque -évêque «un grand évêque», prêt à embrasser toutes les fictions plutôt -que de reconnaître que ces saints prêtres, ces grands évêques se -disputent et se font parfois une rude guerre. Tout en professant pour -Paul une grande admiration, l'auteur des _Actes_ évite - -[Pg xiv] -de lui donner le titre d'apôtre[11], et il veut que l'initiative de -la conversion des gentils appartienne à Pierre. On dirait, en somme, -un disciple de Pierre plutôt que de Paul. Nous montrerons bientôt -que, dans deux ou trois circonstances, ses principes de conciliation -l'ont porté à fausser gravement la biographie de Paul; il commet des -inexactitudes[12] et surtout des omissions vraiment étranges chez un -disciple de ce dernier[13]. Il ne parle pas d'une seule des épîtres; -il resserre de la façon la plus surprenante des exposés de première -importance[14]. Même dans la partie où il a dû être compagnon de Paul, -il est quelquefois singulièrement sec, peu informé, peu éveillé[15]. -Enfin, la mollesse et le vague de certains récits, la part de -convention que l'on y découvre, feraient penser à un écrivain qui -n'aurait eu aucune relation directe ni indirecte avec les apôtres, et -qui écrirait vers l'an 100 ou 120. - -Faut-il s'arrêter à ces objections? Je ne le pense pas, et je persiste -à croire que le dernier rédacteur - -[Pg xv] -des _Actes_ est bien le disciple de Paul qui dit «nous» aux derniers -chapitres. Toutes les difficultés, quelque insolubles qu'elles -paraissent, doivent être, sinon écartées, du moins tenues en suspens -par un argument aussi décisif que celui qui résulte de ce mot «nous». -Ajoutons qu'en attribuant les _Actes_ à un compagnon de Paul, on -explique deux particularités importantes: d'une part, la disproportion -des parties de l'ouvrage, dont plus des trois cinquièmes sont -consacrés à Paul; de l'autre, la disproportion qui se remarque dans -la biographie même de Paul, dont la première mission est exposée avec -une grande brièveté, tandis que certaines parties de la deuxième et -de la troisième mission, surtout les derniers voyages, sont racontés -avec de minutieux détails. Un homme tout à fait étranger à l'histoire -apostolique n'aurait pas eu de ces inégalités. L'ensemble de son -ouvrage eût été mieux conçu. Ce qui distingue l'histoire composée -d'après des documents de l'histoire écrite en tout ou en partie -d'original, c'est justement la disproportion: l'historien de cabinet -prenant pour cadre de son récit les événements eux-mêmes, l'auteur de -mémoires prenant pour cadre ses souvenirs ou du moins ses relations -personnelles. Un historien ecclésiastique, une sorte d'Eusèbe, écrivant -vers l'an 120, nous eût légué un livre tout autrement - -[Pg xvi] -distribué à partir du chapitre xiii. La façon bizarre dont les _Actes_, -à ce moment, sortent de l'orbite où ils tournaient jusque-là, ne -s'explique, selon moi, que par la situation particulière de l'auteur et -ses rapports avec Paul. Ce résultat sera naturellement confirmé si nous -trouvons parmi les collaborateurs connus de Paul le nom de l'auteur -auquel la tradition attribue notre écrit. - -C'est ce qui a lieu en effet. Les manuscrits et la tradition donnent -pour auteur au troisième Évangile un certain _Lucanus_[16] ou _Lucas_. -De ce qui a été dit, il résulte que, si _Lucas_ est vraiment l'auteur -du troisième Évangile, il est également l'auteur des _Actes_. Or, ce -nom de Lucas, nous le rencontrons justement comme celui d'un compagnon -de Paul, dans l'épître aux Colossiens, iv, 14; dans celle à Philémon, -24, et dans la deuxième à Timothée, iv, 11. Cette dernière épître est -d'une authenticité plus que douteuse. Les épîtres aux Colossiens et -à Philémon, de leur côté, quoique très-probablement authentiques, ne -sont pourtant pas les épîtres les plus indubitables de saint Paul. Mais -ces écrits sont, en tout cas, du premier siècle, et cela suffit pour -prouver invinciblement que, parmi les disciples de Paul, il exista un -Lucas. - -[Pg xvii] -Le fabricateur des épîtres à Timothée, en effet, n'est sûrement -pas le même que le fabricateur des épîtres aux Colossiens et à -Philémon (en supposant, contrairement à notre opinion, que celles-ci -soient apocryphes). Admettre qu'un faussaire eût attribué à Paul un -compagnon imaginaire serait déjà peu vraisemblable. Mais sûrement -des faussaires différents ne seraient pas tombés d'accord sur le -même nom. Deux observations donnent à ce raisonnement une force -particulière. La première, c'est que le nom de Lucas ou Lucanus est -un nom rare parmi les premiers chrétiens, et qui ne prête pas à des -confusions d'homonymes; la seconde, c'est que le Lucas des épîtres -n'eut d'ailleurs aucune célébrité. Inscrire un nom célèbre en tête -d'un écrit, comme on le fît pour la deuxième épître de Pierre, et -très-probablement pour les épîtres de Paul à Tite et à Timothée, -n'avait rien qui répugnât aux habitudes du temps. Mais inscrire en -tête d'un écrit un faux nom, obscur d'ailleurs, c'est ce qui ne se -conçoit plus. L'intention du faussaire était-elle de couvrir le livre -de l'autorité de Paul? Mais, alors, pourquoi ne prenait-il pas le nom -de Paul lui-même, ou du moins le nom de Timothée ou de Tite, disciples -bien plus connus de l'apôtre des gentils? Luc n'avait aucune place dans -la tradition, dans la légende, dans l'histoire. Les trois - -[Pg xviii] -passages précités des épîtres ne pouvaient suffire pour faire de lui -un garant admis de tous. Les épîtres à Timothée ont été probablement -écrites après les _Actes_. Les mentions de Luc dans les épîtres aux -Colossiens et à Philémon équivalent à une seule, ces deux écrits -faisant corps ensemble. Nous pensons donc que l'auteur du troisième -Évangile et des _Actes_ est bien réellement Luc, disciple de Paul. - -Ce nom même de Luc ou Lucain, et la profession de médecin qu'exerçait -le disciple de Paul ainsi appelé[17], répondent bien aux indications -que les deux livres fournissent sur leur auteur. Nous avons montré, -en effet, que l'auteur du troisième Évangile et des _Actes_ était -probablement de Philippes[18], colonie romaine, où le latin -dominait[19]. De plus, l'auteur du troisième Évangile et des _Actes_ -connaît mal le judaïsme[20] et les affaires de Palestine[21]; il ne -sait guère l'hébreu[22]; - -[Pg xix] -il est au courant des idées du monde païen[23], et il écrit le grec -d'une façon assez correcte. L'ouvrage a été composé loin de la -Judée, pour des gens qui en savaient mal la géographie[24], qui ne -se souciaient ni d'une science rabbinique très-solide, ni des noms -hébreux[25]. L'idée dominante de l'auteur est que, si le peuple avait -été libre de suivre son penchant, il eût embrassé la foi de Jésus, -et que c'est l'aristocratie juive qui l'en a empêché[26]. Le mot de -_Juif_ est toujours pris chez lui en mauvaise part et comme synonyme -d'ennemi des chrétiens[27]. Au contraire, il se montre très-favorable -aux hérétiques samaritains[28]. - -A quelle époque peut-on rapporter la composition - -[Pg xx] -de cet écrit capital? Luc paraît pour la première fois en la compagnie -de Paul, lors du premier voyage de l'apôtre en Macédoine, vers l'an -52. Mettons qu'il eût alors vingt-cinq ans; il n'y aurait rien que de -naturel à ce qu'il eût vécu jusqu'à l'an 100. La narration des _Actes_ -s'arrête à l'an 63[29]. Mais, la rédaction des _Actes_ étant évidemment -postérieure à celle du troisième Évangile, et la date de la rédaction -de ce troisième Évangile étant fixée d'une manière assez précise aux -années qui suivirent de près la ruine de Jérusalem (an 70)[30], on ne -peut songer à placer la rédaction des _Actes_ avant l'an 71 ou 72. - -S'il était sûr que les _Actes_ ont été composés immédiatement après -l'Évangile, il faudrait s'arrêter là. Mais le doute sur ce point est -permis. Quelques faits portent à croire qu'un intervalle s'est écoulé -entre la composition du troisième Évangile et celle des _Actes_; on -remarque, en effet, entre les derniers chapitres de l'Évangile et le -premier des _Actes_ une singulière contradiction. D'après le dernier -chapitre de l'Évangile, l'ascension semble avoir lieu le jour même de -la résurrection[31]. D'après le premier chapitre des Actes[32], - -[Pg xxi] -l'ascension n'eut lieu qu'au bout de quarante jours. Il est clair -que cette seconde version nous présente une forme plus avancée de la -légende, une forme qu'on adopta quand on sentit le besoin de créer -de la place pour les diverses apparitions et de donner à la vie -d'outre-tombe de Jésus un cadre complet et logique. On serait donc -tenté de supposer que cette nouvelle façon de concevoir les choses ne -parvint à l'auteur, ou ne lui vint à l'esprit, que dans l'intervalle de -la rédaction des deux ouvrages. En tout cas, il reste très-remarquable -que l'auteur, à quelques lignes de distance, se croie obligé d'ajouter -de nouvelles circonstances à son premier récit et de le développer. Si -son premier livre était encore entre ses mains, que n'y faisait-il les -additions qui, séparées comme elles le sont, offrent quelque chose de -si gauche? Cela n'est cependant pas décisif, et une circonstance grave -porte à croire que Luc conçut en même temps le plan de l'ensemble. -C'est la préface placée en tête de l'Évangile, laquelle semble commune -aux deux livres[33]. La contradiction que nous venons de signaler -s'explique peut-être par le peu de souci qu'on avait de présenter un -emploi rigoureux du temps. C'est là ce qui fait que tous les - -[Pg xxii] -récits de la vie d'outre-tombe de Jésus sont dans un complet désaccord -sur la durée de cette vie. On tenait si peu à être historique, que le -même narrateur ne se faisait nul scrupule de proposer successivement -deux systèmes inconciliables. Les trois récits de la conversion de Paul -dans les _Actes_[34] offrent aussi de petites différences qui prouvent -simplement combien l'auteur s'inquiétait peu de l'exactitude des -détails. - -Il semble donc qu'on serait fort près de la vérité en supposant que -les _Actes_ furent écrits vers l'an 80. L'esprit du livre, en effet, -répond bien à l'âge des premiers Flaviens. L'auteur paraît éviter tout -ce qui aurait pu blesser les Romains. Il aime à montrer comment les -fonctionnaires romains ont été favorables à la secte nouvelle, parfois -même l'ont embrassée[35], comment du moins ils l'ont défendue contre -les Juifs, combien la justice impériale est équitable et supérieure -aux passions des pouvoirs locaux[36]. Il insiste en particulier sur -les avantages que Paul dut à son litre de citoyen romain[37]. Il coupe -court brusquement - -[Pg xxiii] -à son récit au moment de l'arrivée de Paul à Rome, peut-être -pour éviter d'avoir à raconter les cruautés de Néron envers les -chrétiens[38]. Le contraste avec l'Apocalypse est frappant. -L'Apocalypse, écrite l'an 68, est pleine du souvenir des infamies de -Néron; une horrible haine contre Rome y déborde. Ici, on sent un homme -doux, qui vit, à une époque de calme. Depuis l'an 70 environ, jusqu'aux -dernières années du premier siècle, la situation fut assez bonne pour -les chrétiens. Des personnages de la famille flavienne appartinrent -au christianisme. Qui sait si Luc ne connut pas Flavius Clemens, s'il -ne fut pas de sa _familia_, si les _Actes_ ne furent pas écrits pour -ce puissant personnage, dont la position officielle exigeait des -ménagements? Quelques indices ont porté à croire que le livre avait -été composé à Rome. On dirait, en effet, que les principes de l'Église -romaine ont pesé sur l'auteur. Cette Église, dès les premiers siècles, -eut le caractère politique et hiérarchique qui l'a toujours distinguée. -Le bon Luc put entrer dans cet esprit. Ses idées sur l'autorité -ecclésiastique sont très-avancées; on y voit poindre le germe de -l'épiscopat. Il écrivit l'histoire sur le ton - -[Pg xxiv] -d'apologiste à toute outrance qui est celui des historiens officiels -de la cour de Rome. Il fit comme ferait un historien ultramontain de -Clément XIV, louant à la fois le pape et les jésuites, et cherchant -à nous persuader, par un récit plein de componction, que, des deux -côtés, en ce débat, on observe les règles de la charité. Dans deux -cents ans, on établira aussi que le cardinal Antonelli et M. de Mérode -s'aimaient comme deux frères. L'auteur des _Actes_ fut, mais avec une -naïveté qu'on n'égala plus, le premier de ces narrateurs complaisants, -béatement satisfaits, décidés à trouver que tout dans l'Église se -passe d'une façon évangélique. Trop loyal pour condamner son maître -Paul, trop orthodoxe pour ne pas se ranger à l'opinion officielle qui -prévalait, il effaça les différences de doctrine pour laisser voir -seulement le but commun, que tous ces grands fondateurs poursuivirent -en effet par des voies si opposées et à travers de si énergiques -rivalités. - -On comprend qu'un homme qui s'est mis par système dans une telle -disposition d'âme est le moins capable du monde de représenter les -choses comme elles se sont passées. La fidélité historique est pour lui -chose indifférente; l'édification est tout ce qui importe. Luc s'en -cache à peine; il écrit «pour que Théophile reconnaisse la vérité de ce -que ses - -[Pg xxv] -catéchistes lui ont-appris[39]». Il y avait donc déjà un système -d'histoire ecclésiastique convenu, qui s'enseignait officiellement, -et dont le cadre, aussi bien que celui de l'histoire évangélique -elle-même[40], était probablement déjà fixé. Le caractère dominant des -_Actes_, comme celui du troisième Évangile[41], est une piété tendre, -une vive sympathie pour les gentils[42], un esprit conciliant, une -préoccupation extrême du surnaturel, l'amour des petits et des humbles, -un grand sentiment démocratique ou plutôt la persuasion que le peuple -est naturellement chrétien, que ce sont les grands qui l'empêchent de -suivre ses bons instincts[43], une idée exaltée du pouvoir de l'Église -et de ses chefs, un goût très-remarquable pour la vie en commun[44]. -Les procédés de composition sont également les mêmes dans les deux -ouvrages, de telle sorte que nous sommes à l'égard de l'histoire des -apôtres comme nous serions à l'égard de l'histoire évangélique, si, -pour esquisser cette dernière histoire, nous n'avions qu'un seul texte, -l'Évangile de Luc. - -On sent les désavantages d'une telle situation. La - -[Pg xxvi] -vie de Jésus dressée d'après le troisième Évangile seul serait -extrêmement défectueuse et incomplète. Nous le savons, parce que, pour -la vie de Jésus, la comparaison est possible. En même temps que Luc, -nous possédons (sans parler du quatrième Évangile) Matthieu et Marc, -qui, relativement à Luc, sont, en partie du moins, des originaux. -Nous mettons le doigt sur les procédés violents au moyen desquels -Luc disloque ou mêle ensemble les anecdotes, sur la façon dont il -modifie la couleur de certains faits selon ses vues personnelles, sur -les légendes pieuses qu'il ajoute aux traditions plus authentiques. -N'est-il pas évident que, si nous pouvions faire une telle comparaison -pour les _Actes_, nous arriverions à y trouver des fautes d'un genre -analogue? Les _Actes_, dans leurs premiers chapitres, nous paraîtraient -même sans doute inférieurs au troisième Évangile; car ces chapitres ont -probablement été composés avec des documents moins nombreux et moins -universellement acceptés. - -Une distinction fondamentale, en effet, est ici nécessaire. Au point -de vue de la valeur historique, le livre des _Actes_ se divise en deux -parties: l'une, comprenant les douze premiers chapitres et racontant -les faits principaux de l'histoire de l'Église primitive; l'autre -contenant les seize autres chapitres, - -[Pg xxvii] -tous consacrés aux missions de saint Paul. Cette seconde partie -elle-même renferme deux sortes de récits: d'une part, ceux où le -narrateur se donne pour témoin oculaire; de l'autre, ceux où il -ne fait que rapporter ce qu'on lui a dit. Il est clair que, même -dans ce dernier cas, son autorité est grande. Souvent, ce sont les -conversations de Paul qui ont fourni les renseignements. Vers la -fin surtout, le récit prend un caractère étonnant de précision. -Les dernières pages des _Actes_ sont les seules pages complétement -historiques que nous ayons sur les origines chrétiennes. Les premières, -au contraire, sont les plus attaquables de tout le Nouveau Testament. -C'est surtout pour ces premières années que l'auteur obéit à des partis -pris semblables à ceux qui font préoccupé dans la composition de son -Évangile, et plus décevants encore. Son système des quarante jours, son -récit de l'ascension, fermant par une sorte d'enlèvement final et de -solennité théâtrale la vie fantastique de Jésus, sa façon de raconter -la descente du Saint-Esprit et les prédications miraculeuses, sa -manière d'entendre le don des langues, si différente de celle de saint -Paul[45], décèlent les préoccupations d'une époque relativement basse, -où la - -[Pg xxviii] -légende est très-mûre, arrondie en quelque sorte dans toutes ses -parties. Tout se passe chez lui avec une mise en scène étrange et un -grand déploiement de merveilleux. Il faut se rappeler que l'auteur -écrit un demi-siècle après les événements, loin du pays où ils se -sont passés, sur des faits qu'il n'a pas vus, que son maître n'a -pas vus davantage, d'après des traditions en partie fabuleuses ou -transfigurées. Non-seulement Luc est d'une autre génération que les -premiers fondateurs du christianisme; mais il est d'un autre monde; -il est helléniste, très-peu juif, presque étranger à Jérusalem et -aux secrets de la vie juive; il n'a pas touché la primitive société -chrétienne; à peine en a-t-il connu les derniers représentants. On sent -dans les miracles qu'il raconte plutôt des inventions _a priori_ que -des faits transformés; les miracles de Pierre et ceux de Paul forment -deux séries qui se répondent[46]. Ses personnages se ressemblent; -Pierre ne diffère en rien de Paul, ni Paul de Pierre. Les discours -qu'il met dans la bouche de ses héros, quoique habilement appropriés -aux circonstances, sont tous du même style et appartiennent à l'auteur -plutôt qu'à ceux auxquels il les attribue. On y trouve même des - -[Pg xxix] -impossibilités[47]. Les _Actes_, en un mot, sont une histoire -dogmatique, arrangée pour appuyer les doctrines orthodoxes du temps -ou inculquer les idées qui souriaient le plus à la piété de l'auteur. -Ajoutons qu'il ne pouvait en être autrement. On ne connaît l'origine -de chaque religion que par les récits des croyants. Il n'y a que le -sceptique qui écrive l'histoire _ad narrandum_. - -Ce ne sont pas là de simples soupçons, des conjectures d'une critique -défiante à l'excès. Ce sont de solides inductions: toutes les fois -qu'il nous est permis de contrôler le récit des _Actes_, nous le -trouvons fautif et systématique. Le contrôle, en effet, que nous ne -pouvons demander à des textes synoptiques, nous pouvons le demander aux -épîtres de saint Paul, surtout à l'épître aux Galates. Il est clair -que, dans les cas où les _Actes_ et les épîtres sont en désaccord, -la préférence doit toujours être donnée aux épîtres, textes d'une -authenticité absolue, plus anciens, d'une sincérité complète, sans -légendes. En - -[Pg xxx] -histoire, les documents ont d'autant plus de poids qu'ils ont moins -la forme historique. L'autorité de toutes les chroniques doit céder à -celle d'une inscription, d'une médaille, d'une charte, d'une lettre -authentiques. A ce point de vue, les épîtres d'auteurs certains ou -de dates certaines sont la base de toute l'histoire des origines -chrétiennes. Sans elles, on peut dire que le doute atteindrait et -ruinerait de fond en comble même la vie de Jésus. Or, dans deux -circonstances très-importantes, les épîtres mettent en un jour frappant -les tendances particulières de l'auteur des _Actes_ et son désir -d'effacer la trace des divisions qui avaient existé entre Paul et les -apôtres de Jérusalem[48]. - -Et d'abord, l'auteur des _Actes_ veut que Paul, après l'accident de -Damas (ix, 19 et suiv.; xxii, 17 et suiv.), soit venu à Jérusalem, à -une époque où l'on - -[Pg xxxi] -savait à peine sa conversion, qu'il ait été présenté aux apôtres, -qu'il ait vécu avec les apôtres et les fidèles sur le pied de la plus -grande cordialité, qu'il ait disputé publiquement contre les Juifs -hellénistes, qu'un complot de ceux-ci et une révélation céleste l'aient -porté à s'éloigner de Jérusalem. Or, Paul nous apprend que les choses -se passèrent très-différemment. Pour prouver qu'il ne relève pas des -Douze et qu'il doit à Jésus lui-même sa doctrine et sa mission, il -assure (_Gal_., i, 11 et suiv.) qu'après sa conversion il évita de -prendre conseil de qui que ce soit[49] et de se rendre à Jérusalem vers -ceux qui étaient apôtres avant lui; qu'il alla prêcher dans le Hauran -de son propre mouvement et sans mission de personne; que, trois ans -plus tard, il est vrai, il accomplit le voyage de Jérusalem pour faire -la connaissance de Céphas; qu'il resta quinze jours auprès de lui, -mais qu'il ne vit aucun autre apôtre, si ce n'est Jacques, frère du -Seigneur, si bien que son visage était inconnu aux Églises de Judée. -L'effort pour adoucir les aspérités du rude apôtre, pour le présenter -comme le collaborateur des Douze, travaillant à Jérusalem de concert -avec eux, paraît ici avec évidence. On fait de Jérusalem sa capitale et -son point - -[Pg xxxii] -de départ; on veut que sa doctrine soit tellement identique à celle -des apôtres, qu'il ait pu en quelque sorte les remplacer dans la -prédication; on réduit son premier apostolat aux synagogues de Damas; -on veut qu'il ait été disciple et auditeur, ce qu'il ne fut jamais[50]; -on resserre le temps entre sa conversion et son premier voyage à -Jérusalem; on allonge son séjour dans cette ville; on l'y fait prêcher -à la satisfaction générale; on soutient qu'il a vécu intimement avec -tous les apôtres, quoique lui-même assure qu'il n'en a vu que deux; -on montre les frères de Jérusalem veillant sur lui, tandis que Paul -déclare que son visage leur est inconnu. - -Le désir de faire de Paul un visiteur assidu de Jérusalem, qui a porté -notre auteur à avancer et à allonger son premier séjour en cette ville -après sa conversion, semble l'avoir induit à prêter à l'apôtre un -voyage de trop. Selon lui, Paul serait venu à Jérusalem avec Barnabé, -porter l'offrande des fidèles, lors de la famine de l'an 44 (_Act_., -xi, 30; xii, 25). Or, Paul déclare expressément qu'entre le voyage qui -eut lieu trois ans après sa conversion et le voyage pour l'affaire -de la circoncision, il ne vint pas à Jérusalem (_Gal_., i et ii). En -d'autres termes, Paul exclut - -[Pg xxxiii] -formellement tout voyage entre _Act_., ix, 26 et _Act_., xv, 2. -Nierait-on, contre toute raison, l'identité du voyage raconté _Gal_., -ii, 1 et suiv., avec le voyage raconté _Act_., xv, 2 et suiv., on -n'obtiendrait pas une moindre contradiction. «Trois ans après ma -conversion, dit saint Paul, je montai à Jérusalem, pour faire la -connaissance de Céphas. Quatorze ans après, je montai de nouveau à -Jérusalem...» On a pu douter si le point de départ de ces quatorze ans -est la conversion, ou le voyage qui l'a suivi à trois ans d'intervalle. -Prenons la première hypothèse, qui est la plus favorable à celui qui -veut défendre le récit des _Actes_. Il y aurait donc onze ans, au -moins, d'après saint Paul, entre son premier et son second voyage à -Jérusalem; or, sûrement, il n'y a pas onze ans entre ce qui est raconté -_Act_., ix, 26 et suiv. et ce qui est rapporté _Act_., xi, 30. Et le -soutiendrait-on contre toute vraisemblance, on tomberait dans une -autre impossibilité. En effet, ce qui est rapporté _Act_., xi, 30, est -contemporain de la mort de Jacques, fils de Zébédée[51], laquelle nous -fournit la seule date fixe des _Actes des Apôtres_, puisqu'elle précéda -de très-peu de temps la mort d'Hérode Agrippa 1er, arrivée l'an 44[52]. - -[Pg xxxiv] -Le second voyage de Paul ayant eu lieu au moins quatorze ans après sa -conversion, si Paul avait réellement fait le voyage de l'an 44, cette -conversion aurait eu lieu l'an 30, ce qui est absurde. Il est donc -impossible de maintenir au voyage raconté _Act_., xi, 30 et xii, 35, -aucune réalité. - -Ces allées et venues paraissent avoir été racontées par notre auteur -d'une façon très-inexacte. En comparant _Act_., xvii, 14-16; xviii, 5, -à _I Thess._, iii, 1-2, on trouve un autre désaccord. Mais, celui-ci ne -tenant pas à des motifs dogmatiques, nous n'avons pas à en parler ici. - -Ce qui est capital pour le sujet qui nous occupe, ce qui fournit le -trait de lumière à la critique en cette question difficile de la valeur -historique des _Actes_, c'est la comparaison des passages relatifs à -l'affaire de la circoncision dans les _Actes_ (ch. xv) et dans l'épître -aux Galates (ch. ii). Selon les _Actes_, des frères de Judée étant -venus à Antioche et ayant soutenu la nécessité de la circoncision pour -les païens convertis, une députation composée de Paul, de Barnabé, de -plusieurs autres, est envoyée d'Antioche à Jérusalem pour consulter -les apôtres et les anciens sur cette question. Ils sont reçus avec -empressement par tout le monde; une grande assemblée a lieu. Le -dissentiment se montre à peine, étouffé qu'il est sous les effusions - -[Pg xxxv] -d'une charité réciproque et sous le bonheur de se trouver ensemble. -Pierre énonce l'avis qu'on s'attendrait à trouver dans la bouche -de Paul, à savoir que les païens convertis ne sont pas assujettis -à la loi de Moïse. Jacques n'apporte à cet avis qu'une très-légère -restriction[53]. Paul ne parle pas, et, à vrai dire, il n'a pas besoin -de parler, puisque sa doctrine est mise ici dans la bouche de Pierre. -L'avis des frères de Judée n'est soutenu par personne. Un décret -solennel est porté conformément à l'avis de Jacques. Ce décret est -signifié aux Églises par des députés choisis exprès. - -Comparons maintenant le récit de Paul dans l'épître aux Galates. -Paul veut que le voyage qu'il fit cette fois-là à Jérusalem ait été -l'effet d'un mouvement spontané et même le résultat d'une révélation. -Arrivé à Jérusalem, il communique son Évangile à qui de droit; il a en -particulier des entrevues avec ceux qui paraissent être des personnages -considérables. On ne lui fait pas une seule critique; on ne lui -communique rien; on ne lui demande que de se souvenir des pauvres de -Jérusalem, Si Tite qui l'a accompagné consent à se laisser - -[Pg xxxvi] -circoncire[54], c'est par égard pour «des faux frères intrus». Paul -leur fait cette concession passagère; mais il ne se soumet pas à eux. -Quant aux hommes importants (Paul ne parle d'eux qu'avec une nuance -d'aigreur et d'ironie), ils ne lui ont rien appris de nouveau. Bien -plus, Céphas étant venu plus tard à Antioche, Paul «lui résiste en -face, parce qu'il a tort». D'abord, en effet, Céphas mangeait avec tous -indistinctement. Arrivent des émissaires de Jacques; Pierre se cache, -évite les incirconcis. «Voyant qu'il ne marchait pas dans la droite -voie de la vérité de l'Évangile,» Paul apostrophe Céphas devant tout le -monde et lui reproche amèrement sa conduite. - -On voit la différence. D'une part, une solennelle concorde; de l'autre, -des colères mal retenues, des susceptibilités extrêmes. D'un côté, -une sorte de concile; de l'autre, rien qui y ressemble. D'un côté, un -décret formel porté par une autorité reconnue; de l'autre, des opinions -diverses qui restent en présence, sans se rien céder réciproquement, -si ce n'est pour la forme. Inutile de dire quelle est la version qui -mérite la préférence. Le récit des _Actes_ est à peine vraisemblable, -puisque, d'après ce récit, le concile - -[Pg xxxvii] -a pour occasion une dispute dont on ne voit plus de trace dès que -le concile est réuni. Les deux orateurs y tiennent des discours en -opposition avec ce que nous savons par ailleurs de leur rôle. Le décret -que le concile est censé avoir porté est sûrement une fiction. Si ce -décret, dont Jacques aurait fixé la rédaction, avait été réellement -promulgué, pourquoi ces transes du bon et timide Pierre devant les -gens envoyés par Jacques? Pourquoi se cache-t-il? Lui et les chrétiens -d'Antioche agissaient en pleine conformité avec le décret dont les -termes auraient été arrêtés par Jacques lui-même. L'affaire de la -circoncision eut lieu vers 51. Quelques années après, vers l'an 56, -la querelle que le décret aurait terminée est plus vive que jamais. -L'Église de Galatie est troublée par de nouveaux émissaires du parti -juif de Jérusalem[55]. Paul répond à cette nouvelle attaque de ses -ennemis par sa foudroyante épître. Si le décret rapporté _Act_., xv, -avait quelque réalité, Paul avait un moyen bien simple de mettre -fin au débat, c'était de le citer. Or, tout ce qu'il dit suppose la -non-existence de ce décret. En 57, Paul, écrivant aux Corinthiens, -ignore le même décret et même en viole les prescriptions. Le décret -ordonne de s'abstenir des viandes immolées aux - -[Pg xxxviii] -idoles. Paul, au contraire, est d'avis qu'on peut très-bien manger -de ces viandes si cela ne scandalise personne, mais qu'il faut s'en -abstenir dans le cas où cela ferait du scandale[56]. En 58, enfin, lors -du dernier voyage de Paul à Jérusalem, Jacques est plus obstiné que -jamais[57]. Un des traits caractéristiques des Actes, trait qui prouve -bien que l'auteur se propose moins de présenter la vérité historique -et même de satisfaire la logique que d'édifier des lecteurs pieux, -est cette circonstance que la question de l'admission des incirconcis -y est toujours résolue sans l'être jamais. Elle l'est d'abord par le -baptême de l'eunuque de la candace, puis par le baptême du centurion -Corneille, tous deux miraculeusement ordonnés, puis par la fondation -de l'Église d'Antioche (xi, 19 et suiv.), puis par le prétendu concile -de Jérusalem, ce qui n'empêche pas qu'aux dernières pages du livre -(xxi, 20-21) la question est encore en suspens. A vrai dire, elle resta -toujours en cet état. Les deux fractions du christianisme naissant ne -se fondirent jamais. Seulement, l'une d'elles, celle qui garda les -pratiques du judaïsme, resta inféconde et s'éteignit obscurément. Paul -fut si loin d'être accepté de tous, qu'après sa mort une portion du -christianisme[58] - -[Pg xxxix] -l'anathématise et le poursuit de ses calomnies. - -C'est dans notre livre troisième que nous aurons à traiter avec -détail la question de fond engagée dans ces curieux incidents. Nous -avons voulu seulement donner ici quelques exemples de la manière -dont l'auteur des _Actes_ entend l'histoire, de son système de -conciliation, de ses idées préconçues. Faut-il conclure de là que -les premiers chapitres des _Actes_ sont dénués d'autorité, comme le -pensent des critiques célèbres, que la fiction y va jusqu'à créer de -toutes pièces des personnages, tels que l'eunuque de la candace, le -centurion Corneille, et même le diacre Étienne et la pieuse Tabitha? -Je ne le crois nullement. Il est probable que l'auteur des _Actes_ n'a -pas inventé de personnages[59]; mais c'est un avocat habile qui écrit -pour prouver, et qui lâche de tirer parti des faits dont il a entendu -parler pour démontrer ses thèses favorites, qui sont la légitimité de -la vocation des gentils et l'institution divine de la hiérarchie. Un -tel document demande à être employé avec de grandes précautions; mais -le repousser absolument est aussi - -[Pg xl] -peu critique que de le suivre aveuglément. Quelques paragraphes, -d'ailleurs, même en cette première partie, ont une valeur reconnue de -tous et représentent des mémoires authentiques, extraits par le dernier -rédacteur. Le chapitre xii, en particulier, est de très-bon aloi, et -paraît provenir de Jean-Marc. - -On voit dans quelle détresse nous serions, si nous n'avions pour -documents en cette histoire qu'un livre aussi légendaire. Heureusement, -nous en avons d'autres, qui se rapportent, il est vrai, directement -à la période qui fera l'objet de notre livre troisième, mais qui -répandent déjà sur celle-ci de très-grandes clartés. Ce sont les -épîtres de saint Paul. L'épître aux Galates surtout est un véritable -trésor, la base de toute la chronologie de cet âge, la clef qui -ouvre tout, le témoignage qui doit rassurer les plus sceptiques sur -la réalité des choses dont on pourrait douter. Je prie les lecteurs -sérieux qui seraient tentés de me regarder comme trop hardi ou comme -trop crédule de relire les deux premiers chapitres de cet écrit -singulier. Ce sont, bien certainement, les deux pages les plus -importantes pour l'étude du christianisme naissant. Les épîtres de -saint Paul ont, en effet, un avantage sans égal en cette histoire: -c'est leur authenticité absolue. Aucun doute n'a jamais été élevé par -la critique sérieuse contre l'authenticité - -[Pg xli] -de l'épître aux Galates, des deux épîtres aux Corinthiens, de l'épître -aux Romains. Les raisons par lesquelles on a voulu attaquer les -deux épîtres aux Thessaloniciens et celle aux Philippiens sont sans -valeur. En tête de notre livre troisième, nous aurons à discuter les -objections plus spécieuses, quoique aussi peu décisives, qu'on a -élevées contre l'épître aux Colossiens et le billet à Philémon; le -problème particulier que présente l'épître aux Éphésiens; les fortes -preuves, enfin, qui portent à rejeter les deux épîtres à Timothée -et celle à Tite. Les épîtres dont nous aurons à faire usage en ce -volume sont celles dont l'authenticité est indubitable; ou, du moins, -les inductions que nous tirerons des autres sont indépendantes de la -question de savoir si elles ont été ou non dictées par saint Paul. - -On n'a pas à revenir ici sur les règles de critique qui ont été -suivies dans la composition de cet ouvrage; car on l'a déjà, fait dans -l'introduction de la _Vie de Jésus_. Les douze premiers chapitres des -_Actes_ sont, en effet, un document analogue aux Évangiles synoptiques, -et qui demande à être traité de la même façon. Ces sortes de documents, -à demi historiques, à demi légendaires, ne peuvent être pris ni comme -des légendes, ni comme de l'histoire. Presque tout y est faux dans le -détail, et néanmoins il est permis d'en - -[Pg xlii] -induire de précieuses vérités. Traduire purement et simplement ces -récits, ce n'est pas faire de l'histoire. Ces récits, en effet, sont -souvent contredits par d'autres textes plus autorisés. Par conséquent, -même dans les cas où nous n'avons qu'un seul texte, on est toujours -fondé à craindre que, s'il y en avait d'autres, la contradiction -n'existât. Pour la vie de Jésus, le récit de Luc est sans cesse -contrôlé et rectifié par les deux autres Évangiles synoptiques et -par le quatrième. N'est-il pas probable, je le répète, que, si nous -avions pour les _Actes_ l'analogue des Évangiles synoptiques et du -quatrième Évangile, les Actes seraient mis en défaut sur une foule de -points où nous n'avons maintenant que leur témoignage? De tout autres -règles nous guideront dans notre livre troisième, où nous serons -en pleine histoire positive, et où nous auront entre les mains des -renseignements originaux et parfois autobiographiques. Quand saint -Paul nous donne lui-même le récit de quelque épisode de sa vie qu'il -n'avait pas d'intérêt à présenter sous tel ou tel jour, il est clair -que nous n'avons qu'à insérer mot à mot dans notre récit ses paroles -mêmes, selon la méthode de Tillemont. Mais, quand nous avons affaire -à un narrateur préoccupé d'un système, écrivant pour faire prévaloir -certaines idées, ayant ce mode de rédaction - -[Pg xliii] -enfantin, aux contours vagues et mous, aux couleurs absolues et -tranchées, qu'offre toujours la légende, le devoir du critique n'est -pas de s'en tenir au texte; son devoir est de tâcher de découvrir ce -que le texte peut receler de vrai, sans jamais se croire assuré de -l'avoir trouvé. Défendre à la critique de pareilles interprétations -serait aussi peu raisonnable que si l'on commandait à l'astronome de ne -s'occuper que de l'état apparent du ciel. L'astronomie, au contraire, -ne consiste-t-elle pas à redresser la parallaxe causée par la position -de l'observateur et à construire un état réel véritable d'après un état -apparent trompeur? - -Comment, d'ailleurs, prétendre qu'on doit suivre à la lettre des -documents où se trouvent des impossibilités? Les douze premiers -chapitres des _Actes_ sont un tissu de miracles. Or, une règle -absolue de la critique, c'est de ne pas donner place dans les récits -historiques à des circonstances miraculeuses. Cela n'est pas la -conséquence d'un système métaphysique. C'est tout simplement un fait -d'observation. On n'a jamais constaté de faits de ce genre. Tous les -faits prétendus miraculeux qu'on peut étudier de près se résolvent -en illusion ou en imposture. Si un seul miracle était prouvé, on ne -pourrait rejeter en bloc tous ceux des anciennes histoires; car, après -tout, en - -[Pg xliv] -admettant qu'un très-grand nombre de ces derniers fussent faux, on -pourrait croire que certains seraient vrais. Mais il n'en est pas -ainsi. Tous les miracles discutables s'évanouissent. N'est-on pas -autorisé à conclure de là que les miracles qui sont éloignés de nous -par des siècles, et sur lesquels il n'y a pas moyen d'établir de débat -contradictoire, sont aussi sans réalité? En d'autres termes, il n'y a -de miracle que quand on y croit; ce qui fait le surnaturel, c'est la -foi. Le catholicisme, qui prétend que la force miraculeuse n'est pas -encore éteinte dans son sein, subit lui-même l'influence de cette loi. -Les miracles qu'il prétend faire ne se passent pas dans les endroits où -il faudrait. Quand on a un moyen si simple de se prouver, pourquoi ne -pas s'en servir au grand jour? Un miracle à Paris, devant des savants -compétents, mettrait fin à tant de doutes! Mais, hélas! voilà ce qui -n'arrive jamais. Jamais il ne s'est passé de miracle devant le public -qu'il faudrait convertir, je veux dire devant des incrédules. La -condition du miracle, c'est la crédulité du témoin. Aucun miracle ne -s'est produit devant ceux qui auraient pu le discuter et le critiquer. -Il n'y a pas à cela une seule exception. Cicéron l'a dit avec son -bon sens et sa finesse ordinaires: «Depuis quand cette force secrète -a-t-elle disparu? Ne serait-ce pas depuis - -[Pg xlv] -que les hommes sont devenus moins crédules[60]?» - -«Mais, dit-on, s'il est impossible de prouver qu'il y ait jamais eu -un fait surnaturel, il est impossible aussi de prouver qu'il n'y en -a pas eu. Le savant positif qui nie le surnaturel procède donc aussi -gratuitement que le croyant qui l'admet.» Nullement. C'est à celui qui -affirme une proposition de la prouver. Celui devant qui on l'affirme -n'a qu'une seule chose à faire, attendre la preuve et y céder si elle -est bonne. On serait venu sommer Buffon de donner une place dans son -_Histoire naturelle_ aux sirènes et aux centaures, Buffon aurait -répondu: «Montrez-moi un spécimen de ces êtres, et je les admettrai; -jusque-là, ils n'existent pas pour moi.--Mais prouvez qu'ils n'existent -pas.--C'est à vous de prouver qu'ils existent.» La charge de faire la -preuve, dans la science, pèse sur ceux qui allèguent un fait. Pourquoi -ne croit-on plus aux anges, aux démons, quoique d'innombrables textes -historiques en supposent l'existence? Parce que jamais l'existence d'un -ange, d'un démon ne s'est prouvée. - -Pour soutenir la réalité du miracle, on fait appel à des phénomènes -qu'on prétend n'avoir pu se passer selon le cours des lois de la -nature, la création de l'homme, par exemple. «La création de l'homme, - -[Pg xlvi] -dit-on, n'a pu se faire que par une intervention directe de la -Divinité; pourquoi cette intervention ne se produirait-elle pas -dans les autres moments décisifs du développement de l'univers?» Je -n'insisterai pas sur l'étrange philosophie et l'idée mesquine de la -Divinité que renferme une telle manière de raisonner; car l'histoire -doit avoir sa méthode indépendante de toute philosophie. Sans entrer -le moins du monde sur le terrain de la théodicée, il est facile de -montrer combien une telle argumentation est défectueuse. Elle équivaut -à dire que tout ce qui n'arrive plus dans l'état actuel du monde, tout -ce que nous ne pouvons pas expliquer dans l'état actuel de la science, -est miraculeux. Mais alors le soleil est un miracle, car la science -est loin d'avoir expliqué le soleil; la conception de chaque homme -est un miracle, car la physiologie se tait encore sur ce point; la -conscience est un miracle, car elle est un mystère absolu; tout animal -est un miracle, car l'origine de la vie est un problème sur lequel -nous n'avons encore presque aucune donnée. Si on répond que toute vie, -toute âme est, en effet, d'un ordre supérieur à la nature, on joue -sur les mots. Nous voulons bien l'entendre ainsi; mais alors il faut -s'expliquer sur le mot miracle. Qu'est-ce qu'un miracle qui se passe -tous les jours et à toute heure? Le miracle n'est pas l'inexpliqué; - -[Pg xlvii] -c'est une dérogation formelle, au nom d'une volonté particulière, à des -lois connues. Ce que nous nions, c'est le miracle à l'état d'exception, -ce sont des interventions particulières, comme celle d'un horloger qui -aurait fait une horloge, fort belle il est vrai, à laquelle cependant -il serait obligé de temps en temps de mettre la main pour suppléer -à l'insuffisance des rouages. Que Dieu soit en toute chose, surtout -en tout ce qui vit, d'une manière permanente, c'est justement notre -théorie; nous disons seulement qu'aucune intervention particulière -d'une force surnaturelle n'a jamais été constatée. Nous nions la -réalité du surnaturel particulier, jusqu'à ce qu'on nous ait apporté -un fait de ce genre démontré. Chercher ce fait avant la création de -l'homme; pour se dispenser de constater des miracles historiques, -fuir au delà de l'histoire, à des époques où toute constatation est -impossible; c'est se réfugier derrière le nuage, c'est prouver une -chose obscure par une autre plus obscure, c'est contester une loi -connue à cause d'un fait que nous ne connaissons pas. On invoque des -miracles qui auraient eu lieu avant qu'aucun témoin existât, faute d'en -pouvoir citer un qui ait eu de bons témoins. - -Sans doute, il s'est passé dans l'univers, à des époques reculées, des -phénomènes qui ne se présentent - -[Pg xlviii] -plus, au moins sur la même échelle, dans l'état actuel. Mais ces -phénomènes ont eu leur raison d'être à l'heure où ils se sont -manifestés. On rencontre dans les formations géologiques un grand -nombre de minéraux et de pierres précieuses qui semblent ne plus se -produire aujourd'hui dans la nature. Et pourtant, MM. Mitscherlich, -Ebelmen, de Sénarmont, Daubrée ont recomposé artificiellement la -plupart de ces minéraux et de ces pierres précieuses. S'il est douteux -qu'on réussisse jamais à produire artificiellement la vie, cela tient à -ce que la reproduction des circonstances où la vie commença (si elle a -commencé) sera peut-être toujours au-dessus des moyens humains. Comment -ramener un état de la planète disparu depuis des milliers d'années? -comment faire une expérience qui dure des siècles? La diversité des -milieux et des siècles de lente évolution, voilà ce qu'on oublie quand -on appelle miracles les phénomènes qui se sont passés autrefois, et -qui ne se passent plus aujourd'hui. Dans tel corps céleste, à l'heure -qu'il est, il se produit peut-être des faits qui ont cessé chez nous -depuis un temps infini. Certes, la formation de l'humanité est la chose -du monde la plus choquante, la plus absurde, si on la suppose subite, -instantanée. Elle rentre dans les analogies générales (sans cesser -d'être mystérieuse), si on y voit le résultat - -[Pg xlix] -d'un progrès lent continué durant des périodes incalculables. Il ne -faut pas appliquer à la vie embryonnaire les lois de la vie de l'âge -mûr. L'embryon développe, les uns après les autres, tous ses organes; -l'homme adulte, au contraire, ne se crée plus d'organes. Il ne s'en -crée plus, parce qu'il n'est plus dans l'âge de créer; de même que le -langage ne s'invente plus, parce qu'il n'est plus à inventer.--Mais -à quoi bon suivre des adversaires qui déplacent la question? Nous -demandons un miracle historique constaté; on nous répond qu'avant -l'histoire il a dû s'en passer. Certes, s'il fallait une preuve de la -nécessité des croyances surnaturelles pour certains états de l'âme, on -l'aurait dans ce fait que des esprits doués en toute autre chose de -pénétration ont pu faire reposer l'édifice de leur foi sur un argument -aussi désespéré. - -D'autres, abandonnant le miracle de l'ordre physique, se retranchent -dans le miracle d'ordre moral, sans lequel ils prétendent que ces -événements ne peuvent être expliqués. Certainement, la formation du -christianisme est le plus grand fait de l'histoire religieuse du monde. -Mais elle n'est pas un miracle pour cela. Le bouddhisme, le babisme ont -eu des martyrs aussi nombreux, aussi exaltés, aussi résignés que le -christianisme. Les miracles de la fondation de l'islamisme sont d'une -tout autre nature, et j'avoue - -[Pg l] -qu'ils me touchent peu. Il faut cependant remarquer que les docteurs -musulmans font sur l'établissement de l'islamisme, sur sa diffusion -comme par une traînée de feu, sur ses rapides conquêtes, sur la force -qui lui donne partout un règne si absolu, les mêmes raisonnements que -font les apologistes chrétiens sur l'établissement du christianisme, -et prétendent montrer là clairement le doigt de Dieu. Accordons même, -si l'on veut, que la fondation du christianisme soit un fait unique. -Une autre chose absolument unique, c'est l'hellénisme, en entendant par -ce mot l'idéal de perfection dans la littérature, dans l'art, dans la -philosophie, que la Grèce a réalisé. L'art grec dépasse tous les autres -arts autant que le christianisme dépasse les autres religions, et -l'Acropole d'Athènes, collection de chefs-d'œuvre à côté desquels tout -le reste n'est que tâtonnement maladroit ou imitation plus ou moins -bien réussie, est peut-être ce qui défie le plus, en son genre, toute -comparaison. L'hellénisme, en d'autres termes, est autant un prodige -de beauté que le christianisme est un prodige de sainteté. Une chose -unique n'est pas une chose miraculeuse. Dieu est à des degrés divers -dans tout ce qui est beau, bon et vrai. Mais il n'est jamais dans une -de ses manifestations d'une façon si exclusive, que la présence de son -souffle en - -[Pg li] -un mouvement religieux ou philosophique doive être considérée comme un -privilège ou une exception. - -J'espère qu'un intervalle de deux années et demie écoulées depuis la -publication de la _Vie de Jésus_ portera certains lecteurs à s'occuper -de ces problèmes avec plus de calme. La controverse religieuse est -toujours de mauvaise foi, sans le savoir et sans le vouloir. Il ne -s'agit, pas pour elle de discuter avec indépendance, de chercher avec -anxiété; il s'agit de défendre une doctrine arrêtée, de prouver que -le dissident est un ignorant ou un homme de mauvaise foi. Calomnies, -contre-sens, falsifications des idées et des textes, raisonnements -triomphants sur des choses que l'adversaire n'a pas dites, cris de -victoire sur des erreurs qu'il n'a pas commises, rien ne paraît déloyal -à celui qui croit tenir en main les intérêts de la vérité absolue. -J'aurais fort ignoré l'histoire, si je ne m'étais attendu à tout cela. -J'ai assez de froideur pour y avoir été peu sensible, et un goût -assez vif des choses de la foi pour qu'il m'ait été donné d'apprécier -doucement ce qu'il y a eu parfois de touchant dans le sentiment qui -inspirait mes contradicteurs. Souvent, en voyant tant de naïveté, une -si pieuse assurance, une colère partant si franchement de si belles et -si bonnes âmes, j'ai dit comme Jean Huss, à la vue d'une vieille femme -qui - -[Pg lii] -suait pour apporter un fagot à son bûcher: _O sancta simplicitas!_ -J'ai seulement regretté certaines émotions, qui ne pouvaient être -que stériles. Selon la belle expression de l'Écriture, «Dieu n'est -pas dans la tourmente». Ah! sans doute, si tout ce trouble aidait à -découvrir la vérité, on se consolerait de tant d'agitation. Mais il -n'en est pas ainsi; la vérité n'est pas faite pour l'homme passionné. -Elle se réserve aux esprits qui cherchent sans parti pris, sans amour -persistant, sans haine durable, avec une liberté absolue et sans nulle -arrière-pensée d'agir sur la direction des affaires de l'humanité. Ces -problèmes ne sont qu'une des innombrables questions dont le monde est -rempli et que les curieux examinent. On n'offense personne en énonçant -une opinion théorique. Ceux qui tiennent à leur foi comme à un trésor -ont un moyen bien simple de la défendre, c'est de ne pas tenir compte -des ouvrages écrits dans un sens différent du leur. Les timides font -mieux de ne pas lire. - -Il est des personnes pratiques, qui, à propos d'une œuvre de science, -demandent quel parti politique l'auteur s'est proposé de satisfaire, -et qui veulent qu'une œuvre de poésie renferme une leçon de morale. -Ces personnes n'admettent pas qu'on écrive pour autre chose qu'une -propagande. L'idée de l'art et de la science, n'aspirant qu'à trouver -le vrai et à - -[Pg liii] -réaliser le beau, en dehors de toute politique, leur est étrangère. -Entre nous et de telles personnes, les malentendus sont inévitables. -«Ces gens-là, comme disait un philosophe grec, prennent avec leur main -gauche ce que nous leur donnons avec notre main droite.» Une foule de -lettres dictées par un sentiment honnête, que j'ai reçues, se résument -ainsi: «Qu'avez-vous donc voulu? Quel but vous êtes-vous proposé?» Eh! -mon Dieu! le même qu'on se propose en écrivant toute histoire, Si je -disposais de plusieurs vies, j'emploierais l'une à écrire une histoire -d'Alexandre, une autre à écrire une histoire d'Athènes, une troisième à -écrire soit une histoire de la Révolution française, soit une histoire -de l'ordre de Saint-François. Quel but me proposerais-je en écrivant -ces ouvrages? Un seul: trouver le vrai et le faire vivre, travailler -à ce que les grandes choses du passé soient connues, avec le plus -d'exactitude possible et exposées d'une façon digne d'elles. La pensée -d'ébranler la foi de personne est à mille lieues de moi. Ces œuvres -doivent être exécutées avec une suprême indifférence, comme si l'on -écrivait pour une planète déserte. Toute concession aux scrupules d'un -ordre inférieur est un manquement au culte de l'art et de la vérité. -Qui ne voit que l'absence de prosélytisme est la qualité et - -[Pg liv] -le défaut des ouvrages composés dans un tel esprit? - -Le premier principe de l'école critique, en effet, est que chacun admet -en matière de foi ce qu'il a besoin d'admettre, et fait, en quelque -sorte, le lit de ses croyances proportionné à sa mesure et à sa taille. -Comment serions-nous assez insensés pour nous mêler de ce qui dépend -de circonstances sur lesquelles personne ne peut rien? Si quelqu'un -vient à nos principes, c'est qu'il a le tour d'esprit et l'éducation -nécessaires pour y venir; tous nos efforts ne donneraient pas cette -éducation et ce tour d'esprit à ceux qui ne les ont pas. La philosophie -diffère de la foi en ce que la foi est censée opérer par elle-même, -indépendamment de l'intelligence qu'on a des dogmes. Nous croyons, au -contraire, qu'une vérité n'a de valeur que quand on y est arrivé par -soi-même, quand on voit tout l'ordre d'idées auquel elle se rattache. -Nous ne nous obligeons pas à taire celles de nos opinions qui ne sont -pas d'accord avec la croyance d'une portion de nos semblables; nous ne -faisons aucun sacrifice aux exigences des diverses orthodoxies; mais -nous ne songeons pas davantage à les attaquer ni à les provoquer; nous -faisons comme si elles n'existaient pas. Pour moi, le jour où l'on -pourrait me convaincre d'un effort pour attirer à mes idées un seul -adhérent qui n'y vient pas de lui-même, on me causerait - -[Pg lv] -la peine la plus vive. J'en conclurais ou que mon esprit s'est laissé -troubler dans sa libre et sereine allure, ou que quelque chose s'est -appesanti en moi, puisque je ne suis plus capable de me contenter de la -joyeuse contemplation de l'univers. - -Qui ne voit, d'ailleurs, que, si mon but était de faire la guerre aux -cultes établis, je devrais procéder d'une autre manière, m'attacher -uniquement à montrer les impossibilités, les contradictions des textes -et des dogmes tenus pour sacrés. Cette besogne fastidieuse a été faite -mille fois et très-bien faite. En 1856[61], j'écrivais ce qui suit: «Je -proteste une fois pour toutes contre la fausse interprétation qu'on -donnerait à mes travaux, si l'on prenait comme des œuvres de polémique -les divers essais sur l'histoire des religions que j'ai publiés, ou -que je pourrai publier à l'avenir. Envisagés comme des œuvres de -polémique, ces essais, je suis le premier à le reconnaître, seraient -fort inhabiles. La polémique exige une stratégie à laquelle je suis -étranger: il faut savoir choisir le côté faible de ses adversaires, -s'y tenir, ne jamais toucher aux questions incertaines, se garder de -toute concession, c'est-à-dire renoncer à ce qui fait l'essence même -de l'esprit scientifique. Telle n'est pas ma méthode. La question -fondamentale - -[Pg lvi] -sur laquelle doit rouler la discussion religieuse, c'est-à-dire la -question de la révélation et du surnaturel, je ne la touche jamais; -non que cette question ne soit résolue pour moi avec une entière -certitude, mais parce que la discussion d'une telle question n'est pas -scientifique, ou, pour mieux dire, parce que la science indépendante -la suppose antérieurement résolue. Certes, si je poursuivais un but -quelconque de polémique ou de prosélytisme, ce serait là une faute -capitale, ce serait transporter sur le terrain des problèmes délicats -et obscurs une question qui se laisse traiter avec plus d'évidence -dans les termes grossiers où la posent d'ordinaire les controversistes -et les apologistes. Loin de regretter les avantages que je donne -ainsi contre moi-même, je m'en réjouirai, si cela peut convaincre -les théologiens que mes écrits sont d'un autre ordre que les leurs, -qu'il n'y faut voir que de pures recherches d'érudition, attaquables -comme telles, où l'on essaye parfois d'appliquer à la religion juive -et à la religion chrétienne les principes de critique qu'on suit -dans les autres branches de l'histoire et de la philologie. Quant à -la discussion des questions purement théologiques, je n'y entrerai -jamais, pas plus que MM. Burnouf, Creuzer, Guigniaut et tant d'autres -historiens critiques des religions de l'antiquité ne se sont crus -obligés d'entreprendre - -[Pg lvii] -la réfutation ou l'apologie des cultes dont ils s'occupaient. -L'histoire de l'humanité est pour moi un vaste ensemble où tout est -essentiellement inégal et divers, mais où tout est du même ordre, sort -des mêmes causes, obéit aux mêmes lois. Ces lois, je les recherche sans -autre intention, que de découvrir l'exacte nuance de ce qui est. Rien -ne me fera changer un rôle obscur, mais fructueux pour la science, -contre le rôle de controversiste, rôle facile en ce qu'il concilie -à l'écrivain une faveur assurée auprès des personnes qui croient -devoir opposer la guerre à la guerre. A cette polémique, dont je suis -loin de contester la nécessité, mais qui n'est ni dans mes goûts ni -dans mes aptitudes, Voltaire suffit. On ne peut être à la fois bon -controversiste et bon historien. Voltaire, si faible comme érudit, -Voltaire, qui nous semble si dénué du sentiment de l'antiquité, à nous -autres qui sommes initiés à une méthode meilleure, Voltaire est vingt -fois victorieux d'adversaires encore plus dépourvus de critique qu'il -ne l'est lui-même. Une nouvelle édition des œuvres de ce grand homme -satisferait au besoin que le moment présent semble éprouver de faire -une réponse aux envahissements de la théologie; réponse mauvaise en -soi, mais accommodée à ce qu'il s'agit de combattre; réponse arriérée à -une science arriérée. Faisons - -[Pg lviii] -mieux, nous tous que possèdent l'amour du vrai et la grande curiosité. -Laissons ces débats à ceux qui s'y complaisent; travaillons pour le -petit nombre de ceux qui marchent dans la grande ligne de l'esprit -humain. La popularité, je le sais, s'attache de préférence aux -écrivains qui au lieu de poursuivre la forme la plus élevée de la -vérité, s'appliquent à lutter contre les opinions de leur temps; -mais, par un juste retour, ils n'ont plus de valeur dès que l'opinion -qu'ils ont combattue a cessé d'être. Ceux qui ont réfuté la magie et -l'astrologie judiciaire, au XVIe et au XVIIe siècle, ont rendu à la -raison un immense service: et pourtant leurs écrits sont inconnus -aujourd'hui; leur victoire même les a fait oublier.» - -Je m'en tiendrai invariablement à cette règle de conduite, la seule -conforme, à la dignité du savant. Je sais que les recherches d'histoire -religieuse touchent à des questions vives, qui semblent exiger une -solution. Les personnes peu familiarisées avec la libre spéculation -ne comprennent pas les calmes lenteurs de la pensée; les esprits -pratiques s'impatientent contre la science, qui ne répond pas à leurs -empressements. Défendons-nous de ces vaines ardeurs. Gardons-nous de -rien fonder; restons dans nos Églises respectives, profitant de leur -culte séculaire et de leur tradition de vertu, participant - -[Pg lix] -à leurs bonnes œuvres et jouissant de la poésie de leur passé. Ne -repoussons que leur intolérance. Pardonnons même à cette intolérance; -car elle est, comme l'égoïsme, une des nécessités de la nature humaine. -Supposer qu'il se fonde désormais de nouvelles familles religieuses -ou que la proportion entre celles qui existent aujourd'hui arrive à -changer beaucoup, c'est aller contre les apparences. Le catholicisme -sera bientôt travaillé par de grands schismes; les temps d'Avignon, des -antipapes, des clémentins et des urbanistes, vont revenir. L'Église -catholique va refaire son XIVe siècle; mais, malgré ses divisions, -elle restera l'Église catholique. Il est probable que dans cent ans la -relation entre le nombre des protestants, celui des catholiques, celui -des juifs n'aura pas sensiblement varié. Mais un grand changement se -sera accompli, ou plutôt sera devenu sensible aux yeux de tous. Chacune -de ces familles religieuses aura deux sortes de fidèles, les uns -croyants absolus comme au moyen âge, les autres sacrifiant la lettre et -ne tenant qu'à l'esprit. Cette seconde fraction grandira dans chaque -communion, et, comme l'esprit rapproche autant que la lettre divise, -les spiritualistes de chaque communion arriveront à se rapprocher -tellement qu'ils négligeront de se réunir tout à fait. Le fanatisme - -[Pg lx] -se perdra dans une tolérance générale. Le dogme deviendra une arche -mystérieuse, que l'on conviendra de n'ouvrir jamais. Si l'arche est -vide, alors, qu'importe? Une seule religion résistera, je le crains, à -cet amollissement dogmatique; c'est l'islamisme. Il y a chez certains -musulmans des anciennes écoles et chez quelques hommes éminents de -Constantinople, il y a en Perse surtout des germes d'esprit large -et conciliant. Si ces bons germes sont étouffés par le fanatisme -des ulémas, l'islamisme périra; car deux choses sont évidentes: -la première, c'est que la civilisation moderne ne désire pas que -les anciens cultes meurent tout à fait; la seconde, c'est qu'elle -ne souffrira pas d'être entravée dans son œuvre par les vieilles -institutions religieuses. Celles-ci ont le choix entre fléchir ou -mourir. - -Quant à la religion pure, dont la prétention est justement de ne pas -être une secte ni une Église à part, pourquoi se donnerait-elle les -inconvénients d'une position dont elle n'a pas les avantages? pourquoi -élèverait-elle drapeau contre drapeau, quand elle sait que le salut -est possible à tous et partout, qu'il dépend du degré de noblesse que -chacun porte en soi? On comprend que le protestantisme, au XVIe siècle, -ait été amené à une rupture ouverte. Le protestantisme partait d'une -foi très-absolue. Loin de - -[Pg lxi] -]correspondre à un affaiblissement du dogmatisme, la Réforme marqua -une renaissance de l'esprit chrétien le plus rigide. Le mouvement du -XIXe siècle, au contraire, part d'un sentiment qui est l'inverse du -dogmatisme; il aboutira non à des sectes ou Églises séparées, mais à un -adoucissement général de toutes les Églises. Les divisions tranchées -augmentent le fanatisme de l'orthodoxie et provoquent des réactions. -Les Luther, les Calvin firent les Caraffa, les Ghislieri, les Loyola, -les Philippe II. Si notre Église nous repousse, ne récriminons -pas; sachons apprécier la douceur des mœurs modernes, qui a rendu -ces haines impuissantes; consolons-nous en songeant à cette Église -invisible qui renferme les saints excommuniés, les meilleures âmes -de chaque siècle. Les bannis d'une Église en sont toujours l'élite; -ils devancent le temps; l'hérétique d'aujourd'hui est l'orthodoxe de -l'avenir. Qu'est-ce, d'ailleurs, que l'excommunication des hommes? Le -Père céleste n'excommunie que les esprits secs et les cœurs étroits. -Si le prêtre refuse de nous admettre en son cimetière, défendons à nos -familles de réclamer. C'est Dieu qui juge; la terre est une bonne mère -qui ne fait pas de différences; le cadavre de l'homme de bien entrant -dans le coin non bénit y porte la bénédiction avec lui. - -Sans doute, il est des positions où l'application de - -[Pg lxii] -ces principes est difficile. L'esprit souffle où il veut; l'esprit, -c'est la liberté. Or, il est des personnes rivées en quelque sorte -à la foi absolue; je veux parler des hommes engagés dans les ordres -sacrés ou revêtus d'un ministère pastoral. Même alors, une belle âme -sait trouver des issues. Un digne prêtre de campagne arrive, par ses -études solitaires et par la pureté de sa vie, à voir les impossibilités -du dogmatisme littéral; faut-il qu'il contriste ceux qu'il a consolés -jusque-là, qu'il explique aux simples des changements que ceux-ci ne -peuvent bien comprendre? A Dieu ne plaise! Il n'y a pas deux hommes au -monde qui aient juste les mêmes devoirs. Le bon évêque Colenso a fait -un acte d'honnêteté comme l'Église n'en a pas vu depuis son origine en -écrivant ses doutes dès qu'ils lui sont venus. Mais l'humble prêtre -catholique, en un pays d'esprit étroit et timide, doit se taire. Oh! -que de tombes discrètes, autour des églises de village, cachent ainsi -de poétiques réserves, d'angéliques silences? Ceux dont le devoir a été -de parler égaleront-ils le mérite de ces secrets connus de Dieu seul? - -La théorie n'est pas la pratique. L'idéal doit rester l'idéal; il doit -craindre de se souiller au contact de la réalité. Des pensées bonnes -pour ceux qui sont préservés par leur noblesse de tout danger moral -peuvent, - -[Pg lxiii] -si on les applique, n'être pas sans inconvénient pour ceux qui sont -entachés de bassesse. On ne fait de grandes choses qu'avec des idées -strictement arrêtées; car la capacité humaine est chose limitée; -l'homme absolument sans préjugé serait impuissant. Jouissons de la -liberté des fils de Dieu; mais prenons garde d'être complices de la -diminution de vertu qui menacerait nos sociétés, si le christianisme -venait à s'affaiblir. Que serions-nous sans lui? Qui remplacera ces -grandes écoles de sérieux et de respect telles que Saint-Sulpice, ce -ministère de dévouement des Filles de la Charité? Comment, n'être pas -effrayé de la sécheresse de cœur et de la petitesse qui envahissent le -monde? Notre dissidence avec les personnes qui croient aux religions -positives est, après tout, uniquement scientifique; par le cœur, nous -sommes avec elles; nous n'avons qu'un ennemi, et c'est aussi le leur, -je veux dire le matérialisme vulgaire, la bassesse de l'homme intéressé. - -Paix donc, au nom de Dieu! Que les divers ordres de l'humanité -vivent côte à côte, non en faussant leur génie propre pour se faire -des concessions réciproques, qui les amoindriraient, mais en se -supportant mutuellement. Rien ne doit régner ici-bas à l'exclusion -de son contraire; aucune force ne doit pouvoir supprimer les autres. -L'harmonie de l'humanité résulte - -[Pg lxiv] -de la libre émission des notes les plus discordantes. Que l'orthodoxie -réussisse à tuer la science, nous savons ce qui arrivera; le monde -musulman et l'Espagne meurent pour avoir trop consciencieusement -accompli cette tâche. Que le rationalisme veuille gouverner le monde -sans égard pour les besoins religieux de l'âme, l'expérience de la -Révolution française est là pour nous apprendre les conséquences d'une -telle faute. L'instinct de l'art, porté aux plus grandes délicatesses, -mais sans honnêteté, fit de l'Italie de la renaissance un coupe-gorge, -un mauvais lieu. L'ennui, la sottise, la médiocrité sont la punition de -certains pays protestants, où, sous prétexte de bon sens et d'esprit -chrétien, on a supprimé l'art et réduit la science à quelque chose de -mesquin. Lucrèce et sainte Thérèse, Aristophane et Socrate, Voltaire -et François d'Assise, Raphaël et Vincent de Paul ont également raison -d'être, et l'humanité serait moindre si un seul des éléments qui la -composent lui manquait. - -[1] L'auteur des _Actes_ ne donne pas directement à saint Paul le titre -d'apôtre. Ce titre est, en général, réservé par lui aux membres du -collége central de Jérusalem. - -[2] Homélies pseudo-clémentines, xvii, 13-19. - -[3] Justin, _Apot. I_, 39. Dans les _Actes_, règne aussi l'idée que -Pierre fût l'apôtre des gentils. Voir surtout chap. x. Comparez I -Petri, i, 4. - -[4] I Cor., iii, 6, 10; iv, 14, 15; ix, 1, 2; II Cor., xi, 2, etc. - -[5] Lettre de Denys de Corinthe, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, II, 25. - -[6] Les lecteurs français peuvent consulter, pour de plus amples -détails sur la discussion et la comparaison des quatre récits, Strauss, -_Vie de Jésus_, 3e sect., ch. iv et v (traduction Littré); _Nouvelle -Vie de Jésus_, l. 1, § 46 et suiv.; l. II, § 97 et suiv. (traduction -Nefftzer et Dollfus). - -[7] L'Église l'admit de bonne heure comme évidente. Voir le canon -de Muratori (_Antiq. Ital._, III, 854), collationné par Wieseler et -restitué par Laurent (_Neutestamentliche Studien_, Gotha, 1866), lignes -33 et suiv. - -[8] Luc, i, 1-4; _Act_., i, 4. - -[9] Remarquez surtout _Act_. xvi, 12. - -[10] On sait que, chez les, écrivains du Nouveau Testament, la pauvreté -d'expression est grande, si bien que chacun a son petit dictionnaire à -part. De là une règle précieuse pour déterminer l'auteur d'écrits même -très-courts. - -[11] L'emploi de ce mot, _Act_., xiv, 4, 14, est bien indirect. - -[12] Comparez, par exemple, _Act_., xvii, 14-16; xviii, 5, à I Thess., -iii, 1-2. - -[13] I Cor., xv, 32; II Cor., i, 8; xi, 23 et suiv.; Rom., xv, 19; xvi, -3 et suiv. - -[14] _Act_., xvi, 6; xviii, 22-23, en comparant l'épître aux Galates. - -[15] Par exemple, le séjour à Césarée est laissé dans l'obscurité. - -[16] Mabillon, _Museum Italicum_, I, 1° pars, p. 109. - -[17] Col., iv, 14. - -[18] V. ci-dessus, p. xii. - -[19] Presque toutes les inscriptions y sont latines, ainsi qu'à -Neapolis (Cavala), le port de Philippes. Voir Heuzey, _Mission de -Macédoine_, p. 11 et suiv. Les remarquables connaissances nautiques de -l'auteur des _Actes_ (voir surtout ch. xxvii-xxviii) feraient croire -qu'il était de Neapolis. - -[20] Par exemple, _Act_., x, 28. - -[21] _Act_., v, 36-37. - -[22] Les hébraïsmes de son style peuvent venir d'une lecture assidue -des traductions grecques de l'Ancien Testament et surtout de la lecture -des écrits composés par ses coreligionnaires de Palestine, qu'il copie -souvent textuellement. Ses citations de l'Ancien Testament sont faites -sans aucune connaissance du texte original (par exemple, xv, 16 et -suiv.). - -[23] _Act_., xvii, 22 et suiv. - -[24] Luc, i, 26; iv, 31; xxiv, 13. Comp. ci-dessous, page 18, note. - -[25] Luc, i, 31, comparé à Matth., i, 21. Le nom de _Jeanne_, que Luc -seul connaît, est bien suspect. Il ne semble pas que _Jean_ eût alors -de correspondant féminin. Cependant voyez Talm. de Bab., _Sota, 22 a_. - -[26] _Act_., ii, 47; iv, 33; v, 13, 26. - -[27] _Act_., ix, 22, 23; xii, 3, 11; xiii, 45, 50 et une foule d'autres -passages. Il en est de même pour le quatrième Évangile, parce que, lui -aussi, fut rédigé hors de la Syrie. - -[28] Luc, x, 33 et suiv.; xvii, 16; _Act_., viii, 5 et suiv. De même -dans le quatrième Évangile: Jean, iv, 5 et suiv. Opposez Matth., x, 5-6. - -[29] _Act_., xxviii, 30. - -[30] Voir _Vie de Jésus_, p. xvii. - -[31] Luc, xxiv, 50. Marc, xvi, 19, offre un arrangement semblable. - -[32] _Act_., i, 3, 9. - -[33] Remarquez surtout Luc, i, 1, l'expression τῶν πεπληροφορημένων ἐν -ἡμῖν πραγμάτων. - -[34] Ch. x, xxii, xxvi. - -[35] Le centurion Cornélius, le proconsul Sergius Paulus. - -[36] _Act_., xiii, 7 et suiv.; xviii, 12 et suiv.; xix, 35 et suiv.; -xxiv, 7, 17; xxv, 9, 16, 25; xxvii, 2; xxviii, 17-18. - -[37] _Ibid_., xvi, 37 et suiv.; xxii, 26 et suiv. - -[38] De semblables précautions n'étaient point rares. L'Apocalypse et -l'épître de Pierre désignent Rome à mots couverts. - -[39] Luc, i, 4. - -[40] _Act_., i, 22. - -[41] Voir _Vie de Jésus_, p. xxxix et suiv. - -[42] Cela est sensible surtout dans l'histoire du centurion Corneille. - -[43] _Act_., ii, 47; iv, 33; v, 13, 26. Cf. Luc, xxiv, 19-20. - -[44] _Act_., ii, 44-45; iv, 34 et suiv.; v, 1 et suiv. - -[45] I. Cor. xii-xiv. Comp. Marc, xvi, 17, et même _Act_., ii, 4, 13; -x, 46; xi, 15; xix, 6. - -[46] Comparez _Act_., iii, 2 et suiv. à xiv, 8 et suiv.; ix, 36 et -suiv. à xx, 9 et suiv.; v, 1 et suiv. à xiii, 9 et suiv. v, 15-16 à -xix, 12; xii, 7 et suiv. à xvi, 26 et suiv.; x, 44 à xix, 6. - -[47] Dans un discours que l'auteur prête à Gamaliel, en une -circonstance qui est de l'an 36 à peu près, il est question de Theudas, -dont l'entreprise est expressément déclarée antérieure à celle de Juda -le Gaulonite (_Act_., v, 36-37). Or, la révolte de Theudas est de l'an -44 (Jos., _Ant_., XX, v, 1), et en tout cas bien postérieure à celle du -Gaulonite (Jos., _Ant_., XVIII, i, 1; _B. J._, II, viii, 1). - -[48] Les personnes qui ne peuvent lire sur tout ceci les écrits -allemands de Baur, Schneckenburger, de Wette, Schwegler, Zeller, où les -questions critiques relatives aux _Actes_ sont amenées à une solution -à peu près définitive, consulteront avec fruit les _Études historiques -et critiques sur les origines du christianisme_, par A. Stap (Paris, -Lacroix, 1864), p. 116 et suiv.; Michel Nicolas, _Études critiques sur -la Bible_. _Nouveau Testament_ (Paris, Lévy, 1864), p. 223 et suiv.; -Reuss, _Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique_, l. -VI, ch. v; divers travaux de MM. Kayser, Scherer, Reuss dans la _Revue -de théologie_ de Strasbourg, 1e série, t. II et III; 2e série, t. II et -III. - -[49] Pour la nuance de οὐ προσανεθέμην σαρκὶ καὶ αἵματι, comp. Matth., -xvi, 17. - -[50] C'est lui qui le déclara avec serment. Lire surtout les chap. i et -ii de l'épître aux Galates. - -[51] _Act_., xii, 1. - -[52] Jos., _Ant_., XIX, viii, 2; _B. J._, II, xii, 6. - -[53] La citation d'Amos (xv, 16-17), faite par Jacques conformément -à la version grecque et en désaccord avec l'hébreu, montre bien, du -reste, que ce discours est une fiction de l'auteur. - -[54] Nous établirons plus tard que c'est là le vrai sens. En tout cas, -le doute sur la question de savoir si Tite fut ou ne fut pas circoncis -importe peu au raisonnement que nous poursuivons ici. - -[55] Comp. _Act_., xv, 1; _Gal_., i, 7; ii, 12. - -[56] I Cor., viii, 4, 9; x, 25-29. - -[57] _Act_., xxi, 20 et suiv. - -[58] Les ébionites surtout. Voir les Homélies pseudo-clémentines; -Irenée, _Adv. hær._, I, xxvi., 2; Épiphane,_ Adv. hær._, hær. xxx; -saint Jérôme, _In Matth_., xii, init. - -[59] Je sacrifierais cependant volontiers Ananie et Saphire. - -[60] _De divinatione_, II, 57. - -[61] Préface des _Études d'histoire religieuse_. - - - -[Pg 1]-[An 33] - - -LES APOTRES - - -CHAPITRE PREMIER. - -FORMATION DES CROYANCES RELATIVES A LA RÉSURRECTION DE JÉSUS.--LES -APPARITIONS DE JÉRUSALEM. - - -Jésus, quoique parlant sans cesse de résurrection, de nouvelle vie, -n'avait jamais dit bien clairement qu'il ressusciterait en sa chair[1]. -Les disciples, dans - -[Pg 2]-[An 33] -les premières heures qui suivirent sa mort, n'avaient à cet égard -aucune espérance arrêtée. Les sentiments dont ils nous font la naïve -confidence supposent même qu'ils croyaient tout fini. Ils pleurent et -enterrent leur ami, sinon comme un mort vulgaire, du moins comme une -personne dont la perte est irréparable[2]; ils sont tristes et abattus; -l'espoir qu'ils avaient eu de le voir réaliser le salut d'Israël est -convaincu de vanité; on dirait des hommes qui ont perdu une grande et -chère illusion. - -Mais l'enthousiasme et l'amour ne connaissent pas les situations -sans issue. Ils se jouent de l'impossible, et, plutôt que d'abdiquer -l'espérance, ils font violence à toute réalité. Plusieurs paroles -qu'on se rappelait du maître, celles surtout par lesquelles il avait -prédit son futur avènement, pouvaient être interprétées en ce sens -qu'il sortirait du tombeau[3]. Une telle croyance était d'ailleurs -si naturelle, que la foi des disciples aurait suffi pour la créer de -toutes pièces. Les grands prophètes Hénoch et Élie n'avaient pas goûté -la mort. On commençait même à croire que les patriarches et les hommes -de premier ordre dans l'ancienne loi n'étaient pas réellement morts, et -que leurs corps étaient dans leurs sépulcres à Hébron, - -[Pg 3]-[An 33] -vivants et animés[4]. Il devait arriver pour Jésus ce qui arrive pour -tous les hommes qui ont captivé l'attention de leurs semblables. -Le monde, habitué à leur attribuer des vertus surhumaines, ne peut -admettre qu'ils aient subi la loi injuste, révoltante, inique, du -trépas commun. Au moment où Mahomet expira, Omar sortit de la tente -le sabre à la main, et déclara qu'il abattrait la tête de quiconque -oserait dire que le prophète n'était plus[5]. La mort est chose si -absurde quand elle frappe l'homme de génie ou l'homme d'un grand cœur, -que le peuple ne croit pas à la possibilité d'une telle erreur de la -nature. Les héros ne meurent pas. La vraie existence n'est-elle pas -celle qui se continue pour nous au cœur de ceux qui nous aiment? Ce -maître adoré avait rempli, durant des années, le petit monde qui se -pressait autour de lui de joie et d'espérance; consentirait-on à le -laisser pourrir au tombeau? Non; il avait trop vécu dans ceux qui -l'entourèrent pour qu'on n'affirmât pas, après sa mort, qu'il vivait -toujours[6]. - - -[Pg 4]-[An 33] -La journée qui suivit l'ensevelissement de Jésus (samedi, 15 de nisan) -fut remplie par ces pensées. On s'interdit toute œuvre des mains à -cause du sabbat. Mais jamais repos ne fut plus fécond. La conscience -chrétienne n'eut, ce jour-là, qu'un objet, le maître déposé au tombeau. -Les femmes surtout le couvrirent en esprit de leurs plus tendres -caresses. Leur pensée n'abandonne pas un instant ce doux ami, couché -dans sa myrrhe, que les méchants ont tué! Ah! sans doute, les anges -l'entourent, et se voilent la face en son linceul. Il disait bien qu'il -mourrait, que sa mort serait le salut du pécheur, et qu'il revivrait -dans le royaume de son Père. Oui, il revivra; Dieu ne laissera pas -son fils en proie aux enfers; il ne permettra pas que son élu voie la -corruption[7]. Qu'est-ce que cette pierre du tombeau qui pèse sur lui? -Il la soulèvera; il remontera à la droite de son Père, d'où il est -descendu. Et nous le verrons encore; nous entendrons sa voix charmante; -nous jouirons de nouveau de ses entretiens, et c'est en vain qu'ils -l'auront tué. - -La croyance à l'immortalité de l'âme, qui, par l'influence de la -philosophie grecque, est devenue un dogme du christianisme, permet de -prendre facilement - -[Pg 5]-[An 33] -son parti de la mort, puisque la dissolution du corps en cette -hypothèse n'est qu'une délivrance de l'âme, affranchie désormais de -liens gênants sans lesquels elle peut exister. Mais cette théorie de -l'homme, envisagé comme un composé de deux substances, n'était pas -bien claire pour les Juifs. Le règne de Dieu et le règne de l'esprit -consistaient pour eux dans une complète transformation du monde et -dans l'anéantissement de la mort[8]. Reconnaître que la mort pouvait -être victorieuse de Jésus, de celui qui venait supprimer son empire, -c'était le comble de l'absurdité. L'idée seule qu'il pût souffrir avait -autrefois révolté ses disciples[9]. Ceux-ci n'eurent donc pas de choix -entre le désespoir ou une affirmation héroïque. Un homme pénétrant -aurait pu annoncer dès le samedi que Jésus revivrait. La petite société -chrétienne, ce jour-là, opéra le véritable miracle; elle ressuscita -Jésus en son cœur par l'amour intense qu'elle lui porta. Elle décida -que Jésus ne mourrait pas. L'amour chez ces âmes passionnées fut -vraiment plus fort que la mort[10], et, comme le propre de la passion -est d'être communicative, d'allumer à la manière d'un flambeau un -sentiment qui - -[Pg 6]-[An 33] -lui ressemble et se propage ensuite indéfiniment, Jésus, en un sens, -à l'heure où nous sommes parvenus, est déjà ressuscité. Qu'un fait -matériel insignifiant permette de croire que son corps n'est plus -ici-bas, et le dogme de la résurrection sera fondé pour l'éternité. - -Ce fut ce qui arriva dans des circonstances qui, pour être en partie -obscures, par suite de l'incohérence des traditions, et surtout des -contradictions qu'elles présentent, se laissent néanmoins saisir avec -un degré suffisant de probabilité[11]. - -Le dimanche matin, de très-bonne heure, les femmes galiléennes qui, -le vendredi soir, avaient embaumé le corps à la hâte, se rendirent -au caveau où on l'avait provisoirement déposé. C'étaient Marie de -Magdala, Marie Cléophas, Salomé, Jeanne, femme de Khouza, d'autres -encore[12]. Elles vinrent probablement chacune de leur côté; car, s'il -est difficile de révoquer en doute la tradition des trois Évangiles -synoptiques, d'après laquelle plusieurs femmes vinrent au tombeau[13], -il est certain d'un autre côté que, - -[Pg 7]-[An 33] -dans les deux récits les plus authentiques[14] que nous ayons de la -résurrection, Marie de Magdala joue seule un rôle. En tout cas, elle -eut, en ce moment solennel, une part d'action tout à fait hors ligne. -C'est elle qu'il faut suivre pas à pas; car elle porta, ce jour-là, -pendant une heure tout le travail de la conscience chrétienne; son -témoignage décida de la foi de l'avenir. - -Rappelons que le caveau où avait été renfermé le corps de Jésus était -un caveau récemment creusé dans le roc et situé dans un jardin près -du lieu de l'exécution[15]. On l'avait pris uniquement pour cette -dernière cause, vu qu'il était tard, et qu'on ne voulait pas violer le -sabbat[16]. Seul, le premier Évangile ajoute une circonstance: c'est -que le caveau appartenait à Joseph d'Arimathie. Mais, en général, les -circonstances - -[Pg 8]-[An 33] -anecdotiques ajoutées par le premier Évangile au fond commun de la -tradition sont sans valeur, surtout quand il s'agit des derniers jours -de la vie de Jésus[17]. Le même Évangile mentionne un autre détail -qui, vu le silence des autres, n'a aucune probabilité: c'est le fait -des scellés et d'une garde mise au tombeau[18].--Rappelons aussi que -les caveaux funéraires étaient des chambres basses, taillées dans un -roc incliné, où l'on avait pratiqué une coupe verticale. La porte, -d'ordinaire en contre-bas, était fermée par une pierre très-lourde, -qui s'engageait dans une feuillure[19]. Ces chambres n'avaient pas -de serrure fermant à clef; la pesanteur de la pierre était la seule -garantie qu'on eût contre les voleurs ou les profanateurs de tombeaux; -aussi s'arrangeait-on de telle sorte qu'il fallût pour la remuer ou -une machine ou l'effort réuni de plusieurs personnes.--Toutes les -traditions sont d'accord sur ce point que la pierre avait été mise à -l'orifice du caveau le vendredi soir. - -Or, quand Marie de Magdala arriva, le dimanche - -[Pg 9]-[An 33] -matin, la pierre n'était pas à sa place. Le caveau était ouvert. Le -corps n'y était plus. L'idée de la résurrection était encore chez elle -peu développée. Ce qui remplissait son âme, c'était un regret tendre -et le désir de rendre les soins funèbres au corps de son divin ami. -Aussi ses premiers sentiments furent-ils la surprise et la douleur. -La disparition de ce corps chéri lui enlevait la dernière joie sur -laquelle elle avait compté. Elle ne le toucherait plus de ses mains!... -Et qu'était-il devenu?... L'idée d'une profanation se présenta à elle -et la révolta. Peut-être, en même temps, une lueur d'espoir traversa -son esprit. Sans perdre un moment, elle court à une maison où Pierre et -Jean étaient réunis[20]: «On a pris le corps - -[Pg 10]-[An 33] -du maître, dit-elle, et nous ne savons pas où on l'a mis.» - -Les deux disciples se lèvent à la hâte, et courent de toute leur force. -Jean, le plus jeune, arrive le premier. Il se baisse pour regarder à -l'intérieur, Marie avait raison. Le tombeau était vide. Les linges -qui avaient servi à l'ensevelissement étaient épars dans le caveau. -Pierre arrive à son tour. Tous deux entrent, examinent les linges, -sans doute tachés de sang, et remarquent en particulier le suaire qui -avait enveloppé la tête roulé à part en un coin[21]. Pierre et Jean se -retirèrent chez eux dans un trouble extrême. S'ils ne prononcèrent pas -encore le mot décisif: «Il est ressuscité!» on peut dire qu'une telle -conséquence était irrévocablement tirée et que le dogme générateur du -christianisme était déjà fondé. - -Pierre et Jean étant sortis du jardin, Marie resta seule sur le bord du -caveau. Elle pleurait abondamment. Une seule pensée la préoccupait: Où -avait-on mis le corps? Son cœur de femme n'allait pas au delà du désir -de tenir encore dans ses bras le cadavre bien-aimé. Tout à coup, elle -entend un bruit léger derrière elle. Un homme est debout. Elle croit -d'abord que c'est le jardinier: «Oh! dit-elle, - -[Pg 11]-[An 33] -si c'est toi qui l'as pris, dis-moi où tu l'as posé, afin que je -l'emporte.» Pour toute réponse, elle s'entend appeler par son nom: -«Marie!» C'était la voix qui tant de fois l'avait fait tressaillir. -C'était l'accent de Jésus. «O mon maître!...» s'écrie-t-elle. Elle -veut le toucher. Une sorte de mouvement instinctif la porte à baiser -ses pieds[22]. La vision légère s'écarte et lui dit: «Ne me touche -pas!» Peu à peu l'ombre disparaît[23]. Mais le miracle de l'amour est -accompli. Ce que Céphas n'a pu faire, Marie l'a fait: elle a su tirer -la vie, la parole douce et pénétrante du tombeau vide. Il ne s'agit -plus de conséquences à déduire, ni de conjectures à former. Marie a vu -et entendu. La résurrection a son premier témoin immédiat. - -Folle d'amour, ivre de joie, Marie rentra dans la ville, et aux -premiers disciples qu'elle rencontra: «Je l'ai vu, il m'a parlé,» -dit-elle[24]. Son imagination fortement troublée[25], ses discours -entrecoupés et sans suite, la firent prendre par quelques-uns pour - -[Pg 12]-[An 33] -une folle[26]. Pierre et Jean, de leur côté, racontent ce qu'ils -ont vu. D'autres disciples vont au tombeau et voient de même[27]. -La conviction arrêtée de tout ce premier groupe fut que Jésus était -ressuscité. Bien des doutes restaient encore; mais l'assurance de -Marie, de Pierre, de Jean s'imposait aux autres. Plus tard, on appela -cela «la vision de Pierre»[28]; Paul, en particulier, ne parle pas de -la vision de Marie et reporte tout l'honneur de la première apparition -sur Pierre. Mais cette expression était très-inexacte. Pierre ne vit -que le caveau vide, le suaire et le linceul. Marie seule aima assez -pour dépasser la nature et faire revivre le fantôme du maître exquis. -Dans ces sortes de crises merveilleuses, voir après les autres n'est -rien: tout le mérite est de voir pour la première fois; car les autres -modèlent ensuite leur vision sur le type reçu. C'est le propre des -belles organisations de concevoir l'image promptement, avec justesse et -par une sorte de sens - -[Pg 13]-[An 33] -intime du dessin. La gloire de la résurrection appartient donc à -Marie de Magdala. Après Jésus, c'est Marie qui a le plus fait pour la -fondation du christianisme. L'ombre créée par les sens délicats de -Madeleine plane encore sur le monde. Reine et patronne des idéalistes, -Madeleine a su mieux que personne affirmer son rêve, imposer à tous la -vision sainte de son âme passionnée. Sa grande affirmation de femme: -«Il est ressuscité!» a été la base de la foi de l'humanité. Loin -d'ici, raison impuissante! Ne va pas appliquer une froide analyse à -ce chef-d'œuvre de l'idéalisme et de l'amour. Si la sagesse renonce à -consoler cette pauvre race humaine, trahie par le sort, laisse la folie -tenter l'aventure. Où est le sage qui a donné au monde autant de joie -que la possédée Marie de Magdala? - -Les autres femmes, cependant, qui avaient été au tombeau, répandaient -des bruits divers[29]. Elles n'avaient pas vu Jésus[30]; mais elles -parlaient d'un homme blanc, qu'elles avaient aperçu dans le caveau et -qui leur avait dit: «Il n'est plus ici, retournez en - -[Pg 14]-[An 33] -Galilée; il vous y précédera, vous l'y verrez[31].» Peut-être -étaient-ce les linceuls blancs qui avaient donné lieu à cette -hallucination. Peut-être aussi ne virent-elles rien, et ne -commencèrent-elles à parler de leur vision que quand Marie de Magdala -eut raconté la sienne. Selon un des textes les plus authentiques, en -effet[32], elles gardèrent quelque temps le silence, silence qu'on -attribua ensuite à la terreur. Quoi qu'il en soit, ces récits allaient -à chaque heure grossissant, et subissaient d'étranges déformations. -L'homme blanc devint l'ange de Dieu; on raconta que son vêtement était -éblouissant comme la neige, que sa figure sembla un éclair. D'autres -parlaient de deux anges, dont l'un apparut à la tête, l'autre au pied -du tombeau[33]. Le soir, peut-être, bien des personnes croyaient déjà -que les femmes avaient vu cet ange descendre du ciel, tirer la pierre, -et Jésus s'élancer dehors avec fracas[34]. Elles-mêmes variaient sans -doute dans leurs - -[Pg 15]-[An 33] -dépositions[35]; subissant l'effet de l'imagination des autres, comme -il arrive toujours aux gens du peuple, elles se prêtaient à tous les -embellissements, et participaient à la création de la légende qui -naissait autour d'elles et à propos d'elles. - -La journée fut orageuse et décisive. La petite société était fort -dispersée. Quelques-uns étaient déjà partis pour la Galilée; d'autres -s'étaient cachés par crainte[36]. La déplorable scène du vendredi, -le spectacle navrant qu'on avait eu sous les yeux, en voyant celui -dont on avait tant espéré finir sur le gibet sans que son Père vînt -le délivrer, avaient d'ailleurs ébranlé la foi de plusieurs. Les -nouvelles données par les femmes et par Pierre ne trouvèrent de divers -côtés qu'une incrédulité à peine dissimulée[37]. Des récits divers se -croisaient; les femmes allaient cà et là avec des discours étranges et -peu concordants, enchérissant les unes sur les autres. Les sentiments -les plus opposés se faisaient jour. Les uns pleuraient encore le triste - -[Pg 16] -[An 33] - -événement de l'avant-veille; d'autres triomphaient déjà; tous étaient -disposés à accueillir les récits les plus extraordinaires. Cependant -la défiance qu'inspirait l'exaltation de Marie de Magdala[38], le -peu d'autorité qu'avaient les femmes, l'incohérence de leurs récits, -produisaient de grands doutes. On était dans l'attente de visions -nouvelles, qui ne pouvaient pas manquer de venir. L'état de la secte -était tout à fait favorable à la propagation de bruits étranges. Si -toute la petite Église eût été réunie, la création légendaire eût été -impossible; ceux qui savaient le secret de la disparition du corps -eussent probablement réclamé contre l'erreur. Mais, dans le désarroi où -l'on était, la porte était ouverte aux plus féconds malentendus. - -C'est le propre des états de l'âme où naissent l'extase et les -apparitions d'être contagieux[39]. L'histoire de toutes les grandes -crises religieuses prouve que ces sortes de visions se communiquent: -dans une assemblée de personnes remplies des mêmes croyances, il suffit -qu'un membre de la réunion affirme voir ou entendre quelque chose de -surnaturel, pour que - -[Pg 17]-[An 33] -les autres voient et entendent aussi. Chez les protestants persécutés, -le bruit se répandait qu'on avait entendu les anges chanter des psaumes -sur les ruines d'un temple récemment détruit; tous y allaient et -entendaient le même psaume[40]. Dans les cas de ce genre, ce sont les -plus échauffés qui font la loi et qui règlent le degré de l'atmosphère -commune. L'exaltation des uns se transmet à tous; personne ne veut -rester en arrière ni convenir qu'il est moins favorisé que les autres. -Ceux qui ne voient rien sont entraînés et finissent par croire ou -qu'ils sont moins clairvoyants, ou qu'ils ne se rendent pas compte -de leurs sensations; en tout cas, ils se gardent de l'avouer; ils -troubleraient la fête, attristeraient les autres et se feraient un rôle -désagréable. Quand une apparition se produit dans de telles réunions, -il est donc ordinaire que tous la voient ou l'acceptent. Il faut se -rappeler, d'ailleurs, quel était le degré de culture intellectuelle -des disciples de Jésus. Ce qu'on appelle une tête faible s'associe -très-bien à l'exquise bonté du cœur. Les disciples croyaient aux -fantômes[41]; - -[Pg 18]-[An 33] -ils s'imaginaient être entourés de miracles; ils ne participaient -en rien à la science positive du temps. Cette science existait chez -quelques centaines d'hommes, uniquement répandus dans les pays où -la culture grecque avait pénétré. Mais le vulgaire, dans tous les -pays, y participait très-peu. La Palestine était, à cet égard, un -des pays les plus arriérés; les Galiléens étaient les plus ignorants -des Palestiniens, et les disciples de Jésus pouvaient compter entre -les gens les plus simples de la Galilée. C'était cette simplicité -même qui leur avait valu leur céleste élection. Dans un tel monde, -la croyance aux faits merveilleux trouvait les facilités les plus -extraordinaires pour se répandre. Une fois l'opinion de la résurrection -de Jésus ébruitée, de nombreuses visions devaient se produire. Elles se -produisirent en effet. - -Dans la journée même du dimanche, à une heure avancée de la matinée, où -déjà les récits des femmes avaient circulé, deux disciples, dont l'un -se nommait Cléopatros ou Cléopas, entreprirent un petit voyage à un -bourg nommé Emmaüs[42], situé à une faible distance de Jérusalem[43]. -Ils causaient entre eux - -[Pg 19]-[An 33] -des derniers événements, et ils étaient pleins de tristesse. Dans -la route, un compagnon inconnu s'adjoignit à eux et leur demanda la -cause de leur chagrin. «Es-tu donc le seul étranger à Jérusalem, -lui dirent-ils, pour ignorer ce qui vient de s'y passer? N'as-tu -pas entendu parler de Jésus de Nazareth, qui fut un homme prophète, -puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et le peuple? Ne -sais-tu pas comment les prêtres et les grands l'ont fait condamner -et crucifier? Nous espérions qu'il allait délivrer Israël, et voilà -qu'aujourd'hui est le troisième jour depuis que tout cela s'est passé. -Et puis, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont jetés ce matin -dans d'étranges perplexités. Elles ont été avant le jour au tombeau; -elles n'ont pas trouvé le corps, mais elles affirment avoir vu des -anges, qui leur ont dit qu'il est vivant. Quelques-uns des nôtres ont -été ensuite au tombeau; ils ont tout trouvé comme les femmes avaient -dit; - -[Pg 20]-[An 33] -mais lui, ils ne l'ont pas vu.» L'inconnu était un homme pieux, versé -dans les Écritures, citant Moïse et les prophètes. Ces trois bonnes -personnes lièrent amitié. A l'approche d'Emmaüs, comme l'inconnu allait -continuer sa route, les deux disciples le supplièrent de prendre le -repas du soir avec eux. Le jour baissait; les souvenirs des deux -disciples deviennent alors plus poignants. Cette heure du repas du -soir était celle que tous se rappelaient avec le plus de charme et -de mélancolie. Combien de fois n'avaient-ils pas vu, à ce moment-là, -le maître bien-aimé oublier le poids du jour dans l'abandon de gais -entretiens, et, animé par quelques gouttes d'un vin très-noble, leur -parler du fruit de la vigne qu'il boirait nouveau avec eux dans le -royaume de son Père. Le geste qu'il faisait en rompant le pain et en le -leur offrant, selon l'habitude du chef de maison chez les Juifs, était -profondément gravé dans leur mémoire. Pleins d'une douce tristesse, -ils oublient l'étranger; c'est Jésus qu'ils voient tenant le pain, -puis le rompant et le leur offrant. Ces souvenirs les préoccupent à un -tel point, qu'ils s'aperçoivent à peine que leur compagnon, pressé de -continuer sa route, les a quittés. Et quand ils furent sortis de leur -rêverie: «Ne sentions-nous pas, se dirent-ils, quelque chose d'étrange? -Ne te souviens-tu pas que notre - -[Pg 21]-[An 33] -cœur était comme ardent pendant qu'il nous parlait dans le -chemin?»--«Et les prophéties qu'il citait prouvaient bien que le Messie -doit souffrir pour entrer dans sa gloire. Ne l'as-tu pas reconnu à la -fraction du pain?»--«Oui, nos yeux étaient fermés jusque-là; ils se -sont ouverts quand il s'est évanoui.» La conviction des deux disciples -fut qu'ils avaient vu Jésus. Ils rentrèrent en toute hâte à Jérusalem. - -Le groupe principal des disciples était justement à ce moment-là -rassemblé autour de Pierre[44]. La nuit était tout à fait tombée. -Chacun communiquait ses impressions et ce qu'il avait entendu dire. La -croyance générale voulait déjà que Jésus fut ressuscité. A l'entrée -des deux disciples, on se hâta de leur parler de ce qu'on appelait «la -vision de Pierre»[45]. Eux, de leur côté, racontèrent ce qui leur était -arrivé dans la route et comment ils l'avaient reconnu à la fraction -du pain. L'imagination de tous se trouva vivement excitée. Les portes -étaient fermées; car on redoutait les Juifs. Les villes orientales sont -muettes après le coucher du soleil. Le silence était donc par moments -très-profond à l'intérieur; tous les petits - -[Pg 22]-[An 33] -bruits qui se produisaient par hasard étaient interprétés dans le sens -de l'attente universelle. L'attente crée d'ordinaire son objet[46]. -Pendant un instant de silence, quelque léger souffle passa sur la face -des assistants. A ces heures décisives, un courant d'air, une fenêtre -qui crie, un murmure fortuit, arrêtent la croyance des peuples pour des -siècles. En même temps que le souffle se fit sentir, on crut entendre -des sons. Quelques-uns dirent qu'ils avaient discerné le mot _schalom_, -«bonheur» ou «paix». C'était le salut ordinaire de Jésus et le mot -par lequel il signalait sa présence. Nul doute possible; Jésus est -présent; il est là dans l'assemblée. C'est sa voix chérie; chacun la -reconnaît[47]. Cette imagination était d'autant plus facile à accepter -que Jésus leur avait dit que, toutes les fois - -[Pg 23]-[An 33] -qu'ils se réuniraient en son nom, il serait au milieu d'eux. Ce fut -donc une chose reçue que, le dimanche soir, Jésus était apparu devant -ses disciples assemblés. Quelques-uns prétendirent avoir distingué dans -ses mains et ses pieds la marque des clous, et dans son flanc la trace -du coup de lance. Selon une tradition fort répandue, ce fut ce soir-là -même qu'il souffla sur ses disciples le Saint-Esprit[48]. L'idée, au -moins, que son souffle avait couru sur la réunion fut généralement -admise. - -Tels furent les incidents de ce jour qui a fixé le sort de l'humanité. -L'opinion que Jésus était ressuscité s'y fonda d'une manière -irrévocable. La secte, qu'on avait cru éteindre en tuant le maître, fut -dès lors assurée d'un immense avenir. - -Quelques doutes, cependant, se produisaient encore[49]. L'apôtre -Thomas, qui ne s'était pas trouvé à la réunion du dimanche soir, avoua -qu'il portait quelque envie à ceux qui avaient vu la trace de la - -[Pg 24]-[An 33] -lance et des clous. On dit que, huit jours après, il fut satisfait[50]. -Mais il en resta sur lui une tache légère et comme un doux reproche. -Par une vue instinctive d'une exquise justesse, on comprit que l'idéal -ne veut pas être touché avec les mains, qu'il n'a nul besoin de subir -le contrôle de l'expérience. _Noli me tangere_ est le mot de toutes -les grandes amours. Le toucher ne laisse rien à la foi; l'œil, organe -plus pur et plus noble que la main, l'œil, que rien ne souille, et par -qui rien n'est souillé, devint même bientôt un témoin superflu. Un -sentiment singulier commença à se faire jour; toute hésitation parut -un manque de loyauté et d'amour; on eut honte de rester en arrière; on -s'interdit de désirer voir. Le dicton «Heureux ceux qui n'ont pas vu -et qui ont cru[51]!» devint le mot de la situation. On trouva quelque -chose de plus généreux à croire sans preuve. Les vrais amis de cœur ne -voulurent pas avoir eu de vision[52], de même que, plus tard, saint -Louis refusait d'être témoin d'un miracle eucharistique - -[Pg 25]-[An 33] -pour ne pas s'enlever le mérite de la foi. Ce fut, dès lors, en fait de -crédulité, une émulation effrayante et comme une sorte de surenchère. -Le mérite consistant à croire sans avoir vu, la foi à tout prix, la foi -gratuite, la foi allant jusqu'à la folie fut exaltée comme le premier -des dons de l'âme. Le _credo quia absurdum_ est fondé; la loi des -dogmes chrétiens sera une étrange progression qui ne s'arrêtera devant -aucune impossibilité. Une sorte de sentiment chevaleresque empêchera de -regarder jamais en arrière. Les dogmes les plus chers à la piété, ceux -auxquels elle s'attachera avec le plus de frénésie, seront les plus -répugnants à la raison, par suite de cette idée touchante que la valeur -morale de la foi augmente en proportion de la difficulté de croire, et -qu'on ne fait preuve d'aucun amour en admettant ce qui est clair. - -Ces premiers jours furent ainsi comme une période de fièvre intense, -où les fidèles, s'enivrant les uns les autres et s'imposant les uns -aux autres leurs rêves, s'entraînaient mutuellement et se portaient -aux idées les plus exaltées. Les visions se multipliaient sans cesse. -Les réunions du soir étaient le moment le plus ordinaire où elles se -produisaient[53]. - -[Pg 26]-[An 33] -Quand les portes étaient fermées, et que tous étaient obsédés de leur -idée fixe, le premier qui croyait entendre le doux mot _schalom_ -«salut» ou «paix», donnait le signal. Tous écoutaient et entendaient -bientôt la même chose. C'était alors une grande joie pour ces âmes -simples de savoir le maître au milieu d'elles. Chacun savourait la -douceur de cette pensée, et se croyait favorisé de quelque colloque -intérieur. D'autres visions étaient calquées sur un autre modèle, et -rappelaient celle des voyageurs d'Emmaüs. Au moment du repas, on voyait -Jésus apparaître, prendre le pain, le bénir, le rompre et l'offrir à -celui qu'il favorisait de sa vision[54]. En quelques jours, un cycle -entier de récits, fort divergents dans les détails, mais inspirés par -un même esprit d'amour et de foi absolue, se forma et se répandit. -C'est la plus grave erreur de croire que la légende a besoin de -beaucoup de temps pour se faire. La légende naît parfois en un jour. -Le dimanche soir (16 de nisan, 5 avril), la résurrection de Jésus -était tenue pour une réalité. Huit jours après, le caractère de la vie -d'outre-tombe qu'on fut amené à concevoir pour lui était arrêté quant -aux traits essentiels. - -[1] Marc, xvi, 11; Luc, xviii, 34; xxiv, 11; Jean, xx, 9, 24 et suiv. -L'opinion contraire exprimée dans Matth., xii, 40; xvi, 4, 21; xvii, -9, 23; xx, 19; xxvi, 32; Marc, viii, 31; ix, 9-10, 31; x, 34; Luc, -ix, 22; xi, 29-30; xviii, 31 et suiv.; xxiv, 6-8; Justin, _Dial. cum -Tryph_., 106, vient de ce que, à partir d'une certaine époque, on tint -beaucoup à ce que Jésus eût annoncé sa résurrection. Les synoptiques -reconnaissent, du reste, que, si Jésus en parla, les apôtres n'y -comprirent rien (Marc, ix, 10, 32; Luc, xviii, 34; comparez Luc, xxiv, -8, et Jean, ii, 21-22). - -[2] Marc, xvi, 10; Luc, xxiv, 17, 21. - -[3] Passages précités, surtout Luc, xvii, 24-25; xviii, 31-34. - -[4] Talmud de Babylone, _Baba Bathra_, 58 _a_, et l'extrait arabe donné -par L'abbé Bargès, dans le _Bulletin de l'Œuvre des pèlerinages en -terre sainte_, février 1863. - -[5] Ibn-Hischam, _Sirat errasoul_, édit. Wüstenfeld, pages 1012 et suiv. - -[6] Luc, xxiv, 23; _Act_., xxv, 19; Jos, _Ant_., XVIII, iii, 3. - -[7] Ps. xvi, 10. Le sens de l'original est un peu différent. Mais c'est -ainsi que les versions reçues traduisaient le passage. - -[8] I Thess., iv, 12 et suiv.; I Cor., xv entier; Apoc., xx-xxii. - -[9]. Matth., xvi, 21 et suiv.; Marc, viii, 31 et suiv. - -[10] Josèphe, _Ant_., XVIII, iii, 3. - -[11] Relire avec soin les quatre récits des Évangiles et le passage I -Cor., xv, 4-8. - -[12] Matth., xxviii, 1; Marc, xvi, 1; Luc, xxiv, 1; Jean, xx, 1. - -[13] Jean, xx, 2, semble même supposer que Marie ne fut pas toujours -seule. - -[14] Jean, xx, 1 et suiv., et Marc, xvi, 9 et suiv. Il faut observer -que l'Évangile de Marc a, dans nos textes imprimés du Nouveau -Testament, deux finales: Marc, xvi, 1-8: Marc, xvi, 9-20, sans -parler de deux autres finales, dont l'une nous a été conservée par -le manuscrit L de Paris et la marge de la version philoxénienne -(_Nov. Test_. édit. Griesbach-Schultz, I, page 291, note), l'autre -par saint Jérôme, _Adv. Pelag_., l. II (t. IV, 2e part., col. 520, -édit. Martianay). La finale xvi, 9 et suiv. manque dans le manuscrit -B du Vatican, dans le _Codex Sinaïticus_ et dans les plus importants -manuscrits grecs. Mais elle est en tout cas d'une grande antiquité, et -son accord avec le quatrième Évangile est une chose frappante. - -[15] Matth., xxvii, 60; Marc, xv, 46; Luc, xxiii, 53. - -[16] Jean, xix, 41-42. - -[17] Voir _Vie de Jésus_, p. xxxviii. - -[18] L'Évangile des hébreux renfermait peut-être quelque circonstance -analogue (dans saint Jérôme, _De viris illustribus_, 2). - -[19] M. de Vogüé, _les Églises de la terre sainte_, p. 125-126. Le -verbe ἀποκυλίω (Matth., xxviii, 2; Marc, xvi, 3, 4; Luc, xxiv, 2) -prouve bien que telle était la disposition du tombeau de Jésus. - -[20] En tout ceci, le récit du quatrième Évangile a une grande -supériorité. Il nous sert de guide principal. Dans Luc, xxiv, 12, -Pierre seul va au tombeau. Dans la finale de Marc donnée par le -manuscrit L et par la marge de la version philoxénienne (Griesbach, -_loc. cit._), il y a τοῖς περὶ τὸν Πέτρον. Saint Paul (I Cor., xv, 5) -également ne fait figurer que Pierre en cette première vision. Plus -loin, Luc (xxiv, 24) supposa que plusieurs disciples sont allés au -tombeau, ce qui s'applique probablement à des visites successives. Il -est possible que Jean ait cédé ici à l'arrière-pensée, qui se trahit -plus d'une fois en son Évangile, de montrer qu'il a eu dans l'histoire -de Jésus un rôle de premier ordre, égal même à celui de Pierre. -Peut-être aussi les déclarations répétées de Jean, qu'il a été témoin -oculaire des faits fondamentaux de la foi chrétienne (Évang., i, 14; -xxi, 24; I Joan., i, 1-3; iv, 14), doivent-elles s'appliquer à cette -visite. - -[21] Jean, xx, 1-10. Comparez. Luc, xxiv, 12, 34; I Cor., xv, 5 et la -finale de Marc dans le manuscrit L. - -[22] Matth., xxviii, 9, en observant que Matthieu, xxviii, 9-10, répond -à Jean, xx, 16-17. - -[23] Jean, xx, 11-17, en accord avec Marc, xvi, 9-10. Comparez le récit -parallèle, mais bien moins satisfaisant de Matth., xxviii, 1-10; Luc, -xxiv, 1-10. - -[24] Jean, xx, 18. - -[25] Comparez Marc, xvi, 9; Luc, viii, 2. - -[26] Luc, xxiv, 11. - -[27] _Ibid_., xxiv, 24. - -[28] _Ibid_., xxiv, 34; I Cor., xv, 5; la finale de Marc dans le -manuscrit L. Le fragment de l'Évangile des hébreux, dans saint Ignace, -_Epist. ad Smyrn._, 3, et dans saint Jérôme, _De viris ill._, 16, -semble placer «la vision de Pierre» le soir, et la fondre avec celle -des apôtres assemblés. Mais saint Paul distingue expressément les deux -visions. - -[29] Luc, xxiv, 22-24, 34. Il résulte de ces passages que les nouvelles -se répandirent séparément. - -[30] Marc, xvi, 1-8.--Matthieu, xxviii, 9-10, dit le contraire. Mais -cela détonne dans le système synoptique, où les femmes ne voient qu'un -ange. Il semble que le premier Évangile a voulu concilier le système -synoptique et celui du quatrième, où une seule femme voit Jésus. - -[31] Matth., xxviii, 2 et suiv.; Marc, xvi, 5 et suiv.; Luc, xxiv, 4, -et suiv., 23. Cette apparition d'anges s'est introduite même dans le -récit du quatrième Évangile (xx, 12-13), qu'elle dérange tout à fait, -étant appliquée à Marie de Magdala. L'auteur n'a pas voulu abandonner -ce trait donné par la tradition. - -[32] Marc, xvi, 8. - -[33] Luc, xxiv, 4-7; Jean, xx, 12-13. - -[34] Matth., xxviii, 1 et suiv. Le récit de Matthieu est celui où les -circonstances ont été ainsi le plus exagérées. Le tremblement de terre -et le rôle des gardiens sont probablement des additions tardives. - -[35] Les six ou sept récits que nous avons de cette scène du matin -(Marc en ayant deux ou trois, et Paul ayant aussi le sien, sans parler -de l'Évangile des hébreux) sont en complet désaccord les uns avec les -autres. - -[36] Matth., xxvi, 31; Marc, xiv, 27; Jean, xvi, 32; Justin, _Apol_. I, -50; _Dial. cum Tryph._, 53, 106. Le système de Justin est qu'au moment -de la mort de Jésus, il y eut de la part des disciples une complète -apostasie. - -[37] Matth., xxviii, 17; Marc, xvi, 11; Luc, xxiv, 11. - -[38] Marc, xvi, 9; Luc, viii, 2. - -[39] Voir, par exemple, Calmeil, _De la folie au point de vue -pathologique, philosophique, historique et judiciaire_. Paris, 1845, 2 -vol. in-8°. - -[40] Voir les _Lettres pastorales_ de Jurieu, 1e année, 7e lettre; 3e -année, 4e lettre; Misson, le _Théâtre sacré des Cévennes_ (Londres, -1707), p. 28, 34, 38, 102, 103, 104, 107; Mémoires de Court, dans -Sayous, _Hist. de la littér. française à l'étranger_, XVIIe siècle, I, -p. 303; _Bulletin de la Société de l'hist. du protest, franc._, 1862, -p. 174. - -[41] Matth., xiv, 26; Marc, vi, 49; Luc, xxiv, 37; Jean, iv, 19. - -[42] Marc, xvi, 12-13; Luc, xxiv, 13-33. - -[43] Comparez Josèphe, _B. J._, VII, vi, 6. Luc met ce village à -soixante stades et Josèphe à trente stades de Jérusalem. Ἐξήκοντα, que -portent certains manuscrits et certaines éditions de Josèphe, est une -correction chrétienne. Voir l'édition de G. Dindorf. La situation la -plus probable d'Emmaüs est Kulonié, joli endroit au fond d'un vallon, -sur la route de Jérusalem à Jaffa. Voir Sepp, _Jerusalem und das -Heilige Land_ (1863), I, p. 56; Bourquenoud, dans les _Études rel. -hist. et litt_. des PP. de la Soc. de Jésus, 1863, n° 9, et, pour -les distances exactes, H. Zschokke, _Das neutestamentliche Emmaüs_ -(Schaffouse, 1865). - -[44] Marc, xvi, 14; Luc, xxiv, 33 et suiv.; Jean, xx, 19 et suiv.; -Évang. des hébr., dans saint Ignace, _Epist. ad Smyrn_., 3, et dans -saint Jérôme, _De viris ill._, 16; I Cor., xv, 5.; Justin, _Dial. cum -Tryph._, 106. - -[45] Luc, xxiv, 34. - -[46] Dans une île vis-à-vis de Rotterdam, dont la population est -restée attachée au calvinisme le plus austère, les paysans sont -persuadés que Jésus vient, à leur lit de mort, assurer ses élus de leur -justification; beaucoup le voient en effet. - -[47] Pour concevoir la possibilité de pareilles illusions, il suffit -de se rappeler les scènes de nos jours où des personnes réunies -reconnaissent unanimement entendre des bruits sans réalité, et cela, -avec une parfaite bonne foi. L'attente, l'effort de l'imagination, -la disposition à croire, parfois des complaisances innocentes, -expliquent ceux de ces phénomènes qui ne sont pas le produit direct -de la fraude. Ces complaisances viennent, en général, de personnes -convaincues, animées d'un sentiment bienveillant, ne voulant pas que -la séance finisse mal, et désireuses de tirer d'embarras les maîtres -de la maison. Quand on croit au miracle, on y aide toujours sans s'en -apercevoir. Le doute et la négation sont impossibles dans ces sortes -de réunions. On ferait de la peine à ceux qui croient et à ceux qui -vous ont invité. Voilà pourquoi ces expériences, qui réussissent devant -de petits comités, échouent d'ordinaire devant un public payant, et -manquent toujours devant les commissions scientifiques. - -[48] Jean, xx, 22-23, qui a un écho dans Luc, xxiv, 49. - -[49] Matth., xxviii, 17; Marc, xvi, 14; Luc, xxiv, 39-40. - -[50] Jean, xx, 24-29; comparez Marc, xvi, 14: Luc, xxiv, 39-40, et -la finale de Marc, conservée par saint Jérôme, _Adv. Pelag._, II (v. -ci-dessus, p. 7). - -[51] Jean, xx, 29. - -[52] Il est bien remarquable, en effet, que Jean, sous le nom duquel -nous a été transmis le dicton précité, n'a pas de vision particulière -pour lui seul. Cf. I Cor., xv, 5-8. - -[53] Jean, xx, 26. Le passage xxi, 14, suppose, il est vrai, qu'il n'y -eut à Jérusalem que deux apparitions devant les disciples réunis. Mais -les passages xx, 30, et xxi, 25, laissent beaucoup plus de latitude. -Comparez _Act_., i, 3. - -[54] Luc, xxiv, 41-43; Évangile des hébreux, dans saint Jérôme, _De -viris illustribus_, 2; finale de Marc, dans saint Jérôme, _Adv. -Pelag._, II. - - -[Pg 27]-[An 33] - -CHAPITRE II. - -DÉPART DES DISCIPLES DE JÉRUSALEM.--DEUXIÈME VIE GALILÉENNE DE JÉSUS. - - -Le désir le plus vif de ceux qui ont perdu une personne chère, est -de revoir les lieux où ils ont vécu avec elle. Ce fut sans doute ce -sentiment qui, quelques jours après les événements de la Pâque, porta -les disciples à regagner la Galilée. Dès le moment de l'arrestation de -Jésus, et immédiatement après sa mort, il est probable que plusieurs -avaient déjà pris le chemin des provinces du Nord. Au moment de la -résurrection, un bruit s'était répandu d'après lequel c'était en -Galilée qu'on le reverrait. Quelques-unes des femmes qui avaient été -au tombeau revinrent en disant que l'ange leur avait dit que Jésus les -avait déjà précédées en Galilée[1]. D'autres disaient que c'était Jésus -qui avait ordonné de s'y - -[Pg 28]-[An 33] -rendre[2]. Parfois on croyait même se souvenir qu'il l'avait dit de -son vivant[3]. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au bout de quelques -jours, peut-être après l'achèvement complet des fêtes de Pâques, les -disciples crurent avoir un commandement de retourner dans leur patrie, -et y retournèrent en effet[4]. Peut-être les visions commençaient-elles -à se ralentir à Jérusalem. Une sorte de nostalgie s'empara d'eux. Les -courtes apparitions de Jésus n'étaient pas suffisantes pour compenser -le vide énorme laissé par son absence. Ils songeaient avec un sentiment -mélancolique au lac et à ces belles montagnes où ils avaient goûté le -royaume de Dieu[5]. Les femmes surtout voulaient à tout prix retourner -dans le pays où elles avaient joui de tant de bonheur. Il faut observer -que l'ordre de partir venait surtout d'elles[6]. Cette ville - -[Pg 29]-[An 33] -odieuse leur pesait; elles aspiraient à revoir la terre où elles -avaient possédé celui qu'elles aimaient, bien sures d'avance de l'y -rencontrer encore. - -La plupart des disciples partirent donc pleins de joie et d'espérance, -peut-être en compagnie de la caravane qui ramenait les pèlerins de la -fête de Pâques. Ce qu'ils espéraient trouver en Galilée, ce n'étaient -pas seulement des visions passagères, c'était Jésus lui-même d'une -manière continue, comme cela avait lieu avant sa mort. Une immense -attente remplissait leurs âmes. Allait-il renouveler le royaume -d'Israël, fonder définitivement le règne de Dieu, et, comme on disait, -«révéler sa justice[7]»? Tout était possible. Ils se représentaient -déjà les riants paysages où ils avaient joui de lui. Plusieurs -croyaient qu'il leur avait donné rendez-vous sur une montagne[8], -probablement celle-là même à laquelle se rattachaient leurs plus doux -souvenirs. Jamais sans doute voyage ne fut plus joyeux. C'étaient tous -leurs rêves de bonheur qui étaient à la veille de se réaliser. Ils -allaient le revoir! - -Ils le revirent en effet. A peine rendus à leurs paisibles chimères, -ils se crurent en pleine période évangélique. On était vers la fin du -mois d'avril. - -[Pg 30]-[An 33] -La terre alors est parsemée d'anémones rouges, qui sont probablement -ces «lis des champs» dont Jésus aimait à tirer ses comparaisons. A -chaque pas, on retrouvait ses paroles, comme attachées aux mille -accidents du chemin. Voici l'arbre, la fleur, la semence, dont il prit -sa parabole; voici la colline où il tint ses plus touchants discours; -voici la barque où il enseigna. C'était comme un beau rêve recommencé, -comme une illusion évanouie puis retrouvée. L'enchantement sembla -renaître. Le doux «royaume de Dieu» galiléen reprit son cours. Cet air -transparent, ces matinées sur la rive ou sur la montagne, ces nuits -passées sur le lac en gardant les filets, se retrouvèrent pleines de -visions. Ils le voyaient partout où ils avaient vécu avec lui. Sans -doute, ce n'était pas la joie de la jouissance à toute heure. Parfois -le lac devait leur paraître bien solitaire. Mais le grand amour se -contente de peu de chose. Si tous tant que nous sommes, une fois par -an, à la dérobée, durant un instant assez long pour échanger deux -paroles, nous pouvions revoir les personnes aimées que nous avons -perdues, la mort ne serait plus la mort! - -Tel était l'état d'âme de la troupe fidèle, dans cette courte période -où le christianisme sembla revenir un moment à son berceau pour lui -dire un éternel - -[Pg 31]-[An 33] -adieu. Les principaux disciples, Pierre, Thomas, Nathanaël, les fils -de Zébédée, se retrouvèrent sur le bord du lac et désormais vécurent -ensemble[9]; ils avaient repris leur ancien état de pêcheurs, à -Bethsaïda ou à Capharnahum. Les femmes galiléennes étaient sans doute -avec eux. Elles avaient poussé plus que personne à ce retour, qui -était pour elles un besoin de cœur. Ce fut leur dernier acte dans la -fondation du christianisme. A partir de ce moment, on ne les voit plus -paraître. Fidèles à leur amour, elles ne voulurent plus quitter le pays -où elles avaient goûté leur grande joie[10]. On les oublia vite, et, -comme le christianisme galiléen n'eut guère de postérité, leur souvenir -se perdit complètement dans certaines branches de la tradition. -Ces touchantes démoniaques, ces pécheresses converties, ces vraies -fondatrices du christianisme, Marie de Magdala, Marie Cléophas, Jeanne, -Susanne, passèrent à l'état de saintes délaissées. Saint Paul ne les -connaît pas[11]. La foi qu'elles - -[Pg 32]-[An 33] -avaient créée les mit presque dans l'ombre. Il faut descendre -jusqu'au moyen âge pour que justice leur soit rendue; l'une d'elles, -Marie-Madeleine, reprend alors sa place capitale dans le ciel chrétien. - -Les visions au bord du lac paraissent avoir été assez fréquentes. -Sur ces flots où ils avaient touché Dieu, comment les disciples -n'eussent-ils pas revu leur divin ami? Les plus simples circonstances -le leur rendaient. Une fois, ils avaient ramé toute la nuit sans -prendre un seul poisson; tout à coup les filets se remplissent; ce -fut un miracle. Il leur sembla que quelqu'un leur avait dit de terre: -«Jetez vos filets à droite.» Pierre et Jean se regardèrent: «C'est -le Seigneur,» dit Jean. Pierre, qui était nu, se couvrit à la hâte -de sa tunique et se jeta à la mer pour aller rejoindre l'invisible -conseiller[12].--D'autres fois, Jésus venait prendre part à leurs -simples repas. Un jour, à l'issue de la pêche, ils furent surpris de -trouver les charbons allumés, un poisson posé dessus et du pain à côté. -Un vif souvenir de leurs festins du temps passé leur traversa l'esprit. -Le pain et le poisson en faisaient toujours une partie essentielle. -Jésus avait l'habitude de leur en offrir. Ils - -[Pg 33]-[An 33] -furent persuadés, après le repas, que Jésus s'était assis à côté -d'eux et leur avait présenté de ces mets, déjà devenus pour eux -eucharistiques et sacrés[13]. - -C'était surtout Jean et Pierre qui étaient favorisés de ces intimes -entretiens avec le fantôme bien-aimé. Un jour, Pierre, en songe -peut-être (mais que dis-je! leur vie sur ces bords n'était-elle pas un -songe perpétuel?), crut entendre Jésus lui demander: «M'aimes-tu?» La -question se renouvela trois fois. Pierre, tout possédé d'un sentiment -tendre et triste, s'imaginait répondre: «Oh! oui, Seigneur, tu sais que -je t'aime;» et, à chaque fois, l'apparition disait: - -[Pg 34]-[An 33] -«Pais mes brebis[14].» Une autre fois, Pierre fit à Jean la confidence -d'un songe étrange. Il avait rêvé qu'il se promenait avec le maître. -Jean venait par derrière à quelques pas. Jésus lui parla en termes -très-obscurs, qui semblaient lui annoncer la prison ou une mort -violente, et lui répéta à diverses reprises: «Suis-moi.» Pierre -alors, montrant du doigt Jean qui les suivait, demanda: «Seigneur, et -celui-là?--Celui-là, dit Jésus, si je veux qu'il reste, jusqu'à ce -que je vienne, que t'importe? Suis-moi.» Après le supplice de Pierre, -Jean se rappela ce rêve, et y vit une prédiction du genre de mort de -son ami. Il le raconta à ses disciples; ceux-ci crurent y trouver -l'assurance que leur maître ne mourrait pas avant l'avénement final de -Jésus[15]. - -Ces grands rêves mélancoliques, ces entretiens sans cesse interrompus -et recommencés avec le mort chéri remplissaient les jours, et les mois. -La sympathie de la Galilée pour le prophète que les Hiérosolymites -avaient mis à mort s'était réveillée. Plus de cinq cents personnes -étaient déjà groupées autour du souvenir de Jésus[16]. A défaut du -maître perdu, - -[Pg 35]-[An 33] -elles obéissaient à ses disciples les plus autorisés, surtout à Pierre. -Un jour qu'à la suite de leurs chefs spirituels, les Galiléens fidèles -étaient montés sur une de ces montagnes où Jésus les avait souvent -conduits, ils crurent encore le voir. L'air sur ces hauteurs est plein -d'étranges miroitements. La même illusion qui autrefois avait eu lieu -pour les disciples les plus intimes[17] se produisit encore. La foule -assemblée s'imagina voir le spectre divin se dessiner dans l'éther; -tous tombèrent sur la face et adorèrent[18]. Le sentiment qu'inspire le -clair horizon de ces montagnes est l'idée de l'ampleur du monde avec -l'envie de le conquérir. Sur un des pics environnants, Satan, montrant -de la main à Jésus les royaumes de la terre et toute leur gloire, les -lui avait, disait-on, proposés, s'il voulait s'incliner devant lui. -Cette fois, ce fut Jésus qui, du haut des sommets sacrés, montra à ses -disciples la terre entière et leur assura l'avenir. Ils descendirent de -la montagne persuadés que le fils de Dieu leur avait donné l'ordre de -convertir le genre humain et avait promis d'être avec eux jusqu'à la -fin des siècles. Une ardeur étrange, un feu divin, les remplissait au -sortir de ces entretiens. Ils se regardaient - -[Pg 36]-[An 33] -comme les missionnaires du monde, capables de tous les prodiges. -Saint Paul vit plusieurs de ceux qui assistèrent à cette scène -extraordinaire. Après vingt-cinq ans, leur impression était encore -aussi forte et aussi vive que le premier jour[19]. - -Près d'un an s'écoula dans cette vie suspendue entre le ciel et la -terre[20]. Le charme, loin de décroître, - -[Pg 37]-[An 33] -augmentait. C'est le propre des grandes et saintes choses, de grandir -et de se purifier toujours. Le sentiment d'une personne aimée qu'on -a perdue est bien plus fécond à distance qu'au lendemain de la mort. -Plus on s'éloigne, plus ce sentiment devient énergique. La tristesse -qui d'abord s'y mêlait et, en un sens, l'amoindrissait, se change en -piété sereine. L'image du défunt se transfigure, s'idéalise, devient -l'âme de la vie, le principe de toute action, la source de toute joie, -l'oracle que l'on consulte, la consolation qu'on cherche aux moments -d'abattement. La mort est la condition de toute apothéose. Jésus, si -aimé durant sa vie, le fut ainsi plus encore après son dernier soupir, -ou plutôt son dernier soupir devînt le commencement de sa véritable -vie au sein de son Église. Il devint l'ami intérieur, le confident, le -compagnon de voyage, celui qui, au détour de la route, se joint à vous, -vous suit, s'attable avec - -[Pg 38]-[An 33] -vous, et se fait connaître en s'évanouissant[21]. Le manque absolu de -rigueur scientifique dans l'esprit des nouveaux croyants faisait qu'on -ne se posait aucune question sur la nature de son existence. On se -le représentait comme impassible, doué d'un corps subtil, traversant -les cloisons opaques, tantôt visible, tantôt invisible, mais toujours -vivant. Quelquefois, on pensait que son corps n'avait aucune matière, -qu'il était une pure ombre ou apparence[22]. D'autres fois, on lui -prêtait de la matérialité, de la chair, des os; par un scrupule -naïf, et comme si l'hallucination eût voulu se précautionner contre -elle-même, on le faisait boire, manger; on voulait qu'il se fût laissé -palper[23]. Les idées flottaient sur ce point dans le vague le plus -complet. - -A peine avons-nous songé jusqu'ici à poser une question oiseuse -et insoluble. Pendant que Jésus ressuscitait de la vraie manière, -c'est-à-dire dans le cœur de ceux qui l'aimaient, pendant que la -conviction inébranlable des apôtres se formait et que la foi du monde -se préparait, en quel endroit les [Pg 39][An 33] - -vers consumaient-ils le corps inanimé qui avait été, le samedi soir, -déposé au sépulcre? On ignorera toujours ce détail; car, naturellement, -les traditions chrétiennes ne peuvent rien nous apprendre là-dessus. -C'est l'esprit qui vivifie; la chair n'est rien[24]. La résurrection -fut le triomphe de l'idée sur la réalité. Une fois l'idée entrée dans -son immortalité, qu'importe le corps? - -Vers l'an 80 ou 85, quand le texte actuel du premier Évangile reçut ses -dernières additions, les Juifs avaient déjà à cet égard une opinion -arrêtée[25]. A les en croire, les disciples seraient venus pendant la -nuit et auraient volé le corps. La conscience chrétienne s'alarma de -ce bruit, et, pour couper court à une telle objection, elle imagina -la circonstance des gardiens et du sceau apposé au sépulcre[26]. -Cette circonstance, ne se trouvant que dans le premier Évangile, -mêlée à des légendes d'une autorité très-faible[27], n'est nullement -admissible[28]. Mais l'explication des Juifs, quoique irréfutable, est -loin de satisfaire à tout. - -[Pg 40]-[An 33] -On ne peut guère admettre que ceux qui ont si fortement cru Jésus -ressuscité soient ceux-là mêmes qui avaient enlevé le corps. Quelque -peu précise que fût la réflexion chez de tels hommes, on imagine à -peine une si étrange illusion. Il faut se souvenir que la petite -Église à ce moment était complètement dispersée. Il n'y avait nulle -entente, nulle centralisation, nulle publicité régulière. Les croyances -naissaient éparses, puis se rejoignaient comme elles pouvaient. Les -contradictions entre les récits qui nous restent sur les incidents du -dimanche matin prouvent que les bruits se répandirent par des canaux -très-divers, et qu'on ne se soucia pas beaucoup de se mettre d'accord. -Il est possible que le corps ait été enlevé par quelques-uns des -disciples, et transporté par eux en Galilée[29]. Les autres, restés à -Jérusalem, n'auront pas eu connaissance du fait. D'un autre côté, les -disciples qui auront emporté le corps en Galilée n'auront eu d'abord -aucune connaissance des récits qui se formèrent à Jérusalem, si bien -que la croyance à la résurrection se sera formée derrière eux et les -aura surpris ensuite. Ils n'auront pas réclamé, et, l'eussent-ils fait, -cela n'eût rien dérangé. Quand il s'agit de miracles, une rectification -tardive est non - -[Pg 41]-[An 33] -avenue[30]. Jamais une difficulté matérielle n'empêche un sentiment -de se développer et de créer les fictions dont il a besoin[31]. Dans -l'histoire récente du miracle de la Salette, l'erreur a été démontrée -jusqu'à l'évidence[32]; cela n'empêche pas la basilique de s'élever et -la foi d'accourir. - - -[Pg 42]-[An 33] -Il est permis de supposer aussi que la disparition du corps fut le -fait des Juifs. Peut-être crurent-ils par là prévenir les scènes -tumultueuses qui pouvaient se produire sur le cadavre d'un homme aussi -populaire que Jésus. Peut-être voulurent-ils empêcher qu'on ne lui fît -des funérailles bruyantes ou qu'on n'élevât un tombeau à ce juste. -Enfin, qui sait si la disparition du cadavre ne fut pas le fait du -propriétaire du jardin ou du jardinier[33]? Ce propriétaire, selon -toutes les vraisemblances[34], était étranger à la secte. On choisit -son caveau parce qu'il était le plus voisin du Golgotha et parce -qu'on était pressé[35]. Peut-être fut-il mécontent de cette prise de -possession, et fit-il enlever le cadavre. A vrai dire, les détails, -rapportés par le quatrième Évangile, des linceuls laissés dans le -caveau, et du suaire plié soigneusement à part dans un coin[36], ne -s'accordent guère avec une telle hypothèse. Cette dernière circonstance -ferait supposer qu'une main de femme s'était glissée là[37]. Les - -[Pg 43]-[An 33] -cinq récits de la visite des femmes au tombeau sont si confus et si -embarrassés, qu'il nous est certes fort loisible de supposer qu'ils -cachent quelque malentendu. La conscience féminine, dominée par la -passion, est capable des illusions les plus bizarres. Souvent elle est -complice de ses propres rêves[38]. Pour amener ces sortes d'incidents -considérés comme merveilleux, personne ne trompe délibérément; mais -tout le monde, sans y penser, est amené à conniver. Marie de Magdala -avait été, selon le langage du temps, «possédée de sept démons[39]». -Il faut tenir compte en tout ceci du peu de précision d'esprit des -femmes d'Orient, de leur défaut absolu d'éducation et de la nuance -particulière de leur sincérité. La conviction exaltée rend impossible -tout retour sur soi-même. Quand on voit le ciel partout, on est amené à -se mettre par moments à la place du ciel. - -Tirons le voile sur ces mystères. Dans les états de crise religieuse, -tout étant considéré comme divin, les plus grands effets peuvent -sortir des causes les plus mesquines. Si nous étions témoins des faits -étranges qui sont à l'origine de toutes les œuvres de foi, nous y -verrions des circonstances qui ne nous - -[Pg 44]-[An 33] -paraîtraient pas en proportion avec l'importance des résultats, -d'autres qui nous feraient sourire. Nos vieilles cathédrales comptent -entre les plus belles choses du monde; on ne peut y entrer sans être -en quelque sorte ivre de l'infini. Or, ces splendides merveilles sont -presque toujours l'épanouissement de quelque petite supercherie. -Et qu'importe en définitive? Le résultat seul compte en pareille -matière. La foi purifie tout. L'incident matériel qui a fait croire -à la résurrection n'a pas été la cause véritable de la résurrection. -Ce qui a ressuscité Jésus, c'est l'amour. Cet amour fut si puissant -qu'un petit hasard suffit pour élever l'édifice de la foi universelle. -Si Jésus avait été moins aimé, si la foi à la résurrection avait eu -moins de raison de s'établir, ces sortes de hasards auraient eu beau se -produire; il n'en serait rien sorti. Un grain de sable amène la chute -d'une montagne, quand le moment de tomber est venu pour la montagne. -Les plus grandes choses viennent à la fois de causes très-grandes et -très-petites. Les grandes causes sont seules réelles; les petites ne -font que déterminer la production d'un effet qui était déjà depuis -longtemps préparé. - -[1] Matth., xxviii, 7; Marc, xvi, 7. - -[2] Matth., xxviii, 10. - -[3] _Ibid_., xxvi, 32; Marc, xiv, 28. - -[4] Matth., xxviii, 16; Jean, xxi.--Luc, xxiv, 49, 50, 52 et les -_Actes_, i, 3-4, sont ici en contradiction flagrante avec Marc, xvi, -1-8, et Matthieu. La seconde finale de Marc (xvi, 9 et suiv.), et même -les deux autres qui ne font pas partie du texte reçu (voir ci-dessus, -p. 7), paraissent conçues dans le système de Luc. Mais cela ne peut -prévaloir contre l'accord d'une partie de la tradition synoptique avec -le quatrième Évangile et même, indirectement, avec Paul (I Cor., xv, -5-8) sur ce point. - -[5] Matth., xxviii, 16. - -[6] _Ibid_., xxviii, 7; Marc, xvi, 7. - -[7] Finale de Marc, dans saint Jérôme, _Adv. Pelag._, II. - -[8] Matth., xxviii, 4 6. - -[9] Jean, xxi, 2 et suiv. - -[10] L'auteur des _Actes_, i, 14, les place à Jérusalem lors de -l'ascension. Mais cela tient à son parti systématique (Luc, xxiv, -49; _Act_., 1-4) de ne pas admettre de voyage en Galilée après la -résurrection (système contredit par Matthieu et par Jean). Pour être -fidèle à ce système, il est obligé de placer l'ascension à Béthanie, en -quoi il est contredit par toutes les autres traditions. - -[11] I Cor., xv, 5 et suiv. - -[12] Jean, xxi, 1 et suiv. Ce chapitre a été ajouté à l'Évangile déjà -achevé, comme un post-scriptum. Mais il est de la même provenance que -le reste. - -[13] Jean, xxi, 9-14; comp. Luc, xxiv, 41-43. Jean réunit en une seule -les deux scènes de la pêche et du repas. Mais Luc groupe autrement -les choses. En tout cas, si on pèse attentivement les versets Jean, -xxi, 14-15, on se convaincra que les liaisons de Jean sont ici un peu -artificielles. Les hallucinations, au moment où elles naissent, sont -toujours isolées. C'est plus tard qu'on en forme des anecdotes suivies. -Cette façon de joindre comme consécutifs des faits séparés par des mois -et des semaines se voit d'une manière frappante en comparant entre eux -deux passages du même écrivain, Luc, Évang., xxiv, fin, et _Actes_, i, -commencement. D'après le premier passage, Jésus serait monté au ciel -le jour même de la résurrection; or, d'après le second, il y eut un -intervalle de quarante jours. Si l'on prenait aussi à la rigueur Marc, -xvi, 9-20, l'ascension aurait eu lieu le soir de la résurrection. Rien -ne prouve mieux que la contradiction de Luc dans ces deux passages -combien les rédacteurs des écrits évangéliques tenaient peu aux sutures -de leurs récits. - -[14] Jean, xxi, 15 et suiv. - -[15] _Ibid_., xxi, 18 et suiv. - -[16] I Cor., xv, 6. - -[17] Transfiguration. - -[18] Matth., xxviii, 16-20; I Cor., xv, 6. Comparez Marc, xvi, 15 et -suiv.; Luc, xxiv, 44 et suiv. - -[19] I Cor., xv, 6. - -[20] Jean ne limite pas la durée de la vie d'outre-tombe de Jésus. Il -paraît la supposer assez longue. Selon Matthieu, elle n'aurait duré -que le temps nécessaire pour faire le voyage de Galilée et se rendre -à la montagne indiquée par Jésus. Selon la première finale inachevée -de Marc (xvi, 1-8), les choses se seraient passées, ce semble, comme -dans Matthieu. Selon la seconde finale (xvi, 9-20), selon d'autres -(voir ci-dessus, p. 7, note 1), et selon l'Évangile de Luc, la vie -d'outre-tombe semblerait n'avoir duré qu'un jour. Paul (I Cor., xv, -5-8), d'accord avec le quatrième Évangile, la prolonge durant des -années, puisqu'il donne sa vision, laquelle eut lieu cinq ou six ans -au moins après la mort de Jésus, comme la dernière des apparitions. La -circonstance des «cinq cents frères» conduit à la même supposition, car -il ne semble pas qu'au lendemain de la mort de Jésus, le groupe de ses -amis fût assez compacte pour fournir une telle assemblée (_Act._, i, -15). Plusieurs sectes gnostiques, en particulier les valentiniens et -les séthiens, évaluaient la durée des apparitions à dix-huit mois, et -même fondaient là-dessus des théories mystiques (Irénée, _Adv. hær._, -I, iii, 2; xxx, 14). Seul, l'auteur des _Actes_ (i, 3) fixe la durée -de la vie d'outre-tombe de Jésus à quarante jours. Mais c'est là une -bien faible autorité, surtout si l'on remarque qu'elle se rattache à -un système erroné (Luc, xxiv, 49, 50, 52; _Act._, i, 4, 12), d'après -lequel toute la vie d'outre-tombe se serait passée à Jérusalem ou -aux environs. Le nombre quarante est symbolique (le peuple passe -quarante ans au désert; Moïse, quarante jours au Sinaï; Élie et Jésus -jeûnent quarante jours, etc.). Quant à la forme de récit adoptée par -l'auteur des douze derniers versets du second Évangile et par l'auteur -du troisième Évangile, forme d'après laquelle les circonstances -sont serrées en un jour, voir ci-dessus, p. 33, note. L'autorité de -Paul, la plus ancienne et la plus forte de toutes, corroborant celle -du quatrième Évangile, qui offre pour cette partie de l'histoire -évangélique le plus de suite et de vraisemblance, nous parait fournir -un argument décisif. - -[21] Luc, xxiv, 31. - -[22] Jean, xx, 19, 26. - -[23] Matth., xxviii, 9; Luc, xxiv, 37 et suiv.; Jean, xx, 27 et suiv.; -xxi, 5 et suiv.; Évangile des hébreux, dans saint Ignace, épitre aux -Smyrniens, 3, et dans saint Jérôme, _De viris illustribus_, 16. - -[24] Jean, vi, 64. - -[25] Matth., xxviii, 11-15; Justin, _Dial. cum Tryph._, 17, 108. - -[26] Matth., xxvii, 62-66; xxviii, 4, 11-15. - -[27] _Ibid._, xxviii, 2 et suiv. - -[28] Les Juifs sont censés, Matth., xxvii, 63, savoir que Jésus -a prédit qu'il ressusciterait. Mais les disciples mêmes de Jésus -n'avaient à cet égard aucune idée précise. Voir ci-dessus, p. 1, note. - -[29] Le vague sentiment de ceci peut se retrouver dans Matthieu, xxvi, -32; xxviii, 7, 10; Marc, xiv, 28; xvi, 7. - -[30] Cela s'est vu pour les miracles de la Salette et de Lourdes.--Une -des manières les plus ordinaires dont se forme la légende miraculeuse -est celle-ci. Un saint personnage passe pour faire des guérisons. On -lui amène un malade, qui, par suite de l'émotion, se trouve soulagé. -Le lendemain, on répète à dix lieues à la ronde qu'il y a eu miracle. -Le malade meurt cinq ou six jours après; personne n'en parle, si bien -que, à l'heure où l'on enterre le défunt, on raconte avec admiration -sa guérison à quarante lieues de là.--Le mot prêté au philosophe grec -devant les _ex-voto_ de Samothrace (Diog. Laërte, VI, ii, 59) est aussi -d'une parfaite justesse. - -[31] Un phénomène de ce genre, et des plus frappants, se passe chaque -année à Jérusalem. Les grecs orthodoxes prétendent que le feu qui -s'allume spontanément au saint sépulcre le samedi saint de leur Pâque -efface les péchés de ceux qui le promènent sur leur figure, et ne brûle -pas. Des milliers de pélerins en font l'expérience et savent fort bien -que ce feu brûle (les contorsions qu'ils font, jointes à l'odeur, le -prouvent suffisamment). Néanmoins, il ne s'est jamais trouvé personne -pour contredire la croyance de l'Église orthodoxe. Ce serait avouer -qu'on a manqué de foi, qu'on a été indigne du miracle, et reconnaître, -ô ciel! que les latins sont la vraie Église; car ce miracle est tenu -des grecs pour la meilleure preuve que leur Église est la seule bonne. - -[32] Affaire de la Salette, devant le tribunal civil de Grenoble (arrêt -du 2 mai 1855), et devant la cour de Grenoble (arrêt du 6 mai 1857), -plaidoiries de MM. Jules Favre et Bethmont, etc., recueillies par J. -Sabbatier (Grenoble, Vellot, 1857). - -[33] Jean, xx, 15, renfermerait-il une lueur de ceci? - -[34] Voir ci-dessus, p. 7-8. - -[35] Jean le dit expressément, xix, 41-42. - -[36] Jean, xx, 6-7. - -[37] On songe involontairement à Marie de Béthanie, qui, en effet, n'a -pas de rôle indiqué le dimanche matin. Voir _Vie de Jésus_, p. 341 et -suiv.; 359 et suiv. - -[38] Celse faisait déjà sur ce sujet d'excellentes observations -critiques (dans Origène, _Contra Celsum_, II, 55). - -[39] Marc, xvi, 9; Luc, viii, 2. - - - -[Pg 45]-[An 34] -CHAPITRE III. - -RETOUR DES APÔTRES A JÉRUSALEM.--FIN DE LA PÉRIODE DES APPARITIONS. - - -Les apparitions, cependant, ainsi qu'il arrive dans les mouvements de -crédulité enthousiaste, commençaient à se ralentir. Les imaginations -populaires ressemblent aux maladies contagieuses; elles s'émoussent -vite et changent de forme. L'activité des âmes ardentes se tournait -déjà d'un autre côté. Ce qu'on croyait entendre de la bouche du -cher ressuscité, c'était l'ordre d'aller devant soi, de prêcher, de -convertir le monde. Par où commencer? Naturellement par Jérusalem[1]. -Le retour à Jérusalem fut donc résolu par ceux qui à ce moment -dirigeaient la secte. Comme ces voyages se faisaient d'ordinaire en -caravane, à l'époque des fêtes, on peut supposer avec - -[Pg 46]-[An 34] -vraisemblance que le retour dont il s'agit eut lieu à la fête des -Tabernacles de la fin de l'an 33 ou à la Pâque de l'an 34. - -La Galilée fut ainsi abandonnée par le christianisme, et abandonnée -pour toujours. La petite Église qui y resta vécut encore sans doute; -mais on n'entend plus parler d'elle. Elle fut probablement écrasée, -comme tout le reste, par l'effroyable désastre que subit le pays lors -de la guerre de Vespasien; les débris de la communauté dispersée se -réfugièrent au delà du Jourdain. Après la guerre, ce ne fut pas le -christianisme qui se reporta en Galilée; ce fut le judaïsme. Au IIe, -au IIIe au IVe siècle, la Galilée est un pays tout juif, le centre du -judaïsme, le pays du Talmud[2]. La Galilée ne compta ainsi que pour une -heure dans l'histoire du christianisme; mais ce fut l'heure sainte par -excellence; elle donna à la religion nouvelle ce qui l'a fait durer, sa -poésie, son charme pénétrant. «L'Évangile», à la façon des synoptiques, -fut une œuvre galiléenne. Or, nous essayerons de montrer plus tard que -«l'Évangile», ainsi entendu, a été la cause principale du succès du -christianisme et reste la plus sure garantie de son avenir. - - -[Pg 47]-[An 34] -Il est probable qu'une fraction de la petite école qui entourait -Jésus dans ses derniers jours était restée à Jérusalem. Au moment -de la séparation, la croyance à la résurrection était déjà -établie. Cette croyance se développa ainsi des deux côtés avec une -physionomie sensiblement différente, et telle est sans doute la cause -des divergences complètes qui se remarquent dans les récits des -apparitions. Deux traditions, l'une galiléenne, l'autre hiérosolymite, -s'étaient formées; d'après la première, toutes les apparitions -(sauf celles du premier moment) avaient eu lieu en Galilée; d'après -la seconde, toutes avaient eu lieu à Jérusalem[3]. L'accord des -deux fractions de la petite Église sur le dogme fondamental ne fît -naturellement que confirmer la croyance commune. On s'embrassa dans la -même foi; on se redit avec effusion: «Il est ressuscité!» Peut-être la -joie et l'enthousiasme qui furent la conséquence de cette rencontre -amenèrent-ils quelques autres visions. C'est vers ce temps qu'on peut -placer «la vision - -[Pg 48]-[An 34] -de Jacques», mentionnée par saint Paul[4]. Jacques était frère ou du -moins parent de Jésus. On ne voit pas qu'il ait accompagné Jésus lors -de son dernier séjour à Jérusalem. Il y vint probablement avec les -apôtres, lorsque ceux-ci quittèrent la Galilée. Tous les grands apôtres -avaient eu leur vision; il était difficile que ce «frère du Seigneur» -n'eût pas la sienne. Ce fut, ce semble, une vision eucharistique, -c'est-à-dire où Jésus apparut prenant et rompant le pain[5]. Plus tard, -les parties de la famille chrétienne qui se rattachèrent à Jacques, -ceux qu'on appela les hébreux, transportèrent cette vision au jour -même de la résurrection, et voulurent qu'elle eût été la première de -toutes[6]. - -Il est très-remarquable, en effet, que la famille de Jésus, dont -quelques membres, durant sa vie, avaient été incrédules et hostiles à -sa mission[7], fait maintenant partie de l'Église et y tient une place -très-élevée. - -[Pg 49]-[An 34] -On est porté à supposer que la réconciliation se fit durant le séjour -des apôtres en Galilée. La célébrité qu'avait prise tout à coup le -nom de leur parent, ces cinq cents personnes qui croyaient en lui et -assuraient l'avoir vu ressuscité, purent faire impression sur leur -esprit[8]. Dès l'établissement définitif des apôtres à Jérusalem, on -voit avec eux Marie, mère de Jésus, et les frères de Jésus[9]. En ce -qui concerne Marie, il paraît que Jean, croyant obéir en cela à une -recommandation de son maître, l'avait adoptée et prise avec lui[10]. -Il la ramena peut-être à Jérusalem. Cette femme, dont le rôle et le -caractère personnels sont restés profondément obscurs, prenait dès lors -de l'importance. Le mot que l'évangéliste met dans la bouche d'une -inconnue: «Heureux le ventre qui t'a porté et les mamelles que tu as -sucées!» commençait à se vérifier. Il est probable que Marie survécut -peu d'années à son fils[11]. - -Quant aux frères de Jésus, la question est plus obscure. - -[Pg 50]-[An 34] -Jésus eut des frères et des sœurs[12]. Il semble probable cependant -que, dans la classe de personnes qui s'appelaient «frères du Seigneur», -il y eut des parents au second degré. La question n'a de gravité qu'en -ce qui concerne Jacques. Ce Jacques le Juste, ou «frère du Seigneur», -que nous allons voir jouer un très-grand rôle dans les trente premières -années du christianisme, était-il Jacques, fils d'Alphée, qui paraît -avoir été cousin germain de Jésus, ou un vrai frère de Jésus? Les -données, à cet égard, sont tout à fait incertaines et contradictoires. -Ce que nous savons de ce Jacques nous présente de lui une image -tellement éloignée de celle de Jésus, qu'on répugne à croire que deux -hommes si différents soient nés de la même mère. Si Jésus est le vrai -fondateur du christianisme, Jacques en fut le plus dangereux ennemi; -il faillit tout perdre par son esprit étroit. Plus tard, on crut -certainement que Jacques le Juste était un vrai frère de Jésus[13]. -Mais peut-être s'était-il établi à ce sujet quelque confusion. - -Quoi qu'il en soit, les apôtres désormais ne se séparent plus que -pour des voyages temporaires. Jérusalem devient leur centre[14]; ils -semblent craindre de - -[Pg 51]-[An 34] -se disperser, et certains traits paraissent révéler chez eux la -préoccupation d'empêcher un nouveau retour en Galilée, lequel eût -dissous la petite société. On supposa un ordre exprès de Jésus, -interdisant de quitter Jérusalem, au moins jusqu'aux grandes -manifestations que l'on attendait[15]. Les apparitions devenaient de -plus en plus rares. On en parlait beaucoup moins, et l'on commençait -à croire qu'on ne verrait plus le maître avant son retour solennel -dans les nuées. Les imaginations se tournaient avec beaucoup de force -vers une promesse qu'on supposait que Jésus avait faite. Durant sa -vie, Jésus, dit-on, avait souvent parlé de l'Esprit-Saint, conçu comme -une personnification de la sagesse divine[16]. Il avait promis à ses -disciples que cet Esprit serait leur force dans les combats qu'ils -auraient à livrer, leur inspiration dans les difficultés, leur avocat, -s'ils avaient à parler en public. Quand les visions devinrent rares, -on se rejeta sur cet Esprit, envisagé comme un consolateur, comme un -autre lui-même que Jésus devait envoyer à ses amis. Quelquefois on se -figurait que Jésus, se montrant tout à coup au milieu de ses disciples - -[Pg 52]-[An 34] -assemblés, avait soufflé sur eux de sa propre bouche un courant d'air -vivificateur[17]. D'autres fois, la disparition de Jésus était regardée -comme la condition de la venue de l'Esprit[18]. On croyait que dans ses -apparitions il avait promis la descente de cet Esprit[19]. Plusieurs -établissaient un lien intime entre cette descente et la restauration -du royaume d'Israël[20]. Toute l'activité d'imagination que la secte -avait déployée pour créer la légende de Jésus ressuscité, elle allait -maintenant l'appliquer à la création d'un ensemble de croyances pieuses -sur la descente de l'Esprit et sur ses dons merveilleux. - -Il semble cependant qu'une grande apparition de Jésus eut lieu encore -à Béthanie ou sur le mont des Oliviers[21]. Certaines traditions -rapportaient à cette - -[Pg 53]-[An 34] -vision les recommandations finales, la promesse réitérée de l'envoi du -Saint-Esprit, l'acte par lequel il investit ses disciples du pouvoir de -remettre les péchés[22]. Les traits caractéristiques de ces apparitions -devenaient de plus en plus vagues; on les confondait les unes avec les -autres. On finit par n'y plus penser beaucoup. Il fut reçu que Jésus -était vivant[23], qu'il s'était manifesté par un nombre d'apparitions -suffisant pour prouver son existence, qu'il pouvait se manifester -encore en des visions partielles, jusqu'à la grande révélation finale -où tout serait consommé[24]. Ainsi, saint Paul présente la vision -qu'il eut sur la route de Damas comme du même ordre que celles qui -viennent d'être racontées[25]. En tout cas, on admettait, en un sens -idéaliste, que le maître était avec ses disciples et serait avec eux -jusqu'à la fin[26]. Dans les premiers jours, les apparitions étant -très-fréquentes, Jésus était conçu comme habitant la terre d'une façon -continue et remplissant plus ou moins les fonctions de la vie terrestre. - -[Pg 54]-[An 34] -Quand les visions devinrent rares, on se plia à une autre imagination. -On se figura Jésus comme entré dans la gloire et assis à la droite de -son Père. «Il est monté au ciel,» se dit-on. - -Ce mot resta pour la plupart à l'état d'image vague ou d'induction[27]. -Mais il se traduisit pour plusieurs en une scène matérielle. On voulut -qu'à la suite de la dernière vision commune à tous les apôtres, et -où il leur fit ses recommandations suprêmes, Jésus se fût élevé vers -le ciel[28]. La scène fut plus tard développée et devint une légende -complète. On raconta que des hommes célestes, selon l'appareil des -manifestations divines très-brillantes[29], apparurent au moment où -un nuage l'entourait, et consolèrent les disciples par l'assurance -d'un retour dans les nues tout semblable à la scène dont ils venaient -d'être témoins. La mort de Moïse avait été entourée par l'imagination -populaire de circonstances du même genre[30]. Peut-être se souvint-on -aussi de l'ascension - -[Pg 55]-[An 34] -d'Élie[31].--Une tradition[32] plaça le lieu de cette scène près de -Béthanie, sur le sommet du mont des Oliviers. Ce quartier était resté -fort cher aux disciples, sans doute parce que Jésus y avait habité. - -La légende veut que les disciples, après cette scène merveilleuse, -soient rentrés dans Jérusalem «avec joie[33]». Pour nous, c'est avec -tristesse que nous dirons à Jésus le dernier adieu. Le retrouver vivant -encore de sa vie d'ombre a été pour nous une grande consolation. Cette -seconde vie de Jésus, image pâle de la première, est encore pleine -de charme. Maintenant, tout parfum de lui est perdu. Enlevé sur son -nuage à la droite de son Père, il nous laisse avec des hommes, et que -la chute est lourde, ô ciel! Le règne de la poésie est passé. Marie -de Magdala, retirée dans sa bourgade, y ensevelit ses souvenirs. Par -suite de cette éternelle injustice qui fait que l'homme s'approprie à -lui seul l'œuvre dans laquelle la femme a eu autant de part que lui, -Céphas l'éclipse et la fait oublier! Plus de sermons sur la montagne; -plus de possédées guéries; plus de courtisanes touchées; plus de ces -collaboratrices étranges de l'œuvre de la Rédemption, - -[Pg 56]-[An 34] -que Jésus n'avait pas repoussées. Le dieu a vraiment disparu. -L'histoire de l'Église sera le plus souvent désormais l'histoire des -trahisons que subira l'idée de Jésus. Mais, telle qu'elle est, cette -histoire est encore un hymne à sa gloire. Les paroles et l'image de -l'illustre Nazaréen resteront, au milieu de misères infinies, comme un -idéal sublime. On comprendra mieux combien il fut grand, quand on aura -vu combien ses disciples furent petits. - -[1] Luc, xxiv, 47. - -[2] Sur le nom de «Galiléens» donné aux chrétiens, voir ci-dessous, p. -235, note 14. - -[3] Matthieu est exclusivement galiléen; Luc et le second Marc, -xvi, 9-20, sont exclusivement hiérosolymites. Jean réunit les deux -traditions. Paul (I Cor., xv, 5-8) admet aussi des visions arrivées sur -des points très-éloignés. Il est possible que la vision «des cinq cents -frères» de Paul, que nous avons identifiée par conjecture avec celle -«de la montagne de Galilée» de Matthieu, soit une vision hiérosolymite. - -[4] I Cor., xv, 7. On, ne peut expliquer le silence des quatre -Évangiles canoniques sur cette vision qu'en la rapportant à une époque -placée en deçà du cadre de leur récit. L'ordre chronologique des -visions, sur lequel saint Paul insiste avec tant de précision, conduit -au même résultat. - -[5] Évang. des hébreux, cité par saint Jérôme, _De viris illustribus_, -2. Comparez Luc, xxiv, 41-43. - -[6] Évang. des hébreux, _loc. cit._ - -[7] Jean, vii, 5. - -[8] Y aurait-il une allusion à ce brusque changement dans Gal., ii, 6? - -[9] _Act._, i, 14, témoignage faible, il est vrai. On sent déjà chez -Luc une tendance à grandir le rôle de Marie. Luc, chap. i et ii. - -[10] Jean, xix, 25-27. - -[11] La tradition sur son séjour à Éphèse est moderne et sans valeur. -Voir Épiphane, _Adv. hær._, hær. lxxviii, 11. - -[12] Voir _Vie de Jésus_, p. 23 et suiv. - -[13] Évangile selon les hébreux, endroit cité ci-dessus, p. 48. - -[14] _Act._, viii, 1; Galat., i, 17-19; ii, 1 et suiv. - -[15] Luc, xxiv, 49; _Act._, i, 4. - -[16] Cette idée, il est vrai, n'est développée que dans le quatrième -Évangile (ch. xiv, xv, xvi). Mais elle est indiquée dans Matth., iii, -11; Marc, i, 8; Luc, iii, 16; xii, 11-12; xxiv, 49. - -[17] Jean, xx, 22-33. - -[18] _Ibid._, xvi, 7. - -[19] Luc, xxiv, 49; _Act._, i, 4 et suiv. - -[20] _Act._, i, 5-8. - -[21] I Cor., xv, 7; Luc, xxiv, 50 et suiv.; _Act._, i, 2 et suiv. -Certes, il serait très-admissible que la vision de Béthanie racontée -par Luc fût parallèle à la vision de la montagne, dans Matth., xxviii, -16 et suiv., avec transposition de lieu. Cependant cette vision chez -Matthieu n'est pas suivie de l'ascension. Dans la seconde finale de -Marc, la vision des recommandations finales, suivie de l'ascension, a -lieu à Jérusalem. Enfin Paul présente la vision «à tous les apôtres», -comme distincte de celle «aux cinq cents frères». - -[22] D'autres traditions rapportaient la collation de ce pouvoir à des -visions antérieures (Jean, xx, 23). - -[23] Luc, xxiv, 23; _Act._, xxv, 19. - -[24] _Act._, i, 11. - -[25] I Cor., xv, 8. - -[26] Matth., xxviii, 20. - -[27] Jean, iii, 13; vi, 62; xvi, 7; xx, 17; Ephes., iv, 10; I Petri, -iii, 22. Ni Matthieu ni Jean n'ont le récit de l'ascension. Paul (I -Cor., xv, 7-8) en exclut jusqu'à l'idée. - -[28] Marc, xvi, 19; Luc, xxiv, 50-52; _Act._, 2-12; Justin, _Apol. I_, -50; _Ascension d'Isaïe_, version éthiopienne, xi, 22; version latine -(Venise, 1522), _sub fin_. - -[29] Comparez le récit de la transfiguration. - -[30] Jos., _Antiq_., IV, viii, 48. - -[31] II Reg., ii, 11 et suiv. - -[32] Luc, dernier chapitre de l'Évangile, et premier chapitre des -_Actes_. - -[33] Luc, xxiv, 52. - - - -[Pg 57]-[An 34] -CHAPITRE IV. - -DESCENTE DE L'ESPRIT-SAINT.--PHÉNOMÈNES EXTATIQUES ET PROPHÉTIQUES. - - -Petits, étroits, ignorants, inexpérimentés, ils l'étaient autant qu'on -peut l'être. Leur simplicité d'esprit était extrême; leur crédulité -n'avait pas de bornes. Mais ils avaient une qualité: ils aimaient leur -maître jusqu'à la folie. Le souvenir de Jésus était resté le mobile -unique de leur vie; c'était une obsession perpétuelle, et il était -clair qu'ils ne vivraient jamais que de celui qui, pendant deux ou -trois ans, les avait si fortement attachés et séduits. Pour les âmes de -rang secondaire, qui ne peuvent aimer Dieu directement, c'est-à-dire -trouver du vrai, créer du beau, faire du bien par elles-mêmes, le salut -est d'aimer quelqu'un en qui luise un reflet du vrai, du beau, du bien. -Le plus grand nombre des hommes a besoin d'un culte à deux degrés. La -foule des adorateurs veut un intermédiaire entre elle et Dieu. - - -[Pg 58]-[An 34] -Quand une personne a réussi à fixer autour d'elle plusieurs autres -personnes par un lien moral élevé, et qu'elle meurt, il arrive toujours -que les survivants, souvent divisés jusque-là par des rivalités et des -dissentiments, se prennent d'une grande amitié les uns pour les autres. -Mille chères images du passé qu'ils regrettent forment entre eux comme -un trésor commun. C'est une manière d'aimer le mort que d'aimer ceux -avec lesquels-on l'a connu. On cherche à se trouver ensemble pour -se rappeler le temps heureux qui n'est plus. Une profonde parole de -Jésus[1] se trouve alors vraie à la lettre: le mort est présent au -milieu des personnes qui sont réunies par son souvenir. - -L'affection que les disciples avaient les uns pour les autres, du -vivant de Jésus, fut ainsi décuplée après sa mort. Ils formaient une -petite société fort retirée et vivaient exclusivement entre eux. Ils -étaient à Jérusalem au nombre d'environ cent vingt[2]. Leur piété était -vive, et encore toute renfermée dans les formes de la piété juive. Le -temple était leur grand lieu de dévotion[3]. Ils travaillaient sans -doute pour vivre; mais le - -[Pg 59]-[An 34] -travail manuel, dans la société juive d'alors, occupait, très-peu. Tout -le monde y avait un métier, et ce métier n'empêchait nullement qu'on -fût un homme instruit ou bien élevé. Chez nous, les besoins matériels -sont si difficiles à satisfaire, que l'homme vivant de ses mains est -obligé de travailler douze ou quinze heures par jour; l'homme de loisir -peut seul vaquer aux choses de l'âme; l'acquisition de l'instruction -est une chose rare et chère. Mais, dans ces vieilles sociétés, dont -l'Orient de nos jours donne encore une idée, dans ces climats, où la -nature est si prodigue pour l'homme et si peu exigeante, la vie du -travailleur laissait bien du loisir. Une sorte d'instruction commune -mettait tout homme au courant des idées du temps. La nourriture et le -vêtement suffisaient[4]; avec quelques heures de travail peu suivi, on -y pourvoyait. Le reste appartenait au rêve, à la passion. La passion -avait atteint dans ces âmes un degré d'énergie pour nous inconcevable. -Les Juifs de ce temps[5] nous paraissent de vrais possédés, chacun -obéissant comme un ressort aveugle à l'idée qui s'est emparée de lui. - -L'idée dominante, dans la communauté chrétienne, au moment où nous -sommes, et où les apparitions ont - -[Pg 60]-[An 34] -cessé, était la venue de l'Esprit-Saint. On croyait le recevoir -sous la forme d'un souffle mystérieux qui passait sur l'assistance. -Plusieurs se figuraient que c'était le souffle de Jésus lui-même[6]. -Toute consolation intérieure, tout mouvement de courage, tout élan -d'enthousiasme, tout sentiment de gaieté vive et douce qu'on ressentait -sans savoir d'où il venait, fut l'œuvre de l'Esprit. Ces bonnes -consciences rapportaient, comme toujours, à une cause extérieure les -sentiments exquis qui naissaient en elles. C'était particulièrement -dans les assemblées que ces phénomènes bizarres d'illuminisme se -produisaient. Quand tous étaient réunis, et qu'on attendait en silence -l'inspiration d'en haut, un murmure, un bruit quelconque faisait -croire à la venue de l'Esprit. Dans les premiers temps, c'étaient les -apparitions de Jésus qui se produisaient de la sorte. Maintenant, le -tour des idées avait changé. C'était l'haleine divine qui courait sur -la petite Église et la remplissait d'effluves célestes. - -Ces croyances se rattachaient à des conceptions tirées de l'Ancien -Testament. L'esprit prophétique est montré dans les livres hébreux -comme un souffle qui pénètre l'homme et l'exalte. Dans la belle vision -d'Élie[7], Dieu passe sous la figure d'un vent léger, qui - -[Pg 61]-[An 34] -produit un petit bruissement. Ces vieilles images avaient amené, aux -basses époques, des croyances fort analogues à celles des spirites de -nos jours. Dans l'_Ascension d'Isaïe_[8], la venue de l'Esprit est -accompagnée d'un certain froissement aux portes[9]. Plus souvent, -toutefois, on concevait cette venue comme un autre baptême, savoir -le «baptême de l'Esprit», bien supérieur à celui de Jean[10]. Les -hallucinations du tact étant très-fréquentes parmi des personnes aussi -nerveuses et aussi exaltées, le moindre courant d'air, accompagné d'un -frémissement au milieu du silence, était considéré comme le passage -de l'Esprit. L'un croyait sentir; bientôt tous sentaient[11], et -l'enthousiasme se communiquait de proche en proche. L'analogie de ces -phénomènes avec ceux que l'on retrouve chez les visionnaires, de tous -les temps est facile à saisir. Ils se produisent journellement, en -partie sous l'influence de la lecture du livre des _Actes des Apôtres_, -dans les sectes anglaises ou américaines de _quakers_, - -[Pg 62]-[An 34] -_jumpers, shakers_, irvingiens[12], chez les Mormons[13], dans les -_camp-meetings_ et les _revivals_ de l'Amérique[14]. On les a vus -reparaître chez nous dans la secte dite des «spirites». Mais une -immense différence doit être faite entre des aberrations sans portée et -sans avenir, et des illusions qui ont accompagné l'établissement d'un -nouveau code religieux pour l'humanité. - -Entre toutes ces «descentes de l'Esprit», qui paraissent avoir été -assez fréquentes, il y en eut une qui laissa dans l'Église naissante -une profonde impression[15]. Un jour que les frères étaient réunis, un -orage éclata. Un vent violent ouvrit les fenêtres; le ciel était en -feu. Les orages en ces pays sont accompagnés d'un prodigieux dégagement -de lumière; l'atmosphère est comme sillonnée de toutes parts de gerbes -de flamme. Soit que le fluide électrique ait pénétré dans la pièce -même, soit qu'un éclair éblouissant ait subitement illuminé la face -de tous, on fut convaincu que l'Esprit était entré, et qu'il s'était -épanché sur la tête de chacun sous forme - -[Pg 63]-[An 34] -de langues de feu[16]. C'était une opinion répandue dans les écoles -théurgiques de Syrie que l'insinuation de l'Esprit se faisait par -un feu divin et sous forme de lueur mystérieuse[17]. On crut avoir -assisté à toutes les splendeurs du Sinaï[18], à une manifestation -divine analogue à celle des anciens jours. Le baptême de l'Esprit -devint dès lors aussi un baptême de feu. Le baptême de l'Esprit et du -feu fut opposé et hautement préféré au baptême de l'eau, le seul que -Jean eût connu[19]. Le baptême du feu ne se produisit que dans des -occasions rares. Les apôtres seuls et les disciples du premier cénacle -furent censés l'avoir reçu. Mais l'idée que l'Esprit s'était épanché -sur eux sous la forme de pinceaux de flamme, ressemblant à des langues -ardentes, donna origine à une série d'idées singulières, qui tinrent -une grande place dans les imaginations du temps. - -La langue de l'homme inspiré était supposée recevoir une sorte de -sacrement. On prétendait que - -[Pg 64]-[An 34] -plusieurs prophètes, avant leur mission, avaient été bègues[20]; -que l'ange de Dieu avait promené sur leurs lèvres un charbon qui -les purifiait et leur conférait le don de l'éloquence[21]. Dans la -prédication, l'homme était censé ne point parler de lui-même[22]. Sa -langue était considérée comme l'organe de la Divinité qui l'inspirait. -Ces langues de feu parurent un symbole frappant. On fut convaincu que -Dieu avait voulu signifier ainsi qu'il versait sur les apôtres ses dons -les plus précieux d'éloquence et d'inspiration. Mais on ne s'arrêta -point là. Jérusalem était, comme la plupart des grandes villes de -l'Orient, une ville très-polyglotte. La diversité des langues était une -des difficultés qu'on y trouvait pour une propagande d'un caractère -universel. Une des choses, d'ailleurs, qui effrayaient le plus les -apôtres, au début d'une prédication destinée à embrasser le monde, -était le nombre des langues qu'on y parlait; ils se demandaient sans -cesse comment ils apprendraient tant de dialectes. «Le don des langues» -devint de la sorte un privilège merveilleux. On crut la prédication -de l'Évangile affranchie de l'obstacle que créait la diversité des -idiomes. On se figura que, dans quelques circonstances solennelles, - -[Pg 65]-[An 34] -les assistants avaient entendu la prédication apostolique chacun dans -sa propre langue, en d'autres termes que la parole apostolique se -traduisait d'elle-même à chacun des assistants[23]. D'autres fois, cela -se concevait d'une manière un peu différente. On prêtait aux apôtres le -don de savoir, par infusion divine, tous les idiomes et de les parler à -volonté[24]. - -Il y avait en cela une pensée libérale; on voulait dire que l'Évangile -n'a pas de langue à lui, qu'il est traduisible en tous les idiomes, -et que la traduction vaut l'original. Tel n'était pas le sentiment du -judaïsme orthodoxe. L'hébreu était pour le juif de Jérusalem la «langue -sainte»; aucun idiome ne pouvait lui être comparé. Les traductions de -la Bible étaient peu estimées; tandis que le texte hébreu était gardé -scrupuleusement, on se permettait dans les traductions des changements, -des adoucissements. Les juifs d'Égypte et les hellénistes de Palestine -pratiquaient, il est vrai, un système plus tolérant; ils employaient le -grec dans la prière[25], et lisaient habituellement - -[Pg 66]-[An 34] -les traductions grecques de la Bible. Mais la première idée chrétienne -fut plus large encore: selon cette idée, la parole de Dieu n'a pas -de langue propre; elle est libre, dégagée de toute entrave d'idiome; -elle se livre à tous spontanément et sans interprète. La facilité avec -laquelle le christianisme se détacha du dialecte sémitique qu'avait -parlé Jésus, la liberté avec laquelle il laissa d'abord chaque peuple -se créer sa liturgie et ses versions de la Bible en dialecte national, -tenaient à cette espèce d'émancipation des langues. On admettait -généralement que le Messie ramènerait toutes les langues comme tous les -peuples à l'unité[26]. Le commun usage et la promiscuité des idiomes -étaient le premier pas vers cette grande ère d'universelle pacification. - -Bientôt, du reste, le don des langues se transforma considérablement -et aboutit à des effets plus étranges. L'exaltation des têtes amena -l'extase et la prophétie. Dans ces moments d'extase, le fidèle, saisi -par l'Esprit, proférait des sons inarticulés et sans suite, qu'on -prenait pour des mots en langue étrangère, et qu'on cherchait naïvement -à interpréter[27]. D'autres fois, on croyait que l'extatique parlait -des langues nouvelles et inconnues jusque-là[28]; - -[Pg 67]-[An 34] -ou même la langue des anges[29]. Ces scènes bizarres, qui amenèrent des -abus, ne devinrent habituelles que plus tard[30]. Mais il est probable -que, dès les premières années du christianisme, elles se produisirent. -Les visions des anciens prophètes avaient souvent été accompagnées de -phénomènes d'excitation nerveuse[31]. L'état dithyrambique des Grecs -entraînait des faits du même genre; la Pythie se servait de préférence -de ces mots étrangers ou tombés en désuétude qu'on appelait, comme dans -le phénomène apostolique, _glosses_[32]. Beaucoup des mots de passe du -christianisme primitif, lesquels sont justement bilingues ou formés par -anagrammes, tels que _Abba pater_, _Anathema Maranatha_[33], étaient -peut-être sortis de ces accès bizarres, entremêlés de soupirs[34], de -gémissements - -[Pg 68]-[An 34] -étouffés, d'éjaculalions, de prières, d'élans subits, que l'on tenait -pour prophétiques. C'était comme une vague musique de l'âme, épandue en -sons indistincts, et que les auditeurs cherchaient à traduire en images -et en mots déterminés[35], ou plutôt comme des prières de l'Esprit, -s'adressant à Dieu en une langue connue de Dieu seul et que Dieu sait -interpréter[36]. L'extatique, en effet, ne comprenait rien à ce qu'il -disait, et n'en avait même aucune conscience[37]. On écoutait avec -avidité, et on prêtait à des syllabes incohérentes les pensées qu'on -trouvait sur-le-champ. Chacun se reportait à son patois et cherchait -naïvement à expliquer les sons inintelligibles par ce qu'il savait en -fait de langues. On y réussissait toujours plus ou moins, l'auditeur -mettant dans ces mots entrecoupés ce qu'il avait au cœur. - -L'histoire des sectes d'illuminés est riche en faits du même genre. Les -prédicants des Cévennes offrirent plusieurs cas de «glossolalie» [38]. -Mais le fait - -[Pg 69]-[An 34] -le plus frappant est celui des «liseurs» suédois[39], vers 1841-1843. -Des paroles involontaires, dénuées de sens pour ceux qui les -prononçaient, et accompagnées de convulsions et d'évanouissements, -furent longtemps un exercice journalier dans cette petite secte. -Cela devint tout à fait contagieux, et un assez grand mouvement -populaire s'y rattacha. Chez les irvingiens, le phénomène des langues -s'est produit avec des traits qui reproduisent de la manière la plus -frappante les récits des _Actes_ et de saint Paul[40]. Notre siècle a -vu des scènes d'illusion du même genre qu'on ne rappellera pas ici; car -il est toujours injuste de comparer la crédulité inséparable d'un grand -mouvement religieux à la crédulité qui n'a pour cause que la platitude -d'esprit. - -Ces phénomènes étranges transpiraient parfois au dehors. Des -extatiques, au moment même où ils étaient en proie à leurs -illuminations bizarres, osaient sortir et se montrer à la foule. On les -prenait pour des gens - -[Pg 70]-[An 34] -ivres[41]. Quoique sobre en fait de mysticisme, Jésus avait plus d'une -fois présenté en sa personne les phénomènes ordinaires de l'extase[42]. -Les disciples, pendant deux ou trois ans, furent obsédés de ces idées. -Le prophétisme était fréquent et considéré comme un don analogue à -celui des langues[43]. La prière, mêlée de convulsions, de modulations -cadencées, de soupirs mystiques, d'enthousiasme lyrique, de chants -d'action de grâce[44], était un exercice journalier. Une riche veine -de «cantiques», de «psaumes», d'«hymnes», imités de ceux de l'Ancien -Testament, se trouva ainsi ouverte[45]. Tantôt la bouche et le cœur -s'accompagnaient mutuellement; tantôt le cœur chantait seul, accompagné -intérieurement de la grâce[46]. Aucune langue ne rendant les sensations -nouvelles qui se produisaient, on se laissait aller à un bégayement -indistinct, à la fois sublime et puéril, où ce qu'on peut appeler «la -langue chrétienne» flottait à l'état d'embryon. Le christianisme, ne -trouvant pas - -[Pg 71]-[An 34] -dans les langues anciennes un instrument approprié à ses besoins, -les a brisées. Mais, en attendant que la religion nouvelle se formât -un idiome à son usage, il y eut des siècles d'efforts obscurs et -comme de vagissement. Le style de saint Paul, et en général des -écrivains du Nouveau Testament, qu'est-il, à sa manière, si ce n'est -l'improvisation étouffée, haletante, informe, du «glossolale»? La -langue leur faisait défaut. Comme les prophètes, ils débutaient par -l'_a a a_ de l'enfant[47]. Ils ne savaient point parler. Le grec et le -sémitique les trahissaient également. De là cette énorme violence que -le christianisme naissant fit au langage. On dirait un bègue dans la -bouche duquel les sons s'étouffent, se heurtent, et aboutissent à une -pantomime confuse, mais souverainement expressive. - -Tout cela était bien loin du sentiment de Jésus; mais pour des esprits -pénétrés de la croyance au surnaturel, ces phénomènes avaient une -grande importance. Le don des langues, en particulier, était considéré -comme un signe essentiel de la religion nouvelle et comme une preuve -de sa vérité[48]. En tout cas, il en résultait de grands fruits -d'édification. Plusieurs païens - -[Pg 72]-[An 34] -étaient convertis par là[49]. Jusqu'au IIIe siècle, la «glossolalie» -se manifesta d'une manière analogue à ce que décrit saint Paul, et -fut considérée comme un miracle permanent[50]. Quelques-uns des mots -sublimes du christianisme sont sortis de ces soupirs entrecoupés. -L'effet général était touchant et pénétrant. Cette façon de mettre -en commun ses inspirations et de les livrer à l'interprétation de -la communauté devait établir entre les fidèles un lien profond de -fraternité. - -Comme tous les mystiques, les nouveaux sectaires menaient une vie -de jeûne et d'austérité[51]. Comme la plupart des Orientaux, ils -mangeaient peu, ce qui contribuait à les maintenir dans l'exaltation. -La sobriété du Syrien, cause de sa faiblesse physique, le met dans un -état perpétuel de fièvre et de susceptibilité nerveuse. Nos grands -efforts continus de tête sont impossibles avec un tel régime. Mais -cette débilité cérébrale et musculaire amène, sans cause apparente, de -vives alternatives de tristesse et de joie, qui mettent l'âme en - -[Pg 73]-[An 34] -rapport continuel avec Dieu. Ce qu'on appelait «la tristesse selon -Dieu[52]» passait pour un don céleste. Toute la doctrine des Pères de -la vie spirituelle, des Jean Climaque, des Basile, des Nil, des Arsène, -tous les secrets du grand art de la vie intérieure, une des créations -les plus glorieuses du christianisme, étaient en germe dans l'étrange -état d'âme que traversèrent, en leurs mois d'attente extatique, ces -ancêtres illustres de tous les «hommes de désirs». Leur état moral -était étrange; ils vivaient dans le surnaturel. Ils n'agissaient que -par visions; les rêves, les circonstances les plus insignifiantes leur -semblaient des avertissements du ciel[53]. - -Sous le nom de dons du Saint-Esprit se cachaient ainsi les plus -rares et les plus exquises effusions de l'âme, amour, piété, crainte -respectueuse, soupirs sans objet, langueurs subites, tendresses -spontanées. Tout ce qui naît de bon en l'homme, sans que l'homme y -ait part, fut attribué à un souffle d'en haut. Les larmes surtout -étaient tenues pour une faveur céleste. Ce don charmant, privilège des -seules âmes très-bonnes et très-pures, se produisait avec des douceurs -infinies. On sait quelle force les natures - -[Pg 74]-[An 34] -délicates, surtout les femmes, puisent dans la divine faculté de -pouvoir pleurer beaucoup. C'est leur prière, à elles, et sûrement la -plus sainte des prières. Il faut descendre jusqu'en plein moyen âge, à -cette piété toute trempée de pleurs des saint Bruno, des saint Bernard, -des saint François d'Assise, pour retrouver les chastes mélancolies -de ces premiers jours, où l'on sema vraiment dans les larmes pour -moissonner dans la joie. Pleurer devint un acte pieux; ceux qui ne -savaient ni prêcher, ni parler les langues, ni faire des miracles, -pleuraient. On pleurait en priant, en prêchant, en avertissant[54]; -c'était l'avénement du règne des pleurs. On eût dit que les âmes se -fondaient et voulaient, en l'absence d'un langage qui put rendre leurs -sentiments, se répandre au dehors par une expression vive et abrégée de -tout leur être intérieur. - -[1] Matth., xviii, 20. - -[2] _Act._, i, 15. La plus grande partie des «cinq cents frères» était -sans doute restée en Galilée. Ce qui est dit _Act._, ii, 41, est -sûrement une exagération, ou du moins une anticipation. - -[3] Luc, xxiv, 53; _Act._, ii, 46. Comp. Luc, ii, 37; Hégésippe, dans -Eusèbe, _Hist. eccl._, II, 23. - -[4] Deuter., x, 18; I Tim., vi, 8. - -[5] Lire la _Guerre des Juifs_ de Josèphe. - -[6] Jean, xx, 22. - -[7] I Reg., xix, 11-12. - -[8] Cet ouvrage paraît avoir été écrit au commencement du IIe siècle de -notre ère. - -[9] _Ascension d'Isaïe_, vi, 6 et suiv. (version éthiopienne). - -[10] Matth., iii, 11; Marc, i, 8; Luc, iii, 16; _Act._, i, 5; xi, 16; -xix, 4; I Joan., v, 6 et suiv. - -[11] Comparez Misson, _le Théâtre sacré des Cévennes_ (Londres, 1707), -p. 103. - -[12] _Revue des Deux Mondes_, sept. 1853, p. 966 et suiv. - -[13] Jules Remy, _Voyage au pays des Mormons_ (Paris, 1860), livres ii -et iii; par exemple, vol. I, p. 259-260; vol. II, 470 et suiv. - -[14] Astié, _le Réveil religieux des États-Unis_ (Lausanne, 1859). - -[15] _Act._, ii, 1-3; Justin, _Apol. I_, 50. - - -[16] L'expression «langue de feu» signifie simplement, en hébreu, une -flamme (Isaïe v, 24). Comp, Virgile, _Æn._, II, 682-84. - -[17] Jamblique (_De myst._, sect. III, cap. 6) expose toute la théorie -de ces descentes lumineuses de l'Esprit. - -[18] Comparez Talmud de Babylone, _Chagiga_, 14 _b_, Midraschim, _Schir -hasschirin rabba_, fol. 10 _b_; _Ruth rabba_, fol. 42 _a_; _Koheleth -rabba_, 87 _a_. - -[19] Matth., iii, 11; Luc, iii, 16. - -[20] Exode, iv, 10; comp. Jérémie, i, 6. - -[21] Isaïe, vi, 5 et suiv.; comp. Jérém., i, 9. - -[22] Luc, xi, 12; Jean, xiv, 26. - -[23] _Act._, ii, 5 et suiv. C'est le sens le plus probable du récit, -quoiqu'il puisse signifier aussi que chacun des idiomes était parlé -séparément par chacun des prédicants. - -[24] _Act._, ii, 4. Comp. I Cor. xii, 10, 28; xiv, 21-22. Pour des -imaginations analogues, voir Calmeil, _De la folie_, I, p. 9, 262; II, -p. 357 et suiv. - -[25] Talmud de Jérusalem, Sota, 21 _b_. - -[26] _Testam. des douze patr._, Juda, 25. - -[27] _Act._, ii, 4; x, 44 et suiv.; xi, 15; xix, 6; I Cor., xii-xiv. - -[28] Marc, xvi, 17. Il faut se rappeler que, dans l'ancien hébreu, -comme du reste dans toutes les langues anciennes (voir mon _Orig. du -langage_, p. 177 et suiv.), les mots désignant «étranger», «langue -étrangère», venaient de mots qui signifiaient «bégayer», «balbutier», -un idiome inconnu se présentant toujours aux peuples naïfs comme un -bégayement indistinct. V. Isaïe, xxviii, 11; xxxiii, 19; I Cor., xiv, -21. - -[29] I Cor., xiii, 1, en tenant compte de ce qui précède. - -[30] I Cor., xii, 28, 30; xiv, 2 et suiv. - -[31] I Sam., xix, 23 et suiv. - -[32] Plutarque, _De Pythiæ oraculis_, 24. Comparez la prédiction de -Cassandre dans l'_Agamemnon_ d'Eschyle. - -[33] I Cor., xii, 3; xvi, 22; Rom., viii, 15. - -[34] Rom., viii, 23, 26, 27. - -[35] I Cor., xiii, 1; xiv, 7 et suiv. - -[36] Rom., viii, 26-27. - -[37] I Cor., xiv, 13, 14, 27 et suiv. - -[38] Jurieu, _Lettres pastorales_, 3e année, 3_e_ lettre; Misson, _le -Théâtre sacré des Cévennes_, p. 10, 14, 15, 18, 19, 22, 31, 32, 36, 37, -65, 66, 68, 70, 94, 104, 109, 126, 140; Brueys, _Histoire du fanatisme_ -(Montpellier, 1709), I, pages 145 et suiv.; Fléchier, _Lettres -choisies_ (Lyon, 1734), I, p. 353 et suiv. - -[39] Karl Hase, _Hist. de l'Église_, § 439 et 458, 5; le journal -protestant _l'Espérance_, 1er avril 1847. - -[40] M. Hohl, _Bruchstücke aus dem Leben und den Schriften Ed. -Irving's_ (Saint-Gall, 1839), p. 145, 149 et suiv.; Karl Hase, _Hist. -de l'Égl._, § 458, 4.--Pour les Mormons, voir Remy, _Voyage_, I, p. -176-177, note; 259-260; II, p. 55 et suiv.--Pour les convulsionnaires -de Saint-Médard, voir surtout Carré de Montgeron, _la Vérité sur les -miracles_, etc. (Paris, 1737-1741), II, p. 18, 19, 49, 54, 55, 63, 64. -80, etc. - -[41] _Act._, ii, 13, 15. - -[42] Marc, iii, 21 et suiv.; Jean, x, 20 et suiv.; xii, 27 et suiv. - -[43] _Act._, xix, 6; I Cor., xiv, 3 et suiv. - -[44] _Act._, x, 46; I Cor. xiv, 15, 16, 26. - -[45] Col., iii, 16; Eph., v, 19 (Ψαλμοί, ὔμνοί, ᾠδαὶ πνευματικαἰ). Voir -les premiers chapitres de l'Évangile de Luc. Comparez, en particulier, -Luc, i, 46 à _Act._, x, 46. - -[46] I Cor., xiv, 15; Col., iii, 16; Eph., v, 19. - -[47] Jérémie, i, 6. - -[48] Marc, xvi, 17. - -[49] I Cor., xiv, 22. Πνεῦμα, dans les épîtres de saint Paul, est -souvent rapproché de δύναμις. Les phénomènes spirites sont regardés -comme des δυνάμεις;, c'est-à-dire des miracles. - -[50] Irénée, _Adv. hær._, V, vi, 1; Tertullien, _Adv. Marcion._, V, 8; -_Constit. apost._, VIII, 1. - -[51] Luc, ii, 37; II Cor., vi, 5; xi, 27. - -[52]. II Cor., vii, 10. - -[53] _Act._, viii, 26 et suiv.; x entier; xvi, 6, 7, 9 et suiv. -Comparez Luc, ii, 27, etc. - -[54] _Act._, xx, 19, 31; Rom., viii, 23, 26. - - - -[Pg 75]-[An 35] -CHAPITRE V. - -PREMIÈRE ÉGLISE DE JÉRUSALEM; ELLE EST TOUTE CÉNOBITIQUE. - - -L'habitude de vivre ensemble, dans une même foi et dans une même -attente, créa nécessairement beaucoup d'habitudes communes. Très-vite, -des règles s'établirent et donnèrent à cette Église primitive quelque -analogie avec les établissements de vie cénobitique, tels que le -christianisme les connut plus tard. Beaucoup de préceptes de Jésus -portaient à cela; le vrai idéal de la vie évangélique est un monastère, -non un monastère fermé de grilles, une prison à la façon du moyen âge, -avec la séparation des deux sexes, mais un asile au milieu du monde, -un espace réservé pour la vie de l'esprit, une association libre ou -petite confrérie intime, traçant une haie autour d'elle pour écarter -les soucis qui nuisent à la liberté du royaume de Dieu. - -Tous vivaient donc en commun, n'ayant qu'un - -[Pg 76]-[An 35] -cœur et qu'une âme[1]. Personne ne possédait rien qui lui fût propre. -En se faisant disciple de Jésus, on vendait ses biens et on faisait don -du prix à la société. Les chefs de la société distribuaient ensuite -le bien commun à chacun selon ses besoins. Ils habitaient un seul -quartier[2]. Ils prenaient leurs repas ensemble, et continuaient d'y -attacher le sens mystique que Jésus avait prescrit[3]. De longues -heures se passaient en prières. Ces prières étaient quelquefois -improvisées à haute voix, plus souvent méditées en silence. Les -extases étaient fréquentes, et chacun se croyait sans cesse favorisé -de l'inspiration divine. La concorde était parfaite; nulle querelle -dogmatique, nulle dispute de préséance. Le souvenir tendre de Jésus -effaçait toutes les dissensions. La joie était dans tous les cœurs, -vive et profonde[4]. La morale était austère, mais pénétrée d'un -sentiment doux et tendre. On se groupait par maisons pour prier et se -livrer aux exercices extatiques[5]. Le souvenir de ces deux ou trois -premières - -[Pg 77]-[An 35] -années resta comme celui d'un paradis terrestre, que le christianisme -poursuivra désormais dans tous ses rêves, et où il essayera vainement -de revenir. Qui ne voit, en effet, qu'une telle organisation ne pouvait -s'appliquer qu'à une très-petite Église? Mais, plus tard, la vie -monastique reprendra pour son compte cet idéal primitif, que l'Église -universelle ne songera guère à réaliser. - -Que l'auteur des _Actes_, à qui nous devons le tableau de cette -première chrétienté de Jérusalem, ait un peu forcé les couleurs, et -en particulier exagéré la communauté de biens qui y régnait, cela est -possible assurément. L'auteur des _Actes_ est le même que l'auteur -du troisième Évangile, qui, dans la vie de Jésus, a l'habitude de -transformer les faits selon ses théories[6], et chez lequel la tendance -aux doctrines de l'_ébionisme_[7], c'est-à-dire de l'absolue pauvreté, -est souvent très-sensible. Néanmoins, le récit des _Actes_ ne peut être -ici dénué de quelque fondement. Quand même Jésus n'aurait prononcé -aucun des axiomes communistes qu'on lit dans le troisième Évangile, -il est certain que le renoncement aux biens de ce monde et l'aumône -poussée jusqu'à se dépouiller - -[Pg 78]-[An 35] -soi-même, était parfaitement conforme à l'esprit de sa prédication. La -croyance que le monde va finir a toujours produit le dégoût des biens -du monde et la vie commune[8]. Le récit des _Actes_ est, d'ailleurs, -parfaitement conforme à ce que nous savons de l'origine des autres -religions ascétiques, du bouddhisme, par exemple. Ces sortes de -religions commencent toujours par la vie cénobitique. Leurs premiers -adeptes sont des espèces de moines mendiants. Le laïque n'y apparaît -que plus tard et quand ces religions ont conquis des sociétés entières, -où la vie monastique ne peut exister qu'à l'état d'exception[9]. - -Nous admettons donc, dans l'Église de Jérusalem, une période de vie -cénobitique. Deux siècles plus tard, le christianisme faisait encore -aux païens l'effet d'une secte communiste[10]. Il faut se rappeler que -les esséniens ou thérapeutes avaient déjà donné le modèle de ce genre -de vie, lequel sortait fort légitimement du mosaïsme. Le code mosaïque -étant essentiellement - -[Pg 79]-[An 35] -moral et non politique, son produit naturel était l'utopie sociale, -l'église, la synagogue, le couvent, non l'état civil, la nation, -la cité. L'Égypte avait, depuis plusieurs siècles, des reclus et -des recluses nourris par l'État, probablement en exécution de legs -charitables, auprès du Sérapéum de Memphis[11]. Il faut se rappeler -surtout qu'une telle vie en Orient n'est nullement ce qu'elle a été -dans notre Occident. En Orient, on peut très-bien jouir de la nature -et de l'existence sans rien posséder. L'homme, dans ces pays, est -toujours libre, parce qu'il a peu de besoins; l'esclavage du travail y -est inconnu. Nous voulons bien que le communisme de l'Église primitive -n'ait été ni aussi rigoureux ni aussi universel que le veut l'auteur -des _Actes_. Ce qui est sûr, c'est qu'il y avait à Jérusalem une -grande communauté de pauvres, gouvernée par les apôtres, et à laquelle -on envoyait des dons de tous les points de la chrétienté[12]. Cette -communauté fut obligée sans doute d'établir des règlements assez -sévères, et, quelques - -[Pg 80]-[An 35] -années plus tard, il fallut même, pour la gouverner, faire agir la -terreur. Des légendes épouvantables circulaient, d'après lesquelles le -seul fait d'avoir retenu quelque chose sur ce que l'on donnait à la -communauté était présenté comme un crime capital, et puni de mort[13]. - -Les portiques du temple, surtout le portique de Salomon, qui dominait -le val de Cédron, étaient le lieu où se réunissaient habituellement -les disciples pendant le jour[14]. Ils y retrouvaient le souvenir -des heures que Jésus avait passées dans le même endroit. Au milieu -de l'extrême activité qui régnait autour du temple, on devait les -remarquer peu. Les galeries qui faisaient partie de cet édifice étaient -le siège d'écoles et de sectes nombreuses, le théâtre de disputes sans -fin. Les fidèles de Jésus devaient d'ailleurs passer pour des dévots -très-exacts; car ils observaient encore les pratiques juives avec -scrupule, priant aux heures voulues[15] et observant tous les préceptes -de la Loi. C'étaient des juifs, ne différant des autres qu'en ce qu'ils -croyaient le Messie déjà venu. Les gens qui n'étaient pas au courant de -ce qui les concernait (et c'était l'immense majorité) les regardaient -comme une secte de - -[Pg 81]-[An 35] -_hasidim_ ou gens pieux. On n'était ni schismatique ni hérétique -pour s'affilier à eux[16], pas plus qu'on ne cesse d'être protestant -pour être disciple de Spener, ou catholique pour être de l'ordre de -Saint-François ou de Saint-Bruno. Le peuple les aimait à cause de leur -piété, de leur simplicité, de leur douceur[17]. Les aristocrates du -temple les voyaient sans doute avec déplaisir. Mais la secte faisait -peu d'éclats; elle était tranquille, grâce à son obscurité. - -Le soir, les frères rentraient à leur quartier et prenaient le repas, -divisés par groupes[18], en signe de fraternité et en souvenir de -Jésus, qu'ils voyaient toujours présent au milieu d'eux. Le chef de -table rompait le pain, bénissait la coupe[19], et les faisait circuler -comme un symbole d'union en Jésus. L'acte le plus vulgaire de la vie -devenait ainsi le plus auguste et le plus saint. Ces repas en famille, -toujours aimés des Juifs[20], étaient accompagnés de prières, d'élans -pieux, et remplis d'une douce gaieté. On se croyait encore au temps où -Jésus les animait de sa présence; on s'imaginait le - -[Pg 82]-[An 35] -voir, et de bonne heure le bruit se répandit que Jésus avait dit: -«Chaque fois que vous romprez le pain, faites-le en mémoire de -moi[21].» Le pain lui-même devint en quelque sorte Jésus, conçu comme -source unique de force pour ceux qui l'avaient aimé et qui vivaient -encore de lui. Ces repas, qui furent toujours le symbole principal -du christianisme et l'âme de ses mystères[22], avaient d'abord lieu -tous les soirs. Mais bientôt l'usage les restreignit au dimanche[23] -soir[24]. Plus tard, le repas mystique fut transporté au matin[25]. Il -est probable qu'au moment de l'histoire où nous sommes arrivés, le jour -férié de chaque semaine était encore, pour les chrétiens, le samedi[26]. - -Les apôtres choisis par Jésus et qu'on supposait avoir reçu de lui un -mandat spécial pour annoncer au monde le royaume de Dieu, avaient, dans -la petite communauté, une supériorité incontestée. Un des premiers -soins, dès que la secte se vit assise tranquillement à Jérusalem, fut -de combler le vide que Juda - -[Pg 83]-[An 35] -de Kérioth avait laissé dans son sein[27]. L'opinion que ce dernier -avait trahi son maître et avait été la cause de sa mort devenait de -plus en plus générale. La légende s'en mêlait, et tous les jours on -apprenait quelque circonstance nouvelle qui ajoutait à la noirceur de -son action. Il s'était acheté un champ près de la vieille nécropole de -Hakeldama, au sud de Jérusalem, et il y vivait retiré[28]. Tel était -l'état d'exaltation naïve où se trouvait toute la petite Église, que, -pour le remplacer, on résolut d'avoir recours à la voie du sort. En -général, dans les grandes émotions religieuses, on affectionne ce moyen -de se décider, car on admet en principe que rien n'est fortuit, qu'on -est l'objet principal de l'attention divine, et que la part de Dieu -dans un fait est d'autant plus grande que celle de l'homme est plus -faible. On tint seulement à ce que les candidats fussent pris dans -le groupe des disciples les plus anciens, qui avaient été témoins de -toute la série des événements depuis le baptême de Jean. Cela réduisait -considérablement le nombre des éligibles. Deux seulement se trouvèrent -sur les rangs, José Bar-Saba, qui portait le nom de _Justus_[29], et -Matthia. Le sort tomba sur Matthia, qui - -[Pg 84]-[An 35] -dès lors fut compté au nombre des Douze. Mais ce fut le seul exemple -d'un tel remplacement. Les apôtres furent conçus désormais comme nommés -une fois pour toutes par Jésus et ne devant pas avoir de successeurs. -Le danger d'un collége permanent, gardant pour lui toute la vie et -toute la force de l'association, fut écarté, pour un temps, avec un -instinct profond. La concentration de l'Église en une oligarchie ne -vint que bien plus tard. - -Il faut se prémunir, du reste, contre les malentendus que ce nom -d'«apôtre» peut provoquer et auxquels il n'a pas manqué de donner -lieu. Dès une époque fort ancienne, on fut amené par quelques passages -des Évangiles, et surtout par l'analogie de la vie de saint Paul, -à concevoir les apôtres comme des missionnaires essentiellement -voyageurs, se partageant en quelque sorte le monde d'avance, et -parcourant en conquérants tous les royaumes de la terre[30]. Un -cycle de légendes se forma sur cette donnée et s'imposa à l'histoire -ecclésiastique[31]. Rien déplus contraire à la vérité[32]. Le corps des -Douze fut d'habitude en permanence à Jérusalem; jusqu'à l'an 60 à peu -près, les apôtres ne sortirent de la ville sainte que pour des missions - -[Pg 85]-[An 35] -temporaires. Par là s'explique l'obscurité où restèrent la plupart des -membres du conseil central. Très-peu d'entre eux eurent un rôle. Ce -fut une sorte de sacré collége ou de sénat[33], uniquement destiné à -représenter la tradition et l'esprit conservateur. On finit par les -décharger de toute fonction active, de sorte qu'il ne leur resta qu'à -prêcher et à prier[34]; encore les rôles brillants de la prédication ne -leur échurent-ils pas. On savait à peine leurs noms hors de Jérusalem, -et, vers l'an 70 ou 80, les listes qu'on donnait de ces douze élus -primitifs n'étaient d'accord que sur les noms principaux[35]. - -Les «frères du Seigneur» paraissent souvent à côté des «apôtres», -quoiqu'ils en fussent distincts[36]. Leur autorité était au moins égale -à celle des apôtres. Ces deux groupes constituaient, dans l'Église -naissante, une sorte d'aristocratie fondée uniquement sur les rapports -plus ou moins intimes que leurs membres avaient eus avec le maître. -C'étaient là les hommes que Paul appelait «les colonnes[37]» de -l'Église de Jérusalem. On voit, du reste, que les - -[Pg 86]-[An 35] -distinctions de la hiérarchie ecclésiastique n'existaient pas encore. -Le titre n'était rien; l'importance personnelle était tout. Le principe -du célibat ecclésiastique était bien déjà, posé[38]; mais il fallait du -temps pour amener tous ces germes à leur complet développement. Pierre -et Philippe étaient mariés, avaient des fils et des filles[39]. - -Le terme pour désigner la réunion des fidèles était l'hébreu _kahal_, -qu'on rendit par le mot essentiellement démocratique ἐκκλησία. -_Ecclesia_, c'est la convocation du peuple dans les vieilles cités -grecques, l'appel au Pnyx ou à l'_agora_. A partir du IIe ou du IIIe -siècle avant J.