diff options
Diffstat (limited to 'old/52933-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/52933-0.txt | 6309 |
1 files changed, 0 insertions, 6309 deletions
diff --git a/old/52933-0.txt b/old/52933-0.txt deleted file mode 100644 index 19c753a..0000000 --- a/old/52933-0.txt +++ /dev/null @@ -1,6309 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Uranie, by Camille Flammarion - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Uranie - -Author: Camille Flammarion - -Illustrator: De Bieler - Gambard - Myrbach - -Release Date: August 29, 2016 [EBook #52933] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK URANIE *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Ramon Pajares Box and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. - - - - - - -NOTES DE TRANSCRIPTION - - * Le texte en italiques est représenté _entre tirets bas_ et le - texte en petites capitales, en MAJUSCULES. - - * Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. - - * L’orthographe d’origine a été conservée. En cas d’orthographes - diverses pour un même terme, la variante plus utilisée a été - retenue. - - * Aux pp. 161 et 162, «Rio-Janeiro» a été remplacé par - «Rio-de-Janeiro». - - * À la p. 279, la fraction «1/604 000 000» a été remplacée par - «1/64 000 000», d’après une édition postérieure de cette œuvre. - - - - -Uranie - - - - - OUVRAGES PUBLIÉS - dans la - COLLECTION GUILLAUME - - Édition du _Figaro_ - - ALPHONSE DAUDET TARTARIN SUR LES ALPES 1 vol. - PIERRE LOTI MADAME CHRYSANTHÈME 1 vol. - - - Paris.--Imp. Lahure, rue de Fleurus, 9. - - - - - COLLECTION GUILLAUME - (_Édition du_ FIGARO) - - - CAMILLE FLAMMARION - - Uranie - - - Illustrations - DE BIELER, GAMBARD ET MYRBACH - - - PARIS - C. MARPON ET E. FLAMMARION - Éditeurs - 26, RUE RACINE, 26 - - 1889 - - - - -Uranie - - - - -PREMIÈRE PARTIE - -La Muse du Ciel - - - - -[Illustration] - - - - -I - - -J’avais dix-sept ans. Elle s’appelait Uranie. - -Uranie était-elle une blonde jeune fille aux yeux bleus, un rêve de -printemps, une innocente, mais curieuse fille d’Ève? Non, elle était -simplement, comme autrefois, l’une des neuf Muses, celle qui présidait -à l’Astronomie et dont le regard céleste animait et dirigeait le chœur -des sphères; elle était l’idée angélique qui plane au-dessus des -lourdeurs terrestres; elle n’avait ni la chair troublante, ni le cœur -dont les palpitations se communiquent à distance, ni la tiède chaleur -de la vie humaine; mais elle existait pourtant, dans une sorte de monde -idéal, supérieur et toujours pur, et toutefois elle était assez humaine -par son nom, par sa forme, pour produire sur une âme d’adolescent -une impression vive et profonde, pour faire naître dans cette âme un -sentiment indéfini, indéfinissable, d’admiration et presque d’amour. - -Le jeune homme dont la main n’a pas encore touché au fruit divin de -l’arbre du Paradis, celui dont les lèvres sont restées ignorantes, dont -le cœur n’a point encore parlé, dont les sens s’éveillent au milieu du -vague des aspirations nouvelles, celui-là pressent, dans les heures de -solitude et même à travers les travaux intellectuels dont l’éducation -contemporaine accable son cerveau, celui-là pressent le culte auquel -il devra bientôt sacrifier, et personnifie d’avance sous des formes -variées l’être charmant qui flotte dans l’atmosphère de ses rêves. Il -veut, il désire atteindre cet être inconnu, mais ne l’ose pas encore, -et peut-être ne l’oserait-il jamais dans la candeur de son admiration, -si quelque avance secourable ne lui venait en aide. Si Chloé n’est -point instruite, il faut que l’indiscrète et curieuse Lycénion se -charge d’instruire Daphnis. - -Tout ce qui nous parle de l’attraction encore inconnue peut nous -charmer, nous frapper, nous séduire. Une froide gravure, montrant -l’ovale d’un pur visage, une peinture, même antique, une sculpture--une -sculpture surtout--éveille un mouvement nouveau dans nos cœurs, le -sang se précipite ou s’arrête, l’idée traverse comme un éclair notre -front rougissant et demeure flottante dans notre esprit rêveur. C’est -le commencement des désirs, c’est le commencement de la vie, c’est -l’aurore d’une belle journée d’été annonçant le lever du soleil. - -Pour moi, mon premier amour, mon adolescente passion avait, non pour -objet assurément, mais pour cause déterminante,... une Pendule!... -C’est assez bizarre, mais c’est ainsi. Des calculs fort insipides me -prenaient tous mes après-midi, de deux heures à quatre heures: il -s’agissait de corriger les observations d’étoiles ou de planètes faites -la nuit précédente en leur appliquant les réductions provenant de la -réfraction atmosphérique, laquelle dépend elle-même de la hauteur -du baromètre et de la température. Ces calculs sont aussi simples -qu’ennuyeux; on les fait machinalement, à l’aide de tables préparées, -et en pensant à toute autre chose. - -L’illustre Le Verrier était alors directeur de l’Observatoire de Paris. -Point artiste du tout, il possédait pourtant dans son cabinet de -travail une pendule en bronze doré, d’un fort beau caractère, datant de -la fin du premier Empire et due au ciseau de Pradier. Le socle de cette -pendule représentait, en bas-relief, la naissance de l’Astronomie -dans les plaines de l’Égypte. Une sphère céleste massive, ceinte du -cercle zodiacal, soutenue par des sphinx, dominait le cadran. Des dieux -égyptiens ornaient les côtés. Mais la beauté de cette œuvre artistique -consistait surtout en une ravissante petite statue d’Uranie, noble, -élégante, je dirais presque majestueuse. - -[Illustration] - -La Muse céleste se tenait debout. De la main droite elle mesurait, à -l’aide d’un compas, les degrés de la sphère étoilée; sa main gauche, -tombant, portait une petite lunette astronomique. Superbement drapée, -elle planait dans l’attitude de la noblesse et de la grandeur. Je -n’avais point encore vu de visage plus beau que le sien. Éclairé -de face, ce pur visage se montrait grave et austère. Si la lumière -arrivait obliquement, il devenait plutôt méditatif. Mais si la lumière -venait d’en haut et de côté, ce visage enchanté s’illuminait d’un -mystérieux sourire, son regard devenait presque caressant, une exquise -sérénité faisait place à l’expression d’une sorte de joie, d’aménité et -de bonheur que l’on avait plaisir à contempler. C’était comme un chant -intérieur, comme une poétique mélodie. Ces changements d’expression -faisaient vraiment vivre la statue. Muse et déesse, elle était belle, -elle était charmante, elle était admirable. - -[Illustration] - -Chaque fois que j’étais appelé auprès de l’éminent mathématicien, ce -n’était point sa gloire universelle qui m’impressionnait le plus. -J’oubliais les formules de logarithmes et même l’immortelle découverte -de la planète Neptune pour subir le charme de l’œuvre de Pradier. Ce -beau corps, si admirablement modelé sous son antique draperie, cette -gracieuse attache du cou, cette figure expressive, attiraient mes -regards et captivaient ma pensée. Bien souvent, lorsque vers quatre -heures nous quittions le bureau pour rentrer dans Paris, j’épiais -par la porte entr’ouverte l’absence du directeur. Le lundi et le -mercredi étaient les meilleurs jours, le premier à cause des séances -de l’Institut, auxquelles il ne manquait guère, le second à cause de -celles du Bureau des longitudes, qu’il fuyait avec le plus profond -dédain et qui lui faisaient quitter l’Observatoire tout exprès pour -mieux marquer son mépris. Alors je me plaçais bien en face de ma chère -Uranie, je la regardais à mon aise, je m’extasiais de la beauté de ses -formes, et je partais plus satisfait, mais non plus heureux. Elle me -charmait, mais elle me laissait des regrets. - -Un soir--le soir où je découvris ses changements de physionomie suivant -l’éclairage--j’avais trouvé le cabinet grand ouvert, une lampe posée -sur la cheminée et illuminant la Muse sous l’un de ses aspects les plus -séduisants. La lumière oblique caressait doucement le front, les joues, -les lèvres et la gorge. L’expression était merveilleuse. Je m’approchai -et je la contemplai, d’abord immobile. Puis l’idée me vint de déplacer -la lampe et de faire jouer la lumière sur les épaules, le bras, le cou, -la chevelure. La statue semblait vivre, penser, se réveiller et sourire -encore. Sensation bizarre, sentiment étrange, j’en étais véritablement -épris: d’admirateur j’étais devenu amoureux. On m’eût fort surpris -alors si l’on m’eût affirmé que ce n’était point là le véritable -amour et que ce platonisme n’était qu’un rêve enfantin. Le Directeur -arriva, ne parut pas aussi étonné de ma présence que j’aurais pu le -craindre (on passait souvent par ce cabinet pour se rendre aux salles -d’observation). Mais au moment où je posais la lampe sur la cheminée: -«Vous êtes en retard pour Jupiter», me dit-il. Et comme je franchissais -le seuil: «Est-ce que vous seriez poète?» ajouta-t-il d’un air de -profond dédain, en appuyant longuement sur la dernière syllabe, comme -s’il eût dit poâte. - -J’aurais pu lui répliquer par les exemples de Kepler, de Galilée, de -d’Alembert, des deux Herschel, et d’autres illustres savants, qui -furent poètes en même temps qu’astronomes; j’aurais pu lui rappeler le -souvenir du premier Directeur de l’Observatoire même, Jean-Dominique -Cassini, qui chanta Uranie en vers latins, italiens et français; mais -les élèves de l’Observatoire n’avaient pas l’habitude de répliquer -quoi que ce fût au sénateur-directeur. Les sénateurs étaient alors des -personnages, et le Directeur de l’Observatoire était alors inamovible. -Et puis, assurément, notre grand géomètre aurait regardé le plus -merveilleux poème, du Dante, de l’Arioste, ou d’Hugo, du même air de -profond dédain dont un beau chien de Terre-Neuve regarde un verre de -vin qu’on approche de sa bouche. D’ailleurs, j’étais incontestablement -dans mon tort. - -Cette charmante figure d’Uranie, comme elle me poursuivait, avec -toutes ses délicieuses expressions de physionomie! Son sourire était -si gracieux! Et puis, ses yeux de bronze avaient parfois un véritable -regard. Il ne lui manquait que la parole. Or, la nuit suivante, à peine -endormi, je la revis devant moi, la sublime déesse, et cette fois elle -me parla. - -Oh! elle était bien vivante. Et quelle jolie bouche! j’aurais baisé -chaque parole.... «Viens, me dit-elle, viens dans le ciel, là-haut, -loin de la Terre; tu domineras ce bas monde, tu contempleras l’immense -univers dans sa grandeur. Tiens, regarde!» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - -II - - -Alors je vis la Terre qui tombait dans les profondeurs béantes -de l’immensité; les coupoles de l’Observatoire, Paris illuminé, -descendaient vite; tout en me sentant immobile, j’eus une impression -analogue à celle qu’on éprouve en ballon lorsqu’en s’élevant dans -les airs on voit la Terre descendre. Je montai, je montai longtemps, -emporté dans un magique essor vers le zénith inaccessible. Uranie -était près de moi, un peu plus élevée, me regardant avec douceur et me -montrant les royaumes d’en bas. Le jour était revenu. Je reconnus la -France, le Rhin, l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, la Méditerranée, -l’Espagne, l’océan Atlantique, la Manche, l’Angleterre. Mais toute -cette lilliputienne géographie se rapetissait très vite. Bientôt le -globe terrestre fut réduit aux dimensions apparentes de la lune en son -dernier quartier, puis d’une petite pleine lune. - -«Voilà! me dit-elle, ce fameux globe terrestre sur lequel s’agitent -tant de passions, et qui enferme dans son cercle étroit la pensée de -tant de millions d’êtres dont la vue ne s’étend pas au delà. Regarde -comme toute son apparente grandeur diminue à mesure que notre horizon -se développe. Nous ne distinguons déjà plus l’Europe de l’Asie. Voici -le Canada et l’Amérique du Nord. Que tout cela est minuscule!» - -En passant dans le voisinage de la Lune, j’avais remarqué les paysages -montagneux de notre satellite, les cimes rayonnantes de lumière, les -profondes vallées remplies d’ombre, et j’aurais voulu m’y arrêter pour -étudier de plus près ce séjour voisin; mais, dédaignant d’y jeter même -un simple regard, Uranie m’entraînait d’un vol rapide vers les régions -sidérales. - -Nous montions toujours. La Terre, diminuant de plus en plus à mesure -que nous nous en éloignions, arriva à être réduite à l’aspect d’une -simple étoile, brillant par l’illumination solaire au sein de -l’immensité vide et noire. Nous avions tourné vers le Soleil, qui -resplendissait dans l’espace sans l’éclairer, et nous voyions, en même -temps que lui, les étoiles et les planètes, que sa lumière n’effaçait -plus parce qu’elle n’éclairait pas l’éther invisible. L’angélique -déesse me montra Mercure, dans le voisinage du Soleil, Vénus, qui -brillait du côté opposé, la Terre, égale à Vénus comme aspect et comme -éclat, Mars dont je reconnus les méditerranées et les canaux, Jupiter -avec ses quatre lunes énormes, Saturne, Uranus. «Tous ces mondes, me -dit-elle, sont soutenus dans le vide par l’attraction du Soleil, autour -duquel ils circulent avec vitesse. C’est un chœur harmonieux gravitant -autour du centre. La Terre n’est qu’une île flottante, un hameau de -cette grande patrie solaire, et cet empire solaire n’est lui-même -qu’une province au sein de l’immensité sidérale.» - -Nous montions toujours. Le Soleil et son système s’éloignaient -rapidement; la Terre n’était plus qu’un point, Jupiter lui-même, ce -monde si colossal, se montra amoindri comme Mars et Vénus, à un petit -point minuscule à peine supérieur à celui de la Terre. - -Nous passâmes en vue de Saturne, ceint de ses anneaux gigantesques, -et dont le témoignage seul suffirait pour prouver l’immense et -inimaginable variété qui règne dans l’univers, Saturne, véritable -système à lui seul avec ses anneaux formés de corpuscules emportés dans -une rotation vertigineuse, et avec ses huit satellites l’accompagnant -comme un céleste cortège! - -[Illustration] - -A mesure que nous montions, notre soleil diminuait de grandeur. Bientôt -il descendit au rang d’étoile, puis perdit toute majesté, toute -supériorité sur la population sidérale, et ne fut plus qu’une étoile -à peine plus brillante que les autres. Je contemplais toute cette -immensité étoilée au sein de laquelle nous nous élevions toujours, et -je cherchais à reconnaître les constellations; mais elles commençaient -à changer sensiblement de formes, à cause de la différence de -perspective causée par mon voyage. Je crus voir notre soleil, devenu -insensiblement une toute petite étoile, se réunir à la constellation -du Centaure, tandis qu’une nouvelle lumière, pâle, bleuâtre, assez -étrange, m’arrivait de la région vers laquelle Uranie m’emportait. -Cette clarté n’avait rien de terrestre et ne me rappelait aucun des -effets que j’avais admirés dans les paysages de la Terre, ni parmi les -tons si changeants des crépuscules après l’orage, ni dans les brumes -indécises du matin, ni pendant les heures calmes et silencieuses du -clair de lune sur le miroir de la mer. Ce dernier effet est peut-être -celui dont cet aspect se rapprochait le plus, mais cette étrange -lumière était, et elle devenait de plus en plus vraiment bleue, bleue -non d’un reflet d’azur céleste ou d’un contraste analogue à celui que -produit la lumière électrique comparée à celle du gaz, mais bleue comme -si le Soleil lui-même eût été bleu! - -[Illustration] - -Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque je m’aperçus que nous nous -approchions, en effet, d’un soleil absolument bleu, comme un disque -brillant qui eût été découpé dans nos plus beaux ciels terrestres, et -se détachant lumineusement sur un fond entièrement noir, tout constellé -d’étoiles! Ce soleil saphir était le centre d’un système de planètes -éclairées par sa lumière. Nous allions passer tout près de l’une de ces -planètes. Le soleil bleu s’agrandissait à vue d’œil; mais, nouveauté -aussi singulière que la première, la lumière dont il éclairait cette -planète se compliquait d’un certain côté d’une coloration verte. -Je regardai de nouveau dans le ciel et j’aperçus un second soleil, -celui-ci d’un beau vert émeraude! Je n’en croyais pas mes yeux. - -«Nous traversons, me dit Uranie, le système solaire de Gamma -d’Andromède, dont tu ne vois encore qu’une partie, car il se compose en -réalité, non de ces deux soleils, mais de trois, un bleu, un vert, et -un jaune-orange. Le soleil bleu, qui est le plus petit, tourne autour -du soleil vert, et celui-ci gravite avec son compagnon autour du grand -soleil orangé que tu vas apercevoir dans un instant.» - -Aussitôt, en effet, je vis paraître un troisième soleil, coloré de -cet ardent rayonnement dont le contraste avec ses deux compagnons -produisait la plus bizarre des illuminations. Je connaissais bien -ce curieux système sidéral, pour l’avoir plus d’une fois observé au -télescope; mais je ne me doutais point de sa splendeur réelle. Quelles -fournaises, quels éblouissements! Quelle vivacité de couleurs dans -cette étrange source de lumière bleue, dans cette illumination verte du -second soleil, et dans ce rayonnement d’or fauve du troisième! - -Mais nous nous étions approchés, comme je l’ai dit, de l’un des mondes -appartenant au système du soleil saphir. Tout était bleu, paysages, -eaux, plantes, rochers, légèrement verdis du côté éclairé par le second -soleil, et à peine touchés des rayons du soleil orange qui se levait -à l’horizon lointain. A mesure que nous pénétrions dans l’atmosphère -de ce monde, une musique suave et délicieuse s’élevait dans les airs, -comme un parfum, comme un rêve. Je n’avais jamais rien entendu de -pareil. La douce mélodie, profonde, lointaine, semblait venir d’un -chœur de harpes et de violons soutenu par un accompagnement d’orgues. -C’était un chant exquis, qui charmait dès le premier instant, qui -n’avait pas besoin d’être analysé pour être compris, et qui remplissait -l’âme de volupté. Il me semblait que je serais resté une éternité à -l’écouter: je n’osais adresser la parole à mon guide, tant je craignais -d’en perdre une note. Uranie s’en aperçut. Elle étendit la main vers -un lac et me désigna du doigt un groupe d’êtres ailés qui planaient -au-dessus des eaux bleues. - -[Illustration] - -Ils n’avaient point la forme humaine terrestre. C’étaient des êtres -évidemment organisés pour vivre dans l’air. Ils semblaient tissés de -lumière. De loin, je les pris d’abord pour des libellules: ils en -avaient la forme svelte et élégante, les vastes ailes, la vivacité, -la légèreté. Mais en les examinant de plus près, je m’aperçus de -leur taille, qui n’était pas inférieure à la nôtre, et je reconnus à -l’expression de leurs regards que ce n’étaient point des animaux. Leurs -têtes ressemblaient également à celles des libellules, et, comme ces -êtres aériens, ils n’avaient pas de jambes. La musique si délicieuse -que j’entendais n’était autre que le bruit de leur vol. Ils étaient -très nombreux, plusieurs milliers peut-être. - -[Illustration] - -On voyait, sur les sommets des montagnes, des plantes qui n’étaient ni -des arbres ni des fleurs, qui élevaient de frêles tiges à d’énormes -hauteurs, et ces tiges ramifiées portaient, comme en tendant les bras, -de larges coupes en forme de tulipes. Ces plantes étaient animées; -du moins, comme nos sensitives et plus encore, et comme la desmodie -aux feuilles mobiles, elles manifestaient par des mouvements leurs -impressions intérieures. Ces bosquets formaient de véritables cités -végétales. Les habitants de ce monde n’avaient pas d’autres demeures -que ces bosquets, et c’est au milieu de ces sensitives parfumées qu’ils -se reposaient lorsqu’ils ne flottaient pas dans les airs. - -«Ce monde te paraît fantastique, fit Uranie, et tu te demandes quelles -idées peuvent avoir ces êtres, quelles mœurs, quelle histoire, -quelles espèces d’arts, de littérature et de sciences. Il serait -long de répondre à toutes les questions que tu pourrais faire. Sache -seulement que leurs yeux sont supérieurs à vos meilleurs télescopes, -que leur système nerveux vibre au passage d’une comète et découvre -électriquement des faits que vous ne connaîtrez jamais sur la Terre. -Les organes que tu vois au-dessous des ailes leur servent de mains -plus habiles que les vôtres. Pour imprimerie, ils ont la photographie -directe des événements et la fixation phonétique des paroles mêmes. -Ils ne s’occupent, du reste, que de recherches scientifiques, -c’est-à-dire de l’étude de la nature. Les trois passions qui absorbent -la plus grande partie de la vie terrestre, l’âpre désir de la fortune, -l’ambition politique et l’amour, leur sont inconnues, parce qu’ils -n’ont besoin de rien pour vivre, parce qu’il n’y a pas de divisions -internationales ni d’autre gouvernement qu’un conseil d’administration, -et parce qu’ils sont androgynes. - ---Androgynes! répliquai-je. Et j’osai ajouter: Est-ce mieux? - ---C’est _autre_. Ce sont de grands troubles de moins dans une humanité. - -«Il faut, continua-t-elle, se dégager entièrement des sensations et -des idées terrestres pour être en situation de comprendre la diversité -infinie manifestée par les différentes formes de la création. De même -que sur votre planète les espèces ont changé d’âge en âge, depuis -les êtres si bizarres des premières époques géologiques jusqu’à -l’apparition de l’humanité, de même que maintenant encore la population -animale et végétale de la Terre est composée des formes les plus -diverses, depuis l’homme jusqu’au corail, depuis l’oiseau jusqu’au -poisson, depuis l’éléphant jusqu’au papillon; de même, et sur une -étendue incomparablement plus vaste, parmi les innombrables terres -du ciel, les forces de la nature ont donné naissance à une diversité -infinie d’êtres et de choses. La forme des êtres est, en chaque monde, -le résultat des éléments spéciaux à chaque globe, substances, chaleur, -lumière, électricité, densité, pesanteur. - -[Illustration] - -Les formes, les organes, le nombre des sens--vous n’en avez que -cinq, et ils sont assez pauvres--dépendent des conditions vitales -de chaque sphère. La vie est terrestre sur la Terre, martienne sur -Mars, saturnienne sur Saturne, neptunienne sur Neptune, c’est-à-dire -appropriée à chaque séjour, ou pour mieux dire, plus rigoureusement -encore, produite et développée par chaque monde selon son état -organique et suivant une loi primordiale à laquelle obéit la nature -entière: la loi du Progrès.» - -[Illustration] - -Pendant qu’elle me parlait, j’avais suivi du regard le vol des êtres -aériens vers la cité fleurie et j’avais vu avec stupéfaction les -plantes se mouvoir, s’élever ou s’abaisser pour les recevoir; le soleil -vert était descendu au-dessous de l’horizon et le soleil orange s’était -élevé dans le ciel; le paysage était décoré d’une coloration féerique -sur laquelle planait une lune énorme, mi-partie orangée et mi-partie -verte. Alors l’immense mélodie qui remplissait l’atmosphère s’arrêta, -et au milieu d’un profond silence j’entendis un chant, s’élevant d’une -voix si pure que nulle voix humaine ne pourrait lui être comparée. - -«Quel merveilleux système, m’écriai-je, qu’un tel monde illuminé par -de tels flambeaux! Ce sont donc là les étoiles doubles, triples, -multiples, vues de près. - ---Splendides soleils que ces étoiles! répondit la déesse. Gracieusement -associées dans les liens d’une attraction mutuelle, vous les voyez -de la Terre, bercées deux à deux au sein des cieux, toujours belles, -toujours lumineuses, toujours pures. Suspendues dans l’infini, -elles s’appuient l’une sur l’autre sans jamais se toucher, comme si -leur union, plus morale que matérielle, était régie par un principe -invisible et supérieur, et suivant des courbes harmonieuses, elles -gravitent en cadence l’une autour de l’autre, couples célestes éclos au -printemps de la création dans les campagnes constellées de l’immensité. -Tandis que les soleils simples comme le vôtre brillent solitaires, -fixes, tranquilles, dans les déserts de l’espace, les soleils doubles -et multiples semblent animer par leurs mouvements, leur coloration -et leur vie, les régions silencieuses du vide éternel. Ces horloges -sidérales marquent pour vous les siècles et les ères des autres univers. - -«Mais, ajouta-t-elle, continuons notre voyage. Nous ne sommes qu’à -quelques trillions de lieues de la Terre. - ---Quelques _trillions_? - ---Oui. Si nous pouvions entendre d’ici les bruits de votre planète, -ses volcans, ses canonnades, ses tonnerres, ou les vociférations des -grandes foules les jours de révolution, ou les chants pieux des églises -qui s’élèvent vers le Ciel, la distance est telle qu’en admettant que -ces bruits puissent la franchir avec la vitesse du son dans l’air, ils -n’emploieraient pas moins de quinze millions d’années pour arriver -jusqu’ici. Nous entendrions aujourd’hui seulement ce qui se passait sur -la Terre il y a quinze millions d’années. - -«Cependant nous sommes encore, relativement à l’immensité de l’univers, -très voisins de ta patrie. - -«Tu reconnais toujours votre soleil, là-bas, toute petite étoile. Nous -ne sommes pas sortis de l’univers auquel il appartient avec son système -de planètes. - -«Cet univers se compose de plusieurs milliards de soleils, séparés les -uns des autres par des trillions de lieues. - -«Son étendue est si considérable, qu’un éclair, à la vitesse de trois -cent mille kilomètres par seconde, emploierait quinze mille ans à le -traverser. - -«Et partout, partout des soleils, de quelque côté que nous dirigions -nos regards; partout des sources de lumière, de chaleur et de vie, -sources d’une variété inépuisable, soleils de tout éclat, de toutes -grandeurs, de tout âge, soutenus dans le vide éternel, dans l’éther -luminifère, par l’attraction mutuelle de tous et par le mouvement de -chacun. Chaque étoile, soleil énorme, tourne sur elle-même comme une -sphère de feu et vogue vers un but. Votre soleil marche et vous emporte -vers la constellation d’Hercule, celui dont nous venons de traverser -le système marche vers le sud des Pléiades, Sirius se précipite vers -la Colombe, Pollux s’élance vers la Voie lactée, tous ces millions, -tous ces milliards de soleils courent à travers l’immensité avec des -vitesses qui atteignent deux, trois et quatre cent mille mètres par -seconde! C’est le Mouvement qui soutient l’équilibre de l’univers, qui -en constitue l’organisation, l’énergie et la vie.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - -III - - -Depuis longtemps déjà le système tricolore avait fui sous notre essor. -Nous passâmes dans le voisinage d’un grand nombre de mondes bien -différents de la patrie terrestre. Les uns me parurent entièrement -couverts d’eau et peuplés d’êtres aquatiques, les autres uniquement -peuplés de plantes. Nous nous arrêtâmes près de plusieurs. Quelle -inimaginable variété! - -Sur l’un d’entre eux, tous les habitants me parurent particulièrement -beaux. Uranie m’apprit que l’organisation y est toute différente de -celle des enfants de la Terre et que l’être humain y perçoit les -opérations physico-chimiques qui s’accomplissent dans l’entretien du -corps. Dans notre organisme terrestre, nous ne voyons pas comment, -par exemple, les aliments absorbés s’assimilent, comment le sang, les -tissus, les os, se renouvellent; toutes les fonctions s’accomplissent -instinctivement, sans que la pensée les perçoive. Aussi subit-on mille -maladies, dont l’origine est cachée et souvent introuvable. Là, l’être -humain sent les actes de son entretien vital, comme nous sentons un -plaisir ou une douleur. De chaque molécule du corps, pour ainsi dire, -part un nerf qui transmet au cerveau les impressions variées qu’elle -reçoit. Si l’homme terrestre était doué d’un pareil système nerveux, -en plongeant ses regards dans l’organisme par l’intermédiaire des -nerfs, il verrait comment l’aliment se transforme en chyle, celui-ci -en sang, le sang en chair, en substance musculaire, nerveuse, etc.: il -se verrait lui-même. Mais nous en sommes loin, le centre animique de -nos perceptions étant embarrassé par les nerfs multipliés des lobes -cérébraux et des couches optiques. - -Sur un autre globe que nous traversâmes pendant la nuit, c’est-à-dire -du côté de son hémisphère nocturne, les yeux humains sont organisés de -telle sorte qu’ils sont _lumineux_, qu’ils éclairent, comme si quelque -émanation phosphorescente irradiait de leur étrange foyer. Une réunion -nocturne composée d’un grand nombre de personnes offre un aspect -véritablement fantastique, parce que la clarté comme la couleur des -yeux changent suivant les passions diverses qui les animent. De plus, -la puissance de ces regards est telle qu’ils exercent une influence -_électrique_ et magnétique d’une intensité variable, et qu’en certains -cas ils peuvent foudroyer, faire tomber morte la victime sur laquelle -se fixe toute l’énergie de leur volonté. - -Un peu plus loin, mon guide céleste me signala un monde où les -organismes jouissent d’une faculté précieuse, c’est que l’âme peut -changer de corps sans passer par la circonstance de la mort, souvent -désagréable, et toujours triste. Un savant qui a travaillé toute sa -vie pour l’instruction de l’humanité et voit arriver la fin de ses -jours sans avoir pu terminer ses nobles entreprises, peut changer de -corps avec un jeune adolescent et recommencer une nouvelle vie, plus -utile encore que la première. Il suffit, pour cette transmigration, du -consentement de l’adolescent et de l’opération magnétique d’un médecin -compétent. On voit aussi parfois deux êtres, unis par les liens si -doux et si forts de l’amour, opérer un pareil échange de corps après -plusieurs années d’union: l’âme de l’époux vient habiter le corps -de l’épouse, et réciproquement, pour le reste de leur existence. -L’expérience intime de la vie devient incomparablement plus complète -pour chacun d’eux. On voit aussi des savants, des historiens, désireux -de vivre deux siècles au lieu d’un, se plonger dans des sommeils -factices d’hibernation artificielle qui suspend leur vie la moitié de -chaque année et même davantage. Quelques-uns même parviennent à vivre -trois fois plus longtemps que la vie normale des centenaires. - -Quelques instants après, traversant un autre système, nous rencontrâmes -un genre d’organisations tout autre encore et assurément supérieur au -nôtre. Chez les habitants de la planète que nous avions alors sous les -yeux, monde éclairé par un brillant soleil hydrogéné, la pensée n’est -pas obligée de passer par la parole pour se manifester. Combien de fois -ne nous est-il pas arrivé, lorsqu’une idée lumineuse ou ingénieuse -vient d’occuper notre cerveau, de vouloir l’exprimer ou l’écrire, -et, pendant le temps que nous commençons à parler ou à écrire, de -sentir déjà l’idée dissipée, envolée, obscurcie ou métamorphosée? Les -habitants de cette planète ont un sixième sens, que l’on pourrait -appeler autotélégraphique, en vertu duquel, quand l’auteur ne s’y -oppose pas, la pensée se communique au dehors et peut se lire sur un -organe qui occupe à peu près la place de votre front. Ces conversations -silencieuses sont souvent les plus profondes et les plus précises; -elles sont toujours les plus sincères. - -Nous sommes naïvement disposés à croire que l’organisation humaine -ne laisse rien à désirer sur la Terre. Pourtant, n’avons-nous jamais -regretté d’être obligé d’entendre malgré nous des paroles désagréables, -un discours absurde, un sermon gonflé de vide, de la mauvaise musique, -des médisances ou des calomnies? Nos grammaires ont beau prétendre -que nous pouvons «fermer l’oreille» à ces discours, il n’en est -malheureusement rien. Vous ne pouvez pas fermer vos oreilles comme -vos yeux. Il y a là une lacune. J’ai été fort surpris de remarquer -une planète où la nature n’a pas oublié ce détail. Comme nous nous y -arrêtions un instant, Uranie me signala ces oreilles qui se fermaient -ainsi que des paupières. «Il y a là, me dit-elle, bien moins de sourdes -colères que chez vous, mais les divisions entre les partis politiques y -sont beaucoup plus accusées, les adversaires ne voulant rien entendre, -et y réussissant effectivement malgré les avocats les plus loquaces.» - -Sur un autre monde, dans lequel le phosphore joue un grand rôle, dont -l’atmosphère est constamment électrisée, dont la température est fort -élevée, et où les habitants n’ont guère eu aucune raison suffisante -d’inventer des vêtements, certaines passions se traduisent par -l’illumination d’une partie du corps. C’est en grand ce qui se passe en -petit dans nos prairies terrestres, où l’on voit, pendant les douces -soirées d’été, les vers luisants se consumer silencieusement dans une -flamme amoureuse. L’aspect des couples lumineux est curieux à observer -le soir dans les grandes villes. La couleur de la phosphorescence -diffère suivant les sexes, et l’intensité varie suivant les âges et -les tempéraments. Le sexe fort brûle d’une flamme rouge plus ou moins -ardente, et le sexe gracieux d’une flamme bleuâtre, parfois pâle et -discrète. Nos vers luisants seuls seraient aptes à se former une idée, -très rudimentaire, de la nature des impressions ressenties par ces -êtres spéciaux. Je n’en croyais pas mes yeux lorsque nous traversions -l’atmosphère de cette planète. Mais je fus encore plus surpris en -arrivant sur le satellite de ce singulier monde. - -C’était une lune solitaire, éclairée par une sorte de soleil -crépusculaire. Une vallée sombre s’offrit à nos regards. Aux arbres -disséminés sur les deux flancs de la vallée pendaient des êtres humains -enveloppés de suaires. Ils s’étaient attachés eux-mêmes aux branches -par leur chevelure et dormaient là dans le plus profond silence. -Ce que j’avais pris pour des suaires, c’était un tissu formé par -l’allongement de leurs cheveux embroussaillés et blanchis. Comme je -m’étonnais d’une pareille situation, Uranie m’apprit que c’est là leur -mode habituel d’ensevelissement et de résurrection. Oui, sur ce monde, -les êtres humains jouissent de la faculté organique des insectes qui -ont le don de s’endormir à l’état de chrysalide pour se métamorphoser -en papillons ailés. Il y a là comme une double race humaine, et les -stagiaires de la première phase, les êtres les plus grossiers et les -plus matériels, n’y aspirent qu’à mourir, pour ressusciter dans la -plus splendide des métamorphoses. Chaque année de ce monde représente -environ deux cents ans terrestres. On y vit deux tiers d’année à l’état -inférieur, un tiers (l’hiver) à l’état de chrysalide, et au printemps -suivant, les pendus sentent insensiblement la vie revenir dans leur -chair transformée: ils s’agitent, se réveillent, laissent leur toison -à l’arbre et se dégageant, êtres ailés merveilleux, s’envolent dans -les régions aériennes, pour y vivre une nouvelle année phénicienne, -c’est-à-dire deux cents ans de notre rapide planète. - -Nous traversâmes ainsi un grand nombre de systèmes, et il me semblait -que l’éternité entière n’aurait pas été assez longue pour me permettre -de jouir de toutes ces créations inconnues à la Terre; mais mon guide -me laissait à peine le temps de me reconnaître, et toujours de nouveaux -soleils et de nouveaux mondes apparaissaient. Nous avions presque -heurté dans notre traversée des comètes transparentes qui erraient -comme des souffles d’un système à l’autre, et plus d’une fois encore -je m’étais senti attiré vers de merveilleuses planètes aux frais -paysages dont les humanités eussent été de nouveaux sujets d’études. -Cependant la Muse céleste m’emportait sans fatigue toujours plus haut, -toujours plus loin, lorsque enfin nous parvînmes à ce qui me parut -être les faubourgs de l’univers. Les soleils devenaient plus rares, -moins lumineux, plus pâles, la nuit était plus complète entre les -astres, et bientôt nous nous trouvâmes au sein d’un véritable désert, -les milliards d’étoiles qui constituent l’univers visible de la Terre -s’étant éloignées et ayant tout réduit à une petite voie lactée isolée -dans le vide infini. - -«Nous voici donc enfin, m’écriai-je, aux limites de la création! - ---Regarde!» répondit-elle, en me montrant le zénith. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - -IV - - -Mais quoi! Était-ce vrai? Un autre univers descendait vers nous! Des -millions et des millions de soleils groupés ensemble planaient, nouvel -archipel céleste, et allaient se développant comme une vaste nuée -d’étoiles à mesure que nous montions. J’essayai de sonder du regard, -tout autour de moi, dans toutes les profondeurs, l’espace infini, -et partout j’apercevais des lueurs analogues, des amas d’étoiles -disséminés à toutes les distances. - -Le nouvel univers dans lequel nous pénétrions était surtout composé -de soleils rouges, rubis et grenats. Plusieurs avaient absolument la -couleur du sang. - -Sa traversée fut une véritable fulguration. Rapidement nous filions -de soleil en soleil, mais d’incessantes commotions électriques nous -atteignaient comme les feux d’une aurore boréale. Quels étranges -séjours que ces mondes illuminés uniquement par des soleils rouges! -Puis, dans un district de cet univers nous remarquâmes un groupe -secondaire composé d’un grand nombre d’étoiles roses et d’étoiles -bleues. Tout à coup une énorme comète dont la tête ressemblait à -une gueule colossale se précipita sur nous et nous enveloppa. Je -me pressais avec terreur contre les flancs de la déesse qui, un -instant, disparut pour moi dans un lumineux brouillard. Mais nous nous -retrouvâmes de nouveau dans un désert obscur, car ce second univers -s’était éloigné comme le premier. - - -«La création, me dit-elle, se compose d’un nombre infini d’univers -distincts, séparés les uns des autres par des abîmes de néant. - ---Un nombre _infini_? - ---Objection mathématique, répliqua-t-elle. Sans doute un nombre, -quelque grand qu’il soit, ne peut pas être actuellement infini, -puisqu’on peut toujours par la pensée l’augmenter d’une unité, ou même -le doubler, le tripler, le centupler. Mais souviens-toi que le moment -actuel n’est qu’une porte par laquelle l’avenir se précipite vers le -passé. L’éternité est sans fin, et le nombre des univers sera, lui -aussi, sans fin. - -«Regarde! Tu vois encore, toujours, et partout, de nouveaux archipels -d’îles célestes, de nouveaux univers. - ---Il me semble, ô Uranie! que depuis bien longtemps déjà, et avec une -grande vitesse, nous montons dans le ciel sans bornes? - ---Nous pourrions _toujours_ monter ainsi, répliqua-t-elle, jamais nous -n’atteindrions une limite définitive. - -«Nous pourrions voguer là-bas, à gauche, à droite, devant nous, -derrière nous, en bas, vers n’importe quelle direction, jamais, nulle -part, nous ne rencontrerions aucune frontière. - -«Jamais, jamais de fin. - -«Sais-tu où nous sommes? Sais-tu quel chemin nous avons parcouru? - -«Nous sommes... au vestibule de l’infini, comme nous y étions sur la -Terre. _Nous n’avons pas avancé d’un seul pas!