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-The Project Gutenberg EBook of Uranie, by Camille Flammarion
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Uranie
-
-Author: Camille Flammarion
-
-Illustrator: De Bieler
- Gambard
- Myrbach
-
-Release Date: August 29, 2016 [EBook #52933]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK URANIE ***
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-
-Produced by Carlo Traverso, Ramon Pajares Box and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia.
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-NOTES DE TRANSCRIPTION
-
- * Le texte en italiques est représenté _entre tirets bas_ et le
- texte en petites capitales, en MAJUSCULES.
-
- * Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées.
-
- * L’orthographe d’origine a été conservée. En cas d’orthographes
- diverses pour un même terme, la variante plus utilisée a été
- retenue.
-
- * Aux pp. 161 et 162, «Rio-Janeiro» a été remplacé par
- «Rio-de-Janeiro».
-
- * À la p. 279, la fraction «1/604 000 000» a été remplacée par
- «1/64 000 000», d’après une édition postérieure de cette œuvre.
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-
-Uranie
-
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-
- OUVRAGES PUBLIÉS
- dans la
- COLLECTION GUILLAUME
-
- Édition du _Figaro_
-
- ALPHONSE DAUDET TARTARIN SUR LES ALPES 1 vol.
- PIERRE LOTI MADAME CHRYSANTHÈME 1 vol.
-
-
- Paris.--Imp. Lahure, rue de Fleurus, 9.
-
-
-
-
- COLLECTION GUILLAUME
- (_Édition du_ FIGARO)
-
-
- CAMILLE FLAMMARION
-
- Uranie
-
-
- Illustrations
- DE BIELER, GAMBARD ET MYRBACH
-
-
- PARIS
- C. MARPON ET E. FLAMMARION
- Éditeurs
- 26, RUE RACINE, 26
-
- 1889
-
-
-
-
-Uranie
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-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-La Muse du Ciel
-
-
-
-
-[Illustration]
-
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-
-
-I
-
-
-J’avais dix-sept ans. Elle s’appelait Uranie.
-
-Uranie était-elle une blonde jeune fille aux yeux bleus, un rêve de
-printemps, une innocente, mais curieuse fille d’Ève? Non, elle était
-simplement, comme autrefois, l’une des neuf Muses, celle qui présidait
-à l’Astronomie et dont le regard céleste animait et dirigeait le chœur
-des sphères; elle était l’idée angélique qui plane au-dessus des
-lourdeurs terrestres; elle n’avait ni la chair troublante, ni le cœur
-dont les palpitations se communiquent à distance, ni la tiède chaleur
-de la vie humaine; mais elle existait pourtant, dans une sorte de monde
-idéal, supérieur et toujours pur, et toutefois elle était assez humaine
-par son nom, par sa forme, pour produire sur une âme d’adolescent
-une impression vive et profonde, pour faire naître dans cette âme un
-sentiment indéfini, indéfinissable, d’admiration et presque d’amour.
-
-Le jeune homme dont la main n’a pas encore touché au fruit divin de
-l’arbre du Paradis, celui dont les lèvres sont restées ignorantes, dont
-le cœur n’a point encore parlé, dont les sens s’éveillent au milieu du
-vague des aspirations nouvelles, celui-là pressent, dans les heures de
-solitude et même à travers les travaux intellectuels dont l’éducation
-contemporaine accable son cerveau, celui-là pressent le culte auquel
-il devra bientôt sacrifier, et personnifie d’avance sous des formes
-variées l’être charmant qui flotte dans l’atmosphère de ses rêves. Il
-veut, il désire atteindre cet être inconnu, mais ne l’ose pas encore,
-et peut-être ne l’oserait-il jamais dans la candeur de son admiration,
-si quelque avance secourable ne lui venait en aide. Si Chloé n’est
-point instruite, il faut que l’indiscrète et curieuse Lycénion se
-charge d’instruire Daphnis.
-
-Tout ce qui nous parle de l’attraction encore inconnue peut nous
-charmer, nous frapper, nous séduire. Une froide gravure, montrant
-l’ovale d’un pur visage, une peinture, même antique, une sculpture--une
-sculpture surtout--éveille un mouvement nouveau dans nos cœurs, le
-sang se précipite ou s’arrête, l’idée traverse comme un éclair notre
-front rougissant et demeure flottante dans notre esprit rêveur. C’est
-le commencement des désirs, c’est le commencement de la vie, c’est
-l’aurore d’une belle journée d’été annonçant le lever du soleil.
-
-Pour moi, mon premier amour, mon adolescente passion avait, non pour
-objet assurément, mais pour cause déterminante,... une Pendule!...
-C’est assez bizarre, mais c’est ainsi. Des calculs fort insipides me
-prenaient tous mes après-midi, de deux heures à quatre heures: il
-s’agissait de corriger les observations d’étoiles ou de planètes faites
-la nuit précédente en leur appliquant les réductions provenant de la
-réfraction atmosphérique, laquelle dépend elle-même de la hauteur
-du baromètre et de la température. Ces calculs sont aussi simples
-qu’ennuyeux; on les fait machinalement, à l’aide de tables préparées,
-et en pensant à toute autre chose.
-
-L’illustre Le Verrier était alors directeur de l’Observatoire de Paris.
-Point artiste du tout, il possédait pourtant dans son cabinet de
-travail une pendule en bronze doré, d’un fort beau caractère, datant de
-la fin du premier Empire et due au ciseau de Pradier. Le socle de cette
-pendule représentait, en bas-relief, la naissance de l’Astronomie
-dans les plaines de l’Égypte. Une sphère céleste massive, ceinte du
-cercle zodiacal, soutenue par des sphinx, dominait le cadran. Des dieux
-égyptiens ornaient les côtés. Mais la beauté de cette œuvre artistique
-consistait surtout en une ravissante petite statue d’Uranie, noble,
-élégante, je dirais presque majestueuse.
-
-[Illustration]
-
-La Muse céleste se tenait debout. De la main droite elle mesurait, à
-l’aide d’un compas, les degrés de la sphère étoilée; sa main gauche,
-tombant, portait une petite lunette astronomique. Superbement drapée,
-elle planait dans l’attitude de la noblesse et de la grandeur. Je
-n’avais point encore vu de visage plus beau que le sien. Éclairé
-de face, ce pur visage se montrait grave et austère. Si la lumière
-arrivait obliquement, il devenait plutôt méditatif. Mais si la lumière
-venait d’en haut et de côté, ce visage enchanté s’illuminait d’un
-mystérieux sourire, son regard devenait presque caressant, une exquise
-sérénité faisait place à l’expression d’une sorte de joie, d’aménité et
-de bonheur que l’on avait plaisir à contempler. C’était comme un chant
-intérieur, comme une poétique mélodie. Ces changements d’expression
-faisaient vraiment vivre la statue. Muse et déesse, elle était belle,
-elle était charmante, elle était admirable.
-
-[Illustration]
-
-Chaque fois que j’étais appelé auprès de l’éminent mathématicien, ce
-n’était point sa gloire universelle qui m’impressionnait le plus.
-J’oubliais les formules de logarithmes et même l’immortelle découverte
-de la planète Neptune pour subir le charme de l’œuvre de Pradier. Ce
-beau corps, si admirablement modelé sous son antique draperie, cette
-gracieuse attache du cou, cette figure expressive, attiraient mes
-regards et captivaient ma pensée. Bien souvent, lorsque vers quatre
-heures nous quittions le bureau pour rentrer dans Paris, j’épiais
-par la porte entr’ouverte l’absence du directeur. Le lundi et le
-mercredi étaient les meilleurs jours, le premier à cause des séances
-de l’Institut, auxquelles il ne manquait guère, le second à cause de
-celles du Bureau des longitudes, qu’il fuyait avec le plus profond
-dédain et qui lui faisaient quitter l’Observatoire tout exprès pour
-mieux marquer son mépris. Alors je me plaçais bien en face de ma chère
-Uranie, je la regardais à mon aise, je m’extasiais de la beauté de ses
-formes, et je partais plus satisfait, mais non plus heureux. Elle me
-charmait, mais elle me laissait des regrets.
-
-Un soir--le soir où je découvris ses changements de physionomie suivant
-l’éclairage--j’avais trouvé le cabinet grand ouvert, une lampe posée
-sur la cheminée et illuminant la Muse sous l’un de ses aspects les plus
-séduisants. La lumière oblique caressait doucement le front, les joues,
-les lèvres et la gorge. L’expression était merveilleuse. Je m’approchai
-et je la contemplai, d’abord immobile. Puis l’idée me vint de déplacer
-la lampe et de faire jouer la lumière sur les épaules, le bras, le cou,
-la chevelure. La statue semblait vivre, penser, se réveiller et sourire
-encore. Sensation bizarre, sentiment étrange, j’en étais véritablement
-épris: d’admirateur j’étais devenu amoureux. On m’eût fort surpris
-alors si l’on m’eût affirmé que ce n’était point là le véritable
-amour et que ce platonisme n’était qu’un rêve enfantin. Le Directeur
-arriva, ne parut pas aussi étonné de ma présence que j’aurais pu le
-craindre (on passait souvent par ce cabinet pour se rendre aux salles
-d’observation). Mais au moment où je posais la lampe sur la cheminée:
-«Vous êtes en retard pour Jupiter», me dit-il. Et comme je franchissais
-le seuil: «Est-ce que vous seriez poète?» ajouta-t-il d’un air de
-profond dédain, en appuyant longuement sur la dernière syllabe, comme
-s’il eût dit poâte.
-
-J’aurais pu lui répliquer par les exemples de Kepler, de Galilée, de
-d’Alembert, des deux Herschel, et d’autres illustres savants, qui
-furent poètes en même temps qu’astronomes; j’aurais pu lui rappeler le
-souvenir du premier Directeur de l’Observatoire même, Jean-Dominique
-Cassini, qui chanta Uranie en vers latins, italiens et français; mais
-les élèves de l’Observatoire n’avaient pas l’habitude de répliquer
-quoi que ce fût au sénateur-directeur. Les sénateurs étaient alors des
-personnages, et le Directeur de l’Observatoire était alors inamovible.
-Et puis, assurément, notre grand géomètre aurait regardé le plus
-merveilleux poème, du Dante, de l’Arioste, ou d’Hugo, du même air de
-profond dédain dont un beau chien de Terre-Neuve regarde un verre de
-vin qu’on approche de sa bouche. D’ailleurs, j’étais incontestablement
-dans mon tort.
-
-Cette charmante figure d’Uranie, comme elle me poursuivait, avec
-toutes ses délicieuses expressions de physionomie! Son sourire était
-si gracieux! Et puis, ses yeux de bronze avaient parfois un véritable
-regard. Il ne lui manquait que la parole. Or, la nuit suivante, à peine
-endormi, je la revis devant moi, la sublime déesse, et cette fois elle
-me parla.
-
-Oh! elle était bien vivante. Et quelle jolie bouche! j’aurais baisé
-chaque parole.... «Viens, me dit-elle, viens dans le ciel, là-haut,
-loin de la Terre; tu domineras ce bas monde, tu contempleras l’immense
-univers dans sa grandeur. Tiens, regarde!»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-II
-
-
-Alors je vis la Terre qui tombait dans les profondeurs béantes
-de l’immensité; les coupoles de l’Observatoire, Paris illuminé,
-descendaient vite; tout en me sentant immobile, j’eus une impression
-analogue à celle qu’on éprouve en ballon lorsqu’en s’élevant dans
-les airs on voit la Terre descendre. Je montai, je montai longtemps,
-emporté dans un magique essor vers le zénith inaccessible. Uranie
-était près de moi, un peu plus élevée, me regardant avec douceur et me
-montrant les royaumes d’en bas. Le jour était revenu. Je reconnus la
-France, le Rhin, l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, la Méditerranée,
-l’Espagne, l’océan Atlantique, la Manche, l’Angleterre. Mais toute
-cette lilliputienne géographie se rapetissait très vite. Bientôt le
-globe terrestre fut réduit aux dimensions apparentes de la lune en son
-dernier quartier, puis d’une petite pleine lune.
-
-«Voilà! me dit-elle, ce fameux globe terrestre sur lequel s’agitent
-tant de passions, et qui enferme dans son cercle étroit la pensée de
-tant de millions d’êtres dont la vue ne s’étend pas au delà. Regarde
-comme toute son apparente grandeur diminue à mesure que notre horizon
-se développe. Nous ne distinguons déjà plus l’Europe de l’Asie. Voici
-le Canada et l’Amérique du Nord. Que tout cela est minuscule!»
-
-En passant dans le voisinage de la Lune, j’avais remarqué les paysages
-montagneux de notre satellite, les cimes rayonnantes de lumière, les
-profondes vallées remplies d’ombre, et j’aurais voulu m’y arrêter pour
-étudier de plus près ce séjour voisin; mais, dédaignant d’y jeter même
-un simple regard, Uranie m’entraînait d’un vol rapide vers les régions
-sidérales.
-
-Nous montions toujours. La Terre, diminuant de plus en plus à mesure
-que nous nous en éloignions, arriva à être réduite à l’aspect d’une
-simple étoile, brillant par l’illumination solaire au sein de
-l’immensité vide et noire. Nous avions tourné vers le Soleil, qui
-resplendissait dans l’espace sans l’éclairer, et nous voyions, en même
-temps que lui, les étoiles et les planètes, que sa lumière n’effaçait
-plus parce qu’elle n’éclairait pas l’éther invisible. L’angélique
-déesse me montra Mercure, dans le voisinage du Soleil, Vénus, qui
-brillait du côté opposé, la Terre, égale à Vénus comme aspect et comme
-éclat, Mars dont je reconnus les méditerranées et les canaux, Jupiter
-avec ses quatre lunes énormes, Saturne, Uranus. «Tous ces mondes, me
-dit-elle, sont soutenus dans le vide par l’attraction du Soleil, autour
-duquel ils circulent avec vitesse. C’est un chœur harmonieux gravitant
-autour du centre. La Terre n’est qu’une île flottante, un hameau de
-cette grande patrie solaire, et cet empire solaire n’est lui-même
-qu’une province au sein de l’immensité sidérale.»
-
-Nous montions toujours. Le Soleil et son système s’éloignaient
-rapidement; la Terre n’était plus qu’un point, Jupiter lui-même, ce
-monde si colossal, se montra amoindri comme Mars et Vénus, à un petit
-point minuscule à peine supérieur à celui de la Terre.
-
-Nous passâmes en vue de Saturne, ceint de ses anneaux gigantesques,
-et dont le témoignage seul suffirait pour prouver l’immense et
-inimaginable variété qui règne dans l’univers, Saturne, véritable
-système à lui seul avec ses anneaux formés de corpuscules emportés dans
-une rotation vertigineuse, et avec ses huit satellites l’accompagnant
-comme un céleste cortège!
-
-[Illustration]
-
-A mesure que nous montions, notre soleil diminuait de grandeur. Bientôt
-il descendit au rang d’étoile, puis perdit toute majesté, toute
-supériorité sur la population sidérale, et ne fut plus qu’une étoile
-à peine plus brillante que les autres. Je contemplais toute cette
-immensité étoilée au sein de laquelle nous nous élevions toujours, et
-je cherchais à reconnaître les constellations; mais elles commençaient
-à changer sensiblement de formes, à cause de la différence de
-perspective causée par mon voyage. Je crus voir notre soleil, devenu
-insensiblement une toute petite étoile, se réunir à la constellation
-du Centaure, tandis qu’une nouvelle lumière, pâle, bleuâtre, assez
-étrange, m’arrivait de la région vers laquelle Uranie m’emportait.
-Cette clarté n’avait rien de terrestre et ne me rappelait aucun des
-effets que j’avais admirés dans les paysages de la Terre, ni parmi les
-tons si changeants des crépuscules après l’orage, ni dans les brumes
-indécises du matin, ni pendant les heures calmes et silencieuses du
-clair de lune sur le miroir de la mer. Ce dernier effet est peut-être
-celui dont cet aspect se rapprochait le plus, mais cette étrange
-lumière était, et elle devenait de plus en plus vraiment bleue, bleue
-non d’un reflet d’azur céleste ou d’un contraste analogue à celui que
-produit la lumière électrique comparée à celle du gaz, mais bleue comme
-si le Soleil lui-même eût été bleu!
-
-[Illustration]
-
-Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque je m’aperçus que nous nous
-approchions, en effet, d’un soleil absolument bleu, comme un disque
-brillant qui eût été découpé dans nos plus beaux ciels terrestres, et
-se détachant lumineusement sur un fond entièrement noir, tout constellé
-d’étoiles! Ce soleil saphir était le centre d’un système de planètes
-éclairées par sa lumière. Nous allions passer tout près de l’une de ces
-planètes. Le soleil bleu s’agrandissait à vue d’œil; mais, nouveauté
-aussi singulière que la première, la lumière dont il éclairait cette
-planète se compliquait d’un certain côté d’une coloration verte.
-Je regardai de nouveau dans le ciel et j’aperçus un second soleil,
-celui-ci d’un beau vert émeraude! Je n’en croyais pas mes yeux.
-
-«Nous traversons, me dit Uranie, le système solaire de Gamma
-d’Andromède, dont tu ne vois encore qu’une partie, car il se compose en
-réalité, non de ces deux soleils, mais de trois, un bleu, un vert, et
-un jaune-orange. Le soleil bleu, qui est le plus petit, tourne autour
-du soleil vert, et celui-ci gravite avec son compagnon autour du grand
-soleil orangé que tu vas apercevoir dans un instant.»
-
-Aussitôt, en effet, je vis paraître un troisième soleil, coloré de
-cet ardent rayonnement dont le contraste avec ses deux compagnons
-produisait la plus bizarre des illuminations. Je connaissais bien
-ce curieux système sidéral, pour l’avoir plus d’une fois observé au
-télescope; mais je ne me doutais point de sa splendeur réelle. Quelles
-fournaises, quels éblouissements! Quelle vivacité de couleurs dans
-cette étrange source de lumière bleue, dans cette illumination verte du
-second soleil, et dans ce rayonnement d’or fauve du troisième!
-
-Mais nous nous étions approchés, comme je l’ai dit, de l’un des mondes
-appartenant au système du soleil saphir. Tout était bleu, paysages,
-eaux, plantes, rochers, légèrement verdis du côté éclairé par le second
-soleil, et à peine touchés des rayons du soleil orange qui se levait
-à l’horizon lointain. A mesure que nous pénétrions dans l’atmosphère
-de ce monde, une musique suave et délicieuse s’élevait dans les airs,
-comme un parfum, comme un rêve. Je n’avais jamais rien entendu de
-pareil. La douce mélodie, profonde, lointaine, semblait venir d’un
-chœur de harpes et de violons soutenu par un accompagnement d’orgues.
-C’était un chant exquis, qui charmait dès le premier instant, qui
-n’avait pas besoin d’être analysé pour être compris, et qui remplissait
-l’âme de volupté. Il me semblait que je serais resté une éternité à
-l’écouter: je n’osais adresser la parole à mon guide, tant je craignais
-d’en perdre une note. Uranie s’en aperçut. Elle étendit la main vers
-un lac et me désigna du doigt un groupe d’êtres ailés qui planaient
-au-dessus des eaux bleues.
-
-[Illustration]
-
-Ils n’avaient point la forme humaine terrestre. C’étaient des êtres
-évidemment organisés pour vivre dans l’air. Ils semblaient tissés de
-lumière. De loin, je les pris d’abord pour des libellules: ils en
-avaient la forme svelte et élégante, les vastes ailes, la vivacité,
-la légèreté. Mais en les examinant de plus près, je m’aperçus de
-leur taille, qui n’était pas inférieure à la nôtre, et je reconnus à
-l’expression de leurs regards que ce n’étaient point des animaux. Leurs
-têtes ressemblaient également à celles des libellules, et, comme ces
-êtres aériens, ils n’avaient pas de jambes. La musique si délicieuse
-que j’entendais n’était autre que le bruit de leur vol. Ils étaient
-très nombreux, plusieurs milliers peut-être.
-
-[Illustration]
-
-On voyait, sur les sommets des montagnes, des plantes qui n’étaient ni
-des arbres ni des fleurs, qui élevaient de frêles tiges à d’énormes
-hauteurs, et ces tiges ramifiées portaient, comme en tendant les bras,
-de larges coupes en forme de tulipes. Ces plantes étaient animées;
-du moins, comme nos sensitives et plus encore, et comme la desmodie
-aux feuilles mobiles, elles manifestaient par des mouvements leurs
-impressions intérieures. Ces bosquets formaient de véritables cités
-végétales. Les habitants de ce monde n’avaient pas d’autres demeures
-que ces bosquets, et c’est au milieu de ces sensitives parfumées qu’ils
-se reposaient lorsqu’ils ne flottaient pas dans les airs.
-
-«Ce monde te paraît fantastique, fit Uranie, et tu te demandes quelles
-idées peuvent avoir ces êtres, quelles mœurs, quelle histoire,
-quelles espèces d’arts, de littérature et de sciences. Il serait
-long de répondre à toutes les questions que tu pourrais faire. Sache
-seulement que leurs yeux sont supérieurs à vos meilleurs télescopes,
-que leur système nerveux vibre au passage d’une comète et découvre
-électriquement des faits que vous ne connaîtrez jamais sur la Terre.
-Les organes que tu vois au-dessous des ailes leur servent de mains
-plus habiles que les vôtres. Pour imprimerie, ils ont la photographie
-directe des événements et la fixation phonétique des paroles mêmes.
-Ils ne s’occupent, du reste, que de recherches scientifiques,
-c’est-à-dire de l’étude de la nature. Les trois passions qui absorbent
-la plus grande partie de la vie terrestre, l’âpre désir de la fortune,
-l’ambition politique et l’amour, leur sont inconnues, parce qu’ils
-n’ont besoin de rien pour vivre, parce qu’il n’y a pas de divisions
-internationales ni d’autre gouvernement qu’un conseil d’administration,
-et parce qu’ils sont androgynes.
-
---Androgynes! répliquai-je. Et j’osai ajouter: Est-ce mieux?
-
---C’est _autre_. Ce sont de grands troubles de moins dans une humanité.
-
-«Il faut, continua-t-elle, se dégager entièrement des sensations et
-des idées terrestres pour être en situation de comprendre la diversité
-infinie manifestée par les différentes formes de la création. De même
-que sur votre planète les espèces ont changé d’âge en âge, depuis
-les êtres si bizarres des premières époques géologiques jusqu’à
-l’apparition de l’humanité, de même que maintenant encore la population
-animale et végétale de la Terre est composée des formes les plus
-diverses, depuis l’homme jusqu’au corail, depuis l’oiseau jusqu’au
-poisson, depuis l’éléphant jusqu’au papillon; de même, et sur une
-étendue incomparablement plus vaste, parmi les innombrables terres
-du ciel, les forces de la nature ont donné naissance à une diversité
-infinie d’êtres et de choses. La forme des êtres est, en chaque monde,
-le résultat des éléments spéciaux à chaque globe, substances, chaleur,
-lumière, électricité, densité, pesanteur.
-
-[Illustration]
-
-Les formes, les organes, le nombre des sens--vous n’en avez que
-cinq, et ils sont assez pauvres--dépendent des conditions vitales
-de chaque sphère. La vie est terrestre sur la Terre, martienne sur
-Mars, saturnienne sur Saturne, neptunienne sur Neptune, c’est-à-dire
-appropriée à chaque séjour, ou pour mieux dire, plus rigoureusement
-encore, produite et développée par chaque monde selon son état
-organique et suivant une loi primordiale à laquelle obéit la nature
-entière: la loi du Progrès.»
-
-[Illustration]
-
-Pendant qu’elle me parlait, j’avais suivi du regard le vol des êtres
-aériens vers la cité fleurie et j’avais vu avec stupéfaction les
-plantes se mouvoir, s’élever ou s’abaisser pour les recevoir; le soleil
-vert était descendu au-dessous de l’horizon et le soleil orange s’était
-élevé dans le ciel; le paysage était décoré d’une coloration féerique
-sur laquelle planait une lune énorme, mi-partie orangée et mi-partie
-verte. Alors l’immense mélodie qui remplissait l’atmosphère s’arrêta,
-et au milieu d’un profond silence j’entendis un chant, s’élevant d’une
-voix si pure que nulle voix humaine ne pourrait lui être comparée.
-
-«Quel merveilleux système, m’écriai-je, qu’un tel monde illuminé par
-de tels flambeaux! Ce sont donc là les étoiles doubles, triples,
-multiples, vues de près.
-
---Splendides soleils que ces étoiles! répondit la déesse. Gracieusement
-associées dans les liens d’une attraction mutuelle, vous les voyez
-de la Terre, bercées deux à deux au sein des cieux, toujours belles,
-toujours lumineuses, toujours pures. Suspendues dans l’infini,
-elles s’appuient l’une sur l’autre sans jamais se toucher, comme si
-leur union, plus morale que matérielle, était régie par un principe
-invisible et supérieur, et suivant des courbes harmonieuses, elles
-gravitent en cadence l’une autour de l’autre, couples célestes éclos au
-printemps de la création dans les campagnes constellées de l’immensité.
-Tandis que les soleils simples comme le vôtre brillent solitaires,
-fixes, tranquilles, dans les déserts de l’espace, les soleils doubles
-et multiples semblent animer par leurs mouvements, leur coloration
-et leur vie, les régions silencieuses du vide éternel. Ces horloges
-sidérales marquent pour vous les siècles et les ères des autres univers.
-
-«Mais, ajouta-t-elle, continuons notre voyage. Nous ne sommes qu’à
-quelques trillions de lieues de la Terre.
-
---Quelques _trillions_?
-
---Oui. Si nous pouvions entendre d’ici les bruits de votre planète,
-ses volcans, ses canonnades, ses tonnerres, ou les vociférations des
-grandes foules les jours de révolution, ou les chants pieux des églises
-qui s’élèvent vers le Ciel, la distance est telle qu’en admettant que
-ces bruits puissent la franchir avec la vitesse du son dans l’air, ils
-n’emploieraient pas moins de quinze millions d’années pour arriver
-jusqu’ici. Nous entendrions aujourd’hui seulement ce qui se passait sur
-la Terre il y a quinze millions d’années.
-
-«Cependant nous sommes encore, relativement à l’immensité de l’univers,
-très voisins de ta patrie.
-
-«Tu reconnais toujours votre soleil, là-bas, toute petite étoile. Nous
-ne sommes pas sortis de l’univers auquel il appartient avec son système
-de planètes.
-
-«Cet univers se compose de plusieurs milliards de soleils, séparés les
-uns des autres par des trillions de lieues.
-
-«Son étendue est si considérable, qu’un éclair, à la vitesse de trois
-cent mille kilomètres par seconde, emploierait quinze mille ans à le
-traverser.
-
-«Et partout, partout des soleils, de quelque côté que nous dirigions
-nos regards; partout des sources de lumière, de chaleur et de vie,
-sources d’une variété inépuisable, soleils de tout éclat, de toutes
-grandeurs, de tout âge, soutenus dans le vide éternel, dans l’éther
-luminifère, par l’attraction mutuelle de tous et par le mouvement de
-chacun. Chaque étoile, soleil énorme, tourne sur elle-même comme une
-sphère de feu et vogue vers un but. Votre soleil marche et vous emporte
-vers la constellation d’Hercule, celui dont nous venons de traverser
-le système marche vers le sud des Pléiades, Sirius se précipite vers
-la Colombe, Pollux s’élance vers la Voie lactée, tous ces millions,
-tous ces milliards de soleils courent à travers l’immensité avec des
-vitesses qui atteignent deux, trois et quatre cent mille mètres par
-seconde! C’est le Mouvement qui soutient l’équilibre de l’univers, qui
-en constitue l’organisation, l’énergie et la vie.»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-III
-
-
-Depuis longtemps déjà le système tricolore avait fui sous notre essor.
-Nous passâmes dans le voisinage d’un grand nombre de mondes bien
-différents de la patrie terrestre. Les uns me parurent entièrement
-couverts d’eau et peuplés d’êtres aquatiques, les autres uniquement
-peuplés de plantes. Nous nous arrêtâmes près de plusieurs. Quelle
-inimaginable variété!
-
-Sur l’un d’entre eux, tous les habitants me parurent particulièrement
-beaux. Uranie m’apprit que l’organisation y est toute différente de
-celle des enfants de la Terre et que l’être humain y perçoit les
-opérations physico-chimiques qui s’accomplissent dans l’entretien du
-corps. Dans notre organisme terrestre, nous ne voyons pas comment,
-par exemple, les aliments absorbés s’assimilent, comment le sang, les
-tissus, les os, se renouvellent; toutes les fonctions s’accomplissent
-instinctivement, sans que la pensée les perçoive. Aussi subit-on mille
-maladies, dont l’origine est cachée et souvent introuvable. Là, l’être
-humain sent les actes de son entretien vital, comme nous sentons un
-plaisir ou une douleur. De chaque molécule du corps, pour ainsi dire,
-part un nerf qui transmet au cerveau les impressions variées qu’elle
-reçoit. Si l’homme terrestre était doué d’un pareil système nerveux,
-en plongeant ses regards dans l’organisme par l’intermédiaire des
-nerfs, il verrait comment l’aliment se transforme en chyle, celui-ci
-en sang, le sang en chair, en substance musculaire, nerveuse, etc.: il
-se verrait lui-même. Mais nous en sommes loin, le centre animique de
-nos perceptions étant embarrassé par les nerfs multipliés des lobes
-cérébraux et des couches optiques.
-
-Sur un autre globe que nous traversâmes pendant la nuit, c’est-à-dire
-du côté de son hémisphère nocturne, les yeux humains sont organisés de
-telle sorte qu’ils sont _lumineux_, qu’ils éclairent, comme si quelque
-émanation phosphorescente irradiait de leur étrange foyer. Une réunion
-nocturne composée d’un grand nombre de personnes offre un aspect
-véritablement fantastique, parce que la clarté comme la couleur des
-yeux changent suivant les passions diverses qui les animent. De plus,
-la puissance de ces regards est telle qu’ils exercent une influence
-_électrique_ et magnétique d’une intensité variable, et qu’en certains
-cas ils peuvent foudroyer, faire tomber morte la victime sur laquelle
-se fixe toute l’énergie de leur volonté.
-
-Un peu plus loin, mon guide céleste me signala un monde où les
-organismes jouissent d’une faculté précieuse, c’est que l’âme peut
-changer de corps sans passer par la circonstance de la mort, souvent
-désagréable, et toujours triste. Un savant qui a travaillé toute sa
-vie pour l’instruction de l’humanité et voit arriver la fin de ses
-jours sans avoir pu terminer ses nobles entreprises, peut changer de
-corps avec un jeune adolescent et recommencer une nouvelle vie, plus
-utile encore que la première. Il suffit, pour cette transmigration, du
-consentement de l’adolescent et de l’opération magnétique d’un médecin
-compétent. On voit aussi parfois deux êtres, unis par les liens si
-doux et si forts de l’amour, opérer un pareil échange de corps après
-plusieurs années d’union: l’âme de l’époux vient habiter le corps
-de l’épouse, et réciproquement, pour le reste de leur existence.
-L’expérience intime de la vie devient incomparablement plus complète
-pour chacun d’eux. On voit aussi des savants, des historiens, désireux
-de vivre deux siècles au lieu d’un, se plonger dans des sommeils
-factices d’hibernation artificielle qui suspend leur vie la moitié de
-chaque année et même davantage. Quelques-uns même parviennent à vivre
-trois fois plus longtemps que la vie normale des centenaires.
-
-Quelques instants après, traversant un autre système, nous rencontrâmes
-un genre d’organisations tout autre encore et assurément supérieur au
-nôtre. Chez les habitants de la planète que nous avions alors sous les
-yeux, monde éclairé par un brillant soleil hydrogéné, la pensée n’est
-pas obligée de passer par la parole pour se manifester. Combien de fois
-ne nous est-il pas arrivé, lorsqu’une idée lumineuse ou ingénieuse
-vient d’occuper notre cerveau, de vouloir l’exprimer ou l’écrire,
-et, pendant le temps que nous commençons à parler ou à écrire, de
-sentir déjà l’idée dissipée, envolée, obscurcie ou métamorphosée? Les
-habitants de cette planète ont un sixième sens, que l’on pourrait
-appeler autotélégraphique, en vertu duquel, quand l’auteur ne s’y
-oppose pas, la pensée se communique au dehors et peut se lire sur un
-organe qui occupe à peu près la place de votre front. Ces conversations
-silencieuses sont souvent les plus profondes et les plus précises;
-elles sont toujours les plus sincères.
-
-Nous sommes naïvement disposés à croire que l’organisation humaine
-ne laisse rien à désirer sur la Terre. Pourtant, n’avons-nous jamais
-regretté d’être obligé d’entendre malgré nous des paroles désagréables,
-un discours absurde, un sermon gonflé de vide, de la mauvaise musique,
-des médisances ou des calomnies? Nos grammaires ont beau prétendre
-que nous pouvons «fermer l’oreille» à ces discours, il n’en est
-malheureusement rien. Vous ne pouvez pas fermer vos oreilles comme
-vos yeux. Il y a là une lacune. J’ai été fort surpris de remarquer
-une planète où la nature n’a pas oublié ce détail. Comme nous nous y
-arrêtions un instant, Uranie me signala ces oreilles qui se fermaient
-ainsi que des paupières. «Il y a là, me dit-elle, bien moins de sourdes
-colères que chez vous, mais les divisions entre les partis politiques y
-sont beaucoup plus accusées, les adversaires ne voulant rien entendre,
-et y réussissant effectivement malgré les avocats les plus loquaces.»
-
-Sur un autre monde, dans lequel le phosphore joue un grand rôle, dont
-l’atmosphère est constamment électrisée, dont la température est fort
-élevée, et où les habitants n’ont guère eu aucune raison suffisante
-d’inventer des vêtements, certaines passions se traduisent par
-l’illumination d’une partie du corps. C’est en grand ce qui se passe en
-petit dans nos prairies terrestres, où l’on voit, pendant les douces
-soirées d’été, les vers luisants se consumer silencieusement dans une
-flamme amoureuse. L’aspect des couples lumineux est curieux à observer
-le soir dans les grandes villes. La couleur de la phosphorescence
-diffère suivant les sexes, et l’intensité varie suivant les âges et
-les tempéraments. Le sexe fort brûle d’une flamme rouge plus ou moins
-ardente, et le sexe gracieux d’une flamme bleuâtre, parfois pâle et
-discrète. Nos vers luisants seuls seraient aptes à se former une idée,
-très rudimentaire, de la nature des impressions ressenties par ces
-êtres spéciaux. Je n’en croyais pas mes yeux lorsque nous traversions
-l’atmosphère de cette planète. Mais je fus encore plus surpris en
-arrivant sur le satellite de ce singulier monde.
-
-C’était une lune solitaire, éclairée par une sorte de soleil
-crépusculaire. Une vallée sombre s’offrit à nos regards. Aux arbres
-disséminés sur les deux flancs de la vallée pendaient des êtres humains
-enveloppés de suaires. Ils s’étaient attachés eux-mêmes aux branches
-par leur chevelure et dormaient là dans le plus profond silence.
-Ce que j’avais pris pour des suaires, c’était un tissu formé par
-l’allongement de leurs cheveux embroussaillés et blanchis. Comme je
-m’étonnais d’une pareille situation, Uranie m’apprit que c’est là leur
-mode habituel d’ensevelissement et de résurrection. Oui, sur ce monde,
-les êtres humains jouissent de la faculté organique des insectes qui
-ont le don de s’endormir à l’état de chrysalide pour se métamorphoser
-en papillons ailés. Il y a là comme une double race humaine, et les
-stagiaires de la première phase, les êtres les plus grossiers et les
-plus matériels, n’y aspirent qu’à mourir, pour ressusciter dans la
-plus splendide des métamorphoses. Chaque année de ce monde représente
-environ deux cents ans terrestres. On y vit deux tiers d’année à l’état
-inférieur, un tiers (l’hiver) à l’état de chrysalide, et au printemps
-suivant, les pendus sentent insensiblement la vie revenir dans leur
-chair transformée: ils s’agitent, se réveillent, laissent leur toison
-à l’arbre et se dégageant, êtres ailés merveilleux, s’envolent dans
-les régions aériennes, pour y vivre une nouvelle année phénicienne,
-c’est-à-dire deux cents ans de notre rapide planète.
-
-Nous traversâmes ainsi un grand nombre de systèmes, et il me semblait
-que l’éternité entière n’aurait pas été assez longue pour me permettre
-de jouir de toutes ces créations inconnues à la Terre; mais mon guide
-me laissait à peine le temps de me reconnaître, et toujours de nouveaux
-soleils et de nouveaux mondes apparaissaient. Nous avions presque
-heurté dans notre traversée des comètes transparentes qui erraient
-comme des souffles d’un système à l’autre, et plus d’une fois encore
-je m’étais senti attiré vers de merveilleuses planètes aux frais
-paysages dont les humanités eussent été de nouveaux sujets d’études.
-Cependant la Muse céleste m’emportait sans fatigue toujours plus haut,
-toujours plus loin, lorsque enfin nous parvînmes à ce qui me parut
-être les faubourgs de l’univers. Les soleils devenaient plus rares,
-moins lumineux, plus pâles, la nuit était plus complète entre les
-astres, et bientôt nous nous trouvâmes au sein d’un véritable désert,
-les milliards d’étoiles qui constituent l’univers visible de la Terre
-s’étant éloignées et ayant tout réduit à une petite voie lactée isolée
-dans le vide infini.
-
-«Nous voici donc enfin, m’écriai-je, aux limites de la création!
-
---Regarde!» répondit-elle, en me montrant le zénith.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-IV
-
-
-Mais quoi! Était-ce vrai? Un autre univers descendait vers nous! Des
-millions et des millions de soleils groupés ensemble planaient, nouvel
-archipel céleste, et allaient se développant comme une vaste nuée
-d’étoiles à mesure que nous montions. J’essayai de sonder du regard,
-tout autour de moi, dans toutes les profondeurs, l’espace infini,
-et partout j’apercevais des lueurs analogues, des amas d’étoiles
-disséminés à toutes les distances.
-
-Le nouvel univers dans lequel nous pénétrions était surtout composé
-de soleils rouges, rubis et grenats. Plusieurs avaient absolument la
-couleur du sang.
-
-Sa traversée fut une véritable fulguration. Rapidement nous filions
-de soleil en soleil, mais d’incessantes commotions électriques nous
-atteignaient comme les feux d’une aurore boréale. Quels étranges
-séjours que ces mondes illuminés uniquement par des soleils rouges!
-Puis, dans un district de cet univers nous remarquâmes un groupe
-secondaire composé d’un grand nombre d’étoiles roses et d’étoiles
-bleues. Tout à coup une énorme comète dont la tête ressemblait à
-une gueule colossale se précipita sur nous et nous enveloppa. Je
-me pressais avec terreur contre les flancs de la déesse qui, un
-instant, disparut pour moi dans un lumineux brouillard. Mais nous nous
-retrouvâmes de nouveau dans un désert obscur, car ce second univers
-s’était éloigné comme le premier.
-
-
-«La création, me dit-elle, se compose d’un nombre infini d’univers
-distincts, séparés les uns des autres par des abîmes de néant.
-
---Un nombre _infini_?
-
---Objection mathématique, répliqua-t-elle. Sans doute un nombre,
-quelque grand qu’il soit, ne peut pas être actuellement infini,
-puisqu’on peut toujours par la pensée l’augmenter d’une unité, ou même
-le doubler, le tripler, le centupler. Mais souviens-toi que le moment
-actuel n’est qu’une porte par laquelle l’avenir se précipite vers le
-passé. L’éternité est sans fin, et le nombre des univers sera, lui
-aussi, sans fin.
-
-«Regarde! Tu vois encore, toujours, et partout, de nouveaux archipels
-d’îles célestes, de nouveaux univers.
-
---Il me semble, ô Uranie! que depuis bien longtemps déjà, et avec une
-grande vitesse, nous montons dans le ciel sans bornes?
-
---Nous pourrions _toujours_ monter ainsi, répliqua-t-elle, jamais nous
-n’atteindrions une limite définitive.
-
-«Nous pourrions voguer là-bas, à gauche, à droite, devant nous,
-derrière nous, en bas, vers n’importe quelle direction, jamais, nulle
-part, nous ne rencontrerions aucune frontière.
-
-«Jamais, jamais de fin.
-
-«Sais-tu où nous sommes? Sais-tu quel chemin nous avons parcouru?
-
-«Nous sommes... au vestibule de l’infini, comme nous y étions sur la
-Terre. _Nous n’avons pas avancé d’un seul pas!_»
-
-
-Une grande émotion s’était emparée de mon esprit. Les dernières paroles
-d’Uranie m’avaient pénétré jusqu’aux moelles comme un frisson glacial.
-«Jamais de fin! jamais! jamais!» répétais-je. Et je ne pouvais dire ni
-penser autre chose. Pourtant la magnificence du spectacle reparut à mes
-yeux et mon anéantissement fit place à l’enthousiasme.
-
-«L’Astronomie! m’écriai-je. C’est tout! Savoir ces choses! vivre dans
-l’infini. O Uranie! Qu’est-ce que le reste des idées humaines en face
-de la science! Des ombres, des fantômes!