-C., les mots de la démocratie athénienne devinrent en -quelque sorte de droit commun dans la langue hellénique; plusieurs -de ces termes[40], par suite de l'usage qu'en firent les confréries -grecques, entrèrent dans la langue chrétienne. C'était, en effet, la -vie populaire, restreinte depuis des siècles, qui reprenait son cours -sous des formes tout à fait différentes. L'Église primitive est une -petite démocratie à sa manière. Il n'est pas jusqu'à l'élection par le -sort, - -[Pg 87]-[An 35] -moyen si cher aux anciennes républiques, qui ne s'y retrouve -parfois[41]. Moins âpre pourtant et moins soupçonneuse que les -anciennes cités, l'Église déléguait volontiers son autorité; comme -toute société théocratique, elle tendait à abdiquer entre les mains -d'un clergé, et il était facile de prévoir qu'un ou deux siècles -ne s'écouleraient pas avant que toute cette démocratie tournât à -l'oligarchie. - -Le pouvoir qu'on prêtait à l'Église réunie et à ses chefs était énorme. -L'Église conférait toute mission, se guidant uniquement dans ses choix -sur des signes donnés par l'Esprit[42]. Son autorité allait jusqu'à -décréter la mort. On racontait qu'à la voix de Pierre, des délinquants -étaient tombés à la renverse et avaient expiré sur-le-champ[43]. -Saint Paul, un peu plus tard, ne craint pas, en excommuniant un -incestueux, «de le livrer à Satan pour la mort de sa chair, afin que -son esprit soit sauvé au grand jour du Seigneur[44]». L'excommunication -était tenue pour l'équivalent d'une sentence de mort. On ne doutait -pas qu'une personne que les apôtres ou les chefs d'Église avaient -retranchée du corps des saints et - -[Pg 88]-[An 35] -livrée au pouvoir du mal[45], ne fût perdue. Satan était considéré -comme l'auteur des maladies; lui livrer le membre gangrené, c'était -livrer celui-ci à l'exécuteur naturel de la sentence. Une mort -prématurée était tenue d'ordinaire pour le résultat d'un de ces arrêts -occultes, qui, selon la forte expression hébraïque, «extirpait une âme -d'Israël[46]». Les apôtres se croyaient investis de droits surnaturels. -En prononçant de telles condamnations, ils pensaient que leurs -anathèmes ne pouvaient manquer d'être suivis d'effet. - -L'impression terrible que faisaient les excommunications, et la -haine de tous les confrères contre les membres ainsi retranchés, -pouvaient en effet, dans beaucoup de cas, amener la mort, ou du moins -forcer le coupable à s'expatrier. La même équivoque terrible se -retrouvait dans l'ancienne Loi. «L'extirpation» impliquait à la fois -la mort, l'expulsion de la communauté, l'exil, un trépas solitaire et -mystérieux[47]. Tuer l'apostat, le blasphémateur, frapper le corps pour -sauver l'âme, devait paraître tout légitime. - -[Pg 89]-[An 35] -Il faut se rappeler que nous sommes au temps des zélotes, qui -regardaient comme un acte de vertu de poignarder quiconque manquait à -la loi[48], et ne pas oublier que certains chrétiens étaient ou avaient -été zélotes[49]. Des récits comme celui de la mort d'Ananie et de -Saphire[50] n'excitaient aucun scrupule. L'idée de la puissance civile -était si étrangère à tout ce monde placé en dehors du droit romain, on -était si persuadé que l'Église est une société complète, se suffisant à -elle-même, que personne ne voyait, dans un miracle entraînant la mort -ou la mutilation d'une personne, un attentat punissable devant la loi -civile. L'enthousiasme et une foi ardente couvraient tout, excusaient -tout. Mais l'effroyable danger que recelaient pour l'avenir ces maximes -théocratiques s'aperçoit facilement. L'Église est armée d'un glaive; -l'excommunication sera un arrêt de mort. Il y a désormais dans le monde -un pouvoir en dehors de l'État qui dispose de la vie des citoyens. -Certes, si l'autorité romaine s'était bornée à réprimer chez les juifs -et les chrétiens des principes aussi condamnables, elle aurait eu mille -fois raison. Seulement, dans sa brutalité, - -[Pg 90]-[An 35] -elle confondit la plus légitime des libertés, celle d'adorer à sa -manière, avec des abus qu'aucune société n'a jamais pu supporter -impunément. - -Pierre avait parmi les apôtres une certaine primauté, tenant surtout à -son zèle et à son activité[51]. En ces premières années, il se sépare -à peine de Jean, fils de Zébédée. Ils marchaient presque toujours -ensemble[52], et leur concorde fut sans doute la pierre angulaire de -la foi nouvelle. Jacques, frère du Seigneur, les égalait presque en -autorité, au moins dans une fraction de l'Église. Quant à certains amis -intimes de Jésus, comme les femmes galiléennes, la famille de Béthanie, -nous avons déjà remarqué qu'il n'est plus question d'eux. Moins -soucieuses d'organiser et de fonder, les fidèles compagnes de Jésus se -contentaient d'aimer mort celui qu'elles avaient aimé vivant. Plongées -dans leur attente, les nobles femmes qui ont fait la foi du monde -étaient presque des inconnues pour les hommes importants de Jérusalem. -Quand elles moururent, les traits les plus importants de l'histoire -du christianisme naissant furent mis au tombeau avec elles. Les rôles -actifs font seuls la renommée; ceux qui se contentent - -[Pg 91]-[An 35] -d'aimer en secret restent obscurs, mais sûrement ils ont la meilleure -part. - -Inutile de dire que ce petit groupe de gens simples n'avait aucune -théologie spéculative. Jésus s'était tenu sagement éloigné de toute -métaphysique. Il n'eut qu'un dogme, sa propre filiation divine et la -divinité de sa mission. Tout le symbole de l'Église primitive pouvait -tenir en une ligne: «Jésus est le Messie, fils de Dieu.» Cette croyance -reposait sur un argument péremptoire, le fait de la résurrection, dont -les disciples se portaient comme témoins. En réalité, personne (pas -même les femmes galiléennes) ne disait avoir vu la résurrection[53]. -Mais l'absence du corps et les apparitions qui avaient suivi -paraissaient équivalentes au fait lui-même. Attester la résurrection -de Jésus, telle était la tâche que tous envisageaient comme leur étant -spécialement imposée[54]. On s'imagina d'ailleurs bien vite que le -maître - -[Pg 92]-[An 35] -avait prédit cet événement. On se rappela diverses paroles de lui, -qu'on se figura n'avoir pas bien comprises, et où l'on vit après -coup une annonce de la résurrection[55]. La croyance en la prochaine -manifestation glorieuse de Jésus était universelle[56]. Le mot secret -que les confrères disaient entre eux pour se reconnaître et se -fortifier, était _Maran atha_, «le Seigneur va venir»[57]! On croyait -se rappeler une déclaration de Jésus, d'après laquelle la prédication -n'aurait pas le temps d'atteindre toutes les villes d'Israël avant que -le Fils de l'homme apparût dans sa majesté[58]. En attendant, Jésus -ressuscité est assis à la droite de son Père. Là, il se repose jusqu'au -jour solennel où il viendra, assis sur les nuées, juger les vivants et -les morts[59]. - -L'idée qu'ils avaient de Jésus était celle que Jésus leur avait -donnée lui-même. Jésus a été un prophète puissant en œuvres et en -paroles[60], un homme élu de Dieu, ayant reçu une mission spéciale pour -l'humanité[61], mission qu'il a prouvée par ses miracles et surtout - -[Pg 93]-[An 35] -par sa résurrection. Dieu l'a oint de l'Esprit-Saint et l'a revêtu -de force; il a passé en faisant du bien et en guérissant ceux qui -étaient sous le pouvoir du diable[62]; car Dieu était avec lui[63]. -C'est le fils de Dieu, c'est-à-dire un homme parfaitement de Dieu, -un représentant de Dieu sur la terre; c'est le Messie, le sauveur -d'Israël, annoncé par les prophètes[64]. La lecture des livres de -l'Ancien Testament, surtout des prophètes et des psaumes, était -habituelle, dans la secte. On portait dans cette lecture une idée fixe, -celle de retrouver partout le type de Jésus. On fut persuadé que les -anciens livres hébreux étaient pleins de lui, et, dès les premières -années, il se forma une collection de textes tirés des prophètes, des -psaumes, et de certains livres apocryphes, où l'on était convaincu que -la vie de Jésus était prédite et décrite par avance[65]. Cette méthode -d'interprétation arbitraire était alors celle de toutes les écoles -juives. Les allusions messianiques étaient une sorte de jeu d'esprit, -analogue à l'usage que les anciens prédicateurs faisaient des passages - -[Pg 94]-[An 35] -de la Bible, détournés de leur sens naturel et pris comme de simples -ornements de rhétorique sacrée. - -Jésus, avec son tact exquis des choses religieuses, n'avait institué -aucun rituel nouveau. La nouvelle secte n'avait pas encore de -cérémonies spéciales[66]. Les pratiques de piété étaient les pratiques -juives. Les réunions n'avaient rien de liturgique dans le sens -précis; c'étaient des séances de confréries, où l'on se livrait à -la prière, aux exercices de glossolalie, de prophétie[67], et à la -lecture de la correspondance. Rien encore de sacerdotal. Il n'y a pas -de prêtre (_cohen_ ou ἱερεύς); le _presbyteros_ est «l'ancien» de la -communauté, rien de plus. Le seul prêtre est Jésus[68]; en un autre -sens, tous les fidèles le sont[69]. Le jeûne était considéré comme -une pratique très-méritoire[70]. Le baptême était le signe d'entrée -dans la secte[71]. Le rite était le même que pour celui de Jean, mais -on l'administrait au nom de Jésus[72]. Le baptême toutefois était -considéré comme une initiation insuffisante. - -[Pg 95]-[An 35] -Il devait être suivi de la collation des dons du Saint-Esprit[73], -laquelle se faisait au moyen d'une prière prononcée par les apôtres sur -la tête du néophyte, avec l'imposition des mains. - -Cette imposition des mains, déjà si familière à Jésus[74], était -l'acte sacramentel par excellence[75]. Elle conférait l'inspiration, -l'illumination intérieure, le pouvoir de faire des prodiges, de -prophétiser, de parler les langues. C'était ce qu'on appelait le -baptême de l'Esprit. On croyait se rappeler une parole de Jésus: -«Jean vous a baptisés par l'eau; mais vous, vous serez baptisés -par l'Esprit[76].» Peu à peu, on fondit ensemble toutes ces -idées, et le baptême se conféra «au nom du Père et du Fils et de -l'Esprit-Saint[77].» Mais il n'est pas probable que cette formule, -aux premiers jours où nous sommes, fût encore employée. On voit la -simplicité de ce culte, chrétien primitif. Ni Jésus ni les apôtres ne -l'avaient inventé. Certaines sectes juives avaient adopté avant eux ces - -[Pg 96]-[An 35] -cérémonies graves et solennelles, qui paraissent venir en partie de la -Chaldée, où elles sont encore pratiquées avec des liturgies spéciales -par les Sabiens ou Mendaïtes[78]. La religion de la Perse renfermait -aussi beaucoup de rites du même genre[79]. - -Les croyances de médecine populaire, qui avaient fait une partie de -la force de Jésus, se continuaient dans ses disciples. Le pouvoir -des guérisons était une des grâces merveilleuses que conférait -l'Esprit[80]. Les premiers chrétiens, comme presque tous les juifs -du temps, voyaient dans les maladies la punition d'une faute[81] ou -l'œuvre d'un démon malfaisant[82]. Les apôtres passaient, ainsi que -Jésus, pour de puissants exorcistes[83]. On s'imaginait que des lotions -d'huile opérées par eux, avec imposition des mains et invocation du nom -de Jésus, étaient toutes-puissantes pour laver les péchés causes de la -maladie - -[Pg 97]-[An 35] -et pour guérir le malade[84]. L'huile a toujours été en Orient le -médicament par excellence[85]. Seule, du reste, l'imposition des mains -des apôtres était censée avoir les mêmes effets[86]. Cette imposition -se faisait par l'attouchement immédiat. Il n'est pas impossible que, -dans certains cas, la chaleur des mains, se communiquant vivement à la -tête, procurât au malade un peu de soulagement. - -La secte étant jeune et peu nombreuse, la question des morts ne se -posa pour elle que plus tard. L'effet causé par les premiers décès qui -eurent lieu dans les rangs des confrères fut étrange[87]. On s'inquiéta -du sort des trépassés; on se demanda s'ils seraient moins favorisés que -ceux qui étaient réservés pour voir de leurs yeux l'avénement du Fils -de l'homme. On en vint généralement à considérer l'intervalle entre la -mort et la résurrection comme une sorte de lacune dans la conscience du -défunt[88]. L'idée, exposée dans le _Phédon_, que l'âme existe avant -et après la mort, que la mort est un bien, qu'elle est même l'état -philosophique par excellence, puisque - -[Pg 98]-[An 35] -l'âme alors est tout à fait libre et dégagée, cette idée, dis-je, -n'était nullement arrêtée chez les premiers chrétiens. Le plus -souvent, il semble que l'homme pour eux n'existait pas sans corps. -Cette conception dura longtemps, et ne céda que quand la doctrine de -l'immortalité de l'âme, au sens de la philosophie grecque, eut fait -son entrée dans l'Église, et se fut combinée tant bien que mal avec -le dogme chrétien de la résurrection et du renouvellement universel. -A l'heure où nous sommes, la croyance à la résurrection régnait à peu -près seule[89]. Le rite des funérailles était sans doute le rite juif. -On n'y attachait nulle importance; aucune inscription n'indiquait le -nom du mort. La grande résurrection était proche; le corps du fidèle -n'avait à faire dans le rocher qu'un bien court séjour. On ne tint -pas beaucoup à se mettre d'accord sur la question de savoir si la -résurrection serait universelle, c'est-à-dire embrasserait les bons et -les méchants, ou si elle s'appliquerait aux seuls élus[90]. - - -[Pg 99]-[An 35] -Un des phénomènes les plus remarquables de la nouvelle religion fut -la réapparition du prophétisme. Depuis longtemps, on ne parlait plus -guère de prophètes en Israël. Ce genre particulier d'inspiration -sembla renaître dans la petite secte. L'Église primitive eut plusieurs -prophètes et prophétesses[91], analogues à ceux de l'Ancien Testament. -Les psalmistes reparurent aussi. Le modèle des psaumes chrétiens nous -est sans doute offert par les cantiques que Luc aime à semer dans -son Évangile[92], et qui sont calqués sur les cantiques de l'Ancien -Testament. Ces psaumes, ces prophéties sont dénués d'originalité sous -le rapport de la forme; mais un admirable esprit de douceur et de piété -les anime et les pénètre. C'est comme un écho affaibli des dernières -productions de la lyre sacrée d'Israël. Le livre des Psaumes fut en -quelque sorte le calice de fleur où l'abeille chrétienne butina son -premier suc. Le Pentateuque, au contraire, était, à ce qu'il semble, -peu lu et peu médité; on y substituait des allégories à la façon -des _midraschim_ juifs, où tout le sens historique des livres était -supprimé. - -Le chant dont on accompagnait les hymnes nouveaux[93] - -[Pg 100]-[An 35] -était probablement cette espèce de sanglot sans notes distinctes, qui -est encore le chant d'église des Grecs, des Maronites et en général -des chrétiens d'Orient[94]. C'est moins une modulation musicale -qu'une manière de forcer la voix et d'émettre par le nez une sorte -de gémissement où toutes les inflexions se suivent avec rapidité. On -exécute cette mélopée bizarre, debout, l'œil fixe, le front plissé, -le sourcil froncé, avec un air d'effort. Le mot _amen_ surtout se -dit d'une voix chevrotante, avec tremblement. Ce mot jouait un grand -rôle dans la liturgie. A l'imitation des Juifs[95], les nouveaux -fidèles l'employaient pour marquer l'adhésion de la foule à la parole -du prophète ou du préchantre[96]. On lui attribuait déjà peut-être -des vertus secrètes, et on le prononçait avec une certaine emphase. -Nous ignorons si ce chant ecclésiastique primitif était accompagné -d'instruments[97]. Quant au chant intime, à - -[Pg 101]-[An 35] -celui que les fidèles «chantaient en leur cœur[98]», et qui n'était -que le trop-plein de ces âmes tendres, ardentes et rêveuses, il -s'exécutait sans doute comme les cantilènes des lollards du moyen âge, -à mi-voix[99]. En général, c'était la joie qui s'épanchait par ces -hymnes. Une des maximes des sages de la secte était: «Si tu es triste, -prie; si tu es gai, chante[100].» - -Purement destinée, du reste, à l'édification des frères assemblés, -cette première littérature chrétienne ne s'écrivait pas. Composer des -livres était une idée qui ne venait à personne. Jésus avait parlé; on -se souvenait de ses paroles. N'avait-il pas promis que la génération de -ses auditeurs ne passerait pas avant qu'il reparût[101]? - -[1] _Act._, ii, 42-47; iv, 32-37; v, 1-11; vi, 1 et suiv. - -[2] _Ibid._, ii, 44, 46, 47. - -[3] _Ibid._, ii, 46; xx, 7, 11. - -[4] Jamais littérature ne répéta si souvent le mot «joie» que celle du -Nouveau Testament. Voir I Thess., i, 6; v, 16; Rom., xiv, 17; xv, 13; -Galat., v, 22; Philip., i, 25; iii, 1; iv, 4; I Joan., i, 4, etc. - -[5] _Act._, xii, 12. - -[6] Voir _Vie de Jésus_, p. xxxix et suiv. - -[7] _Ebionim_ veut dire «pauvres». Voir _Vie de Jésus_, p. 182-183. - -[8] Se rappeler l'an 1000. Tous les actes commençant par la formule: -_Adventante mundi vespera_, ou d'autres semblables, sont des donations -aux monastères. - -[9] Hodgson, dans le _Journal Asiat. Soc. of Bengal_, t. V, p. 33 et -suiv.; Eugène Burnouf, _Introd. à l'histoire du buddhisme indien_, I, -p. 278 et suiv. - -[10] Lucien, Mort de Peregrinus, 13. - -[11] Papyrus de Turin, de Londres, de Paris, groupés par Brunet de -Preste, _Mém. sur le Sérapéum de Memphis_ (Paris, 1852); Egger, _Mém. -d'hist. anc. et de philologie_, p. 151 et suiv., et dans les _Notices -et extraits_, t. XVIII, 2e part., p. 264-359. Observez que la vie -érémitique chrétienne prit naissance en Égypte. - -[12] _Act._, xi, 29-30; xxiv, 17; Galat., ii, 10; Rom., xv, 26 et -suiv.; I Cor, xvi, 1-4; II Cor., viii et ix. - -[13] _Act._, v, 1-11. - -[14] _Ibid._, ii, 46; v, 12. - -[15] _Ibid._, iii, 1. - -[16] Jacques, par exemple, resta toute sa vie un juif pur. - -[17] _Act._, ii, 47; iv, 33; v, 13, 26. - -[18] _Ibid._, ii, 46. - -[19] I Cor., x, 16; Justin, _Apol. I_, 65-67. - -[20] Συνδεῖπνα. Joseph., _Antiq._, XIV, x, 8, 12. - -[21] Luc, xxii, 19; I Cor., xi, 24 et suiv.; Justin, _loc. cit._ - -[22] En l'an 37, l'eucharistie est déjà une institution pleine d'abus -(I Cor., xi, 17 et suiv.), et, par conséquent, vieille. - -[23] _Act._, xx, 7; Pline, _Epist._, X, 97; Justin, _Apol. I_, 67. - -[24] _Act._, xx, 7, 11. - -[25] Pline, _Epist._, X, 97. - -[26] Jean, xx, 26, ne suffit pas pour prouver le contraire. Les -ébionites gardèrent toujours le sabbat. Saint Jérôme, _In Matth._, xii, -init. - -[27] _Act._, i, 15-26. - -[28] Voir _Vie de Jésus_, p. 437 et suiv. - -[29] Comparez Eusèbe, _II. E._, III, 39 (d'après Papias). - -[30] Justin, _Apol._ I, 39, 50. - -[31] Pseudo-Abdias, etc. - -[32] Comparez I Cor., xv, 10 et Rom., xv, 19. - -[33] Gal., i, 17-19. - -[34] _Act._, vi, 4. - -[35] Comparez Matth., x, 2-4; Marc, iii, 16-19; Luc, vi, 14-16, _Act._, -i, 13. - -[36] _Act._, i, 14; Gal., i, 19; I Cor., ix, 5. - -[37] Gal., ii, 9. - -[38] Voir _Vie de Jésus_, p. 307. - -[39] Voir _Vie de Jésus_, p. 150. Cf. Papias, dans Eusèbe, _II. E._, -III, 39; Polycrate, _ibid._, V, 24; Clément d'Alex., _Strom._, III, 6; -VII, 11. - -[40] Par exemple, ἐπίσκοπος, peut-être κλῆρος. V. Wescher, dans la -_Revue archéol._, avril 1866, et ci-dessous, p. 352-333. - -[41] _Act._, 26. V. ci-dessous, p. 353. - -[42] _Act._, xiii, 1 et suiv.; Clém. d'Alex., dans Eusèbe, _II. E._, -III, 23. - -[43] _Act._, v, 1-11. - -[44] I Cor, v, 1 et suiv. - -[45] I Tim., i, 20. - -[46] Gen., xvii, 14 et autres passages nombreux dans le code mosaïque; -Mischna, _Kerithouth_, i, 1; Talmud de Bab., _Moëd katon_, 28 _a_. -Comparez Tertullien, _De anima_, 57. - -[47] Voir les dictionnaires hébreux et rabbiniques, au mot תרכ. -Comparer le mot _exterminare_. - -[48] Mischna, _Sanhedrin_, ix, 6; Jean, xvi, 2; Jos., _B. J._, VII, -viii, 1; III Macch. (apocr.), vii, 8, 12-13. - -[49] Luc, vi, 15; _Act._, i, 13. Comparez Matth., x, 4; Marc, iii, 18. - -[50] _Act._, v, 1-11. Comparez _Act._, xiii, 9-11. - -[51] _Act._, i, 15; ii, 14, 37; v, 3, 29; Gal., i, 18; ii, 8. - -[52] _Act._, iii, 1 et suiv.; viii, 14; Gal., ii, 9. Comparez Jean, xx, -2 et suiv.; xxi, 20 et suiv. - -[53] Selon Matth., xxviii, 1 et suiv., les gardiens auraient été -témoins de la descente de l'ange qui tira la pierre. Ce récit, -très-embarrassé, voudrait aussi laisser entendre que les femmes furent -témoins du même fait, mais il ne le dit pas expressément. En tout -cas, ce que les gardiens et les femmes auraient vu, d'après le même -récit, ce ne serait pas Jésus ressuscitant, ce serait l'ange. Une telle -rédaction, isolée, inconsistante, est évidemment la plus moderne de -toutes. - -[54] Luc, xxiv, 48; _Act._, 1, 22; ii, 32; iii, 15; iv, 33; v, 32; x, -41; xiii, 30, 31. - -[55] Voir ci-dessus, page 1, note. - -[56] Voir _Vie de Jésus_, p. 275 et suiv. - -[57] I Cor., xvi, 22. Ces deux mois sont syro-chaldaïques. - -[58] Matth., x, 23. - -[59] _Act._, ii, 33 et suiv.; x, 42. - -[60] Luc, xxiv, 19. - -[61] _Act._, ii, 22. - -[62] Les maladies étaient considérées en général comme l'ouvrage du -démon. - -[63] _Act._, x, 38. - -[64] _Ibid._, ii, 36; viii, 37; ix, 22; xvii, 3, etc. - -[65] _Ibid._, ii, 14 et suiv.; iii, 12 et suiv.; iv, 8 et suiv., 25 et -suiv.; vii, 2 et suiv.; x, 43, et l'épître attribuée à saint Barnabé, -tout entière. - -[66] Jac., i, 26-27. - -[67] Plus tard, cela s'appela λειτουργεῖν. _Act._, xiii, 2. - -[68] Hebr., v, 6; vi, 20; viii, 4; x, 11. - -[69] Apoc., i, 6; v, 10; xx, 6. - -[70] _Act._, xiii, 2; Luc, ii, 37. - -[71] Rom., vi, 4 et suiv. - -[72] _Act._, viii, 12, 16; x, 48. - -[73] _Act._, viii, 16; x, 47. - -[74] Matth., ix, 18; xix, 13, 15; Marc, v, 23; vi, 5; vii, 32; viii, -23, 25; x, 16; Luc, iv, 40; xiii, 13. - -[75] _Act._, vi, 6; viii, 17-19; ix, 12, 17; xiii, 3; xiv, 6; xxviii, -8; I Tim., iv, 14; v, 22; II Tim., i, 6; Hébr., vi, 2; Jac., v, 13. - -[76] Matth., iii, 11; Marc, i, 8; Luc, iii, 16; Jean, i, 26; _Act._, i, -5; xi, 16; xix, 4. - -[77] Matth., xxviii, 19. - -[78] Voir le _Cholasté_ (Manuscrits sabiens de la Bibl. imp., nos8, 10, -11, 13). - -[79] _Vendidad-Sadé_, VIII, 296 et suiv.; IX, 1-145; XVI, 18-19; -Spiegel, _Avesta_, II, p. lxxxiii et suiv. - -[80] I Cor., xii, 9, 28, 30. - -[81] Matth., ix, 2; Marc, ii, 5; Jean, v, 14; ix, 2; Jac., v, 15; -Mischna, _Schabbath_, ii, 6; Talm. de Bab., _Nedarim_, fol. 41 _a_. - -[82] Matth., ix, 33; xii, 22; Marc, ix, 16, 24; Luc, xi, 14; _Act._, -xix, 12; Tertullien, _Apol._, 22; _Adv. Marc._, iv, 8. - -[83] _Act._, v, 16; xix, 12-16. - -[84] Jac., v, 14-15; Marc, vi, 13. - -[85] Luc, x, 34. - -[86] Marc, xvi, 18; _Act._, xxviii, 8. - -[87] I Thess., iv, 13 et suiv.; I Cor., xv, 12 et suiv. - -[88] Phil., i, 23, semble d'une nuance un peu différente. Cependant -comparez I Thess., iv, 14-17. Voir surtout Apoc., xx, 4-6. - -[89] Paul, endroits précités, et Phil., iii, 11; Apoc., xx entier; -Papias, dans Eusèbe, _II. E._, III, 39. On voit poindre parfois la -croyance contraire, surtout dans Luc (Évang., xvi, 22 et suiv.; xxiii, -43, 46). Mais c'est là une autorité faible sur un point de théologie -juive. Voir ci-dessus, Introd., p. xviii-xix. Les esséniens avaient -déjà adopté le dogme grec de l'immortalité de l'âme. - -[90] Comparez _Act._, xxiv, 15, à I Thess., iv, 13 et suiv.; Phil., -iii, 11. Cf. Apoc., xx, 5. Voir Leblant, _Inscr. chrét. de la Gaule_, -II, p. 81 et suiv. - -[91] _Act._, xi, 27 et suiv.; xiii, 1; xv, 32; xxi, 9, 10 et suiv.; I -Cor., xii, 28 et suiv.; xiv, 29-37; Eph., iii, 5; iv, 11; Apocal., i, -3; xvi, 6; xviii, 20, 24; xxii, 9. - -[92] Luc, i, 46 et suiv., 68 et suiv.; ii, 29 et suiv. - -[93] _Act._, xvi, 25; I Cor., xiv, 15; Col., iii, 16; Eph., v, 19; -Jac., v, 13. - -[94] L'identité de ce chant chez des communautés religieuses séparées -depuis les premiers siècles prouve qu'il est fort ancien. - -[95] Num., v, 22; Deuter., xxvii, 15 et suiv.; Ps. cvi, 48; I Paral., -xvi, 36; Nehem., v, 13; viii, 6. - -[96] I Cor., xiv, 16; Justin, _Apol. I_, 65, 67. - -[97] I Cor., xiv, 7, 8, ne le prouve pas. L'emploi du verbe Ψάλλω ne le -prouve pas non plus. Ce verbe impliquait originairement l'usage d'un -instrument à cordes, mais avec le temps il était devenu synonyme de -«chanter des psaumes». - -[98] Col., iii, 16; Eph., v, 49. - -[99] Voir du Cange, au mot _Lollardi_ (édit. Didot). Comparez les -cantilènes des Cévenols, _Avertissement prophétiques d'Élie Marion_ -(Londres 1707), p. 10, 12, 14, etc. - -[100] Jac., v, 13. - -[101] Matth., xvi, 28; xxiv, 34; Marc, viii, 39; xiii, 30; Luc, ix, 27; -xxi, 32. - - - -[Pg 102]-[An 36] -CHAPITRE VI. - -CONVERSION DE JUIFS HELLÉNISTES ET DE PROSÉLYTES. - - -Jusqu'ici, l'Église de Jérusalem s'est montrée à nous comme une petite -colonie galiléenne. Les amis que Jésus s'était faits à Jérusalem et -aux environs, tels que Lazare, Marthe, Marie de Béthanie, Joseph -d'Arimathie, Nicodème, avaient disparu de la scène. Le groupe galiléen, -serré autour des Douze, resta seul compacte et actif. Les prédications -de ces disciples zélés étaient continuelles. Plus tard, après la -destruction de Jérusalem, et loin de la Judée, on se représenta les -sermons des apôtres comme des scènes publiques, ayant lieu sur les -places, en présence de foules assemblées[1]. Une telle conception -paraît devoir être mise au nombre de ces images convenues dont la -légende est si prodigue. Les autorités - -[Pg 103]-[An 36] -qui avaient fait mettre Jésus à mort n'eussent pas permis que de tels -scandales se renouvelassent. Le prosélytisme des fidèles s'exerçait -surtout par des conversations pénétrantes, où la chaleur de leur âme -se communiquait de proche en proche[2]. Leurs prédications sous le -portique de Salomon devaient s'adresser à des cercles peu nombreux. -Mais l'effet n'en était que plus profond. Leurs discours consistaient -surtout en citations de l'Ancien Testament, par lesquelles on croyait -prouver que Jésus était le Messie[3]. Le raisonnement était subtil et -faible, mais toute l'exégèse des Juifs de ce temps est du même genre; -les conséquences que les docteurs de la Mischna tirent des textes de la -Bible ne sont pas plus satisfaisantes. - -Plus faible encore était la preuve invoquée à l'appui de leurs -arguments, et tirée de prétendus prodiges. Impossible de douter que les -apôtres aient cru faire des miracles. Les miracles passaient pour le -signe de toute mission divine[4]. Saint Paul, de beaucoup l'esprit le -plus mûr de la première école - -[Pg 104]-[An 36] -chrétienne, crut en opérer[5]. On tenait pour certain que Jésus en -avait fait. Il était naturel que la série de ces manifestations -divines se continuât. En effet, la thaumaturgie est un privilège des -apôtres jusqu'à la fin du premier siècle[6]. Les miracles des apôtres -sont de même nature que ceux de Jésus, et consistent surtout, mais -non pas exclusivement, en guérisons de maladies et en exorcismes de -possédés[7]. On prétendait que leur ombre seule suffisait pour opérer -des cures merveilleuses[8]. Ces prodiges étaient tenus pour des dons -réguliers du Saint-Esprit, et appréciés au même titre que le don de -science, de prédication, de prophétie[9]. Au IIIe siècle, l'Église -croyait encore posséder les mêmes privilèges, et exercer comme une -sorte de droit permanent le pouvoir de guérir les malades, de chasser -les démons, de prédire l'avenir[10]. - -[Pg 105]-[An 36] -L'ignorance rendait tout possible à cet égard. Ne voyons-nous pas, de -nos jours, des personnes honnêtes, mais auxquelles manque l'esprit -scientifique, trompées d'une façon durable par les chimères du -magnétisme et par d'autres illusions[11]? - -Ce n'est point par ces erreurs naïves, ni par les chétifs discours -que nous lisons dans les _Actes_, qu'il faut juger des moyens de -conversion dont disposaient les fondateurs du christianisme. La vraie -prédication, c'étaient les entretiens intimes de ces hommes bons et -convaincus; c'était le reflet, encore sensible dans leurs discours, de -la parole de Jésus; c'était surtout leur piété, leur douceur. L'attrait -de la vie commune qu'ils menaient avait aussi beaucoup de force. Leur -maison était comme un hospice où tous les pauvres, tous les délaissés -trouvaient asile et secours. - -Un des premiers qui s'affilièrent à la société naissante fut un -Chypriote nommé Joseph Hallévi ou le Lévite. Il vendit son champ comme -les autres, et en apporta le prix aux pieds des Douze. C'était un homme -intelligent, d'un dévouement à toute épreuve, d'une parole facile. Les -apôtres se l'attachèrent de très-près, et l'appelèrent _Bar-naba_, - -[Pg 106]-[An 36] -c'est-à-dire «le fils de la prophétie» ou «de la prédication»[12]. -Il comptait, en effet, au nombre des prophètes[13], c'est-à-dire des -prédicateurs inspirés. Nous le verrons plus tard jouer un rôle capital. -Après saint Paul, ce fut le missionnaire le plus actif du premier -siècle. Un certain Mnason, son compatriote, se convertit vers le même -temps[14]. Chypre avait beaucoup de juiveries[15]. Barnabé et Mnason -étaient sans doute des Juifs de race[16]. Les relations intimes et -prolongées de Barnabé avec l'Église de Jérusalem font croire que le -syro-chaldaïque lui était familier. - -Une conquête presque aussi importante que celle de Barnabé fut celle -d'un certain Jean, qui portait le surnom romain de _Marcus_. Il était -cousin de Barnabé, et circoncis[17]. Sa mère Marie devait jouir d'une -honnête aisance; elle se convertit comme son fils, et sa demeure fut -plus d'une fois le rendez-vous des apôtres[18]. - -[Pg 107]-[An 36] -Ces deux conversions paraissent avoir été l'ouvrage de Pierre[19]. -En tout cas, Pierre était très-lié avec la mère et le fils; il se -regardait comme chez lui dans leur maison[20]. Même en admettant -l'hypothèse où Jean-Marc ne serait pas identique à l'auteur -vrai ou supposé du second Évangile[21], son rôle serait encore -très-considérable. Nous le verrons plus tard accompagner dans leurs -courses apostoliques Paul, Barnabé, et probablement Pierre lui-même. - -Le premier feu se propagea ainsi avec une grande rapidité. Les hommes -les plus célèbres du siècle apostolique furent presque tous gagnés -en deux ou trois années, par une sorte d'entraînement simultané. Ce -fut une seconde génération chrétienne, parallèle à celle qui s'était -formée, cinq ou six ans auparavant, sur le bord du lac de Tibériade. -Cette seconde génération n'avait pas vu Jésus, et ne pouvait égaler la -première en autorité. Mais elle devait la surpasser par son activité et -par son - -[Pg 108]-[An 36] -goût pour les missions lointaines. Un des plus connus parmi les -nouveaux adeptes était Stéphanus ou Étienne, qui semble n'avoir été -avant sa conversion qu'un simple prosélyte[22]. C'était un homme, -plein d'ardeur et de passion. Sa foi était des plus vives, et on le -croyait favorisé de tous les dons de l'Esprit[23]. Philippe, qui, comme -Stéphanus, fut diacre et évangéliste zélé, s'attacha à la communauté -vers le même temps[24]. On le confondit souvent avec son homonyme -l'apôtre[25]. Enfin, à cette époque, se convertirent Andronic et -Junie[26], probablement deux époux, qui donnèrent, comme plus tard -Aquila et Priscille, le modèle d'un couple apostolique, voué à tous les -soins du missionnaire. Ils étaient du sang d'Israël, et ils furent avec -les apôtres dans des rapports très-étroits[27]. - - -[Pg 109]-[An 36] -Les nouveaux convertis étaient tous juifs de religion, quand la -grâce les toucha; mais ils appartenaient à deux classes de juifs -bien différentes. Les uns étaient des «hébreux»[28], c'est-à-dire -des Juifs de Palestine, parlant hébreu ou plutôt araméen, lisant la -Bible dans le texte hébreu; les autres étaient des «hellénistes», -c'est-à-dire des Juifs parlant grec, lisant la Bible en grec. Ces -derniers se subdivisaient encore en deux classes, les uns étant de -sang juif, les autres étant des prosélytes, c'est-à-dire des gens -d'origine non israélite, affiliés au judaïsme à des degrés divers. Ces -hellénistes, lesquels venaient presque tous de Syrie, d'Asie Mineure, -d'Égypte ou de Cyrène[29], habitaient à Jérusalem des quartiers -distincts. Ils avaient leurs synagogues séparées et formaient ainsi de -petites communautés à part. Jérusalem comptait un grand nombre de ces -synagogues particulières[30]. C'est là que la parole de Jésus trouva le -sol préparé pour la recevoir et la faire fructifier. - - -[Pg 110]-[An 36] -Tout le noyau primitif de l'Église avait été exclusivement composé -d'«hébreux»; le dialecte araméen, qui fut la langue de Jésus, y avait -seul été connu et employé. Mais on voit que, dès la deuxième ou la -troisième année après la mort de Jésus, le grec faisait invasion dans -la petite communauté, où il devait bientôt devenir dominant. Par suite -de leurs relations journalières avec ces nouveaux frères, Pierre, -Jean, Jacques, Jude, et en général les disciples galiléens, apprirent -le grec d'autant plus facilement qu'ils en savaient peut-être déjà -quelque chose. Un incident dont il sera bientôt parlé montre que -cette diversité de langues causa d'abord quelque division dans la -communauté, et que les deux fractions n'avaient pas entre elles des -rapports très-faciles[31]. Après la ruine de Jérusalem, nous verrons -les «hébreux», retirés au delà du Jourdain, à la hauteur du lac de -Tibériade, former une Église séparée, qui eut des destinées à part. -Mais, dans l'intervalle de ces deux faits, il ne semble pas que la -diversité de langues ait eu de conséquence dans l'Église. Les Orientaux -ont une grande facilité pour apprendre les langues; dans les villes, -chacun parle habituellement deux ou trois idiomes. Il est donc probable -que ceux des apôtres galiléens qui jouèrent un rôle actif acquirent la -pratique - -[Pg 111]-[An 36] -du grec[32], et arrivèrent même à s'en servir de préférence au -syro-chaldaïque, quand les fidèles parlant grec durent de beaucoup -les plus nombreux. Le dialecte palestinien devait être abandonné, du -jour où l'on songeait à une propagande s'étendant au loin. Un patois -provincial, qu'on écrivait à peine[33], et qu'on ne parlait pas hors de -la Syrie, était aussi peu propre que possible à un tel objet. Le grec, -au contraire, fut en quelque sorte imposé au christianisme. C'était -la langue universelle du moment, au moins pour le bassin oriental -de la Méditerranée. C'était, en particulier, la langue des Juifs -dispersés dans tout l'empire romain. Alors, comme de nos jours, les -Juifs adoptaient avec une grande facilité les idiomes des pays qu'ils -habitaient. Ils ne se piquaient pas de purisme, et c'est là ce qui fait -que le grec du christianisme primitif est si mauvais. Les Juifs, même -les plus instruits, prononçaient mal la langue classique[34]. Leur -phrase était toujours calquée sur le syriaque; ils ne se débarrassèrent -jamais - -[Pg 112]-[An 36] -de la pesanteur des dialectes grossiers que la conquête macédonienne -leur avait portés[35]. - -Les conversions au christianisme devinrent bientôt beaucoup plus -nombreuses chez les «hellénistes» que chez les «hébreux». Les vieux -Juifs de Jérusalem étaient peu attirés vers une secte de provinciaux, -médiocrement versés dans la seule science qu'un pharisien appréciât, -la science de la Loi[36]. La position de la petite Église à l'égard du -judaïsme était, comme le fut celle de Jésus lui-même, un peu équivoque. -Mais tout parti religieux ou politique porte en lui une force qui le -domine et l'oblige à parcourir son orbite malgré lui. Les premiers -chrétiens, quel que fut leur respect apparent pour le judaïsme, -n'étaient en réalité des juifs que par leur naissance ou par leurs -habitudes extérieures. L'esprit vrai de la secte venait d'ailleurs. -Ce qui germait dans le judaïsme officiel, c'était le Talmud; or, le -christianisme n'a aucune affinité avec l'école talmudique. Voilà -pourquoi le christianisme - -[Pg 113]-[An 36] -trouvait surtout faveur dans les parties les moins juives du judaïsme. -Les orthodoxes rigides s'y prêtaient peu; c'étaient les nouveaux -venus, gens à peine catéchisés, n'ayant pas été aux grandes écoles, -dégagés de la routine et non initiés à la langue sainte, qui prêtaient -l'oreille aux apôtres et à leurs disciples. Médiocrement considérés -de l'aristocratie de Jérusalem, ces parvenus du judaïsme prenaient -ainsi une sorte de revanche. Ce sont toujours les parties jeunes et -nouvellement acquises d'une communauté qui ont le moins de souci de la -tradition, et qui sont le plus portées aux nouveautés. - -Dans ces classes peu assujetties aux docteurs de la Loi, la crédulité -était aussi, ce semble, plus naïve et plus entière. Ce qui frappe chez -le juif talmudiste, ce n'est pas la crédulité. Le juif crédule et ami -du merveilleux, que connurent les satiriques latins, n'est pas le Juif -de Jérusalem; c'est le juif helléniste, à la fois très-religieux et peu -instruit, par conséquent très-superstitieux. Ni le sadducéen à demi -incrédule, ni le pharisien rigoriste ne devaient être fort touchés de -la théurgie qui était en si grande vogue dans le cercle apostolique. -Mais le _Judæus Apella_, dont l'épicurien Horace souriait[37], était -là pour croire. Les questions sociales, d'ailleurs, intéressaient -particulièrement - -[Pg 114]-[An 36] -ceux qui ne bénéficiaient pas des richesses que le temple et les -institutions centrales de la nation faisaient affluer à Jérusalem. -Or, ce fut en se combinant avec des besoins fort analogues à ce qu'on -appelle maintenant «socialisme» que la secte nouvelle posa le fondement -solide sur lequel devait s'asseoir l'édifice de son avenir. - -[1] _Actes_, premiers chapitres. - -[2] _Act._, v, 42. - -[3] Voir, par exemple, _Act._, ii, 34 et suiv., et en général tous les -discours des premiers chapitres. - -[4] I Cor., i, 22; ii, 4-5; II Cor., xii, 12; I Thess., i, 5; II -Thess., ii, 9; Gal., iii, 5; Rom., xv, 18-19. - -[5] Rom., xv, 19; II Cor., xii, 12; I Thess., i, 5. - -[6] _Act._, v, 12-16. Les _Actes_ sont pleins de miracles. Celui -d'Eutyque (_Act._, xx, 7-12) est sûrement raconté par un témoin -oculaire. De même pour _Act._, xxviii. Comp. Papias, dans Eusèbe, _II. -E._, III, 39. - -[7] Les exorcismes juifs et chrétiens furent regardés comme les plus -efficaces, même par les païens. Damascius, _Vie d'Isidore_, 56. - -[8] _Act._, v, 15. - -[9] I Cor., xii, 9 et suiv., 28 et suiv.; _Constit. apost._, VIII, i. - -[10] Irénée, _Adv. hær._, II, xxxii, 4; V, vi, 1; Tertullien, _Apol._, -23, 43; _Ad Scapulam_, 2; _De corona_, 11; _De spectaculis_, 24, _De -anima_, 57; _Constit. apost._, chapitre cité, lequel paraît tiré de -l'ouvrage de saint Hippolyte sur les _Charismata_. - -[11] Pour les Mormons, le miracle est chose quotidienne; chacun a les -siens. Jules Remy, _Voy. au pays des Mormons_, I, p. 140, 192, 259-260; -II, 53 et suiv. - -[12] _Act._, iv, 36-37. Cf. _ibid._, xv, 32. - -[13] _Ibid._, xiii, 1. - -[14] _Ibid._, xxi, 16. - -[15] Jos., _Ant._, XIII, x, 4; XVII, xii, 1, 2; Philo, _Leg. ad Caium_, -§ 36. - -[16] Cela résulte pour Barnabé de son nom _Hallévi_ et de Col., iv, -10-11. _Mnason_ semble la traduction de quelque nom hébreu où entrait -la racine _zacar_, comme Zacharie. - -[17] Col., iv, 10-11. - -[18] _Act._, xii, 12. - -[19] I Petri, v, 13; _Act._, xii, 12; Papias, dans Eusèbe, _H. E._, -III, 39. - -[20] _Act._, xii, 12-14. Tout ce chapitre, où les choses relatives à -Pierre sont si intimement racontées, paraît rédigé par Jean-Marc ou -d'après ses renseignements. - -[21] Le nom de _Marcus_ n'étant pas commun chez les Juifs de ce temps, -il ne semble pas qu'il faille rapporter à des individus différents les -passages où il est question d'un personnage de ce nom. - -[22] Comparez _Act._, viii, 2 à _Act._, ii, 5. - -[23] _Act._, vi, 5. - -[24] _Ibid._ - -[25] Comparez _Actes_, xxi, 8-9 à Papias, dans Eusèbe, _Hist. Eccl._, -III, 39. - -[26] Rom., xvi, 7. Il est douteux si Ἰουνίαν vient de Ἰουνία ou de -Ἰουνίας = _Junianus_. - -[27] Paul les appelle ses συγγενεῖς; mais il est difficile de dire si -cela signifie qu'ils étaient Juifs, ou de la tribu de Benjamin, ou de -Tarse, ou réellement parents de Paul. Le premier sens est de beaucoup -le plus probable. Comp. Rom., ix, 3; xi, 14. En tout cas, ce mot -implique qu'ils étaient Juifs. - -[28] _Act._, vi, 1, 5; II Cor., xi, 22; Phil., iii, 5. - -[29] _Act._, ii, 9-11; vi, 9. - -[30] Le Talmud de Jérusalem, _Megilla_, fol. 73 _d_, en porte le -nombre à quatre cent quatre-vingts. Comp. Midrasch _Eka_, 52 _b_, 70 -_d_. Un tel nombre n'a rien d'incroyable pour ceux qui ont vu ces -petites mosquées de famille qu'on trouve à chaque pas dans les villes -musulmanes. Mais les renseignements talmudiques sur Jérusalem sont de -médiocre autorité. - -[31] _Act._, vi, 1. - -[32] L'épître de saint Jacques est écrite en un grec assez pur. Il est -vrai que l'authenticité de cette épître n'est pas certaine. - -[33] Les savants écrivaient dans l'ancien hébreu, un peu altéré. -Des morceaux comme celui qu'on lit dans le Talmud de Babylone, -_Kidduschin_, fol. 66 _a_, peuvent avoir été écrits vers ce temps. - -[34] Jos., _Ant._, dernier paragraphe. - -[35] C'est ce que prouvent les transcriptions du grec en syriaque. J'ai -développé ceci dans mes _Éclaircissements tirés des langues sémitiques -sur quelques points de la prononciation grecque_, (Paris, 1849.) La -langue des inscriptions grecques de Syrie est très-mauvaise. - -[36] Jos., _Ant._, loc. cit. - -[37] _Sat._, I, v, 105. - - - -[Pg 115]-[An 36] -CHAPITRE VII. - -ÉGLISE CONSIDÉRÉE COMME UNE ASSOCIATION DE PAUVRES. - -INSTITUTION DU DIACONAT. - -LES DIACONESSES ET LES VEUVES. - - -Une vérité générale nous est révélée par l'histoire comparée des -religions: toutes celles qui ont eu un commencement, et qui ne sont -pas contemporaines de l'origine du langage lui-même, se sont établies -par des raisons sociales bien plutôt que par des raisons théologiques. -Il en fut sûrement ainsi pour le bouddhisme. Ce qui fit la fortune -prodigieuse de cette religion, ce ne fut pas la philosophie nihiliste -qui lui servait de base; ce fut sa partie sociale. C'est en proclamant -l'abolition des castes, en établissant, selon son expression, «une loi -de grâce pour tous,» que Çakya-Mouni et ses disciples entraînèrent -après eux l'Inde d'abord, puis la plus grande partie de l'Asie[1]. -Comme le christianisme, le bouddhisme fut - -[Pg 116]-[An 36] -un mouvement de pauvres. Le grand attrait qui fit qu'on s'y précipita, -fut la facilité offerte aux classes déshéritées de se réhabiliter -par la profession d'un culte qui les relevait et leur offrait des -ressources infinies d'assistance et de pitié. - -Le nombre des pauvres était, au premier siècle de notre ère, -très-considérable en Judée. Le pays est par sa nature dénué des -ressources qui procurent l'aisance. Dans ces pays sans industrie, -presque toutes les fortunes ont pour origine ou des institutions -religieuses richement dotées, ou les faveurs d'un gouvernement. Les -richesses du temple étaient depuis longtemps l'apanage exclusif d'un -petit nombre de nobles. Les Asmonéens avaient constitué autour de -leur dynastie un groupe de familles riches; les Hérodes augmentèrent -beaucoup le luxe et le bien-être dans une certaine classe de la -société. Mais le vrai Juif théocrate, tournant le dos à la civilisation -romaine, n'en devint que plus pauvre. Il se forma toute une classe -de saints hommes, pieux, fanatiques, observateurs rigides de la Loi, -tout à fait misérables d'extérieur. C'est dans cette classe que se -recrutèrent les sectes et les partis fanatiques, si nombreux à cette -époque. Le rêve universel était le règne du prolétaire - -[Pg 117]-[An 36] -juif resté fidèle, et l'humiliation du riche, considéré comme un -transfuge, comme un traître passé à la vie profane, à la civilisation -du dehors. Jamais haine n'égala celle de ces pauvres de Dieu contre les -constructions splendides qui commençaient à couvrir le pays, et contre -les ouvrages des Romains[2]. Obligés, pour ne pas mourir de faim, de -travailler à ces édifices qui leur paraissaient des monuments d'orgueil -et de luxe défendu, ils se croyaient victimes de riches méchants, -corrompus, infidèles à la Loi. - -On conçoit combien une association de secours mutuels, dans un tel -état social, fut accueillie avec empressement. La petite Église -chrétienne dut sembler un paradis. Cette famille de frères, simples -et unis, attira de toutes parts des affiliés. En retour de ce qu'on -apportait, on obtenait un avenir assuré, une confraternité très-douce, -et de précieuses espérances. L'habitude générale était de convertir -sa fortune en espèces avant d'entrer dans la secte[3]. Cette fortune -consistait d'ordinaire en petites propriétés rurales peu productives -et d'une exploitation incommode. Il n'y avait qu'avantage, surtout -pour des gens non mariés, à échanger ces parcelles de terre contre un -placement à fonds perdus dans une société d'assurance, en vue - -[Pg 118]-[An 36] -du royaume de Dieu. Quelques personnes mariées vinrent même au-devant -de cet arrangement; des précautions furent prises pour que les -associés apportassent réellement tout leur avoir, et ne gardassent -rien en dehors du fonds commun[4]. En effet, comme chacun recevait -non en proportion de la mise qu'il avait faite, mais en proportion -de ses besoins[5], toute réserve de propriété était bien un vol fait -à la communauté. On voit la ressemblance surprenante de tels essais -d'organisation du prolétariat avec certaines utopies qui se sont -produites à une époque peu éloignée de nous. Mais une différence -profonde venait de ce que le communisme chrétien avait une base -religieuse, tandis que le socialisme moderne n'en a pas. Il est clair -qu'une association où le dividende est en raison des besoins de chacun, -et non en raison du capital apporté, ne peut reposer que sur un -sentiment d'abnégation très-exalté et sur une foi ardente en un idéal -religieux. - -Dans une telle constitution sociale, les difficultés administratives -devaient être fort nombreuses, quel que fût le degré de fraternité qui -régnât. Entre les deux fractions de la communauté, dont l'idiome - -[Pg 119]-[An 36] -n'était pas le même, les malentendus étaient inévitables. Il était -difficile que les Juifs de race n'eussent pas un peu de dédain à -l'égard de leurs coreligionnaires moins nobles. En effet, des murmures -ne tardèrent pas à se faire entendre. Les «hellénistes», qui devenaient -chaque jour plus nombreux, se plaignaient que leurs veuves fussent -moins bien traitées dans les distributions que celles des «hébreux»[6]. -Jusque-là, les apôtres avaient présidé aux soins de l'économat. -Mais, en présence de telles réclamations, ils sentirent la nécessité -de déléguer cette partie de leurs pouvoirs. Ils proposèrent à la -communauté de confier les soins administratifs à sept hommes sages et -considérés. La proposition fut acceptée. On procéda à l'élection. Les -sept élus furent Stéphanus ou Étienne, Philippe, Prochore, Nicanor, -Timon, Parménas et Nicolas. Ce dernier était d'Antioche; c'était un -simple prosélyte. Étienne était peut-être de la même condition[7]. Il -semble qu'à l'inverse de ce qui s'était pratiqué dans l'élection de -l'apôtre Matthia, on s'imposa de choisir les sept administrateurs, -non dans le groupe des disciples primitifs, mais parmi les nouveaux -convertis et surtout parmi les hellénistes. Tous, en effet, portent des -noms purement - -[Pg 120]-[An 36] -grecs. Étienne était le plus considérable des sept, et en quelque -sorte leur chef. On les présenta aux apôtres, qui, selon un rite déjà -consacré, prièrent sur leur tête en leur imposant les mains. - -On donna aux administrateurs ainsi désignés le nom syriaque de -_Schammaschîn_, en grec Διάκονοι. On les appelait aussi quelquefois -«les Sept», pour les opposer aux «Douze»[8]. Telle fut donc -l'origine du diaconat, qui se trouve être la plus ancienne fonction -ecclésiastique, le plus ancien des ordres sacrés. Toutes les Églises -organisées plus tard eurent des diacres, à l'imitation de celle de -Jérusalem. La fécondité d'une telle institution fut merveilleuse. -C'était le soin du pauvre élevé à l'égal d'un service religieux. -C'était la proclamation de cette vérité que les questions sociales sont -les premières dont on doive se préoccuper. C'était la fondation de -l'économie politique en tant que chose religieuse. Les diacres furent -les meilleurs prédicateurs du christianisme. Nous allons bientôt voir -quel rôle ils eurent comme évangélistes. Comme organisateurs, comme -économes, comme administrateurs, ils eurent un rôle bien plus important -encore. Ces hommes pratiques, en contact perpétuel avec les pauvres, -les malades, les femmes, pénétraient partout, voyaient tout, exhortaient - -[Pg 121]-[An 36] -et convertissaient de la manière la plus efficace[9]. Ils firent bien -plus que les apôtres, immobiles à Jérusalem sur leur siège d'honneur. -Ils furent les créateurs du christianisme en ce qu'il eut de plus -solide et de plus durable. - -De très-bonne heure, des femmes furent admises à cet emploi[10]. Elles -portaient, comme de nos jours, le nom de «sœurs[11]». C'étaient d'abord -des veuves[12]; plus tard, on préféra des vierges pour cet office[13]. -Le tact qui guida en tout ceci la primitive Église fut admirable. -Ces hommes simples et bons jetèrent avec une science profonde, parce -qu'elle venait du cœur, les bases de la grande chose chrétienne -par excellence, la charité. Rien ne leur avait donné le modèle de -telles institutions. Un vaste ministère de bienfaisance et de secours -réciproques, ou les deux sexes apportaient leurs qualités diverses et -concertaient leurs efforts en vue du soulagement des misères humaines, -voilà la sainte création qui sortit du travail de ces deux ou trois -premières années. - -[Pg 122]-[An 36] -Ce furent les plus fécondes de l'histoire du christianisme. On sent que -la pensée encore vivante de Jésus remplit ses disciples et les dirige -en tous leurs actes avec une merveilleuse lucidité. Pour être juste, -en effet, c'est à Jésus qu'il faut reporter l'honneur de ce que les -apôtres firent de grand. Il est probable que, de son vivant, il avait -jeté les bases des établissements qui se développèrent avec un plein -succès aussitôt après sa mort. - -Les femmes accouraient naturellement vers une communauté où le faible -était entouré de tant de garanties. Leur position dans la société -d'alors était humble et précaire[14]; la veuve surtout, malgré quelques -lois protectrices, était le plus souvent abandonnée à la misère et peu -respectée. Beaucoup de docteurs voulaient qu'on ne donnât à la femme -aucune éducation religieuse[15]. Le Talmud met sur le même rang parmi -les fléaux du monde la veuve bavarde et curieuse, qui passe sa vie -en commérages chez les voisines, et la vierge qui perd son temps en -prières[16]. La nouvelle religion créa à ces pauvres déshéritées - -[Pg 123]-[An 36] -un asile honorable et sûr[17]. Quelques femmes tenaient dans -l'Église un rang très-considérable, et leur maison servait de lieu -de réunion[18]. Quant à celles qui n'avaient pas de maison, on les -constitua en une espèce d'ordre ou de corps presbytéral féminin[19], -qui comprenait aussi probablement des vierges, et qui joua un rôle -capital dans l'organisation de l'aumône. Les institutions qu'on regarde -comme le fruit tardif du christianisme, les congrégations de femmes, -les béguines, les sœurs de la charité furent une de ses premières -créations, le principe de sa force, l'expression la plus parfaite de -son esprit. En particulier, l'admirable idée de consacrer par une sorte -de caractère religieux et d'assujettir à une discipline régulière les -femmes qui ne sont pas dans les liens du mariage, est toute chrétienne. -Le mot «veuve» devint synonyme de personne religieuse, vouée à Dieu, -et par suite de «diaconesse»[20]. Dans ces pays, où l'épouse de -vingt-quatre ans est déjà flétrie, où il n'y a pas de milieu entre -l'enfant et la vieille femme, c'était comme une nouvelle vie que l'on -créait pour la moitié de l'espèce humaine la plus capable de dévouement. - - -[Pg 124]-[An 36] -Les temps des Séleucides avaient été une terrible époque de -débordements féminins. On ne vit jamais tant de drames domestiques, -de telles séries d'empoisonneuses et d'adultères. Les sages d'alors -durent considérer la femme comme un fléau dans l'humanité, comme un -principe de bassesse et de honte, comme un mauvais génie ayant pour -rôle unique de combattre ce qui germe de noble en l'autre sexe[21]. -Le christianisme changea les choses. A cet âge qui à nos yeux est -encore la jeunesse, mais où la vie de la femme d'Orient est si morne, -si fatalement livrée aux suggestions du mal, la veuve pouvait, -en entourant sa tête d'un châle noir[22], devenir une personne -respectable, dignement occupée, une diaconesse, l'égale des hommes les -plus estimés. Cette position si difficile de la veuve sans enfants, le -christianisme l'éleva, la rendit sainte[23]. La veuve redevint presque -l'égale de la vierge. Ce fut la _calogrie_ ou «belle - -[Pg 125]-[An 36] -vieille[24]», vénérée, utile, traitée de mère. Ces femmes allant, -venant sans cesse[25], étaient d'admirables missionnaires pour le culte -nouveau. Les protestants se trompent en portant dans l'appréciation -de ces faits notre esprit moderne d'individualité. Quand il s'agit -d'histoire chrétienne, c'est le socialisme, le cénobitisme, qui sont -primitifs. - -L'évêque, le prêtre, comme le temps les a faits, n'existaient pas -encore. Mais le ministère pastoral, cette intime familiarité des âmes, -en dehors des liens du sang, était déjà fondé. Ceci a toujours été -le don spécial de Jésus, et comme un héritage de lui. Jésus avait -souvent répété qu'il était pour chacun plus que son père, plus que sa -mère, qu'il fallait pour le suivre quitter les êtres les plus chers. -Au-dessus de la famille, le christianisme mettait quelque chose; il -créait la fraternité, le mariage spirituels. Le mariage antique, -livrant l'épouse à l'époux sans restriction, sans contre-poids, était -un véritable esclavage. La liberté morale de la femme a commencé le -jour où l'Église lui a donné un confident, un guide en Jésus, qui la -dirige et la console, qui toujours l'écoute, et parfois l'engage à -résister. La - -[Pg 126]-[An 36] -femme a besoin d'être gouvernée, n'est heureuse que gouvernée; mais il -faut qu'elle aime celui qui la gouverne. Voilà ce que ni les sociétés -anciennes, ni le judaïsme, ni l'islamisme, n'ont pu faire. La femme -n'a jamais eu jusqu'ici une conscience religieuse, une individualité -morale, une opinion propre que dans le christianisme. Grâce aux évêques -et à la vie monastique, une Radegonde saura trouver des moyens pour -échapper des bras d'un époux barbare. La vie de l'âme étant tout ce -qui compte, il est juste et raisonnable que le pasteur qui sait faire -vibrer les cordes divines, le conseiller secret qui tient la clef des -consciences, soit plus que le père, plus que l'époux. - -En un sens, le christianisme fut une réaction contre la constitution -trop étroite de la famille dans la race aryenne. Non-seulement les -vieilles sociétés aryennes n'admettaient guère que l'homme marié, mais -elles entendaient le mariage dans le sens le plus strict. C'était -quelque chose d'analogue à la famille anglaise, un cercle étroit, -fermé, étouffant, un égoïsme à plusieurs, aussi desséchant pour l'âme -que l'égoïsme à un seul. Le christianisme, avec sa divine notion de la -liberté du royaume de Dieu, corrigea ces exagérations. Et d'abord, il -se garda de faire peser sur tout le monde les devoirs du commun - -[Pg 127]-[An 36] -des hommes. Il vit que la famille n'est pas le cadre absolu de la vie, -ou, du moins, un cadre fait pour tous, que le devoir de reproduire -l'espèce humaine ne pèse pas sur tous, qu'il doit y avoir des personnes -affranchies de ces devoirs, sacrés sans doute, mais non faits pour -tous. L'exception que la société grecque fit en faveur des _hétères_ à -la façon d'Aspasie, que la société italienne fit pour la _cortigiana_ -à la manière d'Imperia, à cause des nécessités de la société polie, -le christianisme la fit pour le prêtre, la religieuse, la diaconesse, -en vue du bien général. Il admit des états divers dans la société. Il -y a des âmes qui trouvent plus doux de s'aimer à cinq cents que de -s'aimer à cinq ou six, pour lesquelles la famille dans ses conditions -ordinaires paraîtrait insuffisante, froide, ennuyeuse. Pourquoi étendre -à tous les exigences de nos sociétés ternes et médiocres? La famille -temporelle ne suffît pas à l'homme. Il lui faut des frères et des sœurs -en dehors de la chair. - -Par sa hiérarchie des différentes fonctions sociales[26], l'Église -primitive parut concilier un moment ces exigences opposées. Nous ne -comprendrons jamais combien on fut heureux sous ces règles - -[Pg 128]-[An 36] -saintes, qui soutenaient la liberté sans l'étreindre, rendant possibles -à la fois les douceurs de la vie commune et celles de la vie privée. -C'était le contraire du pêle-mêle de nos sociétés artificielles -et sans amour, où l'âme sensible est quelquefois si cruellement -isolée. L'atmosphère était chaude et douce dans ces petits réduits -qu'on appelait des Églises. On vivait ensemble de la même foi et -des mêmes espérances. Mais il est clair aussi que ces conditions ne -pouvaient s'appliquer à une grande société. Quand des pays entiers se -firent chrétiens, la règle des premières Églises devint une utopie -et se réfugia dans les monastères. La vie monastique n'est, en ce -sens, que la continuation des Églises primitives[27]. Le couvent -est la conséquence nécessaire de l'esprit chrétien; il n'y a pas de -christianisme parfait sans couvent, puisque l'idéal évangélique ne peut -se réaliser que là. - -Une large part, assurément, doit être faite au judaïsme dans ces -grandes créations. Chacune des communautés juives dispersées sur les -côtes de la Méditerranée, était déjà une sorte d'Église, avec sa caisse -de secours mutuels. L'aumône, toujours - -[Pg 129]-[An 36] -recommandée par les sages[28], était devenue un précepte; elle se -faisait au temple et dans les synagogues[29]; elle passait pour le -premier devoir du prosélyte[30]. Dans tous les temps, le judaïsme s'est -distingué par le soin de ses pauvres et par le sentiment de charité -fraternelle qu'il inspire. - -Il y a une suprême injustice à opposer le christianisme au judaïsme -comme un reproche, puisque tout ce qui est dans le christianisme -primitif est venu en somme du judaïsme. C'est en songeant au monde -romain qu'on est frappé des miracles de charité et d'association libre -opérés par l'Église. Jamais société profane, ne reconnaissant pour -base que la raison, n'a produit de si admirables effets. La loi de -toute société profane, philosophique, si j'ose le dire, est la liberté, -parfois l'égalité, jamais la fraternité. La charité, au point de vue -du droit, n'a rien d'obligatoire; elle ne regarde que les individus; -on lui trouve même certains inconvénients et on s'en défie. Toute -tentative pour appliquer les deniers publics - -[Pg 130]-[An 36] -au bien-être des prolétaires semble du communisme. Quand un homme -meurt de faim, quand des classes entières languissent dans la misère, -la politique se borne à trouver que cela est fâcheux. Elle montre -fort bien qu'il n'y a d'ordre civil et politique qu'avec la liberté; -or, la conséquence de la liberté est que celui qui n'a rien et qui ne -peut rien gagner meure de faim. Cela est logique; mais rien ne tient -contre l'abus de la logique. Les besoins de la classe la plus nombreuse -finissent toujours par l'emporter. Des institutions purement politiques -et civiles ne suffisent pas; les aspirations sociales et religieuses -ont droit aussi à une légitime satisfaction. - -La gloire du peuple juif est d'avoir proclamé avec éclat ce principe, -d'où est sortie la ruine des États anciens, et qu'on ne déracinera -plus. La loi juive est sociale et non politique; les prophètes, les -auteurs d'apocalypses sont des promoteurs de révolutions sociales, non -de révolutions politiques. Dans la première moitié du premier siècle, -mis en présence de la civilisation profane, les Juifs n'ont qu'une -idée, c'est de refuser les bienfaits du droit romain, de ce droit -philosophique, athée, égal pour tous, et de proclamer l'excellence de -leur loi théocratique, qui forme une société religieuse et morale. La -Loi fait le bonheur, voilà, l'idée de tous les penseurs juifs, - -[Pg 131]-[An 36] -tels que Philon et Josèphe. Les lois des autres peuples veillent à -ce que la justice ait son cours; peu leur importe que les hommes -soient bons et heureux. La loi juive descend aux derniers détails de -l'éducation morale.--Le christianisme n'est que le développement de -la même idée. Chaque Église est un monastère, où tous ont des droits -sur tous, où il ne doit y avoir ni pauvres ni méchants, où tous par -conséquent se surveillent, se commandent. Le christianisme primitif -peut se définir une grande association de pauvres, un effort héroïque -contre l'égoïsme, fondé sur cette idée que chacun n'a droit qu'à son -nécessaire, que le superflu appartient à ceux qui n'ont pas. On voit -sans peine qu'entre un tel esprit et l'esprit romain il s'établira une -lutte à mort, et que le christianisme, de son côté, n'arrivera à régner -sur le monde qu'à condition de modifier profondément ses tendances -natives et son programme originel. - -Mais les besoins qu'il représente dureront éternellement. La vie -commune, à partir de la seconde moitié du moyen âge, ayant servi aux -abus d'une Église intolérante, le monastère étant devenu trop souvent -un fief féodal ou la caserne d'une milice dangereuse et fanatique, -l'esprit moderne s'est montré fort sévère à l'égard du cénobitisme. -Nous avons oublié que c'est dans la vie commune que l'âme de l'homme - -[Pg 132]-[An 36] -a goûté le plus de joie. Le cantique «Oh! qu'il est bon, qu'il est -charmant à des frères d'habiter ensemble[31]!» a cessé d'être le nôtre. -Mais, quand l'individualisme moderne aura porté ses derniers fruits; -quand l'humanité, rapetissée, attristée, devenue impuissante, reviendra -aux grandes institutions et aux fortes disciplines; quand notre -mesquine société bourgeoise, je dis mal, notre monde de pygmées, aura -été chassé à coups de fouet par les parties héroïques et idéalistes de -l'humanité, alors la vie commune reprendra tout son prix. Une foule -de grandes choses, telles que la science, s'organiseront sous forme -monastique, avec hérédité en dehors du sang. L'importance que notre -siècle attribue à la famille diminuera. L'égoïsme, loi essentielle de -la société civile, ne suffira pas aux grandes âmes. Toutes, accourant -des points les plus opposés, se ligueront contre la vulgarité. On -retrouvera du sens aux paroles de Jésus et aux idées du moyen âge sur -la pauvreté. On comprendra que posséder quelque chose ait pu être -tenu pour une infériorité, et que les fondateurs de la vie mystique -aient disputé des siècles pour savoir si Jésus posséda du moins «les -choses qui se consomment par l'usage». Ces subtilités franciscaines -redeviendront de grands - -[Pg 133]-[An 36] -problèmes sociaux. Le splendide idéal tracé par l'auteur des _Actes_ -sera inscrit comme une révélation prophétique à l'entrée du paradis -de l'humanité: «La multitude des fidèles n'avait qu'un cœur et -qu'une âme, et aucun d'eux ne regardait ce qu'il possédait comme lui -appartenant, car ils jouissaient de tout en commun. Aussi n'y avait-il -pas de pauvres parmi eux; ceux qui avaient des champs ou des maisons -les vendaient et en apportaient le prix aux pieds des apôtres; puis -on faisait la part de chacun selon ses besoins. Et, chaque jour, ils -rompaient le pain en pleine concorde, avec joie et simplicité de -cœur[32]!» - -Ne devançons pas les temps. Nous sommes arrivés à l'an 36 à peu -près. Tibère, à Caprée, ne se doute guère de l'ennemi qui croît pour -l'Empire. En deux ou trois années, la secte nouvelle avait fait des -progrès surprenants. Elle comptait plusieurs milliers de fidèles[33]. -Il était déjà facile de prévoir que ses conquêtes s'effectueraient -surtout du côté des hellénistes et des prosélytes. Le groupe galiléen -qui avait entendu le maître, tout en gardant sa primauté, était comme -noyé sous un flot de nouveaux venus, parlant grec. On pressent déjà que -le rôle principal appartiendra à ces derniers. A l'heure - -[Pg 134]-[An 36] -où nous sommes, aucun païen, c'est-à-dire aucun homme sans lien -antérieur avec le judaïsme, n'est entré dans l'Église. Mais des -prosélytes[34] y occupent des fonctions très-importantes. Le cercle -de provenance des disciples s'est aussi fort élargi; ce n'est plus un -simple petit collége de Palestiniens; on y compte des gens de Chypre, -d'Antioche, de Cyrène[35], et en général de presque tous les points des -côtes orientales de la Méditerranée où s'étaient établies des colonies -juives. L'Égypte seule faisait défaut dans cette primitive Église et -fera défaut longtemps encore. Les juifs de ce pays étaient presque en -schisme avec la Judée. Ils vivaient de leur vie propre, supérieure à -beaucoup d'égards à celle de la Palestine, et ils recevaient faiblement -le contre-coup des mouvements religieux de Jérusalem. - -[1] Voir les textes réunis et traduits par Eugène Burnouf, _Introd. à -l'hist. du buddhisme indien_, I, p. 137 et suiv., surtout p. 198-199. - -[2] Voir _Vie de Jésus_, p. 181 et 211. - -[3] _Act._, ii, 45; iv, 34, 37; v, 1. - -[4] _Act._, v, 1 et suiv. - -[5] _Ibid._, ii, 45; iv, 35. - -[6] _Act._, vi, 1 et suiv. - -[7] Voir ci-dessus, p. 108. - -[8] _Act._, xxi, 8. - -[9] Phil., i, 1; I Tim., iii, 8 et suiv. - -[10] Rom., xvi, 1, 12; I Tim., iii, 11; v, 9 et suiv.; Pline, _Epist._, -X, 97. Les épîtres à Timothée ne sont probablement pas de saint Paul; -mais elles sont en tout cas fort anciennes. - -[11] Rom., xvi, 1; I Cor., ix, 5; Philem., 2. - -[12] I Tim., v, 9 et suiv. - -[13] _Constit. apost._, VI, 17. - -[14] Sap., ii, 10; Eccl., xxxvii, 17; Matth., xxiii, 14; Marc, xii, 40; -Luc, xx, 47; Jac., i, 27. - -[15] Mischna, _Sota_, iii, 4. - -[16] Talm. de Bab., _Sota_, 22 _a_; comp. I Tim., v, 13; Buxtorf, _Lex. -chald. talm. rabb._, aux mots תיכילצ et תוככוש. - -[17] _Act._, vi,1. - -[18] _Ibid._, xii, 12. - -[19] I Tim., v, 9 et suiv. Comp. _Act._, ix, 39, 41. - -[20] I Tim., v, 3 et suiv. - -[21] _Ecclésiaste_, vii, 27; _Ecclésiastique_, vii, 26 et suiv.; ix, 1 -et suiv.; xxv, 22 et suiv.; xxvi, 1 et suiv.; xlii, 9 et suiv. - -[22] Pour le costume des veuves dans l'Église orientale, voir le -manuscrit grec n° 64 de la Bibliothèque impériale (ancien fonds), fol. -11. Le costume des calogries est encore aujourd'hui à peu près le même, -le type de la religieuse orientale étant la veuve, tandis que celui de -la nonne latine est la vierge. - -[23] Comparez le _Pasteur_ d'Hermas, vis. ii, ch. 4. - -[24] Καλογρἰα, nom des religieuses dans l'Église orientale. Καλὸς -réunit ici les deux sens de «beau» et de «bon». - -[25] Voir ci-dessus, p. 122, note 3. - -[26] I Cor., xii entier. - -[27] Les congrégations piétistes de l'Amérique, qui sont, dans le -protestantisme, l'analogue des couvents catholiques, rappellent aussi -par beaucoup de traits les Églises primitives. V. L. Bridel, _Récits -américains_ (Lausanne, 1861). - -[28] Prov., iii, 27 et suiv.; x, 2; xi, 4; xxii, 9; xxviii, 27; Eccli., -iii, 23 et suiv.; vii, 36; xii, 1 et suiv.; xviii, 14; xx, 13 et suiv.; -xxxi, 11; Tobie, ii, 15, 22; iv, 11; xii, 9; xiv, 11; Daniel, iv, 24; -Talm. de Jérus., _Peah_, 15 _b_. - -[29] Matth., vi, 2; Mischna, _Schekalim_, v, 6; Talm. de Jérus., -_Demaï_, fol. 23 _b_. - -[30] _Act._, x, 2, 4, 31. - -[31] Ps. cxxxiii. - -[32] _Act._, ii, 44-47; iv, 32-35. - -[33] _Ibid._, ii, 41. - -[34] Voir ci-dessus, p. 108, 119-120. - -[35] _Act._, vi, 5; xi, 20. - - - -[Pg 135]-[An 36] -CHAPITRE VIII. - -PREMIÈRE PERSÉCUTION.--MORT D'ÉTIENNE.--DESTRUCTION DE LA PREMIÈRE -ÉGLISE DE JÉRUSALEM. - - -Il était inévitable que les prédications de la secte nouvelle, même -en se produisant avec beaucoup de réserve, réveillassent les colères -qui s'étaient amassées contre le fondateur et avaient fini par amener -sa mort. La famille sadducéenne de Hanan, qui avait fait tuer Jésus, -régnait toujours. Joseph Kaïapha occupa, jusqu'en 36, le souverain -pontificat, dont il abandonnait tout le pouvoir effectif à son -beau-père Hanan, et à ses parents Jean et Alexandre[1]. Ces hommes -arrogants et sans pitié voyaient avec impatience une troupe de bonnes -et saintes gens, sans titre officiel, gagner la faveur de la foule[2]. -Une ou deux fois, Pierre, Jean et les principaux - -[Pg 136]-[An 36] -membres du collége apostolique, furent mis en prison et condamnés à la -flagellation. C'était le châtiment qu'on infligeait aux hérétiques[3]. -L'autorisation des Romains n'était pas nécessaire pour l'appliquer. -Comme on le pense bien, ces brutalités ne faisaient qu'exciter l'ardeur -des apôtres. Ils sortiront du sanhédrin, où ils venaient de subir -la flagellation, pleins de joie d'avoir été jugés dignes de subir -un affront pour celui qu ils aimaient[4]. Éternelle puérilité des -répressions pénales, appliquées aux choses de l'âme! Ils passaient -sans doute pour des hommes d'ordre, pour des modèles de prudence et de -sagesse, les étourdis qui crurent sérieusement, l'an 36, avoir raison -du christianisme au moyen de quelques coups de fouet. - -Ces violences venaient surtout des sadducéens[5], c'est-à-dire du haut -clergé qui entourait le temple et en tirait d'immenses profits[6]. -On ne voit pas que les pharisiens aient déployé contre la secte -l'animosité qu'ils montrèrent contre Jésus. Les nouveaux croyants -étaient des gens pieux, rigides, assez analogues par leur genre de vie -aux pharisiens eux-mêmes. - -[Pg 137]-[An 36] -La rage que ces derniers ressentirent contre le fondateur venait de la -supériorité de Jésus, supériorité que celui-ci ne prenait aucun soin de -dissimuler. Ses fines railleries, son esprit, son charme, son aversion -pour les faux dévots, avaient allumé des haines féroces. Les apôtres, -au contraire, étaient dénués d'esprit; ils n'employèrent jamais -l'ironie. Les pharisiens leur furent par moments favorables; plusieurs -pharisiens se firent même chrétiens[7]. Les terribles anathèmes -de Jésus contre le pharisaïsme n'étaient pas encore écrits, et la -tradition des paroles du maître n'était ni générale ni uniforme[8]. - -Ces premiers chrétiens étaient d'ailleurs des gens si inoffensifs, que -plusieurs personnes de l'aristocratie juive, sans faire précisément -partie de la secte, étaient bien disposés pour eux. Nicodème et Joseph -d'Arimathie, qui avaient connu Jésus, restèrent sans doute avec -l'Église en des liens fraternels. Le docteur juif le plus célèbre du -temps, Rabbi Gamaliel le Vieux, petit-fils - -[Pg 138]-[An 36] -de Hillel, homme à idées larges et très-tolérant, opina, dit-on, dans -le sanhédrin en faveur de la liberté des prédications évangéliques[9]. -L'auteur des _Actes_ lui prête un raisonnement excellent, qui devrait -être la règle de conduite des gouvernements, toutes les fois qu'ils se -trouvent en présence de nouveautés dans l'ordre intellectuel ou moral. -«Si cette œuvre est frivole, laissez-la, elle tombera d'elle-même; si -elle est sérieuse, comment osez-vous résister à l'œuvre de Dieu? En -tout cas, vous ne réussirez pas à l'arrêter.» Gamaliel fut peu écouté. -Les esprits libéraux, au milieu de fanatismes opposés, n'ont aucune -chance de réussir. - -Un éclat terrible fut provoqué par le diacre Étienne[10]. Sa -prédication avait, à ce qu'il paraît, beaucoup de succès. La foule -s'amassait autour de lui, et ces rassemblements aboutissaient à -des querelles fort vives. C'étaient surtout des hellénistes ou des -prosélytes, des habitués de la synagogue dite des _Libertini_[11], des -gens de Cyrène, d'Alexandrie, de Cilicie, d'Éphèse, qui s'animaient à -ces disputes. Étienne soutenait - -[Pg 139]-[An 37] -avec passion que Jésus était le Messie, que les prêtres avaient commis -un crime en le mettant à mort, que les Juifs étaient des rebelles, fils -de rebelles, des gens qui niaient l'évidence. Les autorités résolurent -de perdre ce prédicateur audacieux. Des témoins furent apostés pour -saisir en ses discours quelque parole contre Moïse. Naturellement, ils -trouvèrent ce qu'ils cherchaient. Étienne fut arrêté, et on l'amena -devant le sanhédrin. Le mot qu'on lui reprochait était presque celui-là -même qui amena la condamnation de Jésus[12]. On l'accusait de dire que -Jésus de Nazareth détruirait le temple, et changerait les traditions -qu'on attribuait à Moïse. Il est très-possible, en effet, qu'Étienne -eût tenu un pareil langage. Un chrétien de cette époque n'aurait pas eu -l'idée de parler directement contre la Loi, puisque tous l'observaient -encore; quant aux traditions, Étienne put les combattre, comme l'avait -fait Jésus lui-même; or, ces traditions étaient follement rapportées -à Moïse par les orthodoxes, et on leur attribuait une valeur égale à -celle de la loi écrite[13]. - -Étienne se défendit en exposant la thèse chrétienne avec un grand luxe -de citations de la Loi, des - -[Pg 140]-[An 37] -Psaumes, des prophètes, et termina en reprochant aux membres du -sanhédrin l'homicide de Jésus. «Têtes dures, cœurs incirconcis, leur -dit-il, vous résisterez donc toujours au Saint-Esprit, comme l'ont fait -vos pères! Lequel des prophètes vos pères n'ont-ils pas persécuté? Ils -ont tué ceux qui annonçaient la venue du Juste, que vous avez livré et -dont vous avez été les meurtriers. Cette loi, que vous aviez reçue de -la bouche des anges[14], vous ne l'avez pas gardée!...» A ces mots, un -cri de rage l'interrompit. Étienne, s'exaltant de plus en plus, tomba -dans un de ces accès d'enthousiasme qu'on appelait l'inspiration du -Saint-Esprit. Ses yeux se fixèrent en haut; il vit la gloire de Dieu -et Jésus à côté de son Père, et il s'écria: «Voilà, que je vois les -cieux ouverts et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu.» Tous -les assistants bouchèrent leurs oreilles, et se jetèrent sur lui, en -grinçant les dents. On l'entraîna hors de la ville et on le lapida. Les -témoins, qui, selon la Loi[15], devaient jeter les premières pierres, -tirèrent leurs vêtements et les déposèrent - -[Pg 141]-[An 37] -posèrent aux pieds d'un jeune fanatique nommé Saül ou Paul, lequel -songeait avec une joie secrète aux mérites qu'il acquérait en -participant à la mort d'un blasphémateur[16]. - -En tout ceci, on observa à la lettre les prescriptions du Deutéronome, -ch. XIII. Mais, envisagée par le côté du droit civil, cette exécution -tumultuaire, accomplie sans le concours des Romains, n'était pas -régulière[17]. Pour Jésus, nous avons vu qu'il fallut la ratification -du procurateur. Peut-être cette ratification fut-elle obtenue pour -Étienne, et l'exécution ne suivit-elle pas la sentence d'aussi près -que le veut le narrateur des _Actes_. Peut-être aussi l'autorité -romaine s'était-elle relâchée en Judée. Pilate venait d'être suspendu -de ses fonctions, ou était sur le point de l'être. La cause de cette -disgrâce fut justement la trop grande fermeté qu'il avait montrée -dans son administration[18]. Le fanatisme juif lui avait rendu la vie -insupportable. Peut-être était-il fatigué de refuser à ces frénétiques -les violences qu'ils lui demandaient, et l'altière famille de Hanan -était-elle arrivée à n'avoir plus besoin de permission pour prononcer -des sentences de mort. Lucius Vitellius - -[Pg 142]-[An 37] -(le père de celui qui fut empereur) était alors légat impérial de -Syrie. Il cherchait à gagner les bonnes grâces des populations, et il -fit rendre aux Juifs les vêtements pontificaux qui, depuis Hérode le -Grand, étaient gardés dans la tour Antonia[19]. Loin de soutenir Pilate -dans ses actes de rigueur, il donna raison aux plaintes des indigènes, -et renvoya Pilate à Rome pour répondre aux accusations de ses -administrés (commencement de l'an 36). Le principal grief de ceux-ci -était que le procurateur ne se prêtait pas assez complaisamment à leurs -désirs d'intolérance[20]. Vitellius le remplaça provisoirement par son -ami Marcellus, qui fut sans doute plus attentif à ne pas mécontenter -les Juifs, et par conséquent plus facile à leur accorder des meurtres -religieux. La mort de Tibère (16 mars de l'an 37) ne fit qu'encourager -Vitellius dans cette politique. Les deux premières années du règne de -Caligula furent une époque d'affaiblissement général de l'autorité -romaine en Syrie. La politique de ce prince, avant qu'il eut perdu -l'esprit, fut de rendre aux peuples de l'Orient leur autonomie et des -chefs indigènes. C'est ainsi qu'il établit les royautés ou principautés -d'Antiochus de Comagène, d'Hérode - -[Pg 143]-[An 37] -Agrippa, de Soheym, de Cotys, de Polémon II, et qu'il laissa s'agrandir -celle de Hâreth[21]. Quand Pilate arriva à Rome, il trouva le -nouveau règne déjà commencé. Il est probable que Caligula lui donna -tort, puisqu'il confia le gouvernement de Jérusalem à un nouveau -fonctionnaire, Marullus, lequel paraît n'avoir pas excité de la part -des Juifs les violentes récriminations qui accablèrent d'embarras le -pauvre Pilate et l'abreuvèrent d'ennuis[22]. - -Ce qu'il importe, en tout cas, de remarquer, c'est qu'à l'époque où -nous sommes, les persécuteurs du christianisme ne sont pas les Romains; -ce sont les Juifs orthodoxes. Les Romains conservaient, au milieu de ce -fanatisme, un principe de tolérance et de raison. Si on peut reprocher -quelque chose à l'autorité impériale, c'est d'avoir été trop faible et -de ne pas avoir tout d'abord coupé court aux conséquences civiles d'une -loi sanguinaire, ordonnant la peine de mort pour des délits religieux. -Mais la domination romaine n'était pas encore un pouvoir complet comme -elle le fut plus tard; c'était une sorte de protectorat - -[Pg 144]-[An 37] -ou de suzeraineté. On poussa la condescendance jusqu'à ne pas mettre -la tête de l'empereur sur les monnaies frappées sous les procurateurs, -afin de ne pas choquer les idées juives[23]. Rome ne cherchait pas -encore, en Orient du moins, à imposer aux peuples vaincus ses lois, -ses dieux, ses mœurs; elle les laissait dans leurs pratiques locales, -en dehors du droit romain. Leur demi-indépendance était comme un -signe de plus de leur infériorité. Le pouvoir impérial en Orient, à -cette époque, ressemblait assez à l'autorité turque, et l'état des -populations indigènes à celui des _raïas_. L'idée de droits égaux -et de garanties égales pour tous n'existait pas. Chaque groupe -provincial avait sa juridiction, comme aujourd'hui les diverses Églises -chrétiennes et les juifs dans l'empire ottoman. Il y a peu d'années, -en Turquie, les patriarches des diverses communautés de _raïas_, pour -peu qu'ils s'entendissent avec la Porte, étaient souverains à l'égard -de leurs subordonnés, et pouvaient prononcer contre eux les peines les -plus cruelles. - -L'année de la mort d'Étienne pouvant flotter entre les années 36, 37, -38, on ne sait si Kaïapha doit en porter la responsabilité. Kaïapha fut -déposé par - -[Pg 145]-[An 37] -Lucius Vitellius, l'an 36, peu de temps après Pilate[24]; mais le -changement fut peu considérable. Il eut pour successeur son beau-frère -Jonathan, fils de Hanan. Celui-ci, à son tour, eut pour successeur son -frère Théophile, fils de Hanan[25], lequel continua le pontificat dans -la maison de Hanan jusqu'à l'an 42. Hanan vivait encore, et, possesseur -réel du pouvoir, maintenait dans sa famille les principes d'orgueil, de -dureté, de haine contre les novateurs, qui y étaient en quelque sorte -héréditaires. - -La mort d'Étienne produisit une grande impression. Les prosélytes lui -firent des funérailles accompagnées de pleurs et de gémissements[26]. -La séparation entre les nouveaux sectaires et le judaïsme n'était -pas encore absolue. Les prosélytes et les hellénistes, moins sévères -en fait d'orthodoxie que les juifs purs, crurent devoir rendre des -hommages publics à un homme qui honorait leur corporation et que ses -croyances particulières n'avaient pas mis hors la loi. - -Ainsi s'ouvrit l'ère des martyrs chrétiens. Le martyre n'était pas une -chose entièrement nouvelle. Sans - -[Pg 146]-[An 37] -parler de Jean-Baptiste et de Jésus, le judaïsme, à l'époque -d'Antiochus Épiphane, avait eu ses témoins fidèles jusqu'à la mort. -Mais la série de victimes courageuses qui s'ouvre par saint Étienne -a exercé une influence particulière sur l'histoire de l'esprit -humain. Elle a introduit dans le monde occidental un élément qui lui -manquait, la foi exclusive et absolue, cette idée qu'il y a une seule -religion bonne et vraie. En ce sens, les martyrs ont commencé l'ère -de l'intolérance. On peut dire avec bien de la probabilité que celui -qui donne sa vie pour sa foi serait intolérant s'il était maître. Le -christianisme, qui avait traversé trois cents ans de persécutions, -devenu dominateur à son tour, fut plus persécuteur qu'aucune religion -ne l'avait été. Quand on a versé son sang pour une cause, on est trop -porté à verser le sang des autres pour conserver le trésor qu'on a -conquis. - -Le meurtre d'Étienne ne fut pas, du reste, un fait isolé. Profitant -de la faiblesse des fonctionnaires romains, les juifs firent peser -sur l'Église une vraie persécution[27]. Il semble que les vexations -portèrent principalement sur les hellénistes - -[Pg 147]-[An 37] -et les prosélytes, dont les libres allures exaspéraient les orthodoxes. -L'Église de Jérusalem, déjà si fortement organisée, fut obligée de -se disperser. Les apôtres, selon un principe qui paraît avoir été -fortement arrêté dans leur esprit[28], ne quittèrent pas la ville. Il -en fut probablement ainsi de tout le groupe purement juif, de ceux -qu'on appelait les «hébreux»[29]. Mais la grande communauté, avec -ses repas en commun, ses services de diacres, ses exercices variés, -cessa dès lors, et ne se reforma plus sur son premier modèle. Elle -avait duré trois ou quatre ans. Ce fut pour le christianisme naissant -une bonne fortune sans égale que ses premiers essais d'association, -essentiellement communistes, aient été sitôt brisés. Les essais de -ce genre engendrent des abus si choquants, que les établissements -communistes sont condamnés à crouler en très-peu de temps[30], ou à -méconnaître bien vite le principe qui les a créés[31]. Grâce à la -persécution de l'an 37, l'Église cénobitique de Jérusalem fut délivrée -de l'épreuve du temps. Elle tomba en sa - -[Pg 148]-[An 37] -fleur, avant que les difficultés intérieures l'eussent minée. Elle -resta comme un rêve splendide, dont le souvenir anima dans leur -vie d'épreuve tous ceux qui en avaient fait partie, comme un idéal -auquel le christianisme aspirera sans cesse à revenir, sans y réussir -jamais[32]. Ceux qui savent quel trésor inappréciable est pour les -membres encore existants de l'Église saint-simonienne le souvenir de -Ménilmontant, quelle amitié cela crée entre eux, quelle joie luit dans -leurs yeux quand on en parle, comprendront le lien puissant qu'établit -entre les nouveaux frères le fait d'avoir aimé, puis souffert ensemble. -Les grandes vies ont presque toujours pour principe quelques mois -durant lesquels on a senti Dieu, et dont le parfum suffit pour remplir -des années entières de force et de suavité. - -Le premier rôle, dans la persécution que nous venons de raconter, -appartint à ce jeune Saül, que nous avons déjà trouvé contribuant, -autant qu'il était en lui, au meurtre d'Étienne. Ce furieux, muni -d'une permission des prêtres, entrait dans les maisons soupçonnées -de renfermer des chrétiens, s'emparait violemment des hommes et des -femmes, et les traînait en prison ou au tribunal[33]. Saül se vantait -qu'aucun - -[Pg 149]-[An 37] -homme de sa génération n'était aussi zélé que lui pour les -traditions[34]. souvent, il est vrai, la douceur, la résignation de -ses victimes l'étonnait; il éprouvait comme un remords; il s'imaginait -entendre ces femmes pieuses, espérant le royaume de Dieu, qu'il avait -jetées en prison, lui dire pendant la nuit, d'une voix douce: «Pourquoi -nous persécutes-tu?» Le sang d'Étienne, qui avait presque jailli sur -lui, lui troublait parfois la vue. Bien des choses qu'il avait ouï dire -de Jésus lui allaient au cœur. Cet être surhumain, dans sa vie éthérée, -d'où il sortait quelquefois pour se révéler en de courtes apparitions, -le hantait comme un spectre. Mais Saül repoussait avec horreur de -telles pensées; il se confirmait avec une sorte de frénésie dans la -foi à ses traditions, et il rêvait de nouvelles cruautés contre ceux -qui les attaquaient. Son nom était devenu la terreur des fidèles; on -craignait de sa part les violences les plus atroces, les perfidies les -plus sanglantes[35]. - -[1] _Act._, iv, 6. Voir _Vie de Jésus_, p. 364 et suiv. - -[2] _Act._, iv, 1-31; v, 17-41. - -[3] Voir _Vie de Jésus_, p. 137. - -[4] _Act._, v, 41. - -[5] _Ibid._, iv, 5-6; v, 17. Comp. Jac., ii, 6. - -[6] Γένος ἀρχιερατικόν, dans les _Actes_, l. c.; ἀρχιερεἵς, dans -Josèphe, _Ant._, XX, viii, 8. - -[7] _Act._, xv, 5; xxi, 20. - -[8] Ajoutons que l'antipathie réciproque de Jésus et des pharisiens -semble avoir été exagérée par les évangélistes synoptiques, peut-être à -cause des événements qui amenèrent, lors de la grande guerre, la fuite -des chrétiens au delà du Jourdain. On ne peut nier que Jacques, frère -du Seigneur, ne soit presque un pharisien. - -[9] _Act._, v, 34 et suiv. Voir _Vie de Jésus_, p. 220-221. - -[10] _Act._, vi, 8-vii, 59. - -[11] Probablement des descendants des Juifs qui avaient été amenés à -Rome comme esclaves, puis affranchis. Philon, _Leg. ad Caium_, § 23; -Tacite, _Ann._, II, 85. - -[12] Voir _Vie de Jésus_, p. 354, 396, 424. - -[13] Matth., xv, 2 et suiv.; Marc, vii, 3; Gal., i, 14. - -[14] Comparez Gal., iii, 19; Hebr., ii, 2; Jos., _Ant._, XV, v, 3. -On se figurait que Dieu lui-même ne s'était pas montré dans les -théophanies do l'ancienne Loi, mais qu'il avait substitué en sa place -une sorte d'intermédiaire, le _maleak Jehovah_. Voir les dictionnaires -hébreux, au mot ךאלם. - -[15] Deuter., xvii, 7. - -[16] _Act._, vii, 59; xxii, 20; xxvi, 40. - -[17] Jean, xviii, 31. - -[18] Jos., _Ant._, XVIII, iv, 2. - -[19] Jos., _Ant._, XV, xi, 4; XVIII, iv, 2. Comp. XX, i, 1, 2. - -[20] Tout le procès de Jésus le prouve. Comparez _Act._, xxiv, 27; xxv, -9. - -[21] Suétone, _Caius_, 16; Dion Cassius, LIX, 8, 12; Josèphe, _Ant._, -XVIII, v, 3; vi, 10; II Cor., xi, 32. - -[22] Ventidius Cumanus éprouva des aventures toutes semblables. Il est -vrai que Josèphe exagère les disgrâces de tous ceux qui ont été opposés -à sa nation. - -[23] Madden, _History of Jewish Coinage_, p. 134 et suiv. - -[24] Jos., _Ant._, XVIII, iv, 3. - -[25] _Ibid._ XVIII, v, 3. - -[26] _Act._, viii, 2. Les mots ἀνὴρ εὐλαβὴς désignent un prosélyte, non -un juif pur. Cf. _Act._, ii, 5. - -[27] _Act._, viii, 1 et suiv.; xi, 19. _Act._, xxvi, 10, ferait même -croire qu'il y eut d'autres morts que celle d'Étienne. Mais il ne faut -pas abuser des mots dans des rédactions d'un style aussi mou. Comp. -_Act._, ix, 1-2 à xxii, 5 et xxvi, 12. - -[28] Comparez _Act._, i, 4; viii, 1, 14; Gal., i, 17 et suiv. - -[29] Act., ix, 26-30, prouve, en effet, que, dans la pensée de -l'auteur, les expressions de viii, 1, n'avaient pas un sens aussi -absolu qu'on pourrait le croire. - -[30] C'est ce qui arriva pour les esséniens. - -[31] C'est ce qui arriva pour les franciscains. - -[32] I Thess., ii, 14. - -[33] _Act._, viii, 3; ix, 13, 14, 21, 26; xxii, 4, 19; xxvi, 9 et -suiv.; Gal., i, 13, 23; I Cor., xv, 9; Phil., iii, 6; I Tim., i, 13. - -[34] Gal., i, 14; _Act._, xxvi, 5; Phil., iii, 5. - -[35] _Act._, ix, 13, 21, 26. - - - -[Pg 150]-[An 38] -CHAPITRE IX. - -PREMIÈRES MISSIONS.--LE DIACRE PHILIPPE. - - -La persécution de l'an 37 eut, comme il arrive toujours, pour -conséquence une expansion de la doctrine qu'on voulait arrêter. -Jusqu'ici, la prédication chrétienne ne s'est guère étendue hors de -Jérusalem; aucune mission n'a été entreprise; renfermée dans son -communisme exalté mais étroit, l'Église mère n'a pas rayonné autour -d'elle ni formé de succursales. La dispersion du petit cénacle jeta -la bonne semence aux quatre vents du ciel. Les membres de l'Église de -Jérusalem, violemment chassés de leur quartier, se répandirent dans -toutes les parties de la Judée et de la Samarie[1], et y prêchèrent -partout le royaume de Dieu. Les diacres, en particulier, dégagés de -leurs fonctions administratives par - -[Pg 151]-[An 38] -la ruine de la communauté, devinrent des évangélistes excellents. -Ils furent l'élément actif et jeune de la secte, en opposition avec -l'élément un peu lourd constitué par les apôtres et les «hébreux». -Une seule circonstance, celle de la langue, aurait suffi pour créer à -ces derniers une infériorité sous le rapport de la prédication. Ils -parlaient, au moins comme langue habituelle, un dialecte dont les Juifs -mêmes ne se servaient pas à quelques lieues de Jérusalem. Ce fut aux -hellénistes qu'échut tout l'honneur de la grande conquête dont le récit -va être maintenant notre principal objet. - -Le théâtre de la première de ces missions, qui devaient bientôt -embrasser tout le bassin de la Méditerranée, fut la région voisine -de Jérusalem, dans un cercle de deux ou trois journées. Le diacre -Philippe[2] fut le - -[Pg 152]-[An 38] -héros de cette première expédition sainte. Il évangélisa la Samarie -avec un grand succès. Les Samaritains étaient schismatiques; mais la -jeune secte, à l'exemple du maître, était moins susceptible que les -juifs rigoureux sur ces questions d'orthodoxie. Jésus, disait-on, -s'était montré à diverses reprises assez favorable aux Samaritains[3]. - -Philippe paraît avoir été un des hommes apostoliques les plus -préoccupés de théurgie[4]. Les récits qui se rapportent à lui nous -transportent dans un monde étrange et fantastique. On expliqua par -des prodiges les conversions qu'il fit chez les Samaritains et en -particulier à Sébaste, leur capitale. Ce pays lui-même était tout -rempli d'idées superstitieuses sur la magie. L'an 36, c'est-à-dire deux -ou trois ans avant l'arrivée des prédicateurs chrétiens, un fanatique -avait excité parmi les Samaritains une émotion assez sérieuse, en -prêchant la nécessité d'un retour au mosaïsme primitif, dont il -prétendait avoir retrouvé les ustensiles sacrés[5]. Un certain Simon, -du village de Gitta ou Gitton[6], qui arriva plus tard - -[Pg 153]-[An 38] -à une grande réputation, commençait dès lors à se faire connaître par -ses prestiges[7]. On souffre de voir l'Évangile trouver une préparation -et un appui en de telles chimères. Une assez grande foule se fit -baptiser au nom de Jésus. Philippe avait le pouvoir de baptiser, mais -non celui de conférer le Saint-Esprit. Ce privilège était réservé -aux apôtres. Quand on apprit à Jérusalem la formation d'un groupe de -fidèles à Sébaste, on résolut d'envoyer Pierre et Jean pour compléter -leur initiation. Les deux apôtres vinrent, imposèrent les mains aux -nouveaux convertis, prièrent sur leur tête; ceux-ci furent doués -sur-le-champ des pouvoirs merveilleux - -[Pg 154]-[An 38] -attachés à la collation du Saint-Esprit. Les miracles, la prophétie, -tous les phénomènes de l'illuminisme se produisirent, et l'Église de -Sébaste n'eut sous ce rapport rien à envier à celle de Jérusalem[8]. - -S'il faut en croire la tradition, Simon de Gitton se trouva dès lors -en rapport avec les chrétiens. Converti, à ce que l'on rapporte, par -la prédication et les miracles de Philippe, il se fit baptiser et -s'attacha à cet évangéliste. Puis, quand les apôtres Pierre et Jean -furent arrivés, et qu'il eut vu les pouvoirs surnaturels que procurait -l'imposition des mains, il vint, dit-on, leur offrir de l'argent pour -qu'ils lui donnassent aussi la faculté de conférer le Saint-Esprit. -Pierre alors lui aurait fait cette réponse admirable: «Périsse ton -argent avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s'achète! Tu n'as -ni part ni héritage en tout ceci, car ton cœur n'est pas droit devant -Dieu[9].» - -Qu'elles aient été ou non prononcées, ces paroles semblent tracer -exactement la situation de Simon à l'égard de la secte naissante. -Nous verrons, en effet, que, selon toutes les apparences, Simon de -Gitton fut le chef d'un mouvement religieux, parallèle à celui du -christianisme, qu'on peut regarder comme une - -[Pg 155]-[An 38] -sorte de contrefaçon samaritaine de l'œuvre de Jésus. Simon avait-il -déjà commencé à dogmatiser et à faire des prodiges quand Philippe -arriva à Sébaste? Entra-t-il dès lors en rapport avec l'Église -chrétienne? L'anecdote qui a fait de lui le père de toute «simonie» -a-t-elle quelque réalité? Faut-il admettre que le monde vit un -jour en face l'un de l'autre deux thaumaturges, dont l'un était un -charlatan, et dont l'autre était la «pierre» qui a servi de base à -la foi de l'humanité? Un sorcier a-t-il pu balancer les destinées du -christianisme? Voilà ce que nous ignorons, faute de documents; car -le récit des _Actes_ est ici de faible autorité, et, dès le premier -siècle, Simon devint pour l'Église chrétienne un sujet de légendes. -Dans l'histoire, l'idée générale seule est pure. Il serait injuste -de s'arrêter à ce qu'a de choquant cette triste page des origines -chrétiennes. Pour les auditoires grossiers, le miracle prouve la -doctrine; pour nous, la doctrine fait oublier le miracle. Quand une -croyance a consolé et amélioré l'humanité, elle est excusable d'avoir -employé des preuves proportionnées à la faiblesse du public auquel elle -s'adressait. Mais, quand on a prouvé l'erreur par l'erreur, quelle -excuse alléguer? Ce n'est pas une condamnation que nous entendons -prononcer contre Simon de Gitton. Nous aurons à nous expliquer plus - -[Pg 156]-[An 38] -tard sur sa doctrine et sur son rôle, qui ne se dévoila que sous le -règne de Claude[10]. Il importait seulement de remarquer ici qu'un -principe important semble s'être introduit à son propos dans la -théurgie chrétienne. Obligée d'admettre que des imposteurs faisaient -aussi des miracles, la théologie orthodoxe attribua ces miracles au -démon. Pour conserver aux prodiges quelque valeur démonstrative, on -fut obligé d'imaginer des règles pour discerner les vrais et les -faux miracles. On descendit pour cela jusqu'à un ordre d'idées fort -puéril[11]. - -Pierre et Jean, après avoir confirmé l'Église de Sébaste, repartirent -pour Jérusalem, qu'ils regagnèrent en évangélisant les villages du -pays des Samaritains[12]. Le diacre Philippe continua ses courses -évangéliques en se rabattant vers le sud, sur l'ancien pays des -Philistins[13]. Ce pays, depuis l'avénement des Macchabées, avait -été fort entamé par les Juifs[14]; il s'en fallait cependant que le -judaïsme y dominât. Dans ce voyage, Philippe opéra une conversion qui - -[Pg 157]-[An 38] -fit quelque bruit et dont on parla beaucoup à cause d'une circonstance -particulière. Un jour qu'il cheminait sur la route de Jérusalem à -Gaza, laquelle est fort déserte[15], il rencontra un riche voyageur, -évidemment un étranger, car il allait en char, mode de locomotion -qui de tout temps fut presque inconnu aux habitants de la Syrie et -de la Palestine. Il revenait de Jérusalem, et, assis gravement, il -lisait la Bible à haute voix, selon un usage alors assez répandu[16]. -Philippe, qui en toute chose croyait agir par une inspiration d'en -haut, se sentit comme attiré vers ce char. Il se mit à le côtoyer, et -entra doucement en conversation avec l'opulent personnage, s'offrant -à lui expliquer les endroits qu'il ne comprendrait pas. Ce fut pour -l'évangéliste une belle occasion de développer la thèse chrétienne -sur les figures de l'Ancien Testament. Il prouva que, dans les livres -prophétiques, tout se rapportait à Jésus, que Jésus était le mot de la -grande énigme, que c'était de lui en particulier que le Voyant avait -parlé dans ce beau passage: «Il a été conduit comme une brebis à la -mort; comme un agneau, muet devant celui qui le tond, il n'a pas ouvert -la - -[Pg 158]-[An 38] -bouche[17].» Le voyageur le crut, et, à la première eau qu'on -rencontra: «Voilà de l'eau, dit-il; est-ce que je ne pourrais pas être -baptisé?» On fit arrêter le char; Philippe et le voyageur descendirent -dans l'eau, et ce dernier fut baptisé. - -Or, le voyageur était un puissant personnage. C'était un eunuque de -la candace d'Éthiopie, son ministre des finances et le gardien de ses -trésors, lequel était venu adorer à Jérusalem, et s'en retournait -maintenant à Napata[18] par la route d'Égypte. _Candace_ ou _candaoce_ -était le titre de la royauté féminine d'Éthiopie, vers le temps où -nous sommes[19]. Le judaïsme avait dès lors pénétré en Nubie et en -Abyssinie[20]; beaucoup d'indigènes s'étaient convertis, ou du moins -comptaient parmi ces prosélytes qui, sans être circoncis, adoraient le -Dieu unique[21]. L'eunuque était peut-être de cette dernière classe, un - -[Pg 159]-[An 38] -simple païen pieux, comme le centurion Cornélius, qui figurera bientôt -en cette histoire. Il est impossible, en tout cas, de supposer qu'il -fût complètement initié au judaïsme[22]. On n'entendit plus, passé -cela, parler de l'eunuque. Mais Philippe raconta l'incident, et plus -tard on y attacha de l'importance. Quand la question de l'admission des -païens dans l'Église chrétienne devint l'affaire capitale, on trouva -ici un précédent fort grave. Philippe était censé avoir agi en toute -cette affaire par inspiration divine[23]. Ce baptême, donné par ordre -de l'Esprit-Saint à un homme à peine juif, notoirement incirconcis, qui -ne croyait au christianisme que depuis quelques heures, eut une haute -valeur dogmatique. Ce fut un argument pour ceux qui pensaient que les -portes de l'Église nouvelle devaient être ouvertes à tous[24]. - -Philippe, après cette aventure, se rendit à Aschdod - -[Pg 160]-[An 38] -ou Azote. Tel était le naïf état d'enthousiasme où vivaient ces -missionnaires, qu'ils croyaient à chaque pas entendre des voix du ciel, -recevoir des directions de l'Esprit[25]. Chacun de leurs pas leur -semblait réglé par une force supérieure, et, quand ils allaient d'une -ville à l'autre, ils pensaient obéir à une inspiration surnaturelle. -Parfois, ils s'imaginaient faire des voyages aériens. Philippe était à -cet égard un des plus exaltés. C'est sur l'indication d'un ange qu'il -croyait être venu de Samarie à l'endroit où il rencontra l'eunuque; -après le baptême de celui-ci, il était persuadé que l'Esprit l'avait -enlevé et l'avait transporté tout d'une traite à Azote[26]. - -Azote et la route de Gaza furent le terme de la première prédication -évangélique vers le sud. Au delà étaient le désert et la vie nomade -sur laquelle le christianisme eut toujours peu de prise. D'Azote, -le diacre Philippe tourna vers le nord et evangélisa toute la côte -jusqu'à Césarée. Peut-être les Églises de Joppé et de Lydda, que nous -trouverons bientôt florissantes[27], furent-elles fondées par lui. -A Césarée, il se fixa et fonda une Église importante[28]. Nous l'y -rencontrerons - -[Pg 161]-[An 38] -encore vingt ans plus tard[29]. Césarée était une ville neuve et -la plus considérable de la Judée[30]. Elle avait été bâtie sur -remplacement d'une forteresse sidonienne appelée «tour d'Abdastarte, -ou de Straton», par Hérode le Grand, lequel lui donna, en l'honneur -d'Auguste, le nom que ses ruines portent encore aujourd'hui. Césarée -était de beaucoup le meilleur port de toute la Palestine, et elle -tendait de jour en jour à en devenir la capitale. Fatigués du séjour -de Jérusalem, les procurateurs de Judée allaient bientôt y faire leur -résidence habituelle[31]. Elle était surtout peuplée de païens[32]; les -Juifs y étaient cependant assez nombreux; des rixes cruelles avaient -souvent lieu entre les deux classes de la population[33]. La langue, -grecque y était seule parlée, et les Juifs eux-mêmes en étaient venus -à réciter certaines parties de la liturgie en grec[34]. Les rabbis -austères de Jérusalem envisageaient Césarée comme un séjour profane, -dangereux et où l'on devenait presque un païen[35]. Par toutes les -raisons qui viennent d'être dites, cette ville aura - -[Pg 162]-[An 38] -beaucoup d'importance dans la suite de notre histoire. Ce fut en -quelque sorte le port du christianisme, le point par lequel l'Église de -Jérusalem communiqua avec toute la Méditerranée. - -Bien d'autres missions, dont l'histoire nous est inconnue, furent -conduites parallèlement à celle de Philippe[36]. La rapidité même avec -laquelle se fit cette première prédication fut la cause de son succès. -En l'an 38, cinq ans après la mort de Jésus, et un an peut-être après -la mort d'Étienne, toute la Palestine en deçà du Jourdain avait entendu -la bonne nouvelle de la bouche des missionnaires partis de Jérusalem. -La Galilée, de son côté, gardait la semence sainte, et probablement -la répandait autour d'elle, bien qu'on ne sache rien des missions -parties de ce pays. Peut-être la ville de Damas, qui, dès l'époque -où nous sommes, avait aussi des chrétiens[37], reçut-elle la foi de -prédicateurs galiléens. - -[1] _Act._, viii, 1, 4; xi, 19. - -[2] _Act._, viii, 5 et suiv. Que ce ne soit pas l'apôtre, cela résulte -des passages _Act._, viii, 1, 5, 12, 14, 40; xxi, 8, comparés entre -eux. Il est vrai que le verset _Act._, xxi, 9, comparé à ce que disent -Papias (dans Eusèbe, _II. E._, III, 39), Polycrate (_ibid._, V, 24), -Clément d'Alexandrie (_Strom._, III, 6), ferait identifier l'apôtre -Philippe, dont parlent ces trois écrivains ecclésiastiques, avec le -Philippe qui joue un rôle important dans les _Actes_. Mais il est plus -naturel d'admettre que le verset en question renferme une méprise et -a été interpolé que de contredire la tradition des Églises d'Asie et -d'Hiérapolis même, où le Philippe qui eut des filles prophétesses se -retira. Les données particulières que possède l'auteur du quatrième -Évangile (écrit, ce semble, en Asie Mineure) sur l'apôtre Philippe se -trouvent ainsi expliquées. - -[3] Voir _Vie de Jésus_, ch. xiv. Il se peut cependant que la tendance -habituelle à l'auteur des _Actes_ se retrouve ici. Voir Introd., p. -xix, xxxix, et ci-dessous, p. 159, 205. - -[4] _Act._, viii, 5-40. - -[5] Jos., _Ant._, XVIII, iv, 1, 2. - -[6] Aujourd'hui _Jît_ sur la route de Naplouse à Jaffa, à une heure et -demie de Naplouse et de Sébastieh. V. Robinson, _Biblical researches_, -II, p. 308, note; III, 134 (2e édit.) et sa carte. - -[7] Les renseignements relatifs à ce personnage chez les écrivains -chrétiens sont si fabuleux, que des doutes ont pu s'élever sur la -réalité de son existence. Ces doutes sont d'autant plus spécieux que, -dans la littérature pseudo-clémentine, «Simon le Magicien» est souvent -un pseudonyme de saint Paul. Mais nous ne pouvons admettre que la -légende de Simon repose sur cette unique base. Comment l'auteur des -Actes, si favorable à saint Paul, eût-il admis une donnée dont le sens -hoslile ne pouvait lui échapper? La suite chronologique de l'école -simonienne, les écrits qui nous restent d'elle, les traits précis de -topographie et de chronologie donnés par saint Justin, compatriote de -notre thaumaturge, ne s'expliquent pas, d'ailleurs, dans l'hypothèse -où la personne de Simon serait imaginaire (voir surtout Justin, _Apol. -II_, 15, et _Dial. cum Tryph._, 120). - -[8] _Act._, viii, 5 et suiv. - -[9] _Ibid._, viii, 9 et suiv. - -[10] Justin, _Apol. I_, 26, 56. - -[11] Homil. pseudo-clem., xvii, 15, 17; Quadratus, dans Eusèbe, _H. -E._, IV, 3. - -[12] _Act._, viii, 25. - -[13] _Ibid._, viii, 26-40. - -[14] I Macch., x, 86, 89; xi, 60 et suiv; Jos., _Ant._, XIII, xiii, 3; -XV, vii, 3; XVIII, xi, 5; _B. J._, I, iv, 2. - -[15] Robinson, _Bibl. researches_, II, p. 41 et 514-515 (2_e_ édit.). - -[16] Talm. de Bab., _Erubin_, 53 _b_ et 54 _a_; _Sota_, 46 _b_. - -[17] _Isaïe_, liii, 7. - -[18] Aujourd'hui Mérawi, près du Gébel-Barkal (Lepsius, _Denkmæler_, I, -pl. 1 et 2 _bis_). Strabon, XVII, i, 54. - -[19] Strabon, XVII, i, 54; Pline, VI, xxxv, 8; Dion Cassius, LIV, 5; -Eusèbe, _II. E._, II, 1. - -[20] Les descendants de ces juifs existent encore sous le nom de -_Falâsyân_. Les missionnaires qui les convertirent venaient d'Égypte. -Leur version de la Bible a été faite sur la version grecque. Les -Falâsyàn ne sont pas Israélites de sang. - -[21] Jean, xii, 20; _Act._, x, 2. - -[22] Voir Deutér., xxiii, 1. Il est vrai que εὐνοῦχος peut se prendre -par catachrèse pour désigner un chambellan ou fonctionnaire de cour -orientale. Mais δυνάστης suffisait à rendre cette idée; εὐνοῦχος doit -donc être pris ici au sens propre. - -[23] _Act._, viii, 26, 29. - -[24] Conclure de là que toute cette histoire a été inventée par -l'auteur des _Actes_ nous paraît téméraire. L'auteur des _Actes_ -insiste avec complaisance sur les faits qui appuient ses opinions; mais -nous ne croyons pas qu'il introduise dans son récit des faits purement -symboliques ou imaginés à dessein. Voir l'Introd., p. xxxviii-xxxix. - -[25] Pour l'état analogue des premiers Mormons, voir Jules Remy, -_Voyage au pays des Mormons_ (Paris, 1860), I, p. 195 et la suite. - -[26] _Act._, viii, 39-40. Comp. Luc, iv, 14. - -[27] _Act._, ix, 32, 38. - -[28] _Ibid._, viii, 40; xi, 11. - -[29] _Act._, xxi, 8. - -[30] Jos., _B. J._, III, ix, 1. - -[31] _Act._, xxiii, 23 et suiv.; xxv, 1, 5; Tacite,_ Hist._, II, 79. - -[32] Jos., _B. J._, III, ix, 1. - -[33] Jos., _Ant._, XX, viii, 7; _B. J._, II, xiii, 5,--xiv, 5; xviii, 1. - -[34] Talm. de Jérusalem, _Sota_, 21 _b_. - -[35] Jos., _Ant._, XIX., vii, 3-4; viii, 2. - -[36] _Act._, xi, 19. - -[37] _Ibid._, ix, 2, 10, 19. - - - -[Pg 163]-[An 38] -CHAPITRE X. - -CONVERSION DE SAINT PAUL. - - -Mais l'an 38 valut à l'Église naissante une bien autre conquête. C'est -dans le courant de cette année[1], en effet, qu'on peut placer avec -vraisemblance la conversion de ce Saül que nous avons trouvé complice -de la lapidation d'Étienne, agent principal de la persécution de l'an -37, et qui va devenir, par un mystérieux coup de la grâce, le plus -ardent des disciples de Jésus. - -Saül était né à Tarse, en Cilicie[2], l'an 10 ou 12 de notre ère[3]. -Selon la mode du temps, on avait - -[Pg 164]-[An 38] -latinisé son nom en celui de «Paul»[4]. Il ne porta néanmoins ce -dernier nom d'une manière suivie que lorsqu'il eut pris le rôle -d'apôtre des gentils[5]. Paul était du sang juif le plus pur[6]. Sa -famille, originaire peut-être de la ville de Cischala en Galilée[7], -prétendait appartenir à la tribu de Benjamin[8]. Son père était en -possession du titre de citoyen romain[9]. Sans doute quelqu'un de -ses ancêtres avait acheté cette qualité, ou l'avait acquise par des -services. On peut supposer que son grand-père l'avait obtenue pour -avoir aidé Pompée lors de la conquête romaine (63 ans avant J.-C.). Sa -famille, comme - -[Pg 165]-[An 38] -toutes les bonnes et anciennes maisons juives, appartenait au parti des -pharisiens[10]. Paul fut élevé dans les principes les plus sévères de -cette secte[11], et, s'il en répudia plus tard les dogmes étroits, il -en garda toujours la foi ardente, l'âpreté et l'exaltation. - -Tarse était, à l'époque d'Auguste, une ville très-florissante. La -population appartenait, pour la plus grande partie, à la race grecque -et araméenne; mais les juifs y étaient nombreux, comme dans toutes -les villes de commerce[12]. Le goût des lettres et des sciences y -était fort répandu, et aucune ville du monde, sans excepter Athènes -et Alexandrie, n'était aussi riche en écoles et en instituts -scientifiques[13]. Le nombre des hommes savants que Tarse produisit ou -qui y firent leurs études est vraiment extraordinaire[14]. Mais il ne -faudrait pas conclure de là que Paul reçut une éducation hellénique -très-soignée. Les juifs fréquentaient rarement les établissements -d'instruction profane[15]. Les écoles les plus célèbres de Tarse -étaient les écoles de rhétorique[16]. La première chose qu'on - -[Pg 166]-[An 38] -apprenait en de telles écoles était le grec classique. Il n'est pas -croyable qu'un homme qui eût pris des leçons même élémentaires de -grammaire et de rhétorique eût écrit cette langue bizarre, incorrecte, -si peu hellénique par le tour, qui est celle des lettres de saint Paul. -Il parlait habituellement et facilement en grec[17]; il écrivait ou -plutôt dictait[18] en cette langue; mais son grec était celui des juifs -hellénistes, un grec chargé d'hébraïsmes et de syriacismes, qui devait -être à peine intelligible pour un lettré du temps, et qu'on ne comprend -bien qu'en cherchant le tour syriaque que Paul avait dans l'esprit en -dictant. Lui-même reconnaît le caractère populaire et grossier de sa -langue[19]. Quand il pouvait, il parlait «l'hébreu», c'est-à-dire le -syro-chaldaïque du temps[20]. C'est en cette langue qu'il pensait; -c'est en cette langue que lui parle la voix intime du chemin de -Damas[21]. - -Sa doctrine ne trahit non plus aucun emprunt direct fait à la -philosophie grecque. La citation d'un vers de la _Thaïs_ de Ménandre, -qu'on trouve dans - -[Pg 167]-[An 38] -ses écrits[22], est un de ces proverbes monostiques qui étaient dans -toutes les bouches et qu'on pouvait très-bien alléguer sans avoir -lu les originaux. Deux autres citations, l'une d'Épiménide, l'autre -d'Aratus, qui figurent sous son nom[23], outre qu'il n'est pas certain -qu'elles soient de son fait, s'expliquent aussi par des emprunts -de seconde main[24]. La culture de Paul est presque exclusivement -juive[25]; c'est dans le Talmud, bien plus que dans la Grèce classique, -qu'il faut chercher ses analogues. Quelques idées générales que la -philosophie avait partout répandues et qu'on pouvait connaître sans -avoir ouvert un seul livre des philosophes[26], parvinrent seules -jusqu'à lui. Sa façon de raisonner est des plus étranges. Certainement -il ne savait rien de la logique péripatéticienne. Son syllogisme n'est -pas du tout celui d'Aristote; au contraire, sa dialectique a la plus -grande ressemblance avec celle - -[Pg 168]-[An 38] -du Talmud. Paul, en général, se laisse conduire par les mots plus que -par les idées. Un mot qu'il a dans l'esprit le domine et le conduit à -un ordre de pensées fort éloigné de l'objet principal. Ses transitions -sont brusques, ses développements interrompus, ses périodes fréquemment -suspendues. Aucun écrivain ne fut plus inégal. On chercherait vainement -dans toutes les littératures un phénomène aussi bizarre que celui d'une -page sublime, comme le treizième chapitre de la première épître aux -Corinthiens, à côté de faibles argumentations, de pénibles redites, de -fastidieuses subtilités. - -Son père le destina de bonne heure à être rabbi. Mais, selon l'usage -général[27], il lui donna un état. Paul était tapissier[28], ou, -si l'on aime mieux, ouvrier en ces grosses toiles de Cilicie qu'on -appelait _cilicium_. A diverses reprises, il exerça ce métier[29]; il -n'avait pas de fortune patrimoniale. Il eut au moins une sœur, dont -le fils habita Jérusalem[30]. Les indices qu'on a d'un frère[31] et -d'autres parents[32], qui auraient embrassé - -[Pg 169]-[An 38] -le christianisme, sont très-vagues et très-incertains. - -La délicatesse des manières étant, selon les idées de la bourgeoisie -moderne, en rapport avec la fortune, nous nous figurerions volontiers, -d'après ce qui précède, Paul comme un homme du peuple mal élevé et sans -distinction. Ce serait là une idée tout à fait fausse. Sa politesse, -quand il le voulait, était extrême; ses manières étaient exquises. -Malgré l'incorrection du style, ses lettres révèlent un homme de -beaucoup d'esprit[33], trouvant dans l'élévation de ses sentiments des -expressions d'un rare bonheur. Jamais correspondance ne révéla des -attentions plus recherchées, des nuances plus fines, des timidités, -des hésitations plus aimables. Une ou deux de ses plaisanteries nous -choquent[34]. Mais quelle verve! quelle richesse de mots charmants! -quel naturel! On sent que son caractère, dans les moments où la passion -ne le rendait pas irascible et farouche, devait être celui d'un homme -poli, empressé, affectueux, parfois susceptible, un peu jaloux. -Inférieurs devant le grand public[35], ces hommes ont, dans le sein -des petites Églises, d'immenses avantages, par l'attachement qu'ils -inspirent, par leurs - -[Pg 170]-[An 38] -aptitudes pratiques et par leur habile manière de sortir des plus -grandes difficultés. - -La mine de Paul était chétive et ne répondait pas, ce semble, à la -grandeur de son âme. Il était laid, de courte taille, épais et voûté. -Ses fortes épaules portaient bizarrement une tête petite et chauve. -Sa face blême était comme envahie par une barbe épaisse, un nez -aquilin, des yeux perçants, des sourcils noirs qui se rejoignaient -sur le front[36]. Sa parole n'avait non plus rien qui imposât[37]. -Quelque chose de craintif, d'embarrassé, d'incorrect, donnait d'abord -une pauvre idée de son éloquence[38]. En homme de tact, il insistait -lui-même sur ses défauts extérieurs, et en tirait avantage[39]. La race -juive a cela de remarquable qu'elle présente à la fois des types de la -plus grande beauté et de la plus complète laideur; mais la laideur juive - -[Pg 171]-[An 38] -est quelque chose de tout à fait à part. Tel de ces étranges visages, -qui excite d'abord le sourire, prend, dès qu'il s'illumine, une sorte -d'éclat profond et de majesté. - -Le tempérament de Paul n'était pas moins singulier que son extérieur. -Sa constitution, évidemment très-résistante, puisqu'elle supporta une -vie pleine de fatigues et de souffrances, n'était pas saine. Il fait -sans cesse allusion à sa faiblesse corporelle; il se présente comme un -homme qui n'a qu'un souffle, malade, épuisé, et avec cela timide, sans -apparence, sans prestige, sans rien de ce qui fait de l'effet, si bien -qu'on a eu du mérite à ne pas s'arrêter à de si misérables dehors[40]. -Ailleurs, il parle avec mystère d'une épreuve secrète, «d'une-pointe -enfoncée en sa chair,» qu'il compare à un ange de Satan, occupé à le -souffleter, et auquel Dieu a permis de s'attacher à lui pour l'empêcher -de s'enorgueillir[41]. Trois fois il a demandé au Seigneur de l'en -délivrer; trois fois le Seigneur lui a répondu: «Ma grâce te suffit.» -C'était, apparemment, quelque infirmité; car l'entendre de l'attrait -des voluptés charnelles n'est guère possible, puisque lui-même nous -apprend ailleurs - -[Pg 172]-[An 38] -qu'il y était insensible[42]. Il paraît qu'il ne se maria pas[43]; la -froideur complète de son tempérament, conséquence des ardeurs sans -égales de son cerveau, se montre par toute sa vie; il s'en vante avec -une assurance qui n'était peut-être pas exempte de quelque affectation, -et qui, en tout cas, a pour nous quelque chose de déplaisant[44]. - -Il vint jeune à Jérusalem[45], et entra, dit-on, à l'école de Gamaliel -le Vieux[46]. Gamaliel était l'homme le plus éclairé de Jérusalem. -Comme le nom de pharisien s'appliquait à tout Juif considérable qui -n'était pas des familles sacerdotales, Gamaliel passait pour un membre -de cette secte. Mais il n'en avait pas l'esprit étroit et exclusif. -C'était un homme libéral, éclairé, comprenant les païens, sachant le -grec[47]. Peut-être - -[Pg 173]-[An 38] -les larges idées que professa saint Paul devenu chrétien furent-elles -une réminiscence des enseignements de son premier maître; il faut -avouer toutefois que ce ne fut pas la modération qu'il apprit d'abord -de lui. Dans cette atmosphère brûlante de Jérusalem, il arriva à -un degré extrême de fanatisme. Il était à la tête du jeune parti -pharisien, rigoriste et exalté, qui poussait l'attachement au passé -national jusqu'aux derniers excès[48]. Il ne connut pas Jésus[49] et -ne fut pas mêlé à la scène sanglante du Golgotha. Mais nous l'avons vu -prenant une part active au meurtre d'Étienne, et figurant en première -ligne parmi les persécuteurs de l'Église. Il ne respirait que mort et -menaces, et courait Jérusalem en vrai forcené, porteur d'un mandat qui -autorisait toutes ses brutalités. Il allait de synagogue en synagogue, -forçant les gens timides de renier le nom de Jésus, faisant fouetter ou -emprisonner les autres[50]. Quand l'Église de Jérusalem fut dispersée, -sa rage se répandit sur les villes voisines[51]; les progrès que - -[Pg 174]-[An 38] -faisait la foi nouvelle l'exaspéraient, et, ayant appris qu'un groupe -de fidèles s'était formé à Damas, il demanda au grand prêtre Théophile, -fils de Hanan[52], des lettres pour la synagogue de cette ville, qui -lui conférassent le pouvoir d'arrêter les personnes mal pensantes, et -de les amener garrottées à Jérusalem[53]. - -Le désarroi de l'autorité romaine en Judée, depuis la mort de Tibère, -explique ces vexations arbitraires. On était sous l'insensé Caligula. -L'administration se détraquait de toutes parts. Le fanatisme avait -gagné tout ce que le pouvoir civil avait perdu. Après le renvoi de -Pilate et les concessions faites aux indigènes par Lucius Vitellius, -on eut pour principe délaisser le pays se gouverner selon ses lois. -Mille tyrannies locales profitèrent de la faiblesse d'un pouvoir devenu -insouciant. Damas, d'ailleurs, venait de passer entre les mains du -roi nabatéen Hartat ou Hâreth, dont la capitale était à Pétra[54]. -Ce prince, puissant et brave, après avoir battu Hérode Antipas et -tenu tête aux forces romaines commandées par le légat impérial Lucius -Vitellius, avait été merveilleusement servi par la fortune. La nouvelle -de la mort de Tibère (16 mars 37) - -[Pg 175]-[An 38] -avait subitement arrêté Vitellius[55]. Hâreth s'était emparé de Damas -et y avait établi un ethnarque ou gouverneur[56]. Les juifs, dans -ces moments d'occupation nouvelle, formaient un parti considérable. -Ils étaient nombreux à Damas et y exerçaient un grand prosélytisme, -notamment parmi les femmes[57]. On voulait les contenter; le moyen de -les gagner était toujours de faire des concessions à leur autonomie, -et toute concession à leur autonomie était une permission de violences -religieuses[58]. Punir, tuer ceux qui ne pensaient pas comme eux, voilà -ce qu'ils appelaient indépendance et liberté. - -Paul, sorti de Jérusalem, suivit sans doute la route ordinaire, et -passa le Jourdain au «pont des Filles de Jacob». L'exaltation de son -cerveau était à son comble; il était par moments troublé, ébranlé. La -passion n'est pas une règle de foi. L'homme passionné va d'une croyance -à une autre fort diverse; seulement, il y porte la même fougue. Comme -toutes - -[Pg 176]-[An 38] -les âmes fortes, Paul était près d'aimer ce qu'il haïssait. Était-il -sûr après tout de ne pas contrarier l'œuvre de Dieu? Les idées si -mesurées et si justes de son maître Gamaliel[59] lui revenaient -peut-être à l'esprit. Souvent ces âmes ardentes ont de terribles -retours. Il subissait le charme de ceux qu'il torturait[60]. Plus on -les connaissait, ces bons sectaires, plus on les aimait. Or, nul ne les -connaissait aussi bien que leur persécuteur. Par moments, il croyait -voir la douce figure du maître qui inspirait à ses disciples tant de -patience, le regarder d'un air de pitié et avec un tendre reproche. Ce -qu'on racontait des apparitions de Jésus, conçu comme un être aérien -et parfois visible, le frappait beaucoup; car, aux époques et dans les -pays où l'on croit au merveilleux, les récits miraculeux s'imposent -également aux partis opposés; les musulmans ont peur des miracles -d'Élie, et demandent, comme les chrétiens, des cures surnaturelles à -saint Georges et à saint Antoine. Paul, après avoir traversé l'Iturée, -était entré dans la grande plaine de Damas. Il approchait de la ville, -et s'était probablement déjà engagé dans les jardins qui l'entourent. -Il était midi[61]. Paul avait avec lui plusieurs - -[Pg 177]-[An 38] -compagnons, et, ce semble, voyageait à pied[62]. - -La route de Jérusalem à Damas n'a guère changé. C'est celle qui, -sortant de Damas dans la direction du sud-ouest, traverse la belle -plaine arrosée à la fois par les ruisseaux affluents de l'Abana et -du Pharphar, et sur laquelle s'échelonnent aujourd'hui les villages -de Dareya, Kaukab, Sasa. On ne saurait chercher l'endroit dont nous -parlons, et qui va être le théâtre d'un des faits les plus importants -de l'histoire de l'humanité, au delà de Kaukab (quatre heures de -Damas)[63]. Il est même probable que le point en question fut beaucoup -plus rapproché de la ville, et qu'on serait dans le vrai en le -plaçant vers Dareya (une heure et demie de Damas), ou entre Dareya -et l'extrémité du Meidan[64]. Paul avait devant lui la ville, dont -quelques édifices devaient déjà se dessiner à travers les arbres; -derrière lui, le dôme majestueux de l'Hermon, avec ses sillons de -neige, qui le font ressembler à la tête chenue d'un vieillard; sur sa -droite, le Hauran, les deux petites chaînes parallèles qui resserrent -le cours inférieur du Pharphar[65], et les tumulus[66] - -[Pg 178]-[An 38] -de la région des lacs; sur sa gauche, les derniers contre-forts de -l'Anti-Liban, allant rejoindre l'Hermon. L'impression de ces campagnes -richement cultivées, de ces vergers délicieux, séparés les uns des -autres par des rigoles et chargés des plus beaux fruits, est celle du -calme et du bonheur. Qu'on se figure une route ombragée, s'ouvrant dans -une couche épaisse de terreau, sans cesse détrempée par les canaux -d'irrigation, bordée de talus, et serpentant au travers des oliviers, -des noyers, des abricotiers, des pruniers, reliés entre eux par des -vignes en girandole, on aura l'image du lieu où arriva l'événement -étrange qui a exercé une si grande influence sur la foi du monde. -Vous vous croyez à peine en Orient dans ces environs de Damas[67], et -surtout, au sortir des âpres et brûlantes régions de la Gaulonitide -et de l'Iturée, ce qui remplit l'âme, c'est la joie de retrouver les -travaux de l'homme et les bénédictions du ciel. Depuis l'antiquité la -plus reculée jusqu'à nos jours, toute cette zone qui entoure Damas de -fraîcheur et de bien-être n'a eu qu'un nom, n'a inspiré qu'un rêve, -celui du «paradis de Dieu». - -Si Paul trouva là des visions terribles, c'est qu'il - -[Pg 179]-[An 38] -les portait en son esprit. Chaque pas qu'il faisait vers Damas -éveillait en lui de cuisantes perplexités. L'odieux rôle de bourreau -qu'il allait jouer lui devenait insupportable. Les maisons qu'il -commence à apercevoir sont peut-être celles de ses victimes. Cette -pensée l'obsède, ralentit son pas; il voudrait ne pas avancer; il -s'imagine résister à un aiguillon qui le presse[68]. La fatigue de la -route[69], se joignant à cette préoccupation, l'accable. Il avait, à -ce qu'il paraît, les yeux enflammés[70], peut-être un commencement -d'ophthalmie. Dans ces marches prolongées, les dernières heures sont -les plus dangereuses. Toutes les causes débilitantes des jours passés -s'y accumulent; les forces nerveuses se détendent; une réaction -s'opère. Peut-être aussi le brusque passage de la plaine dévorée par -le soleil aux frais ombrages des jardins détermina-t-il un accès -dans l'organisation maladive[71] et gravement ébranlée du voyageur -fanatique. Les fièvres pernicieuses, accompagnées de transport au -cerveau, sont dans ces parages tout à fait subites. En quelques -minutes, on est comme foudroyé. Quand l'accès est passé, on garde -l'impression - -[Pg 180]-[An 38] -d'une nuit profonde, traversée d'éclairs, où l'on a vu des images se -dessiner sur un fond noir[72]. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'un coup -terrible enleva en un instant à Paul ce qui lui restait de conscience -distincte, et le renversa par terre privé de sentiment. - -Il est impossible, avec les récits que nous avons de cet événement -singulier[73], de dire si quelque fait extérieur amena la crise qui -valut au christianisme son plus ardent apôtre. Dans de pareils cas, -au reste, le fait extérieur est peu de chose. C'est l'état d'âme de -saint Paul, ce sont ses remords, à l'approche de la ville où il va -mettre le comble à ses méfaits, qui furent les vraies causes de sa -conversion[74]. Je préfère beaucoup pour ma part l'hypothèse d'un fait -personnel à Paul et senti de lui - -[Pg 181]-[An 38] -seul[75]. Il n'est pas invraisemblable cependant qu'un orage[76] ait -éclaté tout à coup. Les flancs de l'Hermon sont le point de formation -de tonnerres dont rien n'égale la violence. Les âmes les plus froides -ne traversent pas sans émotion ces effroyables pluies de feu. Il faut -se rappeler que, pour toute l'antiquité, les accidents de ce genre -étaient des révélations divines, qu'avec les idées qu'on se faisait -alors de la Providence, rien n'était fortuit, que chaque homme avait -l'habitude de rapporter à lui les phénomènes naturels qui se passaient -autour de lui. Pour les Juifs, en particulier, le tonnerre était -toujours la voix de Dieu; l'éclair, le feu de Dieu. Paul était sous -le coup de la plus vive excitation. Il était naturel qu'il prêtât à -la voix de l'orage ce qu'il avait dans son propre cœur. Qu'un délire -fiévreux, amené par un coup de soleil ou une ophthalmie, se soit tout à -coup emparé de lui; qu'un - -[Pg 182]-[An 38] -éclair ait amené un long éblouissement; qu'un éclat de la foudre l'ait -renversé et ait produit une commotion cérébrale, qui oblitéra pour -un temps le sens de la vue, peu importe. Les souvenirs de l'Apôtre à -cet égard paraissent avoir été assez confus; il était persuadé que le -fait avait été surnaturel, et une telle opinion ne lui permettait pas -une conscience nette des circonstances matérielles. Ces commotions -cérébrales produisent parfois une sorte d'effet rétroactif et troublent -complètement les souvenirs des moments qui ont précédé la crise[77]. -Paul, d'ailleurs, nous apprend lui-même qu'il était sujet aux -visions[78]; quelque circonstance insignifiante aux yeux de tout autre -dut suffire pour le mettre hors de lui. - -Au milieu des hallucinations auxquelles tous ses sens étaient en proie, -que vit-il, qu'entendit-il? Il vit la figure qui le poursuivait depuis -plusieurs jours; il vit le fantôme sur lequel couraient tant de récits. -Il vit Jésus lui-même[79], lui disant en hébreu: «Saül, Saül, pourquoi -me persécutes-tu?» Les natures impétueuses passent tout d'une pièce -d'un extrême à - -[Pg 183]-[An 38] -l'autre[80]. Il y a pour elles, ce qui n'existe pas pour les natures -froides, des moments solennels, des minutes qui décident du reste de -la vie. Les hommes réfléchis ne changent pas; ils se transforment. Les -hommes ardents, au contraire, changent et ne se transforment pas. Le -dogmatisme est comme une robe de Nessus qu'ils ne peuvent arracher. Il -leur faut un prétexte d'aimer et de haïr. Nos races occidentales seules -ont su produire de ces esprits larges, délicats, forts et flexibles, -qu'aucune illusion momentanée n'entraîne, qu'aucune vaine affirmation -ne séduit. L'Orient n'a jamais eu d'hommes de cette espèce. En quelques -secondes, se pressèrent dans l'âme de Paul toutes ses plus profondes -pensées. L'horreur de sa conduite se montra vivement à lui. Il se vit -couvert du sang d'Étienne; ce martyr lui apparut comme son père, son -initiateur. Il fut touché à vif, bouleversé de fond en comble. Mais, -en somme, il n'avait fait que changer de fanatisme. Sa sincérité, son -besoin de foi absolue lui interdisaient les moyens termes. Il était -clair qu'il déploierait un jour pour Jésus ce même zèle de feu qu'il -avait mis à le persécuter. - -Paul entra à Damas avec l'aide de ses compagnons, - -[Pg 184]-[An 38] -qui le tenaient par la main[81]. Ils le déposèrent chez un certain -Juda, qui demeurait dans la rue Droite, grande rue à colonnades, -longue de plus d'un mille et large de cent pieds, qui traversait la -ville de l'est à l'ouest, et dont le tracé forme encore aujourd'hui, -sauf quelques déviations, la principale artère de Damas[82]. -L'éblouissement[83] et le transport au cerveau ne diminuaient pas -d'intensité. Pendant trois jours, Paul, en proie à la fièvre, ne -mangea ni ne but. Ce qui se passa durant cette crise dans une tête -brûlante, affolée par une violente commotion, se devine facilement. On -parla devant lui des chrétiens de Damas et en particulier d'un certain -Hanania, qui paraît avoir été le chef de la communauté[84], Paul - -[Pg 185]-[An 38] -avait souvent entendu vanter les pouvoirs miraculeux des nouveaux -croyants à l'égard des maladies; l'idée que l'imposition des mains -le tirerait de l'état où il était, s'empara de lui. Ses yeux étaient -toujours fort enflammés. Parmi les images qui se succédaient en son -cerveau[85], il crut voir Hanania entrer et lui faire le geste familier -aux chrétiens. Il fut persuadé dès lors qu'il devrait sa guérison -à Hanania. Hanania fut averti; il vint, parla doucement au malade, -l'appela son frère, et lui imposa les mains. Le calme, à partir de ce -moment, rentra dans l'âme de Paul. Il se crut guéri, et, la maladie -étant surtout nerveuse, il le fut. De petites croûtes ou écailles -tombèrent, dit-on, de ses yeux[86]; il mangea et reprit des forces. - -Il reçut le baptême presque aussitôt[87]. Les doctrines de l'Église -étaient si simples qu'il n'eut rien de nouveau à apprendre. Il fut -sur-le-champ chrétien et parfait chrétien. De qui d'ailleurs aurait-il -eu à recevoir des leçons? Jésus lui-même lui était apparu. Il avait eu -sa vision de Jésus ressuscité, comme Jacques, comme Pierre. C'était par -révélation immédiate - -[Pg 186]-[An 38] -qu'il avait tout appris. La fière et indomptable nature de Paul -reparaissait ici. Abattu sur le chemin, il voulut bien se soumettre, -mais se soumettre à Jésus seul, à Jésus qui avait quitté la droite de -son Père pour venir le convertir et l'instruire. Telle est la base -de sa foi; tel sera un jour le point de départ de ses prétentions. -Il soutiendra que c'est à dessein qu'il n'est pas allé à Jérusalem -aussitôt après sa conversion se mettre en rapport avec ceux qui -étaient apôtres avant lui; qu'il a reçu sa révélation particulière et -qu'il ne tient rien de personne; qu'il est apôtre comme les Douze par -institution divine et par commission directe de Jésus; que sa doctrine -est la bonne, quand même un ange dirait le contraire[88]. Un immense -danger entra avec cet orgueilleux dans le sein de la petite société de -pauvres en esprit qui a constitué jusqu'ici le christianisme. Ce sera -un vrai miracle si ses violences et son inflexible personnalité ne font -pas tout éclater. Mais aussi que sa hardiesse, sa force d'initiative, -sa décision vont être un élément précieux à côté de l'esprit étroit, -timide, indécis des saints de Jérusalem! Sûrement, si le christianisme -fût resté entre les - -[Pg 187]-[An 38] -mains de ces bonnes gens, renfermé dans un conventicule d'illuminés -menant la vie commune; il se fut éteint comme l'essénisme sans presque -laisser de souvenir. C'est l'indocile Paul qui fera sa fortune, et qui, -au risque de tous les périls, le mènera hardiment en haute mer. A côté -du fidèle obéissant, recevant sa foi sans mot dire de son supérieur, -il y aura le chrétien dégagé de toute autorité, qui ne croira que -par conviction personnelle. Le protestantisme existe déjà, cinq ans -après la mort de Jésus; saint Paul en est l'illustre fondateur. Jésus -n'avait sans doute pas prévu de tels disciples; ce sont eux peut-être -qui contribueront le plus à faire vivre son œuvre, et lui assureront -l'éternité. - -Les natures violentes et portées au prosélytisme ne changent jamais -que l'objet de leur passion. Aussi ardent pour la foi nouvelle qu'il -l'avait été pour l'ancienne, saint Paul, comme Omar, passa en un -jour du rôle de persécuteur au rôle d'apôtre. Il ne revint pas à -Jérusalem[89], où sa position auprès des Douze aurait eu quelque chose -de délicat. Il resta à Damas et dans le Hauran[90], et, pendant trois -ans (38-41), y prêcha que Jésus était fils de Dieu[91]. Hérode - -[Pg 188]-[An 38] -Agrippa Ier possédait la souveraineté du Hauran et des pays voisins; -mais son pouvoir était sur plusieurs points annulé par celui du roi -nabatéen Hâreth. L'affaiblissement de la puissance romaine, en Syrie, -avait livré à l'ambitieux Arabe la grande et riche ville de Damas, -ainsi qu'une partie des contrées au delà du Jourdain et de l'Hermon, -qui naissaient alors à la civilisation[92]. Un autre émir, Soheym[93], -peut-être parent ou lieutenant de Hâreth, se faisait donner par -Caligula l'investiture de l'Iturée. Ce fut au milieu de ce grand -éveil de la race arabe[94], sur ce sol étrange, où une race énergique -déployait avec éclat son activité fiévreuse, que Paul répandit le -premier feu de son âme d'apôtre[95]. Peut-être le mouvement matériel, -si brillant, qui transformait le pays, nuisit-il - -[Pg 189]-[An 38] -au succès d'une prédication tout idéaliste et fondée sur la croyance à -une prochaine fin du monde. On ne trouve aucune trace, en effet, d'une -Église d'Arabie fondée par saint Paul. Si la région du Hauran devient, -vers l'an 70, un des centres les plus importants du christianisme, elle -le doit à l'émigration des chrétiens de Palestine, et ce sont justement -les ennemis de saint Paul, les ébionites, qui ont de ce côté leur -principal établissement. - -A Damas, où il y avait beaucoup de juifs[96], Paul fut plus écouté. Il -entrait dans les synagogues, et se livrait à de vives argumentations -pour prouver que Jésus était le Christ. L'étonnement des fidèles -était extrême; celui qui avait persécuté leurs frères de Jérusalem -et qui était venu pour les enchaîner, le voilà devenu leur premier -apologiste[97]! Son audace, sa singularité, avaient bien quelque -chose qui les effrayait; il était seul; il ne prenait conseil de -personne[98]; il ne faisait pas école; on le regardait avec plus de -curiosité que de sympathie. On sentait que c'était un frère, mais un -frère d'une espèce toute particulière. On le croyait incapable - -[Pg 190]-[An 38] -d'une trahison; mais les bonnes et médiocres natures éprouvent toujours -un sentiment de défiance et d'effroi à côté des natures puissantes et -originales, qu'elles sentent bien devoir un jour leur échapper. - -[1] Cette date résulte de la comparaison des chapitres ix, xi, xii des -_Actes_ avec Gal., i, 18; ii, 1, et du synchronisme que présente le -chapitre xii des _Actes_ avec l'histoire profane, synchronisme qui fixe -la date des faits racontés en ce chapitre à l'an 44. - -[2] _Act._, ix, 11; xxi, 39; xxii, 3. - -[3] Dans l'épître à Philémon, écrite vers l'an 61, il se qualifie de -«vieillard» (v, 9). _Act._, vii, 57, il est qualifié de jeune homme, -pour un fait relatif à l'an 37, à peu près. - -[4] De la même manière que les «Jésus» se faisaient appeler «Jason»; -les «Joseph», «Hégésippe»; les «Éliacim», «Alcime», etc. Saint Jérôme -(_De viris ill._, 5) suppose que Paul prit son nom du proconsul Sergius -Paulus (_Act._, xiii, 9). Une telle explication parait peu admissible. -Si les _Actes_ ne donnent à Saül le nom de «Paul» qu'à partir de -ses relations avec ce personnage, cela tient peut-être à ce que la -conversion supposée de Sergius aurait été le premier acte éclatant de -Paul comme apôtre des gentils. - -[5] _Act._, xiii, 9 et la suite; la suscription de toutes les épîtres; -II Petri, iii, 15. - -[6] Les calomnies ébionites (Épiphane, _Adv. hær._, hær. xxx, 16 et 25) -ne doivent pas être prises au sérieux. - -[7] Saint Jérôme, _loc. cit_. Inadmissible comme la présente saint -Jérôme, cette tradition semble néanmoins avoir quelque fondement. - -[8] Rom., xi, 1; Phil., iii, 5. - -[9] _Act._, xxii, 28. - -[10] _Act._, xxiii, 6. - -[11] Phil., iii, 5; _Act._, xxvi, 5. - -[12] _Act._, vi, 9; Philo, _Leg. ad Caium_, § 36. - -[13] Strabon, XIV, x, 13. - -[14] _Ibid._, XIV, x, 14-15; Philostrate, _Vie d'Apollonius_, I, 7. - -[15] Jos., _Ant._, dernier paragraphe. Cf. _Vie de Jésus_, p, 33-34. - -[16] Philostrate, _loc. cit_. - -[17] _Act._, xvii, 22 et suiv.; xxi, 37. - -[18] Gal., vi, 11; Rom., xvi, 22. - -[19] II Cor., xi, 6. - -[20] _Act._, xxi, 40. J'ai expliqué ailleurs te sens du mot έβραϊστί. -_Hist. des lang. sémit._, II, i, 5; III, i, 2. - -[21] _Act._, xxvi, 14. - -[22] I Cor., xv, 33. Cf. Meinecke, _Menandri fragm._, p. 75. - -[23] Tit., i, 12; _Act._, xvii, 28. L'authenticité de l'épître a Tite -est très-douteuse. Quant au discours rapporté au chapitre xvii des -_Actes_, il est l'ouvrage de l'auteur des _Actes_ bien plus que de -saint Paul. - -[24] Le vers cité d'Aratus (_Phœnom._, 5) se retrouve, en effet, dans -Cléanthe (_Hymne à Jupiter_, 5}. Tous deux l'empruntaient sans doute à -quelque hymne religieux anonyme. - -[25] Gal., i, 14. - -[26] _Act._, xvii, 22 et suiv., en tenant compte de la note 23, -ci-dessus. - -[27] Voir _Vie de Jésus_, p. 72. - -[28] _Act._, xviii, 3. - -[29] _Ibid._, xviii, 3; I Cor., iv, 12; I Thess., ii, 9; II Thess., -iii, 8. - -[30] _Act._, xxiii, 16. - -[31] II Cor., viii, 18, 22; xii, 18. - -[32] Rom., xvi, 7, 11, 21. Sur le sens de συγγενής en ces passages, -voir ci-dessus, p. 108, note 27. - -[33] Voir surtout l'épître à Philémon. - -[34] Gal., v, 12; Phil., iii, 2. - -[35] II Cor., x, 10. - -[36] _Acta Pauli et Theclæ_, 3, dans Tischendorf, _Acta Apost. apocr._ -(Leipzig 1851). p. 41 et les notes (texte ancien, lors même qu'il ne -serait pas l'original dont parle Tertullien); le _Philopatris_, 12 -(ouvrage composé vers l'an 363); Malala, _Chronogr._, p. 257, édit. -Bonn; Nicéphore, _Hist. eccl._, II, 37. Tous ces passages, surtout -celui du _Philopatris_, supposent d'assez anciens portraits. Ce qui -leur donne de l'autorité, c'est que Malala, Nicéphore et même l'auteur -des _Actes de sainte Thècle_ veulent, malgré tout cela, faire de Paul -un bel homme. - -[37] I Cor., ii, 1 et suiv.; II Cor., x, 1-2, 10; xi, 6. - -[38] I Cor., ii, 3; II Cor., x, 10. - -[39] II Cor., xi, 30; xii, 5, 9, 10. - -[40] I Cor., ii, 3; II Cor., i, 8-9; x, 10; xi, 30; xii, 5, 9-10; Gal., -iv, 13-14. - -[41] II Cor., xii, 7-10. - -[42] I Cor., vii, 7-8 et le contexte. - -[43] I Cor., vii, 7-8; ix, 5. Ce second passage est loin d'être -démonstratif. Phil., iv, 3, ferait supposer le contraire. Comp. Clément -d'Alexandrie, _Strom._, III, 6, et Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 30. Le -passage I Cor., vii, 7-8, a seul ici du poids. - -[44] I Cor., vii, 7-9. - -[45] _Act._, xxii, 3; xxvi, 4. - -[46] _Ibid._, xxii, 3. Paul ne parle pas de ce maître à certains -endroits de ses épîtres où il eût été naturel de le nommer (Phil., iii, -5). Il n'est pas impossible que l'auteur des _Actes_ ait mis d'office -son héros en rapport avec le plus célèbre docteur de Jérusalem dont -il savait le nom. Il y a contradiction absolue entre les principes -de Gamaliel (_Act._, v, 34 et suiv.) et la conduite de Paul avant sa -conversion. - -[47] Voir _Vie de Jésus_, p. 220-221. - -[48] Gal., i, 13-14; _Act._, xxii, 3; xxvi, 5. - -[49] II Cor., v, 16, ne l'implique nullement. Les passages _Act._, -xxii, 3; xxvi, 4, portent à croire que Paul s'est trouvé à Jérusalem -en même temps que Jésus. Mais ce n'est pas une raison pour qu'ils se -soient vus. - -[50] _Act._, xxii, 4, 19; xxvi, 10-11. - -[51] _Ibid._, xxvi, 11. - -[52] Grand prêtre de 37 à 42. Jos., _Ant._, XVIII, v, 3; XIX, vi, 2]. - -[53] _Act._, ix, 1-2, 14; xxii, 5; xxvi, 12. - -[54] Voir _Revue numismatique_, nouv. série, t. III (1858), p. 296 et -suiv., 362 et suiv.; _Revue archéol._ avril 1864, p. 284 et suiv. - -[55] Jos., _B. J._, II, xx, 2. - -[56] II Cor., xi, 32. La série des monnaies romaines de Damas offre, -en effet, une lacune pour les règnes de Caligula et de Claude. Eckhel, -_Doctrina num. vet._, pars 1a, vol. III, p. 330. La monnaie damasquine -au type d'«Arétas philhellène» (_ibid._) semble être de notre Hâreth -[communication de M. Waddington]. - -[57] Jos., _Ant._, XVIII, v, 1, 3. - -[58] Comp. _Act._, xii, 3; xxiv, 27; xxv, 9. - -[59] _Act._, v, 34 et suiv. - -[60] Voir un trait analogue dans la conversion d'Omar. Ibn-Hischam, -_Sirat errasoul_, p. 226 (édition Wüstenfeld). - -[61] _Act._, ix, 3; xxii, 6; xxvi, 13. - -[62] _Act._, ix, 4, 8; xxii, 7, 11; xxvi, 14, 16. - -[63] C'est là que la tradition du moyen âge fixait le lieu du miracle. - -[64] Cela résulte de _Act._, ix, 3, 8; xxii, 6, 11. - -[65] _Nahr el-Awadj_. - -[66] _Tuleil_. - -[67] La plaine est, en effet, à plus de dix-sept cents mètres au-dessus -du niveau de la mer. - -[68] _Act._, xxvi, 14. - -[69] De Jérusalem à Damas, il y a huit fortes journées. - -[70] _Act._, ix, 8, 9, 18; xxii, 11, 13. - -[71] Voir ci-dessus, p. 171, et II Cor., xii, 1 et suiv. - -[72] J'ai éprouvé un accès de ce genre à Byblos; avec d'autres -principes, j'aurais certainement pris les hallucinations que j'eus -alors pour des visions. - -[73] Nous possédons trois récits de cet épisode capital: _Act._, ix, -1 et suiv.; xxii, 5 et suiv.; xxvi, 12 et suiv. Les différences qu'on -remarque entre ces passages prouvent que l'Apôtre lui-même variait -dans les récits qu'il faisait de sa conversion. Le récit _Actes_, -ix, lui-même, n'est pas homogène, comme nous le montrerons bientôt. -Comparez Gal., 1, 15-17; I Cor., ix, 1; xv, 8; _Act._, ix, 27. - -[74] Chez les Mormons et dans les «réveils» américains, presque toutes -les conversions sont aussi amenées par une grande tension de l'âme, -produisant des hallucinations. - -[75] La circonstance que les compagnons de Paul voient et entendent -comme lui peut fort bien être légendaire, d'autant plus que les récits -sont, sur ce point, en contradiction expresse. Comp. _Act._, ix, 7; -xxii, 9; xxvi, 13. L'hypothèse d'une chute de cheval est repoussée -par l'ensemble des récits. Quant à l'opinion qui rejette toute la -narration des _Actes_, en se fondant sur ἐν ἐμοί, de Gal., i, 16, elle -est exagérée. Ἐν ἐμοί, dans ce passage, a le sens de «pour moi», «à mon -sujet». Comp. Gal., i, 24, Paul eut sûrement, à un moment précis, une -vision qui détermina sa conversion. - -[76] _Act._, ix, 3, 7; xxii, 6, 9, 11; xxvi, 13. - -[77] C'est ce que j'éprouvai dans mon accès de Byblos. Les souvenirs -de la veille du jour où je tombai sans connaissance se sont totalement -effacés de mon esprit. - -[78] II Cor., xii, 1 et suiv. - -[79] _Act._, ix, 27; Gal., i, 16; I Cor., ix, 1; xv, 8; Homélies -pseudo-clémentines, xvii, 13-19. - -[80] Comparez ce qui se passa pour Omar. _Sirat errasoul_, p. 226 et -suiv. - -[81] _Act._, ix, 8; xxii, 11. - -[82] Son ancien nom arabe était _Tarik el-Adhwa_. On l'appelle -aujourd'hui _Tarik el-Mustekim_, qui répond à Ῥύμη ἐυθεῖα. La porte -Orientale (_Bâb Scharki_) et quelques vestiges des colonnades -subsistent encore. Voir les textes arabes donnés par Wüstenfeld dans -la _Zeitschrift für vergleichende Erdkunde_ de Lüdde, année 1842, p. -168; Porter, _Syria and Palestine_, p. 477; Wilson, _The Lands of the -Bible_, II, 345, 351-52. - -[83] _Act._, xxii, 11. - -[84] Le récit du chapitre ix des _Actes_ semble ici composé de doux -textes entremêlés; l'un, plus original, comprenant les versets 9, 12, -18; l'autre, plus développé, plus dialogué, plus légendaire, comprenant -les versets 9, 10, 11, 13, 14, 15, 16, 17, 18. Le v. 12, en effet, -ne se rattache ni à ce qui précède, ni à ce qui suit. Le récit xxii, -12-16, est plus conforme au second des textes susmentionnés qu'au -premier. - -[85] _Act._, ix, 12. Il faut lire ἄνδρα ἐν ὁράματι, comme porte le -manuscrit B du Vatican. Comp. verset 10. - -[86] _Act._, ix, 18; comp. _Tobie_, ii, 9; vi, 10; xi, 13. - -[87] _Act._, ix, 18; xxii, 16. - -[88] Gal., i, 1, 8-9, 11 et suiv.; I Cor., ix, 1; xi, 23; xv, 8, 9; -Col., i, 25; Ephes., i, 19; iii, 3, 7, 8; _Act._, xx, 24; xxii, 14-15, -21; xxvi, 16; Homiliæ pseudo-clem., xviii, 13-19. - -[89] Gal., i, 17. - -[90] Ἀραβία est «la province d'Arabie», ayant pour partie principale -l'Auranitide (Hauran). - -[91] Gal., i, 17 et suiv.; _Act._, ix, 19 et suiv.; xxvi, 20. L'auteur -des _Actes_ croit que ce premier séjour à Damas fut court et que Paul, -peu après sa conversion, vint à Jérusalem et y prêcha. (Comp. xxii, -17.) Mais le passage de l'épître aux Galates est péremptoire. - -[92] Voir les inscriptions découvertes par MM. Waddington et de Vogüe -(_Revue archéol_., avril 1864, p. 284 et suiv.; _Comptes rendus de -l'Acad. des Inscr. et B.-L._, 1865, p. 106-108), Comparez ci-dessus, p. -174-175. - -[93] Dion Cassius, LIX, 12. - -[94] J'ai développé ceci dans _Bulletin archéologique_ de MM. de -Longpérier et de Witte, septembre 1856. - -[95] Le lien du verset Gal., i, 16 avec les suivants prouve que Paul -prêcha immédiatement après sa conversion. - -[96] Jos., _B. J._, I, ii, 25; II, xx, 2. - -[97] _Act._, ix, 20-22. - -[98] Gal., i, 16. C'est le sens de οὐ προσανεθέμην σαρκὶ καὶ αἵματι. -Comp. Matth., xvi, 17. - - - -[Pg 191]-[An 38] -CHAPITRE XI. - -PAIX ET DÉVELOPPEMENTS INTÉRIEURS DE L'ÉGLISE DE JUDÉE. - - -De l'an 38 à l'an 44, aucune persécution ne paraît s'être appesantie -sur l'Église[1]. Les fidèles s'imposèrent sans doute des précautions -qu'ils négligeaient avant la mort d'Étienne, et évitèrent de parler en -public. Peut-être aussi les disgrâces des Juifs qui, durant toute la -seconde partie du règne de Caligula, furent, en lutte avec ce prince, -contribuèrent-elles à favoriser la secte naissante. Les Juifs, en -effet, étaient d'autant plus persécuteurs qu'ils étaient en meilleure -intelligence avec les Romains. Pour acheter ou récompenser leur -tranquillité, ceux-ci étaient portés à augmenter leurs privilèges, et, -en particulier, celui - -[Pg 192]-[An 38] -auquel ils tenaient le plus, le droit de tuer les personnes qu'ils -regardaient comme infidèles à la Loi[2]. Or, les années où nous sommes -arrivés comptèrent entre les plus orageuses de l'histoire, toujours si -troublée, de ce peuple singulier. - -L'antipathie que les Juifs, par leur supériorité morale, leurs coutumes -bizarres, et aussi par leur dureté, excitaient chez les populations au -milieu desquelles ils vivaient, était arrivée à son comble, surtout à -Alexandrie[3]. Ces haines accumulées profitèrent, pour se satisfaire, -du passage à l'empire d'un des fous les plus dangereux qui aient -régné. Caligula, au moins depuis la maladie qui acheva de déranger -ses facultés mentales (octobre 37), donnait l'affreux spectacle d'un -écervelé gouvernant le monde avec les pouvoirs les plus énormes que -jamais homme eût tenus dans sa main. La loi désastreuse du césarisme -rendait possibles de telles horreurs, et faisait qu'elles étaient sans -remède. Cela dura trois ans et trois mois. On a honte de raconter en -une histoire sérieuse ce qui va suivre. Avant d'entrer dans le récit -de ces saturnales, il faut dire avec Suétone: _Reliqua ut de monstro -narranda sunt_. - - -[Pg 193]-[An 38] -Le plus inoffensif passe-temps de cet insensé était le souci de sa -propre divinité[4]. Il y mettait une espèce d'ironie amère, un mélange -de sérieux et de comique (car le monstre ne manquait pas d'esprit), -une sorte de dérision profonde du genre humain. Les ennemis des Juifs -virent quel parti on pouvait tirer de cette manie. L'abaissement -religieux du monde était tel, qu'il ne s'éleva pas une protestation -contre les sacrilèges du césar; chaque culte s'empressa de lui -décerner les titres et les honneurs qu'il réservait à ses dieux. -C'est la gloire éternelle des Juifs d'avoir élevé, au milieu de cette -ignoble idolâtrie, le cri de la conscience indignée. Le principe -d'intolérance qui était en eux, et qui les entraînait à tant d'actes -cruels, paraissait ici par son beau côté. Affirmant seuls que leur -religion était la religion absolue, ils ne plièrent pas devant l'odieux -caprice du tyran. Ce fut pour eux l'origine de tracasseries sans fin. -Il suffisait qu'il y eût dans une ville un homme mécontent de la -synagogue, méchant, ou simplement espiègle, pour amener d'affreuses -conséquences. Un jour, c'était un autel à Caligula qu'on trouvait érigé -à l'endroit où les Juifs le pouvaient le - -[Pg 194]-[An 38] -moins souffrir[5]. Un autre jour, c'était une troupe de gamins, -criant au scandale, parce que les Juifs seuls refusaient de placer la -statue de l'empereur dans leurs lieux de prière; on courait alors aux -synagogues et aux oratoires; on y installait le buste de Caligula[6]; -on mettait les malheureux dans l'alternative ou de renoncer à leur -religion, ou de commettre un crime de lèse-majesté. Il s'ensuivait -d'affreuses vexations. - -De telles plaisanteries s'étaient déjà plusieurs fois renouvelées, -quand on suggéra à l'empereur une idée plus diabolique encore; ce fut -de placer son colosse en or dans le sanctuaire du temple de Jérusalem, -et de faire dédier le temple lui-même à sa divinité[7]. Cette odieuse -intrigue faillit hâter de trente ans la révolte et la ruine de la -nation juive. La modération du légat impérial, Publius Pétronius, et -l'intervention du roi Hérode Agrippa, favori de Caligula, prévinrent -la catastrophe. Mais, jusqu'au moment où l'épée de Chæréa délivra la -terre du tyran le plus exécrable qu'elle eût encore supporté, les Juifs -vécurent partout dans la terreur. Philon nous a conservé - -[Pg 195]-[An 38] -le détail de la scène inouïe qui se passa quand la députation dont -il était le chef fut admise à voir l'empereur[8]. Caligula les reçut -pendant qu'il visitait les villas de Mécène et de Lamia, près de la -mer, aux environs de Pouzzoles. Il était ce jour-là en veine de gaieté. -Hélicon, son railleur de prédilection, lui avait conté toute sorte -de bouffonneries sur les Juifs. «Ah! c'est donc vous, leur dit-il -avec un rire amer et en montrant les dents, qui seuls ne voulez pas -me reconnaître pour dieu, et qui préférez en adorer un que vous ne -sauriez seulement nommer?» Il accompagna ces paroles d'un épouvantable -blasphème. Les Juifs tremblaient; leurs adversaires alexandrins prirent -les premiers la parole: «Vous détesteriez, seigneur, encore bien -davantage ces gens et toute leur nation, si vous saviez l'aversion -qu'ils ont pour vous; car ils ont été les seuls qui n'aient point -sacrifié pour votre santé, lorsque tous les peuples le faisaient.» -A ces mots, les Juifs s'écrièrent que c'était là une calomnie, et -qu'ils avaient offert trois fois pour la prospérité de l'empereur les -sacrifices les plus solennels qui fussent en leur religion. «Soit, dit -Caligula avec un sérieux fort comique, vous avez sacrifié; c'est bien; -mais ce n'est pas à moi que vous avez sacrifié. - -[Pg 196]-[An 38] -Quel avantage en retiré-je?» Là-dessus, leur tournant le dos, il -se mit à parcourir les appartements, donnant des ordres pour les -réparations, montant et descendant sans cesse. Les malheureux députés -(entre lesquels Philon, âgé de quatre-vingts ans, l'homme peut-être le -plus vénérable du temps, depuis que Jésus n'était plus) le suivaient -en haut, en bas, essoufflés, tremblants, bafoués par l'assistance. -Caligula, se retournant tout à coup: «A propos, leur dit-il, pourquoi -donc ne mangez-vous pas de porc?» Les flatteurs éclatèrent de rire; des -officiers, d'un ton sévère, les avertirent qu'on manquait à la majesté -de l'empereur par des rires immodérés. Les Juifs balbutièrent; un d'eux -dit assez gauchement: «Mais il y a des personnes qui ne mangent pas -d'agneau.--- Ah! pour ceux-là, dit l'empereur, ils ont bien raison; -c'est une viande qui n'a pas de goût.» Il feignit ensuite de s'enquérir -de leur affaire; puis, la harangue à peine commencée, il les quitte -et va donner des ordres pour la décoration d'une salle qu'il voulait -garnir de pierre spéculaire. Il revient, affectant un air modéré, -demande aux envoyés s'ils ont quelque chose à ajouter, et, comme -ceux-ci reprennent le discours interrompu, il leur tourne le dos pour -aller voir une autre salle qu'il faisait orner de peintures. Ce jeu de -tigre, badinant avec sa proie, - -[Pg 197]-[An 39] -dura des heures. Les Juifs s'attendaient à la mort. Mais, au dernier -moment, les griffes de la bête rentrèrent. «Allons! dit Caligula en -repassant, décidément ces gens-ci ne sont pas aussi coupables qu'ils -sont à plaindre de ne pas croire à ma divinité.» Voilà comment les -questions les plus graves pouvaient être traitées sous l'horrible -régime que la bassesse du monde avait créé, qu'une soldatesque et une -populace également viles chérissaient, que la lâcheté de presque tous -maintenait. - -On comprend que cette situation si tendue ait enlevé aux Juifs, du -temps de Marullus, beaucoup de cette audace qui les faisait parler si -fièrement à Pilate. Déjà presque détachés du temple, les chrétiens -devaient être bien moins effrayés que les Juifs des projets sacrilèges -de Caligula. Ils étaient, d'ailleurs, trop peu nombreux pour que l'on -connût à Rome leur existence. L'orage du temps de Caligula, comme celui -qui aboutit à la prise de Jérusalem par Titus, passa sur leur tête, et -à plusieurs égards les servit. Tout ce qui affaiblissait l'indépendance -juive leur était favorable, puisque c'était autant d'enlevé au pouvoir -d'une orthodoxie soupçonneuse, appuyant ses prétentions par de sévères -pénalités. - -Cette période de paix fut féconde en développements intérieurs. -L'Église naissante se divisait en - -[Pg 198]-[An 39] -trois provinces: Judée, Samarie, Galilée[9], à laquelle sans doute se -rattachait Damas. Jérusalem avait sa primauté absolument incontestée. -L'Église de cette ville, qui avait été dispersée après la mort -d'Étienne, se reconstitua vite. Les apôtres n'avaient jamais quitté -la ville. Les frères du Seigneur continuaient d'y résider et de jouir -d'une grande autorité[10]. Il ne semble pas que cette nouvelle Église -de Jérusalem ait été organisée d'une manière aussi rigoureuse que la -première; la communauté des biens n'y fut pas strictement rétablie. -Seulement, on fonda une grande caisse des pauvres, où devaient être -versées les aumônes que les Églises particulières envoyaient à l'Église -mère, origine et source permanente de leur foi[11]. - -Pierre faisait de fréquents voyages apostoliques dans les environs -de Jérusalem[12]. Il jouissait toujours d'une grande réputation de -thaumaturge. A Lydda[13], en particulier, il passa pour avoir guéri -un paralytique nommé Énée, miracle qui, dit-on, amena de nombreuses -conversions dans la plaine de Saron[14]. - -[Pg 199]-[An 40] -De Lydda, il se rendit à Joppé[15], ville qui paraît avoir été un -centre pour le christianisme. Des villes d'ouvriers, de marins, de -pauvres gens, où les Juifs orthodoxes ne dominaient pas[16], étaient -celles où la secte trouvait les meilleures dispositions. Pierre fit un -long séjour à Joppé, chez un tanneur nommé Simon, qui demeurait près de -la mer[17]. L'industrie du cuir était un métier presque impur; on ne -devait pas fréquenter ceux qui l'exerçaient, si bien que les corroyeurs -étaient réduits à demeurer dans des quartiers à part[18]. Pierre, en -choisissant un tel hôte, donnait une marque de son indifférence pour -les préjugés juifs, et travaillait à cet ennoblissement des petits -métiers qui est, pour une bonne part, l'ouvrage de l'esprit chrétien. - -L'organisation des œuvres de charité surtout se poursuivait activement. -L'Église de Joppé possédait une femme admirable nommée en araméen -_Tabitha_ (gazelle), et en grec _Dorcas_[19], qui consacrait tous ses - -[Pg 200]-[An 40] -soins aux pauvres[20]. Elle était riche, ce semble, et distribuait son -bien en aumônes. Cette respectable dame avait formé une réunion de -veuves pieuses, qui passaient avec elles leurs journées[21] à tisser -des habits pour les indigents. Comme le schisme du christianisme avec -le judaïsme n'était pas encore consommé, il est probable que les Juifs -bénéficiaient de ces actes de charité. «Les saints et les veuves[22]» -étaient ainsi de pieuses personnes, faisant du bien à tous, des espèces -de bégards et de béguines, que les seuls rigoristes d'une orthodoxie -pédantesque tenaient pour suspects, des _fraticelli_ aimés du peuple, -dévots, charitables, pleins de pitié. - -Le germe de ces associations de femmes, qui sont une des gloires -du christianisme, exista de la sorte dans les premières Églises de -Judée. A Jaffa commença la génération de ces femmes voilées, vêtues -de lin, qui devaient continuer à travers les siècles la tradition des -charitables secrets. Tabitha fut la mère d'une famille qui ne finira -pas, tant qu'il y aura des misères à soulager et de bons instincts -de femme à satisfaire. On raconta plus tard que Pierre l'avait -ressuscitée. Hélas! la mort, tout - -[Pg 201]-[An 40] -insensée, toute révoltante qu'elle est en pareil cas, est inflexible. -Quand l'âme la plus exquise s'est exhalée, l'arrêt demeure irrévocable; -la femme la plus excellente ne répond pas plus que la femme vulgaire et -frivole à l'invitation des voix amies qui la rappellent. Mais l'idée -n'est pas assujettie aux conditions de la matière. La vertu et la bonté -échappent aux prises de la mort. Tabitha n'avait pas besoin d'être -ressuscitée. Pour quatre jours de plus à passer en cette triste vie, -fallait-il la déranger de sa douce et immuable éternité? Laissez-la -reposer en paix; le jour des justes viendra. - -Dans ces villes très-mêlées, le problème de l'admission des païens au -baptême se posait avec beaucoup d'urgence. Pierre en était fortement -préoccupé. Un jour qu'il priait à Joppé, sur la terrasse de la maison -du tanneur, ayant devant lui cette mer qui allait bientôt porter la -foi nouvelle à tout l'Empire, il eut une extase prophétique. Dans le -demi-sommeil où il était plongé, il crut éprouver une sensation de -faim, et demanda quelque chose. Or, pendant qu'on le lui préparait, il -vit le ciel ouvert et une nappe nouée aux quatre coins en descendre. -Ayant regardé à l'intérieur de la nappe, il y vit des animaux de toute -espèce, et crut entendre une voix qui lui disait: «Tue et mange.» Et -sur l'objection qu'il fit que plusieurs - -[Pg 202]-[An 40] -de ces animaux étaient impurs: «N'appelle pas impur ce que Dieu a -purifié,» lui fut-il répondu. Cela, à ce qu'il paraît, se répéta -par trois fois. Pierre fut persuadé que ces animaux représentaient -symboliquement la masse des gentils, que Dieu lui-même venait de rendre -aptes à la communion sainte du royaume de Dieu[23]. - -L'occasion se présenta bientôt d'appliquer ces principes. De Joppé, -Pierre se rendit à Césarée. Là, il fut mis en rapport avec un centurion -nommé Cornélius[24]. La garnison de Césarée était formée, en partie du -moins, par une de ces cohortes composées de volontaires italiens, qu'on -appelait _Italicœ_[25]. Le nom complet de celle-ci a pu être _cohors -prima Augusta Italica civium romanorum_[26]. Cornélius était centurion -de cette cohorte, par conséquent Italien et citoyen romain. C'était un -honnête homme, qui depuis longtemps se sentait de l'attrait pour le cul -le monothéiste des Juifs. Il priait, faisait des aumônes, pratiquait -en un mot les préceptes de religion naturelle que suppose le judaïsme; -mais il n'était pas circoncis; ce - -[Pg 203]-[An 40] -n'était pas un prosélyte à un degré quelconque; c'était un païen -pieux, un Israélite de cœur, rien de plus[27]. Toute sa maison et -quelques soldats de sa centurie étaient, dit-on, dans les mêmes -dispositions[28]. Cornélius demanda à entrer dans l'Église nouvelle. -Pierre, dont la nature était ouverte et bienveillante, le lui accorda, -et le centurion fut baptisé[29]. - -Peut-être Pierre ne vit-il d'abord à cela aucune difficulté; mais, à -son retour à Jérusalem, on lui en fit de grands reproches. Il avait -violé ouvertement la Loi, il était entré chez des incirconcis et avait -mangé avec eux. La question était capitale, en effet; il s'agissait -de savoir si la Loi était abolie, s'il était permis de la violer par -prosélytisme, si les gentils pouvaient être reçus de plain-pied dans -l'Église. Pierre, pour se défendre, raconta sa vision de Joppé. Plus -tard, le fait du centurion servit d'argument dans la grande question du -baptême des incirconcis. Pour lui donner plus de force, on supposa que -chaque phase de - -[Pg 204]-[An 40] -cette grande affaire avait été marquée par un ordre du Ciel. On raconta -qu'à la suite de longues prières, Cornélius avait vu un ange qui lui -avait ordonné d'aller quérir Pierre à Joppé; que la vision symbolique -de Pierre eut lieu à l'heure même où arrivèrent les messagers de -Cornélius; que d'ailleurs Dieu s'était chargé de légitimer tout ce qui -avait été fait, puisque, l'Esprit-Saint étant descendu sur Cornélius -et sur les gens de sa maison, ceux-ci avaient parlé les langues et -psalmodié à la façon des autres fidèles. Était-il naturel de refuser le -baptême à des personnes qui avaient reçu le Saint-Esprit? - -L'Église de Jérusalem était encore exclusivement composée de Juifs -et de prosélytes. Le Saint-Esprit se répandant sur des incirconcis, -antérieurement au baptême, parut un fait très-extraordinaire. Il -est probable que dès lors existait un parti opposé en principe à -l'admission des gentils, et que tout le monde n'accepta pas les -explications de Pierre. L'auteur des _Actes_[30] veut que l'approbation -ait été unanime. Mais, dans quelques années, nous verrons la question -renaître avec bien plus de vivacité[31]. On accepta peut-être le fait -du bon centurion, comme celui de l'eunuque - -[Pg 205]-[An 40] -éthiopien, à titre de fait exceptionnel, justifié par une révélation et -un ordre exprès de Dieu. L'affaire était loin d'être décidée. Ce fut la -première controverse dans le sein de l'Église; le paradis de la paix -intérieure avait duré six ou sept ans. - -Dès l'an 40 à peu près, la grande question d'où l'avenir du -christianisme paraît ainsi avoir été posée. Pierre et Philippe, avec -beaucoup de justesse, entrevirent la vraie solution et baptisèrent -des païens. Sans doute, dans les deux récits que l'auteur des _Actes_ -nous donne à ce sujet, et qui sont en partie calqués l'un sur l'autre, -il est difficile de méconnaître un système. L'auteur des _Actes_ -appartient à un parti de conciliation, favorable à l'introduction -des païens dans l'Église, et qui ne veut pas avouer la violence des -divisions que l'affaire a soulevées. On sent parfaitement qu'en -écrivant les épisodes de l'eunuque, du centurion, et même de la -conversion des Samaritains, cet auteur ne veut pas seulement raconter, -qu'il cherche surtout des précédents à une opinion. Mais nous ne -pouvons admettre, d'un autre côté, qu'il invente les faits qu'il -raconte. Les conversions de l'eunuque de la candace et du centurion -Cornélius sont probablement des faits réels, présentés et transformés -selon les besoins de la thèse en vue de laquelle le livre des _Actes_ a -été composé. - - -[Pg 206]-[An 41] -Celui qui devait, dix ou onze ans plus tard, donner à ce débat une -portée si décisive, Paul, ne s'y mêlait pas encore. Il était dans le -Hauran ou à Damas, prêchant, réfutant les Juifs, mettant au service -de la foi nouvelle autant d'ardeur qu'il en avait montré pour la -combattre. Le fanatisme, dont il avait été l'instrument, ne tarda pas -à le poursuivre à son tour. Les Juifs résolurent de le perdre. Ils -obtinrent de l'ethnarque qui gouvernait Damas au nom de Hâreth, un -ordre de l'arrêter. Paul se cacha. On sut qu'il devait sortir de la -ville; l'ethnarque, qui voulait plaire aux Juifs, plaça des escouades -aux portes pour se saisir de sa personne; mais les frères le firent -échapper de nuit en le descendant, au moyen d'un panier, par la fenêtre -d'une maison qui surplombait le rempart[32]. - -Échappé à ce danger, Paul dirigea ses yeux vers Jérusalem. Il y avait -trois ans[33] qu'il était chrétien, et il n'avait pas encore vu les -apôtres. Son caractère roide, peu liant, porté à s'isoler, lui avait -d'abord fait tourner le dos en quelque sorte à la grande famille dans -laquelle il venait d'entrer malgré lui, et préférer pour son premier -apostolat un pays nouveau, où il ne devait trouver aucun collègue. Le -désir de voir - -[Pg 207]-[An 41] -Pierre, cependant, s'était éveillé en lui[34]. Il reconnaissait son -autorité et le désignait, comme tout le monde, du nom de _Képha_ «la -pierre». Il se rendit donc à Jérusalem, faisant en sens contraire la -route qu'il avait parcourue trois ans auparavant en des dispositions si -différentes. - -Sa position à Jérusalem fut extrêmement fausse et embarrassée. On y -avait bien entendu dire que le persécuteur était devenu le plus zélé -des évangélistes et le premier défenseur de la foi qu'il avait voulu -détruire[35]. Mais il restait contre lui de grandes préventions. -Plusieurs craignaient de sa part quelque horrible machination. On -l'avait vu si enragé, si cruel, si ardent à pénétrer dans les maisons, -à déchirer le secret des familles pour chercher des victimes, qu'on -le croyait capable de jouer une odieuse comédie pour mieux perdre -ceux qu'il haïssait[36]. Il demeurait, ce semble, dans la maison de -Pierre[37]. Plusieurs des disciples restaient sourds à ses avances et -se retiraient de lui[38]. Un homme de cœur et de volonté, Barnabé, joua -à ce moment un rôle décisif. En qualité - -[Pg 208]-[An 41] -de Chypriote et de nouveau converti, il comprenait mieux que les -disciples galiléens la position de Paul. Il vint au-devant de lui, le -prit en quelque sorte par la main, le présenta aux plus soupçonneux -et se fit son garant[39]. Par cet acte de sagesse et de pénétration, -Barnabé mérita au plus haut degré du christianisme. Ce fut lui qui -devina Paul; c'est à lui que l'Église doit le plus extraordinaire de -ses fondateurs. L'amitié féconde de ces deux hommes apostoliques, -amitié qui ne souffrit aucun nuage, malgré bien des dissentiments, -amena plus tard leur association en vue de missions chez les gentils. -Cette grande association date, en un sens, du premier séjour de Paul -à Jérusalem. Parmi les causes de la foi du monde, il faut compter -le généreux mouvement de Barnabé tendant la main à Paul suspect et -délaissé, l'intuition profonde qui lui fit découvrir une âme d'apôtre -sous cet air humilié, la franchise avec laquelle il rompit la glace -et abattit les obstacles que les fâcheux antécédents du converti, -peut-être aussi - -[Pg 209]-[An 41] -certains traits de son caractère, avaient élevés entre lui et ses -frères nouveaux. - -Paul, du reste, évita comme systématiquement de voir les apôtres. C'est -lui-même qui le dit, et il prend la peine de l'affirmer avec serment; -il ne vit que Pierre et Jacques, frère du Seigneur[40]. Son séjour ne -dura que deux semaines[41]. Certes, il est possible qu'à l'époque où il -écrivit l'épître aux Galates (vers 56), Paul se soit trouvé entraîné, -par les besoins du moment, à fausser un peu la couleur de ses rapports -avec les apôtres, à les présenter comme plus secs, plus impérieux, -qu'ils ne le furent en réalité. Vers 56, il tenait essentiellement à -prouver qu'il n'avait rien reçu de Jérusalem, qu'il n'était nullement -le mandataire du conseil des Douze, établi dans cette ville. Son -attitude, à Jérusalem, aurait été l'allure haute et altière d'un maître -qui évite les rapports avec les autres maîtres, pour ne pas avoir l'air -de se subordonner à eux, et non la mine humble - -[Pg 210]-[An 41] -et repentante d'un coupable honteux de son passé, comme le veut -l'auteur des _Actes_. Nous ne pouvons croire que, dès l'an 41, Paul fût -animé de cette espèce de soin jaloux de garder sa propre originalité -qu'il montra plus tard. La rareté de ses entrevues avec les apôtres -et la brièveté de son séjour à Jérusalem vinrent probablement de son -embarras, devant des gens d'une autre nature que lui et pleins de -préjugés à son égard, bien plutôt que d'une politique raffinée, qui lui -aurait fait voir, quinze ans d'avance, les inconvénients qu'il pouvait -y avoir à les fréquenter. - -En réalité, ce qui devait mettre une sorte de mur entre les apôtres -et Paul, c'était surtout la différence de leur caractère et de leur -éducation. Les apôtres étaient tous Galiléens; ils n'avaient pas été -aux grandes écoles juives; ils avaient vu Jésus; ils se souvenaient de -ses paroles; c'étaient de bonnes et pieuses natures, parfois un peu -solennelles et naïves. Paul était un homme d'action, plein de feu, -médiocrement mystique, enrôlé comme par une force supérieure dans une -secte qui n'était nullement celle de sa première adoption. La révolte, -la protestation, étaient ses sentiments habituels[42]. Son instruction - -[Pg 211]-[An 41] -juive était beaucoup plus forte que celle de tous ses nouveaux -confrères. Mais, n'ayant pas entendu Jésus, n'ayant pas été institué -par lui, il avait, selon les idées chrétiennes, une grande infériorité. -Or, Paul n'était pas fait pour accepter une place secondaire. Son -altière individualité exigeait un rôle à part. C'est probablement vers -ce temps que naquit en lui l'idée bizarre qu'après tout il n'avait rien -à envier à ceux qui avaient connu Jésus et avaient été choisis par lui, -puisque lui aussi avait vu Jésus, avait reçu de Jésus une révélation -directe et le mandat de son apostolat. Même ceux qui furent honorés -d'une apparition personnelle du Christ ressuscité n'eurent rien de -plus que lui. Pour avoir été la dernière, sa vision n'en avait pas été -moins remarquable. Elle s'était produite dans des circonstances qui lui -donnaient un cachet particulier d'importance et de distinction[43]. -Erreur capitale! L'écho de la voix de Jésus se retrouvait dans les -discours du plus humble de ses disciples. Avec toute sa science juive, -Paul ne pouvait suppléer à l'immense désavantage qui résultait pour -lui de sa tardive initiation. Le Christ qu'il avait vu sur le chemin -de Damas n'était pas, quoi qu'il dît, le Christ de Galilée; c'était le -Christ de son imagination, de - -[Pg 212]-[An 41] -son sens propre. Quoiqu'il fut attentif à recueillir les paroles du -maître[44], il est clair que ce n'était ici qu'un disciple de seconde -main. Si Paul eût rencontré Jésus vivant, on peut douter qu'il se fût -attaché à lui. Sa doctrine sera la sienne, non celle de Jésus; les -révélations dont il est si fier sont le fruit de son cerveau. - -Ces idées, qu'il n'osait communiquer encore, lui rendaient le séjour de -Jérusalem désagréable. Au bout de quinze jours, il prit congé de Pierre -et partit. Il avait vu si peu de monde qu'il osait dire que personne -dans les Églises de Judée ne connaissait son visage et ne savait -quelque chose de lui autrement que par ouï-dire[45]. Plus tard, il -attribua ce brusque départ à une révélation. Il racontait qu'un jour, -priant dans le temple, il eut une extase, qu'il vit Jésus en personne, -et reçut de lui l'ordre de quitter au plus vite Jérusalem, «parce qu'on -n'y était pas disposé à recevoir son témoignage». En échange de ces -endurcis, Jésus lui aurait promis l'apostolat de nations lointaines -et un auditoire plus docile à sa voix[46]. Quant à ceux qui voulurent -effacer les traces des nombreux - -[Pg 213]-[An 41] -déchirements que l'entrée de ce disciple insoumis causa dans l'Église, -ils prétendirent que Paul passa un assez long temps à Jérusalem, vivant -avec les frères sur le pied de la plus complète liberté, mais que, -s'étant mis à prêcher les Juifs hellénistes, il faillit être tué par -eux, si bien que les frères durent veiller à sa sûreté et le faire -conduire à Césarée[47]. - -Il est probable, en effet, que, de Jérusalem, il se rendit à -Césarée. Mais il y resta peu, et se mit à parcourir la Syrie, puis -la Cilicie[48]. Il prêchait sans doute déjà, mais pour son compte et -sans accord avec personne. Tarse, sa patrie, fut son séjour habituel -durant cette période de sa vie apostolique, qu'on peut évaluer à deux -ans[49]. Il est possible que les Églises de Cilicie lui aient dû leurs -commencements[50]. Cependant la vie de Paul n'était pas, dès cette -époque, telle que nous la voyons plus tard. Il ne prenait pas le titre -d'apôtre, lequel était alors strictement réservé aux Douze[51]. Ce -n'est qu'à partir de son association - -[Pg 214]-[An 41] -avec Barnabé (an 45) qu'il entre dans cette carrière de pérégrinations -sacrées et de prédications qui devaient faire de lui le type du -missionnaire voyageur. - -[1] _Act._, ix, 31. - -[2] Voir l'aveu atrocement naïf de III Macch., vii, 12-13. - -[3] Lire le IIIe livre (apocryphe) des Macchabées, tout entier, en le -comparant à celui d'Esther. - -[4] Suétone, _Caius_, 22, 52; Dion Cassius, LIX, 26-28; Philon, -_Legatio ad Caium_, § 25, etc.; Josèphe, _Ant._, XVIII; viii; XIX, i, -1-2; _B. J._, II, x. - -[5] Philon, _Leg. ad Caium_, § 30. - -[6] Philon, _In Flaccum_, § 7; _Leg. ad Caium_, § 18, 20, 26, 43. - -[7] Philon, _Leg. ad Caium_, § 29; Josèphe, _Ant._, XVIII, viii; _B. -J._, II, x; Tacite, _Ann._, XII, 54; _Hist._, V, 9, en complétant le -premier passage par le second. - -[8] Philon, _Leg. ad Caium_, § 27, 30, 44 et suiv. - -[9] _Act._, ix, 31. - -[10] Gal., i, 18-19; ii, 9. - -[11] _Act._, xi, 29-30, et ci-dessus, p. 79. - -[12] _Act._, ix, 32. - -[13] Aujourd'hui Ludd. - -[14] _Act._, ix, 32-35. - -[15] Jaffa. - -[16] Jos., _Ant._, XIV, x, 6. - -[17] _Act._, ix, 43; x, 6, 17, 32. - -[18] 4. Mischna, _Ketuboth_, vii, 10. - -[19] Comp. Gruter, p. 891, 4; Reinesius, _Inscript._, XIV, 61, Mommsen, -_Inscr. regni Neap._, 622, 2034, 3092, 4985; Pape, _Wört. der griech. -Eigenn._, à ce mot. Cf. Jos., _B. J._, IV, iii, 6. - -[20] _Act._, ix, 36 et suiv. - -[21] _Ibid._, ix, 39. Le grec porte ὅσα ἐποίει μετ’ αὐτῶν οὖσα. - -[22] _Ibid._,ix, 32, 41. - -[23] _Act._, x, 9-16; xi, 5-10. - -[24] _Ibid._, x, 1-xi, 18. - -[25] Il y en avait au moins trente-deux (Orelli et Henzen,_ Inscr. -lat_., nos 90, 512, 6756). - -[26] Comp. _Act._, xxvii, 1, et Henzen, n° 6709. - -[27] Comparez Luc, vii, 2 et suiv. Luc se complaît, il est vrai, -dans cette idée de centurions vertueux et juifs par l'âme sans la -circoncision (voir l'Introd., p. xxii). Mais l'exemple d'Izate (Jos., -_Ant._, XX, ii, 5). prouve que de telles situations étaient possibles. -Comp., Jos., _B. J._, II, xxviii, 2; Orelli, _Inscr._, n° 2523. - -[28] _Act._, x, 2, 7. - -[29] Ceci paraît, il est vrai, en contradiction avec Gal., ii, 7-9. -Mais la conduite de Pierre en ce qui concerne l'admission des gentils -fut toujours très-peu consistante. Gal., ii, 12. - -[30] _Act._, xi, 18. - -[31] _Ibid._, xv, 1 et suiv. - -[32] II Cor., ii, 32-33; _Act._, ix, 23-25. - -[33] Gal., i, 48. - -[34] Gal., i, 18. - -[35] _Ibid._, i, 23. - -[36] _Act._, ix, 26. - -[37] Gal., i, 18. - -[38] _Act._, ix, 26. - -[39] _Act._, ix, 27. Toute cette partie des _Actes_ a trop peu de -valeur historique pour qu'on puisse affirmer que la belle action de -Barnabé ait eu lieu durant les quinze jours que Paul passa à Jérusalem. -Mais il y a sans doute dans la manière dont les _Actes_ présentent la -chose un sentiment, vrai des relations de Paul et de Barnabé. - -[40] Gal., i, 19-20. - -[41] _Ibid._, i, 18. Impossible, par conséquent, d'admettre comme -exacts les versets 28-29 du ch. ix des _Actes_. L'auteur des _Actes_ -abuse de ces embûches et de ces projets meurtriers. Les _Actes_ -diffèrent de l'épître aux Galates, en ce qu'ils supposent le premier -séjour de saint Paul à Jérusalem plus long et plus voisin de sa -conversion. Naturellement, c'est l'épître qui mérite la préférence, au -moins pour la chronologie et les circonstances matérielles. - -[42] Voir surtout l'épître aux Galates. - -[43] Épître aux Galates, i, 11-12 et presque entière; I Cor., ix, 1 et -suiv.; xv, 1 et suiv.; II Cor., xi, 21 et suiv. - -[44] On en trouve le sentiment plus ou moins direct: Rom., xii, 14; I -Cor., xiii, 2; II Cor., iii, 6; I Thess., iv, 8; v, 2, 6. - -[45] Gal., i, 22-23. - -[46] _Act._, xxii, 17-21. - -[47] _Act._, ix, 29-30. - -[48] Gal., i, 21. - -[49] _Act._, ix, 30; xi, 25. La donnée chronologique capitale pour -cette époque de la vie de saint Paul est Gal., i, 18; ii, 1. - -[50] La Cilicie avait une Église en l'an 51. _Act._, xv, 23, 41. - -[51] C'est dans l'épître aux Galates (vers 56) que Paul se place pour -la première fois avec éclat au rang des apôtres (i, 1 et la suite). -Selon Gal., ii, 7-10, il aurait reçu ce titre en 51. Cependant, il -ne le prend pas encore dans la suscription des deux épîtres aux -Thessaloniciens, qui sont de l'an 53. I Thess., ii, 6 n'implique pas -un titre officiel. L'auteur des _Actes_ ne donne jamais à Paul le nom -d'«apôtre». «Les apôtres», pour l'auteur des _Actes_, sont «les Douze». -_Act._, xiv, 4, 14 est une exception. - - - -[Pg 215]-[An 41] -CHAPITRE XII. - -FONDATION DE L'ÉGLISE D'ANTIOCHE. - - -La foi nouvelle faisait de proche en proche d'étonnants progrès. Les -membres de l'Église de Jérusalem qui avaient été dispersés à la suite -de la mort d'Étienne, poussant leurs conquêtes le long de la côte de -Phénicie, atteignirent Chypre et Antioche. Ils avaient d'abord pour -principe absolu de ne prêcher qu'aux Juifs[1]. - -Antioche, «la métropole de l'Orient», la troisième ville du monde[2], -fut le centre de cette chrétienté de la Syrie du Nord. C'était une -ville de plus de cinq cent mille âmes, presque aussi grande que Paris -avant ses récentes extensions[3], résidence du - -[Pg 216]-[An 41] -légat impérial de Syrie. Portée tout d'abord par les Séleucides à un -haut degré de splendeur, elle n'avait fait que profiter de l'occupation -romaine. En général, les Séleucides avaient devancé les Romains dans le -goût des décorations théâtrales appliquées aux grandes cités. Temples, -aqueducs, bains, basiliques, rien ne manquait à Antioche de ce qui -faisait une grande ville syrienne de cette époque. Les rues bordées de -colonnades, avec leurs carrefours décorés de statues, y avaient plus -de symétrie et de régularité que partout ailleurs[4]. Un _Corso_ orné -de quatre rangs de colonnes, formant deux galeries couvertes avec une -large avenue au milieu, traversait la ville de part en part[5], sur -une longueur de trente-six stades (plus d'une lieue)[6]. Mais Antioche -n'avait pas seulement d'immenses constructions - -[Pg 217]-[An 41] -d'utilité publique[7]; elle avait aussi, ce que peu de villes syriennes -possédaient, des chefs-d'œuvre d'art grec, d'admirables statues[8], -des œuvres classiques d'une délicatesse que le siècle ne savait -plus imiter. Antioche, dès sa fondation, avait été une ville tout -hellénique. Les Macédoniens d'Antigone et de Séleucus avaient porté -dans cette région du bas Oronte leurs souvenirs les plus vivants, les -cultes, les noms de leur pays[9]. La mythologie grecque s'y était créé -comme une seconde patrie; on avait la prétention de montrer dans le -pays une foule de «lieux saints» se rattachant à cette mythologie. La -ville était pleine du culte d'Apollon et des nymphes. Daphné, lieu -enchanteur à deux petites heures de la ville, rappelait aux conquérants -les plus riantes fictions. C'était une sorte de plagiat, de contrefaçon -des mythes de la mère patrie, analogue à ces transports hardis par -lesquels les tribus primitives faisaient voyager avec elles leur -géographie mythique, leur Bérécynthe, leur Arvanda, leur Ida, leur -Olympe. Ces fables grecques constituaient - -[Pg 218]-[An 41] -une religion bien vieillie et à peine plus sérieuse que les -_Métamorphoses_ d'Ovide. Les anciennes religions du pays, en -particulier celle du mont Casius[10], y ajoutaient un peu de gravité. -Mais la légèreté syrienne, le charlatanisme babylonien, toutes les -impostures de l'Asie, se confondant à cette limite des deux mondes, -avaient fait d'Antioche la capitale du mensonge, la sentine de toutes -les infamies. - -A côté de la population grecque, en effet, laquelle ne fut nulle part -en Orient (si l'on excepte Alexandrie) aussi dense qu'ici, Antioche -compta toujours dans son sein un nombre considérable d'indigènes -syriens, parlant syriaque[11]. Ces indigènes constituaient une basse -classe, habitant les faubourgs de la grande cité et les villages -populeux qui formaient autour d'elle une vaste banlieue[12], -Charandama, Ghisira, Gandigura, Apate (noms pour la plupart -syriaques)[13], Les mariages entre ces Syriens et les Grecs étant -ordinaires, Séleucus d'ailleurs ayant établi par une - -[Pg 219]-[An 41] -loi que tout étranger qui s'établirait dans la ville en deviendrait -citoyen, Antioche, au bout de trois siècles et demi d'existence, -se trouva un des points du monde où la race était le plus mêlée. -L'avilissement des âmes y était effroyable. Le propre de ces foyers de -putréfaction morale, c'est d'amener toutes les races au même niveau. -L'ignominie de certaines villes levantines, dominées par l'esprit -d'intrigue, livrées tout entières aux basses et subtiles pensées, peut -à peine nous donner une idée du degré de corruption où arriva l'espèce -humaine à Antioche. C'était un ramas inouï de bateleurs, de charlatans, -de mimes[14], de magiciens, de thaumaturges, de sorciers[15], de -prêtres imposteurs; une ville de courses, de jeux, de danses, de -processions, de fêtes, de bacchanales; un luxe effréné, toutes les -folies de l'Orient, les superstitions les plus malsaines, le fanatisme -de l'orgie[16]. - -[Pg 220]-[An 41] -Tour à tour serviles et ingrats, lâches et insolents, les Antiochéniens -étaient le modèle accompli de ces foules vouées au césarisme, -sans patrie, sans nationalité, sans honneur de famille, sans nom -à garder. Le grand _Corso_ qui traversait la ville était comme un -théâtre, où roulaient tout le jour les flots d'une populace futile, -légère, changeante, émeutière[17], parfois spirituelle[18], occupée -de chansons, de parodies, de plaisanteries, d'impertinences de -toute espèce[19]. La ville était fort lettrée[20], mais d'une pure -littérature de rhéteurs[21]. Les spectacles étaient étranges; il y eut -des jeux où l'on vit des chœurs de jeunes filles nues prendre part -à tous les exercices avec un simple bandeau[22]; à la célèbre fête -de Maïouma, des troupes de courtisanes nageaient en public dans des -bassins[23] - -[Pg 221]-[An 41] -remplis d'une eau limpide[24]. C'était comme un enivrement, comme un -songe de Sardanapale, où se déroulaient pêle-mêle toutes les voluptés, -toutes les débauches, n'excluant pas certaines délicatesses. Ce fleuve -de boue qui, sortant par l'embouchure de l'Oronte, venait inonder -Rome[25], avait là sa source principale. Deux cents décurions étaient -occupés à régler les liturgies et les fêtes[26]. La municipalité -possédait de vastes domaines publics, dont les duumvirs partageaient -l'usufruit entre les citoyens pauvres[27]. Comme toutes les villes -de plaisir, Antioche avait une plèbe infime, vivant du public ou de -sordides profits. - -La beauté des œuvres d'art et le charme infini de la nature[28] -empêchaient cet abaissement moral de dégénérer tout à fait en laideur -et en vulgarité. Le site d'Antioche est un des plus pittoresques du -monde. La ville occupait l'intervalle entre l'Oronte et les pentes du -mont Silpius, l'un des'embranchements du mont Casius. Rien n'égalait -l'abondance et la beauté des - -[Pg 222]-[An 41] -eaux[29]. L'enceinte, gravissant des rochers à pic par un vrai tour de -force d'architecture militaire[30], embrassait le sommet des monts, et -formait avec les rochers, à une hauteur énorme, une couronne dentelée -d'un merveilleux effet. Cette disposition de remparts, unissant les -avantages des anciennes acropoles à ceux des grandes villes fermées, -fut en général préférée par les lieutenants d'Alexandre, comme on le -voit à Séleucie de Piérie, à Ephèse, à Smyrne, à Thessalonique. Il en -résultait de surprenantes perspectives. Antioche avait, au dedans de -ses murs, des montagnes de sept cents pieds de haut, des rochers à -pic, des torrents, des précipices, des ravins profonds, des cascades, -des grottes inaccessibles; au milieu de tout cela, des jardins -délicieux[31]. Un épais fourré de myrtes, de buis Henri, de lauriers, -de plantes toujours vertes et du vert le plus tendre, des rochers -tapissés d'œillets, de jacinthes, de cyclamens, donnent à ces hauteurs -sauvages l'aspect de parterres suspendus. La variété des fleurs, -la fraîcheur du gazon, composé d'une multitude inouïe de petites -graminées, la beauté des platanes - -[Pg 223]-[An 41] -qui bordent l'Oronte, inspirent la gaieté, quelque chose du parfum -suave dont s'enivrèrent ces beaux génies de Jean Chrysostome, de -Libanius, de Julien. Sur la rive droite du fleuve s'étend une vaste -plaine, bornée d'un côte par l'Amanus et les monts bizarrement découpés -de la Piérie, de l'autre par les plateaux de la Cyrrhestique[32], -derrière lesquels on sent le dangereux voisinage de l'Arabe et du -désert. La vallée de l'Oronte, qui s'ouvre à l'ouest, met ce bassin -intérieur en communication avec la mer, ou pour mieux dire avec le -vaste monde au sein duquel la Méditerranée a constitué de tout temps -une sorte de route neutre et de lien fédéral. - -Parmi les colonies diverses que les ordonnances libérales des -Séleucides attirèrent dans la capitale de la Syrie, celle des juifs -était une des plus nombreuses[33]; elle datait de Séleucus Nicator -et possédait les mêmes droits que les Grecs[34]. Bien que les juifs -eussent un ethnarque particulier, leurs rapports avec les païens -étaient très-fréquents. Ici, comme à Alexandrie, ces rapports -dégénéraient souvent en - -[Pg 224]-[An 41] -rixes et en agressions[35]. D'un autre côté, ils donnaient lieu à une -active propagande religieuse. Le polythéisme officiel devenant de plus -en plus insuffisant pour les âmes sérieuses, la philosophie grecque et -le judaïsme attiraient tous ceux que les vaines pompes du paganisme ne -satisfaisaient pas. Le nombre des prosélytes était considérable. Dès -les premiers jours du christianisme, Antioche avait fourni à l'Église -de Jérusalem un de ses hommes les plus influents, Nicolas, l'un des -diacres[36]. Il y avait là d'excellents germes qui n'attendaient qu'un -rayon de la grâce pour éclore et pour porter les plus beaux fruits -qu'on eut encore vus. - -L'Église d'Antioche dut sa fondation à quelques croyants originaires de -Chypre et de Cyrène, qui avaient déjà beaucoup prêché[37]. Jusque-là, -ils ne s'étaient adressés qu'aux juifs. Mais, dans une ville où les -juifs purs, les juifs prosélytes, les «gens craignant Dieu» ou païens -à demi juifs, les purs païens, vivaient ensemble[38], de petites -prédications bornées à un groupe de maisons devenaient impossibles. Le -sentiment d'aristocratie religieuse qui remplissait - -[Pg 225]-[An 41] -d'orgueil les Juifs de Jérusalem n'existait pas dans ces grandes villes -d'une civilisation toute profane, où l'horizon était plus étendu et -où les préjugés étaient moins enracinés. Les missionnaires chypriotes -et cyrénéens furent donc amenés à se départir de leur règle. Ils -prêchèrent indifféremment aux Juifs et aux Grecs[39]. - -Les dispositions réciproques de la population juive et de la population -païenne paraissent, à ce moment, avoir été fort mauvaises[40]. Mais des -circonstances d'un autre ordre servirent peut-être les idées nouvelles. -Le tremblement de terre qui avait gravement endommagé la cité le 23 -mars de l'an 37 occupait encore les esprits. Toute la ville ne parlait -que d'un charlatan nommé Debborius, qui prétendait empêcher le retour -de tels accidents par des talismans ridicules[41]. Cela tenait les -esprits tendus vers les choses surnaturelles. Quoi qu'il en soit, le -succès de la prédication chrétienne fut très-grand. Une jeune Église -ardente, novatrice, pleine d'avenir, - -[Pg 226]-[An 41] -parce qu'elle était composée des éléments les plus divers, fut fondée -en peu de temps. Tous les dons du Saint-Esprit s'y répandirent, et -il était dès lors facile de prévoir que cette Église nouvelle, libre -du mosaïsme étroit qui traçait un cercle infranchissable autour de -Jérusalem, serait le second berceau du christianisme. Certes Jérusalem -restera à jamais la capitale religieuse du monde. Cependant le point -de départ de l'Église des gentils, le foyer primordial des missions -chrétiennes fut vraiment Antioche. C'est là que pour la première fois -se constitua une Église chrétienne dégagée de liens avec le judaïsme; -c'est là que s'établit la grande propagande de l'âge apostolique; c'est -là que se forma définitivement saint Paul. Antioche marque la seconde -étape des progrès du christianisme. En fait de noblesse chrétienne, ni -Rome, ni Alexandrie, ni Constantinople ne sauraient lui être comparées. - -La topographie de la vieille Antioche est si effacée qu'on chercherait -vainement sur ce sol, presque vide de traces antiques, le point où -il faut rattacher tant de grands souvenirs. Ici, comme partout, le -christianisme dut s'établir dans les quartiers pauvres, parmi les -gens de petits métiers. La basilique qu'on appelait «Ancienne» et -«Apostolique[42]» au IVe siècle, - -[Pg 227]-[An 41] -était située dans la rue dite de Singon, près du Panthéon[43]. Mais -on ne sait où était ce Panthéon. La tradition et certaines vagues -analogies inviteraient à chercher le quartier chrétien primitif du -côté de la porte qui garde encore aujourd'hui le nom de Paul, _Bâb -Bolos_[44], et au pied de la montagne nommée par Procope _Stavrin_, -qui porte le côté sud-est des remparts d'Antioche[45]. C'était une des -parties de la ville les moins riches en monuments païens. On y voit -encore les restes d'anciens sanctuaires dédiés à saint Pierre, à saint -Paul, à saint Jean. Là paraît avoir été le quartier où le christianisme -s'est le plus longtemps maintenu, après la conquête musulmane. Là fut -aussi, ce semble, le quartier des «saints» par opposition à la profane -Antioche. Le rocher y est percé, comme une ruche, de grottes qui -paraissent avoir - -[Pg 228]-[An 41] -servi à des anachorètes. Quand on chemine sur ces pentes escarpées, où, -vers le IVe siècle, de bons stylites, disciples à la fois de l'Inde et -de la Galilée, de Jésus et de Çakya-Mouni, prenaient en dédain la ville -voluptueuse du haut de leur pilier ou de leur caverne fleurie[46], il -est probable qu'on n'est pas bien loin des endroits où demeurèrent -Pierre et Paul. L'Église d'Antioche est celle dont l'histoire se suit -le mieux et renferme le moins de fables. La tradition chrétienne, dans -une ville où le christianisme eut une si vigoureuse continuité, peut -avoir de la valeur. - -La langue dominante de l'Église d'Antioche était le grec. Il est bien -probable cependant que les faubourgs parlant syriaque donnèrent à la -secte de nombreux adeptes. Déjà, par conséquent, Antioche renfermait -le germe de deux Églises rivales et plus tard ennemies, l'une parlant -grec, représentée maintenant par les grecs de Syrie, soit orthodoxes, -soit catholiques; l'autre dont les représentants actuels sont les -Maronites, ayant parlé autrefois le syriaque et le conservant encore -comme langue sacrée. Les Maronites, qui, sous leur catholicisme tout -moderne, cachent une haute ancienneté, sont probablement - -[Pg 229]-[An 41] -les derniers descendants de ces Syriens antérieurs à Séleucus, de -ces faubouriens ou _pagani_ de Ghisira, Charandama, etc.[47], qui -firent dès les premiers siècles Église à part, furent persécutés par -les empereurs orthodoxes comme hérétiques, et s'enfuirent dans le -Liban[48], où, en haine de l'Église grecque et par suite d'affinités -plus profondes, ils firent alliance avec les latins. - -Quant aux Juifs convertis d'Antioche, ils furent aussi -très-nombreux[49]. Mais on doit croire qu'ils acceptèrent tout d'abord -la fraternité avec les gentils[50]. C'est sur les bords de l'Oronte que -la fusion religieuse des races, rêvée par Jésus, disons mieux, par six -siècles de prophètes, devint une réalité. - -[1] _Act._, xi, 49. - -[2] Jos., _B. J._, III, ii, 4. Rome et Alexandrie étaient les deux -premières. Comp. Strabon, XVI, ii, 5. - -[3] C. Otfried Müller, _Antiquit. Antiochenœ_ (Gœttingæ, 1839), p. 68. -Jean Chrysostome, _In sanct. Ignatium_, 4 (Opp. t. II, p. 597, édit. -Montfaucon); _In Matth._ homilia lxxxv, 4 (t. VII, p. 810), évalue -la population d'Antioche à deux cent mille âmes, sans compter les -esclaves, les enfants et les immenses faubourgs. La ville actuelle n'a -pas plus de sept mille habitants. - -[4] Les rues analogues de Palmyre, Gérase, Gadare, Sébaste étaient -probablement des imitations du grand _Corso_ d'Antioche. - -[5] On en trouve quelques traces dans la direction de _Bâb Bolos_. - -[6] Dion Chrysostome, Orat. xlvii (t. II, p. 229, édit. de Reiske); -Libanius, _Antiochicus_, p. 337, 340, 342, 356 (édit. Reiske); Malala, -p. 232 et suiv., 276, 280 et suiv. (édit. de Bonn). Le constructeur de -ces grands ouvrages fut Antiochus Épiphane. - -[7] Libanius, _Antioch._, 342, 344. - -[8] Pausanias, VI, ii, 7; Malala, p. 201; Visconti, _Mus. Pio-Clem._, -t. III, 46. Voir surtout les médailles d'Antioche. - -[9] Piérie, Bottia, Pénée, Tempé, Castalie, jeux olympiques, Iopolis -(qu'on rattachait à Io). La ville prétendait devoir sa célébrité à -Inachus, à Oreste, à Daphné, à Triptolème. - -[10] Voir Malala, p. 199; Spartien, _Vie d'Adrien_, 14; Julien, -_Misopogon_, p. 361-362; Ammien Marcellin, XXII, 14; Eckfael, _Doct. -num. vet._, pars 1a, III, p. 326; Guigniaut, _Religions de l'ant._, -planches, n° 268. - -[11] Jean Chrysostome, _Ad pop. Antioch._ homil., xix, 1 (t. II, p. -189); _De sanctis martyr._, 1 (t. II, p. 651). - -[12] Libanius, _Antioch._, p. 348. - -[13] _Act. SS. Maii_, V, p. 383, 409, 414, 415, 416; Assemani, _Bib. -Or._, II., 323. - -[14] Juvénal, Sat., iii, 62 et suiv.; Stace, _Silves_, I, vi, 72. - -[15] Tacite, _Ann._, II, 69. - -[16] Malala, p. 284, 287 et suiv.; Libanius, _De angariis_, p. 555 -et suiv.; _De carcere vinctis_, p. 455 et suiv.; _Ad Timocratem_, p. -385; _Antioch._, p. 323; Philostr., _Vie d'Apoll._, I, 16; Lucien, -_De saltatione_, 76; Diod. Sic., fragm. l. XXXIV, n° 34 (p. 538, éd. -Dindorf); Jean Chrys., Homil. vii _in Matth._, 5 (t. VII, p. 113); -lxxiii _in Matth._, 3 (_ibid._, p. 712); _De consubst. contra Anom._, 1 -(t. I, p. 501); _De Anna_, 1 (t. IV, p. 730); _De Dav. et Saüle_, iii, -1 (t. IV, 768-770); Julien, _Misopogon_, p. 343, 350, édit. Spanheim; -_Actes de sainte Thècle_, attribués à Basile de Séleucie, publiés par -P. Pantinus (Anvers, 1608), p. 70 - -[17] Philostr., _Apoll._, III, 58; Ausone, _Clar. Urb._, 2; J. -Capitolin, _Verus_, 7; _Marc-Aur._, 25; Hérodien, II, 10; Jean -d'Antioche, dans les _Excerpta Valesiana_, p. 844; Suidas, au mot -Ἰοβιανός. - -[18] Julien, _Misopogon_, p. 344, 365, etc.; Eunape, _Vies des Soph._, -p. 496, édit. Boissonade (Didot); Ammien Marcellin, XXII, 14. - -[19] Jean Chrys., _De Lazaro_, ii, 11 (t. I, p. 722-723). - -[20] Cic., _Pro Archia_, 3, en tenant compte de l'exagération ordinaire -à l'avocat. - -[21] Philostrate, _Vie d'Apollonius_, III, 58. - -[22] Malala, p. 287-289. - -[23] Jean Chrysost., Homil. vii _in Matth._, 5, 6 (t. VII, p. 113). -Voir O. Müller, _Antiquit. Antioch._, 33, note. - -[24] Libanius, _Antiochicus_, p. 355-356. - -[25] Juvénal, iii, 62 et suiv., et Forcellini, au mot _ambubaja_, en -observant que le mot _ambuba_ est syriaque. - -[26] Libanius, _Antioch._, p. 315; _De carcere vinctis_, p. 455, etc., -Julien, _Misopogon_, p. 367, édit, Spanheim. - -[27] Libanius, _Pro rhetoribus_, p. 211. - -[28] Libanius, _Antiochicus_, p. 363. - -[29] Libanius, _Antiochicus_, p. 354 et suiv. - -[30] L'enceinte actuelle, qui est du temps de Justinien, présente les -mêmes particularités. - -[31] Libanius, _Antioch._, p. 337, 338, 339. - -[32] Le lac _Ak-Deniz_, qui forme de ce côté la limite actuelle -du territoire d'Antakieh, n'existait pas, à ce qu'il semble, dans -l'antiquité. V. Ritter, _Erdkunde_, XVII, p. 1149, 1613 et suiv. - -[33] Josèphe, _Ant._, XII, iii, 1; XIV, xii, 6; _B. J._, II, xviii, 5; -VII, iii, 2-4. - -[34] Josèphe, _Contre Apion_, II, 4; _B. J._, VII, iii, 3-4; v, 2. - -[35] Malala, p. 244-245.; Jos., _B. J._, VII, v, 2. - -[36] _Act._, vi, 5. - -[37] _Ibid._, xi, 19 et suiv. - -[38] Comparez Jos., _B. J._, II, xviii, 2. - -[39] _Act._, xi, 20-21. La bonne leçon est Ἕλληνας. Ἑλληνιστἀς est venu -d'un faux rapprochement avec ix, 29. - -[40] Malala, p. 245. Le récit de Malala ne peut, du reste, être exact. -Josèphe ne dit pas mot de l'invasion dont parle le chronographe. - -[41] _Ibid._, p. 243, 265-266 (Comparez _Comptes rendus de l'Acad. des -Inscr. et B.