_» - - -Une grande émotion s’était emparée de mon esprit. Les dernières paroles -d’Uranie m’avaient pénétré jusqu’aux moelles comme un frisson glacial. -«Jamais de fin! jamais! jamais!» répétais-je. Et je ne pouvais dire ni -penser autre chose. Pourtant la magnificence du spectacle reparut à mes -yeux et mon anéantissement fit place à l’enthousiasme. - -«L’Astronomie! m’écriai-je. C’est tout! Savoir ces choses! vivre dans -l’infini. O Uranie! Qu’est-ce que le reste des idées humaines en face -de la science! Des ombres, des fantômes! - ---Oh! fit-elle, tu vas te réveiller sur la Terre, tu admireras -encore, et légitimement, la science de tes maîtres; mais sache-le -bien, l’astronomie actuelle de vos écoles et de vos observatoires, -l’astronomie mathématique, la belle science des Newton, des Laplace, -des Le Verrier, n’est pas encore la science définitive. - -«Ce n’est point là, ô mon fils, le but que je poursuis depuis les -jours d’Hipparque et de Ptolémée. Regarde ces millions de soleils, -analogues à celui qui fait vivre la Terre, et comme lui, sources de -mouvement, d’activité et de splendeur; eh bien, voilà l’objet de la -science à venir: l’étude de _la vie universelle et éternelle_. Jusqu’à -ce jour, on n’a pas pénétré dans le temple. Les chiffres ne sont pas -un but, mais un moyen; ils ne représentent pas l’édifice de la nature, -mais les méthodes, les échafaudages. Tu vas assister à l’aurore d’un -jour nouveau. L’astronomie mathématique va faire place à l’astronomie -physique, à la véritable étude de la nature. - -«Oui, ajouta-t-elle, les astronomes qui calculent les mouvements -apparents des astres dans leurs passages de chaque jour au méridien, -ceux qui annoncent l’arrivée des éclipses, des phénomènes célestes, -des comètes périodiques, ceux qui observent avec tant de soins les -positions précises des étoiles et des planètes aux divers degrés de -la sphère céleste, ceux qui découvrent des comètes, des planètes, -des satellites, des étoiles variables, ceux qui recherchent et -déterminent les perturbations apportées aux mouvements de la Terre -par l’attraction de la Lune et des planètes, ceux qui consacrent -leurs veilles à découvrir les éléments fondamentaux du système du -monde, tous, observateurs ou calculateurs, sont des précurseurs de -l’astronomie nouvelle. Ce sont là d’immenses travaux, des labeurs -dignes d’admiration et de transcendantes œuvres, qui mettent en lumière -les plus hautes facultés de l’esprit humain. Mais c’est l’armée du -passé. Mathématiciens et géomètres. Désormais le cœur des savants va -battre pour une conquête plus noble encore. Tous ces grands esprits, en -étudiant le ciel, ne sont en réalité, pas sortis de la Terre. Le but de -l’Astronomie n’est pas de nous montrer la position apparente de points -brillants ni de peser des pierres en mouvement dans l’espace, ni de -nous faire connaître d’avance les éclipses, les phases de la lune ou -les marées. Tout cela est beau, mais insuffisant. - -«Si la vie n’existait pas sur la Terre, cette planète serait absolument -dépourvue d’intérêt pour quelque esprit que ce fût, et l’on peut -appliquer la même réflexion à tous les mondes qui gravitent autour des -milliards de soleils dans les profondeurs de l’immensité. La vie est le -but de la création tout entière. S’il n’y avait ni vie ni pensée, tout -cela serait comme nul et non avenu. - -«Tu es destiné à assister à une transformation complète de la science. -La matière va faire place à l’esprit. - ---La vie universelle! fis-je. Est-ce que toutes les planètes de notre -système solaire sont habitées?... Est-ce que les milliards de mondes -qui peuplent l’infini sont habités?... Est-ce que ces humanités -ressemblent à la nôtre?... Est-ce que nous les connaîtrons jamais?... - ---L’époque pendant laquelle tu vis sur la Terre, la durée même de -l’humanité terrestre, n’est qu’un moment dans l’éternité.» - -Je ne compris pas cette réponse à mes questions. - -«Il n’y a aucune raison, ajouta Uranie, pour que tous les mondes -soient habités _maintenant_. L’époque actuelle n’a pas plus -d’importance que celles qui l’ont précédée ou celles qui la suivront. - -«La durée de l’existence de la Terre sera beaucoup plus -longue--peut-être dix fois plus longue--que celle de sa période vitale -humaine. Sur une dizaine de mondes pris au hasard dans l’immensité, -nous pourrions, par exemple, suivant les cas, en trouver à peine un -actuellement habité par une race intelligente. Les uns l’ont été jadis; -d’autres le seront dans l’avenir; ceux-ci sont en préparation, ceux-là -ont parcouru toutes leurs phases; ici des berceaux, là-bas des tombes; -et puis, une variété infinie se révèle dans les manifestations des -forces de la nature, la vie terrestre n’étant en aucune façon le type -de la vie extra-terrestre. Des êtres peuvent vivre, penser, en des -organisations toutes différentes de celles que vous connaissez sur -votre planète. Les habitants des autres mondes n’ont ni votre forme ni -vos sens. Ils sont autres. - -[Illustration] - -«Le jour viendra, et très prochainement puisque tu es appelé à le -voir, où cette étude des conditions de la vie dans les diverses -provinces de l’univers sera l’objet essentiel--et le grand charme--de -l’Astronomie. Bientôt, au lieu de s’occuper simplement de la distance, -du mouvement et de la masse matérielle de vos planètes voisines, -par exemple, les astronomes découvriront leur constitution physique, -leurs aspects géographiques, leur climatologie, leur météorologie, -pénétreront le mystère de leur organisation vitale et discuteront sur -leurs habitants. Ils trouveront que Mars et Vénus sont actuellement -peuplés d’êtres pensants, que Jupiter en est encore à sa période -primaire de préparation organique, que Saturne plane en des conditions -toutes différentes de celles qui ont présidé à l’établissement de la -vie terrestre et, sans jamais passer par un état analogue à celui de -la Terre, sera habité par des êtres incompatibles avec les organismes -terrestres. De nouvelles méthodes feront connaître la constitution -physique et chimique des astres, la nature des atmosphères. Des -instruments perfectionnés permettront même de découvrir les -témoignages directs de l’existence de ces humanités planétaires et de -songer à se mettre en communication avec elles. Voilà la transformation -scientifique qui marquera la fin du dix-neuvième siècle et qui -inaugurera le vingtième.» - -[Illustration] - -J’écoutais, ravi, les paroles de la Muse céleste, qui illuminaient -pour moi d’une lumière toute nouvelle les destinées de l’Astronomie et -me pénétraient d’une ardeur plus vive encore. J’avais sous les yeux -le panorama des mondes innombrables qui roulent dans l’espace et je -comprenais que le but de la science devait être de nous faire connaître -ces univers lointains, de nous faire vivre dans ces horizons immenses. -La belle déesse continua: - -«La mission de l’Astronomie sera plus élevée encore. Après vous avoir -fait sentir, vous avoir fait connaître, que la Terre n’est qu’une cité -dans la patrie céleste et que l’homme est citoyen du Ciel, elle ira -plus loin. En découvrant le plan sur lequel l’univers physique est -construit, elle montrera que l’univers moral est établi sur ce même -plan, que les deux mondes ne forment qu’un même monde et que l’esprit -gouverne la matière. Ce qu’elle aura fait pour l’espace, elle le fera -pour le temps. Après avoir apprécié l’immensité de l’espace et avoir -reconnu que les mêmes lois règnent simultanément en tous lieux et -font de l’immense univers une seule unité, vous apprendrez que les -siècles du passé et de l’avenir sont associés au temps présent et que -les monades pensantes vivront éternellement par des transformations -successives et progressives; vous apprendrez qu’il y a des esprits -incomparablement supérieurs aux plus grands esprits de l’humanité -terrestre et que tout progresse vers la perfection suprême; vous -apprendrez aussi que le monde matériel n’est qu’une apparence et que -l’être réel consiste en une force impondérable, invisible et intangible. - -«L’Astronomie sera donc éminemment, et avant tout, la directrice de -la philosophie. Ceux qui raisonneront en dehors des connaissances -astronomiques resteront à côté de la vérité. Ceux qui suivront -fidèlement son flambeau s’élèveront graduellement dans la solution des -grands problèmes. - -«La philosophie astronomique sera la religion des esprits supérieurs. - -«Tu dois assister, ajouta-t-elle, à cette double transformation de -la science. Lorsque tu quitteras le monde terrestre, cette science -astronomique, que tu admires déjà si légitimement, sera entièrement -renouvelée, dans sa forme comme dans son esprit. - -«Mais ce n’est pas tout. Cette rénovation d’une science antique -servirait peu au progrès général de l’humanité, si ces sublimes -connaissances, qui développent l’esprit, éclairent l’âme et -l’affranchissent des médiocrités sociales, restaient enfermées dans le -cercle restreint des astronomes de profession. Ce temps-là va passer -aussi. Le boisseau doit être renversé. Il faut prendre le flambeau à la -main, accroître son éclat, le porter sur les places publiques, dans les -rues populeuses, jusque dans les carrefours. Tout le monde est appelé -à recevoir la lumière, tout le monde en a soif, surtout les humbles, -surtout les déshérités de la fortune, car ceux-là pensent davantage, -ceux-là sont avides de science, tandis que les satisfaits du siècle ne -se doutent pas de leur ignorance et sont presque fiers d’y demeurer. -Oui, la lumière de l’Astronomie doit être répandue sur le monde; elle -doit pénétrer jusqu’aux masses populaires, éclairer les consciences, -élever les cœurs. Et ce sera là sa plus belle mission; ce sera là son -bienfait.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - -V - - -Ainsi parla mon guide céleste. Son visage était beau comme le jour, -ses yeux brillaient d’un lumineux éclat, sa voix semblait une musique -divine. Je voyais les mondes circuler autour de nous dans l’espace et -je sentais qu’une harmonie immense régit la nature. - -«Maintenant, me dit Uranie en me désignant du doigt la place où notre -soleil terrestre avait disparu, revenons sur la Terre. Mais regarde -encore. Tu as compris que l’espace est infini. Tu vas comprendre que le -temps est éternel.» - -Nous traversâmes des constellations et revînmes vers le système -solaire. Je vis, en effet, reparaître le Soleil sous l’aspect d’une -petite étoile. - -«Je vais te donner un instant, fit-elle, sinon la vision divine, du -moins la vision angélique. Ton âme va sentir les vibrations éthérées -qui constituent la lumière et savoir comment l’histoire de chaque monde -est éternelle en Dieu. Voir, c’est savoir. Vois!» - -De même qu’un microscope nous montre une fourmi de la grosseur d’un -éléphant; de même que, pénétrant jusqu’aux infiniment petits, il sait -rendre l’invisible visible; ainsi, à l’ordre de la Muse, ma vue acquit -soudain une puissance de perception inattendue et distingua dans -l’espace, à côté du Soleil qui s’éclipsa, la Terre, qui d’invisible -devint visible. - -Je la reconnus, et à mesure que je la regardais, son disque -s’agrandissait, offrant l’aspect de la lune quelques jours avant -la phase de la pleine lune. Bientôt je parvins, dans ce disque -grandissant, à distinguer les principaux aspects géographiques, la -tache neigeuse du pôle nord, les contours de l’Europe et de l’Asie, -la mer du Nord, l’Atlantique, la Méditerranée. Plus je fixais mon -attention, et mieux je voyais. Les détails devenaient de plus en -plus perceptibles, comme si j’avais changé graduellement d’oculaires -microtélescopiques. Je reconnus la forme géographique de la France; -mais notre belle patrie me parut entièrement verte, du Rhin à l’Océan -et de la Manche à la Méditerranée, comme si elle avait été couverte -d’une seule et immense forêt. Je parvenais cependant à distinguer de -mieux en mieux les moindres détails, car les Alpes, les Pyrénées, le -Rhin, le Rhône, la Loire, étaient faciles à reconnaître. - -«Fixe bien ton attention», reprit ma compagne. - -En même temps qu’elle prononçait ces paroles, elle posait sur mon front -l’extrémité de ses doigts allongés, comme si elle eût voulu magnétiser -mon cerveau et donner à mes facultés de perception une puissance plus -grande encore. - -Alors je sondai, je pénétrai plus attentivement encore les détails -de la vision, et j’eus devant les yeux la Gaule du temps de Jules -César. C’était au temps de la guerre de l’indépendance animée par le -patriotisme de Vercingétorix. - -Je voyais ces aspects d’en haut, comme nous voyons les paysages -lunaires au télescope, comme nous voyons une contrée de la nacelle -d’un ballon; mais je reconnus la Gaule, l’Auvergne, Gergovie, le Puy -de Dôme, les volcans éteints, et ma pensée se représenta facilement la -scène gauloise dont une image abrégée m’arrivait. - -[Illustration] - -«Nous sommes à une telle distance de la Terre, me dit Uranie, que la -lumière emploie pour arriver de là jusqu’ici tout le temps qui nous -sépare de l’époque de Jules César. Nous recevons seulement maintenant, -ici, les rayons lumineux partis de la Terre à cette époque. Pourtant -la lumière voyage dans l’espace éthéré avec la vitesse de trois cent -mille kilomètres par seconde. C’est rapide, très rapide, mais ce n’est -pas instantané. Les astronomes de la Terre qui observent maintenant les -étoiles situées à la distance où nous sommes, ne les voient pas telles -qu’elles sont actuellement, mais telles qu’elles étaient au moment où -sont partis les rayons lumineux qui arrivent seulement aujourd’hui, -c’est-à-dire telles qu’elles étaient il y a plus de dix-huit siècles. - -«De la Terre, ajouta-t-elle, ni d’aucun point de l’espace, on ne voit -jamais les astres tels qu’ils sont, mais tels qu’ils ont été. On est -d’autant plus en retard sur leur histoire qu’on en est plus éloigné. - -«Vous observez avec les plus grands soins au télescope des étoiles -qui n’existent plus. Plusieurs même des étoiles que vous voyez à l’œil -nu n’existent plus. Plusieurs des nébuleuses dont vous analysez la -substance au spectroscope sont devenues des soleils. Plusieurs de vos -plus belles étoiles rouges sont actuellement éteintes et mortes: en -vous approchant d’elles vous ne les verriez plus! - -[Illustration] - -«La lumière émanée de tous les soleils qui peuplent l’immensité, la -lumière réfléchie dans l’espace par tous les mondes éclairés par ces -soleils, emporte à travers le ciel infini les photographies de tous -les siècles, de tous les jours, de tous les instants. En regardant -un astre, vous le voyez tel qu’il était au moment où est partie la -photographie que vous en recevez, de même qu’en entendant une cloche -vous recevez le son après qu’il est parti, et d’autant plus longtemps -après que vous en êtes plus éloigné. - -«Il en résulte que l’histoire de tous les mondes voyage actuellement -dans l’espace, sans jamais disparaître absolument, et que tous -les événements passés sont présents dans le sein de l’infini et -indestructibles. - -«La durée de l’univers sera sans fin. La Terre finira, et ne sera -plus un jour qu’un tombeau. Mais il y aura de nouveaux soleils et de -nouvelles terres, de nouveaux printemps et de nouveaux sourires et -toujours la vie fleurira dans l’univers sans bornes et sans fin. - -«J’ai voulu te montrer, fit-elle après un instant de pause, j’ai voulu -te montrer comment le temps est éternel. Tu avais senti l’infinité de -l’espace. Tu avais compris la grandeur de l’univers. Maintenant, ton -voyage céleste est accompli. Rapprochons-nous de la Terre et reviens -dans ta patrie. - -«Pour toi, ajouta-t-elle encore, sache que l’étude est la seule source -de toute valeur intellectuelle; ne sois jamais ni pauvre ni riche; -garde-toi de toute ambition comme de toute servitude; sois indépendant; -l’indépendance est le plus rare des biens, et la première condition du -bonheur.» - -Uranie parlait de sa douce voix. Mais la commotion produite par tous -ces tableaux extraordinaires avait tellement ébranlé mon cerveau que -je fus pris soudain d’un grand tremblement. Un frisson me parcourut de -la tête aux pieds, et c’est sans doute ce qui amena mon réveil subit, -au milieu d’une vive agitation.... Hélas! ce délicieux voyage céleste -était terminé. - -Je cherchai Uranie et ne la trouvai plus. Un clair rayon de lune, -pénétrant par la fenêtre de ma chambre, venait caresser le bord d’un -rideau et semblait dessiner vaguement la forme aérienne de mon céleste -guide; mais ce n’était qu’un rayon de lune. - - -Lorsque je revins le lendemain à l’Observatoire, ma première impulsion -fut d’accourir, sous un prétexte quelconque, dans le cabinet du -Directeur et de revoir la Muse charmante qui m’avait gratifié d’un tel -rêve.... - -La pendule avait disparu! - -A sa place trônait le buste, en marbre blanc, de l’illustre astronome. - -Je cherchai en d’autres pièces, et, à propos de mille prétextes, jusque -dans les appartements, mais elle avait bien disparu. - -Pendant des jours, pendant des semaines, je cherchai, sans parvenir à -la revoir ni même à savoir ce qu’elle était devenue. - -J’avais un ami, un confident, à peu près du même âge que moi, quoique -paraissant un peu moins jeune à cause de sa barbe naissante, mais lui -aussi fortement épris de l’idéal et plus rêveur encore peut-être, le -seul d’ailleurs de tout le personnel de l’Observatoire avec lequel je -me sois jamais intimement lié. Il partageait mes joies et mes peines. -Nous avions les mêmes goûts, les mêmes idées, les mêmes sentiments. -Il avait compris et mon adolescente admiration pour une statue, et la -personnification dont mon imagination l’avait animée, et ma mélancolie -d’avoir ainsi subitement perdu ma chère Uranie au moment même où j’y -étais le plus attaché. Il avait plus d’une fois admiré avec moi les -effets de la lumière sur sa céleste physionomie, et souriant de mes -extases, comme un grand frère, me taquinant même, un peu vivement -parfois, sur ma tendresse pour une idole, allait jusqu’à m’appeler -«Camille Pygmalion». Mais, au fond, je voyais bien qu’il l’aimait aussi. - -Cet ami, qui hélas! devait être emporté quelques années plus tard en -pleine fleur de jeunesse, ce bon Georges Spero, éminent esprit et grand -cœur, dont le souvenir me restera éternellement cher, était alors -secrétaire particulier du Directeur, et son affection si sincère me -fut témoignée en cette circonstance par une attention aussi gracieuse -qu’imprévue. - -Un jour, en rentrant chez moi, je vis avec une stupéfaction quasi -incrédule la fameuse pendule placée sur ma cheminée, là, juste devant -moi!... - -C’était bien elle! Mais comment était-elle là? Quel chemin avait-elle -pris? D’où venait-elle? - -J’appris que l’illustre auteur de la découverte de Neptune l’avait -envoyée à réparer chez l’un des principaux horlogers de Paris, que -celui-ci avait reçu de Chine une antique pendule astronomique du plus -haut intérêt et en avait offert l’échange, lequel avait été accepté; et -que Georges Spero, chargé de la transaction, avait racheté l’œuvre de -Pradier pour me l’offrir en souvenir des leçons de mathématiques que je -lui avais données. - -Avec quelle joie je revis mon Uranie! Avec quel bonheur j’en rassasiai -mes regards! Cette charmante personnification de la Muse du Ciel ne -m’a jamais quitté depuis. Dans mes heures d’étude, la belle statue -se tenait devant moi, semblant me rappeler le discours de la déesse, -m’annoncer les destinées de l’Astronomie, me diriger dans mes -adolescentes aspirations scientifiques. Depuis, des émotions plus -passionnées ont pu séduire, captiver, troubler mes sens; mais je -n’oublierai jamais le sentiment idéal que la Muse des étoiles m’avait -inspiré, ni le voyage céleste dans lequel elle m’emporta, ni les -panoramas inattendus qu’elle déploya sous mes regards, ni les vérités -qu’elle me révéla sur l’étendue et la constitution de l’univers, ni le -bonheur qu’elle m’a donné en assignant définitivement pour carrière à -mon esprit les calmes contemplations de la nature et de la science. - -[Illustration] - - - - -DEUXIÈME PARTIE - -Georges Spero - - - - -[Illustration] - - - - -I - -LA VIE - - -L’ardente lumière du soir flottait dans l’atmosphère comme un -prodigieux rayonnement d’or. Des hauteurs de Passy, la vue s’étendait -sur l’immense cité qui, alors plus que jamais, était non pas une ville, -mais un monde. L’Exposition universelle de 1867 avait réuni en ce Paris -impérial toutes les attractions et toutes les séductions du siècle. Les -fleurs de la civilisation y brillaient de leurs plus vives couleurs -et s’y consumaient dans l’ardeur même de leurs parfums, mourant en -pleine fièvre d’adolescence. Les souverains de l’Europe venaient d’y -entendre une éclatante fanfare, qui fut la dernière de la monarchie; -les sciences, les arts, l’industrie semaient leurs créations nouvelles -avec une prodigalité inépuisable. C’était comme une ivresse générale -des êtres et des choses. Des régiments marchaient, musique en tête; -des chars rapides s’entre-croisaient de toutes parts; des millions -d’hommes s’agitaient dans la poussière des avenues, des quais, des -boulevards; mais cette poussière même, dorée par les rayons du soleil -couchant, semblait une auréole couronnant la ville splendide. Les -hauts édifices, les dômes, les tours, les clochers, s’illuminaient des -reflets de l’astre enflammé; on entendait au loin des sons d’orchestre -mêlés à un murmure confus de voix et de bruits divers, et ce lumineux -soir, complétant une éblouissante journée d’été, laissait dans l’âme un -sentiment de contentement, de satisfaction et de bonheur. Il y avait là -comme une sorte de résumé symbolique des manifestations de la vitalité -d’un grand peuple arrivé à l’apogée de sa vie et de sa fortune. - -Des hauteurs de Passy où nous sommes, de la terrasse d’un jardin -suspendu comme aux jours de Babylone au-dessus du cours nonchalant du -fleuve, deux êtres appuyés à la balustrade de pierre contemplent le -bruyant spectacle. Dominant cette surface agitée de la mer humaine, -plus heureux dans leur douce solitude que tous les atomes de ce -tourbillon, ils n’appartiennent pas au monde vulgaire et planent -au-dessus de cette agitation, dans l’atmosphère limpide de leur -bonheur. Leurs esprits pensent, leurs cœurs aiment, ou, pour exprimer -plus complètement le même fait, leurs âmes vivent. - -[Illustration] - -Dans la juvénile beauté de son dix-huitième printemps, la jeune fille -laisse errer son regard rêveur sur l’apothéose du soleil couchant, -heureuse de vivre, plus heureuse encore d’aimer. Elle ne songe point à -ces millions d’êtres humains qui s’agitent à ses pieds; elle regarde -sans le voir le disque ardent du soleil qui descend derrière les nuées -empourprées de l’Occident; elle respire l’air parfumé des guirlandes -de roses du jardin, et ressent dans tout son être cette quiétude de -bonheur intime qui chante dans son cœur un ineffable cantique d’amour. -Sa blonde chevelure nimbe son front d’une auréole vaporeuse et tombe en -touffes opulentes sur sa taille fine et élancée; ses yeux bleus, bordés -de longs cils noirs, semblent un reflet de l’azur des cieux; ses bras, -son cou laissent deviner une chair d’une blancheur lactée; ses joues, -ses oreilles sont vivement colorées; dans l’ensemble de sa personne, -elle rappelle un peu ces petites marquises des peintres du dix-huitième -siècle, qui naissaient à une vie inconnue dont elles ne devaient pas -jouir bien longtemps. Elle se tient debout. Son compagnon, qui tout à -l’heure entourait sa taille de son bras en contemplant avec elle le -tableau de Paris, en écoutant avec elle les flots d’harmonie répandus -dans les airs par la musique de la garde impériale, s’est assis à ses -côtés. Ses yeux ont oublié Paris et le coucher du soleil, pour ne plus -voir que sa gracieuse amie, et, sans s’en apercevoir, il la regarde -avec une fixité étrange et douce, l’admirant comme s’il la voyait -pour la première fois, ne pouvant se détacher de ce délicieux profil, -l’enveloppant de son regard comme d’une magnétique caresse. - - -[Illustration] - -Le jeune étudiant restait absorbé dans cette contemplation. Étudiant, -l’était-il encore à vingt-cinq ans? Mais ne l’est-on pas toujours, et -notre maître d’alors, M. Chevreul, ne se surnommait-il pas hier encore, -dans sa cent-troisième année d’âge, le doyen des étudiants de France? -Georges Spero avait terminé de fort bonne heure ces études de lycée qui -n’apprennent rien, si ce n’est la méthode du travail, et continuait -d’approfondir avec une infatigable ardeur les grands problèmes des -sciences naturelles. L’astronomie surtout avait d’abord passionné son -esprit, et je l’avais précisément connu (comme le lecteur s’en souvient -peut-être, par le récit précédent) à l’Observatoire de Paris, où il -était entré dès l’âge de seize ans et où il s’était fait remarquer -par une singularité assez bizarre, celle de n’avoir aucune ambition -et de ne désirer aucun avancement. A l’âge de seize ans comme à l’âge -de vingt-cinq il se croyait à la veille de sa mort, jugeait peut-être -qu’en fait la vie passe vite et qu’il est superflu de rien désirer, -sinon la science, superflu de rien souhaiter au delà du bonheur -d’étudier et de connaître. Il était peu communicatif, quoique, au fond, -son caractère fût celui d’un enfant enjoué. Sa bouche, fort petite -et très gracieusement dessinée, semblait sourire, si l’on examinait -avec attention le coin des lèvres; autrement, elle paraissait plutôt -pensive et faite pour le silence. Ses yeux, dont la couleur indécise, -rappelant le bleu vert de l’horizon de la mer, changeait suivant la -lumière et selon les émotions intérieures, étaient ordinairement d’une -grande douceur; mais en certaines circonstances on eût pu les croire -enflammés du feu de l’éclair, ou froids comme l’acier. Le regard était -profond, parfois insondable et même étrange, énigmatique. L’oreille -était petite, gracieusement ourlée, le lobe bien détaché et légèrement -relevé, ce qui pour les analystes est un indice de finesse d’esprit. -Le front était vaste, quoique la tête fût plutôt petite, agrandie par -une belle chevelure aux boucles chatoyantes. Sa barbe était fine, -châtain comme ses cheveux, légèrement frisée. De taille moyenne, -l’ensemble de sa personne était élégant, d’une élégance native, soignée -sans prétention, comme sans affectation. - -Nous n’avions eu aucune camaraderie avec lui, ni mes amis, ni moi, -à aucune époque. Aux jours de congé, aux heures de plaisir, il -n’était jamais là. Perpétuellement plongé dans ses études, on eût pu -croire qu’il s’était livré sans trêve à la recherche de la pierre -philosophale, de la quadrature du cercle ou du mouvement perpétuel. Je -ne lui ai jamais connu d’ami, si ce n’est moi, encore ne suis-je pas -sûr d’avoir reçu toutes ses confidences. Peut-être, du reste, n’a-t-il -pas eu d’autre événement intime dans sa vie que celui dont je me fais -aujourd’hui l’historien, et que j’ai pu exactement connaître comme -témoin, sinon comme confident. - -Le problème de l’âme était l’obsession perpétuelle de sa pensée. -Parfois il s’abîmait dans la recherche de l’inconnu avec une telle -intensité d’action cérébrale, qu’il sentait sous son crâne un -fourmillement dans lequel toutes ses facultés pensantes semblaient -s’anéantir. C’était surtout lorsque après avoir longuement analysé les -conditions de l’immortalité, il voyait tout d’un coup disparaître -devant lui l’éphémère vie actuelle, et s’ouvrir devant son être mental -l’éternité sans fin. En face de ce spectacle de l’âme en pleine -éternité, il voulait _savoir_. La vue de son corps pâle et glacé, -enseveli dans un suaire, étendu dans un cercueil, abandonné au fond -d’une fosse étroite, dernière et lugubre demeure, sous l’herbe où le -grillon murmure, ne consternait pas sa pensée autant que l’incertitude -de l’avenir. «Que deviendrai-je? Que devenons-nous? répétait-il comme -un choc d’idée fixe dans son cerveau. Si nous mourons entièrement, -quelle inepte comédie que la vie, avec ses luttes et ses espérances! -Si nous sommes immortels, que faisons-nous pendant l’interminable -éternité? D’aujourd’hui en cent ans, où serai-je? où seront tous les -habitants actuels de la Terre? et les habitants de tous les mondes? -Mourir pour toujours, toujours, n’avoir existé qu’un moment: quelle -dérision! ne vaudrait-il pas mieux cent fois n’être point né? Mais si -le destin est de vivre éternellement sans jamais pouvoir rien changer -à la fatalité qui nous emporte, ayant toujours devant nous l’éternité -sans fin, comment supporter le poids d’une pareille destinée? Et -c’est là le sort qui nous attend? Si jamais nous sommes fatigués -de l’existence, il nous serait interdit de la fuir, il nous serait -impossible de finir! cruauté plus implacable encore que celle d’une -vie éphémère s’évanouissant comme le vol d’un insecte dans la fraîcheur -du soir. Pourquoi donc sommes-nous nés? Pour souffrir de l’incertitude? -pour ne pas voir une seule de nos espérances rester debout après -examen? pour vivre, si nous ne pensons pas, comme des idiots; et si -nous pensons, comme des fous? Et l’on nous parle d’un «bon Dieu!» -Et il y a des religions, des prêtres, des rabbins, des bonzes! Mais -l’humanité n’est qu’une race de dupes et de dupés. La religion vaut la -patrie, et le prêtre vaut le soldat. Les hommes de toutes les nations -sont armés jusqu’aux dents, pour s’entr’assassiner comme des imbéciles. -Eh! c’est ce qu’ils peuvent faire de plus sage: c’est le meilleur -remerciement qu’ils puissent adresser à la Nature pour l’inepte cadeau -dont elle les a gratifiés en leur donnant le jour.» - -[Illustration] - -J’essayais de calmer ses tourments, ses inquiétudes, m’étant fait à -moi-même une certaine philosophie qui m’avait relativement satisfait: -«La crainte de la mort, lui disais-je, me paraît absolument chimérique. -Il n’y a que deux hypothèses à faire. Lorsque nous nous endormons -chaque soir, nous pouvons ne pas nous réveiller le lendemain, et cette -idée, lorsque nous y songeons, ne nous empêche pas de nous endormir. -Pourtant, 1º ou bien, tout finissant avec la vie, nous ne nous -réveillons pas du tout, nulle part; et, dans ce cas, c’est un sommeil -qui n’a pas été fini, qui, pour nous, durera éternellement: nous n’en -saurons donc jamais rien. Ou bien, 2º l’âme survivant au corps, nous -nous réveillons ailleurs pour continuer notre activité. Dans ce cas, le -réveil ne peut être redoutable: il doit plutôt être enchanteur, toute -existence dans la nature ayant sa raison d’être et toute créature, la -plus infime comme la plus noble, trouvant son bonheur dans l’exercice -de ses facultés.» - -[Illustration] - -Ce raisonnement semblait le calmer. Mais les inquiétudes du doute ne -tardaient pas à reparaître piquantes comme des épines. Parfois, il -errait seul, dans les vastes cimetières de Paris, cherchant entre les -tombes les allées les plus désertes, écoutant le bruit du vent dans les -arbres, le bruissement des feuilles mortes dans les sentiers. Parfois, -il s’éloignait, aux environs de la grand’ville, à travers les bois, -et pendant des heures entières marchait en s’entretenant lui-même. -Parfois aussi il demeurait toute une longue journée dans son atelier -de la place du Panthéon, atelier qui lui servait à la fois de cabinet -de travail, de chambre à coucher et de pièce de réception, et jusqu’à -une heure avancée de la nuit, disséquait un cerveau rapporté de la -Clinique, étudiant au microscope les coupes en minces lamelles de la -substance grise. - -L’incertitude des sciences appelées positives, le brusque arrêt de son -esprit dans la solution des problèmes, le jetaient alors en un violent -désespoir, et plus d’une fois je le trouvai dans un abattement inerte, -les yeux brillants et fixes, les mains brûlantes de fièvre, le pouls -agité et intermittent. En l’une de ces crises même, ayant été obligé -de le quitter pour quelques heures, je crus ne plus le trouver vivant -en revenant vers cinq heures du matin. Il avait auprès de lui un verre -de cyanure de potassium qu’il essaya de cacher à mon arrivée. Mais -aussitôt, reprenant son calme avec une grande sérénité d’âme, il eut un -léger sourire: «A quoi bon! me dit-il, si nous sommes immortels, cela -ne servirait à rien. Mais c’était pour le savoir plus vite.» Il m’avoua -ce jour-là qu’il avait cru être douloureusement enlevé par les cheveux -jusqu’à la hauteur du plafond pour retomber ensuite de tout son poids -sur le plancher. - -L’indifférence publique à l’égard de ce grand problème de la destinée -humaine, question qui, à ses yeux, primait toutes les autres, puisqu’il -s’agit de notre existence ou de notre néant, avait le don de -l’exaspérer au dernier degré. Il ne voyait partout que des gens occupés -à des intérêts matériels, uniquement absorbés par l’idée bizarre de -«gagner de l’argent», consacrant toutes leurs années, tous leurs jours, -toutes leurs heures, toutes leurs minutes à ces intérêts déguisés -sous les formes les plus diverses, et ne trouvait aucun esprit libre, -indépendant, vivant de la vie de l’esprit. Il lui semblait que les -êtres pensants pouvaient, devaient, tout en vivant de la vie du corps, -puisqu’on ne peut faire autrement, du moins ne pas rester esclaves -d’une organisation aussi grossière, et vouer leurs meilleurs instants à -la vie intellectuelle. - -A l’époque où commence ce récit, Georges Spero était déjà célèbre, et -même illustre, par les travaux scientifiques originaux qu’il avait -publiés et par plusieurs ouvrages de haute littérature qui avaient -porté son nom aux acclamations du monde entier. Quoiqu’il n’eût pas -encore accompli sa vingt-cinquième année, plus d’un million de lecteurs -avaient lu ses œuvres, qu’il n’avait point écrites cependant pour -le gros public, mais qui avaient eu le succès d’être appréciées par -la majorité désireuse de s’instruire aussi bien que par la minorité -éclairée. On l’avait proclamé le Maître d’une école nouvelle, et -d’éminents critiques, ne connaissant ni son individualité physique, ni -son âge, parlaient de «ses doctrines». - -Comment ce singulier philosophe, cet étudiant austère, se trouvait-il -aux pieds d’une jeune fille à l’heure du coucher du soleil, seul avec -elle, sur cette terrasse où nous venons de les rencontrer? La suite de -ce récit va nous l’apprendre. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - -II - -L’APPARITION - - -Leur première rencontre avait été véritablement étrange. Contemplateur -passionné des beautés de la nature, toujours en quête des grands -spectacles, le jeune naturaliste avait entrepris, l’été précédent, le -voyage de Norvège, dans le but de visiter ces fiords solitaires où -s’engouffre la mer et ces montagnes aux cimes neigeuses qui élèvent -au-dessus des nues leurs fronts immaculés, et surtout avec le vif désir -d’y faire une étude spéciale des aurores boréales, cette manifestation -grandiose de la vie de notre planète. Je l’avais accompagné dans ce -voyage. Les couchers de soleil au delà des fiords calmes et profonds; -les levers de l’astre splendide sur les montagnes, charmaient en une -indicible émotion son âme d’artiste et de poète. Nous demeurâmes -là plus d’un mois, parcourant la pittoresque région qui s’étend de -Christiania aux Alpes Scandinaves. Or, la Norvège était la patrie de -cette enfant du Nord, qui devait exercer une si rapide influence sur -son cœur non éveillé. Elle était là, à quelques pas de lui, et pourtant -ce fut seulement le jour de notre départ que le hasard, ce dieu des -anciens, se décida à les mettre en présence. - -La lumière du matin dorait les cimes lointaines. La jeune Norvégienne -avait été conduite par son père sur l’une de ces montagnes où -maints excursionnistes se rendent, comme au Righi de Suisse, pour -assister au lever du soleil qui, ce jour-là, avait été merveilleux. -Icléa s’était écartée, seule, à quelques mètres, sur un monticule -isolé, pour mieux distinguer certains détails de paysage, lorsque se -retournant, le visage à l’opposé du soleil, pour embrasser l’ensemble -de l’horizon, elle aperçut, non plus sur la montagne ni sur la terre, -mais dans le ciel même, son image, sa personne tout entière, fort -bien reconnaissables. Une auréole lumineuse encadrait sa tête et -ses épaules d’une couronne de gloire éclatante, et un grand cercle -aérien, faiblement teinté des nuances de l’arc-en-ciel, enveloppait la -mystérieuse apparition. - -Stupéfaite, émue par la singularité du spectacle, encore sous -l’impression de la splendeur du lever du soleil, elle ne remarqua -pas immédiatement qu’une autre figure, un profil de tête d’homme, -accompagnait la sienne, silhouette de voyageur immobile, en -contemplation devant elle, rappelant ces statues de saints debout sur -les piliers d’église. Cette figure masculine et la sienne étaient -encadrées par le même cercle aérien. Tout d’un coup, elle aperçut cet -étrange profil humain dans les airs, crut être le jouet d’une vision -fantastique, et, émerveillée, fit un geste de surprise et presque -d’effroi. Son image aérienne reproduisit le même geste, et elle vit le -spectre du voyageur porter la main à son chapeau et se découvrir comme -en une salutation céleste, puis perdre la netteté de ses contours et -s’évanouir en même temps que sa propre image. - -La transfiguration du Mont Thabor, où les disciples de Jésus aperçurent -tout d’un coup dans le ciel l’image du Maître accompagnée de celles de -Moïse et d’Élie, ne plongea pas ses témoins dans une stupéfaction plus -grande que celle de l’innocente vierge de Norvège, en face de cette -anthélie dont la théorie est connue de tous les météorologistes. - -[Illustration] - -Cette apparition se fixa dans la profondeur de sa pensée comme un -rêve merveilleux. Elle avait appelé son père, resté à une faible -distance derrière le monticule; mais, lorsqu’il arriva, tout avait -disparu. Elle lui en demanda l’explication, sans rien obtenir, si ce -n’est un doute, et presque une négation sur la réalité du phénomène. -Cet excellent homme, ancien officier supérieur, appartenait à cette -catégorie de sceptiques distingués qui nient tout simplement ce qu’ils -ignorent ou ne comprennent pas. La délicieuse créature eut beau lui -affirmer qu’elle venait de voir son image dans le ciel,--et même -celle d’un homme qu’elle jugeait jeune et de bonne tournure,--elle -eut beau raconter les détails de l’apparition et ajouter que les -figures lui avaient paru plus grandes que nature et ressemblaient à -des silhouettes colossales, il lui déclara avec autorité, et non sans -emphase, que c’était ce qu’on appelle des illusions d’optique produites -par l’imagination quand on a mal dormi, surtout pendant les années de -l’adolescence. - -[Illustration] - -Mais, le soir du même jour, comme nous montions sur le bateau à vapeur, -je remarquai une jeune fille à la chevelure un peu évaporée qui -regardait mon ami d’un air franchement étonné. Elle était sur le quai, -au bras de son père, et demeurait là immobile comme la femme de Loth -changée en statue de sel. Je la signalai à Georges dès notre arrivée -sur le bateau; mais à peine eut-il tourné la tête de son côté, que je -vis les joues de la jeune fille s’empourprer d’une subite rougeur, -et aussitôt elle détourna son regard pour le diriger sur la roue du -navire qui commençait à se mettre en marche. Je ne sais si Spero y prit -garde. En fait, le matin, nous n’avions rien vu ni l’un ni l’autre du -phénomène aérien, du moins au moment où la jeune fille était arrivée -près de nous, et elle nous était restée cachée elle-même par un petit -massif d’arbustes: c’était surtout le côté de l’Orient, la magnificence -du lever du soleil, qui nous avait attirés. Cependant il salua la -Norvège, qu’il quittait avec regret, du même geste dont il avait salué -le soleil levant; et l’inconnue prit ce salut pour elle. - -Deux mois plus tard, à Paris, le comte de K... recevait une société -nombreuse à propos d’un récent triomphe de sa compatriote Christine -Nilson. La jeune Norvégienne et son père, venus à Paris passer une -partie de l’hiver, étaient au nombre des invités; ils se connaissaient -de longue date comme compatriotes, la Suède et la Norvège étant sœurs. -Pour nous, nous y venions pour la première fois et l’invitation était -même due à l’apparition du dernier livre de Spero, déjà signalé par un -éclatant succès. Rêveuse, pensive, instruite par l’éducation solide -des pays du Nord, avide de connaître, Icléa avait déjà lu, relu avec -curiosité ce livre quelque peu mystique, dans lequel le nouveau -métaphysicien avait exposé les anxiétés de son âme non satisfaite des -_Pensées_ de Pascal. Ajoutons qu’elle avait elle-même depuis plusieurs -mois passé avec succès l’examen du brevet supérieur, et qu’ayant -renoncé à l’étude de la médecine qui d’abord l’avait attirée, elle -commençait à s’initier avec quelque curiosité aux recherches toutes -nouvelles de la physiologie psychologique. - -[Illustration] - -Lorsqu’on avait annoncé M. Georges Spero, il lui avait semblé qu’un -ami inconnu, presque un confident de son esprit, venait d’entrer. -Elle tressaillit, comme frappée d’une commotion électrique. Lui, -peu mondain, timide, gêné dans les réunions d’inconnus, n’aimant ni -danser, ni jouer, ni causer, était resté dans le même coin du salon à -côté de quelques amis, assez indifférent aux valses et aux quadrilles, -plus attentif à deux ou trois chefs-d’œuvre de la musique moderne -interprétés avec sentiment; et la soirée entière s’était passée sans -qu’il se fût approché d’elle, quoiqu’il l’eût remarquée et que, dans -toute cette éblouissante soirée, il n’eût vu qu’elle. Leurs regards -s’étaient plus d’une fois rencontrés. A la fin, vers deux heures du -matin, alors que la réunion se faisait plus intime, il osa venir auprès -d’elle, sans pourtant lui adresser la parole. Ce fut elle qui, la -première, lui parla, pour lui exprimer un doute sur la conclusion de -son livre. - -[Illustration] - -Flatté, mais plus surpris encore d’apprendre que ces pages de -métaphysique avaient une lectrice,--et une lectrice de cet -âge,--l’auteur répondit, assez maladroitement, que ces recherches -étaient un peu sérieuses pour une femme. Elle répliqua que les femmes, -les jeunes filles n’étaient pas exclusivement absorbées par l’exercice -de la coquetterie, et qu’elle en connaissait qui parfois pensaient, -cherchaient, travaillaient, étudiaient. Elle parla avec quelque -vivacité, pour défendre les femmes contre le dédain scientifique de -certains hommes et soutenir leur aptitude intellectuelle, et n’eut pas -de peine à gagner une cause dont son interlocuteur n’était, d’ailleurs, -en aucune façon l’adversaire. - -Ce nouveau livre, dont le succès avait été immédiat et éclatant, -malgré la gravité du sujet, avait entouré le nom de Georges Spero -d’une véritable auréole de célébrité, et dans les salons, le brillant -écrivain était partout accueilli avec une vive sympathie. Les deux -jeunes gens avaient à peine échangé quelques paroles qu’il se trouva le -point de mire des amis de la maison et obligé de répondre à diverses -questions qui vinrent interrompre leur tête-à-tête. L’un des plus -éminents critiques du jour avait précisément consacré un long article -au nouvel ouvrage, et le sujet même du livre devint en un instant -l’objet de la conversation générale. Icléa se tint à l’écart. Elle -sentait, et les femmes ne s’y trompent guère, que le héros l’avait -remarquée, que sa pensée était déjà attachée à la sienne par un fil -invisible, et qu’en répondant aux questions plus ou moins banales -qui lui étaient adressées, son esprit n’était pas entièrement à la -conversation. Ce premier triomphe intime lui suffisait. Elle n’en -désirait point d’autres. Et puis, elle avait reconnu dans son profil la -silhouette mystérieuse de l’apparition aérienne et le jeune voyageur du -bateau de Christiania. - -Dans cette première entrevue, il ne tarda pas à lui témoigner son -enthousiasme pour les sites merveilleux de la Norvège et à lui raconter -son voyage. Elle brûlait d’entendre un mot, une allusion quelconque, -au phénomène aérien qui l’avait tant frappée; et elle ne comprenait -pas son silence, sa discrétion. Lui, n’ayant pas observé l’anthélie -au moment où elle s’y était elle-même projetée, n’avait pas été -particulièrement surpris d’un phénomène qu’il avait plusieurs fois -déjà, et en de meilleures conditions, étudié du haut de la nacelle d’un -aérostat, et n’ayant rien observé de spécial, n’avait rien à en dire. -L’instant de l’embarquement ne se représenta pas non plus à sa mémoire, -et quoique la blonde enfant ne lui parût pas entièrement étrangère, -cependant il ne se souvenait pas de l’avoir entrevue. Pour moi, je -l’avais tout de suite reconnue. Il causa des lacs, des rivières, des -fiords, des montagnes; apprit d’elle que sa mère était morte fort jeune -d’une maladie de cœur, que son père préférait la vie de Paris à celle -de tout autre pays, et que sans doute elle ne retournerait plus que -rarement dans sa patrie. - -Une remarquable communauté de goûts et d’idées, une vive sympathie -mutuelle, une estime réciproque, les mirent tout de suite en relation. -Élevée suivant le mode d’éducation anglaise, elle jouissait de cette -indépendance d’esprit et de cette liberté d’action que les femmes de -France ne connaissent qu’après le mariage, et ne se sentait arrêtée -par aucune de ces conventions sociales qui paraissent destinées chez -nous à protéger l’innocence et la vertu. Deux amies de son âge étaient -même déjà venues seules à Paris pour terminer leur éducation musicale, -et elles vivaient ensemble, en pleine Babylone, en toute sécurité -d’ailleurs, sans s’être jamais doutées des périls dont on prétend que -Paris est rempli. La jeune fille reçut les visites de Georges Spero -comme son père eût pu les recevoir lui-même, et en quelques semaines -l’affinité de leurs caractères et de leurs goûts les avait associés -dans les mêmes études, dans les mêmes recherches, souvent dans les -mêmes pensées. Presque chaque jour, dans l’après-midi, entraîné par une -secrète attraction, il se dirigeait du quartier Latin vers les bords de -la Seine, qu’il suivait jusqu’au Trocadéro, et passait plusieurs heures -avec Icléa soit dans la bibliothèque, soit sur la terrasse du jardin, -soit en une promenade au Bois. - -La première impression, née de l’apparition céleste, était restée dans -l’âme d’Icléa. Elle regardait le jeune savant, sinon comme un dieu ou -comme un héros, du moins comme un homme supérieur à ses contemporains. -La lecture de ses ouvrages fortifia cette impression et l’accrut -encore: elle ressentit pour lui plus que de l’admiration, une véritable -vénération. Lorsqu’elle eut fait sa connaissance personnelle, le grand -homme ne descendit pas de son piédestal. Elle le trouva si éminent, si -transcendant dans ses études, dans ses travaux, dans ses recherches, -mais en même temps si simple, si sincère, si bon et si indulgent -pour tous, et--saisissant tout prétexte pour entendre prononcer son -nom--elle dut subir parfois quelques critiques de rivaux si injustes -envers lui, qu’elle se prit à l’aimer avec un sentiment presque -maternel. Ce sentiment d’affection protectrice existe-t-il donc déjà -dans le cœur des jeunes filles? Peut-être, mais assurément elle l’aima -ainsi d’abord. Je crois avoir dit plus haut que le fond du caractère -de ce penseur était quelque peu mélancolique, de cette mélancolie de -l’âme, dont parle Pascal, et qui est comme la nostalgie du ciel. Il -cherchait, en effet, perpétuellement la solution de l’éternel problème, -le _To be or not to be_ «ÊTRE OU N’ÊTRE PAS» d’Hamlet. Parfois on eût -pu le voir triste, atterré jusqu’à la mort. Mais, par un singulier -contraste, lorsque ses noires pensées s’étaient pour ainsi dire -consumées dans la recherche, que le cerveau épuisé perdait la faculté -de vibrer encore, il y avait en lui comme un repos, un rassérènement; -la circulation de son sang vermeil ranimait la vie organique, le -philosophe disparaissait pour faire place à un enfant presque naïf, -d’une gaieté facile, s’amusant de tout et de rien, ayant presque des -goûts féminins, aimant les fleurs, les parfums, la musique, la rêverie, -et paraissant même parfois d’une étonnante insouciance. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - -III - -TO BE OR NOT TO BE - - -C’était précisément cette phase de sa vie intellectuelle qui avait -si intimement associé les deux êtres. Heureuse d’exister, à la fleur -de son printemps, s’ouvrant à la lumière de la vie, harpe vibrant de -toutes les harmonies de la nature, la belle créature du Nord rêvait -encore parfois aux elfes et aux fées de son climat, aux anges et aux -mystères de la religion chrétienne, qui avaient bercé son enfance; -mais sa piété, sa crédulité des premiers jours n’avaient pas obscurci -sa raison, elle pensait librement, cherchait avec sincérité la vérité, -et regrettant peut-être de ne plus croire au paradis des prédicateurs, -elle se sentait pourtant animée du désir impérieux de vivre toujours. -La mort lui semblait une cruelle injustice. Elle ne revoyait jamais -sa mère étendue sur son lit de mort, belle de tout l’éclat de sa -trentième année, emportée en pleine floraison des roses dans un -cimetière verdoyant et parfumé, tout rempli de chants d’oiseaux, et -rayée subitement du livre des vivants, tandis que la nature entière -avait continué de chanter, de fleurir et de briller; elle ne revoyait -jamais, dis-je, le pâle visage de sa mère, sans qu’un frisson subit la -parcourût tout entière, de la tête aux pieds. Non, sa mère n’était pas -morte. Non, elle ne mourrait pas elle-même, ni à trente ans, ni plus -tard. Et lui! _Lui_, mourir! cette sublime intelligence s’anéantir par -un arrêt du cœur ou de la respiration? Non, ce n’était pas possible. -Les hommes se trompent. Un jour on saura. - -Elle aussi pensait parfois à ces mystères, sous une forme plutôt -esthétique et sentimentale que scientifique; mais elle y pensait. -Toutes ses questions, tous ses doutes, le but secret de ses -conversations, de son attachement si rapide peut-être à son ami, tout -cela avait pour cause l’immense soif de connaître qui altérait son -âme. Elle espérait en lui, parce qu’elle avait déjà trouvé dans ses -écrits la solution des plus grands problèmes. Ils lui avaient appris -à connaître l’univers, et cette connaissance se trouvait être plus -belle, plus vivante, plus grande, plus poétique que les erreurs et les -illusions anciennes. Depuis le jour où elle avait appris de ses lèvres -que sa vie n’avait pas d’autre but que cette recherche de la réalité, -elle était sûre qu’il trouverait, et son esprit s’accrochait, se liait -au sien, peut-être encore plus énergiquement que son cœur. - -Il y avait environ trois mois qu’ils vivaient ainsi, d’une commune vie -intellectuelle, passant presque tous les jours plusieurs heures dans -la lecture des mémoires originaux écrits dans les différentes langues -sur la philosophie scientifique, la théorie des atomes, la physique -moléculaire, la chimie organique, la thermodynamique et les diverses -sciences qui ont pour but la connaissance de l’être, dissertant sur -les contradictions apparentes ou réelles des hypothèses, trouvant -parfois, dans les écrivains purement littéraires, des rapports et -des coïncidences assez surprenantes avec les axiomes scientifiques, -s’étonnant de certaines presciences des grands auteurs. Ces lectures, -ces recherches, ces comparaisons les avaient surtout intéressés par -l’élimination que leur esprit de plus en plus éclairé se voyait -conduit à faire des neuf dixièmes des écrivains, dont les œuvres sont -absolument vides, et de la moitié du dernier dixième, dont les écrits -n’ont qu’une valeur superficielle; ayant ainsi déblayé le champ de -la littérature, ils vivaient avec une certaine satisfaction dans la -société restreinte des esprits supérieurs. Peut-être y entrait-il -quelque léger sentiment d’orgueil. - -Un jour, Spero arriva plus tôt que de coutume. _Eureka!_ s’écria-t-il. -Mais se reprenant aussi vite: _Peut-être_.... - -S’appuyant à la cheminée où pétillait un feu ardent, tandis que sa -compagne le contemplait de ses grands yeux pleins de curiosité, il se -mit à parler avec une sorte de solennité inconsciente, comme s’il se -fût entretenu avec son propre esprit, dans la solitude d’un bois: - - -«Tout ce que nous voyons n’est qu’apparence. La réalité est autre. - -«Le Soleil paraît tourner autour de nous, se lever le matin et se -coucher le soir, et la Terre où nous sommes paraît immobile. C’est -le contraire qui est vrai. Nous habitons autour d’un projectile -tourbillonnant, lancé dans l’espace avec une vitesse soixante-quinze -fois plus rapide que celle qui emporte un boulet de canon. - -«Un harmonieux concert vient charmer nos oreilles. Le son n’existe pas, -n’est qu’une impression de nos sens, produite par des vibrations de -l’air d’une certaine amplitude et d’une certaine vitesse, vibrations -en elles-mêmes silencieuses. Sans le nerf auditif et le cerveau, il n’y -aurait pas de sons. En réalité, il n’y a que du mouvement. - -«L’arc-en-ciel épanouit son cercle radieux, la rose et le bluet -mouillés par la pluie scintillent au soleil, la verte prairie, le -sillon d’or diversifient la plaine de leurs éclatantes couleurs. Il -n’y a pas de couleurs, il n’y a pas de lumière, il n’y a que des -ondulations de l’éther qui mettent en vibration le nerf optique. -Apparences trompeuses. Le soleil échauffe et féconde, le feu brûle: il -n’y a pas de chaleur, mais seulement des sensations. La chaleur, comme -la lumière, n’est qu’un mode de mouvement. Mouvements invisibles, mais -souverains, suprêmes. - - -«Voici une forte solive de fer, de celles qu’on emploie si généralement -aujourd’hui dans les constructions. Elle est posée dans le vide, à -dix mètres de hauteur, sur deux murs, sur lesquels s’appuient ses -deux extrémités. Elle est «solide», certes. En son milieu, on a posé -un poids de mille, deux mille, dix mille kilogrammes, et ce poids -énorme, elle ne le sent même pas; c’est à peine si l’on peut constater -par le niveau une imperceptible flexion. Pourtant, cette solive est -composée de molécules qui ne se touchent pas, qui sont en vibration -perpétuelle, qui s’écartent les unes des autres sous l’influence de la -chaleur, qui se resserrent sous l’influence du froid. Dites-moi, s’il -vous plaît, ce qui constitue la solidité de cette barre de fer? Ses -atomes matériels? Assurément non, puisqu’ils ne se touchent pas. Cette -solidité réside dans l’attraction moléculaire, c’est-à-dire dans une -force immatérielle. - -«Absolument parlant, le solide n’existe pas. Prenons entre nos mains -un lourd boulet de fer; ce boulet est composé de molécules invisibles, -qui ne se touchent pas, lesquelles sont composées d’atomes qui ne se -touchent pas davantage. La continuité que paraît avoir la surface de -ce boulet et sa solidité apparente sont donc de pures illusions. Pour -l’esprit qui analyserait sa structure intime, c’est un tourbillon de -moucherons rappelant ceux qui tournoient dans l’atmosphère des jours -d’été. D’ailleurs, chauffons ce boulet qui nous paraît solide: il -coulera; chauffons-le davantage: il s’évaporera, sans pour cela changer -de nature; liquide ou gaz, ce sera toujours du fer. - -«Nous sommes en ce moment dans une maison. Tous ces murs, ces -planchers, ces tapis, ces meubles, cette cheminée de marbre, sont -composés de molécules qui ne se touchent pas davantage. Et toutes ces -molécules constitutives des corps sont en mouvement de circulation les -unes autour des autres. - -«Notre corps est dans le même cas. Il est formé par une circulation -perpétuelle de molécules; c’est une flamme incessamment consumée et -renouvelée; c’est un fleuve au bord duquel on vient s’asseoir en -croyant revoir toujours la même eau, mais où le cours perpétuel des -choses ramène une eau toujours nouvelle. - -«Chaque globule de notre sang est un monde (et nous en avons cinq -millions par millimètre cube). Successivement, sans arrêt ni trêve, -dans nos artères, dans nos veines, dans notre chair, dans notre -cerveau, tout circule, tout marche, tout se précipite dans un -tourbillon vital proportionnellement aussi rapide que celui des corps -célestes. Molécule par molécule, notre cerveau, notre crâne, nos yeux, -nos nerfs, notre chair tout entière, se renouvellent sans arrêt et si -rapidement, qu’en quelques mois notre corps est entièrement reconstitué. - - -«Par des considérations fondées sur les attractions moléculaires, on a -calculé que, dans une minuscule gouttelette d’eau projetée à l’aide de -la pointe d’une épingle, gouttelette invisible à l’œil nu, mesurant -un millième de millimètre cube, il y a plus de deux cent vingt-cinq -millions de molécules. - -«Dans une tête d’épingle, il n’y a pas moins de huit sextillions -d’atomes, soit huit mille milliards de milliards, et ces atomes -sont séparés les uns des autres par des distances considérablement -plus grandes que leurs dimensions, ces dimensions étant d’ailleurs -invisibles même au plus puissant microscope. Si l’on voulait compter le -nombre de ces atomes contenus dans une tête d’épingle, en en détachant -par la pensée un milliard par seconde, il faudrait continuer cette -opération pendant deux cent cinquante-trois mille ans pour achever -l’énumération. - -«Dans une goutte d’eau, dans une tête d’épingle, il y a -incomparablement plus d’atomes que d’étoiles dans tout le ciel connu -des astronomes armés de leurs plus puissants télescopes. - - -«Qui soutient la Terre dans le vide éternel, le Soleil et tous les -astres de l’univers? Qui soutient cette longue solive en fer jetée -entre deux murs et sur laquelle on va bâtir plusieurs étages? Qui -soutient la forme de tous les corps? La Force. - -«L’univers, les choses et les êtres, tout ce que nous voyons est formé -d’atomes invisibles et impondérables. L’univers est un dynamisme. Dieu, -c’est l’âme universelle: _in eo vivimus, moremur et sumus_. - -«Comme l’âme est la force mouvant le corps, l’Être infini est la force -mouvant l’univers! La théorie purement mécanique de l’univers reste -incomplète pour l’analyste qui pénètre au fond des choses. La _volonté_ -humaine est faible, il est vrai, relativement aux forces cosmiques. -Cependant, en envoyant un train de Paris à Marseille, un navire de -Marseille à Suez, je déplace, librement, une partie infinitésimale de -la masse terrestre, et je modifie le cours de la Lune. Aveugles du -dix-neuvième siècle, revenez au cygne de Mantoue: _Mens agitat molem_. - -«Si je dissèque la matière, je trouve au fond de tout l’atome -invisible: la matière disparaît, s’évanouit en fumée. Si mes yeux -avaient la puissance de voir la réalité, ils verraient à travers les -murs, formés de molécules séparées, à travers les corps, tourbillons -atomiques. Nos yeux de chair ne voient pas ce qui est. C’est avec l’œil -de l’esprit qu’il faut voir. Ne nous fions pas à l’unique témoignage -de nos sens: il y a autant d’étoiles au-dessus de nos têtes pendant le -jour que pendant la nuit. - -«Il n’y a dans la nature ni astronomie, ni physique, ni chimie, ni -mécanique: ce sont là des méthodes subjectives d’observation. Il n’y -a qu’une seule unité. L’infiniment grand est identique à l’infiniment -petit. L’espace est infini sans être grand. La durée est éternelle sans -être longue. Étoiles et atomes sont un. - - -«L’unité de l’univers est constituée par la force invisible, -impondérable, immatérielle, qui meut les atomes. Si un seul atome -cessait d’être mû par la force, l’univers s’arrêterait. La Terre -tourne autour du Soleil, le Soleil gravite autour d’un foyer sidéral -mobile lui-même; les millions, les milliards de soleils qui peuplent -l’univers courent plus vite que les projectiles de la poudre; ces -étoiles, qui nous paraissent immobiles, sont des soleils lancés dans le -vide éternel à la vitesse de dix, vingt, trente millions de kilomètres -par jour, courant tous vers un but ignoré, soleils, planètes, terres, -satellites, comètes vagabondes...; le point fixe, le centre de gravité -cherché par l’analyste, fuit à mesure qu’on le poursuit et n’existe en -réalité nulle part. Les atomes qui constituent les corps se meuvent -relativement aussi vite que les étoiles dans le ciel. Le mouvement -régit tout, forme tout. - -«_L’atome lui-même n’est pas une inerte matière. Il est un centre de -force._ - -«Ce qui constitue essentiellement l’être humain, ce qui l’organise, ce -n’est point sa substance matérielle, ce n’est ni le protoplasma, ni -la cellule, ni ces merveilleuses et fécondes associations du carbone -avec l’hydrogène, l’oxygène et l’azote: c’est la _Force_ animique, -invisible, immatérielle. C’est elle qui groupe, dirige et retient -associées les innombrables molécules qui composent l’admirable harmonie -du corps vivant. - -«La matière et l’énergie n’ont jamais été vues séparées l’une de -l’autre; l’existence de l’une implique l’existence de l’autre; il y a -peut-être identité substantielle de l’une et de l’autre. - -«Que le corps se désagrège tout d’un coup après la mort, comme il se -désagrège lentement et se renouvelle perpétuellement pendant la vie, -peu importe. L’âme demeure. _L’atome psychique organisateur est le -centre de cette force._ Lui aussi est indestructible. - -«Ce que nous voyons est trompeur. LE RÉEL, C’EST L’INVISIBLE.» - - -Il se mit à marcher à grands pas. La jeune fille l’avait écouté comme -on écoute un apôtre, un apôtre bien-aimé, et quoiqu’il n’eût, en fait, -parlé que pour elle, il n’avait pas paru prendre garde à sa présence, -tant elle s’était faite immobile et silencieuse. Elle s’approcha de lui -et lui prit une main dans les siennes. «Oh! fit-elle, si tu n’as pas -encore conquis la Vérité, elle ne t’échappera pas.» - -[Illustration] - -Puis, s’enflammant elle-même et faisant allusion à une réserve souvent -exprimée par lui: «Tu crois, ajouta-t-elle, qu’il est impossible à -l’homme terrestre d’atteindre la Vérité, parce que nous n’avons que -cinq sens et qu’une multitude de manifestations de la nature restent -étrangères à notre esprit, n’ayant aucune voie pour nous arriver. De -même que la vue nous serait refusée si nous étions privés du nerf -optique, l’audition si nous étions privés du nerf acoustique, etc., de -même les vibrations, les manifestations de la force qui passent entre -les cordes de notre instrument organique sans faire vibrer celles qui -existent, nous restent inconnues. Je te le concède, et j’admets avec -toi que les habitants de certains mondes peuvent être incomparablement -plus avancés que nous. Mais il me semble que, quoique terrien, tu as -trouvé. - -[Illustration] - ---Chère bien-aimée, répliqua-t-il en s’asseyant auprès d’elle sur le -vaste divan de la bibliothèque, il est bien certain que notre harpe -terrestre manque de cordes, et il est probable qu’un citoyen du -système de Sirius se rirait de nos prétentions. Le moindre morceau -de fer aimanté est plus fort que Newton et Leibnitz pour trouver le -pôle magnétique, et l’hirondelle connaît mieux que Christophe Colomb -ou Magellan les variations de latitude. Qu’ai-je dit tout à l’heure? -Que les apparences sont trompeuses et qu’à travers la matière notre -esprit doit voir la force invisible. C’est ce qu’il y a de plus sûr. La -matière n’est pas ce qu’elle paraît, et nul homme instruit des progrès -des sciences positives ne pourrait plus aujourd’hui se prétendre -matérialiste. - ---Alors, reprit-elle, l’atome psychique cérébral, principe de -l’organisme humain, serait immortel, comme tous les atomes d’ailleurs, -si l’on admet les assertions fondamentales de la chimie. Mais il -différerait des autres par une sorte de rang plus élevé, l’âme lui -étant attachée. Et il conserverait la conscience de son existence? -L’âme serait-elle comparable à une substance électrique? J’ai vu une -fois la foudre passer à travers un salon et éteindre les flambeaux. -Lorsqu’on les ralluma, on trouva que la pendule avait été dédorée et -que le lustre d’argent ciselé avait été doré sur plusieurs points. Il y -a là une force subtile. - ---Ne faisons pas de comparaisons; elles resteraient toutes trop -éloignées de la réalité. Nous _savons_ tous que nous mourrons, mais -nous ne le _croyons_ pas. Eh! comment pourrions-nous le croire? Comment -pourrions-nous comprendre la mort, qui n’est qu’un changement d’état -du connu à l’inconnu, du visible à l’invisible? Que l’âme existe comme -force, c’est ce qui n’est pas douteux. Qu’elle ne fasse qu’un avec -l’atome cérébral organisateur, nous pouvons l’admettre. Qu’elle survive -ainsi à la dissolution du corps, nous le concevons. - ---Mais que devient-elle? Où va-t-elle? - ---La plupart des âmes ne se doutent même pas de leur propre existence. -Sur les quatorze cents millions d’êtres humains qui peuplent notre -planète, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes ne pensent pas. Que -feraient-ils, grands Dieux! de l’immortalité? Comme la molécule de fer -flotte sans le savoir dans le sang qui bat sous la tempe de Lamartine -ou d’Hugo, ou bien demeure fixée pour un temps dans l’épée de César; -comme la molécule d’hydrogène brille dans le gaz du foyer de l’Opéra ou -s’immerge dans la goutte d’eau avalée par le poisson au fond obscur des -mers, les atomes vivants qui n’ont jamais pensé sommeillent. - -«Les âmes qui pensent restent l’apanage de la vie intellectuelle. -Elles conservent le patrimoine de l’humanité et l’accroissent pour -l’avenir. Sans cette immortalité des âmes humaines qui ont conscience -de leur existence et vivent par l’esprit, toute l’histoire de la Terre -ne devrait aboutir qu’au néant, et la création tout entière, celle -des mondes les plus sublimes aussi bien que celle de notre infime -planète, serait une absurdité décevante, plus misérable et plus idiote -que l’excrément d’un ver de terre. Il a raison d’être et l’univers -ne l’aurait pas! T’imagines-tu les milliards de mondes atteignant -les splendeurs de la vie et de la pensée pour se succéder sans fin -dans l’histoire de l’univers sidéral, et n’aboutissant qu’à donner -naissance à des espérances perpétuellement déçues, à des grandeurs -perpétuellement anéanties? Nous avons beau nous faire humbles, nous ne -pouvons admettre le rien comme but suprême du progrès perpétuel, prouvé -par toute l’histoire de la nature. Or, les âmes sont les semences des -humanités planétaires. - ---Peuvent-elles donc se transporter d’un monde à l’autre? - ---Rien n’est si difficile à comprendre que ce que l’on ignore; rien -n’est plus simple que ce que l’on connaît. Qui s’étonne, aujourd’hui, -de voir le télégraphe électrique transporter instantanément la pensée -humaine à travers les continents et les mers? Qui s’étonne de voir -l’attraction lunaire soulever les eaux de l’Océan et produire les -marées? Qui s’étonne de voir la lumière se transmettre d’une étoile à -l’autre avec la vitesse de trois cent mille kilomètres par seconde? Au -surplus, les penseurs seuls pourraient apprécier la grandeur de ces -merveilles; le vulgaire ne s’étonne de rien. Si quelque découverte -nouvelle nous permettait d’adresser demain des signaux aux habitants -de Mars et d’en recevoir des réponses, les trois quarts des hommes n’en -seraient plus surpris après-demain. - -[Illustration] - -«Oui, les forces animiques peuvent se transporter d’un monde à l’autre, -non partout ni toujours, assurément, et non toutes. Il y a des lois et -des conditions. Ma volonté peut soulever mon bras, lancer une pierre, -à l’aide de mes muscles; si je prends un poids de vingt kilos, elle -soulèvera encore mon bras; si je veux prendre un poids de mille kilos, -je ne le puis plus. Tels esprits sont incapables d’aucune activité; -d’autres ont acquis des facultés transcendantes. Mozart, à six ans -imposait à tous ses auditeurs la puissance de son génie musical et -publiait à huit ans ses deux premières œuvres de sonates, tandis que -le plus grand auteur dramatique qui ait existé, Shakespeare, n’avait -encore écrit avant l’âge de trente ans aucune pièce digne de son nom. -Il ne faut pas croire que l’âme appartienne à quelque monde surnaturel. -Tout est dans la nature. Il n’y a guère plus de cent mille ans que -l’humanité terrestre s’est dégagée de la chrysalide animale; pendant -des millions d’années, pendant la longue série historique des périodes -primaire, secondaire et tertiaire, il n’y avait pas sur la Terre une -seule pensée pour apprécier ces grandioses spectacles, un seul regard -humain pour les contempler. Le progrès a lentement élevé les âmes -inférieures des plantes et des animaux; l’homme est tout récent sur la -planète. La nature est en incessant progrès; l’univers est un perpétuel -devenir; l’ascension est la loi suprême. - -«Tous les mondes, ajouta-t-il, ne sont pas actuellement habités. -Les uns sont à l’aurore, d’autres au crépuscule. Dans notre système -solaire, par exemple, Mars, Vénus, Saturne et plusieurs de ses -satellites paraissent en pleine activité vitale; Jupiter semble -n’avoir pas dépassé sa période primaire; la Lune n’a peut-être plus -d’habitants. Notre époque actuelle n’a pas plus d’importance dans -l’histoire générale de l’univers que notre fourmilière dans l’infini. -Avant l’existence de la Terre, il y a eu, de toute éternité, des mondes -peuplés d’humanités; quand notre planète aura rendu le dernier soupir -et que la dernière famille humaine s’endormira du dernier sommeil aux -bords de la dernière lagune de l’océan glacé, des soleils innombrables -brilleront toujours dans l’infini, et toujours il y aura des matins et -des soirs, des printemps et des fleurs, des espérances et des joies. -Autres soleils, autres terres, autres humanités. L’espace sans bornes -est peuplé de tombes et de berceaux. Mais la vie, la pensée, le progrès -éternel sont le but final de la création. - -«La Terre est le satellite d’une étoile. Actuellement aussi bien que -dans l’avenir, nous sommes citoyens du ciel. Que nous le sachions ou -que nous l’ignorions, nous vivons en réalité dans les étoiles.» - - -Ainsi s’entretenaient les deux amis sur les graves problèmes qui -préoccupaient leurs pensées. Lorsqu’ils conquéraient une solution, -fût-elle incomplète, ils éprouvaient un véritable bonheur d’avoir -fait un pas de plus dans la recherche de l’inconnu et pouvaient plus -tranquillement ensuite causer des choses habituelles de la vie. -C’étaient deux esprits également avides de savoir, s’imaginant, avec -toute la ferveur de la jeunesse, pouvoir s’isoler du monde, dominer les -impressions humaines et atteindre en leur céleste essor l’étoile de la -Vérité qui scintillait au-dessus de leurs têtes dans les profondeurs de -l’infini. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - -IV - -AMOR - - -Dans cette vie à deux, tout intime, toute charmante qu’elle fût, -quelque chose manquait. Ces entretiens sur les formidables problèmes -de l’être et du non-être, les échanges d’idées sur l’analyse de -l’humanité, les recherches sur le but final de l’existence des choses, -les contemplations astronomiques et les questions qu’elles inspirent, -satisfaisaient parfois leur esprit, non leur cœur. Lorsque l’un près de -l’autre, ils avaient longuement causé, soit sous le berceau du jardin -qui dominait le tableau de la grande ville, soit dans la bibliothèque -silencieuse, l’étudiant, le chercheur ne pouvait se détacher de sa -compagne, et tous deux restaient, la main dans la main, muets, -attirés, retenus par une force dominatrice. Après le départ, l’un et -l’autre éprouvaient un vide singulier, douloureux, dans la poitrine, -un malaise indéfinissable, comme si quelque lien nécessaire à leur -vie mutuelle eût été rompu; et l’un comme l’autre n’aspirait qu’à -l’heure du retour. Il l’aimait, non pour lui, mais pour elle, d’une -affection presque impersonnelle, dans un sentiment de profonde estime -autant que d’ardent amour, et, par un combat de tous les instants -contre les attractions de la chair, avait su résister. Mais un jour -qu’ils étaient assis l’un près de l’autre, sur ce grand divan de -la bibliothèque encombré comme d’habitude de livres et de feuilles -volantes, comme ils demeuraient silencieux, il arriva que, chargée sans -doute de tout le poids des efforts concentrés depuis si longtemps pour -résister à une attraction trop irrésistible, la tête du jeune auteur -s’inclina insensiblement sur les épaules de sa compagne et que, presque -aussitôt... leurs lèvres se rencontrèrent. . . . . . . . . . . . . . . - -O joies inénarrables de l’amour partagé! Ivresse insatiable de l’être -altéré de bonheur, transports sans fin de l’imagination invaincue, -douce musique des cœurs, à quelles hauteurs éthérées n’avez-vous pas -élevé les élus abandonnés à vos félicités suprêmes! Subitement oublieux -de la terre inférieure, ils s’envolent à tire-d’ailes dans les paradis -enchantés, se perdent dans les profondeurs célestes et planent dans les -régions sublimes de l’éternelle volupté. Le monde avec ses comédies et -ses misères n’existe plus pour eux. Ils vivent dans la lumière, dans -le feu, salamandres, phénix, dégagés de tout poids, légers comme la -flamme, se consumant eux-mêmes, renaissant de leurs cendres, toujours -lumineux, toujours ardents, invulnérables, invincibles. - -L’expansion si longuement contenue de ces premiers transports jeta les -deux amants dans une vie d’extase qui leur fit un instant oublier la -métaphysique et ses problèmes. Cet instant dura six mois. Le plus doux, -mais le plus impérieux des sentiments était venu compléter en eux les -insuffisantes satisfactions intellectuelles de l’esprit, et les avait -tout d’un coup absorbées, presque anéanties. A dater du jour du baiser, -Georges Spero, non seulement disparut entièrement de la scène du monde, -mais encore cessa d’écrire, et je le perdis de vue moi-même, malgré -la longue et réelle affection qu’il m’avait témoignée. Des logiciens -eussent pu en conclure que, pour la première fois de sa vie, il était -satisfait, et qu’il avait trouvé la solution du grand problème, le but -suprême de l’existence des êtres. - -Ils vivaient de cet «égoïsme à deux» qui, en éloignant l’humanité de -notre centre optique, diminue ses défauts et la fait paraître plus -aimable et plus belle. Satisfaits de leur affection mutuelle, tout -chantait pour eux, dans la nature et dans l’humanité, un perpétuel -cantique de bonheur et d’amour. - -[Illustration] - -Bien souvent le soir ils allaient, suivant le cours de la Seine, -contempler en rêvant les merveilleux effets de lumière et d’ombre qui -décorent le ciel de Paris, si admirable au crépuscule, à l’heure où les -silhouettes des tours et des édifices se projettent en noir sur le fond -lumineux de l’occident. Des nuées roses et empourprées, illuminées par -le reflet lointain de la mer sur laquelle brille le soleil disparu, -donnent à notre ciel un caractère spécial, qui n’est plus celui de -Naples baigné à l’occident par le miroir méditerranéen, mais qui -peut-être surpasse celui de Venise, dont l’illumination est orientale -et pâle. Soit que, leurs pas les ayant conduits vers l’île antique -de la Cité, ils descendissent le cours du fleuve en passant en vue -de Notre-Dame et du vieux Châtelet qui profilait sa noire silhouette -devant le ciel encore lumineux, soit que, plutôt encore, attirés par -l’éclat du couchant et par la campagne, ils eussent descendu les quais -jusqu’au delà des remparts de l’immense cité et se fussent égarés -jusqu’aux solitudes de Boulogne et de Billancourt, fermées par les -coteaux noirs de Meudon et de Saint-Cloud, ils contemplaient la nature, -ils oubliaient la ville bruyante perdue derrière eux, et marchant -d’un même pas, ne formant qu’un seul être, recevaient en même temps -les mêmes impressions, pensaient les mêmes pensées, et, en silence, -parlaient le même langage. Le fleuve coulait à leurs pieds, les bruits -du jour s’éteignaient, les premières étoiles brillaient au ciel. Icléa -aimait à les nommer à Georges à mesure qu’elles apparaissaient. - -[Illustration] - -Mars et avril offrent souvent à Paris de douces soirées dans -lesquelles circule le premier souffle avant-coureur du printemps. Les -brillantes étoiles d’Orion, l’éblouissant Sirius, les Gémeaux Castor -et Pollux scintillent dans le ciel immense; les Pléiades s’abaissent -vers l’horizon occidental, mais Arcturus et le Bouvier, pasteur des -troupeaux célestes, reviennent, et quelques heures plus tard la blanche -et resplendissante Véga s’élève de l’horizon oriental, bientôt suivie -par la Voie lactée. Arcturus aux rayons d’or était toujours la première -étoile reconnue, par son éclat perçant et par sa position dans le -prolongement de la queue de la Grande Ourse. Parfois, le croissant -lunaire planait dans le ciel occidental et la jeune contemplatrice -admirait, comme Ruth auprès de Booz, «cette faucille d’or dans le -champ des étoiles.» - -Les étoiles enveloppent la Terre; la Terre est dans le ciel. Spero -et sa compagne le sentaient bien, et sur aucune autre terre céleste, -peut-être, aucun couple ne vivait plus intimement qu’eux dans le ciel -et dans l’infini. - -Insensiblement, pourtant, sans peut-être s’en apercevoir lui-même, le -jeune philosophe reprit, graduellement, par fragments morcelés, ses -études interrompues, analysant maintenant les choses avec un profond -sentiment d’optimisme qu’il n’avait pas encore connu malgré sa bonté -naturelle, éliminant les conclusions cruelles, parce qu’elles lui -semblaient dues à une connaissance incomplète des causes, contemplant -les panoramas de la nature et de l’humanité dans une nouvelle lumière. -Elle avait repris aussi, du moins partiellement, les études qu’elle -avait commencées en commun avec lui; mais un sentiment, nouveau, -immense, remplissait son âme, et son esprit n’avait plus la même -liberté pour le travail intellectuel. Absorbée dans cette affection -de tous les instants pour un être qu’elle avait entièrement conquis, -elle ne voyait que par lui, n’agissait que pour lui. Pendant les heures -calmes du soir, lorsqu’elle se mettait au piano, soit pour jouer une -sonate de Chopin qu’elle s’étonnait de n’avoir pas comprise avant -d’aimer, soit pour s’accompagner en chantant de sa voix si pure et si -étendue les lieder norvégiens de Grieg et de Bull, ou les mélodies de -notre Gounod, il lui semblait, à son insu, peut-être, que son bien-aimé -était le seul auditeur capable d’entendre ces inspirations du cœur. -Quelles heures délicieuses il passa, dans cette vaste bibliothèque de -la maison de Passy, étendu sur un divan, suivant parfois du regard -les capricieuses volutes