-
---Oh! fit-elle, tu vas te réveiller sur la Terre, tu admireras
-encore, et légitimement, la science de tes maîtres; mais sache-le
-bien, l’astronomie actuelle de vos écoles et de vos observatoires,
-l’astronomie mathématique, la belle science des Newton, des Laplace,
-des Le Verrier, n’est pas encore la science définitive.
-
-«Ce n’est point là, ô mon fils, le but que je poursuis depuis les
-jours d’Hipparque et de Ptolémée. Regarde ces millions de soleils,
-analogues à celui qui fait vivre la Terre, et comme lui, sources de
-mouvement, d’activité et de splendeur; eh bien, voilà l’objet de la
-science à venir: l’étude de _la vie universelle et éternelle_. Jusqu’à
-ce jour, on n’a pas pénétré dans le temple. Les chiffres ne sont pas
-un but, mais un moyen; ils ne représentent pas l’édifice de la nature,
-mais les méthodes, les échafaudages. Tu vas assister à l’aurore d’un
-jour nouveau. L’astronomie mathématique va faire place à l’astronomie
-physique, à la véritable étude de la nature.
-
-«Oui, ajouta-t-elle, les astronomes qui calculent les mouvements
-apparents des astres dans leurs passages de chaque jour au méridien,
-ceux qui annoncent l’arrivée des éclipses, des phénomènes célestes,
-des comètes périodiques, ceux qui observent avec tant de soins les
-positions précises des étoiles et des planètes aux divers degrés de
-la sphère céleste, ceux qui découvrent des comètes, des planètes,
-des satellites, des étoiles variables, ceux qui recherchent et
-déterminent les perturbations apportées aux mouvements de la Terre
-par l’attraction de la Lune et des planètes, ceux qui consacrent
-leurs veilles à découvrir les éléments fondamentaux du système du
-monde, tous, observateurs ou calculateurs, sont des précurseurs de
-l’astronomie nouvelle. Ce sont là d’immenses travaux, des labeurs
-dignes d’admiration et de transcendantes œuvres, qui mettent en lumière
-les plus hautes facultés de l’esprit humain. Mais c’est l’armée du
-passé. Mathématiciens et géomètres. Désormais le cœur des savants va
-battre pour une conquête plus noble encore. Tous ces grands esprits, en
-étudiant le ciel, ne sont en réalité, pas sortis de la Terre. Le but de
-l’Astronomie n’est pas de nous montrer la position apparente de points
-brillants ni de peser des pierres en mouvement dans l’espace, ni de
-nous faire connaître d’avance les éclipses, les phases de la lune ou
-les marées. Tout cela est beau, mais insuffisant.
-
-«Si la vie n’existait pas sur la Terre, cette planète serait absolument
-dépourvue d’intérêt pour quelque esprit que ce fût, et l’on peut
-appliquer la même réflexion à tous les mondes qui gravitent autour des
-milliards de soleils dans les profondeurs de l’immensité. La vie est le
-but de la création tout entière. S’il n’y avait ni vie ni pensée, tout
-cela serait comme nul et non avenu.
-
-«Tu es destiné à assister à une transformation complète de la science.
-La matière va faire place à l’esprit.
-
---La vie universelle! fis-je. Est-ce que toutes les planètes de notre
-système solaire sont habitées?... Est-ce que les milliards de mondes
-qui peuplent l’infini sont habités?... Est-ce que ces humanités
-ressemblent à la nôtre?... Est-ce que nous les connaîtrons jamais?...
-
---L’époque pendant laquelle tu vis sur la Terre, la durée même de
-l’humanité terrestre, n’est qu’un moment dans l’éternité.»
-
-Je ne compris pas cette réponse à mes questions.
-
-«Il n’y a aucune raison, ajouta Uranie, pour que tous les mondes
-soient habités _maintenant_. L’époque actuelle n’a pas plus
-d’importance que celles qui l’ont précédée ou celles qui la suivront.
-
-«La durée de l’existence de la Terre sera beaucoup plus
-longue--peut-être dix fois plus longue--que celle de sa période vitale
-humaine. Sur une dizaine de mondes pris au hasard dans l’immensité,
-nous pourrions, par exemple, suivant les cas, en trouver à peine un
-actuellement habité par une race intelligente. Les uns l’ont été jadis;
-d’autres le seront dans l’avenir; ceux-ci sont en préparation, ceux-là
-ont parcouru toutes leurs phases; ici des berceaux, là-bas des tombes;
-et puis, une variété infinie se révèle dans les manifestations des
-forces de la nature, la vie terrestre n’étant en aucune façon le type
-de la vie extra-terrestre. Des êtres peuvent vivre, penser, en des
-organisations toutes différentes de celles que vous connaissez sur
-votre planète. Les habitants des autres mondes n’ont ni votre forme ni
-vos sens. Ils sont autres.
-
-[Illustration]
-
-«Le jour viendra, et très prochainement puisque tu es appelé à le
-voir, où cette étude des conditions de la vie dans les diverses
-provinces de l’univers sera l’objet essentiel--et le grand charme--de
-l’Astronomie. Bientôt, au lieu de s’occuper simplement de la distance,
-du mouvement et de la masse matérielle de vos planètes voisines,
-par exemple, les astronomes découvriront leur constitution physique,
-leurs aspects géographiques, leur climatologie, leur météorologie,
-pénétreront le mystère de leur organisation vitale et discuteront sur
-leurs habitants. Ils trouveront que Mars et Vénus sont actuellement
-peuplés d’êtres pensants, que Jupiter en est encore à sa période
-primaire de préparation organique, que Saturne plane en des conditions
-toutes différentes de celles qui ont présidé à l’établissement de la
-vie terrestre et, sans jamais passer par un état analogue à celui de
-la Terre, sera habité par des êtres incompatibles avec les organismes
-terrestres. De nouvelles méthodes feront connaître la constitution
-physique et chimique des astres, la nature des atmosphères. Des
-instruments perfectionnés permettront même de découvrir les
-témoignages directs de l’existence de ces humanités planétaires et de
-songer à se mettre en communication avec elles. Voilà la transformation
-scientifique qui marquera la fin du dix-neuvième siècle et qui
-inaugurera le vingtième.»
-
-[Illustration]
-
-J’écoutais, ravi, les paroles de la Muse céleste, qui illuminaient
-pour moi d’une lumière toute nouvelle les destinées de l’Astronomie et
-me pénétraient d’une ardeur plus vive encore. J’avais sous les yeux
-le panorama des mondes innombrables qui roulent dans l’espace et je
-comprenais que le but de la science devait être de nous faire connaître
-ces univers lointains, de nous faire vivre dans ces horizons immenses.
-La belle déesse continua:
-
-«La mission de l’Astronomie sera plus élevée encore. Après vous avoir
-fait sentir, vous avoir fait connaître, que la Terre n’est qu’une cité
-dans la patrie céleste et que l’homme est citoyen du Ciel, elle ira
-plus loin. En découvrant le plan sur lequel l’univers physique est
-construit, elle montrera que l’univers moral est établi sur ce même
-plan, que les deux mondes ne forment qu’un même monde et que l’esprit
-gouverne la matière. Ce qu’elle aura fait pour l’espace, elle le fera
-pour le temps. Après avoir apprécié l’immensité de l’espace et avoir
-reconnu que les mêmes lois règnent simultanément en tous lieux et
-font de l’immense univers une seule unité, vous apprendrez que les
-siècles du passé et de l’avenir sont associés au temps présent et que
-les monades pensantes vivront éternellement par des transformations
-successives et progressives; vous apprendrez qu’il y a des esprits
-incomparablement supérieurs aux plus grands esprits de l’humanité
-terrestre et que tout progresse vers la perfection suprême; vous
-apprendrez aussi que le monde matériel n’est qu’une apparence et que
-l’être réel consiste en une force impondérable, invisible et intangible.
-
-«L’Astronomie sera donc éminemment, et avant tout, la directrice de
-la philosophie. Ceux qui raisonneront en dehors des connaissances
-astronomiques resteront à côté de la vérité. Ceux qui suivront
-fidèlement son flambeau s’élèveront graduellement dans la solution des
-grands problèmes.
-
-«La philosophie astronomique sera la religion des esprits supérieurs.
-
-«Tu dois assister, ajouta-t-elle, à cette double transformation de
-la science. Lorsque tu quitteras le monde terrestre, cette science
-astronomique, que tu admires déjà si légitimement, sera entièrement
-renouvelée, dans sa forme comme dans son esprit.
-
-«Mais ce n’est pas tout. Cette rénovation d’une science antique
-servirait peu au progrès général de l’humanité, si ces sublimes
-connaissances, qui développent l’esprit, éclairent l’âme et
-l’affranchissent des médiocrités sociales, restaient enfermées dans le
-cercle restreint des astronomes de profession. Ce temps-là va passer
-aussi. Le boisseau doit être renversé. Il faut prendre le flambeau à la
-main, accroître son éclat, le porter sur les places publiques, dans les
-rues populeuses, jusque dans les carrefours. Tout le monde est appelé
-à recevoir la lumière, tout le monde en a soif, surtout les humbles,
-surtout les déshérités de la fortune, car ceux-là pensent davantage,
-ceux-là sont avides de science, tandis que les satisfaits du siècle ne
-se doutent pas de leur ignorance et sont presque fiers d’y demeurer.
-Oui, la lumière de l’Astronomie doit être répandue sur le monde; elle
-doit pénétrer jusqu’aux masses populaires, éclairer les consciences,
-élever les cœurs. Et ce sera là sa plus belle mission; ce sera là son
-bienfait.»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-V
-
-
-Ainsi parla mon guide céleste. Son visage était beau comme le jour,
-ses yeux brillaient d’un lumineux éclat, sa voix semblait une musique
-divine. Je voyais les mondes circuler autour de nous dans l’espace et
-je sentais qu’une harmonie immense régit la nature.
-
-«Maintenant, me dit Uranie en me désignant du doigt la place où notre
-soleil terrestre avait disparu, revenons sur la Terre. Mais regarde
-encore. Tu as compris que l’espace est infini. Tu vas comprendre que le
-temps est éternel.»
-
-Nous traversâmes des constellations et revînmes vers le système
-solaire. Je vis, en effet, reparaître le Soleil sous l’aspect d’une
-petite étoile.
-
-«Je vais te donner un instant, fit-elle, sinon la vision divine, du
-moins la vision angélique. Ton âme va sentir les vibrations éthérées
-qui constituent la lumière et savoir comment l’histoire de chaque monde
-est éternelle en Dieu. Voir, c’est savoir. Vois!»
-
-De même qu’un microscope nous montre une fourmi de la grosseur d’un
-éléphant; de même que, pénétrant jusqu’aux infiniment petits, il sait
-rendre l’invisible visible; ainsi, à l’ordre de la Muse, ma vue acquit
-soudain une puissance de perception inattendue et distingua dans
-l’espace, à côté du Soleil qui s’éclipsa, la Terre, qui d’invisible
-devint visible.
-
-Je la reconnus, et à mesure que je la regardais, son disque
-s’agrandissait, offrant l’aspect de la lune quelques jours avant
-la phase de la pleine lune. Bientôt je parvins, dans ce disque
-grandissant, à distinguer les principaux aspects géographiques, la
-tache neigeuse du pôle nord, les contours de l’Europe et de l’Asie,
-la mer du Nord, l’Atlantique, la Méditerranée. Plus je fixais mon
-attention, et mieux je voyais. Les détails devenaient de plus en
-plus perceptibles, comme si j’avais changé graduellement d’oculaires
-microtélescopiques. Je reconnus la forme géographique de la France;
-mais notre belle patrie me parut entièrement verte, du Rhin à l’Océan
-et de la Manche à la Méditerranée, comme si elle avait été couverte
-d’une seule et immense forêt. Je parvenais cependant à distinguer de
-mieux en mieux les moindres détails, car les Alpes, les Pyrénées, le
-Rhin, le Rhône, la Loire, étaient faciles à reconnaître.
-
-«Fixe bien ton attention», reprit ma compagne.
-
-En même temps qu’elle prononçait ces paroles, elle posait sur mon front
-l’extrémité de ses doigts allongés, comme si elle eût voulu magnétiser
-mon cerveau et donner à mes facultés de perception une puissance plus
-grande encore.
-
-Alors je sondai, je pénétrai plus attentivement encore les détails
-de la vision, et j’eus devant les yeux la Gaule du temps de Jules
-César. C’était au temps de la guerre de l’indépendance animée par le
-patriotisme de Vercingétorix.
-
-Je voyais ces aspects d’en haut, comme nous voyons les paysages
-lunaires au télescope, comme nous voyons une contrée de la nacelle
-d’un ballon; mais je reconnus la Gaule, l’Auvergne, Gergovie, le Puy
-de Dôme, les volcans éteints, et ma pensée se représenta facilement la
-scène gauloise dont une image abrégée m’arrivait.
-
-[Illustration]
-
-«Nous sommes à une telle distance de la Terre, me dit Uranie, que la
-lumière emploie pour arriver de là jusqu’ici tout le temps qui nous
-sépare de l’époque de Jules César. Nous recevons seulement maintenant,
-ici, les rayons lumineux partis de la Terre à cette époque. Pourtant
-la lumière voyage dans l’espace éthéré avec la vitesse de trois cent
-mille kilomètres par seconde. C’est rapide, très rapide, mais ce n’est
-pas instantané. Les astronomes de la Terre qui observent maintenant les
-étoiles situées à la distance où nous sommes, ne les voient pas telles
-qu’elles sont actuellement, mais telles qu’elles étaient au moment où
-sont partis les rayons lumineux qui arrivent seulement aujourd’hui,
-c’est-à-dire telles qu’elles étaient il y a plus de dix-huit siècles.
-
-«De la Terre, ajouta-t-elle, ni d’aucun point de l’espace, on ne voit
-jamais les astres tels qu’ils sont, mais tels qu’ils ont été. On est
-d’autant plus en retard sur leur histoire qu’on en est plus éloigné.
-
-«Vous observez avec les plus grands soins au télescope des étoiles
-qui n’existent plus. Plusieurs même des étoiles que vous voyez à l’œil
-nu n’existent plus. Plusieurs des nébuleuses dont vous analysez la
-substance au spectroscope sont devenues des soleils. Plusieurs de vos
-plus belles étoiles rouges sont actuellement éteintes et mortes: en
-vous approchant d’elles vous ne les verriez plus!
-
-[Illustration]
-
-«La lumière émanée de tous les soleils qui peuplent l’immensité, la
-lumière réfléchie dans l’espace par tous les mondes éclairés par ces
-soleils, emporte à travers le ciel infini les photographies de tous
-les siècles, de tous les jours, de tous les instants. En regardant
-un astre, vous le voyez tel qu’il était au moment où est partie la
-photographie que vous en recevez, de même qu’en entendant une cloche
-vous recevez le son après qu’il est parti, et d’autant plus longtemps
-après que vous en êtes plus éloigné.
-
-«Il en résulte que l’histoire de tous les mondes voyage actuellement
-dans l’espace, sans jamais disparaître absolument, et que tous
-les événements passés sont présents dans le sein de l’infini et
-indestructibles.
-
-«La durée de l’univers sera sans fin. La Terre finira, et ne sera
-plus un jour qu’un tombeau. Mais il y aura de nouveaux soleils et de
-nouvelles terres, de nouveaux printemps et de nouveaux sourires et
-toujours la vie fleurira dans l’univers sans bornes et sans fin.
-
-«J’ai voulu te montrer, fit-elle après un instant de pause, j’ai voulu
-te montrer comment le temps est éternel. Tu avais senti l’infinité de
-l’espace. Tu avais compris la grandeur de l’univers. Maintenant, ton
-voyage céleste est accompli. Rapprochons-nous de la Terre et reviens
-dans ta patrie.
-
-«Pour toi, ajouta-t-elle encore, sache que l’étude est la seule source
-de toute valeur intellectuelle; ne sois jamais ni pauvre ni riche;
-garde-toi de toute ambition comme de toute servitude; sois indépendant;
-l’indépendance est le plus rare des biens, et la première condition du
-bonheur.»
-
-Uranie parlait de sa douce voix. Mais la commotion produite par tous
-ces tableaux extraordinaires avait tellement ébranlé mon cerveau que
-je fus pris soudain d’un grand tremblement. Un frisson me parcourut de
-la tête aux pieds, et c’est sans doute ce qui amena mon réveil subit,
-au milieu d’une vive agitation.... Hélas! ce délicieux voyage céleste
-était terminé.
-
-Je cherchai Uranie et ne la trouvai plus. Un clair rayon de lune,
-pénétrant par la fenêtre de ma chambre, venait caresser le bord d’un
-rideau et semblait dessiner vaguement la forme aérienne de mon céleste
-guide; mais ce n’était qu’un rayon de lune.
-
-
-Lorsque je revins le lendemain à l’Observatoire, ma première impulsion
-fut d’accourir, sous un prétexte quelconque, dans le cabinet du
-Directeur et de revoir la Muse charmante qui m’avait gratifié d’un tel
-rêve....
-
-La pendule avait disparu!
-
-A sa place trônait le buste, en marbre blanc, de l’illustre astronome.
-
-Je cherchai en d’autres pièces, et, à propos de mille prétextes, jusque
-dans les appartements, mais elle avait bien disparu.
-
-Pendant des jours, pendant des semaines, je cherchai, sans parvenir à
-la revoir ni même à savoir ce qu’elle était devenue.
-
-J’avais un ami, un confident, à peu près du même âge que moi, quoique
-paraissant un peu moins jeune à cause de sa barbe naissante, mais lui
-aussi fortement épris de l’idéal et plus rêveur encore peut-être, le
-seul d’ailleurs de tout le personnel de l’Observatoire avec lequel je
-me sois jamais intimement lié. Il partageait mes joies et mes peines.
-Nous avions les mêmes goûts, les mêmes idées, les mêmes sentiments.
-Il avait compris et mon adolescente admiration pour une statue, et la
-personnification dont mon imagination l’avait animée, et ma mélancolie
-d’avoir ainsi subitement perdu ma chère Uranie au moment même où j’y
-étais le plus attaché. Il avait plus d’une fois admiré avec moi les
-effets de la lumière sur sa céleste physionomie, et souriant de mes
-extases, comme un grand frère, me taquinant même, un peu vivement
-parfois, sur ma tendresse pour une idole, allait jusqu’à m’appeler
-«Camille Pygmalion». Mais, au fond, je voyais bien qu’il l’aimait aussi.
-
-Cet ami, qui hélas! devait être emporté quelques années plus tard en
-pleine fleur de jeunesse, ce bon Georges Spero, éminent esprit et grand
-cœur, dont le souvenir me restera éternellement cher, était alors
-secrétaire particulier du Directeur, et son affection si sincère me
-fut témoignée en cette circonstance par une attention aussi gracieuse
-qu’imprévue.
-
-Un jour, en rentrant chez moi, je vis avec une stupéfaction quasi
-incrédule la fameuse pendule placée sur ma cheminée, là, juste devant
-moi!...
-
-C’était bien elle! Mais comment était-elle là? Quel chemin avait-elle
-pris? D’où venait-elle?
-
-J’appris que l’illustre auteur de la découverte de Neptune l’avait
-envoyée à réparer chez l’un des principaux horlogers de Paris, que
-celui-ci avait reçu de Chine une antique pendule astronomique du plus
-haut intérêt et en avait offert l’échange, lequel avait été accepté; et
-que Georges Spero, chargé de la transaction, avait racheté l’œuvre de
-Pradier pour me l’offrir en souvenir des leçons de mathématiques que je
-lui avais données.
-
-Avec quelle joie je revis mon Uranie! Avec quel bonheur j’en rassasiai
-mes regards! Cette charmante personnification de la Muse du Ciel ne
-m’a jamais quitté depuis. Dans mes heures d’étude, la belle statue
-se tenait devant moi, semblant me rappeler le discours de la déesse,
-m’annoncer les destinées de l’Astronomie, me diriger dans mes
-adolescentes aspirations scientifiques. Depuis, des émotions plus
-passionnées ont pu séduire, captiver, troubler mes sens; mais je
-n’oublierai jamais le sentiment idéal que la Muse des étoiles m’avait
-inspiré, ni le voyage céleste dans lequel elle m’emporta, ni les
-panoramas inattendus qu’elle déploya sous mes regards, ni les vérités
-qu’elle me révéla sur l’étendue et la constitution de l’univers, ni le
-bonheur qu’elle m’a donné en assignant définitivement pour carrière à
-mon esprit les calmes contemplations de la nature et de la science.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-Georges Spero
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-I
-
-LA VIE
-
-
-L’ardente lumière du soir flottait dans l’atmosphère comme un
-prodigieux rayonnement d’or. Des hauteurs de Passy, la vue s’étendait
-sur l’immense cité qui, alors plus que jamais, était non pas une ville,
-mais un monde. L’Exposition universelle de 1867 avait réuni en ce Paris
-impérial toutes les attractions et toutes les séductions du siècle. Les
-fleurs de la civilisation y brillaient de leurs plus vives couleurs
-et s’y consumaient dans l’ardeur même de leurs parfums, mourant en
-pleine fièvre d’adolescence. Les souverains de l’Europe venaient d’y
-entendre une éclatante fanfare, qui fut la dernière de la monarchie;
-les sciences, les arts, l’industrie semaient leurs créations nouvelles
-avec une prodigalité inépuisable. C’était comme une ivresse générale
-des êtres et des choses. Des régiments marchaient, musique en tête;
-des chars rapides s’entre-croisaient de toutes parts; des millions
-d’hommes s’agitaient dans la poussière des avenues, des quais, des
-boulevards; mais cette poussière même, dorée par les rayons du soleil
-couchant, semblait une auréole couronnant la ville splendide. Les
-hauts édifices, les dômes, les tours, les clochers, s’illuminaient des
-reflets de l’astre enflammé; on entendait au loin des sons d’orchestre
-mêlés à un murmure confus de voix et de bruits divers, et ce lumineux
-soir, complétant une éblouissante journée d’été, laissait dans l’âme un
-sentiment de contentement, de satisfaction et de bonheur. Il y avait là
-comme une sorte de résumé symbolique des manifestations de la vitalité
-d’un grand peuple arrivé à l’apogée de sa vie et de sa fortune.
-
-Des hauteurs de Passy où nous sommes, de la terrasse d’un jardin
-suspendu comme aux jours de Babylone au-dessus du cours nonchalant du
-fleuve, deux êtres appuyés à la balustrade de pierre contemplent le
-bruyant spectacle. Dominant cette surface agitée de la mer humaine,
-plus heureux dans leur douce solitude que tous les atomes de ce
-tourbillon, ils n’appartiennent pas au monde vulgaire et planent
-au-dessus de cette agitation, dans l’atmosphère limpide de leur
-bonheur. Leurs esprits pensent, leurs cœurs aiment, ou, pour exprimer
-plus complètement le même fait, leurs âmes vivent.
-
-[Illustration]
-
-Dans la juvénile beauté de son dix-huitième printemps, la jeune fille
-laisse errer son regard rêveur sur l’apothéose du soleil couchant,
-heureuse de vivre, plus heureuse encore d’aimer. Elle ne songe point à
-ces millions d’êtres humains qui s’agitent à ses pieds; elle regarde
-sans le voir le disque ardent du soleil qui descend derrière les nuées
-empourprées de l’Occident; elle respire l’air parfumé des guirlandes
-de roses du jardin, et ressent dans tout son être cette quiétude de
-bonheur intime qui chante dans son cœur un ineffable cantique d’amour.
-Sa blonde chevelure nimbe son front d’une auréole vaporeuse et tombe en
-touffes opulentes sur sa taille fine et élancée; ses yeux bleus, bordés
-de longs cils noirs, semblent un reflet de l’azur des cieux; ses bras,
-son cou laissent deviner une chair d’une blancheur lactée; ses joues,
-ses oreilles sont vivement colorées; dans l’ensemble de sa personne,
-elle rappelle un peu ces petites marquises des peintres du dix-huitième
-siècle, qui naissaient à une vie inconnue dont elles ne devaient pas
-jouir bien longtemps. Elle se tient debout. Son compagnon, qui tout à
-l’heure entourait sa taille de son bras en contemplant avec elle le
-tableau de Paris, en écoutant avec elle les flots d’harmonie répandus
-dans les airs par la musique de la garde impériale, s’est assis à ses
-côtés. Ses yeux ont oublié Paris et le coucher du soleil, pour ne plus
-voir que sa gracieuse amie, et, sans s’en apercevoir, il la regarde
-avec une fixité étrange et douce, l’admirant comme s’il la voyait
-pour la première fois, ne pouvant se détacher de ce délicieux profil,
-l’enveloppant de son regard comme d’une magnétique caresse.
-
-
-[Illustration]
-
-Le jeune étudiant restait absorbé dans cette contemplation. Étudiant,
-l’était-il encore à vingt-cinq ans? Mais ne l’est-on pas toujours, et
-notre maître d’alors, M. Chevreul, ne se surnommait-il pas hier encore,
-dans sa cent-troisième année d’âge, le doyen des étudiants de France?
-Georges Spero avait terminé de fort bonne heure ces études de lycée qui
-n’apprennent rien, si ce n’est la méthode du travail, et continuait
-d’approfondir avec une infatigable ardeur les grands problèmes des
-sciences naturelles. L’astronomie surtout avait d’abord passionné son
-esprit, et je l’avais précisément connu (comme le lecteur s’en souvient
-peut-être, par le récit précédent) à l’Observatoire de Paris, où il
-était entré dès l’âge de seize ans et où il s’était fait remarquer
-par une singularité assez bizarre, celle de n’avoir aucune ambition
-et de ne désirer aucun avancement. A l’âge de seize ans comme à l’âge
-de vingt-cinq il se croyait à la veille de sa mort, jugeait peut-être
-qu’en fait la vie passe vite et qu’il est superflu de rien désirer,
-sinon la science, superflu de rien souhaiter au delà du bonheur
-d’étudier et de connaître. Il était peu communicatif, quoique, au fond,
-son caractère fût celui d’un enfant enjoué. Sa bouche, fort petite
-et très gracieusement dessinée, semblait sourire, si l’on examinait
-avec attention le coin des lèvres; autrement, elle paraissait plutôt
-pensive et faite pour le silence. Ses yeux, dont la couleur indécise,
-rappelant le bleu vert de l’horizon de la mer, changeait suivant la
-lumière et selon les émotions intérieures, étaient ordinairement d’une
-grande douceur; mais en certaines circonstances on eût pu les croire
-enflammés du feu de l’éclair, ou froids comme l’acier. Le regard était
-profond, parfois insondable et même étrange, énigmatique. L’oreille
-était petite, gracieusement ourlée, le lobe bien détaché et légèrement
-relevé, ce qui pour les analystes est un indice de finesse d’esprit.
-Le front était vaste, quoique la tête fût plutôt petite, agrandie par
-une belle chevelure aux boucles chatoyantes. Sa barbe était fine,
-châtain comme ses cheveux, légèrement frisée. De taille moyenne,
-l’ensemble de sa personne était élégant, d’une élégance native, soignée
-sans prétention, comme sans affectation.
-
-Nous n’avions eu aucune camaraderie avec lui, ni mes amis, ni moi,
-à aucune époque. Aux jours de congé, aux heures de plaisir, il
-n’était jamais là. Perpétuellement plongé dans ses études, on eût pu
-croire qu’il s’était livré sans trêve à la recherche de la pierre
-philosophale, de la quadrature du cercle ou du mouvement perpétuel. Je
-ne lui ai jamais connu d’ami, si ce n’est moi, encore ne suis-je pas
-sûr d’avoir reçu toutes ses confidences. Peut-être, du reste, n’a-t-il
-pas eu d’autre événement intime dans sa vie que celui dont je me fais
-aujourd’hui l’historien, et que j’ai pu exactement connaître comme
-témoin, sinon comme confident.
-
-Le problème de l’âme était l’obsession perpétuelle de sa pensée.
-Parfois il s’abîmait dans la recherche de l’inconnu avec une telle
-intensité d’action cérébrale, qu’il sentait sous son crâne un
-fourmillement dans lequel toutes ses facultés pensantes semblaient
-s’anéantir. C’était surtout lorsque après avoir longuement analysé les
-conditions de l’immortalité, il voyait tout d’un coup disparaître
-devant lui l’éphémère vie actuelle, et s’ouvrir devant son être mental
-l’éternité sans fin. En face de ce spectacle de l’âme en pleine
-éternité, il voulait _savoir_. La vue de son corps pâle et glacé,
-enseveli dans un suaire, étendu dans un cercueil, abandonné au fond
-d’une fosse étroite, dernière et lugubre demeure, sous l’herbe où le
-grillon murmure, ne consternait pas sa pensée autant que l’incertitude
-de l’avenir. «Que deviendrai-je? Que devenons-nous? répétait-il comme
-un choc d’idée fixe dans son cerveau. Si nous mourons entièrement,
-quelle inepte comédie que la vie, avec ses luttes et ses espérances!
-Si nous sommes immortels, que faisons-nous pendant l’interminable
-éternité? D’aujourd’hui en cent ans, où serai-je? où seront tous les
-habitants actuels de la Terre? et les habitants de tous les mondes?
-Mourir pour toujours, toujours, n’avoir existé qu’un moment: quelle
-dérision! ne vaudrait-il pas mieux cent fois n’être point né? Mais si
-le destin est de vivre éternellement sans jamais pouvoir rien changer
-à la fatalité qui nous emporte, ayant toujours devant nous l’éternité
-sans fin, comment supporter le poids d’une pareille destinée? Et
-c’est là le sort qui nous attend? Si jamais nous sommes fatigués
-de l’existence, il nous serait interdit de la fuir, il nous serait
-impossible de finir! cruauté plus implacable encore que celle d’une
-vie éphémère s’évanouissant comme le vol d’un insecte dans la fraîcheur
-du soir. Pourquoi donc sommes-nous nés? Pour souffrir de l’incertitude?
-pour ne pas voir une seule de nos espérances rester debout après
-examen? pour vivre, si nous ne pensons pas, comme des idiots; et si
-nous pensons, comme des fous? Et l’on nous parle d’un «bon Dieu!»
-Et il y a des religions, des prêtres, des rabbins, des bonzes! Mais
-l’humanité n’est qu’une race de dupes et de dupés. La religion vaut la
-patrie, et le prêtre vaut le soldat. Les hommes de toutes les nations
-sont armés jusqu’aux dents, pour s’entr’assassiner comme des imbéciles.
-Eh! c’est ce qu’ils peuvent faire de plus sage: c’est le meilleur
-remerciement qu’ils puissent adresser à la Nature pour l’inepte cadeau
-dont elle les a gratifiés en leur donnant le jour.»
-
-[Illustration]
-
-J’essayais de calmer ses tourments, ses inquiétudes, m’étant fait à
-moi-même une certaine philosophie qui m’avait relativement satisfait:
-«La crainte de la mort, lui disais-je, me paraît absolument chimérique.
-Il n’y a que deux hypothèses à faire. Lorsque nous nous endormons
-chaque soir, nous pouvons ne pas nous réveiller le lendemain, et cette
-idée, lorsque nous y songeons, ne nous empêche pas de nous endormir.
-Pourtant, 1º ou bien, tout finissant avec la vie, nous ne nous
-réveillons pas du tout, nulle part; et, dans ce cas, c’est un sommeil
-qui n’a pas été fini, qui, pour nous, durera éternellement: nous n’en
-saurons donc jamais rien. Ou bien, 2º l’âme survivant au corps, nous
-nous réveillons ailleurs pour continuer notre activité. Dans ce cas, le
-réveil ne peut être redoutable: il doit plutôt être enchanteur, toute
-existence dans la nature ayant sa raison d’être et toute créature, la
-plus infime comme la plus noble, trouvant son bonheur dans l’exercice
-de ses facultés.»
-
-[Illustration]
-
-Ce raisonnement semblait le calmer. Mais les inquiétudes du doute ne
-tardaient pas à reparaître piquantes comme des épines. Parfois, il
-errait seul, dans les vastes cimetières de Paris, cherchant entre les
-tombes les allées les plus désertes, écoutant le bruit du vent dans les
-arbres, le bruissement des feuilles mortes dans les sentiers. Parfois,
-il s’éloignait, aux environs de la grand’ville, à travers les bois,
-et pendant des heures entières marchait en s’entretenant lui-même.
-Parfois aussi il demeurait toute une longue journée dans son atelier
-de la place du Panthéon, atelier qui lui servait à la fois de cabinet
-de travail, de chambre à coucher et de pièce de réception, et jusqu’à
-une heure avancée de la nuit, disséquait un cerveau rapporté de la
-Clinique, étudiant au microscope les coupes en minces lamelles de la
-substance grise.
-
-L’incertitude des sciences appelées positives, le brusque arrêt de son
-esprit dans la solution des problèmes, le jetaient alors en un violent
-désespoir, et plus d’une fois je le trouvai dans un abattement inerte,
-les yeux brillants et fixes, les mains brûlantes de fièvre, le pouls
-agité et intermittent. En l’une de ces crises même, ayant été obligé
-de le quitter pour quelques heures, je crus ne plus le trouver vivant
-en revenant vers cinq heures du matin. Il avait auprès de lui un verre
-de cyanure de potassium qu’il essaya de cacher à mon arrivée. Mais
-aussitôt, reprenant son calme avec une grande sérénité d’âme, il eut un
-léger sourire: «A quoi bon! me dit-il, si nous sommes immortels, cela
-ne servirait à rien. Mais c’était pour le savoir plus vite.» Il m’avoua
-ce jour-là qu’il avait cru être douloureusement enlevé par les cheveux
-jusqu’à la hauteur du plafond pour retomber ensuite de tout son poids
-sur le plancher.
-
-L’indifférence publique à l’égard de ce grand problème de la destinée
-humaine, question qui, à ses yeux, primait toutes les autres, puisqu’il
-s’agit de notre existence ou de notre néant, avait le don de
-l’exaspérer au dernier degré. Il ne voyait partout que des gens occupés
-à des intérêts matériels, uniquement absorbés par l’idée bizarre de
-«gagner de l’argent», consacrant toutes leurs années, tous leurs jours,
-toutes leurs heures, toutes leurs minutes à ces intérêts déguisés
-sous les formes les plus diverses, et ne trouvait aucun esprit libre,
-indépendant, vivant de la vie de l’esprit. Il lui semblait que les
-êtres pensants pouvaient, devaient, tout en vivant de la vie du corps,
-puisqu’on ne peut faire autrement, du moins ne pas rester esclaves
-d’une organisation aussi grossière, et vouer leurs meilleurs instants à
-la vie intellectuelle.
-
-A l’époque où commence ce récit, Georges Spero était déjà célèbre, et
-même illustre, par les travaux scientifiques originaux qu’il avait
-publiés et par plusieurs ouvrages de haute littérature qui avaient
-porté son nom aux acclamations du monde entier. Quoiqu’il n’eût pas
-encore accompli sa vingt-cinquième année, plus d’un million de lecteurs
-avaient lu ses œuvres, qu’il n’avait point écrites cependant pour
-le gros public, mais qui avaient eu le succès d’être appréciées par
-la majorité désireuse de s’instruire aussi bien que par la minorité
-éclairée. On l’avait proclamé le Maître d’une école nouvelle, et
-d’éminents critiques, ne connaissant ni son individualité physique, ni
-son âge, parlaient de «ses doctrines».
-
-Comment ce singulier philosophe, cet étudiant austère, se trouvait-il
-aux pieds d’une jeune fille à l’heure du coucher du soleil, seul avec
-elle, sur cette terrasse où nous venons de les rencontrer? La suite de
-ce récit va nous l’apprendre.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-II
-
-L’APPARITION
-
-
-Leur première rencontre avait été véritablement étrange. Contemplateur
-passionné des beautés de la nature, toujours en quête des grands
-spectacles, le jeune naturaliste avait entrepris, l’été précédent, le
-voyage de Norvège, dans le but de visiter ces fiords solitaires où
-s’engouffre la mer et ces montagnes aux cimes neigeuses qui élèvent
-au-dessus des nues leurs fronts immaculés, et surtout avec le vif désir
-d’y faire une étude spéciale des aurores boréales, cette manifestation
-grandiose de la vie de notre planète. Je l’avais accompagné dans ce
-voyage. Les couchers de soleil au delà des fiords calmes et profonds;
-les levers de l’astre splendide sur les montagnes, charmaient en une
-indicible émotion son âme d’artiste et de poète. Nous demeurâmes
-là plus d’un mois, parcourant la pittoresque région qui s’étend de
-Christiania aux Alpes Scandinaves. Or, la Norvège était la patrie de
-cette enfant du Nord, qui devait exercer une si rapide influence sur
-son cœur non éveillé. Elle était là, à quelques pas de lui, et pourtant
-ce fut seulement le jour de notre départ que le hasard, ce dieu des
-anciens, se décida à les mettre en présence.
-
-La lumière du matin dorait les cimes lointaines. La jeune Norvégienne
-avait été conduite par son père sur l’une de ces montagnes où
-maints excursionnistes se rendent, comme au Righi de Suisse, pour
-assister au lever du soleil qui, ce jour-là, avait été merveilleux.
-Icléa s’était écartée, seule, à quelques mètres, sur un monticule
-isolé, pour mieux distinguer certains détails de paysage, lorsque se
-retournant, le visage à l’opposé du soleil, pour embrasser l’ensemble
-de l’horizon, elle aperçut, non plus sur la montagne ni sur la terre,
-mais dans le ciel même, son image, sa personne tout entière, fort
-bien reconnaissables. Une auréole lumineuse encadrait sa tête et
-ses épaules d’une couronne de gloire éclatante, et un grand cercle
-aérien, faiblement teinté des nuances de l’arc-en-ciel, enveloppait la
-mystérieuse apparition.
-
-Stupéfaite, émue par la singularité du spectacle, encore sous
-l’impression de la splendeur du lever du soleil, elle ne remarqua
-pas immédiatement qu’une autre figure, un profil de tête d’homme,
-accompagnait la sienne, silhouette de voyageur immobile, en
-contemplation devant elle, rappelant ces statues de saints debout sur
-les piliers d’église. Cette figure masculine et la sienne étaient
-encadrées par le même cercle aérien. Tout d’un coup, elle aperçut cet
-étrange profil humain dans les airs, crut être le jouet d’une vision
-fantastique, et, émerveillée, fit un geste de surprise et presque
-d’effroi. Son image aérienne reproduisit le même geste, et elle vit le
-spectre du voyageur porter la main à son chapeau et se découvrir comme
-en une salutation céleste, puis perdre la netteté de ses contours et
-s’évanouir en même temps que sa propre image.
-
-La transfiguration du Mont Thabor, où les disciples de Jésus aperçurent
-tout d’un coup dans le ciel l’image du Maître accompagnée de celles de
-Moïse et d’Élie, ne plongea pas ses témoins dans une stupéfaction plus
-grande que celle de l’innocente vierge de Norvège, en face de cette
-anthélie dont la théorie est connue de tous les météorologistes.
-
-[Illustration]
-
-Cette apparition se fixa dans la profondeur de sa pensée comme un
-rêve merveilleux. Elle avait appelé son père, resté à une faible
-distance derrière le monticule; mais, lorsqu’il arriva, tout avait
-disparu. Elle lui en demanda l’explication, sans rien obtenir, si ce
-n’est un doute, et presque une négation sur la réalité du phénomène.
-Cet excellent homme, ancien officier supérieur, appartenait à cette
-catégorie de sceptiques distingués qui nient tout simplement ce qu’ils
-ignorent ou ne comprennent pas. La délicieuse créature eut beau lui
-affirmer qu’elle venait de voir son image dans le ciel,--et même
-celle d’un homme qu’elle jugeait jeune et de bonne tournure,--elle
-eut beau raconter les détails de l’apparition et ajouter que les
-figures lui avaient paru plus grandes que nature et ressemblaient à
-des silhouettes colossales, il lui déclara avec autorité, et non sans
-emphase, que c’était ce qu’on appelle des illusions d’optique produites
-par l’imagination quand on a mal dormi, surtout pendant les années de
-l’adolescence.
-
-[Illustration]
-
-Mais, le soir du même jour, comme nous montions sur le bateau à vapeur,
-je remarquai une jeune fille à la chevelure un peu évaporée qui
-regardait mon ami d’un air franchement étonné. Elle était sur le quai,
-au bras de son père, et demeurait là immobile comme la femme de Loth
-changée en statue de sel. Je la signalai à Georges dès notre arrivée
-sur le bateau; mais à peine eut-il tourné la tête de son côté, que je
-vis les joues de la jeune fille s’empourprer d’une subite rougeur,
-et aussitôt elle détourna son regard pour le diriger sur la roue du
-navire qui commençait à se mettre en marche. Je ne sais si Spero y prit
-garde. En fait, le matin, nous n’avions rien vu ni l’un ni l’autre du
-phénomène aérien, du moins au moment où la jeune fille était arrivée
-près de nous, et elle nous était restée cachée elle-même par un petit
-massif d’arbustes: c’était surtout le côté de l’Orient, la magnificence
-du lever du soleil, qui nous avait attirés. Cependant il salua la
-Norvège, qu’il quittait avec regret, du même geste dont il avait salué
-le soleil levant; et l’inconnue prit ce salut pour elle.
-
-Deux mois plus tard, à Paris, le comte de K... recevait une société
-nombreuse à propos d’un récent triomphe de sa compatriote Christine
-Nilson. La jeune Norvégienne et son père, venus à Paris passer une
-partie de l’hiver, étaient au nombre des invités; ils se connaissaient
-de longue date comme compatriotes, la Suède et la Norvège étant sœurs.