-L._, séance du 17 août 1865. - -[42] S. Athanase, _Tomus ad Antioch_, (Opp. t. I, p. 771, édit. -Montfaucon); S. Jean Chrysost., _Ad pop. Ant._ homil. i et ii, init. -(t. II, p. 1 et 20); _In Inscr. Act._, ii, init. (t. III, 60); _Chron. -Pasch._, p. 296 (Paris); Théodoret, _Hist. eccl._, II, 27; III, 2, -8, 9. Le rapprochement de ces passages ne permet pas de rendre ἐν τῆ -καλουμένῃ Παλαιᾷ par «dans ce qu'on appelait l'ancienne ville», ainsi -que les éditeurs l'ont fait quelquefois. - -[43] Malala, p. 242. - -[44] Pococke, _Descript. of the East_, vol. II, part. i, p. 192 -(Londres, 1745); Chesney, _Expedition for the survey of the rivers -Euphr. and Tigris_, I, 425 et suiv. - -[45] C'est-à-dire à l'opposite de la partie de la ville ancienne qui -est encore habitée. - -[46] Voir ci-dessous, p. 233, note 5. - -[47] Le type des Maronites se retrouve d'une manière frappante dans -toute la région d'Antakieh, de Soueidieh et de Beylan. - -[48] F. Naironi, _Evoplia fidei cathol._ (Romæ, 1694), p. 58 et suiv., -et l'ouvrage de S. Ém. Paul-Pierre Masad, patriarche actuel des -Maronites, intitulé _Kitâb ed-durr el-manzoum_ (en arabe, imprimé au -couvent de Tamisch dans le Kesrouan, 1863). - -[49] _Act._, xi, 19-20; xiii, 1. - -[50] Gal., ii, 14 et suiv. le suppose. - - - -[Pg 230]-[An 42] -CHAPITRE XIII. - -IDÉE D'UN APOSTOLAT DES GENTILS. - -SAINT-BARNABÉ. - - -Quand on apprit à Jérusalem ce qui s'était passé à Antioche, l'émotion -fut grande[1]. Malgré la bonne volonté de quelques-uns des principaux -membres de l'Église de Jérusalem, en particulier de Pierre, le collége -apostolique continuait d'être assiégé des idées les plus mesquines. -Chaque fois qu'on apprenait que la bonne nouvelle avait été annoncée -à des païens, il se produisait, de la part de quelques anciens, des -signes de mécontentement. L'homme qui cette fois triompha de cette -misérable jalousie et qui empêcha les maximes exclusives des «hébreux» -de ruiner l'avenir du christianisme, fut Barnabé. Barnabé était -l'esprit le plus éclairé de l'Église de Jérusalem, il était le chef du -parti libéral, qui voulait le progrès - -[Pg 231]-[An 42] -et l'Église ouverte à tous. Déjà il avait puissamment contribué à lever -les défiances qui s'étaient élevées contre Paul. Cette fois, il exerça -encore une grande influence. Envoyé comme délégué du corps apostolique -à Antioche, il vit et approuva tout ce qui s'était fait; il déclara que -l'Église nouvelle n'avait qu'à continuer dans la voie où elle était -entrée. Les conversions continuaient à se produire en grand nombre[2]. -La force vivante et créatrice du christianisme semblait s'être -concentrée à Antioche. Barnabé, dont le zèle voulait toujours être au -point où l'action était la plus vive, y resta. Antioche sera désormais -son Église; c'est de là qu'il va exercer le ministère le plus fécond. -Le christianisme a été injuste envers ce grand homme, en ne le plaçant -pas en première ligne parmi ses fondateurs. Toutes les idées larges et -bonnes eurent Barnabé pour patron. L'intelligente hardiesse de Barnabé -fut le contre-poids à ce qu'aurait eu de funeste l'entêtement de ces -Juifs bornés qui formaient le parti conservateur de Jérusalem. - -Une magnifique idée germa à Antioche dans ce grand cœur. Paul était -à Tarse dans un repos qui, pour un homme aussi actif, devait être un -supplice. - -[Pg 232]-[An 42] -Sa fausse position, sa roideur, ses prétentions exagérées annulaient -une partie de ses qualités. Il se rongeait lui-même, et restait presque -inutile. Barnabé sut appliquer à son œuvre véritable cette force qui -se consumait en une solitude malsaine et dangereuse. Une seconde fois, -il tendit la main à Paul, et amena ce caractère sauvage à la société -de frères qu'il voulait fuir. Il alla lui-même à Tarse, le chercha, -l'amena à Antioche[3]. Voilà ce que les vieux obstinés de Jérusalem -n'auraient jamais su faire. Gagner cette grande âme rétractile, -susceptible; se plier aux faiblesses, aux humeurs d'un homme plein de -feu, mais très-personnel; se faire son inférieur, préparer le champ le -plus favorable au déploiement de son activité en s'oubliant soi-même, -c'est là certes le comble de ce qu'a jamais pu faire la vertu; c'est -là ce que Barnabé fit pour saint Paul. La plus grande partie de la -gloire de ce dernier revient à l'homme modeste qui le devança en -toutes choses, s'effaça devant lui, découvrit ce qu'il valait, le mit -en lumière, empêcha plus d'une fois ses défauts de tout gâter et les -idées étroites des autres de le jeter dans la révolte, prévint le tort -irrémédiable que de mesquines personnalités auraient pu faire à l'œuvre -de Dieu. - - -[Pg 233]-[An 43] -Durant une année entière, Barnabé et Paul furent unis dans cette active -collaboration[4]. Ce fut une des années les plus brillantes, et sans -doute la plus heureuse de la vie de Paul. La féconde originalité de ces -deux grands hommes éleva l'Église d'Antioche à une hauteur qu'aucune -Église n'avait atteinte jusque-là. La capitale de la Syrie était un -des points du monde où il y avait le plus d'éveil. Les questions -religieuses et sociales, à l'époque romaine comme de notre temps, se -faisaient jour principalement dans les grandes agglomérations d'hommes. -Une sorte de réaction contre l'immoralité générale, qui plus tard -fera d'Antioche la patrie des stylites et des solitaires[5], était -déjà sensible. La bonne doctrine trouvait ainsi dans cette ville les -meilleures conditions de succès qu'elle eût encore rencontrées. - -Une circonstance capitale prouve, du reste, que la secte eut pour la -première fois à Antioche pleine conscience d'elle-même. Ce fut dans -cette ville qu'elle reçut un nom distinct. Jusque-là, les adhérents -s'étaient appelés entre eux «les croyants», - -[Pg 234]-[An 43] -«les fidèles», «les saints», «les frères», «les disciples»; mais il n'y -avait pas de nom officiel et public pour les designer. C'est à Antioche -que le nom de _christianus_ fut formé[6]. La terminaison en est latine, -et non grecque, ce qui semble indiquer qu'il fut créé par l'autorité -romaine, comme appellation de police[7], de même que _herodiani, -pompeiani, cæsariani_[8]. Il est certain, en tout cas, qu'un tel nom -fut formé par la population païenne. Il renfermait un malentendu; car -il supposait que _Christus_, traduction de l'hébreu _Maschiah_ (le -Messie), était un nom propre[9]. Plusieurs même de ceux qui étaient peu -au courant des idées juives ou chrétiennes, devaient être amenés par ce -nom à croire que _Christus_ ou _Chrestus_ était un chef de parti encore -vivant[10]. - -[Pg 235]-[An 43] -La prononciation vulgaire, en effet, était _chrestiani_[11]. - -Les Juifs, en tout cas, n'adoptèrent pas, au moins d'une façon -suivie[12], le nom donné par les Romains à leurs coreligionnaires -schismatiqnes. Ils continuèrent d'appeler les nouveaux sectaires -«Nazaréens» ou «Nazoréens»[13], sans doute parce qu'ils avaient -l'habitude d'appeler Jésus _Han-nasri_ ou _Han-nosri_, «le Nazaréen». -Ce nom a prévalu jusqu'à nos jours dans tout l'Orient[14]. - -C'est ici un moment très-important. L'heure où une création nouvelle -reçoit son nom est solennelle; - -[Pg 236]-[An 43] -car le nom est le signe définitif de l'existence. C'est par le nom -qu'un être individuel ou collectif devient lui-même et sort d'un autre. -La formation du mot «chrétien» marque ainsi la date précise où l'Église -de Jésus se sépara du judaïsme. Longtemps encore on confondra les deux -religions; mais cette confusion n'aura lieu que dans les pays où la -croissance du christianisme est, si j'ose le dire, arriérée. La secte, -du reste, accepta vite l'appellation qu'on avait faite pour elle et la -considéra comme un titre d'honneur[15]. Quand on songe que, dix ans -après la mort de Jésus, sa religion a déjà un nom en langue grecque et -en langue latine dans la capitale de la Syrie, on s'étonne des progrès -accomplis en si peu de temps. Le christianisme est complètement détaché -du sein de sa mère; la vraie pensée de Jésus a triomphé de l'indécision -de ses premiers disciples; l'Église de Jérusalem est dépassée; -l'araméen, la langue de Jésus, est inconnue à une partie de son école; -le christianisme parle grec; il est lancé définitivement dans le grand -tourbillon du monde grec et romain, d'où il ne sortira plus. - -L'activité, la fièvre d'idées qui se produisait dans cette jeune église -dut être quelque chose d'extraordinaire. Les grandes manifestations -«spirites» y - -[Pg 237]-[An 43] -étaient fréquentes[16]. Tous se croyaient inspirés, sur des modes -divers. Les uns étaient «prophètes», les autres «docteurs»[17]. -Barnabé, comme son nom l'indique[18], avait sans doute rang de -prophète: Paul n'avait pas de titre spécial. On citait encore, parmi -les notables de l'Église d'Antioche, Siméon surnommé _Niger_, Lucius de -Cyrène, Menahem, qui avait été frère de lait d'Hérode Antipas, et qui -par conséquent devait être assez âgé[19]. Tous ces personnages étaient -juifs. Parmi les païens convertis était peut-être déjà cet Evhode qui -paraît, à une certaine époque, avoir tenu le premier rang dans l'Église -d'Antioche[20]. Sans doute, les païens qui répondirent à la première -prédication eurent d'abord quelque infériorité; ils devaient peu -briller dans les exercices publics de glossolalie, de prédication, de -prophétie. - -Paul, au milieu de cette société entraînante, se laissa aller au -courant. Plus tard, il se montra contraire à la glossolalie[21], et -il est probable que jamais il ne la pratiqua. Mais il eut beaucoup de -visions et - -[Pg 238]-[An 43] -de révélations immédiates[22]. C'est apparemment à Antioche[23] qu'il -eut cette grande extase qu'il raconte en ces termes: «Je connais un -homme en Christ, qui, il y a quatorze ans (la chose se passait-elle -corporellement ou en dehors du corps? je l'ignore, Dieu le sait), -fut ravi jusqu'au troisième ciel[24]. Et je sais que cet homme (Dieu -pourrait dire si ce fut en corps ou sans corps) a été ravi dans le -paradis[25], où il a entendu des paroles ineffables, qu'il n'est -pas permis à un mortel de dire[26].» En général, sobre et pratique, -Paul partageait cependant les idées de son temps sur le surnaturel. -Il croyait faire des miracles[27], comme tout le monde; il était -impossible que les dons du Saint-Esprit, qui passaient pour être de -droit commun dans l'Église[28], lui fussent refusés. - - -[Pg 239]-[An 44] -Mais des esprits possédés d'une flamme si vive ne pouvaient s'en -tenir à ces chimères d'une exubérante piété. On se tourna vite vers -l'action. L'idée de grandes missions destinées à convertir les païens, -en commençant par l'Asie Mineure, s'empara de toutes les têtes. Une -pareille idée, fût-elle née à Jérusalem, n'aurait pu s'y réaliser. -L'Église de Jérusalem était dénuée de ressources pécuniaires. Un grand -établissement de propagande exige une certaine mise de fonds. Or, toute -la caisse commune de Jérusalem allait à nourrir les bons pauvres, et -parfois n'y suffisait pas. De toutes les parties du monde, il fallait -envoyer des secours pour que ces nobles mendiants ne mourussent -pas de faim[29]. Le communisme avait créé à Jérusalem une misère -irrémédiable et une complète incapacité pour les grandes entreprises. -L'Église d'Antioche était exempte d'un tel fléau. Les Juifs, dans ces -villes profanes, étaient arrivés à l'aisance, parfois à de grandes -fortunes[30]; les fidèles entraient dans l'Église avec un avoir assez -considérable. Ce fut Antioche qui fournit les capitaux de la fondation -du christianisme. On conçoit la totale différence de mœurs et d'esprit -que cette circonstance à elle seule dut établir - -[Pg 240]-[An 44] -entre les deux Églises. Jérusalem resta la ville des pauvres de Dieu, -des _ebionim_, des bons rêveurs galiléens, ivres et comme étourdis -des promesses du royaume des cieux[31]. Antioche, presque étrangère -à la parole de Jésus, qu'elle n'avait pas entendue, fut l'Église -de l'action, du progrès. Antioche fut la ville de Paul; Jérusalem, -la ville du vieux collége apostolique, enseveli dans ses songes, -impuissant en face des problèmes nouveaux qui s'ouvraient, mais ébloui -de son incomparable privilège, et riche de ses inappréciables souvenirs. - -Une circonstance justement mit bientôt tous ces traits en lumière. -L'imprévoyance était telle dans cette pauvre Église famélique de -Jérusalem, que le moindre accident mettait la communauté aux abois. Or, -dans un pays où l'organisation économique était nulle, où le commerce -avait peu de développement et où les sources du bien-être étaient -médiocres, les famines ne pouvaient manquer d'arriver. Il y en eut une -terrible la quatrième année du règne de Claude, l'an 44[32]. Quand les -symptômes s'en firent sentir, - -[Pg 241]-[An 44] -les anciens de Jérusalem eurent l'idée de recourir aux frères des -Églises plus riches de Syrie. Une ambassade de prophètes hiérosolymites -vint à Antioche[33]. L'un d'eux, nommé Agab, qui passait pour avoir un -haut degré de clairvoyance, se vit tout à coup saisi de l'Esprit, et -annonça le fléau qui allait sévir. Les fidèles d'Antioche furent fort -touchés des maux qui menaçaient la mère Église, dont ils se regardaient -encore comme tributaires. Ils firent une collecte, à laquelle chacun -contribua selon son pouvoir. Barnabé fut chargé d'aller en porter le -produit aux frères de Judée[34]. Jérusalem restera encore longtemps -la capitale du christianisme. Les choses uniques y sont centralisées; -il n'y a d'apôtres que là[35]. Mais un grand pas est fait. Durant -plusieurs années, il n'y a eu qu'une Église complétement organisée, -celle de Jérusalem, centre absolu de la foi, d'où toute vie émane, où -toute vie reflue. Il n'en est plus ainsi maintenant. Antioche est une - -[Pg 242]-[An 44] -Église parfaite. Elle a toute la hiérarchie des dons du Saint-Esprit. -Les missions partent de là[36] et y reviennent[37]. C'est une seconde -capitale, ou, pour mieux dire, un second cœur, qui a son action propre, -et dont la force s'exerce dans toutes les directions. - -Il est même facile de prévoir dès à présent que la seconde capitale -l'emportera bientôt sur la première. La décadence de l'Église de -Jérusalem, en effet, fut rapide. C'est le propre des institutions -fondées sur le communisme d'avoir un premier moment brillant, car le -communisme suppose toujours une grande exaltation, mais de dégénérer -très-vite, le communisme étant contraire à la nature humaine. Dans -ses accès de vertu, l'homme croit pouvoir se passer entièrement de -l'égoïsme et de l'intérêt propre; l'égoïsme prend sa revanche en -prouvant que l'absolu désintéressement engendre des maux plus graves -que ceux qu'on avait cru éviter par la suppression de la propriété. - -[1] _Act._, xi, 22 et suiv. - -[2] _Act._, xi, 22-24. - -[3] _Act._, xi, 25. - -[4] _Act._, xi, 26. - -[5] Libanius, _Pro templis_, p. 164 et suiv.; _De carcere vinctis_, p. -458; Théodoret, _Hist. eccl._, IV, 28; Jean Chrysost., Homil. lxxii _in -Matth._, 3 (t. VII, p. 705); _In Epist. ad Ephes._ hom. vi, 4 (t. XI, -p. 44); _In I Tim._ hom. xiv, 3 et suiv. (_ibid._ p. 628 et suiv.); -Nicéphore, XII, 44; Glycas, p. 257 (éd. Paris). - -[6] _Act._, xi, 26. - -[7] Les passages I Petri, iv, 16, et Jac., ii, 7, comparés à Suétone, -_Néron_, 16, et à Tacite, _Ann._, XV, 44, confirment cette idée. Voir -aussi _Act._, xxvi, 28. - -[8] Il est vrai qu'on trouve Ἀσιανός (_Act._, xx, 4; Philon, _Legatio_, -36; Strabon, etc). Mais il paraît que c'est là un latinisme, de même -que Δαλδιανοί, et les noms des sectes, Σιμωνιανοί, Κηρινθιανοί, -Σηθιανοί, etc. Le dérivé hellénique de χριστός eût été χρίστειος. Il ne -sert de rien de dire que la terminaison _anus_ est une forme dorique du -grec ηνος, on n'avait nulle souvenance de cela au premier siècle. - -[9] Tacite (_loc. cit._) le prend ainsi. - -[10] Suétone, _Claude_, 25. Nous discuterons ce passage dans notre -livre suivant. - -[11] _Corpus inscr. gr._, nos 2883 _d_, 3857 _g_, 3857 _p_, 3865 _l_; -Tertullien, _Apol._, 3; Lactance, _Divin. Inst._, IV, 7. Comp. la forme -française _chrestien_. - -[12] Jac., ii, 7, n'implique qu'un usage momentané et incertain. - -[13] _Act._, xxiv. 5; Tertullien, _Adv. Marcionem_, IV, 8. - -[14] _Nesâra_. Les noms de _meschihoio_ en syriaque, _mesihi_ en arabe, -sont relativement modernes, et calqués sur χριστιανός. Le nom de -«Galiléens» est bien plus récent. Ce fut Julien qui le mit à la mode, -et même le rendit officiel, en y attachant une nuance de raillerie -et de mépris, Juliani _Epist._, vii; Grégoire de Nazianze, Orat. IV -(invect. i), 76; S. Cyrille d'Alex., _Contre Julien_, II, p. 39 (édit. -Spanheim); _Philopatris_, dialogue attribué faussement à Lucien, et qui -est en réalité du temps de Julien, § 12; Théodoret, _Hist. eccl._, III, -4. Je pense que, dans Épictète (Arrien, _Dissert._, IV, vii, 6; et dans -Marc-Aurèle (_Pensées_, XI, 3), ce nom ne désigne pas les chrétiens, -mais qu'il faut l'entendre des «sicaires» ou zélotes, disciples -fanatiques de Juda le Galiléen ou le Gaulonite et de Jean de Gischala. - -[15] I Pétri, iv, 16; Jac., ii, 7. - -[16] _Act._, xiii, 2. - -[17] _Ibid._, xiii, 1. - -[18] Voir ci-dessus, p. 105-106. - -[19] _Act._, xiii, 1. - -[20] Eusèbe, _Chron._, à l'année 43; _Hist. eccl._, III, 22; Ignatii -_Epist. ad Antioch._ (apocr.), 7. - -[21] I Cor., xiv entier. - -[22] II Cor., xii, 1-5. - -[23] Il place en effet cette vision quatorze ans avant l'année où il -écrivait la deuxième aux Corinthiens, laquelle est de l'an 57 à peu -près. Il n'est pas impossible cependant qu'il fût encore à Tarse. - -[24] Pour les idées juives sur les cieux superposés, voir _Testam. -des 12 patr._, Levi, 3; _Ascension d'Isaïe_, vi, 13; vii, 8 et toute -la suite du livre; Talm. de Babyl., _Chagiga_, 12 _b_; Midraschim, -_Bereschith rabba_, sect. xix, fol. 19 _c_; _Schemoth rabba_, sect. -xv, fol. 115 _d_;Bammidbar rabba, sect. xiii, fol. 218 _a_; _Debarim -rabba_, sect. ii, fol. 253 _a_; _Schir hasschirim rabba_, fol. 24 _d_. - -[25] Comparez Talmud de Babyl., _Chagiga_, 14 _b_. - -[26] Comparez _Ascension d'Isaïe_, vi, 15; vii, 3 et suiv. - -[27] II Cor., xii, 12; Rom., xv, 19. - -[28] I Cor., xii entier. - -[29] _Act._, xi, 29; xxiv, 17; Gal., ii, 10; Rom., xv, 26; I Cor., xvi, -1; II Cor., viii, 4, 14; ix, 1, 12. - -[30] Jos., _Ant._, XVIII, vi, 3, 4; XX, v, 2. - -[31] Jac., ii, 5 et suiv. - -[32] _Act._, xi, 28; Jos., _Ant._, XX, ii, 6; v, 2; Eusèbe, _Hist. -eccl._, II, 8 et 12. Comp. _Act._, xii, 20; Tac. _Ann._, XII, 43; -Suétone, _Claude_, 18; Dion Cassius, LX, 11. Aurélius Victor, _Cœs._, -4; Eusèbe, _Chron._, années 43 et suiv. Le règne de Claude fut affligé -presque chaque année par des famines partielles de l'Empire. - -[33] _Act._, xi, 27 et suiv. - -[34] Le livre des _Actes_ (xi, 30; xii, 25) met Paul de ce voyage. Mais -Paul déclare qu'entre son premier séjour de deux semaines et son voyage -pour l'affaire de la circoncision, il n'alla pas à Jérusalem (Gal., ii, -1, en tenant compte de l'argumentation générale de Paul à cet endroit). -Voir ci-dessus, Introd., p. xxxii-xxxiii. - -[35] Gal., i, 17-19. - -[36] _Act._, xiii, 3; xv, 36; xviii, 23. - -[37] _Ibid._, xiv, 25; xviii, 22. - - - -[Pg 243]-[An 44] -CHAPITRE XIV. - -PERSÉCUTION D'HÉRODE AGRIPPA Ier. - - -Barnabé trouva l'Église de Jérusalem dans un grand trouble. L'année 44 -fut très-orageuse pour elle. Outre la famine, elle vit se rallumer le -feu de la persécution, qui s'était ralenti depuis la mort d'Étienne. - -Hérode Agrippa, petit-fils d'Hérode le Grand, avait réussi, depuis -l'année 41, à recomposer la royauté de son aïeul. Grâce à la faveur de -Caligula, il était parvenu à réunir sous sa domination la Batanée, la -Trachonitide, une partie du Hauran, l'Abilène, la Galilée, la Pérée[1]. -Le rôle ignoble qu'il joua dans la tragi-comédie qui porta Claude à -l'empire[2], acheva sa fortune. Ce vil Oriental, en récompense - -[Pg 244]-[An 44] -des leçons de bassesse et de perfidie qu'il avait données à Rome, -obtint pour lui la Samarie et la Judée, et pour son frère Hérode la -petite royauté de Chalcis[3]. Il avait laissé à Rome les plus mauvais -souvenirs, et on attribuait en partie à ses conseils les cruautés de -Caligula[4]. Son armée et les villes païennes de Sébaste, de Césarée, -qu'il sacrifiait à Jérusalem, ne l'aimaient pas[5]. Mais les Juifs le -trouvaient généreux, magnifique, sympathique à leurs maux. Il cherchait -à se rendre populaire auprès d'eux, et affectait une politique toute -différente de celle d'Hérode le Grand. Ce dernier vivait bien plus -en vue du monde grec et romain qu'en vue des Juifs. Hérode Agrippa, -au contraire, aimait Jérusalem, observait rigoureusement la religion -juive, affectait le scrupule, et ne laissait jamais passer un jour sans -faire ses dévotions[6]. Il allait jusqu'à recevoir avec douceur les -avis des rigoristes, et se donnait la peine de se justifier de leurs -reproches[7]. Il fit remise aux Hiérosolymites du tribut que chaque - -[Pg 245]-[An 44] -maison lui devait[8]. Les orthodoxes, en un mot, eurent en lui un roi -selon leur cœur. - -Il était inévitable qu'un prince de ce caractère persécutât les -chrétiens. Sincère ou non, Hérode Agrippa était un souverain juif dans -toute la force du terme[9]. La maison d'Hérode, en s'affaiblissant, -tournait à la dévotion. Ce n'était plus cette large pensée profane -du fondateur de la dynastie, aspirant à faire vivre ensemble et -sous l'empire commun de la civilisation les cultes les plus divers. -Quand Hérode Agrippa devenu roi mit pour la première fois le pied à -Alexandrie, ce fut comme roi des Juifs qu'on l'accueillit; ce fut ce -titre qui irrita la population et donna lieu à des bouffonneries sans -fin[10]. Or, que pouvait être un roi des Juifs, si ce n'est le gardien -de la Loi et des traditions, un souverain théocrate et persécuteur? -Depuis Hérode le Grand, sous lequel le fanatisme fut tout à fait -comprimé, jusqu'à l'explosion de la guerre qui amena la ruine de -Jérusalem, il y eut ainsi une progression toujours croissante d'ardeur -religieuse. La mort de Caligula (24 janvier 41) avait produit une -réaction favorable aux Juifs. Claude fut en général bienveillant pour -eux[11], - -[Pg 246]-[An 44] -par l'effet du crédit qu'avaient sur lui Hérode Agrippa et Hérode, -roi de Chalcis. Non-seulement il donna raison aux juifs d'Alexandrie -dans leurs querelles avec les habitants, et leur octroya le droit de -se choisir un ethnarque; mais il publia, dit-on, un édit par lequel il -accordait aux juifs, dans toute l'étendue de l'Empire, ce qu'il avait -accordé à ceux d'Alexandrie, c'est-à-dire la liberté de vivre selon -leurs lois, à la seule condition de ne pas outrager les autres cultes. -Quelques essais de vexations analogues à celles qui s'étaient produites -sous Caligula, furent réprimés[12]. Jérusalem s'agrandit beaucoup; le -quartier de Bézétha s'ajouta à la ville[13]. L'autorité romaine se -faisait à peine sentir, bien que Vibius Marsus, homme prudent, mûri par -les grandes charges, et d'un esprit très-cultivé[14], qui avait succédé -à Publius Pétronius dans la fonction de légat impérial de Syrie, fît -de temps en temps remarquer à Rome le danger de ces royautés à demi -indépendantes d'Orient[15]. - - -[Pg 247]-[An 44] -L'espèce de féodalité qui, depuis la mort de Tibère, tendait à -s'établir en Syrie et dans les contrées voisines[16], était, en effet, -un arrêt dans la politique impériale, et n'avait guère que de mauvais -résultats. Les «rois» venant à Rome étaient des personnages, et y -exerçaient une détestable influence. La corruption et l'abaissement du -peuple, surtout sous Caligula, vinrent en grande partie du spectacle -que donnaient ces misérables qu'on voyait successivement traîner leur -pourpre au théâtre, au palais du césar, dans les prisons[17]. En ce -qui concerne les Juifs, nous avons vu[18] que l'autonomie signifiait -l'intolérance. Le souverain pontificat ne sortait par instants de la -famille de Hanan que pour entrer dans celle de Boëthus, non moins -altière et cruelle. Un souverain jaloux de plaire aux Juifs ne pouvait -manquer de leur accorder ce qu'ils aimaient le mieux, c'est-à-dire des -sévérités contre tout ce qui s'écartait de la rigoureuse orthodoxie[19]. - -Hérode Agrippa, en effet, devint sur la fin de son - -[Pg 248]-[An 44] -règne un violent persécuteur[20]. Quelque temps avant la Pâque de l'an -44, il fit trancher la tête à l'un des principaux membres du collége -apostolique, Jacques, fils de Zébédée, frère de Jean. L'affaire ne fut -pas présentée comme religieuse; il n'y eut pas de procès inquisitorial -devant le sanhédrin; la sentence fut prononcée en vertu du pouvoir -arbitraire du souverain, comme cela eut lieu pour Jean-Baptiste[21]. -Encouragé par le bon effet que cette exécution produisit sur les -Juifs[22], Hérode Agrippa ne voulut pas s'arrêter en une veine si -facile de popularité. On était aux premiers jours de la fête de -Pâque, époque ordinaire de redoublement du fanatisme. Agrippa ordonna -d'enfermer Pierre dans la tour Antonia. Il voulait le faire juger et -mettre à mort avec grand appareil, devant la masse de peuple alors -assemblé. - -Une circonstance que nous ignorons, et qui fut tenue pour miraculeuse, -ouvrit la prison de Pierre. Un soir que plusieurs des fidèles étaient -assemblés dans la maison de Marie, mère de Jean-Marc, où Pierre -demeurait d'habitude, on entendit tout à coup frapper à la porte. La -servante, nommée Rhodé, alla écouter. Elle reconnut la voix de Pierre. -Transportée - -[Pg 249]-[An 44] -de joie, au lieu d'ouvrir, elle rentre en courant et annonce que Pierre -est là. On la traite de folle. Elle jure qu'elle dit vrai. «C'est son -ange,» disent quelques-uns. On entend frapper à plusieurs reprises; -c'était bien lui. L'allégresse fut infinie. Pierre fit sur-le-champ -annoncer sa délivrance à Jacques, frère du Seigneur, et aux autres -fidèles. On crut que c'était l'ange de Dieu qui était entré dans la -prison de l'apôtre, et avait fait tomber les chaînes et les verrous. -Pierre racontait, en effet, que tout cela s'était passé pendant qu'il -était dans une espèce d'extase; qu'après avoir passé la première et la -deuxième garde et franchi la porte de fer qui donnait sur la ville, -l'ange l'accompagna encore l'espace d'une rue, puis le quitta; qu'alors -il revint à lui et reconnut la main de Dieu, qui avait envoyé un -messager céleste pour le délivrer[23]. - -Agrippa survécut peu à ces violences[24]. Dans le courant de l'année -il alla à Césarée pour célébrer des jeux en l'honneur de Claude. Le -concours fut extraordinaire; les gens de Tyr et de Sidon, qui avaient -des difficultés avec lui, y vinrent pour lui - -[Pg 250]-[An 44] -demander merci. Ces fêtes déplaisaient beaucoup aux Juifs, et parce -qu'elles avaient lieu dans la ville impure de Césarée, et parce -qu'elles se donnaient dans le théâtre. Déjà, une fois, le roi ayant -quitté Jérusalem dans des circonstances semblables, un certain rabbi -Siméon avait proposé de le déclarer étranger au judaïsme et de -l'exclure du temple. Le roi avait poussé la condescendance jusqu'à -placer le rabbi à côté de lui au théâtre, pour lui prouver qu'il ne s'y -passait rien de contraire à la Loi[25]. Croyant avoir ainsi satisfait -les rigoristes, Hérode Agrippa se laissa aller à son goût pour les -pompes profanes. Le second jour de la fête, il entra de très-bon -matin au théâtre, revêtu d'une tunique en étoffe d'argent, d'un éclat -merveilleux. L'effet de cette tunique resplendissante aux rayons du -soleil levant fut extraordinaire. Les Phéniciens qui entouraient le -roi lui prodiguèrent des adulations empreintes de paganisme, «C'est -un dieu, disaient-ils, et non un homme.» Le roi ne témoigna pas son -indignation et ne blâma pas cette parole. Il mourut cinq jours après. -Juifs et chrétiens crurent qu'il avait été frappé pour n'avoir pas -repoussé avec horreur une flatterie blasphématoire. La tradition -chrétienne voulut qu'il fût mort - -[Pg 251]-[An 44] -du châtiment réservé aux ennemis de Dieu, une maladie vermiculaire[26]. -Les symptômes rapportés par Josèphe feraient croire plutôt à un -empoisonnement, et ce qui est dit dans les Actes de la conduite -équivoque des Phéniciens et du soin qu'ils prirent de gagner Blastus, -valet de chambre du roi, fortifierait cette hypothèse. - -La mort d'Hérode Agrippa Ier amena la fin de toute indépendance pour -Jérusalem. La ville recommença d'être administrée par des procurateurs, -et ce régime dura jusqu'à la grande révolte. Ce fut un bonheur pour -le christianisme; car il est bien remarquable que cette religion qui -devait soutenir, plus tard, une lutte si terrible contre l'empire -romain, grandit à l'ombre du principe romain et sous sa protection. -C'était Rome, ainsi que nous l'avons déjà plusieurs fois remarqué, -qui empêchait le judaïsme de se livrer pleinement à ses instincts -d'intolérance, et d'étouffer les développements libres qui se -produisaient dans son sein. Toute diminution de l'autorité juive était -un bienfait pour la secte naissante. Cuspius Fadus, le premier de cette -nouvelle série de procurateurs, fut un autre Pilate, plein de fermeté -ou du moins de bon vouloir. Mais Claude continuait de - -[Pg 252]-[An 44] -se montrer favorable aux prétentions juives, surtout à l'instigation -du jeune Hérode Agrippa, fils d'Hérode Agrippa I_er_, qu'il avait près -de lui, et qu'il aimait beaucoup[27]. Après la courte administration -de Cuspius Fadus, on vit les fonctions de procurateur confiées à un -Juif, à ce Tibère Alexandre, neveu de Philon, et fils de l'alabarque -des Juifs d'Alexandrie, qui arriva à de hautes fonctions et joua un -grand rôle dans les affaires politiques du siècle. Il est vrai que les -Juifs ne l'aimaient pas et le regardaient, non sans raison, comme un -apostat[28]. - -Pour couper court à ces disputes sans cesse renaissantes, on eut -recours à un expédient conforme aux bons principes. On fit une sorte -de séparation du spirituel et du temporel. Le pouvoir politique resta -aux procurateurs; mais Hérode, roi de Chalcis, frère d'Agrippa Ier, fut -nommé préfet du temple, gardien des habits pontificaux, trésorier de la -caisse sacrée, et investi du droit de nommer les grands prêtres[29]. A -sa mort (an 48), Hérode Agrippa II, fils d'Hérode Agrippa Ier, succéda -à son oncle dans ces charges. - -[Pg 253]-[An 44] -qu'il garda jusqu'à la grande guerre. Claude, en tout ceci, se montrait -plein de bonté. Les hauts fonctionnaires romains, en Syrie, bien qu'ils -fussent moins portés que l'empereur aux concessions, usèrent aussi de -beaucoup de modération. Le procurateur Ventidius Cumanus poussa la -condescendance jusqu'à faire décapiter, au milieu des Juifs formant la -haie, un soldat qui avait déchiré un exemplaire du Pentateuque[30]. -Tout était inutile; Josèphe fait avec raison dater de l'administration -de Cumanus les désordres qui ne finirent plus que par la destruction de -Jérusalem. - -Le christianisme ne jouait aucun rôle dans ces troubles[31]. Mais ces -troubles étaient, comme le christianisme lui-même, un des symptômes de -la fièvre extraordinaire qui dévorait le peuple juif, et du travail -divin qui s'accomplissait en lui. Jamais la foi juive n'avait fait de -tels progrès[32]. Le temple de Jérusalem était un des sanctuaires du -monde dont la réputation s'étendait le plus loin, et où l'on faisait le -plus d'offrandes[33]. Le judaïsme était devenu la - -[Pg 254]-[An 44] -religion dominante de plusieurs parties de la Syrie. Les princes -asmonéens y avaient converti violemment des populations entières -(Iduméens, Ituréens, etc.)[34]. Il y avait beaucoup d'exemples de la -circoncision ainsi imposée par la force[35]; l'ardeur pour faire des -prosélytes était très-grande[36]. La maison d'Hérode elle-même servait -puissamment la propagande juive. Pour épouser des princesses de cette -famille, dont les richesses étaient immenses, les princes des petites -dynasties, vassales des Romains, d'Emèse, de Pont et de Cilicie, se -faisaient juifs[37]. L'Arabie, l'Éthiopie, comptaient aussi un grand -nombre de convertis. Les familles royales de Mésène et d'Adiabène, -tributaires des Parthes, étaient gagnées, surtout du côté des -femmes[38]. Il était reçu qu'on trouvait le bonheur en connaissant et -en pratiquant la Loi[39]. Même quand on ne se faisait pas circoncire, -on modifiait plus ou moins sa religion dans le sens juif; une sorte de -monothéisme devenait l'esprit général de la religion en Syrie. A Damas, -ville qui n'était nullement d'origine israélite. - -[Pg 255]-[An 44] -presque toutes les femmes avaient adopté la religion juive[40]. -Derrières le judaïsme pharisaïque, se formait ainsi une sorte de -judaïsme libre, de moindre aloi, ne sachant pas tous les secrets de -la secte[41], n'apportant que sa bonne volonté et son bon cœur, mais -ayant bien plus d'avenir. La situation était, à quelques égards, -celle du catholicisme de nos jours, où nous voyons, d'une part, des -théologiens bornés et orgueilleux, qui seuls ne gagneraient pas plus -d'âmes au catholicisme que les pharisiens n'en gagnèrent au judaïsme; -de l'autre, de pieux laïques, mille fois hérétiques sans le savoir, -mais pleins d'un zèle touchant, riches en bonnes œuvres et en poétiques -sentiments, tout occupés à dissimuler ou à réparer par de complaisantes -explications les fautes de leurs docteurs. - -Un des exemples les plus extraordinaires de ce penchant qui entraînait -vers le judaïsme les âmes religieuses, fut celui que donna la famille -royale de l'Adiabène sur le Tigre[42]. Cette maison, persane d'origine -et de mœurs[43], déjà en partie initiée à la culture grecque[44], se -fit presque tout entière juive, et entra - -[Pg 256]-[An 44] -même dans la haute dévotion; car, comme nous l'avons dit, ces -prosélytes étaient souvent plus pieux que les Juifs de naissance. -Izate, chef de la famille, embrassa le judaïsme sur la prédication d'un -marchand juif, nommé Ananie, qui, en entrant pour son petit commerce -dans le sérail d'Abennérig, roi de Mésène, avait converti toutes les -femmes et s'était constitué leur précepteur spirituel. Les femmes -mirent Izate en rapport avec lui. Vers le même temps, Hélène, sa mère, -se faisait instruire dans la vraie religion par un autre juif. Izate, -dans son zèle de nouveau converti, voulait aussi se faire circoncire. -Mais sa mère et Ananie l'en dissuadèrent vivement. Ananie lui prouva -que l'observation des commandements de Dieu était plus importante -que la circoncision, et qu'on pouvait être fort bon juif sans cette -cérémonie. Une pareille tolérance était le fait d'un petit nombre -d'esprits éclairés. Quelque temps après, un Juif de Galilée, nommé -Éléazar, ayant trouvé le roi qui lisait le Pentateuque, lui montra, par -les textes, qu'il ne pouvait pas observer la Loi sans être circoncis. -Izate en fut persuadé, et se fit faire l'opération sur le champ[45]. - - -[Pg 257]-[An 44] -La conversion d'Izate fut suivie de celle de son frère Monobaze et -de presque toute la famille. Vers l'an 44, Hélène vint se fixer à -Jérusalem, où elle fit bâtir pour la maison royale d'Adiabène un palais -et un mausolée de famille, qui existe encore[46]. Elle se rendit fort -chère aux Juifs par son affabilité et ses aumônes. C'était une grande -édification de la voir, comme une pieuse juive, fréquenter le temple, -consulter les docteurs, lire la Loi, l'enseigner à ses fils. Dans la -peste de l'an 44, cette sainte personne fut la providence de la ville. -Elle fit acheter une grande quantité de blé en Égypte, et de figues -sèches à Chypre. Izate, de son côté, envoya des sommes considérables -pour être distribuées aux pauvres. Les richesses de l'Adiabène se -dépensaient en partie à Jérusalem. Les fils d'Izate vinrent y apprendre -les usages et la langue des Juifs. Toute cette famille fut ainsi la -ressource de ce peuple de mendiants. Elle avait pris dans la ville -comme droit de cité; plusieurs de ses membres s'y trouvaient lors du -siège de Titus[47]; d'autres figurent dans les écrits talmudiques, -présentés - -[Pg 258]-[An 44] -comme des modèles de piété et de détachement[48]. - -C'est par là que la famille royale d'Adiabène appartient à l'histoire -du christianisme. Sans être chrétienne, en effet, comme certaines -traditions l'ont voulu[49], cette famille représenta sous différents -égards les prémices des gentils. En embrassant le judaïsme, elle -obéit au sentiment qui devait amener au christianisme le monde païen -tout entier. Les vrais Israélites selon Dieu étaient bien plutôt ces -étrangers, animés d'un sentiment religieux si profondément sincère, -que le pharisien rogue et malveillant, pour lequel la religion n'était -qu'un prétexte de haines et de dédains. Ces bons prosélytes, parce -qu'ils étaient vraiment saints, n'étaient nullement fanatiques. Ils -admettaient que la vraie religion pouvait se pratiquer sous l'empire -des codes civils les plus divers. Ils séparaient complètement la -religion de la politique. La distinction entre les sectaires séditieux -qui devaient défendre Jérusalem avec rage, et les pacifiques dévots -qui, au premier bruit de guerre, devaient fuir vers - -[Pg 259]-[An 44] -les montagnes[50], se manifestait de plus en plus. - -On voit, du moins, que la question des prosélytes se posait dans le -judaïsme et le christianisme de la même manière. De part et d'autre, -on sentait le besoin d'élargir la porte d'entrée. Pour ceux qui se -plaçaient à ce point de vue, la circoncision était une pratique inutile -ou nuisible; les observances mosaïques étaient un simple signe de -race, n'ayant de valeur que pour les fils d'Abraham. Avant de devenir -la religion universelle, le judaïsme était obligé de se réduire à une -sorte de déisme, n'imposant que les devoirs de la religion naturelle. -Il y avait là une sublime mission à remplir, et une partie du judaïsme, -dans la première moitié du premier siècle, s'y prêta d'une manière fort -intelligente. Par un côté, le judaïsme était un de ces innombrables -cultes nationaux[51] qui remplissaient le monde, et dont la sainteté -venait uniquement de ce que les ancêtres avaient adoré de la sorte; -par un autre côté, le judaïsme était la religion absolue, faite pour -tous, destinée à être adoptée de tous. L'épouvantable débordement -de fanatisme qui prit le dessus en Judée, et qui amena la guerre -d'extermination, coupa court à cet avenir. - -[Pg 260]-[An 44] -Ce fut le christianisme qui reprit pour son compte la tâche que la -synagogue n'avait pas su accomplir. Laissant de côté les questions -rituelles, le christianisme continua la propagande monothéiste du -judaïsme. Ce qui avait fait le succès du judaïsme auprès des femmes -de Damas, au sérail d'Abennérig, auprès d'Hélène, auprès de tant de -prosélytes pieux, fit la force du christianisme dans le monde entier. -En ce sens, la gloire du christianisme est vraiment confondue avec -celle du judaïsme. Une génération de fanatiques priva ce dernier de sa -récompense, et l'empêcha de recueillir la moisson qu'il avait préparée. - -[1] Les inscriptions de ces contrées confirment pleinement les -indications de Josèphe. (_Comptes rendus de l'Acad. des Inscr. et -B.-L._, 1865, p. 106-109). - -[2] Josèphe, _Ant._, XIX, iv; _B. J._, II, xi. - -[3] Jos., _Ant._, XIX, v, 1; vi, 1; _B. J._, II, xi, 5; Dion Cassius, -LX, 8. - -[4] Dion Cassius, LIX, 24. - -[5] Jos., _Ant._, XIX, ix, 1. - -[6] _Ibid._, XIX, vi, 1, 3; vii, 3, 4; viii, 2; ix, 1. - -[7] _Ibid._, XIX, vii, 4. - -[8] Jos., _Ant._, XIX, vi, 3. - -[9] Juvénal, Sat. vi, 158-159; Perse, Sat. v, 180. - -[10] Philon, _In Flaccum_, § 5 et suiv. - -[11] Jos., _Ant._, XIX, v, 2 et la suite; XX, vi, 3; _B. J._, II, -xii, 7. Les mesures restrictives qu'il prit contre les juifs de Rome -(_Act._, xviii, 2; Suétone, _Claude_, 25; Dion Cassius, LX, 6) tenaient -à des circonstances locales. - -[12] I. Jos., _Ant._, XIX, vi, 3. - -[13] Jos., _Ant._, XIX, vii, 2; _B. J._, II, xi, 6; V, iv, 2; Tacite, -_Hist._, V, 12. - -[14] Tacite, _Ann._, VI, 47. - -[15] Jos., _Ant._, XIX, vii, 2; viii, 1; XX, i, 1. - -[16] Jos., _Ant._, XIX, viii, 1. - -[17] Suétone, _Caius_, 22, 26, 35; Dion Cassius, LIX, 24; LX, 8; -Tacite, _Ann._, XI, 8. Comme type de ce rôle des petits rois d'Orient, -étudier la carrière d'Hérode Agrippa Ier dans Josèphe (_Ant._, XVIII et -XIX). Comp. Horace, _Sat._, I, vii. - -[18] Ci-dessus, p. 143-144, 174-175, 191-192. - -[19] _Act._, xii, 3. - -[20] _Act._, xii, 1 et suiv. - -[21] En effet, Jacques fut décapité et non lapidé. - -[22] _Act._, xii, 3 et suiv. - -[23] _Act._, xii, 9-11. Le récit des _Actes_ est tellement vif et -juste, qu'il est difficile d'y trouver place pour une élaboration -légendaire prolongée. - -[24] Jos., _Ant._, XIX, viii, 2; _Act._, xii, 18-23. - -[25] Jos., _Ant._, XIX, vii, 4. - -[26] _Act._, xii, 23. Comp. II Macch., ix, 9; Jos., _B. J._, I, xxxiii, -5; Talm, de Bab, _Sota_, 35 _a_. - -[27] Jos., _Ant._, XIX, vi, 1: XX, i, 1, 2. - -[28] Jos., _Ant._, XX, v, 2; _B. J._, II, xv, 1; xviii, 7 et suiv.; IV, -x, 6; V, i, 6; Tacite, _Ann._, XV, 28; _Hist._, I, 11; II, 79; Suétone, -_Vesp._, 6; _Corpus inscr. græc._, n° 4957 (cf. _ibid._, III, p. 311). - -[29] Jos., _Ant._, XX, i, 3. - -[30] Jos., _Ant._, XX, v. 4; _B. J._, II, xii, 2. - -[31] Josèphe, qui expose l'histoire de ces agitations avec un soin si -minutieux, n'y mêle jamais les chrétiens. - -[32] Jos., _Contre Apion_, II, 39; Dion Cassius, LXVI, 4. - -[33] Jos., _B. J._, IV, iv, 3; V, xiii, 6; Suét., _Aug._, 93; Strabon, -XVI, ii, 34, 37; Tacite, _Hist._, V, 5. - -[34] Jos., _Ant._, XIII, ix, 1; xi, 3; xv, 4; XV, vii, 9. - -[35] Jos., _B. J._, II, xvii, 10; _Vita_, 23. - -[36] Matth., xxiii, 13. - -[37] Jos., _Ant._, XX, vii, 1, 3. Comp. XVI, vii, 6. - -[38] _Ibid._, XX, ii, 4. - -[39] _Ibid._, XX, ii, 5, 6; iv, 1. - -[40] Jos., _B. J._, II, XX, 2. - -[41] Sénèque, fragm. dans S. Aug., _De civ. Dei_, VI, 11. - -[42] Jos., _Ant._, XX, ii-iv. - -[43] Tacite, _Ann._, XII, 13, 14. La plupart des noms de cette famille -sont persans. - -[44] Le nom d' «Hélène» le prouve. Cependant il est remarquable -que le grec ne figure pas sur l'inscription bilingue (syriaque et -syro-chaldaïque) du tombeau d'une princesse de cette famille, découvert -et rapporté à Paris par M. de Saulcy. Voir _Journal Asiatique_, -décembre 1865. - -[45] Cf. _Bereschith rabba_, xlvi, 51 _d_. - -[46] C'est, selon toutes les apparences, le monument connu aujourd'hui -sous le nom de «tombeaux des rois». Voir _Journal Asiatique_, endroit -cité. - -[47] Jos., _B. J._, II, xix, 2; VI, vi, 4. - -[48] Talm. de Jérus., _Peah_, 15 _b_, où l'on prête à l'un des Monobaze -quelques maximes qui rappellent tout à fait l'Évangile (Matth., vi, -19 et suiv.); Talm. de Bab., _Baba Bathra_, 11 _a_; _Joma_, 37 _a_; -_Nazir_, 19 _b_; _Schabbath_, 68 _b_; Sifra, 70 _a_; Bereschith rabba, -xlvi, fol. 51 _d_. - -[49] Moïse de Khorène, II, 35; Orose, VII, 6. - -[50] Luc, xxi, 21. - -[51] Τὰ πάτρια ἔθη, expression si familière à Josèphe, quand il défend -la position des Juifs dans le monde païen. - - - -[Pg 261]-[An 45] -CHAPITRE XV. - -MOUVEMENTS PARALLÈLES AU CHRISTIANISME OU IMITÉS DU CHRISTIANISME. -SIMON DE GITTON. - - -Le christianisme maintenant est bien réellement fondé. Dans l'histoire -des religions, il n'y a que les premières années qui soient difficiles -à traverser. Une fois qu'une croyance a résisté aux dures épreuves -qui accueillent toute fondation nouvelle, son avenir est assuré. Plus -habiles que les autres sectaires du même temps, esséniens, baptistes, -partisans de Judas le Gaulonite, qui ne sortirent pas du monde juif -et périrent avec lui, les fondateurs du christianisme, avec une rare -sûreté de vue, se jetèrent de très-bonne heure dans le vaste monde -et s'y firent leur place. Le peu de mentions que nous trouvons des -chrétiens dans Josèphe, dans le Talmud et dans les écrivains grecs et -latins, ne doit pas nous surprendre. Josèphe nous est arrivé par des -copistes chrétiens, qui ont supprimé tout ce qui était désagréable - -[Pg 262]-[An 45] -à leur croyance. On peut supposer qu'il parlait plus longuement de -Jésus et des chrétiens qu'il ne le fait dans l'édition qui nous est -parvenue. Le Talmud a également subi, au moyen âge et lors de sa -première publication[1], beaucoup de retranchements et d'altérations, -la censure chrétienne s'étant exercée sur le texte avec sévérité, et -une foule de malheureux juifs ayant été brûlés pour s'être trouvés -en possession d'un livre contenant des passages considérés comme -blasphématoires. Il n'est pas étonnant que les écrivains grecs -et latins se préoccupent peu d'un mouvement qu'ils ne pouvaient -comprendre, et qui se passa dans un petit monde fermé pour eux. Le -christianisme se perd à leurs yeux sur le fond obscur du judaïsme; -c'était une querelle de famille au sein d'une nation abjecte; à quoi -bon s'en occuper? Les deux ou trois passages où Tacite et Suétone -parlent des chrétiens prouvent que, pour être d'ordinaire en dehors du -cercle visuel de la grande publicité, la secte nouvelle était cependant -un fait très-considérable, puisque, par une ou deux échappées, nous la -voyons, à travers le nuage de l'inattention générale, se dessiner avec -beaucoup de netteté. - -Ce qui a contribué, du reste, à effacer un peu les - -[Pg 263]-[An 45] -contours du christianisme dans l'histoire du monde juif au premier -siècle de notre ère, c'est qu'il n'y est pas un fait isolé. Philon, -à l'heure où nous sommes parvenus, avait terminé sa carrière, toute -consacrée à l'amour du bien. La secte de Judas le Gaulonite durait -toujours. L'agitateur avait eu pour continuateurs de sa pensée ses -fils Jacques, Simon et Menahem. Jacques et Simon furent crucifiés par -l'ordre du procurateur renégat Tibère Alexandre[2]. Quant à Menahem, il -jouera dans la catastrophe finale de la nation un rôle important[3]. -L'an 44, un enthousiaste, nommé Theudas[4], s'était élevé, annonçant -la prochaine délivrance, invitant les foules à le suivre au désert, -promettant, comme un autre Josué, de leur faire passer le Jourdain -à pied sec; ce passage était, selon lui, le vrai baptême qui devait -initier chacun de ses fidèles au royaume de Dieu. Plus de quatre cents -personnes le suivirent. Le procurateur Cuspius Fadus envoya contre -lui de la cavalerie, dispersa sa troupe et le tua[5]. Quelques années -auparavant, toute - -[Pg 264]-[An 45] -la Samarie s'était émue à la voix d'un illuminé, qui prétendait avoir -eu la révélation de l'endroit du Garizim où Moïse avait caché les -instruments sacrés du culte. Pilate avait comprimé ce mouvement avec -une grande rigueur[6]. Quant à Jérusalem, la paix désormais est finie -pour elle. A partir de l'arrivée du procurateur Ventidius Cumanus (an -48), les troubles n'y cessent plus. L'excitation était poussée à un tel -point, que la vie y était devenue impossible; les circonstances les -plus insignifiantes amenaient des explosions[7]. On sentait partout une -fermentation étrange, une sorte de trouble mystérieux. Les imposteurs -se multipliaient de toutes parts[8]. L'épouvantable fléau des zélotes -(_kenaïm_) ou sicaires commençait à paraître. Des misérables, armés de -poignards, se glissaient dans les foules, frappaient leurs victimes, -et étaient ensuite les premiers à crier au meurtre. Il ne se passait -pas de jour qu'on n'entendît parler de quelque assassinat de ce genre. -Une terreur extraordinaire se répandit. Josèphe présente les crimes des -zélotes comme de pures scélératesses[9]; mais il n'est pas douteux que -le fanatisme - -[Pg 265]-[An 45] -ne s'en mêlât[10]. C'était pour défendre la Loi que ces misérables -s'armaient du poignard. Quiconque manquait devant eux à une des -prescriptions légales, voyait son arrêt prononcé et aussitôt exécuté. -Ils croyaient par là faire l'œuvre la plus méritoire et la plus -agréable à Dieu. - -Des rêveries analogues à celles de Theudas se renouvelaient de toutes -parts. Des personnages, se prétendant inspirés, soulevaient le peuple -et l'entraînaient avec eux au désert, sous prétexte de lui faire voir, -par des signes manifestes, que Dieu allait le délivrer. L'autorité -romaine exterminait par milliers les dupes de ces agitateurs[11]. Un -juif d'Égypte qui vint à Jérusalem, vers l'an 56, eut l'art, par ses -prestiges, d'attirer après lui trente mille personnes, entre lesquelles -quatre mille sicaires. Du désert, il voulut les mener sur la montagne -des Oliviers, pour voir de là, disait-il, tomber à sa seule parole les -murailles de Jérusalem. Félix, qui était alors procurateur, marcha -contre lui et dissipa sa bande. L'Égyptien se sauva, et ne parut plus -depuis[12]. Mais, comme dans un corps malsain les maux se succèdent les -uns aux autres, on vit bientôt après - -[Pg 266]-[An 45] -diverses troupes mêlées de magiciens et de voleurs, qui portaient -ouvertement le peuple à se révolter contre les Romains, menaçant de -mort ceux qui continueraient à leur obéir. Sous ce prétexte, ils -tuaient les riches, pillaient leurs biens, brûlaient les villages, -et remplissaient toute la Judée des marques de leur fureur[13]. Une -effroyable guerre s'annonçait. Un esprit de vertige régnait partout, et -maintenait les imaginations dans un état voisin de la folie. - -Il n'est pas impossible qu'il y ait eu chez Theudas une certaine -arrière-pensée d'imitation à l'égard de Jésus et de Jean-Baptiste. -Cette imitation, au moins, se trahit avec évidence dans Simon de -Gitton, si les traditions chrétiennes sur ce personnage méritent -quelque foi[14]. Nous l'avons déjà rencontré en rapport avec les -apôtres, à propos de la première mission de Philippe à Samarie. C'est -sous le règne de Claude qu'il parvint à la célébrité[15]. Ses miracles -passaient pour constants, et tout le monde à Samarie le regardait comme -un personnage surnaturel[16]. - -Ses miracles, toutefois, n'étaient pas l'unique fondement de sa -réputation. Il y joignait, ce semble, - -[Pg 267]-[An 45] -une doctrine, dont il nous est difficile de juger, l'ouvrage intitulé -_la Grande Exposition_, qui lui est attribué et qui nous est arrivé par -extraits, n'étant probablement qu'une expression fort modifiée de ses -idées[17]. Simon, pendant son séjour à Alexandrie[18], paraît avoir -puisé dans ses études de philosophie grecque un système de théosophie -syncrétique et d'exégèse allégorique analogue à celui de Philon. Ce -système a sa grandeur. Tantôt il rappelle la cabbale juive, tantôt les -théories panthéistes de la philosophie indienne; envisagé par certains -côtés, il semblerait empreint de bouddhisme et de parsisme[19]. En tête -de toutes choses est «Celui qui est, qui a été et qui sera[20]», - -[Pg 268]-[An 45] -c'est-à-dire le _Jahveh_ samaritain, entendu selon la force -étymologique de son nom, l'Être éternel, unique, s'engendrant lui-même, -s'augmentant lui-même, se cherchant lui-même, se trouvant lui-même, -père, mère, sœur, époux, fils de lui-même[21]. Au sein de cet infini, -tout existe éternellement en puissance; tout passe à l'acte et à la -réalité par la conscience de l'homme, par la raison, le langage et la -science[22]. Le monde s'explique soit par une hiérarchie de principes -abstraits, analogues aux Æons du gnosticisme et à l'arbre séphirotique -de la cabbale, soit par un système d'anges qui semble emprunté aux -croyances de la Perse. Parfois, ces abstractions sont présentées comme -des traductions de faits physiques et physiologiques. D'autres fois, -les «puissances divines», considérées comme des substances séparées, -se réalisent en des incarnations successives, soit féminines, soit -masculines, dont le but est la délivrance des créatures engagées dans -les liens de la matière. La première de ces «puissances» est celle qui -s'appelle par excellence «la Grande», et qui est l'intelligence de ce -monde, l'universelle Providence[23]. Elle est masculine. Simon - -[Pg 269]-[An 45] -passait pour en être l'incarnation. A côté d'elle est sa syzygie -féminine, «la Grande Pensée». Habitué à revêtir ses théories d'un -symbolisme étrange et à imaginer des interprétations allégoriques -pour les anciens textes sacrés et profanes, Simon, ou l'auteur de _la -Grande Exposition_, donnait à cette vertu divine le nom d'«Hélène», -signifiant par là qu'elle était l'objet de l'universelle poursuite, la -cause éternelle de dispute entre les hommes, celle qui se venge de ses -ennemis en les rendant aveugles, jusqu'au moment où ils consentent à -chanter la palinodie[24]; thème bizarre qui, mal compris, ou travesti -à dessein, donna lieu chez les Pères de l'Église aux contes les plus -puérils[25]. La connaissance de la littérature grecque que possède -l'auteur de _la Grande Exposition_ est, en tout cas, très-remarquable. -Il soutenait que, quand on sait les comprendre, les écrits des païens -suffisent à la connaissance de toutes choses[26]. Son large éclectisme -embrassait toutes les révélations et cherchait à les fondre en un seul -ordre de vérités. - -Quant au fond de son système, il a beaucoup d'analogie avec celui de -Valentin et avec les doctrines sur - -[Pg 270]-[An 45] -les personnes divines qu'on trouve dans le quatrième Évangile, dans -Philon, dans les Targums[27]. Ce «Métatrône[28]», que les Juifs -plaçaient à côte de la Divinité et presque dans son sein, ressemble -fort à «la Grande Puissance». On voit figurer dans la théologie -des Samaritains un Grand Ange, chef des autres, et des espèces de -manifestations, ou «vertus divines[29]», analogues à celles que la -cabbale juive se figura de son côté. Il semble donc bien que Simon -de Gitton fut une sorte de théosophe, dans le genre de Philon et des -cabbalistes. Peut-être se rapprocha-t-il un moment du christianisme; -mais sûrement il ne s'y attacha point d'une manière définitive. - -Fit-il réellement quelques emprunts aux disciples de Jésus, c'est ce -qu'il est fort difficile de décider. Si la Grande Exposition est de lui -à un degré quelconque, on doit admettre que sur plusieurs points il -devança les idées chrétiennes, et que sur d'autres il les adopta avec -beaucoup de largeur[30]. Il paraît - -[Pg 271]-[An 45] -qu'il essaya d'un éclectisme analogue à celui que pratiqua plus tard -Mahomet, et qu'il tenta de fonder son rôle religieux sur l'acceptation -préalable de la mission divine de Jean[31] et de Jésus. Il voulut -être en rapport mystique avec eux. Il soutint, dit-on, que c'était -lui, Simon, qui était apparu aux Samaritains comme Père, aux Juifs -par le crucifiement visible du Fils, aux gentils par l'infusion du -Saint-Esprit[32]. Il prépara aussi la voie, ce semble, à la doctrine -des docètes. Il disait que c'était lui qui avait souffert en Judée -dans la personne de Jésus, mais que cette souffrance n'avait été -qu'apparente[33]. Sa prétention à être la Divinité même et à se faire -adorer a été probablement exagérée par les chrétiens, qui n'ont cherché -qu'à le rendre odieux. - -On voit, du reste, que la doctrine de _la Grande Exposition_ est celle -de presque tous les écrits gnostiques; si vraiment Simon a professé ces -doctrines, c'est avec pleine raison que les Pères de l'Église ont fait -de lui le fondateur du gnosticisme[34]. Nous croyons que _la Grande -Exposition_ n'a qu'une authenticité - -[Pg 272]-[An 45] -relative; qu'elle est, ou peu s'en faut, à la doctrine de Simon ce que -le quatrième Évangile est à la pensée de Jésus; qu'elle remonte aux -premières années du IIe siècle, c'est-à-dire à l'époque où les idées -théosophiques du _Logos_ prirent définitivement le dessus. Ces idées, -que nous trouverons en germe dans l'Église chrétienne vers l'an 60[35], -purent cependant avoir été connues de Simon, dont il est permis de -prolonger la carrière jusqu'à la fin du siècle. - -L'idée que nous nous faisons de ce personnage énigmatique est donc -celle d'une espèce de plagiaire du christianisme. La contrefaçon -semble une habitude constante chez les Samaritains[36]. De même qu'ils -avaient toujours imité le judaïsme de Jérusalem, ces sectaires eurent -aussi leur copie du christianisme, leur gnose, leurs spéculations -théosophiques, leur cabbale. Mais Simon fut-il un imitateur respectable -et à qui il n'a manqué que de réussir, ou un prestidigitateur immoral -et sans sérieux[37], exploitant au profit de - -[Pg 273]-[An 45] -sa vogue une doctrine formée de lambeaux recueillis çà et là? voilà -ce qu'on ignorera probablement toujours. Simon garde ainsi devant -l'histoire la position la plus fausse; il marcha sur une corde tendue -où nulle hésitation n'est permise; en cet ordre, il n'y a pas de milieu -entre une chute ridicule et le plus merveilleux succès. - -Nous aurons encore à nous occuper de Simon et à rechercher si les -légendes sur son séjour à Rome renferment quelque réalité. Ce qu'il -y a de certain, c'est que la secte simonienne dura jusqu'au IIIe -siècle[38]; qu'elle eut des Églises jusqu'à Antioche, peut-être même -à Rome; que Ménandre de Capharétée et Cléobius[39] continuèrent la -doctrine de Simon, ou plutôt imitèrent son rôle de théurge, avec un -souvenir plus ou moins présent de Jésus et de ses apôtres. Simon et -ses disciples furent en grande estime chez leurs coreligionnaires. Des -sectes du même genre, parallèles au christianisme[40], et plus ou moins -empreintes de gnosticisme, ne cessèrent de se produire - -[Pg 274]-[An 45] -parmi les Samaritains jusqu'à leur quasi-destruction par Justinien. Le -sort de cette petite religion fut de recevoir le contre-coup de tout -ce qui se passait autour d'elle, sans rien produire de tout à fait -original. - -Quant aux chrétiens, la mémoire de Simon de Gitton fut chez eux en -abomination. Ces prestiges, qui ressemblaient si fort aux leurs, -les irritaient. Avoir balancé le succès des apôtres fut le plus -impardonnable des crimes. On prétendit que les prodiges de Simon et de -ses disciples étaient l'ouvrage du diable, et on flétrit le théosophe -samaritain du nom de «Magicien[41]», que les fidèles prenaient en -très-mauvaise part. Toute la légende chrétienne de Simon fut empreinte -d'une colère concentrée. On lui prêta les maximes du quiétisme et les -excès qu'on suppose d'ordinaire en être la conséquence[42]. On le -considéra comme le père de toute erreur, le premier hérésiarque. On se -plut à raconter ses mésaventures risibles, ses défaites par l'apôtre -Pierre[43]. On attribua au plus vil motif le mouvement - -[Pg 275]-[An 45] -qui le porta vers le christianisme. On était si préoccupé de son -nom, qu'on croyait le lire à tort et à travers sur des cippes où il -n'était pas écrit[44]. Le symbolisme dont il avait revêtu ses idées fut -interprété de la façon la plus grotesque. L'«Hélène» qu'il identifiait -avec «la première intelligence», devint une fille publique qu'il avait -achetée sur le marché de Tyr[45]. Son nom enfin, haï presque à l'égal -de celui de Judas, et pris comme synonyme d'_antiapôtre_[46], devint la -dernière injure et comme un mot proverbial pour - -[Pg 276]-[An 45] -désigner un imposteur de profession, un adversaire de la vérité, -qu'on voulait indiquer avec mystère[47]. Ce fut le premier ennemi du -christianisme, ou plutôt le premier personnage que le christianisme -traita comme tel. C'est dire assez qu'on n'épargna ni les fraudes -pieuses ni les calomnies pour le diffamer[48]. La critique, en -pareil cas, ne saurait tenter une réhabilitation; les documents -contradictoires lui manquent. Tout ce qu'elle peut, c'est de constater -la physionomie des traditions et le parti pris de dénigrement qu'on y -remarque. - -Au moins doit-elle s'interdire de charger la mémoire du théurge -samaritain d'un rapprochement qui peut n'être que fortuit. Dans un -récit de l'historien Josèphe, un magicien juif, nommé Simon, né à -Chypre, joue pour le procurateur Félix le rôle de proxénète[49]. Les -circonstances de ce récit ne conviennent pas assez bien à Simon de -Gitton pour qu'il soit - -[Pg 277]-[An 45] -permis de le rendre responsable des faits d'un personnage qui peut -n'avoir eu de commun avec lui qu'un nom porté alors par des milliers -d'hommes, et une prétention aux œuvres surnaturelles que partageaient -malheureusement une foule de ses contemporains. - -[1] On sait qu'il ne reste aucun manuscrit du Talmud pour contrôler les -éditions imprimées. - -[2] Jos., _Ant._, XX, v, 2. - -[3] Jos., _B. J._, II, xvii, 8-10; _Vita_, 5. - -[4] Le rapprochement du christianisme avec les deux mouvements de Judas -et de Theudas est fait par l'auteur des _Actes_ lui-même (v, 36-37). - -[5] Jos., _Ant._, XX, v, 1; _Act._, v, 36. On remarquera l'anachronisme -commis par l'auteur des _Actes_. - -[6] Jos., _Ant._, XVIII, iv, 1-2. - -[7] Jos., _Ant._, XX, v, 3-4; _B. J._, II, xii, 1-2; Tacite, _Ann._, -XII, 54. - -[8] Jos., _Ant._, XX, viii, 5. - -[9] Jos., _Ant._, XX, viii, 5; _B. J._, xiii, 3. - -[10] Jos., _B. J._, VII, viii, 1; Mischna, _Sanhédrin_, ix, 6. - -[11] Jos., _Ant._, XX, viii, 6, 10; _B. J._, II, xiii, 4. - -[12] Jos., _Ant._, XX, viii, 6; _B. J._, II, xiii, 5; _Act._, xxi, 38. - -[13] Jos., _Ant._, XX, viii, 6; _B. J._, II, xiii, 6. - -[14] Voir ci-dessus, p. 153, note. - -[15] Justin, _Apol. I_, 26, 56. Il est singulier que Josèphe, si bien -au courant des choses samaritaines, ne parle pas de lui. - -[16] _Act._, viii, 9 et suiv. - -[17] On ne peut le tenir pour une composition totalement apocryphe, vu -l'accord qui existe entre le système énoncé dans ce livre et le peu que -nous apprennent les _Actes_ de la doctrine de Simon sur les «puissances -divines». - -[18] Homil. pseudo-clem., ii, 22, 24. - -[19] Justin, _Apol. I_, 26, 56; II, 15; _Dial. cum Tryphone_, 120; -Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 2-5; xxvii, 4; II, præf.; III, præf.; -Homiliæ pseudo-clementinæ, i, 15; ii, 22, 25, etc.; _Recogn._, I, 72; -II, 7 et suiv.; III, 47; _Philosophumena_, IV, vii; VI, i; X, iv; -Épiphane, _Adv. hær._, hær. xxi; Origène, _Contra Celsum_, V, 62; VI, -11; Tertullien, _De anima_, 34; _Constit. apost._, VI, 16; S. Jérôme, -_In Matth._, xxiv, 5; Théodoret, _hæret. fab._, I, 4. C'est dans les -extraits textuels que donnent les _Philosophumena_, et non dans les -travestissements des autres Pères de l'Église, qu'il faut prendre une -idée de _la Grande Exposition_. - -[20] _Philosophum._, IV, vii; VI, i, 9, 12, 13, 17, 18. Comparez -Apocalypse, i, 4, 8; iv, 8; xi, 17. - -[21] _Philosophum._, VI, i, 17. - -[22] _Ibid._, VI, i, 46. - -[23] _Act._, viii, 10; _Philosophum._, VI, i, 18; Homil. pseudo-clem., -ii, 22. - -[24] Allusion à l'aventure du poëte Stésichore. - -[25] Irenée, _Adv. hær._, I, xxiii, 2-4; Homil. pseudo-clem., ii, 23, -25; _Philosophumena_, VI, i, 19. - -[26] _Philosophum._,VI, vi, 16. - -[27] Voir _Vie de Jésus_, p. 247-249. - -[28] _Ibid._, p. 247, note 4. - -[29] _Chron. samarit._, c. 10 (édid. Juynboll, Leyde, 1848). Cf. -Reland, _De Sam._, § 7; dans ses _Dissertat. miscell._, part. II; -Gesenius, _Comment. de Sam. Theol._ (Halle, 1854), p. 21 et suiv. - -[30] Dans l'extrait donné par les _Philosophumena_, VI, i, 16 _sub -finem_, on lit une citation empruntée aux Évangiles synoptiques, -laquelle semble être présentée comme se trouvant dans le texte de _la -Grande Exposition_. Mais il peut y avoir ici quelque inadvertance. - -[31] Homil. pseudo-clem., ii, 23-24. - -[32] Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 3; _Philosophum._, VI, i, 19. - -[33] Homil. pseudo-clem., ii, 22; _Recogn._, II, 14. - -[34] Irénée, _Adv. hær._, II, præf.; III, præf. - -[35] Voir l'épître, très-probablement authentique, de saint Paul aux -Colossiens, i, 15 et suiv. - -[36] Épiph., _Adv. hær._, hær., lxxx, 1. - -[37] Ce qui ferait incliner vers cette seconde hypothèse, c'est que la -secte de Simon se changea vite en une école de prestiges, une fabrique -de philtres et d'incantations. _Philosophumena_, VI, i, 20; Tertullien, -_De anima_, 57. - -[38] _Philosophum._, VI, i, 20. Cf. Orig., _Contra Cels._, I, 57; VI, -11. - -[39] Hégésippe, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, IV, 22; Clém. d'Alex., -_Strom._, VII, 17; _Constit. apost._, VI, 8, 16; XVIII, 1 et suiv.; -Justin, _Apol. I_, 26, 56; Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 5; -_Philosoph._, VII, 28; Épiph., _Adv. hær._, xxii et xxiii, init.; -Théodoret, _hær. fab._, I, 1, 2; Tertullien, _De prœscr._, 46; _De -anima_, 50. - -[40] La plus célèbre est celle de Dosithée. - -[41] _Act._, viii, 9; Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 1. - -[42] _Philosophumena_, VI, i, 19, 20. L'auteur n'attribue ces doctrines -perverses qu'aux disciples de Simon. Mais, si l'école eut vraiment -cette physionomie, le maître en dut bien aussi avoir quelque chose. - -[43] Nous examinerons plus tard ce que cachent ces récits. - -[44] L'inscription SIMONI•DEO•SANCTO, rapportée par Justin (_Apol. -I_, 26), comme se trouvant dans l'île du Tibre, et mentionnée après -lui par d'autres Pères de l'Église, était une inscription latine au -dieu sabin Semo Sancus, SIMONI•DEO•SANCTO. On trouva en effet, sous -Grégoire XIII, dans l'île Saint-Barthélemy, une inscription, maintenant -au Vatican, et qui portait cette dédicace. V. Baronius, _Ann. eccl._, -ad annum 44; Orelli, _Inscr. lat._, n° 1860. Il y avait à cet endroit -de l'île du Tibre un collége de _bidentales_ en l'honneur de Semo -Sancus, renfermant plusieurs inscriptions du même genre. Orelli, n° -1861 (Mommsen, _Inscr. lat. regni Neapol._, n° 6770). Comp. Orelli, n° -1859, Henzen, n° 6999; Mabillon, _Museum Ital._, I, 1re part., p. 84. -Le n° 1862 d'Orelli ne doit pas être pris en considération (voir _Corp. -inscr. lat._, I, n° 542). - -[45] Ce grossier malentendu n'aurait pu être levé sans la découverte -des _Philosophumena_, qui seuls donnent des extraits textuels de -l'_Apophasis magna_ (voir VI, i, 19). Tyr était célèbre par ses -courtisanes. - -[46] Ἐχθρὸς ἄνθρωπος, ἀντικείμενος. Voir Homil. _pseudo-clem._, hom. -xvii, entière. - -[47] Ainsi, dans la littérature pseudo-clémentine, le nom de Simon le -Magicien désigne par moments l'apôtre Paul, à qui l'auteur en veut -beaucoup. - -[48] Il faut remarquer que, dans les _Actes_, il n'est pas encore -traité en ennemi. On lui reproche seulement un sentiment bas, et on -laisse croire qu'il se repentit (viii, 24). Peut-être Simon vivait-il -encore quand ces lignes furent écrites, et ses rapports avec le -christianisme n'étaient-ils pas encore devenus absolument mauvais. - -[49] Jos., _Ant._, XX, vii, 1. - - - -[Pg 278]-[An 45] -CHAPITRE XVI. - -MARCHE GÉNÉRALE DES MISSIONS CHRÉTIENNES. - - -Nous avons vu Barnabé partir d'Antioche pour remettre aux fidèles -de Jérusalem la collecte de leurs frères de Syrie. Nous l'avons vu -assister à quelques-unes des émotions que la persécution d'Hérode -Agrippa Ier causa à l'Église de Jérusalem[1]. Revenons avec lui à -Antioche, où toute l'activité créatrice de la secte semble en ce moment -concentrée. - -Barnabé y ramena avec lui un zélé collaborateur. C'était son cousin -Jean-Marc, le disciple intime de Pierre[2], le fils de cette Marie -chez laquelle le premier des apôtres aimait à demeurer. Sans doute, -en prenant avec lui ce nouveau coopérateur, il pensait déjà à la -grande entreprise à laquelle il devait l'associer. Peut-être même -entrevoyait-il les divisions que - -[Pg 279]-[An 45] -cette entreprise susciterait, et était-il bien aise d'y mêler un homme -qu'on savait être le bras droit de Pierre, c'est-à-dire de celui des -apôtres qui avait dans les affaires générales le plus d'autorité. - -Cette entreprise n'était pas moins qu'une série de grandes missions -qui devaient partir d'Antioche, ayant pour programme avoué la -conversion du monde entier. Comme toutes les grandes résolutions qui se -prenaient dans l'Église, celle-ci fut attribuée à une inspiration du -Saint-Esprit. On crut à une vocation spéciale, à un choix surnaturel, -qu'on supposa avoir été communiqué à l'Église d'Antioche pendant -qu'elle jeûnait et priait. Peut-être l'un des prophètes de l'Église, -Menahem ou Lucius, dans un de ses accès de glossolalie, prononça-t-il -des paroles d'où l'on conclut que Paul et Barnabé étaient prédestinés -à cette mission[3]. Quant à Paul, il était convaincu que Dieu l'avait -choisi dès le ventre de sa mère pour l'œuvre à laquelle il allait -désormais se dévouer tout entier[4]. - -Les deux apôtres s'adjoignirent, à titre de subordonné, pour les -seconder dans les soucis matériels de leur entreprise, ce Jean-Marc que -Barnabé avait - -[Pg 280]-[An 45] -fait venir avec lui de Jérusalem[5]. Quand les préparatifs furent -terminés, il y eut des jeûnes, des prières; on imposa, dit-on, les -mains aux deux apôtres en signe d'une mission conférée par l'Église -elle-même[6]; on les livra à la grâce de Dieu, et ils partirent[7]. De -quel côté vont-ils se diriger? Quel monde vont-ils évangéliser? C'est -ce qu'il importe maintenant de rechercher. - -Toutes les grandes missions chrétiennes primitives se dirigèrent vers -l'ouest, ou, en d'autres termes, se donnèrent pour théâtre et pour -cadre l'empire romain. Si l'on excepte quelques petites portions du -territoire, vassal des Arsacides, compris entre l'Euphrate et le -Tigre, l'empire des Parthes ne reçut pas de missions chrétiennes, au -premier siècle[8]. Le Tigre fut, du côté de l'orient, une borne que le -christianisme ne dépassa que sous les Sassanides. Deux grandes causes, -la Méditerranée et l'empire romain, déterminèrent ce fait capital. - - -[Pg 281]-[An 45] -La Méditerranée était depuis mille ans la grande route où s'étaient -croisées toutes les civilisations et toutes les idées. Les Romains, -l'ayant délivrée de la piraterie, en avaient fait une voie de -communication sans égale. Une nombreuse marine de cabotage rendait -très-faciles les voyages sur les côtes de ce grand lac. La sécurité -relative qu'offraient les routes de l'Empire, les garanties qu'on -trouvait dans les pouvoirs publics, la diffusion des Juifs sur tout -le littoral de la Méditerranée, l'usage de la langue grecque dans la -portion orientale de cette mer[9], l'unité de civilisation que les -Grecs d'abord, puis les Romains y avaient créée, firent de la carte -de l'Empire la carte même des pays réservés aux missions chrétiennes -et destinés à devenir chrétiens. L'_orbis_ romain devint l'_orbis_ -chrétien, et en ce sens on peut dire que les fondateurs de l'Empire ont -été les fondateurs de la monarchie chrétienne, ou du moins qu'ils en -ont dessiné les contours. Toute province conquise par l'empire romain a -été une province conquise au christianisme. Qu'on se figure les apôtres -en présence d'une Asie Mineure, d'une Grèce, d'une Italie divisées en -cent petites républiques, d'une Gaule, d'une Espagne, d'une Afrique, -d'une Égypte en possession de vieilles institutions nationales, on - -[Pg 282]-[An 45] -n'imagine plus leur succès, ou plutôt on n'imagine plus que leur projet -ait pu naître. L'unité de l'Empire était la condition préalable de tout -grand prosélytisme religieux, se mettant au-dessus des nationalités. -L'Empire le sentit bien au IVe siècle; il devint chrétien; il vit que -le christianisme était la religion qu'il avait faite sans le savoir, -la religion délimitée par ses frontières, identifiée avec lui, capable -de lui procurer une seconde vie. L'Église, de son côté, se fit toute -romaine, et est restée jusqu'à nos jours comme un débris de l'Empire. -On eût dit à Paul que Claude était son premier coopérateur; on eût -dit à Claude que ce Juif qui part d'Antioche va fonder la plus solide -partie de l'édifice impérial, on les eût fort étonnés l'un et l'autre. -On eût dit vrai cependant. - -De tous les pays étrangers à la Judée, le premier où le christianisme -s'établit fut naturellement la Syrie. Le voisinage de la Palestine et -le grand nombre de Juifs établis dans cette contrée[10], rendaient un -tel fait inévitable. Chypre, l'Asie Mineure, la Macédoine, la Grèce et -l'Italie furent ensuite visités par les hommes apostoliques à quelques -années de distance. Le midi de la Gaule, l'Espagne, la côte d'Afrique, -bien qu'ils aient été assez tôt évangélisés, peuvent être considérés - -[Pg 283]-[An 45] -comme formant un étage plus récent dans les substructions du -christianisme. - -Il en fut de même de l'Égypte. L'Égypte ne joue presque aucun rôle -dans l'histoire apostolique; les missionnaires chrétiens semblent -systématiquement y tourner le dos. Ce pays, qui, à partir du IIIe -siècle, devint le théâtre d'événements si importants dans l'histoire de -la religion, fut d'abord fort en retard avec le christianisme. Apollos -est le seul docteur chrétien sorti de l'école d'Alexandrie; encore -avait-il appris le christianisme dans ses voyages[11]. Il faut chercher -la cause de ce phénomène remarquable dans le peu de rapports qui -existait entre les Juifs d'Égypte et ceux de Palestine, et surtout dans -ce fait que l'Égypte juive avait en quelque sorte son développement -religieux à part. L'Égypte avait Philon et les thérapeutes; c'était là -son christianisme[12], lequel la dispensait et la détournait d'accorder -à l'autre une oreille attentive. Quant à l'Égypte païenne, elle -possédait des institutions religieuses bien plus résistantes que celles -du paganisme gréco-romain[13]; la religion égyptienne était encore dans -toute sa force; c'était - -[Pg 284]-[An 45] -presque le moment où se bâtissaient ces temples énormes d'Esneh, -d'Ombos, où l'espérance d'avoir dans le petit Césarion un dernier roi -Ptolémée, un Messie national, faisait sortir de terre ces sanctuaires -de Dendérah, d'Hermonthis, comparables aux plus beaux ouvrages -pharaoniques. Le christianisme s'assit partout, sur les ruines du -sentiment national et des cultes locaux. La dégradation des âmes en -Égypte y rendait rares, d'ailleurs, les aspirations qui ouvrirent -partout au christianisme de si faciles accès. - -Un rapide éclair partant de Syrie, illuminant presque simultanément les -trois grandes péninsules d'Asie Mineure, de Grèce, d'Italie, et bientôt -suivi d'un second reflet qui embrassa presque toutes les côtes de la -Méditerranée, voilà ce que fut la première apparition du christianisme. -La marche des navires apostoliques est toujours à peu près la même. La -prédication chrétienne semble suivre un sillage antérieur, qui n'est -autre que celui de l'émigration juive. Comme une contagion qui, prenant -son point de départ au fond de la Méditerranée, apparaît tout à coup -sur un certain nombre de points du littoral par une correspondance -secrète, le christianisme eut ses ports d'arrivage en quelque sorte -désignés d'avance. Ces ports étaient presque tous marqués par des -colonies juives. Une synagogue précéda, - -[Pg 285]-[An 45] -en général, l'établissement de l'Église. On dirait une traînée de -poudre, ou mieux encore une sorte de chaîne électrique, le long de -laquelle l'idée nouvelle courut d'une façon presque instantanée. - -Depuis cent cinquante ans, en effet, le judaïsme, jusque-là borné à -l'Orient et à l'Égypte, avait pris son vol vers l'Occident. Cyrène, -Chypre, l'Asie Mineure, certaines villes de Macédoine et de Grèce, -l'Italie, avaient des juiveries importantes[14]. Les juifs donnaient -le premier exemple de ce genre de patriotisme que les Parsis, les -Arméniens et, jusqu'à un certain point, les Grecs modernes devaient -montrer plus tard; patriotisme extrêmement énergique, quoique non -attaché à un sol déterminé; patriotisme de marchands répandus partout, -se reconnaissant partout pour frères; patriotisme aboutissant à former -non de grands États compactes, mais de petites communautés autonomes -au sein des autres États. Fortement associés entre eux, ces juifs de -la dispersion constituaient dans les villes des congrégations presque -indépendantes, ayant leurs magistrats, leurs conseils. Dans certaines -villes, ils avaient un ethnarque ou alabarque, investi de droits -presque souverains. Ils habitaient des quartiers à - -[Pg 286]-[An 45] -part, soustraits à la juridiction ordinaire, fort méprises du reste -du monde, mais où régnait le bonheur. On y était plutôt pauvre que -riche. Le temps des grandes fortunes juives n'était pas encore venu; -elles commencèrent en Espagne, sous les Visigoths[15]. L'accaparement -de la finance par les juifs fut l'effet de l'incapacité administrative -des barbares, de la haine que conçut l'Église pour la science de -l'argent et de ses idées superficielles sur le prêt à intérêt. Sous -l'empire romain, rien de semblable. Or, quand le juif n'est pas riche, -il est pauvre; l'aisance bourgeoise n'est pas son fait. En tout cas, -il sait très-bien supporter la pauvreté. Ce qu'il sait mieux encore, -c'est allier la préoccupation religieuse la plus exaltée à la plus -rare habileté commerciale. Les excentricités théologiques n'excluent -nullement le bon sens en affaires. En Angleterre, en Amérique, en -Russie, les sectaires les plus bizarres (irvingiens, saints des -derniers jours, raskolniks) sont de très-bons marchands. - -Le propre de la vie juive pieusement pratiquée a toujours été de -produire beaucoup de gaieté et de cordialité. On s'aimait dans ce petit -monde; on y aimait un passé et le même passé; les cérémonies - -[Pg 287]-[An 45] -religieuses embrassaient fort doucement la vie. C'était quelque chose -d'analogue à ces communautés distinctes qui existent encore dans chaque -grande ville turque; par exemple, aux communautés grecque, arménienne, -juive, de Smyrne, étroites camaraderies où tout le monde se connaît, -vit ensemble, intrigue ensemble. Dans ces petites républiques, les -questions religieuses dominent toujours les questions politiques, ou -plutôt suppléent au manque de celles-ci. Une hérésie y est une affaire -d'État; un schisme y a toujours pour origine une question de personnes. -Les Romains, sauf de rares exceptions, ne pénétraient jamais dans -ces quartiers réservés. Les synagogues promulguaient des décrets, -décernaient des honneurs[16], faisaient acte de vraies municipalités. -L'influence de ces corporations était très-grande. A Alexandrie, elle -était de premier ordre, et dominait toute l'histoire intérieure de la -cité[17]. A Rome, les juifs étaient nombreux[18] et formaient - -[Pg 288]-[An 45] -un appui qu'on ne dédaignait pas. Cicéron présente comme un acte de -courage d'avoir osé leur résister[19]. César les favorisa et les trouva -fidèles[20]. Tibère fut amené, afin de les contenir, aux mesures les -plus sévères[21]. Caligula, dont le règne fut pour eux néfaste en -Orient, leur rendit leur liberté d'association à Rome[22]. Claude, qui -les favorisait en Judée, se vit obligé de les chasser de la ville[23]. -On les rencontrait partout[24], et on osait dire d'eux comme des Grecs, -que, vaincus, ils avaient imposé des lois à leurs dominateurs[25]. - -Les dispositions des populations indigènes envers ces étrangers étaient -fort diverses. D'une part, le sentiment de répulsion et d'antipathie -que les juifs, par leur esprit d'isolement jaloux, leur caractère -rancunier, leurs habitudes insociables, ont produit - -[Pg 289]-[An 45] -autour d'eux partout où ils ont été nombreux et organisés, se -manifestait avec force[26]. Quand ils étaient libres, ils étaient en -réalité privilégiés; car ils jouissaient des avantages de la société, -sans en supporter les charges[27]. Des charlatans exploitaient le -mouvement de curiosité que causait leur culte, et, sous prétexte d'en -exposer les secrets, se livraient à toutes sortes de friponneries[28]. -Des pamphlets violents et à demi burlesques, comme celui d'Apion, -pamphlets où les écrivains profanes ont trop souvent puisé leurs -renseignements[29], circulaient, servant d'aliment aux colères du -public païen. Les juifs semblent avoir été en général taquins, portés -à se plaindre. On voyait en eux une société secrète, malveillante pour -le reste des hommes, dont les membres se poussaient à tout prix, au -détriment des autres[30]. Leurs usages bizarres, - -[Pg 290]-[An 45] -leur aversion pour certains aliments, leur saleté, leur manque de -distinction, la mauvaise odeur qu'ils exhalaient[31], leurs scrupules -religieux, leurs minuties dans l'observance du sabbat, étaient trouvés -ridicules[32]. Mis au ban de la société, les juifs, par une conséquence -naturelle, n'avaient aucun souci de paraître gentilshommes. On les -rencontrait partout en voyage avec des habits luisants de saleté, un -air gauche, une mine fatiguée, un teint pâle, de gros yeux malades[33], -une expression béate, faisant bande à part avec leurs femmes, leurs -enfants, leurs paquets de couvertures, le panier qui constituait -tout leur mobilier[34]. Dans les villes, ils exerçaient les trafics -les plus chétifs, mendiants[35], chiffonniers, brocanteurs, vendeurs -d'allumettes[36]. On dépréciait injustement - -[Pg 291]-[An 45] -leur loi et leur histoire. Tantôt on les trouvait superstitieux[37], -cruels[38]; tantôt, athées, contempteurs des dieux[39]. Leur aversion -pour les images paraissait de la pure impiété. La circoncision surtout -fournissait le thème d'interminables railleries[40]. - -Mais ces jugements superficiels n'étaient pas ceux de tous. Les juifs -avaient autant d'amis que de détracteurs. Leur gravité, leurs bonnes -mœurs, la simplicité de leur culte charmaient une foule de gens. -On sentait en eux quelque chose de supérieur. Une vaste propagande -monothéiste et mosaïque s'organisait[41]; une sorte de tourbillon -puissant se formait autour de ce singulier petit peuple. Le pauvre -colporteur juif du - -[Pg 292]-[An 45] -Transtévère[42], sortant le matin avec son éventaire de merceries, -rentrait souvent le soir, riche d'aumônes venues d'une main pieuse[43]. -Les femmes surtout étaient attirées vers ces missionnaires en -haillons[44]. Juvénal[45] compte le penchant vers la religion juive -parmi les vices qu'il reproche aux dames de son temps. Celles qui -étaient converties vantaient le trésor qu'elles avaient trouvé et le -bonheur dont elles jouissaient[46]. - -Le vieil esprit hellénique et romain résistait énergiquement; le mépris -et la haine pour les juifs sont le signe de tous les esprits cultivés, -Cicéron, Horace, Sénèque, Juvénal, Tacite, Quintilien, Suétone[47]. -Au contraire, cette masse énorme de populations mêlées que l'Empire -avait assujetties, populations auxquelles l'ancien esprit romain et la -sagesse hellénique étaient étrangères ou indifférentes, accouraient en -foule vers une société où elles trouvaient des exemples touchants de -concorde, de charité, - -[Pg 293]-[An 45] -de secours mutuels[48], d'attachement à son état, de goût pour le -travail[49], de fière pauvreté. La mendicité, qui fut plus tard une -chose toute chrétienne, était dès lors une chose juive. Le mendiant par -état, «formé par sa mère», se présentait à l'idée des poëtes du temps -comme un juif[50]. - -L'exemption de certaines charges civiles, en particulier de la milice, -pouvait aussi contribuer à faire regarder le sort des juifs comme -enviable[51]. L'État alors demandait beaucoup de sacrifices et donnait -peu de joies morales. Il y faisait un froid glacial, comme en une -plaine uniforme et sans abri. La vie, si triste au sein du paganisme, -reprenait son charme et son prix dans ces tièdes atmosphères de -synagogue et d'église. Ce n'était pas la liberté qu'on y trouvait. Les -confrères s'espionnaient beaucoup, se tracassaient sans cesse les uns -les autres. Mais, quoique la vie intérieure de ces petites communautés -fût fort agitée, on s'y plaisait infiniment; on ne les quittait pas; -il n'y avait pas d'apostat. Le pauvre y était content, regardait la -richesse sans envie, avec la tranquillité d'une bonne conscience[52]. -Le sentiment vraiment - -[Pg 294]-[An 45] -démocratique de la folie des mondains, de la vanité des richesses et -des grandeurs profanes, s'y exprimait finement. On y comprenait peu le -monde païen, et on le jugeait avec une sévérité outrée; la civilisation -romaine paraissait un amas d'impuretés et de vices odieux[53], de la -même manière qu'un honnête ouvrier de nos jours, imbu des déclamations -socialistes, se représente les «aristocrates» sous les couleurs les -plus noires. Mais il y avait là de la vie, de la gaieté, de l'intérêt, -comme aujourd'hui dans les plus pauvres synagogues des juifs de -Pologne et de Gallicie. Le manque d'élégance et de délicatesse dans -les habitudes était compensé par un précieux esprit de famille et de -bonhomie patriarcale. Dans la grande société, au contraire, l'égoïsme -et l'isolement des âmes avaient porté leurs derniers fruits. - -La parole de Zacharie[54] se vérifiait: le monde se prenait aux pans -de l'habit des Juifs et leur disait: «Menez-nous à Jérusalem». Il n'y -avait pas de grande ville où l'on n'observât le sabbat, le jeûne et les -autres cérémonies du judaïsme[55]. Josèphe[56] ose provoquer ceux qui -en douteraient à considérer - -[Pg 295]-[An 45] -leur patrie ou même leur propre maison, pour voir s'ils n'y trouveront -pas la confirmation de ce qu'il dit. La présence à Rome et près de -l'empereur de plusieurs membres de la famille des Hérodes, lesquels -pratiquaient leur culte avec éclat à la face de tous[57], contribuait -beaucoup à cette publicité. Le sabbat, du reste, s'imposait par une -sorte de nécessité dans les quartiers où il y avait des juifs. Leur -obstination absolue à ne pas ouvrir leurs boutiques ce jour-là forçait -bien les voisins à modifier leurs habitudes en conséquence. C'est ainsi -qu'à Salonique, on peut dire que le sabbat s'observe encore de nos -jours, la population juive y étant assez riche et assez nombreuse pour -faire la loi et régler par la fermeture de ses comptoirs le jour du -repos. - -Presque à l'égal du Juif, souvent de compagnie avec lui, le -Syrien était un actif instrument de la conquête de l'Occident par -l'Orient[58]. On les confondait parfois, et Cicéron croyait avoir -trouvé le trait commun qui les unissait en les appelant «des nations -nées pour la servitude[59]». C'était là ce qui - -[Pg 296]-[An 45] -leur assurait l'avenir; car l'avenir alors était aux esclaves. Un trait -non moins essentiel du Syrien était sa facilité, sa souplesse, la -clarté superficielle de son esprit. La nature syrienne est comme une -image fugitive dans les nuées du ciel. On voit par moments certaines -lignes s'y tracer avec grâce; mais ces lignes n'arrivent jamais à -former un dessin complet. Dans l'ombre, à la lueur indécise d'une -lampe, la femme syrienne, sous ses voiles, avec son œil vague et ses -mollesses infinies, produit quelques instants d'illusion. Puis, quand -on veut analyser cette beauté, elle s'évanouit; elle ne supporte pas -l'examen. Tout cela, au reste, dure à peine trois ou quatre années. Ce -que la race syrienne a de charmant, c'est l'enfant de cinq ou six ans; -à l'inverse de la Grèce, où l'enfant était peu de chose, le jeune homme -inférieur à l'homme fait, l'homme fait inférieur au vieillard[60]. -L'intelligence syrienne attache par un air de promptitude et de -légèreté; mais elle manque de fixité, de solidité; à peu près comme ce -«vin d'or» du Liban, qui cause un transport agréable, mais dont on se -fatigue vite. Les vrais dons de Dieu ont quelque chose à la fois de fin -et de fort, d'enivrant et de durable. La Grèce est plus appréciée - -[Pg 297]-[An 45] -aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été; elle le sera toujours de plus en -plus. - -Beaucoup des émigrants syriens que le désir de faire fortune entraînait -vers l'Occident étaient plus ou moins rattachés au judaïsme. Ceux -qui ne l'étaient pas restaient fidèles au culte de leur village[61], -c'est-à-dire au souvenir de quelque temple dédié à un «Jupiter» -local[62], lequel n'était d'ordinaire que le Dieu suprême, déterminé -par quelque titre particulier[63]. C'était au fond une espèce de -monothéisme que ces Syriens apportaient sous le couvert de leurs dieux -étranges. Comparés du moins aux personnalités divines profondément -distinctes qu'offrait le polythéisme grec et romain, les dieux dont il -s'agit, pour la plupart synonymes du Soleil, étaient presque des frères -du dieu unique[64]. Semblables à de longues - -[Pg 298]-[An 45] -mélopées énervantes, ces cultes de Syrie pouvaient paraître moins secs -que le culte latin, moins vides que le culte grec. Les femmes syriennes -y prenaient quelque chose à la fois de voluptueux et d'exalté. Ces -femmes furent de tout temps des êtres bizarres, disputées entre le -démon et Dieu, flottant entre la sainte et la possédée. La sainte des -vertus sérieuses, des héroïques renoncements, des résolutions suivies -appartient à d'autres races et à d'autres climats; la sainte des fortes -imaginations, des entraînements absolus, des promptes amours, est la -sainte de Syrie. La possédée de notre moyen âge est l'esclave de Satan -par bassesse ou par péché; la possédée de Syrie est la folle par idéal, -la femme dont le sentiment a été blessé, qui se venge par la frénésie -ou se renferme dans le mutisme[65], qui n'attend pour être guérie -qu'une douce parole ou qu'un doux regard. Transportées dans le monde -occidental, ces Syriennes acquéraient de l'influence, quelquefois par -de mauvais arts de femme, plus souvent par une certaine supériorité -morale et une réelle capacité. Cela se vit surtout cent cinquante ans -plus tard, quand les personnages les plus importants de Rome épousèrent -des Syriennes, qui prirent tout à coup - -[Pg 299]-[An 45] -sur les affaires un très-grand ascendant. La femme musulmane de nos -jours, mégère criarde, sottement fanatique, n'existant guère que pour -le mal, presque incapable de vertu, ne doit pas faire oublier les -Julia Domna, les Julia Mæsa, les Julia Mamæa, les Julia Soémie, qui -portèrent, à Rome, en fait de religion, une tolérance et des instincts -de mysticité inconnus jusque-là. Ce qu'il y a de bien remarquable -aussi, c'est que la dynastie syrienne amenée de la sorte se montra -favorable au christianisme, que Mamée, et plus tard l'empereur Philippe -l'Arabe[66], passèrent pour chrétiens. Le christianisme, au IIIe et -au IVe siècle, fut par excellence la religion de la Syrie. Après la -Palestine, la Syrie eut la plus grande part à sa fondation. - -C'est surtout à Rome que le Syrien, au premier siècle, exerçait sa -pénétrante activité. Chargé de presque tous les petits métiers, valet -de place, commissionnaire, porteur de litière, le _Syrus_[67] entrait -partout, introduisant avec lui la langue et les mœurs de son pays[68]. -Il n'avait ni la fierté ni la hauteur philosophique - -[Pg 300]-[An 45] -des Européens, encore moins leur vigueur; faible de corps, pâle, -souvent fiévreux, ne sachant ni manger ni dormir à des heures réglées, -à la façon de nos lourdes et solides races, consommant peu de viande, -vivant d'oignons et de courges, dormant peu et d'un sommeil léger, le -Syrien mourait jeune et était habituellement malade[69]. Ce qu'il avait -en propre, c'était l'humilité, la douceur, l'affabilité, une certaine -bonté; nulle solidité d'esprit, mais beaucoup de charme; peu de bon -sens, si ce n'est quand il s'agissait de son négoce, mais une étonnante -ardeur et une séduction toute féminine. Le Syrien, n'ayant jamais eu de -vie politique, a une aptitude toute particulière pour les mouvements -religieux. Ce pauvre Maronite, à demi femme, humble, déguenillé, a -fait la plus grande des révolutions. Son ancêtre, le Syrus de Rome, -a été le plus zélé porteur de la bonne nouvelle à tous les affligés. -Chaque année amenait en Grèce, en Italie, en Gaule, des colonies de ces -Syriens poussés par le goût naturel qu'ils avaient pour les petites -affaires[70]. On les reconnaissait sur les - -[Pg 301]-[An 45] -navires à leur famille nombreuse, à ces troupes de jolis enfants, -presque du même âge, qui les suivaient, la mère, avec l'air enfantin -d'une petite fille de quatorze ans, se tenant à côté de son mari, -soumise, doucement rieuse, à peine supérieure à ses fils aînés[71]. Les -têtes, dans ce groupe paisible, sont peu accentuées; sûrement il n'y -a pas là d'Archimède, de Platon, de Phidias. Mais ce marchand syrien, -arrivé à Rome, sera un homme bon et miséricordieux, charitable pour -ses compatriotes, aimant les pauvres. Il causera avec les esclaves, -leur révélera un asile où ces malheureux, réduits par la dureté romaine -à la plus désolante solitude, trouveront un peu de consolation. Les -races grecques et latines, races de maîtres, faites pour le grand, ne -savaient pas tirer parti d'une position humble[72]. L'esclave de ces -races passait sa vie dans la révolte et le désir du mal. L'esclave -idéal de l'antiquité a tous les défauts: gourmand, menteur, méchant, -ennemi naturel de son maître[73]. Par là, il prouvait en quelque -manière sa noblesse; il protestait contre une situation hors nature. Le -bon Syrien, - -[Pg 302]-[An 45] -lui, ne protestait pas; il acceptait son ignominie, et cherchait à en -tirer le meilleur parti possible. Il se conciliait la bienveillance -de son maître, osait lui parler, savait plaire à sa maîtresse. Ce -grand agent de démocratie allait ainsi dénouant maille par maille le -réseau de la civilisation antique. Les vieilles sociétés, fondées -sur le dédain, sur l'inégalité des races, sur la valeur militaire, -étaient perdues. L'infirmité, la bassesse, vont maintenant devenir un -avantage, un perfectionnement de la vertu[74]. La noblesse romaine, -la sagesse grecque, lutteront encore trois siècles. Tacite trouvera -bon qu'on déporte des milliers de ces malheureux: _si interissent, -vile damnum_[75]! L'aristocratie romaine s'irritera, trouvera -mauvais que cette canaille ait ses dieux, ses institutions. Mais la -victoire est écrite d'avance. Le Syrien, le pauvre homme qui aime ses -semblables, qui partage avec eux, qui s'associe avec eux, l'emportera. -L'aristocratie romaine périra, faute de pitié. - -Pour nous expliquer la révolution qui va s'accomplir, il faut nous -rendre compte de l'état politique, social, moral, intellectuel et -religieux des pays où le prosélytisme juif avait ainsi ouvert des -sillons que la prédication chrétienne doit féconder. Cette - -[Pg 303]-[An 45] -étude montrera, j'espère, avec évidence, que la conversion du monde -aux idées juives et chrétiennes était inévitable, et ne laissera -d'étonnement que sur un point, c'est que cette conversion se soit faite -si lentement et si tard. - -[1] _Act._, xii, 1, 25. Remarquez toute la contexture du chapitre. - -[2] I Petri, v, 13; Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39. - -[3] _Act._, xiii, 2. - -[4] Gal., i, 15-16; _Act._, xxii, 15, 21; xxvi, 17-18; I Cor., i, 1; -Rom., i, 1, 5; xv, 15 et suiv. - -[5] _Act._, XIII, 5. - -[6] L'auteur des _Actes_, partisan de la hiérarchie et du pouvoir de -l'Église, a peut-être introduit cette circonstance. Paul ne sait rien -d'une telle ordination ou consécration. Il tient sa mission de Jésus, -et ne se croit pas plus l'envoyé de l'Église d'Antioche que de celle de -Jérusalem. - -[7] _Act._, xiii, 3; xiv, 25. - -[8] Dans I Petri, v, 13, Babylone désigne Rome. - -[9] Cicéron, _Pro Archia_, 10. - -[10] Jos., _B. J._, II, xx, 2; VII, iii, 3. - -[11] Act., xviii, 24 et suiv. - -[12] Voir Philon, _De vita contemplativa_, entier. - -[13] Pseudo-Hermès, _Asclepius_, fol. 158 v., 139 r. (Florence, Juntes, -1512). - -[14] Cicéron, _Pro Flacco_, 28; Philon, _In Flaccum_, § 7; _Leg. ad -Caium_, § 36; _Act._, ii, 5-11; vi, 9; _Corp. inscr. gr._, n° 5361. - -[15] _Lex Wisigoth._, livre XII, tit. ii et iii, dans Walter, _Corpus -juris germanici antiqui_, t. I, p. 630 et suiv. - -[16] Voir _Vie de Jésus_, p. 137. - -[17] Philon, _In Flacc._, § 5 et 6; Jos., _Ant._, XVIII, viii, 1; XIX, -v, 2; _B. J._, II, xviii, 7 et suiv.; VII, x, 1; Papyrus publié dans -les _Notices et extraits_, XVIII, 2e part., p. 383 et suiv. - -[18] Dion Cassius, XXXVII, 17; LX, 6; Philon, _Leg. ad Caium_, § 23; -Josèphe, _Ant._, XIV, x, 8; XVII, xi, i; XVIII, iii, 5, Hor., _Sat._, -I, iv, 142-143; v, 100; ix, 69 et suiv.; Perse, v, 179-184; Suétone, -_Tib._, 36; _Claud._, 25; _Domit._, 12; Juvénal, iii, 14; vi, 542 et -suiv. - -[19] _Pro Flacco_, 28. - -[20] Jos., _Ant._, XIV, x; Suétone, _Julius_, 84. - -[21] Suet., _Tib._, 36; Tac., _Ann._, II, 85; Jos., _Ant._, XVIII, iii, -4, 5. - -[22] Dion Cassius, LX, 6. - -[23] Suétone, _Claude_, 25; _Act._, xviii, 2; Dion Cassius, LX, 6. - -[24] Josèphe, _B. J._, VII, iii, 3. - -[25] Sénèque, fragment dans saint Aug., _De civ. Dei._, VI, 11; -Rutilius Numatianus, I, 395 et suiv.; Jos., _Contre Apion_, II, 39; -Juvénal, Sat. vi, 544; xiv, 96 et suiv. - -[26] Philon, _In Flacc._, § 5; Tac., _Hist._, V, 4, 5, 8; Dion Cassius, -XLIX, 22; Juvénal, xiv, 103; Diod. Sic., fragm. i du livre XXXIV et iii -du livre XL; Philostrate, _Vie d'Apoll._, V, 33; I Thess., ii, 15. - -[27] Jos., _Ant._, XIV, x; XVI, vi; XX, viii, 7; Philon, _In Flaccum et -Legatio ad Caium_. - -[28] Jos., _Ant._, XVIII, iii, 4, 5; Juvénal, vi, 543 et suiv. - -[29] Jos., _Contre Apion_, entier; passages précités de Tacite et -de Diodore de Sicile; Trogue Pompée (Justin) XXXVI, ii; Ptolémée -Héphestion ou Chennus, dans les _Script. poet. hist. græci_ de -Westermann, p. 194. Cf. Quintilien, III, vii, 2. - -[30] Cic., _Pro Flacco_, 28; Tacite, Hist., V, 5; Juvénal, xiv, -103-104; Diodore de Sicile et Philostrate, endroits cités; Rutilius -Numatianus, I, 383 et suiv. - -[31] Martial, IV, 4; Ammien Marcellin, XXII, 5. - -[32] Suétone, _Aug._, 76; Horace, _Sat._, I, ix, 69 et suiv.; Juvénal, -iii, 13-16, 296; vi, 156-160, 542-547; xiv, 96-107; Martial, _Épigr._, -IV, 4; VII, 29, 34, 54; XI, 95; XII, 57; Rutilius Numat., _l. c._, et -surtout Josèphe, _Contre Apion_, II, 13; Philon, _Leg. ad Caium_, § -26-28. - -[33] Martial, _Épigr._, XII, 57. - -[34] Juvénal, _Sat._, iii, 14; vi, 542. - -[35] Juvénal, _Sat._, iii, 296; vi, 543 et suiv.; Martial, _Épigr._, I, -42; XII, 57. - -[36] Martial, _Épigr._, I, 42; XII, 57; Stace, _Silves_, I, vi, 73-74. -Voir Forcellini, au mot _sulphuratum_. - -[37] Horace, _Sat._, I, v, 100; Juvénal, _Sat._, vi, 544 et suiv.; xiv, -96 et suiv.; Apulée, _Florida_, I, 6. - -[38] Dion Cassius, LXVIII, 32. - -[39] Tacite, _Hist._, V, 5, 9; Dion Cassius, LXVII, 14. - -[40] Horace, _Sat._, I, ix, 70; _Judæus Apella_ paraît renfermer une -plaisanterie du même genre (voir les scoliastes Acron et Porphyrion, -sur Hor., _Sat._, I, v, 100; comparez le passage de S. Avitus, -_Poemata_, V, 364, cité par Forcellini, au mot _Apella_, mais que je -ne retrouve ni dans les éditions de ce Père ni dans l'ancien manuscrit -latin, Bibl. Imp., n° 11320, tel que le donne le savant lexicographe); -Juvénal, _Sat._, xiv, 99 et suiv.; Martial, _Épigr._, VII, 29, 34, 54; -XI, 95. - -[41] Josèphe, _Contre Apion_, II, 39; Tac., _Ann._, II, 85; _Hist._, -V, 5; Hor., _Sat._, I, iv, 142-143; Juvénal, xiv, 96 et suiv.; Dion -Cassius, XXXVII, 17; LXVII, 14. - -[42] Martial, _Épigr._, I, 42; XII, 57. - -[43] Juvénal, _Sat._, vi, 546 et suiv. - -[44] Josèphe, _Ant._, XVIII, iii, 5; XX, ii, 4; _B. J._, II, xx, 2; -_Act._, xiii, 50; xvi, 14. - -[45] _Loc. cit._ - -[46] Josèphe, _Ant._, XX, ii, 5; iv, 1. - -[47] Passages déjà cités. Strabon montre bien plus de justesse et de -pénétration (XVI, ii, 34 et suiv.). Comp. Dion Cassius, XXXVII, 17 et -suiv. - -[48] Tac., _Hist._, V, 5. - -[49] Josèphe, _Contre Apion_, II, 39. - -[50] Martial, XII, 57. - -[51] Jos., _Ant._, XIV, x, 6, 11-14. - -[52] _Ecclésiastique_, x, 23, 26, 27. - -[53] Rom., i, 24 et suiv. - -[54] Zach., viii, 33. - -[55] Hor. _Sat._, I, ix, 69; Perse, v, 179 et suiv.; Juvénal, _Sat._, -vi, 159; xiv, 96 et suiv. - -[56] _Contre Apion_, II, 39. - -[57] Perse, v, 179-184; Juvénal, vi, 157-160. La remarquable -préoccupation du judaïsme qu'on remarque chez les écrivains romains -du premier siècle, surtout chez les satiriques, vient de cette -circonstance. - -[58] Juvénal, _Sat._, iii, 62 et suiv. - -[59] Cic., _De prov. consul._, 5. - -[60] Les enfants qui m'avaient plu lors de mon premier voyage, je les -retrouvai, quatre ans après, laids, communs et alourdis. - -[61] Πατρῷοις θεοῖς, formule très-fréquente dans les inscriptions -émanant de Syriens (_Corpus inscr. græc._, nos 4449, 4450, 4451, 4463, -4479, 4480, 6015). - -[62] _Corpus inscr. græc._, nos 4474, 4475, 5936; Mission de -_Phénicie_, l. II, c. ii [sous presse], inscription d'Abédat. Comp. -_Corpus_, nos 2271, 5853. - -[63] Ζεὺς οὐράνιος, ἐπουράνιος, ὕψιστος, μέγιστος, θεὸς σατράπης. -_Corpus inscr. gr._, nos 4500, 4501, 4502, 4503, 6012; Lepsius, -_Denkmæler_, t. XII, feuille 100, n° 590; _Mission de Phénicie_, p. -103, 104, et la suite [sous presse]. - -[64] J'ai développé ceci dans le _Journal Asiatique_, février-mars -1859, p. 259 et suiv., et dans la _Mission de Phénicie_, l. II, c. ii. - -[65] Code syrien, dans Land, _Anecdota Syriaca_, I, p. 152; faits -divers dont j'ai été témoin. - -[66] Né dans le Hauran. - -[67] Voir Forcellini, au mot _Syrus_. Ce mot désignait en général «les -Orientaux». Leblant, _Inscript. chrét. de la Gaule_, I, p. 207, 328-329. - -[68] Juvénal, iii, 62-63. - -[69] Tel est aujourd'hui le tempérament du Syrien chrétien. - -[70] Inscriptions dans les _Mém. de la Soc. des Antiquaires de Fr._, t. -XXVIII, 4 et suiv.; dans Leblant, _Inscript. chrét. de la Gaule_, I, p. -cxliv, 207, 324 et suiv., 353 et suiv., 375 et suiv.; II, 259, 459 et -suiv. - -[71] Les Maronites colonisent encore dans presque tout le Levant à la -façon des Juifs, des Arméniens et des Grecs, quoique sur une moindre -échelle. - -[72] Lire Cicéron, _De offic._, I, 42; Denys d'Halicarnasse, II, 28; -IX, 25. - -[73] Voir les types d'esclaves dans Plaute et Térence. - -[74] II Cor., xii, 9. - -[75] Tacite, _Ann._, II, 85. - - - -[Pg 304]-[An 45] -CHAPITRE XVII. - -ÉTAT DU MONDE VERS LE MILIEU DU PREMIER SIÈCLE. - - -L'état politique du monde était des plus tristes. Toute l'autorité -était concentrée à Rome et dans les légions. Là se passaient les -scènes les plus honteuses et les plus dégradantes. L'aristocratie -romaine, qui avait conquis le monde, et qui, en somme, resta seule aux -affaires sous les Césars, se livrait à la saturnale de crimes la plus -effrénée dont le monde se souvienne. César et Auguste, en établissant -le principal, avaient vu avec une parfaite justesse les besoins de -leur temps. Le monde était si bas, sous le rapport politique, qu'aucun -autre gouvernement n'était plus possible. Depuis que Rome avait conquis -des provinces sans nombre, l'ancienne constitution, fondée sur le -privilège des familles patriciennes, espèces de _tories_ obstinés et -malveillants, ne pouvait - -[Pg 305]-[An 45] -subsister[1]. Mais Auguste avait manqué à tous les devoirs du vrai -politique, en laissant l'avenir au hasard. Sans hérédité régulière, -sans règles fixes d'adoption, sans loi d'élection, sans limites -constitutionnelles, le césarisme était comme un poids colossal sur -le pont d'un navire sans lest. Les plus terribles secousses étaient -inévitables. Trois fois, en un siècle, sous Caligula, sous Néron et -sous Domitien, le plus grand pouvoir qui ait jamais existé tomba entre -les mains d'hommes exécrables ou extravagants. De là des horreurs qui -ont été à peine dépassées par les monstres des dynasties mongoles. Dans -cette série fatale de souverains, on en est réduit à excuser presque -un Tibère, qui ne fut complètement méchant que vers la fin de sa vie, -un Claude, qui ne fut que bizarre, gauche et mal entouré. Rome devint -une école d'immoralité et de cruauté. Il faut ajouter que le mal venait -surtout de l'Orient, de ces flatteurs de bas étage, de ces hommes -infâmes que l'Égypte et la Syrie envoyaient à Rome[2], où, profitant de -l'oppression des vrais Romains, ils se sentaient tout-puissants - -[Pg 306]-[An 45] -auprès des scélérats qui gouvernaient. Les plus choquantes ignominies -de l'Empire, telles que l'apothéose de l'empereur, sa divinisation de -son vivant, venaient de l'Orient, et surtout de l'Égypte, qui était -alors un des pays les plus corrompus de l'univers[3]. - -Le véritable esprit romain, en effet, vivait encore. La noblesse -humaine était loin d'être éteinte. Une grande tradition de fierté et de -vertu se continuait dans quelques familles, qui arrivèrent au pouvoir -avec Nerva, qui firent la splendeur du siècle des Antonins et dont -Tacite a été l'éloquent interprète. Un temps où se préparaient des -esprits aussi profondément honnêtes que Quintilien, Pline le Jeune, -Tacite, n'est pas un temps dont il faille désespérer. Le débordement -de la surface n'atteignait pas le grand fond d'honnêteté et de sérieux -qui était dans la bonne société romaine; quelques familles offraient -encore des modèles d'ordre, de dévouement au devoir, de concorde, de -solide vertu. Il y avait dans les maisons nobles d'admirables épouses, -d'admirables sœurs[4]. Fut-il jamais destinée - -[Pg 307]-[An 45] -plus touchante que celle de cette jeune et chaste Octavie, fille de -Claude, femme de Néron, restée pure à travers toutes les infamies, tuée -à vingt-deux ans, sans qu'elle eût jamais senti aucune joie? Les femmes -qualifiées dans les inscriptions de _castissimæ, univiræ_ ne sont -point rares[5]. Des épouses accompagnèrent leurs maris dans l'exil[6]; -d'autres partagèrent leur noble mort[7]. La vieille simplicité romaine -n'était pas perdue; l'éducation des enfants était grave et soignée. Les -femmes les plus nobles travaillaient de leurs mains à des ouvrages de -laine[8]; - -[Pg 308]-[An 45] -les soucis de toilette étaient presque inconnus dans les bonnes -familles[9]. - -Les excellents hommes d'État qui sortent pour ainsi dire de terre -sous Trajan ne s'improvisèrent pas. Ils avaient servi sous les règnes -précédents; seulement, ils avaient eu peu d'influence, rejetés qu'ils -étaient dans l'ombre par les affranchis et les favoris infimes de -l'empereur. Des hommes de première valeur occupèrent ainsi de grandes -charges sous Néron. Les cadres étaient bons; le passage au pouvoir -des mauvais empereurs, tout désastreux qu'il était, ne suffisait pas -pour changer la marche générale des affaires et les principes de -l'État. L'Empire, loin d'être en décadence, était dans toute la force -de la plus robuste jeunesse. La décadence viendra pour lui, mais deux -cents ans plus tard, et, chose étrange! sous de bien moins mauvais -souverains. A n'envisager que la politique, la situation était analogue -à celle de la France, qui, manquant depuis la Révolution d'une règle -constamment suivie dans la succession des pouvoirs, peut traverser -de si périlleuses aventures, sans que son organisation intérieure et -sa force nationale en souffrent trop. Sous le rapport moral, on peut -comparer le temps dont - -[Pg 309]-[An 45] -nous parlons au XVIIIe siècle, époque que l'on croirait tout à fait -corrompue si on la jugeait par les mémoires, la littérature manuscrite, -les collections d'anecdotes du temps, et où cependant certaines maisons -gardaient une si grande austérité de mœurs[10]. - -La philosophie avait fait alliance avec les honnêtes familles romaines -et résistait noblement. L'école stoïcienne produisait les grands -caractères de Crémutius Cordus, de Thraséas, d'Arria, d'Helvidius -Priscus, d'Annæus Cornutus, de Musonius Rufus, maîtres admirables -d'aristocratique vertu. La roideur et les exagérations de cette école -venaient de l'horrible cruauté du gouvernement des Césars. La pensée -perpétuelle de l'homme de bien était de s'endurcir aux supplices et -de se préparer à la mort[11]. Lucain, avec mauvais goût, Perse, avec -un talent supérieur, exprimaient les plus hauts sentiments d'une -grande âme. Sénèque le Philosophe, Pline l'Ancien, Papirius Fabianus, -maintenaient une tradition élevée de science et de philosophie. Tout ne -pliait - -[Pg 310]-[An 45] -pas; il y avait des sages. Mais trop souvent ils n'avaient d'autre -ressource que de mourir. Les portions ignobles de l'humanité prenaient -par moments le dessus. L'esprit de vertige et de cruauté débordait -alors, et faisait de Rome un véritable enfer[12]. - -Ce gouvernement, si épouvantablement inégal à Rome, était beaucoup -meilleur dans les provinces. On s'y apercevait assez peu des secousses -qui ébranlaient la capitale. Malgré ses défauts, l'administration -romaine valait mieux que les royautés et les républiques que la -conquête avait supprimées. Le temps des municipalités souveraines -était passé depuis des siècles. Ces petits États s'étaient détruits -eux-mêmes par leur égoïsme, leur esprit jaloux, leur ignorance ou leur -peu de souci des libertés privées. L'ancienne vie grecque, toute de -luttes, tout extérieure, ne satisfaisait plus personne. Elle avait -été charmante à son jour; mais ce brillant Olympe d'une démocratie de -demi-dieux, ayant perdu sa fraîcheur, était devenu quelque chose de -sec, de froid, d'insignifiant, de vain, de superficiel, faute de bonté -et de solide honnêteté. C'est ce qui fit la légitimité de la domination -macédonienne, puis de l'administration romaine. L'Empire ne connaissait -pas encore les excès de la centralisation. - -[Pg 311]-[An 45] -Jusqu'au temps de Dioclétien, il laissa aux provinces et aux villes -beaucoup de liberté. Des royaumes presque indépendants subsistaient -en Palestine, en Syrie, en Asie Mineure, dans la petite Arménie, en -Thrace, sous la protection de Rome. Ces royaumes ne devinrent des -dangers, à partir de Caligula, que parce qu'on négligea de suivre -à leur égard les règles de grande et profonde politique qu'Auguste -avait tracées[13]. Les villes libres, et elles étaient nombreuses, se -gouvernaient selon leurs lois; elles avaient le pouvoir législatif et -toutes les magistratures d'un État autonome; jusqu'au IIIe siècle, -les décrets municipaux se rendent avec la formule: «Le sénat et le -peuple[14]...» Les théâtres ne servaient pas seulement aux plaisirs de -la scène; ils étaient partout des foyers d'opinion et de mouvement. -La plupart des villes étaient, à des titres divers, de petites -républiques. L'esprit municipal y était très-fort[15]; elles n'avaient -perdu que le droit de se déclarer la guerre, droit funeste qui avait -fait du monde un champ de carnage. «Les bienfaits du peuple romain -envers le genre humain» étaient le thème de déclamations parfois - -[Pg 312]-[An 45] -adulatrices, mais auxquelles il serait injuste de dénier toute -sincérité[16]. Le culte de «la paix romaine[17]», l'idée d'une grande -démocratie, organisée sous la tutelle de Rome, était au fond de -toutes les pensées[18]. Un rhéteur grec déployait une vaste érudition -pour prouver que la gloire de Rome devait être recueillie par toutes -les branches de la race hellénique comme une sorte de patrimoine -commun[19]. En ce qui concerne la Syrie, l'Asie Mineure, l'Égypte, on -peut dire que la conquête romaine n'y détruisit aucune liberté. Ces -pays étaient morts depuis longtemps à la vie politique ou ne l'avaient -jamais eue. - -En somme, malgré les exactions des gouverneurs et les violences -inséparables d'un gouvernement absolu, le monde, sous bien des -rapports, n'avait pas encore été aussi heureux. Une administration -venant d'un centre éloigné était un si grand avantage, que même les -rapines exercées par les préteurs des derniers - -[Pg 313]-[An 45] -temps de la République n'avaient pas réussi à la rendre odieuse. La -loi Julia, d'ailleurs, avait fort limité le champ des abus et des -concussions. Les folies ou les cruautés de l'empereur, excepté sous -Néron, n'atteignirent que l'aristocratie romaine et l'entourage -immédiat du prince. Jamais l'homme qui ne veut pas s'occuper de -politique n'avait vécu plus à l'aise. Les républiques de l'antiquité, -où chacun était forcé de s'occuper des querelles de partis[20], étaient -des séjours fort incommodes. On y était sans cesse dérangé, proscrit. -Maintenant, le temps semblait fait exprès pour les prosélytismes -larges, supérieurs aux querelles de petites villes, aux rivalités de -dynasties. Les attentats contre la liberté venaient de ce qui restait -encore d'indépendance aux provinces ou aux communautés, bien plus que -de l'administration romaine[21]. Nous avons eu et nous aurons encore eu -cette histoire de nombreuses occasions de le faire remarquer. - -Dans ceux des pays conquis où les besoins politiques n'existaient -pas depuis des siècles, et où l'on n'était privé que du droit de -se déchirer par des guerres continuelles, l'Empire fut une ère de -prospérité - -[Pg 314]-[An 45] -et de bien-être comme on n'en avait jamais connu[22]; il est même -permis d'ajouter sans paradoxe, de liberté. D'un côté, la liberté du -commerce et de l'industrie, dont les républiques grecques n'avaient -pas l'idée, devint possible. D'un autre côté, la liberté de penser ne -fit que gagner au régime nouveau. Cette liberté-là se trouve toujours -mieux d'avoir affaire à un roi ou à un prince qu'à des bourgeois -jaloux et bornés. Les républiques anciennes ne l'eurent pas. Les Grecs -firent sans cela de grandes choses, grâce à l'incomparable puissance -de leur génie; mais, il ne faut pas l'oublier, Athènes avait bel -et bien l'inquisition[23]. L'inquisiteur, c'était l'archonte-roi; -le saint office, c'était le portique Royal, où ressortissaient les -accusations «d'impiété». Les accusations de cette sorte étaient fort -nombreuses; c'est le genre de causes qu'on trouve le plus fréquemment -dans les orateurs attiques. Non-seulement les délits philosophiques, -tels que nier Dieu ou la Providence, mais les atteintes les plus -légères aux cultes municipaux, la prédication de religions étrangères, -les infractions les plus puériles à la scrupuleuse législation -des mystères, étaient des crimes entraînant la mort, Les dieux -qu'Aristophane bafouait - -[Pg 315]-[An 45] -sur la scène tuaient quelquefois. Ils tuèrent Socrate; ils faillirent -tuer Alcibiade. Anaxagore, Protagoras, Théodore l'Athée, Diagoras de -Mélos, Prodicus de Céos, Stilpon, Aristote, Théophraste, Aspasie, -Euripide[24], furent plus ou moins sérieusement inquiétés. La liberté -de penser fut, en somme, le fruit des royautés sorties de la conquête -macédonienne. Ce furent les Attales, les Ptolémées, qui les premiers -donnèrent aux penseurs les facilités qu'aucune des vieilles républiques -ne leur avait offertes. L'empire romain continua la même tradition. Il -y eut, sous l'Empire, plus d'un acte arbitraire contre les philosophes; -mais cela venait toujours de ce qu'ils s'occupaient de politique[25]. -On chercherait vainement, dans le recueil des lois romaines antérieures -à Constantin, un texte contre la liberté de penser; dans l'histoire -des empereurs, un procès de doctrine abstraite. Pas un savant ne fut -inquiété. Des hommes que le moyen âge eut brûlés, tels que Galien, -Lucien, Plotin, vécurent tranquilles, protégés par la loi. L'Empire -inaugura une période de liberté, en ce - -[Pg 316]-[An 45] -sens qu'il éteignit la souveraineté absolue de la famille, de la -ville, de la tribu, et remplaça ou tempéra ces souverainetés par-celle -de l'État. Or, un pouvoir absolu est d'autant plus vexatoire qu'il -s'exerce dans un cercle plus restreint. Les républiques anciennes, la -féodalité tyrannisèrent l'individu bien plus que ne l'a fait l'État. -Certes, l'empire romain, à certaines époques, persécuta durement -le christianisme[26]; mais du moins il ne l'arrêta pas. Or, les -républiques l'eussent rendu impossible; le judaïsme, s'il n'avait pas -subi la pression de l'autorité romaine, eût suffi pour l'étouffer. Ce -qui empêcha les pharisiens de tuer le christianisme, ce furent les -magistrats romains[27]. - -De larges idées de fraternité universelle, sorties pour la plupart du -stoïcisme[28], une sorte de sentiment général de l'humanité, étaient le -fruit du régime moins étroit et de l'éducation moins exclusive auxquels -l'individu était soumis[29]. On rêvait une nouvelle - -[Pg 317]-[An 45] -ère et de nouveaux mondes[30]. La richesse publique était grande, et, -malgré l'imperfection des doctrines économiques du temps, l'aisance -fort répandue. Les mœurs n'étaient pas ce qu'on se figure souvent. -A Rome, il est vrai, tous les vices s'affichaient avec un cynisme -révoltant[31]; les spectacles surtout avaient introduit une affreuse -corruption. Certains pays, comme l'Égypte, étaient aussi descendus à la -dernière bassesse. Mais il y avait dans la plupart des provinces une -classe moyenne, où la bonté, la foi conjugale, les vertus domestiques, -la probité, étaient suffisamment répandues[32]. Existe-t-il quelque -part un idéal de la vie de famille, dans un monde - -[Pg 318]-[An 45] -d'honnêtes bourgeois de petites villes, plus charmant que celui que -Plutarque nous a laissé? Quelle bonhomie! quelle douceur de mœurs! -quelle chaste et aimable simplicité[33]! Chéronée n'était évidemment -pas le seul endroit où la vie fût si pure et si innocente. - -Les habitudes, même en dehors de Rome, avaient bien encore quelque -chose de cruel, soit comme reste des mœurs antiques, partout si -sanguinaires, soit par l'influence spéciale de la dureté romaine. -Mais on était en progrès sous ce rapport. Quel sentiment doux et pur, -quelle impression de mélancolique tendresse n'avaient pas trouvé sous -la plume de Virgile ou de Tibulle leur plus fine expression? Le monde -s'assouplissait, perdait sa rigueur antique, acquérait de la mollesse -et de la sensibilité. Des maximes d'humanité se répandaient[34]; -l'égalité, l'idée abstraite des droits de l'homme, étaient hautement -prêchées par le stoïcisme[35]. La femme, grâce au système dotal du -droit romain, devenait de plus en plus maîtresse d'elle-même; les -préceptes sur la manière - -[Pg 319]-[An 45] -de traiter les esclaves s'élevaient[36]; Sénèque mangeait avec les -siens[37]. L'esclave n'est plus cet être nécessairement grotesque et -méchant, que la comédie latine introduit pour provoquer les éclats de -rire, et que Caton recommande de traiter comme une bête de somme[38]. -Maintenant les temps sont bien changés. L'esclave est moralement -égal à son maître; on admet qu'il est capable de vertu, de fidélité, -de dévouement, et il en donne des preuves[39]. Les préjugés sur la -noblesse de naissance s'effaçaient[40]. Plusieurs lois très-humaines et -très-justes s'établissaient, - -[Pg 320]-[An 45] -même sous les plus mauvais empereurs[41]. Tibère était un financier -habile; il fonda sur des bases excellentes un établissement de crédit -foncier[42]. Néron porta dans le système des impôts, jusque-là -inique et barbare, des perfectionnements qui font honte même à notre -temps[43]. Le progrès de la législation était considérable, bien que la -peine de mort fût encore stupidement prodiguée. L'amour du pauvre, la -sympathie pour tous, l'aumône, devenaient des vertus[44]. - -Le théâtre était un des scandales les plus insupportables aux honnêtes -gens, et l'une des premières causes qui excitaient l'antipathie des -juifs et des judaïsants de toute espèce contre la civilisation profane -du temps. Ces cuves gigantesques leur semblaient - -[Pg 321]-[An 45] -le cloaque où bouillonnaient tous les vices. Pendant que les premiers -rangs applaudissaient, souvent aux gradins les plus élevés se faisaient -jour la répulsion et l'horreur. Les spectacles de gladiateurs ne -s'établirent qu'avec peine dans les provinces. Les pays helléniques, du -moins, les réprouvèrent, et s'en tinrent le plus souvent aux anciens -exercices grecs[45]. Les jeux sanglants gardèrent toujours en Orient -une marque d'origine romaine très-prononcée[46]. Les Athéniens, par -émulation contre ceux de Corinthe[47], ayant un jour délibéré d'imiter -ces jeux barbares, un philosophe se leva, dit-on, et fit une motion -pour qu'on renversât préalablement l'autel de la Pitié[48]. L'horreur -du théâtre, du stade, du gymnase, c'est-à-dire des lieux publics, de ce -qui constituait essentiellement une ville grecque ou romaine, fut ainsi -l'un des sentiments les plus profonds des chrétiens, et l'un de ceux -qui eurent le plus de conséquence. La civilisation ancienne était une -civilisation publique; les choses s'y passaient en plein air, devant -les citoyens assemblés; c'était l'inverse de nos sociétés, où la vie -est toute - -[Pg 322]-[An 45] -privée et dose dans l'enceinte de la maison. Le théâtre avait hérité de -l'_agora_ et du _forum_. L'anathème jeté sur le théâtre rejaillit sur -toute la société. Une rivalité profonde s'établit entre l'église, d'une -part, les jeux publics de l'autre. L'esclave, chassé des jeux, se porta -à l'église. Je ne me suis jamais assis dans ces mornes arènes, qui sont -toujours le reste le mieux conservé d'une ville antique, sans y avoir -vu en esprit la lutte des deux mondes:--ici l'honnête pauvre homme, -déjà à demi chrétien, assis au dernier rang, se voilant la face et -sortant indigné,--là un philosophe se levant tout à coup et reprochant -à la foule sa bassesse[49]. Ces exemples étaient rares au premier -siècle. Cependant la protestation commençait à se faire entendre[50]. -Le théâtre devenait un lieu fort décrié[51]. - -La législation et les règles administratives de l'Empire étaient encore -un véritable chaos. Le despotisme central, les franchises municipales -et provinciales, le caprice des gouverneurs, les violences des -communautés - -[Pg 323]-[An 45] -indépendantes se heurtaient de la manière la plus étrange. Mais la -liberté religieuse gagnait à ces conflits. La belle administration -unitaire qui s'établit à partir de Trajan sera bien plus fatale au -culte naissant que l'état irrégulier, plein d'imprévu, sans police -rigoureuse, du temps des Césars. - -Les institutions d'assistance publique, fondées sur ce principe que -l'État a des devoirs paternels envers ses membres, ne se développèrent -largement que depuis Nerva et Trajan[52]. On en trouve cependant -quelques traces au premier siècle[53]. Il y avait déjà des secours pour -les enfants[54], des distributions d'aliments aux indigents, des taxes -de boulangerie avec indemnité pour les marchands, des précautions pour -l'approvisionnement, des primes et des assurances pour les armateurs, -des bons de pain qui permettaient d'acheter le blé à prix réduit[55]. -Tous les empereurs, - -[Pg 324]-[An 45] -sans exception, montrèrent la plus grande sollicitude pour ces -questions, inférieures si l'on veut, mais qui, à certaines époques, -priment toutes les autres. Dans la haute antiquité, on peut dire -que le monde n'avait pas besoin de charité. Le monde alors était -jeune, vaillant; l'hôpital était inutile. La bonne et simple morale -homérique, selon laquelle l'hôte, le mendiant, viennent de la part -de Jupiter[56], est la morale de robustes et gais adolescents. La -Grèce, à son âge classique, énonça les maximes les plus exquises de -pitié, de bienfaisance, d'humanité, sans y mêler aucune arrière-pensée -d'inquiétude sociale ou de mélancolie[57]. L'homme, à cette époque, -était encore sain et heureux; on pouvait ne pas tenir compte du -mal. Sous le rapport des institutions de secours mutuels, les Grecs -eurent d'ailleurs une grande antériorité sur les Romains[58]. Jamais -une disposition libérale, bienveillante, ne sortit de cette cruelle -noblesse qui exerça, pendant la durée de la République, un pouvoir si -oppressif. Au temps où nous sommes, les fortunes colossales - -[Pg 325]-[An 45] -de l'aristocratie, le luxe, les grandes agglomérations d'hommes sur -certains points, et par-dessus tout la dureté de cœur particulière -aux Romains, leur aversion pour la pitié[59], avaient fait naître le -«paupérisme». Les complaisances de certains empereurs pour la canaille -de Rome n'avaient fait qu'aggraver le mal. La sportule, les _tesseræ -frumentariæ_ encourageaient le vice et l'oisiveté, mais ne portaient -aucun remède à la misère. Ici, comme en beaucoup d'autres choses, -l'Orient avait sur le monde occidental une réelle supériorité. Les -Juifs possédaient de vraies institutions charitables. Les temples -d'Égypte paraissent avoir eu quelquefois une caisse des pauvres[60]. -Le collége de reclus et de recluses du Sérapéum de Memphis[61] était -aussi, en quelque manière, un établissement de charité. La crise -terrible que traversait l'humanité dans la capitale de l'Empire se -faisait peu sentir dans les pays éloignés, où la vie était restée plus -simple. Le reproche d'avoir empoisonné la terre, l'assimilation de Rome -à une courtisane qui a versé - -[Pg 326]-[An 45] -au monde le vin de son immoralité, était juste à beaucoup d'égards[62]. -La province valait mieux que Rome, ou plutôt les éléments impurs qui de -toutes parts s'amassaient à Rome, comme en un égout, avaient formé là -un foyer d'infection, où les vieilles vertus romaines étaient étouffées -et où les bonnes semences venues d'ailleurs se développaient lentement. - -L'état intellectuel des diverses parties de l'Empire était peu -satisfaisant. Sous ce rapport, il y avait une véritable décadence. -La haute culture de l'esprit n'est pas aussi indépendante des -circonstances politiques que l'est la moralité privée. Il s'en faut, -d'ailleurs, que les progrès de la haute culture de l'esprit et ceux de -la moralité soient parallèles. Marc-Aurèle fut certes un plus honnête -homme que tous les anciens philosophes grecs; et pourtant ses notions -positives sur les réalités de l'univers sont inférieures à celles -d'Aristote, d'Épicure; car il croit par moments aux dieux comme à des -personnages finis et distincts, aux songes, aux présages. Le monde, -à l'époque romaine, accomplit un progrès de moralité et subit une -décadence scientifique. De Tibère à Nerva, cettle décadence est tout à -fait sensible. Le - -[Pg 327]-[An 45] -génie grec, avec une originalité, une force, une richesse qui n'ont -jamais été égalées, avait créé depuis des siècles l'encyclopédie -rationnelle, la discipline normale de l'esprit. Ce mouvement -merveilleux, datant de Thalès et des premières écoles d'Ionie (six -cents ans avant Jésus-Christ), était à peu près arrêté vers l'an 120 -avant Jésus-Christ. Les derniers survivants de ces cinq siècles de -génie, Apollonius de Perge, Ératosthène, Aristarque, Héron, Archimède, -Hipparque, Chrysippe, Carnéade, Panétius, étaient morts sans avoir eu -de successeurs. Je ne vois que Posidonius et quelques astronomes qui -continuent encore les vieilles traditions d'Alexandrie, de Rhodes, -de Pergame. La Grèce, si habile à créer, n'avait pas su tirer de sa -science ni de sa philosophie un enseignement populaire, un remède -contre les superstitions. Tout en possédant dans leur sein d'admirables -instituts scientifiques, l'Égypte, l'Asie Mineure, la Grèce même -étaient livrées aux plus sottes croyances. Or, quand la science -n'arrive pas à dominer la superstition, la superstition étouffe la -science. Entre ces deux forces opposées, le duel est à mort. - -L'Italie, en adoptant la science grecque, avait su, un moment, l'animer -d'un sentiment nouveau. Lucrèce avait fourni le modèle du grand poëme -philosophique, à la fois hymne et blasphème, inspirant - -[Pg 328]-[An 45] -tour à tour la sérénité et le désespoir, pénétré de ce sentiment -profond de la destinée humaine qui manqua toujours aux Grecs. Ceux-ci, -en vrais enfants qu'ils étaient, prenaient la vie d'une façon si -gaie, que jamais ils ne songèrent à maudire les dieux, à trouver la -nature injuste et perfide envers l'homme. De plus graves pensées se -firent jour chez les philosophes latins. Mais, pas mieux que la Grèce, -Rome ne sut faire de la science la base d'une éducation populaire. -Pendant que Cicéron donnait avec un tact exquis une forme achevée -aux idées qu'il empruntait aux Hellènes; que Lucrèce écrivait son -étonnant poëme; qu'Horace avouait à Auguste, qui ne s'en émouvait pas, -sa franche incrédulité; qu'un des plus charmants poètes du temps, -Ovide, traitait en élégant libertin les fables les plus respectables; -que les grands stoïciens tiraient les conséquences pratiques de la -philosophie grecque, les plus folles chimères trouvaient créance, la -foi au merveilleux était sans bornes. Jamais on ne fut plus occupé de -prophéties, de prodiges[63]. Le beau déisme éclectique de Cicéron[64], -continué et perfectionné encore par Sénèque[65], - -[Pg 329]-[An 45] -restait la croyance d'un petit nombre d'esprits élevés, n'exerçant -aucune action sur leur siècle. - -L'Empire, jusqu'à Vespasien, n'avait rien qui pût s'appeler instruction -publique[66]. Ce qu'il eut plus tard en ce genre fut presque borné à de -fades exercices de grammairiens; la décadence générale en fut plutôt -hâtée que ralentie. Les derniers temps du gouvernement républicain -et le règne d'Auguste furent témoins d'un des plus beaux mouvements -littéraires qu'il y ait jamais eu. Mais, après la mort du grand -empereur, la décadence est rapide, ou, pour mieux dire, tout à fait -subite. La société intelligente et cultivée des Cicéron, des Atticus, -des César, des Mécène, des Agrippa, des Pollion, avait disparu comme -un songe. Sans doute, il y avait encore des hommes éclairés, des -hommes au courant de la science de leur temps, occupant de hautes -positions sociales, tels que les Sénèques et la société littéraire dont -ils étaient le centre, Lucilius, Gallion, Pline. Le corps du droit -romain, qui est la philosophie même codifiée, la mise en pratique du -rationalisme grec, continuait sa majestueuse croissance. Les grandes -familles romaines - -[Pg 330]-[An 45] -avaient conservé un fond de religion élevée et une grande horreur de la -superstition[67]. Les géographes Strabon et Pomponius Méla, le médecin -et encyclopédiste Celse, le botaniste Dioscoride, le jurisconsulte -Sempronius Proculus, étaient des têtes fort bien faites. Mais c'étaient -là des exceptions. A part quelques milliers d'hommes éclairés, le monde -était plongé dans une complète ignorance des lois de la nature[68]. -La crédulité était une maladie générale[69]. La culture littéraire se -réduisait à une creuse rhétorique, qui n'apprenait rien. La direction -essentiellement morale et pratique que la philosophie avait prise -bannissait les grandes spéculations. Les connaissances humaines, si -l'on excepte la géographie, ne faisaient aucun progrès. L'amateur -instruit et lettré remplaçait le savant créateur. Le suprême défaut des -Romains faisait sentir ici sa fatale influence. Ce peuple, si grand -par l'empire, était secondaire par l'esprit. Les Romains les plus -instruits, Lucrèce, Vitruve, Celse, Pline, Sénèque, étaient, pour les -connaissances - -[Pg 331]-[An 45] -positives, les écoliers des Grecs. Trop souvent même, c'était la plus -médiocre science grecque que l'on copiait médiocrement[70]. La ville -de Rome n'eut jamais de grande école scientifique. Le charlatanisme -y régnait presque sans contrôle. Enfin, la littérature latine, qui -certainement eut des parties admirables, fleurit peu de temps et ne -sortit pas du monde occidental[71]. - -La Grèce, heureusement, restait fidèle à son génie. Le prodigieux -éclat de la puissance romaine l'avait éblouie, interdite, mais non -anéantie. Dans cinquante ans, elle aura reconquis le monde, elle sera -de nouveau la maîtresse de tous ceux qui pensent, elle s'assiéra sur -le trône avec les Antonins. Mais, maintenant, la Grèce elle-même est -à une de ses heures de lassitude. Le génie y est rare; la science -originale, inférieure à ce qu'elle avait été aux siècles précédents et -à ce qu'elle sera au siècle suivant. L'école d'Alexandrie, en décadence -depuis près de deux siècles, qui, cependant, à l'époque de César, -possédait encore Sosigène, est muette maintenant. - -De la mort d'Auguste à l'avénement de Trajan, il faut donc placer une -période d'abaissement momentané pour l'esprit humain. Le monde antique -était loin - -[Pg 332]-[An 45] -d'avoir dit son dernier mot; mais la cruelle épreuve qu'il traversait -lui ôtait la voix et le cœur. Viennent des jours meilleurs, et -l'esprit, délivré du désolant régime des Césars, semblera revivre. -Épictète, Plutarque, Dion Chrysostome, Quintilien, Tacite, Pline le -Jeune, Juvénal, Rufus d'Éphèse, Arétée, Galien, Ptolémée, Hypsiclès, -Théon, Lucien, ramèneront les plus beaux jours de la Grèce, non de -cette Grèce inimitable qui n'a existé qu'une fois pour le désespoir et -le charme de ceux qui aiment le beau, mais d'une Grèce riche et féconde -encore, qui, en confondant ses dons avec ceux de l'esprit romain, -produira des fruits nouveaux pleins d'originalité. - -Le goût général était fort mauvais. Les grands écrivains grecs font -défaut. Les écrivains latins que nous connaissons, à l'exception du -satirique Perse, sont médiocres et sans génie. La déclamation gâtait -tout. Le principe par lequel le public jugeait des œuvres de l'esprit -était à peu près le même que de notre temps. On ne cherchait que le -trait brillant. La parole n'était plus ce vêtement simple de la pensée, -tirant toute son élégance de sa parfaite proportion avec l'idée à -exprimer. On cultivait la parole pour elle-même. Le but d'un auteur en -écrivant était de montrer son talent. On mesurait l'excellence d'une -«récitation» ou lecture publique, au nombre - -[Pg 333]-[An 45] -de mots applaudis dont elle était semée. Le grand principe qu'en -fait d'art tout doit servir à l'ornement, mais que tout ce qui est -mis exprès pour l'ornement est mauvais, ce principe, dis-je, était -profondément oublié. Le temps était, si l'on veut, très-littéraire. -On ne parlait, que d'éloquence, de bon style, et au fond presque tout -le monde écrivait mal; il n'y avait pas un seul orateur; car le bon -orateur, le bon écrivain sont gens qui ne font métier ni de l'un ni -de l'autre. Au théâtre, l'acteur principal absorbait l'attention; -on supprimait les pièces pour ne réciter que les morceaux d'éclat, -les _cantica_. L'esprit de la littérature était un «dilettantisme» -niais, qui gagnait jusqu'aux empereurs, une sotte vanité qui portait -chacun à prouver qu'il avait de l'esprit. De là une extrême fadeur, -d'interminables «Théséides», des drames faits pour être lus en coterie, -toute une banalité poétique qu'on ne peut comparer qu'aux épopées et -aux tragédies classiques d'il y a soixante ans. - -Le stoïcisme lui-même ne put échapper à ce défaut, ou du moins ne -sut pas, avant Épictète et Marc-Aurèle, trouver une belle forme pour -revêtir ses doctrines. Ce sont des monuments vraiment étranges que ces -tragédies de Sénèque, où les plus hauts sentiments sont exprimés sur le -ton d'un - -[Pg 334]-[An 45] -charlatanisme littéraire tout à fait fatigant, indices à la fois d'un -progrès moral et d'une décadence de goût irrémédiable. Il en faut -dire autant de Lucain. La tension d'âme, effet naturel de ce que la -situation avait d'éminemment tragique, donnait naissance à un genre -enflé, où l'unique souci était de briller par de belles sentences. Il -arrivait quelque chose d'analogue à ce qui se passa chez nous sous la -Révolution; la crise la plus forte qui fut jamais ne produisit guère -qu'une littérature de rhéteurs, pleine de déclamation. Il ne faut pas -s'arrêter à cela. Les pensées neuves s'expriment parfois avec beaucoup -de prétention. Le style de Sénèque est sobre, simple et pur, comparé à -celui de saint Augustin. Or, nous pardonnons à saint Augustin son style -souvent détestable, ses _concetti_ insipides, pour ses beaux sentiments. - -En tout cas, cette éducation, noble et distinguée à beaucoup d'égards, -n'arrivait pas jusqu'au peuple. C'eût été là un médiocre inconvénient, -si le peuple avait eu du moins un aliment religieux, quelque chose -d'analogue à ce que reçoivent, à l'église, les portions les plus -déshéritées de nos sociétés. Mais la religion dans toutes les parties -de l'Empire était fort abaissée. Rome, avec une haute raison, avait -laissé debout les anciens cultes, n'en retranchant que ce - -[Pg 335]-[An 45] -qui était inhumain[72], séditieux ou injurieux pour les autres[73]. -Elle avait étendu sur tous une sorte de vernis officiel, qui les -amenait à se ressembler et les fondait tant bien que mal ensemble. -Malheureusement, ces vieux cultes, d'origine fort diverse, avaient -un trait commun: c'était une égale impossibilité d'arriver à un -enseignement théologique, à une morale appliquée, à une prédication -édifiante, à un ministère pastoral vraiment fructueux pour le peuple. -Le temple païen n'était nullement ce que furent à leur belle époque la -synagogue et l'église, je veux dire maison commune, école, hôtellerie, -hospice, abri où le pauvre va chercher un asile[74]. C'était une -froide _cella_, où l'on n'entrait guère, où l'on n'apprenait rien. Le -culte romain était peut-être le moins mauvais de ceux qu'on pratiquait -encore. La pureté de cœur et de corps y était considérée comme faisant -partie de la religion[75]. Par sa gravité, sa décence, son austérité, -ce culte, à part quelques farces analogues à notre carnaval, était -supérieur aux cérémonies bizarres et prêtant au ridicule que les -personnes atteintes des manies orientales introduisaient - -[Pg 336]-[An 45] -secrètement. L'affectation que mettaient les patriciens romains à -distinguer «la religion», c'est-à-dire leur propre culte, de «la -superstition», c'est-à-dire des cultes étrangers[76], nous paraît -cependant assez puérile. Tous les cultes païens étaient essentiellement -superstitieux. Le paysan qui de nos jours met un sou dans le tronc -d'une chapelle à miracles, qui invoque tel saint pour ses bœufs ou ses -chevaux, qui boit de certaine eau dans certaines maladies, est en cela -païen. Presque toutes nos superstitions sont les restes d'une religion -antérieure au christianisme, que celui-ci n'a pu déraciner entièrement. -Si l'on voulait retrouver de nos jours l'image du paganisme, c'est dans -quelque village perdu, au fond des campagnes les plus arriérées, qu'il -faudrait le chercher. - -N'ayant pour gardiens qu'une tradition populaire vacillante et des -sacristains intéressés, les cultes païens ne pouvaient manquer de -dégénérer en adulation[77]. Auguste, quoique avec réserve, accepta - -[Pg 337]-[An 45] -d'être adoré de son vivant dans les provinces[78]. Tibère laissa juger -sous ses yeux cet ignoble concours des villes d'Asie, se disputant -l'honneur de lui élever un temple[79]. Les extravagantes impiétés de -Caligula[80] ne produisirent aucune réaction; hors du judaïsme, il ne -se trouva pas un seul prêtre pour résister à de telles folies. Sortis -pour la plupart d'un culte primitif des forces naturelles, dix fois -transformés par des mélanges de toute sorte et par l'imagination des -peuples, les cultes païens étaient limités par leur passé. On n'en -pouvait tirer ce qui n'y fut jamais, le déisme, l'édification. Les -Pères de l'Église nous font sourire quand ils relèvent les méfaits de -Saturne comme père de famille, de Jupiter comme mari. Mais, certes, -il était bien plus ridicule encore d'ériger Jupiter (c'est-à-dire -l'atmosphère) en un dieu moral, qui commande, défend, récompense, -punit. Dans un monde qui aspirait à posséder un catéchisme, que -pouvait-on faire d'un culte comme, celui de Vénus, sorti d'une vieille -nécessité - -[Pg 338]-[An 45] -sociale des premières navigations phéniciennes dans la Méditerranée, -mais devenu avec le temps un outrage à ce qu'on envisageait de plus en -plus comme l'essence de la religion? - -De toutes parts, en effet, se manifestait avec énergie le besoin d'une -religion monothéiste, donnant pour base à la morale des prescriptions -divines. Il vient ainsi une époque où les religions naturalistes, -réduites à de purs enfantillages, à des simagrées de sorciers, ne -peuvent plus suffire aux sociétés, où l'humanité veut une religion -morale, philosophique. Le bouddhisme, le zoroastrisme, répondirent -à ce besoin dans l'Inde, dans la Perse. L'orphisme, les mystères, -avaient tenté la même chose dans le monde grec, sans réussir d'une -manière durable. A l'époque où nous sommes, le problème se posait -pour l'ensemble du monde avec une sorte d'unanimité solennelle et -d'impérieuse grandeur. - -La Grèce, il est vrai, faisait une exception à cet égard. L'hellénisme -était beaucoup moins usé que les autres religions de l'Empire. -Plutarque, dans sa petite ville de Béotie, vécut de l'hellénisme, -tranquille, heureux, content comme un enfant, avec la conscience -religieuse la plus calme. Chez lui, pas une trace de crise, de -déchirement, d'inquiétude, de révolution imminente. Mais il n'y avait -que l'esprit - -[Pg 339]-[An 45] -grec qui fût capable d'une sérénité si enfantine. Toujours satisfaite -d'elle-même, fière de son passé et de cette brillante mythologie dont -elle possédait tous les lieux saints, la Grèce ne participait pas aux -tourments intérieurs qui travaillaient le reste du monde. Seule, elle -n'appelait pas le christianisme; seule, elle voulut s'en passer; seule, -elle prétendit mieux faire[81]. Cela tenait à cette jeunesse éternelle, -à ce patriotisme, à cette gaieté, qui ont toujours caractérisé le -véritable Hellène, et qui, aujourd'hui encore, font que le Grec est -comme étranger aux soucis profonds qui nous minent. L'hellénisme se -trouva ainsi en mesure de tenter une renaissance qu'aucun autre des -cultes de l'Empire n'aurait pu essayer. Au IIe, au IIIe au IVe siècle -de notre ère, l'hellénisme se constituera en religion organisée, par -une sorte de fusion entre la mythologie et la philosophie grecques, -et, avec ses philosophes thaumaturges, ses anciens sages érigés en -révélateurs, ses légendes de Pythagore et d'Apollonius, fera au -christianisme une concurrence qui, pour être restée impuissante, n'en a -pas moins été le plus dangereux obstacle que la religion de Jésus ait -trouvé sur son chemin. - - -[Pg 340]-[An 45] -Cette tentative ne se produisit pas encore au temps des Césars. Les -premiers philosophes qui essayèrent une espèce d'alliance entre la -philosophie et le paganisme, Euphrate de Tyr, Apollonius de Tyane et -Plutarque, sont de la fin du siècle. Euphrate de Tyr nous est mal -connu. La légende a tellement recouvert la trame de la biographie -véritable d'Apollonius, qu'on ne sait s'il faut le compter parmi les -sages, parmi les fondateurs religieux ou parmi les charlatans. Quant à -Plutarque, c'est moins un penseur, un novateur, qu'un esprit modéré qui -veut mettre tout le monde d'accord en rendant la philosophie timide et -la religion à moitié raisonnable. Il n'y a rien chez lui de Porphyre -ni de Julien. Les essais d'exégèse allégorique des stoïciens[82] sont -bien faibles. Les mystères, comme ceux de Bacchus, où l'on enseignait -l'immortalité de l'âme sous de gracieux symboles[83], étaient bornés -à certains pays et n'avaient pas d'influence étendue. L'incrédulité à -la religion officielle était générale dans la classe éclairée[84]. Les -hommes politiques - -[Pg 341]-[An 45] -qui affectaient le plus de soutenir le culte de l'État s'en raillaient -par de forts jolis mots[85]. On énonçait ouvertement le système immoral -que les fables religieuses ne sont bonnes que pour le peuple, et -doivent être maintenues pour lui[86]. Précaution fort inutile; car la -foi du peuple était elle-même profondément ébranlée[87]. - -A partir de l'avénement de Tibère, il est vrai, une réaction religieuse -est sensible. Il semble que le monde s'effraye de l'incrédulité avouée -des temps de César et d'Auguste; on prélude à la malencontreuse -tentative de Julien; toutes les superstitions se voient réhabilitées -par raison d'État[88]. Valère Maxime donne le premier exemple d'un -écrivain de bas étage se faisant - -[Pg 342]-[An 45] -l'auxiliaire de théologiens aux abois, d'une plume vénale ou souillée -mise au service de la religion. Mais ce sont les cultes étrangers qui -profitent le plus de ce retour. La réaction sérieuse en faveur du -culte gréco-romain ne se produira qu'au IIe siècle. Maintenant, les -classes que possède l'inquiétude religieuse se tournent vers les cultes -venus de l'Orient[89]. Isis et Scrapis trouvent plus de faveur que -jamais[90]. Les imposteurs de toute espèce, thaumaturges; magiciens, -profitent de ce besoin, et, comme il arrive d'ordinaire aux époques -et dans les pays où la religion d'État est faible, pullulent de tous -côtés[91]; qu'on se rappelle les types réels ou fictifs d'Apollonius de -Tyane, d'Alexandre d'Abonotique, de Pérégrinus, de Simon de Gitton[92]. -Ces erreurs mêmes et ces chimères étaient comme une prière de la terre -en travail, comme les essais infructueux d'un monde cherchant sa règle -et aboutissant parfois dans ses efforts convulsifs à de monstrueuses -créations destinées à l'oubli. - - -[Pg 343]-[An 45] -En somme, le milieu du premier siècle est une des époques les plus -mauvaises de l'histoire ancienne. La société grecque et romaine s'y -montre en décadence sur ce qui précède et fort arriérée à l'égard -de ce qui suit. Mais la grandeur de la crise décelait bien quelque -formation étrange et secrète. La vie semblait avoir perdu ses mobiles; -les suicides se multipliaient[93]. Jamais siècle n'avait offert une -telle lutte entre le bien et le mal. Le mal, c'était un despotisme -redoutable, mettant le monde entre les mains d'hommes atroces et de -fous; c'était la corruption de mœurs, qui résultait de l'introduction -à Rome des vices de l'Orient; c'était l'absence d'une bonne religion -et d'une sérieuse instruction publique. Le bien, c'était, d'une part, -la philosophie, combattant à poitrine découverte contre les tyrans, -défiant les monstres, trois ou quatre fois proscrite en un demi-siècle -(sous Néron, sous Vespasien, sous Domitien)[94]; c'étaient, d'une autre -part, les efforts de la vertu populaire, ces légitimes aspirations à un -meilleur état religieux, cette tendance vers les confréries, vers les -cultes monothéistes, cette réhabilitation du - -[Pg 344]-[An 45] -pauvre, qui se produisaient principalement sous le couvert du judaïsme -et du christianisme. Ces deux grandes protestations étaient loin -d'être d'accord; le parti philosophique et le parti chrétien ne se -connaissaient pas, et ils avaient si peu conscience de la communauté -de leurs efforts, que le parti philosophique, étant arrivé au pouvoir -par l'avénement de Nerva, fut loin d'être favorable au christianisme. -A vrai dire, le dessein des chrétiens était bien plus radical. Les -stoïciens, maîtres de l'Empire, le réformèrent et présidèrent aux cent -plus belles années de l'histoire de l'humanité. Les chrétiens, maîtres -de l'empire à partir de Constantin, achevèrent de le ruiner. L'héroïsme -des uns ne doit pas faire oublier celui des autres. Le christianisme, -si injuste pour les vertus païennes, prit à tâche de déprécier ceux qui -avaient combattu les mêmes ennemis que lui. Il y eut dans la résistance -de la philosophie, au premier siècle, autant de grandeur que dans -celle du christianisme; mais que la récompense de part et d'autre a -été inégale! Le martyr qui renversa du pied les idoles a sa légende; -pourquoi Annæus Cornutus, qui déclara devant Néron que les livres de -celui-ci ne vaudraient jamais ceux de Chrysippe[95]; pourquoi Helvidius -Priscus, - -[Pg 345]-[An 45] -qui dit en face à Vespasien: «Il est en toi de tuer; en moi de -mourir[96];» pourquoi Démétrius le Cynique, qui répondit à Néron -irrité: «Vous me menacez de la mort; mais la nature vous en -menace[97],» n'ont-ils pas leur image parmi les héros populaires que -tous aiment et saluent? L'humanité dispose-t-elle de tant de forces -contre le vice et la bassesse, qu'il soit permis à chaque école de -vertu de repousser l'aide des autres et de soutenir qu'elle seule a le -droit d'être courageuse, fière, résignée? - -[1] Tacite, _Ann._, I, 2; Florus, IV, 3; Pomponius, dans le Digeste, l. -I, tit. ii, fr. 2. - -[2] Hélicon, Apelle, Eucère, etc. Les «rois» d'Orient étaient -considérés par les Romains comme les maîtres en tyrannie de leurs -mauvais empereurs. Dion Cassius, LIX, 24. - -[3] Voir l'inscription du parasite d'Antoine, dans les _Comptes rendus -de l'Acad. des Inscr. et B.-L._, 1864, p. 166 et suiv. Comparez Tacite, -_Ann._, IV, 55-56. - -[4] Voir comme exemple l'oraison funèbre de Turia, par son mari Q. -Lucrétius Vespillo; texte épigraphique publié pour la première fois -d'une manière complète par M. Mommsen, dans les _Mémoires de l'Académie -de Berlin_ pour 1863, p. 455 et suiv. Comparez l'oraison funèbre de -Murdia (Orelli, _Inscr. lat._, n° 4860) et celle de Matidie, par -l'empereur Adrien (_Mém. de l'Académie de Berlin_, vol. cité, p. 483 -et suiv.) On se laisse trop préoccuper par les passages des satiriques -latins où les vices des femmes sont âprement relevés. C'est comme si -l'on traçait le tableau des mœurs générales du XVIIe siècle d'après -Mathurin Resnier et Boileau. - -[5] Orelli, nos 2647 et suiv., surtout 2677, 2742, 4530, 4860: Henzen. -nos 7382 et suiv., surtout un 7406; Renier, _Inscr. de l'Algérie_, n° -1987. Ces épithètes peuvent avoir été souvent mensongères; mais elles -prouvent du moins le prix qu'on attachait à la vertu. - -[6] Pline, Epist., VII, 19; IX, 13; Appien, _Guerres civiles_, IV, 36. -Fannia suivit deux fois en exil son mari Helvidius Priscus; elle fut -bannie une troisième fois après sa mort. - -[7] L'héroïsme d'Arria est connu de tous. - -[8] Suétone, _Aug._, 73; Oraison funèbre de Turia, I, ligne 30. - -[9] Oraison funèbre de Turia, I, ligne 31. - -[10] L'opinion beaucoup trop sévère de saint Paul (Rom., i, 24 et -suiv.) s'explique de la même manière. Saint Paul ne connaissait pas la -haute société romaine. Ce sont là, d'ailleurs, de ces invectives comme -on font les prédicateurs, et qu'il ne faut jamais prendre à la lettre. - -[11] Sénèque, _Epist._, xii, xxiv, xxvi, lviii, lxx; _De ira_, III, 15; -_De tranquillitate animi_, 10. - -[12] Apocal., xvii. Cf. Sénèque, _Epist._, xcv, 16 et suiv. - -[13] Suétone, _Aug._, 48. - -[14] Les exemples en sont innombrables dans les inscriptions. - -[15] Plutarque, _Prœc. ger. reipubl._, xv, 3-4; _An seni sit ger. -resp._, entier. - -[16] Jos., _Ant._, XIV, x, 22, 23. Comp. Tacite, _Ann._, IV, 55-56; -Rutilius Numatianus, _Itin._, I, 63 et suiv. - -[17] «Immensa romanæ pacis majestas.» Pline, _Hist. nat._, XXVII, 1. - -[18] Ælius Aristide, _Éloge de Rome_, entier; Plutarque, traité de la -_Fortune des Romains_, le commencement; Philon, _Leg. ad Caium_, § 21, -22, 39, 40. - -[19] Denys d'Halicarnasse, _Antiquités romaines_, I, commenc. - -[20] Plutarque, _Vie de Solon_, 20. - -[21] Voir Athénée, XII, 68; Élien, _Var. Hist._, IX, 12; Suidas, au mot -Ἐπίκουρος. - -[22] Tacite, _Ann._, I, 2. - -[23] Étudiez le caractère d'Euthyphron dans Platon. - -[24] Diog. Laërce, II, 101, 116; V, 5, 6, 37, 38; IX, 32; Athénée, -XIII, 92; XV, 52; Élien, _Var. Hist._, II, 23; III, 36; Plutarque, -_Périclès_, 32; _De plac. philos._, I, vii, 2; Diod. Sic., XIII, vi, 7; -Scol. d'Aristophane, in _Aves_, 1073. - -[25] En particulier, sous Vespasien; fait d'Helvidius Priscus. - -[26] Nous essayerons cependant de montrer plus tard que ces -persécutions, au moins jusqu'à celle de Dèce, ont été exagérées. - -[27] Les premiers chrétiens sont, en effet, très-respectueux pour -l'autorité romaine. Rom., xiii, 1 et suiv.; I Petri, iv, 14-16. Pour S. -Luc, voyez ci-dessus, Introd., p. xxii-xxiii. - -[28] Diogène Laërce, VII, i, 32, 33; Eusèbe, _Prépar. évang._, XV, 15; -et, en général, le _De legibus_ et le _De officiis_ de Cicéron. - -[29] Térence, _Heautont._, I, i, 77; Cic., _De finibus bon. et mal._, -V, 23; _Partit. orat._, 16, 24; Ovide, _Fastes_, II, 684; Lucain, VI, -34 et suiv.; Sénèque, _Epist._, xlviii, xcv, 51 et suiv.; _De ira_, -I, 5; III, 43; Arrien, _Dissert. d'Épict._, I, ix, 6; II, v, 26, -Plutarque, _De la fort. des Rom._, 2; _De la fort. d'Alexandre_, I, 8, -9. - -[30] Virgile, _Égl._, iv; Sénèque, _Médée_, 375 et suiv. - -[31] Tac., _Ann._, II, 85; Suétone, _Tib._, 35; Ovide, _Fast._, II, -497-514. - -[32] Les inscriptions de femmes contiennent les expressions les plus -touchantes. «Mater omnium hominum, parens omnibus subveniens,» dans -Renier, _Inscr. de l'Algérie_, n° 1987. Comp. _ibid._, n° 2756; -Mommsen, _Inscr. R. N._, n° 1431. «Duobus virtutis et castitatis -exemplis,» _Not. et mém. de la Soc. de Constantine_, 1865, p. 158. Voir -l'inscription d'Urbanille, dans Guérin, _Voy. archéol. dans la rég. de -Tunis_, I, 289 et la délicieuse inscription Orelli, n° 4648. Plusieurs -de ces textes sont postérieurs au premier siècle; mais les sentiments -qu'ils expriment n'étaient pas nouveaux, quand on les écrivit. - -[33] _Propos de table_, I, v, 1; _Vie de Démosth._, 2; le dialogue de -_l'Amour_, 2, et surtout la _Consolation_ à sa femme. - -[34] «Caritas generis humani,» Cic., _De finibus_, V, 23. «Homo sacra -res homini,» Sénèque,_ Epist._, xcv, 33. - -[35] Sénèque, _Epist._, xxxi, xlvii; _De benef._, III, 18 et suiv. - -[36] Tacite, _Ann._, XIV, 42 et suiv.; Suétone, _Claude_, 25; Dion -Cassius, LX, 29; Pline, _Epist._, VIII, 16; Inscript. de Lanuvium, col. -2, lignes 1-4 (dans Mommsen, _De coll. et sodal. Rom._, ad calcem); -Sénèque le Rhéteur, _Controv._, III, 21; VII, 6; Sénèque le Phil., -_Epist._, xlvii; _De benef._, III, 18 et suiv.; Columelle, _De re -rustica_, I, 8; Plutarque, _Vie de Caton l'Ancien_, 5; _De ira_, 11. - -[37] _Epist._, xlvii, 13. - -[38] Caton, _De re rustica_, 58, 59, 104; Plutarque, _Vie de Caton_, -4, 5. Comparez les maximes presque aussi dures de l'_Ecclésiastique_, -xxxiii, 25 et suiv. - -[39] Tacite, _Ann._, XIV, 60; Dion Cassius, XLVII, 10; LX, 16; LXII, -13; LXVI, 14; Suétone, _Caius_, 16; Appien, _Guerres civiles_, IV, -à partir du chapitre xvii (surtout le ch. xxxvi et suiv.), jusqu'au -chapitre li. Juvénal, vi, 476 et suiv., peint les mœurs du plus mauvais -monde. - -[40] Horace, _Sat._, I, vi, 1 etsuiv.; Cic., _Epist_., III, 7; Sénèque -le Rhéteur, _Controv._, I, 6. - -[41] Suétone, _Caius_, 15, 16; _Claude_, 19, 23, 25; _Néron_, 16; Dion -Cassius, LX, 25, 29. - -[42] Tacite, _Ann._, VI, 17; comp. IV, 6. - -[43] Tacite _Ann._, XIII, 50-51; Suétone, Néron, 10. - -[44] Épitaphe du joaillier Evhodus (hominis boni, misericordis, amantis -pauperes), _Corpus inscr. lat._, n° 1027, inscription du siècle -d'Auguste (Cf. Egger, _Mém. d'hist. anc. et de phil._, p. 351 et -suiv.); Perrot, _Exploration de la Galatie_, etc., p. 118-119 (πτωχοὺς -φιλέοντα); Oraison funèbre de Matidie, par Adrien (_Mém. de l'Acad. de -Berlin_ pour 1863, p. 489); Mommsen, _Inscr. regni Neap._, n° 1431, -2868, 4880; Sénèque le Rhéteur, _Controv._, I, 1; III, 19; IV, 27; -VIII, 6; Sénèque le Phil., _De clem._, II, 5, 6; _De benef._, I, 1; II, -11; IV, 14; VII, 31. Comparez Leblant, _Inscr. chrét. de la Gaule_, II, -p. 23 et suiv.; Orelli, n° 4657; Fea, _Framm. de fasti consol._, p. 90; -R. Garrucci, _Cimitero degli ant. Eibre_, p. 44. - -[45] _Corpus inscr. græc._, n° 2758. - -[46] _Ibid._, nos 2194 _b_, 2511, 2759_ b_. - -[47] Il faut se rappeler que la Corinthe de l'époque romaine était une -colonie d'étrangers, formée sur l'emplacement de la vieille ville par -César et par Auguste. - -[48] Lucien, _Démonax_, 57. - -[49] Dion Cassius, LXVI, 15. - -[50] Voir surtout Ælius Aristide, traité contre la comédie (I, p. 751 -et suiv., édit. Dindorf). - -[51] Il est remarquable que, dans plusieurs villes d'Asie Mineure, les -restes des théâtres antiques sont encore aujourd'hui des repaires de -prostitution, Comp. Ovide, _Art d'aimer_, I, 89 et suiv. - -[52] Orelli-Henzen, nos 1172, 3362 et suiv., 6669; Guérin, _Voy. en -Tunisie_, II, p. 59; Borghesi,_ Œuvres complètes_, IV, p. 269 et suiv.; -E. Desjardins, _De tabulis alimentariis_ (Paris 1854); Aurélius Victor, -_Epitome_, Nerva; Pline, _Epist._, I, 8; VII, 18. - -[53] Inscriptions dans Desjardins, _op. cit._, pars II, cap. i. - -[54] Suétone, _Aug._, 41, 46; Dion Cassius, LI, 21; LVIII, 2. - -[55] Tacite, _Ann._, II, 87; VI, 13; XV, 18, 39; Suétone, _Aug._, -41, 42; _Claude_, 18. Comp. Dion Cassius, LXII, 18; Orelli, n° 3358 -et suiv.; Henzen, 6662 et suiv.; Forcellini, à l'article _Tessera -frumentaria_. - -[56] _Odyss._, VI, 207. - -[57] Euripide, _Suppl._, v. 773 et suivant; Aristote, _Rhétor._, II, -viii; _Morale à Nicomaque_, VIII, i; IX, x. Voir Stobée, _Florilège_, -xxxvii et cxiii, et, en général, les fragments de Ménandre et des -comiques grecs. - -[58] Aristote, _Politique_, VI, iii, 4 et 5. - -[59] Cicéron, _Tusculanes_, IV, 7, 8; Sénèque, _De clem._, II, 5, 6. - -[60] Papyrus du Louvre, n° 37, col. 1, ligne 24, dans les _Notices et -extraits_, t. XVIII, 2e part., p. 298. - -[61] V. ci-dessus, p. 79. - -[62] Apoc., xvii et suiv. - -[63] Virgile, _Egl._, iv; _Georg._, I, 463 et suiv.; Horace, _Od._, I, -ii; Tacite, _Ann._, VI, 12; Suétone, _Aug._, 31. - -[64] Voir, par exemple, _De republ._, III, 22, cité et conservé par -Lactance, _Instit. div._, VI, 8. - -[65] Voir, par exemple, l'admirable lettre xxxi à Lucilius. - -[66] Suétone, _Vesp._, 18; Dion Cassius, t. VI, p. 558 (édit. Sturz); -Eusèbe, _Chron._, l'an 89; Pline, _Epist._, I, 8; Henzen, Suppl. à -Orelli, p. 124, n° 1172. - -[67] Oraison funèbre de Turia, I, lignes 30-31. - -[68] Voir surtout le premier livre de Valère Maxime, l'ouvrage de -Julius Obsequens sur les Prodiges, et les _Discours sacrés_ d'Ælius -Aristide. - -[69] Auguste (Suétone, _Aug._, 90-92), César même, dit-on (Pline, -_Hist. nat._, XXVIII, iv, 7, mais j'en doute), n'y échappaient pas. - -[70] Manilius, Hygin, traductions d'Aratus. - -[71] Cicéron, _Pro Archia_, 10. - -[72] Suétone, _Claude_, 25. - -[73] Josèphe,_ Ant._, XIX, v, 3. - -[74] _Bereschith rabba_, ch. lxv, fol. 65 _b_; du Cange, au mot -_matricularius_. - -[75] Cicéron, _De legibus_, II, 8; Vopiscus, _Aurélien_, 19. - -[76] «Religio sine superstitione.» Oraison funèbre de Turia, I, lignes -30-31. Voir le _Traité de la superstition_ de Plutarque. - -[77] Voir Mélilon, Περὶ ἀληθείας, dans le _Spicilegium syriacum_ de -Cureton, p. 43 ou dans le _Spicil. Solesmense_ de dom Pitra, t. II, p. -xli, pour se bien rendre compte de l'impression que cela faisait sur -les juifs et les chrétiens. - -[78] Suétone, _Aug._, 52; Dion Cass., LI, 20; Tacite, _Ann._, I, 10; -Aurel. Victor, _Cœs._, 1; Appien, _Bell. Civ._, V, 132; Jos., _B. J._, -I, xxi, 2, 3, 4, 7; Noris, _Cenotaphia Pisana_, dissert. I, cap. 4; -_Kalendarium Cumanum_, dans _Corpus inscr. lat._, I, p. 310; Eckhel, -_Doctrina num. vet._, pars 2a, vol. VI, p. 100, 124 et suiv. - -[79] Tacite, _Ann._, IV, 55-56. Comp. Vatère Maxime, prol. - -[80] Voir ci-dessus, p. 193 et suiv. - -[81] Corinthe, la seule ville de Grèce qui ait eu, aux premiers -siècles, une chrétienté considérable, n'était plus à cette époque une -ville hellénique. - -[82] Héraclide, Cornutus. Comp. Cic., _De natura deorum_, III, 23-25, -60, 62-64. - -[83] Plutarque, _Consolatio ad uxorem_, 10; _De sera numinis vindicta_, -22; Heuzey, _Mission de Macédoine_, p. 128; _Revue archéologique_, -avril 1864, p. 282. - -[84] Lucrèce, I, 63 et suiv.; Salluste, _Catil._, 52; Cic., _De nat. -deorum_, II, 24, 28; _De divinat._, II, 33, 35, 57; _De haruspicum -responsis_, presque entier; _Tuscul._, I, 16; Juvénal, Sat. ii, -149-152; Sénèque, _Epist._, xxiv, 17. - -[85] «Sua cuique civitali religio est, nostra nobis.» Cic., _Pro -Flacco_, 28. - -[86] Cic., _De nat. deorum_, I, 30, 42; _De divinat._, II, 12, 33, -35, 72; _De harusp. resp._, 6, etc.; Tite-Live, I, 19; Quinte-Curce, -IV, 10; Plutarque, _De plac. phil._, I, vii, 2; Diod. Sic., I, ii, 2; -Varron, dans saint Aug., _De civit. Dei_, IV, 31, 32; VI, 6; Denys -d'Halic., II, 20; VIII, 5; Valère Waxiino, I, ii. - -[87] Cic., _De divinat._, II, 15; Juvénal, ii, 149 et suiv. - -[88] Tac., _Ann._, XI, 15; Pline, _Epist._, X, 97, _sub fin_. Étudier -le personnage de Sérapion dans Plutarque, _De Pythiæ oraculis_. Comp. -_De EI apud Delphos_, init. Voir surtout Valère Maxime, livre I, tout -entier. - -[89] Juv, Sat. vi, 489, 527 et suiv.; Tacite, _Ann._, XI, 15. Comp. -Lucien, _l'Assemblée des dieux_; Tertullien, _Apolog._, 6. - -[90] Jos., Ant., XVIII, iii, 4; Tacite, _Ann._, II, 85; Le Bas, -_Inscr._, part. V, n° 395. - -[91] Plutarque, _De Pyth. orac._, 25. - -[92] Voir Lucien, _Alexander seu pseudomantis_ et _De morte Peregrini_. - -[93] Sénèque, _Epist._, xxii, xxiv, lxx; Inscription de Lanuvium, 2e -col., lignes 5-6; Orelli, 4404. - -[94] Dion Cassius, LXVI, 13; LXVII, 13; Suétone, _Domit._, 10; Tacite, -_Agricola_, 2, 45; Pline, _Epist._, III, 11; Philostrate, _Vie -d'Apollonius_, l. VII, entier; Eusèbe, _Chron._, ad ann. Chr. 90. - -[95] Dion Cassius, LXII, 29. - -[96] Arrien, _Dissert. d'Épictète_, I, ii, 21. - -[97] _Ibid._, I, xxv, 22. - - - -[Pg 346]-[An 45] -CHAPITRE XVIII. - -LÉGISLATION RELIGIEUSE DE CE TEMPS. - - -L'Empire, au premier siècle, tout en se montrant hostile aux -innovations religieuses qui venaient de l'Orient, ne les combattait pas -encore d'une manière constante. Le principe de la religion d'État était -assez mollement soutenu. Sous la République, à diverses reprises, on -avait proscrit les rites étrangers, en particulier ceux de Sabazius, -d'Isis, de Sérapis[1]. Cela fut fort inutile. Le peuple était porté -vers ces cultes comme par un entraînement irrésistible[2]. Quand on -décréta, l'an de Rome 535, la démolition du temple - -[Pg 347]-[An 45] -d'Isis et de Sérapis, on ne trouva pas un ouvrier pour se mettre à -l'œuvre, et le consul fut obligé de briser lui-même la porte à coups de -hache[3]. Il est clair que le culte latin ne suffisait plus à la foule. -On suppose, non sans raison, que ce fut pour flatter les instincts -populaires que César rétablit les cultes d'Isis et de Sérapis[4]. - -Avec la profonde et libérale intuition qui le caractérise, ce grand -homme s'était montré favorable à une complète liberté de conscience[5]. -Auguste fut plus attaché à la religion nationale[6]. Il avait de -l'antipathie pour les cultes orientaux[7]; il interdit même la -propagation des cérémonies égyptiennes en Italie[8]; mais il voulut que -chaque culte, le culte juif en particulier, fût maître chez lui[9]. -Il exempta les juifs de tout ce qui eût blessé leur conscience, en -particulier de toute action civile le jour du sabbat[10]. Quelques -personnes de son entourage montraient moins de tolérance et auraient -volontiers fait de lui - -[Pg 348]-[An 45] -un persécuteur religieux au profit du culte latin[11]. Il ne paraît pas -avoir cédé à ces conseils funestes. Josèphe, suspect d'exagération en -ceci, veut même qu'il ait fait des dons de vases sacrés au temple de -Jérusalem[12]. - -Ce fut Tibère qui le premier posa le principe de la religion d'État -avec netteté, et prit des précautions sérieuses contre la propagande -juive et orientale[13]. Il faut se rappeler que l'empereur était «grand -pontife», et qu'en protégeant le vieux culte romain, il semblait -accomplir un devoir de sa charge. Caligula retira les édits de -Tibère[14]; mais sa folie ne permettait rien de suivi. Claude parait -avoir imité la politique d'Auguste. A Rome, il fortifia le culte -latin, se montra préoccupé des progrès que faisaient les religions -étrangères[15], usa de rigueur contre les juifs[16], et poursuivit avec -acharnement les confréries[17]. En - -[Pg 349]-[An 45] -Judée, au contraire, il se montra bienveillant pour les indigènes[18]. -La faveur dont jouirent à Rome les Agrippa sous ces deux derniers -règnes assurait à leurs coreligionnaires une puissante protection, hors -les cas où la police de Rome exigeait des mesures de sûreté. - -Quant à Néron, il s'occupa peu de religion[19]. Ses actes odieux envers -les chrétiens furent des actes de férocité, et non des dispositions -législatives[20]. Les exemples de persécution qu'on cite dans la -société romaine de ce temps émanent plutôt de l'autorité de la -famille que de l'autorité publique[21]. Encore de tels faits ne se -passaient-ils que dans les maisons nobles de Rome, qui conservaient les -anciennes traditions[22]. Les provinces étaient parfaitement libres de -suivre leur culte, à la seule condition de ne pas outrager les cultes -des autres pays[23]. Les provinciaux[24], - -[Pg 350]-[An 45] -à Rome, avaient le même droit, pourvu qu'ils ne fissent pas -d'esclandre. Les deux seules religions auxquelles l'Empire ait fait -la guerre au premier siècle, le druidisme et le judaïsme, étaient des -forteresses où se défendaient des nationalités. Tout le monde était -convaincu que la profession du judaïsme impliquait le mépris des lois -civiles et l'indifférence pour la prospérité de l'État[25]. Quand -le judaïsme voulait être une simple religion individuelle, on ne le -persécutait pas[26]. Les rigueurs contre le culte de Sérapis venaient -peut-être du caractère monothéiste qu'il présentait[27], et qui déjà le -faisait confondre avec le culte juif et le culte chrétien[28]. - -Aucune loi fixe[29] n'interdisait donc, au temps des apôtres, la -profession des religions monothéistes. Ces religions, jusqu'à -l'avénement des empereurs syriens, sont toujours surveillées; mais ce -n'est qu'à partir de - -[Pg 351]-[An 45] -Trajan qu'on voit l'Empire les persécuter systématiquement, comme -hostiles aux autres, comme intolérantes et comme impliquant la négation -de l'État. En somme, la seule chose à laquelle l'empire romain ait -déclaré la guerre, en fait de religion, c'est la théocratie. Son -principe était celui de l'État laïque; il n'admettait pas qu'une -religion eût des conséquences civiles ou politiques à aucun degré; -il n'admettait surtout aucune association dans l'État en dehors de -l'État. Ce dernier point est essentiel; il est, à vrai dire, la racine -de toutes les persécutions. La loi sur les confréries, bien plus -que l'intolérance religieuse, fut la cause fatale des violences qui -déshonorèrent les règnes des meilleurs souverains. - -Les pays grecs, en fait d'association comme dans toutes les choses -bonnes et délicates, avaient eu la priorité sur les Romains. Les -_éranes_ ou _thiases_ grecs d'Athènes, de Rhodes, des îles de -l'Archipel avaient été de belles sociétés de secours mutuels, -de crédit, d'assurance en cas d'incendie, de piété, d'honnêtes -plaisirs[30]. Chaque érane avait ses décisions gravées - -[Pg 352]-[An 45] -sur des stèles, ses archives, sa caisse commune, alimentée par des -dons volontaires et des cotisations. Les éranistes, ou thiasites, -célébraient ensemble certaines fêtes, se réunissaient pour des -banquets, où régnait la cordialité[31]. Le sociétaire, dans ses -embarras d'argent, pouvait faire des emprunts à la caisse, à charge de -remboursement. Les femmes faisaient partie de ces éranes; elles avaient -leur présidente à part (_proéranistrie_). Les assemblées étaient -absolument secrètes; un règlement sévère y maintenait l'ordre; elles -avaient lieu, ce semble, dans des jardins fermés, entourés de portiques -ou de petites constructions, et au milieu desquels s'élevait l'autel -des sacrifices[32]. Enfin, chaque congrégation avait un corps de -dignitaires, tirés au sort pour un an (_clérotes_[33]), selon l'usage -des anciennes démocraties grecques, et d'où le «clergé» chrétien[34] -peut - -[Pg 353]-[An 45] -avoir tiré son nom. Le président seul était élu. Ces officiers -faisaient subir au récipiendaire une sorte d'examen, et devaient -certifier qu'il était «saint, pieux et bon»[35]. Il y eut, dans ces -petites confréries, durant les deux ou trois siècles qui précédèrent -notre ère, un mouvement presque aussi varié que celui qui produisit au -moyen âge tant d'ordres religieux et de subdivisions de ces ordres. -On en a compté, dans la seule île de Rhodes, jusqu'à dix-neuf[36], -dont plusieurs portent les noms de leurs fondateurs et de leurs -réformateurs. Quelques-uns de ces thiases, surtout ceux de Bacchus[37], -avaient des doctrines relevées, et cherchaient à donner aux hommes de -bonne volonté quelque consolation. S'il restait encore dans le monde -grec un peu d'amour, de piété, de morale religieuse, c'était grâce à -la liberté de pareils cultes privés. Ces cultes faisaient une sorte de -concurrence à la religion officielle, - -[Pg 354]-[An 45] -dont l'abandon devenait plus sensible de jour en jour. - -A Rome, les associations du même genre trouvaient plus de -difficultés[38], et non moins de faveur dans les classes déshéritées. -Les principes de la politique romaine sur les confréries avaient -été promulgués pour la première fois sous la République (186 avant -J.-C.), à propos des bacchanales. Les Romains, par goût naturel, -étaient très-portés vers les associations[39], en particulier vers -les associations religieuses[40]; mais ces sortes de congrégations -permanentes déplaisaient aux patriciens[41], gardiens des pouvoirs -publics, lesquels, dans leur étroite et sèche conception de la -vie, n'admettaient comme groupes sociaux que la famille et l'État. -Les précautions les plus minutieuses furent prises: nécessité de -l'autorisation préalable, limitation du nombre des assistants, défense -d'avoir un _magister sacrorum_ permanent et de constituer un fonds -commun au moyen de souscriptions[42]. La même sollicitude se manifeste à - -[Pg 355]-[An 45] -diverses reprises dans l'histoire de l'Empire. L'arsenal des lois -contenait des textes pour toutes les répression[43]. Mais il dépendait -du pouvoir d'en user ou de n'en user pas. Les cultes proscrits -reparaissaient souvent très-peu d'années après leur proscription[44]. -L'émigration étrangère, d'ailleurs, surtout celle des Syriens, -renouvelait sans cesse le fonds où s'alimentaient les croyances qu'on -cherchait vainement à extirper. - -On s'étonne de voir à quel degré un sujet en apparence aussi secondaire -préoccupait les plus fortes têtes. Une des principales attentions de -César et d'Auguste fut d'empêcher la formation de nouveaux colléges -et de détruire ceux qui étaient déjà établis[45]. Un décret porté, ce -semble, sous Auguste essaya de définir avec netteté les limites du -droit de réunion et d'association. Ces limites étaient extrêmement -étroites. Les _colléges_ doivent être uniquement - -[Pg 356]-[An 45] -funéraires. Il ne leur est permis de se réunir qu'une fois par mois; -ils ne peuvent s'occuper que de la sépulture des membres défunts; sous -aucun prétexte ils ne doivent élargir leurs attributions[46]. L'Empire -s'acharnait à l'impossible. Il voulait, par suite de son idée exagérée -de l'État, isoler l'individu, détruire tout lien moral entre les -hommes, combattre un désir légitime des pauvres, celui de se serrer les -uns contre les autres dans un petit réduit pour avoir chaud ensemble. -Dans l'ancienne Grèce, la cité était très-tyrannique; mais elle -donnait en échange de ses vexations tant de plaisir, tant de lumière, -tant de gloire, que nul ne songeait à s'en plaindre. On mourait avec -joie pour elle; on subissait sans révolte ses plus injustes caprices. -L'empire romain, lui, était trop vaste pour être une patrie. Il offrait -à tous de grands avantages matériels; il ne donnait rien à aimer. -L'insupportable tristesse inséparable d'une telle vie parut pire que la -mort. - - -[Pg 357]-[An 45] -Aussi, malgré tous les efforts des hommes politiques, les confréries -prirent-elles d'immenses développements. Ce fut l'analogue exact de -nos confréries du moyen âge, avec leur saint patron et leurs repas -de corps. Les grandes familles avaient le souci de leur nom, de la -patrie, de la tradition; mais les humbles, les petits, n'avaient que -le _collegium_. Ils mettaient là leurs complaisances. Tous les textes -nous montrent ces _collegia_ ou _cœtus_ comme formés d'esclaves[47], -de vétérans[48], de petites gens (_tenuiores_)[49]. L'égalité y -régnait entre les hommes libres, les affranchis, les personnes -serviles[50]. Les femmes y étaient nombreuses[51]. Au risque de mille -tracasseries, quelquefois des peines les plus sévères, on voulait être -membre d'un de ces _collegia_, où l'on vivait dans les liens d'une -agréable confraternité, où l'on trouvait des secours mutuels, où l'on -contractait des liens qui duraient après la mort[52]. - -[Pg 358]-[An 45] -Le lieu de réunion, ou _schola collegii_, avait d'ordinaire un -_tétrastyle_ (portique à quatre faces)[53], où était affiché le -règlement du collége, à côté de l'autel du dieu protecteur, et un -_triclinium_ pour les repas. Les repas, en effet, étaient impatiemment -attendus; ils avaient lieu aux fêtes patronales ou aux anniversaires -de certains confrères, qui avaient fait des fondations[54]. Chacun y -apportait sa sportule; un des confrères, à tour de rôle, fournissait -les accessoires du dîner, savoir les lits, la vaisselle de table, le -pain, le vin, les sardines, l'eau chaude[55]. L'esclave qui venait -d'être affranchi devait à ses camarades une amphore de bon vin[56]. Une -joie douce animait le festin; il était expressément réglé qu'on n'y - -[Pg 359]-[An 45] -devait traiter d'aucune affaire relative au collége, afin que rien ne -troublât le quart d'heure de joie et de repos que ces pauvres gens se -ménageaient[57]. Tout acte de turbulence et toute parole désagréable -étaient punis d'une amende[58]. - -A s'en tenir aux apparences, ces colléges n'étaient que des -associations d'enterrement mutuel[59]. Mais cela seul eût suffi pour -leur donner un caractère moral. A l'époque romaine, comme de notre -temps et à toutes les époques où la religion est affaiblie, la piété -des tombeaux était presque la seule que le peuple gardât. On aimait -à songer qu'on ne serait pas jeté aux horribles fosses communes[60], -que le collége pourvoirait à vos funérailles, que les confrères qui -seraient venus à pied au bûcher recevraient un petit honoraire[61] de -vingt centimes[62]. Les esclaves, en particulier, avaient besoin de -croire que, si leur maître faisait jeter leur corps à la voirie, il y -aurait quelques amis pour leur faire «des - -[Pg 360]-[An 45] -funérailles imaginaires[63]. Le pauvre homme mettait par mois un sou -au tronc commun pour se procurer après sa mort une petite urne dans -un _columbarium_, avec une plaque de marbre où son nom fût gravé. -La sépulture chez les Romains, étant intimement liée aux sacra -_gentilitia_ ou rites de famille, avait une extrême importance. Les -personnes enterrées ensemble contractaient une sorte de fraternité -intime et de parenté[64]. - -Voilà pourquoi le christianisme se présenta longtemps à Rome comme -une sorte de _collegium_ funèbre et pourquoi les premiers sanctuaires -chrétiens furent les tombeaux des martyrs[65]. Si le christianisme -n'eût été que cela, il n'eût pas provoqué tant de rigueurs; mais il -était bien autre chose encore; il avait des caisses communes[66]; il -se vantait d'être une cité complète; il se croyait assuré d'avoir -l'avenir. Quand on entre le samedi soir dans l'enceinte d'une - -[Pg 361]-[An 45] -église grecque en Turquie, par exemple dans celle de Sainte-Photini, -à Smyrne, on est frappé de la puissance de ces religions de comité, -au sein d'une société persécutrice ou malveillante. Cet entassement -irrégulier de constructions (église, presbytère, écoles, prison), -ces fidèles allant et venant en leur petite cité fermée, ces tombes -fraîchement ouvertes et sur lesquelles brûle une lampe, cette odeur -cadavérique, cette impression de moisissure humide, ce murmure de -prières, ces appels à l'aumône, forment une atmosphère molle et chaude, -qu'un étranger, par moments, peut trouver assez fade, mais qui doit -être bien douce pour l'affilié. - -Les sociétés, une fois munies d'une autorisation spéciale, avaient à -Rome tous les droits de personnes civiles[67]; mais cette autorisation -n'était accordée qu'avec des réserves infinies, dès que les sociétés -avaient une caisse et qu'il s'agissait d'autre chose que se faire -enterrer[68]. Le prétexte de religion ou d'accomplissement - -[Pg 362]-[An 45] -de vœux en commun est prévu et formellement indiqué parmi les -circonstances qui donnent à une réunion le caractère de délit[69]; -et ce délit n'était autre que celui de lèse-majesté, au moins pour -l'individu qui avait provoqué la réunion[70]. Claude alla jusqu'à -fermer les cabarets où les confrères se réunissaient, jusqu'à interdire -les petits restaurants où les pauvres gens trouvaient à bon marché -de l'eau chaude et du bouilli[71]. Trajan et les meilleurs empereurs -virent toutes les associations avec défiance[72]. L'extrême humilité -des personnes fut une condition essentielle pour que le droit de -réunion religieuse fût accordé; et encore l'était-il avec beaucoup -de réserves[73]. Les légistes qui ont constitué le droit romain, si -éminents comme jurisconsultes, donnèrent la mesure de leur ignorance de -la nature humaine en poursuivant de toute - -[Pg 363]-[An 45] -façon, même par la menace de la peine de mort, en restreignant par -toute sorte de précautions odieuses ou puériles un éternel besoin de -l'âme[74]. Comme les auteurs de notre «Code civil», ils se figuraient -la vie avec une mortelle froideur. Si la vie consistait à s'amuser par -ordre supérieur, à manger son morceau de pain, à goûter son plaisir -en son rang et sous l'œil du chef, tout cela serait bien conçu. Mais -la punition des sociétés qui s'abandonnent à cette direction fausse -et bornée, c'est d'abord l'ennui, puis le triomphe violent des partis -religieux. Jamais l'homme ne consentira à respirer cet air glacial; -il lui faut la petite enceinte, la confrérie où l'on vit et meurt -ensemble. Nos grandes sociétés abstraites ne sont pas suffisantes pour -répondre à tous les instincts de sociabilité qui sont dans l'homme. -Laissez-le mettre son cœur à quelque chose, chercher sa consolation où -il la trouve, se créer des frères, contracter des liens de cœur. Que la -main froide de l'État n'intervienne pas dans ce royaume de l'âme, qui -est le royaume de la - -[Pg 364]-[An 45] -liberté. La vie, la joie ne renaîtront dans le monde que quand notre -défiance contre les _collegia_, ce triste héritage du droit romain, -aura disparu. L'association en dehors de l'État, sans détruire -l'État, est la question capitale de l'avenir. La loi future sur les -associations décidera si la société moderne aura ou non le sort de -l'ancienne. Un exemple devrait suffire: l'empire romain avait lié sa -destinée à la loi sur les _cœtus illiciti_, les _illicita collegia_. -Les chrétiens et les barbares, accomplissant en ceci l'œuvre de la -conscience humaine, ont brisé la loi; l'Empire, qui s'y était attaché, -a sombré avec elle. - -Le monde grec et romain, monde laïque, monde profane, qui ne savait pas -ce que c'est qu'un prêtre, qui n'avait ni loi divine, ni livre révélé, -touchait ici à des problèmes qu'il ne pouvait résoudre. Ajoutons que, -s'il avait eu des prêtres, une théologie sévère, une religion fortement -organisée, il n'eût pas créé l'État laïque, inauguré l'idée d'une -société rationnelle, d'une société fondée sur les simples nécessités -humaines et sur les rapports naturels des individus. L'infériorité -religieuse des Grecs et des Romains était la conséquence de leur -supériorité politique et intellectuelle. La supériorité religieuse du -peuple juif, au contraire, a été la cause de son infériorité politique -et philosophique. Le judaïsme et le - -[Pg 365]-[An 45] -christianisme primitif renfermaient la négation ou plutôt la mise -en tutelle de l'état civil. Comme l'islamisme, ils établissaient la -société sur la religion. Quand on prend les choses humaines par ce -côté, on fonde de grands prosélytismes universels, on a des apôtres -courant le monde d'un bout à l'autre et le convertissant; mais on ne -fonde pas des institutions politiques, une indépendance nationale, une -dynastie, un code, un peuple. - -[1] Valère Max., I, iii; Tite Live, XXXIX, 8-18; Cicéron, _De legibus_, -II, 8; Denys d'Halic., II, 20; Dion Cassius, XL, 47; XLII, 26; -Tertullien, _Apol._, 6; _Adv. nationes_, I, 10. - -[2] Properce, IV, i, 17; Lucain, VIII, 831; Dion Cassitis, XLVII, 15; -Arnobe, II, 73. - -[3] Valère Maxime, I, iii, 3. - -[4] Dion Cassius, XLVII, 15. - -[5] Jos., XIV, x. Comp. Cicéron, _Pro Flacco_, 28. - -[6] Suét., _Aug._, 31, 93; Dion Cassis, LII, 36. - -[7] Suét., _Aug._, 93. - -[8] Dion Cassius, LIV, 6. - -[9] Jos., _Ant._, XVI, vi. - -[10] _Ibid._, XVI, vi, 2. - -[11] Dion Cassius, LII, 36. - -[12] Jos., _B. J._, V, xiii, 6. Comp. Suétone, _Aug._, 93. - -[13] Suétone, _Tib._, 36; Tac., _Ann._, II, 85; Jos., _Ant._, XVIII, -iii, 4, 5; Philon, _In Flaccum_, § 1; _Leg. ad Caium_, § 24; Senèque, -_Epist._, cviii, 22. L'assertion de Tertullien (_Apolog._, 5), -reproduite par d'autres écrivains ecclésiastiques, sur l'intention -qu'aurait eue Tibère de mettre Jésus-Christ au rang des dieux, ne -mérite pas d'être discutée. - -[14] Dion Cassius, LX, 6. - -[15] Tacite, _Ann._, XI, 15. - -[16] Dion Cassius, LX, 6; Suétone, _Claude_, 25; _Act._, xviii, 2. - -[17] Dion Cassius, LX, 6. - -[18] Jos., _Ant._, XIX, v, 2; XX, vi, 3; _B. J._, II, xii, 7. - -[19] Suét., _Néron_, 56. - -[20] Tacite, _Ann._, XV, 44; Suétone, _Néron_, 16. Ceci sera développé -plus tard. - -[21] Tacite, _Ann._, XIII, 32. - -[22] Comp. Dion Cassius (Xiphilin), _Domit._, sub fin.; Suétone, -_Domit._, 15. Cette distinction est formellement faite dans le Digeste, -l. XLVII, tit. xxii, _de Coll. et Corp._, 1 et 3. - -[23] Cic., _Pro Flacco_, 28. - -[24] Cette distinction est indiquée dans les _Actes_, xvi, 20-21. Cf. -xviii, 13. - -[25] Cic., _Pro Flacco_, 28; Juvénal, xiv, 100 et suiv.; Tacite, -_Hist._, V, 4, 3; Pline, _Epist._, X, 97; Dion Cassius, LII, 36. - -[26] Jos., _B. J._, VII, v, 2. - -[27] Ælius Aristide, _Pro Serapide_, 53; Julien, Orat. IV, p. 136 -de l'édition de Spanheim, et les pierres gravées recueillies par M. -Leblant dans le _Bulletin de la Soc. des Antiq. de Fr._, 1859, p. -191-195. - -[28] Tac., _Ann._, II, 85; Suét., _Tib._, 36; Jos., _Ant._, XVIII, iii, -4-5; lettre d'Adrien, dans Vopiscus, _Vita Saturnini_, 8. - -[29] Dion Cassius, XXXVII, 17. - -[30] Voir les inscriptions publiées ou corrigées dans la _Revue -archéol._, nov. 1864, 397 et suiv.; déc. 1864, p. 460 et suiv.; juin -1865, p. 451-452 et p. 497 et suiv.; sept. 1865, p. 214 et suiv.; avril -1866; Ross, _Inscr. græc, ined._, fasc. II, n° 282, 291, 292; Hamilton, -_Researches in Asia Minor_, vol. II, n° 301; _Corpus inscr. græc._, n° -120, 126, 2525 _b_, 2562; Rhangabé, _Antiq. hellén._, n° 811; Henzen, -n° 6082; Virgile, _Ecl._, v, 30. Comp. Harpocration, _Lex._, au mot -ἐρανιστής; Festus, au mot _Thiasitas_; Digeste, XLVII, xxii, _de Coll. -et Corp._, 4; Pline, _Epist._, X, 93, 94. - -[31] Aristote, _Mor. à Nicom._, VIII, ix, 5; Plut., _Quest. grecques_, -44. - -[32] Wescher, dans les _Archives des missions scientif._, 2e série, -t. I, p. 432, et _Rev. arch._, sept. 1865, p. 221-222. Cf. Aristote, -_Œconom._, II, 3; Strabon, IX, i, 15;_ Corpus inscr. gr._, n° 2271, -lignes 13-14. - -[33] Κληρωτοί. - -[34] Κλῆρος. L'étymologie ecclésiastique de κλῆρος est différente et -implique une allusion à la position de la tribu de Lévi en Israël. -Mais il n'est pas impossible que le mot ait été primitivement emprunté -aux confréries grecques (cf. _Act._, i, 25-26; I Petri, v, 3, Clém. -d'Alex., dans Eusèbe, _II. E._, III, 23). M. Wescher a trouvé parmi les -dignitaires de ces confréries un ἐπίσκοπος (_Revue arch._, avril 1866). -Voir ci-dessus, p. 86. L'assemblée s'appelait quelquefois συναγωγή -(_Revue arch._, sept. 1865, p. 216; Pollux, IX, viii, 143). - -[35] _Corp. inscr. gr._, n° 126, Comp. _Rev. arch._, sept. 1865, p. 216. - -[36] Wescher, dans la _Revue archéol._, déc. 1864, p. 460 et suiv. - -[37] Voir ci-dessus, p. 338, note 2. - -[38] Les confréries grecques n'en furent pas tout à fait exemptes. -Inscript. dans la _Revue archéol._, déc. 1864, p. 462 et suiv. - -[39] Digeste, XLVII, xxii, de _Coll. et Corp._, 4. - -[40] Tite-Live, XXIX, 10 et suiv.; Orelli et Henzen, _Inscr. lat._, c. -v, § 21. - -[41] Dion Cassius, LII, 36; LX, 6. - -[42] Tite-Live, XXXIX, 8-18. Comp. le décret épigraphique dans le -_Corpus inscr. latinarum_, I, p. 43-44. Cf. Cic., _De legibus_, II, 8. - -[43] Cic., _Pro Sext._, 25; _In Pis._, 4; Asconius, _In Cornelianam_, -75 (édit. Orelli); _In Pisonianam_, p. 7-8; Dion Cassius, XXXVIII, 13, -14; Digeste, III, iv, _Quod cujusc._, 1, XLVII, xxii, _de Coll. et -Corp._, entier. - -[44] Suétone, _Domit._, 1; Dion Cassius, XLVII, 15; LX, 6; LXVI, 24; -passages de Tertullien et d'Arnobe, précités. - -[45] Suétone, _César_, 42; _Aug._, 32; Jos., _Ant._, XIV, x, 8; Dion -Cassius, LII. 36. - -[46] «Kaput ex S. C. P. R. Quibus coïre, convenire, collegiumque habere -liceat. Qui stipem menstruam conferre volent in funera, ii in collegium -coeant, neque sub specie ejus collegi nisi semel in mense coeant -conferondi causa unde defuncti sepeliantur.» Inscription de Lanuvium. -1re col., lignes 10-13, dans Mommsen, _De collegiis et sodaliciis -Romanorum_ (Kiliæ, 1843), p. 81-82 et _ad calcem_. Cf. Digeste, XLVII, -xxii, _de Coll. et Corp._, 1; Tertullien, _Apolog._, 39. - -[47] Inscription de Lanuvium, 2e col., lignes 3, 7; Digeste, XLVII, -xxii, _de Coll. et Corp._, 3. - -[48] Digeste, XLVII, xi, _de Extr. crim._, 2. - -[49] _Ibid._, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 1 et 3. - -[50] Heuzey, _Mission de Macédoine_, p. 71 et suiv.; Orelli, _Inscr._, -n° 4093. - -[51] Orelli, 2409; Melchiorri et P. Visconti, _Silloge d'inscrizioni -antiche_, p. 6. - -[52] Voir les pièces relatives aux colléges d'Esculape et Hygie, de -Jupiter Cernénus et de Diane et Antinoüs, dans Mommsen, _op. cit._, p. -93 et suiv. Comp. Orelli, _Inscr. lat._, nos 1710 et suiv., 2394, 2395, -2413, 4075, 4079, 4107, 4207, 4938, 5044; Mommsen, _op. cit._, p. 96, -113, 114; de Rossi, _Bullettino di archeol. cristiana_, 2e année, n° 8. - -[53] Inscription de Lanuvium, 1re col., lignes 6-7; Orelli, 2270; de -Rossi, _Bullett. di archeol. crist._, 2e année, n° 8. - -[54] Inscript. de Lanuvium, 2e col., lignes 11-13; Orelli, 4420. - -[55] Inscript. de Lanuvium, 1re col., lignes 3-9, 21; 2e col., lignes -7-17; Mommsen, _Inscr. regni Neap._, 2559; Marini, _Atti_, p. 398; -Muratori, 491, 7; Mommsen, _De coll. et sod._, p. 109 et suiv., 113. -Comp. I Cor., xi, 20 et suiv. Le président des églises chrétiennes est -appelé par les païens θιασάρχης. Lucien, _Pérégrinus_, 11. - -[56] Inscript. de Lanuvium, 2e col., ligne 7. - -[57] Inscription de Lanuvium, 2e col., lignes 24-25. - -[58] _Ibid._, 2e col., lignes 26-29. Cf. _Corpus inscr. gr._, n° 126. - -[59] Orelli, _Inscr. lat._, nos 2399, 2400, 2405, 4093, 4103; Mommsen, -_De coll. et sod. Rom._, p. 97; Heuzey, endroit cité. Comparez encore -aujourd'hui les petits cimetières de confréries à Rome. - -[60] Hor., _Sat._, I, viii, 8 et suiv. - -[61] _Funeraticium_. - -[62] Inscription de Lanuvium, 1re col., lignes 24, 25, 32. - -[63] Inscription de Lanuvium, 2_e_ col., lignes 3-5. - -[64] Cicéron, _De offic._, I, 17; Schol. Bobb. ad Cic., _Pro Archia_, -x, 1. Comp. Plutarque, _De frat. amore_, 7; Digeste, XLVII, xxii, _de -Coll. et Corp._, 4. Dans une inscription de Rome, le fondateur d'une -sépulture stipule que tous ceux qui y seront déposés devront être de sa -religion, _ad religionem pertinentes meam_ (de Rossi, _Bullettino di -archeol. crist._, 3e année, n° 7, p. 54). - -[65] Tertullien, _Ad Scapulam_, 3; de Rossi, _op. cit._, 3e année, n° -12. - -[66] S. Justin, _Apol._, I, 67; Tertullien, _Apolog._, 39. - -[67] Ulpien, _Fragm._, xxii, 6; Digeste, III, iv, _Quod cujusc._, 1; -XLVI, i, _de Fid. et Mand._, 22; XLVII, ii, _de Furtis_, 31; XLVII, -xxii, _de Coll. et Corp._, 1 et 3; Gruter, 322, 3 et 4; 424, 12; -Orelli, 4080; Marini, _Atti_, p. 95; Muratori, 516, 1; _Mém. de la Soc. -des Antiq. de Fr._, XX, p. 78. - -[68] Dig., XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, entier; Inscr. de -Lanuvium, 1re col., lignes 10-13; Marini, _Atti_, p. 552; Muratori, -520, 3; Orelli, 4075, 4115, 1567, 2797, 3140, 3913; Henzeri, 6633, -6745; d'autres encore dans Mommsen, _op. cit._, p. 80 et suiv. - -[69] Digeste, XLVII, xi, de _Extr. crim._, 2. - -[70] _Ibid._, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 2: XLVIII, iv, _ad Leg. -Jul. majest._, 1. - -[71] Dion Cassius, LX, 6. Comp. Suétone, _Néron_, 16. - -[72] Voir la correspondance administrative de Pline et de Trajan. -Pline, _Epist._, X, 43, 93, 94, 97, 98. - -[73] «Permittitur tenuioribus stipem menstruam conferre, dum tamen -semel in mense coeant, ne sub prætextu hujusmodi illicitum collegium -coeant (Dig, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 1).» «Servos quoque -licet in collegio tenuiorum recipi volentibus dominis (_ibid._, 3).» -Cf. Pline, _Epist._, X, 94; Tertullien, _Apol._, 39. - -[74] Digeste, I, xii, _de Off. præf. urbi_, I, § 14 (cf. Mommsen, -_op. cit._, p. 127); III, iv, _Quod cujusc._, 1; XLVII, xx, _de Coll. -et Corp._, 3. Il faut remarquer que l'excellent Marc-Aurèle élargit, -autant qu'il put, le droit d'association. Dig., XXXIV, v, _de Rebus -dubiis_, 20; XL, iii, _de Manumissionibus_, 1; et même XLVII, xxii, _de -Coll. et Corp._, 1. - - - -[Pg 366]-[An 45] -CHAPITRE XIX. - -AVENIR DES MISSIONS. - - -Tel était le monde que les missionnaires chrétiens entreprirent -de convertir. On doit voir maintenant, ce me semble, qu'une telle -entreprise ne fut pas une folie, et que sa réussite ne fut pas un -miracle. Le monde était travaillé de besoins moraux auxquels la -religion nouvelle répondait admirablement. Les mœurs s'adoucissaient; -on voulait un culte plus pur; la notion des droits de l'homme, les -idées d'améliorations sociales gagnaient de toutes parts. D'un autre -côté, la crédulité était extrême; le nombre des personnes instruites, -très-peu considérable. Que des apôtres ardents, juifs, c'est-à-dire -monothéistes, disciples de Jésus, c'est-à-dire pénétrés de la plus -douce prédication morale que l'oreille des hommes eût encore entendue, -se présentent à un tel monde, et sûrement ils seront écoutés. Les rêves - -[Pg 367]-[An 45] -qui se mêlent à leur enseignement ne seront pas un obstacle à leur -succès; le nombre de ceux qui ne croient pas au surnaturel, au miracle, -est très-faible. S'ils sont humbles et pauvres, c'est tant mieux. -L'humanité, au point où elle est, ne peut être sauvée que par un -effort venant du peuple. Les anciennes religions païennes ne sont pas -réformables; l'État romain est ce que sera toujours l'État, roide, -sec, juste et dur. Dans ce monde qui périt faute d'amour, l'avenir -appartient à celui qui touchera la source vive de la piété populaire. -Le libéralisme grec, la vieille gravité romaine sont pour cela tout à -fait impuissants. - -La fondation du christianisme est, à ce point de vue, l'œuvre la -plus grande qu'aient jamais faite des hommes du peuple. Très-vite -sans doute, des hommes et des femmes de la haute noblesse romaine -s'affilièrent à l'Église. Dès la fin du premier siècle, Flavius Clemens -et Flavie Domitille nous montrent le christianisme pénétrant presque -dans le palais des Césars[1]. A partir des premiers Antonins, il y a -des gens riches dans la communauté. Vers la fin du - -[Pg 368]-[An 45] -IIe siècle, on y trouve quelques-uns des personnages les plus -considérables de l'Empire[2]. Mais, au début, tous ou presque tous -furent humbles[3]. Dans les plus anciennes Églises, pas plus qu'en -Galilée autour de Jésus, ne se trouvèrent des nobles, des puissants. -Or, en ces grandes créations, c'est la première heure qui est décisive. -La gloire des religions appartient tout entière à leurs fondateurs. Les -religions, en effet, sont affaire de foi. Croire est chose vulgaire; le -chef-d'œuvre est de savoir inspirer la foi. - -Quand on cherche à se figurer ces merveilleuses origines, on se -représente d'ordinaire les choses sur le modèle de notre temps, et -l'on est amené ainsi à de graves erreurs. L'homme du peuple, au -premier siècle de notre ère, surtout dans les pays grecs et orientaux, -ne ressemblait nullement à ce qu'il est aujourd'hui. L'éducation -ne traçait pas alors entre les classes une barrière aussi forte -que maintenant. Ces races de la Méditerranée, si l'on excepte les -populations du Latium, lesquelles avaient disparu ou - -[Pg 369]-[An 45] -avaient perdu toute importance depuis que l'empire romain, en -conquérant le monde, était devenu la chose des peuples vaincus, ces -races, dis-je, étaient moins solides que les nôtres, mais plus légères, -plus vives, plus spirituelles, plus idéalistes. Le pesant matérialisme -de nos classes déshéritées, ce quelque chose de morne et d'éteint, -effet de nos climats et legs fatal du moyen âge, qui donne à nos -pauvres une physionomie si navrante, n'était pas le défaut des pauvres -dont il s'agit ici. Bien que fort ignorants et fort crédules, ils ne -l'étaient guère plus que les hommes riches et puissants. Il ne faut -donc pas se représenter l'établissement du christianisme comme analogue -à ce que serait chez nous un mouvement partant des classes populaires -et finissant (chose à nos yeux impossible) par obtenir l'assentiment -des hommes instruits. Les fondateurs du christianisme étaient des gens -du peuple, en ce sens qu'ils étaient vêtus d'une façon commune, qu'ils -vivaient simplement, qu'ils parlaient mal, ou plutôt ne cherchaient -en parlant qu'à exprimer leur idée avec vivacité. Mais ils n'étaient -inférieurs comme intelligence qu'à un tout petit nombre d'hommes, -survivants chaque jour plus rares du grand monde de César et d'Auguste. -Comparés à l'élite de philosophes qui faisaient le lien entre le siècle -d'Auguste et celui des Antonins, - -[Pg 370]-[An 45] -les premiers chrétiens étaient des esprits faibles. Comparés à la masse -des sujets de l'Empire, ils étaient éclairés. Parfois on les traitait -de libres penseurs; le cri de la populace contre eux était: «A mort les -athées[4]!» Et cela n'est pas surprenant. Le monde faisait d'effrayants -progrès en superstition. Les deux premières capitales du christianisme -des gentils, Antioche et Ephèse, étaient les deux villes de l'Empire -les plus adonnées aux croyances surnaturelles. Le IIe et le IIIe siècle -poussèrent jusqu'à la démence la soif du merveilleux et la crédulité. - -Le christianisme naquit en dehors du monde officiel, mais non pas -précisément au-dessous. C'est en apparence et selon les préjugés -mondains que les disciples de Jésus étaient de petites gens. Le mondain -aime ce qui est fier et fort; il parle sans affabilité à l'homme -humble; l'honneur, comme il l'entend, consiste à ne pas se laisser -insulter; il méprise celui qui s'avoue faible, qui souffre tout, se -met au-dessous de tout, cède sa tunique, tend sa joue aux soufflets. -Là est son erreur; car le faible, qu'il dédaigne, lui est d'ordinaire -supérieur; la somme de vertu est chez ceux qui obéissent (servantes, -ouvriers, - -[Pg 371]-[An 45] -soldats, marins, etc.) plus grande que chez ceux qui commandent et -jouissent. Et cela est presque dans l'ordre, puisque commander et -jouir, loin d'aider à la vertu, sont une difficulté pour être vertueux. - -Jésus comprit à merveille que le peuple a dans son sein le grand -réservoir de dévouement et de résignation qui sauve le monde. Voilà -pourquoi il proclama heureux les pauvres, jugeant qu'il leur est plus -aisé qu'aux autres d'être bons. Les chrétiens primitifs furent, par -essence, des pauvres. «Pauvres» fut leur nom[5]. Même quand le chrétien -fut riche, au IIe et au IIIe siècle, il fut en esprit un _tenuior_[6]; -il se sauva grâce à la loi sur les _collegia tenuiorum_. Les chrétiens -n'étaient certes pas tous des esclaves et des gens de basse condition; -mais l'équivalent social d'un chrétien était un esclave; ce qui se -disait d'un esclave se disait d'un chrétien. De part et d'autre, -on se fait honneur des mêmes vertus, bonté, humilité, résignation, -douceur. Le jugement des auteurs païens est à cet égard unanime. Tous -sans exception reconnaissent dans le chrétien les traits du caractère -servile, indifférence pour les grandes affaires, air triste et contrit, -jugement morose sur - -[Pg 372] -le siècle, aversion pour les jeux, les théâtres, les gymnases, les -bains[7]. - -En un mot, les païens étaient le monde; les chrétiens n'étaient pas du -monde. Ils étaient un petit troupeau à part, haï du monde, trouvant -le monde mauvais[8], cherchant à «se garder immaculé du monde[9]». -L'idéal du christianisme sera le contraire de celui du mondain[10]. Le -parfait chrétien aimera l'abjection; il aura les vertus du pauvre, du -simple, de celui qui ne cherche pas à se faire valoir. Mais il aura les -défauts de ses vertus; il déclarera vaines et frivoles bien des choses -qui ne le sont pas; il rapetissera l'univers; il sera l'ennemi ou le -contempteur de la beauté. Un système où la Vénus de Milo n'est qu'une -idole est un système faux ou du moins partiel; car la beauté vaut -presque le bien et le vrai. Une décadence dans l'art est, en tout cas, -inévitable avec de pareilles idées. Le chrétien ne tiendra ni à bien -bâtir, ni à bien sculpter, ni à bien dessiner; il est - -[Pg 373]-[An 45] -trop idéaliste. Il tiendra peu à savoir; la curiosité lui paraît chose -vaine. Confondant la grande volupté de l'âme, qui est une des manières -de toucher l'infini, avec le plaisir vulgaire, il s'interdira de jouir. -Il est trop vertueux. - -Une autre loi se montre dès à présent comme devant dominer cette -histoire. L'établissement du christianisme correspond à la suppression -de la vie politique dans le monde de la Méditerranée; le christianisme -naît et se répand à une époque où il n'y a plus de patrie. Si -quelque chose manque totalement aux fondateurs de l'Église, c'est le -patriotisme. Ils ne sont pas cosmopolites; car toute la planète est -pour eux un lieu d'exil; ils sont idéalistes dans le sens le plus -absolu. La patrie est un composé de corps et d'âme. L'âme, ce sont les -souvenirs, les usages, les légendes, les malheurs, les espérances, -les regrets communs; le corps, c'est le sol, la race, la langue, les -montagnes, les fleuves, les productions caractéristiques. Or, jamais -on ne fut plus détaché de tout cela que les premiers chrétiens. Ils ne -tiennent pas à la Judée; au bout de quelques années, ils ont oublié -la Galilée; la gloire de la Grèce et de Rome leur est indifférente. -Les contrées où le christianisme s'établit d'abord, la Syrie, Chypre, -l'Asie Mineure, ne se souvenaient plus d'un temps - -[Pg 374]-[An 45] -où elles eussent été libres. La Grèce et Rome avaient encore un grand -sentiment national. Mais, à Rome, le patriotisme vivait dans l'armée -et dans quelques familles; en Grèce, le christianisme ne fructifie -qu'à Corinthe, ville qui, depuis sa destruction par Mummius et sa -reconstruction par César, était un ramas de gens de toute sorte. Les -vrais pays grecs, alors comme aujourd'hui très-jaloux, très-absorbés -par le souvenir de leur passé, se prêtèrent peu à la prédication -nouvelle; ils furent toujours médiocrement chrétiens. Au contraire, -ces pays mous, gais, voluptueux, d'Asie, de Syrie, pays de plaisir, -de mœurs libres, de laisser aller, habitués à recevoir la vie et le -gouvernement d'ailleurs, n'avaient rien à abdiquer en fait de fierté -et de traditions. Les plus anciennes métropoles du christianisme, -Antioche, Éphèse, Thessalonique, Corinthe, Rome, furent des villes -communes, si j'ose le dire, des villes à la façon de la moderne -Alexandrie, où affluaient toutes les races, où ce mariage entre l'homme -et le sol, qui constitue une nation, était absolument rompu. - -L'importance donnée aux questions sociales est toujours à l'inverse -des préoccupations politiques. Le socialisme prend le dessus, quand -le patriotisme s'affaiblit. Le christianisme fut l'explosion d'idées -sociales et religieuses à laquelle il fallait s'attendre dès - -[Pg 375]-[An 45] -qu'Auguste eut mis fin aux luttes politiques. Culte universel, comme -l'islamisme, le christianisme sera au fond l'ennemi des nationalités. -Il faudra bien des siècles et bien des schismes pour qu'on arrive à -former des Églises nationales avec une religion qui fut d'abord la -négation de toute patrie terrestre, qui naquit à une époque où il -n'y avait plus au monde de cité ni de citoyens, et que les vieilles -républiques, roides et fortes, d'Italie et de Grèce eussent sûrement -expulsée comme un poison mortel pour l'État. - -Et ce fut là une des causes de grandeur du culte nouveau. -L'humanité est chose diverse, changeante, tiraillée par des désirs -contradictoires. Grande est la patrie, et saints sont les héros -de Marathon, des Thermopyles, de Valmy et de Fleurus. La patrie, -cependant, n'est pas tout ici-bas. On est homme et fils de Dieu, avant -d'être Français ou Allemand. Le royaume de Dieu, rêve éternel qu'on -n'arrachera pas du cœur de l'homme, est la protestation contre ce que -le patriotisme a de trop exclusif. La pensée d'une organisation de -l'humanité en vue de son plus grand bonheur et de son amélioration -morale est chrétienne et légitime. L'État ne sait et ne peut savoir -qu'une seule chose, organiser l'égoïsme. Cela n'est pas indifférent; -car l'égoïsme est le plus puissant et le plus saisissable des mobiles -humains. Mais - -[Pg 376]-[An 45] -cela ne suffit pas. Les gouvernements qui sont partis de cette -supposition que l'homme n'est composé que d'instincts cupides se sont -trompés. Le dévouement est aussi naturel que l'égoïsme à l'homme de -grande race. L'organisation du dévouement, c'est la religion. Qu'on -n'espère donc pas se passer de religion ni d'associations religieuses. -Chaque progrès des sociétés modernes rendra ce besoin-là plus impérieux. - -Voilà de quelle manière ces récits d'événements étranges peuvent -être pour nous pleins d'enseignements et d'exemples. Il ne faut pas -s'arrêter à certains traits que la différence des temps fait paraître -bizarres. Quand il s'agit de croyances populaires, il y a toujours une -immense disproportion entre la grandeur du but idéal que poursuit la -foi et la petitesse des circonstances matérielles qui ont fait croire. -De là cette particularité que, dans l'histoire religieuse, des détails -choquants et des actes ressemblant à la folie peuvent être mêlés à tout -ce qu'il y a de plus sublime. Le moine qui inventa la sainte ampoule a -été l'un des fondateurs du royaume de France. Qui ne voudrait effacer -de la vie de Jésus l'épisode des démoniaques de Gergésa? Jamais homme -de sang-froid n'a fait ce que firent François d'Assise, Jeanne d'Arc, -Pierre l'Ermite, Ignace de Loyola. Rien n'est plus relatif que le mot -de folie appliqué au passé de - -[Pg 377]-[An 45] -l'esprit humain. Si l'on suivait les idées répandues de nos jours, -il n'y a pas de prophète, pas d'apôtre, pas de saint qui n'aurait dû -être enfermé. La conscience humaine est très-instable, aux époques où -la réflexion n'est pas avancée; dans ces états de l'âme, c'est par -des passages insensibles que le bien devient le mal et que le mal -devient le bien, que le beau confine au laid et que le laid redevient -la beauté. Il n'y a pas de justice possible envers le passé, si l'on -n'admet cela. Un même souffle divin pénètre toute l'histoire et en -fait l'admirable unité; mais la variété des combinaisons que peuvent -produire les facultés humaines est infinie. Les apôtres diffèrent moins -de nous que les fondateurs du bouddhisme, lesquels étaient pourtant -plus près de nous par la langue et probablement par la race. Notre -siècle a vu des mouvements religieux tout aussi extraordinaires que -ceux d'autrefois, mouvements qui ont provoqué autant d'enthousiasme, -qui ont eu déjà, proportion gardée, plus de martyrs, et dont l'avenir -est encore incertain. - -Je ne parle pas des Mormons, secte à quelques égards si sotte et si -abjecte que l'on hésite à la prendre au sérieux. Il est instructif -cependant de voir, en plein XIXe siècle, des milliers d'hommes de notre -race vivant dans le miracle, croyant avec une foi aveugle - -[Pg 378]-[An 45] -des merveilles qu'ils disent avoir vues et touchées. Il y a déjà toute -une littérature pour montrer l'accord du mormonisme et de la science; -ce qui vaut mieux, cette religion, fondée sur de niaises impostures, -a su accomplir des prodiges de patience et d'abnégation; dans cinq -cents ans, des docteurs prouveront sa divinité par les merveilles de -son établissement. Le bâbisme, en Perse, a été un phénomène autrement -considérable[11]. Un homme doux et sans aucune prétention, une sorte de -Spinoza modeste et pieux, s'est vu, presque malgré lui, élevé au rang -de thaumaturge, d'incarnation divine, et est devenu le chef d'une secte -nombreuse, ardente et fanatique, qui a failli amener une révolution -comparable à celle de l'islam. Des milliers de martyrs sont accourus -pour lui avec allégresse au-devant de la mort. Un jour sans pareil -peut-être dans l'histoire du monde fut celui de la grande boucherie qui -se fit des bâbis à Téhéran. «On vit ce jour-là dans les rues et les -bazars de Téhéran, dit un narrateur qui a - -[Pg 379]-[An 45] -tout su d'original[12], un spectacle que la population semble devoir -n'oublier jamais. Quand la conversation, encore aujourd'hui, se met sur -cette matière, on peut juger de l'admiration mêlée d'horreur que la -foule éprouva et que les années n'ont pas diminuée. On vit s'avancer -entre les bourreaux des enfants et des femmes, les chairs ouvertes sur -tout le corps, avec des mèches allumées, flamblantes, fichées dans les -blessures. On traînait les victimes par des cordes et on les faisait -marcher à coups de fouet. Enfants et femmes s'avançaient en chantant un -verset qui dit: «En vérité, nous venons de Dieu et nous retournons à -lui!» Leurs voix s'élevaient éclatantes au-dessus du silence profond de -la foule. Quand un des suppliciés tombait et qu'on le faisait relever à -coups de fouet ou de baïonnette, pour peu que la perte de son sang, qui -ruisselait sur tous ses membres, lui laissât encore un peu de force, -il se mettait à danser et criait avec un surcroît d'enthousiasme: «En -vérité, nous sommes à Dieu et nous retournons à lui!» Quelques-uns -des enfants expirèrent dans le trajet. Les bourreaux jetèrent leurs -corps sous les pieds de leurs pères et de leurs sœurs, qui marchèrent -fièrement dessus et ne leur donnèrent pas deux regards. - - -[Pg 380]-[An 45] -Quand on arriva au lieu d'exécution, on proposa encore aux victimes -la vie pour leur abjuration. Un bourreau imagina de dire à un père -que, s'il ne cédait pas, il couperait la gorge à ses deux fils sur sa -poitrine. C'étaient deux petits garçons, dont l'aîné avait quatorze -ans, et qui, rouges de leur propre sang, les chairs calcinées, -écoutaient froidement le dialogue; le père répondit, en se couchant -par terre, qu'il était prêt, et l'aîné des enfants, réclamant avec -emportement son droit d'aînesse, demanda à être égorgé le premier[13]. -Enfin, tout fut achevé; la nuit tomba sur un amas de chairs informes; -les têtes étaient attachées en paquets au poteau de justice, et les -chiens des faubourgs se dirigeaient par troupes de ce côté.» - -Cela se passait en 1852. La secte de Mazdak, sous Chosroès Nouschirvan, -fut étouffée dans un pareil bain de sang. Le dévouement absolu est pour -les natures naïves la plus exquise des jouissances et une sorte de -besoin. Dans l'affaire des bâbis, on vit des gens qui étaient à peine -de la secte venir se dénoncer - -[Pg 381]-[An 45] -eux-mêmes, afin qu'on les adjoignît aux patients. Il est si doux à -l'homme de souffrir pour quelque chose, que dans bien des cas l'appât -du martyre suffit pour faire croire. Un disciple qui fut le compagnon -de supplice du Bâb, suspendu à côté de lui aux remparts de Tébriz, et -attendant la mort, n'avait qu'un mot à la bouche: «Es-tu content de -moi, maître?» - -Les personnes qui regardent comme miraculeux ou chimérique ce qui -dans l'histoire dépasse les calculs d'un bon sens vulgaire, doivent -trouver de tels faits inexplicables. La condition fondamentale de la -critique est de savoir comprendre les états divers de l'esprit humain. -La foi absolue est pour nous un fait complètement étranger. En dehors -des sciences positives, d'une certitude en quelque sorte matérielle, -toute opinion n'est à nos yeux qu'un à peu près, impliquant une part de -vérité et une part d'erreur. La part d'erreur peut être aussi petite -que l'on voudra; elle ne se réduit jamais à zéro, quand il s'agit de -choses morales, impliquant une question d'art, de langage, de forme -littéraire, de personnes. Telle n'est pas la manière de voir des -esprits étroits et obstinés, des Orientaux par exemple. L'œil de ces -gens n'est pas comme le nôtre; c'est l'œil d'émail des personnages de -mosaïques, terne, fixe. Ils ne savent voir qu'une - -[Pg 382]-[An 45] -seule chose à la fois, cette chose les obsède, s'empare d'eux; ils ne -sont plus maîtres alors de croire ou de ne pas croire; il n'y a plus -de place en eux pour une arrière-pensée réfléchie. Une opinion ainsi -embrassée, on se fait tuer pour elle. Le martyr est en religion ce que -l'homme de parti est en politique. Il n'y a pas eu beaucoup de martyrs -très-intelligents. Les confesseurs du temps de Dioclétien durent être, -après la paix de l'Église, de gênants et impérieux personnages. On -n'est jamais bien tolérant, quand on croit qu'on a tout à fait raison -et que les autres ont tout à fait tort. - -Les grands embrasements religieux, étant la conséquence d'une manière -très-arrêtée de voir les choses, deviennent ainsi des énigmes pour un -siècle comme le nôtre, où la rigueur des convictions s'est affaiblie. -Chez nous, l'homme sincère modifie sans cesse ses opinions; en -premier lieu, parce que le monde change; en second lieu, parce que -l'appréciateur change aussi. Nous croyons plusieurs choses à la fois. -Nous aimons la justice et la vérité; pour elles nous exposerions notre -vie; mais nous n'admettons pas que le juste et le vrai soient l'apanage -d'une secte ou d'un parti. Nous sommes bons Français; mais nous avouons -que les Allemands, les Anglais nous sont supérieurs à bien des égards. -Il n'en est pas ainsi aux - -[Pg 383]-[An 45] -époques et dans les pays où chacun est de sa communion, de sa race, -de son école politique, d'une façon entière, et voilà pourquoi toutes -les grandes créations religieuses ont eu lieu dans des sociétés dont -l'esprit général était plus ou moins analogue à celui de l'Orient. -Jusqu'ici, en effet, la foi absolue a seule réussi à s'imposer aux -autres. Une bonne servante de Lyon, Blandine, qui s'est fait tuer -pour sa foi, il y a dix-sept cents ans, un brutal chef de bande, -Clovis, qui trouva bon, il y après de quatorze siècles, d'embrasser le -catholicisme, nous font encore la loi. - -Qui ne s'est arrêté, en parcourant nos anciennes villes devenues -modernes, au pied des gigantesques monuments de la foi des vieux -âges? Tout s'est renouvelé à l'entour; plus un vestige des habitudes -d'autrefois; la cathédrale est restée, un peu dégradée peut-être à la -hauteur de la main de l'homme, mais profondément enracinée dans le sol. -_Mole sua stat!