de la fumée d’une cigarette d’Orient, tandis -qu’abandonnée aux réminiscences de sa fantaisie, elle chantait le doux -_Saetergientens Sondag_ de son pays, la sérénade de _Don Juan_, le -_Lac_ de Lamartine, ou bien lorsque, laissant courir ses doigts habiles -sur le clavier, elle faisait s’envoler dans l’air le mélodieux rêve du -menuet de Boccherini! - -Le printemps était venu. Le mois de mai avait vu s’ouvrir, à Paris, -les fêtes de l’Exposition universelle dont nous parlions au début de -ce récit, et les hauteurs du jardin de Passy abritaient l’Éden du -couple amoureux. Le père d’Icléa, qui avait été appelé subitement en -Tunisie, était revenu avec une collection d’armes arabes pour son musée -de Christiania. Son intention était de retourner bientôt en Norvège, -et il avait été convenu entre la jeune Norvégienne et son ami que leur -mariage aurait lieu dans sa patrie, à la date anniversaire de la -mystérieuse apparition. - -[Illustration] - -Leur amour était, par sa nature même, bien éloigné de toutes ces unions -banales fondées, les unes sur le grossier plaisir sensuel, les autres -sur des intérêts plus ou moins déguisés, qui représentent la plupart -des amours humaines. Leur esprit cultivé les isolait dans les régions -supérieures de la pensée, la délicatesse de leurs sentiments les -maintenait dans une atmosphère idéale où tous les poids de la matière -étaient oubliés, l’extrême impressionnabilité de leurs nerfs, l’exquise -finesse de toutes leurs sensations, les plongeaient en des extases -dont la volupté semblait infinie. Si l’on aime, en d’autres mondes, -l’amour n’y peut être ni plus profond ni plus exquis. Ils eussent -été tous deux, pour un physiologiste, le témoignage vivant du fait -que, contrairement à l’appréciation vulgaire, toutes les jouissances -viennent du cerveau; l’intensité des sensations correspondant à la -sensibilité psychique de l’être. - -Paris était pour eux, non pas une ville, non pas un monde, mais le -théâtre de l’histoire humaine. Ils y vécurent les siècles disparus. -Les vieux quartiers, non encore détruits par les transformations -modernes, la Cité avec Notre-Dame, Saint-Julien-le-Pauvre, dont -les murs rappellent encore Chilpéric et Frédégonde, les demeures -antiques où habitèrent Albert le Grand, le Dante, Pétrarque, -Abeilard, la vieille Université, antérieure à la Sorbonne, et des -mêmes siècles disparus, le cloître Saint-Merry avec ses ruelles -sombres, l’abbaye de Saint-Martin, la tour de Clovis sur la montagne -Sainte-Geneviève, Saint-Germain-des-Prés, souvenir des Mérovingiens, -Saint-Germain-l’Auxerrois, dont la cloche sonna le tocsin de la -Saint-Barthélemy, l’angélique Chapelle du palais de Louis IX; tous les -souvenirs de l’histoire de France furent l’objet de leurs pèlerinages. -Au milieu des foules, ils s’isolaient dans la contemplation du passé et -voyaient ce que presque personne ne sait voir. - -Ainsi l’immense cité leur parlait son langage d’autrefois, soit, -lorsque, perdus parmi les chimères, les griffons, les piliers, les -chapiteaux, les arabesques des tours et des galeries de Notre-Dame, -ils voyaient à leurs pieds la ruche humaine s’endormir dans la brume -du soir, soit lorsque, s’élevant plus haut encore, ils cherchaient, du -sommet du Panthéon, à reconstituer l’ancienne forme de Paris et son -développement séculaire, depuis les empereurs romains qui habitaient -les Thermes jusqu’à Philippe Auguste et à ses successeurs. - -Le soleil du printemps, les lilas en fleur, les joyeuses matinées -de mai, pleines de chants d’oiseaux et d’excitations nerveuses, les -jetaient parfois loin de Paris, à l’aventure, dans les prairies et -dans les bois. Les heures s’envolaient comme le souffle des brises; la -journée avait disparu comme un songe, et la nuit continuait le divin -rêve d’amour. Dans le monde tourbillonnant de Jupiter, où les jours et -les nuits sont plus de deux fois plus rapides qu’ici et ne durent même -pas dix heures, les amants ne voient pas les heures s’évanouir plus -vite. La mesure du temps est en nous. - -[Illustration] - -Un soir, ils étaient tous deux assis sur le toit, sans parapet, de -la vieille tour du château de Chevreuse, serrés l’un près de l’autre -au centre, d’où on domine sans obstacle tout le paysage environnant. -L’air tiède de la vallée montait jusqu’à eux, tout imprégné des parfums -sauvages des bois voisins; la fauvette chantait encore, et le rossignol -essayait, dans l’ombre naissante des bosquets, son mélodieux cantique -aux étoiles. Le soleil venait de se coucher dans un éblouissement d’or -et d’écarlate, et l’Occident seul restait illuminé d’une lumière encore -intense. Tout semblait s’endormir au sein de l’immense nature. - -Un peu pâle, mais éclairée par la lumière du ciel occidental, Icléa -semblait pénétrée par le jour et illuminée intérieurement, tant sa -chair était claire, délicate, idéale. Ses yeux noyés de vaporeuse -langueur, sa petite bouche enfantine, légèrement entr’ouverte, elle -paraissait perdue dans la contemplation de la lumière occidentale. -Appuyée contre la poitrine de Spero, les bras enlacés autour de son -cou, elle s’abandonnait à sa rêverie, lorsqu’une étoile filante vint -traverser le ciel précisément au-dessus de la tour. Elle tressaillit, -un peu superstitieuse. Déjà les plus brillantes étoiles apparaissaient -dans la profondeur des cieux: très haut, presque au zénith, Arcturus, -d’un jaune d’or éclatant; vers l’Orient, assez élevée, Véga, d’une -pure blancheur; au Nord, Capella; à l’Occident, Castor, Pollux et -Procyon. On commençait aussi à distinguer les sept étoiles de la Grande -Ourse, l’Épi de la Vierge, Régulus. Insensiblement, une à une, les -étoiles venaient ponctuer le firmament. L’étoile polaire indiquait -le seul point immuable de la sphère céleste. La lune se levait, son -disque rougeâtre légèrement entamé par la phase décroissante. Mars -brillait entre Pollux et Régulus, au Sud-Ouest; Saturne au Sud-Est. Le -crépuscule faisait lentement place au mystérieux règne de la nuit. - -[Illustration] - -«Ne trouves-tu pas, fit-elle, que tous ces astres sont comme des yeux -qui nous regardent? - ---Des yeux célestes comme les tiens. Que peuvent-ils voir sur la Terre -de plus beau que toi... et que notre amour? - ---Pourtant! ajouta-t-elle. - ---Oui, pourtant, le monde, la famille, la société, les usages, les -lois de la morale, que sais-je encore? j’entends tes pensées. Nous -avons oublié toutes ces choses pour n’obéir qu’à l’attraction, comme le -Soleil, comme tous ces astres, comme le rossignol qui chante, comme la -nature entière. Bientôt nous ferons à ces usages sociaux la part qui -leur appartient, et nous pourrons proclamer ouvertement notre amour. En -serons-nous plus heureux? Est-il possible d’être plus heureux que nous -le sommes en ce moment même? - ---Je suis à toi, reprit-elle. Pour moi, je n’existe pas; je suis -anéantie dans ta lumière, dans ton amour, dans ton bonheur, et je ne -désire rien, rien de plus. Non. Je songeais à ces étoiles, à ces yeux -qui nous regardent, et je me demandais où sont aujourd’hui tous les -yeux humains qui les ont contemplées, depuis des milliers d’années, -comme nous le faisons ce soir, où sont tous les cœurs qui ont battu -comme bat en ce moment notre cœur, où sont toutes les âmes qui se sont -confondues en des baisers sans fin dans le mystère des nuits disparues. - ---Ils existent tous. Rien ne peut être détruit. Nous associons le -ciel et la terre, et nous avons raison. Dans tous les siècles, chez -tous les peuples, parmi toutes les croyances, l’humanité a toujours -demandé à ce ciel étoilé le secret de ses destinées. C’était là une -sorte de divination. La Terre est un astre du ciel, comme Mars et -Saturne, que nous voyons là-bas, terres du ciel, obscures, éclairées -par le même soleil que nous, et comme toutes ces étoiles, qui sont de -lointains soleils. Ta pensée traduit ce que l’humanité a pensé depuis -qu’elle existe. Tous les regards ont cherché dans le ciel la réponse à -la grande énigme, et, dès les premiers jours de la mythologie, c’est -Uranie qui a répondu. - -«Et c’est elle, cette divine Uranie, qui répondra toujours. Elle -tient dans ses mains le ciel et la terre; elle nous fait vivre dans -l’infini.... Et puis, en personnifiant en elle l’étude de l’univers, le -sentiment poétique de nos pères ne paraît-il pas avoir voulu compléter -la science par la vie, la grâce et l’amour? Elle est la muse par -excellence. Sa beauté semble nous dire que pour comprendre vraiment -l’astronomie et l’infini, il faut... être amoureux.» - -La nuit allait venir. La lune, s’élevant lentement dans le ciel -oriental, répandait dans l’atmosphère une clarté qui, insensiblement, -se substituait à celle du crépuscule, et déjà dans la ville, à leurs -pieds, au-dessous des bosquets et des ruines, quelques lumières -apparaissaient çà et là. Ils s’étaient relevés et se tenaient debout, -au centre du sommet de la tour, étroitement enlacés. Elle était belle, -encadrée dans l’auréole de sa chevelure dont les boucles flottaient -sur ses épaules; des bouffées d’air printanier, imprégnées de parfums, -violettes, giroflées, lilas, roses de mai, montaient des jardins -voisins. La solitude et le silence les environnaient. Un long baiser, -le centième au moins, de cette caressante journée de printemps, réunit -leurs lèvres. - -Elle rêvait encore. Un sourire fugitif illumina soudain son visage et -s’en alla, s’évanouissant comme une image qui passe. - -«A quoi penses-tu? dit-il. - ---Oh! rien. Une idée mondaine, profane, un peu légère. Rien. - ---Mais quoi? fit-il, en la reprenant dans ses bras. - ---Eh bien! je me demandais si... dans ces autres mondes, on a une -bouche,... car, vois-tu, le baiser! les lèvres!...» - -Ainsi se passaient les heures, les jours, les semaines, les mois, en -une union intime de toutes leurs pensées, de toutes leurs sensations, -de toutes leurs impressions. Le soleil de juin brillait déjà à son -solstice, et le moment du départ pour la patrie d’Icléa était arrivé. A -l’époque fixée, elle partit avec son père pour Christiania. - -Spero les suivit quelques jours plus tard. L’intention du jeune savant -était de séjourner en Norvège jusqu’à l’automne et d’y continuer les -études qu’il avait entreprises l’année précédente sur les aurores -boréales, observations si particulièrement intéressantes pour lui, et -qu’il avait eu à peine le temps de commencer. - -Ce séjour en Norvège fut la continuation du plus doux des rêves. La -blonde fille du Nord enveloppait son ami d’une auréole de séduction -perpétuelle qui peut-être lui eût fait oublier pour toujours les -attractions de la science, si elle-même n’avait eu, comme nous l’avons -vu, un goût personnel insatiable pour l’étude. Les expériences -que l’infatigable chercheur avait entreprises sur l’électricité -atmosphérique, l’intéressèrent autant que lui. Elle aussi voulut -se rendre compte de la nature de ces flammes mystérieuses de -l’aurore boréale qui viennent le soir palpiter dans les hauteurs de -l’atmosphère, et comme la série de ces recherches le conduisaient -à désirer une ascension en ballon destinée à aller surprendre le -phénomène jusque dans sa source, elle aussi éprouva le même désir. Il -essaya de l’en dissuader, ces expériences aéronautiques n’étant pas -sans danger. Mais l’idée seule d’un péril à partager eût suffi pour -la rendre sourde aux supplications du bien-aimé. Après de longues -hésitations, Spero se décida à l’emmener avec lui et prépara, à -l’Université de Christiania, une ascension pour la première nuit -d’aurore boréale. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - -V - -L’AURORE BORÉALE - - -Les perturbations de l’aiguille aimantée avaient annoncé l’arrivée de -l’aurore avant même le coucher du soleil, et l’on avait commencé le -gonflement de l’aérostat au gaz hydrogène pur, lorsqu’en effet le ciel -laissa apercevoir dans le Nord magnétique cette coloration d’or vert -transparente qui est toujours l’indice certain d’une aurore boréale. -En quelques heures les préparatifs furent terminés. L’atmosphère, -entièrement dégagée de tout nuage, était d’une limpidité parfaite, les -étoiles scintillaient dans les cieux, au sein d’une obscurité profonde, -sans clair de lune, atténuée seulement vers le Nord par une douce -lumière s’élevant en arc au-dessus d’un segment obscur, et lançant dans -les hauteurs de l’atmosphère de légers jets roses et un peu verts qui -semblaient les palpitations d’une vie inconnue. Le père d’Icléa, qui -assistait au gonflement de l’aérostat, ne se doutait point du départ -de sa fille; mais au dernier moment elle entra dans la nacelle comme -pour la visiter, Spero fit un signe, et l’aérostat s’éleva lentement, -majestueusement, au-dessus de la ville de Christiania, qui apparut, -éclairée de milliers de lumières, au-dessous des deux voyageurs -aériens, et diminua de grandeur en s’éloignant dans la noire profondeur. - -Bientôt l’aérostat, emporté par une ascension oblique, plana au-dessus -des noires campagnes, et les clartés pâlissantes disparurent. Le bruit -de la ville s’était éloigné en même temps, un profond silence, le -silence absolu des hauteurs, enveloppa l’esquif aérien. Impressionnée -par ce silence sans égal, peut-être surtout par la nouveauté de sa -situation, Icléa se serrait contre la poitrine de son téméraire ami. -Ils montaient rapidement. L’aurore boréale semblait descendre, en -s’étendant sous les étoiles comme une ondoyante draperie de moire d’or -et de pourpre, parcourue de frémissements électriques. A l’aide d’une -petite sphère de cristal habitée par des vers luisants, Spero observait -ses instruments et inscrivait leurs indications correspondantes aux -hauteurs atteintes. L’aérostat montait toujours. Quelle immense joie -pour le chercheur! Il allait, dans quelques minutes, planer à la cime -de l’aurore boréale, il allait trouver la réponse à la question de la -hauteur de l’aurore, vainement posée par tant de physiciens, et surtout -par ses maîtres aimés, les deux grands «psychologues et philosophes» -Œrsted et Ampère. - -[Illustration] - -L’émotion d’Icléa s’était calmée. «As-tu donc eu peur? lui demanda son -ami. L’aérostat est sûr. Aucun accident n’est à craindre. Tout est -calculé. Nous descendrons dans une heure. Il n’y a pas l’ombre de vent -à terre. - ---Non, fit-elle, tandis qu’une lueur céleste l’illuminait d’une -transparente clarté rose; mais c’est si étrange, c’est si beau, c’est -si divin! Et c’est si grand pour moi si petite. J’ai un instant -frissonné. Il me semble que je t’aime plus que jamais....» - -Et, jetant ses bras autour de son cou, elle l’embrassa dans une -étreinte passionnée, longue, sans fin. - -L’aérostat solitaire voguait en silence dans les hauteurs aériennes, -sphère de gaz transparent enfermée dans une mince enveloppe de soie, -dont on pouvait reconnaître, de la nacelle, les zones verticales allant -se joindre au sommet, au cercle de la soupape, la partie inférieure du -ballon restant largement ouverte pour la dilatation du gaz. L’obscure -clarté qui tombe des étoiles, dont parle Corneille, eût suffi, à défaut -des lueurs de l’aurore boréale, pour permettre de distinguer l’ensemble -de l’esquif aérien. La nacelle suspendue au filet qui enveloppait la -sphère de soie, était attachée à l’aide de huit cordes solides tissées -dans l’osier de la nacelle et passant sous les pieds des aéronautes. Le -silence était profond, solennel; on aurait pu entendre les battements -de leurs cœurs. Les derniers bruits de la terre avaient disparu. On -voguait à cinq mille mètres de hauteur, avec une vitesse inconnue, le -vent supérieur emportant le navire aérien sans qu’on en ressentît le -moindre souffle dans la nacelle, puisque le ballon est immergé dans -l’air qui marche, comme une simple molécule relativement immobile dans -le courant qui l’emporte. Seuls habitants de ces régions sublimes, -nos deux voyageurs jouissaient de cette situation d’exquise félicité -que les aéronautes connaissent lorsqu’ils ont respiré cet air vif et -léger, dominé les régions basses, oublié dans ce silence des espaces -toutes les vulgarités de la vie terrestre, et mieux que nuls de leurs -devanciers ils l’appréciaient, cette situation unique, en la doublant, -en la décuplant par le sentiment de leur propre bonheur. Ils parlaient -à voix basse, comme s’ils eussent craint d’être entendus des anges et -de voir s’évanouir le charme magique qui les tenait suspendus dans -le voisinage du ciel.... Parfois des lueurs subites, des rayons de -l’aurore boréale, venaient les frapper, puis tout retombait dans une -obscurité plus profonde et plus insondable. - -Ils voguaient ainsi dans leur rêve étoilé, lorsqu’un bruit soudain vint -frapper leurs oreilles, comme un sifflement sourd. Ils écoutèrent, se -penchèrent au-dessus de la nacelle, prêtèrent l’oreille. Ce bruit ne -venait pas de la terre. Était-ce un murmure électrique de l’aurore -boréale? était-ce quelque orage magnétique dans les hauteurs? Des -éclairs semblaient arriver du fond de l’espace, les envelopper et -s’évanouir. Ils écoutèrent, haletants. Le bruit était tout près -d’eux.... C’était le gaz qui s’échappait de l’aérostat. - -Soit que la soupape se fût entr’ouverte d’elle-même, soit que dans -leurs mouvements ils eussent exercé une pression sur la corde, le gaz -fuyait! - -Spero s’aperçut vite de la cause de ce bruit inquiétant, mais ce -fut avec terreur, car il était impossible de refermer la soupape. -Il examina le baromètre, qui commençait à remonter lentement: -l’aérostat commençait donc à descendre. Et la chute, d’abord lente, -mais inévitable, devait aller en s’accroissant dans une proportion -mathématique. Sondant l’espace inférieur, il vit les flammes de -l’aurore boréale se refléter dans le limpide miroir d’un lac immense. - -Le ballon descendait avec vitesse et n’était plus qu’à trois mille -mètres du sol. Conservant en apparence tout son calme, mais ne se -faisant aucune illusion sur l’imminence de la catastrophe, le -malheureux aéronaute jeta successivement par-dessus bord les deux sacs -de lest qui restaient, les couvertures, les instruments, l’ancre, et -mit la nacelle à vide; mais cet allègement insuffisant ne servit qu’à -ralentir un instant la vitesse acquise. Descendant ou plutôt tombant -maintenant avec une rapidité inouïe, le ballon arriva vite à quelques -centaines de mètres seulement au-dessus du lac. Un vent intense se mit -à souffler de bas en haut et à siffler à leurs oreilles. - -[Illustration] - -L’aérostat tourbillonna sur lui-même, comme emporté par une trombe. -Tout d’un coup, Georges Spero sentit une étreinte violente, un long -baiser sur les lèvres: «Mon Maître, mon Dieu, mon Tout, je t’aime!» -s’écria-t-elle. Et, écartant deux cordes, elle se précipita dans le -vide. - -Le ballon délesté remonta comme une flèche: Spero était sauvé. - -La chute du corps d’Icléa dans l’eau profonde du lac produisit un bruit -sourd, étrange, effroyable, au milieu du silence de la nuit. Fou de -douleur et de désespoir, sentant ses cheveux hérissés sur son crâne, -ouvrant les yeux pour ne rien voir, remporté par l’aérostat à plus de -mille mètres de hauteur, il se suspendit à la corde de la soupape, dans -l’espérance de retomber vers le point de la catastrophe; mais la corde -ne fonctionna pas. Il chercha, tâtonna sans résultat. Sous sa main, il -rencontra la voilette de sa bien-aimée, qui était restée accrochée à -l’une des cordes, légère voilette parfumée, encore tout empreinte de -l’odeur enivrante de sa belle compagne; il regarda bien les cordes, -crut retrouver l’empreinte des petites mains crispées, et, posant ses -mains à la place où quelques secondes auparavant Icléa avait posé les -siennes, il s’élança. - -Un instant, son pied resta pris dans un cordage; mais il eut la force -de se dégager et tomba dans l’espace en tourbillonnant. - -Un bateau pêcheur, qui avait assisté à la fin du drame, avait fait -force voiles vers le point du lac où la jeune fille s’était précipitée -et était parvenu à la retrouver et à la recueillir. Elle n’était pas -morte. Mais tous les soins qui lui furent prodigués n’empêchèrent -pas la fièvre de la saisir et d’en faire sa proie. Les pêcheurs -arrivèrent dans la matinée à un petit port des bords du lac et la -transportèrent dans leur modeste chaumière, sans qu’elle reprît -connaissance. «Georges! disait-elle, en ouvrant les yeux, Georges!» -et c’était tout. Le lendemain, elle entendit la cloche du village -sonner un glas funèbre. «Georges! répétait-elle, Georges!» On avait -retrouvé son corps, à l’état de bouillie informe, à quelque distance du -rivage; sa chute, de plus de mille mètres de hauteur, avait commencé -au-dessus du lac, mais le corps gardant la vitesse horizontale acquise -par l’aérostat, n’était pas tombé verticalement: il était descendu -obliquement, comme s’il eût glissé le long d’un fil suivant le ballon -dans sa marche, et était tombé, masse précipitée du ciel, dans une -prairie bordant les rives du lac, avait marqué profondément son -empreinte dans le sol et avait rebondi à plus d’un mètre du point de -chute; mais ses os eux-mêmes étaient broyés en poussière, et le cerveau -s’était échappé du front. Sa fosse était à peine refermée, que l’on -dut creuser à côté d’elle celle d’Icléa, morte en répétant d’une voix -éteinte: «Georges! Georges!» - -Une seule pierre recouvrit leurs deux tombes, et le même saule étendit -son ombre sur leur sommeil. Aujourd’hui encore, les riverains du beau -lac de Tyrifiorden conservent dans leurs cœurs le mélancolique souvenir -de la catastrophe, devenue presque légendaire, et l’on ne montre pas la -pierre sépulcrale au voyageur sans associer à leur mémoire le regret -d’un doux songe évanoui. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - -VI - -LE PROGRÈS ÉTERNEL - - -Les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années, passent -vite sur cette planète, et sans doute aussi sur les autres. Plus de -vingt fois déjà la Terre a parcouru sa révolution annuelle autour -du Soleil, depuis le jour où la destinée ferma si tragiquement le -livre que mes deux jeunes amis lisaient depuis moins d’une année; -leur bonheur fut rapide, leur matin s’évanouit comme une aurore. Je -les avais, sinon oubliés[1], du moins perdus de vue, lorsque tout -récemment, dans une séance d’hypnotisme, à Nancy, où je m’arrêtai -quelques jours en me rendant dans les Vosges, je me trouvai conduit à -questionner un «sujet» à l’aide duquel les savants expérimentateurs -de l’Académie Stanislas avaient obtenu quelques-uns de ces résultats -véritablement stupéfiants dont la presse scientifique nous entretient -depuis quelques années. Je ne sais plus comment il arriva que la -conversation s’établit entre lui et moi sur la planète Mars. - - [1] Il y a parfois des coïncidences bizarres. Le jour où Spero - fit l’ascension qui devait lui être si fatale, je savais qu’il - s’était élancé dans les airs, par l’agitation extraordinaire de - l’aiguille aimantée qui, à Paris où j’étais resté, annonçait - l’existence de l’intense aurore boréale si anxieusement attendue - par lui pour ce voyage aérien. On sait en effet que les - aurores boréales se manifestent au loin par les perturbations - magnétiques. Mais ce qui me surprit le plus, et ce dont je n’ai - pas encore eu l’explication, c’est qu’à l’heure même de la - catastrophe j’éprouvai un malaise indéfinissable, puis une sorte - de pressentiment qu’un malheur lui était arrivé. La dépêche qui - m’annonça sa mort m’y trouva presque préparé. - -Après m’avoir fait la description d’une contrée riveraine d’une mer -connue des astronomes sous le nom de mer du Sablier et d’une île -solitaire qui s’élève au sein de cet océan, après m’avoir décrit -les paysages pittoresques et la végétation rougeâtre qui ornent ces -rivages, les falaises battues par les flots et les plages sablonneuses -où viennent expirer les vagues, ce sujet, d’une sensibilité extrême, -pâlit tout d’un coup et porta la main à son front; ses yeux se -fermèrent, ses sourcils se rapprochèrent; il semblait vouloir saisir -une idée fugitive qui s’obstinait à fuir. «_Voyez!_ s’écria le docteur -B... en se posant devant lui comme un ordre inéluctable. _Voyez!_ je le -veux. - ---Vous avez là des amis, me dit-il. - ---Cela ne me surprend pas trop, répliquai-je en riant. J’ai assez fait -pour eux. - ---Deux amis, ajouta-t-il, qui, en ce moment, parlent de vous. - ---Oh! oh! des gens qui me connaissent? - ---Oui. - ---Et comment cela? - ---Ils vous ont connu ici. - ---Ici? - ---Ici, sur la Terre. - ---Ah! Y a-t-il longtemps? - ---Je ne sais pas. - ---Habitent-ils Mars depuis longtemps? - ---Je ne sais pas. - ---Sont-ils jeunes? - ---Oui, ce sont deux amoureux qui s’adorent.» - -Alors les images charmantes de mes amis regrettés se retracèrent toutes -vives dans ma pensée. Mais je ne les eus pas plus tôt revus, que le -sujet s’écria, cette fois d’une voix plus sûre: - -«Ce sont eux! - ---Comment le savez-vous? - ---Je le vois. Ce sont les mêmes âmes. Mêmes couleurs. - ---Comment, mêmes couleurs? - ---Oui, les âmes sont lumière.» - -Quelques instants après il ajouta: - -«Pourtant, il y a une différence.» - -Puis il resta silencieux le front tout chercheur. Mais son visage -reprenant tout son calme et toute sa sérénité, il ajouta: - -«Lui est devenu elle, la femme. Elle est maintenant lui, l’homme. Et -ils s’aiment encore plus qu’autrefois.» - -Comme s’il n’eût pas compris lui-même ce qu’il venait de dire, il -sembla chercher une explication, fit de pénibles efforts, à en juger -par la contraction de tous les muscles de son visage, et tomba dans une -sorte de catalepsie, d’où le docteur B... ne tarda pas à le délivrer. -Mais l’instant de lucidité avait fui et ne revint plus. - -Je livre, en terminant, ce dernier fait aux lecteurs de ce récit, -tel qu’il s’est passé sous mes yeux, et sans commentaires. D’après -l’hypothèse actuellement admise par plusieurs hypnotistes, le sujet -avait-il subi l’influence de ma propre pensée, lorsque le professeur -lui ordonna de me répondre? Ou, plus indépendant, s’était-il -véritablement «dégagé» et avait-il _vu_ au delà de notre sphère? Je ne -me permettrai pas de décider. Peut-être le saura-t-on par la suite de -ce récit. - -Cependant j’avouerai en toute sincérité que la résurrection de mon ami -et de son adorée compagne sur ce monde de Mars, séjour voisin du nôtre, -et si remarquablement semblable à celui que nous habitons, mais plus -ancien et plus avancé sans doute dans la voie du progrès, peut paraître -aux yeux du penseur la continuation logique et naturelle de leur -existence terrestre si rapidement brisée. - -Sans doute, Spero était-il dans le vrai en déclarant que la -matière n’est pas ce qu’elle paraît être, que les apparences sont -mensongères, que le réel c’est l’invisible, que la force animique -est indestructible, que dans l’absolu l’infiniment grand est -identique à l’infiniment petit, que les espaces célestes ne sont pas -infranchissables, et que les âmes sont les semences des humanités -planétaires. Qui sait si la philosophie du dynamisme ne révélera pas -un jour aux apôtres de l’astronomie la religion de l’avenir? URANIE ne -porte-t-elle pas le flambeau sans lequel tout problème est insoluble, -sans lequel toute la nature resterait pour nous dans une impénétrable -obscurité? Le ciel doit expliquer la terre, l’infini doit expliquer -l’âme et ses facultés immatérielles. - -L’inconnu d’aujourd’hui est la vérité de demain. - -Les pages suivantes vont peut-être nous laisser pressentir le lien -mystérieux qui réunit le transitoire à l’éternel, le visible à -l’invisible, la terre au ciel. - -[Illustration] - - - - -TROISIÈME PARTIE - -Ciel et Terre - - - - -[Illustration] - - - - -I - -TÉLÉPATHIE - - -La séance magnétique de Nancy avait laissé une vive impression -dans ma pensée. Bien souvent je songeais à mon ami disparu, à ses -investigations dans les domaines inexplorés de la nature et de la vie, -à ses recherches analytiques sincères et originales sur le mystérieux -problème de l’immortalité. Mais je ne pouvais plus penser à lui sans -lui associer l’idée d’une réincarnation possible dans la planète Mars. - -Cette idée me paraissait hardie, téméraire, purement imaginaire, si -l’on veut, mais non absurde. La distance d’ici à Mars est égale à zéro -pour la transmission de l’attraction; elle est presque insignifiante -pour celle de la lumière, puisque quelques minutes suffisent à une -ondulation lumineuse pour traverser ces millions de lieues. Je songeais -au télégraphe, au téléphone, au phonographe, à la transmission de -la volonté d’un magnétiseur à son sujet à travers une distance de -plusieurs kilomètres, et parfois j’arrivais à me demander si quelque -progrès merveilleux de la science ne jetterait pas tout d’un coup un -pont céleste entre notre monde et ses congénères de l’infini. - -Les soirs suivants, je n’observai Mars au télescope que distrait par -mille idées étrangères. La planète était pourtant admirable, comme -elle l’a été pendant tout le printemps et tout l’été de 1888. De -vastes inondations s’étaient produites sur l’un de ses continents, -sur la Libye, comme déjà les astronomes l’avaient observé en 1882 et -en diverses circonstances. On reconnaissait que sa météorologie, sa -climatologie, ne sont pas les mêmes que les nôtres, et que les eaux qui -recouvrent environ la moitié de la surface de la planète subissent des -déplacements bizarres et des variations périodiques dont la géographie -terrestre ne peut donner aucune idée. Les neiges du pôle boréal avaient -beaucoup diminué, ce qui prouvait que l’été de cet hémisphère avait été -assez chaud, quoique moins élevé que celui de l’hémisphère austral. -Du reste, il y avait eu fort peu de nuages sur Mars pendant toute la -série de nos observations. Mais, chose à peine croyable, ce n’étaient -pas ces faits astronomiques, pourtant si importants, et bases de -toutes nos conjectures, qui m’intéressaient le plus; c’était ce que le -magnétisé m’avait dit de Georges et d’Icléa. Les idées fantastiques -qui traversaient mon cerveau m’empêchaient de faire une observation -vraiment scientifique. Je me demandais avec ténacité s’il ne pouvait -pas exister de communication entre deux êtres très éloignés l’un de -l’autre, et même entre un mort et un vivant, et chaque fois je me -répondais qu’une telle question était par elle-même anti-scientifique -et indigne d’un esprit positif. - -[Illustration] - -Cependant, après tout, qu’est-ce que nous appelons «science»? Qu’est-ce -qui n’est pas «scientifique» dans la nature? Où sont les limites -de l’étude positive? La carcasse d’un oiseau a-t-elle vraiment un -caractère plus «scientifique» que son plumage aux lumineuses couleurs -et son chant aux nuances si subtiles? Le squelette d’une jolie femme -est-il plus digne d’attention que sa structure de chair et sa forme -vivante? L’analyse des émotions de l’âme n’est-elle pas «scientifique»? -N’est-il pas scientifique de chercher si vraiment l’âme peut voir de -loin et comment? Et puis, quelle est cette étrange vanité, cette naïve -présomption de nous imaginer que la science ait dit son dernier mot, -que nous connaissions tout ce qu’il y a à connaître, que nos cinq sens -soient suffisants pour apprécier la nature de l’univers? De ce que nous -démêlons, parmi les forces qui agissent autour de nous, l’attraction, -la chaleur, la lumière, l’électricité, est-ce à dire qu’il n’y ait -pas d’autres forces, lesquelles nous échappent parce que nous n’avons -pas de sens pour les percevoir? Ce n’est pas cette hypothèse qui est -absurde, c’est la naïveté des pédagogues et des classiques. Nous -sourions des idées des astronomes, des physiciens, des médecins, des -théologiens d’il y a trois siècles; dans trois siècles, nos successeurs -dans les sciences ne souriront-ils pas à leur tour des affirmations de -ceux qui prétendent aujourd’hui tout connaître? - -Les médecins auxquels je communiquais, il y a quinze ans, les -phénomènes magnétiques observés par moi-même en certaines expériences -niaient tous avec conviction la réalité des faits observés. Je -rencontrai récemment l’un d’entre eux à l’Institut: «Oh! fit-il non -sans finesse, alors c’était du magnétisme, aujourd’hui c’est de -l’hypnotisme, et c’est nous qui l’étudions. C’est bien différent.» - -Moralité: Ne nions rien de parti pris. Étudions, constatons; -l’explication viendra plus tard. - -J’étais dans ces dispositions d’esprit, lorsqu’en me promenant en long -et en large dans ma bibliothèque, mes yeux tombèrent sur une élégante -édition de Cicéron que je n’avais pas remarquée depuis longtemps. J’en -pris un volume, l’ouvris machinalement à la première page venue et y -lus ce qui suit: - -[Illustration] - -«Deux amis arrivent à Mégare et vont se loger séparément. A peine -l’un des deux est-il endormi qu’il voit devant lui son compagnon de -voyage, lui annonçant d’un air triste que son hôte a formé le projet -de l’assassiner, et le suppliant de venir le plus vite possible à son -secours. L’autre se réveille, mais, persuadé qu’il a été abusé par un -songe, il ne tarde pas à se rendormir. Son ami lui apparaît de nouveau -et le conjure de se hâter, parce que les meurtriers vont entrer dans -sa chambre. Plus troublé, il s’étonne de la persistance de ce rêve, et -se dispose à aller trouver son ami; mais le raisonnement, la fatigue, -finissent par triompher; il se recouche. Alors son ami se montre à -lui pour la troisième fois, pâle, sanglant, défiguré. «Malheureux, -lui dit-il, tu n’es point venu lorsque je t’implorais! C’en est fait; -maintenant venge-moi. Au lever du soleil, tu rencontreras à la porte -de la ville un chariot plein de fumier; arrête-le et ordonne qu’on le -décharge; tu trouveras mon corps caché au milieu; fais-moi rendre les -honneurs de la sépulture et poursuis mes meurtriers. - -[Illustration] - -«Une ténacité si grande, des détails si suivis ne permettent plus -d’hésitation; l’ami se lève, court à la porte indiquée, y trouve le -char, arrête le conducteur qui se trouble, et, dès les premières -recherches, le corps de son ami est découvert.» - -Ce récit semblait venir tout exprès à l’appui de mes opinions sur -les inconnues du problème scientifique. Sans doute les hypothèses ne -manquent pas pour répondre au point d’interrogation. On peut dire que -l’histoire n’est peut-être pas arrivée telle que Cicéron la raconte; -qu’elle a été amplifiée, exagérée; que deux amis arrivant dans une -ville étrangère peuvent craindre un accident; qu’en craignant pour la -vie d’un ami, après les fatigues d’un voyage et au milieu du silence -de la nuit, on peut arriver à rêver qu’il est victime d’un assassinat. -Quant à l’épisode du chariot, les voyageurs peuvent en avoir vu un -dans la cour de l’hôte, et le principe de l’association des idées -vient le rattacher au songe. Oui, on peut faire toutes ces hypothèses -explicatives; mais ce ne sont que des hypothèses. Admettre qu’il y a -eu vraiment communication entre le mort et le vivant est une autre -hypothèse aussi. - -Les faits de cet ordre sont-ils bien rares? Il ne le semble pas. Je -me souviens entre autres d’un récit qui m’a été raconté par un vieil -ami de ma jeunesse, Jean Best, qui fonda le _Magasin pittoresque_, -en 1833, avec mon éminent ami Édouard Charton, et qui est mort il y -a quelques années. C’était un homme grave, froid, méthodique (habile -graveur-typographe, administrateur scrupuleux); tous ceux qui l’ont -connu savent combien son tempérament était peu nerveux et combien son -esprit était éloigné des choses de l’imagination. Eh bien! le fait -suivant lui est arrivé à lui-même, lorsqu’il était tout enfant, à l’âge -de cinq ou six ans. - -C’était à Toul, son pays natal. Il était, par une belle soirée, couché -dans son petit lit et ne dormait pas, lorsqu’il vit sa mère entrer -dans sa chambre, la traverser et se rendre dans le salon voisin, dont -la porte était ouverte, et où son père jouait aux cartes avec un ami. -Or sa mère, malade, était à ce moment-là à Pau. Il se leva aussitôt de -son lit et courut après sa mère jusqu’au salon, où il la chercha en -vain. Son père le gronda avec une certaine impatience et le renvoya se -coucher en lui affirmant qu’il avait rêvé. - -[Illustration] - -Alors l’enfant, croyant dès lors avoir, en effet, rêvé, essaya de se -rendormir. Mais quelques minutes plus tard, ayant les yeux ouverts, il -vit une seconde fois, très distinctement, sa mère qui passait encore -près de lui, et cette fois il se précipita vers elle pour l’embrasser. -Mais elle disparut aussitôt. Il ne voulut plus se recoucher et resta -dans le salon où son père continuait de jouer. - -Le même jour, à la même heure, sa mère mourait à Pau. - -Je tiens ce récit de M. Best lui-même, qui en avait gardé le plus -ineffaçable souvenir. Comment l’expliquer? On peut dire que l’enfant, -sachant sa mère malade, y pensait souvent, et qu’il a eu une -hallucination qui a coïncidé par hasard avec la mort de sa mère. C’est -possible. Mais on peut penser aussi qu’il y avait un lien sympathique -entre la mère et l’enfant, et qu’en ce moment solennel l’âme de cette -mère a réellement été en communication avec celle de son enfant. -Comment? demandera-t-on. Nous n’en savons rien. Mais ce que nous ne -savons pas est à ce que nous savons dans la proportion de l’océan à une -goutte d’eau. - -_Hallucinations!_ C’est vite dit. Que d’ouvrages médicaux écrits sur ce -sujet! Tout le monde connaît celui de Brierre de Boismont. Parmi les -innombrables observations qui le composent, citons, à ce propos, les -deux suivantes: - -«Obs. 84.--Lorsque le roi Jacques vint en Angleterre, à l’époque de la -peste de Londres, se trouvant à la campagne, chez sir Robert Cotton, -avec le vieux Cambden, il vit en songe son fils aîné, encore enfant, -qui habitait alors Londres, avec une croix sanglante sur le front, -comme s’il eût été blessé par une épée. Effrayé de cette apparition, -il se mit en prières et se rendit le matin dans la chambre de sir -Cambden, auquel il raconta l’événement de la nuit; celui-ci rassura le -monarque en lui disant qu’il avait été le jouet d’un songe et qu’il -n’y avait pas à s’en tourmenter. Le même jour, le roi reçut une lettre -de sa femme qui lui annonçait la perte de son fils, mort de la peste. -Lorsque l’enfant se montra à son père, il avait la taille et les -proportions d’un homme fait. - -«Obs. 87.