-Pour nous, nous y venions pour la première fois et l’invitation était
-même due à l’apparition du dernier livre de Spero, déjà signalé par un
-éclatant succès. Rêveuse, pensive, instruite par l’éducation solide
-des pays du Nord, avide de connaître, Icléa avait déjà lu, relu avec
-curiosité ce livre quelque peu mystique, dans lequel le nouveau
-métaphysicien avait exposé les anxiétés de son âme non satisfaite des
-_Pensées_ de Pascal. Ajoutons qu’elle avait elle-même depuis plusieurs
-mois passé avec succès l’examen du brevet supérieur, et qu’ayant
-renoncé à l’étude de la médecine qui d’abord l’avait attirée, elle
-commençait à s’initier avec quelque curiosité aux recherches toutes
-nouvelles de la physiologie psychologique.
-
-[Illustration]
-
-Lorsqu’on avait annoncé M. Georges Spero, il lui avait semblé qu’un
-ami inconnu, presque un confident de son esprit, venait d’entrer.
-Elle tressaillit, comme frappée d’une commotion électrique. Lui,
-peu mondain, timide, gêné dans les réunions d’inconnus, n’aimant ni
-danser, ni jouer, ni causer, était resté dans le même coin du salon à
-côté de quelques amis, assez indifférent aux valses et aux quadrilles,
-plus attentif à deux ou trois chefs-d’œuvre de la musique moderne
-interprétés avec sentiment; et la soirée entière s’était passée sans
-qu’il se fût approché d’elle, quoiqu’il l’eût remarquée et que, dans
-toute cette éblouissante soirée, il n’eût vu qu’elle. Leurs regards
-s’étaient plus d’une fois rencontrés. A la fin, vers deux heures du
-matin, alors que la réunion se faisait plus intime, il osa venir auprès
-d’elle, sans pourtant lui adresser la parole. Ce fut elle qui, la
-première, lui parla, pour lui exprimer un doute sur la conclusion de
-son livre.
-
-[Illustration]
-
-Flatté, mais plus surpris encore d’apprendre que ces pages de
-métaphysique avaient une lectrice,--et une lectrice de cet
-âge,--l’auteur répondit, assez maladroitement, que ces recherches
-étaient un peu sérieuses pour une femme. Elle répliqua que les femmes,
-les jeunes filles n’étaient pas exclusivement absorbées par l’exercice
-de la coquetterie, et qu’elle en connaissait qui parfois pensaient,
-cherchaient, travaillaient, étudiaient. Elle parla avec quelque
-vivacité, pour défendre les femmes contre le dédain scientifique de
-certains hommes et soutenir leur aptitude intellectuelle, et n’eut pas
-de peine à gagner une cause dont son interlocuteur n’était, d’ailleurs,
-en aucune façon l’adversaire.
-
-Ce nouveau livre, dont le succès avait été immédiat et éclatant,
-malgré la gravité du sujet, avait entouré le nom de Georges Spero
-d’une véritable auréole de célébrité, et dans les salons, le brillant
-écrivain était partout accueilli avec une vive sympathie. Les deux
-jeunes gens avaient à peine échangé quelques paroles qu’il se trouva le
-point de mire des amis de la maison et obligé de répondre à diverses
-questions qui vinrent interrompre leur tête-à-tête. L’un des plus
-éminents critiques du jour avait précisément consacré un long article
-au nouvel ouvrage, et le sujet même du livre devint en un instant
-l’objet de la conversation générale. Icléa se tint à l’écart. Elle
-sentait, et les femmes ne s’y trompent guère, que le héros l’avait
-remarquée, que sa pensée était déjà attachée à la sienne par un fil
-invisible, et qu’en répondant aux questions plus ou moins banales
-qui lui étaient adressées, son esprit n’était pas entièrement à la
-conversation. Ce premier triomphe intime lui suffisait. Elle n’en
-désirait point d’autres. Et puis, elle avait reconnu dans son profil la
-silhouette mystérieuse de l’apparition aérienne et le jeune voyageur du
-bateau de Christiania.
-
-Dans cette première entrevue, il ne tarda pas à lui témoigner son
-enthousiasme pour les sites merveilleux de la Norvège et à lui raconter
-son voyage. Elle brûlait d’entendre un mot, une allusion quelconque,
-au phénomène aérien qui l’avait tant frappée; et elle ne comprenait
-pas son silence, sa discrétion. Lui, n’ayant pas observé l’anthélie
-au moment où elle s’y était elle-même projetée, n’avait pas été
-particulièrement surpris d’un phénomène qu’il avait plusieurs fois
-déjà, et en de meilleures conditions, étudié du haut de la nacelle d’un
-aérostat, et n’ayant rien observé de spécial, n’avait rien à en dire.
-L’instant de l’embarquement ne se représenta pas non plus à sa mémoire,
-et quoique la blonde enfant ne lui parût pas entièrement étrangère,
-cependant il ne se souvenait pas de l’avoir entrevue. Pour moi, je
-l’avais tout de suite reconnue. Il causa des lacs, des rivières, des
-fiords, des montagnes; apprit d’elle que sa mère était morte fort jeune
-d’une maladie de cœur, que son père préférait la vie de Paris à celle
-de tout autre pays, et que sans doute elle ne retournerait plus que
-rarement dans sa patrie.
-
-Une remarquable communauté de goûts et d’idées, une vive sympathie
-mutuelle, une estime réciproque, les mirent tout de suite en relation.
-Élevée suivant le mode d’éducation anglaise, elle jouissait de cette
-indépendance d’esprit et de cette liberté d’action que les femmes de
-France ne connaissent qu’après le mariage, et ne se sentait arrêtée
-par aucune de ces conventions sociales qui paraissent destinées chez
-nous à protéger l’innocence et la vertu. Deux amies de son âge étaient
-même déjà venues seules à Paris pour terminer leur éducation musicale,
-et elles vivaient ensemble, en pleine Babylone, en toute sécurité
-d’ailleurs, sans s’être jamais doutées des périls dont on prétend que
-Paris est rempli. La jeune fille reçut les visites de Georges Spero
-comme son père eût pu les recevoir lui-même, et en quelques semaines
-l’affinité de leurs caractères et de leurs goûts les avait associés
-dans les mêmes études, dans les mêmes recherches, souvent dans les
-mêmes pensées. Presque chaque jour, dans l’après-midi, entraîné par une
-secrète attraction, il se dirigeait du quartier Latin vers les bords de
-la Seine, qu’il suivait jusqu’au Trocadéro, et passait plusieurs heures
-avec Icléa soit dans la bibliothèque, soit sur la terrasse du jardin,
-soit en une promenade au Bois.
-
-La première impression, née de l’apparition céleste, était restée dans
-l’âme d’Icléa. Elle regardait le jeune savant, sinon comme un dieu ou
-comme un héros, du moins comme un homme supérieur à ses contemporains.
-La lecture de ses ouvrages fortifia cette impression et l’accrut
-encore: elle ressentit pour lui plus que de l’admiration, une véritable
-vénération. Lorsqu’elle eut fait sa connaissance personnelle, le grand
-homme ne descendit pas de son piédestal. Elle le trouva si éminent, si
-transcendant dans ses études, dans ses travaux, dans ses recherches,
-mais en même temps si simple, si sincère, si bon et si indulgent
-pour tous, et--saisissant tout prétexte pour entendre prononcer son
-nom--elle dut subir parfois quelques critiques de rivaux si injustes
-envers lui, qu’elle se prit à l’aimer avec un sentiment presque
-maternel. Ce sentiment d’affection protectrice existe-t-il donc déjà
-dans le cœur des jeunes filles? Peut-être, mais assurément elle l’aima
-ainsi d’abord. Je crois avoir dit plus haut que le fond du caractère
-de ce penseur était quelque peu mélancolique, de cette mélancolie de
-l’âme, dont parle Pascal, et qui est comme la nostalgie du ciel. Il
-cherchait, en effet, perpétuellement la solution de l’éternel problème,
-le _To be or not to be_ «ÊTRE OU N’ÊTRE PAS» d’Hamlet. Parfois on eût
-pu le voir triste, atterré jusqu’à la mort. Mais, par un singulier
-contraste, lorsque ses noires pensées s’étaient pour ainsi dire
-consumées dans la recherche, que le cerveau épuisé perdait la faculté
-de vibrer encore, il y avait en lui comme un repos, un rassérènement;
-la circulation de son sang vermeil ranimait la vie organique, le
-philosophe disparaissait pour faire place à un enfant presque naïf,
-d’une gaieté facile, s’amusant de tout et de rien, ayant presque des
-goûts féminins, aimant les fleurs, les parfums, la musique, la rêverie,
-et paraissant même parfois d’une étonnante insouciance.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-III
-
-TO BE OR NOT TO BE
-
-
-C’était précisément cette phase de sa vie intellectuelle qui avait
-si intimement associé les deux êtres. Heureuse d’exister, à la fleur
-de son printemps, s’ouvrant à la lumière de la vie, harpe vibrant de
-toutes les harmonies de la nature, la belle créature du Nord rêvait
-encore parfois aux elfes et aux fées de son climat, aux anges et aux
-mystères de la religion chrétienne, qui avaient bercé son enfance;
-mais sa piété, sa crédulité des premiers jours n’avaient pas obscurci
-sa raison, elle pensait librement, cherchait avec sincérité la vérité,
-et regrettant peut-être de ne plus croire au paradis des prédicateurs,
-elle se sentait pourtant animée du désir impérieux de vivre toujours.
-La mort lui semblait une cruelle injustice. Elle ne revoyait jamais
-sa mère étendue sur son lit de mort, belle de tout l’éclat de sa
-trentième année, emportée en pleine floraison des roses dans un
-cimetière verdoyant et parfumé, tout rempli de chants d’oiseaux, et
-rayée subitement du livre des vivants, tandis que la nature entière
-avait continué de chanter, de fleurir et de briller; elle ne revoyait
-jamais, dis-je, le pâle visage de sa mère, sans qu’un frisson subit la
-parcourût tout entière, de la tête aux pieds. Non, sa mère n’était pas
-morte. Non, elle ne mourrait pas elle-même, ni à trente ans, ni plus
-tard. Et lui! _Lui_, mourir! cette sublime intelligence s’anéantir par
-un arrêt du cœur ou de la respiration? Non, ce n’était pas possible.
-Les hommes se trompent. Un jour on saura.
-
-Elle aussi pensait parfois à ces mystères, sous une forme plutôt
-esthétique et sentimentale que scientifique; mais elle y pensait.
-Toutes ses questions, tous ses doutes, le but secret de ses
-conversations, de son attachement si rapide peut-être à son ami, tout
-cela avait pour cause l’immense soif de connaître qui altérait son
-âme. Elle espérait en lui, parce qu’elle avait déjà trouvé dans ses
-écrits la solution des plus grands problèmes. Ils lui avaient appris
-à connaître l’univers, et cette connaissance se trouvait être plus
-belle, plus vivante, plus grande, plus poétique que les erreurs et les
-illusions anciennes. Depuis le jour où elle avait appris de ses lèvres
-que sa vie n’avait pas d’autre but que cette recherche de la réalité,
-elle était sûre qu’il trouverait, et son esprit s’accrochait, se liait
-au sien, peut-être encore plus énergiquement que son cœur.
-
-Il y avait environ trois mois qu’ils vivaient ainsi, d’une commune vie
-intellectuelle, passant presque tous les jours plusieurs heures dans
-la lecture des mémoires originaux écrits dans les différentes langues
-sur la philosophie scientifique, la théorie des atomes, la physique
-moléculaire, la chimie organique, la thermodynamique et les diverses
-sciences qui ont pour but la connaissance de l’être, dissertant sur
-les contradictions apparentes ou réelles des hypothèses, trouvant
-parfois, dans les écrivains purement littéraires, des rapports et
-des coïncidences assez surprenantes avec les axiomes scientifiques,
-s’étonnant de certaines presciences des grands auteurs. Ces lectures,
-ces recherches, ces comparaisons les avaient surtout intéressés par
-l’élimination que leur esprit de plus en plus éclairé se voyait
-conduit à faire des neuf dixièmes des écrivains, dont les œuvres sont
-absolument vides, et de la moitié du dernier dixième, dont les écrits
-n’ont qu’une valeur superficielle; ayant ainsi déblayé le champ de
-la littérature, ils vivaient avec une certaine satisfaction dans la
-société restreinte des esprits supérieurs. Peut-être y entrait-il
-quelque léger sentiment d’orgueil.
-
-Un jour, Spero arriva plus tôt que de coutume. _Eureka!_ s’écria-t-il.
-Mais se reprenant aussi vite: _Peut-être_....
-
-S’appuyant à la cheminée où pétillait un feu ardent, tandis que sa
-compagne le contemplait de ses grands yeux pleins de curiosité, il se
-mit à parler avec une sorte de solennité inconsciente, comme s’il se
-fût entretenu avec son propre esprit, dans la solitude d’un bois:
-
-
-«Tout ce que nous voyons n’est qu’apparence. La réalité est autre.
-
-«Le Soleil paraît tourner autour de nous, se lever le matin et se
-coucher le soir, et la Terre où nous sommes paraît immobile. C’est
-le contraire qui est vrai. Nous habitons autour d’un projectile
-tourbillonnant, lancé dans l’espace avec une vitesse soixante-quinze
-fois plus rapide que celle qui emporte un boulet de canon.
-
-«Un harmonieux concert vient charmer nos oreilles. Le son n’existe pas,
-n’est qu’une impression de nos sens, produite par des vibrations de
-l’air d’une certaine amplitude et d’une certaine vitesse, vibrations
-en elles-mêmes silencieuses. Sans le nerf auditif et le cerveau, il n’y
-aurait pas de sons. En réalité, il n’y a que du mouvement.
-
-«L’arc-en-ciel épanouit son cercle radieux, la rose et le bluet
-mouillés par la pluie scintillent au soleil, la verte prairie, le
-sillon d’or diversifient la plaine de leurs éclatantes couleurs. Il
-n’y a pas de couleurs, il n’y a pas de lumière, il n’y a que des
-ondulations de l’éther qui mettent en vibration le nerf optique.
-Apparences trompeuses. Le soleil échauffe et féconde, le feu brûle: il
-n’y a pas de chaleur, mais seulement des sensations. La chaleur, comme
-la lumière, n’est qu’un mode de mouvement. Mouvements invisibles, mais
-souverains, suprêmes.
-
-
-«Voici une forte solive de fer, de celles qu’on emploie si généralement
-aujourd’hui dans les constructions. Elle est posée dans le vide, à
-dix mètres de hauteur, sur deux murs, sur lesquels s’appuient ses
-deux extrémités. Elle est «solide», certes. En son milieu, on a posé
-un poids de mille, deux mille, dix mille kilogrammes, et ce poids
-énorme, elle ne le sent même pas; c’est à peine si l’on peut constater
-par le niveau une imperceptible flexion. Pourtant, cette solive est
-composée de molécules qui ne se touchent pas, qui sont en vibration
-perpétuelle, qui s’écartent les unes des autres sous l’influence de la
-chaleur, qui se resserrent sous l’influence du froid. Dites-moi, s’il
-vous plaît, ce qui constitue la solidité de cette barre de fer? Ses
-atomes matériels? Assurément non, puisqu’ils ne se touchent pas. Cette
-solidité réside dans l’attraction moléculaire, c’est-à-dire dans une
-force immatérielle.
-
-«Absolument parlant, le solide n’existe pas. Prenons entre nos mains
-un lourd boulet de fer; ce boulet est composé de molécules invisibles,
-qui ne se touchent pas, lesquelles sont composées d’atomes qui ne se
-touchent pas davantage. La continuité que paraît avoir la surface de
-ce boulet et sa solidité apparente sont donc de pures illusions. Pour
-l’esprit qui analyserait sa structure intime, c’est un tourbillon de
-moucherons rappelant ceux qui tournoient dans l’atmosphère des jours
-d’été. D’ailleurs, chauffons ce boulet qui nous paraît solide: il
-coulera; chauffons-le davantage: il s’évaporera, sans pour cela changer
-de nature; liquide ou gaz, ce sera toujours du fer.
-
-«Nous sommes en ce moment dans une maison. Tous ces murs, ces
-planchers, ces tapis, ces meubles, cette cheminée de marbre, sont
-composés de molécules qui ne se touchent pas davantage. Et toutes ces
-molécules constitutives des corps sont en mouvement de circulation les
-unes autour des autres.
-
-«Notre corps est dans le même cas. Il est formé par une circulation
-perpétuelle de molécules; c’est une flamme incessamment consumée et
-renouvelée; c’est un fleuve au bord duquel on vient s’asseoir en
-croyant revoir toujours la même eau, mais où le cours perpétuel des
-choses ramène une eau toujours nouvelle.
-
-«Chaque globule de notre sang est un monde (et nous en avons cinq
-millions par millimètre cube). Successivement, sans arrêt ni trêve,
-dans nos artères, dans nos veines, dans notre chair, dans notre
-cerveau, tout circule, tout marche, tout se précipite dans un
-tourbillon vital proportionnellement aussi rapide que celui des corps
-célestes. Molécule par molécule, notre cerveau, notre crâne, nos yeux,
-nos nerfs, notre chair tout entière, se renouvellent sans arrêt et si
-rapidement, qu’en quelques mois notre corps est entièrement reconstitué.
-
-
-«Par des considérations fondées sur les attractions moléculaires, on a
-calculé que, dans une minuscule gouttelette d’eau projetée à l’aide de
-la pointe d’une épingle, gouttelette invisible à l’œil nu, mesurant
-un millième de millimètre cube, il y a plus de deux cent vingt-cinq
-millions de molécules.
-
-«Dans une tête d’épingle, il n’y a pas moins de huit sextillions
-d’atomes, soit huit mille milliards de milliards, et ces atomes
-sont séparés les uns des autres par des distances considérablement
-plus grandes que leurs dimensions, ces dimensions étant d’ailleurs
-invisibles même au plus puissant microscope. Si l’on voulait compter le
-nombre de ces atomes contenus dans une tête d’épingle, en en détachant
-par la pensée un milliard par seconde, il faudrait continuer cette
-opération pendant deux cent cinquante-trois mille ans pour achever
-l’énumération.
-
-«Dans une goutte d’eau, dans une tête d’épingle, il y a
-incomparablement plus d’atomes que d’étoiles dans tout le ciel connu
-des astronomes armés de leurs plus puissants télescopes.
-
-
-«Qui soutient la Terre dans le vide éternel, le Soleil et tous les
-astres de l’univers? Qui soutient cette longue solive en fer jetée
-entre deux murs et sur laquelle on va bâtir plusieurs étages? Qui
-soutient la forme de tous les corps? La Force.
-
-«L’univers, les choses et les êtres, tout ce que nous voyons est formé
-d’atomes invisibles et impondérables. L’univers est un dynamisme. Dieu,
-c’est l’âme universelle: _in eo vivimus, moremur et sumus_.
-
-«Comme l’âme est la force mouvant le corps, l’Être infini est la force
-mouvant l’univers! La théorie purement mécanique de l’univers reste
-incomplète pour l’analyste qui pénètre au fond des choses. La _volonté_
-humaine est faible, il est vrai, relativement aux forces cosmiques.
-Cependant, en envoyant un train de Paris à Marseille, un navire de
-Marseille à Suez, je déplace, librement, une partie infinitésimale de
-la masse terrestre, et je modifie le cours de la Lune. Aveugles du
-dix-neuvième siècle, revenez au cygne de Mantoue: _Mens agitat molem_.
-
-«Si je dissèque la matière, je trouve au fond de tout l’atome
-invisible: la matière disparaît, s’évanouit en fumée. Si mes yeux
-avaient la puissance de voir la réalité, ils verraient à travers les
-murs, formés de molécules séparées, à travers les corps, tourbillons
-atomiques. Nos yeux de chair ne voient pas ce qui est. C’est avec l’œil
-de l’esprit qu’il faut voir. Ne nous fions pas à l’unique témoignage
-de nos sens: il y a autant d’étoiles au-dessus de nos têtes pendant le
-jour que pendant la nuit.
-
-«Il n’y a dans la nature ni astronomie, ni physique, ni chimie, ni
-mécanique: ce sont là des méthodes subjectives d’observation. Il n’y
-a qu’une seule unité. L’infiniment grand est identique à l’infiniment
-petit. L’espace est infini sans être grand. La durée est éternelle sans
-être longue. Étoiles et atomes sont un.
-
-
-«L’unité de l’univers est constituée par la force invisible,
-impondérable, immatérielle, qui meut les atomes. Si un seul atome
-cessait d’être mû par la force, l’univers s’arrêterait. La Terre
-tourne autour du Soleil, le Soleil gravite autour d’un foyer sidéral
-mobile lui-même; les millions, les milliards de soleils qui peuplent
-l’univers courent plus vite que les projectiles de la poudre; ces
-étoiles, qui nous paraissent immobiles, sont des soleils lancés dans le
-vide éternel à la vitesse de dix, vingt, trente millions de kilomètres
-par jour, courant tous vers un but ignoré, soleils, planètes, terres,
-satellites, comètes vagabondes...; le point fixe, le centre de gravité
-cherché par l’analyste, fuit à mesure qu’on le poursuit et n’existe en
-réalité nulle part. Les atomes qui constituent les corps se meuvent
-relativement aussi vite que les étoiles dans le ciel. Le mouvement
-régit tout, forme tout.
-
-«_L’atome lui-même n’est pas une inerte matière. Il est un centre de
-force._
-
-«Ce qui constitue essentiellement l’être humain, ce qui l’organise, ce
-n’est point sa substance matérielle, ce n’est ni le protoplasma, ni
-la cellule, ni ces merveilleuses et fécondes associations du carbone
-avec l’hydrogène, l’oxygène et l’azote: c’est la _Force_ animique,
-invisible, immatérielle. C’est elle qui groupe, dirige et retient
-associées les innombrables molécules qui composent l’admirable harmonie
-du corps vivant.
-
-«La matière et l’énergie n’ont jamais été vues séparées l’une de
-l’autre; l’existence de l’une implique l’existence de l’autre; il y a
-peut-être identité substantielle de l’une et de l’autre.
-
-«Que le corps se désagrège tout d’un coup après la mort, comme il se
-désagrège lentement et se renouvelle perpétuellement pendant la vie,
-peu importe. L’âme demeure. _L’atome psychique organisateur est le
-centre de cette force._ Lui aussi est indestructible.
-
-«Ce que nous voyons est trompeur. LE RÉEL, C’EST L’INVISIBLE.»
-
-
-Il se mit à marcher à grands pas. La jeune fille l’avait écouté comme
-on écoute un apôtre, un apôtre bien-aimé, et quoiqu’il n’eût, en fait,
-parlé que pour elle, il n’avait pas paru prendre garde à sa présence,
-tant elle s’était faite immobile et silencieuse. Elle s’approcha de lui
-et lui prit une main dans les siennes. «Oh! fit-elle, si tu n’as pas
-encore conquis la Vérité, elle ne t’échappera pas.»
-
-[Illustration]
-
-Puis, s’enflammant elle-même et faisant allusion à une réserve souvent
-exprimée par lui: «Tu crois, ajouta-t-elle, qu’il est impossible à
-l’homme terrestre d’atteindre la Vérité, parce que nous n’avons que
-cinq sens et qu’une multitude de manifestations de la nature restent
-étrangères à notre esprit, n’ayant aucune voie pour nous arriver. De
-même que la vue nous serait refusée si nous étions privés du nerf
-optique, l’audition si nous étions privés du nerf acoustique, etc., de
-même les vibrations, les manifestations de la force qui passent entre
-les cordes de notre instrument organique sans faire vibrer celles qui
-existent, nous restent inconnues. Je te le concède, et j’admets avec
-toi que les habitants de certains mondes peuvent être incomparablement
-plus avancés que nous. Mais il me semble que, quoique terrien, tu as
-trouvé.
-
-[Illustration]
-
---Chère bien-aimée, répliqua-t-il en s’asseyant auprès d’elle sur le
-vaste divan de la bibliothèque, il est bien certain que notre harpe
-terrestre manque de cordes, et il est probable qu’un citoyen du
-système de Sirius se rirait de nos prétentions. Le moindre morceau
-de fer aimanté est plus fort que Newton et Leibnitz pour trouver le
-pôle magnétique, et l’hirondelle connaît mieux que Christophe Colomb
-ou Magellan les variations de latitude. Qu’ai-je dit tout à l’heure?
-Que les apparences sont trompeuses et qu’à travers la matière notre
-esprit doit voir la force invisible. C’est ce qu’il y a de plus sûr. La
-matière n’est pas ce qu’elle paraît, et nul homme instruit des progrès
-des sciences positives ne pourrait plus aujourd’hui se prétendre
-matérialiste.
-
---Alors, reprit-elle, l’atome psychique cérébral, principe de
-l’organisme humain, serait immortel, comme tous les atomes d’ailleurs,
-si l’on admet les assertions fondamentales de la chimie. Mais il
-différerait des autres par une sorte de rang plus élevé, l’âme lui
-étant attachée. Et il conserverait la conscience de son existence?
-L’âme serait-elle comparable à une substance électrique? J’ai vu une
-fois la foudre passer à travers un salon et éteindre les flambeaux.
-Lorsqu’on les ralluma, on trouva que la pendule avait été dédorée et
-que le lustre d’argent ciselé avait été doré sur plusieurs points. Il y
-a là une force subtile.
-
---Ne faisons pas de comparaisons; elles resteraient toutes trop
-éloignées de la réalité. Nous _savons_ tous que nous mourrons, mais
-nous ne le _croyons_ pas. Eh! comment pourrions-nous le croire? Comment
-pourrions-nous comprendre la mort, qui n’est qu’un changement d’état
-du connu à l’inconnu, du visible à l’invisible? Que l’âme existe comme
-force, c’est ce qui n’est pas douteux. Qu’elle ne fasse qu’un avec
-l’atome cérébral organisateur, nous pouvons l’admettre. Qu’elle survive
-ainsi à la dissolution du corps, nous le concevons.
-
---Mais que devient-elle? Où va-t-elle?
-
---La plupart des âmes ne se doutent même pas de leur propre existence.
-Sur les quatorze cents millions d’êtres humains qui peuplent notre
-planète, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes ne pensent pas. Que
-feraient-ils, grands Dieux! de l’immortalité? Comme la molécule de fer
-flotte sans le savoir dans le sang qui bat sous la tempe de Lamartine
-ou d’Hugo, ou bien demeure fixée pour un temps dans l’épée de César;
-comme la molécule d’hydrogène brille dans le gaz du foyer de l’Opéra ou
-s’immerge dans la goutte d’eau avalée par le poisson au fond obscur des
-mers, les atomes vivants qui n’ont jamais pensé sommeillent.
-
-«Les âmes qui pensent restent l’apanage de la vie intellectuelle.
-Elles conservent le patrimoine de l’humanité et l’accroissent pour
-l’avenir. Sans cette immortalité des âmes humaines qui ont conscience
-de leur existence et vivent par l’esprit, toute l’histoire de la Terre
-ne devrait aboutir qu’au néant, et la création tout entière, celle
-des mondes les plus sublimes aussi bien que celle de notre infime
-planète, serait une absurdité décevante, plus misérable et plus idiote
-que l’excrément d’un ver de terre. Il a raison d’être et l’univers
-ne l’aurait pas! T’imagines-tu les milliards de mondes atteignant
-les splendeurs de la vie et de la pensée pour se succéder sans fin
-dans l’histoire de l’univers sidéral, et n’aboutissant qu’à donner
-naissance à des espérances perpétuellement déçues, à des grandeurs
-perpétuellement anéanties? Nous avons beau nous faire humbles, nous ne
-pouvons admettre le rien comme but suprême du progrès perpétuel, prouvé
-par toute l’histoire de la nature. Or, les âmes sont les semences des
-humanités planétaires.
-
---Peuvent-elles donc se transporter d’un monde à l’autre?
-
---Rien n’est si difficile à comprendre que ce que l’on ignore; rien
-n’est plus simple que ce que l’on connaît. Qui s’étonne, aujourd’hui,
-de voir le télégraphe électrique transporter instantanément la pensée
-humaine à travers les continents et les mers? Qui s’étonne de voir
-l’attraction lunaire soulever les eaux de l’Océan et produire les
-marées? Qui s’étonne de voir la lumière se transmettre d’une étoile à
-l’autre avec la vitesse de trois cent mille kilomètres par seconde? Au
-surplus, les penseurs seuls pourraient apprécier la grandeur de ces
-merveilles; le vulgaire ne s’étonne de rien. Si quelque découverte
-nouvelle nous permettait d’adresser demain des signaux aux habitants
-de Mars et d’en recevoir des réponses, les trois quarts des hommes n’en
-seraient plus surpris après-demain.
-
-[Illustration]
-
-«Oui, les forces animiques peuvent se transporter d’un monde à l’autre,
-non partout ni toujours, assurément, et non toutes. Il y a des lois et
-des conditions. Ma volonté peut soulever mon bras, lancer une pierre,
-à l’aide de mes muscles; si je prends un poids de vingt kilos, elle
-soulèvera encore mon bras; si je veux prendre un poids de mille kilos,
-je ne le puis plus. Tels esprits sont incapables d’aucune activité;
-d’autres ont acquis des facultés transcendantes. Mozart, à six ans
-imposait à tous ses auditeurs la puissance de son génie musical et
-publiait à huit ans ses deux premières œuvres de sonates, tandis que
-le plus grand auteur dramatique qui ait existé, Shakespeare, n’avait
-encore écrit avant l’âge de trente ans aucune pièce digne de son nom.
-Il ne faut pas croire que l’âme appartienne à quelque monde surnaturel.
-Tout est dans la nature. Il n’y a guère plus de cent mille ans que
-l’humanité terrestre s’est dégagée de la chrysalide animale; pendant
-des millions d’années, pendant la longue série historique des périodes
-primaire, secondaire et tertiaire, il n’y avait pas sur la Terre une
-seule pensée pour apprécier ces grandioses spectacles, un seul regard
-humain pour les contempler. Le progrès a lentement élevé les âmes
-inférieures des plantes et des animaux; l’homme est tout récent sur la
-planète. La nature est en incessant progrès; l’univers est un perpétuel
-devenir; l’ascension est la loi suprême.
-
-«Tous les mondes, ajouta-t-il, ne sont pas actuellement habités.
-Les uns sont à l’aurore, d’autres au crépuscule. Dans notre système
-solaire, par exemple, Mars, Vénus, Saturne et plusieurs de ses
-satellites paraissent en pleine activité vitale; Jupiter semble
-n’avoir pas dépassé sa période primaire; la Lune n’a peut-être plus
-d’habitants. Notre époque actuelle n’a pas plus d’importance dans
-l’histoire générale de l’univers que notre fourmilière dans l’infini.
-Avant l’existence de la Terre, il y a eu, de toute éternité, des mondes
-peuplés d’humanités; quand notre planète aura rendu le dernier soupir
-et que la dernière famille humaine s’endormira du dernier sommeil aux
-bords de la dernière lagune de l’océan glacé, des soleils innombrables
-brilleront toujours dans l’infini, et toujours il y aura des matins et
-des soirs, des printemps et des fleurs, des espérances et des joies.
-Autres soleils, autres terres, autres humanités. L’espace sans bornes
-est peuplé de tombes et de berceaux. Mais la vie, la pensée, le progrès
-éternel sont le but final de la création.
-
-«La Terre est le satellite d’une étoile. Actuellement aussi bien que
-dans l’avenir, nous sommes citoyens du ciel. Que nous le sachions ou
-que nous l’ignorions, nous vivons en réalité dans les étoiles.»
-
-
-Ainsi s’entretenaient les deux amis sur les graves problèmes qui
-préoccupaient leurs pensées. Lorsqu’ils conquéraient une solution,
-fût-elle incomplète, ils éprouvaient un véritable bonheur d’avoir
-fait un pas de plus dans la recherche de l’inconnu et pouvaient plus
-tranquillement ensuite causer des choses habituelles de la vie.
-C’étaient deux esprits également avides de savoir, s’imaginant, avec
-toute la ferveur de la jeunesse, pouvoir s’isoler du monde, dominer les
-impressions humaines et atteindre en leur céleste essor l’étoile de la
-Vérité qui scintillait au-dessus de leurs têtes dans les profondeurs de
-l’infini.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-IV
-
-AMOR
-
-
-Dans cette vie à deux, tout intime, toute charmante qu’elle fût,
-quelque chose manquait. Ces entretiens sur les formidables problèmes
-de l’être et du non-être, les échanges d’idées sur l’analyse de
-l’humanité, les recherches sur le but final de l’existence des choses,
-les contemplations astronomiques et les questions qu’elles inspirent,
-satisfaisaient parfois leur esprit, non leur cœur. Lorsque l’un près de
-l’autre, ils avaient longuement causé, soit sous le berceau du jardin
-qui dominait le tableau de la grande ville, soit dans la bibliothèque
-silencieuse, l’étudiant, le chercheur ne pouvait se détacher de sa
-compagne, et tous deux restaient, la main dans la main, muets,
-attirés, retenus par une force dominatrice. Après le départ, l’un et
-l’autre éprouvaient un vide singulier, douloureux, dans la poitrine,
-un malaise indéfinissable, comme si quelque lien nécessaire à leur
-vie mutuelle eût été rompu; et l’un comme l’autre n’aspirait qu’à
-l’heure du retour. Il l’aimait, non pour lui, mais pour elle, d’une
-affection presque impersonnelle, dans un sentiment de profonde estime
-autant que d’ardent amour, et, par un combat de tous les instants
-contre les attractions de la chair, avait su résister. Mais un jour
-qu’ils étaient assis l’un près de l’autre, sur ce grand divan de
-la bibliothèque encombré comme d’habitude de livres et de feuilles
-volantes, comme ils demeuraient silencieux, il arriva que, chargée sans
-doute de tout le poids des efforts concentrés depuis si longtemps pour
-résister à une attraction trop irrésistible, la tête du jeune auteur
-s’inclina insensiblement sur les épaules de sa compagne et que, presque
-aussitôt... leurs lèvres se rencontrèrent. . . . . . . . . . . . . . .
-
-O joies inénarrables de l’amour partagé! Ivresse insatiable de l’être
-altéré de bonheur, transports sans fin de l’imagination invaincue,
-douce musique des cœurs, à quelles hauteurs éthérées n’avez-vous pas
-élevé les élus abandonnés à vos félicités suprêmes! Subitement oublieux
-de la terre inférieure, ils s’envolent à tire-d’ailes dans les paradis
-enchantés, se perdent dans les profondeurs célestes et planent dans les
-régions sublimes de l’éternelle volupté. Le monde avec ses comédies et
-ses misères n’existe plus pour eux. Ils vivent dans la lumière, dans
-le feu, salamandres, phénix, dégagés de tout poids, légers comme la
-flamme, se consumant eux-mêmes, renaissant de leurs cendres, toujours
-lumineux, toujours ardents, invulnérables, invincibles.
-
-L’expansion si longuement contenue de ces premiers transports jeta les
-deux amants dans une vie d’extase qui leur fit un instant oublier la
-métaphysique et ses problèmes. Cet instant dura six mois. Le plus doux,
-mais le plus impérieux des sentiments était venu compléter en eux les
-insuffisantes satisfactions intellectuelles de l’esprit, et les avait
-tout d’un coup absorbées, presque anéanties. A dater du jour du baiser,
-Georges Spero, non seulement disparut entièrement de la scène du monde,
-mais encore cessa d’écrire, et je le perdis de vue moi-même, malgré
-la longue et réelle affection qu’il m’avait témoignée. Des logiciens
-eussent pu en conclure que, pour la première fois de sa vie, il était
-satisfait, et qu’il avait trouvé la solution du grand problème, le but
-suprême de l’existence des êtres.
-
-Ils vivaient de cet «égoïsme à deux» qui, en éloignant l’humanité de
-notre centre optique, diminue ses défauts et la fait paraître plus
-aimable et plus belle. Satisfaits de leur affection mutuelle, tout
-chantait pour eux, dans la nature et dans l’humanité, un perpétuel
-cantique de bonheur et d’amour.
-
-[Illustration]
-
-Bien souvent le soir ils allaient, suivant le cours de la Seine,
-contempler en rêvant les merveilleux effets de lumière et d’ombre qui
-décorent le ciel de Paris, si admirable au crépuscule, à l’heure où les
-silhouettes des tours et des édifices se projettent en noir sur le fond
-lumineux de l’occident. Des nuées roses et empourprées, illuminées par
-le reflet lointain de la mer sur laquelle brille le soleil disparu,
-donnent à notre ciel un caractère spécial, qui n’est plus celui de
-Naples baigné à l’occident par le miroir méditerranéen, mais qui
-peut-être surpasse celui de Venise, dont l’illumination est orientale
-et pâle. Soit que, leurs pas les ayant conduits vers l’île antique
-de la Cité, ils descendissent le cours du fleuve en passant en vue
-de Notre-Dame et du vieux Châtelet qui profilait sa noire silhouette
-devant le ciel encore lumineux, soit que, plutôt encore, attirés par
-l’éclat du couchant et par la campagne, ils eussent descendu les quais
-jusqu’au delà des remparts de l’immense cité et se fussent égarés
-jusqu’aux solitudes de Boulogne et de Billancourt, fermées par les
-coteaux noirs de Meudon et de Saint-Cloud, ils contemplaient la nature,
-ils oubliaient la ville bruyante perdue derrière eux, et marchant
-d’un même pas, ne formant qu’un seul être, recevaient en même temps
-les mêmes impressions, pensaient les mêmes pensées, et, en silence,
-parlaient le même langage. Le fleuve coulait à leurs pieds, les bruits
-du jour s’éteignaient, les premières étoiles brillaient au ciel. Icléa
-aimait à les nommer à Georges à mesure qu’elles apparaissaient.
-
-[Illustration]
-
-Mars et avril offrent souvent à Paris de douces soirées dans
-lesquelles circule le premier souffle avant-coureur du printemps. Les
-brillantes étoiles d’Orion, l’éblouissant Sirius, les Gémeaux Castor
-et Pollux scintillent dans le ciel immense; les Pléiades s’abaissent
-vers l’horizon occidental, mais Arcturus et le Bouvier, pasteur des
-troupeaux célestes, reviennent, et quelques heures plus tard la blanche
-et resplendissante Véga s’élève de l’horizon oriental, bientôt suivie
-par la Voie lactée. Arcturus aux rayons d’or était toujours la première
-étoile reconnue, par son éclat perçant et par sa position dans le
-prolongement de la queue de la Grande Ourse. Parfois, le croissant
-lunaire planait dans le ciel occidental et la jeune contemplatrice
-admirait, comme Ruth auprès de Booz, «cette faucille d’or dans le
-champ des étoiles.»
-
-Les étoiles enveloppent la Terre; la Terre est dans le ciel. Spero
-et sa compagne le sentaient bien, et sur aucune autre terre céleste,
-peut-être, aucun couple ne vivait plus intimement qu’eux dans le ciel
-et dans l’infini.
-
-Insensiblement, pourtant, sans peut-être s’en apercevoir lui-même, le
-jeune philosophe reprit, graduellement, par fragments morcelés, ses
-études interrompues, analysant maintenant les choses avec un profond
-sentiment d’optimisme qu’il n’avait pas encore connu malgré sa bonté
-naturelle, éliminant les conclusions cruelles, parce qu’elles lui
-semblaient dues à une connaissance incomplète des causes, contemplant
-les panoramas de la nature et de l’humanité dans une nouvelle lumière.
-Elle avait repris aussi, du moins partiellement, les études qu’elle
-avait commencées en commun avec lui; mais un sentiment, nouveau,
-immense, remplissait son âme, et son esprit n’avait plus la même
-liberté pour le travail intellectuel. Absorbée dans cette affection
-de tous les instants pour un être qu’elle avait entièrement conquis,
-elle ne voyait que par lui, n’agissait que pour lui. Pendant les heures
-calmes du soir, lorsqu’elle se mettait au piano, soit pour jouer une
-sonate de Chopin qu’elle s’étonnait de n’avoir pas comprise avant
-d’aimer, soit pour s’accompagner en chantant de sa voix si pure et si
-étendue les lieder norvégiens de Grieg et de Bull, ou les mélodies de
-notre Gounod, il lui semblait, à son insu, peut-être, que son bien-aimé
-était le seul auditeur capable d’entendre ces inspirations du cœur.
-Quelles heures délicieuses il passa, dans cette vaste bibliothèque de
-la maison de Passy, étendu sur un divan, suivant parfois du regard
-les capricieuses volutes de la fumée d’une cigarette d’Orient, tandis
-qu’abandonnée aux réminiscences de sa fantaisie, elle chantait le doux
-_Saetergientens Sondag_ de son pays, la sérénade de _Don Juan_, le
-_Lac_ de Lamartine, ou bien lorsque, laissant courir ses doigts habiles
-sur le clavier, elle faisait s’envoler dans l’air le mélodieux rêve du
-menuet de Boccherini!
-
-Le printemps était venu. Le mois de mai avait vu s’ouvrir, à Paris,
-les fêtes de l’Exposition universelle dont nous parlions au début de
-ce récit, et les hauteurs du jardin de Passy abritaient l’Éden du
-couple amoureux. Le père d’Icléa, qui avait été appelé subitement en
-Tunisie, était revenu avec une collection d’armes arabes pour son musée
-de Christiania. Son intention était de retourner bientôt en Norvège,
-et il avait été convenu entre la jeune Norvégienne et son ami que leur
-mariage aurait lieu dans sa patrie, à la date anniversaire de la
-mystérieuse apparition.