_ Sa masse est son droit. Elle a résisté au déluge qui -a tout balayé autour d'elle; pas un des hommes d'autrefois, revenant -visiter les lieux où il vécut, ne retrouverait sa maison; seul, le -corbeau qui a posé son nid dans les hauteurs de l'édifice sacré n'a pas -vu porter le marteau sur sa demeure. Étrange prescription! Ces honnêtes -martyrs, ces rudes convertis, ces pirates bâtisseurs d'églises nous -dominent toujours. Nous sommes - -[Pg 384]-[An 45] -chrétiens, parce qu'il leur a plu de l'être. Comme en politique il n'y -a que les fondations barbares qui durent, en religion il n'y a que -les affirmations spontanées, et, si j'ose le dire, fanatiques, qui -soient contagieuses. C'est que les religions sont des œuvres toutes -populaires. Leur succès ne dépend pas des preuves plus ou moins bonnes -qu'elles administrent de leur divinité; leur succès est en proportion -de ce qu'elles disent au cœur du peuple. - -Suit-il de là que la religion soit destinée à diminuer peu à peu et à -disparaître comme les erreurs populaires sur la magie, la sorcellerie, -les esprits? Non certes. La religion n'est pas une erreur populaire; -c'est une grande vérité d'instinct, entrevue par le peuple, exprimée -par le peuple. Tous les symboles qui servent à donner une forme au -sentiment religieux sont incomplets, et leur sort est d'être rejetés -les uns après les autres. Mais rien n'est plus faux que le rêve de -certaines personnes qui, cherchant à concevoir l'humanité parfaite, -la conçoivent sans religion. C'est l'inverse qu'il faut dire. La -Chine, qui est une humanité inférieure, n'a presque pas de religion. -Au contraire, supposons une planète habitée par une humanité dont la -puissance intellectuelle, morale, physique, soit double de celle de -l'humanité terrestre, cette humanité-là serait au - -[Pg 385]-[An 45] -moins deux fois plus religieuse que la nôtre. Je dis «au moins»; car il -est probable que l'augmentation des facultés religieuses aurait lieu -dans une progression plus rapide que l'augmentation de la capacité -intellectuelle, et ne se ferait pas selon la simple proportion directe. -Supposons une humanité dix fois plus forte que la nôtre; cette -humanité-là serait infiniment plus religieuse. Il est même probable -qu'à ce degré de sublimité, dégagé de tout souci matériel et de tout -égoïsme, doué d'un tact parfait et d'un goût divinement délicat, voyant -la bassesse et le néant de tout ce qui n'est pas le vrai, le bien ou le -beau, l'homme serait uniquement religieux, plongé dans une perpétuelle -adoration, roulant d'extases en extases, naissant, vivant et mourant -dans un torrent de volupté. L'égoïsme, en effet, qui donne la mesure de -l'infériorité des êtres, décroît à mesure, qu'on s'éloigne de l'animal. -Un être parfait ne serait plus égoïste; il serait tout religieux. Le -progrès aura donc pour effet d'agrandir la religion, et non de la -détruire ou de la diminuer. - -Mais il est temps de revenir aux trois missionnaires, Paul, Barnabé, -Jean-Marc, que nous avons laissés au moment où ils sortent d'Antioche -par la porte qui conduit à Séleucie. Dans mon troisième livre, -j'essayerai de suivre les traces de ces messagers de bonne - -[Pg 386]-[An 45] -nouvelle, sur terre et sur mer, par le calme et la tempête, par les -bons et les mauvais jours. J'ai hâte de redire cette épopée sans égale, -de peindre ces routes infinies d'Asie et d'Europe, le long desquelles -ils semèrent le grain de l'Évangile, ces flots qu'ils traversèrent tant -de fois en des situations si diverses. La grande-odyssée chrétienne -va commencer. Déjà, la barque apostolique a tendu ses voiles; le vent -souffle, et n'aspire qu'à porter sur ses ailes les paroles de Jésus. - -[1] Voir de Rossi, _Bulletino di archeol. cristiana_, 3e année, nos 3, -5, 6, 12. Le fait de Pomponia Græcina (Tac., _Ann._, XIII, 32), sous -Néron, est déjà caractéristique; mais il n'est pas sûr qu'elle fût -chrétienne. - -[2] Voir de Rossi, _Roma sotterranea_, I p. 309; et pl. xxi, n° -12; et les rapprochements épigraphiques faits par Léon Renier, _Comptes -rendus de l'Acad. des Inscr. et B.-L._, 1865, p. 289 et suiv., et par -le général Creuly, _Rev. arch._, janv. 1866, p. 63-64. Comp. de Rossi; -_Bull._, 3e année, n° 10, p. 77-79. - -[3] I Cor., i, 26 et suiv.; Jac., ii, 5 et suiv. - -[4] Αἶρε τοὺς ἀθέους. Voir la relation du martyre de saint Polycarpe, § -3, 9, 12, dans Ruinart, _Acta sincera_, p. 31 et suiv. - -[5] _Ebionim_. Voir _Vie de Jésus_, p. 179 et suiv., en rapprochant -Jac., ii, 5 et suiv. Comp. les πτωχοὶ τῷ πνεύματι. Matth., v, 3. - -[6] Voir ci-dessus, p. 357, 362. - -[7] Tacite, _Ann._, XV, 44; Pline, _Epist._, X, 97; Suétone, _Néron_, -16; _Domit._, 15; le _Philopatris_, entier; Rutilius Numatianus, I, 389 -et suiv.; 440 et suiv. - -[8] Jean, xv, 17 et suiv.; xvi, 8 et suiv., 33, xvii, 15 et suiv. - -[9] Jac, i, 27. - -[10] Je parle ici des tendances essentielles et primitives du -christianisme, et non du christianisme complètement transformé, surtout -par les jésuites, qu'on prêche de nos jours. - -[11] Voir l'histoire des origines du bâbisme, racontée par M. de -Gobineau, _les Relig. et les Philos. dans l'Asie centrale_ (Paris, -1865), p. 141 et suiv.; et par Mirza Kazem-beg, dans le _Journal -asiatique_ [sous presse]. Moi-même, à Constantinople, j'ai pu -recueillir, de deux personnes qui ont été mêlées de près à l'histoire -du bâbisme, des renseignements qui confirment le récit de ces deux -savants. - -[12] M. de Gobineau, ouvr. cit., p. 301 et suiv - -[13] Un autre détail que je tiens de source première est celui-ci: -Quelques sectaires, qu'on voulait amener à rétractation, furent -attachés à la gueule de canons, amorcés d'une mèche longue et brûlant -lentement. On leur proposait de couper la mèche s'ils reniaient le Bâb. -Eux, les bras tendus vers le feu, le suppliaient de se hâter et de -venir bien vite consommer leur bonheur.] - - -FIN DES _APOTRES_. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les apôtres, by Ernest Renan - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES APÔTRES *** - -***** This file should be named 53082-0.txt or 53082-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/0/8/53082/ - -Produced by Madeleine Fournier. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les apôtres - Histoire des origines du christianisme, volume 2 - -Author: Ernest Renan - -Release Date: September 18, 2016 [EBook #53082] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES APÔTRES *** - - - - -Produced by Madeleine Fournier. Images provided by -gallica.bnf.fr, Bibliothèque Nationale de France. - - - - - - -</pre> - -<div class="cover"> -<img src="images/cover.jpg" alt="" /> -</div> - -<hr class="r35" /> - -<p class="edition">HISTOIRE<br /> - -DES ORIGINES<br /> - -DU CHRISTIANISME<br /><br /> - -LIVRE DEUXIÈME<br /> - -QUI COMPREND DEPUIS LA MORT DE JÉSUS JUSQU'AUX GRANDES<br /> - -MISSIONS DE SAINT PAUL<br /> - -(33–45)</p> - -<hr class="r35" /> -<h1>LES<br /> - -APOTRES</h1> - - - -<p class="author"><span style="font-weight: normal; font-size: smaller;">PAR</span><br /> - -ERNEST RENAN<br /> - -<span style="font-weight: normal; font-size: 60%;"> -MEMBRE DE L'INSTITUT</span></p> - - -<p class="editor">PARIS<br /> - - -MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br /> - -<span style="font-weight: normal; letter-spacing: 0.2em;"> -<span style="font-size: smaller;">RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</span><br/> - -A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</span></p> - - -<p class="edition">1866</p> - -<p class="center">Tous droits réservés</p> - - -<hr class="full" /> - - -<h2><a id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table class="toc"> -<tr><td> -<a href="#INTRODUCTION">Introduction.</a></td><td>Critique des documents originaux -</td></tr> -<tr><td> -Chap.</td><td> </td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_PREMIER">I.</a></td><td>Formation des croyances relatives à la résurrection de -Jésus.—Les apparitions de Jérusalem</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_II">II.</a></td><td>Départ des disciples de Jérusalem.—Deuxième vie galiléenne -de Jésus</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_III">III.</a></td><td>Retour des apôtres à Jérusalem.—Fin de la période des -apparitions</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_IV">IV.</a></td><td>Descente de l'Esprit-Saint.—Phénomènes extatiques et -prophétiques</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_V">V.</a></td><td>Première Église de Jérusalem; elle est toute cénobitique</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td>Conversion de Juifs hellénistes et de prosélytes</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_VII">VII.</a></td><td>L'Église considérée comme une association de pauvres. -—Institution du diaconat.—Les diaconesses et les veuves</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_VIII">VIII.</a></td><td>Première persécution.—Mort d'Étienne.—Destruction de -la première Église de Jérusalem</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_IX">IX.</a></td><td>Premières missions.—Le diacre Philippe</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_X">X.</a></td><td>Conversion de saint Paul</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_XI">XI.</a></td><td>Paix et développements intérieurs de l'Église de Judée</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_XII">XII.</a></td><td>Fondation de l'Église d'Antioche</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_XIII">XIII.</a></td><td>Idée d'un apostolat des gentils.—Saint Barnabé</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_XIV">XIV.</a></td><td>Persécution d'Hérode Agrippa I<sup>er</sup></td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_XV">XV.</a></td><td>Mouvements parallèles au christianisme ou imités du -christianisme. Simon de Citton</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_XVI">XVI.</a></td><td>Marche générale des missions chrétiennes</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_XVII">XVII.</a></td><td>État du monde vers le milieu du premier siècle</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII.</a></td><td>Législation religieuse de ce temps</td></tr> -<tr><td> -<a href="#CHAPITRE_XIX">XIX.</a></td><td>Avenir des missions</td></tr> -</table> - -<hr class="full" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[Pg <span class="smcap">i</span>]</a></span></p> - -<h2><a id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION<br /> - -<span style="font-size: smaller;">CRITIQUE DES DOCUMENTS ORIGINAUX.</span></h2> - - -<p>Le premier livre de notre <i>Histoire des Origines -du christianisme</i> a conduit les événements jusqu'à -la mort et à l'ensevelissement de Jésus. Il faut maintenant -reprendre les choses au point où nous les -avons laissées, c'est-à-dire au samedi 4 avril de -l'an 33. Ce sera encore durant quelque temps une -sorte de continuation de la vie de Jésus. Après les -mois de joyeuse ivresse, pendant lesquels le grand -fondateur posa les bases d'un ordre nouveau pour -l'humanité, ces années-ci furent les plus décisives -dans l'histoire du monde. C'est encore Jésus qui, -par le feu sacré dont il a déposé l'étincelle au -cœur de quelques amis, crée des institutions de la -plus haute originalité, remue, transforme les âmes, -imprime à tout son cachet divin. Nous avons à montrer -<span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[Pg <span class="smcap">ii</span>]</a></span>comment, sous cette influence toujours agissante -et victorieuse de la mort, s'établit la foi à -la résurrection, à l'influence du Saint-Esprit, au -don des langues, au pouvoir de l'Église. Nous exposerons -l'organisation de l'Église de Jérusalem, ses -premières épreuves, ses premières conquêtes, les -plus anciennes missions qui sortirent de son sein. -Nous suivrons le christianisme dans ses progrès rapides -en Syrie jusqu'à Antioche, où se forme une -seconde capitale, plus importante en un sens que -Jérusalem, et destinée à la supplanter. Dans ce -centre nouveau, où les païens convertis forment la -majorité, nous verrons le christianisme se séparer -définitivement du judaïsme et recevoir un nom; nous -verrons surtout naître la grande idée de missions -lointaines, destinées à porter le nom de Jésus dans le -monde des gentils. Nous nous arrêterons au moment -solennel où Paul, Barnabé, Jean-Marc partent pour -l'exécution de ce grand dessein. Alors, nous interromprons -notre récit pour jeter un coup d'œil sur le -monde que les hardis missionnaires entreprennent -de convertir. Nous essayerons de nous rendre compte -de l'état intellectuel, politique, moral, religieux, social -de l'empire romain vers l'an 45, date probable -du départ de saint Paul pour sa première mission.</p> - -<p>Tel est le sujet de ce deuxième livre, que nous -<span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[Pg <span class="smcap">iii</span>]</a></span>intitulons <i>les Apôtres</i>, parce qu'il expose la période -d'action commune, durant laquelle la petite famille -créée par Jésus marche de concert, et est groupée -moralement autour d'un point unique, Jérusalem. -Notre livre prochain, le troisième, nous fera sortir de -ce cénacle, et nous montrera presque seul en scène -l'homme qui représente mieux qu'aucun autre le -christianisme conquérant et voyageur, saint Paul. -Bien qu'il se soit donné, à partir d'une certaine -époque, le titre d'apôtre, Paul ne l'était pas au -même titre que les Douze<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>; c'est un ouvrier de -la deuxième heure et presque un intrus. L'état -dans lequel les documents historiques nous sont -parvenus nous fait ici une sorte d'illusion. Comme -nous savons infiniment plus de choses sur Paul -que sur les Douze, comme nous avons ses écrits -authentiques et des mémoires originaux d'une -grande précision sur quelques époques de sa vie, -nous lui prêtons une importance de premier ordre, -presque supérieure à celle de Jésus. C'est là une -erreur. Paul est un très-grand homme, et il joua -dans la fondation du christianisme un rôle des plus -considérables. Mais il ne faut le comparer ni à Jésus, -<span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[Pg <span class="smcap">iv</span>]</a></span>ni même aux disciples immédiats de ce dernier. -Paul n'a pas vu Jésus; il n'a pas goûté l'ambroisie -de la prédication galiléenne. Or, l'homme le plus -médiocre qui avait eu sa part de la manne céleste -était, par cela même, supérieur à celui qui -n'en avait senti que l'arrière-goût. Rien n'est plus -faux qu'une opinion devenue à la mode de nos -jours, et d'après laquelle Paul serait le vrai fondateur -du christianisme. Le vrai fondateur du christianisme, -c'est Jésus. Les premières places ensuite -doivent être réservées à ces grands et obscurs compagnons -de Jésus, à ces amies passionnées et fidèles, -qui crurent en lui en dépit de la mort. Paul fut, au -premier siècle, un phénomène en quelque sorte isolé. -Il ne laissa pas d'école organisée; il laissa au contraire -d'ardents adversaires qui voulurent, après sa -mort, le bannir en quelque sorte de l'Église et le -mettre sur le même pied que Simon le Magicien<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. -On lui enleva ce que nous regardons comme son -œuvre propre, la conversion des gentils<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. L'Église -de Corinthe, qu'il avait fondée à lui seul<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, prétendit -<span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[Pg <span class="smcap">v</span>]</a></span>devoir son origine à lui et à saint Pierre<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Au -<span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> siècle, Papias et saint Justin ne prononcent pas -son nom. C'est plus tard, quand la tradition orale -ne fut plus rien, quand l'Écriture tint lieu de tout, -que Paul prit dans la théologie chrétienne une -place capitale. Paul, en effet, a une théologie. Pierre, -Marie de Magdala, n'en eurent pas. Paul a laissé des -ouvrages considérables; les écrits des autres apôtres -ne peuvent le disputer aux siens ni en importance ni -en authenticité.</p> - -<p>Au premier coup d'œil, les documents, pour la -période qu'embrasse ce volume, sont rares et tout à -fait insuffisants. Les témoignages directs se réduisent -aux premiers chapitres des <i>Actes des Apôtres</i>, -chapitres dont la valeur historique donne lieu à de -graves objections. Mais la lumière que projettent sur -cet intervalle obscur les derniers chapitres des Évangiles -et surtout les épîtres de saint Paul, dissipe -quelque peu les ténèbres. Un écrit ancien peut servir -à faire connaître, d'abord l'époque même où il a été -composé, en second lieu l'époque qui a précédé sa -composition. Tout écrit suggère, en effet, des inductions -rétrospectives sur l'état de la société d'où il est -sorti. Dictées de l'an 53 à l'an 62 à peu près, les -<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[Pg <span class="smcap">vi</span>]</a></span>épîtres de saint Paul sont pleines de renseignements -pour les premières années du christianisme. Comme -il s'agit ici, d'ailleurs, de grandes fondations sans -dates précises, l'essentiel est de montrer les conditions -dans lesquelles elles se formèrent. A ce sujet, -je dois faire remarquer, une fois pour toutes, que la -date courante, inscrite en tête de chaque page, n'est -jamais qu'un à peu près. La chronologie de ces premières -années n'a qu'un très-petit nombre de données -fixes. Cependant, grâce au soin que le rédacteur -des <i>Actes</i> a pris de ne pas intervertir la série des -faits; grâce à l'épître aux Galates, où se trouvent -quelques indications numériques du plus grand prix, -et à Josèphe, qui nous fournit la date d'événements -de l'histoire profane liés à quelques faits concernant -les apôtres, on arrive à créer pour l'histoire -de ces derniers un canevas très-probable, et où les -chances d'erreur flottent entre des limites assez rapprochées.</p> - -<p>Je répéterai encore, en tête de ce livre, ce que j'ai -dit au commencement de ma <i>Vie de Jésus</i>. Dans des -histoires comme celles-ci, où l'ensemble seul est certain, -et où presque tous les détails prêtent plus ou -moins au doute, par suite du caractère légendaire -des documents, l'hypothèse est indispensable. Sur les -époques dont nous ne savons rien, il n'y a pas d'hypothèses -<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[Pg <span class="smcap">vii</span>]</a></span>à faire. Essayer de reproduire tel groupe de -la statuaire antique, qui a certainement existé, -mais dont nous n'avons aucun débris, et sur lequel -nous ne possédons aucun renseignement écrit, est -une œuvre tout arbitraire. Mais tenter de recomposer -les frontons du Parthénon avec ce qui en reste, -en s'aidant des textes anciens, des dessins faits au -<span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle, de tous les renseignements, en un mot, -en s'inspirant du style de ces inimitables morceaux, -en tâchant d'en saisir l'âme et la vie, quoi de plus -légitime? Il ne faut pas dire après cela qu'on a retrouvé -l'œuvre du sculpteur antique; mais on a fait -ce qu'on pouvait pour en approcher. Un tel procédé -est d'autant plus légitime en histoire que le langage -permet les formes dubitatives que le marbre n'admet -pas. Rien n'empêche même de proposer le choix au -lecteur entre diverses suppositions. La conscience de -l'écrivain doit être tranquille, dès qu'il a présenté -comme certain ce qui est certain, comme probable -ce qui est probable, comme possible ce qui est possible. -Dans les parties où le pied glisse entre l'histoire -et la légende, c'est l'effet général seul qu'il -faut poursuivre. Notre troisième livre, pour lequel -nous aurons des documents absolument historiques, -où nous devrons peindre des caractères à vive arête -et raconter des faits nettement articulés, offrira un -<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">[Pg <span class="smcap">viii</span>]</a></span>récit plus ferme. On verra cependant qu'en somme la -physionomie de cette période n'est pas connue avec -plus de certitude. Les faits accomplis parlent plus -haut que tous les détails biographiques. Nous savons -très-peu de chose sur les artistes incomparables -qui ont créé les chefs-d'œuvre de l'art grec. -Mais ces chefs-d'œuvre nous en disent plus sur la -personne de leurs auteurs et sur le public qui les -apprécia que ne le feraient les narrations les plus -circonstanciées, les textes les plus authentiques.</p> - -<p>Pour la connaissance des faits décisifs qui se passèrent -dans les premiers jours après la mort de Jésus, -les documents sont les derniers chapitres des Évangiles, -contenant le récit des apparitions du Christ ressuscité<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. -Je n'ai pas à répéter ici ce que j'ai dit dans -l'introduction de ma <i>Vie de Jésus</i> sur la valeur de -tels documents. Pour cette partie, nous avons heureusement -un contrôle qui nous a manqué trop souvent -dans la <i>Vie de Jésus</i>; je veux parler d'un passage -capital de saint Paul (<i>I Cor.</i>, <span class="smcap">xv</span>, 5–8), qui -établit: 1<sup>o</sup> la réalité des apparitions; 2<sup>o</sup> la longue durée -<span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">[Pg <span class="smcap">ix</span>]</a></span>des apparitions, contrairement au récit des Évangiles -synoptiques; 3<sup>o</sup> la variété des lieux où eurent -lieu ces apparitions, contrairement à Marc et à Luc. -L'étude de ce texte fondamental, jointe à beaucoup -d'autres raisons, nous confirme dans les vues que -nous avons énoncées sur la relation réciproque des -synoptiques et du quatrième Évangile. En ce qui concerne -le récit de la résurrection et des apparitions, -le quatrième Évangile garde cette supériorité qu'il a -pour tout le reste de la vie de Jésus. Si l'on veut -trouver un récit suivi, logique, permettant de conjecturer -avec vraisemblance ce qui se cacha derrière -les illusions, c'est là qu'il faut le chercher. Je viens -de toucher à la plus difficile des questions qui se -rapportent aux origines du christianisme: «Quelle -est la valeur historique du quatrième Évangile?» -L'usage que j'en ai fait dans ma <i>Vie de Jésus</i> -est, le point sur lequel les critiques éclairés m'ont -adressé le plus d'objections. Presque tous les savants -qui appliquent à l'histoire de la théologie la méthode -rationnelle repoussent le quatrième Évangile comme -apocryphe à tous égards. J'ai beaucoup réfléchi de -nouveau à ce problème, et je n'ai pu modifier d'une -manière sensible ma première opinion. Seulement, -comme je m'écarte sur ce point du sentiment général, -je me suis fait un devoir d'exposer en détail -<span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">[Pg <span class="smcap">x</span>]</a></span>les motifs de ma persistance. J'en ferai l'objet d'un -appendice à la fin d'une édition revue et corrigée -de la <i>Vie de Jésus</i>, qui paraîtra prochainement.</p> - -<p>Les <i>Actes des Apôtres</i> sont le document le plus -important pour l'histoire que nous avons à raconter. -Je dois m'expliquer ici sur le caractère de cet ouvrage, -sur sa valeur historique et sur l'usage que j'en ai -fait.</p> - -<p>Une chose hors de doute, c'est que les <i>Actes</i> ont -eu le même auteur que le troisième Évangile et sont -une continuation de cet Évangile. On ne s'arrêtera -pas à, prouver cette proposition, laquelle n'a jamais -été sérieusement contestée<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. Les préfaces qui sont en -tête des deux écrits, la dédicace de l'un et de l'autre -à Théophile, la parfaite ressemblance du style et des -idées fournissent à cet égard d'abondantes démonstrations.</p> - -<p>Une deuxième proposition, qui n'a pas la même -certitude, mais qu'on peut cependant regarder comme -très-probable, c'est que l'auteur des <i>Actes</i> est un -disciple de Paul, qui l'a accompagné dans une bonne -partie de ses voyages. Au premier coup d'œil, cette -<span class="pagenum"><a name="Page_xi" id="Page_xi">[Pg <span class="smcap">xi</span>]</a></span>proposition paraît indubitable. En beaucoup d'endroits, -à partir du verset 10 du chapitre <span class="smcap">xvi</span>, l'auteur -des <i>Actes</i> se sert, dans le récit, du pronom, -«nous,» indiquant ainsi que, pour lors, il faisait partie -de la troupe apostolique qui entourait Paul. Cela -semble démonstratif. Une seule issue, en effet, se présente -pour échapper à la force d'un tel argument, c'est -de supposer que les passages où se trouve le pronom -«nous» ont été copiés par le dernier rédacteur des -<i>Actes</i> dans un écrit antérieur, dans des mémoires originaux -d'un disciple de Paul, par exemple de Timothée, -et que le rédacteur, par inadvertance, aurait -oublié de substituer à «nous» le nom du narrateur. -Cette explication est bien peu admissible. On comprendrait -tout au plus une telle négligence dans une -compilation grossière. Mais le troisième Évangile et les -Actes forment un ouvrage très-bien rédigé, composé -avec réflexion et même avec art, écrit d'une même -main et d'après un plan suivi<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. Les deux livres réunis -font un ensemble absolument du même style, présentant -les mêmes locutions favorites et la même -façon de citer l'Écriture. Une faute de rédaction aussi -choquante que celle dont il s'agit serait inexplicable. -On est donc invinciblement porté à conclure -<span class="pagenum"><a name="Page_xii" id="Page_xii">[Pg <span class="smcap">xii</span>]</a></span>que celui qui a écrit la fin de l'ouvrage en a écrit le -commencement, et que le narrateur du tout est celui -qui dit «nous» aux passages précités.</p> - -<p>Cela devient plus frappant encore, si l'on remarque -dans quelles circonstances le narrateur se -met ainsi en la compagnie de Paul. L'emploi du -«nous» commence au moment où Paul passe en -Macédoine pour la première fois (<span class="smcap">xvi</span>, 10). Il cesse -au moment où Paul sort de Philippes. Il recommence -au moment où Paul, visitant la Macédoine pour la -dernière fois, passe encore par Philippes (<span class="smcap">xx</span>, 5, 6). -Dès lors, le narrateur ne se sépare plus de Paul jusqu'à -la fin. Si l'on remarque de plus que les chapitres -où le narrateur accompagne l'apôtre ont un caractère -particulier de précision, on ne doute plus que le -narrateur n'ait été un Macédonien, ou plutôt un Philippien<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, -qui vint au-devant de Paul à Troas, durant -la seconde mission, qui resta à Philippes lors du -départ de l'apôtre, et qui, lors du dernier passage -de l'apôtre en cette ville (troisième mission), se joignît -à lui pour ne plus le quitter. Comprendrait-on -qu'un rédacteur, écrivant à distance, se fût laissé dominer -à un tel point par les souvenirs d'un autre? -Ces souvenirs feraient tache dans l'ensemble. Le -<span class="pagenum"><a name="Page_xiii" id="Page_xiii">[Pg <span class="smcap">xiii</span>]</a></span>narrateur qui dit «nous» aurait son style, ses expressions -à part<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>; il serait plus paulinien que le -rédacteur général. Or, cela n'est pas; l'ouvrage présente -une parfaite homogénéité.</p> - -<p>On s'étonnera peut-être qu'une thèse en apparence -si évidente ait rencontré des contradicteurs. Mais la -critique des écrits du Nouveau Testament offre beaucoup -de ces clartés qu'on trouve, à l'examen, pleines -d'incertitudes. Sous le rapport du style, des pensées, -des doctrines, les <i>Actes</i> ne sont guère ce qu'on -attendrait d'un disciple de Paul. Ils ne ressemblent -en rien aux épîtres de ce dernier. Pas une trace des -fières doctrines qui font l'originalité de l'apôtre des -gentils. Le tempérament de Paul est celui d'un protestant -roide et personnel; l'auteur des <i>Actes</i> nous -fait l'effet d'un bon catholique, docile, optimiste, -appelant chaque prêtre «un saint prêtre», chaque -évêque «un grand évêque», prêt à embrasser toutes -les fictions plutôt que de reconnaître que ces saints -prêtres, ces grands évêques se disputent et se font -parfois une rude guerre. Tout en professant pour -Paul une grande admiration, l'auteur des <i>Actes</i> évite -<span class="pagenum"><a name="Page_xiv" id="Page_xiv">[Pg <span class="smcap">xiv</span>]</a></span>de lui donner le titre d'apôtre<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, et il veut que l'initiative -de la conversion des gentils appartienne à Pierre. On -dirait, en somme, un disciple de Pierre plutôt que de -Paul. Nous montrerons bientôt que, dans deux ou -trois circonstances, ses principes de conciliation l'ont -porté à fausser gravement la biographie de Paul; il -commet des inexactitudes<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> et surtout des omissions -vraiment étranges chez un disciple de ce dernier<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. -Il ne parle pas d'une seule des épîtres; il resserre de -la façon la plus surprenante des exposés de première -importance<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. Même dans la partie où il a dû être -compagnon de Paul, il est quelquefois singulièrement -sec, peu informé, peu éveillé<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>. Enfin, la mollesse -et le vague de certains récits, la part de convention -que l'on y découvre, feraient penser à un -écrivain qui n'aurait eu aucune relation directe ni -indirecte avec les apôtres, et qui écrirait vers l'an -100 ou 120.</p> - -<p>Faut-il s'arrêter à ces objections? Je ne le pense -pas, et je persiste à croire que le dernier rédacteur -<span class="pagenum"><a name="Page_xv" id="Page_xv">[Pg <span class="smcap">xv</span>]</a></span>des <i>Actes</i> est bien le disciple de Paul qui dit «nous» -aux derniers chapitres. Toutes les difficultés, quelque -insolubles qu'elles paraissent, doivent être, sinon -écartées, du moins tenues en suspens par un argument -aussi décisif que celui qui résulte de ce mot -«nous». Ajoutons qu'en attribuant les <i>Actes</i> à un -compagnon de Paul, on explique deux particularités -importantes: d'une part, la disproportion des -parties de l'ouvrage, dont plus des trois cinquièmes -sont consacrés à Paul; de l'autre, la disproportion -qui se remarque dans la biographie même de Paul, -dont la première mission est exposée avec une -grande brièveté, tandis que certaines parties de -la deuxième et de la troisième mission, surtout -les derniers voyages, sont racontés avec de minutieux -détails. Un homme tout à fait étranger à -l'histoire apostolique n'aurait pas eu de ces inégalités. -L'ensemble de son ouvrage eût été mieux conçu. Ce qui -distingue l'histoire composée d'après des documents -de l'histoire écrite en tout ou en partie d'original, -c'est justement la disproportion: l'historien de cabinet -prenant pour cadre de son récit les événements eux-mêmes, -l'auteur de mémoires prenant pour cadre ses -souvenirs ou du moins ses relations personnelles. Un -historien ecclésiastique, une sorte d'Eusèbe, écrivant -vers l'an 120, nous eût légué un livre tout autrement -<span class="pagenum"><a name="Page_xvi" id="Page_xvi">[Pg <span class="smcap">xvi</span>]</a></span>distribué à partir du chapitre <span class="smcap">xiii</span>. La façon bizarre -dont les <i>Actes</i>, à ce moment, sortent de l'orbite où ils -tournaient jusque-là, ne s'explique, selon moi, que -par la situation particulière de l'auteur et ses rapports -avec Paul. Ce résultat sera naturellement confirmé -si nous trouvons parmi les collaborateurs connus -de Paul le nom de l'auteur auquel la tradition attribue -notre écrit.</p> - -<p>C'est ce qui a lieu en effet. Les manuscrits et la -tradition donnent pour auteur au troisième Évangile -un certain <i>Lucanus</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> ou <i>Lucas</i>. De ce qui a été dit, -il résulte que, si <i>Lucas</i> est vraiment l'auteur du troisième -Évangile, il est également l'auteur des <i>Actes</i>. -Or, ce nom de Lucas, nous le rencontrons justement -comme celui d'un compagnon de Paul, dans l'épître -aux Colossiens, <span class="smcap">iv</span>, 14; dans celle à Philémon, 24, -et dans la deuxième à Timothée, <span class="smcap">iv</span>, 11. Cette dernière -épître est d'une authenticité plus que douteuse. -Les épîtres aux Colossiens et à Philémon, de leur -côté, quoique très-probablement authentiques, ne sont -pourtant pas les épîtres les plus indubitables de saint -Paul. Mais ces écrits sont, en tout cas, du premier -siècle, et cela suffit pour prouver invinciblement que, -parmi les disciples de Paul, il exista un Lucas. -<span class="pagenum"><a name="Page_xvii" id="Page_xvii">[Pg <span class="smcap">xvii</span>]</a></span>Le fabricateur des épîtres à Timothée, en effet, -n'est sûrement pas le même que le fabricateur des -épîtres aux Colossiens et à Philémon (en supposant, -contrairement à notre opinion, que celles-ci soient -apocryphes). Admettre qu'un faussaire eût attribué à -Paul un compagnon imaginaire serait déjà peu vraisemblable. -Mais sûrement des faussaires différents ne -seraient pas tombés d'accord sur le même nom. Deux -observations donnent à ce raisonnement une force -particulière. La première, c'est que le nom de Lucas -ou Lucanus est un nom rare parmi les premiers -chrétiens, et qui ne prête pas à des confusions d'homonymes; -la seconde, c'est que le Lucas des épîtres -n'eut d'ailleurs aucune célébrité. Inscrire un nom -célèbre en tête d'un écrit, comme on le fît pour la -deuxième épître de Pierre, et très-probablement -pour les épîtres de Paul à Tite et à Timothée, n'avait -rien qui répugnât aux habitudes du temps. Mais -inscrire en tête d'un écrit un faux nom, obscur d'ailleurs, -c'est ce qui ne se conçoit plus. L'intention du -faussaire était-elle de couvrir le livre de l'autorité de -Paul? Mais, alors, pourquoi ne prenait-il pas le nom -de Paul lui-même, ou du moins le nom de Timothée -ou de Tite, disciples bien plus connus de l'apôtre -des gentils? Luc n'avait aucune place dans la tradition, -dans la légende, dans l'histoire. Les trois -<span class="pagenum"><a name="Page_xviii" id="Page_xviii">[Pg <span class="smcap">xviii</span>]</a></span>passages précités des épîtres ne pouvaient suffire -pour faire de lui un garant admis de tous. Les -épîtres à Timothée ont été probablement écrites -après les <i>Actes</i>. Les mentions de Luc dans les épîtres -aux Colossiens et à Philémon équivalent à une -seule, ces deux écrits faisant corps ensemble. Nous -pensons donc que l'auteur du troisième Évangile et -des <i>Actes</i> est bien réellement Luc, disciple de Paul.</p> - -<p>Ce nom même de Luc ou Lucain, et la profession -de médecin qu'exerçait le disciple de Paul ainsi appelé<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, -répondent bien aux indications que les deux -livres fournissent sur leur auteur. Nous avons montré, -en effet, que l'auteur du troisième Évangile et -des <i>Actes</i> était probablement de Philippes<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, colonie -romaine, où le latin dominait<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>. De plus, l'auteur du -troisième Évangile et des <i>Actes</i> connaît mal le judaïsme<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> -et les affaires de Palestine<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>; il ne sait guère l'hébreu<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>; -<span class="pagenum"><a name="Page_xix" id="Page_xix">[Pg <span class="smcap">xix</span>]</a></span>il est au courant des idées du monde païen<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, et il -écrit le grec d'une façon assez correcte. L'ouvrage a -été composé loin de la Judée, pour des gens qui en -savaient mal la géographie<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, qui ne se souciaient -ni d'une science rabbinique très-solide, ni des noms -hébreux<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. L'idée dominante de l'auteur est que, si le -peuple avait été libre de suivre son penchant, il eût -embrassé la foi de Jésus, et que c'est l'aristocratie -juive qui l'en a empêché<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. Le mot de <i>Juif</i> est toujours -pris chez lui en mauvaise part et comme synonyme -d'ennemi des chrétiens<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. Au contraire, il se -montre très-favorable aux hérétiques samaritains<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> - -<p>A quelle époque peut-on rapporter la composition -<span class="pagenum"><a name="Page_xx" id="Page_xx">[Pg <span class="smcap">xx</span>]</a></span>de cet écrit capital? Luc paraît pour la première fois -en la compagnie de Paul, lors du premier voyage de -l'apôtre en Macédoine, vers l'an 52. Mettons qu'il -eût alors vingt-cinq ans; il n'y aurait rien que de -naturel à ce qu'il eût vécu jusqu'à l'an 100. La narration -des <i>Actes</i> s'arrête à l'an 63<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>. Mais, la rédaction -des <i>Actes</i> étant évidemment postérieure à celle -du troisième Évangile, et la date de la rédaction de -ce troisième Évangile étant fixée d'une manière assez -précise aux années qui suivirent de près la ruine -de Jérusalem (an 70)<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>, on ne peut songer à placer la -rédaction des <i>Actes</i> avant l'an 71 ou 72.</p> - -<p>S'il était sûr que les <i>Actes</i> ont été composés immédiatement -après l'Évangile, il faudrait s'arrêter là. -Mais le doute sur ce point est permis. Quelques faits -portent à croire qu'un intervalle s'est écoulé entre la -composition du troisième Évangile et celle des <i>Actes</i>; -on remarque, en effet, entre les derniers chapitres de -l'Évangile et le premier des <i>Actes</i> une singulière -contradiction. D'après le dernier chapitre de l'Évangile, -l'ascension semble avoir lieu le jour même de la -résurrection<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>. D'après le premier chapitre des Actes<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>, -<span class="pagenum"><a name="Page_xxi" id="Page_xxi">[Pg <span class="smcap">xxi</span>]</a></span>l'ascension n'eut lieu qu'au bout de quarante jours. -Il est clair que cette seconde version nous présente -une forme plus avancée de la légende, une forme -qu'on adopta quand on sentit le besoin de créer de -la place pour les diverses apparitions et de donner -à la vie d'outre-tombe de Jésus un cadre complet et -logique. On serait donc tenté de supposer que cette -nouvelle façon de concevoir les choses ne parvint à -l'auteur, ou ne lui vint à l'esprit, que dans l'intervalle -de la rédaction des deux ouvrages. En tout cas, il -reste très-remarquable que l'auteur, à quelques lignes -de distance, se croie obligé d'ajouter de nouvelles -circonstances à son premier récit et de le -développer. Si son premier livre était encore entre -ses mains, que n'y faisait-il les additions qui, séparées -comme elles le sont, offrent quelque chose de si -gauche? Cela n'est cependant pas décisif, et une -circonstance grave porte à croire que Luc conçut en -même temps le plan de l'ensemble. C'est la préface -placée en tête de l'Évangile, laquelle semble commune -aux deux livres<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>. La contradiction que nous -venons de signaler s'explique peut-être par le peu -de souci qu'on avait de présenter un emploi rigoureux -du temps. C'est là ce qui fait que tous les -<span class="pagenum"><a name="Page_xxii" id="Page_xxii">[Pg <span class="smcap">xxii</span>]</a></span>récits de la vie d'outre-tombe de Jésus sont dans un -complet désaccord sur la durée de cette vie. On -tenait si peu à être historique, que le même narrateur -ne se faisait nul scrupule de proposer successivement -deux systèmes inconciliables. Les trois récits -de la conversion de Paul dans les <i>Actes</i><a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a> offrent aussi -de petites différences qui prouvent simplement combien -l'auteur s'inquiétait peu de l'exactitude des détails.</p> - -<p>Il semble donc qu'on serait fort près de la vérité -en supposant que les <i>Actes</i> furent écrits vers -l'an 80. L'esprit du livre, en effet, répond bien à -l'âge des premiers Flaviens. L'auteur paraît éviter -tout ce qui aurait pu blesser les Romains. Il aime à -montrer comment les fonctionnaires romains ont été -favorables à la secte nouvelle, parfois même l'ont embrassée<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, -comment du moins ils l'ont défendue contre -les Juifs, combien la justice impériale est équitable et -supérieure aux passions des pouvoirs locaux<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>. Il -insiste en particulier sur les avantages que Paul dut -à son litre de citoyen romain<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>. Il coupe court brusquement -<span class="pagenum"><a name="Page_xxiii" id="Page_xxiii">[Pg <span class="smcap">xxiii</span>]</a></span>à son récit au moment de l'arrivée de Paul -à Rome, peut-être pour éviter d'avoir à raconter les -cruautés de Néron envers les chrétiens<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>. Le contraste -avec l'Apocalypse est frappant. L'Apocalypse, -écrite l'an 68, est pleine du souvenir des infamies de -Néron; une horrible haine contre Rome y déborde. -Ici, on sent un homme doux, qui vit, à une époque -de calme. Depuis l'an 70 environ, jusqu'aux dernières -années du premier siècle, la situation fut assez -bonne pour les chrétiens. Des personnages de la -famille flavienne appartinrent au christianisme. Qui -sait si Luc ne connut pas Flavius Clemens, s'il ne -fut pas de sa <i>familia</i>, si les <i>Actes</i> ne furent pas écrits -pour ce puissant personnage, dont la position officielle -exigeait des ménagements? Quelques indices -ont porté à croire que le livre avait été composé à -Rome. On dirait, en effet, que les principes de l'Église -romaine ont pesé sur l'auteur. Cette Église, dès les -premiers siècles, eut le caractère politique et hiérarchique -qui l'a toujours distinguée. Le bon Luc put -entrer dans cet esprit. Ses idées sur l'autorité ecclésiastique -sont très-avancées; on y voit poindre le -germe de l'épiscopat. Il écrivit l'histoire sur le ton -<span class="pagenum"><a name="Page_xxiv" id="Page_xxiv">[Pg <span class="smcap">xxiv</span>]</a></span>d'apologiste à toute outrance qui est celui des historiens -officiels de la cour de Rome. Il fit comme -ferait un historien ultramontain de Clément XIV, -louant à la fois le pape et les jésuites, et cherchant -à nous persuader, par un récit plein de componction, -que, des deux côtés, en ce débat, on observe les règles -de la charité. Dans deux cents ans, on établira aussi -que le cardinal Antonelli et M. de Mérode s'aimaient -comme deux frères. L'auteur des <i>Actes</i> fut, mais avec -une naïveté qu'on n'égala plus, le premier de ces -narrateurs complaisants, béatement satisfaits, décidés -à trouver que tout dans l'Église se passe d'une -façon évangélique. Trop loyal pour condamner son -maître Paul, trop orthodoxe pour ne pas se ranger -à l'opinion officielle qui prévalait, il effaça les différences -de doctrine pour laisser voir seulement le but -commun, que tous ces grands fondateurs poursuivirent -en effet par des voies si opposées et à travers -de si énergiques rivalités.</p> - -<p>On comprend qu'un homme qui s'est mis par -système dans une telle disposition d'âme est le -moins capable du monde de représenter les choses -comme elles se sont passées. La fidélité historique est -pour lui chose indifférente; l'édification est tout ce -qui importe. Luc s'en cache à peine; il écrit «pour -que Théophile reconnaisse la vérité de ce que ses -<span class="pagenum"><a name="Page_xxv" id="Page_xxv">[Pg <span class="smcap">xxv</span>]</a></span>catéchistes lui ont-appris<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>». Il y avait donc déjà un -système d'histoire ecclésiastique convenu, qui s'enseignait -officiellement, et dont le cadre, aussi bien que -celui de l'histoire évangélique elle-même<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, était probablement -déjà fixé. Le caractère dominant des <i>Actes</i>, -comme celui du troisième Évangile<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, est une piété -tendre, une vive sympathie pour les gentils<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, un -esprit conciliant, une préoccupation extrême du surnaturel, -l'amour des petits et des humbles, un grand -sentiment démocratique ou plutôt la persuasion que -le peuple est naturellement chrétien, que ce sont les -grands qui l'empêchent de suivre ses bons instincts<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, -une idée exaltée du pouvoir de l'Église et de ses -chefs, un goût très-remarquable pour la vie en commun<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>. -Les procédés de composition sont également -les mêmes dans les deux ouvrages, de telle sorte que -nous sommes à l'égard de l'histoire des apôtres comme -nous serions à l'égard de l'histoire évangélique, si, -pour esquisser cette dernière histoire, nous n'avions -qu'un seul texte, l'Évangile de Luc.</p> - -<p>On sent les désavantages d'une telle situation. La -<span class="pagenum"><a name="Page_xxvi" id="Page_xxvi">[Pg <span class="smcap">xxvi</span>]</a></span>vie de Jésus dressée d'après le troisième Évangile -seul serait extrêmement défectueuse et incomplète. -Nous le savons, parce que, pour la vie de Jésus, la -comparaison est possible. En même temps que Luc, -nous possédons (sans parler du quatrième Évangile) -Matthieu et Marc, qui, relativement à Luc, sont, en -partie du moins, des originaux. Nous mettons le -doigt sur les procédés violents au moyen desquels -Luc disloque ou mêle ensemble les anecdotes, sur -la façon dont il modifie la couleur de certains faits -selon ses vues personnelles, sur les légendes pieuses -qu'il ajoute aux traditions plus authentiques. N'est-il -pas évident que, si nous pouvions faire une telle -comparaison pour les <i>Actes</i>, nous arriverions à y -trouver des fautes d'un genre analogue? Les <i>Actes</i>, -dans leurs premiers chapitres, nous paraîtraient -même sans doute inférieurs au troisième Évangile; -car ces chapitres ont probablement été composés -avec des documents moins nombreux et moins universellement -acceptés.</p> - -<p>Une distinction fondamentale, en effet, est ici -nécessaire. Au point de vue de la valeur historique, -le livre des <i>Actes</i> se divise en deux parties: l'une, -comprenant les douze premiers chapitres et racontant -les faits principaux de l'histoire de l'Église primitive; -l'autre contenant les seize autres chapitres, -<span class="pagenum"><a name="Page_xxvii" id="Page_xxvii">[Pg <span class="smcap">xxvii</span>]</a></span>tous consacrés aux missions de saint Paul. Cette -seconde partie elle-même renferme deux sortes de -récits: d'une part, ceux où le narrateur se donne pour -témoin oculaire; de l'autre, ceux où il ne fait que -rapporter ce qu'on lui a dit. Il est clair que, même -dans ce dernier cas, son autorité est grande. Souvent, -ce sont les conversations de Paul qui ont -fourni les renseignements. Vers la fin surtout, le -récit prend un caractère étonnant de précision. Les -dernières pages des <i>Actes</i> sont les seules pages complétement -historiques que nous ayons sur les origines -chrétiennes. Les premières, au contraire, sont les -plus attaquables de tout le Nouveau Testament. C'est -surtout pour ces premières années que l'auteur obéit -à des partis pris semblables à ceux qui font préoccupé -dans la composition de son Évangile, et plus -décevants encore. Son système des quarante jours, -son récit de l'ascension, fermant par une sorte d'enlèvement -final et de solennité théâtrale la vie fantastique -de Jésus, sa façon de raconter la descente -du Saint-Esprit et les prédications miraculeuses, -sa manière d'entendre le don des langues, si différente -de celle de saint Paul<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, décèlent les préoccupations -d'une époque relativement basse, où la -<span class="pagenum"><a name="Page_xxviii" id="Page_xxviii">[Pg <span class="smcap">xxviii</span>]</a></span>légende est très-mûre, arrondie en quelque sorte -dans toutes ses parties. Tout se passe chez lui avec -une mise en scène étrange et un grand déploiement -de merveilleux. Il faut se rappeler que l'auteur écrit -un demi-siècle après les événements, loin du pays -où ils se sont passés, sur des faits qu'il n'a pas vus, -que son maître n'a pas vus davantage, d'après des -traditions en partie fabuleuses ou transfigurées. Non-seulement -Luc est d'une autre génération que les premiers -fondateurs du christianisme; mais il est d'un -autre monde; il est helléniste, très-peu juif, presque -étranger à Jérusalem et aux secrets de la vie juive; -il n'a pas touché la primitive société chrétienne; à -peine en a-t-il connu les derniers représentants. On -sent dans les miracles qu'il raconte plutôt des inventions -<i>a priori</i> que des faits transformés; les miracles -de Pierre et ceux de Paul forment deux séries qui se -répondent<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. Ses personnages se ressemblent; Pierre -ne diffère en rien de Paul, ni Paul de Pierre. Les discours -qu'il met dans la bouche de ses héros, quoique -habilement appropriés aux circonstances, sont tous -du même style et appartiennent à l'auteur plutôt qu'à -ceux auxquels il les attribue. On y trouve même des -<span class="pagenum"><a name="Page_xxix" id="Page_xxix">[Pg <span class="smcap">xxix</span>]</a></span>impossibilités<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>. Les <i>Actes</i>, en un mot, sont une histoire -dogmatique, arrangée pour appuyer les doctrines -orthodoxes du temps ou inculquer les idées -qui souriaient le plus à la piété de l'auteur. Ajoutons -qu'il ne pouvait en être autrement. On ne connaît -l'origine de chaque religion que par les récits des -croyants. Il n'y a que le sceptique qui écrive l'histoire -<i>ad narrandum</i>.</p> - -<p>Ce ne sont pas là de simples soupçons, des conjectures -d'une critique défiante à l'excès. Ce sont de -solides inductions: toutes les fois qu'il nous est -permis de contrôler le récit des <i>Actes</i>, nous le -trouvons fautif et systématique. Le contrôle, en effet, -que nous ne pouvons demander à des textes synoptiques, -nous pouvons le demander aux épîtres de -saint Paul, surtout à l'épître aux Galates. Il est clair -que, dans les cas où les <i>Actes</i> et les épîtres sont en -désaccord, la préférence doit toujours être donnée -aux épîtres, textes d'une authenticité absolue, plus -anciens, d'une sincérité complète, sans légendes. En -<span class="pagenum"><a name="Page_xxx" id="Page_xxx">[Pg <span class="smcap">xxx</span>]</a></span>histoire, les documents ont d'autant plus de poids -qu'ils ont moins la forme historique. L'autorité de -toutes les chroniques doit céder à celle d'une inscription, -d'une médaille, d'une charte, d'une lettre -authentiques. A ce point de vue, les épîtres d'auteurs -certains ou de dates certaines sont la base de toute -l'histoire des origines chrétiennes. Sans elles, on peut -dire que le doute atteindrait et ruinerait de fond en -comble même la vie de Jésus. Or, dans deux circonstances -très-importantes, les épîtres mettent en un -jour frappant les tendances particulières de l'auteur -des <i>Actes</i> et son désir d'effacer la trace des divisions -qui avaient existé entre Paul et les apôtres de -Jérusalem<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p> - -<p>Et d'abord, l'auteur des <i>Actes</i> veut que Paul, après -l'accident de Damas (<span class="smcap">ix</span>, 19 et suiv.; <span class="smcap">xxii</span>, 17 et -suiv.), soit venu à Jérusalem, à une époque où l'on -<span class="pagenum"><a name="Page_xxxi" id="Page_xxxi">[Pg <span class="smcap">xxxi</span>]</a></span>savait à peine sa conversion, qu'il ait été présenté -aux apôtres, qu'il ait vécu avec les apôtres et les -fidèles sur le pied de la plus grande cordialité, qu'il -ait disputé publiquement contre les Juifs hellénistes, -qu'un complot de ceux-ci et une révélation céleste -l'aient porté à s'éloigner de Jérusalem. Or, Paul -nous apprend que les choses se passèrent très-différemment. -Pour prouver qu'il ne relève pas des -Douze et qu'il doit à Jésus lui-même sa doctrine et -sa mission, il assure (<i>Gal</i>., <span class="smcap">i</span>, 11 et suiv.) qu'après -sa conversion il évita de prendre conseil de qui que -ce soit<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a> et de se rendre à Jérusalem vers ceux qui -étaient apôtres avant lui; qu'il alla prêcher dans le -Hauran de son propre mouvement et sans mission de -personne; que, trois ans plus tard, il est vrai, il accomplit -le voyage de Jérusalem pour faire la connaissance -de Céphas; qu'il resta quinze jours auprès -de lui, mais qu'il ne vit aucun autre apôtre, si ce -n'est Jacques, frère du Seigneur, si bien que son visage -était inconnu aux Églises de Judée. L'effort pour -adoucir les aspérités du rude apôtre, pour le présenter -comme le collaborateur des Douze, travaillant à -Jérusalem de concert avec eux, paraît ici avec évidence. -On fait de Jérusalem sa capitale et son point -<span class="pagenum"><a name="Page_xxxii" id="Page_xxxii">[Pg <span class="smcap">xxxii</span>]</a></span>de départ; on veut que sa doctrine soit tellement -identique à celle des apôtres, qu'il ait pu en quelque -sorte les remplacer dans la prédication; on réduit -son premier apostolat aux synagogues de Damas; on -veut qu'il ait été disciple et auditeur, ce qu'il ne fut -jamais<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>; on resserre le temps entre sa conversion et -son premier voyage à Jérusalem; on allonge son séjour -dans cette ville; on l'y fait prêcher à la satisfaction -générale; on soutient qu'il a vécu intimement -avec tous les apôtres, quoique lui-même assure qu'il -n'en a vu que deux; on montre les frères de Jérusalem -veillant sur lui, tandis que Paul déclare que -son visage leur est inconnu.</p> - -<p>Le désir de faire de Paul un visiteur assidu de -Jérusalem, qui a porté notre auteur à avancer et à -allonger son premier séjour en cette ville après sa -conversion, semble l'avoir induit à prêter à l'apôtre -un voyage de trop. Selon lui, Paul serait venu à Jérusalem -avec Barnabé, porter l'offrande des fidèles, -lors de la famine de l'an 44 (<i>Act</i>., <span class="smcap">xi</span>, 30; <span class="smcap">xii</span>, 25). -Or, Paul déclare expressément qu'entre le voyage qui -eut lieu trois ans après sa conversion et le voyage -pour l'affaire de la circoncision, il ne vint pas à Jérusalem -(<i>Gal</i>., <span class="smcap">i</span> et <span class="smcap">ii</span>). En d'autres termes, Paul exclut -<span class="pagenum"><a name="Page_xxxiii" id="Page_xxxiii">[Pg <span class="smcap">xxxiii</span>]</a></span>formellement tout voyage entre <i>Act</i>., <span class="smcap">ix</span>, 26 et <i>Act</i>., -<span class="smcap">xv</span>, 2. Nierait-on, contre toute raison, l'identité du -voyage raconté <i>Gal</i>., <span class="smcap">ii</span>, 1 et suiv., avec le voyage -raconté <i>Act</i>., <span class="smcap">xv</span>, 2 et suiv., on n'obtiendrait pas une -moindre contradiction. «Trois ans après ma conversion, -dit saint Paul, je montai à Jérusalem, pour faire -la connaissance de Céphas. Quatorze ans après, je -montai de nouveau à Jérusalem...» On a pu douter -si le point de départ de ces quatorze ans est la conversion, -ou le voyage qui l'a suivi à trois ans d'intervalle. -Prenons la première hypothèse, qui est la plus -favorable à celui qui veut défendre le récit des <i>Actes</i>. -Il y aurait donc onze ans, au moins, d'après saint -Paul, entre son premier et son second voyage à Jérusalem; -or, sûrement, il n'y a pas onze ans entre -ce qui est raconté <i>Act</i>., <span class="smcap">ix</span>, 26 et suiv. et ce qui est -rapporté <i>Act</i>., <span class="smcap">xi</span>, 30. Et le soutiendrait-on contre -toute vraisemblance, on tomberait dans une autre -impossibilité. En effet, ce qui est rapporté <i>Act</i>., <span class="smcap">xi</span>, 30, -est contemporain de la mort de Jacques, fils de Zébédée<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>, -laquelle nous fournit la seule date fixe des -<i>Actes des Apôtres</i>, puisqu'elle précéda de très-peu de -temps la mort d'Hérode Agrippa 1<sup>er</sup>, arrivée l'an 44<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>. -<span class="pagenum"><a name="Page_xxxiv" id="Page_xxxiv">[Pg <span class="smcap">xxxiv</span>]</a></span>Le second voyage de Paul ayant eu lieu au moins -quatorze ans après sa conversion, si Paul avait réellement -fait le voyage de l'an 44, cette conversion -aurait eu lieu l'an 30, ce qui est absurde. Il est donc -impossible de maintenir au voyage raconté <i>Act</i>., <span class="smcap">xi</span>, -30 et <span class="smcap">xii</span>, 35, aucune réalité.</p> - -<p>Ces allées et venues paraissent avoir été racontées -par notre auteur d'une façon très-inexacte. En comparant -<i>Act</i>., <span class="smcap">xvii</span>, 14–16; <span class="smcap">xviii</span>, 5, à <i>I Thess.</i>, <span class="smcap">iii</span>, 1-2, -on trouve un autre désaccord. Mais, celui-ci ne tenant -pas à des motifs dogmatiques, nous n'avons pas -à en parler ici.</p> - -<p>Ce qui est capital pour le sujet qui nous occupe, ce -qui fournit le trait de lumière à la critique en cette -question difficile de la valeur historique des <i>Actes</i>, c'est -la comparaison des passages relatifs à l'affaire de la -circoncision dans les <i>Actes</i> (ch. <span class="smcap">xv</span>) et dans l'épître -aux Galates (ch. <span class="smcap">ii</span>). Selon les <i>Actes</i>, des frères de -Judée étant venus à Antioche et ayant soutenu la -nécessité de la circoncision pour les païens convertis, -une députation composée de Paul, de Barnabé, de -plusieurs autres, est envoyée d'Antioche à Jérusalem -pour consulter les apôtres et les anciens sur cette -question. Ils sont reçus avec empressement par tout le -monde; une grande assemblée a lieu. Le dissentiment -se montre à peine, étouffé qu'il est sous les effusions -<span class="pagenum"><a name="Page_xxxv" id="Page_xxxv">[Pg <span class="smcap">xxxv</span>]</a></span>d'une charité réciproque et sous le bonheur de se -trouver ensemble. Pierre énonce l'avis qu'on s'attendrait -à trouver dans la bouche de Paul, à savoir -que les païens convertis ne sont pas assujettis à la -loi de Moïse. Jacques n'apporte à cet avis qu'une -très-légère restriction<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>. Paul ne parle pas, et, à vrai -dire, il n'a pas besoin de parler, puisque sa doctrine -est mise ici dans la bouche de Pierre. L'avis des -frères de Judée n'est soutenu par personne. Un décret -solennel est porté conformément à l'avis de -Jacques. Ce décret est signifié aux Églises par des -députés choisis exprès.</p> - -<p>Comparons maintenant le récit de Paul dans l'épître -aux Galates. Paul veut que le voyage qu'il fit -cette fois-là à Jérusalem ait été l'effet d'un mouvement -spontané et même le résultat d'une révélation. Arrivé -à Jérusalem, il communique son Évangile à qui de droit; -il a en particulier des entrevues avec ceux qui paraissent -être des personnages considérables. On ne lui fait -pas une seule critique; on ne lui communique rien; on -ne lui demande que de se souvenir des pauvres de Jérusalem, -Si Tite qui l'a accompagné consent à se laisser -<span class="pagenum"><a name="Page_xxxvi" id="Page_xxxvi">[Pg <span class="smcap">xxxvi</span>]</a></span>circoncire<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>, c'est par égard pour «des faux frères -intrus». Paul leur fait cette concession passagère; -mais il ne se soumet pas à eux. Quant aux hommes -importants (Paul ne parle d'eux qu'avec une nuance -d'aigreur et d'ironie), ils ne lui ont rien appris de -nouveau. Bien plus, Céphas étant venu plus tard à -Antioche, Paul «lui résiste en face, parce qu'il a -tort». D'abord, en effet, Céphas mangeait avec tous -indistinctement. Arrivent des émissaires de Jacques; -Pierre se cache, évite les incirconcis. «Voyant qu'il -ne marchait pas dans la droite voie de la vérité de -l'Évangile,» Paul apostrophe Céphas devant tout le -monde et lui reproche amèrement sa conduite.</p> - -<p>On voit la différence. D'une part, une solennelle -concorde; de l'autre, des colères mal retenues, des -susceptibilités extrêmes. D'un côté, une sorte de -concile; de l'autre, rien qui y ressemble. D'un côté, -un décret formel porté par une autorité reconnue; -de l'autre, des opinions diverses qui restent en présence, -sans se rien céder réciproquement, si ce n'est -pour la forme. Inutile de dire quelle est la version -qui mérite la préférence. Le récit des <i>Actes</i> est à peine -vraisemblable, puisque, d'après ce récit, le concile -<span class="pagenum"><a name="Page_xxxvii" id="Page_xxxvii">[Pg <span class="smcap">xxxvii</span>]</a></span>a pour occasion une dispute dont on ne voit plus de -trace dès que le concile est réuni. Les deux orateurs -y tiennent des discours en opposition avec ce que -nous savons par ailleurs de leur rôle. Le décret -que le concile est censé avoir porté est sûrement une -fiction. Si ce décret, dont Jacques aurait fixé la rédaction, -avait été réellement promulgué, pourquoi ces -transes du bon et timide Pierre devant les gens envoyés -par Jacques? Pourquoi se cache-t-il? Lui et les -chrétiens d'Antioche agissaient en pleine conformité -avec le décret dont les termes auraient été arrêtés par -Jacques lui-même. L'affaire de la circoncision eut -lieu vers 51. Quelques années après, vers l'an 56, la -querelle que le décret aurait terminée est plus vive -que jamais. L'Église de Galatie est troublée par de -nouveaux émissaires du parti juif de Jérusalem<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>. Paul -répond à cette nouvelle attaque de ses ennemis par sa -foudroyante épître. Si le décret rapporté <i>Act</i>., <span class="smcap">xv</span>, avait -quelque réalité, Paul avait un moyen bien simple de -mettre fin au débat, c'était de le citer. Or, tout ce -qu'il dit suppose la non-existence de ce décret. En 57, -Paul, écrivant aux Corinthiens, ignore le même décret -et même en viole les prescriptions. Le décret -ordonne de s'abstenir des viandes immolées aux -<span class="pagenum"><a name="Page_xxxviii" id="Page_xxxviii">[Pg <span class="smcap">xxxviii</span>]</a></span>idoles. Paul, au contraire, est d'avis qu'on peut très-bien -manger de ces viandes si cela ne scandalise -personne, mais qu'il faut s'en abstenir dans le cas -où cela ferait du scandale<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>. En 58, enfin, lors du -dernier voyage de Paul à Jérusalem, Jacques est -plus obstiné que jamais<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>. Un des traits caractéristiques -des Actes, trait qui prouve bien que l'auteur -se propose moins de présenter la vérité historique et -même de satisfaire la logique que d'édifier des lecteurs -pieux, est cette circonstance que la question de -l'admission des incirconcis y est toujours résolue -sans l'être jamais. Elle l'est d'abord par le baptême -de l'eunuque de la candace, puis par le baptême du -centurion Corneille, tous deux miraculeusement ordonnés, -puis par la fondation de l'Église d'Antioche -(<span class="smcap">xi</span>, 19 et suiv.), puis par le prétendu concile de -Jérusalem, ce qui n'empêche pas qu'aux dernières -pages du livre (<span class="smcap">xxi</span>, 20–21) la question est encore en -suspens. A vrai dire, elle resta toujours en cet état. -Les deux fractions du christianisme naissant ne se -fondirent jamais. Seulement, l'une d'elles, celle qui -garda les pratiques du judaïsme, resta inféconde et -s'éteignit obscurément. Paul fut si loin d'être accepté -de tous, qu'après sa mort une portion du christianisme<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a> -<span class="pagenum"><a name="Page_xxxix" id="Page_xxxix">[Pg <span class="smcap">xxxix</span>]</a></span>l'anathématise et le poursuit de ses calomnies.</p> - -<p>C'est dans notre livre troisième que nous aurons -à traiter avec détail la question de fond engagée dans -ces curieux incidents. Nous avons voulu seulement -donner ici quelques exemples de la manière dont -l'auteur des <i>Actes</i> entend l'histoire, de son système de -conciliation, de ses idées préconçues. Faut-il conclure -de là que les premiers chapitres des <i>Actes</i> sont dénués -d'autorité, comme le pensent des critiques célèbres, -que la fiction y va jusqu'à créer de toutes pièces -des personnages, tels que l'eunuque de la candace, -le centurion Corneille, et même le diacre -Étienne et la pieuse Tabitha? Je ne le crois nullement. -Il est probable que l'auteur des <i>Actes</i> n'a pas -inventé de personnages<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>; mais c'est un avocat habile -qui écrit pour prouver, et qui lâche de tirer parti -des faits dont il a entendu parler pour démontrer ses -thèses favorites, qui sont la légitimité de la vocation -des gentils et l'institution divine de la hiérarchie. Un -tel document demande à être employé avec de grandes -précautions; mais le repousser absolument est aussi -<span class="pagenum"><a name="Page_xl" id="Page_xl">[Pg <span class="smcap">xl</span>]</a></span>peu critique que de le suivre aveuglément. Quelques -paragraphes, d'ailleurs, même en cette première partie, -ont une valeur reconnue de tous et représentent -des mémoires authentiques, extraits par le dernier -rédacteur. Le chapitre <span class="smcap">xii</span>, en particulier, est de très-bon -aloi, et paraît provenir de Jean-Marc.</p> - -<p>On voit dans quelle détresse nous serions, si nous -n'avions pour documents en cette histoire qu'un -livre aussi légendaire. Heureusement, nous en avons -d'autres, qui se rapportent, il est vrai, directement à la -période qui fera l'objet de notre livre troisième, mais -qui répandent déjà sur celle-ci de très-grandes -clartés. Ce sont les épîtres de saint Paul. L'épître -aux Galates surtout est un véritable trésor, la base -de toute la chronologie de cet âge, la clef qui ouvre -tout, le témoignage qui doit rassurer les plus sceptiques -sur la réalité des choses dont on pourrait douter. -Je prie les lecteurs sérieux qui seraient tentés de me -regarder comme trop hardi ou comme trop crédule -de relire les deux premiers chapitres de cet écrit singulier. -Ce sont, bien certainement, les deux pages les -plus importantes pour l'étude du christianisme -naissant. Les épîtres de saint Paul ont, en effet, -un avantage sans égal en cette histoire: c'est leur -authenticité absolue. Aucun doute n'a jamais été -élevé par la critique sérieuse contre l'authenticité -<span class="pagenum"><a name="Page_xli" id="Page_xli">[Pg <span class="smcap">xli</span>]</a></span>de l'épître aux Galates, des deux épîtres aux Corinthiens, -de l'épître aux Romains. Les raisons par -lesquelles on a voulu attaquer les deux épîtres aux -Thessaloniciens et celle aux Philippiens sont sans -valeur. En tête de notre livre troisième, nous aurons -à discuter les objections plus spécieuses, quoique -aussi peu décisives, qu'on a élevées contre l'épître -aux Colossiens et le billet à Philémon; le problème -particulier que présente l'épître aux Éphésiens; les -fortes preuves, enfin, qui portent à rejeter les deux -épîtres à Timothée et celle à Tite. Les épîtres dont -nous aurons à faire usage en ce volume sont celles -dont l'authenticité est indubitable; ou, du moins, -les inductions que nous tirerons des autres sont -indépendantes de la question de savoir si elles ont -été ou non dictées par saint Paul.</p> - -<p>On n'a pas à revenir ici sur les règles de critique -qui ont été suivies dans la composition de cet ouvrage; -car on l'a déjà, fait dans l'introduction de la <i>Vie de -Jésus</i>. Les douze premiers chapitres des <i>Actes</i> sont, -en effet, un document analogue aux Évangiles synoptiques, -et qui demande à être traité de la même façon. -Ces sortes de documents, à demi historiques, à demi -légendaires, ne peuvent être pris ni comme des légendes, -ni comme de l'histoire. Presque tout y est -faux dans le détail, et néanmoins il est permis d'en -<span class="pagenum"><a name="Page_xlii" id="Page_xlii">[Pg <span class="smcap">xlii</span>]</a></span>induire de précieuses vérités. Traduire purement et -simplement ces récits, ce n'est pas faire de l'histoire. -Ces récits, en effet, sont souvent contredits par d'autres -textes plus autorisés. Par conséquent, même -dans les cas où nous n'avons qu'un seul texte, on est -toujours fondé à craindre que, s'il y en avait -d'autres, la contradiction n'existât. Pour la vie de -Jésus, le récit de Luc est sans cesse contrôlé et -rectifié par les deux autres Évangiles synoptiques -et par le quatrième. N'est-il pas probable, je le -répète, que, si nous avions pour les <i>Actes</i> l'analogue -des Évangiles synoptiques et du quatrième -Évangile, les Actes seraient mis en défaut sur une -foule de points où nous n'avons maintenant que leur -témoignage? De tout autres règles nous guideront -dans notre livre troisième, où nous serons en pleine -histoire positive, et où nous auront entre les mains -des renseignements originaux et parfois autobiographiques. -Quand saint Paul nous donne lui-même le -récit de quelque épisode de sa vie qu'il n'avait pas -d'intérêt à présenter sous tel ou tel jour, il est clair -que nous n'avons qu'à insérer mot à mot dans notre -récit ses paroles mêmes, selon la méthode de Tillemont. -Mais, quand nous avons affaire à un narrateur -préoccupé d'un système, écrivant pour faire prévaloir -certaines idées, ayant ce mode de rédaction -<span class="pagenum"><a name="Page_xliii" id="Page_xliii">[Pg <span class="smcap">xliii</span>]</a></span>enfantin, aux contours vagues et mous, aux couleurs -absolues et tranchées, qu'offre toujours la légende, -le devoir du critique n'est pas de s'en tenir au texte; -son devoir est de tâcher de découvrir ce que le texte -peut receler de vrai, sans jamais se croire assuré de -l'avoir trouvé. Défendre à la critique de pareilles interprétations -serait aussi peu raisonnable que si l'on -commandait à l'astronome de ne s'occuper que de -l'état apparent du ciel. L'astronomie, au contraire, -ne consiste-t-elle pas à redresser la parallaxe causée -par la position de l'observateur et à construire un -état réel véritable d'après un état apparent trompeur?</p> - -<p>Comment, d'ailleurs, prétendre qu'on doit suivre -à la lettre des documents où se trouvent des impossibilités? -Les douze premiers chapitres des <i>Actes</i> sont -un tissu de miracles. Or, une règle absolue de la -critique, c'est de ne pas donner place dans les récits -historiques à des circonstances miraculeuses. Cela -n'est pas la conséquence d'un système métaphysique. -C'est tout simplement un fait d'observation. On n'a -jamais constaté de faits de ce genre. Tous les faits -prétendus miraculeux qu'on peut étudier de près se -résolvent en illusion ou en imposture. Si un seul -miracle était prouvé, on ne pourrait rejeter en bloc -tous ceux des anciennes histoires; car, après tout, en -<span class="pagenum"><a name="Page_xliv" id="Page_xliv">[Pg <span class="smcap">xliv</span>]</a></span>admettant qu'un très-grand nombre de ces derniers -fussent faux, on pourrait croire que certains seraient -vrais. Mais il n'en est pas ainsi. Tous les miracles -discutables s'évanouissent. N'est-on pas autorisé à -conclure de là que les miracles qui sont éloignés de -nous par des siècles, et sur lesquels il n'y a pas moyen -d'établir de débat contradictoire, sont aussi sans réalité? -En d'autres termes, il n'y a de miracle que -quand on y croit; ce qui fait le surnaturel, c'est la -foi. Le catholicisme, qui prétend que la force miraculeuse -n'est pas encore éteinte dans son sein, subit -lui-même l'influence de cette loi. Les miracles qu'il -prétend faire ne se passent pas dans les endroits où -il faudrait. Quand on a un moyen si simple de se prouver, -pourquoi ne pas s'en servir au grand jour? Un -miracle à Paris, devant des savants compétents, -mettrait fin à tant de doutes! Mais, hélas! voilà ce -qui n'arrive jamais. Jamais il ne s'est passé de miracle -devant le public qu'il faudrait convertir, je -veux dire devant des incrédules. La condition du -miracle, c'est la crédulité du témoin. Aucun miracle -ne s'est produit devant ceux qui auraient pu le -discuter et le critiquer. Il n'y a pas à cela une -seule exception. Cicéron l'a dit avec son bon sens -et sa finesse ordinaires: «Depuis quand cette force -secrète a-t-elle disparu? Ne serait-ce pas depuis -<span class="pagenum"><a name="Page_xlv" id="Page_xlv">[Pg <span class="smcap">xlv</span>]</a></span>que les hommes sont devenus moins crédules<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>?»</p> - -<p>«Mais, dit-on, s'il est impossible de prouver qu'il y -ait jamais eu un fait surnaturel, il est impossible aussi -de prouver qu'il n'y en a pas eu. Le savant positif qui -nie le surnaturel procède donc aussi gratuitement que -le croyant qui l'admet.» Nullement. C'est à celui qui -affirme une proposition de la prouver. Celui devant qui -on l'affirme n'a qu'une seule chose à faire, attendre -la preuve et y céder si elle est bonne. On serait venu -sommer Buffon de donner une place dans son <i>Histoire -naturelle</i> aux sirènes et aux centaures, Buffon aurait -répondu: «Montrez-moi un spécimen de ces êtres, -et je les admettrai; jusque-là, ils n'existent pas pour -moi.—Mais prouvez qu'ils n'existent pas.—C'est à -vous de prouver qu'ils existent.» La charge de faire la -preuve, dans la science, pèse sur ceux qui allèguent -un fait. Pourquoi ne croit-on plus aux anges, aux -démons, quoique d'innombrables textes historiques -en supposent l'existence? Parce que jamais l'existence -d'un ange, d'un démon ne s'est prouvée.</p> - -<p>Pour soutenir la réalité du miracle, on fait appel à -des phénomènes qu'on prétend n'avoir pu se passer -selon le cours des lois de la nature, la création de -l'homme, par exemple. «La création de l'homme, -<span class="pagenum"><a name="Page_xlvi" id="Page_xlvi">[Pg <span class="smcap">xlvi</span>]</a></span>dit-on, n'a pu se faire que par une intervention directe -de la Divinité; pourquoi cette intervention ne -se produirait-elle pas dans les autres moments décisifs -du développement de l'univers?» Je n'insisterai -pas sur l'étrange philosophie et l'idée mesquine de la -Divinité que renferme une telle manière de raisonner; -car l'histoire doit avoir sa méthode indépendante de -toute philosophie. Sans entrer le moins du monde -sur le terrain de la théodicée, il est facile de montrer -combien une telle argumentation est défectueuse. -Elle équivaut à dire que tout ce qui n'arrive plus -dans l'état actuel du monde, tout ce que nous ne -pouvons pas expliquer dans l'état actuel de la science, -est miraculeux. Mais alors le soleil est un miracle, -car la science est loin d'avoir expliqué le soleil; la -conception de chaque homme est un miracle, car la -physiologie se tait encore sur ce point; la conscience -est un miracle, car elle est un mystère absolu; tout -animal est un miracle, car l'origine de la vie est un -problème sur lequel nous n'avons encore presque -aucune donnée. Si on répond que toute vie, toute -âme est, en effet, d'un ordre supérieur à la nature, on -joue sur les mots. Nous voulons bien l'entendre ainsi; -mais alors il faut s'expliquer sur le mot miracle. -Qu'est-ce qu'un miracle qui se passe tous les jours -et à toute heure? Le miracle n'est pas l'inexpliqué; -<span class="pagenum"><a name="Page_xlvii" id="Page_xlvii">[Pg <span class="smcap">xlvii</span>]</a></span>c'est une dérogation formelle, au nom d'une volonté -particulière, à des lois connues. Ce que nous nions, -c'est le miracle à l'état d'exception, ce sont des interventions -particulières, comme celle d'un horloger -qui aurait fait une horloge, fort belle il est vrai, à laquelle -cependant il serait obligé de temps en temps -de mettre la main pour suppléer à l'insuffisance des -rouages. Que Dieu soit en toute chose, surtout en -tout ce qui vit, d'une manière permanente, c'est justement -notre théorie; nous disons seulement qu'aucune -intervention particulière d'une force surnaturelle -n'a jamais été constatée. Nous nions la réalité du -surnaturel particulier, jusqu'à ce qu'on nous ait apporté -un fait de ce genre démontré. Chercher ce fait -avant la création de l'homme; pour se dispenser de -constater des miracles historiques, fuir au delà de -l'histoire, à des époques où toute constatation est -impossible; c'est se réfugier derrière le nuage, c'est -prouver une chose obscure par une autre plus obscure, -c'est contester une loi connue à cause d'un fait -que nous ne connaissons pas. On invoque des miracles -qui auraient eu lieu avant qu'aucun témoin -existât, faute d'en pouvoir citer un qui ait eu de -bons témoins.</p> - -<p>Sans doute, il s'est passé dans l'univers, à des époques -reculées, des phénomènes qui ne se présentent -<span class="pagenum"><a name="Page_xlviii" id="Page_xlviii">[Pg <span class="smcap">xlviii</span>]</a></span>plus, au moins sur la même échelle, dans l'état actuel. -Mais ces phénomènes ont eu leur raison d'être à -l'heure où ils se sont manifestés. On rencontre dans -les formations géologiques un grand nombre de minéraux -et de pierres précieuses qui semblent ne plus -se produire aujourd'hui dans la nature. Et pourtant, -MM. Mitscherlich, Ebelmen, de Sénarmont, Daubrée -ont recomposé artificiellement la plupart de ces minéraux -et de ces pierres précieuses. S'il est douteux -qu'on réussisse jamais à produire artificiellement -la vie, cela tient à ce que la reproduction des circonstances -où la vie commença (si elle a commencé) -sera peut-être toujours au-dessus des moyens humains. -Comment ramener un état de la planète disparu -depuis des milliers d'années? comment faire -une expérience qui dure des siècles? La diversité -des milieux et des siècles de lente évolution, voilà -ce qu'on oublie quand on appelle miracles les phénomènes -qui se sont passés autrefois, et qui ne -se passent plus aujourd'hui. Dans tel corps céleste, à -l'heure qu'il est, il se produit peut-être des faits qui -ont cessé chez nous depuis un temps infini. Certes, la -formation de l'humanité est la chose du monde la plus -choquante, la plus absurde, si on la suppose subite, -instantanée. Elle rentre dans les analogies générales -(sans cesser d'être mystérieuse), si on y voit le résultat -<span class="pagenum"><a name="Page_xlix" id="Page_xlix">[Pg <span class="smcap">xlix</span>]</a></span>d'un progrès lent continué durant des périodes -incalculables. Il ne faut pas appliquer à la vie embryonnaire -les lois de la vie de l'âge mûr. L'embryon -développe, les uns après les autres, tous ses -organes; l'homme adulte, au contraire, ne se crée plus -d'organes. Il ne s'en crée plus, parce qu'il n'est plus -dans l'âge de créer; de même que le langage ne s'invente -plus, parce qu'il n'est plus à inventer.—Mais à -quoi bon suivre des adversaires qui déplacent la question? -Nous demandons un miracle historique constaté; -on nous répond qu'avant l'histoire il a dû s'en passer. -Certes, s'il fallait une preuve de la nécessité des -croyances surnaturelles pour certains états de l'âme, -on l'aurait dans ce fait que des esprits doués en toute -autre chose de pénétration ont pu faire reposer l'édifice -de leur foi sur un argument aussi désespéré.</p> - -<p>D'autres, abandonnant le miracle de l'ordre physique, -se retranchent dans le miracle d'ordre moral, -sans lequel ils prétendent que ces événements ne -peuvent être expliqués. Certainement, la formation -du christianisme est le plus grand fait de l'histoire -religieuse du monde. Mais elle n'est pas un miracle -pour cela. Le bouddhisme, le babisme ont eu des -martyrs aussi nombreux, aussi exaltés, aussi résignés -que le christianisme. Les miracles de la fondation -de l'islamisme sont d'une tout autre nature, et j'avoue -[Pg l]qu'ils me touchent peu. Il faut cependant remarquer -que les docteurs musulmans font sur l'établissement -de l'islamisme, sur sa diffusion comme par une traînée -de feu, sur ses rapides conquêtes, sur la force -qui lui donne partout un règne si absolu, les mêmes -raisonnements que font les apologistes chrétiens -sur l'établissement du christianisme, et prétendent -montrer là clairement le doigt de Dieu. Accordons -même, si l'on veut, que la fondation du christianisme -soit un fait unique. Une autre chose absolument -unique, c'est l'hellénisme, en entendant par ce -mot l'idéal de perfection dans la littérature, dans -l'art, dans la philosophie, que la Grèce a réalisé. L'art -grec dépasse tous les autres arts autant que le christianisme -dépasse les autres religions, et l'Acropole -d'Athènes, collection de chefs-d'œuvre à côté desquels -tout le reste n'est que tâtonnement maladroit -ou imitation plus ou moins bien réussie, est peut-être -ce qui défie le plus, en son genre, toute comparaison. -L'hellénisme, en d'autres termes, est autant -un prodige de beauté que le christianisme est -un prodige de sainteté. Une chose unique n'est pas -une chose miraculeuse. Dieu est à des degrés divers -dans tout ce qui est beau, bon et vrai. Mais -il n'est jamais dans une de ses manifestations d'une -façon si exclusive, que la présence de son souffle en -<span class="pagenum"><a name="Page_li" id="Page_li">[Pg <span class="smcap">li</span>]</a></span>un mouvement religieux ou philosophique doive être -considérée comme un privilège ou une exception.</p> - -<p>J'espère qu'un intervalle de deux années et demie -écoulées depuis la publication de la <i>Vie de Jésus</i> -portera certains lecteurs à s'occuper de ces problèmes -avec plus de calme. La controverse religieuse -est toujours de mauvaise foi, sans le savoir -et sans le vouloir. Il ne s'agit, pas pour elle de discuter -avec indépendance, de chercher avec anxiété; il -s'agit de défendre une doctrine arrêtée, de prouver -que le dissident est un ignorant ou un homme -de mauvaise foi. Calomnies, contre-sens, falsifications -des idées et des textes, raisonnements triomphants -sur des choses que l'adversaire n'a pas dites, -cris de victoire sur des erreurs qu'il n'a pas commises, -rien ne paraît déloyal à celui qui croit tenir -en main les intérêts de la vérité absolue. J'aurais -fort ignoré l'histoire, si je ne m'étais attendu à tout -cela. J'ai assez de froideur pour y avoir été peu sensible, -et un goût assez vif des choses de la foi pour -qu'il m'ait été donné d'apprécier doucement ce qu'il -y a eu parfois de touchant dans le sentiment qui inspirait -mes contradicteurs. Souvent, en voyant tant de -naïveté, une si pieuse assurance, une colère partant -si franchement de si belles et si bonnes âmes, j'ai dit -comme Jean Huss, à la vue d'une vieille femme qui -<span class="pagenum"><a name="Page_lii" id="Page_lii">[Pg <span class="smcap">lii</span>]</a></span>suait pour apporter un fagot à son bûcher: <i>O sancta -simplicitas!</i> J'ai seulement regretté certaines émotions, -qui ne pouvaient être que stériles. Selon la belle -expression de l'Écriture, «Dieu n'est pas dans la -tourmente». Ah! sans doute, si tout ce trouble aidait -à découvrir la vérité, on se consolerait de tant d'agitation. -Mais il n'en est pas ainsi; la vérité n'est pas -faite pour l'homme passionné. Elle se réserve aux esprits -qui cherchent sans parti pris, sans amour persistant, -sans haine durable, avec une liberté absolue -et sans nulle arrière-pensée d'agir sur la direction des -affaires de l'humanité. Ces problèmes ne sont qu'une -des innombrables questions dont le monde est rempli -et que les curieux examinent. On n'offense personne -en énonçant une opinion théorique. Ceux qui tiennent -à leur foi comme à un trésor ont un moyen bien simple -de la défendre, c'est de ne pas tenir compte des -ouvrages écrits dans un sens différent du leur. Les -timides font mieux de ne pas lire.</p> - -<p>Il est des personnes pratiques, qui, à propos d'une -œuvre de science, demandent quel parti politique -l'auteur s'est proposé de satisfaire, et qui veulent -qu'une œuvre de poésie renferme une leçon de morale. -Ces personnes n'admettent pas qu'on écrive -pour autre chose qu'une propagande. L'idée de l'art -et de la science, n'aspirant qu'à trouver le vrai et à -<span class="pagenum"><a name="Page_liii" id="Page_liii">[Pg <span class="smcap">liii</span>]</a></span>réaliser le beau, en dehors de toute politique, leur -est étrangère. Entre nous et de telles personnes, -les malentendus sont inévitables. «Ces gens-là, -comme disait un philosophe grec, prennent avec -leur main gauche ce que nous leur donnons avec -notre main droite.» Une foule de lettres dictées -par un sentiment honnête, que j'ai reçues, se résument -ainsi: «Qu'avez-vous donc voulu? Quel -but vous êtes-vous proposé?» Eh! mon Dieu! -le même qu'on se propose en écrivant toute histoire, -Si je disposais de plusieurs vies, j'emploierais -l'une à écrire une histoire d'Alexandre, une autre -à écrire une histoire d'Athènes, une troisième à -écrire soit une histoire de la Révolution française, -soit une histoire de l'ordre de Saint-François. Quel -but me proposerais-je en écrivant ces ouvrages? Un -seul: trouver le vrai et le faire vivre, travailler à ce -que les grandes choses du passé soient connues, avec -le plus d'exactitude possible et exposées d'une façon -digne d'elles. La pensée d'ébranler la foi de personne -est à mille lieues de moi. Ces œuvres doivent -être exécutées avec une suprême indifférence, comme -si l'on écrivait pour une planète déserte. Toute concession -aux scrupules d'un ordre inférieur est un -manquement au culte de l'art et de la vérité. Qui ne -voit que l'absence de prosélytisme est la qualité et -<span class="pagenum"><a name="Page_liv" id="Page_liv">[Pg <span class="smcap">liv</span>]</a></span>le défaut des ouvrages composés dans un tel esprit?</p> - -<p>Le premier principe de l'école critique, en effet, est -que chacun admet en matière de foi ce qu'il a besoin -d'admettre, et fait, en quelque sorte, le lit -de ses croyances proportionné à sa mesure et à -sa taille. Comment serions-nous assez insensés pour -nous mêler de ce qui dépend de circonstances sur -lesquelles personne ne peut rien? Si quelqu'un vient -à nos principes, c'est qu'il a le tour d'esprit et l'éducation -nécessaires pour y venir; tous nos efforts ne -donneraient pas cette éducation et ce tour d'esprit à -ceux qui ne les ont pas. La philosophie diffère de la -foi en ce que la foi est censée opérer par elle-même, -indépendamment de l'intelligence qu'on a des -dogmes. Nous croyons, au contraire, qu'une vérité -n'a de valeur que quand on y est arrivé par soi-même, -quand on voit tout l'ordre d'idées auquel elle se rattache. -Nous ne nous obligeons pas à taire celles de -nos opinions qui ne sont pas d'accord avec la croyance -d'une portion de nos semblables; nous ne faisons aucun -sacrifice aux exigences des diverses orthodoxies; -mais nous ne songeons pas davantage à les attaquer -ni à les provoquer; nous faisons comme si elles n'existaient -pas. Pour moi, le jour où l'on pourrait me convaincre -d'un effort pour attirer à mes idées un seul -adhérent qui n'y vient pas de lui-même, on me causerait -<span class="pagenum"><a name="Page_lv" id="Page_lv">[Pg <span class="smcap">lv</span>]</a></span>la peine la plus vive. J'en conclurais ou que mon -esprit s'est laissé troubler dans sa libre et sereine -allure, ou que quelque chose s'est appesanti en moi, -puisque je ne suis plus capable de me contenter de -la joyeuse contemplation de l'univers.</p> - -<p>Qui ne voit, d'ailleurs, que, si mon but était de -faire la guerre aux cultes établis, je devrais procéder -d'une autre manière, m'attacher uniquement à montrer -les impossibilités, les contradictions des textes -et des dogmes tenus pour sacrés. Cette besogne fastidieuse -a été faite mille fois et très-bien faite. En -1856<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>, j'écrivais ce qui suit: «Je proteste une fois -pour toutes contre la fausse interprétation qu'on donnerait -à mes travaux, si l'on prenait comme des -œuvres de polémique les divers essais sur l'histoire -des religions que j'ai publiés, ou que je pourrai publier -à l'avenir. Envisagés comme des œuvres de -polémique, ces essais, je suis le premier à le reconnaître, -seraient fort inhabiles. La polémique exige -une stratégie à laquelle je suis étranger: il faut -savoir choisir le côté faible de ses adversaires, s'y -tenir, ne jamais toucher aux questions incertaines, se -garder de toute concession, c'est-à-dire renoncer à -ce qui fait l'essence même de l'esprit scientifique. -Telle n'est pas ma méthode. La question fondamentale -<span class="pagenum"><a name="Page_lvi" id="Page_lvi">[Pg <span class="smcap">lvi</span>]</a></span>sur laquelle doit rouler la discussion religieuse, -c'est-à-dire la question de la révélation et du surnaturel, -je ne la touche jamais; non que cette question -ne soit résolue pour moi avec une entière certitude, -mais parce que la discussion d'une telle question -n'est pas scientifique, ou, pour mieux dire, parce que -la science indépendante la suppose antérieurement -résolue. Certes, si je poursuivais un but quelconque -de polémique ou de prosélytisme, ce serait là une -faute capitale, ce serait transporter sur le terrain des -problèmes délicats et obscurs une question qui se -laisse traiter avec plus d'évidence dans les termes -grossiers où la posent d'ordinaire les controversistes -et les apologistes. Loin de regretter les avantages que -je donne ainsi contre moi-même, je m'en réjouirai, -si cela peut convaincre les théologiens que mes écrits -sont d'un autre ordre que les leurs, qu'il n'y faut voir -que de pures recherches d'érudition, attaquables -comme telles, où l'on essaye parfois d'appliquer à la -religion juive et à la religion chrétienne les principes -de critique qu'on suit dans les autres branches de -l'histoire et de la philologie. Quant à la discussion -des questions purement théologiques, je n'y entrerai -jamais, pas plus que MM. Burnouf, Creuzer, Guigniaut -et tant d'autres historiens critiques des religions -de l'antiquité ne se sont crus obligés d'entreprendre -<span class="pagenum"><a name="Page_lvii" id="Page_lvii">[Pg <span class="smcap">lvii</span>]</a></span>la réfutation ou l'apologie des cultes dont ils -s'occupaient. L'histoire de l'humanité est pour moi -un vaste ensemble où tout est essentiellement inégal -et divers, mais où tout est du même ordre, sort des -mêmes causes, obéit aux mêmes lois. Ces lois, je les -recherche sans autre intention, que de découvrir -l'exacte nuance de ce qui est. Rien ne me fera changer -un rôle obscur, mais fructueux pour la science, -contre le rôle de controversiste, rôle facile en ce -qu'il concilie à l'écrivain une faveur assurée auprès -des personnes qui croient devoir opposer la guerre à -la guerre. A cette polémique, dont je suis loin de -contester la nécessité, mais qui n'est ni dans mes -goûts ni dans mes aptitudes, Voltaire suffit. On ne -peut être à la fois bon controversiste et bon historien. -Voltaire, si faible comme érudit, Voltaire, qui nous -semble si dénué du sentiment de l'antiquité, à nous -autres qui sommes initiés à une méthode meilleure, -Voltaire est vingt fois victorieux d'adversaires encore -plus dépourvus de critique qu'il ne l'est lui-même. -Une nouvelle édition des œuvres de ce grand -homme satisferait au besoin que le moment présent -semble éprouver de faire une réponse aux -envahissements de la théologie; réponse mauvaise -en soi, mais accommodée à ce qu'il s'agit de combattre; -réponse arriérée à une science arriérée. Faisons -<span class="pagenum"><a name="Page_lviii" id="Page_lviii">[Pg <span class="smcap">lviii</span>]</a></span>mieux, nous tous que possèdent l'amour du vrai -et la grande curiosité. Laissons ces débats à ceux qui -s'y complaisent; travaillons pour le petit nombre de -ceux qui marchent dans la grande ligne de l'esprit -humain. La popularité, je le sais, s'attache de préférence -aux écrivains qui au lieu de poursuivre la -forme la plus élevée de la vérité, s'appliquent à lutter -contre les opinions de leur temps; mais, par un -juste retour, ils n'ont plus de valeur dès que l'opinion -qu'ils ont combattue a cessé d'être. Ceux qui ont -réfuté la magie et l'astrologie judiciaire, au <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> et -au <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle, ont rendu à la raison un immense -service: et pourtant leurs écrits sont inconnus aujourd'hui; -leur victoire même les a fait oublier.»</p> - -<p>Je m'en tiendrai invariablement à cette règle de -conduite, la seule conforme, à la dignité du savant. -Je sais que les recherches d'histoire religieuse touchent -à des questions vives, qui semblent exiger -une solution. Les personnes peu familiarisées avec -la libre spéculation ne comprennent pas les calmes -lenteurs de la pensée; les esprits pratiques s'impatientent -contre la science, qui ne répond pas -à leurs empressements. Défendons-nous de ces -vaines ardeurs. Gardons-nous de rien fonder; restons -dans nos Églises respectives, profitant de leur -culte séculaire et de leur tradition de vertu, participant -<span class="pagenum"><a name="Page_lix" id="Page_lix">[Pg <span class="smcap">lix</span>]</a></span>à leurs bonnes œuvres et jouissant de la -poésie de leur passé. Ne repoussons que leur intolérance. -Pardonnons même à cette intolérance; car -elle est, comme l'égoïsme, une des nécessités de -la nature humaine. Supposer qu'il se fonde désormais -de nouvelles familles religieuses ou que la proportion -entre celles qui existent aujourd'hui arrive -à changer beaucoup, c'est aller contre les apparences. -Le catholicisme sera bientôt travaillé par -de grands schismes; les temps d'Avignon, des antipapes, -des clémentins et des urbanistes, vont revenir. -L'Église catholique va refaire son <span class="smcap">xiv</span><sup>e</sup> siècle; -mais, malgré ses divisions, elle restera l'Église catholique. -Il est probable que dans cent ans la relation -entre le nombre des protestants, celui des catholiques, -celui des juifs n'aura pas sensiblement -varié. Mais un grand changement se sera accompli, -ou plutôt sera devenu sensible aux yeux de tous. -Chacune de ces familles religieuses aura deux sortes -de fidèles, les uns croyants absolus comme au moyen -âge, les autres sacrifiant la lettre et ne tenant qu'à -l'esprit. Cette seconde fraction grandira dans chaque -communion, et, comme l'esprit rapproche autant -que la lettre divise, les spiritualistes de chaque communion -arriveront à se rapprocher tellement qu'ils -négligeront de se réunir tout à fait. Le fanatisme -<span class="pagenum"><a name="Page_lx" id="Page_lx">[Pg <span class="smcap">lx</span>]</a></span>se perdra dans une tolérance générale. Le dogme -deviendra une arche mystérieuse, que l'on conviendra -de n'ouvrir jamais. Si l'arche est vide, alors, -qu'importe? Une seule religion résistera, je le crains, -à cet amollissement dogmatique; c'est l'islamisme. -Il y a chez certains musulmans des anciennes écoles -et chez quelques hommes éminents de Constantinople, -il y a en Perse surtout des germes d'esprit large -et conciliant. Si ces bons germes sont étouffés par le -fanatisme des ulémas, l'islamisme périra; car deux -choses sont évidentes: la première, c'est que la civilisation -moderne ne désire pas que les anciens cultes -meurent tout à fait; la seconde, c'est qu'elle ne souffrira -pas d'être entravée dans son œuvre par les -vieilles institutions religieuses. Celles-ci ont le choix -entre fléchir ou mourir.</p> - -<p>Quant à la religion pure, dont la prétention est -justement de ne pas être une secte ni une Église à -part, pourquoi se donnerait-elle les inconvénients -d'une position dont elle n'a pas les avantages? pourquoi -élèverait-elle drapeau contre drapeau, quand -elle sait que le salut est possible à tous et partout, -qu'il dépend du degré de noblesse que chacun porte -en soi? On comprend que le protestantisme, au -<span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> siècle, ait été amené à une rupture ouverte. Le -protestantisme partait d'une foi très-absolue. Loin de -<span class="pagenum"><a name="Page_lxi" id="Page_lxi">[Pg <span class="smcap">lxi</span>]</a></span>]correspondre à un affaiblissement du dogmatisme, la -Réforme marqua une renaissance de l'esprit chrétien -le plus rigide. Le mouvement du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle, au contraire, -part d'un sentiment qui est l'inverse du dogmatisme; -il aboutira non à des sectes ou Églises séparées, -mais à un adoucissement général de toutes les -Églises. Les divisions tranchées augmentent le fanatisme -de l'orthodoxie et provoquent des réactions. Les -Luther, les Calvin firent les Caraffa, les Ghislieri, les -Loyola, les Philippe II. Si notre Église nous repousse, -ne récriminons pas; sachons apprécier la douceur -des mœurs modernes, qui a rendu ces haines impuissantes; -consolons-nous en songeant à cette Église -invisible qui renferme les saints excommuniés, les -meilleures âmes de chaque siècle. Les bannis d'une -Église en sont toujours l'élite; ils devancent le temps; -l'hérétique d'aujourd'hui est l'orthodoxe de l'avenir. -Qu'est-ce, d'ailleurs, que l'excommunication des -hommes? Le Père céleste n'excommunie que les -esprits secs et les cœurs étroits. Si le prêtre refuse -de nous admettre en son cimetière, défendons à -nos familles de réclamer. C'est Dieu qui juge; la -terre est une bonne mère qui ne fait pas de différences; -le cadavre de l'homme de bien entrant dans -le coin non bénit y porte la bénédiction avec lui.</p> - -<p>Sans doute, il est des positions où l'application de -<span class="pagenum"><a name="Page_lxii" id="Page_lxii">[Pg <span class="smcap">lxii</span>]</a></span>ces principes est difficile. L'esprit souffle où il veut; -l'esprit, c'est la liberté. Or, il est des personnes -rivées en quelque sorte à la foi absolue; je veux parler -des hommes engagés dans les ordres sacrés ou revêtus -d'un ministère pastoral. Même alors, une belle -âme sait trouver des issues. Un digne prêtre de -campagne arrive, par ses études solitaires et par la -pureté de sa vie, à voir les impossibilités du dogmatisme -littéral; faut-il qu'il contriste ceux qu'il a consolés -jusque-là, qu'il explique aux simples des changements -que ceux-ci ne peuvent bien comprendre? -A Dieu ne plaise! Il n'y a pas deux hommes au -monde qui aient juste les mêmes devoirs. Le bon -évêque Colenso a fait un acte d'honnêteté comme -l'Église n'en a pas vu depuis son origine en écrivant -ses doutes dès qu'ils lui sont venus. Mais l'humble -prêtre catholique, en un pays d'esprit étroit et timide, -doit se taire. Oh! que de tombes discrètes, autour -des églises de village, cachent ainsi de poétiques -réserves, d'angéliques silences? Ceux dont le devoir -a été de parler égaleront-ils le mérite de ces secrets -connus de Dieu seul?</p> - -<p>La théorie n'est pas la pratique. L'idéal doit rester -l'idéal; il doit craindre de se souiller au contact de la -réalité. Des pensées bonnes pour ceux qui sont préservés -par leur noblesse de tout danger moral peuvent, -<span class="pagenum"><a name="Page_lxiii" id="Page_lxiii">[Pg <span class="smcap">lxiii</span>]</a></span>si on les applique, n'être pas sans inconvénient -pour ceux qui sont entachés de bassesse. On ne -fait de grandes choses qu'avec des idées strictement -arrêtées; car la capacité humaine est chose limitée; -l'homme absolument sans préjugé serait impuissant. -Jouissons de la liberté des fils de Dieu; mais prenons -garde d'être complices de la diminution de vertu qui -menacerait nos sociétés, si le christianisme venait à -s'affaiblir. Que serions-nous sans lui? Qui remplacera -ces grandes écoles de sérieux et de respect -telles que Saint-Sulpice, ce ministère de dévouement -des Filles de la Charité? Comment, n'être pas effrayé -de la sécheresse de cœur et de la petitesse qui envahissent -le monde? Notre dissidence avec les personnes -qui croient aux religions positives est, après tout, -uniquement scientifique; par le cœur, nous sommes -avec elles; nous n'avons qu'un ennemi, et c'est aussi -le leur, je veux dire le matérialisme vulgaire, la bassesse -de l'homme intéressé.</p> - -<p>Paix donc, au nom de Dieu! Que les divers ordres -de l'humanité vivent côte à côte, non en faussant leur -génie propre pour se faire des concessions réciproques, -qui les amoindriraient, mais en se supportant -mutuellement. Rien ne doit régner ici-bas à l'exclusion -de son contraire; aucune force ne doit pouvoir -supprimer les autres. L'harmonie de l'humanité résulte -<span class="pagenum"><a name="Page_lxiv" id="Page_lxiv">[Pg <span class="smcap">lxiv</span>]</a></span>de la libre émission des notes les plus discordantes. -Que l'orthodoxie réussisse à tuer la science, -nous savons ce qui arrivera; le monde musulman -et l'Espagne meurent pour avoir trop consciencieusement -accompli cette tâche. Que le rationalisme veuille -gouverner le monde sans égard pour les besoins religieux -de l'âme, l'expérience de la Révolution française -est là pour nous apprendre les conséquences -d'une telle faute. L'instinct de l'art, porté aux plus -grandes délicatesses, mais sans honnêteté, fit de -l'Italie de la renaissance un coupe-gorge, un mauvais -lieu. L'ennui, la sottise, la médiocrité sont la -punition de certains pays protestants, où, sous prétexte -de bon sens et d'esprit chrétien, on a supprimé -l'art et réduit la science à quelque chose de -mesquin. Lucrèce et sainte Thérèse, Aristophane et -Socrate, Voltaire et François d'Assise, Raphaël et -Vincent de Paul ont également raison d'être, et l'humanité -serait moindre si un seul des éléments qui la -composent lui manquait.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> L'auteur des <i>Actes</i> ne donne pas directement à saint Paul le -titre d'apôtre. Ce titre est, en général, réservé par lui aux membres -du collége central de Jérusalem.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Homélies pseudo-clémentines, <span class="smcap">xvii</span>, 13–19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Justin, <i>Apot. I</i>, 39. Dans les <i>Actes</i>, règne aussi l'idée que -Pierre fût l'apôtre des gentils. Voir surtout chap. <span class="smcap">x</span>. Comparez -I Petri, <span class="smcap">i</span>, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> I Cor., <span class="smcap">iii</span>, 6, 10; <span class="smcap">iv</span>, 14, 15; <span class="smcap">ix</span>, 1, 2; II Cor., <span class="smcap">xi</span>, 2, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Lettre de Denys de Corinthe, dans Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, II, 25.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Les lecteurs français peuvent consulter, pour de plus amples -détails sur la discussion et la comparaison des quatre récits, -Strauss, <i>Vie de Jésus</i>, 3<sup>e</sup> sect., ch. <span class="smcap">iv</span> et <span class="smcap">v</span> (traduction Littré); <i>Nouvelle -Vie de Jésus</i>, l. 1, § 46 et suiv.; l. II, § 97 et suiv. (traduction -Nefftzer et Dollfus).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> L'Église l'admit de bonne heure comme évidente. Voir le canon -de Muratori (<i>Antiq. Ital.</i>, III, 854), collationné par Wieseler -et restitué par Laurent (<i>Neutestamentliche Studien</i>, Gotha, 1866), -lignes 33 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Luc, <span class="smcap">i</span>, 1–4; <i>Act</i>., <span class="smcap">i</span>, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Remarquez surtout <i>Act</i>. <span class="smcap">xvi</span>, 12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> On sait que, chez les, écrivains du Nouveau Testament, la -pauvreté d'expression est grande, si bien que chacun a son petit -dictionnaire à part. De là une règle précieuse pour déterminer -l'auteur d'écrits même très-courts.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> L'emploi de ce mot, <i>Act</i>., <span class="smcap">xiv</span>, 4, 14, est bien indirect.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Comparez, par exemple, <i>Act</i>., <span class="smcap">xvii</span>, 14–16; <span class="smcap">xviii</span>, 5, à I Thess., -<span class="smcap">iii</span>, 1–2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 32; II Cor., <span class="smcap">i</span>, 8; <span class="smcap">xi</span>, 23 et suiv.; Rom., <span class="smcap">xv</span>, 19; -<span class="smcap">xvi</span>, 3 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">xvi</span>, 6; <span class="smcap">xviii</span>, 22–23, en comparant l'épître aux Galates.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Par exemple, le séjour à Césarée est laissé dans l'obscurité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Mabillon, <i>Museum Italicum</i>, I, 1<sup>o</sup> pars, p. 109.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Col., <span class="smcap">iv</span>, 14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> V. ci-dessus, p. <a href="#Page_xii"><span class="smcap">xii</span></a>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Presque toutes les inscriptions y sont latines, ainsi qu'à Neapolis -(Cavala), le port de Philippes. Voir Heuzey, <i>Mission de Macédoine</i>, -p. 11 et suiv. Les remarquables connaissances nautiques -de l'auteur des <i>Actes</i> (voir surtout ch. <span class="smcap">xxvii</span>-<span class="smcap">xxviii</span>) feraient croire -qu'il était de Neapolis.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Par exemple, <i>Act</i>., <span class="smcap">x</span>, 28.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">v</span>, 36–37.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Les hébraïsmes de son style peuvent venir d'une lecture assidue -des traductions grecques de l'Ancien Testament et surtout -de la lecture des écrits composés par ses coreligionnaires de Palestine, -qu'il copie souvent textuellement. Ses citations de l'Ancien -Testament sont faites sans aucune connaissance du texte original -(par exemple, <span class="smcap">xv</span>, 16 et suiv.).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">xvii</span>, 22 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Luc, <span class="smcap">i</span>, 26; <span class="smcap">iv</span>, 31; <span class="smcap">xxiv</span>, 13. Comp. ci-dessous, page <a href="#Page_18">18</a>, note.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Luc, <span class="smcap">i</span>, 31, comparé à Matth., <span class="smcap">i</span>, 21. Le nom de <i>Jeanne</i>, que Luc -seul connaît, est bien suspect. Il ne semble pas que <i>Jean</i> eût alors de -correspondant féminin. Cependant voyez Talm. de Bab., <i>Sota, 22 a</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">ii</span>, 47; <span class="smcap">iv</span>, 33; <span class="smcap">v</span>, 13, 26.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">ix</span>, 22, 23; <span class="smcap">xii</span>, 3, 11; <span class="smcap">xiii</span>, 45, 50 et une foule d'autres -passages. Il en est de même pour le quatrième Évangile, -parce que, lui aussi, fut rédigé hors de la Syrie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Luc, <span class="smcap">x</span>, 33 et suiv.; <span class="smcap">xvii</span>, 16; <i>Act</i>., <span class="smcap">viii</span>, 5 et suiv. De même -dans le quatrième Évangile: Jean, <span class="smcap">iv</span>, 5 et suiv. Opposez Matth., -<span class="smcap">x</span>, 5–6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">xxviii</span>, 30.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. <span class="smcap">xvii</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 50. Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 19, offre un arrangement semblable.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">i</span>, 3, 9.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Remarquez surtout Luc, <span class="smcap">i</span>, 1, l'expression τῶν πεπληροφορημένων -ἐν ἡμῖν πραγμάτων.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Ch. <span class="smcap">x</span>, <span class="smcap">xxii</span>, <span class="smcap">xxvi</span>. -</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Le centurion Cornélius, le proconsul Sergius Paulus.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">xiii</span>, 7 et suiv.; <span class="smcap">xviii</span>, 12 et suiv.; <span class="smcap">xix</span>, 35 et suiv.; -<span class="smcap">xxiv</span>, 7, 17; <span class="smcap">xxv</span>, 9, 16, 25; <span class="smcap">xxvii</span>, 2; <span class="smcap">xxviii</span>, 17–18.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Ibid</i>., <span class="smcap">xvi</span>, 37 et suiv.; <span class="smcap">xxii</span>, 26 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> De semblables précautions n'étaient point rares. L'Apocalypse -et l'épître de Pierre désignent Rome à mots couverts.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Luc, <span class="smcap">i</span>, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">i</span>, 22.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. <span class="smcap">xxxix</span> et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Cela est sensible surtout dans l'histoire du centurion Corneille.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">ii</span>, 47; <span class="smcap">iv</span>, 33; <span class="smcap">v</span>, 13, 26. Cf. Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 19–20.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">ii</span>, 44–45; <span class="smcap">iv</span>, 34 et suiv.; <span class="smcap">v</span>, 1 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> I. Cor. <span class="smcap">xii</span>-<span class="smcap">xiv</span>. Comp. Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 17, et même <i>Act</i>., <span class="smcap">ii</span>, 4, 13; -<span class="smcap">x</span>, 46; <span class="smcap">xi</span>, 15; <span class="smcap">xix</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Comparez <i>Act</i>., <span class="smcap">iii</span>, 2 et suiv. à <span class="smcap">xiv</span>, 8 et suiv.; <span class="smcap">ix</span>, 36 et suiv. -à <span class="smcap">xx</span>, 9 et suiv.; <span class="smcap">v</span>, 1 et suiv. à <span class="smcap">xiii</span>, 9 et suiv. <span class="smcap">v</span>, 15–16 à <span class="smcap">xix</span>, 12; -<span class="smcap">xii</span>, 7 et suiv. à <span class="smcap">xvi</span>, 26 et suiv.; <span class="smcap">x</span>, 44 à <span class="smcap">xix</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Dans un discours que l'auteur prête à Gamaliel, en une circonstance -qui est de l'an 36 à peu près, il est question de Theudas, -dont l'entreprise est expressément déclarée antérieure à celle de -Juda le Gaulonite (<i>Act</i>., <span class="smcap">v</span>, 36–37). Or, la révolte de Theudas est -de l'an 44 (Jos., <i>Ant</i>., XX, <span class="smcap">v</span>, 1), et en tout cas bien postérieure -à celle du Gaulonite (Jos., <i>Ant</i>., XVIII, <span class="smcap">i</span>, 1; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">viii</span>, 1).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Les personnes qui ne peuvent lire sur tout ceci les écrits allemands -de Baur, Schneckenburger, de Wette, Schwegler, Zeller, -où les questions critiques relatives aux <i>Actes</i> sont amenées à une -solution à peu près définitive, consulteront avec fruit les <i>Études -historiques et critiques sur les origines du christianisme</i>, par -A. Stap (Paris, Lacroix, 1864), p. 116 et suiv.; Michel Nicolas, -<i>Études critiques sur la Bible</i>. <i>Nouveau Testament</i> (Paris, -Lévy, 1864), p. 223 et suiv.; Reuss, <i>Histoire de la théologie -chrétienne au siècle apostolique</i>, l. VI, ch. <span class="smcap">v</span>; divers travaux -de MM. Kayser, Scherer, Reuss dans la <i>Revue de théologie</i> de -Strasbourg, 1<sup>e</sup> série, t. II et III; 2<sup>e</sup> série, t. II et III.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Pour la nuance de οὐ προσανεθέμην σαρκὶ καὶ αἵματι, comp. -Matth., <span class="smcap">xvi</span>, 17.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> C'est lui qui le déclara avec serment. Lire surtout les chap. <span class="smcap">i</span> -et <span class="smcap">ii</span> de l'épître aux Galates.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">xii</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., XIX, <span class="smcap">viii</span>, 2; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xii</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> La citation d'Amos (<span class="smcap">xv</span>, 16–17), faite par Jacques conformément -à la version grecque et en désaccord avec l'hébreu, -montre bien, du reste, que ce discours est une fiction de l'auteur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Nous établirons plus tard que c'est là le vrai sens. En tout -cas, le doute sur la question de savoir si Tite fut ou ne fut pas -circoncis importe peu au raisonnement que nous poursuivons ici.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Comp. <i>Act</i>., <span class="smcap">xv</span>, 1; <i>Gal</i>., <span class="smcap">i</span>, 7; <span class="smcap">ii</span>, 12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> I Cor., <span class="smcap">viii</span>, 4, 9; <span class="smcap">x</span>, 25–29.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> <i>Act</i>., <span class="smcap">xxi</span>, 20 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Les ébionites surtout. Voir les Homélies pseudo-clémentines; -Irenée, <i>Adv. hær.</i>, I, <span class="smcap">xxvi</span>., 2; Épiphane,<i> Adv. hær.</i>, hær. <span class="smcap">xxx</span>; -saint Jérôme, <i>In Matth</i>., <span class="smcap">xii</span>, init.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Je sacrifierais cependant volontiers Ananie et Saphire.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> <i>De divinatione</i>, II, 57.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Préface des <i>Études d'histoire religieuse.</i></p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p> -<span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span> - -</p> - - -<h2>LES APOTRES</h2> - -<hr class="r5" /> - -<h2><a id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">FORMATION DES CROYANCES RELATIVES A LA RÉSURRECTION -DE JÉSUS.—LES APPARITIONS DE JÉRUSALEM.</span> -</h2> - -<p class="p2"> -<span class="sidenote">[An 33]</span> -Jésus, quoique parlant sans cesse de résurrection, -de nouvelle vie, n'avait jamais dit bien clairement -qu'il ressusciterait en sa chair<a name="FNanchor_1_62" id="FNanchor_1_62"></a><a href="#Footnote_1_62" class="fnanchor">[1]</a>. Les disciples, dans -<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span>les premières heures qui suivirent sa mort, n'avaient -à cet égard aucune espérance arrêtée. Les sentiments -dont ils nous font la naïve confidence supposent -même qu'ils croyaient tout fini. Ils pleurent et enterrent -leur ami, sinon comme un mort vulgaire, du -moins comme une personne dont la perte est irréparable<a name="FNanchor_2_63" id="FNanchor_2_63"></a><a href="#Footnote_2_63" class="fnanchor">[2]</a>; -ils sont tristes et abattus; l'espoir qu'ils -avaient eu de le voir réaliser le salut d'Israël est convaincu -de vanité; on dirait des hommes qui ont perdu -une grande et chère illusion. -</p> -<p> -Mais l'enthousiasme et l'amour ne connaissent pas -les situations sans issue. Ils se jouent de l'impossible, -et, plutôt que d'abdiquer l'espérance, ils font -violence à toute réalité. Plusieurs paroles qu'on se -rappelait du maître, celles surtout par lesquelles il -avait prédit son futur avènement, pouvaient être -interprétées en ce sens qu'il sortirait du tombeau<a name="FNanchor_3_64" id="FNanchor_3_64"></a><a href="#Footnote_3_64" class="fnanchor">[3]</a>. -Une telle croyance était d'ailleurs si naturelle, que -la foi des disciples aurait suffi pour la créer de toutes -pièces. Les grands prophètes Hénoch et Élie n'avaient -pas goûté la mort. On commençait même à croire -que les patriarches et les hommes de premier ordre -dans l'ancienne loi n'étaient pas réellement morts, et -que leurs corps étaient dans leurs sépulcres à Hébron, -<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span>vivants et animés<a name="FNanchor_4_65" id="FNanchor_4_65"></a><a href="#Footnote_4_65" class="fnanchor">[4]</a>. Il devait arriver pour Jésus -ce qui arrive pour tous les hommes qui ont captivé -l'attention de leurs semblables. Le monde, habitué -à leur attribuer des vertus surhumaines, ne -peut admettre qu'ils aient subi la loi injuste, révoltante, -inique, du trépas commun. Au moment où -Mahomet expira, Omar sortit de la tente le sabre à la -main, et déclara qu'il abattrait la tête de quiconque -oserait dire que le prophète n'était plus<a name="FNanchor_5_66" id="FNanchor_5_66"></a><a href="#Footnote_5_66" class="fnanchor">[5]</a>. La mort -est chose si absurde quand elle frappe l'homme de -génie ou l'homme d'un grand cœur, que le peuple ne -croit pas à la possibilité d'une telle erreur de la -nature. Les héros ne meurent pas. La vraie existence -n'est-elle pas celle qui se continue pour nous -au cœur de ceux qui nous aiment? Ce maître adoré -avait rempli, durant des années, le petit monde -qui se pressait autour de lui de joie et d'espérance; -consentirait-on à le laisser pourrir au tombeau? Non; -il avait trop vécu dans ceux qui l'entourèrent pour -qu'on n'affirmât pas, après sa mort, qu'il vivait -toujours<a name="FNanchor_6_67" id="FNanchor_6_67"></a><a href="#Footnote_6_67" class="fnanchor">[6]</a>. -</p> -<p> -<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span>La journée qui suivit l'ensevelissement de Jésus -(samedi, 15 de nisan) fut remplie par ces pensées. -On s'interdit toute œuvre des mains à cause du -sabbat. Mais jamais repos ne fut plus fécond. La -conscience chrétienne n'eut, ce jour-là, qu'un objet, -le maître déposé au tombeau. Les femmes surtout -le couvrirent en esprit de leurs plus tendres caresses. -Leur pensée n'abandonne pas un instant ce doux -ami, couché dans sa myrrhe, que les méchants ont -tué! Ah! sans doute, les anges l'entourent, et se -voilent la face en son linceul. Il disait bien qu'il -mourrait, que sa mort serait le salut du pécheur, et -qu'il revivrait dans le royaume de son Père. Oui, il -revivra; Dieu ne laissera pas son fils en proie aux -enfers; il ne permettra pas que son élu voie la corruption<a name="FNanchor_7_68" id="FNanchor_7_68"></a><a href="#Footnote_7_68" class="fnanchor">[7]</a>. -Qu'est-ce que cette pierre du tombeau qui -pèse sur lui? Il la soulèvera; il remontera à la droite -de son Père, d'où il est descendu. Et nous le verrons -encore; nous entendrons sa voix charmante; nous -jouirons de nouveau de ses entretiens, et c'est en vain -qu'ils l'auront tué. -</p> -<p> -La croyance à l'immortalité de l'âme, qui, par -l'influence de la philosophie grecque, est devenue -un dogme du christianisme, permet de prendre facilement -<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span>[An 33]son parti de la mort, puisque la dissolution du -corps en cette hypothèse n'est qu'une délivrance de -l'âme, affranchie désormais de liens gênants sans lesquels -elle peut exister. Mais cette théorie de l'homme, -envisagé comme un composé de deux substances, -n'était pas bien claire pour les Juifs. Le règne de -Dieu et le règne de l'esprit consistaient pour eux -dans une complète transformation du monde et dans -l'anéantissement de la mort<a name="FNanchor_8_69" id="FNanchor_8_69"></a><a href="#Footnote_8_69" class="fnanchor">[8]</a>. Reconnaître que la -mort pouvait être victorieuse de Jésus, de celui qui -venait supprimer son empire, c'était le comble de -l'absurdité. L'idée seule qu'il pût souffrir avait autrefois -révolté ses disciples<a name="FNanchor_9_70" id="FNanchor_9_70"></a><a href="#Footnote_9_70" class="fnanchor">[9]</a>. Ceux-ci n'eurent donc -pas de choix entre le désespoir ou une affirmation -héroïque. Un homme pénétrant aurait pu annoncer -dès le samedi que Jésus revivrait. La petite société -chrétienne, ce jour-là, opéra le véritable miracle; -elle ressuscita Jésus en son cœur par l'amour -intense qu'elle lui porta. Elle décida que Jésus ne -mourrait pas. L'amour chez ces âmes passionnées -fut vraiment plus fort que la mort<a name="FNanchor_10_71" id="FNanchor_10_71"></a><a href="#Footnote_10_71" class="fnanchor">[10]</a>, et, comme le -propre de la passion est d'être communicative, d'allumer -à la manière d'un flambeau un sentiment qui -<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span>lui ressemble et se propage ensuite indéfiniment, Jésus, -en un sens, à l'heure où nous sommes parvenus, -est déjà ressuscité. Qu'un fait matériel insignifiant -permette de croire que son corps n'est plus ici-bas, -et le dogme de la résurrection sera fondé pour -l'éternité. -</p> -<p> -Ce fut ce qui arriva dans des circonstances qui, -pour être en partie obscures, par suite de l'incohérence -des traditions, et surtout des contradictions -qu'elles présentent, se laissent néanmoins saisir avec -un degré suffisant de probabilité<a name="FNanchor_11_72" id="FNanchor_11_72"></a><a href="#Footnote_11_72" class="fnanchor">[11]</a>. -</p> -<p> -Le dimanche matin, de très-bonne heure, les -femmes galiléennes qui, le vendredi soir, avaient -embaumé le corps à la hâte, se rendirent au caveau -où on l'avait provisoirement déposé. C'étaient Marie -de Magdala, Marie Cléophas, Salomé, Jeanne, femme -de Khouza, d'autres encore<a name="FNanchor_12_73" id="FNanchor_12_73"></a><a href="#Footnote_12_73" class="fnanchor">[12]</a>. Elles vinrent probablement -chacune de leur côté; car, s'il est difficile de -révoquer en doute la tradition des trois Évangiles -synoptiques, d'après laquelle plusieurs femmes vinrent -au tombeau<a name="FNanchor_13_74" id="FNanchor_13_74"></a><a href="#Footnote_13_74" class="fnanchor">[13]</a>, il est certain d'un autre côté que, -<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span>dans les deux récits les plus authentiques<a name="FNanchor_14_75" id="FNanchor_14_75"></a><a href="#Footnote_14_75" class="fnanchor">[14]</a> que nous -ayons de la résurrection, Marie de Magdala joue seule -un rôle. En tout cas, elle eut, en ce moment solennel, -une part d'action tout à fait hors ligne. C'est elle qu'il -faut suivre pas à pas; car elle porta, ce jour-là, pendant -une heure tout le travail de la conscience chrétienne; -son témoignage décida de la foi de l'avenir. -</p> -<p> -Rappelons que le caveau où avait été renfermé le -corps de Jésus était un caveau récemment creusé -dans le roc et situé dans un jardin près du lieu de -l'exécution<a name="FNanchor_15_76" id="FNanchor_15_76"></a><a href="#Footnote_15_76" class="fnanchor">[15]</a>. On l'avait pris uniquement pour cette -dernière cause, vu qu'il était tard, et qu'on ne voulait -pas violer le sabbat<a name="FNanchor_16_77" id="FNanchor_16_77"></a><a href="#Footnote_16_77" class="fnanchor">[16]</a>. Seul, le premier Évangile -ajoute une circonstance: c'est que le caveau appartenait -à Joseph d'Arimathie. Mais, en général, les circonstances -<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>anecdotiques ajoutées par le premier -Évangile au fond commun de la tradition sont sans -valeur, surtout quand il s'agit des derniers jours de -la vie de Jésus<a name="FNanchor_17_78" id="FNanchor_17_78"></a><a href="#Footnote_17_78" class="fnanchor">[17]</a>. Le même Évangile mentionne un -autre détail qui, vu le silence des autres, n'a aucune -probabilité: c'est le fait des scellés et d'une garde -mise au tombeau<a name="FNanchor_18_79" id="FNanchor_18_79"></a><a href="#Footnote_18_79" class="fnanchor">[18]</a>.—Rappelons aussi que les caveaux -funéraires étaient des chambres basses, taillées -dans un roc incliné, où l'on avait pratiqué une coupe -verticale. La porte, d'ordinaire en contre-bas, était -fermée par une pierre très-lourde, qui s'engageait -dans une feuillure<a name="FNanchor_19_80" id="FNanchor_19_80"></a><a href="#Footnote_19_80" class="fnanchor">[19]</a>. Ces chambres n'avaient pas -de serrure fermant à clef; la pesanteur de la pierre -était la seule garantie qu'on eût contre les voleurs -ou les profanateurs de tombeaux; aussi s'arrangeait-on -de telle sorte qu'il fallût pour la remuer -ou une machine ou l'effort réuni de plusieurs personnes.—Toutes -les traditions sont d'accord sur ce -point que la pierre avait été mise à l'orifice du caveau -le vendredi soir. -</p> -<p> -Or, quand Marie de Magdala arriva, le dimanche -<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span>matin, la pierre n'était pas à sa place. Le caveau -était ouvert. Le corps n'y était plus. L'idée de la résurrection -était encore chez elle peu développée. Ce -qui remplissait son âme, c'était un regret tendre et le -désir de rendre les soins funèbres au corps de son -divin ami. Aussi ses premiers sentiments furent-ils la -surprise et la douleur. La disparition de ce corps chéri -lui enlevait la dernière joie sur laquelle elle avait -compté. Elle ne le toucherait plus de ses mains!... -Et qu'était-il devenu?... L'idée d'une profanation -se présenta à elle et la révolta. Peut-être, en même -temps, une lueur d'espoir traversa son esprit. Sans -perdre un moment, elle court à une maison où -Pierre et Jean étaient réunis<a name="FNanchor_20_81" id="FNanchor_20_81"></a><a href="#Footnote_20_81" class="fnanchor">[20]</a>: «On a pris le corps -<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span>du maître, dit-elle, et nous ne savons pas où on l'a -mis.» -</p> -<p> -Les deux disciples se lèvent à la hâte, et courent de -toute leur force. Jean, le plus jeune, arrive le premier. -Il se baisse pour regarder à l'intérieur, Marie avait -raison. Le tombeau était vide. Les linges qui avaient -servi à l'ensevelissement étaient épars dans le caveau. -Pierre arrive à son tour. Tous deux entrent, -examinent les linges, sans doute tachés de sang, et remarquent -en particulier le suaire qui avait enveloppé -la tête roulé à part en un coin<a name="FNanchor_21_82" id="FNanchor_21_82"></a><a href="#Footnote_21_82" class="fnanchor">[21]</a>. Pierre et Jean se -retirèrent chez eux dans un trouble extrême. S'ils ne -prononcèrent pas encore le mot décisif: «Il est ressuscité!» -on peut dire qu'une telle conséquence était -irrévocablement tirée et que le dogme générateur -du christianisme était déjà fondé. -</p> -<p> -Pierre et Jean étant sortis du jardin, Marie resta -seule sur le bord du caveau. Elle pleurait abondamment. -Une seule pensée la préoccupait: Où avait-on -mis le corps? Son cœur de femme n'allait pas au -delà du désir de tenir encore dans ses bras le -cadavre bien-aimé. Tout à coup, elle entend un -bruit léger derrière elle. Un homme est debout. -Elle croit d'abord que c'est le jardinier: «Oh! dit-elle, -<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span>si c'est toi qui l'as pris, dis-moi où tu l'as posé, -afin que je l'emporte.» Pour toute réponse, elle s'entend -appeler par son nom: «Marie!» C'était la -voix qui tant de fois l'avait fait tressaillir. C'était -l'accent de Jésus. «O mon maître!...» s'écrie-t-elle. -Elle veut le toucher. Une sorte de mouvement -instinctif la porte à baiser ses pieds<a name="FNanchor_22_83" id="FNanchor_22_83"></a><a href="#Footnote_22_83" class="fnanchor">[22]</a>. La vision -légère s'écarte et lui dit: «Ne me touche pas!» Peu -à peu l'ombre disparaît<a name="FNanchor_23_84" id="FNanchor_23_84"></a><a href="#Footnote_23_84" class="fnanchor">[23]</a>. Mais le miracle de l'amour -est accompli. Ce que Céphas n'a pu faire, Marie l'a -fait: elle a su tirer la vie, la parole douce et pénétrante -du tombeau vide. Il ne s'agit plus de conséquences -à déduire, ni de conjectures à former. Marie -a vu et entendu. La résurrection a son premier témoin -immédiat. -</p> -<p> -Folle d'amour, ivre de joie, Marie rentra dans la -ville, et aux premiers disciples qu'elle rencontra: -«Je l'ai vu, il m'a parlé,» dit-elle<a name="FNanchor_24_85" id="FNanchor_24_85"></a><a href="#Footnote_24_85" class="fnanchor">[24]</a>. Son imagination -fortement troublée<a name="FNanchor_25_86" id="FNanchor_25_86"></a><a href="#Footnote_25_86" class="fnanchor">[25]</a>, ses discours entrecoupés et -sans suite, la firent prendre par quelques-uns pour -<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span>une folle<a name="FNanchor_26_87" id="FNanchor_26_87"></a><a href="#Footnote_26_87" class="fnanchor">[26]</a>. Pierre et Jean, de leur côté, racontent ce -qu'ils ont vu. D'autres disciples vont au tombeau et -voient de même<a name="FNanchor_27_88" id="FNanchor_27_88"></a><a href="#Footnote_27_88" class="fnanchor">[27]</a>. La conviction arrêtée de tout ce -premier groupe fut que Jésus était ressuscité. Bien -des doutes restaient encore; mais l'assurance de -Marie, de Pierre, de Jean s'imposait aux autres. -Plus tard, on appela cela «la vision de Pierre»<a name="FNanchor_28_89" id="FNanchor_28_89"></a><a href="#Footnote_28_89" class="fnanchor">[28]</a>; -Paul, en particulier, ne parle pas de la vision de -Marie et reporte tout l'honneur de la première apparition -sur Pierre. Mais cette expression était très-inexacte. -Pierre ne vit que le caveau vide, le suaire -et le linceul. Marie seule aima assez pour dépasser -la nature et faire revivre le fantôme du maître -exquis. Dans ces sortes de crises merveilleuses, -voir après les autres n'est rien: tout le mérite est -de voir pour la première fois; car les autres modèlent -ensuite leur vision sur le type reçu. C'est le -propre des belles organisations de concevoir l'image -promptement, avec justesse et par une sorte de sens -<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span>intime du dessin. La gloire de la résurrection appartient -donc à Marie de Magdala. Après Jésus, c'est Marie -qui a le plus fait pour la fondation du christianisme. -L'ombre créée par les sens délicats de Madeleine plane -encore sur le monde. Reine et patronne des idéalistes, -Madeleine a su mieux que personne affirmer son rêve, -imposer à tous la vision sainte de son âme passionnée. -Sa grande affirmation de femme: «Il est ressuscité!» -a été la base de la foi de l'humanité. Loin d'ici, raison -impuissante! Ne va pas appliquer une froide -analyse à ce chef-d'œuvre de l'idéalisme et de l'amour. -Si la sagesse renonce à consoler cette pauvre -race humaine, trahie par le sort, laisse la folie tenter -l'aventure. Où est le sage qui a donné au monde -autant de joie que la possédée Marie de Magdala? -</p> -<p> -Les autres femmes, cependant, qui avaient été -au tombeau, répandaient des bruits divers<a name="FNanchor_29_90" id="FNanchor_29_90"></a><a href="#Footnote_29_90" class="fnanchor">[29]</a>. Elles -n'avaient pas vu Jésus<a name="FNanchor_30_91" id="FNanchor_30_91"></a><a href="#Footnote_30_91" class="fnanchor">[30]</a>; mais elles parlaient d'un -homme blanc, qu'elles avaient aperçu dans le caveau -et qui leur avait dit: «Il n'est plus ici, retournez en -<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span>Galilée; il vous y précédera, vous l'y verrez<a name="FNanchor_31_92" id="FNanchor_31_92"></a><a href="#Footnote_31_92" class="fnanchor">[31]</a>.» Peut-être -étaient-ce les linceuls blancs qui avaient donné lieu -à cette hallucination. Peut-être aussi ne virent-elles -rien, et ne commencèrent-elles à parler de leur vision -que quand Marie de Magdala eut raconté la sienne. -Selon un des textes les plus authentiques, en effet<a name="FNanchor_32_93" id="FNanchor_32_93"></a><a href="#Footnote_32_93" class="fnanchor">[32]</a>, -elles gardèrent quelque temps le silence, silence -qu'on attribua ensuite à la terreur. Quoi qu'il en soit, -ces récits allaient à chaque heure grossissant, et -subissaient d'étranges déformations. L'homme blanc -devint l'ange de Dieu; on raconta que son vêtement -était éblouissant comme la neige, que sa figure sembla -un éclair. D'autres parlaient de deux anges, dont -l'un apparut à la tête, l'autre au pied du tombeau<a name="FNanchor_33_94" id="FNanchor_33_94"></a><a href="#Footnote_33_94" class="fnanchor">[33]</a>. -Le soir, peut-être, bien des personnes croyaient déjà -que les femmes avaient vu cet ange descendre du -ciel, tirer la pierre, et Jésus s'élancer dehors avec -fracas<a name="FNanchor_34_95" id="FNanchor_34_95"></a><a href="#Footnote_34_95" class="fnanchor">[34]</a>. Elles-mêmes variaient sans doute dans leurs -<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>dépositions<a name="FNanchor_35_96" id="FNanchor_35_96"></a><a href="#Footnote_35_96" class="fnanchor">[35]</a>; subissant l'effet de l'imagination des -autres, comme il arrive toujours aux gens du peuple, -elles se prêtaient à tous les embellissements, et participaient -à la création de la légende qui naissait autour -d'elles et à propos d'elles. -</p> -<p> -La journée fut orageuse et décisive. La petite société -était fort dispersée. Quelques-uns étaient déjà partis -pour la Galilée; d'autres s'étaient cachés par crainte<a name="FNanchor_36_97" id="FNanchor_36_97"></a><a href="#Footnote_36_97" class="fnanchor">[36]</a>. -La déplorable scène du vendredi, le spectacle navrant -qu'on avait eu sous les yeux, en voyant celui dont -on avait tant espéré finir sur le gibet sans que son -Père vînt le délivrer, avaient d'ailleurs ébranlé la foi -de plusieurs. Les nouvelles données par les femmes -et par Pierre ne trouvèrent de divers côtés qu'une -incrédulité à peine dissimulée<a name="FNanchor_37_98" id="FNanchor_37_98"></a><a href="#Footnote_37_98" class="fnanchor">[37]</a>. Des récits divers se -croisaient; les femmes allaient cà et là avec des discours -étranges et peu concordants, enchérissant les -unes sur les autres. Les sentiments les plus opposés -se faisaient jour. Les uns pleuraient encore le triste -<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span>événement de l'avant-veille; d'autres triomphaient -déjà; tous étaient disposés à accueillir les récits les -plus extraordinaires. Cependant la défiance qu'inspirait -l'exaltation de Marie de Magdala<a name="FNanchor_38_99" id="FNanchor_38_99"></a><a href="#Footnote_38_99" class="fnanchor">[38]</a>, le peu d'autorité -qu'avaient les femmes, l'incohérence de leurs -récits, produisaient de grands doutes. On était -dans l'attente de visions nouvelles, qui ne pouvaient -pas manquer de venir. L'état de la secte était -tout à fait favorable à la propagation de bruits -étranges. Si toute la petite Église eût été réunie, la -création légendaire eût été impossible; ceux qui savaient -le secret de la disparition du corps eussent -probablement réclamé contre l'erreur. Mais, dans le -désarroi où l'on était, la porte était ouverte aux plus -féconds malentendus. -</p> -<p> -C'est le propre des états de l'âme où naissent l'extase -et les apparitions d'être contagieux<a name="FNanchor_39_100" id="FNanchor_39_100"></a><a href="#Footnote_39_100" class="fnanchor">[39]</a>. L'histoire -de toutes les grandes crises religieuses prouve que -ces sortes de visions se communiquent: dans une assemblée -de personnes remplies des mêmes croyances, -il suffit qu'un membre de la réunion affirme voir -ou entendre quelque chose de surnaturel, pour que -<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span>les autres voient et entendent aussi. Chez les protestants -persécutés, le bruit se répandait qu'on -avait entendu les anges chanter des psaumes sur les -ruines d'un temple récemment détruit; tous y allaient -et entendaient le même psaume<a name="FNanchor_40_101" id="FNanchor_40_101"></a><a href="#Footnote_40_101" class="fnanchor">[40]</a>. Dans les cas de ce -genre, ce sont les plus échauffés qui font la loi et qui -règlent le degré de l'atmosphère commune. L'exaltation -des uns se transmet à tous; personne ne -veut rester en arrière ni convenir qu'il est moins -favorisé que les autres. Ceux qui ne voient rien sont -entraînés et finissent par croire ou qu'ils sont moins -clairvoyants, ou qu'ils ne se rendent pas compte de -leurs sensations; en tout cas, ils se gardent de -l'avouer; ils troubleraient la fête, attristeraient les -autres et se feraient un rôle désagréable. Quand une -apparition se produit dans de telles réunions, il est -donc ordinaire que tous la voient ou l'acceptent. Il -faut se rappeler, d'ailleurs, quel était le degré de -culture intellectuelle des disciples de Jésus. Ce qu'on -appelle une tête faible s'associe très-bien à l'exquise -bonté du cœur. Les disciples croyaient aux fantômes<a name="FNanchor_41_102" id="FNanchor_41_102"></a><a href="#Footnote_41_102" class="fnanchor">[41]</a>; -<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>ils s'imaginaient être entourés de miracles; -ils ne participaient en rien à la science positive du -temps. Cette science existait chez quelques centaines -d'hommes, uniquement répandus dans les pays où la -culture grecque avait pénétré. Mais le vulgaire, dans -tous les pays, y participait très-peu. La Palestine -était, à cet égard, un des pays les plus arriérés; les -Galiléens étaient les plus ignorants des Palestiniens, -et les disciples de Jésus pouvaient compter entre les -gens les plus simples de la Galilée. C'était cette simplicité -même qui leur avait valu leur céleste élection. -Dans un tel monde, la croyance aux faits merveilleux -trouvait les facilités les plus extraordinaires -pour se répandre. Une fois l'opinion de la résurrection -de Jésus ébruitée, de nombreuses visions devaient -se produire. Elles se produisirent en effet. -</p> -<p> -Dans la journée même du dimanche, à une heure -avancée de la matinée, où déjà les récits des femmes -avaient circulé, deux disciples, dont l'un se nommait -Cléopatros ou Cléopas, entreprirent un petit voyage -à un bourg nommé Emmaüs<a name="FNanchor_42_103" id="FNanchor_42_103"></a><a href="#Footnote_42_103" class="fnanchor">[42]</a>, situé à une faible -distance de Jérusalem<a name="FNanchor_43_104" id="FNanchor_43_104"></a><a href="#Footnote_43_104" class="fnanchor">[43]</a>. Ils causaient entre eux -<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>des derniers événements, et ils étaient pleins de tristesse. -Dans la route, un compagnon inconnu s'adjoignit -à eux et leur demanda la cause de leur chagrin. -«Es-tu donc le seul étranger à Jérusalem, lui -dirent-ils, pour ignorer ce qui vient de s'y passer? -N'as-tu pas entendu parler de Jésus de Nazareth, -qui fut un homme prophète, puissant en œuvres et -en paroles devant Dieu et le peuple? Ne sais-tu pas -comment les prêtres et les grands l'ont fait condamner -et crucifier? Nous espérions qu'il allait délivrer -Israël, et voilà qu'aujourd'hui est le troisième -jour depuis que tout cela s'est passé. Et puis, -quelques femmes qui sont des nôtres nous ont -jetés ce matin dans d'étranges perplexités. Elles -ont été avant le jour au tombeau; elles n'ont pas -trouvé le corps, mais elles affirment avoir vu des -anges, qui leur ont dit qu'il est vivant. Quelques-uns -des nôtres ont été ensuite au tombeau; -ils ont tout trouvé comme les femmes avaient dit; -<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>mais lui, ils ne l'ont pas vu.» L'inconnu était -un homme pieux, versé dans les Écritures, citant -Moïse et les prophètes. Ces trois bonnes personnes -lièrent amitié. A l'approche d'Emmaüs, comme l'inconnu -allait continuer sa route, les deux disciples le -supplièrent de prendre le repas du soir avec eux. Le -jour baissait; les souvenirs des deux disciples deviennent -alors plus poignants. Cette heure du repas -du soir était celle que tous se rappelaient avec le -plus de charme et de mélancolie. Combien de fois -n'avaient-ils pas vu, à ce moment-là, le maître bien-aimé -oublier le poids du jour dans l'abandon de gais -entretiens, et, animé par quelques gouttes d'un vin -très-noble, leur parler du fruit de la vigne qu'il boirait -nouveau avec eux dans le royaume de son Père. -Le geste qu'il faisait en rompant le pain et en le leur -offrant, selon l'habitude du chef de maison chez les -Juifs, était profondément gravé dans leur mémoire. -Pleins d'une douce tristesse, ils oublient l'étranger; -c'est Jésus qu'ils voient tenant le pain, puis le rompant -et le leur offrant. Ces souvenirs les préoccupent -à un tel point, qu'ils s'aperçoivent à peine que -leur compagnon, pressé de continuer sa route, les -a quittés. Et quand ils furent sortis de leur rêverie: -«Ne sentions-nous pas, se dirent-ils, quelque -chose d'étrange? Ne te souviens-tu pas que notre -<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span>cœur était comme ardent pendant qu'il nous parlait -dans le chemin?»—«Et les prophéties qu'il citait -prouvaient bien que le Messie doit souffrir pour -entrer dans sa gloire. Ne l'as-tu pas reconnu à la -fraction du pain?»—«Oui, nos yeux étaient fermés -jusque-là; ils se sont ouverts quand il s'est évanoui.» -La conviction des deux disciples fut qu'ils avaient -vu Jésus. Ils rentrèrent en toute hâte à Jérusalem. -</p> -<p> -Le groupe principal des disciples était justement -à ce moment-là rassemblé autour de Pierre<a name="FNanchor_44_105" id="FNanchor_44_105"></a><a href="#Footnote_44_105" class="fnanchor">[44]</a>. La nuit -était tout à fait tombée. Chacun communiquait ses -impressions et ce qu'il avait entendu dire. La croyance -générale voulait déjà que Jésus fut ressuscité. A l'entrée -des deux disciples, on se hâta de leur parler -de ce qu'on appelait «la vision de Pierre»<a name="FNanchor_45_106" id="FNanchor_45_106"></a><a href="#Footnote_45_106" class="fnanchor">[45]</a>. Eux, -de leur côté, racontèrent ce qui leur était arrivé dans -la route et comment ils l'avaient reconnu à la fraction -du pain. L'imagination de tous se trouva vivement -excitée. Les portes étaient fermées; car on redoutait -les Juifs. Les villes orientales sont muettes -après le coucher du soleil. Le silence était donc par -moments très-profond à l'intérieur; tous les petits -<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span>bruits qui se produisaient par hasard étaient interprétés -dans le sens de l'attente universelle. L'attente crée -d'ordinaire son objet<a name="FNanchor_46_107" id="FNanchor_46_107"></a><a href="#Footnote_46_107" class="fnanchor">[46]</a>. Pendant un instant de silence, -quelque léger souffle passa sur la face des assistants. -A ces heures décisives, un courant d'air, une fenêtre -qui crie, un murmure fortuit, arrêtent la croyance -des peuples pour des siècles. En même temps que le -souffle se fit sentir, on crut entendre des sons. Quelques-uns -dirent qu'ils avaient discerné le mot <i>schalom</i>, -«bonheur» ou «paix». C'était le salut ordinaire de -Jésus et le mot par lequel il signalait sa présence. -Nul doute possible; Jésus est présent; il est là dans -l'assemblée. C'est sa voix chérie; chacun la reconnaît<a name="FNanchor_47_108" id="FNanchor_47_108"></a><a href="#Footnote_47_108" class="fnanchor">[47]</a>. -Cette imagination était d'autant plus facile à -accepter que Jésus leur avait dit que, toutes les fois -<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span>qu'ils se réuniraient en son nom, il serait au milieu -d'eux. Ce fut donc une chose reçue que, le dimanche -soir, Jésus était apparu devant ses disciples assemblés. -Quelques-uns prétendirent avoir distingué dans -ses mains et ses pieds la marque des clous, et dans -son flanc la trace du coup de lance. Selon une tradition -fort répandue, ce fut ce soir-là même qu'il -souffla sur ses disciples le Saint-Esprit<a name="FNanchor_48_109" id="FNanchor_48_109"></a><a href="#Footnote_48_109" class="fnanchor">[48]</a>. L'idée, au -moins, que son souffle avait couru sur la réunion fut -généralement admise. -</p> -<p> -Tels furent les incidents de ce jour qui a fixé le -sort de l'humanité. L'opinion que Jésus était ressuscité -s'y fonda d'une manière irrévocable. La secte, -qu'on avait cru éteindre en tuant le maître, fut dès -lors assurée d'un immense avenir. -</p> -<p> -Quelques doutes, cependant, se produisaient encore<a name="FNanchor_49_110" id="FNanchor_49_110"></a><a href="#Footnote_49_110" class="fnanchor">[49]</a>. -L'apôtre Thomas, qui ne s'était pas trouvé à -la réunion du dimanche soir, avoua qu'il portait -quelque envie à ceux qui avaient vu la trace de la -<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>lance et des clous. On dit que, huit jours après, il fut -satisfait<a name="FNanchor_50_111" id="FNanchor_50_111"></a><a href="#Footnote_50_111" class="fnanchor">[50]</a>. Mais il en resta sur lui une tache légère et -comme un doux reproche. Par une vue instinctive -d'une exquise justesse, on comprit que l'idéal ne -veut pas être touché avec les mains, qu'il n'a nul -besoin de subir le contrôle de l'expérience. <i>Noli -me tangere</i> est le mot de toutes les grandes amours. -Le toucher ne laisse rien à la foi; l'œil, organe -plus pur et plus noble que la main, l'œil, que -rien ne souille, et par qui rien n'est souillé, devint -même bientôt un témoin superflu. Un sentiment -singulier commença à se faire jour; toute hésitation -parut un manque de loyauté et d'amour; on -eut honte de rester en arrière; on s'interdit de désirer -voir. Le dicton «Heureux ceux qui n'ont pas vu -et qui ont cru<a name="FNanchor_51_112" id="FNanchor_51_112"></a><a href="#Footnote_51_112" class="fnanchor">[51]</a>!» devint le mot de la situation. On -trouva quelque chose de plus généreux à croire sans -preuve. Les vrais amis de cœur ne voulurent pas -avoir eu de vision<a name="FNanchor_52_113" id="FNanchor_52_113"></a><a href="#Footnote_52_113" class="fnanchor">[52]</a>, de même que, plus tard, saint -Louis refusait d'être témoin d'un miracle eucharistique -<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>pour ne pas s'enlever le mérite de la foi. Ce fut, -dès lors, en fait de crédulité, une émulation effrayante -et comme une sorte de surenchère. Le mérite consistant -à croire sans avoir vu, la foi à tout prix, la foi gratuite, -la foi allant jusqu'à la folie fut exaltée comme le -premier des dons de l'âme. Le <i>credo quia absurdum</i> -est fondé; la loi des dogmes chrétiens sera une -étrange progression qui ne s'arrêtera devant aucune -impossibilité. Une sorte de sentiment chevaleresque -empêchera de regarder jamais en arrière. Les dogmes -les plus chers à la piété, ceux auxquels elle s'attachera -avec le plus de frénésie, seront les plus répugnants -à la raison, par suite de cette idée touchante -que la valeur morale de la foi augmente en proportion -de la difficulté de croire, et qu'on ne fait preuve -d'aucun amour en admettant ce qui est clair. -</p> -<p> -Ces premiers jours furent ainsi comme une période -de fièvre intense, où les fidèles, s'enivrant les -uns les autres et s'imposant les uns aux autres leurs -rêves, s'entraînaient mutuellement et se portaient -aux idées les plus exaltées. Les visions se multipliaient -sans cesse. Les réunions du soir étaient le -moment le plus ordinaire où elles se produisaient<a name="FNanchor_53_114" id="FNanchor_53_114"></a><a href="#Footnote_53_114" class="fnanchor">[53]</a>. -<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>Quand les portes étaient fermées, et que tous étaient -obsédés de leur idée fixe, le premier qui croyait entendre -le doux mot <i>schalom</i> «salut» ou «paix», -donnait le signal. Tous écoutaient et entendaient -bientôt la même chose. C'était alors une grande joie -pour ces âmes simples de savoir le maître au milieu -d'elles. Chacun savourait la douceur de cette pensée, -et se croyait favorisé de quelque colloque intérieur. -D'autres visions étaient calquées sur un autre modèle, -et rappelaient celle des voyageurs d'Emmaüs. -Au moment du repas, on voyait Jésus apparaître, -prendre le pain, le bénir, le rompre et l'offrir à -celui qu'il favorisait de sa vision<a name="FNanchor_54_115" id="FNanchor_54_115"></a><a href="#Footnote_54_115" class="fnanchor">[54]</a>. En quelques -jours, un cycle entier de récits, fort divergents dans -les détails, mais inspirés par un même esprit d'amour -et de foi absolue, se forma et se répandit. C'est la -plus grave erreur de croire que la légende a besoin -de beaucoup de temps pour se faire. La légende -naît parfois en un jour. Le dimanche soir (16 de -nisan, 5 avril), la résurrection de Jésus était tenue -pour une réalité. Huit jours après, le caractère de la -vie d'outre-tombe qu'on fut amené à concevoir pour -lui était arrêté quant aux traits essentiels. -</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_62" id="Footnote_1_62"></a><a href="#FNanchor_1_62"><span class="label">[1]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 11; Luc, <span class="smcap">xviii</span>, 34; <span class="smcap">xxiv</span>, 11; Jean, <span class="smcap">xx</span>, 9, 24 et -suiv. L'opinion contraire exprimée dans Matth., <span class="smcap">xii</span>, 40; <span class="smcap">xvi</span>, 4, -21; <span class="smcap">xvii</span>, 9, 23; <span class="smcap">xx</span>, 19; <span class="smcap">xxvi</span>, 32; Marc, <span class="smcap">viii</span>, 31; <span class="smcap">ix</span>, 9–10, 31; -<span class="smcap">x</span>, 34; Luc, <span class="smcap">ix</span>, 22; <span class="smcap">xi</span>, 29–30; <span class="smcap">xviii</span>, 31 et suiv.; <span class="smcap">xxiv</span>, 6–8; Justin, -<i>Dial. cum Tryph</i>., 106, vient de ce que, à partir d'une certaine -époque, on tint beaucoup à ce que Jésus eût annoncé sa résurrection. -Les synoptiques reconnaissent, du reste, que, si Jésus en -parla, les apôtres n'y comprirent rien (Marc, <span class="smcap">ix</span>, 10, 32; Luc, -<span class="smcap">xviii</span>, 34; comparez Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 8, et Jean, <span class="smcap">ii</span>, 21–22).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_63" id="Footnote_2_63"></a><a href="#FNanchor_2_63"><span class="label">[2]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 10; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 17, 21.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_64" id="Footnote_3_64"></a><a href="#FNanchor_3_64"><span class="label">[3]</span></a> Passages précités, surtout Luc, <span class="smcap">xvii</span>, 24–25; <span class="smcap">xviii</span>, 31–34.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_65" id="Footnote_4_65"></a><a href="#FNanchor_4_65"><span class="label">[4]</span></a> Talmud de Babylone, <i>Baba Bathra</i>, 58 <i>a</i>, et l'extrait arabe -donné par L'abbé Bargès, dans le <i>Bulletin de l'Œuvre des pèlerinages -en terre sainte</i>, février 1863.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_66" id="Footnote_5_66"></a><a href="#FNanchor_5_66"><span class="label">[5]</span></a> Ibn-Hischam, <i>Sirat errasoul</i>, édit. Wüstenfeld, pages 1012 -et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_67" id="Footnote_6_67"></a><a href="#FNanchor_6_67"><span class="label">[6]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 23; <i>Act</i>., <span class="smcap">xxv</span>, 19; Jos, <i>Ant</i>., XVIII, <span class="smcap">iii</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_68" id="Footnote_7_68"></a><a href="#FNanchor_7_68"><span class="label">[7]</span></a> Ps. <span class="smcap">xvi</span>, 10. Le sens de l'original est un peu différent. Mais -c'est ainsi que les versions reçues traduisaient le passage.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_69" id="Footnote_8_69"></a><a href="#FNanchor_8_69"><span class="label">[8]</span></a> I Thess., <span class="smcap">iv</span>, 12 et suiv.; I Cor., <span class="smcap">xv</span> entier; Apoc., <span class="smcap">xx</span>-<span class="smcap">xxii</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_70" id="Footnote_9_70"></a><a href="#FNanchor_9_70"><span class="label">[9]</span></a>. Matth., <span class="smcap">xvi</span>, 21 et suiv.; Marc, <span class="smcap">viii</span>, 31 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_71" id="Footnote_10_71"></a><a href="#FNanchor_10_71"><span class="label">[10]</span></a> Josèphe, <i>Ant</i>., XVIII, <span class="smcap">iii</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_72" id="Footnote_11_72"></a><a href="#FNanchor_11_72"><span class="label">[11]</span></a> Relire avec soin les quatre récits des Évangiles et le passage -I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 4–8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_73" id="Footnote_12_73"></a><a href="#FNanchor_12_73"><span class="label">[12]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 1; Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 1; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 1; Jean, <span class="smcap">xx</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_74" id="Footnote_13_74"></a><a href="#FNanchor_13_74"><span class="label">[13]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 2, semble même supposer que Marie ne fut pas -toujours seule.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_75" id="Footnote_14_75"></a><a href="#FNanchor_14_75"><span class="label">[14]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 1 et suiv., et Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 9 et suiv. Il faut observer -que l'Évangile de Marc a, dans nos textes imprimés du Nouveau -Testament, deux finales: Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 1–8: Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 9–20, -sans parler de deux autres finales, dont l'une nous a été conservée -par le manuscrit L de Paris et la marge de la version -philoxénienne (<i>Nov. Test</i>. édit. Griesbach-Schultz, I, page 291, -note), l'autre par saint Jérôme, <i>Adv. Pelag</i>., l. II (t. IV, 2<sup>e</sup> part., -col. 520, édit. Martianay). La finale <span class="smcap">xvi</span>, 9 et suiv. manque dans -le manuscrit B du Vatican, dans le <i>Codex Sinaïticus</i> et dans les -plus importants manuscrits grecs. Mais elle est en tout cas d'une -grande antiquité, et son accord avec le quatrième Évangile est une -chose frappante.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_76" id="Footnote_15_76"></a><a href="#FNanchor_15_76"><span class="label">[15]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxvii</span>, 60; Marc, <span class="smcap">xv</span>, 46; Luc, <span class="smcap">xxiii</span>, 53.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_77" id="Footnote_16_77"></a><a href="#FNanchor_16_77"><span class="label">[16]</span></a> Jean, <span class="smcap">xix</span>, 41–42.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_78" id="Footnote_17_78"></a><a href="#FNanchor_17_78"><span class="label">[17]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. <span class="smcap">xxxviii</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_79" id="Footnote_18_79"></a><a href="#FNanchor_18_79"><span class="label">[18]</span></a> L'Évangile des hébreux renfermait peut-être quelque circonstance -analogue (dans saint Jérôme, <i>De viris illustribus</i>, 2).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_80" id="Footnote_19_80"></a><a href="#FNanchor_19_80"><span class="label">[19]</span></a> M. de Vogüé, <i>les Églises de la terre sainte</i>, p. 125–126. -Le verbe ἀποκυλίω (Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 2; Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 3, 4; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 2) -prouve bien que telle était la disposition du tombeau de Jésus.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_81" id="Footnote_20_81"></a><a href="#FNanchor_20_81"><span class="label">[20]</span></a> En tout ceci, le récit du quatrième Évangile a une grande -supériorité. Il nous sert de guide principal. Dans Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 12, -Pierre seul va au tombeau. Dans la finale de Marc donnée par le -manuscrit L et par la marge de la version philoxénienne (Griesbach, -<i>loc. cit.</i>), il y a τοῖς περὶ τὸν Πέτρον. Saint Paul (I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5) -également ne fait figurer que Pierre en cette première vision. Plus -loin, Luc (<span class="smcap">xxiv</span>, 24) supposa que plusieurs disciples sont allés au -tombeau, ce qui s'applique probablement à des visites successives. -Il est possible que Jean ait cédé ici à l'arrière-pensée, qui se -trahit plus d'une fois en son Évangile, de montrer qu'il a eu -dans l'histoire de Jésus un rôle de premier ordre, égal même à -celui de Pierre. Peut-être aussi les déclarations répétées de Jean, -qu'il a été témoin oculaire des faits fondamentaux de la foi chrétienne -(Évang., <span class="smcap">i</span>, 14; <span class="smcap">xxi</span>, 24; I Joan., <span class="smcap">i</span>, 1–3; <span class="smcap">iv</span>, 14), doivent-elles -s'appliquer à cette visite.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_82" id="Footnote_21_82"></a><a href="#FNanchor_21_82"><span class="label">[21]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 1–10. Comparez. Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 12, 34; I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5 et -la finale de Marc dans le manuscrit L.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_83" id="Footnote_22_83"></a><a href="#FNanchor_22_83"><span class="label">[22]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 9, en observant que Matthieu, <span class="smcap">xxviii</span>, 9–10, -répond à Jean, <span class="smcap">xx</span>, 16–17.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_84" id="Footnote_23_84"></a><a href="#FNanchor_23_84"><span class="label">[23]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 11–17, en accord avec Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 9–10. Comparez -le récit parallèle, mais bien moins satisfaisant de Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, -1–10; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 1–10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_85" id="Footnote_24_85"></a><a href="#FNanchor_24_85"><span class="label">[24]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 18.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_86" id="Footnote_25_86"></a><a href="#FNanchor_25_86"><span class="label">[25]</span></a> Comparez Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 9; Luc, <span class="smcap">viii</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_87" id="Footnote_26_87"></a><a href="#FNanchor_26_87"><span class="label">[26]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_88" id="Footnote_27_88"></a><a href="#FNanchor_27_88"><span class="label">[27]</span></a> <i>Ibid</i>., <span class="smcap">xxiv</span>, 24.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_89" id="Footnote_28_89"></a><a href="#FNanchor_28_89"><span class="label">[28]</span></a> <i>Ibid</i>., <span class="smcap">xxiv</span>, 34; I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5; la finale de Marc dans le manuscrit -L. Le fragment de l'Évangile des hébreux, dans saint -Ignace, <i>Epist. ad Smyrn.</i>, 3, et dans saint Jérôme, <i>De viris -ill.</i>, 16, semble placer «la vision de Pierre» le soir, et la fondre -avec celle des apôtres assemblés. Mais saint Paul distingue expressément -les deux visions.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_90" id="Footnote_29_90"></a><a href="#FNanchor_29_90"><span class="label">[29]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 22–24, 34. Il résulte de ces passages que les nouvelles -se répandirent séparément.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_91" id="Footnote_30_91"></a><a href="#FNanchor_30_91"><span class="label">[30]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 1–8.—Matthieu, <span class="smcap">xxviii</span>, 9–10, dit le contraire. Mais -cela détonne dans le système synoptique, où les femmes ne voient -qu'un ange. Il semble que le premier Évangile a voulu concilier le -système synoptique et celui du quatrième, où une seule femme -voit Jésus.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_92" id="Footnote_31_92"></a><a href="#FNanchor_31_92"><span class="label">[31]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 2 et suiv.; Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 5 et suiv.; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 4, -et suiv., 23. Cette apparition d'anges s'est introduite même dans le -récit du quatrième Évangile (<span class="smcap">xx</span>, 12–13), qu'elle dérange tout à fait, -étant appliquée à Marie de Magdala. L'auteur n'a pas voulu abandonner -ce trait donné par la tradition.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_93" id="Footnote_32_93"></a><a href="#FNanchor_32_93"><span class="label">[32]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_94" id="Footnote_33_94"></a><a href="#FNanchor_33_94"><span class="label">[33]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 4–7; Jean, <span class="smcap">xx</span>, 12–13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_95" id="Footnote_34_95"></a><a href="#FNanchor_34_95"><span class="label">[34]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 1 et suiv. Le récit de Matthieu est celui où -les circonstances ont été ainsi le plus exagérées. Le tremblement de -terre et le rôle des gardiens sont probablement des additions tardives.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_96" id="Footnote_35_96"></a><a href="#FNanchor_35_96"><span class="label">[35]</span></a> Les six ou sept récits que nous avons de cette scène du matin -(Marc en ayant deux ou trois, et Paul ayant aussi le sien, sans -parler de l'Évangile des hébreux) sont en complet désaccord les -uns avec les autres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_97" id="Footnote_36_97"></a><a href="#FNanchor_36_97"><span class="label">[36]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxvi</span>, 31; Marc, <span class="smcap">xiv</span>, 27; Jean, <span class="smcap">xvi</span>, 32; Justin, <i>Apol</i>. -I, 50; <i>Dial. cum Tryph.</i>, 53, 106. Le système de Justin est qu'au -moment de la mort de Jésus, il y eut de la part des disciples -une complète apostasie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_98" id="Footnote_37_98"></a><a href="#FNanchor_37_98"><span class="label">[37]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 17; Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 11; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_99" id="Footnote_38_99"></a><a href="#FNanchor_38_99"><span class="label">[38]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 9; Luc, <span class="smcap">viii</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_100" id="Footnote_39_100"></a><a href="#FNanchor_39_100"><span class="label">[39]</span></a> Voir, par exemple, Calmeil, <i>De la folie au point de vue -pathologique, philosophique, historique et judiciaire</i>. Paris, -1845, 2 vol. in-8<sup>o</sup>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_101" id="Footnote_40_101"></a><a href="#FNanchor_40_101"><span class="label">[40]</span></a> Voir les <i>Lettres pastorales</i> de Jurieu, 1<sup>e</sup> année, 7<sup>e</sup> lettre; -3<sup>e</sup> année, 4<sup>e</sup> lettre; Misson, le <i>Théâtre sacré des Cévennes</i> (Londres, -1707), p. 28, 34, 38, 102, 103, 104, 107; Mémoires de -Court, dans Sayous, <i>Hist. de la littér. française à l'étranger</i>, -<span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle, I, p. 303; <i>Bulletin de la Société de l'hist. du -protest, franc.</i>, 1862, p. 174.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_102" id="Footnote_41_102"></a><a href="#FNanchor_41_102"><span class="label">[41]</span></a> Matth., <span class="smcap">xiv</span>, 26; Marc, <span class="smcap">vi</span>, 49; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 37; Jean, <span class="smcap">iv</span>, 19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_103" id="Footnote_42_103"></a><a href="#FNanchor_42_103"><span class="label">[42]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 12–13; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 13–33.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_104" id="Footnote_43_104"></a><a href="#FNanchor_43_104"><span class="label">[43]</span></a> Comparez Josèphe, <i>B. J.</i>, VII, <span class="smcap">vi</span>, 6. Luc met ce village à -soixante stades et Josèphe à trente stades de Jérusalem. Ἐξήκοντα, -que portent certains manuscrits et certaines éditions de Josèphe, -est une correction chrétienne. Voir l'édition de G. Dindorf. La -situation la plus probable d'Emmaüs est Kulonié, joli endroit au -fond d'un vallon, sur la route de Jérusalem à Jaffa. Voir Sepp, -<i>Jerusalem und das Heilige Land</i> (1863), I, p. 56; Bourquenoud, -dans les <i>Études rel. hist. et litt</i>. des PP. de la Soc. de Jésus, -1863, n<sup>o</sup> 9, et, pour les distances exactes, H. Zschokke, <i>Das neutestamentliche -Emmaüs</i> (Schaffouse, 1865).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_105" id="Footnote_44_105"></a><a href="#FNanchor_44_105"><span class="label">[44]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 14; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 33 et suiv.; Jean, <span class="smcap">xx</span>, 19 et suiv.; -Évang. des hébr., dans saint Ignace, <i>Epist. ad Smyrn</i>., 3, et dans -saint Jérôme, <i>De viris ill.</i>, 16; I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5.; Justin, <i>Dial. cum -Tryph.</i>, 106.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_106" id="Footnote_45_106"></a><a href="#FNanchor_45_106"><span class="label">[45]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 34.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_107" id="Footnote_46_107"></a><a href="#FNanchor_46_107"><span class="label">[46]</span></a> Dans une île vis-à-vis de Rotterdam, dont la population est -restée attachée au calvinisme le plus austère, les paysans sont persuadés -que Jésus vient, à leur lit de mort, assurer ses élus de leur -justification; beaucoup le voient en effet.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_108" id="Footnote_47_108"></a><a href="#FNanchor_47_108"><span class="label">[47]</span></a> Pour concevoir la possibilité de pareilles illusions, il suffit -de se rappeler les scènes de nos jours où des personnes réunies -reconnaissent unanimement entendre des bruits sans réalité, et -cela, avec une parfaite bonne foi. L'attente, l'effort de l'imagination, -la disposition à croire, parfois des complaisances innocentes, -expliquent ceux de ces phénomènes qui ne sont pas le produit -direct de la fraude. Ces complaisances viennent, en général, de -personnes convaincues, animées d'un sentiment bienveillant, ne -voulant pas que la séance finisse mal, et désireuses de tirer d'embarras -les maîtres de la maison. Quand on croit au miracle, on y -aide toujours sans s'en apercevoir. Le doute et la négation sont impossibles -dans ces sortes de réunions. On ferait de la peine à ceux -qui croient et à ceux qui vous ont invité. Voilà pourquoi ces -expériences, qui réussissent devant de petits comités, échouent -d'ordinaire devant un public payant, et manquent toujours devant -les commissions scientifiques.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_109" id="Footnote_48_109"></a><a href="#FNanchor_48_109"><span class="label">[48]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 22–23, qui a un écho dans Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 49.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_110" id="Footnote_49_110"></a><a href="#FNanchor_49_110"><span class="label">[49]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 17; Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 14; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 39–40.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_111" id="Footnote_50_111"></a><a href="#FNanchor_50_111"><span class="label">[50]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 24–29; comparez Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 14: Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 39–40, -et la finale de Marc, conservée par saint Jérôme, <i>Adv. Pelag.</i>, II -(v. ci-dessus, p. 7).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_51_112" id="Footnote_51_112"></a><a href="#FNanchor_51_112"><span class="label">[51]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 29.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_52_113" id="Footnote_52_113"></a><a href="#FNanchor_52_113"><span class="label">[52]</span></a> Il est bien remarquable, en effet, que Jean, sous le nom duquel -nous a été transmis le dicton précité, n'a pas de vision particulière -pour lui seul. Cf. I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5–8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_53_114" id="Footnote_53_114"></a><a href="#FNanchor_53_114"><span class="label">[53]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 26. Le passage <span class="smcap">xxi</span>, 14, suppose, il est vrai, qu'il -n'y eut à Jérusalem que deux apparitions devant les disciples -réunis. Mais les passages <span class="smcap">xx</span>, 30, et <span class="smcap">xxi</span>, 25, laissent beaucoup -plus de latitude. Comparez <i>Act</i>., <span class="smcap">i</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_54_115" id="Footnote_54_115"></a><a href="#FNanchor_54_115"><span class="label">[54]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 41–43; Évangile des hébreux, dans saint Jérôme, -<i>De viris illustribus</i>, 2; finale de Marc, dans saint Jérôme, <i>Adv. -Pelag.</i>, II.</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span></p> - -<h2> -<a id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">DÉPART DES DISCIPLES DE JÉRUSALEM.—DEUXIÈME VIE -GALILÉENNE DE JÉSUS.</span></h2> - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 33]</span> -Le désir le plus vif de ceux qui ont perdu une -personne chère, est de revoir les lieux où ils ont -vécu avec elle. Ce fut sans doute ce sentiment qui, -quelques jours après les événements de la Pâque, -porta les disciples à regagner la Galilée. Dès le -moment de l'arrestation de Jésus, et immédiatement -après sa mort, il est probable que plusieurs avaient -déjà pris le chemin des provinces du Nord. Au moment -de la résurrection, un bruit s'était répandu -d'après lequel c'était en Galilée qu'on le reverrait. -Quelques-unes des femmes qui avaient été au tombeau -revinrent en disant que l'ange leur avait dit que -Jésus les avait déjà précédées en Galilée<a name="FNanchor_1_116" id="FNanchor_1_116"></a><a href="#Footnote_1_116" class="fnanchor">[1]</a>. D'autres -disaient que c'était Jésus qui avait ordonné de s'y -<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span>rendre<a name="FNanchor_2_117" id="FNanchor_2_117"></a><a href="#Footnote_2_117" class="fnanchor">[2]</a>. Parfois on croyait même se souvenir qu'il -l'avait dit de son vivant<a name="FNanchor_3_118" id="FNanchor_3_118"></a><a href="#Footnote_3_118" class="fnanchor">[3]</a>. Ce qu'il y a de certain, -c'est qu'au bout de quelques jours, peut-être après -l'achèvement complet des fêtes de Pâques, les disciples -crurent avoir un commandement de retourner -dans leur patrie, et y retournèrent en effet<a name="FNanchor_4_119" id="FNanchor_4_119"></a><a href="#Footnote_4_119" class="fnanchor">[4]</a>. Peut-être -les visions commençaient-elles à se ralentir à Jérusalem. -Une sorte de nostalgie s'empara d'eux. Les -courtes apparitions de Jésus n'étaient pas suffisantes -pour compenser le vide énorme laissé par son absence. -Ils songeaient avec un sentiment mélancolique -au lac et à ces belles montagnes où ils avaient goûté -le royaume de Dieu<a name="FNanchor_5_120" id="FNanchor_5_120"></a><a href="#Footnote_5_120" class="fnanchor">[5]</a>. Les femmes surtout voulaient -à tout prix retourner dans le pays où elles avaient -joui de tant de bonheur. Il faut observer que -l'ordre de partir venait surtout d'elles<a name="FNanchor_6_121" id="FNanchor_6_121"></a><a href="#Footnote_6_121" class="fnanchor">[6]</a>. Cette ville -<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>odieuse leur pesait; elles aspiraient à revoir la terre -où elles avaient possédé celui qu'elles aimaient, bien -sures d'avance de l'y rencontrer encore. -</p> -<p> -La plupart des disciples partirent donc pleins de -joie et d'espérance, peut-être en compagnie de la -caravane qui ramenait les pèlerins de la fête de Pâques. -Ce qu'ils espéraient trouver en Galilée, ce -n'étaient pas seulement des visions passagères, c'était -Jésus lui-même d'une manière continue, comme cela -avait lieu avant sa mort. Une immense attente remplissait -leurs âmes. Allait-il renouveler le royaume -d'Israël, fonder définitivement le règne de Dieu, et, -comme on disait, «révéler sa justice<a name="FNanchor_7_122" id="FNanchor_7_122"></a><a href="#Footnote_7_122" class="fnanchor">[7]</a>»? Tout était -possible. Ils se représentaient déjà les riants paysages -où ils avaient joui de lui. Plusieurs croyaient qu'il -leur avait donné rendez-vous sur une montagne<a name="FNanchor_8_123" id="FNanchor_8_123"></a><a href="#Footnote_8_123" class="fnanchor">[8]</a>, -probablement celle-là même à laquelle se rattachaient -leurs plus doux souvenirs. Jamais sans doute -voyage ne fut plus joyeux. C'étaient tous leurs rêves -de bonheur qui étaient à la veille de se réaliser. -Ils allaient le revoir! -</p> -<p> -Ils le revirent en effet. A peine rendus à leurs -paisibles chimères, ils se crurent en pleine période -évangélique. On était vers la fin du mois d'avril. -<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>La terre alors est parsemée d'anémones rouges, -qui sont probablement ces «lis des champs» dont -Jésus aimait à tirer ses comparaisons. A chaque -pas, on retrouvait ses paroles, comme attachées -aux mille accidents du chemin. Voici l'arbre, la -fleur, la semence, dont il prit sa parabole; voici -la colline où il tint ses plus touchants discours; -voici la barque où il enseigna. C'était comme un -beau rêve recommencé, comme une illusion évanouie -puis retrouvée. L'enchantement sembla renaître. Le -doux «royaume de Dieu» galiléen reprit son cours. -Cet air transparent, ces matinées sur la rive ou sur -la montagne, ces nuits passées sur le lac en gardant -les filets, se retrouvèrent pleines de visions. -Ils le voyaient partout où ils avaient vécu avec lui. -Sans doute, ce n'était pas la joie de la jouissance -à toute heure. Parfois le lac devait leur paraître bien -solitaire. Mais le grand amour se contente de peu -de chose. Si tous tant que nous sommes, une fois -par an, à la dérobée, durant un instant assez long -pour échanger deux paroles, nous pouvions revoir -les personnes aimées que nous avons perdues, la -mort ne serait plus la mort! -</p> -<p> -Tel était l'état d'âme de la troupe fidèle, dans -cette courte période où le christianisme sembla revenir -un moment à son berceau pour lui dire un éternel -<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span>adieu. Les principaux disciples, Pierre, Thomas, -Nathanaël, les fils de Zébédée, se retrouvèrent sur -le bord du lac et désormais vécurent ensemble<a name="FNanchor_9_124" id="FNanchor_9_124"></a><a href="#Footnote_9_124" class="fnanchor">[9]</a>; ils -avaient repris leur ancien état de pêcheurs, à Bethsaïda -ou à Capharnahum. Les femmes galiléennes -étaient sans doute avec eux. Elles avaient poussé -plus que personne à ce retour, qui était pour elles -un besoin de cœur. Ce fut leur dernier acte dans la -fondation du christianisme. A partir de ce moment, -on ne les voit plus paraître. Fidèles à leur amour, -elles ne voulurent plus quitter le pays où elles avaient -goûté leur grande joie<a name="FNanchor_10_125" id="FNanchor_10_125"></a><a href="#Footnote_10_125" class="fnanchor">[10]</a>. On les oublia vite, et, comme -le christianisme galiléen n'eut guère de postérité, leur -souvenir se perdit complètement dans certaines branches -de la tradition. Ces touchantes démoniaques, -ces pécheresses converties, ces vraies fondatrices du -christianisme, Marie de Magdala, Marie Cléophas, -Jeanne, Susanne, passèrent à l'état de saintes délaissées. -Saint Paul ne les connaît pas<a name="FNanchor_11_126" id="FNanchor_11_126"></a><a href="#Footnote_11_126" class="fnanchor">[11]</a>. La foi qu'elles -<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>avaient créée les mit presque dans l'ombre. Il faut -descendre jusqu'au moyen âge pour que justice leur -soit rendue; l'une d'elles, Marie-Madeleine, reprend -alors sa place capitale dans le ciel chrétien. -</p> -<p> -Les visions au bord du lac paraissent avoir été -assez fréquentes. Sur ces flots où ils avaient touché -Dieu, comment les disciples n'eussent-ils pas revu -leur divin ami? Les plus simples circonstances le leur -rendaient. Une fois, ils avaient ramé toute la nuit -sans prendre un seul poisson; tout à coup les filets -se remplissent; ce fut un miracle. Il leur sembla -que quelqu'un leur avait dit de terre: «Jetez vos -filets à droite.» Pierre et Jean se regardèrent: -«C'est le Seigneur,» dit Jean. Pierre, qui était -nu, se couvrit à la hâte de sa tunique et se jeta à -la mer pour aller rejoindre l'invisible conseiller<a name="FNanchor_12_127" id="FNanchor_12_127"></a><a href="#Footnote_12_127" class="fnanchor">[12]</a>.—D'autres -fois, Jésus venait prendre part à leurs simples -repas. Un jour, à l'issue de la pêche, ils furent -surpris de trouver les charbons allumés, un poisson -posé dessus et du pain à côté. Un vif souvenir de leurs -festins du temps passé leur traversa l'esprit. Le pain -et le poisson en faisaient toujours une partie essentielle. -Jésus avait l'habitude de leur en offrir. Ils -<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>furent persuadés, après le repas, que Jésus s'était -assis à côté d'eux et leur avait présenté de ces mets, -déjà devenus pour eux eucharistiques et sacrés<a name="FNanchor_13_128" id="FNanchor_13_128"></a><a href="#Footnote_13_128" class="fnanchor">[13]</a>. -</p> -<p> -C'était surtout Jean et Pierre qui étaient favorisés -de ces intimes entretiens avec le fantôme bien-aimé. -Un jour, Pierre, en songe peut-être (mais -que dis-je! leur vie sur ces bords n'était-elle pas un -songe perpétuel?), crut entendre Jésus lui demander: -«M'aimes-tu?» La question se renouvela trois fois. -Pierre, tout possédé d'un sentiment tendre et triste, -s'imaginait répondre: «Oh! oui, Seigneur, tu sais -que je t'aime;» et, à chaque fois, l'apparition disait: -<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>«Pais mes brebis<a name="FNanchor_14_129" id="FNanchor_14_129"></a><a href="#Footnote_14_129" class="fnanchor">[14]</a>.» Une autre fois, Pierre fit à -Jean la confidence d'un songe étrange. Il avait rêvé -qu'il se promenait avec le maître. Jean venait par -derrière à quelques pas. Jésus lui parla en termes -très-obscurs, qui semblaient lui annoncer la prison -ou une mort violente, et lui répéta à diverses -reprises: «Suis-moi.» Pierre alors, montrant -du doigt Jean qui les suivait, demanda: «Seigneur, -et celui-là?—Celui-là, dit Jésus, si je -veux qu'il reste, jusqu'à ce que je vienne, que t'importe? -Suis-moi.» Après le supplice de Pierre, -Jean se rappela ce rêve, et y vit une prédiction du -genre de mort de son ami. Il le raconta à ses disciples; -ceux-ci crurent y trouver l'assurance que leur -maître ne mourrait pas avant l'avénement final de -Jésus<a name="FNanchor_15_130" id="FNanchor_15_130"></a><a href="#Footnote_15_130" class="fnanchor">[15]</a>. -</p> -<p> -Ces grands rêves mélancoliques, ces entretiens sans -cesse interrompus et recommencés avec le mort chéri -remplissaient les jours, et les mois. La sympathie de -la Galilée pour le prophète que les Hiérosolymites -avaient mis à mort s'était réveillée. Plus de cinq -cents personnes étaient déjà groupées autour du -souvenir de Jésus<a name="FNanchor_16_131" id="FNanchor_16_131"></a><a href="#Footnote_16_131" class="fnanchor">[16]</a>. A défaut du maître perdu, -<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>elles obéissaient à ses disciples les plus autorisés, -surtout à Pierre. Un jour qu'à la suite de leurs chefs -spirituels, les Galiléens fidèles étaient montés sur une -de ces montagnes où Jésus les avait souvent conduits, -ils crurent encore le voir. L'air sur ces hauteurs est -plein d'étranges miroitements. La même illusion qui -autrefois avait eu lieu pour les disciples les plus -intimes<a name="FNanchor_17_132" id="FNanchor_17_132"></a><a href="#Footnote_17_132" class="fnanchor">[17]</a> se produisit encore. La foule assemblée -s'imagina voir le spectre divin se dessiner dans -l'éther; tous tombèrent sur la face et adorèrent<a name="FNanchor_18_133" id="FNanchor_18_133"></a><a href="#Footnote_18_133" class="fnanchor">[18]</a>. -Le sentiment qu'inspire le clair horizon de ces montagnes -est l'idée de l'ampleur du monde avec l'envie -de le conquérir. Sur un des pics environnants, Satan, -montrant de la main à Jésus les royaumes de la terre -et toute leur gloire, les lui avait, disait-on, proposés, -s'il voulait s'incliner devant lui. Cette fois, ce fut Jésus -qui, du haut des sommets sacrés, montra à ses disciples -la terre entière et leur assura l'avenir. Ils descendirent -de la montagne persuadés que le fils de Dieu -leur avait donné l'ordre de convertir le genre humain -et avait promis d'être avec eux jusqu'à la fin des siècles. -Une ardeur étrange, un feu divin, les remplissait -au sortir de ces entretiens. Ils se regardaient -<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>comme les missionnaires du monde, capables de tous -les prodiges. Saint Paul vit plusieurs de ceux qui -assistèrent à cette scène extraordinaire. Après vingt-cinq -ans, leur impression était encore aussi forte et -aussi vive que le premier jour<a name="FNanchor_19_134" id="FNanchor_19_134"></a><a href="#Footnote_19_134" class="fnanchor">[19]</a>. -</p> -<p> -Près d'un an s'écoula dans cette vie suspendue -entre le ciel et la terre<a name="FNanchor_20_135" id="FNanchor_20_135"></a><a href="#Footnote_20_135" class="fnanchor">[20]</a>. Le charme, loin de décroître, -<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>augmentait. C'est le propre des grandes et saintes -choses, de grandir et de se purifier toujours. Le sentiment -d'une personne aimée qu'on a perdue est bien -plus fécond à distance qu'au lendemain de la mort. -Plus on s'éloigne, plus ce sentiment devient énergique. -La tristesse qui d'abord s'y mêlait et, en un sens, -l'amoindrissait, se change en piété sereine. L'image -du défunt se transfigure, s'idéalise, devient l'âme -de la vie, le principe de toute action, la source -de toute joie, l'oracle que l'on consulte, la consolation -qu'on cherche aux moments d'abattement. La -mort est la condition de toute apothéose. Jésus, si -aimé durant sa vie, le fut ainsi plus encore après -son dernier soupir, ou plutôt son dernier soupir devînt -le commencement de sa véritable vie au sein de -son Église. Il devint l'ami intérieur, le confident, le -compagnon de voyage, celui qui, au détour de la -route, se joint à vous, vous suit, s'attable avec -<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>vous, et se fait connaître en s'évanouissant<a name="FNanchor_21_136" id="FNanchor_21_136"></a><a href="#Footnote_21_136" class="fnanchor">[21]</a>. Le -manque absolu de rigueur scientifique dans l'esprit -des nouveaux croyants faisait qu'on ne se posait aucune -question sur la nature de son existence. On se -le représentait comme impassible, doué d'un corps -subtil, traversant les cloisons opaques, tantôt visible, -tantôt invisible, mais toujours vivant. Quelquefois, -on pensait que son corps n'avait aucune matière, -qu'il était une pure ombre ou apparence<a name="FNanchor_22_137" id="FNanchor_22_137"></a><a href="#Footnote_22_137" class="fnanchor">[22]</a>. D'autres -fois, on lui prêtait de la matérialité, de la chair, des -os; par un scrupule naïf, et comme si l'hallucination -eût voulu se précautionner contre elle-même, on le -faisait boire, manger; on voulait qu'il se fût laissé -palper<a name="FNanchor_23_138" id="FNanchor_23_138"></a><a href="#Footnote_23_138" class="fnanchor">[23]</a>. Les idées flottaient sur ce point dans le -vague le plus complet. -</p> -<p> -A peine avons-nous songé jusqu'ici à poser une -question oiseuse et insoluble. Pendant que Jésus ressuscitait -de la vraie manière, c'est-à-dire dans le -cœur de ceux qui l'aimaient, pendant que la conviction -inébranlable des apôtres se formait et que -la foi du monde se préparait, en quel endroit les -<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>vers consumaient-ils le corps inanimé qui avait été, -le samedi soir, déposé au sépulcre? On ignorera -toujours ce détail; car, naturellement, les traditions -chrétiennes ne peuvent rien nous apprendre -là-dessus. C'est l'esprit qui vivifie; la chair n'est -rien<a name="FNanchor_24_139" id="FNanchor_24_139"></a><a href="#Footnote_24_139" class="fnanchor">[24]</a>. La résurrection fut le triomphe de l'idée sur -la réalité. Une fois l'idée entrée dans son immortalité, -qu'importe le corps? -</p> -<p> -Vers l'an 80 ou 85, quand le texte actuel du premier -Évangile reçut ses dernières additions, les Juifs -avaient déjà à cet égard une opinion arrêtée<a name="FNanchor_25_140" id="FNanchor_25_140"></a><a href="#Footnote_25_140" class="fnanchor">[25]</a>. -A les en croire, les disciples seraient venus pendant -la nuit et auraient volé le corps. La conscience -chrétienne s'alarma de ce bruit, et, pour couper court -à une telle objection, elle imagina la circonstance des -gardiens et du sceau apposé au sépulcre<a name="FNanchor_26_141" id="FNanchor_26_141"></a><a href="#Footnote_26_141" class="fnanchor">[26]</a>. Cette circonstance, -ne se trouvant que dans le premier Évangile, -mêlée à des légendes d'une autorité très-faible<a name="FNanchor_27_142" id="FNanchor_27_142"></a><a href="#Footnote_27_142" class="fnanchor">[27]</a>, -n'est nullement admissible<a name="FNanchor_28_143" id="FNanchor_28_143"></a><a href="#Footnote_28_143" class="fnanchor">[28]</a>. Mais l'explication des -Juifs, quoique irréfutable, est loin de satisfaire à tout. -<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>On ne peut guère admettre que ceux qui ont si fortement -cru Jésus ressuscité soient ceux-là mêmes -qui avaient enlevé le corps. Quelque peu précise -que fût la réflexion chez de tels hommes, on imagine -à peine une si étrange illusion. Il faut se souvenir -que la petite Église à ce moment était complètement -dispersée. Il n'y avait nulle entente, nulle centralisation, -nulle publicité régulière. Les croyances -naissaient éparses, puis se rejoignaient comme elles -pouvaient. Les contradictions entre les récits qui nous -restent sur les incidents du dimanche matin prouvent -que les bruits se répandirent par des canaux très-divers, -et qu'on ne se soucia pas beaucoup de se -mettre d'accord. Il est possible que le corps ait été -enlevé par quelques-uns des disciples, et transporté -par eux en Galilée<a name="FNanchor_29_144" id="FNanchor_29_144"></a><a href="#Footnote_29_144" class="fnanchor">[29]</a>. Les autres, restés à Jérusalem, -n'auront pas eu connaissance du fait. D'un autre côté, -les disciples qui auront emporté le corps en Galilée -n'auront eu d'abord aucune connaissance des récits -qui se formèrent à Jérusalem, si bien que la croyance -à la résurrection se sera formée derrière eux et les -aura surpris ensuite. Ils n'auront pas réclamé, et, -l'eussent-ils fait, cela n'eût rien dérangé. Quand il -s'agit de miracles, une rectification tardive est non -<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>avenue<a name="FNanchor_30_145" id="FNanchor_30_145"></a><a href="#Footnote_30_145" class="fnanchor">[30]</a>. Jamais une difficulté matérielle n'empêche -un sentiment de se développer et de créer les fictions -dont il a besoin<a name="FNanchor_31_146" id="FNanchor_31_146"></a><a href="#Footnote_31_146" class="fnanchor">[31]</a>. Dans l'histoire récente du miracle -de la Salette, l'erreur a été démontrée jusqu'à l'évidence<a name="FNanchor_32_147" id="FNanchor_32_147"></a><a href="#Footnote_32_147" class="fnanchor">[32]</a>; -cela n'empêche pas la basilique de s'élever -et la foi d'accourir. -</p> -<p> -<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>Il est permis de supposer aussi que la disparition du -corps fut le fait des Juifs. Peut-être crurent-ils par -là prévenir les scènes tumultueuses qui pouvaient se -produire sur le cadavre d'un homme aussi populaire -que Jésus. Peut-être voulurent-ils empêcher qu'on -ne lui fît des funérailles bruyantes ou qu'on n'élevât -un tombeau à ce juste. Enfin, qui sait si la disparition -du cadavre ne fut pas le fait du propriétaire -du jardin ou du jardinier<a name="FNanchor_33_148" id="FNanchor_33_148"></a><a href="#Footnote_33_148" class="fnanchor">[33]</a>? Ce propriétaire, selon -toutes les vraisemblances<a name="FNanchor_34_149" id="FNanchor_34_149"></a><a href="#Footnote_34_149" class="fnanchor">[34]</a>, était étranger à la secte. -On choisit son caveau parce qu'il était le plus voisin -du Golgotha et parce qu'on était pressé<a name="FNanchor_35_150" id="FNanchor_35_150"></a><a href="#Footnote_35_150" class="fnanchor">[35]</a>. Peut-être -fut-il mécontent de cette prise de possession, et fit-il -enlever le cadavre. A vrai dire, les détails, rapportés -par le quatrième Évangile, des linceuls laissés dans -le caveau, et du suaire plié soigneusement à part -dans un coin<a name="FNanchor_36_151" id="FNanchor_36_151"></a><a href="#Footnote_36_151" class="fnanchor">[36]</a>, ne s'accordent guère avec une telle -hypothèse. Cette dernière circonstance ferait supposer -qu'une main de femme s'était glissée là<a name="FNanchor_37_152" id="FNanchor_37_152"></a><a href="#Footnote_37_152" class="fnanchor">[37]</a>. Les -<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span>cinq récits de la visite des femmes au tombeau sont -si confus et si embarrassés, qu'il nous est certes fort -loisible de supposer qu'ils cachent quelque malentendu. -La conscience féminine, dominée par la -passion, est capable des illusions les plus bizarres. -Souvent elle est complice de ses propres rêves<a name="FNanchor_38_153" id="FNanchor_38_153"></a><a href="#Footnote_38_153" class="fnanchor">[38]</a>. -Pour amener ces sortes d'incidents considérés comme -merveilleux, personne ne trompe délibérément; mais -tout le monde, sans y penser, est amené à conniver. -Marie de Magdala avait été, selon le langage du -temps, «possédée de sept démons<a name="FNanchor_39_154" id="FNanchor_39_154"></a><a href="#Footnote_39_154" class="fnanchor">[39]</a>». Il faut tenir -compte en tout ceci du peu de précision d'esprit des -femmes d'Orient, de leur défaut absolu d'éducation -et de la nuance particulière de leur sincérité. La conviction -exaltée rend impossible tout retour sur soi-même. -Quand on voit le ciel partout, on est amené -à se mettre par moments à la place du ciel. -</p> -<p> -Tirons le voile sur ces mystères. Dans les états de -crise religieuse, tout étant considéré comme divin, -les plus grands effets peuvent sortir des causes les -plus mesquines. Si nous étions témoins des faits -étranges qui sont à l'origine de toutes les œuvres de -foi, nous y verrions des circonstances qui ne nous -<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span>paraîtraient pas en proportion avec l'importance des -résultats, d'autres qui nous feraient sourire. Nos -vieilles cathédrales comptent entre les plus belles -choses du monde; on ne peut y entrer sans être en -quelque sorte ivre de l'infini. Or, ces splendides merveilles -sont presque toujours l'épanouissement de quelque -petite supercherie. Et qu'importe en définitive? -Le résultat seul compte en pareille matière. La foi -purifie tout. L'incident matériel qui a fait croire à la -résurrection n'a pas été la cause véritable de la résurrection. -Ce qui a ressuscité Jésus, c'est l'amour. Cet -amour fut si puissant qu'un petit hasard suffit pour -élever l'édifice de la foi universelle. Si Jésus avait été -moins aimé, si la foi à la résurrection avait eu moins -de raison de s'établir, ces sortes de hasards auraient -eu beau se produire; il n'en serait rien sorti. Un -grain de sable amène la chute d'une montagne, quand -le moment de tomber est venu pour la montagne. Les -plus grandes choses viennent à la fois de causes très-grandes -et très-petites. Les grandes causes sont -seules réelles; les petites ne font que déterminer la -production d'un effet qui était déjà depuis longtemps -préparé. -</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_116" id="Footnote_1_116"></a><a href="#FNanchor_1_116"><span class="label">[1]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 7; Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_117" id="Footnote_2_117"></a><a href="#FNanchor_2_117"><span class="label">[2]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_118" id="Footnote_3_118"></a><a href="#FNanchor_3_118"><span class="label">[3]</span></a> <i>Ibid</i>., <span class="smcap">xxvi</span>, 32; Marc, <span class="smcap">xiv</span>, 28.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_119" id="Footnote_4_119"></a><a href="#FNanchor_4_119"><span class="label">[4]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 16; Jean, <span class="smcap">xxi</span>.—Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 49, 50, 52 et les -<i>Actes</i>, <span class="smcap">i</span>, 3–4, sont ici en contradiction flagrante avec Marc, <span class="smcap">xvi</span>, -1–8, et Matthieu. La seconde finale de Marc (<span class="smcap">xvi</span>, 9 et suiv.), et -même les deux autres qui ne font pas partie du texte reçu (voir -ci-dessus, p. 7), paraissent conçues dans le système de Luc. -Mais cela ne peut prévaloir contre l'accord d'une partie de la tradition -synoptique avec le quatrième Évangile et même, indirectement, -avec Paul (I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5–8) sur ce point.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_120" id="Footnote_5_120"></a><a href="#FNanchor_5_120"><span class="label">[5]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 16.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_121" id="Footnote_6_121"></a><a href="#FNanchor_6_121"><span class="label">[6]</span></a> <i>Ibid</i>., <span class="smcap">xxviii</span>, 7; Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_122" id="Footnote_7_122"></a><a href="#FNanchor_7_122"><span class="label">[7]</span></a> Finale de Marc, dans saint Jérôme, <i>Adv. Pelag.</i>, II.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_123" id="Footnote_8_123"></a><a href="#FNanchor_8_123"><span class="label">[8]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 4 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_124" id="Footnote_9_124"></a><a href="#FNanchor_9_124"><span class="label">[9]</span></a> Jean, <span class="smcap">xxi</span>, 2 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_125" id="Footnote_10_125"></a><a href="#FNanchor_10_125"><span class="label">[10]</span></a> L'auteur des <i>Actes</i>, <span class="smcap">i</span>, 14, les place à Jérusalem lors de l'ascension. -Mais cela tient à son parti systématique (Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 49; -<i>Act</i>., 1–4) de ne pas admettre de voyage en Galilée après la -résurrection (système contredit par Matthieu et par Jean). Pour -être fidèle à ce système, il est obligé de placer l'ascension à Béthanie, -en quoi il est contredit par toutes les autres traditions.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_126" id="Footnote_11_126"></a><a href="#FNanchor_11_126"><span class="label">[11]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_127" id="Footnote_12_127"></a><a href="#FNanchor_12_127"><span class="label">[12]</span></a> Jean, <span class="smcap">xxi</span>, 1 et suiv. Ce chapitre a été ajouté à l'Évangile -déjà achevé, comme un post-scriptum. Mais il est de la même -provenance que le reste.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_128" id="Footnote_13_128"></a><a href="#FNanchor_13_128"><span class="label">[13]</span></a> Jean, <span class="smcap">xxi</span>, 9–14; comp. Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 41–43. Jean réunit en une -seule les deux scènes de la pêche et du repas. Mais Luc groupe -autrement les choses. En tout cas, si on pèse attentivement les -versets Jean, <span class="smcap">xxi</span>, 14–15, on se convaincra que les liaisons de -Jean sont ici un peu artificielles. Les hallucinations, au moment -où elles naissent, sont toujours isolées. C'est plus tard qu'on en -forme des anecdotes suivies. Cette façon de joindre comme consécutifs -des faits séparés par des mois et des semaines se voit -d'une manière frappante en comparant entre eux deux passages -du même écrivain, Luc, Évang., <span class="smcap">xxiv</span>, fin, et <i>Actes</i>, <span class="smcap">i</span>, commencement. -D'après le premier passage, Jésus serait monté au ciel le -jour même de la résurrection; or, d'après le second, il y eut un -intervalle de quarante jours. Si l'on prenait aussi à la rigueur -Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 9–20, l'ascension aurait eu lieu le soir de la résurrection. -Rien ne prouve mieux que la contradiction de Luc dans ces -deux passages combien les rédacteurs des écrits évangéliques tenaient -peu aux sutures de leurs récits.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_129" id="Footnote_14_129"></a><a href="#FNanchor_14_129"><span class="label">[14]</span></a> Jean, <span class="smcap">xxi</span>, 15 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_130" id="Footnote_15_130"></a><a href="#FNanchor_15_130"><span class="label">[15]</span></a> <i>Ibid</i>., <span class="smcap">xxi</span>, 18 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_131" id="Footnote_16_131"></a><a href="#FNanchor_16_131"><span class="label">[16]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_132" id="Footnote_17_132"></a><a href="#FNanchor_17_132"><span class="label">[17]</span></a> Transfiguration.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_133" id="Footnote_18_133"></a><a href="#FNanchor_18_133"><span class="label">[18]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 16–20; I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 6. Comparez Marc, <span class="smcap">xvi</span>, -15 et suiv.; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 44 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_134" id="Footnote_19_134"></a><a href="#FNanchor_19_134"><span class="label">[19]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_135" id="Footnote_20_135"></a><a href="#FNanchor_20_135"><span class="label">[20]</span></a> Jean ne limite pas la durée de la vie d'outre-tombe de Jésus. -Il paraît la supposer assez longue. Selon Matthieu, elle n'aurait -duré que le temps nécessaire pour faire le voyage de Galilée et se -rendre à la montagne indiquée par Jésus. Selon la première finale -inachevée de Marc (<span class="smcap">xvi</span>, 1–8), les choses se seraient passées, ce -semble, comme dans Matthieu. Selon la seconde finale (<span class="smcap">xvi</span>, 9–20), -selon d'autres (voir ci-dessus, p. 7, note 1), et selon l'Évangile -de Luc, la vie d'outre-tombe semblerait n'avoir duré qu'un jour. -Paul (I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5–8), d'accord avec le quatrième Évangile, la prolonge -durant des années, puisqu'il donne sa vision, laquelle eut -lieu cinq ou six ans au moins après la mort de Jésus, comme la -dernière des apparitions. La circonstance des «cinq cents frères» -conduit à la même supposition, car il ne semble pas qu'au lendemain -de la mort de Jésus, le groupe de ses amis fût assez compacte -pour fournir une telle assemblée (<i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 15). Plusieurs -sectes gnostiques, en particulier les valentiniens et les séthiens, -évaluaient la durée des apparitions à dix-huit mois, et même fondaient -là-dessus des théories mystiques (Irénée, <i>Adv. hær.</i>, I, <span class="smcap">iii</span>, -2; <span class="smcap">xxx</span>, 14). Seul, l'auteur des <i>Actes</i> (<span class="smcap">i</span>, 3) fixe la durée de la -vie d'outre-tombe de Jésus à quarante jours. Mais c'est là une -bien faible autorité, surtout si l'on remarque qu'elle se rattache -à un système erroné (Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 49, 50, 52; <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 4, 12), -d'après lequel toute la vie d'outre-tombe se serait passée à Jérusalem -ou aux environs. Le nombre quarante est symbolique (le -peuple passe quarante ans au désert; Moïse, quarante jours au -Sinaï; Élie et Jésus jeûnent quarante jours, etc.). Quant à la forme -de récit adoptée par l'auteur des douze derniers versets du second -Évangile et par l'auteur du troisième Évangile, forme d'après laquelle -les circonstances sont serrées en un jour, voir ci-dessus, -p. <a href="#Page_33">33</a>, note. L'autorité de Paul, la plus ancienne et la plus forte -de toutes, corroborant celle du quatrième Évangile, qui offre pour -cette partie de l'histoire évangélique le plus de suite et de vraisemblance, -nous parait fournir un argument décisif.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_136" id="Footnote_21_136"></a><a href="#FNanchor_21_136"><span class="label">[21]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 31.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_137" id="Footnote_22_137"></a><a href="#FNanchor_22_137"><span class="label">[22]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 19, 26.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_138" id="Footnote_23_138"></a><a href="#FNanchor_23_138"><span class="label">[23]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 9; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 37 et suiv.; Jean, <span class="smcap">xx</span>, 27 et -suiv.; <span class="smcap">xxi</span>, 5 et suiv.; Évangile des hébreux, dans saint Ignace, -épitre aux Smyrniens, 3, et dans saint Jérôme, <i>De viris illustribus</i>, -16.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_139" id="Footnote_24_139"></a><a href="#FNanchor_24_139"><span class="label">[24]</span></a> Jean, <span class="smcap">vi</span>, 64.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_140" id="Footnote_25_140"></a><a href="#FNanchor_25_140"><span class="label">[25]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 11–15; Justin, <i>Dial. cum Tryph.</i>, 17, 108.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_141" id="Footnote_26_141"></a><a href="#FNanchor_26_141"><span class="label">[26]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxvii</span>, 62–66; <span class="smcap">xxviii</span>, 4, 11–15.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_142" id="Footnote_27_142"></a><a href="#FNanchor_27_142"><span class="label">[27]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xxviii</span>, 2 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_143" id="Footnote_28_143"></a><a href="#FNanchor_28_143"><span class="label">[28]</span></a> Les Juifs sont censés, Matth., <span class="smcap">xxvii</span>, 63, savoir que Jésus a -prédit qu'il ressusciterait. Mais les disciples mêmes de Jésus n'avaient -à cet égard aucune idée précise. Voir ci-dessus, p. <a href="#Page_1">1</a>, note.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_144" id="Footnote_29_144"></a><a href="#FNanchor_29_144"><span class="label">[29]</span></a> Le vague sentiment de ceci peut se retrouver dans Matthieu, -<span class="smcap">xxvi</span>, 32; <span class="smcap">xxviii</span>, 7, 10; Marc, <span class="smcap">xiv</span>, 28; <span class="smcap">xvi</span>, 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_145" id="Footnote_30_145"></a><a href="#FNanchor_30_145"><span class="label">[30]</span></a> Cela s'est vu pour les miracles de la Salette et de Lourdes.—Une -des manières les plus ordinaires dont se forme la légende -miraculeuse est celle-ci. Un saint personnage passe pour faire des -guérisons. On lui amène un malade, qui, par suite de l'émotion, -se trouve soulagé. Le lendemain, on répète à dix lieues à la ronde -qu'il y a eu miracle. Le malade meurt cinq ou six jours après; -personne n'en parle, si bien que, à l'heure où l'on enterre le défunt, -on raconte avec admiration sa guérison à quarante lieues de -là.—Le mot prêté au philosophe grec devant les <i>ex-voto</i> de -Samothrace (Diog. Laërte, VI, <span class="smcap">ii</span>, 59) est aussi d'une parfaite -justesse.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_146" id="Footnote_31_146"></a><a href="#FNanchor_31_146"><span class="label">[31]</span></a> Un phénomène de ce genre, et des plus frappants, se passe -chaque année à Jérusalem. Les grecs orthodoxes prétendent que -le feu qui s'allume spontanément au saint sépulcre le samedi -saint de leur Pâque efface les péchés de ceux qui le promènent sur -leur figure, et ne brûle pas. Des milliers de pélerins en font -l'expérience et savent fort bien que ce feu brûle (les contorsions -qu'ils font, jointes à l'odeur, le prouvent suffisamment). Néanmoins, -il ne s'est jamais trouvé personne pour contredire la -croyance de l'Église orthodoxe. Ce serait avouer qu'on a manqué -de foi, qu'on a été indigne du miracle, et reconnaître, ô ciel! que -les latins sont la vraie Église; car ce miracle est tenu des grecs -pour la meilleure preuve que leur Église est la seule bonne.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_147" id="Footnote_32_147"></a><a href="#FNanchor_32_147"><span class="label">[32]</span></a> Affaire de la Salette, devant le tribunal civil de Grenoble -(arrêt du 2 mai 1855), et devant la cour de Grenoble (arrêt du -6 mai 1857), plaidoiries de MM. Jules Favre et Bethmont, etc., -recueillies par J. Sabbatier (Grenoble, Vellot, 1857).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_148" id="Footnote_33_148"></a><a href="#FNanchor_33_148"><span class="label">[33]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 15, renfermerait-il une lueur de ceci?</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_149" id="Footnote_34_149"></a><a href="#FNanchor_34_149"><span class="label">[34]</span></a> Voir ci-dessus, p. 7–8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_150" id="Footnote_35_150"></a><a href="#FNanchor_35_150"><span class="label">[35]</span></a> Jean le dit expressément, <span class="smcap">xix</span>, 41–42.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_151" id="Footnote_36_151"></a><a href="#FNanchor_36_151"><span class="label">[36]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 6–7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_152" id="Footnote_37_152"></a><a href="#FNanchor_37_152"><span class="label">[37]</span></a> On songe involontairement à Marie de Béthanie, qui, en effet, -n'a pas de rôle indiqué le dimanche matin. Voir <i>Vie de Jésus</i>, -p. 341 et suiv.; 359 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_153" id="Footnote_38_153"></a><a href="#FNanchor_38_153"><span class="label">[38]</span></a> Celse faisait déjà sur ce sujet d'excellentes observations critiques -(dans Origène, <i>Contra Celsum</i>, II, 55).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_154" id="Footnote_39_154"></a><a href="#FNanchor_39_154"><span class="label">[39]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 9; Luc, <span class="smcap">viii</span>, 2.</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">RETOUR DES APÔTRES A JÉRUSALEM.—FIN DE LA PÉRIODE -DES APPARITIONS.</span></h2> - - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 34]</span> -Les apparitions, cependant, ainsi qu'il arrive dans -les mouvements de crédulité enthousiaste, commençaient -à se ralentir. Les imaginations populaires ressemblent -aux maladies contagieuses; elles s'émoussent -vite et changent de forme. L'activité des âmes -ardentes se tournait déjà d'un autre côté. Ce qu'on -croyait entendre de la bouche du cher ressuscité, -c'était l'ordre d'aller devant soi, de prêcher, de convertir -le monde. Par où commencer? Naturellement -par Jérusalem<a name="FNanchor_1_155" id="FNanchor_1_155"></a><a href="#Footnote_1_155" class="fnanchor">[1]</a>. Le retour à Jérusalem fut donc résolu -par ceux qui à ce moment dirigeaient la secte. -Comme ces voyages se faisaient d'ordinaire en caravane, -à l'époque des fêtes, on peut supposer avec -<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span>vraisemblance que le retour dont il s'agit eut lieu -à la fête des Tabernacles de la fin de l'an 33 ou à -la Pâque de l'an 34.</p> - -<p>La Galilée fut ainsi abandonnée par le christianisme, -et abandonnée pour toujours. La petite Église -qui y resta vécut encore sans doute; mais on n'entend -plus parler d'elle. Elle fut probablement écrasée, -comme tout le reste, par l'effroyable désastre que -subit le pays lors de la guerre de Vespasien; les -débris de la communauté dispersée se réfugièrent -au delà du Jourdain. Après la guerre, ce ne fut -pas le christianisme qui se reporta en Galilée; ce -fut le judaïsme. Au <span class="smcap">ii</span><sup>e</sup>, au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">iv</span><sup>e</sup> siècle, la Galilée -est un pays tout juif, le centre du judaïsme, le -pays du Talmud<a name="FNanchor_2_156" id="FNanchor_2_156"></a><a href="#Footnote_2_156" class="fnanchor">[2]</a>. La Galilée ne compta ainsi que -pour une heure dans l'histoire du christianisme; mais -ce fut l'heure sainte par excellence; elle donna à la -religion nouvelle ce qui l'a fait durer, sa poésie, -son charme pénétrant. «L'Évangile», à la façon -des synoptiques, fut une œuvre galiléenne. Or, nous -essayerons de montrer plus tard que «l'Évangile», -ainsi entendu, a été la cause principale du succès -du christianisme et reste la plus sure garantie de son -avenir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>Il est probable qu'une fraction de la petite école -qui entourait Jésus dans ses derniers jours était restée -à Jérusalem. Au moment de la séparation, la croyance -à la résurrection était déjà établie. Cette croyance se -développa ainsi des deux côtés avec une physionomie -sensiblement différente, et telle est sans doute la -cause des divergences complètes qui se remarquent -dans les récits des apparitions. Deux traditions, l'une -galiléenne, l'autre hiérosolymite, s'étaient formées; -d'après la première, toutes les apparitions (sauf celles -du premier moment) avaient eu lieu en Galilée; d'après -la seconde, toutes avaient eu lieu à Jérusalem<a name="FNanchor_3_157" id="FNanchor_3_157"></a><a href="#Footnote_3_157" class="fnanchor">[3]</a>. L'accord -des deux fractions de la petite Église sur le dogme -fondamental ne fît naturellement que confirmer la -croyance commune. On s'embrassa dans la même foi; -on se redit avec effusion: «Il est ressuscité!» Peut-être -la joie et l'enthousiasme qui furent la conséquence -de cette rencontre amenèrent-ils quelques autres visions. -C'est vers ce temps qu'on peut placer «la vision -<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span>de Jacques», mentionnée par saint Paul<a name="FNanchor_4_158" id="FNanchor_4_158"></a><a href="#Footnote_4_158" class="fnanchor">[4]</a>. Jacques -était frère ou du moins parent de Jésus. On ne voit -pas qu'il ait accompagné Jésus lors de son dernier -séjour à Jérusalem. Il y vint probablement avec les -apôtres, lorsque ceux-ci quittèrent la Galilée. Tous -les grands apôtres avaient eu leur vision; il était -difficile que ce «frère du Seigneur» n'eût pas la -sienne. Ce fut, ce semble, une vision eucharistique, -c'est-à-dire où Jésus apparut prenant et rompant le -pain<a name="FNanchor_5_159" id="FNanchor_5_159"></a><a href="#Footnote_5_159" class="fnanchor">[5]</a>. Plus tard, les parties de la famille chrétienne -qui se rattachèrent à Jacques, ceux qu'on appela les -hébreux, transportèrent cette vision au jour même -de la résurrection, et voulurent qu'elle eût été la -première de toutes<a name="FNanchor_6_160" id="FNanchor_6_160"></a><a href="#Footnote_6_160" class="fnanchor">[6]</a>.</p> - -<p>Il est très-remarquable, en effet, que la famille de -Jésus, dont quelques membres, durant sa vie, avaient -été incrédules et hostiles à sa mission<a name="FNanchor_7_161" id="FNanchor_7_161"></a><a href="#Footnote_7_161" class="fnanchor">[7]</a>, fait maintenant -partie de l'Église et y tient une place très-élevée. -<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>On est porté à supposer que la réconciliation se fit -durant le séjour des apôtres en Galilée. La célébrité -qu'avait prise tout à coup le nom de leur parent, ces -cinq cents personnes qui croyaient en lui et assuraient -l'avoir vu ressuscité, purent faire impression sur leur -esprit<a name="FNanchor_8_162" id="FNanchor_8_162"></a><a href="#Footnote_8_162" class="fnanchor">[8]</a>. Dès l'établissement définitif des apôtres à Jérusalem, -on voit avec eux Marie, mère de Jésus, et les -frères de Jésus<a name="FNanchor_9_163" id="FNanchor_9_163"></a><a href="#Footnote_9_163" class="fnanchor">[9]</a>. En ce qui concerne Marie, il paraît -que Jean, croyant obéir en cela à une recommandation -de son maître, l'avait adoptée et prise avec lui<a name="FNanchor_10_164" id="FNanchor_10_164"></a><a href="#Footnote_10_164" class="fnanchor">[10]</a>. Il la -ramena peut-être à Jérusalem. Cette femme, dont le -rôle et le caractère personnels sont restés profondément -obscurs, prenait dès lors de l'importance. Le mot que -l'évangéliste met dans la bouche d'une inconnue: -«Heureux le ventre qui t'a porté et les mamelles -que tu as sucées!» commençait à se vérifier. Il est -probable que Marie survécut peu d'années à son -fils<a name="FNanchor_11_165" id="FNanchor_11_165"></a><a href="#Footnote_11_165" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<p>Quant aux frères de Jésus, la question est plus obscure. -<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span>Jésus eut des frères et des sœurs<a name="FNanchor_12_166" id="FNanchor_12_166"></a><a href="#Footnote_12_166" class="fnanchor">[12]</a>. Il semble -probable cependant que, dans la classe de personnes -qui s'appelaient «frères du Seigneur», il y eut des -parents au second degré. La question n'a de gravité -qu'en ce qui concerne Jacques. Ce Jacques le -Juste, ou «frère du Seigneur», que nous allons voir -jouer un très-grand rôle dans les trente premières -années du christianisme, était-il Jacques, fils d'Alphée, -qui paraît avoir été cousin germain de Jésus, -ou un vrai frère de Jésus? Les données, à cet égard, -sont tout à fait incertaines et contradictoires. Ce que -nous savons de ce Jacques nous présente de lui une -image tellement éloignée de celle de Jésus, qu'on répugne -à croire que deux hommes si différents soient -nés de la même mère. Si Jésus est le vrai fondateur -du christianisme, Jacques en fut le plus dangereux -ennemi; il faillit tout perdre par son esprit étroit. -Plus tard, on crut certainement que Jacques le Juste -était un vrai frère de Jésus<a name="FNanchor_13_167" id="FNanchor_13_167"></a><a href="#Footnote_13_167" class="fnanchor">[13]</a>. Mais peut-être s'était-il -établi à ce sujet quelque confusion.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, les apôtres désormais ne se séparent -plus que pour des voyages temporaires. Jérusalem -devient leur centre<a name="FNanchor_14_168" id="FNanchor_14_168"></a><a href="#Footnote_14_168" class="fnanchor">[14]</a>; ils semblent craindre de -<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>se disperser, et certains traits paraissent révéler chez -eux la préoccupation d'empêcher un nouveau retour -en Galilée, lequel eût dissous la petite société. On supposa -un ordre exprès de Jésus, interdisant de quitter -Jérusalem, au moins jusqu'aux grandes manifestations -que l'on attendait<a name="FNanchor_15_169" id="FNanchor_15_169"></a><a href="#Footnote_15_169" class="fnanchor">[15]</a>. Les apparitions devenaient de -plus en plus rares. On en parlait beaucoup moins, et -l'on commençait à croire qu'on ne verrait plus le -maître avant son retour solennel dans les nuées. -Les imaginations se tournaient avec beaucoup de -force vers une promesse qu'on supposait que Jésus -avait faite. Durant sa vie, Jésus, dit-on, avait souvent -parlé de l'Esprit-Saint, conçu comme une personnification -de la sagesse divine<a name="FNanchor_16_170" id="FNanchor_16_170"></a><a href="#Footnote_16_170" class="fnanchor">[16]</a>. Il avait promis -à ses disciples que cet Esprit serait leur force dans -les combats qu'ils auraient à livrer, leur inspiration -dans les difficultés, leur avocat, s'ils avaient à parler -en public. Quand les visions devinrent rares, -on se rejeta sur cet Esprit, envisagé comme un consolateur, -comme un autre lui-même que Jésus devait -envoyer à ses amis. Quelquefois on se figurait que -Jésus, se montrant tout à coup au milieu de ses disciples -<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span>assemblés, avait soufflé sur eux de sa propre -bouche un courant d'air vivificateur<a name="FNanchor_17_171" id="FNanchor_17_171"></a><a href="#Footnote_17_171" class="fnanchor">[17]</a>. D'autres fois, -la disparition de Jésus était regardée comme la condition -de la venue de l'Esprit<a name="FNanchor_18_172" id="FNanchor_18_172"></a><a href="#Footnote_18_172" class="fnanchor">[18]</a>. On croyait que -dans ses apparitions il avait promis la descente de -cet Esprit<a name="FNanchor_19_173" id="FNanchor_19_173"></a><a href="#Footnote_19_173" class="fnanchor">[19]</a>. Plusieurs établissaient un lien intime -entre cette descente et la restauration du royaume -d'Israël<a name="FNanchor_20_174" id="FNanchor_20_174"></a><a href="#Footnote_20_174" class="fnanchor">[20]</a>. Toute l'activité d'imagination que la -secte avait déployée pour créer la légende de Jésus -ressuscité, elle allait maintenant l'appliquer à la création -d'un ensemble de croyances pieuses sur la descente -de l'Esprit et sur ses dons merveilleux.</p> - -<p>Il semble cependant qu'une grande apparition de -Jésus eut lieu encore à Béthanie ou sur le mont des -Oliviers<a name="FNanchor_21_175" id="FNanchor_21_175"></a><a href="#Footnote_21_175" class="fnanchor">[21]</a>. Certaines traditions rapportaient à cette -<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span>vision les recommandations finales, la promesse réitérée -de l'envoi du Saint-Esprit, l'acte par lequel il -investit ses disciples du pouvoir de remettre les péchés<a name="FNanchor_22_176" id="FNanchor_22_176"></a><a href="#Footnote_22_176" class="fnanchor">[22]</a>. -Les traits caractéristiques de ces apparitions -devenaient de plus en plus vagues; on les -confondait les unes avec les autres. On finit par -n'y plus penser beaucoup. Il fut reçu que Jésus était -vivant<a name="FNanchor_23_177" id="FNanchor_23_177"></a><a href="#Footnote_23_177" class="fnanchor">[23]</a>, qu'il s'était manifesté par un nombre d'apparitions -suffisant pour prouver son existence, qu'il -pouvait se manifester encore en des visions partielles, -jusqu'à la grande révélation finale où tout -serait consommé<a name="FNanchor_24_178" id="FNanchor_24_178"></a><a href="#Footnote_24_178" class="fnanchor">[24]</a>. Ainsi, saint Paul présente la -vision qu'il eut sur la route de Damas comme du -même ordre que celles qui viennent d'être racontées<a name="FNanchor_25_179" id="FNanchor_25_179"></a><a href="#Footnote_25_179" class="fnanchor">[25]</a>. -En tout cas, on admettait, en un sens idéaliste, -que le maître était avec ses disciples et serait -avec eux jusqu'à la fin<a name="FNanchor_26_180" id="FNanchor_26_180"></a><a href="#Footnote_26_180" class="fnanchor">[26]</a>. Dans les premiers jours, -les apparitions étant très-fréquentes, Jésus était conçu -comme habitant la terre d'une façon continue et remplissant -plus ou moins les fonctions de la vie terrestre. -<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>Quand les visions devinrent rares, on se plia -à une autre imagination. On se figura Jésus comme -entré dans la gloire et assis à la droite de son Père. -«Il est monté au ciel,» se dit-on.</p> - -<p>Ce mot resta pour la plupart à l'état d'image -vague ou d'induction<a name="FNanchor_27_181" id="FNanchor_27_181"></a><a href="#Footnote_27_181" class="fnanchor">[27]</a>. Mais il se traduisit pour -plusieurs en une scène matérielle. On voulut qu'à la -suite de la dernière vision commune à tous les apôtres, -et où il leur fit ses recommandations suprêmes, -Jésus se fût élevé vers le ciel<a name="FNanchor_28_182" id="FNanchor_28_182"></a><a href="#Footnote_28_182" class="fnanchor">[28]</a>. La scène fut plus -tard développée et devint une légende complète. On -raconta que des hommes célestes, selon l'appareil -des manifestations divines très-brillantes<a name="FNanchor_29_183" id="FNanchor_29_183"></a><a href="#Footnote_29_183" class="fnanchor">[29]</a>, apparurent -au moment où un nuage l'entourait, et consolèrent -les disciples par l'assurance d'un retour dans -les nues tout semblable à la scène dont ils venaient -d'être témoins. La mort de Moïse avait été entourée -par l'imagination populaire de circonstances du même -genre<a name="FNanchor_30_184" id="FNanchor_30_184"></a><a href="#Footnote_30_184" class="fnanchor">[30]</a>. Peut-être se souvint-on aussi de l'ascension -<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>d'Élie<a name="FNanchor_31_185" id="FNanchor_31_185"></a><a href="#Footnote_31_185" class="fnanchor">[31]</a>.—Une tradition<a name="FNanchor_32_186" id="FNanchor_32_186"></a><a href="#Footnote_32_186" class="fnanchor">[32]</a> plaça le lieu de cette -scène près de Béthanie, sur le sommet du mont des -Oliviers. Ce quartier était resté fort cher aux disciples, -sans doute parce que Jésus y avait habité.</p> - -<p>La légende veut que les disciples, après cette scène -merveilleuse, soient rentrés dans Jérusalem «avec -joie<a name="FNanchor_33_187" id="FNanchor_33_187"></a><a href="#Footnote_33_187" class="fnanchor">[33]</a>». Pour nous, c'est avec tristesse que nous -dirons à Jésus le dernier adieu. Le retrouver vivant -encore de sa vie d'ombre a été pour nous une grande -consolation. Cette seconde vie de Jésus, image pâle -de la première, est encore pleine de charme. Maintenant, -tout parfum de lui est perdu. Enlevé sur son -nuage à la droite de son Père, il nous laisse avec des -hommes, et que la chute est lourde, ô ciel! Le règne -de la poésie est passé. Marie de Magdala, retirée -dans sa bourgade, y ensevelit ses souvenirs. Par -suite de cette éternelle injustice qui fait que l'homme -s'approprie à lui seul l'œuvre dans laquelle la femme -a eu autant de part que lui, Céphas l'éclipse et la fait -oublier! Plus de sermons sur la montagne; plus de -possédées guéries; plus de courtisanes touchées; plus -de ces collaboratrices étranges de l'œuvre de la Rédemption, -<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>que Jésus n'avait pas repoussées. Le dieu -a vraiment disparu. L'histoire de l'Église sera le plus -souvent désormais l'histoire des trahisons que subira -l'idée de Jésus. Mais, telle qu'elle est, cette histoire -est encore un hymne à sa gloire. Les paroles et l'image -de l'illustre Nazaréen resteront, au milieu de misères -infinies, comme un idéal sublime. On comprendra -mieux combien il fut grand, quand on aura -vu combien ses disciples furent petits.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_155" id="Footnote_1_155"></a><a href="#FNanchor_1_155"><span class="label">[1]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 47.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_156" id="Footnote_2_156"></a><a href="#FNanchor_2_156"><span class="label">[2]</span></a> Sur le nom de «Galiléens» donné aux chrétiens, voir ci-dessous, -p. <a href="#Page_235">235</a>, note 14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_157" id="Footnote_3_157"></a><a href="#FNanchor_3_157"><span class="label">[3]</span></a> Matthieu est exclusivement galiléen; Luc et le second Marc, -<span class="smcap">xvi</span>, 9–20, sont exclusivement hiérosolymites. Jean réunit les deux -traditions. Paul (I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 5–8) admet aussi des visions arrivées -sur des points très-éloignés. Il est possible que la vision -«des cinq cents frères» de Paul, que nous avons identifiée par -conjecture avec celle «de la montagne de Galilée» de Matthieu, -soit une vision hiérosolymite.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_158" id="Footnote_4_158"></a><a href="#FNanchor_4_158"><span class="label">[4]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 7. On, ne peut expliquer le silence des quatre -Évangiles canoniques sur cette vision qu'en la rapportant à une -époque placée en deçà du cadre de leur récit. L'ordre chronologique -des visions, sur lequel saint Paul insiste avec tant de précision, -conduit au même résultat.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_159" id="Footnote_5_159"></a><a href="#FNanchor_5_159"><span class="label">[5]</span></a> Évang. des hébreux, cité par saint Jérôme, <i>De viris illustribus</i>, -2. Comparez Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 41–43.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_160" id="Footnote_6_160"></a><a href="#FNanchor_6_160"><span class="label">[6]</span></a> Évang. des hébreux, <i>loc. cit.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_161" id="Footnote_7_161"></a><a href="#FNanchor_7_161"><span class="label">[7]</span></a> Jean, <span class="smcap">vii</span>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_162" id="Footnote_8_162"></a><a href="#FNanchor_8_162"><span class="label">[8]</span></a> Y aurait-il une allusion à ce brusque changement dans -Gal., <span class="smcap">ii</span>, 6?</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_163" id="Footnote_9_163"></a><a href="#FNanchor_9_163"><span class="label">[9]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 14, témoignage faible, il est vrai. On sent déjà -chez Luc une tendance à grandir le rôle de Marie. Luc, chap. <span class="smcap">i</span> -et <span class="smcap">ii</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_164" id="Footnote_10_164"></a><a href="#FNanchor_10_164"><span class="label">[10]</span></a> Jean, <span class="smcap">xix</span>, 25–27.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_165" id="Footnote_11_165"></a><a href="#FNanchor_11_165"><span class="label">[11]</span></a> La tradition sur son séjour à Éphèse est moderne et sans valeur. -Voir Épiphane, <i>Adv. hær.</i>, hær. <span class="smcap">lxxviii</span>, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_166" id="Footnote_12_166"></a><a href="#FNanchor_12_166"><span class="label">[12]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 23 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_167" id="Footnote_13_167"></a><a href="#FNanchor_13_167"><span class="label">[13]</span></a> Évangile selon les hébreux, endroit cité ci-dessus, p. 48.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_168" id="Footnote_14_168"></a><a href="#FNanchor_14_168"><span class="label">[14]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 1; Galat., <span class="smcap">i</span>, 17–19; <span class="smcap">ii</span>, 1 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_169" id="Footnote_15_169"></a><a href="#FNanchor_15_169"><span class="label">[15]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 49; <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_170" id="Footnote_16_170"></a><a href="#FNanchor_16_170"><span class="label">[16]</span></a> Cette idée, il est vrai, n'est développée que dans le quatrième -Évangile (ch. <span class="smcap">xiv</span>, <span class="smcap">xv</span>, <span class="smcap">xvi</span>). Mais elle est indiquée dans Matth., <span class="smcap">iii</span>, -11; Marc, <span class="smcap">i</span>, 8; Luc, <span class="smcap">iii</span>, 16; <span class="smcap">xii</span>, 11–12; <span class="smcap">xxiv</span>, 49.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_171" id="Footnote_17_171"></a><a href="#FNanchor_17_171"><span class="label">[17]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 22–33.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_172" id="Footnote_18_172"></a><a href="#FNanchor_18_172"><span class="label">[18]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xvi</span>, 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_173" id="Footnote_19_173"></a><a href="#FNanchor_19_173"><span class="label">[19]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 49; <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 4 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_174" id="Footnote_20_174"></a><a href="#FNanchor_20_174"><span class="label">[20]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 5–8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_175" id="Footnote_21_175"></a><a href="#FNanchor_21_175"><span class="label">[21]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 7; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 50 et suiv.; <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 2 et suiv. -Certes, il serait très-admissible que la vision de Béthanie racontée -par Luc fût parallèle à la vision de la montagne, dans Matth., -<span class="smcap">xxviii</span>, 16 et suiv., avec transposition de lieu. Cependant cette -vision chez Matthieu n'est pas suivie de l'ascension. Dans la seconde -finale de Marc, la vision des recommandations finales, suivie -de l'ascension, a lieu à Jérusalem. Enfin Paul présente la vision -«à tous les apôtres», comme distincte de celle «aux cinq cents -frères».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_176" id="Footnote_22_176"></a><a href="#FNanchor_22_176"><span class="label">[22]</span></a> D'autres traditions rapportaient la collation de ce pouvoir à -des visions antérieures (Jean, <span class="smcap">xx</span>, 23).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_177" id="Footnote_23_177"></a><a href="#FNanchor_23_177"><span class="label">[23]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 23; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxv</span>, 19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_178" id="Footnote_24_178"></a><a href="#FNanchor_24_178"><span class="label">[24]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_179" id="Footnote_25_179"></a><a href="#FNanchor_25_179"><span class="label">[25]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_180" id="Footnote_26_180"></a><a href="#FNanchor_26_180"><span class="label">[26]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 20.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_181" id="Footnote_27_181"></a><a href="#FNanchor_27_181"><span class="label">[27]</span></a> Jean, <span class="smcap">iii</span>, 13; <span class="smcap">vi</span>, 62; <span class="smcap">xvi</span>, 7; <span class="smcap">xx</span>, 17; Ephes., <span class="smcap">iv</span>, 10; I Petri, -<span class="smcap">iii</span>, 22. Ni Matthieu ni Jean n'ont le récit de l'ascension. Paul -(I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 7–8) en exclut jusqu'à l'idée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_182" id="Footnote_28_182"></a><a href="#FNanchor_28_182"><span class="label">[28]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 19; Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 50–52; <i>Act.</i>, 2–12; Justin, <i>Apol. I</i>, -50; <i>Ascension d'Isaïe</i>, version éthiopienne, <span class="smcap">xi</span>, 22; version latine -(Venise, 1522), <i>sub fin</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_183" id="Footnote_29_183"></a><a href="#FNanchor_29_183"><span class="label">[29]</span></a> Comparez le récit de la transfiguration.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_184" id="Footnote_30_184"></a><a href="#FNanchor_30_184"><span class="label">[30]</span></a> Jos., <i>Antiq</i>., IV, <span class="smcap">viii</span>, 48.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_185" id="Footnote_31_185"></a><a href="#FNanchor_31_185"><span class="label">[31]</span></a> II Reg., <span class="smcap">ii</span>, 11 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_186" id="Footnote_32_186"></a><a href="#FNanchor_32_186"><span class="label">[32]</span></a> Luc, dernier chapitre de l'Évangile, et premier chapitre des -<i>Actes</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_187" id="Footnote_33_187"></a><a href="#FNanchor_33_187"><span class="label">[33]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 52.</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">DESCENTE DE L'ESPRIT-SAINT.—PHÉNOMÈNES EXTATIQUES -ET PROPHÉTIQUES.</span></h2> - - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 34]</span> -Petits, étroits, ignorants, inexpérimentés, ils -l'étaient autant qu'on peut l'être. Leur simplicité -d'esprit était extrême; leur crédulité n'avait pas de -bornes. Mais ils avaient une qualité: ils aimaient leur -maître jusqu'à la folie. Le souvenir de Jésus était -resté le mobile unique de leur vie; c'était une obsession -perpétuelle, et il était clair qu'ils ne vivraient jamais -que de celui qui, pendant deux ou trois ans, les -avait si fortement attachés et séduits. Pour les âmes -de rang secondaire, qui ne peuvent aimer Dieu directement, -c'est-à-dire trouver du vrai, créer du beau, -faire du bien par elles-mêmes, le salut est d'aimer -quelqu'un en qui luise un reflet du vrai, du beau, -du bien. Le plus grand nombre des hommes a besoin -d'un culte à deux degrés. La foule des adorateurs -veut un intermédiaire entre elle et Dieu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>Quand une personne a réussi à fixer autour d'elle -plusieurs autres personnes par un lien moral élevé, -et qu'elle meurt, il arrive toujours que les survivants, -souvent divisés jusque-là par des rivalités et des dissentiments, -se prennent d'une grande amitié les uns -pour les autres. Mille chères images du passé qu'ils regrettent -forment entre eux comme un trésor commun. -C'est une manière d'aimer le mort que d'aimer ceux -avec lesquels-on l'a connu. On cherche à se trouver -ensemble pour se rappeler le temps heureux qui n'est -plus. Une profonde parole de Jésus<a name="FNanchor_1_188" id="FNanchor_1_188"></a><a href="#Footnote_1_188" class="fnanchor">[1]</a> se trouve alors -vraie à la lettre: le mort est présent au milieu des -personnes qui sont réunies par son souvenir.</p> - -<p>L'affection que les disciples avaient les uns pour les -autres, du vivant de Jésus, fut ainsi décuplée après sa -mort. Ils formaient une petite société fort retirée et -vivaient exclusivement entre eux. Ils étaient à Jérusalem -au nombre d'environ cent vingt<a name="FNanchor_2_189" id="FNanchor_2_189"></a><a href="#Footnote_2_189" class="fnanchor">[2]</a>. Leur piété était -vive, et encore toute renfermée dans les formes de la -piété juive. Le temple était leur grand lieu de dévotion<a name="FNanchor_3_190" id="FNanchor_3_190"></a><a href="#Footnote_3_190" class="fnanchor">[3]</a>. -Ils travaillaient sans doute pour vivre; mais le -<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>travail manuel, dans la société juive d'alors, occupait, -très-peu. Tout le monde y avait un métier, et ce -métier n'empêchait nullement qu'on fût un homme -instruit ou bien élevé. Chez nous, les besoins matériels -sont si difficiles à satisfaire, que l'homme vivant de -ses mains est obligé de travailler douze ou quinze -heures par jour; l'homme de loisir peut seul vaquer -aux choses de l'âme; l'acquisition de l'instruction -est une chose rare et chère. Mais, dans ces vieilles -sociétés, dont l'Orient de nos jours donne encore une -idée, dans ces climats, où la nature est si prodigue -pour l'homme et si peu exigeante, la vie du travailleur -laissait bien du loisir. Une sorte d'instruction -commune mettait tout homme au courant des idées -du temps. La nourriture et le vêtement suffisaient<a name="FNanchor_4_191" id="FNanchor_4_191"></a><a href="#Footnote_4_191" class="fnanchor">[4]</a>; -avec quelques heures de travail peu suivi, on y -pourvoyait. Le reste appartenait au rêve, à la passion. -La passion avait atteint dans ces âmes un degré -d'énergie pour nous inconcevable. Les Juifs de ce -temps<a name="FNanchor_5_192" id="FNanchor_5_192"></a><a href="#Footnote_5_192" class="fnanchor">[5]</a> nous paraissent de vrais possédés, chacun -obéissant comme un ressort aveugle à l'idée qui s'est -emparée de lui.</p> - -<p>L'idée dominante, dans la communauté chrétienne, -au moment où nous sommes, et où les apparitions ont -<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span>cessé, était la venue de l'Esprit-Saint. On croyait le -recevoir sous la forme d'un souffle mystérieux qui passait -sur l'assistance. Plusieurs se figuraient que c'était -le souffle de Jésus lui-même<a name="FNanchor_6_193" id="FNanchor_6_193"></a><a href="#Footnote_6_193" class="fnanchor">[6]</a>. Toute consolation intérieure, -tout mouvement de courage, tout élan d'enthousiasme, -tout sentiment de gaieté vive et douce -qu'on ressentait sans savoir d'où il venait, fut l'œuvre -de l'Esprit. Ces bonnes consciences rapportaient, -comme toujours, à une cause extérieure les sentiments -exquis qui naissaient en elles. C'était particulièrement -dans les assemblées que ces phénomènes bizarres -d'illuminisme se produisaient. Quand tous étaient -réunis, et qu'on attendait en silence l'inspiration d'en -haut, un murmure, un bruit quelconque faisait croire -à la venue de l'Esprit. Dans les premiers temps, -c'étaient les apparitions de Jésus qui se produisaient -de la sorte. Maintenant, le tour des idées avait changé. -C'était l'haleine divine qui courait sur la petite Église -et la remplissait d'effluves célestes.</p> - -<p>Ces croyances se rattachaient à des conceptions -tirées de l'Ancien Testament. L'esprit prophétique -est montré dans les livres hébreux comme un souffle -qui pénètre l'homme et l'exalte. Dans la belle vision -d'Élie<a name="FNanchor_7_194" id="FNanchor_7_194"></a><a href="#Footnote_7_194" class="fnanchor">[7]</a>, Dieu passe sous la figure d'un vent léger, qui -<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>produit un petit bruissement. Ces vieilles images -avaient amené, aux basses époques, des croyances -fort analogues à celles des spirites de nos jours. Dans -l'<i>Ascension d'Isaïe</i><a name="FNanchor_8_195" id="FNanchor_8_195"></a><a href="#Footnote_8_195" class="fnanchor">[8]</a>, la venue de l'Esprit est accompagnée -d'un certain froissement aux portes<a name="FNanchor_9_196" id="FNanchor_9_196"></a><a href="#Footnote_9_196" class="fnanchor">[9]</a>. Plus -souvent, toutefois, on concevait cette venue comme -un autre baptême, savoir le «baptême de l'Esprit», -bien supérieur à celui de Jean<a name="FNanchor_10_197" id="FNanchor_10_197"></a><a href="#Footnote_10_197" class="fnanchor">[10]</a>. Les hallucinations du -tact étant très-fréquentes parmi des personnes aussi -nerveuses et aussi exaltées, le moindre courant d'air, -accompagné d'un frémissement au milieu du silence, -était considéré comme le passage de l'Esprit. L'un -croyait sentir; bientôt tous sentaient<a name="FNanchor_11_198" id="FNanchor_11_198"></a><a href="#Footnote_11_198" class="fnanchor">[11]</a>, et l'enthousiasme -se communiquait de proche en proche. L'analogie -de ces phénomènes avec ceux que l'on retrouve -chez les visionnaires, de tous les temps est facile à -saisir. Ils se produisent journellement, en partie sous -l'influence de la lecture du livre des <i>Actes des Apôtres</i>, -dans les sectes anglaises ou américaines de <i>quakers</i>, -<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span><i>jumpers, shakers</i>, irvingiens<a name="FNanchor_12_199" id="FNanchor_12_199"></a><a href="#Footnote_12_199" class="fnanchor">[12]</a>, chez les Mormons<a name="FNanchor_13_200" id="FNanchor_13_200"></a><a href="#Footnote_13_200" class="fnanchor">[13]</a>, -dans les <i>camp-meetings</i> et les <i>revivals</i> de l'Amérique<a name="FNanchor_14_201" id="FNanchor_14_201"></a><a href="#Footnote_14_201" class="fnanchor">[14]</a>. -On les a vus reparaître chez nous dans la secte dite -des «spirites». Mais une immense différence doit être -faite entre des aberrations sans portée et sans avenir, -et des illusions qui ont accompagné l'établissement -d'un nouveau code religieux pour l'humanité.</p> - -<p>Entre toutes ces «descentes de l'Esprit», qui paraissent -avoir été assez fréquentes, il y en eut une -qui laissa dans l'Église naissante une profonde impression<a name="FNanchor_15_202" id="FNanchor_15_202"></a><a href="#Footnote_15_202" class="fnanchor">[15]</a>. -Un jour que les frères étaient réunis, un -orage éclata. Un vent violent ouvrit les fenêtres; le ciel -était en feu. Les orages en ces pays sont accompagnés -d'un prodigieux dégagement de lumière; l'atmosphère -est comme sillonnée de toutes parts de -gerbes de flamme. Soit que le fluide électrique -ait pénétré dans la pièce même, soit qu'un éclair -éblouissant ait subitement illuminé la face de tous, -on fut convaincu que l'Esprit était entré, et qu'il -s'était épanché sur la tête de chacun sous forme -<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>de langues de feu<a name="FNanchor_16_203" id="FNanchor_16_203"></a><a href="#Footnote_16_203" class="fnanchor">[16]</a>. C'était une opinion répandue -dans les écoles théurgiques de Syrie que l'insinuation -de l'Esprit se faisait par un feu divin et sous -forme de lueur mystérieuse<a name="FNanchor_17_204" id="FNanchor_17_204"></a><a href="#Footnote_17_204" class="fnanchor">[17]</a>. On crut avoir assisté à -toutes les splendeurs du Sinaï<a name="FNanchor_18_205" id="FNanchor_18_205"></a><a href="#Footnote_18_205" class="fnanchor">[18]</a>, à une manifestation -divine analogue à celle des anciens jours. Le baptême -de l'Esprit devint dès lors aussi un baptême de feu. -Le baptême de l'Esprit et du feu fut opposé et hautement -préféré au baptême de l'eau, le seul que -Jean eût connu<a name="FNanchor_19_206" id="FNanchor_19_206"></a><a href="#Footnote_19_206" class="fnanchor">[19]</a>. Le baptême du feu ne se produisit -que dans des occasions rares. Les apôtres seuls et -les disciples du premier cénacle furent censés l'avoir -reçu. Mais l'idée que l'Esprit s'était épanché sur eux -sous la forme de pinceaux de flamme, ressemblant à -des langues ardentes, donna origine à une série -d'idées singulières, qui tinrent une grande place dans -les imaginations du temps.</p> - -<p>La langue de l'homme inspiré était supposée recevoir -une sorte de sacrement. On prétendait que -<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>plusieurs prophètes, avant leur mission, avaient été -bègues<a name="FNanchor_20_207" id="FNanchor_20_207"></a><a href="#Footnote_20_207" class="fnanchor">[20]</a>; que l'ange de Dieu avait promené sur leurs -lèvres un charbon qui les purifiait et leur conférait -le don de l'éloquence<a name="FNanchor_21_208" id="FNanchor_21_208"></a><a href="#Footnote_21_208" class="fnanchor">[21]</a>. Dans la prédication, l'homme -était censé ne point parler de lui-même<a name="FNanchor_22_209" id="FNanchor_22_209"></a><a href="#Footnote_22_209" class="fnanchor">[22]</a>. Sa langue -était considérée comme l'organe de la Divinité qui -l'inspirait. Ces langues de feu parurent un symbole -frappant. On fut convaincu que Dieu avait voulu signifier -ainsi qu'il versait sur les apôtres ses dons les -plus précieux d'éloquence et d'inspiration. Mais on -ne s'arrêta point là. Jérusalem était, comme la plupart -des grandes villes de l'Orient, une ville très-polyglotte. -La diversité des langues était une des -difficultés qu'on y trouvait pour une propagande d'un -caractère universel. Une des choses, d'ailleurs, qui -effrayaient le plus les apôtres, au début d'une prédication -destinée à embrasser le monde, était le nombre -des langues qu'on y parlait; ils se demandaient sans -cesse comment ils apprendraient tant de dialectes. «Le -don des langues» devint de la sorte un privilège merveilleux. -On crut la prédication de l'Évangile affranchie -de l'obstacle que créait la diversité des idiomes. -On se figura que, dans quelques circonstances solennelles, -<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>les assistants avaient entendu la prédication -apostolique chacun dans sa propre langue, en d'autres -termes que la parole apostolique se traduisait -d'elle-même à chacun des assistants<a name="FNanchor_23_210" id="FNanchor_23_210"></a><a href="#Footnote_23_210" class="fnanchor">[23]</a>. D'autres fois, -cela se concevait d'une manière un peu différente. On -prêtait aux apôtres le don de savoir, par infusion -divine, tous les idiomes et de les parler à volonté<a name="FNanchor_24_211" id="FNanchor_24_211"></a><a href="#Footnote_24_211" class="fnanchor">[24]</a>.</p> - -<p>Il y avait en cela une pensée libérale; on voulait -dire que l'Évangile n'a pas de langue à lui, qu'il -est traduisible en tous les idiomes, et que la traduction -vaut l'original. Tel n'était pas le sentiment du -judaïsme orthodoxe. L'hébreu était pour le juif de -Jérusalem la «langue sainte»; aucun idiome ne -pouvait lui être comparé. Les traductions de la Bible -étaient peu estimées; tandis que le texte hébreu était -gardé scrupuleusement, on se permettait dans les -traductions des changements, des adoucissements. -Les juifs d'Égypte et les hellénistes de Palestine pratiquaient, -il est vrai, un système plus tolérant; ils -employaient le grec dans la prière<a name="FNanchor_25_212" id="FNanchor_25_212"></a><a href="#Footnote_25_212" class="fnanchor">[25]</a>, et lisaient habituellement -<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>les traductions grecques de la Bible. Mais -la première idée chrétienne fut plus large encore: -selon cette idée, la parole de Dieu n'a pas de langue -propre; elle est libre, dégagée de toute entrave -d'idiome; elle se livre à tous spontanément et sans -interprète. La facilité avec laquelle le christianisme -se détacha du dialecte sémitique qu'avait parlé Jésus, -la liberté avec laquelle il laissa d'abord chaque peuple -se créer sa liturgie et ses versions de la Bible en dialecte -national, tenaient à cette espèce d'émancipation -des langues. On admettait généralement que le Messie -ramènerait toutes les langues comme tous les peuples -à l'unité<a name="FNanchor_26_213" id="FNanchor_26_213"></a><a href="#Footnote_26_213" class="fnanchor">[26]</a>. Le commun usage et la promiscuité -des idiomes étaient le premier pas vers cette grande -ère d'universelle pacification.</p> - -<p>Bientôt, du reste, le don des langues se transforma -considérablement et aboutit à des effets plus -étranges. L'exaltation des têtes amena l'extase et -la prophétie. Dans ces moments d'extase, le fidèle, -saisi par l'Esprit, proférait des sons inarticulés et -sans suite, qu'on prenait pour des mots en langue -étrangère, et qu'on cherchait naïvement à interpréter<a name="FNanchor_27_214" id="FNanchor_27_214"></a><a href="#Footnote_27_214" class="fnanchor">[27]</a>. -D'autres fois, on croyait que l'extatique -parlait des langues nouvelles et inconnues jusque-là<a name="FNanchor_28_215" id="FNanchor_28_215"></a><a href="#Footnote_28_215" class="fnanchor">[28]</a>; -<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>ou même la langue des anges<a name="FNanchor_29_216" id="FNanchor_29_216"></a><a href="#Footnote_29_216" class="fnanchor">[29]</a>. Ces scènes bizarres, -qui amenèrent des abus, ne devinrent habituelles -que plus tard<a name="FNanchor_30_217" id="FNanchor_30_217"></a><a href="#Footnote_30_217" class="fnanchor">[30]</a>. Mais il est probable que, dès -les premières années du christianisme, elles se produisirent. -Les visions des anciens prophètes avaient -souvent été accompagnées de phénomènes d'excitation -nerveuse<a name="FNanchor_31_218" id="FNanchor_31_218"></a><a href="#Footnote_31_218" class="fnanchor">[31]</a>. L'état dithyrambique des Grecs entraînait -des faits du même genre; la Pythie se servait de -préférence de ces mots étrangers ou tombés en désuétude -qu'on appelait, comme dans le phénomène apostolique, -<i>glosses</i><a name="FNanchor_32_219" id="FNanchor_32_219"></a><a href="#Footnote_32_219" class="fnanchor">[32]</a>. Beaucoup des mots de passe du -christianisme primitif, lesquels sont justement bilingues -ou formés par anagrammes, tels que <i>Abba pater</i>, -<i>Anathema Maranatha</i><a name="FNanchor_33_220" id="FNanchor_33_220"></a><a href="#Footnote_33_220" class="fnanchor">[33]</a>, étaient peut-être sortis de -ces accès bizarres, entremêlés de soupirs<a name="FNanchor_34_221" id="FNanchor_34_221"></a><a href="#Footnote_34_221" class="fnanchor">[34]</a>, de gémissements -<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>étouffés, d'éjaculalions, de prières, d'élans -subits, que l'on tenait pour prophétiques. C'était -comme une vague musique de l'âme, épandue en sons -indistincts, et que les auditeurs cherchaient à traduire -en images et en mots déterminés<a name="FNanchor_35_222" id="FNanchor_35_222"></a><a href="#Footnote_35_222" class="fnanchor">[35]</a>, ou plutôt comme -des prières de l'Esprit, s'adressant à Dieu en une langue -connue de Dieu seul et que Dieu sait interpréter<a name="FNanchor_36_223" id="FNanchor_36_223"></a><a href="#Footnote_36_223" class="fnanchor">[36]</a>. -L'extatique, en effet, ne comprenait rien à ce qu'il -disait, et n'en avait même aucune conscience<a name="FNanchor_37_224" id="FNanchor_37_224"></a><a href="#Footnote_37_224" class="fnanchor">[37]</a>. On -écoutait avec avidité, et on prêtait à des syllabes incohérentes -les pensées qu'on trouvait sur-le-champ. -Chacun se reportait à son patois et cherchait naïvement -à expliquer les sons inintelligibles par ce qu'il -savait en fait de langues. On y réussissait toujours -plus ou moins, l'auditeur mettant dans ces mots entrecoupés -ce qu'il avait au cœur.</p> - -<p>L'histoire des sectes d'illuminés est riche en faits -du même genre. Les prédicants des Cévennes offrirent -plusieurs cas de «glossolalie» <a name="FNanchor_38_225" id="FNanchor_38_225"></a><a href="#Footnote_38_225" class="fnanchor">[38]</a>. Mais le fait -<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span>le plus frappant est celui des «liseurs» suédois<a name="FNanchor_39_226" id="FNanchor_39_226"></a><a href="#Footnote_39_226" class="fnanchor">[39]</a>, -vers 1841–1843. Des paroles involontaires, dénuées -de sens pour ceux qui les prononçaient, et accompagnées -de convulsions et d'évanouissements, furent -longtemps un exercice journalier dans cette petite -secte. Cela devint tout à fait contagieux, et un assez -grand mouvement populaire s'y rattacha. Chez les -irvingiens, le phénomène des langues s'est produit -avec des traits qui reproduisent de la manière la plus -frappante les récits des <i>Actes</i> et de saint Paul<a name="FNanchor_40_227" id="FNanchor_40_227"></a><a href="#Footnote_40_227" class="fnanchor">[40]</a>. Notre -siècle a vu des scènes d'illusion du même genre -qu'on ne rappellera pas ici; car il est toujours injuste -de comparer la crédulité inséparable d'un grand mouvement -religieux à la crédulité qui n'a pour cause -que la platitude d'esprit.</p> - -<p>Ces phénomènes étranges transpiraient parfois au -dehors. Des extatiques, au moment même où ils étaient -en proie à leurs illuminations bizarres, osaient sortir -et se montrer à la foule. On les prenait pour des gens -<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>ivres<a name="FNanchor_41_228" id="FNanchor_41_228"></a><a href="#Footnote_41_228" class="fnanchor">[41]</a>. Quoique sobre en fait de mysticisme, Jésus -avait plus d'une fois présenté en sa personne les -phénomènes ordinaires de l'extase<a name="FNanchor_42_229" id="FNanchor_42_229"></a><a href="#Footnote_42_229" class="fnanchor">[42]</a>. Les disciples, -pendant deux ou trois ans, furent obsédés de ces -idées. Le prophétisme était fréquent et considéré -comme un don analogue à celui des langues<a name="FNanchor_43_230" id="FNanchor_43_230"></a><a href="#Footnote_43_230" class="fnanchor">[43]</a>. La -prière, mêlée de convulsions, de modulations cadencées, -de soupirs mystiques, d'enthousiasme lyrique, -de chants d'action de grâce<a name="FNanchor_44_231" id="FNanchor_44_231"></a><a href="#Footnote_44_231" class="fnanchor">[44]</a>, était un exercice journalier. -Une riche veine de «cantiques», de «psaumes», -d'«hymnes», imités de ceux de l'Ancien Testament, -se trouva ainsi ouverte<a name="FNanchor_45_232" id="FNanchor_45_232"></a><a href="#Footnote_45_232" class="fnanchor">[45]</a>. Tantôt la bouche et -le cœur s'accompagnaient mutuellement; tantôt le -cœur chantait seul, accompagné intérieurement de la -grâce<a name="FNanchor_46_233" id="FNanchor_46_233"></a><a href="#Footnote_46_233" class="fnanchor">[46]</a>. Aucune langue ne rendant les sensations nouvelles -qui se produisaient, on se laissait aller à un bégayement -indistinct, à la fois sublime et puéril, où ce -qu'on peut appeler «la langue chrétienne» flottait à -l'état d'embryon. Le christianisme, ne trouvant pas -<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>dans les langues anciennes un instrument approprié -à ses besoins, les a brisées. Mais, en attendant que la -religion nouvelle se formât un idiome à son usage, -il y eut des siècles d'efforts obscurs et comme de -vagissement. Le style de saint Paul, et en général -des écrivains du Nouveau Testament, qu'est-il, à sa -manière, si ce n'est l'improvisation étouffée, haletante, -informe, du «glossolale»? La langue leur faisait -défaut. Comme les prophètes, ils débutaient par -l'<i>a a a</i> de l'enfant<a name="FNanchor_47_234" id="FNanchor_47_234"></a><a href="#Footnote_47_234" class="fnanchor">[47]</a>. Ils ne savaient point parler. Le -grec et le sémitique les trahissaient également. De là -cette énorme violence que le christianisme naissant -fit au langage. On dirait un bègue dans la bouche -duquel les sons s'étouffent, se heurtent, et aboutissent -à une pantomime confuse, mais souverainement -expressive.</p> - -<p>Tout cela était bien loin du sentiment de Jésus; -mais pour des esprits pénétrés de la croyance au surnaturel, -ces phénomènes avaient une grande importance. -Le don des langues, en particulier, était considéré -comme un signe essentiel de la religion nouvelle et -comme une preuve de sa vérité<a name="FNanchor_48_235" id="FNanchor_48_235"></a><a href="#Footnote_48_235" class="fnanchor">[48]</a>. En tout cas, il en résultait -de grands fruits d'édification. Plusieurs païens -<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>étaient convertis par là<a name="FNanchor_49_236" id="FNanchor_49_236"></a><a href="#Footnote_49_236" class="fnanchor">[49]</a>. Jusqu'au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle, la «glossolalie» -se manifesta d'une manière analogue à ce que -décrit saint Paul, et fut considérée comme un miracle -permanent<a name="FNanchor_50_237" id="FNanchor_50_237"></a><a href="#Footnote_50_237" class="fnanchor">[50]</a>. Quelques-uns des mots sublimes -du christianisme sont sortis de ces soupirs entrecoupés. -L'effet général était touchant et pénétrant. -Cette façon de mettre en commun ses inspirations et -de les livrer à l'interprétation de la communauté -devait établir entre les fidèles un lien profond de fraternité.</p> - -<p>Comme tous les mystiques, les nouveaux sectaires -menaient une vie de jeûne et d'austérité<a name="FNanchor_51_238" id="FNanchor_51_238"></a><a href="#Footnote_51_238" class="fnanchor">[51]</a>. Comme la -plupart des Orientaux, ils mangeaient peu, ce qui contribuait -à les maintenir dans l'exaltation. La sobriété -du Syrien, cause de sa faiblesse physique, le met dans -un état perpétuel de fièvre et de susceptibilité nerveuse. -Nos grands efforts continus de tête sont impossibles -avec un tel régime. Mais cette débilité cérébrale et -musculaire amène, sans cause apparente, de vives alternatives -de tristesse et de joie, qui mettent l'âme en -<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>rapport continuel avec Dieu. Ce qu'on appelait «la -tristesse selon Dieu<a name="FNanchor_52_239" id="FNanchor_52_239"></a><a href="#Footnote_52_239" class="fnanchor">[52]</a>» passait pour un don céleste. -Toute la doctrine des Pères de la vie spirituelle, des -Jean Climaque, des Basile, des Nil, des Arsène, -tous les secrets du grand art de la vie intérieure, -une des créations les plus glorieuses du christianisme, -étaient en germe dans l'étrange état d'âme -que traversèrent, en leurs mois d'attente extatique, -ces ancêtres illustres de tous les «hommes de désirs». -Leur état moral était étrange; ils vivaient -dans le surnaturel. Ils n'agissaient que par visions; -les rêves, les circonstances les plus insignifiantes leur -semblaient des avertissements du ciel<a name="FNanchor_53_240" id="FNanchor_53_240"></a><a href="#Footnote_53_240" class="fnanchor">[53]</a>.</p> - -<p>Sous le nom de dons du Saint-Esprit se cachaient -ainsi les plus rares et les plus exquises effusions de -l'âme, amour, piété, crainte respectueuse, soupirs -sans objet, langueurs subites, tendresses spontanées. -Tout ce qui naît de bon en l'homme, sans que -l'homme y ait part, fut attribué à un souffle d'en -haut. Les larmes surtout étaient tenues pour une faveur -céleste. Ce don charmant, privilège des seules -âmes très-bonnes et très-pures, se produisait avec -des douceurs infinies. On sait quelle force les natures -<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>délicates, surtout les femmes, puisent dans la divine -faculté de pouvoir pleurer beaucoup. C'est leur -prière, à elles, et sûrement la plus sainte des prières. -Il faut descendre jusqu'en plein moyen âge, à cette -piété toute trempée de pleurs des saint Bruno, des -saint Bernard, des saint François d'Assise, pour retrouver -les chastes mélancolies de ces premiers jours, -où l'on sema vraiment dans les larmes pour moissonner -dans la joie. Pleurer devint un acte pieux; -ceux qui ne savaient ni prêcher, ni parler les langues, -ni faire des miracles, pleuraient. On pleurait -en priant, en prêchant, en avertissant<a name="FNanchor_54_241" id="FNanchor_54_241"></a><a href="#Footnote_54_241" class="fnanchor">[54]</a>; c'était l'avénement -du règne des pleurs. On eût dit que les -âmes se fondaient et voulaient, en l'absence d'un -langage qui put rendre leurs sentiments, se répandre -au dehors par une expression vive et abrégée de tout -leur être intérieur.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_188" id="Footnote_1_188"></a><a href="#FNanchor_1_188"><span class="label">[1]</span></a> Matth., <span class="smcap">xviii</span>, 20.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_189" id="Footnote_2_189"></a><a href="#FNanchor_2_189"><span class="label">[2]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 15. La plus grande partie des «cinq cents frères» -était sans doute restée en Galilée. Ce qui est dit <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 41, est -sûrement une exagération, ou du moins une anticipation.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_190" id="Footnote_3_190"></a><a href="#FNanchor_3_190"><span class="label">[3]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 53; <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 46. Comp. Luc, <span class="smcap">ii</span>, 37; Hégésippe, -dans Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, II, 23.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_191" id="Footnote_4_191"></a><a href="#FNanchor_4_191"><span class="label">[4]</span></a> Deuter., <span class="smcap">x</span>, 18; I Tim., <span class="smcap">vi</span>, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_192" id="Footnote_5_192"></a><a href="#FNanchor_5_192"><span class="label">[5]</span></a> Lire la <i>Guerre des Juifs</i> de Josèphe.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_193" id="Footnote_6_193"></a><a href="#FNanchor_6_193"><span class="label">[6]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 22.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_194" id="Footnote_7_194"></a><a href="#FNanchor_7_194"><span class="label">[7]</span></a> I Reg., <span class="smcap">xix</span>, 11–12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_195" id="Footnote_8_195"></a><a href="#FNanchor_8_195"><span class="label">[8]</span></a> Cet ouvrage paraît avoir été écrit au commencement du -<span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> siècle de notre ère.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_196" id="Footnote_9_196"></a><a href="#FNanchor_9_196"><span class="label">[9]</span></a> <i>Ascension d'Isaïe</i>, <span class="smcap">vi</span>, 6 et suiv. (version éthiopienne).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_197" id="Footnote_10_197"></a><a href="#FNanchor_10_197"><span class="label">[10]</span></a> Matth., <span class="smcap">iii</span>, 11; Marc, <span class="smcap">i</span>, 8; Luc, <span class="smcap">iii</span>, 16; <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 5; <span class="smcap">xi</span>, 16; -<span class="smcap">xix</span>, 4; I Joan., <span class="smcap">v</span>, 6 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_198" id="Footnote_11_198"></a><a href="#FNanchor_11_198"><span class="label">[11]</span></a> Comparez Misson, <i>le Théâtre sacré des Cévennes</i> (Londres, -1707), p. 103.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_199" id="Footnote_12_199"></a><a href="#FNanchor_12_199"><span class="label">[12]</span></a> <i>Revue des Deux Mondes</i>, sept. 1853, p. 966 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_200" id="Footnote_13_200"></a><a href="#FNanchor_13_200"><span class="label">[13]</span></a> Jules Remy, <i>Voyage au pays des Mormons</i> (Paris, 1860), -livres <span class="smcap">ii</span> et <span class="smcap">iii</span>; par exemple, vol. I, p. 259–260; vol. II, 470 et -suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_201" id="Footnote_14_201"></a><a href="#FNanchor_14_201"><span class="label">[14]</span></a> Astié, <i>le Réveil religieux des États-Unis</i> (Lausanne, 1859).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_202" id="Footnote_15_202"></a><a href="#FNanchor_15_202"><span class="label">[15]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 1–3; Justin, <i>Apol. I</i>, 50.</p></div> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_203" id="Footnote_16_203"></a><a href="#FNanchor_16_203"><span class="label">[16]</span></a> L'expression «langue de feu» signifie simplement, en hébreu, -une flamme (Isaïe <span class="smcap">v</span>, 24). Comp, Virgile, <i>Æn.</i>, II, 682–84.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_204" id="Footnote_17_204"></a><a href="#FNanchor_17_204"><span class="label">[17]</span></a> Jamblique (<i>De myst.</i>, sect. III, cap. 6) expose toute la théorie -de ces descentes lumineuses de l'Esprit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_205" id="Footnote_18_205"></a><a href="#FNanchor_18_205"><span class="label">[18]</span></a> Comparez Talmud de Babylone, <i>Chagiga</i>, 14 <i>b</i>, Midraschim, -<i>Schir hasschirin rabba</i>, fol. 10 <i>b</i>; <i>Ruth rabba</i>, fol. 42 <i>a</i>; <i>Koheleth -rabba</i>, 87 <i>a</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_206" id="Footnote_19_206"></a><a href="#FNanchor_19_206"><span class="label">[19]</span></a> Matth., <span class="smcap">iii</span>, 11; Luc, <span class="smcap">iii</span>, 16.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_207" id="Footnote_20_207"></a><a href="#FNanchor_20_207"><span class="label">[20]</span></a> Exode, <span class="smcap">iv</span>, 10; comp. Jérémie, <span class="smcap">i</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_208" id="Footnote_21_208"></a><a href="#FNanchor_21_208"><span class="label">[21]</span></a> Isaïe, <span class="smcap">vi</span>, 5 et suiv.; comp. Jérém., <span class="smcap">i</span>, 9.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_209" id="Footnote_22_209"></a><a href="#FNanchor_22_209"><span class="label">[22]</span></a> Luc, <span class="smcap">xi</span>, 12; Jean, <span class="smcap">xiv</span>, 26.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_210" id="Footnote_23_210"></a><a href="#FNanchor_23_210"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 5 et suiv. C'est le sens le plus probable du récit, -quoiqu'il puisse signifier aussi que chacun des idiomes était parlé -séparément par chacun des prédicants.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_211" id="Footnote_24_211"></a><a href="#FNanchor_24_211"><span class="label">[24]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 4. Comp. I Cor. <span class="smcap">xii</span>, 10, 28; <span class="smcap">xiv</span>, 21–22. Pour des -imaginations analogues, voir Calmeil, <i>De la folie</i>, I, p. 9, 262; -II, p. 357 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_212" id="Footnote_25_212"></a><a href="#FNanchor_25_212"><span class="label">[25]</span></a> Talmud de Jérusalem, Sota, 21 <i>b</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_213" id="Footnote_26_213"></a><a href="#FNanchor_26_213"><span class="label">[26]</span></a> <i>Testam. des douze patr.</i>, Juda, 25.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_214" id="Footnote_27_214"></a><a href="#FNanchor_27_214"><span class="label">[27]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 4; <span class="smcap">x</span>, 44 et suiv.; <span class="smcap">xi</span>, 15; <span class="smcap">xix</span>, 6; I Cor., <span class="smcap">xii</span>-<span class="smcap">xiv</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_215" id="Footnote_28_215"></a><a href="#FNanchor_28_215"><span class="label">[28]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 17. Il faut se rappeler que, dans l'ancien hébreu, -comme du reste dans toutes les langues anciennes (voir mon <i>Orig. -du langage</i>, p. 177 et suiv.), les mots désignant «étranger», -«langue étrangère», venaient de mots qui signifiaient «bégayer», -«balbutier», un idiome inconnu se présentant toujours aux peuples -naïfs comme un bégayement indistinct. V. Isaïe, <span class="smcap">xxviii</span>, 11; -<span class="smcap">xxxiii</span>, 19; I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 21.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_216" id="Footnote_29_216"></a><a href="#FNanchor_29_216"><span class="label">[29]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiii</span>, 1, en tenant compte de ce qui précède.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_217" id="Footnote_30_217"></a><a href="#FNanchor_30_217"><span class="label">[30]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xii</span>, 28, 30; <span class="smcap">xiv</span>, 2 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_218" id="Footnote_31_218"></a><a href="#FNanchor_31_218"><span class="label">[31]</span></a> I Sam., <span class="smcap">xix</span>, 23 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_219" id="Footnote_32_219"></a><a href="#FNanchor_32_219"><span class="label">[32]</span></a> Plutarque, <i>De Pythiæ oraculis</i>, 24. Comparez la prédiction -de Cassandre dans l'<i>Agamemnon</i> d'Eschyle.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_220" id="Footnote_33_220"></a><a href="#FNanchor_33_220"><span class="label">[33]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xii</span>, 3; <span class="smcap">xvi</span>, 22; Rom., <span class="smcap">viii</span>, 15.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_221" id="Footnote_34_221"></a><a href="#FNanchor_34_221"><span class="label">[34]</span></a> Rom., <span class="smcap">viii</span>, 23, 26, 27.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_222" id="Footnote_35_222"></a><a href="#FNanchor_35_222"><span class="label">[35]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiii</span>, 1; <span class="smcap">xiv</span>, 7 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_223" id="Footnote_36_223"></a><a href="#FNanchor_36_223"><span class="label">[36]</span></a> Rom., <span class="smcap">viii</span>, 26–27.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_224" id="Footnote_37_224"></a><a href="#FNanchor_37_224"><span class="label">[37]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 13, 14, 27 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_225" id="Footnote_38_225"></a><a href="#FNanchor_38_225"><span class="label">[38]</span></a> Jurieu, <i>Lettres pastorales</i>, 3<sup>e</sup> année, 3<i>e</i> lettre; Misson, -<i>le Théâtre sacré des Cévennes</i>, p. 10, 14, 15, 18, 19, 22, 31, 32, -36, 37, 65, 66, 68, 70, 94, 104, 109, 126, 140; Brueys, <i>Histoire -du fanatisme</i> (Montpellier, 1709), I, pages 145 et suiv.; Fléchier, -<i>Lettres choisies</i> (Lyon, 1734), I, p. 353 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_226" id="Footnote_39_226"></a><a href="#FNanchor_39_226"><span class="label">[39]</span></a> Karl Hase, <i>Hist. de l'Église</i>, § 439 et 458, 5; le journal -protestant <i>l'Espérance</i>, 1<sup>er</sup> avril 1847.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_227" id="Footnote_40_227"></a><a href="#FNanchor_40_227"><span class="label">[40]</span></a> M. Hohl, <i>Bruchstücke aus dem Leben und den Schriften -Ed. Irving's</i> (Saint-Gall, 1839), p. 145, 149 et suiv.; Karl Hase, -<i>Hist. de l'Égl.</i>, § 458, 4.—Pour les Mormons, voir Remy, <i>Voyage</i>, -I, p. 176–177, note; 259–260; II, p. 55 et suiv.—Pour les convulsionnaires -de Saint-Médard, voir surtout Carré de Montgeron, <i>la Vérité -sur les miracles</i>, etc. (Paris, 1737–1741), II, p. 18, 19, 49, 54, 55, -63, 64. 80, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_228" id="Footnote_41_228"></a><a href="#FNanchor_41_228"><span class="label">[41]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 13, 15.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_229" id="Footnote_42_229"></a><a href="#FNanchor_42_229"><span class="label">[42]</span></a> Marc, <span class="smcap">iii</span>, 21 et suiv.; Jean, <span class="smcap">x</span>, 20 et suiv.; <span class="smcap">xii</span>, 27 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_230" id="Footnote_43_230"></a><a href="#FNanchor_43_230"><span class="label">[43]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xix</span>, 6; I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 3 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_231" id="Footnote_44_231"></a><a href="#FNanchor_44_231"><span class="label">[44]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">x</span>, 46; I Cor. <span class="smcap">xiv</span>, 15, 16, 26.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_232" id="Footnote_45_232"></a><a href="#FNanchor_45_232"><span class="label">[45]</span></a> Col., <span class="smcap">iii</span>, 16; Eph., <span class="smcap">v</span>, 19 (Ψαλμοί, ὔμνοί, ᾠδαὶ πνευματικαἰ). Voir -les premiers chapitres de l'Évangile de Luc. Comparez, en particulier, -Luc, <span class="smcap">i</span>, 46 à <i>Act.</i>, <span class="smcap">x</span>, 46.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_233" id="Footnote_46_233"></a><a href="#FNanchor_46_233"><span class="label">[46]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 15; Col., <span class="smcap">iii</span>, 16; Eph., <span class="smcap">v</span>, 19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_234" id="Footnote_47_234"></a><a href="#FNanchor_47_234"><span class="label">[47]</span></a> Jérémie, <span class="smcap">i</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_235" id="Footnote_48_235"></a><a href="#FNanchor_48_235"><span class="label">[48]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 17.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_236" id="Footnote_49_236"></a><a href="#FNanchor_49_236"><span class="label">[49]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 22. Πνεῦμα, dans les épîtres de saint Paul, est -souvent rapproché de δύναμις. Les phénomènes spirites sont regardés -comme des δυνάμεις;, c'est-à-dire des miracles.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_237" id="Footnote_50_237"></a><a href="#FNanchor_50_237"><span class="label">[50]</span></a> Irénée, <i>Adv. hær.</i>, V, <span class="smcap">vi</span>, 1; Tertullien, <i>Adv. Marcion.</i>, V, 8; -<i>Constit. apost.</i>, VIII, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_51_238" id="Footnote_51_238"></a><a href="#FNanchor_51_238"><span class="label">[51]</span></a> Luc, <span class="smcap">ii</span>, 37; II Cor., <span class="smcap">vi</span>, 5; <span class="smcap">xi</span>, 27.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_52_239" id="Footnote_52_239"></a><a href="#FNanchor_52_239"><span class="label">[52]</span></a>. II Cor., <span class="smcap">vii</span>, 10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_53_240" id="Footnote_53_240"></a><a href="#FNanchor_53_240"><span class="label">[53]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 26 et suiv.; <span class="smcap">x</span> entier; <span class="smcap">xvi</span>, 6, 7, 9 et suiv. Comparez -Luc, <span class="smcap">ii</span>, 27, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_54_241" id="Footnote_54_241"></a><a href="#FNanchor_54_241"><span class="label">[54]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xx</span>, 19, 31; Rom., <span class="smcap">viii</span>, 23, 26.</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">PREMIÈRE ÉGLISE DE JÉRUSALEM; ELLE EST TOUTE CÉNOBITIQUE.</span></h2> - - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 35]</span> -L'habitude de vivre ensemble, dans une même foi -et dans une même attente, créa nécessairement beaucoup -d'habitudes communes. Très-vite, des règles -s'établirent et donnèrent à cette Église primitive quelque -analogie avec les établissements de vie cénobitique, -tels que le christianisme les connut plus tard. -Beaucoup de préceptes de Jésus portaient à cela; le -vrai idéal de la vie évangélique est un monastère, non -un monastère fermé de grilles, une prison à la façon du -moyen âge, avec la séparation des deux sexes, mais un -asile au milieu du monde, un espace réservé pour la -vie de l'esprit, une association libre ou petite confrérie -intime, traçant une haie autour d'elle pour -écarter les soucis qui nuisent à la liberté du royaume -de Dieu.</p> - -<p>Tous vivaient donc en commun, n'ayant qu'un -<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>cœur et qu'une âme<a name="FNanchor_1_242" id="FNanchor_1_242"></a><a href="#Footnote_1_242" class="fnanchor">[1]</a>. Personne ne possédait rien qui -lui fût propre. En se faisant disciple de Jésus, on vendait -ses biens et on faisait don du prix à la société. Les -chefs de la société distribuaient ensuite le bien commun -à chacun selon ses besoins. Ils habitaient un seul quartier<a name="FNanchor_2_243" id="FNanchor_2_243"></a><a href="#Footnote_2_243" class="fnanchor">[2]</a>. -Ils prenaient leurs repas ensemble, et continuaient -d'y attacher le sens mystique que Jésus avait -prescrit<a name="FNanchor_3_244" id="FNanchor_3_244"></a><a href="#Footnote_3_244" class="fnanchor">[3]</a>. De longues heures se passaient en prières. -Ces prières étaient quelquefois improvisées à haute -voix, plus souvent méditées en silence. Les extases -étaient fréquentes, et chacun se croyait sans cesse favorisé -de l'inspiration divine. La concorde était parfaite; -nulle querelle dogmatique, nulle dispute de préséance. -Le souvenir tendre de Jésus effaçait toutes -les dissensions. La joie était dans tous les cœurs, -vive et profonde<a name="FNanchor_4_245" id="FNanchor_4_245"></a><a href="#Footnote_4_245" class="fnanchor">[4]</a>. La morale était austère, mais pénétrée -d'un sentiment doux et tendre. On se groupait -par maisons pour prier et se livrer aux exercices extatiques<a name="FNanchor_5_246" id="FNanchor_5_246"></a><a href="#Footnote_5_246" class="fnanchor">[5]</a>. -Le souvenir de ces deux ou trois premières -<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>années resta comme celui d'un paradis terrestre, que -le christianisme poursuivra désormais dans tous ses -rêves, et où il essayera vainement de revenir. Qui ne -voit, en effet, qu'une telle organisation ne pouvait s'appliquer -qu'à une très-petite Église? Mais, plus tard, -la vie monastique reprendra pour son compte cet -idéal primitif, que l'Église universelle ne songera -guère à réaliser.</p> - -<p>Que l'auteur des <i>Actes</i>, à qui nous devons le tableau -de cette première chrétienté de Jérusalem, ait -un peu forcé les couleurs, et en particulier exagéré -la communauté de biens qui y régnait, cela est -possible assurément. L'auteur des <i>Actes</i> est le même -que l'auteur du troisième Évangile, qui, dans la vie -de Jésus, a l'habitude de transformer les faits selon -ses théories<a name="FNanchor_6_247" id="FNanchor_6_247"></a><a href="#Footnote_6_247" class="fnanchor">[6]</a>, et chez lequel la tendance aux doctrines -de l'<i>ébionisme</i><a name="FNanchor_7_248" id="FNanchor_7_248"></a><a href="#Footnote_7_248" class="fnanchor">[7]</a>, c'est-à-dire de l'absolue pauvreté, -est souvent très-sensible. Néanmoins, le récit -des <i>Actes</i> ne peut être ici dénué de quelque fondement. -Quand même Jésus n'aurait prononcé aucun des -axiomes communistes qu'on lit dans le troisième Évangile, -il est certain que le renoncement aux biens de -ce monde et l'aumône poussée jusqu'à se dépouiller -<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span>soi-même, était parfaitement conforme à l'esprit -de sa prédication. La croyance que le monde -va finir a toujours produit le dégoût des biens du -monde et la vie commune<a name="FNanchor_8_249" id="FNanchor_8_249"></a><a href="#Footnote_8_249" class="fnanchor">[8]</a>. Le récit des <i>Actes</i> est, -d'ailleurs, parfaitement conforme à ce que nous savons -de l'origine des autres religions ascétiques, du -bouddhisme, par exemple. Ces sortes de religions -commencent toujours par la vie cénobitique. Leurs -premiers adeptes sont des espèces de moines mendiants. -Le laïque n'y apparaît que plus tard et quand -ces religions ont conquis des sociétés entières, où -la vie monastique ne peut exister qu'à l'état d'exception<a name="FNanchor_9_250" id="FNanchor_9_250"></a><a href="#Footnote_9_250" class="fnanchor">[9]</a>.</p> - -<p>Nous admettons donc, dans l'Église de Jérusalem, -une période de vie cénobitique. Deux siècles plus -tard, le christianisme faisait encore aux païens l'effet -d'une secte communiste<a name="FNanchor_10_251" id="FNanchor_10_251"></a><a href="#Footnote_10_251" class="fnanchor">[10]</a>. Il faut se rappeler que les -esséniens ou thérapeutes avaient déjà donné le modèle -de ce genre de vie, lequel sortait fort légitimement -du mosaïsme. Le code mosaïque étant essentiellement -<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span>moral et non politique, son produit naturel -était l'utopie sociale, l'église, la synagogue, le couvent, -non l'état civil, la nation, la cité. L'Égypte -avait, depuis plusieurs siècles, des reclus et des recluses -nourris par l'État, probablement en exécution -de legs charitables, auprès du Sérapéum de Memphis<a name="FNanchor_11_252" id="FNanchor_11_252"></a><a href="#Footnote_11_252" class="fnanchor">[11]</a>. -Il faut se rappeler surtout qu'une telle vie en -Orient n'est nullement ce qu'elle a été dans notre -Occident. En Orient, on peut très-bien jouir de la -nature et de l'existence sans rien posséder. L'homme, -dans ces pays, est toujours libre, parce qu'il a peu -de besoins; l'esclavage du travail y est inconnu. -Nous voulons bien que le communisme de l'Église -primitive n'ait été ni aussi rigoureux ni aussi universel -que le veut l'auteur des <i>Actes</i>. Ce qui est sûr, c'est -qu'il y avait à Jérusalem une grande communauté -de pauvres, gouvernée par les apôtres, et à laquelle -on envoyait des dons de tous les points de la chrétienté<a name="FNanchor_12_253" id="FNanchor_12_253"></a><a href="#Footnote_12_253" class="fnanchor">[12]</a>. -Cette communauté fut obligée sans doute -d'établir des règlements assez sévères, et, quelques -<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>années plus tard, il fallut même, pour la gouverner, -faire agir la terreur. Des légendes épouvantables -circulaient, d'après lesquelles le seul fait d'avoir retenu -quelque chose sur ce que l'on donnait à la communauté -était présenté comme un crime capital, et -puni de mort<a name="FNanchor_13_254" id="FNanchor_13_254"></a><a href="#Footnote_13_254" class="fnanchor">[13]</a>.</p> - -<p>Les portiques du temple, surtout le portique de -Salomon, qui dominait le val de Cédron, étaient le lieu -où se réunissaient habituellement les disciples pendant -le jour<a name="FNanchor_14_255" id="FNanchor_14_255"></a><a href="#Footnote_14_255" class="fnanchor">[14]</a>. Ils y retrouvaient le souvenir des heures que -Jésus avait passées dans le même endroit. Au milieu de -l'extrême activité qui régnait autour du temple, on devait -les remarquer peu. Les galeries qui faisaient partie -de cet édifice étaient le siège d'écoles et de sectes -nombreuses, le théâtre de disputes sans fin. Les fidèles -de Jésus devaient d'ailleurs passer pour des dévots -très-exacts; car ils observaient encore les pratiques -juives avec scrupule, priant aux heures voulues<a name="FNanchor_15_256" id="FNanchor_15_256"></a><a href="#Footnote_15_256" class="fnanchor">[15]</a> et -observant tous les préceptes de la Loi. C'étaient des -juifs, ne différant des autres qu'en ce qu'ils croyaient -le Messie déjà venu. Les gens qui n'étaient pas au -courant de ce qui les concernait (et c'était l'immense -majorité) les regardaient comme une secte de -<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span><i>hasidim</i> ou gens pieux. On n'était ni schismatique -ni hérétique pour s'affilier à eux<a name="FNanchor_16_257" id="FNanchor_16_257"></a><a href="#Footnote_16_257" class="fnanchor">[16]</a>, pas plus qu'on ne -cesse d'être protestant pour être disciple de Spener, -ou catholique pour être de l'ordre de Saint-François -ou de Saint-Bruno. Le peuple les aimait à cause de -leur piété, de leur simplicité, de leur douceur<a name="FNanchor_17_258" id="FNanchor_17_258"></a><a href="#Footnote_17_258" class="fnanchor">[17]</a>. Les -aristocrates du temple les voyaient sans doute avec -déplaisir. Mais la secte faisait peu d'éclats; elle était -tranquille, grâce à son obscurité.</p> - -<p>Le soir, les frères rentraient à leur quartier et prenaient -le repas, divisés par groupes<a name="FNanchor_18_259" id="FNanchor_18_259"></a><a href="#Footnote_18_259" class="fnanchor">[18]</a>, en signe -de fraternité et en souvenir de Jésus, qu'ils voyaient -toujours présent au milieu d'eux. Le chef de table -rompait le pain, bénissait la coupe<a name="FNanchor_19_260" id="FNanchor_19_260"></a><a href="#Footnote_19_260" class="fnanchor">[19]</a>, et les faisait -circuler comme un symbole d'union en Jésus. -L'acte le plus vulgaire de la vie devenait ainsi -le plus auguste et le plus saint. Ces repas en -famille, toujours aimés des Juifs<a name="FNanchor_20_261" id="FNanchor_20_261"></a><a href="#Footnote_20_261" class="fnanchor">[20]</a>, étaient accompagnés -de prières, d'élans pieux, et remplis d'une -douce gaieté. On se croyait encore au temps où -Jésus les animait de sa présence; on s'imaginait le -<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>voir, et de bonne heure le bruit se répandit que -Jésus avait dit: «Chaque fois que vous romprez le -pain, faites-le en mémoire de moi<a name="FNanchor_21_262" id="FNanchor_21_262"></a><a href="#Footnote_21_262" class="fnanchor">[21]</a>.» Le pain lui-même -devint en quelque sorte Jésus, conçu comme -source unique de force pour ceux qui l'avaient aimé -et qui vivaient encore de lui. Ces repas, qui furent -toujours le symbole principal du christianisme et -l'âme de ses mystères<a name="FNanchor_22_263" id="FNanchor_22_263"></a><a href="#Footnote_22_263" class="fnanchor">[22]</a>, avaient d'abord lieu tous les -soirs. Mais bientôt l'usage les restreignit au dimanche<a name="FNanchor_23_264" id="FNanchor_23_264"></a><a href="#Footnote_23_264" class="fnanchor">[23]</a> -soir<a name="FNanchor_24_265" id="FNanchor_24_265"></a><a href="#Footnote_24_265" class="fnanchor">[24]</a>. Plus tard, le repas mystique fut transporté -au matin<a name="FNanchor_25_266" id="FNanchor_25_266"></a><a href="#Footnote_25_266" class="fnanchor">[25]</a>. Il est probable qu'au moment de l'histoire -où nous sommes arrivés, le jour férié de chaque semaine -était encore, pour les chrétiens, le samedi<a name="FNanchor_26_267" id="FNanchor_26_267"></a><a href="#Footnote_26_267" class="fnanchor">[26]</a>.</p> - -<p>Les apôtres choisis par Jésus et qu'on supposait -avoir reçu de lui un mandat spécial pour annoncer -au monde le royaume de Dieu, avaient, dans la petite -communauté, une supériorité incontestée. Un des premiers -soins, dès que la secte se vit assise tranquillement -à Jérusalem, fut de combler le vide que Juda -<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>de Kérioth avait laissé dans son sein<a name="FNanchor_27_268" id="FNanchor_27_268"></a><a href="#Footnote_27_268" class="fnanchor">[27]</a>. L'opinion que -ce dernier avait trahi son maître et avait été la cause -de sa mort devenait de plus en plus générale. La -légende s'en mêlait, et tous les jours on apprenait -quelque circonstance nouvelle qui ajoutait à la noirceur -de son action. Il s'était acheté un champ près -de la vieille nécropole de Hakeldama, au sud de -Jérusalem, et il y vivait retiré<a name="FNanchor_28_269" id="FNanchor_28_269"></a><a href="#Footnote_28_269" class="fnanchor">[28]</a>. Tel était l'état d'exaltation -naïve où se trouvait toute la petite Église, que, -pour le remplacer, on résolut d'avoir recours à la -voie du sort. En général, dans les grandes émotions -religieuses, on affectionne ce moyen de se décider, -car on admet en principe que rien n'est fortuit, qu'on -est l'objet principal de l'attention divine, et que la -part de Dieu dans un fait est d'autant plus grande que -celle de l'homme est plus faible. On tint seulement à -ce que les candidats fussent pris dans le groupe des -disciples les plus anciens, qui avaient été témoins -de toute la série des événements depuis le baptême -de Jean. Cela réduisait considérablement le -nombre des éligibles. Deux seulement se trouvèrent -sur les rangs, José Bar-Saba, qui portait le nom de -<i>Justus</i><a name="FNanchor_29_270" id="FNanchor_29_270"></a><a href="#Footnote_29_270" class="fnanchor">[29]</a>, et Matthia. Le sort tomba sur Matthia, qui -<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>dès lors fut compté au nombre des Douze. Mais ce fut -le seul exemple d'un tel remplacement. Les apôtres -furent conçus désormais comme nommés une fois -pour toutes par Jésus et ne devant pas avoir de successeurs. -Le danger d'un collége permanent, gardant -pour lui toute la vie et toute la force de l'association, -fut écarté, pour un temps, avec un instinct -profond. La concentration de l'Église en une oligarchie -ne vint que bien plus tard.</p> - -<p>Il faut se prémunir, du reste, contre les malentendus -que ce nom d'«apôtre» peut provoquer et auxquels -il n'a pas manqué de donner lieu. Dès une époque -fort ancienne, on fut amené par quelques passages des -Évangiles, et surtout par l'analogie de la vie de saint -Paul, à concevoir les apôtres comme des missionnaires -essentiellement voyageurs, se partageant en quelque -sorte le monde d'avance, et parcourant en conquérants -tous les royaumes de la terre<a name="FNanchor_30_271" id="FNanchor_30_271"></a><a href="#Footnote_30_271" class="fnanchor">[30]</a>. Un cycle de légendes -se forma sur cette donnée et s'imposa à l'histoire ecclésiastique<a name="FNanchor_31_272" id="FNanchor_31_272"></a><a href="#Footnote_31_272" class="fnanchor">[31]</a>. -Rien déplus contraire à la vérité<a name="FNanchor_32_273" id="FNanchor_32_273"></a><a href="#Footnote_32_273" class="fnanchor">[32]</a>. Le -corps des Douze fut d'habitude en permanence à Jérusalem; -jusqu'à l'an 60 à peu près, les apôtres ne -sortirent de la ville sainte que pour des missions -<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>temporaires. Par là s'explique l'obscurité où restèrent -la plupart des membres du conseil central. Très-peu -d'entre eux eurent un rôle. Ce fut une sorte -de sacré collége ou de sénat<a name="FNanchor_33_274" id="FNanchor_33_274"></a><a href="#Footnote_33_274" class="fnanchor">[33]</a>, uniquement destiné -à représenter la tradition et l'esprit conservateur. -On finit par les décharger de toute fonction -active, de sorte qu'il ne leur resta qu'à prêcher et à -prier<a name="FNanchor_34_275" id="FNanchor_34_275"></a><a href="#Footnote_34_275" class="fnanchor">[34]</a>; encore les rôles brillants de la prédication -ne leur échurent-ils pas. On savait à peine leurs -noms hors de Jérusalem, et, vers l'an 70 ou 80, les -listes qu'on donnait de ces douze élus primitifs n'étaient -d'accord que sur les noms principaux<a name="FNanchor_35_276" id="FNanchor_35_276"></a><a href="#Footnote_35_276" class="fnanchor">[35]</a>.</p> - -<p>Les «frères du Seigneur» paraissent souvent à -côté des «apôtres», quoiqu'ils en fussent distincts<a name="FNanchor_36_277" id="FNanchor_36_277"></a><a href="#Footnote_36_277" class="fnanchor">[36]</a>. -Leur autorité était au moins égale à celle des apôtres. -Ces deux groupes constituaient, dans l'Église naissante, -une sorte d'aristocratie fondée uniquement -sur les rapports plus ou moins intimes que leurs membres -avaient eus avec le maître. C'étaient là les -hommes que Paul appelait «les colonnes<a name="FNanchor_37_278" id="FNanchor_37_278"></a><a href="#Footnote_37_278" class="fnanchor">[37]</a>» de -l'Église de Jérusalem. On voit, du reste, que les -<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>distinctions de la hiérarchie ecclésiastique n'existaient -pas encore. Le titre n'était rien; l'importance -personnelle était tout. Le principe du célibat ecclésiastique -était bien déjà, posé<a name="FNanchor_38_279" id="FNanchor_38_279"></a><a href="#Footnote_38_279" class="fnanchor">[38]</a>; mais il fallait du -temps pour amener tous ces germes à leur complet -développement. Pierre et Philippe étaient mariés, -avaient des fils et des filles<a name="FNanchor_39_280" id="FNanchor_39_280"></a><a href="#Footnote_39_280" class="fnanchor">[39]</a>.</p> - -<p>Le terme pour désigner la réunion des fidèles était -l'hébreu <i>kahal</i>, qu'on rendit par le mot essentiellement -démocratique ἐκκλησία. <i>Ecclesia</i>, c'est la convocation -du peuple dans les vieilles cités grecques, l'appel -au Pnyx ou à l'<i>agora</i>. A partir du <span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> ou du <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle -avant J.-C., les mots de la démocratie athénienne -devinrent en quelque sorte de droit commun dans la -langue hellénique; plusieurs de ces termes<a name="FNanchor_40_281" id="FNanchor_40_281"></a><a href="#Footnote_40_281" class="fnanchor">[40]</a>, par suite -de l'usage qu'en firent les confréries grecques, entrèrent -dans la langue chrétienne. C'était, en effet, la -vie populaire, restreinte depuis des siècles, qui reprenait -son cours sous des formes tout à fait différentes. -L'Église primitive est une petite démocratie à sa manière. -Il n'est pas jusqu'à l'élection par le sort, -<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>moyen si cher aux anciennes républiques, qui ne s'y -retrouve parfois<a name="FNanchor_41_282" id="FNanchor_41_282"></a><a href="#Footnote_41_282" class="fnanchor">[41]</a>. Moins âpre pourtant et moins soupçonneuse -que les anciennes cités, l'Église déléguait -volontiers son autorité; comme toute société théocratique, -elle tendait à abdiquer entre les mains d'un -clergé, et il était facile de prévoir qu'un ou deux -siècles ne s'écouleraient pas avant que toute cette démocratie -tournât à l'oligarchie.</p> - -<p>Le pouvoir qu'on prêtait à l'Église réunie et à ses -chefs était énorme. L'Église conférait toute mission, -se guidant uniquement dans ses choix sur des signes -donnés par l'Esprit<a name="FNanchor_42_283" id="FNanchor_42_283"></a><a href="#Footnote_42_283" class="fnanchor">[42]</a>. Son autorité allait jusqu'à -décréter la mort. On racontait qu'à la voix de -Pierre, des délinquants étaient tombés à la renverse -et avaient expiré sur-le-champ<a name="FNanchor_43_284" id="FNanchor_43_284"></a><a href="#Footnote_43_284" class="fnanchor">[43]</a>. Saint Paul, un peu -plus tard, ne craint pas, en excommuniant un incestueux, -«de le livrer à Satan pour la mort de sa -chair, afin que son esprit soit sauvé au grand jour du -Seigneur<a name="FNanchor_44_285" id="FNanchor_44_285"></a><a href="#Footnote_44_285" class="fnanchor">[44]</a>». L'excommunication était tenue pour -l'équivalent d'une sentence de mort. On ne doutait -pas qu'une personne que les apôtres ou les chefs -d'Église avaient retranchée du corps des saints et -<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>livrée au pouvoir du mal<a name="FNanchor_45_286" id="FNanchor_45_286"></a><a href="#Footnote_45_286" class="fnanchor">[45]</a>, ne fût perdue. Satan -était considéré comme l'auteur des maladies; lui -livrer le membre gangrené, c'était livrer celui-ci à -l'exécuteur naturel de la sentence. Une mort prématurée -était tenue d'ordinaire pour le résultat d'un de -ces arrêts occultes, qui, selon la forte expression -hébraïque, «extirpait une âme d'Israël<a name="FNanchor_46_287" id="FNanchor_46_287"></a><a href="#Footnote_46_287" class="fnanchor">[46]</a>». Les apôtres -se croyaient investis de droits surnaturels. En -prononçant de telles condamnations, ils pensaient que -leurs anathèmes ne pouvaient manquer d'être suivis -d'effet.</p> - -<p>L'impression terrible que faisaient les excommunications, -et la haine de tous les confrères contre -les membres ainsi retranchés, pouvaient en effet, -dans beaucoup de cas, amener la mort, ou du moins -forcer le coupable à s'expatrier. La même équivoque -terrible se retrouvait dans l'ancienne Loi. «L'extirpation» -impliquait à la fois la mort, l'expulsion de la -communauté, l'exil, un trépas solitaire et mystérieux<a name="FNanchor_47_288" id="FNanchor_47_288"></a><a href="#Footnote_47_288" class="fnanchor">[47]</a>. -Tuer l'apostat, le blasphémateur, frapper le -corps pour sauver l'âme, devait paraître tout légitime. -<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>Il faut se rappeler que nous sommes au temps -des zélotes, qui regardaient comme un acte de vertu -de poignarder quiconque manquait à la loi<a name="FNanchor_48_289" id="FNanchor_48_289"></a><a href="#Footnote_48_289" class="fnanchor">[48]</a>, et ne -pas oublier que certains chrétiens étaient ou avaient -été zélotes<a name="FNanchor_49_290" id="FNanchor_49_290"></a><a href="#Footnote_49_290" class="fnanchor">[49]</a>. Des récits comme celui de la mort d'Ananie -et de Saphire<a name="FNanchor_50_291" id="FNanchor_50_291"></a><a href="#Footnote_50_291" class="fnanchor">[50]</a> n'excitaient aucun scrupule. L'idée -de la puissance civile était si étrangère à tout ce -monde placé en dehors du droit romain, on était si -persuadé que l'Église est une société complète, se suffisant -à elle-même, que personne ne voyait, dans un -miracle entraînant la mort ou la mutilation d'une -personne, un attentat punissable devant la loi civile. -L'enthousiasme et une foi ardente couvraient -tout, excusaient tout. Mais l'effroyable danger que -recelaient pour l'avenir ces maximes théocratiques -s'aperçoit facilement. L'Église est armée d'un glaive; -l'excommunication sera un arrêt de mort. Il y a désormais -dans le monde un pouvoir en dehors de l'État -qui dispose de la vie des citoyens. Certes, si l'autorité -romaine s'était bornée à réprimer chez les juifs et les -chrétiens des principes aussi condamnables, elle aurait -eu mille fois raison. Seulement, dans sa brutalité, -<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>elle confondit la plus légitime des libertés, celle d'adorer -à sa manière, avec des abus qu'aucune société -n'a jamais pu supporter impunément.</p> - -<p>Pierre avait parmi les apôtres une certaine primauté, -tenant surtout à son zèle et à son activité<a name="FNanchor_51_292" id="FNanchor_51_292"></a><a href="#Footnote_51_292" class="fnanchor">[51]</a>. -En ces premières années, il se sépare à peine de -Jean, fils de Zébédée. Ils marchaient presque toujours -ensemble<a name="FNanchor_52_293" id="FNanchor_52_293"></a><a href="#Footnote_52_293" class="fnanchor">[52]</a>, et leur concorde fut sans doute -la pierre angulaire de la foi nouvelle. Jacques, -frère du Seigneur, les égalait presque en autorité, -au moins dans une fraction de l'Église. Quant à -certains amis intimes de Jésus, comme les femmes -galiléennes, la famille de Béthanie, nous avons -déjà remarqué qu'il n'est plus question d'eux. Moins -soucieuses d'organiser et de fonder, les fidèles compagnes -de Jésus se contentaient d'aimer mort celui -qu'elles avaient aimé vivant. Plongées dans leur -attente, les nobles femmes qui ont fait la foi du -monde étaient presque des inconnues pour les hommes -importants de Jérusalem. Quand elles moururent, -les traits les plus importants de l'histoire du christianisme -naissant furent mis au tombeau avec elles. Les -rôles actifs font seuls la renommée; ceux qui se contentent -<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span>d'aimer en secret restent obscurs, mais sûrement -ils ont la meilleure part.</p> - -<p>Inutile de dire que ce petit groupe de gens simples -n'avait aucune théologie spéculative. Jésus s'était -tenu sagement éloigné de toute métaphysique. Il -n'eut qu'un dogme, sa propre filiation divine et la -divinité de sa mission. Tout le symbole de l'Église -primitive pouvait tenir en une ligne: «Jésus est le -Messie, fils de Dieu.» Cette croyance reposait sur -un argument péremptoire, le fait de la résurrection, -dont les disciples se portaient comme témoins. En -réalité, personne (pas même les femmes galiléennes) -ne disait avoir vu la résurrection<a name="FNanchor_53_294" id="FNanchor_53_294"></a><a href="#Footnote_53_294" class="fnanchor">[53]</a>. Mais l'absence -du corps et les apparitions qui avaient suivi paraissaient -équivalentes au fait lui-même. Attester la -résurrection de Jésus, telle était la tâche que tous -envisageaient comme leur étant spécialement imposée<a name="FNanchor_54_295" id="FNanchor_54_295"></a><a href="#Footnote_54_295" class="fnanchor">[54]</a>. -On s'imagina d'ailleurs bien vite que le maître -<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>avait prédit cet événement. On se rappela diverses -paroles de lui, qu'on se figura n'avoir pas bien -comprises, et où l'on vit après coup une annonce -de la résurrection<a name="FNanchor_55_296" id="FNanchor_55_296"></a><a href="#Footnote_55_296" class="fnanchor">[55]</a>. La croyance en la prochaine -manifestation glorieuse de Jésus était universelle<a name="FNanchor_56_297" id="FNanchor_56_297"></a><a href="#Footnote_56_297" class="fnanchor">[56]</a>. -Le mot secret que les confrères disaient entre eux -pour se reconnaître et se fortifier, était <i>Maran atha</i>, -«le Seigneur va venir»<a name="FNanchor_57_298" id="FNanchor_57_298"></a><a href="#Footnote_57_298" class="fnanchor">[57]</a>! On croyait se rappeler -une déclaration de Jésus, d'après laquelle la -prédication n'aurait pas le temps d'atteindre toutes -les villes d'Israël avant que le Fils de l'homme apparût -dans sa majesté<a name="FNanchor_58_299" id="FNanchor_58_299"></a><a href="#Footnote_58_299" class="fnanchor">[58]</a>. En attendant, Jésus ressuscité -est assis à la droite de son Père. Là, il se repose -jusqu'au jour solennel où il viendra, assis sur les -nuées, juger les vivants et les morts<a name="FNanchor_59_300" id="FNanchor_59_300"></a><a href="#Footnote_59_300" class="fnanchor">[59]</a>.</p> - -<p>L'idée qu'ils avaient de Jésus était celle que Jésus -leur avait donnée lui-même. Jésus a été un prophète -puissant en œuvres et en paroles<a name="FNanchor_60_301" id="FNanchor_60_301"></a><a href="#Footnote_60_301" class="fnanchor">[60]</a>, un homme élu de -Dieu, ayant reçu une mission spéciale pour l'humanité<a name="FNanchor_61_302" id="FNanchor_61_302"></a><a href="#Footnote_61_302" class="fnanchor">[61]</a>, -mission qu'il a prouvée par ses miracles et surtout -<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>par sa résurrection. Dieu l'a oint de l'Esprit-Saint -et l'a revêtu de force; il a passé en faisant du -bien et en guérissant ceux qui étaient sous le pouvoir -du diable<a name="FNanchor_62_303" id="FNanchor_62_303"></a><a href="#Footnote_62_303" class="fnanchor">[62]</a>; car Dieu était avec lui<a name="FNanchor_63_304" id="FNanchor_63_304"></a><a href="#Footnote_63_304" class="fnanchor">[63]</a>. C'est le -fils de Dieu, c'est-à-dire un homme parfaitement de -Dieu, un représentant de Dieu sur la terre; c'est le -Messie, le sauveur d'Israël, annoncé par les prophètes<a name="FNanchor_64_305" id="FNanchor_64_305"></a><a href="#Footnote_64_305" class="fnanchor">[64]</a>. -La lecture des livres de l'Ancien Testament, -surtout des prophètes et des psaumes, était habituelle, -dans la secte. On portait dans cette lecture une idée -fixe, celle de retrouver partout le type de Jésus. On fut -persuadé que les anciens livres hébreux étaient pleins -de lui, et, dès les premières années, il se forma une -collection de textes tirés des prophètes, des psaumes, -et de certains livres apocryphes, où l'on était convaincu -que la vie de Jésus était prédite et décrite par avance<a name="FNanchor_65_306" id="FNanchor_65_306"></a><a href="#Footnote_65_306" class="fnanchor">[65]</a>. -Cette méthode d'interprétation arbitraire était alors -celle de toutes les écoles juives. Les allusions messianiques -étaient une sorte de jeu d'esprit, analogue à -l'usage que les anciens prédicateurs faisaient des passages -<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>de la Bible, détournés de leur sens naturel et -pris comme de simples ornements de rhétorique sacrée.</p> - -<p>Jésus, avec son tact exquis des choses religieuses, -n'avait institué aucun rituel nouveau. La nouvelle -secte n'avait pas encore de cérémonies spéciales<a name="FNanchor_66_307" id="FNanchor_66_307"></a><a href="#Footnote_66_307" class="fnanchor">[66]</a>. -Les pratiques de piété étaient les pratiques juives. -Les réunions n'avaient rien de liturgique dans le sens -précis; c'étaient des séances de confréries, où l'on se -livrait à la prière, aux exercices de glossolalie, de prophétie<a name="FNanchor_67_308" id="FNanchor_67_308"></a><a href="#Footnote_67_308" class="fnanchor">[67]</a>, -et à la lecture de la correspondance. Rien -encore de sacerdotal. Il n'y a pas de prêtre (<i>cohen</i> -ou ἱερεύς); le <i>presbyteros</i> est «l'ancien» de la communauté, -rien de plus. Le seul prêtre est Jésus<a name="FNanchor_68_309" id="FNanchor_68_309"></a><a href="#Footnote_68_309" class="fnanchor">[68]</a>; en -un autre sens, tous les fidèles le sont<a name="FNanchor_69_310" id="FNanchor_69_310"></a><a href="#Footnote_69_310" class="fnanchor">[69]</a>. Le jeûne était -considéré comme une pratique très-méritoire<a name="FNanchor_70_311" id="FNanchor_70_311"></a><a href="#Footnote_70_311" class="fnanchor">[70]</a>. Le -baptême était le signe d'entrée dans la secte<a name="FNanchor_71_312" id="FNanchor_71_312"></a><a href="#Footnote_71_312" class="fnanchor">[71]</a>. Le rite -était le même que pour celui de Jean, mais on l'administrait -au nom de Jésus<a name="FNanchor_72_313" id="FNanchor_72_313"></a><a href="#Footnote_72_313" class="fnanchor">[72]</a>. Le baptême toutefois -était considéré comme une initiation insuffisante. -<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span>Il devait être suivi de la collation des dons du Saint-Esprit<a name="FNanchor_73_314" id="FNanchor_73_314"></a><a href="#Footnote_73_314" class="fnanchor">[73]</a>, -laquelle se faisait au moyen d'une prière prononcée -par les apôtres sur la tête du néophyte, avec -l'imposition des mains.</p> - -<p>Cette imposition des mains, déjà si familière à -Jésus<a name="FNanchor_74_315" id="FNanchor_74_315"></a><a href="#Footnote_74_315" class="fnanchor">[74]</a>, était l'acte sacramentel par excellence<a name="FNanchor_75_316" id="FNanchor_75_316"></a><a href="#Footnote_75_316" class="fnanchor">[75]</a>. -Elle conférait l'inspiration, l'illumination intérieure, -le pouvoir de faire des prodiges, de prophétiser, de -parler les langues. C'était ce qu'on appelait le baptême -de l'Esprit. On croyait se rappeler une parole -de Jésus: «Jean vous a baptisés par l'eau; mais -vous, vous serez baptisés par l'Esprit<a name="FNanchor_76_317" id="FNanchor_76_317"></a><a href="#Footnote_76_317" class="fnanchor">[76]</a>.» Peu à peu, -on fondit ensemble toutes ces idées, et le baptême se -conféra «au nom du Père et du Fils et de l'Esprit-Saint<a name="FNanchor_77_318" id="FNanchor_77_318"></a><a href="#Footnote_77_318" class="fnanchor">[77]</a>.» -Mais il n'est pas probable que cette formule, -aux premiers jours où nous sommes, fût encore -employée. On voit la simplicité de ce culte, chrétien -primitif. Ni Jésus ni les apôtres ne l'avaient inventé. -Certaines sectes juives avaient adopté avant eux ces -<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>cérémonies graves et solennelles, qui paraissent venir -en partie de la Chaldée, où elles sont encore pratiquées -avec des liturgies spéciales par les Sabiens ou -Mendaïtes<a name="FNanchor_78_319" id="FNanchor_78_319"></a><a href="#Footnote_78_319" class="fnanchor">[78]</a>. La religion de la Perse renfermait aussi -beaucoup de rites du même genre<a name="FNanchor_79_320" id="FNanchor_79_320"></a><a href="#Footnote_79_320" class="fnanchor">[79]</a>.</p> - -<p>Les croyances de médecine populaire, qui avaient -fait une partie de la force de Jésus, se continuaient -dans ses disciples. Le pouvoir des guérisons était -une des grâces merveilleuses que conférait l'Esprit<a name="FNanchor_80_321" id="FNanchor_80_321"></a><a href="#Footnote_80_321" class="fnanchor">[80]</a>. -Les premiers chrétiens, comme presque tous les juifs -du temps, voyaient dans les maladies la punition -d'une faute<a name="FNanchor_81_322" id="FNanchor_81_322"></a><a href="#Footnote_81_322" class="fnanchor">[81]</a> ou l'œuvre d'un démon malfaisant<a name="FNanchor_82_323" id="FNanchor_82_323"></a><a href="#Footnote_82_323" class="fnanchor">[82]</a>. -Les apôtres passaient, ainsi que Jésus, pour de puissants -exorcistes<a name="FNanchor_83_324" id="FNanchor_83_324"></a><a href="#Footnote_83_324" class="fnanchor">[83]</a>. On s'imaginait que des lotions -d'huile opérées par eux, avec imposition des mains -et invocation du nom de Jésus, étaient toutes-puissantes -pour laver les péchés causes de la maladie -<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>et pour guérir le malade<a name="FNanchor_84_325" id="FNanchor_84_325"></a><a href="#Footnote_84_325" class="fnanchor">[84]</a>. L'huile a toujours été -en Orient le médicament par excellence<a name="FNanchor_85_326" id="FNanchor_85_326"></a><a href="#Footnote_85_326" class="fnanchor">[85]</a>. Seule, du -reste, l'imposition des mains des apôtres était censée -avoir les mêmes effets<a name="FNanchor_86_327" id="FNanchor_86_327"></a><a href="#Footnote_86_327" class="fnanchor">[86]</a>. Cette imposition se faisait -par l'attouchement immédiat. Il n'est pas impossible -que, dans certains cas, la chaleur des mains, se -communiquant vivement à la tête, procurât au malade -un peu de soulagement.</p> - -<p>La secte étant jeune et peu nombreuse, la question -des morts ne se posa pour elle que plus tard. -L'effet causé par les premiers décès qui eurent lieu -dans les rangs des confrères fut étrange<a name="FNanchor_87_328" id="FNanchor_87_328"></a><a href="#Footnote_87_328" class="fnanchor">[87]</a>. On s'inquiéta -du sort des trépassés; on se demanda s'ils seraient -moins favorisés que ceux qui étaient réservés -pour voir de leurs yeux l'avénement du Fils de -l'homme. On en vint généralement à considérer l'intervalle -entre la mort et la résurrection comme une -sorte de lacune dans la conscience du défunt<a name="FNanchor_88_329" id="FNanchor_88_329"></a><a href="#Footnote_88_329" class="fnanchor">[88]</a>. L'idée, -exposée dans le <i>Phédon</i>, que l'âme existe avant et -après la mort, que la mort est un bien, qu'elle est -même l'état philosophique par excellence, puisque -<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span>l'âme alors est tout à fait libre et dégagée, cette idée, -dis-je, n'était nullement arrêtée chez les premiers -chrétiens. Le plus souvent, il semble que l'homme -pour eux n'existait pas sans corps. Cette conception -dura longtemps, et ne céda que quand la doctrine -de l'immortalité de l'âme, au sens de la philosophie -grecque, eut fait son entrée dans l'Église, et -se fut combinée tant bien que mal avec le dogme chrétien -de la résurrection et du renouvellement universel. -A l'heure où nous sommes, la croyance à la résurrection -régnait à peu près seule<a name="FNanchor_89_330" id="FNanchor_89_330"></a><a href="#Footnote_89_330" class="fnanchor">[89]</a>. Le rite des funérailles -était sans doute le rite juif. On n'y attachait nulle -importance; aucune inscription n'indiquait le nom du -mort. La grande résurrection était proche; le corps -du fidèle n'avait à faire dans le rocher qu'un bien -court séjour. On ne tint pas beaucoup à se mettre d'accord -sur la question de savoir si la résurrection serait -universelle, c'est-à-dire embrasserait les bons et -les méchants, ou si elle s'appliquerait aux seuls élus<a name="FNanchor_90_331" id="FNanchor_90_331"></a><a href="#Footnote_90_331" class="fnanchor">[90]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span>Un des phénomènes les plus remarquables de la -nouvelle religion fut la réapparition du prophétisme. -Depuis longtemps, on ne parlait plus guère de -prophètes en Israël. Ce genre particulier d'inspiration -sembla renaître dans la petite secte. L'Église primitive -eut plusieurs prophètes et prophétesses<a name="FNanchor_91_332" id="FNanchor_91_332"></a><a href="#Footnote_91_332" class="fnanchor">[91]</a>, analogues -à ceux de l'Ancien Testament. Les psalmistes -reparurent aussi. Le modèle des psaumes chrétiens -nous est sans doute offert par les cantiques que Luc -aime à semer dans son Évangile<a name="FNanchor_92_333" id="FNanchor_92_333"></a><a href="#Footnote_92_333" class="fnanchor">[92]</a>, et qui sont calqués -sur les cantiques de l'Ancien Testament. Ces psaumes, -ces prophéties sont dénués d'originalité sous le rapport -de la forme; mais un admirable esprit de douceur et -de piété les anime et les pénètre. C'est comme un écho -affaibli des dernières productions de la lyre sacrée -d'Israël. Le livre des Psaumes fut en quelque sorte -le calice de fleur où l'abeille chrétienne butina son -premier suc. Le Pentateuque, au contraire, était, à -ce qu'il semble, peu lu et peu médité; on y substituait -des allégories à la façon des <i>midraschim</i> juifs, -où tout le sens historique des livres était supprimé.</p> - -<p>Le chant dont on accompagnait les hymnes nouveaux<a name="FNanchor_93_334" id="FNanchor_93_334"></a><a href="#Footnote_93_334" class="fnanchor">[93]</a> -<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>était probablement cette espèce de sanglot sans -notes distinctes, qui est encore le chant d'église des -Grecs, des Maronites et en général des chrétiens -d'Orient<a name="FNanchor_94_335" id="FNanchor_94_335"></a><a href="#Footnote_94_335" class="fnanchor">[94]</a>. C'est moins une modulation musicale -qu'une manière de forcer la voix et d'émettre par le -nez une sorte de gémissement où toutes les inflexions -se suivent avec rapidité. On exécute cette mélopée -bizarre, debout, l'œil fixe, le front plissé, le -sourcil froncé, avec un air d'effort. Le mot <i>amen</i> -surtout se dit d'une voix chevrotante, avec tremblement. -Ce mot jouait un grand rôle dans la liturgie. -A l'imitation des Juifs<a name="FNanchor_95_336" id="FNanchor_95_336"></a><a href="#Footnote_95_336" class="fnanchor">[95]</a>, les nouveaux fidèles l'employaient -pour marquer l'adhésion de la foule à la -parole du prophète ou du préchantre<a name="FNanchor_96_337" id="FNanchor_96_337"></a><a href="#Footnote_96_337" class="fnanchor">[96]</a>. On lui attribuait -déjà peut-être des vertus secrètes, et on le -prononçait avec une certaine emphase. Nous ignorons -si ce chant ecclésiastique primitif était accompagné -d'instruments<a name="FNanchor_97_338" id="FNanchor_97_338"></a><a href="#Footnote_97_338" class="fnanchor">[97]</a>. Quant au chant intime, à -<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>celui que les fidèles «chantaient en leur cœur<a name="FNanchor_98_339" id="FNanchor_98_339"></a><a href="#Footnote_98_339" class="fnanchor">[98]</a>», et -qui n'était que le trop-plein de ces âmes tendres, -ardentes et rêveuses, il s'exécutait sans doute comme -les cantilènes des lollards du moyen âge, à mi-voix<a name="FNanchor_99_340" id="FNanchor_99_340"></a><a href="#Footnote_99_340" class="fnanchor">[99]</a>. -En général, c'était la joie qui s'épanchait par ces -hymnes. Une des maximes des sages de la secte était: -«Si tu es triste, prie; si tu es gai, chante<a name="FNanchor_100_341" id="FNanchor_100_341"></a><a href="#Footnote_100_341" class="fnanchor">[100]</a>.»</p> - -<p>Purement destinée, du reste, à l'édification des -frères assemblés, cette première littérature chrétienne -ne s'écrivait pas. Composer des livres était -une idée qui ne venait à personne. Jésus avait parlé; -on se souvenait de ses paroles. N'avait-il pas promis -que la génération de ses auditeurs ne passerait pas -avant qu'il reparût<a name="FNanchor_101_342" id="FNanchor_101_342"></a><a href="#Footnote_101_342" class="fnanchor">[101]</a>?</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_242" id="Footnote_1_242"></a><a href="#FNanchor_1_242"><span class="label">[1]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 42–47; <span class="smcap">iv</span>, 32–37; <span class="smcap">v</span>, 1–11; <span class="smcap">vi</span>, 1 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_243" id="Footnote_2_243"></a><a href="#FNanchor_2_243"><span class="label">[2]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 44, 46, 47.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_244" id="Footnote_3_244"></a><a href="#FNanchor_3_244"><span class="label">[3]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 46; <span class="smcap">xx</span>, 7, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_245" id="Footnote_4_245"></a><a href="#FNanchor_4_245"><span class="label">[4]</span></a> Jamais littérature ne répéta si souvent le mot «joie» que -celle du Nouveau Testament. Voir I Thess., <span class="smcap">i</span>, 6; <span class="smcap">v</span>, 16; Rom., <span class="smcap">xiv</span>, -17; <span class="smcap">xv</span>, 13; Galat., <span class="smcap">v</span>, 22; Philip., <span class="smcap">i</span>, 25; <span class="smcap">iii</span>, 1; <span class="smcap">iv</span>, 4; I Joan., <span class="smcap">i</span>, -4, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_246" id="Footnote_5_246"></a><a href="#FNanchor_5_246"><span class="label">[5]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_247" id="Footnote_6_247"></a><a href="#FNanchor_6_247"><span class="label">[6]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. <span class="smcap">xxxix</span> et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_248" id="Footnote_7_248"></a><a href="#FNanchor_7_248"><span class="label">[7]</span></a> <i>Ebionim</i> veut dire «pauvres». Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 182–183.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_249" id="Footnote_8_249"></a><a href="#FNanchor_8_249"><span class="label">[8]</span></a> Se rappeler l'an 1000. Tous les actes commençant par la -formule: <i>Adventante mundi vespera</i>, ou d'autres semblables, sont -des donations aux monastères.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_250" id="Footnote_9_250"></a><a href="#FNanchor_9_250"><span class="label">[9]</span></a> Hodgson, dans le <i>Journal Asiat. Soc. of Bengal</i>, t. V, p. 33 -et suiv.; Eugène Burnouf, <i>Introd. à l'histoire du buddhisme -indien</i>, I, p. 278 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_251" id="Footnote_10_251"></a><a href="#FNanchor_10_251"><span class="label">[10]</span></a> Lucien, Mort de Peregrinus, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_252" id="Footnote_11_252"></a><a href="#FNanchor_11_252"><span class="label">[11]</span></a> Papyrus de Turin, de Londres, de Paris, groupés par Brunet -de Preste, <i>Mém. sur le Sérapéum de Memphis</i> (Paris, 1852); -Egger, <i>Mém. d'hist. anc. et de philologie</i>, p. 151 et suiv., et -dans les <i>Notices et extraits</i>, t. XVIII, 2<sup>e</sup> part., p. 264–359. Observez -que la vie érémitique chrétienne prit naissance en Égypte.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_253" id="Footnote_12_253"></a><a href="#FNanchor_12_253"><span class="label">[12]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 29–30; <span class="smcap">xxiv</span>, 17; Galat., <span class="smcap">ii</span>, 10; Rom., <span class="smcap">xv</span>, 26 et -suiv.; I Cor, <span class="smcap">xvi</span>, 1–4; II Cor., <span class="smcap">viii</span> et <span class="smcap">ix</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_254" id="Footnote_13_254"></a><a href="#FNanchor_13_254"><span class="label">[13]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 1–11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_255" id="Footnote_14_255"></a><a href="#FNanchor_14_255"><span class="label">[14]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 46; <span class="smcap">v</span>, 12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_256" id="Footnote_15_256"></a><a href="#FNanchor_15_256"><span class="label">[15]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">iii</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_257" id="Footnote_16_257"></a><a href="#FNanchor_16_257"><span class="label">[16]</span></a> Jacques, par exemple, resta toute sa vie un juif pur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_258" id="Footnote_17_258"></a><a href="#FNanchor_17_258"><span class="label">[17]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 47; <span class="smcap">iv</span>, 33; <span class="smcap">v</span>, 13, 26.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_259" id="Footnote_18_259"></a><a href="#FNanchor_18_259"><span class="label">[18]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 46.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_260" id="Footnote_19_260"></a><a href="#FNanchor_19_260"><span class="label">[19]</span></a> I Cor., <span class="smcap">x</span>, 16; Justin, <i>Apol. I</i>, 65–67.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_261" id="Footnote_20_261"></a><a href="#FNanchor_20_261"><span class="label">[20]</span></a> Συνδεῖπνα. Joseph., <i>Antiq.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>, 8, 12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_262" id="Footnote_21_262"></a><a href="#FNanchor_21_262"><span class="label">[21]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxii</span>, 19; I Cor., <span class="smcap">xi</span>, 24 et suiv.; Justin, <i>loc. cit.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_263" id="Footnote_22_263"></a><a href="#FNanchor_22_263"><span class="label">[22]</span></a> En l'an 37, l'eucharistie est déjà une institution pleine d'abus -(I Cor., <span class="smcap">xi</span>, 17 et suiv.), et, par conséquent, vieille.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_264" id="Footnote_23_264"></a><a href="#FNanchor_23_264"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xx</span>, 7; Pline, <i>Epist.</i>, X, 97; Justin, <i>Apol. I</i>, 67.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_265" id="Footnote_24_265"></a><a href="#FNanchor_24_265"><span class="label">[24]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xx</span>, 7, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_266" id="Footnote_25_266"></a><a href="#FNanchor_25_266"><span class="label">[25]</span></a> Pline, <i>Epist.</i>, X, 97.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_267" id="Footnote_26_267"></a><a href="#FNanchor_26_267"><span class="label">[26]</span></a> Jean, <span class="smcap">xx</span>, 26, ne suffit pas pour prouver le contraire. Les ébionites -gardèrent toujours le sabbat. Saint Jérôme, <i>In Matth.</i>, <span class="smcap">xii</span>, init.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_268" id="Footnote_27_268"></a><a href="#FNanchor_27_268"><span class="label">[27]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 15–26.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_269" id="Footnote_28_269"></a><a href="#FNanchor_28_269"><span class="label">[28]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 437 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_270" id="Footnote_29_270"></a><a href="#FNanchor_29_270"><span class="label">[29]</span></a> Comparez Eusèbe, <i>II. E.</i>, III, 39 (d'après Papias).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_271" id="Footnote_30_271"></a><a href="#FNanchor_30_271"><span class="label">[30]</span></a> Justin, <i>Apol.</i> I, 39, 50.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_272" id="Footnote_31_272"></a><a href="#FNanchor_31_272"><span class="label">[31]</span></a> Pseudo-Abdias, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_273" id="Footnote_32_273"></a><a href="#FNanchor_32_273"><span class="label">[32]</span></a> Comparez I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 10 et Rom., <span class="smcap">xv</span>, 19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_274" id="Footnote_33_274"></a><a href="#FNanchor_33_274"><span class="label">[33]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 17–19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_275" id="Footnote_34_275"></a><a href="#FNanchor_34_275"><span class="label">[34]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_276" id="Footnote_35_276"></a><a href="#FNanchor_35_276"><span class="label">[35]</span></a> Comparez Matth., <span class="smcap">x</span>, 2–4; Marc, <span class="smcap">iii</span>, 16–19; Luc, <span class="smcap">vi</span>, 14–16, -<i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_277" id="Footnote_36_277"></a><a href="#FNanchor_36_277"><span class="label">[36]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 14; Gal., <span class="smcap">i</span>, 19; I Cor., <span class="smcap">ix</span>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_278" id="Footnote_37_278"></a><a href="#FNanchor_37_278"><span class="label">[37]</span></a> Gal., <span class="smcap">ii</span>, 9.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_279" id="Footnote_38_279"></a><a href="#FNanchor_38_279"><span class="label">[38]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 307.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_280" id="Footnote_39_280"></a><a href="#FNanchor_39_280"><span class="label">[39]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 150. Cf. Papias, dans Eusèbe, <i>II. E.</i>, III, -39; Polycrate, <i>ibid.</i>, V, 24; Clément d'Alex., <i>Strom.</i>, III, 6; -VII, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_281" id="Footnote_40_281"></a><a href="#FNanchor_40_281"><span class="label">[40]</span></a> Par exemple, ἐπίσκοπος, peut-être κλῆρος. V. Wescher, dans -la <i>Revue archéol.</i>, avril 1866, et ci-dessous, p. 352–333.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_282" id="Footnote_41_282"></a><a href="#FNanchor_41_282"><span class="label">[41]</span></a> <i>Act.</i>, 26. V. ci-dessous, p. 353.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_283" id="Footnote_42_283"></a><a href="#FNanchor_42_283"><span class="label">[42]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 1 et suiv.; Clém. d'Alex., dans Eusèbe, <i>II. E.</i>, III, 23.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_284" id="Footnote_43_284"></a><a href="#FNanchor_43_284"><span class="label">[43]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 1–11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_285" id="Footnote_44_285"></a><a href="#FNanchor_44_285"><span class="label">[44]</span></a> I Cor, <span class="smcap">v</span>, 1 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_286" id="Footnote_45_286"></a><a href="#FNanchor_45_286"><span class="label">[45]</span></a> I Tim., <span class="smcap">i</span>, 20.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_287" id="Footnote_46_287"></a><a href="#FNanchor_46_287"><span class="label">[46]</span></a> Gen., <span class="smcap">xvii</span>, 14 et autres passages nombreux dans le code -mosaïque; Mischna, <i>Kerithouth</i>, <span class="smcap">i</span>, 1; Talmud de Bab., <i>Moëd -katon</i>, 28 <i>a</i>. Comparez Tertullien, <i>De anima</i>, 57.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_288" id="Footnote_47_288"></a><a href="#FNanchor_47_288"><span class="label">[47]</span></a> Voir les dictionnaires hébreux et rabbiniques, au mot תרכ. -Comparer le mot <i>exterminare</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_289" id="Footnote_48_289"></a><a href="#FNanchor_48_289"><span class="label">[48]</span></a> Mischna, <i>Sanhedrin</i>, <span class="smcap">ix</span>, 6; Jean, <span class="smcap">xvi</span>, 2; Jos., <i>B. J.</i>, VII, -<span class="smcap">viii</span>, 1; III Macch. (apocr.), <span class="smcap">vii</span>, 8, 12–13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_290" id="Footnote_49_290"></a><a href="#FNanchor_49_290"><span class="label">[49]</span></a> Luc, <span class="smcap">vi</span>, 15; <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 13. Comparez Matth., <span class="smcap">x</span>, 4; Marc, -<span class="smcap">iii</span>, 18.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_291" id="Footnote_50_291"></a><a href="#FNanchor_50_291"><span class="label">[50]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 1–11. Comparez <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 9–11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_51_292" id="Footnote_51_292"></a><a href="#FNanchor_51_292"><span class="label">[51]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 15; <span class="smcap">ii</span>, 14, 37; <span class="smcap">v</span>, 3, 29; Gal., <span class="smcap">i</span>, 18; <span class="smcap">ii</span>, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_52_293" id="Footnote_52_293"></a><a href="#FNanchor_52_293"><span class="label">[52]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">iii</span>, 1 et suiv.; <span class="smcap">viii</span>, 14; Gal., <span class="smcap">ii</span>, 9. Comparez Jean, <span class="smcap">xx</span>, -2 et suiv.; <span class="smcap">xxi</span>, 20 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_53_294" id="Footnote_53_294"></a><a href="#FNanchor_53_294"><span class="label">[53]</span></a> Selon Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 1 et suiv., les gardiens auraient été -témoins de la descente de l'ange qui tira la pierre. Ce récit, très-embarrassé, -voudrait aussi laisser entendre que les femmes furent -témoins du même fait, mais il ne le dit pas expressément. En tout -cas, ce que les gardiens et les femmes auraient vu, d'après le -même récit, ce ne serait pas Jésus ressuscitant, ce serait l'ange. -Une telle rédaction, isolée, inconsistante, est évidemment la plus -moderne de toutes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_54_295" id="Footnote_54_295"></a><a href="#FNanchor_54_295"><span class="label">[54]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 48; <i>Act.</i>, 1, 22; <span class="smcap">ii</span>, 32; <span class="smcap">iii</span>, 15; <span class="smcap">iv</span>, 33; <span class="smcap">v</span>, 32; <span class="smcap">x</span>, -41; <span class="smcap">xiii</span>, 30, 31.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_55_296" id="Footnote_55_296"></a><a href="#FNanchor_55_296"><span class="label">[55]</span></a> Voir ci-dessus, page <a href="#Page_1">1</a>, note.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_56_297" id="Footnote_56_297"></a><a href="#FNanchor_56_297"><span class="label">[56]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 275 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_57_298" id="Footnote_57_298"></a><a href="#FNanchor_57_298"><span class="label">[57]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xvi</span>, 22. Ces deux mois sont syro-chaldaïques.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_58_299" id="Footnote_58_299"></a><a href="#FNanchor_58_299"><span class="label">[58]</span></a> Matth., <span class="smcap">x</span>, 23.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_59_300" id="Footnote_59_300"></a><a href="#FNanchor_59_300"><span class="label">[59]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 33 et suiv.; <span class="smcap">x</span>, 42.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_60_301" id="Footnote_60_301"></a><a href="#FNanchor_60_301"><span class="label">[60]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxiv</span>, 19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_61_302" id="Footnote_61_302"></a><a href="#FNanchor_61_302"><span class="label">[61]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 22.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_62_303" id="Footnote_62_303"></a><a href="#FNanchor_62_303"><span class="label">[62]</span></a> Les maladies étaient considérées en général comme l'ouvrage -du démon.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_63_304" id="Footnote_63_304"></a><a href="#FNanchor_63_304"><span class="label">[63]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">x</span>, 38.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_64_305" id="Footnote_64_305"></a><a href="#FNanchor_64_305"><span class="label">[64]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 36; <span class="smcap">viii</span>, 37; <span class="smcap">ix</span>, 22; <span class="smcap">xvii</span>, 3, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_65_306" id="Footnote_65_306"></a><a href="#FNanchor_65_306"><span class="label">[65]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 14 et suiv.; <span class="smcap">iii</span>, 12 et suiv.; <span class="smcap">iv</span>, 8 et suiv., 25 et suiv.; -<span class="smcap">vii</span>, 2 et suiv.; <span class="smcap">x</span>, 43, et l'épître attribuée à saint Barnabé, tout -entière.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_66_307" id="Footnote_66_307"></a><a href="#FNanchor_66_307"><span class="label">[66]</span></a> Jac., <span class="smcap">i</span>, 26–27.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_67_308" id="Footnote_67_308"></a><a href="#FNanchor_67_308"><span class="label">[67]</span></a> Plus tard, cela s'appela λειτουργεῖν. <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_68_309" id="Footnote_68_309"></a><a href="#FNanchor_68_309"><span class="label">[68]</span></a> Hebr., <span class="smcap">v</span>, 6; <span class="smcap">vi</span>, 20; <span class="smcap">viii</span>, 4; <span class="smcap">x</span>, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_69_310" id="Footnote_69_310"></a><a href="#FNanchor_69_310"><span class="label">[69]</span></a> Apoc., <span class="smcap">i</span>, 6; <span class="smcap">v</span>, 10; <span class="smcap">xx</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_70_311" id="Footnote_70_311"></a><a href="#FNanchor_70_311"><span class="label">[70]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 2; Luc, <span class="smcap">ii</span>, 37.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_71_312" id="Footnote_71_312"></a><a href="#FNanchor_71_312"><span class="label">[71]</span></a> Rom., <span class="smcap">vi</span>, 4 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_72_313" id="Footnote_72_313"></a><a href="#FNanchor_72_313"><span class="label">[72]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 12, 16; <span class="smcap">x</span>, 48.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_73_314" id="Footnote_73_314"></a><a href="#FNanchor_73_314"><span class="label">[73]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 16; <span class="smcap">x</span>, 47.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_74_315" id="Footnote_74_315"></a><a href="#FNanchor_74_315"><span class="label">[74]</span></a> Matth., <span class="smcap">ix</span>, 18; <span class="smcap">xix</span>, 13, 15; Marc, <span class="smcap">v</span>, 23; <span class="smcap">vi</span>, 5; <span class="smcap">vii</span>, 32; -<span class="smcap">viii</span>, 23, 25; <span class="smcap">x</span>, 16; Luc, <span class="smcap">iv</span>, 40; <span class="smcap">xiii</span>, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_75_316" id="Footnote_75_316"></a><a href="#FNanchor_75_316"><span class="label">[75]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 6; <span class="smcap">viii</span>, 17–19; <span class="smcap">ix</span>, 12, 17; <span class="smcap">xiii</span>, 3; <span class="smcap">xiv</span>, 6; <span class="smcap">xxviii</span>, -8; I Tim., <span class="smcap">iv</span>, 14; <span class="smcap">v</span>, 22; II Tim., <span class="smcap">i</span>, 6; Hébr., <span class="smcap">vi</span>, 2; Jac., <span class="smcap">v</span>, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_76_317" id="Footnote_76_317"></a><a href="#FNanchor_76_317"><span class="label">[76]</span></a> Matth., <span class="smcap">iii</span>, 11; Marc, <span class="smcap">i</span>, 8; Luc, <span class="smcap">iii</span>, 16; Jean, <span class="smcap">i</span>, 26; <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, -5; <span class="smcap">xi</span>, 16; <span class="smcap">xix</span>, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_77_318" id="Footnote_77_318"></a><a href="#FNanchor_77_318"><span class="label">[77]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxviii</span>, 19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_78_319" id="Footnote_78_319"></a><a href="#FNanchor_78_319"><span class="label">[78]</span></a> Voir le <i>Cholasté</i> (Manuscrits sabiens de la Bibl. imp., n<sup>os</sup>8, -10, 11, 13).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_79_320" id="Footnote_79_320"></a><a href="#FNanchor_79_320"><span class="label">[79]</span></a> <i>Vendidad-Sadé</i>, VIII, 296 et suiv.; IX, 1–145; XVI, 18–19; -Spiegel, <i>Avesta</i>, II, p. <span class="smcap">lxxxiii</span> et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_80_321" id="Footnote_80_321"></a><a href="#FNanchor_80_321"><span class="label">[80]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xii</span>, 9, 28, 30.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_81_322" id="Footnote_81_322"></a><a href="#FNanchor_81_322"><span class="label">[81]</span></a> Matth., <span class="smcap">ix</span>, 2; Marc, <span class="smcap">ii</span>, 5; Jean, <span class="smcap">v</span>, 14; <span class="smcap">ix</span>, 2; Jac., <span class="smcap">v</span>, 15; Mischna, -<i>Schabbath</i>, <span class="smcap">ii</span>, 6; Talm. de Bab., <i>Nedarim</i>, fol. 41 <i>a</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_82_323" id="Footnote_82_323"></a><a href="#FNanchor_82_323"><span class="label">[82]</span></a> Matth., <span class="smcap">ix</span>, 33; <span class="smcap">xii</span>, 22; Marc, <span class="smcap">ix</span>, 16, 24; Luc, <span class="smcap">xi</span>, 14; <i>Act.</i>, -<span class="smcap">xix</span>, 12; Tertullien, <i>Apol.</i>, 22; <i>Adv. Marc.</i>, <span class="smcap">iv</span>, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_83_324" id="Footnote_83_324"></a><a href="#FNanchor_83_324"><span class="label">[83]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 16; <span class="smcap">xix</span>, 12–16.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_84_325" id="Footnote_84_325"></a><a href="#FNanchor_84_325"><span class="label">[84]</span></a> Jac., <span class="smcap">v</span>, 14–15; Marc, <span class="smcap">vi</span>, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_85_326" id="Footnote_85_326"></a><a href="#FNanchor_85_326"><span class="label">[85]</span></a> Luc, <span class="smcap">x</span>, 34.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_86_327" id="Footnote_86_327"></a><a href="#FNanchor_86_327"><span class="label">[86]</span></a> Marc, <span class="smcap">xvi</span>, 18; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxviii</span>, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_87_328" id="Footnote_87_328"></a><a href="#FNanchor_87_328"><span class="label">[87]</span></a> I Thess., <span class="smcap">iv</span>, 13 et suiv.; I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 12 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_88_329" id="Footnote_88_329"></a><a href="#FNanchor_88_329"><span class="label">[88]</span></a> Phil., <span class="smcap">i</span>, 23, semble d'une nuance un peu différente. Cependant -comparez I Thess., <span class="smcap">iv</span>, 14–17. Voir surtout Apoc., <span class="smcap">xx</span>, 4–6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_89_330" id="Footnote_89_330"></a><a href="#FNanchor_89_330"><span class="label">[89]</span></a> Paul, endroits précités, et Phil., <span class="smcap">iii</span>, 11; Apoc., <span class="smcap">xx</span> entier; -Papias, dans Eusèbe, <i>II. E.</i>, III, 39. On voit poindre parfois la -croyance contraire, surtout dans Luc (Évang., <span class="smcap">xvi</span>, 22 et suiv.; -<span class="smcap">xxiii</span>, 43, 46). Mais c'est là une autorité faible sur un point de -théologie juive. Voir ci-dessus, Introd., p. <span class="smcap">xviii</span>-<span class="smcap">xix</span>. Les esséniens -avaient déjà adopté le dogme grec de l'immortalité de l'âme.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_90_331" id="Footnote_90_331"></a><a href="#FNanchor_90_331"><span class="label">[90]</span></a> Comparez <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxiv</span>, 15, à I Thess., <span class="smcap">iv</span>, 13 et suiv.; Phil., <span class="smcap">iii</span>, -11. Cf. Apoc., <span class="smcap">xx</span>, 5. Voir Leblant, <i>Inscr. chrét. de la Gaule</i>, II, -p. 81 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_91_332" id="Footnote_91_332"></a><a href="#FNanchor_91_332"><span class="label">[91]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 27 et suiv.; <span class="smcap">xiii</span>, 1; <span class="smcap">xv</span>, 32; <span class="smcap">xxi</span>, 9, 10 et suiv.; -I Cor., <span class="smcap">xii</span>, 28 et suiv.; <span class="smcap">xiv</span>, 29–37; Eph., <span class="smcap">iii</span>, 5; <span class="smcap">iv</span>, 11; Apocal., -<span class="smcap">i</span>, 3; <span class="smcap">xvi</span>, 6; <span class="smcap">xviii</span>, 20, 24; <span class="smcap">xxii</span>, 9.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_92_333" id="Footnote_92_333"></a><a href="#FNanchor_92_333"><span class="label">[92]</span></a> Luc, <span class="smcap">i</span>, 46 et suiv., 68 et suiv.; <span class="smcap">ii</span>, 29 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_93_334" id="Footnote_93_334"></a><a href="#FNanchor_93_334"><span class="label">[93]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xvi</span>, 25; I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 15; Col., <span class="smcap">iii</span>, 16; Eph., <span class="smcap">v</span>, 19; -Jac., <span class="smcap">v</span>, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_94_335" id="Footnote_94_335"></a><a href="#FNanchor_94_335"><span class="label">[94]</span></a> L'identité de ce chant chez des communautés religieuses -séparées depuis les premiers siècles prouve qu'il est fort ancien.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_95_336" id="Footnote_95_336"></a><a href="#FNanchor_95_336"><span class="label">[95]</span></a> Num., <span class="smcap">v</span>, 22; Deuter., <span class="smcap">xxvii</span>, 15 et suiv.; Ps. <span class="smcap">cvi</span>, 48; I Paral., -<span class="smcap">xvi</span>, 36; Nehem., <span class="smcap">v</span>, 13; <span class="smcap">viii</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_96_337" id="Footnote_96_337"></a><a href="#FNanchor_96_337"><span class="label">[96]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 16; Justin, <i>Apol. I</i>, 65, 67.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_97_338" id="Footnote_97_338"></a><a href="#FNanchor_97_338"><span class="label">[97]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiv</span>, 7, 8, ne le prouve pas. L'emploi du verbe Ψάλλω -ne le prouve pas non plus. Ce verbe impliquait originairement -l'usage d'un instrument à cordes, mais avec le temps il était devenu -synonyme de «chanter des psaumes».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_98_339" id="Footnote_98_339"></a><a href="#FNanchor_98_339"><span class="label">[98]</span></a> Col., <span class="smcap">iii</span>, 16; Eph., <span class="smcap">v</span>, 49.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_99_340" id="Footnote_99_340"></a><a href="#FNanchor_99_340"><span class="label">[99]</span></a> Voir du Cange, au mot <i>Lollardi</i> (édit. Didot). Comparez -les cantilènes des Cévenols, <i>Avertissement prophétiques d'Élie -Marion</i> (Londres 1707), p. 10, 12, 14, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_100_341" id="Footnote_100_341"></a><a href="#FNanchor_100_341"><span class="label">[100]</span></a> Jac., <span class="smcap">v</span>, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_101_342" id="Footnote_101_342"></a><a href="#FNanchor_101_342"><span class="label">[101]</span></a> Matth., <span class="smcap">xvi</span>, 28; <span class="smcap">xxiv</span>, 34; Marc, <span class="smcap">viii</span>, 39; <span class="smcap">xiii</span>, 30; Luc, <span class="smcap">ix</span>, -27; <span class="smcap">xxi</span>, 32.</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">CONVERSION DE JUIFS HELLÉNISTES ET DE PROSÉLYTES.</span></h2> - - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 36]</span> -Jusqu'ici, l'Église de Jérusalem s'est montrée à -nous comme une petite colonie galiléenne. Les amis -que Jésus s'était faits à Jérusalem et aux environs, -tels que Lazare, Marthe, Marie de Béthanie, Joseph -d'Arimathie, Nicodème, avaient disparu de la scène. -Le groupe galiléen, serré autour des Douze, resta -seul compacte et actif. Les prédications de ces disciples -zélés étaient continuelles. Plus tard, après la -destruction de Jérusalem, et loin de la Judée, on -se représenta les sermons des apôtres comme des -scènes publiques, ayant lieu sur les places, en présence -de foules assemblées<a name="FNanchor_1_343" id="FNanchor_1_343"></a><a href="#Footnote_1_343" class="fnanchor">[1]</a>. Une telle conception -paraît devoir être mise au nombre de ces images -convenues dont la légende est si prodigue. Les autorités -<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span>qui avaient fait mettre Jésus à mort n'eussent -pas permis que de tels scandales se renouvelassent. -Le prosélytisme des fidèles s'exerçait surtout par des -conversations pénétrantes, où la chaleur de leur âme -se communiquait de proche en proche<a name="FNanchor_2_344" id="FNanchor_2_344"></a><a href="#Footnote_2_344" class="fnanchor">[2]</a>. Leurs prédications -sous le portique de Salomon devaient s'adresser -à des cercles peu nombreux. Mais l'effet n'en -était que plus profond. Leurs discours consistaient -surtout en citations de l'Ancien Testament, par lesquelles -on croyait prouver que Jésus était le Messie<a name="FNanchor_3_345" id="FNanchor_3_345"></a><a href="#Footnote_3_345" class="fnanchor">[3]</a>. -Le raisonnement était subtil et faible, mais toute -l'exégèse des Juifs de ce temps est du même genre; -les conséquences que les docteurs de la Mischna tirent -des textes de la Bible ne sont pas plus satisfaisantes.</p> - -<p>Plus faible encore était la preuve invoquée à -l'appui de leurs arguments, et tirée de prétendus -prodiges. Impossible de douter que les apôtres aient -cru faire des miracles. Les miracles passaient pour -le signe de toute mission divine<a name="FNanchor_4_346" id="FNanchor_4_346"></a><a href="#Footnote_4_346" class="fnanchor">[4]</a>. Saint Paul, de -beaucoup l'esprit le plus mûr de la première école -<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span>chrétienne, crut en opérer<a name="FNanchor_5_347" id="FNanchor_5_347"></a><a href="#Footnote_5_347" class="fnanchor">[5]</a>. On tenait pour certain -que Jésus en avait fait. Il était naturel que la -série de ces manifestations divines se continuât. En -effet, la thaumaturgie est un privilège des apôtres -jusqu'à la fin du premier siècle<a name="FNanchor_6_348" id="FNanchor_6_348"></a><a href="#Footnote_6_348" class="fnanchor">[6]</a>. Les miracles des -apôtres sont de même nature que ceux de Jésus, et consistent -surtout, mais non pas exclusivement, en guérisons -de maladies et en exorcismes de possédés<a name="FNanchor_7_349" id="FNanchor_7_349"></a><a href="#Footnote_7_349" class="fnanchor">[7]</a>. On -prétendait que leur ombre seule suffisait pour opérer -des cures merveilleuses<a name="FNanchor_8_350" id="FNanchor_8_350"></a><a href="#Footnote_8_350" class="fnanchor">[8]</a>. Ces prodiges étaient tenus -pour des dons réguliers du Saint-Esprit, et appréciés -au même titre que le don de science, de prédication, -de prophétie<a name="FNanchor_9_351" id="FNanchor_9_351"></a><a href="#Footnote_9_351" class="fnanchor">[9]</a>. Au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle, l'Église croyait encore -posséder les mêmes privilèges, et exercer comme une -sorte de droit permanent le pouvoir de guérir les malades, -de chasser les démons, de prédire l'avenir<a name="FNanchor_10_352" id="FNanchor_10_352"></a><a href="#Footnote_10_352" class="fnanchor">[10]</a>. -<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>L'ignorance rendait tout possible à cet égard. Ne -voyons-nous pas, de nos jours, des personnes honnêtes, -mais auxquelles manque l'esprit scientifique, -trompées d'une façon durable par les chimères du -magnétisme et par d'autres illusions<a name="FNanchor_11_353" id="FNanchor_11_353"></a><a href="#Footnote_11_353" class="fnanchor">[11]</a>?</p> - -<p>Ce n'est point par ces erreurs naïves, ni par les chétifs -discours que nous lisons dans les <i>Actes</i>, qu'il -faut juger des moyens de conversion dont disposaient -les fondateurs du christianisme. La vraie prédication, -c'étaient les entretiens intimes de ces hommes bons et -convaincus; c'était le reflet, encore sensible dans leurs -discours, de la parole de Jésus; c'était surtout leur -piété, leur douceur. L'attrait de la vie commune -qu'ils menaient avait aussi beaucoup de force. Leur -maison était comme un hospice où tous les pauvres, -tous les délaissés trouvaient asile et secours.</p> - -<p>Un des premiers qui s'affilièrent à la société -naissante fut un Chypriote nommé Joseph Hallévi -ou le Lévite. Il vendit son champ comme les autres, -et en apporta le prix aux pieds des Douze. -C'était un homme intelligent, d'un dévouement à -toute épreuve, d'une parole facile. Les apôtres se -l'attachèrent de très-près, et l'appelèrent <i>Bar-naba</i>, -<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>c'est-à-dire «le fils de la prophétie» ou «de la -prédication»<a name="FNanchor_12_354" id="FNanchor_12_354"></a><a href="#Footnote_12_354" class="fnanchor">[12]</a>. Il comptait, en effet, au nombre -des prophètes<a name="FNanchor_13_355" id="FNanchor_13_355"></a><a href="#Footnote_13_355" class="fnanchor">[13]</a>, c'est-à-dire des prédicateurs inspirés. -Nous le verrons plus tard jouer un rôle capital. -Après saint Paul, ce fut le missionnaire le plus actif -du premier siècle. Un certain Mnason, son compatriote, -se convertit vers le même temps<a name="FNanchor_14_356" id="FNanchor_14_356"></a><a href="#Footnote_14_356" class="fnanchor">[14]</a>. Chypre avait -beaucoup de juiveries<a name="FNanchor_15_357" id="FNanchor_15_357"></a><a href="#Footnote_15_357" class="fnanchor">[15]</a>. Barnabé et Mnason étaient -sans doute des Juifs de race<a name="FNanchor_16_358" id="FNanchor_16_358"></a><a href="#Footnote_16_358" class="fnanchor">[16]</a>. Les relations intimes -et prolongées de Barnabé avec l'Église de Jérusalem -font croire que le syro-chaldaïque lui était familier.</p> - -<p>Une conquête presque aussi importante que celle -de Barnabé fut celle d'un certain Jean, qui portait le -surnom romain de <i>Marcus</i>. Il était cousin de Barnabé, -et circoncis<a name="FNanchor_17_359" id="FNanchor_17_359"></a><a href="#Footnote_17_359" class="fnanchor">[17]</a>. Sa mère Marie devait jouir d'une honnête -aisance; elle se convertit comme son fils, et sa demeure -fut plus d'une fois le rendez-vous des apôtres<a name="FNanchor_18_360" id="FNanchor_18_360"></a><a href="#Footnote_18_360" class="fnanchor">[18]</a>. -<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>Ces deux conversions paraissent avoir été l'ouvrage de -Pierre<a name="FNanchor_19_361" id="FNanchor_19_361"></a><a href="#Footnote_19_361" class="fnanchor">[19]</a>. En tout cas, Pierre était très-lié avec la mère -et le fils; il se regardait comme chez lui dans leur maison<a name="FNanchor_20_362" id="FNanchor_20_362"></a><a href="#Footnote_20_362" class="fnanchor">[20]</a>. -Même en admettant l'hypothèse où Jean-Marc -ne serait pas identique à l'auteur vrai ou supposé du -second Évangile<a name="FNanchor_21_363" id="FNanchor_21_363"></a><a href="#Footnote_21_363" class="fnanchor">[21]</a>, son rôle serait encore très-considérable. -Nous le verrons plus tard accompagner dans -leurs courses apostoliques Paul, Barnabé, et probablement -Pierre lui-même.</p> - -<p>Le premier feu se propagea ainsi avec une grande -rapidité. Les hommes les plus célèbres du siècle -apostolique furent presque tous gagnés en deux -ou trois années, par une sorte d'entraînement simultané. -Ce fut une seconde génération chrétienne, -parallèle à celle qui s'était formée, cinq ou six -ans auparavant, sur le bord du lac de Tibériade. -Cette seconde génération n'avait pas vu Jésus, et -ne pouvait égaler la première en autorité. Mais elle -devait la surpasser par son activité et par son -<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>goût pour les missions lointaines. Un des plus connus -parmi les nouveaux adeptes était Stéphanus -ou Étienne, qui semble n'avoir été avant sa conversion -qu'un simple prosélyte<a name="FNanchor_22_364" id="FNanchor_22_364"></a><a href="#Footnote_22_364" class="fnanchor">[22]</a>. C'était un homme, -plein d'ardeur et de passion. Sa foi était des plus -vives, et on le croyait favorisé de tous les dons -de l'Esprit<a name="FNanchor_23_365" id="FNanchor_23_365"></a><a href="#Footnote_23_365" class="fnanchor">[23]</a>. Philippe, qui, comme Stéphanus, fut -diacre et évangéliste zélé, s'attacha à la communauté -vers le même temps<a name="FNanchor_24_366" id="FNanchor_24_366"></a><a href="#Footnote_24_366" class="fnanchor">[24]</a>. On le confondit souvent avec -son homonyme l'apôtre<a name="FNanchor_25_367" id="FNanchor_25_367"></a><a href="#Footnote_25_367" class="fnanchor">[25]</a>. Enfin, à cette époque, -se convertirent Andronic et Junie<a name="FNanchor_26_368" id="FNanchor_26_368"></a><a href="#Footnote_26_368" class="fnanchor">[26]</a>, probablement -deux époux, qui donnèrent, comme plus tard Aquila -et Priscille, le modèle d'un couple apostolique, voué -à tous les soins du missionnaire. Ils étaient du sang -d'Israël, et ils furent avec les apôtres dans des rapports -très-étroits<a name="FNanchor_27_369" id="FNanchor_27_369"></a><a href="#Footnote_27_369" class="fnanchor">[27]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span>Les nouveaux convertis étaient tous juifs de religion, -quand la grâce les toucha; mais ils appartenaient -à deux classes de juifs bien différentes. Les -uns étaient des «hébreux»<a name="FNanchor_28_370" id="FNanchor_28_370"></a><a href="#Footnote_28_370" class="fnanchor">[28]</a>, c'est-à-dire des Juifs de -Palestine, parlant hébreu ou plutôt araméen, lisant -la Bible dans le texte hébreu; les autres étaient des -«hellénistes», c'est-à-dire des Juifs parlant grec, -lisant la Bible en grec. Ces derniers se subdivisaient -encore en deux classes, les uns étant de sang juif, les -autres étant des prosélytes, c'est-à-dire des gens d'origine -non israélite, affiliés au judaïsme à des degrés -divers. Ces hellénistes, lesquels venaient presque tous -de Syrie, d'Asie Mineure, d'Égypte ou de Cyrène<a name="FNanchor_29_371" id="FNanchor_29_371"></a><a href="#Footnote_29_371" class="fnanchor">[29]</a>, -habitaient à Jérusalem des quartiers distincts. Ils -avaient leurs synagogues séparées et formaient ainsi -de petites communautés à part. Jérusalem comptait -un grand nombre de ces synagogues particulières<a name="FNanchor_30_372" id="FNanchor_30_372"></a><a href="#Footnote_30_372" class="fnanchor">[30]</a>. -C'est là que la parole de Jésus trouva le sol préparé -pour la recevoir et la faire fructifier.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>Tout le noyau primitif de l'Église avait été exclusivement -composé d'«hébreux»; le dialecte araméen, -qui fut la langue de Jésus, y avait seul été -connu et employé. Mais on voit que, dès la deuxième -ou la troisième année après la mort de Jésus, le grec -faisait invasion dans la petite communauté, où il devait -bientôt devenir dominant. Par suite de leurs relations -journalières avec ces nouveaux frères, Pierre, -Jean, Jacques, Jude, et en général les disciples galiléens, -apprirent le grec d'autant plus facilement qu'ils -en savaient peut-être déjà quelque chose. Un incident -dont il sera bientôt parlé montre que cette diversité de -langues causa d'abord quelque division dans la communauté, -et que les deux fractions n'avaient pas entre -elles des rapports très-faciles<a name="FNanchor_31_373" id="FNanchor_31_373"></a><a href="#Footnote_31_373" class="fnanchor">[31]</a>. Après la ruine de -Jérusalem, nous verrons les «hébreux», retirés -au delà du Jourdain, à la hauteur du lac de Tibériade, -former une Église séparée, qui eut des destinées -à part. Mais, dans l'intervalle de ces deux faits, -il ne semble pas que la diversité de langues ait eu de -conséquence dans l'Église. Les Orientaux ont une -grande facilité pour apprendre les langues; dans les -villes, chacun parle habituellement deux ou trois -idiomes. Il est donc probable que ceux des apôtres -galiléens qui jouèrent un rôle actif acquirent la pratique -<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>du grec<a name="FNanchor_32_374" id="FNanchor_32_374"></a><a href="#Footnote_32_374" class="fnanchor">[32]</a>, et arrivèrent même à s'en servir de -préférence au syro-chaldaïque, quand les fidèles parlant -grec durent de beaucoup les plus nombreux. -Le dialecte palestinien devait être abandonné, du -jour où l'on songeait à une propagande s'étendant au -loin. Un patois provincial, qu'on écrivait à peine<a name="FNanchor_33_375" id="FNanchor_33_375"></a><a href="#Footnote_33_375" class="fnanchor">[33]</a>, -et qu'on ne parlait pas hors de la Syrie, était aussi -peu propre que possible à un tel objet. Le grec, -au contraire, fut en quelque sorte imposé au christianisme. -C'était la langue universelle du moment, -au moins pour le bassin oriental de la Méditerranée. -C'était, en particulier, la langue des Juifs dispersés -dans tout l'empire romain. Alors, comme de -nos jours, les Juifs adoptaient avec une grande facilité -les idiomes des pays qu'ils habitaient. Ils ne se -piquaient pas de purisme, et c'est là ce qui fait que -le grec du christianisme primitif est si mauvais. Les -Juifs, même les plus instruits, prononçaient mal la -langue classique<a name="FNanchor_34_376" id="FNanchor_34_376"></a><a href="#Footnote_34_376" class="fnanchor">[34]</a>. Leur phrase était toujours calquée -sur le syriaque; ils ne se débarrassèrent jamais -<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>de la pesanteur des dialectes grossiers que la conquête -macédonienne leur avait portés<a name="FNanchor_35_377" id="FNanchor_35_377"></a><a href="#Footnote_35_377" class="fnanchor">[35]</a>.</p> - -<p>Les conversions au christianisme devinrent bientôt -beaucoup plus nombreuses chez les «hellénistes» -que chez les «hébreux». Les vieux Juifs de Jérusalem -étaient peu attirés vers une secte de provinciaux, -médiocrement versés dans la seule science -qu'un pharisien appréciât, la science de la Loi<a name="FNanchor_36_378" id="FNanchor_36_378"></a><a href="#Footnote_36_378" class="fnanchor">[36]</a>. La -position de la petite Église à l'égard du judaïsme -était, comme le fut celle de Jésus lui-même, un -peu équivoque. Mais tout parti religieux ou politique -porte en lui une force qui le domine et l'oblige -à parcourir son orbite malgré lui. Les premiers -chrétiens, quel que fut leur respect apparent pour -le judaïsme, n'étaient en réalité des juifs que par -leur naissance ou par leurs habitudes extérieures. -L'esprit vrai de la secte venait d'ailleurs. Ce qui -germait dans le judaïsme officiel, c'était le Talmud; -or, le christianisme n'a aucune affinité avec -l'école talmudique. Voilà pourquoi le christianisme -<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span>trouvait surtout faveur dans les parties les moins -juives du judaïsme. Les orthodoxes rigides s'y prêtaient -peu; c'étaient les nouveaux venus, gens à -peine catéchisés, n'ayant pas été aux grandes écoles, -dégagés de la routine et non initiés à la langue -sainte, qui prêtaient l'oreille aux apôtres et à leurs -disciples. Médiocrement considérés de l'aristocratie -de Jérusalem, ces parvenus du judaïsme prenaient -ainsi une sorte de revanche. Ce sont toujours les -parties jeunes et nouvellement acquises d'une communauté -qui ont le moins de souci de la tradition, et -qui sont le plus portées aux nouveautés.</p> - -<p>Dans ces classes peu assujetties aux docteurs de -la Loi, la crédulité était aussi, ce semble, plus -naïve et plus entière. Ce qui frappe chez le juif talmudiste, -ce n'est pas la crédulité. Le juif crédule -et ami du merveilleux, que connurent les satiriques -latins, n'est pas le Juif de Jérusalem; c'est le juif helléniste, -à la fois très-religieux et peu instruit, par -conséquent très-superstitieux. Ni le sadducéen à demi -incrédule, ni le pharisien rigoriste ne devaient être fort -touchés de la théurgie qui était en si grande vogue -dans le cercle apostolique. Mais le <i>Judæus Apella</i>, -dont l'épicurien Horace souriait<a name="FNanchor_37_379" id="FNanchor_37_379"></a><a href="#Footnote_37_379" class="fnanchor">[37]</a>, était là pour croire. -Les questions sociales, d'ailleurs, intéressaient particulièrement -<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>ceux qui ne bénéficiaient pas des richesses -que le temple et les institutions centrales de -la nation faisaient affluer à Jérusalem. Or, ce fut en -se combinant avec des besoins fort analogues à ce -qu'on appelle maintenant «socialisme» que la secte -nouvelle posa le fondement solide sur lequel devait -s'asseoir l'édifice de son avenir.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_343" id="Footnote_1_343"></a><a href="#FNanchor_1_343"><span class="label">[1]</span></a> <i>Actes</i>, premiers chapitres</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_344" id="Footnote_2_344"></a><a href="#FNanchor_2_344"><span class="label">[2]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 42.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_345" id="Footnote_3_345"></a><a href="#FNanchor_3_345"><span class="label">[3]</span></a> Voir, par exemple, <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 34 et suiv., et en général tous -les discours des premiers chapitres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_346" id="Footnote_4_346"></a><a href="#FNanchor_4_346"><span class="label">[4]</span></a> I Cor., <span class="smcap">i</span>, 22; <span class="smcap">ii</span>, 4–5; II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 12; I Thess., <span class="smcap">i</span>, 5; II Thess., -<span class="smcap">ii</span>, 9; Gal., <span class="smcap">iii</span>, 5; Rom., <span class="smcap">xv</span>, 18–19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_347" id="Footnote_5_347"></a><a href="#FNanchor_5_347"><span class="label">[5]</span></a> Rom., <span class="smcap">xv</span>, 19; II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 12; I Thess., <span class="smcap">i</span>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_348" id="Footnote_6_348"></a><a href="#FNanchor_6_348"><span class="label">[6]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 12–16. Les <i>Actes</i> sont pleins de miracles. Celui -d'Eutyque (<i>Act.</i>, <span class="smcap">xx</span>, 7–12) est sûrement raconté par un témoin -oculaire. De même pour <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxviii</span>. Comp. Papias, dans Eusèbe, -<i>II. E.</i>, III, 39.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_349" id="Footnote_7_349"></a><a href="#FNanchor_7_349"><span class="label">[7]</span></a> Les exorcismes juifs et chrétiens furent regardés comme les -plus efficaces, même par les païens. Damascius, <i>Vie d'Isidore</i>, 56.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_350" id="Footnote_8_350"></a><a href="#FNanchor_8_350"><span class="label">[8]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 15.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_351" id="Footnote_9_351"></a><a href="#FNanchor_9_351"><span class="label">[9]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xii</span>, 9 et suiv., 28 et suiv.; <i>Constit. apost.</i>, VIII, <span class="smcap">i</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_352" id="Footnote_10_352"></a><a href="#FNanchor_10_352"><span class="label">[10]</span></a> Irénée, <i>Adv. hær.</i>, II, <span class="smcap">xxxii</span>, 4; V, <span class="smcap">vi</span>, 1; Tertullien, <i>Apol.</i>, -23, 43; <i>Ad Scapulam</i>, 2; <i>De corona</i>, 11; <i>De spectaculis</i>, 24, -<i>De anima</i>, 57; <i>Constit. apost.</i>, chapitre cité, lequel paraît tiré -de l'ouvrage de saint Hippolyte sur les <i>Charismata</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_353" id="Footnote_11_353"></a><a href="#FNanchor_11_353"><span class="label">[11]</span></a> Pour les Mormons, le miracle est chose quotidienne; chacun -a les siens. Jules Remy, <i>Voy. au pays des Mormons</i>, I, p. 140, -192, 259–260; II, 53 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_354" id="Footnote_12_354"></a><a href="#FNanchor_12_354"><span class="label">[12]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">iv</span>, 36–37. Cf. <i>ibid.</i>, <span class="smcap">xv</span>, 32.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_355" id="Footnote_13_355"></a><a href="#FNanchor_13_355"><span class="label">[13]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_356" id="Footnote_14_356"></a><a href="#FNanchor_14_356"><span class="label">[14]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xxi</span>, 16.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_357" id="Footnote_15_357"></a><a href="#FNanchor_15_357"><span class="label">[15]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIII, <span class="smcap">x</span>, 4; XVII, <span class="smcap">xii</span>, 1, 2; Philo, <i>Leg. ad Caium</i>, § 36.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_358" id="Footnote_16_358"></a><a href="#FNanchor_16_358"><span class="label">[16]</span></a> Cela résulte pour Barnabé de son nom <i>Hallévi</i> et de Col., <span class="smcap">iv</span>, -10–11. <i>Mnason</i> semble la traduction de quelque nom hébreu où -entrait la racine <i>zacar</i>, comme Zacharie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_359" id="Footnote_17_359"></a><a href="#FNanchor_17_359"><span class="label">[17]</span></a> Col., <span class="smcap">iv</span>, 10–11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_360" id="Footnote_18_360"></a><a href="#FNanchor_18_360"><span class="label">[18]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_361" id="Footnote_19_361"></a><a href="#FNanchor_19_361"><span class="label">[19]</span></a> I Petri, <span class="smcap">v</span>, 13; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 12; Papias, dans Eusèbe, <i>H. E.</i>, -III, 39.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_362" id="Footnote_20_362"></a><a href="#FNanchor_20_362"><span class="label">[20]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 12–14. Tout ce chapitre, où les choses relatives à -Pierre sont si intimement racontées, paraît rédigé par Jean-Marc ou -d'après ses renseignements.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_363" id="Footnote_21_363"></a><a href="#FNanchor_21_363"><span class="label">[21]</span></a> Le nom de <i>Marcus</i> n'étant pas commun chez les Juifs de ce -temps, il ne semble pas qu'il faille rapporter à des individus différents -les passages où il est question d'un personnage de ce nom.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_364" id="Footnote_22_364"></a><a href="#FNanchor_22_364"><span class="label">[22]</span></a> Comparez <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 2 à <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_365" id="Footnote_23_365"></a><a href="#FNanchor_23_365"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_366" id="Footnote_24_366"></a><a href="#FNanchor_24_366"><span class="label">[24]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_367" id="Footnote_25_367"></a><a href="#FNanchor_25_367"><span class="label">[25]</span></a> Comparez <i>Actes</i>, <span class="smcap">xxi</span>, 8–9 à Papias, dans Eusèbe, <i>Hist. Eccl.</i>, -III, 39.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_368" id="Footnote_26_368"></a><a href="#FNanchor_26_368"><span class="label">[26]</span></a> Rom., <span class="smcap">xvi</span>, 7. Il est douteux si Ἰουνίαν vient de Ἰουνία ou de -Ἰουνίας = <i>Junianus</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_369" id="Footnote_27_369"></a><a href="#FNanchor_27_369"><span class="label">[27]</span></a> Paul les appelle ses συγγενεῖς; mais il est difficile de dire si -cela signifie qu'ils étaient Juifs, ou de la tribu de Benjamin, ou -de Tarse, ou réellement parents de Paul. Le premier sens est de -beaucoup le plus probable. Comp. Rom., <span class="smcap">ix</span>, 3; <span class="smcap">xi</span>, 14. En tout -cas, ce mot implique qu'ils étaient Juifs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_370" id="Footnote_28_370"></a><a href="#FNanchor_28_370"><span class="label">[28]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 1, 5; II Cor., <span class="smcap">xi</span>, 22; Phil., <span class="smcap">iii</span>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_371" id="Footnote_29_371"></a><a href="#FNanchor_29_371"><span class="label">[29]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 9–11; <span class="smcap">vi</span>, 9.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_372" id="Footnote_30_372"></a><a href="#FNanchor_30_372"><span class="label">[30]</span></a> Le Talmud de Jérusalem, <i>Megilla</i>, fol. 73 <i>d</i>, en porte le -nombre à quatre cent quatre-vingts. Comp. Midrasch <i>Eka</i>, 52 <i>b</i>, -70 <i>d</i>. Un tel nombre n'a rien d'incroyable pour ceux qui ont vu -ces petites mosquées de famille qu'on trouve à chaque pas dans -les villes musulmanes. Mais les renseignements talmudiques sur -Jérusalem sont de médiocre autorité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_373" id="Footnote_31_373"></a><a href="#FNanchor_31_373"><span class="label">[31]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_374" id="Footnote_32_374"></a><a href="#FNanchor_32_374"><span class="label">[32]</span></a> L'épître de saint Jacques est écrite en un grec assez pur. Il -est vrai que l'authenticité de cette épître n'est pas certaine.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_375" id="Footnote_33_375"></a><a href="#FNanchor_33_375"><span class="label">[33]</span></a> Les savants écrivaient dans l'ancien hébreu, un peu altéré. -Des morceaux comme celui qu'on lit dans le Talmud de Babylone, -<i>Kidduschin</i>, fol. 66 <i>a</i>, peuvent avoir été écrits vers ce temps.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_376" id="Footnote_34_376"></a><a href="#FNanchor_34_376"><span class="label">[34]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, dernier paragraphe.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_377" id="Footnote_35_377"></a><a href="#FNanchor_35_377"><span class="label">[35]</span></a> C'est ce que prouvent les transcriptions du grec en syriaque. -J'ai développé ceci dans mes <i>Éclaircissements tirés des langues -sémitiques sur quelques points de la prononciation grecque</i>, -(Paris, 1849.) La langue des inscriptions grecques de Syrie est -très-mauvaise.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_378" id="Footnote_36_378"></a><a href="#FNanchor_36_378"><span class="label">[36]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, loc. cit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_379" id="Footnote_37_379"></a><a href="#FNanchor_37_379"><span class="label">[37]</span></a> <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">v</span>, 105.</p></div> - -<hr class="chap" /> -<p> -<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> -</p> - -<h2><a id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">ÉGLISE CONSIDÉRÉE COMME UNE ASSOCIATION DE PAUVRES.<br /> - -INSTITUTION DU DIACONAT.<br /> - -LES DIACONESSES ET LES VEUVES.</span></h2> - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 36]</span> -Une vérité générale nous est révélée par l'histoire -comparée des religions: toutes celles qui ont eu un -commencement, et qui ne sont pas contemporaines de -l'origine du langage lui-même, se sont établies par -des raisons sociales bien plutôt que par des raisons -théologiques. Il en fut sûrement ainsi pour le bouddhisme. -Ce qui fit la fortune prodigieuse de cette -religion, ce ne fut pas la philosophie nihiliste qui lui -servait de base; ce fut sa partie sociale. C'est en -proclamant l'abolition des castes, en établissant, -selon son expression, «une loi de grâce pour tous,» -que Çakya-Mouni et ses disciples entraînèrent après -eux l'Inde d'abord, puis la plus grande partie de -l'Asie<a name="FNanchor_1_380" id="FNanchor_1_380"></a><a href="#Footnote_1_380" class="fnanchor">[1]</a>. Comme le christianisme, le bouddhisme fut -<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>un mouvement de pauvres. Le grand attrait qui fit -qu'on s'y précipita, fut la facilité offerte aux classes -déshéritées de se réhabiliter par la profession d'un -culte qui les relevait et leur offrait des ressources -infinies d'assistance et de pitié. -</p> -<p> -Le nombre des pauvres était, au premier siècle de -notre ère, très-considérable en Judée. Le pays est par -sa nature dénué des ressources qui procurent l'aisance. -Dans ces pays sans industrie, presque toutes les fortunes -ont pour origine ou des institutions religieuses -richement dotées, ou les faveurs d'un gouvernement. -Les richesses du temple étaient depuis longtemps -l'apanage exclusif d'un petit nombre de nobles. Les -Asmonéens avaient constitué autour de leur dynastie -un groupe de familles riches; les Hérodes augmentèrent -beaucoup le luxe et le bien-être dans une -certaine classe de la société. Mais le vrai Juif théocrate, -tournant le dos à la civilisation romaine, n'en -devint que plus pauvre. Il se forma toute une classe -de saints hommes, pieux, fanatiques, observateurs -rigides de la Loi, tout à fait misérables d'extérieur. -C'est dans cette classe que se recrutèrent les sectes -et les partis fanatiques, si nombreux à cette époque. -Le rêve universel était le règne du prolétaire -<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>juif resté fidèle, et l'humiliation du riche, considéré -comme un transfuge, comme un traître passé -à la vie profane, à la civilisation du dehors. Jamais -haine n'égala celle de ces pauvres de Dieu contre les -constructions splendides qui commençaient à couvrir -le pays, et contre les ouvrages des Romains<a name="FNanchor_2_381" id="FNanchor_2_381"></a><a href="#Footnote_2_381" class="fnanchor">[2]</a>. Obligés, -pour ne pas mourir de faim, de travailler à ces -édifices qui leur paraissaient des monuments d'orgueil -et de luxe défendu, ils se croyaient victimes de riches -méchants, corrompus, infidèles à la Loi. -</p> -<p> -On conçoit combien une association de secours -mutuels, dans un tel état social, fut accueillie avec -empressement. La petite Église chrétienne dut sembler -un paradis. Cette famille de frères, simples et -unis, attira de toutes parts des affiliés. En retour de -ce qu'on apportait, on obtenait un avenir assuré, une -confraternité très-douce, et de précieuses espérances. -L'habitude générale était de convertir sa fortune en -espèces avant d'entrer dans la secte<a name="FNanchor_3_382" id="FNanchor_3_382"></a><a href="#Footnote_3_382" class="fnanchor">[3]</a>. Cette fortune -consistait d'ordinaire en petites propriétés rurales peu -productives et d'une exploitation incommode. Il n'y -avait qu'avantage, surtout pour des gens non mariés, -à échanger ces parcelles de terre contre un placement -à fonds perdus dans une société d'assurance, en vue -<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span>du royaume de Dieu. Quelques personnes mariées -vinrent même au-devant de cet arrangement; des -précautions furent prises pour que les associés apportassent -réellement tout leur avoir, et ne gardassent -rien en dehors du fonds commun<a name="FNanchor_4_383" id="FNanchor_4_383"></a><a href="#Footnote_4_383" class="fnanchor">[4]</a>. En effet, -comme chacun recevait non en proportion de la -mise qu'il avait faite, mais en proportion de ses -besoins<a name="FNanchor_5_384" id="FNanchor_5_384"></a><a href="#Footnote_5_384" class="fnanchor">[5]</a>, toute réserve de propriété était bien un -vol fait à la communauté. On voit la ressemblance -surprenante de tels essais d'organisation du prolétariat -avec certaines utopies qui se sont produites -à une époque peu éloignée de nous. Mais une différence -profonde venait de ce que le communisme -chrétien avait une base religieuse, tandis que le socialisme -moderne n'en a pas. Il est clair qu'une -association où le dividende est en raison des besoins -de chacun, et non en raison du capital apporté, ne -peut reposer que sur un sentiment d'abnégation -très-exalté et sur une foi ardente en un idéal religieux. -</p> -<p> -Dans une telle constitution sociale, les difficultés -administratives devaient être fort nombreuses, quel -que fût le degré de fraternité qui régnât. Entre -les deux fractions de la communauté, dont l'idiome -<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>n'était pas le même, les malentendus étaient inévitables. -Il était difficile que les Juifs de race n'eussent -pas un peu de dédain à l'égard de leurs coreligionnaires -moins nobles. En effet, des murmures ne tardèrent -pas à se faire entendre. Les «hellénistes», -qui devenaient chaque jour plus nombreux, se plaignaient -que leurs veuves fussent moins bien traitées -dans les distributions que celles des «hébreux»<a name="FNanchor_6_385" id="FNanchor_6_385"></a><a href="#Footnote_6_385" class="fnanchor">[6]</a>. -Jusque-là, les apôtres avaient présidé aux soins de -l'économat. Mais, en présence de telles réclamations, -ils sentirent la nécessité de déléguer cette partie de -leurs pouvoirs. Ils proposèrent à la communauté de -confier les soins administratifs à sept hommes sages -et considérés. La proposition fut acceptée. On procéda -à l'élection. Les sept élus furent Stéphanus ou -Étienne, Philippe, Prochore, Nicanor, Timon, Parménas -et Nicolas. Ce dernier était d'Antioche; c'était -un simple prosélyte. Étienne était peut-être de la -même condition<a name="FNanchor_7_386" id="FNanchor_7_386"></a><a href="#Footnote_7_386" class="fnanchor">[7]</a>. Il semble qu'à l'inverse de ce qui -s'était pratiqué dans l'élection de l'apôtre Matthia, -on s'imposa de choisir les sept administrateurs, -non dans le groupe des disciples primitifs, mais -parmi les nouveaux convertis et surtout parmi les -hellénistes. Tous, en effet, portent des noms purement -<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>grecs. Étienne était le plus considérable des -sept, et en quelque sorte leur chef. On les présenta -aux apôtres, qui, selon un rite déjà consacré, prièrent -sur leur tête en leur imposant les mains. -</p> -<p> -On donna aux administrateurs ainsi désignés le -nom syriaque de <i>Schammaschîn</i>, en grec Διάκονοι. On -les appelait aussi quelquefois «les Sept», pour les -opposer aux «Douze»<a name="FNanchor_8_387" id="FNanchor_8_387"></a><a href="#Footnote_8_387" class="fnanchor">[8]</a>. Telle fut donc l'origine du -diaconat, qui se trouve être la plus ancienne fonction -ecclésiastique, le plus ancien des ordres sacrés. -Toutes les Églises organisées plus tard eurent des -diacres, à l'imitation de celle de Jérusalem. La -fécondité d'une telle institution fut merveilleuse. -C'était le soin du pauvre élevé à l'égal d'un service -religieux. C'était la proclamation de cette vérité que -les questions sociales sont les premières dont on doive -se préoccuper. C'était la fondation de l'économie politique -en tant que chose religieuse. Les diacres furent -les meilleurs prédicateurs du christianisme. -Nous allons bientôt voir quel rôle ils eurent comme -évangélistes. Comme organisateurs, comme économes, -comme administrateurs, ils eurent un rôle bien -plus important encore. Ces hommes pratiques, en -contact perpétuel avec les pauvres, les malades, les -femmes, pénétraient partout, voyaient tout, exhortaient -<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>et convertissaient de la manière la plus efficace<a name="FNanchor_9_388" id="FNanchor_9_388"></a><a href="#Footnote_9_388" class="fnanchor">[9]</a>. -Ils firent bien plus que les apôtres, immobiles -à Jérusalem sur leur siège d'honneur. Ils furent les -créateurs du christianisme en ce qu'il eut de plus -solide et de plus durable. -</p> -<p> -De très-bonne heure, des femmes furent admises -à cet emploi<a name="FNanchor_10_389" id="FNanchor_10_389"></a><a href="#Footnote_10_389" class="fnanchor">[10]</a>. Elles portaient, comme de nos -jours, le nom de «sœurs<a name="FNanchor_11_390" id="FNanchor_11_390"></a><a href="#Footnote_11_390" class="fnanchor">[11]</a>». C'étaient d'abord des -veuves<a name="FNanchor_12_391" id="FNanchor_12_391"></a><a href="#Footnote_12_391" class="fnanchor">[12]</a>; plus tard, on préféra des vierges pour cet -office<a name="FNanchor_13_392" id="FNanchor_13_392"></a><a href="#Footnote_13_392" class="fnanchor">[13]</a>. Le tact qui guida en tout ceci la primitive -Église fut admirable. Ces hommes simples et bons -jetèrent avec une science profonde, parce qu'elle -venait du cœur, les bases de la grande chose chrétienne -par excellence, la charité. Rien ne leur avait -donné le modèle de telles institutions. Un vaste ministère -de bienfaisance et de secours réciproques, -ou les deux sexes apportaient leurs qualités diverses -et concertaient leurs efforts en vue du soulagement -des misères humaines, voilà la sainte création qui -sortit du travail de ces deux ou trois premières années. -<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>Ce furent les plus fécondes de l'histoire du -christianisme. On sent que la pensée encore vivante -de Jésus remplit ses disciples et les dirige en tous -leurs actes avec une merveilleuse lucidité. Pour être -juste, en effet, c'est à Jésus qu'il faut reporter -l'honneur de ce que les apôtres firent de grand. Il -est probable que, de son vivant, il avait jeté les -bases des établissements qui se développèrent avec -un plein succès aussitôt après sa mort. -</p> -<p> -Les femmes accouraient naturellement vers une -communauté où le faible était entouré de tant de -garanties. Leur position dans la société d'alors était -humble et précaire<a name="FNanchor_14_393" id="FNanchor_14_393"></a><a href="#Footnote_14_393" class="fnanchor">[14]</a>; la veuve surtout, malgré -quelques lois protectrices, était le plus souvent -abandonnée à la misère et peu respectée. Beaucoup -de docteurs voulaient qu'on ne donnât à la femme -aucune éducation religieuse<a name="FNanchor_15_394" id="FNanchor_15_394"></a><a href="#Footnote_15_394" class="fnanchor">[15]</a>. Le Talmud met sur -le même rang parmi les fléaux du monde la veuve -bavarde et curieuse, qui passe sa vie en commérages -chez les voisines, et la vierge qui perd son temps en -prières<a name="FNanchor_16_395" id="FNanchor_16_395"></a><a href="#Footnote_16_395" class="fnanchor">[16]</a>. La nouvelle religion créa à ces pauvres déshéritées -<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>un asile honorable et sûr<a name="FNanchor_17_396" id="FNanchor_17_396"></a><a href="#Footnote_17_396" class="fnanchor">[17]</a>. Quelques femmes -tenaient dans l'Église un rang très-considérable, et -leur maison servait de lieu de réunion<a name="FNanchor_18_397" id="FNanchor_18_397"></a><a href="#Footnote_18_397" class="fnanchor">[18]</a>. Quant à celles -qui n'avaient pas de maison, on les constitua en une -espèce d'ordre ou de corps presbytéral féminin<a name="FNanchor_19_398" id="FNanchor_19_398"></a><a href="#Footnote_19_398" class="fnanchor">[19]</a>, qui -comprenait aussi probablement des vierges, et qui -joua un rôle capital dans l'organisation de l'aumône. -Les institutions qu'on regarde comme le fruit -tardif du christianisme, les congrégations de femmes, -les béguines, les sœurs de la charité furent une de -ses premières créations, le principe de sa force, l'expression -la plus parfaite de son esprit. En particulier, -l'admirable idée de consacrer par une sorte de caractère -religieux et d'assujettir à une discipline régulière -les femmes qui ne sont pas dans les liens du mariage, -est toute chrétienne. Le mot «veuve» devint -synonyme de personne religieuse, vouée à Dieu, et par -suite de «diaconesse»<a name="FNanchor_20_399" id="FNanchor_20_399"></a><a href="#Footnote_20_399" class="fnanchor">[20]</a>. Dans ces pays, où l'épouse -de vingt-quatre ans est déjà flétrie, où il n'y a pas -de milieu entre l'enfant et la vieille femme, c'était -comme une nouvelle vie que l'on créait pour la moitié -de l'espèce humaine la plus capable de dévouement. -</p> -<p> -<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span>Les temps des Séleucides avaient été une terrible -époque de débordements féminins. On ne vit jamais -tant de drames domestiques, de telles séries d'empoisonneuses -et d'adultères. Les sages d'alors durent -considérer la femme comme un fléau dans l'humanité, -comme un principe de bassesse et de honte, -comme un mauvais génie ayant pour rôle unique de -combattre ce qui germe de noble en l'autre sexe<a name="FNanchor_21_400" id="FNanchor_21_400"></a><a href="#Footnote_21_400" class="fnanchor">[21]</a>. -Le christianisme changea les choses. A cet âge qui à -nos yeux est encore la jeunesse, mais où la vie de la -femme d'Orient est si morne, si fatalement livrée aux -suggestions du mal, la veuve pouvait, en entourant -sa tête d'un châle noir<a name="FNanchor_22_401" id="FNanchor_22_401"></a><a href="#Footnote_22_401" class="fnanchor">[22]</a>, devenir une personne respectable, -dignement occupée, une diaconesse, l'égale -des hommes les plus estimés. Cette position si -difficile de la veuve sans enfants, le christianisme -l'éleva, la rendit sainte<a name="FNanchor_23_402" id="FNanchor_23_402"></a><a href="#Footnote_23_402" class="fnanchor">[23]</a>. La veuve redevint presque -l'égale de la vierge. Ce fut la <i>calogrie</i> ou «belle -<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>vieille<a name="FNanchor_24_403" id="FNanchor_24_403"></a><a href="#Footnote_24_403" class="fnanchor">[24]</a>», vénérée, utile, traitée de mère. Ces -femmes allant, venant sans cesse<a name="FNanchor_25_404" id="FNanchor_25_404"></a><a href="#Footnote_25_404" class="fnanchor">[25]</a>, étaient d'admirables -missionnaires pour le culte nouveau. Les protestants -se trompent en portant dans l'appréciation -de ces faits notre esprit moderne d'individualité. -Quand il s'agit d'histoire chrétienne, c'est le socialisme, -le cénobitisme, qui sont primitifs. -</p> -<p> -L'évêque, le prêtre, comme le temps les a faits, -n'existaient pas encore. Mais le ministère pastoral, -cette intime familiarité des âmes, en dehors des liens -du sang, était déjà fondé. Ceci a toujours été le don -spécial de Jésus, et comme un héritage de lui. Jésus -avait souvent répété qu'il était pour chacun plus que -son père, plus que sa mère, qu'il fallait pour le -suivre quitter les êtres les plus chers. Au-dessus de -la famille, le christianisme mettait quelque chose; -il créait la fraternité, le mariage spirituels. Le -mariage antique, livrant l'épouse à l'époux sans -restriction, sans contre-poids, était un véritable -esclavage. La liberté morale de la femme a commencé -le jour où l'Église lui a donné un confident, -un guide en Jésus, qui la dirige et la console, qui -toujours l'écoute, et parfois l'engage à résister. La -<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>femme a besoin d'être gouvernée, n'est heureuse que -gouvernée; mais il faut qu'elle aime celui qui la gouverne. -Voilà ce que ni les sociétés anciennes, ni le -judaïsme, ni l'islamisme, n'ont pu faire. La femme n'a -jamais eu jusqu'ici une conscience religieuse, une -individualité morale, une opinion propre que dans -le christianisme. Grâce aux évêques et à la vie monastique, -une Radegonde saura trouver des moyens -pour échapper des bras d'un époux barbare. La -vie de l'âme étant tout ce qui compte, il est juste -et raisonnable que le pasteur qui sait faire vibrer -les cordes divines, le conseiller secret qui tient la -clef des consciences, soit plus que le père, plus que -l'époux. -</p> -<p> -En un sens, le christianisme fut une réaction -contre la constitution trop étroite de la famille dans -la race aryenne. Non-seulement les vieilles sociétés -aryennes n'admettaient guère que l'homme marié, -mais elles entendaient le mariage dans le sens le -plus strict. C'était quelque chose d'analogue à la -famille anglaise, un cercle étroit, fermé, étouffant, -un égoïsme à plusieurs, aussi desséchant pour l'âme -que l'égoïsme à un seul. Le christianisme, avec sa -divine notion de la liberté du royaume de Dieu, -corrigea ces exagérations. Et d'abord, il se garda de -faire peser sur tout le monde les devoirs du commun -<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>des hommes. Il vit que la famille n'est pas le cadre -absolu de la vie, ou, du moins, un cadre fait pour -tous, que le devoir de reproduire l'espèce humaine -ne pèse pas sur tous, qu'il doit y avoir des personnes -affranchies de ces devoirs, sacrés sans doute, -mais non faits pour tous. L'exception que la société -grecque fit en faveur des <i>hétères</i> à la façon -d'Aspasie, que la société italienne fit pour la <i>cortigiana</i> -à la manière d'Imperia, à cause des nécessités -de la société polie, le christianisme la fit pour -le prêtre, la religieuse, la diaconesse, en vue du -bien général. Il admit des états divers dans la société. -Il y a des âmes qui trouvent plus doux de s'aimer à -cinq cents que de s'aimer à cinq ou six, pour lesquelles -la famille dans ses conditions ordinaires -paraîtrait insuffisante, froide, ennuyeuse. Pourquoi -étendre à tous les exigences de nos sociétés ternes -et médiocres? La famille temporelle ne suffît pas à -l'homme. Il lui faut des frères et des sœurs en dehors -de la chair. -</p> -<p> -Par sa hiérarchie des différentes fonctions sociales<a name="FNanchor_26_405" id="FNanchor_26_405"></a><a href="#Footnote_26_405" class="fnanchor">[26]</a>, -l'Église primitive parut concilier un moment -ces exigences opposées. Nous ne comprendrons -jamais combien on fut heureux sous ces règles -<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span>saintes, qui soutenaient la liberté sans l'étreindre, -rendant possibles à la fois les douceurs de la vie -commune et celles de la vie privée. C'était le contraire -du pêle-mêle de nos sociétés artificielles et sans -amour, où l'âme sensible est quelquefois si cruellement -isolée. L'atmosphère était chaude et douce dans -ces petits réduits qu'on appelait des Églises. On vivait -ensemble de la même foi et des mêmes espérances. -Mais il est clair aussi que ces conditions ne pouvaient -s'appliquer à une grande société. Quand des pays -entiers se firent chrétiens, la règle des premières -Églises devint une utopie et se réfugia dans les -monastères. La vie monastique n'est, en ce sens, que -la continuation des Églises primitives<a name="FNanchor_27_406" id="FNanchor_27_406"></a><a href="#Footnote_27_406" class="fnanchor">[27]</a>. Le couvent est -la conséquence nécessaire de l'esprit chrétien; il n'y -a pas de christianisme parfait sans couvent, puisque -l'idéal évangélique ne peut se réaliser que là. -</p> -<p> -Une large part, assurément, doit être faite au judaïsme -dans ces grandes créations. Chacune des -communautés juives dispersées sur les côtes de la -Méditerranée, était déjà une sorte d'Église, avec -sa caisse de secours mutuels. L'aumône, toujours -<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>recommandée par les sages<a name="FNanchor_28_407" id="FNanchor_28_407"></a><a href="#Footnote_28_407" class="fnanchor">[28]</a>, était devenue un précepte; -elle se faisait au temple et dans les synagogues<a name="FNanchor_29_408" id="FNanchor_29_408"></a><a href="#Footnote_29_408" class="fnanchor">[29]</a>; -elle passait pour le premier devoir du -prosélyte<a name="FNanchor_30_409" id="FNanchor_30_409"></a><a href="#Footnote_30_409" class="fnanchor">[30]</a>. Dans tous les temps, le judaïsme s'est -distingué par le soin de ses pauvres et par le sentiment -de charité fraternelle qu'il inspire. -</p> -<p> -Il y a une suprême injustice à opposer le christianisme -au judaïsme comme un reproche, puisque tout -ce qui est dans le christianisme primitif est venu en -somme du judaïsme. C'est en songeant au monde -romain qu'on est frappé des miracles de charité et -d'association libre opérés par l'Église. Jamais société -profane, ne reconnaissant pour base que la raison, -n'a produit de si admirables effets. La loi de toute -société profane, philosophique, si j'ose le dire, est la -liberté, parfois l'égalité, jamais la fraternité. La charité, -au point de vue du droit, n'a rien d'obligatoire; -elle ne regarde que les individus; on lui -trouve même certains inconvénients et on s'en défie. -Toute tentative pour appliquer les deniers publics -<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>au bien-être des prolétaires semble du communisme. -Quand un homme meurt de faim, quand des classes -entières languissent dans la misère, la politique se -borne à trouver que cela est fâcheux. Elle montre -fort bien qu'il n'y a d'ordre civil et politique qu'avec -la liberté; or, la conséquence de la liberté est que -celui qui n'a rien et qui ne peut rien gagner meure -de faim. Cela est logique; mais rien ne tient contre -l'abus de la logique. Les besoins de la classe la plus -nombreuse finissent toujours par l'emporter. Des -institutions purement politiques et civiles ne suffisent -pas; les aspirations sociales et religieuses ont -droit aussi à une légitime satisfaction. -</p> -<p> -La gloire du peuple juif est d'avoir proclamé avec -éclat ce principe, d'où est sortie la ruine des États -anciens, et qu'on ne déracinera plus. La loi juive -est sociale et non politique; les prophètes, les auteurs -d'apocalypses sont des promoteurs de révolutions -sociales, non de révolutions politiques. Dans la -première moitié du premier siècle, mis en présence -de la civilisation profane, les Juifs n'ont qu'une idée, -c'est de refuser les bienfaits du droit romain, de -ce droit philosophique, athée, égal pour tous, et de -proclamer l'excellence de leur loi théocratique, qui -forme une société religieuse et morale. La Loi fait -le bonheur, voilà, l'idée de tous les penseurs juifs, -<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>tels que Philon et Josèphe. Les lois des autres peuples -veillent à ce que la justice ait son cours; peu -leur importe que les hommes soient bons et heureux. -La loi juive descend aux derniers détails de l'éducation -morale.—Le christianisme n'est que le développement -de la même idée. Chaque Église est un -monastère, où tous ont des droits sur tous, où il ne -doit y avoir ni pauvres ni méchants, où tous par conséquent -se surveillent, se commandent. Le christianisme -primitif peut se définir une grande association -de pauvres, un effort héroïque contre l'égoïsme, -fondé sur cette idée que chacun n'a droit qu'à son -nécessaire, que le superflu appartient à ceux qui n'ont -pas. On voit sans peine qu'entre un tel esprit et l'esprit -romain il s'établira une lutte à mort, et que le christianisme, -de son côté, n'arrivera à régner sur le -monde qu'à condition de modifier profondément ses -tendances natives et son programme originel. -</p> -<p> -Mais les besoins qu'il représente dureront éternellement. -La vie commune, à partir de la seconde -moitié du moyen âge, ayant servi aux abus d'une -Église intolérante, le monastère étant devenu trop -souvent un fief féodal ou la caserne d'une milice dangereuse -et fanatique, l'esprit moderne s'est montré -fort sévère à l'égard du cénobitisme. Nous avons oublié -que c'est dans la vie commune que l'âme de l'homme -<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>a goûté le plus de joie. Le cantique «Oh! qu'il est -bon, qu'il est charmant à des frères d'habiter ensemble<a name="FNanchor_31_410" id="FNanchor_31_410"></a><a href="#Footnote_31_410" class="fnanchor">[31]</a>!» -a cessé d'être le nôtre. Mais, quand l'individualisme -moderne aura porté ses derniers fruits; -quand l'humanité, rapetissée, attristée, devenue -impuissante, reviendra aux grandes institutions et -aux fortes disciplines; quand notre mesquine société -bourgeoise, je dis mal, notre monde de pygmées, -aura été chassé à coups de fouet par les parties -héroïques et idéalistes de l'humanité, alors la vie -commune reprendra tout son prix. Une foule de -grandes choses, telles que la science, s'organiseront -sous forme monastique, avec hérédité en dehors -du sang. L'importance que notre siècle attribue à -la famille diminuera. L'égoïsme, loi essentielle de -la société civile, ne suffira pas aux grandes âmes. -Toutes, accourant des points les plus opposés, se -ligueront contre la vulgarité. On retrouvera du -sens aux paroles de Jésus et aux idées du moyen -âge sur la pauvreté. On comprendra que posséder -quelque chose ait pu être tenu pour une infériorité, -et que les fondateurs de la vie mystique aient -disputé des siècles pour savoir si Jésus posséda du -moins «les choses qui se consomment par l'usage». -Ces subtilités franciscaines redeviendront de grands -<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>problèmes sociaux. Le splendide idéal tracé par l'auteur -des <i>Actes</i> sera inscrit comme une révélation -prophétique à l'entrée du paradis de l'humanité: «La -multitude des fidèles n'avait qu'un cœur et qu'une -âme, et aucun d'eux ne regardait ce qu'il possédait -comme lui appartenant, car ils jouissaient de tout -en commun. Aussi n'y avait-il pas de pauvres parmi -eux; ceux qui avaient des champs ou des maisons -les vendaient et en apportaient le prix aux pieds des -apôtres; puis on faisait la part de chacun selon ses -besoins. Et, chaque jour, ils rompaient le pain en -pleine concorde, avec joie et simplicité de cœur<a name="FNanchor_32_411" id="FNanchor_32_411"></a><a href="#Footnote_32_411" class="fnanchor">[32]</a>!» -</p> -<p> -Ne devançons pas les temps. Nous sommes arrivés -à l'an 36 à peu près. Tibère, à Caprée, ne se -doute guère de l'ennemi qui croît pour l'Empire. En -deux ou trois années, la secte nouvelle avait fait des -progrès surprenants. Elle comptait plusieurs milliers -de fidèles<a name="FNanchor_33_412" id="FNanchor_33_412"></a><a href="#Footnote_33_412" class="fnanchor">[33]</a>. Il était déjà facile de prévoir que -ses conquêtes s'effectueraient surtout du côté des -hellénistes et des prosélytes. Le groupe galiléen qui -avait entendu le maître, tout en gardant sa primauté, -était comme noyé sous un flot de nouveaux -venus, parlant grec. On pressent déjà que le rôle -principal appartiendra à ces derniers. A l'heure -<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>où nous sommes, aucun païen, c'est-à-dire aucun -homme sans lien antérieur avec le judaïsme, n'est -entré dans l'Église. Mais des prosélytes<a name="FNanchor_34_413" id="FNanchor_34_413"></a><a href="#Footnote_34_413" class="fnanchor">[34]</a> y occupent -des fonctions très-importantes. Le cercle de provenance -des disciples s'est aussi fort élargi; ce n'est plus -un simple petit collége de Palestiniens; on y compte -des gens de Chypre, d'Antioche, de Cyrène<a name="FNanchor_35_414" id="FNanchor_35_414"></a><a href="#Footnote_35_414" class="fnanchor">[35]</a>, et en -général de presque tous les points des côtes orientales -de la Méditerranée où s'étaient établies des colonies -juives. L'Égypte seule faisait défaut dans cette primitive -Église et fera défaut longtemps encore. Les -juifs de ce pays étaient presque en schisme avec -la Judée. Ils vivaient de leur vie propre, supérieure -à beaucoup d'égards à celle de la Palestine, -et ils recevaient faiblement le contre-coup des mouvements -religieux de Jérusalem. -</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_380" id="Footnote_1_380"></a><a href="#FNanchor_1_380"><span class="label">[1]</span></a> Voir les textes réunis et traduits par Eugène Burnouf, <i>Introd. -à l'hist. du buddhisme indien</i>, I, p. 137 et suiv., surtout p. 198–199.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_381" id="Footnote_2_381"></a><a href="#FNanchor_2_381"><span class="label">[2]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 181 et 211.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_382" id="Footnote_3_382"></a><a href="#FNanchor_3_382"><span class="label">[3]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 45; <span class="smcap">iv</span>, 34, 37; <span class="smcap">v</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_383" id="Footnote_4_383"></a><a href="#FNanchor_4_383"><span class="label">[4]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 1 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_384" id="Footnote_5_384"></a><a href="#FNanchor_5_384"><span class="label">[5]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 45; <span class="smcap">iv</span>, 35.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_385" id="Footnote_6_385"></a><a href="#FNanchor_6_385"><span class="label">[6]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 1 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_386" id="Footnote_7_386"></a><a href="#FNanchor_7_386"><span class="label">[7]</span></a> Voir ci-dessus, p. 108.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_387" id="Footnote_8_387"></a><a href="#FNanchor_8_387"><span class="label">[8]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxi</span>, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_388" id="Footnote_9_388"></a><a href="#FNanchor_9_388"><span class="label">[9]</span></a> Phil., <span class="smcap">i</span>, 1; I Tim., <span class="smcap">iii</span>, 8 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_389" id="Footnote_10_389"></a><a href="#FNanchor_10_389"><span class="label">[10]</span></a> Rom., <span class="smcap">xvi</span>, 1, 12; I Tim., <span class="smcap">iii</span>, 11; <span class="smcap">v</span>, 9 et suiv.; Pline, <i>Epist.</i>, -X, 97. Les épîtres à Timothée ne sont probablement pas de saint -Paul; mais elles sont en tout cas fort anciennes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_390" id="Footnote_11_390"></a><a href="#FNanchor_11_390"><span class="label">[11]</span></a> Rom., <span class="smcap">xvi</span>, 1; I Cor., <span class="smcap">ix</span>, 5; Philem., 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_391" id="Footnote_12_391"></a><a href="#FNanchor_12_391"><span class="label">[12]</span></a> I Tim., <span class="smcap">v</span>, 9 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_392" id="Footnote_13_392"></a><a href="#FNanchor_13_392"><span class="label">[13]</span></a> <i>Constit. apost.</i>, VI, 17.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_393" id="Footnote_14_393"></a><a href="#FNanchor_14_393"><span class="label">[14]</span></a> Sap., <span class="smcap">ii</span>, 10; Eccl., <span class="smcap">xxxvii</span>, 17; Matth., <span class="smcap">xxiii</span>, 14; Marc, <span class="smcap">xii</span>, -40; Luc, <span class="smcap">xx</span>, 47; Jac., <span class="smcap">i</span>, 27.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_394" id="Footnote_15_394"></a><a href="#FNanchor_15_394"><span class="label">[15]</span></a> Mischna, <i>Sota</i>, <span class="smcap">iii</span>, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_395" id="Footnote_16_395"></a><a href="#FNanchor_16_395"><span class="label">[16]</span></a> Talm. de Bab., <i>Sota</i>, 22 <i>a</i>; comp. I Tim., <span class="smcap">v</span>, 13; Buxtorf, -<i>Lex. chald. talm. rabb.</i>, aux mots תיכילצ et תוככוש.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_396" id="Footnote_17_396"></a><a href="#FNanchor_17_396"><span class="label">[17]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>,1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_397" id="Footnote_18_397"></a><a href="#FNanchor_18_397"><span class="label">[18]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_398" id="Footnote_19_398"></a><a href="#FNanchor_19_398"><span class="label">[19]</span></a> I Tim., <span class="smcap">v</span>, 9 et suiv. Comp. <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 39, 41.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_399" id="Footnote_20_399"></a><a href="#FNanchor_20_399"><span class="label">[20]</span></a> I Tim., <span class="smcap">v</span>, 3 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_400" id="Footnote_21_400"></a><a href="#FNanchor_21_400"><span class="label">[21]</span></a> <i>Ecclésiaste</i>, <span class="smcap">vii</span>, 27; <i>Ecclésiastique</i>, <span class="smcap">vii</span>, 26 et suiv.; -<span class="smcap">ix</span>, 1 et suiv.; <span class="smcap">xxv</span>, 22 et suiv.; <span class="smcap">xxvi</span>, 1 et suiv.; <span class="smcap">xlii</span>, 9 et -suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_401" id="Footnote_22_401"></a><a href="#FNanchor_22_401"><span class="label">[22]</span></a> Pour le costume des veuves dans l'Église orientale, voir le -manuscrit grec n<sup>o</sup> 64 de la Bibliothèque impériale (ancien fonds), -fol. 11. Le costume des calogries est encore aujourd'hui à peu près -le même, le type de la religieuse orientale étant la veuve, tandis -que celui de la nonne latine est la vierge.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_402" id="Footnote_23_402"></a><a href="#FNanchor_23_402"><span class="label">[23]</span></a> Comparez le <i>Pasteur</i> d'Hermas, vis. <span class="smcap">ii</span>, ch. 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_403" id="Footnote_24_403"></a><a href="#FNanchor_24_403"><span class="label">[24]</span></a> Καλογρἰα, nom des religieuses dans l'Église orientale. Καλὸς -réunit ici les deux sens de «beau» et de «bon».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_404" id="Footnote_25_404"></a><a href="#FNanchor_25_404"><span class="label">[25]</span></a> Voir ci-dessus, p. 122, note 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_405" id="Footnote_26_405"></a><a href="#FNanchor_26_405"><span class="label">[26]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xii</span> entier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_406" id="Footnote_27_406"></a><a href="#FNanchor_27_406"><span class="label">[27]</span></a> Les congrégations piétistes de l'Amérique, qui sont, dans le -protestantisme, l'analogue des couvents catholiques, rappellent -aussi par beaucoup de traits les Églises primitives. V. L. Bridel, -<i>Récits américains</i> (Lausanne, 1861).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_407" id="Footnote_28_407"></a><a href="#FNanchor_28_407"><span class="label">[28]</span></a> Prov., <span class="smcap">iii</span>, 27 et suiv.; <span class="smcap">x</span>, 2; <span class="smcap">xi</span>, 4; <span class="smcap">xxii</span>, 9; <span class="smcap">xxviii</span>, 27; Eccli., -<span class="smcap">iii</span>, 23 et suiv.; <span class="smcap">vii</span>, 36; <span class="smcap">xii</span>, 1 et suiv.; <span class="smcap">xviii</span>, 14; <span class="smcap">xx</span>, 13 et suiv.; -<span class="smcap">xxxi</span>, 11; Tobie, <span class="smcap">ii</span>, 15, 22; <span class="smcap">iv</span>, 11; <span class="smcap">xii</span>, 9; <span class="smcap">xiv</span>, 11; Daniel, <span class="smcap">iv</span>, 24; -Talm. de Jérus., <i>Peah</i>, 15 <i>b</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_408" id="Footnote_29_408"></a><a href="#FNanchor_29_408"><span class="label">[29]</span></a> Matth., <span class="smcap">vi</span>, 2; Mischna, <i>Schekalim</i>, <span class="smcap">v</span>, 6; Talm. de Jérus., -<i>Demaï</i>, fol. 23 <i>b</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_409" id="Footnote_30_409"></a><a href="#FNanchor_30_409"><span class="label">[30]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">x</span>, 2, 4, 31.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_410" id="Footnote_31_410"></a><a href="#FNanchor_31_410"><span class="label">[31]</span></a> Ps. <span class="smcap">cxxxiii</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_411" id="Footnote_32_411"></a><a href="#FNanchor_32_411"><span class="label">[32]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 44–47; <span class="smcap">iv</span>, 32–35.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_412" id="Footnote_33_412"></a><a href="#FNanchor_33_412"><span class="label">[33]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 41.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_413" id="Footnote_34_413"></a><a href="#FNanchor_34_413"><span class="label">[34]</span></a> Voir ci-dessus, p. <a href="#Page_108">108</a>, <a href="#Page_119">119–120</a>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_414" id="Footnote_35_414"></a><a href="#FNanchor_35_414"><span class="label">[35]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 5; <span class="smcap">xi</span>, 20.</p></div> - - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">PREMIÈRE PERSÉCUTION.—MORT D'ÉTIENNE.—DESTRUCTION -DE LA PREMIÈRE ÉGLISE DE JÉRUSALEM.</span></h2> - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 36]</span> -Il était inévitable que les prédications de la secte -nouvelle, même en se produisant avec beaucoup -de réserve, réveillassent les colères qui s'étaient -amassées contre le fondateur et avaient fini par -amener sa mort. La famille sadducéenne de Hanan, -qui avait fait tuer Jésus, régnait toujours. Joseph -Kaïapha occupa, jusqu'en 36, le souverain pontificat, -dont il abandonnait tout le pouvoir effectif à son -beau-père Hanan, et à ses parents Jean et Alexandre<a name="FNanchor_1_415" id="FNanchor_1_415"></a><a href="#Footnote_1_415" class="fnanchor">[1]</a>. -Ces hommes arrogants et sans pitié voyaient -avec impatience une troupe de bonnes et saintes -gens, sans titre officiel, gagner la faveur de la -foule<a name="FNanchor_2_416" id="FNanchor_2_416"></a><a href="#Footnote_2_416" class="fnanchor">[2]</a>. Une ou deux fois, Pierre, Jean et les principaux -<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>membres du collége apostolique, furent mis -en prison et condamnés à la flagellation. C'était -le châtiment qu'on infligeait aux hérétiques<a name="FNanchor_3_417" id="FNanchor_3_417"></a><a href="#Footnote_3_417" class="fnanchor">[3]</a>. L'autorisation -des Romains n'était pas nécessaire pour -l'appliquer. Comme on le pense bien, ces brutalités -ne faisaient qu'exciter l'ardeur des apôtres. Ils sortiront -du sanhédrin, où ils venaient de subir la flagellation, -pleins de joie d'avoir été jugés dignes de subir -un affront pour celui qu ils aimaient<a name="FNanchor_4_418" id="FNanchor_4_418"></a><a href="#Footnote_4_418" class="fnanchor">[4]</a>. Éternelle puérilité -des répressions pénales, appliquées aux choses -de l'âme! Ils passaient sans doute pour des hommes -d'ordre, pour des modèles de prudence et de sagesse, -les étourdis qui crurent sérieusement, l'an 36, avoir -raison du christianisme au moyen de quelques coups -de fouet.</p> - -<p>Ces violences venaient surtout des sadducéens<a name="FNanchor_5_419" id="FNanchor_5_419"></a><a href="#Footnote_5_419" class="fnanchor">[5]</a>, -c'est-à-dire du haut clergé qui entourait le temple et -en tirait d'immenses profits<a name="FNanchor_6_420" id="FNanchor_6_420"></a><a href="#Footnote_6_420" class="fnanchor">[6]</a>. On ne voit pas que les -pharisiens aient déployé contre la secte l'animosité -qu'ils montrèrent contre Jésus. Les nouveaux croyants -étaient des gens pieux, rigides, assez analogues -par leur genre de vie aux pharisiens eux-mêmes. -<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>La rage que ces derniers ressentirent contre le -fondateur venait de la supériorité de Jésus, supériorité -que celui-ci ne prenait aucun soin de dissimuler. -Ses fines railleries, son esprit, son charme, son -aversion pour les faux dévots, avaient allumé des -haines féroces. Les apôtres, au contraire, étaient -dénués d'esprit; ils n'employèrent jamais l'ironie. -Les pharisiens leur furent par moments favorables; -plusieurs pharisiens se firent même chrétiens<a name="FNanchor_7_421" id="FNanchor_7_421"></a><a href="#Footnote_7_421" class="fnanchor">[7]</a>. -Les terribles anathèmes de Jésus contre le -pharisaïsme n'étaient pas encore écrits, et la tradition -des paroles du maître n'était ni générale ni -uniforme<a name="FNanchor_8_422" id="FNanchor_8_422"></a><a href="#Footnote_8_422" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<p>Ces premiers chrétiens étaient d'ailleurs des gens -si inoffensifs, que plusieurs personnes de l'aristocratie -juive, sans faire précisément partie de la secte, étaient -bien disposés pour eux. Nicodème et Joseph d'Arimathie, -qui avaient connu Jésus, restèrent sans doute -avec l'Église en des liens fraternels. Le docteur juif le -plus célèbre du temps, Rabbi Gamaliel le Vieux, petit-fils -<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>de Hillel, homme à idées larges et très-tolérant, -opina, dit-on, dans le sanhédrin en faveur de la liberté -des prédications évangéliques<a name="FNanchor_9_423" id="FNanchor_9_423"></a><a href="#Footnote_9_423" class="fnanchor">[9]</a>. L'auteur des <i>Actes</i> lui -prête un raisonnement excellent, qui devrait être la -règle de conduite des gouvernements, toutes les fois -qu'ils se trouvent en présence de nouveautés dans -l'ordre intellectuel ou moral. «Si cette œuvre est frivole, -laissez-la, elle tombera d'elle-même; si elle est -sérieuse, comment osez-vous résister à l'œuvre de -Dieu? En tout cas, vous ne réussirez pas à l'arrêter.» -Gamaliel fut peu écouté. Les esprits libéraux, au milieu -de fanatismes opposés, n'ont aucune chance de -réussir.</p> - -<p><span class="sidenote">[An 37]</span> -Un éclat terrible fut provoqué par le diacre Étienne<a name="FNanchor_10_424" id="FNanchor_10_424"></a><a href="#Footnote_10_424" class="fnanchor">[10]</a>. -Sa prédication avait, à ce qu'il paraît, beaucoup de -succès. La foule s'amassait autour de lui, et ces rassemblements -aboutissaient à des querelles fort vives. -C'étaient surtout des hellénistes ou des prosélytes, -des habitués de la synagogue dite des <i>Libertini</i><a name="FNanchor_11_425" id="FNanchor_11_425"></a><a href="#Footnote_11_425" class="fnanchor">[11]</a>, des -gens de Cyrène, d'Alexandrie, de Cilicie, d'Éphèse, -qui s'animaient à ces disputes. Étienne soutenait -<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>avec passion que Jésus était le Messie, que les -prêtres avaient commis un crime en le mettant à -mort, que les Juifs étaient des rebelles, fils de -rebelles, des gens qui niaient l'évidence. Les autorités -résolurent de perdre ce prédicateur audacieux. -Des témoins furent apostés pour saisir en -ses discours quelque parole contre Moïse. Naturellement, -ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient. Étienne -fut arrêté, et on l'amena devant le sanhédrin. Le -mot qu'on lui reprochait était presque celui-là même -qui amena la condamnation de Jésus<a name="FNanchor_12_426" id="FNanchor_12_426"></a><a href="#Footnote_12_426" class="fnanchor">[12]</a>. On l'accusait -de dire que Jésus de Nazareth détruirait le -temple, et changerait les traditions qu'on attribuait -à Moïse. Il est très-possible, en effet, qu'Étienne -eût tenu un pareil langage. Un chrétien de cette -époque n'aurait pas eu l'idée de parler directement -contre la Loi, puisque tous l'observaient encore; -quant aux traditions, Étienne put les combattre, -comme l'avait fait Jésus lui-même; or, ces traditions -étaient follement rapportées à Moïse par les orthodoxes, -et on leur attribuait une valeur égale à celle de -la loi écrite<a name="FNanchor_13_427" id="FNanchor_13_427"></a><a href="#Footnote_13_427" class="fnanchor">[13]</a>.</p> - -<p>Étienne se défendit en exposant la thèse chrétienne -avec un grand luxe de citations de la Loi, des -<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>Psaumes, des prophètes, et termina en reprochant -aux membres du sanhédrin l'homicide de Jésus. -«Têtes dures, cœurs incirconcis, leur dit-il, vous -résisterez donc toujours au Saint-Esprit, comme l'ont -fait vos pères! Lequel des prophètes vos pères n'ont-ils -pas persécuté? Ils ont tué ceux qui annonçaient -la venue du Juste, que vous avez livré et dont vous -avez été les meurtriers. Cette loi, que vous aviez -reçue de la bouche des anges<a name="FNanchor_14_428" id="FNanchor_14_428"></a><a href="#Footnote_14_428" class="fnanchor">[14]</a>, vous ne l'avez pas -gardée!...» A ces mots, un cri de rage l'interrompit. -Étienne, s'exaltant de plus en plus, tomba dans -un de ces accès d'enthousiasme qu'on appelait l'inspiration -du Saint-Esprit. Ses yeux se fixèrent en -haut; il vit la gloire de Dieu et Jésus à côté de -son Père, et il s'écria: «Voilà, que je vois les cieux -ouverts et le Fils de l'homme debout à la droite -de Dieu.» Tous les assistants bouchèrent leurs -oreilles, et se jetèrent sur lui, en grinçant les dents. -On l'entraîna hors de la ville et on le lapida. Les -témoins, qui, selon la Loi<a name="FNanchor_15_429" id="FNanchor_15_429"></a><a href="#Footnote_15_429" class="fnanchor">[15]</a>, devaient jeter les premières -pierres, tirèrent leurs vêtements et les déposèrent -<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>posèrent aux pieds d'un jeune fanatique nommé Saül -ou Paul, lequel songeait avec une joie secrète aux -mérites qu'il acquérait en participant à la mort d'un -blasphémateur<a name="FNanchor_16_430" id="FNanchor_16_430"></a><a href="#Footnote_16_430" class="fnanchor">[16]</a>.</p> - -<p>En tout ceci, on observa à la lettre les prescriptions -du Deutéronome, ch. <span class="smcap">xiii</span>. Mais, envisagée -par le côté du droit civil, cette exécution tumultuaire, -accomplie sans le concours des Romains, -n'était pas régulière<a name="FNanchor_17_431" id="FNanchor_17_431"></a><a href="#Footnote_17_431" class="fnanchor">[17]</a>. Pour Jésus, nous avons vu -qu'il fallut la ratification du procurateur. Peut-être -cette ratification fut-elle obtenue pour Étienne, et -l'exécution ne suivit-elle pas la sentence d'aussi près -que le veut le narrateur des <i>Actes</i>. Peut-être aussi -l'autorité romaine s'était-elle relâchée en Judée. -Pilate venait d'être suspendu de ses fonctions, ou -était sur le point de l'être. La cause de cette disgrâce -fut justement la trop grande fermeté qu'il avait -montrée dans son administration<a name="FNanchor_18_432" id="FNanchor_18_432"></a><a href="#Footnote_18_432" class="fnanchor">[18]</a>. Le fanatisme juif -lui avait rendu la vie insupportable. Peut-être était-il -fatigué de refuser à ces frénétiques les violences qu'ils -lui demandaient, et l'altière famille de Hanan était-elle -arrivée à n'avoir plus besoin de permission pour -prononcer des sentences de mort. Lucius Vitellius -<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span>(le père de celui qui fut empereur) était alors légat -impérial de Syrie. Il cherchait à gagner les bonnes -grâces des populations, et il fit rendre aux Juifs les -vêtements pontificaux qui, depuis Hérode le Grand, -étaient gardés dans la tour Antonia<a name="FNanchor_19_433" id="FNanchor_19_433"></a><a href="#Footnote_19_433" class="fnanchor">[19]</a>. Loin de soutenir -Pilate dans ses actes de rigueur, il donna raison aux -plaintes des indigènes, et renvoya Pilate à Rome pour -répondre aux accusations de ses administrés (commencement -de l'an 36). Le principal grief de ceux-ci -était que le procurateur ne se prêtait pas assez complaisamment -à leurs désirs d'intolérance<a name="FNanchor_20_434" id="FNanchor_20_434"></a><a href="#Footnote_20_434" class="fnanchor">[20]</a>. Vitellius -le remplaça provisoirement par son ami Marcellus, -qui fut sans doute plus attentif à ne pas mécontenter -les Juifs, et par conséquent plus facile à leur accorder -des meurtres religieux. La mort de Tibère -(16 mars de l'an 37) ne fit qu'encourager Vitellius -dans cette politique. Les deux premières années du -règne de Caligula furent une époque d'affaiblissement -général de l'autorité romaine en Syrie. La politique -de ce prince, avant qu'il eut perdu l'esprit, fut de -rendre aux peuples de l'Orient leur autonomie et des -chefs indigènes. C'est ainsi qu'il établit les royautés -ou principautés d'Antiochus de Comagène, d'Hérode -<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>Agrippa, de Soheym, de Cotys, de Polémon II, et -qu'il laissa s'agrandir celle de Hâreth<a name="FNanchor_21_435" id="FNanchor_21_435"></a><a href="#Footnote_21_435" class="fnanchor">[21]</a>. Quand Pilate -arriva à Rome, il trouva le nouveau règne déjà commencé. -Il est probable que Caligula lui donna tort, -puisqu'il confia le gouvernement de Jérusalem à un -nouveau fonctionnaire, Marullus, lequel paraît n'avoir -pas excité de la part des Juifs les violentes récriminations -qui accablèrent d'embarras le pauvre Pilate -et l'abreuvèrent d'ennuis<a name="FNanchor_22_436" id="FNanchor_22_436"></a><a href="#Footnote_22_436" class="fnanchor">[22]</a>.</p> - -<p>Ce qu'il importe, en tout cas, de remarquer, c'est -qu'à l'époque où nous sommes, les persécuteurs du -christianisme ne sont pas les Romains; ce sont les -Juifs orthodoxes. Les Romains conservaient, au -milieu de ce fanatisme, un principe de tolérance et de -raison. Si on peut reprocher quelque chose à l'autorité -impériale, c'est d'avoir été trop faible et de ne -pas avoir tout d'abord coupé court aux conséquences -civiles d'une loi sanguinaire, ordonnant la peine de -mort pour des délits religieux. Mais la domination -romaine n'était pas encore un pouvoir complet comme -elle le fut plus tard; c'était une sorte de protectorat -<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span>ou de suzeraineté. On poussa la condescendance jusqu'à -ne pas mettre la tête de l'empereur sur les -monnaies frappées sous les procurateurs, afin de ne -pas choquer les idées juives<a name="FNanchor_23_437" id="FNanchor_23_437"></a><a href="#Footnote_23_437" class="fnanchor">[23]</a>. Rome ne cherchait pas -encore, en Orient du moins, à imposer aux peuples -vaincus ses lois, ses dieux, ses mœurs; elle les laissait -dans leurs pratiques locales, en dehors du droit -romain. Leur demi-indépendance était comme un -signe de plus de leur infériorité. Le pouvoir impérial -en Orient, à cette époque, ressemblait assez à l'autorité -turque, et l'état des populations indigènes à celui -des <i>raïas</i>. L'idée de droits égaux et de garanties -égales pour tous n'existait pas. Chaque groupe provincial -avait sa juridiction, comme aujourd'hui les -diverses Églises chrétiennes et les juifs dans l'empire -ottoman. Il y a peu d'années, en Turquie, les patriarches -des diverses communautés de <i>raïas</i>, pour -peu qu'ils s'entendissent avec la Porte, étaient souverains -à l'égard de leurs subordonnés, et pouvaient -prononcer contre eux les peines les plus -cruelles.</p> - -<p>L'année de la mort d'Étienne pouvant flotter entre -les années 36, 37, 38, on ne sait si Kaïapha doit -en porter la responsabilité. Kaïapha fut déposé par -<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>Lucius Vitellius, l'an 36, peu de temps après Pilate<a name="FNanchor_24_438" id="FNanchor_24_438"></a><a href="#Footnote_24_438" class="fnanchor">[24]</a>; -mais le changement fut peu considérable. Il eut pour -successeur son beau-frère Jonathan, fils de Hanan. -Celui-ci, à son tour, eut pour successeur son frère -Théophile, fils de Hanan<a name="FNanchor_25_439" id="FNanchor_25_439"></a><a href="#Footnote_25_439" class="fnanchor">[25]</a>, lequel continua le pontificat -dans la maison de Hanan jusqu'à l'an 42. Hanan -vivait encore, et, possesseur réel du pouvoir, maintenait -dans sa famille les principes d'orgueil, de -dureté, de haine contre les novateurs, qui y étaient -en quelque sorte héréditaires.</p> - -<p>La mort d'Étienne produisit une grande impression. -Les prosélytes lui firent des funérailles accompagnées -de pleurs et de gémissements<a name="FNanchor_26_440" id="FNanchor_26_440"></a><a href="#Footnote_26_440" class="fnanchor">[26]</a>. La -séparation entre les nouveaux sectaires et le judaïsme -n'était pas encore absolue. Les prosélytes et -les hellénistes, moins sévères en fait d'orthodoxie que -les juifs purs, crurent devoir rendre des hommages -publics à un homme qui honorait leur corporation et -que ses croyances particulières n'avaient pas mis -hors la loi.</p> - -<p>Ainsi s'ouvrit l'ère des martyrs chrétiens. Le martyre -n'était pas une chose entièrement nouvelle. Sans -<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>parler de Jean-Baptiste et de Jésus, le judaïsme, à -l'époque d'Antiochus Épiphane, avait eu ses témoins -fidèles jusqu'à la mort. Mais la série de victimes -courageuses qui s'ouvre par saint Étienne a exercé -une influence particulière sur l'histoire de l'esprit humain. -Elle a introduit dans le monde occidental un -élément qui lui manquait, la foi exclusive et absolue, -cette idée qu'il y a une seule religion bonne et -vraie. En ce sens, les martyrs ont commencé l'ère de -l'intolérance. On peut dire avec bien de la probabilité -que celui qui donne sa vie pour sa foi serait -intolérant s'il était maître. Le christianisme, qui avait -traversé trois cents ans de persécutions, devenu dominateur -à son tour, fut plus persécuteur qu'aucune -religion ne l'avait été. Quand on a versé son sang -pour une cause, on est trop porté à verser le sang des -autres pour conserver le trésor qu'on a conquis.</p> - -<p>Le meurtre d'Étienne ne fut pas, du reste, un -fait isolé. Profitant de la faiblesse des fonctionnaires -romains, les juifs firent peser sur l'Église -une vraie persécution<a name="FNanchor_27_441" id="FNanchor_27_441"></a><a href="#Footnote_27_441" class="fnanchor">[27]</a>. Il semble que les vexations -portèrent principalement sur les hellénistes -<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span>et les prosélytes, dont les libres allures exaspéraient -les orthodoxes. L'Église de Jérusalem, déjà -si fortement organisée, fut obligée de se disperser. -Les apôtres, selon un principe qui paraît -avoir été fortement arrêté dans leur esprit<a name="FNanchor_28_442" id="FNanchor_28_442"></a><a href="#Footnote_28_442" class="fnanchor">[28]</a>, ne -quittèrent pas la ville. Il en fut probablement ainsi -de tout le groupe purement juif, de ceux qu'on -appelait les «hébreux»<a name="FNanchor_29_443" id="FNanchor_29_443"></a><a href="#Footnote_29_443" class="fnanchor">[29]</a>. Mais la grande communauté, -avec ses repas en commun, ses services de -diacres, ses exercices variés, cessa dès lors, et ne -se reforma plus sur son premier modèle. Elle avait -duré trois ou quatre ans. Ce fut pour le christianisme -naissant une bonne fortune sans égale que -ses premiers essais d'association, essentiellement -communistes, aient été sitôt brisés. Les essais de ce -genre engendrent des abus si choquants, que les -établissements communistes sont condamnés à crouler -en très-peu de temps<a name="FNanchor_30_444" id="FNanchor_30_444"></a><a href="#Footnote_30_444" class="fnanchor">[30]</a>, ou à méconnaître bien -vite le principe qui les a créés<a name="FNanchor_31_445" id="FNanchor_31_445"></a><a href="#Footnote_31_445" class="fnanchor">[31]</a>. Grâce à la persécution -de l'an 37, l'Église cénobitique de Jérusalem -fut délivrée de l'épreuve du temps. Elle tomba en sa -<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span>fleur, avant que les difficultés intérieures l'eussent -minée. Elle resta comme un rêve splendide, dont le -souvenir anima dans leur vie d'épreuve tous ceux -qui en avaient fait partie, comme un idéal auquel le -christianisme aspirera sans cesse à revenir, sans y -réussir jamais<a name="FNanchor_32_446" id="FNanchor_32_446"></a><a href="#Footnote_32_446" class="fnanchor">[32]</a>. Ceux qui savent quel trésor inappréciable -est pour les membres encore existants de l'Église -saint-simonienne le souvenir de Ménilmontant, -quelle amitié cela crée entre eux, quelle joie luit -dans leurs yeux quand on en parle, comprendront -le lien puissant qu'établit entre les nouveaux frères le -fait d'avoir aimé, puis souffert ensemble. Les grandes -vies ont presque toujours pour principe quelques mois -durant lesquels on a senti Dieu, et dont le parfum -suffit pour remplir des années entières de force et de -suavité.</p> - -<p>Le premier rôle, dans la persécution que nous -venons de raconter, appartint à ce jeune Saül, que -nous avons déjà trouvé contribuant, autant qu'il était -en lui, au meurtre d'Étienne. Ce furieux, muni d'une -permission des prêtres, entrait dans les maisons soupçonnées -de renfermer des chrétiens, s'emparait violemment -des hommes et des femmes, et les traînait en -prison ou au tribunal<a name="FNanchor_33_447" id="FNanchor_33_447"></a><a href="#Footnote_33_447" class="fnanchor">[33]</a>. Saül se vantait qu'aucun -<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>homme de sa génération n'était aussi zélé que lui -pour les traditions<a name="FNanchor_34_448" id="FNanchor_34_448"></a><a href="#Footnote_34_448" class="fnanchor">[34]</a>. souvent, il est vrai, la douceur, -la résignation de ses victimes l'étonnait; il -éprouvait comme un remords; il s'imaginait entendre -ces femmes pieuses, espérant le royaume de -Dieu, qu'il avait jetées en prison, lui dire pendant -la nuit, d'une voix douce: «Pourquoi nous persécutes-tu?» -Le sang d'Étienne, qui avait presque -jailli sur lui, lui troublait parfois la vue. Bien des -choses qu'il avait ouï dire de Jésus lui allaient au -cœur. Cet être surhumain, dans sa vie éthérée, d'où -il sortait quelquefois pour se révéler en de courtes -apparitions, le hantait comme un spectre. Mais Saül -repoussait avec horreur de telles pensées; il se confirmait -avec une sorte de frénésie dans la foi à ses -traditions, et il rêvait de nouvelles cruautés contre -ceux qui les attaquaient. Son nom était devenu la -terreur des fidèles; on craignait de sa part les violences -les plus atroces, les perfidies les plus sanglantes<a name="FNanchor_35_449" id="FNanchor_35_449"></a><a href="#Footnote_35_449" class="fnanchor">[35]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_415" id="Footnote_1_415"></a><a href="#FNanchor_1_415"><span class="label">[1]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">iv</span>, 6. Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 364 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_416" id="Footnote_2_416"></a><a href="#FNanchor_2_416"><span class="label">[2]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">iv</span>, 1–31; <span class="smcap">v</span>, 17–41.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_417" id="Footnote_3_417"></a><a href="#FNanchor_3_417"><span class="label">[3]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 137.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_418" id="Footnote_4_418"></a><a href="#FNanchor_4_418"><span class="label">[4]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 41.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_419" id="Footnote_5_419"></a><a href="#FNanchor_5_419"><span class="label">[5]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">iv</span>, 5–6; <span class="smcap">v</span>, 17. Comp. Jac., <span class="smcap">ii</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_420" id="Footnote_6_420"></a><a href="#FNanchor_6_420"><span class="label">[6]</span></a> Γένος ἀρχιερατικόν, dans les <i>Actes</i>, l. <span class="smcap">c</span>.; ἀρχιερεἵς, dans Josèphe, -<i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">viii</span>, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_421" id="Footnote_7_421"></a><a href="#FNanchor_7_421"><span class="label">[7]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xv</span>, 5; <span class="smcap">xxi</span>, 20.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_422" id="Footnote_8_422"></a><a href="#FNanchor_8_422"><span class="label">[8]</span></a> Ajoutons que l'antipathie réciproque de Jésus et des pharisiens -semble avoir été exagérée par les évangélistes synoptiques, -peut-être à cause des événements qui amenèrent, lors de la grande -guerre, la fuite des chrétiens au delà du Jourdain. On ne peut nier -que Jacques, frère du Seigneur, ne soit presque un pharisien.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_423" id="Footnote_9_423"></a><a href="#FNanchor_9_423"><span class="label">[9]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 34 et suiv. Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 220–221.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_424" id="Footnote_10_424"></a><a href="#FNanchor_10_424"><span class="label">[10]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 8-<span class="smcap">vii</span>, 59.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_425" id="Footnote_11_425"></a><a href="#FNanchor_11_425"><span class="label">[11]</span></a> Probablement des descendants des Juifs qui avaient été amenés -à Rome comme esclaves, puis affranchis. Philon, <i>Leg. ad -Caium</i>, § 23; Tacite, <i>Ann.</i>, II, 85.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_426" id="Footnote_12_426"></a><a href="#FNanchor_12_426"><span class="label">[12]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 354, 396, 424.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_427" id="Footnote_13_427"></a><a href="#FNanchor_13_427"><span class="label">[13]</span></a> Matth., <span class="smcap">xv</span>, 2 et suiv.; Marc, <span class="smcap">vii</span>, 3; Gal., <span class="smcap">i</span>, 14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_428" id="Footnote_14_428"></a><a href="#FNanchor_14_428"><span class="label">[14]</span></a> Comparez Gal., <span class="smcap">iii</span>, 19; Hebr., <span class="smcap">ii</span>, 2; Jos., <i>Ant.</i>, XV, <span class="smcap">v</span>, 3. -On se figurait que Dieu lui-même ne s'était pas montré dans les -théophanies do l'ancienne Loi, mais qu'il avait substitué en sa -place une sorte d'intermédiaire, le <i>maleak Jehovah</i>. Voir les -dictionnaires hébreux, au mot ךאלם.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_429" id="Footnote_15_429"></a><a href="#FNanchor_15_429"><span class="label">[15]</span></a> Deuter., <span class="smcap">xvii</span>, 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_430" id="Footnote_16_430"></a><a href="#FNanchor_16_430"><span class="label">[16]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vii</span>, 59; <span class="smcap">xxii</span>, 20; <span class="smcap">xxvi</span>, 40.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_431" id="Footnote_17_431"></a><a href="#FNanchor_17_431"><span class="label">[17]</span></a> Jean, <span class="smcap">xviii</span>, 31.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_432" id="Footnote_18_432"></a><a href="#FNanchor_18_432"><span class="label">[18]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iv</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_433" id="Footnote_19_433"></a><a href="#FNanchor_19_433"><span class="label">[19]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XV, <span class="smcap">xi</span>, 4; XVIII, <span class="smcap">iv</span>, 2. Comp. XX, <span class="smcap">i</span>, 1, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_434" id="Footnote_20_434"></a><a href="#FNanchor_20_434"><span class="label">[20]</span></a> Tout le procès de Jésus le prouve. Comparez <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxiv</span>, 27; -<span class="smcap">xxv</span>, 9.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_435" id="Footnote_21_435"></a><a href="#FNanchor_21_435"><span class="label">[21]</span></a> Suétone, <i>Caius</i>, 16; Dion Cassius, LIX, 8, 12; Josèphe, <i>Ant.</i>, -XVIII, <span class="smcap">v</span>, 3; <span class="smcap">vi</span>, 10; II Cor., <span class="smcap">xi</span>, 32.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_436" id="Footnote_22_436"></a><a href="#FNanchor_22_436"><span class="label">[22]</span></a> Ventidius Cumanus éprouva des aventures toutes semblables. -Il est vrai que Josèphe exagère les disgrâces de tous ceux qui ont -été opposés à sa nation.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_437" id="Footnote_23_437"></a><a href="#FNanchor_23_437"><span class="label">[23]</span></a> Madden, <i>History of Jewish Coinage</i>, p. 134 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_438" id="Footnote_24_438"></a><a href="#FNanchor_24_438"><span class="label">[24]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iv</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_439" id="Footnote_25_439"></a><a href="#FNanchor_25_439"><span class="label">[25]</span></a> <i>Ibid.</i> XVIII, <span class="smcap">v</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_440" id="Footnote_26_440"></a><a href="#FNanchor_26_440"><span class="label">[26]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 2. Les mots ἀνὴρ εὐλαβὴς désignent un prosélyte, -non un juif pur. Cf. <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_441" id="Footnote_27_441"></a><a href="#FNanchor_27_441"><span class="label">[27]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 1 et suiv.; <span class="smcap">xi</span>, 19. <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxvi</span>, 10, ferait même -croire qu'il y eut d'autres morts que celle d'Étienne. Mais il ne -faut pas abuser des mots dans des rédactions d'un style aussi -mou. Comp. <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 1–2 à <span class="smcap">xxii</span>, 5 et <span class="smcap">xxvi</span>, 12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_442" id="Footnote_28_442"></a><a href="#FNanchor_28_442"><span class="label">[28]</span></a> Comparez <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 4; <span class="smcap">viii</span>, 1, 14; Gal., <span class="smcap">i</span>, 17 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_443" id="Footnote_29_443"></a><a href="#FNanchor_29_443"><span class="label">[29]</span></a> Act., <span class="smcap">ix</span>, 26–30, prouve, en effet, que, dans la pensée de l'auteur, -les expressions de <span class="smcap">viii</span>, 1, n'avaient pas un sens aussi absolu -qu'on pourrait le croire.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_444" id="Footnote_30_444"></a><a href="#FNanchor_30_444"><span class="label">[30]</span></a> C'est ce qui arriva pour les esséniens.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_445" id="Footnote_31_445"></a><a href="#FNanchor_31_445"><span class="label">[31]</span></a> C'est ce qui arriva pour les franciscains.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_446" id="Footnote_32_446"></a><a href="#FNanchor_32_446"><span class="label">[32]</span></a> I Thess., <span class="smcap">ii</span>, 14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_447" id="Footnote_33_447"></a><a href="#FNanchor_33_447"><span class="label">[33]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 3; <span class="smcap">ix</span>, 13, 14, 21, 26; <span class="smcap">xxii</span>, 4, 19; <span class="smcap">xxvi</span>, 9 et -suiv.; Gal., <span class="smcap">i</span>, 13, 23; I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 9; Phil., <span class="smcap">iii</span>, 6; I Tim., <span class="smcap">i</span>, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_448" id="Footnote_34_448"></a><a href="#FNanchor_34_448"><span class="label">[34]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 14; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxvi</span>, 5; Phil., <span class="smcap">iii</span>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_449" id="Footnote_35_449"></a><a href="#FNanchor_35_449"><span class="label">[35]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 13, 21, 26.</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">PREMIÈRES MISSIONS.—LE DIACRE PHILIPPE.</span></h2> - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 38]</span> -La persécution de l'an 37 eut, comme il arrive -toujours, pour conséquence une expansion de la doctrine -qu'on voulait arrêter. Jusqu'ici, la prédication -chrétienne ne s'est guère étendue hors de Jérusalem; -aucune mission n'a été entreprise; renfermée dans -son communisme exalté mais étroit, l'Église mère -n'a pas rayonné autour d'elle ni formé de succursales. -La dispersion du petit cénacle jeta la -bonne semence aux quatre vents du ciel. Les membres -de l'Église de Jérusalem, violemment chassés -de leur quartier, se répandirent dans toutes les parties -de la Judée et de la Samarie<a name="FNanchor_1_450" id="FNanchor_1_450"></a><a href="#Footnote_1_450" class="fnanchor">[1]</a>, et y prêchèrent -partout le royaume de Dieu. Les diacres, en particulier, -dégagés de leurs fonctions administratives par -<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>la ruine de la communauté, devinrent des évangélistes -excellents. Ils furent l'élément actif et jeune de la -secte, en opposition avec l'élément un peu lourd constitué -par les apôtres et les «hébreux». Une seule -circonstance, celle de la langue, aurait suffi pour -créer à ces derniers une infériorité sous le rapport -de la prédication. Ils parlaient, au moins comme -langue habituelle, un dialecte dont les Juifs mêmes -ne se servaient pas à quelques lieues de Jérusalem. -Ce fut aux hellénistes qu'échut tout l'honneur de -la grande conquête dont le récit va être maintenant -notre principal objet.</p> - -<p>Le théâtre de la première de ces missions, qui devaient -bientôt embrasser tout le bassin de la Méditerranée, -fut la région voisine de Jérusalem, dans un cercle -de deux ou trois journées. Le diacre Philippe<a name="FNanchor_2_451" id="FNanchor_2_451"></a><a href="#Footnote_2_451" class="fnanchor">[2]</a> fut le -<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>héros de cette première expédition sainte. Il évangélisa -la Samarie avec un grand succès. Les Samaritains -étaient schismatiques; mais la jeune secte, à -l'exemple du maître, était moins susceptible que les -juifs rigoureux sur ces questions d'orthodoxie. Jésus, -disait-on, s'était montré à diverses reprises assez favorable -aux Samaritains<a name="FNanchor_3_452" id="FNanchor_3_452"></a><a href="#Footnote_3_452" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<p>Philippe paraît avoir été un des hommes apostoliques -les plus préoccupés de théurgie<a name="FNanchor_4_453" id="FNanchor_4_453"></a><a href="#Footnote_4_453" class="fnanchor">[4]</a>. Les récits -qui se rapportent à lui nous transportent dans un -monde étrange et fantastique. On expliqua par des -prodiges les conversions qu'il fit chez les Samaritains -et en particulier à Sébaste, leur capitale. Ce pays lui-même -était tout rempli d'idées superstitieuses sur -la magie. L'an 36, c'est-à-dire deux ou trois ans -avant l'arrivée des prédicateurs chrétiens, un fanatique -avait excité parmi les Samaritains une émotion -assez sérieuse, en prêchant la nécessité d'un retour -au mosaïsme primitif, dont il prétendait avoir -retrouvé les ustensiles sacrés<a name="FNanchor_5_454" id="FNanchor_5_454"></a><a href="#Footnote_5_454" class="fnanchor">[5]</a>. Un certain Simon, -du village de Gitta ou Gitton<a name="FNanchor_6_455" id="FNanchor_6_455"></a><a href="#Footnote_6_455" class="fnanchor">[6]</a>, qui arriva plus tard -<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span>à une grande réputation, commençait dès lors à se -faire connaître par ses prestiges<a name="FNanchor_7_456" id="FNanchor_7_456"></a><a href="#Footnote_7_456" class="fnanchor">[7]</a>. On souffre de -voir l'Évangile trouver une préparation et un appui -en de telles chimères. Une assez grande foule -se fit baptiser au nom de Jésus. Philippe avait le -pouvoir de baptiser, mais non celui de conférer le -Saint-Esprit. Ce privilège était réservé aux apôtres. -Quand on apprit à Jérusalem la formation d'un -groupe de fidèles à Sébaste, on résolut d'envoyer -Pierre et Jean pour compléter leur initiation. Les -deux apôtres vinrent, imposèrent les mains aux -nouveaux convertis, prièrent sur leur tête; ceux-ci -furent doués sur-le-champ des pouvoirs merveilleux -<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span>attachés à la collation du Saint-Esprit. Les miracles, -la prophétie, tous les phénomènes de l'illuminisme -se produisirent, et l'Église de Sébaste n'eut sous ce -rapport rien à envier à celle de Jérusalem<a name="FNanchor_8_457" id="FNanchor_8_457"></a><a href="#Footnote_8_457" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<p>S'il faut en croire la tradition, Simon de Gitton se -trouva dès lors en rapport avec les chrétiens. Converti, -à ce que l'on rapporte, par la prédication et les -miracles de Philippe, il se fit baptiser et s'attacha à -cet évangéliste. Puis, quand les apôtres Pierre et -Jean furent arrivés, et qu'il eut vu les pouvoirs surnaturels -que procurait l'imposition des mains, il vint, -dit-on, leur offrir de l'argent pour qu'ils lui donnassent -aussi la faculté de conférer le Saint-Esprit. -Pierre alors lui aurait fait cette réponse admirable: -«Périsse ton argent avec toi, puisque tu as cru que -le don de Dieu s'achète! Tu n'as ni part ni héritage -en tout ceci, car ton cœur n'est pas droit devant -Dieu<a name="FNanchor_9_458" id="FNanchor_9_458"></a><a href="#Footnote_9_458" class="fnanchor">[9]</a>.»</p> - -<p>Qu'elles aient été ou non prononcées, ces paroles -semblent tracer exactement la situation de Simon à -l'égard de la secte naissante. Nous verrons, en effet, -que, selon toutes les apparences, Simon de Gitton fut -le chef d'un mouvement religieux, parallèle à celui -du christianisme, qu'on peut regarder comme une -<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>sorte de contrefaçon samaritaine de l'œuvre de Jésus. -Simon avait-il déjà commencé à dogmatiser et à faire -des prodiges quand Philippe arriva à Sébaste? Entra-t-il -dès lors en rapport avec l'Église chrétienne? L'anecdote -qui a fait de lui le père de toute «simonie» -a-t-elle quelque réalité? Faut-il admettre que le -monde vit un jour en face l'un de l'autre deux -thaumaturges, dont l'un était un charlatan, et dont -l'autre était la «pierre» qui a servi de base à la foi -de l'humanité? Un sorcier a-t-il pu balancer les destinées -du christianisme? Voilà ce que nous ignorons, -faute de documents; car le récit des <i>Actes</i> est -ici de faible autorité, et, dès le premier siècle, Simon -devint pour l'Église chrétienne un sujet de légendes. -Dans l'histoire, l'idée générale seule est -pure. Il serait injuste de s'arrêter à ce qu'a de choquant -cette triste page des origines chrétiennes. -Pour les auditoires grossiers, le miracle prouve -la doctrine; pour nous, la doctrine fait oublier le -miracle. Quand une croyance a consolé et amélioré -l'humanité, elle est excusable d'avoir employé des -preuves proportionnées à la faiblesse du public auquel -elle s'adressait. Mais, quand on a prouvé l'erreur -par l'erreur, quelle excuse alléguer? Ce n'est pas une -condamnation que nous entendons prononcer contre -Simon de Gitton. Nous aurons à nous expliquer plus -<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span>tard sur sa doctrine et sur son rôle, qui ne se dévoila -que sous le règne de Claude<a name="FNanchor_10_459" id="FNanchor_10_459"></a><a href="#Footnote_10_459" class="fnanchor">[10]</a>. Il importait seulement -de remarquer ici qu'un principe important semble -s'être introduit à son propos dans la théurgie -chrétienne. Obligée d'admettre que des imposteurs -faisaient aussi des miracles, la théologie orthodoxe -attribua ces miracles au démon. Pour conserver aux -prodiges quelque valeur démonstrative, on fut obligé -d'imaginer des règles pour discerner les vrais et les -faux miracles. On descendit pour cela jusqu'à un -ordre d'idées fort puéril<a name="FNanchor_11_460" id="FNanchor_11_460"></a><a href="#Footnote_11_460" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<p>Pierre et Jean, après avoir confirmé l'Église de -Sébaste, repartirent pour Jérusalem, qu'ils regagnèrent -en évangélisant les villages du pays des Samaritains<a name="FNanchor_12_461" id="FNanchor_12_461"></a><a href="#Footnote_12_461" class="fnanchor">[12]</a>. -Le diacre Philippe continua ses courses -évangéliques en se rabattant vers le sud, sur l'ancien -pays des Philistins<a name="FNanchor_13_462" id="FNanchor_13_462"></a><a href="#Footnote_13_462" class="fnanchor">[13]</a>. Ce pays, depuis l'avénement -des Macchabées, avait été fort entamé par les Juifs<a name="FNanchor_14_463" id="FNanchor_14_463"></a><a href="#Footnote_14_463" class="fnanchor">[14]</a>; -il s'en fallait cependant que le judaïsme y dominât. -Dans ce voyage, Philippe opéra une conversion qui -<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span>fit quelque bruit et dont on parla beaucoup à cause -d'une circonstance particulière. Un jour qu'il cheminait -sur la route de Jérusalem à Gaza, laquelle -est fort déserte<a name="FNanchor_15_464" id="FNanchor_15_464"></a><a href="#Footnote_15_464" class="fnanchor">[15]</a>, il rencontra un riche voyageur, -évidemment un étranger, car il allait en char, -mode de locomotion qui de tout temps fut presque -inconnu aux habitants de la Syrie et de la Palestine. -Il revenait de Jérusalem, et, assis gravement, il -lisait la Bible à haute voix, selon un usage alors -assez répandu<a name="FNanchor_16_465" id="FNanchor_16_465"></a><a href="#Footnote_16_465" class="fnanchor">[16]</a>. Philippe, qui en toute chose croyait -agir par une inspiration d'en haut, se sentit comme -attiré vers ce char. Il se mit à le côtoyer, et entra -doucement en conversation avec l'opulent personnage, -s'offrant à lui expliquer les endroits qu'il ne -comprendrait pas. Ce fut pour l'évangéliste une -belle occasion de développer la thèse chrétienne sur -les figures de l'Ancien Testament. Il prouva que, -dans les livres prophétiques, tout se rapportait à -Jésus, que Jésus était le mot de la grande énigme, -que c'était de lui en particulier que le Voyant -avait parlé dans ce beau passage: «Il a été conduit -comme une brebis à la mort; comme un agneau, -muet devant celui qui le tond, il n'a pas ouvert la -<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>bouche<a name="FNanchor_17_466" id="FNanchor_17_466"></a><a href="#Footnote_17_466" class="fnanchor">[17]</a>.» Le voyageur le crut, et, à la première eau -qu'on rencontra: «Voilà de l'eau, dit-il; est-ce que -je ne pourrais pas être baptisé?» On fit arrêter le -char; Philippe et le voyageur descendirent dans -l'eau, et ce dernier fut baptisé.</p> - -<p>Or, le voyageur était un puissant personnage. -C'était un eunuque de la candace d'Éthiopie, son -ministre des finances et le gardien de ses trésors, -lequel était venu adorer à Jérusalem, et s'en retournait -maintenant à Napata<a name="FNanchor_18_467" id="FNanchor_18_467"></a><a href="#Footnote_18_467" class="fnanchor">[18]</a> par la route d'Égypte. -<i>Candace</i> ou <i>candaoce</i> était le titre de la royauté féminine -d'Éthiopie, vers le temps où nous sommes<a name="FNanchor_19_468" id="FNanchor_19_468"></a><a href="#Footnote_19_468" class="fnanchor">[19]</a>. -Le judaïsme avait dès lors pénétré en Nubie et en -Abyssinie<a name="FNanchor_20_469" id="FNanchor_20_469"></a><a href="#Footnote_20_469" class="fnanchor">[20]</a>; beaucoup d'indigènes s'étaient convertis, -ou du moins comptaient parmi ces prosélytes qui, -sans être circoncis, adoraient le Dieu unique<a name="FNanchor_21_470" id="FNanchor_21_470"></a><a href="#Footnote_21_470" class="fnanchor">[21]</a>. L'eunuque -était peut-être de cette dernière classe, un -<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>simple païen pieux, comme le centurion Cornélius, qui -figurera bientôt en cette histoire. Il est impossible, en -tout cas, de supposer qu'il fût complètement initié au -judaïsme<a name="FNanchor_22_471" id="FNanchor_22_471"></a><a href="#Footnote_22_471" class="fnanchor">[22]</a>. On n'entendit plus, passé cela, parler de -l'eunuque. Mais Philippe raconta l'incident, et plus -tard on y attacha de l'importance. Quand la question -de l'admission des païens dans l'Église chrétienne -devint l'affaire capitale, on trouva ici un précédent -fort grave. Philippe était censé avoir agi en toute cette -affaire par inspiration divine<a name="FNanchor_23_472" id="FNanchor_23_472"></a><a href="#Footnote_23_472" class="fnanchor">[23]</a>. Ce baptême, donné -par ordre de l'Esprit-Saint à un homme à peine juif, -notoirement incirconcis, qui ne croyait au christianisme -que depuis quelques heures, eut une haute -valeur dogmatique. Ce fut un argument pour ceux -qui pensaient que les portes de l'Église nouvelle -devaient être ouvertes à tous<a name="FNanchor_24_473" id="FNanchor_24_473"></a><a href="#Footnote_24_473" class="fnanchor">[24]</a>.</p> - -<p>Philippe, après cette aventure, se rendit à Aschdod -<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>ou Azote. Tel était le naïf état d'enthousiasme où -vivaient ces missionnaires, qu'ils croyaient à chaque -pas entendre des voix du ciel, recevoir des directions -de l'Esprit<a name="FNanchor_25_474" id="FNanchor_25_474"></a><a href="#Footnote_25_474" class="fnanchor">[25]</a>. Chacun de leurs pas leur semblait réglé -par une force supérieure, et, quand ils allaient d'une -ville à l'autre, ils pensaient obéir à une inspiration -surnaturelle. Parfois, ils s'imaginaient faire des -voyages aériens. Philippe était à cet égard un des -plus exaltés. C'est sur l'indication d'un ange qu'il -croyait être venu de Samarie à l'endroit où il rencontra -l'eunuque; après le baptême de celui-ci, il -était persuadé que l'Esprit l'avait enlevé et l'avait -transporté tout d'une traite à Azote<a name="FNanchor_26_475" id="FNanchor_26_475"></a><a href="#Footnote_26_475" class="fnanchor">[26]</a>.</p> - -<p>Azote et la route de Gaza furent le terme de la première -prédication évangélique vers le sud. Au delà -étaient le désert et la vie nomade sur laquelle le christianisme -eut toujours peu de prise. D'Azote, le diacre -Philippe tourna vers le nord et evangélisa toute la côte -jusqu'à Césarée. Peut-être les Églises de Joppé et de -Lydda, que nous trouverons bientôt florissantes<a name="FNanchor_27_476" id="FNanchor_27_476"></a><a href="#Footnote_27_476" class="fnanchor">[27]</a>, -furent-elles fondées par lui. A Césarée, il se fixa et -fonda une Église importante<a name="FNanchor_28_477" id="FNanchor_28_477"></a><a href="#Footnote_28_477" class="fnanchor">[28]</a>. Nous l'y rencontrerons -<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>encore vingt ans plus tard<a name="FNanchor_29_478" id="FNanchor_29_478"></a><a href="#Footnote_29_478" class="fnanchor">[29]</a>. Césarée était une ville -neuve et la plus considérable de la Judée<a name="FNanchor_30_479" id="FNanchor_30_479"></a><a href="#Footnote_30_479" class="fnanchor">[30]</a>. Elle avait -été bâtie sur remplacement d'une forteresse sidonienne -appelée «tour d'Abdastarte, ou de Straton», -par Hérode le Grand, lequel lui donna, en l'honneur -d'Auguste, le nom que ses ruines portent encore aujourd'hui. -Césarée était de beaucoup le meilleur port -de toute la Palestine, et elle tendait de jour en jour à -en devenir la capitale. Fatigués du séjour de Jérusalem, -les procurateurs de Judée allaient bientôt y faire -leur résidence habituelle<a name="FNanchor_31_480" id="FNanchor_31_480"></a><a href="#Footnote_31_480" class="fnanchor">[31]</a>. Elle était surtout peuplée -de païens<a name="FNanchor_32_481" id="FNanchor_32_481"></a><a href="#Footnote_32_481" class="fnanchor">[32]</a>; les Juifs y étaient cependant assez nombreux; -des rixes cruelles avaient souvent lieu entre -les deux classes de la population<a name="FNanchor_33_482" id="FNanchor_33_482"></a><a href="#Footnote_33_482" class="fnanchor">[33]</a>. La langue, grecque -y était seule parlée, et les Juifs eux-mêmes en -étaient venus à réciter certaines parties de la liturgie -en grec<a name="FNanchor_34_483" id="FNanchor_34_483"></a><a href="#Footnote_34_483" class="fnanchor">[34]</a>. Les rabbis austères de Jérusalem envisageaient -Césarée comme un séjour profane, dangereux -et où l'on devenait presque un païen<a name="FNanchor_35_484" id="FNanchor_35_484"></a><a href="#Footnote_35_484" class="fnanchor">[35]</a>. Par toutes -les raisons qui viennent d'être dites, cette ville aura -<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span>beaucoup d'importance dans la suite de notre histoire. -Ce fut en quelque sorte le port du christianisme, -le point par lequel l'Église de Jérusalem -communiqua avec toute la Méditerranée.</p> - -<p>Bien d'autres missions, dont l'histoire nous est inconnue, -furent conduites parallèlement à celle de -Philippe<a name="FNanchor_36_485" id="FNanchor_36_485"></a><a href="#Footnote_36_485" class="fnanchor">[36]</a>. La rapidité même avec laquelle se fit cette -première prédication fut la cause de son succès. En -l'an 38, cinq ans après la mort de Jésus, et un an -peut-être après la mort d'Étienne, toute la Palestine -en deçà du Jourdain avait entendu la bonne nouvelle -de la bouche des missionnaires partis de Jérusalem. -La Galilée, de son côté, gardait la semence sainte, -et probablement la répandait autour d'elle, bien -qu'on ne sache rien des missions parties de ce pays. -Peut-être la ville de Damas, qui, dès l'époque où -nous sommes, avait aussi des chrétiens<a name="FNanchor_37_486" id="FNanchor_37_486"></a><a href="#Footnote_37_486" class="fnanchor">[37]</a>, reçut-elle -la foi de prédicateurs galiléens.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_450" id="Footnote_1_450"></a><a href="#FNanchor_1_450"><span class="label">[1]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 1, 4; <span class="smcap">xi</span>, 19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_451" id="Footnote_2_451"></a><a href="#FNanchor_2_451"><span class="label">[2]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 5 et suiv. Que ce ne soit pas l'apôtre, cela résulte -des passages <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 1, 5, 12, 14, 40; <span class="smcap">xxi</span>, 8, comparés entre -eux. Il est vrai que le verset <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxi</span>, 9, comparé à ce que disent -Papias (dans Eusèbe, <i>II. E.</i>, III, 39), Polycrate (<i>ibid.</i>, V, 24), Clément -d'Alexandrie (<i>Strom.</i>, III, 6), ferait identifier l'apôtre Philippe, -dont parlent ces trois écrivains ecclésiastiques, avec le Philippe -qui joue un rôle important dans les <i>Actes</i>. Mais il est plus naturel -d'admettre que le verset en question renferme une méprise -et a été interpolé que de contredire la tradition des Églises d'Asie -et d'Hiérapolis même, où le Philippe qui eut des filles prophétesses -se retira. Les données particulières que possède l'auteur du -quatrième Évangile (écrit, ce semble, en Asie Mineure) sur l'apôtre -Philippe se trouvent ainsi expliquées.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_452" id="Footnote_3_452"></a><a href="#FNanchor_3_452"><span class="label">[3]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, ch. <span class="smcap">xiv</span>. Il se peut cependant que la tendance -habituelle à l'auteur des <i>Actes</i> se retrouve ici. Voir Introd., -p. <span class="smcap">xix</span>, <span class="smcap">xxxix</span>, et ci-dessous, p. 159, 205.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_453" id="Footnote_4_453"></a><a href="#FNanchor_4_453"><span class="label">[4]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 5–40.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_454" id="Footnote_5_454"></a><a href="#FNanchor_5_454"><span class="label">[5]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iv</span>, 1, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_455" id="Footnote_6_455"></a><a href="#FNanchor_6_455"><span class="label">[6]</span></a> Aujourd'hui <i>Jît</i> sur la route de Naplouse à Jaffa, à une heure -et demie de Naplouse et de Sébastieh. V. Robinson, <i>Biblical researches</i>, -II, p. 308, note; III, 134 (2<sup>e</sup> édit.) et sa carte.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_456" id="Footnote_7_456"></a><a href="#FNanchor_7_456"><span class="label">[7]</span></a> Les renseignements relatifs à ce personnage chez les écrivains -chrétiens sont si fabuleux, que des doutes ont pu s'élever sur la -réalité de son existence. Ces doutes sont d'autant plus spécieux que, -dans la littérature pseudo-clémentine, «Simon le Magicien» est -souvent un pseudonyme de saint Paul. Mais nous ne pouvons admettre -que la légende de Simon repose sur cette unique base. -Comment l'auteur des Actes, si favorable à saint Paul, eût-il -admis une donnée dont le sens hoslile ne pouvait lui échapper? -La suite chronologique de l'école simonienne, les écrits qui nous -restent d'elle, les traits précis de topographie et de chronologie -donnés par saint Justin, compatriote de notre thaumaturge, ne s'expliquent -pas, d'ailleurs, dans l'hypothèse où la personne de Simon -serait imaginaire (voir surtout Justin, <i>Apol. II</i>, 15, et <i>Dial. cum -Tryph.</i>, 120).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_457" id="Footnote_8_457"></a><a href="#FNanchor_8_457"><span class="label">[8]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 5 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_458" id="Footnote_9_458"></a><a href="#FNanchor_9_458"><span class="label">[9]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 9 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_459" id="Footnote_10_459"></a><a href="#FNanchor_10_459"><span class="label">[10]</span></a> Justin, <i>Apol. I</i>, 26, 56.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_460" id="Footnote_11_460"></a><a href="#FNanchor_11_460"><span class="label">[11]</span></a> Homil. pseudo-clem., <span class="smcap">xvii</span>, 15, 17; Quadratus, dans Eusèbe, -<i>H. E.</i>, IV, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_461" id="Footnote_12_461"></a><a href="#FNanchor_12_461"><span class="label">[12]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 25.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_462" id="Footnote_13_462"></a><a href="#FNanchor_13_462"><span class="label">[13]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 26–40.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_463" id="Footnote_14_463"></a><a href="#FNanchor_14_463"><span class="label">[14]</span></a> I Macch., <span class="smcap">x</span>, 86, 89; <span class="smcap">xi</span>, 60 et suiv; Jos., <i>Ant.</i>, XIII, <span class="smcap">xiii</span>, 3; -XV, <span class="smcap">vii</span>, 3; XVIII, <span class="smcap">xi</span>, 5; <i>B. J.</i>, I, <span class="smcap">iv</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_464" id="Footnote_15_464"></a><a href="#FNanchor_15_464"><span class="label">[15]</span></a> Robinson, <i>Bibl. researches</i>, II, p. 41 et 514–515 (2<i>e</i> édit.).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_465" id="Footnote_16_465"></a><a href="#FNanchor_16_465"><span class="label">[16]</span></a> Talm. de Bab., <i>Erubin</i>, 53 <i>b</i> et 54 <i>a</i>; <i>Sota</i>, 46 <i>b</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_466" id="Footnote_17_466"></a><a href="#FNanchor_17_466"><span class="label">[17]</span></a> <i>Isaïe</i>, <span class="smcap">liii</span>, 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_467" id="Footnote_18_467"></a><a href="#FNanchor_18_467"><span class="label">[18]</span></a> Aujourd'hui Mérawi, près du Gébel-Barkal (Lepsius, <i>Denkmæler</i>, -I, pl. 1 et 2 <i>bis</i>). Strabon, XVII, <span class="smcap">i</span>, 54.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_468" id="Footnote_19_468"></a><a href="#FNanchor_19_468"><span class="label">[19]</span></a> Strabon, XVII, <span class="smcap">i</span>, 54; Pline, VI, <span class="smcap">xxxv</span>, 8; Dion Cassius, LIV, -5; Eusèbe, <i>II. E.</i>, II, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_469" id="Footnote_20_469"></a><a href="#FNanchor_20_469"><span class="label">[20]</span></a> Les descendants de ces juifs existent encore sous le nom de -<i>Falâsyân</i>. Les missionnaires qui les convertirent venaient d'Égypte. -Leur version de la Bible a été faite sur la version grecque. -Les Falâsyàn ne sont pas Israélites de sang.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_470" id="Footnote_21_470"></a><a href="#FNanchor_21_470"><span class="label">[21]</span></a> Jean, <span class="smcap">xii</span>, 20; <i>Act.</i>, <span class="smcap">x</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_471" id="Footnote_22_471"></a><a href="#FNanchor_22_471"><span class="label">[22]</span></a> Voir Deutér., <span class="smcap">xxiii</span>, 1. Il est vrai que εὐνοῦχος peut se prendre -par catachrèse pour désigner un chambellan ou fonctionnaire -de cour orientale. Mais δυνάστης suffisait à rendre cette idée; -εὐνοῦχος doit donc être pris ici au sens propre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_472" id="Footnote_23_472"></a><a href="#FNanchor_23_472"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 26, 29.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_473" id="Footnote_24_473"></a><a href="#FNanchor_24_473"><span class="label">[24]</span></a> Conclure de là que toute cette histoire a été inventée par -l'auteur des <i>Actes</i> nous paraît téméraire. L'auteur des <i>Actes</i> insiste -avec complaisance sur les faits qui appuient ses opinions; -mais nous ne croyons pas qu'il introduise dans son récit des faits -purement symboliques ou imaginés à dessein. Voir l'Introd., -p. <span class="smcap"><a href="#Page_xxxviii">xxxviii-xxxix</a></span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_474" id="Footnote_25_474"></a><a href="#FNanchor_25_474"><span class="label">[25]</span></a> Pour l'état analogue des premiers Mormons, voir Jules Remy, -<i>Voyage au pays des Mormons</i> (Paris, 1860), I, p. 195 et la suite.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_475" id="Footnote_26_475"></a><a href="#FNanchor_26_475"><span class="label">[26]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 39–40. Comp. Luc, <span class="smcap">iv</span>, 14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_476" id="Footnote_27_476"></a><a href="#FNanchor_27_476"><span class="label">[27]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 32, 38.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_477" id="Footnote_28_477"></a><a href="#FNanchor_28_477"><span class="label">[28]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">viii</span>. 40; <span class="smcap">xi</span>, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_478" id="Footnote_29_478"></a><a href="#FNanchor_29_478"><span class="label">[29]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxi</span>, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_479" id="Footnote_30_479"></a><a href="#FNanchor_30_479"><span class="label">[30]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, III, <span class="smcap">ix</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_480" id="Footnote_31_480"></a><a href="#FNanchor_31_480"><span class="label">[31]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxiii</span>, 23 et suiv.; <span class="smcap">xxv</span>, 1, 5; Tacite,<i> Hist.</i>, II, 79.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_481" id="Footnote_32_481"></a><a href="#FNanchor_32_481"><span class="label">[32]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, III, <span class="smcap">ix</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_482" id="Footnote_33_482"></a><a href="#FNanchor_33_482"><span class="label">[33]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">viii</span>, 7; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xiii</span>, 5,—<span class="smcap">xiv</span>, 5; <span class="smcap">xviii</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_483" id="Footnote_34_483"></a><a href="#FNanchor_34_483"><span class="label">[34]</span></a> Talm. de Jérusalem, <i>Sota</i>, 21 <i>b</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_484" id="Footnote_35_484"></a><a href="#FNanchor_35_484"><span class="label">[35]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX., <span class="smcap">vii</span>, 3–4; <span class="smcap">viii</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_485" id="Footnote_36_485"></a><a href="#FNanchor_36_485"><span class="label">[36]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_486" id="Footnote_37_486"></a><a href="#FNanchor_37_486"><span class="label">[37]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 2, 10, 19.</p></div> - -<hr class="chap" /> - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">CONVERSION DE SAINT PAUL.</span></h2> - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 38]</span> -Mais l'an 38 valut à l'Église naissante une bien -autre conquête. C'est dans le courant de cette année<a name="FNanchor_1_487" id="FNanchor_1_487"></a><a href="#Footnote_1_487" class="fnanchor">[1]</a>, -en effet, qu'on peut placer avec vraisemblance la conversion -de ce Saül que nous avons trouvé complice -de la lapidation d'Étienne, agent principal de la -persécution de l'an 37, et qui va devenir, par un -mystérieux coup de la grâce, le plus ardent des disciples -de Jésus.</p> - -<p>Saül était né à Tarse, en Cilicie<a name="FNanchor_2_488" id="FNanchor_2_488"></a><a href="#Footnote_2_488" class="fnanchor">[2]</a>, l'an 10 ou 12 -de notre ère<a name="FNanchor_3_489" id="FNanchor_3_489"></a><a href="#Footnote_3_489" class="fnanchor">[3]</a>. Selon la mode du temps, on avait -<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>latinisé son nom en celui de «Paul»<a name="FNanchor_4_490" id="FNanchor_4_490"></a><a href="#Footnote_4_490" class="fnanchor">[4]</a>. Il ne porta -néanmoins ce dernier nom d'une manière suivie que -lorsqu'il eut pris le rôle d'apôtre des gentils<a name="FNanchor_5_491" id="FNanchor_5_491"></a><a href="#Footnote_5_491" class="fnanchor">[5]</a>. Paul -était du sang juif le plus pur<a name="FNanchor_6_492" id="FNanchor_6_492"></a><a href="#Footnote_6_492" class="fnanchor">[6]</a>. Sa famille, originaire -peut-être de la ville de Cischala en Galilée<a name="FNanchor_7_493" id="FNanchor_7_493"></a><a href="#Footnote_7_493" class="fnanchor">[7]</a>, -prétendait appartenir à la tribu de Benjamin<a name="FNanchor_8_494" id="FNanchor_8_494"></a><a href="#Footnote_8_494" class="fnanchor">[8]</a>. Son -père était en possession du titre de citoyen romain<a name="FNanchor_9_495" id="FNanchor_9_495"></a><a href="#Footnote_9_495" class="fnanchor">[9]</a>. -Sans doute quelqu'un de ses ancêtres avait -acheté cette qualité, ou l'avait acquise par des services. -On peut supposer que son grand-père l'avait -obtenue pour avoir aidé Pompée lors de la conquête -romaine (63 ans avant J.-C.). Sa famille, comme -<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>toutes les bonnes et anciennes maisons juives, appartenait -au parti des pharisiens<a name="FNanchor_10_496" id="FNanchor_10_496"></a><a href="#Footnote_10_496" class="fnanchor">[10]</a>. Paul fut élevé dans -les principes les plus sévères de cette secte<a name="FNanchor_11_497" id="FNanchor_11_497"></a><a href="#Footnote_11_497" class="fnanchor">[11]</a>, et, s'il -en répudia plus tard les dogmes étroits, il en garda -toujours la foi ardente, l'âpreté et l'exaltation.</p> - -<p>Tarse était, à l'époque d'Auguste, une ville très-florissante. -La population appartenait, pour la plus -grande partie, à la race grecque et araméenne; mais -les juifs y étaient nombreux, comme dans toutes les -villes de commerce<a name="FNanchor_12_498" id="FNanchor_12_498"></a><a href="#Footnote_12_498" class="fnanchor">[12]</a>. Le goût des lettres et des -sciences y était fort répandu, et aucune ville du -monde, sans excepter Athènes et Alexandrie, n'était -aussi riche en écoles et en instituts scientifiques<a name="FNanchor_13_499" id="FNanchor_13_499"></a><a href="#Footnote_13_499" class="fnanchor">[13]</a>. Le -nombre des hommes savants que Tarse produisit ou qui -y firent leurs études est vraiment extraordinaire<a name="FNanchor_14_500" id="FNanchor_14_500"></a><a href="#Footnote_14_500" class="fnanchor">[14]</a>. -Mais il ne faudrait pas conclure de là que Paul reçut -une éducation hellénique très-soignée. Les juifs fréquentaient -rarement les établissements d'instruction -profane<a name="FNanchor_15_501" id="FNanchor_15_501"></a><a href="#Footnote_15_501" class="fnanchor">[15]</a>. Les écoles les plus célèbres de Tarse étaient -les écoles de rhétorique<a name="FNanchor_16_502" id="FNanchor_16_502"></a><a href="#Footnote_16_502" class="fnanchor">[16]</a>. La première chose qu'on -<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span>apprenait en de telles écoles était le grec classique. Il -n'est pas croyable qu'un homme qui eût pris des -leçons même élémentaires de grammaire et de rhétorique -eût écrit cette langue bizarre, incorrecte, si -peu hellénique par le tour, qui est celle des lettres de -saint Paul. Il parlait habituellement et facilement en -grec<a name="FNanchor_17_503" id="FNanchor_17_503"></a><a href="#Footnote_17_503" class="fnanchor">[17]</a>; il écrivait ou plutôt dictait<a name="FNanchor_18_504" id="FNanchor_18_504"></a><a href="#Footnote_18_504" class="fnanchor">[18]</a> en cette langue; -mais son grec était celui des juifs hellénistes, un -grec chargé d'hébraïsmes et de syriacismes, qui -devait être à peine intelligible pour un lettré du -temps, et qu'on ne comprend bien qu'en cherchant -le tour syriaque que Paul avait dans l'esprit en dictant. -Lui-même reconnaît le caractère populaire et -grossier de sa langue<a name="FNanchor_19_505" id="FNanchor_19_505"></a><a href="#Footnote_19_505" class="fnanchor">[19]</a>. Quand il pouvait, il parlait -«l'hébreu», c'est-à-dire le syro-chaldaïque du -temps<a name="FNanchor_20_506" id="FNanchor_20_506"></a><a href="#Footnote_20_506" class="fnanchor">[20]</a>. C'est en cette langue qu'il pensait; c'est en -cette langue que lui parle la voix intime du chemin -de Damas<a name="FNanchor_21_507" id="FNanchor_21_507"></a><a href="#Footnote_21_507" class="fnanchor">[21]</a>.</p> - -<p>Sa doctrine ne trahit non plus aucun emprunt -direct fait à la philosophie grecque. La citation d'un -vers de la <i>Thaïs</i> de Ménandre, qu'on trouve dans -<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span>ses écrits<a name="FNanchor_22_508" id="FNanchor_22_508"></a><a href="#Footnote_22_508" class="fnanchor">[22]</a>, est un de ces proverbes monostiques -qui étaient dans toutes les bouches et qu'on pouvait -très-bien alléguer sans avoir lu les originaux. Deux -autres citations, l'une d'Épiménide, l'autre d'Aratus, -qui figurent sous son nom<a name="FNanchor_23_509" id="FNanchor_23_509"></a><a href="#Footnote_23_509" class="fnanchor">[23]</a>, outre qu'il n'est pas -certain qu'elles soient de son fait, s'expliquent aussi -par des emprunts de seconde main<a name="FNanchor_24_510" id="FNanchor_24_510"></a><a href="#Footnote_24_510" class="fnanchor">[24]</a>. La culture de -Paul est presque exclusivement juive<a name="FNanchor_25_511" id="FNanchor_25_511"></a><a href="#Footnote_25_511" class="fnanchor">[25]</a>; c'est dans le -Talmud, bien plus que dans la Grèce classique, qu'il -faut chercher ses analogues. Quelques idées générales -que la philosophie avait partout répandues et qu'on -pouvait connaître sans avoir ouvert un seul livre des -philosophes<a name="FNanchor_26_512" id="FNanchor_26_512"></a><a href="#Footnote_26_512" class="fnanchor">[26]</a>, parvinrent seules jusqu'à lui. Sa façon -de raisonner est des plus étranges. Certainement il ne -savait rien de la logique péripatéticienne. Son syllogisme -n'est pas du tout celui d'Aristote; au contraire, -sa dialectique a la plus grande ressemblance avec celle -<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span>du Talmud. Paul, en général, se laisse conduire par -les mots plus que par les idées. Un mot qu'il a dans -l'esprit le domine et le conduit à un ordre de pensées -fort éloigné de l'objet principal. Ses transitions -sont brusques, ses développements interrompus, ses -périodes fréquemment suspendues. Aucun écrivain -ne fut plus inégal. On chercherait vainement dans -toutes les littératures un phénomène aussi bizarre que -celui d'une page sublime, comme le treizième chapitre -de la première épître aux Corinthiens, à côté -de faibles argumentations, de pénibles redites, de -fastidieuses subtilités.</p> - -<p>Son père le destina de bonne heure à être rabbi. -Mais, selon l'usage général<a name="FNanchor_27_513" id="FNanchor_27_513"></a><a href="#Footnote_27_513" class="fnanchor">[27]</a>, il lui donna un état. -Paul était tapissier<a name="FNanchor_28_514" id="FNanchor_28_514"></a><a href="#Footnote_28_514" class="fnanchor">[28]</a>, ou, si l'on aime mieux, ouvrier -en ces grosses toiles de Cilicie qu'on appelait <i>cilicium</i>. -A diverses reprises, il exerça ce métier<a name="FNanchor_29_515" id="FNanchor_29_515"></a><a href="#Footnote_29_515" class="fnanchor">[29]</a>; il n'avait pas -de fortune patrimoniale. Il eut au moins une sœur, -dont le fils habita Jérusalem<a name="FNanchor_30_516" id="FNanchor_30_516"></a><a href="#Footnote_30_516" class="fnanchor">[30]</a>. Les indices qu'on a -d'un frère<a name="FNanchor_31_517" id="FNanchor_31_517"></a><a href="#Footnote_31_517" class="fnanchor">[31]</a> et d'autres parents<a name="FNanchor_32_518" id="FNanchor_32_518"></a><a href="#Footnote_32_518" class="fnanchor">[32]</a>, qui auraient embrassé -<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>le christianisme, sont très-vagues et très-incertains.</p> - -<p>La délicatesse des manières étant, selon les idées -de la bourgeoisie moderne, en rapport avec la fortune, -nous nous figurerions volontiers, d'après ce -qui précède, Paul comme un homme du peuple mal -élevé et sans distinction. Ce serait là une idée tout -à fait fausse. Sa politesse, quand il le voulait, était -extrême; ses manières étaient exquises. Malgré l'incorrection -du style, ses lettres révèlent un homme -de beaucoup d'esprit<a name="FNanchor_33_519" id="FNanchor_33_519"></a><a href="#Footnote_33_519" class="fnanchor">[33]</a>, trouvant dans l'élévation de -ses sentiments des expressions d'un rare bonheur. -Jamais correspondance ne révéla des attentions plus -recherchées, des nuances plus fines, des timidités, -des hésitations plus aimables. Une ou deux de -ses plaisanteries nous choquent<a name="FNanchor_34_520" id="FNanchor_34_520"></a><a href="#Footnote_34_520" class="fnanchor">[34]</a>. Mais quelle verve! -quelle richesse de mots charmants! quel naturel! -On sent que son caractère, dans les moments où la -passion ne le rendait pas irascible et farouche, devait -être celui d'un homme poli, empressé, affectueux, -parfois susceptible, un peu jaloux. Inférieurs -devant le grand public<a name="FNanchor_35_521" id="FNanchor_35_521"></a><a href="#Footnote_35_521" class="fnanchor">[35]</a>, ces hommes ont, -dans le sein des petites Églises, d'immenses avantages, -par l'attachement qu'ils inspirent, par leurs -<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>aptitudes pratiques et par leur habile manière de -sortir des plus grandes difficultés.</p> - -<p>La mine de Paul était chétive et ne répondait pas, -ce semble, à la grandeur de son âme. Il était laid, de -courte taille, épais et voûté. Ses fortes épaules portaient -bizarrement une tête petite et chauve. Sa face -blême était comme envahie par une barbe épaisse, un -nez aquilin, des yeux perçants, des sourcils noirs qui -se rejoignaient sur le front<a name="FNanchor_36_522" id="FNanchor_36_522"></a><a href="#Footnote_36_522" class="fnanchor">[36]</a>. Sa parole n'avait non plus -rien qui imposât<a name="FNanchor_37_523" id="FNanchor_37_523"></a><a href="#Footnote_37_523" class="fnanchor">[37]</a>. Quelque chose de craintif, d'embarrassé, -d'incorrect, donnait d'abord une pauvre -idée de son éloquence<a name="FNanchor_38_524" id="FNanchor_38_524"></a><a href="#Footnote_38_524" class="fnanchor">[38]</a>. En homme de tact, il insistait -lui-même sur ses défauts extérieurs, et en tirait avantage<a name="FNanchor_39_525" id="FNanchor_39_525"></a><a href="#Footnote_39_525" class="fnanchor">[39]</a>. -La race juive a cela de remarquable qu'elle -présente à la fois des types de la plus grande beauté -et de la plus complète laideur; mais la laideur juive -<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span>est quelque chose de tout à fait à part. Tel de ces -étranges visages, qui excite d'abord le sourire, prend, -dès qu'il s'illumine, une sorte d'éclat profond et de -majesté.</p> - -<p>Le tempérament de Paul n'était pas moins singulier -que son extérieur. Sa constitution, évidemment -très-résistante, puisqu'elle supporta une vie pleine de -fatigues et de souffrances, n'était pas saine. Il fait -sans cesse allusion à sa faiblesse corporelle; il se présente -comme un homme qui n'a qu'un souffle, malade, -épuisé, et avec cela timide, sans apparence, sans -prestige, sans rien de ce qui fait de l'effet, si bien -qu'on a eu du mérite à ne pas s'arrêter à de si misérables -dehors<a name="FNanchor_40_526" id="FNanchor_40_526"></a><a href="#Footnote_40_526" class="fnanchor">[40]</a>. Ailleurs, il parle avec mystère d'une -épreuve secrète, «d'une-pointe enfoncée en sa chair,» -qu'il compare à un ange de Satan, occupé à le souffleter, -et auquel Dieu a permis de s'attacher à lui -pour l'empêcher de s'enorgueillir<a name="FNanchor_41_527" id="FNanchor_41_527"></a><a href="#Footnote_41_527" class="fnanchor">[41]</a>. Trois fois il a -demandé au Seigneur de l'en délivrer; trois fois le -Seigneur lui a répondu: «Ma grâce te suffit.» -C'était, apparemment, quelque infirmité; car l'entendre -de l'attrait des voluptés charnelles n'est guère -possible, puisque lui-même nous apprend ailleurs -<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>qu'il y était insensible<a name="FNanchor_42_528" id="FNanchor_42_528"></a><a href="#Footnote_42_528" class="fnanchor">[42]</a>. Il paraît qu'il ne se maria -pas<a name="FNanchor_43_529" id="FNanchor_43_529"></a><a href="#Footnote_43_529" class="fnanchor">[43]</a>; la froideur complète de son tempérament, conséquence -des ardeurs sans égales de son cerveau, -se montre par toute sa vie; il s'en vante avec une -assurance qui n'était peut-être pas exempte de quelque -affectation, et qui, en tout cas, a pour nous -quelque chose de déplaisant<a name="FNanchor_44_530" id="FNanchor_44_530"></a><a href="#Footnote_44_530" class="fnanchor">[44]</a>.</p> - -<p>Il vint jeune à Jérusalem<a name="FNanchor_45_531" id="FNanchor_45_531"></a><a href="#Footnote_45_531" class="fnanchor">[45]</a>, et entra, dit-on, à l'école -de Gamaliel le Vieux<a name="FNanchor_46_532" id="FNanchor_46_532"></a><a href="#Footnote_46_532" class="fnanchor">[46]</a>. Gamaliel était l'homme le plus -éclairé de Jérusalem. Comme le nom de pharisien -s'appliquait à tout Juif considérable qui n'était pas -des familles sacerdotales, Gamaliel passait pour un -membre de cette secte. Mais il n'en avait pas l'esprit -étroit et exclusif. C'était un homme libéral, éclairé, -comprenant les païens, sachant le grec<a name="FNanchor_47_533" id="FNanchor_47_533"></a><a href="#Footnote_47_533" class="fnanchor">[47]</a>. Peut-être -<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span>les larges idées que professa saint Paul devenu chrétien -furent-elles une réminiscence des enseignements -de son premier maître; il faut avouer toutefois que -ce ne fut pas la modération qu'il apprit d'abord de lui. -Dans cette atmosphère brûlante de Jérusalem, il arriva -à un degré extrême de fanatisme. Il était à la -tête du jeune parti pharisien, rigoriste et exalté, qui -poussait l'attachement au passé national jusqu'aux -derniers excès<a name="FNanchor_48_534" id="FNanchor_48_534"></a><a href="#Footnote_48_534" class="fnanchor">[48]</a>. Il ne connut pas Jésus<a name="FNanchor_49_535" id="FNanchor_49_535"></a><a href="#Footnote_49_535" class="fnanchor">[49]</a> et ne fut -pas mêlé à la scène sanglante du Golgotha. Mais -nous l'avons vu prenant une part active au meurtre -d'Étienne, et figurant en première ligne parmi -les persécuteurs de l'Église. Il ne respirait que -mort et menaces, et courait Jérusalem en vrai forcené, -porteur d'un mandat qui autorisait toutes -ses brutalités. Il allait de synagogue en synagogue, -forçant les gens timides de renier le nom de -Jésus, faisant fouetter ou emprisonner les autres<a name="FNanchor_50_536" id="FNanchor_50_536"></a><a href="#Footnote_50_536" class="fnanchor">[50]</a>. -Quand l'Église de Jérusalem fut dispersée, sa rage -se répandit sur les villes voisines<a name="FNanchor_51_537" id="FNanchor_51_537"></a><a href="#Footnote_51_537" class="fnanchor">[51]</a>; les progrès que -<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>faisait la foi nouvelle l'exaspéraient, et, ayant appris -qu'un groupe de fidèles s'était formé à Damas, il -demanda au grand prêtre Théophile, fils de Hanan<a name="FNanchor_52_538" id="FNanchor_52_538"></a><a href="#Footnote_52_538" class="fnanchor">[52]</a>, -des lettres pour la synagogue de cette ville, qui lui -conférassent le pouvoir d'arrêter les personnes mal -pensantes, et de les amener garrottées à Jérusalem<a name="FNanchor_53_539" id="FNanchor_53_539"></a><a href="#Footnote_53_539" class="fnanchor">[53]</a>.</p> - -<p>Le désarroi de l'autorité romaine en Judée, depuis -la mort de Tibère, explique ces vexations arbitraires. -On était sous l'insensé Caligula. L'administration se -détraquait de toutes parts. Le fanatisme avait gagné -tout ce que le pouvoir civil avait perdu. Après le renvoi -de Pilate et les concessions faites aux indigènes par -Lucius Vitellius, on eut pour principe délaisser le pays -se gouverner selon ses lois. Mille tyrannies locales profitèrent -de la faiblesse d'un pouvoir devenu insouciant. -Damas, d'ailleurs, venait de passer entre les mains -du roi nabatéen Hartat ou Hâreth, dont la capitale -était à Pétra<a name="FNanchor_54_540" id="FNanchor_54_540"></a><a href="#Footnote_54_540" class="fnanchor">[54]</a>. Ce prince, puissant et brave, après -avoir battu Hérode Antipas et tenu tête aux forces -romaines commandées par le légat impérial Lucius -Vitellius, avait été merveilleusement servi par la fortune. -La nouvelle de la mort de Tibère (16 mars 37) -<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>avait subitement arrêté Vitellius<a name="FNanchor_55_541" id="FNanchor_55_541"></a><a href="#Footnote_55_541" class="fnanchor">[55]</a>. Hâreth s'était -emparé de Damas et y avait établi un ethnarque ou -gouverneur<a name="FNanchor_56_542" id="FNanchor_56_542"></a><a href="#Footnote_56_542" class="fnanchor">[56]</a>. Les juifs, dans ces moments d'occupation -nouvelle, formaient un parti considérable. Ils -étaient nombreux à Damas et y exerçaient un grand -prosélytisme, notamment parmi les femmes<a name="FNanchor_57_543" id="FNanchor_57_543"></a><a href="#Footnote_57_543" class="fnanchor">[57]</a>. On -voulait les contenter; le moyen de les gagner était -toujours de faire des concessions à leur autonomie, -et toute concession à leur autonomie était une permission -de violences religieuses<a name="FNanchor_58_544" id="FNanchor_58_544"></a><a href="#Footnote_58_544" class="fnanchor">[58]</a>. Punir, tuer ceux -qui ne pensaient pas comme eux, voilà ce qu'ils appelaient -indépendance et liberté.</p> - -<p>Paul, sorti de Jérusalem, suivit sans doute la route -ordinaire, et passa le Jourdain au «pont des Filles -de Jacob». L'exaltation de son cerveau était à son -comble; il était par moments troublé, ébranlé. La -passion n'est pas une règle de foi. L'homme passionné -va d'une croyance à une autre fort diverse; -seulement, il y porte la même fougue. Comme toutes -<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span>les âmes fortes, Paul était près d'aimer ce qu'il -haïssait. Était-il sûr après tout de ne pas contrarier -l'œuvre de Dieu? Les idées si mesurées et si -justes de son maître Gamaliel<a name="FNanchor_59_545" id="FNanchor_59_545"></a><a href="#Footnote_59_545" class="fnanchor">[59]</a> lui revenaient peut-être -à l'esprit. Souvent ces âmes ardentes ont de terribles -retours. Il subissait le charme de ceux qu'il torturait<a name="FNanchor_60_546" id="FNanchor_60_546"></a><a href="#Footnote_60_546" class="fnanchor">[60]</a>. -Plus on les connaissait, ces bons sectaires, -plus on les aimait. Or, nul ne les connaissait aussi -bien que leur persécuteur. Par moments, il croyait -voir la douce figure du maître qui inspirait à ses disciples -tant de patience, le regarder d'un air de pitié -et avec un tendre reproche. Ce qu'on racontait des -apparitions de Jésus, conçu comme un être aérien -et parfois visible, le frappait beaucoup; car, aux époques -et dans les pays où l'on croit au merveilleux, -les récits miraculeux s'imposent également aux partis -opposés; les musulmans ont peur des miracles d'Élie, -et demandent, comme les chrétiens, des cures surnaturelles -à saint Georges et à saint Antoine. Paul, -après avoir traversé l'Iturée, était entré dans la grande -plaine de Damas. Il approchait de la ville, et s'était -probablement déjà engagé dans les jardins qui l'entourent. -Il était midi<a name="FNanchor_61_547" id="FNanchor_61_547"></a><a href="#Footnote_61_547" class="fnanchor">[61]</a>. Paul avait avec lui plusieurs -<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>compagnons, et, ce semble, voyageait à pied<a name="FNanchor_62_548" id="FNanchor_62_548"></a><a href="#Footnote_62_548" class="fnanchor">[62]</a>.</p> - -<p>La route de Jérusalem à Damas n'a guère changé. -C'est celle qui, sortant de Damas dans la direction -du sud-ouest, traverse la belle plaine arrosée à -la fois par les ruisseaux affluents de l'Abana et du -Pharphar, et sur laquelle s'échelonnent aujourd'hui -les villages de Dareya, Kaukab, Sasa. On ne saurait -chercher l'endroit dont nous parlons, et qui va -être le théâtre d'un des faits les plus importants -de l'histoire de l'humanité, au delà de Kaukab -(quatre heures de Damas)<a name="FNanchor_63_549" id="FNanchor_63_549"></a><a href="#Footnote_63_549" class="fnanchor">[63]</a>. Il est même probable -que le point en question fut beaucoup plus rapproché -de la ville, et qu'on serait dans le vrai -en le plaçant vers Dareya (une heure et demie -de Damas), ou entre Dareya et l'extrémité du Meidan<a name="FNanchor_64_550" id="FNanchor_64_550"></a><a href="#Footnote_64_550" class="fnanchor">[64]</a>. -Paul avait devant lui la ville, dont quelques -édifices devaient déjà se dessiner à travers les arbres; -derrière lui, le dôme majestueux de l'Hermon, -avec ses sillons de neige, qui le font ressembler -à la tête chenue d'un vieillard; sur sa droite, le -Hauran, les deux petites chaînes parallèles qui resserrent -le cours inférieur du Pharphar<a name="FNanchor_65_551" id="FNanchor_65_551"></a><a href="#Footnote_65_551" class="fnanchor">[65]</a>, et les tumulus<a name="FNanchor_66_552" id="FNanchor_66_552"></a><a href="#Footnote_66_552" class="fnanchor">[66]</a> -<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span>de la région des lacs; sur sa gauche, les -derniers contre-forts de l'Anti-Liban, allant rejoindre -l'Hermon. L'impression de ces campagnes richement -cultivées, de ces vergers délicieux, séparés les uns -des autres par des rigoles et chargés des plus beaux -fruits, est celle du calme et du bonheur. Qu'on -se figure une route ombragée, s'ouvrant dans une -couche épaisse de terreau, sans cesse détrempée -par les canaux d'irrigation, bordée de talus, et serpentant -au travers des oliviers, des noyers, des abricotiers, -des pruniers, reliés entre eux par des vignes -en girandole, on aura l'image du lieu où arriva l'événement -étrange qui a exercé une si grande influence -sur la foi du monde. Vous vous croyez à peine en -Orient dans ces environs de Damas<a name="FNanchor_67_553" id="FNanchor_67_553"></a><a href="#Footnote_67_553" class="fnanchor">[67]</a>, et surtout, au -sortir des âpres et brûlantes régions de la Gaulonitide -et de l'Iturée, ce qui remplit l'âme, c'est la joie -de retrouver les travaux de l'homme et les bénédictions -du ciel. Depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à -nos jours, toute cette zone qui entoure Damas -de fraîcheur et de bien-être n'a eu qu'un nom, n'a -inspiré qu'un rêve, celui du «paradis de Dieu».</p> - -<p>Si Paul trouva là des visions terribles, c'est qu'il -<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>les portait en son esprit. Chaque pas qu'il faisait vers -Damas éveillait en lui de cuisantes perplexités. -L'odieux rôle de bourreau qu'il allait jouer lui devenait -insupportable. Les maisons qu'il commence à -apercevoir sont peut-être celles de ses victimes. Cette -pensée l'obsède, ralentit son pas; il voudrait ne pas -avancer; il s'imagine résister à un aiguillon qui le -presse<a name="FNanchor_68_554" id="FNanchor_68_554"></a><a href="#Footnote_68_554" class="fnanchor">[68]</a>. La fatigue de la route<a name="FNanchor_69_555" id="FNanchor_69_555"></a><a href="#Footnote_69_555" class="fnanchor">[69]</a>, se joignant à cette -préoccupation, l'accable. Il avait, à ce qu'il paraît, -les yeux enflammés<a name="FNanchor_70_556" id="FNanchor_70_556"></a><a href="#Footnote_70_556" class="fnanchor">[70]</a>, peut-être un commencement -d'ophthalmie. Dans ces marches prolongées, les -dernières heures sont les plus dangereuses. Toutes -les causes débilitantes des jours passés s'y accumulent; -les forces nerveuses se détendent; une réaction -s'opère. Peut-être aussi le brusque passage de -la plaine dévorée par le soleil aux frais ombrages -des jardins détermina-t-il un accès dans l'organisation -maladive<a name="FNanchor_71_557" id="FNanchor_71_557"></a><a href="#Footnote_71_557" class="fnanchor">[71]</a> et gravement ébranlée du voyageur -fanatique. Les fièvres pernicieuses, accompagnées de -transport au cerveau, sont dans ces parages tout -à fait subites. En quelques minutes, on est comme -foudroyé. Quand l'accès est passé, on garde l'impression -<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>d'une nuit profonde, traversée d'éclairs, où -l'on a vu des images se dessiner sur un fond noir<a name="FNanchor_72_558" id="FNanchor_72_558"></a><a href="#Footnote_72_558" class="fnanchor">[72]</a>. -Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'un coup terrible enleva -en un instant à Paul ce qui lui restait de conscience -distincte, et le renversa par terre privé de -sentiment.</p> - -<p>Il est impossible, avec les récits que nous avons -de cet événement singulier<a name="FNanchor_73_559" id="FNanchor_73_559"></a><a href="#Footnote_73_559" class="fnanchor">[73]</a>, de dire si quelque fait -extérieur amena la crise qui valut au christianisme -son plus ardent apôtre. Dans de pareils cas, au -reste, le fait extérieur est peu de chose. C'est l'état -d'âme de saint Paul, ce sont ses remords, à l'approche -de la ville où il va mettre le comble à ses -méfaits, qui furent les vraies causes de sa conversion<a name="FNanchor_74_560" id="FNanchor_74_560"></a><a href="#Footnote_74_560" class="fnanchor">[74]</a>. -Je préfère beaucoup pour ma part l'hypothèse -d'un fait personnel à Paul et senti de lui -<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>seul<a name="FNanchor_75_561" id="FNanchor_75_561"></a><a href="#Footnote_75_561" class="fnanchor">[75]</a>. Il n'est pas invraisemblable cependant qu'un -orage<a name="FNanchor_76_562" id="FNanchor_76_562"></a><a href="#Footnote_76_562" class="fnanchor">[76]</a> ait éclaté tout à coup. Les flancs de l'Hermon -sont le point de formation de tonnerres dont rien -n'égale la violence. Les âmes les plus froides ne traversent -pas sans émotion ces effroyables pluies de feu. -Il faut se rappeler que, pour toute l'antiquité, les accidents -de ce genre étaient des révélations divines, -qu'avec les idées qu'on se faisait alors de la Providence, -rien n'était fortuit, que chaque homme avait -l'habitude de rapporter à lui les phénomènes naturels -qui se passaient autour de lui. Pour les Juifs, en particulier, -le tonnerre était toujours la voix de Dieu; l'éclair, -le feu de Dieu. Paul était sous le coup de la plus -vive excitation. Il était naturel qu'il prêtât à la voix -de l'orage ce qu'il avait dans son propre cœur. Qu'un -délire fiévreux, amené par un coup de soleil ou une -ophthalmie, se soit tout à coup emparé de lui; qu'un -<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span>éclair ait amené un long éblouissement; qu'un éclat -de la foudre l'ait renversé et ait produit une commotion -cérébrale, qui oblitéra pour un temps le sens de -la vue, peu importe. Les souvenirs de l'Apôtre à -cet égard paraissent avoir été assez confus; il était -persuadé que le fait avait été surnaturel, et une -telle opinion ne lui permettait pas une conscience -nette des circonstances matérielles. Ces commotions -cérébrales produisent parfois une sorte d'effet -rétroactif et troublent complètement les souvenirs des -moments qui ont précédé la crise<a name="FNanchor_77_563" id="FNanchor_77_563"></a><a href="#Footnote_77_563" class="fnanchor">[77]</a>. Paul, d'ailleurs, -nous apprend lui-même qu'il était sujet aux visions<a name="FNanchor_78_564" id="FNanchor_78_564"></a><a href="#Footnote_78_564" class="fnanchor">[78]</a>; -quelque circonstance insignifiante aux yeux de tout -autre dut suffire pour le mettre hors de lui.</p> - -<p>Au milieu des hallucinations auxquelles tous ses -sens étaient en proie, que vit-il, qu'entendit-il? Il -vit la figure qui le poursuivait depuis plusieurs jours; -il vit le fantôme sur lequel couraient tant de récits. -Il vit Jésus lui-même<a name="FNanchor_79_565" id="FNanchor_79_565"></a><a href="#Footnote_79_565" class="fnanchor">[79]</a>, lui disant en hébreu: «Saül, -Saül, pourquoi me persécutes-tu?» Les natures impétueuses -passent tout d'une pièce d'un extrême à -<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>l'autre<a name="FNanchor_80_566" id="FNanchor_80_566"></a><a href="#Footnote_80_566" class="fnanchor">[80]</a>. Il y a pour elles, ce qui n'existe pas pour -les natures froides, des moments solennels, des minutes -qui décident du reste de la vie. Les hommes -réfléchis ne changent pas; ils se transforment. Les -hommes ardents, au contraire, changent et ne se -transforment pas. Le dogmatisme est comme une -robe de Nessus qu'ils ne peuvent arracher. Il leur -faut un prétexte d'aimer et de haïr. Nos races occidentales -seules ont su produire de ces esprits larges, -délicats, forts et flexibles, qu'aucune illusion momentanée -n'entraîne, qu'aucune vaine affirmation ne -séduit. L'Orient n'a jamais eu d'hommes de cette espèce. -En quelques secondes, se pressèrent dans l'âme -de Paul toutes ses plus profondes pensées. L'horreur -de sa conduite se montra vivement à lui. Il se vit -couvert du sang d'Étienne; ce martyr lui apparut -comme son père, son initiateur. Il fut touché à vif, -bouleversé de fond en comble. Mais, en somme, il -n'avait fait que changer de fanatisme. Sa sincérité, -son besoin de foi absolue lui interdisaient les moyens -termes. Il était clair qu'il déploierait un jour pour -Jésus ce même zèle de feu qu'il avait mis à le persécuter.</p> - -<p>Paul entra à Damas avec l'aide de ses compagnons, -<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>qui le tenaient par la main<a name="FNanchor_81_567" id="FNanchor_81_567"></a><a href="#Footnote_81_567" class="fnanchor">[81]</a>. Ils le déposèrent chez -un certain Juda, qui demeurait dans la rue Droite, -grande rue à colonnades, longue de plus d'un mille et -large de cent pieds, qui traversait la ville de l'est à -l'ouest, et dont le tracé forme encore aujourd'hui, -sauf quelques déviations, la principale artère de -Damas<a name="FNanchor_82_568" id="FNanchor_82_568"></a><a href="#Footnote_82_568" class="fnanchor">[82]</a>. L'éblouissement<a name="FNanchor_83_569" id="FNanchor_83_569"></a><a href="#Footnote_83_569" class="fnanchor">[83]</a> et le transport au cerveau -ne diminuaient pas d'intensité. Pendant trois -jours, Paul, en proie à la fièvre, ne mangea ni ne -but. Ce qui se passa durant cette crise dans une -tête brûlante, affolée par une violente commotion, se -devine facilement. On parla devant lui des chrétiens -de Damas et en particulier d'un certain Hanania, qui -paraît avoir été le chef de la communauté<a name="FNanchor_84_570" id="FNanchor_84_570"></a><a href="#Footnote_84_570" class="fnanchor">[84]</a>, Paul -<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>avait souvent entendu vanter les pouvoirs miraculeux -des nouveaux croyants à l'égard des maladies; -l'idée que l'imposition des mains le tirerait de l'état -où il était, s'empara de lui. Ses yeux étaient toujours -fort enflammés. Parmi les images qui se succédaient -en son cerveau<a name="FNanchor_85_571" id="FNanchor_85_571"></a><a href="#Footnote_85_571" class="fnanchor">[85]</a>, il crut voir Hanania entrer et -lui faire le geste familier aux chrétiens. Il fut persuadé -dès lors qu'il devrait sa guérison à Hanania. Hanania -fut averti; il vint, parla doucement au malade, -l'appela son frère, et lui imposa les mains. Le -calme, à partir de ce moment, rentra dans l'âme de -Paul. Il se crut guéri, et, la maladie étant surtout -nerveuse, il le fut. De petites croûtes ou écailles -tombèrent, dit-on, de ses yeux<a name="FNanchor_86_572" id="FNanchor_86_572"></a><a href="#Footnote_86_572" class="fnanchor">[86]</a>; il mangea et reprit -des forces.</p> - -<p>Il reçut le baptême presque aussitôt<a name="FNanchor_87_573" id="FNanchor_87_573"></a><a href="#Footnote_87_573" class="fnanchor">[87]</a>. Les doctrines -de l'Église étaient si simples qu'il n'eut rien -de nouveau à apprendre. Il fut sur-le-champ chrétien -et parfait chrétien. De qui d'ailleurs aurait-il eu -à recevoir des leçons? Jésus lui-même lui était apparu. -Il avait eu sa vision de Jésus ressuscité, comme -Jacques, comme Pierre. C'était par révélation immédiate -<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>qu'il avait tout appris. La fière et indomptable -nature de Paul reparaissait ici. Abattu sur le chemin, -il voulut bien se soumettre, mais se soumettre à -Jésus seul, à Jésus qui avait quitté la droite de son -Père pour venir le convertir et l'instruire. Telle est -la base de sa foi; tel sera un jour le point de départ -de ses prétentions. Il soutiendra que c'est à -dessein qu'il n'est pas allé à Jérusalem aussitôt après -sa conversion se mettre en rapport avec ceux qui -étaient apôtres avant lui; qu'il a reçu sa révélation -particulière et qu'il ne tient rien de personne; qu'il -est apôtre comme les Douze par institution divine -et par commission directe de Jésus; que sa doctrine -est la bonne, quand même un ange dirait le -contraire<a name="FNanchor_88_574" id="FNanchor_88_574"></a><a href="#Footnote_88_574" class="fnanchor">[88]</a>. Un immense danger entra avec cet orgueilleux -dans le sein de la petite société de pauvres -en esprit qui a constitué jusqu'ici le christianisme. -Ce sera un vrai miracle si ses violences et son -inflexible personnalité ne font pas tout éclater. Mais -aussi que sa hardiesse, sa force d'initiative, sa décision -vont être un élément précieux à côté de -l'esprit étroit, timide, indécis des saints de Jérusalem! -Sûrement, si le christianisme fût resté entre les -<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>mains de ces bonnes gens, renfermé dans un conventicule -d'illuminés menant la vie commune; il se fut -éteint comme l'essénisme sans presque laisser de souvenir. -C'est l'indocile Paul qui fera sa fortune, et qui, -au risque de tous les périls, le mènera hardiment en -haute mer. A côté du fidèle obéissant, recevant sa -foi sans mot dire de son supérieur, il y aura le chrétien -dégagé de toute autorité, qui ne croira que par -conviction personnelle. Le protestantisme existe déjà, -cinq ans après la mort de Jésus; saint Paul en est -l'illustre fondateur. Jésus n'avait sans doute pas prévu -de tels disciples; ce sont eux peut-être qui contribueront -le plus à faire vivre son œuvre, et lui assureront -l'éternité.</p> - -<p>Les natures violentes et portées au prosélytisme ne -changent jamais que l'objet de leur passion. Aussi -ardent pour la foi nouvelle qu'il l'avait été pour l'ancienne, -saint Paul, comme Omar, passa en un jour -du rôle de persécuteur au rôle d'apôtre. Il ne revint -pas à Jérusalem<a name="FNanchor_89_575" id="FNanchor_89_575"></a><a href="#Footnote_89_575" class="fnanchor">[89]</a>, où sa position auprès des Douze -aurait eu quelque chose de délicat. Il resta à Damas -et dans le Hauran<a name="FNanchor_90_576" id="FNanchor_90_576"></a><a href="#Footnote_90_576" class="fnanchor">[90]</a>, et, pendant trois ans (38–41), -y prêcha que Jésus était fils de Dieu<a name="FNanchor_91_577" id="FNanchor_91_577"></a><a href="#Footnote_91_577" class="fnanchor">[91]</a>. Hérode -<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>Agrippa I<sup>er</sup> possédait la souveraineté du Hauran et -des pays voisins; mais son pouvoir était sur plusieurs -points annulé par celui du roi nabatéen Hâreth. -L'affaiblissement de la puissance romaine, en Syrie, -avait livré à l'ambitieux Arabe la grande et riche ville -de Damas, ainsi qu'une partie des contrées au delà -du Jourdain et de l'Hermon, qui naissaient alors à la -civilisation<a name="FNanchor_92_578" id="FNanchor_92_578"></a><a href="#Footnote_92_578" class="fnanchor">[92]</a>. Un autre émir, Soheym<a name="FNanchor_93_579" id="FNanchor_93_579"></a><a href="#Footnote_93_579" class="fnanchor">[93]</a>, peut-être -parent ou lieutenant de Hâreth, se faisait donner -par Caligula l'investiture de l'Iturée. Ce fut au milieu -de ce grand éveil de la race arabe<a name="FNanchor_94_580" id="FNanchor_94_580"></a><a href="#Footnote_94_580" class="fnanchor">[94]</a>, sur ce sol -étrange, où une race énergique déployait avec éclat -son activité fiévreuse, que Paul répandit le premier -feu de son âme d'apôtre<a name="FNanchor_95_581" id="FNanchor_95_581"></a><a href="#Footnote_95_581" class="fnanchor">[95]</a>. Peut-être le mouvement -matériel, si brillant, qui transformait le pays, nuisit-il -<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>au succès d'une prédication tout idéaliste et -fondée sur la croyance à une prochaine fin du monde. -On ne trouve aucune trace, en effet, d'une Église -d'Arabie fondée par saint Paul. Si la région du -Hauran devient, vers l'an 70, un des centres les plus -importants du christianisme, elle le doit à l'émigration -des chrétiens de Palestine, et ce sont justement -les ennemis de saint Paul, les ébionites, qui ont de -ce côté leur principal établissement.</p> - -<p>A Damas, où il y avait beaucoup de juifs<a name="FNanchor_96_582" id="FNanchor_96_582"></a><a href="#Footnote_96_582" class="fnanchor">[96]</a>, -Paul fut plus écouté. Il entrait dans les synagogues, -et se livrait à de vives argumentations -pour prouver que Jésus était le Christ. L'étonnement -des fidèles était extrême; celui qui avait -persécuté leurs frères de Jérusalem et qui était venu -pour les enchaîner, le voilà devenu leur premier apologiste<a name="FNanchor_97_583" id="FNanchor_97_583"></a><a href="#Footnote_97_583" class="fnanchor">[97]</a>! -Son audace, sa singularité, avaient bien -quelque chose qui les effrayait; il était seul; il ne -prenait conseil de personne<a name="FNanchor_98_584" id="FNanchor_98_584"></a><a href="#Footnote_98_584" class="fnanchor">[98]</a>; il ne faisait pas école; -on le regardait avec plus de curiosité que de sympathie. -On sentait que c'était un frère, mais un frère -d'une espèce toute particulière. On le croyait incapable -<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>d'une trahison; mais les bonnes et médiocres -natures éprouvent toujours un sentiment de défiance -et d'effroi à côté des natures puissantes et -originales, qu'elles sentent bien devoir un jour leur -échapper.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_487" id="Footnote_1_487"></a><a href="#FNanchor_1_487"><span class="label">[1]</span></a> Cette date résulte de la comparaison des chapitres <span class="smcap">ix</span>, <span class="smcap">xi</span>, <span class="smcap">xii</span> -des <i>Actes</i> avec Gal., <span class="smcap">i</span>, 18; <span class="smcap">ii</span>, 1, et du synchronisme que présente -le chapitre <span class="smcap">xii</span> des <i>Actes</i> avec l'histoire profane, synchronisme qui -fixe la date des faits racontés en ce chapitre à l'an 44.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_488" id="Footnote_2_488"></a><a href="#FNanchor_2_488"><span class="label">[2]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 11; <span class="smcap">xxi</span>, 39; <span class="smcap">xxii</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_489" id="Footnote_3_489"></a><a href="#FNanchor_3_489"><span class="label">[3]</span></a> Dans l'épître à Philémon, écrite vers l'an 61, il se qualifie de -«vieillard» (<span class="smcap">v</span>, 9). <i>Act.</i>, <span class="smcap">vii</span>, 57, il est qualifié de jeune homme, -pour un fait relatif à l'an 37, à peu près.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_490" id="Footnote_4_490"></a><a href="#FNanchor_4_490"><span class="label">[4]</span></a> De la même manière que les «Jésus» se faisaient appeler -«Jason»; les «Joseph», «Hégésippe»; les «Éliacim», «Alcime», -etc. Saint Jérôme (<i>De viris ill.</i>, 5) suppose que Paul prit -son nom du proconsul Sergius Paulus (<i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 9). Une telle -explication parait peu admissible. Si les <i>Actes</i> ne donnent à Saül le -nom de «Paul» qu'à partir de ses relations avec ce personnage, -cela tient peut-être à ce que la conversion supposée de Sergius -aurait été le premier acte éclatant de Paul comme apôtre des gentils.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_491" id="Footnote_5_491"></a><a href="#FNanchor_5_491"><span class="label">[5]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 9 et la suite; la suscription de toutes les épîtres; -II Petri, <span class="smcap">iii</span>, 15.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_492" id="Footnote_6_492"></a><a href="#FNanchor_6_492"><span class="label">[6]</span></a> Les calomnies ébionites (Épiphane, <i>Adv. hær.</i>, hær. <span class="smcap">xxx</span>, 16 -et 25) ne doivent pas être prises au sérieux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_493" id="Footnote_7_493"></a><a href="#FNanchor_7_493"><span class="label">[7]</span></a> Saint Jérôme, <i>loc. cit</i>. Inadmissible comme la présente saint -Jérôme, cette tradition semble néanmoins avoir quelque fondement.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_494" id="Footnote_8_494"></a><a href="#FNanchor_8_494"><span class="label">[8]</span></a> Rom., <span class="smcap">xi</span>, 1; Phil., <span class="smcap">iii</span>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_495" id="Footnote_9_495"></a><a href="#FNanchor_9_495"><span class="label">[9]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 28.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_496" id="Footnote_10_496"></a><a href="#FNanchor_10_496"><span class="label">[10]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxiii</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_497" id="Footnote_11_497"></a><a href="#FNanchor_11_497"><span class="label">[11]</span></a> Phil., <span class="smcap">iii</span>, 5; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxvi</span>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_498" id="Footnote_12_498"></a><a href="#FNanchor_12_498"><span class="label">[12]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 9; Philo, <i>Leg. ad Caium</i>, § 36.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_499" id="Footnote_13_499"></a><a href="#FNanchor_13_499"><span class="label">[13]</span></a> Strabon, XIV, <span class="smcap">x</span>, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_500" id="Footnote_14_500"></a><a href="#FNanchor_14_500"><span class="label">[14]</span></a> <i>Ibid.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>, 14–15; Philostrate, <i>Vie d'Apollonius</i>, I, 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_501" id="Footnote_15_501"></a><a href="#FNanchor_15_501"><span class="label">[15]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, dernier paragraphe. Cf. <i>Vie de Jésus</i>, p, 33–34.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_502" id="Footnote_16_502"></a><a href="#FNanchor_16_502"><span class="label">[16]</span></a> Philostrate, <i>loc. cit</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_503" id="Footnote_17_503"></a><a href="#FNanchor_17_503"><span class="label">[17]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xvii</span>, 22 et suiv.; <span class="smcap">xxi</span>, 37.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_504" id="Footnote_18_504"></a><a href="#FNanchor_18_504"><span class="label">[18]</span></a> Gal., <span class="smcap">vi</span>, 11; Rom., <span class="smcap">xvi</span>, 22.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_505" id="Footnote_19_505"></a><a href="#FNanchor_19_505"><span class="label">[19]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xi</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_506" id="Footnote_20_506"></a><a href="#FNanchor_20_506"><span class="label">[20]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxi</span>, 40. J'ai expliqué ailleurs te sens du mot έβραϊστί. -<i>Hist. des lang. sémit.</i>, II, <span class="smcap">i</span>, 5; III, <span class="smcap">i</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_507" id="Footnote_21_507"></a><a href="#FNanchor_21_507"><span class="label">[21]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxvi</span>, 14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_508" id="Footnote_22_508"></a><a href="#FNanchor_22_508"><span class="label">[22]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xv</span>, 33. Cf. Meinecke, <i>Menandri fragm.</i>, p. 75.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_509" id="Footnote_23_509"></a><a href="#FNanchor_23_509"><span class="label">[23]</span></a> Tit., <span class="smcap">i</span>, 12; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xvii</span>, 28. L'authenticité de l'épître a Tite -est très-douteuse. Quant au discours rapporté au chapitre <span class="smcap">xvii</span> des -<i>Actes</i>, il est l'ouvrage de l'auteur des <i>Actes</i> bien plus que de -saint Paul.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_510" id="Footnote_24_510"></a><a href="#FNanchor_24_510"><span class="label">[24]</span></a> Le vers cité d'Aratus (<i>Phœnom.</i>, 5) se retrouve, en effet, -dans Cléanthe (<i>Hymne à Jupiter</i>, 5}. Tous deux l'empruntaient -sans doute à quelque hymne religieux anonyme.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_511" id="Footnote_25_511"></a><a href="#FNanchor_25_511"><span class="label">[25]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_512" id="Footnote_26_512"></a><a href="#FNanchor_26_512"><span class="label">[26]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xvii</span>, 22 et suiv., en tenant compte de la note 23, ci-dessus.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_513" id="Footnote_27_513"></a><a href="#FNanchor_27_513"><span class="label">[27]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 72.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_514" id="Footnote_28_514"></a><a href="#FNanchor_28_514"><span class="label">[28]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xviii</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_515" id="Footnote_29_515"></a><a href="#FNanchor_29_515"><span class="label">[29]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xviii</span>, 3; I Cor., <span class="smcap">iv</span>, 12; I Thess., <span class="smcap">ii</span>, 9; II Thess., <span class="smcap">iii</span>, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_516" id="Footnote_30_516"></a><a href="#FNanchor_30_516"><span class="label">[30]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxiii</span>, 16.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_517" id="Footnote_31_517"></a><a href="#FNanchor_31_517"><span class="label">[31]</span></a> II Cor., <span class="smcap">viii</span>, 18, 22; <span class="smcap">xii</span>, 18.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_518" id="Footnote_32_518"></a><a href="#FNanchor_32_518"><span class="label">[32]</span></a> Rom., <span class="smcap">xvi</span>, 7, 11, 21. Sur le sens de συγγενής en ces passages, -voir ci-dessus, p. <a href="#Page_108">108</a>, note 27.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_519" id="Footnote_33_519"></a><a href="#FNanchor_33_519"><span class="label">[33]</span></a> Voir surtout l'épître à Philémon.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_520" id="Footnote_34_520"></a><a href="#FNanchor_34_520"><span class="label">[34]</span></a> Gal., <span class="smcap">v</span>, 12; Phil., <span class="smcap">iii</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_521" id="Footnote_35_521"></a><a href="#FNanchor_35_521"><span class="label">[35]</span></a> II Cor., <span class="smcap">x</span>, 10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_522" id="Footnote_36_522"></a><a href="#FNanchor_36_522"><span class="label">[36]</span></a> <i>Acta Pauli et Theclæ</i>, 3, dans Tischendorf, <i>Acta Apost. -apocr.</i> (Leipzig 1851). p. 41 et les notes (texte ancien, lors même -qu'il ne serait pas l'original dont parle Tertullien); le <i>Philopatris</i>, -12 (ouvrage composé vers l'an 363); Malala, <i>Chronogr.</i>, p. 257, -édit. Bonn; Nicéphore, <i>Hist. eccl.</i>, II, 37. Tous ces passages, surtout -celui du <i>Philopatris</i>, supposent d'assez anciens portraits. Ce -qui leur donne de l'autorité, c'est que Malala, Nicéphore et même -l'auteur des <i>Actes de sainte Thècle</i> veulent, malgré tout cela, -faire de Paul un bel homme.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_523" id="Footnote_37_523"></a><a href="#FNanchor_37_523"><span class="label">[37]</span></a> I Cor., <span class="smcap">ii</span>, 1 et suiv.; II Cor., <span class="smcap">x</span>, 1–2, 10; <span class="smcap">xi</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_524" id="Footnote_38_524"></a><a href="#FNanchor_38_524"><span class="label">[38]</span></a> I Cor., <span class="smcap">ii</span>, 3; II Cor., <span class="smcap">x</span>, 10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_525" id="Footnote_39_525"></a><a href="#FNanchor_39_525"><span class="label">[39]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xi</span>, 30; <span class="smcap">xii</span>, 5, 9, 10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_526" id="Footnote_40_526"></a><a href="#FNanchor_40_526"><span class="label">[40]</span></a> I Cor., <span class="smcap">ii</span>, 3; II Cor., <span class="smcap">i</span>, 8–9; <span class="smcap">x</span>, 10; <span class="smcap">xi</span>, 30; <span class="smcap">xii</span>, 5, 9–10; -Gal., <span class="smcap">iv</span>, 13–14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_527" id="Footnote_41_527"></a><a href="#FNanchor_41_527"><span class="label">[41]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 7–10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_528" id="Footnote_42_528"></a><a href="#FNanchor_42_528"><span class="label">[42]</span></a> I Cor., <span class="smcap">vii</span>, 7–8 et le contexte.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_529" id="Footnote_43_529"></a><a href="#FNanchor_43_529"><span class="label">[43]</span></a> I Cor., <span class="smcap">vii</span>, 7–8; <span class="smcap">ix</span>, 5. Ce second passage est loin d'être -démonstratif. Phil., <span class="smcap">iv</span>, 3, ferait supposer le contraire. Comp. Clément -d'Alexandrie, <i>Strom.</i>, III, 6, et Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 30. -Le passage I Cor., <span class="smcap">vii</span>, 7–8, a seul ici du poids.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_530" id="Footnote_44_530"></a><a href="#FNanchor_44_530"><span class="label">[44]</span></a> I Cor., <span class="smcap">vii</span>, 7–9.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_531" id="Footnote_45_531"></a><a href="#FNanchor_45_531"><span class="label">[45]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 3; <span class="smcap">xxvi</span>, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_532" id="Footnote_46_532"></a><a href="#FNanchor_46_532"><span class="label">[46]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 3. Paul ne parle pas de ce maître à certains endroits -de ses épîtres où il eût été naturel de le nommer (Phil., <span class="smcap">iii</span>, -5). Il n'est pas impossible que l'auteur des <i>Actes</i> ait mis d'office -son héros en rapport avec le plus célèbre docteur de Jérusalem -dont il savait le nom. Il y a contradiction absolue entre les principes -de Gamaliel (<i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 34 et suiv.) et la conduite de Paul -avant sa conversion.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_533" id="Footnote_47_533"></a><a href="#FNanchor_47_533"><span class="label">[47]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 220–221.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_534" id="Footnote_48_534"></a><a href="#FNanchor_48_534"><span class="label">[48]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 13–14; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 3; <span class="smcap">xxvi</span>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_535" id="Footnote_49_535"></a><a href="#FNanchor_49_535"><span class="label">[49]</span></a> II Cor., <span class="smcap">v</span>, 16, ne l'implique nullement. Les passages <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, -3; <span class="smcap">xxvi</span>, 4, portent à croire que Paul s'est trouvé à Jérusalem en -même temps que Jésus. Mais ce n'est pas une raison pour qu'ils -se soient vus.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_536" id="Footnote_50_536"></a><a href="#FNanchor_50_536"><span class="label">[50]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 4, 19; <span class="smcap">xxvi</span>, 10–11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_51_537" id="Footnote_51_537"></a><a href="#FNanchor_51_537"><span class="label">[51]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xxvi</span>, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_52_538" id="Footnote_52_538"></a><a href="#FNanchor_52_538"><span class="label">[52]</span></a> Grand prêtre de 37 à 42. Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">v</span>, 3; XIX, -<span class="smcap">vi</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_53_539" id="Footnote_53_539"></a><a href="#FNanchor_53_539"><span class="label">[53]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 1–2, 14; <span class="smcap">xxii</span>, 5; <span class="smcap">xxvi</span>, 12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_54_540" id="Footnote_54_540"></a><a href="#FNanchor_54_540"><span class="label">[54]</span></a> Voir <i>Revue numismatique</i>, nouv. série, t. III (1858), p. 296 -et suiv., 362 et suiv.; <i>Revue archéol.</i> avril 1864, p. 284 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_55_541" id="Footnote_55_541"></a><a href="#FNanchor_55_541"><span class="label">[55]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xx</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_56_542" id="Footnote_56_542"></a><a href="#FNanchor_56_542"><span class="label">[56]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xi</span>, 32. La série des monnaies romaines de Damas -offre, en effet, une lacune pour les règnes de Caligula et de Claude. -Eckhel, <i>Doctrina num. vet.</i>, pars 1<sup>a</sup>, vol. III, p. 330. La monnaie -damasquine au type d'«Arétas philhellène» (<i>ibid.</i>) semble être -de notre Hâreth [communication de M. Waddington].</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_57_543" id="Footnote_57_543"></a><a href="#FNanchor_57_543"><span class="label">[57]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">v</span>, 1, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_58_544" id="Footnote_58_544"></a><a href="#FNanchor_58_544"><span class="label">[58]</span></a> Comp. <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 3; <span class="smcap">xxiv</span>, 27; <span class="smcap">xxv</span>, 9.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_59_545" id="Footnote_59_545"></a><a href="#FNanchor_59_545"><span class="label">[59]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 34 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_60_546" id="Footnote_60_546"></a><a href="#FNanchor_60_546"><span class="label">[60]</span></a> Voir un trait analogue dans la conversion d'Omar. Ibn-Hischam, -<i>Sirat errasoul</i>, p. 226 (édition Wüstenfeld).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_61_547" id="Footnote_61_547"></a><a href="#FNanchor_61_547"><span class="label">[61]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 3; <span class="smcap">xxii</span>, 6; <span class="smcap">xxvi</span>, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_62_548" id="Footnote_62_548"></a><a href="#FNanchor_62_548"><span class="label">[62]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 4, 8; <span class="smcap">xxii</span>, 7, 11; <span class="smcap">xxvi</span>, 14, 16.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_63_549" id="Footnote_63_549"></a><a href="#FNanchor_63_549"><span class="label">[63]</span></a> C'est là que la tradition du moyen âge fixait le lieu du miracle.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_64_550" id="Footnote_64_550"></a><a href="#FNanchor_64_550"><span class="label">[64]</span></a> Cela résulte de <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 3, 8; <span class="smcap">xxii</span>, 6, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_65_551" id="Footnote_65_551"></a><a href="#FNanchor_65_551"><span class="label">[65]</span></a> <i>Nahr el-Awadj</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_66_552" id="Footnote_66_552"></a><a href="#FNanchor_66_552"><span class="label">[66]</span></a> <i>Tuleil</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_67_553" id="Footnote_67_553"></a><a href="#FNanchor_67_553"><span class="label">[67]</span></a> La plaine est, en effet, à plus de dix-sept cents mètres au-dessus -du niveau de la mer.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_68_554" id="Footnote_68_554"></a><a href="#FNanchor_68_554"><span class="label">[68]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxvi</span>, 14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_69_555" id="Footnote_69_555"></a><a href="#FNanchor_69_555"><span class="label">[69]</span></a> De Jérusalem à Damas, il y a huit fortes journées.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_70_556" id="Footnote_70_556"></a><a href="#FNanchor_70_556"><span class="label">[70]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 8, 9, 18; <span class="smcap">xxii</span>, 11, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_71_557" id="Footnote_71_557"></a><a href="#FNanchor_71_557"><span class="label">[71]</span></a> Voir ci-dessus, p. 171, et II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 1 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_72_558" id="Footnote_72_558"></a><a href="#FNanchor_72_558"><span class="label">[72]</span></a> J'ai éprouvé un accès de ce genre à Byblos; avec d'autres -principes, j'aurais certainement pris les hallucinations que j'eus -alors pour des visions.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_73_559" id="Footnote_73_559"></a><a href="#FNanchor_73_559"><span class="label">[73]</span></a> Nous possédons trois récits de cet épisode capital: <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, -1 et suiv.; <span class="smcap">xxii</span>, 5 et suiv.; <span class="smcap">xxvi</span>, 12 et suiv. Les différences qu'on -remarque entre ces passages prouvent que l'Apôtre lui-même variait -dans les récits qu'il faisait de sa conversion. Le récit <i>Actes</i>, -<span class="smcap">ix</span>, lui-même, n'est pas homogène, comme nous le montrerons -bientôt. Comparez Gal., 1, 15–17; I Cor., <span class="smcap">ix</span>, 1; <span class="smcap">xv</span>, 8; <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 27.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_74_560" id="Footnote_74_560"></a><a href="#FNanchor_74_560"><span class="label">[74]</span></a> Chez les Mormons et dans les «réveils» américains, presque -toutes les conversions sont aussi amenées par une grande tension -de l'âme, produisant des hallucinations.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_75_561" id="Footnote_75_561"></a><a href="#FNanchor_75_561"><span class="label">[75]</span></a> La circonstance que les compagnons de Paul voient et entendent -comme lui peut fort bien être légendaire, d'autant plus -que les récits sont, sur ce point, en contradiction expresse. -Comp. <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 7; <span class="smcap">xxii</span>, 9; <span class="smcap">xxvi</span>, 13. L'hypothèse d'une chute -de cheval est repoussée par l'ensemble des récits. Quant à l'opinion -qui rejette toute la narration des <i>Actes</i>, en se fondant sur -ἐν ἐμοί, de Gal., <span class="smcap">i</span>, 16, elle est exagérée. Ἐν ἐμοί, dans ce passage, -a le sens de «pour moi», «à mon sujet». Comp. Gal., <span class="smcap">i</span>, 24, Paul -eut sûrement, à un moment précis, une vision qui détermina -sa conversion.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_76_562" id="Footnote_76_562"></a><a href="#FNanchor_76_562"><span class="label">[76]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 3, 7; <span class="smcap">xxii</span>, 6, 9, 11; <span class="smcap">xxvi</span>, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_77_563" id="Footnote_77_563"></a><a href="#FNanchor_77_563"><span class="label">[77]</span></a> C'est ce que j'éprouvai dans mon accès de Byblos. Les souvenirs -de la veille du jour où je tombai sans connaissance se sont -totalement effacés de mon esprit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_78_564" id="Footnote_78_564"></a><a href="#FNanchor_78_564"><span class="label">[78]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 1 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_79_565" id="Footnote_79_565"></a><a href="#FNanchor_79_565"><span class="label">[79]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 27; Gal., <span class="smcap">i</span>, 16; I Cor., <span class="smcap">ix</span>, 1; <span class="smcap">xv</span>, 8; Homélies -pseudo-clémentines, <span class="smcap">xvii</span>, 13–19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_80_566" id="Footnote_80_566"></a><a href="#FNanchor_80_566"><span class="label">[80]</span></a> Comparez ce qui se passa pour Omar. <i>Sirat errasoul</i>, p. 226 -et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_81_567" id="Footnote_81_567"></a><a href="#FNanchor_81_567"><span class="label">[81]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 8; <span class="smcap">xxii</span>, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_82_568" id="Footnote_82_568"></a><a href="#FNanchor_82_568"><span class="label">[82]</span></a> Son ancien nom arabe était <i>Tarik el-Adhwa</i>. On l'appelle -aujourd'hui <i>Tarik el-Mustekim</i>, qui répond à Ῥύμη ἐυθεῖα. La porte -Orientale (<i>Bâb Scharki</i>) et quelques vestiges des colonnades subsistent -encore. Voir les textes arabes donnés par Wüstenfeld -dans la <i>Zeitschrift für vergleichende Erdkunde</i> de Lüdde, -année 1842, p. 168; Porter, <i>Syria and Palestine</i>, p. 477; Wilson, -<i>The Lands of the Bible</i>, II, 345, 351–52.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_83_569" id="Footnote_83_569"></a><a href="#FNanchor_83_569"><span class="label">[83]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_84_570" id="Footnote_84_570"></a><a href="#FNanchor_84_570"><span class="label">[84]</span></a> Le récit du chapitre <span class="smcap">ix</span> des <i>Actes</i> semble ici composé de -doux textes entremêlés; l'un, plus original, comprenant les versets -9, 12, 18; l'autre, plus développé, plus dialogué, plus -légendaire, comprenant les versets 9, 10, 11, 13, 14, 15, 16, 17, -18. Le v. 12, en effet, ne se rattache ni à ce qui précède, ni à ce -qui suit. Le récit <span class="smcap">xxii</span>, 12–16, est plus conforme au second des -textes susmentionnés qu'au premier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_85_571" id="Footnote_85_571"></a><a href="#FNanchor_85_571"><span class="label">[85]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 12. Il faut lire ἄνδρα ἐν ὁράματι, comme porte le manuscrit -B du Vatican. Comp. verset 10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_86_572" id="Footnote_86_572"></a><a href="#FNanchor_86_572"><span class="label">[86]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 18; comp. <i>Tobie</i>, <span class="smcap">ii</span>, 9; <span class="smcap">vi</span>, 10; <span class="smcap">xi</span>, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_87_573" id="Footnote_87_573"></a><a href="#FNanchor_87_573"><span class="label">[87]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 18; <span class="smcap">xxii</span>, 16.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_88_574" id="Footnote_88_574"></a><a href="#FNanchor_88_574"><span class="label">[88]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 1, 8–9, 11 et suiv.; I Cor., <span class="smcap">ix</span>, 1; <span class="smcap">xi</span>, 23; <span class="smcap">xv</span>, 8, 9; -Col., <span class="smcap">i</span>, 25; Ephes., <span class="smcap">i</span>, 19; <span class="smcap">iii</span>, 3, 7, 8; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xx</span>, 24; <span class="smcap">xxii</span>, 14–15, -21; <span class="smcap">xxvi</span>, 16; Homiliæ pseudo-clem., <span class="smcap">xviii</span>, 13–19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_89_575" id="Footnote_89_575"></a><a href="#FNanchor_89_575"><span class="label">[89]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 17.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_90_576" id="Footnote_90_576"></a><a href="#FNanchor_90_576"><span class="label">[90]</span></a> Ἀραβία est «la province d'Arabie», ayant pour partie principale -l'Auranitide (Hauran).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_91_577" id="Footnote_91_577"></a><a href="#FNanchor_91_577"><span class="label">[91]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 17 et suiv.; <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 19 et suiv.; <span class="smcap">xxvi</span>, 20. L'auteur -des <i>Actes</i> croit que ce premier séjour à Damas fut court et que -Paul, peu après sa conversion, vint à Jérusalem et y prêcha. -(Comp. <span class="smcap">xxii</span>, 17.) Mais le passage de l'épître aux Galates est -péremptoire.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_92_578" id="Footnote_92_578"></a><a href="#FNanchor_92_578"><span class="label">[92]</span></a> Voir les inscriptions découvertes par MM. Waddington et -de Vogüe (<i>Revue archéol</i>., avril 1864, p. 284 et suiv.; <i>Comptes -rendus de l'Acad. des Inscr. et B.-L.</i>, 1865, p. 106–108), Comparez -ci-dessus, p. 174–175.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_93_579" id="Footnote_93_579"></a><a href="#FNanchor_93_579"><span class="label">[93]</span></a> Dion Cassius, LIX, 12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_94_580" id="Footnote_94_580"></a><a href="#FNanchor_94_580"><span class="label">[94]</span></a> J'ai développé ceci dans <i>Bulletin archéologique</i> de MM. de -Longpérier et de Witte, septembre 1856.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_95_581" id="Footnote_95_581"></a><a href="#FNanchor_95_581"><span class="label">[95]</span></a> Le lien du verset Gal., <span class="smcap">i</span>, 16 avec les suivants prouve que -Paul prêcha immédiatement après sa conversion.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_96_582" id="Footnote_96_582"></a><a href="#FNanchor_96_582"><span class="label">[96]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, I, <span class="smcap">ii</span>, 25; II, <span class="smcap">xx</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_97_583" id="Footnote_97_583"></a><a href="#FNanchor_97_583"><span class="label">[97]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 20–22.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_98_584" id="Footnote_98_584"></a><a href="#FNanchor_98_584"><span class="label">[98]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 16. C'est le sens de οὐ προσανεθέμην σαρκὶ καὶ αἵματι. -Comp. Matth., <span class="smcap">xvi</span>, 17.</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">PAIX ET DÉVELOPPEMENTS INTÉRIEURS DE L'ÉGLISE -DE JUDÉE.</span></h2> - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 38]</span> -De l'an 38 à l'an 44, aucune persécution ne paraît -s'être appesantie sur l'Église<a name="FNanchor_1_585" id="FNanchor_1_585"></a><a href="#Footnote_1_585" class="fnanchor">[1]</a>. Les fidèles s'imposèrent -sans doute des précautions qu'ils négligeaient -avant la mort d'Étienne, et évitèrent de parler en -public. Peut-être aussi les disgrâces des Juifs qui, -durant toute la seconde partie du règne de Caligula, -furent, en lutte avec ce prince, contribuèrent-elles à -favoriser la secte naissante. Les Juifs, en effet, étaient -d'autant plus persécuteurs qu'ils étaient en meilleure -intelligence avec les Romains. Pour acheter ou récompenser -leur tranquillité, ceux-ci étaient portés à -augmenter leurs privilèges, et, en particulier, celui -<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>auquel ils tenaient le plus, le droit de tuer les personnes -qu'ils regardaient comme infidèles à la Loi<a name="FNanchor_2_586" id="FNanchor_2_586"></a><a href="#Footnote_2_586" class="fnanchor">[2]</a>. -Or, les années où nous sommes arrivés comptèrent -entre les plus orageuses de l'histoire, toujours si troublée, -de ce peuple singulier.</p> - -<p>L'antipathie que les Juifs, par leur supériorité -morale, leurs coutumes bizarres, et aussi par leur -dureté, excitaient chez les populations au milieu desquelles -ils vivaient, était arrivée à son comble, surtout -à Alexandrie<a name="FNanchor_3_587" id="FNanchor_3_587"></a><a href="#Footnote_3_587" class="fnanchor">[3]</a>. Ces haines accumulées profitèrent, -pour se satisfaire, du passage à l'empire d'un -des fous les plus dangereux qui aient régné. Caligula, -au moins depuis la maladie qui acheva de déranger -ses facultés mentales (octobre 37), donnait -l'affreux spectacle d'un écervelé gouvernant le monde -avec les pouvoirs les plus énormes que jamais -homme eût tenus dans sa main. La loi désastreuse du -césarisme rendait possibles de telles horreurs, et -faisait qu'elles étaient sans remède. Cela dura trois -ans et trois mois. On a honte de raconter en une -histoire sérieuse ce qui va suivre. Avant d'entrer -dans le récit de ces saturnales, il faut dire avec Suétone: -<i>Reliqua ut de monstro narranda sunt</i>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span>Le plus inoffensif passe-temps de cet insensé était -le souci de sa propre divinité<a name="FNanchor_4_588" id="FNanchor_4_588"></a><a href="#Footnote_4_588" class="fnanchor">[4]</a>. Il y mettait une -espèce d'ironie amère, un mélange de sérieux et de -comique (car le monstre ne manquait pas d'esprit), -une sorte de dérision profonde du genre humain. -Les ennemis des Juifs virent quel parti on pouvait -tirer de cette manie. L'abaissement religieux du -monde était tel, qu'il ne s'éleva pas une protestation -contre les sacrilèges du césar; chaque culte s'empressa -de lui décerner les titres et les honneurs qu'il -réservait à ses dieux. C'est la gloire éternelle des -Juifs d'avoir élevé, au milieu de cette ignoble idolâtrie, -le cri de la conscience indignée. Le principe -d'intolérance qui était en eux, et qui les entraînait à -tant d'actes cruels, paraissait ici par son beau côté. -Affirmant seuls que leur religion était la religion -absolue, ils ne plièrent pas devant l'odieux caprice -du tyran. Ce fut pour eux l'origine de tracasseries -sans fin. Il suffisait qu'il y eût dans une ville un -homme mécontent de la synagogue, méchant, ou -simplement espiègle, pour amener d'affreuses conséquences. -Un jour, c'était un autel à Caligula qu'on -trouvait érigé à l'endroit où les Juifs le pouvaient le -<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>moins souffrir<a name="FNanchor_5_589" id="FNanchor_5_589"></a><a href="#Footnote_5_589" class="fnanchor">[5]</a>. Un autre jour, c'était une troupe de -gamins, criant au scandale, parce que les Juifs seuls -refusaient de placer la statue de l'empereur dans leurs -lieux de prière; on courait alors aux synagogues et -aux oratoires; on y installait le buste de Caligula<a name="FNanchor_6_590" id="FNanchor_6_590"></a><a href="#Footnote_6_590" class="fnanchor">[6]</a>; -on mettait les malheureux dans l'alternative ou de -renoncer à leur religion, ou de commettre un crime -de lèse-majesté. Il s'ensuivait d'affreuses vexations.</p> - -<p>De telles plaisanteries s'étaient déjà plusieurs fois -renouvelées, quand on suggéra à l'empereur une -idée plus diabolique encore; ce fut de placer son -colosse en or dans le sanctuaire du temple de Jérusalem, -et de faire dédier le temple lui-même à sa -divinité<a name="FNanchor_7_591" id="FNanchor_7_591"></a><a href="#Footnote_7_591" class="fnanchor">[7]</a>. Cette odieuse intrigue faillit hâter de trente -ans la révolte et la ruine de la nation juive. La modération -du légat impérial, Publius Pétronius, et l'intervention -du roi Hérode Agrippa, favori de Caligula, -prévinrent la catastrophe. Mais, jusqu'au moment -où l'épée de Chæréa délivra la terre du tyran le -plus exécrable qu'elle eût encore supporté, les Juifs -vécurent partout dans la terreur. Philon nous a conservé -<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>le détail de la scène inouïe qui se passa quand -la députation dont il était le chef fut admise à voir -l'empereur<a name="FNanchor_8_592" id="FNanchor_8_592"></a><a href="#Footnote_8_592" class="fnanchor">[8]</a>. Caligula les reçut pendant qu'il visitait -les villas de Mécène et de Lamia, près de la mer, aux -environs de Pouzzoles. Il était ce jour-là en veine -de gaieté. Hélicon, son railleur de prédilection, -lui avait conté toute sorte de bouffonneries sur les -Juifs. «Ah! c'est donc vous, leur dit-il avec un rire -amer et en montrant les dents, qui seuls ne voulez pas -me reconnaître pour dieu, et qui préférez en adorer un -que vous ne sauriez seulement nommer?» Il accompagna -ces paroles d'un épouvantable blasphème. -Les Juifs tremblaient; leurs adversaires alexandrins -prirent les premiers la parole: «Vous détesteriez, -seigneur, encore bien davantage ces gens et toute -leur nation, si vous saviez l'aversion qu'ils ont pour -vous; car ils ont été les seuls qui n'aient point sacrifié -pour votre santé, lorsque tous les peuples le faisaient.» -A ces mots, les Juifs s'écrièrent que c'était -là une calomnie, et qu'ils avaient offert trois fois -pour la prospérité de l'empereur les sacrifices les plus -solennels qui fussent en leur religion. «Soit, dit Caligula -avec un sérieux fort comique, vous avez sacrifié; -c'est bien; mais ce n'est pas à moi que vous avez sacrifié. -<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>Quel avantage en retiré-je?» Là-dessus, leur -tournant le dos, il se mit à parcourir les appartements, -donnant des ordres pour les réparations, montant -et descendant sans cesse. Les malheureux députés -(entre lesquels Philon, âgé de quatre-vingts ans, -l'homme peut-être le plus vénérable du temps, depuis -que Jésus n'était plus) le suivaient en haut, en bas, -essoufflés, tremblants, bafoués par l'assistance. Caligula, -se retournant tout à coup: «A propos, leur -dit-il, pourquoi donc ne mangez-vous pas de porc?» -Les flatteurs éclatèrent de rire; des officiers, d'un -ton sévère, les avertirent qu'on manquait à la majesté -de l'empereur par des rires immodérés. Les -Juifs balbutièrent; un d'eux dit assez gauchement: -«Mais il y a des personnes qui ne mangent pas -d'agneau.—- Ah! pour ceux-là, dit l'empereur, ils -ont bien raison; c'est une viande qui n'a pas de -goût.» Il feignit ensuite de s'enquérir de leur affaire; -puis, la harangue à peine commencée, il les quitte -et va donner des ordres pour la décoration d'une salle -qu'il voulait garnir de pierre spéculaire. Il revient, affectant -un air modéré, demande aux envoyés s'ils -ont quelque chose à ajouter, et, comme ceux-ci reprennent -le discours interrompu, il leur tourne le dos -pour aller voir une autre salle qu'il faisait orner de -peintures. Ce jeu de tigre, badinant avec sa proie, -<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span>dura des heures. Les Juifs s'attendaient à la mort. -Mais, au dernier moment, les griffes de la bête rentrèrent. -«Allons! dit Caligula en repassant, décidément -ces gens-ci ne sont pas aussi coupables qu'ils -sont à plaindre de ne pas croire à ma divinité.» -Voilà comment les questions les plus graves pouvaient -être traitées sous l'horrible régime que la bassesse du -monde avait créé, qu'une soldatesque et une populace -également viles chérissaient, que la lâcheté de -presque tous maintenait.</p> - -<p><span class="sidenote">[An 39]</span> -On comprend que cette situation si tendue ait -enlevé aux Juifs, du temps de Marullus, beaucoup de -cette audace qui les faisait parler si fièrement à -Pilate. Déjà presque détachés du temple, les chrétiens -devaient être bien moins effrayés que les Juifs -des projets sacrilèges de Caligula. Ils étaient, d'ailleurs, -trop peu nombreux pour que l'on connût à -Rome leur existence. L'orage du temps de Caligula, -comme celui qui aboutit à la prise de Jérusalem -par Titus, passa sur leur tête, et à plusieurs -égards les servit. Tout ce qui affaiblissait l'indépendance -juive leur était favorable, puisque c'était autant -d'enlevé au pouvoir d'une orthodoxie soupçonneuse, -appuyant ses prétentions par de sévères pénalités.</p> - -<p>Cette période de paix fut féconde en développements -intérieurs. L'Église naissante se divisait en -<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>trois provinces: Judée, Samarie, Galilée<a name="FNanchor_9_593" id="FNanchor_9_593"></a><a href="#Footnote_9_593" class="fnanchor">[9]</a>, à laquelle -sans doute se rattachait Damas. Jérusalem avait -sa primauté absolument incontestée. L'Église de -cette ville, qui avait été dispersée après la mort -d'Étienne, se reconstitua vite. Les apôtres n'avaient -jamais quitté la ville. Les frères du Seigneur continuaient -d'y résider et de jouir d'une grande autorité<a name="FNanchor_10_594" id="FNanchor_10_594"></a><a href="#Footnote_10_594" class="fnanchor">[10]</a>. -Il ne semble pas que cette nouvelle Église de Jérusalem -ait été organisée d'une manière aussi rigoureuse -que la première; la communauté des biens n'y fut -pas strictement rétablie. Seulement, on fonda une -grande caisse des pauvres, où devaient être versées -les aumônes que les Églises particulières envoyaient -à l'Église mère, origine et source permanente -de leur foi<a name="FNanchor_11_595" id="FNanchor_11_595"></a><a href="#Footnote_11_595" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<p>Pierre faisait de fréquents voyages apostoliques -dans les environs de Jérusalem<a name="FNanchor_12_596" id="FNanchor_12_596"></a><a href="#Footnote_12_596" class="fnanchor">[12]</a>. Il jouissait toujours -d'une grande réputation de thaumaturge. A Lydda<a name="FNanchor_13_597" id="FNanchor_13_597"></a><a href="#Footnote_13_597" class="fnanchor">[13]</a>, -en particulier, il passa pour avoir guéri un paralytique -nommé Énée, miracle qui, dit-on, amena de -nombreuses conversions dans la plaine de Saron<a name="FNanchor_14_598" id="FNanchor_14_598"></a><a href="#Footnote_14_598" class="fnanchor">[14]</a>. -<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span>De Lydda, il se rendit à Joppé<a name="FNanchor_15_599" id="FNanchor_15_599"></a><a href="#Footnote_15_599" class="fnanchor">[15]</a>, ville qui paraît avoir -été un centre pour le christianisme. Des villes d'ouvriers, -de marins, de pauvres gens, où les Juifs orthodoxes -ne dominaient pas<a name="FNanchor_16_600" id="FNanchor_16_600"></a><a href="#Footnote_16_600" class="fnanchor">[16]</a>, étaient celles où la -secte trouvait les meilleures dispositions. Pierre fit -un long séjour à Joppé, chez un tanneur nommé -Simon, qui demeurait près de la mer<a name="FNanchor_17_601" id="FNanchor_17_601"></a><a href="#Footnote_17_601" class="fnanchor">[17]</a>. L'industrie -du cuir était un métier presque impur; on ne -devait pas fréquenter ceux qui l'exerçaient, si bien -que les corroyeurs étaient réduits à demeurer dans -des quartiers à part<a name="FNanchor_18_602" id="FNanchor_18_602"></a><a href="#Footnote_18_602" class="fnanchor">[18]</a>. Pierre, en choisissant un tel -hôte, donnait une marque de son indifférence pour -les préjugés juifs, et travaillait à cet ennoblissement -des petits métiers qui est, pour une bonne part, l'ouvrage -de l'esprit chrétien.</p> - -<p><span class="sidenote">[An 40]</span> -L'organisation des œuvres de charité surtout se -poursuivait activement. L'Église de Joppé possédait -une femme admirable nommée en araméen <i>Tabitha</i> -(gazelle), et en grec <i>Dorcas</i><a name="FNanchor_19_603" id="FNanchor_19_603"></a><a href="#Footnote_19_603" class="fnanchor">[19]</a>, qui consacrait tous ses -<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span>soins aux pauvres<a name="FNanchor_20_604" id="FNanchor_20_604"></a><a href="#Footnote_20_604" class="fnanchor">[20]</a>. Elle était riche, ce semble, et -distribuait son bien en aumônes. Cette respectable -dame avait formé une réunion de veuves pieuses, -qui passaient avec elles leurs journées<a name="FNanchor_21_605" id="FNanchor_21_605"></a><a href="#Footnote_21_605" class="fnanchor">[21]</a> à tisser des -habits pour les indigents. Comme le schisme du -christianisme avec le judaïsme n'était pas encore -consommé, il est probable que les Juifs bénéficiaient -de ces actes de charité. «Les saints et les veuves<a name="FNanchor_22_606" id="FNanchor_22_606"></a><a href="#Footnote_22_606" class="fnanchor">[22]</a>» -étaient ainsi de pieuses personnes, faisant du bien à -tous, des espèces de bégards et de béguines, que -les seuls rigoristes d'une orthodoxie pédantesque -tenaient pour suspects, des <i>fraticelli</i> aimés du peuple, -dévots, charitables, pleins de pitié.</p> - -<p>Le germe de ces associations de femmes, qui -sont une des gloires du christianisme, exista de la -sorte dans les premières Églises de Judée. A Jaffa -commença la génération de ces femmes voilées, -vêtues de lin, qui devaient continuer à travers -les siècles la tradition des charitables secrets. Tabitha -fut la mère d'une famille qui ne finira pas, -tant qu'il y aura des misères à soulager et de bons -instincts de femme à satisfaire. On raconta plus tard -que Pierre l'avait ressuscitée. Hélas! la mort, tout -<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span>insensée, toute révoltante qu'elle est en pareil cas, -est inflexible. Quand l'âme la plus exquise s'est -exhalée, l'arrêt demeure irrévocable; la femme la -plus excellente ne répond pas plus que la femme vulgaire -et frivole à l'invitation des voix amies qui la -rappellent. Mais l'idée n'est pas assujettie aux conditions -de la matière. La vertu et la bonté échappent -aux prises de la mort. Tabitha n'avait pas besoin -d'être ressuscitée. Pour quatre jours de plus à passer -en cette triste vie, fallait-il la déranger de sa douce -et immuable éternité? Laissez-la reposer en paix; le -jour des justes viendra.</p> - -<p>Dans ces villes très-mêlées, le problème de l'admission -des païens au baptême se posait avec beaucoup -d'urgence. Pierre en était fortement préoccupé. Un -jour qu'il priait à Joppé, sur la terrasse de la maison -du tanneur, ayant devant lui cette mer qui allait -bientôt porter la foi nouvelle à tout l'Empire, il eut -une extase prophétique. Dans le demi-sommeil où il -était plongé, il crut éprouver une sensation de faim, -et demanda quelque chose. Or, pendant qu'on le lui -préparait, il vit le ciel ouvert et une nappe nouée aux -quatre coins en descendre. Ayant regardé à l'intérieur -de la nappe, il y vit des animaux de toute -espèce, et crut entendre une voix qui lui disait: «Tue -et mange.» Et sur l'objection qu'il fit que plusieurs -<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span>de ces animaux étaient impurs: «N'appelle pas -impur ce que Dieu a purifié,» lui fut-il répondu. -Cela, à ce qu'il paraît, se répéta par trois fois. Pierre -fut persuadé que ces animaux représentaient symboliquement -la masse des gentils, que Dieu lui-même -venait de rendre aptes à la communion sainte du -royaume de Dieu<a name="FNanchor_23_607" id="FNanchor_23_607"></a><a href="#Footnote_23_607" class="fnanchor">[23]</a>.</p> - -<p>L'occasion se présenta bientôt d'appliquer ces -principes. De Joppé, Pierre se rendit à Césarée. Là, -il fut mis en rapport avec un centurion nommé Cornélius<a name="FNanchor_24_608" id="FNanchor_24_608"></a><a href="#Footnote_24_608" class="fnanchor">[24]</a>. -La garnison de Césarée était formée, en partie -du moins, par une de ces cohortes composées de -volontaires italiens, qu'on appelait <i>Italicœ</i><a name="FNanchor_25_609" id="FNanchor_25_609"></a><a href="#Footnote_25_609" class="fnanchor">[25]</a>. Le nom -complet de celle-ci a pu être <i>cohors prima Augusta -Italica civium romanorum</i><a name="FNanchor_26_610" id="FNanchor_26_610"></a><a href="#Footnote_26_610" class="fnanchor">[26]</a>. Cornélius était centurion -de cette cohorte, par conséquent Italien et citoyen -romain. C'était un honnête homme, qui depuis longtemps -se sentait de l'attrait pour le cul le monothéiste -des Juifs. Il priait, faisait des aumônes, pratiquait -en un mot les préceptes de religion naturelle que suppose -le judaïsme; mais il n'était pas circoncis; ce -<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>n'était pas un prosélyte à un degré quelconque; -c'était un païen pieux, un Israélite de cœur, rien de -plus<a name="FNanchor_27_611" id="FNanchor_27_611"></a><a href="#Footnote_27_611" class="fnanchor">[27]</a>. Toute sa maison et quelques soldats de sa -centurie étaient, dit-on, dans les mêmes dispositions<a name="FNanchor_28_612" id="FNanchor_28_612"></a><a href="#Footnote_28_612" class="fnanchor">[28]</a>. -Cornélius demanda à entrer dans l'Église nouvelle. -Pierre, dont la nature était ouverte et bienveillante, -le lui accorda, et le centurion fut baptisé<a name="FNanchor_29_613" id="FNanchor_29_613"></a><a href="#Footnote_29_613" class="fnanchor">[29]</a>.</p> - -<p>Peut-être Pierre ne vit-il d'abord à cela aucune -difficulté; mais, à son retour à Jérusalem, on lui en -fit de grands reproches. Il avait violé ouvertement la -Loi, il était entré chez des incirconcis et avait mangé -avec eux. La question était capitale, en effet; il s'agissait -de savoir si la Loi était abolie, s'il était permis -de la violer par prosélytisme, si les gentils pouvaient -être reçus de plain-pied dans l'Église. Pierre, pour -se défendre, raconta sa vision de Joppé. Plus tard, le -fait du centurion servit d'argument dans la grande -question du baptême des incirconcis. Pour lui donner -plus de force, on supposa que chaque phase de -<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span>cette grande affaire avait été marquée par un ordre -du Ciel. On raconta qu'à la suite de longues prières, -Cornélius avait vu un ange qui lui avait ordonné -d'aller quérir Pierre à Joppé; que la vision symbolique -de Pierre eut lieu à l'heure même où arrivèrent -les messagers de Cornélius; que d'ailleurs -Dieu s'était chargé de légitimer tout ce qui avait -été fait, puisque, l'Esprit-Saint étant descendu sur -Cornélius et sur les gens de sa maison, ceux-ci -avaient parlé les langues et psalmodié à la façon -des autres fidèles. Était-il naturel de refuser le baptême -à des personnes qui avaient reçu le Saint-Esprit?</p> - -<p>L'Église de Jérusalem était encore exclusivement -composée de Juifs et de prosélytes. Le Saint-Esprit -se répandant sur des incirconcis, antérieurement au -baptême, parut un fait très-extraordinaire. Il est probable -que dès lors existait un parti opposé en principe -à l'admission des gentils, et que tout le monde -n'accepta pas les explications de Pierre. L'auteur des -<i>Actes</i><a name="FNanchor_30_614" id="FNanchor_30_614"></a><a href="#Footnote_30_614" class="fnanchor">[30]</a> veut que l'approbation ait été unanime. Mais, -dans quelques années, nous verrons la question renaître -avec bien plus de vivacité<a name="FNanchor_31_615" id="FNanchor_31_615"></a><a href="#Footnote_31_615" class="fnanchor">[31]</a>. On accepta peut-être -le fait du bon centurion, comme celui de l'eunuque -<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span>éthiopien, à titre de fait exceptionnel, justifié -par une révélation et un ordre exprès de Dieu. -L'affaire était loin d'être décidée. Ce fut la première -controverse dans le sein de l'Église; le paradis de la -paix intérieure avait duré six ou sept ans.</p> - -<p>Dès l'an 40 à peu près, la grande question d'où -l'avenir du christianisme paraît ainsi avoir -été posée. Pierre et Philippe, avec beaucoup de justesse, -entrevirent la vraie solution et baptisèrent des -païens. Sans doute, dans les deux récits que l'auteur -des <i>Actes</i> nous donne à ce sujet, et qui sont en partie -calqués l'un sur l'autre, il est difficile de méconnaître -un système. L'auteur des <i>Actes</i> appartient à un parti -de conciliation, favorable à l'introduction des païens -dans l'Église, et qui ne veut pas avouer la violence -des divisions que l'affaire a soulevées. On sent parfaitement -qu'en écrivant les épisodes de l'eunuque, -du centurion, et même de la conversion des Samaritains, -cet auteur ne veut pas seulement raconter, -qu'il cherche surtout des précédents à une opinion. -Mais nous ne pouvons admettre, d'un autre côté, -qu'il invente les faits qu'il raconte. Les conversions -de l'eunuque de la candace et du centurion Cornélius -sont probablement des faits réels, présentés et -transformés selon les besoins de la thèse en vue -de laquelle le livre des <i>Actes</i> a été composé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span><span class="sidenote">[An 41]</span>Celui qui devait, dix ou onze ans plus tard, donner -à ce débat une portée si décisive, Paul, ne s'y mêlait -pas encore. Il était dans le Hauran ou à Damas, -prêchant, réfutant les Juifs, mettant au service de la -foi nouvelle autant d'ardeur qu'il en avait montré -pour la combattre. Le fanatisme, dont il avait été -l'instrument, ne tarda pas à le poursuivre à son tour. -Les Juifs résolurent de le perdre. Ils obtinrent de -l'ethnarque qui gouvernait Damas au nom de Hâreth, -un ordre de l'arrêter. Paul se cacha. On sut -qu'il devait sortir de la ville; l'ethnarque, qui voulait -plaire aux Juifs, plaça des escouades aux portes pour -se saisir de sa personne; mais les frères le firent -échapper de nuit en le descendant, au moyen d'un -panier, par la fenêtre d'une maison qui surplombait -le rempart<a name="FNanchor_32_616" id="FNanchor_32_616"></a><a href="#Footnote_32_616" class="fnanchor">[32]</a>.</p> - -<p>Échappé à ce danger, Paul dirigea ses yeux vers -Jérusalem. Il y avait trois ans<a name="FNanchor_33_617" id="FNanchor_33_617"></a><a href="#Footnote_33_617" class="fnanchor">[33]</a> qu'il était chrétien, -et il n'avait pas encore vu les apôtres. Son caractère -roide, peu liant, porté à s'isoler, lui avait d'abord fait -tourner le dos en quelque sorte à la grande famille -dans laquelle il venait d'entrer malgré lui, et préférer -pour son premier apostolat un pays nouveau, où il -ne devait trouver aucun collègue. Le désir de voir -<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span>Pierre, cependant, s'était éveillé en lui<a name="FNanchor_34_618" id="FNanchor_34_618"></a><a href="#Footnote_34_618" class="fnanchor">[34]</a>. Il reconnaissait -son autorité et le désignait, comme tout le -monde, du nom de <i>Képha</i> «la pierre». Il se rendit -donc à Jérusalem, faisant en sens contraire la route -qu'il avait parcourue trois ans auparavant en des -dispositions si différentes.</p> - -<p>Sa position à Jérusalem fut extrêmement fausse et -embarrassée. On y avait bien entendu dire que le persécuteur -était devenu le plus zélé des évangélistes et -le premier défenseur de la foi qu'il avait voulu détruire<a name="FNanchor_35_619" id="FNanchor_35_619"></a><a href="#Footnote_35_619" class="fnanchor">[35]</a>. -Mais il restait contre lui de grandes préventions. -Plusieurs craignaient de sa part quelque horrible -machination. On l'avait vu si enragé, si cruel, -si ardent à pénétrer dans les maisons, à déchirer le -secret des familles pour chercher des victimes, qu'on -le croyait capable de jouer une odieuse comédie pour -mieux perdre ceux qu'il haïssait<a name="FNanchor_36_620" id="FNanchor_36_620"></a><a href="#Footnote_36_620" class="fnanchor">[36]</a>. Il demeurait, ce -semble, dans la maison de Pierre<a name="FNanchor_37_621" id="FNanchor_37_621"></a><a href="#Footnote_37_621" class="fnanchor">[37]</a>. Plusieurs des -disciples restaient sourds à ses avances et se retiraient -de lui<a name="FNanchor_38_622" id="FNanchor_38_622"></a><a href="#Footnote_38_622" class="fnanchor">[38]</a>. Un homme de cœur et de volonté, -Barnabé, joua à ce moment un rôle décisif. En qualité -<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span>de Chypriote et de nouveau converti, il comprenait -mieux que les disciples galiléens la position de -Paul. Il vint au-devant de lui, le prit en quelque -sorte par la main, le présenta aux plus soupçonneux -et se fit son garant<a name="FNanchor_39_623" id="FNanchor_39_623"></a><a href="#Footnote_39_623" class="fnanchor">[39]</a>. Par cet acte de sagesse et de -pénétration, Barnabé mérita au plus haut degré du -christianisme. Ce fut lui qui devina Paul; c'est à -lui que l'Église doit le plus extraordinaire de ses -fondateurs. L'amitié féconde de ces deux hommes -apostoliques, amitié qui ne souffrit aucun nuage, -malgré bien des dissentiments, amena plus tard leur -association en vue de missions chez les gentils. Cette -grande association date, en un sens, du premier séjour -de Paul à Jérusalem. Parmi les causes de la foi du -monde, il faut compter le généreux mouvement de -Barnabé tendant la main à Paul suspect et délaissé, -l'intuition profonde qui lui fit découvrir une âme -d'apôtre sous cet air humilié, la franchise avec laquelle -il rompit la glace et abattit les obstacles que -les fâcheux antécédents du converti, peut-être aussi -<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>certains traits de son caractère, avaient élevés entre -lui et ses frères nouveaux.</p> - -<p>Paul, du reste, évita comme systématiquement -de voir les apôtres. C'est lui-même qui le dit, et -il prend la peine de l'affirmer avec serment; il ne -vit que Pierre et Jacques, frère du Seigneur<a name="FNanchor_40_624" id="FNanchor_40_624"></a><a href="#Footnote_40_624" class="fnanchor">[40]</a>. Son -séjour ne dura que deux semaines<a name="FNanchor_41_625" id="FNanchor_41_625"></a><a href="#Footnote_41_625" class="fnanchor">[41]</a>. Certes, il est possible -qu'à l'époque où il écrivit l'épître aux Galates -(vers 56), Paul se soit trouvé entraîné, par les besoins -du moment, à fausser un peu la couleur de ses -rapports avec les apôtres, à les présenter comme -plus secs, plus impérieux, qu'ils ne le furent en réalité. -Vers 56, il tenait essentiellement à prouver -qu'il n'avait rien reçu de Jérusalem, qu'il n'était -nullement le mandataire du conseil des Douze, établi -dans cette ville. Son attitude, à Jérusalem, aurait été -l'allure haute et altière d'un maître qui évite les rapports -avec les autres maîtres, pour ne pas avoir -l'air de se subordonner à eux, et non la mine humble -<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span>et repentante d'un coupable honteux de son passé, -comme le veut l'auteur des <i>Actes</i>. Nous ne pouvons -croire que, dès l'an 41, Paul fût animé de cette espèce -de soin jaloux de garder sa propre originalité -qu'il montra plus tard. La rareté de ses entrevues avec -les apôtres et la brièveté de son séjour à Jérusalem -vinrent probablement de son embarras, devant des -gens d'une autre nature que lui et pleins de préjugés -à son égard, bien plutôt que d'une politique -raffinée, qui lui aurait fait voir, quinze ans d'avance, -les inconvénients qu'il pouvait y avoir à les -fréquenter.</p> - -<p>En réalité, ce qui devait mettre une sorte de mur -entre les apôtres et Paul, c'était surtout la différence -de leur caractère et de leur éducation. Les apôtres -étaient tous Galiléens; ils n'avaient pas été aux -grandes écoles juives; ils avaient vu Jésus; ils se -souvenaient de ses paroles; c'étaient de bonnes et -pieuses natures, parfois un peu solennelles et naïves. -Paul était un homme d'action, plein de feu, médiocrement -mystique, enrôlé comme par une force supérieure -dans une secte qui n'était nullement celle de -sa première adoption. La révolte, la protestation, -étaient ses sentiments habituels<a name="FNanchor_42_626" id="FNanchor_42_626"></a><a href="#Footnote_42_626" class="fnanchor">[42]</a>. Son instruction -<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>juive était beaucoup plus forte que celle de tous ses -nouveaux confrères. Mais, n'ayant pas entendu Jésus, -n'ayant pas été institué par lui, il avait, selon les -idées chrétiennes, une grande infériorité. Or, Paul -n'était pas fait pour accepter une place secondaire. -Son altière individualité exigeait un rôle à part. C'est -probablement vers ce temps que naquit en lui l'idée -bizarre qu'après tout il n'avait rien à envier à ceux -qui avaient connu Jésus et avaient été choisis par -lui, puisque lui aussi avait vu Jésus, avait reçu de -Jésus une révélation directe et le mandat de son -apostolat. Même ceux qui furent honorés d'une apparition -personnelle du Christ ressuscité n'eurent rien -de plus que lui. Pour avoir été la dernière, sa vision -n'en avait pas été moins remarquable. Elle s'était -produite dans des circonstances qui lui donnaient un -cachet particulier d'importance et de distinction<a name="FNanchor_43_627" id="FNanchor_43_627"></a><a href="#Footnote_43_627" class="fnanchor">[43]</a>. -Erreur capitale! L'écho de la voix de Jésus se retrouvait -dans les discours du plus humble de ses disciples. -Avec toute sa science juive, Paul ne pouvait suppléer -à l'immense désavantage qui résultait pour lui de sa -tardive initiation. Le Christ qu'il avait vu sur le -chemin de Damas n'était pas, quoi qu'il dît, le Christ -de Galilée; c'était le Christ de son imagination, de -<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span>son sens propre. Quoiqu'il fut attentif à recueillir les -paroles du maître<a name="FNanchor_44_628" id="FNanchor_44_628"></a><a href="#Footnote_44_628" class="fnanchor">[44]</a>, il est clair que ce n'était ici -qu'un disciple de seconde main. Si Paul eût rencontré -Jésus vivant, on peut douter qu'il se fût attaché -à lui. Sa doctrine sera la sienne, non celle de Jésus; -les révélations dont il est si fier sont le fruit de son -cerveau.</p> - -<p>Ces idées, qu'il n'osait communiquer encore, lui -rendaient le séjour de Jérusalem désagréable. Au bout -de quinze jours, il prit congé de Pierre et partit. Il -avait vu si peu de monde qu'il osait dire que personne -dans les Églises de Judée ne connaissait son visage -et ne savait quelque chose de lui autrement que par -ouï-dire<a name="FNanchor_45_629" id="FNanchor_45_629"></a><a href="#Footnote_45_629" class="fnanchor">[45]</a>. Plus tard, il attribua ce brusque départ à -une révélation. Il racontait qu'un jour, priant dans le -temple, il eut une extase, qu'il vit Jésus en personne, -et reçut de lui l'ordre de quitter au plus vite Jérusalem, -«parce qu'on n'y était pas disposé à recevoir -son témoignage». En échange de ces endurcis, -Jésus lui aurait promis l'apostolat de nations lointaines -et un auditoire plus docile à sa voix<a name="FNanchor_46_630" id="FNanchor_46_630"></a><a href="#Footnote_46_630" class="fnanchor">[46]</a>. Quant -à ceux qui voulurent effacer les traces des nombreux -<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>déchirements que l'entrée de ce disciple insoumis -causa dans l'Église, ils prétendirent que Paul passa -un assez long temps à Jérusalem, vivant avec les -frères sur le pied de la plus complète liberté, mais -que, s'étant mis à prêcher les Juifs hellénistes, il -faillit être tué par eux, si bien que les frères durent -veiller à sa sûreté et le faire conduire à Césarée<a name="FNanchor_47_631" id="FNanchor_47_631"></a><a href="#Footnote_47_631" class="fnanchor">[47]</a>.</p> - -<p>Il est probable, en effet, que, de Jérusalem, il se -rendit à Césarée. Mais il y resta peu, et se mit à -parcourir la Syrie, puis la Cilicie<a name="FNanchor_48_632" id="FNanchor_48_632"></a><a href="#Footnote_48_632" class="fnanchor">[48]</a>. Il prêchait sans -doute déjà, mais pour son compte et sans accord -avec personne. Tarse, sa patrie, fut son séjour habituel -durant cette période de sa vie apostolique, qu'on -peut évaluer à deux ans<a name="FNanchor_49_633" id="FNanchor_49_633"></a><a href="#Footnote_49_633" class="fnanchor">[49]</a>. Il est possible que les -Églises de Cilicie lui aient dû leurs commencements<a name="FNanchor_50_634" id="FNanchor_50_634"></a><a href="#Footnote_50_634" class="fnanchor">[50]</a>. -Cependant la vie de Paul n'était pas, dès cette époque, -telle que nous la voyons plus tard. Il ne prenait -pas le titre d'apôtre, lequel était alors strictement -réservé aux Douze<a name="FNanchor_51_635" id="FNanchor_51_635"></a><a href="#Footnote_51_635" class="fnanchor">[51]</a>. Ce n'est qu'à partir de son association -<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>avec Barnabé (an 45) qu'il entre dans -cette carrière de pérégrinations sacrées et de prédications -qui devaient faire de lui le type du missionnaire -voyageur.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_585" id="Footnote_1_585"></a><a href="#FNanchor_1_585"><span class="label">[1]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 31.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_586" id="Footnote_2_586"></a><a href="#FNanchor_2_586"><span class="label">[2]</span></a> Voir l'aveu atrocement naïf de III Macch., <span class="smcap">vii</span>, 12–13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_587" id="Footnote_3_587"></a><a href="#FNanchor_3_587"><span class="label">[3]</span></a> Lire le III<sup>e</sup> livre (apocryphe) des Macchabées, tout entier, -en le comparant à celui d'Esther.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_588" id="Footnote_4_588"></a><a href="#FNanchor_4_588"><span class="label">[4]</span></a> Suétone, <i>Caius</i>, 22, 52; Dion Cassius, LIX, 26–28; Philon, -<i>Legatio ad Caium</i>, § 25, etc.; Josèphe, <i>Ant.</i>, XVIII; <span class="smcap">viii</span>; XIX, <span class="smcap">i</span>, -1–2; <i>B. J.</i>, II, x.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_589" id="Footnote_5_589"></a><a href="#FNanchor_5_589"><span class="label">[5]</span></a> Philon, <i>Leg. ad Caium</i>, § 30.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_590" id="Footnote_6_590"></a><a href="#FNanchor_6_590"><span class="label">[6]</span></a> Philon, <i>In Flaccum</i>, § 7; <i>Leg. ad Caium</i>, § 18, 20, 26, 43.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_591" id="Footnote_7_591"></a><a href="#FNanchor_7_591"><span class="label">[7]</span></a> Philon, <i>Leg. ad Caium</i>, § 29; Josèphe, <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">viii</span>; -<i>B. J.</i>, II, x; Tacite, <i>Ann.</i>, XII, 54; <i>Hist.</i>, V, 9, en complétant le -premier passage par le second.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_592" id="Footnote_8_592"></a><a href="#FNanchor_8_592"><span class="label">[8]</span></a> Philon, <i>Leg. ad Caium</i>, § 27, 30, 44 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_593" id="Footnote_9_593"></a><a href="#FNanchor_9_593"><span class="label">[9]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 31.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_594" id="Footnote_10_594"></a><a href="#FNanchor_10_594"><span class="label">[10]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 18–19; <span class="smcap">ii</span>, 9.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_595" id="Footnote_11_595"></a><a href="#FNanchor_11_595"><span class="label">[11]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 29–30, et ci-dessus, p. 79.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_596" id="Footnote_12_596"></a><a href="#FNanchor_12_596"><span class="label">[12]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 32.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_597" id="Footnote_13_597"></a><a href="#FNanchor_13_597"><span class="label">[13]</span></a> Aujourd'hui Ludd.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_598" id="Footnote_14_598"></a><a href="#FNanchor_14_598"><span class="label">[14]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 32–35.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_599" id="Footnote_15_599"></a><a href="#FNanchor_15_599"><span class="label">[15]</span></a> Jaffa.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_600" id="Footnote_16_600"></a><a href="#FNanchor_16_600"><span class="label">[16]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIV, x, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_601" id="Footnote_17_601"></a><a href="#FNanchor_17_601"><span class="label">[17]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 43; x, 6, 17, 32.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_602" id="Footnote_18_602"></a><a href="#FNanchor_18_602"><span class="label">[18]</span></a> 4. Mischna, <i>Ketuboth</i>, <span class="smcap">vii</span>, 10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_603" id="Footnote_19_603"></a><a href="#FNanchor_19_603"><span class="label">[19]</span></a> Comp. Gruter, p. 891, 4; Reinesius, <i>Inscript.</i>, XIV, 61, -Mommsen, <i>Inscr. regni Neap.</i>, 622, 2034, 3092, 4985; Pape, -<i>Wört. der griech. Eigenn.</i>, à ce mot. Cf. Jos., <i>B. J.</i>, IV, -<span class="smcap">iii</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_604" id="Footnote_20_604"></a><a href="#FNanchor_20_604"><span class="label">[20]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 36 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_605" id="Footnote_21_605"></a><a href="#FNanchor_21_605"><span class="label">[21]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 39. Le grec porte ὅσα ἐποίει μετ’ αὐτῶν οὖσα.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_606" id="Footnote_22_606"></a><a href="#FNanchor_22_606"><span class="label">[22]</span></a> <i>Ibid.</i>,<span class="smcap">ix</span>, 32, 41.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_607" id="Footnote_23_607"></a><a href="#FNanchor_23_607"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, x, 9–16; <span class="smcap">xi</span>, 5–10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_608" id="Footnote_24_608"></a><a href="#FNanchor_24_608"><span class="label">[24]</span></a> <i>Ibid.</i>, x, 1-<span class="smcap">xi</span>, 18.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_609" id="Footnote_25_609"></a><a href="#FNanchor_25_609"><span class="label">[25]</span></a> Il y en avait au moins trente-deux (Orelli et Henzen,<i> Inscr. -lat</i>., n<sup>os</sup> 90, 512, 6756).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_610" id="Footnote_26_610"></a><a href="#FNanchor_26_610"><span class="label">[26]</span></a> Comp. <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxvii</span>, 1, et Henzen, n<sup>o</sup> 6709.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_611" id="Footnote_27_611"></a><a href="#FNanchor_27_611"><span class="label">[27]</span></a> Comparez Luc, <span class="smcap">vii</span>, 2 et suiv. Luc se complaît, il est vrai, -dans cette idée de centurions vertueux et juifs par l'âme sans la -circoncision (voir l'Introd., p. <span class="smcap">xxii</span>). Mais l'exemple d'Izate (Jos., -<i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">ii</span>, 5). prouve que de telles situations étaient possibles. -Comp., Jos., <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xxviii</span>, 2; Orelli, <i>Inscr.</i>, n<sup>o</sup> 2523.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_612" id="Footnote_28_612"></a><a href="#FNanchor_28_612"><span class="label">[28]</span></a> <i>Act.</i>, x, 2, 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_613" id="Footnote_29_613"></a><a href="#FNanchor_29_613"><span class="label">[29]</span></a> Ceci paraît, il est vrai, en contradiction avec Gal., <span class="smcap">ii</span>, 7–9. -Mais la conduite de Pierre en ce qui concerne l'admission des gentils -fut toujours très-peu consistante. Gal., <span class="smcap">ii</span>, 12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_614" id="Footnote_30_614"></a><a href="#FNanchor_30_614"><span class="label">[30]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 18.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_615" id="Footnote_31_615"></a><a href="#FNanchor_31_615"><span class="label">[31]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xv</span>, 1 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_616" id="Footnote_32_616"></a><a href="#FNanchor_32_616"><span class="label">[32]</span></a> II Cor., <span class="smcap">ii</span>, 32–33; <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 23–25.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_617" id="Footnote_33_617"></a><a href="#FNanchor_33_617"><span class="label">[33]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 48.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_618" id="Footnote_34_618"></a><a href="#FNanchor_34_618"><span class="label">[34]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 18.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_619" id="Footnote_35_619"></a><a href="#FNanchor_35_619"><span class="label">[35]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">i</span>, 23.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_620" id="Footnote_36_620"></a><a href="#FNanchor_36_620"><span class="label">[36]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 26.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_621" id="Footnote_37_621"></a><a href="#FNanchor_37_621"><span class="label">[37]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 18.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_622" id="Footnote_38_622"></a><a href="#FNanchor_38_622"><span class="label">[38]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 26.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_623" id="Footnote_39_623"></a><a href="#FNanchor_39_623"><span class="label">[39]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 27. Toute cette partie des <i>Actes</i> a trop peu de valeur -historique pour qu'on puisse affirmer que la belle action de -Barnabé ait eu lieu durant les quinze jours que Paul passa à Jérusalem. -Mais il y a sans doute dans la manière dont les <i>Actes</i> présentent -la chose un sentiment, vrai des relations de Paul et de Barnabé.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_624" id="Footnote_40_624"></a><a href="#FNanchor_40_624"><span class="label">[40]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 19–20.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_625" id="Footnote_41_625"></a><a href="#FNanchor_41_625"><span class="label">[41]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">i</span>, 18. Impossible, par conséquent, d'admettre comme -exacts les versets 28–29 du ch. <span class="smcap">ix</span> des <i>Actes</i>. L'auteur des <i>Actes</i> -abuse de ces embûches et de ces projets meurtriers. Les <i>Actes</i> -diffèrent de l'épître aux Galates, en ce qu'ils supposent le premier -séjour de saint Paul à Jérusalem plus long et plus voisin de -sa conversion. Naturellement, c'est l'épître qui mérite la préférence, -au moins pour la chronologie et les circonstances matérielles.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_626" id="Footnote_42_626"></a><a href="#FNanchor_42_626"><span class="label">[42]</span></a> Voir surtout l'épître aux Galates.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_627" id="Footnote_43_627"></a><a href="#FNanchor_43_627"><span class="label">[43]</span></a> Épître aux Galates, <span class="smcap">i</span>, 11–12 et presque entière; I Cor., <span class="smcap">ix</span>, 1 -et suiv.; <span class="smcap">xv</span>, 1 et suiv.; II Cor., <span class="smcap">xi</span>, 21 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_628" id="Footnote_44_628"></a><a href="#FNanchor_44_628"><span class="label">[44]</span></a> On en trouve le sentiment plus ou moins direct: Rom., <span class="smcap">xii</span>, -14; I Cor., <span class="smcap">xiii</span>, 2; II Cor., <span class="smcap">iii</span>, 6; I Thess., <span class="smcap">iv</span>, 8; v, 2, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_629" id="Footnote_45_629"></a><a href="#FNanchor_45_629"><span class="label">[45]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 22–23.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_630" id="Footnote_46_630"></a><a href="#FNanchor_46_630"><span class="label">[46]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 17–21.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_631" id="Footnote_47_631"></a><a href="#FNanchor_47_631"><span class="label">[47]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 29–30.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_632" id="Footnote_48_632"></a><a href="#FNanchor_48_632"><span class="label">[48]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 21.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_633" id="Footnote_49_633"></a><a href="#FNanchor_49_633"><span class="label">[49]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">ix</span>, 30; <span class="smcap">xi</span>, 25. La donnée chronologique capitale pour -cette époque de la vie de saint Paul est Gal., <span class="smcap">i</span>, 18; <span class="smcap">ii</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_634" id="Footnote_50_634"></a><a href="#FNanchor_50_634"><span class="label">[50]</span></a> La Cilicie avait une Église en l'an 51. <i>Act.</i>, <span class="smcap">xv</span>, 23, 41.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_51_635" id="Footnote_51_635"></a><a href="#FNanchor_51_635"><span class="label">[51]</span></a> C'est dans l'épître aux Galates (vers 56) que Paul se place -pour la première fois avec éclat au rang des apôtres (<span class="smcap">i</span>, 1 et la -suite). Selon Gal., <span class="smcap">ii</span>, 7–10, il aurait reçu ce titre en 51. Cependant, -il ne le prend pas encore dans la suscription des deux -épîtres aux Thessaloniciens, qui sont de l'an 53. I Thess., <span class="smcap">ii</span>, 6 -n'implique pas un titre officiel. L'auteur des <i>Actes</i> ne donne -jamais à Paul le nom d'«apôtre». «Les apôtres», pour l'auteur -des <i>Actes</i>, sont «les Douze». <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiv</span>, 4, 14 est une exception.</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">FONDATION DE L'ÉGLISE D'ANTIOCHE.</span></h2> - - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 41]</span> -La foi nouvelle faisait de proche en proche d'étonnants -progrès. Les membres de l'Église de Jérusalem -qui avaient été dispersés à la suite de la mort -d'Étienne, poussant leurs conquêtes le long de la -côte de Phénicie, atteignirent Chypre et Antioche. -Ils avaient d'abord pour principe absolu de ne prêcher -qu'aux Juifs<a name="FNanchor_1_636" id="FNanchor_1_636"></a><a href="#Footnote_1_636" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Antioche, «la métropole de l'Orient», la troisième -ville du monde<a name="FNanchor_2_637" id="FNanchor_2_637"></a><a href="#Footnote_2_637" class="fnanchor">[2]</a>, fut le centre de cette chrétienté -de la Syrie du Nord. C'était une ville de plus -de cinq cent mille âmes, presque aussi grande que -Paris avant ses récentes extensions<a name="FNanchor_3_638" id="FNanchor_3_638"></a><a href="#Footnote_3_638" class="fnanchor">[3]</a>, résidence du -<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>légat impérial de Syrie. Portée tout d'abord par les -Séleucides à un haut degré de splendeur, elle n'avait -fait que profiter de l'occupation romaine. En général, -les Séleucides avaient devancé les Romains dans -le goût des décorations théâtrales appliquées aux -grandes cités. Temples, aqueducs, bains, basiliques, -rien ne manquait à Antioche de ce qui faisait -une grande ville syrienne de cette époque. Les -rues bordées de colonnades, avec leurs carrefours -décorés de statues, y avaient plus de symétrie et -de régularité que partout ailleurs<a name="FNanchor_4_639" id="FNanchor_4_639"></a><a href="#Footnote_4_639" class="fnanchor">[4]</a>. Un <i>Corso</i> orné -de quatre rangs de colonnes, formant deux galeries -couvertes avec une large avenue au milieu, -traversait la ville de part en part<a name="FNanchor_5_640" id="FNanchor_5_640"></a><a href="#Footnote_5_640" class="fnanchor">[5]</a>, sur une longueur -de trente-six stades (plus d'une lieue)<a name="FNanchor_6_641" id="FNanchor_6_641"></a><a href="#Footnote_6_641" class="fnanchor">[6]</a>. Mais -Antioche n'avait pas seulement d'immenses constructions -<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>d'utilité publique<a name="FNanchor_7_642" id="FNanchor_7_642"></a><a href="#Footnote_7_642" class="fnanchor">[7]</a>; elle avait aussi, ce que peu -de villes syriennes possédaient, des chefs-d'œuvre -d'art grec, d'admirables statues<a name="FNanchor_8_643" id="FNanchor_8_643"></a><a href="#Footnote_8_643" class="fnanchor">[8]</a>, des œuvres classiques -d'une délicatesse que le siècle ne savait plus -imiter. Antioche, dès sa fondation, avait été une ville -tout hellénique. Les Macédoniens d'Antigone et de -Séleucus avaient porté dans cette région du bas -Oronte leurs souvenirs les plus vivants, les cultes, -les noms de leur pays<a name="FNanchor_9_644" id="FNanchor_9_644"></a><a href="#Footnote_9_644" class="fnanchor">[9]</a>. La mythologie grecque s'y -était créé comme une seconde patrie; on avait la -prétention de montrer dans le pays une foule de -«lieux saints» se rattachant à cette mythologie. -La ville était pleine du culte d'Apollon et des -nymphes. Daphné, lieu enchanteur à deux petites -heures de la ville, rappelait aux conquérants les -plus riantes fictions. C'était une sorte de plagiat, -de contrefaçon des mythes de la mère patrie, analogue -à ces transports hardis par lesquels les tribus -primitives faisaient voyager avec elles leur géographie -mythique, leur Bérécynthe, leur Arvanda, -leur Ida, leur Olympe. Ces fables grecques constituaient -<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>une religion bien vieillie et à peine plus sérieuse -que les <i>Métamorphoses</i> d'Ovide. Les anciennes -religions du pays, en particulier celle du mont Casius<a name="FNanchor_10_645" id="FNanchor_10_645"></a><a href="#Footnote_10_645" class="fnanchor">[10]</a>, -y ajoutaient un peu de gravité. Mais la légèreté -syrienne, le charlatanisme babylonien, toutes les -impostures de l'Asie, se confondant à cette limite -des deux mondes, avaient fait d'Antioche la capitale -du mensonge, la sentine de toutes les infamies.</p> - -<p>A côté de la population grecque, en effet, laquelle -ne fut nulle part en Orient (si l'on excepte Alexandrie) -aussi dense qu'ici, Antioche compta toujours -dans son sein un nombre considérable d'indigènes -syriens, parlant syriaque<a name="FNanchor_11_646" id="FNanchor_11_646"></a><a href="#Footnote_11_646" class="fnanchor">[11]</a>. Ces indigènes constituaient -une basse classe, habitant les faubourgs de la -grande cité et les villages populeux qui formaient autour -d'elle une vaste banlieue<a name="FNanchor_12_647" id="FNanchor_12_647"></a><a href="#Footnote_12_647" class="fnanchor">[12]</a>, Charandama, Ghisira, -Gandigura, Apate (noms pour la plupart syriaques)<a name="FNanchor_13_648" id="FNanchor_13_648"></a><a href="#Footnote_13_648" class="fnanchor">[13]</a>, -Les mariages entre ces Syriens et les Grecs étant -ordinaires, Séleucus d'ailleurs ayant établi par une -<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>loi que tout étranger qui s'établirait dans la ville en -deviendrait citoyen, Antioche, au bout de trois -siècles et demi d'existence, se trouva un des points -du monde où la race était le plus mêlée. L'avilissement -des âmes y était effroyable. Le propre de ces -foyers de putréfaction morale, c'est d'amener toutes -les races au même niveau. L'ignominie de certaines -villes levantines, dominées par l'esprit d'intrigue, -livrées tout entières aux basses et subtiles pensées, -peut à peine nous donner une idée du degré de corruption -où arriva l'espèce humaine à Antioche. C'était -un ramas inouï de bateleurs, de charlatans, de -mimes<a name="FNanchor_14_649" id="FNanchor_14_649"></a><a href="#Footnote_14_649" class="fnanchor">[14]</a>, de magiciens, de thaumaturges, de sorciers<a name="FNanchor_15_650" id="FNanchor_15_650"></a><a href="#Footnote_15_650" class="fnanchor">[15]</a>, -de prêtres imposteurs; une ville de courses, de jeux, -de danses, de processions, de fêtes, de bacchanales; -un luxe effréné, toutes les folies de l'Orient, les superstitions -les plus malsaines, le fanatisme de l'orgie<a name="FNanchor_16_651" id="FNanchor_16_651"></a><a href="#Footnote_16_651" class="fnanchor">[16]</a>. -<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>Tour à tour serviles et ingrats, lâches et insolents, -les Antiochéniens étaient le modèle accompli de ces -foules vouées au césarisme, sans patrie, sans nationalité, -sans honneur de famille, sans nom à garder. -Le grand <i>Corso</i> qui traversait la ville était comme un -théâtre, où roulaient tout le jour les flots d'une populace -futile, légère, changeante, émeutière<a name="FNanchor_17_652" id="FNanchor_17_652"></a><a href="#Footnote_17_652" class="fnanchor">[17]</a>, parfois -spirituelle<a name="FNanchor_18_653" id="FNanchor_18_653"></a><a href="#Footnote_18_653" class="fnanchor">[18]</a>, occupée de chansons, de parodies, de -plaisanteries, d'impertinences de toute espèce<a name="FNanchor_19_654" id="FNanchor_19_654"></a><a href="#Footnote_19_654" class="fnanchor">[19]</a>. La -ville était fort lettrée<a name="FNanchor_20_655" id="FNanchor_20_655"></a><a href="#Footnote_20_655" class="fnanchor">[20]</a>, mais d'une pure littérature -de rhéteurs<a name="FNanchor_21_656" id="FNanchor_21_656"></a><a href="#Footnote_21_656" class="fnanchor">[21]</a>. Les spectacles étaient étranges; il y -eut des jeux où l'on vit des chœurs de jeunes filles -nues prendre part à tous les exercices avec un simple -bandeau<a name="FNanchor_22_657" id="FNanchor_22_657"></a><a href="#Footnote_22_657" class="fnanchor">[22]</a>; à la célèbre fête de Maïouma, des troupes -de courtisanes nageaient en public dans des bassins<a name="FNanchor_23_658" id="FNanchor_23_658"></a><a href="#Footnote_23_658" class="fnanchor">[23]</a> -<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>remplis d'une eau limpide<a name="FNanchor_24_659" id="FNanchor_24_659"></a><a href="#Footnote_24_659" class="fnanchor">[24]</a>. C'était comme un enivrement, -comme un songe de Sardanapale, où se déroulaient -pêle-mêle toutes les voluptés, toutes les débauches, -n'excluant pas certaines délicatesses. Ce fleuve -de boue qui, sortant par l'embouchure de l'Oronte, -venait inonder Rome<a name="FNanchor_25_660" id="FNanchor_25_660"></a><a href="#Footnote_25_660" class="fnanchor">[25]</a>, avait là sa source principale. -Deux cents décurions étaient occupés à régler les -liturgies et les fêtes<a name="FNanchor_26_661" id="FNanchor_26_661"></a><a href="#Footnote_26_661" class="fnanchor">[26]</a>. La municipalité possédait de -vastes domaines publics, dont les duumvirs partageaient -l'usufruit entre les citoyens pauvres<a name="FNanchor_27_662" id="FNanchor_27_662"></a><a href="#Footnote_27_662" class="fnanchor">[27]</a>. -Comme toutes les villes de plaisir, Antioche avait -une plèbe infime, vivant du public ou de sordides -profits.</p> - -<p>La beauté des œuvres d'art et le charme infini de -la nature<a name="FNanchor_28_663" id="FNanchor_28_663"></a><a href="#Footnote_28_663" class="fnanchor">[28]</a> empêchaient cet abaissement moral de dégénérer -tout à fait en laideur et en vulgarité. Le site -d'Antioche est un des plus pittoresques du monde. La -ville occupait l'intervalle entre l'Oronte et les pentes -du mont Silpius, l'un des'embranchements du mont -Casius. Rien n'égalait l'abondance et la beauté des -<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>eaux<a name="FNanchor_29_664" id="FNanchor_29_664"></a><a href="#Footnote_29_664" class="fnanchor">[29]</a>. L'enceinte, gravissant des rochers à pic par -un vrai tour de force d'architecture militaire<a name="FNanchor_30_665" id="FNanchor_30_665"></a><a href="#Footnote_30_665" class="fnanchor">[30]</a>, embrassait -le sommet des monts, et formait avec les -rochers, à une hauteur énorme, une couronne dentelée -d'un merveilleux effet. Cette disposition de remparts, -unissant les avantages des anciennes acropoles -à ceux des grandes villes fermées, fut en général -préférée par les lieutenants d'Alexandre, comme on -le voit à Séleucie de Piérie, à Ephèse, à Smyrne, à -Thessalonique. Il en résultait de surprenantes perspectives. -Antioche avait, au dedans de ses murs, -des montagnes de sept cents pieds de haut, des -rochers à pic, des torrents, des précipices, des ravins -profonds, des cascades, des grottes inaccessibles; -au milieu de tout cela, des jardins délicieux<a name="FNanchor_31_666" id="FNanchor_31_666"></a><a href="#Footnote_31_666" class="fnanchor">[31]</a>. -Un épais fourré de myrtes, de buis Henri, de lauriers, -de plantes toujours vertes et du vert le plus -tendre, des rochers tapissés d'œillets, de jacinthes, -de cyclamens, donnent à ces hauteurs sauvages -l'aspect de parterres suspendus. La variété des -fleurs, la fraîcheur du gazon, composé d'une multitude -inouïe de petites graminées, la beauté des platanes -<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span>qui bordent l'Oronte, inspirent la gaieté, quelque -chose du parfum suave dont s'enivrèrent ces -beaux génies de Jean Chrysostome, de Libanius, -de Julien. Sur la rive droite du fleuve s'étend une -vaste plaine, bornée d'un côte par l'Amanus et les -monts bizarrement découpés de la Piérie, de l'autre -par les plateaux de la Cyrrhestique<a name="FNanchor_32_667" id="FNanchor_32_667"></a><a href="#Footnote_32_667" class="fnanchor">[32]</a>, derrière lesquels -on sent le dangereux voisinage de l'Arabe et -du désert. La vallée de l'Oronte, qui s'ouvre à l'ouest, -met ce bassin intérieur en communication avec la -mer, ou pour mieux dire avec le vaste monde au sein -duquel la Méditerranée a constitué de tout temps une -sorte de route neutre et de lien fédéral.</p> - -<p>Parmi les colonies diverses que les ordonnances -libérales des Séleucides attirèrent dans la capitale de -la Syrie, celle des juifs était une des plus nombreuses<a name="FNanchor_33_668" id="FNanchor_33_668"></a><a href="#Footnote_33_668" class="fnanchor">[33]</a>; -elle datait de Séleucus Nicator et possédait -les mêmes droits que les Grecs<a name="FNanchor_34_669" id="FNanchor_34_669"></a><a href="#Footnote_34_669" class="fnanchor">[34]</a>. Bien que les -juifs eussent un ethnarque particulier, leurs rapports -avec les païens étaient très-fréquents. Ici, comme à -Alexandrie, ces rapports dégénéraient souvent en -<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span>rixes et en agressions<a name="FNanchor_35_670" id="FNanchor_35_670"></a><a href="#Footnote_35_670" class="fnanchor">[35]</a>. D'un autre côté, ils donnaient -lieu à une active propagande religieuse. Le polythéisme -officiel devenant de plus en plus insuffisant -pour les âmes sérieuses, la philosophie grecque et le -judaïsme attiraient tous ceux que les vaines pompes -du paganisme ne satisfaisaient pas. Le nombre des -prosélytes était considérable. Dès les premiers jours -du christianisme, Antioche avait fourni à l'Église de -Jérusalem un de ses hommes les plus influents, -Nicolas, l'un des diacres<a name="FNanchor_36_671" id="FNanchor_36_671"></a><a href="#Footnote_36_671" class="fnanchor">[36]</a>. Il y avait là d'excellents -germes qui n'attendaient qu'un rayon de la grâce -pour éclore et pour porter les plus beaux fruits qu'on -eut encore vus.</p> - -<p>L'Église d'Antioche dut sa fondation à quelques -croyants originaires de Chypre et de Cyrène, qui -avaient déjà beaucoup prêché<a name="FNanchor_37_672" id="FNanchor_37_672"></a><a href="#Footnote_37_672" class="fnanchor">[37]</a>. Jusque-là, ils ne -s'étaient adressés qu'aux juifs. Mais, dans une ville -où les juifs purs, les juifs prosélytes, les «gens craignant -Dieu» ou païens à demi juifs, les purs païens, -vivaient ensemble<a name="FNanchor_38_673" id="FNanchor_38_673"></a><a href="#Footnote_38_673" class="fnanchor">[38]</a>, de petites prédications bornées -à un groupe de maisons devenaient impossibles. -Le sentiment d'aristocratie religieuse qui remplissait -<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span>d'orgueil les Juifs de Jérusalem n'existait pas -dans ces grandes villes d'une civilisation toute profane, -où l'horizon était plus étendu et où les préjugés -étaient moins enracinés. Les missionnaires chypriotes -et cyrénéens furent donc amenés à se départir -de leur règle. Ils prêchèrent indifféremment aux -Juifs et aux Grecs<a name="FNanchor_39_674" id="FNanchor_39_674"></a><a href="#Footnote_39_674" class="fnanchor">[39]</a>.</p> - -<p>Les dispositions réciproques de la population juive -et de la population païenne paraissent, à ce moment, -avoir été fort mauvaises<a name="FNanchor_40_675" id="FNanchor_40_675"></a><a href="#Footnote_40_675" class="fnanchor">[40]</a>. Mais des circonstances -d'un autre ordre servirent peut-être les idées -nouvelles. Le tremblement de terre qui avait gravement -endommagé la cité le 23 mars de l'an 37 -occupait encore les esprits. Toute la ville ne parlait -que d'un charlatan nommé Debborius, qui prétendait -empêcher le retour de tels accidents par des -talismans ridicules<a name="FNanchor_41_676" id="FNanchor_41_676"></a><a href="#Footnote_41_676" class="fnanchor">[41]</a>. Cela tenait les esprits tendus -vers les choses surnaturelles. Quoi qu'il en soit, le -succès de la prédication chrétienne fut très-grand. -Une jeune Église ardente, novatrice, pleine d'avenir, -<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span>parce qu'elle était composée des éléments les plus divers, -fut fondée en peu de temps. Tous les dons -du Saint-Esprit s'y répandirent, et il était dès lors -facile de prévoir que cette Église nouvelle, libre du -mosaïsme étroit qui traçait un cercle infranchissable -autour de Jérusalem, serait le second berceau du -christianisme. Certes Jérusalem restera à jamais la -capitale religieuse du monde. Cependant le point de -départ de l'Église des gentils, le foyer primordial des -missions chrétiennes fut vraiment Antioche. C'est là -que pour la première fois se constitua une Église -chrétienne dégagée de liens avec le judaïsme; c'est -là que s'établit la grande propagande de l'âge apostolique; -c'est là que se forma définitivement saint -Paul. Antioche marque la seconde étape des progrès -du christianisme. En fait de noblesse chrétienne, -ni Rome, ni Alexandrie, ni Constantinople ne sauraient -lui être comparées.</p> - -<p>La topographie de la vieille Antioche est si effacée -qu'on chercherait vainement sur ce sol, presque vide -de traces antiques, le point où il faut rattacher tant -de grands souvenirs. Ici, comme partout, le christianisme -dut s'établir dans les quartiers pauvres, parmi -les gens de petits métiers. La basilique qu'on appelait -«Ancienne» et «Apostolique<a name="FNanchor_42_677" id="FNanchor_42_677"></a><a href="#Footnote_42_677" class="fnanchor">[42]</a>» au <span class="smcap">iv</span><sup>e</sup> siècle, -<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>était située dans la rue dite de Singon, près du Panthéon<a name="FNanchor_43_678" id="FNanchor_43_678"></a><a href="#Footnote_43_678" class="fnanchor">[43]</a>. -Mais on ne sait où était ce Panthéon. La -tradition et certaines vagues analogies inviteraient à -chercher le quartier chrétien primitif du côté de -la porte qui garde encore aujourd'hui le nom de -Paul, <i>Bâb Bolos</i><a name="FNanchor_44_679" id="FNanchor_44_679"></a><a href="#Footnote_44_679" class="fnanchor">[44]</a>, et au pied de la montagne nommée -par Procope <i>Stavrin</i>, qui porte le côté sud-est -des remparts d'Antioche<a name="FNanchor_45_680" id="FNanchor_45_680"></a><a href="#Footnote_45_680" class="fnanchor">[45]</a>. C'était une des parties de -la ville les moins riches en monuments païens. On -y voit encore les restes d'anciens sanctuaires dédiés à -saint Pierre, à saint Paul, à saint Jean. Là paraît avoir -été le quartier où le christianisme s'est le plus longtemps -maintenu, après la conquête musulmane. Là -fut aussi, ce semble, le quartier des «saints» par opposition -à la profane Antioche. Le rocher y est percé, -comme une ruche, de grottes qui paraissent avoir -<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span>servi à des anachorètes. Quand on chemine sur ces -pentes escarpées, où, vers le <span class="smcap">iv</span><sup>e</sup> siècle, de bons -stylites, disciples à la fois de l'Inde et de la Galilée, -de Jésus et de Çakya-Mouni, prenaient en dédain -la ville voluptueuse du haut de leur pilier ou -de leur caverne fleurie<a name="FNanchor_46_681" id="FNanchor_46_681"></a><a href="#Footnote_46_681" class="fnanchor">[46]</a>, il est probable qu'on n'est -pas bien loin des endroits où demeurèrent Pierre et -Paul. L'Église d'Antioche est celle dont l'histoire se -suit le mieux et renferme le moins de fables. La tradition -chrétienne, dans une ville où le christianisme -eut une si vigoureuse continuité, peut avoir de la -valeur.</p> - -<p>La langue dominante de l'Église d'Antioche était le -grec. Il est bien probable cependant que les faubourgs -parlant syriaque donnèrent à la secte de -nombreux adeptes. Déjà, par conséquent, Antioche -renfermait le germe de deux Églises rivales et -plus tard ennemies, l'une parlant grec, représentée -maintenant par les grecs de Syrie, soit orthodoxes, -soit catholiques; l'autre dont les représentants -actuels sont les Maronites, ayant parlé autrefois le -syriaque et le conservant encore comme langue sacrée. -Les Maronites, qui, sous leur catholicisme tout -moderne, cachent une haute ancienneté, sont probablement -<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>les derniers descendants de ces Syriens -antérieurs à Séleucus, de ces faubouriens ou <i>pagani</i> -de Ghisira, Charandama, etc.<a name="FNanchor_47_682" id="FNanchor_47_682"></a><a href="#Footnote_47_682" class="fnanchor">[47]</a>, qui firent dès -les premiers siècles Église à part, furent persécutés -par les empereurs orthodoxes comme hérétiques, et -s'enfuirent dans le Liban<a name="FNanchor_48_683" id="FNanchor_48_683"></a><a href="#Footnote_48_683" class="fnanchor">[48]</a>, où, en haine de l'Église -grecque et par suite d'affinités plus profondes, ils -firent alliance avec les latins.</p> - -<p>Quant aux Juifs convertis d'Antioche, ils furent -aussi très-nombreux<a name="FNanchor_49_684" id="FNanchor_49_684"></a><a href="#Footnote_49_684" class="fnanchor">[49]</a>. Mais on doit croire qu'ils -acceptèrent tout d'abord la fraternité avec les gentils<a name="FNanchor_50_685" id="FNanchor_50_685"></a><a href="#Footnote_50_685" class="fnanchor">[50]</a>. -C'est sur les bords de l'Oronte que la fusion -religieuse des races, rêvée par Jésus, disons mieux, -par six siècles de prophètes, devint une réalité.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_636" id="Footnote_1_636"></a><a href="#FNanchor_1_636"><span class="label">[1]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 49.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_637" id="Footnote_2_637"></a><a href="#FNanchor_2_637"><span class="label">[2]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, III, <span class="smcap">ii</span>, 4. Rome et Alexandrie étaient les deux -premières. Comp. Strabon, XVI, <span class="smcap">ii</span>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_638" id="Footnote_3_638"></a><a href="#FNanchor_3_638"><span class="label">[3]</span></a> C. Otfried Müller, <i>Antiquit. Antiochenœ</i> (Gœttingæ, 1839), -p. 68. Jean Chrysostome, <i>In sanct. Ignatium</i>, 4 (Opp. t. II, p. 597, -édit. Montfaucon); <i>In Matth.</i> homilia <span class="smcap">lxxxv</span>, 4 (t. VII, p. 810), -évalue la population d'Antioche à deux cent mille âmes, sans -compter les esclaves, les enfants et les immenses faubourgs. La -ville actuelle n'a pas plus de sept mille habitants.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_639" id="Footnote_4_639"></a><a href="#FNanchor_4_639"><span class="label">[4]</span></a> Les rues analogues de Palmyre, Gérase, Gadare, Sébaste -étaient probablement des imitations du grand <i>Corso</i> d'Antioche.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_640" id="Footnote_5_640"></a><a href="#FNanchor_5_640"><span class="label">[5]</span></a> On en trouve quelques traces dans la direction de <i>Bâb Bolos</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_641" id="Footnote_6_641"></a><a href="#FNanchor_6_641"><span class="label">[6]</span></a> Dion Chrysostome, Orat. <span class="smcap">xlvii</span> (t. II, p. 229, édit. de Reiske); -Libanius, <i>Antiochicus</i>, p. 337, 340, 342, 356 (édit. Reiske); Malala, -p. 232 et suiv., 276, 280 et suiv. (édit. de Bonn). Le constructeur -de ces grands ouvrages fut Antiochus Épiphane.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_642" id="Footnote_7_642"></a><a href="#FNanchor_7_642"><span class="label">[7]</span></a> Libanius, <i>Antioch.</i>, 342, 344.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_643" id="Footnote_8_643"></a><a href="#FNanchor_8_643"><span class="label">[8]</span></a> Pausanias, VI, <span class="smcap">ii</span>, 7; Malala, p. 201; Visconti, <i>Mus. Pio-Clem.</i>, -t. III, 46. Voir surtout les médailles d'Antioche.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_644" id="Footnote_9_644"></a><a href="#FNanchor_9_644"><span class="label">[9]</span></a> Piérie, Bottia, Pénée, Tempé, Castalie, jeux olympiques, Iopolis -(qu'on rattachait à Io). La ville prétendait devoir sa célébrité -à Inachus, à Oreste, à Daphné, à Triptolème.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_645" id="Footnote_10_645"></a><a href="#FNanchor_10_645"><span class="label">[10]</span></a> Voir Malala, p. 199; Spartien, <i>Vie d'Adrien</i>, 14; Julien, <i>Misopogon</i>, -p. 361–362; Ammien Marcellin, XXII, 14; Eckfael, <i>Doct. -num. vet.</i>, pars 1<sup>a</sup>, III, p. 326; Guigniaut, <i>Religions de l'ant.</i>, -planches, n<sup>o</sup> 268.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_646" id="Footnote_11_646"></a><a href="#FNanchor_11_646"><span class="label">[11]</span></a> Jean Chrysostome, <i>Ad pop. Antioch.</i> homil., <span class="smcap">xix</span>, 1 (t. II, -p. 189); <i>De sanctis martyr.</i>, 1 (t. II, p. 651).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_647" id="Footnote_12_647"></a><a href="#FNanchor_12_647"><span class="label">[12]</span></a> Libanius, <i>Antioch.</i>, p. 348.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_648" id="Footnote_13_648"></a><a href="#FNanchor_13_648"><span class="label">[13]</span></a> <i>Act. SS. Maii</i>, V, p. 383, 409, 414, 415, 416; Assemani, -<i>Bib. Or.</i>, II., 323.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_649" id="Footnote_14_649"></a><a href="#FNanchor_14_649"><span class="label">[14]</span></a> Juvénal, Sat., <span class="smcap">iii</span>, 62 et suiv.; Stace, <i>Silves</i>, I, <span class="smcap">vi</span>, 72.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_650" id="Footnote_15_650"></a><a href="#FNanchor_15_650"><span class="label">[15]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, II, 69.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_651" id="Footnote_16_651"></a><a href="#FNanchor_16_651"><span class="label">[16]</span></a> Malala, p. 284, 287 et suiv.; Libanius, <i>De angariis</i>, p. 555 -et suiv.; <i>De carcere vinctis</i>, p. 455 et suiv.; <i>Ad Timocratem</i>, -p. 385; <i>Antioch.</i>, p. 323; Philostr., <i>Vie d'Apoll.</i>, I, 16; Lucien, -<i>De saltatione</i>, 76; Diod. Sic., fragm. l. XXXIV, n<sup>o</sup> 34 (p. 538, -éd. Dindorf); Jean Chrys., Homil. <span class="smcap">vii</span> <i>in Matth.</i>, 5 (t. VII, -p. 113); <span class="smcap">lxxiii</span> <i>in Matth.</i>, 3 (<i>ibid.</i>, p. 712); <i>De consubst. contra -Anom.</i>, 1 (t. I, p. 501); <i>De Anna</i>, 1 (t. IV, p. 730); <i>De -Dav. et Saüle</i>, <span class="smcap">iii</span>, 1 (t. IV, 768–770); Julien, <i>Misopogon</i>, -p. 343, 350, édit. Spanheim; <i>Actes de sainte Thècle</i>, attribués -à Basile de Séleucie, publiés par P. Pantinus (Anvers, 1608), -p. 70</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_652" id="Footnote_17_652"></a><a href="#FNanchor_17_652"><span class="label">[17]</span></a> Philostr., <i>Apoll.</i>, III, 58; Ausone, <i>Clar. Urb.</i>, 2; J. Capitolin, -<i>Verus</i>, 7; <i>Marc-Aur.</i>, 25; Hérodien, II, 10; Jean d'Antioche, dans -les <i>Excerpta Valesiana</i>, p. 844; Suidas, au mot Ἰοβιανός.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_653" id="Footnote_18_653"></a><a href="#FNanchor_18_653"><span class="label">[18]</span></a> Julien, <i>Misopogon</i>, p. 344, 365, etc.; Eunape, <i>Vies des Soph.</i>, -p. 496, édit. Boissonade (Didot); Ammien Marcellin, XXII, 14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_654" id="Footnote_19_654"></a><a href="#FNanchor_19_654"><span class="label">[19]</span></a> Jean Chrys., <i>De Lazaro</i>, <span class="smcap">ii</span>, 11 (t. I, p. 722–723).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_655" id="Footnote_20_655"></a><a href="#FNanchor_20_655"><span class="label">[20]</span></a> Cic., <i>Pro Archia</i>, 3, en tenant compte de l'exagération -ordinaire à l'avocat.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_656" id="Footnote_21_656"></a><a href="#FNanchor_21_656"><span class="label">[21]</span></a> Philostrate, <i>Vie d'Apollonius</i>, III, 58.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_657" id="Footnote_22_657"></a><a href="#FNanchor_22_657"><span class="label">[22]</span></a> Malala, p. 287–289.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_658" id="Footnote_23_658"></a><a href="#FNanchor_23_658"><span class="label">[23]</span></a> Jean Chrysost., Homil. <span class="smcap">vii</span> <i>in Matth.</i>, 5, 6 (t. VII, p. 113). Voir -O. Müller, <i>Antiquit. Antioch.</i>, 33, note.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_659" id="Footnote_24_659"></a><a href="#FNanchor_24_659"><span class="label">[24]</span></a> Libanius, <i>Antiochicus</i>, p. 355–356.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_660" id="Footnote_25_660"></a><a href="#FNanchor_25_660"><span class="label">[25]</span></a> Juvénal, <span class="smcap">iii</span>, 62 et suiv., et Forcellini, au mot <i>ambubaja</i>, en -observant que le mot <i>ambuba</i> est syriaque.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_661" id="Footnote_26_661"></a><a href="#FNanchor_26_661"><span class="label">[26]</span></a> Libanius, <i>Antioch.</i>, p. 315; <i>De carcere vinctis</i>, p. 455, etc., -Julien, <i>Misopogon</i>, p. 367, édit, Spanheim.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_662" id="Footnote_27_662"></a><a href="#FNanchor_27_662"><span class="label">[27]</span></a> Libanius, <i>Pro rhetoribus</i>, p. 211.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_663" id="Footnote_28_663"></a><a href="#FNanchor_28_663"><span class="label">[28]</span></a> Libanius, <i>Antiochicus</i>, p. 363.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_664" id="Footnote_29_664"></a><a href="#FNanchor_29_664"><span class="label">[29]</span></a> Libanius, <i>Antiochicus</i>, p. 354 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_665" id="Footnote_30_665"></a><a href="#FNanchor_30_665"><span class="label">[30]</span></a> L'enceinte actuelle, qui est du temps de Justinien, présente -les mêmes particularités.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_666" id="Footnote_31_666"></a><a href="#FNanchor_31_666"><span class="label">[31]</span></a> Libanius, <i>Antioch.</i>, p. 337, 338, 339.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_667" id="Footnote_32_667"></a><a href="#FNanchor_32_667"><span class="label">[32]</span></a> Le lac <i>Ak-Deniz</i>, qui forme de ce côté la limite actuelle -du territoire d'Antakieh, n'existait pas, à ce qu'il semble, dans -l'antiquité. V. Ritter, <i>Erdkunde</i>, XVII, p. 1149, 1613 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_668" id="Footnote_33_668"></a><a href="#FNanchor_33_668"><span class="label">[33]</span></a> Josèphe, <i>Ant.</i>, XII, <span class="smcap">iii</span>, 1; XIV, <span class="smcap">xii</span>, 6; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xviii</span>, 5; -VII, <span class="smcap">iii</span>, 2–4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_669" id="Footnote_34_669"></a><a href="#FNanchor_34_669"><span class="label">[34]</span></a> Josèphe, <i>Contre Apion</i>, II, 4; <i>B. J.</i>, VII, <span class="smcap">iii</span>, 3–4; v, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_670" id="Footnote_35_670"></a><a href="#FNanchor_35_670"><span class="label">[35]</span></a> Malala, p. 244–245.; Jos., <i>B. J.</i>, VII, v, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_671" id="Footnote_36_671"></a><a href="#FNanchor_36_671"><span class="label">[36]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_672" id="Footnote_37_672"></a><a href="#FNanchor_37_672"><span class="label">[37]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 19 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_673" id="Footnote_38_673"></a><a href="#FNanchor_38_673"><span class="label">[38]</span></a> Comparez Jos., <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xviii</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_674" id="Footnote_39_674"></a><a href="#FNanchor_39_674"><span class="label">[39]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 20–21. La bonne leçon est Ἕλληνας. Ἑλληνιστἀς est -venu d'un faux rapprochement avec <span class="smcap">ix</span>, 29.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_675" id="Footnote_40_675"></a><a href="#FNanchor_40_675"><span class="label">[40]</span></a> Malala, p. 245. Le récit de Malala ne peut, du reste, être -exact. Josèphe ne dit pas mot de l'invasion dont parle le chronographe.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_676" id="Footnote_41_676"></a><a href="#FNanchor_41_676"><span class="label">[41]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 243, 265–266 (Comparez <i>Comptes rendus de l'Acad. -des Inscr. et B.-L.</i>, séance du 17 août 1865.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_677" id="Footnote_42_677"></a><a href="#FNanchor_42_677"><span class="label">[42]</span></a> S. Athanase, <i>Tomus ad Antioch</i>, (Opp. t. I, p. 771, édit. Montfaucon); -S. Jean Chrysost., <i>Ad pop. Ant.</i> homil. i et <span class="smcap">ii</span>, init. (t. II, -p. 1 et 20); <i>In Inscr. Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, init. (t. III, 60); <i>Chron. Pasch.</i>, p. 296 -(Paris); Théodoret, <i>Hist. eccl.</i>, II, 27; III, 2, 8, 9. Le rapprochement -de ces passages ne permet pas de rendre ἐν τῆ καλουμένῃ -Παλαιᾷ par «dans ce qu'on appelait l'ancienne ville», ainsi que -les éditeurs l'ont fait quelquefois.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_678" id="Footnote_43_678"></a><a href="#FNanchor_43_678"><span class="label">[43]</span></a> Malala, p. 242.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_679" id="Footnote_44_679"></a><a href="#FNanchor_44_679"><span class="label">[44]</span></a> Pococke, <i>Descript. of the East</i>, vol. II, part. <span class="smcap">i</span>, p. 192 (Londres, -1745); Chesney, <i>Expedition for the survey of the rivers -Euphr. and Tigris</i>, I, 425 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_680" id="Footnote_45_680"></a><a href="#FNanchor_45_680"><span class="label">[45]</span></a> C'est-à-dire à l'opposite de la partie de la ville ancienne qui -est encore habitée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_681" id="Footnote_46_681"></a><a href="#FNanchor_46_681"><span class="label">[46]</span></a> Voir ci-dessous, p. <a href="#Page_233">233</a>, note 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_682" id="Footnote_47_682"></a><a href="#FNanchor_47_682"><span class="label">[47]</span></a> Le type des Maronites se retrouve d'une manière frappante -dans toute la région d'Antakieh, de Soueidieh et de Beylan.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_683" id="Footnote_48_683"></a><a href="#FNanchor_48_683"><span class="label">[48]</span></a> F. Naironi, <i>Evoplia fidei cathol.</i> (Romæ, 1694), p. 58 et -suiv., et l'ouvrage de S. Ém. Paul-Pierre Masad, patriarche actuel -des Maronites, intitulé <i>Kitâb ed-durr el-manzoum</i> (en arabe, imprimé -au couvent de Tamisch dans le Kesrouan, 1863).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_684" id="Footnote_49_684"></a><a href="#FNanchor_49_684"><span class="label">[49]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 19–20; <span class="smcap">xiii</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_685" id="Footnote_50_685"></a><a href="#FNanchor_50_685"><span class="label">[50]</span></a> Gal., <span class="smcap">ii</span>, 14 et suiv. le suppose.</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">IDÉE D'UN APOSTOLAT DES GENTILS.<br /> - -SAINT-BARNABÉ.</span></h2> - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 42]</span> -Quand on apprit à Jérusalem ce qui s'était passé -à Antioche, l'émotion fut grande<a name="FNanchor_1_686" id="FNanchor_1_686"></a><a href="#Footnote_1_686" class="fnanchor">[1]</a>. Malgré la bonne -volonté de quelques-uns des principaux membres de -l'Église de Jérusalem, en particulier de Pierre, le -collége apostolique continuait d'être assiégé des idées -les plus mesquines. Chaque fois qu'on apprenait que -la bonne nouvelle avait été annoncée à des païens, -il se produisait, de la part de quelques anciens, -des signes de mécontentement. L'homme qui cette -fois triompha de cette misérable jalousie et qui empêcha -les maximes exclusives des «hébreux» de -ruiner l'avenir du christianisme, fut Barnabé. Barnabé -était l'esprit le plus éclairé de l'Église de Jérusalem, -il était le chef du parti libéral, qui voulait le progrès -<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>et l'Église ouverte à tous. Déjà il avait puissamment -contribué à lever les défiances qui s'étaient -élevées contre Paul. Cette fois, il exerça encore -une grande influence. Envoyé comme délégué du -corps apostolique à Antioche, il vit et approuva -tout ce qui s'était fait; il déclara que l'Église nouvelle -n'avait qu'à continuer dans la voie où elle était -entrée. Les conversions continuaient à se produire en -grand nombre<a name="FNanchor_2_687" id="FNanchor_2_687"></a><a href="#Footnote_2_687" class="fnanchor">[2]</a>. La force vivante et créatrice du -christianisme semblait s'être concentrée à Antioche. -Barnabé, dont le zèle voulait toujours être au point -où l'action était la plus vive, y resta. Antioche sera -désormais son Église; c'est de là qu'il va exercer le -ministère le plus fécond. Le christianisme a été injuste -envers ce grand homme, en ne le plaçant pas en première -ligne parmi ses fondateurs. Toutes les idées -larges et bonnes eurent Barnabé pour patron. L'intelligente -hardiesse de Barnabé fut le contre-poids -à ce qu'aurait eu de funeste l'entêtement de ces Juifs -bornés qui formaient le parti conservateur de Jérusalem.</p> - -<p>Une magnifique idée germa à Antioche dans ce -grand cœur. Paul était à Tarse dans un repos qui, -pour un homme aussi actif, devait être un supplice. -<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>Sa fausse position, sa roideur, ses prétentions exagérées -annulaient une partie de ses qualités. Il se rongeait -lui-même, et restait presque inutile. Barnabé -sut appliquer à son œuvre véritable cette force qui -se consumait en une solitude malsaine et dangereuse. -Une seconde fois, il tendit la main à Paul, -et amena ce caractère sauvage à la société de frères -qu'il voulait fuir. Il alla lui-même à Tarse, le chercha, -l'amena à Antioche<a name="FNanchor_3_688" id="FNanchor_3_688"></a><a href="#Footnote_3_688" class="fnanchor">[3]</a>. Voilà ce que les vieux obstinés -de Jérusalem n'auraient jamais su faire. Gagner -cette grande âme rétractile, susceptible; se plier -aux faiblesses, aux humeurs d'un homme plein de -feu, mais très-personnel; se faire son inférieur, préparer -le champ le plus favorable au déploiement de -son activité en s'oubliant soi-même, c'est là certes le -comble de ce qu'a jamais pu faire la vertu; c'est là -ce que Barnabé fit pour saint Paul. La plus grande -partie de la gloire de ce dernier revient à l'homme -modeste qui le devança en toutes choses, s'effaça -devant lui, découvrit ce qu'il valait, le mit en lumière, -empêcha plus d'une fois ses défauts de tout -gâter et les idées étroites des autres de le jeter dans -la révolte, prévint le tort irrémédiable que de mesquines -personnalités auraient pu faire à l'œuvre de -Dieu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span><span class="sidenote">[An 43]</span>Durant une année entière, Barnabé et Paul furent -unis dans cette active collaboration<a name="FNanchor_4_689" id="FNanchor_4_689"></a><a href="#Footnote_4_689" class="fnanchor">[4]</a>. Ce fut une des -années les plus brillantes, et sans doute la plus heureuse -de la vie de Paul. La féconde originalité de ces -deux grands hommes éleva l'Église d'Antioche à une -hauteur qu'aucune Église n'avait atteinte jusque-là. -La capitale de la Syrie était un des points du monde où -il y avait le plus d'éveil. Les questions religieuses et -sociales, à l'époque romaine comme de notre temps, -se faisaient jour principalement dans les grandes agglomérations -d'hommes. Une sorte de réaction contre -l'immoralité générale, qui plus tard fera d'Antioche -la patrie des stylites et des solitaires<a name="FNanchor_5_690" id="FNanchor_5_690"></a><a href="#Footnote_5_690" class="fnanchor">[5]</a>, était déjà sensible. -La bonne doctrine trouvait ainsi dans cette ville -les meilleures conditions de succès qu'elle eût encore -rencontrées.</p> - -<p>Une circonstance capitale prouve, du reste, que -la secte eut pour la première fois à Antioche pleine -conscience d'elle-même. Ce fut dans cette ville -qu'elle reçut un nom distinct. Jusque-là, les adhérents -s'étaient appelés entre eux «les croyants», -<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>«les fidèles», «les saints», «les frères», «les disciples»; -mais il n'y avait pas de nom officiel et public -pour les designer. C'est à Antioche que le nom de -<i>christianus</i> fut formé<a name="FNanchor_6_691" id="FNanchor_6_691"></a><a href="#Footnote_6_691" class="fnanchor">[6]</a>. La terminaison en est latine, -et non grecque, ce qui semble indiquer qu'il fut créé -par l'autorité romaine, comme appellation de police<a name="FNanchor_7_692" id="FNanchor_7_692"></a><a href="#Footnote_7_692" class="fnanchor">[7]</a>, -de même que <i>herodiani, pompeiani, cæsariani</i><a name="FNanchor_8_693" id="FNanchor_8_693"></a><a href="#Footnote_8_693" class="fnanchor">[8]</a>. Il -est certain, en tout cas, qu'un tel nom fut formé -par la population païenne. Il renfermait un malentendu; -car il supposait que <i>Christus</i>, traduction -de l'hébreu <i>Maschiah</i> (le Messie), était un nom -propre<a name="FNanchor_9_694" id="FNanchor_9_694"></a><a href="#Footnote_9_694" class="fnanchor">[9]</a>. Plusieurs même de ceux qui étaient peu -au courant des idées juives ou chrétiennes, devaient -être amenés par ce nom à croire que <i>Christus</i> ou -<i>Chrestus</i> était un chef de parti encore vivant<a name="FNanchor_10_695" id="FNanchor_10_695"></a><a href="#Footnote_10_695" class="fnanchor">[10]</a>. -<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span>La prononciation vulgaire, en effet, était <i>chrestiani</i><a name="FNanchor_11_696" id="FNanchor_11_696"></a><a href="#Footnote_11_696" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<p>Les Juifs, en tout cas, n'adoptèrent pas, au -moins d'une façon suivie<a name="FNanchor_12_697" id="FNanchor_12_697"></a><a href="#Footnote_12_697" class="fnanchor">[12]</a>, le nom donné par les -Romains à leurs coreligionnaires schismatiqnes. Ils -continuèrent d'appeler les nouveaux sectaires «Nazaréens» -ou «Nazoréens»<a name="FNanchor_13_698" id="FNanchor_13_698"></a><a href="#Footnote_13_698" class="fnanchor">[13]</a>, sans doute parce qu'ils -avaient l'habitude d'appeler Jésus <i>Han-nasri</i> ou <i>Han-nosri</i>, -«le Nazaréen». Ce nom a prévalu jusqu'à nos -jours dans tout l'Orient<a name="FNanchor_14_699" id="FNanchor_14_699"></a><a href="#Footnote_14_699" class="fnanchor">[14]</a>.</p> - -<p>C'est ici un moment très-important. L'heure où -une création nouvelle reçoit son nom est solennelle; -<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span>car le nom est le signe définitif de l'existence. C'est -par le nom qu'un être individuel ou collectif devient -lui-même et sort d'un autre. La formation du -mot «chrétien» marque ainsi la date précise où -l'Église de Jésus se sépara du judaïsme. Longtemps -encore on confondra les deux religions; mais cette -confusion n'aura lieu que dans les pays où la croissance -du christianisme est, si j'ose le dire, arriérée. -La secte, du reste, accepta vite l'appellation qu'on -avait faite pour elle et la considéra comme un titre -d'honneur<a name="FNanchor_15_700" id="FNanchor_15_700"></a><a href="#Footnote_15_700" class="fnanchor">[15]</a>. Quand on songe que, dix ans après la -mort de Jésus, sa religion a déjà un nom en langue -grecque et en langue latine dans la capitale de la -Syrie, on s'étonne des progrès accomplis en si peu -de temps. Le christianisme est complètement détaché -du sein de sa mère; la vraie pensée de Jésus a -triomphé de l'indécision de ses premiers disciples; -l'Église de Jérusalem est dépassée; l'araméen, la langue -de Jésus, est inconnue à une partie de son école; -le christianisme parle grec; il est lancé définitivement -dans le grand tourbillon du monde grec et romain, -d'où il ne sortira plus.</p> - -<p>L'activité, la fièvre d'idées qui se produisait dans -cette jeune église dut être quelque chose d'extraordinaire. -Les grandes manifestations «spirites» y -<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span>étaient fréquentes<a name="FNanchor_16_701" id="FNanchor_16_701"></a><a href="#Footnote_16_701" class="fnanchor">[16]</a>. Tous se croyaient inspirés, sur -des modes divers. Les uns étaient «prophètes», -les autres «docteurs»<a name="FNanchor_17_702" id="FNanchor_17_702"></a><a href="#Footnote_17_702" class="fnanchor">[17]</a>. Barnabé, comme son nom -l'indique<a name="FNanchor_18_703" id="FNanchor_18_703"></a><a href="#Footnote_18_703" class="fnanchor">[18]</a>, avait sans doute rang de prophète: Paul -n'avait pas de titre spécial. On citait encore, parmi -les notables de l'Église d'Antioche, Siméon surnommé -<i>Niger</i>, Lucius de Cyrène, Menahem, qui avait -été frère de lait d'Hérode Antipas, et qui par conséquent -devait être assez âgé<a name="FNanchor_19_704" id="FNanchor_19_704"></a><a href="#Footnote_19_704" class="fnanchor">[19]</a>. Tous ces personnages -étaient juifs. Parmi les païens convertis était -peut-être déjà cet Evhode qui paraît, à une certaine -époque, avoir tenu le premier rang dans l'Église -d'Antioche<a name="FNanchor_20_705" id="FNanchor_20_705"></a><a href="#Footnote_20_705" class="fnanchor">[20]</a>. Sans doute, les païens qui répondirent -à la première prédication eurent d'abord quelque -infériorité; ils devaient peu briller dans les exercices -publics de glossolalie, de prédication, de prophétie.</p> - -<p>Paul, au milieu de cette société entraînante, se -laissa aller au courant. Plus tard, il se montra contraire -à la glossolalie<a name="FNanchor_21_706" id="FNanchor_21_706"></a><a href="#Footnote_21_706" class="fnanchor">[21]</a>, et il est probable que jamais -il ne la pratiqua. Mais il eut beaucoup de visions et -<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>de révélations immédiates<a name="FNanchor_22_707" id="FNanchor_22_707"></a><a href="#Footnote_22_707" class="fnanchor">[22]</a>. C'est apparemment à -Antioche<a name="FNanchor_23_708" id="FNanchor_23_708"></a><a href="#Footnote_23_708" class="fnanchor">[23]</a> qu'il eut cette grande extase qu'il raconte -en ces termes: «Je connais un homme en Christ, -qui, il y a quatorze ans (la chose se passait-elle corporellement -ou en dehors du corps? je l'ignore, Dieu -le sait), fut ravi jusqu'au troisième ciel<a name="FNanchor_24_709" id="FNanchor_24_709"></a><a href="#Footnote_24_709" class="fnanchor">[24]</a>. Et je sais -que cet homme (Dieu pourrait dire si ce fut en corps -ou sans corps) a été ravi dans le paradis<a name="FNanchor_25_710" id="FNanchor_25_710"></a><a href="#Footnote_25_710" class="fnanchor">[25]</a>, où il a -entendu des paroles ineffables, qu'il n'est pas permis -à un mortel de dire<a name="FNanchor_26_711" id="FNanchor_26_711"></a><a href="#Footnote_26_711" class="fnanchor">[26]</a>.» En général, sobre et -pratique, Paul partageait cependant les idées de son -temps sur le surnaturel. Il croyait faire des miracles<a name="FNanchor_27_712" id="FNanchor_27_712"></a><a href="#Footnote_27_712" class="fnanchor">[27]</a>, -comme tout le monde; il était impossible que -les dons du Saint-Esprit, qui passaient pour être de -droit commun dans l'Église<a name="FNanchor_28_713" id="FNanchor_28_713"></a><a href="#Footnote_28_713" class="fnanchor">[28]</a>, lui fussent refusés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span><span class="sidenote">[An 44]</span>Mais des esprits possédés d'une flamme si vive ne -pouvaient s'en tenir à ces chimères d'une exubérante -piété. On se tourna vite vers l'action. L'idée de -grandes missions destinées à convertir les païens, en -commençant par l'Asie Mineure, s'empara de toutes -les têtes. Une pareille idée, fût-elle née à Jérusalem, -n'aurait pu s'y réaliser. L'Église de Jérusalem -était dénuée de ressources pécuniaires. Un grand -établissement de propagande exige une certaine mise -de fonds. Or, toute la caisse commune de Jérusalem -allait à nourrir les bons pauvres, et parfois n'y suffisait -pas. De toutes les parties du monde, il fallait -envoyer des secours pour que ces nobles mendiants ne -mourussent pas de faim<a name="FNanchor_29_714" id="FNanchor_29_714"></a><a href="#Footnote_29_714" class="fnanchor">[29]</a>. Le communisme avait créé -à Jérusalem une misère irrémédiable et une complète -incapacité pour les grandes entreprises. L'Église d'Antioche -était exempte d'un tel fléau. Les Juifs, dans ces -villes profanes, étaient arrivés à l'aisance, parfois à -de grandes fortunes<a name="FNanchor_30_715" id="FNanchor_30_715"></a><a href="#Footnote_30_715" class="fnanchor">[30]</a>; les fidèles entraient dans l'Église -avec un avoir assez considérable. Ce fut Antioche -qui fournit les capitaux de la fondation du christianisme. -On conçoit la totale différence de mœurs et -d'esprit que cette circonstance à elle seule dut établir -<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span>entre les deux Églises. Jérusalem resta la ville des pauvres -de Dieu, des <i>ebionim</i>, des bons rêveurs galiléens, -ivres et comme étourdis des promesses du royaume -des cieux<a name="FNanchor_31_716" id="FNanchor_31_716"></a><a href="#Footnote_31_716" class="fnanchor">[31]</a>. Antioche, presque étrangère à la parole -de Jésus, qu'elle n'avait pas entendue, fut l'Église de -l'action, du progrès. Antioche fut la ville de Paul; -Jérusalem, la ville du vieux collége apostolique, -enseveli dans ses songes, impuissant en face des -problèmes nouveaux qui s'ouvraient, mais ébloui de -son incomparable privilège, et riche de ses inappréciables -souvenirs.</p> - -<p>Une circonstance justement mit bientôt tous ces -traits en lumière. L'imprévoyance était telle dans cette -pauvre Église famélique de Jérusalem, que le moindre -accident mettait la communauté aux abois. Or, dans -un pays où l'organisation économique était nulle, où -le commerce avait peu de développement et où les -sources du bien-être étaient médiocres, les famines -ne pouvaient manquer d'arriver. Il y en eut une -terrible la quatrième année du règne de Claude, -l'an 44<a name="FNanchor_32_717" id="FNanchor_32_717"></a><a href="#Footnote_32_717" class="fnanchor">[32]</a>. Quand les symptômes s'en firent sentir, -<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span>les anciens de Jérusalem eurent l'idée de recourir -aux frères des Églises plus riches de Syrie. -Une ambassade de prophètes hiérosolymites vint -à Antioche<a name="FNanchor_33_718" id="FNanchor_33_718"></a><a href="#Footnote_33_718" class="fnanchor">[33]</a>. L'un d'eux, nommé Agab, qui passait -pour avoir un haut degré de clairvoyance, se vit -tout à coup saisi de l'Esprit, et annonça le fléau -qui allait sévir. Les fidèles d'Antioche furent fort -touchés des maux qui menaçaient la mère Église, -dont ils se regardaient encore comme tributaires. -Ils firent une collecte, à laquelle chacun contribua -selon son pouvoir. Barnabé fut chargé d'aller en porter -le produit aux frères de Judée<a name="FNanchor_34_719" id="FNanchor_34_719"></a><a href="#Footnote_34_719" class="fnanchor">[34]</a>. Jérusalem restera -encore longtemps la capitale du christianisme. Les -choses uniques y sont centralisées; il n'y a d'apôtres -que là<a name="FNanchor_35_720" id="FNanchor_35_720"></a><a href="#Footnote_35_720" class="fnanchor">[35]</a>. Mais un grand pas est fait. Durant plusieurs -années, il n'y a eu qu'une Église complétement -organisée, celle de Jérusalem, centre absolu de -la foi, d'où toute vie émane, où toute vie reflue. Il -n'en est plus ainsi maintenant. Antioche est une -<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span>Église parfaite. Elle a toute la hiérarchie des dons du -Saint-Esprit. Les missions partent de là<a name="FNanchor_36_721" id="FNanchor_36_721"></a><a href="#Footnote_36_721" class="fnanchor">[36]</a> et y reviennent<a name="FNanchor_37_722" id="FNanchor_37_722"></a><a href="#Footnote_37_722" class="fnanchor">[37]</a>. -C'est une seconde capitale, ou, pour -mieux dire, un second cœur, qui a son action propre, -et dont la force s'exerce dans toutes les directions.</p> - -<p>Il est même facile de prévoir dès à présent que la -seconde capitale l'emportera bientôt sur la première. -La décadence de l'Église de Jérusalem, en effet, -fut rapide. C'est le propre des institutions fondées -sur le communisme d'avoir un premier moment -brillant, car le communisme suppose toujours une -grande exaltation, mais de dégénérer très-vite, le -communisme étant contraire à la nature humaine. -Dans ses accès de vertu, l'homme croit pouvoir se -passer entièrement de l'égoïsme et de l'intérêt propre; -l'égoïsme prend sa revanche en prouvant que -l'absolu désintéressement engendre des maux plus -graves que ceux qu'on avait cru éviter par la suppression -de la propriété.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_686" id="Footnote_1_686"></a><a href="#FNanchor_1_686"><span class="label">[1]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 22 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_687" id="Footnote_2_687"></a><a href="#FNanchor_2_687"><span class="label">[2]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 22–24.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_688" id="Footnote_3_688"></a><a href="#FNanchor_3_688"><span class="label">[3]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 25.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_689" id="Footnote_4_689"></a><a href="#FNanchor_4_689"><span class="label">[4]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 26.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_690" id="Footnote_5_690"></a><a href="#FNanchor_5_690"><span class="label">[5]</span></a> Libanius, <i>Pro templis</i>, p. 164 et suiv.; <i>De carcere vinctis</i>, -p. 458; Théodoret, <i>Hist. eccl.</i>, IV, 28; Jean Chrysost., Homil. -<span class="smcap">lxxii</span> <i>in Matth.</i>, 3 (t. VII, p. 705); <i>In Epist. ad Ephes.</i> hom. <span class="smcap">vi</span>, -4 (t. XI, p. 44); <i>In I Tim.</i> hom. <span class="smcap">xiv</span>, 3 et suiv. (<i>ibid.</i> p. 628 et -suiv.); Nicéphore, XII, 44; Glycas, p. 257 (éd. Paris).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_691" id="Footnote_6_691"></a><a href="#FNanchor_6_691"><span class="label">[6]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 26.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_692" id="Footnote_7_692"></a><a href="#FNanchor_7_692"><span class="label">[7]</span></a> Les passages I Petri, <span class="smcap">iv</span>, 16, et Jac., <span class="smcap">ii</span>, 7, comparés à Suétone, -<i>Néron</i>, 16, et à Tacite, <i>Ann.</i>, XV, 44, confirment cette idée. Voir -aussi <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxvi</span>, 28.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_693" id="Footnote_8_693"></a><a href="#FNanchor_8_693"><span class="label">[8]</span></a> Il est vrai qu'on trouve Ἀσιανός (<i>Act.</i>, <span class="smcap">xx</span>, 4; Philon, <i>Legatio</i>, -36; Strabon, etc). Mais il paraît que c'est là un latinisme, de -même que Δαλδιανοί, et les noms des sectes, Σιμωνιανοί, Κηρινθιανοί, -Σηθιανοί, etc. Le dérivé hellénique de χριστός eût été χρίστειος. Il ne -sert de rien de dire que la terminaison <i>anus</i> est une forme dorique -du grec ηνος, on n'avait nulle souvenance de cela au premier siècle.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_694" id="Footnote_9_694"></a><a href="#FNanchor_9_694"><span class="label">[9]</span></a> Tacite (<i>loc. cit.</i>) le prend ainsi.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_695" id="Footnote_10_695"></a><a href="#FNanchor_10_695"><span class="label">[10]</span></a> Suétone, <i>Claude</i>, 25. Nous discuterons ce passage dans notre -livre suivant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_696" id="Footnote_11_696"></a><a href="#FNanchor_11_696"><span class="label">[11]</span></a> <i>Corpus inscr. gr.</i>, n<sup>os</sup> 2883 <i>d</i>, 3857 <i>g</i>, 3857 <i>p</i>, 3865 <i>l</i>; Tertullien, -<i>Apol.</i>, 3; Lactance, <i>Divin. Inst.</i>, IV, 7. Comp. la forme -française <i>chrestien</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_697" id="Footnote_12_697"></a><a href="#FNanchor_12_697"><span class="label">[12]</span></a> Jac., <span class="smcap">ii</span>, 7, n'implique qu'un usage momentané et incertain.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_698" id="Footnote_13_698"></a><a href="#FNanchor_13_698"><span class="label">[13]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxiv</span>. 5; Tertullien, <i>Adv. Marcionem</i>, IV, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_699" id="Footnote_14_699"></a><a href="#FNanchor_14_699"><span class="label">[14]</span></a> <i>Nesâra</i>. Les noms de <i>meschihoio</i> en syriaque, <i>mesihi</i> en -arabe, sont relativement modernes, et calqués sur χριστιανός. Le -nom de «Galiléens» est bien plus récent. Ce fut Julien qui le mit -à la mode, et même le rendit officiel, en y attachant une nuance -de raillerie et de mépris, Juliani <i>Epist.</i>, <span class="smcap">vii</span>; Grégoire de Nazianze, -Orat. IV (invect. i), 76; S. Cyrille d'Alex., <i>Contre Julien</i>, II, p. 39 -(édit. Spanheim); <i>Philopatris</i>, dialogue attribué faussement à Lucien, -et qui est en réalité du temps de Julien, § 12; Théodoret, -<i>Hist. eccl.</i>, III, 4. Je pense que, dans Épictète (Arrien, <i>Dissert.</i>, -IV, <span class="smcap">vii</span>, 6; et dans Marc-Aurèle (<i>Pensées</i>, XI, 3), ce nom ne -désigne pas les chrétiens, mais qu'il faut l'entendre des «sicaires» -ou zélotes, disciples fanatiques de Juda le Galiléen ou le Gaulonite -et de Jean de Gischala.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_700" id="Footnote_15_700"></a><a href="#FNanchor_15_700"><span class="label">[15]</span></a> I Pétri, <span class="smcap">iv</span>, 16; Jac., <span class="smcap">ii</span>, 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_701" id="Footnote_16_701"></a><a href="#FNanchor_16_701"><span class="label">[16]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_702" id="Footnote_17_702"></a><a href="#FNanchor_17_702"><span class="label">[17]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_703" id="Footnote_18_703"></a><a href="#FNanchor_18_703"><span class="label">[18]</span></a> Voir ci-dessus, p. 105–106.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_704" id="Footnote_19_704"></a><a href="#FNanchor_19_704"><span class="label">[19]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_705" id="Footnote_20_705"></a><a href="#FNanchor_20_705"><span class="label">[20]</span></a> Eusèbe, <i>Chron.</i>, à l'année 43; <i>Hist. eccl.</i>, III, 22; Ignatii -<i>Epist. ad Antioch.</i> (apocr.), 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_706" id="Footnote_21_706"></a><a href="#FNanchor_21_706"><span class="label">[21]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xiv</span> entier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_707" id="Footnote_22_707"></a><a href="#FNanchor_22_707"><span class="label">[22]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 1–5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_708" id="Footnote_23_708"></a><a href="#FNanchor_23_708"><span class="label">[23]</span></a> Il place en effet cette vision quatorze ans avant l'année où il -écrivait la deuxième aux Corinthiens, laquelle est de l'an 57 à peu -près. Il n'est pas impossible cependant qu'il fût encore à Tarse.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_709" id="Footnote_24_709"></a><a href="#FNanchor_24_709"><span class="label">[24]</span></a> Pour les idées juives sur les cieux superposés, voir <i>Testam. -des 12 patr.</i>, Levi, 3; <i>Ascension d'Isaïe</i>, <span class="smcap">vi</span>, 13; <span class="smcap">vii</span>, 8 et toute -la suite du livre; Talm. de Babyl., <i>Chagiga</i>, 12 <i>b</i>; Midraschim, -<i>Bereschith rabba</i>, sect. <span class="smcap">xix</span>, fol. 19 <i>c</i>; <i>Schemoth rabba</i>, sect. <span class="smcap">xv</span>, -fol. 115 <i>d</i>;Bammidbar rabba, sect. <span class="smcap">xiii</span>, fol. 218 <i>a</i>; <i>Debarim rabba</i>, -sect. <span class="smcap">ii</span>, fol. 253 <i>a</i>; <i>Schir hasschirim rabba</i>, fol. 24 <i>d</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_710" id="Footnote_25_710"></a><a href="#FNanchor_25_710"><span class="label">[25]</span></a> Comparez Talmud de Babyl., <i>Chagiga</i>, 14 <i>b</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_711" id="Footnote_26_711"></a><a href="#FNanchor_26_711"><span class="label">[26]</span></a> Comparez <i>Ascension d'Isaïe</i>, <span class="smcap">vi</span>, 15; <span class="smcap">vii</span>, 3 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_712" id="Footnote_27_712"></a><a href="#FNanchor_27_712"><span class="label">[27]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 12; Rom., <span class="smcap">xv</span>, 19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_713" id="Footnote_28_713"></a><a href="#FNanchor_28_713"><span class="label">[28]</span></a> I Cor., <span class="smcap">xii</span> entier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_714" id="Footnote_29_714"></a><a href="#FNanchor_29_714"><span class="label">[29]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 29; <span class="smcap">xxiv</span>, 17; Gal., <span class="smcap">ii</span>, 10; Rom., <span class="smcap">xv</span>, 26; I Cor., -<span class="smcap">xvi</span>, 1; II Cor., <span class="smcap">viii</span>, 4, 14; <span class="smcap">ix</span>, 1, 12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_715" id="Footnote_30_715"></a><a href="#FNanchor_30_715"><span class="label">[30]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">vi</span>, 3, 4; XX, v, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_716" id="Footnote_31_716"></a><a href="#FNanchor_31_716"><span class="label">[31]</span></a> Jac., <span class="smcap">ii</span>, 5 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_717" id="Footnote_32_717"></a><a href="#FNanchor_32_717"><span class="label">[32]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 28; Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">ii</span>, 6; v, 2; Eusèbe, <i>Hist. -eccl.</i>, II, 8 et 12. Comp. <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 20; Tac. <i>Ann.</i>, XII, 43; Suétone, -<i>Claude</i>, 18; Dion Cassius, LX, 11. Aurélius Victor, <i>Cœs.</i>, -4; Eusèbe, <i>Chron.</i>, années 43 et suiv. Le règne de Claude fut affligé -presque chaque année par des famines partielles de l'Empire.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_718" id="Footnote_33_718"></a><a href="#FNanchor_33_718"><span class="label">[33]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xi</span>, 27 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_719" id="Footnote_34_719"></a><a href="#FNanchor_34_719"><span class="label">[34]</span></a> Le livre des <i>Actes</i> (<span class="smcap">xi</span>, 30; <span class="smcap">xii</span>, 25) met Paul de ce -voyage. Mais Paul déclare qu'entre son premier séjour de deux -semaines et son voyage pour l'affaire de la circoncision, il n'alla -pas à Jérusalem (Gal., <span class="smcap">ii</span>, 1, en tenant compte de l'argumentation -générale de Paul à cet endroit). Voir ci-dessus, Introd., p. -<span class="smcap">xxxii</span>-<span class="smcap">xxxiii</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_720" id="Footnote_35_720"></a><a href="#FNanchor_35_720"><span class="label">[35]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 17–19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_721" id="Footnote_36_721"></a><a href="#FNanchor_36_721"><span class="label">[36]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 3; <span class="smcap">xv</span>, 36; <span class="smcap">xviii</span>, 23.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_722" id="Footnote_37_722"></a><a href="#FNanchor_37_722"><span class="label">[37]</span></a> <i>Ibid.</i>, <span class="smcap">xiv</span>, 25; <span class="smcap">xviii</span>, 22.</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">PERSÉCUTION D'HÉRODE AGRIPPA I<sup>er</sup>.</span></h2> - - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 44]</span> -Barnabé trouva l'Église de Jérusalem dans un -grand trouble. L'année 44 fut très-orageuse pour -elle. Outre la famine, elle vit se rallumer le feu de -la persécution, qui s'était ralenti depuis la mort -d'Étienne. -</p> -<p> -Hérode Agrippa, petit-fils d'Hérode le Grand, -avait réussi, depuis l'année 41, à recomposer la -royauté de son aïeul. Grâce à la faveur de Caligula, -il était parvenu à réunir sous sa domination la -Batanée, la Trachonitide, une partie du Hauran, -l'Abilène, la Galilée, la Pérée<a name="FNanchor_1_723" id="FNanchor_1_723"></a><a href="#Footnote_1_723" class="fnanchor">[1]</a>. Le rôle ignoble qu'il -joua dans la tragi-comédie qui porta Claude à l'empire<a name="FNanchor_2_724" id="FNanchor_2_724"></a><a href="#Footnote_2_724" class="fnanchor">[2]</a>, -acheva sa fortune. Ce vil Oriental, en récompense -<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>des leçons de bassesse et de perfidie qu'il -avait données à Rome, obtint pour lui la Samarie et -la Judée, et pour son frère Hérode la petite royauté -de Chalcis<a name="FNanchor_3_725" id="FNanchor_3_725"></a><a href="#Footnote_3_725" class="fnanchor">[3]</a>. Il avait laissé à Rome les plus mauvais -souvenirs, et on attribuait en partie à ses conseils -les cruautés de Caligula<a name="FNanchor_4_726" id="FNanchor_4_726"></a><a href="#Footnote_4_726" class="fnanchor">[4]</a>. Son armée et les villes -païennes de Sébaste, de Césarée, qu'il sacrifiait à -Jérusalem, ne l'aimaient pas<a name="FNanchor_5_727" id="FNanchor_5_727"></a><a href="#Footnote_5_727" class="fnanchor">[5]</a>. Mais les Juifs le trouvaient -généreux, magnifique, sympathique à leurs -maux. Il cherchait à se rendre populaire auprès -d'eux, et affectait une politique toute différente de -celle d'Hérode le Grand. Ce dernier vivait bien -plus en vue du monde grec et romain qu'en vue -des Juifs. Hérode Agrippa, au contraire, aimait Jérusalem, -observait rigoureusement la religion juive, -affectait le scrupule, et ne laissait jamais passer -un jour sans faire ses dévotions<a name="FNanchor_6_728" id="FNanchor_6_728"></a><a href="#Footnote_6_728" class="fnanchor">[6]</a>. Il allait jusqu'à -recevoir avec douceur les avis des rigoristes, et se -donnait la peine de se justifier de leurs reproches<a name="FNanchor_7_729" id="FNanchor_7_729"></a><a href="#Footnote_7_729" class="fnanchor">[7]</a>. -Il fit remise aux Hiérosolymites du tribut que chaque -<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>maison lui devait<a name="FNanchor_8_730" id="FNanchor_8_730"></a><a href="#Footnote_8_730" class="fnanchor">[8]</a>. Les orthodoxes, en un mot, eurent -en lui un roi selon leur cœur. -</p> -<p> -Il était inévitable qu'un prince de ce caractère -persécutât les chrétiens. Sincère ou non, Hérode -Agrippa était un souverain juif dans toute la force -du terme<a name="FNanchor_9_731" id="FNanchor_9_731"></a><a href="#Footnote_9_731" class="fnanchor">[9]</a>. La maison d'Hérode, en s'affaiblissant, -tournait à la dévotion. Ce n'était plus cette large pensée -profane du fondateur de la dynastie, aspirant à -faire vivre ensemble et sous l'empire commun de la -civilisation les cultes les plus divers. Quand Hérode -Agrippa devenu roi mit pour la première fois le pied -à Alexandrie, ce fut comme roi des Juifs qu'on l'accueillit; -ce fut ce titre qui irrita la population et -donna lieu à des bouffonneries sans fin<a name="FNanchor_10_732" id="FNanchor_10_732"></a><a href="#Footnote_10_732" class="fnanchor">[10]</a>. Or, que -pouvait être un roi des Juifs, si ce n'est le gardien -de la Loi et des traditions, un souverain théocrate -et persécuteur? Depuis Hérode le Grand, sous lequel -le fanatisme fut tout à fait comprimé, jusqu'à -l'explosion de la guerre qui amena la ruine de Jérusalem, -il y eut ainsi une progression toujours croissante -d'ardeur religieuse. La mort de Caligula (24 janvier -41) avait produit une réaction favorable aux -Juifs. Claude fut en général bienveillant pour eux<a name="FNanchor_11_733" id="FNanchor_11_733"></a><a href="#Footnote_11_733" class="fnanchor">[11]</a>, -<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span>par l'effet du crédit qu'avaient sur lui Hérode Agrippa -et Hérode, roi de Chalcis. Non-seulement il donna -raison aux juifs d'Alexandrie dans leurs querelles -avec les habitants, et leur octroya le droit de se -choisir un ethnarque; mais il publia, dit-on, un -édit par lequel il accordait aux juifs, dans toute -l'étendue de l'Empire, ce qu'il avait accordé à ceux -d'Alexandrie, c'est-à-dire la liberté de vivre selon -leurs lois, à la seule condition de ne pas outrager -les autres cultes. Quelques essais de vexations analogues -à celles qui s'étaient produites sous Caligula, -furent réprimés<a name="FNanchor_12_734" id="FNanchor_12_734"></a><a href="#Footnote_12_734" class="fnanchor">[12]</a>. Jérusalem s'agrandit beaucoup; le -quartier de Bézétha s'ajouta à la ville<a name="FNanchor_13_735" id="FNanchor_13_735"></a><a href="#Footnote_13_735" class="fnanchor">[13]</a>. L'autorité -romaine se faisait à peine sentir, bien que Vibius Marsus, -homme prudent, mûri par les grandes charges, -et d'un esprit très-cultivé<a name="FNanchor_14_736" id="FNanchor_14_736"></a><a href="#Footnote_14_736" class="fnanchor">[14]</a>, qui avait succédé à -Publius Pétronius dans la fonction de légat impérial -de Syrie, fît de temps en temps remarquer à -Rome le danger de ces royautés à demi indépendantes -d'Orient<a name="FNanchor_15_737" id="FNanchor_15_737"></a><a href="#Footnote_15_737" class="fnanchor">[15]</a>. -</p> -<p> -<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span>L'espèce de féodalité qui, depuis la mort de -Tibère, tendait à s'établir en Syrie et dans les contrées -voisines<a name="FNanchor_16_738" id="FNanchor_16_738"></a><a href="#Footnote_16_738" class="fnanchor">[16]</a>, était, en effet, un arrêt dans la -politique impériale, et n'avait guère que de mauvais -résultats. Les «rois» venant à Rome étaient -des personnages, et y exerçaient une détestable -influence. La corruption et l'abaissement du peuple, -surtout sous Caligula, vinrent en grande partie -du spectacle que donnaient ces misérables qu'on -voyait successivement traîner leur pourpre au théâtre, -au palais du césar, dans les prisons<a name="FNanchor_17_739" id="FNanchor_17_739"></a><a href="#Footnote_17_739" class="fnanchor">[17]</a>. En ce qui -concerne les Juifs, nous avons vu<a name="FNanchor_18_740" id="FNanchor_18_740"></a><a href="#Footnote_18_740" class="fnanchor">[18]</a> que l'autonomie -signifiait l'intolérance. Le souverain pontificat -ne sortait par instants de la famille de Hanan que -pour entrer dans celle de Boëthus, non moins altière -et cruelle. Un souverain jaloux de plaire aux -Juifs ne pouvait manquer de leur accorder ce qu'ils -aimaient le mieux, c'est-à-dire des sévérités contre -tout ce qui s'écartait de la rigoureuse orthodoxie<a name="FNanchor_19_741" id="FNanchor_19_741"></a><a href="#Footnote_19_741" class="fnanchor">[19]</a>. -</p> -<p> -Hérode Agrippa, en effet, devint sur la fin de son -<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span>règne un violent persécuteur<a name="FNanchor_20_742" id="FNanchor_20_742"></a><a href="#Footnote_20_742" class="fnanchor">[20]</a>. Quelque temps avant -la Pâque de l'an 44, il fit trancher la tête à l'un des -principaux membres du collége apostolique, Jacques, -fils de Zébédée, frère de Jean. L'affaire ne fut pas -présentée comme religieuse; il n'y eut pas de procès -inquisitorial devant le sanhédrin; la sentence fut -prononcée en vertu du pouvoir arbitraire du souverain, -comme cela eut lieu pour Jean-Baptiste<a name="FNanchor_21_743" id="FNanchor_21_743"></a><a href="#Footnote_21_743" class="fnanchor">[21]</a>. -Encouragé par le bon effet que cette exécution produisit -sur les Juifs<a name="FNanchor_22_744" id="FNanchor_22_744"></a><a href="#Footnote_22_744" class="fnanchor">[22]</a>, Hérode Agrippa ne voulut pas -s'arrêter en une veine si facile de popularité. On était -aux premiers jours de la fête de Pâque, époque ordinaire -de redoublement du fanatisme. Agrippa ordonna -d'enfermer Pierre dans la tour Antonia. Il voulait le -faire juger et mettre à mort avec grand appareil, -devant la masse de peuple alors assemblé. -</p> -<p> -Une circonstance que nous ignorons, et qui fut -tenue pour miraculeuse, ouvrit la prison de Pierre. -Un soir que plusieurs des fidèles étaient assemblés -dans la maison de Marie, mère de Jean-Marc, où -Pierre demeurait d'habitude, on entendit tout à coup -frapper à la porte. La servante, nommée Rhodé, alla -écouter. Elle reconnut la voix de Pierre. Transportée -<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>de joie, au lieu d'ouvrir, elle rentre en courant et -annonce que Pierre est là. On la traite de folle. Elle -jure qu'elle dit vrai. «C'est son ange,» disent quelques-uns. -On entend frapper à plusieurs reprises; -c'était bien lui. L'allégresse fut infinie. Pierre fit sur-le-champ -annoncer sa délivrance à Jacques, frère -du Seigneur, et aux autres fidèles. On crut que c'était -l'ange de Dieu qui était entré dans la prison de -l'apôtre, et avait fait tomber les chaînes et les verrous. -Pierre racontait, en effet, que tout cela s'était -passé pendant qu'il était dans une espèce d'extase; -qu'après avoir passé la première et la deuxième garde -et franchi la porte de fer qui donnait sur la ville, -l'ange l'accompagna encore l'espace d'une rue, puis -le quitta; qu'alors il revint à lui et reconnut la main -de Dieu, qui avait envoyé un messager céleste pour -le délivrer<a name="FNanchor_23_745" id="FNanchor_23_745"></a><a href="#Footnote_23_745" class="fnanchor">[23]</a>. -</p> -<p> -Agrippa survécut peu à ces violences<a name="FNanchor_24_746" id="FNanchor_24_746"></a><a href="#Footnote_24_746" class="fnanchor">[24]</a>. Dans le -courant de l'année il alla à Césarée pour célébrer -des jeux en l'honneur de Claude. Le concours fut -extraordinaire; les gens de Tyr et de Sidon, qui -avaient des difficultés avec lui, y vinrent pour lui -<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>demander merci. Ces fêtes déplaisaient beaucoup -aux Juifs, et parce qu'elles avaient lieu dans la ville -impure de Césarée, et parce qu'elles se donnaient -dans le théâtre. Déjà, une fois, le roi ayant quitté -Jérusalem dans des circonstances semblables, un certain -rabbi Siméon avait proposé de le déclarer étranger -au judaïsme et de l'exclure du temple. Le -roi avait poussé la condescendance jusqu'à placer le -rabbi à côté de lui au théâtre, pour lui prouver qu'il -ne s'y passait rien de contraire à la Loi<a name="FNanchor_25_747" id="FNanchor_25_747"></a><a href="#Footnote_25_747" class="fnanchor">[25]</a>. Croyant -avoir ainsi satisfait les rigoristes, Hérode Agrippa se -laissa aller à son goût pour les pompes profanes. -Le second jour de la fête, il entra de très-bon matin -au théâtre, revêtu d'une tunique en étoffe d'argent, -d'un éclat merveilleux. L'effet de cette tunique resplendissante -aux rayons du soleil levant fut extraordinaire. -Les Phéniciens qui entouraient le roi lui prodiguèrent -des adulations empreintes de paganisme, -«C'est un dieu, disaient-ils, et non un homme.» -Le roi ne témoigna pas son indignation et ne blâma -pas cette parole. Il mourut cinq jours après. Juifs et -chrétiens crurent qu'il avait été frappé pour n'avoir -pas repoussé avec horreur une flatterie blasphématoire. -La tradition chrétienne voulut qu'il fût mort -<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span>du châtiment réservé aux ennemis de Dieu, une maladie -vermiculaire<a name="FNanchor_26_748" id="FNanchor_26_748"></a><a href="#Footnote_26_748" class="fnanchor">[26]</a>. Les symptômes rapportés par -Josèphe feraient croire plutôt à un empoisonnement, -et ce qui est dit dans les Actes de la conduite équivoque -des Phéniciens et du soin qu'ils prirent de -gagner Blastus, valet de chambre du roi, fortifierait -cette hypothèse. -</p> -<p> -La mort d'Hérode Agrippa I<sup>er</sup> amena la fin de -toute indépendance pour Jérusalem. La ville recommença -d'être administrée par des procurateurs, -et ce régime dura jusqu'à la grande révolte. Ce -fut un bonheur pour le christianisme; car il est -bien remarquable que cette religion qui devait soutenir, -plus tard, une lutte si terrible contre l'empire -romain, grandit à l'ombre du principe romain et -sous sa protection. C'était Rome, ainsi que nous -l'avons déjà plusieurs fois remarqué, qui empêchait le -judaïsme de se livrer pleinement à ses instincts d'intolérance, -et d'étouffer les développements libres qui -se produisaient dans son sein. Toute diminution de -l'autorité juive était un bienfait pour la secte naissante. -Cuspius Fadus, le premier de cette nouvelle série de -procurateurs, fut un autre Pilate, plein de fermeté ou -du moins de bon vouloir. Mais Claude continuait de -<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span>se montrer favorable aux prétentions juives, surtout -à l'instigation du jeune Hérode Agrippa, fils d'Hérode -Agrippa I<i>er</i>, qu'il avait près de lui, et qu'il aimait -beaucoup<a name="FNanchor_27_749" id="FNanchor_27_749"></a><a href="#Footnote_27_749" class="fnanchor">[27]</a>. Après la courte administration de Cuspius -Fadus, on vit les fonctions de procurateur confiées -à un Juif, à ce Tibère Alexandre, neveu de Philon, -et fils de l'alabarque des Juifs d'Alexandrie, qui -arriva à de hautes fonctions et joua un grand rôle -dans les affaires politiques du siècle. Il est vrai que -les Juifs ne l'aimaient pas et le regardaient, non -sans raison, comme un apostat<a name="FNanchor_28_750" id="FNanchor_28_750"></a><a href="#Footnote_28_750" class="fnanchor">[28]</a>. -</p> -<p> -Pour couper court à ces disputes sans cesse renaissantes, -on eut recours à un expédient conforme aux -bons principes. On fit une sorte de séparation du -spirituel et du temporel. Le pouvoir politique resta -aux procurateurs; mais Hérode, roi de Chalcis, frère -d'Agrippa I<sup>er</sup>, fut nommé préfet du temple, gardien -des habits pontificaux, trésorier de la caisse sacrée, -et investi du droit de nommer les grands prêtres<a name="FNanchor_29_751" id="FNanchor_29_751"></a><a href="#Footnote_29_751" class="fnanchor">[29]</a>. -A sa mort (an 48), Hérode Agrippa II, fils d'Hérode -Agrippa I<sup>er</sup>, succéda à son oncle dans ces charges. -<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span>qu'il garda jusqu'à la grande guerre. Claude, en -tout ceci, se montrait plein de bonté. Les hauts fonctionnaires -romains, en Syrie, bien qu'ils fussent -moins portés que l'empereur aux concessions, usèrent -aussi de beaucoup de modération. Le procurateur -Ventidius Cumanus poussa la condescendance -jusqu'à faire décapiter, au milieu des Juifs formant la -haie, un soldat qui avait déchiré un exemplaire du -Pentateuque<a name="FNanchor_30_752" id="FNanchor_30_752"></a><a href="#Footnote_30_752" class="fnanchor">[30]</a>. Tout était inutile; Josèphe fait avec -raison dater de l'administration de Cumanus les -désordres qui ne finirent plus que par la destruction -de Jérusalem. -</p> -<p> -Le christianisme ne jouait aucun rôle dans ces -troubles<a name="FNanchor_31_753" id="FNanchor_31_753"></a><a href="#Footnote_31_753" class="fnanchor">[31]</a>. Mais ces troubles étaient, comme le -christianisme lui-même, un des symptômes de la -fièvre extraordinaire qui dévorait le peuple juif, et -du travail divin qui s'accomplissait en lui. Jamais la -foi juive n'avait fait de tels progrès<a name="FNanchor_32_754" id="FNanchor_32_754"></a><a href="#Footnote_32_754" class="fnanchor">[32]</a>. Le temple -de Jérusalem était un des sanctuaires du monde dont -la réputation s'étendait le plus loin, et où l'on faisait -le plus d'offrandes<a name="FNanchor_33_755" id="FNanchor_33_755"></a><a href="#Footnote_33_755" class="fnanchor">[33]</a>. Le judaïsme était devenu la -<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span>religion dominante de plusieurs parties de la Syrie. -Les princes asmonéens y avaient converti violemment -des populations entières (Iduméens, Ituréens, -etc.)<a name="FNanchor_34_756" id="FNanchor_34_756"></a><a href="#Footnote_34_756" class="fnanchor">[34]</a>. Il y avait beaucoup d'exemples de -la circoncision ainsi imposée par la force<a name="FNanchor_35_757" id="FNanchor_35_757"></a><a href="#Footnote_35_757" class="fnanchor">[35]</a>; l'ardeur -pour faire des prosélytes était très-grande<a name="FNanchor_36_758" id="FNanchor_36_758"></a><a href="#Footnote_36_758" class="fnanchor">[36]</a>. La maison -d'Hérode elle-même servait puissamment la -propagande juive. Pour épouser des princesses de -cette famille, dont les richesses étaient immenses, les -princes des petites dynasties, vassales des Romains, -d'Emèse, de Pont et de Cilicie, se faisaient juifs<a name="FNanchor_37_759" id="FNanchor_37_759"></a><a href="#Footnote_37_759" class="fnanchor">[37]</a>. -L'Arabie, l'Éthiopie, comptaient aussi un grand -nombre de convertis. Les familles royales de Mésène -et d'Adiabène, tributaires des Parthes, étaient gagnées, -surtout du côté des femmes<a name="FNanchor_38_760" id="FNanchor_38_760"></a><a href="#Footnote_38_760" class="fnanchor">[38]</a>. Il était reçu -qu'on trouvait le bonheur en connaissant et en pratiquant -la Loi<a name="FNanchor_39_761" id="FNanchor_39_761"></a><a href="#Footnote_39_761" class="fnanchor">[39]</a>. Même quand on ne se faisait pas -circoncire, on modifiait plus ou moins sa religion -dans le sens juif; une sorte de monothéisme devenait -l'esprit général de la religion en Syrie. A Damas, -ville qui n'était nullement d'origine israélite. -<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span>presque toutes les femmes avaient adopté la religion -juive<a name="FNanchor_40_762" id="FNanchor_40_762"></a><a href="#Footnote_40_762" class="fnanchor">[40]</a>. Derrières le judaïsme pharisaïque, se formait -ainsi une sorte de judaïsme libre, de moindre aloi, -ne sachant pas tous les secrets de la secte<a name="FNanchor_41_763" id="FNanchor_41_763"></a><a href="#Footnote_41_763" class="fnanchor">[41]</a>, n'apportant -que sa bonne volonté et son bon cœur, mais -ayant bien plus d'avenir. La situation était, à quelques -égards, celle du catholicisme de nos jours, où -nous voyons, d'une part, des théologiens bornés et -orgueilleux, qui seuls ne gagneraient pas plus d'âmes -au catholicisme que les pharisiens n'en gagnèrent au -judaïsme; de l'autre, de pieux laïques, mille fois hérétiques -sans le savoir, mais pleins d'un zèle touchant, -riches en bonnes œuvres et en poétiques sentiments, -tout occupés à dissimuler ou à réparer par de complaisantes -explications les fautes de leurs docteurs. -</p> -<p> -Un des exemples les plus extraordinaires de ce -penchant qui entraînait vers le judaïsme les âmes religieuses, -fut celui que donna la famille royale de -l'Adiabène sur le Tigre<a name="FNanchor_42_764" id="FNanchor_42_764"></a><a href="#Footnote_42_764" class="fnanchor">[42]</a>. Cette maison, persane d'origine -et de mœurs<a name="FNanchor_43_765" id="FNanchor_43_765"></a><a href="#Footnote_43_765" class="fnanchor">[43]</a>, déjà en partie initiée à la culture -grecque<a name="FNanchor_44_766" id="FNanchor_44_766"></a><a href="#Footnote_44_766" class="fnanchor">[44]</a>, se fit presque tout entière juive, et entra -<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span>même dans la haute dévotion; car, comme nous l'avons -dit, ces prosélytes étaient souvent plus pieux que -les Juifs de naissance. Izate, chef de la famille, embrassa -le judaïsme sur la prédication d'un marchand -juif, nommé Ananie, qui, en entrant pour son petit -commerce dans le sérail d'Abennérig, roi de Mésène, -avait converti toutes les femmes et s'était constitué -leur précepteur spirituel. Les femmes mirent Izate en -rapport avec lui. Vers le même temps, Hélène, sa mère, -se faisait instruire dans la vraie religion par un autre -juif. Izate, dans son zèle de nouveau converti, voulait -aussi se faire circoncire. Mais sa mère et Ananie -l'en dissuadèrent vivement. Ananie lui prouva que -l'observation des commandements de Dieu était plus -importante que la circoncision, et qu'on pouvait être -fort bon juif sans cette cérémonie. Une pareille tolérance -était le fait d'un petit nombre d'esprits éclairés. -Quelque temps après, un Juif de Galilée, nommé -Éléazar, ayant trouvé le roi qui lisait le Pentateuque, -lui montra, par les textes, qu'il ne pouvait pas observer -la Loi sans être circoncis. Izate en fut persuadé, -et se fit faire l'opération sur le champ<a name="FNanchor_45_767" id="FNanchor_45_767"></a><a href="#Footnote_45_767" class="fnanchor">[45]</a>. -</p> -<p> -<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span>La conversion d'Izate fut suivie de celle de son -frère Monobaze et de presque toute la famille. Vers -l'an 44, Hélène vint se fixer à Jérusalem, où elle fit -bâtir pour la maison royale d'Adiabène un palais -et un mausolée de famille, qui existe encore<a name="FNanchor_46_768" id="FNanchor_46_768"></a><a href="#Footnote_46_768" class="fnanchor">[46]</a>. Elle -se rendit fort chère aux Juifs par son affabilité et -ses aumônes. C'était une grande édification de la -voir, comme une pieuse juive, fréquenter le temple, -consulter les docteurs, lire la Loi, l'enseigner -à ses fils. Dans la peste de l'an 44, cette sainte -personne fut la providence de la ville. Elle fit acheter -une grande quantité de blé en Égypte, et de -figues sèches à Chypre. Izate, de son côté, envoya -des sommes considérables pour être distribuées aux -pauvres. Les richesses de l'Adiabène se dépensaient -en partie à Jérusalem. Les fils d'Izate vinrent -y apprendre les usages et la langue des -Juifs. Toute cette famille fut ainsi la ressource de -ce peuple de mendiants. Elle avait pris dans la -ville comme droit de cité; plusieurs de ses membres -s'y trouvaient lors du siège de Titus<a name="FNanchor_47_769" id="FNanchor_47_769"></a><a href="#Footnote_47_769" class="fnanchor">[47]</a>; d'autres -figurent dans les écrits talmudiques, présentés -<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span>comme des modèles de piété et de détachement<a name="FNanchor_48_770" id="FNanchor_48_770"></a><a href="#Footnote_48_770" class="fnanchor">[48]</a>. -</p> -<p> -C'est par là que la famille royale d'Adiabène appartient -à l'histoire du christianisme. Sans être chrétienne, -en effet, comme certaines traditions l'ont -voulu<a name="FNanchor_49_771" id="FNanchor_49_771"></a><a href="#Footnote_49_771" class="fnanchor">[49]</a>, cette famille représenta sous différents égards -les prémices des gentils. En embrassant le judaïsme, -elle obéit au sentiment qui devait amener au christianisme -le monde païen tout entier. Les vrais Israélites -selon Dieu étaient bien plutôt ces étrangers, animés -d'un sentiment religieux si profondément sincère, que -le pharisien rogue et malveillant, pour lequel la religion -n'était qu'un prétexte de haines et de dédains. -Ces bons prosélytes, parce qu'ils étaient vraiment -saints, n'étaient nullement fanatiques. Ils admettaient -que la vraie religion pouvait se pratiquer sous l'empire -des codes civils les plus divers. Ils séparaient -complètement la religion de la politique. La distinction -entre les sectaires séditieux qui devaient défendre -Jérusalem avec rage, et les pacifiques dévots -qui, au premier bruit de guerre, devaient fuir vers -<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>les montagnes<a name="FNanchor_50_772" id="FNanchor_50_772"></a><a href="#Footnote_50_772" class="fnanchor">[50]</a>, se manifestait de plus en plus. -</p> -<p> -On voit, du moins, que la question des prosélytes -se posait dans le judaïsme et le christianisme -de la même manière. De part et d'autre, on sentait -le besoin d'élargir la porte d'entrée. Pour ceux qui -se plaçaient à ce point de vue, la circoncision était -une pratique inutile ou nuisible; les observances mosaïques -étaient un simple signe de race, n'ayant de -valeur que pour les fils d'Abraham. Avant de devenir -la religion universelle, le judaïsme était obligé de -se réduire à une sorte de déisme, n'imposant que -les devoirs de la religion naturelle. Il y avait là une -sublime mission à remplir, et une partie du judaïsme, -dans la première moitié du premier siècle, -s'y prêta d'une manière fort intelligente. Par un -côté, le judaïsme était un de ces innombrables cultes -nationaux<a name="FNanchor_51_773" id="FNanchor_51_773"></a><a href="#Footnote_51_773" class="fnanchor">[51]</a> qui remplissaient le monde, et dont la sainteté -venait uniquement de ce que les ancêtres avaient -adoré de la sorte; par un autre côté, le judaïsme -était la religion absolue, faite pour tous, destinée à -être adoptée de tous. L'épouvantable débordement de -fanatisme qui prit le dessus en Judée, et qui amena -la guerre d'extermination, coupa court à cet avenir. -<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span>Ce fut le christianisme qui reprit pour son compte -la tâche que la synagogue n'avait pas su accomplir. -Laissant de côté les questions rituelles, le christianisme -continua la propagande monothéiste du judaïsme. -Ce qui avait fait le succès du judaïsme -auprès des femmes de Damas, au sérail d'Abennérig, -auprès d'Hélène, auprès de tant de prosélytes -pieux, fit la force du christianisme dans le monde -entier. En ce sens, la gloire du christianisme est -vraiment confondue avec celle du judaïsme. Une génération -de fanatiques priva ce dernier de sa récompense, -et l'empêcha de recueillir la moisson qu'il -avait préparée. -</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_723" id="Footnote_1_723"></a><a href="#FNanchor_1_723"><span class="label">[1]</span></a> Les inscriptions de ces contrées confirment pleinement les -indications de Josèphe. (<i>Comptes rendus de l'Acad. des Inscr. -et B.-L.</i>, 1865, p. 106–109).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_724" id="Footnote_2_724"></a><a href="#FNanchor_2_724"><span class="label">[2]</span></a> Josèphe, <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">iv</span>; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xi</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_725" id="Footnote_3_725"></a><a href="#FNanchor_3_725"><span class="label">[3]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, v, 1; <span class="smcap">vi</span>, 1; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xi</span>, 5; Dion Cassius, -LX, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_726" id="Footnote_4_726"></a><a href="#FNanchor_4_726"><span class="label">[4]</span></a> Dion Cassius, LIX, 24.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_727" id="Footnote_5_727"></a><a href="#FNanchor_5_727"><span class="label">[5]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">ix</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_728" id="Footnote_6_728"></a><a href="#FNanchor_6_728"><span class="label">[6]</span></a> <i>Ibid.</i>, XIX, <span class="smcap">vi</span>, 1, 3; <span class="smcap">vii</span>, 3, 4; <span class="smcap">viii</span>, 2; <span class="smcap">ix</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_729" id="Footnote_7_729"></a><a href="#FNanchor_7_729"><span class="label">[7]</span></a> <i>Ibid.</i>, XIX, <span class="smcap">vii</span>, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_730" id="Footnote_8_730"></a><a href="#FNanchor_8_730"><span class="label">[8]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">vi</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_731" id="Footnote_9_731"></a><a href="#FNanchor_9_731"><span class="label">[9]</span></a> Juvénal, Sat. <span class="smcap">vi</span>, 158–159; Perse, Sat. v, 180.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_732" id="Footnote_10_732"></a><a href="#FNanchor_10_732"><span class="label">[10]</span></a> Philon, <i>In Flaccum</i>, § 5 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_733" id="Footnote_11_733"></a><a href="#FNanchor_11_733"><span class="label">[11]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, v, 2 et la suite; XX, <span class="smcap">vi</span>, 3; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xii</span>, 7. -Les mesures restrictives qu'il prit contre les juifs de Rome (<i>Act.</i>, -<span class="smcap">xviii</span>, 2; Suétone, <i>Claude</i>, 25; Dion Cassius, LX, 6) tenaient à des -circonstances locales.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_734" id="Footnote_12_734"></a><a href="#FNanchor_12_734"><span class="label">[12]</span></a> I. Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">vi</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_735" id="Footnote_13_735"></a><a href="#FNanchor_13_735"><span class="label">[13]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">vii</span>, 2; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xi</span>, 6; V, <span class="smcap">iv</span>, 2; Tacite, <i>Hist.</i>, -V, 12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_736" id="Footnote_14_736"></a><a href="#FNanchor_14_736"><span class="label">[14]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, VI, 47.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_737" id="Footnote_15_737"></a><a href="#FNanchor_15_737"><span class="label">[15]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">vii</span>, 2; <span class="smcap">viii</span>, 1; XX, <span class="smcap">i</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_738" id="Footnote_16_738"></a><a href="#FNanchor_16_738"><span class="label">[16]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">viii</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_739" id="Footnote_17_739"></a><a href="#FNanchor_17_739"><span class="label">[17]</span></a> Suétone, <i>Caius</i>, 22, 26, 35; Dion Cassius, LIX, 24; LX, 8; -Tacite, <i>Ann.</i>, XI, 8. Comme type de ce rôle des petits rois d'Orient, -étudier la carrière d'Hérode Agrippa I<sup>er</sup> dans Josèphe (<i>Ant.</i>, -XVIII et XIX). Comp. Horace, <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">vii</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_740" id="Footnote_18_740"></a><a href="#FNanchor_18_740"><span class="label">[18]</span></a> Ci-dessus, p. <a href="#Page_143">143–144</a>, <a href="#Page_174">174–175</a>, <a href="#Page_191">191–192</a>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_741" id="Footnote_19_741"></a><a href="#FNanchor_19_741"><span class="label">[19]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_742" id="Footnote_20_742"></a><a href="#FNanchor_20_742"><span class="label">[20]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 1 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_743" id="Footnote_21_743"></a><a href="#FNanchor_21_743"><span class="label">[21]</span></a> En effet, Jacques fut décapité et non lapidé.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_744" id="Footnote_22_744"></a><a href="#FNanchor_22_744"><span class="label">[22]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 3 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_745" id="Footnote_23_745"></a><a href="#FNanchor_23_745"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 9–11. Le récit des <i>Actes</i> est tellement vif et -juste, qu'il est difficile d'y trouver place pour une élaboration -légendaire prolongée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_746" id="Footnote_24_746"></a><a href="#FNanchor_24_746"><span class="label">[24]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">viii</span>, 2; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 18–23.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_747" id="Footnote_25_747"></a><a href="#FNanchor_25_747"><span class="label">[25]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">vii</span>, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_748" id="Footnote_26_748"></a><a href="#FNanchor_26_748"><span class="label">[26]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 23. Comp. II Macch., <span class="smcap">ix</span>, 9; Jos., <i>B. J.</i>, I, <span class="smcap">xxxiii</span>, 5; -Talm, de Bab, <i>Sota</i>, 35 <i>a</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_749" id="Footnote_27_749"></a><a href="#FNanchor_27_749"><span class="label">[27]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">vi</span>, 1: XX, <span class="smcap">i</span>, 1, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_750" id="Footnote_28_750"></a><a href="#FNanchor_28_750"><span class="label">[28]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, v, 2; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xv</span>, 1; <span class="smcap">xviii</span>, 7 et suiv.; IV, -x, 6; V, <span class="smcap">i</span>, 6; Tacite, <i>Ann.</i>, XV, 28; <i>Hist.</i>, I, 11; II, 79; Suétone, -<i>Vesp.</i>, 6; <i>Corpus inscr. græc.</i>, n<sup>o</sup> 4957 (cf. <i>ibid.</i>, III, p. 311).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_751" id="Footnote_29_751"></a><a href="#FNanchor_29_751"><span class="label">[29]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">i</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_752" id="Footnote_30_752"></a><a href="#FNanchor_30_752"><span class="label">[30]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, v. 4; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xii</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_753" id="Footnote_31_753"></a><a href="#FNanchor_31_753"><span class="label">[31]</span></a> Josèphe, qui expose l'histoire de ces agitations avec un -soin si minutieux, n'y mêle jamais les chrétiens.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_754" id="Footnote_32_754"></a><a href="#FNanchor_32_754"><span class="label">[32]</span></a> Jos., <i>Contre Apion</i>, II, 39; Dion Cassius, LXVI, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_755" id="Footnote_33_755"></a><a href="#FNanchor_33_755"><span class="label">[33]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, IV, <span class="smcap">iv</span>, 3; V, <span class="smcap">xiii</span>, 6; Suét., <i>Aug.</i>, 93; Strabon, -XVI, <span class="smcap">ii</span>, 34, 37; Tacite, <i>Hist.</i>, V, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_756" id="Footnote_34_756"></a><a href="#FNanchor_34_756"><span class="label">[34]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIII, <span class="smcap">ix</span>, 1; <span class="smcap">xi</span>, 3; <span class="smcap">xv</span>, 4; XV, <span class="smcap">vii</span>, 9.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_757" id="Footnote_35_757"></a><a href="#FNanchor_35_757"><span class="label">[35]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xvii</span>, 10; <i>Vita</i>, 23.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_758" id="Footnote_36_758"></a><a href="#FNanchor_36_758"><span class="label">[36]</span></a> Matth., <span class="smcap">xxiii</span>, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_759" id="Footnote_37_759"></a><a href="#FNanchor_37_759"><span class="label">[37]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">vii</span>, 1, 3. Comp. XVI, <span class="smcap">vii</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_760" id="Footnote_38_760"></a><a href="#FNanchor_38_760"><span class="label">[38]</span></a> <i>Ibid.</i>, XX, <span class="smcap">ii</span>, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_761" id="Footnote_39_761"></a><a href="#FNanchor_39_761"><span class="label">[39]</span></a> <i>Ibid.</i>, XX, <span class="smcap">ii</span>, 5, 6; <span class="smcap">iv</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_762" id="Footnote_40_762"></a><a href="#FNanchor_40_762"><span class="label">[40]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, II, XX, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_763" id="Footnote_41_763"></a><a href="#FNanchor_41_763"><span class="label">[41]</span></a> Sénèque, fragm. dans S. Aug., <i>De civ. Dei</i>, VI, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_764" id="Footnote_42_764"></a><a href="#FNanchor_42_764"><span class="label">[42]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">ii</span>-<span class="smcap">iv</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_765" id="Footnote_43_765"></a><a href="#FNanchor_43_765"><span class="label">[43]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, XII, 13, 14. La plupart des noms de cette famille -sont persans.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_766" id="Footnote_44_766"></a><a href="#FNanchor_44_766"><span class="label">[44]</span></a> Le nom d' «Hélène» le prouve. Cependant il est remarquable -que le grec ne figure pas sur l'inscription bilingue (syriaque -et syro-chaldaïque) du tombeau d'une princesse de cette famille, -découvert et rapporté à Paris par M. de Saulcy. Voir -<i>Journal Asiatique</i>, décembre 1865.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_767" id="Footnote_45_767"></a><a href="#FNanchor_45_767"><span class="label">[45]</span></a> Cf. <i>Bereschith rabba</i>, <span class="smcap">xlvi</span>, 51 <i>d</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_768" id="Footnote_46_768"></a><a href="#FNanchor_46_768"><span class="label">[46]</span></a> C'est, selon toutes les apparences, le monument connu aujourd'hui -sous le nom de «tombeaux des rois». Voir <i>Journal -Asiatique</i>, endroit cité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_769" id="Footnote_47_769"></a><a href="#FNanchor_47_769"><span class="label">[47]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xix</span>, 2; VI, <span class="smcap">vi</span>, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_770" id="Footnote_48_770"></a><a href="#FNanchor_48_770"><span class="label">[48]</span></a> Talm. de Jérus., <i>Peah</i>, 15 <i>b</i>, où l'on prête à l'un des Monobaze -quelques maximes qui rappellent tout à fait l'Évangile -(Matth., <span class="smcap">vi</span>, 19 et suiv.); Talm. de Bab., <i>Baba Bathra</i>, 11 <i>a</i>; -<i>Joma</i>, 37 <i>a</i>; <i>Nazir</i>, 19 <i>b</i>; <i>Schabbath</i>, 68 <i>b</i>; Sifra, 70 <i>a</i>; Bereschith -rabba, <span class="smcap">xlvi</span>, fol. 51 <i>d</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_771" id="Footnote_49_771"></a><a href="#FNanchor_49_771"><span class="label">[49]</span></a> Moïse de Khorène, II, 35; Orose, VII, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_772" id="Footnote_50_772"></a><a href="#FNanchor_50_772"><span class="label">[50]</span></a> Luc, <span class="smcap">xxi</span>, 21.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_51_773" id="Footnote_51_773"></a><a href="#FNanchor_51_773"><span class="label">[51]</span></a> Τὰ πάτρια ἔθη, expression si familière à Josèphe, quand il défend -la position des Juifs dans le monde païen.</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">MOUVEMENTS PARALLÈLES AU CHRISTIANISME OU IMITÉS DU -CHRISTIANISME. SIMON DE GITTON.</span></h2> - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 45]</span> -Le christianisme maintenant est bien réellement -fondé. Dans l'histoire des religions, il n'y a que les -premières années qui soient difficiles à traverser. -Une fois qu'une croyance a résisté aux dures épreuves -qui accueillent toute fondation nouvelle, son avenir -est assuré. Plus habiles que les autres sectaires du -même temps, esséniens, baptistes, partisans de -Judas le Gaulonite, qui ne sortirent pas du monde -juif et périrent avec lui, les fondateurs du christianisme, -avec une rare sûreté de vue, se jetèrent de -très-bonne heure dans le vaste monde et s'y firent -leur place. Le peu de mentions que nous trouvons -des chrétiens dans Josèphe, dans le Talmud et dans -les écrivains grecs et latins, ne doit pas nous surprendre. -Josèphe nous est arrivé par des copistes -chrétiens, qui ont supprimé tout ce qui était désagréable -<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span>à leur croyance. On peut supposer qu'il parlait -plus longuement de Jésus et des chrétiens qu'il -ne le fait dans l'édition qui nous est parvenue. Le Talmud -a également subi, au moyen âge et lors de sa première -publication<a name="FNanchor_1_774" id="FNanchor_1_774"></a><a href="#Footnote_1_774" class="fnanchor">[1]</a>, beaucoup de retranchements et -d'altérations, la censure chrétienne s'étant exercée -sur le texte avec sévérité, et une foule de malheureux -juifs ayant été brûlés pour s'être trouvés en possession -d'un livre contenant des passages considérés comme -blasphématoires. Il n'est pas étonnant que les écrivains -grecs et latins se préoccupent peu d'un mouvement -qu'ils ne pouvaient comprendre, et qui se -passa dans un petit monde fermé pour eux. Le christianisme -se perd à leurs yeux sur le fond obscur du -judaïsme; c'était une querelle de famille au sein -d'une nation abjecte; à quoi bon s'en occuper? Les -deux ou trois passages où Tacite et Suétone parlent -des chrétiens prouvent que, pour être d'ordinaire en -dehors du cercle visuel de la grande publicité, la -secte nouvelle était cependant un fait très-considérable, -puisque, par une ou deux échappées, nous la -voyons, à travers le nuage de l'inattention générale, -se dessiner avec beaucoup de netteté.</p> - -<p>Ce qui a contribué, du reste, à effacer un peu les -<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span>contours du christianisme dans l'histoire du monde -juif au premier siècle de notre ère, c'est qu'il n'y est -pas un fait isolé. Philon, à l'heure où nous sommes -parvenus, avait terminé sa carrière, toute consacrée -à l'amour du bien. La secte de Judas le Gaulonite -durait toujours. L'agitateur avait eu pour continuateurs -de sa pensée ses fils Jacques, Simon et Menahem. -Jacques et Simon furent crucifiés par l'ordre -du procurateur renégat Tibère Alexandre<a name="FNanchor_2_775" id="FNanchor_2_775"></a><a href="#Footnote_2_775" class="fnanchor">[2]</a>. Quant -à Menahem, il jouera dans la catastrophe finale -de la nation un rôle important<a name="FNanchor_3_776" id="FNanchor_3_776"></a><a href="#Footnote_3_776" class="fnanchor">[3]</a>. L'an 44, un enthousiaste, -nommé Theudas<a name="FNanchor_4_777" id="FNanchor_4_777"></a><a href="#Footnote_4_777" class="fnanchor">[4]</a>, s'était élevé, annonçant -la prochaine délivrance, invitant les foules à le -suivre au désert, promettant, comme un autre Josué, -de leur faire passer le Jourdain à pied sec; ce passage -était, selon lui, le vrai baptême qui devait initier chacun -de ses fidèles au royaume de Dieu. Plus de quatre -cents personnes le suivirent. Le procurateur Cuspius -Fadus envoya contre lui de la cavalerie, dispersa sa -troupe et le tua<a name="FNanchor_5_778" id="FNanchor_5_778"></a><a href="#Footnote_5_778" class="fnanchor">[5]</a>. Quelques années auparavant, toute -<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span>la Samarie s'était émue à la voix d'un illuminé, qui -prétendait avoir eu la révélation de l'endroit du Garizim -où Moïse avait caché les instruments sacrés du -culte. Pilate avait comprimé ce mouvement avec une -grande rigueur<a name="FNanchor_6_779" id="FNanchor_6_779"></a><a href="#Footnote_6_779" class="fnanchor">[6]</a>. Quant à Jérusalem, la paix désormais -est finie pour elle. A partir de l'arrivée du procurateur -Ventidius Cumanus (an 48), les troubles -n'y cessent plus. L'excitation était poussée à un tel -point, que la vie y était devenue impossible; les circonstances -les plus insignifiantes amenaient des -explosions<a name="FNanchor_7_780" id="FNanchor_7_780"></a><a href="#Footnote_7_780" class="fnanchor">[7]</a>. On sentait partout une fermentation -étrange, une sorte de trouble mystérieux. Les imposteurs -se multipliaient de toutes parts<a name="FNanchor_8_781" id="FNanchor_8_781"></a><a href="#Footnote_8_781" class="fnanchor">[8]</a>. L'épouvantable -fléau des zélotes (<i>kenaïm</i>) ou sicaires -commençait à paraître. Des misérables, armés de poignards, -se glissaient dans les foules, frappaient -leurs victimes, et étaient ensuite les premiers à crier -au meurtre. Il ne se passait pas de jour qu'on n'entendît -parler de quelque assassinat de ce genre. -Une terreur extraordinaire se répandit. Josèphe présente -les crimes des zélotes comme de pures scélératesses<a name="FNanchor_9_782" id="FNanchor_9_782"></a><a href="#Footnote_9_782" class="fnanchor">[9]</a>; -mais il n'est pas douteux que le fanatisme -<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span>ne s'en mêlât<a name="FNanchor_10_783" id="FNanchor_10_783"></a><a href="#Footnote_10_783" class="fnanchor">[10]</a>. C'était pour défendre la Loi -que ces misérables s'armaient du poignard. Quiconque -manquait devant eux à une des prescriptions -légales, voyait son arrêt prononcé et aussitôt exécuté. -Ils croyaient par là faire l'œuvre la plus méritoire -et la plus agréable à Dieu.</p> - -<p>Des rêveries analogues à celles de Theudas se -renouvelaient de toutes parts. Des personnages, -se prétendant inspirés, soulevaient le peuple et l'entraînaient -avec eux au désert, sous prétexte de lui -faire voir, par des signes manifestes, que Dieu -allait le délivrer. L'autorité romaine exterminait -par milliers les dupes de ces agitateurs<a name="FNanchor_11_784" id="FNanchor_11_784"></a><a href="#Footnote_11_784" class="fnanchor">[11]</a>. Un juif -d'Égypte qui vint à Jérusalem, vers l'an 56, eut -l'art, par ses prestiges, d'attirer après lui trente -mille personnes, entre lesquelles quatre mille sicaires. -Du désert, il voulut les mener sur la montagne -des Oliviers, pour voir de là, disait-il, tomber -à sa seule parole les murailles de Jérusalem. Félix, -qui était alors procurateur, marcha contre lui et dissipa -sa bande. L'Égyptien se sauva, et ne parut plus -depuis<a name="FNanchor_12_785" id="FNanchor_12_785"></a><a href="#Footnote_12_785" class="fnanchor">[12]</a>. Mais, comme dans un corps malsain les maux -se succèdent les uns aux autres, on vit bientôt après -<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>diverses troupes mêlées de magiciens et de voleurs, -qui portaient ouvertement le peuple à se révolter -contre les Romains, menaçant de mort ceux qui continueraient -à leur obéir. Sous ce prétexte, ils tuaient -les riches, pillaient leurs biens, brûlaient les villages, -et remplissaient toute la Judée des marques de leur -fureur<a name="FNanchor_13_786" id="FNanchor_13_786"></a><a href="#Footnote_13_786" class="fnanchor">[13]</a>. Une effroyable guerre s'annonçait. Un -esprit de vertige régnait partout, et maintenait les -imaginations dans un état voisin de la folie.</p> - -<p>Il n'est pas impossible qu'il y ait eu chez Theudas -une certaine arrière-pensée d'imitation à l'égard de -Jésus et de Jean-Baptiste. Cette imitation, au moins, -se trahit avec évidence dans Simon de Gitton, si les -traditions chrétiennes sur ce personnage méritent -quelque foi<a name="FNanchor_14_787" id="FNanchor_14_787"></a><a href="#Footnote_14_787" class="fnanchor">[14]</a>. Nous l'avons déjà rencontré en rapport -avec les apôtres, à propos de la première mission -de Philippe à Samarie. C'est sous le règne de Claude -qu'il parvint à la célébrité<a name="FNanchor_15_788" id="FNanchor_15_788"></a><a href="#Footnote_15_788" class="fnanchor">[15]</a>. Ses miracles passaient -pour constants, et tout le monde à Samarie le regardait -comme un personnage surnaturel<a name="FNanchor_16_789" id="FNanchor_16_789"></a><a href="#Footnote_16_789" class="fnanchor">[16]</a>.</p> - -<p>Ses miracles, toutefois, n'étaient pas l'unique fondement -de sa réputation. Il y joignait, ce semble, -<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span>une doctrine, dont il nous est difficile de juger, l'ouvrage -intitulé <i>la Grande Exposition</i>, qui lui est attribué -et qui nous est arrivé par extraits, n'étant probablement -qu'une expression fort modifiée de ses idées<a name="FNanchor_17_790" id="FNanchor_17_790"></a><a href="#Footnote_17_790" class="fnanchor">[17]</a>. -Simon, pendant son séjour à Alexandrie<a name="FNanchor_18_791" id="FNanchor_18_791"></a><a href="#Footnote_18_791" class="fnanchor">[18]</a>, paraît avoir -puisé dans ses études de philosophie grecque un système -de théosophie syncrétique et d'exégèse allégorique -analogue à celui de Philon. Ce système a sa -grandeur. Tantôt il rappelle la cabbale juive, tantôt -les théories panthéistes de la philosophie indienne; -envisagé par certains côtés, il semblerait empreint -de bouddhisme et de parsisme<a name="FNanchor_19_792" id="FNanchor_19_792"></a><a href="#Footnote_19_792" class="fnanchor">[19]</a>. En tête de toutes -choses est «Celui qui est, qui a été et qui sera<a name="FNanchor_20_793" id="FNanchor_20_793"></a><a href="#Footnote_20_793" class="fnanchor">[20]</a>», -<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>c'est-à-dire le <i>Jahveh</i> samaritain, entendu selon la -force étymologique de son nom, l'Être éternel, unique, -s'engendrant lui-même, s'augmentant lui-même, -se cherchant lui-même, se trouvant lui-même, -père, mère, sœur, époux, fils de lui-même<a name="FNanchor_21_794" id="FNanchor_21_794"></a><a href="#Footnote_21_794" class="fnanchor">[21]</a>. -Au sein de cet infini, tout existe éternellement en -puissance; tout passe à l'acte et à la réalité par la -conscience de l'homme, par la raison, le langage -et la science<a name="FNanchor_22_795" id="FNanchor_22_795"></a><a href="#Footnote_22_795" class="fnanchor">[22]</a>. Le monde s'explique soit par une -hiérarchie de principes abstraits, analogues aux -Æons du gnosticisme et à l'arbre séphirotique de -la cabbale, soit par un système d'anges qui semble -emprunté aux croyances de la Perse. Parfois, ces -abstractions sont présentées comme des traductions -de faits physiques et physiologiques. D'autres fois, -les «puissances divines», considérées comme des -substances séparées, se réalisent en des incarnations -successives, soit féminines, soit masculines, -dont le but est la délivrance des créatures engagées -dans les liens de la matière. La première de ces «puissances» -est celle qui s'appelle par excellence «la -Grande», et qui est l'intelligence de ce monde, -l'universelle Providence<a name="FNanchor_23_796" id="FNanchor_23_796"></a><a href="#Footnote_23_796" class="fnanchor">[23]</a>. Elle est masculine. Simon -<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span>passait pour en être l'incarnation. A côté d'elle est sa -syzygie féminine, «la Grande Pensée». Habitué à revêtir -ses théories d'un symbolisme étrange et à imaginer -des interprétations allégoriques pour les anciens -textes sacrés et profanes, Simon, ou l'auteur de <i>la -Grande Exposition</i>, donnait à cette vertu divine le nom -d'«Hélène», signifiant par là qu'elle était l'objet de -l'universelle poursuite, la cause éternelle de dispute -entre les hommes, celle qui se venge de ses ennemis -en les rendant aveugles, jusqu'au moment où ils consentent -à chanter la palinodie<a name="FNanchor_24_797" id="FNanchor_24_797"></a><a href="#Footnote_24_797" class="fnanchor">[24]</a>; thème bizarre qui, -mal compris, ou travesti à dessein, donna lieu chez -les Pères de l'Église aux contes les plus puérils<a name="FNanchor_25_798" id="FNanchor_25_798"></a><a href="#Footnote_25_798" class="fnanchor">[25]</a>. -La connaissance de la littérature grecque que possède -l'auteur de <i>la Grande Exposition</i> est, en tout -cas, très-remarquable. Il soutenait que, quand on -sait les comprendre, les écrits des païens suffisent -à la connaissance de toutes choses<a name="FNanchor_26_799" id="FNanchor_26_799"></a><a href="#Footnote_26_799" class="fnanchor">[26]</a>. Son large éclectisme -embrassait toutes les révélations et cherchait -à les fondre en un seul ordre de vérités.</p> - -<p>Quant au fond de son système, il a beaucoup d'analogie -avec celui de Valentin et avec les doctrines sur -<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span>les personnes divines qu'on trouve dans le quatrième -Évangile, dans Philon, dans les Targums<a name="FNanchor_27_800" id="FNanchor_27_800"></a><a href="#Footnote_27_800" class="fnanchor">[27]</a>. Ce «Métatrône<a name="FNanchor_28_801" id="FNanchor_28_801"></a><a href="#Footnote_28_801" class="fnanchor">[28]</a>», -que les Juifs plaçaient à côte de la Divinité -et presque dans son sein, ressemble fort à «la Grande -Puissance». On voit figurer dans la théologie des -Samaritains un Grand Ange, chef des autres, et des -espèces de manifestations, ou «vertus divines<a name="FNanchor_29_802" id="FNanchor_29_802"></a><a href="#Footnote_29_802" class="fnanchor">[29]</a>», -analogues à celles que la cabbale juive se figura de -son côté. Il semble donc bien que Simon de Gitton -fut une sorte de théosophe, dans le genre de Philon -et des cabbalistes. Peut-être se rapprocha-t-il un moment -du christianisme; mais sûrement il ne s'y attacha -point d'une manière définitive.</p> - -<p>Fit-il réellement quelques emprunts aux disciples -de Jésus, c'est ce qu'il est fort difficile de décider. Si -la Grande Exposition est de lui à un degré quelconque, -on doit admettre que sur plusieurs points il devança -les idées chrétiennes, et que sur d'autres il -les adopta avec beaucoup de largeur<a name="FNanchor_30_803" id="FNanchor_30_803"></a><a href="#Footnote_30_803" class="fnanchor">[30]</a>. Il paraît -<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>qu'il essaya d'un éclectisme analogue à celui que -pratiqua plus tard Mahomet, et qu'il tenta de fonder -son rôle religieux sur l'acceptation préalable de la -mission divine de Jean<a name="FNanchor_31_804" id="FNanchor_31_804"></a><a href="#Footnote_31_804" class="fnanchor">[31]</a> et de Jésus. Il voulut être -en rapport mystique avec eux. Il soutint, dit-on, que -c'était lui, Simon, qui était apparu aux Samaritains -comme Père, aux Juifs par le crucifiement visible -du Fils, aux gentils par l'infusion du Saint-Esprit<a name="FNanchor_32_805" id="FNanchor_32_805"></a><a href="#Footnote_32_805" class="fnanchor">[32]</a>. -Il prépara aussi la voie, ce semble, à la doctrine -des docètes. Il disait que c'était lui qui avait souffert -en Judée dans la personne de Jésus, mais que -cette souffrance n'avait été qu'apparente<a name="FNanchor_33_806" id="FNanchor_33_806"></a><a href="#Footnote_33_806" class="fnanchor">[33]</a>. Sa prétention -à être la Divinité même et à se faire adorer a été -probablement exagérée par les chrétiens, qui n'ont -cherché qu'à le rendre odieux.</p> - -<p>On voit, du reste, que la doctrine de <i>la Grande -Exposition</i> est celle de presque tous les écrits gnostiques; -si vraiment Simon a professé ces doctrines, c'est -avec pleine raison que les Pères de l'Église ont fait -de lui le fondateur du gnosticisme<a name="FNanchor_34_807" id="FNanchor_34_807"></a><a href="#Footnote_34_807" class="fnanchor">[34]</a>. Nous croyons -que <i>la Grande Exposition</i> n'a qu'une authenticité -<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span>relative; qu'elle est, ou peu s'en faut, à la doctrine -de Simon ce que le quatrième Évangile est à la -pensée de Jésus; qu'elle remonte aux premières années -du <span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> siècle, c'est-à-dire à l'époque où les -idées théosophiques du <i>Logos</i> prirent définitivement -le dessus. Ces idées, que nous trouverons -en germe dans l'Église chrétienne vers l'an 60<a name="FNanchor_35_808" id="FNanchor_35_808"></a><a href="#Footnote_35_808" class="fnanchor">[35]</a>, -purent cependant avoir été connues de Simon, dont -il est permis de prolonger la carrière jusqu'à la fin -du siècle.</p> - -<p>L'idée que nous nous faisons de ce personnage -énigmatique est donc celle d'une espèce de plagiaire -du christianisme. La contrefaçon semble une habitude -constante chez les Samaritains<a name="FNanchor_36_809" id="FNanchor_36_809"></a><a href="#Footnote_36_809" class="fnanchor">[36]</a>. De même qu'ils -avaient toujours imité le judaïsme de Jérusalem, ces -sectaires eurent aussi leur copie du christianisme, -leur gnose, leurs spéculations théosophiques, leur -cabbale. Mais Simon fut-il un imitateur respectable et -à qui il n'a manqué que de réussir, ou un prestidigitateur -immoral et sans sérieux<a name="FNanchor_37_810" id="FNanchor_37_810"></a><a href="#Footnote_37_810" class="fnanchor">[37]</a>, exploitant au profit de -<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span>sa vogue une doctrine formée de lambeaux recueillis -çà et là? voilà ce qu'on ignorera probablement toujours. -Simon garde ainsi devant l'histoire la position -la plus fausse; il marcha sur une corde tendue où -nulle hésitation n'est permise; en cet ordre, il n'y a -pas de milieu entre une chute ridicule et le plus -merveilleux succès.</p> - -<p>Nous aurons encore à nous occuper de Simon et -à rechercher si les légendes sur son séjour à Rome -renferment quelque réalité. Ce qu'il y a de certain, -c'est que la secte simonienne dura jusqu'au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle<a name="FNanchor_38_811" id="FNanchor_38_811"></a><a href="#Footnote_38_811" class="fnanchor">[38]</a>; -qu'elle eut des Églises jusqu'à Antioche, peut-être -même à Rome; que Ménandre de Capharétée -et Cléobius<a name="FNanchor_39_812" id="FNanchor_39_812"></a><a href="#Footnote_39_812" class="fnanchor">[39]</a> continuèrent la doctrine de Simon, -ou plutôt imitèrent son rôle de théurge, avec un -souvenir plus ou moins présent de Jésus et de ses -apôtres. Simon et ses disciples furent en grande estime -chez leurs coreligionnaires. Des sectes du même -genre, parallèles au christianisme<a name="FNanchor_40_813" id="FNanchor_40_813"></a><a href="#Footnote_40_813" class="fnanchor">[40]</a>, et plus ou moins -empreintes de gnosticisme, ne cessèrent de se produire -<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span>parmi les Samaritains jusqu'à leur quasi-destruction -par Justinien. Le sort de cette petite religion -fut de recevoir le contre-coup de tout ce qui se -passait autour d'elle, sans rien produire de tout à -fait original.</p> - -<p>Quant aux chrétiens, la mémoire de Simon de -Gitton fut chez eux en abomination. Ces prestiges, -qui ressemblaient si fort aux leurs, les irritaient. -Avoir balancé le succès des apôtres fut le plus impardonnable -des crimes. On prétendit que les prodiges -de Simon et de ses disciples étaient l'ouvrage -du diable, et on flétrit le théosophe samaritain du -nom de «Magicien<a name="FNanchor_41_814" id="FNanchor_41_814"></a><a href="#Footnote_41_814" class="fnanchor">[41]</a>», que les fidèles prenaient -en très-mauvaise part. Toute la légende chrétienne -de Simon fut empreinte d'une colère concentrée. -On lui prêta les maximes du quiétisme et les -excès qu'on suppose d'ordinaire en être la conséquence<a name="FNanchor_42_815" id="FNanchor_42_815"></a><a href="#Footnote_42_815" class="fnanchor">[42]</a>. -On le considéra comme le père de toute -erreur, le premier hérésiarque. On se plut à raconter -ses mésaventures risibles, ses défaites par l'apôtre -Pierre<a name="FNanchor_43_816" id="FNanchor_43_816"></a><a href="#Footnote_43_816" class="fnanchor">[43]</a>. On attribua au plus vil motif le mouvement -<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span>qui le porta vers le christianisme. On était si préoccupé -de son nom, qu'on croyait le lire à tort et à travers -sur des cippes où il n'était pas écrit<a name="FNanchor_44_817" id="FNanchor_44_817"></a><a href="#Footnote_44_817" class="fnanchor">[44]</a>. Le symbolisme -dont il avait revêtu ses idées fut interprété -de la façon la plus grotesque. L'«Hélène» qu'il -identifiait avec «la première intelligence», devint -une fille publique qu'il avait achetée sur le marché de -Tyr<a name="FNanchor_45_818" id="FNanchor_45_818"></a><a href="#Footnote_45_818" class="fnanchor">[45]</a>. Son nom enfin, haï presque à l'égal de celui de -Judas, et pris comme synonyme d'<i>antiapôtre</i><a name="FNanchor_46_819" id="FNanchor_46_819"></a><a href="#Footnote_46_819" class="fnanchor">[46]</a>, devint -la dernière injure et comme un mot proverbial pour -<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>désigner un imposteur de profession, un adversaire -de la vérité, qu'on voulait indiquer avec mystère<a name="FNanchor_47_820" id="FNanchor_47_820"></a><a href="#Footnote_47_820" class="fnanchor">[47]</a>. -Ce fut le premier ennemi du christianisme, ou plutôt -le premier personnage que le christianisme traita -comme tel. C'est dire assez qu'on n'épargna ni les -fraudes pieuses ni les calomnies pour le diffamer<a name="FNanchor_48_821" id="FNanchor_48_821"></a><a href="#Footnote_48_821" class="fnanchor">[48]</a>. -La critique, en pareil cas, ne saurait tenter une réhabilitation; -les documents contradictoires lui manquent. -Tout ce qu'elle peut, c'est de constater la -physionomie des traditions et le parti pris de dénigrement -qu'on y remarque.</p> - -<p>Au moins doit-elle s'interdire de charger la mémoire -du théurge samaritain d'un rapprochement qui -peut n'être que fortuit. Dans un récit de l'historien -Josèphe, un magicien juif, nommé Simon, né à -Chypre, joue pour le procurateur Félix le rôle de -proxénète<a name="FNanchor_49_822" id="FNanchor_49_822"></a><a href="#Footnote_49_822" class="fnanchor">[49]</a>. Les circonstances de ce récit ne conviennent -pas assez bien à Simon de Gitton pour qu'il soit -<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>permis de le rendre responsable des faits d'un personnage -qui peut n'avoir eu de commun avec lui qu'un -nom porté alors par des milliers d'hommes, et une -prétention aux œuvres surnaturelles que partageaient -malheureusement une foule de ses contemporains.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_774" id="Footnote_1_774"></a><a href="#FNanchor_1_774"><span class="label">[1]</span></a> On sait qu'il ne reste aucun manuscrit du Talmud pour -contrôler les éditions imprimées.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_775" id="Footnote_2_775"></a><a href="#FNanchor_2_775"><span class="label">[2]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">v</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_776" id="Footnote_3_776"></a><a href="#FNanchor_3_776"><span class="label">[3]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xvii</span>, 8–10; <i>Vita</i>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_777" id="Footnote_4_777"></a><a href="#FNanchor_4_777"><span class="label">[4]</span></a> Le rapprochement du christianisme avec les deux mouvements -de Judas et de Theudas est fait par l'auteur des <i>Actes</i> lui-même -(<span class="smcap">v</span>, 36–37).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_778" id="Footnote_5_778"></a><a href="#FNanchor_5_778"><span class="label">[5]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">v</span>, 1; <i>Act.</i>, <span class="smcap">v</span>, 36. On remarquera l'anachronisme -commis par l'auteur des <i>Actes</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_779" id="Footnote_6_779"></a><a href="#FNanchor_6_779"><span class="label">[6]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iv</span>, 1–2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_780" id="Footnote_7_780"></a><a href="#FNanchor_7_780"><span class="label">[7]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">v</span>, 3–4; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xii</span>, 1–2; Tacite, <i>Ann.</i>, XII, 54.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_781" id="Footnote_8_781"></a><a href="#FNanchor_8_781"><span class="label">[8]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">viii</span>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_782" id="Footnote_9_782"></a><a href="#FNanchor_9_782"><span class="label">[9]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">viii</span>, 5; <i>B. J.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_783" id="Footnote_10_783"></a><a href="#FNanchor_10_783"><span class="label">[10]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, VII, <span class="smcap">viii</span>, 1; Mischna, <i>Sanhédrin</i>, <span class="smcap">ix</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_784" id="Footnote_11_784"></a><a href="#FNanchor_11_784"><span class="label">[11]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">viii</span>, 6, 10; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xiii</span>, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_785" id="Footnote_12_785"></a><a href="#FNanchor_12_785"><span class="label">[12]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">viii</span>, 6; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xiii</span>, 5; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxi</span>, 38.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_786" id="Footnote_13_786"></a><a href="#FNanchor_13_786"><span class="label">[13]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">viii</span>, 6; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xiii</span>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_787" id="Footnote_14_787"></a><a href="#FNanchor_14_787"><span class="label">[14]</span></a> Voir ci-dessus, p. <a href="#Page_153">153</a>, note.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_788" id="Footnote_15_788"></a><a href="#FNanchor_15_788"><span class="label">[15]</span></a> Justin, <i>Apol. I</i>, 26, 56. Il est singulier que Josèphe, si bien -au courant des choses samaritaines, ne parle pas de lui.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_789" id="Footnote_16_789"></a><a href="#FNanchor_16_789"><span class="label">[16]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 9 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_790" id="Footnote_17_790"></a><a href="#FNanchor_17_790"><span class="label">[17]</span></a> On ne peut le tenir pour une composition totalement apocryphe, -vu l'accord qui existe entre le système énoncé dans ce -livre et le peu que nous apprennent les <i>Actes</i> de la doctrine de -Simon sur les «puissances divines».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_791" id="Footnote_18_791"></a><a href="#FNanchor_18_791"><span class="label">[18]</span></a> Homil. pseudo-clem., <span class="smcap">ii</span>, 22, 24.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_792" id="Footnote_19_792"></a><a href="#FNanchor_19_792"><span class="label">[19]</span></a> Justin, <i>Apol. I</i>, 26, 56; II, 15; <i>Dial. cum Tryphone</i>, 120; -Irénée, <i>Adv. hær.</i>, I, <span class="smcap">xxiii</span>, 2–5; <span class="smcap">xxvii</span>, 4; II, præf.; III, præf.; -Homiliæ pseudo-clementinæ, <span class="smcap">i</span>, 15; <span class="smcap">ii</span>, 22, 25, etc.; <i>Recogn.</i>, I, -72; II, 7 et suiv.; III, 47; <i>Philosophumena</i>, IV, <span class="smcap">vii</span>; VI, <span class="smcap">i</span>; X, -<span class="smcap">iv</span>; Épiphane, <i>Adv. hær.</i>, hær. <span class="smcap">xxi</span>; Origène, <i>Contra Celsum</i>, V, -62; VI, 11; Tertullien, <i>De anima</i>, 34; <i>Constit. apost.</i>, VI, 16; -S. Jérôme, <i>In Matth.</i>, <span class="smcap">xxiv</span>, 5; Théodoret, <i>hæret. fab.</i>, I, 4. C'est -dans les extraits textuels que donnent les <i>Philosophumena</i>, et -non dans les travestissements des autres Pères de l'Église, qu'il -faut prendre une idée de <i>la Grande Exposition</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_793" id="Footnote_20_793"></a><a href="#FNanchor_20_793"><span class="label">[20]</span></a> <i>Philosophum.</i>, IV, <span class="smcap">vii</span>; VI, <span class="smcap">i</span>, 9, 12, 13, 17, 18. Comparez -Apocalypse, <span class="smcap">i</span>, 4, 8; <span class="smcap">iv</span>, 8; <span class="smcap">xi</span>, 17.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_794" id="Footnote_21_794"></a><a href="#FNanchor_21_794"><span class="label">[21]</span></a> <i>Philosophum.</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 17.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_795" id="Footnote_22_795"></a><a href="#FNanchor_22_795"><span class="label">[22]</span></a> <i>Ibid.</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 46.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_796" id="Footnote_23_796"></a><a href="#FNanchor_23_796"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 10; <i>Philosophum.</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 18; Homil. pseudo-clem., -<span class="smcap">ii</span>, 22.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_797" id="Footnote_24_797"></a><a href="#FNanchor_24_797"><span class="label">[24]</span></a> Allusion à l'aventure du poëte Stésichore.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_798" id="Footnote_25_798"></a><a href="#FNanchor_25_798"><span class="label">[25]</span></a> Irenée, <i>Adv. hær.</i>, I, <span class="smcap">xxiii</span>, 2–4; Homil. pseudo-clem., <span class="smcap">ii</span>, 23, -25; <i>Philosophumena</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_799" id="Footnote_26_799"></a><a href="#FNanchor_26_799"><span class="label">[26]</span></a> <i>Philosophum.</i>,VI, <span class="smcap">vi</span>, 16.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_800" id="Footnote_27_800"></a><a href="#FNanchor_27_800"><span class="label">[27]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 247–249.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_801" id="Footnote_28_801"></a><a href="#FNanchor_28_801"><span class="label">[28]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 247, note 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_802" id="Footnote_29_802"></a><a href="#FNanchor_29_802"><span class="label">[29]</span></a> <i>Chron. samarit.</i>, c. 10 (édid. Juynboll, Leyde, 1848). Cf. -Reland, <i>De Sam.</i>, § 7; dans ses <i>Dissertat. miscell.</i>, part. II; Gesenius, -<i>Comment. de Sam. Theol.</i> (Halle, 1854), p. 21 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_803" id="Footnote_30_803"></a><a href="#FNanchor_30_803"><span class="label">[30]</span></a> Dans l'extrait donné par les <i>Philosophumena</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 16 <i>sub -finem</i>, on lit une citation empruntée aux Évangiles synoptiques, -laquelle semble être présentée comme se trouvant dans le texte de -<i>la Grande Exposition</i>. Mais il peut y avoir ici quelque inadvertance.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_804" id="Footnote_31_804"></a><a href="#FNanchor_31_804"><span class="label">[31]</span></a> Homil. pseudo-clem., <span class="smcap">ii</span>, 23–24.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_805" id="Footnote_32_805"></a><a href="#FNanchor_32_805"><span class="label">[32]</span></a> Irénée, <i>Adv. hær.</i>, I, <span class="smcap">xxiii</span>, 3; <i>Philosophum.</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_806" id="Footnote_33_806"></a><a href="#FNanchor_33_806"><span class="label">[33]</span></a> Homil. pseudo-clem., <span class="smcap">ii</span>, 22; <i>Recogn.</i>, II, 14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_807" id="Footnote_34_807"></a><a href="#FNanchor_34_807"><span class="label">[34]</span></a> Irénée, <i>Adv. hær.</i>, II, præf.; III, præf.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_808" id="Footnote_35_808"></a><a href="#FNanchor_35_808"><span class="label">[35]</span></a> Voir l'épître, très-probablement authentique, de saint Paul -aux Colossiens, <span class="smcap">i</span>, 15 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_809" id="Footnote_36_809"></a><a href="#FNanchor_36_809"><span class="label">[36]</span></a> Épiph., <i>Adv. hær.</i>, hær., <span class="smcap">lxxx</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_810" id="Footnote_37_810"></a><a href="#FNanchor_37_810"><span class="label">[37]</span></a> Ce qui ferait incliner vers cette seconde hypothèse, c'est -que la secte de Simon se changea vite en une école de prestiges, -une fabrique de philtres et d'incantations. <i>Philosophumena</i>, -VI, <span class="smcap">i</span>, 20; Tertullien, <i>De anima</i>, 57.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_811" id="Footnote_38_811"></a><a href="#FNanchor_38_811"><span class="label">[38]</span></a> <i>Philosophum.</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 20. Cf. Orig., <i>Contra Cels.</i>, I, 57; VI, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_812" id="Footnote_39_812"></a><a href="#FNanchor_39_812"><span class="label">[39]</span></a> Hégésippe, dans Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, IV, 22; Clém. d'Alex., -<i>Strom.</i>, VII, 17; <i>Constit. apost.</i>, VI, 8, 16; XVIII, 1 et suiv.; Justin, -<i>Apol. I</i>, 26, 56; Irénée, <i>Adv. hær.</i>, I, <span class="smcap">xxiii</span>, 5; <i>Philosoph.</i>, -VII, 28; Épiph., <i>Adv. hær.</i>, <span class="smcap">xxii</span> et <span class="smcap">xxiii</span>, init.; Théodoret, <i>hær. -fab.</i>, I, 1, 2; Tertullien, <i>De prœscr.</i>, 46; <i>De anima</i>, 50.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_813" id="Footnote_40_813"></a><a href="#FNanchor_40_813"><span class="label">[40]</span></a> La plus célèbre est celle de Dosithée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_814" id="Footnote_41_814"></a><a href="#FNanchor_41_814"><span class="label">[41]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">viii</span>, 9; Irénée, <i>Adv. hær.</i>, I, <span class="smcap">xxiii</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_815" id="Footnote_42_815"></a><a href="#FNanchor_42_815"><span class="label">[42]</span></a> <i>Philosophumena</i>, VI, <span class="smcap">i</span>, 19, 20. L'auteur n'attribue ces -doctrines perverses qu'aux disciples de Simon. Mais, si l'école -eut vraiment cette physionomie, le maître en dut bien aussi avoir -quelque chose.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_816" id="Footnote_43_816"></a><a href="#FNanchor_43_816"><span class="label">[43]</span></a> Nous examinerons plus tard ce que cachent ces récits.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_817" id="Footnote_44_817"></a><a href="#FNanchor_44_817"><span class="label">[44]</span></a> L'inscription <span class="smcap">simoni•deo•sancto</span>, rapportée par Justin -(<i>Apol. I</i>, 26), comme se trouvant dans l'île du Tibre, et mentionnée -après lui par d'autres Pères de l'Église, était une inscription -latine au dieu sabin Semo Sancus, <span class="smcap">simoni•deo•sancto</span>. On -trouva en effet, sous Grégoire XIII, dans l'île Saint-Barthélemy, une -inscription, maintenant au Vatican, et qui portait cette dédicace. -V. Baronius, <i>Ann. eccl.</i>, ad annum 44; Orelli, <i>Inscr. lat.</i>, n<sup>o</sup> 1860. -Il y avait à cet endroit de l'île du Tibre un collége de <i>bidentales</i> -en l'honneur de Semo Sancus, renfermant plusieurs inscriptions -du même genre. Orelli, n<sup>o</sup> 1861 (Mommsen, <i>Inscr. lat. regni -Neapol.</i>, n<sup>o</sup> 6770). Comp. Orelli, n<sup>o</sup> 1859, Henzen, n<sup>o</sup> 6999; Mabillon, -<i>Museum Ital.</i>, I, 1<sup>re</sup> part., p. 84. Le n<sup>o</sup> 1862 d'Orelli -ne doit pas être pris en considération (voir <i>Corp. inscr. lat.</i>, I, -n<sup>o</sup> 542).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_818" id="Footnote_45_818"></a><a href="#FNanchor_45_818"><span class="label">[45]</span></a> Ce grossier malentendu n'aurait pu être levé sans la découverte -des <i>Philosophumena</i>, qui seuls donnent des extraits textuels -de l'<i>Apophasis magna</i> (voir VI, <span class="smcap">i</span>, 19). Tyr était célèbre par ses -courtisanes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_819" id="Footnote_46_819"></a><a href="#FNanchor_46_819"><span class="label">[46]</span></a> Ἐχθρὸς ἄνθρωπος, ἀντικείμενος. Voir Homil. <i>pseudo-clem.</i>, hom. -<span class="smcap">xvii</span>, entière.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_820" id="Footnote_47_820"></a><a href="#FNanchor_47_820"><span class="label">[47]</span></a> Ainsi, dans la littérature pseudo-clémentine, le nom de Simon -le Magicien désigne par moments l'apôtre Paul, à qui l'auteur -en veut beaucoup.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_821" id="Footnote_48_821"></a><a href="#FNanchor_48_821"><span class="label">[48]</span></a> Il faut remarquer que, dans les <i>Actes</i>, il n'est pas encore -traité en ennemi. On lui reproche seulement un sentiment bas, et -on laisse croire qu'il se repentit (<span class="smcap">viii</span>, 24). Peut-être Simon vivait-il -encore quand ces lignes furent écrites, et ses rapports avec le -christianisme n'étaient-ils pas encore devenus absolument mauvais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_822" id="Footnote_49_822"></a><a href="#FNanchor_49_822"><span class="label">[49]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">vii</span>, 1.</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">MARCHE GÉNÉRALE DES MISSIONS CHRÉTIENNES.</span></h2> - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 45]</span> -Nous avons vu Barnabé partir d'Antioche pour remettre -aux fidèles de Jérusalem la collecte de leurs -frères de Syrie. Nous l'avons vu assister à quelques-unes -des émotions que la persécution d'Hérode -Agrippa I<sup>er</sup> causa à l'Église de Jérusalem<a name="FNanchor_1_823" id="FNanchor_1_823"></a><a href="#Footnote_1_823" class="fnanchor">[1]</a>. Revenons -avec lui à Antioche, où toute l'activité créatrice de -la secte semble en ce moment concentrée.</p> - -<p>Barnabé y ramena avec lui un zélé collaborateur. -C'était son cousin Jean-Marc, le disciple intime de -Pierre<a name="FNanchor_2_824" id="FNanchor_2_824"></a><a href="#Footnote_2_824" class="fnanchor">[2]</a>, le fils de cette Marie chez laquelle le premier -des apôtres aimait à demeurer. Sans doute, en -prenant avec lui ce nouveau coopérateur, il pensait -déjà à la grande entreprise à laquelle il devait l'associer. -Peut-être même entrevoyait-il les divisions que -<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span>cette entreprise susciterait, et était-il bien aise d'y -mêler un homme qu'on savait être le bras droit de -Pierre, c'est-à-dire de celui des apôtres qui avait -dans les affaires générales le plus d'autorité.</p> - -<p>Cette entreprise n'était pas moins qu'une série de -grandes missions qui devaient partir d'Antioche, -ayant pour programme avoué la conversion du monde -entier. Comme toutes les grandes résolutions qui se -prenaient dans l'Église, celle-ci fut attribuée à une -inspiration du Saint-Esprit. On crut à une vocation -spéciale, à un choix surnaturel, qu'on supposa avoir -été communiqué à l'Église d'Antioche pendant -qu'elle jeûnait et priait. Peut-être l'un des prophètes -de l'Église, Menahem ou Lucius, dans un de -ses accès de glossolalie, prononça-t-il des paroles -d'où l'on conclut que Paul et Barnabé étaient prédestinés -à cette mission<a name="FNanchor_3_825" id="FNanchor_3_825"></a><a href="#Footnote_3_825" class="fnanchor">[3]</a>. Quant à Paul, il était convaincu -que Dieu l'avait choisi dès le ventre de sa -mère pour l'œuvre à laquelle il allait désormais se -dévouer tout entier<a name="FNanchor_4_826" id="FNanchor_4_826"></a><a href="#Footnote_4_826" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<p>Les deux apôtres s'adjoignirent, à titre de subordonné, -pour les seconder dans les soucis matériels -de leur entreprise, ce Jean-Marc que Barnabé avait -<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span>fait venir avec lui de Jérusalem<a name="FNanchor_5_827" id="FNanchor_5_827"></a><a href="#Footnote_5_827" class="fnanchor">[5]</a>. Quand les préparatifs -furent terminés, il y eut des jeûnes, des prières; -on imposa, dit-on, les mains aux deux apôtres en -signe d'une mission conférée par l'Église elle-même<a name="FNanchor_6_828" id="FNanchor_6_828"></a><a href="#Footnote_6_828" class="fnanchor">[6]</a>; -on les livra à la grâce de Dieu, et ils partirent<a name="FNanchor_7_829" id="FNanchor_7_829"></a><a href="#Footnote_7_829" class="fnanchor">[7]</a>. De -quel côté vont-ils se diriger? Quel monde vont-ils -évangéliser? C'est ce qu'il importe maintenant de rechercher.</p> - -<p>Toutes les grandes missions chrétiennes primitives -se dirigèrent vers l'ouest, ou, en d'autres termes, se -donnèrent pour théâtre et pour cadre l'empire romain. -Si l'on excepte quelques petites portions du territoire, -vassal des Arsacides, compris entre l'Euphrate et le -Tigre, l'empire des Parthes ne reçut pas de missions -chrétiennes, au premier siècle<a name="FNanchor_8_830" id="FNanchor_8_830"></a><a href="#Footnote_8_830" class="fnanchor">[8]</a>. Le Tigre fut, du -côté de l'orient, une borne que le christianisme ne -dépassa que sous les Sassanides. Deux grandes -causes, la Méditerranée et l'empire romain, déterminèrent -ce fait capital.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span>La Méditerranée était depuis mille ans la grande -route où s'étaient croisées toutes les civilisations et -toutes les idées. Les Romains, l'ayant délivrée de la -piraterie, en avaient fait une voie de communication -sans égale. Une nombreuse marine de cabotage -rendait très-faciles les voyages sur les côtes de -ce grand lac. La sécurité relative qu'offraient les -routes de l'Empire, les garanties qu'on trouvait -dans les pouvoirs publics, la diffusion des Juifs sur -tout le littoral de la Méditerranée, l'usage de la -langue grecque dans la portion orientale de cette -mer<a name="FNanchor_9_831" id="FNanchor_9_831"></a><a href="#Footnote_9_831" class="fnanchor">[9]</a>, l'unité de civilisation que les Grecs d'abord, -puis les Romains y avaient créée, firent de la carte -de l'Empire la carte même des pays réservés aux -missions chrétiennes et destinés à devenir chrétiens. -L'<i>orbis</i> romain devint l'<i>orbis</i> chrétien, et en ce sens -on peut dire que les fondateurs de l'Empire ont été -les fondateurs de la monarchie chrétienne, ou du -moins qu'ils en ont dessiné les contours. Toute province -conquise par l'empire romain a été une province -conquise au christianisme. Qu'on se figure les apôtres -en présence d'une Asie Mineure, d'une Grèce, d'une -Italie divisées en cent petites républiques, d'une -Gaule, d'une Espagne, d'une Afrique, d'une Égypte -en possession de vieilles institutions nationales, on -<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span>n'imagine plus leur succès, ou plutôt on n'imagine -plus que leur projet ait pu naître. L'unité de l'Empire -était la condition préalable de tout grand prosélytisme -religieux, se mettant au-dessus des nationalités. -L'Empire le sentit bien au <span class="smcap">iv</span><sup>e</sup> siècle; il devint -chrétien; il vit que le christianisme était la religion -qu'il avait faite sans le savoir, la religion délimitée par -ses frontières, identifiée avec lui, capable de lui procurer -une seconde vie. L'Église, de son côté, se fit -toute romaine, et est restée jusqu'à nos jours comme -un débris de l'Empire. On eût dit à Paul que Claude -était son premier coopérateur; on eût dit à Claude -que ce Juif qui part d'Antioche va fonder la plus -solide partie de l'édifice impérial, on les eût fort étonnés -l'un et l'autre. On eût dit vrai cependant.</p> - -<p>De tous les pays étrangers à la Judée, le premier -où le christianisme s'établit fut naturellement la Syrie. -Le voisinage de la Palestine et le grand nombre de -Juifs établis dans cette contrée<a name="FNanchor_10_832" id="FNanchor_10_832"></a><a href="#Footnote_10_832" class="fnanchor">[10]</a>, rendaient un tel fait -inévitable. Chypre, l'Asie Mineure, la Macédoine, la -Grèce et l'Italie furent ensuite visités par les hommes -apostoliques à quelques années de distance. Le midi -de la Gaule, l'Espagne, la côte d'Afrique, bien qu'ils -aient été assez tôt évangélisés, peuvent être considérés -<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span>comme formant un étage plus récent dans les -substructions du christianisme.</p> - -<p>Il en fut de même de l'Égypte. L'Égypte ne joue -presque aucun rôle dans l'histoire apostolique; les -missionnaires chrétiens semblent systématiquement y -tourner le dos. Ce pays, qui, à partir du <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle, -devint le théâtre d'événements si importants dans -l'histoire de la religion, fut d'abord fort en retard avec -le christianisme. Apollos est le seul docteur chrétien -sorti de l'école d'Alexandrie; encore avait-il appris -le christianisme dans ses voyages<a name="FNanchor_11_833" id="FNanchor_11_833"></a><a href="#Footnote_11_833" class="fnanchor">[11]</a>. Il faut chercher -la cause de ce phénomène remarquable dans le -peu de rapports qui existait entre les Juifs d'Égypte -et ceux de Palestine, et surtout dans ce fait que -l'Égypte juive avait en quelque sorte son développement -religieux à part. L'Égypte avait Philon et les -thérapeutes; c'était là son christianisme<a name="FNanchor_12_834" id="FNanchor_12_834"></a><a href="#Footnote_12_834" class="fnanchor">[12]</a>, lequel la -dispensait et la détournait d'accorder à l'autre une -oreille attentive. Quant à l'Égypte païenne, elle possédait -des institutions religieuses bien plus résistantes -que celles du paganisme gréco-romain<a name="FNanchor_13_835" id="FNanchor_13_835"></a><a href="#Footnote_13_835" class="fnanchor">[13]</a>; la religion -égyptienne était encore dans toute sa force; c'était -<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span>presque le moment où se bâtissaient ces temples -énormes d'Esneh, d'Ombos, où l'espérance d'avoir -dans le petit Césarion un dernier roi Ptolémée, un -Messie national, faisait sortir de terre ces sanctuaires -de Dendérah, d'Hermonthis, comparables aux plus -beaux ouvrages pharaoniques. Le christianisme s'assit -partout, sur les ruines du sentiment national et des -cultes locaux. La dégradation des âmes en Égypte y -rendait rares, d'ailleurs, les aspirations qui ouvrirent -partout au christianisme de si faciles accès.</p> - -<p>Un rapide éclair partant de Syrie, illuminant -presque simultanément les trois grandes péninsules -d'Asie Mineure, de Grèce, d'Italie, et bientôt suivi -d'un second reflet qui embrassa presque toutes les -côtes de la Méditerranée, voilà ce que fut la première -apparition du christianisme. La marche des -navires apostoliques est toujours à peu près la même. -La prédication chrétienne semble suivre un sillage -antérieur, qui n'est autre que celui de l'émigration -juive. Comme une contagion qui, prenant son point -de départ au fond de la Méditerranée, apparaît tout -à coup sur un certain nombre de points du littoral -par une correspondance secrète, le christianisme -eut ses ports d'arrivage en quelque sorte désignés -d'avance. Ces ports étaient presque tous marqués -par des colonies juives. Une synagogue précéda, -<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span>en général, l'établissement de l'Église. On dirait une -traînée de poudre, ou mieux encore une sorte de -chaîne électrique, le long de laquelle l'idée nouvelle -courut d'une façon presque instantanée.</p> - -<p>Depuis cent cinquante ans, en effet, le judaïsme, -jusque-là borné à l'Orient et à l'Égypte, avait pris son -vol vers l'Occident. Cyrène, Chypre, l'Asie Mineure, -certaines villes de Macédoine et de Grèce, l'Italie, -avaient des juiveries importantes<a name="FNanchor_14_836" id="FNanchor_14_836"></a><a href="#Footnote_14_836" class="fnanchor">[14]</a>. Les juifs donnaient -le premier exemple de ce genre de patriotisme que les -Parsis, les Arméniens et, jusqu'à un certain point, les -Grecs modernes devaient montrer plus tard; patriotisme -extrêmement énergique, quoique non attaché à -un sol déterminé; patriotisme de marchands répandus -partout, se reconnaissant partout pour frères; patriotisme -aboutissant à former non de grands États compactes, -mais de petites communautés autonomes au -sein des autres États. Fortement associés entre eux, ces -juifs de la dispersion constituaient dans les villes des -congrégations presque indépendantes, ayant leurs -magistrats, leurs conseils. Dans certaines villes, ils -avaient un ethnarque ou alabarque, investi de droits -presque souverains. Ils habitaient des quartiers à -<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span>part, soustraits à la juridiction ordinaire, fort méprises -du reste du monde, mais où régnait le bonheur. -On y était plutôt pauvre que riche. Le temps des -grandes fortunes juives n'était pas encore venu; -elles commencèrent en Espagne, sous les Visigoths<a name="FNanchor_15_837" id="FNanchor_15_837"></a><a href="#Footnote_15_837" class="fnanchor">[15]</a>. -L'accaparement de la finance par les juifs fut l'effet -de l'incapacité administrative des barbares, de la -haine que conçut l'Église pour la science de l'argent -et de ses idées superficielles sur le prêt à intérêt. -Sous l'empire romain, rien de semblable. Or, -quand le juif n'est pas riche, il est pauvre; l'aisance -bourgeoise n'est pas son fait. En tout cas, il sait très-bien -supporter la pauvreté. Ce qu'il sait mieux encore, -c'est allier la préoccupation religieuse la plus exaltée -à la plus rare habileté commerciale. Les excentricités -théologiques n'excluent nullement le bon sens -en affaires. En Angleterre, en Amérique, en Russie, -les sectaires les plus bizarres (irvingiens, saints des -derniers jours, raskolniks) sont de très-bons marchands.</p> - -<p>Le propre de la vie juive pieusement pratiquée -a toujours été de produire beaucoup de gaieté et de -cordialité. On s'aimait dans ce petit monde; on y -aimait un passé et le même passé; les cérémonies -<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span>religieuses embrassaient fort doucement la vie. C'était -quelque chose d'analogue à ces communautés distinctes -qui existent encore dans chaque grande -ville turque; par exemple, aux communautés grecque, -arménienne, juive, de Smyrne, étroites camaraderies -où tout le monde se connaît, vit ensemble, -intrigue ensemble. Dans ces petites républiques, -les questions religieuses dominent toujours les -questions politiques, ou plutôt suppléent au manque -de celles-ci. Une hérésie y est une affaire -d'État; un schisme y a toujours pour origine une -question de personnes. Les Romains, sauf de rares -exceptions, ne pénétraient jamais dans ces quartiers -réservés. Les synagogues promulguaient des décrets, -décernaient des honneurs<a name="FNanchor_16_838" id="FNanchor_16_838"></a><a href="#Footnote_16_838" class="fnanchor">[16]</a>, faisaient acte de vraies -municipalités. L'influence de ces corporations était -très-grande. A Alexandrie, elle était de premier ordre, -et dominait toute l'histoire intérieure de la cité<a name="FNanchor_17_839" id="FNanchor_17_839"></a><a href="#Footnote_17_839" class="fnanchor">[17]</a>. -A Rome, les juifs étaient nombreux<a name="FNanchor_18_840" id="FNanchor_18_840"></a><a href="#Footnote_18_840" class="fnanchor">[18]</a> et formaient -<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span>un appui qu'on ne dédaignait pas. Cicéron présente -comme un acte de courage d'avoir osé leur -résister<a name="FNanchor_19_841" id="FNanchor_19_841"></a><a href="#Footnote_19_841" class="fnanchor">[19]</a>. César les favorisa et les trouva fidèles<a name="FNanchor_20_842" id="FNanchor_20_842"></a><a href="#Footnote_20_842" class="fnanchor">[20]</a>. -Tibère fut amené, afin de les contenir, aux mesures -les plus sévères<a name="FNanchor_21_843" id="FNanchor_21_843"></a><a href="#Footnote_21_843" class="fnanchor">[21]</a>. Caligula, dont le règne fut pour -eux néfaste en Orient, leur rendit leur liberté d'association -à Rome<a name="FNanchor_22_844" id="FNanchor_22_844"></a><a href="#Footnote_22_844" class="fnanchor">[22]</a>. Claude, qui les favorisait en -Judée, se vit obligé de les chasser de la ville<a name="FNanchor_23_845" id="FNanchor_23_845"></a><a href="#Footnote_23_845" class="fnanchor">[23]</a>. -On les rencontrait partout<a name="FNanchor_24_846" id="FNanchor_24_846"></a><a href="#Footnote_24_846" class="fnanchor">[24]</a>, et on osait dire d'eux -comme des Grecs, que, vaincus, ils avaient imposé -des lois à leurs dominateurs<a name="FNanchor_25_847" id="FNanchor_25_847"></a><a href="#Footnote_25_847" class="fnanchor">[25]</a>.</p> - -<p>Les dispositions des populations indigènes envers -ces étrangers étaient fort diverses. D'une part, le -sentiment de répulsion et d'antipathie que les juifs, -par leur esprit d'isolement jaloux, leur caractère -rancunier, leurs habitudes insociables, ont produit -<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span>autour d'eux partout où ils ont été nombreux et organisés, -se manifestait avec force<a name="FNanchor_26_848" id="FNanchor_26_848"></a><a href="#Footnote_26_848" class="fnanchor">[26]</a>. Quand ils étaient -libres, ils étaient en réalité privilégiés; car ils jouissaient -des avantages de la société, sans en supporter -les charges<a name="FNanchor_27_849" id="FNanchor_27_849"></a><a href="#Footnote_27_849" class="fnanchor">[27]</a>. Des charlatans exploitaient le mouvement -de curiosité que causait leur culte, et, sous -prétexte d'en exposer les secrets, se livraient à toutes -sortes de friponneries<a name="FNanchor_28_850" id="FNanchor_28_850"></a><a href="#Footnote_28_850" class="fnanchor">[28]</a>. Des pamphlets violents et -à demi burlesques, comme celui d'Apion, pamphlets -où les écrivains profanes ont trop souvent puisé leurs -renseignements<a name="FNanchor_29_851" id="FNanchor_29_851"></a><a href="#Footnote_29_851" class="fnanchor">[29]</a>, circulaient, servant d'aliment aux -colères du public païen. Les juifs semblent avoir été -en général taquins, portés à se plaindre. On voyait en -eux une société secrète, malveillante pour le reste des -hommes, dont les membres se poussaient à tout prix, -au détriment des autres<a name="FNanchor_30_852" id="FNanchor_30_852"></a><a href="#Footnote_30_852" class="fnanchor">[30]</a>. Leurs usages bizarres, -<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span>leur aversion pour certains aliments, leur saleté, leur -manque de distinction, la mauvaise odeur qu'ils -exhalaient<a name="FNanchor_31_853" id="FNanchor_31_853"></a><a href="#Footnote_31_853" class="fnanchor">[31]</a>, leurs scrupules religieux, leurs minuties -dans l'observance du sabbat, étaient trouvés -ridicules<a name="FNanchor_32_854" id="FNanchor_32_854"></a><a href="#Footnote_32_854" class="fnanchor">[32]</a>. Mis au ban de la société, les juifs, par une -conséquence naturelle, n'avaient aucun souci de paraître -gentilshommes. On les rencontrait partout en -voyage avec des habits luisants de saleté, un air -gauche, une mine fatiguée, un teint pâle, de gros -yeux malades<a name="FNanchor_33_855" id="FNanchor_33_855"></a><a href="#Footnote_33_855" class="fnanchor">[33]</a>, une expression béate, faisant bande -à part avec leurs femmes, leurs enfants, leurs paquets -de couvertures, le panier qui constituait tout leur mobilier<a name="FNanchor_34_856" id="FNanchor_34_856"></a><a href="#Footnote_34_856" class="fnanchor">[34]</a>. -Dans les villes, ils exerçaient les trafics les -plus chétifs, mendiants<a name="FNanchor_35_857" id="FNanchor_35_857"></a><a href="#Footnote_35_857" class="fnanchor">[35]</a>, chiffonniers, brocanteurs, -vendeurs d'allumettes<a name="FNanchor_36_858" id="FNanchor_36_858"></a><a href="#Footnote_36_858" class="fnanchor">[36]</a>. On dépréciait injustement -<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span>leur loi et leur histoire. Tantôt on les trouvait superstitieux<a name="FNanchor_37_859" id="FNanchor_37_859"></a><a href="#Footnote_37_859" class="fnanchor">[37]</a>, -cruels<a name="FNanchor_38_860" id="FNanchor_38_860"></a><a href="#Footnote_38_860" class="fnanchor">[38]</a>; tantôt, athées, contempteurs -des dieux<a name="FNanchor_39_861" id="FNanchor_39_861"></a><a href="#Footnote_39_861" class="fnanchor">[39]</a>. Leur aversion pour les images paraissait -de la pure impiété. La circoncision surtout fournissait -le thème d'interminables railleries<a name="FNanchor_40_862" id="FNanchor_40_862"></a><a href="#Footnote_40_862" class="fnanchor">[40]</a>.</p> - -<p>Mais ces jugements superficiels n'étaient pas ceux -de tous. Les juifs avaient autant d'amis que de détracteurs. -Leur gravité, leurs bonnes mœurs, la simplicité -de leur culte charmaient une foule de gens. On -sentait en eux quelque chose de supérieur. Une vaste -propagande monothéiste et mosaïque s'organisait<a name="FNanchor_41_863" id="FNanchor_41_863"></a><a href="#Footnote_41_863" class="fnanchor">[41]</a>; -une sorte de tourbillon puissant se formait autour de -ce singulier petit peuple. Le pauvre colporteur juif du -<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span>Transtévère<a name="FNanchor_42_864" id="FNanchor_42_864"></a><a href="#Footnote_42_864" class="fnanchor">[42]</a>, sortant le matin avec son éventaire de -merceries, rentrait souvent le soir, riche d'aumônes -venues d'une main pieuse<a name="FNanchor_43_865" id="FNanchor_43_865"></a><a href="#Footnote_43_865" class="fnanchor">[43]</a>. Les femmes surtout étaient -attirées vers ces missionnaires en haillons<a name="FNanchor_44_866" id="FNanchor_44_866"></a><a href="#Footnote_44_866" class="fnanchor">[44]</a>. Juvénal<a name="FNanchor_45_867" id="FNanchor_45_867"></a><a href="#Footnote_45_867" class="fnanchor">[45]</a> -compte le penchant vers la religion juive parmi les -vices qu'il reproche aux dames de son temps. Celles -qui étaient converties vantaient le trésor qu'elles -avaient trouvé et le bonheur dont elles jouissaient<a name="FNanchor_46_868" id="FNanchor_46_868"></a><a href="#Footnote_46_868" class="fnanchor">[46]</a>.</p> - -<p>Le vieil esprit hellénique et romain résistait énergiquement; -le mépris et la haine pour les juifs sont -le signe de tous les esprits cultivés, Cicéron, Horace, -Sénèque, Juvénal, Tacite, Quintilien, Suétone<a name="FNanchor_47_869" id="FNanchor_47_869"></a><a href="#Footnote_47_869" class="fnanchor">[47]</a>. -Au contraire, cette masse énorme de populations -mêlées que l'Empire avait assujetties, populations -auxquelles l'ancien esprit romain et la sagesse hellénique -étaient étrangères ou indifférentes, accouraient -en foule vers une société où elles trouvaient -des exemples touchants de concorde, de charité, -<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span>de secours mutuels<a name="FNanchor_48_870" id="FNanchor_48_870"></a><a href="#Footnote_48_870" class="fnanchor">[48]</a>, d'attachement à son état, de -goût pour le travail<a name="FNanchor_49_871" id="FNanchor_49_871"></a><a href="#Footnote_49_871" class="fnanchor">[49]</a>, de fière pauvreté. La mendicité, -qui fut plus tard une chose toute chrétienne, -était dès lors une chose juive. Le mendiant par état, -«formé par sa mère», se présentait à l'idée des -poëtes du temps comme un juif<a name="FNanchor_50_872" id="FNanchor_50_872"></a><a href="#Footnote_50_872" class="fnanchor">[50]</a>.</p> - -<p>L'exemption de certaines charges civiles, en particulier -de la milice, pouvait aussi contribuer à faire -regarder le sort des juifs comme enviable<a name="FNanchor_51_873" id="FNanchor_51_873"></a><a href="#Footnote_51_873" class="fnanchor">[51]</a>. L'État -alors demandait beaucoup de sacrifices et donnait -peu de joies morales. Il y faisait un froid glacial, -comme en une plaine uniforme et sans abri. La vie, -si triste au sein du paganisme, reprenait son charme -et son prix dans ces tièdes atmosphères de synagogue -et d'église. Ce n'était pas la liberté qu'on y -trouvait. Les confrères s'espionnaient beaucoup, se -tracassaient sans cesse les uns les autres. Mais, quoique -la vie intérieure de ces petites communautés fût -fort agitée, on s'y plaisait infiniment; on ne les quittait -pas; il n'y avait pas d'apostat. Le pauvre y était -content, regardait la richesse sans envie, avec la tranquillité -d'une bonne conscience<a name="FNanchor_52_874" id="FNanchor_52_874"></a><a href="#Footnote_52_874" class="fnanchor">[52]</a>. Le sentiment vraiment -<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span>démocratique de la folie des mondains, de la -vanité des richesses et des grandeurs profanes, s'y -exprimait finement. On y comprenait peu le monde -païen, et on le jugeait avec une sévérité outrée; la -civilisation romaine paraissait un amas d'impuretés -et de vices odieux<a name="FNanchor_53_875" id="FNanchor_53_875"></a><a href="#Footnote_53_875" class="fnanchor">[53]</a>, de la même manière qu'un honnête -ouvrier de nos jours, imbu des déclamations socialistes, -se représente les «aristocrates» sous les -couleurs les plus noires. Mais il y avait là de la vie, -de la gaieté, de l'intérêt, comme aujourd'hui dans -les plus pauvres synagogues des juifs de Pologne et -de Gallicie. Le manque d'élégance et de délicatesse -dans les habitudes était compensé par un précieux -esprit de famille et de bonhomie patriarcale. Dans la -grande société, au contraire, l'égoïsme et l'isolement -des âmes avaient porté leurs derniers fruits.</p> - -<p>La parole de Zacharie<a name="FNanchor_54_876" id="FNanchor_54_876"></a><a href="#Footnote_54_876" class="fnanchor">[54]</a> se vérifiait: le monde se -prenait aux pans de l'habit des Juifs et leur disait: -«Menez-nous à Jérusalem». Il n'y avait pas de -grande ville où l'on n'observât le sabbat, le jeûne -et les autres cérémonies du judaïsme<a name="FNanchor_55_877" id="FNanchor_55_877"></a><a href="#Footnote_55_877" class="fnanchor">[55]</a>. Josèphe<a name="FNanchor_56_878" id="FNanchor_56_878"></a><a href="#Footnote_56_878" class="fnanchor">[56]</a> -ose provoquer ceux qui en douteraient à considérer -<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span>leur patrie ou même leur propre maison, pour voir -s'ils n'y trouveront pas la confirmation de ce qu'il -dit. La présence à Rome et près de l'empereur de -plusieurs membres de la famille des Hérodes, lesquels -pratiquaient leur culte avec éclat à la face de -tous<a name="FNanchor_57_879" id="FNanchor_57_879"></a><a href="#Footnote_57_879" class="fnanchor">[57]</a>, contribuait beaucoup à cette publicité. Le -sabbat, du reste, s'imposait par une sorte de nécessité -dans les quartiers où il y avait des juifs. Leur -obstination absolue à ne pas ouvrir leurs boutiques -ce jour-là forçait bien les voisins à modifier leurs -habitudes en conséquence. C'est ainsi qu'à Salonique, -on peut dire que le sabbat s'observe encore de nos -jours, la population juive y étant assez riche et assez -nombreuse pour faire la loi et régler par la fermeture -de ses comptoirs le jour du repos.</p> - -<p>Presque à l'égal du Juif, souvent de compagnie -avec lui, le Syrien était un actif instrument de la -conquête de l'Occident par l'Orient<a name="FNanchor_58_880" id="FNanchor_58_880"></a><a href="#Footnote_58_880" class="fnanchor">[58]</a>. On les confondait -parfois, et Cicéron croyait avoir trouvé le trait -commun qui les unissait en les appelant «des nations -nées pour la servitude<a name="FNanchor_59_881" id="FNanchor_59_881"></a><a href="#Footnote_59_881" class="fnanchor">[59]</a>». C'était là ce qui -<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span>leur assurait l'avenir; car l'avenir alors était aux esclaves. -Un trait non moins essentiel du Syrien était -sa facilité, sa souplesse, la clarté superficielle de son -esprit. La nature syrienne est comme une image -fugitive dans les nuées du ciel. On voit par moments -certaines lignes s'y tracer avec grâce; mais -ces lignes n'arrivent jamais à former un dessin complet. -Dans l'ombre, à la lueur indécise d'une lampe, -la femme syrienne, sous ses voiles, avec son œil vague -et ses mollesses infinies, produit quelques instants -d'illusion. Puis, quand on veut analyser cette beauté, -elle s'évanouit; elle ne supporte pas l'examen. Tout -cela, au reste, dure à peine trois ou quatre années. -Ce que la race syrienne a de charmant, c'est -l'enfant de cinq ou six ans; à l'inverse de la Grèce, -où l'enfant était peu de chose, le jeune homme -inférieur à l'homme fait, l'homme fait inférieur au -vieillard<a name="FNanchor_60_882" id="FNanchor_60_882"></a><a href="#Footnote_60_882" class="fnanchor">[60]</a>. L'intelligence syrienne attache par un -air de promptitude et de légèreté; mais elle manque -de fixité, de solidité; à peu près comme ce -«vin d'or» du Liban, qui cause un transport agréable, -mais dont on se fatigue vite. Les vrais dons de -Dieu ont quelque chose à la fois de fin et de fort, -d'enivrant et de durable. La Grèce est plus appréciée -<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span>aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été; elle le sera -toujours de plus en plus.</p> - -<p>Beaucoup des émigrants syriens que le désir de -faire fortune entraînait vers l'Occident étaient plus ou -moins rattachés au judaïsme. Ceux qui ne l'étaient -pas restaient fidèles au culte de leur village<a name="FNanchor_61_883" id="FNanchor_61_883"></a><a href="#Footnote_61_883" class="fnanchor">[61]</a>, c'est-à-dire -au souvenir de quelque temple dédié à un -«Jupiter» local<a name="FNanchor_62_884" id="FNanchor_62_884"></a><a href="#Footnote_62_884" class="fnanchor">[62]</a>, lequel n'était d'ordinaire que le -Dieu suprême, déterminé par quelque titre particulier<a name="FNanchor_63_885" id="FNanchor_63_885"></a><a href="#Footnote_63_885" class="fnanchor">[63]</a>. -C'était au fond une espèce de monothéisme que -ces Syriens apportaient sous le couvert de leurs dieux -étranges. Comparés du moins aux personnalités divines -profondément distinctes qu'offrait le polythéisme -grec et romain, les dieux dont il s'agit, pour la -plupart synonymes du Soleil, étaient presque des -frères du dieu unique<a name="FNanchor_64_886" id="FNanchor_64_886"></a><a href="#Footnote_64_886" class="fnanchor">[64]</a>. Semblables à de longues -<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span>mélopées énervantes, ces cultes de Syrie pouvaient -paraître moins secs que le culte latin, moins vides que -le culte grec. Les femmes syriennes y prenaient quelque -chose à la fois de voluptueux et d'exalté. Ces -femmes furent de tout temps des êtres bizarres, disputées -entre le démon et Dieu, flottant entre la sainte -et la possédée. La sainte des vertus sérieuses, des -héroïques renoncements, des résolutions suivies appartient -à d'autres races et à d'autres climats; la -sainte des fortes imaginations, des entraînements absolus, -des promptes amours, est la sainte de Syrie. -La possédée de notre moyen âge est l'esclave de -Satan par bassesse ou par péché; la possédée de -Syrie est la folle par idéal, la femme dont le sentiment -a été blessé, qui se venge par la frénésie -ou se renferme dans le mutisme<a name="FNanchor_65_887" id="FNanchor_65_887"></a><a href="#Footnote_65_887" class="fnanchor">[65]</a>, qui n'attend -pour être guérie qu'une douce parole ou qu'un doux -regard. Transportées dans le monde occidental, ces -Syriennes acquéraient de l'influence, quelquefois par -de mauvais arts de femme, plus souvent par une -certaine supériorité morale et une réelle capacité. -Cela se vit surtout cent cinquante ans plus tard, -quand les personnages les plus importants de Rome -épousèrent des Syriennes, qui prirent tout à coup -<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span>sur les affaires un très-grand ascendant. La femme -musulmane de nos jours, mégère criarde, sottement -fanatique, n'existant guère que pour le mal, presque -incapable de vertu, ne doit pas faire oublier les Julia -Domna, les Julia Mæsa, les Julia Mamæa, les Julia -Soémie, qui portèrent, à Rome, en fait de religion, -une tolérance et des instincts de mysticité inconnus -jusque-là. Ce qu'il y a de bien remarquable aussi, -c'est que la dynastie syrienne amenée de la sorte -se montra favorable au christianisme, que Mamée, et -plus tard l'empereur Philippe l'Arabe<a name="FNanchor_66_888" id="FNanchor_66_888"></a><a href="#Footnote_66_888" class="fnanchor">[66]</a>, passèrent -pour chrétiens. Le christianisme, au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> et au <span class="smcap">iv</span><sup>e</sup> siècle, -fut par excellence la religion de la Syrie. Après -la Palestine, la Syrie eut la plus grande part à sa -fondation.</p> - -<p>C'est surtout à Rome que le Syrien, au premier -siècle, exerçait sa pénétrante activité. Chargé de presque -tous les petits métiers, valet de place, commissionnaire, -porteur de litière, le <i>Syrus</i><a name="FNanchor_67_889" id="FNanchor_67_889"></a><a href="#Footnote_67_889" class="fnanchor">[67]</a> entrait partout, -introduisant avec lui la langue et les mœurs de son -pays<a name="FNanchor_68_890" id="FNanchor_68_890"></a><a href="#Footnote_68_890" class="fnanchor">[68]</a>. Il n'avait ni la fierté ni la hauteur philosophique -<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span>des Européens, encore moins leur vigueur; -faible de corps, pâle, souvent fiévreux, ne sachant ni -manger ni dormir à des heures réglées, à la façon de -nos lourdes et solides races, consommant peu de -viande, vivant d'oignons et de courges, dormant peu -et d'un sommeil léger, le Syrien mourait jeune et -était habituellement malade<a name="FNanchor_69_891" id="FNanchor_69_891"></a><a href="#Footnote_69_891" class="fnanchor">[69]</a>. Ce qu'il avait en propre, -c'était l'humilité, la douceur, l'affabilité, une certaine -bonté; nulle solidité d'esprit, mais beaucoup de -charme; peu de bon sens, si ce n'est quand il s'agissait -de son négoce, mais une étonnante ardeur -et une séduction toute féminine. Le Syrien, n'ayant -jamais eu de vie politique, a une aptitude toute particulière -pour les mouvements religieux. Ce pauvre -Maronite, à demi femme, humble, déguenillé, a fait -la plus grande des révolutions. Son ancêtre, le Syrus -de Rome, a été le plus zélé porteur de la bonne -nouvelle à tous les affligés. Chaque année amenait -en Grèce, en Italie, en Gaule, des colonies de ces -Syriens poussés par le goût naturel qu'ils avaient -pour les petites affaires<a name="FNanchor_70_892" id="FNanchor_70_892"></a><a href="#Footnote_70_892" class="fnanchor">[70]</a>. On les reconnaissait sur les -<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span>navires à leur famille nombreuse, à ces troupes de -jolis enfants, presque du même âge, qui les suivaient, -la mère, avec l'air enfantin d'une petite fille -de quatorze ans, se tenant à côté de son mari, soumise, -doucement rieuse, à peine supérieure à ses fils aînés<a name="FNanchor_71_893" id="FNanchor_71_893"></a><a href="#Footnote_71_893" class="fnanchor">[71]</a>. -Les têtes, dans ce groupe paisible, sont peu accentuées; -sûrement il n'y a pas là d'Archimède, de Platon, -de Phidias. Mais ce marchand syrien, arrivé à -Rome, sera un homme bon et miséricordieux, charitable -pour ses compatriotes, aimant les pauvres. Il -causera avec les esclaves, leur révélera un asile où -ces malheureux, réduits par la dureté romaine à la -plus désolante solitude, trouveront un peu de consolation. -Les races grecques et latines, races de maîtres, -faites pour le grand, ne savaient pas tirer parti d'une -position humble<a name="FNanchor_72_894" id="FNanchor_72_894"></a><a href="#Footnote_72_894" class="fnanchor">[72]</a>. L'esclave de ces races passait sa -vie dans la révolte et le désir du mal. L'esclave idéal -de l'antiquité a tous les défauts: gourmand, menteur, -méchant, ennemi naturel de son maître<a name="FNanchor_73_895" id="FNanchor_73_895"></a><a href="#Footnote_73_895" class="fnanchor">[73]</a>. Par là, -il prouvait en quelque manière sa noblesse; il protestait -contre une situation hors nature. Le bon Syrien, -<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span>lui, ne protestait pas; il acceptait son ignominie, et -cherchait à en tirer le meilleur parti possible. Il se -conciliait la bienveillance de son maître, osait lui -parler, savait plaire à sa maîtresse. Ce grand agent -de démocratie allait ainsi dénouant maille par maille -le réseau de la civilisation antique. Les vieilles sociétés, -fondées sur le dédain, sur l'inégalité des -races, sur la valeur militaire, étaient perdues. L'infirmité, -la bassesse, vont maintenant devenir un -avantage, un perfectionnement de la vertu<a name="FNanchor_74_896" id="FNanchor_74_896"></a><a href="#Footnote_74_896" class="fnanchor">[74]</a>. La noblesse -romaine, la sagesse grecque, lutteront encore -trois siècles. Tacite trouvera bon qu'on déporte des -milliers de ces malheureux: <i>si interissent, vile damnum</i><a name="FNanchor_75_897" id="FNanchor_75_897"></a><a href="#Footnote_75_897" class="fnanchor">[75]</a>! -L'aristocratie romaine s'irritera, trouvera -mauvais que cette canaille ait ses dieux, ses institutions. -Mais la victoire est écrite d'avance. Le Syrien, -le pauvre homme qui aime ses semblables, qui -partage avec eux, qui s'associe avec eux, l'emportera. -L'aristocratie romaine périra, faute de pitié.</p> - -<p>Pour nous expliquer la révolution qui va s'accomplir, -il faut nous rendre compte de l'état politique, -social, moral, intellectuel et religieux des pays -où le prosélytisme juif avait ainsi ouvert des sillons -que la prédication chrétienne doit féconder. Cette -<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span>étude montrera, j'espère, avec évidence, que la conversion -du monde aux idées juives et chrétiennes était -inévitable, et ne laissera d'étonnement que sur un -point, c'est que cette conversion se soit faite si lentement -et si tard.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_823" id="Footnote_1_823"></a><a href="#FNanchor_1_823"><span class="label">[1]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xii</span>, 1, 25. Remarquez toute la contexture du chapitre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_824" id="Footnote_2_824"></a><a href="#FNanchor_2_824"><span class="label">[2]</span></a> I Petri, <span class="smcap">v</span>, 13; Papias, dans Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 39.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_825" id="Footnote_3_825"></a><a href="#FNanchor_3_825"><span class="label">[3]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_826" id="Footnote_4_826"></a><a href="#FNanchor_4_826"><span class="label">[4]</span></a> Gal., <span class="smcap">i</span>, 15–16; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 15, 21; <span class="smcap">xxvi</span>, 17–18; I Cor., <span class="smcap">i</span>, -1; Rom., <span class="smcap">i</span>, 1, 5; <span class="smcap">xv</span>, 15 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_827" id="Footnote_5_827"></a><a href="#FNanchor_5_827"><span class="label">[5]</span></a> <i>Act.</i>, XIII, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_828" id="Footnote_6_828"></a><a href="#FNanchor_6_828"><span class="label">[6]</span></a> L'auteur des <i>Actes</i>, partisan de la hiérarchie et du pouvoir -de l'Église, a peut-être introduit cette circonstance. Paul ne sait -rien d'une telle ordination ou consécration. Il tient sa mission de -Jésus, et ne se croit pas plus l'envoyé de l'Église d'Antioche que -de celle de Jérusalem.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_829" id="Footnote_7_829"></a><a href="#FNanchor_7_829"><span class="label">[7]</span></a> <i>Act.</i>, <span class="smcap">xiii</span>, 3; <span class="smcap">xiv</span>, 25.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_830" id="Footnote_8_830"></a><a href="#FNanchor_8_830"><span class="label">[8]</span></a> Dans I Petri, <span class="smcap">v</span>, 13, Babylone désigne Rome.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_831" id="Footnote_9_831"></a><a href="#FNanchor_9_831"><span class="label">[9]</span></a> Cicéron, <i>Pro Archia</i>, 10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_832" id="Footnote_10_832"></a><a href="#FNanchor_10_832"><span class="label">[10]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xx</span>, 2; VII, <span class="smcap">iii</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_833" id="Footnote_11_833"></a><a href="#FNanchor_11_833"><span class="label">[11]</span></a> Act., <span class="smcap">xviii</span>, 24 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_834" id="Footnote_12_834"></a><a href="#FNanchor_12_834"><span class="label">[12]</span></a> Voir Philon, <i>De vita contemplativa</i>, entier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_835" id="Footnote_13_835"></a><a href="#FNanchor_13_835"><span class="label">[13]</span></a> Pseudo-Hermès, <i>Asclepius</i>, fol. 158 v., 139 r. (Florence, -Juntes, 1512).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_836" id="Footnote_14_836"></a><a href="#FNanchor_14_836"><span class="label">[14]</span></a> Cicéron, <i>Pro Flacco</i>, 28; Philon, <i>In Flaccum</i>, § 7; <i>Leg. ad -Caium</i>, § 36; <i>Act.</i>, <span class="smcap">ii</span>, 5–11; <span class="smcap">vi</span>, 9; <i>Corp. inscr. gr.</i>, n<sup>o</sup> 5361.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_837" id="Footnote_15_837"></a><a href="#FNanchor_15_837"><span class="label">[15]</span></a> <i>Lex Wisigoth.</i>, livre XII, tit. <span class="smcap">ii</span> et <span class="smcap">iii</span>, dans Walter, <i>Corpus -juris germanici antiqui</i>, t. I, p. 630 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_838" id="Footnote_16_838"></a><a href="#FNanchor_16_838"><span class="label">[16]</span></a> Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 137.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_839" id="Footnote_17_839"></a><a href="#FNanchor_17_839"><span class="label">[17]</span></a> Philon, <i>In Flacc.</i>, § 5 et 6; Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">viii</span>, 1; XIX, -<span class="smcap">v</span>, 2; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xviii</span>, 7 et suiv.; VII, <span class="smcap">x</span>, 1; Papyrus publié dans les -<i>Notices et extraits</i>, XVIII, 2<sup>e</sup> part., p. 383 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_840" id="Footnote_18_840"></a><a href="#FNanchor_18_840"><span class="label">[18]</span></a> Dion Cassius, XXXVII, 17; LX, 6; Philon, <i>Leg. ad Caium</i>, -§ 23; Josèphe, <i>Ant.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>, 8; XVII, <span class="smcap">xi</span>, <span class="smcap">i</span>; XVIII, <span class="smcap">iii</span>, 5, -Hor., <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">iv</span>, 142–143; <span class="smcap">v</span>, 100; <span class="smcap">ix</span>, 69 et suiv.; Perse, <span class="smcap">v</span>, 179–184; -Suétone, <i>Tib.</i>, 36; <i>Claud.</i>, 25; <i>Domit.</i>, 12; Juvénal, <span class="smcap">iii</span>, -14; <span class="smcap">vi</span>, 542 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_841" id="Footnote_19_841"></a><a href="#FNanchor_19_841"><span class="label">[19]</span></a> <i>Pro Flacco</i>, 28.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_842" id="Footnote_20_842"></a><a href="#FNanchor_20_842"><span class="label">[20]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>; Suétone, <i>Julius</i>, 84.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_843" id="Footnote_21_843"></a><a href="#FNanchor_21_843"><span class="label">[21]</span></a> Suet., <i>Tib.</i>, 36; Tac., <i>Ann.</i>, II, 85; Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iii</span>, 4, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_844" id="Footnote_22_844"></a><a href="#FNanchor_22_844"><span class="label">[22]</span></a> Dion Cassius, LX, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_845" id="Footnote_23_845"></a><a href="#FNanchor_23_845"><span class="label">[23]</span></a> Suétone, <i>Claude</i>, 25; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xviii</span>, 2; Dion Cassius, LX, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_846" id="Footnote_24_846"></a><a href="#FNanchor_24_846"><span class="label">[24]</span></a> Josèphe, <i>B. J.</i>, VII, <span class="smcap">iii</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_847" id="Footnote_25_847"></a><a href="#FNanchor_25_847"><span class="label">[25]</span></a> Sénèque, fragment dans saint Aug., <i>De civ. Dei.</i>, VI, 11; -Rutilius Numatianus, I, 395 et suiv.; Jos., <i>Contre Apion</i>, II, 39; -Juvénal, Sat. <span class="smcap">vi</span>, 544; <span class="smcap">xiv</span>, 96 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_848" id="Footnote_26_848"></a><a href="#FNanchor_26_848"><span class="label">[26]</span></a> Philon, <i>In Flacc.</i>, § 5; Tac., <i>Hist.</i>, V, 4, 5, 8; Dion Cassius, -XLIX, 22; Juvénal, <span class="smcap">xiv</span>, 103; Diod. Sic., fragm. i du livre XXXIV -et <span class="smcap">iii</span> du livre XL; Philostrate, <i>Vie d'Apoll.</i>, V, 33; I Thess., -<span class="smcap">ii</span>, 15.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_849" id="Footnote_27_849"></a><a href="#FNanchor_27_849"><span class="label">[27]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>; XVI, <span class="smcap">vi</span>; XX, <span class="smcap">viii</span>, 7; Philon, <i>In Flaccum -et Legatio ad Caium</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_850" id="Footnote_28_850"></a><a href="#FNanchor_28_850"><span class="label">[28]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iii</span>, 4, 5; Juvénal, <span class="smcap">vi</span>, 543 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_851" id="Footnote_29_851"></a><a href="#FNanchor_29_851"><span class="label">[29]</span></a> Jos., <i>Contre Apion</i>, entier; passages précités de Tacite et de -Diodore de Sicile; Trogue Pompée (Justin) XXXVI, <span class="smcap">ii</span>; Ptolémée -Héphestion ou Chennus, dans les <i>Script. poet. hist. græci</i> de -Westermann, p. 194. Cf. Quintilien, III, <span class="smcap">vii</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_852" id="Footnote_30_852"></a><a href="#FNanchor_30_852"><span class="label">[30]</span></a> Cic., <i>Pro Flacco</i>, 28; Tacite, Hist., V, 5; Juvénal, <span class="smcap">xiv</span>, 103–104; -Diodore de Sicile et Philostrate, endroits cités; Rutilius -Numatianus, I, 383 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_853" id="Footnote_31_853"></a><a href="#FNanchor_31_853"><span class="label">[31]</span></a> Martial, IV, 4; Ammien Marcellin, XXII, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_854" id="Footnote_32_854"></a><a href="#FNanchor_32_854"><span class="label">[32]</span></a> Suétone, <i>Aug.</i>, 76; Horace, <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">ix</span>, 69 et suiv.; Juvénal, -<span class="smcap">iii</span>, 13–16, 296; <span class="smcap">vi</span>, 156–160, 542–547; <span class="smcap">xiv</span>, 96–107; Martial, <i>Épigr.</i>, -IV, 4; VII, 29, 34, 54; XI, 95; XII, 57; Rutilius Numat., <i>l. c.</i>, -et surtout Josèphe, <i>Contre Apion</i>, II, 13; Philon, <i>Leg. ad Caium</i>, -§ 26–28.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_855" id="Footnote_33_855"></a><a href="#FNanchor_33_855"><span class="label">[33]</span></a> Martial, <i>Épigr.</i>, XII, 57.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_856" id="Footnote_34_856"></a><a href="#FNanchor_34_856"><span class="label">[34]</span></a> Juvénal, <i>Sat.</i>, <span class="smcap">iii</span>, 14; <span class="smcap">vi</span>, 542.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_857" id="Footnote_35_857"></a><a href="#FNanchor_35_857"><span class="label">[35]</span></a> Juvénal, <i>Sat.</i>, <span class="smcap">iii</span>, 296; <span class="smcap">vi</span>, 543 et suiv.; Martial, <i>Épigr.</i>, I, 42; -XII, 57.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_858" id="Footnote_36_858"></a><a href="#FNanchor_36_858"><span class="label">[36]</span></a> Martial, <i>Épigr.</i>, I, 42; XII, 57; Stace, <i>Silves</i>, I, <span class="smcap">vi</span>, 73–74. -Voir Forcellini, au mot <i>sulphuratum</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_859" id="Footnote_37_859"></a><a href="#FNanchor_37_859"><span class="label">[37]</span></a> Horace, <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">v</span>, 100; Juvénal, <i>Sat.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 544 et suiv.; <span class="smcap">xiv</span>, -96 et suiv.; Apulée, <i>Florida</i>, I, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_860" id="Footnote_38_860"></a><a href="#FNanchor_38_860"><span class="label">[38]</span></a> Dion Cassius, LXVIII, 32.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_861" id="Footnote_39_861"></a><a href="#FNanchor_39_861"><span class="label">[39]</span></a> Tacite, <i>Hist.</i>, V, 5, 9; Dion Cassius, LXVII, 14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_862" id="Footnote_40_862"></a><a href="#FNanchor_40_862"><span class="label">[40]</span></a> Horace, <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">ix</span>, 70; <i>Judæus Apella</i> paraît renfermer -une plaisanterie du même genre (voir les scoliastes Acron et -Porphyrion, sur Hor., <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">v</span>, 100; comparez le passage de -S. Avitus, <i>Poemata</i>, V, 364, cité par Forcellini, au mot <i>Apella</i>, -mais que je ne retrouve ni dans les éditions de ce Père ni dans -l'ancien manuscrit latin, Bibl. Imp., n<sup>o</sup> 11320, tel que le donne -le savant lexicographe); Juvénal, <i>Sat.</i>, <span class="smcap">xiv</span>, 99 et suiv.; Martial, -<i>Épigr.</i>, VII, 29, 34, 54; XI, 95.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_863" id="Footnote_41_863"></a><a href="#FNanchor_41_863"><span class="label">[41]</span></a> Josèphe, <i>Contre Apion</i>, II, 39; Tac., <i>Ann.</i>, II, 85; <i>Hist.</i>, V, -5; Hor., <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">iv</span>, 142–143; Juvénal, <span class="smcap">xiv</span>, 96 et suiv.; Dion Cassius, -XXXVII, 17; LXVII, 14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_864" id="Footnote_42_864"></a><a href="#FNanchor_42_864"><span class="label">[42]</span></a> Martial, <i>Épigr.</i>, I, 42; XII, 57.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_865" id="Footnote_43_865"></a><a href="#FNanchor_43_865"><span class="label">[43]</span></a> Juvénal, <i>Sat.</i>, <span class="smcap">vi</span>, 546 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_866" id="Footnote_44_866"></a><a href="#FNanchor_44_866"><span class="label">[44]</span></a> Josèphe, <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iii</span>, 5; XX, <span class="smcap">ii</span>, 4; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xx</span>, 2; <i>Act.</i>, -<span class="smcap">xiii</span>, 50; <span class="smcap">xvi</span>, 14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_867" id="Footnote_45_867"></a><a href="#FNanchor_45_867"><span class="label">[45]</span></a> <i>Loc. cit.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_868" id="Footnote_46_868"></a><a href="#FNanchor_46_868"><span class="label">[46]</span></a> Josèphe, <i>Ant.</i>, XX, <span class="smcap">ii</span>, 5; <span class="smcap">iv</span>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_869" id="Footnote_47_869"></a><a href="#FNanchor_47_869"><span class="label">[47]</span></a> Passages déjà cités. Strabon montre bien plus de justesse et -de pénétration (XVI, <span class="smcap">ii</span>, 34 et suiv.). Comp. Dion Cassius, XXXVII, -17 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_870" id="Footnote_48_870"></a><a href="#FNanchor_48_870"><span class="label">[48]</span></a> Tac., <i>Hist.</i>, V, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_871" id="Footnote_49_871"></a><a href="#FNanchor_49_871"><span class="label">[49]</span></a> Josèphe, <i>Contre Apion</i>, II, 39.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_872" id="Footnote_50_872"></a><a href="#FNanchor_50_872"><span class="label">[50]</span></a> Martial, XII, 57.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_51_873" id="Footnote_51_873"></a><a href="#FNanchor_51_873"><span class="label">[51]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>, 6, 11–14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_52_874" id="Footnote_52_874"></a><a href="#FNanchor_52_874"><span class="label">[52]</span></a> <i>Ecclésiastique</i>, <span class="smcap">x</span>, 23, 26, 27.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_53_875" id="Footnote_53_875"></a><a href="#FNanchor_53_875"><span class="label">[53]</span></a> Rom., <span class="smcap">i</span>, 24 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_54_876" id="Footnote_54_876"></a><a href="#FNanchor_54_876"><span class="label">[54]</span></a> Zach., <span class="smcap">viii</span>, 33.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_55_877" id="Footnote_55_877"></a><a href="#FNanchor_55_877"><span class="label">[55]</span></a> Hor. <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">ix</span>, 69; Perse, <span class="smcap">v</span>, 179 et suiv.; Juvénal, <i>Sat.</i>, <span class="smcap">vi</span>, -159; <span class="smcap">xiv</span>, 96 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_56_878" id="Footnote_56_878"></a><a href="#FNanchor_56_878"><span class="label">[56]</span></a> <i>Contre Apion</i>, II, 39.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_57_879" id="Footnote_57_879"></a><a href="#FNanchor_57_879"><span class="label">[57]</span></a> Perse, <span class="smcap">v</span>, 179–184; Juvénal, <span class="smcap">vi</span>, 157–160. La remarquable -préoccupation du judaïsme qu'on remarque chez les écrivains -romains du premier siècle, surtout chez les satiriques, vient de -cette circonstance.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_58_880" id="Footnote_58_880"></a><a href="#FNanchor_58_880"><span class="label">[58]</span></a> Juvénal, <i>Sat.</i>, <span class="smcap">iii</span>, 62 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_59_881" id="Footnote_59_881"></a><a href="#FNanchor_59_881"><span class="label">[59]</span></a> Cic., <i>De prov. consul.</i>, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_60_882" id="Footnote_60_882"></a><a href="#FNanchor_60_882"><span class="label">[60]</span></a> Les enfants qui m'avaient plu lors de mon premier voyage, -je les retrouvai, quatre ans après, laids, communs et alourdis.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_61_883" id="Footnote_61_883"></a><a href="#FNanchor_61_883"><span class="label">[61]</span></a> Πατρῷοις θεοῖς, formule très-fréquente dans les inscriptions -émanant de Syriens (<i>Corpus inscr. græc.</i>, n<sup>os</sup> 4449, 4450, 4451, -4463, 4479, 4480, 6015).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_62_884" id="Footnote_62_884"></a><a href="#FNanchor_62_884"><span class="label">[62]</span></a> <i>Corpus inscr. græc.</i>, n<sup>os</sup> 4474, 4475, 5936; Mission de <i>Phénicie</i>, -l. II, c. <span class="smcap">ii</span> [sous presse], inscription d'Abédat. Comp. <i>Corpus</i>, -n<sup>os</sup> 2271, 5853.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_63_885" id="Footnote_63_885"></a><a href="#FNanchor_63_885"><span class="label">[63]</span></a> Ζεὺς οὐράνιος, ἐπουράνιος, ὕψιστος, μέγιστος, θεὸς σατράπης. <i>Corpus -inscr. gr.</i>, n<sup>os</sup> 4500, 4501, 4502, 4503, 6012; Lepsius, <i>Denkmæler</i>, -t. XII, feuille 100, n<sup>o</sup> 590; <i>Mission de Phénicie</i>, p. 103, 104, et la -suite [sous presse].</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_64_886" id="Footnote_64_886"></a><a href="#FNanchor_64_886"><span class="label">[64]</span></a> J'ai développé ceci dans le <i>Journal Asiatique</i>, février-mars -1859, p. 259 et suiv., et dans la <i>Mission de Phénicie</i>, l. II, c. <span class="smcap">ii</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_65_887" id="Footnote_65_887"></a><a href="#FNanchor_65_887"><span class="label">[65]</span></a> Code syrien, dans Land, <i>Anecdota Syriaca</i>, I, p. 152; faits -divers dont j'ai été témoin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_66_888" id="Footnote_66_888"></a><a href="#FNanchor_66_888"><span class="label">[66]</span></a> Né dans le Hauran.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_67_889" id="Footnote_67_889"></a><a href="#FNanchor_67_889"><span class="label">[67]</span></a> Voir Forcellini, au mot <i>Syrus</i>. Ce mot désignait en général -«les Orientaux». Leblant, <i>Inscript. chrét. de la Gaule</i>, I, p. 207, -328–329.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_68_890" id="Footnote_68_890"></a><a href="#FNanchor_68_890"><span class="label">[68]</span></a> Juvénal, <span class="smcap">iii</span>, 62–63.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_69_891" id="Footnote_69_891"></a><a href="#FNanchor_69_891"><span class="label">[69]</span></a> Tel est aujourd'hui le tempérament du Syrien chrétien.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_70_892" id="Footnote_70_892"></a><a href="#FNanchor_70_892"><span class="label">[70]</span></a> Inscriptions dans les <i>Mém. de la Soc. des Antiquaires de -Fr.</i>, t. XXVIII, 4 et suiv.; dans Leblant, <i>Inscript. chrét. de la -Gaule</i>, I, p. <span class="smcap">cxliv</span>, 207, 324 et suiv., 353 et suiv., 375 et suiv.; -II, 259, 459 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_71_893" id="Footnote_71_893"></a><a href="#FNanchor_71_893"><span class="label">[71]</span></a> Les Maronites colonisent encore dans presque tout le Levant -à la façon des Juifs, des Arméniens et des Grecs, quoique sur -une moindre échelle.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_72_894" id="Footnote_72_894"></a><a href="#FNanchor_72_894"><span class="label">[72]</span></a> Lire Cicéron, <i>De offic.</i>, I, 42; Denys d'Halicarnasse, II, 28; -IX, 25.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_73_895" id="Footnote_73_895"></a><a href="#FNanchor_73_895"><span class="label">[73]</span></a> Voir les types d'esclaves dans Plaute et Térence.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_74_896" id="Footnote_74_896"></a><a href="#FNanchor_74_896"><span class="label">[74]</span></a> II Cor., <span class="smcap">xii</span>, 9.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_75_897" id="Footnote_75_897"></a><a href="#FNanchor_75_897"><span class="label">[75]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, II, 85.</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">ÉTAT DU MONDE VERS LE MILIEU DU PREMIER SIÈCLE.</span></h2> - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 45]</span> -L'état politique du monde était des plus tristes. -Toute l'autorité était concentrée à Rome et dans les -légions. Là se passaient les scènes les plus honteuses -et les plus dégradantes. L'aristocratie romaine, -qui avait conquis le monde, et qui, en somme, resta -seule aux affaires sous les Césars, se livrait à la -saturnale de crimes la plus effrénée dont le monde -se souvienne. César et Auguste, en établissant le -principal, avaient vu avec une parfaite justesse les -besoins de leur temps. Le monde était si bas, sous le -rapport politique, qu'aucun autre gouvernement -n'était plus possible. Depuis que Rome avait conquis -des provinces sans nombre, l'ancienne constitution, -fondée sur le privilège des familles patriciennes, -espèces de <i>tories</i> obstinés et malveillants, ne pouvait -<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span>subsister<a name="FNanchor_1_898" id="FNanchor_1_898"></a><a href="#Footnote_1_898" class="fnanchor">[1]</a>. Mais Auguste avait manqué à tous les -devoirs du vrai politique, en laissant l'avenir au -hasard. Sans hérédité régulière, sans règles fixes -d'adoption, sans loi d'élection, sans limites constitutionnelles, -le césarisme était comme un poids colossal -sur le pont d'un navire sans lest. Les plus terribles -secousses étaient inévitables. Trois fois, en un -siècle, sous Caligula, sous Néron et sous Domitien, -le plus grand pouvoir qui ait jamais existé tomba entre -les mains d'hommes exécrables ou extravagants. De là -des horreurs qui ont été à peine dépassées par les -monstres des dynasties mongoles. Dans cette série -fatale de souverains, on en est réduit à excuser presque -un Tibère, qui ne fut complètement méchant -que vers la fin de sa vie, un Claude, qui ne fut que -bizarre, gauche et mal entouré. Rome devint une école -d'immoralité et de cruauté. Il faut ajouter que le -mal venait surtout de l'Orient, de ces flatteurs de -bas étage, de ces hommes infâmes que l'Égypte et -la Syrie envoyaient à Rome<a name="FNanchor_2_899" id="FNanchor_2_899"></a><a href="#Footnote_2_899" class="fnanchor">[2]</a>, où, profitant de l'oppression -des vrais Romains, ils se sentaient tout-puissants -<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span>auprès des scélérats qui gouvernaient. -Les plus choquantes ignominies de l'Empire, telles -que l'apothéose de l'empereur, sa divinisation de son -vivant, venaient de l'Orient, et surtout de l'Égypte, -qui était alors un des pays les plus corrompus de -l'univers<a name="FNanchor_3_900" id="FNanchor_3_900"></a><a href="#Footnote_3_900" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<p>Le véritable esprit romain, en effet, vivait encore. La -noblesse humaine était loin d'être éteinte. Une grande -tradition de fierté et de vertu se continuait dans quelques -familles, qui arrivèrent au pouvoir avec Nerva, -qui firent la splendeur du siècle des Antonins et dont -Tacite a été l'éloquent interprète. Un temps où se -préparaient des esprits aussi profondément honnêtes -que Quintilien, Pline le Jeune, Tacite, n'est pas un -temps dont il faille désespérer. Le débordement de la -surface n'atteignait pas le grand fond d'honnêteté et -de sérieux qui était dans la bonne société romaine; -quelques familles offraient encore des modèles d'ordre, -de dévouement au devoir, de concorde, de solide -vertu. Il y avait dans les maisons nobles d'admirables -épouses, d'admirables sœurs<a name="FNanchor_4_901" id="FNanchor_4_901"></a><a href="#Footnote_4_901" class="fnanchor">[4]</a>. Fut-il jamais destinée -<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span>plus touchante que celle de cette jeune et chaste -Octavie, fille de Claude, femme de Néron, restée -pure à travers toutes les infamies, tuée à vingt-deux -ans, sans qu'elle eût jamais senti aucune joie? Les -femmes qualifiées dans les inscriptions de <i>castissimæ, -univiræ</i> ne sont point rares<a name="FNanchor_5_902" id="FNanchor_5_902"></a><a href="#Footnote_5_902" class="fnanchor">[5]</a>. Des épouses -accompagnèrent leurs maris dans l'exil<a name="FNanchor_6_903" id="FNanchor_6_903"></a><a href="#Footnote_6_903" class="fnanchor">[6]</a>; d'autres -partagèrent leur noble mort<a name="FNanchor_7_904" id="FNanchor_7_904"></a><a href="#Footnote_7_904" class="fnanchor">[7]</a>. La vieille simplicité -romaine n'était pas perdue; l'éducation des enfants -était grave et soignée. Les femmes les plus nobles -travaillaient de leurs mains à des ouvrages de laine<a name="FNanchor_8_905" id="FNanchor_8_905"></a><a href="#Footnote_8_905" class="fnanchor">[8]</a>; -<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span>les soucis de toilette étaient presque inconnus dans -les bonnes familles<a name="FNanchor_9_906" id="FNanchor_9_906"></a><a href="#Footnote_9_906" class="fnanchor">[9]</a>.</p> - -<p>Les excellents hommes d'État qui sortent pour -ainsi dire de terre sous Trajan ne s'improvisèrent pas. -Ils avaient servi sous les règnes précédents; seulement, -ils avaient eu peu d'influence, rejetés qu'ils -étaient dans l'ombre par les affranchis et les favoris -infimes de l'empereur. Des hommes de première -valeur occupèrent ainsi de grandes charges sous Néron. -Les cadres étaient bons; le passage au pouvoir -des mauvais empereurs, tout désastreux qu'il -était, ne suffisait pas pour changer la marche générale -des affaires et les principes de l'État. L'Empire, -loin d'être en décadence, était dans toute la -force de la plus robuste jeunesse. La décadence -viendra pour lui, mais deux cents ans plus tard, et, -chose étrange! sous de bien moins mauvais souverains. -A n'envisager que la politique, la situation était -analogue à celle de la France, qui, manquant depuis -la Révolution d'une règle constamment suivie dans -la succession des pouvoirs, peut traverser de si périlleuses -aventures, sans que son organisation intérieure -et sa force nationale en souffrent trop. Sous -le rapport moral, on peut comparer le temps dont -<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span>nous parlons au <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle, époque que l'on croirait -tout à fait corrompue si on la jugeait par les -mémoires, la littérature manuscrite, les collections -d'anecdotes du temps, et où cependant certaines maisons -gardaient une si grande austérité de mœurs<a name="FNanchor_10_907" id="FNanchor_10_907"></a><a href="#Footnote_10_907" class="fnanchor">[10]</a>.</p> - -<p>La philosophie avait fait alliance avec les honnêtes -familles romaines et résistait noblement. L'école -stoïcienne produisait les grands caractères de Crémutius -Cordus, de Thraséas, d'Arria, d'Helvidius -Priscus, d'Annæus Cornutus, de Musonius Rufus, -maîtres admirables d'aristocratique vertu. La roideur -et les exagérations de cette école venaient de l'horrible -cruauté du gouvernement des Césars. La pensée -perpétuelle de l'homme de bien était de s'endurcir -aux supplices et de se préparer à la mort<a name="FNanchor_11_908" id="FNanchor_11_908"></a><a href="#Footnote_11_908" class="fnanchor">[11]</a>. -Lucain, avec mauvais goût, Perse, avec un talent -supérieur, exprimaient les plus hauts sentiments -d'une grande âme. Sénèque le Philosophe, Pline -l'Ancien, Papirius Fabianus, maintenaient une tradition -élevée de science et de philosophie. Tout ne pliait -<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span>pas; il y avait des sages. Mais trop souvent ils n'avaient -d'autre ressource que de mourir. Les portions -ignobles de l'humanité prenaient par moments -le dessus. L'esprit de vertige et de cruauté débordait -alors, et faisait de Rome un véritable enfer<a name="FNanchor_12_909" id="FNanchor_12_909"></a><a href="#Footnote_12_909" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - -<p>Ce gouvernement, si épouvantablement inégal à -Rome, était beaucoup meilleur dans les provinces. -On s'y apercevait assez peu des secousses qui ébranlaient -la capitale. Malgré ses défauts, l'administration -romaine valait mieux que les royautés et les républiques -que la conquête avait supprimées. Le temps -des municipalités souveraines était passé depuis des -siècles. Ces petits États s'étaient détruits eux-mêmes -par leur égoïsme, leur esprit jaloux, leur ignorance -ou leur peu de souci des libertés privées. L'ancienne -vie grecque, toute de luttes, tout extérieure, ne satisfaisait -plus personne. Elle avait été charmante à -son jour; mais ce brillant Olympe d'une démocratie -de demi-dieux, ayant perdu sa fraîcheur, était devenu -quelque chose de sec, de froid, d'insignifiant, de vain, -de superficiel, faute de bonté et de solide honnêteté. -C'est ce qui fit la légitimité de la domination macédonienne, -puis de l'administration romaine. L'Empire -ne connaissait pas encore les excès de la centralisation. -<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span>Jusqu'au temps de Dioclétien, il laissa aux provinces -et aux villes beaucoup de liberté. Des royaumes -presque indépendants subsistaient en Palestine, en -Syrie, en Asie Mineure, dans la petite Arménie, en -Thrace, sous la protection de Rome. Ces royaumes ne -devinrent des dangers, à partir de Caligula, que parce -qu'on négligea de suivre à leur égard les règles de -grande et profonde politique qu'Auguste avait tracées<a name="FNanchor_13_910" id="FNanchor_13_910"></a><a href="#Footnote_13_910" class="fnanchor">[13]</a>. -Les villes libres, et elles étaient nombreuses, -se gouvernaient selon leurs lois; elles avaient le pouvoir -législatif et toutes les magistratures d'un État -autonome; jusqu'au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle, les décrets municipaux -se rendent avec la formule: «Le sénat et le -peuple<a name="FNanchor_14_911" id="FNanchor_14_911"></a><a href="#Footnote_14_911" class="fnanchor">[14]</a>...» Les théâtres ne servaient pas seulement -aux plaisirs de la scène; ils étaient partout des foyers -d'opinion et de mouvement. La plupart des villes -étaient, à des titres divers, de petites républiques. -L'esprit municipal y était très-fort<a name="FNanchor_15_912" id="FNanchor_15_912"></a><a href="#Footnote_15_912" class="fnanchor">[15]</a>; elles n'avaient -perdu que le droit de se déclarer la guerre, droit funeste -qui avait fait du monde un champ de carnage. -«Les bienfaits du peuple romain envers le genre -humain» étaient le thème de déclamations parfois -<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span>adulatrices, mais auxquelles il serait injuste de dénier -toute sincérité<a name="FNanchor_16_913" id="FNanchor_16_913"></a><a href="#Footnote_16_913" class="fnanchor">[16]</a>. Le culte de «la paix romaine<a name="FNanchor_17_914" id="FNanchor_17_914"></a><a href="#Footnote_17_914" class="fnanchor">[17]</a>», -l'idée d'une grande démocratie, organisée sous la -tutelle de Rome, était au fond de toutes les pensées<a name="FNanchor_18_915" id="FNanchor_18_915"></a><a href="#Footnote_18_915" class="fnanchor">[18]</a>. -Un rhéteur grec déployait une vaste érudition -pour prouver que la gloire de Rome devait -être recueillie par toutes les branches de la race -hellénique comme une sorte de patrimoine commun<a name="FNanchor_19_916" id="FNanchor_19_916"></a><a href="#Footnote_19_916" class="fnanchor">[19]</a>. -En ce qui concerne la Syrie, l'Asie Mineure, -l'Égypte, on peut dire que la conquête romaine n'y -détruisit aucune liberté. Ces pays étaient morts depuis -longtemps à la vie politique ou ne l'avaient -jamais eue.</p> - -<p>En somme, malgré les exactions des gouverneurs -et les violences inséparables d'un gouvernement absolu, -le monde, sous bien des rapports, n'avait pas -encore été aussi heureux. Une administration venant -d'un centre éloigné était un si grand avantage, que -même les rapines exercées par les préteurs des derniers -<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span>temps de la République n'avaient pas réussi à -la rendre odieuse. La loi Julia, d'ailleurs, avait fort -limité le champ des abus et des concussions. Les folies -ou les cruautés de l'empereur, excepté sous Néron, -n'atteignirent que l'aristocratie romaine et l'entourage -immédiat du prince. Jamais l'homme qui ne veut pas -s'occuper de politique n'avait vécu plus à l'aise. Les -républiques de l'antiquité, où chacun était forcé de -s'occuper des querelles de partis<a name="FNanchor_20_917" id="FNanchor_20_917"></a><a href="#Footnote_20_917" class="fnanchor">[20]</a>, étaient des séjours -fort incommodes. On y était sans cesse dérangé, -proscrit. Maintenant, le temps semblait fait -exprès pour les prosélytismes larges, supérieurs aux -querelles de petites villes, aux rivalités de dynasties. -Les attentats contre la liberté venaient de ce -qui restait encore d'indépendance aux provinces ou -aux communautés, bien plus que de l'administration -romaine<a name="FNanchor_21_918" id="FNanchor_21_918"></a><a href="#Footnote_21_918" class="fnanchor">[21]</a>. Nous avons eu et nous aurons encore eu -cette histoire de nombreuses occasions de le faire -remarquer.</p> - -<p>Dans ceux des pays conquis où les besoins politiques -n'existaient pas depuis des siècles, et où l'on -n'était privé que du droit de se déchirer par des -guerres continuelles, l'Empire fut une ère de prospérité -<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span>et de bien-être comme on n'en avait jamais connu<a name="FNanchor_22_919" id="FNanchor_22_919"></a><a href="#Footnote_22_919" class="fnanchor">[22]</a>; -il est même permis d'ajouter sans paradoxe, de liberté. -D'un côté, la liberté du commerce et de l'industrie, -dont les républiques grecques n'avaient pas -l'idée, devint possible. D'un autre côté, la liberté de -penser ne fit que gagner au régime nouveau. Cette -liberté-là se trouve toujours mieux d'avoir affaire -à un roi ou à un prince qu'à des bourgeois jaloux -et bornés. Les républiques anciennes ne l'eurent -pas. Les Grecs firent sans cela de grandes choses, -grâce à l'incomparable puissance de leur génie; -mais, il ne faut pas l'oublier, Athènes avait bel et -bien l'inquisition<a name="FNanchor_23_920" id="FNanchor_23_920"></a><a href="#Footnote_23_920" class="fnanchor">[23]</a>. L'inquisiteur, c'était l'archonte-roi; -le saint office, c'était le portique Royal, où -ressortissaient les accusations «d'impiété». Les accusations -de cette sorte étaient fort nombreuses; -c'est le genre de causes qu'on trouve le plus fréquemment -dans les orateurs attiques. Non-seulement -les délits philosophiques, tels que nier Dieu ou -la Providence, mais les atteintes les plus légères -aux cultes municipaux, la prédication de religions -étrangères, les infractions les plus puériles à la scrupuleuse -législation des mystères, étaient des crimes -entraînant la mort, Les dieux qu'Aristophane bafouait -<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span>sur la scène tuaient quelquefois. Ils tuèrent Socrate; -ils faillirent tuer Alcibiade. Anaxagore, Protagoras, -Théodore l'Athée, Diagoras de Mélos, Prodicus de -Céos, Stilpon, Aristote, Théophraste, Aspasie, Euripide<a name="FNanchor_24_921" id="FNanchor_24_921"></a><a href="#Footnote_24_921" class="fnanchor">[24]</a>, -furent plus ou moins sérieusement inquiétés. La -liberté de penser fut, en somme, le fruit des royautés -sorties de la conquête macédonienne. Ce furent les -Attales, les Ptolémées, qui les premiers donnèrent aux -penseurs les facilités qu'aucune des vieilles républiques -ne leur avait offertes. L'empire romain continua -la même tradition. Il y eut, sous l'Empire, plus -d'un acte arbitraire contre les philosophes; mais -cela venait toujours de ce qu'ils s'occupaient de -politique<a name="FNanchor_25_922" id="FNanchor_25_922"></a><a href="#Footnote_25_922" class="fnanchor">[25]</a>. On chercherait vainement, dans le -recueil des lois romaines antérieures à Constantin, -un texte contre la liberté de penser; dans l'histoire -des empereurs, un procès de doctrine abstraite. -Pas un savant ne fut inquiété. Des hommes que le -moyen âge eut brûlés, tels que Galien, Lucien, -Plotin, vécurent tranquilles, protégés par la loi. -L'Empire inaugura une période de liberté, en ce -<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span>sens qu'il éteignit la souveraineté absolue de la famille, -de la ville, de la tribu, et remplaça ou -tempéra ces souverainetés par-celle de l'État. Or, -un pouvoir absolu est d'autant plus vexatoire qu'il -s'exerce dans un cercle plus restreint. Les républiques -anciennes, la féodalité tyrannisèrent l'individu -bien plus que ne l'a fait l'État. Certes, l'empire romain, -à certaines époques, persécuta durement le -christianisme<a name="FNanchor_26_923" id="FNanchor_26_923"></a><a href="#Footnote_26_923" class="fnanchor">[26]</a>; mais du moins il ne l'arrêta pas. Or, -les républiques l'eussent rendu impossible; le judaïsme, -s'il n'avait pas subi la pression de l'autorité -romaine, eût suffi pour l'étouffer. Ce qui empêcha -les pharisiens de tuer le christianisme, ce furent -les magistrats romains<a name="FNanchor_27_924" id="FNanchor_27_924"></a><a href="#Footnote_27_924" class="fnanchor">[27]</a>.</p> - -<p>De larges idées de fraternité universelle, sorties -pour la plupart du stoïcisme<a name="FNanchor_28_925" id="FNanchor_28_925"></a><a href="#Footnote_28_925" class="fnanchor">[28]</a>, une sorte de sentiment -général de l'humanité, étaient le fruit du régime -moins étroit et de l'éducation moins exclusive auxquels -l'individu était soumis<a name="FNanchor_29_926" id="FNanchor_29_926"></a><a href="#Footnote_29_926" class="fnanchor">[29]</a>. On rêvait une nouvelle -<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span>ère et de nouveaux mondes<a name="FNanchor_30_927" id="FNanchor_30_927"></a><a href="#Footnote_30_927" class="fnanchor">[30]</a>. La richesse publique -était grande, et, malgré l'imperfection des doctrines -économiques du temps, l'aisance fort répandue. Les -mœurs n'étaient pas ce qu'on se figure souvent. A -Rome, il est vrai, tous les vices s'affichaient avec un -cynisme révoltant<a name="FNanchor_31_928" id="FNanchor_31_928"></a><a href="#Footnote_31_928" class="fnanchor">[31]</a>; les spectacles surtout avaient -introduit une affreuse corruption. Certains pays, -comme l'Égypte, étaient aussi descendus à la dernière -bassesse. Mais il y avait dans la plupart des -provinces une classe moyenne, où la bonté, la -foi conjugale, les vertus domestiques, la probité, -étaient suffisamment répandues<a name="FNanchor_32_929" id="FNanchor_32_929"></a><a href="#Footnote_32_929" class="fnanchor">[32]</a>. Existe-t-il quelque -part un idéal de la vie de famille, dans un monde -<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span>d'honnêtes bourgeois de petites villes, plus charmant -que celui que Plutarque nous a laissé? Quelle bonhomie! -quelle douceur de mœurs! quelle chaste et -aimable simplicité<a name="FNanchor_33_930" id="FNanchor_33_930"></a><a href="#Footnote_33_930" class="fnanchor">[33]</a>! Chéronée n'était évidemment -pas le seul endroit où la vie fût si pure et si innocente.</p> - -<p>Les habitudes, même en dehors de Rome, avaient -bien encore quelque chose de cruel, soit comme -reste des mœurs antiques, partout si sanguinaires, -soit par l'influence spéciale de la dureté romaine. -Mais on était en progrès sous ce rapport. Quel sentiment -doux et pur, quelle impression de mélancolique -tendresse n'avaient pas trouvé sous la plume -de Virgile ou de Tibulle leur plus fine expression? -Le monde s'assouplissait, perdait sa rigueur antique, -acquérait de la mollesse et de la sensibilité. Des -maximes d'humanité se répandaient<a name="FNanchor_34_931" id="FNanchor_34_931"></a><a href="#Footnote_34_931" class="fnanchor">[34]</a>; l'égalité, l'idée -abstraite des droits de l'homme, étaient hautement -prêchées par le stoïcisme<a name="FNanchor_35_932" id="FNanchor_35_932"></a><a href="#Footnote_35_932" class="fnanchor">[35]</a>. La femme, grâce au système -dotal du droit romain, devenait de plus en plus -maîtresse d'elle-même; les préceptes sur la manière -<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span>de traiter les esclaves s'élevaient<a name="FNanchor_36_933" id="FNanchor_36_933"></a><a href="#Footnote_36_933" class="fnanchor">[36]</a>; Sénèque mangeait -avec les siens<a name="FNanchor_37_934" id="FNanchor_37_934"></a><a href="#Footnote_37_934" class="fnanchor">[37]</a>. L'esclave n'est plus cet être -nécessairement grotesque et méchant, que la comédie -latine introduit pour provoquer les éclats de rire, -et que Caton recommande de traiter comme une bête -de somme<a name="FNanchor_38_935" id="FNanchor_38_935"></a><a href="#Footnote_38_935" class="fnanchor">[38]</a>. Maintenant les temps sont bien changés. -L'esclave est moralement égal à son maître; on -admet qu'il est capable de vertu, de fidélité, de -dévouement, et il en donne des preuves<a name="FNanchor_39_936" id="FNanchor_39_936"></a><a href="#Footnote_39_936" class="fnanchor">[39]</a>. Les préjugés -sur la noblesse de naissance s'effaçaient<a name="FNanchor_40_937" id="FNanchor_40_937"></a><a href="#Footnote_40_937" class="fnanchor">[40]</a>. Plusieurs -lois très-humaines et très-justes s'établissaient, -<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span>même sous les plus mauvais empereurs<a name="FNanchor_41_938" id="FNanchor_41_938"></a><a href="#Footnote_41_938" class="fnanchor">[41]</a>. Tibère était -un financier habile; il fonda sur des bases excellentes -un établissement de crédit foncier<a name="FNanchor_42_939" id="FNanchor_42_939"></a><a href="#Footnote_42_939" class="fnanchor">[42]</a>. Néron -porta dans le système des impôts, jusque-là inique -et barbare, des perfectionnements qui font honte -même à notre temps<a name="FNanchor_43_940" id="FNanchor_43_940"></a><a href="#Footnote_43_940" class="fnanchor">[43]</a>. Le progrès de la législation -était considérable, bien que la peine de mort fût encore -stupidement prodiguée. L'amour du pauvre, la sympathie -pour tous, l'aumône, devenaient des vertus<a name="FNanchor_44_941" id="FNanchor_44_941"></a><a href="#Footnote_44_941" class="fnanchor">[44]</a>.</p> - -<p>Le théâtre était un des scandales les plus insupportables -aux honnêtes gens, et l'une des premières -causes qui excitaient l'antipathie des juifs et des judaïsants -de toute espèce contre la civilisation profane -du temps. Ces cuves gigantesques leur semblaient -<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span>le cloaque où bouillonnaient tous les vices. Pendant -que les premiers rangs applaudissaient, souvent aux -gradins les plus élevés se faisaient jour la répulsion et -l'horreur. Les spectacles de gladiateurs ne s'établirent -qu'avec peine dans les provinces. Les pays helléniques, -du moins, les réprouvèrent, et s'en tinrent le -plus souvent aux anciens exercices grecs<a name="FNanchor_45_942" id="FNanchor_45_942"></a><a href="#Footnote_45_942" class="fnanchor">[45]</a>. Les jeux -sanglants gardèrent toujours en Orient une marque -d'origine romaine très-prononcée<a name="FNanchor_46_943" id="FNanchor_46_943"></a><a href="#Footnote_46_943" class="fnanchor">[46]</a>. Les Athéniens, -par émulation contre ceux de Corinthe<a name="FNanchor_47_944" id="FNanchor_47_944"></a><a href="#Footnote_47_944" class="fnanchor">[47]</a>, ayant un -jour délibéré d'imiter ces jeux barbares, un philosophe -se leva, dit-on, et fit une motion pour qu'on -renversât préalablement l'autel de la Pitié<a name="FNanchor_48_945" id="FNanchor_48_945"></a><a href="#Footnote_48_945" class="fnanchor">[48]</a>. L'horreur -du théâtre, du stade, du gymnase, c'est-à-dire des -lieux publics, de ce qui constituait essentiellement -une ville grecque ou romaine, fut ainsi l'un des sentiments -les plus profonds des chrétiens, et l'un de ceux -qui eurent le plus de conséquence. La civilisation ancienne -était une civilisation publique; les choses s'y -passaient en plein air, devant les citoyens assemblés; -c'était l'inverse de nos sociétés, où la vie est toute -<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span>privée et dose dans l'enceinte de la maison. Le -théâtre avait hérité de l'<i>agora</i> et du <i>forum</i>. L'anathème -jeté sur le théâtre rejaillit sur toute la -société. Une rivalité profonde s'établit entre l'église, -d'une part, les jeux publics de l'autre. L'esclave, -chassé des jeux, se porta à l'église. Je ne me suis -jamais assis dans ces mornes arènes, qui sont toujours -le reste le mieux conservé d'une ville antique, -sans y avoir vu en esprit la lutte des deux mondes:—ici -l'honnête pauvre homme, déjà à demi chrétien, -assis au dernier rang, se voilant la face et sortant -indigné,—là un philosophe se levant tout à -coup et reprochant à la foule sa bassesse<a name="FNanchor_49_946" id="FNanchor_49_946"></a><a href="#Footnote_49_946" class="fnanchor">[49]</a>. Ces exemples -étaient rares au premier siècle. Cependant la -protestation commençait à se faire entendre<a name="FNanchor_50_947" id="FNanchor_50_947"></a><a href="#Footnote_50_947" class="fnanchor">[50]</a>. Le -théâtre devenait un lieu fort décrié<a name="FNanchor_51_948" id="FNanchor_51_948"></a><a href="#Footnote_51_948" class="fnanchor">[51]</a>.</p> - -<p>La législation et les règles administratives de l'Empire -étaient encore un véritable chaos. Le despotisme -central, les franchises municipales et provinciales, -le caprice des gouverneurs, les violences des communautés -<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span>indépendantes se heurtaient de la manière -la plus étrange. Mais la liberté religieuse gagnait à -ces conflits. La belle administration unitaire qui s'établit -à partir de Trajan sera bien plus fatale au culte -naissant que l'état irrégulier, plein d'imprévu, sans -police rigoureuse, du temps des Césars.</p> - -<p>Les institutions d'assistance publique, fondées sur -ce principe que l'État a des devoirs paternels envers -ses membres, ne se développèrent largement que depuis -Nerva et Trajan<a name="FNanchor_52_949" id="FNanchor_52_949"></a><a href="#Footnote_52_949" class="fnanchor">[52]</a>. On en trouve cependant quelques -traces au premier siècle<a name="FNanchor_53_950" id="FNanchor_53_950"></a><a href="#Footnote_53_950" class="fnanchor">[53]</a>. Il y avait déjà des -secours pour les enfants<a name="FNanchor_54_951" id="FNanchor_54_951"></a><a href="#Footnote_54_951" class="fnanchor">[54]</a>, des distributions d'aliments -aux indigents, des taxes de boulangerie avec indemnité -pour les marchands, des précautions pour l'approvisionnement, -des primes et des assurances pour -les armateurs, des bons de pain qui permettaient -d'acheter le blé à prix réduit<a name="FNanchor_55_952" id="FNanchor_55_952"></a><a href="#Footnote_55_952" class="fnanchor">[55]</a>. Tous les empereurs, -<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span>sans exception, montrèrent la plus grande sollicitude -pour ces questions, inférieures si l'on veut, mais qui, -à certaines époques, priment toutes les autres. Dans -la haute antiquité, on peut dire que le monde n'avait -pas besoin de charité. Le monde alors était jeune, vaillant; -l'hôpital était inutile. La bonne et simple morale -homérique, selon laquelle l'hôte, le mendiant, viennent -de la part de Jupiter<a name="FNanchor_56_953" id="FNanchor_56_953"></a><a href="#Footnote_56_953" class="fnanchor">[56]</a>, est la morale de robustes -et gais adolescents. La Grèce, à son âge classique, -énonça les maximes les plus exquises de pitié, de -bienfaisance, d'humanité, sans y mêler aucune arrière-pensée -d'inquiétude sociale ou de mélancolie<a name="FNanchor_57_954" id="FNanchor_57_954"></a><a href="#Footnote_57_954" class="fnanchor">[57]</a>. -L'homme, à cette époque, était encore sain et heureux; -on pouvait ne pas tenir compte du mal. Sous -le rapport des institutions de secours mutuels, les -Grecs eurent d'ailleurs une grande antériorité sur les -Romains<a name="FNanchor_58_955" id="FNanchor_58_955"></a><a href="#Footnote_58_955" class="fnanchor">[58]</a>. Jamais une disposition libérale, bienveillante, -ne sortit de cette cruelle noblesse qui exerça, -pendant la durée de la République, un pouvoir si -oppressif. Au temps où nous sommes, les fortunes colossales -<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span>de l'aristocratie, le luxe, les grandes agglomérations -d'hommes sur certains points, et par-dessus -tout la dureté de cœur particulière aux Romains, -leur aversion pour la pitié<a name="FNanchor_59_956" id="FNanchor_59_956"></a><a href="#Footnote_59_956" class="fnanchor">[59]</a>, avaient fait -naître le «paupérisme». Les complaisances de -certains empereurs pour la canaille de Rome n'avaient -fait qu'aggraver le mal. La sportule, les <i>tesseræ -frumentariæ</i> encourageaient le vice et l'oisiveté, -mais ne portaient aucun remède à la misère. -Ici, comme en beaucoup d'autres choses, l'Orient -avait sur le monde occidental une réelle supériorité. -Les Juifs possédaient de vraies institutions charitables. -Les temples d'Égypte paraissent avoir eu quelquefois -une caisse des pauvres<a name="FNanchor_60_957" id="FNanchor_60_957"></a><a href="#Footnote_60_957" class="fnanchor">[60]</a>. Le collége de reclus -et de recluses du Sérapéum de Memphis<a name="FNanchor_61_958" id="FNanchor_61_958"></a><a href="#Footnote_61_958" class="fnanchor">[61]</a> était -aussi, en quelque manière, un établissement de -charité. La crise terrible que traversait l'humanité -dans la capitale de l'Empire se faisait peu sentir -dans les pays éloignés, où la vie était restée plus -simple. Le reproche d'avoir empoisonné la terre, -l'assimilation de Rome à une courtisane qui a versé -<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span>au monde le vin de son immoralité, était juste à -beaucoup d'égards<a name="FNanchor_62_959" id="FNanchor_62_959"></a><a href="#Footnote_62_959" class="fnanchor">[62]</a>. La province valait mieux que -Rome, ou plutôt les éléments impurs qui de toutes -parts s'amassaient à Rome, comme en un égout, -avaient formé là un foyer d'infection, où les vieilles -vertus romaines étaient étouffées et où les bonnes -semences venues d'ailleurs se développaient lentement.</p> - -<p>L'état intellectuel des diverses parties de l'Empire -était peu satisfaisant. Sous ce rapport, il y avait une -véritable décadence. La haute culture de l'esprit -n'est pas aussi indépendante des circonstances politiques -que l'est la moralité privée. Il s'en faut, d'ailleurs, -que les progrès de la haute culture de l'esprit -et ceux de la moralité soient parallèles. Marc-Aurèle -fut certes un plus honnête homme que tous les anciens -philosophes grecs; et pourtant ses notions positives -sur les réalités de l'univers sont inférieures -à celles d'Aristote, d'Épicure; car il croit par moments -aux dieux comme à des personnages finis et -distincts, aux songes, aux présages. Le monde, à -l'époque romaine, accomplit un progrès de moralité -et subit une décadence scientifique. De Tibère à -Nerva, cettle décadence est tout à fait sensible. Le -<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span>génie grec, avec une originalité, une force, une richesse -qui n'ont jamais été égalées, avait créé depuis -des siècles l'encyclopédie rationnelle, la discipline -normale de l'esprit. Ce mouvement merveilleux, -datant de Thalès et des premières écoles d'Ionie (six -cents ans avant Jésus-Christ), était à peu près arrêté -vers l'an 120 avant Jésus-Christ. Les derniers -survivants de ces cinq siècles de génie, Apollonius -de Perge, Ératosthène, Aristarque, Héron, Archimède, -Hipparque, Chrysippe, Carnéade, Panétius, -étaient morts sans avoir eu de successeurs. Je ne vois -que Posidonius et quelques astronomes qui continuent -encore les vieilles traditions d'Alexandrie, de Rhodes, -de Pergame. La Grèce, si habile à créer, n'avait pas -su tirer de sa science ni de sa philosophie un enseignement -populaire, un remède contre les superstitions. -Tout en possédant dans leur sein d'admirables -instituts scientifiques, l'Égypte, l'Asie Mineure, la -Grèce même étaient livrées aux plus sottes croyances. -Or, quand la science n'arrive pas à dominer la superstition, -la superstition étouffe la science. Entre ces -deux forces opposées, le duel est à mort.</p> - -<p>L'Italie, en adoptant la science grecque, avait -su, un moment, l'animer d'un sentiment nouveau. -Lucrèce avait fourni le modèle du grand poëme -philosophique, à la fois hymne et blasphème, inspirant -<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span>tour à tour la sérénité et le désespoir, pénétré -de ce sentiment profond de la destinée humaine -qui manqua toujours aux Grecs. Ceux-ci, en -vrais enfants qu'ils étaient, prenaient la vie d'une -façon si gaie, que jamais ils ne songèrent à maudire -les dieux, à trouver la nature injuste et perfide envers -l'homme. De plus graves pensées se firent jour chez -les philosophes latins. Mais, pas mieux que la Grèce, -Rome ne sut faire de la science la base d'une éducation -populaire. Pendant que Cicéron donnait avec -un tact exquis une forme achevée aux idées qu'il -empruntait aux Hellènes; que Lucrèce écrivait son -étonnant poëme; qu'Horace avouait à Auguste, qui -ne s'en émouvait pas, sa franche incrédulité; qu'un -des plus charmants poètes du temps, Ovide, traitait -en élégant libertin les fables les plus respectables; -que les grands stoïciens tiraient les conséquences -pratiques de la philosophie grecque, les plus folles chimères -trouvaient créance, la foi au merveilleux était -sans bornes. Jamais on ne fut plus occupé de prophéties, -de prodiges<a name="FNanchor_63_960" id="FNanchor_63_960"></a><a href="#Footnote_63_960" class="fnanchor">[63]</a>. Le beau déisme éclectique de -Cicéron<a name="FNanchor_64_961" id="FNanchor_64_961"></a><a href="#Footnote_64_961" class="fnanchor">[64]</a>, continué et perfectionné encore par Sénèque<a name="FNanchor_65_962" id="FNanchor_65_962"></a><a href="#Footnote_65_962" class="fnanchor">[65]</a>, -<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span>restait la croyance d'un petit nombre d'esprits -élevés, n'exerçant aucune action sur leur siècle.</p> - -<p>L'Empire, jusqu'à Vespasien, n'avait rien qui pût -s'appeler instruction publique<a name="FNanchor_66_963" id="FNanchor_66_963"></a><a href="#Footnote_66_963" class="fnanchor">[66]</a>. Ce qu'il eut plus -tard en ce genre fut presque borné à de fades exercices -de grammairiens; la décadence générale en fut -plutôt hâtée que ralentie. Les derniers temps du gouvernement -républicain et le règne d'Auguste furent -témoins d'un des plus beaux mouvements littéraires -qu'il y ait jamais eu. Mais, après la mort du grand -empereur, la décadence est rapide, ou, pour mieux -dire, tout à fait subite. La société intelligente et cultivée -des Cicéron, des Atticus, des César, des Mécène, des -Agrippa, des Pollion, avait disparu comme un songe. -Sans doute, il y avait encore des hommes éclairés, -des hommes au courant de la science de leur temps, -occupant de hautes positions sociales, tels que les -Sénèques et la société littéraire dont ils étaient le -centre, Lucilius, Gallion, Pline. Le corps du droit -romain, qui est la philosophie même codifiée, la mise -en pratique du rationalisme grec, continuait sa majestueuse -croissance. Les grandes familles romaines -<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span>avaient conservé un fond de religion élevée et une -grande horreur de la superstition<a name="FNanchor_67_964" id="FNanchor_67_964"></a><a href="#Footnote_67_964" class="fnanchor">[67]</a>. Les géographes -Strabon et Pomponius Méla, le médecin et encyclopédiste -Celse, le botaniste Dioscoride, le jurisconsulte -Sempronius Proculus, étaient des têtes fort bien -faites. Mais c'étaient là des exceptions. A part quelques -milliers d'hommes éclairés, le monde était plongé -dans une complète ignorance des lois de la nature<a name="FNanchor_68_965" id="FNanchor_68_965"></a><a href="#Footnote_68_965" class="fnanchor">[68]</a>. -La crédulité était une maladie générale<a name="FNanchor_69_966" id="FNanchor_69_966"></a><a href="#Footnote_69_966" class="fnanchor">[69]</a>. La culture -littéraire se réduisait à une creuse rhétorique, qui -n'apprenait rien. La direction essentiellement morale -et pratique que la philosophie avait prise bannissait -les grandes spéculations. Les connaissances -humaines, si l'on excepte la géographie, ne faisaient -aucun progrès. L'amateur instruit et lettré remplaçait -le savant créateur. Le suprême défaut des -Romains faisait sentir ici sa fatale influence. Ce -peuple, si grand par l'empire, était secondaire par -l'esprit. Les Romains les plus instruits, Lucrèce, -Vitruve, Celse, Pline, Sénèque, étaient, pour les connaissances -<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span>positives, les écoliers des Grecs. Trop souvent -même, c'était la plus médiocre science grecque -que l'on copiait médiocrement<a name="FNanchor_70_967" id="FNanchor_70_967"></a><a href="#Footnote_70_967" class="fnanchor">[70]</a>. La ville de Rome -n'eut jamais de grande école scientifique. Le charlatanisme -y régnait presque sans contrôle. Enfin, la -littérature latine, qui certainement eut des parties -admirables, fleurit peu de temps et ne sortit pas du -monde occidental<a name="FNanchor_71_968" id="FNanchor_71_968"></a><a href="#Footnote_71_968" class="fnanchor">[71]</a>.</p> - -<p>La Grèce, heureusement, restait fidèle à son génie. -Le prodigieux éclat de la puissance romaine -l'avait éblouie, interdite, mais non anéantie. Dans -cinquante ans, elle aura reconquis le monde, elle -sera de nouveau la maîtresse de tous ceux qui pensent, -elle s'assiéra sur le trône avec les Antonins. -Mais, maintenant, la Grèce elle-même est à une de ses -heures de lassitude. Le génie y est rare; la science -originale, inférieure à ce qu'elle avait été aux siècles -précédents et à ce qu'elle sera au siècle suivant. -L'école d'Alexandrie, en décadence depuis près de -deux siècles, qui, cependant, à l'époque de César, -possédait encore Sosigène, est muette maintenant.</p> - -<p>De la mort d'Auguste à l'avénement de Trajan, il -faut donc placer une période d'abaissement momentané -pour l'esprit humain. Le monde antique était loin -<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span>d'avoir dit son dernier mot; mais la cruelle épreuve -qu'il traversait lui ôtait la voix et le cœur. Viennent -des jours meilleurs, et l'esprit, délivré du désolant -régime des Césars, semblera revivre. Épictète, Plutarque, -Dion Chrysostome, Quintilien, Tacite, Pline -le Jeune, Juvénal, Rufus d'Éphèse, Arétée, Galien, -Ptolémée, Hypsiclès, Théon, Lucien, ramèneront les -plus beaux jours de la Grèce, non de cette Grèce inimitable -qui n'a existé qu'une fois pour le désespoir et -le charme de ceux qui aiment le beau, mais d'une -Grèce riche et féconde encore, qui, en confondant -ses dons avec ceux de l'esprit romain, produira des -fruits nouveaux pleins d'originalité.</p> - -<p>Le goût général était fort mauvais. Les grands -écrivains grecs font défaut. Les écrivains latins que -nous connaissons, à l'exception du satirique Perse, -sont médiocres et sans génie. La déclamation gâtait -tout. Le principe par lequel le public jugeait des -œuvres de l'esprit était à peu près le même que de -notre temps. On ne cherchait que le trait brillant. -La parole n'était plus ce vêtement simple de la pensée, -tirant toute son élégance de sa parfaite proportion -avec l'idée à exprimer. On cultivait la parole -pour elle-même. Le but d'un auteur en écrivant était -de montrer son talent. On mesurait l'excellence -d'une «récitation» ou lecture publique, au nombre -<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span>de mots applaudis dont elle était semée. Le grand -principe qu'en fait d'art tout doit servir à l'ornement, -mais que tout ce qui est mis exprès pour -l'ornement est mauvais, ce principe, dis-je, était -profondément oublié. Le temps était, si l'on veut, -très-littéraire. On ne parlait, que d'éloquence, de bon -style, et au fond presque tout le monde écrivait -mal; il n'y avait pas un seul orateur; car le bon orateur, -le bon écrivain sont gens qui ne font métier ni -de l'un ni de l'autre. Au théâtre, l'acteur principal -absorbait l'attention; on supprimait les pièces pour -ne réciter que les morceaux d'éclat, les <i>cantica</i>. -L'esprit de la littérature était un «dilettantisme» -niais, qui gagnait jusqu'aux empereurs, une sotte -vanité qui portait chacun à prouver qu'il avait de -l'esprit. De là une extrême fadeur, d'interminables -«Théséides», des drames faits pour être lus en coterie, -toute une banalité poétique qu'on ne peut comparer -qu'aux épopées et aux tragédies classiques d'il -y a soixante ans.</p> - -<p>Le stoïcisme lui-même ne put échapper à ce -défaut, ou du moins ne sut pas, avant Épictète et -Marc-Aurèle, trouver une belle forme pour revêtir -ses doctrines. Ce sont des monuments vraiment -étranges que ces tragédies de Sénèque, où les plus -hauts sentiments sont exprimés sur le ton d'un -<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span>charlatanisme littéraire tout à fait fatigant, indices -à la fois d'un progrès moral et d'une décadence de -goût irrémédiable. Il en faut dire autant de Lucain. -La tension d'âme, effet naturel de ce que la -situation avait d'éminemment tragique, donnait naissance -à un genre enflé, où l'unique souci était de -briller par de belles sentences. Il arrivait quelque -chose d'analogue à ce qui se passa chez nous sous -la Révolution; la crise la plus forte qui fut jamais -ne produisit guère qu'une littérature de rhéteurs, -pleine de déclamation. Il ne faut pas s'arrêter à -cela. Les pensées neuves s'expriment parfois avec -beaucoup de prétention. Le style de Sénèque est -sobre, simple et pur, comparé à celui de saint Augustin. -Or, nous pardonnons à saint Augustin son -style souvent détestable, ses <i>concetti</i> insipides, pour -ses beaux sentiments.</p> - -<p>En tout cas, cette éducation, noble et distinguée à -beaucoup d'égards, n'arrivait pas jusqu'au peuple. -C'eût été là un médiocre inconvénient, si le peuple -avait eu du moins un aliment religieux, quelque -chose d'analogue à ce que reçoivent, à l'église, les -portions les plus déshéritées de nos sociétés. Mais la -religion dans toutes les parties de l'Empire était fort -abaissée. Rome, avec une haute raison, avait laissé -debout les anciens cultes, n'en retranchant que ce -<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span>qui était inhumain<a name="FNanchor_72_969" id="FNanchor_72_969"></a><a href="#Footnote_72_969" class="fnanchor">[72]</a>, séditieux ou injurieux pour les -autres<a name="FNanchor_73_970" id="FNanchor_73_970"></a><a href="#Footnote_73_970" class="fnanchor">[73]</a>. Elle avait étendu sur tous une sorte de vernis -officiel, qui les amenait à se ressembler et les fondait -tant bien que mal ensemble. Malheureusement, -ces vieux cultes, d'origine fort diverse, avaient un -trait commun: c'était une égale impossibilité d'arriver -à un enseignement théologique, à une morale appliquée, -à une prédication édifiante, à un ministère pastoral -vraiment fructueux pour le peuple. Le temple -païen n'était nullement ce que furent à leur belle -époque la synagogue et l'église, je veux dire maison -commune, école, hôtellerie, hospice, abri où le pauvre -va chercher un asile<a name="FNanchor_74_971" id="FNanchor_74_971"></a><a href="#Footnote_74_971" class="fnanchor">[74]</a>. C'était une froide <i>cella</i>, où l'on -n'entrait guère, où l'on n'apprenait rien. Le culte romain -était peut-être le moins mauvais de ceux qu'on -pratiquait encore. La pureté de cœur et de corps y était -considérée comme faisant partie de la religion<a name="FNanchor_75_972" id="FNanchor_75_972"></a><a href="#Footnote_75_972" class="fnanchor">[75]</a>. Par -sa gravité, sa décence, son austérité, ce culte, à part -quelques farces analogues à notre carnaval, était supérieur -aux cérémonies bizarres et prêtant au ridicule -que les personnes atteintes des manies orientales introduisaient -<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span>secrètement. L'affectation que mettaient -les patriciens romains à distinguer «la religion», -c'est-à-dire leur propre culte, de «la superstition», -c'est-à-dire des cultes étrangers<a name="FNanchor_76_973" id="FNanchor_76_973"></a><a href="#Footnote_76_973" class="fnanchor">[76]</a>, nous paraît cependant -assez puérile. Tous les cultes païens étaient -essentiellement superstitieux. Le paysan qui de nos -jours met un sou dans le tronc d'une chapelle à miracles, -qui invoque tel saint pour ses bœufs ou ses -chevaux, qui boit de certaine eau dans certaines maladies, -est en cela païen. Presque toutes nos superstitions -sont les restes d'une religion antérieure au -christianisme, que celui-ci n'a pu déraciner entièrement. -Si l'on voulait retrouver de nos jours l'image -du paganisme, c'est dans quelque village perdu, au -fond des campagnes les plus arriérées, qu'il faudrait -le chercher.</p> - -<p>N'ayant pour gardiens qu'une tradition populaire -vacillante et des sacristains intéressés, les cultes -païens ne pouvaient manquer de dégénérer en adulation<a name="FNanchor_77_974" id="FNanchor_77_974"></a><a href="#Footnote_77_974" class="fnanchor">[77]</a>. -Auguste, quoique avec réserve, accepta -<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span>d'être adoré de son vivant dans les provinces<a name="FNanchor_78_975" id="FNanchor_78_975"></a><a href="#Footnote_78_975" class="fnanchor">[78]</a>. -Tibère laissa juger sous ses yeux cet ignoble concours -des villes d'Asie, se disputant l'honneur de lui -élever un temple<a name="FNanchor_79_976" id="FNanchor_79_976"></a><a href="#Footnote_79_976" class="fnanchor">[79]</a>. Les extravagantes impiétés de -Caligula<a name="FNanchor_80_977" id="FNanchor_80_977"></a><a href="#Footnote_80_977" class="fnanchor">[80]</a> ne produisirent aucune réaction; hors -du judaïsme, il ne se trouva pas un seul prêtre -pour résister à de telles folies. Sortis pour la plupart -d'un culte primitif des forces naturelles, dix -fois transformés par des mélanges de toute sorte -et par l'imagination des peuples, les cultes païens -étaient limités par leur passé. On n'en pouvait tirer -ce qui n'y fut jamais, le déisme, l'édification. Les -Pères de l'Église nous font sourire quand ils relèvent -les méfaits de Saturne comme père de famille, de -Jupiter comme mari. Mais, certes, il était bien plus -ridicule encore d'ériger Jupiter (c'est-à-dire l'atmosphère) -en un dieu moral, qui commande, défend, -récompense, punit. Dans un monde qui aspirait à posséder -un catéchisme, que pouvait-on faire d'un culte -comme, celui de Vénus, sorti d'une vieille nécessité -<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span>sociale des premières navigations phéniciennes dans -la Méditerranée, mais devenu avec le temps un outrage -à ce qu'on envisageait de plus en plus comme -l'essence de la religion?</p> - -<p>De toutes parts, en effet, se manifestait avec -énergie le besoin d'une religion monothéiste, donnant -pour base à la morale des prescriptions divines. Il -vient ainsi une époque où les religions naturalistes, -réduites à de purs enfantillages, à des simagrées de -sorciers, ne peuvent plus suffire aux sociétés, où l'humanité -veut une religion morale, philosophique. Le -bouddhisme, le zoroastrisme, répondirent à ce besoin -dans l'Inde, dans la Perse. L'orphisme, les mystères, -avaient tenté la même chose dans le monde grec, sans -réussir d'une manière durable. A l'époque où nous -sommes, le problème se posait pour l'ensemble du -monde avec une sorte d'unanimité solennelle et d'impérieuse -grandeur.</p> - -<p>La Grèce, il est vrai, faisait une exception à cet -égard. L'hellénisme était beaucoup moins usé que -les autres religions de l'Empire. Plutarque, dans -sa petite ville de Béotie, vécut de l'hellénisme, -tranquille, heureux, content comme un enfant, avec -la conscience religieuse la plus calme. Chez lui, pas -une trace de crise, de déchirement, d'inquiétude, de -révolution imminente. Mais il n'y avait que l'esprit -<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span>grec qui fût capable d'une sérénité si enfantine. Toujours -satisfaite d'elle-même, fière de son passé et de -cette brillante mythologie dont elle possédait tous les -lieux saints, la Grèce ne participait pas aux tourments -intérieurs qui travaillaient le reste du monde. -Seule, elle n'appelait pas le christianisme; seule, elle -voulut s'en passer; seule, elle prétendit mieux faire<a name="FNanchor_81_978" id="FNanchor_81_978"></a><a href="#Footnote_81_978" class="fnanchor">[81]</a>. -Cela tenait à cette jeunesse éternelle, à ce patriotisme, -à cette gaieté, qui ont toujours caractérisé le -véritable Hellène, et qui, aujourd'hui encore, font -que le Grec est comme étranger aux soucis profonds -qui nous minent. L'hellénisme se trouva ainsi en mesure -de tenter une renaissance qu'aucun autre des -cultes de l'Empire n'aurait pu essayer. Au <span class="smcap">ii</span><sup>e</sup>, au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> -au <span class="smcap">iv</span><sup>e</sup> siècle de notre ère, l'hellénisme se constituera -en religion organisée, par une sorte de fusion entre -la mythologie et la philosophie grecques, et, avec -ses philosophes thaumaturges, ses anciens sages érigés -en révélateurs, ses légendes de Pythagore et -d'Apollonius, fera au christianisme une concurrence -qui, pour être restée impuissante, n'en a pas moins -été le plus dangereux obstacle que la religion de -Jésus ait trouvé sur son chemin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span>Cette tentative ne se produisit pas encore au temps -des Césars. Les premiers philosophes qui essayèrent -une espèce d'alliance entre la philosophie et le paganisme, -Euphrate de Tyr, Apollonius de Tyane et -Plutarque, sont de la fin du siècle. Euphrate de Tyr -nous est mal connu. La légende a tellement recouvert -la trame de la biographie véritable d'Apollonius, qu'on -ne sait s'il faut le compter parmi les sages, parmi les -fondateurs religieux ou parmi les charlatans. Quant -à Plutarque, c'est moins un penseur, un novateur, -qu'un esprit modéré qui veut mettre tout le monde -d'accord en rendant la philosophie timide et la religion -à moitié raisonnable. Il n'y a rien chez lui de -Porphyre ni de Julien. Les essais d'exégèse allégorique -des stoïciens<a name="FNanchor_82_979" id="FNanchor_82_979"></a><a href="#Footnote_82_979" class="fnanchor">[82]</a> sont bien faibles. Les mystères, -comme ceux de Bacchus, où l'on enseignait l'immortalité -de l'âme sous de gracieux symboles<a name="FNanchor_83_980" id="FNanchor_83_980"></a><a href="#Footnote_83_980" class="fnanchor">[83]</a>, étaient -bornés à certains pays et n'avaient pas d'influence -étendue. L'incrédulité à la religion officielle était -générale dans la classe éclairée<a name="FNanchor_84_981" id="FNanchor_84_981"></a><a href="#Footnote_84_981" class="fnanchor">[84]</a>. Les hommes politiques -<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span>qui affectaient le plus de soutenir le culte de -l'État s'en raillaient par de forts jolis mots<a name="FNanchor_85_982" id="FNanchor_85_982"></a><a href="#Footnote_85_982" class="fnanchor">[85]</a>. On -énonçait ouvertement le système immoral que les -fables religieuses ne sont bonnes que pour le peuple, -et doivent être maintenues pour lui<a name="FNanchor_86_983" id="FNanchor_86_983"></a><a href="#Footnote_86_983" class="fnanchor">[86]</a>. Précaution fort -inutile; car la foi du peuple était elle-même profondément -ébranlée<a name="FNanchor_87_984" id="FNanchor_87_984"></a><a href="#Footnote_87_984" class="fnanchor">[87]</a>.</p> - -<p>A partir de l'avénement de Tibère, il est vrai, une -réaction religieuse est sensible. Il semble que le -monde s'effraye de l'incrédulité avouée des temps de -César et d'Auguste; on prélude à la malencontreuse -tentative de Julien; toutes les superstitions se voient -réhabilitées par raison d'État<a name="FNanchor_88_985" id="FNanchor_88_985"></a><a href="#Footnote_88_985" class="fnanchor">[88]</a>. Valère Maxime donne -le premier exemple d'un écrivain de bas étage se faisant -<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span>l'auxiliaire de théologiens aux abois, d'une -plume vénale ou souillée mise au service de la religion. -Mais ce sont les cultes étrangers qui profitent -le plus de ce retour. La réaction sérieuse en -faveur du culte gréco-romain ne se produira qu'au -<span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> siècle. Maintenant, les classes que possède l'inquiétude -religieuse se tournent vers les cultes venus de -l'Orient<a name="FNanchor_89_986" id="FNanchor_89_986"></a><a href="#Footnote_89_986" class="fnanchor">[89]</a>. Isis et Scrapis trouvent plus de faveur que -jamais<a name="FNanchor_90_987" id="FNanchor_90_987"></a><a href="#Footnote_90_987" class="fnanchor">[90]</a>. Les imposteurs de toute espèce, thaumaturges; -magiciens, profitent de ce besoin, et, comme -il arrive d'ordinaire aux époques et dans les pays où -la religion d'État est faible, pullulent de tous côtés<a name="FNanchor_91_988" id="FNanchor_91_988"></a><a href="#Footnote_91_988" class="fnanchor">[91]</a>; -qu'on se rappelle les types réels ou fictifs d'Apollonius -de Tyane, d'Alexandre d'Abonotique, de Pérégrinus, -de Simon de Gitton<a name="FNanchor_92_989" id="FNanchor_92_989"></a><a href="#Footnote_92_989" class="fnanchor">[92]</a>. Ces erreurs mêmes et ces -chimères étaient comme une prière de la terre en -travail, comme les essais infructueux d'un monde -cherchant sa règle et aboutissant parfois dans ses -efforts convulsifs à de monstrueuses créations destinées -à l'oubli.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span>En somme, le milieu du premier siècle est une des -époques les plus mauvaises de l'histoire ancienne. La -société grecque et romaine s'y montre en décadence -sur ce qui précède et fort arriérée à l'égard -de ce qui suit. Mais la grandeur de la crise décelait -bien quelque formation étrange et secrète. La vie -semblait avoir perdu ses mobiles; les suicides se multipliaient<a name="FNanchor_93_990" id="FNanchor_93_990"></a><a href="#Footnote_93_990" class="fnanchor">[93]</a>. -Jamais siècle n'avait offert une telle lutte -entre le bien et le mal. Le mal, c'était un despotisme -redoutable, mettant le monde entre les mains -d'hommes atroces et de fous; c'était la corruption -de mœurs, qui résultait de l'introduction à Rome -des vices de l'Orient; c'était l'absence d'une bonne -religion et d'une sérieuse instruction publique. Le -bien, c'était, d'une part, la philosophie, combattant -à poitrine découverte contre les tyrans, défiant les -monstres, trois ou quatre fois proscrite en un demi-siècle -(sous Néron, sous Vespasien, sous Domitien)<a name="FNanchor_94_991" id="FNanchor_94_991"></a><a href="#Footnote_94_991" class="fnanchor">[94]</a>; -c'étaient, d'une autre part, les efforts de la vertu -populaire, ces légitimes aspirations à un meilleur -état religieux, cette tendance vers les confréries, -vers les cultes monothéistes, cette réhabilitation du -<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span>pauvre, qui se produisaient principalement sous le -couvert du judaïsme et du christianisme. Ces deux -grandes protestations étaient loin d'être d'accord; -le parti philosophique et le parti chrétien ne se -connaissaient pas, et ils avaient si peu conscience -de la communauté de leurs efforts, que le parti philosophique, -étant arrivé au pouvoir par l'avénement -de Nerva, fut loin d'être favorable au christianisme. -A vrai dire, le dessein des chrétiens était bien plus -radical. Les stoïciens, maîtres de l'Empire, le réformèrent -et présidèrent aux cent plus belles années de -l'histoire de l'humanité. Les chrétiens, maîtres de -l'empire à partir de Constantin, achevèrent de le ruiner. -L'héroïsme des uns ne doit pas faire oublier celui -des autres. Le christianisme, si injuste pour les vertus -païennes, prit à tâche de déprécier ceux qui avaient -combattu les mêmes ennemis que lui. Il y eut dans -la résistance de la philosophie, au premier siècle, -autant de grandeur que dans celle du christianisme; -mais que la récompense de part et d'autre a été inégale! -Le martyr qui renversa du pied les idoles a -sa légende; pourquoi Annæus Cornutus, qui déclara -devant Néron que les livres de celui-ci ne vaudraient -jamais ceux de Chrysippe<a name="FNanchor_95_992" id="FNanchor_95_992"></a><a href="#Footnote_95_992" class="fnanchor">[95]</a>; pourquoi Helvidius Priscus, -<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span>qui dit en face à Vespasien: «Il est en toi de -tuer; en moi de mourir<a name="FNanchor_96_993" id="FNanchor_96_993"></a><a href="#Footnote_96_993" class="fnanchor">[96]</a>;» pourquoi Démétrius le -Cynique, qui répondit à Néron irrité: «Vous me -menacez de la mort; mais la nature vous en menace<a name="FNanchor_97_994" id="FNanchor_97_994"></a><a href="#Footnote_97_994" class="fnanchor">[97]</a>,» -n'ont-ils pas leur image parmi les héros populaires -que tous aiment et saluent? L'humanité dispose-t-elle -de tant de forces contre le vice et la -bassesse, qu'il soit permis à chaque école de vertu de -repousser l'aide des autres et de soutenir qu'elle -seule a le droit d'être courageuse, fière, résignée?</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_898" id="Footnote_1_898"></a><a href="#FNanchor_1_898"><span class="label">[1]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, I, 2; Florus, IV, 3; Pomponius, dans le Digeste, -l. I, tit. <span class="smcap">ii</span>, fr. 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_899" id="Footnote_2_899"></a><a href="#FNanchor_2_899"><span class="label">[2]</span></a> Hélicon, Apelle, Eucère, etc. Les «rois» d'Orient étaient -considérés par les Romains comme les maîtres en tyrannie de leurs -mauvais empereurs. Dion Cassius, LIX, 24.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_900" id="Footnote_3_900"></a><a href="#FNanchor_3_900"><span class="label">[3]</span></a> Voir l'inscription du parasite d'Antoine, dans les <i>Comptes -rendus de l'Acad. des Inscr. et B.-L.</i>, 1864, p. 166 et suiv. Comparez -Tacite, <i>Ann.</i>, IV, 55–56.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_901" id="Footnote_4_901"></a><a href="#FNanchor_4_901"><span class="label">[4]</span></a> Voir comme exemple l'oraison funèbre de Turia, par son -mari Q. Lucrétius Vespillo; texte épigraphique publié pour la -première fois d'une manière complète par M. Mommsen, dans les -<i>Mémoires de l'Académie de Berlin</i> pour 1863, p. 455 et suiv. -Comparez l'oraison funèbre de Murdia (Orelli, <i>Inscr. lat.</i>, -n<sup>o</sup> 4860) et celle de Matidie, par l'empereur Adrien (<i>Mém. de -l'Académie de Berlin</i>, vol. cité, p. 483 et suiv.) On se laisse trop -préoccuper par les passages des satiriques latins où les vices des -femmes sont âprement relevés. C'est comme si l'on traçait le -tableau des mœurs générales du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle d'après Mathurin -Resnier et Boileau.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_902" id="Footnote_5_902"></a><a href="#FNanchor_5_902"><span class="label">[5]</span></a> Orelli, n<sup>os</sup> 2647 et suiv., surtout 2677, 2742, 4530, 4860: -Henzen. n<sup>os</sup> 7382 et suiv., surtout un 7406; Renier, <i>Inscr. de -l'Algérie</i>, n<sup>o</sup> 1987. Ces épithètes peuvent avoir été souvent mensongères; -mais elles prouvent du moins le prix qu'on attachait à -la vertu.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_903" id="Footnote_6_903"></a><a href="#FNanchor_6_903"><span class="label">[6]</span></a> Pline, Epist., VII, 19; IX, 13; Appien, <i>Guerres civiles</i>, -IV, 36. Fannia suivit deux fois en exil son mari Helvidius Priscus; -elle fut bannie une troisième fois après sa mort.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_904" id="Footnote_7_904"></a><a href="#FNanchor_7_904"><span class="label">[7]</span></a> L'héroïsme d'Arria est connu de tous.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_905" id="Footnote_8_905"></a><a href="#FNanchor_8_905"><span class="label">[8]</span></a> Suétone, <i>Aug.</i>, 73; Oraison funèbre de Turia, I, ligne 30.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_906" id="Footnote_9_906"></a><a href="#FNanchor_9_906"><span class="label">[9]</span></a> Oraison funèbre de Turia, I, ligne 31.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_907" id="Footnote_10_907"></a><a href="#FNanchor_10_907"><span class="label">[10]</span></a> L'opinion beaucoup trop sévère de saint Paul (Rom., <span class="smcap">i</span>, 24 -et suiv.) s'explique de la même manière. Saint Paul ne connaissait -pas la haute société romaine. Ce sont là, d'ailleurs, de ces -invectives comme on font les prédicateurs, et qu'il ne faut jamais -prendre à la lettre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_908" id="Footnote_11_908"></a><a href="#FNanchor_11_908"><span class="label">[11]</span></a> Sénèque, <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xii</span>, <span class="smcap">xxiv</span>, <span class="smcap">xxvi</span>, <span class="smcap">lviii</span>, <span class="smcap">lxx</span>; <i>De ira</i>, III, 15; -<i>De tranquillitate animi</i>, 10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_909" id="Footnote_12_909"></a><a href="#FNanchor_12_909"><span class="label">[12]</span></a> Apocal., <span class="smcap">xvii</span>. Cf. Sénèque, <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xcv</span>, 16 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_910" id="Footnote_13_910"></a><a href="#FNanchor_13_910"><span class="label">[13]</span></a> Suétone, <i>Aug.</i>, 48.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_911" id="Footnote_14_911"></a><a href="#FNanchor_14_911"><span class="label">[14]</span></a> Les exemples en sont innombrables dans les inscriptions.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_912" id="Footnote_15_912"></a><a href="#FNanchor_15_912"><span class="label">[15]</span></a> Plutarque, <i>Prœc. ger. reipubl.</i>, <span class="smcap">xv</span>, 3–4; <i>An seni sit ger. -resp.</i>, entier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_913" id="Footnote_16_913"></a><a href="#FNanchor_16_913"><span class="label">[16]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>, 22, 23. Comp. Tacite, <i>Ann.</i>, IV, 55–56; -Rutilius Numatianus, <i>Itin.</i>, I, 63 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_914" id="Footnote_17_914"></a><a href="#FNanchor_17_914"><span class="label">[17]</span></a> «Immensa romanæ pacis majestas.» Pline, <i>Hist. nat.</i>, -XXVII, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_915" id="Footnote_18_915"></a><a href="#FNanchor_18_915"><span class="label">[18]</span></a> Ælius Aristide, <i>Éloge de Rome</i>, entier; Plutarque, traité de -la <i>Fortune des Romains</i>, le commencement; Philon, <i>Leg. ad -Caium</i>, § 21, 22, 39, 40.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_916" id="Footnote_19_916"></a><a href="#FNanchor_19_916"><span class="label">[19]</span></a> Denys d'Halicarnasse, <i>Antiquités romaines</i>, I, commenc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_917" id="Footnote_20_917"></a><a href="#FNanchor_20_917"><span class="label">[20]</span></a> Plutarque, <i>Vie de Solon</i>, 20.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_918" id="Footnote_21_918"></a><a href="#FNanchor_21_918"><span class="label">[21]</span></a> Voir Athénée, XII, 68; Élien, <i>Var. Hist.</i>, IX, 12; Suidas, au -mot Ἐπίκουρος.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_919" id="Footnote_22_919"></a><a href="#FNanchor_22_919"><span class="label">[22]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, I, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_920" id="Footnote_23_920"></a><a href="#FNanchor_23_920"><span class="label">[23]</span></a> Étudiez le caractère d'Euthyphron dans Platon.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_921" id="Footnote_24_921"></a><a href="#FNanchor_24_921"><span class="label">[24]</span></a> Diog. Laërce, II, 101, 116; V, 5, 6, 37, 38; IX, 32; Athénée, -XIII, 92; XV, 52; Élien, <i>Var. Hist.</i>, II, 23; III, 36; Plutarque, -<i>Périclès</i>, 32; <i>De plac. philos.</i>, I, <span class="smcap">vii</span>, 2; Diod. Sic., XIII, <span class="smcap">vi</span>, 7; -Scol. d'Aristophane, in <i>Aves</i>, 1073.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_922" id="Footnote_25_922"></a><a href="#FNanchor_25_922"><span class="label">[25]</span></a> En particulier, sous Vespasien; fait d'Helvidius Priscus.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_923" id="Footnote_26_923"></a><a href="#FNanchor_26_923"><span class="label">[26]</span></a> Nous essayerons cependant de montrer plus tard que ces -persécutions, au moins jusqu'à celle de Dèce, ont été exagérées.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_924" id="Footnote_27_924"></a><a href="#FNanchor_27_924"><span class="label">[27]</span></a> Les premiers chrétiens sont, en effet, très-respectueux pour -l'autorité romaine. Rom., <span class="smcap">xiii</span>, 1 et suiv.; I Petri, <span class="smcap">iv</span>, 14–16. Pour -S. Luc, voyez ci-dessus, Introd., p. <span class="smcap"><a href="#Page_xxii">xxii-xxiii</a></span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_925" id="Footnote_28_925"></a><a href="#FNanchor_28_925"><span class="label">[28]</span></a> Diogène Laërce, VII, <span class="smcap">i</span>, 32, 33; Eusèbe, <i>Prépar. évang.</i>, XV, -15; et, en général, le <i>De legibus</i> et le <i>De officiis</i> de Cicéron.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_926" id="Footnote_29_926"></a><a href="#FNanchor_29_926"><span class="label">[29]</span></a> Térence, <i>Heautont.</i>, I, <span class="smcap">i</span>, 77; Cic., <i>De finibus bon. et mal.</i>, -V, 23; <i>Partit. orat.</i>, 16, 24; Ovide, <i>Fastes</i>, II, 684; Lucain, -VI, 34 et suiv.; Sénèque, <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xlviii</span>, <span class="smcap">xcv</span>, 51 et suiv.; <i>De ira</i>, -I, 5; III, 43; Arrien, <i>Dissert. d'Épict.</i>, I, <span class="smcap">ix</span>, 6; II, <span class="smcap">v</span>, 26, Plutarque, -<i>De la fort. des Rom.</i>, 2; <i>De la fort. d'Alexandre</i>, I, 8, 9.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_927" id="Footnote_30_927"></a><a href="#FNanchor_30_927"><span class="label">[30]</span></a> Virgile, <i>Égl.</i>, <span class="smcap">iv</span>; Sénèque, <i>Médée</i>, 375 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_928" id="Footnote_31_928"></a><a href="#FNanchor_31_928"><span class="label">[31]</span></a> Tac., <i>Ann.</i>, II, 85; Suétone, <i>Tib.</i>, 35; Ovide, <i>Fast.</i>, II, 497–514.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_929" id="Footnote_32_929"></a><a href="#FNanchor_32_929"><span class="label">[32]</span></a> Les inscriptions de femmes contiennent les expressions les -plus touchantes. «Mater omnium hominum, parens omnibus subveniens,» -dans Renier, <i>Inscr. de l'Algérie</i>, n<sup>o</sup> 1987. Comp. <i>ibid.</i>, -n<sup>o</sup> 2756; Mommsen, <i>Inscr. R. N.</i>, n<sup>o</sup> 1431. «Duobus virtutis et -castitatis exemplis,» <i>Not. et mém. de la Soc. de Constantine</i>, -1865, p. 158. Voir l'inscription d'Urbanille, dans Guérin, <i>Voy. -archéol. dans la rég. de Tunis</i>, I, 289 et la délicieuse inscription -Orelli, n<sup>o</sup> 4648. Plusieurs de ces textes sont postérieurs au -premier siècle; mais les sentiments qu'ils expriment n'étaient pas -nouveaux, quand on les écrivit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_930" id="Footnote_33_930"></a><a href="#FNanchor_33_930"><span class="label">[33]</span></a> <i>Propos de table</i>, I, <span class="smcap">v</span>, 1; <i>Vie de Démosth.</i>, 2; le dialogue -de <i>l'Amour</i>, 2, et surtout la <i>Consolation</i> à sa femme.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_931" id="Footnote_34_931"></a><a href="#FNanchor_34_931"><span class="label">[34]</span></a> «Caritas generis humani,» Cic., <i>De finibus</i>, V, 23. «Homo -sacra res homini,» Sénèque,<i> Epist.</i>, <span class="smcap">xcv</span>, 33.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_932" id="Footnote_35_932"></a><a href="#FNanchor_35_932"><span class="label">[35]</span></a> Sénèque, <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xxxi</span>, <span class="smcap">xlvii</span>; <i>De benef.</i>, III, 18 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_933" id="Footnote_36_933"></a><a href="#FNanchor_36_933"><span class="label">[36]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, XIV, 42 et suiv.; Suétone, <i>Claude</i>, 25; Dion -Cassius, LX, 29; Pline, <i>Epist.</i>, VIII, 16; Inscript. de Lanuvium, -col. 2, lignes 1–4 (dans Mommsen, <i>De coll. et sodal. Rom.</i>, ad -calcem); Sénèque le Rhéteur, <i>Controv.</i>, III, 21; VII, 6; Sénèque -le Phil., <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xlvii</span>; <i>De benef.</i>, III, 18 et suiv.; Columelle, -<i>De re rustica</i>, I, 8; Plutarque, <i>Vie de Caton l'Ancien</i>, 5; <i>De -ira</i>, 11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_934" id="Footnote_37_934"></a><a href="#FNanchor_37_934"><span class="label">[37]</span></a> <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xlvii</span>, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_935" id="Footnote_38_935"></a><a href="#FNanchor_38_935"><span class="label">[38]</span></a> Caton, <i>De re rustica</i>, 58, 59, 104; Plutarque, <i>Vie de Caton</i>, -4, 5. Comparez les maximes presque aussi dures de l'<i>Ecclésiastique</i>, -<span class="smcap">xxxiii</span>, 25 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_936" id="Footnote_39_936"></a><a href="#FNanchor_39_936"><span class="label">[39]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, XIV, 60; Dion Cassius, XLVII, 10; LX, 16; -LXII, 13; LXVI, 14; Suétone, <i>Caius</i>, 16; Appien, <i>Guerres civiles</i>, -IV, à partir du chapitre <span class="smcap">xvii</span> (surtout le ch. <span class="smcap">xxxvi</span> et suiv.), jusqu'au -chapitre <span class="smcap">li</span>. Juvénal, <span class="smcap">vi</span>, 476 et suiv., peint les mœurs du -plus mauvais monde.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_937" id="Footnote_40_937"></a><a href="#FNanchor_40_937"><span class="label">[40]</span></a> Horace, <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">vi</span>, 1 etsuiv.; Cic., <i>Epist</i>., III, 7; Sénèque le -Rhéteur, <i>Controv.</i>, I, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_938" id="Footnote_41_938"></a><a href="#FNanchor_41_938"><span class="label">[41]</span></a> Suétone, <i>Caius</i>, 15, 16; <i>Claude</i>, 19, 23, 25; <i>Néron</i>, 16; Dion -Cassius, LX, 25, 29.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_939" id="Footnote_42_939"></a><a href="#FNanchor_42_939"><span class="label">[42]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, VI, 17; comp. IV, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_940" id="Footnote_43_940"></a><a href="#FNanchor_43_940"><span class="label">[43]</span></a> Tacite <i>Ann.</i>, XIII, 50–51; Suétone, Néron, 10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_941" id="Footnote_44_941"></a><a href="#FNanchor_44_941"><span class="label">[44]</span></a> Épitaphe du joaillier Evhodus (hominis boni, misericordis, -amantis pauperes), <i>Corpus inscr. lat.</i>, n<sup>o</sup> 1027, inscription du -siècle d'Auguste (Cf. Egger, <i>Mém. d'hist. anc. et de phil.</i>, p. 351 -et suiv.); Perrot, <i>Exploration de la Galatie</i>, etc., p. 118–119 -(πτωχοὺς φιλέοντα); Oraison funèbre de Matidie, par Adrien (<i>Mém. -de l'Acad. de Berlin</i> pour 1863, p. 489); Mommsen, <i>Inscr. regni -Neap.</i>, n<sup>o</sup> 1431, 2868, 4880; Sénèque le Rhéteur, <i>Controv.</i>, I, 1; -III, 19; IV, 27; VIII, 6; Sénèque le Phil., <i>De clem.</i>, II, 5, 6; <i>De -benef.</i>, I, 1; II, 11; IV, 14; VII, 31. Comparez Leblant, <i>Inscr. chrét. -de la Gaule</i>, II, p. 23 et suiv.; Orelli, n<sup>o</sup> 4657; Fea, <i>Framm. de fasti -consol.</i>, p. 90; R. Garrucci, <i>Cimitero degli ant. Eibre</i>, p. 44.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_942" id="Footnote_45_942"></a><a href="#FNanchor_45_942"><span class="label">[45]</span></a> <i>Corpus inscr. græc.</i>, n<sup>o</sup> 2758.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_943" id="Footnote_46_943"></a><a href="#FNanchor_46_943"><span class="label">[46]</span></a> <i>Ibid.</i>, n<sup>os</sup> 2194 <i>b</i>, 2511, 2759<i> b</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_944" id="Footnote_47_944"></a><a href="#FNanchor_47_944"><span class="label">[47]</span></a> Il faut se rappeler que la Corinthe de l'époque romaine était -une colonie d'étrangers, formée sur l'emplacement de la vieille ville -par César et par Auguste.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_945" id="Footnote_48_945"></a><a href="#FNanchor_48_945"><span class="label">[48]</span></a> Lucien, <i>Démonax</i>, 57.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_946" id="Footnote_49_946"></a><a href="#FNanchor_49_946"><span class="label">[49]</span></a> Dion Cassius, LXVI, 15.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_947" id="Footnote_50_947"></a><a href="#FNanchor_50_947"><span class="label">[50]</span></a> Voir surtout Ælius Aristide, traité contre la comédie (I, p. -751 et suiv., édit. Dindorf).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_51_948" id="Footnote_51_948"></a><a href="#FNanchor_51_948"><span class="label">[51]</span></a> Il est remarquable que, dans plusieurs villes d'Asie Mineure, -les restes des théâtres antiques sont encore aujourd'hui des -repaires de prostitution, Comp. Ovide, <i>Art d'aimer</i>, I, 89 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_52_949" id="Footnote_52_949"></a><a href="#FNanchor_52_949"><span class="label">[52]</span></a> Orelli-Henzen, n<sup>os</sup> 1172, 3362 et suiv., 6669; Guérin, <i>Voy. -en Tunisie</i>, II, p. 59; Borghesi,<i> Œuvres complètes</i>, IV, p. 269 et -suiv.; E. Desjardins, <i>De tabulis alimentariis</i> (Paris 1854); Aurélius -Victor, <i>Epitome</i>, Nerva; Pline, <i>Epist.</i>, I, 8; VII, 18.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_53_950" id="Footnote_53_950"></a><a href="#FNanchor_53_950"><span class="label">[53]</span></a> Inscriptions dans Desjardins, <i>op. cit.</i>, pars II, cap. <span class="smcap">i</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_54_951" id="Footnote_54_951"></a><a href="#FNanchor_54_951"><span class="label">[54]</span></a> Suétone, <i>Aug.</i>, 41, 46; Dion Cassius, LI, 21; LVIII, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_55_952" id="Footnote_55_952"></a><a href="#FNanchor_55_952"><span class="label">[55]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, II, 87; VI, 13; XV, 18, 39; Suétone, <i>Aug.</i>, -41, 42; <i>Claude</i>, 18. Comp. Dion Cassius, LXII, 18; Orelli, n<sup>o</sup> 3358 -et suiv.; Henzen, 6662 et suiv.; Forcellini, à l'article <i>Tessera -frumentaria</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_56_953" id="Footnote_56_953"></a><a href="#FNanchor_56_953"><span class="label">[56]</span></a> <i>Odyss.</i>, VI, 207.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_57_954" id="Footnote_57_954"></a><a href="#FNanchor_57_954"><span class="label">[57]</span></a> Euripide, <i>Suppl.</i>, v. 773 et suivant; Aristote, <i>Rhétor.</i>, II, -<span class="smcap">viii</span>; <i>Morale à Nicomaque</i>, VIII, <span class="smcap">i</span>; IX, <span class="smcap">x</span>. Voir Stobée, <i>Florilège</i>, -<span class="smcap">xxxvii</span> et <span class="smcap">cxiii</span>, et, en général, les fragments de Ménandre -et des comiques grecs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_58_955" id="Footnote_58_955"></a><a href="#FNanchor_58_955"><span class="label">[58]</span></a> Aristote, <i>Politique</i>, VI, <span class="smcap">iii</span>, 4 et 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_59_956" id="Footnote_59_956"></a><a href="#FNanchor_59_956"><span class="label">[59]</span></a> Cicéron, <i>Tusculanes</i>, IV, 7, 8; Sénèque, <i>De clem.</i>, II, -5, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_60_957" id="Footnote_60_957"></a><a href="#FNanchor_60_957"><span class="label">[60]</span></a> Papyrus du Louvre, n<sup>o</sup> 37, col. 1, ligne 24, dans les <i>Notices -et extraits</i>, t. XVIII, 2<sup>e</sup> part., p. 298.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_61_958" id="Footnote_61_958"></a><a href="#FNanchor_61_958"><span class="label">[61]</span></a> V. ci-dessus, p. 79.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_62_959" id="Footnote_62_959"></a><a href="#FNanchor_62_959"><span class="label">[62]</span></a> Apoc., <span class="smcap">xvii</span> et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_63_960" id="Footnote_63_960"></a><a href="#FNanchor_63_960"><span class="label">[63]</span></a> Virgile, <i>Egl.</i>, <span class="smcap">iv</span>; <i>Georg.</i>, I, 463 et suiv.; Horace, <i>Od.</i>, I, <span class="smcap">ii</span>; -Tacite, <i>Ann.</i>, VI, 12; Suétone, <i>Aug.</i>, 31.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_64_961" id="Footnote_64_961"></a><a href="#FNanchor_64_961"><span class="label">[64]</span></a> Voir, par exemple, <i>De republ.</i>, III, 22, cité et conservé par -Lactance, <i>Instit. div.</i>, VI, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_65_962" id="Footnote_65_962"></a><a href="#FNanchor_65_962"><span class="label">[65]</span></a> Voir, par exemple, l'admirable lettre <span class="smcap">xxxi</span> à Lucilius.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_66_963" id="Footnote_66_963"></a><a href="#FNanchor_66_963"><span class="label">[66]</span></a> Suétone, <i>Vesp.</i>, 18; Dion Cassius, t. VI, p. 558 (édit. Sturz); -Eusèbe, <i>Chron.</i>, l'an 89; Pline, <i>Epist.</i>, I, 8; Henzen, Suppl. à -Orelli, p. 124, n<sup>o</sup> 1172.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_67_964" id="Footnote_67_964"></a><a href="#FNanchor_67_964"><span class="label">[67]</span></a> Oraison funèbre de Turia, I, lignes 30–31.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_68_965" id="Footnote_68_965"></a><a href="#FNanchor_68_965"><span class="label">[68]</span></a> Voir surtout le premier livre de Valère Maxime, l'ouvrage -de Julius Obsequens sur les Prodiges, et les <i>Discours sacrés</i> -d'Ælius Aristide.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_69_966" id="Footnote_69_966"></a><a href="#FNanchor_69_966"><span class="label">[69]</span></a> Auguste (Suétone, <i>Aug.</i>, 90–92), César même, dit-on -(Pline, <i>Hist. nat.</i>, XXVIII, <span class="smcap">iv</span>, 7, mais j'en doute), n'y échappaient -pas.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_70_967" id="Footnote_70_967"></a><a href="#FNanchor_70_967"><span class="label">[70]</span></a> Manilius, Hygin, traductions d'Aratus.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_71_968" id="Footnote_71_968"></a><a href="#FNanchor_71_968"><span class="label">[71]</span></a> Cicéron, <i>Pro Archia</i>, 10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_72_969" id="Footnote_72_969"></a><a href="#FNanchor_72_969"><span class="label">[72]</span></a> Suétone, <i>Claude</i>, 25.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_73_970" id="Footnote_73_970"></a><a href="#FNanchor_73_970"><span class="label">[73]</span></a> Josèphe,<i> Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">v</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_74_971" id="Footnote_74_971"></a><a href="#FNanchor_74_971"><span class="label">[74]</span></a> <i>Bereschith rabba</i>, ch. <span class="smcap">lxv</span>, fol. 65 <i>b</i>; du Cange, au mot <i>matricularius</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_75_972" id="Footnote_75_972"></a><a href="#FNanchor_75_972"><span class="label">[75]</span></a> Cicéron, <i>De legibus</i>, II, 8; Vopiscus, <i>Aurélien</i>, 19.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_76_973" id="Footnote_76_973"></a><a href="#FNanchor_76_973"><span class="label">[76]</span></a> «Religio sine superstitione.» Oraison funèbre de Turia, I, -lignes 30–31. Voir le <i>Traité de la superstition</i> de Plutarque.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_77_974" id="Footnote_77_974"></a><a href="#FNanchor_77_974"><span class="label">[77]</span></a> Voir Mélilon, Περὶ ἀληθείας, dans le <i>Spicilegium syriacum</i> -de Cureton, p. 43 ou dans le <i>Spicil. Solesmense</i> de dom Pitra, -t. II, p. <span class="smcap">xli</span>, pour se bien rendre compte de l'impression que cela -faisait sur les juifs et les chrétiens.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_78_975" id="Footnote_78_975"></a><a href="#FNanchor_78_975"><span class="label">[78]</span></a> Suétone, <i>Aug.</i>, 52; Dion Cass., LI, 20; Tacite, <i>Ann.</i>, I, 10; -Aurel. Victor, <i>Cœs.</i>, 1; Appien, <i>Bell. Civ.</i>, V, 132; Jos., <i>B. J.</i>, I, -<span class="smcap">xxi</span>, 2, 3, 4, 7; Noris, <i>Cenotaphia Pisana</i>, dissert. I, cap. 4; -<i>Kalendarium Cumanum</i>, dans <i>Corpus inscr. lat.</i>, I, p. 310; -Eckhel, <i>Doctrina num. vet.</i>, pars 2<sup>a</sup>, vol. VI, p. 100, 124 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_79_976" id="Footnote_79_976"></a><a href="#FNanchor_79_976"><span class="label">[79]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, IV, 55–56. Comp. Vatère Maxime, prol.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_80_977" id="Footnote_80_977"></a><a href="#FNanchor_80_977"><span class="label">[80]</span></a> Voir ci-dessus, p. <a href="#Page_193">193</a> et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_81_978" id="Footnote_81_978"></a><a href="#FNanchor_81_978"><span class="label">[81]</span></a> Corinthe, la seule ville de Grèce qui ait eu, aux premiers -siècles, une chrétienté considérable, n'était plus à cette époque une -ville hellénique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_82_979" id="Footnote_82_979"></a><a href="#FNanchor_82_979"><span class="label">[82]</span></a> Héraclide, Cornutus. Comp. Cic., <i>De natura deorum</i>, III, 23–25, -60, 62–64.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_83_980" id="Footnote_83_980"></a><a href="#FNanchor_83_980"><span class="label">[83]</span></a> Plutarque, <i>Consolatio ad uxorem</i>, 10; <i>De sera numinis -vindicta</i>, 22; Heuzey, <i>Mission de Macédoine</i>, p. 128; <i>Revue archéologique</i>, -avril 1864, p. 282.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_84_981" id="Footnote_84_981"></a><a href="#FNanchor_84_981"><span class="label">[84]</span></a> Lucrèce, I, 63 et suiv.; Salluste, <i>Catil.</i>, 52; Cic., <i>De nat. -deorum</i>, II, 24, 28; <i>De divinat.</i>, II, 33, 35, 57; <i>De haruspicum -responsis</i>, presque entier; <i>Tuscul.</i>, I, 16; Juvénal, Sat. <span class="smcap">ii</span>, 149–152; -Sénèque, <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xxiv</span>, 17.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_85_982" id="Footnote_85_982"></a><a href="#FNanchor_85_982"><span class="label">[85]</span></a> «Sua cuique civitali religio est, nostra nobis.» Cic., <i>Pro -Flacco</i>, 28.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_86_983" id="Footnote_86_983"></a><a href="#FNanchor_86_983"><span class="label">[86]</span></a> Cic., <i>De nat. deorum</i>, I, 30, 42; <i>De divinat.</i>, II, 12, 33, 35, -72; <i>De harusp. resp.</i>, 6, etc.; Tite-Live, I, 19; Quinte-Curce, IV, -10; Plutarque, <i>De plac. phil.</i>, I, <span class="smcap">vii</span>, 2; Diod. Sic., I, <span class="smcap">ii</span>, 2; Varron, -dans saint Aug., <i>De civit. Dei</i>, IV, 31, 32; VI, 6; Denys d'Halic., -II, 20; VIII, 5; Valère Waxiino, I, <span class="smcap">ii</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_87_984" id="Footnote_87_984"></a><a href="#FNanchor_87_984"><span class="label">[87]</span></a> Cic., <i>De divinat.</i>, II, 15; Juvénal, <span class="smcap">ii</span>, 149 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_88_985" id="Footnote_88_985"></a><a href="#FNanchor_88_985"><span class="label">[88]</span></a> Tac., <i>Ann.</i>, XI, 15; Pline, <i>Epist.</i>, X, 97, <i>sub fin</i>. Étudier le -personnage de Sérapion dans Plutarque, <i>De Pythiæ oraculis</i>. Comp. -<i>De EI apud Delphos</i>, init. Voir surtout Valère Maxime, livre I, -tout entier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_89_986" id="Footnote_89_986"></a><a href="#FNanchor_89_986"><span class="label">[89]</span></a> Juv, Sat. <span class="smcap">vi</span>, 489, 527 et suiv.; Tacite, <i>Ann.</i>, XI, 15. Comp. -Lucien, <i>l'Assemblée des dieux</i>; Tertullien, <i>Apolog.</i>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_90_987" id="Footnote_90_987"></a><a href="#FNanchor_90_987"><span class="label">[90]</span></a> Jos., Ant., XVIII, <span class="smcap">iii</span>, 4; Tacite, <i>Ann.</i>, II, 85; Le Bas, <i>Inscr.</i>, -part. V, n<sup>o</sup> 395.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_91_988" id="Footnote_91_988"></a><a href="#FNanchor_91_988"><span class="label">[91]</span></a> Plutarque, <i>De Pyth. orac.</i>, 25.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_92_989" id="Footnote_92_989"></a><a href="#FNanchor_92_989"><span class="label">[92]</span></a> Voir Lucien, <i>Alexander seu pseudomantis</i> et <i>De morte Peregrini</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_93_990" id="Footnote_93_990"></a><a href="#FNanchor_93_990"><span class="label">[93]</span></a> Sénèque, <i>Epist.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, <span class="smcap">xxiv</span>, <span class="smcap">lxx</span>; Inscription de Lanuvium, -2<sup>e</sup> col., lignes 5–6; Orelli, 4404.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_94_991" id="Footnote_94_991"></a><a href="#FNanchor_94_991"><span class="label">[94]</span></a> Dion Cassius, LXVI, 13; LXVII, 13; Suétone, <i>Domit.</i>, 10; -Tacite, <i>Agricola</i>, 2, 45; Pline, <i>Epist.</i>, III, 11; Philostrate, <i>Vie -d'Apollonius</i>, l. VII, entier; Eusèbe, <i>Chron.</i>, ad ann. Chr. 90.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_95_992" id="Footnote_95_992"></a><a href="#FNanchor_95_992"><span class="label">[95]</span></a> Dion Cassius, LXII, 29.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_96_993" id="Footnote_96_993"></a><a href="#FNanchor_96_993"><span class="label">[96]</span></a> Arrien, <i>Dissert. d'Épictète</i>, I, <span class="smcap">ii</span>, 21.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_97_994" id="Footnote_97_994"></a><a href="#FNanchor_97_994"><span class="label">[97]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, <span class="smcap">xxv</span>, 22.</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">LÉGISLATION RELIGIEUSE DE CE TEMPS.</span></h2> - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 45]</span> -L'Empire, au premier siècle, tout en se montrant -hostile aux innovations religieuses qui venaient de -l'Orient, ne les combattait pas encore d'une manière -constante. Le principe de la religion d'État était assez -mollement soutenu. Sous la République, à diverses -reprises, on avait proscrit les rites étrangers, en particulier -ceux de Sabazius, d'Isis, de Sérapis<a name="FNanchor_1_995" id="FNanchor_1_995"></a><a href="#Footnote_1_995" class="fnanchor">[1]</a>. Cela -fut fort inutile. Le peuple était porté vers ces cultes -comme par un entraînement irrésistible<a name="FNanchor_2_996" id="FNanchor_2_996"></a><a href="#Footnote_2_996" class="fnanchor">[2]</a>. Quand on -décréta, l'an de Rome 535, la démolition du temple -<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span>d'Isis et de Sérapis, on ne trouva pas un ouvrier pour -se mettre à l'œuvre, et le consul fut obligé de briser -lui-même la porte à coups de hache<a name="FNanchor_3_997" id="FNanchor_3_997"></a><a href="#Footnote_3_997" class="fnanchor">[3]</a>. Il est clair que -le culte latin ne suffisait plus à la foule. On suppose, -non sans raison, que ce fut pour flatter les instincts -populaires que César rétablit les cultes d'Isis et de -Sérapis<a name="FNanchor_4_998" id="FNanchor_4_998"></a><a href="#Footnote_4_998" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<p>Avec la profonde et libérale intuition qui le caractérise, -ce grand homme s'était montré favorable à -une complète liberté de conscience<a name="FNanchor_5_999" id="FNanchor_5_999"></a><a href="#Footnote_5_999" class="fnanchor">[5]</a>. Auguste fut plus -attaché à la religion nationale<a name="FNanchor_6_1000" id="FNanchor_6_1000"></a><a href="#Footnote_6_1000" class="fnanchor">[6]</a>. Il avait de l'antipathie -pour les cultes orientaux<a name="FNanchor_7_1001" id="FNanchor_7_1001"></a><a href="#Footnote_7_1001" class="fnanchor">[7]</a>; il interdit même -la propagation des cérémonies égyptiennes en Italie<a name="FNanchor_8_1002" id="FNanchor_8_1002"></a><a href="#Footnote_8_1002" class="fnanchor">[8]</a>; -mais il voulut que chaque culte, le culte juif -en particulier, fût maître chez lui<a name="FNanchor_9_1003" id="FNanchor_9_1003"></a><a href="#Footnote_9_1003" class="fnanchor">[9]</a>. Il exempta les -juifs de tout ce qui eût blessé leur conscience, en -particulier de toute action civile le jour du sabbat<a name="FNanchor_10_1004" id="FNanchor_10_1004"></a><a href="#Footnote_10_1004" class="fnanchor">[10]</a>. -Quelques personnes de son entourage montraient -moins de tolérance et auraient volontiers fait de lui -<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span>un persécuteur religieux au profit du culte latin<a name="FNanchor_11_1005" id="FNanchor_11_1005"></a><a href="#Footnote_11_1005" class="fnanchor">[11]</a>. Il ne -paraît pas avoir cédé à ces conseils funestes. Josèphe, -suspect d'exagération en ceci, veut même qu'il ait fait -des dons de vases sacrés au temple de Jérusalem<a name="FNanchor_12_1006" id="FNanchor_12_1006"></a><a href="#Footnote_12_1006" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - -<p>Ce fut Tibère qui le premier posa le principe de la -religion d'État avec netteté, et prit des précautions -sérieuses contre la propagande juive et orientale<a name="FNanchor_13_1007" id="FNanchor_13_1007"></a><a href="#Footnote_13_1007" class="fnanchor">[13]</a>. -Il faut se rappeler que l'empereur était «grand pontife», -et qu'en protégeant le vieux culte romain, il -semblait accomplir un devoir de sa charge. Caligula -retira les édits de Tibère<a name="FNanchor_14_1008" id="FNanchor_14_1008"></a><a href="#Footnote_14_1008" class="fnanchor">[14]</a>; mais sa folie ne permettait -rien de suivi. Claude parait avoir imité la politique -d'Auguste. A Rome, il fortifia le culte latin, -se montra préoccupé des progrès que faisaient les religions -étrangères<a name="FNanchor_15_1009" id="FNanchor_15_1009"></a><a href="#Footnote_15_1009" class="fnanchor">[15]</a>, usa de rigueur contre les juifs<a name="FNanchor_16_1010" id="FNanchor_16_1010"></a><a href="#Footnote_16_1010" class="fnanchor">[16]</a>, -et poursuivit avec acharnement les confréries<a name="FNanchor_17_1011" id="FNanchor_17_1011"></a><a href="#Footnote_17_1011" class="fnanchor">[17]</a>. En -<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span>Judée, au contraire, il se montra bienveillant pour -les indigènes<a name="FNanchor_18_1012" id="FNanchor_18_1012"></a><a href="#Footnote_18_1012" class="fnanchor">[18]</a>. La faveur dont jouirent à Rome les -Agrippa sous ces deux derniers règnes assurait à -leurs coreligionnaires une puissante protection, hors -les cas où la police de Rome exigeait des mesures de -sûreté.</p> - -<p>Quant à Néron, il s'occupa peu de religion<a name="FNanchor_19_1013" id="FNanchor_19_1013"></a><a href="#Footnote_19_1013" class="fnanchor">[19]</a>. Ses -actes odieux envers les chrétiens furent des actes de -férocité, et non des dispositions législatives<a name="FNanchor_20_1014" id="FNanchor_20_1014"></a><a href="#Footnote_20_1014" class="fnanchor">[20]</a>. Les -exemples de persécution qu'on cite dans la société -romaine de ce temps émanent plutôt de l'autorité de -la famille que de l'autorité publique<a name="FNanchor_21_1015" id="FNanchor_21_1015"></a><a href="#Footnote_21_1015" class="fnanchor">[21]</a>. Encore de tels -faits ne se passaient-ils que dans les maisons nobles -de Rome, qui conservaient les anciennes traditions<a name="FNanchor_22_1016" id="FNanchor_22_1016"></a><a href="#Footnote_22_1016" class="fnanchor">[22]</a>. -Les provinces étaient parfaitement libres de suivre -leur culte, à la seule condition de ne pas outrager -les cultes des autres pays<a name="FNanchor_23_1017" id="FNanchor_23_1017"></a><a href="#Footnote_23_1017" class="fnanchor">[23]</a>. Les provinciaux<a name="FNanchor_24_1018" id="FNanchor_24_1018"></a><a href="#Footnote_24_1018" class="fnanchor">[24]</a>, -<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span>à Rome, avaient le même droit, pourvu qu'ils ne -fissent pas d'esclandre. Les deux seules religions auxquelles -l'Empire ait fait la guerre au premier siècle, -le druidisme et le judaïsme, étaient des forteresses -où se défendaient des nationalités. Tout le monde -était convaincu que la profession du judaïsme impliquait -le mépris des lois civiles et l'indifférence pour -la prospérité de l'État<a name="FNanchor_25_1019" id="FNanchor_25_1019"></a><a href="#Footnote_25_1019" class="fnanchor">[25]</a>. Quand le judaïsme voulait -être une simple religion individuelle, on ne le persécutait -pas<a name="FNanchor_26_1020" id="FNanchor_26_1020"></a><a href="#Footnote_26_1020" class="fnanchor">[26]</a>. Les rigueurs contre le culte de Sérapis -venaient peut-être du caractère monothéiste qu'il -présentait<a name="FNanchor_27_1021" id="FNanchor_27_1021"></a><a href="#Footnote_27_1021" class="fnanchor">[27]</a>, et qui déjà le faisait confondre avec le -culte juif et le culte chrétien<a name="FNanchor_28_1022" id="FNanchor_28_1022"></a><a href="#Footnote_28_1022" class="fnanchor">[28]</a>.</p> - -<p>Aucune loi fixe<a name="FNanchor_29_1023" id="FNanchor_29_1023"></a><a href="#Footnote_29_1023" class="fnanchor">[29]</a> n'interdisait donc, au temps des -apôtres, la profession des religions monothéistes. Ces -religions, jusqu'à l'avénement des empereurs syriens, -sont toujours surveillées; mais ce n'est qu'à partir de -<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span>Trajan qu'on voit l'Empire les persécuter systématiquement, -comme hostiles aux autres, comme intolérantes -et comme impliquant la négation de l'État. -En somme, la seule chose à laquelle l'empire romain -ait déclaré la guerre, en fait de religion, c'est la -théocratie. Son principe était celui de l'État laïque; -il n'admettait pas qu'une religion eût des conséquences -civiles ou politiques à aucun degré; il n'admettait -surtout aucune association dans l'État en -dehors de l'État. Ce dernier point est essentiel; il -est, à vrai dire, la racine de toutes les persécutions. -La loi sur les confréries, bien plus que l'intolérance -religieuse, fut la cause fatale des violences qui déshonorèrent -les règnes des meilleurs souverains.</p> - -<p>Les pays grecs, en fait d'association comme dans -toutes les choses bonnes et délicates, avaient eu la -priorité sur les Romains. Les <i>éranes</i> ou <i>thiases</i> grecs -d'Athènes, de Rhodes, des îles de l'Archipel avaient -été de belles sociétés de secours mutuels, de crédit, -d'assurance en cas d'incendie, de piété, d'honnêtes -plaisirs<a name="FNanchor_30_1024" id="FNanchor_30_1024"></a><a href="#Footnote_30_1024" class="fnanchor">[30]</a>. Chaque érane avait ses décisions gravées -<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span>sur des stèles, ses archives, sa caisse commune, -alimentée par des dons volontaires et des cotisations. -Les éranistes, ou thiasites, célébraient ensemble certaines -fêtes, se réunissaient pour des banquets, où -régnait la cordialité<a name="FNanchor_31_1025" id="FNanchor_31_1025"></a><a href="#Footnote_31_1025" class="fnanchor">[31]</a>. Le sociétaire, dans ses embarras -d'argent, pouvait faire des emprunts à la -caisse, à charge de remboursement. Les femmes faisaient -partie de ces éranes; elles avaient leur présidente -à part (<i>proéranistrie</i>). Les assemblées étaient -absolument secrètes; un règlement sévère y maintenait -l'ordre; elles avaient lieu, ce semble, dans des -jardins fermés, entourés de portiques ou de petites -constructions, et au milieu desquels s'élevait l'autel -des sacrifices<a name="FNanchor_32_1026" id="FNanchor_32_1026"></a><a href="#Footnote_32_1026" class="fnanchor">[32]</a>. Enfin, chaque congrégation avait -un corps de dignitaires, tirés au sort pour un an -(<i>clérotes</i><a name="FNanchor_33_1027" id="FNanchor_33_1027"></a><a href="#Footnote_33_1027" class="fnanchor">[33]</a>), selon l'usage des anciennes démocraties -grecques, et d'où le «clergé» chrétien<a name="FNanchor_34_1028" id="FNanchor_34_1028"></a><a href="#Footnote_34_1028" class="fnanchor">[34]</a> peut -<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span>avoir tiré son nom. Le président seul était élu. -Ces officiers faisaient subir au récipiendaire une -sorte d'examen, et devaient certifier qu'il était -«saint, pieux et bon»<a name="FNanchor_35_1029" id="FNanchor_35_1029"></a><a href="#Footnote_35_1029" class="fnanchor">[35]</a>. Il y eut, dans ces petites -confréries, durant les deux ou trois siècles qui précédèrent -notre ère, un mouvement presque aussi -varié que celui qui produisit au moyen âge tant -d'ordres religieux et de subdivisions de ces ordres. -On en a compté, dans la seule île de Rhodes, jusqu'à -dix-neuf<a name="FNanchor_36_1030" id="FNanchor_36_1030"></a><a href="#Footnote_36_1030" class="fnanchor">[36]</a>, dont plusieurs portent les noms -de leurs fondateurs et de leurs réformateurs. Quelques-uns -de ces thiases, surtout ceux de Bacchus<a name="FNanchor_37_1031" id="FNanchor_37_1031"></a><a href="#Footnote_37_1031" class="fnanchor">[37]</a>, -avaient des doctrines relevées, et cherchaient à donner -aux hommes de bonne volonté quelque consolation. -S'il restait encore dans le monde grec un peu -d'amour, de piété, de morale religieuse, c'était -grâce à la liberté de pareils cultes privés. Ces cultes -faisaient une sorte de concurrence à la religion officielle, -<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span>dont l'abandon devenait plus sensible de jour -en jour.</p> - -<p>A Rome, les associations du même genre trouvaient -plus de difficultés<a name="FNanchor_38_1032" id="FNanchor_38_1032"></a><a href="#Footnote_38_1032" class="fnanchor">[38]</a>, et non moins de faveur -dans les classes déshéritées. Les principes de la politique -romaine sur les confréries avaient été promulgués -pour la première fois sous la République (186 -avant J.-C.), à propos des bacchanales. Les Romains, -par goût naturel, étaient très-portés vers les -associations<a name="FNanchor_39_1033" id="FNanchor_39_1033"></a><a href="#Footnote_39_1033" class="fnanchor">[39]</a>, en particulier vers les associations religieuses<a name="FNanchor_40_1034" id="FNanchor_40_1034"></a><a href="#Footnote_40_1034" class="fnanchor">[40]</a>; -mais ces sortes de congrégations permanentes -déplaisaient aux patriciens<a name="FNanchor_41_1035" id="FNanchor_41_1035"></a><a href="#Footnote_41_1035" class="fnanchor">[41]</a>, gardiens des -pouvoirs publics, lesquels, dans leur étroite et sèche -conception de la vie, n'admettaient comme groupes -sociaux que la famille et l'État. Les précautions les -plus minutieuses furent prises: nécessité de l'autorisation -préalable, limitation du nombre des assistants, -défense d'avoir un <i>magister sacrorum</i> permanent -et de constituer un fonds commun au moyen de -souscriptions<a name="FNanchor_42_1036" id="FNanchor_42_1036"></a><a href="#Footnote_42_1036" class="fnanchor">[42]</a>. La même sollicitude se manifeste à -<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span>diverses reprises dans l'histoire de l'Empire. L'arsenal -des lois contenait des textes pour toutes les -répression<a name="FNanchor_43_1037" id="FNanchor_43_1037"></a><a href="#Footnote_43_1037" class="fnanchor">[43]</a>. Mais il dépendait du pouvoir d'en user -ou de n'en user pas. Les cultes proscrits reparaissaient -souvent très-peu d'années après leur proscription<a name="FNanchor_44_1038" id="FNanchor_44_1038"></a><a href="#Footnote_44_1038" class="fnanchor">[44]</a>. -L'émigration étrangère, d'ailleurs, surtout -celle des Syriens, renouvelait sans cesse le fonds où -s'alimentaient les croyances qu'on cherchait vainement -à extirper.</p> - -<p>On s'étonne de voir à quel degré un sujet en apparence -aussi secondaire préoccupait les plus fortes -têtes. Une des principales attentions de César et -d'Auguste fut d'empêcher la formation de nouveaux -colléges et de détruire ceux qui étaient déjà établis<a name="FNanchor_45_1039" id="FNanchor_45_1039"></a><a href="#Footnote_45_1039" class="fnanchor">[45]</a>. -Un décret porté, ce semble, sous Auguste essaya -de définir avec netteté les limites du droit de réunion -et d'association. Ces limites étaient extrêmement -étroites. Les <i>colléges</i> doivent être uniquement -<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span>funéraires. Il ne leur est permis de se réunir -qu'une fois par mois; ils ne peuvent s'occuper que de -la sépulture des membres défunts; sous aucun prétexte -ils ne doivent élargir leurs attributions<a name="FNanchor_46_1040" id="FNanchor_46_1040"></a><a href="#Footnote_46_1040" class="fnanchor">[46]</a>. L'Empire -s'acharnait à l'impossible. Il voulait, par suite -de son idée exagérée de l'État, isoler l'individu, détruire -tout lien moral entre les hommes, combattre -un désir légitime des pauvres, celui de se serrer les -uns contre les autres dans un petit réduit pour avoir -chaud ensemble. Dans l'ancienne Grèce, la cité -était très-tyrannique; mais elle donnait en échange -de ses vexations tant de plaisir, tant de lumière, tant -de gloire, que nul ne songeait à s'en plaindre. On -mourait avec joie pour elle; on subissait sans révolte -ses plus injustes caprices. L'empire romain, lui, était -trop vaste pour être une patrie. Il offrait à tous de -grands avantages matériels; il ne donnait rien à -aimer. L'insupportable tristesse inséparable d'une -telle vie parut pire que la mort.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span>Aussi, malgré tous les efforts des hommes politiques, -les confréries prirent-elles d'immenses développements. -Ce fut l'analogue exact de nos confréries -du moyen âge, avec leur saint patron et leurs -repas de corps. Les grandes familles avaient le -souci de leur nom, de la patrie, de la tradition; -mais les humbles, les petits, n'avaient que le <i>collegium</i>. -Ils mettaient là leurs complaisances. Tous -les textes nous montrent ces <i>collegia</i> ou <i>cœtus</i> -comme formés d'esclaves<a name="FNanchor_47_1041" id="FNanchor_47_1041"></a><a href="#Footnote_47_1041" class="fnanchor">[47]</a>, de vétérans<a name="FNanchor_48_1042" id="FNanchor_48_1042"></a><a href="#Footnote_48_1042" class="fnanchor">[48]</a>, de petites -gens (<i>tenuiores</i>)<a name="FNanchor_49_1043" id="FNanchor_49_1043"></a><a href="#Footnote_49_1043" class="fnanchor">[49]</a>. L'égalité y régnait entre les -hommes libres, les affranchis, les personnes serviles<a name="FNanchor_50_1044" id="FNanchor_50_1044"></a><a href="#Footnote_50_1044" class="fnanchor">[50]</a>. -Les femmes y étaient nombreuses<a name="FNanchor_51_1045" id="FNanchor_51_1045"></a><a href="#Footnote_51_1045" class="fnanchor">[51]</a>. Au risque -de mille tracasseries, quelquefois des peines les -plus sévères, on voulait être membre d'un de ces <i>collegia</i>, -où l'on vivait dans les liens d'une agréable confraternité, -où l'on trouvait des secours mutuels, où -l'on contractait des liens qui duraient après la mort<a name="FNanchor_52_1046" id="FNanchor_52_1046"></a><a href="#Footnote_52_1046" class="fnanchor">[52]</a>. -<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span>Le lieu de réunion, ou <i>schola collegii</i>, avait d'ordinaire -un <i>tétrastyle</i> (portique à quatre faces)<a name="FNanchor_53_1047" id="FNanchor_53_1047"></a><a href="#Footnote_53_1047" class="fnanchor">[53]</a>, -où était affiché le règlement du collége, à côté de -l'autel du dieu protecteur, et un <i>triclinium</i> pour les -repas. Les repas, en effet, étaient impatiemment attendus; -ils avaient lieu aux fêtes patronales ou aux -anniversaires de certains confrères, qui avaient fait -des fondations<a name="FNanchor_54_1048" id="FNanchor_54_1048"></a><a href="#Footnote_54_1048" class="fnanchor">[54]</a>. Chacun y apportait sa sportule; -un des confrères, à tour de rôle, fournissait les accessoires -du dîner, savoir les lits, la vaisselle de table, -le pain, le vin, les sardines, l'eau chaude<a name="FNanchor_55_1049" id="FNanchor_55_1049"></a><a href="#Footnote_55_1049" class="fnanchor">[55]</a>. L'esclave -qui venait d'être affranchi devait à ses camarades -une amphore de bon vin<a name="FNanchor_56_1050" id="FNanchor_56_1050"></a><a href="#Footnote_56_1050" class="fnanchor">[56]</a>. Une joie douce animait -le festin; il était expressément réglé qu'on n'y -<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span>devait traiter d'aucune affaire relative au collége, afin -que rien ne troublât le quart d'heure de joie et de -repos que ces pauvres gens se ménageaient<a name="FNanchor_57_1051" id="FNanchor_57_1051"></a><a href="#Footnote_57_1051" class="fnanchor">[57]</a>. Tout -acte de turbulence et toute parole désagréable étaient -punis d'une amende<a name="FNanchor_58_1052" id="FNanchor_58_1052"></a><a href="#Footnote_58_1052" class="fnanchor">[58]</a>.</p> - -<p>A s'en tenir aux apparences, ces colléges n'étaient -que des associations d'enterrement mutuel<a name="FNanchor_59_1053" id="FNanchor_59_1053"></a><a href="#Footnote_59_1053" class="fnanchor">[59]</a>. Mais -cela seul eût suffi pour leur donner un caractère -moral. A l'époque romaine, comme de notre temps -et à toutes les époques où la religion est affaiblie, -la piété des tombeaux était presque la seule -que le peuple gardât. On aimait à songer qu'on ne -serait pas jeté aux horribles fosses communes<a name="FNanchor_60_1054" id="FNanchor_60_1054"></a><a href="#Footnote_60_1054" class="fnanchor">[60]</a>, que -le collége pourvoirait à vos funérailles, que les confrères -qui seraient venus à pied au bûcher recevraient -un petit honoraire<a name="FNanchor_61_1055" id="FNanchor_61_1055"></a><a href="#Footnote_61_1055" class="fnanchor">[61]</a> de vingt centimes<a name="FNanchor_62_1056" id="FNanchor_62_1056"></a><a href="#Footnote_62_1056" class="fnanchor">[62]</a>. Les -esclaves, en particulier, avaient besoin de croire -que, si leur maître faisait jeter leur corps à la -voirie, il y aurait quelques amis pour leur faire «des -<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span>funérailles imaginaires<a name="FNanchor_63_1057" id="FNanchor_63_1057"></a><a href="#Footnote_63_1057" class="fnanchor">[63]</a>. Le pauvre homme mettait -par mois un sou au tronc commun pour se procurer -après sa mort une petite urne dans un <i>columbarium</i>, -avec une plaque de marbre où son nom fût gravé. -La sépulture chez les Romains, étant intimement liée -aux sacra <i>gentilitia</i> ou rites de famille, avait une -extrême importance. Les personnes enterrées ensemble -contractaient une sorte de fraternité intime et de -parenté<a name="FNanchor_64_1058" id="FNanchor_64_1058"></a><a href="#Footnote_64_1058" class="fnanchor">[64]</a>.</p> - -<p>Voilà pourquoi le christianisme se présenta longtemps -à Rome comme une sorte de <i>collegium</i> funèbre -et pourquoi les premiers sanctuaires chrétiens -furent les tombeaux des martyrs<a name="FNanchor_65_1059" id="FNanchor_65_1059"></a><a href="#Footnote_65_1059" class="fnanchor">[65]</a>. Si le christianisme -n'eût été que cela, il n'eût pas provoqué tant -de rigueurs; mais il était bien autre chose encore; il -avait des caisses communes<a name="FNanchor_66_1060" id="FNanchor_66_1060"></a><a href="#Footnote_66_1060" class="fnanchor">[66]</a>; il se vantait d'être une -cité complète; il se croyait assuré d'avoir l'avenir. -Quand on entre le samedi soir dans l'enceinte d'une -<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span>église grecque en Turquie, par exemple dans celle -de Sainte-Photini, à Smyrne, on est frappé de la -puissance de ces religions de comité, au sein d'une -société persécutrice ou malveillante. Cet entassement -irrégulier de constructions (église, presbytère, -écoles, prison), ces fidèles allant et venant en -leur petite cité fermée, ces tombes fraîchement ouvertes -et sur lesquelles brûle une lampe, cette odeur -cadavérique, cette impression de moisissure humide, -ce murmure de prières, ces appels à l'aumône, forment -une atmosphère molle et chaude, qu'un étranger, -par moments, peut trouver assez fade, mais qui -doit être bien douce pour l'affilié.</p> - -<p>Les sociétés, une fois munies d'une autorisation -spéciale, avaient à Rome tous les droits de personnes -civiles<a name="FNanchor_67_1061" id="FNanchor_67_1061"></a><a href="#Footnote_67_1061" class="fnanchor">[67]</a>; mais cette autorisation n'était accordée -qu'avec des réserves infinies, dès que les sociétés -avaient une caisse et qu'il s'agissait d'autre chose que -se faire enterrer<a name="FNanchor_68_1062" id="FNanchor_68_1062"></a><a href="#Footnote_68_1062" class="fnanchor">[68]</a>. Le prétexte de religion ou d'accomplissement -<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span>de vœux en commun est prévu et formellement -indiqué parmi les circonstances qui donnent à -une réunion le caractère de délit<a name="FNanchor_69_1063" id="FNanchor_69_1063"></a><a href="#Footnote_69_1063" class="fnanchor">[69]</a>; et ce délit n'était -autre que celui de lèse-majesté, au moins pour l'individu -qui avait provoqué la réunion<a name="FNanchor_70_1064" id="FNanchor_70_1064"></a><a href="#Footnote_70_1064" class="fnanchor">[70]</a>. Claude alla jusqu'à -fermer les cabarets où les confrères se réunissaient, -jusqu'à interdire les petits restaurants où les -pauvres gens trouvaient à bon marché de l'eau chaude -et du bouilli<a name="FNanchor_71_1065" id="FNanchor_71_1065"></a><a href="#Footnote_71_1065" class="fnanchor">[71]</a>. Trajan et les meilleurs empereurs virent -toutes les associations avec défiance<a name="FNanchor_72_1066" id="FNanchor_72_1066"></a><a href="#Footnote_72_1066" class="fnanchor">[72]</a>. L'extrême humilité -des personnes fut une condition essentielle pour -que le droit de réunion religieuse fût accordé; et encore -l'était-il avec beaucoup de réserves<a name="FNanchor_73_1067" id="FNanchor_73_1067"></a><a href="#Footnote_73_1067" class="fnanchor">[73]</a>. Les légistes -qui ont constitué le droit romain, si éminents comme -jurisconsultes, donnèrent la mesure de leur ignorance -de la nature humaine en poursuivant de toute -<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span>façon, même par la menace de la peine de mort, -en restreignant par toute sorte de précautions odieuses -ou puériles un éternel besoin de l'âme<a name="FNanchor_74_1068" id="FNanchor_74_1068"></a><a href="#Footnote_74_1068" class="fnanchor">[74]</a>. Comme les -auteurs de notre «Code civil», ils se figuraient la -vie avec une mortelle froideur. Si la vie consistait -à s'amuser par ordre supérieur, à manger son morceau -de pain, à goûter son plaisir en son rang et -sous l'œil du chef, tout cela serait bien conçu. Mais -la punition des sociétés qui s'abandonnent à cette -direction fausse et bornée, c'est d'abord l'ennui, -puis le triomphe violent des partis religieux. Jamais -l'homme ne consentira à respirer cet air glacial; -il lui faut la petite enceinte, la confrérie où -l'on vit et meurt ensemble. Nos grandes sociétés -abstraites ne sont pas suffisantes pour répondre à -tous les instincts de sociabilité qui sont dans -l'homme. Laissez-le mettre son cœur à quelque -chose, chercher sa consolation où il la trouve, -se créer des frères, contracter des liens de cœur. -Que la main froide de l'État n'intervienne pas dans -ce royaume de l'âme, qui est le royaume de la -<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span>liberté. La vie, la joie ne renaîtront dans le monde -que quand notre défiance contre les <i>collegia</i>, ce triste -héritage du droit romain, aura disparu. L'association -en dehors de l'État, sans détruire l'État, est la question -capitale de l'avenir. La loi future sur les associations -décidera si la société moderne aura ou non le -sort de l'ancienne. Un exemple devrait suffire: l'empire -romain avait lié sa destinée à la loi sur les <i>cœtus -illiciti</i>, les <i>illicita collegia</i>. Les chrétiens et les barbares, -accomplissant en ceci l'œuvre de la conscience -humaine, ont brisé la loi; l'Empire, qui s'y était attaché, -a sombré avec elle.</p> - -<p>Le monde grec et romain, monde laïque, monde -profane, qui ne savait pas ce que c'est qu'un prêtre, -qui n'avait ni loi divine, ni livre révélé, touchait ici à -des problèmes qu'il ne pouvait résoudre. Ajoutons -que, s'il avait eu des prêtres, une théologie sévère, -une religion fortement organisée, il n'eût pas créé -l'État laïque, inauguré l'idée d'une société rationnelle, -d'une société fondée sur les simples nécessités -humaines et sur les rapports naturels des individus. -L'infériorité religieuse des Grecs et des -Romains était la conséquence de leur supériorité politique -et intellectuelle. La supériorité religieuse du -peuple juif, au contraire, a été la cause de son infériorité -politique et philosophique. Le judaïsme et le -<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[Pg 365]</a></span>christianisme primitif renfermaient la négation ou -plutôt la mise en tutelle de l'état civil. Comme l'islamisme, -ils établissaient la société sur la religion. -Quand on prend les choses humaines par ce côté, -on fonde de grands prosélytismes universels, on a -des apôtres courant le monde d'un bout à l'autre et -le convertissant; mais on ne fonde pas des institutions -politiques, une indépendance nationale, une -dynastie, un code, un peuple.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_995" id="Footnote_1_995"></a><a href="#FNanchor_1_995"><span class="label">[1]</span></a> Valère Max., I, <span class="smcap">iii</span>; Tite Live, XXXIX, 8–18; Cicéron, <i>De -legibus</i>, II, 8; Denys d'Halic., II, 20; Dion Cassius, XL, 47; XLII, -26; Tertullien, <i>Apol.</i>, 6; <i>Adv. nationes</i>, I, 10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_996" id="Footnote_2_996"></a><a href="#FNanchor_2_996"><span class="label">[2]</span></a> Properce, IV, <span class="smcap">i</span>, 17; Lucain, VIII, 831; Dion Cassitis, XLVII, -15; Arnobe, II, 73.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_997" id="Footnote_3_997"></a><a href="#FNanchor_3_997"><span class="label">[3]</span></a> Valère Maxime, I, <span class="smcap">iii</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_998" id="Footnote_4_998"></a><a href="#FNanchor_4_998"><span class="label">[4]</span></a> Dion Cassius, XLVII, 15.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_999" id="Footnote_5_999"></a><a href="#FNanchor_5_999"><span class="label">[5]</span></a> Jos., XIV, <span class="smcap">x</span>. Comp. Cicéron, <i>Pro Flacco</i>, 28.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_1000" id="Footnote_6_1000"></a><a href="#FNanchor_6_1000"><span class="label">[6]</span></a> Suét., <i>Aug.</i>, 31, 93; Dion Cassis, LII, 36.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_1001" id="Footnote_7_1001"></a><a href="#FNanchor_7_1001"><span class="label">[7]</span></a> Suét., <i>Aug.</i>, 93.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_1002" id="Footnote_8_1002"></a><a href="#FNanchor_8_1002"><span class="label">[8]</span></a> Dion Cassius, LIV, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_1003" id="Footnote_9_1003"></a><a href="#FNanchor_9_1003"><span class="label">[9]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XVI, <span class="smcap">vi</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_1004" id="Footnote_10_1004"></a><a href="#FNanchor_10_1004"><span class="label">[10]</span></a> <i>Ibid.</i>, XVI, <span class="smcap">vi</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_1005" id="Footnote_11_1005"></a><a href="#FNanchor_11_1005"><span class="label">[11]</span></a> Dion Cassius, LII, 36.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_1006" id="Footnote_12_1006"></a><a href="#FNanchor_12_1006"><span class="label">[12]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, V, <span class="smcap">xiii</span>, 6. Comp. Suétone, <i>Aug.</i>, 93.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_1007" id="Footnote_13_1007"></a><a href="#FNanchor_13_1007"><span class="label">[13]</span></a> Suétone, <i>Tib.</i>, 36; Tac., <i>Ann.</i>, II, 85; Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iii</span>, -4, 5; Philon, <i>In Flaccum</i>, § 1; <i>Leg. ad Caium</i>, § 24; Senèque, -<i>Epist.</i>, <span class="smcap">cviii</span>, 22. L'assertion de Tertullien (<i>Apolog.</i>, 5), reproduite -par d'autres écrivains ecclésiastiques, sur l'intention qu'aurait eue -Tibère de mettre Jésus-Christ au rang des dieux, ne mérite pas -d'être discutée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_1008" id="Footnote_14_1008"></a><a href="#FNanchor_14_1008"><span class="label">[14]</span></a> Dion Cassius, LX, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_1009" id="Footnote_15_1009"></a><a href="#FNanchor_15_1009"><span class="label">[15]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, XI, 15.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_1010" id="Footnote_16_1010"></a><a href="#FNanchor_16_1010"><span class="label">[16]</span></a> Dion Cassius, LX, 6; Suétone, <i>Claude</i>, 25; <i>Act.</i>, <span class="smcap">xviii</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_1011" id="Footnote_17_1011"></a><a href="#FNanchor_17_1011"><span class="label">[17]</span></a> Dion Cassius, LX, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_1012" id="Footnote_18_1012"></a><a href="#FNanchor_18_1012"><span class="label">[18]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, XIX, <span class="smcap">v</span>, 2; XX, <span class="smcap">vi</span>, 3; <i>B. J.</i>, II, <span class="smcap">xii</span>, 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_1013" id="Footnote_19_1013"></a><a href="#FNanchor_19_1013"><span class="label">[19]</span></a> Suét., <i>Néron</i>, 56.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_1014" id="Footnote_20_1014"></a><a href="#FNanchor_20_1014"><span class="label">[20]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, XV, 44; Suétone, <i>Néron</i>, 16. Ceci sera développé -plus tard.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_1015" id="Footnote_21_1015"></a><a href="#FNanchor_21_1015"><span class="label">[21]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, XIII, 32.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_1016" id="Footnote_22_1016"></a><a href="#FNanchor_22_1016"><span class="label">[22]</span></a> Comp. Dion Cassius (Xiphilin), <i>Domit.</i>, sub fin.; Suétone, -<i>Domit.</i>, 15. Cette distinction est formellement faite dans le Digeste, -l. XLVII, tit. <span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 1 et 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_1017" id="Footnote_23_1017"></a><a href="#FNanchor_23_1017"><span class="label">[23]</span></a> Cic., <i>Pro Flacco</i>, 28.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_1018" id="Footnote_24_1018"></a><a href="#FNanchor_24_1018"><span class="label">[24]</span></a> Cette distinction est indiquée dans les <i>Actes</i>, <span class="smcap">xvi</span>, 20–21. -Cf. <span class="smcap">xviii</span>, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_1019" id="Footnote_25_1019"></a><a href="#FNanchor_25_1019"><span class="label">[25]</span></a> Cic., <i>Pro Flacco</i>, 28; Juvénal, <span class="smcap">xiv</span>, 100 et suiv.; Tacite, <i>Hist.</i>, -V, 4, 3; Pline, <i>Epist.</i>, X, 97; Dion Cassius, LII, 36.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_1020" id="Footnote_26_1020"></a><a href="#FNanchor_26_1020"><span class="label">[26]</span></a> Jos., <i>B. J.</i>, VII, <span class="smcap">v</span>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_1021" id="Footnote_27_1021"></a><a href="#FNanchor_27_1021"><span class="label">[27]</span></a> Ælius Aristide, <i>Pro Serapide</i>, 53; Julien, Orat. IV, p. 136 -de l'édition de Spanheim, et les pierres gravées recueillies par -M. Leblant dans le <i>Bulletin de la Soc. des Antiq. de Fr.</i>, 1859, -p. 191–195.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_1022" id="Footnote_28_1022"></a><a href="#FNanchor_28_1022"><span class="label">[28]</span></a> Tac., <i>Ann.</i>, II, 85; Suét., <i>Tib.</i>, 36; Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, <span class="smcap">iii</span>, -4–5; lettre d'Adrien, dans Vopiscus, <i>Vita Saturnini</i>, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_1023" id="Footnote_29_1023"></a><a href="#FNanchor_29_1023"><span class="label">[29]</span></a> Dion Cassius, XXXVII, 17.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_1024" id="Footnote_30_1024"></a><a href="#FNanchor_30_1024"><span class="label">[30]</span></a> Voir les inscriptions publiées ou corrigées dans la <i>Revue -archéol.</i>, nov. 1864, 397 et suiv.; déc. 1864, p. 460 et suiv.; juin -1865, p. 451–452 et p. 497 et suiv.; sept. 1865, p. 214 et suiv.; -avril 1866; Ross, <i>Inscr. græc, ined.</i>, fasc. II, n<sup>o</sup> 282, 291, 292; -Hamilton, <i>Researches in Asia Minor</i>, vol. II, n<sup>o</sup> 301; <i>Corpus -inscr. græc.</i>, n<sup>o</sup> 120, 126, 2525 <i>b</i>, 2562; Rhangabé, <i>Antiq. hellén.</i>, -n<sup>o</sup> 811; Henzen, n<sup>o</sup> 6082; Virgile, <i>Ecl.</i>, <span class="smcap">v</span>, 30. Comp. Harpocration, -<i>Lex.</i>, au mot ἐρανιστής; Festus, au mot <i>Thiasitas</i>; Digeste, -XLVII, <span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 4; Pline, <i>Epist.</i>, X, 93, 94.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_1025" id="Footnote_31_1025"></a><a href="#FNanchor_31_1025"><span class="label">[31]</span></a> Aristote, <i>Mor. à Nicom.</i>, VIII, <span class="smcap">ix</span>, 5; Plut., <i>Quest. grecques</i>, 44.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_1026" id="Footnote_32_1026"></a><a href="#FNanchor_32_1026"><span class="label">[32]</span></a> Wescher, dans les <i>Archives des missions scientif.</i>, 2<sup>e</sup> série, -t. I, p. 432, et <i>Rev. arch.</i>, sept. 1865, p. 221–222. Cf. Aristote, -<i>Œconom.</i>, II, 3; Strabon, IX, <span class="smcap">i</span>, 15;<i> Corpus inscr. gr.</i>, n<sup>o</sup> 2271, -lignes 13–14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_1027" id="Footnote_33_1027"></a><a href="#FNanchor_33_1027"><span class="label">[33]</span></a> Κληρωτοί.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_1028" id="Footnote_34_1028"></a><a href="#FNanchor_34_1028"><span class="label">[34]</span></a> Κλῆρος. L'étymologie ecclésiastique de κλῆρος est différente et -implique une allusion à la position de la tribu de Lévi en Israël. -Mais il n'est pas impossible que le mot ait été primitivement emprunté -aux confréries grecques (cf. <i>Act.</i>, <span class="smcap">i</span>, 25–26; I Petri, <span class="smcap">v</span>, 3, -Clém. d'Alex., dans Eusèbe, <i>II. E.</i>, III, 23). M. Wescher a trouvé -parmi les dignitaires de ces confréries un ἐπίσκοπος (<i>Revue arch.</i>, -avril 1866). Voir ci-dessus, p. <a href="#Page_86">86</a>. L'assemblée s'appelait quelquefois -συναγωγή (<i>Revue arch.</i>, sept. 1865, p. 216; Pollux, IX, <span class="smcap">viii</span>, 143).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_1029" id="Footnote_35_1029"></a><a href="#FNanchor_35_1029"><span class="label">[35]</span></a> <i>Corp. inscr. gr.</i>, n<sup>o</sup> 126, Comp. <i>Rev. arch.</i>, sept. 1865, p. 216.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_1030" id="Footnote_36_1030"></a><a href="#FNanchor_36_1030"><span class="label">[36]</span></a> Wescher, dans la <i>Revue archéol.</i>, déc. 1864, p. 460 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_1031" id="Footnote_37_1031"></a><a href="#FNanchor_37_1031"><span class="label">[37]</span></a> Voir ci-dessus, p. <a href="#Page_338">338</a>, note 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_1032" id="Footnote_38_1032"></a><a href="#FNanchor_38_1032"><span class="label">[38]</span></a> Les confréries grecques n'en furent pas tout à fait exemptes. -Inscript. dans la <i>Revue archéol.</i>, déc. 1864, p. 462 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_1033" id="Footnote_39_1033"></a><a href="#FNanchor_39_1033"><span class="label">[39]</span></a> Digeste, XLVII, <span class="smcap">xxii</span>, de <i>Coll. et Corp.</i>, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_1034" id="Footnote_40_1034"></a><a href="#FNanchor_40_1034"><span class="label">[40]</span></a> Tite-Live, XXIX, 10 et suiv.; Orelli et Henzen, <i>Inscr. lat.</i>, -c. <span class="smcap">v</span>, § 21.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_1035" id="Footnote_41_1035"></a><a href="#FNanchor_41_1035"><span class="label">[41]</span></a> Dion Cassius, LII, 36; LX, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_1036" id="Footnote_42_1036"></a><a href="#FNanchor_42_1036"><span class="label">[42]</span></a> Tite-Live, XXXIX, 8–18. Comp. le décret épigraphique dans -le <i>Corpus inscr. latinarum</i>, I, p. 43–44. Cf. Cic., <i>De legibus</i>, II, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_1037" id="Footnote_43_1037"></a><a href="#FNanchor_43_1037"><span class="label">[43]</span></a> Cic., <i>Pro Sext.</i>, 25; <i>In Pis.</i>, 4; Asconius, <i>In Cornelianam</i>, -75 (édit. Orelli); <i>In Pisonianam</i>, p. 7–8; Dion Cassius, -XXXVIII, 13, 14; Digeste, III, <span class="smcap">iv</span>, <i>Quod cujusc.</i>, 1, XLVII, <span class="smcap">xxii</span>, -<i>de Coll. et Corp.</i>, entier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_1038" id="Footnote_44_1038"></a><a href="#FNanchor_44_1038"><span class="label">[44]</span></a> Suétone, <i>Domit.</i>, 1; Dion Cassius, XLVII, 15; LX, 6; LXVI, -24; passages de Tertullien et d'Arnobe, précités.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_1039" id="Footnote_45_1039"></a><a href="#FNanchor_45_1039"><span class="label">[45]</span></a> Suétone, <i>César</i>, 42; <i>Aug.</i>, 32; Jos., <i>Ant.</i>, XIV, <span class="smcap">x</span>, 8; Dion -Cassius, LII. 36.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_1040" id="Footnote_46_1040"></a><a href="#FNanchor_46_1040"><span class="label">[46]</span></a> «Kaput ex S. C. P. R. Quibus coïre, convenire, collegiumque -habere liceat. Qui stipem menstruam conferre volent in funera, ii -in collegium coeant, neque sub specie ejus collegi nisi semel in -mense coeant conferondi causa unde defuncti sepeliantur.» Inscription -de Lanuvium. 1<sup>re</sup> col., lignes 10–13, dans Mommsen, <i>De -collegiis et sodaliciis Romanorum</i> (Kiliæ, 1843), p. 81–82 et <i>ad -calcem</i>. Cf. Digeste, XLVII, <span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 1; Tertullien, -<i>Apolog.</i>, 39.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_1041" id="Footnote_47_1041"></a><a href="#FNanchor_47_1041"><span class="label">[47]</span></a> Inscription de Lanuvium, 2<sup>e</sup> col., lignes 3, 7; Digeste, XLVII, -<span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_1042" id="Footnote_48_1042"></a><a href="#FNanchor_48_1042"><span class="label">[48]</span></a> Digeste, XLVII, <span class="smcap">xi</span>, <i>de Extr. crim.</i>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_1043" id="Footnote_49_1043"></a><a href="#FNanchor_49_1043"><span class="label">[49]</span></a> <i>Ibid.</i>, XLVII, <span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 1 et 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_1044" id="Footnote_50_1044"></a><a href="#FNanchor_50_1044"><span class="label">[50]</span></a> Heuzey, <i>Mission de Macédoine</i>, p. 71 et suiv.; Orelli, -<i>Inscr.</i>, n<sup>o</sup> 4093.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_51_1045" id="Footnote_51_1045"></a><a href="#FNanchor_51_1045"><span class="label">[51]</span></a> Orelli, 2409; Melchiorri et P. Visconti, <i>Silloge d'inscrizioni -antiche</i>, p. 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_52_1046" id="Footnote_52_1046"></a><a href="#FNanchor_52_1046"><span class="label">[52]</span></a> Voir les pièces relatives aux colléges d'Esculape et Hygie, -de Jupiter Cernénus et de Diane et Antinoüs, dans Mommsen, <i>op. -cit.</i>, p. 93 et suiv. Comp. Orelli, <i>Inscr. lat.</i>, n<sup>os</sup> 1710 et suiv., -2394, 2395, 2413, 4075, 4079, 4107, 4207, 4938, 5044; Mommsen, -<i>op. cit.</i>, p. 96, 113, 114; de Rossi, <i>Bullettino di archeol. -cristiana</i>, 2<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_53_1047" id="Footnote_53_1047"></a><a href="#FNanchor_53_1047"><span class="label">[53]</span></a> Inscription de Lanuvium, 1<sup>re</sup> col., lignes 6–7; Orelli, 2270; -de Rossi, <i>Bullett. di archeol. crist.</i>, 2<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_54_1048" id="Footnote_54_1048"></a><a href="#FNanchor_54_1048"><span class="label">[54]</span></a> Inscript. de Lanuvium, 2<sup>e</sup> col., lignes 11–13; Orelli, 4420.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_55_1049" id="Footnote_55_1049"></a><a href="#FNanchor_55_1049"><span class="label">[55]</span></a> Inscript. de Lanuvium, 1<sup>re</sup> col., lignes 3–9, 21; 2<sup>e</sup> col., -lignes 7–17; Mommsen, <i>Inscr. regni Neap.</i>, 2559; Marini, <i>Atti</i>, -p. 398; Muratori, 491, 7; Mommsen, <i>De coll. et sod.</i>, p. 109 et -suiv., 113. Comp. I Cor., <span class="smcap">xi</span>, 20 et suiv. Le président des églises -chrétiennes est appelé par les païens θιασάρχης. Lucien, <i>Pérégrinus</i>, -11.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_56_1050" id="Footnote_56_1050"></a><a href="#FNanchor_56_1050"><span class="label">[56]</span></a> Inscript. de Lanuvium, 2<sup>e</sup> col., ligne 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_57_1051" id="Footnote_57_1051"></a><a href="#FNanchor_57_1051"><span class="label">[57]</span></a> Inscription de Lanuvium, 2<sup>e</sup> col., lignes 24–25.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_58_1052" id="Footnote_58_1052"></a><a href="#FNanchor_58_1052"><span class="label">[58]</span></a> <i>Ibid.</i>, 2<sup>e</sup> col., lignes 26–29. Cf. <i>Corpus inscr. gr.</i>, n<sup>o</sup> 126.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_59_1053" id="Footnote_59_1053"></a><a href="#FNanchor_59_1053"><span class="label">[59]</span></a> Orelli, <i>Inscr. lat.</i>, n<sup>os</sup> 2399, 2400, 2405, 4093, 4103; Mommsen, -<i>De coll. et sod. Rom.</i>, p. 97; Heuzey, endroit cité. Comparez -encore aujourd'hui les petits cimetières de confréries à Rome.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_60_1054" id="Footnote_60_1054"></a><a href="#FNanchor_60_1054"><span class="label">[60]</span></a> Hor., <i>Sat.</i>, I, <span class="smcap">viii</span>, 8 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_61_1055" id="Footnote_61_1055"></a><a href="#FNanchor_61_1055"><span class="label">[61]</span></a> <i>Funeraticium</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_62_1056" id="Footnote_62_1056"></a><a href="#FNanchor_62_1056"><span class="label">[62]</span></a> Inscription de Lanuvium, 1<sup>re</sup> col., lignes 24, 25, 32.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_63_1057" id="Footnote_63_1057"></a><a href="#FNanchor_63_1057"><span class="label">[63]</span></a> Inscription de Lanuvium, 2<i>e</i> col., lignes 3–5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_64_1058" id="Footnote_64_1058"></a><a href="#FNanchor_64_1058"><span class="label">[64]</span></a> Cicéron, <i>De offic.</i>, I, 17; Schol. Bobb. ad Cic., <i>Pro Archia</i>, -<span class="smcap">x</span>, 1. Comp. Plutarque, <i>De frat. amore</i>, 7; Digeste, XLVII, -<span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 4. Dans une inscription de Rome, le fondateur -d'une sépulture stipule que tous ceux qui y seront déposés -devront être de sa religion, <i>ad religionem pertinentes meam</i> (de -Rossi, <i>Bullettino di archeol. crist.</i>, 3<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 7, p. 54).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_65_1059" id="Footnote_65_1059"></a><a href="#FNanchor_65_1059"><span class="label">[65]</span></a> Tertullien, <i>Ad Scapulam</i>, 3; de Rossi, <i>op. cit.</i>, 3<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_66_1060" id="Footnote_66_1060"></a><a href="#FNanchor_66_1060"><span class="label">[66]</span></a> S. Justin, <i>Apol.</i>, I, 67; Tertullien, <i>Apolog.</i>, 39.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_67_1061" id="Footnote_67_1061"></a><a href="#FNanchor_67_1061"><span class="label">[67]</span></a> Ulpien, <i>Fragm.</i>, <span class="smcap">xxii</span>, 6; Digeste, III, <span class="smcap">iv</span>, <i>Quod cujusc.</i>, 1; -XLVI, <span class="smcap">i</span>, <i>de Fid. et Mand.</i>, 22; XLVII, <span class="smcap">ii</span>, <i>de Furtis</i>, 31; XLVII, -<span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 1 et 3; Gruter, 322, 3 et 4; 424, 12; -Orelli, 4080; Marini, <i>Atti</i>, p. 95; Muratori, 516, 1; <i>Mém. de la -Soc. des Antiq. de Fr.</i>, XX, p. 78.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_68_1062" id="Footnote_68_1062"></a><a href="#FNanchor_68_1062"><span class="label">[68]</span></a> Dig., XLVII, <span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, entier; Inscr. de Lanuvium, -1<sup>re</sup> col., lignes 10–13; Marini, <i>Atti</i>, p. 552; Muratori, -520, 3; Orelli, 4075, 4115, 1567, 2797, 3140, 3913; Henzeri, 6633, -6745; d'autres encore dans Mommsen, <i>op. cit.</i>, p. 80 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_69_1063" id="Footnote_69_1063"></a><a href="#FNanchor_69_1063"><span class="label">[69]</span></a> Digeste, XLVII, <span class="smcap">xi</span>, de <i>Extr. crim.</i>, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_70_1064" id="Footnote_70_1064"></a><a href="#FNanchor_70_1064"><span class="label">[70]</span></a> <i>Ibid.</i>, XLVII, <span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 2: XLVIII, <span class="smcap">iv</span>, <i>ad -Leg. Jul. majest.</i>, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_71_1065" id="Footnote_71_1065"></a><a href="#FNanchor_71_1065"><span class="label">[71]</span></a> Dion Cassius, LX, 6. Comp. Suétone, <i>Néron</i>, 16.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_72_1066" id="Footnote_72_1066"></a><a href="#FNanchor_72_1066"><span class="label">[72]</span></a> Voir la correspondance administrative de Pline et de Trajan. -Pline, <i>Epist.</i>, X, 43, 93, 94, 97, 98.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_73_1067" id="Footnote_73_1067"></a><a href="#FNanchor_73_1067"><span class="label">[73]</span></a> «Permittitur tenuioribus stipem menstruam conferre, dum -tamen semel in mense coeant, ne sub prætextu hujusmodi illicitum -collegium coeant (Dig, XLVII, <span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 1).» -«Servos quoque licet in collegio tenuiorum recipi volentibus dominis -(<i>ibid.</i>, 3).» Cf. Pline, <i>Epist.</i>, X, 94; Tertullien, <i>Apol.</i>, 39.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_74_1068" id="Footnote_74_1068"></a><a href="#FNanchor_74_1068"><span class="label">[74]</span></a> Digeste, I, <span class="smcap">xii</span>, <i>de Off. præf. urbi</i>, I, § 14 (cf. Mommsen, -<i>op. cit.</i>, p. 127); III, <span class="smcap">iv</span>, <i>Quod cujusc.</i>, 1; XLVII, <span class="smcap">xx</span>, <i>de Coll. et -Corp.</i>, 3. Il faut remarquer que l'excellent Marc-Aurèle élargit, autant -qu'il put, le droit d'association. Dig., XXXIV, <span class="smcap">v</span>, <i>de Rebus -dubiis</i>, 20; XL, <span class="smcap">iii</span>, <i>de Manumissionibus</i>, 1; et même XLVII, -<span class="smcap">xxii</span>, <i>de Coll. et Corp.</i>, 1.</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[Pg 366]</a></span></p> - -<h2><a id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.<br /> - -<span style="font-size: 70%;">AVENIR DES MISSIONS.</span></h2> - - -<p class="p2"><span class="sidenote">[An 45]</span> -Tel était le monde que les missionnaires chrétiens -entreprirent de convertir. On doit voir maintenant, -ce me semble, qu'une telle entreprise ne fut pas une -folie, et que sa réussite ne fut pas un miracle. Le -monde était travaillé de besoins moraux auxquels -la religion nouvelle répondait admirablement. Les -mœurs s'adoucissaient; on voulait un culte plus -pur; la notion des droits de l'homme, les idées -d'améliorations sociales gagnaient de toutes parts. -D'un autre côté, la crédulité était extrême; le nombre -des personnes instruites, très-peu considérable. -Que des apôtres ardents, juifs, c'est-à-dire monothéistes, -disciples de Jésus, c'est-à-dire pénétrés -de la plus douce prédication morale que l'oreille des -hommes eût encore entendue, se présentent à un tel -monde, et sûrement ils seront écoutés. Les rêves -<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[Pg 367]</a></span>qui se mêlent à leur enseignement ne seront pas un -obstacle à leur succès; le nombre de ceux qui ne -croient pas au surnaturel, au miracle, est très-faible. -S'ils sont humbles et pauvres, c'est tant mieux. L'humanité, -au point où elle est, ne peut être sauvée -que par un effort venant du peuple. Les anciennes -religions païennes ne sont pas réformables; l'État -romain est ce que sera toujours l'État, roide, sec, -juste et dur. Dans ce monde qui périt faute d'amour, -l'avenir appartient à celui qui touchera la source vive -de la piété populaire. Le libéralisme grec, la vieille -gravité romaine sont pour cela tout à fait impuissants.</p> - -<p>La fondation du christianisme est, à ce point de -vue, l'œuvre la plus grande qu'aient jamais faite des -hommes du peuple. Très-vite sans doute, des -hommes et des femmes de la haute noblesse romaine -s'affilièrent à l'Église. Dès la fin du premier -siècle, Flavius Clemens et Flavie Domitille nous montrent -le christianisme pénétrant presque dans le palais -des Césars<a name="FNanchor_1_1069" id="FNanchor_1_1069"></a><a href="#Footnote_1_1069" class="fnanchor">[1]</a>. A partir des premiers Antonins, il y a -des gens riches dans la communauté. Vers la fin du -<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[Pg 368]</a></span><span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> siècle, on y trouve quelques-uns des personnages -les plus considérables de l'Empire<a name="FNanchor_2_9999" id="FNanchor_2_9999"></a><a href="#Footnote_2_9999" class="fnanchor">[2]</a>. Mais, au début, -tous ou presque tous furent humbles<a name="FNanchor_3_1070" id="FNanchor_3_1070"></a><a href="#Footnote_3_1070" class="fnanchor">[3]</a>. Dans les plus -anciennes Églises, pas plus qu'en Galilée autour de -Jésus, ne se trouvèrent des nobles, des puissants. Or, -en ces grandes créations, c'est la première heure qui -est décisive. La gloire des religions appartient tout -entière à leurs fondateurs. Les religions, en effet, sont -affaire de foi. Croire est chose vulgaire; le chef-d'œuvre -est de savoir inspirer la foi.</p> - -<p>Quand on cherche à se figurer ces merveilleuses -origines, on se représente d'ordinaire les choses sur -le modèle de notre temps, et l'on est amené ainsi à -de graves erreurs. L'homme du peuple, au premier -siècle de notre ère, surtout dans les pays grecs et -orientaux, ne ressemblait nullement à ce qu'il est -aujourd'hui. L'éducation ne traçait pas alors entre -les classes une barrière aussi forte que maintenant. -Ces races de la Méditerranée, si l'on excepte les populations -du Latium, lesquelles avaient disparu ou -<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[Pg 369]</a></span>avaient perdu toute importance depuis que l'empire -romain, en conquérant le monde, était devenu la chose -des peuples vaincus, ces races, dis-je, étaient moins -solides que les nôtres, mais plus légères, plus vives, -plus spirituelles, plus idéalistes. Le pesant matérialisme -de nos classes déshéritées, ce quelque chose de -morne et d'éteint, effet de nos climats et legs fatal -du moyen âge, qui donne à nos pauvres une physionomie -si navrante, n'était pas le défaut des pauvres -dont il s'agit ici. Bien que fort ignorants et fort crédules, -ils ne l'étaient guère plus que les hommes -riches et puissants. Il ne faut donc pas se représenter -l'établissement du christianisme comme analogue -à ce que serait chez nous un mouvement partant -des classes populaires et finissant (chose à nos -yeux impossible) par obtenir l'assentiment des -hommes instruits. Les fondateurs du christianisme -étaient des gens du peuple, en ce sens qu'ils étaient -vêtus d'une façon commune, qu'ils vivaient simplement, -qu'ils parlaient mal, ou plutôt ne cherchaient -en parlant qu'à exprimer leur idée avec vivacité. Mais -ils n'étaient inférieurs comme intelligence qu'à un -tout petit nombre d'hommes, survivants chaque jour -plus rares du grand monde de César et d'Auguste. -Comparés à l'élite de philosophes qui faisaient le -lien entre le siècle d'Auguste et celui des Antonins, -<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[Pg 370]</a></span>les premiers chrétiens étaient des esprits faibles. Comparés -à la masse des sujets de l'Empire, ils étaient -éclairés. Parfois on les traitait de libres penseurs; le -cri de la populace contre eux était: «A mort les -athées<a name="FNanchor_4_1071" id="FNanchor_4_1071"></a><a href="#Footnote_4_1071" class="fnanchor">[4]</a>!» Et cela n'est pas surprenant. Le monde -faisait d'effrayants progrès en superstition. Les deux -premières capitales du christianisme des gentils, Antioche -et Ephèse, étaient les deux villes de l'Empire -les plus adonnées aux croyances surnaturelles. Le -<span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> et le <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle poussèrent jusqu'à la démence la -soif du merveilleux et la crédulité.</p> - -<p>Le christianisme naquit en dehors du monde officiel, -mais non pas précisément au-dessous. C'est en -apparence et selon les préjugés mondains que les disciples -de Jésus étaient de petites gens. Le mondain -aime ce qui est fier et fort; il parle sans affabilité -à l'homme humble; l'honneur, comme il l'entend, -consiste à ne pas se laisser insulter; il méprise celui -qui s'avoue faible, qui souffre tout, se met au-dessous -de tout, cède sa tunique, tend sa joue aux soufflets. -Là est son erreur; car le faible, qu'il dédaigne, -lui est d'ordinaire supérieur; la somme de vertu -est chez ceux qui obéissent (servantes, ouvriers, -<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[Pg 371]</a></span>soldats, marins, etc.) plus grande que chez ceux qui -commandent et jouissent. Et cela est presque dans -l'ordre, puisque commander et jouir, loin d'aider -à la vertu, sont une difficulté pour être vertueux.</p> - -<p>Jésus comprit à merveille que le peuple a dans -son sein le grand réservoir de dévouement et de -résignation qui sauve le monde. Voilà pourquoi il -proclama heureux les pauvres, jugeant qu'il leur est -plus aisé qu'aux autres d'être bons. Les chrétiens -primitifs furent, par essence, des pauvres. «Pauvres» -fut leur nom<a name="FNanchor_5_1072" id="FNanchor_5_1072"></a><a href="#Footnote_5_1072" class="fnanchor">[5]</a>. Même quand le chrétien fut -riche, au <span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> et au <span class="smcap">iii</span><sup>e</sup> siècle, il fut en esprit un -<i>tenuior</i><a name="FNanchor_6_1073" id="FNanchor_6_1073"></a><a href="#Footnote_6_1073" class="fnanchor">[6]</a>; il se sauva grâce à la loi sur les <i>collegia -tenuiorum</i>. Les chrétiens n'étaient certes pas tous des -esclaves et des gens de basse condition; mais l'équivalent -social d'un chrétien était un esclave; ce qui se -disait d'un esclave se disait d'un chrétien. De part et -d'autre, on se fait honneur des mêmes vertus, bonté, -humilité, résignation, douceur. Le jugement des -auteurs païens est à cet égard unanime. Tous sans -exception reconnaissent dans le chrétien les traits -du caractère servile, indifférence pour les grandes -affaires, air triste et contrit, jugement morose sur -<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[Pg 372]</a></span>le siècle, aversion pour les jeux, les théâtres, les -gymnases, les bains<a name="FNanchor_7_1074" id="FNanchor_7_1074"></a><a href="#Footnote_7_1074" class="fnanchor">[7]</a>.</p> - -<p>En un mot, les païens étaient le monde; les chrétiens -n'étaient pas du monde. Ils étaient un petit troupeau -à part, haï du monde, trouvant le monde mauvais<a name="FNanchor_8_1075" id="FNanchor_8_1075"></a><a href="#Footnote_8_1075" class="fnanchor">[8]</a>, -cherchant à «se garder immaculé du monde<a name="FNanchor_9_1076" id="FNanchor_9_1076"></a><a href="#Footnote_9_1076" class="fnanchor">[9]</a>». -L'idéal du christianisme sera le contraire de celui du -mondain<a name="FNanchor_10_1077" id="FNanchor_10_1077"></a><a href="#Footnote_10_1077" class="fnanchor">[10]</a>. Le parfait chrétien aimera l'abjection; il -aura les vertus du pauvre, du simple, de celui qui -ne cherche pas à se faire valoir. Mais il aura les défauts -de ses vertus; il déclarera vaines et frivoles -bien des choses qui ne le sont pas; il rapetissera -l'univers; il sera l'ennemi ou le contempteur de la -beauté. Un système où la Vénus de Milo n'est qu'une -idole est un système faux ou du moins partiel; car -la beauté vaut presque le bien et le vrai. Une décadence -dans l'art est, en tout cas, inévitable avec -de pareilles idées. Le chrétien ne tiendra ni à bien -bâtir, ni à bien sculpter, ni à bien dessiner; il est -<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[Pg 373]</a></span>trop idéaliste. Il tiendra peu à savoir; la curiosité -lui paraît chose vaine. Confondant la grande volupté -de l'âme, qui est une des manières de toucher l'infini, -avec le plaisir vulgaire, il s'interdira de jouir. -Il est trop vertueux.</p> - -<p>Une autre loi se montre dès à présent comme -devant dominer cette histoire. L'établissement du -christianisme correspond à la suppression de la vie -politique dans le monde de la Méditerranée; le christianisme -naît et se répand à une époque où il n'y a -plus de patrie. Si quelque chose manque totalement -aux fondateurs de l'Église, c'est le patriotisme. Ils -ne sont pas cosmopolites; car toute la planète est -pour eux un lieu d'exil; ils sont idéalistes dans le -sens le plus absolu. La patrie est un composé de -corps et d'âme. L'âme, ce sont les souvenirs, les -usages, les légendes, les malheurs, les espérances, -les regrets communs; le corps, c'est le sol, la race, -la langue, les montagnes, les fleuves, les productions -caractéristiques. Or, jamais on ne fut plus -détaché de tout cela que les premiers chrétiens. Ils -ne tiennent pas à la Judée; au bout de quelques années, -ils ont oublié la Galilée; la gloire de la Grèce -et de Rome leur est indifférente. Les contrées où le -christianisme s'établit d'abord, la Syrie, Chypre, -l'Asie Mineure, ne se souvenaient plus d'un temps -<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[Pg 374]</a></span>où elles eussent été libres. La Grèce et Rome avaient -encore un grand sentiment national. Mais, à Rome, -le patriotisme vivait dans l'armée et dans quelques -familles; en Grèce, le christianisme ne fructifie qu'à -Corinthe, ville qui, depuis sa destruction par Mummius -et sa reconstruction par César, était un ramas -de gens de toute sorte. Les vrais pays grecs, alors -comme aujourd'hui très-jaloux, très-absorbés par le -souvenir de leur passé, se prêtèrent peu à la prédication -nouvelle; ils furent toujours médiocrement chrétiens. -Au contraire, ces pays mous, gais, voluptueux, -d'Asie, de Syrie, pays de plaisir, de mœurs libres, -de laisser aller, habitués à recevoir la vie et le gouvernement -d'ailleurs, n'avaient rien à abdiquer en fait -de fierté et de traditions. Les plus anciennes métropoles -du christianisme, Antioche, Éphèse, Thessalonique, -Corinthe, Rome, furent des villes communes, -si j'ose le dire, des villes à la façon de la moderne -Alexandrie, où affluaient toutes les races, où ce mariage -entre l'homme et le sol, qui constitue une nation, -était absolument rompu.</p> - -<p>L'importance donnée aux questions sociales est -toujours à l'inverse des préoccupations politiques. -Le socialisme prend le dessus, quand le patriotisme -s'affaiblit. Le christianisme fut l'explosion d'idées sociales -et religieuses à laquelle il fallait s'attendre dès -<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[Pg 375]</a></span>qu'Auguste eut mis fin aux luttes politiques. Culte -universel, comme l'islamisme, le christianisme sera -au fond l'ennemi des nationalités. Il faudra bien des -siècles et bien des schismes pour qu'on arrive à -former des Églises nationales avec une religion qui -fut d'abord la négation de toute patrie terrestre, qui -naquit à une époque où il n'y avait plus au monde de -cité ni de citoyens, et que les vieilles républiques, -roides et fortes, d'Italie et de Grèce eussent sûrement -expulsée comme un poison mortel pour l'État.</p> - -<p>Et ce fut là une des causes de grandeur du culte -nouveau. L'humanité est chose diverse, changeante, -tiraillée par des désirs contradictoires. Grande est -la patrie, et saints sont les héros de Marathon, -des Thermopyles, de Valmy et de Fleurus. La patrie, -cependant, n'est pas tout ici-bas. On est homme -et fils de Dieu, avant d'être Français ou Allemand. -Le royaume de Dieu, rêve éternel qu'on n'arrachera -pas du cœur de l'homme, est la protestation contre -ce que le patriotisme a de trop exclusif. La pensée -d'une organisation de l'humanité en vue de son plus -grand bonheur et de son amélioration morale est -chrétienne et légitime. L'État ne sait et ne peut savoir -qu'une seule chose, organiser l'égoïsme. Cela -n'est pas indifférent; car l'égoïsme est le plus puissant -et le plus saisissable des mobiles humains. Mais -<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[Pg 376]</a></span>cela ne suffit pas. Les gouvernements qui sont partis -de cette supposition que l'homme n'est composé que -d'instincts cupides se sont trompés. Le dévouement -est aussi naturel que l'égoïsme à l'homme de grande -race. L'organisation du dévouement, c'est la religion. -Qu'on n'espère donc pas se passer de religion ni d'associations -religieuses. Chaque progrès des sociétés -modernes rendra ce besoin-là plus impérieux.</p> - -<p>Voilà de quelle manière ces récits d'événements -étranges peuvent être pour nous pleins d'enseignements -et d'exemples. Il ne faut pas s'arrêter à certains -traits que la différence des temps fait paraître -bizarres. Quand il s'agit de croyances populaires, il y -a toujours une immense disproportion entre la grandeur -du but idéal que poursuit la foi et la petitesse -des circonstances matérielles qui ont fait croire. De -là cette particularité que, dans l'histoire religieuse, -des détails choquants et des actes ressemblant à -la folie peuvent être mêlés à tout ce qu'il y a de plus -sublime. Le moine qui inventa la sainte ampoule -a été l'un des fondateurs du royaume de France. Qui -ne voudrait effacer de la vie de Jésus l'épisode des -démoniaques de Gergésa? Jamais homme de sang-froid -n'a fait ce que firent François d'Assise, Jeanne -d'Arc, Pierre l'Ermite, Ignace de Loyola. Rien n'est -plus relatif que le mot de folie appliqué au passé de -<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[Pg 377]</a></span>l'esprit humain. Si l'on suivait les idées répandues -de nos jours, il n'y a pas de prophète, pas d'apôtre, -pas de saint qui n'aurait dû être enfermé. La conscience -humaine est très-instable, aux époques où la -réflexion n'est pas avancée; dans ces états de l'âme, -c'est par des passages insensibles que le bien devient -le mal et que le mal devient le bien, que le beau -confine au laid et que le laid redevient la beauté. Il -n'y a pas de justice possible envers le passé, si l'on -n'admet cela. Un même souffle divin pénètre toute -l'histoire et en fait l'admirable unité; mais la variété -des combinaisons que peuvent produire les facultés -humaines est infinie. Les apôtres diffèrent moins de -nous que les fondateurs du bouddhisme, lesquels -étaient pourtant plus près de nous par la langue et -probablement par la race. Notre siècle a vu des -mouvements religieux tout aussi extraordinaires que -ceux d'autrefois, mouvements qui ont provoqué autant -d'enthousiasme, qui ont eu déjà, proportion -gardée, plus de martyrs, et dont l'avenir est encore -incertain.</p> - -<p>Je ne parle pas des Mormons, secte à quelques -égards si sotte et si abjecte que l'on hésite à la prendre -au sérieux. Il est instructif cependant de voir, en -plein <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle, des milliers d'hommes de notre race -vivant dans le miracle, croyant avec une foi aveugle -<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[Pg 378]</a></span>des merveilles qu'ils disent avoir vues et touchées. Il -y a déjà toute une littérature pour montrer l'accord -du mormonisme et de la science; ce qui vaut mieux, -cette religion, fondée sur de niaises impostures, a -su accomplir des prodiges de patience et d'abnégation; -dans cinq cents ans, des docteurs prouveront -sa divinité par les merveilles de son établissement. -Le bâbisme, en Perse, a été un phénomène autrement -considérable<a name="FNanchor_11_1078" id="FNanchor_11_1078"></a><a href="#Footnote_11_1078" class="fnanchor">[11]</a>. Un homme doux et sans aucune -prétention, une sorte de Spinoza modeste et pieux, -s'est vu, presque malgré lui, élevé au rang de thaumaturge, -d'incarnation divine, et est devenu le chef -d'une secte nombreuse, ardente et fanatique, qui -a failli amener une révolution comparable à celle -de l'islam. Des milliers de martyrs sont accourus -pour lui avec allégresse au-devant de la mort. Un -jour sans pareil peut-être dans l'histoire du monde -fut celui de la grande boucherie qui se fit des -bâbis à Téhéran. «On vit ce jour-là dans les rues -et les bazars de Téhéran, dit un narrateur qui a -<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[Pg 379]</a></span>tout su d'original<a name="FNanchor_12_1079" id="FNanchor_12_1079"></a><a href="#Footnote_12_1079" class="fnanchor">[12]</a>, un spectacle que la population -semble devoir n'oublier jamais. Quand la conversation, -encore aujourd'hui, se met sur cette matière, -on peut juger de l'admiration mêlée d'horreur que la -foule éprouva et que les années n'ont pas diminuée. -On vit s'avancer entre les bourreaux des enfants et -des femmes, les chairs ouvertes sur tout le corps, -avec des mèches allumées, flamblantes, fichées dans -les blessures. On traînait les victimes par des cordes -et on les faisait marcher à coups de fouet. Enfants -et femmes s'avançaient en chantant un verset qui dit: -«En vérité, nous venons de Dieu et nous retournons -à lui!» Leurs voix s'élevaient éclatantes au-dessus -du silence profond de la foule. Quand un des suppliciés -tombait et qu'on le faisait relever à coups de -fouet ou de baïonnette, pour peu que la perte de son -sang, qui ruisselait sur tous ses membres, lui laissât -encore un peu de force, il se mettait à danser et -criait avec un surcroît d'enthousiasme: «En vérité, -nous sommes à Dieu et nous retournons à lui!» -Quelques-uns des enfants expirèrent dans le trajet. -Les bourreaux jetèrent leurs corps sous les pieds de -leurs pères et de leurs sœurs, qui marchèrent fièrement -dessus et ne leur donnèrent pas deux regards.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[Pg 380]</a></span>Quand on arriva au lieu d'exécution, on proposa -encore aux victimes la vie pour leur abjuration. Un -bourreau imagina de dire à un père que, s'il ne cédait -pas, il couperait la gorge à ses deux fils sur sa poitrine. -C'étaient deux petits garçons, dont l'aîné avait quatorze -ans, et qui, rouges de leur propre sang, les chairs -calcinées, écoutaient froidement le dialogue; le père -répondit, en se couchant par terre, qu'il était prêt, -et l'aîné des enfants, réclamant avec emportement -son droit d'aînesse, demanda à être égorgé le premier<a name="FNanchor_13_1080" id="FNanchor_13_1080"></a><a href="#Footnote_13_1080" class="fnanchor">[13]</a>. -Enfin, tout fut achevé; la nuit tomba sur un -amas de chairs informes; les têtes étaient attachées -en paquets au poteau de justice, et les chiens des -faubourgs se dirigeaient par troupes de ce côté.»</p> - -<p>Cela se passait en 1852. La secte de Mazdak, -sous Chosroès Nouschirvan, fut étouffée dans un -pareil bain de sang. Le dévouement absolu est pour -les natures naïves la plus exquise des jouissances et -une sorte de besoin. Dans l'affaire des bâbis, on vit -des gens qui étaient à peine de la secte venir se dénoncer -<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[Pg 381]</a></span>eux-mêmes, afin qu'on les adjoignît aux patients. -Il est si doux à l'homme de souffrir pour quelque -chose, que dans bien des cas l'appât du martyre -suffit pour faire croire. Un disciple qui fut le compagnon -de supplice du Bâb, suspendu à côté de lui -aux remparts de Tébriz, et attendant la mort, n'avait -qu'un mot à la bouche: «Es-tu content de moi, -maître?»</p> - -<p>Les personnes qui regardent comme miraculeux ou -chimérique ce qui dans l'histoire dépasse les calculs -d'un bon sens vulgaire, doivent trouver de tels faits -inexplicables. La condition fondamentale de la critique -est de savoir comprendre les états divers de l'esprit -humain. La foi absolue est pour nous un fait complètement -étranger. En dehors des sciences positives, -d'une certitude en quelque sorte matérielle, toute -opinion n'est à nos yeux qu'un à peu près, impliquant -une part de vérité et une part d'erreur. La part -d'erreur peut être aussi petite que l'on voudra; elle -ne se réduit jamais à zéro, quand il s'agit de choses -morales, impliquant une question d'art, de langage, -de forme littéraire, de personnes. Telle n'est pas la -manière de voir des esprits étroits et obstinés, des -Orientaux par exemple. L'œil de ces gens n'est pas -comme le nôtre; c'est l'œil d'émail des personnages -de mosaïques, terne, fixe. Ils ne savent voir qu'une -<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[Pg 382]</a></span>seule chose à la fois, cette chose les obsède, s'empare -d'eux; ils ne sont plus maîtres alors de croire -ou de ne pas croire; il n'y a plus de place en eux -pour une arrière-pensée réfléchie. Une opinion ainsi -embrassée, on se fait tuer pour elle. Le martyr est en -religion ce que l'homme de parti est en politique. Il -n'y a pas eu beaucoup de martyrs très-intelligents. -Les confesseurs du temps de Dioclétien durent être, -après la paix de l'Église, de gênants et impérieux personnages. -On n'est jamais bien tolérant, quand on -croit qu'on a tout à fait raison et que les autres ont -tout à fait tort.</p> - -<p>Les grands embrasements religieux, étant la conséquence -d'une manière très-arrêtée de voir les choses, -deviennent ainsi des énigmes pour un siècle comme -le nôtre, où la rigueur des convictions s'est affaiblie. -Chez nous, l'homme sincère modifie sans cesse ses -opinions; en premier lieu, parce que le monde -change; en second lieu, parce que l'appréciateur -change aussi. Nous croyons plusieurs choses à la fois. -Nous aimons la justice et la vérité; pour elles nous -exposerions notre vie; mais nous n'admettons pas -que le juste et le vrai soient l'apanage d'une secte ou -d'un parti. Nous sommes bons Français; mais nous -avouons que les Allemands, les Anglais nous sont supérieurs -à bien des égards. Il n'en est pas ainsi aux -<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[Pg 383]</a></span>époques et dans les pays où chacun est de sa communion, -de sa race, de son école politique, d'une -façon entière, et voilà pourquoi toutes les grandes -créations religieuses ont eu lieu dans des sociétés dont -l'esprit général était plus ou moins analogue à celui -de l'Orient. Jusqu'ici, en effet, la foi absolue a seule -réussi à s'imposer aux autres. Une bonne servante de -Lyon, Blandine, qui s'est fait tuer pour sa foi, il y a -dix-sept cents ans, un brutal chef de bande, Clovis, -qui trouva bon, il y après de quatorze siècles, d'embrasser -le catholicisme, nous font encore la loi.</p> - -<p>Qui ne s'est arrêté, en parcourant nos anciennes -villes devenues modernes, au pied des gigantesques -monuments de la foi des vieux âges? Tout s'est renouvelé -à l'entour; plus un vestige des habitudes d'autrefois; -la cathédrale est restée, un peu dégradée -peut-être à la hauteur de la main de l'homme, mais -profondément enracinée dans le sol. <i>Mole sua stat!</i> Sa -masse est son droit. Elle a résisté au déluge qui a tout -balayé autour d'elle; pas un des hommes d'autrefois, -revenant visiter les lieux où il vécut, ne retrouverait -sa maison; seul, le corbeau qui a posé son nid dans -les hauteurs de l'édifice sacré n'a pas vu porter le marteau -sur sa demeure. Étrange prescription! Ces honnêtes -martyrs, ces rudes convertis, ces pirates bâtisseurs -d'églises nous dominent toujours. Nous sommes -<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[Pg 384]</a></span>chrétiens, parce qu'il leur a plu de l'être. Comme en -politique il n'y a que les fondations barbares qui durent, -en religion il n'y a que les affirmations spontanées, -et, si j'ose le dire, fanatiques, qui soient -contagieuses. C'est que les religions sont des œuvres -toutes populaires. Leur succès ne dépend pas des -preuves plus ou moins bonnes qu'elles administrent -de leur divinité; leur succès est en proportion de ce -qu'elles disent au cœur du peuple.</p> - -<p>Suit-il de là que la religion soit destinée à diminuer -peu à peu et à disparaître comme les erreurs -populaires sur la magie, la sorcellerie, les esprits? -Non certes. La religion n'est pas une erreur populaire; -c'est une grande vérité d'instinct, entrevue -par le peuple, exprimée par le peuple. Tous les -symboles qui servent à donner une forme au sentiment -religieux sont incomplets, et leur sort est -d'être rejetés les uns après les autres. Mais rien -n'est plus faux que le rêve de certaines personnes -qui, cherchant à concevoir l'humanité parfaite, la -conçoivent sans religion. C'est l'inverse qu'il faut -dire. La Chine, qui est une humanité inférieure, n'a -presque pas de religion. Au contraire, supposons une -planète habitée par une humanité dont la puissance -intellectuelle, morale, physique, soit double de celle -de l'humanité terrestre, cette humanité-là serait au -<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[Pg 385]</a></span>moins deux fois plus religieuse que la nôtre. Je dis -«au moins»; car il est probable que l'augmentation -des facultés religieuses aurait lieu dans une progression -plus rapide que l'augmentation de la capacité -intellectuelle, et ne se ferait pas selon la simple -proportion directe. Supposons une humanité dix fois -plus forte que la nôtre; cette humanité-là serait infiniment -plus religieuse. Il est même probable qu'à ce -degré de sublimité, dégagé de tout souci matériel et -de tout égoïsme, doué d'un tact parfait et d'un goût -divinement délicat, voyant la bassesse et le néant -de tout ce qui n'est pas le vrai, le bien ou le beau, -l'homme serait uniquement religieux, plongé dans -une perpétuelle adoration, roulant d'extases en extases, -naissant, vivant et mourant dans un torrent -de volupté. L'égoïsme, en effet, qui donne la mesure -de l'infériorité des êtres, décroît à mesure, qu'on -s'éloigne de l'animal. Un être parfait ne serait plus -égoïste; il serait tout religieux. Le progrès aura donc -pour effet d'agrandir la religion, et non de la détruire -ou de la diminuer.</p> - -<p>Mais il est temps de revenir aux trois missionnaires, -Paul, Barnabé, Jean-Marc, que nous avons laissés -au moment où ils sortent d'Antioche par la porte qui -conduit à Séleucie. Dans mon troisième livre, j'essayerai -de suivre les traces de ces messagers de bonne -<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[Pg 386]</a></span>nouvelle, sur terre et sur mer, par le calme et la tempête, -par les bons et les mauvais jours. J'ai hâte de -redire cette épopée sans égale, de peindre ces routes -infinies d'Asie et d'Europe, le long desquelles ils -semèrent le grain de l'Évangile, ces flots qu'ils traversèrent -tant de fois en des situations si diverses. -La grande-odyssée chrétienne va commencer. Déjà, -la barque apostolique a tendu ses voiles; le vent -souffle, et n'aspire qu'à porter sur ses ailes les paroles -de Jésus.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1069" id="Footnote_1_1069"></a><a href="#FNanchor_1_1069"><span class="label">[1]</span></a> Voir de Rossi, <i>Bulletino di archeol. cristiana</i>, 3<sup>e</sup> année, -n<sup>os</sup> 3, 5, 6, 12. Le fait de Pomponia Græcina (Tac., <i>Ann.</i>, XIII, -32), sous Néron, est déjà caractéristique; mais il n'est pas sûr -qu'elle fût chrétienne.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_9999" id="Footnote_2_9999"></a><a href="#FNanchor_2_9999"><span class="label">[2]</span></a> Voir de Rossi, <i>Roma sotterranea</i>, I p. 309; et pl. <span class="smcap">xxi</span>, -n<sup>o</sup> 12; et les rapprochements épigraphiques faits par Léon Renier, -<i>Comptes rendus de l'Acad. des Inscr. et B.-L.</i>, 1865, p. 289 et -suiv., et par le général Creuly, <i>Rev. arch.</i>, janv. 1866, p. 63–64. -Comp. de Rossi; <i>Bull.</i>, 3<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 10, p. 77–79.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_1070" id="Footnote_3_1070"></a><a href="#FNanchor_3_1070"><span class="label">[3]</span></a> I Cor., <span class="smcap">i</span>, 26 et suiv.; Jac., <span class="smcap">ii</span>, 5 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_1071" id="Footnote_4_1071"></a><a href="#FNanchor_4_1071"><span class="label">[4]</span></a> Αἶρε τοὺς ἀθέους. Voir la relation du martyre de saint Polycarpe, -§ 3, 9, 12, dans Ruinart, <i>Acta sincera</i>, p. 31 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_1072" id="Footnote_5_1072"></a><a href="#FNanchor_5_1072"><span class="label">[5]</span></a> <i>Ebionim</i>. Voir <i>Vie de Jésus</i>, p. 179 et suiv., en rapprochant -Jac., <span class="smcap">ii</span>, 5 et suiv. Comp. les πτωχοὶ τῷ πνεύματι. Matth., <span class="smcap">v</span>, 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_1073" id="Footnote_6_1073"></a><a href="#FNanchor_6_1073"><span class="label">[6]</span></a> Voir ci-dessus, p. 357, 362.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_1074" id="Footnote_7_1074"></a><a href="#FNanchor_7_1074"><span class="label">[7]</span></a> Tacite, <i>Ann.</i>, XV, 44; Pline, <i>Epist.</i>, X, 97; Suétone, <i>Néron</i>, -16; <i>Domit.</i>, 15; le <i>Philopatris</i>, entier; Rutilius Numatianus, I, -389 et suiv.; 440 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_1075" id="Footnote_8_1075"></a><a href="#FNanchor_8_1075"><span class="label">[8]</span></a> Jean, <span class="smcap">xv</span>, 17 et suiv.; <span class="smcap">xvi</span>, 8 et suiv., 33, <span class="smcap">xvii</span>, 15 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_1076" id="Footnote_9_1076"></a><a href="#FNanchor_9_1076"><span class="label">[9]</span></a> Jac, <span class="smcap">i</span>, 27.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_1077" id="Footnote_10_1077"></a><a href="#FNanchor_10_1077"><span class="label">[10]</span></a> Je parle ici des tendances essentielles et primitives du christianisme, -et non du christianisme complètement transformé, surtout -par les jésuites, qu'on prêche de nos jours.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_1078" id="Footnote_11_1078"></a><a href="#FNanchor_11_1078"><span class="label">[11]</span></a> Voir l'histoire des origines du bâbisme, racontée par M. de -Gobineau, <i>les Relig. et les Philos. dans l'Asie centrale</i> (Paris, -1865), p. 141 et suiv.; et par Mirza Kazem-beg, dans le <i>Journal -asiatique</i> [sous presse]. Moi-même, à Constantinople, j'ai pu recueillir, -de deux personnes qui ont été mêlées de près à l'histoire -du bâbisme, des renseignements qui confirment le récit de ces -deux savants.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_1079" id="Footnote_12_1079"></a><a href="#FNanchor_12_1079"><span class="label">[12]</span></a> M. de Gobineau, ouvr. cit., p. 301 et suiv</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_1080" id="Footnote_13_1080"></a><a href="#FNanchor_13_1080"><span class="label">[13]</span></a> Un autre détail que je tiens de source première est celui-ci: -Quelques sectaires, qu'on voulait amener à rétractation, furent -attachés à la gueule de canons, amorcés d'une mèche longue et -brûlant lentement. On leur proposait de couper la mèche s'ils reniaient -le Bâb. Eux, les bras tendus vers le feu, le suppliaient de -se hâter et de venir bien vite consommer leur bonheur.</p></div> - -<p class="p2"> </p> - -<p class="center">FIN DES <i>APOTRES</i>.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les apôtres, by Ernest Renan - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES APÔTRES *** - -***** This file should be named 53082-h.htm or 53082-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/0/8/53082/ - -Produced by Madeleine Fournier. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/53082-h/images/cover.jpg b/old/53082-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e6e844a..0000000 --- a/old/53082-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