--Mlle R..., douée d’un excellent jugement, religieuse sans -bigoterie, habitait, avant d’être mariée, la maison de son oncle, D..., -médecin célèbre, membre de l’Institut. Elle était séparée de sa mère, -atteinte, en province, d’une maladie assez grave. Une nuit, cette jeune -personne rêva qu’elle l’apercevait devant elle, pâle, défigurée, prête -à rendre le dernier soupir et témoignant surtout un vif chagrin de ne -pas être entourée de ses enfants, dont l’un, curé d’une paroisse de -Paris, avait émigré en Espagne, et dont l’autre était à Paris. Bientôt -elle l’entendit l’appeler plusieurs fois par son nom de baptême; elle -vit, dans son rêve, les personnes qui entouraient sa mère, s’imaginant -qu’elle demandait sa petite-fille, portant le même nom, aller la -chercher dans la pièce voisine; un signe de la malade leur apprit que -ce n’était point elle, mais sa fille qui habitait Paris, qu’elle -désirait voir. Sa figure exprimait la douleur qu’elle éprouvait de -son absence; tout à coup ses traits se décomposent, se couvrent de la -pâleur de la mort; puis la moribonde retombe sans vie sur son lit. - -«Le lendemain, Mlle R... parut fort triste devant D..., qui la pria -de lui faire connaître la cause de son chagrin; elle lui raconta dans -tous ses détails le songe qui l’avait si fortement tourmentée. D..., la -trouvant dans cette disposition d’esprit, la pressa contre son cœur en -lui avouant que la nouvelle n’était que trop vraie, que sa mère venait -de mourir; il n’entra pas dans d’autres explications. - -«Quelques mois après, Mlle R..., profitant de l’absence de son oncle -pour mettre en ordre ses papiers auxquels, comme beaucoup d’autres -savants, il n’aimait pas qu’on touchât, trouva une lettre racontant à -son oncle les circonstances de la mort de sa mère. Quelle ne fut pas sa -surprise en y lisant toutes les particularités de son rêve!» - -Hallucination! coïncidence fortuite! Est-ce là une explication -satisfaisante? Dans tous les cas, c’est une explication qui n’explique -rien du tout. - -Une foule d’ignorants, de tout âge et de tous métiers, rentiers, -commerçants ou députés, sceptiques par tempérament ou par genre, -déclarent simplement qu’ils ne croient pas à toutes ces histoires et -qu’il n’y a en tout cela rien de vrai. Ce n’est pas là, non plus, une -solution bien sérieuse. Les esprits accoutumés à l’étude ne peuvent se -contenter d’une dénégation aussi légère. - -Un fait est un fait. On ne peut pas ne pas l’admettre, lors même -que, dans l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de -l’expliquer. - -Certes, les annales médicales témoignent qu’il y a vraiment des -hallucinations de plus d’un genre et que certaines organisations -nerveuses en sont dupes. Mais de là à conclure que tous les phénomènes -psycho-biologiques non expliqués sont des hallucinations, il y a un -abîme. - -L’esprit scientifique de notre siècle cherche avec raison à dégager -tous ces faits des brouillards trompeurs du surnaturalisme, attendu -qu’il n’y a rien de surnaturel et que la nature, dont le royaume est -infini, embrasse tout. Depuis quelques années, notamment, une société -scientifique spéciale s’est organisée en Angleterre pour l’étude de -ces phénomènes, la «_Society for Psychical Research_»; elle a à sa -tête quelques-uns d’entre les plus illustres savants d’Outre-Manche et -a déjà fourni des publications importantes. Ces phénomènes de vision -à distance sont classés sous le titre général de _Télépathie_ (τῆλε, -loin, πάθος, sensation). Des enquêtes rigoureuses sont faites pour en -contrôler les témoignages. La variété en est considérable. Feuilletons -un instant ensemble l’un de ces recueils[2] et détachons-en quelques -documents bien dûment et bien scientifiquement établis. - - [2] _Phantasms of the Living_, par E. Gurney et Fr. Myers, - professeurs à l’Université de Cambridge, et Frank Podmore, - Londres, 1886. La «Society for Psychical Research» a pour - Président le professeur Balfour Stewart, de la Société royale de - Londres. - -Dans le cas suivant, observé récemment, l’observateur était absolument -éveillé, comme vous et moi en ce moment. Il s’agit d’un certain -M. Robert Bee, habitant Wigan (Angleterre). Voici cette curieuse -révélation, écrite par l’observateur lui-même. - -«Le 18 décembre 1873 nous nous rendîmes, ma femme et moi, dans la -famille de ma femme à Southport, laissant mes parents en parfaite santé -selon toute apparence. Le lendemain, dans l’après-midi, nous étions -partis pour une promenade au bord de la mer, lorsque je me trouvai si -profondément triste qu’il me fut impossible de m’intéresser à quoi que -ce fût, de sorte que nous ne tardâmes pas à rentrer. - -«Tout d’un coup ma femme manifesta un certain sentiment de peine et -me dit qu’elle se rendait dans la chambre de sa mère pour quelques -minutes. Un instant après, je me levai moi-même de mon fauteuil et -passai au salon. - -«Une dame, habillée comme si elle devait sortir, arriva près de moi, -venant de la chambre à coucher voisine. Je ne remarquai pas ses traits, -parce qu’elle ne regardait pas de mon côté; pourtant immédiatement je -lui adressai la parole en la saluant, mais je ne me souviens plus de ce -que je lui dis. - -«Au même instant et tandis qu’elle passait ainsi devant moi, ma femme -revenait de la chambre de sa mère et passait juste à l’endroit où je -voyais cette dame, sans paraître la remarquer. Je m’écriai aussitôt -avec un vif sentiment de surprise: «Quelle est donc cette dame que vous -venez de croiser à l’instant?--Mais je n’ai croisé personne! répliqua -ma femme encore plus étonnée que moi.--Comment, répliquai-je, vous ne -venez pas de voir à l’instant une dame qui vient de passer là, juste -où vous êtes, qui sort sans doute de chez votre mère et qui doit être -maintenant au vestibule? - -«--C’est impossible, répondit-elle, il n’y a absolument que ma mère et -nous en ce moment dans la maison. - -«En effet, aucune étrangère n’était venue et la recherche que nous -fîmes immédiatement n’aboutit à aucun résultat. - -«Il était alors huit heures moins dix minutes. Le lendemain matin un -télégramme nous annonçait la mort subite de ma mère par suite d’une -maladie de cœur, précisément à la même heure. Elle était alors dans la -rue et vêtue exactement comme l’inconnue qui était passée devant moi.» - -Tel est le récit de l’observateur. L’enquête faite par la Société -des Recherches psychiques a démontré l’absolue authenticité et la -concordance des témoignages. C’est là un fait tout aussi positif -qu’une observation météorologique, astronomique, physique ou chimique. -Comment l’expliquer? Coïncidence, dira-t-on. Une rigoureuse critique -scientifique peut-elle vraiment être satisfaite par ce mot? - -Autre cas encore: - -M. Frédérick Wingfield, habitant Belle-Isle en Terre (Côtes-du-Nord), -écrit que le 25 mars 1880, s’étant couché assez tard après avoir lu une -partie de la soirée, il rêva que son frère, habitant le comté d’Essex -en Angleterre, était auprès de lui, mais qu’au lieu de répondre à une -question qu’il lui adressait, celui-ci secoua la tête, se leva de sa -chaise et s’en alla. L’impression avait été si vive que le narrateur -s’élança, à moitié endormi, hors de son lit, et se réveilla au moment -où il mettait le pied sur la descente de lit et appelait son frère. -Trois jours après, il recevait la nouvelle que son frère venait d’être -tué, d’une chute de cheval, le même jour, 25 mars 1880, dans la soirée -(à huit heures et demie), quelques heures avant le rêve qui vient -d’être rapporté. - -Une enquête a démontré que la date de cette mort est exacte et que -l’auteur de ce récit avait écrit son rêve sur un agenda à la date même -de l’événement, et non après coup. - -Autre cas encore: - -«M. S... et M. L..., employés tous les deux dans une administration, -étaient depuis huit ans en intimes relations d’amitié. Le lundi 19 mars -1883, L..., en allant à son bureau, eut une indigestion; alors il entra -dans une pharmacie où on lui donna un médicament. Le jeudi suivant, il -n’était pas mieux; le samedi de cette même semaine, il était encore -absent du bureau. - -Le samedi soir, 24 mars, S... était chez lui, ayant mal à la tête; il -dit à sa femme qu’il avait trop chaud, ce qui ne lui était pas arrivé -depuis deux mois; puis, après avoir fait cette remarque, il se coucha, -et une minute après, il vit son ami L... debout devant lui, vêtu de -ses vêtements habituels. S... nota même ce détail de l’habillement de -L... que son chapeau avait un crêpe noir, que son pardessus n’était pas -boutonné et qu’il tenait une canne à la main. L... regarda fixement -S... et passa. S... alors se rappela la phrase qui est dans le livre -de Job: «Un esprit passa devant ma face, et le poil de ma chair se -hérissa.» A ce moment, il sentit un frisson lui parcourir le corps et -ses cheveux se hérissèrent. Alors il demanda à sa femme: «Quelle heure -est-il?» Celle-ci lui répondit: «Neuf heures moins douze minutes». -Il lui dit: «Si je vous le demande, c’est parce que L... est mort: -je viens de le voir». Elle essaya de lui persuader que c’était une -pure illusion; mais il assura de la façon la plus formelle qu’aucun -raisonnement ne pourrait le faire changer d opinion.» - -[Illustration] - -Tel est le récit fait par M. S.... Il n’apprit la mort de son ami L... -que le lendemain dimanche, à trois heures de l’après-midi. - -L... était effectivement mort le samedi soir, vers neuf heures moins -dix minutes. - -[Illustration] - -On peut rapprocher de cette relation l’événement historique rapporté -par Agrippa d’Aubigné au moment de la mort du cardinal de Lorraine: - -«Le roi estant en Avignon, le 23 décembre 1574, y mourut Charles, -cardinal de Lorraine. La reine (Catherine de Médicis) s’estoit mise -au lit de meilleure heure que de coutume, aiant à son coucher entre -autres personnes de marque le roi de Navarre, l’archevêque de Lyon, -les dames de Retz, de Lignerolles et de Saunes, deux desquelles ont -confirmé ce discours. Comme elle estoit pressée de donner le bon soir, -elle se jetta d’un tressaut sur son chevet, mit les mains au devant -de son visage et avec un cri violent appela à son secours ceux qui -l’assistoient, leur voulant monstrer au pied du lit le cardinal qui lui -tendoit la main. Elle s’escria plusieurs fois: «Monsieur le cardinal, -je n’ai que faire avec vous.» Le roi de Navarre envoie au mesme temps -un de ses gentils hommes au logis du cardinal, qui rapporta comment il -avoit expiré au mesme point.» - -Dans son livre sur «l’humanité posthume» publié en 1882, Adolphe -d’Assier se porte garant de l’authenticité du fait suivant, qui lui a -été rapporté par une personne de Saint-Gaudens comme lui étant arrivé à -elle-même. - -«J’étais encore jeune fille, dit-elle, et je couchais avec ma sœur, -plus âgée que moi. Un soir nous venions de nous mettre au lit et de -souffler la bougie. Le feu de la cheminée, imparfaitement éteint, -éclairait encore faiblement la chambre. En tournant les yeux du côté -du foyer, j’aperçois, à ma grande surprise, un prêtre assis devant la -cheminée et se chauffant. Il avait la corpulence, les traits et la -tournure d’un de nos oncles qui habitait aux environs et qui était -archiprêtre. Je fis part aussitôt de mon observation à ma sœur. Cette -dernière regarde du côté du foyer, et voit la même apparition. Elle -reconnaît également notre oncle l’archiprêtre. Une frayeur indicible -s’empare alors de nous et nous crions: _Au secours!_ de toutes nos -forces. Mon père, qui dormait dans une pièce voisine, éveillé par ces -cris désespérés, se lève en toute hâte, et arrive aussitôt une bougie à -la main. Le fantôme avait disparu; nous ne voyions plus personne dans -la chambre. Le lendemain, nous apprîmes par une lettre que notre oncle -l’archiprêtre était mort dans la soirée.» - -Autre fait encore, rapporté par le même disciple d’Auguste Comte et -consigné par lui pendant son séjour à Rio-de-Janeiro. - -C’était en 1858; on s’entretenait encore, dans la colonie française de -cette capitale, d’une apparition singulière qui avait eu lieu quelques -années auparavant. Une famille alsacienne, composée du mari, de la -femme et d’une petite fille encore en bas âge, faisait voile pour -Rio-de-Janeiro, où elle allait rejoindre des compatriotes établis dans -cette ville. La traversée étant longue, la femme devint malade, et -faute sans doute de soins ou d’une alimentation convenable, succomba -avant d’arriver. Le jour de sa mort, elle tomba en syncope, resta -longtemps dans cet état, et lorsqu’elle eut repris ses sens, dit à son -mari, qui veillait à ses côtés: «Je meurs contente, car maintenant je -suis rassurée sur le sort de notre enfant. Je viens de Rio-de-Janeiro, -j’ai rencontré la rue et la maison de notre ami Fritz, le charpentier. -Il était sur le seuil de la porte; je lui ai présenté la petite; je -suis sûre qu’à ton arrivée il la reconnaîtra et en prendra soin. Le -mari fut surpris de ce récit, sans toutefois y attacher d’importance. -Le même jour, à la même heure, Fritz le charpentier, l’Alsacien dont -je viens de parler, se trouvait sur le seuil de la porte de la maison -qu’il habitait à Rio-de-Janeiro, lorsqu’il crut voir passer dans la -rue une de ses compatriotes tenant dans ses bras une petite fille. -Elle le regardait d’un air suppliant, et semblait lui présenter -l’enfant qu’elle portait. Sa figure, qui paraissait d’une grande -maigreur, rappelait néanmoins les traits de Latta, la femme de son ami -et compatriote Schmidt. L’expression de son visage, la singularité -de sa démarche, qui tenait plus de la vision que de la réalité, -impressionnèrent vivement Fritz. Voulant s’assurer qu’il n’était pas -dupe d’une illusion, il appela un de ses ouvriers qui travaillait dans -la boutique, et qui lui aussi était Alsacien et de la même localité. - -«Regarde, lui dit-il, ne vois-tu pas passer une femme dans la rue, -tenant un enfant dans ses bras, et ne dirait-on pas que c’est Latta, la -femme de notre pays Schmidt? - ---Je ne puis vous dire, je ne la distingue pas bien», répondit -l’ouvrier. - -Fritz n’en dit pas davantage; mais les diverses circonstances de cette -apparition réelle ou imaginaire se gravèrent fortement dans son esprit, -notamment l’heure et le jour. A quelque temps de là il voit arriver son -compatriote Schmidt portant une petite fille dans ses bras. La visite -de Latta se retrace alors dans son esprit, et avant que Schmidt eût -ouvert la bouche il lui dit: - -«Mon pauvre ami, je sais tout; ta femme est morte pendant la traversée, -et avant de mourir elle est venue me présenter sa petite fille pour que -j’en prenne soin. Voici la date et l’heure.» - -C’étaient bien le jour et le moment consignés par Schmidt à bord du -navire. - -Dans son ouvrage sur les hauts phénomènes de la Magie, publié en 1864, -Gougenot des Mousseaux rapporte le fait suivant, qu’il certifie comme -absolument authentique. - -[Illustration] - -Sir Robert Bruce, de l’illustre famille écossaise de ce nom, est second -d’un bâtiment; un jour il vogue près de Terre-Neuve, et, se livrant à -des calculs, il croit voir son capitaine assis à son pupitre, mais il -regarde avec attention, et celui qu’il aperçoit est un étranger dont le -regard froidement arrêté sur lui l’étonnait. Le capitaine, près duquel -il remonte, s’aperçoit de son étonnement, et l’interroge: - -«Mais qui donc est à votre pupitre? lui dit Bruce. - ---Personne. - ---Si, il y a quelqu’un; est-ce un étranger?... et comment? - ---Vous rêvez... ou vous raillez. - ---Nullement; veuillez descendre et venir voir.» - -On descend, et personne n’est assis devant le pupitre. Le navire est -fouillé en tout sens; il ne s’y rencontre aucun étranger. - -[Illustration] - -«Cependant celui que j’ai vu écrivait sur votre ardoise: son écriture -doit y être restée», dit Bruce. - -On regarde l’ardoise; elle porte ces mots: «Steer to the north-west», -c’est-à-dire: «Gouvernez au nord-ouest». - -«Mais cette écriture est de vous ou de quelqu’un du bord? - ---Non.» - -Chacun est prié d’écrire la même phrase, et nulle écriture ne ressemble -à celle de l’ardoise. - -«Eh bien, obéissons au sens de ces mots; gouvernez le navire au -nord-ouest, le vent est bon et permet de tenter l’expérience.» - -Trois heures après, la vigie signalait une montagne de glace et voyait, -y attenant, un vaisseau de Québec, démantelé, couvert de monde, -cinglant vers Liverpool, et dont les passagers furent amenés par les -chaloupes du bâtiment de Bruce. - -Au moment où l’un de ses hommes gravissait le flanc du vaisseau -libérateur, Bruce tressaillit et recula, fortement ému. Il venait de -reconnaître l’étranger qu’il avait vu traçant les mots de l’ardoise. Il -raconte à son capitaine le nouvel incident. - -«Veuillez écrire «Steer to the north-west» sur cette ardoise», dit au -nouveau venu le capitaine, lui présentant le côté qui ne porte aucune -écriture. - -L’étranger trace les mots demandés. - -«Bien, vous reconnaissez là votre main courante? dit le capitaine, -frappé de l’identité des écritures. - ---Mais vous m’avez vu vous-même écrire! Vous serait-il possible d’en -douter?» - -Pour toute réponse le capitaine retourne l’ardoise, et l’étranger -reste confondu voyant des deux côtés sa propre écriture. - -«Aviez-vous rêvé que vous écriviez sur cette ardoise? dit, à celui qui -vient d’écrire, le capitaine du vaisseau naufragé. - ---Non, du moins je n’en ai nul souvenir. - ---Mais que faisait à midi ce passager? demande à son confrère le -capitaine sauveur. - ---Étant très fatigué, ce passager s’endormit profondément, et autant -qu’il m’en souvient, ce fut quelque temps avant midi. Une heure au -plus après, il s’éveilla, et me dit: «Capitaine, nous serons sauvés, -aujourd’hui même!» Ajoutant: «J’ai rêvé que j’étais à bord d’un -vaisseau et qu’il venait à notre secours.» Il dépeignit le bâtiment et -son gréement; et ce fut à notre grande surprise, lorsque vous cinglâtes -vers nous, que nous reconnûmes l’exactitude de la description. Enfin ce -passager dit à son tour: «Ce qui me semble étrange, c’est que ce que je -vois ici me paraît familier, et cependant je n’y suis jamais venu.» - -Le baron Dupotet, dans son cours de «Magnétisme animal», rapporte, -d’autre part encore, le fait suivant, publié en 1814 par le célèbre -Iung Stilling, qui le tenait de l’observateur même, le baron de Sulza, -chambellan du roi de Suède. - -Rentrant chez lui en été vers minuit, heure à laquelle il fait encore -assez clair en Suède pour qu’on puisse lire l’impression la plus -fine. «Comme j’arrivai, dit-il, dans mon domaine, mon père vint à ma -rencontre devant l’entrée du parc; il était vêtu comme d’habitude, -et il tenait à la main une canne que mon frère avait sculptée. Je le -saluai et nous conversâmes longtemps ensemble. Nous arrivâmes ainsi -jusqu’à la maison et à l’entrée de sa chambre. En y entrant, je vis mon -père déshabillé; au même instant l’apparition s’était évanouie; peu de -temps après, mon père s’éveilla et me regarda d’un air d’interrogation: -«Mon cher Édouard, me dit-il, Dieu soit béni de ce que je te vois -sain et sauf, car j’ai été bien tourmenté, à cause de toi, dans mon -rêve; il me semblait que tu étais tombé dans l’eau, et que tu étais -en danger de te noyer.» Or ce jour-là, ajouta le baron, j’étais allé -avec un de mes amis à la rivière pour pêcher des crabes, et je faillis -être entraîné par le courant. Je racontai à mon père que j’avais vu son -apparition à l’entrée du domaine, et que nous avions eu ensemble une -longue conversation. Il me répondit qu’il arrivait souvent des faits -semblables.» - -On voit dans ces divers récits des apparitions spontanées et des -apparitions pour ainsi dire provoquées par le désir ou par la volonté. -La suggestion mentale peut-elle donc aller jusque-là? Les auteurs -du livre _Phantasms of the Living_, dont nous parlions plus haut, -répondent affirmativement par sept exemples suffisamment attestés, -parmi lesquels j’en offrirai encore un à l’attention de mes lecteurs. -Le voici. - -[Illustration] - -«Le rév. C. Godfrey, demeurant à Eastbourne, dans le canton de -Sussex, ayant lu un récit d’apparition préméditée, en fut si frappé -qu’il résolut d’en faire l’essai à son tour. Le 15 novembre 1886, vers -onze heures du soir, il dirigea toute la force d’imagination et toute -la tension de volonté dont il était capable sur l’idée d’apparaître -à une dame de ses amies, en se tenant debout au pied de son lit. -L’effort dura environ huit minutes, après quoi M. Godfrey se sentit -fatigué et s’endormit. Le lendemain, la dame qui avait été le sujet -de l’expérience vint de son propre mouvement raconter à M. Godfrey ce -qu’elle avait vu. Invitée à en fixer le souvenir par écrit, elle le -fit en ces termes: «La nuit dernière, je me réveillai en sursaut, avec -la sensation que quelqu’un était entré dans ma chambre. J’entendis -également un bruit, mais je supposai que c’étaient les oiseaux -dans le lierre, hors de la fenêtre. J’éprouvai ensuite comme une -inquiétude et un vague désir de sortir de la chambre et de descendre -au rez-de-chaussée. Ce sentiment devint si vif que je me levai enfin; -j’allumai une bougie et je descendis dans l’intention de prendre -quelque chose pour me calmer. En remontant à ma chambre, je vis M. -Godfrey, debout sous la grande fenêtre qui éclaire l’escalier. Il était -habillé comme à l’ordinaire et avait l’expression que j’ai remarquée -chez lui lorsqu’il regarde très attentivement quelque chose. Il était -là immobile, tandis que, tenant la lumière levée, je le regardais avec -une extrême surprise. Cela dura trois ou quatre secondes, après quoi, -comme je continuais à monter, il disparut. Je n’étais point effrayée, -mais très agitée, et je ne pus me rendormir.» - -[Illustration] - -M. Godfrey pensa judicieusement que l’expérience à laquelle il s’était -livré prendrait beaucoup plus d’importance si elle se répétait. Une -seconde tentative manqua, mais la troisième réussit. Bien entendu -que la dame sur laquelle il opérait n’était pas plus prévenue de -son intention que la première fois. «La nuit dernière, écrit-elle, -mardi 7 décembre, je montai me coucher à dix heures et demie. Je -fus bientôt endormie. Soudainement, j’entendis une voix qui disait: -«Réveillez-vous!» et je sentis une main qui se posait sur le côté -gauche de ma tête. (L’intention de M. Godfrey, cette fois-ci, avait été -de faire sentir sa présence par la voix et le toucher.) Je fus aussitôt -complètement éveillée. Il y avait dans la chambre un son curieux, comme -celui d’une guimbarde. Je sentais en même temps comme une haleine -froide qui m’enveloppait; mon cœur se mit à battre violemment, et je -vis distinctement une figure penchée sur moi. La seule lumière qui -éclairât la chambre était celle d’une lampe à l’extérieur, formant -une longue raie lumineuse sur la muraille au-dessus de la table de -toilette; cette raie était particulièrement obscurcie par la figure. -Je me retournai vivement, et la main eut l’air de retomber de ma tête -sur l’oreiller, à côté de moi. La figure était inclinée au-dessus de -moi, et je la sentais appuyée contre le côté du lit. Je vis le bras -reposant tout le temps sur l’oreiller. J’apercevais le contour du -visage, mais comme obscurci par un brouillard. Il devait être environ -minuit et demi. La figure avait légèrement écarté le rideau, mais j’ai -reconnu ce matin qu’il pendait comme d’habitude. Nul doute que la -figure ne fût celle de M. Godfrey; je le reconnus à la tournure des -épaules et à la forme du visage. Pendant tout le temps qu’il resta là, -il régnait un courant d’air froid à travers la chambre, comme si les -deux fenêtres eussent été ouvertes.» - -Ce sont là des _faits_. - -Dans l’état actuel de nos connaissances, il serait absolument téméraire -d’en chercher l’explication. Notre psychologie n’est pas assez avancée. -Il y a bien des choses que nous sommes forcés d’admettre sans pouvoir -en aucune façon les expliquer. Nier ce qu’on ne peut expliquer serait -de la pure démence. Expliquait-on le système du monde il y a mille ans? -Aujourd’hui même, expliquons-nous l’attraction? Mais la science marche, -et son progrès sera sans fin. - -Connaissons-nous toute l’étendue des facultés humaines? Qu’il y ait -dans la nature des forces encore inconnues de nous, comme l’était, -par exemple, l’électricité il y a moins d’un siècle, qu’il y ait dans -l’univers d’autres êtres, doués d’autres sens et d’autres facultés, -c’est ce dont le penseur ne peut douter un seul instant. Mais l’homme -terrestre lui-même nous est-il complètement connu? Il ne le semble pas. - -[Illustration] - -Il y a des faits dont nous sommes forcés de reconnaître la réalité sans -pouvoir en aucune façon les expliquer. - -La vie de Swedenborg en offre trois de cet ordre. Laissons de côté, -pour le moment, ses visions planétaires et sidérales, qui paraissent -plus subjectives qu’objectives; remarquons en passant que Swedenborg -était un savant de premier ordre en géologie, en minéralogie, en -cristallographie, membre des académies des sciences d’Upsal, Stockholm -et Saint-Pétersbourg, et contentons-nous de rappeler les trois faits -suivants: - -Le 19 juillet 1759, revenant d’un voyage en Angleterre, ce philosophe -prit terre à Gottenbourg et alla dîner chez un certain William Costel, -où la société était nombreuse. «Le soir à six heures, M. de Swedenborg, -qui était sorti, rentra au salon, pâle et consterné, et dit qu’à -l’instant même un incendie venait d’éclater à Stockholm, au Südermoln, -dans la rue qu’il habitait, et que le feu s’étendait avec violence vers -sa maison. Il sortit de nouveau, et revint, se lamentant que la maison -d’un de ses amis venait d’être réduite en cendres et que la sienne -courait le plus grand danger. A huit heures, après une nouvelle sortie, -il dit avec joie: «Grâce à Dieu, l’incendie s’est éteint à la troisième -porte qui précède la mienne.» - -«La nouvelle s’en répandit dans toute la ville, qui s’en émut d’autant -plus que le gouverneur y avait porté attention et que beaucoup de -personnes étaient en souci de leurs biens ou de leurs amis.... Deux -jours après, le courrier royal apporta de Stockholm le rapport sur -l’incendie: il n’y avait aucune différence entre ses indications et -celles que Swedenborg avait données; l’incendie avait été éteint à huit -heures. - -Cette relation a été écrite par l’illustre Emmanuel Kant, qui avait -voulu faire une enquête sur le fait, et qui ajoute: «Que peut-on -alléguer contre l’authenticité de cet événement?» - -Or Gottenbourg est à deux cents kilomètres de Stockholm. - -Swedenborg était alors dans sa soixante-douzième année. - -Voici le second fait. - -En 1761, Mme de Marteville, veuve d’un ministre de Hollande à -Stockholm, reçoit d’un créancier de son mari la réclamation d’une somme -de vingt-cinq mille florins de Hollande (cinquante mille francs), -qu’elle savait avoir été payée par son mari, et dont le nouveau -payement la mettait dans le plus grand embarras, la ruinait presque. Il -lui était impossible de retrouver la quittance. - -[Illustration] - -Elle va rendre visite à Swedenborg, et, huit jours après, elle voit -en songe son mari qui lui indique le meuble où se trouve la quittance -avec une épingle à cheveux garnie de vingt diamants, qu’elle croyait -perdue aussi. «C’était à deux heures du matin. Pleine de joie, elle se -lève et trouve le tout à la place indiquée. S’étant recouchée, elle -dort jusqu’à neuf heures. Vers onze heures, M. de Swedenborg se fait -annoncer. Avant d’avoir rien appris de ce qui était arrivé, il raconta -que dans la nuit précédente il avait vu l’esprit de M. de Marteville -qui lui avait déclaré qu’il se rendait auprès de sa veuve.» - -Voici le troisième fait. - -Au mois de février 1772, étant à Londres, il envoya un billet au -révérend John Wesley (fondateur de la communion des Wesleyens) pour lui -dire qu’il serait charmé de faire sa connaissance. L’ardent prédicateur -reçut ce billet au moment où il allait partir pour une mission, et -répondit qu’il profiterait de cette gracieuse permission pour lui -rendre visite au retour de cette absence qui devait être d’environ six -mois. Swedenborg répondit: «qu’en ce cas, ils ne se verraient pas dans -ce monde, le 29 mars prochain devant être le jour de sa mort». - -Swedenborg mourut, en effet, à la date indiquée par lui plus d’un mois -d’avance. - -Ce sont là trois faits dont il n’est pas possible de nier -l’authenticité, mais que dans l’état actuel de nos connaissances -personne ne voudrait assurément se charger d’expliquer. - -Nous pourrions multiplier indéfiniment ces relations _authentiques_. -Les faits analogues à ceux qui ont été rapportés plus haut de -communications à distance soit au moment de la mort, soit dans l’état -normal de la vie, ne sont pas tellement rares--sans être pourtant -bien fréquents--que chacun de nos lecteurs n’en ait entendu citer, et -peut-être observé lui-même, en plus d’une circonstance. D’ailleurs, les -expériences faites dans les domaines du magnétisme témoignent également -qu’en certains cas psychologiques déterminés un expérimentateur peut -agir sur son sujet à distance, non pas seulement à quelques mètres, -mais à plusieurs kilomètres et même à plus de cent kilomètres de -distance, selon la sensibilité et la lucidité du sujet et sans doute -aussi selon l’intensité de la volonté du magnétiseur. D’autre part -encore, l’espace n’est pas ce que nous croyons. La distance de Paris à -Londres est grande pour un marcheur, et elle était même infranchissable -avant l’invention des bateaux: elle est nulle pour l’électricité. La -distance de la Terre à la Lune est grande pour nos modes actuels de -locomotion: elle est nulle pour l’attraction. En fait, au point de vue -de l’absolu, l’espace qui nous sépare de Sirius n’est pas une plus -grande partie de l’infini que la distance de Paris à Versailles ou de -votre œil droit à votre œil gauche. - -Il y a plus encore: la séparation qui nous semble exister entre la -Terre et la Lune, ou entre la Terre et Mars, ou même entre la Terre et -Sirius, n’est qu’une illusion due à l’insuffisance de nos perceptions. -La Lune agit constamment sur la Terre et la remue perpétuellement. -L’attraction de Mars est également sensible pour notre planète, et à -notre tour nous dérangeons Mars dans son cours en subissant l’influence -de la Lune. Nous agissons sur le Soleil lui-même et le faisons mouvoir, -comme si nous le touchions. En vertu de l’attraction, la Lune fait -tourner mensuellement la Terre autour de leur centre commun de gravité, -point qui voyage à 1700 kilomètres au-dessous de la surface du globe, -la Terre fait tourner le Soleil annuellement autour de leur centre -commun de gravité, situé à 456 kilomètres du centre solaire; tous les -mondes agissent perpétuellement les uns sur les autres, de sorte -qu’il n’y a pas d’isolement, de séparation réelle entre eux. Au lieu -d’être un vide séparant les mondes les uns des autres, l’espace est -plutôt un lien de communication. Or si l’attraction établit ainsi une -communication réelle, perpétuelle, active et indiscutable, constatée -par la précision des observations astronomiques, entre la Terre et ses -sœurs de l’immensité, on ne voit pas trop de quel droit de prétendus -positivistes pourraient déclarer que nulle communication ne soit -possible entre deux êtres plus ou moins éloignés l’un de l’autre, soit -sur la Terre, soit même sur deux mondes différents. - -Deux cerveaux qui vibrent à l’unisson, à plusieurs kilomètres de -distance, ne peuvent-ils être émus par une même force psychique? -L’émotion partie d’un cerveau ne peut-elle, à travers l’éther, de même -que l’attraction, aller frapper le cerveau qui vibre à une distance -quelconque, de même qu’un son, à travers une pièce, va faire vibrer les -cordes d’un piano ou d’un violon? N’oublions pas que nos cerveaux sont -composés de molécules qui ne se touchent pas et qui sont en vibration -perpétuelle. - -Et pourquoi parler de cerveaux? La pensée, la volonté, la force -psychique, quelle que soit sa nature, ne peut-elle agir à distance -sur un être qui lui est attaché par les liens sympathiques et -indissolubles de la parenté intellectuelle? Les palpitations d’un cœur -ne se transmettent-elles pas subitement au cœur qui bat à l’unisson du -nôtre? - -Devons-nous admettre, dans les cas d’apparition signalés plus haut, -que l’esprit du mort ait réellement pris une forme corporelle dans le -voisinage de l’observateur? Dans la plupart des cas, cette hypothèse -ne paraît pas nécessaire. Pendant nos rêves, nous croyons voir des -personnes qui ne sont pas du tout devant nos yeux, d’ailleurs fermés. -Nous les voyons parfaitement, aussi bien qu’au grand jour; nous leur -parlons, nous les entendons, nous conversons avec elles. Assurément, -ce n’est ni notre rétine ni notre nerf optique qui les voit, pas plus -que ce n’est notre oreille qui les entend. Nos cellules cérébrales sont -seules en jeu. - -Certaines apparitions peuvent être objectives, extérieures, -substantielles; d’autres peuvent être subjectives: dans ce cas, l’être -qui se manifeste agirait à distance sur l’être qui voit, et cette -influence sur son cerveau déterminerait la vision intérieure, laquelle -paraît extérieure, comme dans les rêves, mais peut être purement -subjective et intérieure. - -De même qu’une pensée, un souvenir, éveille dans notre esprit -une image qui peut être très évidente et très vive, de même un -être agissant sur un autre peut faire apparaître en lui une image -qui lui donnera un instant l’illusion de la réalité. On obtient -maintenant expérimentalement ces faits dans les études d’hypnotisme -et de suggestion, études qui en sont encore à leurs débuts et -pourtant donnent des résultats assurément dignes de la plus haute -attention, aussi bien au point de vue psychologique qu’au point de -vue physiologique. Ce n’est pas la rétine qui est frappée par une -réalité effective, ce sont les couches optiques du cerveau qui sont -excitées par une force psychique. C’est l’être mental lui-même qui est -impressionné. De quelle façon? nous l’ignorons. - -Telles sont les inductions les plus rationnelles qui paraissent pouvoir -être conclues des phénomènes de l’ordre de ceux dont nous venons de -nous occuper, phénomènes inexpliqués, mais fort anciens, car l’histoire -de tous les peuples, depuis la plus haute antiquité, en a conservé des -exemples qu’il serait difficile de nier ou d’effacer. - -Mais quoi, dira-t-on, devons-nous, pouvons-nous, dans notre siècle de -méthode expérimentale et de science positive, admettre qu’un mourant, -ou même un mort, puisse se communiquer? - -Qu’est-ce qu’un mort? - -Il meurt un être humain par chaque seconde, sur l’ensemble du globe -terrestre, soit environ 86 400 par jour, soit environ 31 millions -par an ou plus de 3 milliards par siècle. En dix siècles, plus de -30 milliards de cadavres ont été livrés à la terre et rendus à la -circulation générale sous forme de produits divers, eau, gaz, vapeurs, -etc. Si nous tenons compte de la diminution de la population humaine -à mesure que nous remontons les âges historiques, nous trouvons que -depuis dix mille ans _deux cents milliards de corps humains au moins -ont été formés de la terre et de l’atmosphère, par la respiration -et l’alimentation, et y sont retournés_. Les molécules d’oxygène, -d’hydrogène, d’acide carbonique, d’azote qui ont constitué ces -corps ont engraissé la terre et ont été rendues à la circulation -atmosphérique. - -Oui, la Terre que nous habitons est aujourd’hui formée en partie de -ces milliards de cerveaux qui ont pensé, de ces milliards d’organismes -qui ont vécu. Nous marchons sur nos aïeux comme ils marcheront sur -nous. Les fronts des penseurs, les yeux qui ont contemplé, souri, -pleuré, les bouches qui ont chanté l’amour, les lèvres roses et les -seins de marbre, les entrailles des mères, les bras des travailleurs, -les muscles des guerriers, le sang des vaincus, les enfants et les -vieillards, les bons et les méchants, les riches et les pauvres, tout -ce qui a vécu, tout ce qui a pensé, gît dans la même terre. Il serait -difficile aujourd’hui de faire un seul pas sur la planète sans marcher -sur la dépouille des morts; il serait difficile de manger et boire sans -réabsorber ce qui a déjà été mangé et bu des milliers de fois, il -serait difficile de respirer sans s’incorporer le souffle des morts. -Les éléments constitutifs des corps, puisés à la nature, sont revenus à -la nature, et chacun de nous porte en soi des atomes ayant précédemment -appartenu à d’autres corps. - -Eh bien! pensez-vous que ce soit cela toute l’humanité? Pensez-vous -qu’elle n’ait rien laissé de plus noble, de plus grand, de plus -spirituel? Chacun de nous ne donne-t-il à l’univers, en rendant le -dernier soupir, que soixante ou quatre-vingts kilos de chair et d’os -qui vont se désagréger et retourner aux éléments? L’âme qui nous anime -ne demeure-t-elle pas, au même titre que chaque molécule d’oxygène, -d’azote ou de fer? Et toutes les âmes qui ont vécu n’existent-elles pas -toujours? - -Nous n’avons aucun droit d’affirmer que l’homme soit uniquement composé -d’éléments matériels, et que la faculté de penser ne soit qu’une -propriété de l’organisation. Nous avons, au contraire, les raisons les -plus intimes d’admettre que l’âme est une entité individuelle, et que -c’est elle qui régit les molécules pour organiser la forme vivante du -corps humain. - -Que deviennent les molécules invisibles et intangibles qui ont composé -notre corps pendant la vie? Elles vont appartenir à de nouveaux corps. -Que deviennent les âmes également invisibles et intangibles? On peut -penser qu’elles se réincarnent, elles aussi, en de nouveaux organismes, -chacune suivant sa nature, ses facultés, sa destinée. - -L’âme appartient au monde psychique. Sans doute, il y a sur la -Terre une quantité innombrable d’âmes encore lourdes, grossières, à -peine dégagées de la matière, incapables de concevoir les réalités -intellectuelles. Mais il en est d’autres qui vivent dans l’étude, dans -la contemplation, dans la culture du monde psychique ou spirituel. -Celles-là peuvent ne point rester emprisonnées sur la Terre, et leur -destinée est de vivre de la vie uranique. - -L’âme uranique vit, même pendant ses incarnations terrestres, dans le -monde de l’absolu et du divin. Elle sait que tout en habitant la Terre -elle est, en réalité, dans le ciel, et que notre planète est un astre -du ciel. - -Quelle est la nature intime de l’âme, quels sont ses modes de -manifestation, quand sa mémoire devient-elle permanente et -maintient-elle avec certitude l’identité consciente, sous quelle -diversité de formes et de substances peut-elle vivre, quelle étendue -d’espace peut-elle franchir, quel est l’ordre de parenté intellectuelle -qui existe entre les diverses planètes d’un même système, quelle est -la force germinatrice qui ensemence les mondes, quand pourrons-nous -nous mettre en communication avec les patries voisines, quand -pénétrerons-nous le secret profond des destinées? Mystère et ignorance -aujourd’hui. Mais l’_inconnu d’hier est la vérité de demain_. - -Fait d’ordre historique et scientifique absolument incontestable: -dans tous les siècles, chez tous les peuples, et sous les apparences -religieuses les plus diverses, l’idée de l’immortalité repose -invulnérable au fond de la conscience humaine. L’éducation lui a donné -mille formes, mais elle ne l’a pas inventée. Cette idée indéracinable -existe par elle-même. Tout être humain, en venant au monde, apporte -avec lui, sous une forme plus ou moins vague, ce sentiment intime, ce -désir, cette espérance. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - -II - -ITER EXTATICUM CŒLESTE - - -Les heures, les jours que je consacrais à l’étude de ces questions de -psychologie et de télépathie ne m’empêchaient pas d’observer Mars au -télescope et d’en prendre des dessins géographiques, chaque fois que -notre atmosphère, si souvent nuageuse, voulait bien me le permettre. -D’ailleurs, on peut reconnaître que non seulement toutes les questions -se touchent, dans l’étude de la nature et dans les sciences, mais -encore que l’astronomie et la psychologie sont solidaires l’une de -l’autre, attendu que l’univers psychique a pour habitat l’univers -matériel, que l’astronomie a pour objet l’étude des régions de la vie -éternelle et que nous ne pourrions nous former aucune idée de ces -régions si nous ne les connaissions pas astronomiquement. Que nous le -sachions ou non, en fait, nous habitons en ce moment même une région -du Ciel, et tous les êtres, quels qu’ils soient, sont éternellement -citoyens du Ciel. Ce n’est pas sans une secrète divination des choses -que l’antiquité avait fait d’Uranie la muse de toutes les sciences. - -Ma pensée avait donc été longuement occupée de notre voisine la planète -Mars, lorsqu’un jour, dans une promenade solitaire à la lisière d’un -bois, après quelques chaudes heures de juillet, m’étant assis au pied -d’un bouquet de chênes, je ne tardai pas à m’assoupir. - -La chaleur était accablante, le paysage était silencieux, la Seine -semblait arrêtée comme un canal au fond de la vallée. Je fus -étrangement surpris, en m’éveillant après un instant de somnolence, -de ne plus reconnaître le paysage, ni les arbres voisins, ni la -rivière qui coulait au pied du coteau, ni la prairie ondulée qui -allait se perdre au loin dans l’horizon. Le soleil se couchait, -plus petit que nous n’avons coutume de le voir. L’air frémissait de -bruits harmonieux inconnus à la Terre, et des insectes grands comme -des oiseaux voltigeaient sur des arbres sans feuilles, couverts de -gigantesques fleurs rouges. Je me levai, poussé par l’étonnement comme -par un ressort, et d’un bond si énergique que je me trouvai subitement -debout, me sentant d’une légèreté singulière. A peine avais-je fait -quelques pas, que plus de la moitié du poids de mon corps me parut -s’être évaporée pendant mon sommeil; cette sensation intime me frappa -plus profondément encore que la métamorphose de la nature déployée sous -mes regards. - -C’est à peine si j’en croyais mes yeux et mes sens. D’ailleurs, je -n’avais plus absolument les mêmes yeux, je n’entendais plus de la -même manière, et je m’aperçus même dès ces premiers instants que mon -organisation était douée de plusieurs sens nouveaux, tout différents -de ceux de notre harpe terrestre, notamment d’un sens magnétique, -par lequel on peut se mettre en communication d’un être à l’autre -sans qu’il soit nécessaire de traduire ses pensées par des paroles -audigibles: ce sens rappelle celui de l’aiguille aimantée qui, du -fond d’une cave de l’Observatoire de Paris, frissonne et tressaille -quand une aurore boréale s’allume en Sibérie, ou quand une explosion -électrique éclate dans le Soleil. - -L’astre du jour venait de s’éteindre dans un lac lointain, et les -lueurs roses du crépuscule planaient au fond des cieux comme un dernier -rêve de la lumière. Deux Lunes s’allumèrent à diverses hauteurs, la -première en forme de croissant, au-dessus du lac dans le sein duquel -le Soleil avait disparu; la seconde, en forme de premier quartier, -beaucoup plus élevée dans le ciel et du côté de l’Orient. Elles étaient -très petites et ne rappelaient que de bien loin l’immense flambeau des -nuits terrestres. C’est comme à regret qu’elles donnaient leur vive -mais faible lumière. Je les regardais tour à tour avec stupéfaction. Le -plus étrange peut-être encore, dans toute l’étrangeté de ce spectacle, -c’est que la Lune occidentale, qui était environ trois fois plus grosse -que sa compagne de l’Est, tout en étant cinq fois moins large que notre -Lune terrestre, marchait dans le ciel d’un mouvement très facile à -suivre de l’œil, et semblait courir avec vitesse de la droite vers la -gauche pour aller rejoindre à l’Orient sa céleste sœur. - -On remarquait encore, dans les dernières lueurs du couchant qui -s’éteignait, une troisième Lune, ou, pour mieux dire, une brillante -étoile. Plus petite que le moindre des deux satellites, elle n’offrait -pas de disque sensible; mais sa lumière était éclatante. Elle planait -dans le ciel du soir comme Vénus dans notre ciel lorsqu’aux jours de -son plus splendide éclat «l’étoile du berger» règne en souveraine sur -les indolentes soirées du printemps aux tendres rêves. - -Déjà les plus brillantes étoiles s’allumaient dans les cieux; on -reconnaissait Arcturus aux rayons d’or, Véga, si blanche et si -pure, les sept astres du septentrion, et plusieurs constellations -zodiacales. L’étoile du soir, le nouveau Vesper, rayonnait alors dans -la constellation des Poissons. Après avoir étudié pendant quelques -instants sa situation dans le ciel, m’être orienté moi-même d’après -les constellations, avoir examiné les deux satellites et réfléchi à la -légèreté de mon propre poids, je ne tardai pas à être convaincu que je -me trouvais sur la planète Mars et que cette charmante étoile du soir -était... la Terre. - - -Mes yeux s’arrêtèrent sur elle, imprégnés de ce mélancolique sentiment -d’amour qui serre les fibres de notre cœur lorsque notre pensée -s’envole vers un être chéri dont une cruelle distance nous sépare; je -contemplai longuement cette patrie où tant de sentiments divers se -mélangent et se heurtent dans les fluctuations de la vie, et je pensai: - -[Illustration] - -«Combien n’est-il pas regrettable que les innombrables êtres humains -qui habitent en ce petit séjour ne sachent pas où ils sont! Elle est -charmante, cette minuscule Terre, ainsi éclairée par le Soleil, avec -sa Lune plus microscopique encore, qui semble un point à côté d’elle. -Portée dans l’invisible par les lois divines de l’attraction, atome -flottant dans l’immense harmonie des cieux, elle occupe sa place et -plane là-haut comme une île angélique. Mais ses habitants l’ignorent. -Singulière humanité! Elle a trouvé la Terre trop vaste, s’est partagée -en troupeaux et passe son temps à s’entre-fusiller. Il y a, dans cette -île céleste, autant de soldats que d’habitants! ils se sont tous -armés les uns contre les autres, quand il eût été si simple de vivre -tranquillement, et trouvent glorieux de changer de temps en temps -les noms des pays et la couleur des drapeaux. C’est là l’occupation -favorite des nations et l’éducation primordiale des citoyens. Hors de -là, ils emploient leur existence à adorer la matière. Ils n’apprécient -pas la valeur intellectuelle, restent indifférents aux plus merveilleux -problèmes de la création et vivent sans but. Quel dommage! Un habitant -de Paris qui n’aurait jamais entendu prononcer le nom de cette cité ni -celui de la France ne serait pas plus étranger qu’eux dans leur propre -patrie. Ah! s’ils pouvaient voir la Terre d’ici, avec quel plaisir -ils y reviendraient et combien seraient transformées toutes leurs -idées générales et particulières. Alors ils connaîtraient au moins -le pays qu’ils habitent; ce serait un commencement; ils étudieraient -progressivement les réalités sublimes qui les environnent au lieu de -végéter sous un brouillard sans horizon, et bientôt ils vivraient de la -véritable vie, de la vie intellectuelle.» - -[Illustration] - - -«Quel honneur il lui fait! On croirait vraiment qu’il a laissé des amis -dans ce bagne-là!» - -Je n’avais point parlé. Mais j’entendis fort distinctement cette phrase -qui semblait répondre à ma conversation intérieure. Deux habitants de -Mars me regardaient, et ils m’avaient compris, en vertu de ce sixième -sens de perception magnétique dont il a été question plus haut. Je -fus quelque peu surpris, et, l’avouerai-je? sensiblement blessé de -l’apostrophe: «Après tout, pensai-je, j’aime la Terre, c’est mon pays, -et j’ai du patriotisme!» - -Mes deux voisins rirent cette fois-ci tous les deux ensemble. - -«Oui, reprit l’un d’eux avec une bonté inattendue, vous avez du -patriotisme. On voit bien que vous arrivez de la Terre.» - -Et le plus âgé ajouta: - -«Laissez-les donc, vos compatriotes, ils ne seront jamais ni plus -intelligents ni moins aveugles qu’aujourd’hui. Il y a déjà quatre-vingt -mille ans qu’ils sont là. Et, vous l’avouez vous-même, ils ne sont pas -encore capables de penser.... Vous êtes vraiment admirable de regarder -la Terre avec des yeux aussi attendris. C’est trop de naïveté.» - -N’avez-vous pas, cher lecteur, rencontré parfois, sur votre passage, de -ces hommes tout pénétrés d’un imperturbable orgueil et qui se croient -sincèrement et inébranlablement au-dessus de tout le reste du monde? -Lorsque ces fiers personnages se trouvent en face d’une supériorité, -elle leur est instantanément antipathique: ils ne la supportent pas. -Eh bien! pendant le dithyrambe qui précède (et dont vous n’avez eu -tout à l’heure qu’une pâle traduction), je me sentais fort supérieur -à l’humanité terrestre, puisque je la prenais en pitié et invoquais -pour elle de meilleurs jours. Mais quand ces deux habitants de Mars -semblèrent me prendre en pitié moi-même, et que je crus reconnaître -en eux une froide supériorité sur moi, je fus un instant l’un de -ces ineptes orgueilleux; mon sang ne fit qu’un tour, et tout en me -contenant par un restant de politesse française, j’ouvris la bouche -pour leur dire: - ---«Après tout, Messieurs, les habitants de la Terre ne sont pas aussi -stupides que vous paraissez le croire et valent peut-être mieux que -vous.» - -Malheureusement, ils ne me laissèrent même pas commencer ma phrase, -attendu qu’ils l’avaient devinée pendant qu’elle se formait par la -vibration des moelles de mon cerveau. - -[Illustration] - -«Permettez-moi de vous dire tout de suite, fit le plus jeune, que -votre planète est absolument manquée, par suite d’une circonstance -qui date d’une dizaine de millions d’années. C’était au temps de la -période primaire de la genèse terrestre. Il y avait déjà des plantes, -et même des plantes admirables, et dans le fond des mers comme sur -les rivages apparaissaient les premiers animaux, les mollusques sans -tête, sourds, muets et dépourvus de sexe. Vous savez que la respiration -suffit aux arbres pour leur nourriture complète et que vos chênes les -plus robustes, vos cèdres les plus gigantesques n’ont jamais rien -mangé, ce qui ne les a pas empêchés de grandir. Ils se nourrissent par -la respiration seule. Le malheur, la fatalité a voulu qu’un premier -mollusque eût le corps traversé par une goutte d’eau plus épaisse que -le milieu ambiant. Peut-être la trouva-t-il bonne. Ce fut l’origine du -premier tube digestif, qui devait exercer une action si funeste sur -l’animalité entière, et plus tard sur l’humanité elle-même. Le premier -assassin fut le mollusque qui mangea. - -[Illustration] - -«Ici, on ne mange pas, on n’a jamais mangé, on ne mangera jamais. La -création s’est développée graduellement, pacifiquement, noblement, -comme elle avait commencé. Les organismes se nourrissent, autrement dit -renouvellent leurs molécules, par une simple respiration, comme le font -vos arbres terrestres, dont chaque feuille est un petit estomac. Dans -votre chère patrie, vous ne pouvez vivre un seul jour qu’à la condition -de tuer. Chez vous, la loi de vie, c’est la loi de mort. Ici, il n’est -jamais venu à personne l’idée de tuer même un oiseau. - -«Vous êtes tous, plus ou moins, des bouchers. Vous avez les bras pleins -de sang. Vos estomacs sont gorgés de victuailles. Comment voulez-vous -qu’avec des organismes aussi grossiers que ceux-là vous puissiez -avoir des idées saines, pures, élevées,--je dirai même (pardonnez -ma franchise), des idées propres? Quelles âmes pourraient habiter de -pareils corps? Réfléchissez donc un instant, et ne vous bercez plus -d’illusions aveugles trop idéales pour un tel monde.» - ---«Comment! m’écriai-je en l’interrompant, vous nous refusez la -possibilité d’avoir des idées propres? Vous prenez les humains pour -des animaux? Homère, Platon, Phidias, Sénèque, Virgile, le Dante, -Colomb, Bacon, Galilée, Pascal, Léonard, Raphaël, Mozart, Beethoven, -n’ont-ils jamais eu aucune aspiration élevée? Vous trouvez nos corps -grossiers et repoussants: si vous aviez vu passer devant vous Hélène, -Phryné, Aspasie, Sapho, Cléopâtre, Lucrèce Borgia, Agnès Sorel, Diane -de Poitiers, Marguerite de Valois, Borghèse, Talien, Récamier, Georges -et leurs admirables rivales, vous penseriez peut-être d’une façon -différente. Ah! cher Martien, à mon tour, permettez-moi de regretter -que vous ne connaissiez la Terre que de loin.» - ---«C’est ce qui vous trompe, j’ai habité cinquante ans ce monde-là. -Cela m’a suffi, et je vous assure que je n’y retournerai plus. Tout -y est manqué, même... ce qui vous paraît le plus charmant. Vous -imaginez-vous que sur toutes les Terres du Ciel les fleurs donnent -naissance aux fruits de la même façon? Ne serait-ce pas un peu cruel? -Pour moi, j’aime les primevères et les boutons de rose.» - -[Illustration] - ---«Mais, repris-je, cependant, malgré tout, il y a eu de grands -esprits sur la Terre, et, vraiment, d’admirables créatures. Ne peut-on -se bercer de l’espérance que la beauté physique et morale ira en se -perfectionnant de plus en plus, comme elle l’a fait jusqu’ici, et que -les intelligences s’éclaireront progressivement? On ne passe pas tout -son temps à manger. Les hommes finiront bien, malgré leurs travaux -matériels, par consacrer chaque jour quelques heures au développement -de leur intelligence. Alors, sans doute, ils ne continueront plus -de fabriquer de petits dieux à leur image, et peut-être aussi -supprimeront-ils leurs puériles frontières pour laisser régner -l’harmonie et la fraternité.» - ---«Non, mon ami, car s’ils le voulaient, ils le feraient dès -aujourd’hui. Or, ils s’en gardent bien. L’homme terrestre est un petit -animal qui, d’une part, n’éprouve pas le besoin de penser, n’ayant même -pas l’indépendance de l’âme, et qui, d’autre part, aime se battre et -établit carrément le droit sur la force. Tel est son bon plaisir et -telle est sa nature. Vous ne ferez jamais porter de pêches à un buisson -d’épines. - -[Illustration] - -«Songez donc que les plus délicieuses beautés terrestres auxquelles -vous faisiez allusion tout à l’heure ne sont que des monstres grossiers -à côté de nos aériennes femmes de Mars, qui vivent de l’air de nos -printemps, des parfums de nos fleurs, et sont si voluptueuses, dans le -seul frémissement de leurs ailes, dans l’idéal baiser d’une bouche -qui ne mangea jamais, que si la Béatrix du Dante avait été d’une telle -nature, jamais l’immortel Florentin n’eût pu écrire deux chants de -sa Divine Comédie: il eût commencé par le Paradis et n’en fût jamais -descendu. Songez que nos adolescents ont autant de science innée que -Pythagore, Archimède, Euclide, Kepler, Newton, Laplace et Darwin -après toutes leurs laborieuses études: nos douze sens nous mettent -en communication directe avec l’univers; nous sentons d’ici, à cent -millions de lieues, l’attraction de Jupiter qui passe; nous voyons -à l’œil nu les anneaux de Saturne; nous devinons l’arrivée d’une -comète, et notre corps est imprégné de l’électricité solaire qui met -en vibration toute la nature. Il n’y a jamais eu ici ni fanatisme -religieux, ni bourreaux, ni martyrs, ni divisions internationales, -ni guerres; mais, dès ses premiers jours, l’humanité, naturellement -pacifique et affranchie de tout besoin matériel, a vécu indépendante -de corps et d’esprit, dans une constante activité intellectuelle, -s’élevant sans arrêt dans la connaissance de la Vérité. Mais venez -plutôt jusqu’ici.» - - -Je fis quelques pas avec mes interlocuteurs sur le sommet de la -montagne, et arrivant en vue de l’autre versant, j’aperçus une -multitude de lumières de diverses nuances voltigeant dans les airs. -C’étaient les habitants qui, la nuit, deviennent lumineux quand -ils le veulent. Des chars aériens, paraissant formés de fleurs -phosphorescentes, conduisaient des orchestres et des chœurs; l’un d’eux -vint à passer près de nous et nous prîmes place au milieu d’un nuage -de parfums. Les sensations que j’éprouvais étaient singulièrement -étrangères à toutes celles que j’avais goûtées sur la Terre, et -cette première nuit sur Mars passa comme un rêve rapide, car à -l’aurore je me trouvais encore dans le char aérien, discourant avec -mes interlocuteurs, leurs amis et leurs indéfinissables compagnes. -Quel panorama au lever du soleil! Fleurs, fruits, parfums, palais -féeriques s’élevaient sur des îles à la végétation orangée, les -eaux s’étendaient en limpides miroirs, et de joyeux couples aériens -descendaient en tourbillonnant sur ces rivages enchanteurs. Là, tous -les travaux matériels sont accomplis par des machines et dirigés par -quelques races animales perfectionnées, dont l’intelligence est à peu -près du même ordre que celle des humains de la Terre. Les habitants -ne vivent que par l’esprit et pour l’esprit; leur système nerveux est -parvenu à un tel degré de développement, que chacun de ces êtres, à -la fois très délicat et très fort, semble un appareil électrique, et -que leurs impressions les plus sensuelles, ressenties bien plus par -leurs âmes que par leurs corps, surpassent au centuple toutes celles -que nos cinq sens terrestres réunis peuvent jamais nous offrir.... -Une sorte de palais d’été, illuminé par les rayons du soleil levant, -s’ouvrait au-dessous de notre gondole aérienne. Ma voisine, dont les -ailes frémissaient d’impatience, posa son pied délicat sur une touffe -de fleurs qui s’élevait entre deux jets de parfums.--«Retourneras-tu -sur la Terre?» dit-elle en me tendant les bras. - ---«Jamais!» m’écriai-je... Et je m’élançai vers elle... - -Mais, du même coup, je me retrouvai, solitaire, près de mon bois, sur -le versant de la colline au pied de laquelle serpentait la Seine aux -replis onduleux. - -_Jamais!..._ répétai-je, cherchant à ressaisir le doux rêve envolé. Où -donc étais-je? C’était beau. - -Le soleil venait de se coucher, et déjà la planète Mars, alors très -éclatante, s’allumait dans le ciel. - -«Ah! fis-je, traversé par une lueur fugitive, j’étais là! Bercées par -la même attraction, les deux planètes voisines se regardent à travers -l’espace transparent. N’aurions-nous pas, dans cette fraternité -céleste, une première image de l’éternel voyage? La Terre n’est plus -seule au monde. Les panoramas de l’infini commencent à s’ouvrir. Que -nous habitions ici ou à côté, nous sommes, non les citoyens d’un pays -ou d’un monde, mais, en vérité, les CITOYENS DU CIEL.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - -III - -LA PLANÈTE MARS - - -Avais-je été le jouet d’un rêve? - -Mon esprit s’était-il réellement transporté sur la planète Mars, ou -bien étais-je dupe d’une illusion absolument imaginaire? - -Le sentiment de la réalité avait été si vif, si intense, et les choses -que j’avais vues se trouvaient si parfaitement conformes aux notions -scientifiques que nous possédons déjà sur la nature physique du monde -martien, que je ne pouvais accepter un doute à cet égard, tout en -restant stupéfait de ce voyage extatique et en m’adressant mille -questions qui se combattaient les unes les autres. - -L’absence de Spero, dans toute cette vision, m’intriguait un peu. Je -me sentais toujours si intimement attaché à son cher souvenir qu’il -me semblait que j’aurais dû deviner sa présence, voler directement -vers lui, le voir, lui parler, l’entendre. Mais le magnétisé de Nancy -n’avait-il pas été lui-même le jouet de son imagination, ou de la -mienne, ou de celle de l’expérimentateur? D’autre part, en admettant -même que réellement mes deux amis fussent réincarnés sur cette planète -voisine, je me répondais à moi-même que l’on peut fort bien ne pas se -rencontrer en parcourant une même ville et, à plus forte raison, un -monde. Et pourtant, ce n’est assurément pas le calcul des probabilités -qu’il faudrait invoquer ici, car un sentiment d’attraction tel que -celui qui nous unissait devait modifier le hasard des rencontres et -jeter dans la balance un élément qui l’emportait sur tout le reste. - -Tout en discourant en moi-même, je rentrai à mon observatoire de Juvisy -où j’avais préparé quelques batteries électriques pour une expérience -d’optique en correspondance avec la tour de Montlhéry. Lorsque je -me fus assuré que tout était bien en ordre, je laissai à mon aide -le soin de faire les signaux convenus, de dix à onze heures, et je -partis moi-même pour la vieille tour, sur laquelle je m’installais une -heure plus tard. La nuit était venue. Du haut de l’antique donjon, -l’horizon est parfaitement circulaire, entièrement dégagé sur toute -sa circonférence, qui s’étend sur un rayon de 20 à 25 kilomètres tout -autour de ce point central. Un troisième poste d’observation, situé à -Paris, était en communication avec nous. Le but de l’expérience était -de savoir si les rayons des diverses couleurs du spectre lumineux -voyagent tous avec la même vitesse de 300 000 kilomètres par seconde. -Le résultat fut affirmatif. - -Les expériences ayant été terminées vers onze heures, comme la nuit -étoilée était merveilleuse et que la lune commençait à se lever, dès -que j’eus mis les appareils à l’abri dans l’intérieur de la tour, -je remontai sur la plate-forme supérieure pour contempler l’immense -paysage éclairé par les premiers rayons de la lune naissante. -L’atmosphère était calme, tiède, presque chaude. - -Mais mon pied était encore sur la dernière marche, que je m’arrêtai, -pétrifié d’effroi, en jetant un cri qui parut s’immobiliser dans -ma gorge. Spero, oui, Spero lui-même était là, devant moi, assis -sur le parapet. Je levai les bras vers le ciel et me sentis près de -m’évanouir; mais il me dit, de sa voix très douce que je connaissais si -bien: - -«Est-ce que je te fais peur?» - -[Illustration] - -Je n’eus la force ni de répondre ni d’avancer. Pourtant, j’osai -regarder en face mon ami, qui souriait. Son cher visage, éclairé par -la lune, était tel que je l’avais vu lors de son départ de Paris pour -Christiania, jeune, agréable, pensif, avec un regard fort brillant. Je -quittai la dernière marche et j’eus l’impulsion intime de me précipiter -vers lui pour l’embrasser. Mais je n’osai et je restai devant lui à le -regarder. J’avais repris l’usage de mes sens. «Spero!... C’est toi!...» -m’écriai-je. - ---J’étais là pendant ton expérience, répondit-il, et c’est même moi qui -t’ai donné l’idée de comparer l’extrême violet à l’extrême rouge pour -la vitesse des ondes lumineuses. Seulement, j’étais invisible, comme -les rayons ultra-violets. - ---«Voyons! est-ce possible? Laisse-moi te regarder, te toucher.» Je -passai les mains sur son visage, sur son corps, dans sa chevelure, et -j’eus absolument la même impression que si c’eût été un être vivant. Ma -raison se refusait à admettre le témoignage de mes yeux, de mes mains -et de mes oreilles, et pourtant je ne pouvais douter que ce ne fût -bien lui. Il n’y a pas de sosie pareil. Et puis, mes doutes se seraient -envolés dès ses premières paroles, car il ajouta aussitôt: - -«Mon corps dort en ce moment sur Mars. - -[Illustration] - ---Ainsi, fis-je, tu existes toujours, tu vis encore... et tu connais -enfin la réponse au grand problème qui t’a tant tourmenté.... Et Icléa? - ---Nous allons causer, répliqua-t-il. J’ai beaucoup de choses à te dire. - -Je m’assis auprès de lui, sur le rebord du large parapet qui domine la -vieille tour, et voici ce que j’entendis. - - -Quelque temps après l’accident du lac de Tyrifiorden, il s’était senti -se réveillant comme d’un long et lourd sommeil. Il était seul, dans la -nuit noire, sur les rives d’un lac, se sentait vivant, mais ne pouvait -ni se voir ni se toucher. L’air ne le frappait pas. Il n’était pas -seulement léger, mais impondérable. Ce qui lui paraissait subsister de -lui, c’était seulement sa faculté de penser. - -Sa première idée, en rappelant ses souvenirs, fut qu’il se réveillait -de sa chute sur le lac norvégien. Mais lorsque le jour arriva, il -s’aperçut qu’il était sur un autre monde. Les deux lunes qui tournaient -rapidement dans le ciel, en sens contraire l’une de l’autre, lui firent -penser qu’il se trouvait sur notre voisine la planète Mars, et d’autres -témoignages ne tardèrent pas à le lui prouver. - -Il y demeura un certain temps à l’état d’esprit, y reconnut la présence -d’une humanité fort élégante, dans laquelle le sexe féminin règne en -souverain, par une supériorité incontestée sur le sexe masculin. Les -organismes sont légers et délicats, la densité des corps est très -faible, la pesanteur plus faible encore; à la surface de ce monde -la force matérielle ne joue qu’un rôle secondaire dans la nature; -la finesse des sensations décide de tout. Il y a là un grand nombre -d’espèces animales et plusieurs races humaines. Dans toutes ces espèces -et dans toutes ces races, le sexe féminin est plus beau et plus fort -(la force consistant dans la supériorité des sensations) que le sexe -masculin, et c’est lui qui régit le monde. - -Son grand désir de connaître la vie qu’il avait devant lui le décida -à ne point demeurer longtemps à l’état d’esprit contemplateur, mais -à renaître sous une forme corporelle humaine, et, étant donnée la -condition organique de cette planète, sous la forme féminine. - -Déjà, parmi les âmes terrestres flottantes dans l’atmosphère de Mars, -il avait rencontré (car les âmes se sentent) celle d’Icléa, qui l’avait -suivie, guidée par une attraction constante. Elle, de son côté, s’était -sentie portée vers une incarnation masculine. - -Ils étaient ainsi réunis l’un et l’autre, en l’un des pays les plus -privilégiés de ce monde, voisins et prédestinés à se rencontrer de -nouveau dans la vie et à partager les mêmes émotions, les mêmes -pensées, les mêmes œuvres. Aussi, quoique la mémoire de leur existence -terrestre restât voilée et comme effacée par la transformation -nouvelle, cependant un vague sentiment de parenté spirituelle et -un attachement sympathique immédiat les avaient réunis dès qu’ils -s’étaient revus. Leur supériorité psychique, la nature de leurs pensées -habituelles, l’état de leur esprit accoutumé à chercher les fins et les -causes, leur avaient donné à tous les deux une sorte de clairvoyance -intime qui les dégageait de l’ignorance générale des vivants. Ils -s’étaient aimés si soudain, ils avaient subi si passivement l’influence -magnétique du coup de foudre de leur rencontre, qu’ils n’avaient -bientôt fait qu’un seul et même être, unis comme au moment de la -séparation terrestre. Ils se souvenaient de s’être déjà rencontrés, ils -étaient convaincus que c’était sur la Terre, sur cette planète voisine -qui brille le soir d’un si vif éclat dans le ciel de Mars, et parfois, -dans leurs vols solitaires au-dessus des collines peuplées de plantes -aériennes, ils contemplaient «l’étoile du soir» en cherchant à renouer -le fil brisé d’une tradition interrompue. - -Un événement inattendu vint expliquer leurs réminiscences et leur -prouver qu’ils ne se trompaient pas. - -Les habitants de Mars sont très supérieurs à ceux de la Terre par leur -organisation, par le nombre et la finesse de leurs sens, et par leurs -facultés intellectuelles. - -Le fait que la densité est très faible à la surface de ce monde et que -les substances constitutives des corps sont moins lourdes là qu’ici, -a permis la formation d’êtres incomparablement moins pesants, plus -aériens, plus délicats, plus sensibles. Le fait que l’atmosphère est -nutritive a affranchi les organismes martiens de la grossièreté des -besoins terrestres. C’est un tout autre état. La lumière y est moins -vive, cette planète étant plus éloignée du Soleil que nous, et le nerf -optique est plus sensible. Les influences électriques et magnétiques -y étant très intenses, les habitants possèdent des sens inconnus aux -organisations terrestres, sens qui les mettent en communication avec -ces influences. Tout se tient dans la nature. Les êtres sont partout -appropriés aux milieux qu’ils habitent et au sein desquels ils ont pris -naissance. Les organismes ne peuvent pas plus être terrestres sur Mars -qu’ils ne peuvent être aériens au fond de la mer. - -De plus, l’état de supériorité préparé par cet ordre de choses s’est -développé de lui-même par la facilité de la réalisation de tout travail -intellectuel. La nature semble obéir à la pensée. L’architecte qui veut -élever un édifice, l’ingénieur qui veut modifier la surface du sol, -soit qu’il s’agisse de creuser ou d’élever, de couper les montagnes ou -de combler les vallées, ne se heurtent point comme ici au poids des -matériaux et aux difficultés matérielles. Aussi l’art a-t-il fait dès -l’origine les progrès les plus rapides. - -De plus, encore, l’humanité martienne étant de plusieurs centaines -de milliers d’années antérieure à l’humanité terrestre, a parcouru -antérieurement à elle toutes les phases de son développement. Nos -progrès scientifiques actuels les plus transcendants ne sont que de -puérils jeux d’enfants, comparés à la science des habitants de cette -planète. - -En astronomie particulièrement, ils sont incomparablement plus avancés -que nous et connaissent beaucoup mieux la Terre que nous ne connaissons -leur patrie. - -Ils ont inventé, entre autres, une sorte d’appareil téléphotographique -dans lequel un rouleau d’étoffe reçoit perpétuellement, en se -déroulant, l’image de notre monde et la fixe inaltérablement. Un -immense musée, consacré spécialement aux planètes du système solaire, -conserve dans l’ordre chronologique toutes ces images photographiques -fixées pour toujours. On y retrouve toute l’histoire de la Terre; la -France du temps de Charlemagne, la Grèce du temps d’Alexandre, l’Égypte -du temps de Rhamsès. Des microscopes permettent d’y reconnaître -même les détails historiques, tels que Paris pendant la révolution -française, Rome sous le pontificat de Borgia, la flotte espagnole de -Christophe Colomb arrivant en Amérique, les Francs de Clovis prenant -possession des Gaules, l’armée de Jules César arrêtée dans sa conquête -de l’Angleterre par la marée qui emporta ses vaisseaux, les troupes du -roi David, fondateur des armées permanentes, ainsi que la plupart des -scènes historiques, reconnaissables à certains caractères spéciaux. - -Un jour que les deux amis visitaient ce musée, leur réminiscence, vague -jusque-là, s’illumina comme un paysage nocturne traversé par un éclair. -Tout d’un coup ils _reconnurent_ l’aspect de Paris pendant l’Exposition -de 1867. Leur souvenir se précisa. Chacun d’eux sentit séparément -qu’il avait vécu là, et sous cette impression si vive, ils furent -aussitôt dominés par la certitude d’y avoir vécu ensemble. Leur mémoire -s’éclaira graduellement, non plus par lueurs interrompues, mais plutôt -comme à la lumière grandissante du commencement de l’aurore. - -Ils se souvinrent alors, l’un et l’autre, comme par inspiration, de -cette parole de l’Évangile: - -«Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père.» - -Et de cette autre, de Jésus à Nicodème: - -«En vérité je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne verra -pas le royaume de Dieu.... Il faut que vous naissiez de nouveau.» - -Depuis ce jour, ils ne conservèrent plus aucun doute sur leur existence -terrestre antérieure, et demeurèrent intimement convaincus qu’ils -continuaient sur la planète Mars leur vie précédente. Ils appartenaient -au cycle des grands esprits de tous les siècles, qui savent que la -destinée humaine ne s’arrête pas au monde actuel et se continue dans le -ciel--et qui savent aussi que chaque planète, Terre, Mars, ou autre, -est un astre du ciel. - -Le fait assez singulier du changement de sexe, qui me semblait avoir -une certaine importance, n’en avait, paraît-il, aucune. Contrairement -à ce qui est admis parmi nous, il m’apprit que les âmes sont insexuées -et ont une destinée égale. J’appris aussi que sur cette planète moins -matérielle que la nôtre, l’organisation ne ressemble en rien à celle -des corps terrestres. Les conceptions et les naissances s’y effectuent -par un tout autre mode, qui rappelle, mais sous une forme spirituelle, -la fécondation des fleurs et leur épanouissement. Le plaisir est sans -amertume. On n’y connaît point les lourds fardeaux terrestres ni les -déchirements de la douleur. Tout y est plus aérien, plus éthéré, plus -immatériel. On pourrait appeler les Martiens des fleurs vivantes, -ailées et pensantes. Mais, en fait, aucun être terrestre ne peut servir -de comparaison pour nous aider à concevoir leur forme et leur mode -d’existence. - -J’écoutais le récit de l’âme défunte, sans presque l’interrompre, car -il me semblait toujours qu’elle allait disparaître comme elle était -venue. Cependant, au souvenir de mon rêve, qui m’était rappelé par la -coïncidence des descriptions précédentes avec ce que j’avais vu, je ne -pus m’empêcher de faire part à mon céleste ami de ce rêve si surprenant -et de lui exprimer mon étonnement de ne pas l’avoir revu dans ce voyage -sur Mars--ce qui me faisait douter de la réalité de ce voyage. - -«Mais, répliqua-t-il, je t’ai parfaitement vu, et tu m’as vu aussi, et -tu m’as parlé.... Car c’était moi....» - -L’intonation de sa voix fut si étrange, à ces dernières paroles, que -je reconnus subitement en elle la voix si mélodieuse de cette belle -Martienne qui tant m’avait frappé. - -«Oui, reprit-il, c’était moi, je cherchais à me faire connaître, mais, -ébloui par un spectacle qui captivait ton esprit, tu ne te dégageais -pas des sensations terrestres, tu restais sensuel et terrien, et tu -n’es pas parvenu à t’élever vers la perception pure. Oui, c’est moi qui -te tendais les bras pour te faire descendre du char aérien vers notre -demeure, lorsque subitement tu t’es réveillé. - ---Mais alors, m’écriai-je, si tu es cette Martienne, comment -m’apparais-tu ici sous la forme de Spero, qui n’existe plus? - ---Ce n’est pas sur ta rétine ni sur ton nerf optique que j’agis, -répliqua-t-il, mais sur ton être mental et sur ton cerveau. Je suis en -ce moment en communication avec toi, j’influence directement le siège -cérébral de ta sensation. En réalité, mon être mental est sans forme, -comme le tien et comme toutes les âmes. Mais lorsque je me mets comme -en ce moment en relation directe avec ta pensée, tu ne peux me voir que -tel que tu m’as connu. Il en est de même pendant le rêve, c’est-à-dire -pendant plus du quart de votre vie terrestre--pendant vingt années sur -soixante-dix;--vous voyez, vous entendez, vous parlez, vous touchez, -avec la même impression, la même netteté, la même certitude que -pendant la vie normale, et pourtant vos yeux sont fermés, votre tympan -est insensible, votre bouche est muette, vos bras sont étendus sans -mouvement. Il en est de même aussi dans les états de somnambulisme, -d’hypnotisme, de suggestion. Tu me vois, tu m’entends, tu me touches, -par ton cerveau influencé. Mais je ne suis pas plus sous la forme que -tu vois, que l’arc-en-ciel n’existe devant les yeux de celui qui le -regarde. - ---Est-ce que tu pourrais aussi m’apparaître sous ta forme martienne? - ---Non; à moins que tu ne sois réellement transporté en esprit sur la -planète. Ce serait là un tout autre mode de communication. Ici, dans -notre entretien, tout est subjectif pour toi. Les éléments de ma forme -martienne n’existent pas dans l’atmosphère terrestre, et ton cerveau -ne se les figurerait pas. Tu ne pourrais me revoir que par le souvenir -de ton rêve d’aujourd’hui; mais dès que tu chercherais à analyser les -détails, l’image s’évanouirait. Tu ne nous a pas vus exactement tels -que nous sommes, parce que ton esprit ne peut juger que par tes yeux -terrestres, qui ne sont pas sensibles pour toutes les radiations, et -parce que vous ne possédez pas tous nos sens. - ---J’avoue, répliquai-je, que je ne conçois pas bien votre vie martienne -à l’état d’êtres à six membres. - ---Si ces formes n’étaient aussi élégantes, elles t’auraient paru -monstrueuses. Chaque monde a ses organismes appropriés à ses conditions -d’existence. Je t’avoue à mon tour que pour les habitants de Mars, -l’Apollon du Belvédère et la Vénus de Médicis sont de véritables -monstruosités, à cause de leur lourdeur animale. - -«Chez nous, tout est d’une exquise légèreté. Quoique notre planète -soit beaucoup plus petite que la vôtre, cependant les êtres y sont -plus grands qu’ici, parce que la pesanteur est plus faible et que les -organismes peuvent s’élever plus haut sans en être empêchés par leur -poids et sans mettre en péril la stabilité. - -[Illustration] - -«Ils sont plus grands et plus légers parce que les matériaux -constitutifs de cette planète ont une densité très faible. Il est -arrivé là ce qui serait arrivé sur la Terre si la pesanteur n’y était -pas aussi intense. Les espèces ailées auraient dominé le monde, au -lieu de s’atrophier dans l’impossibilité d’un développement. Sur Mars, -le développement organique s’est effectué dans la série des espèces -ailées. L’humanité martienne est en effet une race d’origine sextupède; -mais elle est actuellement bipède, bimane, et ce que l’on pourrait -appeler biale, puisque ces êtres ont deux ailes. - -«Le genre de vie est tout différent de la vie terrestre, d’abord parce -qu’on vit autant dans les airs et sur les plantes aériennes qu’à la -surface du sol, ensuite parce qu’on ne mange pas, l’atmosphère étant -nutritive. Les passions n’y sont point les mêmes. Le meurtre y est -inconnu. L’humanité étant sans besoins matériels, n’y a jamais vécu, -même aux âges primitifs, dans la barbarie de la rapine et de la guerre. -Les idées et les sentiments sont d’un ordre tout intellectuel. - -[Illustration] - -«Néanmoins on retrouve dans le séjour de cette planète, sinon des -ressemblances, du moins des analogies. Ainsi il y a là comme sur -la Terre une succession de jours et de nuits qui ne diffère pas -essentiellement de ce qui existe chez vous, la durée du jour et de la -nuit y étant de 24 heures 39 minutes 35 secondes. Comme il y a 668 -de ces jours dans l’année martienne, nous avons plus de temps que -vous pour nos travaux, nos recherches, nos études, nos jouissances. -Nos saisons sont également près de deux fois plus longues que les -vôtres, mais elles ont la même intensité. Les climats ne sont pas très -différents; telle contrée de Mars, sur les rives de la mer équatoriale, -diffère moins du climat de la France que la Laponie ne diffère de la -Nubie. - -«Un habitant de la Terre ne s’y trouve pas trop dépaysé. La plus forte -dissemblance entre les deux mondes consiste certainement dans la grande -supériorité de notre humanité sur la vôtre. - -«Cette supériorité est due principalement aux progrès réalisés par -la science astronomique et à la propagation universelle, parmi tous -les habitants de la planète, de cette science sans laquelle il est -impossible de penser juste, sans laquelle on n’a que des idées -fausses sur la vie, sur la création, sur les destinées. Nous sommes -très favorisés, tant par l’acuité de nos sens que par la pureté de -notre ciel. Il y a beaucoup moins d’eau sur Mars que sur la Terre, et -beaucoup moins de nuages. - -«Le ciel y est presque constamment beau, surtout dans la zone tempérée. - ---Cependant, vous avez souvent des inondations? - ---Oui, et tout dernièrement encore vos télescopes en ont signalé une -fort étendue, le long des rivages d’une