-
-[Illustration]
-
-Leur amour était, par sa nature même, bien éloigné de toutes ces unions
-banales fondées, les unes sur le grossier plaisir sensuel, les autres
-sur des intérêts plus ou moins déguisés, qui représentent la plupart
-des amours humaines. Leur esprit cultivé les isolait dans les régions
-supérieures de la pensée, la délicatesse de leurs sentiments les
-maintenait dans une atmosphère idéale où tous les poids de la matière
-étaient oubliés, l’extrême impressionnabilité de leurs nerfs, l’exquise
-finesse de toutes leurs sensations, les plongeaient en des extases
-dont la volupté semblait infinie. Si l’on aime, en d’autres mondes,
-l’amour n’y peut être ni plus profond ni plus exquis. Ils eussent
-été tous deux, pour un physiologiste, le témoignage vivant du fait
-que, contrairement à l’appréciation vulgaire, toutes les jouissances
-viennent du cerveau; l’intensité des sensations correspondant à la
-sensibilité psychique de l’être.
-
-Paris était pour eux, non pas une ville, non pas un monde, mais le
-théâtre de l’histoire humaine. Ils y vécurent les siècles disparus.
-Les vieux quartiers, non encore détruits par les transformations
-modernes, la Cité avec Notre-Dame, Saint-Julien-le-Pauvre, dont
-les murs rappellent encore Chilpéric et Frédégonde, les demeures
-antiques où habitèrent Albert le Grand, le Dante, Pétrarque,
-Abeilard, la vieille Université, antérieure à la Sorbonne, et des
-mêmes siècles disparus, le cloître Saint-Merry avec ses ruelles
-sombres, l’abbaye de Saint-Martin, la tour de Clovis sur la montagne
-Sainte-Geneviève, Saint-Germain-des-Prés, souvenir des Mérovingiens,
-Saint-Germain-l’Auxerrois, dont la cloche sonna le tocsin de la
-Saint-Barthélemy, l’angélique Chapelle du palais de Louis IX; tous les
-souvenirs de l’histoire de France furent l’objet de leurs pèlerinages.
-Au milieu des foules, ils s’isolaient dans la contemplation du passé et
-voyaient ce que presque personne ne sait voir.
-
-Ainsi l’immense cité leur parlait son langage d’autrefois, soit,
-lorsque, perdus parmi les chimères, les griffons, les piliers, les
-chapiteaux, les arabesques des tours et des galeries de Notre-Dame,
-ils voyaient à leurs pieds la ruche humaine s’endormir dans la brume
-du soir, soit lorsque, s’élevant plus haut encore, ils cherchaient, du
-sommet du Panthéon, à reconstituer l’ancienne forme de Paris et son
-développement séculaire, depuis les empereurs romains qui habitaient
-les Thermes jusqu’à Philippe Auguste et à ses successeurs.
-
-Le soleil du printemps, les lilas en fleur, les joyeuses matinées
-de mai, pleines de chants d’oiseaux et d’excitations nerveuses, les
-jetaient parfois loin de Paris, à l’aventure, dans les prairies et
-dans les bois. Les heures s’envolaient comme le souffle des brises; la
-journée avait disparu comme un songe, et la nuit continuait le divin
-rêve d’amour. Dans le monde tourbillonnant de Jupiter, où les jours et
-les nuits sont plus de deux fois plus rapides qu’ici et ne durent même
-pas dix heures, les amants ne voient pas les heures s’évanouir plus
-vite. La mesure du temps est en nous.
-
-[Illustration]
-
-Un soir, ils étaient tous deux assis sur le toit, sans parapet, de
-la vieille tour du château de Chevreuse, serrés l’un près de l’autre
-au centre, d’où on domine sans obstacle tout le paysage environnant.
-L’air tiède de la vallée montait jusqu’à eux, tout imprégné des parfums
-sauvages des bois voisins; la fauvette chantait encore, et le rossignol
-essayait, dans l’ombre naissante des bosquets, son mélodieux cantique
-aux étoiles. Le soleil venait de se coucher dans un éblouissement d’or
-et d’écarlate, et l’Occident seul restait illuminé d’une lumière encore
-intense. Tout semblait s’endormir au sein de l’immense nature.
-
-Un peu pâle, mais éclairée par la lumière du ciel occidental, Icléa
-semblait pénétrée par le jour et illuminée intérieurement, tant sa
-chair était claire, délicate, idéale. Ses yeux noyés de vaporeuse
-langueur, sa petite bouche enfantine, légèrement entr’ouverte, elle
-paraissait perdue dans la contemplation de la lumière occidentale.
-Appuyée contre la poitrine de Spero, les bras enlacés autour de son
-cou, elle s’abandonnait à sa rêverie, lorsqu’une étoile filante vint
-traverser le ciel précisément au-dessus de la tour. Elle tressaillit,
-un peu superstitieuse. Déjà les plus brillantes étoiles apparaissaient
-dans la profondeur des cieux: très haut, presque au zénith, Arcturus,
-d’un jaune d’or éclatant; vers l’Orient, assez élevée, Véga, d’une
-pure blancheur; au Nord, Capella; à l’Occident, Castor, Pollux et
-Procyon. On commençait aussi à distinguer les sept étoiles de la Grande
-Ourse, l’Épi de la Vierge, Régulus. Insensiblement, une à une, les
-étoiles venaient ponctuer le firmament. L’étoile polaire indiquait
-le seul point immuable de la sphère céleste. La lune se levait, son
-disque rougeâtre légèrement entamé par la phase décroissante. Mars
-brillait entre Pollux et Régulus, au Sud-Ouest; Saturne au Sud-Est. Le
-crépuscule faisait lentement place au mystérieux règne de la nuit.
-
-[Illustration]
-
-«Ne trouves-tu pas, fit-elle, que tous ces astres sont comme des yeux
-qui nous regardent?
-
---Des yeux célestes comme les tiens. Que peuvent-ils voir sur la Terre
-de plus beau que toi... et que notre amour?
-
---Pourtant! ajouta-t-elle.
-
---Oui, pourtant, le monde, la famille, la société, les usages, les
-lois de la morale, que sais-je encore? j’entends tes pensées. Nous
-avons oublié toutes ces choses pour n’obéir qu’à l’attraction, comme le
-Soleil, comme tous ces astres, comme le rossignol qui chante, comme la
-nature entière. Bientôt nous ferons à ces usages sociaux la part qui
-leur appartient, et nous pourrons proclamer ouvertement notre amour. En
-serons-nous plus heureux? Est-il possible d’être plus heureux que nous
-le sommes en ce moment même?
-
---Je suis à toi, reprit-elle. Pour moi, je n’existe pas; je suis
-anéantie dans ta lumière, dans ton amour, dans ton bonheur, et je ne
-désire rien, rien de plus. Non. Je songeais à ces étoiles, à ces yeux
-qui nous regardent, et je me demandais où sont aujourd’hui tous les
-yeux humains qui les ont contemplées, depuis des milliers d’années,
-comme nous le faisons ce soir, où sont tous les cœurs qui ont battu
-comme bat en ce moment notre cœur, où sont toutes les âmes qui se sont
-confondues en des baisers sans fin dans le mystère des nuits disparues.
-
---Ils existent tous. Rien ne peut être détruit. Nous associons le
-ciel et la terre, et nous avons raison. Dans tous les siècles, chez
-tous les peuples, parmi toutes les croyances, l’humanité a toujours
-demandé à ce ciel étoilé le secret de ses destinées. C’était là une
-sorte de divination. La Terre est un astre du ciel, comme Mars et
-Saturne, que nous voyons là-bas, terres du ciel, obscures, éclairées
-par le même soleil que nous, et comme toutes ces étoiles, qui sont de
-lointains soleils. Ta pensée traduit ce que l’humanité a pensé depuis
-qu’elle existe. Tous les regards ont cherché dans le ciel la réponse à
-la grande énigme, et, dès les premiers jours de la mythologie, c’est
-Uranie qui a répondu.
-
-«Et c’est elle, cette divine Uranie, qui répondra toujours. Elle
-tient dans ses mains le ciel et la terre; elle nous fait vivre dans
-l’infini.... Et puis, en personnifiant en elle l’étude de l’univers, le
-sentiment poétique de nos pères ne paraît-il pas avoir voulu compléter
-la science par la vie, la grâce et l’amour? Elle est la muse par
-excellence. Sa beauté semble nous dire que pour comprendre vraiment
-l’astronomie et l’infini, il faut... être amoureux.»
-
-La nuit allait venir. La lune, s’élevant lentement dans le ciel
-oriental, répandait dans l’atmosphère une clarté qui, insensiblement,
-se substituait à celle du crépuscule, et déjà dans la ville, à leurs
-pieds, au-dessous des bosquets et des ruines, quelques lumières
-apparaissaient çà et là. Ils s’étaient relevés et se tenaient debout,
-au centre du sommet de la tour, étroitement enlacés. Elle était belle,
-encadrée dans l’auréole de sa chevelure dont les boucles flottaient
-sur ses épaules; des bouffées d’air printanier, imprégnées de parfums,
-violettes, giroflées, lilas, roses de mai, montaient des jardins
-voisins. La solitude et le silence les environnaient. Un long baiser,
-le centième au moins, de cette caressante journée de printemps, réunit
-leurs lèvres.
-
-Elle rêvait encore. Un sourire fugitif illumina soudain son visage et
-s’en alla, s’évanouissant comme une image qui passe.
-
-«A quoi penses-tu? dit-il.
-
---Oh! rien. Une idée mondaine, profane, un peu légère. Rien.
-
---Mais quoi? fit-il, en la reprenant dans ses bras.
-
---Eh bien! je me demandais si... dans ces autres mondes, on a une
-bouche,... car, vois-tu, le baiser! les lèvres!...»
-
-Ainsi se passaient les heures, les jours, les semaines, les mois, en
-une union intime de toutes leurs pensées, de toutes leurs sensations,
-de toutes leurs impressions. Le soleil de juin brillait déjà à son
-solstice, et le moment du départ pour la patrie d’Icléa était arrivé. A
-l’époque fixée, elle partit avec son père pour Christiania.
-
-Spero les suivit quelques jours plus tard. L’intention du jeune savant
-était de séjourner en Norvège jusqu’à l’automne et d’y continuer les
-études qu’il avait entreprises l’année précédente sur les aurores
-boréales, observations si particulièrement intéressantes pour lui, et
-qu’il avait eu à peine le temps de commencer.
-
-Ce séjour en Norvège fut la continuation du plus doux des rêves. La
-blonde fille du Nord enveloppait son ami d’une auréole de séduction
-perpétuelle qui peut-être lui eût fait oublier pour toujours les
-attractions de la science, si elle-même n’avait eu, comme nous l’avons
-vu, un goût personnel insatiable pour l’étude. Les expériences
-que l’infatigable chercheur avait entreprises sur l’électricité
-atmosphérique, l’intéressèrent autant que lui. Elle aussi voulut
-se rendre compte de la nature de ces flammes mystérieuses de
-l’aurore boréale qui viennent le soir palpiter dans les hauteurs de
-l’atmosphère, et comme la série de ces recherches le conduisaient
-à désirer une ascension en ballon destinée à aller surprendre le
-phénomène jusque dans sa source, elle aussi éprouva le même désir. Il
-essaya de l’en dissuader, ces expériences aéronautiques n’étant pas
-sans danger. Mais l’idée seule d’un péril à partager eût suffi pour
-la rendre sourde aux supplications du bien-aimé. Après de longues
-hésitations, Spero se décida à l’emmener avec lui et prépara, à
-l’Université de Christiania, une ascension pour la première nuit
-d’aurore boréale.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-V
-
-L’AURORE BORÉALE
-
-
-Les perturbations de l’aiguille aimantée avaient annoncé l’arrivée de
-l’aurore avant même le coucher du soleil, et l’on avait commencé le
-gonflement de l’aérostat au gaz hydrogène pur, lorsqu’en effet le ciel
-laissa apercevoir dans le Nord magnétique cette coloration d’or vert
-transparente qui est toujours l’indice certain d’une aurore boréale.
-En quelques heures les préparatifs furent terminés. L’atmosphère,
-entièrement dégagée de tout nuage, était d’une limpidité parfaite, les
-étoiles scintillaient dans les cieux, au sein d’une obscurité profonde,
-sans clair de lune, atténuée seulement vers le Nord par une douce
-lumière s’élevant en arc au-dessus d’un segment obscur, et lançant dans
-les hauteurs de l’atmosphère de légers jets roses et un peu verts qui
-semblaient les palpitations d’une vie inconnue. Le père d’Icléa, qui
-assistait au gonflement de l’aérostat, ne se doutait point du départ
-de sa fille; mais au dernier moment elle entra dans la nacelle comme
-pour la visiter, Spero fit un signe, et l’aérostat s’éleva lentement,
-majestueusement, au-dessus de la ville de Christiania, qui apparut,
-éclairée de milliers de lumières, au-dessous des deux voyageurs
-aériens, et diminua de grandeur en s’éloignant dans la noire profondeur.
-
-Bientôt l’aérostat, emporté par une ascension oblique, plana au-dessus
-des noires campagnes, et les clartés pâlissantes disparurent. Le bruit
-de la ville s’était éloigné en même temps, un profond silence, le
-silence absolu des hauteurs, enveloppa l’esquif aérien. Impressionnée
-par ce silence sans égal, peut-être surtout par la nouveauté de sa
-situation, Icléa se serrait contre la poitrine de son téméraire ami.
-Ils montaient rapidement. L’aurore boréale semblait descendre, en
-s’étendant sous les étoiles comme une ondoyante draperie de moire d’or
-et de pourpre, parcourue de frémissements électriques. A l’aide d’une
-petite sphère de cristal habitée par des vers luisants, Spero observait
-ses instruments et inscrivait leurs indications correspondantes aux
-hauteurs atteintes. L’aérostat montait toujours. Quelle immense joie
-pour le chercheur! Il allait, dans quelques minutes, planer à la cime
-de l’aurore boréale, il allait trouver la réponse à la question de la
-hauteur de l’aurore, vainement posée par tant de physiciens, et surtout
-par ses maîtres aimés, les deux grands «psychologues et philosophes»
-Œrsted et Ampère.
-
-[Illustration]
-
-L’émotion d’Icléa s’était calmée. «As-tu donc eu peur? lui demanda son
-ami. L’aérostat est sûr. Aucun accident n’est à craindre. Tout est
-calculé. Nous descendrons dans une heure. Il n’y a pas l’ombre de vent
-à terre.
-
---Non, fit-elle, tandis qu’une lueur céleste l’illuminait d’une
-transparente clarté rose; mais c’est si étrange, c’est si beau, c’est
-si divin! Et c’est si grand pour moi si petite. J’ai un instant
-frissonné. Il me semble que je t’aime plus que jamais....»
-
-Et, jetant ses bras autour de son cou, elle l’embrassa dans une
-étreinte passionnée, longue, sans fin.
-
-L’aérostat solitaire voguait en silence dans les hauteurs aériennes,
-sphère de gaz transparent enfermée dans une mince enveloppe de soie,
-dont on pouvait reconnaître, de la nacelle, les zones verticales allant
-se joindre au sommet, au cercle de la soupape, la partie inférieure du
-ballon restant largement ouverte pour la dilatation du gaz. L’obscure
-clarté qui tombe des étoiles, dont parle Corneille, eût suffi, à défaut
-des lueurs de l’aurore boréale, pour permettre de distinguer l’ensemble
-de l’esquif aérien. La nacelle suspendue au filet qui enveloppait la
-sphère de soie, était attachée à l’aide de huit cordes solides tissées
-dans l’osier de la nacelle et passant sous les pieds des aéronautes. Le
-silence était profond, solennel; on aurait pu entendre les battements
-de leurs cœurs. Les derniers bruits de la terre avaient disparu. On
-voguait à cinq mille mètres de hauteur, avec une vitesse inconnue, le
-vent supérieur emportant le navire aérien sans qu’on en ressentît le
-moindre souffle dans la nacelle, puisque le ballon est immergé dans
-l’air qui marche, comme une simple molécule relativement immobile dans
-le courant qui l’emporte. Seuls habitants de ces régions sublimes,
-nos deux voyageurs jouissaient de cette situation d’exquise félicité
-que les aéronautes connaissent lorsqu’ils ont respiré cet air vif et
-léger, dominé les régions basses, oublié dans ce silence des espaces
-toutes les vulgarités de la vie terrestre, et mieux que nuls de leurs
-devanciers ils l’appréciaient, cette situation unique, en la doublant,
-en la décuplant par le sentiment de leur propre bonheur. Ils parlaient
-à voix basse, comme s’ils eussent craint d’être entendus des anges et
-de voir s’évanouir le charme magique qui les tenait suspendus dans
-le voisinage du ciel.... Parfois des lueurs subites, des rayons de
-l’aurore boréale, venaient les frapper, puis tout retombait dans une
-obscurité plus profonde et plus insondable.
-
-Ils voguaient ainsi dans leur rêve étoilé, lorsqu’un bruit soudain vint
-frapper leurs oreilles, comme un sifflement sourd. Ils écoutèrent, se
-penchèrent au-dessus de la nacelle, prêtèrent l’oreille. Ce bruit ne
-venait pas de la terre. Était-ce un murmure électrique de l’aurore
-boréale? était-ce quelque orage magnétique dans les hauteurs? Des
-éclairs semblaient arriver du fond de l’espace, les envelopper et
-s’évanouir. Ils écoutèrent, haletants. Le bruit était tout près
-d’eux.... C’était le gaz qui s’échappait de l’aérostat.
-
-Soit que la soupape se fût entr’ouverte d’elle-même, soit que dans
-leurs mouvements ils eussent exercé une pression sur la corde, le gaz
-fuyait!
-
-Spero s’aperçut vite de la cause de ce bruit inquiétant, mais ce
-fut avec terreur, car il était impossible de refermer la soupape.
-Il examina le baromètre, qui commençait à remonter lentement:
-l’aérostat commençait donc à descendre. Et la chute, d’abord lente,
-mais inévitable, devait aller en s’accroissant dans une proportion
-mathématique. Sondant l’espace inférieur, il vit les flammes de
-l’aurore boréale se refléter dans le limpide miroir d’un lac immense.
-
-Le ballon descendait avec vitesse et n’était plus qu’à trois mille
-mètres du sol. Conservant en apparence tout son calme, mais ne se
-faisant aucune illusion sur l’imminence de la catastrophe, le
-malheureux aéronaute jeta successivement par-dessus bord les deux sacs
-de lest qui restaient, les couvertures, les instruments, l’ancre, et
-mit la nacelle à vide; mais cet allègement insuffisant ne servit qu’à
-ralentir un instant la vitesse acquise. Descendant ou plutôt tombant
-maintenant avec une rapidité inouïe, le ballon arriva vite à quelques
-centaines de mètres seulement au-dessus du lac. Un vent intense se mit
-à souffler de bas en haut et à siffler à leurs oreilles.
-
-[Illustration]
-
-L’aérostat tourbillonna sur lui-même, comme emporté par une trombe.
-Tout d’un coup, Georges Spero sentit une étreinte violente, un long
-baiser sur les lèvres: «Mon Maître, mon Dieu, mon Tout, je t’aime!»
-s’écria-t-elle. Et, écartant deux cordes, elle se précipita dans le
-vide.
-
-Le ballon délesté remonta comme une flèche: Spero était sauvé.
-
-La chute du corps d’Icléa dans l’eau profonde du lac produisit un bruit
-sourd, étrange, effroyable, au milieu du silence de la nuit. Fou de
-douleur et de désespoir, sentant ses cheveux hérissés sur son crâne,
-ouvrant les yeux pour ne rien voir, remporté par l’aérostat à plus de
-mille mètres de hauteur, il se suspendit à la corde de la soupape, dans
-l’espérance de retomber vers le point de la catastrophe; mais la corde
-ne fonctionna pas. Il chercha, tâtonna sans résultat. Sous sa main, il
-rencontra la voilette de sa bien-aimée, qui était restée accrochée à
-l’une des cordes, légère voilette parfumée, encore tout empreinte de
-l’odeur enivrante de sa belle compagne; il regarda bien les cordes,
-crut retrouver l’empreinte des petites mains crispées, et, posant ses
-mains à la place où quelques secondes auparavant Icléa avait posé les
-siennes, il s’élança.
-
-Un instant, son pied resta pris dans un cordage; mais il eut la force
-de se dégager et tomba dans l’espace en tourbillonnant.
-
-Un bateau pêcheur, qui avait assisté à la fin du drame, avait fait
-force voiles vers le point du lac où la jeune fille s’était précipitée
-et était parvenu à la retrouver et à la recueillir. Elle n’était pas
-morte. Mais tous les soins qui lui furent prodigués n’empêchèrent
-pas la fièvre de la saisir et d’en faire sa proie. Les pêcheurs
-arrivèrent dans la matinée à un petit port des bords du lac et la
-transportèrent dans leur modeste chaumière, sans qu’elle reprît
-connaissance. «Georges! disait-elle, en ouvrant les yeux, Georges!»
-et c’était tout. Le lendemain, elle entendit la cloche du village
-sonner un glas funèbre. «Georges! répétait-elle, Georges!» On avait
-retrouvé son corps, à l’état de bouillie informe, à quelque distance du
-rivage; sa chute, de plus de mille mètres de hauteur, avait commencé
-au-dessus du lac, mais le corps gardant la vitesse horizontale acquise
-par l’aérostat, n’était pas tombé verticalement: il était descendu
-obliquement, comme s’il eût glissé le long d’un fil suivant le ballon
-dans sa marche, et était tombé, masse précipitée du ciel, dans une
-prairie bordant les rives du lac, avait marqué profondément son
-empreinte dans le sol et avait rebondi à plus d’un mètre du point de
-chute; mais ses os eux-mêmes étaient broyés en poussière, et le cerveau
-s’était échappé du front. Sa fosse était à peine refermée, que l’on
-dut creuser à côté d’elle celle d’Icléa, morte en répétant d’une voix
-éteinte: «Georges! Georges!»
-
-Une seule pierre recouvrit leurs deux tombes, et le même saule étendit
-son ombre sur leur sommeil. Aujourd’hui encore, les riverains du beau
-lac de Tyrifiorden conservent dans leurs cœurs le mélancolique souvenir
-de la catastrophe, devenue presque légendaire, et l’on ne montre pas la
-pierre sépulcrale au voyageur sans associer à leur mémoire le regret
-d’un doux songe évanoui.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-VI
-
-LE PROGRÈS ÉTERNEL
-
-
-Les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années, passent
-vite sur cette planète, et sans doute aussi sur les autres. Plus de
-vingt fois déjà la Terre a parcouru sa révolution annuelle autour
-du Soleil, depuis le jour où la destinée ferma si tragiquement le
-livre que mes deux jeunes amis lisaient depuis moins d’une année;
-leur bonheur fut rapide, leur matin s’évanouit comme une aurore. Je
-les avais, sinon oubliés[1], du moins perdus de vue, lorsque tout
-récemment, dans une séance d’hypnotisme, à Nancy, où je m’arrêtai
-quelques jours en me rendant dans les Vosges, je me trouvai conduit à
-questionner un «sujet» à l’aide duquel les savants expérimentateurs
-de l’Académie Stanislas avaient obtenu quelques-uns de ces résultats
-véritablement stupéfiants dont la presse scientifique nous entretient
-depuis quelques années. Je ne sais plus comment il arriva que la
-conversation s’établit entre lui et moi sur la planète Mars.
-
- [1] Il y a parfois des coïncidences bizarres. Le jour où Spero
- fit l’ascension qui devait lui être si fatale, je savais qu’il
- s’était élancé dans les airs, par l’agitation extraordinaire de
- l’aiguille aimantée qui, à Paris où j’étais resté, annonçait
- l’existence de l’intense aurore boréale si anxieusement attendue
- par lui pour ce voyage aérien. On sait en effet que les
- aurores boréales se manifestent au loin par les perturbations
- magnétiques. Mais ce qui me surprit le plus, et ce dont je n’ai
- pas encore eu l’explication, c’est qu’à l’heure même de la
- catastrophe j’éprouvai un malaise indéfinissable, puis une sorte
- de pressentiment qu’un malheur lui était arrivé. La dépêche qui
- m’annonça sa mort m’y trouva presque préparé.
-
-Après m’avoir fait la description d’une contrée riveraine d’une mer
-connue des astronomes sous le nom de mer du Sablier et d’une île
-solitaire qui s’élève au sein de cet océan, après m’avoir décrit
-les paysages pittoresques et la végétation rougeâtre qui ornent ces
-rivages, les falaises battues par les flots et les plages sablonneuses
-où viennent expirer les vagues, ce sujet, d’une sensibilité extrême,
-pâlit tout d’un coup et porta la main à son front; ses yeux se
-fermèrent, ses sourcils se rapprochèrent; il semblait vouloir saisir
-une idée fugitive qui s’obstinait à fuir. «_Voyez!_ s’écria le docteur
-B... en se posant devant lui comme un ordre inéluctable. _Voyez!_ je le
-veux.
-
---Vous avez là des amis, me dit-il.
-
---Cela ne me surprend pas trop, répliquai-je en riant. J’ai assez fait
-pour eux.
-
---Deux amis, ajouta-t-il, qui, en ce moment, parlent de vous.
-
---Oh! oh! des gens qui me connaissent?
-
---Oui.
-
---Et comment cela?
-
---Ils vous ont connu ici.
-
---Ici?
-
---Ici, sur la Terre.
-
---Ah! Y a-t-il longtemps?
-
---Je ne sais pas.
-
---Habitent-ils Mars depuis longtemps?
-
---Je ne sais pas.
-
---Sont-ils jeunes?
-
---Oui, ce sont deux amoureux qui s’adorent.»
-
-Alors les images charmantes de mes amis regrettés se retracèrent toutes
-vives dans ma pensée. Mais je ne les eus pas plus tôt revus, que le
-sujet s’écria, cette fois d’une voix plus sûre:
-
-«Ce sont eux!
-
---Comment le savez-vous?
-
---Je le vois. Ce sont les mêmes âmes. Mêmes couleurs.
-
---Comment, mêmes couleurs?
-
---Oui, les âmes sont lumière.»
-
-Quelques instants après il ajouta:
-
-«Pourtant, il y a une différence.»
-
-Puis il resta silencieux le front tout chercheur. Mais son visage
-reprenant tout son calme et toute sa sérénité, il ajouta:
-
-«Lui est devenu elle, la femme. Elle est maintenant lui, l’homme. Et
-ils s’aiment encore plus qu’autrefois.»
-
-Comme s’il n’eût pas compris lui-même ce qu’il venait de dire, il
-sembla chercher une explication, fit de pénibles efforts, à en juger
-par la contraction de tous les muscles de son visage, et tomba dans une
-sorte de catalepsie, d’où le docteur B... ne tarda pas à le délivrer.
-Mais l’instant de lucidité avait fui et ne revint plus.
-
-Je livre, en terminant, ce dernier fait aux lecteurs de ce récit,
-tel qu’il s’est passé sous mes yeux, et sans commentaires. D’après
-l’hypothèse actuellement admise par plusieurs hypnotistes, le sujet
-avait-il subi l’influence de ma propre pensée, lorsque le professeur
-lui ordonna de me répondre? Ou, plus indépendant, s’était-il
-véritablement «dégagé» et avait-il _vu_ au delà de notre sphère? Je ne
-me permettrai pas de décider. Peut-être le saura-t-on par la suite de
-ce récit.
-
-Cependant j’avouerai en toute sincérité que la résurrection de mon ami
-et de son adorée compagne sur ce monde de Mars, séjour voisin du nôtre,
-et si remarquablement semblable à celui que nous habitons, mais plus
-ancien et plus avancé sans doute dans la voie du progrès, peut paraître
-aux yeux du penseur la continuation logique et naturelle de leur
-existence terrestre si rapidement brisée.
-
-Sans doute, Spero était-il dans le vrai en déclarant que la
-matière n’est pas ce qu’elle paraît être, que les apparences sont
-mensongères, que le réel c’est l’invisible, que la force animique
-est indestructible, que dans l’absolu l’infiniment grand est
-identique à l’infiniment petit, que les espaces célestes ne sont pas
-infranchissables, et que les âmes sont les semences des humanités
-planétaires. Qui sait si la philosophie du dynamisme ne révélera pas
-un jour aux apôtres de l’astronomie la religion de l’avenir? URANIE ne
-porte-t-elle pas le flambeau sans lequel tout problème est insoluble,
-sans lequel toute la nature resterait pour nous dans une impénétrable
-obscurité? Le ciel doit expliquer la terre, l’infini doit expliquer
-l’âme et ses facultés immatérielles.
-
-L’inconnu d’aujourd’hui est la vérité de demain.
-
-Les pages suivantes vont peut-être nous laisser pressentir le lien
-mystérieux qui réunit le transitoire à l’éternel, le visible à
-l’invisible, la terre au ciel.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-Ciel et Terre
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-I
-
-TÉLÉPATHIE
-
-
-La séance magnétique de Nancy avait laissé une vive impression
-dans ma pensée. Bien souvent je songeais à mon ami disparu, à ses
-investigations dans les domaines inexplorés de la nature et de la vie,
-à ses recherches analytiques sincères et originales sur le mystérieux
-problème de l’immortalité. Mais je ne pouvais plus penser à lui sans
-lui associer l’idée d’une réincarnation possible dans la planète Mars.
-
-Cette idée me paraissait hardie, téméraire, purement imaginaire, si
-l’on veut, mais non absurde. La distance d’ici à Mars est égale à zéro
-pour la transmission de l’attraction; elle est presque insignifiante
-pour celle de la lumière, puisque quelques minutes suffisent à une
-ondulation lumineuse pour traverser ces millions de lieues. Je songeais
-au télégraphe, au téléphone, au phonographe, à la transmission de
-la volonté d’un magnétiseur à son sujet à travers une distance de
-plusieurs kilomètres, et parfois j’arrivais à me demander si quelque
-progrès merveilleux de la science ne jetterait pas tout d’un coup un
-pont céleste entre notre monde et ses congénères de l’infini.
-
-Les soirs suivants, je n’observai Mars au télescope que distrait par
-mille idées étrangères. La planète était pourtant admirable, comme
-elle l’a été pendant tout le printemps et tout l’été de 1888. De
-vastes inondations s’étaient produites sur l’un de ses continents,
-sur la Libye, comme déjà les astronomes l’avaient observé en 1882 et
-en diverses circonstances. On reconnaissait que sa météorologie, sa
-climatologie, ne sont pas les mêmes que les nôtres, et que les eaux qui
-recouvrent environ la moitié de la surface de la planète subissent des
-déplacements bizarres et des variations périodiques dont la géographie
-terrestre ne peut donner aucune idée. Les neiges du pôle boréal avaient
-beaucoup diminué, ce qui prouvait que l’été de cet hémisphère avait été
-assez chaud, quoique moins élevé que celui de l’hémisphère austral.
-Du reste, il y avait eu fort peu de nuages sur Mars pendant toute la
-série de nos observations. Mais, chose à peine croyable, ce n’étaient
-pas ces faits astronomiques, pourtant si importants, et bases de
-toutes nos conjectures, qui m’intéressaient le plus; c’était ce que le
-magnétisé m’avait dit de Georges et d’Icléa. Les idées fantastiques
-qui traversaient mon cerveau m’empêchaient de faire une observation
-vraiment scientifique. Je me demandais avec ténacité s’il ne pouvait
-pas exister de communication entre deux êtres très éloignés l’un de
-l’autre, et même entre un mort et un vivant, et chaque fois je me
-répondais qu’une telle question était par elle-même anti-scientifique
-et indigne d’un esprit positif.
-
-[Illustration]
-
-Cependant, après tout, qu’est-ce que nous appelons «science»? Qu’est-ce
-qui n’est pas «scientifique» dans la nature? Où sont les limites
-de l’étude positive? La carcasse d’un oiseau a-t-elle vraiment un
-caractère plus «scientifique» que son plumage aux lumineuses couleurs
-et son chant aux nuances si subtiles? Le squelette d’une jolie femme
-est-il plus digne d’attention que sa structure de chair et sa forme
-vivante? L’analyse des émotions de l’âme n’est-elle pas «scientifique»?
-N’est-il pas scientifique de chercher si vraiment l’âme peut voir de
-loin et comment? Et puis, quelle est cette étrange vanité, cette naïve
-présomption de nous imaginer que la science ait dit son dernier mot,
-que nous connaissions tout ce qu’il y a à connaître, que nos cinq sens
-soient suffisants pour apprécier la nature de l’univers? De ce que nous
-démêlons, parmi les forces qui agissent autour de nous, l’attraction,
-la chaleur, la lumière, l’électricité, est-ce à dire qu’il n’y ait
-pas d’autres forces, lesquelles nous échappent parce que nous n’avons
-pas de sens pour les percevoir? Ce n’est pas cette hypothèse qui est
-absurde, c’est la naïveté des pédagogues et des classiques. Nous
-sourions des idées des astronomes, des physiciens, des médecins, des
-théologiens d’il y a trois siècles; dans trois siècles, nos successeurs
-dans les sciences ne souriront-ils pas à leur tour des affirmations de
-ceux qui prétendent aujourd’hui tout connaître?
-
-Les médecins auxquels je communiquais, il y a quinze ans, les
-phénomènes magnétiques observés par moi-même en certaines expériences
-niaient tous avec conviction la réalité des faits observés. Je
-rencontrai récemment l’un d’entre eux à l’Institut: «Oh! fit-il non
-sans finesse, alors c’était du magnétisme, aujourd’hui c’est de
-l’hypnotisme, et c’est nous qui l’étudions. C’est bien différent.»
-
-Moralité: Ne nions rien de parti pris. Étudions, constatons;
-l’explication viendra plus tard.
-
-J’étais dans ces dispositions d’esprit, lorsqu’en me promenant en long
-et en large dans ma bibliothèque, mes yeux tombèrent sur une élégante
-édition de Cicéron que je n’avais pas remarquée depuis longtemps. J’en
-pris un volume, l’ouvris machinalement à la première page venue et y
-lus ce qui suit:
-
-[Illustration]
-
-«Deux amis arrivent à Mégare et vont se loger séparément. A peine
-l’un des deux est-il endormi qu’il voit devant lui son compagnon de
-voyage, lui annonçant d’un air triste que son hôte a formé le projet
-de l’assassiner, et le suppliant de venir le plus vite possible à son
-secours. L’autre se réveille, mais, persuadé qu’il a été abusé par un
-songe, il ne tarde pas à se rendormir. Son ami lui apparaît de nouveau
-et le conjure de se hâter, parce que les meurtriers vont entrer dans
-sa chambre. Plus troublé, il s’étonne de la persistance de ce rêve, et
-se dispose à aller trouver son ami; mais le raisonnement, la fatigue,
-finissent par triompher; il se recouche. Alors son ami se montre à
-lui pour la troisième fois, pâle, sanglant, défiguré. «Malheureux,
-lui dit-il, tu n’es point venu lorsque je t’implorais! C’en est fait;
-maintenant venge-moi. Au lever du soleil, tu rencontreras à la porte
-de la ville un chariot plein de fumier; arrête-le et ordonne qu’on le
-décharge; tu trouveras mon corps caché au milieu; fais-moi rendre les
-honneurs de la sépulture et poursuis mes meurtriers.
-
-[Illustration]
-
-«Une ténacité si grande, des détails si suivis ne permettent plus
-d’hésitation; l’ami se lève, court à la porte indiquée, y trouve le
-char, arrête le conducteur qui se trouble, et, dès les premières
-recherches, le corps de son ami est découvert.»
-
-Ce récit semblait venir tout exprès à l’appui de mes opinions sur
-les inconnues du problème scientifique. Sans doute les hypothèses ne
-manquent pas pour répondre au point d’interrogation. On peut dire que
-l’histoire n’est peut-être pas arrivée telle que Cicéron la raconte;
-qu’elle a été amplifiée, exagérée; que deux amis arrivant dans une
-ville étrangère peuvent craindre un accident; qu’en craignant pour la
-vie d’un ami, après les fatigues d’un voyage et au milieu du silence
-de la nuit, on peut arriver à rêver qu’il est victime d’un assassinat.
-Quant à l’épisode du chariot, les voyageurs peuvent en avoir vu un
-dans la cour de l’hôte, et le principe de l’association des idées
-vient le rattacher au songe. Oui, on peut faire toutes ces hypothèses
-explicatives; mais ce ne sont que des hypothèses. Admettre qu’il y a
-eu vraiment communication entre le mort et le vivant est une autre
-hypothèse aussi.
-
-Les faits de cet ordre sont-ils bien rares? Il ne le semble pas. Je
-me souviens entre autres d’un récit qui m’a été raconté par un vieil
-ami de ma jeunesse, Jean Best, qui fonda le _Magasin pittoresque_,
-en 1833, avec mon éminent ami Édouard Charton, et qui est mort il y
-a quelques années. C’était un homme grave, froid, méthodique (habile
-graveur-typographe, administrateur scrupuleux); tous ceux qui l’ont
-connu savent combien son tempérament était peu nerveux et combien son
-esprit était éloigné des choses de l’imagination. Eh bien! le fait
-suivant lui est arrivé à lui-même, lorsqu’il était tout enfant, à l’âge
-de cinq ou six ans.
-
-C’était à Toul, son pays natal. Il était, par une belle soirée, couché
-dans son petit lit et ne dormait pas, lorsqu’il vit sa mère entrer
-dans sa chambre, la traverser et se rendre dans le salon voisin, dont
-la porte était ouverte, et où son père jouait aux cartes avec un ami.
-Or sa mère, malade, était à ce moment-là à Pau. Il se leva aussitôt de
-son lit et courut après sa mère jusqu’au salon, où il la chercha en
-vain. Son père le gronda avec une certaine impatience et le renvoya se
-coucher en lui affirmant qu’il avait rêvé.
-
-[Illustration]
-
-Alors l’enfant, croyant dès lors avoir, en effet, rêvé, essaya de se
-rendormir. Mais quelques minutes plus tard, ayant les yeux ouverts, il
-vit une seconde fois, très distinctement, sa mère qui passait encore
-près de lui, et cette fois il se précipita vers elle pour l’embrasser.
-Mais elle disparut aussitôt. Il ne voulut plus se recoucher et resta
-dans le salon où son père continuait de jouer.
-
-Le même jour, à la même heure, sa mère mourait à Pau.
-
-Je tiens ce récit de M. Best lui-même, qui en avait gardé le plus
-ineffaçable souvenir. Comment l’expliquer? On peut dire que l’enfant,
-sachant sa mère malade, y pensait souvent, et qu’il a eu une
-hallucination qui a coïncidé par hasard avec la mort de sa mère. C’est
-possible. Mais on peut penser aussi qu’il y avait un lien sympathique
-entre la mère et l’enfant, et qu’en ce moment solennel l’âme de cette
-mère a réellement été en communication avec celle de son enfant.
-Comment? demandera-t-on. Nous n’en savons rien. Mais ce que nous ne
-savons pas est à ce que nous savons dans la proportion de l’océan à une
-goutte d’eau.
-
-_Hallucinations!_ C’est vite dit. Que d’ouvrages médicaux écrits sur ce
-sujet! Tout le monde connaît celui de Brierre de Boismont. Parmi les
-innombrables observations qui le composent, citons, à ce propos, les
-deux suivantes:
-
-«Obs. 84.--Lorsque le roi Jacques vint en Angleterre, à l’époque de la
-peste de Londres, se trouvant à la campagne, chez sir Robert Cotton,
-avec le vieux Cambden, il vit en songe son fils aîné, encore enfant,
-qui habitait alors Londres, avec une croix sanglante sur le front,
-comme s’il eût été blessé par une épée. Effrayé de cette apparition,
-il se mit en prières et se rendit le matin dans la chambre de sir
-Cambden, auquel il raconta l’événement de la nuit; celui-ci rassura le
-monarque en lui disant qu’il avait été le jouet d’un songe et qu’il
-n’y avait pas à s’en tourmenter. Le même jour, le roi reçut une lettre
-de sa femme qui lui annonçait la perte de son fils, mort de la peste.
-Lorsque l’enfant se montra à son père, il avait la taille et les
-proportions d’un homme fait.
-
-«Obs. 87.--Mlle R..., douée d’un excellent jugement, religieuse sans
-bigoterie, habitait, avant d’être mariée, la maison de son oncle, D...,
-médecin célèbre, membre de l’Institut. Elle était séparée de sa mère,
-atteinte, en province, d’une maladie assez grave. Une nuit, cette jeune
-personne rêva qu’elle l’apercevait devant elle, pâle, défigurée, prête
-à rendre le dernier soupir et témoignant surtout un vif chagrin de ne
-pas être entourée de ses enfants, dont l’un, curé d’une paroisse de
-Paris, avait émigré en Espagne, et dont l’autre était à Paris. Bientôt
-elle l’entendit l’appeler plusieurs fois par son nom de baptême; elle
-vit, dans son rêve, les personnes qui entouraient sa mère, s’imaginant
-qu’elle demandait sa petite-fille, portant le même nom, aller la
-chercher dans la pièce voisine; un signe de la malade leur apprit que
-ce n’était point elle, mais sa fille qui habitait Paris, qu’elle
-désirait voir. Sa figure exprimait la douleur qu’elle éprouvait de
-son absence; tout à coup ses traits se décomposent, se couvrent de la
-pâleur de la mort; puis la moribonde retombe sans vie sur son lit.
-
-«Le lendemain, Mlle R... parut fort triste devant D..., qui la pria
-de lui faire connaître la cause de son chagrin; elle lui raconta dans
-tous ses détails le songe qui l’avait si fortement tourmentée. D..., la
-trouvant dans cette disposition d’esprit, la pressa contre son cœur en
-lui avouant que la nouvelle n’était que trop vraie, que sa mère venait
-de mourir; il n’entra pas dans d’autres explications.
-
-«Quelques mois après, Mlle R..., profitant de l’absence de son oncle
-pour mettre en ordre ses papiers auxquels, comme beaucoup d’autres
-savants, il n’aimait pas qu’on touchât, trouva une lettre racontant à
-son oncle les circonstances de la mort de sa mère. Quelle ne fut pas sa
-surprise en y lisant toutes les particularités de son rêve!»
-
-Hallucination! coïncidence fortuite! Est-ce là une explication
-satisfaisante? Dans tous les cas, c’est une explication qui n’explique
-rien du tout.
-
-Une foule d’ignorants, de tout âge et de tous métiers, rentiers,
-commerçants ou députés, sceptiques par tempérament ou par genre,
-déclarent simplement qu’ils ne croient pas à toutes ces histoires et
-qu’il n’y a en tout cela rien de vrai. Ce n’est pas là, non plus, une
-solution bien sérieuse. Les esprits accoutumés à l’étude ne peuvent se
-contenter d’une dénégation aussi légère.
-
-Un fait est un fait. On ne peut pas ne pas l’admettre, lors même
-que, dans l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de
-l’expliquer.
-
-Certes, les annales médicales témoignent qu’il y a vraiment des
-hallucinations de plus d’un genre et que certaines organisations
-nerveuses en sont dupes. Mais de là à conclure que tous les phénomènes
-psycho-biologiques non expliqués sont des hallucinations, il y a un
-abîme.
-
-L’esprit scientifique de notre siècle cherche avec raison à dégager
-tous ces faits des brouillards trompeurs du surnaturalisme, attendu
-qu’il n’y a rien de surnaturel et que la nature, dont le royaume est
-infini, embrasse tout. Depuis quelques années, notamment, une société
-scientifique spéciale s’est organisée en Angleterre pour l’étude de
-ces phénomènes, la «_Society for Psychical Research_»; elle a à sa
-tête quelques-uns d’entre les plus illustres savants d’Outre-Manche et
-a déjà fourni des publications importantes. Ces phénomènes de vision
-à distance sont classés sous le titre général de _Télépathie_ (τῆλε,
-loin, πάθος, sensation). Des enquêtes rigoureuses sont faites pour en
-contrôler les témoignages. La variété en est considérable. Feuilletons
-un instant ensemble l’un de ces recueils[2] et détachons-en quelques
-documents bien dûment et bien scientifiquement établis.
-
- [2] _Phantasms of the Living_, par E. Gurney et Fr. Myers,
- professeurs à l’Université de Cambridge, et Frank Podmore,
- Londres, 1886. La «Society for Psychical Research» a pour
- Président le professeur Balfour Stewart, de la Société royale de
- Londres.
-
-Dans le cas suivant, observé récemment, l’observateur était absolument
-éveillé, comme vous et moi en ce moment. Il s’agit d’un certain
-M. Robert Bee, habitant Wigan (Angleterre). Voici cette curieuse
-révélation, écrite par l’observateur lui-même.
-
-«Le 18 décembre 1873 nous nous rendîmes, ma femme et moi, dans la
-famille de ma femme à Southport, laissant mes parents en parfaite santé
-selon toute apparence. Le lendemain, dans l’après-midi, nous étions
-partis pour une promenade au bord de la mer, lorsque je me trouvai si
-profondément triste qu’il me fut impossible de m’intéresser à quoi que
-ce fût, de sorte que nous ne tardâmes pas à rentrer.
-
-«Tout d’un coup ma femme manifesta un certain sentiment de peine et
-me dit qu’elle se rendait dans la chambre de sa mère pour quelques
-minutes. Un instant après, je me levai moi-même de mon fauteuil et
-passai au salon.
-
-«Une dame, habillée comme si elle devait sortir, arriva près de moi,
-venant de la chambre à coucher voisine. Je ne remarquai pas ses traits,
-parce qu’elle ne regardait pas de mon côté; pourtant immédiatement je
-lui adressai la parole en la saluant, mais je ne me souviens plus de ce
-que je lui dis.
-
-«Au même instant et tandis qu’elle passait ainsi devant moi, ma femme
-revenait de la chambre de sa mère et passait juste à l’endroit où je
-voyais cette dame, sans paraître la remarquer. Je m’écriai aussitôt
-avec un vif sentiment de surprise: «Quelle est donc cette dame que vous
-venez de croiser à l’instant?--Mais je n’ai croisé personne! répliqua
-ma femme encore plus étonnée que moi.--Comment, répliquai-je, vous ne
-venez pas de voir à l’instant une dame qui vient de passer là, juste
-où vous êtes, qui sort sans doute de chez votre mère et qui doit être
-maintenant au vestibule?
-
-«--C’est impossible, répondit-elle, il n’y a absolument que ma mère et
-nous en ce moment dans la maison.
-
-«En effet, aucune étrangère n’était venue et la recherche que nous
-fîmes immédiatement n’aboutit à aucun résultat.
-
-«Il était alors huit heures moins dix minutes. Le lendemain matin un
-télégramme nous annonçait la mort subite de ma mère par suite d’une
-maladie de cœur, précisément à la même heure. Elle était alors dans la
-rue et vêtue exactement comme l’inconnue qui était passée devant moi.»
-
-Tel est le récit de l’observateur. L’enquête faite par la Société
-des Recherches psychiques a démontré l’absolue authenticité et la
-concordance des témoignages. C’est là un fait tout aussi positif
-qu’une observation météorologique, astronomique, physique ou chimique.
-Comment l’expliquer? Coïncidence, dira-t-on. Une rigoureuse critique
-scientifique peut-elle vraiment être satisfaite par ce mot?
-
-Autre cas encore:
-
-M. Frédérick Wingfield, habitant Belle-Isle en Terre (Côtes-du-Nord),
-écrit que le 25 mars 1880, s’étant couché assez tard après avoir lu une
-partie de la soirée, il rêva que son frère, habitant le comté d’Essex
-en Angleterre, était auprès de lui, mais qu’au lieu de répondre à une
-question qu’il lui adressait, celui-ci secoua la tête, se leva de sa
-chaise et s’en alla. L’impression avait été si vive que le narrateur
-s’élança, à moitié endormi, hors de son lit, et se réveilla au moment
-où il mettait le pied sur la descente de lit et appelait son frère.
-Trois jours après, il recevait la nouvelle que son frère venait d’être
-tué, d’une chute de cheval, le même jour, 25 mars 1880, dans la soirée
-(à huit heures et demie), quelques heures avant le rêve qui vient
-d’être rapporté.
-
-Une enquête a démontré que la date de cette mort est exacte et que
-l’auteur de ce récit avait écrit son rêve sur un agenda à la date même
-de l’événement, et non après coup.
-
-Autre cas encore:
-
-«M. S... et M. L..., employés tous les deux dans une administration,
-étaient depuis huit ans en intimes relations d’amitié. Le lundi 19 mars
-1883, L..., en allant à son bureau, eut une indigestion; alors il entra
-dans une pharmacie où on lui donna un médicament. Le jeudi suivant, il
-n’était pas mieux; le samedi de cette même semaine, il était encore
-absent du bureau.
-
-Le samedi soir, 24 mars, S... était chez lui, ayant mal à la tête; il
-dit à sa femme qu’il avait trop chaud, ce qui ne lui était pas arrivé
-depuis deux mois; puis, après avoir fait cette remarque, il se coucha,
-et une minute après, il vit son ami L... debout devant lui, vêtu de
-ses vêtements habituels. S... nota même ce détail de l’habillement de
-L... que son chapeau avait un crêpe noir, que son pardessus n’était pas
-boutonné et qu’il tenait une canne à la main. L... regarda fixement
-S... et passa. S... alors se rappela la phrase qui est dans le livre
-de Job: «Un esprit passa devant ma face, et le poil de ma chair se
-hérissa.» A ce moment, il sentit un frisson lui parcourir le corps et
-ses cheveux se hérissèrent. Alors il demanda à sa femme: «Quelle heure
-est-il?» Celle-ci lui répondit: «Neuf heures moins douze minutes».
-Il lui dit: «Si je vous le demande, c’est parce que L... est mort:
-je viens de le voir». Elle essaya de lui persuader que c’était une
-pure illusion; mais il assura de la façon la plus formelle qu’aucun
-raisonnement ne pourrait le faire changer d opinion.»
-
-[Illustration]
-
-Tel est le récit fait par M. S.... Il n’apprit la mort de son ami L...
-que le lendemain dimanche, à trois heures de l’après-midi.
-
-L... était effectivement mort le samedi soir, vers neuf heures moins
-dix minutes.
-
-[Illustration]
-
-On peut rapprocher de cette relation l’événement historique rapporté
-par Agrippa d’Aubigné au moment de la mort du cardinal de Lorraine:
-
-«Le roi estant en Avignon, le 23 décembre 1574, y mourut Charles,
-cardinal de Lorraine. La reine (Catherine de Médicis) s’estoit mise
-au lit de meilleure heure que de coutume, aiant à son coucher entre
-autres personnes de marque le roi de Navarre, l’archevêque de Lyon,
-les dames de Retz, de Lignerolles et de Saunes, deux desquelles ont
-confirmé ce discours. Comme elle estoit pressée de donner le bon soir,
-elle se jetta d’un tressaut sur son chevet, mit les mains au devant
-de son visage et avec un cri violent appela à son secours ceux qui
-l’assistoient, leur voulant monstrer au pied du lit le cardinal qui lui
-tendoit la main. Elle s’escria plusieurs fois: «Monsieur le cardinal,
-je n’ai que faire avec vous.» Le roi de Navarre envoie au mesme temps
-un de ses gentils hommes au logis du cardinal, qui rapporta comment il
-avoit expiré au mesme point.»
-
-Dans son livre sur «l’humanité posthume» publié en 1882, Adolphe
-d’Assier se porte garant de l’authenticité du fait suivant, qui lui a
-été rapporté par une personne de Saint-Gaudens comme lui étant arrivé à
-elle-même.
-
-«J’étais encore jeune fille, dit-elle, et je couchais avec ma sœur,
-plus âgée que moi. Un soir nous venions de nous mettre au lit et de
-souffler la bougie. Le feu de la cheminée, imparfaitement éteint,
-éclairait encore faiblement la chambre. En tournant les yeux du côté
-du foyer, j’aperçois, à ma grande surprise, un prêtre assis devant la
-cheminée et se chauffant. Il avait la corpulence, les traits et la
-tournure d’un de nos oncles qui habitait aux environs et qui était
-archiprêtre. Je fis part aussitôt de mon observation à ma sœur. Cette
-dernière regarde du côté du foyer, et voit la même apparition. Elle
-reconnaît également notre oncle l’archiprêtre. Une frayeur indicible
-s’empare alors de nous et nous crions: _Au secours!_ de toutes nos
-forces. Mon père, qui dormait dans une pièce voisine, éveillé par ces
-cris désespérés, se lève en toute hâte, et arrive aussitôt une bougie à
-la main. Le fantôme avait disparu; nous ne voyions plus personne dans
-la chambre. Le lendemain, nous apprîmes par une lettre que notre oncle
-l’archiprêtre était mort dans la soirée.»
-
-Autre fait encore, rapporté par le même disciple d’Auguste Comte et
-consigné par lui pendant son séjour à Rio-de-Janeiro.
-
-C’était en 1858; on s’entretenait encore, dans la colonie française de
-cette capitale, d’une apparition singulière qui avait eu lieu quelques
-années auparavant. Une famille alsacienne, composée du mari, de la
-femme et d’une petite fille encore en bas âge, faisait voile pour
-Rio-de-Janeiro, où elle allait rejoindre des compatriotes établis dans
-cette ville. La traversée étant longue, la femme devint malade, et
-faute sans doute de soins ou d’une alimentation convenable, succomba
-avant d’arriver. Le jour de sa mort, elle tomba en syncope, resta
-longtemps dans cet état, et lorsqu’elle eut repris ses sens, dit à son
-mari, qui veillait à ses côtés: «Je meurs contente, car maintenant je
-suis rassurée sur le sort de notre enfant. Je viens de Rio-de-Janeiro,
-j’ai rencontré la rue et la maison de notre ami Fritz, le charpentier.
-Il était sur le seuil de la porte; je lui ai présenté la petite; je
-suis sûre qu’à ton arrivée il la reconnaîtra et en prendra soin. Le
-mari fut surpris de ce récit, sans toutefois y attacher d’importance.
-Le même jour, à la même heure, Fritz le charpentier, l’Alsacien dont
-je viens de parler, se trouvait sur le seuil de la porte de la maison
-qu’il habitait à Rio-de-Janeiro, lorsqu’il crut voir passer dans la
-rue une de ses compatriotes tenant dans ses bras une petite fille.
-Elle le regardait d’un air suppliant, et semblait lui présenter
-l’enfant qu’elle portait. Sa figure, qui paraissait d’une grande
-maigreur, rappelait néanmoins les traits de Latta, la femme de son ami
-et compatriote Schmidt. L’expression de son visage, la singularité
-de sa démarche, qui tenait plus de la vision que de la réalité,
-impressionnèrent vivement Fritz. Voulant s’assurer qu’il n’était pas
-dupe d’une illusion, il appela un de ses ouvriers qui travaillait dans
-la boutique, et qui lui aussi était Alsacien et de la même localité.
-
-«Regarde, lui dit-il, ne vois-tu pas passer une femme dans la rue,
-tenant un enfant dans ses bras, et ne dirait-on pas que c’est Latta, la
-femme de notre pays Schmidt?
-
---Je ne puis vous dire, je ne la distingue pas bien», répondit
-l’ouvrier.
-
-Fritz n’en dit pas davantage; mais les diverses circonstances de cette
-apparition réelle ou imaginaire se gravèrent fortement dans son esprit,
-notamment l’heure et le jour. A quelque temps de là il voit arriver son
-compatriote Schmidt portant une petite fille dans ses bras. La visite
-de Latta se retrace alors dans son esprit, et avant que Schmidt eût
-ouvert la bouche il lui dit:
-
-«Mon pauvre ami, je sais tout; ta femme est morte pendant la traversée,
-et avant de mourir elle est venue me présenter sa petite fille pour que
-j’en prenne soin. Voici la date et l’heure.»
-
-C’étaient bien le jour et le moment consignés par Schmidt à bord du
-navire.
-
-Dans son ouvrage sur les hauts phénomènes de la Magie, publié en 1864,
-Gougenot des Mousseaux rapporte le fait suivant, qu’il certifie comme
-absolument authentique.
-
-[Illustration]
-
-Sir Robert Bruce, de l’illustre famille écossaise de ce nom, est second
-d’un bâtiment; un jour il vogue près de Terre-Neuve, et, se livrant à
-des calculs, il croit voir son capitaine assis à son pupitre, mais il
-regarde avec attention, et celui qu’il aperçoit est un étranger dont le
-regard froidement arrêté sur lui l’étonnait. Le capitaine, près duquel
-il remonte, s’aperçoit de son étonnement, et l’interroge:
-
-«Mais qui donc est à votre pupitre? lui dit Bruce.
-
---Personne.
-
---Si, il y a quelqu’un; est-ce un étranger?... et comment?
-
---Vous rêvez... ou vous raillez.
-
---Nullement; veuillez descendre et venir voir.»
-
-On descend, et personne n’est assis devant le pupitre. Le navire est
-fouillé en tout sens; il ne s’y rencontre aucun étranger.
-
-[Illustration]
-
-«Cependant celui que j’ai vu écrivait sur votre ardoise: son écriture
-doit y être restée», dit Bruce.
-
-On regarde l’ardoise; elle porte ces mots: «Steer to the north-west»,
-c’est-à-dire: «Gouvernez au nord-ouest».
-
-«Mais cette écriture est de vous ou de quelqu’un du bord?
-
---Non.»
-
-Chacun est prié d’écrire la même phrase, et nulle écriture ne ressemble
-à celle de l’ardoise.
-
-«Eh bien, obéissons au sens de ces mots; gouvernez le navire au
-nord-ouest, le vent est bon et permet de tenter l’expérience.»
-
-Trois heures après, la vigie signalait une montagne de glace et voyait,
-y attenant, un vaisseau de Québec, démantelé, couvert de monde,
-cinglant vers Liverpool, et dont les passagers furent amenés par les
-chaloupes du bâtiment de Bruce.
-
-Au moment où l’un de ses hommes gravissait le flanc du vaisseau
-libérateur, Bruce tressaillit et recula, fortement ému. Il venait de
-reconnaître l’étranger qu’il avait vu traçant les mots de l’ardoise. Il
-raconte à son capitaine le nouvel incident.
-
-«Veuillez écrire «Steer to the north-west» sur cette ardoise», dit au
-nouveau venu le capitaine, lui présentant le côté qui ne porte aucune
-écriture.
-
-L’étranger trace les mots demandés.
-
-«Bien, vous reconnaissez là votre main courante? dit le capitaine,
-frappé de l’identité des écritures.
-
---Mais vous m’avez vu vous-même écrire! Vous serait-il possible d’en
-douter?»
-
-Pour toute réponse le capitaine retourne l’ardoise, et l’étranger
-reste confondu voyant des deux côtés sa propre écriture.
-
-«Aviez-vous rêvé que vous écriviez sur cette ardoise? dit, à celui qui
-vient d’écrire, le capitaine du vaisseau naufragé.
-
---Non, du moins je n’en ai nul souvenir.
-
---Mais que faisait à midi ce passager? demande à son confrère le
-capitaine sauveur.
-
---Étant très fatigué, ce passager s’endormit profondément, et autant
-qu’il m’en souvient, ce fut quelque temps avant midi. Une heure au
-plus après, il s’éveilla, et me dit: «Capitaine, nous serons sauvés,
-aujourd’hui même!» Ajoutant: «J’ai rêvé que j’étais à bord d’un
-vaisseau et qu’il venait à notre secours.» Il dépeignit le bâtiment et
-son gréement; et ce fut à notre grande surprise, lorsque vous cinglâtes
-vers nous, que nous reconnûmes l’exactitude de la description. Enfin ce
-passager dit à son tour: «Ce qui me semble étrange, c’est que ce que je
-vois ici me paraît familier, et cependant je n’y suis jamais venu.»
-
-Le baron Dupotet, dans son cours de «Magnétisme animal», rapporte,
-d’autre part encore, le fait suivant, publié en 1814 par le célèbre
-Iung Stilling, qui le tenait de l’observateur même, le baron de Sulza,
-chambellan du roi de Suède.
-
-Rentrant chez lui en été vers minuit, heure à laquelle il fait encore
-assez clair en Suède pour qu’on puisse lire l’impression la plus
-fine. «Comme j’arrivai, dit-il, dans mon domaine, mon père vint à ma
-rencontre devant l’entrée du parc; il était vêtu comme d’habitude,
-et il tenait à la main une canne que mon frère avait sculptée. Je le
-saluai et nous conversâmes longtemps ensemble. Nous arrivâmes ainsi
-jusqu’à la maison et à l’entrée de sa chambre. En y entrant, je vis mon
-père déshabillé; au même instant l’apparition s’était évanouie; peu de
-temps après, mon père s’éveilla et me regarda d’un air d’interrogation:
-«Mon cher Édouard, me dit-il, Dieu soit béni de ce que je te vois
-sain et sauf, car j’ai été bien tourmenté, à cause de toi, dans mon
-rêve; il me semblait que tu étais tombé dans l’eau, et que tu étais
-en danger de te noyer.» Or ce jour-là, ajouta le baron, j’étais allé
-avec un de mes amis à la rivière pour pêcher des crabes, et je faillis
-être entraîné par le courant. Je racontai à mon père que j’avais vu son
-apparition à l’entrée du domaine, et que nous avions eu ensemble une
-longue conversation. Il me répondit qu’il arrivait souvent des faits
-semblables.»
-
-On voit dans ces divers récits des apparitions spontanées et des
-apparitions pour ainsi dire provoquées par le désir ou par la volonté.
-La suggestion mentale peut-elle donc aller jusque-là? Les auteurs
-du livre _Phantasms of the Living_, dont nous parlions plus haut,
-répondent affirmativement par sept exemples suffisamment attestés,
-parmi lesquels j’en offrirai encore un à l’attention de mes lecteurs.
-Le voici.
-
-[Illustration]
-
-«Le rév. C. Godfrey, demeurant à Eastbourne, dans le canton de
-Sussex, ayant lu un récit d’apparition préméditée, en fut si frappé
-qu’il résolut d’en faire l’essai à son tour. Le 15 novembre 1886, vers
-onze heures du soir, il dirigea toute la force d’imagination et toute
-la tension de volonté dont il était capable sur l’idée d’apparaître
-à une dame de ses amies, en se tenant debout au pied de son lit.
-L’effort dura environ huit minutes, après quoi M. Godfrey se sentit
-fatigué et s’endormit. Le lendemain, la dame qui avait été le sujet
-de l’expérience vint de son propre mouvement raconter à M. Godfrey ce
-qu’elle avait vu. Invitée à en fixer le souvenir par écrit, elle le
-fit en ces termes: «La nuit dernière, je me réveillai en sursaut, avec
-la sensation que quelqu’un était entré dans ma chambre. J’entendis
-également un bruit, mais je supposai que c’étaient les oiseaux
-dans le lierre, hors de la fenêtre. J’éprouvai ensuite comme une
-inquiétude et un vague désir de sortir de la chambre et de descendre
-au rez-de-chaussée. Ce sentiment devint si vif que je me levai enfin;
-j’allumai une bougie et je descendis dans l’intention de prendre
-quelque chose pour me calmer. En remontant à ma chambre, je vis M.
-Godfrey, debout sous la grande fenêtre qui éclaire l’escalier. Il était
-habillé comme à l’ordinaire et avait l’expression que j’ai remarquée
-chez lui lorsqu’il regarde très attentivement quelque chose. Il était
-là immobile, tandis que, tenant la lumière levée, je le regardais avec
-une extrême surprise. Cela dura trois ou quatre secondes, après quoi,
-comme je continuais à monter, il disparut. Je n’étais point effrayée,
-mais très agitée, et je ne pus me rendormir.»
-
-[Illustration]
-
-M. Godfrey pensa judicieusement que l’expérience à laquelle il s’était
-livré prendrait beaucoup plus d’importance si elle se répétait. Une
-seconde tentative manqua, mais la troisième réussit. Bien entendu
-que la dame sur laquelle il opérait n’était pas plus prévenue de
-son intention que la première fois. «La nuit dernière, écrit-elle,
-mardi 7 décembre, je montai me coucher à dix heures et demie. Je
-fus bientôt endormie. Soudainement, j’entendis une voix qui disait:
-«Réveillez-vous!» et je sentis une main qui se posait sur le côté
-gauche de ma tête. (L’intention de M. Godfrey, cette fois-ci, avait été
-de faire sentir sa présence par la voix et le toucher.) Je fus aussitôt
-complètement éveillée. Il y avait dans la chambre un son curieux, comme
-celui d’une guimbarde. Je sentais en même temps comme une haleine
-froide qui m’enveloppait; mon cœur se mit à battre violemment, et je
-vis distinctement une figure penchée sur moi. La seule lumière qui
-éclairât la chambre était celle d’une lampe à l’extérieur, formant
-une longue raie lumineuse sur la muraille au-dessus de la table de
-toilette; cette raie était particulièrement obscurcie par la figure.
-Je me retournai vivement, et la main eut l’air de retomber de ma tête
-sur l’oreiller, à côté de moi. La figure était inclinée au-dessus de
-moi, et je la sentais appuyée contre le côté du lit. Je vis le bras
-reposant tout le temps sur l’oreiller. J’apercevais le contour du
-visage, mais comme obscurci par un brouillard. Il devait être environ
-minuit et demi. La figure avait légèrement écarté le rideau, mais j’ai
-reconnu ce matin qu’il pendait comme d’habitude. Nul doute que la
-figure ne fût celle de M. Godfrey; je le reconnus à la tournure des
-épaules et à la forme du visage. Pendant tout le temps qu’il resta là,
-il régnait un courant d’air froid à travers la chambre, comme si les
-deux fenêtres eussent été ouvertes.»
-
-Ce sont là des _faits_.
-
-Dans l’état actuel de nos connaissances, il serait absolument téméraire
-d’en chercher l’explication. Notre psychologie n’est pas assez avancée.
-Il y a bien des choses que nous sommes forcés d’admettre sans pouvoir
-en aucune façon les expliquer. Nier ce qu’on ne peut expliquer serait
-de la pure démence. Expliquait-on le système du monde il y a mille ans?
-Aujourd’hui même, expliquons-nous l’attraction? Mais la science marche,
-et son progrès sera sans fin.
-
-Connaissons-nous toute l’étendue des facultés humaines? Qu’il y ait
-dans la nature des forces encore inconnues de nous, comme l’était,
-par exemple, l’électricité il y a moins d’un siècle, qu’il y ait dans
-l’univers d’autres êtres, doués d’autres sens et d’autres facultés,
-c’est ce dont le penseur ne peut douter un seul instant. Mais l’homme
-terrestre lui-même nous est-il complètement connu? Il ne le semble pas.
-
-[Illustration]
-
-Il y a des faits dont nous sommes forcés de reconnaître la réalité sans
-pouvoir en aucune façon les expliquer.
-
-La vie de Swedenborg en offre trois de cet ordre. Laissons de côté,
-pour le moment, ses visions planétaires et sidérales, qui paraissent
-plus subjectives qu’objectives; remarquons en passant que Swedenborg
-était un savant de premier ordre en géologie, en minéralogie, en
-cristallographie, membre des académies des sciences d’Upsal, Stockholm
-et Saint-Pétersbourg, et contentons-nous de rappeler les trois faits
-suivants:
-
-Le 19 juillet 1759, revenant d’un voyage en Angleterre, ce philosophe
-prit terre à Gottenbourg et alla dîner chez un certain William Costel,
-où la société était nombreuse. «Le soir à six heures, M. de Swedenborg,
-qui était sorti, rentra au salon, pâle et consterné, et dit qu’à
-l’instant même un incendie venait d’éclater à Stockholm, au Südermoln,
-dans la rue qu’il habitait, et que le feu s’étendait avec violence vers
-sa maison. Il sortit de nouveau, et revint, se lamentant que la maison
-d’un de ses amis venait d’être réduite en cendres et que la sienne
-courait le plus grand danger. A huit heures, après une nouvelle sortie,
-il dit avec joie: «Grâce à Dieu, l’incendie s’est éteint à la troisième
-porte qui précède la mienne.»
-
-«La nouvelle s’en répandit dans toute la ville, qui s’en émut d’autant
-plus que le gouverneur y avait porté attention et que beaucoup de
-personnes étaient en souci de leurs biens ou de leurs amis.... Deux
-jours après, le courrier royal apporta de Stockholm le rapport sur
-l’incendie: il n’y avait aucune différence entre ses indications et
-celles que Swedenborg avait données; l’incendie avait été éteint à huit
-heures.
-
-Cette relation a été écrite par l’illustre Emmanuel Kant, qui avait
-voulu faire une enquête sur le fait, et qui ajoute: «Que peut-on
-alléguer contre l’authenticité de cet événement?»
-
-Or Gottenbourg est à deux cents kilomètres de Stockholm.
-
-Swedenborg était alors dans sa soixante-douzième année.
-
-Voici le second fait.
-
-En 1761, Mme de Marteville, veuve d’un ministre de Hollande à
-Stockholm, reçoit d’un créancier de son mari la réclamation d’une somme
-de vingt-cinq mille florins de Hollande (cinquante mille francs),
-qu’elle savait avoir été payée par son mari, et dont le nouveau
-payement la mettait dans le plus grand embarras, la ruinait presque. Il
-lui était impossible de retrouver la quittance.
-
-[Illustration]
-
-Elle va rendre visite à Swedenborg, et, huit jours après, elle voit
-en songe son mari qui lui indique le meuble où se trouve la quittance
-avec une épingle à cheveux garnie de vingt diamants, qu’elle croyait
-perdue aussi. «C’était à deux heures du matin. Pleine de joie, elle se
-lève et trouve le tout à la place indiquée. S’étant recouchée, elle
-dort jusqu’à neuf heures. Vers onze heures, M. de Swedenborg se fait
-annoncer. Avant d’avoir rien appris de ce qui était arrivé, il raconta
-que dans la nuit précédente il avait vu l’esprit de M. de Marteville
-qui lui avait déclaré qu’il se rendait auprès de sa veuve.»
-
-Voici le troisième fait.
-
-Au mois de février 1772, étant à Londres, il envoya un billet au
-révérend John Wesley (fondateur de la communion des Wesleyens) pour lui
-dire qu’il serait charmé de faire sa connaissance. L’ardent prédicateur
-reçut ce billet au moment où il allait partir pour une mission, et
-répondit qu’il profiterait de cette gracieuse permission pour lui
-rendre visite au retour de cette absence qui devait être d’environ six
-mois. Swedenborg répondit: «qu’en ce cas, ils ne se verraient pas dans
-ce monde, le 29 mars prochain devant être le jour de sa mort».
-
-Swedenborg mourut, en effet, à la date indiquée par lui plus d’un mois
-d’avance.
-
-Ce sont là trois faits dont il n’est pas possible de nier
-l’authenticité, mais que dans l’état actuel de nos connaissances
-personne ne voudrait assurément se charger d’expliquer.
-
-Nous pourrions multiplier indéfiniment ces relations _authentiques_.
-Les faits analogues à ceux qui ont été rapportés plus haut de
-communications à distance soit au moment de la mort, soit dans l’état
-normal de la vie, ne sont pas tellement rares--sans être pourtant
-bien fréquents--que chacun de nos lecteurs n’en ait entendu citer, et
-peut-être observé lui-même, en plus d’une circonstance. D’ailleurs, les
-expériences faites dans les domaines du magnétisme témoignent également
-qu’en certains cas psychologiques déterminés un expérimentateur peut
-agir sur son sujet à distance, non pas seulement à quelques mètres,
-mais à plusieurs kilomètres et même à plus de cent kilomètres de
-distance, selon la sensibilité et la lucidité du sujet et sans doute
-aussi selon l’intensité de la volonté du magnétiseur. D’autre part
-encore, l’espace n’est pas ce que nous croyons. La distance de Paris à
-Londres est grande pour un marcheur, et elle était même infranchissable
-avant l’invention des bateaux: elle est nulle pour l’électricité. La
-distance de la Terre à la Lune est grande pour nos modes actuels de
-locomotion: elle est nulle pour l’attraction. En fait, au point de vue
-de l’absolu, l’espace qui nous sépare de Sirius n’est pas une plus
-grande partie de l’infini que la distance de Paris à Versailles ou de
-votre œil droit à votre œil gauche.
-
-Il y a plus encore: la séparation qui nous semble exister entre la
-Terre et la Lune, ou entre la Terre et Mars, ou même entre la Terre et
-Sirius, n’est qu’une illusion due à l’insuffisance de nos perceptions.
-La Lune agit constamment sur la Terre et la remue perpétuellement.
-L’attraction de Mars est également sensible pour notre planète, et à
-notre tour nous dérangeons Mars dans son cours en subissant l’influence
-de la Lune. Nous agissons sur le Soleil lui-même et le faisons mouvoir,
-comme si nous le touchions. En vertu de l’attraction, la Lune fait
-tourner mensuellement la Terre autour de leur centre commun de gravité,
-point qui voyage à 1700 kilomètres au-dessous de la surface du globe,
-la Terre fait tourner le Soleil annuellement autour de leur centre
-commun de gravité, situé à 456 kilomètres du centre solaire; tous les
-mondes agissent perpétuellement les uns sur les autres, de sorte
-qu’il n’y a pas d’isolement, de séparation réelle entre eux. Au lieu
-d’être un vide séparant les mondes les uns des autres, l’espace est
-plutôt un lien de communication. Or si l’attraction établit ainsi une
-communication réelle, perpétuelle, active et indiscutable, constatée
-par la précision des observations astronomiques, entre la Terre et ses
-sœurs de l’immensité, on ne voit pas trop de quel droit de prétendus
-positivistes pourraient déclarer que nulle communication ne soit
-possible entre deux êtres plus ou moins éloignés l’un de l’autre, soit
-sur la Terre, soit même sur deux mondes différents.
-
-Deux cerveaux qui vibrent à l’unisson, à plusieurs kilomètres de
-distance, ne peuvent-ils être émus par une même force psychique?
-L’émotion partie d’un cerveau ne peut-elle, à travers l’éther, de même
-que l’attraction, aller frapper le cerveau qui vibre à une distance
-quelconque, de même qu’un son, à travers une pièce, va faire vibrer les
-cordes d’un piano ou d’un violon? N’oublions pas que nos cerveaux sont
-composés de molécules qui ne se touchent pas et qui sont en vibration
-perpétuelle.
-
-Et pourquoi parler de cerveaux? La pensée, la volonté, la force
-psychique, quelle que soit sa nature, ne peut-elle agir à distance
-sur un être qui lui est attaché par les liens sympathiques et
-indissolubles de la parenté intellectuelle? Les palpitations d’un cœur
-ne se transmettent-elles pas subitement au cœur qui bat à l’unisson du
-nôtre?
-
-Devons-nous admettre, dans les cas d’apparition signalés plus haut,
-que l’esprit du mort ait réellement pris une forme corporelle dans le
-voisinage de l’observateur? Dans la plupart des cas, cette hypothèse
-ne paraît pas nécessaire. Pendant nos rêves, nous croyons voir des
-personnes qui ne sont pas du tout devant nos yeux, d’ailleurs fermés.
-Nous les voyons parfaitement, aussi bien qu’au grand jour; nous leur
-parlons, nous les entendons, nous conversons avec elles. Assurément,
-ce n’est ni notre rétine ni notre nerf optique qui les voit, pas plus
-que ce n’est notre oreille qui les entend. Nos cellules cérébrales sont
-seules en jeu.
-
-Certaines apparitions peuvent être objectives, extérieures,
-substantielles; d’autres peuvent être subjectives: dans ce cas, l’être
-qui se manifeste agirait à distance sur l’être qui voit, et cette
-influence sur son cerveau déterminerait la vision intérieure, laquelle
-paraît extérieure, comme dans les rêves, mais peut être purement
-subjective et intérieure.
-
-De même qu’une pensée, un souvenir, éveille dans notre esprit
-une image qui peut être très évidente et très vive, de même un
-être agissant sur un autre peut faire apparaître en lui une image
-qui lui donnera un instant l’illusion de la réalité. On obtient
-maintenant expérimentalement ces faits dans les études d’hypnotisme
-et de suggestion, études qui en sont encore à leurs débuts et
-pourtant donnent des résultats assurément dignes de la plus haute
-attention, aussi bien au point de vue psychologique qu’au point de
-vue physiologique. Ce n’est pas la rétine qui est frappée par une
-réalité effective, ce sont les couches optiques du cerveau qui sont
-excitées par une force psychique. C’est l’être mental lui-même qui est
-impressionné. De quelle façon? nous l’ignorons.
-
-Telles sont les inductions les plus rationnelles qui paraissent pouvoir
-être conclues des phénomènes de l’ordre de ceux dont nous venons de
-nous occuper, phénomènes inexpliqués, mais fort anciens, car l’histoire
-de tous les peuples, depuis la plus haute antiquité, en a conservé des
-exemples qu’il serait difficile de nier ou d’effacer.
-
-Mais quoi, dira-t-on, devons-nous, pouvons-nous, dans notre siècle de
-méthode expérimentale et de science positive, admettre qu’un mourant,
-ou même un mort, puisse se communiquer?
-
-Qu’est-ce qu’un mort?
-
-Il meurt un être humain par chaque seconde, sur l’ensemble du globe
-terrestre, soit environ 86 400 par jour, soit environ 31 millions
-par an ou plus de 3 milliards par siècle. En dix siècles, plus de
-30 milliards de cadavres ont été livrés à la terre et rendus à la
-circulation générale sous forme de produits divers, eau, gaz, vapeurs,
-etc. Si nous tenons compte de la diminution de la population humaine
-à mesure que nous remontons les âges historiques, nous trouvons que
-depuis dix mille ans _deux cents milliards de corps humains au moins
-ont été formés de la terre et de l’atmosphère, par la respiration
-et l’alimentation, et y sont retournés_. Les molécules d’oxygène,
-d’hydrogène, d’acide carbonique, d’azote qui ont constitué ces
-corps ont engraissé la terre et ont été rendues à la circulation
-atmosphérique.
-
-Oui, la Terre que nous habitons est aujourd’hui formée en partie de
-ces milliards de cerveaux qui ont pensé, de ces milliards d’organismes
-qui ont vécu. Nous marchons sur nos aïeux comme ils marcheront sur
-nous. Les fronts des penseurs, les yeux qui ont contemplé, souri,
-pleuré, les bouches qui ont chanté l’amour, les lèvres roses et les
-seins de marbre, les entrailles des mères, les bras des travailleurs,
-les muscles des guerriers, le sang des vaincus, les enfants et les
-vieillards, les bons et les méchants, les riches et les pauvres, tout
-ce qui a vécu, tout ce qui a pensé, gît dans la même terre. Il serait
-difficile aujourd’hui de faire un seul pas sur la planète sans marcher
-sur la dépouille des morts; il serait difficile de manger et boire sans
-réabsorber ce qui a déjà été mangé et bu des milliers de fois, il
-serait difficile de respirer sans s’incorporer le souffle des morts.
-Les éléments constitutifs des corps, puisés à la nature, sont revenus à
-la nature, et chacun de nous porte en soi des atomes ayant précédemment
-appartenu à d’autres corps.
-
-Eh bien! pensez-vous que ce soit cela toute l’humanité? Pensez-vous
-qu’elle n’ait rien laissé de plus noble, de plus grand, de plus
-spirituel? Chacun de nous ne donne-t-il à l’univers, en rendant le
-dernier soupir, que soixante ou quatre-vingts kilos de chair et d’os
-qui vont se désagréger et retourner aux éléments? L’âme qui nous anime
-ne demeure-t-elle pas, au même titre que chaque molécule d’oxygène,
-d’azote ou de fer? Et toutes les âmes qui ont vécu n’existent-elles pas
-toujours?
-
-Nous n’avons aucun droit d’affirmer que l’homme soit uniquement composé
-d’éléments matériels, et que la faculté de penser ne soit qu’une
-propriété de l’organisation. Nous avons, au contraire, les raisons les
-plus intimes d’admettre que l’âme est une entité individuelle, et que
-c’est elle qui régit les molécules pour organiser la forme vivante du
-corps humain.
-
-Que deviennent les molécules invisibles et intangibles qui ont composé
-notre corps pendant la vie? Elles vont appartenir à de nouveaux corps.
-Que deviennent les âmes également invisibles et intangibles? On peut
-penser qu’elles se réincarnent, elles aussi, en de nouveaux organismes,
-chacune suivant sa nature, ses facultés, sa destinée.
-
-L’âme appartient au monde psychique. Sans doute, il y a sur la
-Terre une quantité innombrable d’âmes encore lourdes, grossières, à
-peine dégagées de la matière, incapables de concevoir les réalités
-intellectuelles. Mais il en est d’autres qui vivent dans l’étude, dans
-la contemplation, dans la culture du monde psychique ou spirituel.
-Celles-là peuvent ne point rester emprisonnées sur la Terre, et leur
-destinée est de vivre de la vie uranique.
-
-L’âme uranique vit, même pendant ses incarnations terrestres, dans le
-monde de l’absolu et du divin. Elle sait que tout en habitant la Terre
-elle est, en réalité, dans le ciel, et que notre planète est un astre
-du ciel.
-
-Quelle est la nature intime de l’âme, quels sont ses modes de
-manifestation, quand sa mémoire devient-elle permanente et
-maintient-elle avec certitude l’identité consciente, sous quelle
-diversité de formes et de substances peut-elle vivre, quelle étendue
-d’espace peut-elle franchir, quel est l’ordre de parenté intellectuelle
-qui existe entre les diverses planètes d’un même système, quelle est
-la force germinatrice qui ensemence les mondes, quand pourrons-nous
-nous mettre en communication avec les patries voisines, quand
-pénétrerons-nous le secret profond des destinées? Mystère et ignorance
-aujourd’hui. Mais l’_inconnu d’hier est la vérité de demain_.
-
-Fait d’ordre historique et scientifique absolument incontestable:
-dans tous les siècles, chez tous les peuples, et sous les apparences
-religieuses les plus diverses, l’idée de l’immortalité repose
-invulnérable au fond de la conscience humaine. L’éducation lui a donné
-mille formes, mais elle ne l’a pas inventée. Cette idée indéracinable
-existe par elle-même. Tout être humain, en venant au monde, apporte
-avec lui, sous une forme plus ou moins vague, ce sentiment intime, ce
-désir, cette espérance.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-II
-
-ITER EXTATICUM CŒLESTE
-
-
-Les heures, les jours que je consacrais à l’étude de ces questions de
-psychologie et de télépathie ne m’empêchaient pas d’observer Mars au
-télescope et d’en prendre des dessins géographiques, chaque fois que
-notre atmosphère, si souvent nuageuse, voulait bien me le permettre.
-D’ailleurs, on peut reconnaître que non seulement toutes les questions
-se touchent, dans l’étude de la nature et dans les sciences, mais
-encore que l’astronomie et la psychologie sont solidaires l’une de
-l’autre, attendu que l’univers psychique a pour habitat l’univers
-matériel, que l’astronomie a pour objet l’étude des régions de la vie
-éternelle et que nous ne pourrions nous former aucune idée de ces
-régions si nous ne les connaissions pas astronomiquement. Que nous le
-sachions ou non, en fait, nous habitons en ce moment même une région
-du Ciel, et tous les êtres, quels qu’ils soient, sont éternellement
-citoyens du Ciel. Ce n’est pas sans une secrète divination des choses
-que l’antiquité avait fait d’Uranie la muse de toutes les sciences.
-
-Ma pensée avait donc été longuement occupée de notre voisine la planète
-Mars, lorsqu’un jour, dans une promenade solitaire à la lisière d’un
-bois, après quelques chaudes heures de juillet, m’étant assis au pied
-d’un bouquet de chênes, je ne tardai pas à m’assoupir.
-
-La chaleur était accablante, le paysage était silencieux, la Seine
-semblait arrêtée comme un canal au fond de la vallée. Je fus
-étrangement surpris, en m’éveillant après un instant de somnolence,
-de ne plus reconnaître le paysage, ni les arbres voisins, ni la
-rivière qui coulait au pied du coteau, ni la prairie ondulée qui
-allait se perdre au loin dans l’horizon. Le soleil se couchait,
-plus petit que nous n’avons coutume de le voir. L’air frémissait de
-bruits harmonieux inconnus à la Terre, et des insectes grands comme
-des oiseaux voltigeaient sur des arbres sans feuilles, couverts de
-gigantesques fleurs rouges. Je me levai, poussé par l’étonnement comme
-par un ressort, et d’un bond si énergique que je me trouvai subitement
-debout, me sentant d’une légèreté singulière. A peine avais-je fait
-quelques pas, que plus de la moitié du poids de mon corps me parut
-s’être évaporée pendant mon sommeil; cette sensation intime me frappa
-plus profondément encore que la métamorphose de la nature déployée sous
-mes regards.
-
-C’est à peine si j’en croyais mes yeux et mes sens. D’ailleurs, je
-n’avais plus absolument les mêmes yeux, je n’entendais plus de la
-même manière, et je m’aperçus même dès ces premiers instants que mon
-organisation était douée de plusieurs sens nouveaux, tout différents
-de ceux de notre harpe terrestre, notamment d’un sens magnétique,
-par lequel on peut se mettre en communication d’un être à l’autre
-sans qu’il soit nécessaire de traduire ses pensées par des paroles
-audigibles: ce sens rappelle celui de l’aiguille aimantée qui, du
-fond d’une cave de l’Observatoire de Paris, frissonne et tressaille
-quand une aurore boréale s’allume en Sibérie, ou quand une explosion
-électrique éclate dans le Soleil.
-
-L’astre du jour venait de s’éteindre dans un lac lointain, et les
-lueurs roses du crépuscule planaient au fond des cieux comme un dernier
-rêve de la lumière. Deux Lunes s’allumèrent à diverses hauteurs, la
-première en forme de croissant, au-dessus du lac dans le sein duquel
-le Soleil avait disparu; la seconde, en forme de premier quartier,
-beaucoup plus élevée dans le ciel et du côté de l’Orient. Elles étaient
-très petites et ne rappelaient que de bien loin l’immense flambeau des
-nuits terrestres. C’est comme à regret qu’elles donnaient leur vive
-mais faible lumière. Je les regardais tour à tour avec stupéfaction. Le
-plus étrange peut-être encore, dans toute l’étrangeté de ce spectacle,
-c’est que la Lune occidentale, qui était environ trois fois plus grosse
-que sa compagne de l’Est, tout en étant cinq fois moins large que notre
-Lune terrestre, marchait dans le ciel d’un mouvement très facile à
-suivre de l’œil, et semblait courir avec vitesse de la droite vers la
-gauche pour aller rejoindre à l’Orient sa céleste sœur.
-
-On remarquait encore, dans les dernières lueurs du couchant qui
-s’éteignait, une troisième Lune, ou, pour mieux dire, une brillante
-étoile. Plus petite que le moindre des deux satellites, elle n’offrait
-pas de disque sensible; mais sa lumière était éclatante. Elle planait
-dans le ciel du soir comme Vénus dans notre ciel lorsqu’aux jours de
-son plus splendide éclat «l’étoile du berger» règne en souveraine sur
-les indolentes soirées du printemps aux tendres rêves.
-
-Déjà les plus brillantes étoiles s’allumaient dans les cieux; on
-reconnaissait Arcturus aux rayons d’or, Véga, si blanche et si
-pure, les sept astres du septentrion, et plusieurs constellations
-zodiacales. L’étoile du soir, le nouveau Vesper, rayonnait alors dans
-la constellation des Poissons. Après avoir étudié pendant quelques
-instants sa situation dans le ciel, m’être orienté moi-même d’après
-les constellations, avoir examiné les deux satellites et réfléchi à la
-légèreté de mon propre poids, je ne tardai pas à être convaincu que je
-me trouvais sur la planète Mars et que cette charmante étoile du soir
-était... la Terre.
-
-
-Mes yeux s’arrêtèrent sur elle, imprégnés de ce mélancolique sentiment
-d’amour qui serre les fibres de notre cœur lorsque notre pensée
-s’envole vers un être chéri dont une cruelle distance nous sépare; je
-contemplai longuement cette patrie où tant de sentiments divers se
-mélangent et se heurtent dans les fluctuations de la vie, et je pensai:
-
-[Illustration]
-
-«Combien n’est-il pas regrettable que les innombrables êtres humains
-qui habitent en ce petit séjour ne sachent pas où ils sont! Elle est
-charmante, cette minuscule Terre, ainsi éclairée par le Soleil, avec
-sa Lune plus microscopique encore, qui semble un point à côté d’elle.
-Portée dans l’invisible par les lois divines de l’attraction, atome
-flottant dans l’immense harmonie des cieux, elle occupe sa place et
-plane là-haut comme une île angélique. Mais ses habitants l’ignorent.
-Singulière humanité! Elle a trouvé la Terre trop vaste, s’est partagée
-en troupeaux et passe son temps à s’entre-fusiller. Il y a, dans cette
-île céleste, autant de soldats que d’habitants! ils se sont tous
-armés les uns contre les autres, quand il eût été si simple de vivre
-tranquillement, et trouvent glorieux de changer de temps en temps
-les noms des pays et la couleur des drapeaux. C’est là l’occupation
-favorite des nations et l’éducation primordiale des citoyens. Hors de
-là, ils emploient leur existence à adorer la matière. Ils n’apprécient
-pas la valeur intellectuelle, restent indifférents aux plus merveilleux
-problèmes de la création et vivent sans but. Quel dommage! Un habitant
-de Paris qui n’aurait jamais entendu prononcer le nom de cette cité ni
-celui de la France ne serait pas plus étranger qu’eux dans leur propre
-patrie. Ah! s’ils pouvaient voir la Terre d’ici, avec quel plaisir
-ils y reviendraient et combien seraient transformées toutes leurs
-idées générales et particulières. Alors ils connaîtraient au moins
-le pays qu’ils habitent; ce serait un commencement; ils étudieraient
-progressivement les réalités sublimes qui les environnent au lieu de
-végéter sous un brouillard sans horizon, et bientôt ils vivraient de la
-véritable vie, de la vie intellectuelle.»
-
-[Illustration]
-
-
-«Quel honneur il lui fait! On croirait vraiment qu’il a laissé des amis
-dans ce bagne-là!»
-
-Je n’avais point parlé. Mais j’entendis fort distinctement cette phrase
-qui semblait répondre à ma conversation intérieure. Deux habitants de
-Mars me regardaient, et ils m’avaient compris, en vertu de ce sixième
-sens de perception magnétique dont il a été question plus haut. Je
-fus quelque peu surpris, et, l’avouerai-je? sensiblement blessé de
-l’apostrophe: «Après tout, pensai-je, j’aime la Terre, c’est mon pays,
-et j’ai du patriotisme!»
-
-Mes deux voisins rirent cette fois-ci tous les deux ensemble.
-
-«Oui, reprit l’un d’eux avec une bonté inattendue, vous avez du
-patriotisme. On voit bien que vous arrivez de la Terre.»
-
-Et le plus âgé ajouta:
-
-«Laissez-les donc, vos compatriotes, ils ne seront jamais ni plus
-intelligents ni moins aveugles qu’aujourd’hui. Il y a déjà quatre-vingt
-mille ans qu’ils sont là. Et, vous l’avouez vous-même, ils ne sont pas
-encore capables de penser.... Vous êtes vraiment admirable de regarder
-la Terre avec des yeux aussi attendris. C’est trop de naïveté.»
-
-N’avez-vous pas, cher lecteur, rencontré parfois, sur votre passage, de
-ces hommes tout pénétrés d’un imperturbable orgueil et qui se croient
-sincèrement et inébranlablement au-dessus de tout le reste du monde?
-Lorsque ces fiers personnages se trouvent en face d’une supériorité,
-elle leur est instantanément antipathique: ils ne la supportent pas.
-Eh bien! pendant le dithyrambe qui précède (et dont vous n’avez eu
-tout à l’heure qu’une pâle traduction), je me sentais fort supérieur
-à l’humanité terrestre, puisque je la prenais en pitié et invoquais
-pour elle de meilleurs jours. Mais quand ces deux habitants de Mars
-semblèrent me prendre en pitié moi-même, et que je crus reconnaître
-en eux une froide supériorité sur moi, je fus un instant l’un de
-ces ineptes orgueilleux; mon sang ne fit qu’un tour, et tout en me
-contenant par un restant de politesse française, j’ouvris la bouche
-pour leur dire:
-
---«Après tout, Messieurs, les habitants de la Terre ne sont pas aussi
-stupides que vous paraissez le croire et valent peut-être mieux que
-vous.»
-
-Malheureusement, ils ne me laissèrent même pas commencer ma phrase,
-attendu qu’ils l’avaient devinée pendant qu’elle se formait par la
-vibration des moelles de mon cerveau.
-
-[Illustration]
-
-«Permettez-moi de vous dire tout de suite, fit le plus jeune, que
-votre planète est absolument manquée, par suite d’une circonstance
-qui date d’une dizaine de millions d’années. C’était au temps de la
-période primaire de la genèse terrestre. Il y avait déjà des plantes,
-et même des plantes admirables, et dans le fond des mers comme sur
-les rivages apparaissaient les premiers animaux, les mollusques sans
-tête, sourds, muets et dépourvus de sexe. Vous savez que la respiration
-suffit aux arbres pour leur nourriture complète et que vos chênes les
-plus robustes, vos cèdres les plus gigantesques n’ont jamais rien
-mangé, ce qui ne les a pas empêchés de grandir. Ils se nourrissent par
-la respiration seule. Le malheur, la fatalité a voulu qu’un premier
-mollusque eût le corps traversé par une goutte d’eau plus épaisse que
-le milieu ambiant. Peut-être la trouva-t-il bonne. Ce fut l’origine du
-premier tube digestif, qui devait exercer une action si funeste sur
-l’animalité entière, et plus tard sur l’humanité elle-même. Le premier
-assassin fut le mollusque qui mangea.
-
-[Illustration]
-
-«Ici, on ne mange pas, on n’a jamais mangé, on ne mangera jamais. La
-création s’est développée graduellement, pacifiquement, noblement,
-comme elle avait commencé. Les organismes se nourrissent, autrement dit
-renouvellent leurs molécules, par une simple respiration, comme le font
-vos arbres terrestres, dont chaque feuille est un petit estomac. Dans
-votre chère patrie, vous ne pouvez vivre un seul jour qu’à la condition
-de tuer. Chez vous, la loi de vie, c’est la loi de mort. Ici, il n’est
-jamais venu à personne l’idée de tuer même un oiseau.
-
-«Vous êtes tous, plus ou moins, des bouchers. Vous avez les bras pleins
-de sang. Vos estomacs sont gorgés de victuailles. Comment voulez-vous
-qu’avec des organismes aussi grossiers que ceux-là vous puissiez
-avoir des idées saines, pures, élevées,--je dirai même (pardonnez
-ma franchise), des idées propres? Quelles âmes pourraient habiter de
-pareils corps? Réfléchissez donc un instant, et ne vous bercez plus
-d’illusions aveugles trop idéales pour un tel monde.»
-
---«Comment! m’écriai-je en l’interrompant, vous nous refusez la
-possibilité d’avoir des idées propres? Vous prenez les humains pour
-des animaux? Homère, Platon, Phidias, Sénèque, Virgile, le Dante,
-Colomb, Bacon, Galilée, Pascal, Léonard, Raphaël, Mozart, Beethoven,
-n’ont-ils jamais eu aucune aspiration élevée? Vous trouvez nos corps
-grossiers et repoussants: si vous aviez vu passer devant vous Hélène,
-Phryné, Aspasie, Sapho, Cléopâtre, Lucrèce Borgia, Agnès Sorel, Diane
-de Poitiers, Marguerite de Valois, Borghèse, Talien, Récamier, Georges
-et leurs admirables rivales, vous penseriez peut-être d’une façon
-différente. Ah! cher Martien, à mon tour, permettez-moi de regretter
-que vous ne connaissiez la Terre que de loin.»
-
---«C’est ce qui vous trompe, j’ai habité cinquante ans ce monde-là.
-Cela m’a suffi, et je vous assure que je n’y retournerai plus. Tout
-y est manqué, même... ce qui vous paraît le plus charmant. Vous
-imaginez-vous que sur toutes les Terres du Ciel les fleurs donnent
-naissance aux fruits de la même façon? Ne serait-ce pas un peu cruel?
-Pour moi, j’aime les primevères et les boutons de rose.»
-
-[Illustration]
-
---«Mais, repris-je, cependant, malgré tout, il y a eu de grands
-esprits sur la Terre, et, vraiment, d’admirables créatures. Ne peut-on
-se bercer de l’espérance que la beauté physique et morale ira en se
-perfectionnant de plus en plus, comme elle l’a fait jusqu’ici, et que
-les intelligences s’éclaireront progressivement? On ne passe pas tout
-son temps à manger. Les hommes finiront bien, malgré leurs travaux
-matériels, par consacrer chaque jour quelques heures au développement
-de leur intelligence. Alors, sans doute, ils ne continueront plus
-de fabriquer de petits dieux à leur image, et peut-être aussi
-supprimeront-ils leurs puériles frontières pour laisser régner
-l’harmonie et la fraternité.»
-
---«Non, mon ami, car s’ils le voulaient, ils le feraient dès
-aujourd’hui. Or, ils s’en gardent bien. L’homme terrestre est un petit
-animal qui, d’une part, n’éprouve pas le besoin de penser, n’ayant même
-pas l’indépendance de l’âme, et qui, d’autre part, aime se battre et
-établit carrément le droit sur la force. Tel est son bon plaisir et
-telle est sa nature. Vous ne ferez jamais porter de pêches à un buisson
-d’épines.
-
-[Illustration]
-
-«Songez donc que les plus délicieuses beautés terrestres auxquelles
-vous faisiez allusion tout à l’heure ne sont que des monstres grossiers
-à côté de nos aériennes femmes de Mars, qui vivent de l’air de nos
-printemps, des parfums de nos fleurs, et sont si voluptueuses, dans le
-seul frémissement de leurs ailes, dans l’idéal baiser d’une bouche
-qui ne mangea jamais, que si la Béatrix du Dante avait été d’une telle
-nature, jamais l’immortel Florentin n’eût pu écrire deux chants de
-sa Divine Comédie: il eût commencé par le Paradis et n’en fût jamais
-descendu. Songez que nos adolescents ont autant de science innée que
-Pythagore, Archimède, Euclide, Kepler, Newton, Laplace et Darwin
-après toutes leurs laborieuses études: nos douze sens nous mettent
-en communication directe avec l’univers; nous sentons d’ici, à cent
-millions de lieues, l’attraction de Jupiter qui passe; nous voyons
-à l’œil nu les anneaux de Saturne; nous devinons l’arrivée d’une
-comète, et notre corps est imprégné de l’électricité solaire qui met
-en vibration toute la nature. Il n’y a jamais eu ici ni fanatisme
-religieux, ni bourreaux, ni martyrs, ni divisions internationales,
-ni guerres; mais, dès ses premiers jours, l’humanité, naturellement
-pacifique et affranchie de tout besoin matériel, a vécu indépendante
-de corps et d’esprit, dans une constante activité intellectuelle,
-s’élevant sans arrêt dans la connaissance de la Vérité. Mais venez
-plutôt jusqu’ici.»
-
-
-Je fis quelques pas avec mes interlocuteurs sur le sommet de la
-montagne, et arrivant en vue de l’autre versant, j’aperçus une
-multitude de lumières de diverses nuances voltigeant dans les airs.
-C’étaient les habitants qui, la nuit, deviennent lumineux quand
-ils le veulent. Des chars aériens, paraissant formés de fleurs
-phosphorescentes, conduisaient des orchestres et des chœurs; l’un d’eux
-vint à passer près de nous et nous prîmes place au milieu d’un nuage
-de parfums. Les sensations que j’éprouvais étaient singulièrement
-étrangères à toutes celles que j’avais goûtées sur la Terre, et
-cette première nuit sur Mars passa comme un rêve rapide, car à
-l’aurore je me trouvais encore dans le char aérien, discourant avec
-mes interlocuteurs, leurs amis et leurs indéfinissables compagnes.
-Quel panorama au lever du soleil! Fleurs, fruits, parfums, palais
-féeriques s’élevaient sur des îles à la végétation orangée, les
-eaux s’étendaient en limpides miroirs, et de joyeux couples aériens
-descendaient en tourbillonnant sur ces rivages enchanteurs. Là, tous
-les travaux matériels sont accomplis par des machines et dirigés par
-quelques races animales perfectionnées, dont l’intelligence est à peu
-près du même ordre que celle des humains de la Terre. Les habitants
-ne vivent que par l’esprit et pour l’esprit; leur système nerveux est
-parvenu à un tel degré de développement, que chacun de ces êtres, à
-la fois très délicat et très fort, semble un appareil électrique, et
-que leurs impressions les plus sensuelles, ressenties bien plus par
-leurs âmes que par leurs corps, surpassent au centuple toutes celles
-que nos cinq sens terrestres réunis peuvent jamais nous offrir....
-Une sorte de palais d’été, illuminé par les rayons du soleil levant,
-s’ouvrait au-dessous de notre gondole aérienne. Ma voisine, dont les
-ailes frémissaient d’impatience, posa son pied délicat sur une touffe
-de fleurs qui s’élevait entre deux jets de parfums.--«Retourneras-tu
-sur la Terre?» dit-elle en me tendant les bras.
-
---«Jamais!» m’écriai-je... Et je m’élançai vers elle...
-
-Mais, du même coup, je me retrouvai, solitaire, près de mon bois, sur
-le versant de la colline au pied de laquelle serpentait la Seine aux
-replis onduleux.
-
-_Jamais!..._ répétai-je, cherchant à ressaisir le doux rêve envolé. Où
-donc étais-je? C’était beau.
-
-Le soleil venait de se coucher, et déjà la planète Mars, alors très
-éclatante, s’allumait dans le ciel.
-
-«Ah! fis-je, traversé par une lueur fugitive, j’étais là! Bercées par
-la même attraction, les deux planètes voisines se regardent à travers
-l’espace transparent. N’aurions-nous pas, dans cette fraternité
-céleste, une première image de l’éternel voyage? La Terre n’est plus
-seule au monde. Les panoramas de l’infini commencent à s’ouvrir. Que
-nous habitions ici ou à côté, nous sommes, non les citoyens d’un pays
-ou d’un monde, mais, en vérité, les CITOYENS DU CIEL.»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-III
-
-LA PLANÈTE MARS
-
-
-Avais-je été le jouet d’un rêve?
-
-Mon esprit s’était-il réellement transporté sur la planète Mars, ou
-bien étais-je dupe d’une illusion absolument imaginaire?
-
-Le sentiment de la réalité avait été si vif, si intense, et les choses
-que j’avais vues se trouvaient si parfaitement conformes aux notions
-scientifiques que nous possédons déjà sur la nature physique du monde
-martien, que je ne pouvais accepter un doute à cet égard, tout en
-restant stupéfait de ce voyage extatique et en m’adressant mille
-questions qui se combattaient les unes les autres.
-
-L’absence de Spero, dans toute cette vision, m’intriguait un peu. Je
-me sentais toujours si intimement attaché à son cher souvenir qu’il
-me semblait que j’aurais dû deviner sa présence, voler directement
-vers lui, le voir, lui parler, l’entendre. Mais le magnétisé de Nancy
-n’avait-il pas été lui-même le jouet de son imagination, ou de la
-mienne, ou de celle de l’expérimentateur? D’autre part, en admettant
-même que réellement mes deux amis fussent réincarnés sur cette planète
-voisine, je me répondais à moi-même que l’on peut fort bien ne pas se
-rencontrer en parcourant une même ville et, à plus forte raison, un
-monde. Et pourtant, ce n’est assurément pas le calcul des probabilités
-qu’il faudrait invoquer ici, car un sentiment d’attraction tel que
-celui qui nous unissait devait modifier le hasard des rencontres et
-jeter dans la balance un élément qui l’emportait sur tout le reste.
-
-Tout en discourant en moi-même, je rentrai à mon observatoire de Juvisy
-où j’avais préparé quelques batteries électriques pour une expérience
-d’optique en correspondance avec la tour de Montlhéry. Lorsque je
-me fus assuré que tout était bien en ordre, je laissai à mon aide
-le soin de faire les signaux convenus, de dix à onze heures, et je
-partis moi-même pour la vieille tour, sur laquelle je m’installais une
-heure plus tard. La nuit était venue. Du haut de l’antique donjon,
-l’horizon est parfaitement circulaire, entièrement dégagé sur toute
-sa circonférence, qui s’étend sur un rayon de 20 à 25 kilomètres tout
-autour de ce point central. Un troisième poste d’observation, situé à
-Paris, était en communication avec nous. Le but de l’expérience était
-de savoir si les rayons des diverses couleurs du spectre lumineux
-voyagent tous avec la même vitesse de 300 000 kilomètres par seconde.
-Le résultat fut affirmatif.
-
-Les expériences ayant été terminées vers onze heures, comme la nuit
-étoilée était merveilleuse et que la lune commençait à se lever, dès
-que j’eus mis les appareils à l’abri dans l’intérieur de la tour,
-je remontai sur la plate-forme supérieure pour contempler l’immense
-paysage éclairé par les premiers rayons de la lune naissante.
-L’atmosphère était calme, tiède, presque chaude.
-
-Mais mon pied était encore sur la dernière marche, que je m’arrêtai,
-pétrifié d’effroi, en jetant un cri qui parut s’immobiliser dans
-ma gorge. Spero, oui, Spero lui-même était là, devant moi, assis
-sur le parapet. Je levai les bras vers le ciel et me sentis près de
-m’évanouir; mais il me dit, de sa voix très douce que je connaissais si
-bien:
-
-«Est-ce que je te fais peur?»
-
-[Illustration]
-
-Je n’eus la force ni de répondre ni d’avancer. Pourtant, j’osai
-regarder en face mon ami, qui souriait. Son cher visage, éclairé par
-la lune, était tel que je l’avais vu lors de son départ de Paris pour
-Christiania, jeune, agréable, pensif, avec un regard fort brillant. Je
-quittai la dernière marche et j’eus l’impulsion intime de me précipiter
-vers lui pour l’embrasser. Mais je n’osai et je restai devant lui à le
-regarder. J’avais repris l’usage de mes sens. «Spero!... C’est toi!...»
-m’écriai-je.
-
---J’étais là pendant ton expérience, répondit-il, et c’est même moi qui
-t’ai donné l’idée de comparer l’extrême violet à l’extrême rouge pour
-la vitesse des ondes lumineuses. Seulement, j’étais invisible, comme
-les rayons ultra-violets.
-
---«Voyons! est-ce possible? Laisse-moi te regarder, te toucher.» Je
-passai les mains sur son visage, sur son corps, dans sa chevelure, et
-j’eus absolument la même impression que si c’eût été un être vivant. Ma
-raison se refusait à admettre le témoignage de mes yeux, de mes mains
-et de mes oreilles, et pourtant je ne pouvais douter que ce ne fût
-bien lui. Il n’y a pas de sosie pareil. Et puis, mes doutes se seraient
-envolés dès ses premières paroles, car il ajouta aussitôt:
-
-«Mon corps dort en ce moment sur Mars.
-
-[Illustration]
-
---Ainsi, fis-je, tu existes toujours, tu vis encore... et tu connais
-enfin la réponse au grand problème qui t’a tant tourmenté.... Et Icléa?
-
---Nous allons causer, répliqua-t-il. J’ai beaucoup de choses à te dire.
-
-Je m’assis auprès de lui, sur le rebord du large parapet qui domine la
-vieille tour, et voici ce que j’entendis.
-
-
-Quelque temps après l’accident du lac de Tyrifiorden, il s’était senti
-se réveillant comme d’un long et lourd sommeil. Il était seul, dans la
-nuit noire, sur les rives d’un lac, se sentait vivant, mais ne pouvait
-ni se voir ni se toucher. L’air ne le frappait pas. Il n’était pas
-seulement léger, mais impondérable. Ce qui lui paraissait subsister de
-lui, c’était seulement sa faculté de penser.
-
-Sa première idée, en rappelant ses souvenirs, fut qu’il se réveillait
-de sa chute sur le lac norvégien. Mais lorsque le jour arriva, il
-s’aperçut qu’il était sur un autre monde. Les deux lunes qui tournaient
-rapidement dans le ciel, en sens contraire l’une de l’autre, lui firent
-penser qu’il se trouvait sur notre voisine la planète Mars, et d’autres
-témoignages ne tardèrent pas à le lui prouver.
-
-Il y demeura un certain temps à l’état d’esprit, y reconnut la présence
-d’une humanité fort élégante, dans laquelle le sexe féminin règne en
-souverain, par une supériorité incontestée sur le sexe masculin. Les
-organismes sont légers et délicats, la densité des corps est très
-faible, la pesanteur plus faible encore; à la surface de ce monde
-la force matérielle ne joue qu’un rôle secondaire dans la nature;
-la finesse des sensations décide de tout. Il y a là un grand nombre
-d’espèces animales et plusieurs races humaines. Dans toutes ces espèces
-et dans toutes ces races, le sexe féminin est plus beau et plus fort
-(la force consistant dans la supériorité des sensations) que le sexe
-masculin, et c’est lui qui régit le monde.
-
-Son grand désir de connaître la vie qu’il avait devant lui le décida
-à ne point demeurer longtemps à l’état d’esprit contemplateur, mais
-à renaître sous une forme corporelle humaine, et, étant donnée la
-condition organique de cette planète, sous la forme féminine.
-
-Déjà, parmi les âmes terrestres flottantes dans l’atmosphère de Mars,
-il avait rencontré (car les âmes se sentent) celle d’Icléa, qui l’avait
-suivie, guidée par une attraction constante. Elle, de son côté, s’était
-sentie portée vers une incarnation masculine.
-
-Ils étaient ainsi réunis l’un et l’autre, en l’un des pays les plus
-privilégiés de ce monde, voisins et prédestinés à se rencontrer de
-nouveau dans la vie et à partager les mêmes émotions, les mêmes
-pensées, les mêmes œuvres. Aussi, quoique la mémoire de leur existence
-terrestre restât voilée et comme effacée par la transformation
-nouvelle, cependant un vague sentiment de parenté spirituelle et
-un attachement sympathique immédiat les avaient réunis dès qu’ils
-s’étaient revus. Leur supériorité psychique, la nature de leurs pensées
-habituelles, l’état de leur esprit accoutumé à chercher les fins et les
-causes, leur avaient donné à tous les deux une sorte de clairvoyance
-intime qui les dégageait de l’ignorance générale des vivants. Ils
-s’étaient aimés si soudain, ils avaient subi si passivement l’influence
-magnétique du coup de foudre de leur rencontre, qu’ils n’avaient
-bientôt fait qu’un seul et même être, unis comme au moment de la
-séparation terrestre. Ils se souvenaient de s’être déjà rencontrés, ils
-étaient convaincus que c’était sur la Terre, sur cette planète voisine
-qui brille le soir d’un si vif éclat dans le ciel de Mars, et parfois,
-dans leurs vols solitaires au-dessus des collines peuplées de plantes
-aériennes, ils contemplaient «l’étoile du soir» en cherchant à renouer
-le fil brisé d’une tradition interrompue.
-
-Un événement inattendu vint expliquer leurs réminiscences et leur
-prouver qu’ils ne se trompaient pas.
-
-Les habitants de Mars sont très supérieurs à ceux de la Terre par leur
-organisation, par le nombre et la finesse de leurs sens, et par leurs
-facultés intellectuelles.
-
-Le fait que la densité est très faible à la surface de ce monde et que
-les substances constitutives des corps sont moins lourdes là qu’ici,
-a permis la formation d’êtres incomparablement moins pesants, plus
-aériens, plus délicats, plus sensibles. Le fait que l’atmosphère est
-nutritive a affranchi les organismes martiens de la grossièreté des
-besoins terrestres. C’est un tout autre état. La lumière y est moins
-vive, cette planète étant plus éloignée du Soleil que nous, et le nerf
-optique est plus sensible. Les influences électriques et magnétiques
-y étant très intenses, les habitants possèdent des sens inconnus aux
-organisations terrestres, sens qui les mettent en communication avec
-ces influences. Tout se tient dans la nature. Les êtres sont partout
-appropriés aux milieux qu’ils habitent et au sein desquels ils ont pris
-naissance. Les organismes ne peuvent pas plus être terrestres sur Mars
-qu’ils ne peuvent être aériens au fond de la mer.
-
-De plus, l’état de supériorité préparé par cet ordre de choses s’est
-développé de lui-même par la facilité de la réalisation de tout travail
-intellectuel. La nature semble obéir à la pensée. L’architecte qui veut
-élever un édifice, l’ingénieur qui veut modifier la surface du sol,
-soit qu’il s’agisse de creuser ou d’élever, de couper les montagnes ou
-de combler les vallées, ne se heurtent point comme ici au poids des
-matériaux et aux difficultés matérielles. Aussi l’art a-t-il fait dès
-l’origine les progrès les plus rapides.
-
-De plus, encore, l’humanité martienne étant de plusieurs centaines
-de milliers d’années antérieure à l’humanité terrestre, a parcouru
-antérieurement à elle toutes les phases de son développement. Nos
-progrès scientifiques actuels les plus transcendants ne sont que de
-puérils jeux d’enfants, comparés à la science des habitants de cette
-planète.
-
-En astronomie particulièrement, ils sont incomparablement plus avancés
-que nous et connaissent beaucoup mieux la Terre que nous ne connaissons
-leur patrie.
-
-Ils ont inventé, entre autres, une sorte d’appareil téléphotographique
-dans lequel un rouleau d’étoffe reçoit perpétuellement, en se
-déroulant, l’image de notre monde et la fixe inaltérablement. Un
-immense musée, consacré spécialement aux planètes du système solaire,
-conserve dans l’ordre chronologique toutes ces images photographiques
-fixées pour toujours. On y retrouve toute l’histoire de la Terre; la
-France du temps de Charlemagne, la Grèce du temps d’Alexandre, l’Égypte
-du temps de Rhamsès. Des microscopes permettent d’y reconnaître
-même les détails historiques, tels que Paris pendant la révolution
-française, Rome sous le pontificat de Borgia, la flotte espagnole de
-Christophe Colomb arrivant en Amérique, les Francs de Clovis prenant
-possession des Gaules, l’armée de Jules César arrêtée dans sa conquête
-de l’Angleterre par la marée qui emporta ses vaisseaux, les troupes du
-roi David, fondateur des armées permanentes, ainsi que la plupart des
-scènes historiques, reconnaissables à certains caractères spéciaux.
-
-Un jour que les deux amis visitaient ce musée, leur réminiscence, vague
-jusque-là, s’illumina comme un paysage nocturne traversé par un éclair.
-Tout d’un coup ils _reconnurent_ l’aspect de Paris pendant l’Exposition
-de 1867. Leur souvenir se précisa. Chacun d’eux sentit séparément
-qu’il avait vécu là, et sous cette impression si vive, ils furent
-aussitôt dominés par la certitude d’y avoir vécu ensemble. Leur mémoire
-s’éclaira graduellement, non plus par lueurs interrompues, mais plutôt
-comme à la lumière grandissante du commencement de l’aurore.
-
-Ils se souvinrent alors, l’un et l’autre, comme par inspiration, de
-cette parole de l’Évangile:
-
-«Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père.»
-
-Et de cette autre, de Jésus à Nicodème:
-
-«En vérité je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne verra
-pas le royaume de Dieu.... Il faut que vous naissiez de nouveau.»
-
-Depuis ce jour, ils ne conservèrent plus aucun doute sur leur existence
-terrestre antérieure, et demeurèrent intimement convaincus qu’ils
-continuaient sur la planète Mars leur vie précédente. Ils appartenaient
-au cycle des grands esprits de tous les siècles, qui savent que la
-destinée humaine ne s’arrête pas au monde actuel et se continue dans le
-ciel--et qui savent aussi que chaque planète, Terre, Mars, ou autre,
-est un astre du ciel.
-
-Le fait assez singulier du changement de sexe, qui me semblait avoir
-une certaine importance, n’en avait, paraît-il, aucune. Contrairement
-à ce qui est admis parmi nous, il m’apprit que les âmes sont insexuées
-et ont une destinée égale. J’appris aussi que sur cette planète moins
-matérielle que la nôtre, l’organisation ne ressemble en rien à celle
-des corps terrestres. Les conceptions et les naissances s’y effectuent
-par un tout autre mode, qui rappelle, mais sous une forme spirituelle,
-la fécondation des fleurs et leur épanouissement. Le plaisir est sans
-amertume. On n’y connaît point les lourds fardeaux terrestres ni les
-déchirements de la douleur. Tout y est plus aérien, plus éthéré, plus
-immatériel. On pourrait appeler les Martiens des fleurs vivantes,
-ailées et pensantes. Mais, en fait, aucun être terrestre ne peut servir
-de comparaison pour nous aider à concevoir leur forme et leur mode
-d’existence.
-
-J’écoutais le récit de l’âme défunte, sans presque l’interrompre, car
-il me semblait toujours qu’elle allait disparaître comme elle était
-venue. Cependant, au souvenir de mon rêve, qui m’était rappelé par la
-coïncidence des descriptions précédentes avec ce que j’avais vu, je ne
-pus m’empêcher de faire part à mon céleste ami de ce rêve si surprenant
-et de lui exprimer mon étonnement de ne pas l’avoir revu dans ce voyage
-sur Mars--ce qui me faisait douter de la réalité de ce voyage.
-
-«Mais, répliqua-t-il, je t’ai parfaitement vu, et tu m’as vu aussi, et
-tu m’as parlé.... Car c’était moi....»
-
-L’intonation de sa voix fut si étrange, à ces dernières paroles, que
-je reconnus subitement en elle la voix si mélodieuse de cette belle
-Martienne qui tant m’avait frappé.
-
-«Oui, reprit-il, c’était moi, je cherchais à me faire connaître, mais,
-ébloui par un spectacle qui captivait ton esprit, tu ne te dégageais
-pas des sensations terrestres, tu restais sensuel et terrien, et tu
-n’es pas parvenu à t’élever vers la perception pure. Oui, c’est moi qui
-te tendais les bras pour te faire descendre du char aérien vers notre
-demeure, lorsque subitement tu t’es réveillé.
-
---Mais alors, m’écriai-je, si tu es cette Martienne, comment
-m’apparais-tu ici sous la forme de Spero, qui n’existe plus?
-
---Ce n’est pas sur ta rétine ni sur ton nerf optique que j’agis,
-répliqua-t-il, mais sur ton être mental et sur ton cerveau. Je suis en
-ce moment en communication avec toi, j’influence directement le siège
-cérébral de ta sensation. En réalité, mon être mental est sans forme,
-comme le tien et comme toutes les âmes. Mais lorsque je me mets comme
-en ce moment en relation directe avec ta pensée, tu ne peux me voir que
-tel que tu m’as connu. Il en est de même pendant le rêve, c’est-à-dire
-pendant plus du quart de votre vie terrestre--pendant vingt années sur
-soixante-dix;--vous voyez, vous entendez, vous parlez, vous touchez,
-avec la même impression, la même netteté, la même certitude que
-pendant la vie normale, et pourtant vos yeux sont fermés, votre tympan
-est insensible, votre bouche est muette, vos bras sont étendus sans
-mouvement. Il en est de même aussi dans les états de somnambulisme,
-d’hypnotisme, de suggestion. Tu me vois, tu m’entends, tu me touches,
-par ton cerveau influencé. Mais je ne suis pas plus sous la forme que
-tu vois, que l’arc-en-ciel n’existe devant les yeux de celui qui le
-regarde.
-
---Est-ce que tu pourrais aussi m’apparaître sous ta forme martienne?
-
---Non; à moins que tu ne sois réellement transporté en esprit sur la
-planète. Ce serait là un tout autre mode de communication. Ici, dans
-notre entretien, tout est subjectif pour toi. Les éléments de ma forme
-martienne n’existent pas dans l’atmosphère terrestre, et ton cerveau
-ne se les figurerait pas. Tu ne pourrais me revoir que par le souvenir
-de ton rêve d’aujourd’hui; mais dès que tu chercherais à analyser les
-détails, l’image s’évanouirait. Tu ne nous a pas vus exactement tels
-que nous sommes, parce que ton esprit ne peut juger que par tes yeux
-terrestres, qui ne sont pas sensibles pour toutes les radiations, et
-parce que vous ne possédez pas tous nos sens.
-
---J’avoue, répliquai-je, que je ne conçois pas bien votre vie martienne
-à l’état d’êtres à six membres.
-
---Si ces formes n’étaient aussi élégantes, elles t’auraient paru
-monstrueuses. Chaque monde a ses organismes appropriés à ses conditions
-d’existence. Je t’avoue à mon tour que pour les habitants de Mars,
-l’Apollon du Belvédère et la Vénus de Médicis sont de véritables
-monstruosités, à cause de leur lourdeur animale.
-
-«Chez nous, tout est d’une exquise légèreté. Quoique notre planète
-soit beaucoup plus petite que la vôtre, cependant les êtres y sont
-plus grands qu’ici, parce que la pesanteur est plus faible et que les
-organismes peuvent s’élever plus haut sans en être empêchés par leur
-poids et sans mettre en péril la stabilité.
-
-[Illustration]
-
-«Ils sont plus grands et plus légers parce que les matériaux
-constitutifs de cette planète ont une densité très faible. Il est
-arrivé là ce qui serait arrivé sur la Terre si la pesanteur n’y était
-pas aussi intense. Les espèces ailées auraient dominé le monde, au
-lieu de s’atrophier dans l’impossibilité d’un développement. Sur Mars,
-le développement organique s’est effectué dans la série des espèces
-ailées. L’humanité martienne est en effet une race d’origine sextupède;
-mais elle est actuellement bipède, bimane, et ce que l’on pourrait
-appeler biale, puisque ces êtres ont deux ailes.
-
-«Le genre de vie est tout différent de la vie terrestre, d’abord parce
-qu’on vit autant dans les airs et sur les plantes aériennes qu’à la
-surface du sol, ensuite parce qu’on ne mange pas, l’atmosphère étant
-nutritive. Les passions n’y sont point les mêmes. Le meurtre y est
-inconnu. L’humanité étant sans besoins matériels, n’y a jamais vécu,
-même aux âges primitifs, dans la barbarie de la rapine et de la guerre.
-Les idées et les sentiments sont d’un ordre tout intellectuel.
-
-[Illustration]
-
-«Néanmoins on retrouve dans le séjour de cette planète, sinon des
-ressemblances, du moins des analogies. Ainsi il y a là comme sur
-la Terre une succession de jours et de nuits qui ne diffère pas
-essentiellement de ce qui existe chez vous, la durée du jour et de la
-nuit y étant de 24 heures 39 minutes 35 secondes. Comme il y a 668
-de ces jours dans l’année martienne, nous avons plus de temps que
-vous pour nos travaux, nos recherches, nos études, nos jouissances.
-Nos saisons sont également près de deux fois plus longues que les
-vôtres, mais elles ont la même intensité. Les climats ne sont pas très
-différents; telle contrée de Mars, sur les rives de la mer équatoriale,
-diffère moins du climat de la France que la Laponie ne diffère de la
-Nubie.
-
-«Un habitant de la Terre ne s’y trouve pas trop dépaysé. La plus forte
-dissemblance entre les deux mondes consiste certainement dans la grande
-supériorité de notre humanité sur la vôtre.
-
-«Cette supériorité est due principalement aux progrès réalisés par
-la science astronomique et à la propagation universelle, parmi tous
-les habitants de la planète, de cette science sans laquelle il est
-impossible de penser juste, sans laquelle on n’a que des idées
-fausses sur la vie, sur la création, sur les destinées. Nous sommes
-très favorisés, tant par l’acuité de nos sens que par la pureté de
-notre ciel. Il y a beaucoup moins d’eau sur Mars que sur la Terre, et
-beaucoup moins de nuages.
-
-«Le ciel y est presque constamment beau, surtout dans la zone tempérée.
-
---Cependant, vous avez souvent des inondations?
-
---Oui, et tout dernièrement encore vos télescopes en ont signalé une
-fort étendue, le long des rivages d’une mer à laquelle tes collègues
-ont donné un nom qui me restera toujours cher, même loin de la
-Terre. La plupart de nos rivages sont des plages, des plaines unies.
-Nous avons peu de montagnes, et les mers ne sont pas profondes. Les
-habitants se servent de ces débordements pour l’irrigation des vastes
-campagnes. Ils ont rectifié, élargi, canalisé les cours d’eau, et
-construit sur les continents tout un réseau de canaux immenses. Ces
-continents eux-mêmes ne sont pas, comme ceux du globe terrestre,
-hérissés de soulèvements alpestres ou himalayens, mais sont des plaines
-immenses, traversées en tous sens par les fleuves canalisés et par les
-canaux qui mettent en communication toutes les mers les unes avec les
-autres.
-
-«Autrefois, il y avait, relativement au volume de la planète, presque
-autant d’eau sur Mars que sur la Terre. Insensiblement, de siècle
-en siècle, une partie de l’eau des pluies a traversé les couches
-profondes du sol et n’est plus revenue à la surface. Elle s’est
-combinée chimiquement avec les roches et s’est exclue du cours de la
-circulation atmosphérique. De siècle en siècle aussi, les pluies, les
-neiges, les vents, les gelées de l’hiver, les sécheresses de l’été, ont
-désagrégé les montagnes et les cours d’eau en amenant ces débris dans
-le bassin des mers dont elles ont graduellement exhaussé le lit. Nous
-n’avons plus de grands océans ni de mers profondes, mais seulement des
-méditerranées. Beaucoup de détroits, de golfes, de mers analogues à la
-Manche, à la mer Rouge, à l’Adriatique, à la Baltique, à la Caspienne.
-Rivages agréables, havres tranquilles, lacs et larges fleuves, flottes
-aériennes plutôt qu’aquatiques, ciel presque toujours pur, surtout le
-matin. Il n’est point de matinées terrestres aussi lumineuses que les
-nôtres.
-
-«Le régime météorologique diffère sensiblement de celui de la Terre,
-parce que l’atmosphère étant plus raréfiée, les eaux, tout en surface
-d’ailleurs, s’évaporent plus facilement, ensuite parce qu’en se
-condensant de nouveau, au lieu de former des nuages durables elles
-repassent presque sans transition de l’état gazeux à l’état liquide.
-Peu de nuages et peu de brouillards.
-
-«L’astronomie y est cultivée à cause de la pureté du ciel. Nous avons
-deux satellites dont le cours paraîtrait bizarre aux astronomes de la
-Terre, car, tandis que l’un nous donne des mois de cent trente et une
-heures, ou de cinq jours martiens plus huit heures, l’autre, par la
-combinaison de son mouvement avec la rotation diurne de la planète, se
-lève au couchant et se couche au levant, traversant le ciel de l’ouest
-à l’est en cinq heures et demie, et passant d’une phase à l’autre
-en moins de trois heures! C’est là un spectacle unique dans tout le
-système solaire et qui a beaucoup contribué à attirer l’attention des
-habitants vers l’étude du ciel. De plus, nous avons des éclipses de
-lunes presque tous les jours; mais jamais d’éclipses totales de soleil,
-parce que nos satellites sont trop petits.
-
-«La Terre nous apparaît comme Vénus vous apparaît à vous-mêmes. Elle
-est pour nous l’étoile du matin et du soir, et dans l’antiquité, avant
-l’invention des instruments d’optique qui nous ont appris que c’est une
-planète habitée comme la vôtre,--mais inférieurement,--nos ancêtres
-l’adoraient, saluant en elle une divinité tutélaire. Tous les mondes
-ont une mythologie pendant leurs siècles d’enfance, et cette mythologie
-a pour origine, pour base et pour objet l’aspect apparent des corps
-célestes.
-
-«Quelquefois la Terre, accompagnée de la Lune, passe pour nous devant
-le Soleil et se projette sur son disque comme une petite tache noire
-accompagnée d’une autre plus petite. Ici, tout le monde suit avec
-curiosité ces phénomènes célestes. Nos journaux s’occupent beaucoup
-plus de science que de théâtres, de fantaisies littéraires, de
-querelles politiques ou de tribunaux.
-
-«Le Soleil nous paraît un peu plus petit, et nous en recevons un peu
-moins de lumière et de chaleur. Nos yeux, plus sensibles, voient mieux
-que les vôtres. La température est un peu plus élevée.
-
---Comment, répliquai-je, vous êtes plus loin du Soleil et vous avez
-plus chaud que nous?
-
---Chamounix est un peu plus loin du soleil de midi que le sommet du
-Mont Blanc, reprit-il. La distance au Soleil ne règle pas seule les
-températures: il faut tenir compte, en même temps, de la constitution
-de l’atmosphère. Nos glaces polaires fondent plus complètement que les
-vôtres sous notre soleil d’été.
-
---Quels sont les pays de Mars les plus peuplés?
-
---Il n’y a guère que les contrées polaires (où vous voyez de la
-Terre les neiges et les glaces fondre à chaque printemps) qui soient
-inhabitées. La population des régions tempérées est très dense, mais ce
-sont encore les terres équatoriales les plus peuplées--la population
-y est aussi dense qu’en Chine--et surtout les rivages des mers,
-malgré les débordements. Un grand nombre de cités sont presque bâties
-sur l’eau, suspendues dans les airs, en quelque sorte, dominant les
-inondations calculées d’avance et attendues.
-
---Vos arts, votre industrie ressemblent-ils aux nôtres? Avez-vous des
-chemins de fers, des navires à vapeur, le télégraphe, le téléphone?
-
---C’est tout autre. Nous n’avons jamais eu ni vapeur, ni chemins de
-fer, parce que nous avons toujours connu l’électricité et que la
-navigation aérienne nous est naturelle. Nos flottes sont mues par
-l’électricité, et sont plus aériennes qu’aquatiques. Nous vivons
-surtout dans l’atmosphère, et n’avons pas de demeures de pierre, de
-fer et de bois. Nous ne connaissons pas les rigueurs de l’hiver parce
-que personne n’y reste exposé; ceux qui n’habitent pas les contrées
-équatoriales émigrent chaque automne, comme vos oiseaux. Il te serait
-fort difficile de te former une idée exacte de notre genre de vie.
-
---Existe-t-il sur Mars un grand nombre d’humains ayant déjà habité la
-Terre?
-
---Non. Parmi les citoyens de votre planète, la plupart sont ou
-ignorants, ou indifférents, ou sceptiques, et non préparés à la vie de
-l’esprit. Ils sont attachés à la Terre, et pour longtemps. Beaucoup
-d’âmes dorment complètement. Celles qui vivent, qui agissent, qui
-aspirent à la connaissance du vrai sont les seules qui soient appelées
-à l’immortalité consciente, les seules que le monde spirituel intéresse
-et qui soient aptes à le comprendre. Ces âmes peuvent quitter la
-Terre et revivre en d’autres patries. Plusieurs viennent pendant
-quelque temps habiter Mars, première étape d’un voyage ultra-terrestre
-en s’éloignant du Soleil, ou Vénus, premier séjour en deçà; mais
-Vénus est un monde analogue à la Terre et moins privilégié encore,
-à cause de ses trop rapides saisons qui obligent les organismes à
-subir les plus brusques contrastes de températures. Certains esprits
-s’envolent immédiatement jusqu’aux régions étoilées. Comme tu le sais,
-l’espace n’existe pas. En résumé, la justice règne dans le système
-du monde moral comme l’équilibre dans le système du monde physique,
-et la destinée des âmes n’est que le résultat perpétuel de leurs
-aptitudes, de leurs aspirations et par conséquent de _leurs œuvres_.
-La voie uranique est ouverte à tous, mais l’âme n’est véritablement
-uranienne que lorsqu’elle s’est entièrement dégagée du poids de la vie
-matérielle. Le jour viendra où il n’y aura plus, sur votre planète
-même, d’autre croyance ni d’autre religion que la connaissance de
-l’univers et la certitude de l’immortalité dans ses régions infinies,
-dans son domaine éternel.
-
---Quelle étrange singularité, fis-je, que personne sur la Terre ne
-connaisse ces vérités sublimes! Personne ne regarde le ciel. On vit
-ici-bas comme si notre îlot existait seul au monde.
-
---L’humanité terrestre est jeune, répliqua Spero. Il ne faut pas
-désespérer. Elle est enfant, et encore dans l’ignorance primitive.
-Elle s’amuse à des riens, obéit à des maîtres qu’elle se donne
-elle-même. Vous aimez vous diviser en nations et vous affubler de
-costumes nationaux pour vous exterminer en musique. Puis vous élevez
-des statues à ceux qui vous mènent à la boucherie. Vous vous ruinez
-et vous suicidez, et pourtant vous ne pouvez pas vivre sans arracher
-à la Terre votre pain quotidien. C’est là une triste situation, mais
-qui suffit largement à la plupart des habitants de votre planète.
-Si quelques-uns, d’aspirations plus élevées, ont parfois pensé aux
-problèmes de l’ordre supérieur, à la nature de l’âme, à l’existence de
-Dieu, le résultat n’a pas été meilleur, car ils ont mis les âmes hors
-la nature et ont inventé des dieux bizarres, infâmes, qui n’ont jamais
-existé que dans leur imagination pervertie, et au nom desquels ils ont
-commis tous les attentats à la conscience humaine, béni tous les crimes
-et asservi les esprits faibles dans un esclavage dont il sera difficile
-de s’affranchir. Le moindre animal, sur Mars, est meilleur, plus beau,
-plus doux, plus intelligent et plus grand que le dieu des armées
-de David, de Constantin, de Charlemagne, et de tous vos assassins
-couronnés. Il n’y a donc pas à s’étonner de la sottise et de la
-grossièreté des Terriens. Mais la loi du progrès régit le monde. Vous
-êtes plus avancés qu’au temps de vos ancêtres de l’âge de la pierre,
-dont la misérable existence se passait à disputer leurs jours et leurs
-nuits aux bêtes féroces. Dans quelques milliers d’années, vous serez
-plus avancés qu’aujourd’hui. Alors Uranie régnera dans vos cœurs.
-
---Il faudrait un fait matériel, brutal, pour instruire les humains
-et les convaincre. Si, par exemple, nous pouvions entrer quelque
-jour en communication avec la terre voisine que tu habites, non pas
-en communication psychique avec un être isolé comme je le fais en
-ce moment, mais avec la planète elle-même, par des centaines et des
-milliers de témoins, ce serait une envolée gigantesque vers le progrès.
-
---Vous le pourriez dès maintenant si vous le vouliez, car pour nous,
-sur Mars, nous y sommes tout préparés et l’avons même déjà essayé
-maintes fois. Mais vous ne nous avez jamais répondu! Des réflecteurs
-solaires dessinant sur nos vastes plaines des figures géométriques
-vous prouvent que nous existons. Vous pourriez nous répondre par des
-figures semblables tracées aussi sur vos plaines, soit pendant le
-jour, au soleil, soit pendant la nuit, à la lumière électrique. Mais
-vous n’y songez même pas, et si quelqu’un d’entre vous proposait de
-l’essayer, vos juges le mettraient en interdit, car cette seule idée
-est inaccessiblement au-dessus du suffrage universel des citoyens de ta
-planète. A quoi s’occupent vos assemblées scientifiques? à conserver
-le passé. A quoi s’occupent vos assemblées politiques? à accroître les
-charges publiques. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois.
-
-«Mais il n’y a pas à désespérer tout à fait. Le progrès vous emporte
-malgré vous. Un jour aussi vous saurez que vous êtes citoyens du ciel.
-Alors vous vivrez dans la lumière, dans le savoir, dans le véritable
-monde de l’esprit.»
-
-Tandis que l’habitant de Mars me faisait ainsi connaître les traits
-principaux de sa nouvelle patrie, le globe terrestre avait tourné
-vers l’orient, l’horizon s’était incliné, et la Lune s’était élevée
-graduellement dans le ciel qu’elle illuminait de son éclat. Tout à
-coup, en abaissant mes yeux vers la place où Spero était assis, je ne
-pus réprimer un mouvement de surprise. Le clair de lune répandait sa
-lumière sur sa personne aussi bien que sur la mienne, et pourtant,
-tandis que mon corps portait ombre sur le parapet, le sien restait sans
-ombre!
-
-Je me levai brusquement pour mieux vérifier le fait et je me tournai
-aussitôt en étendant la main jusqu’à son épaule et en suivant sur le
-parapet la silhouette de mon geste. Mais, instantanément, mon visiteur
-avait disparu. J’étais absolument seul, sur la tour silencieuse. Ma
-silhouette, très noire, se projetait nettement sur le parapet. La Lune
-était brillante. Le village dormait à mes pieds. L’air était tiède et
-sans brises.
-
-Cependant il me sembla entendre des pas. Je prêtai l’oreille, et
-j’entendis en effet des pas assez lourds et se rapprochant de moi.
-Évidemment on montait dans la tour.
-
-«Monsieur n’est pas encore descendu? fit le gardien en arrivant au
-sommet. J’attendais toujours pour fermer les portes, et il me semblait
-bien que les expériences étaient finies.»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-IV
-
-LE POINT FIXE DANS L’UNIVERS
-
-
-Le souvenir d’Uranie, du voyage céleste dans lequel elle m’avait
-transporté, des vérités qu’elle m’avait fait pressentir, l’histoire
-de Spero, de ses combats à la poursuite de l’absolu, son apparition,
-son récit d’un autre monde, ne cessaient d’occuper ma pensée et de
-replacer perpétuellement devant mon esprit les mêmes problèmes, en
-partie résolus, en partie voilés dans l’incertitude de nos sciences.
-Je sentais que graduellement je m’étais élevé dans la perception de la
-vérité et que vraiment l’univers visible n’est qu’une apparence qu’il
-faut traverser pour parvenir à la réalité.
-
-Tout n’est qu’illusion dans le témoignage de nos sens. La Terre n’est
-point ce qu’elle nous paraît être, la nature n’est pas ce que nous
-croyons.
-
-Dans l’univers physique lui-même, où est _le point fixe_ sur lequel la
-création matérielle est en équilibre?
-
-L’impression directe et naturelle donnée par l’observation de la
-nature est que nous habitons à la surface d’une Terre solide, stable,
-fixe au centre de l’univers. Il a fallu de longs siècles d’études et
-une audacieuse témérité d’esprit pour arriver à s’affranchir de cette
-impression naturelle et à reconnaître que le monde où nous sommes est
-isolé dans l’espace, sans soutien d’aucune sorte, en mouvement rapide
-sur lui-même et autour du Soleil. Mais, pour les siècles antérieurs
-à l’analyse scientifique, pour les peuples primitifs, et encore
-aujourd’hui pour les trois quarts du genre humain, nous avons les pieds
-appuyés sur une terre solide, fixée à la base de l’univers, et dont les
-fondements doivent s’étendre jusqu’à l’infini dans les profondeurs.
-
-Du jour, cependant, où il fut reconnu que c’est le même Soleil qui se
-couche et se lève tous les jours, que c’est la même Lune, que ce sont
-les mêmes étoiles, les mêmes constellations qui tournent autour de
-nous, on fut par cela même conduit à admettre, avec une incontestable
-certitude, qu’il y a au-dessous de la Terre la place vide nécessaire
-pour laisser passer tous les astres du firmament, depuis leur coucher
-jusqu’à leur lever. Cette première reconnaissance était d’un poids
-capital. L’admission de l’isolement de la Terre dans l’espace a été la
-première grande conquête de l’Astronomie. C’était le premier pas, et
-le plus difficile, en vérité. Songez donc! Supprimer les fondations
-de la Terre! Une telle idée n’aurait jamais germé dans aucun cerveau
-sans l’observation des astres, sans la transparence de l’atmosphère,
-par exemple. Sous un ciel perpétuellement nuageux, la pensée humaine
-restait fixée au sol terrestre comme l’huître au rocher.
-
-Une fois la Terre isolée dans l’espace, le premier pas était fait.
-Avant cette révolution, dont la portée philosophique égale la valeur
-scientifique, toutes les formes avaient été imaginées pour notre séjour
-sublunaire. Et d’abord, on avait considéré la Terre comme une île
-émergeant au-dessus d’un océan sans bornes, cette île ayant des racines
-infinies. Ensuite, on avait supposé à la Terre entière, avec ses mers,
-la forme d’un disque plat, circulaire, tout autour duquel venait
-s’appuyer la voûte du firmament. Plus tard, on lui avait imaginé des
-formes cubiques, cylindriques, polyédriques, etc. Cependant les progrès
-de la navigation tendaient à révéler sa nature sphérique et, lorsque
-son isolement fut reconnu avec ses témoignages incontestables, cette
-sphéricité fut admise comme un corollaire naturel de cet isolement et
-du mouvement circulaire des sphères célestes autour du globe supposé
-central.
-
-Le globe terrestre dès lors reconnu isolé dans le vide, le remuer
-n’était plus difficile. Jadis, lorsque le Ciel était regardé comme
-un dôme couronnant la Terre massive et indéfinie, l’idée même de la
-supposer en mouvement eût été aussi absurde qu’insoutenable. Mais du
-jour où nous la voyons, en esprit, placée comme un globe au centre
-des mouvements célestes, l’idée d’imaginer que, peut-être, ce globe
-pourrait tourner sur lui-même pour éviter au Ciel entier, à l’univers
-immense, l’obligation d’accomplir cette opération quotidienne, peut
-venir naturellement à l’esprit du penseur; et en effet, nous voyons
-l’hypothèse de la rotation diurne du globe terrestre se faire jour dans
-les anciennes civilisations, chez les Grecs, chez les Égyptiens, chez
-les Indiens, etc. Il suffit de lire quelques chapitres de Ptolémée, de
-Plutarque, du Surya-Siddhanta, pour se rendre compte de ces tentatives.
-Mais cette nouvelle hypothèse, quoique ayant été préparée par la
-première, n’en était pas moins audacieuse, et contraire au sentiment
-né de la contemplation directe de la nature. L’humanité pensante a dû
-attendre jusqu’au seizième siècle de notre ère, ou, pour mieux dire,
-jusqu’au dix-septième siècle, pour connaître la véritable position de
-notre planète dans l’univers et _savoir_, avec témoignages à l’appui,
-qu’elle se meut d’un double mouvement, quotidiennement sur elle-même,
-annuellement autour du Soleil. A dater de cette époque seulement, à
-dater de Copernic, Galilée, Kepler et Newton, l’Astronomie réelle a été
-fondée.
-
-Ce n’était pourtant là encore qu’un commencement, car le grand
-rénovateur du système du monde, Copernic lui-même, ne se doutait ni des
-autres mouvements de la Terre ni des distances des étoiles. Ce n’est
-qu’en notre siècle que les premières distances d’étoiles ont pu être
-mesurées, et ce n’est que de nos jours que les découvertes sidérales
-nous ont offert les données nécessaires pour nous permettre d’essayer
-de nous rendre compte des forces qui maintiennent l’équilibre de la
-Création.
-
-L’idée antique des racines sans fin attribuées à la Terre laissait
-évidemment beaucoup à désirer aux esprits soucieux d’aller au fond
-des choses. Il nous est absolument impossible de concevoir un pilier
-matériel, aussi épais et aussi large qu’on le voudra (du diamètre de
-la Terre, par exemple), s’enfonçant jusqu’à l’infini, de même qu’on ne
-peut pas admettre l’existence réelle d’un bâton qui n’aurait qu’un
-bout. Aussi loin que notre esprit descende vers la base de ce pilier
-matériel, il arrive un point où il en voit la fin. On avait dissimulé
-la difficulté en matérialisant la sphère céleste et en posant la Terre
-dedans, occupant toute sa région inférieure. Mais, d’une part, les
-mouvements des astres devenaient difficiles à justifier, et, d’autre
-part, cet univers matériel lui-même, enfermé dans un immense globe
-de cristal, n’était tenu par rien, puisque l’infini devait s’étendre
-tout autour, au-dessous de lui aussi bien qu’au-dessus. Les esprits
-chercheurs durent d’abord s’affranchir de l’idée vulgaire de la
-pesanteur.
-
-Isolée dans l’espace, comme un ballon d’enfant flottant dans l’air,
-et plus absolument encore, puisque le ballon est porté par les vagues
-aériennes, tandis que les mondes gravitent dans le vide, la Terre est
-un jouet pour les forces cosmiques invisibles auxquelles elle obéit,
-véritable bulle de savon sensible au moindre souffle. Nous pouvons,
-du reste, en juger facilement en envisageant sous un même coup d’œil
-d’ensemble les onze mouvements principaux dont elle est animée.
-Peut-être nous aideront-ils à trouver ce «point fixe» que réclame notre
-ambition philosophique.
-
-Lancée autour du Soleil, à la distance de 37 millions de lieues, et
-parcourant, à cette distance, sa révolution annuelle autour de l’astre
-lumineux, elle court par conséquent à la vitesse de 643 000 lieues par
-jour, soit 26 800 lieues à l’heure ou 29 450 mètres par seconde. Cette
-vitesse est onze cents fois plus rapide que celle d’un train-éclair
-lancé au taux de 100 kilomètres à l’heure.
-
-C’est un boulet courant avec une rapidité soixante-quinze fois
-supérieure à celle d’un obus, courant incessamment et sans jamais
-atteindre son but. En 365 jours 6 heures 9 minutes 10 secondes,
-le projectile terrestre est revenu au même point de son orbite
-relativement au Soleil, et continue de courir. Le Soleil, de son
-côté, se déplace dans l’espace, suivant une ligne oblique au plan du
-mouvement annuel de la Terre, ligne dirigée vers la constellation
-d’Hercule. Il en résulte qu’au lieu de décrire une courbe fermée,
-la Terre décrit une spirale, et n’est jamais passée deux fois par
-le même chemin depuis qu’elle existe. A son mouvement de révolution
-annuelle autour du Soleil s’ajoute donc perpétuellement, comme deuxième
-mouvement, celui du Soleil lui-même, qui l’entraîne, avec tout le
-système solaire, dans une chute oblique vers la constellation d’Hercule.
-
-Pendant ce temps-là, notre globule pirouette sur lui-même en
-vingt-quatre heures et nous donne la succession quotidienne des jours
-et des nuits. Rotation diurne: troisième mouvement.
-
-Il ne tourne pas sur lui-même droit comme une toupie qui serait
-verticale sur une table, mais incliné, comme chacun sait, de 23°27′.
-Cette inclinaison n’est pas stable non plus: elle varie d’année
-en année, de siècle en siècle, oscillant lentement, par périodes
-séculaires; c’est là un quatrième genre de mouvement.
-
-L’orbite que notre planète parcourt annuellement autour du Soleil n’est
-pas circulaire, mais elliptique. Cette ellipse varie aussi elle-même
-d’année en année, de siècle en siècle; tantôt elle se rapproche de la
-circonférence d’un cercle, tantôt elle s’allonge jusqu’à une forte
-excentricité. C’est comme un cerceau élastique que l’on déformerait
-plus ou moins. Cinquième complication aux mouvements de la Terre.
-
-Cette ellipse-là elle-même n’est pas fixe dans l’espace, mais tourne
-dans son propre plan en une période de 21 000 ans. Le périhélie, qui,
-au commencement de notre ère, était à 65 degrés de longitude à partir
-de l’équinoxe de printemps, est maintenant à 101 degrés. Ce déplacement
-séculaire de la ligne des apsides apporte une sixième complication aux
-mouvements de notre séjour.
-
-En voici maintenant une septième. Nous avons dit tout à l’heure que
-l’axe de rotation de notre globe est incliné, et chacun sait que le
-prolongement idéal de cet axe aboutit vers l’étoile polaire. Cet
-axe lui-même n’est pas fixe: il tourne en 25 765 ans, en gardant son
-inclinaison de 22 à 24 degrés; de sorte que son prolongement décrit
-sur la sphère céleste, autour du pôle de l’écliptique, un cercle de 44
-à 48 degrés de diamètre, suivant les époques. C’est par suite de ce
-déplacement du pôle que Véga deviendra étoile polaire dans douze mille
-ans, comme elle l’a été il y a quatorze mille ans. Septième genre de
-mouvement.
-
-Un huitième mouvement, dû à l’action de la Lune sur le renflement
-équatorial de la Terre, celui de la nutation, fait décrire au pôle de
-l’équateur une petite ellipse en 18 ans et 8 mois.
-
-Un neuvième, dû également à l’attraction de notre satellite, change
-incessamment la position du centre de gravité du globe et la place
-de la Terre dans l’espace: quand la Lune est en avant de nous, elle
-accélère la marche du globe; quand elle est en arrière, elle nous
-retarde, au contraire, comme un frein: complication mensuelle qui vient
-encore s’ajouter à toutes les précédentes.
-
-Lorsque la Terre passe entre le Soleil et Jupiter, l’attraction de
-celui-ci, malgré sa distance de 155 millions de lieues, la fait dévier
-de 2′10″ au delà de son orbite absolue. L’attraction de Vénus la fait
-dévier de 1′25″ en deçà. Saturne et Mars agissent aussi, mais plus
-faiblement. Ce sont là des perturbations extérieures qui constituent un
-dixième genre de corrections à ajouter aux mouvements de notre esquif
-céleste.
-
-L’ensemble des planètes pesant environ la sept centième partie du
-poids du Soleil, le centre de gravité autour duquel la Terre circule
-annuellement n’est jamais au centre même du Soleil, mais loin de ce
-centre et souvent même en dehors du globe solaire. Or, absolument
-parlant, la Terre ne tourne pas autour du Soleil, mais les deux astres,
-Soleil et Terre, tournent autour de leur centre commun de gravité. Le
-centre du mouvement annuel de notre planète change donc constamment de
-place, et nous pouvons ajouter cette onzième complication à toutes les
-précédentes.
-
-Nous pourrions même en ajouter beaucoup d’autres encore; mais ce qui
-précède suffit pour faire apprécier le degré de légèreté, de subtilité,
-de notre île flottante, soumise, comme on le voit, à toutes les
-fluctuations des influences célestes. L’analyse mathématique pénètre
-fort loin au delà de cet exposé sommaire: à la Lune seule, qui semble
-tourner si tranquillement autour de nous, elle a découvert plus de
-soixante causes distinctes de mouvements différents!
-
-L’expression n’est donc pas exagérée: notre planète n’est qu’un jouet
-pour les forces cosmiques qui la conduisent dans les champs du ciel,
-et il en est de même de tous les mondes et de tout ce qui existe dans
-l’univers. La matière obéit docilement à la force.
-
-Où donc est le point fixe sur lequel nous ambitionnons de nous appuyer?
-
-En fait, notre planète, autrefois supposée à la base du monde, est
-soutenue à distance par le Soleil, qui la fait graviter autour de
-lui avec une vitesse correspondante à cette distance. Cette vitesse,
-causée par la masse solaire elle-même, maintient notre planète à la
-même distance moyenne de l’astre central: une vitesse moindre ferait
-dominer la pesanteur et amènerait la chute de la Terre dans le Soleil;
-une vitesse plus grande, au contraire, éloignerait progressivement
-et infiniment notre planète du foyer qui la fait vivre. Mais par la
-vitesse résultant de la gravitation, notre séjour errant demeure
-soutenu dans une stabilité permanente. De même la Lune est soutenue
-dans l’espace par la force de gravité de la Terre, qui la fait circuler
-autour d’elle avec la vitesse requise pour la maintenir constamment
-à la même distance moyenne. La Terre et la Lune forment ainsi dans
-l’espace un couple planétaire qui se soutient dans un équilibre
-perpétuel sous la domination suprême de l’attraction solaire. Si la
-Terre existait seule au monde, elle demeurerait éternellement immobile
-au point du vide infini où elle aurait été placée, sans jamais pouvoir
-ni descendre, ni monter, ni changer de position de quelque façon que
-ce fût, ces expressions mêmes, descendre, monter, gauche ou droite
-n’ayant aucun sens absolu. Si cette même Terre, tout en existant seule,
-avait reçu une impulsion quelconque, avait été lancée avec une vitesse
-quelconque dans une direction quelconque, elle fuirait éternellement en
-ligne droite dans cette direction, sans jamais pouvoir ni s’arrêter, ni
-se ralentir, ni changer de mouvement. Il en serait encore de même si la
-Lune existait seule avec elle: elles tourneraient toutes deux autour de
-leur centre commun de gravité, accomplissant leur destinée dans le même
-lieu de l’espace, en fuyant ensemble suivant la direction vers laquelle
-elles auraient été projetées. Le Soleil existant et étant le centre de
-son système, la Terre, toutes les planètes et tous leurs satellites
-dépendent de lui et ont leur destinée irrévocablement liée à la sienne.
-
-Le point fixe que nous cherchons, la base solide que nous semblons
-désirer pour assurer la stabilité de l’univers, est-ce donc dans ce
-globe si colossal et si lourd du Soleil que nous les trouverons?
-
-Assurément non, puisque le Soleil lui-même n’est pas en repos,
-puisqu’il nous emporte avec tout son système vers la constellation
-d’Hercule.
-
-Notre soleil gravite-t-il autour d’un soleil immense dont l’attraction
-s’étendrait jusqu’à lui et régirait ses destinées comme il régit
-celle des planètes? Les investigations de l’Astronomie sidérale
-conduisent-elles à penser que, dans une direction située à angle droit
-de notre marche vers Hercule, puisse exister un astre d’une telle
-puissance? Non. Notre soleil subit les attractions sidérales; mais
-aucune ne paraît dominer toutes les autres et régner en souveraine sur
-notre astre central.
-
-Quoiqu’il soit parfaitement admissible, ou pour mieux dire certain,
-que le soleil le plus proche du nôtre, l’étoile Alpha du Centaure, et
-notre propre soleil, ressentent leur attraction mutuelle, cependant on
-ne saurait considérer ces deux astres comme formant un couple analogue
-à ceux des étoiles doubles, d’abord parce que tous les systèmes
-d’étoiles doubles connus sont composés d’étoiles beaucoup plus proches
-l’une de l’autre, ensuite parce que, dans l’immensité de l’orbite
-décrite suivant cette hypothèse, les attractions des étoiles voisines
-ne sauraient être considérées comme demeurant sans influence, enfin
-parce que les vitesses réelles dont ces deux soleils sont animés sont
-beaucoup plus grandes que celles qui résulteraient de leur attraction
-mutuelle.
-
-La petite constellation de Persée, notamment, pourrait bien exercer
-une action plus puissante que celle des Pléiades ou que tout autre
-assemblage d’étoiles et être le point fixe, le centre de gravité
-des mouvements de notre soleil, de Alpha du Centaure et des étoiles
-voisines, attendu que les amas de Persée se trouvent non seulement à
-angle droit avec la tangente de notre translation vers Hercule, mais
-encore dans le grand cercle des étoiles principales, et précisément à
-l’intersection de ce cercle avec la Voie lactée. Mais ici intervient
-un autre facteur, plus important que tous les précédents, cette
-Voie lactée, avec ses dix-huit millions de soleils, dont il serait
-assurément audacieux de chercher le centre de gravité.
-
-Mais qu’est-ce encore que la Voie lactée tout entière devant les
-milliards d’étoiles que notre pensée contemple au sein de l’univers
-sidéral? Cette Voie lactée ne se déplace-t-elle pas elle-même comme un
-archipel d’îles flottantes? Chaque nébuleuse résoluble, chaque amas
-d’étoiles n’est-il pas une Voie lactée en mouvement sous l’action de
-la gravitation des autres univers qui l’appellent et la sollicitent à
-travers la nuit infinie?
-
-D’étoiles en étoiles, de systèmes en systèmes, de plages en plages,
-notre pensée se trouve transportée en présence des grandeurs
-insondables, en face des mouvements célestes dont on a commencé à
-évaluer la vitesse, mais qui surpassent déjà toute conception. Le
-mouvement propre annuel du soleil Alpha du Centaure surpasse 188
-millions de lieues par an. Le mouvement propre de la 61e du Cygne
-(second soleil dans l’ordre des distances) équivaut à 370 millions
-de lieues par an ou 1 million de lieues par jour environ. L’étoile
-Alpha du Cygne arrive sur nous en droite ligne avec une vitesse de
-500 millions de lieues par an. Le mouvement propre de l’étoile 1830
-du Catalogue de Groombridge s’élève à 2590 millions de lieues par an,
-ce qui représente 7 millions de lieues par jour, 115 000 kilomètres à
-l’heure ou 320 000 mètres par seconde!... Ce sont là des estimations
-minima, attendu que nous ne voyons certainement pas de face, mais
-obliquement, les déplacements stellaires ainsi mesurés.
-
-Quels projectiles! Ce sont des soleils, des milliers et des millions de
-fois plus lourds que la Terre, lancés à travers les vides insondables
-avec des vitesses ultra-vertigineuses, circulant dans l’immensité sous
-l’influence de la gravitation de tous les astres de l’univers. Et ces
-millions, et ces milliards de soleils, de planètes, d’amas d’étoiles,
-de nébuleuses, de mondes qui commencent, de mondes qui finissent, se
-précipitent avec des vitesses analogues, vers des buts qu’ils ignorent,
-avec une énergie, une intensité d’action devant lesquelles la poudre et
-la dynamite sont des souffles d’enfants au berceau.
-
-Et ainsi, tous ils courent, pour l’éternité peut-être, sans jamais
-pouvoir se rapprocher des limites inexistantes de l’infini.... Partout
-le mouvement, l’activité, la lumière et la vie. Heureusement, sans
-doute. Si tous ces innombrables soleils, planètes, terres, lunes,
-comètes, étaient fixes, immobiles, rois pétrifiés dans leurs éternels
-tombeaux, combien plus formidable encore, mais plus lamentable, serait
-l’aspect d’un tel univers! Voyez-vous toute la Création arrêtée, figée,
-momifiée! Une telle idée n’est-elle pas insoutenable, et n’a-t-elle pas
-quelque chose de funèbre?
-
-Et qui cause ces mouvements? qui les entretient? qui les régit? La
-gravitation universelle, la force invisible, à laquelle l’univers
-visible (ce que nous appelons matière) obéit. Un corps attiré de
-l’infini par la Terre atteindrait une vitesse de 11 300 mètres par
-seconde; de même un corps lancé de la Terre avec cette vitesse
-ne retomberait jamais. Un corps attiré de l’infini par le Soleil
-atteindrait une vitesse de 608 000 mètres; de même un corps lancé par
-le Soleil avec cette vitesse ne reviendrait jamais à son point de
-départ. Des amas d’étoiles peuvent déterminer des vitesses beaucoup
-plus considérables encore, mais qui s’expliquent par la théorie de la
-gravitation. Il suffit de jeter les yeux sur une carte des mouvements
-propres des étoiles pour se rendre compte de la variété de ces
-mouvements et de leur grandeur.
-
-
-Ainsi, les étoiles, les soleils, les planètes, les mondes, les comètes,
-les étoiles filantes, les uranolithes, en un mot tous les corps
-constitutifs de ce vaste univers reposent non sur des bases solides,
-comme semblait l’exiger la conception primitive et enfantine de nos
-pères, mais sur les forces invisibles et immatérielles qui régissent
-leurs mouvements. Ces milliards de corps célestes ont leurs mouvements
-respectifs pour cause de stabilité et s’appuient mutuellement les uns
-sur les autres à travers le vide qui les sépare. L’esprit qui saurait
-faire abstraction du temps et de l’espace verrait la Terre, les
-planètes, le Soleil, les étoiles, pleuvoir d’un ciel sans limites, dans
-toutes les directions imaginables, comme des gouttes emportées par les
-tourbillons d’une gigantesque tempête et attirées non par une base,
-mais par l’attraction de chacune et de toutes; chacune de ces gouttes
-cosmiques, chacun de ces mondes, chacun de ces soleils est emporté par
-une vitesse si rapide que le vol des boulets de canon n’est que repos
-en comparaison: ce n’est ni cent, ni cinq cents, ni mille mètres par
-seconde, c’est dix mille, vingt mille, cinquante mille, cent mille et
-même deux ou trois cent mille mètres _par seconde_!
-
-Comment des rencontres n’arrivent-elles pas au milieu de pareils
-mouvements? Peut-être s’en produit-il: les «étoiles temporaires» qui
-semblent renaître de leurs cendres, paraîtraient l’indiquer. Mais,
-en fait, des rencontres ne pourraient que difficilement se produire,
-parce que l’espace est immense relativement aux dimensions des corps
-célestes, et parce que le mouvement dont chaque corps est animé
-l’empêche précisément de subir passivement l’attraction d’un autre
-corps et de tomber sur lui: il garde son mouvement propre, qui ne peut
-être détruit, et glisse autour du foyer qui l’attire comme un papillon
-qui obéirait à l’attraction d’une flamme sans s’y brûler. D’ailleurs,
-absolument parlant, ces mouvements ne sont pas «rapides».
-
-En effet, tout cela court, vole, tombe, roule, se précipite à travers
-le vide, mais à de telles distances respectives que tout paraît en
-repos! Si nous voulions placer en un cadre de la dimension de Paris
-les astres dont la distance a été mesurée jusqu’à ce jour, l’étoile
-la plus proche serait placée à 2 kilomètres du Soleil, dont la Terre
-serait éloignée à 1 centimètre, Jupiter à 5 centimètres et Neptune à
-30. La 61e du Cygne serait à 4 kilomètres, Sirius à 10 kilomètres,
-l’étoile polaire à 27 kilomètres, etc., et l’immense majorité des
-étoiles resterait au delà du département de la Seine. Eh bien, en
-animant tous ces projectiles de leurs mouvements relatifs, la Terre
-devrait employer une année à parcourir son orbite d’un centimètre de
-rayon, Jupiter douze ans à parcourir la sienne de cinq centimètres, et
-Neptune, cent soixante-cinq ans. Les mouvements propres du Soleil et
-des étoiles seraient du même ordre. C’est dire que tout paraîtrait en
-repos, même au microscope. Uranie règne avec calme et sérénité dans
-l’immensité de l’univers.
-
-Or, la constitution de l’univers sidéral est l’image de celle des corps
-que nous appelons matériels. Tout corps, organique ou inorganique,
-homme, animal, plante, pierre, fer, bronze, est composé de molécules
-en mouvement perpétuel et qui ne se touchent pas. Ces molécules
-sont elles-mêmes composées d’atomes qui ne se touchent pas. Chacun
-de ces atomes est infiniment petit et invisible, non seulement aux
-yeux, non seulement au microscope, mais même à la pensée, puisqu’il
-est possible que ces atomes ne soient que des centres de forces. On
-a calculé que dans une tête d’épingle il n’y a pas moins de huit
-sextillions d’atomes, soit huit mille milliards de milliards, et que
-dans 1 centimètre cube d’air il n’y a pas moins d’un sextillion de
-molécules. Tous ces atomes, toutes ces molécules sont en mouvement sous
-l’influence des forces qui les régissent, et, relativement à leurs
-dimensions, de grandes distances les séparent. Nous pouvons même penser
-qu’il n’y a en principe qu’un genre d’atomes, et que c’est le nombre
-des atomes primitifs, essentiellement simples et homogènes, leurs modes
-d’arrangements et leurs mouvements qui constituent la diversité des
-molécules: une molécule d’or, de fer, ne différerait d’une molécule de
-soufre, d’oxygène, d’hydrogène, etc., que par le nombre, la disposition
-et le mouvement des atomes primitifs qui la composent; chaque molécule
-serait un système, un microcosme.
-
-Mais, quelle que soit l’idée que l’on se fasse de la constitution
-intime des corps, la vérité aujourd’hui reconnue et désormais
-incontestable est que le point fixe cherché par notre imagination
-n’existe nulle part. Archimède peut réclamer en vain un point d’appui
-pour soulever le monde. _Les mondes comme les atomes reposent sur
-l’invisible_, sur la force immatérielle; tout se meut, sollicité par
-l’attraction et comme à la recherche de ce point fixe qui se dérobe à
-mesure qu’on le poursuit, et qui n’existe pas, puisque dans l’infini
-le centre est partout et nulle part. Les esprits prétendus positifs,
-qui affirment avec tant d’assurance que «la matière règne seule avec
-ses propriétés», et qui sourient dédaigneusement des recherches des
-penseurs, devraient d’abord nous dire ce qu’ils entendent par ce
-fameux mot de «matière». S’ils ne s’arrêtaient pas à la superficie des
-choses, s’ils soupçonnaient que les apparences cachent des réalités
-intangibles, ils seraient sans doute un peu plus modestes.
-
-Pour nous, qui cherchons la vérité sans idées préconçues et sans esprit
-de système, il nous semble que l’essence de la matière reste aussi
-mystérieuse que l’essence de la force, l’univers visible n’étant point
-du tout ce qu’il paraît être à nos sens. En fait, cet univers visible
-est composé d’atomes invisibles; il repose sur le vide, et les forces
-qui le régissent sont en elles-mêmes immatérielles et invisibles. Il
-serait moins hardi de penser que la matière n’existe pas, que tout
-est dynamisme, que de prétendre affirmer l’existence d’un univers
-exclusivement matériel. Quant au soutien matériel du monde, il a
-disparu, remarque assez piquante, précisément avec les conquêtes de la
-Mécanique, qui proclament le triomphe de l’invisible. Le point fixe
-s’évanouit dans l’universelle pondération des pouvoirs, dans l’idéale
-harmonie des vibrations de l’éther; plus on le cherche, moins on le
-trouve; et le dernier effort de notre pensée a pour dernier appui, pour
-suprême réalité, l’INFINI.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-V
-
-AME VETUE D’AIR
-
-
-Elle se tenait debout, dans sa chaste nudité, les bras élevés vers sa
-chevelure dont elle tordait les masses souples et opulentes, qu’elle
-s’efforçait d’assujettir au sommet de sa tête. C’était une beauté
-juvénile, qui n’avait pas encore atteint la perfection et l’ampleur des
-formes définitives, mais qui en approchait, rayonnant dans l’auréole de
-sa dix-septième année.
-
-Enfant de Venise, sa carnation, d’une blancheur légèrement rosée,
-laissait deviner sous sa transparence, la circulation d’une
-sève ardente et forte; ses yeux brillaient d’un éclat mystérieux
-et troublant, et la rougeur veloutée de ses lèvres légèrement
-entr’ouvertes faisait déjà songer au fruit autant qu’à la fleur.
-
-Elle était merveilleusement belle ainsi, et si quelque nouveau Pâris
-avait reçu mission de lui décerner la palme, je ne sais s’il eût mis à
-ses pieds celle de la grâce, de l’élégance ou de la beauté, tant elle
-semblait réunir le charme vivant de la séduction moderne aux calmes
-perfections de la beauté classique.
-
-Le plus heureux, le plus inattendu des hasards nous avait amenés devant
-elle, le peintre Falero et moi. Par un lumineux après-midi du printemps
-dernier, nous promenant sur les bords de la mer, nous avions traversé
-l’un de ces bois d’oliviers au triste feuillage que l’on rencontre
-entre Nice et Monaco, et, sans nous en apercevoir, nous avions
-pénétré dans une propriété particulière ouverte du côté de la plage.
-Un sentier pittoresque montait en serpentant vers la colline. Nous
-venions de passer au-dessus d’un bosquet d’orangers dont les pommes
-d’or rappelaient le jardin des Hespérides; l’air était parfumé, le ciel
-d’un bleu profond, et nous discourions sur un parallèle entre l’art
-et la science lorsque mon compagnon, arrêté tout à coup comme par une
-fascination irrésistible, me fit signe de me taire et de regarder.
-
-Derrière les massifs de cactus et de figuiers de Barbarie, à quelques
-pas devant nous, une salle de bain somptueuse, ayant sa fenêtre
-ouverte du côté du soleil, nous laissait voir, non loin d’une vasque
-de marbre dans laquelle un jet d’eau retombait avec un doux murmure,
-la jeune fille inconnue, debout devant une colossale psyché qui, de la
-tête aux pieds, reflétait son image. Sans doute le bruit du jet d’eau
-l’empêcha-t-il d’entendre notre approche. Discrètement--ou plutôt
-indiscrètement--nous restâmes derrière les cactus, regardant, muets,
-immobiles.
-
-Elle était belle, semblant s’ignorer elle-même. Les pieds sur une peau
-de tigre, elle ne se pressait point. Trouvant sa longue chevelure
-encore trop humide, elle la laissa retomber sur son corps, se retourna
-de notre côté et vint cueillir une rose sur une table voisine de la
-fenêtre; puis, revenant vers l’immense miroir, elle se remit à sa
-coiffure, la compléta tranquillement, plaça la petite rose entre deux
-torsades et, tournant le dos au soleil, se pencha, sans doute pour
-prendre son premier vêtement. Mais soudain elle se releva, poussa un
-cri perçant et se cacha la tête dans les mains, en se mettant à courir
-vers un coin sombre.
-
-Nous avons toujours pensé, depuis, qu’un mouvement de nos têtes avait
-trahi notre présence, ou que, par un jeu du miroir, elle nous avait
-aperçus. Quoi qu’il en soit, nous crûmes prudent de revenir sur nos
-pas, et, par le même sentier, nous redescendîmes vers la mer.
-
-
-«Ah! fit mon compagnon, je vous avoue que, de tous mes modèles, je
-n’en ai pas vu de plus parfait, même pour mon tableau des «Étoiles
-doubles» et pour celui de «Célia». Qu’en pensez-vous vous-même? Cette
-apparition n’est-elle pas arrivée juste à point pour me donner raison?
-Vous avez beau célébrer avec éloquence les délices de la science,
-convenez que l’art, lui aussi, a ses charmes. Les étoiles de la Terre
-ne rivalisent-elles pas avantageusement avec les beautés du Ciel?
-N’admirez-vous pas comme nous l’élégance de ces formes? Quels tons
-ravissants! Quelles chairs!
-
---Je n’aurais pas le mauvais goût de ne point admirer ce qui est
-vraiment beau, répliquai-je, et j’admets que la beauté humaine (et je
-vous le concède sans hésitation, la beauté féminine en particulier)
-représente vraiment ce que la nature a produit de plus parfait sur
-notre planète. Mais savez-vous ce que j’admire le plus dans cet
-être? Ce n’est point son aspect artistique ou esthétique, c’est le
-témoignage scientifique qu’il nous donne d’un fait tout simplement
-merveilleux. Dans ce corps charmant je vois une âme vêtue d’air.
-
---Oh! vous aimez le paradoxe. Une âme vêtue d’air! C’est bien idéaliste
-pour un corps aussi réel. Que cette charmante personne ait une âme, je
-n’en doute pas; mais permettez à l’artiste d’admirer son corps, sa vie,
-sa solidité, sa couleur.... Je dirais volontiers, avec le poète des
-_Orientales_:
-
- Car c’est un astre qui brille
- Qu’une fille
- Qui sort d’un bain au flot clair,
- Cherche s’il ne vient personne,
- Et frissonne,
- Toute mouillée, au grand air!
-
---Je ne vous l’interdis point. Mais c’est précisément cette beauté
-physique qui me fait admirer en elle l’âme, la force invisible qui l’a
-formée.
-
---Comment l’entendez-vous? On a sûrement un corps. L’existence de l’âme
-est moins palpable.
-
---Pour les sens, oui. Pour l’esprit, non. Or, les sens nous trompent
-absolument, sur le mouvement de la Terre, sur la nature du Ciel, sur
-la solidité apparente des corps, sur les êtres et sur les choses.
-Voulez-vous suivre un instant mon raisonnement?
-
-[Illustration]
-
-«Lorsque je respire le parfum d’une rose, lorsque j’admire la beauté
-de forme, la suavité de coloris, l’élégance de cette fleur en son
-premier épanouissement, ce qui me frappe le plus, c’est l’œuvre de
-la force cachée, inconnue, mystérieuse, qui préside à la vie de la
-plante, qui sait la diriger dans l’entretien de son existence, qui
-choisit les molécules de l’air, de l’eau, de la terre convenables pour
-son alimentation, et surtout qui sait assimiler ces molécules et les
-grouper délicatement au point d’en former cette tige élégante, ces
-petites feuilles vertes si fines, ces pétales d’un rose si tendre, ces
-nuances exquises et ces délicieux parfums. Cette force mystérieuse,
-c’est le principe animique de la plante. Mettez dans la terre, à côté
-les uns des autres, une graine de lis, un gland de chêne, un grain de
-blé et un noyau de pêche, chaque germe se construira son organisme.
-
-«J’ai connu un érable qui se mourait sur les décombres d’un vieux mur,
-à quelques mètres de la bonne terre du fossé, et qui, désespéré, lança
-une racine aventureuse, atteignit le sol de sa convoitise, s’y enfonça,
-y prit un pied solide, si bien qu’insensiblement, lui, l’immobile, se
-déplaça, laissa mourir ses racines primitives, quitta les pierres et
-vécut ressuscité, transformé, sur l’organe libérateur. J’ai connu des
-ormes qui allaient manger la terre sous un champ fertile, auxquels on
-coupa les vivres par un large fossé, et qui prirent la décision de
-faire passer par-dessous le fossé leurs racines non coupées: elles y
-réussirent et retournèrent à leur table permanente, au grand étonnement
-de l’horticulteur. J’ai connu un jasmin héroïque qui traversa huit fois
-une planche trouée qui le séparait de la lumière, et qu’un observateur
-taquin retournait vers l’obscurité dans l’espérance de lasser à la fin
-l’énergie de cette fleur: il n’y parvint pas.
-
-[Illustration]
-
-«La plante respire, boit, mange, choisit, refuse, cherche, travaille,
-vit, agit suivant ses instincts; celle-ci se porte «comme un charme»,
-celle-là est souffrante, cette autre est nerveuse, agitée. La sensitive
-frissonne et tombe pâmée au moindre attouchement. En certaines heures
-de bien-être, l’arum est chaud, l’œillet phosphorescent, la vallisnérie
-fécondée descend au fond des eaux mûrir le fruit de ses amours. Sous
-ces manifestations d’une vie inconnue, le philosophe ne peut s’empêcher
-de reconnaître dans le monde des plantes un chant du chœur universel.
-
-Je ne vais pas plus loin en ce moment pour l’âme humaine, quoiqu’elle
-soit incomparablement supérieure à l’âme de la plante et quoiqu’elle
-ait créé un monde intellectuel autant élevé au-dessus du reste de la
-vie terrestre que les étoiles sont élevées au-dessus de la Terre.
-Ce n’est pas au point de vue de ses facultés spirituelles que je
-l’envisage ici, mais seulement comme force animant l’être humain.
-
-«Eh bien! j’admire que cette force groupe les atomes que nous
-respirons, ou que nous nous assimilons par la nutrition, au point d’en
-constituer cet être charmant. Revoyez cette jeune fille le jour de
-sa naissance et suivez par la pensée le développement graduel de ce
-petit corps, à travers les années de l’âge ingrat, jusqu’aux premières
-grâces de l’adolescence et jusqu’aux formes de la nubilité. Comment
-l’organisme humain s’entretient-il, se développe-t-il, se compose-t-il?
-Vous le savez: par la respiration et par la nutrition.
-
-«Déjà, par la respiration, l’air nous nourrit aux trois quarts.
-L’oxygène de l’air entretient le feu de la vie, et le corps est
-comparable à une flamme incessamment renouvelée par les principes de
-la combustion. Le manque d’oxygène éteint la vie comme il éteint la
-lampe. Par la respiration, le sang veineux brun se transforme en sang
-artériel rouge et se régénère. Les poumons sont un fin tissu criblé
-de quarante à cinquante millions de petits trous, juste trop petits
-pour laisser filtrer le sang et assez grands pour laisser pénétrer
-l’air. Un perpétuel échange de gaz se fait entre l’air et le sang, le
-premier fournissant au second l’oxygène, le second éliminant l’acide
-carbonique. D’une part, l’oxygène atmosphérique brûle dans le poumon
-du carbone; d’autre part, le poumon exhale de l’acide carbonique, de
-l’azote et de la vapeur d’eau. Les plantes respirent (de jour) par
-un procédé contraire, absorbent du carbone et exhalent de l’acide
-carbonique, entretenant par ce contraste une partie de l’équilibre
-général de la vie terrestre.
-
-«De quoi se compose le corps humain? L’homme adulte pèse, en moyenne,
-70 kilogrammes. Sur cette quantité, il y a près de 52 kilogrammes
-d’eau, dans le sang et dans la chair. Analysez la substance de
-notre corps, vous y trouvez l’albumine, la fibrine, la caséine
-et la gélatine, c’est-à-dire des substances organiques composées
-originairement par les quatre gaz essentiels: l’oxygène, l’azote,
-l’hydrogène et l’acide carbonique. Vous y trouvez aussi des substances
-dépourvues d’azote, telles que la gomme, le sucre, l’amidon, les
-corps gras; ces matières passent également par notre organisme, leur
-carbone et l’hydrogène sont consumés par l’oxygène aspiré pendant la
-respiration, et ensuite exhalés sous forme d’acide carbonique et d’eau.
-
-«L’eau, vous ne l’ignorez pas, est une combinaison de deux gaz,
-l’oxygène et l’hydrogène; l’air, un mélange de deux gaz, l’oxygène et
-l’azote, auxquels s’ajoutent, en proportions plus faibles, l’eau sous
-forme de vapeur, l’acide carbonique, l’ammoniaque, l’ozone, qui n’est,
-du reste, que de l’oxygène condensé, etc.
-
-«Ainsi, notre corps n’est composé que de gaz transformés.
-
-
---Mais, interrompit mon compagnon, nous ne vivons pas seulement de
-l’air du temps. Il nous faut, en certaines heures indiquées par notre
-estomac, y ajouter quelques suppléments qui ont bien leur valeur, tels
-qu’une aile de faisan, un filet de sole, un verre de château-laffitte
-ou de champagne, ou, suivant vos goûts, des asperges, des raisins, des
-pêches....
-
---Oui, tout cela passe à travers notre organisme et en renouvelle
-les tissus, assez rapidement même, car en quelques mois (non plus en
-sept ans, comme on le croyait autrefois) notre corps est entièrement
-renouvelé. Je reviens encore à cet être ravissant qui posa devant
-nous, tout à l’heure. Eh bien! toute cette chair que nous admirions
-n’existait pas il y a trois ou quatre mois: ces épaules, ce visage,
-ces yeux, cette bouche, ces bras, cette chevelure, et jusqu’aux ongles
-même, tout cet organisme n’est autre chose qu’un courant de molécules,
-une flamme sans cesse renouvelée, une rivière que l’on contemple
-pendant la vie entière, mais où l’on n’a jamais revu la même eau. Or,
-tout cela c’est encore du gaz assimilé, condensé, modifié, et c’est
-surtout de l’air. Ces os eux-mêmes, aujourd’hui solides, se sont formés
-et solidifiés insensiblement. N’oubliez pas que notre corps tout entier
-est composé de molécules invisibles, qui ne se touchent pas, et qui se
-renouvellent sans cesse.
-
-«En effet, notre table est-elle servie de légumes ou de fruits,
-sommes-nous végétariens, nous absorbons des substances puisées presque
-entièrement dans l’air: cette pêche, c’est de l’eau et de l’air; cette
-poire, ce raisin, cette amande sont également de l’air, de l’eau,
-quelques éléments gazeux ou liquides appelés là par la sève, par la
-chaleur solaire, par la pluie. Asperge ou salade, petits pois ou
-artichauts, laitue ou chicorée, cerises, fraises ou framboises, tout
-cela vit dans l’air et par l’air. Ce que donne la terre, ce que va
-chercher la sève, ce sont encore des gaz, et les mêmes, azote, oxygène,
-hydrogène, carbone, etc.
-
-«S’agit-il d’un bifteck, d’un poulet ou de quelque autre «viande», la
-différence n’est pas considérable. Le mouton, le bœuf se sont nourris
-d’herbe. Que nous goûtions d’une perdrix aux choux, d’une caille rôtie,
-d’une dinde truffée ou d’un civet de lièvre, toutes ces substances,
-en apparence si diverses, ne sont que du végétal transformé, lequel
-n’est lui-même qu’un groupement de molécules puisées dans les gaz dont
-nous venons de parler, air, éléments de l’eau, molécules et atomes, en
-eux-mêmes presque impondérables, et d’ailleurs absolument invisibles à
-l’œil nu.
-
-«Ainsi, quel que soit notre genre de nourriture, notre corps, formé,
-entretenu, développé par l’absorption des molécules acquises par la
-respiration et l’alimentation, n’est en définitive qu’un courant
-incessamment renouvelé en vertu de cette assimilation, dirigé, régi,
-organisé par la force immatérielle qui nous anime. Cette force,
-nous pouvons assurément lui accorder le nom d’âme. Elle groupe les
-atomes qui lui conviennent, élimine ceux qui lui sont inutiles, et,
-partant d’un point imperceptible, d’un germe insaisissable, arrive à
-construire ici l’Apollon du Belvédère, à côté la Vénus du Capitole.
-Phidias n’est qu’un imitateur grossier, comparativement à cette force
-intime et mystérieuse. Pygmalion devint amant de la statue dont il fut
-père, disait la mythologie. Erreur! Pygmalion, Praxitèle, Michel-Ange,
-Benvenuto, Canova n’ont créé que des statues. Plus sublime est la force
-qui sait construire le corps vivant de l’homme et de la femme.
-
-«Mais cette force est immatérielle, invisible, intangible,
-impondérable, comme l’attraction qui berce les mondes dans
-l’universelle mélodie, et le corps, quelque matériel qu’il nous
-paraisse, n’est pas autre chose lui-même qu’un harmonieux groupement
-formé par l’attraction de cette force intérieure. Vous voyez donc
-que je reste strictement dans les limites de la science positive en
-qualifiant cette jeune fille du titre d’âme vêtue d’air, comme vous et
-moi, d’ailleurs, ni plus ni moins.
-
-«Depuis les origines de l’humanité jusqu’en ces derniers siècles, on a
-cru que la sensation était perçue au point même où on l’éprouvait. Une
-douleur ressentie au doigt était considérée comme ayant son siège dans
-le doigt même. Les enfants et beaucoup de personnes le croient encore.
-La physiologie a démontré que l’impression est transmise depuis le bout
-du doigt jusqu’au cerveau par l’intermédiaire du système nerveux. Si
-l’on coupe le nerf, on peut se brûler le doigt impunément, la paralysie
-est complète. On a même déjà pu déterminer le temps que l’impression
-emploie pour se transmettre d’un point quelconque du corps au cerveau,
-et l’on sait que la vitesse de cette transmission est d’environ
-vingt-huit mètres par seconde. Dès lors on a rapporté la sensation au
-cerveau. Mais on s’est arrêté en chemin.
-
-Le cerveau est matière comme le doigt, et nullement une matière stable
-et fixe. C’est une matière essentiellement changeante, rapidement
-variable, ne formant point une identité.
-
-«Il n’existe, il ne peut exister dans toute la masse encéphalique un
-seul lobe, une seule cellule, une seule molécule qui ne change pas. Un
-arrêt de mouvement, de circulation, de transformation, serait un arrêt
-de mort. Le cerveau ne subsiste et ne sent qu’à la condition de subir,
-comme tout le reste du corps, les transformations incessantes de la
-matière organique qui constituent le circuit vital.
-
-«Ce n’est donc pas, ce ne peut donc pas être dans une certaine matière
-cérébrale, dans un certain groupement de molécules que réside notre
-personnalité, notre identité, notre moi individuel, notre moi qui
-acquiert et conserve une valeur personnelle, scientifique et morale,
-grandissante avec l’étude, notre moi qui est et se sent responsable
-de ses actes accomplis il y a un mois, un an, dix ans, vingt ans,
-cinquante ans, durée pendant laquelle le groupement moléculaire le plus
-intime a été _changé_ plusieurs fois.
-
-«Les physiologistes qui affirment que l’âme n’existe pas ressemblent
-à leurs ancêtres qui affirmaient ressentir la douleur au doigt ou au
-pied. Ils sont un peu moins loin de la vérité, mais en s’arrêtant
-au cerveau et en faisant résider l’être humain dans les impressions
-cérébrales, ils s’arrêtent sur la route. Cette hypothèse est d’autant
-moins excusable que ces mêmes physiologistes savent parfaitement que la
-sensation personnelle est toujours accompagnée d’une modification de la
-substance. En d’autres termes, le moi de l’individu ne persiste que si
-l’identité de sa matière ne persiste pas.
-
-«Notre principe de sensibilité ne peut donc être un objet matériel;
-il est mis en relation avec l’univers par les impressions cérébrales,
-par les forces chimiques dégagées dans l’encéphale à la suite de
-combinaisons matérielles. Mais il est autre.
-
-«Et perpétuellement se transforme notre constitution organique sous la
-direction d’un principe psychique.
-
-«Telle molécule, qui est maintenant incorporée dans notre organisme, va
-s’en échapper par l’expiration, la transpiration, etc., appartenir à
-l’atmosphère pendant un temps plus ou moins long, puis être incorporée
-dans un autre organisme, plante, animal ou homme. Les molécules
-qui constituent actuellement votre corps n’étaient pas toutes hier
-intégrées à votre personne, et aucune n’y était il y a quelques mois.
-Où étaient-elles?--Soit dans l’air, soit dans un autre corps. Toutes
-les molécules qui forment maintenant vos tissus organiques, vos
-poumons, vos yeux, votre cerveau, vos jambes, etc., ont déjà servi
-à former d’autres tissus organiques.... Nous sommes tous des morts
-ressuscités, fabriqués de la poussière de nos ancêtres. Si tous les
-hommes qui ont vécu jusqu’à cette époque ressuscitaient, il y en aurait
-cinq par pied carré sur toute la surface des continents, et obligés
-pour se tenir de monter sur les épaules des uns des autres; mais ils ne
-pourraient ressusciter tous intégralement, car bien des molécules ont
-successivement servi à plusieurs corps. De même, nos organes actuels,
-divisés un jour en leurs dernières particules, se trouveront incorporés
-dans nos successeurs.
-
-«Chaque molécule d’air passe donc éternellement de vie en vie et
-s’en échappe de mort en mort: tour à tour vent, flot, terre, animal
-ou fleur, elle est successivement incorporée à la substance des
-innombrables organismes. Source inépuisable où tout ce qui vit prend
-son haleine, l’air est encore un réservoir immense où tout ce qui meurt
-verse son dernier souffle: sous son absorption, végétaux et animaux,
-organismes divers naissent, puis dépérissent. La vie et la mort sont
-également dans l’air que nous respirons et se succèdent perpétuellement
-l’une à l’autre par l’échange des molécules gazeuses; la molécule
-d’oxygène qui s’exhale de ce vieux chêne va s’envoler aux poumons de
-l’enfant au berceau; les derniers soupirs d’un mourant vont tisser
-la brillante corolle de la fleur ou se répandre comme un sourire sur
-la verdoyante prairie; et ainsi, par un enchaînement infini de morts
-partielles, l’atmosphère alimente incessamment la vie universelle
-déployée à la surface du monde.
-
-«Et si vous imaginiez encore quelque objection, j’irais plus loin et
-j’ajouterais que nos vêtements eux-mêmes sont, aussi bien que nos
-corps, composés de substances qui, primitivement, ont toutes été
-gazeuses. Prenez ce fil, tirez-le, quelle résistance! Que de tissus, de
-batiste, de soie, de toile, de coton, de laine, l’industrie a formés à
-l’aide de ces trames et de ces chaînes! Pourtant, qu’est-ce que ce fil
-de lin, de chanvre ou de coton? des globules d’air juxtaposés et qui
-ne se tiennent que par leur force moléculaire. Qu’est-ce que ce fil de
-soie ou de laine? une autre juxtaposition de molécules. Convenez-en
-donc, nos vêtements eux-mêmes, c’est encore de l’air, du gaz, des
-substances puisées en principe dans l’atmosphère, oxygène, azote,
-carbone, vapeur d’eau, etc.»
-
-
---Je vois avec bonheur, reprit le peintre, que l’art n’est pas aussi
-loin de la science qu’on le suppose dans certaines sphères. Si votre
-théorie est, pour vous, purement scientifique, pour moi c’est de
-l’art, et du meilleur. Et puis, d’ailleurs, est-ce que dans la nature
-toutes ces distinctions existent? Non: il n’y a dans la nature ni art,
-ni science, ni sculpture, ni peinture, ni décoration, ni musique, ni
-physique, ni chimie, ni météorologie, ni astronomie, ni mécanique.
-Voyez ce ciel, cette mer, ces contreforts des Alpes, ces nuages roses
-du soir, ces perspectives lumineuses vers l’Italie: tout cela est un.
-Tout est un. Et puisque la physique moléculaire nous démontre qu’il
-n’y a plus de corps, que dans une barre d’acier ou de platine même les
-atomes ne se touchent pas, au moins que les âmes nous restent: personne
-n’y perdra.
-
---Oui, c’est un fait contre lequel aucun préjugé ne saurait prévaloir:
-les êtres vivants sont des âmes vêtues d’air.... Je plains les mondes
-dépourvus d’atmosphère.»
-
-Nous étions revenus, après une longue promenade au bord de la mer, non
-loin de notre point de départ, et nous passions devant le mur crénelé
-d’une villa, nous dirigeant de Beaulieu vers le cap Ferrat, lorsque
-deux dames fort élégantes nous croisèrent. C’étaient la duchesse de
-V... et sa fille, que nous avions rencontrées le jeudi précédent au bal
-de la Préfecture. Nous les saluâmes, puis disparûmes sous les oliviers.
-Inconsciente fille d’Ève, la jeune fille se retourna vers nous, et il
-me sembla qu’une rougeur subite avait empourpré son visage; c’était
-sans doute le reflet des rayons du soleil couchant.
-
-«Vous croyez peut-être, fit l’artiste en se retournant aussi, avoir
-diminué mon admiration pour la beauté? Eh bien! je l’apprécie mieux
-encore, je salue en elle l’harmonie, et, vous l’avouerai-je? le corps
-humain, considéré ainsi comme la manifestation sensible d’une âme
-directrice, me paraît acquérir par là plus de noblesse, plus de beauté
-et plus de lumière.»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-VI
-
-AD VERITATEM PER SCIENTIAM
-
-
-Je travaillais, dans ma bibliothèque, à une étude sur les conditions
-de la vie à la surface des mondes gouvernés et illuminés par plusieurs
-soleils de grandeurs différentes, lorsqu’en levant les yeux vers
-la cheminée je fus frappé de l’expression, je dirais presque de
-l’animation, du visage de ma chère Uranie. C’était la même expression
-gracieuse et vivante qui jadis--oh! que la Terre tourne vite et qu’un
-quart de siècle dure peu!--qui jadis--et il me semble que c’était
-hier!--qui jadis, en ces jours d’adolescence si rapidement envolés,
-avait séduit ma pensée et enflammé mon cœur. Je ne pus me défendre
-de la regarder encore et d’y reposer mes yeux. Vraiment, elle était
-toujours aussi belle, et mes impressions n’avaient pas changé. Elle
-m’attirait, comme la lumière attire l’insecte. Je me levai de ma table
-pour m’approcher d’elle et revoir ce singulier effet de l’illumination
-du jour sur sa changeante physionomie, et je me surpris debout devant
-elle, oublieux de mon travail.
-
-Son regard semblait flotter au loin, mais pourtant il s’animait,
-il se fixait. Sur quoi? Sur qui? J’eus l’impression intime qu’elle
-voyait vraiment, et suivant la direction de ce regard fixe, immobile,
-solennel, quoique non sévère, mes yeux rencontrèrent le portrait de
-Spero, suspendu là, entre deux bibliothèques.
-
-En vérité, Uranie le regardait fixement!
-
-Tout d’un coup, le portrait se détacha du mur et tomba en brisant son
-cadre.
-
-Je me précipitai. Le portrait gisait sur le tapis, et la douce
-figure de Spero était tournée vers moi. En le relevant, je trouvai
-un grand papier jauni, qui occupait toute l’étendue du tableau, et
-qui était écrit, des deux côtés, de l’écriture de Spero. Comment
-n’avais-je jamais remarqué ce papier? Il est vrai qu’il avait pu
-rester caché sous la garniture de l’encadrement, dissimulé sous le
-carton protecteur. En effet, lorsque je rapportai cette aquarelle de
-Christiania, je n’eus point la pensée d’en examiner l’agencement.
-Mais qui donc avait eu l’idée bizarre de placer ainsi cette feuille?
-Ce n’est pas sans une vive stupéfaction que je reconnus l’écriture de
-mon ami et que je parcourus ces deux pages. Selon toute apparence,
-elles avaient été écrites le dernier jour de la vie terrestre du jeune
-penseur, le jour de son ascension vers l’aurore boréale, et sans doute,
-le père d’Icléa avait-il voulu conserver plus sûrement ces dernières et
-suprêmes pensées en les encadrant avec le portrait de Spero. Il avait
-oublié de m’en parler lorsqu’il m’offrit ensuite comme souvenir cette
-image si chère, lors de mon pèlerinage à la tombe des deux amants.
-
-Quoi qu’il en soit, tout en plaçant avec précaution l’aquarelle sur ma
-table, j’éprouvai la plus vive émotion en reconnaissant chaque détail
-de cette figure aimée: c’étaient bien ces yeux si doux et si profonds,
-toujours énigmatiques, ce front vaste, si calme en apparence, cette
-bouche fine et d’une sensualité réservée, cette coloration claire du
-visage, du cou et des mains; ses regards me suivaient, de quelque côté
-fût tourné le portrait, et ils se dirigeaient aussi vers Uranie, et
-ils étaient dirigés en même temps vers toutes les directions. Étrange
-idée de l’artiste! Je ne pus m’empêcher alors de penser aux yeux de
-la déesse, qui m’avaient paru caresser douloureusement l’image de son
-jeune adorateur. Comme le crépuscule vient assombrir un jour serein,
-une tristesse divine s’épandait sur le noble visage.
-
-Mais je songeai au feuillet mystérieux. Il était écrit d’une écriture
-nette, précise, sans aucune rature. Je le transcris ici tel que je l’ai
-trouvé et sans y modifier un mot, une virgule, car il semble être la
-conclusion toute naturelle des récits qui font l’objet de cet ouvrage.
-
-Le voici, textuellement.
-
-
- Ceci est le testament scientifique d’un esprit qui, sur la Terre
- même, a fait tous ses efforts pour rester dégagé du poids de la
- matière et qui espère en être affranchi.
-
- Je voudrais laisser, sous forme d’aphorismes, le résultat de mes
- recherches. Il me semble qu’on ne peut arriver à la Vérité que
- par l’étude de la nature, c’est-à-dire par la science. Voici
- les inductions qui me paraissent fondées sur cette méthode
- d’observation.
-
-
- I
-
- L’univers visible, tangible, pondérable, et en mouvement
- incessant, est composé d’atomes invisibles, intangibles,
- impondérables et inertes.
-
-
- II
-
- Pour constituer les corps et organiser les êtres, ces atomes sont
- régis par des forces.
-
-
- III
-
- La Force est l’entité essentielle.
-
-
- IV
-
- La visibilité, la tangibilité, la solidité, la dureté, le poids,
- sont des propriétés relatives, et non des réalités absolues.
-
-
- V
-
- L’infiniment petit:
-
- Les expériences faites sur le laminage des feuilles d’or montrent
- que dix mille de ces feuilles tiennent dans une épaisseur d’un
- millimètre.--On est arrivé à diviser un millimètre, sur une lame
- de verre, en mille parties égales, et il existe des infusoires
- si petits que leur corps tout entier, placé entre deux de ces
- divisions, ne les touche pas; les membres, les organes de
- ces êtres sont composés de cellules, celles-ci de molécules,
- celles-ci d’atomes.--Vingt centimètres cubes d’huile étendue sur
- un lac arrivent à couvrir 4000 mètres carrés, de sorte que la
- couche d’huile ainsi répandue ne mesure qu’un deux-cent-millième
- de millimètre d’épaisseur.--L’analyse spectrale de la lumière
- décèle la présence d’un millionième de milligramme de sodium
- dans une flamme.--Les ondes de la lumière sont comprises entre
- 4 et 8 dix-millièmes de millimètre, du violet au rouge. Il faut
- 2300 ondes de lumière pour emplir un millimètre. Pendant la
- durée d’une seconde, l’éther, qui transmet la lumière, exécute
- sept cent mille milliards d’oscillations, dont chacune est
- mathématiquement définie.--L’odorat perçoit 1/64 000 000 de
- milligramme de mercaptan dans l’air respiré.--La dimension des
- atomes doit être inférieure à un millionième de millimètre de
- diamètre.
-
-
- VI
-
- L’atome, intangible, invisible, à peine concevable pour notre
- esprit accoutumé aux jugements superficiels, constitue la seule
- vraie matière, et ce que nous appelons matière n’est qu’un effet
- produit sur nos sens par les mouvements des atomes, c’est-à-dire
- une possibilité incessante de sensations.
-
- Il en résulte que la matière, comme les manifestations de
- l’énergie, n’est qu’un mode de mouvement. Si le mouvement
- s’arrêtait, si la force pouvait être anéantie, si la température
- des corps était réduite au zéro absolu, la matière telle que nous
- la connaissons cesserait d’exister.
-
-
- VII
-
- L’univers visible est composé de corps invisibles. Ce que l’on
- voit est fait de choses qui ne se voient pas.
-
- Il n’y a qu’une seule sorte d’atomes primitifs; les molécules
- constitutives des différents corps, fer, or, oxygène, hydrogène,
- etc., ne diffèrent que par le nombre, le groupement et les
- mouvements des atomes qui les composent.
-
-
- VIII
-
- Ce que nous appelons matière s’évanouit lorsque l’analyse
- scientifique croit le saisir. Mais nous trouvons comme soutien de
- l’univers et principe de toutes les formes, la force, l’élément
- dynamique. Par ma volonté, je puis déranger la Lune dans son
- cours.
-
- Les mouvements de tout atome, sur notre Terre, sont la résultante
- mathématique de toutes les ondulations éthérées qui lui arrivent,
- avec le temps, des abîmes de l’espace infini.
-
-
- IX
-
- L’être humain a pour principe essentiel l’âme. Le corps est
- apparent et transitoire.
-
-
- X
-
- Les atomes sont indestructibles.
-
- L’énergie qui meut les atomes et régit l’univers est
- indestructible.
-
- L’âme humaine est indestructible.
-
-
- XI
-
- L’individualité de l’âme est récente dans l’histoire de la
- Terre.--Notre planète a été nébuleuse, puis soleil, puis chaos:
- alors aucun être terrestre n’existait. La vie a commencé par les
- organismes les plus rudimentaires; elle a progressé de siècle
- en siècle pour atteindre son état actuel, qui n’est pas le
- dernier. L’intelligence, la raison, la conscience, ce que nous
- appelons les facultés de l’âme, sont modernes. L’esprit s’est
- graduellement dégagé de la matière; comme--si la comparaison
- n’était pas grossière--le gaz se dégage de la houille, le parfum
- de la fleur, la flamme du foyer.
-
-
- XII
-
- La force psychique commence à s’affirmer, depuis trente ou
- quarante siècles, dans les sphères supérieures de l’humanité
- terrestre; son action n’est qu’à son aurore.
-
- Les âmes, conscientes de leur individualité ou encore
- inconscientes, sont, par leur nature même, en dehors des
- conditions d’espace et de temps. Après la mort des corps comme
- pendant la vie, elles n’occupent aucune place. Quelques-unes vont
- peut-être habiter d’autres mondes.
-
- N’ont conscience de leur existence extra-corporelle et de leur
- immortalité que celles qui sont dégagées des liens matériels.
-
-
- XIII
-
- La Terre n’est qu’une province de la patrie éternelle; elle fait
- partie du Ciel; _le Ciel est infini_; tous les mondes font partie
- du Ciel.
-
-
- XIV
-
- Les systèmes planétaires et sidéraux qui constituent l’univers
- sont à des degrés divers d’organisation et d’avancement.
- L’étendue de leur diversité est infinie; les êtres sont partout
- en rapport avec les mondes.
-
-
- XV
-
- Tous les mondes ne sont pas actuellement habités. L’époque
- actuelle n’a pas une importance plus grande que celles qui l’ont
- précédée et celles qui la suivront. Tels mondes ont été habités
- dans le passé, il y a des milliards de siècles; tels autres le
- seront dans l’avenir, dans des milliards de siècles. Un jour il
- ne restera rien de la Terre, et ses ruines mêmes seront ruinées.
-
-
- XVI
-
- La vie terrestre n’est pas le type des autres vies. Une
- diversité illimitée règne dans l’univers. Il est des séjours
- où la pesanteur est intense, où la lumière est inconnue, où le
- toucher, l’odorat et l’ouïe sont les seuls sens, où le nerf
- optique ne s’étant pas formé, tous les êtres sont aveugles. Il en
- est d’autres où la pesanteur est à peine sensible, où les êtres
- sont si légers et si ténus qu’ils seraient invisibles pour des
- yeux terrestres, où des sens d’une délicatesse exquise révèlent
- à des esprits privilégiés des sensations interdites à l’humanité
- terrestre.
-
-
- XVII
-
- L’espace qui existe entre les mondes répandus dans l’immense
- univers ne les isole pas les uns des autres. Ils sont tous
- en communication perpétuelle les uns avec les autres par
- l’attraction, qui s’exerce instantanément à travers toutes les
- distances et qui établit un lien indissoluble entre tous les
- mondes.
-
-
- XVIII
-
- L’Univers forme une seule unité.
-
-
- XIX
-
- Le système du monde physique est la base matérielle, l’habitat du
- système du monde moral ou spirituel. L’astronomie doit donc être
- la base de toute croyance philosophique et religieuse.
-
- Tout être pensant porte en soi le sentiment, mais l’incertitude
- de l’immortalité. C’est parce que nous sommes les rouages
- microscopiques d’un mécanisme inconnu.
-
-
- XX
-
- L’homme fait lui-même sa destinée. Il s’élève ou il tombe suivant
- ses œuvres. Les êtres attachés aux intérêts matériels, les
- avares, les ambitieux, les hypocrites, les menteurs, les fils de
- Tartufe, demeurent, comme les pervers, dans les zones inférieures.
-
- Mais une loi primordiale et absolue régit la Création: la loi du
- Progrès. Tout s’élève dans l’infini. Les fautes sont des chutes.
-
-
- XXI
-
- Dans l’ascension des âmes, les qualités morales n’ont pas
- moins de valeur que les qualités intellectuelles. La bonté,
- le dévouement, l’abnégation, le sacrifice épurent l’âme et
- l’élèvent, comme l’étude et la science.
-
-
- XXII
-
- La création universelle est une immense harmonie dont la Terre
- n’est qu’un fragment insignifiant, assez lourd et incompris.
-
-
- XXIII
-
- La nature est un perpétuel devenir. _Le Progrès est la loi._ La
- progression est éternelle.
-
-
- XXIV
-
- L’éternité d’une âme ne serait pas suffisante pour visiter
- l’infini et tout connaître.
-
-
- XXV
-
- La destinée de l’âme est de se dégager de plus en plus du monde
- matériel, et d’appartenir définitivement à _la vie uranique_
- supérieure, d’où elle domine la matière et ne souffre plus. La
- fin suprême des êtres est l’approche perpétuelle de la perfection
- absolue et du bonheur divin.
-
-
-Tel était le testament scientifique et philosophique de Spero. Ne
-semble-t-il pas avoir été dicté par Uranie elle-même?
-
-Les neuf Muses de l’antique mythologie étaient sœurs. Les conceptions
-scientifiques modernes tendent à leur tour à l’unité. L’astronomie
-ou la connaissance du monde, et la psychologie ou la connaissance de
-l’être, s’unissent aujourd’hui pour établir la seule base sur laquelle
-puisse être édifiée la philosophie définitive.
-
- * * *
-
-P. S.--Les épisodes qui précèdent, les recherches et les réflexions qui
-les accompagnent, se trouvent réunis ici dans une sorte d’_Essai_ dont
-le but est d’apporter quelques jalons à la solution du plus grand des
-problèmes qui puissent intéresser l’esprit humain. C’est à ce titre que
-le présent ouvrage s’offre à l’attention de ceux qui, quelquefois au
-moins «au milieu du chemin de la vie» dont parle Dante, s’arrêtent, se
-demandent où ils sont et ce qu’ils sont, cherchent, pensent et rêvent.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-TABLE DES MATIERES
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
- LA MUSE DU CIEL
-
- I. Rêve d’Adolescence. 1
-
- II. La Muse du Ciel. Voyage parmi les Univers et les
- Mondes. Les humanités inconnues. 9
-
- III. Variété infinie des êtres. Les métamorphoses. 25
-
- IV. L’Infini et l’Éternité. Le Temps, l’Espace et la Vie.
- Les horizons célestes. 33
-
- V. La lumière du passé. Les révélations de la Muse. 45
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
- GEORGES SPERO
-
- I. La Vie. La Recherche. L’Étude. 57
-
- II. L’Apparition. Voyage en Norvège. L’Anthélie. Une
- rencontre dans le ciel. 71
-
- III. To be or not to be. Qu’est-ce que l’être humain? La
- Nature, l’Univers. 85
-
- IV. Amor. Icléa. L’attraction. 105
-
- V. L’Aurore boréale. Ascension aérostatique. En plein ciel.
- Catastrophe. 123
-
- VI. Le Progrès éternel. Séance magnétique. 133
-
-
- TROISIÈME PARTIE
- CIEL ET TERRE
-
- I. Télépathie. L’Inconnu d’hier. Le «Scientifique». Les
- apparitions. Phénomènes inexpliqués. Les facultés
- psychiques. L’âme et le cerveau. 141
-
- II. Iter extaticum cœleste. 187
-
- III. La planète Mars. Apparition de Spero. Les communications
- psychiques. Les habitants de Mars. 205
-
- IV. Le point fixe dans l’univers. Le dynamisme. 233
-
- V. Ame vêtue d’air. 255
-
- VI. Ad Veritatem per scientiam. Le Testament scientifique
- de Spero. 275
-
-[Illustration]
-
-
-Paris.--Imp. Lahure, rue de Fleurus, 9.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Uranie, by Camille Flammarion
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK URANIE ***
-
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-1.E.8.
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
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