mer à laquelle tes collègues -ont donné un nom qui me restera toujours cher, même loin de la -Terre. La plupart de nos rivages sont des plages, des plaines unies. -Nous avons peu de montagnes, et les mers ne sont pas profondes. Les -habitants se servent de ces débordements pour l’irrigation des vastes -campagnes. Ils ont rectifié, élargi, canalisé les cours d’eau, et -construit sur les continents tout un réseau de canaux immenses. Ces -continents eux-mêmes ne sont pas, comme ceux du globe terrestre, -hérissés de soulèvements alpestres ou himalayens, mais sont des plaines -immenses, traversées en tous sens par les fleuves canalisés et par les -canaux qui mettent en communication toutes les mers les unes avec les -autres. - -«Autrefois, il y avait, relativement au volume de la planète, presque -autant d’eau sur Mars que sur la Terre. Insensiblement, de siècle -en siècle, une partie de l’eau des pluies a traversé les couches -profondes du sol et n’est plus revenue à la surface. Elle s’est -combinée chimiquement avec les roches et s’est exclue du cours de la -circulation atmosphérique. De siècle en siècle aussi, les pluies, les -neiges, les vents, les gelées de l’hiver, les sécheresses de l’été, ont -désagrégé les montagnes et les cours d’eau en amenant ces débris dans -le bassin des mers dont elles ont graduellement exhaussé le lit. Nous -n’avons plus de grands océans ni de mers profondes, mais seulement des -méditerranées. Beaucoup de détroits, de golfes, de mers analogues à la -Manche, à la mer Rouge, à l’Adriatique, à la Baltique, à la Caspienne. -Rivages agréables, havres tranquilles, lacs et larges fleuves, flottes -aériennes plutôt qu’aquatiques, ciel presque toujours pur, surtout le -matin. Il n’est point de matinées terrestres aussi lumineuses que les -nôtres. - -«Le régime météorologique diffère sensiblement de celui de la Terre, -parce que l’atmosphère étant plus raréfiée, les eaux, tout en surface -d’ailleurs, s’évaporent plus facilement, ensuite parce qu’en se -condensant de nouveau, au lieu de former des nuages durables elles -repassent presque sans transition de l’état gazeux à l’état liquide. -Peu de nuages et peu de brouillards. - -«L’astronomie y est cultivée à cause de la pureté du ciel. Nous avons -deux satellites dont le cours paraîtrait bizarre aux astronomes de la -Terre, car, tandis que l’un nous donne des mois de cent trente et une -heures, ou de cinq jours martiens plus huit heures, l’autre, par la -combinaison de son mouvement avec la rotation diurne de la planète, se -lève au couchant et se couche au levant, traversant le ciel de l’ouest -à l’est en cinq heures et demie, et passant d’une phase à l’autre -en moins de trois heures! C’est là un spectacle unique dans tout le -système solaire et qui a beaucoup contribué à attirer l’attention des -habitants vers l’étude du ciel. De plus, nous avons des éclipses de -lunes presque tous les jours; mais jamais d’éclipses totales de soleil, -parce que nos satellites sont trop petits. - -«La Terre nous apparaît comme Vénus vous apparaît à vous-mêmes. Elle -est pour nous l’étoile du matin et du soir, et dans l’antiquité, avant -l’invention des instruments d’optique qui nous ont appris que c’est une -planète habitée comme la vôtre,--mais inférieurement,--nos ancêtres -l’adoraient, saluant en elle une divinité tutélaire. Tous les mondes -ont une mythologie pendant leurs siècles d’enfance, et cette mythologie -a pour origine, pour base et pour objet l’aspect apparent des corps -célestes. - -«Quelquefois la Terre, accompagnée de la Lune, passe pour nous devant -le Soleil et se projette sur son disque comme une petite tache noire -accompagnée d’une autre plus petite. Ici, tout le monde suit avec -curiosité ces phénomènes célestes. Nos journaux s’occupent beaucoup -plus de science que de théâtres, de fantaisies littéraires, de -querelles politiques ou de tribunaux. - -«Le Soleil nous paraît un peu plus petit, et nous en recevons un peu -moins de lumière et de chaleur. Nos yeux, plus sensibles, voient mieux -que les vôtres. La température est un peu plus élevée. - ---Comment, répliquai-je, vous êtes plus loin du Soleil et vous avez -plus chaud que nous? - ---Chamounix est un peu plus loin du soleil de midi que le sommet du -Mont Blanc, reprit-il. La distance au Soleil ne règle pas seule les -températures: il faut tenir compte, en même temps, de la constitution -de l’atmosphère. Nos glaces polaires fondent plus complètement que les -vôtres sous notre soleil d’été. - ---Quels sont les pays de Mars les plus peuplés? - ---Il n’y a guère que les contrées polaires (où vous voyez de la -Terre les neiges et les glaces fondre à chaque printemps) qui soient -inhabitées. La population des régions tempérées est très dense, mais ce -sont encore les terres équatoriales les plus peuplées--la population -y est aussi dense qu’en Chine--et surtout les rivages des mers, -malgré les débordements. Un grand nombre de cités sont presque bâties -sur l’eau, suspendues dans les airs, en quelque sorte, dominant les -inondations calculées d’avance et attendues. - ---Vos arts, votre industrie ressemblent-ils aux nôtres? Avez-vous des -chemins de fers, des navires à vapeur, le télégraphe, le téléphone? - ---C’est tout autre. Nous n’avons jamais eu ni vapeur, ni chemins de -fer, parce que nous avons toujours connu l’électricité et que la -navigation aérienne nous est naturelle. Nos flottes sont mues par -l’électricité, et sont plus aériennes qu’aquatiques. Nous vivons -surtout dans l’atmosphère, et n’avons pas de demeures de pierre, de -fer et de bois. Nous ne connaissons pas les rigueurs de l’hiver parce -que personne n’y reste exposé; ceux qui n’habitent pas les contrées -équatoriales émigrent chaque automne, comme vos oiseaux. Il te serait -fort difficile de te former une idée exacte de notre genre de vie. - ---Existe-t-il sur Mars un grand nombre d’humains ayant déjà habité la -Terre? - ---Non. Parmi les citoyens de votre planète, la plupart sont ou -ignorants, ou indifférents, ou sceptiques, et non préparés à la vie de -l’esprit. Ils sont attachés à la Terre, et pour longtemps. Beaucoup -d’âmes dorment complètement. Celles qui vivent, qui agissent, qui -aspirent à la connaissance du vrai sont les seules qui soient appelées -à l’immortalité consciente, les seules que le monde spirituel intéresse -et qui soient aptes à le comprendre. Ces âmes peuvent quitter la -Terre et revivre en d’autres patries. Plusieurs viennent pendant -quelque temps habiter Mars, première étape d’un voyage ultra-terrestre -en s’éloignant du Soleil, ou Vénus, premier séjour en deçà; mais -Vénus est un monde analogue à la Terre et moins privilégié encore, -à cause de ses trop rapides saisons qui obligent les organismes à -subir les plus brusques contrastes de températures. Certains esprits -s’envolent immédiatement jusqu’aux régions étoilées. Comme tu le sais, -l’espace n’existe pas. En résumé, la justice règne dans le système -du monde moral comme l’équilibre dans le système du monde physique, -et la destinée des âmes n’est que le résultat perpétuel de leurs -aptitudes, de leurs aspirations et par conséquent de _leurs œuvres_. -La voie uranique est ouverte à tous, mais l’âme n’est véritablement -uranienne que lorsqu’elle s’est entièrement dégagée du poids de la vie -matérielle. Le jour viendra où il n’y aura plus, sur votre planète -même, d’autre croyance ni d’autre religion que la connaissance de -l’univers et la certitude de l’immortalité dans ses régions infinies, -dans son domaine éternel. - ---Quelle étrange singularité, fis-je, que personne sur la Terre ne -connaisse ces vérités sublimes! Personne ne regarde le ciel. On vit -ici-bas comme si notre îlot existait seul au monde. - ---L’humanité terrestre est jeune, répliqua Spero. Il ne faut pas -désespérer. Elle est enfant, et encore dans l’ignorance primitive. -Elle s’amuse à des riens, obéit à des maîtres qu’elle se donne -elle-même. Vous aimez vous diviser en nations et vous affubler de -costumes nationaux pour vous exterminer en musique. Puis vous élevez -des statues à ceux qui vous mènent à la boucherie. Vous vous ruinez -et vous suicidez, et pourtant vous ne pouvez pas vivre sans arracher -à la Terre votre pain quotidien. C’est là une triste situation, mais -qui suffit largement à la plupart des habitants de votre planète. -Si quelques-uns, d’aspirations plus élevées, ont parfois pensé aux -problèmes de l’ordre supérieur, à la nature de l’âme, à l’existence de -Dieu, le résultat n’a pas été meilleur, car ils ont mis les âmes hors -la nature et ont inventé des dieux bizarres, infâmes, qui n’ont jamais -existé que dans leur imagination pervertie, et au nom desquels ils ont -commis tous les attentats à la conscience humaine, béni tous les crimes -et asservi les esprits faibles dans un esclavage dont il sera difficile -de s’affranchir. Le moindre animal, sur Mars, est meilleur, plus beau, -plus doux, plus intelligent et plus grand que le dieu des armées -de David, de Constantin, de Charlemagne, et de tous vos assassins -couronnés. Il n’y a donc pas à s’étonner de la sottise et de la -grossièreté des Terriens. Mais la loi du progrès régit le monde. Vous -êtes plus avancés qu’au temps de vos ancêtres de l’âge de la pierre, -dont la misérable existence se passait à disputer leurs jours et leurs -nuits aux bêtes féroces. Dans quelques milliers d’années, vous serez -plus avancés qu’aujourd’hui. Alors Uranie régnera dans vos cœurs. - ---Il faudrait un fait matériel, brutal, pour instruire les humains -et les convaincre. Si, par exemple, nous pouvions entrer quelque -jour en communication avec la terre voisine que tu habites, non pas -en communication psychique avec un être isolé comme je le fais en -ce moment, mais avec la planète elle-même, par des centaines et des -milliers de témoins, ce serait une envolée gigantesque vers le progrès. - ---Vous le pourriez dès maintenant si vous le vouliez, car pour nous, -sur Mars, nous y sommes tout préparés et l’avons même déjà essayé -maintes fois. Mais vous ne nous avez jamais répondu! Des réflecteurs -solaires dessinant sur nos vastes plaines des figures géométriques -vous prouvent que nous existons. Vous pourriez nous répondre par des -figures semblables tracées aussi sur vos plaines, soit pendant le -jour, au soleil, soit pendant la nuit, à la lumière électrique. Mais -vous n’y songez même pas, et si quelqu’un d’entre vous proposait de -l’essayer, vos juges le mettraient en interdit, car cette seule idée -est inaccessiblement au-dessus du suffrage universel des citoyens de ta -planète. A quoi s’occupent vos assemblées scientifiques? à conserver -le passé. A quoi s’occupent vos assemblées politiques? à accroître les -charges publiques. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois. - -«Mais il n’y a pas à désespérer tout à fait. Le progrès vous emporte -malgré vous. Un jour aussi vous saurez que vous êtes citoyens du ciel. -Alors vous vivrez dans la lumière, dans le savoir, dans le véritable -monde de l’esprit.» - -Tandis que l’habitant de Mars me faisait ainsi connaître les traits -principaux de sa nouvelle patrie, le globe terrestre avait tourné -vers l’orient, l’horizon s’était incliné, et la Lune s’était élevée -graduellement dans le ciel qu’elle illuminait de son éclat. Tout à -coup, en abaissant mes yeux vers la place où Spero était assis, je ne -pus réprimer un mouvement de surprise. Le clair de lune répandait sa -lumière sur sa personne aussi bien que sur la mienne, et pourtant, -tandis que mon corps portait ombre sur le parapet, le sien restait sans -ombre! - -Je me levai brusquement pour mieux vérifier le fait et je me tournai -aussitôt en étendant la main jusqu’à son épaule et en suivant sur le -parapet la silhouette de mon geste. Mais, instantanément, mon visiteur -avait disparu. J’étais absolument seul, sur la tour silencieuse. Ma -silhouette, très noire, se projetait nettement sur le parapet. La Lune -était brillante. Le village dormait à mes pieds. L’air était tiède et -sans brises. - -Cependant il me sembla entendre des pas. Je prêtai l’oreille, et -j’entendis en effet des pas assez lourds et se rapprochant de moi. -Évidemment on montait dans la tour. - -«Monsieur n’est pas encore descendu? fit le gardien en arrivant au -sommet. J’attendais toujours pour fermer les portes, et il me semblait -bien que les expériences étaient finies.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - -IV - -LE POINT FIXE DANS L’UNIVERS - - -Le souvenir d’Uranie, du voyage céleste dans lequel elle m’avait -transporté, des vérités qu’elle m’avait fait pressentir, l’histoire -de Spero, de ses combats à la poursuite de l’absolu, son apparition, -son récit d’un autre monde, ne cessaient d’occuper ma pensée et de -replacer perpétuellement devant mon esprit les mêmes problèmes, en -partie résolus, en partie voilés dans l’incertitude de nos sciences. -Je sentais que graduellement je m’étais élevé dans la perception de la -vérité et que vraiment l’univers visible n’est qu’une apparence qu’il -faut traverser pour parvenir à la réalité. - -Tout n’est qu’illusion dans le témoignage de nos sens. La Terre n’est -point ce qu’elle nous paraît être, la nature n’est pas ce que nous -croyons. - -Dans l’univers physique lui-même, où est _le point fixe_ sur lequel la -création matérielle est en équilibre? - -L’impression directe et naturelle donnée par l’observation de la -nature est que nous habitons à la surface d’une Terre solide, stable, -fixe au centre de l’univers. Il a fallu de longs siècles d’études et -une audacieuse témérité d’esprit pour arriver à s’affranchir de cette -impression naturelle et à reconnaître que le monde où nous sommes est -isolé dans l’espace, sans soutien d’aucune sorte, en mouvement rapide -sur lui-même et autour du Soleil. Mais, pour les siècles antérieurs -à l’analyse scientifique, pour les peuples primitifs, et encore -aujourd’hui pour les trois quarts du genre humain, nous avons les pieds -appuyés sur une terre solide, fixée à la base de l’univers, et dont les -fondements doivent s’étendre jusqu’à l’infini dans les profondeurs. - -Du jour, cependant, où il fut reconnu que c’est le même Soleil qui se -couche et se lève tous les jours, que c’est la même Lune, que ce sont -les mêmes étoiles, les mêmes constellations qui tournent autour de -nous, on fut par cela même conduit à admettre, avec une incontestable -certitude, qu’il y a au-dessous de la Terre la place vide nécessaire -pour laisser passer tous les astres du firmament, depuis leur coucher -jusqu’à leur lever. Cette première reconnaissance était d’un poids -capital. L’admission de l’isolement de la Terre dans l’espace a été la -première grande conquête de l’Astronomie. C’était le premier pas, et -le plus difficile, en vérité. Songez donc! Supprimer les fondations -de la Terre! Une telle idée n’aurait jamais germé dans aucun cerveau -sans l’observation des astres, sans la transparence de l’atmosphère, -par exemple. Sous un ciel perpétuellement nuageux, la pensée humaine -restait fixée au sol terrestre comme l’huître au rocher. - -Une fois la Terre isolée dans l’espace, le premier pas était fait. -Avant cette révolution, dont la portée philosophique égale la valeur -scientifique, toutes les formes avaient été imaginées pour notre séjour -sublunaire. Et d’abord, on avait considéré la Terre comme une île -émergeant au-dessus d’un océan sans bornes, cette île ayant des racines -infinies. Ensuite, on avait supposé à la Terre entière, avec ses mers, -la forme d’un disque plat, circulaire, tout autour duquel venait -s’appuyer la voûte du firmament. Plus tard, on lui avait imaginé des -formes cubiques, cylindriques, polyédriques, etc. Cependant les progrès -de la navigation tendaient à révéler sa nature sphérique et, lorsque -son isolement fut reconnu avec ses témoignages incontestables, cette -sphéricité fut admise comme un corollaire naturel de cet isolement et -du mouvement circulaire des sphères célestes autour du globe supposé -central. - -Le globe terrestre dès lors reconnu isolé dans le vide, le remuer -n’était plus difficile. Jadis, lorsque le Ciel était regardé comme -un dôme couronnant la Terre massive et indéfinie, l’idée même de la -supposer en mouvement eût été aussi absurde qu’insoutenable. Mais du -jour où nous la voyons, en esprit, placée comme un globe au centre -des mouvements célestes, l’idée d’imaginer que, peut-être, ce globe -pourrait tourner sur lui-même pour éviter au Ciel entier, à l’univers -immense, l’obligation d’accomplir cette opération quotidienne, peut -venir naturellement à l’esprit du penseur; et en effet, nous voyons -l’hypothèse de la rotation diurne du globe terrestre se faire jour dans -les anciennes civilisations, chez les Grecs, chez les Égyptiens, chez -les Indiens, etc. Il suffit de lire quelques chapitres de Ptolémée, de -Plutarque, du Surya-Siddhanta, pour se rendre compte de ces tentatives. -Mais cette nouvelle hypothèse, quoique ayant été préparée par la -première, n’en était pas moins audacieuse, et contraire au sentiment -né de la contemplation directe de la nature. L’humanité pensante a dû -attendre jusqu’au seizième siècle de notre ère, ou, pour mieux dire, -jusqu’au dix-septième siècle, pour connaître la véritable position de -notre planète dans l’univers et _savoir_, avec témoignages à l’appui, -qu’elle se meut d’un double mouvement, quotidiennement sur elle-même, -annuellement autour du Soleil. A dater de cette époque seulement, à -dater de Copernic, Galilée, Kepler et Newton, l’Astronomie réelle a été -fondée. - -Ce n’était pourtant là encore qu’un commencement, car le grand -rénovateur du système du monde, Copernic lui-même, ne se doutait ni des -autres mouvements de la Terre ni des distances des étoiles. Ce n’est -qu’en notre siècle que les premières distances d’étoiles ont pu être -mesurées, et ce n’est que de nos jours que les découvertes sidérales -nous ont offert les données nécessaires pour nous permettre d’essayer -de nous rendre compte des forces qui maintiennent l’équilibre de la -Création. - -L’idée antique des racines sans fin attribuées à la Terre laissait -évidemment beaucoup à désirer aux esprits soucieux d’aller au fond -des choses. Il nous est absolument impossible de concevoir un pilier -matériel, aussi épais et aussi large qu’on le voudra (du diamètre de -la Terre, par exemple), s’enfonçant jusqu’à l’infini, de même qu’on ne -peut pas admettre l’existence réelle d’un bâton qui n’aurait qu’un -bout. Aussi loin que notre esprit descende vers la base de ce pilier -matériel, il arrive un point où il en voit la fin. On avait dissimulé -la difficulté en matérialisant la sphère céleste et en posant la Terre -dedans, occupant toute sa région inférieure. Mais, d’une part, les -mouvements des astres devenaient difficiles à justifier, et, d’autre -part, cet univers matériel lui-même, enfermé dans un immense globe -de cristal, n’était tenu par rien, puisque l’infini devait s’étendre -tout autour, au-dessous de lui aussi bien qu’au-dessus. Les esprits -chercheurs durent d’abord s’affranchir de l’idée vulgaire de la -pesanteur. - -Isolée dans l’espace, comme un ballon d’enfant flottant dans l’air, -et plus absolument encore, puisque le ballon est porté par les vagues -aériennes, tandis que les mondes gravitent dans le vide, la Terre est -un jouet pour les forces cosmiques invisibles auxquelles elle obéit, -véritable bulle de savon sensible au moindre souffle. Nous pouvons, -du reste, en juger facilement en envisageant sous un même coup d’œil -d’ensemble les onze mouvements principaux dont elle est animée. -Peut-être nous aideront-ils à trouver ce «point fixe» que réclame notre -ambition philosophique. - -Lancée autour du Soleil, à la distance de 37 millions de lieues, et -parcourant, à cette distance, sa révolution annuelle autour de l’astre -lumineux, elle court par conséquent à la vitesse de 643 000 lieues par -jour, soit 26 800 lieues à l’heure ou 29 450 mètres par seconde. Cette -vitesse est onze cents fois plus rapide que celle d’un train-éclair -lancé au taux de 100 kilomètres à l’heure. - -C’est un boulet courant avec une rapidité soixante-quinze fois -supérieure à celle d’un obus, courant incessamment et sans jamais -atteindre son but. En 365 jours 6 heures 9 minutes 10 secondes, -le projectile terrestre est revenu au même point de son orbite -relativement au Soleil, et continue de courir. Le Soleil, de son -côté, se déplace dans l’espace, suivant une ligne oblique au plan du -mouvement annuel de la Terre, ligne dirigée vers la constellation -d’Hercule. Il en résulte qu’au lieu de décrire une courbe fermée, -la Terre décrit une spirale, et n’est jamais passée deux fois par -le même chemin depuis qu’elle existe. A son mouvement de révolution -annuelle autour du Soleil s’ajoute donc perpétuellement, comme deuxième -mouvement, celui du Soleil lui-même, qui l’entraîne, avec tout le -système solaire, dans une chute oblique vers la constellation d’Hercule. - -Pendant ce temps-là, notre globule pirouette sur lui-même en -vingt-quatre heures et nous donne la succession quotidienne des jours -et des nuits. Rotation diurne: troisième mouvement. - -Il ne tourne pas sur lui-même droit comme une toupie qui serait -verticale sur une table, mais incliné, comme chacun sait, de 23°27′. -Cette inclinaison n’est pas stable non plus: elle varie d’année -en année, de siècle en siècle, oscillant lentement, par périodes -séculaires; c’est là un quatrième genre de mouvement. - -L’orbite que notre planète parcourt annuellement autour du Soleil n’est -pas circulaire, mais elliptique. Cette ellipse varie aussi elle-même -d’année en année, de siècle en siècle; tantôt elle se rapproche de la -circonférence d’un cercle, tantôt elle s’allonge jusqu’à une forte -excentricité. C’est comme un cerceau élastique que l’on déformerait -plus ou moins. Cinquième complication aux mouvements de la Terre. - -Cette ellipse-là elle-même n’est pas fixe dans l’espace, mais tourne -dans son propre plan en une période de 21 000 ans. Le périhélie, qui, -au commencement de notre ère, était à 65 degrés de longitude à partir -de l’équinoxe de printemps, est maintenant à 101 degrés. Ce déplacement -séculaire de la ligne des apsides apporte une sixième complication aux -mouvements de notre séjour. - -En voici maintenant une septième. Nous avons dit tout à l’heure que -l’axe de rotation de notre globe est incliné, et chacun sait que le -prolongement idéal de cet axe aboutit vers l’étoile polaire. Cet -axe lui-même n’est pas fixe: il tourne en 25 765 ans, en gardant son -inclinaison de 22 à 24 degrés; de sorte que son prolongement décrit -sur la sphère céleste, autour du pôle de l’écliptique, un cercle de 44 -à 48 degrés de diamètre, suivant les époques. C’est par suite de ce -déplacement du pôle que Véga deviendra étoile polaire dans douze mille -ans, comme elle l’a été il y a quatorze mille ans. Septième genre de -mouvement. - -Un huitième mouvement, dû à l’action de la Lune sur le renflement -équatorial de la Terre, celui de la nutation, fait décrire au pôle de -l’équateur une petite ellipse en 18 ans et 8 mois. - -Un neuvième, dû également à l’attraction de notre satellite, change -incessamment la position du centre de gravité du globe et la place -de la Terre dans l’espace: quand la Lune est en avant de nous, elle -accélère la marche du globe; quand elle est en arrière, elle nous -retarde, au contraire, comme un frein: complication mensuelle qui vient -encore s’ajouter à toutes les précédentes. - -Lorsque la Terre passe entre le Soleil et Jupiter, l’attraction de -celui-ci, malgré sa distance de 155 millions de lieues, la fait dévier -de 2′10″ au delà de son orbite absolue. L’attraction de Vénus la fait -dévier de 1′25″ en deçà. Saturne et Mars agissent aussi, mais plus -faiblement. Ce sont là des perturbations extérieures qui constituent un -dixième genre de corrections à ajouter aux mouvements de notre esquif -céleste. - -L’ensemble des planètes pesant environ la sept centième partie du -poids du Soleil, le centre de gravité autour duquel la Terre circule -annuellement n’est jamais au centre même du Soleil, mais loin de ce -centre et souvent même en dehors du globe solaire. Or, absolument -parlant, la Terre ne tourne pas autour du Soleil, mais les deux astres, -Soleil et Terre, tournent autour de leur centre commun de gravité. Le -centre du mouvement annuel de notre planète change donc constamment de -place, et nous pouvons ajouter cette onzième complication à toutes les -précédentes. - -Nous pourrions même en ajouter beaucoup d’autres encore; mais ce qui -précède suffit pour faire apprécier le degré de légèreté, de subtilité, -de notre île flottante, soumise, comme on le voit, à toutes les -fluctuations des influences célestes. L’analyse mathématique pénètre -fort loin au delà de cet exposé sommaire: à la Lune seule, qui semble -tourner si tranquillement autour de nous, elle a découvert plus de -soixante causes distinctes de mouvements différents! - -L’expression n’est donc pas exagérée: notre planète n’est qu’un jouet -pour les forces cosmiques qui la conduisent dans les champs du ciel, -et il en est de même de tous les mondes et de tout ce qui existe dans -l’univers. La matière obéit docilement à la force. - -Où donc est le point fixe sur lequel nous ambitionnons de nous appuyer? - -En fait, notre planète, autrefois supposée à la base du monde, est -soutenue à distance par le Soleil, qui la fait graviter autour de -lui avec une vitesse correspondante à cette distance. Cette vitesse, -causée par la masse solaire elle-même, maintient notre planète à la -même distance moyenne de l’astre central: une vitesse moindre ferait -dominer la pesanteur et amènerait la chute de la Terre dans le Soleil; -une vitesse plus grande, au contraire, éloignerait progressivement -et infiniment notre planète du foyer qui la fait vivre. Mais par la -vitesse résultant de la gravitation, notre séjour errant demeure -soutenu dans une stabilité permanente. De même la Lune est soutenue -dans l’espace par la force de gravité de la Terre, qui la fait circuler -autour d’elle avec la vitesse requise pour la maintenir constamment -à la même distance moyenne. La Terre et la Lune forment ainsi dans -l’espace un couple planétaire qui se soutient dans un équilibre -perpétuel sous la domination suprême de l’attraction solaire. Si la -Terre existait seule au monde, elle demeurerait éternellement immobile -au point du vide infini où elle aurait été placée, sans jamais pouvoir -ni descendre, ni monter, ni changer de position de quelque façon que -ce fût, ces expressions mêmes, descendre, monter, gauche ou droite -n’ayant aucun sens absolu. Si cette même Terre, tout en existant seule, -avait reçu une impulsion quelconque, avait été lancée avec une vitesse -quelconque dans une direction quelconque, elle fuirait éternellement en -ligne droite dans cette direction, sans jamais pouvoir ni s’arrêter, ni -se ralentir, ni changer de mouvement. Il en serait encore de même si la -Lune existait seule avec elle: elles tourneraient toutes deux autour de -leur centre commun de gravité, accomplissant leur destinée dans le même -lieu de l’espace, en fuyant ensemble suivant la direction vers laquelle -elles auraient été projetées. Le Soleil existant et étant le centre de -son système, la Terre, toutes les planètes et tous leurs satellites -dépendent de lui et ont leur destinée irrévocablement liée à la sienne. - -Le point fixe que nous cherchons, la base solide que nous semblons -désirer pour assurer la stabilité de l’univers, est-ce donc dans ce -globe si colossal et si lourd du Soleil que nous les trouverons? - -Assurément non, puisque le Soleil lui-même n’est pas en repos, -puisqu’il nous emporte avec tout son système vers la constellation -d’Hercule. - -Notre soleil gravite-t-il autour d’un soleil immense dont l’attraction -s’étendrait jusqu’à lui et régirait ses destinées comme il régit -celle des planètes? Les investigations de l’Astronomie sidérale -conduisent-elles à penser que, dans une direction située à angle droit -de notre marche vers Hercule, puisse exister un astre d’une telle -puissance? Non. Notre soleil subit les attractions sidérales; mais -aucune ne paraît dominer toutes les autres et régner en souveraine sur -notre astre central. - -Quoiqu’il soit parfaitement admissible, ou pour mieux dire certain, -que le soleil le plus proche du nôtre, l’étoile Alpha du Centaure, et -notre propre soleil, ressentent leur attraction mutuelle, cependant on -ne saurait considérer ces deux astres comme formant un couple analogue -à ceux des étoiles doubles, d’abord parce que tous les systèmes -d’étoiles doubles connus sont composés d’étoiles beaucoup plus proches -l’une de l’autre, ensuite parce que, dans l’immensité de l’orbite -décrite suivant cette hypothèse, les attractions des étoiles voisines -ne sauraient être considérées comme demeurant sans influence, enfin -parce que les vitesses réelles dont ces deux soleils sont animés sont -beaucoup plus grandes que celles qui résulteraient de leur attraction -mutuelle. - -La petite constellation de Persée, notamment, pourrait bien exercer -une action plus puissante que celle des Pléiades ou que tout autre -assemblage d’étoiles et être le point fixe, le centre de gravité -des mouvements de notre soleil, de Alpha du Centaure et des étoiles -voisines, attendu que les amas de Persée se trouvent non seulement à -angle droit avec la tangente de notre translation vers Hercule, mais -encore dans le grand cercle des étoiles principales, et précisément à -l’intersection de ce cercle avec la Voie lactée. Mais ici intervient -un autre facteur, plus important que tous les précédents, cette -Voie lactée, avec ses dix-huit millions de soleils, dont il serait -assurément audacieux de chercher le centre de gravité. - -Mais qu’est-ce encore que la Voie lactée tout entière devant les -milliards d’étoiles que notre pensée contemple au sein de l’univers -sidéral? Cette Voie lactée ne se déplace-t-elle pas elle-même comme un -archipel d’îles flottantes? Chaque nébuleuse résoluble, chaque amas -d’étoiles n’est-il pas une Voie lactée en mouvement sous l’action de -la gravitation des autres univers qui l’appellent et la sollicitent à -travers la nuit infinie? - -D’étoiles en étoiles, de systèmes en systèmes, de plages en plages, -notre pensée se trouve transportée en présence des grandeurs -insondables, en face des mouvements célestes dont on a commencé à -évaluer la vitesse, mais qui surpassent déjà toute conception. Le -mouvement propre annuel du soleil Alpha du Centaure surpasse 188 -millions de lieues par an. Le mouvement propre de la 61e du Cygne -(second soleil dans l’ordre des distances) équivaut à 370 millions -de lieues par an ou 1 million de lieues par jour environ. L’étoile -Alpha du Cygne arrive sur nous en droite ligne avec une vitesse de -500 millions de lieues par an. Le mouvement propre de l’étoile 1830 -du Catalogue de Groombridge s’élève à 2590 millions de lieues par an, -ce qui représente 7 millions de lieues par jour, 115 000 kilomètres à -l’heure ou 320 000 mètres par seconde!... Ce sont là des estimations -minima, attendu que nous ne voyons certainement pas de face, mais -obliquement, les déplacements stellaires ainsi mesurés. - -Quels projectiles! Ce sont des soleils, des milliers et des millions de -fois plus lourds que la Terre, lancés à travers les vides insondables -avec des vitesses ultra-vertigineuses, circulant dans l’immensité sous -l’influence de la gravitation de tous les astres de l’univers. Et ces -millions, et ces milliards de soleils, de planètes, d’amas d’étoiles, -de nébuleuses, de mondes qui commencent, de mondes qui finissent, se -précipitent avec des vitesses analogues, vers des buts qu’ils ignorent, -avec une énergie, une intensité d’action devant lesquelles la poudre et -la dynamite sont des souffles d’enfants au berceau. - -Et ainsi, tous ils courent, pour l’éternité peut-être, sans jamais -pouvoir se rapprocher des limites inexistantes de l’infini.... Partout -le mouvement, l’activité, la lumière et la vie. Heureusement, sans -doute. Si tous ces innombrables soleils, planètes, terres, lunes, -comètes, étaient fixes, immobiles, rois pétrifiés dans leurs éternels -tombeaux, combien plus formidable encore, mais plus lamentable, serait -l’aspect d’un tel univers! Voyez-vous toute la Création arrêtée, figée, -momifiée! Une telle idée n’est-elle pas insoutenable, et n’a-t-elle pas -quelque chose de funèbre? - -Et qui cause ces mouvements? qui les entretient? qui les régit? La -gravitation universelle, la force invisible, à laquelle l’univers -visible (ce que nous appelons matière) obéit. Un corps attiré de -l’infini par la Terre atteindrait une vitesse de 11 300 mètres par -seconde; de même un corps lancé de la Terre avec cette vitesse -ne retomberait jamais. Un corps attiré de l’infini par le Soleil -atteindrait une vitesse de 608 000 mètres; de même un corps lancé par -le Soleil avec cette vitesse ne reviendrait jamais à son point de -départ. Des amas d’étoiles peuvent déterminer des vitesses beaucoup -plus considérables encore, mais qui s’expliquent par la théorie de la -gravitation. Il suffit de jeter les yeux sur une carte des mouvements -propres des étoiles pour se rendre compte de la variété de ces -mouvements et de leur grandeur. - - -Ainsi, les étoiles, les soleils, les planètes, les mondes, les comètes, -les étoiles filantes, les uranolithes, en un mot tous les corps -constitutifs de ce vaste univers reposent non sur des bases solides, -comme semblait l’exiger la conception primitive et enfantine de nos -pères, mais sur les forces invisibles et immatérielles qui régissent -leurs mouvements. Ces milliards de corps célestes ont leurs mouvements -respectifs pour cause de stabilité et s’appuient mutuellement les uns -sur les autres à travers le vide qui les sépare. L’esprit qui saurait -faire abstraction du temps et de l’espace verrait la Terre, les -planètes, le Soleil, les étoiles, pleuvoir d’un ciel sans limites, dans -toutes les directions imaginables, comme des gouttes emportées par les -tourbillons d’une gigantesque tempête et attirées non par une base, -mais par l’attraction de chacune et de toutes; chacune de ces gouttes -cosmiques, chacun de ces mondes, chacun de ces soleils est emporté par -une vitesse si rapide que le vol des boulets de canon n’est que repos -en comparaison: ce n’est ni cent, ni cinq cents, ni mille mètres par -seconde, c’est dix mille, vingt mille, cinquante mille, cent mille et -même deux ou trois cent mille mètres _par seconde_! - -Comment des rencontres n’arrivent-elles pas au milieu de pareils -mouvements? Peut-être s’en produit-il: les «étoiles temporaires» qui -semblent renaître de leurs cendres, paraîtraient l’indiquer. Mais, -en fait, des rencontres ne pourraient que difficilement se produire, -parce que l’espace est immense relativement aux dimensions des corps -célestes, et parce que le mouvement dont chaque corps est animé -l’empêche précisément de subir passivement l’attraction d’un autre -corps et de tomber sur lui: il garde son mouvement propre, qui ne peut -être détruit, et glisse autour du foyer qui l’attire comme un papillon -qui obéirait à l’attraction d’une flamme sans s’y brûler. D’ailleurs, -absolument parlant, ces mouvements ne sont pas «rapides». - -En effet, tout cela court, vole, tombe, roule, se précipite à travers -le vide, mais à de telles distances respectives que tout paraît en -repos! Si nous voulions placer en un cadre de la dimension de Paris -les astres dont la distance a été mesurée jusqu’à ce jour, l’étoile -la plus proche serait placée à 2 kilomètres du Soleil, dont la Terre -serait éloignée à 1 centimètre, Jupiter à 5 centimètres et Neptune à -30. La 61e du Cygne serait à 4 kilomètres, Sirius à 10 kilomètres, -l’étoile polaire à 27 kilomètres, etc., et l’immense majorité des -étoiles resterait au delà du département de la Seine. Eh bien, en -animant tous ces projectiles de leurs mouvements relatifs, la Terre -devrait employer une année à parcourir son orbite d’un centimètre de -rayon, Jupiter douze ans à parcourir la sienne de cinq centimètres, et -Neptune, cent soixante-cinq ans. Les mouvements propres du Soleil et -des étoiles seraient du même ordre. C’est dire que tout paraîtrait en -repos, même au microscope. Uranie règne avec calme et sérénité dans -l’immensité de l’univers. - -Or, la constitution de l’univers sidéral est l’image de celle des corps -que nous appelons matériels. Tout corps, organique ou inorganique, -homme, animal, plante, pierre, fer, bronze, est composé de molécules -en mouvement perpétuel et qui ne se touchent pas. Ces molécules -sont elles-mêmes composées d’atomes qui ne se touchent pas. Chacun -de ces atomes est infiniment petit et invisible, non seulement aux -yeux, non seulement au microscope, mais même à la pensée, puisqu’il -est possible que ces atomes ne soient que des centres de forces. On -a calculé que dans une tête d’épingle il n’y a pas moins de huit -sextillions d’atomes, soit huit mille milliards de milliards, et que -dans 1 centimètre cube d’air il n’y a pas moins d’un sextillion de -molécules. Tous ces atomes, toutes ces molécules sont en mouvement sous -l’influence des forces qui les régissent, et, relativement à leurs -dimensions, de grandes distances les séparent. Nous pouvons même penser -qu’il n’y a en principe qu’un genre d’atomes, et que c’est le nombre -des atomes primitifs, essentiellement simples et homogènes, leurs modes -d’arrangements et leurs mouvements qui constituent la diversité des -molécules: une molécule d’or, de fer, ne différerait d’une molécule de -soufre, d’oxygène, d’hydrogène, etc., que par le nombre, la disposition -et le mouvement des atomes primitifs qui la composent; chaque molécule -serait un système, un microcosme. - -Mais, quelle que soit l’idée que l’on se fasse de la constitution -intime des corps, la vérité aujourd’hui reconnue et désormais -incontestable est que le point fixe cherché par notre imagination -n’existe nulle part. Archimède peut réclamer en vain un point d’appui -pour soulever le monde. _Les mondes comme les atomes reposent sur -l’invisible_, sur la force immatérielle; tout se meut, sollicité par -l’attraction et comme à la recherche de ce point fixe qui se dérobe à -mesure qu’on le poursuit, et qui n’existe pas, puisque dans l’infini -le centre est partout et nulle part. Les esprits prétendus positifs, -qui affirment avec tant d’assurance que «la matière règne seule avec -ses propriétés», et qui sourient dédaigneusement des recherches des -penseurs, devraient d’abord nous dire ce qu’ils entendent par ce -fameux mot de «matière». S’ils ne s’arrêtaient pas à la superficie des -choses, s’ils soupçonnaient que les apparences cachent des réalités -intangibles, ils seraient sans doute un peu plus modestes. - -Pour nous, qui cherchons la vérité sans idées préconçues et sans esprit -de système, il nous semble que l’essence de la matière reste aussi -mystérieuse que l’essence de la force, l’univers visible n’étant point -du tout ce qu’il paraît être à nos sens. En fait, cet univers visible -est composé d’atomes invisibles; il repose sur le vide, et les forces -qui le régissent sont en elles-mêmes immatérielles et invisibles. Il -serait moins hardi de penser que la matière n’existe pas, que tout -est dynamisme, que de prétendre affirmer l’existence d’un univers -exclusivement matériel. Quant au soutien matériel du monde, il a -disparu, remarque assez piquante, précisément avec les conquêtes de la -Mécanique, qui proclament le triomphe de l’invisible. Le point fixe -s’évanouit dans l’universelle pondération des pouvoirs, dans l’idéale -harmonie des vibrations de l’éther; plus on le cherche, moins on le -trouve; et le dernier effort de notre pensée a pour dernier appui, pour -suprême réalité, l’INFINI. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - -V - -AME VETUE D’AIR - - -Elle se tenait debout, dans sa chaste nudité, les bras élevés vers sa -chevelure dont elle tordait les masses souples et opulentes, qu’elle -s’efforçait d’assujettir au sommet de sa tête. C’était une beauté -juvénile, qui n’avait pas encore atteint la perfection et l’ampleur des -formes définitives, mais qui en approchait, rayonnant dans l’auréole de -sa dix-septième année. - -Enfant de Venise, sa carnation, d’une blancheur légèrement rosée, -laissait deviner sous sa transparence, la circulation d’une -sève ardente et forte; ses yeux brillaient d’un éclat mystérieux -et troublant, et la rougeur veloutée de ses lèvres légèrement -entr’ouvertes faisait déjà songer au fruit autant qu’à la fleur. - -Elle était merveilleusement belle ainsi, et si quelque nouveau Pâris -avait reçu mission de lui décerner la palme, je ne sais s’il eût mis à -ses pieds celle de la grâce, de l’élégance ou de la beauté, tant elle -semblait réunir le charme vivant de la séduction moderne aux calmes -perfections de la beauté classique. - -Le plus heureux, le plus inattendu des hasards nous avait amenés devant -elle, le peintre Falero et moi. Par un lumineux après-midi du printemps -dernier, nous promenant sur les bords de la mer, nous avions traversé -l’un de ces bois d’oliviers au triste feuillage que l’on rencontre -entre Nice et Monaco, et, sans nous en apercevoir, nous avions -pénétré dans une propriété particulière ouverte du côté de la plage. -Un sentier pittoresque montait en serpentant vers la colline. Nous -venions de passer au-dessus d’un bosquet d’orangers dont les pommes -d’or rappelaient le jardin des Hespérides; l’air était parfumé, le ciel -d’un bleu profond, et nous discourions sur un parallèle entre l’art -et la science lorsque mon compagnon, arrêté tout à coup comme par une -fascination irrésistible, me fit signe de me taire et de regarder. - -Derrière les massifs de cactus et de figuiers de Barbarie, à quelques -pas devant nous, une salle de bain somptueuse, ayant sa fenêtre -ouverte du côté du soleil, nous laissait voir, non loin d’une vasque -de marbre dans laquelle un jet d’eau retombait avec un doux murmure, -la jeune fille inconnue, debout devant une colossale psyché qui, de la -tête aux pieds, reflétait son image. Sans doute le bruit du jet d’eau -l’empêcha-t-il d’entendre notre approche. Discrètement--ou plutôt -indiscrètement--nous restâmes derrière les cactus, regardant, muets, -immobiles. - -Elle était belle, semblant s’ignorer elle-même. Les pieds sur une peau -de tigre, elle ne se pressait point. Trouvant sa longue chevelure -encore trop humide, elle la laissa retomber sur son corps, se retourna -de notre côté et vint cueillir une rose sur une table voisine de la -fenêtre; puis, revenant vers l’immense miroir, elle se remit à sa -coiffure, la compléta tranquillement, plaça la petite rose entre deux -torsades et, tournant le dos au soleil, se pencha, sans doute pour -prendre son premier vêtement. Mais soudain elle se releva, poussa un -cri perçant et se cacha la tête dans les mains, en se mettant à courir -vers un coin sombre. - -Nous avons toujours pensé, depuis, qu’un mouvement de nos têtes avait -trahi notre présence, ou que, par un jeu du miroir, elle nous avait -aperçus. Quoi qu’il en soit, nous crûmes prudent de revenir sur nos -pas, et, par le même sentier, nous redescendîmes vers la mer. - - -«Ah! fit mon compagnon, je vous avoue que, de tous mes modèles, je -n’en ai pas vu de plus parfait, même pour mon tableau des «Étoiles -doubles» et pour celui de «Célia». Qu’en pensez-vous vous-même? Cette -apparition n’est-elle pas arrivée juste à point pour me donner raison? -Vous avez beau célébrer avec éloquence les délices de la science, -convenez que l’art, lui aussi, a ses charmes. Les étoiles de la Terre -ne rivalisent-elles pas avantageusement avec les beautés du Ciel? -N’admirez-vous pas comme nous l’élégance de ces formes? Quels tons -ravissants! Quelles chairs! - ---Je n’aurais pas le mauvais goût de ne point admirer ce qui est -vraiment beau, répliquai-je, et j’admets que la beauté humaine (et je -vous le concède sans hésitation, la beauté féminine en particulier) -représente vraiment ce que la nature a produit de plus parfait sur -notre planète. Mais savez-vous ce que j’admire le plus dans cet -être? Ce n’est point son aspect artistique ou esthétique, c’est le -témoignage scientifique qu’il nous donne d’un fait tout simplement -merveilleux. Dans ce corps charmant je vois une âme vêtue d’air. - ---Oh! vous aimez le paradoxe. Une âme vêtue d’air! C’est bien idéaliste -pour un corps aussi réel. Que cette charmante personne ait une âme, je -n’en doute pas; mais permettez à l’artiste d’admirer son corps, sa vie, -sa solidité, sa couleur.... Je dirais volontiers, avec le poète des -_Orientales_: - - Car c’est un astre qui brille - Qu’une fille - Qui sort d’un bain au flot clair, - Cherche s’il ne vient personne, - Et frissonne, - Toute mouillée, au grand air! - ---Je ne vous l’interdis point. Mais c’est précisément cette beauté -physique qui me fait admirer en elle l’âme, la force invisible qui l’a -formée. - ---Comment l’entendez-vous? On a sûrement un corps. L’existence de l’âme -est moins palpable. - ---Pour les sens, oui. Pour l’esprit, non. Or, les sens nous trompent -absolument, sur le mouvement de la Terre, sur la nature du Ciel, sur -la solidité apparente des corps, sur les êtres et sur les choses. -Voulez-vous suivre un instant mon raisonnement? - -[Illustration] - -«Lorsque je respire le parfum d’une rose, lorsque j’admire la beauté -de forme, la suavité de coloris, l’élégance de cette fleur en son -premier épanouissement, ce qui me frappe le plus, c’est l’œuvre de -la force cachée, inconnue, mystérieuse, qui préside à la vie de la -plante, qui sait la diriger dans l’entretien de son existence, qui -choisit les molécules de l’air, de l’eau, de la terre convenables pour -son alimentation, et surtout qui sait assimiler ces molécules et les -grouper délicatement au point d’en former cette tige élégante, ces -petites feuilles vertes si fines, ces pétales d’un rose si tendre, ces -nuances exquises et ces délicieux parfums. Cette force mystérieuse, -c’est le principe animique de la plante. Mettez dans la terre, à côté -les uns des autres, une graine de lis, un gland de chêne, un grain de -blé et un noyau de pêche, chaque germe se construira son organisme. - -«J’ai connu un érable qui se mourait sur les décombres d’un vieux mur, -à quelques mètres de la bonne terre du fossé, et qui, désespéré, lança -une racine aventureuse, atteignit le sol de sa convoitise, s’y enfonça, -y prit un pied solide, si bien qu’insensiblement, lui, l’immobile, se -déplaça, laissa mourir ses racines primitives, quitta les pierres et -vécut ressuscité, transformé, sur l’organe libérateur. J’ai connu des -ormes qui allaient manger la terre sous un champ fertile, auxquels on -coupa les vivres par un large fossé, et qui prirent la décision de -faire passer par-dessous le fossé leurs racines non coupées: elles y -réussirent et retournèrent à leur table permanente, au grand étonnement -de l’horticulteur. J’ai connu un jasmin héroïque qui traversa huit fois -une planche trouée qui le séparait de la lumière, et qu’un observateur -taquin retournait vers l’obscurité dans l’espérance de lasser à la fin -l’énergie de cette fleur: il n’y parvint pas. - -[Illustration] - -«La plante respire, boit, mange, choisit, refuse, cherche, travaille, -vit, agit suivant ses instincts; celle-ci se porte «comme un charme», -celle-là est souffrante, cette autre est nerveuse, agitée. La sensitive -frissonne et tombe pâmée au moindre attouchement. En certaines heures -de bien-être, l’arum est chaud, l’œillet phosphorescent, la vallisnérie -fécondée descend au fond des eaux mûrir le fruit de ses amours. Sous -ces manifestations d’une vie inconnue, le philosophe ne peut s’empêcher -de reconnaître dans le monde des plantes un chant du chœur universel. - -Je ne vais pas plus loin en ce moment pour l’âme humaine, quoiqu’elle -soit incomparablement supérieure à l’âme de la plante et quoiqu’elle -ait créé un monde intellectuel autant élevé au-dessus du reste de la -vie terrestre que les étoiles sont élevées au-dessus de la Terre. -Ce n’est pas au point de vue de ses facultés spirituelles que je -l’envisage ici, mais seulement comme force animant l’être humain. - -«Eh bien! j’admire que cette force groupe les atomes que nous -respirons, ou que nous nous assimilons par la nutrition, au point d’en -constituer cet être charmant. Revoyez cette jeune fille le jour de -sa naissance et suivez par la pensée le développement graduel de ce -petit corps, à travers les années de l’âge ingrat, jusqu’aux premières -grâces de l’adolescence et jusqu’aux formes de la nubilité. Comment -l’organisme humain s’entretient-il, se développe-t-il, se compose-t-il? -Vous le savez: par la respiration et par la nutrition. - -«Déjà, par la respiration, l’air nous nourrit aux trois quarts. -L’oxygène de l’air entretient le feu de la vie, et le corps est -comparable à une flamme incessamment renouvelée par les principes de -la combustion. Le manque d’oxygène éteint la vie comme il éteint la -lampe. Par la respiration, le sang veineux brun se transforme en sang -artériel rouge et se régénère. Les poumons sont un fin tissu criblé -de quarante à cinquante millions de petits trous, juste trop petits -pour laisser filtrer le sang et assez grands pour laisser pénétrer -l’air. Un perpétuel échange de gaz se fait entre l’air et le sang, le -premier fournissant au second l’oxygène, le second éliminant l’acide -carbonique. D’une part, l’oxygène atmosphérique brûle dans le poumon -du carbone; d’autre part, le poumon exhale de l’acide carbonique, de -l’azote et de la vapeur d’eau. Les plantes respirent (de jour) par -un procédé contraire, absorbent du carbone et exhalent de l’acide -carbonique, entretenant par ce contraste une partie de l’équilibre -général de la vie terrestre. - -«De quoi se compose le corps humain? L’homme adulte pèse, en moyenne, -70 kilogrammes. Sur cette quantité, il y a près de 52 kilogrammes -d’eau, dans le sang et dans la chair. Analysez la substance de -notre corps, vous y trouvez l’albumine, la fibrine, la caséine -et la gélatine, c’est-à-dire des substances organiques composées -originairement par les quatre gaz essentiels: l’oxygène, l’azote, -l’hydrogène et l’acide carbonique. Vous y trouvez aussi des substances -dépourvues d’azote, telles que la gomme, le sucre, l’amidon, les -corps gras; ces matières passent également par notre organisme, leur -carbone et l’hydrogène sont consumés par l’oxygène aspiré pendant la -respiration, et ensuite exhalés sous forme d’acide carbonique et d’eau. - -«L’eau, vous ne l’ignorez pas, est une combinaison de deux gaz, -l’oxygène et l’hydrogène; l’air, un mélange de deux gaz, l’oxygène et -l’azote, auxquels s’ajoutent, en proportions plus faibles, l’eau sous -forme de vapeur, l’acide carbonique, l’ammoniaque, l’ozone, qui n’est, -du reste, que de l’oxygène condensé, etc. - -«Ainsi, notre corps n’est composé que de gaz transformés. - - ---Mais, interrompit mon compagnon, nous ne vivons pas seulement de -l’air du temps. Il nous faut, en certaines heures indiquées par notre -estomac, y ajouter quelques suppléments qui ont bien leur valeur, tels -qu’une aile de faisan, un filet de sole, un verre de château-laffitte -ou de champagne, ou, suivant vos goûts, des asperges, des raisins, des -pêches.... - ---Oui, tout cela passe à travers notre organisme et en renouvelle -les tissus, assez rapidement même, car en quelques mois (non plus en -sept ans, comme on le croyait autrefois) notre corps est entièrement -renouvelé. Je reviens encore à cet être ravissant qui posa devant -nous, tout à l’heure. Eh bien! toute cette chair que nous admirions -n’existait pas il y a trois ou quatre mois: ces épaules, ce visage, -ces yeux, cette bouche, ces bras, cette chevelure, et jusqu’aux ongles -même, tout cet organisme n’est autre chose qu’un courant de molécules, -une flamme sans cesse renouvelée, une rivière que l’on contemple -pendant la vie entière, mais où l’on n’a jamais revu la même eau. Or, -tout cela c’est encore du gaz assimilé, condensé, modifié, et c’est -surtout de l’air. Ces os eux-mêmes, aujourd’hui solides, se sont formés -et solidifiés insensiblement. N’oubliez pas que notre corps tout entier -est composé de molécules invisibles, qui ne se touchent pas, et qui se -renouvellent sans cesse. - -«En effet, notre table est-elle servie de légumes ou de fruits, -sommes-nous végétariens, nous absorbons des substances puisées presque -entièrement dans l’air: cette pêche, c’est de l’eau et de l’air; cette -poire, ce raisin, cette amande sont également de l’air, de l’eau, -quelques éléments gazeux ou liquides appelés là par la sève, par la -chaleur solaire, par la pluie. Asperge ou salade, petits pois ou -artichauts, laitue ou chicorée, cerises, fraises ou framboises, tout -cela vit dans l’air et par l’air. Ce que donne la terre, ce que va -chercher la sève, ce sont encore des gaz, et les mêmes, azote, oxygène, -hydrogène, carbone, etc. - -«S’agit-il d’un bifteck, d’un poulet ou de quelque autre «viande», la -différence n’est pas considérable. Le mouton, le bœuf se sont nourris -d’herbe. Que nous goûtions d’une perdrix aux choux, d’une caille rôtie, -d’une dinde truffée ou d’un civet de lièvre, toutes ces substances, -en apparence si diverses, ne sont que du végétal transformé, lequel -n’est lui-même qu’un groupement de molécules puisées dans les gaz dont -nous venons de parler, air, éléments de l’eau, molécules et atomes, en -eux-mêmes presque impondérables, et d’ailleurs absolument invisibles à -l’œil nu. - -«Ainsi, quel que soit notre genre de nourriture, notre corps, formé, -entretenu, développé par l’absorption des molécules acquises par la -respiration et l’alimentation, n’est en définitive qu’un courant -incessamment renouvelé en vertu de cette assimilation, dirigé, régi, -organisé par la force immatérielle qui nous anime. Cette force, -nous pouvons assurément lui accorder le nom d’âme. Elle groupe les -atomes qui lui conviennent, élimine ceux qui lui sont inutiles, et, -partant d’un point imperceptible, d’un germe insaisissable, arrive à -construire ici l’Apollon du Belvédère, à côté la Vénus du Capitole. -Phidias n’est qu’un imitateur grossier, comparativement à cette force -intime et mystérieuse. Pygmalion devint amant de la statue dont il fut -père, disait la mythologie. Erreur! Pygmalion, Praxitèle, Michel-Ange, -Benvenuto, Canova n’ont créé que des statues. Plus sublime est la force -qui sait construire le corps vivant de l’homme et de la femme. - -«Mais cette force est immatérielle, invisible, intangible, -impondérable, comme l’attraction qui berce les mondes dans -l’universelle mélodie, et le corps, quelque matériel qu’il nous -paraisse, n’est pas autre chose lui-même qu’un harmonieux groupement -formé par l’attraction de cette force intérieure. Vous voyez donc -que je reste strictement dans les limites de la science positive en -qualifiant cette jeune fille du titre d’âme vêtue d’air, comme vous et -moi, d’ailleurs, ni plus ni moins. - -«Depuis les origines de l’humanité jusqu’en ces derniers siècles, on a -cru que la sensation était perçue au point même où on l’éprouvait. Une -douleur ressentie au doigt était considérée comme ayant son siège dans -le doigt même. Les enfants et beaucoup de personnes le croient encore. -La physiologie a démontré que l’impression est transmise depuis le bout -du doigt jusqu’au cerveau par l’intermédiaire du système nerveux. Si -l’on coupe le nerf, on peut se brûler le doigt impunément, la paralysie -est complète. On a même déjà pu déterminer le temps que l’impression -emploie pour se transmettre d’un point quelconque du corps au cerveau, -et l’on sait que la vitesse de cette transmission est d’environ -vingt-huit mètres par seconde. Dès lors on a rapporté la sensation au -cerveau. Mais on s’est arrêté en chemin. - -Le cerveau est matière comme le doigt, et nullement une matière stable -et fixe. C’est une matière essentiellement changeante, rapidement -variable, ne formant point une identité. - -«Il n’existe, il ne peut exister dans toute la masse encéphalique un -seul lobe, une seule cellule, une seule molécule qui ne change pas. Un -arrêt de mouvement, de circulation, de transformation, serait un arrêt -de mort. Le cerveau ne subsiste et ne sent qu’à la condition de subir, -comme tout le reste du corps, les transformations incessantes de la -matière organique qui constituent le circuit vital. - -«Ce n’est donc pas, ce ne peut donc pas être dans une certaine matière -cérébrale, dans un certain groupement de molécules que réside notre -personnalité, notre identité, notre moi individuel, notre moi qui -acquiert et conserve une valeur personnelle, scientifique et morale, -grandissante avec l’étude, notre moi qui est et se sent responsable -de ses actes accomplis il y a un mois, un an, dix ans, vingt ans, -cinquante ans, durée pendant laquelle le groupement moléculaire le plus -intime a été _changé_ plusieurs fois. - -«Les physiologistes qui affirment que l’âme n’existe pas ressemblent -à leurs ancêtres qui affirmaient ressentir la douleur au doigt ou au -pied. Ils sont un peu moins loin de la vérité, mais en s’arrêtant -au cerveau et en faisant résider l’être humain dans les impressions -cérébrales, ils s’arrêtent sur la route. Cette hypothèse est d’autant -moins excusable que ces mêmes physiologistes savent parfaitement que la -sensation personnelle est toujours accompagnée d’une modification de la -substance. En d’autres termes, le moi de l’individu ne persiste que si -l’identité de sa matière ne persiste pas. - -«Notre principe de sensibilité ne peut donc être un objet matériel; -il est mis en relation avec l’univers par les impressions cérébrales, -par les forces chimiques dégagées dans l’encéphale à la suite de -combinaisons matérielles. Mais il est autre. - -«Et perpétuellement se transforme notre constitution organique sous la -direction d’un principe psychique. - -«Telle molécule, qui est maintenant incorporée dans notre organisme, va -s’en échapper par l’expiration, la transpiration, etc., appartenir à -l’atmosphère pendant un temps plus ou moins long, puis être incorporée -dans un autre organisme, plante, animal ou homme. Les molécules -qui constituent actuellement votre corps n’étaient pas toutes hier -intégrées à votre personne, et aucune n’y était il y a quelques mois. -Où étaient-elles?--Soit dans l’air, soit dans un autre corps. Toutes -les molécules qui forment maintenant vos tissus organiques, vos -poumons, vos yeux, votre cerveau, vos jambes, etc., ont déjà servi -à former d’autres tissus organiques.... Nous sommes tous des morts -ressuscités, fabriqués de la poussière de nos ancêtres. Si tous les -hommes qui ont vécu jusqu’à cette époque ressuscitaient, il y en aurait -cinq par pied carré sur toute la surface des continents, et obligés -pour se tenir de monter sur les épaules des uns des autres; mais ils ne -pourraient ressusciter tous intégralement, car bien des molécules ont -successivement servi à plusieurs corps. De même, nos organes actuels, -divisés un jour en leurs dernières particules, se trouveront incorporés -dans nos successeurs. - -«Chaque molécule d’air passe donc éternellement de vie en vie et -s’en échappe de mort en mort: tour à tour vent, flot, terre, animal -ou fleur, elle est successivement incorporée à la substance des -innombrables organismes. Source inépuisable où tout ce qui vit prend -son haleine, l’air est encore un réservoir immense où tout ce qui meurt -verse son dernier souffle: sous son absorption, végétaux et animaux, -organismes divers naissent, puis dépérissent. La vie et la mort sont -également dans l’air que nous respirons et se succèdent perpétuellement -l’une à l’autre par l’échange des molécules gazeuses; la molécule -d’oxygène qui s’exhale de ce vieux chêne va s’envoler aux poumons de -l’enfant au berceau; les derniers soupirs d’un mourant vont tisser -la brillante corolle de la fleur ou se répandre comme un sourire sur -la verdoyante prairie; et ainsi, par un enchaînement infini de morts -partielles, l’atmosphère alimente incessamment la vie universelle -déployée à la surface du monde. - -«Et si vous imaginiez encore quelque objection, j’irais plus loin et -j’ajouterais que nos vêtements eux-mêmes sont, aussi bien que nos -corps, composés de substances qui, primitivement, ont toutes été -gazeuses. Prenez ce fil, tirez-le, quelle résistance! Que de tissus, de -batiste, de soie, de toile, de coton, de laine, l’industrie a formés à -l’aide de ces trames et de ces chaînes! Pourtant, qu’est-ce que ce fil -de lin, de chanvre ou de coton? des globules d’air juxtaposés et qui -ne se tiennent que par leur force moléculaire. Qu’est-ce que ce fil de -soie ou de laine? une autre juxtaposition de molécules. Convenez-en -donc, nos vêtements eux-mêmes, c’est encore de l’air, du gaz, des -substances puisées en principe dans l’atmosphère, oxygène, azote, -carbone, vapeur d’eau, etc.» - - ---Je vois avec bonheur, reprit le peintre, que l’art n’est pas aussi -loin de la science qu’on le suppose dans certaines sphères. Si votre -théorie est, pour vous, purement scientifique, pour moi c’est de -l’art, et du meilleur. Et puis, d’ailleurs, est-ce que dans la nature -toutes ces distinctions existent? Non: il n’y a dans la nature ni art, -ni science, ni sculpture, ni peinture, ni décoration, ni musique, ni -physique, ni chimie, ni météorologie, ni astronomie, ni mécanique. -Voyez ce ciel, cette mer, ces contreforts des Alpes, ces nuages roses -du soir, ces perspectives lumineuses vers l’Italie: tout cela est un. -Tout est un. Et puisque la physique moléculaire nous démontre qu’il -n’y a plus de corps, que dans une barre d’acier ou de platine même les -atomes ne se touchent pas, au moins que les âmes nous restent: personne -n’y perdra. - ---Oui, c’est un fait contre lequel aucun préjugé ne saurait prévaloir: -les êtres vivants sont des âmes vêtues d’air.... Je plains les mondes -dépourvus d’atmosphère.» - -Nous étions revenus, après une longue promenade au bord de la mer, non -loin de notre point de départ, et nous passions devant le mur crénelé -d’une villa, nous dirigeant de Beaulieu vers le cap Ferrat, lorsque -deux dames fort élégantes nous croisèrent. C’étaient la duchesse de -V... et sa fille, que nous avions rencontrées le jeudi précédent au bal -de la Préfecture. Nous les saluâmes, puis disparûmes sous les oliviers. -Inconsciente fille d’Ève, la jeune fille se retourna vers nous, et il -me sembla qu’une rougeur subite avait empourpré son visage; c’était -sans doute le reflet des rayons du soleil couchant. - -«Vous croyez peut-être, fit l’artiste en se retournant aussi, avoir -diminué mon admiration pour la beauté? Eh bien! je l’apprécie mieux -encore, je salue en elle l’harmonie, et, vous l’avouerai-je? le corps -humain, considéré ainsi comme la manifestation sensible d’une âme -directrice, me paraît acquérir par là plus de noblesse, plus de beauté -et plus de lumière.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - -VI - -AD VERITATEM PER SCIENTIAM - - -Je travaillais, dans ma bibliothèque, à une étude sur les conditions -de la vie à la surface des mondes gouvernés et illuminés par plusieurs -soleils de grandeurs différentes, lorsqu’en levant les yeux vers -la cheminée je fus frappé de l’expression, je dirais presque de -l’animation, du visage de ma chère Uranie. C’était la même expression -gracieuse et vivante qui jadis--oh! que la Terre tourne vite et qu’un -quart de siècle dure peu!--qui jadis--et il me semble que c’était -hier!--qui jadis, en ces jours d’adolescence si rapidement envolés, -avait séduit ma pensée et enflammé mon cœur. Je ne pus me défendre -de la regarder encore et d’y reposer mes yeux. Vraiment, elle était -toujours aussi belle, et mes impressions n’avaient pas changé. Elle -m’attirait, comme la lumière attire l’insecte. Je me levai de ma table -pour m’approcher d’elle et revoir ce singulier effet de l’illumination -du jour sur sa changeante physionomie, et je me surpris debout devant -elle, oublieux de mon travail. - -Son regard semblait flotter au loin, mais pourtant il s’animait, -il se fixait. Sur quoi? Sur qui? J’eus l’impression intime qu’elle -voyait vraiment, et suivant la direction de ce regard fixe, immobile, -solennel, quoique non sévère, mes yeux rencontrèrent le portrait de -Spero, suspendu là, entre deux bibliothèques. - -En vérité, Uranie le regardait fixement! - -Tout d’un coup, le portrait se détacha du mur et tomba en brisant son -cadre. - -Je me précipitai. Le portrait gisait sur le tapis, et la douce -figure de Spero était tournée vers moi. En le relevant, je trouvai -un grand papier jauni, qui occupait toute l’étendue du tableau, et -qui était écrit, des deux côtés, de l’écriture de Spero. Comment -n’avais-je jamais remarqué ce papier? Il est vrai qu’il avait pu -rester caché sous la garniture de l’encadrement, dissimulé sous le -carton protecteur. En effet, lorsque je rapportai cette aquarelle de -Christiania, je n’eus point la pensée d’en examiner l’agencement. -Mais qui donc avait eu l’idée bizarre de placer ainsi cette feuille? -Ce n’est pas sans une vive stupéfaction que je reconnus l’écriture de -mon ami et que je parcourus ces deux pages. Selon toute apparence, -elles avaient été écrites le dernier jour de la vie terrestre du jeune -penseur, le jour de son ascension vers l’aurore boréale, et sans doute, -le père d’Icléa avait-il voulu conserver plus sûrement ces dernières et -suprêmes pensées en les encadrant avec le portrait de Spero. Il avait -oublié de m’en parler lorsqu’il m’offrit ensuite comme souvenir cette -image si chère, lors de mon pèlerinage à la tombe des deux amants. - -Quoi qu’il en soit, tout en plaçant avec précaution l’aquarelle sur ma -table, j’éprouvai la plus vive émotion en reconnaissant chaque détail -de cette figure aimée: c’étaient bien ces yeux si doux et si profonds, -toujours énigmatiques, ce front vaste, si calme en apparence, cette -bouche fine et d’une sensualité réservée, cette coloration claire du -visage, du cou et des mains; ses regards me suivaient, de quelque côté -fût tourné le portrait, et ils se dirigeaient aussi vers Uranie, et -ils étaient dirigés en même temps vers toutes les directions. Étrange -idée de l’artiste! Je ne pus m’empêcher alors de penser aux yeux de -la déesse, qui m’avaient paru caresser douloureusement l’image de son -jeune adorateur. Comme le crépuscule vient assombrir un jour serein, -une tristesse divine s’épandait sur le noble visage. - -Mais je songeai au feuillet mystérieux. Il était écrit d’une écriture -nette, précise, sans aucune rature. Je le transcris ici tel que je l’ai -trouvé et sans y modifier un mot, une virgule, car il semble être la -conclusion toute naturelle des récits qui font l’objet de cet ouvrage. - -Le voici, textuellement. - - - Ceci est le testament scientifique d’un esprit qui, sur la Terre - même, a fait tous ses efforts pour rester dégagé du poids de la - matière et qui espère en être affranchi. - - Je voudrais laisser, sous forme d’aphorismes, le résultat de mes - recherches. Il me semble qu’on ne peut arriver à la Vérité que - par l’étude de la nature, c’est-à-dire par la science. Voici - les inductions qui me paraissent fondées sur cette méthode - d’observation. - - - I - - L’univers visible, tangible, pondérable, et en mouvement - incessant, est composé d’atomes invisibles, intangibles, - impondérables et inertes. - - - II - - Pour constituer les corps et organiser les êtres, ces atomes sont - régis par des forces. - - - III - - La Force est l’entité essentielle. - - - IV - - La visibilité, la tangibilité, la solidité, la dureté, le poids, - sont des propriétés relatives, et non des réalités absolues. - - - V - - L’infiniment petit: - - Les expériences faites sur le laminage des feuilles d’or montrent - que dix mille de ces feuilles tiennent dans une épaisseur d’un - millimètre.--On est arrivé à diviser un millimètre, sur une lame - de verre, en mille parties égales, et il existe des infusoires - si petits que leur corps tout entier, placé entre deux de ces - divisions, ne les touche pas; les membres, les organes de - ces êtres sont composés de cellules, celles-ci de molécules, - celles-ci d’atomes.--Vingt centimètres cubes d’huile étendue sur - un lac arrivent à couvrir 4000 mètres carrés, de sorte que la - couche d’huile ainsi répandue ne mesure qu’un deux-cent-millième - de millimètre d’épaisseur.--L’analyse spectrale de la lumière - décèle la présence d’un millionième de milligramme de sodium - dans une flamme.--Les ondes de la lumière sont comprises entre - 4 et 8 dix-millièmes de millimètre, du violet au rouge. Il faut - 2300 ondes de lumière pour emplir un millimètre. Pendant la - durée d’une seconde, l’éther, qui transmet la lumière, exécute - sept cent mille milliards d’oscillations, dont chacune est - mathématiquement définie.--L’odorat perçoit 1/64 000 000 de - milligramme de mercaptan dans l’air respiré.--La dimension des - atomes doit être inférieure à un millionième de millimètre de - diamètre. - - - VI - - L’atome, intangible, invisible, à peine concevable pour notre - esprit accoutumé aux jugements superficiels, constitue la seule - vraie matière, et ce que nous appelons matière n’est qu’un effet - produit sur nos sens par les mouvements des atomes, c’est-à-dire - une possibilité incessante de sensations. - - Il en résulte que la matière, comme les manifestations de - l’énergie, n’est qu’un mode de mouvement. Si le mouvement - s’arrêtait, si la force pouvait être anéantie, si la température - des corps était réduite au zéro absolu, la matière telle que nous - la connaissons cesserait d’exister. - - - VII - - L’univers visible est composé de corps invisibles. Ce que l’on - voit est fait de choses qui ne se voient pas. - - Il n’y a qu’une seule sorte d’atomes primitifs; les molécules - constitutives des différents corps, fer, or, oxygène, hydrogène, - etc., ne diffèrent que par le nombre, le groupement et les - mouvements des atomes qui les composent. - - - VIII - - Ce que nous appelons matière s’évanouit lorsque l’analyse - scientifique croit le saisir. Mais nous trouvons comme soutien de - l’univers et principe de toutes les formes, la force, l’élément - dynamique. Par ma volonté, je puis déranger la Lune dans son - cours. - - Les mouvements de tout atome, sur notre Terre, sont la résultante - mathématique de toutes les ondulations éthérées qui lui arrivent, - avec le temps, des abîmes de l’espace infini. - - - IX - - L’être humain a pour principe essentiel l’âme. Le corps est - apparent et transitoire. - - - X - - Les atomes sont indestructibles. - - L’énergie qui meut les atomes et régit l’univers est - indestructible. - - L’âme humaine est indestructible. - - - XI - - L’individualité de l’âme est récente dans l’histoire de la - Terre.--Notre planète a été nébuleuse, puis soleil, puis chaos: - alors aucun être terrestre n’existait. La vie a commencé par les - organismes les plus rudimentaires; elle a progressé de siècle - en siècle pour atteindre son état actuel, qui n’est pas le - dernier. L’intelligence, la raison, la conscience, ce que nous - appelons les facultés de l’âme, sont modernes. L’esprit s’est - graduellement dégagé de la matière; comme--si la comparaison - n’était pas grossière--le gaz se dégage de la houille, le parfum - de la fleur, la flamme du foyer. - - - XII - - La force psychique commence à s’affirmer, depuis trente ou - quarante siècles, dans les sphères supérieures de l’humanité - terrestre; son action n’est qu’à son aurore. - - Les âmes, conscientes de leur individualité ou encore - inconscientes, sont, par leur nature même, en dehors des - conditions d’espace et de temps. Après la mort des corps comme - pendant la vie, elles n’occupent aucune place. Quelques-unes vont - peut-être habiter d’autres mondes. - - N’ont conscience de leur existence extra-corporelle et de leur - immortalité que celles qui sont dégagées des liens matériels. - - - XIII - - La Terre n’est qu’une province de la patrie éternelle; elle fait - partie du Ciel; _le Ciel est infini_; tous les mondes font partie - du Ciel. - - - XIV - - Les systèmes planétaires et sidéraux qui constituent l’univers - sont à des degrés divers d’organisation et d’avancement. - L’étendue de leur diversité est infinie; les êtres sont partout - en rapport avec les mondes. - - - XV - - Tous les mondes ne sont pas actuellement habités. L’époque - actuelle n’a pas une importance plus grande que celles qui l’ont - précédée et celles qui la suivront. Tels mondes ont été habités - dans le passé, il y a des milliards de siècles; tels autres le - seront dans l’avenir, dans des milliards de siècles. Un jour il - ne restera rien de la Terre, et ses ruines mêmes seront ruinées. - - - XVI - - La vie terrestre n’est pas le type des autres vies. Une - diversité illimitée règne dans l’univers. Il est des séjours - où la pesanteur est intense, où la lumière est inconnue, où le - toucher, l’odorat et l’ouïe sont les seuls sens, où le nerf - optique ne s’étant pas formé, tous les êtres sont aveugles. Il en - est d’autres où la pesanteur est à peine sensible, où les êtres - sont si légers et si ténus qu’ils seraient invisibles pour des - yeux terrestres, où des sens d’une délicatesse exquise révèlent - à des esprits privilégiés des sensations interdites à l’humanité - terrestre. - - - XVII - - L’espace qui existe entre les mondes répandus dans l’immense - univers ne les isole pas les uns des autres. Ils sont tous - en communication perpétuelle les uns avec les autres par - l’attraction, qui s’exerce instantanément à travers toutes les - distances et qui établit un lien indissoluble entre tous les - mondes. - - - XVIII - - L’Univers forme une seule unité. - - - XIX - - Le système du monde physique est la base matérielle, l’habitat du - système du monde moral ou spirituel. L’astronomie doit donc être - la base de toute croyance philosophique et religieuse. - - Tout être pensant porte en soi le sentiment, mais l’incertitude - de l’immortalité. C’est parce que nous sommes les rouages - microscopiques d’un mécanisme inconnu. - - - XX - - L’homme fait lui-même sa destinée. Il s’élève ou il tombe suivant - ses œuvres. Les êtres attachés aux intérêts matériels, les - avares, les ambitieux, les hypocrites, les menteurs, les fils de - Tartufe, demeurent, comme les pervers, dans les zones inférieures. - - Mais une loi primordiale et absolue régit la Création: la loi du - Progrès. Tout s’élève dans l’infini. Les fautes sont des chutes. - - - XXI - - Dans l’ascension des âmes, les qualités morales n’ont pas - moins de valeur que les qualités intellectuelles. La bonté, - le dévouement, l’abnégation, le sacrifice épurent l’âme et - l’élèvent, comme l’étude et la science. - - - XXII - - La création universelle est une immense harmonie dont la Terre - n’est qu’un fragment insignifiant, assez lourd et incompris. - - - XXIII - - La nature est un perpétuel devenir. _Le Progrès est la loi._ La - progression est éternelle. - - - XXIV - - L’éternité d’une âme ne serait pas suffisante pour visiter - l’infini et tout connaître. - - - XXV - - La destinée de l’âme est de se dégager de plus en plus du monde - matériel, et d’appartenir définitivement à _la vie uranique_ - supérieure, d’où elle domine la matière et ne souffre plus. La - fin suprême des êtres est l’approche perpétuelle de la perfection - absolue et du bonheur divin. - - -Tel était le testament scientifique et philosophique de Spero. Ne -semble-t-il pas avoir été dicté par Uranie elle-même? - -Les neuf Muses de l’antique mythologie étaient sœurs. Les conceptions -scientifiques modernes tendent à leur tour à l’unité. L’astronomie -ou la connaissance du monde, et la psychologie ou la connaissance de -l’être, s’unissent aujourd’hui pour établir la seule base sur laquelle -puisse être édifiée la philosophie définitive. - - * * * - -P. S.--Les épisodes qui précèdent, les recherches et les réflexions qui -les accompagnent, se trouvent réunis ici dans une sorte d’_Essai_ dont -le but est d’apporter quelques jalons à la solution du plus grand des -problèmes qui puissent intéresser l’esprit humain. C’est à ce titre que -le présent ouvrage s’offre à l’attention de ceux qui, quelquefois au -moins «au milieu du chemin de la vie» dont parle Dante, s’arrêtent, se -demandent où ils sont et ce qu’ils sont, cherchent, pensent et rêvent. - -[Illustration] - - - - -TABLE DES MATIERES - - - PREMIÈRE PARTIE - LA MUSE DU CIEL - - I. Rêve d’Adolescence. 1 - - II. La Muse du Ciel. Voyage parmi les Univers et les - Mondes. Les humanités inconnues. 9 - - III. Variété infinie des êtres. Les métamorphoses. 25 - - IV. L’Infini et l’Éternité. Le Temps, l’Espace et la Vie. - Les horizons célestes. 33 - - V. La lumière du passé. Les révélations de la Muse. 45 - - - DEUXIÈME PARTIE - GEORGES SPERO - - I. La Vie. La Recherche. L’Étude. 57 - - II. L’Apparition. Voyage en Norvège. L’Anthélie. Une - rencontre dans le ciel. 71 - - III. To be or not to be. Qu’est-ce que l’être humain? La - Nature, l’Univers. 85 - - IV. Amor. Icléa. L’attraction. 105 - - V. L’Aurore boréale. Ascension aérostatique. En plein ciel. - Catastrophe. 123 - - VI. Le Progrès éternel. Séance magnétique. 133 - - - TROISIÈME PARTIE - CIEL ET TERRE - - I. Télépathie. L’Inconnu d’hier. Le «Scientifique». Les - apparitions. Phénomènes inexpliqués. Les facultés - psychiques. L’âme et le cerveau. 141 - - II. Iter extaticum cœleste. 187 - - III. La planète Mars. Apparition de Spero. Les communications - psychiques. Les habitants de Mars. 205 - - IV. Le point fixe dans l’univers. Le dynamisme. 233 - - V. Ame vêtue d’air. 255 - - VI. Ad Veritatem per scientiam. Le Testament scientifique - de Spero. 275 - -[Illustration] - - -Paris.--Imp. Lahure, rue de Fleurus, 9. - - -[Illustration] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Uranie, by Camille Flammarion - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK URANIE *** - -***** This file should be named 52933-0.txt or 52933-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/9/3/52933/ - -Produced by Carlo Traverso, Ramon Pajares Box and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - |
